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+Project Gutenberg's Oeuvres de P. Corneille, Tome III, by Pierre Corneille
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Oeuvres de P. Corneille, Tome III
+
+Author: Pierre Corneille
+
+Editor: Ch. (Charles Joseph) Marty-Laveaux
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+Release Date: May 1, 2011 [EBook #36011]
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+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE P. CORNEILLE, TOME III ***
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+Produced by Hélène de Mink, Carlo Traverso and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+ Notes de transcription:
+ Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+ corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été
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+ Les vers sont en principe numérotés toutes les 5 lignes, les
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+ LES
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+ GRANDS ÉCRIVAINS
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+ DE LA FRANCE
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+ NOUVELLES ÉDITIONS
+
+ PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION
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+ DE M. AD. REGNIER
+
+ Membre de l'Institut
+
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+ OEUVRES
+ DE
+ P. CORNEILLE
+
+ TOME III
+
+
+
+
+ PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie
+
+ Rue de Fleurus, 9
+
+
+
+
+ OEUVRES
+ DE
+ P. CORNEILLE
+
+ NOUVELLE ÉDITION
+
+ REVUE SUR LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS
+ ET LES AUTOGRAPHES
+
+ ET AUGMENTÉE
+
+ de morceaux inédits, des variantes, de notices, de notes, d'un
+ lexique des mots et locutions remarquables, d'un portrait, d'un
+ fac-simile, etc.
+
+ PAR M. CH. MARTY-LAVEAUX
+
+ TOME TROISIÈME
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
+ BOULEVARD SAINT-GERMAIN
+
+ 1862
+
+
+
+
+ LE CID
+
+ TRAGÉDIE
+
+ 1636
+
+
+
+
+NOTICE.
+
+
+«Ce fut en quelque sorte à M. de Chalon que le public est redevable du
+Cid, dit Beauchamps dans ses _Recherches sur les théâtres de
+France_[1]. Voici comme le P. de Tournemine m'a conté la chose: M. de
+Chalon, secrétaire des commandements de la Reine mère, avoit quitté la
+cour et s'étoit retiré à Rouen dans sa vieillesse; Corneille, que
+flattoit le succès de ses premières pièces, le vint voir: «Monsieur,»
+lui dit-il (_lui dit M. de Chalon_), après l'avoir loué sur son esprit
+et ses talents, «le genre de comique que vous embrassez ne peut vous
+procurer qu'une gloire passagère. Vous trouverez dans les Espagnols
+des sujets qui, traités dans notre goût par des mains comme les
+vôtres, produiront de grands effets. Apprenez leur langue, elle est
+aisée; je m'offre de vous montrer ce que j'en sais, et jusqu'à ce que
+vous soyez en état de lire par vous-même, de vous traduire quelques
+endroits de Guillem de Castro.»
+
+Corneille profita de ces offres obligeantes. L'attente de M. de Chalon
+fut bien dépassée; mais en tout il faut un apprentissage: celui de
+Corneille fut fort étrange. C'est sous l'aspect fantasque du capitan
+Matamore de _l'Illusion_ que le caractère espagnol lui apparut
+d'abord; toutefois, en traçant cette esquisse bouffonne, il
+entrevoyait déjà confusément les nobles images de Chimène et de
+Rodrigue[2].
+
+Du reste, Corneille ne crut pas devoir se préparer par de longues
+recherches à traiter cet admirable sujet. _Las Mocedades del Cid_[3]
+de Guillem de Castro lui servirent seulement de point de départ, et
+il ne parcourut les romances que pour y puiser des inspirations
+générales. Ces rapides études, fécondées par le génie le plus tragique
+qui eût jusqu'alors paru sur notre scène, produisirent un
+chef-d'oeuvre que toutes les littératures nous envièrent. «M.
+Corneille, dit Fontenelle[4], avoit dans son cabinet cette pièce
+traduite en toutes les langues de l'Europe, hors l'esclavone et la
+turque: elle étoit en allemand, en anglois, en flamand; et, par une
+exactitude flamande, on l'avoit rendue vers pour vers. Elle étoit en
+italien, et ce qui est plus étonnant, en espagnol: les Espagnols
+avoient bien voulu copier eux-mêmes une copie dont l'original leur
+appartenoit.»
+
+Cette pièce espagnole imitée de celle de Corneille n'est autre, selon
+toute apparence, que l'ouvrage de Diamante intitulé: _el Honrador de
+su padre_. De cette imitation Voltaire voulut faire l'ouvrage
+original, celui où Guillem de Castro lui-même avait puisé le sujet de
+sa pièce. En 1764, dans la première édition de son commentaire, il ne
+s'était pas encore avisé de cette découverte; mais le 1er août de la
+même année il publia dans la _Gazette littéraire_[5] des _Anecdotes
+sur le Cid_ qui commencent ainsi:
+
+ «Nous avions toujours cru que _le Cid_ de Guillem de Castro était
+ la seule tragédie que les Espagnols eussent donnée sur ce sujet
+ intéressant; cependant il y avait encore un autre _Cid_, qui avait
+ été représenté sur le théâtre de Madrid avec autant de succès que
+ celui de Guillem. L'auteur est don Juan-Bautista Diamante, et la
+ pièce est intitulée: _Comedia famosa del Cid honrador de su
+ padre...._ Pour le Cid _honorateur de son père_, on la croit
+ antérieure à celle de Guillem de Castro de quelques années. Cet
+ ouvrage est très-rare, et il n'y en a peut-être pas aujourd'hui
+ trois exemplaires en Europe.»
+
+C'est là une erreur dans laquelle Voltaire s'obstine à demeurer. Il y
+revient et y insiste en 1774 dans la nouvelle édition de son
+commentaire. On dirait qu'il cherche à se faire illusion à lui-même;
+il se paye de raisons détestables comme les gens d'esprit en trouvent
+toujours pour se persuader de ce qui leur plaît.
+
+Acceptée sans examen par la Harpe, l'assertion du maître fut bientôt
+considérée comme un fait incontestable; mais elle ne pouvait résister
+à une étude un peu attentive. Angliviel de la Beaumelle présenta, en
+1823, dans les _Chefs-d'oeuvre des théâtres étrangers_, la pièce de
+Diamante comme une traduction du _Cid_ de Corneille[6]; le 11 avril
+1841 un article de Génin, publié dans _le National_, justifia plus
+complétement encore notre poëte, et M. de Puibusque soutint la même
+thèse dans son _Histoire comparée des littératures espagnole et
+française_. Enfin, dans un excellent travail, que nous aurons plus
+d'une fois l'occasion de citer et qui est intitulé: _Anecdotes sur
+Pierre Corneille, ou Examen de quelques plagiats qui lui sont
+généralement imputés par ses divers commentateurs français et en
+particulier par Voltaire_, M. Viguier a démontré de la manière la plus
+évidente, en comparant le texte de Corneille avec celui de Diamante,
+que ce poëte n'a été en général que le traducteur fort exact, et même
+assez plat, de notre illustre tragique; et l'année dernière M.
+Hippolyte Lucas a mis tout le monde à même de consulter les pièces du
+procès, en traduisant dans ses _Documents relatifs à l'histoire du
+Cid_ la pièce de Guillem de Castro et celle de Diamante. La question
+semblait donc résolue; toutefois elle ne l'était encore que par des
+arguments d'un ordre purement littéraire, qui laissent toujours
+subsister quelque doute dans l'esprit de certaines personnes.
+
+Un article de M. Antoine de Latour, intitulé _Pierre Corneille et
+Jean-Baptiste Diamante_, qui a paru dans _le Correspondant_ le 25 juin
+1861, et qui vient d'être reproduit dans un volume intitulé _l'Espagne
+religieuse et littéraire_ (p. 113-134), est venu offrir aux plus
+obstinés des documents d'une irrésistible évidence, des preuves
+matérielles. Un pharmacien espagnol, qui a renoncé à sa profession
+pour s'adonner sans partage à l'étude de la bibliographie et de la
+littérature de son pays, don Cayetano Alberto de la Barrera y Leirado,
+a publié aux frais de l'État un _Catalogue bibliographique et
+biographique de l'ancien théâtre espagnol depuis son origine jusqu'au
+milieu du dix-huitième siècle_. On y trouve la notice suivante:
+
+«Juan-Bautista Diamante, un des plus féconds et des plus renommés
+poëtes dramatiques qu'ait produits l'Espagne dans la seconde moitié du
+dix-septième siècle. On ignore la date de sa naissance, mais on peut
+la fixer avec assez de vraisemblance entre 1630 et 1640. Notre poëte
+commença à travailler pour le théâtre vers 1657. Il est possible que
+son premier ouvrage ait été _el Honrador de su padre_, qui parut
+imprimé dans la première partie d'un recueil de comédies de divers
+auteurs, Madrid, 1659, et dans lequel on remarque des beautés de
+premier ordre, au travers de ses nombreuses irrégularités. Diamante
+avait sous les yeux, en écrivant cette pièce, _las Mocedades del Cid_,
+de Guillem de Castro, et l'imitation qui en a été faite par Corneille,
+et il a pris de l'un et de l'autre ce qui lui a paru bon.»
+
+Après avoir lu cet article, M. Antoine de Latour s'empressa de faire
+demander à don Cayetano Alberto de la Barrera quelques communications
+au sujet des documents d'après lesquels il l'avait rédigé; bientôt le
+savant bibliographe fit parvenir à notre compatriote la réponse
+suivante:
+
+ «Votre question ne pouvait venir plus à propos. Juste au moment où
+ elle m'arrive, je tiens dans mes mains ce bon Juan-Bautista
+ Diamante. Car voici plusieurs jours que je m'occupe à extraire les
+ pièces d'un procès qui lui fut intenté en 1648 et qui vient
+ d'échapper par bonheur au sort qui le menaçait, car on allait en
+ faire des paquets. Les faits intéressants que j'en ai tirés me
+ sont arrivés trop tard de quelques jours pour pouvoir être insérés
+ dans le dernier appendice ou supplément de mon ouvrage. Je m'étais
+ servi, pour écrire l'article qui le concerne, des faits qui se
+ trouvent dans Barbosa Machado et dans Nicolas Antonio, et de ceux
+ que j'ai pu moi-même trouver ailleurs. Voyant que, dès 1658, il
+ prenait déjà le titre de licencié, comme cela résulte du manuscrit
+ autographe de sa comédie _el Veneno para si_, qui existe dans la
+ bibliothèque de M. le duc d'Osuna, j'ai calculé que sa naissance
+ pouvait avoir eu lieu de 1630 à 1640; je ne m'étais trompé que de
+ quatre ans: il était né à Madrid en 1626. C'est ce qui résulte
+ d'un interrogatoire signé de sa main et dont l'original fait
+ partie du procès que j'ai sous les yeux.»
+
+A cette lettre était jointe une copie de ce document que M. Antoine de
+Latour traduit ainsi: «En la ville de Alcala de Hénarès, le vingtième
+jour du mois de septembre 1648, en vertu d'un ordre du seigneur
+recteur, moi, notaire, je me présentai à la prison des étudiants de
+cette université, en laquelle je fis comparaître devant moi don
+Juan-Bautista Diamante, écolier en ladite université et détenu dans la
+susdite prison, de qui je reçus le serment devant Dieu et sur une
+croix qu'il promettait de dire la vérité, et lui demandai ce qui suit:
+
+«Lui ayant demandé comment il se nomme, quel âge il a, quelle est sa
+condition et où il est né;
+
+«A quoi il répond qu'il se nomme don Juan-Bautista Diamante, qu'il est
+étudiant de cette université et sous-diacre, qu'il est né dans la
+ville de Madrid, et qu'il a vingt-deux ans, à quelque chose près.»
+
+Cependant M. de Latour conserve un dernier scrupule, et se demande si
+le Diamante qui figure au procès de 1648 est bien celui que nous
+connaissons comme auteur dramatique. Aussitôt nouvelle demande
+d'éclaircissements et nouvelle lettre de don Cayetano Alberto de la
+Barrera.
+
+J'eus le même doute qui vous est venu, répondit-il, quand j'examinai
+ces documents, mais toute incertitude disparut bientôt. L'identité de
+Juan-Bautista Diamante, sous-diacre en 1648 et prêtre en 1656, et de
+Diamante, écrivain dramatique, me fut démontrée jusqu'à l'évidence par
+cette double observation: d'une part, que Barbosa Machado déclare
+expressément que le poëte était fils de Jacome Diamante, Espagnol, et
+d'une mère portugaise, et, d'autre part, que le clerc mis en cause
+était bien le fils de Jacome Diamante et de sa première femme,
+Magdalena de Acosta (nom portugais _da Costa_), comme il ressort de
+nombreux documents qui figurent au procès, et en particulier d'une
+pétition signée par Jacome lui-même.»
+
+Voilà certes de quoi satisfaire les plus exigeants, et il n'est
+maintenant permis à personne de révoquer en doute la sincérité de
+Corneille, lorsqu'il déclare n'avoir eu d'autre guide que Guillem de
+Castro.
+
+Mais ce premier point une fois mis hors de contestation, on voudrait
+avoir les détails les plus précis sur ce premier chef-d'oeuvre de
+Corneille, et l'on ignore jusqu'à la date de sa représentation. Les
+frères Parfait se contentent de placer cet ouvrage le dernier parmi
+ceux de 1636, et c'est seulement à l'occasion de _Cinna_ qu'ils nous
+disent: «_Le Cid_ fut représenté vers la fin de novembre 1636[7].»
+
+L'immense supériorité de cette pièce sur toutes celles qui l'avaient
+précédée n'échappa point à Mondory; il ne négligea rien pour que le
+jeu des acteurs, la beauté des costumes, l'exactitude de la mise en
+scène fussent dignes de l'oeuvre: aussi le succès fut-il attribué
+uniquement aux comédiens par les ennemis de notre poëte; mais leurs
+accusations injustes renferment sur les premières représentations
+certains renseignements utiles à recueillir.
+
+«Si votre poétique et _jeune ferveur_, dit Mairet[8] en se servant à
+dessein d'une expression employée dans _le Cid_[9] et critiquée par
+Scudéry, avoit tant d'envie de voir ses nobles journées sous la
+presse, comme vous êtes fort ingénieux, il falloit trouver invention
+d'y faire mettre aussi, tout du moins en taille-douce, les gestes, le
+ton de voix, la bonne mine et les beaux habits de ceux et celles qui
+les ont si bien représentées, puisque vous pouviez juger qu'ils
+faisoient la meilleure partie de la beauté de votre ouvrage, et que
+c'est proprement du _Cid_ et des pièces de cette nature que M. de
+Balzac a voulu parler en la dernière de ses dernières lettres, quand
+il a dit du Roscius Auvergnac[10], que si les vers ont quelque
+souverain bien, c'est dans sa bouche qu'ils en jouissent, qu'ils sont
+plus obligés à celui qui les dit qu'à celui qui les a faits, et bref
+qu'il en est le second et le meilleur père, d'autant que par une
+favorable adoption il les purge pour ainsi dire des vices de leur
+naissance[11]. Un petit voyage en cette ville vous apprendra, si vous
+ne le savez déjà, que Rodrigue et Chimène tiendroient possible encore
+assez bonne mine entre les flambeaux du théâtre des Marais, s'ils
+n'eussent point eu l'effronterie de venir étaler leur blanc d'Espagne
+au grand jour de la Galerie du Palais[12].»
+
+Dans un autre libelle, imprimé à la suite de celui que nous venons de
+citer[13], la nouvelle pièce de Corneille est encore attaquée de la
+même manière: «Souvenez-vous que la conjoncture du temps, l'adresse et
+la bonté des acteurs, tant à la bien représenter qu'à la faire valoir
+par d'autres inventions étrangères, que le Sr de Mondory n'entend
+guère moins bien que son métier, ont été les plus riches ornements du
+_Cid_ et les premières causes de sa fausse réputation.» Ce dernier
+passage est assez obscur: l'auteur veut-il parler seulement de
+l'habileté de Mondory pour la mise en scène, de son goût dans la
+disposition des décorations et le choix des costumes? je ne le pense
+pas; ces qualités, quoique ne faisant point nécessairement partie de
+l'art du comédien, sont loin toutefois d'y être étrangères. Je serais
+plutôt tenté de croire qu'il est question ici de l'adresse avec
+laquelle Mondory, dans un temps où la presse périodique, à peine née,
+ne s'occupait point de questions littéraires, savait intéresser les
+esprits délicats aux ouvrages importants qu'il faisait représenter,
+et, à l'aide de nouvelles adroitement répandues, assurait aux
+représentations plus d'éclat et de solennité.
+
+Nous en avons un témoignage dans une lettre adressée le 18 janvier
+1637, par le célèbre acteur, à Balzac, avec qui il paraît avoir été
+en correspondance suivie[14]. Ce précieux document, qui nous a été
+conservé dans les recueils de Conrart, contient, comme on va le voir,
+un véritable compte rendu du _Cid_[15]:
+
+ «Je vous souhaiterois ici, pour y goûter, entre autres plaisirs,
+ celui des belles comédies qu'on y représente, et particulièrement
+ d'un _Cid_ qui a charmé tout Paris. Il est si beau qu'il a donné
+ de l'amour aux dames les plus continentes, dont la passion a même
+ plusieurs fois éclaté au théâtre public. On a vu seoir en corps
+ aux bancs de ses loges ceux qu'on ne voit d'ordinaire que dans la
+ Chambre dorée et sur le siége des fleurs de lis[16]. La foule a
+ été si grande à nos portes, et notre lieu s'est trouvé si petit,
+ que les recoins du théâtre qui servoient les autres fois comme de
+ niches aux pages, ont été des places de faveur pour les cordons
+ bleus, et la scène y a été d'ordinaire parée de croix de
+ chevaliers de l'ordre.»
+
+A ce moment l'enthousiasme produit par _le Cid_ était si vif, que
+chacun plaignait ceux de ses amis qui habitaient la province et ne
+pouvaient assister aux représentations. Dans une lettre écrite par
+Chapelain, le 22 janvier 1637, nous lisons le passage suivant: «Depuis
+quinze jours le public a été diverti du _Cid_ et des deux
+_Sosies_[17], à un point de satisfaction qui ne se peut exprimer. Je
+vous ai fort desiré à la représentation de ces deux pièces[18].» Ne
+pourrait-on conclure de ces lettres, écrites à quelques jours
+d'intervalle, que la première représentation du _Cid_ eut lieu
+seulement à la fin de décembre, et non pas, comme le disent les frères
+Parfait, à la fin de novembre? Ce qui est, en tout cas, hors de doute,
+c'est que le succès et la vogue du _Cid_ ne furent bien établis que
+dans la première quinzaine de janvier.
+
+Les recettes furent considérables. L'auteur d'une critique du temps,
+qui d'ailleurs ne ménage pas Corneille, n'hésite pas à dire: «Cette
+pièce n'a pas laissé de valoir aux comédiens plus que les dix
+meilleures des autres auteurs[19].»
+
+«Il est malaisé, dit Pellisson, de s'imaginer avec quelle approbation
+cette pièce fut reçue de la cour et du public. On ne se pouvoit lasser
+de la voir, on n'entendoit autre chose dans les compagnies, chacun en
+savoit quelque partie par coeur, on la faisoit apprendre aux enfants,
+et en plusieurs endroits de la France il étoit passé en proverbe de
+dire: _Cela est beau comme le Cid_[20].»
+
+Scarron, qui, dans son _Virgile travesti_, s'est presque
+continuellement appliqué à produire des effets comiques par la brusque
+opposition des usages et des habitudes de son temps avec les coutumes
+de l'antiquité, n'a pas manqué de signaler parmi les talents de la
+nymphe Déiopée, la façon dont elle récite _le Cid_:
+
+ Celle que j'estime le plus
+ Sera la femme d'Éolus:
+ C'est la parfaite Déiopée,
+ Un vrai visage de poupée;
+ Au reste, on ne le peut nier,
+ Elle est nette comme un denier;
+ Sa bouche sent la violette,
+ Et point du tout la ciboulette;
+ Elle entend et parle fort bien
+ L'espagnol et l'italien;
+ _Le Cid_ du poëte Corneille,
+ Elle le récite à merveille;
+ Coud en linge en perfection
+ Et sonne du psaltérion[21].
+
+On voudrait savoir quels acteurs jouèrent dans _le Cid_ du vivant de
+Corneille, mais on a sur ce point bien peu de renseignements certains.
+Dans les divers libelles où les critiques de Corneille attribuent tout
+le succès de la pièce au talent des comédiens, c'est, comme nous
+l'avons vu, sans les nommer.
+
+Scudéry seul se montre plus explicite dans un passage du même genre,
+et nous fait ainsi connaître les acteurs qui remplissaient les rôles
+de Rodrigue et de Chimène: «Mondory, la Villiers et leurs compagnons
+n'étant pas dans le livre comme sur le théâtre, _le Cid_ imprimé
+n'étoit plus _le Cid_ que l'on a cru voir[22].»
+
+Il n'était pas besoin de ce témoignage pour réfuter l'assertion de
+Lemazurier, qui prétend que ce fut Montfleury qui joua d'original dans
+_le Cid_: elle repose uniquement sur un texte de Chapuzeau mal
+interprété[23].
+
+L'attaque d'apoplexie qui frappa Mondory pendant la représentation de
+_la Marianne_ de Tristan[24] l'empêcha bientôt de jouer Rodrigue. On
+ignore par qui il fut remplacé; mais, en 1663, Beauchâteau remplissait
+ce rôle à l'hôtel de Bourgogne, car, dans la première scène de
+_l'Impromptu de Versailles_, Molière parodie le ton dont ce comédien
+débitait les stances du _Cid_. La troupe de Molière représentait aussi
+de temps à autre cet ouvrage, mais nous ne savons qui en remplissait
+les principaux rôles. Il est mentionné dès 1659 dans le registre de
+Lagrange, le vendredi 11 juillet, avec une recette de cent livres, et
+le mardi 16 septembre suivant, avec une recette de cent six livres.
+
+Quant à don Diègue, s'il faut en croire M. Aimé Martin, qui, suivant
+sa coutume, ne cite aucun témoignage contemporain à l'appui de son
+assertion, c'est d'Orgemont qui le joua d'original. Quoi qu'il en
+soit, il est hors de doute que Baron se chargea plus tard de ce rôle à
+l'hôtel de Bourgogne, où il passa avec la Villiers et son mari lors de
+la retraite de Mondory, et qu'il mourut le 6 ou le 7 octobre 1655[25]
+des suites d'un accident qui lui arriva en le jouant. Tallemant des
+Réaux nous l'apprend en ces termes: «Le Baron de même n'avoit pas le
+sens commun; mais si son personnage étoit le personnage d'un brutal,
+il le faisoit admirablement bien. Il est mort d'une étrange façon. Il
+se piqua au pied et la gangrène s'y mit[26].» Puis il ajoute en note:
+«Marchant trop brutalement sur son épée en faisant le personnage de
+don Diègue au _Cid_.» Il refusa de subir l'amputation: «Non, non,
+dit-il, un roi de théâtre comme moi se feroit huer avec une jambe de
+bois[27].» Son fils, en remplissant le rôle de Rodrigue, essuya
+plusieurs mésaventures, heureusement beaucoup moins tragiques. Ayant
+prolongé outre mesure sa carrière dramatique, il lui fallut un jour,
+dit-on, le secours de deux personnes pour se relever après s'être
+imprudemment jeté aux genoux de Chimène, et il se vit accueillir par
+un rire général lorsqu'il dit:
+
+ Je suis jeune, il est vrai; mais aux âmes bien nées
+ La valeur n'attend point le nombre des années[28].
+
+Toutefois il fit bonne contenance, répéta les deux vers en affectant
+d'appuyer sur le premier hémistiche, et fut chaleureusement
+applaudi[29].
+
+Aucun éditeur de Corneille ne nomme l'actrice qui représentait
+l'Infante. On possède pourtant sur ce point un renseignement
+très-précis: Scudéry dit dans ses _Observations sur le Cid_[30]: «Doña
+Urraque n'y est que pour faire jouer la Beauchâteau[31].»
+
+Bien que Corneille n'ait pas cru devoir répondre à ce reproche dans sa
+_Lettre apologétique_, il semble y avoir été fort sensible, car à
+vingt-quatre ans de distance, et après sa complète réconciliation avec
+Scudéry, il écrit dans un de ses _Discours_[32]: «Aristote blâme fort
+les épisodes détachés, et dit _que les mauvais poëtes en font par
+ignorance, et les bons en faveur des comédiens pour leur donner de
+l'emploi_. L'Infante du _Cid_ est de ce nombre, et on la pourra
+condamner ou lui faire grâce par ce texte d'Aristote, suivant le rang
+qu'on voudra me donner parmi nos modernes.»
+
+A la cour, le succès de la pièce fut immense. Corneille nous l'apprend
+lui-même: «Ne vous êtes-vous pas souvenu, dit-il à Scudéry, que _le
+Cid_ a été représenté trois fois au Louvre et deux fois à l'hôtel de
+Richelieu? Quand vous avez traité la pauvre Chimène d'impudique, de
+prostituée, de parricide, de monstre, ne vous êtes-vous pas souvenu
+que la Reine, les princesses et les plus vertueuses dames de la cour
+et de Paris l'ont reçue en fille d'honneur[33]?»
+
+Anne d'Autriche, heureuse de voir les passions et les caractères de sa
+chère Espagne reproduits avec tant de génie et accueillis avec tant de
+chaleur, tint à donner au poëte qui l'avait charmée une marque
+éclatante de son approbation. Depuis plus de vingt ans Pierre
+Corneille père remplissait l'office de maître des eaux et forêts en la
+vicomté de Rouen, et il avait fait preuve dans des circonstances
+difficiles d'une singulière énergie[34]; le succès du _Cid_ lui valut
+une récompense qu'il avait certes bien méritée, mais qu'il n'eût
+peut-être jamais obtenue: en janvier 1637, il reçut des lettres de
+noblesse, qui, tout en ne mentionnant que ses services personnels,
+étaient plus particulièrement destinées à son fils. Les contemporains
+ne s'y trompèrent pas: l'auteur d'une des pièces publiées en faveur du
+_Cid_ s'exprime ainsi: «On me connoîtra assez si je dis que je suis
+celui qui ne taille point sa plume qu'avec le tranchant de son épée,
+qui hait ceux qui n'aiment pas Chimène, et honore infiniment celle qui
+l'a autorisée par son jugement, procurant à son auteur la noblesse
+qu'il n'avoit pas de naissance[35].»
+
+Le témoignage de Mairet n'est pas moins explicite: «Vous nous avez
+autrefois apporté la _Melite, la Veuve, la Suivante, la Galerie du
+Palais_, et, de fraîche mémoire, _le Cid_, qui d'abord vous a valu
+l'argent et la noblesse[36].»
+
+Ce qui avait si fort séduit la Reine irrita vivement Richelieu. «Quand
+_le Cid_ parut, dit Fontenelle dans sa _Vie de M. Corneille_[37], le
+Cardinal en fut aussi alarmé que s'il avoit vu les Espagnols devant
+Paris.» Il se trouvait également froissé à tous égards, et la vanité
+du poëte avait autant à souffrir que les susceptibilités de l'homme
+politique. «Il eut, dit Tallemant des Réaux, une jalousie enragée
+contre _le Cid_, à cause que les pièces des cinq auteurs n'avoient pas
+trop bien réussi[38].» Et Pellisson fait entendre la même chose,
+quoique avec beaucoup de circonspection et de réticences: «Il ne faut
+pas demander si la gloire de cet auteur donna de la jalousie à ses
+concurrents; plusieurs ont voulu croire que le Cardinal lui-même n'en
+avoit pas été exempt, et qu'encore qu'il estimât fort M. Corneille et
+qu'il lui donnât pension, il vit avec déplaisir le reste des travaux
+de cette nature, et surtout ceux où il avoit quelque part, entièrement
+effacés par celui-là[39].»
+
+Si peu délicates que fussent les railleries dirigées contre _le Cid_,
+elles avaient le privilége de l'amuser. Tallemant, à qui il faut sans
+cesse revenir pour tous ces petits détails, nous dit dans son
+_Historiette_ sur Boisrobert: «Pour divertir le Cardinal et contenter
+en même temps l'envie qu'il avoit contre _le Cid_, il le fit jouer
+devant lui en ridicule par les laquais et les marmitons. Entre autres
+choses, en cet endroit où Rodrigue dit à son fils: _Rodrigue, as-tu du
+coeur?_ Rodrigue répondoit: _Je n'ai que du carreau_[40].»
+
+Tout en blâmant, comme on le doit, un tel acharnement et de si
+indignes critiques, on est forcé de convenir qu'au moment où il parut,
+_le Cid_ pouvait exciter de légitimes inquiétudes et augmenter les
+embarras d'une situation déjà bien difficile. La pièce entière était
+une apologie exaltée de ces maximes du point d'honneur, qui, malgré
+les édits sans cesse renouvelés et toujours plus sévères,
+multipliaient les duels dans une effrayante proportion. Elles étaient
+résumées dans ces quatre vers, que le comte de Gormas adressait à don
+Arias, qui le pressait, de la part du Roi, de faire des réparations à
+don Diègue:
+
+ Ces satisfactions n'apaisent point une âme:
+ Qui les reçoit n'a rien, qui les fait se diffame,
+ Et de pareils accords l'effet le plus commun
+ Est de perdre d'honneur deux hommes au lieu d'un[41].
+
+Corneille fut contraint de les retrancher, mais tout le monde les
+retint, et ils furent publiés pour la première fois, en 1730, par
+l'abbé d'Allainval dans la _Lettre à Mylord*** sur Baron et la
+demoiselle le Couvreur, où l'on trouve plusieurs particularitez
+théâtrales_, par Georges Winck, Paris, in-12, p. 21. Ils furent
+ensuite reproduits en 1738 dans l'avertissement de l'édition des
+_OEuvres_ de Corneille donnée par P. Jolly (tome I, p. XX).
+
+Parmi les changements apportés au _Cid_ entre la première
+représentation et la publication, celui-là est le seul dont nous
+connaissions la nature; mais Scudéry nous apprend, dans sa _Lettre à
+l'illustre Academie_, qu'il y en a eu beaucoup d'autres: «Trois ou
+quatre de cette célèbre compagnie lui ont corrigé tant de fautes qui
+parurent aux premières représentations de son poëme et qu'il ôta
+depuis par vos conseils, et sans doute vos divins qui virent toutes
+celles que j'ai remarquées en cette tragi-comédie qu'il appelle son
+chef-d'oeuvre, m'auroient ôté en le corrigeant le moyen et la volonté
+de le reprendre, si vous n'eussiez été forcés d'imiter adroitement ces
+médecins qui voyant un corps dont toute la masse du sang est corrompue
+et toute la constitution mauvaise, se contentent d'user de remèdes
+palliatifs et de faire languir et vivre ce qu'ils ne sauroient
+guarir[42].»
+
+Que les choses se soient passées ainsi, nous sommes bien éloigné de le
+croire; mais ne résulte-t-il pas du moins de ce passage, trop peu
+remarqué, que des changements nombreux, et dont par malheur nous ne
+pourrons jamais apprécier l'importance, ont été faits avant la
+publication? Elle suivit d'assez près l'anoblissement du père de
+Corneille; l'achevé d'imprimer est du 24 mars 1637[43]. La pièce est
+dédiée à la seule personne dont l'influence pouvait tempérer les
+rancunes du Cardinal, à Mme de Combalet, sa nièce, et plus encore, si
+l'on en croit Guy Patin et Tallemant des Réaux, les deux pires langues
+du siècle[44]. Elle avait vivement défendu l'ouvrage et l'auteur, et
+Corneille lui dit d'un ton pénétré: «Je ne vous dois pas moins pour
+moi que pour _le Cid_.»
+
+Par malheur il perdit en partie le fruit de cette utile démarche en
+faisant paraître son _Excuse à Ariste_[45], qui a servi de prétexte
+aux nombreuses attaques dont _le Cid_ a été l'objet. Dans cette épître
+notre poëte refuse à un de ses amis quelques couplets, en lui
+répondant que cent vers lui coûtent moins que deux mots de chanson, et
+il ne dissimule ni le légitime orgueil qu'il éprouve, ni le profond
+dédain que lui inspirent ses rivaux. Les éditeurs et les biographes de
+Corneille sont loin d'être d'accord sur l'époque où ce petit poëme a
+paru. Au lieu de faire ici l'énumération de leurs opinions
+contradictoires, voyons si l'examen des écrits du temps ne peut pas
+nous fournir une solution à peu près certaine.
+
+«On ne vous a pas sollicité, dit Mairet, de faire imprimer à
+contre-temps cette mauvaise _Excuse à Ariste...._ A dire vrai, l'on ne
+vous a pas cru ni meilleur dramatique, ni plus honnête homme pour
+avoir fait cette scandaleuse lettre, qui doit être appelée votre
+pierre d'achopement, puisque sans elle ni la satire de l'Espagnol[46],
+ni la censure de l'observateur[47] n'eussent jamais été conçues[48].»
+
+Ce passage indique bien que l'_Excuse à Ariste_ est postérieure au
+_Cid_, et de plus il nous fait connaître l'ordre dans lequel les
+premières pièces qui y ont répondu ont été publiées. L'extrait qui va
+suivre, emprunté à un autre libelle, confirme et précise ce
+témoignage:
+
+ «On m'a dit que pour la bien défendre (l'_Excuse à Ariste_), il
+ assure qu'elle étoit faite il y a déjà plus de trois ans. Vraiment
+ je n'imputerois qu'à vanité cette ridicule saillie si elle étoit
+ postérieure au _Cid_, puisque le grand bruit qu'il a fait d'abord
+ et par hasard pouvoit étourdir une cervelle comme la sienne; mais
+ d'avoir eu ces sentiments et les avoir exprimés avant le succès de
+ cette plus heureuse que bonne pièce, il me pardonnera s'il lui
+ plaît, je treuve que c'est proprement s'ivrer avec de l'eau froide
+ ou du vinaigre, et se faire un sceptre de sa marotte[49].»
+
+Ces réflexions prouvent de la façon la plus indubitable que l'_Excuse
+à Ariste_ n'a été imprimée qu'après le succès du _Cid_, et, malgré les
+allégations des partisans de Corneille, il n'est point permis de
+croire qu'elle ait été composée auparavant.
+
+Nous trouvons, quant à nous, la plus grande analogie entre cette pièce
+de vers et la belle épître imprimée en tête de _la Suivante_ en
+septembre 1637; le sixain qu'elle renferme est tout à fait du même ton
+que l'_Excuse_, et les deux morceaux nous paraissent également
+répondre aux clameurs des critiques du _Cid_[50].
+
+La première réponse à l'épître de Corneille fut: «_L'Autheur du vray
+Cid espagnol à son traducteur français, sur une Lettre en vers qu'il a
+fait imprimer, intitulée «Excuse à Ariste,» où après cent traicts de
+vanité il dit de soy-mesme_:
+
+ Je ne dois qu'à moy seul toute ma renommée.»
+
+Cette réponse, composée seulement de six stances[51], se termine par
+les vers suivants:
+
+ Ingrat, rends-moi mon _Cid_ jusques au dernier mot:
+ Après tu connoîtras, Corneille déplumée,
+ Que l'esprit le plus vain est souvent le plus sot,
+ Et qu'enfin tu me dois toute ta renommée.
+
+Elle est signée Don Baltazar de la Verdad. Corneille et ses partisans
+n'hésitèrent pas à l'attribuer à Mairet. «Bien que vous y fissiez
+parler un auteur espagnol dont vous ne saviez pas le nom, lui
+dirent-ils plus tard, la foiblesse de votre style vous découvroit
+assez[52].»
+
+C'est du Mans que Mairet envoyait ces belles choses, et Claveret, qui
+comme lui s'était montré l'ami de Corneille et qui même avait adressé
+à ce dernier des vers élogieux que nous avons imprimés en tête de _la
+Veuve_, se chargea de répandre dans Paris le libelle où notre poëte
+était traité d'une façon si outrageante. La manière dont il s'en
+défend n'est guère propre à établir son innocence: «J'ai découvert
+enfin, écrit-il à Corneille, qu'on vous avoit fait croire que j'avois
+contribué quelque chose à la distribution des premiers vers qui vous
+furent adressés sous le nom du _Vrai Cid espagnol_, et qu'y voyant
+votre vaine gloire si judicieusement combattue, vous n'aviez pu vous
+empêcher de pester contre moi, parce que vous ne saviez à qui vous en
+prendre. Je ne crois pas être criminel de lèse-amitié pour en avoir
+reçu quelques copies comme les autres et leur avoir donné la louange
+qu'ils méritent[53].»
+
+Corneille répondit à _l'Autheur du vray Cid espagnol_ par le
+rondeau[54] qui commence ainsi:
+
+ Qu'il fasse mieux, ce jeune jouvencel
+ A qui _le Cid_ donne tant de martel,
+ Que d'entasser injure sur injure,
+ Rimer de rage une lourde imposture,
+ Et se cacher ainsi qu'un criminel.
+ Chacun connoît son jaloux naturel,
+ Le montre au doigt comme un fou solennel.
+
+Quelques éditeurs ont cru qu'il s'agissait ici de Scudéry, mais ce
+dernier n'avait pas encore paru dans la querelle où il devait jouer
+bientôt un rôle si important; ces vers s'adressaient à Mairet, qui, du
+reste, ne s'y trompa point.
+
+«Vous répondez à l'Espagnol, dit-il, avec un pitoyable rondeau, dans
+lequel vous ne pouvez vous empêcher, à cause de la longueur de
+l'ouvrage, de faire une contradiction toute visible.» Ici Mairet
+transcrit les vers que nous venons de rapporter, et il ajoute:
+«Comment voulez-vous qu'il se cache ainsi qu'un criminel, et que
+chacun le montre au doigt comme un fou solennel? l'épithète est
+solennellement mauvais[55].»
+
+A quoi les partisans de Corneille répliquent: «Le rondeau qui vous
+répondit parlait de vous sans se contredire. Que si l'épithète de fou
+solennel vous y déplaît, vous pouvez changer et mettre en sa place
+Innocent le Bel, qui est le nom de guerre que vous ont donné les
+comiques[56].»
+
+Vers la fin du rondeau se trouve un terme qu'on regrette d'y
+rencontrer, et qu'Arnauld fit plus tard effacer à Boileau dans son
+_Art poétique_. «Il eût été à souhaiter, dit Voltaire à ce sujet, que
+Corneille eût trouvé un Arnauld: il lui eût fait supprimer son rondeau
+tout entier.»
+
+Si nous en croyons Claveret, il tenta d'être cet Arnauld. «Vous êtes
+le premier qui m'avez fait voir ces beaux vers, dit-il à Corneille,
+lui parlant des stances intitulées _l'Autheur du vray Cid espagnol_,
+et si vous eussiez cru l'avis que vous me demandâtes et que je vous
+donnai sur ce sujet, vous n'auriez pas ensuite fait imprimer ce
+rondeau que les honnêtes femmes ne sauroient lire sans honte[57].»
+
+C'est à ce malencontreux rondeau de Corneille que succédèrent les
+_Observations sur le Cid_. Voici comme Pellisson s'exprime à ce sujet:
+«Entre ceux qui ne purent souffrir l'approbation qu'on donnoit au
+_Cid_ et qui crurent qu'il ne l'avoit pas méritée, M. de Scudéry parut
+le premier, en publiant ses observations contre cet ouvrage, ou pour
+se satisfaire lui-même, ou, comme quelques-uns disent, pour plaire au
+Cardinal, ou pour tous les deux ensemble[58].»
+
+La dernière hypothèse paraît de beaucoup la plus vraisemblable. Ce
+volume, auquel Scudéry ne mit point d'abord son nom, est un véritable
+acte d'accusation littéraire, dont l'auteur établit ainsi lui-même les
+principaux chefs:
+
+ «Je prétends donc prouver contre cette pièce du _Cid_:
+ Que le sujet n'en vaut rien du tout,
+ Qu'il choque les principales règles du poëme dramatique,
+ Qu'il manque de jugement en sa conduite,
+ Qu'il a beaucoup de méchants vers,
+ Que presque tout ce qu'il a de beautés sont dérobées.»
+
+Cette diatribe, vantée comme un chef-d'oeuvre par les envieux de
+Corneille, qui, à eux seuls, formaient un public, eut trois
+éditions[59].
+
+En se voyant traiter de la sorte par un homme qu'il considérait comme
+son ami, Corneille dut se reprocher vivement les pièces de vers qu'il
+avait écrites en sa faveur[60]. Les partisans de Scudéry cherchaient
+en vain un motif ou du moins un prétexte à sa colère: ils n'en
+pouvaient alléguer de plausible. L'un d'eux, un peu surpris de
+l'ardeur avec laquelle le critique poursuit tout ce qui lui semble
+pouvoir donner lieu à quelque observation, en vient à former cette
+conjecture au moins singulière: «Je ne puis croire néanmoins, dit-il,
+que M. Corneille ne l'aye sollicité à en prendre la peine par quelque
+mépris qu'il peut avoir fait de sa personne ou de ses oeuvres, à quoi
+il y a peu à redire. Bien qu'il y ait quantité de gens dénaturés et
+sans jugement, qui ont aversion pour les beautés, et qui trouvent
+mauvais que Belleroze sur son théâtre donne nom à _l'Amant libéral_,
+le chef-d'oeuvre de M. de Scudéry, ce beau poëme ne perd rien de son
+éclat pour cela, non plus qu'un diamant de son prix pour être
+chèrement vendu, et cet excellent et agréable trompeur semble faire
+(au jugement de tous les désintéressés) un acte de justice et de son
+adresse quand il loue ledit sieur de Scudéry, non pas autant qu'il le
+doit être, mais autant qu'il en a de pouvoir, témoignant en son
+discours sa reconnoissance, sans toutefois vouloir toucher ni
+préjudicier à la réputation de M. Corneille, comme font d'autres tout
+hautement à celle dudit Sieur de Scudéry, qui possède tout seul les
+perfections que le ciel, la naissance et le travail pourroient donner
+à trois excellents hommes[61].»
+
+Il n'est point nécessaire de chercher à Corneille des torts contre
+Scudéry: _le Cid_, voilà son crime; c'est le seul que celui qui se
+croyait son rival ne pouvait lui pardonner.
+
+Dans la _Lettre apologétique du Sr Corneille, contenant sa response
+aux Observations faites par le Sr Scudery sur le Cid_[62], notre poëte
+replace la question sur son véritable terrain, et signale vivement les
+causes de l'indignation de son adversaire. Nous n'avons pas à nous
+étendre ici sur cet écrit, que nous publions _in extenso_ dans les
+_OEuvres diverses en prose_; nous sommes obligé toutefois de citer dès
+à présent le passage suivant qui donne lieu à certaines difficultés:
+«Je n'ai point fait la pièce qui vous pique: je l'ai reçue de Paris
+avec une lettre qui m'a appris le nom de son auteur; il l'adresse à un
+de nos amis, qui vous en pourra donner plus de lumière. Pour moi, bien
+que je n'aye guère de jugement si l'on s'en rapporte à vous, je n'en
+ai pas si peu que d'offenser une personne de si haute condition dont
+je n'ai pas l'honneur d'être connu, et de craindre moins ses
+ressentiments que les vôtres.»
+
+Les historiens du théâtre assurent que cette pièce que Corneille dit
+avoir reçue de Paris est: _la Défense du Cid_, et cela paraît
+très-vraisemblable[63].
+
+Quant à la personne de haute condition dont Corneille déclare n'avoir
+pas l'honneur d'être connu, Voltaire n'hésite pas à dire que c'est le
+cardinal de Richelieu; mais cela s'accorde assez mal, il faut en
+convenir, avec cette autre phrase de la _Lettre apologétique_: «J'en
+ai porté l'original en sa langue à Monseigneur le Cardinal, votre
+maître[64] et le mien.» On lit d'ailleurs dans l'_Histoire de
+l'Académie_[65] de Pellisson: «M. Corneille.... a toujours cru que le
+Cardinal et _une autre personne de grande qualité_ avoient suscité
+cette persécution contre _le Cid_.»
+
+Aussitôt que Corneille eut démasqué Scudéry, on vit paraître presque
+simultanément un grand nombre de réponses aux _Observations_.
+
+_La voix publique. A Monsieur de Scudery sur les Observations du
+Cid_[66], est une petite pièce écrite avec assez de vivacité, mais
+fort insignifiante, qui se termine par cet avis: «Si vous êtes sage,
+suivez le conseil de la voix publique, qui vous impose silence.»
+
+_L'incognu et veritable amy de Messieurs Scudery et Corneille_[67]
+défend _l'Amant libéral_[68] contre le pamphlet précédent. «Il me
+semble, dit-il, qu'il ne fera jamais de honte au _Cid_ de marcher pair
+à pair avec lui, non pas même quand il prendroit la droite.» L'auteur
+cherche, nous l'avons vu, les prétextes les moins vraisemblables pour
+justifier l'odieuse conduite de Scudéry; enfin il ne se montre l'ami
+de Corneille que sur le titre: aussi paraît-il impossible, malgré les
+initiales D. R. dont son écrit est signé, de voir en lui Rotrou, comme
+le font Niceron dans ses _Mémoires pour servir à l'histoire des hommes
+illustres_[69], et M. Laya, dans la _Biographie universelle_[70].
+
+_Le Souhait du Cid en faueur de Scuderi. Vne paire de lunettes pour
+faire mieux ses obseruations_[71] est une assez pauvre apologie de
+Corneille, que nous avons eu tout à l'heure occasion de citer, en
+parlant des lettres de noblesse accordées à son père[72]. Elle est
+signée _Mon ris_, et c'est sans doute là un anagramme qui cache un nom
+trop obscur pour qu'on puisse le deviner.
+
+Tandis que Corneille rencontrait quelques défenseurs, dont, il faut
+l'avouer, il n'avait pas lieu de s'enorgueillir, un nouvel adversaire
+venait prêter un faible renfort à Scudéry et à Mairet. Dans la _Lettre
+apologétique_, Corneille, irrité de ce qu'un homme honoré pendant
+quelque temps de son amitié avait contribué à répandre dans Paris la
+pièce de vers intitulée: _l'Autheur du Cid espagnol à son traducteur
+françois_, s'était laissé emporter jusqu'à dire: «Il n'a pas tenu à
+vous que du premier lieu, où beaucoup d'honnêtes gens me placent, je
+ne sois descendu au-dessous de Claveret.» Bientôt parut, en réponse à
+cette phrase, la _Lettre du Sr Claueret au Sr Corneille, soy disant
+Autheur du Cid_[73]. On y trouve quelques détails intéressants à
+recueillir sur la façon dont fut publiée la _Lettre apologétique_:
+«J'étois tout prêt, dit Claveret, de vous signer que vous êtes plus
+grand poëte que moi, sans qu'il fût nécessaire que vous empruntassiez
+les voix de tous les colporteurs du Pont-Neuf pour le faire éclater
+par toute la France[74]»--«Songez, ajoute-t-il un peu plus loin, que
+votre apologie fait autant de bruit dans les rues que la _Gazette_,
+que les voix éclatantes de ces crieurs devroient être seulement
+employées à publier les volontés des princes et les actions des grands
+hommes, et que le beau sexe que vous empêchez de dormir le matin
+déclamera justement contre votre poésie[75].» Claveret, du reste, se
+résigne à son tour à ce mode de publication tant blâmé par lui: «Je
+suis marri..., dit-il, que je sois réduit à cette honteuse nécessité
+de faire voir ma lettre par les mêmes voies dont vous avez usé pour
+débiter vos invectives[76].»
+
+Tous ceux qui prirent part à cette polémique agirent sans doute de la
+même façon, car nous lisons à la fin d'un volume d'une certaine
+épaisseur qui semblait fait pour figurer aux étalages de la Galerie du
+Palais: «Ma pauvre muse, après avoir couru le Pont-Neuf et s'être
+ainsi prostituée aux colporteurs, sera possible reçue aux filles
+repenties[77].»
+
+La lettre de Claveret renferme quelques passages assez curieux dont
+nous avons fait usage dans l'occasion[78], mais elle n'est guère de
+nature à être analysée. Remarquons seulement qu'il en existe une
+autre, intitulée: _Lettre du sieur Claueret à Monsieur de
+Corneille_[79], mais entièrement différente de celle dont nous venons
+de parler. La rareté de cette pièce est telle qu'elle est restée
+inconnue à la plupart des éditeurs de Corneille et que, malgré le
+témoignage des frères Parfait, M. Taschereau, qui a fait preuve dans
+l'_Histoire de la vie et des ouvrages de Corneille_ de connaissances
+bibliographiques si étendues et si précises, était tenté de douter de
+son existence[80]. Elle figure à la Bibliothèque impériale dans le
+recueil qui a pour numéro Y 5665. En comparant avec quelque attention
+les deux libelles qui portent le nom de Claveret, on s'aperçoit qu'ils
+ne peuvent avoir été écrits l'un et l'autre par le même auteur. En
+effet, ils ne se font nullement suite, et chacun d'eux a l'apparence
+d'une réponse directe et unique à la _Lettre apologétique_. Celle dont
+nous avons parlé d'abord commence ainsi: «Monsieur, j'avoue que vous
+m'avez surpris par la lecture de votre _Lettre apologitique_ (sic), et
+que je n'attendois pas d'un homme qui faisoit avec moi profession
+d'amitié une si ridicule extravagance....» Le début de la seconde
+n'est pas moins vif: «J'étois en terme de demeurer sans repartir, et
+de ne me venger que par le mépris, voyant que les justes risées que
+l'on fait de vos ouvrages sont pour vous des sujets de vanité....»
+Évidemment, dans ces deux réponses, il y en a une qui est supposée; il
+n'est nullement vraisemblable que ce soit la première dont
+l'authenticité n'a jamais été révoquée en doute, et qui contient un
+certain nombre de renseignements, tandis que la seconde est une
+déclamation des plus banales et des plus vides. Remarquons d'ailleurs,
+sans attacher à ce fait plus d'importance qu'il n'en mérite, que
+l'auteur du second pamphlet, après s'être adressé, comme nous l'avons
+vu, directement à Corneille, semble ensuite oublier son rôle ou
+négliger à dessein de le remplir, à tel point qu'il parle à chaque
+instant de Claveret à la troisième personne: «Bon Dieu! quelle
+façon d'écrire est la vôtre, et combien en ce point êtes-vous
+au-dessous, je ne dis pas de Claveret, mais du moindre secrétaire de
+Saint-Innocent[81]!» Et plus loin: «Quant à Claveret, vous l'avez
+vengé vous-même.» Enfin le nom qui se trouve à la fin de la pièce est
+amené de telle façon qu'il pourrait n'être pas une véritable
+signature: «Apprenez donc aujourd'hui que quand aux trente ans d'étude
+que vous avez si mal employés, vous en auriez encore ajouté trente
+autres, vous ne sauriez faire que vous ne soyez au-dessous de
+
+ CLAVERET.»
+
+Ce serait le lieu de parler de _l'Amy du Cid à Claueret_[82]. Certes
+Niceron se trompe en l'attribuant à Corneille, mais cette brochure
+pourrait bien du moins avoir été écrite sous son influence et avec sa
+participation indirecte. Plutôt que de développer sur ce point quelque
+hypothèse dénuée de preuves, ne vaut-il pas mieux mettre tout
+simplement sous les yeux du lecteur à la suite de notre notice ce rare
+libelle qui n'a jamais été réimprimé? C'est le parti que nous avons
+pris.
+
+C'est sans doute ici qu'il faudrait placer l'analyse de _la Victoire
+du Sr_ (sic) _Corneille, Scudery et Claueret, avec une remontrance par
+laquelle on les prie amiablement de n'exposer ainsi leur renommée à la
+risée publique_[83]. Mais nous n'avons de cet écrit que le titre et la
+description, qui nous ont été conservés par Van Praet dans le
+_Catalogue des pièces pour et contre le Cid_ que nous avons déjà
+cité[84]. Aucun autre bibliographe, aucun éditeur n'a parlé de cette
+pièce, que nous n'avons pu trouver.
+
+Un mot maintenant sur une réponse tardive à l'_Excuse_ de Corneille.
+Elle est intitulée: _Lettre à *** sous le nom d'Ariste_[85], et
+commence ainsi: «Ce n'est donc pas assez, Ariste, que votre humeur
+remuante aye jadis troublé le repos de votre solitude et le silence de
+votre maison en s'attaquant aux oeuvres et à l'éloquence de M. de
+Balzac.... Il faut encore qu'après dix ans de silence, au mépris de
+votre habit et au scandale de votre profession.... vous importuniez
+votre ami de vous donner des chansons (sans dire si c'est à boire ou à
+danser), à l'heure même que vous le savez occupé à ce grand mariage,
+et qu'il fait accepter à une fille pour mari celui qui le jour même a
+tué son père.» Ce passage fait évidemment allusion aux _Lettres de
+Phyllarque à Ariste_, dirigées contre Balzac, et dont la première
+partie parut en 1627, c'est-à-dire dix ans juste avant le pamphlet que
+nous venons de citer. _Phyllarque_, comme il se nomme lui-même, ou _le
+Prince des feuilles_, comme quelques-uns l'ont appelé, n'est autre que
+Jean Goulu, alors général des Feuillants, ce qui explique et le
+pseudonyme qu'il a pris et le surnom qu'on lui a donné. Ces lettres de
+Phyllarque firent grand bruit, et Corneille en parle d'une manière
+fort élogieuse dans l'épitaphe latine qu'il a composée pour Jean
+Goulu, et qu'on trouvera pour la première fois, dans notre édition, en
+tête des _OEuvres diverses_ en prose. Par malheur, si les
+renseignements abondent sur Phyllarque, on n'en rencontre aucun qui
+concerne Ariste. L'_Avertissement du libraire au lecteur_ fait de lui
+un gentilhomme de la cour, mais le ton général prouve que cet
+Avertissement est plutôt destiné à dérouter les soupçons qu'à
+confirmer les conjectures. En tête de chaque volume se trouve une ode
+d'Ariste qui nous prouve qu'il était fort mauvais poëte, ce qui, en
+aucun temps, ne peut tenir lieu d'une désignation précise. Il est bien
+certain du moins qu'il s'agit d'un personnage réel, connu de toute la
+société littéraire du temps, et qui, contrairement à l'assertion du
+libraire du P. Goulu, était religieux et non homme de cour. L'extrait
+d'un pamphlet de Mairet, qu'on trouvera analysé plus loin à sa date,
+achèvera d'établir ces divers points[86].
+
+Si maintenant nous remontons à l'origine de la querelle du P. Goulu et
+de Balzac, nous trouvons que ce dernier fut d'abord attaqué par André
+de Saint-Denis, jeune feuillant, auteur d'un livre intitulé: _la
+Conformité de l'éloquence de M. de Balzac auec celle des plus grands
+personnages du temps passé et du present_, dans lequel il lui reproche
+vivement ses trop nombreuses réminiscences. Ogier répliqua par une
+_Apologie_ de Balzac, dans laquelle le P. André, comme on l'appelait
+d'ordinaire, n'était point ménagé. «L'apologie étant imprimée, dit
+Sorel[87], un exemplaire en fut porté au supérieur de ce religieux
+(c'est-à-dire au P. Goulu), qui s'offensa de le voir attaqué de cette
+sorte, principalement en des endroits où la lecture des livres
+profanes lui était reprochée. Pource qu'il se piquait aussi
+d'éloquence, il voulut prendre le fait et cause pour son novice, et il
+fit les deux volumes de _Lettres de Phyllarque à Ariste_, où il
+critiqua horriblement toutes les lettres de M. de Balzac, lui donnant
+le nom de Narcisse, pour l'accuser d'un trop grand amour de soi-même.»
+
+Tout ceci n'autoriserait-il pas à regarder André de Saint-Denis comme
+cet Ariste à qui le P. Goulu adressait ses _Lettres_ et Corneille son
+_Excuse_? Ce n'est certes là qu'une conjecture, qui aurait grand
+besoin de se trouver confirmée par quelque renseignement plus positif;
+mais telle qu'elle est, elle présente du moins une certaine
+vraisemblance.
+
+«J'avoue, dit en parlant de Corneille l'auteur de la _Lettre à_
+***, que les sentiments de ses amis pour ce poëme avoient
+préoccupé mon esprit devant que j'en eusse fait la lecture: je donnois
+quelque chose à l'approbation du peuple, encore que je le connusse
+mauvais juge; mais je m'aperçus bientôt après que c'étoit l'ignorance,
+et non pas sa beauté, qui causoit son admiration. Je fis donc
+résolution de guérir ces idolâtres de leur aveuglement, et le dessein
+que j'avois de les désabuser me faisoit prendre la plume quand un
+autre plus digne observateur m'a prévenu[88]....» Ce passage servit de
+texte à la réponse qui parut sous ce titre:
+
+_Lettre pour Monsieur de Corneille, contre les mots de la Lettre sous le
+nom d'Ariste: «Ie fis donc résolution de guerir ces Idolatres_[89].»
+
+Cette pièce est du nombre de celles que Niceron attribue à Corneille,
+et que nous avons cru devoir réimprimer à la suite de cette notice.
+Nous nous contenterons de remarquer ici que l'auteur, quel qu'il soit,
+paraît connaître au mieux la personne qui a écrit la _Lettre sous le
+nom d'Ariste_. Il en parle comme d'un homme jeune, moins pauvre que
+Claveret, mais d'une origine fort contestable, commensal habituel de
+Scudéry, et très-assidu aux conférences qui se tenaient chez lui. Il
+est vrai que dans la _Responce de *** à *** sous le nom d Ariste_[90],
+attribuée également par Niceron à Corneille et reproduite ci-après, ce
+n'est plus le même personnage, mais bien Mairet, qui est considéré
+comme l'auteur de la _Lettre sous le nom d'Ariste_.
+
+Pendant que cette guerre de libelles continuait chaque matin,
+Scudéry, voyant que le public s'obstinait à admirer _le Cid_,
+s'efforça d'obtenir contre le nouvel ouvrage un jugement en forme, et
+adressa à cet effet au seul tribunal compétent une requête qui fut
+imprimée plus tard sous le titre de _Lettre de Mr de Scudery à
+l'illustre Academie_[91].
+
+«Il est bien certain, dit Pellisson, qu'en ce différend qui partagea
+toute la cour, le Cardinal sembla pencher du côté de M. de Scudéry, et
+fut bien aise qu'il écrivît, comme il fit, à l'Académie françoise,
+pour s'en remettre à son jugement. On voyait assez le desir du
+Cardinal, qui étoit qu'elle prononçât sur cette matière; mais les plus
+judicieux de ce corps témoignoient beaucoup de répugnance pour ce
+dessein. Ils disoient que l'Académie, qui ne faisoit que de naître, ne
+devoit point se rendre odieuse par un jugement qui peut-être
+déplairoit aux deux partis, et qui ne pouvoit manquer d'en désobliger
+pour le moins un, c'est-à-dire une grande partie de la France; qu'à
+peine la pouvoit-on souffrir sur la simple imagination qu'on avoit
+qu'elle prétendoit quelque empire à notre langue: que seroit-ce si
+elle témoignoit de l'affecter, et si elle entreprenoit de l'exercer
+sur un ouvrage qui avoit contenté le grand nombre et gagné
+l'approbation du peuple? que ce seroit d'ailleurs un retardement à son
+principal dessein, dont l'exécution ne devoit être que trop longue
+d'elle-même; qu'enfin M. Corneille ne demandoit point ce jugement, et
+que par les statuts de l'Académie, et par les lettres de son érection,
+elle ne pouvoit juger d'un ouvrage que du consentement et à la prière
+de l'auteur. Mais le Cardinal avoit ce dessein en tête, et ces raisons
+lui paroissoient peu importantes, si vous en exceptez la dernière,
+qu'on pouvoit détruire en obtenant le consentement de M.
+Corneille[92].»
+
+Boisrobert fut chargé de cette négociation. Il entama à ce sujet avec
+Corneille, alors à Rouen, une longue correspondance, qui ne nous est
+point parvenue. Pellisson a seulement rapporté de trop courts
+fragments des réponses de notre poëte, que nous avons classés à leur
+date parmi ses lettres.
+
+Dans une de ces réponses, tout en énumérant les inconvénients qu'il y
+avait pour la Compagnie à s'occuper de cette querelle, il lui échappa
+de dire: «Messieurs de l'Académie peuvent faire ce qu'il leur plaira.»
+
+«Il n'en falloit pas davantage, au moins suivant l'opinion du
+Cardinal, dit Pellisson, pour fonder la jurisdiction de l'Académie,
+qui pourtant se défendoit toujours d'entreprendre ce travail; mais
+enfin il s'en explique ouvertement, disant à un de ses domestiques:
+«Faites savoir à ces Messieurs que je le désire, et que je les aimerai
+comme ils m'aimeront.»
+
+«Alors on crut qu'il n'y avoit plus moyen de reculer, et l'Académie
+s'étant assemblée le 16 juin 1637, après qu'on eut lu la lettre de M.
+de Scudéry pour la Compagnie, celles qu'il avoit écrites sur le même
+sujet à M. Chapelain, et celles que M. de Boisrobert avoit reçues de
+M. Corneille; après aussi que le même M. de Boisrobert eut assuré
+l'assemblée que Monsieur le Cardinal avoit agréable ce dessein, il fut
+ordonné que trois commissaires seroient nommés pour examiner _le Cid_
+et les _Observations contre le Cid_; que cette nomination se feroit à
+la pluralité des voix par billets qui ne seroient vus que du
+secrétaire. Cela se fit ainsi, et les trois commissaires furent M. de
+Bourzey[93], M. Chapelain et M. des Marests. La tâche de ces trois
+messieurs n'étoit que pour l'examen du corps de l'ouvrage en gros; car
+pour celui des vers, il fut résolu qu'on le feroit dans la
+Compagnie[94]. MM. de Cerisy, de Gombauld, Baro et l'Estoile furent
+seulement chargés de les voir en particulier et de rapporter leurs
+observations, sur lesquelles l'Académie ayant délibéré en diverses
+conférences, ordinaires et extraordinaires, M. des Marests eut ordre
+d'y mettre la dernière main. Mais pour l'examen de l'ouvrage en gros,
+la chose fut un peu plus difficile. M. Chapelain présenta premièrement
+ses mémoires; il fut ordonné que MM. de Bourzey et des Marests y
+joindroient les leurs; et soit que cela fût exécuté ou non, de quoi je
+ne vois rien dans les registres, tant y a que M. Chapelain fit un
+corps, qui fut présenté au Cardinal écrit à la main. J'ai vu avec
+beaucoup de plaisir ce manuscrit apostillé par le Cardinal, en sept
+endroits, de la main de M. Citois, son premier médecin. Il y a même
+une de ces apostilles dont le premier mot est de sa main propre[95];
+il y en a une aussi qui marque assez quelle opinion il avoit du _Cid_.
+C'est en un endroit où il est dit que la poésie seroit aujourd'hui
+bien moins parfaite qu'elle n'est, sans les contestations qui se sont
+formées sur les ouvrages des plus célèbres auteurs du dernier temps,
+la _Jérusalem_, le _Pastor fido_. En cet endroit, il mit en marge:
+«L'applaudissement et le blâme du _Cid_ n'est qu'entre les doctes et
+les ignorants, au lieu que les contestations sur les autres deux
+pièces ont été entre les gens d'esprit[96];» ce qui témoigne qu'il
+étoit persuadé de ce qu'on reprochoit à M. Corneille, que son ouvrage
+péchoit contre les règles. Le reste de ces apostilles n'est pas
+considérable; car ce ne sont pas de petites notes, comme celle-ci, où
+le premier mot est de sa main: «Bon, mais se pourroit mieux
+exprimer[97];» et cette autre: «Faut adoucir cet exemple[98].» D'où on
+recueille pourtant qu'il examina cet écrit avec beaucoup de soin et
+d'attention. Son jugement fut enfin que la substance en étoit bonne,
+«mais qu'il falloit,» car il s'exprima en ces termes, «y jeter
+quelques poignées de fleurs.» Aussi n'étoit-ce que comme un premier
+crayon qu'on avoit voulu lui présenter, pour savoir en gros s'il en
+approuveroit les sentiments. L'ouvrage fut donc donné à polir, suivant
+son intention, et par délibération de l'Académie, à MM. de Serizay, de
+Cerisy, de Gombauld et Sirmond[99]. M. de Cerisy, comme j'ai appris,
+le coucha par écrit, et M. de Gombauld fut nommé par les trois autres
+et confirmé par l'Académie pour la dernière révision du style. Tout
+fut lu et examiné par l'Académie en diverses assemblées, ordinaires et
+extraordinaires, et donné enfin à l'imprimeur[100]. Le Cardinal étoit
+alors à Charonne, où on lui envoya les premières feuilles, mais elles
+ne le contentèrent nullement; et soit qu'il en jugeât bien, soit qu'on
+le prît en mauvaise humeur, soit qu'il fût préoccupé contre M. de
+Cerisy, il trouva qu'on avoit passé d'une extrémité à l'autre, qu'on y
+avoit apporté trop d'ornements et de fleurs, et renvoya à l'heure
+même en diligence dire qu'on arrêtât l'impression. Il voulut enfin que
+MM. de Serizay, Chapelain et Sirmond le vinssent trouver, afin qu'il
+pût leur expliquer mieux son intention. M. de Serizay s'en excusa, sur
+ce qu'il étoit prêt à monter à cheval pour s'en aller en Poitou. Les
+deux autres y furent. Pour les écouter, il voulut être seul dans sa
+chambre, excepté MM. de Bautru et de Boisrobert, qu'il appela comme
+étant de l'Académie. Il leur parla fort longtemps, très-civilement,
+debout et sans chapeau.
+
+«M. Chapelain voulut, à ce qu'il m'a dit, excuser M. de Cerisy, le
+plus doucement qu'il put; mais il reconnut d'abord que cet homme ne
+vouloit pas être contredit: car il le vit s'échauffer et se mettre en
+action, jusque-là que s'adressant à lui, il le prit et le retint tout
+un temps par ses glands, comme on fait sans y penser quand on veut
+parler fortement à quelqu'un et le convaincre de quelque chose. La
+conclusion fut, qu'après leur avoir expliqué de quelle façon il
+croyoit qu'il falloit écrire cet ouvrage, il en donna la charge à M.
+Sirmond, qui avoit en effet le style fort bon et fort éloigne de toute
+affectation. Mais M. Sirmond ne le satisfit point encore; il fallut
+enfin que M. Chapelain reprît tout ce qui avoit été fait, tant par lui
+que par les autres, de quoi il composa l'ouvrage tel qu'il est
+aujourd'hui, qui, ayant plu à la Compagnie et au Cardinal, fut publié
+bientôt après, fort peu différent de ce qu'il étoit la première fois
+qu'il lui avoit été présenté écrit à la main, sinon que la matière y
+est un peu plus étendue, et qu'il y a quelques ornements ajoutés.
+
+«Ainsi furent mis au jour, après environ cinq mois de travail[101],
+_les Sentiments de l'Academie françoise sur le Cid_[102], sans que,
+durant ce temps-là, ce ministre qui avoit toutes les affaires du
+royaume sur les bras, et toutes celles de l'Europe dans la tête, se
+lassât de ce dessein, et relâchât rien de ses soins pour cet
+ouvrage[103].»
+
+On serait tenté de croire que pendant ces cinq mois le nombre des
+libelles diminua. Il n'en fut rien. Dans la lettre par laquelle
+Scudéry réclamait le jugement de l'Académie sur _le Cid_, il
+repoussait en ces termes le reproche que lui avait fait Corneille de
+citer inexactement les autorités qu'il avait invoquées dans ses
+_Observations_: «Dans peu de jours la quatrième édition de mon ouvrage
+me donnera lieu de le faire rougir de la fausseté qu'il m'impose, en
+marquant en marge tous les auteurs et tous les passages que j'ai
+allégués.» Nous ne pensons pas qu'il ait donné suite à ce projet, mais
+il publia isolément:
+
+_La Preuve des passages alleguez dans les obseruations sur le Cid. A
+Messieurs de l'Academie_[104].
+
+_L'Epistre aux poetes du temps sur leur querelle du Cid_[105] parut
+sans doute presque au même moment, car son début fait allusion à la
+_Lettre à l'illustre Academie_. «Vous avez fait trop de bruit par
+toutes les provinces de France (messieurs les rimeurs) pour croire que
+vos différends puissent à présent être terminés par une Académie que
+l'un de vous honore d'un titre qui est seulement l'apennage des
+princes et des sacrées assemblées.» Rien n'est plus détestable que
+cette pièce, qui se termine par une froide allusion au nom de
+Corneille: «Si néanmoins vous ne voulez cesser qui l'un de clabauder
+et l'autre de croasser, que ce soit pour le moins perché sur un noyer,
+siége ordinaire de tels oiseaux.»
+
+_Pour le sieur Corneille contre les ennemis du Cid_[106], est le titre
+d'une brochure qui ne se compose que d'un sonnet dont voici la chute:
+
+ Corneille sait porter son vol si près des cieux,
+ Que s'il ne s'abaissoit pour vous combattre mieux,
+ Vos coups injurieux ne pourroient pas l'atteindre;
+
+et de la petite pièce qui suit:
+
+ _Au seigneur de Scudery sur sa victoire._
+
+QUATRAIN.
+
+ Toi dont la folle jalousie
+ Du _Cid_ te veut rendre vainqueur,
+ Sois satisfait, ta frénésie
+ Te fait passer pour un vain coeur.
+
+C'est aussi à la même époque qu'il faut rapporter l'ouvrage intitulé:
+_Examen de ce qui s'est fait pour et contre le Cid: avec un traité de
+la Disposition du Poëme Dramatique, et de la prétenduë Règle de
+vingt-quatre heures_[107]. L'auteur, il est vrai, prétend d'abord que
+son traité était sous presse même avant la _Lettre apologétique_ de
+Corneille, mais il ajoute: «Il semble que je serois obligé de signer
+cet écrit si je voulois prendre la qualité d'intervenant au procès qui
+s'instruit en l'illustre Académie sur la requête du Sr de Scudéry.
+Mais plutôt que de plaider (qui est un métier que je m'empêche de
+faire tant que je puis), j'aime mieux que ce petit ouvrage s'en aille
+avec les vagabonds et gens sans aveu, ou qu'il soit mis aux
+Enfermés[108], comme un enfant trouvé.» L'auteur affecte une grande
+impartialité et loue presque également Corneille et Scudéry. «Toutes
+les fois, dit-il, que la pièce du _Cid_ a paru sur le théâtre, j'avoue
+qu'elle a donné dans la vue à tout le monde.» «Je n'en connois
+l'auteur que de nom, ajoute-t-il un peu plus loin, et par les affiches
+des comédiens; or à cause que je fais quelquefois des vers, et que je
+favorise ceux qui s'en mêlent, j'ai inclination pour lui.» Du reste il
+ne prend aucune part réelle à la querelle et ne s'en occupe que parce
+qu'il trouve l'occasion de publier et surtout de faire lire un traité
+de la règle des vingt-quatre heures, écrit depuis cinq ou six ans et
+dont il était embarrassé.
+
+C'est vers ce moment que dut paraître _le Iugement du Cid composé par
+un Bourgeois de Paris, marguillier de sa Paroisse_[109]. Le passage
+suivant nous indique le but de l'auteur et nous montre qu'il
+connaissait bien le défenseur habituel de Corneille, mais par malheur
+il le désigne d'une façon fort obscure pour nous. «Quand j'ai vu,
+dit-il en parlant de notre poëte, que l'on ne cessoit d'écrire pour et
+contre, qu'il ne paroissoit que de la passion et de l'excès, soit à le
+blâmer ou à le défendre, et que le pédant qui a pris sa cause,
+sembloit avoir eu plus de soin de défendre son affiche de la morale de
+la cour, et de paroître grand logicien, que de rien faire à l'avantage
+de Corneille, je me suis enfin résolu, attendant le jugement de
+l'Académie, de faire voir le mien, qui est, ce me semble, le sentiment
+des honnêtes gens d'entre le peuple; et sans avoir égard ni à la
+colère des poëtes qui l'ont voulu mettre aussi bas qu'il s'étoit mis
+haut, ni aux louanges excessives que lui donnent ses adorateurs, j'ai
+voulu le défendre contre ce qu'il y avoit d'injustice dans les
+_Observations_ de Scudéry, et montrer aussi que l'on sait la portée de
+son mérite, et que le sens commun n'est pas entièrement banni de la
+tête de ceux qui ne sont ni savants, ni auteurs.» Il ne faut pas
+oublier toutefois que ce critique, en apparence si équitable à l'égard
+de Corneille, n'hésite pas à dire avec ses ennemis qu'«il ne devoit
+point faire imprimer _le Cid_.»
+
+Nous voici arrivés à l'_Epistre familiere du Sr Mayret au Sr Corneille
+sur la tragi-comédie du Cid_[110]. Ce pamphlet est le seul qui porte
+une date de jour; il est du 4 juillet 1637. On trouve p. 30, après la
+pièce principale, la _Responce à l'Amy du Cid sur ses inuectives
+contre le Sr Claueret_, où est cité le Jugement du marguillier, ce qui
+justifie la place que nous avons donnée à cet écrit.
+
+«Monsieur, dit Mairet au commencement de son _Épître_, si je croyois
+le bruit commun qui vous déclare déjà l'auteur de ces mauvais papiers
+volants qu'on voit tous les jours paroître à la défense de votre
+ouvrage, je me plaindrois de vous à vous-même, de l'injustice que l'on
+me fait en un libelle de votre style et peut-être de votre façon; mais
+comme l'action est trop indigne d'un honnête homme, je suspendrai pour
+quelque temps ma créance en votre faveur, et me contenterai (puisque
+la querelle de votre _Cid_ vous a rendu chef de parti) de vous
+demander seulement raison de l'impertinence d'un de vos lanciers qui
+m'est venu rompre dans la visière mal à propos; mais d'autant que je
+n'ai pas l'honneur de connoître le galant homme et qu'il ne seroit pas
+raisonnable que je me commisse avec un masque, je vous adresserai,
+s'il vous plaît, ce petit discours, comme si vous étiez lui-même.
+
+«Premièrement il en veut à mes ouvrages qu'il attaque tous.... puis
+par une ruse de guerre, qui n'est pas difficile à découvrir, il me
+veut attribuer la lettre qui commence par les railleries passives
+d'Ariste, continue par le mépris en particulier de votre
+chef-d'oeuvre, et finit par celui de toutes vos autres pièces en
+général. Pour la lettre qu'il me veut donner, il me pardonnera si je
+la refuse.... et je n'ai mis principalement la main à la plume que
+pour faire une publique déclaration de ce désaveu. Je proteste
+hautement que je suis très-humble serviteur d'Ariste, pour les bonnes
+qualités dont je le crois doué sur le rapport de M. de Scudéry qui le
+connoît; et votre ami n'y procède pas comme il faut: il devroit se
+contenter d'égratigner mes ouvrages, sans essayer malicieusement de me
+brouiller avec des personnes dont la profession m'a toujours imprimé
+la révérence et le respect.... Il faut savoir que cet ami, qui vous
+ressemble si fort, a fait imprimer deux réponses subsécutives à la
+lettre que je désavoue en cette-ci. Dans la première, qui porte pour
+titre: _Lettre pour M. de Corneille_.... il témoigne en connoître
+l'auteur par la mauvaise peinture qu'il en a faite, et par la seconde,
+qu'il intitule: la _Reponse de *** à *** sous le nom d'Ariste_, il
+semble qu'il ait dessein de faire accroire que c'est de moi qu'il
+entendoit parler dans la première; si c'est pour se mettre à couvert
+de l'orage qu'il appréhende (car enfin celui qu'il y désigne et qu'il
+offense est de telle qualité qu'il a des domestiques d'aussi bonne
+condition que vous, je ne veux pas dire meilleure quoiqu'on m'en ait
+assuré, et le rang qu'il tient dans la province où vous demeurez est
+si haut que si vous étiez bien avisé, vous iriez lui demander pardon
+du zèle indiscret de votre ami, qui vous peut être injurieux):
+digressions à part, si c'est, comme j'ai dit, qu'il se veuille mettre
+à couvert de l'orage qu'il appréhende, je suis tout prêt en votre
+considération de lui rendre ce bon office, en recevant chez moi le
+paquet qu'il adresse ailleurs.»
+
+Comment le portrait fait par les partisans de Corneille d'un
+commensal de Scudéry assez peu fortuné et d'origine obscure,
+s'applique-t-il, suivant Mairet, à quelqu'un qui occupe un haut rang
+en Normandie? Il est assez difficile de le deviner, à cause des termes
+obscurs dont est enveloppée toute cette polémique; mais n'est-on pas
+autorisé à supposer avec quelque vraisemblance que Mairet fait
+allusion à ce personnage de haute condition, dont Corneille a parlé
+dans la _Lettre apologétique_, et que Voltaire a pris avec si peu
+d'apparence pour le Cardinal lui-même[111]?
+
+Corneille, ou plutôt quelqu'un de ses amis, répondit au libelle que
+nous venons d'analyser par la _Lettre du des-interessé au sieur
+Mairet_[112] et par l'_Avertissement au besançonnois Mairet_[113]. On
+trouvera ces deux pièces à la suite de notre notice.
+
+L'adversaire de notre poëte ne se tint pas pour battu. Il répliqua par
+une _Apologie pour M. Mairet contre les calomnies du Sr Corneille de
+Rouen_[114]; apologie qui renferme une lettre de Mairet à Scudéry,
+datée du 30 septembre 1637. Ce libelle fut le dernier. La lettre
+suivante[115], adressée par Boisrobert à Mairet, qui habitait alors
+chez le comte de Belin[116], mit enfin un terme à cette regrettable
+dispute.
+
+ «A Charonne, ce 5 octobre 1637.
+
+ «Monsieur,
+
+ «Puisque vous êtes extrêmement raisonnable, et que vous savez bien
+ que la sujétion illustre à laquelle je suis attaché ne me laisse
+ pas assez de liberté pour rendre mes devoirs à tous mes amis, je
+ ne vous ferai point d'excuses de m'être autrefois reposé sur les
+ soins de M. Chapelain, qui m'a promis de répondre pour moi aux
+ lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Il n'aura pas
+ oublié, je m'assure, à vous témoigner la continuation de mon zèle,
+ et je me promets bien que vous connoîtrez vous-même à votre retour
+ que si je vous ai paru muet, je ne me suis pas tu devant ceux
+ auprès desquels vous croyez que je puis vous servir, et que je
+ vous ai gardé une inviolable fidélité pendant votre absence. Ces
+ six lignes que je vous écris de mon chef satisferont, s'il vous
+ plaît, Monsieur, à ce que je dois à notre amitié, et vous lirez le
+ reste de ma lettre comme un ordre que je vous envoie par le
+ commandement de Son Éminence. Je ne vous cèlerai pas qu'elle s'est
+ fait lire avec un plaisir extrême tout ce qui s'est fait sur le
+ sujet du _Cid_, et que particulièrement une lettre qu'elle a vue
+ de vous, lui a plu jusques à tel point qu'elle lui a fait naître
+ l'envie de voir tout le reste. Tant qu'elle n'a connu dans les
+ écrits des uns et des autres que des contestations d'esprit
+ agréables, et des railleries innocentes, je vous avoue qu'elle a
+ pris bonne part au divertissement; mais quand elle a reconnu que
+ de ces contestations naissoient enfin des injures, des outrages et
+ des menaces, elle a pris aussitôt résolution d'en arrêter le
+ cours. Pour cet effet, quoiqu'elle n'ait point vu le libelle que
+ vous attribuez à M. Corneille, présupposant par votre réponse, que
+ je lui lus hier au soir, qu'il devoit être l'agresseur, elle m'a
+ commandé de lui remontrer le tort qu'il se faisoit, et de lui
+ défendre de sa part de ne plus faire de réponse, s'il ne lui
+ vouloit déplaire; mais d'ailleurs craignant que des tacites
+ menaces que vous lui faites, vous ou quelques-uns de vos amis n'en
+ viennent aux effets, qui tireroient des suites ruineuses à l'un et
+ à l'autre, elle m'a commandé de vous écrire que si vous voulez
+ avoir la continuation de ses bonnes grâces, vous mettiez toutes
+ vos injures sous le pied, et ne vous souveniez plus que de votre
+ ancienne amitié, que j'ai charge de renouveler sur la table de ma
+ chambre à Paris, quand vous serez tous rassemblés. Jusqu'ici j'ai
+ parlé par la bouche de Son Éminence; mais pour vous dire
+ ingénument ce que je pense de toutes vos procédures, j'estime que
+ vous avez suffisamment puni le pauvre M. Corneille de ses vanités
+ et que ses foibles défenses ne demandoient pas des armes si fortes
+ et si pénétrantes que les vôtres. Vous verrez un de ces jours son
+ _Cid_ assez malmené par les sentiments de l'Académie; l'impression
+ en est déjà bien avancée, et si vous ne venez à Paris dans ce
+ mois, je vous l'envoirai. Cependant conservez-moi, s'il vous
+ plaît, quelque place dans le souvenir de M. de Belin; faites-moi
+ de plus l'honneur de lui témoigner que je prends grande part à son
+ affliction, et que je suis autant touché que pas un de ses
+ serviteurs, de la perte qu'il a fait[117]. Si j'avois l'esprit
+ assez libre, je la lui témoignerois à lui-même; mais je me console
+ quand je pense que ma douleur sera plus éloquente en votre bouche
+ qu'en la mienne, et que vous n'oublierez rien pour témoigner les
+ véritables sentiments de celui qui est avec passion,
+
+ «Monsieur,
+
+ «Votre très-humble et très-fidèle serviteur
+
+ «BOISROBERT.»
+
+
+Depuis le jour où le Cardinal eut ainsi fait connaître ses intentions,
+on ne publia plus rien que les remercîments adressés par Scudéry à
+l'Académie. Ils parurent dans un petit recueil portant le titre
+suivant: _Lettre de Mr de Balzac à Mr de Scudery, sur ses Obseruations
+du Cid. Et la response de Mr de Scudery à Mr de Balzac. Auec la lettre
+de Mr de Scudery à Messieurs de l'Academie françoise, sur le
+iugement qu'ils ont fait du Cid et de ses Obseruations_[118].
+
+La lettre de Balzac est charmante. Espérant l'attirer dans son parti,
+Scudéry lui avait adressé ce qu'il avait écrit contre _le Cid_; mais
+Balzac, tout en approuvant les principes qui avaient guidé son jeune
+ami, atténue ses critiques par de si nombreuses et de si importantes
+restrictions, que Scudéry dut se trouver assez mal satisfait d'avoir
+provoqué un semblable jugement.
+
+«Considérez néanmoins, Monsieur, que toute la France entre en cause
+avec lui, et que peut-être il n'y a pas un des juges dont vous êtes
+convenus ensemble[119] qui n'ait loué ce que vous desirez qu'il
+condamne: de sorte que, quand vos arguments seroient invincibles et
+que votre adversaire y acquiesceroit, il auroit toujours de quoi se
+consoler glorieusement de la perte de son procès, et vous dire que
+c'est quelque chose de plus d'avoir satisfait tout un royaume que
+d'avoir fait une pièce régulière. Il n'y a point d'architecte d'Italie
+qui ne trouve des défauts en la structure de Fontainebleau et qui ne
+l'appelle un monstre de pierre: ce monstre néanmoins est la belle
+demeure des rois, et la cour y loge commodément.
+
+«Il y a des beautés parfaites qui sont effacées par d'autres qui ont
+plus d'agrément et moins de perfection; et parce que l'acquis n'est
+pas si noble que le naturel, ni le travail des hommes que les dons du
+ciel, on vous pourroit encore dire que savoir l'art de plaire ne vaut
+pas tant que savoir plaire sans art. Aristote blâme _la Fleur_
+d'Agathon, quoiqu'il die qu'elle fut agréable[120], et l'_OEdipe_
+peut-être n'agréoit pas, quoique Aristote l'approuve. Or, s'il est
+vrai que la satisfaction des spectateurs soit la fin que se proposent
+les spectacles, et que les maîtres mêmes du métier ayant quelquefois
+appelé de César au peuple, _le Cid_ du poëte françois ayant plu aussi
+bien que _la Fleur_ du poëte grec, ne seroit-il point vrai qu'il a
+obtenu la fin de la représentation, et qu'il est arrivé à son but,
+encore que ce ne soit pas par le chemin d'Aristote ni par les adresses
+de sa poétique? Mais vous dites, Monsieur, qu'il a ébloui les yeux du
+monde, et vous l'accusez de charme et d'enchantement: je connois
+beaucoup de gens qui feroient vanité d'une telle accusation; et vous
+me confesserez vous-même que, si la magie étoit une chose permise, ce
+seroit une chose excellente: ce seroit, à vrai dire, une belle chose
+de pouvoir faire des prodiges innocemment, de faire voir le soleil
+quand il est nuit, d'apprêter des festins sans viandes ni officiers,
+de changer en pistoles les feuilles de chêne et le verre en diamants;
+c'est ce que vous reprochez à l'auteur du _Cid_, qui vous avouant
+qu'il a violé les règles de l'art, vous oblige de lui avouer qu'il a
+un secret, qu'il a mieux réussi que l'art même; et ne vous niant pas
+qu'il a trompé toute la cour et tout le peuple, ne vous laisse
+conclure de là sinon qu'il est plus fin que toute la cour et tout le
+peuple, et que la tromperie qui s'étend à un si grand nombre de
+personnes est moins une fraude qu'une conquête. Cela étant, Monsieur,
+je ne doute pas que Messieurs de l'Académie ne se trouvent bien
+empêchés dans le jugement de votre procès, et que d'un côté vos
+raisons ne les ébranlent, et de l'autre l'approbation publique ne les
+retienne. Je serois en la même peine, si j'étois en la même
+délibération, et si de bonne fortune je ne venois de trouver votre
+arrêt dans les registres de l'antiquité. Il a été prononcé, il y a
+plus de quinze cents ans, par un philosophe de la famille stoïque,
+mais un philosophe dont la dureté n'étoit pas impénétrable à la joie,
+de qui il nous reste des jeux et des tragédies, qui vivoit sous le
+règne d'un empereur poëte et comédien, au siècle des vers et de la
+musique. Voici les termes de cet authentique arrêt, et je vous le
+laisse interpréter à vos dames, pour lesquelles vous avez bien
+entrepris une plus longue et plus difficile traduction[121]. _Illud
+multum est primo aspectu oculos occupasse, etiam si contemplatio
+diligens inventura est quod arguat. Si me interrogas, major ille est
+qui judicium abstulit quam qui meruit_[122]. Votre adversaire y trouve
+son compte par ce favorable mot de _major est_; et vous avez aussi ce
+que vous pouvez desirer, ne desirant rien, à mon avis, que de prouver
+que _judicium abstulit_. Ainsi vous l'emportez dans le cabinet, et il
+a gagné au théâtre. Si _le Cid_ est coupable, c'est d'un crime qui a
+eu récompense; s'il est puni, ce sera après avoir triomphé; s'il faut
+que Platon le bannisse de sa république, il faut qu'il le couronne de
+fleurs en le bannissant, et ne le traite pas plus mal qu'il a traité
+autrefois Homère.»
+
+Trop attachée à la sévérité des règles, trop soucieuse surtout de
+complaire aux moindres fantaisies du Cardinal, l'Académie rendit un
+jugement plus sévère à l'égard de Corneille, et partant plus agréable
+à Scudéry, qui l'en remercia avec effusion. L'Académie s'empressa de
+lui faire répondre en ces termes, par l'organe de Chapelain, son
+secrétaire: «Monsieur, moins la Compagnie que vous avez prise pour
+arbitre de votre différend a affecté la qualité de juge, plus se
+doit-elle sentir obligée de la déférence que vous témoignez pour ses
+_Sentiments_. Je sais qu'en les donnant au public pour vous
+satisfaire, sa principale intention a été de tenir la balance droite
+et de ne faire pas d'une chose sérieuse un compliment ni une civilité;
+mais je sais aussi qu'après cette intention, elle n'a essayé de faire
+rien avec plus de soin que de s'exprimer avec modération et de dire
+ses raisons sans blesser personne. Je souhaite que vous soyez bien
+persuadé de cela, ou plutôt je me réjouis de ce que vous l'êtes, et
+qu'ayant reçu d'elle, en cette rencontre, le moins favorable
+traitement que vous en puissiez jamais attendre, vous ne laissez pas
+de lui faire justice en reconnoissant qu'elle est juste. A l'avenir
+j'espère qu'elle se revanchera de votre équité, et qu'aux occasions où
+il lui sera permis d'être obligeante, vous n'aurez rien à désirer
+d'elle et reconnoîtrez qu'elle sait estimer votre mérite et votre
+vertu. De moi je ne vous dis rien pour ce que je crois vous dire tout
+en vous assurant que je suis, Monsieur, votre, etc. De Paris, ce 19
+décembre 1637[123].»
+
+En somme _les Sentiments de l'Academie sur le Cid_, si impatiemment
+attendus, n'eurent aucun des résultats qu'on en espérait: ils ne
+satisfirent entièrement ni la jalousie de Richelieu, ni la basse envie
+de Scudéry; ils ne diminuèrent en rien le légitime orgueil de
+Corneille, ni l'admiration générale, et Boileau put résumer plus tard
+la discussion par ces excellents vers:
+
+ En vain contre _le Cid_ un ministre se ligue:
+ Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue.
+ L'Académie en corps a beau le censurer:
+ Le public révolté s'obstine à l'admirer[124].
+
+Lorsque cette grande querelle littéraire fut calmée, Corneille, après
+avoir pardonné à ceux qui s'étaient déclarés contre lui, conserva
+néanmoins le désir de constater en toute occasion qu'il n'avait pas
+accepté de plein gré le jugement de l'Académie. En 1640, ayant appris
+que Balzac préparait un recueil de ses lettres, il s'efforça de lui
+faire supprimer le passage que contient sur ce point celle que nous
+avons citée.
+
+«Corneille m'est venu voir, écrit Chapelain à Balzac le 17 novembre
+1640, et m'a demandé en grâce que j'obtinsse de vous d'ôter dans votre
+lettre à Scudéry ces termes: _les juges dont vous êtes convenus_, pour
+ce qu'il nie d'être jamais convenu de notre compétence sur l'affaire
+du _Cid_. Cependant vous ne lui pouvez complaire en cela sans choquer
+Scudéry, qui en garde l'original comme une relique, qui croiroit que
+vous eussiez changé d'inclination pour lui. Mon sens seroit que vous
+m'écrivissiez que vous n'imprimeriez plutôt pas la lettre que de leur
+déplaire à l'un et à l'autre. Voyez toutefois si, _por bien de
+paz_[125], vous voulez vous abaisser jusque-là et priver votre volume
+d'un si grand ornement[126].»
+
+Nous n'avons pas la réponse de Balzac, mais une autre lettre de
+Chapelain, du 8 décembre suivant, nous en fait connaître le contenu:
+«Le tempérament que vous avez trouvé pour satisfaire l'esprit bourru
+de Corneille le doit tellement contenter que, s'il ne le reçoit pas
+avec mille joies, je suis d'avis que vous laissiez l'endroit comme il
+étoit. Je lui dirai que vous avez eu la bonté de vouloir imprimer ce
+lieu de la sorte: _les juges dont on m'a dit que vous êtes convenus_,
+car des deux c'est celle qui me semble la meilleure[127]....»
+
+Balzac préféra une rédaction encore moins explicite; on lit dans le
+recueil de ses lettres: «Il n'y a pas un des juges dont le bruit est
+que vous êtes convenus ensemble[128].»
+
+Cela n'empêcha pas Corneille de protester très-vivement contre ce
+bruit dans son avertissement de 1648, où il se montre d'ailleurs
+pénétré de reconnaissance envers Balzac.
+
+A Paris l'attention publique ne reste pas fort longtemps fixée sur les
+mêmes choses, si belles qu'elles puissent être. Au bruit qu'avait
+causé _le Cid_ pendant plus d'une année, succéda peu à peu le silence,
+et, si l'on s'en rapportait aux vers suivants, on croirait qu'en 1644
+il n'était plus du bel air d'oser encore admirer cet ouvrage:
+
+ J'en voyois là[129] beaucoup passer pour gens d'esprit,
+ Et faire encore état de Chimène et du Cid,
+ Estimer de tous deux la vertu sans seconde,
+ Qui passeroient ici pour gens de l'autre monde,
+ Et se feroient siffler si dans un entretien
+ Ils étoient si grossiers que d'en dire du bien[130].
+
+Mais ces vers sont de Corneille, qui souffrait sans doute de ce que
+_le Cid_, quoique vivement admiré, avait cessé d'être le constant
+sujet de toutes les conversations. Il est évident d'ailleurs que le
+poëte ne tenait pas à être pris au mot, et en 1660 il eut le bon goût
+de supprimer cette allusion un peu trop personnelle.
+
+Quoique tout le monde ait donné tort aux adversaires du _Cid_, leurs
+critiques ont exercé sur cet ouvrage une fâcheuse influence qui n'est
+pas encore dissipée. D'abord ils ont arraché à Corneille quelques vers
+malencontreux, qui, bien qu'inférieurs à ceux qu'ils étaient destinés
+à remplacer, ont dû nécessairement prendre place dans son texte
+définitif. Ensuite ils ont enhardi par leurs attaques les reviseurs,
+les correcteurs, gens qui n'ont pas besoin d'être encouragés.
+
+En effet, aucun produit de l'intelligence humaine n'est d'une
+perfection absolue; est-ce une raison pour porter une main audacieuse
+sur tous les chefs-d'oeuvre de notre littérature? Le cinquième acte
+d'_Horace_ a été regardé avec assez de raison comme contenant une
+action nouvelle, différente de celle qui fait le sujet des quatre
+premiers; a-t-on cru pour cela devoir le supprimer? Quelques délicats
+ont blâmé les dénoûments des _Femmes savantes_ et de _Tartufe_, mais
+ils ne se sont pas avisés d'en imaginer d'autres. Par quelle fatalité
+en a-t-il été différemment à l'égard du _Cid_, qui méritait à double
+titre d'être respecté, d'abord comme un poëme incomparable, puis comme
+un des plus précieux monuments de l'histoire de notre théâtre?
+
+Cela ne peut tenir qu'à deux causes: à l'habitude dès longtemps
+contractée par le public de considérer _le Cid_, malgré toutes ses
+beautés, comme une pièce remplie d'imperfections, et peut-être aussi à
+la supériorité même des principales scènes, qui fait paraître le reste
+froid et languissant. On voulut rendre à Corneille le fâcheux service
+de supprimer de son ouvrage tout ce qui n'atteignait pas au sublime.
+En 1734 parut un petit volume de format in-12, intitulé: _Pièces
+dramatiques choisies et restituées_ par Monsieur ***, et portant
+pour adresse: _A Amsterdam, chez F. Changuion_. Ce recueil, composé
+d'une manière assez bizarre, renferme _le Cid_, le _don Japhet_ de
+Scarron, la _Mariane_ de Tristan et _le Florentin_ de la Fontaine.
+Rien de plus curieux que la façon dont l'éditeur, qui passe pour
+n'être autre que Jean-Baptiste Rousseau, _restitue_ les pièces qu'il
+publie. Pour _Mariane_, il annonce que son travail n'a consisté «que
+dans le retranchement, la correction ou le supplément de cent
+cinquante ou cent soixante vers tout au plus.»
+
+Il ne respecte pas plus Corneille que Tristan. Dans _le Cid_, il fait
+disparaître sans scrupule trois personnages, l'Infante, Léonor et le
+Page, et supprime par conséquent les nombreux passages du rôle de
+Chimène où celle-ci s'adresse à l'Infante. «Ce n'est point, dit-il,
+faire tort à un beau visage que d'en enlever une tache, et plus un
+ouvrage est digne d'estime, plus il mérite qu'on prenne soin, d'en
+ôter ce qui le défigure. C'est ce qu'on a essayé de faire ici, et il
+n'en a coûté pour cela que le supplément de deux vers de liaison au
+second acte et de deux autres au cinquième, qu'il a fallu
+nécessairement y ajouter, et que, par respect pour le grand Corneille,
+on a pris soin de distinguer par ces virgules à qui les imprimeurs
+donnent le nom de guillemets, et qui se trouvent dans les éditions de
+Molière aux endroits de ses pièces, que les comédiens ont coutume de
+couper dans les représentations.»
+
+Au deuxième acte, c'est en tête de la scène entre don Fernand, don
+Arias et don Sanche que se place, assez gauchement, la liaison ajoutée
+par l'éditeur:
+
+ «Quoi me braver encor après ce qu'il a fait!
+ Par la rébellion couronner son forfait!»
+
+Enfin, au commencement de la dernière scène de l'ouvrage, ces deux
+vers dits par l'Infante:
+
+ Sèche tes pleurs, Chimène, et reçois sans tristesse
+ Ce généreux vainqueur des mains de ta princesse,
+
+sont remplacés par ceux-ci, que prononce don Fernand:
+
+ «Approche-toi, Rodrigue, et toi reçois, ma fille,
+ De la main de ton roi, l'appui de la Castille.»
+
+Il est difficile d'imaginer des changements plus malheureux, et une
+telle poésie est bien indigne, non-seulement de Corneille, mais aussi
+de Jean-Baptiste Rousseau.
+
+Toutefois ce texte fut généralement adopté pour la scène, et le public
+s'y accoutuma si bien, que le retour à la rédaction authentique parut
+toujours une innovation des plus hardies. Elle fut tentée, mais
+vainement, en 1737 et en 1741; enfin, le 1er juin 1806, l'Empereur
+voulut entendre à Saint-Cloud la pièce complète. Monvel joua don
+Diègue; Talma, Rodrigue; Mlle Duchesnois, Chimène; Lafon, le Roi; Mlle
+Georges, l'Infante. Malgré cette admirable composition de troupe,
+l'épreuve ne fut pas favorable, et l'Infante ne parut pas au
+Théâtre-Français.
+
+La suppression si considérable que nous venons de rappeler ne fut pas
+la seule qui eut lieu dans _le Cid_. Ou avait pris l'habitude de
+retrancher la première scène entre Elvire et Chimène, et de commencer
+brusquement la pièce par ces vers que le Comte adresse à don Diègue.
+
+ Enfin vous l'emportez, et la faveur du Roi
+ Vous élève en un rang qui n'étoit dû qu'à moi[131].
+
+Dans son commentaire, Voltaire déplore cette coutume des comédiens,
+qui, de son temps, passaient aussi le couplet célèbre:
+
+ Paroissez, Navarrois[132]....
+
+Toutefois il faut remarquer que, contrairement à l'assertion de M.
+Aimé Martin, la scène d'Elvire n'a pas été retranchée par
+Jean-Baptiste Rousseau; en effet, elle figure tout au long dans le
+recueil de 1734; mais depuis le moment où Voltaire nous signale sa
+suppression, jusqu'au 22 janvier 1842, jour où Mlle Rachel joua pour
+la première fois Chimène, elle n'a pas été remise au théâtre. En
+rendant compte de cette représentation dans la _Revue des Deux
+Mondes_, M. Charles Magnin félicite la Comédie-Française du
+rétablissement de la première scène de l'ouvrage. Une autre innovation
+importante signala encore cette reprise: Corneille dit dans l'_Examen_
+du _Cid_: «Tout s'y passe.... dans Séville, et garde ainsi quelque
+espèce d'unité de lieu en général; mais le lieu particulier change de
+scène en scène, et tantôt c'est le palais du Roi, tantôt l'appartement
+de l'Infante, tantôt la maison de Chimène et tantôt une rue ou place
+publique[133].» Sur quoi Voltaire fait remarquer que «l'unité de lieu
+serait observée aux yeux des spectateurs si on avait eu des théâtres
+dignes de Corneille, semblables à celui de Vicence, qui représente une
+ville, un palais, des rues, une place, etc.» La Comédie-Française, qui
+ne dispose pas d'une scène aussi majestueuse, voulut du moins marquer
+le lieu précis de chaque partie de l'action, à l'aide de changements
+de décors. Malgré ce qu'avait d'abord d'un peu étrange la division des
+actes d'une tragédie de Corneille en _tableaux_, cet essai, qui, après
+tout, semble assez conforme aux intentions de l'auteur, réussit fort
+bien, et depuis lors ce mode de représentation fut définitivement
+adopté[134]. Il est regrettable qu'au moment où l'on changeait ainsi
+les habitudes du public, on n'ait pas rétabli dans toute son intégrité
+le texte du _Cid_, et remis au théâtre les trois rôles supprimés. Ne
+serait-ce pas là un bon essai à faire pour un anniversaire de
+naissance de Corneille, et M. Édouard Thierry, qui a fait preuve en
+plusieurs circonstances d'une intelligente initiative et d'un goût
+littéraire des plus exercés, ne sera-t-il pas disposé à attacher son
+nom à une _restitution_ de ce genre, bien différente de celle qu'on
+attribue à Jean-Baptiste Rousseau?
+
+NOTES:
+
+ [1] Tome II, p. 157.
+
+ [2] Voyez la Notice de _l'Illusion_, tome II, p. 423 et 424.
+
+ [3] _La jeunesse_ (littéralement _les jeunesses_, _les actes de
+ jeunesse_) _du Cid_.
+
+ [4] _Vie de M. Corneille. OEuvres de Fontenelle...._ édition de
+ 1742, tome III, p. 96.
+
+ [5] L'article de la _Gazette littéraire_ est reproduit dans les
+ _OEuvres de Voltaire_ publiées par M. Beuchot, tome XLI, p. 490
+ et 491.
+
+ [6] Dans le volume intitulé _Chefs-d'oeuvre du théâtre espagnol_.
+ Paris, Ladvocat, p. 169 et 170.
+
+ [7] _Histoire du Théâtre françois_, tome VI, p. 92.
+
+ [8] _Épître familière_, p. 17 et 18.
+
+ [9] Vers 1 des variantes: voyez plus loin, p. 103.
+
+ [10] Mondory.
+
+ [11] La date de ces réflexions de Balzac ne permet pas de les
+ appliquer au _Cid_: elles se trouvent dans une lettre à
+ Boisrobert du 3 avril 1635 (livre VIII, lettre XLVI, tome I, p.
+ 395 et 396 de l'édition in-folio de 1665). Du reste, elles ne
+ peuvent pas davantage concerner quelque autre pièce de Corneille,
+ car un passage qui précède immédiatement celui-ci, et que Mairet
+ a pris soin de supprimer, met tout à fait notre poëte hors de
+ cause, et lui est même très-favorable. Voyez la Notice sur
+ _Médée_, tome II, p. 330 et 331.
+
+ [12] C'est-à-dire si _le Cid_ n'eût pas été imprimé et exposé
+ dans la Galerie du Palais, où se vendaient alors les livres
+ nouveaux. Voyez la Notice sur _la Galerie du Palais_, tome II, p.
+ 3-9.
+
+ [13] _Réponse à l'Ami du Cid...._ p. 41 et 42.
+
+ [14] Voyez _Lettres de Balzac_, tome I, p. 420, livre LX, lettre
+ XXII, à M. de Moudory, 15 décembre 1636. Le passage suivant de
+ cette lettre nous montre quelle haute opinion Balzac avait de
+ Mondory: «J'ai plusieurs raisons de vous estimer, et pense le
+ pouvoir faire du consentement de nos plus sévères écoles,
+ puisqu'ayant nettoyé votre scène de toutes sortes d'ordures, vous
+ pouvez vous glorifier d'avoir réconcilié la comédie avec les ***,
+ et la volupté avec la vertu. Pour moi, qui ai besoin de plaisir,
+ et n'en desire pas prendre néanmoins qui ne soit bien purifié et
+ que l'honnêteté ne permette, je vous remercie avec le public du
+ soin que vous avez de préparer de si agréables remèdes à la
+ tristesse et aux autres fâcheuses passions.» Il est permis de
+ penser que les trois étoiles qui se trouvent ici remplacent le
+ mot _ecclésiastiques_ ou le mot _prédicateurs_. En effet,
+ Chapuzeau, moins réservé que Balzac, nous dit dans son _Théâtre
+ françois_ (p. 141): «Pourquoi me tairois-je de l'avantage que les
+ orateurs sacrés tirent des comédiens, auprès de qui, et en
+ public, et en particulier, ils se vont former à un beau ton de
+ voix et à un beau geste, aides nécessaires au prédicateur pour
+ toucher les coeurs?»
+
+ [15] _Le Comédien Mondory_, par Auguste Soulié. _Revue de Paris_,
+ du 30 décembre 1838.
+
+ [16] On appelait _Chambre dorée_ la grand'chambre du Parlement, à
+ cause de son plafond doré.--_Être assis sur les fleurs de lis_ se
+ disait de ceux qui exerçaient quelque charge de judicature royale
+ et surtout dans une cour supérieure, parce que leurs siéges
+ étaient couverts de fleurs de lis.
+
+ [17] _Les Sosies_, comédie de Rotrou, représentée en 1636, un peu
+ avant _le Cid_.
+
+ [18] _Recueil autographe des Lettres de Chapelain_, appartenant à
+ M. Sainte-Beuve: lettre adressée à M. Belin, au Mans. Voyez
+ _Histoire de la vie et des ouvrages de P. Corneille_, par M. J.
+ Taschereau, 2e édition, p. 56.
+
+ [19] _Le Jugement du Cid_, p. 8.
+
+ [20] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_,
+ 1653, in-8º, p. 186 et 187.
+
+ [21] _Le Virgile trauesty en vers burlesques de Monsieur
+ Scarron.... A Paris, chez Guillaume de Luyne_, 1653, _in_-4º,
+ livre I, p. 11 et 12.
+
+ [22] _Lettre.... à l'illustre Academie_, p. 5. Mme de Sévigné a
+ emprunté à Scudéry cet argument pour s'en servir contre Racine;
+ elle dit presque dans les mêmes termes: «A propos de comédie,
+ voilà _Bajazet_. Si je pouvois vous envoyer la Champmeslé, vous
+ trouveriez cette comédie belle; mais sans elle, elle perd la
+ moitié de ses attraits.» (9 mars 1672, tome II, p. 529.)--En
+ 1682, c'était cette actrice qui jouait Chimène. Voyez la Notice
+ de _la Galerie du Palais_, tome II, p. 9.
+
+ [23] Voici le passage textuel de la _Galerie historique des
+ acteurs du théâtre françois...._ par P. D. Lemazurier.... 1810,
+ tome I, p. 424 et 425. Le rôle rempli par Montfleury suivant
+ l'auteur n'y est pas désigné, mais il est bien probable qu'il
+ entend parler de celui de Rodrigue: «Il joua d'original dans _le
+ Cid_ et dans _les Horaces_; Chapuzeau, qui nous indique ces
+ faits, le cite comme un comédien parfait dès ce temps-là. Voici
+ ses propres termes, livre III de son _Théâtre françois_, p. 177
+ et 178.» Cet extrait que nous reproduisons en le prolongeant
+ jusqu'à la p. 179, où il est encore question de Corneille, n'a
+ nullement, comme on va le voir, le sens que lui donne Lemazurier.
+ De plus, Chapuzeau lui-même se trompe lorsqu'il prétend que
+ Corneille n'a pas donné ses premières pièces à Mondory. «Cet
+ établissement des comédiens (à l'hôtel de Bourgogne) se fit il y
+ a plus d'un siècle sur la fin du règne de François Ier, mais ils
+ ne commencèrent à entrer en réputation que sous celui de Louis
+ XIII, lorsque le grand cardinal de Richelieu, protecteur des
+ Muses, témoigna qu'il aimoit la comédie, et qu'un Pierre
+ Corneille mit ses vers pompeux et tendres dans la bouche d'un
+ Montfleury et d'un Bellerose, qui étoient des comédiens achevés.
+ _Le Cid_, dont le mérite s'attira de si nobles ennemis, et _les
+ Horaces_, que le même _Cid_ eut plus à craindre, parce que leur
+ gloire alla plus loin que la sienne, furent les deux premiers
+ ouvrages de ce grand homme qui firent grand bruit; et il a
+ soutenu le théâtre jusques à cette heure de la même force. La
+ troupe royale, prenant coeur aux grands applaudissements qui
+ accompagnoient la représentation de ces admirables pièces, se
+ fortifioit de jour en jour; d'autant plus qu'une autre troupe du
+ Roi, qui résidoit au Marais, et où un Mondory, excellent
+ comédien, attiroit le monde, faisoit tous ses efforts pour
+ acquérir de la réputation, et il arriva que Corneille, quelque
+ temps après, lui donna de ses ouvrages.»
+
+ [24] Voyez tome I, p. 49, note 300.
+
+ [25] Voyez la _Muse historique_ de Loret du 9 octobre 1655.
+
+ [26] _Historiettes_, tome VII, p. 175.
+
+ [27] _Lettre à Mylord*** sur Baron_, p. 19.
+
+ [28] Vers 405 et 406.
+
+ [29] Voyez Lemazurier, tome I, p. 97 et 98.
+
+ [30] P. 19 de l'édition en 43 pages et p. 40 de l'édition en 96
+ pages.
+
+ [31] Dans leur _Histoire du Théâtre françois_ (tome V, p. 24, et
+ tome IX, p. 408), les frères Parfait ont conclu de certains
+ passages de _la Comédie des comédiens_, tragi-comédie de
+ Gougenot, représentée en 1633, qu'à partir de cette époque
+ Beauchâteau et sa femme étaient entrés à l'hôtel de Bourgogne
+ pour ne le plus quitter; mais le témoignage de Scudéry établit
+ formellement qu'à la fin de 1636 une actrice du nom de
+ Beauchâteau jouait au théâtre du Marais.
+
+ [32] Tome I, p. 48.
+
+ [33] _Lettre apologétique._ Voyez aux _OEuvres diverses_.
+
+ [34] Voyez notre _Notice biographique sur Corneille_.
+
+ [35] _Le Souhait du Cid_, p. 35.
+
+ [36] _Épître familière du Sr Mairet_, p. 18.
+
+ [37] _OEuvres de Fontenelle_, tome III, p. 100.
+
+ [38] _Historiettes_, tome II, p. 52.
+
+ [39] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_, p.
+ 187.
+
+ [40] Tome II, p. 395. Ce sont ces belles scènes du Ier acte qui
+ ont été le plus souvent parodiées. La plus connue et la moins
+ mauvaise de ces plaisanteries est _le Chapelain décoiffé_, de
+ Gilles Boileau ou de Furetière, qu'on trouve dans le _Ménagiana_,
+ tome I, p. 145.
+
+ [41] Acte II, scène I. Il résulte de la _Lettre à Mylord_ et de
+ l'_Avertissement_ de Jolly que c'était seulement par tradition
+ qu'on avait conservé ces vers, et que l'on connaissait bien la
+ scène à laquelle ils appartenaient, mais non l'endroit précis où
+ ils se plaçaient.--Voltaire, dans son _Théâtre de Corneille_
+ (1764, in-8º, tome I, p. 204), dit qu'ils venaient après le vers
+ 368: «Pour le faire abolir, etc.,» et citant probablement de
+ mémoire, il les donne avec quelques variantes: _les_ pour _ces_,
+ au premier vers; _a tort_ pour _n'a rien_, au deuxième;
+ _déshonorer_ pour _perdre d'honneur_ (voyez le vers 1466), au
+ quatrième. Un argument décisif en faveur du texte de 1730 et
+ 1738, tout au moins pour le second vers, c'est que _n'a rien_
+ répond bien mieux au passage de Castro imité par Corneille: _Y el
+ otro ne cobra nada_.
+
+ [42] Page 7.
+
+ [43] Voici la description bibliographique de la première édition:
+ _Le Cid_, tragi-comedie. _A Paris, chez Augustin Courbé...._
+ M.DC.XXXVII. Auec priuilege du Roy. 4 feuillets non chiffrés et
+ 128 pages in-4º. Le privilége porte: «Il est permis à Augustin
+ Courbé, Marchand Libraire à Paris, d'imprimer ou faire imprimer,
+ et exposer en vente, vn Liure intitulé, _Le Cid. Tragi-Comedie_,
+ par Mr Corneille.... Et ledit Courbé a associé auec luy audit
+ Priuilege François Targa.
+
+ [44] _Lettres de Guy Patin_, édition de M. Reveillé-Parise, tome
+ I, p. 493 et 494, et _Historiettes de Tallemant des Réaux_, tome
+ II, p. 163.
+
+ [45] On ne sait sous quelle forme cette pièce parut pour la
+ première fois. Elle circula peut-être d'abord manuscrite. La
+ seule édition que nous connaissions forme 4 pages in-8º, sans
+ date, et l'épître y est suivie du _Rondeau_ dont nous aurons à
+ parler tout à l'heure. Pour le texte de l'_Excuse_, voyez dans la
+ présente édition les _Poésies diverses_.
+
+ [46] _L'Auteur du vrai Cid espagnol._ Voyez p. 20.
+
+ [47] Les _Observations sur le Cid_. Voyez p. 23, note 1.
+
+ [48] _Épître familière du Sr Mairet_, p. 19 et 20.
+
+ [49] _Réponse à l'Ami du Cid_, p. 33.
+
+ [50] Voyez la Notice de _la Suivante_, tome II, p. 115.
+
+ [51] Nous connaissons de cette pièce deux éditions, toutes deux
+ in-8º. L'une forme 2 feuillets non chiffrés, l'autre 3 pages.
+
+ [52] _Avertissement au besançonnois Mairet._ Voyez ci-après, p.
+ 67.
+
+ [53] _Lettre du Sr Claveret au Sr Corneille_, p. 5.
+
+ [54] La première édition de ce rondeau est fort rare; elle forme
+ 1 feuillet in-4º. Un recueil de la Bibliothèque de l'Arsenal,
+ catalogué dans les Belles-Lettres sous le numéro 9809 et qui
+ contient la plupart des libelles publiés à l'occasion du _Cid_,
+ en renferme un exemplaire. Ce rondeau a été plus tard imprimé à
+ la suite de l'_Excuse à Ariste_. Voyez ci-dessus, p. 19, note 1.
+ Le texte se trouve dans notre édition parmi les _Poésies
+ diverses_.
+
+ [55] _Épître familière du Sr Mairet_, p. 21 et 22.
+
+ [56] _Avertissement au besançonnois Mairet._ Voyez ci-après, p.
+ 67.
+
+ [57] _Lettre du Sr Claveret_, p. 6.
+
+ [58] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_, p.
+ 188.
+
+ [59] L'une a pour titre: _Les Fautes remarquées en la
+ Tragicomedie du Cid. A Paris. Aux despens de l'Autheur_.
+ M.DC.XXXVII. Le titre de départ porte: _Obseruations sur le Cid_.
+ Le tout forme un petit volume in-8º, contenant 43 pages,--Une
+ autre édition est intitulée: _Obseruations sur le Cid. A Paris.
+ Aux despens de l'Autheur_. M.DC.XXXVII, in-8º. Elle se compose de
+ 1 feuillet de titre et de 96 pages.--Enfin une troisième porte
+ exactement le même titre que la précédente, avec cette addition:
+ _ensemble l'Excuse à Ariste et le Rondeau_; cette dernière
+ édition, également in-8º, se compose de 1 feuillet de titre, de 3
+ feuillets non chiffrés et de 96 pages. Dans sa _Lettre à
+ l'Academie_, Scudéry parle de la quatrième comme devant être
+ prochainement publiée, mais tout porte à croire qu'il n'a pas
+ donné suite à ce dessein.
+
+ [60] Voyez l'_Avertissement_, tome I, p. XI, et les _Poésies
+ diverses_.
+
+ [61] _L'incognu et veritable amy de Messieurs Scudery et
+ Corneille_, p. 5 et 6.
+
+ [62] M.DC.XXXVII, in-8º, 8 pages. Une autre édition, de 14 pages
+ et 1 feuillet, sur le titre de laquelle on lit: _Lettre
+ apologitique_ (sic).... est suivie du sixain imprimé plus loin,
+ p. 58, après la _Lettre pour M. de Corneille...._
+
+ [63] Cet opuscule, de 32 p. in-4º, a pour adresse: _A Paris,
+ M.DC.XXXVII_; le titre est orné d'un fleuron des impressions de
+ Toussainct Quinet. En 1876, M. Émile Picot en a signalé un
+ exemplaire, dans sa _Bibliographie Cornélienne_, et M. Lormier
+ l'a réimprimé sous ce titre, pour la Société des bibliophiles
+ normands: _La défense du Cid reproduite d'après l'imprimé de
+ 1637.... Rouen, imprimerie de Henry Boissel_, M.DCCC.LXXIX, in-8º
+ de 2 feuillets et 42 pages tiré à 100 exemplaires.--Nous avons
+ cru devoir demander la réimpression de deux pages, afin de
+ combler cette lacune importante dans notre description des pièces
+ relatives à la querelle du _Cid_. Signalons encore _La suitte du
+ Cid en abrégé ou le triomphe de son Autheur en despit des
+ envieux_.--A Villers Cotrets, chez Martin Baston. A l'enseigne du
+ Vert-Galand, vis à vis la rue des Mauvaises paroles, 8 pages
+ in-8º, réimprimée par M. Henri Chardon dans sa _Vie de Rotrou_,
+ 1884. (Ch. M.-L., 1885.)
+
+ [64] Cette façon de s'exprimer paraissait un peu servile à
+ plusieurs contemporains. Tallemant des Réaux dit à ce sujet:
+ «Charrost, en parlant du cardinal de Richelieu, l'appelle
+ toujours mon maître; cela est bien valet.» (_Historiettes_, tome
+ V, p. 39, note.) La même remarque est faite presque dans les
+ mêmes termes dans le _Ménagiana_ (tome IV, p. 114): «M. le comte
+ de Charrost, qui devoit toute sa fortune au cardinal de
+ Richelieu, en parlant de lui l'appelle toujours son maître. M. du
+ Puy ne pouvoit souffrir cela. Il disoit qu'un bon François ne
+ devoit point avoir d'autre maître que le Roi.» Il est vrai que
+ Charrost était comte, et Corneille simple bourgeois de Rouen.
+ Tallemant conteste même à Richelieu le titre qu'il recevait
+ généralement: «Le Cardinal, dit-il, a affecté de se faire appeler
+ _Monseigneur_.» (_Historiettes_, tome II, p. 21 note 2.) Du
+ reste, quand il arrivait qu'on ne lui donnât point ce titre, cela
+ choquait plus ses flatteurs que lui-même. Voyez _Historiettes_,
+ tome II, p. 60.
+
+ [65] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_, p.
+ 218.
+
+ [66] _A Paris._ M.DC.XXXVII, in-8º, 7 pages.
+
+ [67] M.DC.XXXVII, in-8º, 7 pages.
+
+ [68] Voyez ci-dessus, p. 23 et 24.
+
+ [69] Tome XX, p. 90.
+
+ [70] Article _Rotrou_.
+
+ [71] M.DC.XXXVII, in-8º, 36 pages.
+
+ [72] Voyez ci-dessus, p. 16.
+
+ [73] _A Paris._ M.DC.XXXVII, in-8º de 15 pages. Le titre de
+ départ, p. 3, est ainsi conçu: _Lettre contre une inuective du Sr
+ Corneille, soy disant Autheur du Cid_.
+
+ [74] Page 4.
+
+ [75] Page 13.
+
+ [76] Page 9.
+
+ [77] _Examen de ce qui s'est fait pour et contre le Cid_, p. 103.
+
+ [78] Voyez tome I, p. 130, et tome II, p. 218 et 219.
+
+ [79] In-8º de 13 pages, sans indication de lieu d'impression et
+ sans date.
+
+ [80] Deuxième édition, p. 305, note 13.
+
+ [81] Voyez tome II, p. 442, note 1254.
+
+ [82] _Paris_, M.DC.XXXVII, in-8º, 8 pages.
+
+ [83] _Paris_, M.DC.XXXVII, in-8º, 7 pages.
+
+ [84] Voyez plus haut, p. 24, note 3.
+
+ [85] In-8º, 8 pages.
+
+ [86] Voyez ci-après, p. 39 et 40.
+
+ [87] _Bibliothèque françoise_, 2e édition, p. 130 et 131.
+
+ [88] Page 5.
+
+ [89] Sans lieu ni date. In-8º de 5 pages et 1 feuillet blanc.
+
+ [90] _A Paris_, M.DC.XXXVII, in-8º, 8 pages.
+
+ [91] _A Paris, chez Anthoine de Sommaville, au Palais, à l'Escu
+ de France._ M.DC.XXXVII, in-8º de 11 pages.
+
+ [92] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_,
+ 1653, p. 189-191.
+
+ [93] Ce nom est imprimé ainsi dans le texte de Pellisson;
+ toutefois, dans son _Catalogue de Messieurs de l'Académie
+ françoise_, p. 523 de la _Relation_, il écrit _l'abbé de
+ Bourzeyz; Bourzeis_ est la forme adoptée le plus généralement.
+
+ [94] Registres du 30 juin 1637. (_Note de Pellisson._)
+
+ [95] Ce manuscrit appartient depuis longtemps à la Bibliothèque
+ impériale; il figure sous le no Y 5666, à la page 549 du tome I
+ des Belles-Lettres du _Catalogue des livres imprimez de la
+ Bibliothèque du Roy_, publié en 1750. L'année dernière (1861) il
+ a passé du Département des imprimés au Département des
+ manuscrits, où il porte actuellement le no 5541 du _Supplément
+ français_. C'est un petit in-4º de 63 pages. Il était intitulé
+ d'abord: _Les Sentimens de l'Academie françoise touchant les
+ observations faites sur la tragicomedie du Cid_. Ce titre a été
+ ainsi modifié: _Les Sentimens de l'Academie françoise sur la
+ question de la tragicomedie du Cid_. On lit en tête du premier
+ feuillet cette note de l'abbé Sallier, garde des manuscrits de la
+ Bibliothèque du Roi: «De la main de Mr Chapelain, avec des
+ apostilles de M. le cardinal de Richelieu. Témoignage de Mr
+ l'abbé d'Olivet. 7bre 1737.» Dans le catalogue imprimé de 1750,
+ cette note est reproduite; mais d'Olivet n'est pas nommé. Nous
+ pensons, contrairement à l'opinion de Pellisson, que quatre des
+ sept apostilles sont entièrement de la main du Cardinal; nous les
+ passerons en revue une à une dans les notes suivantes.
+
+ [96] Cette apostille qui se trouve à la page 5 est d'une écriture
+ menue, irrégulière, difficile à lire: c'est probablement celle de
+ Citois. A la page 13, ces deux apostilles: «il faut un exemple»,
+ «il faut un tempérament», sont d'une grosse et belle écriture,
+ qui présente avec celle des lettres autographes de Richelieu la
+ conformité la plus frappante. A la page 29, à l'occasion du
+ reproche fait à Rodrigue d'avoir formé le dessein de tuer le
+ Comte, dont la mort n'était pas nécessaire pour sa satisfaction,
+ on lit en marge cette note assez étrange, de l'écriture que nous
+ attribuons à Citois: «Faut voir si la pièce le dit; car si cela
+ n'est point on auroit tort de faire à croire à Rodrigue qu'il
+ voulût tuer le Comte, puisqu'on fait souvent en telles occasions
+ ce qu'on ne veut pas faire.»
+
+ [97] Note de l'écriture qui paraît être celle de Citois; le mot
+ _bon_ est tracé avec un peu plus de hardiesse que le reste;
+ toutefois il est impossible d'affirmer qu'il soit d'une autre
+ main. A la page 37, apostille de la grosse écriture que nous
+ attribuons à Richelieu: «Il ne faut point dire cela si
+ absolument.»
+
+ [98] Ici la transcription est inexacte. Il y a dans le manuscrit
+ (p. 58): «Il faut adoucir cette expression.» Cette dernière
+ apostille est, suivant nous, de la main de Richelieu.
+
+ [99] Registres, 17 juillet 1637. (_Note de Pellisson._)
+
+ [100] Registres, dernier juillet 1637. (_Note du même._)
+
+ [101] Registres, 23 novembre 1637. (_Note de Pellisson._)
+
+ [102] _A Paris, chez Jean Camusat_, 1638, in-8º.
+
+ [103] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_, p.
+ 193-204.
+
+ [104] _A Paris, chez Antoine de Sommaville. Au Palais, à l'Escu
+ de France._ M.DC.XXXVII, in-8º de 14 pages et 1 feuillet blanc.
+
+ [105] _A Paris_, M.DC.XXXVII, in-8º de 14 pages.
+
+ [106] _A Paris_, M.DC.XXXVII, in-8º de 7 pages.
+
+ [107] _A Paris, imprimé aux despens de l'Autheur_, in-8º de 103
+ pages.
+
+ [108] «L'_Hôpital des pauvres enfermés_ est un membre de
+ l'Hôpital général, où on a mis plusieurs pauvres pour les
+ empêcher d'être fainéants et vagabonds.» (_Dictionnaire universel
+ de Furetière._)
+
+ [109] In-8º de 16 pages, sans lieu ni date. Une autre édition en
+ plus gros caractères et formant 24 pages se trouve mentionnée
+ dans les notes recueillies par Van Praet (voyez ci-dessus, note 64
+ de la p. 25). Cette pièce a été réimprimée dans le _Recueil de
+ dissertations sur plusieurs tragédies de Corneille et de
+ Racine_.... publié par Granet en 1740, tome I, p. 99; et dans le
+ _Tableau historique.... de la poésie française.... au seizième
+ siècle_, par M. Sainte-Beuve, 1828, 2 vol. in-8º, tome I, p. 386.
+
+ [110] _A Paris, chez Anthoine de Sommaville. Au Palais, dans la
+ petite Sale, à l'Escu de France_, M.DC.XXXVII, in-8º de 38 pages.
+
+ [111] Voyez ci-dessus, p. 25.
+
+ [112] In-8º de 7 pages.
+
+ [113] 1637, in-8º de 12 pages.
+
+ [114] 1637, in-4º de 32 pages. Nous n'avons pu voir cet ouvrage;
+ la description que nous en donnons est tirée de l'_Histoire du
+ Théâtre françois_ des frères Parfait (tome V, p. 270). Les notes
+ recueillies par Van Praet nous font seules connaître le nombre de
+ pages de l'ouvrage. Ce sont aussi ces notes qui nous apprennent
+ qu'on trouve, p. 11, une lettre de M. Mairet à M. Scudéry
+ contenant sa généalogie, datée de Belin du 30 septembre 1637. M.
+ Taschereau indique cette pièce comme étant du format in-8º et lui
+ donne le titre suivant: _Apologie pour Mairet contre les
+ calomnies du Sr Corneille en réponse à la pièce intitulée:
+ Advertissement au besançonnois Mairet_, titre qu'il a pris sans
+ doute sur une édition différente de celle dont nous venons de
+ parler.
+
+ [115] Cette lettre a été imprimée pour la première fois par
+ Granet, en 1740, dans son _Recueil de dissertations sur plusieurs
+ tragédies de Corneille et de Racine_, tome I, p. 114.
+
+ [116] François de Faudoas, dit d'Averton, comte de Belin; il
+ avait été gouverneur de Paris pendant la Ligue. Il fut assassiné
+ par le marquis de Bonnivet le 7 décembre 1642. Dans
+ l'_Historiette_ de Mondory (tome VII, p. 172), Tallemant, parlant
+ de la Lenoir, actrice du théâtre du Marais, termine ainsi: «Le
+ comte de Belin, qui avoit Mairet à son commandement, faisoit
+ faire des pièces à condition qu'elle eût le principal personnage;
+ car il en étoit amoureux, et la troupe s'en trouvoit bien.»
+
+ [117] Il y a _fait_, et non _faite_, dans l'édition originale.
+ Voyez des exemples analogues dans la prose de Malherbe, tome II
+ de l'édition de M. Lalanne, p. 436, 442, 576, etc.
+
+ [118] _A Paris, chez Anthoine de Sommaville. Au Palais, dans la
+ petite Sale, à l'Escu de France._ M.CD.XXXVIII (_sic_, 1638),
+ in-8º de 34 pages. Ce recueil a paru dès le commencement de
+ l'année ou même, malgré son millésime, à la fin de 1637.
+ Chapelain écrit le 25 janvier 1638 à Balzac, en lui parlant de sa
+ lettre sur _le Cid_: «On l'a imprimée en papier volant, avec la
+ mauvaise réponse de.... (_Scudéry_) et le remercîment du même à
+ l'Académie.» (_Histoire de la vie et des ouvrages de Corneille_,
+ par M. J. Taschereau, 2e édition, p. 312.)
+
+ [119] Une édition, publiée à part, de la _Lettre de Monsieur de
+ Balzac à Monsieur de Scudery, touchant ses Obseruations sur le
+ Cid_ (in-8º de 8 pages), offre ici une variante; on y lit: «des
+ juges devant qui vous l'avez appelé.»--Au sujet du passage auquel
+ s'applique cette variante, voyez plus loin, p. 47 et 48.
+
+ [120] Voyez tome I, p. 14, note 217.
+
+ [121] _Les Harangues ou discours academiques_ de Jean-Baptiste
+ Mangini. Paris, Augustin Courbé, 1642, in-8º.
+
+ [122] «C'est beaucoup de s'être emparé des yeux de prime abord,
+ quoique ensuite un examen attentif trouve des critiques à faire.
+ Si tu me demandes mon sentiment, l'homme qui enlève les suffrages
+ est plus grand que celui qui les mérite.» (_Épître_ c, § 3.)
+
+ [123] Cette lettre a été ainsi reproduite, d'après le recueil
+ manuscrit de lettres de Chapelain appartenant à M. Sainte-Beuve
+ dans l'_Histoire de la vie et des ouvrages de P. Corneille_, par
+ M. J. Taschereau, 2e édition (p. 308 et 309, note 17). Pellisson
+ l'avait donnée, mais en abrégé et sous forme indirecte, dans sa
+ _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_, p. 205
+ et 206.
+
+ [124] Satire IX, vers 231-234.
+
+ [125] Mots espagnols signifiant: «pour le bien de la paix.»
+
+ [126] Recueil manuscrit de lettres de Chapelain appartenant à M.
+ Sainte-Beuve, cité par M. Taschereau, _Histoire de la vie et des
+ ouvrages de P. Corneille_, 2e édition, p. 104 et 105.
+
+ [127] Même recueil, cité par M. Taschereau, p. 105.
+
+ [128] _Lettres choisies du sieur Balzac_, Paris, 1647, in-8º, Ire
+ partie, p. 398. _OEuvres de Balzac_, in-fol., tome I, p. 542.
+
+ [129] A Poitiers.
+
+ [130] _Le Menteur_, acte I, scène I. Variante des éditions de
+ 1644-1656.
+
+ [131] Acte I, scène III, vers 151 et 152.
+
+ [132] Vers 1559 et suivants.
+
+ [133] Voyez plus loin, p. 98.
+
+ [134] Je dois une partie de ces renseignements, et beaucoup
+ d'autres dont je compte faire usage dans les notices suivantes,
+ aux obligeantes communications de M. Léon Guillard,
+ bibliothécaire et archiviste de la Comédie-Française.
+
+
+
+
+ÉCRITS EN FAVEUR DU _CID_,
+
+ATTRIBUÉS A CORNEILLE PAR NICERON OU PAR LES FRÈRES PARFAIT.
+
+I. L'AMI DU CID A CLAVERET[135].
+
+
+Il me semble que vous chantez bien haut, Monsieur Claveret. Hé quoi!
+pour une chose si juste et si raisonnable alléguée par M. Corneille à
+M. Scudéry: «Il n'a pas tenu à vous que du premier lieu où beaucoup
+d'honnêtes gens me placent, je ne sois descendu au-dessous de
+Claveret[136],» faut-il que vous preniez la mouche, et que vous
+perdiez un moment la mémoire de ce que vous avez été, de ce que vous
+êtes, et de ce que vous serez toute votre vie? Quelle révolution
+est-ce là? Vous parlerez contre _le Cid?_ vous ferez l'homme de
+conséquence et d'esprit, et blâmerez impudemment et impunément tout
+ensemble celui dont vous devez honorer la personne et les ouvrages? Il
+ne seroit pas juste; et croyez-vous, Monsieur Claveret, être assez
+habile homme pour l'emporter sur tous les plus grands esprits de
+France qui se moquent des _Observations_, et de ceux qui suivent les
+sentiments de leur auteur? Pour moi, j'ai déjà répondu pour lui, comme
+je fais encore, que pour obscurcir son éclat, il falloit pour toutes
+observations faire une meilleure pièce. Que si la force des raisons
+dont M. de Scudéry prétend l'avoir combattu, est condamnée même par
+ceux qu'il demande pour juges, considérez, de grâce, où vous vous
+allez engager. Vraiment cela est bien ridicule que vous, à qui vos
+parents ont laissé pour tout héritage la science de bien tirer des
+bottes[137], vous vouliez écrire, et faire comparaison avec un des
+plus grands hommes de notre siècle pour le théâtre, et douter encore
+de l'approbation que _le Cid_ a reçue au Louvre et à l'hôtel de
+Richelieu. Il paroît bien que votre règne n'est pas de ce monde;
+voyez-le, Monsieur Claveret, et ouvrez vos oreilles bien grandes: vous
+entendrez ce qu'il y a de grands esprits en France de l'un et de
+l'autre sexe dire tout haut: «Voilà le plus bel ouvrage de théâtre que
+nous ayons vu jusqu'à présent.» Examinons un peu les vôtres en gros,
+car le détail n'en vaut pas la peine. Ne m'avouerez-vous pas que le
+voyage que vous faites faire aux Bons hommes à votre pèlerin
+amoureux[138] est une belle chose? Je vous jure qu'il m'a pris cent
+fois envie de vous demander où votre fils Tadés et vous avez étudié,
+afin de me faire interpréter le langage de l'un, et apprendre les
+galimatias de l'autre; car comme il arrive qu'il en échappe
+quelquefois sans y penser, j'aurois été ravi de les faire avec science
+comme vous. Je me serois bien mis auprès de Jodelet[139] pour le
+moins, et je m'assure qu'il s'en seroit servi mieux que les comédiens,
+qui n'ont jamais su faire valoir les vôtres, quelque art et quelque
+peine qu'ils y aient apportée. Votre _Place Royale_ suit assez bien,
+et je vous confesse qu'elle fut trouvée si bonne à Forges, que
+Mondory et ses compagnons qui en avoient les eaux dans la saison du
+monde la plus propre pour les boire, n'en voulurent jamais goûter:
+tout le monde n'entendra pas ceci peut-être; c'est que vous avez fait
+une pièce intitulée _les Eaux de Forges_, que vous leur donnâtes, où
+il ne manquoit chose du monde, sinon que le sujet, la conduite, et les
+vers ne valoient rien du tout. A cela près c'étoit une assez belle
+chose[140]. Je sais bien que vous n'avez pas vendu vos ouvrages: ce
+n'étoit pas manque de pauvreté, ni d'en avoir demandé beaucoup de fois
+de l'argent; mais c'est que les comédiens ne vous en ont jamais rien
+voulu donner: c'est ce que vous avez fait jusques ici. Et pour
+couronnement de chef-d'oeuvre, vous faites une mauvaise lettre où vous
+tranchez du censeur, et, si je ne me trompe, du vaillant. Taisez-vous,
+Monsieur Claveret, taisez-vous, et vous souvenez que vous ne pouvez
+être ni l'un ni l'autre, et que votre personne est si peu considérable
+que vous ne devez jamais croire que M. Corneille ait eu envie de vous
+choquer. Vous croyez peut-être avoir fait un beau coup de mail quand
+vous dites: _ou pour contenter les comédiens que vous servez_. Chacun
+sait bien de quel biais il faut prendre cette façon de parler. Et il
+est très-vrai que ses soins et ses veilles leur ont rendu de si bons
+et profitables services, que je leur ai ouï dire hautement que jusques
+ici ils doivent à lui seul ce que le théâtre peut donner de bien. Vous
+ne ferez jamais de même, Monsieur Claveret, et je ne m'étonne pas de
+vous entendre dire que vous ne vous piquez pas de faire des vers: je
+vous crois. Néanmoins vous dites au même temps que ce que vous avez
+produit ne vous a point fait rougir de honte: c'est seulement un
+témoignage de votre effronterie, plutôt que de la bonté de vos
+ouvrages. Après tout, orateur et poëte de balle, souvenez-vous de
+n'intéresser personne en votre affaire, et que quand M. Corneille a
+dit:
+
+ Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée[141],
+
+il a parlé raisonnablement et véritablement. Songez seulement, comme
+je vous ai déjà dit, à ce que vous êtes; que vous n'avez jamais rien
+fait de bien que de vous être tu depuis quatre ans[142]; que vous ne
+deviez pas rompre ce silence pour une si mauvaise chose; que les
+sottises de votre lettre fâchent tous les honnêtes gens; que cela vous
+rend bernable par tout pays; que tout ce qu'elle contient est trop
+plat et trop peu fort pour donner la moindre atteinte au _Cid_, ni
+faire croire que M. Corneille en soit seulement le copiste, comme vous
+dites; que je ne lui conseille pas de se donner la peine de vous
+répondre; que vous êtes auprès de lui ce que le laquais est auprès du
+maître, et qu'un ami du _Cid_ qui ne fit jamais profession d'écrire,
+et qui ne laisse pas de se connoître aux bonnes choses, n'a fait cette
+lettre que pour vous avertir de pratiquer un proverbe latin que vous
+vous ferez expliquer et qui dit: _Ne sutor ultra crepidam._ Adieu,
+Claveret: ne soyez pas curieux de savoir mon nom, de peur de
+l'apprendre.
+
+NOTES:
+
+ [135] «Corneille opposa à ces écrits une lettre qu'il intitula
+ _l'Ami du Cid à Claveret_, in-8º, et dans laquelle il turlupina
+ fort ce poëte.» (Niceron, _Mémoires pour servir à l'histoire des
+ hommes illustres_, Paris, 1727-1745; in-12 tome XX, p. 90.) Voyez
+ la _Notice_, p. 29.
+
+ [136] _Lettre apologétique._
+
+ [137] «Le lecteur, disent les frères Parfait, est bien le maître
+ d'expliquer au propre ou au figuré le titre que l'on donne ici à
+ Claveret de _tireur de bottes_, car pour nous ce sont lettres
+ closes et impénétrables.» (_Histoire du Théâtre françois_, tome
+ IV, p. 452, note _a_.) Nous ignorons également à quoi cette
+ phrase fait allusion et quel était l'état du père de Jean
+ Claveret. Nous savons que ce dernier, originaire d'Orléans,
+ portait le titre d'avocat, ce qui n'empêche pas l'auteur de la
+ _Lettre pour M. de Corneille_, que nous reproduisons ci-après, de
+ dire (voyez p. 57) que Claveret «dans ses plus grandes ambitions
+ n'a jamais prétendu au delà de sommelier dans une médiocre
+ maison.»
+
+ [138] _Le Pèlerin amoureux_ est une comédie non imprimée que les
+ frères Parfait placent la seconde parmi les pièces de Clavaret,
+ mais dont ils ne donnent point l'analyse; il est donc impossible
+ de savoir à quoi se rapportent les observations critiques que
+ nous trouvons ici. En 1634, c'est-à-dire à peu près à l'époque où
+ dut être jouée la pièce de Claveret, Rotrou a fait représenter
+ _la Pèlerine amoureuse_, tragi-comédie.
+
+ [139] Voyez sur Geoffrin, dit Jodelet, la Notice du _Menteur_.
+
+ [140] Voyez la Notice de _la Place Royale_, tome II, p. 218, note
+ 636.
+
+ [141] _Excuse à Ariste_, vers 50.
+
+ [142] Ceci est difficile à expliquer, car _la Place Royale_ de
+ Claveret a dû, comme celle de Corneille, être jouée en 1635.
+
+
+II. LETTRE POUR M. DE CORNEILLE, CONTRE CES MOTS DE LA LETTRE SOUS LE
+NOM D'ARISTE:
+
+ _Je fis donc résolution de guérir ces idolâtres_[143].
+
+Cachez-vous tant qu'il vous plaira, faites protestation de changer à
+tous moments de parti, on vous le pardonne: vous passez pour homme qui
+reçoit aisément toutes sortes d'impressions. On dit que vous avez eu
+au commencement du _Cid_ les sentiments d'un homme raisonnable, et que
+vous n'avez pu lui dénier les louanges qu'il tiroit sans violence de
+tous les honnêtes gens; pourquoi maintenant déférer au jugement de
+l'observateur, à cause qu'il vous a témoigné approuver cinq ou six
+mauvaises pièces rimées que vous dites avoir faites? Jeune homme,
+assurez votre jugement devant que de l'exposer à la censure publique,
+et ne hasardez plus de libelles sans les avoir communiqués à d'autres
+moins passionnés que l'observateur. J'avoue qu'il vous doit beaucoup,
+mais il eût pu choisir un plus juste instrument de ses louanges que
+vous. Il est peu curieux de sa réputation. Je commence à désespérer de
+son parti, puisqu'il l'abandonne à des personnes qui le savent si mal
+soutenir; c'est une preuve certaine de la fausseté d'une affaire,
+quand elle tombe entre les mains d'un ignorant. Aussi n'avons-nous
+point vu d'autres personnes embrasser ses intérêts. Claveret a été le
+premier qui s'est éveillé, qui dans ses plus grandes ambitions n'a
+jamais prétendu au delà de sommelier dans une médiocre maison: encore
+je lui fais beaucoup d'honneur. Celui que j'attaque est un peu plus
+fortuné de biens; mais il faut apporter de la foi quand il s'agit de
+son origine (j'aime mieux paroître obscur que médisant). Il eût pu
+réussir du temps des comparaisons; sa misérable éloquence me fait
+pitié, je ne peux consentir qu'un tel personnage se veuille dire du
+nombre des auteurs et qu'il se mêle aujourd'hui de juger de la bonté
+ou de la fausseté d'une pièce. Voyez le raisonnement de ce visage, il
+se vante de vouloir guérir des idolâtres. Monsieur le médecin, vous
+apportez de fort mauvais remèdes; et si vous étiez aussi peu versé
+dans le reste de votre doctrine, il est périlleux de tomber entre vos
+mains. Vous avez produit de si mauvaises raisons que vous n'avez pas
+commencé à me persuader, bien éloigné de me convaincre. Si vous me
+priez, je donnerai quelque chose à l'obligation que vous avez à la
+maison de M. de Scudéry. Puisque vous portez ses intérêts au delà d'un
+homme désintéressé, il paroît que vous en avez reçu quelque sensible
+plaisir. Il est vrai que vous êtes de sa maison, et que vous assistez
+souvent aux conférences qui s'y traitent: vous n'en revenez point
+qu'avec de nouvelles lumières; et ce grand amas de belles figures que
+vous prostituez dans votre petit papier, valent bien que vous l'en
+remerciiez; mais gardez bien qu'en voulant fuir le vice de
+méconnoissant, vous ne choquiez absolument la plus saine partie du
+monde. M. de Corneille a satisfait tout le monde raisonnable; vous
+avez affecté avec trop de violence et d'animosité la diminution du
+crédit qu'il avoit acquis; et si vous eussiez eu assez de pouvoir,
+vous eussiez terni la gloire d'un homme duquel vous avez autrefois
+recherché l'amitié, et de laquelle il vous avoit honoré: vous ne la
+méritiez pas, puisque vous prenez si peu de soin à la conserver.
+
+Au reste, je vous veux avertir encore une fois d'un point qui ne vous
+sera pas inutile, Monsieur l'auteur, c'est de vous défaire de vos
+comparaisons, lesquelles paroissent fort souvent dans votre lettre, et
+choquent beaucoup de personnes. Vous êtes jeune, il y a espérance que
+vous vous guérirez de vos erreurs, et direz un jour que je n'ai pas
+peu contribué à votre avancement. Adieu, beau corps plein de
+plaies[144], et si tu veux savoir mon nom, je ne fus jamais renégat.
+Adieu, console-toi.
+
+MARTIALIS (Epigr. lib. IX, épigr. 82)[145].
+
+ _Lector et auditor nostros probat, Aule, libellos;
+ Sed quidam exactos esse poeta negat:
+ Non nimium curo, nam coenæ fercula nostræ
+ Malim convivis quam placuisse coquis._
+
+TRADUCTION, A MONSIEUR CORNEILLE.
+
+ Les vers de ce grand _Cid_, que tout le monde admire,
+ Charmants à les entendre, et charmants à les lire[146],
+ Un poëte seulement les trouve irréguliers.
+ Corneille, moque-toi de sa jalouse envie:
+ Quand le festin agrée à ceux que l'on convie,
+ Il importe fort peu qu'il plaise aux cuisiniers.
+
+ÉPIGRAMME.
+
+ Si les vers du grand _Cid_, que tout le monde admire,
+ Charment à les ouïr, mais non pas à les lire,
+ Pourquoi le traducteur des quatre vers latins
+ Les a-t-il comparés aux mets de nos festins?
+ J'avoue avec lui, s'il arrive
+ Qu'un mets soit au goût du convive,
+ Qu'il importe bien peu qu'il plaise au cuisinier;
+ Mais les vers qu'il défend d'autres raisons demandent:
+ C'est peu qu'ils soient au goût de ceux qui les entendent,
+ S'ils ne plaisent encore aux maîtres du métier.
+
+NOTES:
+
+ [143] Mairet classe cette pièce avant la _Reponse de_ *** (voyez
+ ci-dessus, p. 40). Nous avons dû nous en rapporter à ce
+ témoignage contemporain plutôt qu'au sentiment de Niceron, qui,
+ comme on va le voir, intervertit cet ordre: «Corneille....
+ continua ses turlupinades contre Claveret par une lettre qu'il
+ intitula _Reponse de *** à *** sous le nom d'Ariste_, in-8º. Elle
+ fut suivie d'une seconde qui parut sous ce titre: _Lettre pour M.
+ de Corneille contre ces mots de la lettre sous le nom
+ d'Ariste_....» (Niceron, _Mémoires_, tome XX, p. 91.)
+
+ [144] Allusion à ce passage de la _Lettre à *** sous le nom
+ d'Ariste_ (p. 4): «Encore qu'il (_Scudéry_) ait remarqué huit
+ cents plaies sur ce beau corps, je trouve toutefois qu'il en a
+ négligé pour le moins huit cents autres qui méritoient bien
+ d'être sondées.»
+
+ [145] Cette épigramme et sa traduction, ainsi que la réponse qui
+ vient après, ont été imprimées, dans l'édition originale, à la
+ suite de la _Lettre_ précédente.
+
+ [146] A la suite de la _Lettre apologitique_ (voyez ci-dessus, p.
+ 24, note 62), ce vers est un peu différent:
+
+ Et charmants à les voir, et charmants à les lire.
+
+
+III. RÉPONSE DE *** A *** SOUS LE NOM D'ARISTE.
+
+Ne vous étonnez point du procédé que l'on pratique aujourd'hui contre
+vous: on veut réveiller une guerre qui a fait trembler tous les bons
+esprits de son temps, et qui n'en a laissé pas un dans le pouvoir de
+se dire neutre. Les partisans de l'observateur reconnoissent sa
+foiblesse, et pour rendre son parti plus nombreux, ils veulent attirer
+à lui des personnes qui ne se souviennent plus de leurs dissensions,
+et qui ne songent qu'au dessein qu'ils ont fait de ne plus tomber dans
+une faute publique. Je crois que M. de Balzac n'approuvera jamais
+l'orgueil qu'on tâche de lui attribuer. Et je ne doute point aussi que
+vous n'ayez été marri de vous voir mêlé dedans une dispute
+particulière, et que vous n'ayez tous deux eu en horreur le dessein de
+l'anonyme, qui veut embarrasser des âmes désintéressées, et faire
+entrer dans la lice deux personnes toutes fraîches, afin de faire
+esquiver son ami qui n'en peut plus. Il me permettra de lui dire qu'il
+n'a pas assez bien agi en ceci, et qu'il devoit ou s'attaquer
+absolument à vous, ou médire seulement de M. Corneille, sans par un
+galimatias qui ne veut rien dire, et par une confusion absurde, vous
+adresser le commencement d'une lettre injurieuse, et la poursuivre par
+des railleries et des impostures qui s'adressent directement à votre
+ami. Puisque je lui en eusse voulu, j'eusse bouffonné sur _Mélite_, et
+eusse dit que ce ne fut jamais qu'une pièce fort foible, puisqu'elle
+n'eut la peine que d'effacer le peu de réputation que s'étoit acquis
+le bonhomme Hardy, et que les pièces qui furent de son temps ne
+valoient pas la peine d'être écoutées. Car la _Sylvie_ et la
+_Chriséide_, par exemple, étoient les saillies d'un jeune écolier qui
+craignoit encore le fouet[147]; et le _Ligdamon_[148] partoit d'une
+plume qui n'avoit jamais été tranchée qu'à coups d'épée. J'eusse dit
+que _la Galerie du Palais_ n'étoit pas bonne, parce que le nom en
+étoit trop commun; que _la Place Royale_ n'étoit pas meilleure,
+puisqu'il en avoit dérobé le titre à ce très-fameux et très-célèbre
+auteur, MONSEIGNEUR CLAVERET[149]: et que _la Suivante_ étoit une
+pièce qu'on ne pouvoit goûter, parce que l'on n'en avoit jamais vu une
+qui fût faite avec de si grandes régularités. Mais aussi n'eussé-je
+pas oublié les éloges de tous les poëmes qui furent représentés dedans
+les mêmes temps. Et surtout j'eusse fait une apologie pour la pauvre
+_Silvanire_, dont les exemplaires ne périront jamais. J'eusse loué _le
+Duc d'Ossonne_, et eusse dit que l'esprit de l'auteur y est
+miraculeux, puisque toute la pièce (qui est assez longue) n'a pourtant
+rien de plus achevé que ce qu'on voit dans un premier acte, et qu'il a
+voulu par le même poëme bannir les honnêtes femmes de la comédie, qui
+n'ont pu jamais souffrir les paroles ni les actions de ses deux
+héroïnes. Mais après aussi j'eusse examiné sa _Virginie_, et ayant
+laissé à Ragueneau le soin de faire une satire contre le coup fourré
+qui a fait rire tout le monde, j'eusse admiré la force d'esprit de son
+héros, qui méprise une princesse qui l'aime, et fait même le semblant
+de ne la pas entendre quand elle se déclare à lui: et le tout à cause
+qu'il aime sa soeur. Mais je n'aurois garde d'enfoncer sur leur amour,
+de peur d'y faire voir ou de l'inceste, ou de la brutalité, et de
+dire qu'un inconnu, qu'il veut faire passer pour honnête homme, ne
+voulût pas avoir de l'amour pour une belle fille, à cause qu'il a de
+l'amitié pour une autre qui est bien moins scrupuleuse que lui. Après
+je passerois à la _Sophonisbe_[150], que j'entends plaindre avec
+autant de justice que Didon se plaint chez un ancien de ce qu'on la
+fait moins honnête qu'elle ne fut. Je tâcherois à recouvrir l'honneur
+de Syphax, qui fait moins pitié par le débris de sa fortune et par le
+bouleversement de son trône, que parce qu'il surprend un poulet que sa
+femme a envoyé à Massinisse. J'aurois blâmé toute l'importunité du
+second acte, où Sophonisbe paroît toujours; et passant plus avant pour
+imiter les écrivains du temps, je me serois écrié à la scène où
+Massinisse apprend d'elle quand il commença d'en être aimé: «O raison
+de l'auteur, que faisiez-vous alors? Qu'étoit devenu ce jugement dont
+vous n'avez que l'apparence dans toutes vos pièces[151]? Massinisse
+avoit-il pas raison de craindre qu'on ne lui rendît ce qu'il avoit
+prêté? et quand Sophonisbe en verroit quelqu'un de meilleure mine,
+qu'elle ne l'estimât plus que lui, puisque c'étoit le sujet pourquoi
+elle l'avoit estimé plus que Syphax?» Enfin je n'écouterois point
+l'excuse qu'il allègue, puisqu'elle ne vaut rien, et aimerois mieux
+qu'il eût traité l'histoire comme elle s'est passée, que comme elle a
+dû se passer, au moins à ce qu'il dit. Mais je ne vois pas que je fais
+presque la même chose que celui que je blâme et qui vous adresse sa
+lettre, puisque je fais revivre des fautes que j'avois pris tant de
+peine d'oublier. Vous connoîtrez pourtant que j'en use avec plus de
+raison que lui, qui va troubler le repos d'un religieux jusque dans sa
+cellule[152]. Pour moi qui suis au monde, et qui ai toujours loué en
+lui ce qui n'a pas été blâmable, je vous avoue que le voyant hors du
+sens, j'ai commencé à perdre la bonne opinion que j'en avois conçue;
+et sachant de plus qu'il fait son possible pour fomenter la discorde,
+je l'ai considéré comme ces méchants politiques qui n'étant pas assez
+puissants pour subsister d'eux-mêmes, tâchent de brouiller les
+affaires, afin d'établir des fondements à leur fortune sur les ruines
+de ceux qu'ils n'eussent osé choquer ouvertement. Il fait battre deux
+ennemis forts et redoutables (au moins par ses conseils il tâche de
+vouloir relever celui qui est presque abattu), et ne considère pas que
+celui qui a déjà de l'avantage, parce qu'il s'est tu, en aura encore
+de plus grands quand il voudra parler. Et puisqu'il juge un bon esprit
+indigne de sa colère, il verra celui-ci avec un si grand mépris, qu'il
+ne voudra jamais penser à lui, puisqu'il ne songe qu'aux choses
+excellentes. Imitez-le, Ariste, et laissez aux honnêtes gens le soin
+de répondre à la calomnie.
+
+NOTES:
+
+ [147] Mairet a parlé fort modestement de ses premières pièces
+ dans l'_Épître_ qu'il a placée en tête des _Galanteries du duc
+ d'Ossonne_: «Je composai, dit-il, ma _Criséide_ à seize ans, au
+ sortir de philosophie, et c'est de celle-là, et de _Silvie_ qui
+ la suivit un an après, que je dirois volontiers à tout le monde:
+ _Delicta juventutis meæ ne reminiscaris_ (_Psaume_ XXIV, verset
+ 7). Je fis la _Silvanire_ à vingt et un, _le Duc d'Ossonne_ à
+ vingt-trois, _Virginie_ à vingt-quatre, _Sophonisbe_ à
+ vingt-cinq.» Il cite immédiatement après Corneille avec éloge.
+ Voyez tome I, p. 129.
+
+ [148] Pièce de Scudéry.
+
+ [149] Voyez tome II, p. 218.
+
+ [150] Sur la _Sophonisbe_ de Mairet, voyez la Notice de la
+ _Sophonisbe_ de Corneille.
+
+ [151] Allusion à ce passage des _Observations_ de Scudéry
+ (édition en 96 pages, p. 52): «O jugement de l'auteur, à quoi
+ songez-vous? O raison de l'auditeur, qu'êtes-vous devenue?»
+
+ [152] Voyez ci-dessus, p. 29-31.
+
+
+IV. LETTRE DU DÉSINTÉRESSÉ AU SIEUR MAIRET[153].
+
+ MONSIEUR,
+
+Il faut que _le Cid_ de M. Corneille soit fait sous une étrange
+constellation, puisqu'il a mis tout le Parnasse en rumeur, et que
+presque tous les poëtes sont réduits à la prose. Je veux quasi mal à
+son trop de mérite, puisqu'il est cause d'un si grand désordre. Au
+commencement (il est vrai) que je vis jeter cette pomme de discorde,
+je ne fus pas fâché de voir naître un peu de jalousie en votre esprit,
+et j'espérois que le feu de la colère donneroit plus de force à vos
+vers, à vous une honnête émulation, et que par de nouveaux efforts
+vous tâcheriez d'atteindre à la course celui qui avoit pris les
+devants. Néanmoins, soit que vous reconnoissiez vos forces trop
+petites pour un dessein si haut, ou que l'envie ne vous inspire que de
+lâches résolutions, vous serez satisfait en apparence si vous pouvez
+faire descendre M. Corneille du lieu où beaucoup d'honnêtes gens
+l'ont placé, parce que vous n'y pouvez pas monter. Vous l'appelez
+Icare parce qu'il vole au-dessus de vous. Il vous fera voir à la pièce
+qu'il prépare, que ses ailes sont assez fortes pour le soutenir, et
+que n'étant pas de cire, vous n'êtes pas aussi le soleil qui les lui
+fera fondre. Ce n'est pas de vous qu'il doit attendre le coup mortel.
+Je croyois qu'après les vains efforts de l'observateur du _Cid_,
+personne n'auroit jamais la vanité d'attaquer la renommée de ce fameux
+ouvrage, et qu'à l'exemple de M. de Scudéry, qui pour tout fruit de
+ses veilles n'a remporté que le titre d'envieux, tous ceux à qui son
+éclat fait mal aux yeux seroient sages à l'avenir, et ne
+s'attireroient plus l'aversion des honnêtes gens par de nouvelles
+calomnies. Mais peut-être vous êtes-vous cru plus considérable, et
+qu'après avoir attiré M. Corneille au combat, vous seriez assez
+puissant pour le ruiner, et faire voir à tous ceux qui ont estimé _le
+Cid_, que leur ignorance est la cause de leur approbation, et qu'à
+vous seul l'aventure étoit due de rompre le charme qui nous silloit
+les yeux, et nous faire voir la vérité cachée. Après cela, beau
+lyrique, pouvez-vous accuser un autre de la présomption d'Icare? Si
+_le Cid_ n'eût pas été assez fort de lui-même pour soutenir de si
+foibles assauts que ceux qu'on lui a livrés, et qu'il peut attendre de
+vous, son auteur l'eût fortifié par un ouvrage digne de lui. Mais le
+mérite de sa cause avoit trop intéressé d'honnêtes gens à son parti,
+pour qu'il lui fût nécessaire d'entreprendre sa défense. Ses heures
+sont trop précieuses au public, puisqu'il les emploie si dignement,
+pour souhaiter de lui qu'il les perde à vous répondre. Vous êtes de
+ces ennemis qui emploient la ruse, après avoir eu du désavantage par
+la force ouverte. Vous feriez un grand coup d'État pour vous autres,
+si par vos adresses vous obligiez M. Corneille à répondre à M.
+Claveret, et si par de petites escarmouches vous amusiez un si
+puissant ennemi; vous dissiperiez un nuage qui se forme en Normandie,
+et qui vous menace d'une furieuse tempête pour cet hiver. Cela vous
+doit être d'autant plus sensible, que votre jugement est assez net
+pour prévoir votre ruine, et votre esprit trop foible pour l'empêcher.
+Je trouve un peu étrange la comparaison que vous faites avec lui; je
+veux bien m'en servir contre vous-mêmes, n'ayant pas dessein
+d'employer de meilleures armes que les vôtres pour vous battre. Vous
+le feignez réduit au déplorable état où vous êtes, et voulez que pour
+se sauver il s'accroche à tout ce qu'il rencontre. Je ne puis juger
+que le succès du _Cid_, et de ses autres pièces, lui ait été si
+désavantageux, qu'il ait été obligé de se bâtir une réputation sur la
+ruine de la vôtre, et ne pouvant se sauver que par votre perte, il ait
+tâché d'obscurcir votre nom qui ne lui donna jamais d'ombrage. Il eût
+été à plaindre si pour avoir de l'estime, il eût été contraint
+d'employer de si lâches moyens. S'il a fait profit de son étude, et
+qu'il ait habillé à la françoise quelque belle pensée espagnole, le
+devez-vous appeler voleur, et lui faire son procès? Si la charité vous
+oblige à l'avertir publiquement de ses défauts, que ne faites-vous
+justice à vous-même? Vous passeriez pour corneilles déplumées, si vous
+aviez retranché de vos ouvrages tout ce que vous avez emprunté des
+étrangers. Je ne blâme point M. de Scudéry de savoir si bien son
+cavalier Marin[154]. C'est une source publique où il est permis à tout
+le monde de boire; sans lui il ne nous auroit pas fait voir un _Prince
+déguisé_[155], qui a passé pour la plus agréable de ses pièces. Le
+_Pastor fido_ même n'a pas eu moins d'estime dans l'Italie, pour avoir
+emprunté des pages entières de Virgile. Les livres sont des trésors
+ouverts à tout le monde, où il est permis de s'enrichir sans être
+sujet à restitution, non plus que les abeilles qui picorent sur les
+fleurs. Ce n'est pas qu'il se faille indifféremment charger la mémoire
+de toutes choses: au contraire, la plus grande partie ne mérite pas
+d'être lue; c'est à la raison de faire le choix des bonnes, et M.
+Corneille les connoît trop pour les aller chercher chez M. Claveret.
+Je m'étonne de ce que vous le voulez faire passer pour un si célèbre
+voleur, et que vous le faites arrêter à piller où il y a si peu de
+butin. Ce n'est pas que je veuille mépriser M. Claveret: au contraire,
+j'estime ceux qui comme lui s'efforcent à se tirer de la boue, et se
+veulent élever au-dessus de leur naissance. Mais aussi ne faut-il pas
+qu'il se donne trop de vanité. Il a bonne grâce à se donner
+l'estrapade[156], pour mettre M. Corneille au-dessous de lui, et à
+reprocher aux Normands que pour être accoutumés au cidre, ils
+s'enivrent facilement lorsqu'ils boivent du vin[157]. Il sait le
+contraire par expérience, après en avoir versé plusieurs fois à M.
+Corneille[158]: ce qu'il ne peut pas nier, non plus que ç'a été
+l'envie qui lui a mis la main à la plume, puisqu'il avoue que l'auteur
+du _Cid_ en l'attaquant avoit perdu sa réputation, comme les mouches
+qui perdent leur aiguillon en piquant. Confesse-t-il pas que la seule
+gloire de M. Corneille a fait prendre l'essor à sa plume? Que je le
+tiendrois heureux si ce noble aiguillon lui étoit demeuré, et s'il
+s'étoit enrichi d'une si belle dépouille! Il doit remercier celui qui
+l'a mis au nombre des poëtes, quoiqu'il l'aye mis au dernier rang:
+c'est plus qu'il ne devoit prétendre raisonnablement. Je ne touche
+point son extraction, et je ne tiens pas qu'un honnête homme doive
+offenser toute une famille pour la querelle d'un particulier. Il est
+ici question seulement du mérite d'un poëme, et vous avez fort
+mauvaise grâce à quitter votre sujet pour dire des injures, et des
+reproches que l'on vous peut faire sans injustice. Puisque vous avez
+parlé de vos pièces de théâtre, souffrez que je me serve de la même
+liberté dont vous avez usé avec M. Corneille; et quoiqu'elle vous soit
+autant injurieuse, trouvez bon que je vous détrompe et que je vous
+dise vos vérités. Vous ne devez pas faire d'excuses qu'à vous-même,
+d'avoir osé mettre en parallèle votre apprentissage avec _le Cid_. La
+différence y est si grande que qui n'y en mettroit pas s'accuseroit
+d'ignorance, et vous ne le pouvez sans être présomptueux. Mais s'il
+est du Parnasse comme du paradis, où l'on ne peut avoir d'entrée avec
+du bien mal acquis, tombez d'accord avec tout le monde que vous en
+êtes exclus[159], si vous ne restituez la plus grande partie de votre
+réputation à un maître qui par excès de bonté ne s'est pas contenté
+de vous receveoir chez lui généreusement au fort de vos misères, mais
+qui, par son approbation et par l'honneur qu'il vous a fait en vous
+regardant d'assez bon oeil, a obligé tous ses amis à dire du bien de
+vos ouvrages. C'est de lui seul que vous tenez le peu d'estime que
+vous possédez, non du mérite de vos oeuvres, qui ne sont pas si
+parfaites que tout le monde n'y ait remarqué de grands défauts. Vous
+faites bien de prendre du temps pour justifier la _Silvanire_, _le Duc
+d'Ossonne_, la _Virginie_ et la _Sophonisbe_[160]; si vous le faites,
+j'avoue que l'ouvrage sera bien considérable, puisque par lui vous
+ferez l'impossible. A tout hasard, je ne vous conseille pas de les
+porter à la censure de l'Académie, de peur d'une trop grande
+confusion. Une pareille crainte n'a jamais empêché M. Corneille de se
+soumettre au jugement d'une si célèbre compagnie[161]. C'est une
+déférence qu'il a toujours rendue à ses amis, et n'a jamais eu honte
+d'avouer ses fautes quand on les lui a fait connoître. Il fera
+beaucoup moins de difficulté de subir le jugement de tant
+d'excellentes personnes, quand ils se voudront donner la peine
+d'examiner ce qu'il a donné au public, et ne manquera jamais à rendre
+le respect qu'il doit à la dignité de leur chef. Mais puisque vous
+avouez que les injures mal fondées sont les armes des harangères, je
+vous conseille de ne vous en plus servir, et de vous taire aussi bien
+que M. Corneille, du depuis que ses envieux ont fait leurs efforts à
+le faire parler. Quoiqu'on lui veuille attribuer beaucoup de petites
+pièces qui ont été faites en sa faveur, je sais de bonne part qu'il
+n'en connoît pas les auteurs. Puisqu'il garde si religieusement le
+silence, imitez-le en la modération de son esprit, si vous ne le
+pouvez en ses poëmes. Fuyez la trop grande ambition, que vous
+condamnez aux autres, et qui a déjà pensé causer votre ruine entière.
+Ne trouvez pas mauvais la franchise de mon discours; je ne suis pas
+moins votre serviteur si je vous dis vos vérités. _Amicus Plato,
+amicus Socrates, sed magis amica veritas._
+
+NOTES:
+
+ [153] «Corneille, sans se nommer, fit tomber toutes ces critiques
+ par une _Lettre du désintéressé au sieur Mayret_, in-8º.»
+ (Niceron, _Mémoires_, tome XX, p. 92.)--Cet ouvrage est aussi
+ mentionné comme étant de Corneille dans Barbier, _Dictionnaire
+ des ouvrages anonymes et pseudonymes_, 2e édition, Paris, 1823,
+ tome II, p. 242, no 9617.
+
+ [154] Voyez tome II, p. 22, note 54.
+
+ [155] _Le Prince déguisé_, tragi-comédie de Scudéry, fut
+ représenté en 1635 avec un grand succès. Le spectacle en était
+ fort beau. (_Histoire du Théâtre françois_ par les frères
+ Parfait, tome V, p. 126 et suivantes.)
+
+ [156] «On dit figurément: _donner l'estrapade à son esprit_,
+ quand on lui fait faire une violente application pour inventer
+ quelque chose difficile à trouver.» (_Dictionnaire universel de
+ Furetière._)
+
+ [157] «Ceux de votre pays, pour être accoutumés à ne boire que du
+ cidre, s'enivrent facilement lorsqu'ils boivent du vin.» (_Lettre
+ du sieur Claveret à M. de Corneille_, p. 3.)
+
+ [158] Voyez ci-dessus, p. 54, note 137.
+
+ [159] «S'il est du Parnasse comme du paradis, où l'on ne peut
+ espérer d'entrée avec des biens mal acquis, tombez d'accord avec
+ moi que nous en sommes exclus, si nous ne restituons publiquement
+ la réputation illégitime que ces deux pièces (la _Silvie_ et _le
+ Cid_) nous ont donnée.» (_Épître familière du sieur Mairet_, p.
+ 12.)
+
+ [160] «J'essayerai néanmoins de lui justifier la _Silvanire_, _le
+ Duc d'Ossonne_; la _Virginie_ et la _Sophonisbe_, dans un ouvrage
+ plus considérable que cestui-ci.» (_Ibidem_, p. 8.)
+
+ [161] Ce n'est assurément pas Corneille qui a écrit ou même
+ inspiré ce passage, car il se défend avec énergie d'avoir accepté
+ des juges. Voyez ci-dessus, p. 47 et 48, et ci-après, p. 83.
+
+
+V. AVERTISSEMENT AU BESANÇONNOIS MAIRET[162].
+
+Il n'étoit nullement besoin, de vous donner la gêne deux mois durant à
+fagoter une malheureuse lettre, pour nous apprendre que vous êtes
+aussi savant en injures que votre ami Claveret et tous les crocheteurs
+de Paris. Cette belle poésie que vous nous aviez envoyée du Mans ne
+nous permettoit pas d'en douter; et bien que vous y fissiez parler un
+auteur espagnol, dont vous ne saviez pas le nom, la foiblesse de votre
+style vous découvroit assez. Ainsi vous aviez beau vous cacher sous ce
+méchant masque, on ne laissoit pas de vous connoître, et le rondeau
+qui vous répondit parloit de vous sans se contredire. Que si
+l'épithète de _Fou solennel_ vous y déplaît, vous pouvez la changer,
+et mettre en sa place _Innocent le Bel_, qui est le nom de guerre que
+vous ont donné les comiques. Défaites-vous cependant de la pensée que
+M. Corneille vous ait fait l'honneur d'écrire contre vos ouvrages:
+s'il daignoit les entreprendre, il y montreroit bien d'autres défauts
+que n'a fait celui qui s'en est raillé en passant; et certes en ce cas
+il prendroit une peine bien superflue, puisque pour les trouver
+mauvais, il ne faut que se donner la patience de les lire. C'est un
+emploi trop indigne de lui pour s'y arrêter, et tous les vains efforts
+de vos calomnies ne le sauroient réduire à cette honteuse nécessité
+d'abaisser votre réputation pour soutenir la sienne. Un homme qui
+écrit doit être en bien mauvaise posture quand il est forcé d'en venir
+là. _Nemo_, dit Heinsius, dont l'observateur fait son évangéliste, _de
+aliena reprehensione laudem quærit, nisi qui de propria
+desperat_[163].
+
+Mais vous ne vous contentez pas de lui attribuer les deux réponses au
+libelle que vous désavouez: vous tâchez de lui faire des ennemis dans
+sa province, en expliquant la première sur une personne de haute
+condition que vous n'osez nommer de peur de ses ressentiments contre
+une explication si impertinente. Ne recourez point à cette
+artificieuse imposture; je puis assurer que j'ai vu depuis deux jours
+écrit de sa main, qu'il n'a fait aucune des deux, et que non-seulement
+il ne sait qui c'est que son ami dépeint dans la première, ni de qui
+vous parlez dans la vôtre, mais qu'il tient même pour certain que
+cette réponse n'attaque personne de la province.
+
+Pour moi je ne puis soupçonner qu'elle s'adresse à un autre qu'à vous:
+le galant homme dont elle est partie témoigne être particulièrement
+instruit de vos qualités. Il vous taxe de jeunesse: c'est de quoi vous
+vous vantez dans votre épître du _Duc d'Ossonne_[164]. Il vous accuse
+de manque de jugement: il ne vous fait pas grand tort; ce seroit vous
+flatter s'il vous traitoit d'autre façon. Vous ne refuserez pas la
+compagnie du seigneur Claveret qu'il vous donne: c'est un homme à
+chérir, il peut faire fortune, et son horoscope lui promet beaucoup,
+puisque vous aspirez déjà à être un jour de ses domestiques. Sous
+ombre de la soie dont la poésie vous a couvert, vous voulez passer
+pour honnête homme d'origine: il faut de la foi pour le croire, vu
+qu'on sait le contraire. Il vous donne avis de vous défaire de vos
+belles figures: vous eussiez bien fait d'en user; on n'eût pas vu dans
+votre lettre ces insolentes comparaisons de M. Corneille avec des
+domestiques dont vous ne nommez point le maître, et avec votre ami
+Claveret, qui me forcent à en faire maintenant de plus véritables, et
+à vous dire que celui que vous offensez s'est assis sur les fleurs de
+lis[165] avant que Claveret portât de manteau, et que vous n'êtes pas
+de meilleure maison que son valet de chambre. Il vous avoit autrefois
+honoré de son amitié, dont vous vous êtes montré fort indigne. On
+n'entend rien de plus familier en vos discours, sinon que _le Cid_ est
+un beau corps plein de plaies, un bel enchantement, la dupe des sots,
+une beauté fardée, etc. Vous pouvez juger à toutes ces marques si le
+galant homme vous connoissoit parfaitement.
+
+Il n'y a qu'un point qui me pourroit laisser quelque difficulté: c'est
+qu'il vous fait plus riche que Claveret. Quoique vous soyez de loin,
+on sait fort bien que la fortune ne vous a pas avantagé plus que lui,
+et que les présents qu'elle vous a faits à votre naissance, ne sont
+pas si grands qu'on ne les puisse cacher dans le creux d'un violon.
+Aussi vous n'êtes point en peine de faire des caravanes de Besançon à
+Paris: vos affaires ne vous rappellent point à votre pays, et vous
+gouvernez aisément par procureur le bien que vous y avez laissé.
+
+Pour confirmer ces vérités, je n'aurois qu'à nommer le maître que vous
+voulûtes servir, lorsque après avoir importuné quatre jours les
+comédiens pour votre _Chriséide_, ils vous jetèrent un écu d'or afin
+de se défaire de vous; mais je m'en veux taire pour l'honneur des
+vers. Passons à votre lettre.
+
+Vous êtes toujours sur les comparaisons, et après avoir proposé ce
+ridicule parallèle de la _Silvie_ et du _Cid_ vous ajoutez que quelque
+éclat qu'elle ait eu quatre ans durant, vous ne l'avez point appelée
+votre chef-d'oeuvre ni votre ouvrage immortel: vous avez bien fait
+pis. Son succès vous enfla tellement, que vous eûtes l'effronterie de
+prendre la chaire et de mettre un art poétique au devant de votre
+_Silvanire_[166]. Jeune homme, il faut apprendre avant que
+d'enseigner, et à moins que d'être un Scaliger ou un Heinsius, cela
+n'est pas supportable. Il est vrai que vous en faites maintenant
+réparation au public en avouant que toute cette belle doctrine n'est
+qu'ignorance, puisque vous reconnoissez des défauts aux poëmes que
+vous avez produits après; vous promettez toutefois de les justifier:
+accordez-vous avec vous-même, beau poëte, et soutenez-les sans tache,
+ou n'en entreprenez pas la justification. Mais donnons un coup d'oeil
+à ce bel art poétique.
+
+Dès le commencement vous vous échappez et faites une définition du
+poëte à votre mode. «Le poëte, dites-vous, est proprement celui qui
+doué d'une fureur divine, explique en beaux vers des pensées qui
+semblent ne pouvoir être produites du seul esprit humain[167].» O
+l'excellent philosophe, qui découvre bien la nature des choses! Je ne
+m'étonne plus s'il ne fait point conscience de manquer de jugement en
+toutes ses pièces: il croit la fureur de l'essence du poëte; voilà un
+parfait raisonnement. Si je voulois bien l'empêcher, je lui
+demanderois ce que c'est qu'une fureur divine; mais je me contenterai
+de le prier, puisqu'il prétend avoir droit à l'héritage du Parnasse,
+qu'il nous cite quelques-unes de ses pensées aussi hautes comme il
+définit devoir être celles du véritable poëte. Quant à moi, j'en
+remarque beaucoup dans ses livres qui ne peuvent être produites de
+l'esprit humain, tant elles sont extravagantes, mais je n'y en ai
+point encore découvert qui passent la portée d'un esprit médiocre,
+foible et rampant comme le sien.
+
+Cependant il nous étale pour poèmes dramatiques parfaitement beaux: le
+_Pastor fido_, la _Filis de Scire_, et cette malheureuse _Silvanire_
+que le coup d'essai de M. Corneille terrassa dès sa première
+représentation[168]. Il excuse encore fort adroitement la longueur du
+cinquième acte de cette admirable pièce, sur ce qu'elle étoit faite
+pour l'hôtel de Montmorency plutôt que pour celui de Bourgogne, comme
+si les mauvaises choses y étoient mieux reçues[169]. Sans doute il
+s'est imaginé qu'elle seroit immortelle, parce qu'il n'y pouvoit
+trouver de fin; et c'est sur cette croyance que pour conserver la
+mémoire d'un homme illustre, il a fait planter sur le frontispice de
+ce grand ouvrage un marmouset qui lui ressemble, et graver autour de
+cette vénérable médaille: JEAN MAIRET DE BESANÇON. C'est ce qu'il a
+fait de plus à propos en sa vie, que de nous avertir par là qu'il
+n'est pas né François[170], afin qu'on lui pardonne les fautes qu'il
+fait à tous moments contre la langue.
+
+Revenons à votre lettre, Monsieur Mairet. N'est-ce pas une belle chose
+que l'histoire que vous nous contez d'un libraire de Rouen qui mourut,
+à votre très-grand regret, pour avoir imprimé votre _Chriséide_[171]?
+Nous espérions qu'ensuite vous nous en donneriez l'épitaphe, pour
+témoignage de cette violente affliction: vous avez frustré le lecteur
+de ce consentement; mais pour suppléer à votre défaut, en voici un
+dont les vers ne valent guère mieux que les vôtres:
+
+ Ci-dessous gît Jacques Besogne,
+ Qui s'étant mis trop en besogne
+ Pour le beau poëte Jean Mairet,
+ Mourut à son très-grand regret.
+
+Après cette belle histoire vous perdez tellement le respect et le sens
+commun, que vous avez l'insolence de préférer votre _Silvie_ aux
+oeuvres de MM. de Racan et Théophile, au dernier desquels vous êtes si
+étroitement obligé, que sans lui vous suivriez encore la déplorable
+condition des vôtres. Ce n'est pas faire en homme généreux que de
+payer d'ingratitude tant de bienfaits reçus. On sait que le dialogue
+qui a tant plu à la cour et qui avoit couru plus de deux ans avant
+qu'on sût qu'il y eût une _Silvie_ au monde, étoit de la façon de
+Théophile; ainsi vous vous pariez d'un habillement emprunté, et ce bel
+enchantement que vous nommez le _Pastor fido_ des Allemands, doit à ce
+grand homme si peu qu'il eut de grâce.
+
+C'est à ces mêmes Allemands que vous pensez parler, quand vous nous
+assurez si magnifiquement que _le Cid_ a perdu à la lecture une bonne
+partie de l'estime qu'il avoit acquise à la représentation. Quelle
+impudence! Les extravagances de Virginie, les impudicités du duc
+d'Ossonne et les coquetteries de Sophonisbe ont mérité l'impression,
+si l'on vous en croit, et celle du _Cid_ devoit être différée pour
+cent et un an! Ne donnez point à M. Corneille les mauvais conseils de
+vos tailles-douces, qui n'ont servi dans votre _Silvanire_ qu'à
+incommoder votre libraire[172], et ne faites plus sonner si haut ces
+grands coups d'épée que M. de Scudéry a donnés au _Cid_ tout au
+travers du corps. Après en avoir reçu deux mille de pareils, on se
+porte encore fort bien, et ceux que ses raisons de paille ont
+convertis (si toutefois elles ont converti quelques-uns) avoient
+grande envie de l'être.
+
+Au reste, nous voyons maintenant ce qui vous pique: vous vous fâchez
+de ce qu'on a découvert vos brigues et les artifices que vous mettez
+en usage pour mendier un peu de réputation. Vous vous plaignez de ce
+que dit M. Corneille:
+
+ Que son ambition pour faire plus de bruit
+ Ne quête point les voix de réduit en réduit[173].
+
+On sait le petit commerce que vous pratiquez, et que vous n'avez
+point d'applaudissements que vous ne gagniez à force de sonnets et de
+révérences. Si vous envoyiez vos pièces de Besançon, comme M.
+Corneille envoie les siennes de Rouen, sans intéresser personne en
+leur succès, vous tomberiez bien bas, et je m'assure que quelque
+adresse que vous apportiez à faire valoir votre traduction du
+_Soliman_ italien, qui a déjà couru les ruelles dix-huit mois et qu'on
+réserve pour cet hiver, le bruit de cette importante pièce de batterie
+ne fera point faire retraite au _Cid_[174].
+
+Criez tant qu'il vous plaira, et donnez aux acteurs ce qui n'est dû
+qu'au poëte; servez-vous du témoignage de M. de Balzac, il ne vous
+sera point avantageux. Ne traite-t-il pas Massinisse et Brutus de même
+que Jason, qu'il nomme le premier, pour montrer qu'il estime plus son
+auteur que vous[175]? Et véritablement vous avez été toujours
+tellement au-dessous de lui, dès qu'il a pris la plume, qu'il n'avoit
+pas besoin de faire un _Cid_ pour passer devant vous: tant de beaux
+poëmes dont il a enrichi le théâtre vous laissoient déjà loin
+derrière. Parlez en homme désintéressé, et on vous écoutera. Si le
+malheur a voulu que la _Mariane_ et _le Cid_ aient étouffé le débit de
+toutes vos rimes, il faut prendre patience, et ne murmurer point
+contre les nouvelles grâces qu'on a trouvées au _Cid_ depuis qu'il a
+été imprimé.
+
+Vous vous plaignez de ce que M. Corneille ne s'est pas soumis au
+jugement de l'Académie. Pour le mettre en tort, il faudroit que vous
+et l'observateur y soumissiez vos ouvrages; ce n'est pas la raison
+qu'il soit censuré tout seul, jamais il ne refusera de prendre ces
+Messieurs pour juges entre _Médée_ et _Sophonisbe_, et même entre
+_Clitandre_ et _Virginie_, mais non pas entre _le Cid_ et un libelle.
+
+Je finirois si vous ne m'aviez obligé à lire votre épître du _Duc
+d'Ossonne_: vous nous y renvoyez pour y voir votre modestie qui est si
+grande, que dès le titre vous traitez le procureur général de votre
+parlement comme vous feriez un procureur fiscal de quelqu'une de vos
+hautes justices[176]. Cette arrogante familiarité avec un des
+principaux magistrats de votre pays débutoit assez bien, et vous eût
+fait passer pour homme de marque, si dans votre épître la bassesse de
+votre inclination n'eût découvert celle de votre naissance. Ce souhait
+famélique d'être reçu au Louvre avec des hécatombes de Poissy[177],
+tient fort de votre pauvreté originelle; et puisque vous êtes si
+affamé, vous serez aisé à accorder sur ce point avec M. Corneille, qui
+se contentera toujours de ces honorables fumées du cabinet dont vous
+êtes si dégoûté, cependant qu'on vous envoyera dans les offices vous
+soûler de cette viande délicate pour qui vous avez tant d'appétit.
+
+Le reste de cette épître n'est que vanité: vous vous perdez dans la
+réflexion de vos grandes productions, et vous vantez d'avoir été
+l'idée universelle des grands génies que vous nommez, comme s'il étoit
+à croire qu'ils vous eussent considéré[178]. Mais n'avez-vous pas
+bonne grâce un peu après de traiter d'inférieurs, et quasi de petits
+garçons, les auteurs de _Cléopatre_[179] et de _Mithridate_[180], pour
+qui vous faites une classe à part? Vous ne sauriez nier que cette
+_Cléopatre_ a enseveli la vôtre, que le _Mithridate_ a paru sur le
+théâtre autant qu'aucune de vos pièces, et que l'une et l'autre à la
+lecture l'emportent bien haut sur tout ce que vous avez fait. Votre
+style n'est qu'une jolie prose rimée, foible et basse presque partout,
+et bien éloignée de la vigueur des vers de ces Messieurs, sur qui M.
+Corneille seroit bien marri de prétendre aucune prééminence.
+
+Cet acte de la pastorale héroïque qui vous fut donné à faire il y a
+quelque temps[181], est la preuve indubitable de la foiblesse de style
+que je vous reproche: votre or (pour user de vos termes) y fut trouvé
+de si bas aloi et votre poésie si chétive, que même on ne vous jugea
+pas capable de la corriger. La commission en fut donnée à trois
+Messieurs de l'Académie, qui n'y laissèrent que vingt-cinq de vos
+vers. C'est un préjugé fort désavantageux pour vous, et qui vous doit
+empêcher, si vous êtes sage, d'exposer vos fureurs divines au jugement
+de cette illustre compagnie.
+
+Je ne parlerai point de l'irrévérence avec laquelle vous déclamez dans
+cette épître contre les grands du siècle, qui ne reconnoissent pas
+assez votre mérite, ni du repentir que vous témoignez de leur avoir
+dédié vos chefs-d'oeuvre; le mal que je vous veux ne va pas jusqu'à
+vous faire criminel. Je vous donnerai seulement un mot d'avis avant
+que d'achever, qui est de ne mêler plus d'impiétés dans les
+prostitutions de vos héroïnes; les signes de croix de votre Flavie et
+les anges de lumière de votre Duc[182] sont des profanations qui font
+horreur à tout le monde.
+
+Adieu, beau lyrique, et souvenez-vous que M. Corneille montrera
+toujours par véritables effets sur le théâtre, qu'il en sait mieux les
+règles et la bienséance que ceux qui lui en veulent faire leçon; que
+malgré vos impostures _le Cid_ sera toujours _le Cid_, et que tant
+qu'on fera des pièces de cette force, vous ne serez prophète que parmi
+vos Allemands[183].
+
+ FLAVIE.
+
+ O ma soeur! sous quelle étrange forme
+ Abusez-vous mes yeux et mes sens à la fois?
+
+ LE DUC.
+
+ Madame, réservez tous ces signes de croix
+ Pour l'apparition de ces mauvais fantômes,
+ Qui meuvent, ce dit-on, des corps d'air et d'atomes.
+
+ FLAVIE.
+
+ Dieu! c'est bien un démon véritable et trompeur,
+ Puisqu'il m'ôte la voix.
+
+ LE DUC.
+
+ Non, n'ayez point de peur.
+ Si j'étois un esprit de l'infernale suite,
+ Tant de signes de croix m'eussent donné la fuite,
+ Et puis étant vous-même un ange de clarté,
+ Votre divin aspect m'eût-il pas écarté?
+
+ (Acte III, scène II.)
+
+NOTES:
+
+ [162] Attribué à Corneille par les frères Parfait, qui
+ considèrent à tort cet _Avertissement_ comme une réponse à
+ l'_Apologie pour M. Mairet_ (_Histoire du Théâtre françois_, tome
+ V, p. 270). Voyez ci-dessus, p. 41.
+
+ [163] «Personne ne cherche à tirer sa gloire de la critique
+ d'autrui, si ce n'est celui qui désespère de sa gloire propre.»
+
+ [164] «J'ai commencé de si bonne heure à faire parler de moi,
+ qu'à ma vingt-sixième année je me trouve aujourd'hui le plus
+ ancien de tous nos poëtes dramatiques.» Voyez encore ci-dessus,
+ p. 60, note 147.
+
+ [165] Voyez la _Notice biographique_, et ci-dessus, p. 10, note
+ 16.
+
+ [166] La _Silvanire_ est précédée d'une _Preface en forme de
+ discours poetique_, à Monsieur le comte de Carmail.
+
+ [167] La première division de cette préface, intitulée: _Du poete
+ et de ses parties_, commence ainsi: «Poëte proprement est
+ celui-là qui doué d'une excellence d'esprit et poussé d'une
+ fureur divine, explique en beaux vers des pensées qui semblent ne
+ pouvoir pas être produites du seul esprit humain.»
+
+ [168] «Disons donc que les anciens nous ont laissé des poëmes
+ beaucoup moins remplis à la vérité que ne sont les nôtres, tant
+ pour la raison que je viens d'apporter, que pour quelque autre à
+ nous inconnue, et qu'on n'infère pas de là que la rigueur de
+ notre règle en ait été la principale cause, comme veulent
+ quelques-uns de ces Messieurs, qui n'ont point envie de la
+ recevoir. D'autant que nous ne pouvons croire cela sans faire
+ tort à ces grands esprits de l'antiquité, qui sembleroient avoir
+ eu moins d'invention en la composition de leurs sujets, que nos
+ modernes dramatiques, qui, nonobstant la difficulté de cette loi,
+ n'ont pas laissé d'en imaginer de parfaitement beaux et
+ parfaitement agréables, tels que sont par exemple le _Pastor
+ fido_, la _Filis de Scire_ et, sans aller plus loin, la
+ _Silvanire ou la Morte vive_.»
+
+ [169] «Pour son étendue, il est vrai qu'elle passe un peu au delà
+ de l'ordinaire, et que l'ayant plutôt faite pour l'hôtel de
+ Montmorency que pour l'hôtel de Bourgogne, je ne me suis pas
+ beaucoup soucié de la longueur, qui paroît principalement au
+ dernier acte, à cause de la foule des effets qu'il y faut
+ nécessairement démêler: si c'est un défaut, c'est pour les
+ impatients et non pour les habiles.» La _Silvanire_ est dédiée à
+ Madame la duchesse de Montmorency.
+
+ [170] Voyez p. 76, note 183.
+
+ [171] «Pour la _Chriséide_, il me suffira de lui dire qu'elle n'a
+ jamais vu le jour de mon consentement; qu'étant pleine des
+ propres fautes de mon enfance et de celles que le peu de soin de
+ l'imprimeur y laissa glisser, je fis ce que je pus pour en
+ empêcher la distribution, jusque-là même qu'un de vos
+ compatriots, nommé Jacques Besongne, qui l'avoit mise sous la
+ presse, fut obligé par les poursuites de François Targa, votre
+ libraire, à qui j'en avois laissé procuration, de faire un voyage
+ en cette ville, où le pauvre homme mourut subitement, à mon
+ très-grand regret; ce sont des circonstances assez remarquables
+ pour vérifier ce que je dis.» (_Épître familière du Sr Mairet_,
+ p. 9.)
+
+ [172] _La Silvanire_ est ornée d'un frontispice gravé, avec
+ portrait de _J. Mairet de Besançon_, et de cinq planches de
+ Michel Lasne.
+
+ [173] _Excuse à Ariste_, vers 39 et 40. Le texte exact est:
+
+ Et mon ambition, pour faire plus de bruit,
+ Ne les va point quêter (_les voix_) de réduit en réduit.
+
+ [174] En 1639 a paru: _Le grand et dernier Solyman ou la Mort de
+ Mustapha_, tragédie par M. Mairet. Représenté par la troupe
+ Royalle, _Paris, A. Courbé_, in-4º. On lit dans l'_Avertissement
+ au lecteur_: «Je t'avertis que le _Solyman_ qu'on mit en lumière
+ il y a deux ans n'est pas de moi.» En effet, le _Soliman_ publié
+ en 1637 est de d'Alibray. Les deux ouvrages sont imités de la
+ pièce italienne du comte Bonarelli de la Rovère.
+
+ [175] Voyez la Notice sur _Médée_, tome II, p. 330 et 331, et
+ ci-dessus, p. 8 et 9, et note 11 de cette dernière page.
+
+ [176] Cette dédicace est intitulée: «_A tres-docte et
+ tres-ingénieux Anthoine Brun, procureur general au Parlement de
+ Dole, epitre dedicatoire, comique et familiere_,» et elle
+ commence par ces mots: «Monsieur mon tres-cher ami.»
+
+ [177] «Il est vrai qu'on nous fait au Louvre des sacrifices de
+ louanges et de fumées, comme si nous étions les dieux de
+ l'antiquité les plus délicats, où nous aurions besoin qu'on nous
+ traitât plus grossièrement, et qu'on nous offrît plutôt de bonnes
+ hécatombes de Poissy, avec une large effusion de vin d'Arbois, de
+ Beaune et de Coindrieux.»
+
+ [178] «Il est très-vrai que si mes premiers ouvrages ne furent
+ guère bons, au moins ne peut-on nier qu'ils n'ayent été
+ l'heureuse semence de beaucoup d'autres meilleurs, produits par
+ les fécondes plumes de MM. de Rotrou, de Scudéry, Corneille et du
+ Ryer, que je nomme ici suivant l'ordre du temps qu'ils ont
+ commencé d'écrire après moi, et de quelques autres, dont la
+ réputation ira quelque jour jusques à vous; particulièrement de
+ deux jeunes auteurs des tragédies de _Cléopatre_ et de
+ _Mithridate_, de qui l'apprentissage est un demi-chef-d'oeuvre
+ qui donne de merveilleuses espérances des belles choses qu'ils
+ pourront faire à l'avenir.»
+
+ [179] _Cléopatre_, tragédie de Benserade, représentée en 1635.
+
+ [180] _La Mort de Mithridate_, tragédie de la Calprenède,
+ représentée en 1635.
+
+ [181] Nous ne savons de quel ouvrage il s'agit ici. Serait-ce de
+ _la Grande Pastorale_ qui, suivant Pellisson, renfermait cinq
+ cents vers de la façon du Cardinal, et à l'impression de laquelle
+ il renonça après avoir pris connaissance des observations de
+ Chapelain, que lui communiqua Boisrobert (voyez _la Relation
+ contenant l'histoire de l'Académie françoise_, p. 179 et
+ suivantes)? C'est probable; remarquons toutefois que Pellisson ne
+ dit mot de la collaboration de Mairet.
+
+ [182] Voici le passage des _Galanteries du duc d'Ossonne_ auquel
+ il est fait allusion ici.
+
+ [183] On sait que Besançon, patrie de Mairet, et la Franche-Comté
+ tout entière n'étaient pas encore françaises: elles avaient
+ appartenu à l'empire d'Allemagne et faisaient alors partie des
+ possessions de la ligne espagnole de la maison d'Autriche.
+
+
+
+
+A MADAME DE COMBALET[184]
+
+
+ MADAME,
+
+ Ce portrait vivant que je vous offre représente un héros assez
+ reconnoissable aux lauriers dont il est couvert. Sa vie a été une
+ suite continuelle de victoires; son corps, porté dans son armée, a
+ gagné des batailles après sa mort; et son nom, au bout de six
+ cents ans, vient encore de triompher en France[185]. Il y a trouvé
+ une réception trop favorable pour se repentir d'être sorti de son
+ pays, et d'avoir appris à parler une autre langue que la sienne.
+ Ce succès a passé mes plus ambitieuses espérances, et m'a surpris
+ d'abord; mais il a cessé de m'étonner depuis que j'ai vu la
+ satisfaction que vous avez témoignée quand il a paru devant vous.
+ Alors j'ai osé me promettre de lui tout ce qui en est arrivé[186],
+ et j'ai cru qu'après les éloges dont vous l'avez honoré, cet
+ applaudissement universel ne lui pouvoit manquer. Et
+ véritablement, Madame, on ne peut douter avec raison de ce que
+ vaut une chose qui a le bonheur de vous plaire: le jugement que
+ vous en faites est la marque assurée de son prix; et comme vous
+ donnez toujours libéralement aux véritables beautés l'estime
+ qu'elles méritent, les fausses n'ont jamais le pouvoir de vous
+ éblouir. Mais votre générosité ne s'arrête pas à des louanges
+ stériles pour les ouvrages qui vous agréent; elle prend plaisir à
+ s'étendre utilement sur ceux qui les produisent, et ne dédaigne
+ point d'employer en leur faveur ce grand crédit que votre qualité
+ et vos vertus vous ont acquis. J'en ai ressenti des effets qui me
+ sont trop avantageux pour m'en taire, et je ne vous dois pas moins
+ de remercîments pour moi que pour _le Cid_. C'est une
+ reconnoissance qui m'est glorieuse, puisqu'il m'est impossible de
+ publier que je vous ai de grandes obligations, sans publier en
+ même temps que vous m'avez assez estimé pour vouloir que je vous
+ en eusse. Aussi, Madame, si je souhaite quelque durée pour cet
+ heureux effort de ma plume, ce n'est point pour apprendre mon nom
+ à la postérité, mais seulement pour laisser des marques éternelles
+ de ce que je vous dois, et faire lire à ceux qui naîtront dans les
+ autres siècles la protestation que je fais d'être toute ma vie,
+
+ MADAME,
+
+ Votre très-humble, très-obéissant et très-obligé
+ serviteur,
+
+ CORNEILLE.
+
+NOTES:
+
+ [184] L'épître dédicatoire est adressée: A MADAME LA DUCHESSE
+ D'AIGUILLON, dans les éditions de 1648-56.--Marie-Madeleine de
+ Vignerot, nièce de Richelieu, avait épousé Antoine de Beauvoir,
+ marquis du Roure, seigneur de Combalet, qui fut tué en 1621
+ devant Montauban. Le Cardinal la plaça près de la Reine, en
+ qualité de dame d'honneur, et fit revivre pour elle en 1638 le
+ duché d'Aiguillon. Toutefois ces mots: _A Madame de Combalet_,
+ subsistèrent en tête de la présente dédicace, dans les éditions
+ du _Cid_, jusqu'en 1644 inclusivement. On y substitua plus tard,
+ comme nous venons de le dire: _A Madame la duchesse d'Aiguillon_,
+ dans les recueils des _OEuvres_, jusqu'en 1660, époque à laquelle
+ Corneille supprima les dédicaces et les avertissements. La
+ duchesse mourut en 1675. Voyez ci-dessus, p. 18 et 19.
+
+ [185] VAR. (édit. de 1654 et 56): vient encore triompher.
+
+ [186] Ce membre de phrase manque dans l'édition de 1637 in-12,
+ qui porte simplement: «alors j'ai cru qu'après les éloges, etc.»
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+MARIANA.
+
+Lib. IXo, de la _Historia d'España_, cap. vo[187].
+
+
+«Avia pocos dias antes hecho campo con don Gomez conde de Gormaz.
+Venciòle y diòle la muerte. Lo que resultò deste caso, fué que casò
+con doña Ximena, hija y heredera del mismo conde. Ella misma requiriò
+al Rey que se le diesse por marido, ca estaba muy prendada de sus
+partes, o le castigasse conforme a las leyes, por la muerte que diò a
+su padre. Hizòse el casamiento, que a todos estaba a cuento, con el
+qual por el gran dote de su esposa, que se allegò al estado que el
+tenia de su padre, se aumentò en poder y riquezas[188].»
+
+Voilà ce qu'a prêté l'histoire à D. Guillen de Castro, qui a mis ce
+fameux événement sur le théâtre avant moi. Ceux qui entendent
+l'espagnol y remarqueront deux circonstances: l'une, que Chimène ne
+pouvant s'empêcher de reconnoître et d'aimer les belles qualités
+qu'elle voyoit en don Rodrigue, quoiqu'il eût tué son père (_estaba
+prendada de sus partes_), alla proposer elle-même au Roi cette
+généreuse alternative, ou qu'il le lui donnât pour mari, ou qu'il le
+fît punir suivant les lois; l'autre, que ce mariage se fit au gré de
+tout le monde (_a todos estaba a cuento_). Deux chroniques du Cid[189]
+ajoutent qu'il fut célébré par l'archevêque de Séville, en présence du
+Roi et de toute sa cour; mais je me suis contenté du texte de
+l'historien, parce que toutes les deux ont quelque chose qui sent le
+roman, et peuvent ne persuader pas davantage que celles que nos
+François ont faites de Charlemagne et de Roland. Ce que j'ai rapporté
+de Mariana suffit pour faire voir l'état qu'on fit de Chimène et de
+son mariage dans son siècle même, où elle vécut en un tel éclat, que
+les rois d'Aragon et de Navarre tinrent à honneur d'être ses gendres,
+en épousant ses deux filles[190]. Quelques-uns ne l'ont pas si bien
+traitée dans le nôtre; et sans parler de ce qu'on a dit de la Chimène
+du théâtre, celui qui a composé l'histoire d'Espagne en françois l'a
+notée dans son livre de s'être tôt et aisément consolée de la mort
+de son père[191], et a voulu taxer de légèreté une action qui fut
+imputée à grandeur de courage par ceux qui en furent les témoins.
+Deux romances espagnols, que je vous donnerai ensuite de cet
+_Avertissement_, parlent encore plus en sa faveur. Ces sortes de
+petits poëmes sont comme des originaux décousus de leurs anciennes
+histoires, et je serois ingrat envers la mémoire de cette héroïne, si,
+après l'avoir fait connoître en France, et m'y être fait connoître par
+elle, je ne tâchois de la tirer de la honte qu'on lui a voulu faire,
+parce qu'elle a passé par mes mains. Je vous donne donc ces pièces
+justificatives de la réputation où elle a vécu, sans dessein de
+justifier la façon dont je l'ai fait parler françois. Le temps l'a
+fait pour moi, et les traductions qu'on en a faites en toutes les
+langues qui servent aujourd'hui à la scène, et chez tous les peuples
+où l'on voit des théâtres, je veux dire en italien, flamand et
+anglois[192], sont d'assez glorieuses apologies contre tout ce qu'on
+en a dit. Je n'y ajouterai pour toute chose qu'environ une douzaine de
+vers espagnols qui semblent faits exprès pour la défendre. Ils sont du
+même auteur qui l'a traitée avant moi, D. Guillen de Castro, qui, dans
+une autre comédie qu'il intitule _Engañarse engañando_[193], fait dire
+à une princesse de Béarn:
+
+ _A mirar
+ bien el mundo, que el tener
+ apetitos que vencer,
+ y ocasiones que dexar,
+ Examinan el valor
+ en la muger, yo dixera
+ lo que siento[194], porque fuera
+ luzimiento de mi honor.
+ Pero malicias fundadas_
+ _en honras mal entendidas,
+ de tentaciones vencidas
+ hacen culpas declaradas:
+ Y asi, la que el desear
+ con el resistir apunta,
+ vence dos veces, si junta
+ con el resistir el callar_[195].
+
+C'est, si je ne me trompe, comme agit Chimène dans mon ouvrage, en
+présence du Roi et de l'Infante. Je dis en présence du Roi et de
+l'Infante, parce que quand elle est seule, ou avec sa confidente, ou
+avec son amant, c'est une autre chose. Ses moeurs sont inégalement
+égales[196], pour parler en termes de notre Aristote, et changent
+suivant les circonstances des lieux, des personnes, des temps et des
+occasions, en conservant toujours le même principe.
+
+Au reste, je me sens obligé de désabuser le public de deux erreurs qui
+s'y sont glissées touchant cette tragédie, et qui semblent avoir été
+autorisées par mon silence. La première est que j'aye convenu de juges
+touchant son mérite[197], et m'en sois rapporté au sentiment de ceux
+qu'on a priés d'en juger. Je m'en tairois encore, si ce faux bruit
+n'avoit été jusque chez M. de Balzac dans sa province, ou, pour me
+servir de ses paroles mêmes, dans son désert[198], et si je n'en
+avois vu depuis peu les marques dans cette admirable lettre qu'il a
+écrite sur ce sujet, et qui ne fait pas la moindre richesse des deux
+derniers trésors qu'il nous a donnés[199]. Or comme tout ce qui part
+de sa plume regarde toute la postérité, maintenant que mon nom est
+assuré de passer jusqu'à elle dans cette lettre incomparable, il me
+seroit honteux qu'il y passât avec cette tache, et qu'on pût à jamais
+me reprocher d'avoir compromis de ma réputation. C'est une chose qui
+jusqu'à présent est sans exemple; et de tous ceux qui ont été attaqués
+comme moi, aucun que je sache n'a eu assez de foiblesse pour convenir
+d'arbitres avec ses censeurs; et s'ils ont laissé tout le monde dans
+la liberté publique d'en juger, ainsi que j'ai fait, ç'a été sans
+s'obliger, non plus que moi, à en croire personne; outre que dans la
+conjoncture où étoient lors les affaires du _Cid_, il ne falloit pas
+être grand devin pour prévoir ce que nous en avons vu arriver. A moins
+que d'être tout à fait stupide, on ne pouvoit pas ignorer que comme
+les questions de cette nature ne concernent ni la religion ni l'État,
+on en peut décider par les règles de la prudence humaine, aussi bien
+que par celles du théâtre, et tourner sans scrupule le sens du bon
+Aristote du côté de la politique[200]. Ce n'est pas que je sache si
+ceux qui ont jugé du _Cid_ en ont jugé suivant leur sentiment ou non,
+ni même que je veuille dire qu'ils en ayent bien ou mal jugé, mais
+seulement que ce n'a jamais été de mon consentement qu'ils en ont
+jugé, et que peut-être je l'aurois justifié sans beaucoup de peine, si
+la même raison qui les a fait parler ne m'avoit obligé à me taire.
+Aristote ne s'est pas expliqué si clairement dans sa _Poétique_, que
+nous n'en puissions faire ainsi que les philosophes, qui le tirent
+chacun à leur parti dans leurs opinions contraires; et comme c'est un
+pays inconnu pour beaucoup de monde, les plus zélés partisans du _Cid_
+en ont cru ses censeurs sur leur parole, et se sont imaginé avoir
+pleinement satisfait à toutes leurs objections, quand ils ont soutenu
+qu'il importoit peu qu'il fût selon les règles d'Aristote, et
+qu'Aristote en avoit fait pour son siècle et pour des Grecs, et non
+pas pour le nôtre et pour des François.
+
+Cette seconde erreur, que mon silence a affermie, n'est pas moins
+injurieuse à Aristote qu'à moi. Ce grand homme a traité la poétique
+avec tant d'adresse et de jugement, que les préceptes qu'il nous en a
+laissés[201] sont de tous les temps et de tous les peuples; et bien
+loin de s'amuser au détail des bienséances[202] et des agréments, qui
+peuvent être divers selon que ces deux circonstances sont diverses, il
+a été droit aux mouvements de l'âme, dont la nature ne change point.
+Il a montré quelles passions la tragédie doit exciter dans celles de
+ses auditeurs; il a cherché quelles conditions sont nécessaires, et
+aux personnes qu'on introduit, et aux événements qu'on représente,
+pour les y faire naître; il en a laissé des moyens qui auroient
+produit leur effet partout dès la création du monde, et qui seront
+capables de le produire encore partout, tant qu'il y aura des théâtres
+et des acteurs; et pour le reste, que les lieux et les temps peuvent
+changer, il l'a négligé, et n'a pas même prescrit le nombre des actes,
+qui n'a été réglé que par Horace beaucoup après lui[203].
+
+Et certes, je serois le premier qui condamnerois _le Cid_, s'il
+péchoit contre ces grandes et souveraines maximes que nous tenons
+de ce philosophe; mais bien loin d'en demeurer d'accord, j'ose
+dire que cet heureux poëme n'a si extraordinairement réussi que
+parce qu'on y voit les deux maîtresses conditions (permettez-moi
+cet[204] épithète) que demande ce grand maître aux excellentes
+tragédies, et qui se trouvent si rarement assemblées dans un même
+ouvrage, qu'un des plus doctes commentateurs de ce divin traité
+qu'il en a fait, soutient que toute l'antiquité ne les a vues se
+rencontrer que dans le seul _OEdipe_[205]. La première est que
+celui qui souffre et est persécuté ne soit ni tout méchant ni tout
+vertueux, mais un homme plus vertueux que méchant, qui par quelque
+trait de foiblesse humaine qui ne soit pas un crime, tombe dans un
+malheur qu'il ne mérite pas; l'autre, que la persécution et le
+péril ne viennent point d'un ennemi, ni d'un indifférent, mais
+d'une personne qui doive aimer celui qui souffre et en être
+aimée[206]. Et voilà, pour en parler sainement, la véritable et
+seule cause de tout le succès du _Cid_, en qui l'on ne peut
+méconnoître ces deux conditions, sans s'aveugler soi-même pour lui
+faire injustice. J'achève donc en m'acquittant de ma parole; et
+après vous avoir dit en passant ces deux mots pour le Cid du
+théâtre, je vous donne, en faveur de la Chimène de l'histoire, les
+deux romances que je vous ai promis[207]. J'oubliois[208] à vous
+dire que quantité de mes amis ayant jugé à propos que je rendisse
+compte au public de ce que j'avois emprunté de l'auteur espagnol
+dans cet ouvrage, et m'ayant témoigné le souhaiter, j'ai bien
+voulu leur donner cette satisfaction. Vous trouverez donc tout ce
+que j'en ai traduit imprimé d'une autre lettre[209], avec un
+chiffre au commencement, qui servira de marque de renvoi pour
+trouver les vers espagnols au bas de la même page. Je garderai ce
+même ordre dans _la Mort de Pompée_, pour les vers de Lucain, ce
+qui n'empêchera pas que je ne continue aussi ce même changement
+de lettre toutes les fois que nos acteurs rapportent quelque
+chose qui s'est dit ailleurs que sur le théâtre[210], où vous
+n'imputerez rien qu'à moi si vous n'y voyez ce chiffre pour
+marque, et le texte d'un autre auteur au-dessous.
+
+NOTES:
+
+ [187] Cet extrait et les remarques qui le suivent ne se trouvent
+ que dans les éditions de 1648-56.--Au lieu de «lib. IXo, cap.
+ vo,» on lit dans les éditions données du vivant de Corneille:
+ «lib. IVo, cap. 5º.» Dans les impressions les plus récentes, à la
+ faute IVo, pour IXo, il s'en est joint une seconde: 50 pour 5º.
+
+ [188] «Il avait eu peu de jours auparavant[188-a] un duel avec
+ don Gomèz, comte de Gormaz. Il le vainquit et lui donna la mort.
+ Le résultat de cet événement fut qu'il se maria avec doña
+ Chimène, fille et héritière de ce seigneur. Elle-même demanda au
+ Roi qu'il le lui donnât pour mari (car elle était fort éprise de
+ ses qualités), ou qu'il le châtiât conformément aux lois, pour
+ avoir donné la mort à son père. Le mariage, qui agréait à tous,
+ s'accomplit; ainsi grâce à la dot considérable de son épouse, qui
+ s'ajouta aux biens qu'il tenait de son père, il grandit en
+ pouvoir et _en_ richesses.»
+
+ L'_Historia general d'España_[188-b], d'où Corneille a tiré le
+ fragment qui précède son Avertissement, n'est qu'une traduction
+ libre, faite par le P. Mariana lui-même, de son histoire latine,
+ intitulée _Historiæ de rebus Hispaniæ libri_ XXX, dont les
+ diverses parties ont paru en 1592, 1595 et 1616. Voici le passage
+ qui correspond, dans l'ouvrage original, au fragment espagnol cité
+ par Corneille:
+
+ _Gormatii comitem Gometium non multo antea, in privata
+ contentione, adacto in viscera gladio peremerat (Rodericus
+ Diacius). Occisi patris, pro quo supplicium debebatur, merces
+ Semenæ filiæ conjugium fuit; quum illa juvenis virtutem admirata,
+ sibi virum dari, aut lege in eum agi regem postulasset. Rodericus,
+ ad paternam ditionem, dotali principatu occisi soceri auctus,
+ viribus et potentia validus_, etc.
+
+ (Mariana, _Historiæ de rebus Hispaniæ_ lib. IX, cap. V.)
+
+ [188-a] Afin de pouvoir, sans paraître se donner trop de
+ licence, ramener toute l'histoire à un seul jour, Corneille se
+ sert un peu artificieusement du texte de Mariana, dont les mots:
+ _pocos dias antes_ (dans la rédaction latine: _non multo antea_)
+ viennent immédiatement après une phrase où il est parlé de l'âge
+ de trente ans qu'avait alors Rodrigue; cette phrase fait partie
+ du récit d'une querelle que faisait au roi Fernand l'empereur
+ Henri II. Dans les romances, il y a un assez long intervalle
+ entre le duel et le mariage. Il paraît même que Chimène était
+ encore une enfant lors du duel et ne fit sa démarche auprès du
+ Roi qu'après un certain nombre d'années.
+
+ [188-b] Publiée pour la première fois en 1601, à Tolède,
+ chez Pedro Rodriguez, 2 vol. in-folio.
+
+ [189] Corneille a-t-il ici en vue les deux chroniques dont parle
+ M. Damas-Hinard (_Romancero_, tome II, p. 52), ou bien les deux
+ ouvrages connus sous les noms de _Chronique rimée_ et de _Poëme_
+ ou _Chanson du Cid_, dont il est question au chapitre 1, p. 3,
+ des _Documents relatifs à l'histoire du Cid_, publiés par M.
+ Hippolyte Lucas?
+
+ [190] Doña Elvire, fille aînée du Cid, épousa le roi don Ramire
+ de Navarre, et doña Sol, la cadette, l'infant don Sanche
+ d'Aragon.
+
+ [191] «Ce Cid Ruis eut querelle avec D. Gomès, seigneur du lieu
+ de Gormès, qui avoit été conquêté par le roi D. Fernand sur les
+ Maures, peu d'années auparavant: tellement que entrant en combat
+ eux deux, D. Gomès fut tué. De lui resta une fille nommée D.
+ Ximena Gomès, laquelle faisoit grandes et continuelles plaintes
+ de la mort de son père; mais il ne passa longtemps qu'elle-même
+ pria le Roi de faire le mariage d'elle et du Cid, ce qu'il fit,
+ et ainsi demeura cette dame toute consolée.» (_Histoire générale
+ d'Espagne_.... par Loys de Mayerne Turquet. Édition de Lyon,
+ 1587, in-fol., p. 334; édition de Paris, 1635, 2 vol. in-fol.,
+ tome I, p. 297.) On lit en marge en manchette: «Fille tôt
+ consolée de la mort de son père.» Évidemment c'est surtout à
+ cette indication, que se rapporte la remarque de Corneille.
+
+ [192] Sur ces traductions, voyez, au tome I, le passage de la
+ _Notice biographique_ de Corneille où il est question de ses
+ livres. Nous savons par Fontenelle qu'il eut plus tard aussi dans
+ sa bibliothèque la version espagnole. Il n'en parle pas ici. Son
+ silence s'accorde avec ce qui est dit dans la _Notice du Cid_ (p.
+ 4 et suivantes) au sujet de la traduction ou plutôt de
+ l'imitation de Diamante.
+
+ [193] _Comedia del_ Engañarse engañando, _jornada segunda_; la
+ pièce n'est pas divisée en scènes. Elle a été imprimée en 1625,
+ dans la _Segunda parte de las Comedias de don Guillem de Castro.
+ Valencia, por Miguel Sorolla._--Le titre espagnol, qui signifie
+ _se tromper en trompant_, rappelle par la pensée et par la forme
+ ce vieux proverbe, regretté de la Fontaine (livre IV, fable XI):
+
+ Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autrui,
+ Qui souvent s'engeigne soi-même.
+
+ [194] L'édition espagnole de 1625, indiquée à la note précédente,
+ donne _tengo_, au lieu de _siento_, et au dernier vers _vencer_,
+ au lieu de _resistir_.
+
+ [195] «Si le monde a raison de dire que ce qui éprouve le mérite
+ d'une femme, c'est d'avoir des désirs à vaincre, des occasions à
+ rejeter, je n'aurais ici qu'à exprimer ce que je sens: mon
+ honneur n'en deviendrait que plus éclatant. Mais une malignité
+ qui se prévaut de notions d'honneur mal entendues convertit
+ volontiers en un aveu de faute ce qui n'est que la tentation
+ vaincue. Dès lors la femme qui désire et qui résiste également,
+ vaincra deux fois, si en résistant elle sait encore se taire.»
+
+ [196] Voyez tome I, p. 38.
+
+ [197] Voyez ci-dessus, p. 47, 48 et 66.
+
+ [198] «Le désert ne m'a pas rendu si sauvage que je ne sois
+ touché des raretés qu'on nous apporte du monde,» dit Balzac dans
+ sa lettre à Scudéry.
+
+ [199] Allusion aux _Lettres choisies du Sieur de Balzac_. Paris,
+ Augustin Courbé, 1647, in-8º, 2 parties. La lettre à Scudéry
+ figure à la p. 394 de la 1re partie.--Il faut se souvenir que cet
+ _Avertissement_ a paru pour la première fois dans l'édition de
+ 1648: voyez ci-dessus, p. 79, note 187.
+
+ [200] «Tourner sans scrupule le sens du bon Aristote du côté de
+ la politique» paraît signifier, d'après l'ensemble du passage,
+ «tourner le sens d'Aristote du côté de la politique de celui qui
+ l'interprète, de ses opinions, de ses intérêts, de ses passions.»
+
+ [201] VAR. (édit. de 1654 et de 1656): les préceptes qu'il nous
+ en a donnés.
+
+ [202] VAR. (édit. de 1654 et de 1656): et bien loin de s'amuser
+ au travail des bienséances.
+
+ [203] Voyez l'_Art poétique_ d'Horace, vers 189 et 190.
+
+ [204] _Cet_ est au masculin dans les impressions de 1648-1656,
+ c'est-à-dire dans toutes les éditions publiées par Corneille qui
+ donnent cet _Avertissement_. Voyez ci-dessus, p. 22, ligne 5.
+
+ [205] Corneille veut parler de Robortel qu'il nomme dans un
+ passage du _Discours de la tragédie_ où il a déjà exposé les
+ idées sur lesquelles il revient ici. Voyez tome I, p. 59 et p.
+ 33.
+
+ [206] VAR. (édit. de 1654 et de 1656): celui qui souffre en être
+ aimé.
+
+ [207] Ces romances font partie tous deux du _Romancero general_.
+ On les trouve dans le _Romancero espagnol_.... traduction
+ complète par M. Damas-Hinard, 2 vol. in-18, tome II, p. 24 et 27.
+
+ [208] Ce dernier alinéa a été supprimé dans les éditions de 1654
+ et de 1656, auxquelles il ne pouvait s'appliquer: elles ne
+ contiennent pas les extraits de Guillem de Castro dont parle ici
+ Corneille, et que l'on trouvera dans notre édition à
+ l'_Appendice_ qui suit la pièce.
+
+ [209] C'est-à-dire en lettres italiques.
+
+ [210] Corneille, dans ses diverses éditions, et après lui son
+ frère, dans celle de 1692, impriment en italiques les discours
+ directs, les paroles d'autrui rapportées par les acteurs, paroles
+ qu'on met plus ordinairement aujourd'hui entre guillemets. Ainsi
+ dans _le Cid_ (acte V, scène I):
+
+ On dira seulement: _Il adoroit Chimène,
+ Il n'a pas voulu vivre_, etc.;
+
+ et dans la scène VI du même acte:
+
+ _Ne crains rien_, m'a-t-il dit, quand il m'a désarmé;
+ _Je laisserois plutôt_, etc.
+
+
+
+
+ ROMANCE PRIMERO.
+
+ _Delante el rey de Leon
+ doña Ximena una tarde
+ se pone à pedir justicia
+ por la muerte de su padre.
+ Para contra el Cid la pide,
+ don Rodrigo de Bivare,
+ que huerfana la dexó,
+ niña, y de muy poca edade.
+ Si tengo razon, ó non,
+ bien, Rey, lo alcanzas y sabes,
+ que los negocios de honra
+ no pueden disimularse.
+ Cada dia que amanece,
+ veo al lobo de mi sangre,
+ caballero en un caballo,
+ por darme mayor pesare.
+ Mandale, buen rey, pues puedes,
+ que no me ronde mi calle:
+ que no se venga en mugeres
+ el hombre que mucho vale.
+ Si mi padre afrentó al suyo,
+ bien ha vengado á su padre,
+ que si honras pagaron muertes,
+ para su disculpa basten.
+ Encomendada me tienes,
+ no consientas que me agravien,
+ que el que á mi se fiziere,
+ á tu corona se faze.
+ --Calledes, doña Ximena,
+ que me dades pena grande,
+ que yo daré buen remedio
+ para todos vuestros males.
+ Al Cid no le he de ofender,
+ que es hombre que mucho vale,
+ y me defiende mis reynos,
+ y quiero que me los guarde.
+ Pero yo faré un partido
+ con el, que no os esté male,
+ de tomalle la palabra
+ para que con vos se case.
+ Contenta quedó Ximena
+ con la merced que le faze,
+ que quien huerfana la fizo
+ aquesse mismo la ampare_[211].
+
+NOTES:
+
+ [211] «Par-devant le roi de Léon, un soir se présente doña
+ Chimène, demandant justice pour la mort de son père.
+
+ «Elle demande justice contre le Cid, don Rodrigue de Bivar, qui
+ l'a rendue orpheline dès son enfance, quand elle comptait encore
+ bien peu d'années.
+
+ «Si j'ai raison d'agir ainsi, ô Roi, tu le comprends, tu le sais
+ bien: les devoirs de l'honneur ne se laissent point méconnaître.
+
+ «Chaque jour que le matin ramène, je vois celui qui s'est repu
+ comme un loup de mon sang, passer pour renouveler mes chagrins,
+ chevauchant sur un destrier.
+
+ «Ordonne-lui, bon roi, car tu le peux, de ne plus aller et venir
+ par la rue que j'habite: un homme de valeur n'exerce pas sa
+ vengeance contre une femme.
+
+ «Si mon père fit affront au sien, il l'a bien vengé, et si la mort
+ a payé le prix de l'honneur, que cela suffise à le tenir quitte.
+
+ «J'appartiens à ta tutelle, ne permets pas que l'on m'offense:
+ l'offense qu'on peut me faire s'adresse à ta couronne.
+
+ «--Taisez-vous, doña Chimène: vous m'affligez vivement. Mais je
+ saurai bien remédier à toutes vos peines.
+
+ «Je ne saurais faire du mal au Cid; car c'est un homme de grande
+ valeur, il est le défenseur de mes royaumes, et je veux qu'il me
+ les conserve.
+
+ «Mais je ferai avec lui un accommodement dont vous ne vous
+ trouverez point mal: c'est de prendre sa parole pour qu'il se
+ marie avec vous.»
+
+ «Chimène demeure satisfaite, agréant cette merci du Roi, qui lui
+ destine pour protecteur celui qui l'a faite orpheline.»
+
+
+
+
+ROMANCE SEGUNDO.
+
+ _A Ximena y á Rodrigo
+ prendió el Rey palabra y mano,
+ de juntarlos para en uno
+ en presencia de Layn Calvo.
+ Las enemistades viejas
+ con amor se conformaron,
+ que donde preside el amor
+ se olvidan muchos agravios....
+ Llegaron juntos los novios,
+ y al dar la mano, y abraço,
+ el Cid mirando á la novia,
+ le dixo todo turbado:
+ Maté á tu padre, Ximena,
+ pero no á desaguisado,
+ matéle de hombre á hombre,
+ para vengar cierto agravio.
+ Maté hombre, y hombre doy:
+ aqui estoy á tu mandado,
+ y en lugar del muerto padre
+ cobraste un marido honrado.
+ A todos pareció bien;
+ su discrecion alabaron,
+ y asi se hizieron las bodas
+ de Rodrigo el Castellano_[212].
+
+NOTES:
+
+ [212] De Rodrigue et de Chimène le Roi prit la parole et la main,
+ afin de les unir ensemble en présence de Layn Calvo.
+
+ «Les inimitiés anciennes furent réconciliées par l'amour; car où
+ préside l'amour, bien des torts s'oublient....
+
+ «Les fiancés arrivèrent ensemble et, au moment de donner la main
+ et le baiser, le Cid, regardant la mariée, lui dit tout troublé:
+
+ «J'ai tué ton père, Chimène, mais non en trahison: je l'ai tué
+ d'homme à homme, pour venger une réelle injure.
+
+ «J'ai tué un homme, et je te donne un homme: me voici pour faire
+ droit à ton grief, et au lieu du père mort tu reçois un époux
+ honoré.»
+
+ «Cela parut bien à tous; ils louèrent son prudent propos, et ainsi
+ se firent les noces de Rodrigue le Castillan.»
+
+
+
+
+EXAMEN.
+
+Ce poëme a tant d'avantages du côté du sujet et des pensées brillantes
+dont il est semé, que la plupart de ses auditeurs n'ont pas voulu voir
+les défauts de sa conduite, et ont laissé enlever leurs suffrages au
+plaisir que leur a donné sa représentation. Bien que ce soit celui de
+tous mes ouvrages réguliers où je me suis permis le plus de licence,
+il passe encore pour le plus beau auprès de ceux qui ne s'attachent
+pas à la dernière sévérité des règles; et depuis cinquante ans[213]
+qu'il tient sa place sur nos théâtres, l'histoire ni l'effort de
+l'imagination n'y ont rien fait voir qui en aye effacé l'éclat. Aussi
+a-t-il les deux grandes conditions que demande Aristote aux tragédies
+parfaites, et dont l'assemblage se rencontre si rarement chez les
+anciens ni chez les modernes[214]; il les assemble même plus fortement
+et plus noblement que les espèces que pose ce philosophe. Une
+maîtresse que son devoir force à poursuivre la mort de son amant,
+qu'elle tremble d'obtenir, a les passions plus vives et plus allumées
+que tout ce qui peut se passer entre un mari et sa femme, une mère et
+son fils, un frère et sa soeur[215]; et la haute vertu dans un naturel
+sensible à ces passions, qu'elle dompte sans les affoiblir, et à qui
+elle laisse toute leur force pour en triompher plus glorieusement, a
+quelque chose de plus touchant, de plus élevé et de plus aimable que
+cette médiocre bonté, capable d'une foiblesse, et même d'un crime, où
+nos anciens étoient contraints d'arrêter le caractère le plus parfait
+des rois et des princes dont ils faisoient leurs héros, afin que ces
+taches et ces forfaits, défigurant ce qu'ils leur laissoient de vertu,
+s'accommodassent au goût et aux souhaits de leurs spectateurs, et
+fortifiassent[216] l'horreur qu'ils avoient conçue de leur domination
+et de la monarchie.
+
+Rodrigue suit ici son devoir sans rien relâcher de sa passion; Chimène
+fait la même chose à son tour, sans laisser ébranler son dessein par
+la douleur où elle se voit abîmée par là; et si la présence[217] de
+son amant lui fait faire quelque faux pas, c'est une glissade dont
+elle se relève à l'heure même; et non-seulement elle connoît si bien
+sa faute qu'elle nous en avertit, mais elle fait un prompt désaveu de
+tout ce qu'une vue si chère lui a pu arracher. Il n'est point besoin
+qu'on lui reproche qu'il lui est honteux de souffrir l'entretien de
+son amant après qu'il a tué son père; elle avoue que c'est la seule
+prise que la médisance aura sur elle. Si elle s'emporte jusqu'à lui
+dire qu'elle veut bien qu'on sache qu'elle l'adore et le poursuit, ce
+n'est point une résolution si ferme, qu'elle l'empêche de cacher son
+amour de tout son possible lorsqu'elle est en la présence du Roi. S'il
+lui échappe de l'encourager au combat contre don Sanche par ces
+paroles:
+
+Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix[218], elle ne se
+contente pas de s'enfuir de honte au même moment; mais sitôt qu'elle
+est avec Elvire, à qui elle ne déguise rien de ce qui se passe dans
+son âme, et que la vue de ce cher objet ne lui fait plus de violence,
+elle forme un souhait plus raisonnable, qui satisfait sa vertu et son
+amour tout ensemble, et demande au ciel que le combat se termine
+
+ Sans faire aucun des deux ni vaincu ni vainqueur[219].
+
+Si elle ne dissimule point qu'elle penche du côté de Rodrigue, de peur
+d'être à don Sanche, pour qui elle a de l'aversion, cela ne détruit
+point la protestation qu'elle a faite un peu auparavant, que malgré la
+loi de ce combat, et les promesses que le Roi a faites à Rodrigue,
+elle lui fera mille autres ennemis, s'il en sort victorieux. Ce grand
+éclat même qu'elle laisse faire à son amour après qu'elle le croit
+mort, est suivi d'une opposition vigoureuse à l'exécution de cette loi
+qui la donne à son amant, et elle ne se tait qu'après que le Roi l'a
+différée, et lui a laissé lieu d'espérer qu'avec le temps il y pourra
+survenir quelque obstacle. Je sais bien que le silence passe
+d'ordinaire pour une marque de consentement; mais quand les rois
+parlent, c'en est une de contradiction: on ne manque jamais à leur
+applaudir quand on entre dans leurs sentiments; et le seul moyen de
+leur contredire avec le respect qui leur est dû, c'est de se taire,
+quand leurs ordres ne sont pas si pressants qu'on ne puisse remettre à
+s'excuser de leur obéir lorsque le temps en sera venu, et conserver
+cependant une espérance légitime d'un empêchement, qu'on ne peut
+encore déterminément prévoir.
+
+Il est vrai que dans ce sujet il faut se contenter de tirer Rodrigue
+de péril, sans le pousser jusqu'à son mariage avec Chimène. Il est
+historique, et a plu en son temps; mais bien sûrement il déplairoit au
+nôtre; et j'ai peine à voir que Chimène y consente chez l'auteur
+espagnol, bien qu'il donne plus de trois ans de durée à la comédie
+qu'il en a faite. Pour ne pas contredire l'histoire, j'ai cru ne me
+pouvoir dispenser d'en jeter quelque idée, mais avec incertitude de
+l'effet; et ce n'étoit que par là que je pouvois accorder la
+bienséance du théâtre avec la vérité de l'événement.
+
+Les deux visites que Rodrigue fait à sa maîtresse[220] ont quelque
+chose qui choque cette bienséance de la part de celle qui les souffre;
+la rigueur du devoir vouloit qu'elle refusât de lui parler, et
+s'enfermât dans son cabinet, au lieu de l'écouter; mais permettez-moi
+de dire avec un des premiers esprits de notre siècle, «que leur
+conversation est remplie de si beaux sentiments, que plusieurs n'ont
+pas connu ce défaut, et que ceux qui l'ont connu l'ont toléré.» J'irai
+plus outre, et dirai que tous presque ont souhaité que ces entretiens
+se fissent; et j'ai remarqué aux premières représentations qu'alors
+que ce malheureux amant se présentoit devant elle, il s'élevoit un
+certain frémissement dans l'assemblée, qui marquoit une curiosité
+merveilleuse, et un redoublement d'attention pour ce qu'ils avoient à
+se dire dans un état si pitoyable. Aristote dit qu'il y a des
+absurdités qu'il faut laisser dans un poëme, quand on peut espérer
+qu'elles seront bien reçues; et il est du devoir du poëte, en ce cas,
+de les couvrir de tant de brillants, qu'elles puissent éblouir[221].
+Je laisse au jugement de mes auditeurs si je me suis assez bien
+acquitté de ce devoir pour justifier par là ces deux scènes. Les
+pensées de la première des deux sont quelquefois trop spirituelles
+pour partir de personnes fort affligées; mais outre que je n'ai fait
+que la paraphraser de l'espagnol[222], si nous ne nous permettions
+quelque chose de plus ingénieux que le cours ordinaire de la passion,
+nos poëmes ramperoient souvent, et les grandes douleurs ne mettroient
+dans la bouche de nos acteurs que des exclamations et des hélas. Pour
+ne déguiser rien, cette offre que fait Rodrigue de son épée à Chimène,
+et cette protestation de se laisser tuer par don Sanche, ne me
+plairoient pas maintenant. Ces beautés étoient de mise en ce temps-là,
+et ne le seroient plus en celui-ci. La première est dans l'original
+espagnol, et l'autre est tirée sur ce modèle. Toutes les deux ont fait
+leur effet en ma faveur; mais je ferois scrupule d'en étaler de
+pareilles à l'avenir sur notre théâtre.
+
+J'ai dit ailleurs ma pensée touchant l'Infante et le Roi[223]; il
+reste néanmoins quelque chose à examiner sur la manière dont ce
+dernier agit, qui ne paroît pas assez vigoureuse, en ce qu'il ne fait
+pas arrêter le Comte après le soufflet donné, et n'envoie pas des
+gardes à don Diègue et à son fils. Sur quoi on peut considérer que don
+Fernand étant le premier roi de Castille, et ceux qui en avoient été
+maîtres auparavant lui n'ayant eu titre que de comtes, il n'étoit
+peut-être pas assez absolu sur les grands seigneurs de son royaume
+pour le pouvoir faire. Chez don Guillen de Castro, qui a traité ce
+sujet avant moi, et qui devoit mieux connoître que moi quelle étoit
+l'autorité de ce premier monarque de son pays, le soufflet se donne en
+sa présence et en celle de deux ministres d'État[224], qui lui
+conseillent, après que le Comte s'est retiré fièrement et avec
+bravade, et que don Diègue a fait la même chose en soupirant, de ne le
+pousser point à bout, parce qu'il a quantité d'amis dans les Asturies,
+qui se pourroient révolter, et prendre parti avec les Maures dont son
+État est environné. Ainsi il se résout d'accommoder l'affaire sans
+bruit, et recommande le secret à ces deux ministres, qui ont été seuls
+témoins de l'action. C'est sur cet exemple que je me suis cru bien
+fondé à le faire agir plus mollement qu'on ne feroit en ce temps-ci,
+où l'autorité royale est plus absolue. Je ne pense pas non plus qu'il
+fasse une faute bien grande de ne jeter point[225] l'alarme de nuit
+dans sa ville, sur l'avis incertain qu'il a du dessein des Maures,
+puisqu'on faisoit bonne garde sur les murs et sur le port; mais il est
+inexcusable de n'y donner aucun ordre après leur arrivée, et de
+laisser tout faire à Rodrigue. La loi du combat qu'il propose à
+Chimène avant que de le permettre à don Sanche contre Rodrigue, n'est
+pas si injuste que quelques-uns ont voulu le dire, parce qu'elle est
+plutôt une menace pour la faire dédire de la demande de ce combat,
+qu'un arrêt qu'il lui veuille faire exécuter. Cela paroît en ce
+qu'après la victoire de Rodrigue il n'en exige pas précisément l'effet
+de sa parole, et la laisse en état d'espérer que cette condition
+n'aura point de lieu.
+
+Je ne puis dénier que la règle des vingt et quatre heures[226] presse
+trop les incidents de cette pièce. La mort du Comte et l'arrivée des
+Maures s'y pouvoient entre-suivre d'aussi près qu'elles font, parce
+que cette arrivée est une surprise qui n'a point de communication, ni
+de mesures à prendre avec le reste; mais il n'en va pas ainsi du
+combat de don Sanche, dont le Roi étoit le maître, et pouvoit lui
+choisir un autre temps que deux heures après la fuite des Maures. Leur
+défaite avoit assez fatigué Rodrigue toute la nuit, pour mériter deux
+ou trois jours de repos, et même il y avoit quelque apparence qu'il
+n'en étoit pas échappé sans blessures, quoique je n'en aye rien dit,
+parce qu'elles n'auroient fait que nuire à la conclusion de l'action.
+
+Cette même règle presse aussi trop Chimène de demander justice au Roi
+la seconde fois. Elle l'avoit fait le soir d'auparavant, et n'avoit
+aucun sujet d'y retourner le lendemain matin pour en importuner le
+Roi, dont elle n'avoit encore aucun lieu de se plaindre, puisqu'elle
+ne pouvoit encore dire qu'il lui eût manqué de promesse. Le roman lui
+auroit donné sept ou huit jours de patience avant que de l'en presser
+de nouveau; mais les vingt et quatre heures ne l'ont pas permis[227]:
+c'est l'incommodité de la règle.
+
+Passons à celle de l'unité de lieu, qui ne m'a pas donné moins de gêne
+en cette pièce. Je l'ai placé dans Séville, bien que don Fernand n'en
+aye jamais été le maître; et j'ai été obligé à cette falsification,
+pour former quelque vraisemblance à la descente des Maures, dont
+l'armée ne pouvoit venir si vite par terre que par eau. Je ne voudrois
+pas assurer toutefois que le flux de la mer monte effectivement
+jusque-là[228]; mais comme dans notre Seine il fait encore plus de
+chemin qu'il ne lui en faut faire sur le Guadalquivir pour battre les
+murailles de cette ville, cela peut suffire à fonder quelque
+probabilité parmi nous, pour ceux qui n'ont point été sur le lieu
+même.
+
+Cette arrivée des Maures ne laisse pas d'avoir ce défaut que j'ai
+marqué ailleurs[229], qu'ils se présentent d'eux-mêmes, sans être
+appelés dans la pièce, directement ni indirectement, par aucun acteur
+du premier acte. Ils ont plus de justesse dans l'irrégularité de
+l'auteur espagnol: Rodrigue, n'osant plus se montrer à la cour, les va
+combattre sur la frontière[230]; et ainsi le premier acteur les va
+chercher, et leur donne place dans le poëme, au contraire de ce qui
+arrive ici, où ils semblent se venir faire de fête exprès pour en être
+battus, et lui donner moyen de rendre à son roi un service
+d'importance[231], qui lui fasse obtenir sa grâce. C'est une seconde
+incommodité de la règle dans cette tragédie.
+
+Tout s'y passe donc dans Séville, et garde ainsi quelque espèce
+d'unité de lieu en général; mais le lieu particulier change de scène
+en scène, et tantôt c'est le palais du Roi, tantôt l'appartement de
+l'Infante, tantôt la maison de Chimène, et tantôt une rue ou place
+publique. On le détermine aisément pour les scènes détachées; mais
+pour celles qui ont leur liaison ensemble, comme les quatre dernières
+du premier acte, il est malaisé d'en choisir un qui convienne à
+toutes[232]. Le Comte et don Diègue se querellent au sortir du palais;
+cela se peut passer dans une rue; mais après le soufflet reçu, don
+Diègue ne peut pas demeurer en cette rue à faire ses plaintes,
+attendant que son fils survienne, qu'il ne soit tout aussitôt
+environné de peuple, et ne reçoive l'offre de quelques amis. Ainsi il
+seroit plus à propos qu'il se plaignît dans sa maison, où le met
+l'Espagnol[233], pour laisser aller ses sentiments en liberté; mais en
+ce cas il faudroit délier les scènes comme il a fait. En l'état où
+elles sont ici, on peut dire qu'il faut quelquefois aider au théâtre,
+et suppléer favorablement ce qui ne s'y peut représenter. Deux
+personnes s'y arrêtent pour parler, et quelquefois il faut présumer
+qu'ils marchent, ce qu'on ne peut exposer sensiblement à la vue, parce
+qu'ils échapperoient aux yeux avant que d'avoir pu dire ce qu'il est
+nécessaire qu'ils fassent savoir à l'auditeur. Ainsi, par une fiction
+de théâtre, on peut s'imaginer que don Diègue et le Comte, sortant du
+palais du Roi, avancent toujours en se querellant, et sont arrivés
+devant la maison de ce premier lorsqu'il reçoit le soufflet qui
+l'oblige à y entrer pour y chercher du secours. Si cette fiction
+poétique ne vous satisfait point, laissons-le dans la place publique,
+et disons que le concours du peuple autour de lui après cette offense,
+et les offres de service que lui font les premiers amis qui s'y
+rencontrent, sont des circonstances que le roman ne doit pas oublier;
+mais que ces menues actions ne servant de rien à la principale, il
+n'est pas besoin que le poëte s'en embarrasse sur la scène. Horace
+l'en dispense par ces vers:
+
+ _Hoc amet, hoc spernat promissi carminis auctor;
+ Pleraque negligat_[234].
+
+Et ailleurs:
+
+ _Semper ad eventum festinet_[235].
+
+C'est ce qui m'a fait négliger, au troisième acte, de donner à don
+Diègue, pour aide à chercher son fils, aucun des cinq cents amis qu'il
+avoit chez lui. Il y a grande apparence que quelques-uns d'eux l'y
+accompagnoient, et même que quelques autres le cherchoient pour lui
+d'un autre côté; mais ces accompagnements inutiles de personnes qui
+n'ont rien à dire, puisque celui qu'ils accompagnent a seul tout
+l'intérêt à l'action, ces sortes d'accompagnements, dis-je, ont
+toujours mauvaise grâce au théâtre, et d'autant plus que les comédiens
+n'emploient à ces personnages muets que leurs moucheurs de chandelles
+et leurs valets, qui ne savent quelle posture tenir.
+
+Les funérailles du Comte étoient encore une chose fort embarrassante,
+soit qu'elles se soient faites avant la fin de la pièce, soit que le
+corps aye demeuré en présence dans son hôtel, attendant qu'on y donnât
+ordre[236]. Le moindre mot que j'en eusse laissé dire, pour en prendre
+soin, eût rompu toute la chaleur de l'attention, et rempli l'auditeur
+d'une fâcheuse idée. J'ai cru plus à propos de les dérober à son
+imagination par mon silence, aussi bien que le lieu précis de ces
+quatre scènes du premier acte dont je viens de parler; et je m'assure
+que cet artifice m'a si bien réussi, que peu de personnes ont pris
+garde à l'un ni à l'autre, et que la plupart des spectateurs, laissant
+emporter leurs esprits à ce qu'ils ont vu et entendu de pathétique en
+ce poëme, ne se sont point avisés de réfléchir sur ces deux
+considérations.
+
+J'achève par une remarque sur ce que dit Horace, que ce qu'on expose à
+la vue touche bien plus que ce qu'on n'apprend que par un récit[237].
+
+C'est sur quoi je me suis fondé pour faire voir le soufflet que reçoit
+don Diègue, et cacher aux yeux la mort du Comte, afin d'acquérir et
+conserver à mon premier acteur l'amitié des auditeurs, si nécessaire
+pour réussir au théâtre. L'indignité d'un affront fait à un
+vieillard, chargé d'années et de victoires, les jette aisément dans le
+parti de l'offensé; et cette mort, qu'on vient dire au Roi tout
+simplement sans aucune narration touchante, n'excite point en eux la
+commisération qu'y eût fait naître le spectacle de son sang, et ne
+leur donne aucune aversion pour ce malheureux amant, qu'ils ont vu
+forcé par ce qu'il devoit à son honneur d'en venir à cette extrémité,
+malgré l'intérêt et la tendresse de son amour.
+
+NOTES:
+
+ [213] VAR. (édit. de 1660-1663): et depuis vingt-trois
+ ans;--(édit. de 1664) et depuis vingt-huit ans;--(édit. de 1668)
+ et depuis trente-cinq ans.--Ces dates sont peu précises: en 1682
+ il y avait, non pas cinquante ans, mais seulement quarante-six,
+ que _le Cid_ avait été représenté. Il y a d'autres inexactitudes
+ de ce genre dans les écrits de Corneille. Nous avons vu Claveret
+ lui reprocher de s'être vanté en 1637, dans la _Lettre
+ apologétique_, de ses «trente années d'études.» Voyez tome I, p.
+ 129 et 130.
+
+ [214] VAR. (édit. de 1660-1668): chez les anciens et les
+ modernes.
+
+ [215] VAR. (édit. de 1660-1664): entre un mari et une femme, une
+ mère et un fils, un frère et une soeur.--Voyez tome I, p. 65.
+
+ [216] Toutes les éditions, jusqu'à celle de 1692, qui, la
+ première, met les deux verbes au pluriel, donnent
+ _s'accommodast.... et fortifiast_.
+
+ [217] VAR. (édit. de 1660): par la douleur où il l'abîme; et si
+ la présence, etc.
+
+ [218] Vers 1556.
+
+ [219] Vers 1667.
+
+ [220] Voyez la scène IV de l'acte III, et la scène I de l'acte V.
+
+ [221] Voyez la _Poétique_, fin du chapitre XXIV.
+
+ [222] Voyez _las Mocedades del Cid_, au premier tiers de la
+ seconde journée; la pièce n'est pas divisée en scènes distinguées
+ par des chiffres.
+
+ [223] Corneille a remarqué dans le _Discours du Poëme dramatique_
+ (tome I, p. 48) que l'amour de l'Infante est un épisode détaché,
+ et dans l'_Examen_ de _Clitandre_ (tome I, p. 272), que don
+ Fernand agit seulement en qualité de juge et que ce roi «remplit
+ assez mal la dignité d'un si grand titre.» Il revient encore sur
+ ces deux personnages dans l'_Examen_ d'_Horace_.
+
+ [224] Voyez _las Mocedades del Cid_, au premier tiers de la
+ première journée.
+
+ [225] VAR. (édit. de 1660-1663): Je ne pense pas non plus qu'il
+ manque beaucoup à ne jeter point, etc.
+
+ [226] VAR. (édit. de 1660): que la règle des vingt-quatre heures.
+
+ [227] VAR. (édit. de 1660): mais les vingt-quatre heures ne l'ont
+ pas permis.
+
+ [228] Corneille aurait pu l'assurer. Madoz dit que le flux se
+ fait sentir jusqu'à dix ou douze lieues au-dessus de Séville.
+ (_Diccionario geografico-estadistico-historico de España._
+ Madrid, 1847, gr. in-8º, tome IX, p. 22.)
+
+ [229] Voyez tome I, p. 43.
+
+ [230] Voyez _las Mocedades del Cid_, deuxième journée.
+
+ [231] VAR. (édit. de 1660 et de 1663); de rendre un service
+ d'importance à son roi.
+
+ [232] Ailleurs Corneille a déjà dit la même chose, mais en
+ précisant un peu plus: «_Le Cid_ multiple encore davantage les
+ lieux particuliers sans quitter Séville; et comme la liaison de
+ scènes n'y est pas gardée, le théâtre, dès le premier acte, est
+ la maison de Chimène, l'appartement de l'Infante dans le palais
+ du Roi, et la place publique; le second y ajoute la chambre du
+ Roi; et sans doute il y a quelque excès dans cette licence.»
+ (_Discours des trois unités_, tome I, p. 120.) On doit bien
+ penser que Scudéry ne manqua pas d'insister sur cette
+ irrégularité: «Le théâtre, dit-il, en est si mal entendu, qu'un
+ même lieu représentant l'appartement du Roi, celui de l'Infante,
+ la maison de Chimène et la rue, presque sans changer de face, le
+ spectateur ne sait le plus souvent où en sont les acteurs.»
+ (_Fautes remarquées dans la tragi-comédie du Cid_, p.
+ 29.)--Actuellement on change les décorations. Voyez la _Notice_,
+ p. 52.
+
+ [233] Voyez _las Mocedades del Cid_, au deuxième tiers de la
+ première journée.
+
+ [234] Voici le vrai texte de ce passage (_Art poétique_, vers 44
+ et 45):
+
+ _Pleraque differat, et præsens in tempus omittat;
+ Hoc amet, hoc spernat promissi carminis auctor._
+
+ [235] Ici Corneille a changé le mode du verbe pour faire mieux
+ concorder les deux citations. Il y a dans l'_Art poétique_ (vers
+ 148):
+
+ _Semper ad eventum festinat._
+
+ [236] Scudéry revient à deux reprises sur ce point: «Rodrigue y
+ paroît d'abord (_dans le troisième acte_) chez Chimène, avec une
+ épée qui fume encore du sang tout chaud qu'il vient de faire
+ répandre à son père; et par cette extravagance si peu attendue,
+ il donne de l'horreur à tous les judicieux qui le voient, et qui
+ savent que ce corps est encore dans la maison.» (_Fautes
+ remarquées_, p. 22.)--«Rodrigue vient en plein jour revoir
+ Chimène.... Si je ne craignois de faire le plaisant mal à propos,
+ je lui demanderois volontiers s'il a donné de l'eau bénite en
+ passant à ce pauvre mort qui vraisemblablement est dans la
+ salle.» (P. 27.)
+
+ [237] _Segnius irritant animos demissa per aurem,
+ Quam quæ sunt oculis subjecta fidelibus...._
+
+ (_Art poétique_, vers 180 et 181.)
+
+
+
+
+LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DU
+_CID_.
+
+ÉDITIONS SÉPARÉES.
+
+ 1637 in-4º, Paris, F. Targa
+ (Bibliothèque impériale, Y,
+ 5664 + A);
+
+ 1637 in-4º, Paris, A. Courbé
+ (Bibliothèque impériale, Y,
+ 5664 ++[**] A);
+
+ 1637 in-4º, Paris, F.
+ Targa (Bibliothèque de l'Institut
+ et Bibliothèque de Versailles[238]);
+
+ 1637 in-12 (deux exemplaires
+ identiques);
+
+ 1638 in-12, Paris;
+
+ 1638 in-12, Leyden, édition
+ précédée d'un avis _Aux amateurs
+ du langage françois_, signé
+ J. P.[239];
+
+ 1639 in-4º;
+
+ 1644 in-4º;
+
+ 1644 in-12;
+
+NOTES:
+
+ [238] Nous avons confronté plusieurs exemplaires de l'édition
+ originale, parce qu'ils ne sont pas tous identiques: en les
+ comparant, nous avons constaté, comme on pourra le voir aux
+ variantes, plusieurs différences, dont une est très-notable:
+ voyez vers 312-314, p. 122.
+
+ [239] Nous avons fait réimprimer cet avis à la fin de notre
+ _Appendice du Cid_.
+
+
+RECUEILS.
+
+ 1648 in-12;
+ 1652 in-12;
+ 1654 in-12;
+ 1655 in-12;
+ 1656 in-12;
+ 1660 in-8º;
+ 1663 in-fol.;
+ 1664 in-8º;
+ 1668 in-12;
+ 1682 in-12.
+
+_N.B._--Quand il sera besoin de distinguer les uns des autres les
+divers exemplaires de l'édition de 1637, in-4º, nous désignerons ceux
+de la Bibliothèque impériale de Paris par la lettre P., ceux des
+Bibliothèques de l'Institut et de Versailles par un I. (Les deux
+exemplaires de la Bibliothèque impériale sont constamment identiques;
+l'exemplaire de Versailles est partout semblable à celui de
+l'Institut.)--Nous distinguerons de même par les lettres P. et L. nos
+deux éditions in-12 de 1638, de Paris et de Leyde.
+
+
+
+
+ACTEURS.
+
+
+ DON FERNAND[240], premier roi de Castille.
+ DONA URRAQUE, infante de Castille.
+ DON DIÈGUE, père de don Rodrigue.
+ DON GOMÈS, comte de Gormas, père de Chimène.
+ DON RODRIGUE, amant de Chimène[241].
+ DON SANCHE, amoureux de Chimène.
+ DON ARIAS, }
+ DON ALONSE, } gentilshommes castillans.
+ CHIMÈNE, fille de don Gomès[242].
+ LÉONOR, gouvernante de l'Infante.
+ ELVIRE, gouvernante de Chimène[243].
+ UN PAGE de l'Infante.
+
+ La scène est à Séville.
+
+
+
+
+LE CID,
+
+TRAGÉDIE[244].
+
+
+
+
+ACTE I.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE[245].
+
+CHIMÈNE, ELVIRE[246].
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Elvire, m'as-tu fait un rapport bien sincère?
+ Ne déguises-tu rien de ce qu'a dit mon père?
+
+ ELVIRE.
+
+ Tous mes sens à moi-même en sont encor charmés:
+ Il estime Rodrigue autant que vous l'aimez,
+ Et si je ne m'abuse à lire dans son âme, 5
+ Il vous commandera de répondre à sa flamme.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Dis-moi donc, je te prie, une seconde fois
+ Ce qui te fait juger qu'il approuve mon choix:
+ Apprends-moi de nouveau quel espoir j'en dois prendre;
+ Un si charmant discours ne se peut trop entendre; 10
+ Tu ne peux trop promettre aux feux de notre amour
+ La douce liberté de se montrer au jour.
+ Que t'a-t-il répondu sur la secrète brigue
+ Que font auprès de toi don Sanche et don Rodrigue?
+ N'as-tu point trop fait voir quelle inégalité 15
+ Entre ces deux amants me penche d'un côté?
+
+ ELVIRE.
+
+ Non; j'ai peint votre coeur dans une indifférence
+ Qui n'enfle d'aucun d'eux ni détruit l'espérance[247],
+ Et sans les voir d'un oeil trop sévère ou trop doux,
+ Attend l'ordre d'un père à choisir un époux. 20
+ Ce respect l'a ravi, sa bouche et son visage
+ M'en ont donné sur l'heure un digne témoignage[248],
+ Et puisqu'il vous en faut encor faire un récit,
+ Voici d'eux et de vous ce qu'en hâte il m'a dit:
+ «Elle est dans le devoir; tous deux sont dignes d'elle, 25
+ Tous deux formés d'un sang noble, vaillant, fidèle,
+ Jeunes, mais qui font lire aisément dans leurs yeux
+ L'éclatante vertu de leurs braves aïeux.
+ Don Rodrigue surtout n'a trait en son visage[249]
+ Qui d'un homme de coeur ne soit la haute image, 30
+ Et sort d'une maison si féconde en guerriers,
+ Qu'ils y prennent naissance au milieu des lauriers.
+ La valeur de son père, en son temps sans pareille,
+ Tant qu'a duré sa force, a passé pour merveille;
+ Ses rides sur son front ont gravé ses exploits[250], 35
+ Et nous disent encor ce qu'il fut autrefois.
+ Je me promets du fils ce que j'ai vu du père;
+ Et ma fille, en un mot, peut l'aimer et me plaire[251].»
+ Il alloit au conseil, dont l'heure qui pressoit[252]
+ A tranché ce discours qu'à peine il commençoit; 40
+ Mais à ce peu de mots je crois que sa pensée
+ Entre vos deux amants n'est pas fort balancée.
+ Le Roi doit à son fils élire un gouverneur,
+ Et c'est lui que regarde un tel degré d'honneur:
+ Ce choix n'est pas douteux, et sa rare vaillance 45
+ Ne peut souffrir qu'on craigne aucune concurrence.
+ Comme ses hauts exploits le rendent sans égal,
+ Dans un espoir si juste il sera sans rival;
+ Et puisque don Rodrigue a résolu son père
+ Au sortir du conseil à proposer l'affaire, 50
+ Je vous laisse à juger s'il prendra bien son temps,
+ Et si tous vos desirs seront bientôt contents.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Il semble toutefois que mon âme troublée
+ Refuse cette joie, et s'en trouve accablée:
+ Un moment donne au sort des visages divers, 55
+ Et dans ce grand bonheur je crains un grand revers.
+
+ ELVIRE.
+
+ Vous verrez cette crainte heureusement déçue[253].
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Allons, quoi qu'il en soit, en attendre l'issue.
+
+
+SCÈNE II.
+
+L'INFANTE, LÉONOR, PAGE[254].
+
+ L'INFANTE[255].
+
+ Page, allez avertir Chimène de ma part[256]
+ Qu'aujourd'hui pour me voir elle attend un peu tard, 60
+ Et que mon amitié se plaint de sa paresse.
+
+(Le Page rentre[257].)
+
+ LÉONOR.
+
+ Madame, chaque jour même desir vous presse;
+ Et dans son entretien, je vous vois chaque jour[258]
+ Demander en quel point se trouve son amour[259].
+
+ L'INFANTE.
+
+ Ce n'est pas sans sujet: je l'ai presque forcée[260] 65
+ A recevoir les traits dont son âme est blessée.
+ Elle aime don Rodrigue, et le tient de ma main,
+ Et par moi don Rodrigue a vaincu son dédain:
+ Ainsi de ces amants ayant formé les chaînes,
+ Je dois prendre intérêt à voir finir leurs peines[261]. 70
+
+ LÉONOR.
+
+ Madame, toutefois parmi leurs bons succès
+ Vous montrez un chagrin qui va jusqu'à l'excès[262].
+ Cet amour, qui tous deux les comble d'allégresse,
+ Fait-il de ce grand coeur la profonde tristesse,
+ Et ce grand intérêt que vous prenez pour eux 75
+ Vous rend-il malheureuse alors qu'ils sont heureux?
+ Mais je vais trop avant, et deviens indiscrète.
+
+ L'INFANTE.
+
+ Ma tristesse redouble à la tenir secrète.
+ Écoute, écoute enfin comme j'ai combattu,
+ Écoute quels assauts brave encor ma vertu[263]. 80
+ L'amour est un tyran qui n'épargne personne:
+ Ce jeune cavalier[264], cet amant que je donne[265],
+ Je l'aime[266].
+
+ LÉONOR.
+
+ Vous l'aimez!
+
+ L'INFANTE.
+
+ Mets la main sur mon coeur,
+ Et vois comme il se trouble au nom de son vainqueur,
+ Comme il le reconnoît.
+
+ LÉONOR.
+
+ Pardonnez-moi, Madame, 85
+ Si je sors du respect pour blâmer cette flamme[267].
+ Une grande princesse à ce point s'oublier
+ Que d'admettre en son coeur un simple cavalier[268]!
+ Et que diroit le Roi? que diroit la Castille[269]?
+ Vous souvient-il encor de qui vous êtes fille? 90
+
+ L'INFANTE.
+
+ Il m'en souvient si bien que j'épandrai mon sang
+ Avant que je m'abaisse à démentir mon rang.
+ Je te répondrois bien que dans les belles âmes
+ Le seul mérite a droit de produire des flammes;
+ Et si ma passion cherchoit à s'excuser, 95
+ Mille exemples fameux pourraient l'autoriser;
+ Mais je n'en veux point suivre où ma gloire s'engage;
+ La surprise des sens n'abat point mon courage[270];
+ Et je me dis toujours qu'étant fille de roi[271],
+ Tout autre qu'un monarque est indigne de moi. 100
+ Quand je vis que mon coeur ne se pouvoit défendre,
+ Moi-même je donnai ce que je n'osois prendre.
+ Je mis, au lieu de moi, Chimène en ses liens,
+ Et j'allumai leurs feux pour éteindre les miens.
+ Ne t'étonne donc plus si mon âme gênée 105
+ Avec impatience attend leur hyménée:
+ Tu vois que mon repos en dépend aujourd'hui.
+ Si l'amour vit d'espoir, il périt avec lui[272]:
+ C'est un feu qui s'éteint, faute de nourriture;
+ Et malgré la rigueur de ma triste aventure, 110
+ Si Chimène a jamais Rodrigue pour mari,
+ Mon espérance est morte, et mon esprit guéri[273].
+ Je souffre cependant un tourment incroyable:
+ Jusques à cet hymen Rodrigue m'est aimable;
+ Je travaille à le perdre, et le perds à regret; 115
+ Et de là prend son cours mon déplaisir secret.
+ Je vois avec chagrin que l'amour me contraigne[274]
+ A pousser des soupirs pour ce que je dédaigne;
+ Je sens en deux partis mon esprit divisé:
+ Si mon courage est haut, mon coeur est embrasé; 120
+ Cet hymen m'est fatal, je le crains, et souhaite:
+ Je n'ose en espérer qu'une joie imparfaite[275].
+ Ma gloire et mon amour ont pour moi tant d'appas,
+ Que je meurs s'il s'achève ou ne s'achève pas.
+
+ LÉONOR.
+
+ Madame, après cela je n'ai rien à vous dire, 125
+ Sinon que de vos maux avec vous je soupire:
+ Je vous blâmois tantôt, je vous plains à présent;
+ Mais puisque dans un mal si doux et si cuisant
+ Votre vertu combat et son charme et sa force,
+ En repousse l'assaut, en rejette l'amorce, 130
+ Elle rendra le calme à vos esprits flottants.
+ Espérez donc tout d'elle, et du secours du temps;
+ Espérez tout du ciel: il a trop de justice
+ Pour laisser la vertu dans un si long supplice[276].
+
+ L'INFANTE.
+
+ Ma plus douce espérance est de perdre l'espoir. 135
+
+ LE PAGE.
+
+ Par vos commandements Chimène vous vient voir.
+
+ L'INFANTE, à Léonor[277].
+
+ Allez l'entretenir en cette galerie.
+
+ LÉONOR.
+
+ Voulez-vous demeurer dedans la rêverie?
+
+ L'INFANTE.
+
+ Non, je veux seulement, malgré mon déplaisir,
+ Remettre mon visage un peu plus à loisir. 140
+ Je vous suis.
+ Juste ciel, d'où j'attends mon remède,
+ Mets enfin quelque borne au mal qui me possède:
+ Assure mon repos, assure mon honneur.
+ Dans le bonheur d'autrui je cherche mon bonheur:
+ Cet hyménée à trois également importe; 145
+ Rends son effet plus prompt, ou mon âme plus forte.
+ D'un lien conjugal joindre ces deux amants,
+ C'est briser tous mes fers, et finir mes tourments.
+ Mais je tarde un peu trop: allons trouver Chimène,
+ Et par son entretien soulager notre peine. 150
+
+
+SCÈNE III. LE COMTE, DON DIÈGUE.
+
+ LE COMTE.
+
+ Enfin vous l'emportez, et la faveur du Roi
+ Vous élève en un rang qui n'étoit dû qu'à moi:
+ Il vous fait gouverneur du prince de Castille.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Cette marque d'honneur qu'il met dans ma famille
+ Montre à tous qu'il est juste, et fait connoître assez 155
+ Qu'il sait récompenser les services passés.
+
+ LE COMTE.
+
+ Pour grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes:
+ Ils peuvent se tromper comme les autres hommes;
+ Et ce choix sert de preuve à tous les courtisans
+ Qu'ils savent mal payer les services présents. 160
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Ne parlons plus d'un choix dont votre esprit s'irrite:
+ La faveur l'a pu faire autant que[278] le mérite;
+ Mais on doit ce respect au pouvoir absolu[279],
+ De n'examiner rien quand un roi l'a voulu.
+ A l'honneur qu'il m'a fait ajoutez-en un autre[280]; 165
+ Joignons d'un sacré noeud ma maison à la vôtre:
+ Vous n'avez qu'une fille, et moi je n'ai qu'un fils[281];
+ Leur hymen nous peut rendre à jamais plus qu'amis:
+ Faites-nous cette grâce, et l'acceptez pour gendre.
+
+ LE COMTE.
+
+ A des partis plus hauts ce beau fils doit prétendre; 170
+ Et le nouvel éclat de votre dignité
+ Lui doit enfler le coeur d'une autre vanité[282].
+ Exercez-la, Monsieur, et gouvernez le Prince:
+ Montrez-lui comme il faut régir une province,
+ Faire trembler partout les peuples sous sa loi[283], 175
+ Remplir les bons d'amour, et les méchants d'effroi.
+ Joignez à ces vertus celles d'un capitaine:
+ Montrez-lui comme il faut s'endurcir à la peine,
+ Dans le métier de Mars se rendre sans égal,
+ Passer les jours entiers et les nuits à cheval, 180
+ Reposer tout armé, forcer une muraille,
+ Et ne devoir qu'à soi le gain d'une bataille.
+ Instruisez-le d'exemple, et rendez-le parfait[284],
+ Expliquant à ses yeux vos leçons par l'effet.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Pour s'instruire d'exemple, en dépit de l'envie, 185
+ Il lira seulement l'histoire de ma vie.
+ Là, dans un long tissu de belles actions[285],
+ Il verra comme il faut dompter des nations,
+ Attaquer une place, ordonner une armée[286],
+ Et sur de grands exploits bâtir sa renommée. 190
+
+ LE COMTE.
+
+ Les exemples vivants sont d'un autre pouvoir[287];
+ Un prince dans un livre apprend mal son devoir.
+ Et qu'a fait après tout ce grand nombre d'années,
+ Que ne puisse égaler une de mes journées?
+ Si vous fûtes vaillant, je le suis aujourd'hui, 195
+ Et ce bras du royaume est le plus ferme appui.
+ Grenade et l'Aragon tremblent quand ce fer brille;
+ Mon nom sert de rempart à toute la Castille:
+ Sans moi, vous passeriez bientôt sous d'autres lois,
+ Et vous auriez bientôt vos ennemis pour rois[288]. 200
+ Chaque jour, chaque instant, pour rehausser ma gloire,
+ Met lauriers sur lauriers, victoire sur victoire.
+ Le Prince à mes côtés feroit dans les combats
+ L'essai de son courage à l'ombre de mon bras;
+ Il apprendroit à vaincre en me regardant faire; 205
+ Et pour répondre en hâte à son grand caractère,
+ Il verroit....
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Je le sais, vous servez bien le Roi:
+ Je vous ai vu combattre et commander sous moi.
+ Quand l'âge dans mes nerfs a fait couler sa glace,
+ Votre rare valeur a bien rempli ma place; 210
+ Enfin, pour épargner les discours superflus,
+ Vous êtes aujourd'hui ce qu'autrefois je fus.
+ Vous voyez toutefois qu'en cette concurrence
+ Un monarque entre nous met quelque différence[289].
+
+ LE COMTE.
+
+ Ce que je méritois, vous l'avez emporté. 215
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Qui l'a gagné sur vous l'avoit mieux mérité.
+
+ LE COMTE.
+
+ Qui peut mieux l'exercer en est bien le plus digne.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ En être refusé n'en est pas un bon signe.
+
+ LE COMTE.
+
+ Vous l'avez eu par brigue, étant vieux courtisan.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ L'éclat de mes hauts faits fut mon seul partisan. 220
+
+ LE COMTE.
+
+ Parlons-en mieux, le Roi fait honneur à votre âge[290].
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Le Roi, quand il en fait, le mesure au courage[291].
+
+ LE COMTE.
+
+ Et par là cet honneur n'étoit dû qu'à mon bras.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Qui n'a pu l'obtenir ne le méritoit pas.
+
+ LE COMTE.
+
+ Ne le méritoit pas! Moi?
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Vous.
+
+ LE COMTE.
+
+ Ton impudence, 225
+ Téméraire vieillard, aura sa récompense.
+
+(Il lui donne un soufflet[292].)
+
+ DON DIÈGUE, mettant l'épée à la main[293].
+
+ Achève, et prends ma vie après un tel affront,
+ Le premier dont ma race ait vu rougir son front.
+
+ LE COMTE.
+
+ Et que penses-tu faire avec tant de foiblesse?
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ O Dieu! ma force usée en ce besoin me laisse[294]! 230
+
+ LE COMTE.
+
+ Ton épée est à moi; mais tu serois trop vain,
+ Si ce honteux trophée avoit chargé ma main.
+ Adieu: fais lire au Prince, en dépit de l'envie,
+ Pour son instruction, l'histoire de ta vie:
+ D'un insolent discours ce juste châtiment 235
+ Ne lui servira pas d'un petit ornement[295].
+
+
+SCÈNE IV.
+
+ DON DIÈGUE[296].
+
+ O rage! ô désespoir! ô vieillesse ennemie!
+ N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie?
+ Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers
+ Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers? 240
+ Mon bras, qu'avec respect toute l'Espagne admire,
+ Mon bras, qui tant de fois a sauvé cet empire,
+ Tant de fois affermi le trône de son roi,
+ Trahit donc ma querelle, et ne fait rien pour moi?
+ O cruel souvenir de ma gloire passée! 245
+ OEuvre de tant de jours en un jour effacée!
+ Nouvelle dignité, fatale à mon bonheur!
+ Précipice élevé d'où tombe mon honneur!
+ Faut-il de votre éclat voir triompher le Comte,
+ Et mourir sans vengeance, ou vivre dans la honte? 250
+ Comte, sois de mon prince à présent gouverneur:
+ Ce haut rang n'admet point un homme sans honneur;
+ Et ton jaloux orgueil, par cet affront insigne,
+ Malgré le choix du Roi, m'en a su rendre indigne.
+ Et toi, de mes exploits glorieux instrument, 255
+ Mais d'un corps tout de glace inutile ornement,
+ Fer, jadis tant à craindre, et qui, dans cette offense,
+ M'as servi de parade, et non pas de défense,
+ Va, quitte désormais le dernier des humains,
+ Passe, pour me venger, en de meilleures mains[297]. 260
+
+
+SCÈNE V.
+
+DON DIÈGUE, DON RODRIGUE.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Rodrigue, as-tu du coeur?
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Tout autre que mon père
+ L'éprouveroit sur l'heure.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Agréable colère!
+ Digne ressentiment à ma douleur bien doux!
+ Je reconnois mon sang à ce noble courroux;
+ Ma jeunesse revit en cette ardeur si prompte. 265
+ Viens, mon fils, viens, mon sang, viens réparer ma honte;
+ Viens me venger.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ De quoi?
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ D'un affront si cruel,
+ Qu'à l'honneur de tous deux il porte un coup mortel:
+ D'un soufflet. L'insolent en eût perdu la vie;
+ Mais mon âge a trompé ma généreuse envie: 270
+ Et ce fer que mon bras ne peut plus soutenir,
+ Je le remets au tien pour venger et punir.
+ Va contre un arrogant éprouver ton courage:
+ Ce n'est que dans le sang qu'on lave un tel outrage;
+ Meurs ou tue. Au surplus, pour ne te point flatter, 275
+ Je te donne à combattre un homme à redouter:
+ Je l'ai vu, tout couvert de sang et de poussière[298],
+ Porter partout l'effroi dans une armée entière.
+ J'ai vu par sa valeur cent escadrons rompus;
+ Et pour t'en dire encor quelque chose de plus, 280
+ Plus que brave soldat, plus que grand capitaine,
+ C'est....
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ De grâce, achevez.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Le père de Chimène.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Le....
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Ne réplique point, je connois ton amour;
+ Mais qui peut vivre infâme est indigne du jour.
+ Plus l'offenseur est cher, et plus grande est l'offense. 285
+ Enfin tu sais l'affront, et tu tiens la vengeance:
+ Je ne te dis plus rien. Venge-moi, venge-toi;
+ Montre-toi digne fils d'un père tel que moi[299].
+ Accablé des malheurs où le destin me range,
+ Je vais les déplorer: va, cours, vole, et nous venge[300]. 290
+
+
+SCÈNE VI[301].
+
+DON RODRIGUE[302].
+
+ Percé jusques au fond du coeur[303]
+ D'une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,
+ Misérable vengeur d'une juste querelle,
+ Et malheureux objet d'une injuste rigueur,
+ Je demeure immobile, et mon âme abattue 295
+ Cède au coup qui me tue.
+ Si près de voir mon feu récompensé,
+ O Dieu, l'étrange peine!
+ En cet affront mon père est l'offensé,
+ Et l'offenseur le père de Chimène! 300
+
+ Que je sens de rudes combats!
+ Contre mon propre honneur mon amour s'intéresse:
+ Il faut venger un père, et perdre une maîtresse:
+ L'un m'anime le coeur, l'autre retient mon bras[304].
+ Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme, 305
+ Ou de vivre en infâme,
+ Des deux côtés mon mal est infini.
+ O Dieu, l'étrange peine!
+ Faut-il laisser un affront impuni?
+ Faut-il punir le père de Chimène? 310
+
+ Père, maîtresse, honneur, amour,
+ Noble et dure contrainte, aimable tyrannie[305],
+ Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie.
+ L'un me rend malheureux, l'autre indigne du jour.
+ Cher et cruel espoir d'une âme généreuse, 315
+ Mais ensemble amoureuse,
+ Digne ennemi de mon plus grand bonheur[306],
+ Fer qui causes ma peine[307],
+ M'es-tu donné pour venger mon honneur?
+ M'es-tu donné pour perdre ma Chimène? 320
+
+ Il vaut mieux courir au trépas.
+ Je dois à ma maîtresse aussi bien qu'à mon père:
+ J'attire en me vengeant sa haine et sa colère[308];
+ J'attire ses mépris en ne me vengeant pas.
+ A mon plus doux espoir l'un me rend infidèle, 325
+ Et l'autre indigne d'elle.
+ Mon mal augmente à le vouloir guérir;
+ Tout redouble ma peine.
+ Allons, mon âme; et puisqu'il faut mourir,
+ Mourons du moins sans offenser Chimène. 330
+
+ Mourir sans tirer ma raison!
+ Rechercher un trépas si mortel à ma gloire!
+ Endurer que l'Espagne impute à ma mémoire
+ D'avoir mal soutenu l'honneur de ma maison!
+ Respecter un amour dont mon âme égarée 335
+ Voit la perte assurée!
+ N'écoutons plus ce penser suborneur,
+ Qui ne sert qu'à ma peine.
+ Allons, mon bras, sauvons du moins l'honneur[309],
+ Puisqu'après tout il faut perdre Chimène. 340
+
+ Oui, mon esprit s'étoit déçu[310].
+ Je dois tout à mon père avant qu'à ma maîtresse[311]:
+ Que je meure au combat, ou meure de tristesse,
+ Je rendrai mon sang pur comme je l'ai reçu.
+ Je m'accuse déjà de trop de négligence: 345
+ Courons à la vengeance;
+ Et tout honteux d'avoir tant balancé[312],
+ Ne soyons plus en peine,
+ Puisqu'aujourd'hui mon père est l'offensé,
+ Si l'offenseur est père de Chimène. 350
+
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+NOTES:
+
+ [240] _Fernand_ ou Ferdinand Ier, dit le Grand, mourut en 1075.
+ _Doña Urraque_ est aussi un nom historique: les deux filles que
+ laissa le roi Fernand s'appelaient, l'une _doña Urraca_, l'autre
+ _doña Elvira_. Nous avons vu plus haut (p. 79), dans l'extrait de
+ Mariana, _don Gomès_, _Chimène_, et _don Rodrigue_ (ou _Ruy Diaz
+ de Bivar_, surnommé _le Cid_). Le père de don Rodrigue est appelé
+ par le même historien (livre IX, chapitre v) _don Diego Laynez_.
+ Quant à _don Arias_, qu'il nomme _don Arias Gonzalès_, il parle
+ de lui comme d'un vieil officier qui avait longtemps servi sous
+ le roi don Fernand. Les autres noms de ses acteurs, Corneille les
+ a trouvés également, à l'exception peut-être de celui de
+ _Léonor_, soit dans le livre IX de Mariana, soit dans don Guillem
+ de Castro; seulement il a donné ceux de _don Sanche_ et de _don
+ Alonse_ à d'autres personnages que ceux à qui ils appartiennent
+ dans l'histoire ou chez le poëte espagnol.
+
+ [241] VAR. (édit. de 1637-1656): DON RODRIGUE, fils de don Diègue
+ et amant de Chimène.
+
+ [242] VAR. (édit. de 1637-1644): CHIMÈNE, maîtresse de don
+ Rodrigue et de don Sanche.
+
+ [243] VAR. (édit. de 1637-1656): ELVIRE, suivante de Chimène.
+
+ [244] _Var._ TRAGI-COMÉDIE. (1637-44)
+
+ [245] Voyez la _Notice_, p. 51.
+
+ [246] _Var._ SCÈNE PREMIÈRE.
+
+ LE COMTE, ELVIRE[246-a].
+
+ ELV. Entre tous ces amants dont la jeune ferveur
+ Adore votre fille et brigue ma faveur,
+ Don Rodrigue et don Sanche à l'envi font paroître[246-b]
+ Le beau feu qu'en leurs coeurs ses beautés ont fait naître.
+ Ce n'est pas que Chimène écoute leurs soupirs,
+ Ou d'un regard propice anime leurs desirs:
+ Au contraire, pour tous dedans l'indifférence,
+ Elle n'ôte à pas un ni donne d'espérance,
+ Et sans les voir d'un oeil trop sévère ou trop doux,
+ C'est de votre seul choix qu'elle attend un époux.
+ LE COMTE. [Elle est dans le devoir;
+ tous deux sont dignes d'elle[246-c].]
+
+ [246-a] ELVIRE, LE COMTE. (1638 P.)
+
+ [246-b] Dans l'édition originale, et dans plusieurs de celles qui
+ l'ont suivie, il y a _parestre_, et à l'autre vers _naistre_. Nous
+ avons signalé une rime semblable: _cognestre_ et _naistre_, dans
+ _la Comédie des Tuileries_ (voyez tome II, p. 315, note 905). Dans
+ l'intérieur des vers, les éditions les plus anciennes donnent
+ tantôt _parestre_ (par exemple, à la variante du vers 1250),
+ tantôt _paroistre_ (à la variante du vers 1419).
+
+ [246-c] On voit que, dans ses premières éditions, Corneille
+ faisait dire au Comte lui-même ce qu'à partir de 1660 Elvire
+ rapporte comme un discours du Comte.
+
+ [247] _Var._ Qui n'enfle de pas un ni détruit l'espérance, (1637-56)
+ Et sans rien voir d'un oeil trop sévère ou trop doux. (1660)
+
+ [248] _Var._ M'en ont donné tous deux un soudain témoignage.
+ (1660)
+
+ [249] _Var._ Don Rodrigue surtout n'a trait de son visage. (1637
+ in-12)
+
+ [250] «J'ai vu feu M. Corneille fort en colère contre M. Racine
+ pour une bagatelle, tant les poëtes sont jaloux de leurs
+ ouvrages. M. Corneille.... avoit dit en parlant de don Diègue:
+
+ Ses rides sur son front ont gravé ses exploits;
+
+ M. Racine, par manière de parodie, s'en joua dans ses _Plaideurs_,
+ où il dit d'un sergent, acte I, scène I:
+
+ Ses rides sur son front gravoient tous ses exploits.
+
+ «Quoi! disoit M. Corneille, ne tient-il qu'à un jeune homme de
+ venir tourner en ridicule les plus beaux vers des gens?»
+ (_Ménagiana_, édition de 1715, tome III, p. 306 et 307.)
+
+ [251] _Var._ [Et ma fille, en un mot, peut l'aimer et me plaire.]
+ Va l'en entretenir; mais dans cet entretien
+ Cache mon sentiment et découvre le sien.
+ Je veux qu'à mon retour nous en parlions ensemble;
+ L'heure à présent m'appelle au conseil qui s'assemble:
+ Le Roi doit à son fils choisir un gouverneur,
+ Ou plutôt[251-a] m'élever à ce haut rang d'honneur;
+ Ce que pour lui mon bras chaque jour exécute,
+ Me défend de penser qu'aucun me le dispute.
+
+ SCÈNE II[251-b].
+
+ CHIMÈNE, ELVIRE[251-c].
+
+ ELVIRE, _seule_[251-d]. Quelle douce nouvelle à ces jeunes amants!
+ Et que tout se dispose à leurs contentements!
+ CHIM. Eh bien! Elvire, enfin que faut-il que j'espère?
+ Que dois-je devenir, et que t'a dit mon père?
+ ELV. Deux mots dont tous vos sens doivent être charmés:
+ [Il estime Rodrigue autant que vous l'aimez.]
+ CHIM. L'excès de ce bonheur me met en défiance:
+ Puis-je à de tels discours donner quelque croyance?
+ ELV. Il passe bien plus outre, il approuve ses feux,
+ Et vous doit commander de répondre à ses voeux.
+ Jugez après cela, puisque tantôt son père
+ Au sortir du conseil doit proposer l'affaire,
+ S'il pouvoit avoir lieu de mieux prendre son temps,
+ [Et si tous vos desirs seront bientôt contents.] (1637-56)
+
+ [251-a] L'édition de 1638 P. porte: «Au plutôt,» ce qui est
+ sans doute une faute.
+
+ [251-b] Les scènes se trouvent ainsi reculées d'un rang,
+ jusqu'à la fin de l'acte, dans les éditions de
+ 1637-56.--L'édition de 1638 P. numérote partout les scènes en
+ nombres ordinaux: SCÈNE DEUXIÈME, SCÈNE TROISIÈME, etc.
+
+ [251-c] ELVIRE, CHIMÈNE. (1638 P.)
+
+ [251-d] Le mot _seule_ manque dans les éditions de 1638 P.
+ et de 1644 in-12.
+
+ [252] _Var._ Il alloit au conseil, dont l'heure qu'il pressoit.
+ (1660)
+
+ [253] _Var._ Vous verrez votre crainte heureusement déçue.
+ (1637-56)
+
+ [254] _Var._ LE PAGE. (1638 P. et 44 in-12)
+
+ [255] _Var._ L'INFANTE, _au Page_. (1637-60)
+
+ [256] _Var._ Va-t'en trouver Chimène, et lui dis de ma part. (1637-44)
+ _Var._ Va-t'en trouver Chimène, et dis-lui de ma part. (1648-56)
+
+ [257] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12 et
+ de 1638 L.--Il se trouve trois vers plus loin dans l'édition de
+ 1644 in-12.
+
+ [258] _Var._ Et je vous vois pensive et triste chaque jour.
+ (1637-56)
+
+ [259] _Var._ L'informer[259-a] avec soin comme va son amour. (1637-44)
+ _Var._ Demander avec soin comme va son amour. (1648-56)
+
+ [259-a] Voyez tome I, p. 472, note 1532, et tome II, p. 31,
+ note 94.
+
+ [260] _Var._ J'en dois bien avoir soin: je l'ai presque forcée A
+ recevoir les coups dont son âme est blessée[260-a]. (1637-56)
+
+ [260-a] A recevoir le coup dont son âme est blessée. (1644
+ in-12)
+
+ [261] _Var._ Je dois prendre intérêt à la fin de leurs peines.
+ (1637-56)
+
+ [262] _Var._ On vous voit un chagrin qui va jusqu'à l'excès.
+ (1637-56)
+
+ [263] _Var._ Et plaignant ma foiblesse, admire ma vertu. (1637 in-4º
+ et 39-56)
+ _Var._ Et plaignant ma tristesse, admire ma vertu. (1637 in-12
+ et 38)
+
+ [264] Voyez le _Lexique_, au mot _Cavalier_.
+
+ [265] _Var._ Ce jeune chevalier, cet amant que je donne. (1637
+ in-4º, 38 P. et 39-44)
+
+ [266] «L'Infante dans _le Cid_ avoue à Léonor l'amour secret
+ qu'elle a pour lui, et l'auroit pu faire un an ou six mois plus
+ tôt.» (Corneille, _Examen de Polyeucte_.)
+
+ [267] _Var._ Si je sors du respect pour blâmer votre flamme.
+ (1637 in-12 et 38 L.)
+
+ [268] _Var._ Choisir pour votre amant un simple chevalier!
+ (1637 in-4º, 38 P. et 39-44)
+ _Var._ Choisir pour votre amant un simple cavalier!
+ (1637 in-12; 38 L. et 48-56)
+
+ [269] _Var._ Et que dira le Roi? que dira la Castille?
+ Vous souvenez-vous point de qui vous êtes fille[269-a]?
+ L'INF. Oui, oui, je m'en souviens, et j'épandrai mon sang
+ Plutôt que de rien faire indigne de mon rang. (1637-56)
+
+ [269-a] Vous souvenez-vous bien de qui vous êtes fille?
+ (1638 L.)
+
+ [270] _Var._ Si j'ai beaucoup d'amour, j'ai bien plus de courage.
+ (1637-56)
+
+ [271] _Var._ Un noble orgueil m'apprend qu'étant fille de roi.
+ (1637, 38, 44 in-12 et 48-56)
+ _Var._ Un noble orgueil m'apprend qu'étant fille du Roi.
+ (1639 et 44 in-4º)
+
+ [272] _Var._ Si l'amour vit d'espoir, il meurt avecque lui.
+ (1637-56)
+
+ [273] L'édition de 1637 in-12 porte _guari_, pour _guéri_.
+
+ [274] _Var._ Je suis au désespoir que l'amour me contraigne.
+ (1637-60)
+
+ [275] _Var._ Je ne m'en promets rien qu'une joie imparfaite.
+ Ma gloire et mon amour ont tous deux tant d'appas,
+ Que je meurs s'il s'achève et ne s'achève pas. (1637-56)
+
+ [276] _Var._ Pour souffrir la vertu si longtemps au supplice.
+ (1637-56)
+
+ [277] Les mots _à Léonor_ manquent dans les éditions de 1637-44.
+
+ [278] L'édition de 1637 in-12 porte _avant que_, pour _autant que_.
+
+ [279] _Var._ Vous choisissant peut-être on eût pu mieux choisir;
+ Mais le Roi m'a trouvé plus propre à son desir. (1637-56)
+
+ [280] _Var._ A l'honneur qu'on m'a fait ajoutez-en un autre.
+ (1660 et 63)
+
+ [281] _Var._ Rodrigue aime Chimène, et ce digne sujet
+ De ses affections est le plus cher objet:
+ Consentez-y, Monsieur, et l'acceptez pour gendre.
+ LE COMTE. A de plus hauts partis Rodrigue doit prétendre.
+ (1637-56)
+
+ [282] _Var._ Lui doit bien mettre au coeur une autre vanité.
+ (1637-56)
+
+ [283] L'édition de 1682 porte, par erreur, _sous la loi_, pour
+ _sous sa loi_.
+
+ [284] _Var._ Instruisez-le d'exemple, et vous ressouvenez
+ Qu'il faut faire à ses yeux ce que vous enseignez. (1637-56)
+
+ [285] _Var._ Là, dans un long tissu des belles actions. (1639 et
+ 44 in-4º)
+
+ [286] _Var._ Attaquer une place et ranger une armée. (1660-64)
+
+ [287] _Var._ Les exemples vivants ont bien plus de pouvoir.
+ (1637-56)
+
+ [288] _Var._ Et si vous ne m'aviez, vous n'auriez plus de rois.
+ Chaque jour, chaque instant entasse pour ma gloire
+ Laurier dessus laurier, victoire sur victoire[288-a].
+ Le Prince, pour essai de générosité,
+ Gagneroit des combats marchant à mon côté;
+ Loin des froides leçons qu'à mon bras on préfère,
+ [Il apprendroit à vaincre en me regardant faire.]
+ DON DIÈG. Vous me parlez en vain de ce que je connoi[288-b]:
+ [Je vous ai vu combattre et commander sous moi.] (1637-56)
+
+ [288-a] Lauriers dessus lauriers, victoire sur victoire.
+ (1648-56)
+
+ [288-b] Voyez tome I, p. 421, note 3.
+
+ [289] _Var._ Un monarque entre nous met de la différence.
+ (1637-56)
+
+ [290] _Var._ Parlons-en mieux, le Roi fait l'honneur à votre âge.
+ (1644 in-4º)
+
+ [291] _Var._ Le Roi, quand il en fait, les mesure au courage.
+ (1648-56)
+
+ [292] «On ne donnerait pas aujourd'hui un soufflet sur la joue
+ d'un héros. Les acteurs mêmes sont très-embarrassés à donner ce
+ soufflet, ils font le semblant. Cela n'est plus même souffert
+ dans la comédie, et c'est le seul exemple qu'on en ait sur le
+ théâtre tragique. Il est à croire que c'est une des raisons qui
+ firent intituler _le Cid_ tragi-comédie. Presque toutes les
+ pièces de Scudéry et de Boisrobert avaient été des
+ tragi-comédies. On avait cru longtemps en France qu'on ne pouvait
+ supporter le tragique continu sans mélange d'aucune familiarité.
+ Le mot de _tragi-comédie_ est très-ancien: Plaute
+ l'emploie[292-a] pour désigner son _Amphitryon_, parce que si
+ l'aventure de Sosie est comique, Amphitryon est très-sérieusement
+ affligé.» (_Voltaire._)
+
+ [292-a] Dans le Prologue d'_Amphitryon_ (vers 59 et 63),
+ Plaute désigne la pièce par le nom de _tragicocomoedia_, non pour
+ la raison que donne ici Voltaire, mais parce qu'on voit figurer
+ ensemble dans ce drame, d'une part des dieux et des rois,
+ personnages de la tragédie, et de l'autre des esclaves,
+ personnages de la comédie.
+
+ [293] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12 et
+ de 1638. Les autres impressions de 1637-48 ont à la place, soit
+ en marge, soit au-dessous du nom de DON DIÈGUE: _Ils mettent
+ l'épée à la main._
+
+ [294] _Var._ O Dieu! ma force usée à ce besoin me laisse!
+ (1637-56)
+
+ [295] _Var._ [Ne lui servira pas d'un petit ornement.]
+ DON DIÈG. Épargnes-tu mon sang? LE COMTE. Mon âme est satisfaite,
+ Et mes yeux à ma main reprochent ta défaite.
+ DON DIÈG. Tu dédaignes ma vie! LE COMTE. En arrêter le cours
+ Ne seroit que hâter la Parque de trois jours[295-a]. (1637-56)
+
+ [295-a] Ce vers termine la scène dans les éditions
+ indiquées.
+
+ [296] _Var._ DON DIÈGUE, _seul._ (1637-60)
+
+ [297] _Var._ [Passe, pour me venger, en de meilleures mains.]
+ Si Rodrigue est mon fils, il faut que l'amour cède,
+ Et qu'une ardeur plus haute à ses flammes succède:
+ Mon honneur est le sien, et le mortel affront
+ Qui tombe sur mon chef rejaillit sur son front[297-a].
+ (1637-56)
+
+ [297-a] Ce vers termine la scène dans les éditions
+ indiquées.
+
+ [298] _Var._ Je l'ai vu tout sanglant, au milieu des batailles,
+ Se faire un beau rempart de mille funérailles.
+ DON RODR. Son nom? c'est perdre temps en propos superflus.
+ DON DIÈG. Donc pour te dire encor quelque chose de plus.
+ (1637-56)
+
+ [299] _Var._ Montre-toi digne fils d'un tel père que moi.
+ (1637-56)
+
+ [300] _Var._ Je m'en vais les pleurer: va, cours, vole, et nous
+ venge. (1637-56)
+
+ [301] «On mettait alors des stances dans la plupart des
+ tragédies, et on en voit dans _Médée_. On les a bannies du
+ théâtre. On a pensé que les personnages qui parlent en vers d'une
+ mesure déterminée ne devaient jamais changer cette mesure, parce
+ que s'ils s'expliquaient en prose, ils devraient toujours
+ continuer à parler en prose. Or les vers de six pieds étant
+ substitués à la prose, le personnage ne doit pas s'écarter de ce
+ langage convenu. Les stances donnent trop l'idée que c'est le
+ poëte qui parle. Cela n'empêche pas que ces stances du _Cid_ ne
+ soient fort belles et ne soient encore écoutées avec beaucoup de
+ plaisir.» (_Voltaire._)--D'Aubignac a fait dans sa _Pratique du
+ théâtre_ (p. 345 et 346) des réflexions analogues sur ces
+ stances: «Pour rendre.... vraisemblable qu'un homme récite des
+ stances, c'est-à-dire qu'il fasse des vers sur le théâtre, il
+ faut qu'il y ait une couleur ou raison pour autoriser ce
+ changement de langage.... Souvent nos poëtes ont mis des stances
+ en la bouche d'un acteur parmi les plus grandes agitations de son
+ esprit, comme s'il étoit vraisemblable qu'un homme en cet état
+ eût la liberté de faire des chansons. C'est ce que les plus
+ entendus au métier ont très-justement condamné dans le plus
+ fameux de nos poëmes, où nous avons vu un jeune seigneur,
+ recevant un commandement qui le réduisoit au point de ne savoir
+ que penser, que dire, ni que faire, et qui divisoit son esprit
+ par une égale violence entre sa passion et sa générosité, faire
+ des stances au lieu même où il étoit, c'est-à-dire composer à
+ l'improviste une chanson au milieu d'une rue. Les stances en
+ étoient fort belles, mais elles n'étoient pas bien placées; il
+ eût fallu donner quelque loisir pour composer cette agréable
+ plainte.» D'Aubignac constate du reste le succès de ce morceau:
+ «Les stances de Rodrigue, où son esprit délibère entre son amour
+ et son devoir, ont ravi toute la cour, et tout Paris» (p. 402).
+
+ [302] _Var._ DON RODRIGUE, _seul_. (1637-60)
+
+ [303] L'édition de 1682 porte par erreur: «Percé jusqu'au fond du
+ coeur.»
+
+ [304] _Var._ L'un échauffe mon coeur, l'autre retient mon bras.
+ (1637-55)
+
+ [305] _Var._ Illustre tyrannie, adorable contrainte,
+ Par qui de ma raison la lumière est éteinte,
+ A mon aveuglement rendez un peu de jour[305-a].
+ (1637 in-4º P. et 44 in-12)
+ _Var._ Impitoyable loi, cruelle tyrannie.
+ (1637 in-12, 38 et 44 in-4º)
+
+ [305-a] Tel est le texte des deux éditions in-4º de 1637 qui
+ appartiennent à la Bibliothèque impériale. L'édition de l'Institut
+ et celle de la Bibliothèque de Versailles sont, pour ces trois
+ vers, conformes à l'édition de 1682.
+
+ [306] _Var._ Noble ennemi de mon plus grand bonheur. (1637-48)
+
+ [307] _Var._ Qui fais toute ma peine. (1637-56)
+
+ [308] _Var._ Qui venge cet affront irrite sa colère,
+ Et qui peut le souffrir ne la mérite pas[308-a].
+ Prévenons la douleur d'avoir failli contre elle,
+ Qui nous seroit mortelle.
+ Tout m'est fatal, rien ne me peut guérir,
+ Ni soulager ma peine. (1637-56)
+
+ [308-a] Et qui peut la souffrir ne la mérite pas. (1637
+ in-12 et 38)--L'édition de 1644 in-12 porte: «ne le mérite pas,»
+ au lieu de: «ne la mérite pas.»
+
+ [309] _Var._ Allons, mon bras, du moins sauvons l'honneur,
+ Puisqu'aussi bien il faut perdre Chimène. (1637-56)
+
+ [310] L'édition de 1637 in-12 porte par erreur: «Oui, mon esprit
+ est déçu.»
+
+ [311] _Var._ Dois-je pas à mon père avant qu'à ma maîtresse? (1637-48)
+ _Var._ Dois-je pas à mon père autant qu'à ma maîtresse? (1652-56)
+
+ [312] _Var._ Et tous honteux d'avoir tant balancé. (1637, 38 L.
+ et 39)
+
+
+
+
+ACTE II.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+DON ARIAS, LE COMTE[313].
+
+ LE COMTE.
+
+ Je l'avoue entre nous, mon sang un peu trop chaud[314]
+ S'est trop ému d'un mot, et l'a porté trop haut;
+ Mais puisque c'en est fait, le coup est sans remède.
+
+ DON ARIAS.
+
+ Qu'aux volontés du Roi ce grand courage cède:
+ Il y prend grande part, et son coeur irrité 355
+ Agira contre vous de pleine autorité.
+ Aussi vous n'avez point de valable défense:
+ Le rang de l'offensé, la grandeur de l'offense,
+ Demandent des devoirs et des submissions
+ Qui passent le commun des satisfactions. 360
+
+ LE COMTE.
+
+ Le Roi peut à son gré disposer de ma vie[315].
+
+ DON ARIAS.
+
+ De trop d'emportement votre faute est suivie.
+ Le Roi vous aime encore; apaisez son courroux.
+ Il a dit: «Je le veux;» désobéirez-vous?
+
+ LE COMTE.
+
+ Monsieur, pour conserver tout ce que j'ai d'estime[316], 365
+ Désobéir un peu n'est pas un si grand crime;
+ Et quelque grand qu'il soit, mes services présents[317]
+ Pour le faire abolir sont plus que suffisants[318].
+
+ DON ARIAS.
+
+ Quoi qu'on fasse d'illustre et de considérable,
+ Jamais à son sujet un roi n'est redevable. 370
+ Vous vous flattez beaucoup, et vous devez savoir
+ Que qui sert bien son roi ne fait que son devoir.
+ Vous vous perdrez, Monsieur, sur cette confiance.
+
+ LE COMTE.
+
+ Je ne vous en croirai qu'après l'expérience.
+
+ DON ARIAS.
+
+ Vous devez redouter la puissance d'un roi. 375
+
+ LE COMTE.
+
+ Un jour seul ne perd pas un homme tel que moi.
+ Que toute sa grandeur s'arme pour mon supplice,
+ Tout l'État périra, s'il faut que je périsse[319].
+
+ DON ARIAS.
+
+ Quoi! vous craignez si peu le pouvoir souverain....
+
+ LE COMTE.
+
+ D'un sceptre qui sans moi tomberoit de sa main[320]. 380
+ Il a trop d'intérêt lui-même en ma personne,
+ Et ma tête en tombant feroit choir sa couronne.
+
+ DON ARIAS.
+
+ Souffrez que la raison remette vos esprits.
+ Prenez un bon conseil.
+
+ LE COMTE.
+
+ Le conseil en est pris.
+
+ DON ARIAS.
+
+ Que lui dirai-je enfin? je lui dois rendre conte[321]. 385
+
+ LE COMTE.
+
+ Que je ne puis du tout consentir à ma honte.
+
+ DON ARIAS.
+
+ Mais songez que les rois veulent être absolus.
+
+ LE COMTE.
+
+ Le sort en est jeté, Monsieur, n'en parlons plus.
+
+ DON ARIAS.
+
+ Adieu donc, puisqu'en vain je tâche à vous résoudre:
+ Avec tous vos lauriers, craignez encor le foudre[322]. 390
+
+ LE COMTE.
+
+ Je l'attendrai sans peur.
+
+ DON ARIAS.
+
+ Mais non pas sans effet.
+
+ LE COMTE.
+
+ Nous verrons donc par là don Diègue satisfait.
+
+(Il est seul[323].)
+
+ Qui ne craint point la mort ne craint point les menaces[324].
+ J'ai le coeur au-dessus des plus fières disgrâces;
+ Et l'on peut me réduire à vivre sans bonheur, 395
+ Mais non pas me résoudre à vivre sans honneur.
+
+
+SCÈNE II.
+
+LE COMTE, DON RODRIGUE[325].
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ A moi, Comte, deux mots.
+
+ LE COMTE.
+
+ Parle.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Ote-moi d'un doute.
+ Connois-tu bien don Diègue?
+
+ LE COMTE.
+
+ Oui.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Parlons bas; écoute.
+ Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu,
+ La vaillance et l'honneur de son temps? le sais-tu? 400
+
+ LE COMTE.
+
+ Peut-être.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Cette ardeur que dans les yeux je porte,
+ Sais-tu que c'est son sang? le sais-tu?
+
+ LE COMTE.
+
+ Que m'importe?
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ A quatre pas d'ici je te le fais savoir.
+
+ LE COMTE.
+
+ Jeune présomptueux!
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Parle sans t'émouvoir.
+ Je suis jeune, il est vrai; mais aux âmes bien nées 405
+ La valeur n'attend point le nombre des années[326].
+
+ LE COMTE.
+
+ Te mesurer à moi! qui t'a rendu si vain[327],
+ Toi qu'on n'a jamais vu les armes à la main?
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Mes pareils à deux fois ne se font point connoître,
+ Et pour leurs coups d'essai veulent des coups de maître. 410
+
+ LE COMTE.
+
+ Sais-tu bien qui je suis?
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Oui; tout autre que moi
+ Au seul bruit de ton nom pourroit trembler d'effroi.
+ Les palmes dont je vois ta tête si couverte[328]
+ Semblent porter écrit le destin de ma perte.
+ J'attaque en téméraire un bras toujours vainqueur; 415
+ Mais j'aurai trop de force, ayant assez de coeur.
+ A qui venge son père il n'est rien impossible.
+ Ton bras est invaincu, mais non pas invincible.
+
+ LE COMTE.
+
+ Ce grand coeur qui paroît aux discours que tu tiens,
+ Par tes yeux, chaque jour, se découvroit aux miens; 420
+ Et croyant voir en toi l'honneur de la Castille,
+ Mon âme avec plaisir te destinoit ma fille.
+ Je sais ta passion, et suis ravi de voir
+ Que tous ses mouvements cèdent à ton devoir;
+ Qu'ils n'ont point affoibli cette ardeur magnanime; 425
+ Que ta haute vertu répond à mon estime;
+ Et que voulant pour gendre un cavalier parfait[329],
+ Je ne me trompois point au choix que j'avois fait;
+ Mais je sens que pour toi ma pitié s'intéresse;
+ J'admire ton courage, et je plains ta jeunesse. 430
+ Ne cherche point à faire un coup d'essai fatal;
+ Dispense ma valeur d'un combat inégal;
+ Trop peu d'honneur pour moi suivroit cette victoire:
+ A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire[330].
+ On te croiroit toujours abattu sans effort; 435
+ Et j'aurois seulement le regret de ta mort.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ D'une indigne pitié ton audace est suivie:
+ Qui m'ose ôter l'honneur craint de m'ôter la vie?
+
+ LE COMTE.
+
+ Retire-toi d'ici.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Marchons sans discourir.
+
+ LE COMTE.
+
+ Es-tu si las de vivre?
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ As-tu peur de mourir? 440
+
+ LE COMTE.
+
+ Viens, tu fais ton devoir, et le fils dégénère
+ Qui survit un moment à l'honneur de son père.
+
+
+SCÈNE III.
+
+L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR.
+
+ L'INFANTE.
+
+ Apaise, ma Chimène, apaise ta douleur:
+ Fais agir ta constance en ce coup de malheur.
+ Tu reverras le calme après ce foible orage; 445
+ Ton bonheur n'est couvert que d'un peu de nuage[331],
+ Et tu n'as rien perdu pour le voir différer.
+
+ CHIMÈNE
+
+ Mon coeur outré d'ennuis n'ose rien espérer.
+ Un orage si prompt qui trouble une bonace
+ D'un naufrage certain nous porte la menace: 450
+ Je n'en saurois douter, je péris dans le port.
+ J'aimois, j'étois aimée, et nos pères d'accord;
+ Et je vous en contois la charmante nouvelle[332],
+ Au malheureux moment que naissoit leur querelle,
+ Dont le récit fatal, sitôt qu'on vous l'a fait, 455
+ D'une si douce attente a ruiné l'effet.
+ Maudite ambition, détestable manie,
+ Dont les plus généreux souffrent la tyrannie!
+ Honneur impitoyable à mes plus chers desirs[333],
+ Que tu me vas coûter de pleurs et de soupirs! 460
+
+ L'INFANTE.
+
+ Tu n'as dans leur querelle aucun sujet de craindre:
+ Un moment l'a fait naître, un moment va l'éteindre.
+ Elle a fait trop de bruit pour ne pas s'accorder,
+ Puisque déjà le Roi les veut accommoder;
+ Et tu sais que mon âme, à tes ennuis sensible[334], 465
+ Pour en tarir la source y fera l'impossible.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Les accommodements ne font rien en ce point[335]:
+ De si mortels affronts ne se réparent point[336].
+ En vain on fait agir la force ou la prudence[337]:
+ Si l'on guérit le mal, ce n'est qu'en apparence. 470
+ La haine que les coeurs conservent au dedans
+ Nourrit des feux cachés, mais d'autant plus ardents.
+
+ L'INFANTE.
+
+ Le saint noeud qui joindra don Rodrigue et Chimène
+ Des pères ennemis dissipera la haine;
+ Et nous verrons bientôt votre amour le plus fort 475
+ Par un heureux hymen étouffer ce discord.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Je le souhaite ainsi plus que je ne l'espère:
+ Don Diègue est trop altier, et je connois mon père.
+ Je sens couler des pleurs que je veux retenir;
+ Le passé me tourmente, et je crains l'avenir. 480
+
+ L'INFANTE.
+
+ Que crains-tu? d'un vieillard l'impuissante foiblesse[338]?
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Rodrigue a du courage.
+
+ L'INFANTE.
+
+ Il a trop de jeunesse.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Les hommes valeureux le sont du premier coup.
+
+ L'INFANTE.
+
+ Tu ne dois pas pourtant le redouter beaucoup:
+ Il est trop amoureux pour te vouloir déplaire, 485
+ Et deux mots de ta bouche arrêtent sa colère.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ S'il ne m'obéit point, quel comble à mon ennui!
+ Et s'il peut m'obéir, que dira-t-on de lui?
+ Étant né ce qu'il est, souffrir un tel outrage[339]!
+ Soit qu'il cède ou résiste au feu qui me l'engage, 490
+ Mon esprit ne peut qu'être ou honteux ou confus,
+ De son trop de respect, ou d'un juste refus.
+
+ L'INFANTE.
+
+ Chimène a l'âme haute, et quoiqu'intéressée[340],
+ Elle ne peut souffrir une basse pensée;
+ Mais si jusques au jour de l'accommodement 495
+ Je fais mon prisonnier de ce parfait amant,
+ Et que j'empêche ainsi l'effet de son courage,
+ Ton esprit amoureux n'aura-t-il point d'ombrage?
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Ah! Madame, en ce cas je n'ai plus de souci[341].
+
+
+SCÈNE IV.
+
+L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, LE PAGE[342].
+
+ L'INFANTE.
+
+ Page, cherchez Rodrigue, et l'amenez ici. 500
+
+ LE PAGE.
+
+ Le comte de Gormas et lui....
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Bon Dieu! je tremble.
+
+ L'INFANTE.
+
+ Parlez.
+
+ LE PAGE.
+
+ De ce palais ils sont sortis ensemble[343].
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Seuls?
+
+ LE PAGE.
+
+ Seuls, et qui sembloient tout bas se quereller.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Sans doute ils sont aux mains, il n'en faut plus parler.
+ Madame, pardonnez à cette promptitude. 505
+
+
+SCÈNE V.
+
+L'INFANTE, LÉONOR.
+
+ L'INFANTE.
+
+ Hélas! que dans l'esprit je sens d'inquiétude!
+ Je pleure ses malheurs, son amant me ravit;
+ Mon repos m'abandonne, et ma flamme revit.
+ Ce qui va séparer Rodrigue de Chimène
+ Fait renaître à la fois mon espoir et ma peine[344]; 510
+ Et leur division, que je vois à regret,
+ Dans mon esprit charmé jette un plaisir secret.
+
+ LÉONOR.
+
+ Cette haute vertu qui règne dans votre âme
+ Se rend-elle sitôt à cette lâche flamme?
+
+ L'INFANTE.
+
+ Ne la nomme point lâche, à présent que chez moi 515
+ Pompeuse et triomphante elle me fait la loi:
+ Porte-lui du respect, puisqu'elle m'est si chère.
+ Ma vertu la combat, mais malgré moi j'espère;
+ Et d'un si fol espoir mon coeur mal défendu
+ Vole après un amant que Chimène a perdu. 520
+
+ LÉONOR.
+
+ Vous laissez choir ainsi ce glorieux courage,
+ Et la raison chez vous perd ainsi son usage?
+
+ L'INFANTE.
+
+ Ah! qu'avec peu d'effet on entend la raison,
+ Quand le coeur est atteint d'un si charmant poison!
+ Et lorsque le malade aime sa maladie[345], 525
+ Qu'il a peine à souffrir que l'on y remédie[346]!
+
+ LÉONOR.
+
+ Votre espoir vous séduit, votre mal vous est doux;
+ Mais enfin ce Rodrigue est indigne de vous[347].
+
+ L'INFANTE.
+
+ Je ne le sais que trop: mais si ma vertu cède,
+ Apprends comme l'amour flatte un coeur qu'il possède. 530
+ Si Rodrigue une fois sort vainqueur du combat,
+ Si dessous sa valeur ce grand guerrier s'abat,
+ Je puis en faire cas, je puis l'aimer sans honte.
+ Que ne fera-t-il point, s'il peut vaincre le Comte?
+ J'ose m'imaginer qu'à ses moindres exploits 535
+ Les royaumes entiers tomberont sous ses lois;
+ Et mon amour flatteur déjà me persuade
+ Que je le vois assis au trône de Grenade,
+ Les Mores[348] subjugués trembler en l'adorant,
+ L'Aragon recevoir ce nouveau conquérant, 540
+ Le Portugal se rendre, et ses nobles journées
+ Porter delà les mers ses hautes destinées,
+ Du sang des Africains arroser ses lauriers[349]:
+ Enfin tout ce qu'on dit des plus fameux guerriers[350],
+ Je l'attends de Rodrigue après cette victoire, 545
+ Et fais de son amour un sujet de ma gloire.
+
+ LÉONOR.
+
+ Mais, Madame, voyez où vous portez son bras,
+ Ensuite d'un combat qui peut-être n'est pas.
+
+ L'INFANTE.
+
+ Rodrigue est offensé; le Comte a fait l'outrage;
+ Ils sont sortis ensemble: en faut-il davantage? 550
+
+ LÉONOR.
+
+ Eh bien! ils se battront, puisque vous le voulez[351];
+ Mais Rodrigue ira-t-il si loin que vous allez?
+
+ L'INFANTE.
+
+ Que veux-tu? je suis folle, et mon esprit s'égare:
+ Tu vois par là quels maux cet amour me prépare[352].
+ Viens dans mon cabinet consoler mes ennuis, 555
+ Et ne me quitte point dans le trouble où je suis.
+
+
+SCÈNE VI.
+
+DON FERNAND, DON ARIAS, DON SANCHE[353].
+
+ DON FERNAND.
+
+ Le Comte est donc si vain et si peu raisonnable!
+ Ose-t-il croire encor son crime pardonnable?
+
+ DON ARIAS.
+
+ Je l'ai de votre part longtemps entretenu;
+ J'ai fait mon pouvoir, Sire, et n'ai rien obtenu. 560
+
+ DON FERNAND.
+
+ Justes cieux! ainsi donc un sujet téméraire
+ A si peu de respect et de soin de me plaire!
+ Il offense don Diègue, et méprise son roi!
+ Au milieu de ma cour il me donne la loi!
+ Qu'il soit brave guerrier, qu'il soit grand capitaine, 565
+ Je saurai bien rabattre une humeur si hautaine[354].
+ Fût-il la valeur même, et le dieu des combats,
+ Il verra ce que c'est que de n'obéir pas.
+ Quoi qu'ait pu mériter une telle insolence[355],
+ Je l'ai voulu d'abord traiter sans violence; 570
+ Mais puisqu'il en abuse, allez dès aujourd'hui,
+ Soit qu'il résiste ou non, vous assurer de lui[356].
+
+ DON SANCHE.
+
+ Peut-être un peu de temps le rendroit moins rebelle:
+ On l'a pris tout bouillant encor de sa querelle;
+ Sire, dans la chaleur d'un premier mouvement, 575
+ Un coeur si généreux se rend malaisément.
+ Il voit bien qu'il a tort, mais une âme si haute[357]
+ N'est pas sitôt réduite à confesser sa faute.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Don Sanche, taisez-vous, et soyez averti
+ Qu'on se rend criminel à prendre son parti. 580
+
+ DON SANCHE.
+
+ J'obéis, et me tais; mais de grâce encor, Sire,
+ Deux mots en sa défense.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Et que pouvez-vous dire[358]?
+
+ DON SANCHE.
+
+ Qu'une âme accoutumée aux grandes actions
+ Ne se peut abaisser à des submissions:
+ Elle n'en conçoit point qui s'expliquent[359] sans honte; 585
+ Et c'est à ce mot seul qu'a résisté le Comte[360].
+ Il trouve en son devoir un peu trop de rigueur,
+ Et vous obéiroit, s'il avait moins de coeur.
+ Commandez que son bras, nourri dans les alarmes,
+ Répare cette injure à la pointe des armes; 590
+ Il satisfera, Sire; et vienne qui voudra,
+ Attendant qu'il l'ait su, voici qui répondra.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Vous perdez le respect; mais je pardonne à l'âge,
+ Et j'excuse l'ardeur en un jeune courage[361].
+ Un roi dont la prudence a de meilleurs objets 595
+ Est meilleur ménager du sang de ses sujets:
+ Je veille pour les miens, mes soucis les conservent,
+ Comme le chef a soin des membres qui le servent.
+ Ainsi votre raison n'est pas raison pour moi:
+ Vous parlez en soldat; je dois agir en roi[362]; 600
+ Et quoi qu'on veuille dire, et quoi qu'il ose croire[363],
+ Le Comte à m'obéir ne peut perdre sa gloire,
+ D'ailleurs l'affront me touche: il a perdu d'honneur
+ Celui que de mon fils j'ai fait le gouverneur;
+ S'attaquer à mon choix, c'est se prendre à moi-même[364],
+ Et faire un attentat sur le pouvoir suprême.
+ N'en parlons plus. Au reste, on a vu dix vaisseaux
+ De nos vieux ennemis arborer les drapeaux;
+ Vers la bouche du fleuve ils ont osé paroître.
+
+ DON ARIAS.
+
+ Les Mores ont appris par force à vous connoître, 610
+ Et tant de fois vaincus, ils ont perdu le coeur
+ De se plus hasarder contre un si grand vainqueur.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Ils ne verront jamais sans quelque jalousie
+ Mon sceptre, en dépit d'eux, régir l'Andalousie;
+ Et ce pays si beau, qu'ils ont trop possédé, 615
+ Avec un oeil d'envie est toujours regardé.
+ C'est l'unique raison qui m'a fait dans Séville
+ Placer depuis dix ans le trône de Castille[365],
+ Pour les voir de plus près, et d'un ordre plus prompt
+ Renverser aussitôt ce qu'ils entreprendront. 620
+
+ DON ARIAS.
+
+ Ils savent aux dépens de leurs plus dignes têtes[366]
+ Combien votre présence assure vos conquêtes:
+ Vous n'avez rien à craindre.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Et rien à négliger:
+ Le trop de confiance attire le danger;
+ Et vous n'ignorez pas qu'avec fort peu de peine[367] 625
+ Un flux de pleine mer jusqu'ici les amène[368].
+ Toutefois j'aurois tort de jeter dans les coeurs,
+ L'avis étant mal sûr, de paniques terreurs.
+ L'effroi que produiroit cette alarme inutile,
+ Dans la nuit qui survient troubleroit trop la ville: 630
+ Faites doubler la garde aux murs et sur le port[369].
+ C'est assez pour ce soir[370].
+
+
+SCÈNE VII.
+
+DON FERNAND, DON SANCHE, DON ALONSE.
+
+ DON ALONSE.
+
+ Sire, le Comte est mort:
+ Don Diègue, par son fils, a vengé son offense.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Dès que j'ai su l'affront, j'ai prévu la vengeance[371];
+ Et j'ai voulu dès lors prévenir ce malheur. 635
+
+ DON ALONSE.
+
+ Chimène à vos genoux apporte sa douleur;
+ Elle vient toute[372] en pleurs vous demander justice.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Bien qu'à ses déplaisirs mon âme compatisse[373],
+ Ce que le Comte a fait semble avoir mérité
+ Ce digne châtiment de sa témérité[374]. 640
+ Quelque juste pourtant que puisse être sa peine,
+ Je ne puis sans regret perdre un tel capitaine.
+ Après un long service à mon État rendu,
+ Après son sang pour moi mille fois répandu,
+ A quelques sentiments que son orgueil m'oblige, 645
+ Sa perte m'affoiblit, et son trépas m'afflige.
+
+
+SCÈNE VIII.
+
+DON FERNAND, DON DIÈGUE, CHIMÈNE, DON SANCHE, DON ARIAS, DON ALONSE.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Sire, Sire, justice!
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Ah! Sire, écoutez-nous.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Je me jette à vos pieds.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ J'embrasse vos genoux.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Je demande justice.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Entendez ma défense[375].
+
+ CHIMÈNE.
+
+ D'un jeune audacieux punissez l'insolence: 650
+ Il a de votre sceptre abattu le soutien,
+ Il a tué mon père.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Il a vengé le sien.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Au sang de ses sujets un roi doit la justice.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Pour la juste vengeance il n'est point de supplice[376].
+
+ DON FERNAND.
+
+ Levez-vous l'un et l'autre, et parlez à loisir. 655
+ Chimène, je prends part à votre déplaisir;
+ D'une égale douleur je sens mon âme atteinte[377].
+ Vous parlerez après; ne troublez pas sa plainte.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Sire, mon père est mort; mes yeux[378] ont vu son sang
+ Couler à gros bouillons de son généreux flanc; 660
+ Ce sang qui tant de fois garantit vos murailles,
+ Ce sang qui tant de fois vous gagna des batailles,
+ Ce sang qui tout sorti fume encor de courroux
+ De se voir répandu pour d'autres que pour vous,
+ Qu'au milieu des hasards n'osoit verser la guerre, 665
+ Rodrigue en votre cour vient d'en couvrir la terre[379].
+ J'ai couru sur le lieu, sans force et sans couleur:
+ Je l'ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur,
+ Sire, la voix me manque à ce récit funeste;
+ Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste. 670
+
+ DON FERNAND.
+
+ Prends courage, ma fille, et sache qu'aujourd'hui
+ Ton roi te veut servir de père au lieu de lui.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Sire, de trop d'honneur ma misère est suivie.
+ Je vous l'ai déjà dit, je l'ai trouvé sans vie[380];
+ Son flanc étoit ouvert; et pour mieux m'émouvoir[381], 675
+ Son sang sur la poussière écrivoit mon devoir;
+ Ou plutôt sa valeur en cet état réduite
+ Me parloit par sa plaie, et hâtoit ma poursuite;
+ Et pour se faire entendre au plus juste des rois,
+ Par cette triste bouche elle empruntoit ma voix. 680
+ Sire, ne souffrez pas que sous votre puissance
+ Règne devant vos yeux une telle licence;
+ Que les plus valeureux, avec impunité,
+ Soient exposés aux coups de la témérité;
+ Qu'un jeune audacieux triomphe de leur gloire, 685
+ Se baigne dans leur sang, et brave leur mémoire.
+ Un si vaillant guerrier qu'on vient de vous ravir[382]
+ Éteint, s'il n'est vengé, l'ardeur de vous servir.
+ Enfin mon père est mort, j'en demande vengeance,
+ Plus pour votre intérêt que pour mon allégeance. 690
+ Vous perdez en la mort d'un homme de son rang:
+ Vengez-la par une autre, et le sang par le sang[383].
+ Immolez, non à moi, mais à votre couronne[384],
+ Mais à votre grandeur, mais à votre personne;
+ Immolez, dis-je, Sire, au bien de tout l'État 695
+ Tout ce qu'enorgueillit un si haut attentat.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Don Diègue, répondez.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Qu'on est digne d'envie
+ Lorsqu'on perdant la force on perd aussi la vie[385],
+ Et qu'un long âge apprête aux hommes généreux,
+ Au bout de leur carrière, un destin malheureux! 700
+ Moi, dont les longs travaux ont acquis tant de gloire,
+ Moi, que jadis partout a suivi la victoire,
+ Je me vois aujourd'hui, pour avoir trop vécu,
+ Recevoir un affront et demeurer vaincu.
+ Ce que n'a pu jamais combat, siége, embuscade, 705
+ Ce que n'a pu jamais Aragon ni Grenade,
+ Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux[386],
+ Le Comte en votre cour l'a fait presque à vos yeux[387],
+ Jaloux de votre choix, et fier de l'avantage
+ Que lui donnoit sur moi l'impuissance de l'âge. 710
+ Sire, ainsi ces cheveux blanchis sous le harnois,
+ Ce sang pour vous servir prodigué tant de fois,
+ Ce bras, jadis l'effroi d'une armée ennemie,
+ Descendoient au tombeau tous chargés d'infamie,
+ Si je n'eusse produit un fils digne de moi, 715
+ Digne de son pays et digne de son roi.
+ Il m'a prêté sa main, il a tué le Comte;
+ Il m'a rendu l'honneur, il a lavé ma honte.
+ Si montrer du courage et du ressentiment,
+ Si venger un soufflet mérite un châtiment, 720
+ Sur moi seul doit tomber l'éclat de la tempête:
+ Quand le bras a failli, l'on en punit la tête.
+ Qu'on nomme crime, ou non, ce qui fait nos débats[388],
+ Sire, j'en suis la tête, il n'en est que le bras.
+ Si Chimène se plaint qu'il a tué son père, 725
+ Il ne l'eût jamais fait si je l'eusse pu faire.
+ Immolez donc ce chef que les ans vont ravir,
+ Et conservez pour vous le bras qui peut servir.
+ Aux dépens de mon sang satisfaites Chimène:
+ Je n'y résiste point, je consens à ma peine; 730
+ Et loin de murmurer d'un rigoureux décret[389],
+ Mourant sans déshonneur, je mourrai sans regret.
+
+ DON FERNAND.
+
+ L'affaire est d'importance, et, bien considérée,
+ Mérite en plein conseil d'être délibérée.
+ Don Sanche, remettez Chimène en sa maison. 735
+ Don Diègue aura ma cour et sa foi pour prison.
+ Qu'on me cherche son fils. Je vous ferai justice.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Il est juste, grand Roi, qu'un meurtrier périsse.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Prends du repos, ma fille, et calme tes douleurs.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ M'ordonner du repos, c'est croître mes malheurs. 740
+
+
+FIN DU SECOND ACTE.
+
+NOTES:
+
+ [313] _Var._ LE COMTE, DON ARIAS. (1638 P.)
+
+ [314] _Var._ Je l'avoue entre nous, quand je lui fis l'affront,
+ J'eus le sang un peu chaud et le bras un peu prompt. (1637-56)
+
+ [315] _Var._ Qu'il prenne donc ma vie, elle est en sa puissance.
+ DON ARIAS. Un peu moins de transport et plus d'obéissance:
+ D'un prince qui vous aime apaisez le courroux. (1637-56)
+
+ [316] _Var._ Monsieur, pour conserver ma gloire et mon estime.
+ (1637-56)
+
+ [317] _Var._ Et quelque grand qu'il fût, mes services présents.
+ (1637-56)
+
+ [318] Voyez la Notice du _Cid_, p. 17 et note 41.
+
+ [319] _Var._ Tout l'État périra plutôt que je périsse. (1637-56)
+
+ [320] Dans les premières éditions, il y a un point
+ d'interrogation à la fin de ce vers et du précédent.
+
+ [321] Voyez tome I, p. 150, note 479-a.
+
+ [322] _Var._ Tout couvert de lauriers, craignez encor la foudre.
+ (1637-56)
+
+ [323] Il n'y a point ici de jeu de scène dans les éditions de
+ 1637 in-12 et de 1638. Dans celles de 1637 in-4º et de 1638-60,
+ on lit: _Don Arias rentre_, au lieu de: _Il est seul._
+
+ [324] _Var._ Je m'étonne fort peu de menaces pareilles[324-a]:
+ Dans les plus grands périls je fais plus de merveilles;
+ Et quand l'honneur y va, les plus cruels trépas
+ Présentés à mes yeux ne m'ébranleroient pas. (1637-56)
+
+ [324-a] L'édition de 1644 in-12 porte, par erreur:
+
+ Je m'étonne fort peu de pareilles menaces.
+
+Cette transposition fortuite a cela de remarquable qu'elle donne au
+vers la rime qu'il aura à partir de 1660.
+
+ [325] _Var._ DON RODRIGUE, LE COMTE. (1638 P.)
+
+ [326] _Var._ La valeur n'attend pas le nombre des années. (1637
+ in-12 et 38)--Cicéron a dit dans la cinquième _Philippique_,
+ chapitre XVII: «C. Cæsar ineunte ætate docuit ab excellenti
+ eximiaque virtute progressum ætatis exspectari non oportere;» et
+ du Vair dans sa quatorzième _Harangue funèbre_, en parlant de
+ Louis XIII enfant: «Ne nous promet-il pas que nous verrons, et
+ bientôt, la vengeance de ce terrible assassinat? Ce sera son
+ apprentissage, ce seront ses premiers faits d'armes que la
+ vengeance de son père. Ne mesurez pas sa puissance par ses ans:
+ la vertu aux âmes héroïques n'attend pas les années; elle fait
+ son progrès tout à coup.» (_OEvres de messire Guill. du Vair._
+ Paris, Séb. Cramoisy, 1641, in-fol., p. 715.) Corneille, qui dans
+ _Polyeucte_ paraît s'être rappelé un autre passage de du Vair,
+ pourrait bien s'être souvenu ici de celui que nous venons de
+ citer. Voyez aussi l'_Appendice_ du _Cid_, II, p. 214.
+
+ [327] _Var._ Mais t'attaquer à moi! qui t'a rendu si vain?
+ (1637-56)
+
+ [328] _Var._ Mille et mille lauriers dont ta tête est couverte.
+ (1637-56)
+
+ [329] _Var._ Et que voulant pour gendre un chevalier parfait.
+ (1637 in-4º, 38 P., 39 et 44.)
+
+ [330] Corneille se rappelle sans doute ici ce passage de Sénèque:
+ «Ignominiam judicat gladiator cum inferiore componi, et scit cum
+ sine gloria vinci qui sine periculo vincitur.» (_De Providentia_,
+ cap. III.) Plus tard, dans son _Arminius_, représenté en 1642, et
+ imprimé seulement en 1644, Scudéry a reproduit presque
+ textuellement (acte I, scène III) le vers de Corneille:
+
+ Les lâches seulement dérobent la victoire,
+ Et vaincre sans péril seroit vaincre sans gloire;
+
+ et par une singulière erreur, plusieurs critiques, confondant les
+ dates, ont voulu, à cette occasion, faire de Corneille un
+ plagiaire de Scudéry.
+
+ [331] _Var._ Ton bonheur n'est couvert que d'un petit nuage.
+ (1637-56)
+
+ [332] _Var._ Et je vous en contois la première nouvelle.
+ (1637-56)
+
+ [333] _Var._ Impitoyable honneur, mortel à mes plaisirs.
+ (1637-56)
+
+ [334] _Var._ Et de ma part mon âme, à tes ennuis sensible.
+ (1637-56)
+
+ [335] _Var._ Les accommodements ne sont rien en ce point. (1638
+ P.)
+
+ [336] _Var._ Les affronts à l'honneur ne se réparent point.
+ (1637-56)
+
+ [337] _Var._ En vain on fait agir la force et la prudence. (1637
+ in-12, 38 et 44 in-4º)
+
+ [338] Ce vers, dans l'édition de 1682, a une ponctuation
+ différente et qui change le sens:
+
+ Que crains-tu d'un vieillard l'impuissante foiblesse?
+
+
+ [339] _Var._ Souffrir un tel affront, étant né gentilhomme!
+ Soit qu'il cède ou résiste au feu qui le consomme. (1637-44)
+
+ [340] _Var._ Chimène est généreuse, et quoiqu'intéressée,
+ Elle ne peut souffrir une lâche pensée. (1637-56)
+
+ [341] _Var._ Ah! Madame, en ce cas je n'ai point de souci. (1637
+ in-12)
+
+ [342] _Var._ L'INFANTE, LE PAGE, CHIMÈNE, LÉONOR. (1638 P.)
+
+ [343] _Var._ Hors de la ville ils sont sortis ensemble. (1637
+ in-12)
+
+ [344] _Var._ Avecque mon espoir fait renaître ma peine. (1637-56)
+
+ [345] _Var._ Alors que le malade aime sa maladie. (1637-44)
+ _Var._ Sitôt que le malade aime sa maladie. (1648-60)
+
+ [346] _Var._ Il ne peut plus souffrir que l'on y remédie.
+ (1637-56)
+
+ [347] _Var._ Mais toujours ce Rodrigue est indigne de vous.
+ (1637-56)
+
+ [348] Telle est partout l'orthographe du mot dans les éditions
+ publiées du vivant de Corneille, et encore dans celle de 1692, et
+ cela sans doute afin de rendre certaines rimes plus
+ satisfaisantes pour l'oeil, comme par exemple celle-ci (vers 1177
+ et 1178):
+
+ L'espérance et l'amour d'un peuple qui l'adore,
+ Le soutien de Castille, et la terreur du More.
+
+ Mais dans les _Discours_ et les _Examens_ Corneille écrit _les
+ Maures_.
+
+ [349] _Var._ Au milieu de l'Afrique arborer ses lauriers.
+ (1637-56)
+
+ [350] _Var._ Et faire ses sujets des plus braves guerriers. (1637
+ in-12)
+
+ [351] _Var._ Je veux que ce combat demeure pour certain,
+ Votre esprit va-t-il point bien vite pour sa main? (1637-56)
+
+ [352] _Var._ Mais c'est le moindre mal que l'amour me prépare.
+ (1637-56)
+
+ [353] _Var._ LE ROI, DON ARIAS, DON SANCHE, DON ALONSE.
+ (1637-56)--LE ROI, DON ARIAS, DON SANCHE. (1660)--Les éditions de
+ 1637-60 portent partout: LE ROI, au lieu de DON FERNAND.
+
+ [354] _Var._ Je lui rabattrai bien cette humeur si hautaine.
+ (1637-56)
+
+ [355] _Var._ Je sais trop comme il faut dompter cette insolence.
+ (1637-56)
+
+ [356] Dans les éditions de 1637 in-4º et de 1639-56: _Don Alonse
+ rentre_.
+
+ [357] _Var._ On voit bien qu'on a tort, mais une âme si haute.
+ (1637-48)
+
+ [358] _Var._ Et que pourrez-vous dire? (1637 in-4º, 38 P. et
+ 39-68)
+
+ [359] Les éditions de 1637 in-12 et de 1638 portent: «qui
+ s'explique,» au singulier.
+
+ [360] _Var._ Et c'est contre ce mot qu'a résisté le Comte.
+ (1637-56)
+
+ [361] _Var._ Et j'estime l'ardeur en un jeune courage. (1637-56)
+
+ [362] _Var._ Vous parlez en soldat; je dois régir en roi. (1638)
+
+ [363] _Var._ Et quoi qu'il faille dire, et quoi qu'il veuille
+ croire. (1637-48)
+
+ [364] _Var._ Et par ce trait hardi d'une insolence extrême,
+ Il s'est pris à mon choix, il s'est pris à moi-même.
+ C'est moi qu'il satisfait en réparant ce tort.
+ N'en parlons plus. Au reste on nous menace fort;
+ Sur un avis reçu je crains une surprise.
+ DON ARIAS. Les Mores contre vous font-ils quelque entreprise?
+ S'osent-ils préparer à des efforts nouveaux?
+ LE ROI. Vers la bouche du fleuve on a vu leurs vaisseaux,
+ [Et vous n'ignorez pas qu'avec fort peu de peine
+ Un flux de pleine mer jusqu'ici les amène[364-a].]
+ DON ARIAS. Tant de combats perdus leur ont ôté le coeur
+ D'attaquer désormais un si puissant vainqueur.
+ LE ROI. N'importe, ils ne sauroient qu'avecque jalousie
+ Voir mon sceptre aujourd'hui régir l'Andalousie,
+ Et ce pays si beau que j'ai conquis sur eux
+ Réveille à tous moments leurs desseins généreux.
+ [C'est l'unique raison qui m'a fait dans Séville.] (1637-56)
+
+ [364-a] Ces deux vers sont un peu plus bas dans les éditions
+ de 1660-82.
+
+ [365] Voyez ci-dessus, p. 97.
+
+ [366] _Var._ Sire, ils ont trop appris aux dépens de leurs têtes.
+ (1637-56)
+
+ [367] _Var._ Et le même ennemi que l'on vient de détruire,
+ S'il sait prendre son temps, est capable de nuire.
+ _Don Alonse revient_[367-a]. (1637-56)
+
+ [367-a] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637
+ in-12 et de 1638.--Il se trouve six vers plus bas dans l'édition
+ de 1644 in-12.
+
+ [368] Voyez ci-dessus, p. 97 et 98.
+
+ [369] _Var._ Puisqu'on fait bonne garde aux murs et sur le port,
+ Il suffit pour ce soir[369-a]. (1637-56)
+
+ [369-a] Il n'y a pas ici de distinction de scène dans les
+ éditions indiquées.
+
+ [370] Voyez ci-dessus, p. 96.
+
+ [371] Voyez ci-dessus, p. 95.
+
+ [372] Les éditions de 1639, de 1644 in-4º et de 1648 portent:
+ «tout en pleurs.»
+
+ [373] _Var._ Bien qu'à ses déplaisirs mon amour compatisse.
+ (1652-60)
+
+ [374] _Var._ Ce juste châtiment de sa témérité. (1637-56)
+
+ [375] _Var._ [DON DIÈG. Entendez ma défense.]
+ CHIM. Vengez-moi d'une mort.... DON DIÈG. Qui punit l'insolence.
+ CHIM. Rodrigue, Sire....
+ DON DIÈG. A fait un coup d'homme de bien.
+ CHIM. [Il a tué mon père.] (1637-56)
+
+ [376] _Var._ Une vengeance juste est sans peur du supplice[376-a].
+ (1637-44)
+ _Var._ Une juste vengeance est sans peur du supplice. (1648-56)
+
+ [376-a] Les éditions de 1637 in-12 et de 1638 donnent _de
+ supplice_, pour _du supplice_.
+
+ [377] Entre ce vers et le suivant, on lit dans l'édition de 1692:
+ _à don Diègue_.
+
+ [378] L'édition de 1637 in-12 porte, par erreur, _vos yeux_, pour
+ _mes yeux_.
+
+ [379] _Var._ [Rodrigue en votre cour vient d'en couvrir la terre,]
+ Et pour son coup d'essai son indigne attentat
+ D'un si ferme soutien a privé votre État,
+ De vos meilleurs soldats abattu l'assurance,
+ Et de vos ennemis relevé l'espérance.
+ J'arrivai sur le lieu sans force et sans couleur:
+ Je le trouvai sans vie. Excusez ma douleur[379-a]. (1637-56)
+
+ [379-a] Je le treuvai sans vie. Excusez ma douleur. (1644
+ in-12)--Les deux derniers vers de cette variante se trouvent
+ aussi dans l'édition de 1660.
+
+ [380] _Var._ J'arrivai donc sans force, et le trouvai sans vie.
+ (1637-60)
+
+ [381] _Var._ Il ne me parla point, mais pour mieux m'émouvoir.
+ (1637-56)
+
+ [382] _Var._ Un si vaillant guerrier qu'on vous vient de ravir.
+ (1644 in-12)
+ _Var._ Un si vaillant guerrier qu'on vient de nous ravir.
+ (1654 et 56)
+
+ [383] L'édition de 1637 in-4º I., et les éditions de 1638 L., de
+ 1639, de 1644 in-4º et de 1648 portent:
+
+ Vengez-la par un autre, et le sang par le sang.
+
+ [384] _Var._ Sacrifiez don Diègue et toute sa famille
+ A vous, à votre peuple, à toute la Castille:
+ Le soleil qui voit tout ne voit rien sous les cieux
+ Qui vous puisse payer un sang si précieux. (1637-56)
+
+ [385] _Var._ Quand avecque la force on perd aussi la vie,
+ Sire, et que l'âge apporte aux hommes généreux
+ Avecque sa foiblesse un destin malheureux! (1637-56)
+
+ [386] _Var._ Ni tous mes ennemis, ni tous mes envieux. (1637
+ in-12)
+
+ [387] _Var._ L'orgueil dans votre cour l'a fait presque à vos yeux,
+ Et souillé sans respect l'honneur de ma vieillesse,
+ Avantagé de l'âge, et fort de ma foiblesse. (1637-56)
+
+ [388] _Var._ Du crime glorieux qui cause nos débats. (1637-56)
+
+ [389] _Var._ Et loin de murmurer d'un injuste décret. (1637-56)
+
+
+
+
+ACTE III.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+DON RODRIGUE, ELVIRE[390].
+
+ ELVIRE.
+
+ Rodrigue, qu'as-tu fait? où viens-tu, misérable?
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Suivre le triste cours de mon sort déplorable.
+
+ ELVIRE.
+
+ Où prends-tu cette audace et ce nouvel orgueil,
+ De paroître en des lieux que tu remplis de deuil?
+ Quoi? viens-tu jusqu'ici braver l'ombre du Comte? 745
+ Ne l'as-tu pas tué?
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Sa vie étoit ma honte:
+ Mon honneur de ma main a voulu cet effort.
+
+ ELVIRE.
+
+ Mais chercher ton asile en la maison du mort!
+ Jamais un meurtrier en fit-il son refuge?
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Et je n'y viens aussi que m'offrir à mon juge[391]. 750
+ Ne me regarde plus d'un visage étonné;
+ Je cherche le trépas après l'avoir donné.
+ Mon juge est mon amour, mon juge est ma Chimène:
+ Je mérite la mort de mériter sa haine,
+ Et j'en viens recevoir, comme un bien souverain, 755
+ Et l'arrêt de sa bouche, et le coup de sa main.
+
+ ELVIRE.
+
+ Fuis plutôt de ses yeux, fuis de sa violence;
+ A ses premiers transports dérobe ta présence:
+ Va, ne t'expose point aux premiers mouvements
+ Que poussera l'ardeur de ses ressentiments. 760
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Non, non, ce cher objet à qui j'ai pu déplaire
+ Ne peut pour mon supplice avoir trop de colère;
+ Et j'évite cent morts qui me vont accabler[392],
+ Si pour mourir plus tôt je puis la redoubler.
+
+ ELVIRE.
+
+ Chimène est au palais, de pleurs toute baignée, 765
+ Et n'en reviendra point que bien accompagnée.
+ Rodrigue, fuis, de grâce: ôte-moi de souci.
+ Que ne dira-t-on point si l'on te voit ici?
+ Veux-tu qu'un médisant, pour comble à sa misère[393],
+ L'accuse d'y souffrir l'assassin de son père? 770
+ Elle va revenir; elle vient, je la voi:
+ Du moins, pour son honneur, Rodrigue, cache-toi[394].
+
+
+SCÈNE II
+
+DON SANCHE, CHIMÈNE, ELVIRE.
+
+ DON SANCHE.
+
+ Oui, Madame, il vous faut de sanglantes victimes:
+ Votre colère est juste, et vos pleurs légitimes;
+ Et je n'entreprends pas, à force de parler, 775
+ Ni de vous adoucir, ni de vous consoler.
+ Mais si de vous servir je puis être capable,
+ Employez mon épée à punir le coupable;
+ Employez mon amour à venger cette mort:
+ Sous vos commandements mon bras sera trop fort. 780
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Malheureuse!
+
+ DON SANCHE.
+
+ De grâce, acceptez mon service[395].
+
+ CHIMÈNE.
+
+ J'offenserois le Roi, qui m'a promis justice.
+
+ DON SANCHE.
+
+ Vous savez qu'elle marche avec tant de langueur,
+ Qu'assez souvent le crime échappe à sa longueur[396];
+ Son cours lent et douteux fait trop perdre de larmes. 785
+ Souffrez qu'un cavalier vous venge par les armes[397]:
+ La voie en est plus sûre, et plus prompte à punir.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ C'est le dernier remède; et s'il y faut venir,
+ Et que de mes malheurs cette pitié vous dure,
+ Vous serez libre alors de venger mon injure. 790
+
+ DON SANCHE.
+
+ C'est l'unique bonheur où mon âme prétend;
+ Et pouvant l'espérer, je m'en vais trop content.
+
+
+SCÈNE III.
+
+CHIMÈNE, ELVIRE.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Enfin je me vois libre, et je puis sans contrainte
+ De mes vives douleurs te faire voir l'atteinte;
+ Je puis donner passage à mes tristes soupirs; 795
+ Je puis t'ouvrir mon âme et tous mes déplaisirs.
+ Mon père est mort, Elvire; et la première épée
+ Dont s'est armé Rodrigue, a sa trame coupée.
+ Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en eau!
+ La moitié de ma vie a mis l'autre au tombeau, 800
+ Et m'oblige à venger, après ce coup funeste,
+ Celle que je n'ai plus sur celle qui me reste.
+
+ ELVIRE.
+
+ Reposez-vous, Madame.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Ah! que mal à propos
+ Dans un malheur si grand tu parles de repos[398]!
+ Par où sera jamais ma douleur apaisée[399], 805
+ Si je ne puis haïr la main qui l'a causée?
+ Et que dois-je espérer qu'un tourment éternel,
+ Si je poursuis un crime, aimant le criminel?
+
+ ELVIRE.
+
+ Il vous prive d'un père, et vous l'aimez encore!
+
+ CHIMÈNE.
+
+ C'est peu de dire aimer, Elvire: je l'adore; 810
+ Ma passion s'oppose à mon ressentiment;
+ Dedans mon ennemi je trouve mon amant;
+ Et je sens qu'en dépit de toute ma colère,
+ Rodrigue dans mon coeur combat encor mon père:
+ Il l'attaque, il le presse, il cède, il se défend, 815
+ Tantôt fort, tantôt foible, et tantôt triomphant;
+ Mais en ce dur combat de colère et de flamme,
+ Il déchire mon coeur sans partager mon âme;
+ Et quoi que mon amour ait sur moi de pouvoir[400],
+ Je ne consulte point pour suivre mon devoir: 820
+ Je cours sans balancer où mon honneur m'oblige.
+ Rodrigue m'est bien cher, son intérêt m'afflige;
+ Mon coeur prend son parti; mais malgré son effort[401],
+ Je sais ce que je suis, et que mon père est mort.
+
+ ELVIRE.
+
+ Pensez-vous le poursuivre?
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Ah! cruelle pensée! 825
+ Et cruelle poursuite où je me vois forcée!
+ Je demande sa tête, et crains de l'obtenir:
+ Ma mort suivra la sienne, et je le veux punir!
+
+ ELVIRE.
+
+ Quittez, quittez, Madame, un dessein si tragique;
+ Ne vous imposez point de loi si tyrannique. 830
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Quoi! mon père étant mort, et presque entre mes bras[402],
+ Son sang criera vengeance, et je ne l'orrai pas[403]!
+ Mon coeur, honteusement surpris par d'autres charmes,
+ Croira ne lui devoir que d'impuissantes larmes!
+ Et je pourrai souffrir qu'un amour suborneur 835
+ Sous un lâche silence étouffe mon honneur[404]!
+
+ ELVIRE.
+
+ Madame, croyez-moi, vous serez excusable
+ D'avoir moins de chaleur contre un objet aimable[405],
+ Contre un amant si cher: vous avez assez fait,
+ Vous avez vu le Roi; n'en pressez point l'effet, 840
+ Ne vous obstinez point en cette humeur étrange.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Il y va de ma gloire, il faut que je me venge;
+ Et de quoi que nous flatte un desir amoureux,
+ Toute excuse est honteuse aux esprits généreux.
+
+ ELVIRE.
+
+ Mais vous aimez Rodrigue, il ne vous peut déplaire. 845
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Je l'avoue.
+
+ ELVIRE.
+
+ Après tout, que pensez-vous donc faire?
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Pour conserver ma gloire et finir mon ennui,
+ Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui.
+
+
+SCÈNE IV.
+
+DON RODRIGUE, CHIMÈNE, ELVIRE.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Eh bien! sans vous donner la peine de poursuivre,
+ Assurez-vous l'honneur de m'empêcher de vivre[406]. 850
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Elvire, où sommes-nous, et qu'est-ce que je voi?
+ Rodrigue en ma maison! Rodrigue devant moi!
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ N'épargnez point mon sang: goûtez sans résistance
+ La douceur de ma perte et de votre vengeance.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Hélas!
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Écoute-moi.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Je me meurs.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Un moment. 855
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Va, laisse-moi mourir.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Quatre mots seulement:
+ Après ne me réponds qu'avecque cette épée.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Quoi! du sang de mon père encor toute trempée!
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Ma Chimène....
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Ote-moi cet objet odieux,
+ Qui reproche ton crime et ta vie à mes yeux. 860
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Regarde-le plutôt pour exciter ta haine,
+ Pour croître ta colère, et pour hâter ma peine.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Il est teint de mon sang.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Plonge-le dans le mien,
+ Et fais-lui perdre ainsi la teinture du tien.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Ah! quelle cruauté, qui tout en un jour tue 865
+ Le père par le fer, la fille par la vue!
+ Ote-moi cet objet, je ne le puis souffrir:
+ Tu veux que je t'écoute, et tu me fais mourir!
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Je fais ce que tu veux, mais sans quitter l'envie
+ De finir par tes mains ma déplorable vie; 870
+ Car enfin n'attends pas de mon affection
+ Un lâche repentir d'une bonne action.
+ L'irréparable effet d'une chaleur trop prompte[407]
+ Déshonoroit mon père, et me couvroit de honte.
+ Tu sais comme un soufflet touche un homme de coeur; 875
+ J'avois part à l'affront, j'en ai cherché l'auteur:
+ Je l'ai vu, j'ai vengé mon honneur et mon père;
+ Je le ferois encor, si j'avois à le faire.
+ Ce n'est pas qu'en effet contre mon père et moi
+ Ma flamme assez longtemps n'ait combattu pour toi; 880
+ Juge de son pouvoir: dans une telle offense
+ J'ai pu délibérer si j'en prendrais vengeance[408].
+ Réduit à te déplaire, ou souffrir un affront,
+ J'ai pensé qu'à son tour mon bras étoit trop prompt[409];
+ Je me suis accusé de trop de violence; 885
+ Et ta beauté sans doute emportoit la balance,
+ A moins que d'opposer à tes plus forts appas[410]
+ Qu'un homme sans honneur ne te méritoit pas;
+ Que malgré cette part que j'avois en ton âme[411],
+ Qui m'aima généreux me haïroit infâme; 890
+ Qu'écouter ton amour, obéir à sa voix,
+ C'étoit m'en rendre indigne et diffamer ton choix.
+ Je te le dis encore; et quoique j'en soupire[412],
+ Jusqu'au dernier soupir je veux bien le redire:
+ Je t'ai fait une offense, et j'ai dû m'y porter 895
+ Pour effacer ma honte, et pour te mériter;
+ Mais quitte envers l'honneur, et quitte envers mon père,
+ C'est maintenant à toi que je viens satisfaire:
+ C'est pour t'offrir mon sang qu'en ce lieu tu me vois.
+ J'ai fait ce que j'ai dû[413], je fais ce que je dois. 900
+ Je sais qu'un père mort t'arme contre mon crime;
+ Je ne t'ai pas voulu dérober ta victime:
+ Immole avec courage au sang qu'il a perdu
+ Celui qui met sa gloire à l'avoir répandu.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Ah! Rodrigue, il est vrai, quoique ton ennemie, 905
+ Je ne puis te blâmer d'avoir fui l'infamie[414];
+ Et de quelque façon qu'éclatent mes douleurs,
+ Je ne t'accuse point, je pleure mes malheurs.
+ Je sais ce que l'honneur, après un tel outrage,
+ Demandoit à l'ardeur d'un généreux courage: 910
+ Tu n'as fait le devoir que d'un homme de bien;
+ Mais aussi, le faisant, tu m'as appris le mien.
+ Ta funeste valeur m'instruit par ta victoire;
+ Elle a vengé ton père et soutenu ta gloire:
+ Même soin me regarde, et j'ai, pour m'affliger, 915
+ Ma gloire à soutenir, et mon père à venger.
+ Hélas! ton intérêt ici me désespère:
+ Si quelque autre malheur m'avoit ravi mon père,
+ Mon âme auroit trouvé dans le bien de te voir
+ L'unique allégement qu'elle eût pu recevoir; 920
+ Et contre ma douleur j'aurois senti des charmes,
+ Quand une main si chère eût essuyé mes larmes.
+ Mais il me faut te perdre après l'avoir perdu;
+ Cet effort sur ma flamme à mon honneur est dû[415];
+ Et cet affreux devoir, dont l'ordre m'assassine, 925
+ Me force à travailler moi-même à ta ruine.
+ Car enfin n'attends pas de mon affection
+ De lâches sentiments pour ta punition.
+ De quoi qu'en ta faveur notre amour m'entretienne,
+ Ma générosité doit répondre à la tienne: 930
+ Tu t'es, en m'offensant, montré digne de moi;
+ Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Ne diffère donc plus ce que l'honneur t'ordonne:
+ Il demande ma tête, et je te l'abandonne;
+ Fais-en un sacrifice à ce noble intérêt: 935
+ Le coup m'en sera doux, aussi bien que l'arrêt.
+ Attendre après mon crime une lente justice,
+ C'est reculer ta gloire autant que mon supplice.
+ Je mourrai trop heureux, mourant d'un coup si beau.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Va, je suis ta partie, et non pas ton bourreau. 940
+ Si tu m'offres ta tête, est-ce à moi de la prendre?
+ Je la dois attaquer, mais tu dois la défendre[416];
+ C'est d'un autre que toi qu'il me faut l'obtenir,
+ Et je dois te poursuivre, et non pas te punir.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ De quoi qu'en ma faveur notre amour t'entretienne, 945
+ Ta générosité doit répondre à la mienne;
+ Et pour venger un père emprunter d'autres bras,
+ Ma Chimène, crois-moi, c'est n'y répondre pas:
+ Ma main seule du mien a su venger l'offense,
+ Ta main seule du tien doit prendre la vengeance. 950
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Cruel! à quel propos sur ce point t'obstiner?
+ Tu t'es vengé sans aide, et tu m'en veux donner!
+ Je suivrai ton exemple, et j'ai trop de courage
+ Pour souffrir qu'avec toi ma gloire se partage.
+ Mon père et mon honneur ne veulent rien devoir 955
+ Aux traits de ton amour ni de ton désespoir.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Rigoureux point d'honneur! hélas! quoi que je fasse,
+ Ne pourrai-je à la fin obtenir cette grâce?
+ Au nom d'un père mort, ou de notre amitié,
+ Punis-moi par vengeance, ou du moins par pitié. 960
+ Ton malheureux amant aura bien moins de peine
+ A mourir par ta main qu'à vivre avec ta haine.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Va, je ne te hais point.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Tu le dois.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Je ne puis.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Crains-tu si peu le blâme, et si peu les faux bruits?
+ Quand on saura mon crime, et que ta flamme dure, 965
+ Que ne publieront point l'envie et l'imposture!
+ Force-les au silence, et sans plus discourir,
+ Sauve ta renommée en me faisant mourir.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Elle éclate bien mieux en te laissant la vie[417];
+ Et je veux que la voix de la plus noire envie 970
+ Élève au ciel ma gloire et plaigne mes ennuis,
+ Sachant que je t'adore et que je te poursuis.
+ Va-t'en, ne montre plus à ma douleur extrême
+ Ce qu'il faut que je perde, encore que je l'aime.
+ Dans l'ombre de la nuit cache bien ton départ: 975
+ Si l'on te voit sortir, mon honneur court hasard.
+ La seule occasion qu'aura la médisance,
+ C'est de savoir qu'ici j'ai souffert ta présence:
+ Ne lui donne point lieu d'attaquer ma vertu.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Que je meure!
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Va-t'en.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ A quoi te résous-tu? 980
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Malgré des feux si beaux, qui troublent ma colère[418],
+ Je ferai mon possible à bien venger mon père;
+ Mais malgré la rigueur d'un si cruel devoir,
+ Mon unique souhait est de ne rien pouvoir.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ O miracle d'amour!
+
+ CHIMÈNE.
+
+ O comble de misères[419]! 985
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Que de maux et de pleurs nous coûteront nos pères!
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Rodrigue, qui l'eût cru?
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Chimène, qui l'eût dit?
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Que notre heur fût si proche et sitôt se perdît?
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Et que si près du port, contre toute apparence[420],
+ Un orage si prompt brisât notre espérance? 990
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Ah! mortelles douleurs!
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Ah! regrets superflus!
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Va-t'en, encore un coup, je ne t'écoute plus.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Adieu: je vais traîner une mourante vie,
+ Tant que par ta poursuite elle me soit ravie.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Si j'en obtiens l'effet, je t'engage ma foi[421] 995
+ De ne respirer pas un moment après toi.
+ Adieu: sors, et surtout garde bien qu'on te voie.
+
+ ELVIRE.
+
+ Madame, quelques maux que le ciel nous envoie....
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Ne m'importune plus, laisse-moi soupirer,
+ Je cherche le silence et la nuit pour pleurer. 1000
+
+
+SCÈNE V.
+
+ DON DIÈGUE[422].
+
+ Jamais nous ne goûtons de parfaite allégresse:
+ Nos plus heureux succès sont mêlés de tristesse;
+ Toujours quelques soucis en ces événements
+ Troublent la pureté de nos contentements.
+ Au milieu du bonheur mon âme en sent l'atteinte: 1005
+ Je nage dans la joie, et je tremble de crainte.
+ J'ai vu mort l'ennemi qui m'avoit outragé;
+ Et je ne saurois voir la main qui m'a vengé.
+ En vain je m'y travaille, et d'un soin inutile,
+ Tout cassé que je suis, je cours toute la ville: 1010
+ Ce peu que mes vieux ans m'ont laissé de vigueur[423]
+ Se consume sans fruit à chercher ce vainqueur[424].
+ A toute heure, en tous lieux, dans une nuit si sombre,
+ Je pense l'embrasser, et n'embrasse qu'une ombre;
+ Et mon amour, déçu par cet objet trompeur, 1015
+ Se forme des soupçons qui redoublent ma peur.
+ Je ne découvre point de marques de sa fuite;
+ Je crains du Comte mort les amis et la suite;
+ Leur nombre[425] m'épouvante, et confond ma raison.
+ Rodrigue ne vit plus, ou respire en prison. 1020
+ Justes cieux! me trompé-je encore à l'apparence,
+ Ou si je vois enfin mon unique espérance?
+ C'est lui, n'en doutons plus; mes voeux sont exaucés,
+ Ma crainte est dissipée, et mes ennuis cessés.
+
+
+SCÈNE VI.
+
+DON DIÈGUE, DON RODRIGUE.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Rodrigue, enfin le ciel permet que je te voie[426]! 1025
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Hélas!
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Ne mêle point de soupirs à ma joie[427];
+ Laisse-moi prendre haleine afin de te louer.
+ Ma valeur n'a point lieu de te désavouer:
+ Tu l'as bien imitée, et ton illustre audace
+ Fait bien revivre en toi les héros de ma race: 1030
+ C'est d'eux que tu descends, c'est de moi que tu viens:
+ Ton premier coup d'épée égale tous les miens;
+ Et d'une belle ardeur ta jeunesse animée
+ Par cette grande épreuve atteint ma renommée.
+ Appui de ma vieillesse, et comble de mon heur, 1035
+ Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l'honneur,
+ Viens baiser cette joue, et reconnois la place
+ Où fut empreint l'affront que ton courage efface[428].
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ L'honneur vous en est dû: je ne pouvois pas moins,
+ Étant sorti de vous et nourri par vos soins. 1040
+ Je m'en tiens trop heureux, et mon âme est ravie
+ Que mon coup d'essai plaise à qui je dois la vie;
+ Mais parmi vos plaisirs ne soyez point jaloux
+ Si je m'ose à mon tour satisfaire après vous[429].
+ Souffrez qu'en liberté mon désespoir éclate; 1045
+ Assez et trop longtemps votre discours le flatte.
+ Je ne me repens point de vous avoir servi;
+ Mais rendez-moi le bien que ce coup m'a ravi.
+ Mon bras, pour vous venger, armé contre ma flamme,
+ Par ce coup glorieux m'a privé de mon âme; 1050
+ Ne me dites plus rien; pour vous j'ai tout perdu:
+ Ce que je vous devois, je vous l'ai bien rendu.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Porte, porte plus haut le fruit de ta victoire[430]:
+ Je t'ai donné la vie, et tu me rends ma gloire;
+ Et d'autant que l'honneur m'est plus cher que le jour,
+ D'autant plus maintenant je te dois de retour.
+ Mais d'un coeur magnanime éloigne ces foiblesses[431];
+ Nous n'avons qu'un honneur, il est tant de maîtresses[432]!
+ L'amour n'est qu'un plaisir, l'honneur est un devoir[433].
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Ah! que me dites-vous?
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Ce que tu dois savoir. 1060
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Mon honneur offensé sur moi-même se venge;
+ Et vous m'osez pousser à la honte du change!
+ L'infamie est pareille, et suit également
+ Le guerrier sans courage et le perfide amant.
+ A ma fidélité ne faites point d'injure; 1065
+ Souffrez-moi généreux sans me rendre parjure:
+ Mes liens sont trop forts pour être ainsi rompus;
+ Ma foi m'engage encor si je n'espère plus;
+ Et ne pouvant quitter ni posséder Chimène,
+ Le trépas que je cherche est ma plus douce peine. 1070
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Il n'est pas temps encor de chercher le trépas:
+ Ton prince et ton pays ont besoin de ton bras.
+ La flotte qu'on craignoit, dans ce grand fleuve entrée,
+ Croit surprendre la ville et piller la contrée[434].
+ Les Mores vont descendre, et le flux et la nuit 1075
+ Dans une heure à nos murs les amène[435] sans bruit.
+ La cour est en désordre, et le peuple en alarmes:
+ On n'entend que des cris, on ne voit que des larmes.
+ Dans ce malheur public mon bonheur a permis
+ Que j'ai trouvé chez moi cinq cents de mes amis, 1080
+ Qui sachant mon affront, poussés d'un même zèle[436],
+ Se venoient tous offrir à venger ma querelle[437].
+ Tu les a prévenus; mais leurs vaillantes mains
+ Se tremperont bien mieux au sang des Africains.
+ Va marcher à leur tête où l'honneur te demande: 1085
+ C'est toi que veut pour chef leur généreuse bande.
+ De ces vieux ennemis va soutenir l'abord:
+ Là, si tu veux mourir, trouve une belle mort;
+ Prends-en l'occasion, puisqu'elle t'est offerte;
+ Fais devoir à ton roi son salut à ta perte; 1090
+ Mais reviens-en plutôt les palmes sur le front.
+ Ne borne pas ta gloire à venger un affront;
+ Porte-la plus avant: force par ta vaillance[438]
+ Ce monarque au pardon, et Chimène au silence[439];
+ Si tu l'aimes, apprends que revenir vainqueur[440], 1095
+ C'est l'unique moyen de regagner son coeur.
+ Mais le temps est trop cher pour le perdre en paroles;
+ Je t'arrête en discours, et je veux que tu voles.
+ Viens, suis-moi, va combattre, et montrer à ton roi
+ Que ce qu'il perd au Comte il le recouvre en toi. 1100
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+NOTES:
+
+ [390] ELVIRE, DON RODRIGUE. (1638 P.)
+
+ [391] _Var._ Jamais un meurtrier s'offrit-il à son juge?
+ (1637-56)
+
+ [392] _Var._ Et d'un heur sans pareil je me verrai combler,
+ Si pour mourir plus tôt je la puis redoubler. (1637-56)
+
+ [393] _Var._ Veux-tu qu'un médisant l'accuse en sa misère
+ D'avoir reçu chez soi l'assassin de son père? (1637-56)
+
+ [394] Dans les éditions de 1637 in-4º et de 1639-56: _Il se
+ cache_.
+
+ [395] _Var._ Madame, acceptez mon service. (1637-60)
+
+ [396] _Var._ Que bien souvent le crime échappe à sa longueur.
+ (1637-56)
+
+ [397] _Var._ Souffrez qu'un chevalier vous venge par les armes.
+ (1637 in-4º, 38 P., 39 et 44)
+
+ [398] _Var._ Ton avis importun m'ordonne du repos! (1637-60)
+
+ [399] _Var._ Par où sera jamais mon âme satisfaite,
+ Si je pleure ma perte et la main qui l'a faite?
+ Et que puis-je espérer qu'un tourment éternel. (1637-56)
+
+ [400] Les éditions de 1637 in-12, de 1638 P., de 1644 et de 1682
+ portent _du pouvoir_, pour _de pouvoir_: c'est sans doute une
+ faute.
+
+ [401] _Var._ Mon coeur prend son parti; mais contre leur effort,
+ Je sais que je suis fille, et que mon père est mort. (1637-56)
+ _Var._ Mon coeur prend son parti; mais malgré leur effort.
+ (1660)
+
+ [402] _Var._ Quoi! j'aurai vu mourir mon père entre mes bras.
+ (1637-56)
+
+ [403] _Var._ Son sang criera vengeance, et je ne l'aurai
+ pas[403-a]! (1637-in-12, 38 et 44 in-4º)
+
+ [403-a] Une confusion analogue entre _aura_ et _orra_ a eu
+ lieu dans un passage de Malherbe. Voyez l'édition de M. Lalanne,
+ tome I, p. 72.
+
+ [404] _Var._ Dans un lâche silence étouffe mon honneur! (1637-56)
+
+ [405] _Var._ De conserver pour vous un homme incomparable,
+ Un amant si chéri: vous avez assez fait. (1637-56)
+
+ [406] _Var._ Soûlez-vous du plaisir de m'empêcher de vivre. (1637-44
+ in-4º et 48-56)
+ _Var._ Soûlez-vous du desir de m'empêcher de vivre. (1644
+ in-12)
+
+ [407] _Var._ De la main de ton père un coup irréparable
+ Déshonoroit du mien la vieillesse honorable. (1637-56)
+
+ [408] _Var._ J'ai pu douter encor si j'en prendrois vengeance.
+ (1637-60)
+
+ [409] _Var._ J'ai retenu ma main, j'ai cru mon bras trop prompt.
+ (1637-56)
+
+ [410] _Var._ Si je n'eusse opposé contre tous tes appas.
+ (1637-56)
+
+ [411] _Var._ Qu'après m'avoir chéri quand je vivois sans blâme.
+ (1637-56)
+
+ [412] _Var._ Je te le dis encore, et veux, tant que j'expire,
+ Sans cesse le penser et sans cesse le dire. (1637-56)
+
+ [413] On lit dans l'édition de 1660: «J'y fais ce que j'ai dû,»
+ ce qui est sans doute une faute d'impression.
+
+ [414] _Var._ Je ne te puis blâmer d'avoir fui l'infamie. (1637-44
+ in-4º et 48-56)
+
+ [415] _Var._ Et pour mieux tourmenter mon esprit éperdu,
+ Avec tant de rigueur mon astre me domine,
+ Qu'il me faut travailler moi-même à ta ruine. (1637-56)
+
+ [416] _Var._ Je la dois attaquer, mais tu la dois défendre.
+ (1648-56)
+
+ [417] _Var._ Elle éclate bien mieux en te laissant en vie.
+ (1637-52 et 55)
+
+ [418] _Var._ Malgré des feux si beaux, qui rompent ma colère.
+ (1637-56)
+
+ [419] _Var._ Mais comble de misères! (1637-44)
+
+ [420] L'édition de 1639 porte, par erreur, _espérance_, pour
+ _apparence_.
+
+ [421] _Var._ Si j'en obtiens l'effet, je te donne ma foi.
+ (1637-56)
+
+ [422] DON DIÈGUE, _seul._ (1637-60)
+
+ [423] _Var._ Si peu que mes vieux ans m'ont laissé de vigueur.
+ (1637-56)
+
+ [424] _Var._ Se consomme sans fruit à chercher ce vainqueur.
+ (1637-44)
+
+ [425] On lit _leur ombre_, pour _leur nombre_, dans l'édition de
+ 1644 in-4º.
+
+ [426] Par une erreur singulière, les éditions de 1660-64 portent:
+
+ Rodrigue, enfin le ciel promet que je te voie!
+
+ [427] _Var._ DON RODR. Hélas! c'est triomphant, mais avec peu de
+ joie. (1638)
+
+ [428] _Var._ Où fut jadis l'affront que ton courage efface[428-a].
+ DON RODR. L'honneur vous en est dû: les cieux me sont témoins
+ Qu'étant sorti de vous je ne pouvois pas moins.
+ Je me tiens trop heureux, et mon âme est ravie[428-b]. (1637-56)
+
+ [428-a] Où fut l'indigne affront que ton courage efface.
+ (1637 in-4º I.)
+
+ [428-b] L'édition de 1644 in-4º porte: «et mon âme ravie.»
+
+ [429] _Var._ Si j'ose satisfaire à moi-même après vous. (1637-60)
+
+ [430] _Var._ Porte encore plus haut le fruit de ta victoire.
+ (1637-56)
+
+ [431] _Var._ Mais d'un si brave coeur éloigne ces foiblesses.
+ (1637-56)
+
+ [432] Les maximes de ce genre sur la facilité avec laquelle on
+ remplace un amant ou une maîtresse sont fréquentes dans le
+ théâtre de Corneille:
+
+ En la mort d'un amant vous ne perdez qu'un homme,
+ Dont la perte est facile à réparer dans Rome.
+
+ (_Horace_, acte IV, scène III.)
+
+ Vous trouverez dans Rome assez d'autres maîtresses.
+
+ (_Polyeucte_, acte II, scène I.)
+
+ [433] _Var._ L'amour n'est qu'un plaisir, et l'honneur un devoir.
+ (1637-56)
+
+ [434] _Var._ Vient surprendre la ville et piller la contrée.
+ (1637-56)
+
+ [435] Il y a _amène_ au singulier dans toutes les éditions
+ publiées du vivant de Corneille. Celle de 1692 donne _amènent_.
+
+ [436] _Var._ Qui sachant mon affront, touchés d'un même zèle.
+ (1660)
+
+ [437] _Var._ Venoient m'offrir leur vie à venger ma querelle.
+ (1637-44 in-4º et 48-56)
+ _Var._ Venoient m'offrir leur sang à venger ma querelle.
+ (1644 in-12)
+
+ [438] _Var._ Pousse-la plus avant: force par ta vaillance.
+ (1637-60)
+
+ [439] _Var._ La justice au pardon, et Chimène au silence.
+ (1637-56)
+
+ [440] _Var._ Si tu l'aimes, apprends que retourner vainqueur.
+ (1637-60)
+
+
+
+
+ACTE IV.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+CHIMÈNE, ELVIRE.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ N'est-ce point un faux bruit? le sais-tu bien, Elvire?
+
+ ELVIRE.
+
+ Vous ne croiriez jamais comme chacun l'admire,
+ Et porte jusqu'au ciel, d'une commune voix,
+ De ce jeune héros les glorieux exploits.
+ Les Mores devant lui n'ont paru qu'à leur honte; 1105
+ Leur abord fut bien prompt, leur fuite encor plus prompte.
+ Trois heures de combat laissent à nos guerriers
+ Une victoire entière et deux rois prisonniers.
+ La valeur de leur chef ne trouvoit point d'obstacles.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Et la main de Rodrigue a fait tous ces miracles? 1110
+
+ ELVIRE.
+
+ De ses nobles efforts ces deux rois sont le prix:
+ Sa main les a vaincus, et sa main les a pris.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ De qui peux-tu savoir ces nouvelles étranges?
+
+ ELVIRE.
+
+ Du peuple, qui partout fait sonner ses louanges[441],
+ Le nomme de sa joie et l'objet et l'auteur, 1115
+ Son ange tutélaire, et son libérateur.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Et le Roi, de quel oeil voit-il tant de vaillance?
+
+ ELVIRE.
+
+ Rodrigue n'ose encor paroître en sa présence;
+ Mais don Diègue ravi lui présente enchaînés,
+ Au nom de ce vainqueur, ces captifs couronnés, 1120
+ Et demande pour grâce à ce généreux prince
+ Qu'il daigne voir la main qui sauve la province[442].
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Mais n'est-il point blessé?
+
+ ELVIRE.
+
+ Je n'en ai rien appris.
+ Vous changez de couleur! reprenez vos esprits.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Reprenons donc aussi ma colère affoiblie: 1125
+ Pour avoir soin de lui faut-il que je m'oublie?
+ On le vante, on le loue, et mon coeur y consent!
+ Mon honneur est muet, mon devoir impuissant!
+ Silence, mon amour, laisse agir ma colère:
+ S'il a vaincu deux rois, il a tué mon père[443]; 1130
+ Ces tristes vêtements, où je lis mon malheur,
+ Sont les premiers effets qu'ait produits[444] sa valeur;
+ Et quoi qu'on die ailleurs d'un coeur si magnanime[445],
+ Ici tous les objets me parlent de son crime.
+ Vous qui rendez la force à mes ressentiments, 1135
+ Voiles[446], crêpes, habits, lugubres ornements,
+ Pompe que me prescrit sa première victoire[447],
+ Contre ma passion soutenez bien ma gloire;
+ Et lorsque mon amour prendra trop de pouvoir[448],
+ Parlez à mon esprit de mon triste devoir, 1140
+ Attaquez sans rien craindre une main triomphante.
+
+ ELVIRE.
+
+ Modérez ces transports, voici venir l'Infante.
+
+
+SCÈNE II.
+
+L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, ELVIRE.
+
+ L'INFANTE.
+
+ Je ne viens pas ici consoler tes douleurs;
+ Je viens plutôt mêler mes soupirs à tes pleurs.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Prenez bien plutôt part à la commune joie, 1145
+ Et goûtez le bonheur que le ciel vous envoie,
+ Madame: autre que moi n'a droit de soupirer.
+ Le péril dont Rodrigue a su nous retirer[449],
+ Et le salut public que vous rendent ses armes,
+ A moi seule aujourd'hui souffrent encor les larmes[450]: 1150
+ Il a sauvé la ville, il a servi son roi;
+ Et son bras valeureux n'est funeste qu'à moi.
+
+ L'INFANTE.
+
+ Ma Chimène, il est vrai qu'il a fait des merveilles.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Déjà ce bruit fâcheux a frappé mes oreilles;
+ Et je l'entends partout publier hautement 1155
+ Aussi brave guerrier que malheureux amant.
+
+ L'INFANTE.
+
+ Qu'a de fâcheux pour toi ce discours populaire?
+ Ce jeune Mars qu'il loue a su jadis te plaire:
+ Il possédoit ton âme, il vivoit sous tes lois;
+ Et vanter sa valeur, c'est honorer ton choix. 1160
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Chacun peut la vanter avec quelque justice[451];
+ Mais pour moi sa louange est un nouveau supplice.
+ On aigrit ma douleur en l'élevant si haut:
+ Je vois ce que je perds quand je vois ce qu'il vaut.
+ Ah! cruels déplaisirs à l'esprit d'une amante! 1165
+ Plus j'apprends son mérite, et plus mon feu s'augmente:
+ Cependant mon devoir est toujours le plus fort,
+ Et malgré mon amour, va poursuivre sa mort.
+
+ L'INFANTE.
+
+ Hier[452] ce devoir te mit en une haute estime;
+ L'effort que tu te fis parut si magnanime, 1170
+ Si digne d'un grand coeur, que chacun à la cour
+ Admiroit ton courage et plaignoit ton amour.
+ Mais croirois-tu l'avis d'une amitié fidèle?
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Ne vous obéir pas me rendroit criminelle.
+
+ L'INFANTE.
+
+ Ce qui fut juste alors ne l'est plus aujourd'hui[453]. 1175
+ Rodrigue maintenant est notre unique appui,
+ L'espérance et l'amour d'un peuple qui l'adore,
+ Le soutien de Castille, et la terreur du More[454].
+ Le Roi même est d'accord de cette vérité[455],
+ Que ton père en lui seul se voit ressuscité; 1180
+ Et si tu veux enfin qu'en deux mots je m'explique,
+ Tu poursuis en sa mort la ruine publique.
+ Quoi! pour venger un père est-il jamais permis
+ De livrer sa patrie aux mains des ennemis?
+ Contre nous ta poursuite est-elle légitime, 1185
+ Et pour être punis avons-nous part au crime?
+ Ce n'est pas qu'après tout tu doives épouser
+ Celui qu'un père mort t'obligeoit d'accuser:
+ Je te voudrois moi-même en arracher l'envie;
+ Ote-lui ton amour, mais laisse-nous sa vie. 1190
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Ah! ce n'est pas à moi d'avoir tant de bonté[456];
+ Le devoir qui m'aigrit n'a rien de limité.
+ Quoique pour ce vainqueur mon amour s'intéresse,
+ Quoiqu'un peuple l'adore et qu'un roi le caresse,
+ Qu'il soit environné des plus vaillants guerriers, 1195
+ J'irai sous mes cyprès accabler ses lauriers.
+
+ L'INFANTE.
+
+ C'est générosité quand pour venger un père
+ Notre devoir attaque une tête si chère;
+ Mais c'en est une encor d'un plus illustre rang,
+ Quand on donne au public les intérêts du sang. 1200
+ Non, crois-moi, c'est assez que d'éteindre ta flamme;
+ Il sera trop puni s'il n'est plus dans ton âme.
+ Que le bien du pays t'impose cette loi:
+ Aussi bien, que crois-tu que t'accorde le Roi?
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Il peut me refuser, mais je ne puis me taire[457]. 1205
+
+ L'INFANTE.
+
+ Pense bien, ma Chimène, à ce que tu veux faire.
+ Adieu: tu pourras seule y penser à loisir[458].
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Après mon père mort, je n'ai point à choisir.
+
+
+SCÈNE III.
+
+DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON RODRIGUE, DON SANCHE.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Généreux héritier d'une illustre famille,
+ Qui fut toujours la gloire et l'appui de Castille, 1210
+ Race de tant d'aïeux en valeur signalés,
+ Que l'essai de la tienne a sitôt égalés,
+ Pour te récompenser ma force est trop petite;
+ Et j'ai moins de pouvoir que tu n'as de mérite.
+ Le pays délivré d'un si rude ennemi, 1215
+ Mon sceptre dans ma main par la tienne affermi,
+ Et les Mores défaits avant qu'en ces alarmes
+ J'eusse peu donner ordre à repousser leurs armes,
+ Ne sont point des exploits qui laissent à ton roi
+ Le moyen ni l'espoir de s'acquitter vers toi. 1220
+ Mais deux rois tes captifs feront ta récompense[459].
+ Ils t'ont nommé tous deux leur Cid en ma présence:
+ Puisque Cid en leur langue est autant que seigneur[460],
+ Je ne t'envierai pas ce beau titre d'honneur.
+ Sois désormais le Cid: qu'à ce grand nom tout cède;
+ Qu'il comble d'épouvante et Grenade et Tolède[461],
+ Et qu'il marque à tous ceux qui vivent sous mes lois
+ Et ce que tu me vaux, et ce que je te dois.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Que Votre Majesté, Sire, épargne ma honte.
+ D'un si foible service elle fait trop de conte[462], 1230
+ Et me force à rougir devant un si grand roi
+ De mériter si peu l'honneur que j'en reçoi.
+ Je sais trop que je dois au bien de votre empire,
+ Et le sang qui m'anime, et l'air que je respire;
+ Et quand je les perdrai pour un si digne objet, 1235
+ Je ferai seulement le devoir d'un sujet.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Tous ceux que ce devoir à mon service engage
+ Ne s'en acquittent pas avec même courage;
+ Et lorsque la valeur ne va point dans l'excès,
+ Elle ne produit point de si rares succès. 1240
+ Souffre donc qu'on te loue, et de cette victoire
+ Apprends-moi plus au long la véritable histoire.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Sire, vous avez su qu'en ce danger pressant,
+ Qui jeta dans la ville un effroi si puissant,
+ Une troupe d'amis chez mon père assemblée 1245
+ Sollicita mon âme encor toute troublée....
+ Mais, Sire, pardonnez à ma témérité,
+ Si j'osai l'employer sans votre autorité:
+ Le péril approchoit; leur brigade étoit prête;
+ Me montrant à la cour, je hasardois ma tête[463]; 1250
+ Et s'il falloit la perdre, il m'étoit bien plus doux
+ De sortir de la vie en combattant pour vous.
+
+ DON FERNAND.
+
+ J'excuse ta chaleur à venger ton offense[464];
+ Et l'État défendu me parle en ta défense:
+ Crois que dorénavant Chimène a beau parler, 1255
+ Je ne l'écoute plus que pour la consoler.
+ Mais poursuis.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Sous moi donc cette troupe s'avance,
+ Et porte sur le front une mâle assurance.
+ Nous partîmes cinq cents; mais par un prompt renfort
+ Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port, 1260
+ Tant, à nous voir marcher avec un tel visage[465],
+ Les plus épouvantés reprenoient de courage[466]!
+ J'en cache les deux tiers, aussitôt qu'arrivés,
+ Dans le fond des vaisseaux qui lors furent trouvés;
+ Le reste, dont le nombre augmentoit à toute heure,
+ Brûlant d'impatience autour de moi demeure,
+ Se couche contre terre, et sans faire aucun bruit,
+ Passe une bonne part d'une si belle nuit.
+ Par mon commandement la garde en fait de même,
+ Et se tenant cachée, aide à mon stratagème[467]; 1270
+ Et je feins hardiment d'avoir reçu de vous
+ L'ordre qu'on me voit suivre et que je donne à tous.
+ Cette obscure clarté qui tombe des étoiles
+ Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles[468];
+ L'onde s'enfle dessous, et d'un commun effort 1275
+ Les Mores et la mer montent jusques au port.
+ On les laisse passer; tout leur paroît tranquille;
+ Point de soldats au port, point aux murs de la ville.
+ Notre profond silence abusant leurs esprits,
+ Ils n'osent plus douter de nous avoir surpris; 1280
+ Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent,
+ Et courent se livrer aux mains qui les attendent.
+ Nous nous levons alors, et tous en même temps
+ Poussons jusques au ciel mille cris éclatants.
+ Les nôtres, à ces cris, de nos vaisseaux répondent[469]; 1285
+ Ils paroissent armés, les Mores se confondent,
+ L'épouvante les prend à demi descendus;
+ Avant que de combattre, ils s'estiment perdus.
+ Ils couroient au pillage, et rencontrent la guerre;
+ Nous les pressons sur l'eau, nous les pressons sur terre,
+ Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang,
+ Avant qu'aucun résiste ou reprenne son rang.
+ Mais bientôt, malgré nous, leurs princes les rallient;
+ Leur courage renaît, et leurs terreurs s'oublient:
+ La honte de mourir sans avoir combattu 1295
+ Arrête leur désordre, et leur rend leur vertu[470].
+ Contre nous de pied ferme ils tirent leurs alfanges[471],
+ De notre sang au leur font d'horribles mélanges[472];
+ Et la terre, et le fleuve, et leur flotte, et le port,
+ Sont des champs de carnage où triomphe la mort[473]. 1300
+ O combien d'actions, combien d'exploits célèbres
+ Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres[474],
+ Où chacun, seul témoin des grands coups qu'il donnoit,
+ Ne pouvoit discerner où le sort inclinoit!
+ J'allois de tous côtés encourager les nôtres, 1305
+ Faire avancer les uns, et soutenir les autres,
+ Ranger ceux qui venoient, les pousser à leur tour,
+ Et ne l'ai pu savoir jusques au point du jour[475].
+ Mais enfin, sa clarté montre notre avantage:
+ Le More voit sa perte, et perd soudain courage; 1310
+ Et voyant un renfort qui nous vient secourir,
+ L'ardeur de vaincre cède à la peur de mourir.
+ Ils gagnent leurs vaisseaux, ils en coupent les câbles[476],
+ Poussent jusques aux cieux des cris épouvantables[477],
+ Font retraite en tumulte, et sans considérer 1315
+ Si leurs rois avec eux peuvent se retirer[478].
+ Pour souffrir ce devoir leur frayeur est trop forte[479]:
+ Le flux les apporta; le reflux les remporte[480],
+ Cependant que leurs rois, engagés parmi nous,
+ Et quelque peu des leurs, tous percés de nos coups[481], 1320
+ Disputent vaillamment et vendent bien leur vie.
+ A se rendre moi-même en vain je les convie:
+ Le cimeterre au poing ils ne m'écoutent pas;
+ Mais voyant à leurs pieds tomber tous leurs soldats,
+ Et que seuls désormais en vain ils se défendent, 1325
+ Ils demandent le chef: je me nomme, ils se rendent.
+ Je vous les envoyai tous deux en même temps;
+ Et le combat cessa faute de combattants.
+ C'est de cette façon que, pour votre service....
+
+
+SCÈNE IV.
+
+DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON RODRIGUE, DON ARIAS, DON ALONSE, DON
+SANCHE.
+
+ DON ALONSE.
+
+ Sire, Chimène vient vous demander justice. 1330
+
+ DON FERNAND.
+
+ La fâcheuse nouvelle, et l'importun devoir!
+ Va, je ne la veux pas obliger à te voir.
+ Pour tous remercîments il faut que je te chasse;
+ Mais avant que sortir, viens, que ton roi t'embrasse.
+
+(Don Rodrigue rentre[482].)
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Chimène le poursuit, et voudroit le sauver. 1335
+
+ DON FERNAND.
+
+ On m'a dit qu'elle l'aime, et je vais l'éprouver[483].
+ Montrez un oeil plus triste[484].
+
+
+SCÈNE V.
+
+DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON SANCHE, DON ALONSE, CHIMÈNE,
+ELVIRE.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Enfin soyez contente,
+ Chimène, le succès répond à votre attente:
+ Si de nos ennemis Rodrigue a le dessus,
+ Il est mort à nos yeux des coups qu'il a reçus; 1340
+ Rendez grâces au ciel, qui vous en a vengée.
+
+(A don Diègue[485].)
+
+ Voyez comme déjà sa couleur est changée.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Mais voyez qu'elle pâme, et d'un amour parfait,
+ Dans cette pâmoison, Sire, admirez l'effet.
+ Sa douleur a trahi les secrets de son âme, 1345
+ Et ne vous permet plus de douter de sa flamme.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Quoi! Rodrigue est donc mort?
+
+ DON FERNAND.
+
+ Non, non, il voit le jour,
+ Et te conserve encore un immuable amour:
+ Calme cette douleur qui pour lui s'intéresse[486].
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Sire, on pâme de joie, ainsi que de tristesse: 1350
+ Un excès de plaisir nous rend tous languissants,
+ Et quand il surprend l'âme, il accable les sens.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Tu veux qu'en ta faveur nous croyions[487] l'impossible?
+ Chimène, ta douleur a paru trop visible[488].
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Eh bien! Sire, ajoutez ce comble à mon malheur, 1355
+ Nommez ma pâmoison l'effet de ma douleur:
+ Un juste déplaisir à ce point m'a réduite.
+ Son trépas déroboit sa tête à ma poursuite;
+ S'il meurt des coups reçus pour le bien du pays,
+ Ma vengeance est perdue et mes desseins trahis: 1360
+ Une si belle fin m'est trop injurieuse.
+ Je demande sa mort, mais non pas glorieuse,
+ Non pas dans un éclat qui l'élève si haut,
+ Non pas au lit d'honneur, mais sur un échafaud;
+ Qu'il meure pour mon père, et non pour la patrie; 1365
+ Que son nom soit taché, sa mémoire flétrie.
+ Mourir pour le pays n'est pas un triste sort;
+ C'est s'immortaliser par une belle mort.
+ J'aime donc sa victoire, et je le puis sans crime;
+ Elle assure l'État, et me rend ma victime, 1370
+ Mais noble, mais fameuse entre tous les guerriers,
+ Le chef, au lieu de fleurs, couronné de lauriers;
+ Et pour dire en un mot ce que j'en considère,
+ Digne d'être immolée aux mânes de mon père....
+ Hélas! à quel espoir me laissé-je emporter! 1375
+ Rodrigue de ma part n'a rien à redouter:
+ Que pourroient contre lui des larmes qu'on méprise?
+ Pour lui tout votre empire est un lieu de franchise;
+ Là, sous votre pouvoir, tout lui devient permis;
+ Il triomphe de moi comme des ennemis. 1380
+ Dans leur sang répandu la justice étouffée[489]
+ Aux crimes du vainqueur sert d'un nouveau trophée:
+ Nous en croissons la pompe, et le mépris des lois
+ Nous fait suivre son char au milieu de deux rois.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Ma fille, ces transports ont trop de violence. 1385
+ Quand on rend la justice, on met tout en balance:
+ On a tué ton père, il étoit l'agresseur;
+ Et la même équité m'ordonne la douceur.
+ Avant que d'accuser ce que j'en fais paroître,
+ Consulte bien ton coeur: Rodrigue en est le maître, 1390
+ Et ta flamme en secret rend grâces à ton roi,
+ Dont la faveur conserve un tel amant pour toi.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Pour moi! mon ennemi! l'objet de ma colère!
+ L'auteur de mes malheurs! l'assassin de mon père!
+ De ma juste poursuite on fait si peu de cas 1395
+ Qu'on me croit obliger en ne m'écoutant pas!
+ Puisque vous refusez la justice à mes larmes,
+ Sire, permettez-moi de recourir aux armes;
+ C'est par là seulement qu'il a su m'outrager,
+ Et c'est aussi par là que je me dois venger. 1400
+ A tous vos cavaliers je demande sa tête[490]:
+ Oui, qu'un d'eux me l'apporte, et je suis sa conquête;
+ Qu'ils le combattent, Sire; et le combat fini,
+ J'épouse le vainqueur, si Rodrigue est puni.
+ Sous votre autorité souffrez qu'on le publie. 1405
+
+ DON FERNAND.
+
+ Cette vieille coutume en ces lieux établie,
+ Sous couleur de punir un injuste attentat,
+ Des meilleurs combattants affoiblit un État;
+ Souvent de cet abus le succès déplorable
+ Opprime l'innocent, et soutient le coupable. 1410
+ J'en dispense Rodrigue: il m'est trop précieux
+ Pour l'exposer aux coups d'un sort capricieux;
+ Et quoi qu'ait pu commettre un coeur si magnanime,
+ Les Mores en fuyant ont emporté son crime.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Quoi! Sire, pour lui seul vous renversez des lois 1415
+ Qu'a vu toute la cour observer tant de fois!
+ Que croira votre peuple, et que dira l'envie,
+ Si sous votre défense il ménage sa vie,
+ Et s'en fait un prétexte à ne paroître pas[491]
+ Où tous les gens d'honneur cherchent un beau trépas?
+ De pareilles faveurs terniroient trop sa gloire[492]:
+ Qu'il goûte sans rougir les fruits de sa victoire.
+ Le Comte eut de l'audace; il l'en a su punir:
+ Il l'a fait en brave homme, et le doit maintenir[493].
+
+ DON FERNAND.
+
+ Puisque vous le voulez, j'accorde qu'il le fasse; 1425
+ Mais d'un guerrier vaincu mille prendroient la place,
+ Et le prix que Chimène au vainqueur a promis
+ De tous mes cavaliers feroit ses ennemis[494].
+ L'opposer seul à tous seroit trop d'injustice:
+ Il suffit qu'une fois il entre dans la lice. 1430
+ Choisis qui tu voudras, Chimène, et choisis bien;
+ Mais après ce combat ne demande plus rien.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ N'excusez point par là ceux que son bras étonne:
+ Laissez un champ ouvert, où n'entrera personne[495].
+ Après ce que Rodrigue a fait voir aujourd'hui, 1435
+ Quel courage assez vain s'oseroit prendre à lui?
+ Qui se hasarderoit contre un tel adversaire?
+ Qui seroit ce vaillant, ou bien ce téméraire?
+
+ DON SANCHE.
+
+ Faites ouvrir le champ: vous voyez l'assaillant[496];
+ Je suis ce téméraire, ou plutôt ce vaillant. 1440
+ Accordez cette grâce à l'ardeur qui me presse,
+ Madame: vous savez quelle est votre promesse.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Chimène, remets-tu ta querelle en sa main?
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Sire, je l'ai promis.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Soyez prêt à demain.
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Non, Sire, il ne faut pas différer davantage: 1445
+ On est toujours trop prêt quand on a du courage.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Sortir d'une bataille, et combattre à l'instant!
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Rodrigue a pris haleine en vous la racontant.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Du moins une heure ou deux je veux qu'il se délasse[497].
+ Mais de peur qu'en exemple un tel combat ne passe, 1450
+ Pour témoigner à tous qu'à regret je permets
+ Un sanglant procédé qui ne me plut jamais,
+ De moi ni de ma cour il n'aura la présence.
+
+(Il parle à don Arias[498].)
+
+ Vous seul des combattants jugerez la vaillance:
+ Ayez soin que tous deux fassent en gens de coeur, 1455
+ Et le combat fini, m'amenez le vainqueur.
+ Qui qu'il soit, même prix est acquis à sa peine[499]:
+ Je le veux de ma main présenter à Chimène,
+ Et que pour récompense il reçoive sa foi.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Quoi! Sire, m'imposer une si dure loi[500]! 1460
+
+ DON FERNAND.
+
+ Tu t'en plains; mais ton feu, loin d'avouer ta plainte,
+ Si Rodrigue est vainqueur, l'accepte sans contrainte.
+ Cesse de murmurer contre un arrêt si doux:
+ Qui que ce soit des deux, j'en ferai ton époux.
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+NOTES:
+
+ [441] L'édition de 1682 porte, par erreur, _les louanges_, pour
+ _ses louanges_.
+
+ [442] _Var._ Qu'il daigne voir la main qui sauve sa province.
+ (1637-56)
+
+ [443] _Var._ S'il a vaincu les rois, il a tué mon père. (1637
+ in-12)
+
+ [444] Toutes les éditions portent: _qu'ait produit_, sans accord.
+
+ [445] _Var._ Et combien que pour lui tout un peuple s'anime.
+ (1637-56)
+
+ [446] _Voile_ est au singulier dans les éditions antérieures à
+ 1664.
+
+ [447] _Var._ Pompe où m'ensevelit sa première victoire. (1637-56)
+
+ [448] _Var._ Et lorsque mon amour prendra plus de pouvoir. (1637
+ in-12 et 44 in-4º)
+
+ [449] _Var._ Le péril dont Rodrigue a su vous retirer. (1637-56)
+
+ [450] _Var._ A moi seule aujourd'hui permet encor les larmes.
+ (1637-56)
+
+ [451] _Var._ J'accorde que chacun la vante avec justice.
+ (1637 et 39-56)
+ _Var._ J'accorde que chacun le vante avec justice.
+ (1638 P.)
+
+ [452] «Cet _hier_ fait voir que la pièce dure deux jours dans
+ Corneille: l'unité de temps n'était pas encore une règle bien
+ reconnue. Cependant, si la querelle du Comte et sa mort arrivent
+ la veille au soir, et si le lendemain tout est fini à la même
+ heure, l'unité de temps est observée. Les événements ne sont
+ point aussi pressés qu'on l'a reproché à Corneille, et tout est
+ assez vraisemblable.» (_Voltaire._)
+
+ [453] _Var._ Ce qui fut bon alors ne l'est plus aujourd'hui.
+ (1637-44)
+
+ [454] Voyez ci-dessus, p. 136, note 248.
+
+ [455] _Var._ Ses faits nous ont rendu ce qu'ils nous ont ôté,
+ Et ton père en lui seul se voit ressuscité. (1637-56)
+
+ [456] _Var._ Ah! Madame, souffrez qu'avecque liberté
+ Je pousse jusqu'au bout ma générosité.
+ Quoique mon coeur pour lui contre moi s'intéresse. (1637-56)
+ _Var._ Ah! ce n'est pas à moi d'avoir cette bonté. (1660)
+
+ [457] _Var._ Il peut me refuser, mais je ne me puis taire.
+ (1637-56)
+
+ [458] _Var._ Adieu: tu pourras seule y songer à loisir. (1637-60)
+
+ [459] _Var._ Mais deux rois, tes captifs, seront ta récompense.
+ (1637 in-12 et 44)
+
+ [460] Voyez le _Lexique_.
+
+ [461] _Var._ Qu'il devienne l'effroi de Grenade et Tolède.
+ (1637-56)
+
+ [462] _Var._ D'un si foible service elle a fait trop de conte.
+ (1637 in-12)
+
+ [463] _Var._ Et paroître à la cour eût hasardé ma tête,
+ Qu'à défendre l'État j'aimois bien mieux donner,
+ Qu'aux plaintes de Chimène ainsi l'abandonner. (1637-56)
+
+ [464] _Var._ J'excuse ta chaleur à venger une offense. (1638 L.)
+
+ [465] _Var._ Tant, à nous voir marcher en si bon équipage.
+ (1637-56)
+
+ [466] _Var._ Les plus épouvantés reprenoient le courage! (1638 L., 39
+ et 44 in-4º)
+ _Var._ Les plus épouvantés reprenoient du courage! (1644 in-12)
+
+ [467] _Var._ Et se tenant cachée, aide mon stratagème. (1637
+ in-12)
+
+ [468] _Var._ Enfin avec le flux nous fit voir trente voiles;
+ L'onde s'enfloit dessous, et d'un commun effort
+ Les Mores et la mer entrèrent dans le port. (1637-60)
+
+ [469] _Var._ Les nôtres, au signal, de nos vaisseaux répondent.
+ (1637-56)
+
+ [470] _Var._ Rétablit leur désordre, et leur rend leur vertu.
+ (1637-56)
+
+ [471] Sorte de cimeterres. Voyez le _Lexique_.
+
+ [472] _Var._ Contre nous de pied ferme ils tirent les épées;
+ Des plus braves soldats les trames sont coupées(472-a).
+ (1637-63)
+
+ [472-a] Jolly fait remarquer, dans l'avertissement de
+ l'édition de 1738 (p. XX), que les comédiens ont ici toujours
+ adopté la variante de préférence au texte, sans doute afin
+ d'éviter le mot _alfange_. Ils font encore de même aujourd'hui.
+
+ [473] _Var._ Sont les champs de carnage où triomphe la mort.
+ (1644 in-4º)
+
+ [474] _Var._ Furent ensevelis dans l'horreur des ténèbres.
+ (1637-56)
+
+ [475] _Var._ Et n'en pus rien savoir jusques au point du jour.
+ Mais enfin sa clarté montra notre avantage:
+ Le More vit sa perte, et perdit le courage,
+ Et voyant un renfort qui nous vint secourir,
+ Changea l'ardeur de vaincre à la peur de mourir[475-a].
+ (1637-56)
+
+ [475-a] Change l'ardeur de vaincre à la peur de mourir.
+ (1637 in-12 et 44 in-4º)
+
+ [476] Toutes les éditions portent _chables_, excepté celles de
+ 1644 in-12 et de 1660-64, qui donnent _câbles_.
+
+ [477] _Var._ Nous laissent pour adieux des cris épouvantables.
+ (1637-56)
+
+ [478] _Var._ Si leurs rois avec eux ont pu se retirer. (1637 et
+ 39-56)
+ _Var._ Si les rois avec eux ont pu se retirer. (1638)
+
+ [479] _Var._ Ainsi leur devoir cède à la frayeur plus forte.
+ (1637-56)
+
+ [480] _Var._ Le flux les apporta; le reflux les emporte. (1637
+ in-12 et 44 in-4º)
+
+ [481] _Var._ Et quelque peu des leurs, tous chargés de nos coups.
+ (1638)
+
+ [482] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12 et
+ de 1638 L.--Il se trouve quatre vers plus haut dans les éditions
+ de 1638 P., de 1639 et de 1644 in-4º.
+
+ [483] _Var._ On me dit qu'elle l'aime, et je vais l'éprouver.
+ (1637 in-12)
+
+ [484] _Var._ Contrefaites le triste. (1637-56)
+
+ [485] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637-56.
+
+ [486] _Var._ Tu le posséderas, reprends ton allégresse. (1637-56)
+
+ [487] On lit _croyons_, pour _croyions_, dans les éditions de
+ 1637-44 et de 1652-56.
+
+ [488] _Var._ Ta tristesse, Chimène, a paru trop visible.
+ CHIM. Eh bien! Sire, ajoutez ce comble à mes malheurs,
+ Nommez ma pâmoison l'effet de mes douleurs. (1637-56)
+
+ [489] _Var._ Dans leur sang épandu la justice étouffée. (1637, 39
+ et 48-56)
+
+ [490] _Var._ A tous vos chevaliers je demande sa tête. (1637
+ in-4º, 38 P., 39 et 44)
+
+ [491] _Var._ Et s'en sert d'un prétexte à ne paroître pas.
+ (1637-60)
+
+ [492] _Var._ Sire, ôtez ces faveurs, qui terniroient sa gloire.
+ (1637-56)
+
+ [493] _Var._ Il l'a fait en brave homme, et le doit soutenir.
+ (1637 in-4º, 38-44 in-4º et 48-56)
+ _Var._ Il a fait en brave homme, et le doit soutenir.
+ (1637 in-12 et 44 in-12)
+
+ [494] _Var._ De tous mes chevaliers feroit ses ennemis. (1637
+ in-4º, 38 P., 39 et 44)
+
+ [495] _Var._ Laissez un camp ouvert, où n'entrera personne.
+ (1637-56)
+
+ [496] _Var._ Faites ouvrir le camp: vous voyez l'assaillant.
+ (1637-56)
+
+ [497] «Je me suis toujours repenti d'avoir fait dire au Roi, dans
+ _le Cid_, qu'il vouloit que Rodrigue se délassât une heure ou
+ deux après la défaite des Maures avant que de combattre don
+ Sanche: je l'avois fait pour montrer que la pièce étoit dans les
+ vingt-quatre heures; et cela n'a servi qu'à avertir les
+ spectateurs de la contrainte avec laquelle je l'y ai réduite.»
+ (_Discours de la tragédie_, tome I, p. 96.)
+
+ [498] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12, de
+ 1638 et de 1644 in-12.
+
+ [499] _Var._ Quel qu'il soit, même prix est acquis à sa peine.
+ (1637-64)
+
+ [500] _Var._ Sire, c'est me donner une trop dure loi. (1637-44)
+
+
+
+
+ACTE V.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+DON RODRIGUE, CHIMÈNE[501].
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Quoi! Rodrigue, en plein jour! d'où te vient cette audace?
+ Va, tu me perds d'honneur; retire-toi, de grâce.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Je vais mourir, Madame, et vous viens en ce lieu,
+ Avant le coup mortel, dire un dernier adieu[502]:
+ Cet immuable amour qui sous vos lois m'engage[503]
+ N'ose accepter ma mort sans vous en faire hommage. 1470
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Tu vas mourir!
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Je cours à ces heureux moments
+ Qui vont livrer ma vie à vos ressentiments.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Tu vas mourir! Don Sanche est-il si redoutable
+ Qu'il donne l'épouvante à ce coeur indomptable?
+ Qui t'a rendu si foible, ou qui le rend si fort? 1475
+ Rodrigue va combattre, et se croit déjà mort!
+ Celui qui n'a pas craint les Mores, ni mon père,
+ Va combattre don Sanche, et déjà désespère!
+ Ainsi donc au besoin ton courage s'abat!
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Je cours à mon supplice, et non pas au combat; 1480
+ Et ma fidèle ardeur sait bien m'ôter l'envie,
+ Quand vous cherchez ma mort, de défendre ma vie.
+ J'ai toujours même coeur; mais je n'ai point de bras
+ Quand il faut conserver ce qui ne vous plaît pas;
+ Et déjà cette nuit m'auroit été mortelle, 1485
+ Si j'eusse combattu pour ma seule querelle;
+ Mais défendant mon roi, son peuple et mon pays[504],
+ A me défendre mal je les aurois trahis.
+ Mon esprit généreux ne hait pas tant la vie,
+ Qu'il en veuille sortir par une perfidie. 1490
+ Maintenant qu'il s'agit de mon seul intérêt,
+ Vous demandez ma mort, j'en accepte l'arrêt.
+ Votre ressentiment choisit la main d'un autre
+ (Je ne méritois pas de mourir de la vôtre):
+ On ne me verra point en repousser les coups; 1495
+ Je dois plus de respect à qui combat pour vous;
+ Et ravi de penser que c'est de vous qu'ils viennent,
+ Puisque c'est votre honneur que ses armes soutiennent,
+ Je vais lui présenter mon estomac ouvert[505],
+ Adorant en sa main la vôtre qui me perd. 1500
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Si d'un triste devoir la juste violence,
+ Qui me fait malgré moi poursuivre ta vaillance,
+ Prescrit à ton amour une si forte loi
+ Qu'il te rend sans défense à qui combat pour moi,
+ En cet aveuglement ne perds pas la mémoire 1505
+ Qu'ainsi que de ta vie il y va de ta gloire,
+ Et que dans quelque éclat que Rodrigue ait vécu,
+ Quand on le saura mort, on le croira vaincu.
+ Ton honneur t'est plus cher que je ne te suis chère[506],
+ Puisqu'il trempe tes mains dans le sang de mon père[507], 1510
+ Et te fait renoncer, malgré ta passion,
+ A l'espoir le plus doux de ma possession:
+ Je t'en vois cependant faire si peu de conte,
+ Que sans rendre combat tu veux qu'on te surmonte.
+ Quelle inégalité ravale ta vertu? 1515
+ Pourquoi ne l'as-tu plus, ou pourquoi l'avois-tu?
+ Quoi? n'es-tu généreux que pour me faire outrage?
+ S'il ne faut m'offenser, n'as-tu point de courage?
+ Et traites-tu mon père avec tant de rigueur,
+ Qu'après l'avoir vaincu tu souffres un vainqueur? 1520
+ Va, sans vouloir mourir, laisse-moi te poursuivre[508],
+ Et défends ton honneur, si tu ne veux plus vivre.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Après la mort du Comte, et les Mores défaits,
+ Faudroit-il à ma gloire encor d'autres effets[509]?
+ Elle peut dédaigner le soin de me défendre: 1525
+ On sait que mon courage ose tout entreprendre,
+ Que ma valeur peut tout, et que dessous les cieux,
+ Auprès de mon honneur, rien ne m'est précieux[510].
+ Non, non, en ce combat, quoi que vous veuilliez[511] croire,
+ Rodrigue peut mourir sans hasarder sa gloire, 1530
+ Sans qu'on l'ose accuser d'avoir manqué de coeur,
+ Sans passer pour vaincu, sans souffrir un vainqueur.
+ On dira seulement: «Il adoroit Chimène;
+ Il n'a pas voulu vivre et mériter sa haine;
+ Il a cédé lui-même à la rigueur du sort 1535
+ Qui forçoit sa maîtresse à poursuivre sa mort:
+ Elle vouloit sa tête; et son coeur magnanime,
+ S'il l'en eût refusée, eût pensé faire un crime.
+ Pour venger son honneur il perdit son amour,
+ Pour venger sa maîtresse il a quitté le jour, 1540
+ Préférant, quelque espoir qu'eût son âme asservie[512],
+ Son honneur à Chimène, et Chimène à sa vie.»
+ Ainsi donc vous verrez ma mort en ce combat,
+ Loin d'obscurcir ma gloire, en rehausser l'éclat;
+ Et cet honneur suivra mon trépas volontaire, 1545
+ Que tout autre que moi n'eût pu vous satisfaire.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Puisque, pour t'empêcher de courir au trépas,
+ Ta vie et ton honneur sont de foibles appas,
+ Si jamais je t'aimai, cher Rodrigue, en revanche,
+ Défends-toi maintenant pour m'ôter à don Sanche; 1550
+ Combats pour m'affranchir d'une condition
+ Qui me donne à l'objet de mon aversion[513].
+ Te dirai-je encor plus? va, songe à ta défense,
+ Pour forcer mon devoir, pour m'imposer silence;
+ Et si tu sens pour moi ton coeur encore épris[514], 1555
+ Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.
+ Adieu: ce mot lâché me fait rougir de honte.
+
+ DON RODRIGUE[515].
+
+ Est-il quelque ennemi qu'à présent je ne dompte?
+ Paroissez, Navarrois, Mores et Castillans,
+ Et tout ce que l'Espagne a nourri de vaillants; 1560
+ Unissez-vous ensemble, et faites une armée,
+ Pour combattre une main de la sorte animée:
+ Joignez tous vos efforts contre un espoir si doux;
+ Pour en venir à bout, c'est trop peu que de vous.
+
+
+SCÈNE II.
+
+ L'INFANTE.
+
+ T'écouterai-je encor, respect de ma naissance, 1565
+ Qui fais un crime de mes feux?
+ T'écouterai-je, amour, dont la douce puissance
+ Contre ce fier tyran fait révolter mes voeux[516]?
+ Pauvre princesse, auquel des deux
+ Dois-tu prêter obéissance? 1570
+ Rodrigue, ta valeur te rend digne de moi;
+ Mais pour être vaillant, tu n'es pas fils de roi.
+
+ Impitoyable sort, dont la rigueur sépare
+ Ma gloire d'avec mes desirs!
+ Est-il dit que le choix d'une vertu si rare 1575
+ Coûte à ma passion de si grands déplaisirs?
+ O cieux! à combien de soupirs
+ Faut-il que mon coeur se prépare,
+ Si jamais il n'obtient sur un si long tourment[517]
+ Ni d'éteindre l'amour, ni d'accepter l'amant! 1580
+
+ Mais c'est trop de scrupule, et ma raison s'étonne[518]
+ Du mépris d'un si digne choix:
+ Bien qu'aux monarques seuls ma naissance me donne,
+ Rodrigue, avec honneur je vivrai sous tes lois.
+ Après avoir vaincu deux rois, 1585
+ Pourrois-tu manquer de couronne?
+ Et ce grand nom de Cid que tu viens de gagner
+ Ne fait-il pas trop voir sur qui tu dois régner[519]?
+
+ Il est digne de moi, mais il est à Chimène;
+ Le don que j'en ai fait me nuit. 1590
+ Entre eux la mort d'un père a si peu mis de haine[520],
+ Que le devoir du sang à regret le poursuit:
+ Ainsi n'espérons aucun fruit
+ De son crime, ni de ma peine,
+ Puisque pour me punir le destin a permis 1595
+ Que l'amour dure même entre deux ennemis.
+
+
+SCÈNE III.
+
+L'INFANTE, LÉONOR.
+
+ L'INFANTE.
+
+ Où viens-tu, Léonor?
+
+ LÉONOR.
+
+ Vous applaudir, Madame[521],
+ Sur le repos qu'enfin a retrouvé votre âme.
+
+ L'INFANTE.
+
+ D'où viendroit ce repos dans un comble d'ennui?
+
+ LÉONOR.
+
+ Si l'amour vit d'espoir, et s'il meurt avec lui, 1600
+ Rodrigue ne peut plus charmer votre courage.
+ Vous savez le combat où Chimène l'engage:
+ Puisqu'il faut qu'il y meure, ou qu'il soit son mari,
+ Votre espérance est morte, et votre esprit guéri.
+
+ L'INFANTE.
+
+ Ah! qu'il s'en faut encor[522]!
+
+ LÉONOR.
+
+ Que pouvez-vous prétendre?
+
+ L'INFANTE.
+
+ Mais plutôt quel espoir me pourrois-tu défendre?
+ Si Rodrigue combat sous ces conditions,
+ Pour en rompre l'effet, j'ai trop d'inventions.
+ L'amour, ce doux auteur de mes cruels supplices,
+ Aux esprits des amants apprend trop d'artifices. 1610
+
+ LÉONOR.
+
+ Pourrez-vous quelque chose, après qu'un père mort
+ N'a pu dans leurs esprits allumer de discord?
+ Car Chimène aisément montre par sa conduite
+ Que la haine aujourd'hui ne fait pas sa poursuite.
+ Elle obtient un combat, et pour son combattant 1615
+ C'est le premier offert qu'elle accepte à l'instant:
+ Elle n'a point recours à ces mains généreuses[523]
+ Que tant d'exploits fameux rendent si glorieuses;
+ Don Sanche lui suffit, et mérite son choix[524],
+ Parce qu'il va s'armer pour la première fois. 1620
+ Elle aime en ce duel son peu d'expérience;
+ Comme il est sans renom, elle est sans défiance;
+ Et sa facilité vous doit bien faire voir[525]
+ Qu'elle cherche un combat qui force son devoir,
+ Qui livre à son Rodrigue une victoire aisée[526], 1625
+ Et l'autorise enfin à paroître apaisée.
+
+ L'INFANTE.
+
+ Je le remarque assez, et toutefois mon coeur
+ A l'envi de Chimène adore ce vainqueur.
+ A quoi me résoudrai-je, amante infortunée?
+
+ LÉONOR.
+
+ A vous mieux souvenir de qui vous êtes née[527]: 1630
+ Le ciel vous doit un roi, vous aimez un sujet!
+
+ L'INFANTE.
+
+ Mon inclination a bien changé d'objet.
+ Je n'aime plus Rodrigue, un simple gentilhomme;
+ Non, ce n'est plus ainsi que mon amour le nomme[528]:
+ Si j'aime, c'est l'auteur de tant de beaux exploits, 1635
+ C'est le valeureux Cid, le maître de deux rois.
+ Je me vaincrai pourtant, non de peur d'aucun blâme,
+ Mais pour ne troubler pas une si belle flamme;
+ Et quand pour m'obliger on l'auroit couronné,
+ Je ne veux point reprendre un bien que j'ai donné. 1640
+ Puisqu'en un tel combat sa victoire est certaine,
+ Allons encore un coup le donner à Chimène.
+ Et toi, qui vois les traits dont mon coeur est percé,
+ Viens me voir achever comme j'ai commencé.
+
+
+SCÈNE IV.
+
+CHIMÈNE, ELVIRE.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Elvire, que je souffre, et que je suis à plaindre! 1645
+ Je ne sais qu'espérer, et je vois tout à craindre;
+ Aucun voeu ne m'échappe où j'ose consentir;
+ Je ne souhaite rien sans un prompt repentir[529].
+ A deux rivaux pour moi je fais prendre les armes:
+ Le plus heureux succès me coûtera des larmes; 1650
+ Et quoi qu'en ma faveur en ordonne le sort,
+ Mon père est sans vengeance, ou mon amant est mort.
+
+ ELVIRE.
+
+ D'un et d'autre côté je vous vois soulagée:
+ Ou vous avez Rodrigue, ou vous êtes vengée;
+ Et quoi que le destin puisse ordonner de vous, 1655
+ Il soutient votre gloire, et vous donne un époux.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Quoi! l'objet de ma haine ou de tant de colère[530]!
+ L'assassin de Rodrigue ou celui de mon père!
+ De tous les deux côtés on me donne un mari
+ Encor tout teint du sang que j'ai le plus chéri; 1660
+ De tous les deux côtés mon âme se rebelle:
+ Je crains plus que la mort la fin de ma querelle.
+ Allez, vengeance, amour, qui troublez mes esprits,
+ Vous n'avez point pour moi de douceurs à ce prix;
+ Et toi, puissant moteur du destin qui m'outrage, 1665
+ Termine ce combat sans aucun avantage,
+ Sans faire aucun des deux ni vaincu ni vainqueur.
+
+ ELVIRE.
+
+ Ce seroit vous traiter avec trop de rigueur.
+ Ce combat pour votre âme est un nouveau supplice,
+ S'il vous laisse obligée à demander justice, 1670
+ A témoigner toujours ce haut ressentiment,
+ Et poursuivre toujours la mort de votre amant.
+ Madame, il vaut bien mieux que sa rare vaillance[531],
+ Lui couronnant le front, vous impose silence;
+ Que la loi du combat étouffe vos soupirs, 1675
+ Et que le Roi vous force à suivre vos desirs.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Quand il sera vainqueur, crois-tu que je me rende?
+ Mon devoir est trop fort, et ma perte trop grande;
+ Et ce n'est pas assez, pour leur faire la loi,
+ Que celle du combat et le vouloir du Roi. 1680
+ Il peut vaincre don Sanche avec fort peu de peine,
+ Mais non pas avec lui la gloire de Chimène;
+ Et quoi qu'à sa victoire un monarque ait promis,
+ Mon honneur lui fera mille autres ennemis.
+
+ ELVIRE.
+
+ Gardez, pour vous punir de cet orgueil étrange, 1685
+ Que le ciel à la fin ne souffre qu'on vous venge.
+ Quoi! vous voulez encor refuser le bonheur
+ De pouvoir maintenant vous taire avec honneur?
+ Que prétend ce devoir, et qu'est-ce qu'il espère?
+ La mort de votre amant vous rendra-t-elle un père? 1690
+ Est-ce trop peu pour vous que d'un coup de malheur?
+ Faut-il perte sur perte, et douleur sur douleur?
+ Allez, dans le caprice où votre humeur s'obstine,
+ Vous ne méritez pas l'amant qu'on vous destine;
+ Et nous verrons du ciel l'équitable courroux[532] 1695
+ Vous laisser, par sa mort, don Sanche pour époux.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Elvire, c'est assez des peines que j'endure,
+ Ne les redouble point de ce funeste augure[533].
+ Je veux, si je le puis, les éviter tous deux;
+ Sinon, en ce combat Rodrigue a tous mes voeux: 1700
+ Non qu'une folle ardeur de son côté me penche;
+ Mais s'il étoit vaincu, je serois à don Sanche:
+ Cette appréhension fait naître mon souhait.
+ Que vois-je, malheureuse? Elvire, c'en est fait.
+
+
+SCÈNE V.
+
+DON SANCHE, CHIMÈNE, ELVIRE.
+
+ DON SANCHE.
+
+ Obligé d'apporter à vos pieds cette épée[534].... 1705
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Quoi? du sang de Rodrigue encor toute trempée?
+ Perfide, oses-tu bien te montrer à mes yeux,
+ Après m'avoir ôté ce que j'aimois le mieux?
+ Éclate, mon amour, tu n'as plus rien à craindre:
+ Mon père est satisfait, cesse de te contraindre. 1710
+ Un même coup a mis ma gloire en sûreté,
+ Mon âme au désespoir, ma flamme en liberté.
+
+ DON SANCHE.
+
+ D'un esprit plus rassis....
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Tu me parles encore,
+ Exécrable assassin d'un héros que j'adore[535]?
+ Va, tu l'as pris en traître; un guerrier si vaillant 1715
+ N'eût jamais succombé sous un tel assaillant[536].
+ N'espère rien de moi, tu ne m'as point servie:
+ En croyant me venger, tu m'as ôté la vie.
+
+ DON SANCHE.
+
+ Étrange impression, qui loin de m'écouter....
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Veux-tu que de sa mort je t'écoute vanter, 1720
+ Que j'entende à loisir avec quelle insolence
+ Tu peindras son malheur, mon crime et ta vaillance[537]?
+
+
+SCÈNE VI.
+
+DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON SANCHE, DON ALONSE, CHIMÈNE,
+ELVIRE.
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Sire, il n'est plus besoin de vous dissimuler
+ Ce que tous mes efforts ne vous ont pu celer.
+ J'aimois, vous l'avez su; mais pour venger mon père[538],
+ J'ai bien voulu proscrire[539] une tête si chère:
+ Votre Majesté, Sire, elle-même a pu voir
+ Comme j'ai fait céder mon amour au devoir.
+ Enfin Rodrigue est mort, et sa mort m'a changée
+ D'implacable ennemie en amante affligée. 1730
+ J'ai dû cette vengeance à qui m'a mise au jour,
+ Et je dois maintenant ces pleurs à mon amour.
+ Don Sanche m'a perdue en prenant ma défense,
+ Et du bras qui me perd je suis la récompense!
+ Sire, si la pitié peut émouvoir un roi, 1735
+ De grâce, révoquez une si dure loi;
+ Pour prix d'une victoire où je perds ce que j'aime,
+ Je lui laisse mon bien; qu'il me laisse à moi-même;
+ Qu'en un cloître sacré je pleure incessamment,
+ Jusqu'au dernier soupir, mon père et mon amant. 1740
+
+ DON DIÈGUE.
+
+ Enfin elle aime, Sire, et ne croit plus un crime
+ D'avouer par sa bouche un amour légitime[540].
+
+ DON FERNAND.
+
+ Chimène, sors d'erreur, ton amant n'est pas mort,
+ Et don Sanche vaincu t'a fait un faux rapport.
+
+ DON SANCHE.
+
+ Sire, un peu trop d'ardeur malgré moi l'a déçue: 1745
+ Je venois du combat lui raconter l'issue.
+ Ce généreux guerrier, dont son coeur est charmé:
+ «Ne crains rien, m'a-t-il dit, quand il m'a désarmé;
+ Je laisserois plutôt la victoire incertaine,
+ Que de répandre un sang hasardé pour Chimène; 1750
+ Mais puisque mon devoir m'appelle auprès du Roi,
+ Va de notre combat l'entretenir pour moi,
+ De la part du vainqueur lui porter ton épée[541].»
+ Sire, j'y suis venu: cet objet l'a trompée;
+ Elle m'a cru vainqueur, me voyant de retour, 1755
+ Et soudain sa colère a trahi son amour
+ Avec tant de transport et tant d'impatience,
+ Que je n'ai pu gagner un moment d'audience.
+ Pour moi, bien que vaincu, je me répute heureux;
+ Et malgré l'intérêt de mon coeur amoureux, 1760
+ Perdant infiniment, j'aime encor ma défaite,
+ Qui fait le beau succès d'une amour si parfaite.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Ma fille, il ne faut point rougir d'un si beau feu,
+ Ni chercher les moyens d'en faire un désaveu.
+ Une louable honte en vain t'en sollicite[542]: 1765
+ Ta gloire est dégagée, et ton devoir est quitte;
+ Ton père est satisfait, et c'étoit le venger
+ Que mettre tant de fois ton Rodrigue en danger.
+ Tu vois comme le ciel autrement en dispose.
+ Ayant tant fait pour lui, fais pour toi quelque chose,
+ Et ne sois point rebelle à mon commandement,
+ Qui te donne un époux aimé si chèrement.
+
+
+SCÈNE VII[543].
+
+DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON RODRIGUE, DON ALONSE, DON
+SANCHE, L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, ELVIRE.
+
+ L'INFANTE.
+
+ Sèche tes pleurs, Chimène, et reçois sans tristesse
+ Ce généreux vainqueur des mains de ta princesse.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Ne vous offensez point, Sire, si devant vous 1775
+ Un respect amoureux me jette à ses genoux.
+ Je ne viens point ici demander ma conquête:
+ Je viens tout de nouveau vous apporter ma tête,
+ Madame; mon amour n'emploiera point pour moi
+ Ni la loi du combat, ni le vouloir du Roi. 1780
+ Si tout ce qui s'est fait est trop peu pour un père,
+ Dites par quels moyens il vous faut satisfaire.
+ Faut-il combattre encor mille et mille rivaux,
+ Aux deux bouts de la terre étendre mes travaux,
+ Forcer moi seul un camp, mettre en fuite une armée,
+ Des héros fabuleux passer la renommée?
+ Si mon crime par là se peut enfin laver,
+ J'ose tout entreprendre, et puis tout achever;
+ Mais si ce fier honneur, toujours inexorable,
+ Ne se peut apaiser sans la mort du coupable, 1790
+ N'armez plus contre moi le pouvoir des humains:
+ Ma tête est à vos pieds, vengez-vous par vos mains;
+ Vos mains seules ont droit de vaincre un invincible;
+ Prenez une vengeance à tout autre impossible[544].
+ Mais du moins que ma mort suffise à me punir: 1795
+ Ne me bannissez point de votre souvenir;
+ Et puisque mon trépas conserve votre gloire,
+ Pour vous en revancher conservez ma mémoire,
+ Et dites quelquefois, en déplorant mon sort[545]:
+ «S'il ne m'avoit aimée, il ne seroit pas mort.» 1800
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Relève-toi, Rodrigue. Il faut l'avouer, Sire,
+ Je vous en ai trop dit pour m'en pouvoir dédire[546].
+ Rodrigue a des vertus que je ne puis haïr;
+ Et quand un roi commande, on lui doit obéir[547].
+ Mais à quoi que déjà vous m'ayez condamnée, 1805
+ Pourrez-vous à vos yeux souffrir cet hyménée[548]?
+ Et quand de mon devoir vous voulez cet effort,
+ Toute votre justice en est-elle d'accord?
+ Si Rodrigue à l'État devient si nécessaire,
+ De ce qu'il fait pour vous dois-je être le salaire, 1810
+ Et me livrer moi-même au reproche éternel
+ D'avoir trempé mes mains dans le sang paternel?
+
+ DON FERNAND.
+
+ Le temps assez souvent a rendu légitime
+ Ce qui sembloit d'abord ne se pouvoir sans crime:
+ Rodrigue t'a gagnée, et tu dois être à lui. 1815
+ Mais quoique sa valeur t'ait conquise aujourd'hui,
+ Il faudroit que je fusse ennemi de ta gloire,
+ Pour lui donner sitôt le prix de sa victoire[549].
+ Cet hymen différé ne rompt point une loi
+ Qui sans marquer de temps, lui destine ta foi. 1820
+ Prends un an, si tu veux, pour essuyer tes larmes.
+ Rodrigue, cependant il faut prendre les armes.
+ Après avoir vaincu les Mores sur nos bords,
+ Renversé leurs desseins, repoussé leurs efforts,
+ Va jusqu'en leur pays leur reporter la guerre, 1825
+ Commander mon armée, et ravager leur terre:
+ A ce nom seul de Cid ils trembleront d'effroi[550];
+ Ils t'ont nommé seigneur, et te voudront pour roi.
+ Mais parmi tes hauts faits sois-lui toujours fidèle:
+ Reviens-en, s'il se peut, encor plus digne d'elle; 1830
+ Et par tes grands exploits fais-toi si bien priser,
+ Qu'il lui soit glorieux alors de t'épouser.
+
+ DON RODRIGUE.
+
+ Pour posséder Chimène, et pour votre service,
+ Que peut-on m'ordonner que mon bras n'accomplisse?
+ Quoi qu'absent de ses yeux il me faille endurer, 1835
+ Sire, ce m'est trop d'heur de pouvoir espérer.
+
+ DON FERNAND.
+
+ Espère en ton courage, espère en ma promesse;
+ Et possédant déjà le coeur de ta maîtresse,
+ Pour vaincre un point d'honneur qui combat contre toi[551],
+ Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi. 1840
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+NOTES:
+
+ [501] _Var._ CHIMÈNE, DON RODRIGUE. (1638 P.)
+
+ [502] _Var._ Avant ce coup mortel, dire un dernier adieu. (1644
+ in-4º)
+
+ [503] _Var._ Mon amour vous le doit, et mon coeur qui soupire
+ N'ose sans votre aveu sortir de votre empire.
+ [CHIM. Tu vas mourir!]
+ DON RODR. J'y cours, et le Comte est vengé,
+ Aussitôt que de vous j'en aurai le congé. (1637-56)
+
+ [504] _Var._ Mais défendant mon roi, son peuple et le pays.
+ (1637-56)
+
+ [505] _Var._ Je lui vais présenter mon estomac ouvert. (1637-56)
+
+ [506] _Var._ L'honneur te fut plus cher que je ne te suis chère.
+ (1637-60)
+
+ [507] _Var._ Puisqu'il trempa tes mains dans le sang de mon père,
+ Et te fit renoncer, malgré ta passion. (1637-56)
+
+ [508] _Var._ Non, sans vouloir mourir, laisse-moi te poursuivre.
+ (1637-56)
+
+ [509] _Var._ Mon honneur appuyé sur de si grands effets
+ Contre un autre ennemi n'a plus à se défendre. (1637-56)
+
+ [510] _Var._ Quand mon honneur y va, rien ne m'est précieux.
+ (1637-56)
+
+ [511] Le mot est écrit ainsi dans les éditions de 1637-64; celles
+ de 1668 et de 1682 ont _veuillez_ sans _i_; celle de 1692 donne
+ _vouliez_.
+
+ [512] _Var._ Préférant, en dépit de son âme ravie. (1637 in-4º
+ I.,37 in-12 et 38)
+
+ [513] _Var._ Qui me livre à l'objet de mon aversion. (1637-56)
+
+ [514] _Var._ Et si jamais l'amour échauffa tes esprits. (1637-56)
+
+ [515] Dans les éditions de 1637-60 et dans celle de 1692: DON
+ RODRIGUE, _seul_.
+
+ [516] _Var._ Contre ce fier tyran fait rebeller mes voeux?
+ (1637-60)
+
+ [517] _Var._ S'il ne peut obtenir dessus mon sentiment. (1637-56)
+
+ [518] _Var._ Mais ma honte m'abuse, et ma raison s'étonne.
+ (1637-60)
+
+ [519] _Var._ Marque-t-il pas déjà sur qui tu dois régner?
+ (1637-56)
+
+ [520] _Var._ Entre eux un père mort sème si peu de haine.
+ (1637-60)
+
+ [521] _Var._ Vous témoigner, Madame,
+ L'aise que je ressens du repos de votre âme. (1637-56)
+
+ [522] _Var._ Oh! qu'il s'en faut encor! (1637-56)
+
+ [523] _Var._ Elle ne choisit point de ces mains généreuses.
+ (1637-56)
+
+ [524] _Var._ Don Sanche lui suffit: c'est la première fois
+ Que ce jeune seigneur endosse[524-a] le harnois. (1637-56)
+
+ [524-a] L'édition de 1644 in-12 porte _endossa_, pour
+ _endosse_.
+
+ [525] _Var._ Un tel choix et si prompt vous doit bien faire voir.
+ (1637-56)
+
+ [526] _Var._ Et livrant à Rodrigue une victoire aisée,
+ Puisse l'autoriser à paroître apaisée. (1637-56)
+
+ [527] _Var._ A vous ressouvenir de qui vous êtes née. (1637-56)
+
+ [528] _Var._ Une ardeur bien plus digne à présent me consomme.
+ (1637-44)
+
+ [529] _Var._ Et mes plus doux souhaits sont pleins d'un repentir.
+ (1637-56)
+
+ [530] _Var._ Quoi! l'objet de ma haine ou bien de ma colère!
+ (1637-64)
+
+ [531] _Var._ Non, non, il vaut bien mieux que sa rare vaillance,
+ Lui gagnant un laurier, vous impose silence. (1637-56)
+
+ [532] _Var._ Et le ciel, ennuyé de vous être si doux,
+ Vous lairra, par sa mort, don Sanche pour époux. (1637-44)
+ _Var._ Et nous verrons le ciel, mû d'un juste courroux.
+ (1648-60)
+
+ [533] _Var._ Ne les redouble point par ce funeste augure.
+ (1637-68)
+
+ [534] _Var._ Madame, à vos genoux j'apporte cette épée. (1637-56)
+
+ [535] Cette scène semble avoir fourni à Racine l'idée de
+ l'admirable dialogue d'Oreste et d'Hermione dans _Andromaque_
+ (acte V, scène III).
+
+ [536] _Var._ [N'eût jamais succombé sous un tel assaillant.]
+ ELV. Mais, Madame, écoutez. CHIM. Que veux-tu que j'écoute?
+ Après ce que je vois puis-je être encore en doute?
+ J'obtiens pour mon malheur ce que j'ai demandé,
+ Et ma juste poursuite a trop bien succédé.
+ Pardonne, cher amant, à sa rigueur sanglante;
+ Songe que je sais fille aussi bien comme amante:
+ Si j'ai vengé mon père aux dépens de ton sang,
+ Du mien pour te venger j'épuiserai mon flanc;
+ Mon âme désormais n'a rien qui la retienne;
+ Elle ira recevoir ce pardon de la tienne.
+ Et toi qui me prétends acquérir par sa mort,
+ Ministre déloyal de mon rigoureux sort,
+ [N'espère rien de moi, tu ne m'as point servie.] (1637-56)
+
+ [537] _Var._ [Tu peindras son malheur, mon crime et ta vaillance?]
+ Qu'à tes yeux ce récit tranche mes tristes jours?
+ Va, va, je mourrai bien sans ce cruel secours[537-a];
+ Abandonne mon âme au mal qui la possède:
+ Pour venger mon amant, je ne veux point qu'on m'aide[537-b].
+ (1637-56)
+
+ [537-a] Va, va, je mourrai bien sans ton cruel secours.
+ (1644 in-12)
+
+ [537-b] Ce vers termine la scène dans les éditions
+ indiquées.
+
+ [538] _Var._ J'aimois, vous l'avez su; mais pour venger un père.
+ (1637-44 in-4º)
+ _Var._ J'aimois, vous le savez; mais pour venger un père.
+ (1644 in-12)
+
+ [539] Les éditions de 1637 I., de 1638 P., de 1639 et de 1644
+ in-4º portent par erreur _prescrire_, pour _proscrire_.
+
+ [540] _Var._ D'avouer par sa bouche une amour légitime. (1637 P.,
+ 37 in-12 et 38)
+ --L'édition de 1644 porte _un amant_, pour _un amour_.
+
+ [541] _Var._ Offrir à ses genoux ta vie et ton épée. (1637-56)
+
+ [542] _Var._ Une louable honte enfin t'en sollicite. (1637, 38
+ P., 39 et 44)
+
+ [543] _Var._ SCÈNE DERNIÈRE. (1644 in-12)
+
+ [544] _Var._ Prenez une vengeance à toute autre impossible. (1637
+ in-12)
+
+ [545] _Var._ Et dites quelquefois, en songeant à mon sort.
+ (1637-60)
+
+ [546] _Var._ Mon amour a paru, je ne m'en puis dédire. (1637-56)
+ _Var._ Je vous en ai trop dit pour oser m'en dédire. (1660)
+
+ [547] _Var._ Et vous êtes mon roi, je vous dois obéir. (1637-56)
+
+ [548] _Var._ Sire, quelle apparence, à ce triste hyménée,
+ Qu'un même jour commence et finisse mon deuil[548-a],
+ Mette en mon lit Rodrigue et mon père au cercueil?
+ C'est trop d'intelligence avec son homicide,
+ Vers ses mânes sacrés c'est me rendre perfide,
+ Et souiller mon honneur d'un reproche éternel. (1637-56)
+
+ [548-a] Les éditions de 1638 P., 39, 44, 48 et 56 écrivent
+ _dueil_. Voyez le _Lexique_.
+
+ [549] Les deux éditions de 1638 portent _ta victoire_, pour _sa
+ victoire_.
+
+ [550] _Var._ A ce seul nom de Cid ils trembleront d'effroi.
+ (1637 in-4º et 39-56)
+ _Var._ A ce seul nom de Cid ils tomberont d'effroi.
+ (1637 in-12 et 38)
+
+ [551] L'édition de 1637 in-12 donne _contre moi_, au lieu de
+ _contre toi_.
+
+
+
+
+APPENDICE.
+
+
+I
+
+PASSAGES DES _MOCEDADES DEL CID_[552]
+
+DE GUILLEM DE CASTRO
+
+IMITÉS PAR CORNEILLE ET SIGNALÉS PAR LUI[553].
+
+ De mis hazañas escritas Vers 185.
+ daré al Príncipe un traslado,
+ y aprenderá en lo que hice,
+ si no aprende en lo que hago.
+ _Var._ Podrá para dalle exemplo 203.
+ como yo mil veces hago...?
+
+Rapprochement tronqué. Le passage est cité plus complet dans la
+deuxième section de cet _Appendice_, p. 209.
+
+ Yo lo merezco.... 223.
+ tambien como tú y mejor.
+ Llamadle, llamad al Conde, 251.
+ que venga á exercer el cargo
+ de Ayo de vuestro hijo,
+ que podrá mas bien honrallo,
+ pues que yo sin honra quedo...
+ Ese sentimiento adoro, 262.
+ esa cólera me agrada,
+ esa sangre alborotada
+ .....................
+ .....................
+ es la que me dió Castilla,
+ y la que te dí heredada.
+ Esta mancha de mi honor 267.
+ que al tuyo se extiende, lava
+ con sangre, que sangre sola
+ quita semejantes manchas.
+
+Cette phrase était transcrite avec quelques inexactitudes, qu'il est
+plus court de rectifier que de détailler. Dans les _Observations_ de
+Scudéry on trouve le texte suivant:
+
+ Lava, lava con sangre,
+ porque el honor que se lava
+ con sangre se ha de lavar;
+
+Mais ce n'est là bien probablement qu'un arrangement banal fait de
+mémoire sans se soucier du texte.
+
+ Poderoso es el contrario. 276.
+ Aqui ofensa y allí espada, 286.
+ no tengo mas que decirte.
+ Y voy a llorar afrentas 289.
+ mientras tú tomas venganzas.
+ Mi padre el ofendido! estraña pena! 298.
+ y el ofensor el padre de Ximena!
+
+Fin de phrase qui ne donne pas la construction du texte.
+
+ Yo he de matar al padre de Ximena. 310.
+ Que mi sangre saldrá limpia. 344.
+
+Citation estropiée par Scudéry; voyez la deuxième section de
+l'_Appendice_, p. 221.
+
+ Haviendo sido 348.
+ mi padre el ofendido,
+ poco importa que fuese (amarga pena!)
+ el ofensor el padre de Ximena.
+
+Corneille, en citant ceci, omet à tort la parenthèse _amarga pena_!
+dont il s'est inspiré.
+
+ Confieso que fué locura, 351.
+ mas no la quiero enmendar.
+ Y con ella has de querer 373.
+ perderte?
+
+Le pronom _ella_ représente _condicion de honrado_ du vers précédent.
+C'est ce titre qui défend à don Gormas de réparer le tort qu'il a
+commis.
+
+ Que los hombres como yo 376.
+ tienen mucho que perder.
+ Y ha de perderse Castilla 378.
+ antes que yo.
+ Aquel viejo que esta allí[554], 398.
+ sabes quien es?
+ Habla baxo, escucha. 398.
+ No sabes que fué despojos 399.
+ de honra y valor?
+
+Corneille a lu _despojo_ dans une édition fautive.
+
+ Sí seria, 401.
+ Y que es sangre suya 401.
+ la que yo tengo en el ojo?
+ Sabes!
+
+Il faut lire d'après une meilleure édition:
+
+ Y que es sangre suya y mia
+ la que yo tengo en los ojos,
+ sabes?
+ Y el sabello 402.
+ qué ha de importar?
+ Si vamos á otro lugar 403.
+ sabrás lo mucho que importa.
+
+Depuis le vers 398, des numéros trop multipliés dans les renvois de
+Corneille séparent souvent ce qui se suit dans le texte. Scudéry avait
+donné sans interruption tout ce dialogue en remontant un peu plus haut
+que Corneille:
+
+ Conde.--Quien es?--A esta parte
+ quiero decirte quien soy.
+ --Que me quieres?--Quiero hablarte.
+ --Aquel viejo que está á parte [_lisez_ está allí],
+ sabes quien es?--Ya lo sé.
+ Por qué lo dices?--Por qué?
+ Habla baxo, escucha.--Dí.
+ --No sabes..., etc.
+ Como la ofensa sabía, 634.
+ luego caí en la venganza.
+ Justicia, justicia pido. 647.
+ Rey, á tus pies he llegado. 648.
+ Rey, á tus pies he venido. 648.
+ Señor, á mi padre han muerto. 652.
+
+Scudéry avait indiqué une autre source au vers:
+
+ «Il a tué mon père.--Il a vengé le sien.»
+
+ Señor, mi padre he perdido.
+ --Señor, mi honor he cobrado.
+ Havrá en los Reyes justicia. 653.
+ Justa venganza he tomado. 654.
+ Yo ví con mis proprios ojos 659.
+ teñido el luciente acero.
+ Yo llegué casi sin vida. 667.
+ Escrivió en este papel 676.
+ con sangre mi obligacion.
+ Me habló 678.
+ con la boca de la herida.
+ Si la venganza me tocó, 719.
+ y te toca la justicia,
+ hazla en mí, Rey soberano.
+ Castigar en la cabeza 722.
+ los delitos de la mano.
+ Y solo fué mano mia 724.
+ Rodrigo.
+ Con mi cabeza cortada 729.
+ quede Ximena contenta.
+ Sosiégate, Ximena. 739.
+ Mi llanto crece. 740.
+ Que has hecho, Rodrigo? 741.
+ No mataste al Conde? 746.
+ Importábale á mi honor. 747.
+ Pues, señor, 748.
+ quando fué la casa del muerto
+ sagrado del matador?
+ .... Yo busco la muerte, 752.
+ en su casa.
+ Y por ser justo, 754.
+ vengo á morir en sus manos,
+ pues estoy muerto en su gusto.
+ [Ximena] está 765.
+ cerca Palacio, y vendrá
+ acompañada.
+ Ella vendrá, ya viene. 771.
+ La mitad de mi vida 800.
+ ha muerto la otra mitad.
+ [Y] al vengar 801.
+ de mi vida la una parte,
+ sin las dos he de quedar.
+ Descansad. 803.
+ Qué consuelo he de tomar? 805.
+ Siempre quieres á Rodrigo? 809.
+ Que mató á tu padre mira.
+ Es mi adorado enemigo. 810.
+ Piensas perseguille? 825.
+ Pues como harás? 846.
+ Seguiréle hasta vengarme, 848.
+ y habré de matar muriendo.
+
+Corneille a interverti l'ordre de ces vers, dont le second doit être
+le premier, comme fin d'une phrase antérieure.
+
+ Mejor es que mi amor firme 849.
+ con rendirme,
+ te dé el gusto de matarme
+ sin la pena de seguirme.
+ .... Rodrigo, Rodrigo, 852.
+ en mi casa!
+ --Escucha.
+ --Muero.
+ --Solo quiero
+ que en oyendo lo que digo
+ respondas con este acero.
+ Tu padre el Conde Lozano 873.
+ ........................
+ puso en las canas del mio
+ la atrevida injusta mano.
+ Y aunque me ví sin honor, 879.
+ se malogró mi esperanza,
+ en tal mudanza,
+ con tal fuerza que tu amor
+ puso en duda mi venganza.
+
+Scudéry ajoute ici quatre vers qui relient la citation précédente à
+celle qui correspond aux vers 886 et suivants du texte français:
+
+ Mas en tan gran desventura,
+ lucharon á mi despecho,
+ contrapuestos en mi pecho,
+ mi afrenta con tu hermosura.
+ Y tú, señora, vencieras, 886.
+ á no haver imaginado
+ que afrentado,
+ por infame aborrecieras
+ quien quisiste por honrado.
+ Cobré mi perdido honor, 897.
+ mas luego á tu amor rendido
+ he venido,
+ porque no llames rigor 900.
+ lo que obligacion ha sido
+ Haz con brio 903.
+ la venganza de tu padre,
+ como la hice del mio.
+ No te doy la culpa á ti 908.
+ de que desdichada soy.
+ Que en dar venganza á tu afrenta 911.
+ como caballero hiciste.
+
+Le premier vers n'est pas indiqué par Corneille, mais il est donné par
+Scudéry.
+
+ Mas soy parte, 940.
+ para solo perseguirte,
+ pero no para matarte.
+ Considera 961.
+ que el dexarme es la venganza,
+ que el matarme no lo fuera.
+ Me aborreces? 963.
+ --No es posible.
+ Disculpará mi decoro 970.
+ con quien piensa que te adoro
+ el saber que te persigo.
+ Vete, y mira á la salida 975.
+ no te vean....
+ .... si es razon 976.
+ no quitarme la opinion
+ quien me ha quitado la vida.
+
+Corneille a omis ce dernier vers, qu'il faut nécessairement ajouter à
+la citation, car il contient le sujet du verbe _quitarme_.
+
+ Mátame. 980.
+ Déxame. 980.
+ Pues tu rigor qué hacer quiere? 980.
+ Por mi honor, aunque muger, 981.
+ he de hacer
+ contra ti quanto pudiere,
+ deseando no poder.
+ Ay, Rodrigo, quien pensara.... 987.
+ Ay, Ximena, quien dixera.... 987.
+ Que mi dicha se acabara! 988.
+ Quédate, iréme muriendo. 993.
+ Vete, y mira á la salida 997.
+ no te vean.
+
+Ce dernier rapprochement n'est pas de Corneille, mais de Scudéry.
+
+ Es posible que me hallo.... 1025.
+ entre tus brazos?
+ Hijo, aliento tomo 1027.
+ para en tus alabanzas empleallo.
+ Bravamente provaste, bien lo hiciste, 1028.
+ bien mis pasados brios imitaste.
+
+Le premier de ces vers n'est donné que par Scudéry.
+
+ Toca las blancas canas que me honraste. 1036.
+ Llega la tierna boca á la mexilla 1037.
+ donde la mancha de mi honor quitaste.
+ Alza la cabeza, 1039.
+ á quien como la causa se atribuia
+ si hay en mí algun valor, y fortaleza.
+
+Entendez _á quien_ comme s'il y avait _tú á quien_. Le vers précédent,
+que nous complétons,
+
+ _Dame la mano, y alza la cabeza...._
+
+tient à un assez beau mouvement de scène, qui n'est que dans
+l'espagnol. Le père s'est dit fier de _s'incliner_ devant la gloire de
+son fils: le fils lui répond de _relever la tête_, en même temps qu'il
+lui demande sa main à baiser, en fléchissant le genou selon l'usage.
+Don Diègue réplique par ce vers, que Corneille a omis, mais qui est
+indispensable pour entendre _suya_ de la phrase suivante:
+
+ _Con mas razon besara yo la tuya._
+
+ Si yo te dí el ser naturalmente, 1054.
+ tú me le has vuelto á pura fuerza suya.
+ Con quinientos hidalgos deudos mios 1085.
+ sal en campaña á exercitar tus brios.
+ No dirán que la mano te ha servido 1092.
+ para vengar agravios solamente.
+ REY DE CASTILLA. (_Inexact; c'est le jeune Prince 1222.
+ qui fait cette remarque._)
+ El mio Cid le ha llamado.
+
+ REY MORO.
+
+ En mi lengua es mi Señor.
+
+ REY DE CASTILLA.
+
+ Ese nombre le está bien.
+
+ REY MORO.
+
+ Entre Moros le ha tenido.
+
+ REY DE CASTILLA.
+
+ Pues allá le ha merecido,
+ en mis tierras se le den.
+ Llamalle el Cid es razon. 1225.
+ En premio destas victorias 1334.
+ ha de llevarse este abrazo.
+ Tanto atribula un placer, 1350.
+ como congoxa un pesar.
+ Son tus ojos sus espias, 1378.
+ tu retrete su sagrado,
+ tu favor sus alas libres.
+ Si he guardado á Rodrigo, 1392.
+ quizá para vos le guardo.
+ Conténtese en mi hacienda, 1738.
+ que mi persona, Señor,
+ llevaréla á un monasterio.
+
+Ces deux derniers vers sont séparés dans le texte par celui-ci:
+
+ si no es que el Cielo la lleva,
+
+vers qui n'est pas à dédaigner, et qui répond assez à ces mots:
+_jusqu'au dernier soupir_.
+
+NOTES:
+
+ [552] Les éditions de cette pièce sont nombreuses. Les premières
+ remontent à 1621 (dans la première partie des _Comedias_ de
+ Guillem de Castro, _Valencia_, _Felipe Mey_), peut-être à 1618
+ (Valence, même imprimeur, mais cette date est douteuse).
+ L'édition séparée dont nous nous sommes servi pour les citations
+ espagnoles de l'_Appendice_ est de 1796 (_Valencia, en la
+ Imprenta de J. y T. de Orga_), in-4º, très-correcte. Le texte lu
+ par Corneille devait contenir des incorrections et quelques
+ légères variantes antérieures à une révision.
+
+ [553] Les _Observations_ de Scudéry contiennent une liste de
+ rapprochements entre Guillem de Castro et Corneille, dressée avec
+ l'intention avouée d'établir que notre poëte doit tout à son
+ modèle espagnol. Loin de dissimuler ses emprunts, Corneille prit
+ soin, dans ses éditions de 1648, 1652, 1656 (voyez p. 87, note 209,
+ et p. 103), de compléter le travail de Scudéry, fit imprimer en
+ caractères italiques tous ceux de ses vers qu'il regardait comme
+ de véritables imitations, et plaça en note au bas des pages le
+ texte espagnol. Par malheur, l'exiguïté de l'espace réservé à ces
+ notes, le morcellement des citations, la mauvaise impression que
+ Corneille devait avoir sous les yeux, l'inexpérience de ses
+ propres imprimeurs, ont introduit dans ce travail une foule
+ d'erreurs de tous genres; il importait de les corriger, d'adopter
+ une orthographe plus uniforme et de motiver, quand ils en
+ valaient la peine, les changements rendus nécessaires par tant
+ d'incorrections et de négligences. M. Viguier, à qui nous devons
+ déjà la traduction des romances espagnols placés par Corneille à
+ la suite de son _Avertissement_, a bien voulu s'offrir, comme
+ lecteur curieux, et nous ajouterons très-fin et très-habile
+ appréciateur, de Corneille et du théâtre espagnol, à nous
+ seconder dans cette tâche délicate. Ce n'est là du reste que la
+ moindre des obligations que nous lui avons. On en jugera en
+ lisant l'examen comparatif des _Mocedades del Cid_, qui forme la
+ deuxième section de cet _Appendice_, et qu'il a entrepris tout
+ exprès pour en enrichir cette édition.
+
+ [554] Voyez plus loin, p. 216, note 576.
+
+
+II
+
+ANALYSE COMPARATIVE DU DRAME
+
+DE GUILLEM DE CASTRO:
+
+LA JEUNESSE DU CID
+
+(_LAS MOCEDADES DEL CID, PRIMERA PARTE_[555]).
+
+
+SOMMAIRE DE LA PREMIÈRE JOURNÉE[556].
+
+1º SCÈNE DANS LE PALAIS _de Fernand Ier à Burgos. Brillante
+introduction: le jeune Rodrigue reçoit l'ordre de chevalerie des mains
+du Roi et des princesses en présence de la cour et de Chimène._
+
+2º SÉANCE DU CONSEIL. _Le Roi motive et déclare le choix qu'il fait de
+don Diègue comme gouverneur de son fils. Arrogance et colère du comte
+Gormas; l'outrage fatal est infligé en présence du Roi._
+
+3º MAISON DE DON DIÈGUE. _Salle d'armes. Ses trois fils
+s'entretiennent au retour de la cérémonie. Don Diègue rentre, il les
+éloigne, et pour s'essayer à la vengeance il brandit la grande épée de
+Mudarra, devenue trop pesante pour ses mains; il lui faut pour
+vengeur l'un de ses fils; il les éprouve successivement: les deux plus
+jeunes ne savent que gémir quand il leur serre violemment la main;
+Rodrigue seul à qui il mord un doigt s'emporte et se montre capable du
+ressentiment que désire son père. Le vieillard, sans savoir son amour
+pour Chimène, lui confie l'épée et lui nomme son ennemi. Monologue de
+Rodrigue, sa douleur, sa résolution._
+
+4º PLACE _devant le palais et devant la maison de don Diègue.
+L'Infante et Chimène à une fenêtre du palais, s'entretenant de
+Rodrigue. Le fier Gormas passe; il confie à l'un de ses amis qu'il a
+quelque regret de sa violence, mais se montre résolu à ne point
+s'humilier par une amende honorable. Rodrigue armé le cherche; d'abord
+il se voit avec peine en présence des dames, obligé de répondre par
+des propos courtois aux compliments de l'Infante. Le Comte reparaît;
+provocation, de plus en plus animée: les dames, en les voyant de loin,
+s'alarment; don Diègue se montre debout devant sa porte, il échauffe
+de ses regards le courroux de Rodrigue. Le duel sur cette place même
+est rendu nécessaire par l'extrême insolence de Gormas. Le Comte,
+blessé à mort, tombe dans la coulisse. Chimène accourt avec des cris.
+Rodrigue résiste héroïquement à l'assaut de toute la suite du Comte,
+et l'Infante intervenant fait cesser ce combat._
+
+REMARQUES.
+
+_Scène Ière._ L'appareil sacré, les formules, les propos rapides de
+cette foule de personnages propre au théâtre de Valence, le premier
+qui ait été construit en Espagne, ne convenaient guère à notre poëte.
+Il écartera donc de son plan et la Reine et le Prince royal à qui
+cette _histoire_ (c'est le titre, comme on sait, de beaucoup de pièces
+de Shakspeare) réserve un rôle assez marqué. Il se dispensera de faire
+de don Arias et de Peranzules des conseillers de cour, unis par des
+liens de parenté l'un à don Diègue, l'autre au Comte. Il invente un
+seul personnage, le pâle rival de Rodrigue, réservé pour être le
+champion malheureux de Chimène, et il l'appelle, on ne sait pourquoi,
+_don Sanche_, quoique ce nom soit celui du jeune prince espagnol.
+
+Quant à la scène en elle-même, cette pompe trop extérieure n'est point
+nécessaire à son dessein.
+
+_Scène IIe._ Celle-ci au contraire devait certainement lui convenir.
+Nous oserions affirmer que les circonstances du temps, les sévérités
+de Richelieu contre le duel, l'humeur susceptible de Louis XIII, ont
+seules empêché Corneille de transporter la fière dispute et le fatal
+soufflet dans l'intérieur du conseil et en présence de la majesté
+royale.
+
+ ........ Conde tirano,
+ ............................
+ la mano en mi padre pusisteis
+ _delante el Rey_ con furor.
+
+Ce sont les paroles de Rodrigue (empruntées à un vieux romance par
+l'auteur de la pièce). Corneille dit seulement:
+
+ «Ce que n'a pu jamais Aragon ni Grenade,
+ Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux,
+ Le Comte en votre cour l'a fait _presque_ à vos yeux[557].»
+
+C'est une combinaison propre à Corneille d'avoir supposé les deux
+pères instruits de l'amour de leurs enfants et disposés à le
+favoriser. Il en a tiré quelques traits remarquables, et le noeud
+devient par là plus complexe dès le commencement. Quant à la grande
+donnée du drame, nullement historique en elle-même, cet amour des deux
+jeunes gens antérieur à la querelle, Castro en a le mérite, mais ne
+paraît pas en être le premier inventeur. C'est au moins ce que donne à
+penser un mot du passage cité de Mariana (voyez p. 79), peut-être
+aussi quelques romances de date peu ancienne relativement, mais
+pouvant remonter au commencement du dix-septième siècle, époque de
+cette composition dramatique.
+
+Dans la pièce espagnole la dispute des deux rivaux pour la prééminence
+a lieu en présence du Roi; c'est à lui que leurs arguments sont
+d'abord adressés, et cette circonstance ajoute à l'intérêt. Les vers
+suivants, non traduits, mais imités, que Corneille met dans la bouche
+du Comte, peuvent être cités comme un emprunt de plus à Guillem de
+Castro:
+
+ «Joignez à ces vertus celles d'un capitaine:
+ Montrez-lui comme il faut s'endurcir à la peine, etc.[558].»
+
+ Y quando al Principe enseñe
+ lo que entre exercicios varios
+ debe hacer un caballero
+ en las plazas y en los campos,
+ podrá para darle exemplo,
+ como yo mil veces hago,
+ hacer un lanza hastillas,
+ desalentando un caballo?
+
+Mais après la réponse de don Diègue, la querelle proprement dite
+n'occupe que six vers, d'un dialogue fort entrecoupé, entre les deux
+adversaires et le Roi qui les rappelle au respect. Cette vigueur et
+cette rapidité étaient d'un fort bon exemple, et n'ont point
+l'inconvénient de ce mot un peu excessif: .... _ne le méritoit
+pas_[559]! qui donne au vieillard quelque tort de provocation.
+
+Le jeu de scène qui doit suivre le soufflet n'est suffisamment indiqué
+ni dans l'un ni dans l'autre texte. Il est fâcheux que les grands
+maîtres ou leurs éditeurs (à remonter jusqu'aux Grecs) aient si
+souvent négligé ce genre d'indication. Dans _le Cid_ de Corneille, la
+tradition théâtrale nous fait voir un duel à l'épée qui ne dure que
+quelques instants, le Comte faisant tomber tout d'abord l'arme des
+mains de don Diègue[560]. Celui-ci, dans l'espagnol, n'est pas armé
+peut-être, ou n'a pas recours à son épée. Il lève le bâton sur lequel
+il s'appuyait. Peranzules, cousin germain du Comte, lui retient le
+bras. Le Roi, indigné contre Gormas, appelle ses gardes, et ordonne
+qu'on l'arrête. Il nous faut continuer de deviner l'action scénique:
+Gormas ne se laisse pas arrêter, il tire probablement du fourreau son
+épée redoutable, et s'éloigne lentement en adressant au Roi des
+remontrances et des excuses hautaines, entre autres: «.... Pardonne à
+_cette épée_ et à cette main de te manquer ici de respect.» Le Roi le
+laisse sortir, s'efforçant inutilement de le rappeler. «Oui,
+_rappelez, rappelez_ le Comte, s'écrie énergiquement don Diègue, qu'il
+vienne remplir la charge de gouverneur de votre fils! etc. _Llamadle,
+llamad al Conde_..., etc.» Corneille cite ce mouvement sans expliquer
+comment il en a fait une éloquente apostrophe dans son fameux
+monologue: _Comte, sois de mon prince à présent gouverneur_ ...[561],
+etc.
+
+ «Achève, et prends ma vie après un tel affront,
+ Le premier dont ma race ait vu rougir son front[562].»
+
+De ces deux vers, l'un est trouvé par Corneille, l'autre provient du
+romance _Pensativo estaba el Cid_, que Castro a transcrit presque
+entier, notamment les mots imprimés ici en lettres italiques:
+
+ Todo le parece poco
+ respecto de _aquel agravio
+ el primero que se ha fecho
+ á la sangre de Lain Calvo_.
+
+La scène royale, dans la pièce de Castro, se termine d'une manière que
+Richelieu n'eût pas plus admise que ce qui précède. Don Diègue se
+retire à son tour, songeant déjà à sa vengeance, et n'est pas non plus
+retenu par l'ordre du Roi. Celui-ci se laisse persuader par ses deux
+autres conseillers de renoncer à faire justice, de peur de
+compromettre envers un puissant vassal sa propre puissance. Le
+scandale pourra d'ailleurs n'être pas ébruité, et il espère vaguement
+assoupir cette querelle.
+
+_Scène IIIe._ La salle d'armes de don Diègue. Nous n'avons pas besoin
+d'insister sur l'embarras et la difficulté d'illusion que s'impose
+Corneille en se refusant à déterminer les divers lieux de son action.
+
+Don Diègue a _trois_ fils; Rodrigue est l'aîné[563]. Les deux plus
+jeunes s'occupent à débarrasser le nouveau chevalier des armes qu'il a
+reçues, entre autres de l'épée du Roi, qu'il veut laisser suspendue au
+mur jusqu'à ce qu'il l'ait réellement gagnée par cinq batailles
+rangées. Dialogue élégant et paisible. Leur père arrive, sombre,
+égaré, tenant les deux fragments de son bâton qu'il a brisé. Son
+désordre émeut surtout Rodrigue, mais don Diègue ne veut point
+s'expliquer, et il exige que tous trois le laissent seul.
+
+Son monologue fait penser, dès les premiers mots, à celui de
+Corneille[564]:
+
+ Cielos! peno, muero, rabio....
+
+Le second vers, quoique s'adressant au bâton brisé qu'il jette à
+terre, a visiblement suggéré aussi les beaux vers (v. 255 et
+suivants): _Et toi, de mes exploits glorieux instrument_, etc.
+
+ No más, báculo rompido!...
+
+«Va-t'en, bâton brisé, qui n'as pu servir de soutien ni à mon honneur
+ni à ma colère....» Suivent des traits d'un goût plus recherché. Le
+vieillard songe à se procurer une épée. Là est suspendue celle que
+lui transmit le fameux bâtard Mudarra, vengeur des sept infants de
+Lara, dans une héroïque histoire de l'âge antérieur. Ce glaive est un
+de ces grands espadons du moyen âge qui se manoeuvrent à deux mains.
+Il le saisit dans l'espoir de l'employer à sa vengeance, et s'en
+escrime quelque temps avec de vains efforts: scène forte et naïve, à
+laquelle l'acteur pouvait donner un grand intérêt:
+
+«Mais, ô ciel! je m'abusais.... à chaque coup de taille ou de revers,
+l'arme m'entraîne après elle.... ma main la tient bien ferme, mais par
+mes pieds elle est mal assurée.... Et voilà qu'elle me paraît de
+plomb.... et que ma force défaille[565].... et je tombe, et il me
+semble que le pommeau soit à la pointe.»
+
+Si loin que nous soyons ici de Corneille, nous rencontrons toutefois
+des exclamations douloureuses dont il s'est souvenu:
+
+ _O caduca edad cansada!_
+ Estoy por pasarme el pecho....
+ _Ah, tiempo ingrato, qué has hecho?_
+
+Il faut donc qu'il s'adresse à l'un de ses fils pour avoir un vengeur.
+Il les appelle successivement, les plus jeunes d'abord, pour les
+mettre à l'épreuve. Ce qu'il cherche en eux c'est l'énergie
+vindicative qu'il ne trouvera à son gré que chez Rodrigue. L'épreuve,
+pour Hernan Diaz, puis pour Bermudo, consiste à leur serrer les os de
+la main: les jeunes gens ne manifestent qu'une douleur plaintive,
+tandis que Rodrigue à qui son père mord le doigt, s'écrie:
+«Lâchez-moi, mon père, lâchez-moi à la malheure! Lâchez; si vous
+n'étiez pas mon père, je vous donnerais un soufflet.--_D. Diègue_: Et
+ce ne serait pas le premier!--_Rodrigue_: Comment?--_D. Diègue_: Fils
+de mon âme, voilà le ressentiment que j'adore, voilà la colère qui me
+plaît, la vaillance que je bénis....» Cette tirade, qui se prolonge,
+est une des plus belles de Castro, et Corneille a reconnu son
+obligation[566], malgré le noble détour par lequel il a su épargner à
+son public français le naïf récit des romances. L'autorité en était si
+absolue pour les Espagnols, que Castro, ici et ailleurs, semble se
+plaire à en copier le texte littéralement; et que même, chose assez
+bizarre, le traducteur espagnol du _Cid_ français, quarante ans
+environ après Castro, Diamante, qui destinait sa traduction à la
+scène, n'a pas cru pouvoir se dispenser d'ajouter au dialogue de
+Corneille l'épreuve de la main serrée. Il traduit d'abord assez
+fidèlement le _Rodrigue, as-tu du coeur_?
+
+ DIEGO.
+
+ .... Tendrás valor?
+
+ RODRIGO.
+
+ Qualquiera otro que no fuera
+ mi padre, y tal preguntara,
+ bien presto hallára la prueba;
+
+mais ensuite il imagine un long aparté de don Diègue pour motiver la
+nécessité de l'expérience corporelle; le vieillard demande pour _faire
+amitié_ la main de son fils, qui s'agenouille; mais sentant sa main
+cruellement pressée, Rodrigue mord jusqu'au sang celle de son père. La
+traduction de Diamante se rattache ensuite à Corneille comme elle
+peut, mais en ayant bien soin de recommander l'épée de _Mudarra_.
+C'est ainsi qu'à cette époque on entendait le devoir des traducteurs;
+mais il faut s'en prendre aussi à l'exigence d'un public espagnol en
+un sujet consacré comme _le Cid_.
+
+Revenons à l'oeuvre intéressante de Castro[567].
+
+Le petit vers: _Aquí ofensa y allí espada_, cité par Corneille comme
+emprunté par lui:
+
+ «Enfin _tu sais_ l'affront, et _tu tiens_ la vengeance[568],»
+
+est un assez frappant exemple de la distance de l'action aux paroles
+qui sépare les deux poëtes. La vraie traduction de l'espagnol est dans
+le double geste du père, montrant d'abord sa joue visiblement meurtrie
+depuis le soufflet reçu, puis remettant aux mains de son fils l'épée
+de _Mudarra_. Nous ne pouvons plus savoir si pour réaliser le: _Tu
+tiens la vengeance_, Corneille conseillait à l'acteur de placer son
+épée dans la main de Rodrigue, comme un jeu de scène indiqué plus
+haut par ce vers:
+
+ «_Passe_, pour me venger, _en de meilleures mains_[569].»
+
+Quand le vieillard épuisé par sa véhémence quitte Rodrigue, dont _il
+ignore_ l'amour pour la fille du Comte, il semble moins précipiter sa
+retraite que le don Diègue français, qui n'attend pas un mot de
+réplique à sa fatale révélation: _le père de Chimène_[570]. Tout cela
+est à considérer comme matière d'étude et non dans un injuste esprit
+de censure.
+
+Le monologue en stances, _Percé jusques au fond du coeur_[571],
+réclamerait un attentif parallèle avec l'espagnol. Là nous lisons
+aussi trois stances d'une coupe soignée, d'un mouvement et d'un
+refrain semblables, avec des rimes croisées d'une manière analogue et
+un peu plus artificielle encore, par le privilége de la poésie lyrique
+méridionale. Corneille eût pu citer au bas de la page:
+
+ Suspenso de afligido
+ estoy....
+
+représenté par:
+
+ «Je demeure immobile, et mon âme abattue
+ Cède au coup qui me tue.»
+
+En écrivant le vers:
+
+ «Et malheureux objet _d'une injuste rigueur_,»
+
+notre poëte reste obscur ou inintelligible, là où l'espagnol est
+très-clair, puisqu'il entend parler de la rigueur injuste _de la
+Fortune_, dont il n'est rien dit dans le français.
+
+ .... Fortuna....
+ Tan en mi daño ha sido
+ tu mudanza.... _et plus loin_.... tu inclemencia....
+
+Rodrigue, après ce morceau lyrique, emprunte encore une trentaine de
+vers de romance, où il n'est plus question de son amour, mais où l'on
+aperçoit le germe du vers si connu:
+
+ «La valeur n'attend point le nombre des années[572];»
+
+ ......pues que tengo
+ mas valor que pocos años.
+
+_Scène IVe._ Le Comte, suivi de serviteurs armés, se promène avec son
+cousin Peranzules. Il convient, comme chez Corneille il _avoue_ à don
+Arias[573], qu'il a eu le sang un peu chaud dans la querelle; mais il
+n'entend pas s'humilier en satisfactions.
+
+Ici se place un emprunt que Corneille n'a pas dû signaler. Dans un
+temps où l'on punissait les duels, il ne pouvait conserver ces vers
+remarquables:
+
+ «Ces satisfactions n'apaisent point une âme:
+ Qui les reçoit n'a rien, qui les fait se diffame,
+ Et de pareils accords l'effet le plus commun
+ Est de perdre d'honneur deux hommes au lieu d'un[574];»
+
+et en effet il les supprima avant l'impression. Dans la pièce de
+Castro cette superbe doctrine est développée par don Gormas avec moins
+de précision, mais avec vigueur:
+
+ PERANZULES.
+
+ .... Y no es razon
+ el dar tú....
+
+ CONDE.
+
+ .... Satisfaccion?
+ Ni darla, ni recibirla!
+
+ PERANZULES.
+
+ Por qué no? No digas tal.
+ Qué düelo en su ley lo escribe?
+
+ CONDE.
+
+ El que la da y la recibe
+ es muy cierto quedar mal:
+ porque el uno pierde honor,
+ y el otro no cobra nada.
+ El remitir á la espada
+ los agravios es mejor.
+
+Suivent d'autres propos de raffiné duelliste: don Gormas compare toute
+excuse à une pièce de couleur douteuse, qui, recousue à l'honneur d'un
+homme, laisserait un trou à l'honneur d'un autre.
+
+En somme, cette petite scène est toute d'emprunt dans Corneille. L'ami
+officieux agit, comme dans l'original, par commission du Roi, bien
+qu'ici le Roi n'ait pas été témoin de la querelle. Il reste à signaler
+certaines nuances qui caractérisent l'époque de Richelieu, soit dans
+ce vers de l'orgueilleux Gormas:
+
+ «Et _ma tête en tombant_ feroit choir sa couronne[575],»
+
+soit dans l'utile correctif des maximes de don Arias sur l'obéissance
+due au pouvoir absolu des rois.
+
+Vient immédiatement le défi de Rodrigue, imité par Corneille, mais
+avec choix, et avec autant de vigueur que d'élévation. Tout ce qu'il
+élimine d'incidents accessoires, de mouvements scéniques compliqués,
+est presque inimaginable dans nos habitudes théâtrales, soit que le
+théâtre espagnol, ennemi de l'austère simplicité tragique, fût plus
+exercé à la mise en scène, soit que son public docile se contentât, à
+peu de frais, de moyens assez grossiers d'illusion.
+
+Il faut supposer complaisamment la place assez grande pour qu'on s'y
+promène et qu'on y agisse séparément de divers côtés. Le défi et le
+combat, solitaires dans Corneille, vont avoir le plus de témoins
+possible. Les dames sont toujours à la fenêtre du palais; Chimène
+s'inquiète de l'air irrité de son père, puis s'alarme de la figure
+pâle de Rodrigue, qui survient en tenue de combat et armé de sa grande
+épée. Ignorant ce dont il s'agit, l'aimable Infante appelle l'amant de
+son amie, et l'engage en quelques propos de délicate galanterie qu'il
+interrompt par des aparté douloureux. C'est bien pis quand le Comte
+reparaît d'autre part, se promenant avec Peranzules et ses officiers
+(car il ne se soumet pas à l'ordre du Roi, qui lui a fait signifier de
+garder les arrêts dans sa maison). Déjà les regards courroucés se
+croisent _de loin_: nouvelles alarmes de Chimène; le trouble de
+Rodrigue augmente, dans une hésitation qu'il se reproche, et bientôt,
+sur le seuil de sa demeure, apparaît morne et sombre le vieux don
+Diègue, tournant vers son fils chancelant ses yeux pleins de fureur et
+sa joue meurtrie. Son ami don Arias l'interroge en vain; en vain de
+son côté Peranzules veut détourner le Comte de passer fièrement devant
+ses ennemis.... A ce moment Rodrigue se décide:
+
+«(Pardonne, objet divin, si je vais, mourant, donner la mort!)
+Comte!--Qui es-tu?--Par ici; je veux te dire qui je suis.
+(_Chimène, à part_; Qu'est-ce donc? Ah, je meurs.)--Que me
+veux-tu?--Je veux te parler. Ce vieillard _qui est là_[576],
+quel est-il, le sais-tu?--Oui-da, je le sais. Pourquoi cette
+question?--Pourquoi? _Parle bas_[577]; écoute.--Dis.--Ne sais-tu
+pas qu'il fut un exemplaire d'honneur et de vaillance?--Soit.--Et
+que _ce sang dont mes yeux sont rougis_[578], c'est le sien comme
+le mien, le sais-tu?--Et que je le sache (abrége ton propos),
+_qu'en résultera-t-il_[579]?--Passons seulement en un autre lieu,
+tu sauras tout ce qu'il en doit résulter.--Allons, jeune garçon,
+est-ce possible? Va, va, chevalier novice; va donc, et apprends
+d'abord à combattre et à vaincre: tu pourras ensuite te faire
+honneur de te voir vaincu par moi, _sans me laisser au regret et
+de te vaincre_ et de te tuer. Pour à présent laisse là ton
+ressentiment; car ce n'est pas aux vengeances sanglantes que peut
+réussir l'enfant dont les lèvres sont encore abreuvées de
+lait.--Non, c'est par toi que je veux commencer à combattre et à
+m'instruire. Tu verras si je sais vaincre, je verrai si tu sais
+tuer; mon épée conduite sans art te prouvera par l'effort de mon
+bras que le coeur est un maître en cette science non encore
+étudiée; et il suffira bien à mon ressentiment de mêler ce
+lait de mes lèvres et ce sang de ta poitrine.» Vives exclamations
+de Peranzules, d'Arias, de Chimène, de don Diègue brûlant
+d'impatience; car il paraît que Rodrigue a porté la main sur le
+Comte, soit en lui touchant la poitrine, soit en voulant
+l'empêcher d'avancer dans la direction qu'il a prise. «_Rodrigue_:
+L'ombre de cette demeure est inviolable et fermée pour toi....
+(_Chimène_: Quoi, Monsieur, contre mon père!)--_Rodrigue_: Et
+c'est pourquoi je ne te tue point présentement.--(_Chimène_:
+Écoute-moi!)--_Rodrigue_: (Pardonnez, Madame; je suis le fils de
+mon père!) Suis-moi, Comte!--_Le Comte_: Adolescent, avec ton
+orgueil de géant, je te tuerai si tu te places devant moi. Va-t'en
+en paix: va-t'en, va, si tu ne veux que, comme en certaine
+occasion j'ai donné à ton père un soufflet, je te donne _mille
+coups de pied_.--_Rodrigue_: Ah, c'en est trop de ton insolence!»
+Interruptions rapides des divers témoins. «_D. Diègue_: Les longs
+discours émoussent l'épée.» Quand le combat commence, il s'écrie
+encore: «Mon fils, mon fils, en t'appelant ainsi, c'est mon
+affront et ma fureur que je t'envoie[580]!»
+
+On passe en se battant dans la coulisse, d'où le Comte s'écrie: «Je
+suis mort!» Chimène a couru éperdue après son père. Mais une mêlée
+remplit de nouveau le théâtre; ce sont les gens du Comte réunis pour
+le venger contre Rodrigue seul, mais terrible. L'Infante, de son
+balcon, fait entendre sa voix, et arrête les assaillants. Rodrigue
+s'arrête aussi en lui adressant des paroles de respect, poétiques et
+chevaleresques, qu'elle accueille gracieusement. Les spadassins
+intimidés refusent de suivre Rodrigue pour renouveler plus loin le
+combat, et se dispersent. «O valiente Castellano!» s'écrie Urraque; et
+ainsi finit la _première journée_.
+
+NOTES:
+
+ [555] La seconde partie est un autre drame historique, tout à
+ fait distinct, qui n'appartient plus précisément à la _jeunesse_
+ du Cid; _Mocedades_ serait tout aussi bien traduit par _les
+ Prouesses_ du Cid. Le théâtre espagnol possède des _Mocedades de
+ Roldan_ (Roland), _de Bernardo del Carpio_, etc.
+
+ [556] On sait que les trois _Journées_ de ces drames sont de
+ longs actes, non partagés en scènes à notre manière.
+
+ [557] Acte II, scène VIII, vers 706-708. Dans les premières
+ éditions (1637-56), au lieu de _le Comte_, on lit au dernier
+ vers: _l'Orgueil_, souvenir du surnom de _Lozano_ qu'avait le
+ comte de Gormas.
+
+ [558] Acte I, scène III, vers 177 et suivants.
+
+ [559] Acte I, scène III, vers 225.
+
+ [560] Plusieurs des plus anciennes éditions n'ont pas même cette
+ indication trop courte: DON DIÈGUE, _mettant l'épée à la main_ ou
+ _Ils mettent l'épée à la main_ (voyez ci-dessus, p. 117 et la
+ note 293); le lecteur n'est mis sur la voie que par ces mots: _Ton
+ épée est à moi_.... et plus loin, à la fin de la scène, par ce
+ vers (supprimé à partir de 1660, voyez la note 295 de la p. 118):
+
+ «Et mes yeux à ma main reprochent _ta défaite_.»
+
+ On peut remarquer du reste que ce _duel_, qui n'est pas dans
+ Castro, eût été une impossibilité de plus pour Corneille, s'il eût
+ dû avoir lieu _devant le Roi_.
+
+ [561] Acte I, scène IV, vers 251 et suivants.
+
+ [562] Acte I, scène III, vers 227 et 228.
+
+ [563] Dans Corneille, Rodrigue est fils unique:
+
+ «Vous n'avez qu'une fille, et moi _je n'ai qu'un fils_.»
+
+ (Acte I, scène III, vers 167.)
+
+
+ [564] Acte I, scène IV.
+
+ [565] «Et _ce fer que mon bras ne peut plus soutenir_,
+ Je le remets au tien pour venger et punir.»
+
+ (Acte I, scène V, vers 271 et 272.)
+
+ [566] Voyez dans la première section de l'_Appendice_, p. 200, la
+ citation relative aux vers 262 et suivants.
+
+ [567] Nous n'examinons ce poëte que comparativement à Corneille,
+ et nous craindrions de faire une digression en remarquant que la
+ tradition, à laquelle il obéit tout en choisissant, a dû lui
+ causer aussi quelque embarras. Il y a dans ces légendes, tant de
+ fois remaniées, bien des tons divers, selon le caractère plus ou
+ moins rude des siècles qui les ont traitées successivement. Les
+ détails de chevalerie et de cour, et d'autres encore, risquaient
+ de faire dissonance et anachronisme avec des données plus
+ anciennes et toujours accréditées. Un censeur _espagnol_ qui
+ aurait critiqué à ce point de vue Guillem de Castro aurait eu
+ gain de cause. Il est curieux de remarquer que deux traditions
+ contraires font de Rodrigue l'_aîné_ ou le _plus jeune_ des trois
+ frères. Si le poëte Castro a eu de bonnes raisons pour faire de
+ Rodrigue l'aîné, il faut convenir qu'il a rendu par là peu
+ naturelle la conduite de don Diègue qui s'adresse d'abord à deux
+ adolescents pour savoir s'il en fera ses champions contre Gormas.
+ Un examen attentif ferait voir qu'en se résignant à cette faute,
+ le poëte l'a fort bien sentie.
+
+ [568] Acte I, scène V, vers 286.
+
+ [569] Acte I, scène IV, vers 260.
+
+ [570] Acte I, scène V, vers 282.
+
+ [571] Acte I, scène VI, vers 291.
+
+ [572] Acte II, scène II, vers 406.
+
+ [573] Ceci est moins juste. Arias est parent de don Diègue, et de
+ son parti; mais Corneille préfère le nom le plus sonore, et un
+ moindre nombre de personnages.
+
+ [574] Voyez la Notice du _Cid_, p. 17 et 18.
+
+ [575] Acte II, scène I, vers 382.
+
+ [576] _Que está allí_, mots qui, dans la citation de Corneille
+ (voyez ci-dessus, p. 201, vers 398), ne laissent pas d'être un
+ peu embarrassants pour le lecteur.
+
+ [577] Plus motivé par la situation que dans Corneille.
+
+ [578] Par la colère:
+
+ Y que es sangre suya y mia
+ la que yo tengo en los ojos,
+ sabes?
+
+ --Voir l'interprétation détournée volontairement sans doute par
+ Corneille, vers 401 et 402, le sang porté aux yeux par la colère
+ tenant à une locution tout espagnole.
+
+ [579] C'est le vrai sens, plutôt que la réplique: _Que m'importe_
+ (vers 402)?
+
+ Y el saberlo (acorta--razones) qué ha de importar?
+
+ [580] Donnons cet exemple, entre tant d'autres, de la singulière
+ rapidité d'expression si goûtée des Espagnols, qui resterait
+ obscure si elle n'était un peu paraphrasée dans la traduction:
+
+ Hijo, hijo, con mi voz
+ te envio ardiendo mi afrenta.
+
+SOMMAIRE DE LA DEUXIÈME JOURNÉE.
+
+1º LE PALAIS DU ROI. _Chimène demande le châtiment de Rodrigue; don
+Diègue prend la défense de son fils_.
+
+2º L'APPARTEMENT DE CHIMÈNE, _où Rodrigue ose pénétrer et se montrer à
+Chimène, revenue du palais_.
+
+3º UN LIEU DÉSERT, _près de Burgos, où don Diègue revoit secrètement
+son fils, et lui confie une troupe des siens armée contre les Maures_.
+
+4º UNE CAMPAGNE ET LE CHÂTEAU DE PLAISANCE _où l'Infante, le soir, au
+balcon, voit passer Rodrigue allant en guerre, et lui adresse de
+tendres encouragements, reçus avec une courtoisie délicate par l'amant
+de Chimène_.
+
+5º LES MONTAGNES D'OCA, _au nord de Burgos, où la victoire du Cid sur
+les Maures est mise autant qu'il est possible en action_.
+
+6º LE PALAIS DU ROI, _à Burgos, où d'abord le jeune prince don Sanche
+offre des traits singuliers de caractère, qui font prévoir son
+histoire future; puis arrive Rodrigue amenant le chef qu'il a fait
+prisonnier; Chimène alors reparaît en deuil, demandant encore sa
+vengeance dans les termes mêmes de l'ancienne ballade. Le Roi la
+congédie avec égards, et bannit Rodrigue en l'embrassant_.
+
+REMARQUES.
+
+C'est ainsi que s'étend d'une manière illimitée le champ et le
+mouvement de l'action, que Corneille s'applique surtout à resserrer.
+C'est la lutte du poëme dramatique contre l'épopée. Corneille veut se
+conformer à des règles qu'il croit être celles de la raison et de
+l'antiquité, mais qui en réalité, comme on l'a compris seulement de
+nos jours, dérivent purement et simplement de la présence continuelle
+du choeur sur la scène grecque.
+
+_Scène Ière._ Des six tableaux de la deuxième journée, le 1er termine
+le second acte de Corneille, le 2e et le 3e suffiront pour tout le
+troisième acte. Il faut bien convenir que notre poëte, en se refusant
+la grande représentation où tant de personnages sont en jeu, s'est
+condamné à relier son action par un certain nombre de petites scènes
+en quelque sorte de transition et un peu languissantes. Ainsi la
+nouvelle de la dispute des deux pères et celle du combat n'arrivent
+que successivement à Chimène et au Roi. Dans l'intervalle, Chimène,
+alarmée de la dispute, est faiblement consolée par l'Infante, trop
+intéressée, malgré son grand coeur, à la ruine des espérances de son
+amie. Le Roi dissimule à peine en un beau langage l'embarras de son
+autorité compromise. Un artifice manifeste fait intervenir dès lors le
+personnage de don Sanche, pour qu'il ne paraisse pas trop brusquement
+plus tard quand on en aura besoin. Même précaution pour faire annoncer
+par le Roi l'attaque probable des Maures, et de trop faibles
+dispositions de défense. Les deux poëtes vont se rejoindre au
+commencement de la _seconde journée_. Là, le Roi dans son palais vient
+à peine d'apprendre la catastrophe, qu'il voit entrer par deux portes
+différentes Chimène et don Diègue, l'une tenant à la main un mouchoir
+trempé du sang de son père, l'autre décoré des traces du même sang
+dont il a frotté sa joue pour en laver l'affront. Ce sont deux traits
+des anciennes coutumes. Les deux personnages ont pu se rencontrer
+auprès de la victime: c'est à l'orpheline de réclamer vengeance aux
+pieds du Roi, au père vengé de défendre son fils. Voilà une situation,
+un très-bel antagonisme dramatique et oratoire; le triomphe appartient
+incontestablement à l'éloquence de Corneille; mais il est juste de
+rapporter l'invention à Castro, car les romances n'offraient à
+celui-ci que des démarches isolées, réitérées de la part de Chimène
+auprès du Roi, avec les naïves doléances propres à l'épopée du moyen
+âge. Castro reproduira plus loin ces souvenirs disparates: ici il
+invente en une poésie âpre, sans ampleur quoique assez ampoulée, la
+dispute entre la vengeance invoquée et la vengeance satisfaite. Ce que
+Corneille a cité d'espagnol suffisait à sa loyauté; mais nous
+cherchons dans le texte des _Mocedades_ ce qui peut s'ajouter à ses
+citations, comme l'ayant inspiré, comme motif saisi par lui, et
+librement traité, corrigé hardiment.
+
+ «Je l'ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur,
+ Sire, la voix me manque à ce récit funeste;
+ Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste[581].»
+
+Cette douleur filiale manque chez Castro, où on la trouve absorbée
+tout entière dans l'esprit de vengeance, point d'honneur de la jeune
+fille espagnole. Chimène a pourtant des larmes, que le poëte français
+a épurées, comme on va voir. Elle présente le mouchoir sanglant: c'est
+d'abord ce qu'il faut noter pour entendre la citation _y escribió en
+este papel_, texte d'un heureux contre-sens: son sang _sur la
+poussière_[582].... Ce mouchoir est le testament écrit de son père, et
+elle dit au Roi en s'agenouillant: «Ces lettres qui sont empreintes
+dans mon âme, je veux les exposer à tes yeux: elles attirent dans les
+miens, comme un aimant, des _larmes_ vengeresses, _des larmes
+d'acier_:»
+
+ A tus ojos poner quiero
+ letras que en mi alma están,
+ y en los mios como iman
+ sacan lágrimas de acero.
+
+La phrase suivante de Castro eût assez bien comporté une citation
+textuelle de Corneille, car il n'a corrigé que tard, en 1660,
+l'imitation qu'il en avait faite.
+
+ «Immolez, non à moi, mais à votre couronne
+ ...........................................
+ _Tout ce qu'enorgueillit_ un si haut attentat[583].»
+
+Sa première leçon, longtemps conservée, disait:
+
+ «Sacrifiez don Diègue et _toute sa famille_,
+ A vous, à votre peuple, à toute la Castille.»
+
+C'était bien l'entraînement du texte espagnol:
+
+«Et dût, en sa poitrine, la forteresse (_de son coeur_) s'épuiser à
+force de saigner, chaque goutte de ce sang doit coûter une tête[584].»
+
+ Y aunque el pecho se desangre
+ en su misma fortaleza,
+ costar tiene una cabeza
+ cada gota de esta sangre.
+
+Rien de plus beau que la réplique de _notre_ don Diègue, notamment le
+début: _Qu'on est digne d'envie_, etc...[585]. Et n'est-ce pas là
+aussi de l'invention?... Le don Diègue espagnol est tout à la joie
+d'avoir vu tuer son ennemi, et tout fier de sa joue frottée de sang.
+Il nous fournit un beau mouvement quand il invoque son droit d'offrir
+sa tête à la justice, en place de son fils; mais l'allure roide et
+sautillante de son rhythme étroit ne sera jamais comparable à
+l'ampleur des formes de Corneille. Si le poëte valencien se plaignait
+que son imitateur ne l'a cité que par petits lambeaux de phrase, il
+faut convenir qu'il ne gagnerait pas souvent à être cité d'une
+manière plus complète. Cette fin est belle pourtant:
+
+ Con mi cabeza cortada
+ quede Ximena contenta,
+ que mi sangre sin mi afrenta
+ saldrá limpia, y saldrá honrada.
+
+Corneille, qui s'est inspiré de ce discours un peu au delà des
+citations données, termine plus éloquemment par
+
+ «Mourant sans déshonneur, je mourrai sans regret[586].»
+
+Après ce grand effort, la scène et l'acte sont naturellement terminés
+par le Roi, qui ajourne sa délibération, confie à don Sanche le soin
+de reconduire Chimène, et veut s'assurer de don Diègue ainsi que de
+son fils.
+
+ «Don Diègue aura _ma cour et sa foi pour prison_[587].»
+
+Ce vers est le résumé de toute une scène qui, dans le texte espagnol,
+est la continuation de celle-ci, scène assez bien traitée, mais dont
+le caractère épisodique et familier n'entrait pas dans le plan de
+Corneille. La bonne Infante amène au secours de don Diègue son nouvel
+élève, le prince don Sanche, d'un caractère pétulant et volontaire,
+qui ne laisse pas arrêter son gouverneur, et qui obtient du Roi d'en
+être lui-même _le gardien_ (_el alcayde_). Ainsi l'on se sépare,
+Chimène exprimant en aparté son tendre ressentiment contre Rodrigue,
+et l'Infante s'apprêtant à se rendre avec la Reine à une maison de
+plaisance où nous devons la retrouver.
+
+_Scène IIe._ La scène où Rodrigue se présente à la suivante
+Elvire[588] est, dans l'espagnol, d'un ton plus familier, mais aussi
+plus naturel, comme préparation de ce qui va suivre. Seulement la
+suivante n'avait pas besoin de dire au public, après qu'elle a fait
+cacher Rodrigue:
+
+ Peregrino fin promete
+ ocasion tan peregrina.
+
+Chimène rentre chez elle sous la protection de son oncle Peranzules,
+plus convenable que celle du jeune cavalier don Sanche. Elle demande
+et obtient plus tôt de rester seule, sans avoir à éluder l'offre
+intéressée de l'épée de don Sanche pour la venger.
+
+Mais rien ne nous paraît plus délicat que la comparaison des deux
+scènes suivantes chez les deux poëtes. Comment faire bien voir dans
+le texte étranger la légèreté un peu molle des touches lorsqu'elles
+sont justes, opposée à la vigueur des tons qui les reproduisent, et le
+tour un peu frivole de ces subtilités de sentiment qui, dans
+Corneille, s'élèvent jusqu'à une sorte de vérité passionnée en
+harmonie avec l'excès de la douleur et les perplexités d'une situation
+si étrange? Le poëte méridional et son auditeur cherchent avant tout
+dans cette étrange situation et dans ces antithèses un amusement
+auquel se mêle sans doute un peu de sympathie: le poëte normand et son
+spectateur veulent trouver en un tout autre tempérament d'esprit
+l'admiration et les larmes. Celui-ci soutient la grande déclamation
+tragique et la prolonge avec force, là où l'autre s'est borné à une
+élégante série de madrigaux, qui ont le malheur de rester jolis, même
+quand ils sont assez touchants.
+
+Dans cette confidence éplorée que fait à Elvire la Chimène du _Cid_
+françois, il y a bien treize vers espagnols rapportés comme traduits;
+on peut y retrouver même une certaine littéralité, et c'est là
+pourtant que la différence se fait le mieux sentir. Contentons-nous
+d'une juste observation de la Beaumelle, en réponse à la plus fausse
+remarque de Voltaire, à cet endroit:
+
+ ELVIRE.
+
+ «.... Après tout, que pensez-vous donc faire?
+
+ CHIMÈNE.
+
+ Pour conserver ma gloire et finir mon ennui,
+ Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui[589].»
+
+Les vers espagnols, cités en partie par Corneille, mais intervertis
+par lui à tort, sont ainsi disposés dans le texte:
+
+ELVIRE.
+
+ Pues como harás, no lo entiendo,
+ estimando el matador
+ y el muerto?--XIM. Tengo valor,
+ _y habré de matar muriendo_[590].
+ _Seguiréle hasta vengarme_....
+
+RODRIGO.
+
+ Mejor es que mi amor firme,
+ con rendirme,
+ te dé el gusto de matarme
+ sin la pena del seguirme.
+
+Voltaire, dans son commentaire, cite l'espagnol uniquement d'après
+Corneille; en admirant le vers: _Le poursuivre_, etc., il fait
+l'étrange remarque que voici: «Ce vers excellent, dit-il, renferme
+toute la pièce, et répond à toutes les critiques qu'on a faites sur le
+caractère de Chimène. _Puisque_ ce vers _est_ dans l'espagnol,
+l'original contenait les vraies beautés qui firent la fortune du _Cid_
+français.» Voltaire n'a jamais vu l'original, et c'est ce qu'il avoue
+ici implicitement; mais la Beaumelle lui objecte fort sensément que ce
+vers:
+
+ «_Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui,_»
+
+«a un sens bien autrement énergique, et une idée _qui n'est pas_ dans
+l'ouvrage espagnol. _Morir matando_, et _matar muriendo_, sont des
+phrases faites qu'on rencontre à chaque page dans les poëtes
+castillans, et qui ne veulent dire autre chose que combattre en
+désespéré, combattre jusqu'à la mort. Le vers qui précède [_il fallait
+dire_ qui suit]: _Je le poursuivrai jusqu'à ce que je sois vengée_,
+l'explique assez, et il y a loin de là au sublime _Mourir après lui_.»
+
+Le Rodrigue espagnol vient donc inopinément se jeter aux pieds de
+Chimène; il ne songe pas, non plus que son imitateur français, à ces
+aveux de tendresse passionnée qu'il vient d'entendre et dont il
+pourrait encore se montrer heureux et transporté. Chimène n'aura pas
+non plus un moment de confusion de tout ce qu'il a entendu ainsi par
+surprise; même oubli dans le français, où elle a dit en termes plus
+énergiques qu'elle l'_adore_[591].
+
+Le jeune homme ne porte plus vraisemblablement le grand espadon de
+Mudarra; aussi l'offre de _sa dague_ qu'il va faire à Chimène ne
+saurait produire l'effet dramatique que l'on trouve dans Corneille, ni
+amener l'exclamation si émouvante:
+
+ «_Quoi? du sang de mon père encor toute trempée_[592]!»
+
+et les subtilités qui s'accumulent durant quinze vers sur cette épée à
+la mode de la cour de Louis XIII, vers originaux sans contredit:
+admirons les suggestions diverses du _costume_! Voici la scène.
+
+«_Rodrigue, se jetant à ses pieds_: Non, il vaut mieux que je me rende
+à toi, et que mon amour invariable te donne la satisfaction de
+m'immoler, en t'épargnant la peine de me poursuivre.--_Chimène_:
+Qu'as-tu osé? qu'as-tu fait? Est-ce une ombre, une vision?--Perce ce
+coeur: j'y renonce pour celui qui bat dans ton sein[593].--Ciel!
+Rodrigue, Rodrigue en ma maison!--Écoute-moi.--Je me meurs.--Je veux
+seulement que tu entendes ce que j'ai à te dire, et que tu me répondes
+ensuite avec ce fer. (_Il lui donne sa dague._) Ton père le comte
+Glorieux, comme on l'appelait dignement, porta sur les cheveux
+blancs[594] de mon père une main téméraire et coupable; et moi,
+j'avais beau me voir par là déshonoré, mon tendre espoir ainsi
+renversé se débattait avec tant de force que ton amour put faire
+hésiter ma vengeance. En un si cruel malheur, mon injure et tes
+charmes se livraient dans mon coeur une lutte obstinée:
+
+ Et vous l'emportiez, Madame,
+ Dans mon âme,
+ S'il ne m'était souvenu
+ Que vous haïriez infâme
+ Qui noble vous avait plu[595].
+
+C'est avec cette pensée, sans doute digne de toi, que je plongeai mon
+fer sanglant dans le sein de ton père. Ainsi j'ai recouvré mon
+honneur; mais aussitôt, amant soumis, je suis venu vers toi, pour que
+tu n'appelles pas cruauté ce qui pour moi fut devoir impérieux, pour
+que ma peine justifie à tes yeux ma conduite si nouvelle envers toi,
+pour que tu prennes ta vengeance dès que tu la desires. Saisis ce fer,
+et si nous ne devons avoir à nous deux qu'un même courage, une même
+conscience, accomplis avec résolution la vengeance de ton père, comme
+j'ai fait pour le mien.
+
+--Rodrigue, Rodrigue! ah, malheureuse! Je l'avoue malgré ma douleur,
+en te chargeant de la vengeance de ton père, tu t'es conduit en
+chevalier. A toi je ne fais point reproche, si je suis malheureuse, si
+telle est ma destinée qu'il me faudra subir moi-même le trépas que je
+ne t'aurai pas donné. Mais une offense dont je t'accuse, c'est de te
+voir paraître à mes yeux quand ta main et ton épée sont encore chaudes
+de mon sang. Et ce n'est pas en amant soumis, c'est pour m'offenser
+que tu viens ici, trop assuré de n'être point haï de celle qui t'a
+tant aimé. Eh bien! va-t'en, va-t'en, Rodrigue.... pour ceux qui
+pensent que je t'adore, mon honneur sera justifié quand ils sauront
+que je te poursuis. J'aurais pu justement sans t'entendre te faire
+donner la mort; mais je ne suis ta partie que pour te poursuivre, et
+non pour te tuer. Va-t'en, et fais en sorte de te retirer sans qu'on
+te voie. C'est bien assez de m'avoir ôté ma vie sans m'ôter encore ma
+renommée.
+
+--Satisfais mon juste desir: frappe.--Laisse-moi.--Écoute: songe que
+me laisser ainsi est une dure vengeance; me tuer ne le serait pas.--Eh
+bien, cela même est ce que je veux.--Tu me désespères, cruelle! ainsi
+tu m'abhorres?--Je ne le puis: mon destin m'a trop enchaînée.--Dis-moi
+donc ce que ton ressentiment veut faire.--Quoique femme, pour ma
+gloire, je vais faire contre toi tout ce que je pourrai.... souhaitant
+de ne rien pouvoir.--Ah! qui eût dit, Chimène?...--Ah! Rodrigue, qui
+l'eût pensé?...--Que c'en était fait de ma félicité?...--Que mon
+bonheur allait périr?... Mais, ô ciel! je tremble qu'on ne te voie
+sortir.... (_Elle pleure_[596].)--Que vois-je?...--Pars, et laisse-moi
+à mes peines.--Adieu donc, je m'en vais mourant.»
+
+On peut donc, et ce n'est que justice, reconnaître une rectitude de
+développement, une précision de dessin beaucoup plus marquées ici que
+dans Corneille.
+
+ «_Rodrigue en ma maison!_ Rodrigue devant moi[597]!»
+
+C'est le premier hémistiche qui seul est traduit: et remarquez en
+effet quelle plus grande place occupe dans la scène espagnole plus
+courte, cette préoccupation si convenable, cet effroi de la jeune
+fille, et même cette colère, d'être forcée de s'entretenir en un tel
+moment, dans sa maison, avec Rodrigue. Quand il lui dit:
+
+ «Quatre mots seulement:
+ Après, ne me réponds qu'avecque cette épée[598],»
+
+le sens, le motif de ces quatre mots, fort net dans l'espagnol, c'est
+qu'il veut d'abord se faire absoudre par sa maîtresse, et puis
+recevoir la mort de sa main. L'incident de _l'épée_ dont nous avons
+parlé, et plusieurs autres détours, suspendent ou dénaturent un peu
+cette inspiration tendre et naïve. Cet incident s'achève sur les
+justes instances de Chimène, soit que l'odieuse épée rentre dans le
+fourreau, soit que l'acteur la jette au loin. (A défaut d'une note de
+l'auteur, la tradition est insuffisante.) Mais comment revenir à ces
+_quatre mots_ qui ont été annonces plus haut, à ce motif qui a amené
+Rodrigue et que Castro a si directement exprimé?
+
+ «Je fais ce que tu veux, mais sans quitter l'envie
+ De finir par tes mains ma déplorable vie;
+ Car enfin n'attends pas de mon affection
+ Un lâche repentir d'une bonne action.
+ De la main de ton père un coup irréparable
+ Déshonoroit du mien la vieillesse honorable[599].»
+
+Le développement donné à la phrase rend l'unité de trait plus
+difficile ici et partout ailleurs, mais le spectateur charmé ne
+remarque pas des sutures adroites, ou des soudures un peu plus
+forcées, comme ce: _Car enfin n'attends pas_...; plus loin: _Ce n'est
+pas qu'en effet_[600]...; et ces minutieuses observations n'empêchent
+pas le lecteur attentif d'être enlevé par une merveilleuse éloquence,
+après avoir goûté la beauté simple et plus réduite du motif original.
+
+La réponse de Chimène présente les mêmes qualités, les mêmes défauts
+si l'on veut. On peut voir à quel point y est amplifié le _Como
+caballero hiciste_, et la haute obligation de le _poursuivre_ pour
+l'acquit de son honneur, exprimée dans l'espagnol en une forme plus
+féminine. Continuons:
+
+ «Hélas! _ton intérêt ici me désespère_:
+ Si quelque autre malheur m'avoit ravi mon père, etc.[601].»
+
+C'est là une idée touchante, exclusivement propre à Corneille, et
+exprimée en vers admirables, sauf encore la transition: _ton
+intérêt_.... très-hasardée logiquement, car il ne s'agit guère dans
+cette plainte que de _son_ intérêt à elle-même:
+
+ «.... j'aurois senti des charmes,
+ Quand une main si chère eût essuyé mes larmes[602].»
+
+Puis, pour rentrer dans l'idée dominante d'une vengeance de mort à
+obtenir, c'est encore, comme transition, le vers:
+
+ «Car enfin n'attends pas de mon affection[603],»
+
+répété littéralement du discours précédent de Rodrigue.
+
+L'inconvénient de l'argumentation oratoire, par laquelle Corneille
+ressemble souvent à Euripide, sans l'imiter, paraît mieux encore dans
+la discussion suivante, où Rodrigue veut prouver que Chimène doit le
+tuer, tandis que son amante veut éluder cette preuve. L'espagnol
+n'avait fait que glisser sur ce conflit; mais quiconque a lu et relu
+de telles scènes, sait quel est le privilége de notre Corneille,
+d'être réellement grand, émouvant et sublime, à travers toutes ses
+exagérations d'emphase et de dialectique[604].
+
+Désormais nous ne trouverons plus les deux poëtes aussi près l'un de
+l'autre, si ce n'est dans une seule scène, qui suit immédiatement
+celle-ci dans la _deuxième journée_, et qui terminera notre _troisième
+acte_. Aussi, au delà, nous contenterons-nous de parcourir la fable,
+ou, si l'on veut, l'histoire de Castro, en observant que Corneille n'y
+emprunte plus que quelques circonstances, et qu'il en omet et dénature
+un bien plus grand nombre.
+
+_Scène IIIe. Un lieu désert, la nuit_ (_près de Burgos_). Cet
+endroit écarté devait être absolument indiqué aux spectateurs de
+Corneille, quoiqu'il ne veuille en aucune manière violer ouvertement
+_la règle_, ou que du moins il suppose ce lieu dans l'enceinte même de
+Séville. Tout cela est mieux motivé dans l'espagnol. Il est naturel
+que Rodrigue ait à se cacher après une telle affaire, que son père
+soit convenu avec lui d'un lieu de rendez-vous pour aviser aux
+conséquences. Une louable intention de variété a fait composer ce
+monologue et le bel entretien qui suit en grands vers hendécasyllabes
+à triples rimes croisées, comme le _capitolo_ de Dante par exemple. Ce
+mode, traité avec aisance et fermeté, se rapproche sensiblement de la
+grandeur du mode cornélien.
+
+Corneille imite de près le ton inquiet du vieux père qui attend son
+fils. Il aurait même pu citer, en regard de ces vers:
+
+ «A toute heure, en tous lieux, dans une nuit si sombre,
+ Je pense l'embrasser, et n'embrasse qu'une ombre[605],»
+
+les vers de Castro:
+
+ Voy abrazando sombras descompuesto
+ entre la obscura noche que ha cerrado;
+
+et en regard de celui-ci:
+
+ «Rodrigue ne vit plus, ou respire en prison[606],»
+
+ Si es muerto, herido, ó preso? Ay, cielo santo!
+
+Enfin il entend le galop d'un cheval, voit le cavalier mettre pied à
+terre, et Rodrigue paraît.
+
+Ici nous devons une justice au poëte espagnol. Chacun sait combien
+sont véhéments et nobles dans Corneille les transports de don Diègue
+embrassant son vengeur. Castro est cité sans doute au bas de la page
+(voyez ci-dessus, p. 205 et 206); mais l'ensemble de sa tirade est
+d'une vigueur et d'une éloquence qui méritent qu'elle soit transcrite
+autrement que par fragments numérotés:
+
+ Hijo!--Padre!--Es posible que me hallo
+ entre tus brazos?... Hijo!... Aliento tomo
+ para en tus alabanzas empleallo.
+
+ Como tardaste tanto?... pues de plomo
+ te puso mi deseo.... y pues veniste
+ no he de cansarte preguntando el como.
+
+ Bravamente probaste! Bien lo hiciste!
+ bien mis pasados brios imitaste,
+ bien me pagaste el ser que me debiste!
+
+ Toca las blancas canas que me honraste;
+ llega la tierna boca á la mexilla
+ donde la mancha de mi honor quitaste!
+
+ Soberbia el alma á tu valor se humilla,
+ come conservador de la nobleza
+ que ha honrado tantos Reyes en Castilla.
+
+ RODRIGO.
+
+ Dame la mano, y alza la cabeza,
+ á quien como la causa se atribuya
+ si hay en mí algun valor y fortaleza.
+
+ DON DIEGO.
+
+ Con mas razon besára yo la tuya,
+ pues si yo te dí el ser naturalmente
+ tú me le has vuelto á pura fuerza suya[607].
+
+On peut parler de l'éloquence espagnole, surtout quand c'est un élan
+vif et direct qui l'entraîne; mais en pareil cas sa diction, qui n'est
+pas étudiée, dégénère facilement en négligences et en tours vulgaires.
+C'est ce qu'on pourrait observer dans le reste de cette scène, d'un
+très-bel effet d'ailleurs.
+
+Don Diègue veut que Rodrigue emploie sa valeur au service du Roi:
+
+ No dirán que la mano te ha servido
+ Para vengar agravios solamente:
+ Sirve en la guerra al Rey, que siempre ha sido
+ Digna satisfaccion de un caballero
+ Servir al Rey á quien dexó ofendido;
+
+ce que Corneille eût pu citer en partie, quand il dit:
+
+ «Ne borne pas ta gloire à venger un affront;
+ Porte-la plus avant: force par ta vaillance
+ Ce monarque au pardon[608]....»
+
+Don Diègue a amené non loin du lieu où il s'entretient avec Rodrigue
+cinq cents gentilshommes de sa famille (_deudos_), montés et armés en
+guerre, réunis par lui-même pour honorer la disgrâce de son fils exilé
+(Corneille, placé dans d'autres conditions et au milieu de moeurs
+différentes, a dû altérer un peu ces données). Tous veulent que
+Rodrigue les commande:
+
+ Que cada qual tu gusto solicita,
+ «C'est toi que veut pour chef leur généreuse bande[609].»
+
+L'ennemi, les Mores de la frontière, vient d'envahir la vieille
+Castille, les montagnes d'Oca, de Naxera; c'est l'histoire même.
+Chacun sait déjà combien il en coûte de frais d'invention et
+d'anachronisme à Corneille pour sauver ses _unités_ de temps et de
+lieu en portant la scène à Séville, afin que le reflux du Guadalquivir
+puisse amener dans les limites voulues une bataille, une campagne de
+quelques heures.
+
+Rodrigue, pressé d'aller rejoindre sa troupe, demande et reçoit à
+genoux la bénédiction de son père. L'omission par Corneille de cette
+noble circonstance résulte bien moins d'une différence de moeurs
+nationales, que d'une différence entre les deux théâtres: l'espagnol
+sans cesse sanctifié par des détails sacramentels, le français obligé
+de s'interdire rigoureusement tout acte, toute parole, qu'on pourrait
+regarder comme une profanation.
+
+Mais à d'autres égards une invention propre à Corneille lui fournit
+dans cette scène un motif d'intérêt fort attachant, fort bien placé,
+qui manque et fait faute chez son devancier. Corneille, on le sait, a
+supposé l'amour pour Chimène, connu dès longtemps du père de Rodrigue.
+Le rude vieillard a pu n'en pas tenir compte pour exiger le duel;
+mais ici il est beau et dramatique que le jeune homme tout rempli de
+son amour sacrifié, que le fils respectueux, quitte envers un devoir
+si cruel, repousse, écarte avec une amertume contenue la pétulante
+allégresse de son père.
+
+_Scène IVe._ C'est d'abord la mélancolique Infante qui, rêvant et
+admirant la campagne, aperçoit du balcon d'un château la troupe de
+Rodrigue: lui-même s'avance seul pour lui rendre hommage; Urraque,
+sans oser lui dire qu'elle voudrait être la dame de ses pensées, bénit
+son entreprise et ses exploits futurs. Un tour délicat, galant et
+chevaleresque, fait le mérite de cet épisode de mode castillane. Un
+signe de deuil, la couleur jaune des plumes et de l'armure du jeune
+chevalier, est presque la seule allusion qui soit faite à sa tragique
+situation. Il détourne adroitement le sens trop tendre des compliments
+de cette royale amante dédaignée, que l'histoire lui attribue, et que
+Corneille a introduite un peu péniblement sur la scène, comme on le
+voit encore dans ses deux derniers actes.
+
+_Scène Ve._ Rapide tableau de guerre dans les montagnes. Un roi more,
+traînant après lui ses captifs et son butin, est arrêté, vaincu, fait
+prisonnier par Rodrigue, qui reçoit son hommage, et se met à la
+poursuite de quatre autres rois. Tout se passe sous les yeux du
+spectateur, moins la mêlée, que décrit un berger poltron monté sur un
+arbre. C'est ici le seul endroit, très-court, où Castro ait fait usage
+d'un personnage bouffon ou _gracioso_. L'intelligent poëte abrége
+volontiers ces tumultueuses bagarres. Il suppose souvent ses
+personnages à cheval, mais il use de tous ses artifices pour les faire
+descendre à pied sur la scène. On conçoit la tentation offerte à
+Corneille de traduire tout ce fracas en un grand récit d'épopée comme
+celui du quatrième acte.
+
+La _scène VIe_ nous ramène au palais du Roi à Burgos, mais non pas
+d'abord au véritable fond de l'action. Castro tient à traiter
+l'histoire plus au large, à nous faire connaître les dispositions
+irascibles du prince don Sanche, et dont le Cid verra plus tard
+l'avénement et la catastrophe. Ce jeune furieux, agité par des
+pressentiments et des horoscopes, est difficilement contenu par don
+Diègue, son gouverneur, quand excité par le cliquetis des épées il
+veut tuer son maître d'armes, et qu'ensuite il menace l'Infante sa
+soeur à cause d'un épieu sanglant qu'elle rapporte de la chasse.
+
+Enfin entre le Roi, avec sa cour, joyeux des succès de Rodrigue: il en
+entend d'abord le récit de la bouche du prince more; puis arrive le
+vainqueur lui-même, admis à recevoir les félicitations du Roi, de son
+père, du Prince et de l'Infante.
+
+Corneille n'a que légèrement modifié cette situation, mais il en a
+relevé le caractère d'apparat par sa grande narration, dont les
+beautés ne comportent ici aucun parallèle.
+
+Il suit encore Castro dans les combinaisons qui surviennent, mais en
+les modifiant beaucoup.
+
+Chimène vient en grand deuil, accompagnée de ses écuyers, demander
+justice au Roi. C'est déjà la seconde démarche qu'elle fait, et elle
+la renouvelle encore dans la troisième journée. C'est trop sans doute
+au point de vue de l'art; mais il ne s'agit que de réciter de vieux
+romances de forme assez rude. L'art est suspendu; ce qui ailleurs
+semblerait un expédient grossier et troublerait toute illusion, est
+sans doute en Espagne ce qui charme le mieux les réminiscences du
+spectateur. C'est ainsi que don Diègue décrit cette entrée de Chimène
+dans les termes du narrateur populaire; Chimène récite de même sa
+plainte; de même encore le Roi récite en partie sa clémente réponse;
+et enfin, contrairement à tous les romances, Rodrigue assiste à tout
+cela sans avoir rien à dire, ou peu s'en faut. Seulement il relève la
+fin des plaintes traditionnelles de Chimène: elle dit que son ennemi
+est content tandis qu'elle est affligée, qu'_il rit_ tandis qu'elle
+pleure.... Il s'écrie: «Ah! pour vos larmes, beaux yeux, je vous
+donnerois le sang de mes entrailles!» Le Roi conclut (ici l'auteur
+reparaît), en exilant Rodrigue à la tête de ses troupes, et en
+l'embrassant devant la plaintive orpheline, qui ne peut empêcher ses
+yeux de se tourner vers son héros. Urraque est un peu jalouse de cet
+échange de regards; le jeune prince veut que don Diègue l'emmène à
+l'armée à la suite de Rodrigue. C'est la fin de la _seconde
+journée_.--Toutes ces enluminures faciles et naïves, prodiguées pour
+glorifier le héros national, ne pouvaient convenir à l'art de
+Corneille. C'est assez pour lui d'avoir à renouveler (de trop près,
+comme il en convient) une démarche déjà faite _la veille_ par Chimène,
+tandis qu'en espagnol, il y a plus d'un an d'intervalle.
+
+Il suppose donc que la venue de Chimène est annoncée au Roi, mais un
+peu avant son entrée; le Roi a ainsi le temps de congédier Rodrigue
+honorablement en lui donnant l'accolade; puis, comme il a entendu dire
+que Chimène aime Rodrigue, il se propose de l'éprouver, d'intelligence
+avec don Diègue. Or cet artifice et la scène qui s'ensuit, Corneille
+l'a été prendre dans la _troisième journée_, au moment d'une nouvelle
+plainte de Chimène, la troisième, chez Castro, que le poëte français a
+confondue avec la seconde, sentant bien que c'est déjà beaucoup de
+deux en vingt-quatre heures.
+
+NOTES:
+
+ [581] Acte II, scène VIII, vers 668-670.
+
+ [582] Acte II, scène VIII, vers 676.
+
+ [583] _Ibidem_, vers 693-696.
+
+ [584] Ici un faux sens est donné par l'intelligent traducteur la
+ Beaumelle, d'après une édition fautive, qui devait être aussi
+ celle de Corneille: «Et dût l'_État_ perdre _ses plus précieux
+ appuis_....» Il lisait probablement, ainsi que Corneille: «y
+ aunque el _Reyno_....»
+
+ [585] Acte II, scène VIII, vers 697.
+
+ [586] Acte II, scène VIII, vers 732.
+
+ [587] _Ibidem_, vers 736.
+
+ [588] Acte III, scène I.
+
+ [589] Acte III, scène III, vers 846-848.
+
+ [590] Ceci est la fin du couplet de _quatre_ vers, qui est suivi
+ périodiquement dans ce système d'un couplet de _cinq_ vers, dont
+ l'un est de trois ou quatre syllabes; le couplet de cinq vers
+ commence ici à _Seguiréle_. La réponse de Chimène est interrompue
+ par Rodrigue, qui vient s'agenouiller devant elle, et lui
+ demander la mort.
+
+ [591] Acte III, scène IV, vers 972.
+
+ [592] _Ibidem_, vers 858.
+
+ [593] Texte difficile:
+
+ Pasa el mismo corazon,
+ que pienso que está en tu pecho
+
+ [594] Le mot _canas_, «cheveux blancs,» était noblement rendu par
+ _vieillesse honorable_, dans cette leçon des premières éditions:
+ _De la main de ton père_[594-a], etc., que Corneille a changée, à
+ regret sans doute, à partir de 1660.
+
+ [594-a] Voyez ci-dessus, p. 154, la variante des vers 873 et
+ 874.
+
+ [595] Qu'on veuille bien nous pardonner ces rimes, qui seraient
+ un essai fort puéril, si elles n'étaient destinées à donner
+ quelque idée du mètre employé dans cette scène, alternativement
+ avec les quatrains rimés.
+
+ [596] C'est ce dont le texte n'avertit point. Cette parenthèse
+ est duc à la Beaumelle; le cri: «Que vois-je?» n'a sans elle
+ aucun sens. Corneille n'a pas trouvé cette indication de scène,
+ ce mouvement de Rodrigue revenant sans doute sur ses pas; mais il
+ a aussi mis beaucoup de larmes dans cette séparation, qui _alors_
+ en faisait tant couler, en cette première jeunesse de nos
+ émotions théâtrales. Les deux phrases entrecoupées qui précèdent
+ n'ont tout leur sens qu'accompagnées de sanglots.
+
+ [597] Acte III, scène IV, vers 852.
+
+ [598] _Ibidem_, vers 856 et 857.
+
+ [599] Acte III, scène IV, vers 869-874. La fin, depuis: «De la
+ main de ton père,» se lit dans les éditions de 1637 à 1656.
+ L'avant-dernier vers, meilleur que celui qui l'a remplacé à
+ partir de 1660, se rattache enfin au texte cité par Corneille:
+ malheureusement le vers suivant aura paru faible par l'antithèse
+ des mots _déshonoroit_ et _honorable_: c'est la remarque d'un
+ habile critique (M. Géruzez, _Théâtre choisi de Corneille_, p.
+ 59).
+
+ [600] Acte III, scène IV, vers 879.
+
+ [601] _Ibidem_, vers 917 et suivants.
+
+ [602] _Ibidem_, vers 921 et 922.
+
+ [603] _Ibidem_, vers 927 et 871.
+
+ [604] Corneille, dans l'_Examen_ du _Cid_ (voyez ci-dessus, p. 94
+ et 95), fait sur cette scène et sur la première du cinquième
+ acte, qui en est comme une variation, des réflexions candides et
+ sages dont nous recommandons la lecture.
+
+ [605] Acte III, scène V, vers 1013 et 1014.
+
+ [606] _Ibidem_, vers 1020.
+
+ [607] «Je t'ai donné la vie par l'entremise de la nature: toi, tu
+ me l'as rendue par sa seule vaillance (de ta main).» Cela est
+ beau, mais quel éclat incomparable dans ces mots:
+
+ «Porte, porte plus haut le fruit de ta victoire:
+ Je t'ai donné la vie, et tu me rends ma gloire[607-a]!»
+
+ [607-a] Acte III, scène VI, vers 1053 et 1054.
+
+ [608] Acte III, scène VI, vers 1092-1094.
+
+ [609] _Ibidem_, vers 1086.
+
+SOMMAIRE DE LA TROISIÈME JOURNÉE.
+
+1º LE PALAIS, À BURGOS. _L'Infante, qui a perdu sa mère depuis un an,
+fait confidence à don Arias du désir qu'elle aurait d'épouser le Cid;
+mais elle reconnaît en même temps quel obstacle lui oppose la passion
+toujours plus vive de son amie, et elle se résigne à oublier la
+sienne._
+
+_Le Roi apprend à don Diègue le rappel de Rodrigue, qui en ce moment
+fait un pèlerinage en Galice. On annonce Chimène demandant justice
+pour la troisième fois, démarche bien peu motivée, puisque Rodrigue
+subit encore l'exil prononcé devant elle par le Roi dans la précédente
+journée. Là-dessus, Arias découvre au Roi l'amour secret de Chimène,
+et va préparer une ruse pour l'éprouver._
+
+_Chimène, introduite, récite au Roi un second texte de romance d'un
+effet plus bizarre encore que le précédent, sur ses griefs contre
+Rodrigue[610]; alors un domestique, chargé de ce rôle par Arias, vient
+annoncer que le Cid a péri dans une embuscade: douleur que Chimène
+laisse voir, mais qu'elle désavoue aussitôt qu'elle est détrompée.
+Elle obtient du Roi de faire appeler Rodrigue à un combat singulier,
+promettant d'épouser celui qui le tuera._
+
+2º FORÊT, ROUTE DE GALICE. _Halte du Cid; ses belles maximes sur la
+piété du soldat. Un lépreux demande assistance du fond d'un fossé.
+Rodrigue seul n'hésite pas à lui donner humblement des soins, et le
+fait manger avec lui. Tombant ensuite dans un sommeil mystique, il
+voit le lépreux transfiguré: c'est saint Lazare qui le bénit, lui
+présage ses succès, et remonte au ciel._
+
+3º PALAIS. _Il s'agit d'un différend entre la Castille et l'Aragon
+pour la possession de Calahorra. Il pourrait être décidé par un combat
+singulier à livrer sur la frontière des deux États contre le terrible
+Aragonais don Martin Gonsalez; mais nul n'ose se présenter. Le Cid, de
+retour, paraît devant le Roi en même temps que l'Aragonais, dont il
+accepte le défi, et don Martin annonce qu'il profitera de ce duel pour
+obtenir Chimène._
+
+4º MAISON DE CHIMÈNE. _Elle explique à Elvire la violence qu'elle
+s'est faite en demandant le combat contre Rodrigue. Une lettre où don
+Martin lui fait part de ses arrogantes prétentions la met au
+désespoir._
+
+5º PALAIS. _Le Roi est préoccupé de son testament qu'il veut faire. Il
+a des enfants puînés et des filles à pourvoir; le jeune infant don
+Sanche manifeste encore ses dispositions violentes. Ce sont autant
+d'emprunts à l'histoire, de souvenirs de faits réels très-répandus
+dans la tradition, et rattachés plus tard à l'histoire du Cid_ (dans
+la seconde partie des _Mocedades_).
+
+_Chimène paraît en habits de fête, avec une lettre venue d'Aragon,
+dont elle affecte de se réjouir, et qui semble promettre que Rodrigue
+succombera dans le combat; mais ce qui l'amène en réalité, c'est son
+inquiétude même, dont elle convient à part pour le spectateur._
+
+_Tandis qu'elle alarme le Roi et don Diègue par sa feinte assurance,
+un dernier artifice assez puéril va terminer ce jeu de magnanimité et
+dompter enfin sa constance. «Voici venir, dit un messager, un
+chevalier qui arrive d'Aragon, qui_ porte la tête _de Rodrigue, et qui
+vient l'offrir à Chimène.» Consternation générale. Chimène désespérée
+confesse sans ménagement l'amour que sa vertu lui a fait dissimuler.
+Elle implore du Roi la permission de se retirer dans un couvent pour
+échapper à un hymen odieux, quand soudain Rodrigue paraît, vainqueur,
+et offrant sa propre tête.... Lui-même il explique l'équivoque qu'il a
+cru pouvoir employer. Le Roi et les grands pressent Chimène de subir
+la_ condition _du combat ainsi retournée, et le mariage sera célébré le
+soir même par l'évêque de Palencia, environ trois ans après le début
+de l'action._
+
+REMARQUES.
+
+Revenons à Corneille, fin du IVe acte. S'il modifie considérablement
+son auteur, on voit qu'il l'a très-bien compris. Il lui emprunte le
+noble congé donné par le Roi à Rodrigue; il improvise en quelques mots
+l'idée moins noble de l'épreuve que le Roi va faire lui-même. La
+fausse nouvelle qu'il donne est fort courte:
+
+ «Il est mort à nos yeux des coups qu'il a reçus[611],»
+
+en place du récit que fait le domestique dans l'espagnol. Il est vrai
+toutefois que le récit plus étendu d'un combat et d'une embuscade
+donne le temps aux personnages présents d'observer l'émotion
+croissante de Chimène. Le don Diègue espagnol consent à jouer
+l'affliction plus qu'il ne fait chez Corneille, et convient à part
+qu'une telle fiction l'émeut encore de douleur. Chimène, dans son
+saisissement, prête à tomber en faiblesse, ne dit, en français, que
+ces mots: _Quoi! Rodrigue est donc mort_[612]? L'espagnol est presque
+aussi bref, et eût pu être cité:
+
+ Muerto es Rodrigo? Rodrigo
+ es muerto?... No puedo mas....
+ Jesus mil veces!
+
+Le Roi s'effrayant de son trouble, elle avoue qu'elle se sent la
+gorge serrée et le coeur oppressé.
+
+Dès qu'elle est rassurée, nous voyons l'évolution soudaine et le hardi
+mensonge de la pudeur se produire de même chez les deux poëtes, mais à
+dire vrai, dans l'espagnol, avec une naïveté plus appropriée à cette
+étrange inconséquence. C'est plus naturellement une jeune fille qui
+s'effraye et s'irrite d'avoir été ainsi jouée et surprise. On voit
+qu'elle ne veut pas rester sous le coup de cet affront, et tout d'une
+haleine elle demande qu'on publie le ban d'un combat contre Rodrigue:
+pour prix de cette tête, elle donnera sa main et tous ses biens, ou si
+le champion n'est pas assez noble, la moitié de ses biens et sa
+protection. Le Roi hésite un peu à consentir, et don Diègue le décide
+en acceptant pour son fils le défi proposé[613].
+
+Il est assez curieux d'observer les circonstances du temps qui rendent
+ce pas plus difficile à Corneille, et qui imposent à Chimène
+successivement deux requêtes sanglantes au lieu d'une. C'est d'abord
+l'_échafaud_ que sollicite sa vengeance. C'est l'édit de Richelieu, la
+sévère histoire du jour, dont il faut ici tenir compte avant la fable
+espagnole. Après la réponse équitable et modérée du Roi, qui rend peu
+probable l'application de l'_Édit_, Chimène peut invoquer le droit du
+moyen âge, le duel; et il faut voir avec quel soin Corneille proteste
+par la bouche du Roi contre _cette vieille coutume_ si funeste à
+l'État, et si nécessaire à son drame. Il semble faire parler Louis
+XIII lui-même:
+
+ «Mais de peur qu'en exemple un tel combat ne passe,
+ Pour témoigner à tous qu'à regret je permets
+ Un sanglant procédé qui ne me plut jamais,
+ De moi ni de ma cour il n'aura la présence[614].»
+
+S'il ménage beaucoup les convenances du gouvernement, Corneille ménage
+ici beaucoup moins que Castro la convenance morale et la délicatesse
+de Chimène. C'est plus qu'une hardiesse de la part du roi Ferdinand de
+tant insister sur la _flamme_ secrète de Chimène, et de dénaturer
+jusqu'à ce point la loi du combat qu'elle vient d'obtenir:
+
+ «_Qui qu'il soit_ (le vainqueur), même prix est acquis à sa peine:
+ Je le veux de ma main présenter à Chimène,
+ Et que pour récompense il reçoive sa foi.
+ --Quoi? Sire, m'imposer une si dure loi!
+ --Tu t'en plains; mais ton feu, loin d'avouer ta plainte,
+ Si Rodrigue est vainqueur, _l'accepte sans contrainte_.
+ Cesse de murmurer contre _un arrêt si doux_:
+ Qui que ce soit des deux, j'en ferai ton époux[615].»
+
+Ainsi l'acte se termine, sans réplique de la part de la fière Chimène.
+Ce qu'elle ne semble pas avoir voulu entendre, l'admirable scène qui
+ouvre l'acte suivant fera bien voir qu'elle l'a entendu.
+
+Mais que ne fait-on pas pour un dénoûment! C'est le moment pour le
+poëte français de se soustraire à la fable absurde du dénoûment
+espagnol; le temps presse, et il faudra absolument conclure par le
+mariage. C'est à l'autorité royale à faire les frais d'un moyen de
+force majeure. Corneille semble s'autoriser, comme d'un exemple, de
+deux vers espagnols qu'il cite; il les prend à la fin d'un passage de
+romance qui fournit la réponse du Roi aux plaintes de la deuxième
+journée. Mais il n'y a point de parité réelle entre ces deux passages:
+
+ «Et ta flamme en secret rend grâces à ton roi,
+ Dont la faveur conserve un tel amant pour toi[616].»
+
+ No haya mas, Ximena; baste;
+ levantaos, no lloreis tanto:
+ que ablandarán vuestras quejas
+ antrañas de acero y marmol.
+ Que podrá ser que algun dia
+ troqueis en placer el llanto,
+ _y si he guardado á Rodrigo
+ quizá para vos le guardo_.
+
+Ce dernier langage n'est qu'en un rapport discret et d'allusion avec
+les traditions dont toutes les mémoires sont remplies, à savoir un
+mariage _historique_, très-postérieur à la querelle, et obtenu, selon
+les variantes des divers âges, soit, en vertu du droit barbare, sur la
+demande même de la plaignante, soit par l'entremise bénévole du Roi,
+par une lettre de sa main adressée à l'indifférent guerrier.
+
+N'est-il pas remarquable que la troisième journée de Castro se passe
+tout entière sans ramener Rodrigue en présence de Chimène, avant
+l'expédient frivole et hasardé de son dénoûment? Ainsi disparaît et se
+dissipe le fond tragique et passionné que Corneille ne veut pas perdre
+de vue. Il a senti que la grande scène des deux jeunes gens au
+troisième acte est le vrai triomphe de son oeuvre, et il se prévaut
+d'un léger changement survenu dans la situation pour renouveler une si
+touchante rencontre au commencement du cinquième. Nous laissons donc,
+comme en dehors de notre parallèle, cette grande scène remplie de
+beautés entièrement neuves, terminée par ce cri d'éternelle mémoire:
+_Paraissez, Navarrois_[617]!...
+
+Après une telle émotion, le théâtre, au temps de Corneille, devait
+être plein d'indulgence, de patience, peut-être même de sympathie pour
+les scènes d'attente qui doivent fournir à Rodrigue le temps
+strictement nécessaire à désarmer don Sanche en champ clos. Il nous
+faut voir expirer le malheureux amour de la Princesse, d'abord dans un
+monologue lyrique, ensuite dans un entretien avec sa confidente. Nous
+n'insisterons pas sur ce qu'on peut dire du désavantage de ces
+personnages secondaires auxquels la dignité trop uniforme du ton
+retire ce qu'ils pourraient avoir d'agréable, dans leur air naturel,
+au second plan. Dans cette mesure, doña Urraca paraît intéressante
+chez Castro quand elle confie ses peines au vieil Arias Gonzalo avec
+une résignation qui n'est pas sans grâce.
+
+A son tour Chimène, assistée aussi de sa confidente, nous demande un
+nouveau délai nécessaire à la durée du combat, et il faut bien le
+remplir par l'antithèse déjà trop prolongée de sentiments et
+d'alternatives contraires. Il est permis de croire qu'au lieu de cette
+dialectique traînante et forcée, l'étude directe du coeur humain
+aurait pu mieux occuper ces instants de pénible attente.
+
+Voici enfin l'équivoque don Sanche avec son épée. Chimène, transportée
+de colère, lui ferme la bouche, le croyant vainqueur; puis sans se
+faire attendre, le Roi, entouré de sa cour, survient au milieu de son
+illusion. C'est ce qu'il fallait pour faire éclater en vers immortels
+l'aveu désormais irrécusable de son amour. Don Sanche peut alors
+expliquer qu'on lui a coupé la parole[618]. A ce moment il est temps
+de nous ramener le noble Rodrigue pour offrir sa tête une dernière
+fois, mais de quel style incomparable! Voilà ce que doit être
+l'achèvement des émotions tragiques, voilà ce qui détermine l'état de
+l'âme dans lequel Corneille renvoie chez eux ses spectateurs. Nous ne
+voulons pas prendre congé de don Guillem de Castro d'une façon peu
+courtoise, mais il est utile, pour apprécier la différence générique
+des deux systèmes de poésie, de reproduire ici le dernier discours de
+ce Rodrigue devenu un peu trop vulgaire et facétieux:
+
+ REY.
+
+ De tan mentirosas nuevas
+ donde está quien fué el autor?
+
+ RODRIGO.
+
+ Antes fueron verdaderas:
+ que si bien lo adviertes, yo
+ no mandé decir en ellas
+ sino solo que venia
+ a presentarle á Ximena
+ la cabeza de Rodrigo,
+ en tu estado, en tu presencia,
+ de Aragon un caballero;
+ y esto es, señor, cosa cierta,
+ pues yo vengo de Aragon,
+ y no vengo sin cabeza,
+ y la de Martin Gonzalez
+ está en mi lanza allí fuera:
+ y esta le presenta ahora
+ en sus manos á Ximena.
+ Y pues ella en sus pregones
+ no dijo _viva_, ni _muerta_,
+ ni _cortada_; pues le doy
+ de Rodrigo la cabeza,
+ ya me debe el ser mi esposa;
+ mas si su rigor me niega
+ este premio, con mi espada
+ puede cortarla ella mesma.
+
+ REY.
+
+ Rodrigo tiene razon.
+ Yo pronuncio la sentencia
+ en su favor.
+
+ XIMENA.
+
+ Ay de mí!
+ Impídeme la vergüenza, etc.
+
+«_Le Roi_: Quel est l'auteur de ces fausses nouvelles? où
+est-il?--_Rodrigue_: Ces nouvelles étaient très-vraies, au contraire.
+Remarquez-le bien: tout ce que j'ai fait annoncer, c'est que d'Aragon
+un chevalier venait pour offrir en hommage à Chimène la tête de
+Rodrigue devant vous et en présence de votre cour. Or ce sont là
+toutes choses bien vraies, car je viens d'Aragon, et je ne viens pas
+sans ma tête. Pour celle de Martin Gonzalez, elle est là dehors au
+bout de ma lance; mais celle-ci, je la présente en ce moment à
+Chimène. Elle n'a point dit dans ses proclamations si elle la voulait
+ou vivante, ou morte, ou coupée. Puisque je lui porte la tête de
+Rodrigue, il est juste qu'elle soit mon épouse. Mais si sa rigueur me
+refuse cette récompense, avec mon épée elle peut la trancher
+elle-même.--_Le Roi_: Rodrigue a raison: je prononce le jugement en sa
+faveur.--_Chimène_: Ah Dieu! je suis interdite de honte, etc.»
+
+ V.
+
+NOTES:
+
+ [610] Il faut se souvenir que ces premiers romances supposent
+ qu'elle était enfant quand Rodrigue, dont elle n'est pas connue,
+ l'a rendue orpheline. Elle a depuis attendu dans sa maison l'âge
+ convenable pour faire cette démarche devant le Roi.
+
+ [611] Acte IV, scène V, vers 1340.
+
+ [612] _Ibidem_, vers 1347.
+
+ [613] Cette intervention de don Diègue, s'empressant d'accepter
+ au nom de son fils, est un détail noble et fort bien adapté, qui
+ s'offrait naturellement à l'imitation de Corneille. S'il l'a
+ omis, on peut en entrevoir la raison dans la gêne où le tenaient
+ les considérations dont il va être parlé.
+
+ [614] Acte IV, scène V, vers 1450-1453.
+
+ [615] Acte IV, scène V, vers 1457-1464.
+
+ [616] _Ibidem_, vers 1391 et 1392.
+
+ [617] Acte V, scène _I_, vers 1559 et suivants.
+
+ [618] Un examen trop minutieux relèverait dans les deux vers
+ suivants une petite combinaison de circonstances que l'on ne
+ comprend guère, mais qui est indispensable à cette adroite
+ conduite de la scène:
+
+ «Mais _puisque mon devoir m'appelle auprès du Roi_,
+ Va de notre combat l'entretenir (_Chimène_) pour moi[618-a].»
+
+ [618-a] Acte V, scène VI, vers 1751 et 1752.
+
+NOTE SUR LE _CID_ DE DIAMANTE.
+
+Il n'est pas hors de propos d'ajouter ici quelques renseignements sur
+la traduction espagnole de notre _Cid_, à laquelle Voltaire a donné
+plus de réputation qu'elle ne mérite, en se vantant de l'avoir
+découverte comme un premier original _antérieur_ à celui de Castro.
+
+J. B. Diamante, l'un des poëtes attachés à la chapelle et au théâtre
+sous la direction de Calderon et du roi Philippe IV lui-même, est
+l'auteur de cette oeuvre insignifiante. Elle a pour titre: _El
+honrador de su padre_, le fils qui honore ou qui venge[619] son père.
+On la trouve en tête d'un volume in-4º, le onzième d'un recueil mal
+fait et très-mal imprimé sous la seule garantie des libraires et des
+censeurs, intitulé: «Choix de Comédies nouvelles.... _Comedias nuevas
+escogidas de los mejores ingenios de España._» Cette _onzième partie_
+renferme, selon l'usage, douze comédies ayant pour auteurs, célèbres
+ou ignorés, outre l'obscur Diamante, Calderon, Moreto, Baeza, Coello,
+etc. Au milieu du frontispice, on lit: _Año_ 1658, et au bas: _En
+Madrid_. Une réimpression, avec mêmes approbations et privilége,
+porte: _Año_ 1659. Il est douteux que la pièce de Diamante ait jamais
+été publiée autrement en Espagne au dix-septième siècle. M. Eug. Ochoa
+l'a comprise dans le tome V du _Tesoro del Teatro español_ (Paris,
+Baudry, 1839, in-8º), où elle peut se lire plus nettement imprimée.
+
+Le traducteur ne fait aucune mention du poëte français qui lui fournit
+son texte. Ce n'est point _plagiat_ dans la rigueur du mot: c'est
+plutôt parfaite indifférence, suivant l'esprit de l'époque et du pays.
+Mais pour concevoir quelles licences ce traducteur prend avec un
+auteur dont il semble ignorer l'existence, il suffit de dire que cette
+pièce est accommodée pour la scène espagnole. Tantôt, et le plus
+ordinairement, jusqu'au IVe acte, scène Ve de Corneille, il traduit
+d'assez près, suivant les pensées, le dialogue et la distribution du
+maître; tantôt il s'écarte et divague, subtilise et paraphrase, d'une
+manière fort puérile. Dans sa troisième journée, il semble, plus
+scrupuleux que Corneille, s'arrêter devant l'invention du duel avec
+don Sanche, quoiqu'il ait reproduit jusque-là ce vague personnage.
+Quel sera donc le nouveau dénoûment? Une comédie que le Roi concerte
+avec don Diègue et Rodrigue. On fait croire à Chimène que sa demande
+est accordée, que le Cid est condamné à mort. Cachée dans sa prison,
+elle entend ses plaintes simulées, et quand les gardes viennent comme
+pour l'emmener au supplice, elle arrache une épée et se charge de
+défendre son époux. Là-dessus arrivent le Roi et toute la cour.
+
+Jusqu'à ce bel artifice, Diamante n'a fait aucuns frais d'invention,
+si ce n'est pour intercaler çà et là le caquet d'un valet _gracioso_
+très-froidement bouffon. Il mêle aussi au début de l'action les
+démarches que fait Rodrigue pour se procurer un portrait de Chimène,
+qui, dans une première entrevue à laquelle Corneille n'avait point
+songé, lui refuse de se laisser peindre.
+
+La mode du jour avait, ce semble, mis dans l'ombre le drame du
+Valencien G. de Castro, qui est pourtant resté populaire en Espagne
+jusqu'à présent. Ce qui est certain, c'est que Diamante paraît n'avoir
+pas pris la peine de le lire, et que pas un seul mot n'en réveille le
+souvenir, si ce n'est au travers du texte de Corneille, autant que
+celui-ci traduit ou imite son devancier. Plus d'une fois il eût été
+tout simple de reprendre à sa source l'expression originelle: c'est ce
+qui n'a jamais lieu, et il semble que ce soit un parti pris.
+
+Diamante supprime les sentiments, mais non le personnage de l'Infante,
+par un ménagement de cour peut-être, plus que de goût. La scène est
+naturellement rétablie à Burgos, et par suite le grand exploit de
+Rodrigue contre les Mores a lieu dans les contrées historiques, seule
+et tacite dérogation aux unités de Corneille. Mais quand le Cid
+raconte au Roi sa campagne, il lui faut, ayant lui-même rompu une
+lance avec le chef ennemi Sélim, plus de quarante vers d'une étonnante
+recherche pour décrire la fringante jument que montait ce prince
+arabe. A défaut d'autre indice de provenance, on peut reconnaître dans
+cet extravagant hors-d'oeuvre en _estilo culto_ l'influence directe de
+Philippe IV, si ce n'est même la royale main, dont tant de mauvais
+vers sont restés confondus avec ceux de ses _ingenios_, ainsi qu'il
+était arrivé plus d'une fois au grand Richelieu.
+
+Il est permis aussi de conjecturer, d'après les disparates heurtées du
+fond et des accessoires, que l'origine de l'ouvrage dut être d'abord
+quelque cahier de traduction commandé par une volonté imposante, et
+qu'ensuite le conseil suprême jugea indispensable d'égayer et
+d'enjoliver à la mode castillane cette pauvre muse française dont on
+faisait tant de bruit à Paris et dans les Pays-Bas espagnols.
+
+C'était quelque chose d'étrange sans doute que le point de vue
+_critique_ de ces arrangeurs et de leur public; mais il en est
+toujours à peu près de même quand on a la prétention de transporter
+une littérature hors de son sol ou de son temps[620].
+
+ V.
+
+NOTES:
+
+ [619] C'est exactement le double sens du grec homérique [Grec:
+ timôros], analogie demeurée constante et bonne à noter dans
+ l'histoire des idées humaines.
+
+ [620] On voit que l'étude consciencieuse qui précède conduit à
+ des résultats fort différents, sur plus d'un point, de ceux que
+ d'autres sources nous ont fournis (voyez p. 5 et suivantes). Elle
+ nous apprend, par exemple, qu'il y a une édition du _Cid_ de
+ Diamante antérieure à celle de 1659. En outre, nous nous fions
+ volontiers à l'autorité d'un examen attentif qui n'a trouvé dans
+ cette pièce ni _beautés du premier ordre_, sauf la part de
+ Corneille dans ce qui est faiblement traduit d'après lui, ni
+ emprunt direct fait à Castro. Enfin nous sommes tout disposé à
+ croire qu'il ne faut pas dire de Diamante qu'il a été «un _des
+ plus féconds_ et des plus _renommés_ poëtes dramatiques qu'ait
+ produits l'Espagne dans la seconde moitié du dix-septième
+ siècle.» (_Note de l'éditeur._)
+
+
+III
+
+AUX AMATEURS DE LA LANGUE FRANÇOISE[621].
+
+ MESSIEURS,
+
+Le soin où m'engage le desir que j'ai de satisfaire à vos curiosités
+(m'ayant fait découvrir cette excellente et ravissante pièce entre les
+nouveaux ouvrages de nos écrivains) m'a porté dans le dessein de la
+faire mettre sous la presse, pour vous en rendre participants. Je m'y
+suis de plus senti provoqué par le peu d'exemplaires qui s'en est
+trouvé en ces pays, et qui sembloit témoigner que la France fût
+jalouse que cet oeuvre admirable tombât en la main des étrangers. Sa
+lecture a charmé l'oreille des rois, de telle sorte que, même dans les
+grands soins qui les environnent, il y en a qui l'ont fait réitérer
+plusieurs fois, tant ils l'ont estimée digne de leur audience. Aussi
+n'est-il point d'éloge assez relevé qui ne soit au-dessous de ses
+beautés; et ce n'est rien dire d'égal à ses grâces que d'assurer
+qu'elles expriment toutes celles qui sont les plus rares en l'élégance
+françoise, qu'elles représentent les traits les plus vifs et les plus
+beaux dont on puisse se servir pour expliquer la gloire des grandes
+actions d'une âme parfaitement généreuse, et bref que les lire et les
+admirer sont presque une même chose. Il faudroit imaginer d'autres
+louanges que celles que l'on est accoutumé de donner aux ouvrages les
+plus accomplis, pour les attribuer à celui-ci; les conceptions en sont
+si sublimes qu'elles ont quelque chose de divin, et qui va surpassant
+les efforts de la pensée humaine; enfin son excellence est telle, que
+vous la comprendrez mieux en la lisant, que je ne vous la puis
+décrire. Je n'y attache point d'argument, pource que l'auteur n'y en a
+point fait et que sa lecture surprendra votre esprit avec bien plus de
+douceur et de plaisir par la diversité de ses incidents inespérés, que
+si elle étoit précédée par une connoissance confuse du sujet telle que
+donneroit un argument qui ne seroit qu'un abrégé du contenu de toute
+la pièce. Recevez-la, s'il vous plaît, et si elle vous apporte autant
+de satisfaction que j'emploie de zèle à vous l'offrir, elle y trouvera
+une récompense assez convenable à ses mérites.
+
+ J. P.
+
+NOTES:
+
+ [621] Cet avis, qui contient quelques renseignements curieux sur
+ l'accueil qui fut fait au _Cid_ à l'étranger, figure en tête du
+ rare volume qui a pour titre: _Le Cid_, tragi-comédie nouvelle,
+ par le sieur Corneille. _A Leyden_, _chez Guillaume Chrestien_,
+ 1638, in-12.
+
+
+
+
+ HORACE
+
+ TRAGÉDIE
+
+ 1640
+
+
+
+
+NOTICE.
+
+
+Bien peu de personnes, même des plus lettrées, soupçonnent l'existence
+de tragédies antérieures à celle de Corneille sur le combat des
+Horaces et des Curiaces. Il y en a trois cependant; mais si elles ont
+un instant attiré l'attention de quelque curieux, elles ne le doivent
+qu'au chef-d'oeuvre dont elles ont été suivies.
+
+L'_Orazia_ qui donne son nom à la pièce que l'Arétin a faite sur ce
+sujet et qui a été imprimée pour la première fois à Venise en 1546,
+n'est autre que la soeur d'Horace. Cette tragédie a été curieusement
+comparée à l'_Horace_ de Corneille, en Italie par Napoli
+Signorelli[622], et en France par Ginguené[623]; mais ce parallèle, au
+lieu de faire ressortir certaines analogies, n'a servi qu'à constater
+entre les deux oeuvres de notables différences.
+
+La plus ancienne tragédie française d'_Horace_ se trouve, avec un
+_Dioclétian_, dont le véritable sujet est le martyre de saint
+Sébastien, dans un volume in-12, publié à Paris, chez David le Clerc,
+en 1596, sous ce titre: «_Les Poësies de Pierre de Laudun
+d'Aigaliers_, contenans deux tragedies, la Diane, meslanges et
+acrostiches. OEuvre autant docte et plein de moralité que les matieres
+y traictées sont doctes et recreatives.»
+
+Celle des deux tragédies d'Aigaliers qui doit seule nous occuper ici,
+est intitulée simplement, en tête de la page 36: «_Horace_, tragédie;»
+mais à la page 38 on trouve ce titre plus fastueux: «Tragédie
+d'_Horace trigemine_.» La dédicace est adressée «à très-haut et
+puissant seigneur Henry de Scipion, duc de Joyeuse.» Dans l'argument
+qui figure en tête de la pièce, Laudun ne fait guère qu'analyser le
+morceau de Tite Live que Corneille a placé au devant de la sienne et
+que nous reproduisons plus loin[624]; mais après qu'Horace «appelé en
+justice comme _sorricide_,» a été renvoyé absous, on trouve le
+dénoûment fort inattendu que voici: «Metius Suffetius, qui avoit voulu
+faire trahison au roi Tullius[625] à la suasion des citoyens d'Albe,
+fut par le roi Tullius condamné d'être tiré à quatre chevaux, dont
+l'exécution s'ensuivit; après, ce roi Tullius ayant régné trente-deux
+ans, fut inopinément foudroyé avec ses domestiques, qui est la clôture
+de la catastrophe de la tragédie; et pour te donner témoignage de mon
+dire, lecteur, qui as envie de savoir l'histoire au vrai et au long,
+je t'envoie ès auteurs suivants, desquels je me suis servi à composer
+cette tragédie. Je mets les noms des auteurs en latin, de peur de te
+tromper et moi aussi à la version française d'iceux. Plinius
+Novocomensis, Titus Livius, Virgilius, Ptolomæus, Chronica
+Chronicorum, Johannes Functius, Ovidius, Plutarchus, Alexarchus.» La
+tardive punition de Tullus est annoncée dans la pièce par ce jeu de
+scène: «Le foudre vient et le tue avec son gentilhomme.» Le dialogue
+monosyllabique qui a lieu pendant le combat est plus étrange encore:
+
+ Çà, çà, tue, tue, tue.--Çà, çà, çà, tue, tue, pif, paf.
+
+Si incomplète que soit cette analyse, si peu nombreux que soient ces
+extraits, en voilà plus qu'il n'en faut pour prouver que Corneille n'a
+rien puisé à une pareille source.
+
+Enfin le troisième _Horace_ antérieur à celui de Corneille, _el
+Honrado hermano_, _tragi-comedia famosa_, a été publié par Lope de
+Véga, âgé de soixante ans, dans le dix-huitième volume de son théâtre,
+qui parut en 1622 et contient, comme le prouvent les dédicaces, des
+ouvrages représentés longtemps auparavant. Le sujet de cette pièce se
+détache à peine sur un canevas d'aventures bizarres. «Nous ne sommes
+occupés, dit M. Saint-Marc Girardin dans la spirituelle analyse qu'il
+en a donnée[626], que de filles qu'on veut faire religieuses, de
+femmes déguisées en cavaliers, de ruses pour enlever la fille sous les
+yeux mêmes du père, toutes scènes de comédie. Pourquoi les personnages
+qui figurent dans ces scènes de comédie s'appellent-ils les Horaces et
+les Curiaces? Je n'en sais rien en vérité. Ils pourraient aussi bien
+s'appeler don Gusman, don Pèdre, don Gomez. L'histoire n'y perdrait
+rien; car l'histoire n'est pour rien dans tout cela.» Néanmoins, bien
+qu'on ne trouve dans cet ouvrage aucune intention de peindre le
+caractère romain, Lope ramasse dans Tite Live divers détails matériels
+qui servent plutôt à la bigarrure qu'à la vérité du tableau. Tels sont
+l'_interregnum_, ce régime bizarre qui en attendant une élection
+définitive donnait la royauté à une suite de sénateurs, souverains
+chacun pendant cinq jours; les pillages dans les campagnes albaines,
+conséquence de cette anarchie; deux ou trois ambassades d'Albe et de
+Rome, conduites tout autrement que dans Tite Live; la harangue de
+Metius entre les deux armées pour proposer le combat des six; l'appel
+au peuple conseillé par Tullus après la condamnation d'Horace; enfin
+sa défense par son père, faible imitation du magnifique thème oratoire
+fourni par l'historien. Ce n'était pas la peine d'exposer sur la scène
+le triple duel pour en retrancher, faute d'espace sans doute, la
+poursuite inégale des champions blessés, la fuite simulée de l'Horace
+survivant, qui accomplit sur place sa triple victoire avec une
+jactance de matamore. Le dénoûment de cette _tragi-comédie_ exigeait
+un mariage à l'espagnole, qui s'entremêle à la scène du forum sans en
+abaisser le ton bien sensiblement. Horace a chez lui une fille de
+sénateur, qu'il prétend toutefois avoir respectée. Le père exige qu'il
+l'épouse avant de subir son supplice. On va la chercher, et pendant ce
+temps Horace est absous par une acclamation populaire.
+
+A coup sûr, ici encore, nous ne trouvons rien qui puisse nous faire
+supposer chez Corneille une imitation, un souvenir direct; la pièce de
+Lope de Véga ne présente avec la tragédie de notre poëte d'autres
+ressemblances que celles qui naissent de la communauté d'un sujet
+populaire et classique en tout pays. La scène où Julie, la Camille de
+Corneille, se trouve en face de son frère victorieux, est tout
+indiquée par Tite Live. Il est vrai que lorsque Julie s'exprime de la
+sorte: «Je ne viens pas avec allégresse célébrer ce jour, si ce n'est
+par mes pleurs[627],» cette pensée, qui n'est pas dans Tite Live,
+rappelle aussitôt ces vers:
+
+ Et rends ce que tu dois à l'heur de ma victoire.
+ --Recevez donc mes pleurs, c'est ce que je lui dois[628];
+
+mais c'est là une idée fort naturelle, et cette similitude passagère
+est sans doute purement fortuite[629]. Toutefois, si Corneille n'a pas
+eu de lui-même la pensée d'écrire une tragédie d'_Horace_, c'est
+probablement l'ouvrage de Lope, plutôt que tout autre, qui la lui a
+suggérée, car à cette époque il était naturel qu'il interrogeât le
+théâtre espagnol avec une curiosité que ne pouvaient exciter en lui au
+même degré de froides amplifications composées ailleurs pour la
+lecture plutôt que pour la scène.
+
+Du reste, de quelque manière qu'il ait été amené à traiter ce sujet
+d'_Horace_, il est certain que cette idée s'est présentée à son esprit
+peu de temps après le succès du _Cid_. Nous n'essayerons pas de le
+prouver, à l'aide d'une lettre écrite de Rouen, et datée du 14 juillet
+1637, où Corneille dit à Rotrou: «M. Jourdy m'a conté les plus belles
+choses de son voyage de Dreux, et me donne grande envie de venir vous
+voir dans votre belle famille; mais c'est un plaisir que je ne saurai
+avoir encore de longtemps, vu que je veux vous montrer une nouvelle
+pièce qui est loin d'être finie.» Ce n'est pas là un témoignage
+suffisant à nos yeux, car nous aurons plus tard à présenter contre
+l'authenticité de ce document des objections sérieuses; mais notre
+opinion se fonde sur la _Lettre du désintéressé au sieur Mairet_,
+publiée vers la même époque, et réimprimée par nous à la suite du
+_Cid_. Là, en effet, il est question de la pièce que prépare
+Corneille, et le défenseur du poëte dit à ses adversaires: «Si par de
+petites escarmouches vous amusiez un si puissant ennemi, vous
+dissiperiez un nuage qui se forme en Normandie, et qui vous menace
+d'une furieuse tempête pour cet hiver[630].» Cette pièce ainsi promise
+pour la fin de 1637 ne parut, comme nous le verrons tout à l'heure,
+qu'au commencement de 1640.
+
+Cependant la dispute du _Cid_ avait été close officiellement le 5
+octobre 1637, par la lettre que Boisrobert avait écrite à Mairet sur
+l'ordre du Cardinal[631]. Ce ne fut donc pas la nécessité de la lutte,
+mais seulement le découragement profond qu'elle avait causé à
+Corneille, qui l'empêcha pendant plus de deux années de rien donner au
+théâtre. C'est ce que nous apprend le passage suivant d'une lettre
+écrite par Chapelain à Balzac, le 15 janvier 1639[632]: «Corneille est
+ici depuis trois jours, et d'abord m'est venu faire un éclaircissement
+sur le livre de l'Académie pour ou plutôt contre _le Cid_, m'accusant,
+et non sans raison, d'en être le principal auteur. Il ne fait plus
+rien, et Scudéry a du moins gagné cela, en le querellant, qu'il l'a
+rebuté du métier, et lui a tari sa veine. Je l'ai, autant que j'ai pu,
+réchauffé et encouragé à se venger, et de Scudéry et de sa
+protectrice, en faisant quelque nouveau _Cid_ qui attire encore les
+suffrages de tout le monde, et qui montre que l'art n'est pas ce qui
+fait la beauté; mais il n'y a pas moyen de l'y résoudre; et il ne
+parle plus que de règles et que des choses qu'il eût pu répondre aux
+académiciens, s'il n'eût point craint de choquer les puissances,
+mettant au reste Aristote entre les auteurs apocryphes lorsqu'il ne
+s'accommode pas à ses imaginations.»
+
+Dans une autre lettre, du 9 mars 1640, Chapelain parle de la première
+représentation d'_Horace_ comme d'un fait tout récent, et en fixe par
+conséquent la date d'une manière fort approximative: «Pour le combat
+des _Horaces_, dit-il, ce ne sera pas sitôt que vous le verrez, pource
+qu'il n'a encore été représenté qu'une fois devant Son Éminence, et
+que, devant que d'être publié, il faut qu'il serve six mois de
+gagne-pain aux comédiens. Telles sont les conventions des poëtes
+mercenaires, et tel est le destin des pièces vénales; mais vous le
+verrez assez à temps[633].»
+
+Pour bien entendre ceci et se rendre compte de l'injustice des
+accusations de Chapelain, il faut savoir que Corneille ne pouvait
+conserver quelques mois ses droits d'auteur sur un ouvrage qu'en en
+retardant l'impression. «L'usage observé de tout temps entre tous les
+comédiens françois, étoit de n'entreprendre point de jouer, au
+préjudice d'une troupe, les pièces dont elle étoit en possession, et
+qu'elle avoit mises au théâtre, à ses frais particuliers, pour en
+retirer les premiers avantages, jusqu'à ce qu'elles fussent rendues
+publiques par l'impression[634].»
+
+Chapelain, par malheur, ne donne pas de détails à Balzac sur les
+premières représentations, et ne lui nomme aucun des acteurs chargés
+des principaux rôles. Nous trouvons bien dans l'édition de M. Lefèvre
+les indications suivantes: LE VIEIL HORACE, _Baron père_; HORACE,
+_Montfleury_; CURIACE, _Bellerose_; SABINE, _Mlle de Villiers_;
+CAMILLE, _Mlle Beaupré_; mais, comme d'ordinaire, elles ne reposent
+sur aucun document sérieux.
+
+Lemazurier avance, il est vrai, que Montfleury a joué d'original dans
+_Horace_, mais sa seule autorité est un passage de Chapuzeau que nous
+avons eu occasion de citer dans la _Notice_ du _Cid_[635], et qui ne
+se prête nullement aux conséquences qu'on en veut tirer.
+
+Tout ce qui concerne les autres acteurs est de pure invention.
+
+Bien plus, aucun témoignage remontant à l'époque même des premières
+représentations ne nous apprend où _Horace_ a été joué d'abord.
+Seulement, comme nous savons d'une part que _Cinna_ fut donné à
+l'hôtel de Bourgogne, de l'autre que Mondory fut frappé d'apoplexie
+peu de temps après la première représentation du _Cid_ au Marais, et
+que cette troupe se trouvait alors fort démembrée[636], il est
+vraisemblable que Corneille, au moment de faire représenter _Horace_,
+abandonna le théâtre du Marais pour celui de l'hôtel de Bourgogne, où
+plusieurs de ses interprètes habituels étaient venus s'établir. Les
+témoignages assez tardifs que nous fournissent les contemporains de
+notre poëte sur les représentations d'_Horace_ se rapportent tous à
+l'hôtel de Bourgogne. Le premier est un passage de _la Pratique du
+Théâtre_, de l'abbé d'Aubignac, qu'il importe de rapporter
+textuellement, car il n'est pas fort clair et se prête à diverses
+interprétations; il se trouve au septième chapitre, intitulé:
+_Du mélange de la représentation avec la vérité de l'action
+théâtrale_[637]. «Que Floridor ou Beauchasteau (_deux acteurs de
+l'hôtel de Bourgogne_) fassent, dit d'Aubignac, le personnage de
+Cinna, qu'ils soient bons ou mauvais acteurs, bien ou mal vêtus....
+toutes ces choses sont, à mon avis, et dépendent de la représentation.
+
+«Ainsi, Floridor et Beauchasteau, en ce qu'ils sont en eux-mêmes, ne
+doivent être considérés que comme représentants, et cet Horace et ce
+Cinna qu'ils représentent, doivent être considérés à l'égard du poëme
+comme véritables personnages....
+
+«On n'approuveroit pas que Floridor, en représentant Cinna, s'avisât
+de parler de ses affaires domestiques ni de la perte ou du gain que
+les comédiens auroient fait en d'autres pièces....»
+
+On peut conclure, ce semble, de tout ce morceau, un peu embarrassé,
+qu'au moment où d'Aubignac écrivait, c'est-à-dire vers 1657, Floridor
+jouait les rôles d'Horace et de Cinna, comme chef d'emploi, suivant
+l'expression aujourd'hui reçue au théâtre, et que Beauchâteau était du
+nombre des comédiens qui se contentent «des seconds rôles, ou qui ont
+l'alternative avec un camarade pour les premiers[638].»
+
+Il faut maintenant venir jusqu'à _l'Impromptu de Versailles_,
+c'est-à-dire jusqu'à 1663, pour trouver de nouveaux détails sur les
+représentations d'_Horace_ à l'hôtel de Bourgogne. Molière suppose
+qu'un poëte demande à une troupe qu'il veut juger, de lui réciter une
+scène d'amant et d'amante: «Là-dessus une comédienne et un comédien
+auroient fait une scène ensemble, qui est celle de Camille et de
+Curiace:
+
+ Iras-tu, ma chère âme, et ce funeste honneur
+ Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur?
+ --Hélas! je vois trop bien, etc.[639].
+
+....le plus naturellement qu'ils auroient pu. Et le poëte aussitôt:
+«Vous vous moquez, vous ne faites rien qui vaille; et voici comme il
+faut réciter cela (il imite Mlle de Beauchâteau, comédienne de l'hôtel
+de Bourgogne):
+
+ Iras-tu, ma chère âme, etc.
+ --Non, je te connois mieux, etc.
+
+Voyez-vous comme cela est naturel et passionné? Admirez ce visage
+riant qu'elle conserve dans les plus grandes afflictions.»
+
+Dans l'édition de 1660, Corneille remplaça: «Iras-tu, ma chère âme?»
+qui avait vieilli, par: «Iras-tu, Curiace?» Cela eût été sans doute
+indifférent à la Beauchâteau; mais Mlle Clairon, qui était en droit
+d'avoir ses préférences, n'hésita pas à rétablir «ma chère âme,» qui
+en effet n'a ici rien de banal, ni de galant, et ajoute au contraire
+l'expression d'une tendresse profonde au cri d'épouvante que laisse
+échapper Camille.
+
+Si, dans l'histoire des représentations de la tragédie d'_Horace_,
+nous avions voulu suivre un ordre purement chronologique, il eût
+fallu, avant de nommer Mlle Clairon, raconter une anecdote souvent
+reproduite, mais presque toujours défigurée. Peut-être à cause de
+cela, y aura-t-il quelque nouveauté à la donner ici telle que la
+raconte l'abbé Nadal[640]. Dans ses _Observations sur la tragédie
+ancienne et moderne_, cet exact ami des règles, après avoir regretté
+vivement que le meurtre de Camille s'accomplisse sur la scène,
+continue en ces termes: «La demoiselle Duclos, une de nos plus
+célèbres comédiennes, autant par les grâces de sa personne que par la
+beauté de sa voix et la noblesse de son action, jouoit le rôle de
+Camille, et lorsqu'après ses imprécations contre Rome victorieuse et
+contre ce qu'elle se devoit à elle-même aussi bien qu'à sa patrie,
+elle sortoit du théâtre avec une sorte de précipitation, elle fut
+assez embarrassée dans la queue traînante de sa robe pour ne pouvoir
+s'empêcher de tomber. L'acteur, plus civil qu'il ne convenoit à la
+fureur d'Horace outré de tous les propos injurieux de sa soeur, ôta
+son chapeau d'une main et lui présenta l'autre pour la relever, et
+pour la conduire avec une grâce affectée dans la coulisse, où ayant
+remis son chapeau, et même enfoncé, puis tiré son épée, il parut la
+tuer avec brutalité. Baron certainement n'eût pas fait la même chose
+que Beaubourg; il eût profité de l'occasion en grand comédien qui
+jouoit avec noblesse, mais sans sortir de la nature: il n'eût pas
+manqué de la tuer dans sa chute même; la singularité de l'incident eût
+aux yeux des spectateurs corrigé peut-être l'atrocité de l'action, et
+la faute même du poëte.»
+
+Dans les cours de déclamation, les imprécations de Camille, pour nous
+servir du terme consacré, sont considérées à bon droit comme une
+épreuve décisive pour les jeunes tragédiennes; c'est peut-être, en
+effet, le morceau de notre répertoire classique où l'inexpérience
+choque le moins, et où les grandes qualités dramatiques ressortent le
+mieux; aussi Camille est-il le rôle de prédilection de la plupart des
+débutantes[641].
+
+Chapelain ne s'était pas trompé en écrivant, le 9 mars 1640, à Balzac,
+que ce ne serait pas de sitôt qu'il verrait l'_Horace_: l'achevé
+d'imprimer est du 15 janvier 1641[642]. Malgré ce retard, «il courut
+un bruit, dit Pellisson[643], qu'on feroit encore des observations et
+un nouveau jugement sur cette pièce.» A ce sujet Corneille, faisant
+une allusion spirituelle, mais en même temps grave et ferme, à la
+persécution suscitée contre _le Cid_ par le Cardinal et une autre
+personne de grande qualité dont nous avons déjà vainement cherché à
+découvrir le nom[644], écrivit à un de ses amis ces mots si souvent
+cités: «Horace fut condamné par les duumvirs, mais il fut absous par
+le peuple.»
+
+Corneille avait invité Chapelain, l'abbé d'Aubignac et plusieurs
+autres beaux esprits à entendre la lecture d'_Horace_. C'est
+d'Aubignac qui nous l'apprend: «M. Corneille, dit-il, n'a pas sujet de
+se plaindre de moi, si j'use de cette liberté publique; je n'ai point
+de commerce avec lui, et j'aurois peine à reconnoître son visage, ne
+l'ayant jamais vu que deux fois: la première, quand, après son
+_Horace_, il me vint prier d'assister à la lecture qu'il en devoit
+faire chez feu M. de Boisrobert, en la présence de MM. Chapelain,
+Barreau, Charpi, Faret et l'Estoile, dont il ne voulut pas suivre
+l'avis que j'avois ouvert; et l'autre, quand, après son _OEdipe_, il
+me vint remercier d'une visite que je lui avois rendue, et du bien que
+j'avois dit de lui dans ma _Pratique_, où il ne trouvoit rien à
+condamner que l'excès de ses louanges[645].»
+
+L'anecdote suivante, extraite du _Menagiana_[646], se rapporte sans
+doute à cette lecture d'_Horace_: «M. Corneille reprochoit un jour à
+M. de Boisrobert qu'il avoit mal parlé d'une de ses pièces, étant sur
+le théâtre. «Comment pourrois-je avoir mal parlé de vos vers sur le
+théâtre, lui dit M. de Boisrobert, les ayant trouvés admirables dans
+le temps que vous les barbouilliez en ma présence?» Il vouloit dire
+par là que M. Corneille lisoit mal ses vers, qui étoient d'ailleurs
+très-beaux lorsqu'on les entendoit dans la bouche des meilleurs
+acteurs du monde[647].» Si Boisrobert ne donna, pendant la réunion,
+que des éloges à la pièce, les autres auditeurs présentèrent, au
+contraire, de nombreuses et opiniâtres critiques, dont Corneille,
+malgré ses promesses, ne tint jamais aucun compte, même au moment
+décisif de l'impression. On trouve dans une lettre adressée par
+Chapelain à Balzac, le 17 novembre 1640, et dont nous avons déjà eu
+occasion de reproduire la première partie[648], de curieux détails sur
+ce point. «Les poëtes, dit-il, sont bizarres et ne prennent point les
+choses comme il faut jamais. Cettui-ci, après cette harangue, m'en fit
+une autre bourrue. Dès l'année passée, je lui dis qu'il falloit
+changer son cinquième acte des _Horaces_, et lui dis par le menu
+comment; à quoi il avoit résisté toujours depuis, quoique tout le
+monde lui criât que sa fin étoit brutale et froide, et qu'il en devoit
+passer par mon avis. Enfin, de lui-même, il me vint dire qu'il se
+rendoit et qu'il le changeroit, et que ce qu'il ne l'avoit pas fait
+étoit pource qu'en matière d'avis, il craignoit toujours qu'on ne les
+lui donnât par envie et pour détruire ce qu'il avoit bien fait. Vous
+rirez sans doute de ce mauvais compliment, pour le moins si vous êtes
+comme moi, qui me contente de connoître les sottises sans m'en
+émouvoir ni fâcher....»
+
+L'abbé d'Aubignac avait aussi conseillé à Corneille de modifier la
+fin de sa pièce; il dit dans sa _Pratique du théâtre_[649]: «La mort
+de Camille par la main d'Horace, son frère, n'a pas été approuvée au
+théâtre, bien que ce soit une aventure véritable, et j'avois été
+d'avis, pour sauver en quelque sorte l'histoire, et tout ensemble la
+bienséance de la scène, que cette fille désespérée, voyant son frère
+l'épée à la main, se fût précipitée dessus: ainsi elle fût morte de la
+main d'Horace, et lui eût été digne de compassion comme un malheureux
+innocent; l'histoire et le théâtre auroient été d'accord.»
+
+Corneille, dans son _Examen_, publié trois ans après l'ouvrage de
+d'Aubignac, établit très-bien que cet expédient, contraire à
+l'histoire, serait en même temps fort éloigné de la vraisemblance, et
+qu'Horace ne laisserait pas d'être criminel pour avoir tiré l'épée
+contre Camille, «puisqu'il n'y a point de troisième personne sur le
+théâtre à qui il pût adresser le coup qu'elle recevroit[650].»
+
+La critique que fait d'Aubignac de la conduite de Valère est
+assurément mieux fondée, mais elle se termine par une objection fort
+maladroite: «Dans _Horace_, dit-il, le discours mêlé de douleur et
+d'indignation que Valère fait dans le cinquième acte s'est trouvé
+froid, inutile et sans effet, parce que dans le cours de la pièce, il
+n'avoit point paru touché d'un si grand amour pour Camille, ni si
+empressé pour en obtenir la possession, que les spectateurs se dussent
+mettre en peine de ce qu'il pense, ni de ce qu'il doit dire après sa
+mort.... Selon l'humeur des François, il faut que Valère cherche une
+plus noble voie pour venger sa maîtresse, et nous souffririons plus
+volontiers qu'il étranglât Horace que de lui faire un procès. Un coup
+de fureur seroit plus conforme à la générosité de notre noblesse,
+qu'une action de chicane qui tient un peu de la lâcheté, et que nous
+haïssons[651].»
+
+Corneille relève ces critiques une à une, sans nommer d'Aubignac, sans
+même faire aucune allusion à un ouvrage imprimé: «Quelques-uns,
+dit-il, ne veulent pas que Valère y soit un digne accusateur
+d'Horace;» et il continue de la sorte, comme s'il répondait à de
+simples bruits, à des observations recueillies dans le public; puis
+il termine son examen en rappelant de la manière la plus piquante à
+son adversaire la nécessité de se conformer à la vérité historique, si
+mal observée de son temps: «S'il ne prend pas le procédé de France, il
+faut considérer qu'il est Romain, et dans Rome, où il n'auroit pu
+entreprendre un duel contre un autre Romain sans faire un crime
+d'État; et que j'en aurois fait un de théâtre, si j'avois habillé un
+Romain à la françoise.»
+
+NOTES:
+
+ [622] _Storia critica de' teatri_, Napoli, V. Orsino, 1788, tomo
+ III, p. 121-126.
+
+ [623] _Histoire littéraire d'Italie_, IIe partie, chapitre XXI,
+ 2e édition, tome VI, p. 128-143.
+
+ [624] Voyez ci-après, p. 262-272.
+
+ [625] Il y a _Tullius_, au lieu de _Tullus_, dans le texte de
+ Laudun.
+
+ [626] _Journal des débats_ du 9 juin 1852.
+
+ [627] _No vengo con alegria
+ á celebrar este dia,
+ sino con mi llanto triste._
+
+ [628] Acte IV, scène V, vers 1256 et 1257.
+
+ [629] Nous nous plaisons à rappeler que M. Viguier a bien voulu
+ relire à notre profit les auteurs dramatiques espagnols qui ont
+ traité les mêmes sujets que Corneille; c'est à lui que nous
+ devons la plupart des considérations qui précèdent.
+
+ [630] Voyez ci-dessus, p. 63.
+
+ [631] Voyez ci-dessus, p. 42 et 43.
+
+ [632] Recueil manuscrit de lettres de Chapelain appartenant à M.
+ Sainte-Beuve, cité par M. J. Taschereau, _Histoire de la vie et
+ des ouvrages de P. Corneille_, 2e édition, p. 94.
+
+ [633] Recueil manuscrit de lettres de Chapelain appartenant à M.
+ Sainte-Beuve, cité par M. J. Taschereau, _Histoire de la vie et
+ des ouvrages de P. Corneille_, p. 95.
+
+ [634] _Histoire du Théâtre françois_, tome IX, p. 105.
+
+ [635] Voyez ci-dessus, p. 13 et la note 23.
+
+ [636] Voyez ci-dessus, p. 13, et tome I, p. 258.
+
+ [637] Pages 51-53.
+
+ [638] _Théâtre françois_, par Chapuzeau, p. 93.
+
+ [639] Voyez plus loin, p. 305, les vers 533 et suivants, et la
+ note 730.
+
+ [640] _OEuvres mêlées_, 1738, tome II, p. 163 et 164.
+
+ [641] Lemazurier cite Mme Lavoy le 30 juin 1705, Mlle Jouvenot en
+ décembre 1718, Mme Poisson en mai 1726, Mlle Rosalie le 14 mars
+ 1759. C'est dans Camille que Mlle Rachel a fait son premier début
+ le 12 juin 1838, avec une recette de sept cent cinquante-trois
+ francs cinq centimes. Voyez plus loin, p. 331, note 782, la manière
+ dont elle interprétait un passage de ce rôle. Enfin c'est encore
+ dans le rôle de Camille que Mlle Karoly a débuté à l'Odéon le 7
+ septembre 1860.
+
+ [642] Voici la description bibliographique de la première
+ édition: HORACE, TRAGEDIE. _A Paris_, _chez Augustin Courbé_....
+ M.DC.XXXXI, _auec priuilege du Roy_, in-4º de 5 feuillets et 103
+ pages, avec un frontispice de le Brun, gravé par Daret,
+ représentant la fin du combat. En haut se trouve un cartouche
+ dans lequel on lit: _Horace tragedie_. A l'entour est une
+ banderole portant: _Nec ferme res antiqua alia est nobilior_.
+ Titus Livius, l. Io (voyez ci-après, p. 265). Il y a eu, sous la
+ même date et chez le même libraire, une édition de format in-12.
+
+ [643] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_,
+ 1653, p. 218.
+
+ [644] Voyez ci-dessus, p. 25 et 41.
+
+ [645] _Troisième dissertation concernant le poëme dramatique, en
+ forme de remarques sur la tragédie de M. Corneille, intitulée
+ l_'OEdipe.... _par l'abbé d'Aubignac_, réimprimée dans le
+ _Recueil de dissertations_.... par l'abbé Granet, tome II, p. 8
+ et 9.
+
+ [646] Tome II, p. 162.
+
+ [647] Parfois Corneille, mieux avisé, faisait lire ses ouvrages
+ avant le jour de la première représentation, par quelque grand
+ comédien. Tallemant des Réaux nous fait assister à une assemblée
+ de ce genre chez Gédéon Tallemant le maître des requêtes; mais,
+ par malheur, il ne nous apprend pas de quelle pièce il est
+ question: «Il (_G. Tallemant_) vouloit faire l'habile homme et ne
+ savoit rien. Une fois que Floridor, qui est son compère, lui vint
+ lire, pour faire sa cour, une pièce de Corneille qu'on n'avoit
+ point encore jouée, Mlle de Scudéry, Mlle Robilleau, Sablière,
+ moi et bien d'autres gens étions là; nous nous tenions les côtés
+ de rire de le voir décider et faire les plus saugrenus jugements
+ du monde; il n'y eut que lui à parler: vous eussiez dit qu'il
+ ordonnoit du quartier d'hiver dans une intendance de province,
+ comme il fit ensuite.» (Tome VI, p. 250.)
+
+ [648] Voyez ci-dessus, p. 47 et 48.
+
+ [649] Page 82.
+
+ [650] Voyez plus loin, p. 274.
+
+ [651] _Pratique du théâtre_, p. 433 et 436.
+
+
+
+
+A MONSEIGNEUR
+
+LE CARDINAL DE RICHELIEU[652].
+
+
+ MONSEIGNEUR,
+
+ Je n'aurois jamais eu la témérité de présenter à VOTRE ÉMINENCE ce
+ mauvais portrait d'Horace, si je n'eusse considéré qu'après tant
+ de bienfaits que j'ai reçus d'elle, le silence où mon respect m'a
+ retenu jusqu'à présent passeroit pour ingratitude, et que quelque
+ juste défiance que j'aye de mon travail, je dois avoir encore plus
+ de confiance en votre bonté. C'est d'elle que je tiens tout ce que
+ je suis; et ce n'est pas sans rougir que pour toute
+ reconnoissance, je vous fais un présent si peu digne de vous, et
+ si peu proportionné à ce que je vous dois. Mais, dans cette
+ confusion, qui m'est commune avec tous ceux qui écrivent, j'ai cet
+ avantage qu'on ne peut, sans quelque injustice, condamner mon
+ choix, et que ce généreux Romain, que je mets aux pieds de V. É.,
+ eût pu paroître devant elle avec moins de honte, si les forces de
+ l'artisan eussent répondu à la dignité de la matière. J'en ai pour
+ garant l'auteur dont je l'ai tirée, qui commence à décrire cette
+ fameuse histoire par ce glorieux éloge, «qu'il n'y a presque
+ aucune chose plus noble dans toute l'antiquité[653].» Je voudrois
+ que ce qu'il a dit de l'action se pût dire de la peinture que j'en
+ ai faite, non pour en tirer plus de vanité, mais seulement[654]
+ pour vous offrir quelque chose un peu moins indigne de vous être
+ offert. Le sujet étoit capable de plus de grâces, s'il eût été
+ traité d'une main plus savante; mais du moins il a reçu de la
+ mienne toutes celles qu'elle étoit capable de lui donner, et qu'on
+ pouvoit raisonnablement attendre d'une muse de province[655], qui
+ n'étant pas assez heureuse pour jouir souvent des regards de V.
+ É., n'a pas les mêmes lumières à se conduire qu'ont celles qui en
+ sont continuellement éclairées. Et certes, MONSEIGNEUR, ce
+ changement visible qu'on remarque en mes ouvrages depuis que j'ai
+ l'honneur d'être à V. É.[656], qu'est-ce autre chose qu'un effet
+ des grandes idées qu'elle m'inspire, quand elle daigne souffrir
+ que je lui rende mes devoirs? et à quoi peut-on attribuer ce qui
+ s'y mêle de mauvais, qu'aux teintures grossières que je reprends
+ quand je demeure abandonné à ma propre foiblesse? Il faut,
+ MONSEIGNEUR, que tous ceux qui donnent leurs veilles au théâtre
+ publient hautement avec moi que nous vous avons deux obligations
+ très-signalées: l'une, d'avoir ennobli le but de l'art; l'autre,
+ de nous en avoir facilité les connoissanccs. Vous avez ennobli le
+ but de l'art, puisqu'au lieu de celui de plaire au peuple que nous
+ prescrivent nos maîtres, et dont les deux plus honnêtes gens de
+ leur siècle, Scipion et Lælie, ont autrefois protesté de se
+ contenter[657], vous nous avez donné celui de vous plaire et de
+ vous divertir; et qu'ainsi nous ne rendons pas un petit service à
+ l'État, puisque contribuant à vos divertissements, nous
+ contribuons à l'entretien d'une santé qui lui est si précieuse et
+ si nécessaire. Vous nous en avez facilité les connoissances,
+ puisque nous n'avons plus besoin d'autre étude pour les acquérir
+ que d'attacher nos yeux sur V. É., quand elle honore de sa
+ présence et de son attention le récit de nos poëmes. C'est là que
+ lisant sur son visage ce qui lui plaît et ce qui ne lui plaît pas,
+ nous nous instruisons avec certitude de ce qui est bon et de ce
+ qui est mauvais, et tirons des règles infaillibles de ce qu'il
+ faut suivre et de ce qu'il faut éviter; c'est là que j'ai souvent
+ appris en deux heures ce que mes livres n'eussent pu m'apprendre
+ en dix ans; c'est là que j'ai puisé ce qui m'a valu
+ l'applaudissement du public; et c'est là qu'avec votre faveur
+ j'espère puiser assez pour être un jour une oeuvre digne de vos
+ mains. Ne trouvez donc pas mauvais, MONSEIGNEUR, que pour vous
+ remercier de ce que j'ai de réputation, dont je vous suis
+ entièrement redevable, j'emprunte quatre vers d'un autre Horace
+ que celui que je vous présente, et que je vous exprime par eux
+ les plus véritables sentiments de mon âme:
+
+ _Totum muneris hoc tui est,
+ Quod monstror digito prætercuntium,
+ Scenæ non levis artifex:
+ Quod spiro et placeo, si placeo, tuum est_[658].
+
+ Je n'ajouterai qu'une vérité à celle-ci, en vous suppliant de
+ croire que je suis et serai toute ma vie, très-passionnément[659],
+
+ MONSEIGNEUR,
+ De V. É.,
+ Le très-humble, très-obéissant,
+ et très-fidèle[660] serviteur,
+
+ CORNEILLE.
+
+NOTES:
+
+ [652] Armand-Jean du Plessis, cardinal et duc de Richelieu,
+ ministre de Louis XIII, né à Paris le 5 septembre 1585, mot le 4
+ décembre 1642. Nous nous sommes étendu longuement, dans la
+ _Notice_ de _la Comédie des Tuileries_ (tome II, p. 305 et
+ suivantes) et dans la _Notice_ du _Cid_, sur ses rapports avec
+ Corneille.--Dans l'édition originale et dans l'édition séparée de
+ 1655, le mot _Monseigneur_ est répété: A MONSEIGNEUR MONSEIGNEUR
+ LE CARDINAL, etc.--Cette épître dédicatoire ne se trouve que dans
+ les impressions de 1641-1656.
+
+ [653] _Nec ferme res antiqua alia est nobilior._ (Lib. I, cap.
+ XXIV.)
+
+ [654] Le mot _seulement_ est omis dans les recueils de 1648-1656.
+
+ [655] A cette époque Corneille habitait encore Rouen; ce ne fut
+ qu'en 1662 qu'il vint s'établir à Paris.
+
+ [656] «Je ne sais ce qu'on doit entendre par ces mots _être à V.
+ É._ Le cardinal de Richelieu faisait au grand Corneille une
+ pension de cinq cents écus, non pas au nom du Roi, mais de ses
+ propres deniers.... Cependant une pension de cinq cents écus que
+ le grand Corneille fut réduit à recevoir, ne paraît pas un titre
+ suffisant pour qu'il dît: _j'ai l'honneur d'être à V. É._»
+ (_Voltaire._)
+
+ [657] On sait que Scipion et Lélius passaient pour les
+ collaborateurs de Térence, et même, aux yeux de quelques-uns,
+ pour les auteurs de ses comédies. Voilà pourquoi Corneille leur
+ prête ici ce que dit Térence lui-même, au commencement du
+ prologue de l'_Andrienne_:
+
+ _Poeta quum primum animum ad scribendum appulit,
+ Id sibi negoti credidit solum dari,
+ Populo ut placerent quas fecisset fabulas._
+
+ «Lorsque notre poëte se décida à écrire, il crut que sa seule
+ tâche serait de faire que ses pièces plussent au peuple.»--Voyez
+ encore les vers 15 à 19 du prologue des _Adelphes_.
+
+ [658] «C'est par ta faveur uniquement (_Horace parle à la muse_)
+ que les passants me montrent du doigt, _comme donnant au théâtre
+ des oeuvres qui ont leur prix_. Que je respire et que je plaise
+ (si vraiment je plais), c'est à toi que je le dois.» (Livre IV,
+ ode III, vers 21-24.) Dans Horace le troisième vers est:
+
+ _Romanæ fidicen lyræ._
+
+ [659] «Cette expression _passionnément_ montre combien tout
+ dépend des usages. _Je suis passionnément_ est aujourd'hui la
+ formule dont les supérieurs se servent avec les inférieurs.»
+ (_Voltaire._)
+
+ [660] VAR. (édit. de 1647 et de 1656): et très-obligé.
+
+
+
+
+HORACE
+
+TITUS LIVIUS[661].
+
+
+(XXIII.) .... Bellum utrinque summa ope parabatur, civili simillimum
+bello, prope inter parentes, natosque, Trojanam utramque prolem, quum
+Lavinium ab Troja, ab Lavinio Alba, ab Albanorum stirpe regum oriundi
+Romani essent. Eventus tamen belli minus miserabilem dimicationem
+fecit, quod nec acie certatum est, et tectis modo dirutis alterius
+urbis, duo populi in unum confusi sunt. Albani priores ingenti
+exercitu in agrum romanum impetum fecere. Castra ab urbe haud plus
+quinque millia passuum locant, fossa circumdant: fossa Cluilia ab
+nomine ducis per aliquot secula appellata est, donec cum re nomen
+quoque vetustate abolevit. In his castris Cluilius albanus rex
+moritur; dictatorem Albani Metium Suffetium creant. Interim Tullus
+ferox, præcipue morte regis, magnum que Deorum numen, ab ipso capite
+orsum, in omne nomen albanum expetiturum poenas ob bellum impium
+dictitans, nocte, præteritis hostium castris, infesto exercitu in
+agrum albanum pergit. Ea res ab stativis excivit Metium; ducit quam
+proxime ad hostem potest; inde legatum præmissum nuntiare Tullo jubet,
+priusquam dimicent, opus esse colloquio: si secum congressus sit,
+satis scire ea se allaturum, quæ nihilo minus ad rem romanam, quam ad
+albanam pertineant. Haud aspernatus Tullus, tametsi vana afferrentur;
+suos in aciem educit; exeunt contra et Albani. Postquam instructi
+utrinque stabant, cum paucis procerum in medium duces procedunt. Ibi
+infit Albanus injurias, et non redditas res ex foedere quæ repetitæ
+sint, et: «Ego regem nostrum Cluilium causam hujusce esse belli
+audisse videor, nec te dubito, Tulle, cadem præ te ferre. Sed si vera
+potius quam dictu speciosa dicenda sunt, cupido imperii duos cognatos
+vicinosque populos ad arma stimulat; neque recte an perperam
+interpretor: fuerit ista ejus deliberatio qui bellum suscepit; me
+Albani gerendo bello ducem creavere. Illud te, Tulle, monitum velim:
+etrusca res quanta circa nos teque maxime sit, quo propior es Volscis,
+hoc magis scis; multum illi terra, plurimum mari pollent. Memor esto,
+jam quum signum pugnæ dabis, has duas acies spectaculo fore, ut fessos
+confectosque, simul victorem ac victum aggrediantur. Itaque, si nos
+Dii amant, quoniam non contenti libertate certa, in dubiam imperii
+servitiique aleam imus, ineamus aliquam viam, qua utri utris
+imperent, sine magna clade, sine multo sanguine utriusque populi
+decerni possit.» Haud displicet res Tullo, quamquam tum indole animi,
+tum spe victoriæ ferocior erat. Quærentibus utrinque ratio initur, cui
+et fortuna ipsa præbuit materiam.
+
+(XXIV.) Forte in duobus tum exercitibus erant tergemini fratres, nec
+ætate, nec viribus dispares. Horatios Curiatiosque fuisse satis
+constat, NEC FERME RES ANTIQUA ALIA EST NOBILIOR; tamen in re tam
+clara nominum error manet, utrius populi Horatii, utrius Curiatii
+fuerint. Auctores utroque trahunt; plures tamen invenio, qui Romanos
+Horatios vocent: hos ut sequar, inclinat animus. Cum tergeminis agunt
+reges, ut pro sua quisque patria dimicent ferro: ibi imperium fore,
+unde victoria fuerit. Nihil recusatur, tempus et locus convenit.
+Priusquam dimicarent foedus ictum inter Romanos et Albanos est his
+legibus: ut cujus populi cives eo certamine vicissent, is alteri
+populo cum bona pace imperitaret....
+
+(XXV.) Foedere icto, tergemini, sicut convenerat, arma capiunt. Quum
+sui utrosque adhortarentur, Deos patrios, patriam ac parentes,
+quidquid civium domi, quidquid in exercitu sit, illorum tunc arma,
+illorum intueri manus, feroces et suopte ingenio, et pleni
+adhortantium vocibus, in medium inter duas acies procedunt.
+Consederant utrinque pro castris duo exercitus, periculi magis
+præsentis, quam curæ expertes: quippe imperium agebatur, in tam
+paucorum virtute atque fortuna positum. Itaque erecti suspensique in
+minime gratum spectaculum animo intenduntur. Datur signum; infestisque
+armis, velut acies, terni juvenes magnorum exercituum animos gerentes
+concurrunt. Nec his, nec illis periculum suum, sed publicum imperium
+servitiumque obversatur animo, futuraque ea deinde patriæ fortuna,
+quam ipsi fecissent. Ut primo statim concursu increpuere arma,
+micantesque fulsere gladii, horror ingens spectantes perstringit, et
+neutro inclinata spe, torpebat vox spiritusque. Consertis deinde
+manibus, quum jam non motus tantum corporum, agitatioque anceps
+telorum armorumque, sed vulnera quoque et sanguis spectaculo essent,
+duo Romani, super alium alius, vulneratis tribus Albanis, exspirantes
+corruerunt. Ad quorum casum quum clamasset gaudio albanus exercitus,
+romanas legiones jam spes tota, nondum tamen cura deseruerat, exanimes
+vice unius, quem tres Curiatii circumsteterant. Forte is integer fuit,
+ut universis solus nequaquam par, sic adversus singulos ferox. Ergo ut
+segregaret pugnam eorum, capessit fugam, ita ratus secuturos, ut
+quemque vulnere affectum corpus sineret. Jam aliquantum spatii ex eo
+loco ubi pugnatum est aufugerat, quum respiciens videt magnis
+intervallis sequentes, unum haud procul ab sese abesse. In eum magno
+impetu rediit; et dum albanus exercitus inclamat Curiatiis, uti opem
+ferant fratri, jam Horatius, cæso hoste victor, secundam pugnam
+petebat. Tunc clamore, qualis ex insperato faventium solet, Romani
+adjuvant militem suum; et ille defungi proelio festinat. Prius itaque
+quam alter, qui nec procul aberat, consequi posset, et alterum
+Curiatium conficit. Jamque æquato Marte singuli supererant, sed nec
+spe, nec viribus pares: alterum intactum ferro corpus, et geminata
+victoria ferocem in certamen tertium dabant; alter fessum vulnere,
+fessum cursu trahens corpus, victusque fratrum ante se strage, victori
+objicitur hosti. Nec illud proelium fuit. Romanus exsultans: «Duos,
+inquit, fratrum manibus dedi: tertium causæ belli hujusce, ut Romanus
+Albano imperet, dabo.» Male sustinenti arma gladium superne jugulo
+defigit, jacentem spoliat. Romani ovantes ac gratulantes Horatium
+accipiunt: eo majore cum gaudio, quo propius metum res fuerat. Ad
+sepulturam inde suorum nequaquam paribus animis vertuntur: quippe
+imperio alteri aucti, alteri ditionis alienæ facti. Sepulcra exstant,
+quo quisque loco cecidit: duo romana uno loco propius Albam, tria
+albana Romam versus; sed distantia locis, et ut pugnatum est.
+
+(XXVI.) Priusquam inde digrederentur, roganti Metio ex foedere icto
+quid imperaret, imperat Tullus uti juventutem in armis habeat: usurum
+se eorum opera, si bellum cum Veïentibus foret. Ita exercitus inde
+domos abducti. Princeps Horatius ibat, tergemina spolia præ se gerens,
+cui soror virgo, quæ desponsata uni ex Curiatiis fuerat, obviam ante
+portam Capenam fuit; cognitoque super humeros fratris paludamento
+sponsi, quod ipsa confecerat, solvit crines, et flebiliter nomine
+sponsum mortuum appellat. Movet feroci juveni animum comploratio
+sororis in victoria sua tantoque gaudio publico. Stricto itaque
+gladio, simul verbis increpans, transfigit puellam. «Abi hinc cum
+immaturo amore ad sponsum, inquit, oblita fratrum mortuorum vivique,
+oblita patriæ. Sic eat quæcumque Romana lugebit hostem.» Atrox visum
+id facinus patribus plebique, sed recens meritum facto obstabat: tamen
+raptus in jus ad Regem. Rex, ne ipse tam tristis ingratique ad vulgus
+judicii, aut secundum judicium supplicii auctor esset, concilio populi
+advocato: «Duumviros, inquit, qui Horatio perduellionem judicent
+secundum legem, facio.» Lex horrendi carminis erat: «Duumviri
+perduellionem judicent. Si a duumviris provocarit, provocatione
+certato; si vincent, caput obnubito, infelici arbori reste suspendito,
+verberato, vel intra pomoerium, vel extra pomoerium.» Hac lege
+duumviri creati, qui se absolvere non rebantur ea lege, ne innoxium
+quidem, posse. Quum condemnassent, tum aller ex his: «P. Horati, tibi
+perduellionem judico, inquit. I, lictor, colliga manus.» Accesserat
+lictor, injiciebatque laqueum: tum Horatius, auctore Tullo clemente
+legis interprete: «Provoco,» inquit. Ita de provocatione certatum ad
+populum est. Moti homines sunt in eo judicio, maxime P. Horatio patre
+proclamante se filiam jure cæsam judicare: ni ita esset, patrio jure
+in filium animadversurum fuisse. Orabat deinde, ne se, quem paulo ante
+cum egregia stirpe conspexissent, orbum liberis facerent. Inter hæc
+senex, juvenem amplexus, spolia Curiatiorum fixa eo loco, qui nunc
+Pila Horatia appellatur, ostentans: «Hunccine, aiebat, quem modo
+decoratum ovantemque victoria incedentem vidistis, Quirites, cum sub
+furca vinctum inter verbera et cruciatus videre potestis? quod vix
+Albanorum oculi tam deforme spectaculum ferre possent. I, lictor,
+colliga manus, quæ paulo ante armatæ imperium populo romano
+pepererunt. I, caput obnube liberatoris urbis hujus; arbori infelici
+suspende; verbera, vel intra pomoerium, modo inter illam pilam et
+spolia hostium, vel extra pomoerium, modo inter sepulcra Curiatiorum.
+Quo enim ducere hunc juvenem potestis, ubi non sua decora eum a tanta
+foeditate supplicii vindicent?» Non tulit populus nec patris lacrimas,
+nec ipsius parem in omni periculo animum; absolveruntque admiratione
+magis virtutis quam jure causæ. Itaque, ut cædes manifesta aliquo
+tamen piaculo lueretur, imperatum patri, ut filium expiaret pecunia
+publica. Is, quibusdam piaeularibus sacrificiis factis, quæ deinde
+genti Horatiæ tradita sunt, transmisso per viam tigillo, capite
+adoperto, velut sub jugum misit juvenem. Id hodie quoque publice
+semper refectum manet: sororium tigillum vocant. Horatiæ sepulcrum,
+quo loco corruerat icta, constructum est saxo quadrato[662].
+
+NOTES:
+
+ [661] Livre I, chapitres XXIII-XXVI.--Cet extrait de Tite Live ne
+ se trouve que dans les recueils de 1648-1656.--Corneille, après
+ avoir donné, en tête de _Cinna_, le texte de Sénèque qui lui a
+ fourni le sujet de cette pièce, a eu l'heureuse idée d'y ajouter
+ l'imitation que Montaigne a faite de ce morceau avec son
+ originalité et son indépendance habituelles. A défaut d'un
+ traducteur aussi illustre pour le fragment de Tite Live qui sert
+ d'argument à _Horace_, nous avons choisi la version de Blaise de
+ Vigenère, la plus récente qui existât au temps où Corneille
+ écrivait sa tragédie.
+
+ (XXIII.) «.... Déjà d'un très-grand effort d'une part et d'autre
+ s'apprêtoient à la guerre ressemblant à une civile, entre presque
+ les propres pères et les enfants, tous les deux peuples étant
+ descendus de la race troyenne, parce que la ville de Lavinium
+ avoit été fondée par les Troyens, et de Lavinium, venue et peuplée
+ celle d'Albane, et de la lignée des rois d'Albane, procédés ceux
+ de Rome. Mais l'issue en fin de la guerre retrancha beaucoup de la
+ compassion pitoyable qui eût pu succéder de cette querelle; pour
+ autant qu'il n'y eut aucune bataille donnée; ains seulement
+ l'habitation de l'une des villes étant démolie, les deux peuples
+ furent mêlés et confondus en un seul. Les Albaniens avec une
+ grosse armée furent les premiers à entrer dans le territoire de
+ Rome, où ils se campèrent à cinq mille pas seulement des
+ murailles, se remparant d'une bonne tranchée alentour, qui fut
+ depuis durant quelques siècles appelée la fosse Cluilienne, du nom
+ de leur chef; jusqu'à ce que par succession de temps il s'est
+ aboli et éteint avec l'ouvrage. En ce logis-là Cluilius, roi
+ d'Albane, fina ses jours, et l'armée créa Métius Suffétius
+ dictateur. Cependant Tullus encouragé spécialement de la mort du
+ Roi, et alléguant que la grande justice des Dieux avoit commencé
+ par le chef adversaire de prendre vengeance sur tout le nom
+ albanien de la guerre injustement par eux suscitée, se coule
+ secrètement une nuit avec son armée outre le camp des ennemis, si
+ bien qu'il entre dedans leurs confins à son tour; ce qui rappela
+ Métius du lieu où il étoit campé, pour s'approcher avec ses forces
+ le plus près des Romains qu'il lui fût possible: d'où il dépêcha
+ un héraut à Tullus pour lui faire entendre qu'avant de venir au
+ combat il s'entreverroit volontiers avec lui, et que s'ils
+ parlementoient ensemble, il s'assuroit bien de lui faire quelques
+ ouvertures qui ne lui importeroient moins qu'à ceux d'Albane.
+ Tullus ne le voulant éconduire de cette requête, encore qu'il
+ connût assez clairement que ce n'étoient que cassades, met ses
+ gens en bataille. Les Albaniens sortent aussi à l'encontre, et
+ après qu'ils se furent rangés en ordonnance d'une part et d'autre,
+ tous prêts à s'entre-choquer, les deux chefs avec aucuns des
+ principaux autour d'eux s'advancent au milieu des deux osts, là où
+ celui d'Albane commence ainsi à parler: «Les torts griefs qui ont
+ été faits et les choses qu'on a répétées suivant le traité,
+ lesquelles néanmoins on n'a voulu rendre, il me semble avoir
+ entendu que notre roi Cluilius en a été le seul motif, et par
+ conséquent de la guerre qui s'en est ensuivie, et si ne fais
+ doute, sire Tullus, que vous-même ne le croyez ainsi; mais pour en
+ parler à la vérité, plutôt que de chercher à dire je ne sais quoi
+ de belle et magnifique apparence, c'est une convoitise de régner
+ qui éperonne à prendre les armes deux peuples alliés et voisins.
+ Si à bon droit ou à tort, je ne veux rien gloser là-dessus, le
+ remettant à la conscience et secrète pensée de celui qui a suscité
+ cette guerre, durant laquelle les Abaniens m'ont élu pour leur
+ chef. Trop bien vous avertirois-je volontiers d'un seul point. Le
+ pouvoir des Thoscans combien il est grand tout autour de vous et
+ de nous, et de vous principalement, de tant plus que vous en êtes
+ plus proches, vous le devez tant mieux savoir. Ils ont de grandes
+ forces par terre, et par la mer encore plus; et souvenez-vous que
+ tout aussitôt que vous aurez donné le mot pour venir à la charge,
+ ces deux armées leur serviront de passe-temps et jouet; afin de se
+ ruer tout à coup sur les uns las et harassés du combat, et les
+ autres qui seront mis en route et défaits: le victorieux et vaincu
+ tout ensemble. Par quoi, si les Dieux nous aiment, au lieu que non
+ contents d'une liberté assurée, nous nous voulons de gaieté de
+ coeur précipiter à un douteux hasard de commander ou de servir,
+ cherchons à la bonne heure quelque autre expédient pour décider
+ lequel des deux peuples régnera sur l'autre, sans beaucoup de
+ perte, et sans guère répandre de sang.» Ce langage ne déplut à
+ Tullus, nonobstant que de son naturel, et de l'espérance de la
+ victoire, qui le rendoit tant plus haut à la main, il fût assez
+ difficile à ferrer; et comme ils étoient après d'une part et
+ d'autre à en chercher des moyens, la fortune leur en présenta
+ l'occasion.
+
+ (XXIV.) «Car d'aventure se trouvèrent lors en chacune des deux
+ armées trois frères jumeaux ne différant comme en rien d'âge et de
+ force: les Horaces et Curiatiens. De cela on ne fait nulle doute;
+ _de tous les anciens beaux faits d'armes n'y en ayant point de
+ plus brave et renommé que cestui-ci_. Néanmoins en une chose si
+ manifeste et connue, il se trouve une incertitude des noms: de
+ quel peuple étoient les Horaces et de quel les Curiatiens, car les
+ auteurs varient en cet endroit: la plupart toutefois appellent les
+ Horaces Romains; par quoi je leur veux adhérer. Les rois moyennent
+ envers eux de leur faire accepter le combat, trois contre trois,
+ pour l'honneur et gloire de leur patrie; car la domination
+ demoureroit à celui dont les champions auroient le dessus....
+
+ (XXV.) «L'accord passé, les trois jumeaux s'en vont armer, suivant
+ ce qui avoit été arrêté; et comme chacun des deux peuples exhortât
+ les siens à bien faire, leur remettant devant les yeux les Dieux
+ du pays, la patrie, leurs progénitures, ensemble tout ce qui étoit
+ demeuré de citoyens à la ville, tout ce qui en étoit là présent au
+ camp; revisitant tantôt leurs armures, tantôt leurs bras et les
+ mains; eux hardis et de naturel, et renforcés d'abondant par le
+ courage qu'on leur donnoit, s'avancent au milieu des deux osts
+ étant en bataille, qui avoient fait haut d'une part et d'autre
+ devant leurs remparts, plus exempts du péril qui se présentoit que
+ de soin et travail d'esprit; car il y alloit de l'empire et
+ domination; le tout dépendant de la vaillance et fortune de si peu
+ d'hommes. Au moyen de quoi chacun demeure transporté en suspens
+ après ce mal plaisant spectacle. Finalement, le signal donné, ces
+ trois de chaque côté braves jeunes hommes se vont rencontrer la
+ tête baissée, tout ainsi que si c'eussent été deux bataillons qui
+ s'affrontassent, charriant quand et eux la même impétuosité et
+ furie de deux grosses et puissantes armées, sans se soucier ni
+ ceux-ci ni ceux-là de leur propre danger, ni que rien se présentât
+ à leurs coeurs que l'empire ou la servitude et conséquemment la
+ fortune que devoient courir leurs choses publiques, toute telle
+ qu'ils la leur feroient. Dès la première démarche et assaut, que
+ leurs harnois commencèrent à cliqueter et leurs flamboyantes épées
+ à tresluire, une grande horreur saisit soudain les regardants, et
+ ne balançant encore l'espérance de la victoire d'un côté ni de
+ l'autre, chacun demeuroit entrepris et de voix et d'haleine. Étant
+ de là venus aux mains, et que non-seulement l'agilité de leur
+ corps et la remuante escrime des glaives et armes tiroient à soi
+ les yeux de l'assistance, mais les plaies aussi et le sang qui en
+ découloit, les deux Romains, ayant blessé les trois Albaniens,
+ tombèrent tous roides morts l'un sur l'autre. A la chute desquels
+ comme toute l'armée d'Albane eut jeté un haut cri d'allégresse,
+ les légions romaines au rebours, hors de tout espoir de victoire,
+ mais non pas d'un poignant souci, demeurèrent éperdues et comme
+ transies de crainte pour celui qu'ils voyoient entorner par les
+ trois Curiatiens. Mais de bonheur il se trouva sain et entier de
+ ses membres; tellement que s'il n'étoit pour répondre lui tout
+ seul à l'encontre de trois, il leur pouvoit bien néanmoins tenir
+ pied l'un après l'autre. Au moyen de quoi, pour les séparer il se
+ met à fuir, jugeant en soi que chacun d'eux iroit après, selon que
+ leurs blessures le pourroient permettre. Et déjà s'étoit quelque
+ peu éloigné de la place où avoit été le conflit, quand détournant
+ la tête en arrière, il aperçoit qu'ils le poursuivoient fort
+ distants l'un de l'autre, dont le premier n'étoit désormais guère
+ loin de lui. Il retourne sur celui-là d'une très-grande âpreté et
+ furie; et comme l'armée d'Albane écriât à ses frères de le
+ secourir, déjà l'Horace l'ayant mis par terre se préparoit pour
+ donner au second. Les Romains lors par un cri tel qu'ont accoutumé
+ de jeter ceux qui inespérément se reviennent de la peur qu'ils ont
+ eue, donnent courage à leur champion, et il se hâte tant qu'il
+ peut de mettre fin à cette mêlée, si bien qu'avant que le tiers,
+ lequel n'étoit plus guère loin, y pût arriver à temps, il met à
+ mort le second Curiatien. Or par là étoit la partie rendue égale
+ de nombre; car ils ne restoient plus qu'un à un, mais non pas
+ égaux ni d'espérance, ni de force; car le corps de l'un non encore
+ touché de blessure, et sa double victoire, l'amenoient prompt et
+ gaillard au troisième combat, là où l'autre traînant une foible
+ carcasse jà élangourée de plaies, élangourée de courir, tout
+ abattu et déconfit pour la mort de ses frères, fut comme exposé à
+ la gueule d'un ennemi frais et victorieux. Parquoi il n'y eut
+ point de résistance; car le Romain tressaillant de joie: «J'ai,
+ dit-il, jà envoyé là-bas deux des frères; le troisième, avec la
+ cause de cette guerre, je l'y vais dépêcher aussi, à ce que
+ dorénavant le Romain commande sur l'Albanien.» Ce disant, il lui
+ met l'épée à la gorge, qu'à grand'peine pouvoit-il soutenir ses
+ armes, et le dépouille étant tombé du coup. Les Romains
+ triomphants d'éjouissement en leurs coeurs, lui font fort grand
+ fête, et le reçoivent avec autant plus d'allégresse que la chose
+ avoit presque été déplorée; puis se mettent à ensevelir chacun les
+ siens; mais non pas d'une même chère: comme ceux dont les uns
+ avoient accru leur domination, et les autres se voyoient réduits
+ sous la subjection et pouvoir d'autrui. Les sépultures en sont
+ encore debout au même endroit où chacun d'eux vint à rendre l'âme:
+ des deux Romains en un seul tombeau en tirant vers Albane, et des
+ trois Albaniens du côté de Rome, mais à la même distance et selon
+ qu'ils finèrent leurs jours.
+
+ (XXVI.) «Avant que déloger de ce lieu, Métius, suivant l'accord
+ fait, demande à Tullus ce qu'il lui vouloit commander; il lui
+ ordonne de tenir la jeunesse en armes, parce qu'il se serviroit
+ d'eux s'il avoit la guerre contre les Veïentes. Et là-dessus les
+ deux armées se retirèrent chacune chez soi. Mais Horace marchoit
+ le premier, portant devant soi la dépouille des trois jumeaux;
+ lequel sa soeur, fille encore, qui avoit été accordée à l'un
+ d'eux, vint rencontrer hors de la porte Capène; et ayant reconnu
+ sur les épaules de son frère la cotte d'armes de son fiancé,
+ qu'elle avoit ouvrée de ses propres mains, se prend à déchirer le
+ visage et arracher ses cheveux, appelant lamentablement le défunt
+ par son nom. De quoi le jouvenceau, tout fier et superbe encore de
+ sa victoire, irrité en son coeur de voir ainsi les pleurs et
+ criailleries de sa soeur troubler une si grande joie publique,
+ mettant la main à l'épée, la lui passe à travers le corps d'outre
+ en outre, en disant ces aigres et piquantes paroles: «Va-t'en
+ doncques trouver ton époux avec ce hâtif et inconsidéré
+ amourachement; oublieuse que tu es de tes frères morts et de celui
+ qui reste en vie; oublieuse de la gloire de ton pays: qu'ainsi en
+ puisse-t-il prendre à quelconque Romaine qui fera deuil pour
+ l'ennemi!» Cet acte-là sembla inhumain et par trop cruel, tant aux
+ patriciens qu'au commun peuple. Mais ses mérites tous récents
+ supportoient aucunement le forfait. Si ne laissa il pas toutefois
+ d'en être appelé devant le Roi, lequel pour non être auteur d'un
+ si piteux jugement, désagréable à tout le peuple, ensemble de
+ l'exécution qui s'en ensuivroit, ayant fait assembler l'audience:
+ «Je commets (ce dit-il) deux hommes pour faire le procès à Horace
+ selon la loi du crime de perduellion.» Cette loi étoit d'une
+ teneur fort horrible pour lui: «Que les duumvirs jugent Horace
+ avoir commis perduellion et crime de félonie: s'il en appelle,
+ qu'il relève son appel, et le soutienne le mieux qu'il pourra. Si
+ la sentence des duumvirs obtient et l'emporte, qu'on lui bande le
+ chef, et soit pendu et étranglé d'un cordeau à un arbre
+ malencontreux, l'ayant auparavant fouetté au dedans des remparts
+ ou dehors.» Par cette loi les duumvirs ayant été premièrement
+ établis, parce qu'ils ne voyoient pas que suivant icelle ils
+ eussent pouvoir d'absoudre, même un innocent, le condamnèrent. Et
+ alors l'un d'eux prononçant la sentence: «Horace, dit-il, je te
+ déclare perduellion et condamne pour tel. Va, licteur, et lui lie
+ les mains.» Le licteur s'étoit déjà approché pour lui mettre la
+ hart au col, quand Horace par l'admonestement de Tullus, favorable
+ et benin interprétateur de la loi: «J'en appelle,» dit-il, et
+ relève quand et quand son appel devant le peuple, où la cause fut
+ de nouveau plaidée. Mais ce qui mut le plus les gens en ce
+ jugement, fut Horace le père du criminel, criant à haute voix
+ qu'il déclaroit sa fille avoir été justement mise à mort; et si
+ ainsi n'étoit, qu'il châtieroit son fils selon le droit et
+ autorité paternelle qu'il avoit sur lui. Requéroit puis après de
+ ne le vouloir point du tout priver d'enfants, lui que naguères on
+ avoit vu avec une si florissante lignée. Et là-dessus le pauvre
+ vieillard embrassant son fils, montroit les dépouilles des
+ Curiatiens, élevées en cet endroit que maintenant on appelle la
+ Pile Horatienne, avec telles autres paroles pleines d'une
+ grand'véhémence: «Pourrez-vous donc, seigneurs Quirites, souffrir
+ de voir celui-là lié, garrotté sous les fourches, expirer parmi
+ les coups de fouet et tourments, que vous avez vu tout
+ présentement marcher en un tel triomphe et honneur de victoire?
+ lequel si horrible et hideux spectacle à grand'peine les yeux des
+ Albaniens sauroient comporter. Va, licteur, et lui lie les mains,
+ qui naguères avec les armes ont acquis la domination au peuple
+ romain. Va lui bander le chef, qui a délivré cette cité de
+ servitude; pends-le par le col et étrangle à un arbre
+ malencontreux; bats-le à coups de verges au dedans des remparts,
+ pourvu que ce soit entre ces dards et dépouille ennemie, ou
+ dehors, pourvu que ce soit entre les sépultures des Curiatiens.
+ Car où pourroit-on mener ce jeune homme que les enseignes de sa
+ gloire, que les marques de son honneur ne le garantissent d'un si
+ cruel et honteux supplice?» Le peuple ne put supporter ne les
+ larmes du père, ne le courage du fils, se montrant égal en l'un et
+ l'autre péril, et l'absolurent plus par admiration de sa
+ vaillance, que pour le mérite et droit de la cause. Mais à ce
+ qu'un meurtre si manifeste fût au moins réparé par quelque forme
+ d'amende et punition, le père eut commandement de purger son fils
+ des deniers publics: lequel après certains sacrifices
+ propitiatoires, dont la charge fut depuis commise à la famille
+ horatienne, ayant tendu une perche au travers de la rue, fit
+ passer le jeune homme dessous, la tête bouchée, tout ainsi que
+ sous un gibet. On l'a toujours maintenu et refait depuis au dépens
+ du public jusqu'à l'heure présente, et s'appelle encore pour le
+ jourd'hui la perche ou chevron de la soeur; à qui l'on dressa une
+ sépulture de pierre de taille au propre lieu où elle expira.»
+ (_Les Décades qui se trouvent de Tite Live mises en françois; la
+ première par Blaise de Vigenère, Bourbonnois_.... A Paris, chez
+ Nicolas Chesneau, M.D.LXXXIII, in-fol., p. 19-23.)
+
+ [662] Corneille n'a pas suivi, pour ces quatre chapitres, le
+ texte, fort amélioré, de son contemporain Gruter, dont le Tite
+ Live avait paru en 1608 et avait été réimprimé en 1619 et en
+ 1628, c'est-à-dire à la veille de la représentation et de
+ l'impression d'_Horace_. Attachant naturellement peu
+ d'importance, pour l'objet qu'il avait en vue, aux détails de
+ critique et de philologie, il a pris comme au hasard un texte
+ plus ancien, qui se rapproche beaucoup de celui de Badius (Paris,
+ 1537), et où se trouve mainte leçon rejetée depuis; entre autres,
+ vers la fin du chapitre XXIII, l'inintelligible _Volscis_, que
+ Vigenère n'a pas traduit.
+
+
+
+
+EXAMEN.
+
+C'est une croyance assez générale que cette pièce pourroit passer pour
+la plus belle des miennes, si les derniers actes répondoient aux
+premiers. Tous veulent que la mort de Camille en gâte la fin, et j'en
+demeure d'accord; mais je ne sais si tous en savent la raison. On
+l'attribue communément à ce qu'on voit cette mort sur la scène; ce qui
+seroit plutôt la faute de l'actrice que la mienne, parce que quand
+elle voit son frère mettre l'épée à la main, la frayeur, si naturelle
+au sexe, lui doit faire prendre la fuite, et recevoir le coup derrière
+le théâtre, comme je le marque dans cette impression[663].
+D'ailleurs[664], si c'est une règle de ne le point ensanglanter, elle
+n'est pas du temps d'Aristote, qui nous apprend que pour émouvoir
+puissamment il faut de grands déplaisirs, des blessures et des morts
+en spectacle[665]. Horace ne veut pas que nous y hasardions les
+événements trop dénaturés, comme de Médée qui tue ses enfants[666];
+mais je ne vois pas qu'il en fasse une règle générale pour toutes
+sortes de morts, ni que l'emportement d'un homme passionné pour sa
+patrie, contre une soeur qui la maudit en sa présence avec des
+imprécations horribles, soit de même nature que la cruauté de cette
+mère. Sénèque l'expose aux yeux du peuple, en dépit d'Horace; et chez
+Sophocle, Ajax ne se cache point au spectateur lorsqu'il se tue.
+L'adoucissement[667] que j'apporte dans le second de ces discours pour
+rectifier la mort de Clytemnestre[668] ne peut être propre ici à celle
+de Camille. Quand elle s'enferreroit d'elle-même par désespoir en
+voyant son frère l'épée à la main, ce frère ne laisseroit pas d'être
+criminel de l'avoir tirée contre elle, puisqu'il n'y a point de
+troisième personne sur le théâtre à qui il pût adresser le coup
+qu'elle recevroit, comme peut faire Oreste à Égisthe. D'ailleurs
+l'histoire est trop connue pour retrancher le péril qu'il court d'une
+mort infâme après l'avoir tuée; et la défense que lui prête son père
+pour obtenir sa grâce n'auroit plus de lieu, s'il demeuroit
+innocent[669]. Quoi qu'il en soit, voyons si cette action n'a pu
+causer la chute[670] de ce poëme que par là, et si elle n'a point
+d'autre irrégularité que de blesser les yeux.
+
+Comme je n'ai point accoutumé de dissimuler mes défauts, j'en trouve
+ici deux ou trois assez considérables. Le premier est que cette
+action, qui devient la principale de la pièce, est momentanée, et n'a
+point cette juste grandeur que lui demande Aristote, et qui consiste
+en un commencement, un milieu, et une fin[671]. Elle surprend tout
+d'un coup; et toute la préparation que j'y ai donnée par la peinture
+de la vertu farouche d'Horace, et par la défense qu'il fait à sa soeur
+de regretter qui que ce soit, de lui ou de son amant, qui meure au
+combat, n'est point suffisante pour faire attendre un emportement si
+extraordinaire, et servir de commencement à cette action.
+
+Le second défaut est que cette mort fait une action double, par le
+second péril où tombe Horace après être sorti du premier. L'unité de
+péril d'un héros dans la tragédie fait l'unité d'action; et quand il
+en est garanti, la pièce est finie, si ce n'est que la sortie même de
+ce péril l'engage si nécessairement dans un autre, que la liaison et
+la continuité des deux n'en fasse qu'une action; ce qui n'arrive point
+ici, où Horace revient triomphant, sans aucun besoin de tuer sa soeur,
+ni même de parler à elle; et l'action seroit suffisamment terminée à
+sa victoire. Cette chute d'un péril en l'autre, sans nécessité, fait
+ici un effet d'autant plus mauvais, que d'un péril public, où il y va
+de tout l'État, il tombe en un péril particulier, où il n'y va que de
+sa vie, et pour dire encore plus, d'un péril illustre, où il ne peut
+succomber que glorieusement, en un péril infâme, dont il ne peut
+sortir sans tache. Ajoutez, pour troisième imperfection, que Camille,
+qui ne tient que le second rang dans les trois premiers actes, et y
+laisse le premier à Sabine, prend le premier en ces deux derniers, où
+cette Sabine n'est plus considérable, et qu'ainsi s'il y a égalité
+dans les moeurs, il n'y en a point dans la dignité des personnages,
+où se doit étendre ce précepte d'Horace[672]:
+
+ _Servetur ad imum
+ Qualis ab incepto processerit, et sibi constet._
+
+Ce défaut en Rodélinde a été une des principales causes du mauvais
+succès de _Pertharite_, et je n'ai point encore vu sur nos théâtres
+cette inégalité de rang en un même acteur, qui n'ait produit un
+très-méchant effet. Il seroit bon d'en établir une règle inviolable.
+
+Du côté du temps, l'action n'est point trop pressée, et n'a rien qui
+ne me semble vraisemblable. Pour le lieu, bien que l'unité y soit
+exacte, elle n'est pas sans quelque contrainte[673]. Il est constant
+qu'Horace et Curiace n'ont point de raison de se séparer du reste de
+la famille pour commencer le second acte; et c'est une adresse de
+théâtre de n'en donner aucune, quand on n'en peut donner de bonnes.
+L'attachement de l'auditeur à l'action présente souvent ne lui permet
+pas de descendre à l'examen sévère de cette justesse, et ce n'est pas
+un crime que de s'en prévaloir pour l'éblouir, quand il est malaisé de
+le satisfaire.
+
+Le personnage de Sabine est assez heureusement inventé, et trouve sa
+vraisemblance aisée dans le rapport à l'histoire, qui marque assez
+d'amitié et d'égalité entre les deux familles pour avoir pu faire
+cette double alliance.
+
+Elle ne sert pas davantage à l'action que l'Infante à celle du _Cid_,
+et ne fait que se laisser toucher diversement, comme elle, à la
+diversité des événements. Néanmoins on a généralement approuvé
+celle-ci, et condamné l'autre. J'en ai cherché la raison, et j'en ai
+trouvé deux. L'une est la liaison des scènes, qui semble, s'il m'est
+permis de parler ainsi, incorporer Sabine dans cette pièce, au lieu
+que, dans _le Cid_, toutes celles de l'Infante sont détachées, et
+paroissent hors oeuvre:
+
+ .... _Tantum series juncturaque pollet_[674]!
+
+L'autre, qu'ayant une fois posé Sabine pour femme d'Horace, il est
+nécessaire que tous les incidents de ce poëme lui donnent les
+sentiments qu'elle en témoigne avoir, par l'obligation qu'elle a de
+prendre intérêt à ce qui regarde son mari et ses frères; mais
+l'Infante n'est point obligée d'en prendre aucun en ce qui touche le
+Cid; et si elle a quelque inclination secrète pour lui, il n'est point
+besoin qu'elle en fasse rien paroître, puisqu'elle ne produit aucun
+effet.
+
+L'oracle qui est proposé au premier acte[675] trouve son vrai sens à
+la conclusion du cinquième. Il semble clair d'abord, et porte
+l'imagination à un sens contraire; et je les aimerois mieux de cette
+sorte sur nos théâtres, que ceux qu'on fait entièrement obscurs, parce
+que la surprise de leur véritable effet en est plus belle. J'en ai usé
+ainsi encore dans l'_Andromède_ et dans l'_OEdipe_[676]. Je ne dis pas
+la même chose des songes, qui peuvent faire encore un grand ornement
+dans la protase, pourvu qu'on ne s'en serve pas souvent. Je voudrois
+qu'ils eussent l'idée de la fin véritable de la pièce, mais avec
+quelque confusion qui n'en permît pas l'intelligence entière. C'est
+ainsi que je m'en suis servi deux fois, ici[677] et dans
+_Polyeucte_[678], mais avec plus d'éclat et d'artifice dans ce dernier
+poëme, où il marque toutes les particularités de l'événement, qu'en
+celui-ci, où il ne fait qu'exprimer une ébauche tout à fait informe de
+ce qui doit arriver de funeste.
+
+Il passe pour constant que le second acte est un des plus pathétiques
+qui soient sur la scène, et le troisième un des plus artificieux. Il
+est soutenu de la seule narration de la moitié du combat des trois
+frères, qui est coupée très-heureusement pour laisser Horace le père
+dans la colère et le déplaisir, et lui donner ensuite un beau retour à
+la joie dans le quatrième. Il a été à propos, pour le jeter dans cette
+erreur, de se servir de l'impatience d'une femme qui suit brusquement
+sa première idée, et présume le combat achevé, parce qu'elle a vu deux
+des Horaces par terre, et le troisième en fuite. Un homme, qui doit
+être plus posé et plus judicieux, n'eût pas été propre à donner cette
+fausse alarme: il eût dû prendre plus de patience, afin d'avoir plus
+de certitude de l'événement, et n'eût pas été excusable de se laisser
+emporter si légèrement par les apparences à présumer le mauvais succès
+d'un combat dont il n'eût pas vu la fin.
+
+Bien que le Roi n'y paroisse qu'au cinquième, il y est mieux dans sa
+dignité que dans _le Cid_, parce qu'il a intérêt pour tout son État
+dans le reste de la pièce; et bien qu'il n'y parle point, il ne laisse
+pas d'y agir comme roi. Il vient aussi dans ce cinquième comme roi qui
+veut honorer par cette visite un père dont les fils lui ont conservé
+sa couronne et acquis celle d'Albe au prix de leur sang. S'il y fait
+l'office de juge, ce n'est que par accident; et il le fait dans ce
+logis même d'Horace, par la seule contrainte qu'impose la règle de
+l'unité de lieu. Tout ce cinquième est encore une des causes du peu de
+satisfaction que laisse cette tragédie: il est tout en plaidoyers, et
+ce n'est pas là la place des harangues ni des longs discours; ils
+peuvent être supportés en un commencement de pièce, où l'action n'est
+pas encore échauffée; mais le cinquième acte doit plus agir que
+discourir. L'attention de l'auditeur, déjà lassée, se rebute de ces
+conclusions qui traînent et tirent la fin en longueur.
+
+Quelques-uns ne veulent pas que Valère y soit un digne accusateur
+d'Horace[679], parce que dans la pièce il n'a pas fait voir assez de
+passion pour Camille; à quoi je réponds que ce n'est pas à dire qu'il
+n'en eût une très-forte, mais qu'un amant mal voulu ne pouvoit se
+montrer de bonne grâce à sa maîtresse dans le jour qui la rejoignoit
+à un amant aimé. Il n'y avoit point de place pour lui au premier
+acte, et encore moins au second; il falloit qu'il tînt son rang à
+l'armée pendant le troisième; et il se montre au quatrième, sitôt que
+la mort de son rival fait quelque ouverture à son espérance: il tâche
+à gagner les bonnes grâces du père par la commission qu'il prend du
+Roi de lui apporter les glorieuses nouvelles de l'honneur que ce
+prince lui veut faire; et par occasion il lui apprend la victoire de
+son fils, qu'il ignoroit. Il ne manque pas d'amour durant les trois
+premiers actes, mais d'un temps propre à le témoigner; et dès la
+première scène de la pièce, il paroît bien qu'il rendoit assez de
+soins à Camille, puisque Sabine s'en alarme pour son frère. S'il ne
+prend pas le procédé de France, il faut considérer qu'il est Romain,
+et dans Rome, où il n'auroit pu entreprendre un duel contre un autre
+Romain sans faire un crime d'État, et que j'en aurois fait un de
+théâtre, si j'avois habillé un Romain à la françoise.
+
+NOTES:
+
+ [663] Et dans les précédentes et les suivantes. Voyez les
+ indications qui accompagnent les noms des personnages à la fin de
+ la scène V du IVe acte, p. 340.
+
+ [664] _D'ailleurs_ est omis dans les éditions de 1660 et de 1663.
+
+ [665] Voyez la _Poétique_, fin du chapitre XI.
+
+ [666] _Ne pueros coram populo Medea trucidet._
+
+ (_Art poétique_, vers 185.)
+
+ [667] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): L'adoucissement que j'ai
+ apporté à rectifier, etc.
+
+ [668] Voyez tome I, p. 81.
+
+ [669] Corneille répond ici à l'abbé d'Aubignac. Voyez la Notice
+ d'_Horace_, p. 256.
+
+ [670] Ce mot _chute_ paraît bien fort et ne s'accorde guère avec
+ ce que nous lisons dans le reste de l'_Examen_. D'Aubignac a dit,
+ plus exactement sans doute: «La mort de Camille.... n'a pas été
+ approuvée au théâtre» (voyez la Notice d'_Horace_, p. 256); et
+ Corneille lui-même, un peu plus loin (p. 279): «Tout ce cinquième
+ est encore une des causes du peu de satisfaction que laisse cette
+ tragédie.»
+
+ [671] Voyez tome I, p. 29.
+
+ [672] _Art poétique_, vers 126 et 127.
+
+ [673] VAR. (édit. de 1660): Pour le lieu, bien que l'unité y soit
+ exacte, j'y ai fait voir quelque contrainte, quand j'ai parlé de
+ la réduction de la tragédie au roman (_voyez tome I_, _p._ 85
+ _et_ 86). Il est constant, etc.--Corneille fait remarquer dans le
+ _Discours des trois unités_ (tome I, p. 122) qu'il n'a pu réduire
+ que trois pièces à la stricte unité de lieu: _Horace_,
+ _Polyeucte_ et _Pompée_; mais dans son _Discours de la tragédie_
+ (tome I, p. 85), il dit finement que, même dans _Horace_, l'unité
+ de lieu est bien artificielle, et que dans un roman on
+ procéderait tout autrement. L'abbé d'Aubignac, dans sa _Pratique
+ du théâtre_ (p. 140 et 141), s'était d'abord exprimé ainsi: «Hors
+ _les Horaces_ de M. Corneille, je doute que nous en ayons un seul
+ (_un seul poëme dramatique_) où l'unité du lieu soit
+ rigoureusement gardée; pour le moins est-il certain que je n'en
+ ai point vu.» Lorsqu'il se fut brouillé avec notre poëte, il
+ effaça, sans doute en vue d'une nouvelle édition, la première
+ phrase de ce passage sur un exemplaire que possède la
+ Bibliothèque impériale, et après ces mots: «que je n'en ai point
+ vu,» il écrivit ce qui suit: «Quand l'_Horace_ de Corneille fut
+ vu dans Paris, je crus que la scène étoit dans la salle du palais
+ du père, comme tout se peut assez bien accommoder; mais l'auteur
+ m'assura qu'il n'y avoit pas pensé, et que si l'unité de lieu s'y
+ trouvoit observée, c'étoit par hasard, et ce qu'il en a dit
+ longtemps après n'est qu'un galimatias auquel on ne comprend
+ rien, tant nos poëtes ont peu d'intelligence de leur art et de
+ leurs propres ouvrages.»
+
+ [674] Horace, _Art poétique_, vers 242.
+
+ [675] Voyez vers 187 et suivants.
+
+ [676] Voyez la Ire scène du Ier acte d'_Andromède_, et la IIIe
+ scène du IIe acte d'_OEdipe_.
+
+ [677] Voyez vers 215 et suivants.
+
+ [678] Voyez la IIIe scène du Ier acte de _Polyeucte_.
+
+ [679] Corneille répond encore ici à l'abbé d'Aubignac. Voyez la
+ Notice d'_Horace_, p. 256.
+
+
+
+
+LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES
+D'_HORACE_.
+
+
+ÉDITIONS SÉPARÉES.
+
+ 1641, in-4º;
+ 1641, in-12;
+ 1647, in-12;
+ 1648, in-12;
+ 1655, in-12;
+
+RECUEILS.
+
+ 1648, in-12;
+ 1652, in-12;
+ 1654, in-8º;
+ 1655, in-12;
+ 1656, in-8º;
+ 1660, in-8º;
+ 1663, in-fol.;
+ 1664, in-8º;
+ 1668, in-8º.
+
+_N.B._--Pour distinguer, quand il y aura lieu, l'édition séparée de
+1655 du recueil de la même année, nous désignerons celle-là par la
+lettre A, celui-ci par la lettre B (1655 A., 1655 B.).
+
+
+
+
+ACTEURS.
+
+
+ TULLE, roi de Rome.
+ LE VIEIL HORACE, chevalier romain.
+ HORACE, son fils.
+ CURIACE, gentilhomme d'Albe, amant de Camille.
+ VALÈRE, chevalier romain, amoureux de Camille.
+ SABINE, femme d'Horace et soeur de Curiace.
+ CAMILLE, amante de Curiace et soeur d'Horace.
+ JULIE, dame romaine, confidente de Sabine et de Camille.
+ FLAVIAN, soldat de l'armée d'Albe.
+ PROCULE, soldat de l'armée de Rome.
+
+
+La scène est à Rome, dans une salle de la maison d'Horace[680].
+
+
+
+
+HORACE.
+
+TRAGÉDIE.
+
+
+
+
+ACTE I.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+SABINE, JULIE.
+
+ SABINE.
+
+ Approuvez ma foiblesse, et souffrez ma douleur;
+ Elle n'est que trop juste en un si grand malheur:
+ Si près de voir sur soi fondre de tels orages,
+ L'ébranlement sied bien aux plus fermes courages;
+ Et l'esprit le plus mâle et le moins abattu 5
+ Ne sauroit sans désordre exercer sa vertu.
+ Quoique le mien s'étonne à ces rudes alarmes,
+ Le trouble de mon coeur ne peut rien sur mes larmes,
+ Et parmi les soupirs qu'il pousse vers les cieux,
+ Ma constance du moins règne encor sur mes yeux: 10
+ Quand on arrête là les déplaisirs d'une âme,
+ Si l'on fait moins qu'un homme, on fait plus qu'une femme.
+ Commander à ses pleurs en cette extrémité,
+ C'est montrer, pour le sexe, assez de fermeté.
+
+ JULIE.
+
+ C'en est peut-être assez pour une âme commune[681], 15
+ Qui du moindre péril se fait une infortune[682];
+ Mais de cette foiblesse un grand coeur est honteux[683];
+ Il ose espérer tout dans un succès douteux.
+ Les deux camps sont rangés au pied de nos murailles;
+ Mais Rome ignore encor comme on perd des batailles. 20
+ Loin de trembler pour elle, il lui faut applaudir:
+ Puisqu'elle va combattre, elle va s'agrandir.
+ Bannissez, bannissez une frayeur si vaine,
+ Et concevez des voeux dignes d'une Romaine.
+
+ SABINE.
+
+ Je suis Romaine, hélas! puisqu'Horace est Romain[684]; 25
+ J'en ai reçu le titre en recevant sa main;
+ Mais ce noeud me tiendroit en esclave enchaînée,
+ S'il m'empêchoit de voir en quels lieux je suis née.
+ Albe, où j'ai commencé de respirer le jour,
+ Albe, mon cher pays, et mon premier amour; 30
+ Lorsqu'entre nous et toi je vois la guerre ouverte[685],
+ Je crains notre victoire autant que notre perte.
+ Rome, si tu te plains que c'est là te trahir,
+ Fais-toi des ennemis que je puisse haïr[686].
+ Quand je vois de tes murs leur armée et la nôtre, 35
+ Mes trois frères dans l'une, et mon mari dans l'autre,
+ Puis-je former des voeux, et sans impiété
+ Importuner le ciel pour ta félicité?
+ Je sais que ton État, encore en sa naissance,
+ Ne sauroit, sans la guerre, affermir sa puissance; 40
+ Je sais qu'il doit s'accroître, et que tes grands destins[687]
+ Ne le borneront pas chez les peuples latins;
+ Que les Dieux t'ont promis l'empire de la terre,
+ Et que tu n'en peux voir l'effet que par la guerre:
+ Bien loin de m'opposer à cette noble ardeur 45
+ Qui suit l'arrêt des Dieux et court à ta grandeur,
+ Je voudrois déjà voir tes troupes couronnées,
+ D'un pas victorieux franchir les Pyrénées.
+ Va jusqu'en l'Orient pousser tes bataillons;
+ Va sur les bords du Rhin planter tes pavillons; 50
+ Fais trembler sous tes pas les colonnes d'Hercule;
+ Mais respecte une ville à qui tu dois Romule.
+ Ingrate, souviens-toi que du sang de ses rois
+ Tu tiens ton nom, tes murs, et tes premières lois.
+ Albe est ton origine: arrête, et considère 55
+ Que tu portes le fer dans le sein de ta mère.
+ Tourne ailleurs les efforts de tes bras triomphants;
+ Sa joie éclatera dans l'heur de ses enfants;
+ Et se laissant ravir à l'amour maternelle,
+ Ses voeux seront pour toi, si tu n'es plus contre elle. 60
+
+ JULIE.
+
+ Ce discours me surprend, vu que depuis le temps
+ Qu'on a contre son peuple armé nos combattants,
+ Je vous ai vu pour elle autant d'indifférence
+ Que si d'un sang romain vous aviez pris naissance[688].
+ J'admirois la vertu qui réduisoit en vous 65
+ Vos plus chers intérêts à ceux de votre époux;
+ Et je vous consolois au milieu de vos plaintes,
+ Comme si notre Rome eût fait toutes vos craintes.
+
+ SABINE.
+
+ Tant qu'on ne s'est choqué qu'en de légers combats[689],
+ Trop foibles pour jeter un des partis à bas, 70
+ Tant qu'un espoir de paix a pu flatter ma peine,
+ Oui, j'ai fait vanité d'être toute Romaine.
+ Si j'ai vu Rome heureuse avec quelque regret,
+ Soudain j'ai condamné ce mouvement secret;
+ Et si j'ai ressenti, dans ses destins contraires, 75
+ Quelque maligne joie en faveur de mes frères,
+ Soudain, pour l'étouffer rappelant ma raison,
+ J'ai pleuré quand la gloire entroit dans leur maison.
+ Mais aujourd'hui qu'il faut que l'une ou l'autre tombe,
+ Qu'Albe devienne esclave, ou que Rome succombe, 80
+ Et qu'après la bataille il ne demeure plus
+ Ni d'obstacle aux vainqueurs, ni d'espoir aux vaincus,
+ J'aurois pour mon pays une cruelle haine,
+ Si je pouvois encore être toute Romaine,
+ Et si je demandois votre triomphe aux Dieux, 85
+ Au prix de tant de sang qui m'est si précieux.
+ Je m'attache un peu moins aux intérêts d'un homme:
+ Je ne suis point pour Albe, et ne suis plus pour Rome;
+ Je crains pour l'une et l'autre en ce dernier effort,
+ Et serai du parti qu'affligera le sort. 90
+ Égale à tous les deux jusques à la victoire,
+ Je prendrai part aux maux sans en prendre à la gloire;
+ Et je garde, au milieu de tant d'âpres rigueurs[690],
+ Mes larmes aux vaincus, et ma haine aux vainqueurs.
+
+ JULIE.
+
+ Qu'on voit naître souvent de pareilles traverses, 95
+ En des esprits divers, des passions diverses!
+ Et qu'à nos yeux Camille agit bien autrement[691]!
+ Son frère est votre époux, le vôtre est son amant;
+ Mais elle voit d'un oeil bien différent du vôtre
+ Son sang dans une armée, et son amour dans l'autre. 100
+ Lorsque vous conserviez un esprit tout romain,
+ Le sien irrésolu, le sien tout incertain[692],
+ De la moindre mêlée appréhendoit l'orage,
+ De tous les deux partis détestoit l'avantage,
+ Au malheur des vaincus donnoit toujours ses pleurs, 105
+ Et nourrissoit ainsi d'éternelles douleurs.
+ Mais hier, quand elle sut qu'on avoit pris journée,
+ Et qu'enfin la bataille alloit être donnée,
+ Une soudaine joie éclatant sur son front[693]....
+
+ SABINE.
+
+ Ah! que je crains, Julie, un changement si prompt! 110
+ Hier dans sa belle humeur elle entretint Valère;
+ Pour ce rival, sans doute, elle quitte mon frère;
+ Son esprit, ébranlé par les objets présents,
+ Ne trouve point d'absent aimable après deux ans.
+ Mais excusez l'ardeur d'une amour fraternelle; 115
+ Le soin que j'ai de lui me fait craindre tout d'elle;
+ Je forme des soupçons d'un trop léger sujet[694]:
+ Près d'un jour si funeste on change peu d'objet;
+ Les âmes rarement sont de nouveau blessées,
+ Et dans un si grand trouble on a d'autres pensées; 120
+ Mais on n'a pas aussi de si doux entretiens,
+ Ni de contentements qui soient pareils aux siens.
+
+ JULIE.
+
+ Les causes, comme à vous, m'en semblent fort obscures;
+ Je ne me satisfais d'aucunes conjectures.
+ C'est assez de constance en un si grand danger 125
+ Que de le voir, l'attendre, et ne point s'affliger;
+ Mais certes c'en est trop d'aller jusqu'à la joie.
+
+ SABINE.
+
+ Voyez qu'un bon génie à propos nous l'envoie.
+ Essayez sur ce point à la faire parler:
+ Elle vous aime assez pour ne vous rien celer. 130
+ Je vous laisse. Ma soeur, entretenez Julie:
+ J'ai honte de montrer tant de mélancolie,
+ Et mon coeur, accablé de mille déplaisirs,
+ Cherche la solitude à cacher ses soupirs.
+
+
+SCÈNE II
+
+CAMILLE, JULIE.
+
+ CAMILLE.
+
+ Qu'elle a tort de vouloir que je vous entretienne[695]! 135
+ Croit-elle ma douleur moins vive que la sienne,
+ Et que plus insensible à de si grands malheurs,
+ A mes tristes discours je mêle moins de pleurs?
+ De pareilles frayeurs mon âme est alarmée;
+ Comme elle[696] je perdrai dans l'une et l'autre armée: 140
+ Je verrai mon amant, mon plus unique bien,
+ Mourir pour son pays, ou détruire le mien,
+ Et cet objet d'amour devenir, pour ma peine,
+ Digne de mes soupirs, ou digne de ma haine[697].
+ Hélas!
+
+ JULIE.
+
+ Elle est pourtant plus à plaindre que vous: 145
+ On peut changer d'amant, mais non changer d'époux.
+ Oubliez Curiace, et recevez Valère,
+ Vous ne tremblerez plus pour le parti contraire;
+ Vous serez toute nôtre, et votre esprit remis
+ N'aura plus rien à perdre au camp des ennemis. 150
+
+ CAMILLE.
+
+ Donnez-moi des conseils qui soient plus légitimes,
+ Et plaignez mes malheurs sans m'ordonner des crimes.
+ Quoiqu'à peine à mes maux je puisse résister,
+ J'aime mieux les souffrir que de les mériter.
+
+ JULIE.
+
+ Quoi! vous appelez crime un change raisonnable? 155
+
+ CAMILLE.
+
+ Quoi! le manque de foi vous semble pardonnable!
+
+ JULIE.
+
+ Envers un ennemi qui peut nous obliger[698]?
+
+ CAMILLE.
+
+ D'un serment solennel qui peut nous dégager?
+
+ JULIE.
+
+ Vous déguisez en vain une chose trop claire:
+ Je vous vis encore hier entretenir Valère; 160
+ Et l'accueil gracieux qu'il recevoit de vous
+ Lui permet de nourrir un espoir assez doux[699].
+
+ CAMILLE.
+
+ Si je l'entretins hier et lui fis bon visage,
+ N'en imaginez rien qu'à son désavantage:
+ De mon contentement un autre étoit l'objet. 165
+ Mais pour sortir d'erreur sachez-en le sujet;
+ Je garde à Curiace une amitié trop pure
+ Pour souffrir plus longtemps qu'on m'estime parjure.
+ Il vous souvient qu'à peine on voyoit de sa soeur[700]
+ Par un heureux hymen mon frère possesseur, 170
+ Quand, pour comble de joie, il obtint de mon père
+ Que de ses chastes feux je serois le salaire.
+ Ce jour nous fut propice et funeste à la fois:
+ Unissant nos maisons, il désunit nos rois;
+ Un même instant conclut notre hymen et la guerre[701], 175
+ Fit naître[702] notre espoir et le jeta par terre,
+ Nous ôta tout, sitôt qu'il nous eut tout promis,
+ Et nous faisant amants, il nous fit ennemis.
+ Combien nos déplaisirs parurent lors extrêmes!
+ Combien contre le ciel il vomit de blasphèmes! 180
+ Et combien de ruisseaux coulèrent de mes yeux!
+ Je ne vous le dis point, vous vîtes nos adieux;
+ Vous avez vu depuis les troubles de mon âme;
+ Vous savez pour la paix quels voeux a faits ma flamme,
+ Et quels pleurs j'ai versés à chaque événement, 185
+ Tantôt pour mon pays, tantôt pour mon amant.
+ Enfin mon désespoir, parmi ces longs obstacles,
+ M'a fait avoir recours à la voix des oracles.
+ Écoutez si celui qui me fut hier rendu
+ Eut droit de rassurer mon esprit éperdu. 190
+ Ce Grec si renommé, qui depuis tant d'années
+ Au pied de l'Aventin prédit nos destinées,
+ Lui qu'Apollon jamais n'a fait parler à faux,
+ Me promit par ces vers la fin de mes travaux:
+ «Albe et Rome demain prendront une autre face; 195
+ Tes voeux sont exaucés, elles auront la paix,
+ Et tu seras unie avec ton Curiace,
+ Sans qu'aucun mauvais sort t'en sépare jamais.»
+ Je pris sur cet oracle une entière assurance,
+ Et comme le succès passoit mon espérance, 200
+ J'abandonnai mon âme à des ravissements
+ Qui passoient les transports des plus heureux amants.
+ Jugez de leur excès: je rencontrai Valère,
+ Et contre sa coutume, il ne put me déplaire[703].
+ Il me parla d'amour sans me donner d'ennui: 205
+ Je ne m'aperçus pas que je parlois à lui;
+ Je ne lui pus montrer de mépris ni de glace:
+ Tout ce que je voyois me sembloit Curiace;
+ Tout ce qu'on me disoit me parloit de ses feux;
+ Tout ce que je disois l'assuroit de mes voeux. 210
+ Le combat général aujourd'hui se hasarde;
+ J'en sus hier la nouvelle, et je n'y pris pas garde:
+ Mon esprit rejetoit ces funestes objets,
+ Charmé des doux pensers d'hymen et de la paix.
+ La nuit a dissipé des erreurs si charmantes: 215
+ Mille songes affreux, mille images sanglantes,
+ Ou plutôt mille amas de carnage et d'horreur,
+ M'ont arraché ma joie et rendu ma terreur.
+ J'ai vu du sang, des morts, et n'ai rien vu de suite;
+ Un spectre en paroissant prenoit soudain la fuite; 220
+ Ils s'effaçoient l'un l'autre, et chaque illusion
+ Redoubloit mon effroi par sa confusion.
+
+ JULIE.
+
+ C'est en contraire sens qu'un songe s'interprète.
+
+ CAMILLE.
+
+ Je le dois croire ainsi, puisque je le souhaite;
+ Mais je me trouve enfin, malgré tous mes souhaits, 225
+ Au jour d'une bataille, et non pas d'une paix.
+
+ JULIE.
+
+ Par là finit la guerre, et la paix lui succède.
+
+ CAMILLE.
+
+ Dure à jamais le mal, s'il y faut ce remède!
+
+ Soit que Rome y succombe ou qu'Albe ait le dessous[704],
+ Cher amant, n'attends plus d'être un jour mon époux;
+ Jamais, jamais ce nom ne sera pour un homme[705]
+ Qui soit ou le vainqueur, ou l'esclave de Rome.
+ Mais quel objet nouveau se présente en ces lieux?
+ Est-ce toi, Curiace? en croirai-je mes yeux?
+
+
+SCÈNE III.
+
+CURIACE, CAMILLE, JULIE.
+
+ CURIACE.
+
+ N'en doutez point, Camille, et revoyez un homme 235
+ Qui n'est ni le vainqueur ni l'esclave de Rome;
+ Cessez d'appréhender de voir rougir mes mains
+ Du poids honteux des fers ou du sang des Romains.
+ J'ai cru que vous aimiez assez Rome et la gloire
+ Pour mépriser ma chaîne et haïr ma victoire; 240
+ Et comme également en cette extrémité
+ Je craignois la victoire et la captivité....
+
+ CAMILLE.
+
+ Curiace, il suffit, je devine le reste:
+ Tu fuis une bataille à tes voeux si funeste,
+ Et ton coeur, tout à moi, pour ne me perdre pas, 245
+ Dérobe à ton pays le secours de ton bras.
+ Qu'un autre considère ici ta renommée,
+ Et te blâme, s'il veut, de m'avoir trop aimée;
+ Ce n'est point à Camille à t'en mésestimer:
+ Plus ton amour paroît, plus elle doit t'aimer; 250
+ Et si tu dois beaucoup aux lieux qui t'ont vu naître,
+ Plus tu quittes pour moi, plus tu le fais paroître.
+ Mais as-tu vu mon père, et peut-il endurer
+ Qu'ainsi dans sa maison tu t'oses retirer[706]?
+ Ne préfère-t-il point l'État à sa famille? 255
+ Ne regarde-t-il point Rome plus que sa fille?
+ Enfin notre bonheur est-il bien affermi?
+ T'a-t-il vu comme gendre, ou bien comme ennemi?
+
+ CURIACE.
+
+ Il m'a vu comme gendre, avec une tendresse
+ Qui témoignoit assez une entière allégresse; 260
+ Mais il ne m'a point vu, par une trahison,
+ Indigne de l'honneur d'entrer dans sa maison.
+ Je n'abandonne point l'intérêt de ma ville,
+ J'aime encor mon honneur en adorant Camille.
+ Tant qu'a duré la guerre, on m'a vu constamment 265
+ Aussi bon citoyen que véritable amant[707].
+ D'Albe avec mon amour j'accordois la querelle:
+ Je soupirois pour vous en combattant pour elle;
+ Et s'il falloit encor que l'on en vînt aux coups,
+ Je combattrois pour elle en soupirant pour vous. 270
+ Oui, malgré les desirs de mon âme charmée,
+ Si la guerre duroit, je serois dans l'armée:
+ C'est la paix qui chez vous me donne un libre accès,
+ La paix à qui nos feux doivent ce beau succès.
+
+ CAMILLE.
+
+ La paix! Et le moyen de croire un tel miracle? 275
+
+ JULIE.
+
+ Camille, pour le moins croyez-en votre oracle,
+ Et sachons pleinement par quels heureux effets
+ L'heure d'une bataille a produit cette paix.
+
+ CURIACE.
+
+ L'auroit-on jamais cru? Déjà les deux armées[708],
+ D'une égale chaleur au combat animées, 280
+ Se menaçoient des yeux, et marchant fièrement,
+ N'attendoient, pour donner, que le commandement,
+ Quand notre dictateur devant les rangs s'avance,
+ Demande à votre prince un moment de silence,
+ Et l'ayant obtenu: «Que faisons-nous, Romains, 285
+ Dit-il, et quel démon nous fait venir aux mains[709]?
+ Souffrons que la raison éclaire enfin nos âmes:
+ Nous sommes vos voisins, nos filles sont vos femmes,
+ Et l'hymen nous a joints par tant et tant de noeuds,
+ Qu'il est peu de nos fils qui ne soient vos neveux. 290
+ Nous ne sommes qu'un sang et qu'un peuple en deux villes:
+ Pourquoi nous déchirer par des guerres civiles,
+ Où la mort des vaincus affoiblit les vainqueurs,
+ Et le plus beau triomphe est arrosé de pleurs[710]?
+ Nos ennemis communs attendent avec joie 295
+ Qu'un des partis défait leur donne l'autre en proie,
+ Lassé, demi-rompu, vainqueur, mais, pour tout fruit,
+ Dénué d'un secours par lui-même détruit.
+ Ils ont assez longtemps joui de nos divorces;
+ Contre eux dorénavant joignons toutes nos forces, 300
+ Et noyons dans l'oubli ces petits différends
+ Qui de si bons guerriers font de mauvais parents.
+ Que si l'ambition de commander aux autres
+ Fait marcher aujourd'hui vos troupes et les nôtres,
+ Pourvu qu'à moins de sang nous voulions l'apaiser, 305
+ Elle nous unira, loin de nous diviser.
+ Nommons des combattants pour la cause commune:
+ Que chaque peuple aux siens attache sa fortune;
+ Et suivant ce que d'eux ordonnera le sort,
+ Que le foible parti prenne loi du plus fort[711]; 310
+ Mais sans indignité pour des guerriers si braves,
+ Qu'ils deviennent sujets sans devenir esclaves,
+ Sans honte, sans tribut, et sans autre rigueur
+ Que de suivre en tous lieux les drapeaux du vainqueur.
+ Ainsi nos deux États ne feront qu'un empire.» 315
+ Il semble qu'à ces mots notre discorde expire[712]:
+ Chacun, jetant les yeux dans un rang ennemi,
+ Reconnoît un beau-frère, un cousin, un ami;
+ Ils s'étonnent comment leurs mains, de sang avides,
+ Voloient, sans y penser, à tant de parricides, 320
+ Et font paroître un front couvert tout à la fois
+ D'horreur pour la bataille, et d'ardeur pour ce choix.
+ Enfin l'offre s'accepte, et la paix desirée
+ Sous ces conditions est aussitôt jurée:
+ Trois combattront pour tous; mais pour les mieux choisir, 325
+ Nos chefs ont voulu prendre un peu plus de loisir:
+ Le vôtre est au sénat, le nôtre dans sa tente.
+
+ CAMILLE.
+
+ O Dieux, que ce discours rend mon âme contente!
+
+ CURIACE.
+
+ Dans deux heures au plus, par un commun accord,
+ Le sort de nos guerriers réglera notre sort. 330
+ Cependant tout est libre, attendant qu'on les nomme:
+ Rome est dans notre camp, et notre camp dans Rome;
+ D'un et d'autre côté l'accès étant permis,
+ Chacun va renouer avec ses vieux amis.
+ Pour moi, ma passion m'a fait suivre vos frères; 335
+ Et mes desirs ont eu des succès si prospères,
+ Que l'auteur de vos jours m'a promis à demain
+ Le bonheur sans pareil de vous donner la main.
+ Vous ne deviendrez pas rebelle à sa puissance?
+
+ CAMILLE.
+
+ Le devoir d'une fille est en l'obéissance. 340
+
+ CURIACE.
+
+ Venez donc recevoir ce doux commandement[713],
+ Qui doit mettre le comble à mon contentement.
+
+ CAMILLE.
+
+ Je vais suivre vos pas, mais pour revoir mes frères,
+ Et savoir d'eux encor la fin de nos misères.
+
+ JULIE.
+
+ Allez, et cependant au pied de nos autels 345
+ J'irai rendre pour vous grâces aux immortels.
+
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+NOTES:
+
+ [680] Voyez p. 276, note 673.
+
+ [681] _Var._ C'en est assez et trop pour une âme commune.
+ (1641-56)
+
+ [682] _Var._ Qui du moindre péril n'attend qu'une infortune.
+ (1641-48 et 55 A.)
+
+ [683] _Var._ D'un tel abaissement un grand coeur est honteux.
+ (1641-56)
+
+ [684] _Var._ Je suis Romaine, hélas! puisque mon époux l'est;
+ L'hymen me fait de Rome embrasser l'intérêt;
+ Mais il tiendroit mon âme en esclave enchaînée,
+ S'il m'ôtoit le penser des lieux où je suis née. (1641-56)
+
+ [685] _Var._ Quand entre nous et toi je vois la guerre ouverte.
+ (1641-56)
+
+ [686] «Ce vers admirable est resté en proverbe.» (_Voltaire._)
+
+ [687] _Var._ Je sais qu'il doit s'accroître, et que tes bons destins.
+ (1641-55 et 60)
+ _Var._ Je sais qu'il doit s'accroître, et que ces bons destins.
+ (1656)
+
+ [688] _Var._ Que si dedans nos murs vous aviez pris naissance.
+ (1641-56)
+
+ [689] _Var._ Tant qu'on ne s'est choqué qu'en des légers combats.
+ (1656)
+
+ [690] _Var._ Et garde, en attendant ses funestes rigueurs. (1641-55)
+ _Var._ Et garde, en attendant ces funestes rigueurs. (1656)
+
+ [691] _Var._ Et qu'en ceci Camille agit bien autrement! (1641-56)
+
+ [692] _Var._ Le sien irrésolu, tremblotant, incertain. (1641-56)
+
+ [693] _Var._ Une soudaine joie éclata sur son front. (1641-56)
+
+ [694] _Var._ Je forme des soupçons d'an sujet trop léger:
+ Le jour d'une bataille est mal propre à changer;
+ D'un nouveau trait alors peu d'âmes sont blessées,
+ [Et dans un si grand trouble on a d'autres pensées;]
+ Mais on n'a pas aussi de si gais entretiens. (1641-56)
+
+ [695] _Var._ Pourquoi fuir, et vouloir que je vous entretienne?
+ (1641-56)
+
+ [696] Dans l'édition de 1641 in-12, on a imprimé par erreur
+ _contre elle_, pour _comme elle_.
+
+ [697] _Var._ Ou digne de mes pleurs, ou digne de ma haine.
+ (1641-56)
+
+ [698] _Var._ Envers un ennemi qui nous peut obliger?
+ CAM. D'un serment solennel qui nous peut dégager? (1641-56)
+
+ [699] _Var._ Lui permet de nourrir un espoir bien plus doux.
+ (1641-56)
+
+ [700] _Var._ Quelques cinq ou six mois après que de sa soeur
+ L'hyménée eut rendu mon frère possesseur,
+ Vous le savez, Julie, il obtint de mon père. (1641-56)
+
+ [701] _Var._ En même instant conclut notre hymen et la guerre.
+ (1641 in-4º)
+
+ [702] L'édition de 1641 in-12 porte par erreur _fait naître_,
+ pour _fit naître_.
+
+ [703] _Var._ Et contre sa coutume, il ne me put déplaire.
+ (1641-56)
+
+ [704] On trouve dans l'édition de 1656 la singulière leçon que
+ voici:
+
+ Soit que Rome y succombe, ou qu'Albe _aille dessous_.
+
+ [705] _Var._ Mon coeur, quelque grand feu qui pour toi le consomme,
+ Ne veut ni le vainqueur ni l'esclave de Rome. (1641-48
+ et 55 A.)
+
+ [706] _Var._ Qu'ainsi dans la maison tu t'oses retirer? (1641
+ in-12)
+
+ [707] _Var._ Aussi bon citoyen comme fidèle amant. (1641-56)
+
+ [708] _Var._ Dieux! qui l'eût jamais cru? Déjà les deux armées.
+ (1641-56)
+
+ [709] «J'ose dire que, dans ce discours imité de Tite Live,
+ l'auteur français est au-dessus du romain, plus nerveux, plus
+ touchant....» (_Voltaire._)--Voyez ci-dessus, p. 263-265.
+
+ [710] _Var._ Et le plus beau triomphe est arrousé de pleurs?
+ (1641 et 55 A.)
+
+ [711] _Var._ Que le parti plus foible obéisse au plus fort.
+ (1641-56)
+
+ [712] _Var._ A ces mots il se tait: d'aise chacun soupire.
+ (1641-64)
+
+ [713] Ce vers et le précédent, comme Voltaire l'a fait remarquer,
+ se retrouvent, à un mot près, dans la comédie du _Menteur_ (acte
+ V, scène VII).
+
+
+
+
+ACTE II
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+
+HORACE, CURIACE.
+
+ CURIACE.
+
+ Ainsi Rome n'a point séparé son estime;
+ Elle eût cru faire ailleurs un choix illégitime:
+ Cette superbe ville en vos frères et vous
+ Trouve les trois guerriers qu'elle préfère à tous; 350
+ Et son illustre ardeur d'oser plus que les autres[714],
+ D'une seule maison brave toutes les nôtres:
+ Nous croirons, à la voir toute entière en vos mains[715],
+ Que hors les fils d'Horace il n'est point de Romains.
+ Ce choix pouvoit combler trois familles de gloire, 355
+ Consacrer hautement leurs noms à la mémoire:
+ Oui, l'honneur que reçoit la vôtre par ce choix,
+ En pouvoit à bon titre immortaliser trois;
+ Et puisque c'est chez vous que mon heur et ma flamme
+ M'ont fait placer ma soeur et choisir une femme, 360
+ Ce que je vais vous être et ce que je vous suis[716]
+ Me font y prendre part autant que je le puis;
+ Mais un autre intérêt tient ma joie en contrainte,
+ Et parmi ses douceurs mêle beaucoup de crainte:
+ La guerre en tel éclat a mis votre valeur, 365
+ Que je tremble pour Albe et prévois son malheur:
+ Puisque vous combattez, sa perte est assurée;
+ En vous faisant nommer, le destin l'a jurée.
+ Je vois trop dans ce choix ses funestes projets,
+ Et me compte déjà pour un de vos sujets. 370
+
+ HORACE.
+
+ Loin de trembler pour Albe, il vous faut plaindre Rome,
+ Voyant ceux qu'elle oublie, et les trois qu'elle nomme[717].
+ C'est un aveuglement pour elle bien fatal,
+ D'avoir tant à choisir, et de choisir si mal.
+ Mille de ses enfants beaucoup plus dignes d'elle 375
+ Pouvoient bien mieux que nous soutenir sa querelle;
+ Mais quoique ce combat me promette un cercueil,
+ La gloire de ce choix m'enfle d'un juste orgueil;
+ Mon esprit en conçoit une mâle assurance:
+ J'ose espérer beaucoup de mon peu de vaillance; 380
+ Et du sort envieux quels que soient les projets,
+ Je ne me compte point pour un de vos sujets.
+ Rome a trop cru de moi; mais mon âme ravie
+ Remplira son attente, ou quittera la vie.
+ Qui veut mourir, ou vaincre, est vaincu rarement: 385
+ Ce noble désespoir périt malaisément.
+ Rome, quoi qu'il en soit, ne sera point sujette,
+ Que mes derniers soupirs n'assurent ma défaite.
+
+ CURIACE.
+
+ Hélas! c'est bien ici que je dois être plaint.
+ Ce que veut mon pays, mon amitié le craint. 390
+ Dures extrémités, de voir Albe asservie,
+ Ou sa victoire au prix d'une si chère vie,
+ Et que l'unique bien où tendent ses desirs
+ S'achète seulement par vos derniers soupirs!
+ Quels voeux puis-je former, et quel bonheur attendre?
+ De tous les deux côtés j'ai des pleurs à répandre;
+ De tous les deux côtés mes desirs sont trahis.
+
+ HORACE.
+
+ Quoi! vous me pleureriez mourant pour mon pays!
+ Pour un coeur généreux ce trépas a des charmes;
+ La gloire qui le suit ne souffre point de larmes, 400
+ Et je le recevrois en bénissant mon sort,
+ Si Rome et tout l'État perdoient moins en ma mort[718].
+
+ CURIACE.
+
+ A vos amis pourtant permettez de le craindre;
+ Dans un si beau trépas ils sont les seuls à plaindre:
+ La gloire en est pour vous, et la perte pour eux; 405
+ Il vous fait immortel, et les rend malheureux:
+ On perd tout quand on perd un ami si fidèle.
+ Mais Flavian m'apporte ici quelque nouvelle.
+
+
+SCÈNE II
+
+HORACE, CURIACE, FLAVIAN.
+
+ CURIACE.
+
+ Albe de trois guerriers a-t-elle fait le choix?
+
+ FLAVIAN.
+
+ Je viens pour vous l'apprendre[719].
+
+ CURIACE.
+
+ Eh bien, qui sont les trois?
+
+ FLAVIAN.
+
+ Vos deux frères et vous.
+
+ CURIACE.
+
+ Qui?
+
+ FLAVIAN.
+
+ Vous et vos deux frères.
+ Mais pourquoi ce front triste et ces regards sévères?
+ Ce choix vous déplaît-il?
+
+ CURIACE.
+
+ Non, mais il me surprend:
+ Je m'estimois trop peu pour un honneur si grand.
+
+ FLAVIAN.
+
+ Dirai-je au dictateur, dont l'ordre ici m'envoie[720], 415
+ Que vous le recevez avec si peu de joie?
+ Ce morne et froid accueil me surprend à mon tour.
+
+ CURIACE.
+
+ Dis-lui que l'amitié, l'alliance et l'amour
+ Ne pourront empêcher que les trois Curiaces
+ Ne servent leur pays contre les trois Horaces. 420
+
+ FLAVIAN.
+
+ Contre eux! Ah! c'est beaucoup me dire en peu de mots.
+
+ CURIACE.
+
+ Porte-lui ma réponse, et nous laisse en repos.
+
+
+SCÈNE III.
+
+HORACE, CURIACE.
+
+ CURIACE.
+
+ Que désormais le ciel, les enfers et la terre
+ Unissent leurs fureurs à nous faire la guerre;
+ Que les hommes, les Dieux, les démons et le sort 425
+ Préparent contre nous un général effort!
+ Je mets à faire pis, en l'état où nous sommes,
+ Le sort, et les démons, et les Dieux, et les hommes.
+ Ce qu'ils ont de cruel, et d'horrible et d'affreux,
+ L'est bien moins que l'honneur qu'on nous fait à tous deux.
+
+ HORACE.
+
+ Le sort qui de l'honneur nous ouvre la barrière
+ Offre à notre constance une illustre matière;
+ Il épuise sa force à former un malheur
+ Pour mieux se mesurer avec notre valeur;
+ Et comme il voit en nous des âmes peu communes[721], 435
+ Hors de l'ordre commun il nous fait des fortunes.
+ Combattre un ennemi pour le salut de tous,
+ Et contre[722] un inconnu s'exposer seul aux coups,
+ D'une simple vertu c'est l'effet ordinaire:
+ Mille déjà l'ont fait, mille pourroient le faire; 440
+ Mourir pour le pays est un si digne sort,
+ Qu'on brigueroit en foule une si belle mort;
+ Mais vouloir au public immoler ce qu'on aime,
+ S'attacher au combat contre un autre soi-même,
+ Attaquer un parti qui prend pour défenseur 445
+ Le frère d'une femme et l'amant d'une soeur,
+ Et rompant tous ces noeuds, s'armer pour la patrie
+ Contre un sang qu'on voudroit racheter de sa vie,
+ Une telle vertu n'appartenoit qu'à nous;
+ L'éclat de son grand nom lui fait peu de jaloux, 450
+ Et peu d'hommes au coeur l'ont assez imprimée
+ Pour oser aspirer à tant de renommée.
+
+ CURIACE.
+
+ Il est vrai que nos noms ne sauroient plus périr.
+ L'occasion est belle, il nous la faut chérir.
+ Nous serons les miroirs d'une vertu bien rare; 455
+ Mais votre fermeté tient un peu du barbare:
+ Peu, même des grands coeurs, tireroient vanité
+ D'aller par ce chemin à l'immortalité.
+ A quelque prix qu'on mette une telle fumée,
+ L'obscurité vaut mieux que tant de renommée. 460
+ Pour moi, je l'ose dire, et vous l'avez pu voir,
+ Je n'ai point consulté pour suivre mon devoir;
+ Notre longue amitié, l'amour, ni l'alliance,
+ N'ont pu mettre un moment mon esprit en balance;
+ Et puisque par ce choix Albe montre en effet 465
+ Qu'elle m'estime autant que Rome vous a fait,
+ Je crois faire pour elle autant que vous pour Rome;
+ J'ai le coeur aussi bon, mais enfin je suis homme:
+ Je vois que votre honneur demande tout mon sang[723],
+ Que tout le mien consiste à vous percer le flanc, 470
+ Près d'épouser la soeur, qu'il faut tuer le frère,
+ Et que pour mon pays j'ai le sort si contraire.
+ Encor qu'à mon devoir je coure sans terreur,
+ Mon coeur s'en effarouche, et j'en frémis d'horreur;
+ J'ai pitié de moi-même, et jette un oeil d'envie 475
+ Sur ceux dont notre guerre a consumé la vie[724],
+ Sans souhait toutefois de pouvoir reculer.
+ Ce triste et fier honneur m'émeut sans m'ébranler:
+ J'aime ce qu'il me donne, et je plains ce qu'il m'ôte;
+ Et si Rome demande une vertu plus haute, 480
+ Je rends grâces aux Dieux de n'être pas Romain,
+ Pour conserver encor quelque chose d'humain[725].
+
+ HORACE.
+
+ Si vous n'êtes Romain, soyez digne de l'être;
+ Et si vous m'égalez, faites-le mieux paroître.
+ La solide vertu dont je fais vanité 485
+ N'admet point de foiblesse avec sa fermeté;
+ Et c'est mal de l'honneur entrer dans la carrière
+ Que dès le premier pas regarder en arrière.
+ Notre malheur est grand; il est au plus haut point;
+ Je l'envisage entier, mais je n'en frémis point: 490
+ Contre qui que ce soit que mon pays m'emploie,
+ J'accepte aveuglément cette gloire avec joie;
+ Celle de recevoir de tels commandements
+ Doit étouffer en nous tous autres sentiments.
+ Qui, près de le servir, considère autre chose, 495
+ A faire ce qu'il doit lâchement se dispose;
+ Ce droit saint et sacré rompt tout autre lien.
+ Rome a choisi mon bras, je n'examine rien:
+ Avec une allégresse aussi pleine et sincère
+ Que j'épousai la soeur, je combattrai le frère; 500
+ Et pour trancher enfin ces discours superflus,
+ Albe vous a nommé, je ne vous connois plus.
+
+ CURIACE.
+
+ Je vous connois encore[726], et c'est ce qui me tue;
+ Mais cette âpre vertu ne m'étoit pas connue;
+ Comme notre malheur elle est au plus haut point: 505
+ Souffrez que je l'admire et ne l'imite point.
+
+ HORACE.
+
+ Non, non, n'embrassez pas de vertu par contrainte;
+ Et puisque vous trouvez plus de charme à la plainte,
+ En toute liberté goûtez un bien si doux;
+ Voici venir ma soeur pour se plaindre avec vous. 510
+ Je vais revoir la vôtre, et résoudre son âme
+ A se bien souvenir qu'elle est toujours ma femme[727],
+ A vous aimer encor, si je meurs par vos mains,
+ Et prendre en son malheur des sentiments romains.
+
+
+SCÈNE IV.
+
+HORACE, CURIACE, CAMILLE.
+
+ HORACE.
+
+ Avez-vous su l'état qu'on fait de Curiace, 515
+ Ma soeur?
+
+ CAMILLE.
+
+ Hélas! mon sort a bien changé de face.
+
+ HORACE.
+
+ Armez-vous de constance, et montrez-vous ma soeur;
+ Et si par mon trépas il retourne vainqueur,
+ Ne le recevez point en meurtrier d'un frère,
+ Mais en homme d'honneur qui fait ce qu'il doit faire, 520
+ Qui sert bien son pays, et sait montrer à tous,
+ Par sa haute vertu, qu'il est digne de vous.
+ Comme si je vivois, achevez l'hyménée;
+ Mais si ce fer aussi tranche sa destinée,
+ Faites à ma victoire un pareil traitement: 525
+ Ne me reprochez point la mort de votre amant.
+ Vos larmes vont couler, et votre coeur se presse.
+ Consumez avec lui toute cette foiblesse[728],
+ Querellez ciel et terre, et maudissez le sort;
+ Mais après le combat ne pensez plus au mort. 530
+
+(A Curiace[729].)
+
+ Je ne vous laisserai qu'un moment avec elle,
+ Puis nous irons ensemble où l'honneur nous appelle.
+
+
+SCÈNE V.
+
+CURIACE, CAMILLE.
+
+ CAMILLE.
+
+ Iras-tu, Curiace, et ce funeste honneur[730]
+ Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur?
+
+ CURIACE.
+
+ Hélas! je vois trop bien qu'il faut, quoi que je fasse, 535
+ Mourir, ou de douleur, ou de la main d'Horace.
+ Je vais comme au supplice à cet illustre emploi,
+ Je maudis mille fois l'état qu'on fait de moi,
+ Je hais cette valeur qui fait qu'Albe m'estime;
+ Ma flamme au désespoir passe jusques au crime, 540
+ Elle se prend au ciel, et l'ose quereller[731];
+ Je vous plains, je me plains; mais il y faut aller.
+
+ CAMILLE.
+
+ Non; je te connois mieux, tu veux que je te prie
+ Et qu'ainsi mon pouvoir t'excuse à ta patrie.
+ Tu n'es que trop fameux par tes autres exploits: 545
+ Albe a reçu par eux tout ce que tu lui dois.
+ Autre n'a mieux que toi soutenu cette guerre;
+ Autre de plus de morts n'a couvert notre terre[732]:
+ Ton nom ne peut plus croître, il ne lui manque rien;
+ Souffre qu'un autre ici puisse ennoblir le sien. 550
+
+ CURIACE.
+
+ Que je souffre à mes yeux qu'on ceigne une autre tête
+ Des lauriers immortels que la gloire m'apprête,
+ Ou que tout mon pays reproche à ma vertu
+ Qu'il auroit triomphé si j'avois combattu,
+ Et que sous mon amour ma valeur endormie[733] 555
+ Couronne tant d'exploits d'une telle infamie!
+ Non, Albe, après l'honneur que j'ai reçu de toi,
+ Tu ne succomberas ni vaincras que par moi;
+ Tu m'as commis ton sort, je t'en rendrai bon conte[734],
+ Et vivrai sans reproche, ou périrai sans honte[735]. 560
+
+ CAMILLE.
+
+ Quoi! tu ne veux pas voir qu'ainsi tu me trahis!
+
+ CURIACE.
+
+ Avant que d'être à vous, je suis à mon pays.
+
+ CAMILLE.
+
+ Mais te priver pour lui toi-même d'un beau-frère,
+ Ta soeur de son mari!
+
+ CURIACE.
+
+ Telle est notre misère:
+ Le choix d'Albe et de Rome ôte toute douceur 565
+ Aux noms jadis si doux de beau-frère et de soeur.
+
+ CAMILLE.
+
+ Tu pourras donc, cruel, me présenter sa tête[736],
+ Et demander ma main pour prix de ta conquête!
+
+ CURIACE.
+
+ Il n'y faut plus penser: en l'état où je suis,
+ Vous aimer sans espoir, c'est tout ce que je puis. 570
+ Vous en pleurez[737], Camille[738]?
+
+ CAMILLE.
+
+ Il faut bien que je pleure:
+ Mon insensible amant ordonne que je meure;
+ Et quand l'hymen pour nous allume son flambeau[739],
+ Il l'éteint de sa main pour m'ouvrir le tombeau.
+ Ce coeur impitoyable à ma perte s'obstine, 575
+ Et dit qu'il m'aime encore alors qu'il m'assassine.
+
+ CURIACE.
+
+ Que les pleurs d'une amante ont de puissants discours,
+ Et qu'un bel oeil est fort avec un tel secours!
+ Que mon coeur s'attendrit à cette triste vue!
+ Ma constance contre elle à regret s'évertue. 580
+ N'attaquez plus ma gloire avec tant de douleurs[740],
+ Et laissez-moi sauver ma vertu de vos pleurs;
+ Je sens qu'elle chancelle, et défend mal la place:
+ Plus je suis votre amant, moins je suis Curiace.
+ Foible d'avoir déjà combattu l'amitié, 585
+ Vaincroit-elle à la fois l'amour et la pitié?
+ Allez, ne m'aimez plus, ne versez plus de larmes,
+ Ou j'oppose l'offense à de si fortes armes;
+ Je me défendrai mieux contre votre courroux,
+ Et pour le mériter, je n'ai plus d'yeux pour vous: 590
+ Vengez-vous d'un ingrat, punissez un volage.
+ Vous ne vous montrez point sensible à cet outrage!
+ Je n'ai plus d'yeux pour vous, vous en avez pour moi!
+ En faut-il plus encor? je renonce à ma foi.
+ Rigoureuse vertu dont je suis la victime, 595
+ Ne peux-tu résister sans le secours d'un crime?
+
+ CAMILLE.
+
+ Ne fais point d'autre crime, et j'atteste les Dieux
+ Qu'au lieu de t'en haïr, je t'en aimerai mieux;
+ Oui, je te chérirai, tout ingrat et perfide,
+ Et cesse d'aspirer au nom de fratricide. 600
+ Pourquoi suis-je Romaine, ou que n'es-tu Romain?
+ Je te préparerois des lauriers de ma main;
+ Je t'encouragerois, au lieu de te distraire;
+ Et je te traiterois comme j'ai fait mon frère.
+ Hélas! j'étois aveugle en mes voeux aujourd'hui; 605
+ J'en ai fait contre toi quand j'en ai fait pour lui.
+ Il revient: quel malheur, si l'amour de sa femme
+ Ne peut non plus sur lui que le mien sur ton âme!
+
+
+SCÈNE VI.
+
+HORACE, CURIACE, SABINE, CAMILLE.
+
+ CURIACE.
+
+ Dieux! Sabine le suit. Pour ébranler mon coeur,
+ Est-ce peu de Camille? y joignez-vous ma soeur? 610
+ Et laissant à ses pleurs vaincre ce grand courage,
+ L'amenez-vous ici chercher même avantage?
+
+ SABINE.
+
+ Non, non, mon frère, non; je ne viens en ce lieu
+ Que pour vous embrasser et pour vous dire adieu.
+ Votre sang est trop bon, n'en craignez rien de lâche,
+ Rien dont la fermeté de ces grands coeurs se fâche:
+ Si ce malheur illustre ébranloit l'un de vous,
+ Je le désavouerois pour frère ou pour époux.
+ Pourrois-je toutefois vous faire une prière
+ Digne d'un tel époux et digne d'un tel frère? 620
+ Je veux d'un coup si noble ôter l'impiété,
+ A l'honneur qui l'attend rendre sa pureté,
+ La mettre en son éclat sans mélange de crimes[741];
+ Enfin je vous veux faire ennemis légitimes.
+ Du saint noeud qui vous joint je suis le seul lien: 625
+ Quand je ne serai plus, vous ne vous serez rien.
+ Brisez votre alliance, et rompez-en la chaîne;
+ Et puisque votre honneur veut des effets de haine,
+ Achetez par ma mort le droit de vous haïr:
+ Albe le veut, et Rome; il faut leur obéir. 630
+ Qu'un de vous deux me tue, et que l'autre me venge:
+ Alors votre combat n'aura plus rien d'étrange;
+ Et du moins l'un des deux sera juste agresseur,
+ Ou pour venger sa femme, ou pour venger sa soeur.
+ Mais quoi? vous souilleriez une gloire si belle, 635
+ Si vous vous animiez par quelque autre querelle:
+ Le zèle du pays vous défend de tels soins[742];
+ Vous feriez peu pour lui si vous vous étiez moins:
+ Il lui faut, et sans haine, immoler un beau-frère.
+ Ne différez donc plus ce que vous devez faire: 640
+ Commencez par sa soeur à répandre son sang,
+ Commencez par sa femme à lui percer le flanc,
+ Commencez par Sabine à faire de vos vies
+ Un digne sacrifice à vos chères patries:
+ Vous êtes ennemis en ce combat fameux, 645
+ Vous d'Albe, vous de Rome, et moi de toutes deux.
+ Quoi? me réservez-vous à voir une victoire
+ Où pour haut appareil d'une pompeuse gloire,
+ Je verrai les lauriers d'un frère ou d'un mari
+ Fumer encor d'un sang que j'aurai tant chéri? 650
+ Pourrai-je entre vous deux régler alors mon âme,
+ Satisfaire aux devoirs et de soeur et de femme,
+ Embrasser le vainqueur en pleurant le vaincu?
+ Non, non, avant ce coup Sabine aura vécu:
+ Ma mort le préviendra, de qui que je l'obtienne; 655
+ Le refus de vos mains y condamne la mienne.
+ Sus donc, qui vous retient? Allez, coeurs inhumains,
+ J'aurai trop de moyens pour y forcer vos mains.
+ Vous ne les aurez point au combat occupées,
+ Que ce corps au milieu n'arrête vos épées; 660
+ Et malgré vos refus, il faudra que leurs coups
+ Se fassent jour ici pour aller jusqu'à vous.
+
+ HORACE.
+
+ O ma femme!
+
+ CURIACE.
+
+ O ma soeur!
+
+ CAMILLE.
+
+ Courage! ils s'amollissent.
+
+ SABINE.
+
+ Vous poussez des soupirs; vos visages pâlissent!
+ Quelle peur vous saisit? Sont-ce là ces grands coeurs, 665
+ Ces héros qu'Albe et Rome ont pris pour défenseurs?
+
+ HORACE.
+
+ Que t'ai-je fait, Sabine, et quelle est mon offense[743]
+ Qui t'oblige à chercher une telle vengeance?
+ Que t'a fait mon honneur, et par quel droit viens-tu[744]
+ Avec toute ta force attaquer ma vertu? 670
+ Du moins contente-toi de l'avoir étonnée[745],
+ Et me laisse achever cette grande journée.
+ Tu me viens de réduire en un étrange point;
+ Aime assez ton mari pour n'en triompher point.
+ Va-t'en, et ne rends plus la victoire douteuse; 675
+ La dispute déjà m'en est assez honteuse:
+ Souffre qu'avec honneur je termine mes jours.
+
+ SABINE.
+
+ Va, cesse de me craindre: on vient à ton secours.
+
+
+SCÈNE VII.
+
+LE VIEIL HORACE, HORACE, CURIACE, SABINE, CAMILLE.
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Qu'est-ce-ci, mes enfants? écoutez-vous vos flammes,
+ Et perdez-vous encor le temps avec des femmes? 680
+ Prêts à verser du sang, regardez-vous des pleurs?
+ Fuyez, et laissez-les déplorer leurs malheurs.
+ Leurs plaintes ont pour vous trop d'art et de tendresse:
+ Elles vous feroient part enfin de leur foiblesse,
+ Et ce n'est qu'en fuyant qu'on pare de tels coups. 685
+
+ SABINE.
+
+ N'appréhendez rien d'eux, ils sont dignes de vous.
+ Malgré tous nos efforts, vous en devez attendre
+ Ce que vous souhaitez et d'un fils et d'un gendre;
+ Et si notre foiblesse ébranloit leur honneur[746],
+ Nous vous laissons ici pour leur rendre du coeur. 690
+ Allons, ma soeur, allons, ne perdons plus de larmes[747]:
+ Contre tant de vertus ce sont de foibles armes[748].
+ Ce n'est qu'au désespoir qu'il nous faut recourir.
+ Tigres, allez combattre, et nous, allons mourir.
+
+
+SCÈNE VIII.
+
+LE VIEIL HORACE, HORACE, CURIACE.
+
+ HORACE.
+
+ Mon père, retenez des femmes qui s'emportent, 695
+ Et de grâce empêchez surtout qu'elles ne sortent.
+ Leur amour importun viendroit avec éclat
+ Par des cris et des pleurs troubler notre combat;
+ Et ce qu'elles nous sont feroit qu'avec justice
+ On nous imputeroit ce mauvais artifice. 700
+ L'honneur d'un si beau choix seroit trop acheté,
+ Si l'on nous soupçonnoit de quelque lâcheté.
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ J'en aurai soin. Allez, vos frères vous attendent;
+ Ne pensez qu'aux devoirs que vos pays demandent.
+
+ CURIACE.
+
+ Quel adieu vous dirai-je? et par quels compliments....
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Ah! n'attendrissez point ici mes sentiments;
+ Pour vous encourager ma voix manque de termes;
+ Mon coeur ne forme point de pensers assez fermes;
+ Moi-même en cet adieu j'ai les larmes aux yeux.
+ Faites votre devoir, et laissez faire aux Dieux. 710
+
+
+FIN DU SECOND ACTE.
+
+NOTES:
+
+ [714] _Var._ Et ne nous opposant d'autres bras que les vôtres.
+ (1641-56)
+
+ [715] _Var._ Nous croirons, la voyant tout entière en vos mains.
+ (1641-56)
+
+ [716] _Var._ Ce que je vous dois être et ce que je vous suis.
+ (1641-60)
+
+ [717] _Var._ Vu ceux qu'elle rejette, et les trois qu'elle nomme.
+ (1641-56)
+
+ [718] _Var._ Si Rome et tout l'État perdoient moins à ma mort.
+ (1641-56)
+
+ [719] La scène commence à ce vers dans les éditions de 1641-56,
+ où le vers précédent termine la scène I.
+
+ [720] _Var._ Dirai-je au dictateur, qui devers vous m'envoie.
+ (1641-56)
+
+ [721] _Var._ Comme il ne nous prend pas pour des âmes communes.
+ (1641-56)
+
+ [722] L'édition de 1682 porte, par erreur, _comme_, pour
+ _contre_.
+
+ [723] _Var._ Je vois que votre honneur gît à verser mon sang.
+ (1641-56)
+
+ [724] _Var._ Sur ceux dont notre guerre a consommé la vie.
+ (1641-48 et 55 A.)
+
+ [725] «Cette tirade fit un effet surprenant sur tout le public,
+ et les deux derniers vers sont devenus un proverbe ou plutôt une
+ maxime admirable.» (_Voltaire._)
+
+ [726] «A ces mots: «Je ne vous connois plus.--Je vous connois
+ encore,» on se récria d'admiration....» (_Voltaire._)
+
+ [727] _Var._ A se ressouvenir qu'elle est toujours ma femme.
+ (1641-60)
+
+ [728] _Var._ Consommez avec lui toute cette foiblesse. (1641-48
+ et 55 A.)
+
+ [729] Cette indication manque dans les éditions de 1641-48 et de
+ 1655 A.
+
+ [730] _Var._ Iras-tu, ma chère âme[730-a], et ce funeste honneur.
+ (1641-56)
+
+ [730-a] «_Chère âme_ ne révoltait point en 1639, et ces
+ expressions tendres rendaient encore la situation plus haute.
+ Depuis peu même une grande actrice a rétabli cette expression _ma
+ chère âme_.» (_Voltaire._)--Voyez la _Notice_, p. 252.
+
+ [731] _Var._ Elle se prend aux Dieux, qu'elle ose quereller.
+ (1641-56)
+
+ [732] _Var._ Autre de plus de morts n'a couvert cette terre.
+ (1641-56)
+
+ [733] _Var._ Et que par mon amour ma valeur endormie. (1641-56)
+
+ [734] Voyez tome I, p. 150, note 479-a.
+
+ [735] _Var._ Et vivrai sans reproche, ou finirai sans honte.
+ (1641-56)
+
+ [736] _Var._ Viendras-tu point encor me présenter sa tête.
+ (1641-56)
+
+ [737] Voyez _Cinna_, acte III, scène V, vers 1070.--On a aussi
+ rapproché de ce passage des mouvements tout semblables, ou
+ très-voisins, qui se trouvent chez Racine et chez Voltaire: par
+ exemple dans _Bajazet_, acte III, scène I, et acte IV, scène V;
+ _Iphigénie_, acte IV, scène I; _Britannicus_, acte V, scène I;
+ _Zaïre_, acte II, scène III, et acte IV, scène II.
+
+ [738] _Var._ Vous pleurez, ma chère âme? (1641-56)
+
+ [739] _Var._ Et lorsque notre hymen allume son flambeau.
+ (1641-60)
+
+ [740] _Var._ N'attaquez plus ma gloire avecque vos douleurs.
+ (1641-56)
+
+ [741] On lit, dans l'édition de 1682, _des crimes_, pour _de
+ crimes_.
+
+ [742] _Var._ Votre zèle au pays vous défend de tels soins.
+ (1641-60)
+
+ [743] _Var._ Femme[743-a], que t'ai-je fait, et quelle est mon
+ offense. (1641-56)
+
+ [743-a] Voltaire fait ici, au sujet du mot _femme_, une
+ remarque qu'on ne songerait plus, ce nous semble, à faire
+ aujourd'hui: «La naïveté, dit-il, qui régnait encore en ce
+ temps-là dans les écrits permettait ce mot. La rudesse romaine y
+ paraît même tout entière.»
+
+ [744] _Var._ Que t'a fait mon honneur, femme, et pourquoi
+ viens-tu. (1641-56)
+
+ [745] _Var._ Du moins contente-toi de l'avoir offensée. (1641)
+
+ [746] _Var._ Et si notre foiblesse avoit pu les changer,
+ Nous vous laissons ici pour les encourager. (1641-64)
+
+ [747] _Var._ Allons, ma soeur, allons, ne perdons point de
+ larmes. (1641-48 et 55 A.)
+
+ [748] _Var._ Contre tant de vertu ce sont de foibles armes.
+ (1641, 48, 55 et 60)
+
+
+
+
+ACTE III.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+ SABINE[749].
+
+ Prenons parti, mon âme, en de telles disgrâces:
+ Soyons femme d'Horace, ou soeur des Curiaces;
+ Cessons de partager nos inutiles soins;
+ Souhaitons quelque chose, et craignons un peu moins.
+ Mais, las! quel parti prendre en un sort si contraire?
+ Quel ennemi choisir, d'un époux ou d'un frère?
+ La nature ou l'amour parle pour chacun d'eux[750],
+ Et la loi du devoir m'attache à tous les deux.
+ Sur leurs hauts sentiments réglons plutôt les nôtres;
+ Soyons femme de l'un ensemble et soeur des autres: 720
+ Regardons leur honneur comme un souverain bien;
+ Imitons leur constance, et ne craignons plus rien.
+ La mort qui les menace est une mort si belle,
+ Qu'il en faut sans frayeur attendre la nouvelle.
+ N'appelons point alors les destins inhumains; 725
+ Songeons pour quelle cause, et non par quelles mains;
+ Revoyons les vainqueurs, sans penser qu'à la gloire
+ Que toute leur maison reçoit de leur victoire;
+ Et sans considérer aux dépens de quel sang
+ Leur vertu les élève en cet illustre rang, 730
+ Faisons nos intérêts de ceux de leur famille:
+ En l'une je suis femme, en l'autre je suis fille,
+ Et tiens à toutes deux par de si forts liens,
+ Qu'on ne peut triompher que par les bras des miens.
+ Fortune, quelque maux que ta rigueur m'envoie, 735
+ J'ai trouvé les moyens d'en tirer de la joie,
+ Et puis voir aujourd'hui le combat sans terreur[751],
+ Les morts sans désespoir, les vainqueurs sans horreur.
+ Flatteuse illusion, erreur douce et grossière,
+ Vain effort de mon âme, impuissante lumière, 740
+ De qui le faux brillant prend droit de m'éblouir,
+ Que tu sais peu durer, et tôt t'évanouir!
+ Pareille à ces éclairs qui dans le fort des ombres
+ Poussent un jour qui fuit et rend les nuits plus sombres,
+ Tu n'as frappé mes yeux d'un moment de clarté 745
+ Que pour les abîmer dans plus d'obscurité.
+ Tu charmois trop ma peine, et le ciel, qui s'en fâche,
+ Me vend déjà bien cher ce moment de relâche.
+ Je sens mon triste coeur percé de tous les coups
+ Qui m'ôtent maintenant un frère ou mon époux. 750
+ Quand je songe à leur mort, quoi que je me propose,
+ Je songe par quels bras, et non pour quelle cause,
+ Et ne vois les vainqueurs en leur illustre rang
+ Que pour considérer aux dépens de quel sang.
+ La maison des vaincus touche seule mon âme: 755
+ En l'une je suis fille, en l'autre je suis femme,
+ Et tiens à toutes deux par de si forts liens,
+ Qu'on ne peut triompher que par la mort des miens[752].
+ C'est là donc cette paix que j'ai tant souhaitée!
+ Trop favorables Dieux, vous m'avez écoutée! 760
+ Quels foudres lancez-vous quand vous vous irritez,
+ Si même vos faveurs ont tant de cruautés?
+ Et de quelle façon punissez-vous l'offense,
+ Si vous traitez ainsi les voeux de l'innocence?
+
+
+SCÈNE II.
+
+SABINE, JULIE.
+
+ SABINE.
+
+ En est-ce fait, Julie, et que m'apportez-vous? 765
+ Est-ce la mort d'un frère, ou celle d'un époux?
+ Le funeste succès de leurs armes impies[753]
+ De tous les combattants a-t-il fait des hosties[754],
+ Et m'enviant l'horreur que j'aurois des vainqueurs,
+ Pour tous tant qu'ils étoient demande-t-il mes pleurs[755]? 770
+
+ JULIE.
+
+ Quoi? ce qui s'est passé, vous l'ignorez encore?
+
+ SABINE.
+
+ Vous faut-il étonner de ce que je l'ignore,
+ Et ne savez-vous point que de cette maison
+ Pour Camille et pour moi l'on fait une prison?
+ Julie, on nous renferme, on a peur de nos larmes; 775
+ Sans cela nous serions au milieu de leurs armes,
+ Et par les désespoirs d'une chaste amitié,
+ Nous aurions des deux camps tiré quelque pitié.
+
+ JULIE.
+
+ Il n'étoit pas besoin d'un si tendre spectacle:
+ Leur vue à leur combat apporte assez d'obstacle. 780
+ Sitôt qu'ils ont paru prêts à se mesurer,
+ On a dans les deux camps entendu murmurer[756]:
+ A voir de tels amis, des personnes si proches,
+ Venir pour leur patrie aux mortelles approches,
+ L'un s'émeut de pitié, l'autre est saisi d'horreur, 785
+ L'autre d'un si grand zèle admire la fureur;
+ Tel porte jusqu'aux cieux leur vertu sans égale,
+ Et tel l'ose nommer sacrilége et brutale.
+ Ces divers sentiments n'ont pourtant qu'une voix;
+ Tous accusent leurs chefs, tous détestent leur choix; 790
+ Et ne pouvant souffrir un combat si barbare,
+ On s'écrie, on s'avance, enfin on les sépare.
+
+ SABINE.
+
+ Que je vous dois d'encens, grands Dieux, qui m'exaucez!
+
+ JULIE.
+
+ Vous n'êtes pas, Sabine, encore où vous pensez:
+ Vous pouvez espérer, vous avez moins à craindre; 795
+ Mais il vous reste encore assez de quoi vous plaindre.
+ En vain d'un sort si triste on les veut garantir;
+ Ces cruels généreux n'y peuvent consentir:
+ La gloire de ce choix leur est si précieuse,
+ Et charme tellement leur âme ambitieuse, 800
+ Qu'alors qu'on les déplore ils s'estiment heureux,
+ Et prennent pour affront la pitié qu'on a d'eux[757].
+ Le trouble des deux camps souille leur renommée;
+ Ils combattront plutôt et l'une et l'autre armée,
+ Et mourront par les mains qui leur font d'autres lois[758],
+ Que pas un d'eux renonce aux honneurs d'un tel choix.
+
+ SABINE.
+
+ Quoi? dans leur dureté ces coeurs d'acier s'obstinent[759]!
+
+ JULIE.
+
+ Oui, mais d'autre côté les deux camps se mutinent[760],
+ Et leurs cris, des deux parts poussés en même temps,
+ Demandent la bataille, ou d'autres combattants. 810
+ La présence des chefs à peine est respectée,
+ Leur pouvoir est douteux, leur voix mal écoutée;
+ Le Roi même s'étonne; et pour dernier effort:
+ «Puisque chacun, dit-il, s'échauffe en ce discord,
+ Consultons des grands Dieux la majesté sacrée, 815
+ Et voyons si ce change à leurs bontés agrée.
+ Quel impie osera se prendre à leur vouloir,
+ Lorsqu'en un sacrifice ils nous l'auront fait voir?»
+ Il se tait, et ces mots semblent être des charmes;
+ Même aux six combattants ils arrachent les armes; 820
+ Et ce desir d'honneur qui leur ferme les yeux,
+ Tout aveugle qu'il est, respecte encor les Dieux.
+ Leur plus bouillante ardeur cède à l'avis de Tulle;
+ Et soit par déférence, ou par un prompt scrupule,
+ Dans l'une et l'autre armée on s'en fait une loi, 825
+ Comme si toutes deux le connoissoient pour roi.
+ Le reste s'apprendra par la mort des victimes.
+
+ SABINE.
+
+ Les Dieux n'avoueront point un combat plein de crimes;
+ J'en espère beaucoup, puisqu'il est différé,
+ Et je commence à voir ce que j'ai desiré. 830
+
+
+SCÈNE III.
+
+SABINE, CAMILLE, JULIE.
+
+ SABINE.
+
+ Ma soeur, que je vous die une bonne nouvelle.
+
+ CAMILLE.
+
+ Je pense la savoir, s'il faut la nommer telle.
+ On l'a dite à mon père, et j'étois avec lui;
+ Mais je n'en conçois rien qui flatte mon ennui.
+ Ce délai de nos maux rendra leurs coups plus rudes; 835
+ Ce n'est qu'un plus long terme à nos inquiétudes;
+ Et tout l'allégement qu'il en faut espérer,
+ C'est de pleurer plus tard ceux qu'il faudra pleurer.
+
+ SABINE.
+
+ Les Dieux n'ont pas en vain inspiré ce tumulte.
+
+ CAMILLE.
+
+ Disons plutôt, ma soeur, qu'en vain on les consulte. 840
+ Ces mêmes Dieux à Tulle ont inspiré ce choix[761];
+ Et la voix du public n'est pas toujours leur voix;
+ Ils descendent bien moins dans de si bas étages
+ Que dans l'âme des rois, leurs vivantes images,
+ De qui l'indépendante et sainte autorité[762] 845
+ Est un rayon secret de leur divinité.
+
+ JULIE.
+
+ C'est vouloir sans raison vous former des obstacles
+ Que de chercher leur voix ailleurs qu'en leurs oracles[763];
+ Et vous ne vous pouvez figurer tout perdu,
+ Sans démentir celui qui vous fut hier rendu. 850
+
+ CAMILLE.
+
+ Un oracle jamais ne se laisse comprendre:
+ On l'entend d'autant moins que plus on croit l'entendre[764];
+ Et loin de s'assurer sur un pareil arrêt,
+ Qui n'y voit rien d'obscur doit croire que tout l'est.
+
+ SABINE.
+
+ Sur ce qui fait pour nous prenons plus d'assurance, 855
+ Et souffrons les douceurs d'une juste espérance.
+ Quand la faveur du ciel ouvre à demi ses bras,
+ Qui ne s'en promet rien ne la mérite pas;
+ Il empêche souvent qu'elle ne se déploie,
+ Et lorsqu'elle descend, son refus la renvoie. 860
+
+ CAMILLE.
+
+ Le ciel agit sans nous en ces événements,
+ Et ne les règle point dessus nos sentiments.
+
+ JULIE.
+
+ Il ne vous a fait peur que pour vous faire grâce.
+ Adieu: je vais savoir comme enfin tout se passe.
+ Modérez vos frayeurs; j'espère à mon retour 865
+ Ne vous entretenir que de propos d'amour,
+ Et que nous n'emploierons la fin de la journée
+ Qu'aux doux préparatifs d'un heureux hyménée.
+
+ SABINE.
+
+ J'ose encor l'espérer[765].
+
+ CAMILLE.
+
+ Moi, je n'espère rien.
+
+ JULIE.
+
+ L'effet vous fera voir que nous en jugeons bien. 870
+
+
+SCÈNE IV.
+
+SABINE, CAMILLE.
+
+ SABINE.
+
+ Parmi nos déplaisirs souffrez que je vous blâme:
+ Je ne puis approuver tant de trouble en votre âme[766];
+ Que feriez-vous, ma soeur, au point où je me vois,
+ Si vous aviez à craindre autant que je le dois,
+ Et si vous attendiez de leurs armes fatales 875
+ Des maux[767] pareils aux miens, et des pertes égales?
+
+ CAMILLE.
+
+ Parlez plus sainement de vos maux et des miens:
+ Chacun voit ceux d'autrui d'un autre oeil que les siens;
+ Mais à bien regarder ceux où le ciel me plonge,
+ Les vôtres auprès d'eux vous sembleront un songe. 880
+ La seule mort d'Horace est à craindre pour vous.
+ Des frères ne sont rien à l'égal d'un époux;
+ L'hymen qui nous attache en une autre famille
+ Nous détache de celle où l'on a vécu fille;
+ On voit d'un oeil divers des noeuds si différents[768], 885
+ Et pour suivre un mari l'on quitte ses parents;
+ Mais si près d'un hymen, l'amant que donne un père
+ Nous est moins qu'un époux, et non pas moins qu'un frère;
+ Nos sentiments entre eux demeurent suspendus,
+ Notre choix impossible, et nos voeux confondus. 890
+ Ainsi, ma soeur, du moins vous avez dans vos plaintes
+ Où porter vos souhaits et terminer vos craintes;
+ Mais si le ciel s'obstine à nous persécuter,
+ Pour moi, j'ai tout à craindre, et rien à souhaiter.
+
+ SABINE.
+
+ Quand il faut que l'un meure et par les mains de l'autre,
+ C'est un raisonnement bien mauvais que le vôtre.
+ Quoique ce soient, ma soeur, des noeuds bien différents,
+ C'est sans les oublier qu'on quitte ses parents:
+ L'hymen n'efface point ces profonds caractères;
+ Pour aimer un mari, l'on ne hait pas ses frères: 900
+ La nature en tout temps garde ses premiers droits;
+ Aux dépens de leur vie on ne fait point de choix:
+ Aussi bien qu'un époux ils sont d'autres nous-mêmes;
+ Et tous maux sont pareils alors qu'ils sont extrêmes.
+ Mais l'amant qui vous charme et pour qui vous brûlez 905
+ Ne vous est, après tout, que ce que vous voulez;
+ Une mauvaise humeur, un peu de jalousie,
+ En fait assez souvent passer la fantaisie[769];
+ Ce que peut le caprice, osez-le par raison,
+ Et laissez votre sang hors de comparaison: 910
+ C'est crime qu'opposer des liens volontaires
+ A ceux que la naissance a rendus nécessaires.
+ Si donc le ciel s'obstine à nous persécuter,
+ Seule j'ai tout à craindre, et rien à souhaiter;
+ Mais pour vous, le devoir vous donne, dans vos plaintes,
+ Où porter vos souhaits et terminer vos craintes.
+
+ CAMILLE.
+
+ Je le vois bien, ma soeur, vous n'aimâtes jamais;
+ Vous ne connoissez[770] point ni l'amour ni ses traits:
+ On peut lui résister quand il commence à naître,
+ Mais non pas le bannir quand il s'est rendu maître, 920
+ Et que l'aveu d'un père, engageant notre foi,
+ A fait de ce tyran un légitime roi:
+ Il entre avec douceur, mais il règne par force;
+ Et quand l'âme une fois a goûté son amorce,
+ Vouloir ne plus aimer, c'est ce qu'elle ne peut, 925
+ Puisqu'elle ne peut plus vouloir que ce qu'il veut:
+ Ses chaînes sont pour nous aussi fortes que belles.
+
+
+SCÈNE V.
+
+LE VIEIL HORACE, SABINE, CAMILLE.
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Je viens vous apporter de fâcheuses nouvelles,
+ Mes filles; mais en vain je voudrois vous celer
+ Ce qu'on ne vous sauroit longtemps dissimuler: 930
+ Vos frères sont aux mains, les Dieux ainsi l'ordonnent.
+
+ SABINE.
+
+ Je veux bien l'avouer, ces nouvelles m'étonnent;
+ Et je m'imaginois dans la divinité
+ Beaucoup moins d'injustice, et bien plus de bonté.
+ Ne nous consolez point: contre tant d'infortune[771] 935
+ La pitié parle en vain, la raison importune[772].
+ Nous avons en nos mains la fin de nos douleurs,
+ Et qui veut bien mourir peut braver les malheurs[773].
+ Nous pourrions aisément faire en votre présence
+ De notre désespoir une fausse constance; 940
+ Mais quand on peut sans honte être sans fermeté,
+ L'affecter au dehors, c'est une lâcheté[774];
+ L'usage d'un tel art, nous le laissons aux hommes,
+ Et ne voulons passer que pour ce que nous sommes.
+ Nous ne demandons point qu'un courage si fort 945
+ S'abaisse à notre exemple à se plaindre du sort.
+ Recevez sans frémir ces mortelles alarmes;
+ Voyez couler nos pleurs sans y mêler vos larmes;
+ Enfin, pour toute grâce, en de tels déplaisirs,
+ Gardez votre constance, et souffrez nos soupirs. 950
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Loin de blâmer les pleurs que je vous vois répandre,
+ Je crois faire beaucoup de m'en pouvoir défendre,
+ Et céderois peut-être à de si rudes coups,
+ Si je prenois ici même intérêt que vous:
+ Non qu'Albe par son choix m'ait fait haïr vos frères, 955
+ Tous trois me sont encor des personnes bien chères;
+ Mais enfin l'amitié n'est pas du même rang,
+ Et n'a point les effets de l'amour ni du sang;
+ Je ne sens point pour eux la douleur qui tourmente
+ Sabine comme soeur, Camille comme amante: 960
+ Je puis les regarder comme nos ennemis,
+ Et donne sans regret mes souhaits à mes fils.
+ Ils sont, grâces aux Dieux, dignes de leur patrie;
+ Aucun étonnement n'a leur gloire flétrie;
+ Et j'ai vu leur honneur croître de la moitié, 965
+ Quand ils ont des deux camps refusé la pitié.
+ Si par quelque foiblesse ils l'avoient mendiée,
+ Si leur haute vertu ne l'eût répudiée,
+ Ma main bientôt sur eux m'eût vengé hautement
+ De l'affront que m'eût fait ce mol consentement. 970
+ Mais lorsqu'en dépit d'eux on en a voulu d'autres,
+ Je ne le cèle point, j'ai joint mes voeux aux vôtres.
+ Si le ciel pitoyable eût écouté ma voix,
+ Albe seroit réduite à faire un autre choix;
+ Nous pourrions voir tantôt triompher les Horaces 975
+ Sans voir leurs bras souillés du sang des Curiaces,
+ Et de l'événement d'un combat plus humain
+ Dépendroit maintenant l'honneur du nom romain.
+ La prudence des Dieux autrement en dispose;
+ Sur leur ordre éternel mon esprit se repose: 980
+ Il s'arme en ce besoin de générosité,
+ Et du bonheur public fait sa félicité.
+ Tâchez d'en faire autant pour soulager vos peines,
+ Et songez toutes deux que vous êtes Romaines:
+ Vous l'êtes devenue, et vous l'êtes encor; 985
+ Un si glorieux titre est un digne trésor.
+ Un jour, un jour viendra que par toute la terre
+ Rome se fera craindre à l'égal du tonnerre,
+ Et que tout l'univers tremblant dessous ses lois,
+ Ce grand nom deviendra l'ambition des rois: 990
+ Les Dieux à notre Énée ont promis cette gloire.
+
+
+SCÈNE VI.
+
+LE VIEIL HORACE, SABINE, CAMILLE, JULIE.
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Nous venez-vous, Julie, apprendre la victoire?
+
+ JULIE.
+
+ Mais plutôt du combat les funestes effets:
+ Rome est sujette d'Albe, et vos fils sont défaits;
+ Des trois les deux sont morts, son époux seul vous reste.
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ O d'un triste combat effet vraiment funeste!
+ Rome est sujette d'Albe, et pour l'en garantir
+ Il n'a pas employé jusqu'au dernier soupir!
+ Non, non, cela n'est point, on vous trompe, Julie;
+ Rome n'est point sujette, ou mon fils est sans vie: 1000
+ Je connois mieux mon sang, il sait mieux son devoir.
+
+ JULIE
+
+ Mille, de nos remparts, comme moi l'ont pu voir.
+ Il s'est fait admirer tant qu'ont duré ses frères;
+ Mais comme il s'est vu seul contre trois adversaires,
+ Près d'être enfermé d'eux, sa fuite l'a sauvé. 1005
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Et nos soldats trahis ne l'ont point achevé[775]?
+ Dans leurs rangs à ce lâche ils ont donné retraite?
+
+ JULIE.
+
+ Je n'ai rien voulu voir après cette défaite.
+
+ CAMILLE.
+
+ O mes frères!
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Tout beau, ne les pleurez pas tous;
+ Deux jouissent d'un sort dont leur père est jaloux. 1010
+ Que des plus nobles fleurs leur tombe soit couverte;
+ La gloire de leur mort m'a payé de leur perte:
+ Ce bonheur a suivi leur courage invaincu,
+ Qu'ils ont vu Rome libre autant qu'ils ont vécu,
+ Et ne l'auront point vue obéir qu'à son prince, 1015
+ Ni d'un État voisin devenir la province.
+ Pleurez l'autre, pleurez l'irréparable affront
+ Que sa fuite honteuse imprime à notre front;
+ Pleurez le déshonneur de toute notre race,
+ Et l'opprobre éternel qu'il laisse au nom d'Horace. 1020
+
+ JULIE.
+
+ Que vouliez-vous qu'il fît contre trois?
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Qu'il mourût[776],
+ Ou qu'un beau désespoir alors le secourût.
+ N'eût-il que d'un moment reculé sa défaite,
+ Rome eût été du moins un peu plus tard sujette;
+ Il eût avec honneur laissé mes cheveux gris, 1025
+ Et c'étoit de sa vie un assez digne prix.
+ Il est de tout son sang comptable à sa patrie;
+ Chaque goutte épargnée a sa gloire flétrie;
+ Chaque instant de sa vie, après ce lâche tour,
+ Met d'autant plus ma honte avec la sienne au jour. 1030
+ J'en romprai bien le cours, et ma juste colère,
+ Contre un indigne fils usant des droits d'un père,
+ Saura bien faire voir dans sa punition
+ L'éclatant désaveu d'une telle action.
+
+ SABINE.
+
+ Écoutez un peu moins ces ardeurs généreuses, 1035
+ Et ne nous rendez point tout à fait malheureuses.
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Sabine, votre coeur se console aisément;
+ Nos malheurs jusqu'ici vous touchent foiblement.
+ Vous n'avez point encor de part à nos misères:
+ Le ciel vous a sauvé votre époux et vos frères; 1040
+ Si nous sommes sujets, c'est de votre pays;
+ Vos frères sont vainqueurs quand nous sommes trahis;
+ Et voyant le haut point où leur gloire se monte,
+ Vous regardez fort peu ce qui nous vient de honte.
+ Mais votre trop d'amour pour cet infâme époux 1045
+ Vous donnera bientôt à plaindre comme à nous.
+ Vos pleurs en sa faveur sont de foibles défenses:
+ J'atteste des grands Dieux les suprêmes puissances
+ Qu'avant ce jour fini, ces mains, ces propres mains
+ Laveront dans son sang la honte des Romains. 1050
+
+ SABINE.
+
+ Suivons-le promptement, la colère l'emporte.
+ Dieux! verrons-nous toujours des malheurs de la sorte?
+ Nous faudra-t-il toujours en craindre de plus grands,
+ Et toujours redouter la main de nos parents?
+
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+NOTES:
+
+ [749] Voltaire fait ici une critique dont nous ne reproduisons
+ les termes que parce qu'ils ont trait à l'histoire de la scène
+ française: «Ce monologue de Sabine est, dit-il, absolument
+ inutile, et fait languir la pièce. Les comédiens voulaient alors
+ des monologues. La déclamation approchait du chant, surtout celle
+ des femmes; les auteurs avaient cette complaisance pour
+ elles....»
+
+ [750] _Var._ La nature ou l'amour parlent pour chacun d'eux.
+ (1641 et 55 A.)
+
+ [751] _Var._ Et puis voir maintenant le combat sans terreur.
+ (1641-56)
+
+ [752] L'édition de 1663 porte _de miens_, pour _des miens_: c'est
+ très-vraisemblablement une erreur.
+
+ [753] _Var._ Ou si le triste sort de leurs armes[753-a] impies
+ De tous les combattants a fait autant d'hosties? (1641-56)
+
+ [753-a] L'édition de 1656 porte, par erreur, _âmes_, pour
+ _armes_.
+
+ [754] _Var._ De tous les combattants fait-il autant
+ d'hosties[754-a]? (1663 et 64)
+
+ [754-a] «_Hostie_ ne se dit plus, et c'est dommage; il ne
+ reste plus que le mot de _victime_....» (_Voltaire._) Voyez le
+ _Lexique_.
+
+ [755] _Var._ Pour tous tant qu'ils étoient m'a condamnée aux
+ pleurs. (1641-56)
+
+ [756] _Var._ Et l'un et l'autre camp s'est mis à murmurer.
+ (1641-56)
+
+ [757] _Var._ Et prenant pour affront la pitié[757-a] qu'on a
+ d'eux. (1656)
+
+ [757-a] Il y a _piété_, au lieu de _pitié_, dans l'édition
+ de 1656, mais c'est évidemment une erreur.
+
+ [758] _Var._ Et mourront par les mains qui les ont séparés,
+ Que quitter les honneurs qui leur sont déférés. (1641-56)
+
+ [759] _Var._ Quoi? dans leur dureté ces coeurs de fer
+ s'obstinent! (1641-60)
+
+ [760] _Var._ Ils le font, mais d'ailleurs les deux camps se
+ mutinent. (1641-64)
+
+ [761] _Var._ Les mêmes Dieux à Tulle ont inspiré ce choix.
+ (1641-48 et 55 A.)
+
+ [762] _Var._ Et de qui l'absolue et sainte autorité. (1641-56)
+
+ [763] _Var._ Que de chercher leurs lois ailleurs qu'en leurs
+ oracles. (1655 A.)
+
+ [764] On lit dans _Psyché_ (acte II, scène III):
+
+ Un oracle jamais n'est sans obscurité:
+ On l'entend d'autant moins que mieux on croit l'entendre.
+
+ [765] _Var._ Comme vous je l'espère. CAM. Et je n'ose y songer.
+ JUL. L'effet nous fera voir qui sait mieux en juger. (1641-56)
+
+ [766] _Var._ Je ne puis approuver tant de trouble en notre âme.
+ (1641 in-4º, 48-54 et 56)
+ _Var._ Je ne puis approuver tant de trouble en mon âme.
+ (1655 A.)
+
+ [767] L'édition de 1641 in-12 donne _deux maux_, pour _des maux_:
+ c'est évidemment une erreur.
+
+ [768] _Var._ On ne compare point des noeuds si différents.
+ (1641-56)
+
+ [769] _Var._ Le peuvent mettre hors de votre fantaisie;
+ Ce qu'elles font souvent, faites-le par raison. (1641-56)
+
+ [770] L'édition de 1682 porte: _connoissiez_, pour _connoissez_.
+
+ [771] _Var._ Ne nous consolez point: la raison importune.
+ (1641-56)
+
+ [772] _Var._ Quand elle ose combattre une telle infortune. (1641-54,
+ 55 B. et 56)
+ _Var._ Quand elle ose combattre une telle fortune. (1655 A.)
+
+ [773] _Var._ Qui peut vouloir mourir peut braver les malheurs.
+ (1641-56)
+
+ [774] _Var._ La vouloir contrefaire est une lâcheté. (1641-56)
+
+ [775] _Var._ Et nos soldats trahis ne l'ont pas achevé? (1641-60)
+
+ [776] «Voilà ce fameux _qu'il mourût_, ce trait du plus grand
+ sublime, ce mot auquel il n'en est aucun de comparable dans toute
+ l'antiquité[776-a]; tout l'auditoire fut si transporté, qu'on
+ n'entendit jamais le vers faible qui suit; et le morceau:
+
+ N'eût-il que d'un moment retardé (_lisez_: reculé) sa défaite,
+
+ étant plein de chaleur, augmente encore la force du _qu'il
+ mourût_....» (_Voltaire._)
+
+ [776-a] Cela est vrai, et c'est en vain, nous le croyons,
+ qu'on a cherché un mot semblable dans les auteurs anciens. Le
+ _moriamur_, de Calpurnius (voyez Tite Live, livre XXII, chapitre
+ XCIX), n'a aucun rapport avec la réponse sublime du vieil Horace,
+ et nous ne comprenons pas qu'on l'en ait rapproché. Le
+ _moreretur_, _inquies_, de Cicéron, dans le _Discours pour C.
+ Rubirius Postumus_ (chapitre X, § 29), peut bien se traduire par:
+ «Que vouliez-vous qu'il fît?--Qu'il mourût, direz-vous;» mais la
+ ressemblance est toute superficielle: la pensée, le sentiment, la
+ situation, tout est différent.--Un rapprochement plus opportun,
+ mais bien propre à faire ressortir, quoiqu'au fond l'idée soit
+ semblable, l'originalité de Corneille, ce serait peut-être celui
+ de ces vers de la tragédie des _Juives_ (acte IV, vers 33 et
+ suivants) de notre vieux poëte Garnier:
+
+ C'est vergongne à un roi de survivre vaincu:
+ Un bon coeur n'eût jamais son malheur survécu.
+ --Et qu'eussiez-vous pu faire?--Un acte magnanime,
+ Qui malgré le destin m'eût acquis de l'estime.
+ Je fusse mort en roi, fièrement combattant,
+ Maint barbare adversaire à mes pieds abattant.
+
+
+
+
+ACTE IV.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+LE VIEIL HORACE, CAMILLE.
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Ne me parlez jamais en faveur d'un infâme; 1055
+ Qu'il me fuie à l'égal des frères de sa femme:
+ Pour conserver un sang qu'il tient si précieux,
+ Il n'a rien fait encor s'il n'évite mes yeux.
+ Sabine y peut mettre ordre, ou derechef j'atteste
+ Le souverain pouvoir de la troupe céleste.... 1060
+
+ CAMILLE.
+
+ Ah! mon père, prenez un plus doux sentiment[777];
+ Vous verrez Rome même en user autrement;
+ Et de quelque malheur que le ciel l'ait comblée,
+ Excuser la vertu sous le nombre accablée.
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Le jugement de Rome est peu pour mon regard, 1065
+ Camille; je suis père, et j'ai mes droits à part.
+ Je sais trop comme agit la vertu véritable:
+ C'est sans en triompher que le nombre l'accable;
+ Et sa mâle vigueur, toujours en même point,
+ Succombe sous la force, et ne lui cède point. 1070
+ Taisez-vous, et sachons ce que nous veut Valère.
+
+
+SCÈNE II.
+
+LE VIEIL HORACE, VALÈRE, CAMILLE.
+
+ VALÈRE.
+
+ Envoyé par le Roi pour consoler un père,
+ Et pour lui témoigner....
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ N'en prenez aucun soin:
+ C'est un soulagement dont je n'ai pas besoin;
+ Et j'aime mieux voir morts que couverts d'infamie 1075
+ Ceux que vient de m'ôter une main ennemie.
+ Tous deux pour leur pays sont morts en gens d'honneur;
+ Il me suffit.
+
+ VALÈRE.
+
+ Mais l'autre est un rare bonheur;
+ De tous les trois chez vous il doit tenir la place.
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Que n'a-t-on vu périr en lui le nom d'Horace[778]! 1080
+
+ VALÈRE.
+
+ Seul vous le maltraitez après ce qu'il a fait.
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ C'est à moi seul aussi de punir son forfait.
+
+ VALÈRE.
+
+ Quel forfait trouvez-vous en sa bonne conduite?
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Quel éclat de vertu trouvez-vous en sa fuite?
+
+ VALÈRE.
+
+ La fuite est glorieuse en cette occasion. 1085
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Vous redoublez ma honte et ma confusion[779].
+ Certes, l'exemple est rare et digne de mémoire,
+ De trouver dans la fuite un chemin à la gloire.
+
+ VALÈRE.
+
+ Quelle confusion, et quelle honte à vous
+ D'avoir produit un fils qui nous conserve tous, 1090
+ Qui fait triompher Rome, et lui gagne un empire?
+ A quels plus grands honneurs faut-il qu'un père aspire?
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Quels honneurs, quel triomphe, et quel empire enfin,
+ Lorsqu'Albe sous ses lois range notre destin?
+
+ VALÈRE.
+
+ Que parlez-vous ici d'Albe et de sa victoire? 1095
+ Ignorez-vous encor la moitié de l'histoire?
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Je sais que par sa fuite il a trahi l'État[780].
+
+ VALÈRE.
+
+ Oui, s'il eût en fuyant terminé le combat;
+ Mais on a bientôt vu qu'il ne fuyoit qu'en homme
+ Qui savoit ménager l'avantage de Rome. 1100
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Quoi, Rome donc triomphe!
+
+ VALÈRE.
+
+ Apprenez, apprenez
+ La valeur de ce fils qu'à tort vous condamnez.
+ Resté seul contre trois, mais en cette aventure
+ Tous trois étant blessés, et lui seul sans blessure,
+ Trop foible pour eux tous, trop fort pour chacun d'eux,
+ Il sait bien se tirer d'un pas si dangereux[781];
+ Il fuit pour mieux combattre, et cette prompte ruse
+ Divise adroitement trois frères qu'elle abuse.
+ Chacun le suit d'un pas ou plus ou moins pressé,
+ Selon qu'il se rencontre ou plus ou moins blessé; 1110
+ Leur ardeur est égale à poursuivre sa fuite;
+ Mais leurs coups inégaux séparent leur poursuite.
+ Horace, les voyant l'un de l'autre écartés,
+ Se retourne, et déjà les croit demi-domptés:
+ Il attend le premier, et c'étoit votre gendre. 1115
+ L'autre, tout indigné qu'il ait osé l'attendre,
+ En vain en l'attaquant fait paroître un grand coeur;
+ Le sang qu'il a perdu ralentit sa vigueur.
+ Albe à son tour commence à craindre un sort contraire;
+ Elle crie au second qu'il secoure son frère: 1120
+ Il se hâte et s'épuise en efforts superflus;
+ Il trouve en les joignant que son frère n'est plus.
+
+ CAMILLE.
+
+ Hélas[782]!
+
+ VALÈRE.
+
+ Tout hors d'haleine il prend pourtant sa place,
+ Et redouble bientôt la victoire d'Horace:
+ Son courage sans force est un débile appui; 1125
+ Voulant venger son frère, il tombe auprès de lui.
+ L'air résonne des cris qu'au ciel chacun envoie;
+ Albe en jette d'angoisse, et les Romains de joie.
+ Comme notre héros se voit près d'achever,
+ C'est peu pour lui de vaincre, il veut encor braver: 1130
+ «J'en viens d'immoler deux aux mânes de mes frères;
+ Rome aura le dernier de mes trois adversaires,
+ C'est à ses intérêts que je vais l'immoler,»
+ Dit-il; et tout d'un temps on le voit y voler.
+ La victoire entre eux deux n'étoit pas incertaine; 1135
+ L'Albain percé de coups ne se traînoit qu'à peine,
+ Et comme une victime aux marches de l'autel,
+ Il sembloit présenter sa gorge au coup mortel:
+ Aussi le reçoit-il, peu s'en faut, sans défense,
+ Et son trépas de Rome établit la puissance[783]. 1140
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ O mon fils! ô ma joie! ô l'honneur de nos jours!
+ O d'un État penchant l'inespéré secours!
+ Vertu digne de Rome, et sang digne d'Horace!
+ Appui de ton pays, et gloire de ta race!
+ Quand pourrai-je étouffer dans tes embrassements 1145
+ L'erreur[784] dont j'ai formé de si faux sentiments?
+ Quand pourra mon amour baigner avec tendresse
+ Ton front victorieux de larmes d'allégresse?
+
+ VALÈRE.
+
+ Vos caresses bientôt pourront se déployer:
+ Le Roi dans un moment vous le va renvoyer, 1150
+ Et remet à demain la pompe qu'il prépare[785]
+ D'un sacrifice aux Dieux pour un bonheur si rare;
+ Aujourd'hui seulement on s'acquitte vers eux
+ Par des chants de victoire et par de simples voeux.
+ C'est où le Roi le mène, et tandis il m'envoie 1155
+ Faire office vers vous de douleur et de joie;
+ Mais cet office encor n'est pas assez pour lui;
+ Il y viendra lui-même, et peut-être aujourd'hui:
+ Il croit mal reconnoître une vertu si pure[786],
+ Si de sa propre bouche il ne vous en assure, 1160
+ S'il ne vous dit chez vous combien vous doit l'État.
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ De tels remercîments ont pour moi trop d'éclat,
+ Et je me tiens déjà trop payé par les vôtres
+ Du service d'un fils, et du sang des deux autres[787].
+
+ VALÈRE.
+
+ Il ne sait ce que c'est d'honorer à demi; 1165
+ Et son sceptre arraché des mains de l'ennemi
+ Fait qu'il tient cet honneur qu'il lui plaît de vous faire[788]
+ Au-dessous du mérite et du fils et du père.
+ Je vais lui témoigner quels nobles sentiments
+ La vertu vous inspire en tous vos mouvements, 1170
+ Et combien vous montrez d'ardeur pour son service.
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Je vous devrai beaucoup pour un si bon office.
+
+
+SCÈNE III.
+
+LE VIEIL HORACE, CAMILLE.
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Ma fille, il n'est plus temps de répandre des pleurs;
+ Il sied mal d'en verser où l'on voit tant d'honneurs;
+ On pleure injustement des pertes domestiques, 1175
+ Quand on en voit sortir des victoires publiques.
+ Rome triomphe d'Albe, et c'est assez pour nous;
+ Tous nos maux à ce prix doivent nous être doux[789].
+ En la mort d'un amant vous ne perdez qu'un homme
+ Dont la perte est aisée à réparer dans Rome[790]; 1180
+ Après cette victoire, il n'est point de Romain
+ Qui ne soit glorieux de vous donner la main.
+ Il me faut à Sabine en porter la nouvelle[791];
+ Ce coup sera sans doute assez rude pour elle,
+ Et ses trois frères morts par la main d'un époux 1185
+ Lui donneront des pleurs bien plus justes qu'à vous;
+ Mais j'espère aisément en dissiper l'orage,
+ Et qu'un peu de prudence aidant son grand courage
+ Fera bientôt régner sur un si noble coeur
+ Le généreux amour qu'elle doit au vainqueur. 1190
+ Cependant étouffez cette lâche tristesse;
+ Recevez-le, s'il vient, avec moins de foiblesse;
+ Faites-vous voir sa soeur, et qu'en un même flanc
+ Le ciel vous a tous deux formés d'un même sang.
+
+
+SCÈNE IV.
+
+ CAMILLE.
+
+ Oui, je lui ferai voir, par d'infaillibles marques, 1195
+ Qu'un véritable amour brave la main des Parques,
+ Et ne prend point de lois de ces cruels tyrans
+ Qu'un astre injurieux nous donne pour parents.
+ Tu blâmes ma douleur, tu l'oses nommer lâche;
+ Je l'aime d'autant plus que plus elle te fâche, 1200
+ Impitoyable père, et par un juste effort
+ Je la veux rendre égale aux rigueurs de mon sort.
+ En vit-on jamais un dont les rudes traverses
+ Prissent en moins de rien tant de faces diverses,
+ Qui fût doux tant de fois, et tant de fois cruel, 1205
+ Et portât tant de coups avant le coup mortel?
+ Vit-on jamais une âme en un jour plus atteinte
+ De joie et de douleur, d'espérance et de crainte,
+ Asservie en esclave à plus d'événements,
+ Et le piteux jouet de plus de changements? 1210
+ Un oracle m'assure, un songe me travaille[792];
+ La paix calme l'effroi que me fait la bataille;
+ Mon hymen se prépare, et presque en un moment
+ Pour combattre mon frère on choisit mon amant;
+ Ce choix me désespère, et tous le désavouent[793]; 1215
+ La partie est rompue, et les Dieux la renouent;
+ Rome semble vaincue, et seul des trois Albains,
+ Curiace en mon sang n'a point trempé ses mains.
+ O Dieux! sentois-je alors des douleurs trop légères[794]
+ Pour le malheur de Rome et la mort de deux frères[795],
+ Et me flattois-je trop quand je croyois pouvoir[796]
+ L'aimer encor sans crime et nourrir quelque espoir?
+ Sa mort m'en punit bien, et la façon cruelle
+ Dont mon âme éperdue en reçoit la nouvelle:
+ Son rival me l'apprend, et faisant à mes yeux 1225
+ D'un si triste succès le récit odieux,
+ Il porte sur le front une allégresse ouverte,
+ Que le bonheur public fait bien moins que ma perte;
+ Et bâtissant en l'air sur le malheur d'autrui,
+ Aussi bien que mon frère il triomphe de lui. 1230
+ Mais ce n'est rien encore au prix de ce qui reste[797]:
+ On demande ma joie en un jour si funeste[798];
+ Il me faut applaudir aux exploits du vainqueur,
+ Et baiser une main qui me perce le coeur.
+ En un sujet de pleurs si grand, si légitime, 1235
+ Se plaindre est une honte, et soupirer un crime;
+ Leur brutale vertu veut qu'on s'estime heureux,
+ Et si l'on n'est barbare, on n'est point généreux.
+ Dégénérons, mon coeur, d'un si vertueux père;
+ Soyons indigne soeur d'un si généreux frère: 1240
+ C'est gloire de passer pour un coeur abattu[799],
+ Quand la brutalité fait la haute vertu.
+ Éclatez, mes douleurs: à quoi bon vous contraindre?
+ Quand on a tout perdu, que sauroit-on plus craindre?
+ Pour ce cruel vainqueur n'ayez point de respect; 1245
+ Loin d'éviter ses yeux, croissez à son aspect;
+ Offensez sa victoire, irritez sa colère,
+ Et prenez, s'il se peut, plaisir à lui déplaire.
+ Il vient: préparons-nous à montrer constamment
+ Ce que doit une amante à la mort d'un amant. 1250
+
+
+SCÈNE V.
+
+HORACE, CAMILLE, PROCULE.
+
+(Procule porte en sa main les trois épées des Curiaces[800].)
+
+ HORACE.
+
+ Ma soeur, voici le bras qui venge nos deux frères,
+ Le bras qui rompt le cours de nos destins contraires,
+ Qui nous rend maîtres d'Albe; enfin voici le bras
+ Qui seul fait aujourd'hui le sort de deux États;
+ Vois ces marques d'honneur, ces témoins de ma gloire,
+ Et rends ce que tu dois à l'heur de ma victoire.
+
+ CAMILLE.
+
+ Recevez donc mes pleurs, c'est ce que je lui dois[801].
+
+ HORACE.
+
+ Rome n'en veut point voir après de tels exploits,
+ Et nos deux frères morts dans le malheur des armes
+ Sont trop payés de sang pour exiger des larmes: 1260
+ Quand la perte est vengée, on n'a plus rien perdu.
+
+ CAMILLE.
+
+ Puisqu'ils sont satisfaits par le sang épandu,
+ Je cesserai pour eux de paroître affligée,
+ Et j'oublierai leur mort que vous avez vengée;
+ Mais qui me vengera de celle d'un amant, 1265
+ Pour me faire oublier sa perte en un moment?
+
+ HORACE.
+
+ Que dis-tu, malheureuse?
+
+ CAMILLE.
+
+ O mon cher Curiace!
+
+ HORACE.
+
+ O d'une indigne soeur insupportable audace[802]!
+ D'un ennemi public dont je reviens vainqueur
+ Le nom est dans ta bouche et l'amour dans ton coeur!
+ Ton ardeur criminelle à la vengeance aspire!
+ Ta bouche la demande, et ton coeur la respire!
+ Suis moins ta passion, règle mieux tes desirs,
+ Ne me fais plus rougir d'entendre tes soupirs;
+ Tes flammes désormais doivent être étouffées; 1275
+ Bannis-les de ton âme, et songe à mes trophées:
+ Qu'ils soient dorénavant ton unique entretien.
+
+ CAMILLE.
+
+ Donne-moi donc, barbare, un coeur comme le tien;
+ Et si tu veux enfin que je t'ouvre mon âme,
+ Rends-moi mon Curiace, ou laisse agir ma flamme: 1280
+ Ma joie et mes douleurs dépendoient de son sort;
+ Je l'adorois vivant, et je le pleure mort.
+ Ne cherche plus ta soeur où tu l'avois laissée;
+ Tu ne revois en moi qu'une amante offensée,
+ Qui comme une furie attachée à tes pas, 1285
+ Te veut incessamment reprocher son trépas.
+ Tigre altéré de sang, qui me défends les larmes[803],
+ Qui veux que dans sa mort je trouve encor des charmes,
+ Et que jusques au ciel élevant tes exploits,
+ Moi-même je le tue une seconde fois! 1290
+ Puissent tant de malheurs accompagner ta vie[804],
+ Que tu tombes au point de me porter envie;
+ Et toi, bientôt souiller par quelque lâcheté
+ Cette gloire si chère à ta brutalité!
+
+ HORACE.
+
+ O ciel! qui vit jamais une pareille rage! 1295
+ Crois-tu donc que je sois insensible à l'outrage,
+ Que je souffre en mon sang ce mortel déshonneur?
+ Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur,
+ Et préfère du moins au souvenir d'un homme
+ Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome. 1300
+
+ CAMILLE.
+
+ Rome, l'unique objet de mon ressentiment[805]!
+ Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant!
+ Rome qui t'a vu naître, et que ton coeur adore!
+ Rome enfin que je hais parce qu'elle t'honore!
+ Puissent tous ses voisins ensemble conjurés 1305
+ Saper ses fondements encor mal assurés!
+ Et si ce n'est assez de toute l'Italie,
+ Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie;
+ Que cent peuples unis des bouts de l'univers
+ Passent pour la détruire et les monts et les mers! 1310
+ Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles,
+ Et de ses propres mains déchire ses entrailles!
+ Que le courroux du ciel allumé par mes voeux[806]
+ Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux!
+ Puissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre[807], 1315
+ Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre,
+ Voir le dernier Romain à son dernier soupir,
+ Moi seule en être cause, et mourir de plaisir!
+
+HORACE, mettant la main à l'épée[808], et poursuivant sa soeur qui
+s'enfuit.
+
+ C'est trop, ma patience à la raison fait place;
+ Va dedans les enfers plaindre ton Curiace[809]. 1320
+
+ CAMILLE, blessée derrière le théâtre[810].
+
+ Ah! traître!
+
+ HORACE, revenant sur le théâtre.
+
+ Ainsi reçoive un châtiment soudain
+ Quiconque ose pleurer un ennemi romain[811]!
+
+
+SCÈNE VI.
+
+HORACE, PROCULE.
+
+ PROCULE.
+
+ Que venez-vous de faire?
+
+ HORACE.
+
+ Un acte de justice:
+ Un semblable forfait veut un pareil supplice.
+
+ PROCULE.
+
+ Vous deviez la traiter avec moins de rigueur. 1325
+
+ HORACE.
+
+ Ne me dis point qu'elle est et mon sang et ma soeur.
+ Mon père ne peut plus l'avouer pour sa fille:
+ Qui maudit son pays renonce à sa famille;
+ Des noms si pleins d'amour ne lui sont plus permis;
+ De ses plus chers parents il fait ses ennemis: 1330
+ Le sang même les arme en haine de son crime.
+ La plus prompte vengeance en est plus légitime[812];
+ Et ce souhait impie, encore qu'impuissant,
+ Est un monstre qu'il faut étouffer en naissant.
+
+
+SCÈNE VII.
+
+HORACE, SABINE, PROCULE.
+
+ SABINE.
+
+ A quoi s'arrête ici ton illustre colère? 1335
+ Viens voir mourir ta soeur dans les bras de ton père;
+ Viens repaître tes yeux d'un spectacle si doux:
+ Ou si tu n'es point las de ces généreux coups[813],
+ Immole au cher pays des vertueux Horaces
+ Ce reste malheureux du sang des Curiaces. 1340
+ Si prodigue du tien, n'épargne pas le leur;
+ Joins Sabine à Camille, et ta femme à ta soeur;
+ Nos crimes sont pareils, ainsi que nos misères;
+ Je soupire comme elle, et déplore mes frères:
+ Plus coupable en ce point contre tes dures lois, 1345
+ Qu'elle n'en pleuroit qu'un, et que j'en pleure trois,
+ Qu'après son châtiment ma faute continue.
+
+ HORACE.
+
+ Sèche tes pleurs, Sabine, ou les cache à ma vue:
+ Rends-toi digne du nom de ma chaste moitié,
+ Et ne m'accable point d'une indigne pitié. 1350
+ Si l'absolu pouvoir d'une pudique flamme
+ Ne nous laisse à tous deux qu'un penser et qu'une âme,
+ C'est à toi d'élever tes sentiments aux miens,
+ Non à moi de descendre à la honte des tiens.
+ Je t'aime, et je connois la douleur qui te presse; 1355
+ Embrasse ma vertu pour vaincre ta foiblesse,
+ Participe à ma gloire au lieu de la souiller.
+ Tâche à t'en revêtir, non à m'en dépouiller.
+ Es-tu de mon honneur si mortelle ennemie,
+ Que je te plaise mieux couvert d'une infamie[814]? 1360
+ Sois plus femme que soeur, et te réglant sur moi,
+ Fais-toi de mon exemple une immuable loi.
+
+ SABINE.
+
+ Cherche pour t'imiter des âmes plus parfaites.
+ Je ne t'impute point les pertes que j'ai faites,
+ J'en ai les sentiments que je dois en avoir, 1365
+ Et je m'en prends au sort plutôt qu'à ton devoir;
+ Mais enfin je renonce à la vertu romaine[815],
+ Si pour la posséder je dois être inhumaine;
+ Et ne puis voir en moi la femme du vainqueur
+ Sans y voir des vaincus la déplorable soeur. 1370
+ Prenons part en public aux victoires publiques;
+ Pleurons dans la maison nos malheurs domestiques,
+ Et ne regardons point des biens communs à tous,
+ Quand nous voyons des maux qui ne sont que pour nous.
+ Pourquoi veux-tu, cruel, agir d'une autre sorte? 1375
+ Laisse en entrant ici tes lauriers à la porte;
+ Mêle tes pleurs aux miens. Quoi? ces lâches discours
+ N'arment point ta vertu contre mes tristes jours?
+ Mon crime redoublé n'émeut point ta colère?
+ Que Camille est heureuse! elle a pu te déplaire; 1380
+ Elle a reçu de toi ce qu'elle a prétendu,
+ Et recouvre là-bas tout ce qu'elle a perdu.
+ Cher époux, cher auteur du tourment qui me presse,
+ Écoute la pitié, si ta colère cesse;
+ Exerce l'une ou l'autre, après de tels malheurs, 1385
+ A punir ma foiblesse, ou finir mes douleurs:
+ Je demande la mort pour grâce, ou pour supplice;
+ Qu'elle soit un effet d'amour ou de justice,
+ N'importe: tous ses traits n'auront rien que de doux[816],
+ Si je les vois partir de la main d'un époux. 1390
+
+ HORACE.
+
+ Quelle injustice aux Dieux d'abandonner aux femmes
+ Un empire si grand sur les plus belles âmes,
+ Et de se plaire à voir de si foibles vainqueurs
+ Régner si puissamment sur les plus nobles coeurs!
+ A quel point ma vertu devient-elle réduite! 1395
+ Rien ne la sauroit plus garantir que la fuite.
+ Adieu: ne me suis point, ou retiens tes soupirs.
+
+ SABINE, seule.
+
+ O colère, ô pitié, sourdes à mes desirs,
+ Vous négligez mon crime, et ma douleur vous lasse,
+ Et je n'obtiens de vous ni supplice ni grâce! 1400
+ Allons-y par nos pleurs faire encore un effort,
+ Et n'employons après que nous à notre mort.
+
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+NOTES:
+
+ [777] _Var._ Eh! mon père, prenez un plus doux sentiment.
+ (1641-48 et 55 A.)
+
+ [778] _Var._ Eût-il fait avec lui périr le nom d'Horace!
+ (1641-56)
+
+ [779] Voltaire rapproche cet endroit d'_Horace_ de la scène V du
+ Ve acte du _Cid_: «Je ne sais s'il n'y a pas dans cette scène un
+ artifice trop visible, une méprise trop longtemps soutenue. Il
+ semble que l'auteur ait eu plus d'égards au jeu de théâtre qu'à
+ la vraisemblance. C'est le même défaut que dans la scène de
+ Chimène avec don Sanche dans _le Cid_....»
+
+ [780] _Var._ Le combat par sa fuite est-il pas terminé?
+ VAL. Albe ainsi quelque temps se l'est imaginé;
+ Mais elle a bientôt vu que c'étoit fuir[780-a] en homme.
+ (1641-56)
+
+ [780-a] L'édition de 1655 A. porte _fait_, au lieu de
+ _fuir_, et au premier vers de la variante _la fuite_, pour _sa
+ fuite_.
+
+ [781] _Var._ Il sait bien se tirer d'un pas si hasardeux[781-a].
+ (1641-63)
+
+ [781-a] Voltaire a donné dans son édition l'ancienne leçon
+ _hasardeux_, au lieu de _dangereux_.
+
+ [782] Depuis ce cri jusqu'à la scène IV il y a, suivant la
+ remarque que Voltaire fait sur le commencement de cette dernière
+ scène, «un long silence de Camille dont on ne s'est pas seulement
+ aperçu, parce que l'âme était toute remplie du destin des Horaces
+ et des Curiaces et de celui de Rome.» Mlle Rachel le faisait bien
+ apercevoir. «Elle a souvent créé des effets nouveaux, dit à cette
+ occasion M. Véron dans les _Mémoires d'un bourgeois de Paris_
+ (tome IV, p. 165). Je citerai surtout la scène du fauteuil dans
+ le quatrième acte d'_Horace_. Sa pantomime, alors qu'elle apprend
+ la mort de son amant, est d'un grand effet scénique; mais elle
+ excite plutôt encore dans cette situation la terreur que les
+ larmes. Je tiens d'ailleurs de Mlle Rachel elle-même que ce fut à
+ un état de malaise physique qu'elle emprunta l'idée et les moyens
+ d'exécution de cette pantomime: elle venait d'être saignée; elle
+ ne fit que reproduire sur le théâtre l'abattement profond et les
+ menaces douloureuses de syncope qu'elle éprouva.»
+
+ [783] Voyez plus haut, p. 266 et suivantes, le récit de Tite
+ Live.
+
+ [784] Dans l'édition de 1656, on lit _l'horreur_, pour
+ _l'erreur_.
+
+ [785] _Var._ Et remet à demain le pompeux sacrifice
+ Que nous devons aux Dieux pour un tel bénéfice. (1641-56)
+
+ [786] _Var._ Cette belle action si puissamment le touche,
+ Qu'il vous veut rendre grâce, et de sa propre bouche,
+ D'avoir donné vos fils au bien de son État. (1641-56)
+
+ [787] _Var._ Du service de l'un, et du sang des deux autres.
+ VAL. Le Roi ne sait que c'est d'honorer à demi. (1641-56)
+
+ [788] _Var._ Fait qu'il estime encor l'honneur qu'il vous veut
+ faire. (1641-60)
+
+ [789] _Var._ Tous nos maux à ce prix nous doivent être doux.
+ (1641-56)
+
+ [790] Voyez ci-dessus, p. 162, vers 1058 et note 432.
+
+ [791] _Var._ Je m'en vais à Sabine en porter la nouvelle.
+ (1641-56)
+
+ [792] _Var._ Un oracle m'assure, un songe m'épouvante;
+ La bataille m'effraie, et la paix me contente. (1641-56)
+
+ [793] _Var._ Les deux camps mutinés un tel choix désavouent;
+ Ils rompent la partie, et les Dieux la renouent. (1641-56)
+
+ [794] _Var._ Dieux! sentois-je point lors des douleurs trop légères.
+ (1641-56)
+ _Var._ Ne sentois-je point lors des douleurs trop légères.
+ (1660)
+
+ [795] _Var._ Pour le malheur de Rome et la mort des deux frères?
+ (1641 in-12)
+
+ [796] _Var._ Me flattois-je point trop quand je croyois pouvoir.
+ (1641-56)
+ _Var._ Ne me flattois-je point quand je croyois pouvoir.
+ (1660)
+
+ [797] _Var._ Mais ce n'est encor rien au prix de ce qui reste.
+ (1641-48 et 55 A.)
+
+ [798] _Var._ On demande ma joie en un coup si funeste. (1641-56)
+
+ [799] _Var._ C'est gloire de passer pour des coeurs abattus,
+ Quand la brutalité fait les hautes vertus. (1641-56)
+
+ [800] _Var. Procule et deux autres soldats_[800-a] _portant
+ chacun une épée des Curiaces_. (1641-60)
+
+ [800-a] _Et les deux autres soldats._ (1641 in-12 et 47)
+
+ [801] Voyez la Notice d'_Horace_, p. 248 et note 627.
+
+ [802] _Var._ O d'une indigne soeur l'insupportable audace!
+ (1641-60)
+
+ [803] _Var._ Tigre affamé de sang, qui me défends les larmes.
+ (1641-48 et 55 A.)
+
+ [804] _Var._ Puissent de tels malheurs accompagner ta vie.
+ (1641-56)
+
+ [805] «Ces imprécations de Camille, dit Voltaire, ont toujours
+ été un beau morceau de déclamation, et ont fait valoir toutes les
+ actrices qui ont joué ce rôle.» Voyez la Notice d'_Horace_, p.
+ 253 et note 641.
+
+ [806] _Var._ Que le courroux du ciel allumé par mes yeux. (1656)
+
+ [807] _Var._ Puissé-je de mes yeux voir tomber cette foudre.
+ (1641-56)
+
+ [808] _Var. Mettant l'épée à la main._ (1641-48 et 55 A.)
+
+ [809] _Var._ Va dedans les enfers joindre ton Curiace. (1641-56)
+
+ [810] _Var._ CAMILLE, _derrière le théâtre_. (1663)
+
+ [811] Voyez la Notice d'_Horace_, p. 252 et 253.
+
+ [812] _Var._ La plus prompte vengeance est la plus légitime.
+ (1647)
+
+ [813] Racine a dit dans _Andromaque_ (acte IV, scène V)
+
+ Que peut-on refuser à ces généreux coups?
+
+ [814] _Var._ Que je te plaise mieux tombé dans l'infamie?
+ (1641-56)
+
+ [815] _Var._ Mais aussi je renonce à la vertu romaine. (1641-48
+ et 55 A.)
+
+ [816] _Var._ N'importe: tous ses traits me sembleront fort doux.
+ (1641-56)
+
+
+
+
+ACTE V.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+LE VIEIL HORACE, HORACE.
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Retirons nos regards de cet objet funeste,
+ Pour admirer ici le jugement céleste:
+ Quand la gloire nous enfle, il sait bien comme il faut
+ Confondre notre orgueil qui s'élève trop haut.
+ Nos plaisirs les plus doux ne vont point sans tristesse;
+ Il mêle à nos vertus des marques de foiblesse,
+ Et rarement accorde à notre ambition
+ L'entier et pur honneur d'une bonne action. 1410
+ Je ne plains point Camille: elle étoit criminelle;
+ Je me tiens plus à plaindre, et je te plains plus qu'elle:
+ Moi, d'avoir mis au jour un coeur si peu romain;
+ Toi, d'avoir par sa mort déshonoré ta main.
+ Je ne la trouve point injuste ni trop prompte; 1415
+ Mais tu pouvois, mon fils, t'en épargner la honte:
+ Son crime, quoique énorme et digne du trépas,
+ Étoit mieux impuni que puni par ton bras.
+
+ HORACE.
+
+ Disposez de mon sang, les lois vous en font maître[817];
+ J'ai cru devoir le sien aux lieux qui m'ont vu naître.
+ Si dans vos sentiments mon zèle est criminel,
+ S'il m'en faut recevoir un reproche éternel,
+ Si ma main en devient honteuse et profanée,
+ Vous pouvez d'un seul mot trancher ma destinée:
+ Reprenez tout ce sang de qui ma lâcheté[818] 1425
+ A si brutalement souillé la pureté.
+ Ma main n'a pu souffrir de crime en votre race;
+ Ne souffrez point de tache en la maison d'Horace.
+ C'est en ces actions dont l'honneur est blessé
+ Qu'un père tel que vous se montre intéressé: 1430
+ Son amour doit se taire où toute excuse est nulle;
+ Lui-même il y prend part lorsqu'il les dissimule;
+ Et de sa propre gloire il fait trop peu de cas,
+ Quand il ne punit point ce qu'il n'approuve pas.
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Il n'use pas toujours d'une rigueur extrême; 1435
+ Il épargne ses fils bien souvent pour soi-même;
+ Sa vieillesse sur eux aime à se soutenir,
+ Et ne les punit point, de peur de se punir[819].
+ Je te vois d'un autre oeil que tu ne te regardes;
+ Je sais.... Mais le Roi vient, je vois entrer ses gardes. 1440
+
+
+SCÈNE II.
+
+TULLE, VALÈRE, LE VIEIL HORACE, HORACE, TROUPE DE GARDES[820].
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Ah! Sire, un tel honneur a trop d'excès pour moi;
+ Ce n'est point en ce lieu que je dois voir mon roi:
+ Permettez qu'à genoux....
+
+ TULLE.
+
+ Non, levez-vous, mon père:
+ Je fais ce qu'en ma place un bon prince doit faire.
+ Un si rare service et si fort important 1445
+ Veut l'honneur le plus rare et le plus éclatant[821].
+ Vous en aviez déjà sa parole pour gage;
+ Je ne l'ai pas voulu différer davantage.
+ J'ai su par son rapport, et je n'en doutois pas,
+ Comme de vos deux fils vous portez le trépas, 1450
+ Et que déjà votre âme étant trop résolue,
+ Ma consolation vous seroit superflue;
+ Mais je viens de savoir quel étrange malheur
+ D'un fils victorieux a suivi la valeur,
+ Et que son trop d'amour pour la cause publique 1455
+ Par ses mains à son père ôte une fille unique.
+ Ce coup est un peu rude à l'esprit le plus fort[822];
+ Et je doute comment vous portez cette mort.
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Sire, avec déplaisir, mais avec patience.
+
+ TULLE.
+
+ C'est l'effet vertueux de votre expérience. 1460
+ Beaucoup par un long âge ont appris comme vous
+ Que le malheur succède au bonheur le plus doux:
+ Peu savent comme vous s'appliquer ce remède,
+ Et dans leur intérêt toute leur vertu cède.
+ Si vous pouvez trouver dans ma compassion 1465
+ Quelque soulagement pour votre affliction[823],
+ Ainsi que votre mal sachez qu'elle est extrême,
+ Et que je vous en plains autant que je vous aime[824].
+
+ VALÈRE.
+
+ Sire, puisque le ciel entre les mains des rois
+ Dépose sa justice et la force des lois, 1470
+ Et que l'État demande aux princes légitimes
+ Des prix pour les vertus, des peines pour les crimes,
+ Souffrez qu'un bon sujet vous fasse souvenir
+ Que vous plaignez beaucoup ce qu'il vous faut punir;
+ Souffrez....
+
+ LE VIEIL HORACE.
+
+ Quoi? qu'on envoie un vainqueur au supplice?
+
+ TULLE.
+
+ Permettez qu'il achève, et je ferai justice:
+ J'aime à la rendre à tous, à toute heure, en tout lieu.
+ C'est par elle qu'un roi se fait un demi-dieu;
+ Et c'est dont je vous plains, qu'après un tel service
+ On puisse contre lui me demander justice. 1480
+
+ VALÈRE.
+
+ Souffrez donc, ô grand Roi, le plus juste des rois,
+ Que tous les gens de bien vous parlent par ma voix.
+ Non que nos coeurs jaloux de ses honneurs s'irritent;
+ S'il en reçoit beaucoup, ses hauts faits[825] le méritent[826];
+ Ajoutez-y plutôt que d'en diminuer: 1485
+ Nous sommes tous encor prêts d'y contribuer;
+ Mais puisque d'un tel crime il s'est montré capable,
+ Qu'il triomphe en vainqueur, et périsse en coupable.
+ Arrêtez sa fureur, et sauvez de ses mains,
+ Si vous voulez régner, le reste des Romains: 1490
+ Il y va de la perte ou du salut du reste.
+ La guerre avoit un cours si sanglant, si funeste[827],
+ Et les noeuds de l'hymen, durant nos bons destins,
+ Ont tant de fois uni des peuples si voisins,
+ Qu'il est peu de Romains que le parti contraire 1495
+ N'intéresse en la mort d'un gendre ou d'un beau-frère,
+ Et qui ne soient forcés de donner quelques pleurs,
+ Dans le bonheur[828] public, à leurs propres malheurs.
+ Si c'est offenser Rome, et que l'heur de ses armes
+ L'autorise à punir ce crime de nos larmes, 1500
+ Quel sang épargnera ce barbare vainqueur,
+ Qui ne pardonne pas à celui de sa soeur,
+ Et ne peut excuser cette douleur pressante[829]
+ Que la mort d'un amant jette au coeur d'une amante,
+ Quand près d'être éclairés du nuptial flambeau, 1505
+ Elle voit avec lui son espoir au tombeau?
+ Faisant triompher Rome, il se l'est asservie;
+ Il a sur nous un droit et de mort et de vie;
+ Et nos jours criminels ne pourront plus durer
+ Qu'autant qu'à sa clémence il plaira l'endurer. 1510
+ Je pourrois ajouter aux intérêts de Rome
+ Combien un pareil coup est indigne d'un homme;
+ Je pourrois demander qu'on mît devant vos yeux
+ Ce grand et rare exploit d'un bras victorieux:
+ Vous verriez un beau sang, pour accuser sa rage, 1515
+ D'un frère si cruel rejaillir[830] au visage:
+ Vous verriez des horreurs qu'on ne peut concevoir;
+ Son âge et sa beauté vous pourroient émouvoir;
+ Mais je hais ces moyens qui sentent l'artifice.
+ Vous avez à demain remis le sacrifice: 1520
+ Pensez-vous que les Dieux, vengeurs des innocents,
+ D'une main parricide acceptent de l'encens?
+ Sur vous ce sacrilége attireroit sa peine;
+ Ne le considérez qu'en objet de leur haine,
+ Et croyez avec nous qu'en tous ses trois combats[831] 1525
+ Le bon destin de Rome a plus fait que son bras,
+ Puisque ces mêmes Dieux, auteurs de sa victoire,
+ Ont permis qu'aussitôt il en souillât la gloire,
+ Et qu'un si grand courage, après ce noble effort,
+ Fût digne en même jour de triomphe et de mort. 1530
+ Sire, c'est ce qu'il faut que votre arrêt décide.
+ En ce lieu Rome a vu le premier parricide;
+ La suite en est à craindre, et la haine des cieux:
+ Sauvez-nous de sa main, et redoutez les Dieux.
+
+ TULLE.
+
+ Défendez-vous, Horace.
+
+ HORACE.
+
+ A quoi bon me défendre? 1535
+ Vous savez l'action, vous la venez d'entendre[832];
+ Ce que vous en croyez me doit être une loi.
+ Sire, on se défend mal contre l'avis d'un roi,
+ Et le plus innocent devient soudain coupable[833],
+ Quand aux yeux de son prince il paroît condamnable.
+ C'est crime qu'envers lui se vouloir excuser:
+ Notre sang est son bien, il en peut disposer;
+ Et c'est à nous de croire, alors qu'il en dispose,
+ Qu'il ne s'en prive point sans une juste cause.
+ Sire, prononcez donc, je suis prêt d'obéir; 1545
+ D'autres aiment la vie, et je la dois haïr.
+ Je ne reproche point à l'ardeur de Valère
+ Qu'en amant de la soeur il accuse le frère[834]:
+ Mes voeux avec les siens conspirent aujourd'hui;
+ Il demande ma mort, je la veux comme lui. 1550
+ Un seul point entre nous met cette différence,
+ Que mon honneur par là cherche son assurance,
+ Et qu'à ce même but nous voulons arriver,
+ Lui pour flétrir ma gloire, et moi pour la sauver.
+ Sire, c'est rarement qu'il s'offre une matière 1555
+ A montrer d'un grand coeur la vertu toute entière.
+ Suivant l'occasion elle agit plus ou moins,
+ Et paroît forte ou foible aux yeux de ses témoins.
+ Le peuple, qui voit tout seulement par l'écorce,
+ S'attache à son effet pour juger de sa force[835]; 1560
+ Il veut que ses dehors gardent un même cours,
+ Qu'ayant fait un miracle, elle en fasse toujours:
+ Après une action pleine, haute, éclatante,
+ Tout ce qui brille moins remplit mal son attente;
+ Il veut qu'on soit égal en tout temps, en tous lieux; 1565
+ Il n'examine point si lors on pouvoit mieux,
+ Ni que, s'il ne voit pas sans cesse une merveille,
+ L'occasion est moindre, et la vertu pareille:
+ Son injustice accable et détruit les grands noms;
+ L'honneur des premiers faits se perd par les seconds;
+ Et quand la renommée a passé l'ordinaire,
+ Si l'on n'en veut déchoir, il faut ne plus rien faire[836].
+ Je ne vanterai point les exploits de mon bras;
+ Votre Majesté, Sire, a vu mes trois combats:
+ Il est bien malaisé qu'un pareil les seconde, 1575
+ Qu'une autre occasion à celle-ci réponde,
+ Et que tout mon courage, après de si grands coups,
+ Parvienne à des succès qui n'aillent au-dessous;
+ Si bien que pour laisser une illustre mémoire,
+ La mort seule aujourd'hui peut conserver ma gloire: 1580
+ Encor la falloit-il sitôt que j'eus vaincu,
+ Puisque pour mon honneur j'ai déjà trop vécu.
+ Un homme tel que moi voit sa gloire ternie,
+ Quand il tombe en péril de quelque ignominie;
+ Et ma main auroit su déjà m'en garantir; 1585
+ Mais sans votre congé mon sang n'ose sortir:
+ Comme il vous appartient, votre aveu doit se prendre;
+ C'est vous le dérober qu'autrement le répandre.
+ Rome ne manque point de généreux guerriers;
+ Assez d'autres sans moi soutiendront vos lauriers; 1590
+ Que Votre Majesté désormais m'en dispense;
+ Et si ce que j'ai fait vaut quelque récompense,
+ Permettez, ô grand Roi, que de ce bras vainqueur
+ Je m'immole à ma gloire, et non pas à ma soeur.
+
+
+SCÈNE III.
+
+TULLE, VALÈRE, LE VIEIL HORACE, HORACE, SABINE[837].
+
+ SABINE.
+
+ Sire, écoutez Sabine, et voyez dans son âme 1595
+ Les douleurs d'une soeur, et celles d'une femme,
+ Qui toute désolée, à vos sacrés genoux,
+ Pleure pour sa famille, et craint pour son époux.
+ Ce n'est pas que je veuille avec cet artifice
+ Dérober un coupable au bras de la justice: 1600
+ Quoi qu'il ait fait pour vous, traitez-le comme tel,
+ Et punissez en moi ce noble criminel;
+ De mon sang malheureux expiez tout son crime;
+ Vous ne changerez point pour cela de victime:
+ Ce n'en sera point prendre une injuste pitié, 1605
+ Mais en sacrifier la plus chère moitié.
+ Les noeuds de l'hyménée et son amour extrême
+ Font qu'il vit plus en moi qu'il ne vit en lui-même;
+ Et si vous m'accordez de mourir aujourd'hui,
+ Il mourra plus en moi qu'il ne mourroit en lui; 1610
+ La mort que je demande, et qu'il faut que j'obtienne,
+ Augmentera sa peine, et finira la mienne.
+ Sire, voyez l'excès de mes tristes ennuis,
+ Et l'effroyable état où mes jours sont réduits.
+ Quelle horreur d'embrasser un homme dont l'épée 1615
+ De toute ma famille a la trame coupée!
+ Et quelle impiété de haïr un époux
+ Pour avoir bien servi les siens, l'État et vous
+ Aimer un bras souillé du sang de tous mes frères!
+ N'aimer pas un mari qui finit nos misères! 1620
+ Sire, délivrez-moi par un heureux trépas
+ Des crimes de l'aimer et de ne l'aimer pas;
+ J'en nommerai l'arrêt une faveur bien grande.
+ Ma main peut me donner ce que je vous demande;
+ Mais ce trépas enfin me sera bien plus doux, 1625
+ Si je puis de sa honte affranchir mon époux;
+ Si je puis par mon sang apaiser la colère
+ Des Dieux qu'a pu fâcher sa vertu trop sévère,
+ Satisfaire en mourant aux mânes de sa soeur,
+ Et conserver à Rome un si bon défenseur. 1630
+
+ LE VIEIL HORACE, au Roi[838].
+
+ Sire, c'est donc à moi de répondre à Valère.
+ Mes enfants avec lui conspirent contre un père:
+ Tous trois veulent me perdre, et s'arment sans raison
+ Contre si peu de sang qui reste en ma maison.
+
+(A Sabine.)
+
+ Toi qui par des douleurs à ton devoir contraires[839],
+ Veux quitter un mari pour rejoindre tes frères[840],
+ Va plutôt consulter leurs mânes généreux;
+ Ils sont morts, mais pour Albe, et s'en tiennent heureux:
+ Puisque le ciel vouloit qu'elle fût asservie,
+ Si quelque sentiment demeure après la vie, 1640
+ Ce mal leur semble moindre, et moins rudes ses coups,
+ Voyant que tout l'honneur en retombe sur nous;
+ Tous trois désavoueront la douleur qui te touche,
+ Les larmes de tes yeux, les soupirs de ta bouche,
+ L'horreur que tu fais voir d'un mari vertueux. 1645
+ Sabine, sois leur soeur, suis ton devoir comme eux.
+
+(Au Roi.)
+
+ Contre ce cher époux Valère en vain s'anime:
+ Un premier mouvement ne fut jamais un crime;
+ Et la louange est due, au lieu du châtiment,
+ Quand la vertu produit ce premier mouvement. 1650
+ Aimer nos ennemis avec idolâtrie,
+ De rage en leur trépas maudire la patrie,
+ Souhaiter à l'État un malheur infini,
+ C'est ce qu'on nomme crime, et ce qu'il a puni.
+ Le seul amour de Rome a sa main animée: 1655
+ Il seroit innocent s'il l'avoit moins aimée.
+ Qu'ai-je dit, Sire? il l'est, et ce bras paternel
+ L'auroit déjà puni s'il étoit criminel:
+ J'aurois su mieux user de l'entière puissance
+ Que me donnent sur lui les droits de la naissance; 1660
+ J'aime trop l'honneur, Sire, et ne suis point de rang
+ A souffrir ni d'affront ni de crime en mon sang.
+ C'est dont je ne veux point de témoin que Valère:
+ Il a vu quel accueil lui gardoit ma colère,
+ Lorsqu'ignorant encor la moitié du combat, 1665
+ Je croyois que sa fuite avoit trahi l'État.
+ Qui le fait se charger des soins de ma famille?
+ Qui le fait, malgré moi, vouloir venger ma fille?
+ Et par quelle raison, dans son juste trépas,
+ Prend-il un intérêt qu'un père ne prend pas? 1670
+ On craint qu'après sa soeur il n'en maltraite d'autres!
+ Sire, nous n'avons part qu'à la honte des nôtres,
+ Et de quelque façon qu'un autre puisse agir,
+ Qui ne nous touche point ne nous fait point rougir.
+
+(A Valère.)
+
+ Tu peux pleurer, Valère, et même aux yeux d'Horace;
+ Il ne prend intérêt qu'aux crimes de sa race:
+ Qui n'est point de son sang ne peut faire d'affront
+ Aux lauriers immortels qui lui ceignent le front.
+ Lauriers, sacrés rameaux qu'on veut réduire en poudre,
+ Vous qui mettez sa tête à couvert de la foudre[841], 1680
+ L'abandonnerez-vous à l'infâme couteau
+ Qui fait choir les méchants sous la main d'un bourreau?
+ Romains, souffrirez-vous qu'on vous immole un homme[842]
+ Sans qui Rome aujourd'hui cesseroit d'être Rome,
+ Et qu'un Romain s'efforce à tacher le renom 1685
+ D'un guerrier à qui tous doivent un si beau nom?
+ Dis, Valère, dis-nous, si tu veux qu'il périsse[843],
+ Où tu penses choisir un lieu pour son supplice?
+ Sera-ce entre ces murs que mille et mille voix
+ Font résonner encor du bruit de ses exploits? 1690
+ Sera-ce hors des murs, au milieu de ces places
+ Qu'on voit fumer encor du sang des Curiaces,
+ Entre leurs trois tombeaux, et dans ce champ d'honneur
+ Témoin de sa vaillance et de notre bonheur?
+ Tu ne saurois cacher sa peine à sa victoire; 1695
+ Dans les murs, hors des murs, tout parle de sa gloire,
+ Tout s'oppose à l'effort de ton injuste amour,
+ Qui veut d'un si bon sang souiller un si beau jour.
+ Albe ne pourra pas souffrir un tel spectacle,
+ Et Rome par ses pleurs y mettra trop d'obstacle[844]. 1700
+
+(Au Roi.)
+
+ Vous les préviendrez[845], Sire; et par un juste arrêt
+ Vous saurez embrasser bien mieux son intérêt.
+ Ce qu'il a fait pour elle, il peut encor le faire[846]:
+ Il peut la garantir encor d'un sort contraire.
+ Sire, ne donnez rien à mes débiles ans: 1705
+ Rome aujourd'hui m'a vu père de quatre enfants;
+ Trois en ce même jour sont morts pour sa querelle;
+ Il m'en reste encore un, conservez-le pour elle:
+ N'ôtez pas à ses murs un si puissant appui;
+ Et souffrez, pour finir, que je m'adresse à lui. 1710
+
+(A Horace.)
+
+ Horace, ne crois pas que le peuple stupide
+ Soit le maître absolu d'un renom bien solide:
+ Sa voix tumultueuse assez souvent fait bruit;
+ Mais un moment l'élève, un moment le détruit;
+ Et ce qu'il contribue à notre renommée 1715
+ Toujours en moins de rien se dissipe en fumée.
+ C'est aux rois, c'est aux grands, c'est aux esprits bien faits,
+ A voir la vertu pleine en ses moindres effets;
+ C'est d'eux seuls qu'on reçoit la véritable gloire;
+ Eux seuls des vrais héros assurent la mémoire. 1720
+ Vis toujours en Horace, et toujours auprès d'eux
+ Ton nom demeurera grand, illustre, fameux,
+ Bien que l'occasion, moins haute ou moins brillante,
+ D'un vulgaire ignorant trompe l'injuste attente.
+ Ne hais donc plus la vie, et du moins vis pour moi, 1725
+ Et pour servir encor ton pays et ton roi.
+ Sire, j'en ai trop dit; mais l'affaire vous touche;
+ Et Rome toute entière a parlé par ma bouche.
+
+ VALÈRE.
+
+ Sire, permettez-moi....
+
+ TULLE.
+
+ Valère, c'est assez:
+ Vos discours par les leurs ne sont pas effacés; 1730
+ J'en garde en mon esprit les forces plus pressantes,
+ Et toutes vos raisons me sont encor présentes.
+ Cette énorme action faite presque à nos yeux
+ Outrage la nature, et blesse jusqu'aux Dieux.
+ Un premier mouvement qui produit un tel crime 1735
+ Ne sauroit lui servir d'excuse légitime:
+ Les moins sévères lois en ce point sont d'accord;
+ Et si nous les suivons, il est digne de mort.
+ Si d'ailleurs nous voulons regarder le coupable,
+ Ce crime, quoique grand, énorme, inexcusable, 1740
+ Vient de la même épée et part du même bras
+ Qui me fait aujourd'hui maître de deux États.
+ Deux sceptres en ma main, Albe à Rome asservie,
+ Parlent bien hautement en faveur de sa vie:
+ Sans lui j'obéirois où je donne la loi, 1745
+ Et je serois sujet où je suis deux fois roi.
+ Assez de bons sujets dans toutes les provinces
+ Par des voeux impuissants s'acquittent vers leurs princes;
+ Tous les peuvent aimer, mais tous ne peuvent pas
+ Par d'illustres effets assurer leurs États; 1750
+ Et l'art et le pouvoir d'affermir des couronnes
+ Sont des dons que le ciel fait à peu de personnes[847].
+ De pareils serviteurs sont les forces des rois,
+ Et de pareils aussi sont au-dessus des lois.
+ Qu'elles se taisent donc; que Rome dissimule 1755
+ Ce que dès sa naissance elle vit en Romule:
+ Elle peut bien souffrir en son libérateur
+ Ce qu'elle a bien souffert en son premier auteur.
+ Vis donc, Horace, vis, guerrier trop magnanime:
+ Ta vertu met ta gloire au-dessus de ton crime; 1760
+ Sa chaleur généreuse a produit ton forfait[848];
+ D'une cause si belle il faut souffrir l'effet.
+ Vis pour servir l'État; vis, mais aime Valère:
+ Qu'il ne reste entre vous ni haine ni colère;
+ Et soit qu'il ait suivi l'amour ou le devoir, 1765
+ Sans aucun sentiment résous-toi de le voir.
+ Sabine, écoutez moins la douleur qui vous presse[849];
+ Chassez de ce grand coeur ces marques de foiblesse:
+ C'est en séchant vos pleurs que vous vous montrerez
+ La véritable soeur de ceux que vous pleurez. 1770
+ Mais nous devons aux Dieux demain un sacrifice;
+ Et nous aurions le ciel à nos voeux mal propice,
+ Si nos prêtres, avant que de sacrifier,
+ Ne trouvoient les moyens de le purifier:
+ Son père en prendra soin; il lui sera facile 1775
+ D'apaiser tout d'un temps les mânes de Camille.
+ Je la plains; et pour rendre à son sort rigoureux
+ Ce que peut souhaiter son esprit amoureux,
+ Puisqu'en un même jour l'ardeur d'un même zèle
+ Achève le destin de son amant et d'elle, 1780
+ Je veux qu'un même jour, témoin de leurs deux morts,
+ En un même tombeau voie enfermer leurs corps.
+
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+NOTES:
+
+ [817] _Var._ Disposez de mon sort, les lois vous en font maître;
+ J'ai cru devoir ce coup aux lieux qui m'ont vu naître.
+ Si mon zèle au pays vous semble criminel. (1641-56)
+
+ [818] _Var._ Reprenez votre sang de qui ma lâcheté
+ A si mal à propos souillé la pureté. (1641-56)
+
+ [819] _Var._ Et ne les punit point, pour ne se pas punir.
+ (1641-60)
+
+ [820] _Var._ TROUPE DES GARDES. (1655 A. et 56)
+
+ [821] Entre ce vers et le suivant, Voltaire a ajouté cette
+ indication qui n'est point inutile: _montrant Valère_.
+
+ [822] _Var._ Je sais que peut ce coup sur l'esprit le plus fort.
+ (1641-56)
+
+ [823] _Var._ Quelque soulagement à votre affliction. (1641 in-12
+ et 47)
+
+ [824] _Var._ Et que Tulle vous plaint autant comme il vous aime.
+ (1641-56)
+
+ [825] On lit _les hauts faits_, pour _ses hauts faits_, dans
+ l'édition de 1682.--L'édition de 1655 A. porte: «ses beaux
+ faits.»
+
+ [826] L'édition de 1682 et celle de 1665 A. sont les seules qui
+ aient _le méritent_; toutes les autres portent: _les méritent_.
+
+ [827] _Var._ Vu le sang qu'a versé cette guerre funeste,
+ Et tant de noeuds d'hymen dont nos heureux destins
+ Ont uni si souvent des peuples si voisins,
+ Peu de nous ont joui d'un succès si prospère,
+ Qu'ils n'aient perdu dans Albe un cousin, un beau-frère,
+ Un oncle, un gendre même, et ne donnent des pleurs. (1641-56)
+
+ [828] L'édition de 1655 A. porte _trouble_, au lieu de _bonheur_.
+
+ [829] _Var._ Et ne peut excuser la douleur véhémente. (1641-56)
+
+ [830] Les éditions de 1641 et de 1660 ont seules _rejaillir_:
+ toutes les autres portent _rejallir_.
+
+ [831] _Var._ Et croyez avec nous qu'en tous ces trois combats.
+ (1652, 54 et 56)
+
+ [832] _Var._ Vous savez l'action, vous le venez d'entendre. (1641
+ et 55 A.)
+
+ [833] _Var._ Et le plus innocent que le ciel ait vu naître,
+ Quand il le croit coupable, il commence de l'être. (1641-56)
+
+ [834] _Var._ Qu'en amant de sa soeur il accuse le frère. (1652,
+ 54 et 56)
+
+ [835] _Var._ Prend droit par ses effets de juger de sa force,
+ Et s'ose imaginer, par un mauvais discours,
+ Que qui fait un miracle en doit faire toujours. (1641-56)
+
+ [836] _Var._ Si l'on n'en veut déchoir, il ne faut plus rien
+ faire. (1641-56)
+
+ [837] Les éditions de 1641-56 ajoutent JULIE aux personnages de
+ cette scène.
+
+ [838] Ce jeu de scène et les suivants, jusqu'à la fin de la
+ pièce, manquent dans les éditions de 1641-48 et dans celle de
+ 1655 A.
+
+ [839] _Var._ Toi qui par des douleurs à tes devoirs contraires.
+ (1641 et 55 A.)
+
+ [840] _Var._ Veux quitter un mari pour rejoindre les frères.
+ (1641 in-12)
+
+ [841] Don Arias dit au Comte dans _le Cid_, acte II, scène I,
+ vers 390:
+
+ Avec tous vos lauriers craignez encor le foudre.
+
+ [842] Voyez plus haut, p. 271 et 272, le discours du vieil Horace
+ dans Tite Live.
+
+ [843] _Var._ Dis, Valère, dis-nous, puisqu'il faut qu'il périsse.
+ (1641-48 et 55 A.)
+
+ [844] _Var._ Et Rome avec ses pleurs y mettra trop d'obstacle.
+ (1641-60)
+
+ [845] L'édition de 1682 porte _vous le préviendrez_, pour _vous
+ les préviendrez_; c'est sans doute une erreur.
+
+ [846] _Var._ Ce qu'il a fait pour elle, il le peut encor faire:
+ Il la peut garantir encor d'un sort contraire. (1641-60)
+
+ [847] Ces deux vers rappellent, bien que la pensée soit toute
+ différente, la fin de cette phrase de Malherbe (voyez l'édition
+ de M.L. Lalanne, tome I, p. 188):
+
+ Apollon à portes ouvertes
+ Laisse indifféremment cueillir
+ Les belles feuilles toujours vertes
+ Qui gardent les noms de vieillir;
+ Mais l'art d'en faire les couronnes
+ N'est pas su de toutes personnes....
+
+ [848] _Var._ Ta chaleur généreuse a produit ton forfait.
+ (1647 et 55 A.)
+ _Var._ Sa chaleur dangereuse a produit ton forfait.
+ (1656)
+
+ [849] _Var. Le Roi se lève, et tous le suivent hormis Julie._
+
+ SCÈNE IV.
+
+ JULIE.
+
+ Camille, ainsi le ciel t'avoit bien avertie
+ Des tragiques succès qu'il t'avoit préparés;
+ Mais toujours du secret il cache une partie
+ Aux esprits les plus nets et les mieux éclairés.
+ Il sembloit nous parler de ton proche hyménée,
+ Il sembloit tout promettre à tes voeux innocents;
+ Et nous cachant ainsi ta mort inopinée,
+ Sa voix n'est que trop vraie en trompant notre sens:
+ «Albe et Rome aujourd'hui prennent une autre face;
+ Tes voeux sont exaucés, elles goûtent la paix;
+ Et tu vas être unie avec ton Curiace,
+ Sans qu'aucun mauvais sort t'en sépare jamais[849-a].»
+ (1641-56)
+
+
+ [849-a] Ce commentaire de Julie sur le sens de l'oracle, dit
+ Voltaire, est visiblement imité de la fin du _Pastor fido_.
+
+
+
+
+ CINNA
+
+ TRAGÉDIE
+
+ 1640
+
+
+
+
+NOTICE.
+
+
+ « .... Par les envieux un génie excité
+ Au comble de son art est mille fois monté;
+ Plus on veut l'affoiblir, plus il croît et s'élance:
+ Au _Cid_ persécuté _Cinna_ doit sa naissance,»
+
+dit Boileau dans son _Épître à Racine_ (vers 49-52). L'effort que fit
+le génie de Corneille pour répondre dignement à ses détracteurs, est
+peut-être en effet une des causes de la perfection de _Cinna_; mais
+quel motif a porté le poëte à choisir ce sujet, à le développer avec
+un soin si curieux, à conseiller avec tant d'autorité la clémence au
+souverain et l'oubli aux conjurés?... C'est ce qu'aucun contemporain
+ne nous a dit; on en est donc réduit sur ce point aux conjectures, et,
+le premier, M. Édouard Fournier en a présenté tout récemment qui ont
+le double mérite, assez rare, d'être à la fois fort ingénieuses et
+très-plausibles.
+
+«C'est en 1640 que _Cinna_ fut joué d'abord, et c'est par conséquent
+en 1639 qu'il fut écrit. Or que s'était-il passé cette année-là dans
+la ville de Rouen, où Corneille menait la vie laborieuse et retirée
+que vous connaissez déjà[850]? De sinistres événements l'avaient
+agitée, ainsi que toute la province dont elle était la tête et le
+coeur. Les habitants des campagnes, surchargés des taxes mises sur le
+sel, sur le cuir, et même jusque sur le pain, avaient refusé de payer.
+
+«On avait arrêté les plus mutins; ils en avaient appelé devant le
+parlement de Rouen et la cour des aides; le parlement les avait fait
+mettre en liberté, et par suite la révolte se croyant ainsi autorisée
+et se trouvant avoir un point d'appui, s'était étendue dans toute la
+province. On avait couru sus aux commis, démoli leurs maisons, et
+pendu même ceux qu'on avait pu trouver. Un chef mystérieux, que
+personne n'avait vu, mais que tout le monde nommait et chantait,
+conduisait cette jacquerie normande. C'était _Jean-va-nu-pieds_,
+descendant direct du _Jacques Bonhomme_ des temps féodaux, et comme
+lui personnification terrible de la misère furieuse[851].
+
+«Richelieu veillait. Le danger, qui eût été grand partout, l'était là
+plus qu'ailleurs, à cause du voisinage de l'Anglais toujours prompt à
+profiter de nos troubles, et en raison aussi de certain désir mal
+déguisé que les pays normands avaient toujours eu de se donner à un
+duc[852].
+
+«Il fallait donc un remède énergique et sûr. Le Cardinal n'était pas
+homme à le faire attendre ni à l'employer mollement, une fois qu'il
+l'aurait trouvé. Comme la première cause de cette révolte venait d'une
+rébellion du parlement de Rouen, il voulut que cette magistrature
+insubordonnée fût punie par la main d'un magistrat. Le chancelier
+Seguier fut chargé de ses ordres. Il partit avec une armée, et
+quelques jours après, Rouen était occupé militairement.
+
+«Le parlement, qui prévoyait ce qu'il devait attendre de la colère
+d'un homme comme Richelieu, lui avait en hâte envoyé deux de ses
+principaux magistrats pour supplier et demander pardon. Ils ne purent
+rien obtenir. Rouen fut traité comme une ville prise d'assaut. On la
+frappa d'une taxe d'un million quatre-vingt-cinq mille livres; son
+conseil municipal fut dissous; le parlement, la cour des aides, le
+lieutenant général du bailliage furent interdits. Ce n'est pas tout.
+Il fallait du sang dans toutes les rigueurs qu'ordonnait Richelieu. Un
+grand nombre d'habitants furent arrêtés; on leur fit leur procès, et
+quarante-six furent condamnés: quatre à être rompus vifs, vingt au
+gibet, vingt-deux au bannissement perpétuel.
+
+«Le chancelier, qui réglait toutes ces représailles sur la
+connaissance qu'il avait des sévérités ordinaires à celui dont il
+était l'exécuteur, ne se croyait pas satisfait encore. Après avoir
+décimé la population, il voulait décapiter la ville elle-même, et
+rêvait pour cela la démolition de sa maison commune. C'était trop de
+zèle. Le Cardinal, à qui il envoya le menu de ses rigueurs, fit écrire
+en marge: «Bon, à l'exception du rasement de l'hôtel de ville[853].»
+
+En sa qualité d'avocat aux siéges généraux de l'amirauté, Corneille
+faisait partie du parlement; il comptait parmi les proscrits, des
+amis, des parents peut-être, et devait avoir à coeur de calmer les
+ressentiments de Richelieu. Est-ce à dire que nous ne voyions dans
+_Cinna_ qu'un éloquent plaidoyer? Dieu nous en garde! A coup sûr,
+Corneille voulait avant tout faire une belle tragédie; mais
+rencontrant dans Sénèque le magnifique exemple de clémence qu'il a si
+bien mis en scène, ne peut-il point, par un retour bien naturel sur
+son temps, avoir souhaité pour sa ville natale un souverain aussi
+magnanime qu'Auguste? S'il a eu cette idée, la Rome antique s'est tout
+à coup animée à ses yeux, et l'émotion que lui avaient causée les
+troubles dont il venait d'être le témoin fut la source de cette
+inspiration passionnée avec laquelle il peignit, en contemporain, en
+spectateur fidèle, les agitations qui accompagnèrent l'établissement
+de l'empire.
+
+Le public était du reste admirablement préparé à goûter une oeuvre de
+ce genre: «Les premiers spectateurs, dit Voltaire, furent ceux qui
+combattirent à la Marfée, et qui firent la guerre de la Fronde. Il y a
+d'ailleurs dans cette pièce un vrai continuel, un développement de la
+constitution de l'empire romain qui plaît extrêmement aux hommes
+d'État, et alors chacun voulait l'être[854].»
+
+La tragédie eut donc un grand succès; mais l'éloquente et indirecte
+supplique qui, suivant l'hypothèse que nous avons adoptée, s'y
+trouvait contenue, fut loin d'en avoir autant. Aucun des Rouennais
+proscrits ne fut rappelé, et les rigueurs ordonnées suivirent leur
+cours. Le destin de cette pièce, comme de presque tous les
+chefs-d'oeuvre dramatiques, fut de causer une vive impression, mais
+sans changer les coeurs, sans fléchir les volontés. D'après une
+anecdote fort douteuse, Louis XIV, après avoir constamment refusé la
+grâce du chevalier de Rohan, aurait été si ému en assistant à une
+représentation de _Cinna_ la veille du jour où le chevalier de Rohan
+devait être exécuté, que si on lui avait alors parlé de nouveau en
+faveur du condamné, il n'eût pu, aurait-il dit lui-même, s'empêcher
+d'accorder en ce moment la grâce qu'il avait jusqu'alors constamment
+refusée[855]. Quoi qu'il en soit de cette émotion attribuée à Louis
+XIV, il est certain que l'exemple d'Auguste ne tenta pas un instant
+Richelieu.
+
+Suivant les frères Parfait[856], _Cinna_ aurait été joué pour la
+première fois vers la fin de 1639. Mais cette pièce succéda à
+_Horace_, qui, le 9 mars 1640, ainsi que nous l'avons vu plus
+haut[857], venait à peine d'être joué; la première représentation de
+_Cinna_ est donc sans contredit postérieure à cette date.
+
+L'auteur d'une _Lettre sur la vie et les ouvrages de Molière et sur
+les comédiens de son temps_, publiée au mois de mai 1740[858],
+s'exprime ainsi en parlant de Pierre Mercier, dit Bellerose: «On croit
+que c'est lui qui a joué d'original le rôle de Cinna dans la tragédie
+de ce nom;» et ce qui est avancé ici d'une manière dubitative est
+établi par un témoignage formel de Chapuzeau, qui dit dans son
+_Théâtre françois_[859]: «Comme les talents sont divers, l'un n'est
+propre que pour le sérieux, l'autre que pour le comique; et Jodelet
+auroit aussi mal réussi dans le rôle de Cinna, que Bellerose dans
+celui de don Japhet d'Arménie[860].»
+
+Ce renseignement est d'autant plus précieux que Bellerose étant alors
+chef de la troupe de l'hôtel de Bourgogne, nous apprenons ainsi à quel
+théâtre _Cinna_ fut représenté.
+
+Nous savons de plus qu'en 1657 Floridor et Beauchâteau alternaient
+dans ce même rôle[861]. Quant aux autres, nous ignorons par qui ils
+étaient remplis. M. Aimé Martin affirme, mais sans en apporter de
+preuves, que Baron père jouait Auguste, et la Beaupré Émilie.
+
+_Cinna_, pendant fort longtemps, a subi à la représentation des
+mutilations analogues à celles qui ont encore lieu aujourd'hui pour
+_le Cid_. Plusieurs actrices ne disaient point le monologue qui ouvre
+la pièce; c'est à Voltaire qu'on en doit le rétablissement[862].
+D'autres altérations, encore plus graves, ont subsisté jusqu'à nos
+jours. En 1746 les frères Parfait nous disent que d'ordinaire on
+retranche au théâtre le rôle de Livie[863]. Dans son édition de
+Corneille de 1764, Voltaire fait observer que cette suppression
+remonte à plus de trente ans.
+
+Corneille cependant avait insisté à bon droit, dans le _Discours du
+poëme dramatique_, sur l'importance de ce rôle: «La consultation
+d'Auguste au second de _Cinna_, les remords de cet ingrat, ce qu'il en
+découvre à Émilie, et l'effort que fait Maxime pour persuader à cet
+objet de son amour caché de s'enfuir avec lui, ne sont que des
+épisodes; mais l'avis que fait donner Maxime par Euphorbe à
+l'Empereur, les irrésolutions de ce prince, et les conseils de Livie,
+sont de l'action principale[864].»
+
+Ces suppressions non-seulement tronquaient la pièce, mais amenaient
+des contre-sens inévitables. A l'occasion de ces deux vers:
+
+ Vous ne connoissez pas encor tous les complices;
+ Votre Émilie en est, Seigneur, et la voici[865],
+
+Voltaire fait la remarque suivante: «Les acteurs ont été obligés de
+retrancher Livie, qui venait faire ici le personnage d'un exempt, et
+qui ne disait que ces deux vers. On les fait prononcer par Émilie,
+mais ils lui sont peu convenables.»
+
+Napoléon, qui avait pour Corneille une si vive admiration, voulut
+qu'on représentât à Saint-Cloud _Cinna_, avec Livie, le 29 mai 1806,
+et Mlle Raucourt fut chargée de remplir ce rôle; mais cette heureuse
+tentative, ainsi que celle qui fut également faite à Saint-Cloud, à
+quelques jours de là, pour rétablir le personnage de l'Infante dans
+_le Cid_[866], n'eut aucune influence sur les représentations
+ordinaires, et ce fut seulement le 21 novembre 1860, sous la direction
+de M. Édouard Thierry, que le rôle de Livie fut définitivement remis
+au théâtre. A cette époque, l'habile directeur fit pratiquer dans
+_Cinna_ des changements de décors analogues à ceux que le public avait
+déjà accueillis favorablement dans _le Cid_[867]. L'_Examen_ de
+_Cinna_ renferme sur ce point d'excellentes indications[868], un peu
+contredites il est vrai par un passage d'un des _Discours_[869] qui
+montre que Corneille n'était pas trop d'avis qu'on variât les
+décorations pour marquer la diversité des lieux. Au reste ces
+modifications n'eurent lieu alors qu'à la Comédie-Française; et
+l'Odéon, qui deux jours après représentait _Cinna_ pour le début de
+Mlle Karoly dans le rôle d'Émilie, ne rétablissait pas celui de Livie
+et ne changeait rien à la décoration.
+
+_Cinna_ est la première pièce dont Corneille ait obtenu le privilége
+en son nom avant d'avoir traité avec un libraire. Ce privilége, daté
+de Fontainebleau, le 1er août 1642, est ainsi conçu: «Il est permis à
+notre amé et féal Pierre Corneille, notre conseiller et avocat général
+à la table de marbre des eaux et forêts de Rouen, de faire imprimer
+une tragédie de sa composition intitulée: _Cinna ou la Clémence
+d'Auguste...._» Il est suivi d'une mention de «la cession et
+transport» fait par Corneille à Toussaint Quinet, et l'on trouve dans
+les _Mémoires de Mathieu Molé_[870] l'arrêt du 16 juin qui autorise
+Quinet à jouir de l'effet du privilége, et du transport fait à son
+profit par Corneille.
+
+L'édition originale a pour titre: CINNA OV LA CLEMENCE D'AVGVSTE,
+TRAGEDIE. _Imprimé à Roüen aux despens de l'Autheur et se vendent à
+Paris chez Toussainct Quinet_.... M.DC.XLIII. _Auec priuilege du Roy._
+Sur le titre se trouvent comme épigraphe les vers 40 et 41 de l'_Art
+poétique_ d'Horace:
+
+ .... _Cui lecta potenter erit res,
+ Nec facundia deseret hunc, nec lucidus ordo._
+
+Ce titre est précédé d'un frontispice gravé représentant Auguste sur
+un trône, et Cinna, Maxime et Émilie à ses pieds; cette dernière lui
+baise la main. Le volume, de format in-4º, se compose de 7 feuillets
+et 110 pages. L'achevé d'imprimer est du 18 janvier; la cession à
+Quinet, seulement du 27, comme on le voit dans l'arrêt du 16 juin; ce
+qui explique la présence sur le titre de la formule: _Imprimé aux
+despens de l'Autheur_.
+
+En tête de _Cinna_ se trouve le passage de Sénèque qui a donné à
+Corneille l'idée de sa tragédie[871], et la traduction libre de ce
+passage par Montaigne[872]. Cette coutume de rapprocher ainsi des
+poëmes dramatiques nouveaux leurs origines historiques, fut imitée par
+quelques poëtes et blâmée par d'autres, qui sans doute ne
+s'astreignaient pas à une exactitude bien rigoureuse dans le récit des
+événements et la peinture des caractères. C'est ce que nous apprend un
+auteur fort inconnu et fort digne de l'être, qui cependant, si nous
+l'en croyons, a eu la gloire d'être l'ami de Corneille. Ce poëte, qui
+se nomme le Vert et qui avait le bonheur, fort grand alors pour un
+poëte dramatique, d'appartenir à la Normandie[873], a fait imprimer
+trois pièces: _le Docteur amoureux_, comédie, en 1638; _Aristotime_,
+tragédie, en 1642; _Aricidie_, _ou le Mariage de Tite_, tragi-comédie,
+en 1646. Dans l'avis _au Lecteur_ de ce dernier ouvrage, le Vert
+s'exprime ainsi: «Les préfaces, que j'aime quand elles ne sont pas
+trop longues, ne me semblent point absolument inutiles,
+particulièrement dans les histoires peu connues, où le moindre
+avertissement donne quelquefois beaucoup de lumière et d'intelligence.
+Je n'ignore pas que cette mienne opinion ne puisse être condamnée de
+quelques-uns; mais je sais bien aussi qu'elle est suivie de beaucoup
+d'autres, et que j'ai pour modèle et pour partisan (comme pour ami et
+pour compatriote, dont je ne tire pas une petite vanité) le grand
+maître de l'art qui dans le _Cinna_ et le _Polyeucte_ n'a pas jugé
+hors de propos de préparer ses lecteurs par des commencements
+semblables.»
+
+Après _le Cid_, _Cinna_ est de toutes les pièces de Corneille celle
+qui, de son vivant, a fait le plus de bruit. Il revient lui-même à
+plusieurs reprises sur «les illustres suffrages» qu'elle a
+obtenus[874]. Ne pas la bien connaître était une des plus grandes
+marques d'ignorance que l'on pût donner; et en 1661, Dorimon, dans sa
+_Comédie de la comédie_, faisait rire aux dépens d'un sot qui, pour
+trancher de l'entendu, vantait la prose de _Cinna_.
+
+Nous avons dit à combien de parodies _le Cid_ avait donné lieu, et à
+quel point Corneille s'irritait des moindres plaisanteries de ce
+genre[875]. Pour _Cinna_, nous n'en trouvons aucune qui ait été
+représentée. Seulement, à une époque bien postérieure à celle de la
+représentation, l'abbé de Pure fit, ou du moins distribua une brochure
+intitulée: _Boileau, ou la Clémence de M. Colbert_; c'est une
+imitation burlesque de la scène où Auguste déclare à Cinna qu'il
+connaît tous les détails du complot tramé contre lui. Gilles Boileau y
+est convaincu par le ministre Colbert d'avoir composé des libelles. Si
+ombrageux que fût Corneille, cette plaisanterie fort médiocre, qui
+n'était d'ailleurs nullement dirigée contre son oeuvre, ne dut lui
+causer aucun chagrin.
+
+NOTES:
+
+ [850] Voyez la _Notice biographique_.
+
+ [851] M. Rathery, _Des anciennes institutions judiciaires de la
+ Normandie_, dans la _Revue française_ du mois de mars 1839, p.
+ 269.--Voyez aussi l'_Introduction_ du _Diaire, ou Journal du
+ chancelier Seguier en Normandie après la sédition des nu-pieds,
+ et documents relatifs à ce voyage et à la sédition_, publiés pour
+ la première fois par A. Floquet. Rouen, 1842, in-8º.
+
+ [852] Tallemant des Réaux, tome II, p. 47.
+
+ [853] M. Rathery, p. 271.--M. Édouard Fournier, _Notes sur la vie
+ de Corneille_, p. CXVII-CXIX, en tête de _Corneille à la Butte
+ Saint-Roch_.
+
+ [854] _Remarques sur Cinna_, acte V, scène III, vers 1701.
+
+ [855] _Anecdotes dramatiques_, p. 103.
+
+ [856] _Histoire du Théâtre françois_, tome V, p. 92.
+
+ [857] Voyez la Notice d'_Horace_, p. 249 et 250.
+
+ [858] _Mercure de France_, p. 847.
+
+ [859] Page 123.
+
+ [860] Pièce de Scarron, représentée en 1653.
+
+ [861] Voyez ci-dessus, p. 251.
+
+ [862] Voyez ci-après, p. 385, note 906.
+
+ [863] Tome VI, p. 94, note _a_.
+
+ [864] Tome I, p. 47.
+
+ [865] Acte V, scène II, vers 1562 et 1563.
+
+ [866] Voyez ci-dessus, p. 51.
+
+ [867] Voyez ci-dessus, p. 52.
+
+ [868] Voyez ci-après, p. 379 et 380.
+
+ [869] Voyez tome I, p. 120.
+
+ [870] Tome III, p. 66 et 67.
+
+ [871] Le récit de Sénèque est traduit en entier dans l'_Histoire
+ romaine_ de Coeffeteau (1621), fort goûtée au temps de Corneille,
+ et de l'autorité de laquelle il s'appuie à la fin de
+ l'avertissement de _Polyeucte_. Voyez plus loin, p. 478.
+
+ [872] Ces extraits, contrairement à l'usage ordinaire de
+ Corneille, se trouvent en tête de l'édition originale. La
+ première édition du _Cid_ n'a point les romances; ni la première
+ d'_Horace_, l'extrait de Tite Live.
+
+ [873] Voyez tome II, p. 4.
+
+ [874] Voyez plus loin, p. 378 et note 892.
+
+ [875] Voyez ci-dessus, p. 17 et 107 note 250.
+
+
+
+
+ÉPÎTRE.
+
+A MONSIEUR DE MONTORON[876].
+
+
+ MONSIEUR,
+
+ Je vous présente un tableau d'une des plus belles actions
+ d'Auguste. Ce monarque étoit tout généreux, et sa générosité n'a
+ jamais paru avec tant d'éclat que dans les effets de sa clémence
+ et de sa libéralité. Ces deux rares vertus lui étoient si
+ naturelles et si inséparables en lui, qu'il semble qu'en cette
+ histoire que j'ai mise sur notre théâtre, elles se soient tour à
+ tour entre-produites dans son âme. Il avoit été si libéral envers
+ Cinna, que sa conjuration ayant fait voir une ingratitude
+ extraordinaire, il eut besoin d'un extraordinaire effort de
+ clémence pour lui pardonner; et le pardon qu'il lui donna fut la
+ source des nouveaux bienfaits dont il lui fut prodigue, pour
+ vaincre tout à fait cet esprit qui n'avoit pu être gagné par les
+ premiers; de sorte qu'il est vrai de dire qu'il eût été moins
+ clément envers lui s'il eût été moins libéral, et qu'il eût été
+ moins libéral s'il eût été moins clément. Cela étant[877], à qui
+ pourrois-je plus justement donner le portrait de l'une de ces
+ héroïques vertus, qu'à celui qui possède l'autre en un si haut
+ degré, puisque, dans cette action, ce grand prince les a si bien
+ attachées et comme unies l'une à l'autre, qu'elles ont été tout
+ ensemble et la cause[878] et l'effet l'une de l'autre? Vous avez
+ des richesses, mais vous savez en jouir, et vous en jouissez
+ d'une façon si noble, si relevée, et tellement illustre, que vous
+ forcez la voix publique d'avouer que la fortune a consulté la
+ raison quand elle a répandu ses faveurs sur vous, et qu'on a plus
+ de sujet de vous en souhaiter le redoublement que de vous en
+ envier l'abondance. J'ai vécu si éloigné de la flatterie, que je
+ pense être en possession de me faire croire quand je dis du bien
+ de quelqu'un; et lorsque je donne des louanges (ce qui m'arrive
+ assez rarement), c'est avec tant de retenue, que je supprime
+ toujours quantité de glorieuses vérités, pour ne me rendre pas
+ suspect d'étaler de ces mensonges obligeants que beaucoup de nos
+ modernes savent débiter de si bonne grâce. Aussi je ne dirai rien
+ des avantages de votre naissance, ni de votre courage, qui l'a si
+ dignement soutenue dans la profession des armes[879], à qui vous
+ avez donné vos premières années: ce sont des choses trop connues
+ de tout le monde. Je ne dirai rien de ce prompt et puissant
+ secours que reçoivent chaque jour de votre main tant de bonnes
+ familles, ruinées par les désordres de nos guerres: ce sont des
+ choses que vous voulez tenir cachées. Je dirai seulement un mot de
+ ce que vous avez particulièrement de commun avec Auguste: c'est
+ que cette générosité qui compose la meilleure partie de votre âme
+ et règne sur l'autre, et qu'à juste titre on peut nommer l'âme de
+ votre âme, puisqu'elle en fait mouvoir toutes les puissances;
+ c'est, dis-je, que cette générosité, à l'exemple de ce grand
+ empereur, prend plaisir à s'étendre sur les gens de lettres, en un
+ temps où beaucoup pensent avoir trop récompensé leurs travaux
+ quand ils les ont honorés d'une louange stérile[880]. Et
+ certes[881], vous avez traité quelques-unes de nos muses avec tant
+ de magnanimité, qu'en elles vous avez obligé toutes les autres, et
+ qu'il n'en est point[882] qui ne vous en doive un remercîment.
+ Trouvez donc bon[883], Monsieur, que je m'acquitte de celui que je
+ reconnois vous en devoir, par le présent que je vous fais de ce
+ poëme, que j'ai choisi comme le plus durable des miens, pour
+ apprendre plus longtemps à ceux qui le liront que le généreux
+ Monsieur de Montoron, par une libéralité inouïe en ce siècle[884],
+ s'est rendu toutes les muses redevables, et que je prends tant de
+ part aux bienfaits dont vous avez surpris quelques-unes d'elles,
+ que je m'en dirai toute ma vie,
+
+ MONSIEUR,
+
+ Votre très-humble et très-obligé serviteur[885],
+
+ CORNEILLE.
+
+NOTES:
+
+ [876] Cette épître dédicatoire, ainsi que l'extrait de Sénèque
+ qui la suit, ne se trouvent que dans l'édition originale et dans
+ les recueils de 1648-1656.--Pierre du Puget, seigneur de
+ Montauron ou Montoron, des Carles et Caussidière, la Chevrette et
+ la Marche, premier président des finances au bureau de Montauban,
+ mourut à Paris le 23 juin 1664. Tallemant des Réaux nous apprend
+ dans son _Historiette sur Louis treizième_ (tome II, p. 248) que
+ «Montauron avoit donné deux cents pistoles à Corneille pour
+ _Cinna_.» Ce témoignage, qui émane d'un allié de Montauron, car
+ sa fille naturelle avait épousé Gédéon Tallemant, est beaucoup
+ plus digne de confiance que l'assertion du _Journal de Verdun_
+ (juin 1701, p. 410), qui porte à mille pistoles le présent de
+ Montauron. La libéralité de ce financier envers les gens de
+ lettres et leur empressement à lui adresser des dédicaces étaient
+ devenus un sujet de plaisanteries et d'allusions de toutes
+ sortes. Dans son _Parnasse réformé_ (p. 132 et 133), Guéret
+ propose les réformes suivantes: «_Article X._ Défendons de mentir
+ dans les épîtres dédicatoires. _Article XI._ Supprimons tous les
+ panégyriques à la Montoron....» Ailleurs, dans sa _Promenade de
+ Saint-Cloud_ (imprimée dans les _Mémoires historiques et
+ critiques de Bruys_, Paris, 1751, in-12, tome II, p. 238), Guéret
+ se commente ainsi lui-même: «Si vous ignorez ce que c'est que les
+ _Panégyriques à la Montoron_, vous n'avez qu'à le demander à M.
+ Corneille, et il vous dira que son _Cinna_ n'a pas été la plus
+ malheureuse de ses dédicaces.»--Du reste, à cette époque, comme
+ le fait remarquer Tallemant (tome VI, p. 227, note 2), «tout
+ s'appeloit _à la Montauron_.» Pierre Gontier, dans un passage de
+ ses _Exercitationes hygiasticæ_ (Lyon, 1688, p. 111), cité par M.
+ Paulin Paris, parle de petits pains au lait _à la Montauron_; et
+ Tallemant nous raconte une sanglante allusion à cette façon de
+ parler, qui tombe fort directement sur un membre de sa famille:
+ «Une fois, dit-il, aux Comédiens du Marais, Monsieur d'Orléans y
+ étant, quelqu'un fut assez sot pour dire qu'on attendoit M. de
+ Moutauron. Les gens de Monsieur d'Orléans le firent jouer à la
+ farce, et il y avoit une fille _à la Montauron_ qu'on disoit être
+ mariée _Tallemant quellement_.» La fortune de Montauron ne suffit
+ pas longtemps à ses prodigalités insensées, et bientôt Scarron
+ put écrire le passage suivant, rapporté par M. Paulin Paris dans
+ son commentaire sur Tallemant des Réaux (tome VI, p. 235):
+
+ Ce n'est que maroquin perdu
+ Que les livres que l'on dédie
+ Depuis que Montauron mendie;
+ Montauron dont le quart d'écu
+ S'attrapoit si bien à la glu
+ De l'ode ou de la comédie.
+
+ [877] VAR. (édit. de 1648-1656): Cela étant, ne puis-je pas avec
+ justice donner le portrait de l'une de ces héroïques vertus à
+ celui qui....
+
+ [878] VAR. (édit. de 1648-1656): tout ensemble la cause et
+ l'effet l'une de l'autre? Je le puis certes d'autant plus
+ justement que je vois votre générosité, comme voulant imiter ce
+ grand empereur, prendre plaisir à s'étendre sur les gens de
+ lettres, en un temps, etc. (voyez p. 372).
+
+ [879] C'est cette flatterie, supprimée par Corneille dès 1648
+ (voyez la note précédente), qui a fait dire à Scarron: «Soit que
+ la nécessité soit mère de l'invention, ou que l'invention soit
+ partie essentielle du poëte, quelques poëtes au grand collier ont
+ eu celle d'aller chercher dans les Finances ceux qui dépensoient
+ leur bien aussi aisément qu'ils l'avoient amassé. Je ne doute
+ point que ces marchands poëtiques n'ayent donné à ces publicains
+ libéraux toutes les vertus, jusques aux militaires.» (Dédicace _A
+ très-honnête et très-divertissante chienne dame Guillemette,
+ petite levrette de ma soeur_, en tête de: _la Suite des OEuvres
+ burlesques de Mr Scarron_, seconde partie. Paris, T. Quinet,
+ 1648, in-4º.)
+
+ [880] «Il y en a, dit Scarron dans la dédicace que nous venons de
+ citer, qui rendent de l'encens pour de l'encens, et des louanges
+ pour des louanges.»
+
+ [881] Ces deux premiers mots de la phrase manquent dans les
+ éditions de 1648-1656.
+
+ [882] VAR. (édit. de 1648-1656): de sorte qu'il n'en est point.
+
+ [883] VAR. (édit. de 1648-1656): Trouvez bon.
+
+ [884] Voyez p. 369, note 876.
+
+ [885] VAR. (édit. de 1656): Votre très-humble, très obéissant et
+ très-obligé serviteur.
+
+
+SENECA.
+
+Lib. I, _De Clementia_, cap. IX.
+
+Divus Augustus mitis fuit princeps, si quis illum a principatu suo
+æstimare incipiat. In communi quidem republica[886], duodevicesimum
+egressus annum, jam pugiones in sinu amicorum absconderat, jam
+insidiis M. Antonii consulis latus petierat, jam fuerat collega
+proscriptionis; sed quum annum quadragesimum transisset, et in Gallia
+moraretur, delatum est ad eum indicium, L. Cinnam, stolidi ingenii
+virum, insidias ei struere. Dictum est et ubi, et quando, et
+quemadmodum aggredi vellet. Unus ex consciis deferebat; statuit se ab
+eo vindicare. Consilium amicorum advocari jussit. Nox illi inquieta
+erat, quum cogitaret adolescentem nobilem, hoc detracto integrum, Cn.
+Pompeii nepotem damnandum. Jam unum hominem occidere non poterat, quum
+M. Antonio proscriptionis edictum inler coenam dictarat. Gemens
+subinde voces varias emittebat et inter se contrarias: «Quid ergo? ego
+percussorem meum securum ambulare patiar, me sollicito? Ergo non dabit
+poenas, qui tot civilibus bellis frustra petitum caput, tot navalibus,
+tot pedestribus proeliis incolume, postquam terra marique pax parta
+est, non occidere constituat, sed immolare?» Nam sacrificantem
+placuerat adoriri. Rursus silentio interposito, majore multo voce sibi
+quam Cinnnæ irascebatur: «Quid vivis, si perire te tam multorum
+interest? Quis finis erit suppliciorum? quis sanguinis? Ego sum
+nobilibus adolescentulis expositum caput, in quod mucrones acuant. Non
+est tanti vita, si, ut ego non peream, tam multa perdenda sunt.»
+Interpellavit tandem illum Livia uxor, et: «Admittis, inquit, muliebre
+consilium? Fac quod medici solent; ubi usitata remedia non procedunt,
+tentant contraria. Severitate nihil adhuc profecisti: Salvidienum[887]
+Lepidus secutus est, Lepidum Muræna, Murænam Cæpio, Cæpionem Egnatius,
+ut alios taceam quos tantum ausos pudet; nunc tenta quomodo tibi cedat
+clementia. Ignosce L. Cinnæ; deprehensus est; jam nocere tibi non
+potest, prodesse famæ tuæ potest[888].» Gavisus sibi quod advocatum
+invenerat, uxori quidem gratias egit: renuntiari autem extemplo amicis
+quos in consilium rogaverat imperavit, et Cinnam unum ad se accersit,
+dimissisque omnibus e cubiculo, quum alteram poni Cinnæ cathedram
+jussisset: «Hoc, inquit, primum a te peto, ne me loquentem
+interpelles, ne medio sermone meo proclames; dabitur tibi loquendi
+liberum tempus. Ego te, Cinna, quum in hostium castris invenissem, non
+factum tantum mihi inimicum, sed natum, servavi; patrimonium tibi omne
+concessi; hodie tam felix es et tam dives, ut victo victores
+invideant: sacerdotium tibi petenti, præteritis compluribus quorum
+parentes mecum militaverant, dedi. Quum sic de te meruerim, occidere
+me constituisti.» Quum ad hanc vocem exclamasset Cinna, procul hanc ab
+se abesse dementiam: «Non præstas, inquit, fidem, Cinna; convenerat ne
+interloquereris. Occidere, inquam, me paras.» Adjecit locum, socios,
+diem, ordinem insidiarum, cui commissum esset ferrum; et quum defixum
+videret, nec ex conventione jam, sed ex conscientia tacentem: «Quo,
+inquit, hoc animo facis? Ut ipse sis princeps? Male, mehercule, cum
+republica agitur, si tibi ad imperandum nihil præter me obstat. Domum
+tuam tueri non potes; nuper libertini hominis gratia in privato
+judicio superatus es. Adeo nihil facilius putas quam contra Cæsarem
+advocare? Cedo, si spes tuas solus impedio[889], Paulusne te et Fabius
+Maximus et Cossi et Servilii ferent, tantumque agmen nobilium, non
+inania nomina præferentium, sed eorum qui imaginibus suis decori
+sunt?» Ne totam ejus orationem repetendo magnam partem voluminis
+occupem, diutius enim quam duabus horis locutum esse constat, quum
+hanc poenam qua sola erat contentus futurus, extenderet: «Vitam tibi,
+inquit, Cinna, iterum do, prius hosti, nunc insidiatori ac parricidæ.
+Ex hodierno die inter nos amicitia incipiat. Contendamus utrum ego
+meliore fide vitam tibi dederim, an tu debeas.» Post hæc detulit ultro
+consulatum, questus quod non auderet petere; amicissimum,
+fidelissimumque habuit; hæres solus fuit illi; nullis amplius insidiis
+ab ullo petitus est.
+
+NOTES:
+
+ [886] Corneille a omis ici quelques mots. Voici quel est le texte
+ de Sénèque: _In communi quidem republica gladium movit: quum hoc
+ ætatis esset quod tu nunc es, duodevicesimum, etc._ Dans le reste
+ du morceau l'édition suivie par Corneille ne diffère que par un
+ petit nombre de leçons, insignifiantes pour la plupart, du texte
+ des impressions les plus modernes.
+
+ [887] L'édition originale de _Cinna_ porte _Salvidientium_, pour
+ _Salvidienum_.
+
+ [888] L'entretien d'Auguste et de Livie est beaucoup plus long
+ dans Dion Cassius, où il s'étend depuis le chapitre XIV jusqu'au
+ chapitre XXII du livre LV.
+
+ [889] Nous suivons le texte de la première édition de _Cinna_,
+ qui a une virgule après _impedio_; c'est bien la ponctuation que
+ veut le sens. Dans l'impression de 1648, au lieu de la virgule,
+ il y a un point, ce qui altère la pensée de Sénèque, mais est
+ conforme à la traduction de Montaigne.
+
+
+MONTAGNE[890].
+
+Livre I de ses _Essais_, chapitre XXIII.
+
+L'empereur Auguste, estant en la Gaule, receut certain advertissement
+d'une coniuration que luy brassoit L. Cinna: il delibera de s'en
+venger, et manda pour cet effect au lendemain le conseil de ses amis.
+Mais la nuict d'entre deux, il la passa avecques grande inquietude,
+considerant qu'il avoit à faire mourir un ieune homme de bonne maison
+et nepveu du grand Pompeius, et produisoit en se plaignant plusieurs
+divers discours: «Quoy doncques, disoit il, sera il vray que ie
+demeureray en crainte et en alarme, et que ie lairray mon meurtrier se
+promener ce pendant à son ayse? S'en ira il quitte, ayant assailly ma
+teste, que i'ay sauvee de tant de guerres civiles, de tant de
+battailles par mer et par terre, et aprez avoir estably la paix
+universelle du monde? sera il absoult, ayant deliberé non de me
+meurtrir seulement, mais de me sacrifier?» car la coniuration estoit
+faicte de le tuer comme il feroit quelque sacrifice. Aprez cela,
+s'estant tenu coy quelque espace de temps, il recommenceoit d'une voix
+plus forte, et s'en prenoit à soy mesme: «Pourquoy vis tu, s'il
+importe à tant de gents que tu meures? N'y aura il point de fin à tes
+vengeances et à tes cruautez? Ta vie vault elle que tant de dommage se
+face pour la conserver?» Livia, sa femme, le sentant en ces angoisses:
+«Et les conseils des femmes y seront ils receus? lui dict elle: fay
+ce que font les medecins; quant les receptes accoustumees ne peuvent
+servir, ils en essayent de contraires. Par severité, tu n'as iusques à
+cette heure rien proufité: Lepidus a suyvi Salvidienus; Murena,
+Lepidus; Caepio, Murena; Egnatius, Caepio: commence à experimenter
+comment te succederont la doulceur et la clemence. Cinna est
+convaincu, pardonne-luy; de te nuire desormais, il ne pourra, et
+proufitera à ta gloire.» Auguste feut bien ayse d'avoir trouvé un
+advocat de son humeur, et ayant remercié sa femme, et contremandé ses
+amis qu'il avoit assignez au conseil, commanda qu'on feist venir à luy
+Cinna tout seul; et ayant faict sortir tout le monde de sa chambre, et
+faict donner un siege à Cinna, il luy parla en cette maniere: «En
+premier lieu, ie te demande, Cinna, paisible audience; n'interromps
+pas mon parler: ie te donray temps et loisir d'y respondre. Tu sçais,
+Cinna, que t'ayant prins au camp de mes ennemis, non seulement
+t'estant faict mon ennemy, mais estant nay tel, ie te sauvay, ie te
+meis entre mains touts tes biens, et t'ay enfin rendu si accommodé et
+si aysé, que les victorieux sont envieux de la condition du vaincu:
+l'office du sacerdoce que tu me demandas, ie te l'octroyay, l'ayant
+refusé à d'aultres, desquels les peres avoyent tousiours combattu
+avecques moy. T'ayant si fort obligé, tu as entreprins de me tuer.» A
+quoy Cinna s'estant escrié qu'il estoit bien esloingné d'une si
+meschante pensee: «Tu ne me tiens pas, Cinna, ce que tu m'avois
+promis, suyvit Auguste; tu m'avois asseuré que ie ne seroy pas
+interrompu. Ouy, tu as entreprins de me tuer en tel lieu, tel iour, en
+telle compaignie, et de telle façon.» Et le veoyant transi de ces
+nouvelles, et en silence, non plus pour tenir le marché de se taire,
+mais de la presse de sa conscience: «Pourquoy, adiousta il, le fais
+tu? Est ce pour estre empereur? Vrayement il va bien mal à la chose
+publicque, s'il n'y a que moy qui t'empesche d'arriver à l'empire. Tu
+ne peux pas seulement deffendre ta maison, et perdis dernierement un
+procez par la faveur d'un simple libertin[891]. Quoy! n'as tu pas
+moyen ny pouvoir en aultre chose qu'à entreprendre Cesar? Ie le
+quitte, s'il n'y a que moy qui empesche tes esperances. Penses tu que
+Paulus, que Fabius, que les Cosseens et Serviliens te souffrent, et
+une si grande troupe de nobles, non seulement nobles de nom, mais qui
+par leur vertu honnorent leur noblesse?» Aprez plusieurs aultres
+propos (car il parla à luy plus de deux heures entieres): «Or va, luy
+dict il, ie te donne, Cinna, la vie à traistre et à parricide, que ie
+te donnay aultrefois à ennemy; que l'amitié commence de ce iourd'huy
+entre nous; essayons qui de nous deux de meilleure foy, moy t'aye
+donné ta vie, ou tu l'ayes receue.» Et se despartit d'avesques luy en
+cette maniere. Quelque temps aprez, il luy donna le consulat, se
+plaignant dequoy il ne luy avoit osé demander. Il l'eut depuis pour
+fort amy, et feut seul faict par luy heritier de ses biens. Or depuis
+cet accident, qui adveint à Auguste au quarantiesme an de son aage, il
+n'y eut iamais de coniuration ny d'entreprinse contre luy, et receut
+une iuste recompense de cette sienne clemence[892].
+
+NOTES:
+
+ [890] Cet extrait des _Essais_ de Montaigne ne se trouve que dans
+ la première édition d'_Horace_. Corneille ne l'a pas reproduit à
+ la suite de l'extrait latin, dans ses recueils de 1648-1656. Il
+ tiendra lieu ici d'une traduction du morceau de Sénèque.
+
+ [891] «_Affranchi_, du mot latin _libertus_, ou _libertinus_; car
+ ce dernier ne veut pas dire, comme on l'a cru longtemps, fils
+ d'affranchi.» (_Note de M. le Clerc sur Montaigne._)
+
+ [892] Quand Corneille fit imprimer _Cinna_ dans la seconde partie
+ de ses _OEuvres_, en 1648, il le fit précéder d'une lettre de
+ Balzac, qui se trouve encore dans l'édition de 1656. Cette
+ lettre, qui est du 17 janvier 1643, avait déjà été comprise dans
+ le tome II des _Lettres choisies du sieur de Balzac_. Paris, Aug.
+ Courbé, 1647, in-8º, p. 437 et suivantes. Dans notre édition elle
+ figurera à sa date parmi les _Lettres_ de Corneille, auxquelles
+ nous avons joint celles qui lui ont été adressées.
+
+
+
+
+EXAMEN.
+
+Ce poëme a tant d'illustres suffrages[893] qui lui donnent le premier
+rang parmi les miens, que je me ferois trop d'importants ennemis si
+j'en disois du mal: je ne le suis pas assez de moi-même pour chercher
+des défauts où ils n'en ont point voulu voir, et accuser le jugement
+qu'ils en ont fait, pour obscurcir la gloire qu'ils m'en ont donnée.
+Cette approbation si forte et si générale vient sans doute de ce que
+la vraisemblance s'y trouve si heureusement conservée aux endroits où
+la vérité lui manque, qu'il n'a jamais besoin de recourir au
+nécessaire[894]. Rien n'y contredit l'histoire, bien que beaucoup de
+choses y soient ajoutées; rien n'y est violenté par les incommodités
+de la représentation, ni par l'unité de jour, ni par celle de lieu.
+
+Il est vrai qu'il s'y rencontre une duplicité de lieu
+particulier[895]. La moitié de la pièce se passe chez Émilie, et
+l'autre dans le cabinet d'Auguste. J'aurois été ridicule si j'avois
+prétendu que cet empereur délibérât avec Maxime et Cinna s'il
+quitteroit l'empire ou non, précisément dans la même place où ce
+dernier vient de rendre compte à Émilie de la conspiration qu'il a
+formée contre lui. C'est ce qui m'a fait rompre la liaison des scènes
+au quatrième acte, n'ayant pu me résoudre à faire que Maxime vînt
+donner l'alarme à Émilie de la conjuration découverte, au lieu même où
+Auguste en venoit de recevoir l'avis par son ordre, et dont il ne
+faisoit que de sortir avec tant d'inquiétude et d'irrésolution. C'eût
+été une impudence extraordinaire, et tout à fait hors du
+vraisemblable, de se présenter dans son cabinet un moment après qu'il
+lui avoit fait révéler le secret de cette entreprise[896] et porter la
+nouvelle de sa fausse mort. Bien loin de pouvoir surprendre Émilie par
+la peur de se voir arrêtée, c'eût été se faire arrêter lui-même, et se
+précipiter dans un obstacle invincible au dessein qu'il vouloit
+exécuter. Émilie ne parle donc pas où parle Auguste, à la réserve du
+cinquième acte; mais cela n'empêche pas qu'à considérer tout le poëme
+ensemble, il n'aye son unité de lieu, puisque tout s'y peut passer,
+non-seulement dans Rome ou dans un quartier de Rome, mais dans le seul
+palais d'Auguste, pourvu que vous y vouliez donner un appartement à
+Émilie qui soit éloigné du sien.
+
+Le compte que Cinna lui rend de sa conspiration justifie ce que j'ai
+dit ailleurs[897], que, pour faire souffrir une narration ornée, il
+faut que celui qui la fait et celui qui l'écoute ayent l'esprit assez
+tranquille, et s'y plaisent assez pour lui prêter toute la patience
+qui lui est nécessaire. Émilie a de la joie d'apprendre[898] de la
+bouche de son amant avec quelle chaleur il a suivi ses intentions; et
+Cinna n'en a pas moins de lui pouvoir donner de si belles espérances
+de l'effet qu'elle en souhaite: c'est pourquoi, quelque longue que
+soit cette narration, sans interruption aucune, elle n'ennuie point.
+Les ornements de rhétorique dont j'ai tâché de l'enrichir ne la font
+point condamner de trop d'artifice, et la diversité de ses figures ne
+fait point regretter le temps que j'y perds; mais si j'avois attendu à
+la commencer qu'Évandre eût troublé ces deux amants par la nouvelle
+qu'il leur apporte, Cinna eût été obligé de s'en taire ou de la
+conclure en six vers, et Émilie n'en eût pu supporter davantage.
+
+Comme[899] les vers d'_Horace_[900] ont quelque chose de plus net et
+de moins guindé pour les pensées que ceux du _Cid_, on peut dire que
+ceux de cette pièce ont quelque chose de plus achevé[901] que ceux
+d'_Horace_, et qu'enfin la facilité de concevoir le sujet, qui n'est
+ni trop chargé d'incidents, ni trop embarrassé des récits de ce qui
+s'est passé avant le commencement de la pièce, est une des causes sans
+doute de la grande approbation qu'il a reçue. L'auditeur aime à
+s'abandonner à l'action présente, et à n'être point obligé, pour
+l'intelligence de ce qu'il voit, de réfléchir sur ce qu'il a déjà vu,
+et de fixer sa mémoire sur les premiers actes, cependant que les
+derniers sont devant ses yeux. C'est l'incommodité des pièces
+embarrassées, qu'en termes de l'art on nomme _implexes_, par un mot
+emprunté du latin, telles que sont _Rodogune_ et _Héraclius_. Elle ne
+se rencontre pas dans les simples; mais comme celles-là ont sans doute
+besoin de plus d'esprit pour les imaginer, et de plus d'art pour les
+conduire, celles-ci, n'ayant pas le même secours du côté du sujet,
+demandent plus de force de vers, de raisonnement, et de
+sentiments[902] pour les soutenir.
+
+NOTES:
+
+ [893] Corneille revient dans le _Discours des trois unités_ (tome
+ I, p. 105) sur ces «illustres suffrages» accordés à _Cinna_.
+
+ [894] Voyez le commencement du _Discours du poëme dramatique_,
+ tome I, p. 14 et suivantes; et le _Discours de la tragédie_, p.
+ 81 et suivantes.
+
+ [895] Ici Corneille répond à une question directe que lui avait
+ posée d'Aubignac: «Je ne puis approuver que dans la salle d'un
+ palais, où apparemment il y a toujours des gens qui vont et qui
+ viennent, on fasse une longue narration d'aventures secrètes et
+ qui ne pourroient être découvertes sans grand péril; d'où vient
+ que je n'ai jamais pu bien concevoir comment Monsieur Corneille
+ peut faire qu'en un même lieu Cinna conte à Émilie tout l'ordre
+ et toutes les circonstances d'une grande conspiration contre
+ Auguste, et qu'Auguste y tienne un conseil de confidence avec ses
+ deux favoris; car si c'est un lieu public, comme il le semble,
+ puisqu'Auguste en fait retirer les autres courtisans, quelle
+ apparence que Cinna vienne y faire visite à Émilie avec un
+ entretien et un récit de choses si périlleuses, qui pouvoient
+ être entendues de ceux de la cour qui passoient en ce lieu? Et si
+ c'est un lieu particulier, par exemple le cabinet de l'Empereur,
+ qui en fait retirer ceux qu'il ne veut pas rendre participants de
+ son secret, comment est-il vraisemblable qu'il soit venu faire ce
+ discours à Émilie? et moins encore qu'Émilie y fasse des plaintes
+ enragées contre l'Empereur? Voilà une difficulté que Monsieur
+ Corneille résoudra quand il lui plaira.» (_La Pratique du
+ théâtre_, p. 396 et 397.)
+
+ [896] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): de cette entreprise, dont
+ il étoit un des chefs.--Le reste de la phrase manque dans
+ l'édition de 1660, qui continue ainsi: «et bien loin de pouvoir,
+ etc.»
+
+ [897] Voyez l'Examen de _Médée_, tome II, p. 337.
+
+ [898] VAR. (édit. de 1660-1664): Émilie a joie d'apprendre.
+
+ [899] L'édition de 1660 a de plus, au commencement de ce
+ paragraphe, la phrase suivante: «C'est ici la dernière pièce où
+ je me suis pardonné de longs monologues: celui d'Émilie ouvre le
+ théâtre, Cinna en fait un au troisième acte, et Auguste et Maxime
+ chacun un au quatrième.
+
+ [900] Voltaire, par un scrupule de clarté, a ainsi modifié, dans
+ son édition du _Théâtre de Corneille_ (1764), le commencement de
+ ce paragraphe: «Comme les vers de ma tragédie d'_Horace_....»
+
+ [901] VAR. (édit. de 1660): on peut dire que ceux-ci ont quelque
+ chose de plus achevé.
+
+ [902] VAR. (édit. de 1660): et de raisonnement, ou de sentiments.
+
+
+
+
+LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE
+_CINNA_.
+
+ÉDITIONS SÉPARÉES.
+
+ 1643 in-4º;
+ 1643 in-12.
+
+RECUEILS.
+
+ 1648 in-12;
+ 1652 in-12;
+ 1654 in-12;
+ 1655 in-12;
+ 1656 in-12;
+ 1660 in-8º;
+ 1663 in-fol.;
+ 1664 in-8º;
+ 1668 in-12;
+ 1682 in-12.
+
+
+
+
+ACTEURS.
+
+ OCTAVE-CÉSAR AUGUSTE, empereur de Rome.
+ LIVIE, impératrice.
+ CINNA, fils d'une fille de Pompée[903], chef de la conjuration
+ contre Auguste.
+ MAXIME, autre chef de la conjuration.
+ ÉMILIE, fille de C. Toranius, tuteur d'Auguste, et proscrit par
+ lui durant le triumvirat[904].
+ FULVIE, confidente d'Émilie.
+ POLYCLÈTE, affranchi d'Auguste.
+ ÉVANDRE, affranchi de Cinna.
+ EUPHORBE, affranchi de Maxime.
+
+
+La scène est à Rome[905].
+
+
+
+
+CINNA[906].
+
+TRAGÉDIE.
+
+
+
+
+ACTE I.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+ ÉMILIE[907].
+
+ Impatients desirs d'une illustre vengeance
+ Dont la mort de mon père a formé la naissance[908],
+ Enfants impétueux de mon ressentiment,
+ Que ma douleur séduite embrasse aveuglément,
+ Vous prenez sur mon âme un trop puissant empire[909]: 5
+ Durant quelques moments souffrez que je respire,
+ Et que je considère, en l'état où je suis,
+ Et ce que je hasarde, et ce que je poursuis.
+ Quand je regarde Auguste au milieu de sa gloire[910],
+ Et que vous reprochez à ma triste mémoire 10
+ Que par sa propre main mon père massacré
+ Du trône où je le vois fait le premier degré;
+ Quand vous me présentez cette sanglante image,
+ La cause de ma haine, et l'effet de sa rage,
+ Je m'abandonne toute à vos ardents transports, 15
+ Et crois, pour une mort, lui devoir mille morts.
+ Au milieu toutefois d'une fureur si juste,
+ J'aime encor plus Cinna que je ne hais Auguste,
+ Et je sens refroidir ce bouillant mouvement
+ Quand il faut, pour le suivre, exposer mon amant[911]. 20
+ Oui, Cinna, contre moi moi-même je m'irrite
+ Quand je songe aux dangers où je te précipite.
+ Quoique pour me servir tu n'appréhendes rien,
+ Te demander du sang, c'est exposer le tien[912]:
+ D'une si haute place on n'abat point de têtes 25
+ Sans attirer sur soi mille et mille tempêtes;
+ L'issue en est douteuse, et le péril certain:
+ Un ami déloyal peut trahir ton dessein;
+ L'ordre mal concerté, l'occasion mal prise,
+ Peuvent sur son auteur renverser l'entreprise[913], 30
+ Tourner sur toi les coups dont tu le veux frapper;
+ Dans sa ruine même il peut t'envelopper;
+ Et quoi qu'en ma faveur ton amour exécute,
+ Il te peut, en tombant, écraser sous sa chute[914].
+ Ah! cesse de courir à ce mortel danger: 35
+ Te perdre en me vengeant, ce n'est pas me venger.
+ Un coeur est trop cruel quand il trouve des charmes
+ Aux douceurs que corrompt l'amertume des larmes;
+ Et l'on doit mettre au rang des plus cuisants malheurs[915]
+ La mort d'un ennemi qui coûte tant de pleurs. 40
+ Mais peut-on en verser alors qu'on venge un père?
+ Est-il perte à ce prix qui ne semble légère?
+ Et quand son assassin tombe sous notre effort,
+ Doit-on considérer ce que coûte sa mort?
+ Cessez, vaines frayeurs, cessez, lâches tendresses, 45
+ De jeter dans mon coeur vos indignes foiblesses;
+ Et toi qui les produis par tes soins superflus,
+ Amour, sers mon devoir, et ne le combats plus:
+ Lui céder, c'est ta gloire, et le vaincre, ta honte:
+ Montre-toi généreux, souffrant qu'il te surmonte; 50
+ Plus tu lui donneras, plus il te va donner,
+ Et ne triomphera que pour te couronner.
+
+
+SCÈNE II
+
+ÉMILIE, FULVIE.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Je l'ai juré, Fulvie, et je le jure encore,
+ Quoique j'aime Cinna, quoique mon coeur l'adore,
+ S'il me veut posséder, Auguste doit périr: 55
+ Sa tête est le seul prix dont il peut m'acquérir.
+ Je lui prescris la loi que mon devoir m'impose.
+
+ FULVIE.
+
+ Elle a pour la blâmer une trop juste cause:
+ Par un si grand dessein vous vous faites juger
+ Digne sang de celui que vous voulez venger; 60
+ Mais encore une fois souffrez que je vous die
+ Qu'une si juste ardeur devroit être attiédie[916].
+ Auguste chaque jour, à force de bienfaits,
+ Semble assez réparer les maux qu'il vous a faits;
+ Sa faveur envers vous paroît si déclarée, 65
+ Que vous êtes chez lui la plus considérée;
+ Et de ses courtisans souvent les plus heureux
+ Vous pressent à genoux de lui parler pour eux[917].
+
+ ÉMILIE.
+
+ Toute cette faveur ne me rend pas mon père;
+ Et de quelque façon que l'on me considère, 70
+ Abondante en richesse, ou puissante en crédit,
+ Je demeure toujours la fille d'un proscrit.
+ Les bienfaits ne font pas toujours ce que tu penses;
+ D'une main odieuse ils tiennent lieu d'offenses:
+ Plus nous en prodiguons à qui nous peut haïr, 75
+ Plus d'armes nous donnons à qui nous veut trahir.
+ Il m'en fait chaque jour sans changer mon courage;
+ Je suis ce que j'étois, et je puis davantage,
+ Et des mêmes présents qu'il verse dans mes mains
+ J'achète contre lui les esprits des Romains; 80
+ Je recevrois de lui la place de Livie
+ Comme un moyen plus sûr d'attenter à sa vie.
+ Pour qui venge son père il n'est point de forfaits,
+ Et c'est vendre son sang que se rendre aux bienfaits.
+
+ FULVIE.
+
+ Quel besoin toutefois de passer pour ingrate? 85
+ Ne pouvez-vous haïr sans que la haine éclate?
+ Assez d'autres sans vous n'ont pas mis en oubli
+ Par quelles cruautés son trône est établi:
+ Tant de braves Romains, tant d'illustres victimes
+ Qu'à son ambition ont immolé ses crimes, 90
+ Laissent à leurs enfants d'assez vives douleurs
+ Pour venger votre perte en vengeant leurs malheurs.
+ Beaucoup l'ont entrepris, mille autres vont les suivre:
+ Qui vit haï de tous ne sauroit longtemps vivre.
+ Remettez à leurs bras les communs intérêts, 95
+ Et n'aidez leurs desseins que par des voeux secrets.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Quoi? je le haïrai sans tâcher de lui nuire?
+ J'attendrai du hasard qu'il ose le détruire?
+ Et je satisferai des devoirs si pressants
+ Par une haine obscure et des voeux impuissants? 100
+ Sa perte, que je veux, me deviendroit amère,
+ Si quelqu'un l'immoloit à d'autres qu'à mon père;
+ Et tu verrois mes pleurs couler pour son trépas,
+ Qui le faisant périr, ne me vengeroit pas[918].
+ C'est une lâcheté que de remettre à d'autres 105
+ Les intérêts publics qui s'attachent aux nôtres.
+ Joignons à la douceur de venger nos parents,
+ La gloire qu'on remporte à punir les tyrans,
+ Et faisons publier par toute l'Italie:
+ «La liberté de Rome est l'oeuvre d'Émilie; 110
+ On a touché son âme, et son coeur s'est épris;
+ Mais elle n'a donné son amour qu'à ce prix.»
+
+ FULVIE.
+
+ Votre amour à ce prix n'est qu'un présent funeste
+ Qui porte à votre amant sa perte manifeste.
+ Pensez mieux, Émilie, à quoi vous l'exposez, 115
+ Combien à cet écueil se sont déjà brisés;
+ Ne vous aveuglez point quand sa mort est visible.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Ah! tu sais me frapper par où je suis sensible.
+ Quand je songe aux dangers que je lui fais courir[919],
+ La crainte de sa mort me fait déjà mourir; 120
+ Mon esprit en désordre à soi-même s'oppose:
+ Je veux et ne veux pas, je m'emporte et je n'ose;
+ Et mon devoir confus, languissant, étonné,
+ Cède aux rébellions de mon coeur mutiné.
+ Tout beau, ma passion, deviens un peu moins forte;
+ Tu vois bien des hasards, ils sont grands, mais n'importe:
+ Cinna n'est pas perdu pour être hasardé.
+ De quelques légions qu'Auguste soit gardé,
+ Quelque soin qu'il se donne et quelque ordre qu'il tienne,
+ Qui méprise sa vie est maître de la sienne[920]. 130
+ Plus le péril est grand, plus doux en est le fruit;
+ La vertu nous y jette, et la gloire le suit.
+ Quoi qu'il en soit, qu'Auguste ou que Cinna périsse,
+ Aux mânes paternels je dois ce sacrifice;
+ Cinna me l'a promis en recevant ma foi, 135
+ Et ce coup seul aussi le rend digne de moi.
+ Il est tard, après tout, de m'en vouloir dédire.
+ Aujourd'hui l'on s'assemble, aujourd'hui l'on conspire;
+ L'heure, le lieu, le bras se choisit aujourd'hui;
+ Et c'est à faire enfin à mourir après lui. 140
+
+
+SCÈNE III.
+
+CINNA, ÉMILIE, FULVIE.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Mais le voici qui vient. Cinna, votre assemblée
+ Par l'effroi du péril n'est-elle point troublée[921]?
+ Et reconnoissez-vous au front de vos amis
+ Qu'ils soient prêts à tenir ce qu'ils vous ont promis?
+
+ CINNA.
+
+ Jamais contre un tyran entreprise conçue 145
+ Ne permit d'espérer une si belle issue;
+ Jamais de telle ardeur on n'en jura la mort[922],
+ Et jamais conjurés ne furent mieux d'accord;
+ Tous s'y montrent portés avec tant d'allégresse,
+ Qu'ils semblent, comme moi, servir une maîtresse[923]; 150
+ Et tous font éclater un si puissant courroux,
+ Qu'ils semblent tous venger un père, comme vous.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Je l'avois bien prévu, que pour un tel ouvrage
+ Cinna sauroit choisir des hommes de courage,
+ Et ne remettroit pas en de mauvaises mains 155
+ L'intérêt d'Émilie et celui des Romains.
+
+ CINNA.
+
+ Plût aux Dieux que vous-même eussiez vu de quel zèle
+ Cette troupe entreprend une action si belle!
+ Au seul nom de César, d'Auguste, et d'empereur,
+ Vous eussiez vu leurs yeux s'enflammer de fureur[924], 160
+ Et dans un même instant, par un effet contraire,
+ Leur front pâlir d'horreur et rougir de colère[925].
+ «Amis, leur ai-je dit, voici le jour heureux
+ Qui doit conclure enfin nos desseins généreux:
+ Le ciel entre nos mains a mis le sort de Rome, 165
+ Et son salut dépend de la perte d'un homme,
+ Si l'on doit le nom d'homme à qui n'a rien d'humain,
+ A ce tigre altéré de tout le sang romain.
+ Combien pour le répandre a-t-il formé de brigues!
+ Combien de fois changé de partis et de ligues, 170
+ Tantôt ami d'Antoine, et tantôt ennemi,
+ Et jamais insolent ni cruel à demi!»
+ Là, par un long récit de toutes les misères
+ Que durant notre enfance ont enduré nos pères,
+ Renouvelant leur haine avec leur souvenir, 175
+ Je redouble en leurs coeurs l'ardeur de le punir.
+ Je leur fais des tableaux de ces tristes batailles
+ Où Rome par ses mains déchiroit ses entrailles,
+ Où l'aigle abattoit l'aigle, et de chaque côté
+ Nos légions s'armoient contre leur liberté; 180
+ Où les meilleurs soldats et les chefs les plus braves[926]
+ Mettoient toute leur gloire à devenir esclaves;
+ Où, pour mieux assurer la honte de leurs fers,
+ Tous vouloient à leur chaîne attacher l'univers;
+ Et l'exécrable honneur de lui donner un maître 185
+ Faisant aimer à tous l'infâme nom de traître,
+ Romains contre Romains, parents contre parents,
+ Combattoient seulement pour le choix des tyrans.
+ J'ajoute à ces tableaux la peinture effroyable
+ De leur concorde impie, affreuse, inexorable[927]; 190
+ Funeste aux gens de bien, aux riches, au sénat,
+ Et pour tout dire enfin, de leur triumvirat;
+ Mais je ne trouve point de couleurs assez noires
+ Pour en représenter les tragiques histoires.
+ Je les peins dans le meurtre à l'envi triomphants, 195
+ Rome entière noyée au sang de ses enfants:
+ Les uns assassinés dans les places publiques,
+ Les autres dans le sein de leurs dieux domestiques;
+ Le méchant par le prix au crime encouragé;
+ Le mari par sa femme en son lit égorgé; 200
+ Le fils tout dégouttant du meurtre de son père,
+ Et sa tête à la main demandant son salaire[928],
+ Sans pouvoir exprimer par tant d'horribles traits[929]
+ Qu'un crayon imparfait de leur sanglante paix.
+ Vous dirai-je les noms de ces grands personnages 205
+ Dont j'ai dépeint les morts pour aigrir les courages,
+ De ces fameux proscrits, ces demi-dieux mortels[930],
+ Qu'on a sacrifiés jusque sur les autels?
+ Mais pourrois-je vous dire à quelle impatience,
+ A quels frémissements, à quelle violence, 210
+ Ces indignes trépas, quoique mal figurés,
+ Ont porté les esprits de tous nos conjurés?
+ Je n'ai point perdu temps, et voyant leur colère
+ Au point de ne rien craindre, en état de tout faire,
+ J'ajoute en peu de mots: «Toutes ces cruautés, 215
+ La perte de nos biens et de nos libertés,
+ Le ravage des champs, le pillage des villes,
+ Et les proscriptions, et les guerres civiles,
+ Sont les degrés sanglants dont Auguste a fait choix
+ Pour monter dans le trône[931] et nous donner des lois. 220
+ Mais nous pouvons changer un destin si funeste[932],
+ Puisque de trois tyrans c'est le seul qui nous reste,
+ Et que juste une fois, il s'est privé d'appui,
+ Perdant, pour régner seul, deux méchants comme lui[933].
+ Lui mort, nous n'avons point de vengeur ni de maître;
+ Avec la liberté Rome s'en va renaître;
+ Et nous mériterons le nom de vrais Romains,
+ Si le joug qui l'accable est brisé par nos mains.
+ Prenons l'occasion tandis qu'elle est propice:
+ Demain au Capitole il fait un sacrifice; 230
+ Qu'il en soit la victime, et faisons en ces lieux
+ Justice à tout le monde, à la face des Dieux:
+ Là presque pour sa suite il n'a que notre troupe;
+ C'est de ma main qu'il prend et l'encens et la coupe[934];
+ Et je veux pour signal que cette même main 235
+ Lui donne, au lieu d'encens, d'un poignard dans le sein.
+ Ainsi d'un coup mortel la victime frappée
+ Fera voir si je suis du sang du grand Pompée;
+ Faites voir après moi si vous vous souvenez
+ Des illustres aïeux[935] de qui vous êtes nés.» 240
+ A peine ai-je achevé, que chacun renouvelle,
+ Par un noble serment, le voeu d'être fidèle:
+ L'occasion leur plaît; mais chacun veut pour soi
+ L'honneur du premier coup, que j'ai choisi pour moi.
+ La raison règle enfin l'ardeur qui les emporte: 245
+ Maxime et la moitié s'assurent de la porte;
+ L'autre moitié me suit, et doit l'environner,
+ Prête au moindre signal que je voudrai donner.
+ Voilà, belle Émilie, à quel point nous en sommes.
+ Demain j'attends la haine ou la faveur des hommes, 250
+ Le nom de parricide ou de libérateur,
+ César celui de prince ou d'un usurpateur[936].
+ Du succès qu'on obtient contre la tyrannie
+ Dépend ou notre gloire ou notre ignominie;
+ Et le peuple, inégal à l'endroit des tyrans, 255
+ S'il les déteste morts, les adore vivants.
+ Pour moi, soit que le ciel me soit dur ou propice,
+ Qu'il m'élève à la gloire ou me livre au supplice,
+ Que Rome se déclare ou pour ou contre nous,
+ Mourant pour vous servir, tout me semblera doux. 260
+
+ ÉMILIE.
+
+ Ne crains point de succès qui souille ta mémoire:
+ Le bon et le mauvais sont égaux pour ta gloire;
+ Et dans un tel dessein, le manque de bonheur
+ Met en péril ta vie, et non pas ton honneur.
+ Regarde le malheur de Brute et de Cassie: 265
+ La splendeur de leurs noms en est-elle obscurcie?
+ Sont-ils morts tous entiers[937] avec leurs grands desseins[938]?
+ Ne les compte-t-on plus pour les derniers Romains?
+ Leur mémoire dans Rome est encor précieuse,
+ Autant que de César la vie est odieuse; 270
+ Si leur vainqueur y règne, ils y sont regrettés,
+ Et par les voeux de tous leurs pareils souhaités.
+ Va marcher sur leurs pas où l'honneur te convie:
+ Mais ne perds pas le soin de conserver ta vie;
+ Souviens-toi du beau feu dont nous sommes épris, 275
+ Qu'aussi bien que la gloire Émilie est ton prix,
+ Que tu me dois ton coeur, que mes faveurs t'attendent,
+ Que tes jours me sont chers, que les miens en dépendent.
+ Mais quelle occasion mène Évandre vers nous[939]?
+
+
+SCÈNE IV.
+
+CINNA, ÉMILIE, ÉVANDRE, FULVIE.
+
+ ÉVANDRE.
+
+ Seigneur, César vous mande, et Maxime avec vous. 280
+
+ CINNA.
+
+ Et Maxime avec moi? Le sais-tu bien Évandre?
+
+ ÉVANDRE.
+
+ Polyclète est encor chez vous à vous attendre,
+ Et fût venu lui-même avec moi vous chercher,
+ Si ma dextérité n'eût su l'en empêcher;
+ Je vous en donne avis, de peur d'une surprise. 285
+ Il presse fort.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Mander les chefs de l'entreprise!
+ Tous deux! en même temps! Vous êtes découverts.
+
+ CINNA.
+
+ Espérons mieux, de grâce.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Ah! Cinna, je te perds!
+ Et les Dieux, obstinés à nous donner un maître,
+ Parmi tes vrais amis ont mêlé quelque traître. 290
+ Il n'en faut point douter, Auguste a tout appris.
+ Quoi? tous deux! et sitôt que le conseil est pris!
+
+ CINNA.
+
+ Je ne vous puis celer que son ordre m'étonne;
+ Mais souvent il m'appelle auprès de sa personne;
+ Maxime est comme moi de ses plus confidents, 295
+ Et nous nous alarmons peut-être en imprudents.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Sois moins ingénieux à te tromper toi-même,
+ Cinna; ne porte point mes maux jusqu'à l'extrême;
+ Et puisque désormais tu ne peux me venger[940],
+ Dérobe au moins ta tête à ce mortel danger; 300
+ Fuis d'Auguste irrité l'implacable colère.
+ Je verse assez de pleurs pour la mort de mon père;
+ N'aigris point ma douleur par un nouveau tourment,
+ Et ne me réduis point à pleurer mon amant[941].
+
+ CINNA.
+
+ Quoi? sur l'illusion d'une terreur panique, 305
+ Trahir vos intérêts et la cause publique!
+ Par cette lâcheté moi-même m'accuser,
+ Et tout abandonner quand il faut tout oser!
+ Que feront nos amis si vous êtes déçue?
+
+ ÉMILIE.
+
+ Mais que deviendras-tu si l'entreprise est sue? 310
+
+ CINNA.
+
+ S'il est pour me trahir des esprits assez bas,
+ Ma vertu pour le moins ne me trahira pas:
+ Vous la verrez, brillante au bord des précipices,
+ Se couronner de gloire en bravant les supplices,
+ Rendre Auguste jaloux du sang qu'il répandra, 315
+ Et le faire trembler alors qu'il me perdra.
+ Je deviendrois suspect à tarder davantage.
+ Adieu, raffermissez ce généreux courage.
+ S'il faut subir le coup d'un destin rigoureux,
+ Je mourrai tout ensemble heureux et malheureux: 320
+ Heureux pour vous servir de perdre ainsi la vie[942],
+ Malheureux de mourir sans vous avoir servie.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Oui, va, n'écoute plus ma voix qui te retient:
+ Mon trouble se dissipe, et ma raison revient.
+ Pardonne à mon amour cette indigne foiblesse. 325
+ Tu voudrois fuir: en vain, Cinna, je le confesse
+ Si tout est découvert, Auguste a su pourvoir
+ A ne te laisser pas ta fuite en ton pouvoir.
+ Porte, porte chez lui cette mâle assurance,
+ Digne de notre amour, digne de ta naissance; 330
+ Meurs, s'il y faut mourir, en citoyen romain,
+ Et par un beau trépas couronne un beau dessein.
+ Ne crains pas qu'après toi rien ici me retienne:
+ Ta mort emportera mon âme vers la tienne;
+ Et mon coeur, aussitôt percé des mêmes coups.... 335
+
+ CINNA.
+
+ Ah! souffrez que tout mort je vive encore en vous;
+ Et du moins en mourant permettez que j'espère
+ Que vous saurez venger l'amant avec le père.
+ Rien n'est pour vous à craindre: aucun de nos amis[943]
+ Ne sait ni vos desseins, ni ce qui m'est promis; 340
+ Et leur parlant tantôt des misères romaines,
+ Je leur ai tu la mort qui fait naître nos haines[944],
+ De peur que mon ardeur touchant vos intérêts[945]
+ D'un si parfait amour ne trahît les secrets:
+ Il n'est su que d'Évandre et de votre Fulvie. 345
+
+ ÉMILIE.
+
+ Avec moins de frayeur je vais donc chez Livie,
+ Puisque dans ton péril il me reste un moyen
+ De faire agir pour toi son crédit et le mien;
+ Mais si mon amitié par là ne te délivre,
+ N'espère pas qu'enfin je veuille te survivre. 350
+ Je fais de ton destin des règles à mon sort,
+ Et j'obtiendrai ta vie, ou je suivrai ta mort.
+
+ CINNA.
+
+ Soyez en ma faveur moins cruelle à vous-même.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Va-t'en, et souviens-toi seulement que je t'aime.
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+NOTES:
+
+ [903] Sénèque dit simplement petit-fils, mais c'est Dion (livre
+ LV, chapitre XIV) qui a appris à Corneille que Cinna, auquel il
+ donne le prénom de Cneius, et non de Lucius, comme Sénèque, était
+ fils d'une fille de Pompée.
+
+ [904] Suétone nous apprend, dans sa _Vie d'Auguste_ (chapitre
+ XXVII), qu'Octavien proscrivit C. Toranius, son tuteur, qui avait
+ été le collègue de son père dans l'édilité; Valère-Maxime (livre
+ IX, chapitre XI, 5) raconte qu'une fois proscrit, Toranius fut
+ livré par son propre fils, lequel indiqua aux centurions qui le
+ cherchaient, la retraite où il était caché, son âge et les
+ marques auxquelles ils pourraient le reconnaître. Toranius avait
+ été préteur.
+
+ [905] Pour le lieu particulier de chaque acte, voyez ci-dessus,
+ p. 366, 379 et 380.
+
+ [906] L'édition originale a pour titre, comme nous l'avons dit
+ dans la _Notice_, CINNA, OV LA CLEMENCE D'AVGVSTE.
+
+ [907] Émilie ne se trouve pas sur le théâtre; elle y entre au
+ commencement de la pièce; c'est Corneille qui nous l'apprend en
+ ces termes dans le _Discours des trois unités_ (tome I, p. 108 et
+ 109): «L'auditeur attend l'acteur; et bien que le théâtre
+ représente la chambre ou le cabinet de celui qui parle, il ne
+ peut toutefois s'y montrer qu'il ne vienne de derrière la
+ tapisserie, et il n'est pas toujours aisé de rendre raison de ce
+ qu'il vient de faire en ville avant que de rentrer chez lui,
+ puisque même quelquefois il est vraisemblable qu'il n'en est pas
+ sorti. Je n'ai vu personne se scandaliser de voir Émilie
+ commencer _Cinna_ sans dire pourquoi elle vient dans sa chambre:
+ elle est présumée y être avant que la pièce commence, et ce n'est
+ que la nécessité de la représentation qui la fait sortir de
+ derrière le théâtre pour y venir.»--Voyez sur ce monologue le
+ _Discours du poëme dramatique_ (tome I, p. 45).--«Plusieurs
+ actrices, dit Voltaire, ont supprimé ce monologue dans les
+ représentations. Le public même paraissait souhaiter ce
+ retranchement.... Cependant j'étais si touché des beautés
+ répandues dans cette première scène, que j'engageai l'actrice qui
+ jouait Émilie à la remettre au théâtre, et elle fut très-bien
+ reçue.»
+
+ [908] _Var_. A qui la mort d'un père a donné la naissance. (1643-56)
+ _Var._ Que d'un juste devoir soutient la violence. (1660)
+
+ [909] _Var._ Vous régnez sur mon âme avecque trop d'empire[909-a]:
+ Pour le moins un moment souffrez que je respire. (1643-56)
+
+ [909-a] Ce vers, par une erreur d'impression, a été omis
+ dans l'édition de 1656.
+
+ [910] _Var._ Quand je regarde Auguste en son trône de gloire.
+ (1643-56)
+
+ [911] _Var._ Quand il faut, pour le perdre, exposer mon amant.
+ (1643-56)
+
+ [912] _Var._ Te demander son sang, c'est exposer le tien.
+ (1643-56)
+
+ [913] _Var._ Souvent dessus ton chef renverser l'entreprise,
+ Porter sur toi les coups dont tu le veux frapper. (1643-56)
+
+ [914] _Var._ Il te peut, en tombant, accabler sous sa chute.
+ (1643-56)
+
+ [915] _Var._ Et je tiens qu'il faut mettre au rang des grands malheurs
+ La mort d'un ennemi qui nous coûte des pleurs. (1643-56)
+
+ [916] _Var._ Que cette passion dût être refroidie. (1643-56)
+
+ [917] _Var._ Ont encore besoin que vous parliez pour eux.
+ (1643-56)
+
+ [918] «Ce sentiment atroce et ces beaux vers ont été imités par
+ Racine dans _Andromaque_ (acte IV, scène IV):
+
+ Ma vengeance est perdue
+ S'il ignore en mourant que c'est moi qui le tue.»
+
+ (_Voltaire._)
+
+ [919] _Var._ Quand je songe aux hasards que je lui fais courir.
+ (1643-56)
+
+ [920] Sénèque a dit dans sa IVe _épître_: _Quisquis vitam
+ contempsit, tuæ dominus est._ «Quiconque méprise la vie est
+ maître de la tienne.»
+
+ [921] _Var._ Des grandeurs du péril n'est-elle point troublée?
+ (1643-56)
+
+ [922] _Var._ Jamais de telle ardeur on ne jura sa mort. (1643-56)
+
+ [923] _Var._ Qu'ils semblent, comme moi, venger une maîtresse.
+ (1643)
+
+ [924] _Var._ Vous eussiez vu leurs yeux s'allumer de fureur.
+ (1643-56)
+
+ [925] On raconte que lorsque Michel Baron reparut au mois de mars
+ 1720, à l'âge de soixante-huit ans, dans le rôle de Cinna, on le
+ vit, dans la même minute, _pâlir_ et _rougir_ comme le vers
+ l'indiquait.--Larive, dans son _Cours de déclamation_ (tome II,
+ p. 6), nie obstinément la possibilité du fait; il semble
+ toutefois que les comédiens du dix-septième siècle aient eu le
+ secret de pâlir à volonté. Tallemant dit en parlant de Floridor
+ (tome VII, p. 176): «Il est toujours pâle, ainsi point de
+ changement de visage.»
+
+ [926] _Var._ Où le but des soldats et des chefs les plus braves,
+ C'étoit d'être vainqueurs pour devenir esclaves[926-a];
+ Où chacun trahissoit, aux yeux de l'univers,
+ Soi-même et son pays, pour assurer ses fers,
+ Et tâchant d'acquérir avec le nom de traître
+ L'abominable honneur de lui donner un maître. (1643-56)
+
+ [926-a] Étoit d'être vainqueurs pour devenir esclaves.
+ (1648-56)
+
+ [927] _Var._ De leur concorde affreuse, horrible, impitoyable.
+ (1643-56)
+
+ [928] «Dufresne employa un jour une petite adresse qui produisit
+ un grand effet. En commençant ce récit, il cacha derrière lui une
+ de ses mains dans laquelle il tenait son casque surmonté d'un
+ panache rouge; et lorsqu'il fut arrivé à ces vers, il montra
+ subitement le casque et le panache rouge; et les agitant
+ vivement, il sembla présenter aux spectateurs la tête et la
+ chevelure sanglante dont il est question dans les vers de
+ Corneille. Les spectateurs furent saisis de terreur: Dufresne
+ avait réussi. Mais ces sortes de jeux de théâtre, fruits de la
+ combinaison et du calcul, ne peuvent être répétés.» (_Galerie
+ historique des acteurs du théâtre français_, par Lemazurier, tome
+ I, p. 510.)
+
+ [929] _Var._ Sans exprimer encore avecque tous ces traits[929-a].
+ (1643-56)
+
+ [929-a] Les éditions de 1652-56 portent, par erreur, _ses
+ traits_, pour _ces traits_.
+
+ [930] _Var._ Ces illustres proscrits, ces demi-dieux mortels.
+ (1643-56)
+
+ [931] Voltaire, dans l'édition de 1764, a remplacé «dans le
+ trône» par «sur le trône.»
+
+ [932] _Var._ Rendons toutefois grâce à la bonté céleste,
+ Que de nos trois tyrans c'est le seul qui nous reste. (1643-56)
+
+ [933] Antoine et Lépide.
+
+ [934] C'est une allusion à une circonstance historique, à la
+ dignité sacerdotale qu'Auguste avait conférée à Cinna: voyez
+ ci-dessus, p. 374. Sénèque nous apprend aussi (voyez p. 373) que
+ les conjurés voulaient attaquer Auguste pendant qu'il célébrerait
+ un sacrifice: _Sacrificantem placuerat adoriri_.
+
+ [935] On lit _ayeuls_ dans l'édition de 1656.
+
+ [936] _Var._ César celui de[936-a] prince ou bien d'usurpateur.
+ (1643-56)
+
+ [936-a] L'édition de 1656 porte, par erreur, _du prince_,
+ pour _de prince_.
+
+ [937] «Cette expression sublime: _mourir tout entier_, est prise
+ du latin d'Horace (Livre III, ode XXX, vers 6) _non omnis
+ moriar_, et _tout entier_ est plus énergique. Racine l'a imitée
+ dans sa belle pièce d'_Iphigénie_ (acte I, scène II):
+
+ Ne laisser aucun nom et mourir tout entier.»
+
+ (_Voltaire._)
+
+ Pompée dit de même dans la _Pharsale_ de Lucain (livre VIII, vers
+ 266 et 267):
+
+ _Non omnis in arvis
+ Emathiis cecidi,_
+
+ «Je n'ai pas succombé tout entier dans les champs de l'Émathie.»
+
+ [938] _Var._ Ont-ils perdu celui de derniers des Romains?
+ Et sont-ils morts entiers avecque leurs desseins? (1643-56)
+
+ [939] _Var._ Et que.... Mais quel sujet mène Évandre vers nous?
+ (1643-56)
+
+ [940] _Var._ Et puisque désormais tu ne me peux venger. (1643-56)
+
+ [941] _Var._ Et ne lui permets point de m'ôter mon amant.
+ (1643-56)
+
+ [942] _Var._ Heureux pour vous servir d'abandonner la vie.
+ (1643-56)
+
+ [943] _Var._ Dans un si grand péril vos jours sont assurés:
+ Vos desseins ne sont sus d'aucun des conjurés;
+ Et décrivant tantôt les misères romaines. (1643-56)
+
+ [944] _Var._ La mort de Toranius, père d'Émilie.
+
+ [945] _Var._ De peur que trop d'ardeur touchant vos intérêts
+ Sur mon visage ému ne peignît nos secrets:
+ Notre amour n'est connu que d'Évandre et Fulvie. (1643-56)
+
+
+
+
+ACTE II.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+AUGUSTE, CINNA, MAXIME, troupe de Courtisans.
+
+ AUGUSTE.
+
+ Que chacun se retire, et qu'aucun n'entre ici. 355
+ Vous, Cinna, demeurez, et vous, Maxime, aussi.
+
+(Tous se retirent, à la réserve de Cinna et de Maxime[946].)
+
+ Cet empire absolu sur la terre et sur l'onde,
+ Ce pouvoir souverain que j'ai sur tout le monde[947],
+
+ Cette grandeur sans borne et cet illustre rang[948],
+ Qui m'a jadis coûté tant de peine et de sang, 360
+ Enfin tout ce qu'adore en ma haute fortune
+ D'un courtisan flatteur la présence importune,
+ N'est que de ces beautés dont l'éclat éblouit,
+ Et qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en jouit.
+ L'ambition déplaît quand elle est assouvie, 365
+ D'une contraire ardeur son ardeur est suivie;
+ Et comme notre esprit, jusqu'au dernier soupir,
+ Toujours vers quelque objet pousse quelque desir,
+ Il se ramène en soi, n'ayant plus où se prendre,
+ Et monté sur le faîte, il aspire à descendre[949]. 370
+ J'ai souhaité l'empire, et j'y suis parvenu;
+ Mais en le souhaitant, je ne l'ai pas connu:
+ Dans sa possession j'ai trouvé pour tous charmes
+ D'effroyables soucis, d'éternelles alarmes,
+ Mille ennemis secrets, la mort à tous propos, 375
+ Point de plaisir sans trouble, et jamais de repos.
+ Sylla m'a précédé dans ce pouvoir suprême;
+ Le grand César mon père en a joui de même:
+ D'un oeil si différent tous deux l'ont regardé[950],
+ Que l'un s'en est démis, et l'autre l'a gardé; 380
+ Mais l'un, cruel, barbare, est mort aimé, tranquille,
+ Comme un bon citoyen dans le sein de sa ville;
+ L'autre, tout débonnaire, au milieu du sénat
+ A vu trancher ses jours par un assassinat.
+ Ces exemples récents suffiroient pour m'instruire, 385
+ Si par l'exemple seul on se devoit conduire:
+ L'un m'invite à le suivre, et l'autre me fait peur;
+ Mais l'exemple souvent n'est qu'un miroir trompeur,
+ Et l'ordre du destin qui gêne nos pensées
+ N'est pas toujours écrit dans les choses passées: 390
+ Quelquefois l'un se brise où l'autre s'est sauvé,
+ Et par où l'un périt un autre est conservé.
+ Voilà, mes chers amis, ce qui me met en peine.
+ Vous, qui me tenez lieu d'Agrippe et de Mécène[951],
+ Pour résoudre ce point avec eux débattu, 395
+ Prenez sur mon esprit le pouvoir qu'ils ont eu.
+ Ne considérez point cette grandeur suprême,
+ Odieuse aux Romains, et pesante à moi-même;
+ Traitez-moi comme ami, non comme souverain;
+ Rome, Auguste, l'État, tout est en votre main: 400
+ Vous mettrez et l'Europe, et l'Asie, et l'Afrique,
+ Sous les lois d'un monarque, ou d'une république;
+ Votre avis est ma règle, et par ce seul moyen
+ Je veux être empereur, ou simple citoyen.
+
+ CINNA.
+
+ Malgré notre surprise, et mon insuffisance, 405
+ Je vous obéirai, Seigneur, sans complaisance,
+ Et mets bas le respect qui pourrait m'empêcher
+ De combattre un avis où vous semblez pencher,
+ Souffrez-le d'un esprit jaloux de votre gloire,
+ Que vous allez souiller d'une tache trop noire, 410
+ Si vous ouvrez votre âme à ces impressions[952]
+ Jusques à condamner toutes vos actions.
+ On ne renonce point aux grandeurs légitimes;
+ On garde sans remords ce qu'on acquiert sans crimes;
+ Et plus le bien qu'on quitte est noble, grand, exquis, 415
+ Plus qui l'ose quitter le juge mal acquis.
+ N'imprimez pas, Seigneur, cette honteuse marque
+ A ces rares vertus qui vous ont fait monarque;
+ Vous l'êtes justement, et c'est sans attentat
+ Que vous avez changé la forme de l'État. 420
+ Rome est dessous vos lois par le droit de la guerre,
+ Qui sous les lois de Rome a mis toute la terre;
+ Vos armes l'ont conquise, et tous les conquérants
+ Pour être usurpateurs ne sont pas des tyrans;
+ Quand ils ont sous leurs lois asservi des provinces[953], 425
+ Gouvernant justement, ils s'en font justes princes:
+ C'est ce que fit César; il vous faut aujourd'hui
+ Condamner sa mémoire, ou faire comme lui.
+ Si le pouvoir suprême est blâmé par Auguste,
+ César fut un tyran, et son trépas fut juste, 430
+ Et vous devez aux Dieux compte de tout le sang
+ Dont vous l'avez vengé pour monter à son rang.
+ N'en craignez point, Seigneur, les tristes destinées[954];
+ Un plus puissant démon veille sur vos années:
+ On a dix fois sur vous attenté sans effet, 435
+ Et qui l'a voulu perdre au même instant l'a fait.
+ On entreprend assez, mais aucun n'exécute;
+ Il est des assassins, mais il n'est plus de Brute:
+ Enfin, s'il faut attendre un semblable revers,
+ Il est beau de mourir maître de l'univers. 440
+ C'est ce qu'en peu de mots j'ose dire, et j'estime
+ Que ce peu que j'ai dit est l'avis de Maxime.
+
+ MAXIME.
+
+ Oui, j'accorde qu'Auguste a droit de conserver
+ L'empire où sa vertu l'a fait seule arriver[955],
+ Et qu'au prix de son sang, au péril de sa tête, 445
+ Il a fait de l'État une juste conquête;
+ Mais que sans se noircir, il ne puisse quitter
+ Le fardeau que sa main est lasse de porter,
+ Qu'il accuse par là César de tyrannie,
+ Qu'il approuve sa mort, c'est ce que je dénie. 450
+ Rome est à vous, Seigneur, l'empire est votre bien;
+ Chacun en liberté peut disposer du sien:
+ Il le peut à son choix garder, ou s'en défaire;
+ Vous seul ne pourriez pas ce que peut le vulgaire,
+ Et seriez devenu, pour avoir tout dompté, 455
+ Esclave des grandeurs où vous êtes monté!
+ Possédez-les, Seigneur, sans qu'elles vous possèdent.
+ Loin de vous captiver, souffrez qu'elles vous cèdent;
+ Et faites hautement connoître enfin à tous
+ Que tout ce qu'elles ont est au-dessous de vous. 460
+ Votre Rome autrefois vous donna la naissance;
+ Vous lui voulez donner votre toute-puissance;
+ Et Cinna vous impute à crime capital
+ La libéralité vers le pays natal!
+ Il appelle remords l'amour de la patrie! 465
+ Par la haute vertu la gloire est donc flétrie[956],
+ Et ce n'est qu'un objet digne de nos mépris,
+ Si de ses pleins effets l'infamie est le prix[957]!
+ Je veux bien avouer qu'une action si belle
+ Donne à Rome bien plus que vous ne tenez d'elle; 470
+ Mais commet-on un crime indigne de pardon[958],
+ Quand la reconnoissance est au-dessus du don?
+ Suivez, suivez, Seigneur, le ciel qui vous inspire:
+ Votre gloire redouble à mépriser l'empire;
+ Et vous serez fameux chez la postérité, 475
+ Moins pour l'avoir conquis que pour l'avoir quitté.
+ Le bonheur peut conduire à la grandeur suprême;
+ Mais pour y renoncer il faut la vertu même;
+ Et peu de généreux vont jusqu'à dédaigner,
+ Après un sceptre acquis, la douceur de régner. 480
+ Considérez d'ailleurs que vous régnez dans Rome,
+ Où, de quelque façon que votre cour vous nomme,
+ On hait la monarchie; et le nom d'empereur,
+ Cachant celui de roi, ne fait pas moins d'horreur.
+ Ils passent[959] pour tyran quiconque s'y fait maître; 485
+ Qui le sert, pour esclave, et qui l'aime, pour traître;
+ Qui le souffre a le coeur lâche, mol, abattu,
+ Et pour s'en affranchir tout s'appelle vertu.
+ Vous en avez, Seigneur, des preuves trop certaines:
+ On a fait contre vous dix entreprises vaines; 490
+ Peut-être que l'onzième est prête d'éclater,
+ Et que ce mouvement qui vous vient agiter
+ N'est qu'un avis secret que le ciel vous envoie,
+ Qui pour vous conserver n'a plus que cette voie.
+ Ne vous exposez plus à ces fameux revers. 495
+ Il est beau de mourir maître de l'univers;
+ Mais la plus belle mort souille notre mémoire,
+ Quand nous avons pu vivre et croître notre gloire[960].
+
+ CINNA.
+
+ Si l'amour du pays doit ici prévaloir,
+ C'est son bien seulement que vous devez vouloir; 500
+ Et cette liberté, qui lui semble si chère,
+ N'est pour Rome, Seigneur, qu'un bien imaginaire,
+ Plus nuisible qu'utile, et qui n'approche pas
+ De celui qu'un bon prince apporte à ses États.
+ Avec ordre et raison les honneurs il dispense, 505
+ Avec discernement punit et récompense[961],
+ Et dispose de tout en juste possesseur,
+ Sans rien précipiter de peur d'un successeur.
+ Mais quand le peuple est maître, on n'agit qu'en tumulte:
+ La voix de la raison jamais ne se consulte; 510
+ Les honneurs sont vendus aux plus ambitieux,
+ L'autorité livrée aux plus séditieux[962].
+ Ces petits souverains qu'il fait pour une année,
+ Voyant d'un temps si court leur puissance bornée,
+ Des plus heureux desseins font avorter le fruit, 515
+ De peur de le laisser à celui qui les suit.
+ Comme ils ont peu de part au bien dont ils ordonnent,
+ Dans le champ du public largement ils moissonnent[963],
+ Assurés que chacun leur pardonne aisément,
+ Espérant à son tour un pareil traitement: 520
+ Le pire des États, c'est l'État populaire[964].
+
+ AUGUSTE.
+
+ Et toutefois le seul qui dans Rome peut plaire.
+ Cette haine des rois, que depuis cinq cents ans
+ Avec le premier lait sucent tous ses enfants,
+ Pour l'arracher des coeurs, est trop enracinée. 525
+
+ MAXIME.
+
+ Oui, Seigneur, dans son mal Rome est trop obstinée;
+ Son peuple, qui s'y plaît, en fuit la guérison:
+ Sa coutume l'emporte, et non pas la raison;
+ Et cette vieille erreur, que Cinna veut abattre,
+ Est une heureuse erreur dont il est idolâtre[965], 530
+ Par qui le monde entier, asservi sous ses lois,
+ L'a vu cent fois marcher sur la tête des rois,
+ Son épargne s'enfler du sac de leurs provinces.
+ Que lui pouvoient de plus donner les meilleurs princes?
+ J'ose dire, Seigneur, que par tous les climats 535
+ Ne sont pas bien reçus toutes sortes d'États;
+ Chaque peuple a le sien conforme à sa nature,
+ Qu'on ne sauroit changer sans lui faire une injure:
+ Telle est la loi du ciel, dont la sage équité
+ Sème dans l'univers cette diversité. 540
+ Les Macédoniens aiment le monarchique[966],
+ Et le reste des Grecs la liberté publique;
+ Les Parthes, les Persans veulent des souverains,
+ Et le seul consulat est bon pour les Romains.
+
+ CINNA.
+
+ Il est vrai que du ciel la prudence infinie[967] 545
+ Départ à chaque peuple un différent génie;
+ Mais il n'est pas moins vrai que cet ordre des cieux[968]
+ Change selon les temps comme selon les lieux.
+ Rome a reçu des rois ses murs et sa naissance;
+ Elle tient des consuls sa gloire et sa puissance, 550
+ Et reçoit maintenant de vos rares bontés
+ Le comble souverain de ses prospérités.
+ Sous vous, l'État n'est plus en pillage aux armées;
+ Les portes de Janus par vos mains sont fermées,
+ Ce que sous ses consuls on n'a vu qu'une fois[969], 555
+ Et qu'a fait voir comme eux le second de ses rois.
+
+ MAXIME.
+
+ Les changements d'État que fait l'ordre céleste
+ Ne coûtent point de sang, n'ont rien qui soit funeste.
+
+ CINNA.
+
+ C'est un ordre des Dieux qui jamais ne se rompt,
+ De nous vendre un peu cher les grands biens qu'ils nous font[970].
+ L'exil des Tarquins même ensanglanta nos terres,
+ Et nos premiers consuls nous ont coûté des guerres.
+
+ MAXIME.
+
+ Donc votre aïeul Pompée au ciel a résisté
+ Quand il a combattu pour notre liberté?
+
+ CINNA.
+
+ Si le ciel n'eût voulu que Rome l'eût perdue, 565
+ Par les mains de Pompée il l'auroit défendue[971]:
+ Il a choisi sa mort pour servir dignement
+ D'une marque éternelle à ce grand changement,
+ Et devoit cette gloire aux mânes d'un tel homme[972],
+ D'emporter avec eux la liberté de Rome. 570
+ Ce nom depuis longtemps ne sert qu'à l'éblouir,
+ Et sa propre grandeur l'empêche d'en jouir.
+ Depuis qu'elle se voit la maîtresse du monde,
+ Depuis que la richesse entre ses murs abonde,
+ Et que son sein, fécond en glorieux exploits, 575
+ Produit des citoyens plus puissants que des rois,
+ Les grands, pour s'affermir achetant les suffrages,
+ Tiennent pompeusement leurs maîtres à leurs gages,
+ Qui par des fers dorés se laissant enchaîner,
+ Reçoivent d'eux les lois qu'ils pensent leur donner. 580
+ Envieux l'un de l'autre, ils mènent tout par brigues
+ Que leur ambition tourne en sanglantes ligues.
+ Ainsi de Marius Sylla devint jaloux;
+ César, de mon aïeul; Marc-Antoine, de vous;
+ Ainsi la liberté ne peut plus être utile 585
+ Qu'à former les fureurs d'une guerre civile,
+ Lorsque par un désordre à l'univers fatal,
+ L'un ne veut point de maître, et l'autre point d'égal[973].
+ Seigneur, pour sauver Rome, il faut qu'elle s'unisse
+ En la main d'un bon chef à qui tout obéisse[974]. 590
+ Si vous aimez encore à la favoriser[975],
+ Otez-lui les moyens de se plus diviser.
+ Sylla, quittant la place enfin bien usurpée,
+ N'a fait qu'ouvrir le champ à César et Pompée,
+ Que le malheur des temps ne nous eût pas fait voir[976], 595
+ S'il eût dans sa famille assuré son pouvoir.
+ Qu'a fait du grand César le cruel parricide,
+ Qu'élever contre vous Antoine avec Lépide,
+ Qui n'eussent pas détruit Rome par les Romains,
+ Si César eût laissé l'empire entre vos mains? 600
+ Vous la replongerez, en quittant cet empire,
+ Dans les maux dont à peine encore elle respire,
+ Et de ce peu, Seigneur, qui lui reste de sang
+ Une guerre nouvelle épuisera son flanc.
+ Que l'amour du pays, que la pitié vous touche; 605
+ Votre Rome à genoux vous parle par ma bouche.
+ Considérez le prix que vous avez coûté:
+ Non pas qu'elle vous croie avoir trop acheté;
+ Des maux qu'elle a soufferts elle est trop bien payée[977];
+ Mais une juste peur tient son âme effrayée: 610
+ Si jaloux de son heur, et las de commander,
+ Vous lui rendez un bien qu'elle ne peut garder,
+ S'il lui faut à ce prix en acheter un autre,
+ Si vous ne préférez son intérêt au vôtre,
+ Si ce funeste don la met au désespoir, 615
+ Je n'ose dire ici ce que j'ose prévoir.
+ Conservez-vous, Seigneur, en lui laissant un maître[978]
+ Sous qui son vrai bonheur commence de renaître;
+ Et pour mieux assurer le bien commun de tous[979],
+ Donnez un successeur qui soit digne de vous. 620
+
+ AUGUSTE.
+
+ N'en délibérons plus, cette pitié l'emporte.
+ Mon repos m'est bien cher, mais Rome est la plus forte;
+ Et quelque grand malheur qui m'en puisse arriver,
+ Je consens à me perdre afin de la sauver.
+ Pour ma tranquillité mon coeur en vain soupire: 625
+ Cinna, par vos conseils je retiendrai l'empire;
+ Mais je le retiendrai pour vous en faire part.
+ Je vois trop que vos coeurs n'ont point pour moi de fard[980],
+ Et que chacun de vous, dans l'avis qu'il me donne,
+ Regarde seulement l'État et ma personne. 630
+ Votre amour en tous deux fait ce combat d'esprits[981],
+ Et vous allez tous deux en recevoir le prix[982].
+ Maxime, je vous fais gouverneur de Sicile:
+ Allez donner mes lois à ce terroir fertile;
+ Songez que c'est pour moi que vous gouvernerez, 635
+ Et que je répondrai de ce que vous ferez.
+ Pour épouse, Cinna, je vous donne Émilie:
+ Vous savez qu'elle tient la place de Julie,
+ Et que si nos malheurs et la nécessité
+ M'ont fait traiter son père avec sévérité, 640
+ Mon épargne depuis en sa faveur ouverte
+ Doit avoir adouci l'aigreur de cette perte.
+ Voyez-la de ma part, tâchez de la gagner:
+ Vous n'êtes point pour elle un homme à dédaigner[983];
+ De l'offre de vos voeux elle sera ravie[984]. 645
+ Adieu: j'en veux porter la nouvelle à Livie[985].
+
+
+SCÈNE II.
+
+CINNA, MAXIME.
+
+ MAXIME.
+
+ Quel est votre dessein après ces beaux discours?
+
+ CINNA.
+
+ Le même que j'avois, et que j'aurai toujours.
+
+ MAXIME.
+
+ Un chef de conjurés flatte la tyrannie!
+
+ CINNA.
+
+ Un chef de conjurés la veut voir impunie! 650
+
+ MAXIME.
+
+ Je veux voir Rome libre.
+
+ CINNA.
+
+ Et vous pouvez juger
+ Que je veux l'affranchir ensemble et la venger.
+ Octave aura donc vu ses fureurs assouvies[986],
+ Pillé jusqu'aux autels, sacrifié nos vies,
+ Rempli les champs d'horreur, comblé Rome de morts,
+ Et sera quitte après pour l'effet d'un remords!
+ Quand le ciel par nos mains à le punir s'apprête,
+ Un lâche repentir garantira sa tête!
+ C'est trop semer d'appas[987], et c'est trop inviter
+ Par son impunité quelque autre à l'imiter. 660
+ Vengeons nos citoyens, et que sa peine étonne
+ Quiconque après sa mort aspire à la couronne.
+ Que le peuple aux tyrans ne soit plus exposé:
+ S'il eût puni Sylla, César eût moins osé.
+
+ MAXIME.
+
+ Mais la mort de César, que vous trouvez si juste, 665
+ A servi de prétexte aux cruautés d'Auguste.
+ Voulant nous affranchir, Brute s'est abusé:
+ S'il n'eût puni César, Auguste eût moins osé.
+
+ CINNA.
+
+ La faute de Cassie, et ses terreurs paniques,
+ Ont fait rentrer l'État sous des lois tyranniques[988]; 670
+ Mais nous ne verrons point de pareils accidents,
+ Lorsque Rome suivra des chefs moins imprudents.
+
+ MAXIME.
+
+ Nous sommes encor loin de mettre en évidence
+ Si nous nous conduirons avec plus de prudence;
+ Cependant c'en est peu que de n'accepter pas 675
+ Le bonheur qu'on recherche au péril du trépas.
+
+ CINNA.
+
+ C'en est encor bien moins, alors qu'on s'imagine
+ Guérir un mal si grand sans couper la racine;
+ Employer la douceur à cette guérison,
+ C'est, en fermant la plaie, y verser du poison. 680
+
+ MAXIME.
+
+ Vous la voulez sanglante, et la rendez douteuse.
+
+ CINNA.
+
+ Vous la voulez sans peine, et la rendez honteuse.
+
+ MAXIME.
+
+ Pour sortir de ses fers jamais on ne rougit.
+
+ CINNA.
+
+ On en sort lâchement, si la vertu n'agit.
+
+ MAXIME.
+
+ Jamais la liberté ne cesse d'être aimable; 685
+ Et c'est toujours pour Rome un bien inestimable.
+
+ CINNA.
+
+ Ce ne peut être un bien qu'elle daigne estimer,
+ Quand il vient d'une main lasse de l'opprimer:
+ Elle a le coeur trop bon pour se voir avec joie
+ Le rebut du tyran dont elle fut la proie; 690
+ Et tout ce que la gloire a de vrais partisans
+ Le hait trop puissamment pour aimer ses présents.
+
+ MAXIME.
+
+ Donc pour vous Émilie est un objet de haine[989]?
+
+ CINNA.
+
+ La recevoir de lui me seroit une gêne.
+ Mais quand j'aurai vengé Rome des maux soufferts, 695
+ Je saurai le braver jusque dans les enfers.
+ Oui, quand par son trépas je l'aurai méritée,
+ Je veux joindre à sa main ma main ensanglantée,
+ L'épouser sur sa cendre, et qu'après notre effort
+ Les présents du tyran soient le prix de sa mort. 700
+
+ MAXIME.
+
+ Mais l'apparence, ami, que vous puissiez lui plaire,
+ Teint du sang de celui qu'elle aime comme un père?
+ Car vous n'êtes pas homme à la violenter.
+
+ CINNA.
+
+ Ami, dans ce palais on peut nous écouter,
+ Et nous parlons peut-être avec trop d'imprudence 705
+ Dans un lieu si mal propre à notre confidence:
+ Sortons; qu'en sûreté j'examine avec vous,
+ Pour en venir à bout, les moyens les plus doux.
+
+
+FIN DU SECOND ACTE.
+
+NOTES:
+
+ [946] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1643-60.
+
+ [947] Fénelon, dans sa _Lettre à l'Académie_ sur l'éloquence,
+ dit: «Il me semble qu'on a donné souvent aux Romains un discours
+ fastueux; je ne trouve point de proportion entre l'emphase avec
+ laquelle Auguste parle dans la tragédie de _Cinna_ et la modeste
+ simplicité avec laquelle Suétone le dépeint.» Il est vrai; mais
+ ne faut-il pas quelque chose de plus relevé sur le théâtre que
+ dans Suétone? Il y a un milieu à garder entre l'enflure et la
+ simplicité. Il faut avouer que Corneille a quelquefois passé les
+ bornes. L'archevêque de Cambrai avait d'autant plus raison de
+ reprendre cette enflure vicieuse, que de son temps les comédiens
+ chargeaient encore ce défaut par la plus ridicule affectation
+ dans l'habillement, dans la déclamation et dans les gestes. On
+ voyait Auguste arriver avec la démarche d'un matamore, coiffé
+ d'une perruque carrée qui descendait par devant jusqu'à la
+ ceinture; cette perruque était farcie de feuilles de laurier et
+ surmontée d'un large chapeau avec deux rangs de plumes rouges.
+ Auguste, ainsi défiguré par des bateleurs gaulois sur un théâtre
+ de marionnettes, était quelque chose de bien étrange. Il se
+ plaçait sur un énorme fauteuil à deux gradins, et Maxime et Cinna
+ étaient sur deux petits tabourets. La déclamation ampoulée
+ répondait parfaitement à cet étalage, et surtout Auguste ne
+ manquait pas de regarder Cinna et Maxime du haut en bas avec un
+ noble dédain, en prononçant ces vers:
+
+ Enfin tout ce qu'adore en ma haute fortune,
+ D'un courtisan flatteur la présence importune.
+
+ Il faisait bien sentir que c'était eux qu'il regardait comme des
+ courtisans flatteurs. En effet, il n'y a rien dans le commencement
+ de cette scène qui empêche que ces vers ne puissent être joués
+ ainsi. Auguste n'a point encore parlé avec bonté, avec amitié, à
+ Cinna et à Maxime; il ne leur a encore parlé que de son pouvoir
+ absolu sur la terre et sur l'onde.» (_Voltaire._)
+
+ [948] _Var._ Cette grandeur sans borne et ce superbe rang.
+ (1643-56)
+
+ [949] «Remarquez bien cette expression, disait Racine à son fils.
+ On dit aspirer à monter; mais il faut connoître le coeur humain
+ aussi bien que Corneille l'a connu pour pouvoir dire de
+ l'ambitieux qu'il aspire à descendre.»--Chaulmer écrivait en
+ 1638, dans sa _Mort de Pompée_ (acte I, scène I), ces vers qui,
+ bien qu'ils contiennent une idée fort différente, ont une grande
+ analogie d'expression avec ceux de notre poëte:
+
+ Gardons la liberté de la chose publique,
+ Déjà presque soumise au pouvoir tyrannique
+ D'un enfant sans respect, ou d'un tigre plutôt
+ Qui sortant de son antre, ose aspirer si haut;
+ Qu'il sache en se perdant que qui veut y prétendre,
+ Plus il cherche à monter, plus il trouve à descendre.
+
+ [950] _Var._ Sylla s'en est démis, mon père l'a gardé,
+ Différents en leur fin comme en leur procédé:
+ L'un, cruel et barbare, est mort aimé, tranquille. (1643-56)
+
+ [951] Voyez dans le livre LII de Dion Cassius, chapitres I-XLI,
+ la délibération d'Auguste avec Agrippa et Mécène, et les longs
+ discours de ses deux conseillers. Cinna ouvre ici le même avis
+ que Mécène; et Maxime, le même qu'Agrippa.
+
+ [952] _Var._ Si vous laissant séduire à ces impressions,
+ Vous-même condamnez toutes vos actions. (1643-56)
+
+ [953] _Var._ Lorsque notre valeur nous gagne une province,
+ Gouvernant justement, on devient juste prince. (1643-56)
+
+ [954] _Var._ Mais sa mort vous fait peur? Seigneur, les destinées
+ D'un soin bien plus exact veillent sur vos années. (1643-56)
+
+ [955] Les éditions de 1652-56 portent:
+
+ L'empire où sa vertu l'a fait _seul_ arriver.
+
+ [956] _Var._ Par la même vertu la gloire est donc flétrie.
+ (1643-56)
+
+ [957] _Var._ Si de ses plus hauts faits l'infamie est le prix!
+ (1643-56)
+
+ [958] _Var._ Mais ce n'est pas un crime indigne de pardon.
+ (1643-56)
+
+ [959] L'édition de 1655 seule porte: «Il passe,» au singulier.
+
+ [960] _Var._ Quand nous avons pu vivre avecque plus de gloire.
+ (1643-56)
+
+ [961] _Var._ Avecque jugement punit et récompense,
+ Ne précipite rien de peur d'un successeur,
+ [Et dispose de tout en juste possesseur.] (1643-56)
+
+ [962] _Var._ Les magistrats donnés aux plus séditieux. (1643-56)
+
+ [963] _Var._ Dedans le champ d'autrui largement ils moissonnent.
+ (1643-56)
+
+ [964] _Var._ Le pire des États est l'État populaire[964-a].
+ (1643)
+
+ [964-a] Bossuet, dans son _cinquième Avertissement aux
+ protestants_, a dit presque dans les mêmes termes: «L'État
+ populaire, le pire de tous;» et Cyrano de Bergerac, dans sa
+ _Lettre contre les frondeurs_: «Le gouvernement populaire est le
+ pire fléau dont Dieu afflige un État quand il le veut châtier.»
+ Voyez les _Notes sur la vie de Corneille_, que M. Édouard
+ Fournier a placées en tête de sa comédie de _Corneille à la Butte
+ Saint-Roch_ (p. CXX).
+
+ [965] _Var._ Est une heureuse erreur dont elle est idolâtre,
+ Par qui le monde entier, rangé dessous ses lois. (1643-56)
+
+ [966] L'édition de 1655 porte: «_la_ monarchique.»
+
+ [967] _Var._ S'il est vrai que du ciel la prudence infinie.
+ (1643-56)
+
+ [968] _Var._ Il est certain aussi que cet ordre des cieux.
+ (1643-56)
+
+ [969] _Var._ Ce que tous ses consuls n'ont pu faire deux fois,
+ Et qu'a fait avant eux le second de ses rois. (1643-56)
+
+ [970] _Var._ De nous vendre bien cher les grands biens qu'ils
+ nous font. (1643-64)
+
+ [971] Souvenir de Virgile (_Énéide_, livre II, vers 291 et 292):
+
+ _Si Pergama dextra
+ Defendi possent, etiam hac defensa fuissent._
+
+ «Si Pergame (_dit Hector_) eût pu être défendu par la droite d'un
+ guerrier, elle l'aurait été par celle-ci.»
+
+ [972] _Var._ Et devoit cet honneur aux mânes d'un tel homme.
+ (1643-56)
+
+ [973] _Nec quemquam jam ferre potest, Cæsarve priorem,
+ Pompeiusve parem._
+
+ (Lucain, _Pharsale_, livre I, vers 125 et 126.)
+
+ «Et César ne peut plus souffrir de supérieur, ni Pompée d'égal.»
+
+ [974] On a rapproché de ces vers la phrase suivante de Tacite
+ (_Annales_, livre I, chapitre IX): ...._non aliud discordantis
+ patriæ remedium fuisse, quam ut ab uno regeretur_, «il n'y eut
+ pas d'autre remède pour la patrie en discorde que d'être
+ gouvernée par un seul;» et celle-ci de Florus (livre IV, chapitre
+ III): _Aliter salvus esse non potuit_ (populus romanus), _nisi
+ confugisset ad servitutem_, «le peuple romain ne put être sauvé
+ qu'en ayant recours à la servitude.»
+
+ [975] _Var._ Et si votre bonté la veut favoriser. (1643-56)
+
+ [976] _Var._ Que le malheur du temps ne nous eût pas fait voir.
+ (1643 in-4º)
+
+ [977] C'est une flatterie semblable à celle que Lucain
+ (_Pharsale_, livre I, vers 37 et 38) adresse à Néron:
+
+ _Jam nihil, o Superi, querimur: scelera ipsa nefasque
+ Hac mercede placent._
+
+ «Nous ne nous plaignons plus de rien, ô Dieux: les forfaits mêmes
+ et le crime nous plaisent à ce prix.»
+
+ [978]_Var._ Conservez-vous, Seigneur, lui conservant un maître.
+ (1643-56)
+
+ [979] _Var._ Et daignez assurer le bien commun de tous,
+ Laissant un successeur qui soit digne de vous. (1643-56)
+
+ [980] _Var._ Je sais bien que vos coeurs n'ont point pour moi de
+ fard. (1643-56)
+
+ [981] _Var._ Votre amour pour tous deux fait ce combat d'esprits.
+ (1643-56)
+
+ [982] _Var._ Et je veux que chacun en reçoive le prix. (1643-60)
+
+ [983] _Var._ Vous n'êtes pas pour elle un homme à dédaigner.
+ (1643-60)
+
+ [984] _Var._ Je présume plutôt qu'elle en sera ravie. (1643-56)
+
+ [985] _Var._ Adieu: j'en vais porter la nouvelle à Livie. (1643
+ in-4º)
+
+ [986] _Var._ Auguste aura soûlé ses damnables envies. (1643-56)
+
+ [987] Voyez tome I, p. 148, note 3.
+
+ [988] _Var._ Ont fait tomber l'État sous des lois tyranniques.
+ (1643)
+
+ [989] _Var._ [Donc pour vous Émilie est un objet de haine,]
+ Et cette récompense est pour vous une peine?
+ CINNA. Oui, mais pour le braver jusque dans les enfers,
+ Quand nous aurons vengé Rome des maux soufferts,
+ Et que par son trépas je l'aurai méritée. (1643-56)
+
+
+
+
+ACTE III.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+MAXIME, EUPHORBE.
+
+ MAXIME.
+
+ Lui-même il m'a tout dit: leur flamme est mutuelle;
+ Il adore Émilie, il est adoré d'elle; 710
+ Mais sans venger son père il n'y peut aspirer;
+ Et c'est pour l'acquérir qu'il nous fait conspirer.
+
+ EUPHORBE.
+
+ Je ne m'étonne plus de cette violence
+ Dont il contraint Auguste à garder sa puissance:
+ La ligue se romproit s'il s'en étoit démis[990], 715
+ Et tous vos conjurés deviendroient ses amis.
+
+ MAXIME.
+
+ Ils servent à l'envi la passion d'un homme[991]
+ Qui n'agit que pour soi, feignant d'agir pour Rome;
+ Et moi, par un malheur qui n'eut jamais d'égal,
+ Je pense servir Rome, et je sers mon rival. 720
+
+ EUPHORBE.
+
+ Vous êtes son rival?
+
+ MAXIME.
+
+ Oui, j'aime sa maîtresse,
+ Et l'ai caché toujours avec assez d'adresse;
+ Mon ardeur inconnue, avant que d'éclater[992],
+ Par quelque grand exploit la vouloit mériter:
+ Cependant par mes mains je vois qu'il me l'enlève; 725
+ Son dessein fait ma perte, et c'est moi qui l'achève;
+ J'avance des succès dont j'attends le trépas,
+ Et pour m'assassiner je lui prête mon bras.
+ Que l'amitié me plonge en un malheur extrême!
+
+ EUPHORBE.
+
+ L'issue en est aisée: agissez pour vous-même; 730
+ D'un dessein qui vous perd rompez le coup fatal;
+ Gagnez une maîtresse, accusant un rival.
+ Auguste, à qui par là vous sauverez la vie,
+ Ne vous pourra jamais refuser Émilie.
+
+ MAXIME.
+
+ Quoi? trahir mon ami!
+
+ EUPHORBE.
+
+ L'amour rend tout permis; 735
+ Un véritable amant ne connoît point d'amis,
+ Et même avec justice on peut trahir un traître
+ Qui pour une maîtresse ose trahir son maître:
+ Oubliez l'amitié, comme lui les bienfaits.
+
+ MAXIME.
+
+ C'est un exemple à fuir que celui des forfaits[993]. 740
+
+ EUPHORBE.
+
+ Contre un si noir dessein tout devient légitime:
+ On n'est point criminel quand on punit un crime.
+
+ MAXIME.
+
+ Un crime par qui Rome obtient sa liberté!
+
+ EUPHORBE.
+
+ Craignez tout d'un esprit si plein de lâcheté.
+ L'intérêt du pays n'est point ce qui l'engage; 745
+ Le sien, et non la gloire, anime son courage.
+ Il aimeroit César, s'il n'étoit amoureux,
+ Et n'est enfin qu'ingrat, et non pas généreux.
+ Pensez-vous avoir lu jusqu'au fond de son âme?
+ Sous la cause publique il vous cachoit sa flamme, 750
+ Et peut cacher encor sous cette passion
+ Les détestables feux de son ambition.
+ Peut-être qu'il prétend, après la mort d'Octave,
+ Au lieu d'affranchir Rome, en faire son esclave,
+ Qu'il vous compte déjà pour un de ses sujets, 755
+ Ou que sur votre perte il fonde ses projets.
+
+ MAXIME.
+
+ Mais comment l'accuser sans nommer tout le reste?
+ A tous nos conjurés l'avis seroit funeste,
+ Et par là nous verrions indignement trahis
+ Ceux qu'engage avec nous le seul bien du pays. 760
+ D'un si lâche dessein mon âme est incapable:
+ Il perd trop d'innocents pour punir un coupable.
+ J'ose tout contre lui, mais je crains tout pour eux.
+
+ EUPHORBE.
+
+ Auguste s'est lassé d'être si rigoureux;
+ En ces occasions, ennuyé de supplices, 765
+ Ayant puni les chefs, il pardonne aux complices.
+ Si toutefois pour eux vous craignez son courroux,
+ Quand vous lui parlerez, parlez au nom de tous.
+
+ MAXIME.
+
+ Nous disputons en vain, et ce n'est que folie
+ De vouloir par sa perte acquérir Émilie: 770
+ Ce n'est pas le moyen de plaire à ses beaux yeux
+ Que de priver du jour ce qu'elle aime le mieux.
+ Pour moi j'estime peu qu'Auguste me la donne:
+ Je veux gagner son coeur plutôt que sa personne,
+ Et ne fais point d'état de sa possession, 775
+ Si je n'ai point de part à son affection.
+ Puis-je la mériter par une triple offense?
+ Je trahis son amant, je détruis sa vengeance,
+ Je conserve le sang qu'elle veut voir périr;
+ Et j'aurois quelque espoir qu'elle me pût chérir? 780
+
+ EUPHORBE.
+
+ C'est ce qu'à dire vrai je vois fort difficile.
+ L'artifice pourtant vous y peut être utile;
+ Il en faut trouver un qui la puisse abuser,
+ Et du reste le temps en pourra disposer.
+
+ MAXIME.
+
+ Mais si pour s'excuser il nomme sa complice, 785
+ S'il arrive qu'Auguste avec lui la punisse,
+ Puis-je lui demander, pour prix de mon rapport,
+ Celle qui nous oblige à conspirer sa mort?
+
+ EUPHORBE.
+
+ Vous pourriez m'opposer tant et de tels obstacles
+ Que pour les surmonter il faudroit des miracles; 790
+ J'espère, toutefois, qu'à force d'y rêver....
+
+ MAXIME.
+
+ Éloigne-toi; dans peu j'irai te retrouver[994]:
+ Cinna vient, et je veux en tirer quelque chose,
+ Pour mieux résoudre après ce que je me propose[995].
+
+
+SCÈNE II
+
+CINNA, MAXIME.
+
+ MAXIME.
+
+ Vous me semblez pensif.
+
+ CINNA.
+
+ Ce n'est pas sans sujet. 795
+
+ MAXIME.
+
+ Puis-je d'un tel chagrin savoir quel est l'objet[996]?
+
+ CINNA.
+
+ Émilie et César l'un et l'autre me gêne:
+ L'un me semble trop bon, l'autre trop inhumaine.
+ Plût aux Dieux que César employât mieux ses soins[997],
+ Et s'en fît plus aimer, ou m'aimât un peu moins; 800
+ Que sa bonté touchât la beauté qui me charme,
+ Et la pût adoucir comme elle me désarme!
+ Je sens au fond du coeur mille remords cuisants[998],
+ Qui rendent à mes yeux tous ses bienfaits présents;
+ Cette faveur si pleine, et si mal reconnue, 805
+ Par un mortel reproche à tous moments me tue.
+ Il me semble surtout incessamment le voir
+ Déposer en nos mains son absolu pouvoir,
+ Écouter nos avis, m'applaudir, et me dire:
+ «Cinna, par vos conseils je retiendrai l'empire; 810
+ Mais je le retiendrai pour vous en faire part;»
+ Et je puis dans son sein enfoncer un poignard!
+ Ah! plutôt.... Mais, hélas! j'idolâtre Émilie;
+ Un serment exécrable à sa haine me lie;
+ L'horreur qu'elle a de lui me le rend odieux: 815
+ Des deux côtés j'offense et ma gloire et les Dieux;
+ Je deviens sacrilége, ou je suis parricide,
+ Et vers l'un ou vers l'autre il faut être perfide.
+
+ MAXIME.
+
+ Vous n'aviez point tantôt ces agitations;
+ Vous paroissiez plus ferme en vos intentions; 820
+ Vous ne sentiez au coeur ni remords ni reproche.
+
+ CINNA.
+
+ On ne les sent aussi que quand le coup approche,
+ Et l'on ne reconnoît de semblables forfaits
+ Que quand la main s'apprête à venir aux effets.
+ L'âme, de son dessein jusque-là possédée, 825
+ S'attache aveuglément à sa première idée;
+ Mais alors quel esprit n'en devient point troublé?
+ Ou plutôt quel esprit n'en est point accablé?
+ Je crois que Brute même, à tel point qu'on le prise[999],
+ Voulut plus d'une fois rompre son entreprise, 830
+ Qu'avant que de frapper elle lui fit sentir[1000]
+ Plus d'un remords en l'âme, et plus d'un repentir.
+
+ MAXIME.
+
+ Il eut trop de vertu pour tant d'inquiétude;
+ Il ne soupçonna point sa main d'ingratitude,
+ Et fut contre un tyran d'autant plus animé 835
+ Qu'il en reçut de biens et qu'il s'en vit aimé.
+ Comme vous l'imitez, faites la même chose,
+ Et formez vos remords d'une plus juste cause,
+ De vos lâches conseils, qui seuls ont arrêté
+ Le bonheur renaissant de notre liberté. 840
+ C'est vous seul aujourd'hui qui nous l'avez ôtée;
+ De la main de César Brute l'eût acceptée,
+ Et n'eût jamais souffert qu'un intérêt léger
+ De vengeance ou d'amour l'eût remise en danger.
+ N'écoutez plus la voix d'un tyran qui vous aime, 845
+ Et vous veut faire part de son pouvoir suprême;
+ Mais entendez crier Rome à votre côté:
+ «Rends-moi, rends-moi, Cinna, ce que tu m'as ôté;
+ Et si tu m'as tantôt préféré ta maîtresse,
+ Ne me préfère pas le tyran qui m'oppresse.» 850
+
+ CINNA.
+
+ Ami, n'accable plus un esprit malheureux
+ Qui ne forme qu'en lâche un dessein généreux[1001].
+ Envers nos citoyens je sais quelle est ma faute,
+ Et leur rendrai bientôt tout ce que je leur ôte;
+ Mais pardonne aux abois d'une vieille amitié, 855
+ Qui ne peut expirer sans me faire pitié,
+ Et laisse-moi, de grâce, attendant Émilie,
+ Donner un libre cours à ma mélancolie.
+ Mon chagrin t'importune, et le trouble où je suis
+ Veut de la solitude à calmer tant d'ennuis. 860
+
+ MAXIME.
+
+ Vous voulez rendre compte à l'objet qui vous blesse
+ De la bonté d'Octave et de votre foiblesse;
+ L'entretien des amants veut un entier secret.
+ Adieu: je me retire en confident discret.
+
+
+SCÈNE III.
+
+ CINNA.
+
+ Donne un plus digne nom au glorieux empire[1002] 865
+ Du noble sentiment que la vertu m'inspire,
+ Et que l'honneur oppose au coup précipité
+ De mon ingratitude et de ma lâcheté;
+ Mais plutôt continue à le nommer foiblesse[1003],
+ Puisqu'il devient si foible auprès d'une maîtresse, 870
+ Qu'il respecte un amour qu'il devroit étouffer,
+ Ou que s'il le combat, il n'ose en triompher[1004].
+ En ces extrémités quel conseil dois-je prendre?
+ De quel côté pencher? à quel parti me rendre?
+ Qu'une âme généreuse a de peine à faillir! 875
+ Quelque fruit que par là j'espère de cueillir,
+ Les douceurs de l'amour, celles de la vengeance,
+ La gloire d'affranchir le lieu de ma naissance,
+ N'ont point assez d'appas pour flatter ma raison,
+ S'il les faut acquérir par une trahison, 880
+ S'il faut percer le flanc d'un prince magnanime
+ Qui du peu que je suis fait une telle estime,
+ Qui me comble d'honneurs, qui m'accable de biens,
+ Qui ne prend pour régner de conseils que les miens.
+ O coup! ô trahison trop indigne d'un homme! 885
+ Dure, dure à jamais l'esclavage de Rome!
+ Périsse mon amour, périsse mon espoir,
+ Plutôt que de ma main parte un crime si noir!
+ Quoi? ne m'offre-t-il pas tout ce que je souhaite,
+ Et qu'au prix de son sang ma passion achète? 890
+ Pour jouir de ses dons faut-il l'assassiner?
+ Et faut-il lui ravir ce qu'il me veut donner?
+ Mais je dépends de vous, ô serment téméraire,
+ O haine d'Émilie, ô souvenir d'un père!
+ Ma foi, mon coeur, mon bras, tout vous est engagé, 895
+ Et je ne puis plus rien que par votre congé:
+ C'est à vous à régler ce qu'il faut que je fasse;
+ C'est à vous, Émilie, à lui donner sa grâce;
+ Vos seules volontés président à son sort,
+ Et tiennent en mes mains et sa vie et sa mort. 900
+ O Dieux, qui comme vous la rendez adorable,
+ Rendez-la, comme vous, à mes voeux exorable;
+ Et puisque de ses lois je ne puis m'affranchir,
+ Faites qu'à mes desirs je la puisse fléchir.
+ Mais voici de retour cette aimable inhumaine[1005]. 905
+
+
+SCÈNE IV.
+
+ÉMILIE, CINNA, FULVIE.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Grâces aux Dieux, Cinna, ma frayeur étoit vaine:
+ Aucun de tes amis ne t'a manqué de foi[1006],
+ Et je n'ai point eu lieu de m'employer pour toi.
+ Octave en ma présence a tout dit à Livie,
+ Et par cette nouvelle il m'a rendu la vie. 910
+
+ CINNA.
+
+ Le désavouerez-vous, et du don qu'il me fait
+ Voudrez-vous retarder le bienheureux effet?
+
+ ÉMILIE.
+
+ L'effet est en ta main.
+
+ CINNA.
+
+ Mais plutôt en la vôtre.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Je suis toujours moi-même, et mon coeur n'est point autre:
+ Me donner à Cinna, c'est ne lui donner rien, 915
+ C'est seulement lui faire un présent de son bien.
+
+ CINNA.
+
+ Vous pouvez toutefois.... ô ciel! l'osé-je dire?
+
+ ÉMILIE.
+
+ Que puis-je? et que crains-tu?
+
+ CINNA.
+
+ Je tremble, je soupire,
+ Et vois que si nos coeurs avoient mêmes desirs[1007],
+ Je n'aurois pas besoin d'expliquer mes soupirs. 920
+ Ainsi je suis trop sûr que je vais vous déplaire;
+ Mais je n'ose parler, et je ne puis me taire[1008].
+
+ ÉMILIE.
+
+ C'est trop me gêner, parle.
+
+ CINNA.
+
+ Il faut vous obéir:
+ Je vais donc vous déplaire, et vous m'allez haïr.
+ Je vous aime, Émilie, et le ciel me foudroie 925
+ Si cette passion ne fait toute ma joie,
+ Et si je ne vous aime avec toute l'ardeur
+ Que peut un digne objet attendre d'un grand coeur[1009]!
+ Mais voyez à quel prix vous me donnez votre âme:
+ En me rendant heureux vous me rendez infâme; 930
+ Cette bonté d'Auguste....
+
+ ÉMILIE.
+
+ Il suffit, je t'entends;
+ Je vois ton repentir et tes voeux inconstants:
+ Les faveurs du tyran emportent tes promesses;
+ Tes feux et tes serments cèdent à ses caresses;
+ Et ton esprit crédule ose s'imaginer 935
+ Qu'Auguste, pouvant tout, peut aussi me donner.
+ Tu me veux de sa main plutôt que de la mienne;
+ Mais ne crois pas qu'ainsi jamais je t'appartienne:
+ Il peut faire trembler la terre sous ses pas,
+ Mettre un roi hors du trône, et donner ses États[1010], 940
+ De ses proscriptions rougir la terre et l'onde,
+ Et changer à son gré l'ordre de tout le monde;
+ Mais le coeur d'Émilie est hors de son pouvoir[1011].
+
+ CINNA.
+
+ Aussi n'est-ce qu'à vous que je veux le devoir[1012].
+ Je suis toujours moi-même, et ma foi toujours pure: 945
+ La pitié que je sens ne me rend point parjure;
+ J'obéis sans réserve à tous vos sentiments[1013],
+ Et prends vos intérêts par delà mes serments.
+ J'ai pu, vous le savez, sans parjure et sans crime,
+ Vous laisser échapper cette illustre victime. 950
+ César se dépouillant du pouvoir souverain
+ Nous ôtoit tout prétexte à lui percer le sein;
+ La conjuration s'en alloit dissipée,
+ Vos desseins avortés, votre haine trompée:
+ Moi seul j'ai raffermi son esprit étonné, 955
+ Et pour vous l'immoler ma main l'a couronné.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Pour me l'immoler, traître! et tu veux que moi-même
+ Je retienne ta main! qu'il vive, et que je l'aime!
+ Que je sois le butin de qui l'ose épargner,
+ Et le prix du conseil qui le force à régner! 960
+
+ CINNA.
+
+ Ne me condamnez point quand je vous ai servie:
+ Sans moi, vous n'auriez plus de pouvoir sur sa vie;
+ Et malgré ses bienfaits, je rends tout à l'amour,
+ Quand je veux qu'il périsse, ou vous doive le jour.
+ Avec les premiers voeux de mon obéissance 965
+ Souffrez ce foible effort de ma reconnoissance,
+ Que je tâche de vaincre un indigne courroux,
+ Et vous donner pour lui l'amour qu'il a pour vous.
+ Une âme généreuse, et que la vertu guide,
+ Fuit la honte des noms d'ingrate et de perfide; 970
+ Elle en hait l'infamie attachée au bonheur,
+ Et n'accepte aucun bien aux dépens de l'honneur.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Je fais gloire, pour moi, de cette ignominie:
+ La perfidie est noble envers la tyrannie;
+ Et quand on rompt le cours d'un sort si malheureux[1014], 975
+ Les coeurs les plus ingrats sont les plus généreux.
+
+ CINNA.
+
+ Vous faites des vertus au gré de votre haine.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Je me fais des vertus dignes d'une Romaine.
+
+ CINNA.
+
+ Un coeur vraiment romain....
+
+ ÉMILIE.
+
+ Ose tout pour ravir
+ Une odieuse vie à qui le fait servir[1015]: 980
+ Il fuit plus que la mort la honte d'être esclave.
+
+ CINNA.
+
+ C'est l'être avec honneur que de l'être d'Octave;
+ Et nous voyons souvent des rois à nos genoux
+ Demander pour appui tels esclaves que nous[1016].
+ Il abaisse à nos pieds l'orgueil des diadèmes, 985
+ Il nous fait souverains sur leurs grandeurs suprêmes;
+ Il prend d'eux les tributs dont il nous enrichit,
+ Et leur impose un joug dont il nous affranchit.
+
+ ÉMILIE.
+
+ L'indigne ambition que ton coeur se propose!
+ Pour être plus qu'un roi, tu te crois quelque chose! 990
+ Aux deux bouts de la terre en est-il un si vain[1017]
+ Qu'il prétende égaler un citoyen romain?
+ Antoine sur sa tête attira notre haine
+ En se déshonorant par l'amour d'une reine;
+ Attale, ce grand roi, dans la pourpre blanchi, 995
+ Qui du peuple romain se nommoit l'affranchi,
+ Quand de toute l'Asie il se fût vu l'arbitre,
+ Eût encor moins prisé son trône que ce titre.
+ Souviens-toi de ton nom, soutiens sa dignité;
+ Et prenant d'un Romain la générosité, 1000
+ Sache qu'il n'en est point que le ciel n'ait fait naître
+ Pour commander aux rois, et pour vivre sans maître.
+
+ CINNA.
+
+ Le ciel a trop fait voir en de tels attentats
+ Qu'il hait les assassins et punit les ingrats;
+ Et quoi qu'on entreprenne, et quoi qu'on exécute, 1005
+ Quand il élève un trône, il en venge la chute;
+ Il se met du parti de ceux qu'il fait régner;
+ Le coup dont on les tue est longtemps à saigner;
+ Et quand à les punir il a pu se résoudre,
+ De pareils châtiments n'appartiennent qu'au foudre. 1010
+
+ ÉMILIE.
+
+ Dis que de leur parti toi-même tu te rends,
+ De te remettre au foudre à punir les tyrans.
+ Je ne t'en parle plus, va, sers la tyrannie;
+ Abandonne ton âme à son lâche génie;
+ Et pour rendre le calme à ton esprit flottant, 1015
+ Oublie et ta naissance et le prix qui t'attend.
+ Sans emprunter ta main pour servir ma colère[1018],
+ Je saurai bien venger mon pays et mon père.
+ J'aurois déjà l'honneur d'un si fameux trépas,
+ Si l'amour jusqu'ici n'eût arrêté mon bras: 1020
+ C'est lui qui sous tes lois me tenant asservie,
+ M'a fait en ta faveur prendre soin de ma vie.
+ Seule contre un tyran, en le faisant périr,
+ Par les mains de sa garde il me falloit mourir:
+ Je t'eusse par ma mort dérobé ta captive; 1025
+ Et comme pour toi seul l'amour veut que je vive,
+ J'ai voulu, mais en vain, me conserver pour toi,
+ Et te donner moyen d'être digne de moi.
+ Pardonnez-moi, grands Dieux, si je me suis trompée
+ Quand j'ai pensé chérir un neveu de Pompée, 1030
+ Et si d'un faux-semblant mon esprit abusé
+ A fait choix d'un esclave en son lieu supposé.
+ Je t'aime toutefois, quel que tu puisses être[1019];
+ Et si pour me gagner il faut trahir ton maître[1020],
+ Mille autres à l'envi recevroient cette loi, 1035
+ S'ils pouvoient m'acquérir à même prix que toi[1021].
+ Mais n'appréhende pas qu'un autre ainsi m'obtienne.
+ Vis pour ton cher tyran, tandis que je meurs tienne:
+ Mes jours avec les siens se vont précipiter,
+ Puisque ta lâcheté n'ose me mériter. 1040
+ Viens me voir, dans son sang et dans le mien baignée,
+ De ma seule vertu mourir accompagnée,
+ Et te dire en mourant d'un esprit satisfait:
+ «N'accuse point mon sort, c'est toi seul qui l'as fait;
+ Je descends dans la tombe où tu m'as condamnée, 1045
+ Où la gloire me suit qui t'étoit destinée:
+ Je meurs en détruisant un pouvoir absolu;
+ Mais je vivrois à toi, si tu l'avois voulu.»
+
+ CINNA.
+
+ Eh bien! vous le voulez, il faut vous satisfaire,
+ Il faut affranchir Rome, il faut venger un père, 1050
+ Il faut sur un tyran porter de justes coups;
+ Mais apprenez qu'Auguste est moins tyran que vous:
+ S'il nous ôte à son gré nos biens, nos jours, nos femmes,
+ Il n'a point jusqu'ici tyrannisé nos âmes;
+ Mais l'empire inhumain qu'exercent vos beautés 1055
+ Force jusqu'aux esprits et jusqu'aux volontés.
+ Vous me faites priser ce qui me déshonore;
+ Vous me faites haïr ce que mon âme adore;
+ Vous me faites répandre un sang pour qui je dois
+ Exposer tout le mien et mille et mille fois: 1060
+ Vous le voulez, j'y cours, ma parole est donnée[1022];
+ Mais ma main, aussitôt contre mon sein tournée,
+ Aux mânes d'un tel prince immolant votre amant,
+ A mon crime forcé joindra mon châtiment[1023],
+ Et par cette action dans l'autre confondue, 1065
+ Recouvrera ma gloire aussitôt que perdue[1024].
+ Adieu.
+
+
+SCÈNE V.
+
+ÉMILIE, FULVIE.
+
+ FULVIE.
+
+ Vous avez mis son âme au désespoir.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Qu'il cesse de m'aimer, ou suive son devoir.
+
+ FULVIE.
+
+ Il va vous obéir aux dépens de sa vie:
+ Vous en pleurez!
+
+ ÉMILIE.
+
+ Hélas! cours après lui, Fulvie, 1070
+ Et si ton amitié daigne me secourir,
+ Arrache-lui du coeur ce dessein de mourir:
+ Dis-lui....
+
+ FULVIE.
+
+ Qu'en sa faveur vous laissez vivre Auguste?
+
+ ÉMILIE.
+
+ Ah! c'est faire à ma haine une loi trop injuste.
+
+ FULVIE.
+
+ Et quoi donc?
+
+ ÉMILIE.
+
+ Qu'il achève, et dégage sa foi, 1075
+ Et qu'il choisisse après de la mort, ou de moi.
+
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+NOTES:
+
+ [990] _Var._ Sa ligue se romproit s'il en étoit démis. (1643)
+ _Var._ Sa ligue se romproit s'il s'en étoit démis. (1648-56)
+
+ [991] _Var._ Ils servent, abusés, la passion d'un homme.
+ (1643-56)
+
+ [992] _Var._ Mon amour inconnue, avant que d'éclater. (1643-56)
+
+ [993] _Var._ Un exemple à faillir n'autorise jamais.
+ EUPH. Sa faute contre lui vous rend tout légitime. (1643-56)
+
+ [994] _Var._ Va; devant qu'il soit peu, je t'irai retrouver.
+ (1643-56)
+
+ [995] _Var._ Pour t'aller dire après ce que je me propose.
+ (1643-64)
+
+ [996] _Var._ D'un penser si profond quel est le triste objet?
+ (1643-56)
+
+ [997] _Var._ Plût aux Dieux que César, avecque tous ses soins,
+ Ou s'en fit plus aimer, ou m'aimât un peu moins! (1643-56)
+
+ [998] _Var._ Je sens dedans le coeur mille remords cuisants.
+ (1643-56)
+
+ [999] _Var._ Je crois que Brute même, à quel point qu'on le
+ prise. (1643-56)
+
+ [1000] _Var._ Et qu'avant que frapper elle lui fit sentir.
+ (1643-63)
+
+ [1001] _Var._ Qui même fait en lâche un acte généreux. (1643-64)
+
+ [1002] _Var._ Que tu sais mal nommer le glorieux empire.
+ (1643-56)
+
+ [1003] _Var._ Mais plutôt qu'à bon droit tu le nommes foiblesse.
+ (1643-56)
+
+ [1004] _Var._ Ou s'il l'ose combattre, il n'ose en triompher. (1643)
+ _Var._ Et que s'il le combat, il n'ose en triompher. (1648-64)
+
+ [1005] _Var._ Mais voici de retour cette belle inhumaine.
+ (1643-56)
+
+ [1006] _Var._ Tes amis généreux n'ont point manqué de foi,
+ Et ne m'ont point réduite à m'employer pour toi. (1643-56)
+
+ [1007] _Var._ Et si nos coeurs étoient conformes en desirs.
+ (1643-56)
+
+ [1008] _Var._ Mais je n'ose parler, et je ne me puis taire.
+ (1643-56)
+
+ [1009] _Var._ Que peut un bel objet attendre d'un grand coeur!
+ (1643-60)
+
+ [1010] _Var._ Jeter un roi du trône, et donner ses États.
+ (1643-60)
+
+ [1011] «Voilà une imitation admirable de ces beaux vers d'Horace
+ (livre II, ode 1, vers 23 et 24):
+
+ _Et cuncta terrarum subacta,
+ Præter atrocem animum Catonis._
+
+ «Et tout l'univers subjugué, hormis l'âme indomptable de Caton.»
+
+ (_Voltaire._)
+
+ [1012] _Var._ Aussi n'est-ce qu'à vous que je le veux devoir.
+ (1643-56)
+
+ [1013] _Var._ J'obéis sans réserve à tous vos mouvements.
+ (1643-56)
+
+ [1014] _Var._ Et quand il faut répandre un sang si malheureux.
+ (1643-56)
+
+ [1015] _Var._ Et le sang et la vie à qui le fait servir.
+ (1643-56)
+
+ [1016] _Var._ Implorer la faveur d'esclaves tels que nous.
+ (1643-56)
+
+ [1017] _Var._ Aux deux bouts de la terre en est-il d'assez vain
+ Pour prétendre égaler un citoyen romain? (1643-56)
+
+ [1018] _Var._ Je saurai bien sans toi, dans ma noble colère,
+ Venger les fers de Rome et le sang de mon père. (1643-56)
+
+ [1019] _Var._ Je t'aime toutefois, tel que tu puisses être.
+ (1643-60)
+
+ [1020] _Var._ Tu te plains d'un amour qui te veut rendre traître.
+ (1643-56)
+
+ [1021] Voyez tome I, p. 328, note 1083.
+
+ [1022] _Var._ Je l'ai juré, j'y cours, et vous serez vengée;
+ Mais ma main, aussitôt dedans mon sein plongée. (1643-56)
+
+ [1023] _Var._ A ce crime forcé joindra le châtiment[1023-a].
+ (1643-56)
+
+ [1023-a] Racine s'est rappelé ce passage dans _Andromaque_
+ (acte IV, scène III)
+
+ Et mes sanglantes mains, sur moi-même tournées,
+ Aussitôt, malgré lui, joindront nos destinées.
+
+ [1024] _Var._ Recouvrera sa gloire aussitôt que perdue. (1643-56)
+
+
+
+
+ACTE IV.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+AUGUSTE, EUPHORBE, POLYCLÈTE, GARDES[1025].
+
+ AUGUSTE.
+
+ Tout ce que tu me dis, Euphorbe, est incroyable.
+
+ EUPHORBE.
+
+ Seigneur, le récit même en paroît effroyable:
+ On ne conçoit qu'à peine une telle fureur[1026],
+ Et la seule pensée en fait frémir d'horreur. 1080
+
+ AUGUSTE.
+
+ Quoi? mes plus chers amis! quoi? Cinna! quoi? Maxime!
+ Les deux que j'honorois d'une si haute estime,
+ A qui j'ouvrois mon coeur, et dont j'avois fait choix
+ Pour les plus importants et plus nobles emplois!
+ Après qu'entre leurs mains j'ai remis mon empire, 1085
+ Pour m'arracher le jour l'un et l'autre conspire!
+ Maxime a vu sa faute, il m'en fait avertir[1027],
+ Et montre un coeur touché d'un juste repentir;
+ Mais Cinna!
+
+ EUPHORBE.
+
+ Cinna seul dans sa rage s'obstine,
+ Et contre vos bontés d'autant plus se mutine; 1090
+ Lui seul combat encor les vertueux efforts
+ Que sur les conjurés fait ce juste remords[1028],
+ Et malgré les frayeurs à leurs regrets mêlées,
+ Il tâche à raffermir leurs âmes ébranlées.
+
+ AUGUSTE.
+
+ Lui seul les encourage, et lui seul les séduit! 1095
+ O le plus déloyal que la terre ait produit[1029]!
+ O trahison conçue au sein d'une furie!
+ O trop sensible coup d'une main si chérie!
+ Cinna, tu me trahis! Polyclète, écoutez.
+
+(Il lui parle à l'oreille[1030].)
+
+ POLYCLÈTE.
+
+ Tous vos ordres, Seigneur, seront exécutés. 1100
+
+ AUGUSTE.
+
+ Qu'Éraste en même temps aille dire à Maxime
+ Qu'il vienne recevoir le pardon de son crime.
+
+(Polyclète rentre[1031].)
+
+ EUPHORBE.
+
+ Il l'a trop jugé grand pour ne pas s'en punir[1032]:
+ A peine du palais il a pu revenir,
+ Que les yeux égarés et le regard farouche[1033], 1105
+ Le coeur gros de soupirs, les sanglots à la bouche,
+ Il déteste sa vie et ce complot maudit,
+ M'en apprend l'ordre entier tel que je vous l'ai dit,
+ Et m'ayant commandé que je vous avertisse,
+ Il ajoute: «Dis-lui que je me fais justice, 1110
+ Que je n'ignore point ce que j'ai mérité[1034].»
+ Puis soudain dans le Tibre il s'est précipité;
+ Et l'eau grosse et rapide, et la nuit assez noire[1035],
+ M'ont dérobé la fin de sa tragique histoire.
+
+ AUGUSTE.
+
+ Sous ce pressant remords il a trop succombé[1036], 1115
+ Et s'est à mes bontés lui-même dérobé;
+ Il n'est crime envers moi qu'un repentir n'efface.
+ Mais puisqu'il a voulu renoncer à ma grâce,
+ Allez pourvoir au reste, et faites qu'on ait soin
+ De tenir en lieu sûr ce fidèle témoin. 1120
+
+
+SCÈNE II.
+
+ AUGUSTE[1037].
+
+ Ciel, à qui voulez-vous désormais que je fie
+ Les secrets de mon âme et le soin de ma vie?
+ Reprenez le pouvoir que vous m'avez commis,
+ Si donnant des sujets il ôte les amis,
+ Si tel est le destin des grandeurs souveraines 1125
+ Que leurs plus grands bienfaits n'attirent que des haines,
+ Et si votre rigueur les condamne à chérir
+ Ceux que vous animez à les faire périr.
+ Pour elles rien n'est sûr; qui peut tout doit tout craindre.
+ Rentre en toi-même, Octave, et cesse de te plaindre.
+ Quoi! tu veux qu'on t'épargne, et n'as rien épargné!
+ Songe aux fleuves de sang où ton bras s'est baigné,
+ De combien ont rougi les champs de Macédoine,
+ Combien en a versé la défaite d'Antoine,
+ Combien celle de Sexte[1038], et revois tout d'un temps 1135
+ Pérouse au sien noyée, et tous ses habitants[1039];
+ Remets dans ton esprit, après tant de carnages,
+ De tes proscriptions les sanglantes images,
+ Où toi-même, des tiens devenu le bourreau,
+ Au sein de ton tuteur enfonças le couteau[1040]: 1140
+ Et puis ose accuser le destin d'injustice[1041],
+ Quand tu vois que les tiens s'arment pour ton supplice,
+ Et que par ton exemple à ta perte guidés,
+ Ils violent des droits que tu n'as pas gardés[1042]!
+ Leur trahison est juste, et le ciel l'autorise: 1145
+ Quitte ta dignité comme tu l'as acquise;
+ Rends un sang infidèle à l'infidélité[1043],
+ Et souffre des ingrats après l'avoir été.
+ Mais que mon jugement au besoin m'abandonne!
+ Quelle fureur, Cinna, m'accuse et te pardonne? 1150
+ Toi, dont la trahison me force à retenir
+ Ce pouvoir souverain dont tu me veux punir,
+ Me traite en criminel, et fait seule mon crime,
+ Relève pour l'abattre un trône illégitime,
+ Et d'un zèle effronté couvrant son attentat, 1155
+ S'oppose, pour me perdre, au bonheur de l'État!
+ Donc jusqu'à l'oublier je pourrois me contraindre!
+ Tu vivrois en repos après m'avoir fait craindre[1044]!
+ Non, non, je me trahis moi-même d'y penser:
+ Qui pardonne aisément invite à l'offenser; 1160
+ Punissons l'assassin, proscrivons les complices.
+ Mais quoi? toujours du sang, et toujours des supplices[1045]!
+ Ma cruauté se lasse, et ne peut s'arrêter;
+ Je veux me faire craindre, et ne fais qu'irriter.
+ Rome a pour ma ruine une hydre trop fertile[1046]: 1165
+ Une tête coupée en fait renaître mille,
+ Et le sang répandu de mille conjurés
+ Rend mes jours plus maudits, et non plus assurés.
+ Octave, n'attends plus le coup d'un nouveau Brute;
+ Meurs, et dérobe-lui la gloire de ta chute; 1170
+ Meurs: tu ferois pour vivre un lâche et vain effort,
+ Si tant de gens de coeur font des voeux pour ta mort,
+ Et si tout ce que Rome a d'illustre jeunesse
+ Pour te faire périr tour à tour s'intéresse[1047];
+ Meurs, puisque c'est un mal que tu ne peux guérir; 1175
+ Meurs enfin, puisqu'il faut ou tout perdre, ou mourir.
+ La vie est peu de chose, et le peu qui t'en reste
+ Ne vaut pas l'acheter par un prix si funeste[1048].
+ Meurs; mais quitte du moins la vie avec éclat;
+ Éteins-en le flambeau dans le sang de l'ingrat[1049]; 1180
+ A toi-même en mourant immole ce perfide;
+ Contentant ses desirs, punis son parricide;
+ Fais un tourment pour lui de ton propre trépas,
+ En faisant qu'il le voie et n'en jouisse pas.
+ Mais jouissons plutôt nous-même[1050] de sa peine, 1185
+ Et si Rome nous hait, triomphons de sa haine.
+ O Romains, ô vengeance, ô pouvoir absolu,
+ O rigoureux combat d'un coeur irrésolu
+ Qui fuit en même temps tout ce qu'il se propose!
+ D'un prince malheureux ordonnez quelque chose. 1190
+ Qui des deux dois-je suivre, et duquel m'éloigner?
+ Ou laissez-moi périr, ou laissez-moi régner.
+
+
+SCÈNE III.
+
+AUGUSTE, LIVIE[1051].
+
+ AUGUSTE.
+
+ Madame, on me trahit, et la main qui me tue
+ Rend sous mes déplaisirs ma constance abattue.
+ Cinna, Cinna, le traître....
+
+ LIVIE.
+
+ Euphorbe m'a tout dit, 1195
+ Seigneur, et j'ai pâli cent fois à ce récit.
+ Mais écouteriez-vous les conseils d'une femme[1052]?
+
+ AUGUSTE.
+
+ Hélas! de quel conseil est capable mon âme?
+
+ LIVIE.
+
+ Votre sévérité, sans produire aucun fruit[1053],
+ Seigneur, jusqu'à présent a fait beaucoup de bruit.
+ Par les peines d'un autre aucun ne s'intimide:
+ Salvidien à bas a soulevé Lépide;
+ Murène a succédé, Cépion l'a suivi;
+ Le jour à tous les deux dans les tourments ravi
+ N'a point mêlé de crainte à la fureur d'Égnace[1054], 1205
+ Dont Cinna maintenant ose prendre la place;
+ Et dans les plus bas rangs les noms les plus abjets[1055]
+ Ont voulu s'ennoblir par de si hauts projets.
+ Après avoir en vain puni leur insolence,
+ Essayez sur Cinna ce que peut la clémence[1056]; 1210
+ Faites son châtiment de sa confusion;
+ Cherchez le plus utile en cette occasion:
+ Sa peine peut aigrir une ville animée,
+ Son pardon peut servir à votre renommée[1057];
+ Et ceux que vos rigueurs ne font qu'effaroucher 1215
+ Peut-être à vos bontés se laisseront toucher.
+
+ AUGUSTE.
+
+ Gagnons-les tout à fait en quittant cet empire
+ Qui nous rend odieux, contre qui l'on conspire.
+ J'ai trop par vos avis consulté là-dessus;
+ Ne m'en parlez jamais, je ne consulte plus. 1220
+ Cesse de soupirer, Rome, pour ta franchise:
+ Si je t'ai mise aux fers, moi-même je les brise,
+ Et te rends ton État, après l'avoir conquis,
+ Plus paisible et plus grand que je ne te l'ai pris;
+ Si tu me veux haïr, hais-moi sans plus rien feindre; 1225
+ Si tu me veux aimer, aime-moi sans me craindre:
+ De tout ce qu'eut Sylla de puissance et d'honneur,
+ Lassé comme il en fut, j'aspire à son bonheur.
+
+ LIVIE.
+
+ Assez et trop longtemps son exemple vous flatte;
+ Mais gardez que sur vous le contraire n'éclate: 1230
+ Ce bonheur sans pareil qui conserva ses jours
+ Ne seroit pas bonheur, s'il arrivoit toujours.
+
+ AUGUSTE.
+
+ Eh bien! s'il est trop grand, si j'ai tort d'y prétendre[1058],
+ J'abandonne mon sang à qui voudra l'épandre.
+ Après un long orage il faut trouver un port; 1235
+ Et je n'en vois que deux, le repos, ou la mort.
+
+ LIVIE.
+
+ Quoi? vous voulez quitter le fruit de tant de peines?
+
+ AUGUSTE.
+
+ Quoi? vous voulez garder l'objet de tant de haines?
+
+ LIVIE.
+
+ Seigneur, vous emporter à cette extrémité,
+ C'est plutôt désespoir que générosité. 1240
+
+ AUGUSTE.
+
+ Régner et caresser une main si traîtresse,
+ Au lieu de sa vertu, c'est montrer sa foiblesse.
+
+ LIVIE.
+
+ C'est régner sur vous-même, et par un noble choix,
+ Pratiquer la vertu la plus digne des rois.
+
+ AUGUSTE.
+
+ Vous m'aviez bien promis des conseils d'une femme: 1245
+ Vous me tenez parole, et c'en sont là, Madame.
+ Après tant d'ennemis à mes pieds abattus,
+ Depuis vingt ans je règne, et j'en sais les vertus;
+ Je sais leur divers ordre, et de quelle nature[1059]
+ Sont les devoirs d'un prince en cette conjoncture[1060]. 1250
+ Tout son peuple est blessé par un tel attentat,
+ Et la seule pensée est un crime d'État,
+ Une offense qu'on fait à toute sa province,
+ Dont il faut[1061] qu'il la venge, ou cesse d'être prince.
+
+ LIVIE.
+
+ Donnez moins de croyance à votre passion. 1255
+
+ AUGUSTE.
+
+ Ayez moins de foiblesse, ou moins d'ambition.
+
+ LIVIE.
+
+ Ne traitez plus si mal un conseil salutaire.
+
+ AUGUSTE.
+
+ Le ciel m'inspirera ce qu'ici je dois faire.
+ Adieu: nous perdons temps.
+
+ LIVIE.
+
+ Je ne vous quitte point,
+ Seigneur, que mon amour n'aye obtenu ce point. 1260
+
+ AUGUSTE.
+
+ C'est l'amour des grandeurs qui vous rend importune.
+
+ LIVIE.
+
+ J'aime votre personne, et non votre fortune.
+
+(Elle est seule[1062].)
+
+ Il m'échappe: suivons, et forçons-le de voir[1063]
+ Qu'il peut, en faisant grâce, affermir son pouvoir,
+ Et qu'enfin la clémence est la plus belle marque 1265
+ Qui fasse à l'univers connoître un vrai monarque.
+
+
+SCÈNE IV.
+
+ÉMILIE, FULVIE.
+
+ ÉMILIE.
+
+ D'où me vient cette joie? et que mal à propos
+ Mon esprit malgré moi goûte un entier repos!
+ César mande Cinna sans me donner d'alarmes!
+ Mon coeur est sans soupirs, mes yeux n'ont point de larmes,
+ Comme si j'apprenois d'un secret mouvement
+ Que tout doit succéder à mon contentement!
+ Ai-je bien entendu? me l'as-tu dit, Fulvie?
+
+ FULVIE.
+
+ J'avois gagné sur lui qu'il aimeroit la vie,
+ Et je vous l'amenois, plus traitable et plus doux, 1275
+ Faire un second effort contre votre courroux[1064];
+ Je m'en applaudissois, quand soudain Polyclète,
+ Des volontés d'Auguste ordinaire interprète,
+ Est venu l'aborder et sans suite et sans bruit,
+ Et de sa part sur l'heure au palais l'a conduit. 1280
+ Auguste est fort troublé, l'on ignore la cause;
+ Chacun diversement soupçonne quelque chose:
+ Tous présument qu'il aye un grand sujet d'ennui,
+ Et qu'il mande Cinna pour prendre avis de lui.
+ Mais ce qui m'embarrasse, et que je viens d'apprendre[1065],
+ C'est que deux inconnus se sont saisis d'Évandre,
+ Qu'Euphorbe est arrêté sans qu'on sache pourquoi,
+ Que même de son maître on dit je ne sais quoi:
+ On lui veut imputer un désespoir funeste;
+ On parle d'eaux, de Tibre, et l'on se tait du reste. 1290
+
+ ÉMILIE.
+
+ Que de sujets de craindre et de désespérer,
+ Sans que mon triste coeur en daigne murmurer!
+ A chaque occasion le ciel y fait descendre
+ Un sentiment contraire à celui qu'il doit prendre:
+ Une vaine frayeur tantôt m'a pu troubler[1066], 1295
+ Et je suis insensible alors qu'il faut trembler.
+ Je vous entends, grands Dieux! vos bontés que j'adore
+ Ne peuvent consentir que je me déshonore;
+ Et ne me permettant soupirs, sanglots, ni pleurs,
+ Soutiennent ma vertu contre de tels malheurs. 1300
+ Vous voulez que je meure avec ce grand courage
+ Qui m'a fait entreprendre un si fameux ouvrage;
+ Et je veux bien périr comme vous l'ordonnez,
+ Et dans la même assiette où vous me retenez.
+ O liberté de Rome! ô mânes de mon père! 1305
+ J'ai fait de mon côté tout ce que j'ai pu faire:
+ Contre votre tyran j'ai ligué ses amis,
+ Et plus osé pour vous qu'il ne m'étoit permis.
+ Si l'effet a manqué, ma gloire n'est pas moindre;
+ N'ayant pu vous venger, je vous irai rejoindre, 1310
+ Mais si fumante encor d'un généreux courroux,
+ Par un trépas si noble et si digne de vous,
+ Qu'il vous fera sur l'heure aisément reconnoître[1067]
+ Le sang des grands héros dont vous m'avez fait naître.
+
+
+SCÈNE V.
+
+MAXIME, ÉMILIE, FULVIE.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Mais je vous vois, Maxime, et l'on vous faisoit mort!
+
+ MAXIME.
+
+ Euphorbe trompe Auguste avec ce faux rapport:
+ Se voyant arrêté, la trame découverte,
+ Il a feint ce trépas pour empêcher ma perte.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Que dit-on de Cinna?
+
+ MAXIME.
+
+ Que son plus grand regret
+ C'est de voir que César sait tout votre secret[1068]; 1320
+ En vain il le dénie et le veut méconnoître,
+ Évandre a tout conté pour excuser son maître,
+ Et par l'ordre d'Auguste on vient vous arrêter.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Celui qui l'a reçu tarde à l'exécuter:
+ Je suis prête à le suivre et lasse de l'attendre. 1325
+
+ MAXIME.
+
+ Il vous attend chez moi.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Chez vous!
+
+ MAXIME.
+
+ C'est vous surprendre;
+ Mais apprenez le soin que le ciel a de vous:
+ C'est un des conjurés qui va fuir avec nous.
+ Prenons notre avantage avant qu'on nous poursuive;
+ Nous avons pour partir un vaisseau sur la rive[1069]. 1330
+
+ ÉMILIE.
+
+ Me connois-tu, Maxime, et sais-tu qui je suis?
+
+ MAXIME.
+
+ En faveur de Cinna je fais ce que je puis,
+ Et tâche à garantir de ce malheur extrême
+ La plus belle moitié qui reste de lui-même.
+ Sauvons-nous, Émilie, et conservons le jour, 1335
+ Afin de le venger par un heureux retour.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Cinna dans son malheur est de ceux qu'il faut suivre,
+ Qu'il ne faut pas venger, de peur de leur survivre:
+ Quiconque après sa perte aspire à se sauver
+ Est indigne du jour qu'il tâche à conserver. 1340
+
+ MAXIME.
+
+ Quel désespoir aveugle à ces fureurs vous porte?
+ O Dieux! que de foiblesse en une âme si forte!
+ Ce coeur si généreux rend si peu de combat,
+ Et du premier revers la fortune[1070] l'abat!
+ Rappelez, rappelez cette vertu sublime; 1345
+ Ouvrez enfin les yeux, et connoissez Maxime:
+ C'est un autre Cinna qu'en lui vous regardez;
+ Le ciel vous rend en lui l'amant que vous perdez;
+ Et puisque l'amitié n'en faisoit plus qu'une âme,
+ Aimez en cet ami l'objet de votre flamme; 1350
+ Avec la même ardeur il saura vous chérir,
+ Que....
+
+ ÉMILIE.
+
+ Tu m'oses aimer, et tu n'oses mourir!
+ Tu prétends un peu trop; mais quoi que tu prétendes,
+ Rends-toi digne du moins de ce que tu demandes:
+ Cesse de fuir en lâche un glorieux trépas, 1355
+ Ou de m'offrir un coeur que tu fais voir si bas;
+ Fais que je porte envie à ta vertu parfaite;
+ Ne te pouvant aimer, fais que je te regrette;
+ Montre d'un vrai Romain la dernière vigueur,
+ Et mérite mes pleurs au défaut de mon coeur. 1360
+ Quoi! si ton amitié pour Cinna s'intéresse[1071],
+ Crois-tu qu'elle consiste à flatter sa maîtresse[1072]?
+ Apprends, apprends de moi quel en est le devoir,
+ Et donne-m'en l'exemple, ou viens le recevoir.
+
+ MAXIME.
+
+ Votre juste douleur est trop impétueuse. 1365
+
+ ÉMILIE.
+
+ La tienne en ta faveur est trop ingénieuse.
+ Tu me parles déjà d'un bienheureux retour,
+ Et dans tes déplaisirs tu conçois de l'amour!
+
+ MAXIME.
+
+ Cet amour en naissant est toutefois extrême:
+ C'est votre amant en vous, c'est mon ami que j'aime, 1370
+ Et des mêmes ardeurs dont il fut embrasé....
+
+ ÉMILIE.
+
+ Maxime, en voilà trop pour un homme avisé.
+ Ma perte m'a surprise, et ne m'a point troublée;
+ Mon noble désespoir ne m'a point aveuglée.
+ Ma vertu toute entière agit sans s'émouvoir, 1375
+ Et je vois malgré moi plus que je ne veux voir.
+
+ MAXIME.
+
+ Quoi? vous suis-je suspect de quelque perfidie?
+
+ ÉMILIE.
+
+ Oui, tu l'es, puisqu'enfin tu veux que je le die;
+ L'ordre de notre fuite est trop bien concerté
+ Pour ne te soupçonner d'aucune lâcheté: 1380
+ Les Dieux seroient pour nous prodigues en miracles,
+ S'ils en avoient sans toi[1073] levé tous les obstacles.
+ Fuis sans moi, tes amours sont ici superflus.
+
+ MAXIME.
+
+ Ah! vous m'en dites trop.
+
+ ÉMILIE.
+
+ J'en présume encor plus.
+ Ne crains pas toutefois que j'éclate en injures; 1385
+ Mais n'espère non plus m'éblouir de parjures.
+ Si c'est te faire tort que de m'en défier[1074],
+ Viens mourir avec moi pour te justifier.
+
+ MAXIME.
+
+ Vivez, belle Émilie, et souffrez qu'un esclave....
+
+ ÉMILIE.
+
+ Je ne t'écoute plus qu'en présence d'Octave. 1390
+ Allons, Fulvie, allons.
+
+
+SCÈNE VI.
+
+ MAXIME.
+
+ Désespéré, confus,
+ Et digne, s'il se peut, d'un plus cruel refus,
+ Que résous-tu, Maxime? et quel est le supplice
+ Que ta vertu prépare à ton vain artifice?
+ Aucune illusion ne te doit plus flatter: 1395
+ Émilie en mourant va tout faire éclater;
+ Sur un même échafaud la perte de sa vie
+ Étalera sa gloire et ton ignominie,
+ Et sa mort va laisser à la postérité[1075]
+ L'infâme souvenir de ta déloyauté. 1400
+ Un même jour t'a vu, par une fausse adresse,
+ Trahir ton souverain, ton ami, ta maîtresse,
+ Sans que de tant de droits en un jour violés,
+ Sans que de deux amants au tyran immolés,
+ Il te reste aucun fruit que la honte et la rage[1076] 1405
+ Qu'un remords inutile allume en ton courage.
+ Euphorbe, c'est l'effet de tes lâches conseils;
+ Mais que peut-on attendre enfin de tes pareils[1077]?
+ Jamais un affranchi n'est qu'un esclave infâme;
+ Bien qu'il change d'état, il ne change point d'âme[1078]; 1410
+ La tienne, encor servile, avec la liberté
+ N'a pu prendre un rayon de générosité[1079]:
+ Tu m'as fait relever une injuste puissance;
+ Tu m'as fait démentir l'honneur de ma naissance;
+ Mon coeur te résistoit, et tu l'as combattu 1415
+ Jusqu'à ce que ta fourbe ait souillé sa vertu.
+ Il m'en coûte la vie, il m'en coûte la gloire,
+ Et j'ai tout mérité pour t'avoir voulu croire;
+ Mais les Dieux permettront à mes ressentiments
+ De te sacrifier aux yeux des deux amants, 1420
+ Et j'ose m'assurer qu'en dépit de mon crime
+ Mon sang leur servira d'assez pure victime,
+ Si dans le tien mon bras, justement irrité,
+ Peut laver le forfait de t'avoir écouté.
+
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+NOTES:
+
+ [1025] GARDES manque dans l'édition de 1643.--TROUPE DE GARDES.
+ (1648-60)
+
+ [1026] _Var._ On ne conçoit qu'à force une telle fureur.
+ (1643-56)
+
+ [1027] _Var._ Encore pour Maxime, il m'en fait avertir[1027-a],
+ Et s'est laissé toucher à quelque repentir. (1643-56)
+
+ [1027-a] _Unus ex conseiis deferebat_, «c'était un des
+ complices qui dénonçait la conjuration:» voyez ci-dessus, p. 373.
+
+ [1028] _Var._ Que sur les conjurés fait un juste remords.
+ (1643-56)
+
+ [1029] _Var._ O le plus déloyal que l'enfer ait produit!
+ (1643-56)
+
+ [1030] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1643-60.
+
+ [1031] Ce jeu de scène manque dans les deux éditions de 1643. Il
+ se trouve deux vers plus haut dans les éditions de 1648-60.
+
+ [1032] _Var._ Il l'a jugé trop grand pour se le pardonner:
+ A peine du palais il a pu retourner. (1643-60)
+
+ [1033] _Var._ Que de tous les côtés lançant un oeil farouche.
+ (1643-56)
+
+ [1034] _Var._ Que je n'ignore pas ce que j'ai mérité. (1643-60)
+
+ [1035] _Var._ Et l'eau grosse et rapide, et la nuit survenue,
+ L'ont dérobé sur l'heure à ma débile vue.
+ AUG. Sous ses justes remords il a trop succombé. (1643-56)
+ _Var._ Dont l'eau grosse et rapide et la nuit assez noire.
+ (1660-64)
+
+ [1036] _Var._ Sous le pressant remords il a trop succombé. (1660)
+
+ [1037] AUGUSTE, _seul._ (1648-60)
+
+ [1038] Sextus Pompée.
+
+ [1039] Dans la guerre entre Octave et les adhérents d'Antoine,
+ après la bataille de Philippes.
+
+ [1040] Voyez p. 384, note 903.
+
+ [1041] _Var._ Et puis ose accuser ton destin d'injustice,
+ Si les tiens maintenant s'arment pour ton supplice,
+ Et si par ton exemple à ta perte guidés. (1643-56)
+
+ [1042] _Var._ Ils violent les droits que tu n'as pas gardés!
+ (1643-64)
+
+ [1043] Ce vers rappelle, mais par les mots et par le son plutôt
+ que par la pensée, la fin de la première strophe des _Larmes de
+ saint Pierre_ de Malherbe:
+
+ Fait de tous les assauts que la rage peut faire
+ Une fidèle preuve à l'infidélité.
+
+ (Voyez le Malherbe de M. Lalanne, tome I, p. 4.)
+
+ [1044] Voyez ci-dessus, p. 373: _Quid ergo! ego percussorem meum
+ securum ambulare patiar, me sollicito?_
+
+ [1045] _Quis finis erit suppliciorum? quis sanguinis?_ (P. 374.)
+
+ [1046] _Var._ Rome a pour ma ruine un hydre trop fertile.
+ (1652-56)
+
+ [1047] _Ego sum nobilibus adolescentulis expositum caput, in quod
+ mucrones acuant._ (P. 374.)
+
+ [1048] _Non est tanti vita, si, ut ego non peream, tam multa
+ perdenda sunt._ (_Ibidem._)
+
+ [1049] _Var._ Éteins-en le flambeau dans le sang d'un ingrat.
+ (1643-60)
+
+ [1050] Toutes les éditions publiées du vivant de Corneille
+ portent _nous-mêmes_, avec une _s_, à l'exception de celle de
+ 1643 in-4º, qui donne _nous-même_.
+
+ [1051] Voyez la _Notice_, p. 365.
+
+ [1052] _Admittis muliebre consilium?_ (P. 374.)
+
+ [1053] _Var._ Seigneur, jusques ici votre sévérité
+ A fait beaucoup de bruit, et n'a rien profité. (1643-56)
+
+ [1054] _Var._ N'a point mis de frayeur dedans l'esprit
+ d'Égnace[1054-a],
+ Dont Cinna maintenant ose imiter l'audace. (1643-56)
+
+ [1054-a] Tous ces noms sont aussi empruntés à Sénèque: voyez
+ p. 374.
+
+ [1055] Voyez tome I, p. 169, note 560.
+
+ [1056] _Nunc tenta quomodo tibi cedat clementia._ (P. 374.)
+
+ [1057] _Jam nocere tibi non potest, prodesse famæ tuæ potest._
+ (_Ibidem._)
+
+ [1058] _Var._ Aussi dedans la place où je m'en vais descendre.
+ (1643-56)
+
+ [1059] _Var._ Je sais les soins qu'un roi doit avoir de sa vie,
+ A quoi le bien public, en ce cas, le convie. (1643-56)
+
+ [1060] L'édition de 1682 porte, par erreur, _conjecture_, pour
+ _conjoncture_.
+
+ [1061] Les éditions de 1643 in-4º, de 1648-54, de 1656 et de 1660
+ portent _il fait_, pour _il faut_. Quel que soit le nombre des
+ éditions qui reproduisent cette leçon, ce ne peut être qu'une
+ faute typographique.
+
+ [1062] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1643-60.
+
+ [1063] _Var._ Il m'échappe: suivons, et le forçons de voir.
+ (1643-56)
+
+ [1064] _Var._ Faire un second effort contre ce grand courroux;
+ J'en rendois grâce aux Dieux, quand soudain Polyclète.
+ (1643-56)
+
+ [1065] _Var._ Mais ce qui plus m'étonne, et que je viens
+ d'apprendre. (1643-56)
+
+ [1066] _Var._ Une vaine frayeur m'a pu tantôt troubler. (1643-56)
+
+ [1067] _Var._ Que d'abord son éclat vous fera reconnoître.
+ (1643-56)
+
+ [1068] _Var._ Est de voir que César sait tout votre secret.
+ (1643-56)
+
+ [1069] _Var._ Nous avons un vaisseau tout prêt dessus la rive.
+ (1643-56)
+
+ [1070] Les éditions de 1668 et de 1682 portent, par erreur, _de
+ fortune_, pour _la fortune_.
+
+ [1071] _Var._ Quoi! si ton amitié pour Cinna t'intéresse.
+ (1643-63)
+
+ [1072] Les éditions de 1652-56 portent _ta maîtresse_, pour _sa
+ maîtresse_, ce qui est certainement une erreur.
+
+ [1073] L'édition de 1643 in-4º porte _sans loi_, pour _sans toi_.
+
+ [1074] _Var._ Si c'est te faire tort que de me défier. (1643-56)
+
+ [1075] _Var._ Et porte avec son nom à la postérité. (1643-56)
+
+ [1076] _Var._ Il te reste autre fruit que la honte et la rage.
+ (1643 et 48)
+
+ [1077] _Var._ Mais que peut-on attendre aussi de tes pareils?
+ (1643-56)
+
+ [1078] _Var._ Et pour changer d'état, il ne change point d'âme.
+ (1643-56)
+
+ [1079] _Var._ N'a su prendre un rayon de générosité. (1660)
+
+
+
+
+ACTE V.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+AUGUSTE, CINNA.
+
+ AUGUSTE.
+
+ Prends un siége, Cinna, prends, et sur toute chose 1425
+ Observe exactement la loi que je t'impose:
+ Prête, sans me troubler, l'oreille à mes discours;
+ D'aucun mot, d'aucun cri, n'en interromps le cours;
+ Tiens ta langue captive; et si ce grand silence
+ A ton émotion fait quelque violence, 1430
+ Tu pourras me répondre après tout à loisir[1080]:
+ Sur ce point seulement contente mon desir.
+
+ CINNA.
+
+ Je vous obéirai, Seigneur.
+
+ AUGUSTE.
+
+ Qu'il te souvienne
+ De garder ta parole, et je tiendrai la mienne.
+ Tu vois le jour, Cinna; mais ceux dont tu le tiens 1435
+ Furent les ennemis de mon père, et les miens:
+ Au milieu de leur camp tu reçus la naissance[1081];
+ Et lorsqu'après leur mort tu vins en ma puissance,
+ Leur haine enracinée au milieu de ton sein
+ T'avoit mis contre moi les armes à la main; 1440
+ Tu fus mon ennemi même avant que de naître[1082],
+ Et tu le fus encor quand tu me pus connoître,
+ Et l'inclination jamais n'a démenti[1083]
+ Ce sang qui t'avoit fait du contraire parti:
+ Autant que tu l'as pu, les effets l'ont suivie. 1445
+ Je ne m'en suis vengé qu'en te donnant la vie;
+ Je te fis prisonnier pour te combler de biens:
+ Ma cour fut ta prison, mes faveurs tes liens;
+ Je te restituai d'abord ton patrimoine[1084];
+ Je t'enrichis après des dépouilles d'Antoine, 1450
+ Et tu sais que depuis, à chaque occasion,
+ Je suis tombé pour toi dans la profusion.
+ Toutes les dignités que tu m'as demandées,
+ Je te les ai sur l'heure et sans peine accordées;
+ Je t'ai préféré même à ceux dont les parents 1455
+ Ont jadis dans mon camp tenu les premiers rangs[1085],
+ A ceux qui de leur sang m'ont acheté l'empire[1086],
+ Et qui m'ont conservé le jour que je respire.
+ De la façon enfin qu'avec toi j'ai vécu,
+ Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu[1087]. 1460
+ Quand le ciel me voulut, en rappelant Mécène,
+ Après tant de faveur montrer un peu de haine[1088],
+ Je te donnai sa place en ce triste accident,
+ Et te fis, après lui, mon plus cher confident.
+ Aujourd'hui même encor, mon âme irrésolue 1465
+ Me pressant de quitter ma puissance absolue,
+ De Maxime et de toi j'ai pris les seuls avis,
+ Et ce sont, malgré lui, les tiens que j'ai suivis.
+ Bien plus, ce même jour je te donne Émilie,
+ Le digne objet des voeux de toute l'Italie, 1470
+ Et qu'ont mise si haut mon amour et mes soins,
+ Qu'en te couronnant roi je t'aurois donné moins.
+ Tu t'en souviens, Cinna: tant d'heur et tant de gloire
+ Ne peuvent pas sitôt sortir de ta mémoire;
+ Mais ce qu'on ne pourroit jamais s'imaginer, 1475
+ Cinna, tu t'en souviens, et veux m'assassiner[1089].
+
+ CINNA.
+
+ Moi, Seigneur! moi, que j'eusse une âme si traîtresse;
+ Qu'un si lâche dessein....
+
+ AUGUSTE.
+
+ Tu tiens mal ta promesse:
+ Sieds-toi, je n'ai pas dit encor ce que je veux;
+ Tu te justifieras après, si tu le peux. 1480
+ Écoute cependant, et tiens mieux ta parole.
+ Tu veux m'assassiner[1090] demain, au Capitole,
+ Pendant le sacrifice, et ta main pour signal
+ Me doit, au lieu d'encens, donner le coup fatal;
+ La moitié de tes gens doit occuper la porte, 1485
+ L'autre moitié te suivre et te prêter main-forte.
+ Ai-je de bons avis, ou de mauvais soupçons[1091]?
+ De tous ces meurtriers te dirai-je les noms?
+ Procule, Glabrion, Virginian, Rutile,
+ Marcel, Plaute, Lénas, Pompone, Albin, Icile, 1490
+ Maxime, qu'après toi j'avois le plus aimé[1092];
+ Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé:
+ Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes,
+ Que pressent de mes lois les ordres légitimes,
+ Et qui désespérant de les plus éviter, 1495
+ Si tout n'est renversé, ne sauroient subsister.
+ Tu te tais maintenant, et gardes le silence,
+ Plus par confusion que par obéissance.
+ Quel étoit ton dessein[1093], et que prétendois-tu
+ Après m'avoir au temple à tes pieds abattu? 1500
+ Affranchir ton pays d'un pouvoir monarchique!
+ Si j'ai bien entendu tantôt ta politique,
+ Son salut désormais dépend d'un souverain
+ Qui pour tout conserver tienne tout en sa main;
+ Et si sa liberté te faisoit entreprendre, 1505
+ Tu ne m'eusses jamais empêché de la rendre;
+ Tu l'aurois acceptée au nom de tout l'État,
+ Sans vouloir l'acquérir par un assassinat.
+ Quel étoit donc ton but? D'y régner en ma place?
+ D'un étrange malheur son destin le menace, 1510
+ Si pour monter au trône et lui donner la loi
+ Tu ne trouves dans Rome autre obstacle que moi[1094],
+ Si jusques à ce point son sort est déplorable,
+ Que tu sois après moi le plus considérable,
+ Et que ce grand fardeau de l'empire romain 1515
+ Ne puisse après ma mort tomber mieux qu'en ta main.
+ Apprends à te connoître, et descends en toi-même:
+ On t'honore dans Rome, on te courtise, on t'aime,
+ Chacun tremble sous toi, chacun t'offre des voeux,
+ Ta fortune est bien haut, tu peux ce que tu veux; 1520
+ Mais tu ferois pitié même à ceux qu'elle irrite[1095],
+ Si je t'abandonnois à ton peu de mérite[1096].
+ Ose me démentir, dis-moi ce que tu vaux,
+ Conte-moi tes vertus, tes glorieux travaux,
+ Les rares qualités par où tu m'as dû plaire, 1525
+ Et tout ce qui t'élève au-dessus du vulgaire.
+ Ma faveur fait ta gloire, et ton pouvoir en vient:
+ Elle seule t'élève, et seule te soutient;
+ C'est elle qu'on adore, et non pas ta personne:
+ Tu n'as crédit ni rang qu'autant qu'elle t'en donne, 1530
+ Et pour te faire choir je n'aurois aujourd'hui
+ Qu'à retirer la main qui seule est ton appui.
+ J'aime mieux toutefois céder à ton envie:
+ Règne, si tu le peux, aux dépens de ma vie;
+ Mais oses-tu penser que les Serviliens, 1535
+ Les Cosses, les Métels, les Pauls, les Fabiens,
+ Et tant d'autres enfin de qui les grands courages
+ Des héros de leur sang sont les vives images,
+ Quittent le noble orgueil d'un sang si généreux
+ Jusqu'à pouvoir souffrir que tu règnes sur eux[1097]? 1540
+ Parle, parle, il est temps.
+
+ CINNA.
+
+ Je demeure stupide;
+ Non que votre colère ou la mort m'intimide:
+ Je vois qu'on m'a trahi, vous m'y voyez rêver,
+ Et j'en cherche l'auteur sans le pouvoir trouver.
+ Mais c'est trop y tenir toute l'âme occupé[1098]: 1545
+ Seigneur, je suis Romain, et du sang de Pompée;
+ Le père et les deux fils, lâchement égorgés,
+ Par la mort de César étoient trop peu vengés.
+ C'est là d'un beau dessein l'illustre et seule cause;
+ Et puisqu'à vos rigueurs la trahison m'expose, 1550
+ N'attendez point de moi d'infâmes repentirs,
+ D'inutiles regrets, ni de honteux soupirs.
+ Le sort vous est propice autant qu'il m'est contraire;
+ Je sais ce que j'ai fait, et ce qu'il vous faut faire:
+ Vous devez un exemple à la postérité, 1555
+ Et mon trépas importe à votre sûreté.
+
+ AUGUSTE.
+
+ Tu me braves, Cinna, tu fais le magnanime,
+ Et loin de t'excuser, tu couronnes ton crime.
+ Voyons si ta constance ira jusques au bout.
+ Tu sais ce qui t'est dû, tu vois que je sais tout: 1560
+ Fais ton arrêt toi-même, et choisis tes supplices.
+
+
+SCÈNE II.
+
+AUGUSTE, LIVIE, CINNA, ÉMILIE, FULVIE.
+
+ LIVIE.
+
+ Vous ne connoissez pas encor tous les complices:
+ Votre Émilie en est, Seigneur, et la voici.
+
+ CINNA.
+
+ C'est elle-même, ô Dieux!
+
+ AUGUSTE.
+
+ Et toi, ma fille, aussi!
+
+ ÉMILIE.
+
+ Oui, tout ce qu'il a fait, il l'a fait pour me plaire[1099], 1565
+ Et j'en étois, Seigneur, la cause et le salaire.
+
+ AUGUSTE.
+
+ Quoi? l'amour qu'en ton coeur j'ai fait naître aujourd'hui
+ T'emporte-t-il déjà jusqu'à mourir pour lui?
+ Ton âme à ces transports un peu trop s'abandonne,
+ Et c'est trop tôt aimer l'amant que je te donne. 1570
+
+ ÉMILIE.
+
+ Cet amour qui m'expose à vos ressentiments
+ N'est point le prompt effet de vos commandements;
+ Ces flammes dans nos coeurs sans votre ordre étoient nées[1100],
+ Et ce sont des secrets de plus de quatre années;
+ Mais quoique je l'aimasse et qu'il brulât pour moi, 1575
+ Une haine plus forte à tous deux fit la loi;
+ Je ne voulus jamais lui donner d'espérance,
+ Qu'il ne m'eût de mon père assuré la vengeance;
+ Je la lui fis jurer; il chercha des amis:
+ Le ciel rompt le succès que je m'étois promis, 1580
+ Et je vous viens, Seigneur, offrir une victime,
+ Non pour sauver sa vie en me chargeant du crime:
+ Son trépas est trop juste après son attentat,
+ Et toute excuse est vaine en un crime d'État:
+ Mourir en sa présence, et rejoindre mon père, 1585
+ C'est tout ce qui m'amène, et tout ce que j'espère.
+
+ AUGUSTE.
+
+ Jusques à quand, ô ciel, et par quelle raison
+ Prendrez-vous contre moi des traits dans ma maison?
+ Pour ses débordements j'en ai chassé Julie;
+ Mon amour en sa place a fait choix d'Émilie, 1590
+ Et je la vois comme elle indigne de ce rang.
+ L'une m'ôtoit l'honneur, l'autre a soif de mon sang;
+ Et prenant toutes deux leur passion pour guide,
+ L'une fut impudique, et l'autre est parricide.
+ O ma fille! est-ce là le prix de mes bienfaits? 1595
+
+ ÉMILIE.
+
+ Ceux de mon père en vous firent mêmes effets[1101].
+
+ AUGUSTE.
+
+ Songe avec quel amour j'élevai ta jeunesse.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Il éleva la vôtre avec même tendresse;
+ Il fut votre tuteur, et vous son assassin;
+ Et vous m'avez au crime enseigné le chemin: 1600
+ Le mien d'avec le vôtre en ce point seul diffère,
+ Que votre ambition s'est immolé mon père,
+ Et qu'un juste courroux, dont je me sens brûler,
+ A son sang innocent vouloit vous immoler.
+
+ LIVIE.
+
+ C'en est trop, Émilie: arrête, et considère 1605
+ Qu'il t'a trop bien payé les bienfaits de ton père:
+ Sa mort, dont la mémoire allume ta fureur,
+ Fut un crime d'Octave, et non de l'Empereur,
+ Tous ces crimes d'État qu'on fait pour la couronne,
+ Le ciel nous en absout alors qu'il nous la donne, 1610
+ Et dans le sacré rang où sa faveur l'a mis,
+ Le passé devient juste et l'avenir permis.
+ Qui peut y parvenir ne peut être coupable;
+ Quoi qu'il ait fait ou fasse, il est inviolable:
+ Nous lui devons nos biens, nos jours sont en sa main, 1615
+ Et jamais on n'a droit sur ceux du souverain.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Aussi dans le discours que vous venez d'entendre,
+ Je parlois pour l'aigrir, et non pour me défendre.
+ Punissez donc, Seigneur, ces criminels appas
+ Qui de vos favoris font d'illustres ingrats; 1620
+ Tranchez mes tristes jours pour assurer les vôtres.
+ Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres[1102];
+ Et je suis plus à craindre, et vous plus en danger,
+ Si j'ai l'amour ensemble et le sang à venger[1103].
+
+ CINNA.
+
+ Que vous m'ayez séduit, et que je souffre encore 1625
+ D'être déshonoré par celle que j'adore!
+ Seigneur, la vérité doit ici s'exprimer:
+ J'avois fait ce dessein avant que de l'aimer.
+ A mes plus saints desirs la trouvant inflexible[1104],
+ Je crus qu'à d'autres soins elle seroit sensible: 1630
+ Je parlai de son père et de votre rigueur,
+ Et l'offre de mon bras suivit celle du coeur.
+ Que la vengeance est douce à l'esprit d'une femme!
+ Je l'attaquai par là, par là je pris son âme;
+ Dans mon peu de mérite elle me négligeoit, 1635
+ Et ne put négliger le bras qui la vengeoit:
+ Elle n'a conspiré que par mon artifice;
+ J'en suis le seul auteur, elle n'est que complice.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Cinna, qu'oses-tu dire? est-ce là me chérir,
+ Que de m'ôter l'honneur quand il me faut mourir? 1640
+
+ CINNA.
+
+ Mourez, mais en mourant ne souillez point ma gloire.
+
+ ÉMILIE.
+
+ La mienne se flétrit, si César te veut croire.
+
+ CINNA.
+
+ Et la mienne se perd, si vous tirez à vous
+ Toute celle qui suit de si généreux coups.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Eh bien! prends-en ta part, et me laisse la mienne; 1645
+ Ce seroit l'affoiblir que d'affoiblir la tienne:
+ La gloire et le plaisir, la honte et les tourments,
+ Tout doit être commun entre de vrais amants.
+ Nos deux âmes, Seigneur, sont deux âmes romaines;
+ Unissant nos desirs, nous unîmes nos haines; 1650
+ De nos parents perdus le vif ressentiment
+ Nous apprit nos devoirs en un même moment;
+ En ce noble dessein nos coeurs se rencontrèrent;
+ Nos esprits généreux ensemble le formèrent;
+ Ensemble nous cherchons l'honneur d'un beau trépas:
+ Vous vouliez nous unir, ne nous séparez pas.
+
+ AUGUSTE.
+
+ Oui, je vous unirai, couple ingrat et perfide,
+ Et plus mon ennemi qu'Antoine ni Lépide;
+ Oui, je vous unirai, puisque vous le voulez:
+ Il faut bien satisfaire aux feux dont vous brûlez, 1660
+ Et que tout l'univers, sachant ce qui m'anime,
+ S'étonne du supplice aussi bien que du crime.
+
+
+SCÈNE III.
+
+AUGUSTE, LIVIE, CINNA, MAXIME, ÉMILIE, FULVIE.
+
+ AUGUSTE.
+
+ Mais enfin le ciel m'aime, et ses bienfaits nouveaux[1105]
+ Ont enlevé[1106] Maxime à la fureur des eaux.
+ Approche, seul ami que j'éprouve fidèle. 1665
+
+ MAXIME.
+
+ Honorez moins, Seigneur, une âme criminelle.
+
+ AUGUSTE.
+
+ Ne parlons plus de crime après ton repentir,
+ Après que du péril tu m'as su garantir:
+ C'est à toi que je dois et le jour et l'empire.
+
+ MAXIME.
+
+ De tous vos ennemis connoissez mieux le pire: 1670
+ Si vous régnez encor, Seigneur, si vous vivez,
+ C'est ma jalouse rage à qui vous le devez.
+ Un vertueux remords n'a point touché mon âme;
+ Pour perdre mon rival j'ai découvert sa trame.
+ Euphorbe vous a feint que je m'étois noyé, 1675
+ De crainte qu'après moi vous n'eussiez envoyé:
+ Je voulois avoir lieu d'abuser Émilie,
+ Effrayer son esprit, la tirer d'Italie,
+ Et pensois la résoudre à cet enlèvement
+ Sous l'espoir du retour pour venger son amant; 1680
+ Mais au lieu de goûter ces grossières amorces,
+ Sa vertu combattue a redoublé ses forces.
+ Elle a lu dans mon coeur; vous savez le surplus,
+ Et je vous en ferois des récits superflus.
+ Vous voyez le succès de mon lâche artifice. 1685
+ Si pourtant quelque grâce est due à mon indice,
+ Faites périr Euphorbe au milieu des tourments[1107],
+ Et souffrez que je meure aux yeux de ces amants.
+ J'ai trahi mon ami, ma maîtresse, mon maître,
+ Ma gloire, mon pays, par l'avis de ce traître, 1690
+ Et croirai toutefois mon bonheur infini,
+ Si je puis m'en punir après l'avoir puni.
+
+ AUGUSTE.
+
+ En est-ce assez, ô ciel! et le sort, pour me nuire,
+ A-t-il quelqu'un des miens qu'il veuille encor séduire?
+ Qu'il joigne à ses efforts le secours des enfers: 1695
+ Je suis maître de moi comme de l'univers;
+ Je le suis, je veux l'être. O siècles, ô mémoire,
+ Conservez à jamais ma dernière victoire!
+ Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux
+ De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous. 1700
+ Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie:
+ Comme à mon ennemi je t'ai donné la vie,
+ Et malgré la fureur de ton lâche destin[1108],
+ Je te la donne encor comme à mon assassin.
+ Commençons un combat qui montre par l'issue 1705
+ Qui l'aura mieux de nous ou donnée ou reçue[1109].
+ Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler;
+ Je t'en avois comblé, je t'en veux accabler:
+ Avec cette beauté que je t'avois donnée,
+ Reçois le consulat pour la prochaine année[1110]. 1710
+ Aime Cinna, ma fille, en cet illustre rang,
+ Préfères-en la pourpre à celle de mon sang;
+ Apprends sur mon exemple à vaincre ta colère[1111]:
+ Te rendant un époux, je te rends plus qu'un père.
+
+ ÉMILIE.
+
+ Et je me rends, Seigneur, à ces hautes bontés; 1715
+ Je recouvre la vue auprès de leurs clartés:
+ Je connois mon forfait, qui me sembloit justice;
+ Et, ce que n'avoit pu la terreur du supplice,
+ Je sens naître en mon âme un repentir puissant,
+ Et mon coeur en secret me dit qu'il y consent. 1720
+ Le ciel a résolu votre grandeur suprême;
+ Et pour preuve, Seigneur, je n'en veux que moi-même[1112]:
+ J'ose avec vanité me donner cet éclat,
+ Puisqu'il change mon coeur, qu'il veut changer l'État.
+ Ma haine va mourir, que j'ai crue immortelle; 1725
+ Elle est morte, et ce coeur devient sujet fidèle;
+ Et prenant désormais cette haine en horreur,
+ L'ardeur de vous servir succède à sa fureur.
+
+ CINNA.
+
+ Seigneur, que vous dirai-je après que nos offenses
+ Au lieu de châtiments trouvent des récompenses? 1730
+ O vertu sans exemple! ô clémence qui rend
+ Votre pouvoir plus juste, et mon crime plus grand!
+
+ AUGUSTE.
+
+ Cesse d'en retarder un oubli magnanime;
+ Et tous deux avec moi faites grâce à Maxime:
+ Il nous a trahis tous; mais ce qu'il a commis 1735
+ Vous conserve innocents, et me rend mes amis.
+
+(A Maxime[1113].)
+
+ Reprends auprès de moi ta place accoutumée;
+ Rentre dans ton crédit et dans ta renommée;
+ Qu'Euphorbe de tous trois ait sa grâce à son tour;
+ Et que demain l'hymen couronne leur amour. 1740
+ Si tu l'aimes encor, ce sera ton supplice.
+
+ MAXIME.
+
+ Je n'en murmure point, il a trop de justice;
+ Et je suis plus confus, Seigneur, de vos bontés
+ Que je ne suis jaloux du bien que vous m'ôtez.
+
+ CINNA.
+
+ Souffrez que ma vertu dans mon coeur rappelée 1745
+ Vous consacre une foi lâchement violée,
+ Mais si ferme à présent, si loin de chanceler,
+ Que la chute du ciel ne pourroit l'ébranler.
+ Puisse le grand moteur des belles destinées,
+ Pour prolonger vos jours, retrancher nos années; 1750
+ Et moi, par un bonheur dont chacun soit jaloux,
+ Perdre pour vous cent fois ce que je tiens de vous!
+
+ LIVIE.
+
+ Ce n'est pas tout, Seigneur: une céleste flamme
+ D'un rayon prophétique illumine mon âme.
+ Oyez ce que les Dieux vous font savoir par moi; 1755
+ De votre heureux destin c'est l'immuable loi.
+ Après cette action vous n'avez rien à craindre:
+ On portera le joug désormais sans se plaindre;
+ Et les plus indomptés, renversant leurs projets,
+ Mettront toute leur gloire à mourir vos sujets; 1760
+ Aucun lâche dessein, aucune ingrate envie
+ N'attaquera le cours d'une si belle vie;
+ Jamais plus d'assassins ni de conspirateurs[1114]:
+ Vous avez trouvé l'art d'être maître des coeurs.
+ Rome, avec une joie et sensible et profonde, 1765
+ Se démet en vos mains de l'empire du monde;
+ Vos royales vertus lui vont trop[1115] enseigner
+ Que son bonheur consiste à vous faire régner:
+ D'une si longue erreur pleinement affranchie,
+ Elle n'a plus de voeux que pour la monarchie, 1770
+ Vous prépare déjà des temples, des autels,
+ Et le ciel une place entre les immortels;
+ Et la postérité, dans toutes les provinces,
+ Donnera votre exemple aux plus généreux princes.
+
+ AUGUSTE.
+
+ J'en accepte l'augure, et j'ose l'espérer: 1775
+ Ainsi toujours les Dieux vous daignent inspirer!
+ Qu'on redouble demain les heureux sacrifices
+ Que nous leur offrirons sous de meilleurs auspices;
+ Et que vos conjurés entendent publier
+ Qu'Auguste a tout appris, et veut tout oublier. 1780
+
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+NOTES:
+
+ [1080] Voyez ci-dessus, p. 374: _Quum alteram poni Cinnæ
+ cathedram jussisset: «Hoc, inquit, primum a te peto, ne me
+ loquentem interpelles, ne medio sermone meo proclames; dabitur
+ tibi loquendi liberum tempus._»
+
+ [1081] _Var._ Ce fut dedans leur camp que tu pris la naissance;
+ Et quand après leur mort tu vins en ma puissance,
+ Leur haine héréditaire, ayant passé dans toi,
+ T'avoit mis à la main les armes contre moi. (1643-56)
+
+ [1082] _Ego te, Cinna, quum in hostium castris invenissem, non
+ factum tantum mihi inimicum, sed natum, servavi._ (P. 374)
+
+ [1083] _Var._ Et le sang t'ayant fait d'un contraire parti,
+ Ton inclination ne l'a point démenti:
+ Comme elle l'a suivi, les effets l'ont suivie. (1643-56)
+
+ [1084] _Patrimonium tibi omne concessi._ (P. 374.)
+
+ [1085] _Sacerdotium tibi petenti, præteritis compluribus quorum
+ parentes mecum militaverant, dedi._ (_Ibidem._)
+
+ [1086] _Var._ M'ont conservé le jour qu'à présent je respire,
+ Et m'ont de tout leur sang acheté cet empire. (1643-56)
+
+ [1087] _Hodie tam felix es et tam dives, ut victo victores
+ invideant._ (P. 374.)
+
+ [1088] _Var._ Après tant de travaux montrer un peu de haine.
+ (1643 in-4º)
+ _Var._ Après tant de faveurs montrer un peu de haine.
+ (1643 in-12 et 48-56)
+
+ [1089] _Quum sic de te meruerim, occidere me constituisti._ (P.
+ 374.)
+
+ [1090] _Quum ad hanc vocem exclamasset Cinna, procul hanc ab se
+ abesse dementiam: «Non præstas, inquit, fidem, Cinna; convenerat
+ ne interloquereris. Occidere, inquam, me paras._» (P. 374 et
+ 375.)
+
+ [1091] _Var._ Assurée au besoin du secours des premiers.
+ Te dirai-je les noms de tous ces meurtriers? (1643-56)
+
+ [1092] Monvel comptait ici les conjurés sur ses doigts; après le
+ nom de Maxime, il laissait retomber sa main en disant la fin du
+ vers, puis il semblait s'apprêter à reprendre son compte, qu'il
+ abandonnait définitivement en disant:
+
+ Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé.
+
+ Talma admirait fort ce jeu de scène très-familier, mais d'un effet
+ saisissant, et il fut longtemps avant d'oser le pratiquer.
+
+ [1093] _Et quum defixum videret, nec ex conventione jam, sed ex
+ conscientia tacentem: «Quo, inquit, hoc animo facis?_» (P. 375.)
+
+ [1094] _Ut ipse sis princeps? Male, mehercule, cum republica
+ agitur, si tibi ad imperandum nihil præter me obstat._
+ (_Ibidem._)
+
+ [1095] _Var._ Mais en un triste état on la verroit réduite.
+ (1643-56)
+
+ [1096] «Ces vers et les suivants occasionnèrent un jour une
+ saillie singulière. Le dernier maréchal de la Feuillade, étant
+ sur le théâtre, dit tout haut à Auguste: «Ah! tu me gâtes le
+ _soyons amis_, _Cinna_.» Le vieux comédien qui jouait Auguste se
+ déconcerta et crut avoir mal joué. Le maréchal, après la pièce,
+ lui dit: «Ce n'est pas vous qui m'avez déplu, c'est Auguste, qui
+ dit à Cinna qu'il n'a aucun mérite, qu'il n'est propre à rien,
+ qu'il fait pitié, et qui ensuite lui dit: «Soyons amis.» Si le
+ Roi m'en disait autant, je le remercierais de son amitié.»
+ (_Voltaire._)
+
+ [1097] _Cedo, si spes tuas solus impedio, Paulusne te et Fabius
+ Maximus et Cossi et Servilii ferent, tantumque agmen nobilium,
+ non inania nomina præferentium, sed eorum qui imaginibus suis
+ decori sunt?_ (P. 375.)
+
+ [1098] _Var._ Cette stupidité s'est enfin dissipée. (1643-56)
+
+ [1099] _Var._ Oui, Seigneur, du dessein je suis la seule cause:
+ C'est pour moi qu'il conspire, et c'est pour moi qu'il ose.
+ (1643-56)
+
+ [1100] _Var._ Ces flammes dans nos coeurs dès longtemps étoient
+ nées. (1643-56)
+
+ [1101] _Var._ Mon père l'eut pareil de ceux qu'il vous a faits.
+ (1643-64)
+
+ [1102] Voyez acte III, scène IV, vers 1035 et 1036.
+
+ [1103] _Var._ Ayant avec un père un amant à venger. (1643-56)
+
+ [1104] _Var._ A mes chastes desirs la trouvant inflexible.
+ (1643-60)
+
+ [1105] _Var._ Mais enfin le ciel m'aime, et parmi tant de maux
+ Il m'a rendu Maxime, et l'a sauvé des eaux. (1643-56)
+
+ [1106] Voltaire, dans l'édition de 1786, a remplacé _enlevé_ par
+ _arraché_. Il fait commencer la scène au vers 1665.
+
+ [1107] _Var._ A vos bontés, Seigneur, j'en demanderai deux,
+ Le supplice d'Euphorbe, et ma mort à leurs yeux. (1643-56)
+
+ [1108] Il y a _destin_ dans toutes les éditions de Corneille, et
+ même encore dans celle de 1692. Le mot paraît être pris dans un
+ sens conforme à celui de _se proposer_, _résoudre_, qu'avait
+ autrefois le verbe _destiner_ (voyez le _Lexique_). Voltaire a
+ substitué _dessein_ à _destin_.
+
+ [1109] Voyez ci-dessus, p. 375: _Vitam tibi, inquit, Cinna,
+ iterum do, prius hosti, nunc insidiatori ac parricidæ. Ex
+ hodierno die inter nos amicitia incipiat. Contendamus utrum ego
+ meliore fide vitam tibi dederim, an tu debeas._
+
+ [1110] _Post hæc detulit ultro consulatum._ (P. 375.)--Cinna fut
+ consul l'an 5 avant Jésus-Christ.
+
+ [1111] _Var._ Apprends, à mon exemple, à vaincre ta colère.
+ (1643-56)
+
+ [1112] _Var._ Et pour preuve, Seigneur, je ne veux que moi-même.
+ (1643-56)
+
+ [1113] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1643-60.
+
+ [1114] _Nullis amplius insidiis ab ullo petitus est._ (P. 375.)
+
+ [1115] L'édition de 1682 porte, par erreur, _tout_, pour _trop_.
+
+
+
+
+ POLYEUCTE, MARTYR
+
+ TRAGÉDIE CHRÉTIENNE
+
+ 1640
+
+
+
+
+NOTICE.
+
+
+En 1637, l'auteur d'un _Traité de la disposition au poëme dramatique_,
+dont nous avons déjà eu occasion de parler[1116], s'exprime ainsi à
+l'égard des sujets sacrés: «L'Amour et la Guerre, l'un ou l'autre
+séparément, ou les deux ensemble, fournissent aux auteurs tous les
+sujets profanes du théâtre. Je dis profanes, pource qu'on y peut
+mettre d'autres beaux sujets tirés des livres saints, où les passions
+humaines peuvent jouer leurs rôles, et où les vertus des grands
+personnages peuvent triompher des vices et des cruautés des tyrans;
+mais tels arguments n'étant pas le gibier de nos poëtes ni de nos
+sages mondains, sont plus propres en particulier qu'en public, et dans
+les colléges de l'Université, ou dans les maisons privées, qu'à la
+cour ou à l'hôtel de Bourgogne.»
+
+Cette opinion d'un inconnu est la fidèle expression d'un sentiment
+alors général; mais s'il était un endroit à Paris où un tel sujet ne
+dût pas paraître du bel air, c'était assurément l'hôtel de
+Rambouillet. Ce fut là pourtant que Corneille, qui, comme nous l'avons
+vu à propos d'_Horace_[1117], croyait utile de donner à ses ouvrages
+cette demi-publicité, lut d'abord son _Polyeucte_, peut-être dans
+l'espoir de se concilier des juges qu'il sentait prévenus. Cette
+précaution n'eut pas les résultats qu'il s'était sans doute promis:
+«La pièce, dit Fontenelle, y fut applaudie autant que le demandoient
+la bienséance et la grande réputation que l'auteur avoit déjà; mais
+quelques jours après, M. de Voiture vint trouver M. Corneille, et
+prit des tours fort délicats pour lui dire que _Polyeucte_ n'avoit pas
+réussi comme il pensoit, que surtout le christianisme avoit
+extrêmement déplu[1118].»
+
+Voltaire expose ainsi quelques-unes des objections qu'on avait faites,
+en y mêlant peut-être un peu les siennes: «C'est une tradition, que
+tout l'hôtel de Rambouillet, et particulièrement l'évêque de Vence,
+Godeau, condamnèrent cette entreprise de Polyeucte (_celle de
+renverser les idoles_). On disait que c'est un zèle imprudent; que
+plusieurs évêques et plusieurs synodes avaient expressément défendu
+ces attentats contre l'ordre et contre les lois; qu'on refusait même
+la communion aux chrétiens qui par des témérités pareilles avaient
+exposé l'Église entière aux persécutions. On ajoutait que Polyeucte et
+même Pauline auraient intéressé bien davantage, si Polyeucte avait
+simplement refusé d'assister à un sacrifice idolâtre, fait en
+l'honneur de la victoire de Sévère[1119].»
+
+«Corneille, alarmé, continue Fontenelle, voulut retirer la pièce
+d'entre les mains des comédiens qui l'apprenoient; mais enfin il la
+leur laissa, sur la parole d'un d'entre eux qui n'y jouoit point,
+parce qu'il étoit trop mauvais acteur. Étoit-ce donc à ce comédien à
+juger mieux que tout l'hôtel de Rambouillet?»
+
+Les avis sont partagés à l'égard du comédien qui ranima si à propos le
+courage de Corneille: les uns nomment Hauteroche[1120], les autres
+Laroque[1121]; mais quelle que soit l'opinion qu'on adopte, elle cadre
+mal avec le témoignage de Fontenelle; en effet, de l'aveu même de
+Lemazurier, qui pense qu'il s'agit de Laroque, ces deux comédiens
+n'appartenaient pas encore à l'hôtel de Bourgogne au moment où l'on
+joua _Polyeucte_; or le récit de Fontenelle désigne un comédien
+faisant partie de la troupe qui représentait cette tragédie, et, d'un
+autre côté, les témoignages contemporains établissent d'une manière
+formelle qu'elle fut jouée à l'hôtel de Bourgogne[1122].
+
+«Depuis peu d'années, dit l'abbé d'Aubignac, Barreau mit sur le
+théâtre de l'hôtel de Bourgogne le martyre de saint Eustache, et
+Corneille ceux de Polyeucte et de Théodore[1123].»
+
+L'abbé de Villiers n'est pas moins explicite, dans son _Entretien sur
+les tragédies de ce temps_, publié en 1675 et reproduit dans le
+_Recueil de dissertations_.... de l'abbé Granet. Le passage où il
+parle de _Polyeucte_ est assez curieux pour qu'il nous paraisse utile
+de le reproduire tout entier:
+
+«TIMANTE. Vous croyez donc qu'on ne peut faire de bonnes tragédies sur
+des sujets saints?
+
+CLÉARQUE. Je crois du moins qu'on ne voudroit pas se hasarder à en
+faire. Quoique l'hôtel de Bourgogne n'ait été donné aux comédiens que
+pour représenter les histoires saintes, je ne crois pas que ces
+Messieurs voulussent reprendre aujourd'hui leur ancienne coutume. Ils
+se sont trop bien trouvés des sujets profanes pour les quitter.
+
+TIMANTE. J'ai ouï dire qu'ils ne s'étoient pas plus mal trouvés des
+sujets saints, et qu'ils avoient gagné plus d'argent au _Polyeucte_
+qu'à quelque autre tragédie qu'ils ayent représentée depuis.
+
+CLÉARQUE. Il est vrai que cette tragédie réussit bien. M. Corneille la
+hasarda sur sa réputation, et il crut, par le succès qu'elle eut,
+qu'il en pouvoit hasarder encore une autre. Il donna _Théodore_; cette
+dernière ne réussit point, et depuis personne n'a osé tenter la même
+chose. On a renvoyé ces sortes de sujets dans les colléges, où tout
+est bon pour exercer les enfants, et où l'on peut impunément
+représenter tout ce qui est capable d'inspirer ou de la dévotion, ou
+la crainte des jugements de Dieu.»
+
+Nous avons vu qu'_Horace_ et _Cinna_, souvent considérés comme joués
+en 1639, ne l'ont été qu'en 1640; c'est vers la fin de la même année
+qu'on a représenté _Polyeucte_. Jamais aucun doute ne s'est élevé à ce
+sujet.
+
+L'édition originale de cette pièce a pour titre:
+
+POLYEVCTE MARTYR, TRAGEDIE. _A Paris, chez Antoine de Sommauille_....
+_et Augustin Courbé_.... M.DC.XLIII, in-4º, 8 feuillets, 121 pages et
+1 feuillet.
+
+Elle est imprimée en vertu d'un privilége accordé à Corneille le
+trentième janvier, à la suite duquel on lit: «Acheué d'imprimer à
+Roüen pour la premiere fois, aux dépens de l'Autheur, par Laurens
+Maurry, ce 20. iour d'octobre 1643.»
+
+On trouve en tête du volume un curieux frontispice gravé qui
+représente Polyeucte vêtu d'un pourpoint espagnol, d'un
+haut-de-chausse à crevés, et coiffé d'une toque à plumes, brisant les
+idoles à coups de marteau; ce costume était probablement la
+reproduction exacte de celui qui était alors en usage au théâtre, et
+qui ne fut modifié que longtemps après, au moins d'une manière
+sensible: «Je me souviens, dit Voltaire[1124], qu'autrefois l'acteur
+qui jouait Polyeucte, avec des gants blancs et un grand chapeau, ôtait
+ses gants et son chapeau pour faire sa prière à Dieu.» Plus loin il
+ajoute[1125]: «Quand les acteurs représentaient les Romains avec un
+chapeau et une cravate, Sévère arrivait le chapeau sur la tête, et
+Félix l'écoutait chapeau bas, ce qui faisait un effet ridicule.»
+
+L'admirable rôle de Pauline a toujours excité l'émulation et trop
+souvent le découragement de nos meilleures tragédiennes[1126]; mais
+elle n'a été pour aucune d'elles l'occasion d'un triomphe aussi
+prématuré que pour Adrienne le Couvreur.
+
+«En 1705, âgée d'environ quinze ans, elle fit partie avec quelques
+jeunes gens de jouer la tragédie de _Polyeucte_ et la petite comédie
+du _Deuil_. Les répétitions qu'ils en firent chez un épicier, au bas
+de la rue Férou, faubourg Saint-Germain, firent du bruit; plusieurs
+personnes de considération y vinrent voir la jeune le Couvreur, qui
+était chargée du rôle de Pauline. La présidente le Jay leur prêta pour
+la représentation la belle cour de son hôtel, rue Garancière. La cour,
+la ville, la comédie y accoururent; la porte, qui étoit gardée par
+huit suisses, fut forcée. On joua à la françoise, parce que notre
+actrice et quelques autres de ses camarades ne se trouvèrent pas en
+état de louer des habits à la romaine. Elle avoit emprunté un habit de
+la femme de chambre de Mme la présidente le Jay, dans lequel elle ne
+parut pas avantageusement; mais elle charma tout le monde par une
+façon de réciter toute nouvelle, mais si naturelle et si vraie, qu'on
+disoit d'une voix unanime qu'elle n'avoit plus qu'un pas à faire pour
+devenir la plus grande comédienne qui eût jamais été sur le
+Théâtre-François. Elle ne fut pas la seule qui méritât des
+applaudissements. Un jeune homme nommé Minou, qui par la suite est
+devenu un très-grand comédien dans les pays étrangers, joua le rôle de
+Sévère avec un feu, un pathétique et une intelligence parfaite; il
+entra même tellement dans l'esprit de son rôle, qu'il tomba en
+défaillance en disant à Fabian, son confident: «Soutiens-moi, ce coup
+de foudre est grand.» Il fallut lui ouvrir les veines; on ne court
+plus de ces risques sur le Théâtre-François. Minou se remit et finit
+son rôle. La tragédie étoit à peine achevée, qu'apparemment sur les
+plaintes des comédiens, M. d'Argenson envoya des archers pour arrêter
+la petite troupe, qui se crut perdue; mais elle en fut quitte pour
+l'alarme. Mme la présidente le Jay envoya chez ce magistrat, qui
+révoqua à l'instant son ordre, à condition que ces représentations
+cesseroient[1127].»
+
+Le gouvernement révolutionnaire, qui avait proscrit _le Cid_ parce
+qu'on y voyait un roi[1128], devait redouter l'expression des
+sentiments religieux qui éclatent dans _Polyeucte_ avec tant de
+vivacité et d'élévation à la fois; aussi la représentation en fut-elle
+interdite, comme le remarque M. Hallays-Dabot dans son _Histoire de la
+censure_[1129]. Toutefois cette interdiction ne dura pas aussi
+longtemps qu'il le croit, et il s'est trompé lorsqu'il a dit que
+_Polyeucte_ ne fut pas remis au théâtre avant l'époque du Consulat: la
+reprise réelle est du 13 floréal de l'an II[1130]. Depuis lors
+_Polyeucte_ n'a plus disparu du répertoire courant; mais trop souvent,
+il faut le reconnaître, le manque d'interprètes dignes d'une si grande
+oeuvre en a interrompu pendant fort longtemps les représentations.
+
+NOTES:
+
+ [1116] Voyez ci-dessus, p. 38. Le passage que nous reproduisons
+ ici est extrait de la page 87 de cet ouvrage.
+
+ [1117] Voyez ci-dessus, p. 254 et 255.
+
+ [1118] _OEuvres_, Paris, B. Brunet, 1742, tome III, p. 103.
+
+ [1119] Note de Voltaire sur la scène VI de l'acte II de
+ _Polyeucte_.
+
+ [1120] M. Guizot, _Corneille et son temps_, p. 200.
+
+ [1121] Voyez la fin de la note 1 de la page
+ suivante.--Lemazurier, _Galerie des acteurs du théâtre français_,
+ tome I, p. 317.--Aimé Martin, _OEuvres de Corneille_, tome I, p.
+ XLI, note 1.--M. Édouard Fournier, _Notes sur la vie de
+ Corneille_, p. XL.
+
+ [1122] On trouve dans l'édition de M. Lefèvre la distribution de
+ rôles suivante, qui, si elle était authentique, établirait que la
+ pièce a été jouée au Marais: POLYEUCTE, _d'Orgemont_; SÉVÈRE,
+ _Floridor_; NÉARQUE, _Desurlis_; PAULINE, _Mlle Duclos_; mais
+ nous avons déjà eu bien souvent l'occasion de voir que les
+ renseignements de ce genre ne reposent dans cette édition sur
+ aucun document certain. Nous ne citerons que pour mémoire une
+ autre source tout aussi peu sûre: un _Journal du Théâtre_
+ françois manuscrit qui se trouve aujourd'hui à la Bibliothèque
+ impériale et qui appartenait autrefois à M. Beffara. Une note de
+ cet amateur, placée en tête du premier volume, attribue avec
+ beaucoup de vraisemblance l'ouvrage à de Mouhy, auteur des
+ _Tablettes dramatiques_. On y lit (tome II, folio 804 recto):
+ «Les acteurs qui jouèrent d'original dans _Polyeucte_ furent
+ Baron, Champmeslé, la Thuillerie, Hauteroche, Beauval, Guérin,
+ Hubert, le Comte, et les demoiselles le Comte et Guyot.»
+
+ [1123] _Pratique du théâtre_, livre IV, nouveau chapitre VI
+ manuscrit, intitulé: _des Discours de piété_, dirigé
+ principalement contre _Polyeucte_ et _Théodore_, et ajouté à
+ l'exemplaire que nous avons déjà cité ci-dessus, p. 276, note 2.
+
+ [1124] Note sur la scène III de l'acte IV.
+
+ [1125] Note sur la scène VI de l'acte V.
+
+ [1126] Voyez, dans les _Mémoires d'Hippolyte Clairon_ (p. 110 et
+ suivantes), une _Étude de Pauline dans Polyeucte_, et dans les
+ _Mémoires pour Marie-Françoise Dumesnil en réponse aux Mémoires
+ d'Hippolyte Clairon_ (p. 168 et suivantes), une critique
+ très-vive, mais fort juste, de cette _Étude_.
+
+ [1127] _Lettre à Mylord*** sur Baron et Mlle Lecouvreur_, p.
+ 23-25.
+
+ [1128] _Histoire du Théâtre françois_, par _C. G. Étienne_ et _B.
+ Martainville_, tome III, p. 56 et note.
+
+ [1129] Page 215.
+
+ [1130] Le 1er mai 1794.--Lemazurier, tome I, p. 555.
+
+
+
+
+A LA REINE RÉGENTE[1131].
+
+
+ MADAME,
+
+ Quelque connoissance que j'aye de ma foiblesse, quelque profond
+ respect[1132] qu'imprime VOTRE MAJESTÉ dans les âmes de ceux qui
+ l'approchent, j'avoue que je me jette à ses pieds sans timidité et
+ sans défiance, et que je me tiens assuré de lui plaire, parce que
+ je suis assuré de lui parler de ce qu'elle aime le mieux. Ce n'est
+ qu'une pièce de théâtre que je lui présente, mais qui[1133]
+ l'entretiendra de Dieu: la dignité de la matière est si haute, que
+ l'impuissance de l'artisan ne la peut ravaler; et votre âme
+ royale se plaît trop à cette sorte d'entretien pour s'offenser des
+ défauts d'un ouvrage où elle rencontrera les délices de son coeur.
+ C'est par là, MADAME, que j'espère obtenir de VOTRE MAJESTÉ le
+ pardon du long temps que j'ai attendu à lui rendre cette sorte
+ d'hommages[1134]. Toutes les fois que j'ai mis sur notre scène des
+ vertus morales ou politiques, j'en ai toujours cru les tableaux
+ trop peu dignes de paraître devant Elle, quand j'ai considéré
+ qu'avec quelque soin que je les pusse choisir dans l'histoire, et
+ quelques ornements dont l'artifice les pût enrichir, elle en
+ voyoit de plus grands exemples dans elle-même. Pour rendre les
+ choses proportionnées, il falloit aller à la plus haute espèce, et
+ n'entreprendre pas de rien offrir de cette nature à une reine
+ très-chrétienne, et qui l'est beaucoup plus encore par ses actions
+ que par son titre, à moins que de lui offrir un portrait des
+ vertus chrétiennes dont l'amour et la gloire de Dieu formassent
+ les plus beaux traits, et qui rendît les plaisirs qu'elle y pourra
+ prendre aussi propres à exercer sa piété qu'à délasser son esprit.
+ C'est à cette extraordinaire et admirable piété, MADAME, que la
+ France est redevable des bénédictions qu'elle voit tomber sur les
+ premières armes de son roi; les heureux succès qu'elles ont
+ obtenus en sont les rétributions éclatantes, et des coups du ciel,
+ qui répand abondamment sur tout le royaume les récompenses et les
+ grâces que VOTRE MAJESTÉ a méritées. Notre perte sembloit
+ infaillible après celle de notre grand monarque; toute l'Europe
+ avoit déjà pitié de nous, et s'imaginoit que nous nous allions
+ précipiter dans un extrême désordre, parce qu'elle nous voyoit
+ dans une extrême désolation: cependant la prudence et les soins de
+ VOTRE MAJESTÉ, les bons conseils qu'elle a pris, les grands
+ courages qu'elle a choisis pour les exécuter, ont agi si
+ puissamment dans tous les besoins de l'État, que cette première
+ année de sa régence a non-seulement égalé les plus glorieuses de
+ l'autre règne, mais a même effacé, par la prise de
+ Thionville[1135], le souvenir du malheur qui, devant ses murs,
+ avoit interrompu une si longue suite de victoires. Permettez que
+ je me laisse emporter au ravissement que me donne cette pensée, et
+ que je m'écrie dans ce transport:
+
+ Que vos soins, grande REINE, enfantent de miracles!
+ Bruxelles et Madrid en sont tous interdits;
+ Et si notre Apollon me les avoit prédits,
+ J'aurois moi-même osé douter de ses oracles.
+
+ Sous vos commandements on force tous obstacles;
+ On porte l'épouvante aux coeurs les plus hardis,
+ Et par des coups d'essai vos États agrandis
+ Des drapeaux ennemis font d'illustres spectacles.
+
+ La victoire elle-même accourant à mon roi,
+ Et mettant à ses pieds Thionville et Rocroi,
+ Fait retentir ces vers sur les bords[1136] de la Seine:
+
+ «France, attends tout d'un règne ouvert en triomphant,
+ Puisque tu vois déjà les ordres de ta reine
+ Faire un foudre en tes mains des armes d'un enfant.»
+
+ Il ne faut point douter que des commencements si merveilleux ne
+ soient soutenus par des progrès encore plus étonnants. Dieu ne
+ laisse point ses ouvrages imparfaits: il les achèvera, MADAME, et
+ rendra non-seulement la régence de VOTRE MAJESTÉ, mais encore
+ toute sa vie, un enchaînement continuel de prospérités. Ce sont
+ les voeux de toute la France, et ce sont ceux que fait avec plus
+ de zèle,
+
+ MADAME,
+
+ De VOTRE MAJESTÉ,
+
+ Le très-humble, très-obéissant et très-fidèle
+ serviteur et sujet,
+
+ CORNEILLE.
+
+NOTES:
+
+ [1131] Anne d'Autriche, fille aînée de Philippe III, roi
+ d'Espagne, mariée à Louis XIII le 25 décembre 1615, devint
+ régente du royaume quatre jours après la mort du Roi, le 18 mai
+ 1643, c'est-à-dire entre l'époque où Corneille obtint le
+ privilége de _Polyeucte_ et celle où cette pièce fut imprimée
+ (voyez plus haut, p. 468). On trouve ici l'expression fort
+ naturelle de la reconnaissance de Corneille envers la Reine, qui
+ s'était montrée très-favorable au _Cid_ et à son auteur (voyez
+ ci-dessus, p. 15 et 16). C'était d'abord à Louis XIII que cette
+ dédicace devait être adressée. On lit dans l'_Historiette_ que
+ lui a consacrée Tallemant des Réaux (tome II, p. 248): «Depuis la
+ mort du Cardinal, M. de Schomberg lui dit que Corneille vouloit
+ lui dédier la tragédie de _Polyeucte_. Cela lui fit peur, parce
+ que Montauron avoit donné deux cents pistoles à Corneille pour
+ _Cinna_. «Il n'est pas nécessaire, dit-il.--Ah! Sire, reprit M.
+ de Schomberg, ce n'est point par intérêt.--Bien donc, dit-il, il
+ me fera plaisir.» Ce fut à la Reine qu'on la dédia, car le Roi
+ mourut entre deux.»--Cette épître et l'_Abrégé du martyre_, qui
+ la suit, se trouvent dans les éditions antérieures à 1660 et dans
+ une édition in-12 de 1664 que possède la Bibliothèque impériale.
+
+ [1132] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): et quelque
+ respect.
+
+ [1133] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): mais une pièce
+ de théâtre qui....
+
+ [1134] Les éditions de 1648-1655 portent: «hommage,» au
+ singulier.
+
+ [1135] Le 18 août 1643.
+
+ [1136] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): sur le bord.
+
+
+
+
+ABRÉGÉ
+
+DU MARTYRE DE SAINT POLYEUCTE,
+
+ÉCRIT PAR SIMÉON MÉTAPHRASTE, ET RAPPORTÉ PAR SURIUS[1137].
+
+
+L'ingénieuse tissure des fictions avec la vérité, où consiste le plus
+beau secret de la poésie, produit d'ordinaire deux sortes d'effets,
+selon la diversité des esprits qui la voient. Les uns se laissent si
+bien persuader à cet enchaînement, qu'aussitôt qu'ils ont remarqué
+quelques événements véritables, ils s'imaginent la même chose des
+motifs qui les font naître et des circonstances qui les accompagnent;
+les autres, mieux avertis de notre artifice, soupçonnent de fausseté
+tout ce qui n'est pas de leur connoissance; si bien que quand nous
+traitons quelque histoire écartée dont ils ne trouvent rien dans leur
+souvenir, ils l'attribuent toute entière à l'effort de notre
+imagination, et la prennent pour une aventure de roman.
+
+L'un et l'autre de ces effets seroit dangereux en cette rencontre: il
+y va de la gloire de Dieu, qui se plaît dans celle de ses saints, dont
+la mort si précieuse devant ses yeux ne doit pas passer pour fabuleuse
+devant ceux des hommes. Au lieu de sanctifier notre théâtre par sa
+représentation, nous y profanerions la sainteté de leurs souffrances,
+si nous permettions que la crédulité des uns et la défiance des
+autres, également abusées par ce mélange, se méprissent également en
+la vénération qui leur est due, et que les premiers la rendissent mal
+à propos à ceux qui ne la méritent pas, cependant que les autres la
+dénieroient à ceux à qui elle appartient.
+
+Saint Polyeucte est un martyr dont, s'il m'est permis de parler ainsi,
+beaucoup ont plutôt appris le nom à la comédie qu'à l'église. Le
+_Martyrologe romain_ en fait mention sur le 13e de février, mais en
+deux mots, suivant sa coutune[1138]; Baronius, dans ses _Annales_,
+n'en dit qu'une ligne[1139]; le seul Surius[1140], ou plutôt Mosander,
+qui l'a augmenté dans les dernières impressions, en rapporte la mort
+assez au long sur le 9e de janvier; et j'ai cru qu'il étoit de mon
+devoir d'en mettre ici l'abrégé. Comme il a été à propos d'en rendre
+la représentation agréable, afin que le plaisir pût insinuer plus
+doucement l'utilité, et lui servir comme de véhicule pour la porter
+dans l'âme du peuple, il est juste aussi de lui donner cette lumière
+pour démêler la vérité d'avec ses ornements, et lui faire reconnoître
+ce qui lui doit imprimer du respect comme saint, et ce qui le doit
+seulement divertir comme industrieux. Voici donc ce que ce dernier
+nous apprend:
+
+Polyeucte et Néarque étoient deux cavaliers étroitement liés ensemble
+d'amitié; ils vivoient en l'an 250, sous l'empire de Décius; leur
+demeure étoit dans Mélitène, capitale d'Arménie; leur religion
+différente: Néarque étant chrétien, et Polyeucte suivant encore la
+secte des gentils, mais ayant toutes les qualités[1141] dignes d'un
+chrétien, et une grande inclination à le devenir. L'Empereur ayant
+fait publier un édit très-rigoureux contre les chrétiens, cette
+publication donna un grand trouble à Néarque, non pour la crainte des
+supplices dont il étoit menacé, mais pour l'appréhension qu'il eut que
+leur amitié ne souffrît quelque séparation ou refroidissement par cet
+édit, vu les peines qui y étoient proposées à ceux de sa religion, et
+les honneurs promis à ceux du parti contraire. Il en conçut un si
+profond déplaisir, que son ami s'en aperçut; et l'ayant obligé de lui
+en dire la cause, il prit de là occasion de lui ouvrir son coeur: «Ne
+craignez point, lui dit-il[1142], que l'édit de l'Empereur nous
+désunisse; j'ai vu cette nuit le Christ que vous adorez; il m'a
+dépouillé d'une robe sale pour me revêtir d'une autre toute lumineuse,
+et m'a fait monter sur un cheval ailé pour le suivre: cette vision m'a
+résolu entièrement à faire ce qu'il y a longtemps que je médite; le
+seul nom de chrétien me manque; et vous-même, toutes les fois que vous
+m'avez parlé de votre grand Messie[1143], vous avez pu remarquer que
+je vous ai toujours écouté avec respect; et quand vous m'avez lu sa
+vie et ses enseignements, j'ai toujours admiré la sainteté de ses
+actions et de ses discours. O Néarque! si je ne me croyois pas indigne
+d'aller à lui sans être initié de ses mystères et avoir reçu la grâce
+de ses sacrements, que vous verriez éclater l'ardeur que j'ai de
+mourir pour sa gloire et le soutien de ses éternelles vérités!»
+Néarque l'ayant éclairci du scrupule où il étoit[1144] par l'exemple
+du bon larron, qui en un moment mérita le ciel, bien qu'il n'eût pas
+reçu le baptême, aussitôt notre martyr, plein d'une sainte ferveur,
+prend l'édit de l'Empereur, crache dessus, et le déchire en morceaux
+qu'il jette au vent; et voyant des idoles que le peuple portoit sur
+les autels pour les adorer, il les arrache à ceux qui les portoient,
+les brise contre terre, et les foule aux pieds, étonnant tout le monde
+et son ami même, par la chaleur de ce zèle, qu'il n'avoit pas espéré.
+
+Son beau-père Félix, qui avoit la commission de l'Empereur pour
+persécuter les chrétiens, ayant vu lui-même ce qu'avoit fait son
+gendre, saisi de douleur de voir l'espoir et l'appui de sa famille
+perdus, tâche d'ébranler sa constance, premièrement par de belles
+paroles, ensuite par des menaces, enfin par des coups qu'il lui fait
+donner par ses bourreaux sur tout le visage; mais n'en ayant pu venir
+à bout, pour dernier effort il lui envoie sa fille Pauline, afin de
+voir si ses larmes n'auroient point plus de pouvoir sur l'esprit d'un
+mari que n'avoient eu ses artifices et ses rigueurs. Il n'avance rien
+davantage par là; au contraire, voyant que sa fermeté convertissoit
+beaucoup de païens, il le condamne à perdre la tête. Cet arrêt fut
+exécuté sur l'heure; et le saint martyr, sans autre baptême que de son
+sang, s'en alla prendre possession de la gloire que Dieu a promise à
+ceux qui renonceroient à eux-mêmes pour l'amour de lui.
+
+Voilà en peu de mots ce qu'en dit Surius. Le songe de Pauline, l'amour
+de Sévère, le baptême effectif de Polyeucte, le sacrifice pour la
+victoire de l'Empereur, la dignité de Félix, que je fais gouverneur
+d'Arménie, la mort de Néarque, la conversion de Félix et de Pauline,
+sont des inventions et des embellissements de théâtre. La seule
+victoire de l'Empereur contre les Perses a quelque fondement dans
+l'histoire; et sans chercher d'autres auteurs, elle est rapportée par
+M. Coëffeteau dans son _Histoire romaine_[1145]; mais il ne dit pas,
+ni qu'il leur imposa tribut, ni qu'il envoya faire des sacrifices de
+remercîment en Arménie.
+
+Si j'ai ajouté ces incidents et ces particularités selon l'art, ou
+non, les savants en jugeront: mon but ici n'est pas de les justifier,
+mais seulement d'avertir le lecteur de ce qu'il en peut croire.
+
+NOTES:
+
+ [1137] Siméon Métaphraste, ainsi nommé parce qu'il a paraphrasé
+ les vies des saints, est né dans le dixième siècle, à
+ Constantinople. Ce fut, dit-on, Constantin Porphyrogénète qui
+ l'engagea à rassembler les vies des saints. Louis Lippomani, né à
+ Venise vers 1500, publia, de 1551 à 1558, 6 volumes in-4º de vies
+ des saints. Les deux derniers contiennent la traduction latine de
+ celles qui avaient été recueillies par Métaphraste; enfin Laurent
+ Surius, né en 1522 à Lubeck, publia en 1570 un recueil en 6
+ volumes in-folio intitulé: _Vitæ sanctorum ab Aloysio Lipomanno
+ olim conscriptæ_, qui fut ensuite augmenté par Mosander.--Nous
+ n'avons pas besoin de faire remarquer que le titre: _Abrégé du
+ martyre de saint Polyeucte_, ne s'applique qu'aux deux
+ paragraphes de cet Avertissement qui commencent l'un par:
+ «Polyeucte et Néarque,» et l'autre par: «Son beau-père Félix.»
+
+ [1138] _Melitinæ, in Armenia, sancti Polyeucti martyris, qui, in
+ persecutione ejusdem Decii, multa passus, martyrii coronam
+ adeptus est._
+
+ [1139] _Nicomediæ vero in Bithynia Quadratus est passus, Melitinæ
+ in Armenia Polyeuctus._ (_Annales ecclesiastici_.... _Romæ_,
+ 1594, in-fol., tome II, p. 459, ann. 254.)
+
+ [1140] L'édition de 1656 et celle de 1664 in-12 portent, par
+ erreur, _Superius_, pour _Surius_.
+
+ [1141] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): Néarque étoit
+ chrétien, et Polyeucte suivoit encore la secte des gentils, mais
+ avec toutes les qualités....
+
+ [1142] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): lui dit
+ Polyeucte.
+
+ [1143] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): de votre
+ Messie.
+
+ [1144] Voltaire, dans l'édition de 1764, a ainsi modifié ce
+ passage: «Néarque l'ayant éclairci sur l'illusion du scrupule où
+ il était.»
+
+ [1145] «Il (_Décius_) commença son voyage, qui lui fut si
+ heureux, qu'il remporta une glorieuse victoire sur les Perses et
+ apaisa les tumultes qui s'étoient élevés en Orient.» (Paris, N.
+ et J. de la Coste, 1637, in-fol., livre XVII, p. 716.)
+
+
+
+
+EXAMEN[1146].
+
+Ce martyre est rapporté par Surius sur le neuvième de janvier.
+Polyeucte vivoit en l'année 250, sous l'empereur Décius. Il étoit
+Arménien, ami de Néarque, et gendre de Félix, qui avoit la commission
+de l'Empereur pour faire exécuter ses édits contre les chrétiens. Cet
+ami l'ayant résolu à se faire chrétien, il déchira ces édits qu'on
+publioit, arracha les idoles des mains de ceux qui les portoient sur
+les autels pour les adorer, les brisa contre terre, résista aux larmes
+de sa femme Pauline, que Félix employa auprès de lui pour le ramener à
+leur culte, et perdit la vie par l'ordre de son beau-père, sans autre
+baptême que celui de son sang. Voilà ce que m'a prêté l'histoire; le
+reste est de mon invention.
+
+Pour donner plus de dignité à l'action, j'ai fait Félix gouverneur
+d'Arménie, et ai pratiqué un sacrifice public, afin de rendre
+l'occasion plus illustre, et donner un prétexte à Sévère de venir en
+cette province, sans faire éclater son amour avant qu'il en eût l'aveu
+de Pauline. Ceux qui veulent arrêter nos héros dans une médiocre
+bonté, où quelques interprètes d'Aristote bornent leur vertu, ne
+trouveront pas ici leur compte, puisque celle de Polyeucte va jusqu'à
+la sainteté, et n'a aucun mélange de foiblesse. J'en ai déjà parlé
+ailleurs[1147]; et pour confirmer ce que j'en ai dit par quelques
+autorités, j'ajouterai ici que Minturnus[1148], dans son _Traité du
+Poëte_, agite cette question, _si la Passion de Jésus-Christ et les
+martyres des saints doivent être exclus du théâtre, à cause qu'ils
+passent cette médiocre bonté_, et résout en ma faveur[1149]. Le
+célèbre Heinsius, qui non-seulement a traduit la _Poétique_ de notre
+philosophe, mais a fait un _Traité de la constitution de la tragédie_
+selon sa pensée[1150], nous en a donné une sur le martyre des
+Innocents[1151]. L'illustre Grotius a mis sur la scène la Passion même
+de Jésus-Christ et l'histoire de Joseph[1152]; et le savant Buchanan a
+fait la même chose de celle de Jephté, et de la mort de saint
+Jean-Baptiste[1153]. C'est sur ces exemples que j'ai hasardé ce poëme,
+où je me suis donné des licences qu'ils n'ont pas prises, de changer
+l'histoire en quelque chose, et d'y mêler des épisodes d'invention:
+aussi m'étoit-il plus permis sur cette matière qu'à eux sur celle
+qu'ils ont choisie. Nous ne devons qu'une croyance pieuse à la vie des
+saints, et nous avons le même droit sur ce que nous en tirons pour le
+porter sur le théâtre, que sur ce que nous empruntons des autres
+histoires; mais nous devons une foi chrétienne et indispensable à tout
+ce qui est dans la Bible, qui ne nous laisse aucune liberté d'y rien
+changer. J'estime toutefois qu'il ne nous est pas défendu d'y ajouter
+quelque chose, pourvu qu'il ne détruise rien de ces vérités dictées
+par le Saint-Esprit. Buchanan ni Grotius ne l'ont pas fait dans leurs
+poëmes; mais aussi ne les ont-ils pas rendus assez fournis pour notre
+théâtre, et ne s'y sont proposé pour exemple que la constitution la
+plus simple des anciens. Heinsius a plus osé qu'eux dans celui que
+j'ai nommé: les anges qui bercent l'enfant Jésus, et l'ombre de
+Mariane avec les furies qui agitent l'esprit d'Hérode, sont des
+agréments qu'il n'a pas trouvés dans l'Évangile. Je crois même qu'on
+en peut supprimer quelque chose, quand il y a apparence qu'il ne
+plairoit pas sur le théâtre, pourvu qu'on ne mette rien en la place;
+car alors ce seroit changer l'histoire, ce que le respect que nous
+devons à l'Écriture ne permet point. Si j'avois à y exposer celle de
+David et de Bersabée[1154], je ne décrirois pas comme il en devint
+amoureux en la voyant se baigner dans une fontaine, de peur que
+l'image de cette nudité ne fît une impression trop chatouilleuse dans
+l'esprit de l'auditeur; mais je me contenterois de le peindre avec de
+l'amour pour elle, sans parler aucunement de quelle manière cet amour
+se seroit emparé de son coeur.
+
+Je reviens à _Polyeucte_, dont le succès a été très-heureux. Le style
+n'en est pas si fort ni si majestueux que celui de _Cinna_ et de
+_Pompée_[1155], mais il a quelque chose de plus touchant, et les
+tendresses de l'amour humain y font un si agréable mélange avec la
+fermeté du divin, que sa représentation a satisfait tout ensemble les
+dévots et les gens du monde. A mon gré, je n'ai point fait de pièce où
+l'ordre du théâtre soit plus beau et l'enchaînement des scènes mieux
+ménagé. L'unité d'action, et celles de jour et de lieu, y ont leur
+justesse; et les scrupules qui peuvent naître touchant ces deux
+dernières se dissiperont aisément, pour peu qu'on me veuille prêter de
+cette faveur que l'auditeur nous doit toujours, quand l'occasion s'en
+offre, en reconnoissance de la peine que nous avons prise à le
+divertir.
+
+Il est hors de doute que si nous appliquons ce poëme à nos coutumes,
+le sacrifice se fait trop tôt après la venue de Sévère; et cette
+précipitation sortira du vraisemblable par la nécessité d'obéir à la
+règle. Quand le Roi envoie ses ordres dans les villes pour y faire
+rendre des actions de grâces pour ses victoires, ou pour d'autres
+bénédictions qu'il reçoit du ciel, on ne les exécute pas dès le jour
+même; mais aussi il faut du temps pour assembler le clergé, les
+magistrats et les corps de ville, et c'est ce qui en fait différer
+l'exécution. Nos acteurs n'avoient ici aucune de ces assemblées à
+faire.
+
+Il suffisoit de la présence de Sévère et de Félix, et du ministère du
+grand prêtre; ainsi nous n'avons eu aucun besoin de remettre ce
+sacrifice en un autre jour. D'ailleurs, comme Félix craignoit ce
+favori, qu'il croyoit irrité du mariage de sa fille, il étoit bien
+aise de lui donner le moins d'occasion de tarder qu'il lui étoit
+possible, et de tâcher, durant son peu de séjour, à gagner son esprit
+par une prompte complaisance, et montrer tout ensemble une impatience
+d'obéir aux volontés de l'Empereur.
+
+L'autre scrupule regarde l'unité de lieu, qui est assez exacte,
+puisque tout s'y passe dans une salle ou antichambre commune aux
+appartements de Félix et de sa fille. Il semble que la bienséance y
+soit un peu forcée pour conserver cette unité au second acte, en ce
+que Pauline vient jusque dans cette antichambre pour trouver Sévère,
+dont elle devroit attendre la visite dans son cabinet. A quoi je
+réponds qu'elle a eu deux raisons de venir au-devant de lui: l'une,
+pour faire plus d'honneur à un homme dont son père redoutoit
+l'indignation, et qu'il lui avoit commandé d'adoucir en sa faveur;
+l'autre, pour rompre plus aisément la conversation avec lui, en se
+retirant dans ce cabinet, s'il ne vouloit pas la quitter à sa prière,
+et se délivrer, par cette retraite, d'un entretien dangereux pour
+elle, ce qu'elle n'eût pu faire, si elle eût reçu sa visite dans son
+appartement.
+
+Sa confidence avec Stratonice, touchant l'amour qu'elle avoit eu pour
+ce cavalier[1156], me fait faire une réflexion sur le temps qu'elle
+prend pour cela. Il s'en fait beaucoup sur nos théâtres, d'affections
+qui ont déjà duré deux ou trois ans, dont on attend à révéler le
+secret justement au jour de l'action qui se présente[1157], et
+non-seulement sans aucune raison de choisir ce jour-là plutôt qu'un
+autre pour le déclarer, mais lors même que vraisemblablement on s'en
+est dû ouvrir beaucoup auparavant avec la personne à qui on en fait
+confidence. Ce sont choses dont il faut instruire le spectateur en les
+faisant apprendre par un des acteurs à l'autre; mais il faut[1158]
+prendre garde avec soin que celui à qui on les apprend ait eu lieu de
+les ignorer jusque-là aussi bien que le spectateur, et que quelque
+occasion tirée du sujet oblige celui qui les récite à rompre enfin un
+silence qu'il a gardé si longtemps. L'Infante, dans _le Cid_, avoue à
+Léonor l'amour secret qu'elle a pour lui[1159], et l'auroit pu faire
+un an ou six mois plus tôt. Cléopatre, dans _Pompée_, ne prend pas des
+mesures plus justes avec Charmion; elle lui conte la passion de César
+pour elle, et comme
+
+ Chaque jour ses courriers
+ Lui portent en tribut ses voeux et ses lauriers[1160].
+
+Cependant, comme il ne paroît personne avec qui elle aye plus
+d'ouverture de coeur qu'avec cette Charmion, il y a grande apparence
+que c'étoit elle-même dont cette reine se servoit[1161] pour
+introduire ces courriers, et qu'ainsi elle devoit savoir déjà tout ce
+commerce entre César et sa maîtresse. Du moins il falloit marquer
+quelque raison qui lui eût laissé ignorer[1162] jusque-là tout ce
+qu'elle lui apprend, et de quel autre ministère cette princesse
+s'étoit servie pour recevoir ces courriers. Il n'en va pas de même
+ici. Pauline ne s'ouvre avec Stratonice que pour lui faire entendre le
+songe qui la trouble, et les sujets qu'elle a de s'en alarmer; et
+comme elle n'a fait ce songe que la nuit d'auparavant, et qu'elle ne
+lui eût jamais révélé son secret sans cette occasion qui l'y oblige,
+on peut dire qu'elle n'a point eu lieu de lui faire cette confidence
+plus tôt qu'elle ne l'a faite[1163].
+
+Je n'ai point fait de narration de la mort de Polyeucte, parce que je
+n'avois personne pour la faire ni pour l'écouter, que des païens qui
+ne la pouvoient ni écouter ni faire, que comme ils avoient fait et
+écouté celle de Néarque, ce qui auroit été une répétition et marque de
+stérilité, et en outre n'auroit pas répondu à la dignité de l'action
+principale, qui est terminée par là. Ainsi j'ai mieux aimé la faire
+connoître par un saint emportement de Pauline[1164], que cette mort a
+convertie, que par un récit qui n'eût point eu de grâce dans une
+bouche indigne de le prononcer[1165]. Félix son père se convertit
+après elle; et ces deux conversions, quoique miraculeuses, sont si
+ordinaires dans les martyres, qu'elles ne sortent point de la
+vraisemblance, parce qu'elles ne sont pas de ces événements rares et
+singuliers qu'on ne peut tirer en exemple; et elles servent à remettre
+le calme dans les esprits de Félix, de Sévère et de Pauline, que sans
+cela j'aurois eu bien de la peine à retirer du théâtre dans un état
+qui rendît la pièce complète, en ne laissant rien à souhaiter à la
+curiosité de l'auditeur.
+
+NOTES:
+
+ [1146] L'édition de 1664 in-12, conforme en ceci aux éditions
+ antérieures à 1660, et non au recueil de même date, qu'elle
+ contient, comme nous l'avons dit, les deux pièces préliminaires
+ qui précèdent, et ne contient pas l'_Examen_.
+
+ [1147] Voyez tome I, p. 59.
+
+ [1148] Les éditions de 1660 et de 1663 portent: «Mirturnus.»
+
+ [1149] «Mors.... illa salutaris, quam Christus, ut vitam
+ mortalibus restitueret, non invitus ac libenter sane oppetivit,
+ non esset profecto tragice deploranda, si minus in theatrum
+ afferri deberent quæ viro probo accidissent, ac ferenda indigne
+ potius quam miseranda esse viderentur. Quum enim ille sit Deus,
+ est etiam is homo, quem quid probum, quid justum, quid summa
+ virtute præditum dicam?...» etc. (_Antonii Sebastiani Minturni de
+ Poeta_.... _libri sex_. Venetiis, 1559, in-4º, livre III, p. 182
+ et 183.)
+
+ [1150] Voyez tome I, p. 34, note 269.
+
+ [1151] _Ibidem_, p. 102, note 395.
+
+ [1152] _Ibidem_, p. 102, note 394.
+
+ [1153] _Ibidem_, p. 102, note 393.
+
+ [1154] Il y a _Bersabée_, et non, comme dans la Bible,
+ _Bethsabée_, dans toutes les éditions publiées du vivant de
+ Corneille, et encore dans celle de 1692.
+
+ [1155] _Polyeucte_ ne fut imprimé qu'après la représentation de
+ _Pompée_. Voyez la Notice de cette dernière tragédie.
+
+ [1156] Voyez acte I, scène III.
+
+ [1157] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): qui se représente.
+
+ [1158] VAR. (édit. de 1660-1664): en les apprenant à un des
+ acteurs; mais il faut....
+
+ [1159] Voyez _le Cid_, acte I, scène II.
+
+ [1160] Acte II, scène I, vers 391 et 392. Le passage est ici un
+ peu modifié. Il y a dans la pièce:
+
+ Et depuis, jusqu'ici chaque jour ses courriers
+ M'apportent en tribut ses voeux et ses lauriers.
+
+ [1161] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): dont elle se servoit.
+
+ [1162] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): qui l'eût laissée
+ ignorer.
+
+ [1163] VAR. (édit. de 1660-1664): plus tôt qu'elle ne la fait.
+
+ [1164] Voyez acte V, scène V.
+
+ [1165] VAR. (édit. de 1660-1664): indigne de le faire.
+
+
+
+
+LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE
+_POLYEUCTE_.
+
+ÉDITIONS SÉPARÉES.
+
+ 1643 in-4º;
+ 1648 in-4º;
+ 1664 in-12.
+
+RECUEILS.
+
+ 1648 in-12;
+ 1652 in-12;
+ 1654 in-12;
+ 1655 in-12;
+ 1656 in-12;
+ 1660 in-8º;
+ 1663 in-fol.;
+ 1664 in-8º;
+ 1668 in-12;
+ 1682 in-12.
+
+
+
+
+ACTEURS.
+
+ FÉLIX, sénateur romain, gouverneur d'Arménie.
+ POLYEUCTE, seigneur arménien[1166], gendre de Félix.
+ SÉVÈRE, chevalier romain, favori de l'empereur Décie[1167].
+ NÉARQUE, seigneur arménien, ami de Polyeucte.
+ PAULINE, fille de Félix et femme de Polyeucte.
+ STRATONICE, confidente de Pauline.
+ ALBIN, confident de Félix.
+ FABIAN, domestique de Sévère.
+ CLÉON, domestique de Félix.
+ TROIS GARDES.
+
+
+La scène est à Mélitène, capitale d'Arménie, dans le palais de Félix.
+
+
+
+
+POLYEUCTE, MARTYR.
+
+TRAGÉDIE CHRÉTIENNE[1168].
+
+
+
+
+ACTE I.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+POLYEUCTE, NÉARQUE.
+
+ NÉARQUE.
+
+ Quoi? vous vous arrêtez aux songes d'une femme!
+ De si foibles sujets troublent cette grande âme!
+ Et ce coeur tant de fois dans la guerre éprouvé
+ S'alarme d'un péril qu'une femme a rêvé!
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Je sais ce qu'est un songe, et le peu de croyance 5
+ Qu'un homme doit donner à son extravagance,
+ Qui d'un amas confus des vapeurs de la nuit
+ Forme de vains objets que le réveil détruit;
+ Mais vous ne savez pas ce que c'est qu'une femme:
+ Vous ignorez quels droits elle a sur toute l'âme[1169], 10
+ Quand après un long temps qu'elle a su nous charmer,
+ Les flambeaux de l'hymen viennent de s'allumer.
+ Pauline, sans raison, dans la douleur plongée,
+ Craint et croit déjà voir ma mort qu'elle a songée;
+ Elle oppose ses pleurs au dessein que je fais, 15
+ Et tâche à m'empêcher de sortir du palais.
+ Je méprise sa crainte, et je cède à ses larmes;
+ Elle me fait pitié sans me donner d'alarmes;
+ Et mon coeur, attendri sans être intimidé,
+ N'ose déplaire aux yeux dont il est possédé. 20
+ L'occasion, Néarque, est-elle si pressante
+ Qu'il faille être insensible aux soupirs d'une amante[1170]?
+ Par un peu de remise épargnons son ennui,
+ Pour faire en plein repos ce qu'il trouble aujourd'hui.
+
+ NÉARQUE.
+
+ Avez-vous cependant une pleine assurance 25
+ D'avoir assez de vie ou de persévérance?
+ Et Dieu, qui tient votre âme et vos jours dans sa main[1171],
+ Promet-il à vos voeux de le pouvoir demain[1172]?
+ Il est toujours tout juste et tout bon; mais sa grâce
+ Ne descend pas toujours avec même efficace; 30
+ Après certains moments que perdent nos longueurs,
+ Elle quitte ces traits qui pénètrent les coeurs;
+ Le nôtre s'endurcit, la repousse, l'égare:
+ Le bras qui la versoit en devient plus avare,
+ Et cette sainte ardeur qui doit porter au bien 35
+ Tombe plus rarement, ou n'opère plus rien.
+ Celle qui vous pressoit de courir au baptême,
+ Languissante déjà, cesse d'être la même,
+ Et pour quelques soupirs qu'on vous a fait ouïr,
+ Sa flamme se dissipe, et va s'évanouir. 40
+
+POLYEUCTE.
+
+ Vous me connoissez mal: la même ardeur me brûle,
+ Et le desir s'accroît quand l'effet se recule[1173].
+ Ces pleurs, que je regarde avec un oeil d'époux,
+ Me laissent dans le coeur aussi chrétien que vous;
+ Mais pour en recevoir le sacré caractère, 45
+ Qui lave nos forfaits dans une eau salutaire,
+ Et qui purgeant notre âme et dessillant nos yeux[1174],
+ Nous rend le premier droit que nous avions aux cieux,
+ Bien que je le préfère aux grandeurs d'un empire[1175],
+ Comme le bien suprême et le seul où j'aspire, 50
+ Je crois, pour satisfaire un juste et saint amour,
+ Pouvoir un peu remettre, et différer d'un jour.
+
+NÉARQUE.
+
+ Ainsi du genre humain l'ennemi vous abuse:
+ Ce qu'il ne peut de force, il l'entreprend de ruse.
+ Jaloux des bons desseins qu'il tâche d'ébranler, 55
+ Quand il ne les peut rompre, il pousse à reculer;
+ D'obstacle sur obstacle il va troubler le vôtre,
+ Aujourd'hui par des pleurs, chaque jour par quelque autre;
+ Et ce songe rempli de noires visions[1176]
+ N'est que le coup d'essai de ses illusions: 60
+ Il met tout en usage, et prière, et menace;
+ Il attaque toujours, et jamais ne se lasse;
+ Il croit pouvoir enfin ce qu'encore il n'a pu,
+ Et que ce qu'on diffère est à demi rompu.
+ Rompez ses premiers coups; laissez pleurer Pauline.
+ Dieu ne veut point d'un coeur où le monde domine[1177],
+ Qui regarde en arrière, et douteux en son choix,
+ Lorsque sa voix l'appelle, écoute une autre voix.
+
+POLYEUCTE.
+
+ Pour se donner à lui faut-il n'aimer personne?
+
+NÉARQUE.
+
+ Nous pouvons tout aimer: il le souffre, il l'ordonne; 70
+ Mais à vous dire tout, ce seigneur des seigneurs[1178]
+ Veut le premier amour et les premiers honneurs.
+ Comme rien n'est égal à sa grandeur suprême,
+ Il faut ne rien aimer qu'après lui, qu'en lui-même[1179],
+ Négliger, pour lui plaire, et femme, et biens, et rang[1180],
+ Exposer pour sa gloire et verser tout son sang.
+ Mais que vous êtes loin de cette ardeur parfaite[1181]
+ Qui vous est nécessaire, et que je vous souhaite!
+ Je ne puis vous parler que les larmes aux yeux[1182].
+ Polyeucte, aujourd'hui qu'on nous hait en tous lieux, 80
+ Qu'on croit servir l'État quand on nous persécute,
+ Qu'aux plus âpres tourments un chrétien est en butte,
+ Comment en pourrez-vous surmonter les douleurs,
+ Si vous ne pouvez pas résister à des pleurs?
+
+POLYEUCTE.
+
+ Vous ne m'étonnez point: la pitié qui me blesse 85
+ Sied bien aux plus grands coeurs, et n'a point de foiblesse[1183].
+ Sur mes pareils, Néarque, un bel oeil est bien fort:
+ Tel craint de le fâcher qui ne craint pas la mort;
+ Et s'il faut affronter les plus cruels supplices,
+ Y trouver des appas, en faire mes délices, 90
+ Votre Dieu, que je n'ose encor nommer le mien,
+ M'en donnera la force en me faisant chrétien.
+
+NÉARQUE.
+
+ Hâtez-vous donc de l'être.
+
+POLYEUCTE.
+
+ Oui, j'y cours, cher Néarque,
+ Je brûle d'en porter la glorieuse marque;
+ Mais Pauline s'afflige, et ne peut consentir, 95
+ Tant ce songe la trouble! à me laisser sortir.
+
+NÉARQUE.
+
+ Votre retour pour elle en aura plus de charmes;
+ Dans une heure au plus tard vous essuierez ses larmes;
+ Et l'heur de vous revoir lui semblera plus doux,
+ Plus elle aura pleuré pour un si cher époux. 100
+ Allons, on nous attend.
+
+POLYEUCTE.
+
+ Apaisez donc sa crainte,
+ Et calmez la douleur dont son âme est atteinte.
+ Elle revient.
+
+NÉARQUE.
+
+ Fuyez.
+
+POLYEUCTE.
+
+ Je ne puis.
+
+NÉARQUE.
+
+ Il le faut:
+ Fuyez un ennemi qui sait votre défaut,
+ Qui le trouve aisément, qui blesse par la vue, 105
+ Et dont le coup mortel vous plaît quand il vous tue.
+
+
+SCÈNE II.
+
+POLYEUCTE, NÉARQUE, PAULINE, STRATONICE.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Fuyons, puisqu'il le faut. Adieu, Pauline; adieu:
+ Dans une heure au plus tard je reviens en ce lieu.
+
+ PAULINE.
+
+ Quel sujet si pressant à sortir vous convie?
+ Y va-t-il de l'honneur? y va-t-il de la vie? 110
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Il y va de bien plus.
+
+ PAULINE.
+
+ Quel est donc ce secret?
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Vous le saurez un jour: je vous quitte à regret;
+ Mais enfin il le faut.
+
+ PAULINE.
+
+ Vous m'aimez?
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Je vous aime,
+ Le ciel m'en soit témoin, cent fois plus que moi-même;
+ Mais....
+
+ PAULINE.
+
+ Mais mon déplaisir ne vous peut émouvoir! 115
+ Vous avez des secrets que je ne puis savoir!
+ Quelle preuve d'amour! Au nom de l'hyménée,
+ Donnez à mes soupirs cette seule journée.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Un songe vous fait peur!
+
+ PAULINE.
+
+ Ses présages sont vains,
+ Je le sais; mais enfin je vous aime, et je crains. 120
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Ne craignez rien de mal pour une heure d'absence.
+ Adieu: vos pleurs sur moi prennent trop de puissance;
+ Je sens déjà mon coeur prêt à se révolter,
+ Et ce n'est qu'en fuyant que j'y puis résister.
+
+
+SCÈNE III.
+
+PAULINE, STRATONICE.
+
+ PAULINE.
+
+ Va, néglige mes pleurs, cours, et te précipite 125
+ Au-devant de la mort que les Dieux m'ont prédite;
+ Suis cet agent fatal de tes mauvais destins,
+ Qui peut-être te livre aux mains des assassins.
+ Tu vois, ma Stratonice, en quel siècle nous sommes[1184]:
+ Voilà notre pouvoir sur les esprits des hommes; 130
+ Voilà ce qui nous reste, et l'ordinaire effet
+ De l'amour qu'on nous offre, et des voeux qu'on nous fait.
+ Tant qu'ils ne sont qu'amants, nous sommes souveraines,
+ Et jusqu'à la conquête ils nous traitent de reines[1185];
+ Mais après l'hyménée ils sont rois à leur tour. 135
+
+ STRATONICE.
+
+ Polyeucte pour vous ne manque point d'amour;
+ S'il ne vous traite ici d'entière confidence,
+ S'il part malgré vos pleurs, c'est un trait de prudence;
+ Sans vous en affliger, présumez avec moi
+ Qu'il est plus à propos qu'il vous cèle pourquoi; 140
+ Assurez-vous sur lui qu'il en a juste cause.
+ Il est bon qu'un mari nous cache quelque chose,
+ Qu'il soit quelquefois libre, et ne s'abaisse pas
+ A nous rendre toujours compte de tous ses pas.
+ On n'a tous deux qu'un coeur qui sent mêmes traverses;
+ Mais ce coeur a pourtant ses fonctions diverses,
+ Et la loi de l'hymen qui vous tient assemblés
+ N'ordonne pas qu'il tremble alors que vous tremblez.
+ Ce qui fait vos frayeurs ne peut le mettre en peine:
+ Il est Arménien, et vous êtes Romaine, 150
+ Et vous pouvez savoir que nos deux nations
+ N'ont pas sur ce sujet mêmes impressions:
+ Un songe en notre esprit passe pour ridicule,
+ Il ne nous laisse espoir, ni crainte, ni scrupule;
+ Mais il passe dans Rome avec autorité 155
+ Pour fidèle miroir de la fatalité.
+
+ PAULINE.
+
+ Quelque peu de crédit que chez vous il obtienne[1186],
+ Je crois que ta frayeur égaleroit la mienne,
+ Si de telles horreurs t'avoient frappé l'esprit,
+ Si je t'en avois fait seulement le récit. 160
+
+ STRATONICE.
+
+ A raconter ses maux souvent on les soulage.
+
+ PAULINE.
+
+ Écoute; mais il faut te dire davantage,
+ Et que pour mieux comprendre un si triste discours,
+ Tu saches ma foiblesse et mes autres amours:
+ Une femme d'honneur peut avouer sans honte 165
+ Ces surprises des sens que la raison surmonte;
+ Ce n'est qu'en ces assauts qu'éclate la vertu,
+ Et l'on doute d'un coeur qui n'a point combattu.
+ Dans Rome, où je naquis, ce malheureux visage
+ D'un chevalier romain captiva le courage; 170
+ Il s'appeloit Sévère: excuse les soupirs
+ Qu'arrache encore un nom trop cher à mes desirs.
+
+ STRATONICE.
+
+ Est-ce lui qui naguère aux dépens de sa vie
+ Sauva des ennemis votre empereur Décie,
+ Qui leur tira mourant la victoire des mains, 175
+ Et fit tourner le sort des Perses aux Romains?
+ Lui qu'entre tant de morts immolés à son maître,
+ On ne put rencontrer, ou du moins reconnoître;
+ A qui Décie enfin, pour des exploits si beaux,
+ Fit si pompeusement dresser de vains tombeaux? 180
+
+ PAULINE.
+
+ Hélas! c'étoit lui-même, et jamais notre Rome
+ N'a produit plus grand coeur, ni vu plus honnête homme.
+ Puisque tu le connois, je ne t'en dirai rien.
+ Je l'aimai, Stratonice: il le méritoit bien;
+ Mais que sert le mérite où manque la fortune? 185
+ L'un étoit grand en lui, l'autre foible et commune;
+ Trop invincible obstacle, et dont trop rarement
+ Triomphe auprès d'un père un vertueux amant!
+
+ STRATONICE.
+
+ La digne occasion d'une rare constance!
+
+ PAULINE.
+
+ Dis plutôt d'une indigne et folle résistance. 190
+ Quelque fruit qu'une fille en puisse recueillir,
+ Ce n'est une vertu que pour qui veut faillir.
+ Parmi ce grand amour que j'avois pour Sévère,
+ J'attendois un époux de la main de mon père,
+ Toujours prête à le prendre; et jamais ma raison 195
+ N'avoua de mes yeux l'aimable trahison.
+ Il possédoit mon coeur, mes desirs, ma pensée;
+ Je ne lui cachois point combien j'étois blessée:
+ Nous soupirions ensemble, et pleurions nos malheurs;
+ Mais au lieu d'espérance, il n'avoit que des pleurs; 200
+ Et malgré des soupirs si doux, si favorables,
+ Mon père et mon devoir étoient inexorables.
+ Enfin je quittai Rome et ce parfait amant,
+ Pour suivre ici mon père en son gouvernement;
+ Et lui, désespéré, s'en alla dans l'armée 205
+ Chercher d'un beau trépas l'illustre renommée.
+ Le reste, tu le sais: mon abord en ces lieux
+ Me fit voir Polyeucte, et je plus à ses yeux;
+ Et comme il est ici le chef de la noblesse,
+ Mon père fut ravi qu'il me prît pour maîtresse, 210
+ Et par son alliance il se crut assuré
+ D'être plus redoutable et plus considéré:
+ Il approuva sa flamme, et conclut l'hyménée;
+ Et moi, comme à son lit je me vis destinée,
+ Je donnai par devoir à son affection 215
+ Tout ce que l'autre avoit par inclination.
+ Si tu peux en douter, juge-le par la crainte
+ Dont en ce triste jour tu me vois l'âme atteinte[1187].
+
+ STRATONICE.
+
+ Elle fait assez voir à quel point vous l'aimez.
+ Mais quel songe, après tout, tient vos sens alarmés? 220
+
+ PAULINE.
+
+ Je l'ai vu cette nuit, ce malheureux Sévère,
+ La vengeance à la main, l'oeil ardent de colère:
+ Il n'étoit point couvert de ces tristes lambeaux
+ Qu'une ombre désolée emporte des tombeaux;
+ Il n'étoit point percé de ces coups pleins de gloire 225
+ Qui retranchant sa vie, assurent sa mémoire;
+ Il sembloit triomphant, et tel que sur son char
+ Victorieux dans Rome entre notre César.
+ Après un peu d'effroi que m'a donné sa vue:
+ «Porte à qui tu voudras la faveur qui m'est due, 230
+ Ingrate, m'a-t-il dit; et ce jour expiré,
+ Pleure à loisir l'époux que tu m'as préféré.»
+ A ces mots, j'ai frémi, mon âme s'est troublée;
+ Ensuite des chrétiens une impie assemblée,
+ Pour avancer l'effet de ce discours fatal, 235
+ A jeté Polyeucte aux pieds de son rival.
+ Soudain à son secours j'ai réclamé mon père;
+ Hélas! c'est de tout point ce qui me désespère,
+ J'ai vu mon père même, un poignard à la main,
+ Entrer le bras levé pour lui percer le sein: 240
+ Là ma douleur trop forte a brouillé ces images;
+ Le sang de Polyeucte a satisfait leurs rages[1188].
+ Je ne sais ni comment ni quand ils l'ont tué,
+ Mais je sais qu'à sa mort tous ont contribué:
+ Voilà quel est mon songe.
+
+ STRATONICE.
+
+ Il est vrai qu'il est triste; 245
+ Mais il faut que votre âme à ces frayeurs résiste:
+ La vision, de soi, peut faire quelque horreur,
+ Mais non pas vous donner une juste terreur.
+ Pouvez-vous craindre un mort? pouvez-vous craindre un père
+ Qui chérit votre époux, que votre époux révère, 250
+ Et dont le juste choix vous a donnée[1189] à lui,
+ Pour s'en faire en ces lieux un ferme et sûr appui?
+
+ PAULINE.
+
+ Il m'en a dit autant, et rit de mes alarmes;
+ Mais je crains des chrétiens les complots et les charmes,
+ Et que sur mon époux leur troupeau ramassé 255
+ Ne venge tant de sang que mon père a versé.
+
+ STRATONICE.
+
+ Leur secte est insensée, impie, et sacrilége[1190],
+ Et dans son sacrifice use de sortilége;
+ Mais sa fureur ne va qu'à briser nos autels:
+ Elle n'en veut qu'aux Dieux, et non pas aux mortels. 260
+ Quelque sévérité que sur eux on déploie,
+ Ils souffrent sans murmure, et meurent avec joie;
+ Et depuis qu'on les traite en criminels d'État,
+ On ne peut les charger d'aucun assassinat.
+
+ PAULINE.
+
+ Tais-toi, mon père vient.
+
+
+SCÈNE IV.
+
+FÉLIX, ALBIN, PAULINE, STRATONICE.
+
+ FÉLIX.
+
+ Ma fille, que ton songe[1191] 265
+ En d'étranges frayeurs ainsi que toi me plonge[1192]!
+ Que j'en crains les effets, qui semblent s'approcher!
+
+ PAULINE.
+
+ Quelle subite alarme ainsi vous peut toucher[1193]?
+
+ FÉLIX.
+
+ Sévère n'est point mort.
+
+ PAULINE.
+
+ Quel mal nous fait sa vie?
+
+ FÉLIX.
+
+ Il est le favori de l'empereur Décie. 270
+
+ PAULINE.
+
+ Après l'avoir sauvé des mains des ennemis,
+ L'espoir d'un si haut rang lui devenoit permis;
+ Le destin, aux grands coeurs si souvent mal propice,
+ Se résout quelquefois à leur faire justice.
+
+ FÉLIX.
+
+ Il vient ici lui-même.
+
+ PAULINE.
+
+ Il vient!
+
+ FÉLIX.
+
+ Tu le vas voir. 275
+
+ PAULINE.
+
+ C'en est trop; mais comment le pouvez-vous savoir?
+
+ FÉLIX.
+
+ Albin l'a rencontré dans la proche campagne;
+ Un gros de courtisans en foule l'accompagne,
+ Et montre assez quel est son rang et son crédit;
+ Mais, Albin, redis-lui ce que ses gens t'ont dit. 280
+
+ ALBIN.
+
+ Vous savez quelle fut cette grande journée,
+ Que sa perte pour nous rendit si fortunée,
+ Où l'Empereur captif, par sa main dégagé,
+ Rassura son parti déjà découragé,
+ Tandis que sa vertu succomba sous le nombre; 285
+ Vous savez les honneurs qu'on fit faire à son ombre,
+ Après qu'entre les morts on ne le put trouver:
+ Le roi de Perse aussi l'avoit fait enlever.
+ Témoin de ses hauts faits et de son grand courage[1194],
+ Ce monarque en voulut connoître le visage; 290
+ On le mit dans sa tente, où tout percé de coups,
+ Tout mort qu'il paroissoit, il fit mille jaloux[1195];
+ Là bientôt il montra quelque signe de vie:
+ Ce prince généreux en eut l'âme ravie[1196],
+ Et sa joie, en dépit de son dernier malheur, 295
+ Du bras qui le causoit honora la valeur;
+ Il en fit prendre soin, la cure en fut secrète;
+ Et comme au bout d'un mois sa santé fut parfaite[1197],
+ Il offrit dignités, alliance, trésors,
+ Et pour gagner Sévère il fit cent vains efforts. 300
+ Après avoir comblé ses refus de louange,
+ Il envoie à Décie en proposer l'échange;
+ Et soudain l'Empereur, transporté de plaisir,
+ Offre au Perse son frère et cent chefs à choisir.
+ Ainsi revint au camp le valeureux Sévère 305
+ De sa haute vertu recevoir le salaire;
+ La faveur de Décie en fut le digne prix.
+ De nouveau l'on combat, et nous sommes surpris.
+ Ce malheur toutefois sert à croître sa gloire:
+ Lui seul rétablit l'ordre, et gagne la victoire, 310
+ Mais si belle, et si pleine, et par tant de beaux faits,
+ Qu'on nous offre tribut, et nous faisons la paix.
+ L'Empereur, qui lui montre une amour infinie[1198],
+ Après ce grand succès l'envoie en Arménie;
+ Il vient en apporter la nouvelle en ces lieux, 315
+ Et par un sacrifice en rendre hommage aux Dieux[1199].
+
+ FÉLIX.
+
+ O ciel! en quel état ma fortune est réduite!
+
+ ALBIN.
+
+ Voilà ce que j'ai su d'un homme de sa suite,
+ Et j'ai couru, Seigneur, pour vous y disposer.
+
+ FÉLIX.
+
+ Ah! sans doute, ma fille, il vient pour t'épouser: 320
+ L'ordre d'un sacrifice est pour lui peu de chose;
+ C'est un prétexte faux dont l'amour est la cause.
+
+ PAULINE.
+
+ Cela pourroit bien être: il m'aimoit chèrement.
+
+ FÉLIX.
+
+ Que ne permettra-t-il à son ressentiment?
+ Et jusques à quel point ne porte sa vengeance 325
+ Une juste colère avec tant de puissance?
+ Il nous perdra, ma fille.
+
+ PAULINE.
+
+ Il est trop généreux.
+
+ FÉLIX.
+
+ Tu veux flatter en vain un père malheureux:
+ Il nous perdra, ma fille. Ah! regret qui me tue
+ De n'avoir pas aimé la vertu toute nue! 330
+ Ah! Pauline, en effet, tu m'as trop obéi;
+ Ton courage étoit bon, ton devoir l'a trahi.
+ Que ta rébellion m'eût été favorable!
+ Qu'elle m'eût garanti d'un état déplorable!
+ Si quelque espoir me reste, il n'est plus aujourd'hui 335
+ Qu'en l'absolu pouvoir qu'il te donnoit sur lui;
+ Ménage en ma faveur l'amour qui le possède,
+ Et d'où provient mon mal fais sortir le remède.
+
+ PAULINE.
+
+ Moi, moi! que je revoie un si puissant vainqueur,
+ Et m'expose à des yeux qui me percent le coeur! 340
+ Mon père, je suis femme, et je sais ma foiblesse;
+ Je sens déjà mon coeur qui pour lui s'intéresse,
+ Et poussera sans doute, en dépit de ma foi,
+ Quelque soupir indigne et de vous et de moi.
+ Je ne le verrai point.
+
+ FÉLIX.
+
+ Rassure un peu ton âme. 345
+
+ PAULINE.
+
+ Il est toujours aimable, et je suis toujours femme;
+ Dans le pouvoir sur moi que ses regards ont eu,
+ Je n'ose m'assurer de toute ma vertu[1200].
+ Je ne le verrai point.
+
+ FÉLIX.
+
+ Il faut le voir, ma fille,
+ Ou tu trahis ton père et toute ta famille. 350
+
+ PAULINE.
+
+ C'est à moi d'obéir, puisque vous commandez;
+ Mais voyez les périls où vous me hasardez.
+
+ FÉLIX.
+
+ Ta vertu m'est connue.
+
+ PAULINE.
+
+ Elle vaincra sans doute;
+ Ce n'est pas le succès que mon âme redoute:
+ Je crains ce dur combat et ces troubles puissants 355
+ Que fait[1201] déjà chez moi la révolte des sens;
+ Mais puisqu'il faut combattre un ennemi que j'aime,
+ Souffrez que je me puisse armer contre moi-même,
+ Et qu'un peu de loisir me prépare à le voir.
+
+ FÉLIX.
+
+ Jusqu'au-devant des murs je vais le recevoir; 360
+ Rappelle cependant tes forces étonnées,
+ Et songe qu'en tes mains tu tiens nos destinées.
+
+ PAULINE.
+
+ Oui, je vais de nouveau dompter mes sentiments,
+ Pour servir de victime à vos commandements.
+
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+NOTES:
+
+ [1166] VAR. (édit. de 1643-1663 et de 1664 in-12): seigneur
+ d'Arménie.
+
+ [1167] VAR. (édit. de 1643-1664): favori de l'Empereur.
+
+ [1168] Le mot _chrétienne_ ne se trouve pas dans les deux
+ éditions in-4º (1643 et 1648).
+
+ [1169] _Var._ Ni le juste pouvoir qu'elle prend sur une âme.
+ (1643-56)
+
+ [1170] _Var._ Pour ne rien déférer aux soupirs d'une amante?
+ Remettons ce dessein qui l'accable d'ennui;
+ Nous le pourrons demain aussi bien qu'aujourd'hui.
+ NÉARQUE. Oui, mais où prenez-vous l'infaillible assurance.
+ (1643-56)
+
+ [1171] _Var._ Ce Dieu, qui tient votre âme et vos jours dans sa
+ main. (1643-56)
+
+ [1172] _Var._ Vous a-t-il assuré du pouvoir de demain? (1643)
+ _Var._ Vous a-t-il assuré de le pouvoir demain? (1648-56)
+ _Var._ Le bras qui la versoit s'arrête et se courrouce;
+ Notre coeur s'endurcit, et sa pointe s'émousse,
+ Et cette sainte ardeur qui nous emporte au bien
+ Tombe sur un rocher, et n'opère plus rien. (1643-56)
+
+ [1173] Malherbe a dit:
+
+ A des coeurs bien touchés tarder la jouissance,
+ C'est infailliblement leur croître le desir.
+
+ (Édition de M. Lalanne, tome I, p. 237.)
+
+
+ [1174] _Var._ Et d'un rayon divin nous dessillant les yeux.
+ (1643-56)
+
+ [1175] _Var._ Quoique je le préfère aux grandeurs d'un empire.
+ (1643-56)
+
+ [1176] _Var._ Ce songe si rempli de noires visions[1176-a].
+ (1643-56)
+
+ [1176-a] On lit: «des noires visions,» dans l'édition de
+ 1656.
+
+ [1177] _Var._ Dieu ne veut point d'un coeur que le monde domine.
+ (1643-56)
+
+ [1178] _Var._ Mais ce grand roi des rois, ce seigneur des
+ seigneurs. (1643-56)
+
+ [1179] _Var._ Il ne faut rien aimer qu'après lui, qu'en lui-même.
+ (1654 et 56)
+
+ [1180] Molière ne se rappelait-il point ce passage lorsqu'il
+ faisait dire à Orgon:
+
+ De toutes amitiés il détache mon âme;
+ Et je verrois mourir frère, enfants, mère et femme,
+ Que je m'en soucierois autant que de cela.
+
+ _(Tartuffe_, acte I, scène VI.)
+
+ [1181] _Var._ Mais que vous êtes loin de cette amour parfaite.
+ (1643-68)
+
+ [1182] _Var._ Je ne vous puis parler que les larmes aux yeux.
+ (1643-56)
+
+ [1183] _Var._ Est grandeur de courage aussitôt que foiblesse.
+ (1643 et 48 in-4º)
+ _Var._ Digne des plus grands coeurs, n'est rien moins
+ que foiblesse.
+ (1648 in-12 et 52-56)
+
+ [1184] _Var._ Voilà, ma Stratonice, en ce siècle où nous sommes,
+ Notre empire absolu sur les esprits des hommes. (1643-56)
+
+ [1185] _Var._ Et jusqu'à la conquête ils nous traitent en reines.
+ (1643-60)
+
+ [1186] _Var._ Le mien est bien étrange, et quoique Arménienne.
+ (1643-56)
+ _Var._ Quelque peu de crédit qu'entre vous il obtienne.
+ (1660-64)
+
+ [1187] _Var._ Dont encore pour lui tu me vois l'âme atteinte.
+ STRAT. Je crois que vous l'aimez autant qu'on peut aimer.
+ Mais quel songe, après tout, a pu vous alarmer? (1643-56)
+
+ [1188] «Plusieurs personnes ont entendu dire au marquis de
+ Saint-Aulaire, mort à l'âge de cent ans, que l'hôtel de
+ Rambouillet avait condamné ce songe de Pauline. On disait que,
+ dans une pièce chrétienne, ce songe est envoyé par Dieu même, et
+ que, dans ce cas, Dieu, qui a en vue la conversion de Pauline,
+ doit faire servir ce songe à cette même conversion; mais qu'au
+ contraire il semble uniquement fait pour inspirer à Pauline de la
+ haine contre les chrétiens; qu'elle voit des chrétiens qui
+ assassinent son mari, et qu'elle devait voir tout le contraire.»
+ (_Voltaire._)--Sur l'appréciation de l'hôtel de Rambouillet,
+ voyez ci-dessus, la _Notice_, p. 465 et 466.--M. Parelle a fait
+ remarquer que Néarque a d'avance, dans la scène I, vers 53, 59 et
+ 60, répondu à cette critique:
+
+ Ainsi du genre humain l'ennemi vous abuse,
+ .........................................
+ Et ce songe rempli de noires visions
+ N'est que le coup d'essai de ses illusions.
+
+ [1189] Les éditions de 1648 in-4º et de 1652-56 portent _donné_,
+ au masculin, ce qui, sans parler du défaut d'accord, fait un
+ hiatus.
+
+ [1190] Voyez plus loin, p. 524 note 1244.
+
+ [1191] _Var._ Que depuis peu ton songe. (1648 in-12 et 52-56)
+
+ [1192] _Var._ En d'étranges frayeurs depuis un peu me plonge!
+ (1643 et 48 in-4º)
+
+ [1193] _Var._ De grâce, apprenez-moi ce qui vous peut toucher.
+ (1643 et 48 in-4º)
+
+ [1194] _Var._ Témoin de ses hauts faits, encor qu'à son dommage,
+ Il en voulut tout mort connoître le visage. (1643-56)
+
+ [1195] _Var._ Chacun plaignit son sort, bien qu'il en fût jaloux.
+ (1643-56)
+
+ [1196] _Var._ Ce généreux monarque en eut l'âme ravie,
+ Et vaincu qu'il étoit, oublia son malheur,
+ Pour dans son auteur même honorer la valeur. (1643-56)
+
+ [1197] _Var._ Et comme au bout du mois sa santé fut parfaite.
+ (1664 in-8º)
+
+ [1198] _Var._ L'Empereur lui témoigne une amour infinie,
+ Et ravi du succès, l'envoie en Arménie. (1643-56)
+
+ [1199] _Var._ Et par un sacrifice en rendre grâce aux Dieux.
+ (1643-56)
+
+ [1200] _Var._ Je ne me réponds pas de toute ma vertu. (1643-60)
+
+ [1201] Au lieu de «Que fait,» les éditions de 1648-54 portent
+ «Qui fait;» celle de 1655, «Qui font.»
+
+
+
+
+ACTE II.
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+SÉVÈRE, FABIAN.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Cependant que Félix donne ordre au sacrifice, 365
+ Pourrai-je prendre un temps à mes voeux si propice?
+ Pourrai-je voir Pauline, et rendre à ses beaux yeux
+ L'hommage souverain que l'on va rendre aux Dieux?
+ Je ne t'ai point celé que c'est ce qui m'amène,
+ Le reste est un prétexte à soulager ma peine[1202]; 370
+ Je viens sacrifier, mais c'est à ses beautés
+ Que je viens immoler toutes mes volontés.
+
+ FABIAN.
+
+ Vous la verrez, Seigneur.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Ah! quel comble de joie!
+ Cette chère beauté consent que je la voie[1203]!
+ Mais ai-je sur son âme encor quelque pouvoir? 375
+ Quelque reste d'amour s'y fait-il encor voir[1204]?
+ Quel trouble, quel transport lui cause ma venue?
+ Puis-je tout espérer de cette heureuse vue?
+ Car je voudrois mourir plutôt que d'abuser
+ Des lettres de faveur que j'ai pour l'épouser; 380
+ Elles sont pour Félix, non pour triompher d'elle:
+ Jamais à ses desirs mon coeur ne fut rebelle;
+ Et si mon mauvais sort avoit changé[1205] le sien,
+ Je me vaincrois moi-même, et ne prétendrois rien.
+
+ FABIAN.
+
+ Vous la verrez, c'est tout ce que je vous puis dire. 385
+
+ SÉVÈRE.
+
+ D'où vient que tu frémis, et que ton coeur soupire?
+ Ne m'aime-t-elle plus? éclaircis-moi ce point.
+
+ FABIAN.
+
+ M'en croirez-vous, Seigneur? ne la revoyez point[1206];
+ Portez en lieu plus haut l'honneur de vos caresses:
+ Vous trouverez à Rome[1207] assez d'autres maîtresses; 390
+ Et dans ce haut degré de puissance et d'honneur,
+ Les plus grands y tiendront votre amour à bonheur.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Qu'à des pensers si bas mon âme se ravale!
+ Que je tienne Pauline à mon sort inégale!
+ Elle en a mieux usé, je la dois imiter; 395
+ Je n'aime mon bonheur que pour la mériter.
+ Voyons-la, Fabian; ton discours m'importune;
+ Allons mettre à ses pieds cette haute fortune:
+ Je l'ai dans les combats trouvée heureusement,
+ En cherchant une mort digne de son amant; 400
+ Ainsi ce rang est sien, cette faveur est sienne,
+ Et je n'ai rien enfin que d'elle je ne tienne.
+
+ FABIAN.
+
+ Non, mais encore un coup ne la revoyez point.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Ah! c'en est trop, enfin éclaircis-moi ce point;
+ As-tu vu des froideurs quand tu l'en as priée? 405
+
+ FABIAN.
+
+ Je tremble à vous le dire; elle est....
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Quoi?
+
+ FABIAN.
+
+ Mariée.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Soutiens-moi, Fabian; ce coup de foudre est grand,
+ Et frappe d'autant plus que plus il me surprend.
+
+ FABIAN.
+
+ Seigneur, qu'est devenu ce généreux courage?
+
+ SÉVÈRE.
+
+ La constance est ici d'un difficile usage: 410
+ De pareils déplaisirs accablent un grand coeur;
+ La vertu la plus mâle en perd toute vigueur;
+ Et quand d'un feu si beau les âmes sont éprises,
+ La mort les trouble moins que de telles surprises.
+ Je ne suis plus à moi quand j'entends ce discours[1208]. 415
+ Pauline est mariée!
+
+ FABIAN.
+
+ Oui, depuis quinze jours,
+ Polyeucte, un seigneur des premiers d'Arménie,
+ Goûte de son hymen la douceur infinie.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Je ne la puis du moins blâmer d'un mauvais choix,
+ Polyeucte a du nom, et sort du sang des rois. 420
+ Foibles soulagements d'un malheur sans remède!
+ Pauline, je verrai qu'un autre vous possède!
+ O ciel, qui malgré moi me renvoyez au jour.
+ O sort, qui redonniez l'espoir à mon amour,
+ Reprenez la faveur que vous m'avez prêtée, 425
+ Et rendez-moi la mort que vous m'avez ôtée.
+ Voyons-la toutefois, et dans ce triste lieu
+ Achevons de mourir en lui disant adieu;
+ Que mon coeur, chez les morts emportant son image,
+ De son dernier soupir puisse lui faire hommage[1209]! 430
+
+ FABIAN.
+
+ Seigneur, considérez....
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Tout est considéré.
+ Quel désordre peut craindre un coeur désespéré?
+ N'y consent-elle pas?
+
+ FABIAN.
+
+ Oui, Seigneur, mais....
+
+ SÉVÈRE.
+
+ N'importe.
+
+ FABIAN.
+
+ Cette vive douleur en deviendra plus forte.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Et ce n'est pas un mal que je veuille guérir; 435
+ Je ne veux que la voir, soupirer, et mourir.
+
+ FABIAN.
+
+ Vous vous échapperez sans doute en sa présence:
+ Un amant qui perd tout n'a plus de complaisance;
+ Dans un tel entretien il suit sa passion[1210],
+ Et ne pousse qu'injure et qu'imprécation. 440
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Juge autrement de moi: mon respect dure encore;
+ Tout violent qu'il est, mon désespoir l'adore.
+ Quels reproches aussi peuvent m'être permis?
+ De quoi puis-je accuser qui ne m'a rien promis?
+ Elle n'est point parjure, elle n'est point légère: 445
+ Son devoir m'a trahi, mon malheur, et son père.
+ Mais son devoir fut juste, et son père eut raison:
+ J'impute à mon malheur toute la trahison;
+ Un peu moins de fortune, et plus tôt arrivée,
+ Eût gagné l'un par l'autre, et me l'eût conservée; 450
+ Trop heureux, mais trop tard, je n'ai pu l'acquérir:
+ Laisse-la-moi donc voir, soupirer, et mourir.
+
+ FABIAN.
+
+ Oui, je vais l'assurer qu'en ce malheur extrême
+ Vous êtes assez fort pour vous vaincre vous-même.
+ Elle a craint comme moi ces premiers mouvements 455
+ Qu'une perte imprévue arrache aux vrais amants,
+ Et dont la violence excite assez de trouble,
+ Sans que l'objet présent l'irrite et le redouble[1211].
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Fabian, je la vois.
+
+ FABIAN.
+
+ Seigneur, souvenez-vous....
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Hélas! elle aime un autre, un autre est son époux. 460
+
+
+SCÈNE II.
+
+SÉVÈRE, PAULINE, STRATONICE, FABIAN.
+
+ PAULINE.
+
+ Oui, je l'aime, Seigneur, et n'en fais point d'excuse[1212];
+ Que tout autre que moi vous flatte et vous abuse,
+ Pauline a l'âme noble, et parle à coeur ouvert:
+ Le bruit de votre mort n'est point ce qui vous perd.
+ Si le ciel en mon choix eût mis mon hyménée, 465
+ A vos seules vertus je me serois donnée,
+ Et toute la rigueur de votre premier sort
+ Contre votre mérite eût fait un vain effort.
+ Je découvrois en vous d'assez illustres marques[1213]
+ Pour vous préférer même aux plus heureux monarques;
+ Mais puisque mon devoir m'imposoit d'autres lois,
+ De quelque amant pour moi que mon père eût fait choix,
+ Quand à ce grand pouvoir que la valeur vous donne
+ Vous auriez ajouté l'éclat d'une couronne,
+ Quand je vous aurois vu, quand je l'aurois haï, 475
+ J'en aurois soupiré, mais j'aurois obéi,
+ Et sur mes passions ma raison souveraine
+ Eût blâmé mes soupirs et dissipé ma haine.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Que vous êtes heureuse, et qu'un peu de soupirs
+ Fait un aisé remède à tous vos déplaisirs[1214]! 480
+ Ainsi de vos desirs toujours reine absolue,
+ Les plus grands changements vous trouvent résolue;
+ De la plus forte ardeur vous portez vos esprits[1215]
+ Jusqu'à l'indifférence et peut-être au mépris;
+ Et votre fermeté fait succéder sans peine 485
+ La faveur au dédain, et l'amour à la haine[1216].
+ Qu'un peu de votre humeur ou de votre vertu
+ Soulageroit les maux de ce coeur abattu!
+ Un soupir, une larme à regret épandue
+ M'auroit déjà guéri de vous avoir perdue; 490
+ Ma raison pourroit tout sur l'amour affoibli,
+ Et de l'indifférence iroit jusqu'à l'oubli;
+ Et mon feu désormais se réglant sur le vôtre,
+ Je me tiendrois heureux entre les bras d'une autre[1217].
+ O trop aimable objet, qui m'avez trop charmé, 495
+ Est-ce là comme on aime, et m'avez-vous aimé?
+
+ PAULINE.
+
+ Je vous l'ai trop fait voir, Seigneur; et si mon âme[1218]
+ Pouvoit bien étouffer les restes de sa flamme,
+ Dieux, que j'éviterois de rigoureux tourments!
+ Ma raison, il est vrai, dompte mes sentiments[1219]; 500
+ Mais quelque autorité que sur eux elle ait prise,
+ Elle n'y règne pas, elle les tyrannise;
+ Et quoique le dehors soit sans émotion,
+ Le dedans n'est que trouble et que sédition.
+ Un je ne sais quel charme encor vers vous m'emporte; 505
+ Votre mérite est grand, si ma raison est forte:
+ Je le vois encor tel qu'il alluma mes feux,
+ D'autant plus puissamment solliciter mes voeux,
+ Qu'il est environné de puissance et de gloire,
+ Qu'en tous lieux après vous il traîne la victoire, 510
+ Que j'en sais mieux le prix, et qu'il n'a point déçu
+ Le généreux espoir que j'en avois conçu.
+ Mais ce même devoir qui le vainquit dans Rome,
+ Et qui me range ici dessous les lois d'un homme,
+ Repousse encor si bien l'effort de tant d'appas, 515
+ Qu'il déchire mon âme et ne l'ébranle pas.
+ C'est cette vertu même, à nos desirs cruelle,
+ Que vous louiez alors en blasphémant contre elle:
+ Plaignez-vous-en encor; mais louez sa rigueur,
+ Qui triomphe à la fois de vous et de mon coeur; 520
+ Et voyez qu'un devoir moins ferme et moins sincère[1220]
+ N'auroit pas mérité l'amour du grand Sévère.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Ah! Madame, excusez une aveugle douleur[1221],
+ Qui ne connoît plus rien que l'excès du malheur:
+ Je nommois inconstance, et prenois pour un crime[1222] 525
+ De ce juste devoir l'effort le plus sublime.
+ De grâce, montrez moins à mes sens désolés
+ La grandeur de ma perte et ce que vous valez;
+ Et cachant par pitié cette vertu si rare,
+ Qui redouble mes feux lorsqu'elle nous sépare, 530
+ Faites voir des défauts qui puissent à leur tour
+ Affoiblir ma douleur avecque mon amour.
+
+ PAULINE.
+
+ Hélas! cette vertu, quoique enfin invincible,
+ Ne laisse que trop voir une âme trop sensible.
+ Ces pleurs en sont témoins, et ces lâches soupirs 535
+ Qu'arrachent de nos feux les cruels souvenirs:
+ Trop rigoureux effets d'une aimable présence
+ Contre qui mon devoir a trop peu de défense!
+ Mais si vous estimez ce vertueux devoir,
+ Conservez-m'en la gloire, et cessez de me voir. 540
+ Épargnez-moi des pleurs qui coulent à ma honte;
+ Épargnez-moi des feux qu'à regret je surmonte;
+ Enfin épargnez-moi ces tristes entretiens,
+ Qui ne font qu'irriter vos tourments et les miens.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Que je me prive ainsi du seul bien qui me reste! 545
+
+ PAULINE.
+
+ Sauvez-vous d'une vue à tous les deux funeste.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Quel prix de mon amour! quel fruit de mes travaux!
+
+ PAULINE.
+
+ C'est le remède seul qui peut guérir nos maux.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Je veux mourir des miens: aimez-en la mémoire.
+
+ PAULINE.
+
+ Je veux guérir des miens: ils souilleroient ma gloire. 550
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Ah! puisque votre gloire en prononce l'arrêt,
+ Il faut que ma douleur cède à son intérêt.
+ Est-il rien que sur moi cette gloire n'obtienne[1223]?
+ Elle me rend les soins que je dois à la mienne.
+ Adieu: je vais chercher au milieu des combats 555
+ Cette immortalité que donne un beau trépas,
+ Et remplir dignement, par une mort pompeuse,
+ De mes premiers exploits l'attente avantageuse,
+ Si toutefois, après ce coup mortel du sort,
+ J'ai de la vie assez pour chercher une mort. 560
+
+ PAULINE.
+
+ Et moi, dont votre vue augmente le supplice,
+ Je l'éviterai même en votre sacrifice[1224];
+ Et seule dans ma chambre enfermant mes regrets,
+ Je vais pour vous aux Dieux faire des voeux secrets.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Puisse le juste ciel, content de ma ruine, 565
+ Combler d'heur et de jours Polyeucte et Pauline!
+
+ PAULINE.
+
+ Puisse trouver Sévère, après tant de malheur,
+ Une félicité digne de sa valeur!
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Il la trouvoit en vous.
+
+ PAULINE.
+
+ Je dépendois d'un père.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ O devoir qui me perd et qui me désespère! 570
+ Adieu, trop vertueux objet, et trop charmant.
+
+ PAULINE.
+
+ Adieu, trop malheureux et trop parfait amant.
+
+
+SCÈNE III.
+
+PAULINE, STRATONICE.
+
+ STRATONICE.
+
+ Je vous ai plaints[1225] tous deux, j'en verse encor des larmes;
+ Mais du moins votre esprit est hors de ses alarmes:
+ Vous voyez clairement que votre songe est vain; 575
+ Sévère ne vient pas la vengeance à la main.
+
+ PAULINE.
+
+ Laisse-moi respirer du moins, si tu m'as plainte:
+ Au fort de ma douleur tu rappelles ma crainte;
+ Souffre un peu de relâche à mes esprits troublés,
+ Et ne m'accable point par des maux redoublés. 580
+
+ STRATONICE.
+
+ Quoi? vous craignez encor!
+
+ PAULINE.
+
+ Je tremble, Stratonice;
+ Et bien que je m'effraye avec peu de justice[1226],
+ Cette injuste frayeur sans cesse reproduit
+ L'image des malheurs que j'ai vus cette nuit.
+
+ STRATONICE.
+
+ Sévère est généreux.
+
+ PAULINE.
+
+ Malgré sa retenue, 585
+ Polyeucte sanglant frappe toujours ma vue.
+
+ STRATONICE.
+
+ Vous voyez ce rival faire des voeux pour lui[1227].
+
+ PAULINE.
+
+ Je crois même au besoin qu'il seroit son appui;
+ Mais soit cette croyance ou fausse ou véritable,
+ Son séjour en ce lieu m'est toujours redoutable; 590
+ A quoi que sa vertu puisse le disposer[1228],
+ Il est puissant, il m'aime, et vient pour m'épouser.
+
+
+SCÈNE IV.
+
+POLYEUCTE, NÉARQUE, PAULINE, STRATONICE.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ C'est trop verser de pleurs: il est temps qu'ils tarissent,
+ Que votre douleur cesse, et vos craintes finissent;
+ Malgré les faux avis par vos Dieux envoyés, 595
+ Je suis vivant, Madame, et vous me revoyez.
+
+ PAULINE.
+
+ Le jour est encor long, et ce qui plus m'effraie,
+ La moitié de l'avis se trouve déjà vraie:
+ J'ai cru Sévère mort, et je le vois ici.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Je le sais; mais enfin j'en prends peu de souci. 600
+ Je suis dans Mélitène, et quel que soit Sévère,
+ Votre père y commande, et l'on m'y considère;
+ Et je ne pense pas qu'on puisse avec raison
+ D'un coeur tel que le sien craindre une trahison.
+ On m'avoit assuré qu'il vous faisoit visite, 605
+ Et je venois lui rendre un honneur qu'il mérite.
+
+ PAULINE.
+
+ Il vient de me quitter assez triste et confus;
+ Mais j'ai gagné sur lui qu'il ne me verra plus.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Quoi! vous me soupçonnez déjà de quelque ombrage?
+
+ PAULINE.
+
+ Je ferois à tous trois un trop sensible outrage. 610
+ J'assure mon repos, que troublent ses regards.
+ La vertu la plus ferme évite le hasards:
+ Qui s'expose au péril veut bien trouver sa perte;
+ Et pour vous en parler avec une âme ouverte,
+ Depuis qu'un vrai mérite a pu nous enflammer, 615
+ Sa présence toujours a droit de nous charmer.
+ Outre qu'on doit rougir de s'en laisser surprendre,
+ On souffre à résister, on souffre à s'en défendre;
+ Et bien que la vertu triomphe de ces feux,
+ La victoire est pénible, et le combat honteux. 620
+
+ POLYEUCTE.
+
+ O vertu trop parfaite, et devoir trop sincère,
+ Que vous devez coûter de regrets à Sévère!
+ Qu'aux dépens d'un beau feu vous me rendez heureux,
+ Et que vous êtes doux à mon coeur amoureux!
+ Plus je vois mes défauts et plus je vous contemple, 625
+ Plus j'admire....
+
+
+SCÈNE V.
+
+POLYEUCTE, PAULINE, NÉARQUE, STRATONICE, CLÉON.
+
+ CLÉON.
+
+ Seigneur, Félix vous mande au temple:
+ La victime est choisie, et le peuple à genoux,
+ Et pour sacrifier on n'attend plus que vous.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Va, nous allons te suivre. Y venez-vous, Madame?
+
+ PAULINE.
+
+ Sévère craint ma vue, elle irrite sa flamme: 630
+ Je lui tiendrai parole, et ne veux plus le voir.
+ Adieu: vous l'y verrez; pensez à son pouvoir,
+ Et ressouvenez-vous que sa faveur est grande[1229].
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Allez, tout son crédit n'a rien que j'appréhende;
+ Et comme je connois sa générosité, 635
+ Nous ne nous combattrons que de civilité.
+
+
+SCÈNE VI.
+
+POLYEUCTE, NÉARQUE.
+
+ NÉARQUE.
+
+ Où pensez-vous aller?
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Au temple, où l'on m'appelle.
+
+ NÉARQUE.
+
+ Quoi? vous mêler aux voeux d'une troupe infidèle!
+ Oubliez-vous déjà que vous êtes chrétien?
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Vous par qui je le suis, vous en souvient-il bien? 640
+
+ NÉARQUE.
+
+ J'abhorre les faux Dieux.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Et moi, je les déteste.
+
+ NÉARQUE.
+
+ Je tiens leur culte impie.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Et je le tiens funeste.
+
+ NÉARQUE.
+
+ Fuyez donc leurs autels.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Je les veux renverser[1230],
+ Et mourir dans leur temple, ou les y terrasser[1231].
+ Allons, mon cher Néarque, allons aux yeux des hommes
+ Braver l'idolâtrie, et montrer qui nous sommes
+ C'est l'attente du ciel, il nous la faut remplir;
+ Je viens de le promettre, et je vais l'accomplir[1232].
+ Je rends grâces au Dieu que tu m'as fait connoître
+ De cette occasion qu'il a sitôt fait naître, 650
+ Où déjà sa bonté, prête à me couronner,
+ Daigne éprouver la foi qu'il vient de me donner.
+
+ NÉARQUE.
+
+ Ce zèle est trop ardent, souffrez qu'il se modère.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ On n'en peut avoir trop pour le Dieu qu'on révère.
+
+ NÉARQUE.
+
+ Vous trouverez la mort.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Je la cherche pour lui. 655
+
+ NÉARQUE.
+
+ Et si ce coeur s'ébranle?
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Il sera mon appui.
+
+ NÉARQUE.
+
+ Il ne commande point que l'on s'y précipite.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Plus elle est volontaire, et plus elle mérite.
+
+ NÉARQUE.
+
+ Il suffit, sans chercher, d'attendre et de souffrir.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ On souffre avec regret quand on n'ose s'offrir. 660
+
+ NÉARQUE.
+
+ Mais dans ce temple enfin la mort est assurée.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Mais dans le ciel déjà la palme est préparée.
+
+ NÉARQUE.
+
+ Par une sainte vie il faut la mériter[1233].
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Mes crimes, en vivant, me la pourroient ôter.
+ Pourquoi mettre au hasard ce que la mort assure? 665
+ Quand elle ouvre le ciel, peut-elle sembler dure?
+ Je suis chrétien, Néarque, et le suis tout à fait;
+ La foi que j'ai reçue aspire à son effet.
+ Qui fuit croit lâchement, et n'a qu'une foi morte.
+
+ NÉARQUE.
+
+ Ménagez votre vie, à Dieu même elle importe[1234]: 670
+ Vivez pour protéger les chrétiens en ces lieux.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ L'exemple de ma mort les fortifiera mieux.
+
+ NÉARQUE.
+
+ Vous voulez donc mourir?
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Vous aimez donc à vivre?
+
+ NÉARQUE.
+
+ Je ne puis déguiser que j'ai peine à vous suivre:
+ Sous l'horreur des tourments je crains de succomber.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Qui marche assurément n'a point peur de tomber:
+ Dieu fait part, au besoin, de sa force infinie.
+ Qui craint de le nier, dans son âme le nie:
+ Il croit le pouvoir faire, et doute de sa foi.
+
+ NÉARQUE.
+
+ Qui n'appréhende rien présume trop de soi. 680
+
+ POLYEUCTE.
+
+ J'attends tout de sa grâce, et rien de ma foiblesse.
+ Mais loin de me presser, il faut que je vous presse!
+ D'où vient cette froideur?
+
+ NÉARQUE.
+
+ Dieu même a craint la mort.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Il s'est offert pourtant: suivons ce saint effort;
+ Dressons-lui des autels sur des monceaux d'idoles. 685
+ Il faut (je me souviens encor de vos paroles[1235])
+ Négliger, pour lui plaire, et femme, et biens, et rang,
+ Exposer pour sa gloire et verser tout son sang.
+ Hélas! qu'avez-vous fait de cette amour parfaite
+ Que vous me souhaitiez, et que je vous souhaite? 690
+ S'il vous en reste encor, n'êtes-vous point jaloux
+ Qu'à grand'peine chrétien, j'en montre plus que vous?
+
+ NÉARQUE.
+
+ Vous sortez du baptême, et ce qui vous anime,
+ C'est sa grâce qu'en vous n'affoiblit aucun crime;
+ Comme encor toute entière, elle agit pleinement, 695
+ Et tout semble possible à son feu véhément;
+ Mais cette même grâce, en moi diminuée,
+ Et par mille péchés sans cesse exténuée,
+ Agit aux grands effets avec tant de langueur,
+ Que tout semble impossible à son peu de vigueur. 700
+ Cette indigne mollesse et ces lâches défenses
+ Sont des punitions qu'attirent mes offenses;
+ Mais Dieu, dont on ne doit jamais se défier,
+ Me donne votre exemple à me fortifier.
+ Allons, cher Polyeucte, allons aux yeux[1236] des hommes
+ Braver l'idolâtrie, et montrer qui nous sommes;
+ Puissé-je vous donner l'exemple de souffrir,
+ Comme vous me donnez celui de vous offrir!
+
+ POLYEUCTE.
+
+ A cet heureux transport que le ciel vous envoie,
+ Je reconnois Néarque, et j'en pleure de joie. 710
+ Ne perdons plus de temps: le sacrifice est prêt;
+ Allons-y du vrai Dieu soutenir l'intérêt;
+ Allons fouler aux pieds ce foudre ridicule
+ Dont arme un bois pourri ce peuple trop crédule;
+ Allons en éclairer l'aveuglement fatal; 715
+ Allons briser ces Dieux de pierre et de métal:
+ Abandonnons nos jours à cette ardeur céleste;
+ Faisons triompher Dieu: qu'il dispose du reste!
+
+ NÉARQUE.
+
+ Allons faire éclater sa gloire aux yeux de tous,
+ Et répondre avec zèle à ce qu'il veut de nous[1237]. 720
+
+
+FIN DU SECOND ACTE.
+
+
+NOTES:
+
+ [1202] _Var._ Du reste mon esprit ne s'en met guère en peine. (1643-56)
+
+ [1203] _Var._ Cet adorable objet consent que je le voie! (1643-56)
+
+ [1204] _Var._ En lui parlant d'amour, l'as-tu vu s'émouvoir?
+ (1643)
+ _Var._ En lui parlant de moi, l'as-tu vu s'émouvoir?
+ (1648-60)
+
+ [1205] On lit _chargé_, pour _changé_, dans l'édition de 1660.
+
+ [1206] _Var._ Me croyez-vous, Seigneur? ne la revoyez point.
+ (1655)
+
+ [1207] Voyez ci-dessus, p. 162, note 432, où l'on a imprimé, par
+ inadvertance _dans Rome_, pour _à Rome_.
+
+ [1208] _Var._ J'ai de la peine encore à croire tes discours.
+ (1643-60)
+
+ [1209] _Var._ De son dernier soupir lui puisse faire hommage.
+ (1643-56 et 68)
+
+ [1210] _Var._ Dans un tel désespoir il suit sa passion. (1643 et
+ 48 in-4º)
+
+ [1211] _Var._ Sans que l'objet présent l'irrite et la redouble.
+ (1643-60)
+
+ [1212] _Var._ Oui, je l'aime, Sévère, et n'en fais point
+ d'excuse. (1643-64)
+
+ [1213] _Var._ Je découvris en vous d'assez illustres marques.
+ (1648 in-4º)
+
+ [1214] _Var._ Vous acquitte aisément de tous vos déplaisirs!
+ (1643-56)
+
+ [1215] _Var._ De la plus forte amour vous portez vos esprits.
+ (1643-56)
+
+ [1216] _Var._ La faveur au mépris, et l'amour à la haine.
+ (1643-56)
+
+ [1217] _Var._ Je me tiendrois heureux entre les bras d'un autre.
+ (1643-60)
+ --Voyez tome I, p. 228, note 759-a.
+
+ [1218] _Var._ Je vous aimai, Sévère; et si dedans mon âme
+ Je pouvois étouffer les restes de ma flamme. (1643-56)
+
+ [1219] _Var._ Ma raison, il est vrai, dompte mes mouvements.
+ (1643-56)
+
+ [1220] _Var._ De plus bas sentiments n'auroient pas méritée
+ Cette parfaite amour que vous m'avez portée. (1643 et 48 in-4º)
+ _Var._ De plus bas sentiments d'une ardeur moins discrète
+ N'auroient pas mérité cette amour si parfaite. (1648 in-12-56)
+
+ [1221] _Var._ Ah! Pauline, excusez une aveugle douleur. (1643-60)
+
+ [1222] _Var._ Je nommais inconstance, et prenois pour des crimes
+ D'un vertueux devoir les efforts légitimes. (1643-56)
+
+ [1223] _Var._ D'un coeur comme le mien qu'est-ce qu'elle n'obtienne?
+ Vous réveillez les soins que je dois à la mienne. (1643-56)
+ _Var._ Il n'est rien que sur moi cette gloire n'obtienne.
+ (1660-64)
+
+ [1224] _Var._ Je la veux éviter, mêmes au sacrifice. (1643-56)
+
+ [1225] Les éditions de 1668 et de 1682 portent: «Je vous ai
+ plaint,» avec le participe invariable.
+
+ [1226] _Var._ Et quoique je m'effraye avec peu de justice.
+ (1643-56)
+
+ [1227] _Var._ Vous-même êtes témoin des voeux qu'il fait pour
+ lui. (1643-56)
+
+ [1228] _Var._ A quoi que sa vertu le puisse disposer. (1643-64)
+
+ [1229] _Var._ Et vous ressouvenez que sa faveur est grande.
+ (1643-56)
+
+ [1230] Voyez la _Notice_, p. 466.
+
+ [1231] _Var._ Et mourir dans leur temple, ou bien les en chasser.
+ (1643-56)
+
+ [1232] _Var._ Je le viens de promettre, et je vais l'accomplir.
+ (1643-60)
+
+ [1233] _Var._ Par une sainte vie il la faut mériter. (1643-56)
+
+ [1234] _Var._ Voyez que votre vie à Dieu mêmes importe. (1643-56)
+
+ [1235] Les deux vers suivants sont la reproduction textuelle des
+ vers 75 et 76.
+
+ [1236] L'édition de 1682 porte, par erreur: «aux pieds,» pour
+ «aux yeux.»
+
+ [1237] _Var._ Allons mourir pour lui, comme il est mort pour
+ nous[1237-a]. (1643 et 48 in-4º)
+
+ [1237-a] «Néarque ne fait ici que répéter en deux vers
+ languissants ce qu'a dit Polyeucte; aussi j'ai vu souvent
+ supprimer ces vers à la représentation.»
+
+ (_Voltaire._)
+
+
+
+
+ACTE III.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+ PAULINE.
+
+ Que de soucis flottants, que de confus nuages
+ Présentent à mes yeux d'inconstantes images!
+ Douce tranquillité, que je n'ose espérer,
+ Que ton divin rayon tarde à les éclairer!
+ Mille agitations, que mes troubles produisent[1238], 725
+ Dans mon coeur ébranlé tour à tour se détruisent:
+ Aucun espoir n'y coule où j'ose persister;
+ Aucun effroi n'y règne où j'ose m'arrêter.
+ Mon esprit, embrassant tout ce qu'il s'imagine,
+ Voit tantôt mon bonheur, et tantôt ma ruine[1239], 730
+ Et suit leur vaine idée avec si peu d'effet[1240],
+ Qu'il ne peut espérer ni craindre tout à fait.
+ Sévère incessamment brouille ma fantaisie:
+ J'espère en sa vertu, je crains sa jalousie;
+ Et je n'ose penser que d'un oeil bien égal 735
+ Polyeucte en ces lieux puisse voir son rival.
+ Comme entre deux rivaux la haine est naturelle,
+ L'entrevue aisément se termine en querelle:
+ L'un voit aux mains d'autrui ce qu'il croit mériter,
+ L'autre un désespéré qui peut trop attenter[1241]. 740
+ Quelque haute raison qui règle leur courage,
+ L'un conçoit de l'envie, et l'autre de l'ombrage;
+ La honte d'un affront, que chacun d'eux croit voir
+ Ou de nouveau reçue[1242], ou prête à recevoir,
+ Consumant dès l'abord toute leur patience, 745
+ Forme de la colère et de la défiance,
+ Et saisissant ensemble et l'époux et l'amant,
+ En dépit d'eux les livre à leur ressentiment.
+ Mais que je me figure une étrange chimère,
+ Et que je traite mal Polyeucte et Sévère! 750
+ Comme si la vertu de ces fameux rivaux
+ Ne pouvoit s'affranchir de ces communs défauts!
+ Leurs âmes à tous deux d'elles-mêmes maîtresses
+ Sont d'un ordre trop haut pour de telles bassesses.
+ Ils se verront au temple en hommes généreux; 755
+ Mais las! ils se verront, et c'est beaucoup pour eux.
+ Que sert à mon époux d'être dans Mélitène,
+ Si contre lui Sévère arme l'aigle romaine,
+ Si mon père y commande, et craint ce favori,
+ Et se repent déjà du choix de mon mari? 760
+ Si peu que j'ai d'espoir ne luit qu'avec contrainte;
+ En naissant il avorte, et fait place à la crainte;
+ Ce qui doit l'affermir sert à le dissiper.
+ Dieux! faites que ma peur puisse enfin se tromper!
+
+
+SCÈNE II
+
+PAULINE, STRATONICE.
+
+ PAULINE.
+
+ Mais sachons-en l'issue. Eh bien! ma Stratonice, 765
+ Comment s'est terminé ce pompeux sacrifice?
+ Ces rivaux généreux au temple se sont vus?
+
+ STRATONICE.
+
+ Ah! Pauline!
+
+ PAULINE.
+
+ Mes voeux ont-ils été déçus?
+ J'en vois sur ton visage[1243] une mauvaise marque.
+ Se sont-ils querellés?
+
+ STRATONICE.
+
+ Polyeucte, Néarque, 770
+ Les chrétiens....
+
+ PAULINE.
+
+ Parle donc: les chrétiens....
+
+ STRATONICE.
+
+ Je ne puis.
+
+ PAULINE.
+
+ Tu prépares mon âme à d'étranges ennuis.
+
+ STRATONICE.
+
+ Vous n'en sauriez avoir une plus juste cause.
+
+ PAULINE.
+
+ L'ont-ils assassiné?
+
+ STRATONICE.
+
+ Ce seroit peu de chose.
+ Tout votre songe est vrai, Polyeucte n'est plus.... 775
+
+ PAULINE.
+
+ Il est mort!
+
+ STRATONICE.
+
+ Non, il vit; mais, ô pleurs superflus!
+ Ce courage si grand, cette âme si divine,
+ N'est plus digne du jour, ni digne de Pauline.
+ Ce n'est plus cet époux si charmant à vos yeux;
+ C'est l'ennemi commun de l'État et des Dieux, 780
+ Un méchant, un infâme, un rebelle, un perfide,
+ Un traître, un scélérat, un lâche, un parricide,
+ Une peste exécrable à tous les gens de bien,
+ Un sacrilége impie: en un mot, un chrétien[1244].
+
+ PAULINE.
+
+ Ce mot auroit suffi sans ce torrent d'injures. 785
+
+ STRATONICE.
+
+ Ces titres aux chrétiens sont-ce des impostures?
+
+ PAULINE.
+
+ Il est ce que tu dis, s'il embrasse leur foi;
+ Mais il est mon époux, et tu parles à moi.
+
+ STRATONICE.
+
+ Ne considérez plus que le Dieu qu'il adore.
+
+ PAULINE.
+
+ Je l'aimai par devoir: ce devoir dure encore. 790
+
+ STRATONICE.
+
+ Il vous donne à présent sujet de le haïr:
+ Qui trahit tous nos Dieux auroit pu vous trahir[1245].
+
+ PAULINE.
+
+ Je l'aimerois encor, quand il m'auroit trahie;
+ Et si de tant d'amour tu peux être ébahie[1246],
+ Apprends que mon devoir ne dépend point du sien: 795
+ Qu'il y manque, s'il veut; je dois faire le mien.
+ Quoi? s'il aimoit ailleurs, serois-je dispensée[1247]
+ A suivre, à son exemple, une ardeur insensée?
+ Quelque chrétien qu'il soit, je n'en ai point d'horreur;
+ Je chéris sa personne, et je hais son erreur. 800
+ Mais quel ressentiment en témoigne mon père?
+
+ STRATONICE.
+
+ Une secrète rage, un excès de colère,
+ Malgré qui toutefois un reste d'amitié
+ Montre pour Polyeucte encor quelque pitié.
+ Il ne veut point sur lui faire agir sa justice, 805
+ Que du traître Néarque il n'ait vu le supplice.
+
+ PAULINE.
+
+ Quoi? Néarque en est donc?
+
+ STRATONICE.
+
+ Néarque l'a séduit:
+ De leur vieille amitié c'est là l'indigne fruit.
+ Ce perfide tantôt, en dépit de lui-même,
+ L'arrachant de vos bras, le traînoit au baptême. 810
+ Voilà ce grand secret et si mystérieux
+ Que n'en pouvoit tirer votre amour curieux.
+
+ PAULINE.
+
+ Tu me blâmois alors d'être trop importune.
+
+ STRATONICE.
+
+ Je ne prévoyois pas une telle infortune.
+
+ PAULINE.
+
+ Avant qu'abandonner mon âme à mes douleurs, 815
+ Il me faut essayer la force de mes pleurs:
+ En qualité de femme ou de fille, j'espère
+ Qu'ils vaincront un époux, ou fléchiront un père.
+ Que si sur l'un et l'autre ils manquent de pouvoir,
+ Je ne prendrai conseil que de mon désespoir. 820
+ Apprends-moi cependant ce qu'ils ont fait au temple.
+
+ STRATONICE.
+
+ C'est une impiété qui n'eut jamais d'exemple;
+ Je ne puis y penser sans frémir à l'instant,
+ Et crains de faire un crime en vous la racontant.
+ Apprenez en deux mots leur brutale insolence. 825
+ Le prêtre avoit à peine obtenu du silence,
+ Et devers l'orient assuré son aspect,
+ Qu'ils ont fait éclater leur manque de respect[1248].
+ A chaque occasion de la cérémonie,
+ A l'envi l'un et l'autre étaloit sa manie, 830
+ Des mystères sacrés hautement se moquoit,
+ Et traitoit de mépris les Dieux qu'on invoquoit.
+ Tout le peuple en murmure, et Félix s'en offense;
+ Mais tous deux s'emportant[1249] à plus d'irrévérence:
+ «Quoi? lui dit Polyeucte en élevant sa voix, 835
+ Adorez-vous des Dieux ou de pierre ou de bois?»
+ Ici dispensez-moi du récit des blasphèmes
+ Qu'ils ont vomis tous deux contre Jupiter mêmes.
+ L'adultère et l'inceste en étoient les plus doux.
+ «Oyez, dit-il ensuite, oyez, peuple, oyez tous[1250]. 840
+ Le Dieu de Polyeucte et celui de Néarque
+ De la terre et du ciel est l'absolu monarque,
+ Seul être indépendant, seul maître du destin[1251],
+ Seul principe éternel, et souveraine fin.
+ C'est ce Dieu des chrétiens qu'il faut qu'on remercie 845
+ Des victoires qu'il donne à l'empereur Décie;
+ Lui seul tient en sa main le succès des combats;
+ Il le veut élever, il le peut mettre à bas[1252];
+ Sa bonté, son pouvoir, sa justice est immense;
+ C'est lui seul qui punit, lui seul qui récompense. 850
+ Vous adorez en vain des monstres impuissants.»
+ Se jetant à ces mots sur le vin et l'encens,
+ Après en avoir mis les saints vases par terre,
+ Sans crainte de Félix, sans crainte du tonnerre,
+ D'une fureur pareille ils courent à l'autel. 855
+ Cieux! a-t-on va jamais, a-t-on rien vu de tel?
+ Du plus puissant des Dieux nous voyons la statue
+ Par une main impie à leurs pieds abattue,
+ Les mystères troublés, le temple profané,
+ La fuite et les clameurs d'un peuple mutiné, 860
+ Qui craint d'être accablé sous le courroux céleste.
+ Félix.... Mais le voici qui vous dira le reste.
+
+ PAULINE.
+
+ Que son visage est sombre et plein d'émotion!
+ Qu'il montre de tristesse et d'indignation!
+
+
+SCÈNE III.
+
+FÉLIX, PAULINE, STRATONICE.
+
+ FÉLIX.
+
+ Une telle insolence avoir osé paroître! 865
+ En public! à ma vue! il en mourra, le traître.
+
+ PAULINE.
+
+ Souffrez que votre fille embrasse vos genoux.
+
+ FÉLIX.
+
+ Je parle de Néarque, et non de votre époux.
+ Quelque indigne qu'il soit de ce doux nom de gendre,
+ Mon âme lui conserve un sentiment plus tendre: 870
+ La grandeur de son crime et de mon déplaisir
+ N'a pas éteint l'amour qui me l'a fait choisir.
+
+ PAULINE.
+
+ Je n'attendois pas moins de la bonté d'un père.
+
+ FÉLIX.
+
+ Je pouvois l'immoler à ma juste colère;
+ Car vous n'ignorez pas à quel comble d'horreur 875
+ De son audace impie a monté la fureur;
+ Vous l'avez pu savoir du moins de Stratonice.
+
+ PAULINE.
+
+ Je sais que de Néarque il doit voir le supplice.
+
+ FÉLIX.
+
+ Du conseil qu'il doit prendre il sera mieux instruit,
+ Quand il verra punir celui qui l'a séduit. 880
+ Au spectacle sanglant d'un ami qu'il faut suivre,
+ La crainte de mourir et le desir de vivre
+ Ressaisissent une âme avec tant de pouvoir,
+ Que qui voit le trépas cesse de le vouloir.
+ L'exemple touche plus que ne fait la menace: 885
+ Cette indiscrète ardeur tourne bientôt en glace,
+ Et nous verrons bientôt son coeur inquiété[1253]
+ Me demander pardon de tant d'impiété.
+
+ PAULINE.
+
+ Vous pouvez espérer qu'il change de courage?
+
+ FÉLIX.
+
+ Aux dépens de Néarque il doit se rendre sage. 890
+
+ PAULINE.
+
+ Il le doit; mais, hélas! où me renvoyez-vous,
+ Et quels tristes hasards ne court point mon époux,
+ Si de son inconstance il faut qu'enfin j'espère
+ Le bien que j'espérois de la bonté d'un père?
+
+ FÉLIX.
+
+ Je vous en fais trop voir, Pauline, à consentir[1254] 895
+ Qu'il évite la mort par un prompt repentir.
+ Je devois même peine à des crimes semblables[1255];
+ Et mettant différence entre ces deux coupables,
+ J'ai trahi la justice à l'amour paternel;
+ Je me suis fait pour lui moi-même criminel; 900
+ Et j'attendois de vous, au milieu de vos craintes,
+ Plus de remercîments que je n'entends de plaintes.
+
+ PAULINE.
+
+ De quoi remercier qui ne me donne rien?
+ Je sais quelle est l'humeur et l'esprit d'un chrétien:
+ Dans l'obstination jusqu'au bout il demeure; 905
+ Vouloir son repentir, c'est ordonner qu'il meure.
+
+ FÉLIX.
+
+ Sa grâce est en sa main, c'est à lui d'y rêver.
+
+ PAULINE.
+
+ Faites-la toute entière.
+
+ FÉLIX.
+
+ Il la peut achever.
+
+ PAULINE.
+
+ Ne l'abandonnez pas aux fureurs de sa secte.
+
+ FÉLIX.
+
+ Je l'abandonne aux lois, qu'il faut que je respecte. 910
+
+ PAULINE.
+
+ Est-ce ainsi que d'un gendre un beau-père est l'appui?
+
+ FÉLIX.
+
+ Qu'il fasse autant pour soi comme je fais pour lui.
+
+ PAULINE.
+
+ Mais il est aveuglé.
+
+ FÉLIX.
+
+ Mais il se plaît à l'être:
+ Qui chérit son erreur ne la veut pas connoître.
+
+ PAULINE.
+
+ Mon père, au nom des Dieux....
+
+ FÉLIX.
+
+ Ne les réclamez pas,
+ Ces Dieux dont l'intérêt demande son trépas.
+
+ PAULINE.
+
+ Ils écoutent nos voeux.
+
+ FÉLIX.
+
+ Eh bien! qu'il leur en fasse.
+
+ PAULINE.
+
+ Au nom de l'Empereur dont vous tenez la place....
+
+ FÉLIX.
+
+ J'ai son pouvoir en main; mais s'il me l'a commis,
+ C'est pour le déployer contre ses ennemis. 920
+
+ PAULINE.
+
+ Polyeucte l'est-il?
+
+ FÉLIX.
+
+ Tous chrétiens sont rebelles.
+
+ PAULINE.
+
+ N'écoutez point pour lui ces maximes cruelles:
+ En épousant Pauline il s'est fait votre sang.
+
+ FÉLIX.
+
+ Je regarde sa faute, et ne vois plus son rang[1256].
+ Quand le crime d'État se mêle au sacrilége[1257], 925
+ Le sang ni l'amitié n'ont plus de privilége.
+
+ PAULINE.
+
+ Quel excès de rigueur!
+
+ FÉLIX.
+
+ Moindre que son forfait.
+
+ PAULINE.
+
+ O de mon songe affreux trop véritable effet!
+ Voyez-vous qu'avec lui vous perdez votre fille[1258]?
+
+ FÉLIX.
+
+ Les Dieux et l'Empereur sont plus que ma famille. 930
+
+ PAULINE.
+
+ La perte de tous deux ne vous peut arrêter!
+
+ FÉLIX.
+
+ J'ai les Dieux et Décie ensemble à redouter.
+ Mais nous n'avons encore à craindre rien de triste:
+ Dans son aveuglement pensez-vous qu'il persiste?
+ S'il nous sembloit tantôt courir à son malheur, 935
+ C'est d'un nouveau chrétien la première chaleur.
+
+ PAULINE.
+
+ Si vous l'aimez encor, quittez cette espérance,
+ Que deux fois en un jour il change de croyance:
+ Outre que les chrétiens ont plus de dureté,
+ Vous attendez de lui trop de légèreté. 940
+ Ce n'est point une erreur avec le lait sucée[1259],
+ Que sans l'examiner son âme ait embrassée[1260]:
+ Polyeucte est chrétien, parce qu'il l'a voulu,
+ Et vous portoit au temple un esprit résolu.
+ Vous devez présumer de lui comme du reste: 945
+ Le trépas n'est pour eux ni honteux ni funeste;
+ Ils cherchent de la gloire à mépriser nos Dieux[1261];
+ Aveugles pour la terre, ils aspirent aux cieux;
+ Et croyant que la mort leur en ouvre la porte,
+ Tourmentés, déchirés, assassinés, n'importe, 950
+ Les supplices leur sont ce qu'à nous les plaisirs,
+ Et les mènent au but où tendent leurs desirs:
+ La mort la plus infâme, ils l'appellent martyre.
+
+ FÉLIX.
+
+ Eh bien donc! Polyeucte aura ce qu'il désire:
+ N'en parlons plus.
+
+ PAULINE.
+
+ Mon père....
+
+
+SCÈNE IV.
+
+FÉLIX, ALBIN, PAULINE, STRATONICE.
+
+ FÉLIX.
+
+ Albin, en est-ce fait?
+
+ ALBIN.
+
+ Oui, Seigneur, et Néarque a payé son forfait.
+
+ FÉLIX.
+
+ Et notre Polyeucte a vu trancher sa vie?
+
+ ALBIN.
+
+ Il l'a vu, mais, hélas! avec un oeil d'envie.
+ Il brûle de le suivre, au lieu de reculer;
+ Et son coeur s'affermit, au lieu de s'ébranler. 960
+
+ PAULINE.
+
+ Je vous le disois bien. Encore un coup, mon père,
+ Si jamais mon respect a pu vous satisfaire,
+ Si vous l'avez prisé, si vous l'avez chéri....
+
+ FÉLIX.
+
+ Vous aimez trop, Pauline, un indigne mari.
+
+ PAULINE.
+
+ Je l'ai de votre main: mon amour est sans crime; 965
+ Il est de votre choix la glorieuse estime;
+ Et j'ai, pour l'accepter, éteint le plus beau feu[1262]
+ Qui d'une âme bien née ait mérité l'aveu.
+ Au nom de cette aveugle et prompte obéissance
+ Que j'ai toujours rendue aux lois de la naissance, 970
+ Si vous avez pu tout sur moi, sur mon amour,
+ Que je puisse sur vous quelque chose à mon tour!
+ Par ce juste pouvoir à présent trop à craindre,
+ Par ces beaux sentiments qu'il m'a fallu contraindre,
+ Ne m'ôtez pas vos dons: ils sont chers à mes yeux, 975
+ Et m'ont assez coûté pour m'être précieux.
+
+ FÉLIX.
+
+ Vous m'importunez trop: bien que j'aye un coeur tendre[1263],
+ Je n'aime la pitié qu'au prix que j'en veux prendre;
+ Employez mieux l'effort de vos justes douleurs:
+ Malgré moi m'en toucher, c'est perdre et temps et pleurs;
+ J'en veux être le maître, et je veux bien qu'on sache
+ Que je la désavoue alors qu'on me l'arrache.
+ Préparez-vous à voir ce malheureux chrétien,
+ Et faites votre effort quand j'aurai fait le mien.
+ Allez: n'irritez plus un père qui vous aime, 985
+ Et tâchez d'obtenir votre époux de lui-même.
+ Tantôt jusqu'en ce lieu je le ferai venir[1264]:
+ Cependant quittez-nous, je veux l'entretenir.
+
+ PAULINE.
+
+ De grâce, permettez....
+
+ FÉLIX.
+
+ Laissez-nous seuls, vous dis-je:
+ Votre douleur m'offense autant qu'elle m'afflige. 990
+ A gagner Polyeucte appliquez tous vos soins;
+ Vous avancerez plus en m'importunant moins.
+
+SCÈNE V.
+
+FÉLIX, ALBIN.
+
+ FÉLIX.
+
+ Albin, comme est-il mort?
+
+ ALBIN.
+
+ En brutal, en impie,
+ En bravant les tourments, en dédaignant la vie,
+ Sans regret, sans murmure, et sans étonnement, 995
+ Dans l'obstination et l'endurcissement,
+ Comme un chrétien enfin, le blasphème à la bouche.
+
+ FÉLIX.
+
+ Et l'autre?
+
+ ALBIN.
+
+ Je l'ai dit déjà, rien ne le touche.
+ Loin d'en être abattu, son coeur en est plus haut;
+ On l'a violenté pour quitter l'échafaud. 1000
+ Il est dans la prison où je l'ai vu conduire;
+ Mais vous êtes bien loin encor de le réduire[1265].
+
+ FÉLIX.
+
+ Que je suis malheureux!
+
+ ALBIN.
+
+ Tout le monde vous plaint.
+
+ FÉLIX.
+
+ On ne sait pas les maux dont mon coeur est atteint:
+ De pensers sur pensers mon âme est agitée, 1005
+ De soucis sur soucis elle est inquiétée;
+ Je sens l'amour, la haine, et la crainte, et l'espoir,
+ La joie et la douleur tour à tour l'émouvoir;
+ J'entre en des sentiments qui ne sont pas croyables:
+ J'en ai de violents, j'en ai de pitoyables, 1010
+ J'en ai de généreux qui n'oseroient agir,
+ J'en ai même de bas, et qui me font rougir.
+ J'aime ce malheureux que j'ai choisi pour gendre,
+ Je hais l'aveugle erreur qui le vient de surprendre;
+ Je déplore sa perte, et le voulant sauver, 1015
+ J'ai la gloire des Dieux ensemble à conserver;
+ Je redoute leur foudre et celui de Décie;
+ Il y va de ma charge, il y va de ma vie:
+ Ainsi tantôt pour lui je m'expose au trépas[1266],
+ Et tantôt je le perds pour ne me perdre pas. 1020
+
+ ALBIN.
+
+ Décie excusera l'amitié d'un beau-père;
+ Et d'ailleurs Polyeucte est d'un sang qu'on révère.
+
+ FÉLIX.
+
+ A punir les chrétiens son ordre est rigoureux;
+ Et plus l'exemple est grand, plus il est dangereux.
+ On ne distingue point quand l'offense est publique; 1025
+ Et lorsqu'on dissimule un crime domestique,
+ Par quelle autorité peut-on, par quelle loi,
+ Châtier en autrui ce qu'on souffre chez soi?
+
+ ALBIN.
+
+ Si vous n'osez avoir d'égard à sa personne,
+ Écrivez à Décie afin qu'il en ordonne. 1030
+
+ FÉLIX.
+
+ Sévère me perdroit, si j'en usois ainsi:
+ Sa haine et son pouvoir font mon plus grand souci.
+ Si j'avois différé de punir un tel crime,
+ Quoiqu'il soit généreux, quoiqu'il soit magnanime,
+ Il est homme, et sensible, et je l'ai dédaigné; 1035
+ Et de tant de mépris son esprit indigné[1267],
+ Que met au désespoir cet hymen de Pauline,
+ Du courroux de Décie obtiendroit ma ruine.
+ Pour venger un affront tout semble être permis,
+ Et les occasions tentent les plus remis. 1040
+ Peut-être, et ce soupçon n'est pas sans apparence,
+ Il rallume en son coeur déjà quelque espérance;
+ Et croyant bientôt voir Polyeucte puni,
+ Il rappelle un amour à grand'peine banni.
+ Juge si sa colère, en ce cas implacable, 1045
+ Me feroit innocent de sauver un coupable,
+ Et s'il m'épargneroit, voyant par mes bontés
+ Une seconde fois ses desseins avortés.
+ Te dirai-je un penser indigne, bas et lâche?
+ Je l'étouffe, il renaît; il me flatte, et me fâche: 1050
+ L'ambition toujours me le vient présenter,
+ Et tout ce que je puis, c'est de le détester.
+ Polyeucte est ici l'appui de ma famille;
+ Mais si, par son trépas, l'autre épousoit ma fille,
+ J'acquerrois bien par là de plus puissants appuis, 1055
+ Qui me mettroient plus haut cent fois que je ne suis.
+ Mon coeur en prend par force une maligne joie;
+ Mais que plutôt le ciel à tes yeux me foudroie,
+ Qu'à des pensers si bas je puisse consentir,
+ Que jusque-là ma gloire ose se démentir! 1060
+
+ ALBIN.
+
+ Votre coeur est trop bon, et votre âme trop haute.
+ Mais vous résolvez-vous à punir cette faute?
+
+ FÉLIX.
+
+ Je vais dans la prison faire tout mon effort
+ A vaincre cet esprit par l'effroi de la mort;
+ Et nous verrons après ce que pourra Pauline[1268]. 1065
+
+ ALBIN.
+
+ Que ferez-vous enfin, si toujours il s'obstine?
+
+ FÉLIX.
+
+ Ne me presse point tant: dans un tel déplaisir
+ Je ne puis que résoudre, et ne sais que choisir.
+
+ ALBIN.
+
+ Je dois vous avertir, en serviteur fidèle,
+ Qu'en sa faveur déjà la ville se rebelle, 1070
+ Et ne peut voir passer par la rigueur des lois
+ Sa dernière espérance et le sang de ses rois.
+ Je tiens sa prison même assez mal assurée[1269]:
+ J'ai laissé tout autour une troupe éplorée;
+ Je crains qu'on ne la force.
+
+ FÉLIX.
+
+ Il faut donc l'en tirer, 1075
+ Et l'amener ici pour nous en assurer.
+
+ ALBIN.
+
+ Tirez-l'en donc vous-même, et d'un espoir de grâce
+ Apaisez la fureur de cette populace.
+
+ FÉLIX.
+
+ Allons, et s'il persiste à demeurer chrétien,
+ Nous en disposerons sans qu'elle en sache rien. 1080
+
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+NOTES:
+
+ [1238] _Var._ Mille pensers divers, que mes troubles produisent,
+ Dans mon coeur incertain à l'envi se détruisent:
+ Nul espoir ne me flatte où j'ose persister;
+ Nulle peur ne m'effraye où j'ose m'arrêter. (1643-56)
+
+ [1239] _Var._ Veut tantôt mon bonheur, et tantôt ma ruine. (1643
+ et 48 in-4º)
+
+ [1240] _Var._ L'un et l'autre le frappe avec si peu d'effet.
+ (1643-56)
+
+ [1241] _Var._ L'autre un désespéré qui le lui veut ôter.
+ (1643-56)
+
+ [1242] On lit: «_Ont_ de nouveau reçue,» dans les éditions de
+ 1663 et de 1664.
+
+ [1243] On lit: «sur _son_ visage,» dans les éditions de 1648-54
+ et de 1656.
+
+ [1244] Dans sa _Pratique du théâtre_ (nouveau chapitre manuscrit
+ du livre VI), l'abbé d'Aubignac fait la remarque suivante: «Dans
+ le _Polyeucte_ de Corneille.... Stratonice, qui n'est qu'une
+ simple suivante, et quelques autres acteurs font plusieurs
+ discours en faveur de la religion des païens et disent une
+ infinité d'injures contre le christianisme, qu'ils ne traitent
+ que de crimes et d'extravagances, et l'auteur n'introduit aucun
+ acteur capable d'y répondre et d'en détruire la fausseté; cela
+ fit un si mauvais effet que feu M. le cardinal de Richelieu ne le
+ put jamais approuver.»
+
+ [1245] _Var._ Qui trahit bien les Dieux auroit pu vous trahir.
+ (1643-56)
+
+ [1246] _Var._ Et si de cette amour tu peux être ébahie. (1643-56)
+
+ [1247] Voyez tome I, p. 208, note 692.
+
+ [1248] _Var._ Que l'on s'est aperçu de leur peu de respect.
+ (1643-56)
+
+ [1249] Les éditions de 1643-63 donnent: «s'emportants,» avec une
+ _s_.
+
+ [1250] _Var._ Oyez, Félix, suit-il, oyez, peuple, oyez, tous.
+ (1643-56)
+
+ [1251] _Var._ Seul maître du destin, seul être indépendant,
+ Substance qui jamais ne reçoit d'accident. (1643-56)
+
+ [1252] _Var._ Il le veut élever, il le peut mettre bas. (1643-63)
+
+ [1253] _Var._ N'en ayez plus l'esprit si fort inquiété:
+ Il se repentira de son impiété.
+ PAUL. Quoi? vous espérez donc qu'il change de courage?
+ (1643-56)
+
+ [1254] _Var._ Je lui fais trop de grâce encor de consentir.
+ (1643-56)
+
+ [1255] _Var._ La même peine est due à des crimes semblables.
+ (1643-56)
+
+ [1256] L'édition de 1648 in-4º donne, par erreur, _son sang_,
+ pour _son rang_.
+
+ [1257] _Var._ Où le crime d'État se mêle au sacrilége. (1643-56)
+
+ [1258] _Var._ Voyez qu'avecque lui vous perdez votre fille.
+ (1643-56)
+
+ [1259] Toutes les éditions portent _succée_.
+
+ [1260] _Var._ Que sans examiner son âme ait embrassée. (1643-64)
+
+ [1261] _Var._ Ils cherchent de la gloire à mépriser les Dieux.
+ (1643-64 in-8º)
+ _Var._ Ils cherchent de la gloire à mépriser des Dieux.
+ (1664 in-12)
+
+ [1262] _Var._ Et j'ai, pour l'accepter, éteint les plus beaux feux
+ Qui d'une âme bien née aient mérité les voeux. (1643-56)
+
+ [1263] _Var._ Vous m'importunez trop.
+ PAUL. Dieux! que viens-je d'entendre?
+ FÉL. [Je n'aime la pitié qu'au prix que j'en veux prendre:]
+ Par tant de vains efforts malgré moi m'en toucher,
+ C'est perdre avec le temps des pleurs à me fâcher.
+ Vous m'en avez donné, mais je veux bien qu'on sache. (1643-56)
+
+ [1264] _Var._ Tantôt jusques ici je le ferai venir. (1643-56)
+
+ [1265] _Var._ Mais vous n'êtes pas prêt encor de le réduire.
+ (1643-56)
+
+ [1266] _Var._ Aussi tantôt pour lui je m'expose au trépas. (1655)
+
+ [1267] _Var._ Et des mépris reçus son esprit indigné. (1643-56)
+
+ [1268] _Var._ J'emploierai puis après le pouvoir de Pauline.
+ (1643-56)
+
+ [1269] _Var._ Et même sa prison n'est pas fort assurée. (1643-56)
+
+
+
+
+ACTE IV.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+POLYEUCTE, CLÉON, TROIS AUTRES GARDES.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Gardes, que me veut-on?
+
+ CLÉON.
+
+ Pauline vous demande.
+
+ POLYEUCTE.
+ O présence, ô combat que surtout j'appréhende!
+ Félix, dans la prison j'ai triomphé de toi,
+ J'ai ri de ta menace, et t'ai vu sans effroi:
+ Tu prends pour t'en venger de plus puissantes armes;
+ Je craignois beaucoup moins tes bourreaux que ses larmes.
+ Seigneur, qui vois ici les périls que je cours,
+ En ce pressant besoin redouble ton secours;
+ Et toi qui, tout sortant encor de la victoire,
+ Regardes mes travaux du séjour de la gloire, 1090
+ Cher Néarque, pour vaincre un si fort ennemi,
+ Prête du haut du ciel la main à ton ami.
+ Gardes, oseriez-vous me rendre un bon office[1270]?
+ Non pour me dérober aux rigueurs du supplice:
+ Ce n'est pas mon dessein qu'on me fasse évader; 1095
+ Mais comme il suffira de trois à me garder,
+ L'autre m'obligeroit d'aller querir Sévère;
+ Je crois que sans péril on peut me satisfaire[1271]:
+ Si j'avois pu lui dire un secret important,
+ Il vivroit plus heureux, et je mourrois content. 1100
+
+ CLÉON.
+
+ Si vous me l'ordonnez, j'y cours en diligence[1272].
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Sévère, à mon défaut, fera ta récompense.
+ Va, ne perds point de temps, et reviens promptement.
+
+ CLÉON.
+
+ Je serai de retour, Seigneur, dans un moment.
+
+
+SCÈNE II.
+
+POLYEUCTE.
+
+(Les gardes se retirent aux coins du théâtre[1273].)
+
+ Source délicieuse, en misères féconde[1274], 1105
+ Que voulez-vous de moi, flatteuses voluptés?
+ Honteux attachements de la chair et du monde,
+ Que ne me quittez-vous, quand je vous ai quittés?
+ Allez, honneurs, plaisirs, qui me livrez la guerre:
+ Toute votre félicité, 1110
+ Sujette à l'instabilité,
+ En moins de rien tombe par terre;
+ Et comme elle a l'éclat du verre,
+ Elle en a la fragilité[1275].
+
+ Ainsi n'espérez pas qu'après vous je soupire: 1115
+ Vous étalez en vain vos charmes impuissants;
+ Vous me montrez en vain par tout ce vaste empire
+ Les ennemis de Dieu pompeux et florissants.
+ Il étale à son tour des revers équitables
+ Par qui les grands sont confondus; 1120
+ Et les glaives qu'il tient pendus
+ Sur les plus fortunés coupables[1276]
+ Sont d'autant plus inévitables,
+ Que leurs coups sont moins attendus.
+
+ Tigre altéré de sang, Décie impitoyable[1277], 1125
+ Ce Dieu t'a trop longtemps abandonné les siens;
+ De ton heureux destin vois la suite effroyable:
+ Le Scythe va venger la Perse et les chrétiens[1278];
+ Encore un peu plus outre, et ton heure est venue;
+ Rien ne t'en sauroit garantir; 1130
+ Et la foudre qui va partir,
+ Toute prête à crever la nue,
+ Ne peut plus être retenue
+ Par l'attente du repentir.
+
+ Que cependant Félix m'immole à ta colère; 1135
+ Qu'un rival plus puissant éblouisse ses yeux[1279];
+ Qu'aux dépens de ma vie il s'en fasse beau-père,
+ Et qu'à titre d'esclave il commande en ces lieux:
+ Je consens, ou plutôt j'aspire à ma ruine.
+ Monde, pour moi tu n'as plus rien[1280]: 1140
+ Je porte en un coeur tout chrétien
+ Une flamme toute divine;
+ Et je ne regarde Pauline
+ Que comme un obstacle à mon bien.
+
+ Saintes douceurs du ciel, adorables idées, 1145
+ Vous remplissez un coeur qui vous peut recevoir:
+ De vos sacrés attraits les âmes possédées
+ Ne conçoivent plus rien qui les puisse[1281] émouvoir.
+ Vous promettez beaucoup, et donnez davantage:
+ Vos biens ne sont point inconstants; 1150
+ Et l'heureux trépas que j'attends
+ Ne vous sert que d'un doux passage
+ Pour nous introduire au partage
+ Qui nous rend à jamais contents.
+
+ C'est vous, ô feu divin que rien ne peut éteindre, 1155
+ Qui m'allez faire voir Pauline sans la craindre.
+ Je la vois; mais mon coeur, d'un saint zèle enflammé,
+ N'en goûte plus l'appas dont il étoit charmé;
+ Et mes yeux, éclairés des célestes lumières,
+ Ne trouvent plus aux siens leurs grâces coutumières.
+
+
+SCÈNE III.
+
+POLYEUCTE, PAULINE, GARDES.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Madame, quel dessein vous fait me demander?
+ Est-ce pour me combattre, ou pour me seconder?
+ Cet effort généreux de votre amour parfaite[1282]
+ Vient-il à mon secours, vient-il à ma défaite?
+ Apportez-vous ici la haine, ou l'amitié, 1165
+ Comme mon ennemie, ou ma chère moitié?
+
+ PAULINE.
+
+ Vous n'avez point ici d'ennemi que vous-même:
+ Seul vous vous haïssez, lorsque chacun vous aime[1283];
+ Seul vous exécutez tout ce que j'ai rêvé:
+ Ne veuillez pas vous perdre, et vous êtes sauvé. 1170
+ A quelque extrémité que votre crime passe,
+ Vous êtes innocent si vous vous faites grâce.
+ Daignez considérer le sang dont vous sortez,
+ Vos grandes actions, vos rares qualités:
+ Chéri de tout le peuple, estimé chez le prince, 1175
+ Gendre du gouverneur de toute la province;
+ Je ne vous compte à rien le nom de mon époux:
+ C'est un bonheur pour moi qui n'est pas grand pour vous;
+ Mais après vos exploits, après votre naissance,
+ Après votre pouvoir, voyez notre espérance, 1180
+ Et n'abandonnez pas à la main d'un bourreau
+ Ce qu'à nos justes voeux promet un sort si beau.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Je considère plus; je sais mes avantages,
+ Et l'espoir que sur eux forment les grands courages:
+ Ils n'aspirent enfin qu'à des biens passagers, 1185
+ Que troublent les soucis, que suivent les dangers;
+ La mort nous les ravit, la fortune s'en joue;
+ Aujourd'hui dans le trône, et demain dans la boue;
+ Et leur plus haut éclat fait tant de mécontents,
+ Que peu de vos Césars en ont joui longtemps. 1190
+ J'ai de l'ambition, mais plus noble et plus belle:
+ Cette grandeur périt, j'en veux une immortelle,
+ Un bonheur assuré, sans mesure et sans fin,
+ Au-dessus de l'envie, au-dessus du destin.
+ Est-ce trop l'acheter que d'une triste vie 1195
+ Qui tantôt, qui soudain me peut être ravie,
+ Qui ne me fait jouir que d'un instant qui fuit,
+ Et ne peut m'assurer de celui qui le suit?
+
+ PAULINE.
+
+ Voilà de vos chrétiens les ridicules songes;
+ Voilà jusqu'à quel point vous charment leurs mensonges:
+ Tout votre sang est peu pour un bonheur si doux!
+ Mais pour en disposer, ce sang est-il à vous?
+ Vous n'avez pas la vie ainsi qu'un héritage;
+ Le jour qui vous la donne en même temps l'engage:
+ Vous la devez au prince, au public, à l'État. 1205
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Je la voudrais pour eux perdre dans un combat;
+ Je sais quel en est l'heur, et quelle en est la gloire.
+ Des aïeux de Décie on vante la mémoire;
+ Et ce nom, précieux encore à vos Romains,
+ Au bout de six cents ans lui met l'empire aux mains.
+ Je dois ma vie au peuple, au prince, à sa couronne;
+ Mais je la dois bien plus au Dieu qui me la donne:
+ Si mourir pour son prince est un illustre sort,
+ Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort!
+
+ PAULINE.
+
+ Quel Dieu!
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Tout beau, Pauline: il entend vos paroles,
+ Et ce n'est pas un Dieu comme vos Dieux frivoles,
+ Insensibles et sourds, impuissants, mutilés,
+ De bois, de marbre, ou d'or, comme vous les voulez:
+ C'est le Dieu des chrétiens, c'est le mien, c'est le vôtre;
+ Et la terre et le ciel n'en connoissent point d'autre, 1220
+
+ PAULINE.
+
+ Adorez-le dans l'âme, et n'en témoignez rien.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Que je sois tout ensemble idolâtre et chrétien!
+
+ PAULINE.
+
+ Ne feignez qu'un moment, laissez partir Sévère,
+ Et donnez lieu d'agir aux bontés de mon père.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Les bontés de mon Dieu sont bien plus à chérir: 1225
+ Il m'ôte des périls que j'aurois pu courir,
+ Et sans me laisser lieu de tourner en arrière,
+ Sa faveur me couronne entrant dans la carrière;
+ Du premier coup de vent il me conduit au port,
+ Et sortant du baptême, il m'envoie à la mort. 1230
+ Si vous pouviez comprendre et le peu qu'est la vie,
+ Et de quelles douceurs cette mort est suivie!
+ Mais que sert de parler de ces trésors cachés
+ A des esprits que Dieu n'a pas encor touchés?
+
+ PAULINE.
+
+ Cruel, car il est temps que ma douleur éclate, 1235
+ Et qu'un juste reproche accable une âme ingrate,
+ Est-ce là ce beau feu? sont-ce là tes serments?
+ Témoignes-tu pour moi les moindres sentiments?
+ Je ne te parlois point de l'état déplorable
+ Où ta mort va laisser ta femme inconsolable; 1240
+ Je croyois que l'amour t'en parleroit assez,
+ Et je ne voulois pas de sentiments forcés;
+ Mais cette amour si ferme et si bien méritée
+ Que tu m'avois promise, et que je t'ai portée,
+ Quand tu me veux quitter, quand tu me fais mourir,
+ Te peut-elle arracher une larme, un soupir?
+ Tu me quittes, ingrat, et le fais avec joie[1284];
+ Tu ne la caches pas, tu veux que je la voie;
+ Et ton coeur, insensible à ces tristes appas,
+ Se figure un bonheur où je ne serai pas! 1250
+ C'est donc là le dégoût qu'apporte l'hyménée?
+ Je te suis odieuse après m'être donnée!
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Hélas!
+
+ PAULINE.
+
+ Que cet hélas a de peine à sortir!
+ Encor s'il commençoit un heureux repentir[1285],
+ Que tout forcé qu'il est, j'y trouverois de charmes! 1255
+ Mais courage, il s'émeut, je vois couler des larmes.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ J'en verse, et plût à Dieu qu'à force d'en verser
+ Ce coeur trop endurci se pût enfin percer!
+ Le déplorable état où je vous abandonne
+ Est bien digne des pleurs que mon amour vous donne;
+ Et si l'on peut au ciel sentir quelques douleurs[1286],
+ J'y pleurerai pour vous l'excès de vos malheurs;
+ Mais si, dans ce séjour de gloire et de lumière,
+ Ce Dieu tout juste et bon peut souffrir ma prière,
+ S'il y daigne écouter un conjugal amour, 1265
+ Sur votre aveuglement il répandra le jour.
+ Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne[1287];
+ Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne:
+ Avec trop de mérite il vous plut la former,
+ Pour ne vous pas connoître et ne vous pas aimer, 1270
+ Pour vivre des enfers esclave infortunée,
+ Et sous leur triste joug mourir comme elle est née.
+
+ PAULINE.
+
+ Que dis-tu, malheureux? qu'oses-tu souhaiter?
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Ce que de tout mon sang je voudrois acheter.
+
+ PAULINE.
+
+ Que plutôt....
+
+ POLYEUCTE.
+
+ C'est en vain qu'on se met en défense:
+ Ce Dieu touche les coeurs lorsque moins on y pense.
+ Ce bienheureux moment n'est pas encor venu;
+ Il viendra, mais le temps ne m'en est pas connu.
+
+ PAULINE.
+
+ Quittez cette chimère, et m'aimez.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Je vous aime,
+ Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même.
+
+ PAULINE.
+
+ Au nom de cet amour ne m'abandonnez pas.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Au nom de cet amour, daignez suivre mes pas[1288].
+
+ PAULINE.
+
+ C'est peu de me quitter, tu veux donc me séduire?
+
+ POLYEUCTE.
+
+ C'est peu d'aller au ciel, je vous y veux conduire.
+
+ PAULINE.
+
+ Imaginations!
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Célestes vérités! 1285
+
+ PAULINE.
+
+ Étrange aveuglement!
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Éternelles clartés!
+
+ PAULINE.
+
+ Tu préfères la mort à l'amour de Pauline!
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Vous préférez le monde à la bonté divine!
+
+ PAULINE.
+
+ Va, cruel, va mourir: tu ne m'aimas jamais.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Vivez heureuse au monde, et me laissez en paix. 1290
+
+ PAULINE.
+
+ Oui, je t'y vais laisser; ne t'en mets plus en peine;
+ Je vais....
+
+
+SCÈNE IV.
+
+POLYEUCTE, PAULINE, SÉVÈRE, FABIAN. GARDES.
+
+ PAULINE.
+
+ Mais quel dessein en ce lieu vous amène,
+ Sévère? auroit-on cru qu'un coeur si généreux[1289]
+ Pût venir jusqu'ici braver un malheureux?
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Vous traitez mal, Pauline, un si rare mérite: 1295
+ A ma seule prière il rend cette visite.
+ Je vous ai fait, Seigneur, une incivilité[1290],
+ Que vous pardonnerez à ma captivité.
+ Possesseur d'un trésor dont je n'étois pas digne,
+ Souffrez avant ma mort que je vous le résigne[1291], 1300
+ Et laisse la vertu la plus rare à nos yeux
+ Qu'une femme jamais pût recevoir des cieux
+ Aux mains du plus vaillant et du plus honnête homme
+ Qu'ait adoré la terre et qu'ait vu naître Rome.
+ Vous êtes digne d'elle, elle est digne de vous; 1305
+ Ne la refusez pas de la main d'un époux:
+ S'il vous a désunis, sa mort vous va rejoindre.
+ Qu'un feu jadis si beau n'en devienne pas moindre:
+ Rendez-lui votre coeur, et recevez sa foi;
+ Vivez heureux ensemble, et mourez comme moi; 1310
+ C'est le bien qu'à tous deux Polyeucte desire.
+ Qu'on me mène à la mort, je n'ai plus rien à dire.
+ Allons, gardes, c'est fait.
+
+
+SCÈNE V.
+
+SÉVÈRE, PAULINE, FABIAN.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Dans mon étonnement,
+ Je suis confus pour lui de son aveuglement;
+ Sa résolution a si peu de pareilles, 1315
+ Qu'à peine je me fie encore à mes oreilles,
+ Un coeur qui vous chérit (mais quel coeur assez bas
+ Auroit pu vous connoître, et ne vous chérir pas?),
+ Un homme aimé de vous, sitôt qu'il vous possède,
+ Sans regret il vous quitte; il fait plus, il vous cède; 1320
+ Et comme si vos feux étoient un don fatal,
+ Il en fait un présent lui-même à son rival!
+ Certes ou les chrétiens ont d'étranges manies,
+ Ou leurs félicités doivent être infinies,
+ Puisque, pour y prétendre, ils osent rejeter 1325
+ Ce que de tout l'empire il faudroit acheter.
+ Pour moi, si mes destins, un peu plus tôt propices,
+ Eussent de votre hymen honoré mes services,
+ Je n'aurois adoré que l'éclat de vos yeux,
+ J'en aurois fait mes rois, j'en aurois fait mes Dieux; 1330
+ On m'auroit mis en poudre, on m'auroit mis en cendre,
+ Avant que....
+
+ PAULINE.
+
+ Brisons là: je crains de trop entendre,
+ Et que cette chaleur, qui sent vos premiers feux,
+ Ne pousse quelque suite indigne de tous deux.
+ Sévère, connoissez Pauline toute entière. 1335
+ Mon Polyeucte touche à son heure dernière;
+ Pour achever de vivre il n'a plus qu'un moment:
+ Vous en êtes la cause encor qu'innocemment.
+ Je ne sais si votre âme, à vos desirs ouverte,
+ Auroit osé former quelque espoir sur sa perte; 1340
+ Mais sachez qu'il n'est point de si cruels trépas
+ Où d'un front assuré je ne porte mes pas,
+ Qu'il n'est point aux enfers d'horreurs que je n'endure[1292],
+ Plutôt que de souiller une gloire si pure,
+ Que d'épouser un homme, après son triste sort, 1345
+ Qui de quelque façon soit cause de sa mort;
+ Et si vous me croyiez d'une âme si peu saine,
+ L'amour que j'eus pour vous tourneroit toute en haine.
+ Vous êtes généreux; soyez-le jusqu'au bout.
+ Mon père est en état de vous accorder tout, 1350
+ Il vous craint; et j'avance encor cette parole,
+ Que s'il perd mon époux, c'est à vous qu'il l'immole;
+ Sauvez ce malheureux, employez-vous pour lui;
+ Faites-vous un effort pour lui servir d'appui.
+ Je sais que c'est beaucoup que ce que je demande; 1355
+ Mais plus l'effort est grand, plus la gloire en est grande.
+ Conserver un rival dont vous êtes jaloux,
+ C'est un trait de vertu qui n'appartient qu'à vous;
+ Et si ce n'est assez de votre renommée,
+ C'est beaucoup qu'une femme autrefois tant aimée, 1360
+ Et dont l'amour peut-être encor vous peut toucher,
+ Doive à votre grand coeur ce qu'elle a de plus cher:
+ Souvenez-vous enfin que vous êtes Sévère.
+ Adieu: résolvez seul ce que vous voulez faire[1293];
+ Si vous n'êtes pas tel que je l'ose espérer, 1365
+ Pour vous priser encor je le veux ignorer.
+
+
+SCÈNE VI.
+
+SÉVÈRE, FABIAN.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Qu'est-ce-ci, Fabian? quel nouveau coup de foudre
+ Tombe sur mon bonheur, et le réduit en poudre?
+ Plus je l'estime près, plus il est éloigné;
+ Je trouve tout perdu quand je crois tout gagné; 1370
+ Et toujours la fortune, à me nuire obstinée,
+ Tranche mon espérance aussitôt qu'elle est née:
+ Avant qu'offrir des voeux je reçois des refus;
+ Toujours triste, toujours et honteux et confus
+ De voir que lâchement elle ait osé renaître, 1375
+ Qu'encor plus lâchement elle ait osé paroître,
+ Et qu'une femme enfin dans la calamité[1294]
+ Me fasse des leçons de générosité.
+ Votre belle âme est haute autant que malheureuse,
+ Mais elle est inhumaine autant que généreuse, 1380
+ Pauline, et vos douleurs avec trop de rigueur
+ D'un amant tout à vous tyrannisent le coeur.
+ C'est donc peu de vous perdre, il faut que je vous donne,
+ Que je serve un rival lorsqu'il vous abandonne,
+ Et que par un cruel et généreux effort, 1385
+ Pour vous rendre en ses mains, je l'arrache à la mort.
+
+ FABIAN.
+
+ Laissez à son destin cette ingrate famille;
+ Qu'il accorde, s'il veut, le père avec la fille,
+ Polyeucte et Félix, l'épouse avec l'époux.
+ D'un si cruel effort quel prix espérez-vous? 1390
+
+ SÉVÈRE.
+
+ La gloire de montrer à cette âme si belle
+ Que Sévère l'égale, et qu'il est digne d'elle;
+ Qu'elle m'étoit bien due, et que l'ordre des cieux
+ En me la refusant m'est trop injurieux.
+
+ FABIAN.
+
+ Sans accuser le sort ni le ciel d'injustice, 1395
+ Prenez garde au péril qui suit un tel service:
+ Vous hasardez beaucoup, Seigneur, pensez-y bien.
+ Quoi? vous entreprenez de sauver un chrétien!
+ Pouvez-vous ignorer pour cette secte impie
+ Quelle est et fut toujours la haine de Décie? 1400
+ C'est un crime vers lui si grand, si capital,
+ Qu'à votre faveur même il peut être fatal.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Cet avis seroit bon pour quelque âme commune.
+ S'il tient entre ses mains ma vie et ma fortune,
+ Je suis encor Sévère, et tout ce grand pouvoir 1405
+ Ne peut rien sur ma gloire, et rien sur mon devoir.
+ Ici l'honneur m'oblige, et j'y veux satisfaire;
+ Qu'après le sort se montre ou propice ou contraire,
+ Comme son naturel est toujours inconstant,
+ Périssant glorieux, je périrai content. 1410
+ Je te dirai bien plus, mais avec confidence:
+ La secte des chrétiens n'est pas ce que l'on pense;
+ On les hait; la raison, je ne la connois point,
+ Et je ne vois Décie injuste qu'en ce point.
+ Par curiosité j'ai voulu les connoître: 1415
+ On les tient pour sorciers dont l'enfer est le maître,
+ Et sur cette croyance on punit du trépas
+ Des mystères secrets que nous n'entendons pas;
+ Mais Cérès Éleusine et la Bonne Déesse
+ Ont leurs secrets, comme eux, à Rome et dans la Grèce;
+ Encore impunément nous souffrons en tous lieux,
+ Leur Dieu seul excepté, toutes sortes de Dieux:
+ Tous les monstres d'Égypte ont leurs temples dans Rome;
+ Nos aïeux à leur gré faisoient un Dieu d'un homme;
+ Et leur sang parmi nous conservant leurs erreurs, 1425
+ Nous remplissons le ciel de tous nos empereurs;
+ Mais à parler sans fard de tant d'apothéoses,
+ L'effet est bien douteux de ces métamorphoses.
+ Les chrétiens n'ont qu'un Dieu, maître absolu de tout,
+ De qui le seul vouloir fait tout ce qu'il résout; 1430
+ Mais si j'ose entre nous dire ce qui me semble,
+ Les nôtres bien souvent s'accordent mal ensemble;
+ Et me dût leur colère écraser à tes yeux,
+ Nous en avons beaucoup pour être de vrais Dieux[1295].
+ Enfin chez les chrétiens les moeurs sont innocentes,
+ Les vices détestés, les vertus florissantes;
+ Ils font des voeux pour nous qui les persécutons[1296];
+ Et depuis tant de temps que nous les tourmentons,
+ Les a-t-on vus mutins? les a-t-on vus rebelles?
+ Nos princes ont-ils eu des soldats plus fidèles? 1440
+ Furieux dans la guerre, ils souffrent nos bourreaux,
+ Et lions au combat, ils meurent en agneaux.
+ J'ai trop de pitié d'eux pour ne les pas défendre.
+ Allons trouver Félix; commençons par son gendre;
+ Et contentons ainsi, d'une seule action, 1445
+ Et Pauline, et ma gloire, et ma compassion.
+
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+NOTES:
+
+ [1270] _Var._ [Gardes, oseriez-vous me rendre un bon office?]
+ CLÉON. Nous n'osons plus, Seigneur, vous rendre aucun service.
+ POL. Je ne vous parle pas de me faire évader. (1643-56)
+
+ [1271] _Var._ Je crois que sans péril cela se peut bien faire.
+ (1643-56)
+
+ [1272] _Var._ Puisque c'est pour Sévère, à tout je me dispense.
+ POL. Lui-même, à mon défaut, fera ta récompense.
+ Le plus tôt vaut le mieux; va donc, et promptement.
+ CLÉON. J'y cours, et vous m'aurez ici dans un moment.
+ (1643-56)
+
+ [1273] _Var._ POLYEUCTE, _seul_, _ses gardes s'étant retirés aux
+ coins du théâtre_. (1643-56)
+
+ [1274] Cette figure rappelle ces vers de Lucrèce (livre IV, vers
+ 1129 et 1130):
+
+ .... _Medio de fonte leporum
+ Surgit amari aliquid, quod in ipsis floribus angat._
+
+ [1275] «J'ai ouï dire souvent à M. Corneille qu'il avoit fait,
+ dans son _Polyeucte_, au sujet de la Fortune, ces deux vers si
+ célèbres:
+
+ Et comme elle a l'éclat du verre,
+ Elle en a la fragilité,
+
+ sans savoir qu'ils fussent de M. Godeau, évêque de Vence; car ils
+ sont originairement de M. Godeau, qui les avoit faits, dans son
+ _Ode_ au cardinal de Richelieu, quinze ans avant que M. Corneille
+ les eût faits dans son _Polyeucte_. Il est assez ordinaire de se
+ rencontrer ainsi dans la pensée et dans l'expression des autres.»
+ (Observation de Ménage, p. 116 des _Poésies de Malherbe avec les
+ Observations de Ménage_, _segonde édition_, 1689, in-12.) Ménage,
+ comme le fait remarquer M. Taschereau, cite ici de mémoire. La
+ pièce de Godeau, fort louangeuse, il est vrai, pour le cardinal de
+ Richelieu, est toutefois intitulée: _Au Roy. Ode._ Elle est in-4º.
+ On lit à la fin de la trente-troisième strophe:
+
+ Mais leur gloire tombe par terre,
+ Et comme elle a l'éclat du verre,
+ Elle en a la fragilité.
+
+ Publius Syrus avait dit:
+
+ _Fortuna vitrea est; tum quum splendet, frangitur._
+
+ [1276] _Var._ Dessus ces illustres coupables[1276-a]. (1643-56)
+
+ [1276-a] On a rapproché de cet endroit les vers bien connus
+ d'Horace (livre III, ode 1, vers 17 et 18):
+
+ _Destrictus ensis cui super impia
+ Cervice pendet...._
+
+ [1277] _Var._ Tigre affamé de sang, Décie impitoyable. (1643-48
+ in-4º)
+
+ [1278] L'empereur Décius périt, comme l'on sait, dans sa guerre
+ contre les Goths.
+
+ [1279] _Var._ Qu'un rival plus puissant lui donne dans les yeux.
+ (1643-56)
+
+ [1280] _Var._ Vains appas, vous ne m'êtes rien. (1643-56)
+
+ [1281] L'édition de 1682 porte, par erreur, _qui le puisse_, pour
+ _qui les puisse_.
+
+ [1282] _Var._ Et l'effort généreux de cette amour parfaite
+ Vient-il à mon secours, ou bien à ma défaite? (1643-56)
+
+ [1283] _Var._ Vous seul vous haïssez, lorsque chacun vous aime;
+ Vous seul exécutez tout ce que j'ai rêvé. (1643-56)
+
+ [1284] _Var._ Tu me quittes, ingrat, et mêmes avec joie.
+ (1643-56)
+
+ [1285] _Var._ Encore s'il marquoit un heureux repentir. (1643-56)
+
+ [1286] _Var._ Et si l'on peut au ciel emporter des douleurs,
+ J'en emporte de voir l'excès de vos malheurs. (1643-56)
+
+ [1287] Voyez la Notice de _Polyeucte_, p. 468.
+
+ [1288] _Var._ Au nom de cet amour, venez suivre mes pas.
+ (1643-56)
+
+ [1289] _Var._ Sévère? est-ce le fait d'un homme généreux,
+ De venir jusqu'ici braver un malheureux? (1643-56)
+
+ [1290] _Var._ Je vous ai fait, Sévère, une incivilité[1290-a].
+ (1643-56)
+
+ [1290-a] Les éditions de 1654 et de 1656 donnent, par
+ erreur, _infidélité_, pour _incivilité_.
+
+ [1291] _Var._ Souffrez, avant mourir, que je vous le résigne.
+ (1643-56)
+
+ [1292] _Var._ Qu'il n'est point aux enfers d'horreur que je
+ n'endure. (1664)
+
+ [1293] _Var._ Je m'en vais sans réponse après cette prière,
+ Et si vous n'êtes tel que je l'ose espérer. (1643-56)
+ _Var._ Adieu: résolvez seul ce que vous devez faire.
+ (1660-64)
+
+ [1294] _Var._ Et qu'une femme enfin dans l'infélicité. (1643-64)
+
+ [1295] _Var._ [Nous en avons beaucoup pour être de vrais
+ Dieux[1295-a].]
+ Peut-être qu'après tout ces croyances publiques
+ Ne sont qu'inventions de sages politiques,
+ Pour contenir un peuple ou bien pour l'émouvoir,
+ Et dessus sa foiblesse affermir leur pouvoir[1295-b].
+ [Enfin chez les chrétiens les moeurs sont innocentes,
+ Les vices détestés, les vertus florissantes;]
+ Jamais un adultère, un traître, un assassin;
+ Jamais d'ivrognerie, et jamais de larcin:
+ Ce n'est qu'amour entre eux, que charité sincère;
+ Chacun y chérit l'autre, et le secourt en frère;
+ [Ils font des voeux pour nous qui les persécutons.] (1643-56)
+
+ [1295-a] Lemazurier rapporte (tome I, p. 92) que quand Baron
+ arrivait à ce vers, «il s'approchait de Fabian, comme lorsqu'on
+ craint d'être entendu; et pour obliger ce confident à ne pas
+ perdre un mot de ce qu'il allait lui dire, il lui mettait la main
+ sur l'épaule.»
+
+ [1295-b] «Quoique ces vers n'expriment que le doute vague
+ d'un païen, à qui les extravagances de sa religion rendoient
+ suspectes toutes les autres religions, et qui n'avoit aucune
+ connoissance des preuves évidentes de la nôtre, M. Corneille
+ s'est reproché plusieurs fois de les avoir fait imprimer.»
+ (_OEuvres de Corneille_, édition de 1738, _Avertissement_ de
+ Jolly, tome I, p. XXX.)
+
+ [1296] «Remarquez ici que Racine, dans _Esther_ (acte III, scène
+ IV), exprime la même chose en cinq vers:
+
+ Pendant que votre main, sur eux appesantie,
+ A leurs persécuteurs les livroit sans secours,
+ Ils conjuroient ce Dieu de veiller sur vos jours,
+ De rompre des méchants les trames criminelles,
+ De mettre votre trône à l'ombre de ses ailes.»
+
+ (_Voltaire._)
+
+
+
+
+ACTE V.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+FÉLIX, ALBIN, CLÉON.
+
+ FÉLIX.
+
+ Albin, as-tu bien vu la fourbe de Sévère?
+ As-tu bien vu sa haine? et vois-tu ma misère?
+
+ ALBIN.
+
+ Je n'ai rien vu en lui qu'un rival généreux,
+ Et ne vois rien en vous qu'un père rigoureux. 1450
+
+ FÉLIX.
+
+ Que tu discernes mal le coeur d'avec la mine[1297]!
+ Dans l'âme il hait Félix et dédaigne Pauline;
+ Et s'il l'aima jadis, il estime aujourd'hui
+ Les restes d'un rival trop indignes de lui.
+ Il parle en sa faveur, il me prie, il menace, 1455
+ Et me perdra, dit-il, si je ne lui fais grâce;
+ Tranchant du généreux, il croit m'épouvanter:
+ L'artifice est trop lourd pour ne pas l'éventer.
+ Je sais des gens de cour quelle est la politique[1298],
+ J'en connois mieux que lui la plus fine pratique. 1460
+ C'est en vain qu'il tempête et feint d'être en fureur:
+ Je vois ce qu'il prétend auprès de l'Empereur.
+ De ce qu'il me demande il m'y feroit un crime:
+ Épargnant son rival, je serois sa victime;
+ Et s'il avoit affaire à quelque maladroit, 1465
+ Le piège est bien tendu, sans doute il le perdroit;
+ Mais un vieux courtisan est un peu moins crédule[1299]:
+ Il voit quand on le joue, et quand on dissimule;
+ Et moi j'en ai tant vu de toutes les façons,
+ Qu'à lui-même au besoin j'en ferois des leçons. 1470
+
+ ALBIN.
+
+ Dieux! que vous vous gênez par cette défiance!
+
+ FÉLIX.
+
+ Pour subsister en cour c'est la haute science:
+ Quand un homme une fois a droit de nous haïr,
+ Nous devons présumer qu'il cherche à nous trahir;
+ Toute son amitié nous doit être suspecte. 1475
+ Si Polyeucte enfin n'abandonne sa secte,
+ Quoi que son protecteur ait pour lui dans l'esprit,
+ Je suivrai hautement l'ordre qui m'est prescrit.
+
+ ALBIN.
+
+ Grâce, grâce, Seigneur! que Pauline l'obtienne!
+
+ FÉLIX.
+
+ Celle de l'Empereur ne suivroit pas la mienne, 1480
+ Et loin de le tirer de ce pas dangereux[1300],
+ Ma bonté ne feroit que nous perdre tous deux.
+
+ ALBIN.
+
+ Mais Sévère promet....
+
+ FÉLIX.
+
+ Albin, je m'en défie,
+ Et connois mieux que lui la haine de Décie:
+ En faveur des chrétiens s'il choquoit son courroux, 1485
+ Lui-même assurément se perdroit avec nous.
+ Je veux tenter pourtant encore une autre voie:
+ Amenez Polyeucte; et si je le renvoie[1301],
+ S'il demeure insensible à ce dernier effort,
+ Au sortir de ce lieu qu'on lui donne la mort[1302]. 1490
+
+ ALBIN.
+
+ Votre ordre est rigoureux.
+
+ FÉLIX.
+
+ Il faut que je le suive,
+ Si je veux empêcher qu'un désordre n'arrive.
+ Je vois le peuple ému pour prendre son parti;
+ Et toi-même tantôt tu m'en as averti.
+ Dans ce zèle pour lui qu'il fait déjà paroître, 1495
+ Je ne sais si longtemps j'en pourrois être maître;
+ Peut-être dès demain, dès la nuit, dès ce soir,
+ J'en verrois des effets que je ne veux pas voir;
+ Et Sévère aussitôt, courant à sa vengeance,
+ M'iroit calomnier de quelque intelligence. 1500
+ Il faut rompre ce coup, qui me seroit fatal.
+
+ ALBIN.
+
+ Que tant de prévoyance est un étrange mal[1303]!
+ Tout vous nuit, tout vous perd, tout vous fait de l'ombrage;
+ Mais voyez que sa mort mettra ce peuple en rage,
+ Que c'est mal le guérir que le désespérer. 1505
+
+ FÉLIX.
+
+ En vain après sa mort il voudra murmurer;
+ Et s'il ose venir à quelque violence,
+ C'est à faire[1304] à céder deux jours à l'insolence:
+ J'aurai fait mon devoir, quoi qu'il puisse arriver[1305].
+ Mais Polyeucte vient, tâchons à le sauver[1306]. 1510
+ Soldats, retirez-vous, et gardez bien la porte.
+
+
+SCÈNE II.
+
+FÉLIX, POLYEUCTE, ALBIN.
+
+ FÉLIX.
+
+ As-tu donc pour la vie une haine si forte,
+ Malheureux Polyeucte? et la loi des chrétiens
+ T'ordonne-t-elle ainsi d'abandonner les tiens?
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Je ne hais point la vie, et j'en aime l'usage, 1515
+ Mais sans attachement qui sente l'esclavage,
+ Toujours prêt à la rendre au Dieu dont je la tiens:
+ La raison me l'ordonne, et la loi des chrétiens;
+ Et je vous montre à tous par là comme il faut vivre,
+ Si vous avez le coeur assez bon pour me suivre. 1520
+
+ FÉLIX.
+
+ Te suivre dans l'abîme où tu te veux jeter?
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Mais plutôt dans la gloire où je m'en vais monter.
+
+ FÉLIX.
+
+ Donne-moi pour le moins le temps de la connoître:
+ Pour me faire chrétien, sers-moi de guide à l'être,
+ Et ne dédaigne pas de m'instruire en ta foi, 1525
+ Ou toi-même à ton Dieu tu répondras de moi.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ N'en riez point, Félix, il sera votre juge;
+ Vous ne trouverez point devant lui de refuge:
+ Les rois et les bergers y sont d'un même rang.
+ De tous les siens sur vous il vengera le sang. 1530
+
+ FÉLIX.
+
+ Je n'en répandrai plus, et quoi qu'il en arrive,
+ Dans la foi des chrétiens je souffrirai qu'on vive:
+ J'en serai protecteur.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Non, non, persécutez,
+ Et soyez l'instrument de nos félicités:
+ Celle d'un vrai chrétien n'est que dans les souffrances[1307];
+ Les plus cruels tourments lui sont des récompenses.
+ Dieu, qui rend le centuple aux bonnes actions,
+ Pour comble donne encor les persécutions.
+ Mais ces secrets pour vous sont fâcheux à comprendre:
+ Ce n'est qu'à ses élus que Dieu les fait entendre. 1540
+
+ FÉLIX.
+
+ Je te parle sans fard, et veux être chrétien.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Qui peut donc retarder l'effet d'un si grand bien?
+
+ FÉLIX.
+
+ La présence importune....
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Et de qui? de Sévère?
+
+ FÉLIX.
+
+ Pour lui seul contre toi j'ai feint tant de colère:
+ Dissimule un moment jusques à son départ. 1545
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Félix, c'est donc ainsi que vous parlez sans fard?
+ Portez à vos païens, portez à vos idoles
+ Le sucre empoisonné que sèment vos paroles[1308].
+ Un chrétien ne craint rien, ne dissimule rien:
+ Aux yeux de tout le monde il est toujours chrétien. 1550
+
+
+ FÉLIX.
+
+ Ce zèle de ta foi ne sert qu'à te séduire,
+ Si tu cours à la mort plutôt que de m'instruire.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Je vous en parlerois ici hors de saison:
+ Elle est un don du ciel, et non de la raison;
+ Et c'est là que bientôt, voyant Dieu face à face, 1555
+ Plus aisément pour vous j'obtiendrai cette grâce.
+
+ FÉLIX.
+
+ Ta perte cependant me va désespérer.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Vous avez en vos mains de quoi la réparer:
+ En vous ôtant un gendre, on vous en donne un autre,
+ Dont la condition répond mieux à la vôtre; 1560
+ Ma perte n'est pour vous qu'un change avantageux.
+
+ FÉLIX.
+
+ Cesse de me tenir ce discours outrageux.
+ Je t'ai considéré plus que tu ne mérites;
+ Mais malgré ma bonté, qui croît plus tu l'irrites[1309],
+ Cette insolence enfin te rendroit odieux, 1565
+ Et je me vengerois aussi bien que nos Dieux.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Quoi? vous changez bientôt d'humeur et de langage!
+ Le zèle de vos Dieux rentre en votre courage!
+ Celui d'être chrétien s'échappe! et par hasard
+ Je vous viens d'obliger à me parler sans fard! 1570
+
+ FÉLIX.
+
+ Va, ne présume pas que quoi que je te jure,
+ De tes nouveaux docteurs je suive l'imposture:
+ Je flattois ta manie, afin de t'arracher
+ Du honteux précipice où tu vas trébucher;
+ Je voulois gagner temps, pour ménager ta vie 1575
+ Après l'éloignement d'un flatteur de Décie;
+ Mais j'ai fait trop d'injure à nos Dieux tout-puissants:
+ Choisis de leur donner ton sang, ou de l'encens.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Mon choix n'est point douteux. Mais j'aperçois Pauline.
+ O ciel!
+
+
+SCÈNE III.
+
+FÉLIX, POLYEUCTE, PAULINE, ALBIN.
+
+ PAULINE.
+
+ Qui de vous deux aujourd'hui m'assassine? 1580
+ Sont-ce tous deux ensemble, ou chacun à son tour?
+ Ne pourrai-je fléchir la nature ou l'amour?
+ Et n'obtiendrai-je rien d'un époux ni d'un père?
+
+ FÉLIX.
+
+ Parlez à votre époux.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Vivez avec Sévère.
+
+ PAULINE.
+
+ Tigre, assassine-moi du moins sans m'outrager. 1585
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Mon amour, par pitié, cherche à vous soulager[1310]:
+ Il voit quelle douleur dans l'âme vous possède,
+ Et sait qu'un autre amour en est le seul remède[1311].
+ Puisqu'un si grand mérite a pu vous enflammer,
+ Sa présence toujours a droit de vous charmer: 1590
+ Vous l'aimiez, il vous aime, et sa gloire augmentée....
+
+ PAULINE.
+
+ Que t'ai-je fait, cruel, pour être ainsi traitée,
+ Et pour me reprocher, au mépris de ma foi,
+ Un amour si puissant que j'ai vaincu pour toi?
+ Vois, pour te faire vaincre un si fort adversaire, 1595
+ Quels efforts à moi-même il a fallu me faire;
+ Quels combats j'ai donnés pour te donner un coeur
+ Si justement acquis à son premier vainqueur;
+ Et si l'ingratitude en ton coeur ne domine,
+ Fais quelque effort sur toi pour te rendre à Pauline:
+ Apprends d'elle à forcer ton propre sentiment;
+ Prends sa vertu pour guide en ton aveuglement;
+ Souffre que de toi-même elle obtienne ta vie,
+ Pour vivre sous tes lois à jamais asservie.
+ Si tu peux rejeter de si justes desirs, 1605
+ Regarde au moins ses pleurs, écoute ses soupirs;
+ Ne désespère pas une âme qui t'adore.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Je vous l'ai déjà dit, et vous le dis encore,
+ Vivez avec Sévère, ou mourez avec moi.
+ Je ne méprise point vos pleurs ni votre foi; 1610
+ Mais de quoi que pour vous notre amour m'entretienne,
+ Je ne vous connois plus, si vous n'êtes chrétienne.
+ C'en est assez, Félix, reprenez ce courroux,
+ Et sur cet insolent vengez vos Dieux et vous.
+
+ PAULINE.
+
+ Ah! mon père, son crime à peine est pardonnable; 1615
+ Mais s'il est insensé, vous êtes raisonnable.
+ La nature est trop forte, et ses aimables traits
+ Imprimés dans le sang ne s'effacent jamais:
+ Un père est toujours père, et sur cette assurance
+ J'ose appuyer encore un reste d'espérance. 1620
+ Jetez sur votre fille un regard paternel:
+ Ma mort suivra la mort de ce cher criminel;
+ Et les Dieux trouveront sa peine illégitime,
+ Puisqu'elle confondra l'innocence et le crime,
+ Et qu'elle changera, par ce redoublement, 1625
+ En injuste rigueur un juste châtiment;
+ Nos destins, par vos mains rendus inséparables,
+ Nous doivent rendre heureux ensemble, ou misérables;
+ Et vous seriez cruel jusques au dernier point,
+ Si vous désunissiez ce que vous avez joint. 1630
+ Un coeur à l'autre uni jamais ne se retire,
+ Et pour l'en séparer il faut qu'on le déchire.
+ Mais vous êtes sensible à mes justes douleurs,
+ Et d'un oeil paternel vous regardez mes pleurs.
+
+ FÉLIX.
+
+ Oui, ma fille, il est vrai qu'un père est toujours père;
+ Rien n'en peut effacer le sacré caractère:
+ Je porte un coeur sensible, et vous l'avez percé;
+ Je me joins avec vous contre cet insensé.
+ Malheureux Polyeucte, es-tu seul insensible?
+ Et veux-tu rendre seul ton crime irrémissible? 1640
+ Peux-tu voir tant de pleurs d'un oeil si détaché[1312]?
+ Peux-tu voir tant d'amour sans en être touché?
+ Ne reconnois-tu plus ni beau-père, ni femme,
+ Sans amitié pour l'un, et pour l'autre sans flamme?
+ Pour reprendre les noms et de gendre et d'époux, 1645
+ Veux-tu nous voir tous deux embrasser tes genoux?
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Que tout cet artifice est de mauvaise grâce!
+ Après avoir deux fois essayé la menace,
+ Après m'avoir fait voir Néarque dans la mort,
+ Après avoir tenté l'amour et son effort, 1650
+ Après m'avoir montré cette soif du baptême,
+ Pour opposer à Dieu l'intérêt de Dieu même,
+ Vous vous joignez ensemble! Ah! ruses de l'enfer!
+ Faut-il tant de fois vaincre avant que triompher?
+ Vos résolutions usent trop de remise: 1655
+ Prenez la vôtre enfin, puisque la mienne est prise.
+ Je n'adore qu'un Dieu, maître de l'univers,
+ Sous qui tremblent le ciel, la terre, et les enfers,
+ Un Dieu qui, nous aimant d'une amour infinie,
+ Voulut mourir pour nous avec ignominie, 1660
+ Et qui par un effort de cet excès d'amour[1313],
+ Veut pour nous en victime être offert chaque jour.
+ Mais j'ai tort d'en parler à qui ne peut m'entendre.
+ Voyez l'aveugle erreur que vous osez défendre:
+ Des crimes les plus noirs vous souillez tous vos Dieux;
+ Vous n'en punissez point qui n'ait son maître aux cieux:
+ La prostitution, l'adultère, l'inceste,
+ Le vol, l'assassinat, et tout ce qu'on déteste,
+ C'est l'exemple qu'à suivre offrent vos immortels.
+ J'ai profané leur temple, et brisé leurs autels; 1670
+ Je le ferois encor, si j'avois à le faire[1314],
+ Même aux yeux de Félix, même aux yeux de Sévère,
+ Même aux yeux du sénat, aux yeux de l'Empereur.
+
+ FÉLIX.
+
+ Enfin ma bonté cède à ma juste fureur:
+ Adore-les, ou meurs.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Je suis chrétien.
+
+ FÉLIX.
+
+ Impie! 1675
+ Adore-les, te dis-je, ou renonce à la vie.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Je suis chrétien.
+
+ FÉLIX.
+
+ Tu l'es? O coeur trop obstiné[1315]!
+ Soldats, exécutez l'ordre que j'ai donné.
+
+ PAULINE.
+
+ Où le conduisez-vous?
+
+ FÉLIX.
+
+ A la mort.
+
+ POLYEUCTE.
+
+ A la gloire[1316].
+ Chère Pauline, adieu: conservez ma mémoire. 1680
+
+ PAULINE.
+
+ Je te suivrai partout, et mourrai si tu meurs[1317].
+
+ POLYEUCTE.
+
+ Ne suivez point mes pas, ou quittez vos erreurs.
+
+ FÉLIX.
+
+ Qu'on l'ôte de mes yeux, et que l'on m'obéisse:
+ Puisqu'il aime à périr, je consens qu'il périsse.
+
+
+SCÈNE IV.
+
+FÉLIX, ALBIN.
+
+ FÉLIX.
+
+ Je me fais violence, Albin; mais je l'ai dû: 1685
+ Ma bonté naturelle aisément m'eût perdu.
+ Que la rage du peuple à présent se déploie[1318],
+ Que Sévère en fureur tonne, éclate, foudroie,
+ M'étant fait cet effort, j'ai fait ma sûreté.
+ Mais n'es-tu point surpris de cette dureté? 1690
+ Vois-tu comme le sien des coeurs impénétrables,
+ Ou des impiétés à ce point exécrables?
+ Du moins j'ai satisfait mon esprit affligé[1319]:
+ Pour amollir son coeur je n'ai rien négligé;
+ J'ai feint même à tes yeux des lâchetés extrêmes; 1695
+ Et certes sans l'horreur de ses derniers blasphèmes,
+ Qui m'ont rempli soudain de colère et d'effroi,
+ J'aurois eu de la peine à triompher de moi.
+
+ ALBIN.
+
+ Vous maudirez peut-être un jour cette victoire,
+ Qui tient je ne sais quoi d'une action trop noire, 1700
+ Indigne de Félix, indigne d'un Romain,
+ Répandant votre sang par votre propre main.
+
+ FÉLIX.
+
+ Ainsi l'ont autrefois versé Brute et Manlie;
+ Mais leur gloire en a crû, loin d'en être affoiblie[1320];
+ Et quand nos vieux héros avoient de mauvais sang, 1705
+ Ils eussent, pour le perdre, ouvert leur propre flanc.
+
+ ALBIN.
+
+ Votre ardeur vous séduit; mais quoi qu'elle vous die,
+ Quand vous la sentirez une fois refroidie,
+ Quand vous verrez Pauline, et que son désespoir
+ Par ses pleurs et ses cris saura vous émouvoir[1321].... 1710
+
+ FÉLIX.
+
+ Tu me fais souvenir qu'elle a suivi ce traître,
+ Et que ce désespoir qu'elle fera paroître
+ De mes commandements pourra troubler l'effet:
+ Va donc; cours y mettre ordre et voir ce qu'elle fait[1322];
+ Romps ce que ses douleurs y donneroient d'obstacle;
+ Tire-la, si tu peux, de ce triste spectacle;
+ Tâche à la consoler. Va donc: qui te retient?
+
+ ALBIN.
+
+ Il n'en est pas besoin, Seigneur, elle revient.
+
+
+SCÈNE V.
+
+FÉLIX, PAULINE, ALBIN.
+
+ PAULINE.
+
+ Père barbare, achève, achève ton ouvrage:
+ Cette seconde hostie est digne de ta rage; 1720
+ Joins ta fille à ton gendre; ose: que tardes-tu?
+ Tu vois le même crime, ou la même vertu:
+ Ta barbarie en elle a les mêmes matières.
+ Mon époux en mourant m'a laissé ses lumières;
+ Son sang, dont tes bourreaux viennent de me couvrir,
+ M'a dessillé les yeux, et me les vient d'ouvrir.
+ Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée:
+ De ce bienheureux sang tu me vois baptisée;
+ Je suis chrétienne enfin, n'est-ce point assez dit?
+ Conserve en me perdant ton rang et ton crédit; 1730
+ Redoute l'Empereur, appréhende Sévère:
+ Si tu ne veux périr, ma perte est nécessaire;
+ Polyeucte m'appelle à cet heureux trépas;
+ Je vois Néarque et lui qui me tendent les bras.
+ Mène, mène-moi voir tes Dieux que je déteste: 1735
+ Ils n'en ont brisé qu'un, je briserai le reste;
+ On m'y verra braver tout ce que vous craignez,
+ Ces foudres impuissants qu'en leurs mains vous peignez[1323],
+ Et saintement rebelle aux lois de la naissance,
+ Une fois envers toi manquer d'obéissance. 1740
+ Ce n'est point ma douleur que par là je fais voir;
+ C'est la grâce qui parle, et non le désespoir.
+ Le faut-il dire encor, Félix? je suis chrétienne!
+ Affermis par ma mort ta fortune et la mienne:
+ Le coup à l'un et l'autre en sera précieux, 1745
+ Puisqu'il t'assure en terre en m'élevant aux cieux.
+
+
+SCÈNE VI[1324].
+
+FÉLIX, SÉVÈRE, PAULINE, ALBIN, FABIAN.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Père dénaturé, malheureux politique,
+ Esclave ambitieux d'une peur chimérique,
+ Polyeucte est donc mort! et par vos cruautés
+ Vous pensez conserver vos tristes dignités! 1750
+ La faveur que pour lui je vous avois offerte,
+ Au lieu de le sauver, précipite sa perte!
+ J'ai prié, menacé, mais sans vous émouvoir;
+ Et vous m'avez cru fourbe ou de peu de pouvoir!
+ Eh bien! à vos dépens vous verrez que Sévère[1325] 1755
+ Ne se vante jamais que de ce qu'il peut faire;
+ Et par votre ruine il vous fera juger
+ Que qui peut bien vous perdre eût pu vous protéger.
+ Continuez aux Dieux ce service fidèle;
+ Par de telles horreurs montrez-leur votre zèle. 1760
+ Adieu; mais quand l'orage éclatera sur vous,
+ Ne doutez point du bras dont partiront les coups.
+
+ FÉLIX.
+
+ Arrêtez-vous, Seigneur, et d'une âme apaisée[1326]
+ Souffrez que je vous livre une vengeance aisée.
+ Ne me reprochez plus que par mes cruautés 1765
+ Je tâche à conserver mes tristes dignités:
+ Je dépose à vos pieds l'éclat de leur faux lustre.
+ Celle où j'ose aspirer est d'un rang plus illustre;
+ Je m'y trouve forcé par un secret appas;
+ Je cède à des transports que je ne connois pas; 1770
+ Et par un mouvement que je ne puis entendre,
+ De ma fureur je passe au zèle de mon gendre.
+ C'est lui, n'en doutez point, dont le sang innocent
+ Pour son persécuteur prie un Dieu tout-puissant;
+ Son amour épandu sur toute la famille 1775
+ Tire après lui le père aussi bien que la fille.
+ J'en ai fait un martyr, sa mort me fait chrétien:
+ J'ai fait tout son bonheur, il veut faire le mien.
+ C'est ainsi qu'un chrétien se venge et se courrouce.
+ Heureuse cruauté dont la suite est si douce! 1780
+ Donne la main, Pauline. Apportez des liens;
+ Immolez à vos Dieux ces deux nouveaux chrétiens:
+ Je le suis, elle l'est, suivez votre colère.
+
+ PAULINE.
+
+ Qu'heureusement enfin je retrouve mon père!
+ Cet heureux changement rend mon bonheur parfait.
+
+ FÉLIX.
+
+ Ma fille, il n'appartient qu'à la main qui le fait.
+
+ SÉVÈRE.
+
+ Qui ne seroit touché d'un si tendre spectacle?
+ De pareils changements ne vont point sans miracle.
+ Sans doute vos chrétiens, qu'on persécute en vain,
+ Ont quelque chose en eux qui surpasse l'humain: 1790
+ Ils mènent une vie avec tant d'innocence,
+ Que le ciel leur en doit quelque reconnoissance:
+ Se relever plus forts, plus ils sont abattus,
+ N'est pas aussi l'effet des communes vertus.
+ Je les aimai toujours, quoi qu'on m'en ait pu dire; 1795
+ Je n'en vois point mourir que mon coeur n'en soupire[1327];
+ Et peut-être qu'un jour je les connoîtrai mieux.
+ J'approuve cependant que chacun ait ses Dieux,
+ Qu'il les serve à sa mode, et sans peur de la peine.
+ Si vous êtes chrétien, ne craignez plus ma haine; 1800
+ Je les aime, Félix, et de leur protecteur
+ Je n'en veux pas sur vous faire un persécuteur[1328].
+ Gardez votre pouvoir, reprenez-en la marque;
+ Servez bien votre Dieu, servez notre monarque[1329].
+ Je perdrai mon crédit envers Sa Majesté, 1805
+ Ou vous verrez finir cette sévérité[1330]:
+ Par cette injuste haine il se fait trop d'outrage.
+
+ FÉLIX.
+
+ Daigne le ciel en vous achever son ouvrage,
+ Et pour vous rendre un jour ce que vous méritez,
+ Vous inspirer bientôt toutes ses vérités[1331]! 1810
+ Nous autres, bénissons notre heureuse aventure:
+ Allons à nos martyrs donner la sépulture,
+ Baiser leurs corps sacrés, les mettre en digne lieu,
+ Et faire retentir partout le nom de Dieu.
+
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+NOTES:
+
+ [1297] _Var._ Que tu le connois mal! tout son fait n'est que mine.
+ (1643-56)
+
+ [1298] _Var._ Je connois avant lui la cour et ses intriques,
+ J'en connois les détours, j'en connois les pratiques.
+ (1643-56)
+
+ [1299] _Var._ Mais un vieux courtisan n'est pas si fort crédule.
+ (1643-56)
+
+ [1300] _Var._ Et loin de le tirer de ce pas hasardeux. (1643-63)
+
+ [1301] En marge, dans les éditions de 1643 et de 1648 in-4º: _Il
+ parle à Cléon._
+
+ [1302] En marge, dans les éditions de 1643 et de 1648 in-4º:
+ _Cléon rentre_.
+
+ [1303] _Var._ Que votre défiance est un étrange mal! (1643-56)
+
+ [1304] Il y a _à faire_, et non _affaire_, dans toutes les
+ éditions qui ont paru du vivant de Corneille, et de même dans
+ l'impression de 1692, et dans celle de 1764, publiée par
+ Voltaire.
+
+ [1305] _Var._ J'aurai fait mon devoir, quoi qui puisse arriver.
+ (1660-64)
+
+ [1306] En marge, dans les éditions de 1643 et de 1648 in-4º:
+ _Polyeucte vient avec ses gardes, qui soudain se retirent_.
+
+ [1307] _Var._ Aussi bien un chrétien n'est rien sans les souffrances;
+ Les plus cruels tourments nous sont des récompenses. (1643-56)
+
+ [1308] _Var._ Le sucre empoisonné que versent vos paroles.
+ (1643-56)
+
+ [1309] _Var._ Mais malgré ma bonté, qui croît quand tu l'irrites.
+ (1643-56)
+
+ [1310] _Var._ Ma pitié, tant s'en faut, cherche à vous soulager:
+ Notre amour vous emporte à des douleurs si vraies. (1643-56)
+
+ [1311] _Var._ Que rien qu'un autre amour ne peut guérir ces plaies.
+ (1643)
+ _Var._ Que rien qu'un autre amour ne peut guérir ses plaies.
+ (1648-56)
+
+ [1312] _Var._ Peux-tu voir tant de pleurs d'un coeur si détaché?
+ (1643-56)
+
+ [1313] _Var._ Et qui par un excès de cette même amour. (1643-56)
+
+ [1314] «Ce vers est dans _le Cid_ (vers 878), et est à sa place
+ dans les deux pièces.» (_Voltaire._)
+
+ [1315] En marge, dans les éditions de 1643 et de 1648 in-4º:
+ _Cléon et les autres gardes sortent et conduisent Polyeucte;
+ Pauline le suit_.
+
+ [1316] Du Vair a dit à la fin du Livre II de son _Traité de la
+ constance_: «S'il nous mène aux coups, il nous mène à la gloire.»
+
+ [1317] _Var._ Je te suivrai partout et mêmes au trépas.
+ POL. Sortez de votre erreur, ou ne me suivez pas. (1643-56)
+
+ [1318] _Var._ Que la rage d'un peuple à présent se déploie.
+ (1643-60)
+
+ [1319] _Var._ Du moins j'ai satisfait à mon coeur affligé:
+ Pour amollir le sien je n'ai rien négligé. (1643-56)
+
+ [1320] _Var._ Et leur gloire en a crû, loin d'en être affoiblie.
+ Jamais nos vieux héros n'ont eu de mauvais sang,
+ Qu'ils n'eussent, pour le perdre, ouvert leur propre flanc.
+ (1643-56)
+
+ [1321] _Var._ Par ses pleurs et ses cris pourra vous émouvoir....
+ (1643-60)
+
+ [1322] _Var._ Va donc y donner ordre et voir ce qu'elle fait.
+ (1643-63)
+
+ [1323] L'édition de 1648 in-4º porte, par erreur, _vous
+ plaignez_, pour _vous peignez_.
+
+ [1324] Voyez la Notice de _Polyeucte_, p. 468.
+
+ [1325] _Var._ Eh bien! à vos dépens vous saurez que Sévère.
+ (1643-60)
+
+ [1326] _Var._ Arrêtez-vous, Sévère, et d'une âme apaisée.
+ (1643-56)
+
+ [1327] _Var._ Je n'en vois point mourir que ce coeur n'en
+ soupire. (1643-56)
+
+ [1328] _Var._ Je n'en veux pas en vous faire un persécuteur.
+ (1643-63)
+
+ [1329] «La manière dont le fameux Baron récitait ces vers en
+ appuyant sur _servez votre_[1329-a] _monarque_, était reçue avec
+ transport.» (_Voltaire_, édition de 1764.)
+
+ [1329-a] Dans le texte, Voltaire ne donne pas _votre_, mais
+ _notre_, comme les éditions publiées par Corneille.
+
+ [1330] _Var._ Ou bien il quittera cette sévérité. (1643-56)
+
+ [1331] _Var._ Vous inspire bientôt toutes ses vérités! (1643 et
+ 48 in-4º)
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+CONTENUES DANS LE TROISIÈME VOLUME.
+
+
+ LE CID, tragédie 1
+
+ Notice 3
+
+ ÉCRITS EN FAVEUR DU CID, attribués à Corneille par Niceron
+ ou par les frères Parfait:
+
+ I. L'Ami du Cid 53
+
+ II. Lettre pour M. de Corneille, contre ces mots de la
+ lettre sous le nom d'Ariste: _Je fis donc résolution
+ de guérir ces idolâtres_ 56
+
+ III. Réponse de *** à *** sous le nom d'Ariste 59
+
+ IV. Lettre du désintéressé au sieur Mairet 62
+
+ V. Avertissement au Besançonnois Mairet 67
+
+ A Madame de Combalet 77
+
+ Extrait de Mariana et Avertissement 79
+
+ _Romance primero_ 87
+
+ _Romance segundo_ 90
+
+ Examen 91
+
+ Liste des éditions qui ont été collationnées pour les variantes
+ du _Cid_ 102
+
+ LE CID 105
+
+ APPENDICE:
+
+ I. Passages des _Mocedades del Cid_ de Guillem de Castro,
+ imités par Corneille et signalés par lui 199
+
+ II. Analyse comparative du drame de Guillem de Castro:
+ _la Jeunesse du Cid_ 207
+
+ III. Aux amateurs de la langue françoise (Avertissement
+ de l'édition de Leyde) 240
+
+
+ HORACE, tragédie 243
+
+ Notice 245
+
+ A Monseigneur le cardinal duc de Richelieu 258
+
+ Extrait de Tite Live 262
+
+ Examen 273
+
+ Liste des éditions qui ont été collationnées pour les variantes
+ d'_Horace_ 281
+
+ HORACE 283
+
+
+ CINNA, tragédie 359
+
+ Notice 361
+
+ A Monsieur de Montoron 369
+
+ Extrait de Sénèque 373
+
+ Extrait de Montagne 376
+
+ Examen 379
+
+ Liste des éditions qui ont été collationnées pour les variantes
+ de _Cinna_ 383
+
+ CINNA 385
+
+
+ Polyeucte, MARTYR, tragédie chrétienne 463
+
+ Notice 465
+
+ A la Reine régente 471
+
+ Abrégé du martyre de saint Polyeucte 474
+
+ Examen 478
+
+ Liste des éditions qui ont été collationnées pour les variantes
+ de _Polyeucte_ 485
+
+ POLYEUCTE 487
+
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+Paris.--Imprimerie de Ch. Lahure et Cie, rue de Fleurus, 9.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres de P. Corneille, Tome III, by
+Pierre Corneille
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE P. CORNEILLE, TOME III ***
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+<pre>
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+Project Gutenberg's Oeuvres de P. Corneille, Tome III, by Pierre Corneille
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Oeuvres de P. Corneille, Tome III
+
+Author: Pierre Corneille
+
+Editor: Ch. (Charles Joseph) Marty-Laveaux
+
+Release Date: May 1, 2011 [EBook #36011]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE P. CORNEILLE, TOME III ***
+
+
+
+
+Produced by Hélène de Mink, Carlo Traverso and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<div class="box">
+<p>Notes de transcription:<br />
+Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.<br />
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.</p>
+
+<p>Les vers sont en principe numérotés toutes les 5 lignes; les numéros omis dans
+l'original ont été également omis dans cette version. Les numéros
+des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div>
+
+<p><a name="Page_I" id="Page_I"></a></p>
+
+<div class="figcenter"><img src="images/001.jpg" width="300" height="366" alt="ASSOCIATION logo" title="" />
+</div>
+
+<p><a name="Page_II" id="Page_II"></a></p>
+
+<h3 class="title"><span class="smaller">LES</span><br />
+
+GRANDS ÉCRIVAINS<br />
+
+DE LA FRANCE</h3>
+
+<p class="title2"><big><b>NOUVELLES ÉDITIONS</b></big><br />
+<small><b>PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION</b></small><br />
+<b>DE M. AD. REGNIER</b><br />
+<small><b>Membre de l'Institut</b></small></p>
+
+<p><a name="Page_III" id="Page_III"></a></p>
+
+<p><a name="Page_IV" id="Page_IV"></a></p>
+
+<h1 class="p3 title"><span class="smaller">&OElig;UVRES</span><br />
+<span class="smaller">DE</span><br />
+P. CORNEILLE</h1>
+
+<p class="title2"><b>TOME III</b></p>
+
+<p><a name="Page_V" id="Page_V"></a></p>
+
+
+<p class="center p4"><b>PARIS.&mdash;IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET C<sup>ie</sup></b></p>
+
+<p class="center"><small><b>Rue de Fleurus, 9</b></small></p>
+
+<p><a name="Page_VI" id="Page_VI"></a></p>
+
+<h2 class="title"><small>&OElig;UVRES</small><br />
+<small>DE</small><br />
+P. CORNEILLE</h2>
+
+<p class="title2">NOUVELLE ÉDITION</p>
+
+<p class="title2"><small>REVUE SUR LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS</small><br />
+<small>ET LES AUTOGRAPHES</small></p>
+
+<p class="title2"><small>ET AUGMENTÉE</small></p>
+
+<p class="center font90">de morceaux inédits, des variantes, de notices, de notes, d'un lexique des mots<br />
+et locutions remarquables, d'un portrait, d'un fac-simile, etc.</p>
+
+<p class="title2"><big>PAR M. CH. MARTY-LAVEAUX</big></p>
+
+<p class="title2">TOME TROISIÈME</p>
+
+<p class="title2">PARIS<br />
+LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C<sup>ie</sup><br />
+BOULEVARD SAINT-GERMAIN</p>
+
+<p class="title">1862</p>
+
+<p><a name="Page_VII" id="Page_VII"></a></p>
+
+<p><a name="Page_1" id="Page_1"></a></p>
+
+<h2 class="p4 title"><big>LE CID</big><br />
+TRAGÉDIE<br />
+<small>1636</small></h2>
+
+<p><a name="Page_2" id="Page_2"></a></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span></p>
+<h3>NOTICE.</h3>
+
+<p class="p2">«Ce fut en quelque sorte à M. de Chalon que le public est
+redevable du Cid, dit Beauchamps dans ses <i>Recherches sur
+les théâtres de France</i><a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. Voici comme le P. de Tournemine
+m'a conté la chose: M. de Chalon, secrétaire des commandements
+de la Reine mère, avoit quitté la cour et s'étoit retiré
+à Rouen dans sa vieillesse; Corneille, que flattoit le succès
+de ses premières pièces, le vint voir: «Monsieur,» lui dit-il
+(<i>lui dit M. de Chalon</i>), après l'avoir loué sur son esprit et ses
+talents, «le genre de comique que vous embrassez ne peut vous
+procurer qu'une gloire passagère. Vous trouverez dans les
+Espagnols des sujets qui, traités dans notre goût par des
+mains comme les vôtres, produiront de grands effets. Apprenez
+leur langue, elle est aisée; je m'offre de vous montrer
+ce que j'en sais, et jusqu'à ce que vous soyez en état
+de lire par vous-même, de vous traduire quelques endroits
+de Guillem de Castro.»</p>
+
+<p>Corneille profita de ces offres obligeantes. L'attente de
+M. de Chalon fut bien dépassée; mais en tout il faut un apprentissage:
+celui de Corneille fut fort étrange. C'est sous l'aspect
+fantasque du capitan Matamore de <i>l'Illusion</i> que le caractère
+espagnol lui apparut d'abord; toutefois, en traçant cette esquisse
+bouffonne, il entrevoyait déjà confusément les nobles images
+de Chimène et de Rodrigue<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
+
+<p>Du reste, Corneille ne crut pas devoir se préparer par de
+longues recherches à traiter cet admirable sujet. <i>Las Mocedades del Cid</i><a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span>
+de Guillem de Castro lui servirent seulement de
+point de départ, et il ne parcourut les romances que pour y
+puiser des inspirations générales. Ces rapides études, fécondées
+par le génie le plus tragique qui eût jusqu'alors paru sur
+notre scène, produisirent un chef-d'&oelig;uvre que toutes les littératures
+nous envièrent. «M. Corneille, dit Fontenelle<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>,
+avoit dans son cabinet cette pièce traduite en toutes les langues
+de l'Europe, hors l'esclavone et la turque: elle étoit
+en allemand, en anglois, en flamand; et, par une exactitude
+flamande, on l'avoit rendue vers pour vers. Elle étoit en italien,
+et ce qui est plus étonnant, en espagnol: les Espagnols
+avoient bien voulu copier eux-mêmes une copie dont l'original
+leur appartenoit.»</p>
+
+<p>Cette pièce espagnole imitée de celle de Corneille n'est autre,
+selon toute apparence, que l'ouvrage de Diamante intitulé:
+<i>el Honrador de su padre</i>. De cette imitation Voltaire voulut
+faire l'ouvrage original, celui où Guillem de Castro lui-même
+avait puisé le sujet de sa pièce. En 1764, dans la première
+édition de son commentaire, il ne s'était pas encore avisé de
+cette découverte; mais le 1<sup>er</sup> août de la même année il publia
+dans la <i>Gazette littéraire</i><a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> des <i>Anecdotes sur le Cid</i> qui commencent
+ainsi:</p>
+
+<p class="blockquote">«Nous avions toujours cru que <i>le Cid</i> de Guillem de Castro
+était la seule tragédie que les Espagnols eussent donnée sur ce
+sujet intéressant; cependant il y avait encore un autre <i>Cid</i>,
+qui avait été représenté sur le théâtre de Madrid avec autant
+de succès que celui de Guillem. L'auteur est don Juan-Bautista
+Diamante, et la pièce est intitulée: <i>Comedia famosa del Cid
+honrador de su padre....</i> Pour le Cid <i>honorateur de son père</i>,
+on la croit antérieure à celle de Guillem de Castro de quelques
+années. Cet ouvrage est très-rare, et il n'y en a peut-être pas
+aujourd'hui trois exemplaires en Europe.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span>
+C'est là une erreur dans laquelle Voltaire s'obstine à demeurer.
+Il y revient et y insiste en 1774 dans la nouvelle édition
+de son commentaire. On dirait qu'il cherche à se faire illusion
+à lui-même; il se paye de raisons détestables comme les gens
+d'esprit en trouvent toujours pour se persuader de ce qui leur
+plaît.</p>
+
+<p>Acceptée sans examen par la Harpe, l'assertion du maître
+fut bientôt considérée comme un fait incontestable; mais elle
+ne pouvait résister à une étude un peu attentive. Angliviel de
+la Beaumelle présenta, en 1823, dans les <i>Chefs-d'&oelig;uvre des
+théâtres étrangers</i>, la pièce de Diamante comme une traduction
+du <i>Cid</i> de Corneille<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>; le 11 avril 1841 un article de Génin, publié
+dans <i>le National</i>, justifia plus complétement encore notre
+poëte, et M. de Puibusque soutint la même thèse dans son
+<i>Histoire comparée des littératures espagnole et française</i>. Enfin,
+dans un excellent travail, que nous aurons plus d'une fois l'occasion
+de citer et qui est intitulé: <i>Anecdotes sur Pierre Corneille,
+ou Examen de quelques plagiats qui lui sont généralement
+imputés par ses divers commentateurs français et en particulier
+par Voltaire</i>, M. Viguier a démontré de la manière la plus
+évidente, en comparant le texte de Corneille avec celui de
+Diamante, que ce poëte n'a été en général que le traducteur
+fort exact, et même assez plat, de notre illustre tragique;
+et l'année dernière M. Hippolyte Lucas a mis tout le monde
+à même de consulter les pièces du procès, en traduisant dans
+ses <i>Documents relatifs à l'histoire du Cid</i> la pièce de Guillem
+de Castro et celle de Diamante. La question semblait donc résolue;
+toutefois elle ne l'était encore que par des arguments
+d'un ordre purement littéraire, qui laissent toujours subsister
+quelque doute dans l'esprit de certaines personnes.</p>
+
+<p>Un article de M. Antoine de Latour, intitulé <i>Pierre Corneille
+et Jean-Baptiste Diamante</i>, qui a paru dans <i>le Correspondant</i>
+le 25 juin 1861, et qui vient d'être reproduit dans un volume
+intitulé <i>l'Espagne religieuse et littéraire</i> (p. 113-134), est venu
+offrir aux plus obstinés des documents d'une irrésistible évidence,
+des preuves matérielles. Un pharmacien espagnol, qui a
+<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span>
+renoncé à sa profession pour s'adonner sans partage à l'étude de
+la bibliographie et de la littérature de son pays, don Cayetano
+Alberto de la Barrera y Leirado, a publié aux frais de l'État
+un <i>Catalogue bibliographique et biographique de l'ancien théâtre
+espagnol depuis son origine jusqu'au milieu du dix-huitième
+siècle</i>. On y trouve la notice suivante:</p>
+
+<p>«Juan-Bautista Diamante, un des plus féconds et des plus
+renommés poëtes dramatiques qu'ait produits l'Espagne dans
+la seconde moitié du dix-septième siècle. On ignore la date de
+sa naissance, mais on peut la fixer avec assez de vraisemblance
+entre 1630 et 1640. Notre poëte commença à travailler pour
+le théâtre vers 1657. Il est possible que son premier ouvrage
+ait été <i>el Honrador de su padre</i>, qui parut imprimé dans la
+première partie d'un recueil de comédies de divers auteurs,
+Madrid, 1659, et dans lequel on remarque des beautés de
+premier ordre, au travers de ses nombreuses irrégularités.
+Diamante avait sous les yeux, en écrivant cette pièce, <i>las
+Mocedades del Cid</i>, de Guillem de Castro, et l'imitation qui
+en a été faite par Corneille, et il a pris de l'un et de l'autre
+ce qui lui a paru bon.»</p>
+
+<p>Après avoir lu cet article, M. Antoine de Latour s'empressa
+de faire demander à don Cayetano Alberto de la Barrera quelques
+communications au sujet des documents d'après lesquels
+il l'avait rédigé; bientôt le savant bibliographe fit parvenir à
+notre compatriote la réponse suivante:</p>
+
+<p class="blockquote">«Votre question ne pouvait venir plus à propos. Juste au
+moment où elle m'arrive, je tiens dans mes mains ce bon Juan-Bautista
+Diamante. Car voici plusieurs jours que je m'occupe
+à extraire les pièces d'un procès qui lui fut intenté en 1648 et
+qui vient d'échapper par bonheur au sort qui le menaçait, car
+on allait en faire des paquets. Les faits intéressants que j'en ai
+tirés me sont arrivés trop tard de quelques jours pour pouvoir
+être insérés dans le dernier appendice ou supplément de mon
+ouvrage. Je m'étais servi, pour écrire l'article qui le concerne,
+des faits qui se trouvent dans Barbosa Machado et dans Nicolas
+Antonio, et de ceux que j'ai pu moi-même trouver ailleurs.
+Voyant que, dès 1658, il prenait déjà le titre de licencié,
+comme cela résulte du manuscrit autographe de sa comédie <i>el
+Veneno para si</i>, qui existe dans la bibliothèque de M. le duc
+<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span>
+d'Osuna, j'ai calculé que sa naissance pouvait avoir eu lieu
+de 1630 à 1640; je ne m'étais trompé que de quatre ans: il
+était né à Madrid en 1626. C'est ce qui résulte d'un interrogatoire
+signé de sa main et dont l'original fait partie du procès
+que j'ai sous les yeux.»</p>
+
+<p>A cette lettre était jointe une copie de ce document que
+M. Antoine de Latour traduit ainsi: «En la ville de Alcala de
+Hénarès, le vingtième jour du mois de septembre 1648, en
+vertu d'un ordre du seigneur recteur, moi, notaire, je me présentai
+à la prison des étudiants de cette université, en laquelle
+je fis comparaître devant moi don Juan-Bautista Diamante,
+écolier en ladite université et détenu dans la susdite prison,
+de qui je reçus le serment devant Dieu et sur une croix qu'il
+promettait de dire la vérité, et lui demandai ce qui suit:</p>
+
+<p>«Lui ayant demandé comment il se nomme, quel âge il a,
+quelle est sa condition et où il est né;</p>
+
+<p>«A quoi il répond qu'il se nomme don Juan-Bautista Diamante,
+qu'il est étudiant de cette université et sous-diacre,
+qu'il est né dans la ville de Madrid, et qu'il a vingt-deux ans,
+à quelque chose près.»</p>
+
+<p>Cependant M. de Latour conserve un dernier scrupule, et
+se demande si le Diamante qui figure au procès de 1648 est
+bien celui que nous connaissons comme auteur dramatique.
+Aussitôt nouvelle demande d'éclaircissements et nouvelle lettre
+de don Cayetano Alberto de la Barrera.</p>
+
+<p>J'eus le même doute qui vous est venu, répondit-il, quand
+j'examinai ces documents, mais toute incertitude disparut bientôt.
+L'identité de Juan-Bautista Diamante, sous-diacre en 1648
+et prêtre en 1656, et de Diamante, écrivain dramatique, me
+fut démontrée jusqu'à l'évidence par cette double observation:
+d'une part, que Barbosa Machado déclare expressément
+que le poëte était fils de Jacome Diamante, Espagnol, et
+d'une mère portugaise, et, d'autre part, que le clerc mis
+en cause était bien le fils de Jacome Diamante et de sa première
+femme, Magdalena de Acosta (nom portugais <i>da Costa</i>),
+comme il ressort de nombreux documents qui figurent au
+procès, et en particulier d'une pétition signée par Jacome
+lui-même.»</p>
+
+<p>Voilà certes de quoi satisfaire les plus exigeants, et il n'est
+<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span>
+maintenant permis à personne de révoquer en doute la sincérité
+de Corneille, lorsqu'il déclare n'avoir eu d'autre guide que
+Guillem de Castro.</p>
+
+<p>Mais ce premier point une fois mis hors de contestation, on
+voudrait avoir les détails les plus précis sur ce premier chef-d'&oelig;uvre
+de Corneille, et l'on ignore jusqu'à la date de sa représentation.
+Les frères Parfait se contentent de placer cet
+ouvrage le dernier parmi ceux de 1636, et c'est seulement à
+l'occasion de <i>Cinna</i> qu'ils nous disent: «<i>Le Cid</i> fut représenté
+vers la fin de novembre 1636<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.»</p>
+
+<p>L'immense supériorité de cette pièce sur toutes celles qui
+l'avaient précédée n'échappa point à Mondory; il ne négligea
+rien pour que le jeu des acteurs, la beauté des costumes,
+l'exactitude de la mise en scène fussent dignes de l'&oelig;uvre: aussi
+le succès fut-il attribué uniquement aux comédiens par les ennemis
+de notre poëte; mais leurs accusations injustes renferment
+sur les premières représentations certains renseignements
+utiles à recueillir.</p>
+
+<p>«Si votre poétique et <i>jeune ferveur</i>, dit Mairet<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> en se servant
+à dessein d'une expression employée dans <i>le Cid</i><a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> et critiquée
+par Scudéry, avoit tant d'envie de voir ses nobles journées
+sous la presse, comme vous êtes fort ingénieux, il falloit
+trouver invention d'y faire mettre aussi, tout du moins en
+taille-douce, les gestes, le ton de voix, la bonne mine et les
+beaux habits de ceux et celles qui les ont si bien représentées,
+puisque vous pouviez juger qu'ils faisoient la meilleure partie
+de la beauté de votre ouvrage, et que c'est proprement du <i>Cid</i>
+et des pièces de cette nature que M. de Balzac a voulu parler
+en la dernière de ses dernières lettres, quand il a dit du Roscius
+Auvergnac<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, que si les vers ont quelque souverain bien,
+c'est dans sa bouche qu'ils en jouissent, qu'ils sont plus obligés
+à celui qui les dit qu'à celui qui les a faits, et bref qu'il en
+est le second et le meilleur père, d'autant que par une favorable
+adoption il les purge pour ainsi dire des vices de leur
+<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span>
+naissance<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>. Un petit voyage en cette ville vous apprendra, si
+vous ne le savez déjà, que Rodrigue et Chimène tiendroient
+possible encore assez bonne mine entre les flambeaux du théâtre
+des Marais, s'ils n'eussent point eu l'effronterie de venir étaler
+leur blanc d'Espagne au grand jour de la Galerie du Palais<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.»</p>
+
+<p>Dans un autre libelle, imprimé à la suite de celui que nous
+venons de citer<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>, la nouvelle pièce de Corneille est encore
+attaquée de la même manière: «Souvenez-vous que la conjoncture
+du temps, l'adresse et la bonté des acteurs, tant à la
+bien représenter qu'à la faire valoir par d'autres inventions
+étrangères, que le S<sup>r</sup> de Mondory n'entend guère moins bien
+que son métier, ont été les plus riches ornements du <i>Cid</i> et les
+premières causes de sa fausse réputation.» Ce dernier passage
+est assez obscur: l'auteur veut-il parler seulement de l'habileté
+de Mondory pour la mise en scène, de son goût dans la
+disposition des décorations et le choix des costumes? je ne le
+pense pas; ces qualités, quoique ne faisant point nécessairement
+partie de l'art du comédien, sont loin toutefois d'y être
+étrangères. Je serais plutôt tenté de croire qu'il est question ici
+de l'adresse avec laquelle Mondory, dans un temps où la presse
+périodique, à peine née, ne s'occupait point de questions
+littéraires, savait intéresser les esprits délicats aux ouvrages
+importants qu'il faisait représenter, et, à l'aide de nouvelles
+adroitement répandues, assurait aux représentations plus d'éclat
+et de solennité.</p>
+
+<p>Nous en avons un témoignage dans une lettre adressée le
+18 janvier 1637, par le célèbre acteur, à Balzac, avec qui il
+<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span>
+paraît avoir été en correspondance suivie<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>. Ce précieux document,
+qui nous a été conservé dans les recueils de Conrart,
+contient, comme on va le voir, un véritable compte rendu
+du <i>Cid</i><a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>:</p>
+
+<p class="blockquote">«Je vous souhaiterois ici, pour y goûter, entre autres plaisirs,
+celui des belles comédies qu'on y représente, et particulièrement
+d'un <i>Cid</i> qui a charmé tout Paris. Il est si beau
+qu'il a donné de l'amour aux dames les plus continentes, dont
+la passion a même plusieurs fois éclaté au théâtre public. On
+a vu seoir en corps aux bancs de ses loges ceux qu'on ne voit
+d'ordinaire que dans la Chambre dorée et sur le siége des fleurs
+de lis<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>. La foule a été si grande à nos portes, et notre lieu s'est
+trouvé si petit, que les recoins du théâtre qui servoient les
+autres fois comme de niches aux pages, ont été des places de
+faveur pour les cordons bleus, et la scène y a été d'ordinaire
+parée de croix de chevaliers de l'ordre.»</p>
+
+<p>A ce moment l'enthousiasme produit par <i>le Cid</i> était si vif,
+<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span>
+que chacun plaignait ceux de ses amis qui habitaient la province
+et ne pouvaient assister aux représentations. Dans une
+lettre écrite par Chapelain, le 22 janvier 1637, nous lisons le
+passage suivant: «Depuis quinze jours le public a été diverti
+du <i>Cid</i> et des deux <i>Sosies</i><a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>, à un point de satisfaction qui ne
+se peut exprimer. Je vous ai fort desiré à la représentation de
+ces deux pièces<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.» Ne pourrait-on conclure de ces lettres,
+écrites à quelques jours d'intervalle, que la première représentation
+du <i>Cid</i> eut lieu seulement à la fin de décembre, et non
+pas, comme le disent les frères Parfait, à la fin de novembre?
+Ce qui est, en tout cas, hors de doute, c'est que le succès et
+la vogue du <i>Cid</i> ne furent bien établis que dans la première
+quinzaine de janvier.</p>
+
+<p>Les recettes furent considérables. L'auteur d'une critique
+du temps, qui d'ailleurs ne ménage pas Corneille, n'hésite pas
+à dire: «Cette pièce n'a pas laissé de valoir aux comédiens
+plus que les dix meilleures des autres auteurs<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.»</p>
+
+<p>«Il est malaisé, dit Pellisson, de s'imaginer avec quelle approbation
+cette pièce fut reçue de la cour et du public. On ne
+se pouvoit lasser de la voir, on n'entendoit autre chose dans
+les compagnies, chacun en savoit quelque partie par c&oelig;ur, on
+la faisoit apprendre aux enfants, et en plusieurs endroits de la
+France il étoit passé en proverbe de dire: <i>Cela est beau comme
+le Cid</i><a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>.»</p>
+
+<p>Scarron, qui, dans son <i>Virgile travesti</i>, s'est presque continuellement
+appliqué à produire des effets comiques par la
+brusque opposition des usages et des habitudes de son temps
+<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span>
+avec les coutumes de l'antiquité, n'a pas manqué de signaler
+parmi les talents de la nymphe Déiopée, la façon dont elle
+récite <i>le Cid</i>:</p>
+
+<p class="verse">Celle que j'estime le plus<br />
+Sera la femme d'Éolus:<br />
+C'est la parfaite Déiopée,<br />
+Un vrai visage de poupée;<br />
+Au reste, on ne le peut nier,<br />
+Elle est nette comme un denier;<br />
+Sa bouche sent la violette,<br />
+Et point du tout la ciboulette;<br />
+Elle entend et parle fort bien<br />
+L'espagnol et l'italien;<br />
+<i>Le Cid</i> du poëte Corneille,<br />
+Elle le récite à merveille;<br />
+Coud en linge en perfection<br />
+Et sonne du psaltérion<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p>
+
+<p>On voudrait savoir quels acteurs jouèrent dans <i>le Cid</i> du
+vivant de Corneille, mais on a sur ce point bien peu de renseignements
+certains. Dans les divers libelles où les critiques
+de Corneille attribuent tout le succès de la pièce au talent des
+comédiens, c'est, comme nous l'avons vu, sans les nommer.</p>
+
+<p>Scudéry seul se montre plus explicite dans un passage du
+même genre, et nous fait ainsi connaître les acteurs qui remplissaient
+les rôles de Rodrigue et de Chimène: «Mondory,
+la Villiers et leurs compagnons n'étant pas dans le livre comme
+sur le théâtre, <i>le Cid</i> imprimé n'étoit plus <i>le Cid</i> que l'on a
+cru voir<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>.»</p>
+
+<p>Il n'était pas besoin de ce témoignage pour réfuter l'assertion
+<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span>
+de Lemazurier, qui prétend que ce fut Montfleury qui
+joua d'original dans <i>le Cid</i>: elle repose uniquement sur un
+texte de Chapuzeau mal interprété<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>.</p>
+
+<p>L'attaque d'apoplexie qui frappa Mondory pendant la représentation
+de <i>la Marianne</i> de Tristan<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a> l'empêcha bientôt de
+jouer Rodrigue. On ignore par qui il fut remplacé; mais,
+en 1663, Beauchâteau remplissait ce rôle à l'hôtel de Bourgogne,
+car, dans la première scène de <i>l'Impromptu de Versailles</i>,
+Molière parodie le ton dont ce comédien débitait les
+stances du <i>Cid</i>. La troupe de Molière représentait aussi de
+<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span>
+temps à autre cet ouvrage, mais nous ne savons qui en remplissait
+les principaux rôles. Il est mentionné dès 1659 dans le
+registre de Lagrange, le vendredi 11 juillet, avec une recette
+de cent livres, et le mardi 16 septembre suivant, avec une
+recette de cent six livres.</p>
+
+<p>Quant à don Diègue, s'il faut en croire M. Aimé Martin, qui,
+suivant sa coutume, ne cite aucun témoignage contemporain à
+l'appui de son assertion, c'est d'Orgemont qui le joua d'original.
+Quoi qu'il en soit, il est hors de doute que Baron se chargea
+plus tard de ce rôle à l'hôtel de Bourgogne, où il passa avec
+la Villiers et son mari lors de la retraite de Mondory, et qu'il
+mourut le 6 ou le 7 octobre 1655<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a> des suites d'un accident qui
+lui arriva en le jouant. Tallemant des Réaux nous l'apprend en
+ces termes: «Le Baron de même n'avoit pas le sens commun;
+mais si son personnage étoit le personnage d'un brutal, il le
+faisoit admirablement bien. Il est mort d'une étrange façon. Il se
+piqua au pied et la gangrène s'y mit<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>.» Puis il ajoute en note:
+«Marchant trop brutalement sur son épée en faisant le personnage
+de don Diègue au <i>Cid</i>.» Il refusa de subir l'amputation:
+«Non, non, dit-il, un roi de théâtre comme moi se feroit huer
+avec une jambe de bois<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>.» Son fils, en remplissant le rôle
+de Rodrigue, essuya plusieurs mésaventures, heureusement
+beaucoup moins tragiques. Ayant prolongé outre mesure sa
+carrière dramatique, il lui fallut un jour, dit-on, le secours
+de deux personnes pour se relever après s'être imprudemment
+jeté aux genoux de Chimène, et il se vit accueillir par un rire
+général lorsqu'il dit:</p>
+
+<p class="verse">Je suis jeune, il est vrai; mais aux âmes bien nées<br />
+La valeur n'attend point le nombre des années<a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p>
+
+<p>Toutefois il fit bonne contenance, répéta les deux vers en
+affectant d'appuyer sur le premier hémistiche, et fut chaleureusement
+applaudi<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>.</p>
+
+<p>Aucun éditeur de Corneille ne nomme l'actrice qui représentait
+<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span>
+l'Infante. On possède pourtant sur ce point un renseignement
+très-précis: Scudéry dit dans ses <i>Observations sur le
+Cid</i><a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>: «Doña Urraque n'y est que pour faire jouer la Beauchâteau<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>.»</p>
+
+<p>Bien que Corneille n'ait pas cru devoir répondre à ce reproche
+dans sa <i>Lettre apologétique</i>, il semble y avoir été fort
+sensible, car à vingt-quatre ans de distance, et après sa complète
+réconciliation avec Scudéry, il écrit dans un de ses <i>Discours</i><a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>:
+«Aristote blâme fort les épisodes détachés, et dit <i>que
+les mauvais poëtes en font par ignorance, et les bons en faveur des
+comédiens pour leur donner de l'emploi</i>. L'Infante du <i>Cid</i> est de
+ce nombre, et on la pourra condamner ou lui faire grâce par
+ce texte d'Aristote, suivant le rang qu'on voudra me donner
+parmi nos modernes.»</p>
+
+<p>A la cour, le succès de la pièce fut immense. Corneille nous
+l'apprend lui-même: «Ne vous êtes-vous pas souvenu, dit-il à
+Scudéry, que <i>le Cid</i> a été représenté trois fois au Louvre et
+deux fois à l'hôtel de Richelieu? Quand vous avez traité la
+pauvre Chimène d'impudique, de prostituée, de parricide, de
+monstre, ne vous êtes-vous pas souvenu que la Reine, les
+princesses et les plus vertueuses dames de la cour et de Paris
+l'ont reçue en fille d'honneur<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>?»</p>
+
+<p>Anne d'Autriche, heureuse de voir les passions et les caractères
+de sa chère Espagne reproduits avec tant de génie et accueillis
+avec tant de chaleur, tint à donner au poëte qui l'avait
+charmée une marque éclatante de son approbation. Depuis plus
+de vingt ans Pierre Corneille père remplissait l'office de maître
+des eaux et forêts en la vicomté de Rouen, et il avait fait
+<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span>
+preuve dans des circonstances difficiles d'une singulière énergie<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>;
+le succès du <i>Cid</i> lui valut une récompense qu'il avait
+certes bien méritée, mais qu'il n'eût peut-être jamais obtenue:
+en janvier 1637, il reçut des lettres de noblesse, qui, tout en ne
+mentionnant que ses services personnels, étaient plus particulièrement
+destinées à son fils. Les contemporains ne s'y trompèrent
+pas: l'auteur d'une des pièces publiées en faveur du
+<i>Cid</i> s'exprime ainsi: «On me connoîtra assez si je dis que je
+suis celui qui ne taille point sa plume qu'avec le tranchant
+de son épée, qui hait ceux qui n'aiment pas Chimène, et honore
+infiniment celle qui l'a autorisée par son jugement, procurant
+à son auteur la noblesse qu'il n'avoit pas de naissance<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>.»</p>
+
+<p>Le témoignage de Mairet n'est pas moins explicite: «Vous
+nous avez autrefois apporté la <i>Melite, la Veuve, la Suivante,
+la Galerie du Palais</i>, et, de fraîche mémoire, <i>le Cid</i>, qui d'abord
+vous a valu l'argent et la noblesse<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>.»</p>
+
+<p>Ce qui avait si fort séduit la Reine irrita vivement Richelieu.
+«Quand <i>le Cid</i> parut, dit Fontenelle dans sa <i>Vie de M. Corneille</i><a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>,
+le Cardinal en fut aussi alarmé que s'il avoit vu les
+Espagnols devant Paris.» Il se trouvait également froissé à tous
+égards, et la vanité du poëte avait autant à souffrir que les
+susceptibilités de l'homme politique. «Il eut, dit Tallemant des
+Réaux, une jalousie enragée contre <i>le Cid</i>, à cause que les
+pièces des cinq auteurs n'avoient pas trop bien réussi<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>.» Et
+Pellisson fait entendre la même chose, quoique avec beaucoup
+de circonspection et de réticences: «Il ne faut pas demander
+si la gloire de cet auteur donna de la jalousie à ses concurrents;
+plusieurs ont voulu croire que le Cardinal lui-même n'en avoit
+pas été exempt, et qu'encore qu'il estimât fort M. Corneille et
+qu'il lui donnât pension, il vit avec déplaisir le reste des travaux
+de cette nature, et surtout ceux où il avoit quelque part,
+entièrement effacés par celui-là<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span>
+Si peu délicates que fussent les railleries dirigées contre <i>le
+Cid</i>, elles avaient le privilége de l'amuser. Tallemant, à qui
+il faut sans cesse revenir pour tous ces petits détails, nous dit
+dans son <i>Historiette</i> sur Boisrobert: «Pour divertir le Cardinal
+et contenter en même temps l'envie qu'il avoit contre <i>le Cid</i>,
+il le fit jouer devant lui en ridicule par les laquais et les marmitons.
+Entre autres choses, en cet endroit où Rodrigue dit à
+son fils: <i>Rodrigue, as-tu du c&oelig;ur?</i> Rodrigue répondoit: <i>Je
+n'ai que du carreau</i><a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>.»</p>
+
+<p>Tout en blâmant, comme on le doit, un tel acharnement et
+de si indignes critiques, on est forcé de convenir qu'au moment
+où il parut, <i>le Cid</i> pouvait exciter de légitimes inquiétudes
+et augmenter les embarras d'une situation déjà bien difficile.
+La pièce entière était une apologie exaltée de ces maximes du
+point d'honneur, qui, malgré les édits sans cesse renouvelés et
+toujours plus sévères, multipliaient les duels dans une effrayante
+proportion. Elles étaient résumées dans ces quatre vers, que
+le comte de Gormas adressait à don Arias, qui le pressait, de
+la part du Roi, de faire des réparations à don Diègue:</p>
+
+<p class="verse">Ces satisfactions n'apaisent point une âme:<br />
+Qui les reçoit n'a rien, qui les fait se diffame,<br />
+Et de pareils accords l'effet le plus commun<br />
+Est de perdre d'honneur deux hommes au lieu d'un<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>.</p>
+
+<p>Corneille fut contraint de les retrancher, mais tout le monde
+<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span>
+les retint, et ils furent publiés pour la première fois, en 1730,
+par l'abbé d'Allainval dans la <i>Lettre à Mylord*** sur Baron et
+la demoiselle le Couvreur, où l'on trouve plusieurs particularitez
+théâtrales</i>, par Georges Winck, Paris, in-12, p. 21. Ils furent
+ensuite reproduits en 1738 dans l'avertissement de l'édition
+des <i>&OElig;uvres</i> de Corneille donnée par P. Jolly (tome I, p. <span class="smcap">XX</span>).</p>
+
+<p>Parmi les changements apportés au <i>Cid</i> entre la première
+représentation et la publication, celui-là est le seul dont nous
+connaissions la nature; mais Scudéry nous apprend, dans sa
+<i>Lettre à l'illustre Academie</i>, qu'il y en a eu beaucoup d'autres:
+«Trois ou quatre de cette célèbre compagnie lui ont corrigé
+tant de fautes qui parurent aux premières représentations de
+son poëme et qu'il ôta depuis par vos conseils, et sans doute
+vos divins qui virent toutes celles que j'ai remarquées en cette
+tragi-comédie qu'il appelle son chef-d'&oelig;uvre, m'auroient ôté
+en le corrigeant le moyen et la volonté de le reprendre, si
+vous n'eussiez été forcés d'imiter adroitement ces médecins
+qui voyant un corps dont toute la masse du sang est corrompue
+et toute la constitution mauvaise, se contentent d'user de
+remèdes palliatifs et de faire languir et vivre ce qu'ils ne sauroient
+guarir<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>.»</p>
+
+<p>Que les choses se soient passées ainsi, nous sommes bien
+éloigné de le croire; mais ne résulte-t-il pas du moins de ce
+passage, trop peu remarqué, que des changements nombreux,
+et dont par malheur nous ne pourrons jamais apprécier l'importance,
+ont été faits avant la publication? Elle suivit d'assez
+près l'anoblissement du père de Corneille; l'achevé d'imprimer
+est du 24 mars 1637<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>. La pièce est dédiée à la seule personne
+dont l'influence pouvait tempérer les rancunes du Cardinal,
+à Mme de Combalet, sa nièce, et plus encore, si l'on en croit
+Guy Patin et Tallemant des Réaux, les deux pires langues du
+<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span>
+siècle<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>. Elle avait vivement défendu l'ouvrage et l'auteur, et
+Corneille lui dit d'un ton pénétré: «Je ne vous dois pas moins
+pour moi que pour <i>le Cid</i>.»</p>
+
+<p>Par malheur il perdit en partie le fruit de cette utile démarche
+en faisant paraître son <i>Excuse à Ariste</i><a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>, qui a servi de
+prétexte aux nombreuses attaques dont <i>le Cid</i> a été l'objet.
+Dans cette épître notre poëte refuse à un de ses amis quelques
+couplets, en lui répondant que cent vers lui coûtent moins que
+deux mots de chanson, et il ne dissimule ni le légitime orgueil
+qu'il éprouve, ni le profond dédain que lui inspirent ses rivaux.
+Les éditeurs et les biographes de Corneille sont loin d'être
+d'accord sur l'époque où ce petit poëme a paru. Au lieu de faire
+ici l'énumération de leurs opinions contradictoires, voyons si
+l'examen des écrits du temps ne peut pas nous fournir une solution
+à peu près certaine.</p>
+
+<p>«On ne vous a pas sollicité, dit Mairet, de faire imprimer à
+contre-temps cette mauvaise <i>Excuse à Ariste....</i> A dire vrai, l'on
+ne vous a pas cru ni meilleur dramatique, ni plus honnête
+homme pour avoir fait cette scandaleuse lettre, qui doit être
+appelée votre pierre d'achopement, puisque sans elle ni la
+satire de l'Espagnol<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>, ni la censure de l'observateur<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a> n'eussent
+jamais été conçues<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>.»</p>
+
+<p>Ce passage indique bien que l'<i>Excuse à Ariste</i> est postérieure
+au <i>Cid</i>, et de plus il nous fait connaître l'ordre dans lequel les
+premières pièces qui y ont répondu ont été publiées. L'extrait
+qui va suivre, emprunté à un autre libelle, confirme et précise
+ce témoignage:</p>
+
+<p class="blockquote">«On m'a dit que pour la bien défendre (l'<i>Excuse à Ariste</i>),
+il assure qu'elle étoit faite il y a déjà plus de trois ans. Vraiment
+<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span>
+je n'imputerois qu'à vanité cette ridicule saillie si elle
+étoit postérieure au <i>Cid</i>, puisque le grand bruit qu'il a fait
+d'abord et par hasard pouvoit étourdir une cervelle comme la
+sienne; mais d'avoir eu ces sentiments et les avoir exprimés
+avant le succès de cette plus heureuse que bonne pièce, il me
+pardonnera s'il lui plaît, je treuve que c'est proprement s'ivrer
+avec de l'eau froide ou du vinaigre, et se faire un sceptre de
+sa marotte<a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>.»</p>
+
+<p>Ces réflexions prouvent de la façon la plus indubitable que
+l'<i>Excuse à Ariste</i> n'a été imprimée qu'après le succès du <i>Cid</i>,
+et, malgré les allégations des partisans de Corneille, il n'est
+point permis de croire qu'elle ait été composée auparavant.</p>
+
+<p>Nous trouvons, quant à nous, la plus grande analogie entre
+cette pièce de vers et la belle épître imprimée en tête de <i>la
+Suivante</i> en septembre 1637; le sixain qu'elle renferme est tout
+à fait du même ton que l'<i>Excuse</i>, et les deux morceaux nous paraissent
+également répondre aux clameurs des critiques du <i>Cid</i><a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>.</p>
+
+<p>La première réponse à l'épître de Corneille fut: «<i>L'Autheur
+du vray Cid espagnol à son traducteur français, sur une Lettre
+en vers qu'il a fait imprimer, intitulée «Excuse à Ariste,» où
+après cent traicts de vanité il dit de soy-mesme</i>:</p>
+
+<p class="left30">Je ne dois qu'à moy seul toute ma renommée.»</p>
+
+<p>Cette réponse, composée seulement de six stances<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>, se termine
+par les vers suivants:</p>
+
+<p class="verse">Ingrat, rends-moi mon <i>Cid</i> jusques au dernier mot:<br />
+Après tu connoîtras, Corneille déplumée,<br />
+Que l'esprit le plus vain est souvent le plus sot,<br />
+Et qu'enfin tu me dois toute ta renommée.</p>
+
+<p>Elle est signée Don Baltazar de la Verdad. Corneille et ses
+partisans n'hésitèrent pas à l'attribuer à Mairet. «Bien que vous
+y fissiez parler un auteur espagnol dont vous ne saviez pas le nom,
+lui dirent-ils plus tard, la foiblesse de votre style vous
+découvroit assez<a name="FNanchor_52" id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span>
+C'est du Mans que Mairet envoyait ces belles choses, et
+Claveret, qui comme lui s'était montré l'ami de Corneille et
+qui même avait adressé à ce dernier des vers élogieux que
+nous avons imprimés en tête de <i>la Veuve</i>, se chargea de répandre
+dans Paris le libelle où notre poëte était traité d'une
+façon si outrageante. La manière dont il s'en défend n'est guère
+propre à établir son innocence: «J'ai découvert enfin, écrit-il
+à Corneille, qu'on vous avoit fait croire que j'avois contribué
+quelque chose à la distribution des premiers vers qui vous furent
+adressés sous le nom du <i>Vrai Cid espagnol</i>, et qu'y voyant
+votre vaine gloire si judicieusement combattue, vous n'aviez
+pu vous empêcher de pester contre moi, parce que vous ne
+saviez à qui vous en prendre. Je ne crois pas être criminel de
+lèse-amitié pour en avoir reçu quelques copies comme les
+autres et leur avoir donné la louange qu'ils méritent<a name="FNanchor_53" id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>.»</p>
+
+<p>Corneille répondit à <i>l'Autheur du vray Cid espagnol</i> par le
+rondeau<a name="FNanchor_54" id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a> qui commence ainsi:</p>
+
+<p class="verse">Qu'il fasse mieux, ce jeune jouvencel<br />
+A qui <i>le Cid</i> donne tant de martel,<br />
+Que d'entasser injure sur injure,<br />
+Rimer de rage une lourde imposture,<br />
+Et se cacher ainsi qu'un criminel.<br />
+Chacun connoît son jaloux naturel,<br />
+Le montre au doigt comme un fou solennel.</p>
+
+<p>Quelques éditeurs ont cru qu'il s'agissait ici de Scudéry,
+mais ce dernier n'avait pas encore paru dans la querelle où il
+devait jouer bientôt un rôle si important; ces vers s'adressaient
+à Mairet, qui, du reste, ne s'y trompa point.</p>
+
+<p>«Vous répondez à l'Espagnol, dit-il, avec un pitoyable rondeau,
+dans lequel vous ne pouvez vous empêcher, à cause de
+<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span>
+la longueur de l'ouvrage, de faire une contradiction toute visible.»
+Ici Mairet transcrit les vers que nous venons de rapporter,
+et il ajoute: «Comment voulez-vous qu'il se cache
+ainsi qu'un criminel, et que chacun le montre au doigt comme
+un fou solennel? l'épithète est solennellement mauvais<a name="FNanchor_55" id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>.»</p>
+
+<p>A quoi les partisans de Corneille répliquent: «Le rondeau
+qui vous répondit parlait de vous sans se contredire. Que si
+l'épithète de fou solennel vous y déplaît, vous pouvez changer
+et mettre en sa place Innocent le Bel, qui est le nom de guerre
+que vous ont donné les comiques<a name="FNanchor_56" id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>.»</p>
+
+<p>Vers la fin du rondeau se trouve un terme qu'on regrette
+d'y rencontrer, et qu'Arnauld fit plus tard effacer à Boileau
+dans son <i>Art poétique</i>. «Il eût été à souhaiter, dit Voltaire à
+ce sujet, que Corneille eût trouvé un Arnauld: il lui eût fait
+supprimer son rondeau tout entier.»</p>
+
+<p>Si nous en croyons Claveret, il tenta d'être cet Arnauld.
+«Vous êtes le premier qui m'avez fait voir ces beaux vers,
+dit-il à Corneille, lui parlant des stances intitulées <i>l'Autheur
+du vray Cid espagnol</i>, et si vous eussiez cru l'avis que vous me
+demandâtes et que je vous donnai sur ce sujet, vous n'auriez
+pas ensuite fait imprimer ce rondeau que les honnêtes femmes
+ne sauroient lire sans honte<a name="FNanchor_57" id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>.»</p>
+
+<p>C'est à ce malencontreux rondeau de Corneille que succédèrent
+les <i>Observations sur le Cid</i>. Voici comme Pellisson
+s'exprime à ce sujet: «Entre ceux qui ne purent souffrir l'approbation
+qu'on donnoit au <i>Cid</i> et qui crurent qu'il ne l'avoit
+pas méritée, M. de Scudéry parut le premier, en publiant ses
+observations contre cet ouvrage, ou pour se satisfaire lui-même,
+ou, comme quelques-uns disent, pour plaire au Cardinal,
+ou pour tous les deux ensemble<a name="FNanchor_58" id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>.»</p>
+
+<p>La dernière hypothèse paraît de beaucoup la plus vraisemblable.
+Ce volume, auquel Scudéry ne mit point d'abord son
+nom, est un véritable acte d'accusation littéraire, dont l'auteur
+établit ainsi lui-même les principaux chefs:</p>
+
+<p class="blockquote"><span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span>
+«Je prétends donc prouver contre cette pièce du <i>Cid</i>:<br />
+Que le sujet n'en vaut rien du tout,<br />
+Qu'il choque les principales règles du poëme dramatique,<br />
+Qu'il manque de jugement en sa conduite,<br />
+Qu'il a beaucoup de méchants vers,<br />
+Que presque tout ce qu'il a de beautés sont dérobées.»</p>
+
+<p>Cette diatribe, vantée comme un chef-d'&oelig;uvre par les envieux
+de Corneille, qui, à eux seuls, formaient un public, eut
+trois éditions<a name="FNanchor_59" id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>.</p>
+
+<p>En se voyant traiter de la sorte par un homme qu'il considérait
+comme son ami, Corneille dut se reprocher vivement
+les pièces de vers qu'il avait écrites en sa faveur<a name="FNanchor_60" id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>. Les partisans
+de Scudéry cherchaient en vain un motif ou du moins un prétexte
+à sa colère: ils n'en pouvaient alléguer de plausible.
+L'un d'eux, un peu surpris de l'ardeur avec laquelle le critique
+poursuit tout ce qui lui semble pouvoir donner lieu à
+quelque observation, en vient à former cette conjecture au
+moins singulière: «Je ne puis croire néanmoins, dit-il, que
+M. Corneille ne l'aye sollicité à en prendre la peine par
+quelque mépris qu'il peut avoir fait de sa personne ou de ses
+&oelig;uvres, à quoi il y a peu à redire. Bien qu'il y ait quantité de
+gens dénaturés et sans jugement, qui ont aversion pour les
+beautés, et qui trouvent mauvais que Belleroze sur son théâtre
+donne nom à <i>l'Amant libéral</i>, le chef-d'&oelig;uvre de M. de Scudéry,
+ce beau poëme ne perd rien de son éclat pour cela, non
+<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span>
+plus qu'un diamant de son prix pour être chèrement vendu, et
+cet excellent et agréable trompeur semble faire (au jugement
+de tous les désintéressés) un acte de justice et de son adresse
+quand il loue ledit sieur de Scudéry, non pas autant qu'il le
+doit être, mais autant qu'il en a de pouvoir, témoignant en
+son discours sa reconnoissance, sans toutefois vouloir toucher
+ni préjudicier à la réputation de M. Corneille, comme font
+d'autres tout hautement à celle dudit Sieur de Scudéry, qui
+possède tout seul les perfections que le ciel, la naissance et le
+travail pourroient donner à trois excellents hommes<a name="FNanchor_61" id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>.»</p>
+
+<p>Il n'est point nécessaire de chercher à Corneille des torts
+contre Scudéry: <i>le Cid</i>, voilà son crime; c'est le seul que celui
+qui se croyait son rival ne pouvait lui pardonner.</p>
+
+<p>Dans la <i>Lettre apologétique du S<sup>r</sup> Corneille, contenant sa
+response aux Observations faites par le S<sup>r</sup> Scudery sur le Cid</i><a name="FNanchor_62" id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>,
+notre poëte replace la question sur son véritable terrain, et
+signale vivement les causes de l'indignation de son adversaire.
+Nous n'avons pas à nous étendre ici sur cet écrit, que nous
+publions <i>in extenso</i> dans les <i>&OElig;uvres diverses en prose</i>; nous
+sommes obligé toutefois de citer dès à présent le passage suivant
+qui donne lieu à certaines difficultés: «Je n'ai point fait
+la pièce qui vous pique: je l'ai reçue de Paris avec une lettre
+qui m'a appris le nom de son auteur; il l'adresse à un de nos
+amis, qui vous en pourra donner plus de lumière. Pour moi,
+bien que je n'aye guère de jugement si l'on s'en rapporte à
+vous, je n'en ai pas si peu que d'offenser une personne de si
+haute condition dont je n'ai pas l'honneur d'être connu, et de
+craindre moins ses ressentiments que les vôtres.»</p>
+
+<p>Les historiens du théâtre assurent que cette pièce que Corneille
+dit avoir reçue de Paris est: <i>la Défense du Cid</i>, et
+cela paraît très-vraisemblable<a name="FNanchor_63" id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span>
+Quant à la personne de haute condition dont Corneille déclare
+n'avoir pas l'honneur d'être connu, Voltaire n'hésite pas
+à dire que c'est le cardinal de Richelieu; mais cela s'accorde assez
+mal, il faut en convenir, avec cette autre phrase de la <i>Lettre
+apologétique</i>: «J'en ai porté l'original en sa langue à Monseigneur
+le Cardinal, votre maître<a name="FNanchor_64" id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a> et le mien.» On lit d'ailleurs
+dans l'<i>Histoire de l'Académie</i><a name="FNanchor_65" id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a> de Pellisson: «M. Corneille....
+a toujours cru que le Cardinal et <i>une autre personne de grande
+qualité</i> avoient suscité cette persécution contre <i>le Cid</i>.»</p>
+
+<p>Aussitôt que Corneille eut démasqué Scudéry, on vit paraître
+presque simultanément un grand nombre de réponses aux <i>Observations</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span>
+<i>La voix publique. A Monsieur de Scudery sur les Observations
+du Cid</i><a name="FNanchor_66" id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>, est une petite pièce écrite avec assez de vivacité, mais
+fort insignifiante, qui se termine par cet avis: «Si vous êtes sage,
+suivez le conseil de la voix publique, qui vous impose silence.»</p>
+
+<p><i>L'incognu et veritable amy de Messieurs Scudery et Corneille</i><a name="FNanchor_67" id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>
+défend <i>l'Amant libéral</i><a name="FNanchor_68" id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a> contre le pamphlet précédent. «Il me
+semble, dit-il, qu'il ne fera jamais de honte au <i>Cid</i> de marcher
+pair à pair avec lui, non pas même quand il prendroit
+la droite.» L'auteur cherche, nous l'avons vu, les prétextes
+les moins vraisemblables pour justifier l'odieuse conduite de
+Scudéry; enfin il ne se montre l'ami de Corneille que sur le
+titre: aussi paraît-il impossible, malgré les initiales D. R. dont
+son écrit est signé, de voir en lui Rotrou, comme le font Niceron
+dans ses <i>Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres</i><a name="FNanchor_69" id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>,
+et M. Laya, dans la <i>Biographie universelle</i><a name="FNanchor_70" id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>.</p>
+
+<p><i>Le Souhait du Cid en faueur de Scuderi. Vne paire de lunettes
+pour faire mieux ses obseruations</i><a name="FNanchor_71" id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a> est une assez pauvre apologie
+de Corneille, que nous avons eu tout à l'heure occasion de
+citer, en parlant des lettres de noblesse accordées à son père<a name="FNanchor_72" id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>.
+Elle est signée <i>Mon ris</i>, et c'est sans doute là un anagramme
+qui cache un nom trop obscur pour qu'on puisse le deviner.</p>
+
+<p>Tandis que Corneille rencontrait quelques défenseurs, dont,
+il faut l'avouer, il n'avait pas lieu de s'enorgueillir, un nouvel
+adversaire venait prêter un faible renfort à Scudéry et à Mairet.
+Dans la <i>Lettre apologétique</i>, Corneille, irrité de ce qu'un homme
+honoré pendant quelque temps de son amitié avait contribué
+à répandre dans Paris la pièce de vers intitulée: <i>l'Autheur
+du Cid espagnol à son traducteur françois</i>, s'était laissé emporter
+jusqu'à dire: «Il n'a pas tenu à vous que du premier
+lieu, où beaucoup d'honnêtes gens me placent, je ne sois descendu
+au-dessous de Claveret.» Bientôt parut, en réponse à
+cette phrase, la <i>Lettre du S<sup>r</sup> Claueret au S<sup>r</sup> Corneille, soy
+disant Autheur du Cid</i><a name="FNanchor_73" id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>. On y trouve quelques détails intéressants
+<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span>
+à recueillir sur la façon dont fut publiée la <i>Lettre
+apologétique</i>: «J'étois tout prêt, dit Claveret, de vous signer
+que vous êtes plus grand poëte que moi, sans qu'il fût nécessaire
+que vous empruntassiez les voix de tous les colporteurs
+du Pont-Neuf pour le faire éclater par toute la
+France<a name="FNanchor_74" id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>»&mdash;«Songez, ajoute-t-il un peu plus loin, que
+votre apologie fait autant de bruit dans les rues que la <i>Gazette</i>,
+que les voix éclatantes de ces crieurs devroient être seulement
+employées à publier les volontés des princes et les actions
+des grands hommes, et que le beau sexe que vous empêchez
+de dormir le matin déclamera justement contre votre
+poésie<a name="FNanchor_75" id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>.» Claveret, du reste, se résigne à son tour à ce mode
+de publication tant blâmé par lui: «Je suis marri..., dit-il,
+que je sois réduit à cette honteuse nécessité de faire voir ma
+lettre par les mêmes voies dont vous avez usé pour débiter vos
+invectives<a name="FNanchor_76" id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>.»</p>
+
+<p>Tous ceux qui prirent part à cette polémique agirent sans
+doute de la même façon, car nous lisons à la fin d'un volume
+d'une certaine épaisseur qui semblait fait pour figurer aux
+étalages de la Galerie du Palais: «Ma pauvre muse, après
+avoir couru le Pont-Neuf et s'être ainsi prostituée aux colporteurs,
+sera possible reçue aux filles repenties<a name="FNanchor_77" id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a>.»</p>
+
+<p>La lettre de Claveret renferme quelques passages assez curieux
+dont nous avons fait usage dans l'occasion<a name="FNanchor_78" id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>, mais elle
+n'est guère de nature à être analysée. Remarquons seulement
+qu'il en existe une autre, intitulée: <i>Lettre du sieur Claueret
+à Monsieur de Corneille</i><a name="FNanchor_79" id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>, mais entièrement différente de celle
+dont nous venons de parler. La rareté de cette pièce est telle
+qu'elle est restée inconnue à la plupart des éditeurs de Corneille
+et que, malgré le témoignage des frères Parfait, M. Taschereau,
+qui a fait preuve dans l'<i>Histoire de la vie et des ouvrages
+de Corneille</i> de connaissances bibliographiques si étendues
+<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span>
+et si précises, était tenté de douter de son existence<a name="FNanchor_80" id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>. Elle
+figure à la Bibliothèque impériale dans le recueil qui a pour
+numéro Y 5665. En comparant avec quelque attention les deux
+libelles qui portent le nom de Claveret, on s'aperçoit qu'ils ne
+peuvent avoir été écrits l'un et l'autre par le même auteur. En
+effet, ils ne se font nullement suite, et chacun d'eux a l'apparence
+d'une réponse directe et unique à la <i>Lettre apologétique</i>.
+Celle dont nous avons parlé d'abord commence ainsi: «Monsieur,
+j'avoue que vous m'avez surpris par la lecture de votre
+<i>Lettre apologitique</i> (sic), et que je n'attendois pas d'un homme
+qui faisoit avec moi profession d'amitié une si ridicule extravagance....»
+Le début de la seconde n'est pas moins vif: «J'étois
+en terme de demeurer sans repartir, et de ne me venger
+que par le mépris, voyant que les justes risées que l'on fait de
+vos ouvrages sont pour vous des sujets de vanité....» Évidemment,
+dans ces deux réponses, il y en a une qui est supposée;
+il n'est nullement vraisemblable que ce soit la première
+dont l'authenticité n'a jamais été révoquée en doute, et qui contient
+un certain nombre de renseignements, tandis que la seconde
+est une déclamation des plus banales et des plus vides.
+Remarquons d'ailleurs, sans attacher à ce fait plus d'importance
+qu'il n'en mérite, que l'auteur du second pamphlet,
+après s'être adressé, comme nous l'avons vu, directement à
+Corneille, semble ensuite oublier son rôle ou négliger à dessein
+de le remplir, à tel point qu'il parle à chaque instant de
+Claveret à la troisième personne: «Bon Dieu! quelle façon
+d'écrire est la vôtre, et combien en ce point êtes-vous au-dessous,
+je ne dis pas de Claveret, mais du moindre secrétaire
+de Saint-Innocent<a name="FNanchor_81" id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>!» Et plus loin: «Quant à Claveret, vous
+l'avez vengé vous-même.» Enfin le nom qui se trouve à la
+fin de la pièce est amené de telle façon qu'il pourrait n'être
+pas une véritable signature: «Apprenez donc aujourd'hui que
+quand aux trente ans d'étude que vous avez si mal employés,
+vous en auriez encore ajouté trente autres, vous ne sauriez
+faire que vous ne soyez au-dessous de</p>
+
+<p class="left70">CLAVERET.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span>
+Ce serait le lieu de parler de <i>l'Amy du Cid à Claueret</i><a name="FNanchor_82" id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>.
+Certes Niceron se trompe en l'attribuant à Corneille, mais
+cette brochure pourrait bien du moins avoir été écrite sous
+son influence et avec sa participation indirecte. Plutôt que de
+développer sur ce point quelque hypothèse dénuée de preuves,
+ne vaut-il pas mieux mettre tout simplement sous les yeux du
+lecteur à la suite de notre notice ce rare libelle qui n'a jamais
+été réimprimé? C'est le parti que nous avons pris.</p>
+
+<p>C'est sans doute ici qu'il faudrait placer l'analyse de <i>la
+Victoire du S<sup>r</sup></i> (sic) <i>Corneille, Scudery et Claueret, avec une remontrance
+par laquelle on les prie amiablement de n'exposer
+ainsi leur renommée à la risée publique</i><a name="FNanchor_83" id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>. Mais nous n'avons
+de cet écrit que le titre et la description, qui nous ont été conservés
+par Van Praet dans le <i>Catalogue des pièces pour et
+contre le Cid</i> que nous avons déjà cité<a name="FNanchor_84" id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>. Aucun autre bibliographe,
+aucun éditeur n'a parlé de cette pièce, que nous
+n'avons pu trouver.</p>
+
+<p>Un mot maintenant sur une réponse tardive à l'<i>Excuse</i> de
+Corneille. Elle est intitulée: <i>Lettre à *** sous le nom d'Ariste</i><a name="FNanchor_85" id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>,
+et commence ainsi: «Ce n'est donc pas assez, Ariste, que votre
+humeur remuante aye jadis troublé le repos de votre solitude
+et le silence de votre maison en s'attaquant aux &oelig;uvres et
+à l'éloquence de M. de Balzac.... Il faut encore qu'après dix
+ans de silence, au mépris de votre habit et au scandale de
+votre profession.... vous importuniez votre ami de vous donner
+des chansons (sans dire si c'est à boire ou à danser), à
+l'heure même que vous le savez occupé à ce grand mariage, et
+qu'il fait accepter à une fille pour mari celui qui le jour même
+a tué son père.» Ce passage fait évidemment allusion aux
+<i>Lettres de Phyllarque à Ariste</i>, dirigées contre Balzac, et dont
+la première partie parut en 1627, c'est-à-dire dix ans juste
+avant le pamphlet que nous venons de citer. <i>Phyllarque</i>,
+comme il se nomme lui-même, ou <i>le Prince des feuilles</i>,
+comme quelques-uns l'ont appelé, n'est autre que Jean Goulu,
+<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span>
+alors général des Feuillants, ce qui explique et le pseudonyme
+qu'il a pris et le surnom qu'on lui a donné. Ces lettres de
+Phyllarque firent grand bruit, et Corneille en parle d'une manière
+fort élogieuse dans l'épitaphe latine qu'il a composée
+pour Jean Goulu, et qu'on trouvera pour la première fois,
+dans notre édition, en tête des <i>&OElig;uvres diverses</i> en prose. Par
+malheur, si les renseignements abondent sur Phyllarque, on
+n'en rencontre aucun qui concerne Ariste. L'<i>Avertissement du
+libraire au lecteur</i> fait de lui un gentilhomme de la cour, mais
+le ton général prouve que cet Avertissement est plutôt destiné
+à dérouter les soupçons qu'à confirmer les conjectures.
+En tête de chaque volume se trouve une ode d'Ariste qui
+nous prouve qu'il était fort mauvais poëte, ce qui, en aucun
+temps, ne peut tenir lieu d'une désignation précise. Il est bien
+certain du moins qu'il s'agit d'un personnage réel, connu de
+toute la société littéraire du temps, et qui, contrairement à
+l'assertion du libraire du P. Goulu, était religieux et non
+homme de cour. L'extrait d'un pamphlet de Mairet, qu'on
+trouvera analysé plus loin à sa date, achèvera d'établir ces
+divers points<a name="FNanchor_86" id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>.</p>
+
+<p>Si maintenant nous remontons à l'origine de la querelle
+du P. Goulu et de Balzac, nous trouvons que ce dernier fut
+d'abord attaqué par André de Saint-Denis, jeune feuillant, auteur
+d'un livre intitulé: <i>la Conformité de l'éloquence de M. de
+Balzac auec celle des plus grands personnages du temps passé
+et du present</i>, dans lequel il lui reproche vivement ses trop
+nombreuses réminiscences. Ogier répliqua par une <i>Apologie</i>
+de Balzac, dans laquelle le P. André, comme on l'appelait
+d'ordinaire, n'était point ménagé. «L'apologie étant imprimée,
+dit Sorel<a name="FNanchor_87" id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>, un exemplaire en fut porté au supérieur de ce religieux
+(c'est-à-dire au P. Goulu), qui s'offensa de le voir
+attaqué de cette sorte, principalement en des endroits où la
+lecture des livres profanes lui était reprochée. Pource qu'il
+se piquait aussi d'éloquence, il voulut prendre le fait et cause
+pour son novice, et il fit les deux volumes de <i>Lettres de Phyllarque
+à Ariste</i>, où il critiqua horriblement toutes les lettres
+<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span>
+de M. de Balzac, lui donnant le nom de Narcisse, pour l'accuser
+d'un trop grand amour de soi-même.»</p>
+
+<p>Tout ceci n'autoriserait-il pas à regarder André de Saint-Denis
+comme cet Ariste à qui le P. Goulu adressait ses
+<i>Lettres</i> et Corneille son <i>Excuse</i>? Ce n'est certes là qu'une conjecture,
+qui aurait grand besoin de se trouver confirmée par
+quelque renseignement plus positif; mais telle qu'elle est, elle
+présente du moins une certaine vraisemblance.</p>
+
+<p>«J'avoue, dit en parlant de Corneille l'auteur de la <i>Lettre
+à</i> ***, que les sentiments de ses amis pour ce poëme avoient
+préoccupé mon esprit devant que j'en eusse fait la lecture: je
+donnois quelque chose à l'approbation du peuple, encore que
+je le connusse mauvais juge; mais je m'aperçus bientôt après
+que c'étoit l'ignorance, et non pas sa beauté, qui causoit son
+admiration. Je fis donc résolution de guérir ces idolâtres de
+leur aveuglement, et le dessein que j'avois de les désabuser
+me faisoit prendre la plume quand un autre plus digne observateur
+m'a prévenu<a name="FNanchor_88" id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>....» Ce passage servit de texte à la réponse
+qui parut sous ce titre:</p>
+
+<p><i>Lettre pour Monsieur de Corneille, contre les mots de la Lettre
+sous le nom d'Ariste: «Ie fis donc résolution de guerir ces
+Idolatres</i><a name="FNanchor_89" id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>.»</p>
+
+<p>Cette pièce est du nombre de celles que Niceron attribue à
+Corneille, et que nous avons cru devoir réimprimer à la suite
+de cette notice. Nous nous contenterons de remarquer ici que
+l'auteur, quel qu'il soit, paraît connaître au mieux la personne
+qui a écrit la <i>Lettre sous le nom d'Ariste</i>. Il en parle comme
+d'un homme jeune, moins pauvre que Claveret, mais d'une
+origine fort contestable, commensal habituel de Scudéry, et
+très-assidu aux conférences qui se tenaient chez lui. Il est
+vrai que dans la <i>Responce de *** à *** sous le nom d Ariste</i><a name="FNanchor_90" id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>,
+attribuée également par Niceron à Corneille et reproduite
+ci-après, ce n'est plus le même personnage, mais bien Mairet,
+qui est considéré comme l'auteur de la <i>Lettre sous le nom
+d'Ariste</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span>
+Pendant que cette guerre de libelles continuait chaque matin,
+Scudéry, voyant que le public s'obstinait à admirer <i>le
+Cid</i>, s'efforça d'obtenir contre le nouvel ouvrage un jugement
+en forme, et adressa à cet effet au seul tribunal compétent une
+requête qui fut imprimée plus tard sous le titre de <i>Lettre
+de M<sup>r</sup> de Scudery à l'illustre Academie</i><a name="FNanchor_91" id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>.</p>
+
+<p>«Il est bien certain, dit Pellisson, qu'en ce différend qui
+partagea toute la cour, le Cardinal sembla pencher du côté
+de M. de Scudéry, et fut bien aise qu'il écrivît, comme il fit, à
+l'Académie françoise, pour s'en remettre à son jugement. On
+voyait assez le desir du Cardinal, qui étoit qu'elle prononçât
+sur cette matière; mais les plus judicieux de ce corps témoignoient
+beaucoup de répugnance pour ce dessein. Ils disoient
+que l'Académie, qui ne faisoit que de naître, ne devoit point
+se rendre odieuse par un jugement qui peut-être déplairoit
+aux deux partis, et qui ne pouvoit manquer d'en désobliger
+pour le moins un, c'est-à-dire une grande partie de la France;
+qu'à peine la pouvoit-on souffrir sur la simple imagination
+qu'on avoit qu'elle prétendoit quelque empire à notre langue:
+que seroit-ce si elle témoignoit de l'affecter, et si elle entreprenoit
+de l'exercer sur un ouvrage qui avoit contenté le grand
+nombre et gagné l'approbation du peuple? que ce seroit d'ailleurs
+un retardement à son principal dessein, dont l'exécution
+ne devoit être que trop longue d'elle-même; qu'enfin M. Corneille
+ne demandoit point ce jugement, et que par les statuts
+de l'Académie, et par les lettres de son érection, elle ne pouvoit
+juger d'un ouvrage que du consentement et à la prière de
+l'auteur. Mais le Cardinal avoit ce dessein en tête, et ces raisons
+lui paroissoient peu importantes, si vous en exceptez la
+dernière, qu'on pouvoit détruire en obtenant le consentement
+de M. Corneille<a name="FNanchor_92" id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>.»</p>
+
+<p>Boisrobert fut chargé de cette négociation. Il entama à ce
+sujet avec Corneille, alors à Rouen, une longue correspondance,
+qui ne nous est point parvenue. Pellisson a seulement rapporté
+<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span>
+de trop courts fragments des réponses de notre poëte, que
+nous avons classés à leur date parmi ses lettres.</p>
+
+<p>Dans une de ces réponses, tout en énumérant les inconvénients
+qu'il y avait pour la Compagnie à s'occuper de cette
+querelle, il lui échappa de dire: «Messieurs de l'Académie
+peuvent faire ce qu'il leur plaira.»</p>
+
+<p>«Il n'en falloit pas davantage, au moins suivant l'opinion
+du Cardinal, dit Pellisson, pour fonder la jurisdiction de l'Académie,
+qui pourtant se défendoit toujours d'entreprendre ce
+travail; mais enfin il s'en explique ouvertement, disant à un de
+ses domestiques: «Faites savoir à ces Messieurs que je le désire,
+et que je les aimerai comme ils m'aimeront.»</p>
+
+<p>«Alors on crut qu'il n'y avoit plus moyen de reculer, et
+l'Académie s'étant assemblée le 16 juin 1637, après qu'on eut
+lu la lettre de M. de Scudéry pour la Compagnie, celles qu'il
+avoit écrites sur le même sujet à M. Chapelain, et celles que
+M. de Boisrobert avoit reçues de M. Corneille; après aussi que
+le même M. de Boisrobert eut assuré l'assemblée que Monsieur le
+Cardinal avoit agréable ce dessein, il fut ordonné que trois commissaires
+seroient nommés pour examiner <i>le Cid</i> et les <i>Observations
+contre le Cid</i>; que cette nomination se feroit à la pluralité
+des voix par billets qui ne seroient vus que du secrétaire.
+Cela se fit ainsi, et les trois commissaires furent M. de Bourzey<a name="FNanchor_93" id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>,
+M. Chapelain et M. des Marests. La tâche de ces trois messieurs
+n'étoit que pour l'examen du corps de l'ouvrage en gros; car
+pour celui des vers, il fut résolu qu'on le feroit dans la Compagnie<a name="FNanchor_94" id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>.
+MM. de Cerisy, de Gombauld, Baro et l'Estoile furent
+seulement chargés de les voir en particulier et de rapporter
+leurs observations, sur lesquelles l'Académie ayant délibéré en
+diverses conférences, ordinaires et extraordinaires, M. des Marests
+eut ordre d'y mettre la dernière main. Mais pour l'examen
+de l'ouvrage en gros, la chose fut un peu plus difficile.
+M. Chapelain présenta premièrement ses mémoires; il fut ordonné
+<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span>
+que MM. de Bourzey et des Marests y joindroient les
+leurs; et soit que cela fût exécuté ou non, de quoi je ne
+vois rien dans les registres, tant y a que M. Chapelain fit un
+corps, qui fut présenté au Cardinal écrit à la main. J'ai vu avec
+beaucoup de plaisir ce manuscrit apostillé par le Cardinal, en
+sept endroits, de la main de M. Citois, son premier médecin. Il
+y a même une de ces apostilles dont le premier mot est de sa
+main propre<a name="FNanchor_95" id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>; il y en a une aussi qui marque assez quelle opinion
+il avoit du <i>Cid</i>. C'est en un endroit où il est dit que la
+poésie seroit aujourd'hui bien moins parfaite qu'elle n'est, sans
+les contestations qui se sont formées sur les ouvrages des plus
+célèbres auteurs du dernier temps, la <i>Jérusalem</i>, le <i>Pastor fido</i>.
+En cet endroit, il mit en marge: «L'applaudissement et le
+blâme du <i>Cid</i> n'est qu'entre les doctes et les ignorants, au
+lieu que les contestations sur les autres deux pièces ont été
+entre les gens d'esprit<a name="FNanchor_96" id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>;» ce qui témoigne qu'il étoit persuadé
+<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span>
+de ce qu'on reprochoit à M. Corneille, que son ouvrage péchoit
+contre les règles. Le reste de ces apostilles n'est pas considérable;
+car ce ne sont pas de petites notes, comme celle-ci, où
+le premier mot est de sa main: «Bon, mais se pourroit mieux
+exprimer<a name="FNanchor_97" id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>;» et cette autre: «Faut adoucir cet exemple<a name="FNanchor_98" id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>.»
+D'où on recueille pourtant qu'il examina cet écrit avec beaucoup
+de soin et d'attention. Son jugement fut enfin que la substance
+en étoit bonne, «mais qu'il falloit,» car il s'exprima
+en ces termes, «y jeter quelques poignées de fleurs.» Aussi
+n'étoit-ce que comme un premier crayon qu'on avoit voulu lui
+présenter, pour savoir en gros s'il en approuveroit les sentiments.
+L'ouvrage fut donc donné à polir, suivant son intention,
+et par délibération de l'Académie, à MM. de Serizay, de Cerisy,
+de Gombauld et Sirmond<a name="FNanchor_99" id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>. M. de Cerisy, comme j'ai
+appris, le coucha par écrit, et M. de Gombauld fut nommé
+par les trois autres et confirmé par l'Académie pour la dernière
+révision du style. Tout fut lu et examiné par l'Académie
+en diverses assemblées, ordinaires et extraordinaires, et donné
+enfin à l'imprimeur<a name="FNanchor_100" id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a>. Le Cardinal étoit alors à Charonne, où on
+lui envoya les premières feuilles, mais elles ne le contentèrent
+nullement; et soit qu'il en jugeât bien, soit qu'on le prît en
+mauvaise humeur, soit qu'il fût préoccupé contre M. de Cerisy,
+il trouva qu'on avoit passé d'une extrémité à l'autre,
+qu'on y avoit apporté trop d'ornements et de fleurs, et renvoya
+<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span>
+à l'heure même en diligence dire qu'on arrêtât l'impression.
+Il voulut enfin que MM. de Serizay, Chapelain et Sirmond le
+vinssent trouver, afin qu'il pût leur expliquer mieux son intention.
+M. de Serizay s'en excusa, sur ce qu'il étoit prêt à
+monter à cheval pour s'en aller en Poitou. Les deux autres y
+furent. Pour les écouter, il voulut être seul dans sa chambre,
+excepté MM. de Bautru et de Boisrobert, qu'il appela comme
+étant de l'Académie. Il leur parla fort longtemps, très-civilement,
+debout et sans chapeau.</p>
+
+<p>«M. Chapelain voulut, à ce qu'il m'a dit, excuser M. de
+Cerisy, le plus doucement qu'il put; mais il reconnut d'abord
+que cet homme ne vouloit pas être contredit: car il le vit
+s'échauffer et se mettre en action, jusque-là que s'adressant à
+lui, il le prit et le retint tout un temps par ses glands, comme
+on fait sans y penser quand on veut parler fortement à quelqu'un
+et le convaincre de quelque chose. La conclusion fut,
+qu'après leur avoir expliqué de quelle façon il croyoit qu'il
+falloit écrire cet ouvrage, il en donna la charge à M. Sirmond,
+qui avoit en effet le style fort bon et fort éloigne de toute affectation.
+Mais M. Sirmond ne le satisfit point encore; il fallut
+enfin que M. Chapelain reprît tout ce qui avoit été fait, tant
+par lui que par les autres, de quoi il composa l'ouvrage tel
+qu'il est aujourd'hui, qui, ayant plu à la Compagnie et au
+Cardinal, fut publié bientôt après, fort peu différent de ce
+qu'il étoit la première fois qu'il lui avoit été présenté écrit à
+la main, sinon que la matière y est un peu plus étendue, et
+qu'il y a quelques ornements ajoutés.</p>
+
+<p>«Ainsi furent mis au jour, après environ cinq mois de travail<a name="FNanchor_101" id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a>,
+<i>les Sentiments de l'Academie françoise sur le Cid</i><a name="FNanchor_102" id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a>, sans
+que, durant ce temps-là, ce ministre qui avoit toutes les affaires
+du royaume sur les bras, et toutes celles de l'Europe dans la
+tête, se lassât de ce dessein, et relâchât rien de ses soins pour
+cet ouvrage<a name="FNanchor_103" id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>.»</p>
+
+<p>On serait tenté de croire que pendant ces cinq mois le
+nombre des libelles diminua. Il n'en fut rien. Dans la lettre
+<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span>
+par laquelle Scudéry réclamait le jugement de l'Académie sur
+<i>le Cid</i>, il repoussait en ces termes le reproche que lui avait fait
+Corneille de citer inexactement les autorités qu'il avait invoquées
+dans ses <i>Observations</i>: «Dans peu de jours la quatrième
+édition de mon ouvrage me donnera lieu de le faire rougir de
+la fausseté qu'il m'impose, en marquant en marge tous les
+auteurs et tous les passages que j'ai allégués.» Nous ne pensons
+pas qu'il ait donné suite à ce projet, mais il publia isolément:</p>
+
+<p><i>La Preuve des passages alleguez dans les obseruations sur le
+Cid. A Messieurs de l'Academie</i><a name="FNanchor_104" id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a>.</p>
+
+<p><i>L'Epistre aux poetes du temps sur leur querelle du Cid</i><a name="FNanchor_105" id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a> parut
+sans doute presque au même moment, car son début fait allusion
+à la <i>Lettre à l'illustre Academie</i>. «Vous avez fait trop
+de bruit par toutes les provinces de France (messieurs les rimeurs)
+pour croire que vos différends puissent à présent être
+terminés par une Académie que l'un de vous honore d'un
+titre qui est seulement l'apennage des princes et des sacrées
+assemblées.» Rien n'est plus détestable que cette pièce, qui se
+termine par une froide allusion au nom de Corneille: «Si néanmoins
+vous ne voulez cesser qui l'un de clabauder et l'autre
+de croasser, que ce soit pour le moins perché sur un noyer,
+siége ordinaire de tels oiseaux.»</p>
+
+<p><i>Pour le sieur Corneille contre les ennemis du Cid</i><a name="FNanchor_106" id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a>, est le titre
+d'une brochure qui ne se compose que d'un sonnet dont voici
+la chute:</p>
+
+<p class="verse">Corneille sait porter son vol si près des cieux,<br />
+Que s'il ne s'abaissoit pour vous combattre mieux,<br />
+Vos coups injurieux ne pourroient pas l'atteindre;</p>
+
+<p>et de la petite pièce qui suit:</p>
+
+<div class="verse">
+<p class="ni2"><i>Au seigneur de Scudery sur sa victoire.</i></p>
+
+<p><span class="i4 smcap">QUATRAIN.</span></p>
+
+<p>Toi dont la folle jalousie<br />
+Du <i>Cid</i> te veut rendre vainqueur,<br />
+Sois satisfait, ta frénésie<br />
+Te fait passer pour un vain c&oelig;ur.</p></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span>
+C'est aussi à la même époque qu'il faut rapporter l'ouvrage
+intitulé: <i>Examen de ce qui s'est fait pour et contre le Cid:
+avec un traité de la Disposition du Poëme Dramatique, et de la
+prétenduë Règle de vingt-quatre heures</i><a name="FNanchor_107" id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>. L'auteur, il est vrai,
+prétend d'abord que son traité était sous presse même avant
+la <i>Lettre apologétique</i> de Corneille, mais il ajoute: «Il semble
+que je serois obligé de signer cet écrit si je voulois prendre la
+qualité d'intervenant au procès qui s'instruit en l'illustre Académie
+sur la requête du S<sup>r</sup> de Scudéry. Mais plutôt que de
+plaider (qui est un métier que je m'empêche de faire tant que
+je puis), j'aime mieux que ce petit ouvrage s'en aille avec les
+vagabonds et gens sans aveu, ou qu'il soit mis aux Enfermés<a name="FNanchor_108" id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a>,
+comme un enfant trouvé.» L'auteur affecte une grande impartialité
+et loue presque également Corneille et Scudéry.
+«Toutes les fois, dit-il, que la pièce du <i>Cid</i> a paru sur le
+théâtre, j'avoue qu'elle a donné dans la vue à tout le monde.»
+«Je n'en connois l'auteur que de nom, ajoute-t-il un peu plus
+loin, et par les affiches des comédiens; or à cause que je fais
+quelquefois des vers, et que je favorise ceux qui s'en mêlent,
+j'ai inclination pour lui.» Du reste il ne prend aucune part
+réelle à la querelle et ne s'en occupe que parce qu'il trouve
+l'occasion de publier et surtout de faire lire un traité de la
+règle des vingt-quatre heures, écrit depuis cinq ou six ans et
+dont il était embarrassé.</p>
+
+<p>C'est vers ce moment que dut paraître <i>le Iugement du Cid
+composé par un Bourgeois de Paris, marguillier de sa Paroisse</i><a name="FNanchor_109" id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>.
+Le passage suivant nous indique le but de l'auteur et nous
+montre qu'il connaissait bien le défenseur habituel de Corneille,
+<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span>
+mais par malheur il le désigne d'une façon fort obscure
+pour nous. «Quand j'ai vu, dit-il en parlant de notre poëte,
+que l'on ne cessoit d'écrire pour et contre, qu'il ne paroissoit
+que de la passion et de l'excès, soit à le blâmer ou à le défendre,
+et que le pédant qui a pris sa cause, sembloit avoir eu plus de
+soin de défendre son affiche de la morale de la cour, et de
+paroître grand logicien, que de rien faire à l'avantage de Corneille,
+je me suis enfin résolu, attendant le jugement de l'Académie,
+de faire voir le mien, qui est, ce me semble, le sentiment
+des honnêtes gens d'entre le peuple; et sans avoir égard
+ni à la colère des poëtes qui l'ont voulu mettre aussi bas qu'il
+s'étoit mis haut, ni aux louanges excessives que lui donnent
+ses adorateurs, j'ai voulu le défendre contre ce qu'il y avoit
+d'injustice dans les <i>Observations</i> de Scudéry, et montrer aussi
+que l'on sait la portée de son mérite, et que le sens commun
+n'est pas entièrement banni de la tête de ceux qui ne sont ni
+savants, ni auteurs.» Il ne faut pas oublier toutefois que ce
+critique, en apparence si équitable à l'égard de Corneille,
+n'hésite pas à dire avec ses ennemis qu'«il ne devoit point
+faire imprimer <i>le Cid</i>.»</p>
+
+<p>Nous voici arrivés à l'<i>Epistre familiere du S<sup>r</sup> Mayret au
+S<sup>r</sup> Corneille sur la tragi-comédie du Cid</i><a name="FNanchor_110" id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>. Ce pamphlet est le
+seul qui porte une date de jour; il est du 4 juillet 1637. On
+trouve p. 30, après la pièce principale, la <i>Responce à l'Amy
+du Cid sur ses inuectives contre le S<sup>r</sup> Claueret</i>, où est cité le
+Jugement du marguillier, ce qui justifie la place que nous
+avons donnée à cet écrit.</p>
+
+<p>«Monsieur, dit Mairet au commencement de son <i>Épître</i>, si
+je croyois le bruit commun qui vous déclare déjà l'auteur de
+ces mauvais papiers volants qu'on voit tous les jours paroître
+à la défense de votre ouvrage, je me plaindrois de vous à vous-même,
+de l'injustice que l'on me fait en un libelle de votre
+style et peut-être de votre façon; mais comme l'action est trop
+indigne d'un honnête homme, je suspendrai pour quelque
+temps ma créance en votre faveur, et me contenterai (puisque
+la querelle de votre <i>Cid</i> vous a rendu chef de parti) de vous
+<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span>
+demander seulement raison de l'impertinence d'un de vos lanciers
+qui m'est venu rompre dans la visière mal à propos;
+mais d'autant que je n'ai pas l'honneur de connoître le galant
+homme et qu'il ne seroit pas raisonnable que je me commisse
+avec un masque, je vous adresserai, s'il vous plaît, ce petit
+discours, comme si vous étiez lui-même.</p>
+
+<p>«Premièrement il en veut à mes ouvrages qu'il attaque
+tous.... puis par une ruse de guerre, qui n'est pas difficile à
+découvrir, il me veut attribuer la lettre qui commence par les
+railleries passives d'Ariste, continue par le mépris en particulier
+de votre chef-d'&oelig;uvre, et finit par celui de toutes vos autres
+pièces en général. Pour la lettre qu'il me veut donner, il
+me pardonnera si je la refuse.... et je n'ai mis principalement
+la main à la plume que pour faire une publique déclaration de
+ce désaveu. Je proteste hautement que je suis très-humble serviteur
+d'Ariste, pour les bonnes qualités dont je le crois doué
+sur le rapport de M. de Scudéry qui le connoît; et votre ami
+n'y procède pas comme il faut: il devroit se contenter d'égratigner
+mes ouvrages, sans essayer malicieusement de me brouiller
+avec des personnes dont la profession m'a toujours imprimé
+la révérence et le respect.... Il faut savoir que cet ami, qui
+vous ressemble si fort, a fait imprimer deux réponses subsécutives
+à la lettre que je désavoue en cette-ci. Dans la première,
+qui porte pour titre: <i>Lettre pour M. de Corneille</i>.... il témoigne
+en connoître l'auteur par la mauvaise peinture qu'il en
+a faite, et par la seconde, qu'il intitule: la <i>Reponse de *** à ***
+sous le nom d'Ariste</i>, il semble qu'il ait dessein de faire accroire
+que c'est de moi qu'il entendoit parler dans la première;
+si c'est pour se mettre à couvert de l'orage qu'il appréhende
+(car enfin celui qu'il y désigne et qu'il offense est de telle qualité
+qu'il a des domestiques d'aussi bonne condition que vous,
+je ne veux pas dire meilleure quoiqu'on m'en ait assuré, et le
+rang qu'il tient dans la province où vous demeurez est si haut
+que si vous étiez bien avisé, vous iriez lui demander pardon du
+zèle indiscret de votre ami, qui vous peut être injurieux): digressions
+à part, si c'est, comme j'ai dit, qu'il se veuille mettre
+à couvert de l'orage qu'il appréhende, je suis tout prêt en
+votre considération de lui rendre ce bon office, en recevant
+chez moi le paquet qu'il adresse ailleurs.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span>
+Comment le portrait fait par les partisans de Corneille d'un
+commensal de Scudéry assez peu fortuné et d'origine obscure,
+s'applique-t-il, suivant Mairet, à quelqu'un qui occupe un haut
+rang en Normandie? Il est assez difficile de le deviner, à cause
+des termes obscurs dont est enveloppée toute cette polémique;
+mais n'est-on pas autorisé à supposer avec quelque vraisemblance
+que Mairet fait allusion à ce personnage de haute
+condition, dont Corneille a parlé dans la <i>Lettre apologétique</i>,
+et que Voltaire a pris avec si peu d'apparence pour le Cardinal
+lui-même<a name="FNanchor_111" id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a>?</p>
+
+<p>Corneille, ou plutôt quelqu'un de ses amis, répondit au libelle
+que nous venons d'analyser par la <i>Lettre du des-interessé
+au sieur Mairet</i><a name="FNanchor_112" id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a> et par l'<i>Avertissement au besançonnois Mairet</i><a name="FNanchor_113" id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>.
+On trouvera ces deux pièces à la suite de notre notice.</p>
+
+<p>L'adversaire de notre poëte ne se tint pas pour battu. Il répliqua
+par une <i>Apologie pour M. Mairet contre les calomnies
+du S<sup>r</sup> Corneille de Rouen</i><a name="FNanchor_114" id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>; apologie qui renferme une lettre
+de Mairet à Scudéry, datée du 30 septembre 1637. Ce libelle
+fut le dernier. La lettre suivante<a name="FNanchor_115" id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a>, adressée par Boisrobert à
+Mairet, qui habitait alors chez le comte de Belin<a name="FNanchor_116" id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a>, mit enfin
+un terme à cette regrettable dispute.</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p class="right"><span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span>
+«A Charonne, ce 5 octobre 1637.</p>
+
+<p class="left5">«Monsieur,</p>
+
+<p>«Puisque vous êtes extrêmement raisonnable, et que vous
+savez bien que la sujétion illustre à laquelle je suis attaché ne
+me laisse pas assez de liberté pour rendre mes devoirs à tous
+mes amis, je ne vous ferai point d'excuses de m'être autrefois
+reposé sur les soins de M. Chapelain, qui m'a promis de répondre
+pour moi aux lettres que vous m'avez fait l'honneur de
+m'écrire. Il n'aura pas oublié, je m'assure, à vous témoigner
+la continuation de mon zèle, et je me promets bien que vous
+connoîtrez vous-même à votre retour que si je vous ai paru
+muet, je ne me suis pas tu devant ceux auprès desquels vous
+croyez que je puis vous servir, et que je vous ai gardé une inviolable
+fidélité pendant votre absence. Ces six lignes que je
+vous écris de mon chef satisferont, s'il vous plaît, Monsieur, à
+ce que je dois à notre amitié, et vous lirez le reste de ma lettre
+comme un ordre que je vous envoie par le commandement de
+Son Éminence. Je ne vous cèlerai pas qu'elle s'est fait lire avec
+un plaisir extrême tout ce qui s'est fait sur le sujet du <i>Cid</i>, et
+que particulièrement une lettre qu'elle a vue de vous, lui a plu
+jusques à tel point qu'elle lui a fait naître l'envie de voir tout
+le reste. Tant qu'elle n'a connu dans les écrits des uns et des
+autres que des contestations d'esprit agréables, et des railleries
+innocentes, je vous avoue qu'elle a pris bonne part au divertissement;
+mais quand elle a reconnu que de ces contestations
+naissoient enfin des injures, des outrages et des menaces,
+elle a pris aussitôt résolution d'en arrêter le cours. Pour cet
+effet, quoiqu'elle n'ait point vu le libelle que vous attribuez
+à M. Corneille, présupposant par votre réponse, que je lui lus
+hier au soir, qu'il devoit être l'agresseur, elle m'a commandé
+de lui remontrer le tort qu'il se faisoit, et de lui défendre de
+sa part de ne plus faire de réponse, s'il ne lui vouloit déplaire;
+<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span>
+mais d'ailleurs craignant que des tacites menaces que vous lui
+faites, vous ou quelques-uns de vos amis n'en viennent aux
+effets, qui tireroient des suites ruineuses à l'un et à l'autre,
+elle m'a commandé de vous écrire que si vous voulez avoir la
+continuation de ses bonnes grâces, vous mettiez toutes vos injures
+sous le pied, et ne vous souveniez plus que de votre ancienne
+amitié, que j'ai charge de renouveler sur la table de ma
+chambre à Paris, quand vous serez tous rassemblés. Jusqu'ici
+j'ai parlé par la bouche de Son Éminence; mais pour vous dire
+ingénument ce que je pense de toutes vos procédures, j'estime
+que vous avez suffisamment puni le pauvre M. Corneille de
+ses vanités et que ses foibles défenses ne demandoient pas des
+armes si fortes et si pénétrantes que les vôtres. Vous verrez
+un de ces jours son <i>Cid</i> assez malmené par les sentiments de
+l'Académie; l'impression en est déjà bien avancée, et si vous ne
+venez à Paris dans ce mois, je vous l'envoirai. Cependant conservez-moi,
+s'il vous plaît, quelque place dans le souvenir de
+M. de Belin; faites-moi de plus l'honneur de lui témoigner
+que je prends grande part à son affliction, et que je suis autant
+touché que pas un de ses serviteurs, de la perte qu'il a
+fait<a name="FNanchor_117" id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a>. Si j'avois l'esprit assez libre, je la lui témoignerois à lui-même;
+mais je me console quand je pense que ma douleur
+sera plus éloquente en votre bouche qu'en la mienne, et que
+vous n'oublierez rien pour témoigner les véritables sentiments
+de celui qui est avec passion,</p>
+
+<p class="left5">«Monsieur,<br />
+<span class="i2">«Votre très-humble et très-fidèle serviteur</span><br />
+<span class="i6 smcap">«Boisrobert</span>.»</p></div>
+
+<p>Depuis le jour où le Cardinal eut ainsi fait connaître ses intentions,
+on ne publia plus rien que les remercîments adressés
+par Scudéry à l'Académie. Ils parurent dans un petit recueil
+portant le titre suivant: <i>Lettre de M<sup>r</sup> de Balzac à M<sup>r</sup> de Scudery,
+sur ses Obseruations du Cid. Et la response de M<sup>r</sup> de
+Scudery à M<sup>r</sup> de Balzac. Auec la lettre de M<sup>r</sup> de Scudery à
+<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span>
+Messieurs de l'Academie françoise, sur le iugement qu'ils ont
+fait du Cid et de ses Obseruations</i><a name="FNanchor_118" id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>.</p>
+
+<p>La lettre de Balzac est charmante. Espérant l'attirer dans
+son parti, Scudéry lui avait adressé ce qu'il avait écrit contre
+<i>le Cid</i>; mais Balzac, tout en approuvant les principes qui avaient
+guidé son jeune ami, atténue ses critiques par de si nombreuses
+et de si importantes restrictions, que Scudéry dut se trouver
+assez mal satisfait d'avoir provoqué un semblable jugement.</p>
+
+<p>«Considérez néanmoins, Monsieur, que toute la France
+entre en cause avec lui, et que peut-être il n'y a pas un des
+juges dont vous êtes convenus ensemble<a name="FNanchor_119" id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a> qui n'ait loué ce que
+vous desirez qu'il condamne: de sorte que, quand vos arguments
+seroient invincibles et que votre adversaire y acquiesceroit,
+il auroit toujours de quoi se consoler glorieusement de la
+perte de son procès, et vous dire que c'est quelque chose de
+plus d'avoir satisfait tout un royaume que d'avoir fait une
+pièce régulière. Il n'y a point d'architecte d'Italie qui ne trouve
+des défauts en la structure de Fontainebleau et qui ne l'appelle
+un monstre de pierre: ce monstre néanmoins est la belle demeure
+des rois, et la cour y loge commodément.</p>
+
+<p>«Il y a des beautés parfaites qui sont effacées par d'autres
+qui ont plus d'agrément et moins de perfection; et parce que
+l'acquis n'est pas si noble que le naturel, ni le travail des
+hommes que les dons du ciel, on vous pourroit encore dire que
+savoir l'art de plaire ne vaut pas tant que savoir plaire sans
+art. Aristote blâme <i>la Fleur</i> d'Agathon, quoiqu'il die qu'elle
+<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span>
+fut agréable<a name="FNanchor_120" id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a>, et l'<i>&OElig;dipe</i> peut-être n'agréoit pas, quoique
+Aristote l'approuve. Or, s'il est vrai que la satisfaction des spectateurs
+soit la fin que se proposent les spectacles, et que les
+maîtres mêmes du métier ayant quelquefois appelé de César
+au peuple, <i>le Cid</i> du poëte françois ayant plu aussi bien que
+<i>la Fleur</i> du poëte grec, ne seroit-il point vrai qu'il a obtenu la
+fin de la représentation, et qu'il est arrivé à son but, encore
+que ce ne soit pas par le chemin d'Aristote ni par les adresses
+de sa poétique? Mais vous dites, Monsieur, qu'il a ébloui les
+yeux du monde, et vous l'accusez de charme et d'enchantement:
+je connois beaucoup de gens qui feroient vanité d'une
+telle accusation; et vous me confesserez vous-même que, si la
+magie étoit une chose permise, ce seroit une chose excellente:
+ce seroit, à vrai dire, une belle chose de pouvoir faire des
+prodiges innocemment, de faire voir le soleil quand il est
+nuit, d'apprêter des festins sans viandes ni officiers, de changer
+en pistoles les feuilles de chêne et le verre en diamants; c'est
+ce que vous reprochez à l'auteur du <i>Cid</i>, qui vous avouant
+qu'il a violé les règles de l'art, vous oblige de lui avouer qu'il
+a un secret, qu'il a mieux réussi que l'art même; et ne vous
+niant pas qu'il a trompé toute la cour et tout le peuple, ne
+vous laisse conclure de là sinon qu'il est plus fin que toute la
+cour et tout le peuple, et que la tromperie qui s'étend à un si
+grand nombre de personnes est moins une fraude qu'une conquête.
+Cela étant, Monsieur, je ne doute pas que Messieurs de
+l'Académie ne se trouvent bien empêchés dans le jugement de
+votre procès, et que d'un côté vos raisons ne les ébranlent,
+et de l'autre l'approbation publique ne les retienne. Je serois
+en la même peine, si j'étois en la même délibération, et si de
+bonne fortune je ne venois de trouver votre arrêt dans les registres
+de l'antiquité. Il a été prononcé, il y a plus de quinze
+cents ans, par un philosophe de la famille stoïque, mais un philosophe
+dont la dureté n'étoit pas impénétrable à la joie, de
+qui il nous reste des jeux et des tragédies, qui vivoit sous le
+règne d'un empereur poëte et comédien, au siècle des vers et
+de la musique. Voici les termes de cet authentique arrêt, et je
+vous le laisse interpréter à vos dames, pour lesquelles vous
+<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span>
+avez bien entrepris une plus longue et plus difficile traduction<a name="FNanchor_121" id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a>.
+<i>Illud multum est primo aspectu oculos occupasse, etiam si
+contemplatio diligens inventura est quod arguat. Si me interrogas,
+major ille est qui judicium abstulit quam qui meruit</i><a name="FNanchor_122" id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a>.
+Votre adversaire y trouve son compte par ce favorable mot
+de <i>major est</i>; et vous avez aussi ce que vous pouvez desirer,
+ne desirant rien, à mon avis, que de prouver que <i>judicium abstulit</i>.
+Ainsi vous l'emportez dans le cabinet, et il a gagné au
+théâtre. Si <i>le Cid</i> est coupable, c'est d'un crime qui a eu
+récompense; s'il est puni, ce sera après avoir triomphé; s'il
+faut que Platon le bannisse de sa république, il faut qu'il le
+couronne de fleurs en le bannissant, et ne le traite pas plus
+mal qu'il a traité autrefois Homère.»</p>
+
+<p>Trop attachée à la sévérité des règles, trop soucieuse surtout
+de complaire aux moindres fantaisies du Cardinal, l'Académie
+rendit un jugement plus sévère à l'égard de Corneille,
+et partant plus agréable à Scudéry, qui l'en remercia avec effusion.
+L'Académie s'empressa de lui faire répondre en ces
+termes, par l'organe de Chapelain, son secrétaire: «Monsieur,
+moins la Compagnie que vous avez prise pour arbitre de votre
+différend a affecté la qualité de juge, plus se doit-elle sentir
+obligée de la déférence que vous témoignez pour ses <i>Sentiments</i>.
+Je sais qu'en les donnant au public pour vous satisfaire,
+sa principale intention a été de tenir la balance droite et de ne
+faire pas d'une chose sérieuse un compliment ni une civilité;
+mais je sais aussi qu'après cette intention, elle n'a essayé de
+faire rien avec plus de soin que de s'exprimer avec modération
+et de dire ses raisons sans blesser personne. Je souhaite que
+vous soyez bien persuadé de cela, ou plutôt je me réjouis de
+ce que vous l'êtes, et qu'ayant reçu d'elle, en cette rencontre,
+le moins favorable traitement que vous en puissiez jamais attendre,
+vous ne laissez pas de lui faire justice en reconnoissant
+<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span>
+qu'elle est juste. A l'avenir j'espère qu'elle se revanchera de
+votre équité, et qu'aux occasions où il lui sera permis d'être
+obligeante, vous n'aurez rien à désirer d'elle et reconnoîtrez
+qu'elle sait estimer votre mérite et votre vertu. De moi je ne
+vous dis rien pour ce que je crois vous dire tout en vous assurant
+que je suis, Monsieur, votre, etc. De Paris, ce 19 décembre
+1637<a name="FNanchor_123" id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a>.»</p>
+
+<p>En somme <i>les Sentiments de l'Academie sur le Cid</i>, si impatiemment
+attendus, n'eurent aucun des résultats qu'on en espérait:
+ils ne satisfirent entièrement ni la jalousie de Richelieu,
+ni la basse envie de Scudéry; ils ne diminuèrent en rien le légitime
+orgueil de Corneille, ni l'admiration générale, et Boileau
+put résumer plus tard la discussion par ces excellents vers:</p>
+
+<p class="verse">En vain contre <i>le Cid</i> un ministre se ligue:<br />
+Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue.<br />
+L'Académie en corps a beau le censurer:<br />
+Le public révolté s'obstine à l'admirer<a name="FNanchor_124" id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a>.</p>
+
+<p>Lorsque cette grande querelle littéraire fut calmée, Corneille,
+après avoir pardonné à ceux qui s'étaient déclarés contre lui,
+conserva néanmoins le désir de constater en toute occasion
+qu'il n'avait pas accepté de plein gré le jugement de l'Académie.
+En 1640, ayant appris que Balzac préparait un recueil
+de ses lettres, il s'efforça de lui faire supprimer le passage que
+contient sur ce point celle que nous avons citée.</p>
+
+<p>«Corneille m'est venu voir, écrit Chapelain à Balzac le
+17 novembre 1640, et m'a demandé en grâce que j'obtinsse
+de vous d'ôter dans votre lettre à Scudéry ces termes: <i>les juges
+dont vous êtes convenus</i>, pour ce qu'il nie d'être jamais convenu
+de notre compétence sur l'affaire du <i>Cid</i>. Cependant vous ne
+lui pouvez complaire en cela sans choquer Scudéry, qui en
+<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span>
+garde l'original comme une relique, qui croiroit que vous eussiez
+changé d'inclination pour lui. Mon sens seroit que vous
+m'écrivissiez que vous n'imprimeriez plutôt pas la lettre que
+de leur déplaire à l'un et à l'autre. Voyez toutefois si, <i>por bien
+de paz</i><a name="FNanchor_125" id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">[125]</a>, vous voulez vous abaisser jusque-là et priver votre
+volume d'un si grand ornement<a name="FNanchor_126" id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>.»</p>
+
+<p>Nous n'avons pas la réponse de Balzac, mais une autre lettre
+de Chapelain, du 8 décembre suivant, nous en fait connaître
+le contenu: «Le tempérament que vous avez trouvé pour satisfaire
+l'esprit bourru de Corneille le doit tellement contenter
+que, s'il ne le reçoit pas avec mille joies, je suis d'avis que
+vous laissiez l'endroit comme il étoit. Je lui dirai que vous
+avez eu la bonté de vouloir imprimer ce lieu de la sorte: <i>les
+juges dont on m'a dit que vous êtes convenus</i>, car des deux
+c'est celle qui me semble la meilleure<a name="FNanchor_127" id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">[127]</a>....»</p>
+
+<p>Balzac préféra une rédaction encore moins explicite; on lit
+dans le recueil de ses lettres: «Il n'y a pas un des juges dont
+le bruit est que vous êtes convenus ensemble<a name="FNanchor_128" id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">[128]</a>.»</p>
+
+<p>Cela n'empêcha pas Corneille de protester très-vivement
+contre ce bruit dans son avertissement de 1648, où il se montre
+d'ailleurs pénétré de reconnaissance envers Balzac.</p>
+
+<p>A Paris l'attention publique ne reste pas fort longtemps
+fixée sur les mêmes choses, si belles qu'elles puissent être. Au
+bruit qu'avait causé <i>le Cid</i> pendant plus d'une année, succéda
+peu à peu le silence, et, si l'on s'en rapportait aux vers suivants,
+on croirait qu'en 1644 il n'était plus du bel air d'oser
+encore admirer cet ouvrage:</p>
+
+<p class="verse">J'en voyois là<a name="FNanchor_129" id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">[129]</a> beaucoup passer pour gens d'esprit,<br />
+Et faire encore état de Chimène et du Cid,<br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span>
+Estimer de tous deux la vertu sans seconde,<br />
+Qui passeroient ici pour gens de l'autre monde,<br />
+Et se feroient siffler si dans un entretien<br />
+Ils étoient si grossiers que d'en dire du bien<a name="FNanchor_130" id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a>.</p>
+
+<p>Mais ces vers sont de Corneille, qui souffrait sans doute de ce
+que <i>le Cid</i>, quoique vivement admiré, avait cessé d'être le constant
+sujet de toutes les conversations. Il est évident d'ailleurs
+que le poëte ne tenait pas à être pris au mot, et en 1660 il eut
+le bon goût de supprimer cette allusion un peu trop personnelle.</p>
+
+<p>Quoique tout le monde ait donné tort aux adversaires du
+<i>Cid</i>, leurs critiques ont exercé sur cet ouvrage une fâcheuse
+influence qui n'est pas encore dissipée. D'abord ils ont arraché
+à Corneille quelques vers malencontreux, qui, bien qu'inférieurs
+à ceux qu'ils étaient destinés à remplacer, ont dû
+nécessairement prendre place dans son texte définitif. Ensuite
+ils ont enhardi par leurs attaques les reviseurs, les correcteurs,
+gens qui n'ont pas besoin d'être encouragés.</p>
+
+<p>En effet, aucun produit de l'intelligence humaine n'est d'une
+perfection absolue; est-ce une raison pour porter une main
+audacieuse sur tous les chefs-d'&oelig;uvre de notre littérature? Le
+cinquième acte d'<i>Horace</i> a été regardé avec assez de raison
+comme contenant une action nouvelle, différente de celle qui
+fait le sujet des quatre premiers; a-t-on cru pour cela devoir
+le supprimer? Quelques délicats ont blâmé les dénoûments
+des <i>Femmes savantes</i> et de <i>Tartufe</i>, mais ils ne se sont pas avisés
+d'en imaginer d'autres. Par quelle fatalité en a-t-il été différemment
+à l'égard du <i>Cid</i>, qui méritait à double titre d'être
+respecté, d'abord comme un poëme incomparable, puis comme
+un des plus précieux monuments de l'histoire de notre théâtre?</p>
+
+<p>Cela ne peut tenir qu'à deux causes: à l'habitude dès longtemps
+contractée par le public de considérer <i>le Cid</i>, malgré
+toutes ses beautés, comme une pièce remplie d'imperfections,
+et peut-être aussi à la supériorité même des principales
+scènes, qui fait paraître le reste froid et languissant. On voulut
+rendre à Corneille le fâcheux service de supprimer de son
+ouvrage tout ce qui n'atteignait pas au sublime. En 1734 parut
+un petit volume de format in-12, intitulé: <i>Pièces dramatiques
+<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span>
+choisies et restituées</i> par Monsieur ***, et portant pour adresse:
+<i>A Amsterdam, chez F. Changuion</i>. Ce recueil, composé d'une
+manière assez bizarre, renferme <i>le Cid</i>, le <i>don Japhet</i> de Scarron,
+la <i>Mariane</i> de Tristan et <i>le Florentin</i> de la Fontaine.
+Rien de plus curieux que la façon dont l'éditeur, qui passe pour
+n'être autre que Jean-Baptiste Rousseau, <i>restitue</i> les pièces
+qu'il publie. Pour <i>Mariane</i>, il annonce que son travail n'a
+consisté «que dans le retranchement, la correction ou le supplément
+de cent cinquante ou cent soixante vers tout au plus.»</p>
+
+<p>Il ne respecte pas plus Corneille que Tristan. Dans <i>le Cid</i>,
+il fait disparaître sans scrupule trois personnages, l'Infante,
+Léonor et le Page, et supprime par conséquent les nombreux
+passages du rôle de Chimène où celle-ci s'adresse à l'Infante.
+«Ce n'est point, dit-il, faire tort à un beau visage que d'en
+enlever une tache, et plus un ouvrage est digne d'estime, plus
+il mérite qu'on prenne soin, d'en ôter ce qui le défigure. C'est
+ce qu'on a essayé de faire ici, et il n'en a coûté pour cela que
+le supplément de deux vers de liaison au second acte et de
+deux autres au cinquième, qu'il a fallu nécessairement y ajouter,
+et que, par respect pour le grand Corneille, on a pris soin
+de distinguer par ces virgules à qui les imprimeurs donnent
+le nom de guillemets, et qui se trouvent dans les éditions de
+Molière aux endroits de ses pièces, que les comédiens ont coutume
+de couper dans les représentations.»</p>
+
+<p>Au deuxième acte, c'est en tête de la scène entre don Fernand,
+don Arias et don Sanche que se place, assez gauchement,
+la liaison ajoutée par l'éditeur:</p>
+
+<p class="verse">«Quoi me braver encor après ce qu'il a fait!<br />
+Par la rébellion couronner son forfait!»</p>
+
+<p>Enfin, au commencement de la dernière scène de l'ouvrage,
+ces deux vers dits par l'Infante:</p>
+
+<p class="verse">Sèche tes pleurs, Chimène, et reçois sans tristesse<br />
+Ce généreux vainqueur des mains de ta princesse,</p>
+
+<p>sont remplacés par ceux-ci, que prononce don Fernand:</p>
+
+<p class="verse">«Approche-toi, Rodrigue, et toi reçois, ma fille,<br />
+De la main de ton roi, l'appui de la Castille.»</p>
+
+<p>Il est difficile d'imaginer des changements plus malheureux,
+<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span>
+et une telle poésie est bien indigne, non-seulement de Corneille,
+mais aussi de Jean-Baptiste Rousseau.</p>
+
+<p>Toutefois ce texte fut généralement adopté pour la scène,
+et le public s'y accoutuma si bien, que le retour à la rédaction
+authentique parut toujours une innovation des plus hardies.
+Elle fut tentée, mais vainement, en 1737 et en 1741;
+enfin, le 1<sup>er</sup> juin 1806, l'Empereur voulut entendre à Saint-Cloud
+la pièce complète. Monvel joua don Diègue; Talma, Rodrigue;
+Mlle Duchesnois, Chimène; Lafon, le Roi; Mlle Georges,
+l'Infante. Malgré cette admirable composition de troupe, l'épreuve
+ne fut pas favorable, et l'Infante ne parut pas au
+Théâtre-Français.</p>
+
+<p>La suppression si considérable que nous venons de rappeler
+ne fut pas la seule qui eut lieu dans <i>le Cid</i>. Ou avait pris l'habitude
+de retrancher la première scène entre Elvire et Chimène,
+et de commencer brusquement la pièce par ces vers que
+le Comte adresse à don Diègue.</p>
+
+<p class="verse">Enfin vous l'emportez, et la faveur du Roi<br />
+Vous élève en un rang qui n'étoit dû qu'à moi<a name="FNanchor_131" id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">[131]</a>.</p>
+
+<p>Dans son commentaire, Voltaire déplore cette coutume des comédiens,
+qui, de son temps, passaient aussi le couplet célèbre:</p>
+
+<p class="verse">Paroissez, Navarrois<a name="FNanchor_132" id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">[132]</a>....</p>
+
+<p>Toutefois il faut remarquer que, contrairement à l'assertion de
+M. Aimé Martin, la scène d'Elvire n'a pas été retranchée par
+Jean-Baptiste Rousseau; en effet, elle figure tout au long dans
+le recueil de 1734; mais depuis le moment où Voltaire nous
+signale sa suppression, jusqu'au 22 janvier 1842, jour où
+Mlle Rachel joua pour la première fois Chimène, elle n'a pas
+été remise au théâtre. En rendant compte de cette représentation
+dans la <i>Revue des Deux Mondes</i>, M. Charles Magnin félicite
+la Comédie-Française du rétablissement de la première scène
+de l'ouvrage. Une autre innovation importante signala encore
+cette reprise: Corneille dit dans l'<i>Examen</i> du <i>Cid</i>: «Tout s'y
+passe.... dans Séville, et garde ainsi quelque espèce d'unité de
+<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span>
+lieu en général; mais le lieu particulier change de scène en
+scène, et tantôt c'est le palais du Roi, tantôt l'appartement de
+l'Infante, tantôt la maison de Chimène et tantôt une rue ou
+place publique<a name="FNanchor_133" id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">[133]</a>.» Sur quoi Voltaire fait remarquer que «l'unité
+de lieu serait observée aux yeux des spectateurs si on
+avait eu des théâtres dignes de Corneille, semblables à celui
+de Vicence, qui représente une ville, un palais, des rues, une
+place, etc.» La Comédie-Française, qui ne dispose pas d'une
+scène aussi majestueuse, voulut du moins marquer le lieu précis
+de chaque partie de l'action, à l'aide de changements de
+décors. Malgré ce qu'avait d'abord d'un peu étrange la division
+des actes d'une tragédie de Corneille en <i>tableaux</i>, cet essai, qui,
+après tout, semble assez conforme aux intentions de l'auteur,
+réussit fort bien, et depuis lors ce mode de représentation fut
+définitivement adopté<a name="FNanchor_134" id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a>. Il est regrettable qu'au moment où
+l'on changeait ainsi les habitudes du public, on n'ait pas rétabli
+dans toute son intégrité le texte du <i>Cid</i>, et remis au
+théâtre les trois rôles supprimés. Ne serait-ce pas là un bon
+essai à faire pour un anniversaire de naissance de Corneille, et
+M. Édouard Thierry, qui a fait preuve en plusieurs circonstances
+d'une intelligente initiative et d'un goût littéraire des
+plus exercés, ne sera-t-il pas disposé à attacher son nom à une
+<i>restitution</i> de ce genre, bien différente de celle qu'on attribue
+à Jean-Baptiste Rousseau?</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span></p>
+<h3>ÉCRITS EN FAVEUR DU <i>CID</i>,</h3>
+
+<p class="center"><big><b>ATTRIBUÉS A CORNEILLE PAR NICERON OU PAR LES FRÈRES PARFAIT.</b></big></p>
+
+<p class="p2 center"><b>I.</b> <span class="smcap"><b>L'AMI DU CID A CLAVERET</b></span><a name="FNanchor_135" id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">[135]</a>.</p>
+
+<p>Il me semble que vous chantez bien haut, Monsieur Claveret.
+Hé quoi! pour une chose si juste et si raisonnable alléguée
+par M. Corneille à M. Scudéry: «Il n'a pas tenu à vous que du
+premier lieu où beaucoup d'honnêtes gens me placent, je ne sois
+descendu au-dessous de Claveret<a name="FNanchor_136" id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a>,» faut-il que vous preniez la
+mouche, et que vous perdiez un moment la mémoire de ce
+que vous avez été, de ce que vous êtes, et de ce que vous
+serez toute votre vie? Quelle révolution est-ce là? Vous parlerez
+contre <i>le Cid?</i> vous ferez l'homme de conséquence et d'esprit,
+et blâmerez impudemment et impunément tout ensemble
+celui dont vous devez honorer la personne et les ouvrages?
+Il ne seroit pas juste; et croyez-vous, Monsieur Claveret, être
+assez habile homme pour l'emporter sur tous les plus grands
+esprits de France qui se moquent des <i>Observations</i>, et de ceux
+qui suivent les sentiments de leur auteur? Pour moi, j'ai déjà
+répondu pour lui, comme je fais encore, que pour obscurcir
+son éclat, il falloit pour toutes observations faire une meilleure
+pièce. Que si la force des raisons dont M. de Scudéry prétend
+l'avoir combattu, est condamnée même par ceux qu'il demande
+pour juges, considérez, de grâce, où vous vous allez engager.
+Vraiment cela est bien ridicule que vous, à qui vos parents
+ont laissé pour tout héritage la science de bien tirer des
+<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span>
+bottes<a name="FNanchor_137" id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a>, vous vouliez écrire, et faire comparaison avec un des
+plus grands hommes de notre siècle pour le théâtre, et douter
+encore de l'approbation que <i>le Cid</i> a reçue au Louvre et à l'hôtel
+de Richelieu. Il paroît bien que votre règne n'est pas de ce
+monde; voyez-le, Monsieur Claveret, et ouvrez vos oreilles bien
+grandes: vous entendrez ce qu'il y a de grands esprits en
+France de l'un et de l'autre sexe dire tout haut: «Voilà le plus
+bel ouvrage de théâtre que nous ayons vu jusqu'à présent.»
+Examinons un peu les vôtres en gros, car le détail n'en vaut
+pas la peine. Ne m'avouerez-vous pas que le voyage que vous
+faites faire aux Bons hommes à votre pèlerin amoureux<a name="FNanchor_138" id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">[138]</a> est
+une belle chose? Je vous jure qu'il m'a pris cent fois envie de
+vous demander où votre fils Tadés et vous avez étudié, afin
+de me faire interpréter le langage de l'un, et apprendre les
+galimatias de l'autre; car comme il arrive qu'il en échappe
+quelquefois sans y penser, j'aurois été ravi de les faire avec
+science comme vous. Je me serois bien mis auprès de Jodelet<a name="FNanchor_139" id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">[139]</a>
+pour le moins, et je m'assure qu'il s'en seroit servi mieux que
+les comédiens, qui n'ont jamais su faire valoir les vôtres, quelque
+art et quelque peine qu'ils y aient apportée. Votre <i>Place
+Royale</i> suit assez bien, et je vous confesse qu'elle fut trouvée si
+<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span>
+bonne à Forges, que Mondory et ses compagnons qui en avoient
+les eaux dans la saison du monde la plus propre pour les
+boire, n'en voulurent jamais goûter: tout le monde n'entendra
+pas ceci peut-être; c'est que vous avez fait une pièce intitulée
+<i>les Eaux de Forges</i>, que vous leur donnâtes, où il ne manquoit
+chose du monde, sinon que le sujet, la conduite, et les vers ne
+valoient rien du tout. A cela près c'étoit une assez belle chose<a name="FNanchor_140" id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a>.
+Je sais bien que vous n'avez pas vendu vos ouvrages: ce n'étoit
+pas manque de pauvreté, ni d'en avoir demandé beaucoup
+de fois de l'argent; mais c'est que les comédiens ne vous en
+ont jamais rien voulu donner: c'est ce que vous avez fait jusques
+ici. Et pour couronnement de chef-d'&oelig;uvre, vous faites
+une mauvaise lettre où vous tranchez du censeur, et, si je ne
+me trompe, du vaillant. Taisez-vous, Monsieur Claveret, taisez-vous,
+et vous souvenez que vous ne pouvez être ni l'un
+ni l'autre, et que votre personne est si peu considérable que
+vous ne devez jamais croire que M. Corneille ait eu envie de
+vous choquer. Vous croyez peut-être avoir fait un beau coup
+de mail quand vous dites: <i>ou pour contenter les comédiens que
+vous servez</i>. Chacun sait bien de quel biais il faut prendre cette
+façon de parler. Et il est très-vrai que ses soins et ses veilles
+leur ont rendu de si bons et profitables services, que je leur
+ai ouï dire hautement que jusques ici ils doivent à lui seul ce
+que le théâtre peut donner de bien. Vous ne ferez jamais de
+même, Monsieur Claveret, et je ne m'étonne pas de vous entendre
+dire que vous ne vous piquez pas de faire des vers: je
+vous crois. Néanmoins vous dites au même temps que ce que
+vous avez produit ne vous a point fait rougir de honte: c'est
+seulement un témoignage de votre effronterie, plutôt que de la
+bonté de vos ouvrages. Après tout, orateur et poëte de balle,
+souvenez-vous de n'intéresser personne en votre affaire, et que
+quand M. Corneille a dit:</p>
+
+<p class="left5">Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée<a name="FNanchor_141" id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">[141]</a>,</p>
+
+<p>il a parlé raisonnablement et véritablement. Songez seulement,
+comme je vous ai déjà dit, à ce que vous êtes; que vous n'avez
+<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span>
+jamais rien fait de bien que de vous être tu depuis quatre ans<a name="FNanchor_142" id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">[142]</a>;
+que vous ne deviez pas rompre ce silence pour une si mauvaise
+chose; que les sottises de votre lettre fâchent tous les honnêtes
+gens; que cela vous rend bernable par tout pays; que tout ce
+qu'elle contient est trop plat et trop peu fort pour donner la
+moindre atteinte au <i>Cid</i>, ni faire croire que M. Corneille en
+soit seulement le copiste, comme vous dites; que je ne lui conseille
+pas de se donner la peine de vous répondre; que vous
+êtes auprès de lui ce que le laquais est auprès du maître, et
+qu'un ami du <i>Cid</i> qui ne fit jamais profession d'écrire, et qui
+ne laisse pas de se connoître aux bonnes choses, n'a fait cette
+lettre que pour vous avertir de pratiquer un proverbe latin que
+vous vous ferez expliquer et qui dit: <i>Ne sutor ultra crepidam.</i>
+Adieu, Claveret: ne soyez pas curieux de savoir mon nom,
+de peur de l'apprendre.</p>
+
+<p class="p2 center"><b>II.</b> <b>LETTRE POUR M. DE CORNEILLE, CONTRE
+CES MOTS DE LA LETTRE SOUS LE NOM D'ARISTE:</b></p>
+
+<p class="center"><i>Je fis donc résolution de guérir ces idolâtres</i><a name="FNanchor_143" id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a>.</p>
+
+<p>Cachez-vous tant qu'il vous plaira, faites protestation de
+changer à tous moments de parti, on vous le pardonne: vous
+passez pour homme qui reçoit aisément toutes sortes d'impressions.
+On dit que vous avez eu au commencement du <i>Cid</i>
+les sentiments d'un homme raisonnable, et que vous n'avez
+pu lui dénier les louanges qu'il tiroit sans violence de tous les
+honnêtes gens; pourquoi maintenant déférer au jugement de
+<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span>
+l'observateur, à cause qu'il vous a témoigné approuver cinq
+ou six mauvaises pièces rimées que vous dites avoir faites?
+Jeune homme, assurez votre jugement devant que de l'exposer
+à la censure publique, et ne hasardez plus de libelles sans les
+avoir communiqués à d'autres moins passionnés que l'observateur.
+J'avoue qu'il vous doit beaucoup, mais il eût pu choisir
+un plus juste instrument de ses louanges que vous. Il est peu
+curieux de sa réputation. Je commence à désespérer de son
+parti, puisqu'il l'abandonne à des personnes qui le savent si
+mal soutenir; c'est une preuve certaine de la fausseté d'une
+affaire, quand elle tombe entre les mains d'un ignorant. Aussi
+n'avons-nous point vu d'autres personnes embrasser ses intérêts.
+Claveret a été le premier qui s'est éveillé, qui dans ses
+plus grandes ambitions n'a jamais prétendu au delà de sommelier
+dans une médiocre maison: encore je lui fais beaucoup
+d'honneur. Celui que j'attaque est un peu plus fortuné de
+biens; mais il faut apporter de la foi quand il s'agit de son
+origine (j'aime mieux paroître obscur que médisant). Il eût pu
+réussir du temps des comparaisons; sa misérable éloquence me
+fait pitié, je ne peux consentir qu'un tel personnage se veuille
+dire du nombre des auteurs et qu'il se mêle aujourd'hui de
+juger de la bonté ou de la fausseté d'une pièce. Voyez le raisonnement
+de ce visage, il se vante de vouloir guérir des idolâtres.
+Monsieur le médecin, vous apportez de fort mauvais
+remèdes; et si vous étiez aussi peu versé dans le reste de votre
+doctrine, il est périlleux de tomber entre vos mains. Vous avez
+produit de si mauvaises raisons que vous n'avez pas commencé
+à me persuader, bien éloigné de me convaincre. Si vous me
+priez, je donnerai quelque chose à l'obligation que vous avez à
+la maison de M. de Scudéry. Puisque vous portez ses intérêts au
+delà d'un homme désintéressé, il paroît que vous en avez reçu
+quelque sensible plaisir. Il est vrai que vous êtes de sa maison,
+et que vous assistez souvent aux conférences qui s'y traitent:
+vous n'en revenez point qu'avec de nouvelles lumières; et ce
+grand amas de belles figures que vous prostituez dans votre
+petit papier, valent bien que vous l'en remerciiez; mais gardez
+bien qu'en voulant fuir le vice de méconnoissant, vous ne choquiez
+absolument la plus saine partie du monde. M. de Corneille
+a satisfait tout le monde raisonnable; vous avez affecté avec trop
+<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span>
+de violence et d'animosité la diminution du crédit qu'il avoit acquis;
+et si vous eussiez eu assez de pouvoir, vous eussiez terni
+la gloire d'un homme duquel vous avez autrefois recherché
+l'amitié, et de laquelle il vous avoit honoré: vous ne la méritiez
+pas, puisque vous prenez si peu de soin à la conserver.</p>
+
+<p>Au reste, je vous veux avertir encore une fois d'un point qui
+ne vous sera pas inutile, Monsieur l'auteur, c'est de vous défaire
+de vos comparaisons, lesquelles paroissent fort souvent
+dans votre lettre, et choquent beaucoup de personnes. Vous
+êtes jeune, il y a espérance que vous vous guérirez de vos erreurs,
+et direz un jour que je n'ai pas peu contribué à votre
+avancement. Adieu, beau corps plein de plaies<a name="FNanchor_144" id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a>, et si tu veux
+savoir mon nom, je ne fus jamais renégat. Adieu, console-toi.</p>
+
+<div class="verse">
+<p><span class="smcap">MARTIALIS</span> (Epigr. lib. IX, épigr. 82)<a name="FNanchor_145" id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a>.</p>
+
+<p><i>Lector et auditor nostros probat, Aule, libellos;</i><br />
+<span class="i2"><i>Sed quidam exactos esse poeta negat:</i></span><br />
+<i>Non nimium curo, nam c&oelig;næ fercula nostræ</i><br />
+<span class="i2"><i>Malim convivis quam placuisse coquis.</i></span></p>
+
+<p><span class="smcap">TRADUCTION, A MONSIEUR CORNEILLE.</span></p>
+
+<p>Les vers de ce grand <i>Cid</i>, que tout le monde admire,<br />
+Charmants à les entendre, et charmants à les lire<a name="FNanchor_146" id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">[146]</a>,<br />
+Un poëte seulement les trouve irréguliers.<br />
+Corneille, moque-toi de sa jalouse envie:<br />
+Quand le festin agrée à ceux que l'on convie,<br />
+Il importe fort peu qu'il plaise aux cuisiniers.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span>
+<span class="i6 smcap">ÉPIGRAMME.</span></p>
+
+<p>Si les vers du grand <i>Cid</i>, que tout le monde admire,<br />
+Charment à les ouïr, mais non pas à les lire,<br />
+Pourquoi le traducteur des quatre vers latins<br />
+Les a-t-il comparés aux mets de nos festins?<br />
+<span class="i4">J'avoue avec lui, s'il arrive</span><br />
+<span class="i4">Qu'un mets soit au goût du convive,</span><br />
+Qu'il importe bien peu qu'il plaise au cuisinier;<br />
+Mais les vers qu'il défend d'autres raisons demandent:<br />
+C'est peu qu'ils soient au goût de ceux qui les entendent,<br />
+S'ils ne plaisent encore aux maîtres du métier.</p></div>
+
+<p class="p2 center"><b>III.</b> <span class="smcap"><b>RÉPONSE DE *** A *** SOUS LE NOM D'ARISTE.</b></span></p>
+
+<p>Ne vous étonnez point du procédé que l'on pratique aujourd'hui
+contre vous: on veut réveiller une guerre qui a fait trembler
+tous les bons esprits de son temps, et qui n'en a laissé pas
+un dans le pouvoir de se dire neutre. Les partisans de l'observateur
+reconnoissent sa foiblesse, et pour rendre son parti plus
+nombreux, ils veulent attirer à lui des personnes qui ne se
+souviennent plus de leurs dissensions, et qui ne songent qu'au
+dessein qu'ils ont fait de ne plus tomber dans une faute publique.
+Je crois que M. de Balzac n'approuvera jamais l'orgueil
+qu'on tâche de lui attribuer. Et je ne doute point aussi que vous
+n'ayez été marri de vous voir mêlé dedans une dispute particulière,
+et que vous n'ayez tous deux eu en horreur le dessein
+de l'anonyme, qui veut embarrasser des âmes désintéressées,
+et faire entrer dans la lice deux personnes toutes fraîches, afin
+de faire esquiver son ami qui n'en peut plus. Il me permettra
+de lui dire qu'il n'a pas assez bien agi en ceci, et qu'il devoit
+ou s'attaquer absolument à vous, ou médire seulement de
+M. Corneille, sans par un galimatias qui ne veut rien dire, et
+par une confusion absurde, vous adresser le commencement
+d'une lettre injurieuse, et la poursuivre par des railleries et
+des impostures qui s'adressent directement à votre ami. Puisque
+je lui en eusse voulu, j'eusse bouffonné sur <i>Mélite</i>, et
+eusse dit que ce ne fut jamais qu'une pièce fort foible, puisqu'elle
+n'eut la peine que d'effacer le peu de réputation que
+<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span>
+s'étoit acquis le bonhomme Hardy, et que les pièces qui furent
+de son temps ne valoient pas la peine d'être écoutées. Car la
+<i>Sylvie</i> et la <i>Chriséide</i>, par exemple, étoient les saillies d'un
+jeune écolier qui craignoit encore le fouet<a name="FNanchor_147" id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">[147]</a>; et le <i>Ligdamon</i><a name="FNanchor_148" id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">[148]</a>
+partoit d'une plume qui n'avoit jamais été tranchée qu'à coups
+d'épée. J'eusse dit que <i>la Galerie du Palais</i> n'étoit pas bonne,
+parce que le nom en étoit trop commun; que <i>la Place Royale</i>
+n'étoit pas meilleure, puisqu'il en avoit dérobé le titre à ce très-fameux
+et très-célèbre auteur, <span class="smcap">Monseigneur Claveret</span><a name="FNanchor_149" id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">[149]</a>: et que
+<i>la Suivante</i> étoit une pièce qu'on ne pouvoit goûter, parce que
+l'on n'en avoit jamais vu une qui fût faite avec de si grandes
+régularités. Mais aussi n'eussé-je pas oublié les éloges de tous
+les poëmes qui furent représentés dedans les mêmes temps. Et
+surtout j'eusse fait une apologie pour la pauvre <i>Silvanire</i>,
+dont les exemplaires ne périront jamais. J'eusse loué <i>le Duc
+d'Ossonne</i>, et eusse dit que l'esprit de l'auteur y est miraculeux,
+puisque toute la pièce (qui est assez longue) n'a pourtant
+rien de plus achevé que ce qu'on voit dans un premier
+acte, et qu'il a voulu par le même poëme bannir les honnêtes
+femmes de la comédie, qui n'ont pu jamais souffrir les paroles
+ni les actions de ses deux héroïnes. Mais après aussi
+j'eusse examiné sa <i>Virginie</i>, et ayant laissé à Ragueneau le
+soin de faire une satire contre le coup fourré qui a fait rire
+tout le monde, j'eusse admiré la force d'esprit de son héros,
+qui méprise une princesse qui l'aime, et fait même le semblant
+de ne la pas entendre quand elle se déclare à lui: et le tout à
+cause qu'il aime sa s&oelig;ur. Mais je n'aurois garde d'enfoncer
+sur leur amour, de peur d'y faire voir ou de l'inceste, ou de
+<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span>
+la brutalité, et de dire qu'un inconnu, qu'il veut faire passer
+pour honnête homme, ne voulût pas avoir de l'amour pour
+une belle fille, à cause qu'il a de l'amitié pour une autre qui
+est bien moins scrupuleuse que lui. Après je passerois à la
+<i>Sophonisbe</i><a name="FNanchor_150" id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">[150]</a>, que j'entends plaindre avec autant de justice que
+Didon se plaint chez un ancien de ce qu'on la fait moins honnête
+qu'elle ne fut. Je tâcherois à recouvrir l'honneur de
+Syphax, qui fait moins pitié par le débris de sa fortune et par
+le bouleversement de son trône, que parce qu'il surprend un
+poulet que sa femme a envoyé à Massinisse. J'aurois blâmé
+toute l'importunité du second acte, où Sophonisbe paroît toujours;
+et passant plus avant pour imiter les écrivains du temps,
+je me serois écrié à la scène où Massinisse apprend d'elle
+quand il commença d'en être aimé: «O raison de l'auteur, que
+faisiez-vous alors? Qu'étoit devenu ce jugement dont vous
+n'avez que l'apparence dans toutes vos pièces<a name="FNanchor_151" id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a>? Massinisse
+avoit-il pas raison de craindre qu'on ne lui rendît ce qu'il
+avoit prêté? et quand Sophonisbe en verroit quelqu'un de
+meilleure mine, qu'elle ne l'estimât plus que lui, puisque
+c'étoit le sujet pourquoi elle l'avoit estimé plus que Syphax?»
+Enfin je n'écouterois point l'excuse qu'il allègue, puisqu'elle
+ne vaut rien, et aimerois mieux qu'il eût traité l'histoire comme
+elle s'est passée, que comme elle a dû se passer, au moins à ce
+qu'il dit. Mais je ne vois pas que je fais presque la même chose
+que celui que je blâme et qui vous adresse sa lettre, puisque je
+fais revivre des fautes que j'avois pris tant de peine d'oublier.
+Vous connoîtrez pourtant que j'en use avec plus de raison que
+lui, qui va troubler le repos d'un religieux jusque dans sa
+cellule<a name="FNanchor_152" id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">[152]</a>. Pour moi qui suis au monde, et qui ai toujours loué
+en lui ce qui n'a pas été blâmable, je vous avoue que le
+voyant hors du sens, j'ai commencé à perdre la bonne opinion
+que j'en avois conçue; et sachant de plus qu'il fait son possible
+<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span>
+pour fomenter la discorde, je l'ai considéré comme ces
+méchants politiques qui n'étant pas assez puissants pour subsister
+d'eux-mêmes, tâchent de brouiller les affaires, afin d'établir
+des fondements à leur fortune sur les ruines de ceux
+qu'ils n'eussent osé choquer ouvertement. Il fait battre deux
+ennemis forts et redoutables (au moins par ses conseils il tâche
+de vouloir relever celui qui est presque abattu), et ne considère
+pas que celui qui a déjà de l'avantage, parce qu'il s'est
+tu, en aura encore de plus grands quand il voudra parler. Et
+puisqu'il juge un bon esprit indigne de sa colère, il verra
+celui-ci avec un si grand mépris, qu'il ne voudra jamais penser
+à lui, puisqu'il ne songe qu'aux choses excellentes. Imitez-le,
+Ariste, et laissez aux honnêtes gens le soin de répondre à la
+calomnie.</p>
+
+<p class="p2 center"><b>IV.</b> <span class="smcap"><b>LETTRE DU DÉSINTÉRESSÉ AU SIEUR MAIRET</b></span><a name="FNanchor_153" id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a>.</p>
+
+<p class="left5"><span class="smcap">Monsieur</span>,</p>
+
+<p>Il faut que <i>le Cid</i> de M. Corneille soit fait sous une étrange
+constellation, puisqu'il a mis tout le Parnasse en rumeur, et
+que presque tous les poëtes sont réduits à la prose. Je veux
+quasi mal à son trop de mérite, puisqu'il est cause d'un si
+grand désordre. Au commencement (il est vrai) que je vis jeter
+cette pomme de discorde, je ne fus pas fâché de voir naître un
+peu de jalousie en votre esprit, et j'espérois que le feu de la
+colère donneroit plus de force à vos vers, à vous une honnête
+émulation, et que par de nouveaux efforts vous tâcheriez d'atteindre
+à la course celui qui avoit pris les devants. Néanmoins,
+soit que vous reconnoissiez vos forces trop petites pour un dessein
+si haut, ou que l'envie ne vous inspire que de lâches résolutions,
+vous serez satisfait en apparence si vous pouvez faire
+<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span>
+descendre M. Corneille du lieu où beaucoup d'honnêtes gens
+l'ont placé, parce que vous n'y pouvez pas monter. Vous l'appelez
+Icare parce qu'il vole au-dessus de vous. Il vous fera
+voir à la pièce qu'il prépare, que ses ailes sont assez fortes
+pour le soutenir, et que n'étant pas de cire, vous n'êtes pas
+aussi le soleil qui les lui fera fondre. Ce n'est pas de vous qu'il
+doit attendre le coup mortel. Je croyois qu'après les vains
+efforts de l'observateur du <i>Cid</i>, personne n'auroit jamais la
+vanité d'attaquer la renommée de ce fameux ouvrage, et qu'à
+l'exemple de M. de Scudéry, qui pour tout fruit de ses veilles
+n'a remporté que le titre d'envieux, tous ceux à qui son éclat
+fait mal aux yeux seroient sages à l'avenir, et ne s'attireroient
+plus l'aversion des honnêtes gens par de nouvelles calomnies.
+Mais peut-être vous êtes-vous cru plus considérable, et qu'après
+avoir attiré M. Corneille au combat, vous seriez assez
+puissant pour le ruiner, et faire voir à tous ceux qui ont estimé
+<i>le Cid</i>, que leur ignorance est la cause de leur approbation,
+et qu'à vous seul l'aventure étoit due de rompre le charme qui
+nous silloit les yeux, et nous faire voir la vérité cachée. Après
+cela, beau lyrique, pouvez-vous accuser un autre de la présomption
+d'Icare? Si <i>le Cid</i> n'eût pas été assez fort de lui-même
+pour soutenir de si foibles assauts que ceux qu'on lui a
+livrés, et qu'il peut attendre de vous, son auteur l'eût fortifié
+par un ouvrage digne de lui. Mais le mérite de sa cause avoit
+trop intéressé d'honnêtes gens à son parti, pour qu'il lui fût
+nécessaire d'entreprendre sa défense. Ses heures sont trop précieuses
+au public, puisqu'il les emploie si dignement, pour
+souhaiter de lui qu'il les perde à vous répondre. Vous êtes de
+ces ennemis qui emploient la ruse, après avoir eu du désavantage
+par la force ouverte. Vous feriez un grand coup d'État
+pour vous autres, si par vos adresses vous obligiez M. Corneille
+à répondre à M. Claveret, et si par de petites escarmouches
+vous amusiez un si puissant ennemi; vous dissiperiez un
+nuage qui se forme en Normandie, et qui vous menace d'une
+furieuse tempête pour cet hiver. Cela vous doit être d'autant plus
+sensible, que votre jugement est assez net pour prévoir votre
+ruine, et votre esprit trop foible pour l'empêcher. Je trouve un
+peu étrange la comparaison que vous faites avec lui; je veux
+bien m'en servir contre vous-mêmes, n'ayant pas dessein d'employer
+<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span>
+de meilleures armes que les vôtres pour vous battre.
+Vous le feignez réduit au déplorable état où vous êtes, et voulez
+que pour se sauver il s'accroche à tout ce qu'il rencontre.
+Je ne puis juger que le succès du <i>Cid</i>, et de ses autres pièces,
+lui ait été si désavantageux, qu'il ait été obligé de se bâtir une
+réputation sur la ruine de la vôtre, et ne pouvant se sauver
+que par votre perte, il ait tâché d'obscurcir votre nom qui ne
+lui donna jamais d'ombrage. Il eût été à plaindre si pour avoir
+de l'estime, il eût été contraint d'employer de si lâches moyens.
+S'il a fait profit de son étude, et qu'il ait habillé à la françoise
+quelque belle pensée espagnole, le devez-vous appeler voleur,
+et lui faire son procès? Si la charité vous oblige à l'avertir
+publiquement de ses défauts, que ne faites-vous justice à vous-même?
+Vous passeriez pour corneilles déplumées, si vous aviez
+retranché de vos ouvrages tout ce que vous avez emprunté
+des étrangers. Je ne blâme point M. de Scudéry de savoir si
+bien son cavalier Marin<a name="FNanchor_154" id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a>. C'est une source publique où il est
+permis à tout le monde de boire; sans lui il ne nous auroit pas
+fait voir un <i>Prince déguisé</i><a name="FNanchor_155" id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">[155]</a>, qui a passé pour la plus agréable
+de ses pièces. Le <i>Pastor fido</i> même n'a pas eu moins d'estime
+dans l'Italie, pour avoir emprunté des pages entières de Virgile.
+Les livres sont des trésors ouverts à tout le monde, où il
+est permis de s'enrichir sans être sujet à restitution, non plus
+que les abeilles qui picorent sur les fleurs. Ce n'est pas qu'il
+se faille indifféremment charger la mémoire de toutes choses:
+au contraire, la plus grande partie ne mérite pas d'être lue;
+c'est à la raison de faire le choix des bonnes, et M. Corneille
+les connoît trop pour les aller chercher chez M. Claveret. Je
+m'étonne de ce que vous le voulez faire passer pour un si célèbre
+voleur, et que vous le faites arrêter à piller où il y a si
+peu de butin. Ce n'est pas que je veuille mépriser M. Claveret:
+au contraire, j'estime ceux qui comme lui s'efforcent à se tirer
+de la boue, et se veulent élever au-dessus de leur naissance.
+Mais aussi ne faut-il pas qu'il se donne trop de vanité. Il a
+<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span>
+bonne grâce à se donner l'estrapade<a name="FNanchor_156" id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">[156]</a>, pour mettre M. Corneille
+au-dessous de lui, et à reprocher aux Normands que pour être
+accoutumés au cidre, ils s'enivrent facilement lorsqu'ils boivent
+du vin<a name="FNanchor_157" id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">[157]</a>. Il sait le contraire par expérience, après en avoir versé
+plusieurs fois à M. Corneille<a name="FNanchor_158" id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">[158]</a>: ce qu'il ne peut pas nier, non plus
+que ç'a été l'envie qui lui a mis la main à la plume, puisqu'il
+avoue que l'auteur du <i>Cid</i> en l'attaquant avoit perdu sa réputation,
+comme les mouches qui perdent leur aiguillon en piquant.
+Confesse-t-il pas que la seule gloire de M. Corneille a
+fait prendre l'essor à sa plume? Que je le tiendrois heureux si
+ce noble aiguillon lui étoit demeuré, et s'il s'étoit enrichi d'une
+si belle dépouille! Il doit remercier celui qui l'a mis au nombre
+des poëtes, quoiqu'il l'aye mis au dernier rang: c'est plus
+qu'il ne devoit prétendre raisonnablement. Je ne touche point
+son extraction, et je ne tiens pas qu'un honnête homme doive
+offenser toute une famille pour la querelle d'un particulier. Il
+est ici question seulement du mérite d'un poëme, et vous avez
+fort mauvaise grâce à quitter votre sujet pour dire des injures,
+et des reproches que l'on vous peut faire sans injustice. Puisque
+vous avez parlé de vos pièces de théâtre, souffrez que je me
+serve de la même liberté dont vous avez usé avec M. Corneille;
+et quoiqu'elle vous soit autant injurieuse, trouvez bon que je vous
+détrompe et que je vous dise vos vérités. Vous ne devez pas faire
+d'excuses qu'à vous-même, d'avoir osé mettre en parallèle votre
+apprentissage avec <i>le Cid</i>. La différence y est si grande que qui
+n'y en mettroit pas s'accuseroit d'ignorance, et vous ne le pouvez
+sans être présomptueux. Mais s'il est du Parnasse comme du
+paradis, où l'on ne peut avoir d'entrée avec du bien mal acquis,
+tombez d'accord avec tout le monde que vous en êtes
+exclus<a name="FNanchor_159" id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor">[159]</a>, si vous ne restituez la plus grande partie de votre réputation
+<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span>
+à un maître qui par excès de bonté ne s'est pas contenté
+de vous receveoir chez lui généreusement au fort de vos
+misères, mais qui, par son approbation et par l'honneur qu'il
+vous a fait en vous regardant d'assez bon &oelig;il, a obligé tous
+ses amis à dire du bien de vos ouvrages. C'est de lui seul que
+vous tenez le peu d'estime que vous possédez, non du mérite
+de vos &oelig;uvres, qui ne sont pas si parfaites que tout le monde
+n'y ait remarqué de grands défauts. Vous faites bien de prendre
+du temps pour justifier la <i>Silvanire</i>, <i>le Duc d'Ossonne</i>, la
+<i>Virginie</i> et la <i>Sophonisbe</i><a name="FNanchor_160" id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor">[160]</a>; si vous le faites, j'avoue que
+l'ouvrage sera bien considérable, puisque par lui vous ferez l'impossible.
+A tout hasard, je ne vous conseille pas de les porter
+à la censure de l'Académie, de peur d'une trop grande confusion.
+Une pareille crainte n'a jamais empêché M. Corneille de se
+soumettre au jugement d'une si célèbre compagnie<a name="FNanchor_161" id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor">[161]</a>. C'est une
+déférence qu'il a toujours rendue à ses amis, et n'a jamais eu
+honte d'avouer ses fautes quand on les lui a fait connoître. Il
+fera beaucoup moins de difficulté de subir le jugement de tant
+d'excellentes personnes, quand ils se voudront donner la peine
+d'examiner ce qu'il a donné au public, et ne manquera jamais
+à rendre le respect qu'il doit à la dignité de leur chef. Mais
+puisque vous avouez que les injures mal fondées sont les armes
+des harangères, je vous conseille de ne vous en plus servir, et
+de vous taire aussi bien que M. Corneille, du depuis que ses
+envieux ont fait leurs efforts à le faire parler. Quoiqu'on lui
+veuille attribuer beaucoup de petites pièces qui ont été faites
+en sa faveur, je sais de bonne part qu'il n'en connoît pas les
+auteurs. Puisqu'il garde si religieusement le silence, imitez-le
+en la modération de son esprit, si vous ne le pouvez en ses
+poëmes. Fuyez la trop grande ambition, que vous condamnez
+<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span>
+aux autres, et qui a déjà pensé causer votre ruine entière. Ne
+trouvez pas mauvais la franchise de mon discours; je ne suis
+pas moins votre serviteur si je vous dis vos vérités. <i>Amicus
+Plato, amicus Socrates, sed magis amica veritas.</i></p>
+
+<p class="p2 center"><b>V.</b> <span class="smcap"><b>AVERTISSEMENT AU BESANÇONNOIS MAIRET</b></span><a name="FNanchor_162" id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor">[162]</a>.</p>
+
+<p>Il n'étoit nullement besoin, de vous donner la gêne deux mois
+durant à fagoter une malheureuse lettre, pour nous apprendre
+que vous êtes aussi savant en injures que votre ami Claveret
+et tous les crocheteurs de Paris. Cette belle poésie que vous
+nous aviez envoyée du Mans ne nous permettoit pas d'en douter;
+et bien que vous y fissiez parler un auteur espagnol, dont
+vous ne saviez pas le nom, la foiblesse de votre style vous découvroit
+assez. Ainsi vous aviez beau vous cacher sous ce méchant
+masque, on ne laissoit pas de vous connoître, et le rondeau
+qui vous répondit parloit de vous sans se contredire.
+Que si l'épithète de <i>Fou solennel</i> vous y déplaît, vous pouvez la
+changer, et mettre en sa place <i>Innocent le Bel</i>, qui est le nom
+de guerre que vous ont donné les comiques. Défaites-vous cependant
+de la pensée que M. Corneille vous ait fait l'honneur
+d'écrire contre vos ouvrages: s'il daignoit les entreprendre, il
+y montreroit bien d'autres défauts que n'a fait celui qui s'en
+est raillé en passant; et certes en ce cas il prendroit une peine
+bien superflue, puisque pour les trouver mauvais, il ne faut
+que se donner la patience de les lire. C'est un emploi trop indigne
+de lui pour s'y arrêter, et tous les vains efforts de vos
+calomnies ne le sauroient réduire à cette honteuse nécessité
+d'abaisser votre réputation pour soutenir la sienne. Un homme
+qui écrit doit être en bien mauvaise posture quand il est forcé
+d'en venir là. <i>Nemo</i>, dit Heinsius, dont l'observateur fait son
+évangéliste, <i>de aliena reprehensione laudem quærit, nisi qui de
+propria desperat</i><a name="FNanchor_163" id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor">[163]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span>
+Mais vous ne vous contentez pas de lui attribuer les deux
+réponses au libelle que vous désavouez: vous tâchez de lui
+faire des ennemis dans sa province, en expliquant la première
+sur une personne de haute condition que vous n'osez nommer
+de peur de ses ressentiments contre une explication si impertinente.
+Ne recourez point à cette artificieuse imposture; je puis
+assurer que j'ai vu depuis deux jours écrit de sa main, qu'il
+n'a fait aucune des deux, et que non-seulement il ne sait qui
+c'est que son ami dépeint dans la première, ni de qui vous
+parlez dans la vôtre, mais qu'il tient même pour certain que
+cette réponse n'attaque personne de la province.</p>
+
+<p>Pour moi je ne puis soupçonner qu'elle s'adresse à un autre
+qu'à vous: le galant homme dont elle est partie témoigne être
+particulièrement instruit de vos qualités. Il vous taxe de jeunesse:
+c'est de quoi vous vous vantez dans votre épître du <i>Duc
+d'Ossonne</i><a name="FNanchor_164" id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor">[164]</a>. Il vous accuse de manque de jugement: il ne vous
+fait pas grand tort; ce seroit vous flatter s'il vous traitoit d'autre
+façon. Vous ne refuserez pas la compagnie du seigneur
+Claveret qu'il vous donne: c'est un homme à chérir, il peut
+faire fortune, et son horoscope lui promet beaucoup, puisque
+vous aspirez déjà à être un jour de ses domestiques. Sous ombre
+de la soie dont la poésie vous a couvert, vous voulez passer
+pour honnête homme d'origine: il faut de la foi pour le croire,
+vu qu'on sait le contraire. Il vous donne avis de vous défaire de
+vos belles figures: vous eussiez bien fait d'en user; on n'eût pas
+vu dans votre lettre ces insolentes comparaisons de M. Corneille
+avec des domestiques dont vous ne nommez point le maître,
+et avec votre ami Claveret, qui me forcent à en faire maintenant
+de plus véritables, et à vous dire que celui que vous offensez
+s'est assis sur les fleurs de lis<a name="FNanchor_165" id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor">[165]</a> avant que Claveret portât
+de manteau, et que vous n'êtes pas de meilleure maison que
+son valet de chambre. Il vous avoit autrefois honoré de son
+amitié, dont vous vous êtes montré fort indigne. On n'entend
+rien de plus familier en vos discours, sinon que <i>le Cid</i> est un
+<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span>
+beau corps plein de plaies, un bel enchantement, la dupe des
+sots, une beauté fardée, etc. Vous pouvez juger à toutes ces
+marques si le galant homme vous connoissoit parfaitement.</p>
+
+<p>Il n'y a qu'un point qui me pourroit laisser quelque difficulté:
+c'est qu'il vous fait plus riche que Claveret. Quoique
+vous soyez de loin, on sait fort bien que la fortune ne vous a
+pas avantagé plus que lui, et que les présents qu'elle vous a
+faits à votre naissance, ne sont pas si grands qu'on ne les puisse
+cacher dans le creux d'un violon. Aussi vous n'êtes point en
+peine de faire des caravanes de Besançon à Paris: vos affaires
+ne vous rappellent point à votre pays, et vous gouvernez aisément
+par procureur le bien que vous y avez laissé.</p>
+
+<p>Pour confirmer ces vérités, je n'aurois qu'à nommer le
+maître que vous voulûtes servir, lorsque après avoir importuné
+quatre jours les comédiens pour votre <i>Chriséide</i>, ils vous
+jetèrent un écu d'or afin de se défaire de vous; mais je m'en
+veux taire pour l'honneur des vers. Passons à votre lettre.</p>
+
+<p>Vous êtes toujours sur les comparaisons, et après avoir proposé
+ce ridicule parallèle de la <i>Silvie</i> et du <i>Cid</i> vous ajoutez
+que quelque éclat qu'elle ait eu quatre ans durant, vous ne
+l'avez point appelée votre chef-d'&oelig;uvre ni votre ouvrage immortel:
+vous avez bien fait pis. Son succès vous enfla tellement,
+que vous eûtes l'effronterie de prendre la chaire et de
+mettre un art poétique au devant de votre <i>Silvanire</i><a name="FNanchor_166" id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor">[166]</a>. Jeune
+homme, il faut apprendre avant que d'enseigner, et à moins
+que d'être un Scaliger ou un Heinsius, cela n'est pas supportable.
+Il est vrai que vous en faites maintenant réparation au
+public en avouant que toute cette belle doctrine n'est qu'ignorance,
+puisque vous reconnoissez des défauts aux poëmes que
+vous avez produits après; vous promettez toutefois de les justifier:
+accordez-vous avec vous-même, beau poëte, et soutenez-les
+sans tache, ou n'en entreprenez pas la justification. Mais
+donnons un coup d'&oelig;il à ce bel art poétique.</p>
+
+<p>Dès le commencement vous vous échappez et faites une
+définition du poëte à votre mode. «Le poëte, dites-vous, est
+proprement celui qui doué d'une fureur divine, explique en
+<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span>
+beaux vers des pensées qui semblent ne pouvoir être produites
+du seul esprit humain<a name="FNanchor_167" id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor">[167]</a>.» O l'excellent philosophe, qui découvre
+bien la nature des choses! Je ne m'étonne plus s'il ne fait
+point conscience de manquer de jugement en toutes ses pièces:
+il croit la fureur de l'essence du poëte; voilà un parfait raisonnement.
+Si je voulois bien l'empêcher, je lui demanderois
+ce que c'est qu'une fureur divine; mais je me contenterai de le
+prier, puisqu'il prétend avoir droit à l'héritage du Parnasse,
+qu'il nous cite quelques-unes de ses pensées aussi hautes
+comme il définit devoir être celles du véritable poëte. Quant à
+moi, j'en remarque beaucoup dans ses livres qui ne peuvent
+être produites de l'esprit humain, tant elles sont extravagantes,
+mais je n'y en ai point encore découvert qui passent la portée
+d'un esprit médiocre, foible et rampant comme le sien.</p>
+
+<p>Cependant il nous étale pour poèmes dramatiques parfaitement
+beaux: le <i>Pastor fido</i>, la <i>Filis de Scire</i>, et cette malheureuse
+<i>Silvanire</i> que le coup d'essai de M. Corneille terrassa
+dès sa première représentation<a name="FNanchor_168" id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor">[168]</a>. Il excuse encore fort adroitement
+la longueur du cinquième acte de cette admirable pièce,
+sur ce qu'elle étoit faite pour l'hôtel de Montmorency plutôt
+que pour celui de Bourgogne, comme si les mauvaises choses
+y étoient mieux reçues<a name="FNanchor_169" id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor">[169]</a>. Sans doute il s'est imaginé qu'elle
+<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span>
+seroit immortelle, parce qu'il n'y pouvoit trouver de fin; et c'est
+sur cette croyance que pour conserver la mémoire d'un homme
+illustre, il a fait planter sur le frontispice de ce grand ouvrage
+un marmouset qui lui ressemble, et graver autour de cette vénérable
+médaille: <span class="smcap">Jean Mairet de Besançon</span>. C'est ce qu'il a fait
+de plus à propos en sa vie, que de nous avertir par là qu'il
+n'est pas né François<a name="FNanchor_170" id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor">[170]</a>, afin qu'on lui pardonne les fautes qu'il
+fait à tous moments contre la langue.</p>
+
+<p>Revenons à votre lettre, Monsieur Mairet. N'est-ce pas une
+belle chose que l'histoire que vous nous contez d'un libraire
+de Rouen qui mourut, à votre très-grand regret, pour avoir
+imprimé votre <i>Chriséide</i><a name="FNanchor_171" id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor">[171]</a>? Nous espérions qu'ensuite vous nous
+en donneriez l'épitaphe, pour témoignage de cette violente
+affliction: vous avez frustré le lecteur de ce consentement;
+mais pour suppléer à votre défaut, en voici un dont les vers
+ne valent guère mieux que les vôtres:</p>
+
+<p class="verse">Ci-dessous gît Jacques Besogne,<br />
+Qui s'étant mis trop en besogne<br />
+Pour le beau poëte Jean Mairet,<br />
+Mourut à son très-grand regret.</p>
+
+<p>Après cette belle histoire vous perdez tellement le respect
+et le sens commun, que vous avez l'insolence de préférer votre
+<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span>
+<i>Silvie</i> aux &oelig;uvres de MM. de Racan et Théophile, au dernier
+desquels vous êtes si étroitement obligé, que sans lui vous
+suivriez encore la déplorable condition des vôtres. Ce n'est
+pas faire en homme généreux que de payer d'ingratitude tant
+de bienfaits reçus. On sait que le dialogue qui a tant plu à la
+cour et qui avoit couru plus de deux ans avant qu'on sût qu'il
+y eût une <i>Silvie</i> au monde, étoit de la façon de Théophile;
+ainsi vous vous pariez d'un habillement emprunté, et ce bel
+enchantement que vous nommez le <i>Pastor fido</i> des Allemands,
+doit à ce grand homme si peu qu'il eut de grâce.</p>
+
+<p>C'est à ces mêmes Allemands que vous pensez parler, quand
+vous nous assurez si magnifiquement que <i>le Cid</i> a perdu à
+la lecture une bonne partie de l'estime qu'il avoit acquise à
+la représentation. Quelle impudence! Les extravagances de
+Virginie, les impudicités du duc d'Ossonne et les coquetteries
+de Sophonisbe ont mérité l'impression, si l'on vous en
+croit, et celle du <i>Cid</i> devoit être différée pour cent et un an!
+Ne donnez point à M. Corneille les mauvais conseils de vos
+tailles-douces, qui n'ont servi dans votre <i>Silvanire</i> qu'à incommoder
+votre libraire<a name="FNanchor_172" id="FNanchor_172" href="#Footnote_172" class="fnanchor">[172]</a>, et ne faites plus sonner si haut ces
+grands coups d'épée que M. de Scudéry a donnés au <i>Cid</i> tout
+au travers du corps. Après en avoir reçu deux mille de pareils,
+on se porte encore fort bien, et ceux que ses raisons de paille
+ont convertis (si toutefois elles ont converti quelques-uns)
+avoient grande envie de l'être.</p>
+
+<p>Au reste, nous voyons maintenant ce qui vous pique: vous
+vous fâchez de ce qu'on a découvert vos brigues et les artifices
+que vous mettez en usage pour mendier un peu de réputation.
+Vous vous plaignez de ce que dit M. Corneille:</p>
+
+<p class="verse">Que son ambition pour faire plus de bruit<br />
+Ne quête point les voix de réduit en réduit<a name="FNanchor_173" id="FNanchor_173" href="#Footnote_173" class="fnanchor">[173]</a>.</p>
+
+<p>On sait le petit commerce que vous pratiquez, et que vous
+<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span>
+n'avez point d'applaudissements que vous ne gagniez à force
+de sonnets et de révérences. Si vous envoyiez vos pièces de
+Besançon, comme M. Corneille envoie les siennes de Rouen,
+sans intéresser personne en leur succès, vous tomberiez bien
+bas, et je m'assure que quelque adresse que vous apportiez
+à faire valoir votre traduction du <i>Soliman</i> italien, qui a déjà
+couru les ruelles dix-huit mois et qu'on réserve pour cet hiver,
+le bruit de cette importante pièce de batterie ne fera point
+faire retraite au <i>Cid</i><a name="FNanchor_174" id="FNanchor_174" href="#Footnote_174" class="fnanchor">[174]</a>.</p>
+
+<p>Criez tant qu'il vous plaira, et donnez aux acteurs ce qui
+n'est dû qu'au poëte; servez-vous du témoignage de M. de
+Balzac, il ne vous sera point avantageux. Ne traite-t-il pas
+Massinisse et Brutus de même que Jason, qu'il nomme le premier,
+pour montrer qu'il estime plus son auteur que vous<a name="FNanchor_175" id="FNanchor_175" href="#Footnote_175" class="fnanchor">[175]</a>? Et
+véritablement vous avez été toujours tellement au-dessous de
+lui, dès qu'il a pris la plume, qu'il n'avoit pas besoin de faire
+un <i>Cid</i> pour passer devant vous: tant de beaux poëmes dont
+il a enrichi le théâtre vous laissoient déjà loin derrière. Parlez
+en homme désintéressé, et on vous écoutera. Si le malheur a
+voulu que la <i>Mariane</i> et <i>le Cid</i> aient étouffé le débit de toutes
+vos rimes, il faut prendre patience, et ne murmurer point
+contre les nouvelles grâces qu'on a trouvées au <i>Cid</i> depuis
+qu'il a été imprimé.</p>
+
+<p>Vous vous plaignez de ce que M. Corneille ne s'est pas
+soumis au jugement de l'Académie. Pour le mettre en tort, il
+faudroit que vous et l'observateur y soumissiez vos ouvrages;
+ce n'est pas la raison qu'il soit censuré tout seul, jamais il ne
+refusera de prendre ces Messieurs pour juges entre <i>Médée</i>
+et <i>Sophonisbe</i>, et même entre <i>Clitandre</i> et <i>Virginie</i>, mais non
+pas entre <i>le Cid</i> et un libelle.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span>
+Je finirois si vous ne m'aviez obligé à lire votre épître du
+<i>Duc d'Ossonne</i>: vous nous y renvoyez pour y voir votre modestie
+qui est si grande, que dès le titre vous traitez le procureur
+général de votre parlement comme vous feriez un
+procureur fiscal de quelqu'une de vos hautes justices<a name="FNanchor_176" id="FNanchor_176" href="#Footnote_176" class="fnanchor">[176]</a>. Cette
+arrogante familiarité avec un des principaux magistrats de votre
+pays débutoit assez bien, et vous eût fait passer pour homme de
+marque, si dans votre épître la bassesse de votre inclination
+n'eût découvert celle de votre naissance. Ce souhait famélique
+d'être reçu au Louvre avec des hécatombes de Poissy<a name="FNanchor_177" id="FNanchor_177" href="#Footnote_177" class="fnanchor">[177]</a>,
+tient fort de votre pauvreté originelle; et puisque vous êtes si
+affamé, vous serez aisé à accorder sur ce point avec M. Corneille,
+qui se contentera toujours de ces honorables fumées du
+cabinet dont vous êtes si dégoûté, cependant qu'on vous envoyera
+dans les offices vous soûler de cette viande délicate
+pour qui vous avez tant d'appétit.</p>
+
+<p>Le reste de cette épître n'est que vanité: vous vous perdez
+dans la réflexion de vos grandes productions, et vous vantez
+d'avoir été l'idée universelle des grands génies que vous nommez,
+comme s'il étoit à croire qu'ils vous eussent considéré<a name="FNanchor_178" id="FNanchor_178" href="#Footnote_178" class="fnanchor">[178]</a>.
+<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span>
+Mais n'avez-vous pas bonne grâce un peu après de traiter
+d'inférieurs, et quasi de petits garçons, les auteurs de <i>Cléopatre</i><a name="FNanchor_179" id="FNanchor_179" href="#Footnote_179" class="fnanchor">[179]</a>
+et de <i>Mithridate</i><a name="FNanchor_180" id="FNanchor_180" href="#Footnote_180" class="fnanchor">[180]</a>, pour qui vous faites une classe à part?
+Vous ne sauriez nier que cette <i>Cléopatre</i> a enseveli la vôtre,
+que le <i>Mithridate</i> a paru sur le théâtre autant qu'aucune
+de vos pièces, et que l'une et l'autre à la lecture l'emportent
+bien haut sur tout ce que vous avez fait. Votre style
+n'est qu'une jolie prose rimée, foible et basse presque partout,
+et bien éloignée de la vigueur des vers de ces Messieurs,
+sur qui M. Corneille seroit bien marri de prétendre aucune
+prééminence.</p>
+
+<p>Cet acte de la pastorale héroïque qui vous fut donné à faire
+il y a quelque temps<a name="FNanchor_181" id="FNanchor_181" href="#Footnote_181" class="fnanchor">[181]</a>, est la preuve indubitable de la foiblesse
+de style que je vous reproche: votre or (pour user de vos
+termes) y fut trouvé de si bas aloi et votre poésie si chétive,
+que même on ne vous jugea pas capable de la corriger. La
+commission en fut donnée à trois Messieurs de l'Académie, qui
+n'y laissèrent que vingt-cinq de vos vers. C'est un préjugé
+fort désavantageux pour vous, et qui vous doit empêcher, si
+vous êtes sage, d'exposer vos fureurs divines au jugement de
+cette illustre compagnie.</p>
+
+<p>Je ne parlerai point de l'irrévérence avec laquelle vous déclamez
+dans cette épître contre les grands du siècle, qui ne
+reconnoissent pas assez votre mérite, ni du repentir que vous
+témoignez de leur avoir dédié vos chefs-d'&oelig;uvre; le mal que
+je vous veux ne va pas jusqu'à vous faire criminel. Je vous
+donnerai seulement un mot d'avis avant que d'achever, qui
+est de ne mêler plus d'impiétés dans les prostitutions de vos
+héroïnes; les signes de croix de votre Flavie et les anges de
+<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span>
+lumière de votre Duc<a name="FNanchor_182" id="FNanchor_182" href="#Footnote_182" class="fnanchor">[182]</a> sont des profanations qui font horreur
+à tout le monde.</p>
+
+<p>Adieu, beau lyrique, et souvenez-vous que M. Corneille
+montrera toujours par véritables effets sur le théâtre, qu'il en
+sait mieux les règles et la bienséance que ceux qui lui en veulent
+faire leçon; que malgré vos impostures <i>le Cid</i> sera toujours
+<i>le Cid</i>, et que tant qu'on fera des pièces de cette force,
+vous ne serez prophète que parmi vos Allemands<a name="FNanchor_183" id="FNanchor_183" href="#Footnote_183" class="fnanchor">[183]</a>.</p>
+
+<div class="verse">
+<p><span class="i6 smcap">FLAVIE.</span></p>
+
+<p><span class="i4">O ma s&oelig;ur! sous quelle étrange forme</span><br />
+Abusez-vous mes yeux et mes sens à la fois?</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">LE DUC.</span></p>
+
+<p>Madame, réservez tous ces signes de croix<br />
+Pour l'apparition de ces mauvais fantômes,<br />
+Qui meuvent, ce dit-on, des corps d'air et d'atomes.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">FLAVIE.</span></p>
+
+<p>Dieu! c'est bien un démon véritable et trompeur,<br />
+Puisqu'il m'ôte la voix.</p>
+
+<span class="i6 smcap">LE DUC.</span>
+
+<p><span class="i10">Non, n'ayez point de peur.</span><br />
+Si j'étois un esprit de l'infernale suite,<br />
+Tant de signes de croix m'eussent donné la fuite,<br />
+Et puis étant vous-même un ange de clarté,<br />
+Votre divin aspect m'eût-il pas écarté?</p>
+
+<p class="i14">(Acte III, scène <span class="smcap">II</span>.)</p></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span></p>
+<h3 class="p4">A MADAME DE COMBALET<a name="FNanchor_184" id="FNanchor_184" href="#Footnote_184" class="fnanchor">[184]</a></h3>
+
+<p class="p2 left5"><span class="smcap">Madame</span>,</p>
+
+<p>Ce portrait vivant que je vous offre représente un héros
+assez reconnoissable aux lauriers dont il est couvert. Sa
+vie a été une suite continuelle de victoires; son corps,
+porté dans son armée, a gagné des batailles après sa mort;
+et son nom, au bout de six cents ans, vient encore de
+triompher en France<a name="FNanchor_185" id="FNanchor_185" href="#Footnote_185" class="fnanchor">[185]</a>. Il y a trouvé une réception trop
+favorable pour se repentir d'être sorti de son pays, et
+d'avoir appris à parler une autre langue que la sienne. Ce
+succès a passé mes plus ambitieuses espérances, et m'a
+surpris d'abord; mais il a cessé de m'étonner depuis que
+j'ai vu la satisfaction que vous avez témoignée quand il a
+paru devant vous. Alors j'ai osé me promettre de lui tout
+ce qui en est arrivé<a name="FNanchor_186" id="FNanchor_186" href="#Footnote_186" class="fnanchor">[186]</a>, et j'ai cru qu'après les éloges dont
+vous l'avez honoré, cet applaudissement universel ne
+lui pouvoit manquer. Et véritablement, Madame, on ne
+<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span>
+peut douter avec raison de ce que vaut une chose qui a le
+bonheur de vous plaire: le jugement que vous en faites
+est la marque assurée de son prix; et comme vous donnez
+toujours libéralement aux véritables beautés l'estime
+qu'elles méritent, les fausses n'ont jamais le pouvoir de
+vous éblouir. Mais votre générosité ne s'arrête pas à des
+louanges stériles pour les ouvrages qui vous agréent; elle
+prend plaisir à s'étendre utilement sur ceux qui les produisent,
+et ne dédaigne point d'employer en leur faveur
+ce grand crédit que votre qualité et vos vertus vous ont
+acquis. J'en ai ressenti des effets qui me sont trop avantageux
+pour m'en taire, et je ne vous dois pas moins de
+remercîments pour moi que pour <i>le Cid</i>. C'est une reconnoissance
+qui m'est glorieuse, puisqu'il m'est impossible
+de publier que je vous ai de grandes obligations, sans
+publier en même temps que vous m'avez assez estimé
+pour vouloir que je vous en eusse. Aussi, Madame, si je
+souhaite quelque durée pour cet heureux effort de ma
+plume, ce n'est point pour apprendre mon nom à la postérité,
+mais seulement pour laisser des marques éternelles
+de ce que je vous dois, et faire lire à ceux qui naîtront
+dans les autres siècles la protestation que je fais d'être
+toute ma vie,</p>
+
+<p class="left10">MADAME,<br />
+<span class="i2">Votre très-humble, très-obéissant</span><br />
+<span class="i6">et très-obligé serviteur,</span><br />
+<span class="i16 smcap">Corneille.</span></p>
+
+<h3 class="p4">AVERTISSEMENT</h3>
+<p class="p2 center"><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span>
+<b>MARIANA.</b></p>
+
+<p class="center">Lib. IX<sup>o</sup>, de la <i>Historia d'España</i>, cap. v<sup>o</sup><a name="FNanchor_187" id="FNanchor_187" href="#Footnote_187" class="fnanchor">[187]</a>.</p>
+
+<p class="p2">«Avia pocos dias antes hecho campo con don Gomez
+conde de Gormaz. Venciòle y diòle la muerte. Lo que
+resultò deste caso, fué que casò con doña Ximena, hija y
+heredera del mismo conde. Ella misma requiriò al Rey
+que se le diesse por marido, ca estaba muy prendada de
+sus partes, o le castigasse conforme a las leyes, por la
+muerte que diò a su padre. Hizòse el casamiento, que a
+todos estaba a cuento, con el qual por el gran dote de su
+esposa, que se allegò al estado que el tenia de su padre, se
+aumentò en poder y riquezas<a name="FNanchor_188" id="FNanchor_188" href="#Footnote_188" class="fnanchor">[188]</a>.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span>
+Voilà ce qu'a prêté l'histoire à D. Guillen de Castro,
+qui a mis ce fameux événement sur le théâtre avant moi.
+Ceux qui entendent l'espagnol y remarqueront deux circonstances:
+l'une, que Chimène ne pouvant s'empêcher
+de reconnoître et d'aimer les belles qualités qu'elle voyoit
+en don Rodrigue, quoiqu'il eût tué son père (<i>estaba prendada
+de sus partes</i>), alla proposer elle-même au Roi cette
+généreuse alternative, ou qu'il le lui donnât pour mari, ou
+qu'il le fît punir suivant les lois; l'autre, que ce mariage se
+fit au gré de tout le monde (<i>a todos estaba a cuento</i>). Deux
+chroniques du Cid<a name="FNanchor_189" id="FNanchor_189" href="#Footnote_189" class="fnanchor">[189]</a> ajoutent qu'il fut célébré par l'archevêque
+de Séville, en présence du Roi et de toute sa cour;
+mais je me suis contenté du texte de l'historien, parce
+que toutes les deux ont quelque chose qui sent le roman,
+et peuvent ne persuader pas davantage que celles que nos
+<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span>
+François ont faites de Charlemagne et de Roland. Ce que
+j'ai rapporté de Mariana suffit pour faire voir l'état qu'on
+fit de Chimène et de son mariage dans son siècle même,
+où elle vécut en un tel éclat, que les rois d'Aragon et de
+Navarre tinrent à honneur d'être ses gendres, en épousant
+ses deux filles<a name="FNanchor_190" id="FNanchor_190" href="#Footnote_190" class="fnanchor">[190]</a>. Quelques-uns ne l'ont pas si bien
+traitée dans le nôtre; et sans parler de ce qu'on a dit de
+la Chimène du théâtre, celui qui a composé l'histoire
+d'Espagne en françois l'a notée dans son livre de s'être
+tôt et aisément consolée de la mort de son père<a name="FNanchor_191" id="FNanchor_191" href="#Footnote_191" class="fnanchor">[191]</a>, et a
+voulu taxer de légèreté une action qui fut imputée à
+grandeur de courage par ceux qui en furent les témoins.
+Deux romances espagnols, que je vous donnerai ensuite
+de cet <i>Avertissement</i>, parlent encore plus en sa faveur.
+Ces sortes de petits poëmes sont comme des originaux
+décousus de leurs anciennes histoires, et je serois ingrat
+envers la mémoire de cette héroïne, si, après l'avoir fait
+connoître en France, et m'y être fait connoître par elle,
+je ne tâchois de la tirer de la honte qu'on lui a voulu
+faire, parce qu'elle a passé par mes mains. Je vous donne
+donc ces pièces justificatives de la réputation où elle a
+<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span>
+vécu, sans dessein de justifier la façon dont je l'ai fait parler
+françois. Le temps l'a fait pour moi, et les traductions
+qu'on en a faites en toutes les langues qui servent aujourd'hui
+à la scène, et chez tous les peuples où l'on voit des
+théâtres, je veux dire en italien, flamand et anglois<a name="FNanchor_192" id="FNanchor_192" href="#Footnote_192" class="fnanchor">[192]</a>,
+sont d'assez glorieuses apologies contre tout ce qu'on en
+a dit. Je n'y ajouterai pour toute chose qu'environ une
+douzaine de vers espagnols qui semblent faits exprès pour
+la défendre. Ils sont du même auteur qui l'a traitée avant
+moi, D. Guillen de Castro, qui, dans une autre comédie
+qu'il intitule <i>Engañarse engañando</i><a name="FNanchor_193" id="FNanchor_193" href="#Footnote_193" class="fnanchor">[193]</a>, fait dire à une princesse
+de Béarn:</p>
+
+<p class="verse"><span class="i7"><i>A mirar</i></span><br />
+<i>bien el mundo, que el tener<br />
+apetitos que vencer,<br />
+y ocasiones que dexar,</i><br />
+<span class="i4"><i>Examinan el valor</i></span><br />
+<i>en la muger, yo dixera<br />
+lo que siento<a name="FNanchor_194" id="FNanchor_194" href="#Footnote_194" class="fnanchor">[194]</a>, porque fuera<br />
+luzimiento de mi honor.</i><br />
+<span class="i4"><i>Pero malicias fundadas</i></span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span>
+<i>en honras mal entendidas,<br />
+de tentaciones vencidas<br />
+hacen culpas declaradas:</i><br />
+<span class="i4"><i>Y asi, la que el desear</i></span><br />
+<i>con el resistir apunta,<br />
+vence dos veces, si junta<br />
+con el resistir el callar</i><a name="FNanchor_195" id="FNanchor_195" href="#Footnote_195" class="fnanchor">[195]</a>.</p>
+
+<p>C'est, si je ne me trompe, comme agit Chimène dans
+mon ouvrage, en présence du Roi et de l'Infante. Je dis en
+présence du Roi et de l'Infante, parce que quand elle est
+seule, ou avec sa confidente, ou avec son amant, c'est une
+autre chose. Ses m&oelig;urs sont inégalement égales<a name="FNanchor_196" id="FNanchor_196" href="#Footnote_196" class="fnanchor">[196]</a>, pour
+parler en termes de notre Aristote, et changent suivant
+les circonstances des lieux, des personnes, des temps et
+des occasions, en conservant toujours le même principe.</p>
+
+<p>Au reste, je me sens obligé de désabuser le public de
+deux erreurs qui s'y sont glissées touchant cette tragédie,
+et qui semblent avoir été autorisées par mon silence. La
+première est que j'aye convenu de juges touchant son mérite<a name="FNanchor_197" id="FNanchor_197" href="#Footnote_197" class="fnanchor">[197]</a>,
+et m'en sois rapporté au sentiment de ceux qu'on
+a priés d'en juger. Je m'en tairois encore, si ce faux bruit
+n'avoit été jusque chez M. de Balzac dans sa province, ou,
+pour me servir de ses paroles mêmes, dans son désert<a name="FNanchor_198" id="FNanchor_198" href="#Footnote_198" class="fnanchor">[198]</a>,
+<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span>
+et si je n'en avois vu depuis peu les marques dans cette
+admirable lettre qu'il a écrite sur ce sujet, et qui ne fait
+pas la moindre richesse des deux derniers trésors qu'il
+nous a donnés<a name="FNanchor_199" id="FNanchor_199" href="#Footnote_199" class="fnanchor">[199]</a>. Or comme tout ce qui part de sa plume
+regarde toute la postérité, maintenant que mon nom est
+assuré de passer jusqu'à elle dans cette lettre incomparable,
+il me seroit honteux qu'il y passât avec cette tache,
+et qu'on pût à jamais me reprocher d'avoir compromis
+de ma réputation. C'est une chose qui jusqu'à présent est
+sans exemple; et de tous ceux qui ont été attaqués comme
+moi, aucun que je sache n'a eu assez de foiblesse pour
+convenir d'arbitres avec ses censeurs; et s'ils ont laissé
+tout le monde dans la liberté publique d'en juger, ainsi
+que j'ai fait, ç'a été sans s'obliger, non plus que moi, à
+en croire personne; outre que dans la conjoncture où
+étoient lors les affaires du <i>Cid</i>, il ne falloit pas être grand
+devin pour prévoir ce que nous en avons vu arriver. A
+moins que d'être tout à fait stupide, on ne pouvoit pas
+ignorer que comme les questions de cette nature ne
+concernent ni la religion ni l'État, on en peut décider
+par les règles de la prudence humaine, aussi bien que par
+celles du théâtre, et tourner sans scrupule le sens du
+bon Aristote du côté de la politique<a name="FNanchor_200" id="FNanchor_200" href="#Footnote_200" class="fnanchor">[200]</a>. Ce n'est pas que je
+sache si ceux qui ont jugé du <i>Cid</i> en ont jugé suivant
+leur sentiment ou non, ni même que je veuille dire qu'ils
+en ayent bien ou mal jugé, mais seulement que ce n'a jamais
+<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span>
+été de mon consentement qu'ils en ont jugé, et que
+peut-être je l'aurois justifié sans beaucoup de peine, si la
+même raison qui les a fait parler ne m'avoit obligé à me
+taire. Aristote ne s'est pas expliqué si clairement dans sa
+<i>Poétique</i>, que nous n'en puissions faire ainsi que les philosophes,
+qui le tirent chacun à leur parti dans leurs opinions
+contraires; et comme c'est un pays inconnu pour
+beaucoup de monde, les plus zélés partisans du <i>Cid</i> en
+ont cru ses censeurs sur leur parole, et se sont imaginé
+avoir pleinement satisfait à toutes leurs objections, quand
+ils ont soutenu qu'il importoit peu qu'il fût selon les
+règles d'Aristote, et qu'Aristote en avoit fait pour son
+siècle et pour des Grecs, et non pas pour le nôtre et
+pour des François.</p>
+
+<p>Cette seconde erreur, que mon silence a affermie,
+n'est pas moins injurieuse à Aristote qu'à moi. Ce grand
+homme a traité la poétique avec tant d'adresse et de jugement,
+que les préceptes qu'il nous en a laissés<a name="FNanchor_201" id="FNanchor_201" href="#Footnote_201" class="fnanchor">[201]</a> sont
+de tous les temps et de tous les peuples; et bien loin de
+s'amuser au détail des bienséances<a name="FNanchor_202" id="FNanchor_202" href="#Footnote_202" class="fnanchor">[202]</a> et des agréments,
+qui peuvent être divers selon que ces deux circonstances
+sont diverses, il a été droit aux mouvements de l'âme,
+dont la nature ne change point. Il a montré quelles passions
+la tragédie doit exciter dans celles de ses auditeurs;
+il a cherché quelles conditions sont nécessaires, et aux personnes
+qu'on introduit, et aux événements qu'on représente,
+pour les y faire naître; il en a laissé des moyens
+qui auroient produit leur effet partout dès la création du
+monde, et qui seront capables de le produire encore partout,
+tant qu'il y aura des théâtres et des acteurs; et pour
+<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span>
+le reste, que les lieux et les temps peuvent changer, il l'a
+négligé, et n'a pas même prescrit le nombre des actes,
+qui n'a été réglé que par Horace beaucoup après lui<a name="FNanchor_203" id="FNanchor_203" href="#Footnote_203" class="fnanchor">[203]</a>.</p>
+
+<p>Et certes, je serois le premier qui condamnerois <i>le
+Cid</i>, s'il péchoit contre ces grandes et souveraines maximes
+que nous tenons de ce philosophe; mais bien loin
+d'en demeurer d'accord, j'ose dire que cet heureux poëme
+n'a si extraordinairement réussi que parce qu'on y voit
+les deux maîtresses conditions (permettez-moi cet<a name="FNanchor_204" id="FNanchor_204" href="#Footnote_204" class="fnanchor">[204]</a> épithète)
+que demande ce grand maître aux excellentes tragédies,
+et qui se trouvent si rarement assemblées dans
+un même ouvrage, qu'un des plus doctes commentateurs
+de ce divin traité qu'il en a fait, soutient que toute l'antiquité
+ne les a vues se rencontrer que dans le seul
+<i>&OElig;dipe</i><a name="FNanchor_205" id="FNanchor_205" href="#Footnote_205" class="fnanchor">[205]</a>. La première est que celui qui souffre et est
+persécuté ne soit ni tout méchant ni tout vertueux, mais
+un homme plus vertueux que méchant, qui par quelque
+trait de foiblesse humaine qui ne soit pas un crime, tombe
+dans un malheur qu'il ne mérite pas; l'autre, que la
+persécution et le péril ne viennent point d'un ennemi,
+ni d'un indifférent, mais d'une personne qui doive aimer
+celui qui souffre et en être aimée<a name="FNanchor_206" id="FNanchor_206" href="#Footnote_206" class="fnanchor">[206]</a>. Et voilà, pour en
+parler sainement, la véritable et seule cause de tout le
+succès du <i>Cid</i>, en qui l'on ne peut méconnoître ces deux
+conditions, sans s'aveugler soi-même pour lui faire injustice.
+J'achève donc en m'acquittant de ma parole; et
+après vous avoir dit en passant ces deux mots pour le
+<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span>
+Cid du théâtre, je vous donne, en faveur de la Chimène
+de l'histoire, les deux romances que je vous ai promis<a name="FNanchor_207" id="FNanchor_207" href="#Footnote_207" class="fnanchor">[207]</a>.
+J'oubliois<a name="FNanchor_208" id="FNanchor_208" href="#Footnote_208" class="fnanchor">[208]</a> à vous dire que quantité de mes amis
+ayant jugé à propos que je rendisse compte au public
+de ce que j'avois emprunté de l'auteur espagnol dans
+cet ouvrage, et m'ayant témoigné le souhaiter, j'ai bien
+voulu leur donner cette satisfaction. Vous trouverez donc
+tout ce que j'en ai traduit imprimé d'une autre lettre<a name="FNanchor_209" id="FNanchor_209" href="#Footnote_209" class="fnanchor">[209]</a>,
+avec un chiffre au commencement, qui servira de marque
+de renvoi pour trouver les vers espagnols au bas de
+la même page. Je garderai ce même ordre dans <i>la Mort
+de Pompée</i>, pour les vers de Lucain, ce qui n'empêchera
+pas que je ne continue aussi ce même changement de
+lettre toutes les fois que nos acteurs rapportent quelque
+chose qui s'est dit ailleurs que sur le théâtre<a name="FNanchor_210" id="FNanchor_210" href="#Footnote_210" class="fnanchor">[210]</a>, où vous
+n'imputerez rien qu'à moi si vous n'y voyez ce chiffre
+pour marque, et le texte d'un autre auteur au-dessous.</p>
+
+<div class="verse">
+<p class="p2"><span class="i2 smcap"><b>ROMANCE PRIMERO.</b></span></p>
+
+<p><span class="i2"><i>Delante el rey de Leon</i></span><br />
+<i>doña Ximena una tarde<br />
+se pone à pedir justicia<br />
+por la muerte de su padre.</i><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span>
+<span class="i2"><i>Para contra el Cid la pide</i>,</span><br />
+<i>don Rodrigo de Bivare,<br />
+que huerfana la dexó,<br />
+niña, y de muy poca edade.</i><br />
+<span class="i1"><i>Si tengo razon, ó non,</i></span><br />
+<i>bien, Rey, lo alcanzas y sabes,<br />
+que los negocios de honra<br />
+no pueden disimularse.</i><br />
+<span class="i2"><i>Cada dia que amanece,</i></span><br />
+<i>veo al lobo de mi sangre,<br />
+caballero en un caballo,<br />
+por darme mayor pesare.</i><br />
+<span class="i2"><i>Mandale, buen rey, pues puedes,</i></span><br />
+<i>que no me ronde mi calle:<br />
+que no se venga en mugeres<br />
+el hombre que mucho vale.</i><br />
+<span class="i2"><i>Si mi padre afrentó al suyo,</i></span><br />
+<i>bien ha vengado á su padre,<br />
+que si honras pagaron muertes,<br />
+para su disculpa basten.</i><br />
+<span class="i2"><i>Encomendada me tienes,</i></span><br />
+<i>no consientas que me agravien,<br />
+que el que á mi se fiziere,<br />
+á tu corona se faze.</i><br />
+<span class="i2">&mdash;<i>Calledes, doña Ximena,</i></span><br />
+<i>que me dades pena grande,<br />
+que yo daré buen remedio<br />
+para todos vuestros males.</i><br />
+<span class="i2"><i>Al Cid no le he de ofender,</i></span><br />
+<i>que es hombre que mucho vale,</i><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span>
+<i>y me defiende mis reynos,<br />
+y quiero que me los guarde.<br />
+<span class="i2">Pero yo faré un partido</span><br />
+con el, que no os esté male,<br />
+de tomalle la palabra<br />
+para que con vos se case.</i><br />
+<span class="i2"><i>Contenta quedó Ximena</i></span><br />
+<i>con la merced que le faze,<br />
+que quien huerfana la fizo<br />
+aquesse mismo la ampare</i><a name="FNanchor_211" id="FNanchor_211" href="#Footnote_211" class="fnanchor">[211]</a>.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span>
+<span class="i2 smcap"><b>ROMANCE SEGUNDO.</b></span></p>
+
+<p><span class="i2"><i>A Ximena y á Rodrigo</i></span><br />
+<i>prendió el Rey palabra y mano,<br />
+de juntarlos para en uno<br />
+en presencia de Layn Calvo.</i><br />
+<span class="i2"><i>Las enemistades viejas</i></span><br />
+<i>con amor se conformaron,<br />
+que donde preside el amor<br />
+se olvidan muchos agravios</i>....<br />
+<span class="i2"><i>Llegaron juntos los novios,</i></span><br />
+<i>y al dar la mano, y abraço,<br />
+el Cid mirando á la novia,<br />
+le dixo todo turbado:</i><br />
+<span class="i2"><i>Maté á tu padre, Ximena,</i></span><br />
+pero no á desaguisado,<br />
+<i>matéle de hombre á hombre,<br />
+para vengar cierto agravio.</i><br />
+<span class="i2"><i>Maté hombre, y hombre doy:</i></span><br />
+<i>aqui estoy á tu mandado,<br />
+y en lugar del muerto padre<br />
+cobraste un marido honrado.</i><br />
+<span class="i2"><i>A todos pareció bien;</i></span><br />
+<i>su discrecion alabaron,<br />
+y asi se hizieron las bodas<br />
+de Rodrigo el Castellano</i><a name="FNanchor_212" id="FNanchor_212" href="#Footnote_212" class="fnanchor">[212]</a>.</p></div>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span></p>
+
+<h3>EXAMEN.</h3>
+
+<p class="p2">Ce poëme a tant d'avantages du côté du sujet et des
+pensées brillantes dont il est semé, que la plupart de ses
+auditeurs n'ont pas voulu voir les défauts de sa conduite,
+et ont laissé enlever leurs suffrages au plaisir que leur a
+donné sa représentation. Bien que ce soit celui de tous
+mes ouvrages réguliers où je me suis permis le plus de
+licence, il passe encore pour le plus beau auprès de ceux
+qui ne s'attachent pas à la dernière sévérité des règles;
+et depuis cinquante ans<a name="FNanchor_213" id="FNanchor_213" href="#Footnote_213" class="fnanchor">[213]</a> qu'il tient sa place sur nos
+théâtres, l'histoire ni l'effort de l'imagination n'y ont
+rien fait voir qui en aye effacé l'éclat. Aussi a-t-il les
+deux grandes conditions que demande Aristote aux tragédies
+parfaites, et dont l'assemblage se rencontre si
+rarement chez les anciens ni chez les modernes<a name="FNanchor_214" id="FNanchor_214" href="#Footnote_214" class="fnanchor">[214]</a>; il les
+assemble même plus fortement et plus noblement que
+les espèces que pose ce philosophe. Une maîtresse que
+son devoir force à poursuivre la mort de son amant,
+qu'elle tremble d'obtenir, a les passions plus vives et
+plus allumées que tout ce qui peut se passer entre un mari
+et sa femme, une mère et son fils, un frère et sa s&oelig;ur<a name="FNanchor_215" id="FNanchor_215" href="#Footnote_215" class="fnanchor">[215]</a>;
+et la haute vertu dans un naturel sensible à ces passions,
+qu'elle dompte sans les affoiblir, et à qui elle laisse toute
+<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span>
+leur force pour en triompher plus glorieusement, a quelque
+chose de plus touchant, de plus élevé et de plus
+aimable que cette médiocre bonté, capable d'une foiblesse,
+et même d'un crime, où nos anciens étoient
+contraints d'arrêter le caractère le plus parfait des rois
+et des princes dont ils faisoient leurs héros, afin que
+ces taches et ces forfaits, défigurant ce qu'ils leur laissoient
+de vertu, s'accommodassent au goût et aux souhaits
+de leurs spectateurs, et fortifiassent<a name="FNanchor_216" id="FNanchor_216" href="#Footnote_216" class="fnanchor">[216]</a> l'horreur qu'ils
+avoient conçue de leur domination et de la monarchie.</p>
+
+<p>Rodrigue suit ici son devoir sans rien relâcher de sa
+passion; Chimène fait la même chose à son tour, sans
+laisser ébranler son dessein par la douleur où elle se
+voit abîmée par là; et si la présence<a name="FNanchor_217" id="FNanchor_217" href="#Footnote_217" class="fnanchor">[217]</a> de son amant
+lui fait faire quelque faux pas, c'est une glissade dont
+elle se relève à l'heure même; et non-seulement elle
+connoît si bien sa faute qu'elle nous en avertit, mais elle
+fait un prompt désaveu de tout ce qu'une vue si chère
+lui a pu arracher. Il n'est point besoin qu'on lui reproche
+qu'il lui est honteux de souffrir l'entretien de son amant
+après qu'il a tué son père; elle avoue que c'est la seule
+prise que la médisance aura sur elle. Si elle s'emporte
+jusqu'à lui dire qu'elle veut bien qu'on sache qu'elle l'adore
+et le poursuit, ce n'est point une résolution si ferme,
+qu'elle l'empêche de cacher son amour de tout son possible
+lorsqu'elle est en la présence du Roi. S'il lui échappe
+de l'encourager au combat contre don Sanche par ces
+paroles:</p>
+
+<p>Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix<a name="FNanchor_218" id="FNanchor_218" href="#Footnote_218" class="fnanchor">[218]</a>,
+<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span>
+elle ne se contente pas de s'enfuir de honte au même
+moment; mais sitôt qu'elle est avec Elvire, à qui elle ne
+déguise rien de ce qui se passe dans son âme, et que la
+vue de ce cher objet ne lui fait plus de violence, elle
+forme un souhait plus raisonnable, qui satisfait sa vertu
+et son amour tout ensemble, et demande au ciel que le
+combat se termine</p>
+
+<p class="left30">Sans faire aucun des deux ni vaincu ni vainqueur<a name="FNanchor_219" id="FNanchor_219" href="#Footnote_219" class="fnanchor">[219]</a>.</p>
+
+<p>Si elle ne dissimule point qu'elle penche du côté de Rodrigue,
+de peur d'être à don Sanche, pour qui elle a de
+l'aversion, cela ne détruit point la protestation qu'elle a
+faite un peu auparavant, que malgré la loi de ce combat,
+et les promesses que le Roi a faites à Rodrigue, elle lui
+fera mille autres ennemis, s'il en sort victorieux. Ce
+grand éclat même qu'elle laisse faire à son amour après
+qu'elle le croit mort, est suivi d'une opposition vigoureuse
+à l'exécution de cette loi qui la donne à son amant,
+et elle ne se tait qu'après que le Roi l'a différée, et lui a
+laissé lieu d'espérer qu'avec le temps il y pourra survenir
+quelque obstacle. Je sais bien que le silence passe d'ordinaire
+pour une marque de consentement; mais quand les
+rois parlent, c'en est une de contradiction: on ne manque
+jamais à leur applaudir quand on entre dans leurs
+sentiments; et le seul moyen de leur contredire avec
+le respect qui leur est dû, c'est de se taire, quand leurs
+ordres ne sont pas si pressants qu'on ne puisse remettre
+à s'excuser de leur obéir lorsque le temps en
+sera venu, et conserver cependant une espérance légitime
+d'un empêchement, qu'on ne peut encore déterminément
+prévoir.</p>
+
+<p>Il est vrai que dans ce sujet il faut se contenter de
+<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span>
+tirer Rodrigue de péril, sans le pousser jusqu'à son mariage
+avec Chimène. Il est historique, et a plu en son
+temps; mais bien sûrement il déplairoit au nôtre; et
+j'ai peine à voir que Chimène y consente chez l'auteur
+espagnol, bien qu'il donne plus de trois ans de durée à
+la comédie qu'il en a faite. Pour ne pas contredire l'histoire,
+j'ai cru ne me pouvoir dispenser d'en jeter quelque
+idée, mais avec incertitude de l'effet; et ce n'étoit que
+par là que je pouvois accorder la bienséance du théâtre
+avec la vérité de l'événement.</p>
+
+<p>Les deux visites que Rodrigue fait à sa maîtresse<a name="FNanchor_220" id="FNanchor_220" href="#Footnote_220" class="fnanchor">[220]</a> ont
+quelque chose qui choque cette bienséance de la part de
+celle qui les souffre; la rigueur du devoir vouloit qu'elle
+refusât de lui parler, et s'enfermât dans son cabinet, au
+lieu de l'écouter; mais permettez-moi de dire avec un
+des premiers esprits de notre siècle, «que leur conversation
+est remplie de si beaux sentiments, que plusieurs
+n'ont pas connu ce défaut, et que ceux qui l'ont connu
+l'ont toléré.» J'irai plus outre, et dirai que tous presque
+ont souhaité que ces entretiens se fissent; et j'ai remarqué
+aux premières représentations qu'alors que ce malheureux
+amant se présentoit devant elle, il s'élevoit un
+certain frémissement dans l'assemblée, qui marquoit une
+curiosité merveilleuse, et un redoublement d'attention
+pour ce qu'ils avoient à se dire dans un état si pitoyable.
+Aristote dit qu'il y a des absurdités qu'il faut laisser
+dans un poëme, quand on peut espérer qu'elles seront
+bien reçues; et il est du devoir du poëte, en ce cas, de les
+couvrir de tant de brillants, qu'elles puissent éblouir<a name="FNanchor_221" id="FNanchor_221" href="#Footnote_221" class="fnanchor">[221]</a>.
+Je laisse au jugement de mes auditeurs si je me suis
+assez bien acquitté de ce devoir pour justifier par là ces
+<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span>
+deux scènes. Les pensées de la première des deux sont
+quelquefois trop spirituelles pour partir de personnes
+fort affligées; mais outre que je n'ai fait que la paraphraser
+de l'espagnol<a name="FNanchor_222" id="FNanchor_222" href="#Footnote_222" class="fnanchor">[222]</a>, si nous ne nous permettions
+quelque chose de plus ingénieux que le cours ordinaire
+de la passion, nos poëmes ramperoient souvent, et les
+grandes douleurs ne mettroient dans la bouche de nos
+acteurs que des exclamations et des hélas. Pour ne déguiser
+rien, cette offre que fait Rodrigue de son épée à
+Chimène, et cette protestation de se laisser tuer par don
+Sanche, ne me plairoient pas maintenant. Ces beautés
+étoient de mise en ce temps-là, et ne le seroient plus
+en celui-ci. La première est dans l'original espagnol, et
+l'autre est tirée sur ce modèle. Toutes les deux ont fait
+leur effet en ma faveur; mais je ferois scrupule d'en étaler
+de pareilles à l'avenir sur notre théâtre.</p>
+
+<p>J'ai dit ailleurs ma pensée touchant l'Infante et le Roi<a name="FNanchor_223" id="FNanchor_223" href="#Footnote_223" class="fnanchor">[223]</a>;
+il reste néanmoins quelque chose à examiner sur la manière
+dont ce dernier agit, qui ne paroît pas assez vigoureuse,
+en ce qu'il ne fait pas arrêter le Comte après le
+soufflet donné, et n'envoie pas des gardes à don Diègue
+et à son fils. Sur quoi on peut considérer que don Fernand
+étant le premier roi de Castille, et ceux qui en
+avoient été maîtres auparavant lui n'ayant eu titre que
+de comtes, il n'étoit peut-être pas assez absolu sur les
+grands seigneurs de son royaume pour le pouvoir faire.
+<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span>
+Chez don Guillen de Castro, qui a traité ce sujet avant
+moi, et qui devoit mieux connoître que moi quelle étoit
+l'autorité de ce premier monarque de son pays, le soufflet
+se donne en sa présence et en celle de deux ministres
+d'État<a name="FNanchor_224" id="FNanchor_224" href="#Footnote_224" class="fnanchor">[224]</a>, qui lui conseillent, après que le Comte s'est retiré
+fièrement et avec bravade, et que don Diègue a fait la
+même chose en soupirant, de ne le pousser point à bout,
+parce qu'il a quantité d'amis dans les Asturies, qui se
+pourroient révolter, et prendre parti avec les Maures
+dont son État est environné. Ainsi il se résout d'accommoder
+l'affaire sans bruit, et recommande le secret à ces
+deux ministres, qui ont été seuls témoins de l'action.
+C'est sur cet exemple que je me suis cru bien fondé à le
+faire agir plus mollement qu'on ne feroit en ce temps-ci,
+où l'autorité royale est plus absolue. Je ne pense pas non
+plus qu'il fasse une faute bien grande de ne jeter point<a name="FNanchor_225" id="FNanchor_225" href="#Footnote_225" class="fnanchor">[225]</a>
+l'alarme de nuit dans sa ville, sur l'avis incertain qu'il
+a du dessein des Maures, puisqu'on faisoit bonne garde
+sur les murs et sur le port; mais il est inexcusable de
+n'y donner aucun ordre après leur arrivée, et de laisser
+tout faire à Rodrigue. La loi du combat qu'il propose à
+Chimène avant que de le permettre à don Sanche contre
+Rodrigue, n'est pas si injuste que quelques-uns ont voulu
+le dire, parce qu'elle est plutôt une menace pour la faire
+dédire de la demande de ce combat, qu'un arrêt qu'il lui
+veuille faire exécuter. Cela paroît en ce qu'après la victoire
+de Rodrigue il n'en exige pas précisément l'effet de
+sa parole, et la laisse en état d'espérer que cette condition
+n'aura point de lieu.</p>
+
+<p>Je ne puis dénier que la règle des vingt et quatre
+<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span>
+heures<a name="FNanchor_226" id="FNanchor_226" href="#Footnote_226" class="fnanchor">[226]</a> presse trop les incidents de cette pièce. La mort
+du Comte et l'arrivée des Maures s'y pouvoient entre-suivre
+d'aussi près qu'elles font, parce que cette arrivée
+est une surprise qui n'a point de communication, ni de
+mesures à prendre avec le reste; mais il n'en va pas ainsi
+du combat de don Sanche, dont le Roi étoit le maître,
+et pouvoit lui choisir un autre temps que deux heures
+après la fuite des Maures. Leur défaite avoit assez fatigué
+Rodrigue toute la nuit, pour mériter deux ou trois jours
+de repos, et même il y avoit quelque apparence qu'il n'en
+étoit pas échappé sans blessures, quoique je n'en aye rien
+dit, parce qu'elles n'auroient fait que nuire à la conclusion
+de l'action.</p>
+
+<p>Cette même règle presse aussi trop Chimène de demander
+justice au Roi la seconde fois. Elle l'avoit fait le
+soir d'auparavant, et n'avoit aucun sujet d'y retourner
+le lendemain matin pour en importuner le Roi, dont elle
+n'avoit encore aucun lieu de se plaindre, puisqu'elle ne
+pouvoit encore dire qu'il lui eût manqué de promesse.
+Le roman lui auroit donné sept ou huit jours de patience
+avant que de l'en presser de nouveau; mais les vingt et
+quatre heures ne l'ont pas permis<a name="FNanchor_227" id="FNanchor_227" href="#Footnote_227" class="fnanchor">[227]</a>: c'est l'incommodité
+de la règle.</p>
+
+<p>Passons à celle de l'unité de lieu, qui ne m'a pas donné
+moins de gêne en cette pièce. Je l'ai placé dans Séville,
+bien que don Fernand n'en aye jamais été le maître; et
+j'ai été obligé à cette falsification, pour former quelque
+vraisemblance à la descente des Maures, dont l'armée ne
+pouvoit venir si vite par terre que par eau. Je ne voudrois
+pas assurer toutefois que le flux de la mer monte
+<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span>
+effectivement jusque-là<a name="FNanchor_228" id="FNanchor_228" href="#Footnote_228" class="fnanchor">[228]</a>; mais comme dans notre Seine
+il fait encore plus de chemin qu'il ne lui en faut faire sur
+le Guadalquivir pour battre les murailles de cette ville,
+cela peut suffire à fonder quelque probabilité parmi nous,
+pour ceux qui n'ont point été sur le lieu même.</p>
+
+<p>Cette arrivée des Maures ne laisse pas d'avoir ce défaut
+que j'ai marqué ailleurs<a name="FNanchor_229" id="FNanchor_229" href="#Footnote_229" class="fnanchor">[229]</a>, qu'ils se présentent d'eux-mêmes,
+sans être appelés dans la pièce, directement ni
+indirectement, par aucun acteur du premier acte. Ils ont
+plus de justesse dans l'irrégularité de l'auteur espagnol:
+Rodrigue, n'osant plus se montrer à la cour, les va combattre
+sur la frontière<a name="FNanchor_230" id="FNanchor_230" href="#Footnote_230" class="fnanchor">[230]</a>; et ainsi le premier acteur les
+va chercher, et leur donne place dans le poëme, au contraire
+de ce qui arrive ici, où ils semblent se venir faire
+de fête exprès pour en être battus, et lui donner moyen
+de rendre à son roi un service d'importance<a name="FNanchor_231" id="FNanchor_231" href="#Footnote_231" class="fnanchor">[231]</a>, qui lui
+fasse obtenir sa grâce. C'est une seconde incommodité
+de la règle dans cette tragédie.</p>
+
+<p>Tout s'y passe donc dans Séville, et garde ainsi quelque
+espèce d'unité de lieu en général; mais le lieu particulier
+change de scène en scène, et tantôt c'est le palais du Roi,
+tantôt l'appartement de l'Infante, tantôt la maison de
+Chimène, et tantôt une rue ou place publique. On le détermine
+aisément pour les scènes détachées; mais pour
+celles qui ont leur liaison ensemble, comme les quatre
+dernières du premier acte, il est malaisé d'en choisir un
+<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span>
+qui convienne à toutes<a name="FNanchor_232" id="FNanchor_232" href="#Footnote_232" class="fnanchor">[232]</a>. Le Comte et don Diègue se querellent
+au sortir du palais; cela se peut passer dans une
+rue; mais après le soufflet reçu, don Diègue ne peut pas
+demeurer en cette rue à faire ses plaintes, attendant que
+son fils survienne, qu'il ne soit tout aussitôt environné
+de peuple, et ne reçoive l'offre de quelques amis. Ainsi il
+seroit plus à propos qu'il se plaignît dans sa maison, où
+le met l'Espagnol<a name="FNanchor_233" id="FNanchor_233" href="#Footnote_233" class="fnanchor">[233]</a>, pour laisser aller ses sentiments en
+liberté; mais en ce cas il faudroit délier les scènes
+comme il a fait. En l'état où elles sont ici, on peut dire
+qu'il faut quelquefois aider au théâtre, et suppléer favorablement
+ce qui ne s'y peut représenter. Deux personnes
+s'y arrêtent pour parler, et quelquefois il faut présumer
+qu'ils marchent, ce qu'on ne peut exposer sensiblement
+à la vue, parce qu'ils échapperoient aux yeux avant que
+d'avoir pu dire ce qu'il est nécessaire qu'ils fassent savoir
+à l'auditeur. Ainsi, par une fiction de théâtre, on peut
+s'imaginer que don Diègue et le Comte, sortant du palais
+du Roi, avancent toujours en se querellant, et sont arrivés
+devant la maison de ce premier lorsqu'il reçoit le
+<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span>
+soufflet qui l'oblige à y entrer pour y chercher du secours.
+Si cette fiction poétique ne vous satisfait point, laissons-le
+dans la place publique, et disons que le concours du
+peuple autour de lui après cette offense, et les offres de
+service que lui font les premiers amis qui s'y rencontrent,
+sont des circonstances que le roman ne doit pas
+oublier; mais que ces menues actions ne servant de rien
+à la principale, il n'est pas besoin que le poëte s'en embarrasse
+sur la scène. Horace l'en dispense par ces vers:</p>
+
+<p class="verse"><i>Hoc amet, hoc spernat promissi carminis auctor;<br />
+Pleraque negligat</i><a name="FNanchor_234" id="FNanchor_234" href="#Footnote_234" class="fnanchor">[234]</a>.</p>
+
+<p>Et ailleurs:</p>
+
+<p class="verse"><i>Semper ad eventum festinet</i><a name="FNanchor_235" id="FNanchor_235" href="#Footnote_235" class="fnanchor">[235]</a>.</p>
+
+<p>C'est ce qui m'a fait négliger, au troisième acte, de donner
+à don Diègue, pour aide à chercher son fils, aucun
+des cinq cents amis qu'il avoit chez lui. Il y a grande
+apparence que quelques-uns d'eux l'y accompagnoient,
+et même que quelques autres le cherchoient pour lui
+d'un autre côté; mais ces accompagnements inutiles de
+personnes qui n'ont rien à dire, puisque celui qu'ils accompagnent
+a seul tout l'intérêt à l'action, ces sortes
+d'accompagnements, dis-je, ont toujours mauvaise grâce
+au théâtre, et d'autant plus que les comédiens n'emploient
+à ces personnages muets que leurs moucheurs de
+chandelles et leurs valets, qui ne savent quelle posture
+tenir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span>
+Les funérailles du Comte étoient encore une chose fort
+embarrassante, soit qu'elles se soient faites avant la fin
+de la pièce, soit que le corps aye demeuré en présence
+dans son hôtel, attendant qu'on y donnât ordre<a name="FNanchor_236" id="FNanchor_236" href="#Footnote_236" class="fnanchor">[236]</a>. Le
+moindre mot que j'en eusse laissé dire, pour en prendre
+soin, eût rompu toute la chaleur de l'attention, et rempli
+l'auditeur d'une fâcheuse idée. J'ai cru plus à propos de
+les dérober à son imagination par mon silence, aussi bien
+que le lieu précis de ces quatre scènes du premier acte
+dont je viens de parler; et je m'assure que cet artifice
+m'a si bien réussi, que peu de personnes ont pris garde
+à l'un ni à l'autre, et que la plupart des spectateurs, laissant
+emporter leurs esprits à ce qu'ils ont vu et entendu
+de pathétique en ce poëme, ne se sont point avisés de
+réfléchir sur ces deux considérations.</p>
+
+<p>J'achève par une remarque sur ce que dit Horace, que
+ce qu'on expose à la vue touche bien plus que ce qu'on
+n'apprend que par un récit<a name="FNanchor_237" id="FNanchor_237" href="#Footnote_237" class="fnanchor">[237]</a>.</p>
+
+<p>C'est sur quoi je me suis fondé pour faire voir le soufflet
+que reçoit don Diègue, et cacher aux yeux la mort du
+Comte, afin d'acquérir et conserver à mon premier acteur
+l'amitié des auditeurs, si nécessaire pour réussir au
+<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span>
+théâtre. L'indignité d'un affront fait à un vieillard, chargé
+d'années et de victoires, les jette aisément dans le parti
+de l'offensé; et cette mort, qu'on vient dire au Roi tout
+simplement sans aucune narration touchante, n'excite
+point en eux la commisération qu'y eût fait naître le
+spectacle de son sang, et ne leur donne aucune aversion
+pour ce malheureux amant, qu'ils ont vu forcé par ce
+qu'il devoit à son honneur d'en venir à cette extrémité,
+malgré l'intérêt et la tendresse de son amour.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<h3 class="p4">LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES<br />
+POUR LES VARIANTES DU <i>CID</i>.</h3>
+
+<p class="center"><b>ÉDITIONS SÉPARÉES.</b></p>
+
+<ul class="left35 none">
+<li>1637 in-4<sup>o</sup>, Paris, F. Targa<br />
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;(Bibliothèque impériale, Y, 5664 <big>+</big> A);</li>
+<li>1637 in-4<sup>o</sup>, Paris, A. Courbé<br />
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;(Bibliothèque impériale, Y, 5664 &#10746; A);</li>
+<li>1637 in-4<sup>o</sup>, Paris, F. Targa<br />
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;(Bibliothèque de l'Institut et Bibliothèque de Versailles<a name="FNanchor_238" id="FNanchor_238" href="#Footnote_238" class="fnanchor">[238]</a>);</li>
+<li>1637 in-12 (deux exemplaires identiques);</li>
+<li>1638 in-12, Paris;</li>
+<li>1638 in-12, Leyden, édition précédée d'un avis<br />
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>Aux amateurs du langage françois</i>, signé J. P.<a name="FNanchor_239" id="FNanchor_239" href="#Footnote_239" class="fnanchor">[239]</a>;</li>
+<li>1639 in-4<sup>o</sup>;</li>
+<li>1644 in-4<sup>o</sup>;</li>
+<li>1644 in-12;</li>
+</ul>
+
+<p class="center"><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span>
+<b>RECUEILS.</b></p>
+
+<ul class="left35 none">
+<li>1648 in-12;</li>
+<li>1652 in-12;</li>
+<li>1654 in-12;</li>
+<li>1655 in-12;</li>
+<li>1656 in-12;</li>
+<li>1660 in-8<sup>o</sup>;</li>
+<li>1663 in-fol.;</li>
+<li>1664 in-8<sup>o</sup>;</li>
+<li>1668 in-12;</li>
+<li>1682 in-12.</li>
+</ul>
+
+<p><i>N.B.</i>&mdash;Quand il sera besoin de distinguer les uns des autres
+les divers exemplaires de l'édition de 1637, in-4<sup>o</sup>, nous désignerons
+ceux de la Bibliothèque impériale de Paris par la lettre P., ceux des
+Bibliothèques de l'Institut et de Versailles par un I. (Les deux exemplaires
+de la Bibliothèque impériale sont constamment identiques;
+l'exemplaire de Versailles est partout semblable à celui de l'Institut.)&mdash;Nous
+distinguerons de même par les lettres P. et L. nos
+deux éditions in-12 de 1638, de Paris et de Leyde.</p>
+
+<hr class="c30" />
+<p class="p4 center"><span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span>
+<b>ACTEURS.</b></p>
+
+<p class="p2 left30">
+DON FERNAND<a name="FNanchor_240" id="FNanchor_240" href="#Footnote_240" class="fnanchor">[240]</a>, premier roi de Castille.<br />
+DONA URRAQUE, infante de Castille.<br />
+DON DIÈGUE, père de don Rodrigue.<br />
+DON GOMÈS, comte de Gormas, père de Chimène.<br />
+DON RODRIGUE, amant de Chimène<a name="FNanchor_241" id="FNanchor_241" href="#Footnote_241" class="fnanchor">[241]</a>.<br />
+DON SANCHE, amoureux de Chimène.<br />
+DON ARIAS, }<br />
+DON ALONSE, } gentilshommes castillans.<br />
+CHIMÈNE, fille de don Gomès<a name="FNanchor_242" id="FNanchor_242" href="#Footnote_242" class="fnanchor">[242]</a>.<br />
+LÉONOR, gouvernante de l'Infante.<br />
+ELVIRE, gouvernante de Chimène<a name="FNanchor_243" id="FNanchor_243" href="#Footnote_243" class="fnanchor">[243]</a>.<br />
+<span class="smcap">Un Page</span> de l'Infante.</p>
+
+<div class="verse">
+<p class="p4 center font90">La scène est à Séville.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span></p>
+<h3>LE CID,</h3>
+<hr class="c5" />
+<p class="i1 center"><small><b>TRAGÉDIE</b></small><a name="FNanchor_244" id="FNanchor_244" href="#Footnote_244" class="fnanchor">[244]</a>.</p>
+
+<h2 class="p4">ACTE I.</h2>
+<hr class="c5" />
+<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE<a name="FNanchor_245" id="FNanchor_245" href="#Footnote_245" class="fnanchor">[245]</a>.</h3>
+
+<h4>CHIMÈNE, ELVIRE<a name="FNanchor_246" id="FNanchor_246" href="#Footnote_246" class="fnanchor">[246]</a>.</h4>
+
+<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Elvire, m'as-tu fait un rapport bien sincère?<br />
+Ne déguises-tu rien de ce qu'a dit mon père?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p>
+
+<p>Tous mes sens à moi-même en sont encor charmés:<br />
+Il estime Rodrigue autant que vous l'aimez,<br />
+Et si je ne m'abuse à lire dans son âme,<span class="dalign">5</span><span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span><br />
+Il vous commandera de répondre à sa flamme.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Dis-moi donc, je te prie, une seconde fois<br />
+Ce qui te fait juger qu'il approuve mon choix:<br />
+Apprends-moi de nouveau quel espoir j'en dois prendre;<br />
+Un si charmant discours ne se peut trop entendre;<span class="dalign">10</span><br />
+Tu ne peux trop promettre aux feux de notre amour<br />
+La douce liberté de se montrer au jour.<br />
+Que t'a-t-il répondu sur la secrète brigue<br />
+Que font auprès de toi don Sanche et don Rodrigue?<br />
+N'as-tu point trop fait voir quelle inégalité<span class="dalign">15</span><br />
+Entre ces deux amants me penche d'un côté?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p>
+
+<p>Non; j'ai peint votre c&oelig;ur dans une indifférence<br />
+Qui n'enfle d'aucun d'eux ni détruit l'espérance<a name="FNanchor_247" id="FNanchor_247" href="#Footnote_247" class="fnanchor">[247]</a>,<br />
+Et sans les voir d'un &oelig;il trop sévère ou trop doux,<br />
+Attend l'ordre d'un père à choisir un époux.<span class="dalign">20</span><br />
+Ce respect l'a ravi, sa bouche et son visage<br />
+M'en ont donné sur l'heure un digne témoignage<a name="FNanchor_248" id="FNanchor_248" href="#Footnote_248" class="fnanchor">[248]</a>,<br />
+Et puisqu'il vous en faut encor faire un récit,<br />
+Voici d'eux et de vous ce qu'en hâte il m'a dit:<br />
+«Elle est dans le devoir; tous deux sont dignes d'elle,<span class="dalign">25</span><br />
+Tous deux formés d'un sang noble, vaillant, fidèle,<br />
+Jeunes, mais qui font lire aisément dans leurs yeux<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span><br />
+L'éclatante vertu de leurs braves aïeux.<br />
+Don Rodrigue surtout n'a trait en son visage<a name="FNanchor_249" id="FNanchor_249" href="#Footnote_249" class="fnanchor">[249]</a><br />
+Qui d'un homme de c&oelig;ur ne soit la haute image,<span class="dalign">30</span><br />
+Et sort d'une maison si féconde en guerriers,<br />
+Qu'ils y prennent naissance au milieu des lauriers.<br />
+La valeur de son père, en son temps sans pareille,<br />
+Tant qu'a duré sa force, a passé pour merveille;<br />
+Ses rides sur son front ont gravé ses exploits<a name="FNanchor_250" id="FNanchor_250" href="#Footnote_250" class="fnanchor">[250]</a>,<span class="dalign">35</span><br />
+Et nous disent encor ce qu'il fut autrefois.<br />
+Je me promets du fils ce que j'ai vu du père;<br />
+Et ma fille, en un mot, peut l'aimer et me plaire<a name="FNanchor_251" id="FNanchor_251" href="#Footnote_251" class="fnanchor">[251]</a>.»<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span><br />
+Il alloit au conseil, dont l'heure qui pressoit<a name="FNanchor_252" id="FNanchor_252" href="#Footnote_252" class="fnanchor">[252]</a><br />
+A tranché ce discours qu'à peine il commençoit;<span class="dalign">40</span><br />
+Mais à ce peu de mots je crois que sa pensée<br />
+Entre vos deux amants n'est pas fort balancée.<br />
+Le Roi doit à son fils élire un gouverneur,<br />
+Et c'est lui que regarde un tel degré d'honneur:<br />
+Ce choix n'est pas douteux, et sa rare vaillance<span class="dalign">45</span><br />
+Ne peut souffrir qu'on craigne aucune concurrence.<br />
+Comme ses hauts exploits le rendent sans égal,<br />
+Dans un espoir si juste il sera sans rival;<br />
+Et puisque don Rodrigue a résolu son père<br />
+Au sortir du conseil à proposer l'affaire,<span class="dalign">50</span><br />
+Je vous laisse à juger s'il prendra bien son temps,<br />
+Et si tous vos desirs seront bientôt contents.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Il semble toutefois que mon âme troublée<br />
+Refuse cette joie, et s'en trouve accablée:<br />
+Un moment donne au sort des visages divers,<span class="dalign">55</span><br />
+Et dans ce grand bonheur je crains un grand revers.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p>
+
+<p>Vous verrez cette crainte heureusement déçue<a name="FNanchor_253" id="FNanchor_253" href="#Footnote_253" class="fnanchor">[253]</a>.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Allons, quoi qu'il en soit, en attendre l'issue.</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE II.</h3>
+
+<h4>L'INFANTE, LÉONOR, PAGE<a name="FNanchor_254" id="FNanchor_254" href="#Footnote_254" class="fnanchor">[254]</a>.</h4>
+
+<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE</span><a name="FNanchor_255" id="FNanchor_255" href="#Footnote_255" class="fnanchor">[255]</a>.</p>
+
+<p>Page, allez avertir Chimène de ma part<a name="FNanchor_256" id="FNanchor_256" href="#Footnote_256" class="fnanchor">[256]</a>
+Qu'aujourd'hui pour me voir elle attend un peu tard,<span class="dalign">60</span>
+Et que mon amitié se plaint de sa paresse.</p>
+
+<p class="center font90">(Le Page rentre<a name="FNanchor_257" id="FNanchor_257" href="#Footnote_257" class="fnanchor">[257]</a>.)</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LÉONOR.</span></p>
+
+<p>Madame, chaque jour même desir vous presse;<br />
+Et dans son entretien, je vous vois chaque jour<a name="FNanchor_258" id="FNanchor_258" href="#Footnote_258" class="fnanchor">[258]</a><br />
+Demander en quel point se trouve son amour<a name="FNanchor_259" id="FNanchor_259" href="#Footnote_259" class="fnanchor">[259]</a>.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p>
+
+<p>Ce n'est pas sans sujet: je l'ai presque forcée<a name="FNanchor_260" id="FNanchor_260" href="#Footnote_260" class="fnanchor">[260]</a><span class="dalign">65</span><br />
+A recevoir les traits dont son âme est blessée.<br />
+Elle aime don Rodrigue, et le tient de ma main,<br />
+Et par moi don Rodrigue a vaincu son dédain:<br />
+Ainsi de ces amants ayant formé les chaînes,<br />
+Je dois prendre intérêt à voir finir leurs peines<a name="FNanchor_261" id="FNanchor_261" href="#Footnote_261" class="fnanchor">[261]</a>.<span class="dalign">70</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">LÉONOR.</span></p>
+
+<p>Madame, toutefois parmi leurs bons succès<br />
+Vous montrez un chagrin qui va jusqu'à l'excès<a name="FNanchor_262" id="FNanchor_262" href="#Footnote_262" class="fnanchor">[262]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span><br />
+Cet amour, qui tous deux les comble d'allégresse,<br />
+Fait-il de ce grand c&oelig;ur la profonde tristesse,<br />
+Et ce grand intérêt que vous prenez pour eux<span class="dalign">75</span><br />
+Vous rend-il malheureuse alors qu'ils sont heureux?<br />
+Mais je vais trop avant, et deviens indiscrète.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p>
+
+<p>Ma tristesse redouble à la tenir secrète.<br />
+Écoute, écoute enfin comme j'ai combattu,<br />
+Écoute quels assauts brave encor ma vertu<a name="FNanchor_263" id="FNanchor_263" href="#Footnote_263" class="fnanchor">[263]</a>.<span class="dalign">80</span><br />
+<span class="i1">L'amour est un tyran qui n'épargne personne:</span><br />
+Ce jeune cavalier<a name="FNanchor_264" id="FNanchor_264" href="#Footnote_264" class="fnanchor">[264]</a>, cet amant que je donne<a name="FNanchor_265" id="FNanchor_265" href="#Footnote_265" class="fnanchor">[265]</a>,<br />
+Je l'aime<a name="FNanchor_266" id="FNanchor_266" href="#Footnote_266" class="fnanchor">[266]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LÉONOR.</span></p>
+
+<p><span class="i5">Vous l'aimez!</span></p>
+
+<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p>
+
+<p><span class="i11"> Mets la main sur mon c&oelig;ur,</span><br />
+Et vois comme il se trouble au nom de son vainqueur,<br />
+Comme il le reconnoît.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LÉONOR.</span></p>
+
+<p><span class="i10">Pardonnez-moi, Madame,</span><span class="dalign">85</span><br />
+Si je sors du respect pour blâmer cette flamme<a name="FNanchor_267" id="FNanchor_267" href="#Footnote_267" class="fnanchor">[267]</a>.<br />
+Une grande princesse à ce point s'oublier<br />
+Que d'admettre en son c&oelig;ur un simple cavalier<a name="FNanchor_268" id="FNanchor_268" href="#Footnote_268" class="fnanchor">[268]</a>!<br />
+Et que diroit le Roi? que diroit la Castille<a name="FNanchor_269" id="FNanchor_269" href="#Footnote_269" class="fnanchor">[269]</a>?<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span><br />
+Vous souvient-il encor de qui vous êtes fille?<span class="dalign">90</span></p>
+
+<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p>
+
+<p>Il m'en souvient si bien que j'épandrai mon sang<br />
+Avant que je m'abaisse à démentir mon rang.<br />
+Je te répondrois bien que dans les belles âmes<br />
+Le seul mérite a droit de produire des flammes;<br />
+Et si ma passion cherchoit à s'excuser,<span class="dalign">95</span><br />
+Mille exemples fameux pourraient l'autoriser;<br />
+Mais je n'en veux point suivre où ma gloire s'engage;<br />
+La surprise des sens n'abat point mon courage<a name="FNanchor_270" id="FNanchor_270" href="#Footnote_270" class="fnanchor">[270]</a>;<br />
+Et je me dis toujours qu'étant fille de roi<a name="FNanchor_271" id="FNanchor_271" href="#Footnote_271" class="fnanchor">[271]</a>,<br />
+Tout autre qu'un monarque est indigne de moi.<span class="dalign">100</span><br />
+Quand je vis que mon c&oelig;ur ne se pouvoit défendre,<br />
+Moi-même je donnai ce que je n'osois prendre.<br />
+Je mis, au lieu de moi, Chimène en ses liens,<br />
+Et j'allumai leurs feux pour éteindre les miens.<br />
+Ne t'étonne donc plus si mon âme gênée<span class="dalign">105</span><br />
+Avec impatience attend leur hyménée:<br />
+Tu vois que mon repos en dépend aujourd'hui.<br />
+Si l'amour vit d'espoir, il périt avec lui<a name="FNanchor_272" id="FNanchor_272" href="#Footnote_272" class="fnanchor">[272]</a>:<br />
+C'est un feu qui s'éteint, faute de nourriture;<br />
+Et malgré la rigueur de ma triste aventure,<span class="dalign">110</span><br />
+Si Chimène a jamais Rodrigue pour mari,<br />
+Mon espérance est morte, et mon esprit guéri<a name="FNanchor_273" id="FNanchor_273" href="#Footnote_273" class="fnanchor">[273]</a>.<br />
+<span class="i1">Je souffre cependant un tourment incroyable:</span><br />
+Jusques à cet hymen Rodrigue m'est aimable;<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span><br />
+Je travaille à le perdre, et le perds à regret;<span class="dalign">115</span><br />
+Et de là prend son cours mon déplaisir secret.<br />
+Je vois avec chagrin que l'amour me contraigne<a name="FNanchor_274" id="FNanchor_274" href="#Footnote_274" class="fnanchor">[274]</a><br />
+A pousser des soupirs pour ce que je dédaigne;<br />
+Je sens en deux partis mon esprit divisé:<br />
+Si mon courage est haut, mon c&oelig;ur est embrasé;<span class="dalign">120</span><br />
+Cet hymen m'est fatal, je le crains, et souhaite:<br />
+Je n'ose en espérer qu'une joie imparfaite<a name="FNanchor_275" id="FNanchor_275" href="#Footnote_275" class="fnanchor">[275]</a>.<br />
+Ma gloire et mon amour ont pour moi tant d'appas,<br />
+Que je meurs s'il s'achève ou ne s'achève pas.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LÉONOR.</span></p>
+
+<p>Madame, après cela je n'ai rien à vous dire,<span class="dalign">125</span><br />
+Sinon que de vos maux avec vous je soupire:<br />
+Je vous blâmois tantôt, je vous plains à présent;<br />
+Mais puisque dans un mal si doux et si cuisant<br />
+Votre vertu combat et son charme et sa force,<br />
+En repousse l'assaut, en rejette l'amorce,<span class="dalign">130</span><br />
+Elle rendra le calme à vos esprits flottants.<br />
+Espérez donc tout d'elle, et du secours du temps;<br />
+Espérez tout du ciel: il a trop de justice<br />
+Pour laisser la vertu dans un si long supplice<a name="FNanchor_276" id="FNanchor_276" href="#Footnote_276" class="fnanchor">[276]</a>.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p>
+
+<p>Ma plus douce espérance est de perdre l'espoir.<span class="dalign">135</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE PAGE.</span></p>
+
+<p>Par vos commandements Chimène vous vient voir.</p>
+
+<p><span class="i4 smcap">L'INFANTE</span>, à Léonor<a name="FNanchor_277" id="FNanchor_277" href="#Footnote_277" class="fnanchor">[277]</a>.</p>
+
+<p>Allez l'entretenir en cette galerie.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LÉONOR.</span></p>
+
+<p>Voulez-vous demeurer dedans la rêverie?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span>
+<span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p>
+
+<p>Non, je veux seulement, malgré mon déplaisir,<br />
+Remettre mon visage un peu plus à loisir.<span class="dalign">140</span><br />
+Je vous suis.<br />
+<span class="i7">Juste ciel, d'où j'attends mon remède,</span><br />
+Mets enfin quelque borne au mal qui me possède:<br />
+Assure mon repos, assure mon honneur.<br />
+Dans le bonheur d'autrui je cherche mon bonheur:<br />
+Cet hyménée à trois également importe;<span class="dalign">145</span><br />
+Rends son effet plus prompt, ou mon âme plus forte.<br />
+D'un lien conjugal joindre ces deux amants,<br />
+C'est briser tous mes fers, et finir mes tourments.<br />
+Mais je tarde un peu trop: allons trouver Chimène,<br />
+Et par son entretien soulager notre peine.<span class="dalign">150</span></p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE III.</h3>
+
+<h4>LE COMTE, DON DIÈGUE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p>
+
+<p>Enfin vous l'emportez, et la faveur du Roi<br />
+Vous élève en un rang qui n'étoit dû qu'à moi:<br />
+Il vous fait gouverneur du prince de Castille.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p>
+
+<p>Cette marque d'honneur qu'il met dans ma famille<br />
+Montre à tous qu'il est juste, et fait connoître assez<span class="dalign">155</span><br />
+Qu'il sait récompenser les services passés.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p>
+
+<p>Pour grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes:<br />
+Ils peuvent se tromper comme les autres hommes;<br />
+Et ce choix sert de preuve à tous les courtisans<br />
+Qu'ils savent mal payer les services présents.<span class="dalign">160</span></p>
+
+<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p>
+
+<p>Ne parlons plus d'un choix dont votre esprit s'irrite:<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span><br />
+La faveur l'a pu faire autant que<a name="FNanchor_278" id="FNanchor_278" href="#Footnote_278" class="fnanchor">[278]</a> le mérite;<br />
+Mais on doit ce respect au pouvoir absolu<a name="FNanchor_279" id="FNanchor_279" href="#Footnote_279" class="fnanchor">[279]</a>,<br />
+De n'examiner rien quand un roi l'a voulu.<br />
+A l'honneur qu'il m'a fait ajoutez-en un autre<a name="FNanchor_280" id="FNanchor_280" href="#Footnote_280" class="fnanchor">[280]</a>;<span class="dalign">165</span><br />
+Joignons d'un sacré n&oelig;ud ma maison à la vôtre:<br />
+Vous n'avez qu'une fille, et moi je n'ai qu'un fils<a name="FNanchor_281" id="FNanchor_281" href="#Footnote_281" class="fnanchor">[281]</a>;<br />
+Leur hymen nous peut rendre à jamais plus qu'amis:<br />
+Faites-nous cette grâce, et l'acceptez pour gendre.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p>
+
+<p>A des partis plus hauts ce beau fils doit prétendre;<span class="dalign">170</span><br />
+Et le nouvel éclat de votre dignité<br />
+Lui doit enfler le c&oelig;ur d'une autre vanité<a name="FNanchor_282" id="FNanchor_282" href="#Footnote_282" class="fnanchor">[282]</a>.<br />
+<span class="i1">Exercez-la, Monsieur, et gouvernez le Prince:</span><br />
+Montrez-lui comme il faut régir une province,<br />
+Faire trembler partout les peuples sous sa loi<a name="FNanchor_283" id="FNanchor_283" href="#Footnote_283" class="fnanchor">[283]</a>,<span class="dalign">175</span><br />
+Remplir les bons d'amour, et les méchants d'effroi.<br />
+Joignez à ces vertus celles d'un capitaine:<br />
+Montrez-lui comme il faut s'endurcir à la peine,<br />
+Dans le métier de Mars se rendre sans égal,<br />
+Passer les jours entiers et les nuits à cheval,<span class="dalign">180</span><br />
+Reposer tout armé, forcer une muraille,<br />
+Et ne devoir qu'à soi le gain d'une bataille.<br />
+Instruisez-le d'exemple, et rendez-le parfait<a name="FNanchor_284" id="FNanchor_284" href="#Footnote_284" class="fnanchor">[284]</a>,<br />
+Expliquant à ses yeux vos leçons par l'effet.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span>
+<span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p>
+
+<p>Pour s'instruire d'exemple, en dépit de l'envie,<span class="dalign">185</span><br />
+Il lira seulement l'histoire de ma vie.<br />
+<span class="i1">Là, dans un long tissu de belles actions<a name="FNanchor_285" id="FNanchor_285" href="#Footnote_285" class="fnanchor">[285]</a>,</span><br />
+Il verra comme il faut dompter des nations,<br />
+Attaquer une place, ordonner une armée<a name="FNanchor_286" id="FNanchor_286" href="#Footnote_286" class="fnanchor">[286]</a>,<br />
+Et sur de grands exploits bâtir sa renommée.<span class="dalign">190</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p>
+
+<p>Les exemples vivants sont d'un autre pouvoir<a name="FNanchor_287" id="FNanchor_287" href="#Footnote_287" class="fnanchor">[287]</a>;<br />
+Un prince dans un livre apprend mal son devoir.<br />
+Et qu'a fait après tout ce grand nombre d'années,<br />
+Que ne puisse égaler une de mes journées?<br />
+Si vous fûtes vaillant, je le suis aujourd'hui,<span class="dalign">195</span><br />
+Et ce bras du royaume est le plus ferme appui.<br />
+Grenade et l'Aragon tremblent quand ce fer brille;<br />
+Mon nom sert de rempart à toute la Castille:<br />
+Sans moi, vous passeriez bientôt sous d'autres lois,<br />
+Et vous auriez bientôt vos ennemis pour rois<a name="FNanchor_288" id="FNanchor_288" href="#Footnote_288" class="fnanchor">[288]</a>.<span class="dalign">200</span><br />
+Chaque jour, chaque instant, pour rehausser ma gloire,<br />
+Met lauriers sur lauriers, victoire sur victoire.<br />
+Le Prince à mes côtés feroit dans les combats<br />
+L'essai de son courage à l'ombre de mon bras;<br />
+Il apprendroit à vaincre en me regardant faire;<span class="dalign">205</span><span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span><br />
+Et pour répondre en hâte à son grand caractère,<br />
+Il verroit....</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p>
+
+<p><span class="i6">Je le sais, vous servez bien le Roi:</span><br />
+Je vous ai vu combattre et commander sous moi.<br />
+Quand l'âge dans mes nerfs a fait couler sa glace,<br />
+Votre rare valeur a bien rempli ma place;<span class="dalign">210</span><br />
+Enfin, pour épargner les discours superflus,<br />
+Vous êtes aujourd'hui ce qu'autrefois je fus.<br />
+Vous voyez toutefois qu'en cette concurrence<br />
+Un monarque entre nous met quelque différence<a name="FNanchor_289" id="FNanchor_289" href="#Footnote_289" class="fnanchor">[289]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p>
+
+<p>Ce que je méritois, vous l'avez emporté.<span class="dalign">215</span></p>
+
+<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p>
+
+<p>Qui l'a gagné sur vous l'avoit mieux mérité.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p>
+
+<p>Qui peut mieux l'exercer en est bien le plus digne.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p>
+
+<p>En être refusé n'en est pas un bon signe.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p>
+
+<p>Vous l'avez eu par brigue, étant vieux courtisan.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p>
+
+<p>L'éclat de mes hauts faits fut mon seul partisan.<span class="dalign">220</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p>
+
+<p>Parlons-en mieux, le Roi fait honneur à votre âge<a name="FNanchor_290" id="FNanchor_290" href="#Footnote_290" class="fnanchor">[290]</a>.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p>
+
+<p>Le Roi, quand il en fait, le mesure au courage<a name="FNanchor_291" id="FNanchor_291" href="#Footnote_291" class="fnanchor">[291]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p>
+
+<p>Et par là cet honneur n'étoit dû qu'à mon bras.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p>
+
+<p>Qui n'a pu l'obtenir ne le méritoit pas.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span>
+<span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p>
+
+<p>Ne le méritoit pas! Moi?</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p>
+
+<p><span class="i11">Vous.</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p>
+
+<p><span class="i14">Ton impudence,</span><span class="dalign">225</span><br />
+Téméraire vieillard, aura sa récompense.</p>
+
+<p class="i4 font90">(Il lui donne un soufflet<a name="FNanchor_292" id="FNanchor_292" href="#Footnote_292" class="fnanchor">[292]</a>.)</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE</span>, <span class="font90">mettant l'épée à la main<a name="FNanchor_293" id="FNanchor_293" href="#Footnote_293" class="fnanchor">[293]</a>.</span></p>
+
+<p>Achève, et prends ma vie après un tel affront,<br />
+Le premier dont ma race ait vu rougir son front.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p>
+
+<p>Et que penses-tu faire avec tant de foiblesse?</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p>
+
+<p>O Dieu! ma force usée en ce besoin me laisse<a name="FNanchor_294" id="FNanchor_294" href="#Footnote_294" class="fnanchor">[294]</a>!<span class="dalign">230</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p>
+
+<p>Ton épée est à moi; mais tu serois trop vain,<br />
+Si ce honteux trophée avoit chargé ma main.<br />
+<span class="i1">Adieu: fais lire au Prince, en dépit de l'envie,</span><br />
+Pour son instruction, l'histoire de ta vie:<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span><br />
+D'un insolent discours ce juste châtiment 235<br />
+Ne lui servira pas d'un petit ornement<a name="FNanchor_295" id="FNanchor_295" href="#Footnote_295" class="fnanchor">[295]</a>.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE IV.</h3>
+
+<h4>DON DIÈGUE<a name="FNanchor_296" id="FNanchor_296" href="#Footnote_296" class="fnanchor">[296]</a>.</h4>
+
+<p>O rage! ô désespoir! ô vieillesse ennemie!<br />
+N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie?<br />
+Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers<br />
+Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers?<span class="dalign">240</span><br />
+Mon bras, qu'avec respect toute l'Espagne admire,<br />
+Mon bras, qui tant de fois a sauvé cet empire,<br />
+Tant de fois affermi le trône de son roi,<br />
+Trahit donc ma querelle, et ne fait rien pour moi?<br />
+O cruel souvenir de ma gloire passée!<span class="dalign">245</span><br />
+&OElig;uvre de tant de jours en un jour effacée!<br />
+Nouvelle dignité, fatale à mon bonheur!<br />
+Précipice élevé d'où tombe mon honneur!<br />
+Faut-il de votre éclat voir triompher le Comte,<br />
+Et mourir sans vengeance, ou vivre dans la honte?<span class="dalign">250</span><br />
+Comte, sois de mon prince à présent gouverneur:<br />
+Ce haut rang n'admet point un homme sans honneur;<br />
+Et ton jaloux orgueil, par cet affront insigne,<br />
+Malgré le choix du Roi, m'en a su rendre indigne.<br />
+Et toi, de mes exploits glorieux instrument,<span class="dalign">255</span><br />
+Mais d'un corps tout de glace inutile ornement,<br />
+Fer, jadis tant à craindre, et qui, dans cette offense,<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span><br />
+M'as servi de parade, et non pas de défense,<br />
+Va, quitte désormais le dernier des humains,<br />
+Passe, pour me venger, en de meilleures mains<a name="FNanchor_297" id="FNanchor_297" href="#Footnote_297" class="fnanchor">[297]</a>.<span class="dalign">260</span></p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE V.</h3>
+
+<h4>DON DIÈGUE, DON RODRIGUE.</h4>
+
+<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p>
+
+<p>Rodrigue, as-tu du c&oelig;ur?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p><span class="i11">Tout autre que mon père</span><br />
+L'éprouveroit sur l'heure.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p>
+
+<p><span class="i11">Agréable colère!</span><br />
+Digne ressentiment à ma douleur bien doux!<br />
+Je reconnois mon sang à ce noble courroux;<br />
+Ma jeunesse revit en cette ardeur si prompte.<span class="dalign">265</span><br />
+Viens, mon fils, viens, mon sang, viens réparer ma honte;<br />
+Viens me venger.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<span class="i8">De quoi?</span>
+
+<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p>
+
+<p><span class="i12">D'un affront si cruel,</span><br />
+Qu'à l'honneur de tous deux il porte un coup mortel:<br />
+D'un soufflet. L'insolent en eût perdu la vie;<br />
+Mais mon âge a trompé ma généreuse envie:<span class="dalign">270</span><br />
+Et ce fer que mon bras ne peut plus soutenir,<br />
+Je le remets au tien pour venger et punir.<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span><br />
+<span class="i1">Va contre un arrogant éprouver ton courage:</span><br />
+Ce n'est que dans le sang qu'on lave un tel outrage;<br />
+Meurs ou tue. Au surplus, pour ne te point flatter,<span class="dalign">275</span><br />
+Je te donne à combattre un homme à redouter:<br />
+Je l'ai vu, tout couvert de sang et de poussière<a name="FNanchor_298" id="FNanchor_298" href="#Footnote_298" class="fnanchor">[298]</a>,<br />
+Porter partout l'effroi dans une armée entière.<br />
+J'ai vu par sa valeur cent escadrons rompus;<br />
+Et pour t'en dire encor quelque chose de plus,<span class="dalign">280</span><br />
+Plus que brave soldat, plus que grand capitaine,<br />
+C'est....</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p><span class="i4">De grâce, achevez.</span></p>
+
+<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p>
+
+<p><span class="i12">Le père de Chimène.</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p>Le....</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p>
+
+<p><span class="i3">Ne réplique point, je connois ton amour;</span><br />
+Mais qui peut vivre infâme est indigne du jour.<br />
+Plus l'offenseur est cher, et plus grande est l'offense.<span class="dalign">285</span><br />
+Enfin tu sais l'affront, et tu tiens la vengeance:<br />
+Je ne te dis plus rien. Venge-moi, venge-toi;<br />
+Montre-toi digne fils d'un père tel que moi<a name="FNanchor_299" id="FNanchor_299" href="#Footnote_299" class="fnanchor">[299]</a>.<br />
+Accablé des malheurs où le destin me range,<br />
+Je vais les déplorer: va, cours, vole, et nous venge<a name="FNanchor_300" id="FNanchor_300" href="#Footnote_300" class="fnanchor">[300]</a>.<span class="dalign">290</span></p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span></p>
+
+<h3>SCÈNE VI<a name="FNanchor_301" id="FNanchor_301" href="#Footnote_301" class="fnanchor">[301]</a>.</h3>
+
+<h4>DON RODRIGUE<a name="FNanchor_302" id="FNanchor_302" href="#Footnote_302" class="fnanchor">[302]</a>.</h4>
+
+<p><span class="i3">Percé jusques au fond du c&oelig;ur<a name="FNanchor_303" id="FNanchor_303" href="#Footnote_303" class="fnanchor">[303]</a></span><br />
+D'une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,<br />
+Misérable vengeur d'une juste querelle,<br />
+Et malheureux objet d'une injuste rigueur,<br />
+Je demeure immobile, et mon âme abattue<span class="dalign">295</span><br />
+<span class="i4">Cède au coup qui me tue.</span><br />
+<span class="i2">Si près de voir mon feu récompensé,</span><br />
+<span class="i4">O Dieu, l'étrange peine!</span><span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span><br />
+<span class="i2">En cet affront mon père est l'offensé,</span><br />
+<span class="i2">Et l'offenseur le père de Chimène!</span><span class="dalign">300</span></p>
+
+<p><span class="i3">Que je sens de rudes combats!</span><br />
+Contre mon propre honneur mon amour s'intéresse:<br />
+Il faut venger un père, et perdre une maîtresse:<br />
+L'un m'anime le c&oelig;ur, l'autre retient mon bras<a name="FNanchor_304" id="FNanchor_304" href="#Footnote_304" class="fnanchor">[304]</a>.<br />
+Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme,<span class="dalign">305</span><br />
+<span class="i4">Ou de vivre en infâme,</span><br />
+<span class="i2">Des deux côtés mon mal est infini.</span><br />
+<span class="i4">O Dieu, l'étrange peine!</span><br />
+<span class="i2">Faut-il laisser un affront impuni?</span><br />
+<span class="i2">Faut-il punir le père de Chimène?</span><span class="dalign">310</span></p>
+
+<p><span class="i3">Père, maîtresse, honneur, amour,</span><br />
+Noble et dure contrainte, aimable tyrannie<a name="FNanchor_305" id="FNanchor_305" href="#Footnote_305" class="fnanchor">[305]</a>,<br />
+Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie.<br />
+L'un me rend malheureux, l'autre indigne du jour.<br />
+Cher et cruel espoir d'une âme généreuse,<span class="dalign">315</span><br />
+<span class="i4">Mais ensemble amoureuse,</span><br />
+<span class="i2">Digne ennemi de mon plus grand bonheur<a name="FNanchor_306" id="FNanchor_306" href="#Footnote_306" class="fnanchor">[306]</a>,</span><br />
+<span class="i4">Fer qui causes ma peine<a name="FNanchor_307" id="FNanchor_307" href="#Footnote_307" class="fnanchor">[307]</a>,</span><br />
+<span class="i2">M'es-tu donné pour venger mon honneur?</span><br />
+<span class="i2">M'es-tu donné pour perdre ma Chimène?</span><span class="dalign">320</span></p>
+
+<p><span class="i4">Il vaut mieux courir au trépas.</span><br />
+Je dois à ma maîtresse aussi bien qu'à mon père:<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span><br />
+J'attire en me vengeant sa haine et sa colère<a name="FNanchor_308" id="FNanchor_308" href="#Footnote_308" class="fnanchor">[308]</a>;<br />
+J'attire ses mépris en ne me vengeant pas.<br />
+A mon plus doux espoir l'un me rend infidèle,<span class="dalign">325</span><br />
+<span class="i4">Et l'autre indigne d'elle.</span><br />
+<span class="i2">Mon mal augmente à le vouloir guérir;</span><br />
+<span class="i4">Tout redouble ma peine.</span><br />
+<span class="i2">Allons, mon âme; et puisqu'il faut mourir,</span><br />
+<span class="i2">Mourons du moins sans offenser Chimène.</span><span class="dalign">330</span></p>
+
+<p><span class="i3">Mourir sans tirer ma raison!</span><br />
+Rechercher un trépas si mortel à ma gloire!<br />
+Endurer que l'Espagne impute à ma mémoire<br />
+D'avoir mal soutenu l'honneur de ma maison!<br />
+Respecter un amour dont mon âme égarée<span class="dalign">335</span><br />
+<span class="i4">Voit la perte assurée!</span><br />
+<span class="i2">N'écoutons plus ce penser suborneur,</span><br />
+<span class="i4">Qui ne sert qu'à ma peine.</span><br />
+<span class="i2">Allons, mon bras, sauvons du moins l'honneur<a name="FNanchor_309" id="FNanchor_309" href="#Footnote_309" class="fnanchor">[309]</a>,</span><br />
+<span class="i2">Puisqu'après tout il faut perdre Chimène.</span><span class="dalign">340</span></p>
+
+<p><span class="i3">Oui, mon esprit s'étoit déçu<a name="FNanchor_310" id="FNanchor_310" href="#Footnote_310" class="fnanchor">[310]</a>.</span><br />
+Je dois tout à mon père avant qu'à ma maîtresse<a name="FNanchor_311" id="FNanchor_311" href="#Footnote_311" class="fnanchor">[311]</a>:<br />
+Que je meure au combat, ou meure de tristesse,<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span><br />
+Je rendrai mon sang pur comme je l'ai reçu.<br />
+Je m'accuse déjà de trop de négligence:<span class="dalign">345</span><br />
+<span class="i4">Courons à la vengeance;</span><br />
+<span class="i2">Et tout honteux d'avoir tant balancé<a name="FNanchor_312" id="FNanchor_312" href="#Footnote_312" class="fnanchor">[312]</a>,</span><br />
+<span class="i4">Ne soyons plus en peine,</span><br />
+Puisqu'aujourd'hui mon père est l'offensé,<br />
+Si l'offenseur est père de Chimène.<span class="dalign">350</span></p>
+
+<p class="p2 center"><span class="smcap"><small><b>FIN DU PREMIER ACTE.</b></small></span></p>
+<hr class="c5" />
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span></p>
+
+<h2>ACTE II.</h2>
+<hr class="c5" />
+
+<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<h4>DON ARIAS, LE COMTE<a name="FNanchor_313" id="FNanchor_313" href="#Footnote_313" class="fnanchor">[313]</a>.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p>
+
+<p>Je l'avoue entre nous, mon sang un peu trop chaud<a name="FNanchor_314" id="FNanchor_314" href="#Footnote_314" class="fnanchor">[314]</a><br />
+S'est trop ému d'un mot, et l'a porté trop haut;<br />
+Mais puisque c'en est fait, le coup est sans remède.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON ARIAS.</span></p>
+
+<p>Qu'aux volontés du Roi ce grand courage cède:<br />
+Il y prend grande part, et son c&oelig;ur irrité<span class="dalign">355</span><br />
+Agira contre vous de pleine autorité.<br />
+Aussi vous n'avez point de valable défense:<br />
+Le rang de l'offensé, la grandeur de l'offense,<br />
+Demandent des devoirs et des submissions<br />
+Qui passent le commun des satisfactions.<span class="dalign">360</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p>
+
+<p>Le Roi peut à son gré disposer de ma vie<a name="FNanchor_315" id="FNanchor_315" href="#Footnote_315" class="fnanchor">[315]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON ARIAS.</span></p>
+
+<p>De trop d'emportement votre faute est suivie.<br />
+Le Roi vous aime encore; apaisez son courroux.<br />
+Il a dit: «Je le veux;» désobéirez-vous?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span>
+<span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p>
+
+<p>Monsieur, pour conserver tout ce que j'ai d'estime<a name="FNanchor_316" id="FNanchor_316" href="#Footnote_316" class="fnanchor">[316]</a>,<span class="dalign">365</span><br />
+Désobéir un peu n'est pas un si grand crime;<br />
+Et quelque grand qu'il soit, mes services présents<a name="FNanchor_317" id="FNanchor_317" href="#Footnote_317" class="fnanchor">[317]</a><br />
+Pour le faire abolir sont plus que suffisants<a name="FNanchor_318" id="FNanchor_318" href="#Footnote_318" class="fnanchor">[318]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON ARIAS.</span></p>
+
+<p>Quoi qu'on fasse d'illustre et de considérable,<br />
+Jamais à son sujet un roi n'est redevable.<span class="dalign">370</span><br />
+Vous vous flattez beaucoup, et vous devez savoir<br />
+Que qui sert bien son roi ne fait que son devoir.<br />
+Vous vous perdrez, Monsieur, sur cette confiance.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p>
+
+<p>Je ne vous en croirai qu'après l'expérience.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON ARIAS.</span></p>
+
+<p>Vous devez redouter la puissance d'un roi.<span class="dalign">375</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p>
+
+<p>Un jour seul ne perd pas un homme tel que moi.<br />
+Que toute sa grandeur s'arme pour mon supplice,<br />
+Tout l'État périra, s'il faut que je périsse<a name="FNanchor_319" id="FNanchor_319" href="#Footnote_319" class="fnanchor">[319]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON ARIAS.</span></p>
+
+<p>Quoi! vous craignez si peu le pouvoir souverain....</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p>
+
+<p>D'un sceptre qui sans moi tomberoit de sa main<a name="FNanchor_320" id="FNanchor_320" href="#Footnote_320" class="fnanchor">[320]</a>.<span class="dalign">380</span><br />
+Il a trop d'intérêt lui-même en ma personne,<br />
+Et ma tête en tombant feroit choir sa couronne.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON ARIAS.</span></p>
+
+<p>Souffrez que la raison remette vos esprits.<br />
+Prenez un bon conseil.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span>
+<span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p>
+
+<p><span class="i10">Le conseil en est pris.</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON ARIAS.</span></p>
+
+<p>Que lui dirai-je enfin? je lui dois rendre conte<a name="FNanchor_321" id="FNanchor_321" href="#Footnote_321" class="fnanchor">[321]</a>.<span class="dalign">385</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p>
+
+<p>Que je ne puis du tout consentir à ma honte.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON ARIAS.</span></p>
+
+<p>Mais songez que les rois veulent être absolus.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p>
+
+<p>Le sort en est jeté, Monsieur, n'en parlons plus.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON ARIAS.</span></p>
+
+<p>Adieu donc, puisqu'en vain je tâche à vous résoudre:<br />
+Avec tous vos lauriers, craignez encor le foudre<a name="FNanchor_322" id="FNanchor_322" href="#Footnote_322" class="fnanchor">[322]</a>.<span class="dalign">390</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p>
+
+<p>Je l'attendrai sans peur.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON ARIAS.</span></p>
+
+<p><span class="i10">Mais non pas sans effet.</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p>
+
+<p>Nous verrons donc par là don Diègue satisfait.</p>
+
+<p class="i4 font90">(Il est seul<a name="FNanchor_323" id="FNanchor_323" href="#Footnote_323" class="fnanchor">[323]</a>.)</p>
+
+<p>Qui ne craint point la mort ne craint point les menaces<a name="FNanchor_324" id="FNanchor_324" href="#Footnote_324" class="fnanchor">[324]</a>.<br />
+J'ai le c&oelig;ur au-dessus des plus fières disgrâces;<br />
+Et l'on peut me réduire à vivre sans bonheur,<span class="dalign">395</span><br />
+Mais non pas me résoudre à vivre sans honneur.</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span></p>
+
+<h3>SCÈNE II.</h3>
+
+<h4>LE COMTE, DON RODRIGUE<a name="FNanchor_325" id="FNanchor_325" href="#Footnote_325" class="fnanchor">[325]</a>.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p>A moi, Comte, deux mots.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p>
+
+<p><span class="i11">Parle.</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p><span class="i14">Ote-moi d'un doute.</span><br />
+Connois-tu bien don Diègue?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p>
+
+<p><span class="i12">Oui.</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p><span class="i15">Parlons bas; écoute.</span><br />
+<span class="i1">Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu,</span><br />
+La vaillance et l'honneur de son temps? le sais-tu?<span class="dalign">400</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p>
+
+<p>Peut-être.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p><span class="i5">Cette ardeur que dans les yeux je porte,</span><br />
+Sais-tu que c'est son sang? le sais-tu?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p>
+
+<p><span class="i15">Que m'importe?</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p>A quatre pas d'ici je te le fais savoir.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p>
+
+<p>Jeune présomptueux!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p><span class="i9">Parle sans t'émouvoir.</span><span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span></p>
+
+Je suis jeune, il est vrai; mais aux âmes bien nées<span class="dalign">405</span><br />
+La valeur n'attend point le nombre des années<a name="FNanchor_326" id="FNanchor_326" href="#Footnote_326" class="fnanchor">[326]</a>.
+
+<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p>
+
+<p>Te mesurer à moi! qui t'a rendu si vain<a name="FNanchor_327" id="FNanchor_327" href="#Footnote_327" class="fnanchor">[327]</a>,<br />
+Toi qu'on n'a jamais vu les armes à la main?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p>Mes pareils à deux fois ne se font point connoître,<br />
+Et pour leurs coups d'essai veulent des coups de maître.<span class="dalign">410</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p>
+
+<p>Sais-tu bien qui je suis?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p><span class="i10">Oui; tout autre que moi</span><br />
+Au seul bruit de ton nom pourroit trembler d'effroi.<br />
+Les palmes dont je vois ta tête si couverte<a name="FNanchor_328" id="FNanchor_328" href="#Footnote_328" class="fnanchor">[328]</a><br />
+Semblent porter écrit le destin de ma perte.<br />
+J'attaque en téméraire un bras toujours vainqueur;<span class="dalign">415</span><br />
+Mais j'aurai trop de force, ayant assez de c&oelig;ur.<br />
+A qui venge son père il n'est rien impossible.<br />
+Ton bras est invaincu, mais non pas invincible.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p>
+
+<p>Ce grand c&oelig;ur qui paroît aux discours que tu tiens,<br />
+Par tes yeux, chaque jour, se découvroit aux miens;<span class="dalign">420</span><br />
+Et croyant voir en toi l'honneur de la Castille,<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span><br />
+Mon âme avec plaisir te destinoit ma fille.<br />
+Je sais ta passion, et suis ravi de voir<br />
+Que tous ses mouvements cèdent à ton devoir;<br />
+Qu'ils n'ont point affoibli cette ardeur magnanime;<span class="dalign">425</span><br />
+Que ta haute vertu répond à mon estime;<br />
+Et que voulant pour gendre un cavalier parfait<a name="FNanchor_329" id="FNanchor_329" href="#Footnote_329" class="fnanchor">[329]</a>,<br />
+Je ne me trompois point au choix que j'avois fait;<br />
+Mais je sens que pour toi ma pitié s'intéresse;<br />
+J'admire ton courage, et je plains ta jeunesse.<span class="dalign">430</span><br />
+Ne cherche point à faire un coup d'essai fatal;<br />
+Dispense ma valeur d'un combat inégal;<br />
+Trop peu d'honneur pour moi suivroit cette victoire:<br />
+A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire<a name="FNanchor_330" id="FNanchor_330" href="#Footnote_330" class="fnanchor">[330]</a>.<br />
+On te croiroit toujours abattu sans effort;<span class="dalign">435</span><br />
+Et j'aurois seulement le regret de ta mort.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p>D'une indigne pitié ton audace est suivie:<br />
+Qui m'ose ôter l'honneur craint de m'ôter la vie?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p>
+
+<p>Retire-toi d'ici.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p><span class="i7">Marchons sans discourir.</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p>
+
+<p>Es-tu si las de vivre?<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p><span class="i9">As-tu peur de mourir?</span><span class="dalign">440</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p>
+
+<p>Viens, tu fais ton devoir, et le fils dégénère<br />
+Qui survit un moment à l'honneur de son père.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE III.</h3>
+
+<h4>L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR.</h4>
+
+<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p>
+
+<p>Apaise, ma Chimène, apaise ta douleur:<br />
+Fais agir ta constance en ce coup de malheur.<br />
+Tu reverras le calme après ce foible orage;<span class="dalign">445</span><br />
+Ton bonheur n'est couvert que d'un peu de nuage<a name="FNanchor_331" id="FNanchor_331" href="#Footnote_331" class="fnanchor">[331]</a>,<br />
+Et tu n'as rien perdu pour le voir différer.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE</span></p>
+
+<p>Mon c&oelig;ur outré d'ennuis n'ose rien espérer.<br />
+Un orage si prompt qui trouble une bonace<br />
+D'un naufrage certain nous porte la menace:<span class="dalign">450</span><br />
+Je n'en saurois douter, je péris dans le port.<br />
+J'aimois, j'étois aimée, et nos pères d'accord;<br />
+Et je vous en contois la charmante nouvelle<a name="FNanchor_332" id="FNanchor_332" href="#Footnote_332" class="fnanchor">[332]</a>,<br />
+Au malheureux moment que naissoit leur querelle,<br />
+Dont le récit fatal, sitôt qu'on vous l'a fait,<span class="dalign">455</span><br />
+D'une si douce attente a ruiné l'effet.<br />
+<span class="i1">Maudite ambition, détestable manie,</span><br />
+Dont les plus généreux souffrent la tyrannie!<br />
+Honneur impitoyable à mes plus chers desirs<a name="FNanchor_333" id="FNanchor_333" href="#Footnote_333" class="fnanchor">[333]</a>,<br />
+Que tu me vas coûter de pleurs et de soupirs!<span class="dalign">460</span></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span>
+<span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p>
+
+<p>Tu n'as dans leur querelle aucun sujet de craindre:<br />
+Un moment l'a fait naître, un moment va l'éteindre.<br />
+Elle a fait trop de bruit pour ne pas s'accorder,<br />
+Puisque déjà le Roi les veut accommoder;<br />
+Et tu sais que mon âme, à tes ennuis sensible<a name="FNanchor_334" id="FNanchor_334" href="#Footnote_334" class="fnanchor">[334]</a>,<span class="dalign">465</span><br />
+Pour en tarir la source y fera l'impossible.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Les accommodements ne font rien en ce point<a name="FNanchor_335" id="FNanchor_335" href="#Footnote_335" class="fnanchor">[335]</a>:<br />
+De si mortels affronts ne se réparent point<a name="FNanchor_336" id="FNanchor_336" href="#Footnote_336" class="fnanchor">[336]</a>.<br />
+En vain on fait agir la force ou la prudence<a name="FNanchor_337" id="FNanchor_337" href="#Footnote_337" class="fnanchor">[337]</a>:<br />
+Si l'on guérit le mal, ce n'est qu'en apparence.<span class="dalign">470</span><br />
+La haine que les c&oelig;urs conservent au dedans<br />
+Nourrit des feux cachés, mais d'autant plus ardents.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p>
+
+<p>Le saint n&oelig;ud qui joindra don Rodrigue et Chimène<br />
+Des pères ennemis dissipera la haine;<br />
+Et nous verrons bientôt votre amour le plus fort<span class="dalign">475</span><br />
+Par un heureux hymen étouffer ce discord.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Je le souhaite ainsi plus que je ne l'espère:<br />
+Don Diègue est trop altier, et je connois mon père.<br />
+Je sens couler des pleurs que je veux retenir;<br />
+Le passé me tourmente, et je crains l'avenir.<span class="dalign">480</span></p>
+
+<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p>
+
+<p>Que crains-tu? d'un vieillard l'impuissante foiblesse<a name="FNanchor_338" id="FNanchor_338" href="#Footnote_338" class="fnanchor">[338]</a>?</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Rodrigue a du courage.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span>
+<span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p>
+
+<p><span class="i10">Il a trop de jeunesse.</span></p>
+
+<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Les hommes valeureux le sont du premier coup.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p>
+
+<p>Tu ne dois pas pourtant le redouter beaucoup:<br />
+Il est trop amoureux pour te vouloir déplaire,<span class="dalign">485</span><br />
+Et deux mots de ta bouche arrêtent sa colère.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>S'il ne m'obéit point, quel comble à mon ennui!<br />
+Et s'il peut m'obéir, que dira-t-on de lui?<br />
+Étant né ce qu'il est, souffrir un tel outrage<a name="FNanchor_339" id="FNanchor_339" href="#Footnote_339" class="fnanchor">[339]</a>!<br />
+Soit qu'il cède ou résiste au feu qui me l'engage,<span class="dalign">490</span><br />
+Mon esprit ne peut qu'être ou honteux ou confus,<br />
+De son trop de respect, ou d'un juste refus.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p>
+
+<p>Chimène a l'âme haute, et quoiqu'intéressée<a name="FNanchor_340" id="FNanchor_340" href="#Footnote_340" class="fnanchor">[340]</a>,<br />
+Elle ne peut souffrir une basse pensée;<br />
+Mais si jusques au jour de l'accommodement<span class="dalign">495</span><br />
+Je fais mon prisonnier de ce parfait amant,<br />
+Et que j'empêche ainsi l'effet de son courage,<br />
+Ton esprit amoureux n'aura-t-il point d'ombrage?</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Ah! Madame, en ce cas je n'ai plus de souci<a name="FNanchor_341" id="FNanchor_341" href="#Footnote_341" class="fnanchor">[341]</a>.</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span></p>
+
+<h3>SCÈNE IV.</h3>
+
+<h4>L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, <span class="smcap">le Page</span><a name="FNanchor_342" id="FNanchor_342" href="#Footnote_342" class="fnanchor">[342]</a>.</h4>
+
+<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p>
+
+<p>Page, cherchez Rodrigue, et l'amenez ici.<span class="dalign">500</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE PAGE.</span></p>
+
+<p>Le comte de Gormas et lui....</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p><span class="i11">Bon Dieu! je tremble.</span></p>
+
+<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p>
+
+<p>Parlez.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE PAGE.</span></p>
+
+<p><span class="i3">De ce palais ils sont sortis ensemble<a name="FNanchor_343" id="FNanchor_343" href="#Footnote_343" class="fnanchor">[343]</a>.</span></p>
+
+<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Seuls?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE PAGE.</span></p>
+
+<p><span class="i3">Seuls, et qui sembloient tout bas se quereller.</span></p>
+
+<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Sans doute ils sont aux mains, il n'en faut plus parler.<br />
+Madame, pardonnez à cette promptitude.<span class="dalign">505</span></p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span></p>
+
+<h3>SCÈNE V.</h3>
+
+<h4>L'INFANTE, LÉONOR.</h4>
+
+<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p>
+
+<p>Hélas! que dans l'esprit je sens d'inquiétude!<br />
+Je pleure ses malheurs, son amant me ravit;<br />
+Mon repos m'abandonne, et ma flamme revit.<br />
+Ce qui va séparer Rodrigue de Chimène<br />
+Fait renaître à la fois mon espoir et ma peine<a name="FNanchor_344" id="FNanchor_344" href="#Footnote_344" class="fnanchor">[344]</a>;<span class="dalign">510</span><br />
+Et leur division, que je vois à regret,<br />
+Dans mon esprit charmé jette un plaisir secret.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LÉONOR.</span></p>
+
+<p>Cette haute vertu qui règne dans votre âme<br />
+Se rend-elle sitôt à cette lâche flamme?</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p>
+
+<p>Ne la nomme point lâche, à présent que chez moi<span class="dalign">515</span><br />
+Pompeuse et triomphante elle me fait la loi:<br />
+Porte-lui du respect, puisqu'elle m'est si chère.<br />
+Ma vertu la combat, mais malgré moi j'espère;<br />
+Et d'un si fol espoir mon c&oelig;ur mal défendu<br />
+Vole après un amant que Chimène a perdu.<span class="dalign">520</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">LÉONOR.</span></p>
+
+<p>Vous laissez choir ainsi ce glorieux courage,<br />
+Et la raison chez vous perd ainsi son usage?</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p>
+
+<p>Ah! qu'avec peu d'effet on entend la raison,<br />
+Quand le c&oelig;ur est atteint d'un si charmant poison!<br />
+Et lorsque le malade aime sa maladie<a name="FNanchor_345" id="FNanchor_345" href="#Footnote_345" class="fnanchor">[345]</a>,<span class="dalign">525</span><br />
+Qu'il a peine à souffrir que l'on y remédie<a name="FNanchor_346" id="FNanchor_346" href="#Footnote_346" class="fnanchor">[346]</a>!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span>
+<span class="smcap i6">LÉONOR.</span></p>
+
+<p>Votre espoir vous séduit, votre mal vous est doux;<br />
+Mais enfin ce Rodrigue est indigne de vous<a name="FNanchor_347" id="FNanchor_347" href="#Footnote_347" class="fnanchor">[347]</a>.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p>
+
+<p>Je ne le sais que trop: mais si ma vertu cède,<br />
+Apprends comme l'amour flatte un c&oelig;ur qu'il possède.<span class="dalign">530</span><br />
+<span class="i1">Si Rodrigue une fois sort vainqueur du combat,</span><br />
+Si dessous sa valeur ce grand guerrier s'abat,<br />
+Je puis en faire cas, je puis l'aimer sans honte.<br />
+Que ne fera-t-il point, s'il peut vaincre le Comte?<br />
+J'ose m'imaginer qu'à ses moindres exploits<span class="dalign">535</span><br />
+Les royaumes entiers tomberont sous ses lois;<br />
+Et mon amour flatteur déjà me persuade<br />
+Que je le vois assis au trône de Grenade,<br />
+Les Mores<a name="FNanchor_348" id="FNanchor_348" href="#Footnote_348" class="fnanchor">[348]</a> subjugués trembler en l'adorant,<br />
+L'Aragon recevoir ce nouveau conquérant,<span class="dalign">540</span><br />
+Le Portugal se rendre, et ses nobles journées<br />
+Porter delà les mers ses hautes destinées,<br />
+Du sang des Africains arroser ses lauriers<a name="FNanchor_349" id="FNanchor_349" href="#Footnote_349" class="fnanchor">[349]</a>:<br />
+Enfin tout ce qu'on dit des plus fameux guerriers<a name="FNanchor_350" id="FNanchor_350" href="#Footnote_350" class="fnanchor">[350]</a>,<br />
+Je l'attends de Rodrigue après cette victoire,<span class="dalign">545</span><br />
+Et fais de son amour un sujet de ma gloire.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LÉONOR.</span></p>
+
+<p>Mais, Madame, voyez où vous portez son bras,<br />
+Ensuite d'un combat qui peut-être n'est pas.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span>
+<span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p>
+
+<p>Rodrigue est offensé; le Comte a fait l'outrage;<br />
+Ils sont sortis ensemble: en faut-il davantage?<span class="dalign">550</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">LÉONOR.</span></p>
+
+<p>Eh bien! ils se battront, puisque vous le voulez<a name="FNanchor_351" id="FNanchor_351" href="#Footnote_351" class="fnanchor">[351]</a>;<br />
+Mais Rodrigue ira-t-il si loin que vous allez?</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p>
+
+<p>Que veux-tu? je suis folle, et mon esprit s'égare:<br />
+Tu vois par là quels maux cet amour me prépare<a name="FNanchor_352" id="FNanchor_352" href="#Footnote_352" class="fnanchor">[352]</a>.<br />
+Viens dans mon cabinet consoler mes ennuis,<span class="dalign">555</span><br />
+Et ne me quitte point dans le trouble où je suis.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE VI.</h3>
+
+<h4>DON FERNAND, DON ARIAS, DON SANCHE<a name="FNanchor_353" id="FNanchor_353" href="#Footnote_353" class="fnanchor">[353]</a>.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p>
+
+<p>Le Comte est donc si vain et si peu raisonnable!<br />
+Ose-t-il croire encor son crime pardonnable?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON ARIAS.</span></p>
+
+<p>Je l'ai de votre part longtemps entretenu;<br />
+J'ai fait mon pouvoir, Sire, et n'ai rien obtenu.<span class="dalign">560</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p>
+
+<p>Justes cieux! ainsi donc un sujet téméraire<br />
+A si peu de respect et de soin de me plaire!<br />
+Il offense don Diègue, et méprise son roi!<br />
+Au milieu de ma cour il me donne la loi!<br />
+Qu'il soit brave guerrier, qu'il soit grand capitaine,<span class="dalign">565</span><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span><br />
+Je saurai bien rabattre une humeur si hautaine<a name="FNanchor_354" id="FNanchor_354" href="#Footnote_354" class="fnanchor">[354]</a>.<br />
+Fût-il la valeur même, et le dieu des combats,<br />
+Il verra ce que c'est que de n'obéir pas.<br />
+Quoi qu'ait pu mériter une telle insolence<a name="FNanchor_355" id="FNanchor_355" href="#Footnote_355" class="fnanchor">[355]</a>,<br />
+Je l'ai voulu d'abord traiter sans violence;<span class="dalign">570</span><br />
+Mais puisqu'il en abuse, allez dès aujourd'hui,<br />
+Soit qu'il résiste ou non, vous assurer de lui<a name="FNanchor_356" id="FNanchor_356" href="#Footnote_356" class="fnanchor">[356]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON SANCHE.</span></p>
+
+<p>Peut-être un peu de temps le rendroit moins rebelle:<br />
+On l'a pris tout bouillant encor de sa querelle;<br />
+Sire, dans la chaleur d'un premier mouvement,<span class="dalign">575</span><br />
+Un c&oelig;ur si généreux se rend malaisément.<br />
+Il voit bien qu'il a tort, mais une âme si haute<a name="FNanchor_357" id="FNanchor_357" href="#Footnote_357" class="fnanchor">[357]</a><br />
+N'est pas sitôt réduite à confesser sa faute.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p>
+
+<p>Don Sanche, taisez-vous, et soyez averti<br />
+Qu'on se rend criminel à prendre son parti.<span class="dalign">580</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON SANCHE.</span></p>
+
+<p>J'obéis, et me tais; mais de grâce encor, Sire,<br />
+Deux mots en sa défense.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p>
+
+<p><span class="i11">Et que pouvez-vous dire<a name="FNanchor_358" id="FNanchor_358" href="#Footnote_358" class="fnanchor">[358]</a>?</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON SANCHE.</span></p>
+
+<p>Qu'une âme accoutumée aux grandes actions<br />
+Ne se peut abaisser à des submissions:<br />
+Elle n'en conçoit point qui s'expliquent<a name="FNanchor_359" id="FNanchor_359" href="#Footnote_359" class="fnanchor">[359]</a> sans honte;<span class="dalign">585</span><br />
+Et c'est à ce mot seul qu'a résisté le Comte<a name="FNanchor_360" id="FNanchor_360" href="#Footnote_360" class="fnanchor">[360]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span><br />
+Il trouve en son devoir un peu trop de rigueur,<br />
+Et vous obéiroit, s'il avait moins de c&oelig;ur.<br />
+Commandez que son bras, nourri dans les alarmes,<br />
+Répare cette injure à la pointe des armes;<span class="dalign">590</span><br />
+Il satisfera, Sire; et vienne qui voudra,<br />
+Attendant qu'il l'ait su, voici qui répondra.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p>
+
+<p>Vous perdez le respect; mais je pardonne à l'âge,<br />
+Et j'excuse l'ardeur en un jeune courage<a name="FNanchor_361" id="FNanchor_361" href="#Footnote_361" class="fnanchor">[361]</a>.<br />
+<span class="i1">Un roi dont la prudence a de meilleurs objets<span class="dalign">595</span></span><br />
+Est meilleur ménager du sang de ses sujets:<br />
+Je veille pour les miens, mes soucis les conservent,<br />
+Comme le chef a soin des membres qui le servent.<br />
+Ainsi votre raison n'est pas raison pour moi:<br />
+Vous parlez en soldat; je dois agir en roi<a name="FNanchor_362" id="FNanchor_362" href="#Footnote_362" class="fnanchor">[362]</a>;<span class="dalign">600</span><br />
+Et quoi qu'on veuille dire, et quoi qu'il ose croire<a name="FNanchor_363" id="FNanchor_363" href="#Footnote_363" class="fnanchor">[363]</a>,<br />
+Le Comte à m'obéir ne peut perdre sa gloire,<br />
+D'ailleurs l'affront me touche: il a perdu d'honneur<br />
+Celui que de mon fils j'ai fait le gouverneur;<br />
+S'attaquer à mon choix, c'est se prendre à moi-même<a name="FNanchor_364" id="FNanchor_364" href="#Footnote_364" class="fnanchor">[364]</a>,<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span><br />
+Et faire un attentat sur le pouvoir suprême.<br />
+N'en parlons plus. Au reste, on a vu dix vaisseaux<br />
+De nos vieux ennemis arborer les drapeaux;<br />
+Vers la bouche du fleuve ils ont osé paroître.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON ARIAS.</span></p>
+
+<p>Les Mores ont appris par force à vous connoître,<span class="dalign">610</span><br />
+Et tant de fois vaincus, ils ont perdu le c&oelig;ur<br />
+De se plus hasarder contre un si grand vainqueur.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p>
+
+<p>Ils ne verront jamais sans quelque jalousie<br />
+Mon sceptre, en dépit d'eux, régir l'Andalousie;<br />
+Et ce pays si beau, qu'ils ont trop possédé,<span class="dalign">615</span><br />
+Avec un &oelig;il d'envie est toujours regardé.<br />
+C'est l'unique raison qui m'a fait dans Séville<br />
+Placer depuis dix ans le trône de Castille<a name="FNanchor_365" id="FNanchor_365" href="#Footnote_365" class="fnanchor">[365]</a>,<br />
+Pour les voir de plus près, et d'un ordre plus prompt<br />
+Renverser aussitôt ce qu'ils entreprendront.<span class="dalign">620</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON ARIAS.</span></p>
+
+<p>Ils savent aux dépens de leurs plus dignes têtes<a name="FNanchor_366" id="FNanchor_366" href="#Footnote_366" class="fnanchor">[366]</a><br />
+Combien votre présence assure vos conquêtes:<br />
+Vous n'avez rien à craindre.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p>
+
+<p><span class="i12">Et rien à négliger:</span><br />
+Le trop de confiance attire le danger;<br />
+Et vous n'ignorez pas qu'avec fort peu de peine<a name="FNanchor_367" id="FNanchor_367" href="#Footnote_367" class="fnanchor">[367]</a><span class="dalign">625</span><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span><br />
+Un flux de pleine mer jusqu'ici les amène<a name="FNanchor_368" id="FNanchor_368" href="#Footnote_368" class="fnanchor">[368]</a>.<br />
+Toutefois j'aurois tort de jeter dans les c&oelig;urs,<br />
+L'avis étant mal sûr, de paniques terreurs.<br />
+L'effroi que produiroit cette alarme inutile,<br />
+Dans la nuit qui survient troubleroit trop la ville:<span class="dalign">630</span><br />
+Faites doubler la garde aux murs et sur le port<a name="FNanchor_369" id="FNanchor_369" href="#Footnote_369" class="fnanchor">[369]</a>.<br />
+C'est assez pour ce soir<a name="FNanchor_370" id="FNanchor_370" href="#Footnote_370" class="fnanchor">[370]</a>.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE VII.</h3>
+
+<h4>DON FERNAND, DON SANCHE, DON ALONSE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">DON ALONSE.</span></p>
+
+<p><span class="i13">Sire, le Comte est mort:</span><br />
+Don Diègue, par son fils, a vengé son offense.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p>
+
+<p>Dès que j'ai su l'affront, j'ai prévu la vengeance<a name="FNanchor_371" id="FNanchor_371" href="#Footnote_371" class="fnanchor">[371]</a>;<br />
+Et j'ai voulu dès lors prévenir ce malheur.<span class="dalign">635</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON ALONSE.</span></p>
+
+<p>Chimène à vos genoux apporte sa douleur;<br />
+Elle vient toute<a name="FNanchor_372" id="FNanchor_372" href="#Footnote_372" class="fnanchor">[372]</a> en pleurs vous demander justice.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p>
+
+<p>Bien qu'à ses déplaisirs mon âme compatisse<a name="FNanchor_373" id="FNanchor_373" href="#Footnote_373" class="fnanchor">[373]</a>,<br />
+Ce que le Comte a fait semble avoir mérité<br />
+Ce digne châtiment de sa témérité<a name="FNanchor_374" id="FNanchor_374" href="#Footnote_374" class="fnanchor">[374]</a>.<span class="dalign">640</span><br />
+Quelque juste pourtant que puisse être sa peine,<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span><br />
+Je ne puis sans regret perdre un tel capitaine.<br />
+Après un long service à mon État rendu,<br />
+Après son sang pour moi mille fois répandu,<br />
+A quelques sentiments que son orgueil m'oblige,<span class="dalign">645</span><br />
+Sa perte m'affoiblit, et son trépas m'afflige.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE VIII.</h3>
+
+<h4>DON FERNAND, DON DIÈGUE, CHIMÈNE, DON SANCHE, DON ARIAS, DON ALONSE.</h4>
+
+<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Sire, Sire, justice!</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p>
+
+<p><span class="i8">Ah! Sire, écoutez-nous.</span></p>
+
+<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Je me jette à vos pieds.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p>
+
+<p><span class="i10">J'embrasse vos genoux.</span></p>
+
+<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Je demande justice.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p>
+
+<p><span class="i8">Entendez ma défense<a name="FNanchor_375" id="FNanchor_375" href="#Footnote_375" class="fnanchor">[375]</a>.</span></p>
+
+<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>D'un jeune audacieux punissez l'insolence:<span class="dalign">650</span><br />
+Il a de votre sceptre abattu le soutien,<br />
+Il a tué mon père.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p>
+
+<p><span class="i8">Il a vengé le sien.</span></p>
+
+<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Au sang de ses sujets un roi doit la justice.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span>
+<span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p>
+
+<p>Pour la juste vengeance il n'est point de supplice<a name="FNanchor_376" id="FNanchor_376" href="#Footnote_376" class="fnanchor">[376]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p>
+
+<p>Levez-vous l'un et l'autre, et parlez à loisir.<span class="dalign">655</span><br />
+Chimène, je prends part à votre déplaisir;<br />
+D'une égale douleur je sens mon âme atteinte<a name="FNanchor_377" id="FNanchor_377" href="#Footnote_377" class="fnanchor">[377]</a>.<br />
+Vous parlerez après; ne troublez pas sa plainte.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Sire, mon père est mort; mes yeux<a name="FNanchor_378" id="FNanchor_378" href="#Footnote_378" class="fnanchor">[378]</a> ont vu son sang<br />
+Couler à gros bouillons de son généreux flanc;<span class="dalign">660</span><br />
+Ce sang qui tant de fois garantit vos murailles,<br />
+Ce sang qui tant de fois vous gagna des batailles,<br />
+Ce sang qui tout sorti fume encor de courroux<br />
+De se voir répandu pour d'autres que pour vous,<br />
+Qu'au milieu des hasards n'osoit verser la guerre,<span class="dalign">665</span><br />
+Rodrigue en votre cour vient d'en couvrir la terre<a name="FNanchor_379" id="FNanchor_379" href="#Footnote_379" class="fnanchor">[379]</a>.<br />
+J'ai couru sur le lieu, sans force et sans couleur:<br />
+Je l'ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur,<br />
+Sire, la voix me manque à ce récit funeste;<br />
+Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste.<span class="dalign">670</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p>
+
+<p>Prends courage, ma fille, et sache qu'aujourd'hui<br />
+Ton roi te veut servir de père au lieu de lui.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span>
+<span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Sire, de trop d'honneur ma misère est suivie.<br />
+Je vous l'ai déjà dit, je l'ai trouvé sans vie<a name="FNanchor_380" id="FNanchor_380" href="#Footnote_380" class="fnanchor">[380]</a>;<br />
+Son flanc étoit ouvert; et pour mieux m'émouvoir<a name="FNanchor_381" id="FNanchor_381" href="#Footnote_381" class="fnanchor">[381]</a>,<span class="dalign">675</span><br />
+Son sang sur la poussière écrivoit mon devoir;<br />
+Ou plutôt sa valeur en cet état réduite<br />
+Me parloit par sa plaie, et hâtoit ma poursuite;<br />
+Et pour se faire entendre au plus juste des rois,<br />
+Par cette triste bouche elle empruntoit ma voix.<span class="dalign">680</span><br />
+<span class="i1">Sire, ne souffrez pas que sous votre puissance</span><br />
+Règne devant vos yeux une telle licence;<br />
+Que les plus valeureux, avec impunité,<br />
+Soient exposés aux coups de la témérité;<br />
+Qu'un jeune audacieux triomphe de leur gloire,<span class="dalign">685</span><br />
+Se baigne dans leur sang, et brave leur mémoire.<br />
+Un si vaillant guerrier qu'on vient de vous ravir<a name="FNanchor_382" id="FNanchor_382" href="#Footnote_382" class="fnanchor">[382]</a><br />
+Éteint, s'il n'est vengé, l'ardeur de vous servir.<br />
+Enfin mon père est mort, j'en demande vengeance,<br />
+Plus pour votre intérêt que pour mon allégeance.<span class="dalign">690</span><br />
+Vous perdez en la mort d'un homme de son rang:<br />
+Vengez-la par une autre, et le sang par le sang<a name="FNanchor_383" id="FNanchor_383" href="#Footnote_383" class="fnanchor">[383]</a>.<br />
+Immolez, non à moi, mais à votre couronne<a name="FNanchor_384" id="FNanchor_384" href="#Footnote_384" class="fnanchor">[384]</a>,<br />
+Mais à votre grandeur, mais à votre personne;<br />
+Immolez, dis-je, Sire, au bien de tout l'État<span class="dalign">695</span><br />
+Tout ce qu'enorgueillit un si haut attentat.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span>
+<span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p>
+
+<p>Don Diègue, répondez.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p>
+
+<p><span class="i10">Qu'on est digne d'envie</span><br />
+Lorsqu'on perdant la force on perd aussi la vie<a name="FNanchor_385" id="FNanchor_385" href="#Footnote_385" class="fnanchor">[385]</a>,<br />
+Et qu'un long âge apprête aux hommes généreux,<br />
+Au bout de leur carrière, un destin malheureux!<span class="dalign">700</span><br />
+Moi, dont les longs travaux ont acquis tant de gloire,<br />
+Moi, que jadis partout a suivi la victoire,<br />
+Je me vois aujourd'hui, pour avoir trop vécu,<br />
+Recevoir un affront et demeurer vaincu.<br />
+Ce que n'a pu jamais combat, siége, embuscade,<span class="dalign">705</span><br />
+Ce que n'a pu jamais Aragon ni Grenade,<br />
+Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux<a name="FNanchor_386" id="FNanchor_386" href="#Footnote_386" class="fnanchor">[386]</a>,<br />
+Le Comte en votre cour l'a fait presque à vos yeux<a name="FNanchor_387" id="FNanchor_387" href="#Footnote_387" class="fnanchor">[387]</a>,<br />
+Jaloux de votre choix, et fier de l'avantage<br />
+Que lui donnoit sur moi l'impuissance de l'âge.<span class="dalign">710</span><br />
+<span class="i1">Sire, ainsi ces cheveux blanchis sous le harnois,</span><br />
+Ce sang pour vous servir prodigué tant de fois,<br />
+Ce bras, jadis l'effroi d'une armée ennemie,<br />
+Descendoient au tombeau tous chargés d'infamie,<br />
+Si je n'eusse produit un fils digne de moi,<span class="dalign">715</span><br />
+Digne de son pays et digne de son roi.<br />
+Il m'a prêté sa main, il a tué le Comte;<br />
+Il m'a rendu l'honneur, il a lavé ma honte.<br />
+Si montrer du courage et du ressentiment,<br />
+Si venger un soufflet mérite un châtiment,<span class="dalign">720</span><br />
+Sur moi seul doit tomber l'éclat de la tempête:<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span><br />
+Quand le bras a failli, l'on en punit la tête.<br />
+Qu'on nomme crime, ou non, ce qui fait nos débats<a name="FNanchor_388" id="FNanchor_388" href="#Footnote_388" class="fnanchor">[388]</a>,<br />
+Sire, j'en suis la tête, il n'en est que le bras.<br />
+Si Chimène se plaint qu'il a tué son père,<span class="dalign">725</span><br />
+Il ne l'eût jamais fait si je l'eusse pu faire.<br />
+Immolez donc ce chef que les ans vont ravir,<br />
+Et conservez pour vous le bras qui peut servir.<br />
+Aux dépens de mon sang satisfaites Chimène:<br />
+Je n'y résiste point, je consens à ma peine;<span class="dalign">730</span><br />
+Et loin de murmurer d'un rigoureux décret<a name="FNanchor_389" id="FNanchor_389" href="#Footnote_389" class="fnanchor">[389]</a>,<br />
+Mourant sans déshonneur, je mourrai sans regret.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p>
+
+L'affaire est d'importance, et, bien considérée,<br />
+Mérite en plein conseil d'être délibérée.<br />
+<span class="i1">Don Sanche, remettez Chimène en sa maison.</span><span class="dalign">735</span><br />
+Don Diègue aura ma cour et sa foi pour prison.<br />
+Qu'on me cherche son fils. Je vous ferai justice.
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Il est juste, grand Roi, qu'un meurtrier périsse.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p>
+
+<p>Prends du repos, ma fille, et calme tes douleurs.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>M'ordonner du repos, c'est croître mes malheurs.<span class="dalign">740</span></p>
+
+<p class="p2 center"><span class="smcap"><small><b>FIN DU SECOND ACTE.</b></small></span></p>
+
+<hr class="c5" />
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span></p>
+
+<h2>ACTE III.</h2>
+<hr class="c5" />
+
+<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<h4>DON RODRIGUE, ELVIRE<a name="FNanchor_390" id="FNanchor_390" href="#Footnote_390" class="fnanchor">[390]</a>.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p>
+
+<p>Rodrigue, qu'as-tu fait? où viens-tu, misérable?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p>Suivre le triste cours de mon sort déplorable.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p>
+
+<p>Où prends-tu cette audace et ce nouvel orgueil,<br />
+De paroître en des lieux que tu remplis de deuil?<br />
+Quoi? viens-tu jusqu'ici braver l'ombre du Comte?<span class="dalign">745</span><br />
+Ne l'as-tu pas tué?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p><span class="i8">Sa vie étoit ma honte:</span><br />
+Mon honneur de ma main a voulu cet effort.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p>
+
+<p>Mais chercher ton asile en la maison du mort!<br />
+Jamais un meurtrier en fit-il son refuge?</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p>Et je n'y viens aussi que m'offrir à mon juge<a name="FNanchor_391" id="FNanchor_391" href="#Footnote_391" class="fnanchor">[391]</a>.<span class="dalign">750</span><br />
+Ne me regarde plus d'un visage étonné;<br />
+Je cherche le trépas après l'avoir donné.<br />
+Mon juge est mon amour, mon juge est ma Chimène:<br />
+Je mérite la mort de mériter sa haine,<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span><br />
+Et j'en viens recevoir, comme un bien souverain,<span class="dalign">755</span><br />
+Et l'arrêt de sa bouche, et le coup de sa main.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p>
+
+<p>Fuis plutôt de ses yeux, fuis de sa violence;<br />
+A ses premiers transports dérobe ta présence:<br />
+Va, ne t'expose point aux premiers mouvements<br />
+Que poussera l'ardeur de ses ressentiments.<span class="dalign">760</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p>Non, non, ce cher objet à qui j'ai pu déplaire<br />
+Ne peut pour mon supplice avoir trop de colère;<br />
+Et j'évite cent morts qui me vont accabler<a name="FNanchor_392" id="FNanchor_392" href="#Footnote_392" class="fnanchor">[392]</a>,<br />
+Si pour mourir plus tôt je puis la redoubler.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p>
+
+<p>Chimène est au palais, de pleurs toute baignée,<span class="dalign">765</span><br />
+Et n'en reviendra point que bien accompagnée.<br />
+Rodrigue, fuis, de grâce: ôte-moi de souci.<br />
+Que ne dira-t-on point si l'on te voit ici?<br />
+Veux-tu qu'un médisant, pour comble à sa misère<a name="FNanchor_393" id="FNanchor_393" href="#Footnote_393" class="fnanchor">[393]</a>,<br />
+L'accuse d'y souffrir l'assassin de son père?<span class="dalign">770</span><br />
+Elle va revenir; elle vient, je la voi:<br />
+Du moins, pour son honneur, Rodrigue, cache-toi<a name="FNanchor_394" id="FNanchor_394" href="#Footnote_394" class="fnanchor">[394]</a>.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE II</h3>
+
+<h4>DON SANCHE, CHIMÈNE, ELVIRE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">DON SANCHE.</span></p>
+
+<p>Oui, Madame, il vous faut de sanglantes victimes:<br />
+Votre colère est juste, et vos pleurs légitimes;<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span><br />
+Et je n'entreprends pas, à force de parler,<span class="dalign">775</span><br />
+Ni de vous adoucir, ni de vous consoler.<br />
+Mais si de vous servir je puis être capable,<br />
+Employez mon épée à punir le coupable;<br />
+Employez mon amour à venger cette mort:<br />
+Sous vos commandements mon bras sera trop fort.<span class="dalign">780</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Malheureuse!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON SANCHE.</span></p>
+
+<p><span class="i6">De grâce, acceptez mon service<a name="FNanchor_395" id="FNanchor_395" href="#Footnote_395" class="fnanchor">[395]</a>.</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>J'offenserois le Roi, qui m'a promis justice.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON SANCHE.</span></p>
+
+<p>Vous savez qu'elle marche avec tant de langueur,<br />
+Qu'assez souvent le crime échappe à sa longueur<a name="FNanchor_396" id="FNanchor_396" href="#Footnote_396" class="fnanchor">[396]</a>;<br />
+Son cours lent et douteux fait trop perdre de larmes.<span class="dalign">785</span><br />
+Souffrez qu'un cavalier vous venge par les armes<a name="FNanchor_397" id="FNanchor_397" href="#Footnote_397" class="fnanchor">[397]</a>:<br />
+La voie en est plus sûre, et plus prompte à punir.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>C'est le dernier remède; et s'il y faut venir,<br />
+Et que de mes malheurs cette pitié vous dure,<br />
+Vous serez libre alors de venger mon injure.<span class="dalign">790</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON SANCHE.</span></p>
+
+<p>C'est l'unique bonheur où mon âme prétend;<br />
+Et pouvant l'espérer, je m'en vais trop content.</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span></p>
+
+<h3>SCÈNE III.</h3>
+
+<h4>CHIMÈNE, ELVIRE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Enfin je me vois libre, et je puis sans contrainte<br />
+De mes vives douleurs te faire voir l'atteinte;<br />
+Je puis donner passage à mes tristes soupirs;<span class="dalign">795</span><br />
+Je puis t'ouvrir mon âme et tous mes déplaisirs.<br />
+<span class="i1">Mon père est mort, Elvire; et la première épée</span><br />
+Dont s'est armé Rodrigue, a sa trame coupée.<br />
+Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en eau!<br />
+La moitié de ma vie a mis l'autre au tombeau,<span class="dalign">800</span><br />
+Et m'oblige à venger, après ce coup funeste,<br />
+Celle que je n'ai plus sur celle qui me reste.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p>
+
+<p>Reposez-vous, Madame.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p><span class="i10">Ah! que mal à propos</span><br />
+Dans un malheur si grand tu parles de repos<a name="FNanchor_398" id="FNanchor_398" href="#Footnote_398" class="fnanchor">[398]</a>!<br />
+Par où sera jamais ma douleur apaisée<a name="FNanchor_399" id="FNanchor_399" href="#Footnote_399" class="fnanchor">[399]</a>,<span class="dalign">805</span><br />
+Si je ne puis haïr la main qui l'a causée?<br />
+Et que dois-je espérer qu'un tourment éternel,<br />
+Si je poursuis un crime, aimant le criminel?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p>
+
+<p>Il vous prive d'un père, et vous l'aimez encore!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>C'est peu de dire aimer, Elvire: je l'adore;<span class="dalign">810</span><br />
+Ma passion s'oppose à mon ressentiment;<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span><br />
+Dedans mon ennemi je trouve mon amant;<br />
+Et je sens qu'en dépit de toute ma colère,<br />
+Rodrigue dans mon c&oelig;ur combat encor mon père:<br />
+Il l'attaque, il le presse, il cède, il se défend,<span class="dalign">815</span><br />
+Tantôt fort, tantôt foible, et tantôt triomphant;<br />
+Mais en ce dur combat de colère et de flamme,<br />
+Il déchire mon c&oelig;ur sans partager mon âme;<br />
+Et quoi que mon amour ait sur moi de pouvoir<a name="FNanchor_400" id="FNanchor_400" href="#Footnote_400" class="fnanchor">[400]</a>,<br />
+Je ne consulte point pour suivre mon devoir:<span class="dalign">820</span><br />
+Je cours sans balancer où mon honneur m'oblige.<br />
+Rodrigue m'est bien cher, son intérêt m'afflige;<br />
+Mon c&oelig;ur prend son parti; mais malgré son effort<a name="FNanchor_401" id="FNanchor_401" href="#Footnote_401" class="fnanchor">[401]</a>,<br />
+Je sais ce que je suis, et que mon père est mort.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p>
+
+<p>Pensez-vous le poursuivre?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p><span class="i11">Ah! cruelle pensée!</span><span class="dalign">825</span><br />
+Et cruelle poursuite où je me vois forcée!<br />
+Je demande sa tête, et crains de l'obtenir:<br />
+Ma mort suivra la sienne, et je le veux punir!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p>
+
+<p>Quittez, quittez, Madame, un dessein si tragique;<br />
+Ne vous imposez point de loi si tyrannique.<span class="dalign">830</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Quoi! mon père étant mort, et presque entre mes bras<a name="FNanchor_402" id="FNanchor_402" href="#Footnote_402" class="fnanchor">[402]</a>,<br />
+Son sang criera vengeance, et je ne l'orrai pas<a name="FNanchor_403" id="FNanchor_403" href="#Footnote_403" class="fnanchor">[403]</a>!<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span><br />
+Mon c&oelig;ur, honteusement surpris par d'autres charmes,<br />
+Croira ne lui devoir que d'impuissantes larmes!<br />
+Et je pourrai souffrir qu'un amour suborneur<span class="dalign">835</span><br />
+Sous un lâche silence étouffe mon honneur<a name="FNanchor_404" id="FNanchor_404" href="#Footnote_404" class="fnanchor">[404]</a>!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p>
+
+<p>Madame, croyez-moi, vous serez excusable<br />
+D'avoir moins de chaleur contre un objet aimable<a name="FNanchor_405" id="FNanchor_405" href="#Footnote_405" class="fnanchor">[405]</a>,<br />
+Contre un amant si cher: vous avez assez fait,<br />
+Vous avez vu le Roi; n'en pressez point l'effet,<span class="dalign">840</span><br />
+Ne vous obstinez point en cette humeur étrange.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Il y va de ma gloire, il faut que je me venge;<br />
+Et de quoi que nous flatte un desir amoureux,<br />
+Toute excuse est honteuse aux esprits généreux.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p>
+
+<p>Mais vous aimez Rodrigue, il ne vous peut déplaire.<span class="dalign">845</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Je l'avoue.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p>
+
+<p><span class="i5">Après tout, que pensez-vous donc faire?</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Pour conserver ma gloire et finir mon ennui,<br />
+Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui.</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span></p>
+
+<h3>SCÈNE IV.</h3>
+
+<h4>DON RODRIGUE, CHIMÈNE, ELVIRE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p>Eh bien! sans vous donner la peine de poursuivre,<br />
+Assurez-vous l'honneur de m'empêcher de vivre<a name="FNanchor_406" id="FNanchor_406" href="#Footnote_406" class="fnanchor">[406]</a>.<span class="dalign">850</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Elvire, où sommes-nous, et qu'est-ce que je voi?<br />
+Rodrigue en ma maison! Rodrigue devant moi!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p>N'épargnez point mon sang: goûtez sans résistance<br />
+La douceur de ma perte et de votre vengeance.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Hélas!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p><span class="i3">Écoute-moi.</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p><span class="i9">Je me meurs.</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p><span class="i15">Un moment.</span><span class="dalign">855</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Va, laisse-moi mourir.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p><span class="i9">Quatre mots seulement:</span><br />
+Après ne me réponds qu'avecque cette épée.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Quoi! du sang de mon père encor toute trempée!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p>Ma Chimène....</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span>
+<span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p><span class="i6">Ote-moi cet objet odieux,</span><br />
+Qui reproche ton crime et ta vie à mes yeux.<span class="dalign">860</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p>Regarde-le plutôt pour exciter ta haine,<br />
+Pour croître ta colère, et pour hâter ma peine.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Il est teint de mon sang.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p><span class="i10">Plonge-le dans le mien,</span><br />
+Et fais-lui perdre ainsi la teinture du tien.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Ah! quelle cruauté, qui tout en un jour tue<span class="dalign">865</span><br />
+Le père par le fer, la fille par la vue!<br />
+Ote-moi cet objet, je ne le puis souffrir:<br />
+Tu veux que je t'écoute, et tu me fais mourir!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p>Je fais ce que tu veux, mais sans quitter l'envie<br />
+De finir par tes mains ma déplorable vie;<span class="dalign">870</span><br />
+Car enfin n'attends pas de mon affection<br />
+Un lâche repentir d'une bonne action.<br />
+L'irréparable effet d'une chaleur trop prompte<a name="FNanchor_407" id="FNanchor_407" href="#Footnote_407" class="fnanchor">[407]</a><br />
+Déshonoroit mon père, et me couvroit de honte.<br />
+Tu sais comme un soufflet touche un homme de c&oelig;ur;<span class="dalign">875</span><br />
+J'avois part à l'affront, j'en ai cherché l'auteur:<br />
+Je l'ai vu, j'ai vengé mon honneur et mon père;<br />
+Je le ferois encor, si j'avois à le faire.<br />
+Ce n'est pas qu'en effet contre mon père et moi<br />
+Ma flamme assez longtemps n'ait combattu pour toi;<span class="dalign">880</span><br />
+Juge de son pouvoir: dans une telle offense<br />
+J'ai pu délibérer si j'en prendrais vengeance<a name="FNanchor_408" id="FNanchor_408" href="#Footnote_408" class="fnanchor">[408]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span><br />
+Réduit à te déplaire, ou souffrir un affront,<br />
+J'ai pensé qu'à son tour mon bras étoit trop prompt<a name="FNanchor_409" id="FNanchor_409" href="#Footnote_409" class="fnanchor">[409]</a>;<br />
+Je me suis accusé de trop de violence;<span class="dalign">885</span><br />
+Et ta beauté sans doute emportoit la balance,<br />
+A moins que d'opposer à tes plus forts appas<a name="FNanchor_410" id="FNanchor_410" href="#Footnote_410" class="fnanchor">[410]</a><br />
+Qu'un homme sans honneur ne te méritoit pas;<br />
+Que malgré cette part que j'avois en ton âme<a name="FNanchor_411" id="FNanchor_411" href="#Footnote_411" class="fnanchor">[411]</a>,<br />
+Qui m'aima généreux me haïroit infâme;<span class="dalign">890</span><br />
+Qu'écouter ton amour, obéir à sa voix,<br />
+C'étoit m'en rendre indigne et diffamer ton choix.<br />
+Je te le dis encore; et quoique j'en soupire<a name="FNanchor_412" id="FNanchor_412" href="#Footnote_412" class="fnanchor">[412]</a>,<br />
+Jusqu'au dernier soupir je veux bien le redire:<br />
+Je t'ai fait une offense, et j'ai dû m'y porter<span class="dalign">895</span><br />
+Pour effacer ma honte, et pour te mériter;<br />
+Mais quitte envers l'honneur, et quitte envers mon père,<br />
+C'est maintenant à toi que je viens satisfaire:<br />
+C'est pour t'offrir mon sang qu'en ce lieu tu me vois.<br />
+J'ai fait ce que j'ai dû<a name="FNanchor_413" id="FNanchor_413" href="#Footnote_413" class="fnanchor">[413]</a>, je fais ce que je dois.<span class="dalign">900</span><br />
+Je sais qu'un père mort t'arme contre mon crime;<br />
+Je ne t'ai pas voulu dérober ta victime:<br />
+Immole avec courage au sang qu'il a perdu<br />
+Celui qui met sa gloire à l'avoir répandu.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Ah! Rodrigue, il est vrai, quoique ton ennemie,<span class="dalign">905</span><br />
+Je ne puis te blâmer d'avoir fui l'infamie<a name="FNanchor_414" id="FNanchor_414" href="#Footnote_414" class="fnanchor">[414]</a>;<br />
+Et de quelque façon qu'éclatent mes douleurs,<br />
+Je ne t'accuse point, je pleure mes malheurs.<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span><br />
+Je sais ce que l'honneur, après un tel outrage,<br />
+Demandoit à l'ardeur d'un généreux courage:<span class="dalign">910</span><br />
+Tu n'as fait le devoir que d'un homme de bien;<br />
+Mais aussi, le faisant, tu m'as appris le mien.<br />
+Ta funeste valeur m'instruit par ta victoire;<br />
+Elle a vengé ton père et soutenu ta gloire:<br />
+Même soin me regarde, et j'ai, pour m'affliger,<span class="dalign">915</span><br />
+Ma gloire à soutenir, et mon père à venger.<br />
+Hélas! ton intérêt ici me désespère:<br />
+Si quelque autre malheur m'avoit ravi mon père,<br />
+Mon âme auroit trouvé dans le bien de te voir<br />
+L'unique allégement qu'elle eût pu recevoir;<span class="dalign">920</span><br />
+Et contre ma douleur j'aurois senti des charmes,<br />
+Quand une main si chère eût essuyé mes larmes.<br />
+Mais il me faut te perdre après l'avoir perdu;<br />
+Cet effort sur ma flamme à mon honneur est dû<a name="FNanchor_415" id="FNanchor_415" href="#Footnote_415" class="fnanchor">[415]</a>;<br />
+Et cet affreux devoir, dont l'ordre m'assassine,<span class="dalign">925</span><br />
+Me force à travailler moi-même à ta ruine.<br />
+Car enfin n'attends pas de mon affection<br />
+De lâches sentiments pour ta punition.<br />
+De quoi qu'en ta faveur notre amour m'entretienne,<br />
+Ma générosité doit répondre à la tienne:<span class="dalign">930</span><br />
+Tu t'es, en m'offensant, montré digne de moi;<br />
+Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p>Ne diffère donc plus ce que l'honneur t'ordonne:<br />
+Il demande ma tête, et je te l'abandonne;<br />
+Fais-en un sacrifice à ce noble intérêt:<span class="dalign">935</span><br />
+Le coup m'en sera doux, aussi bien que l'arrêt.<br />
+Attendre après mon crime une lente justice,<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span><br />
+C'est reculer ta gloire autant que mon supplice.<br />
+Je mourrai trop heureux, mourant d'un coup si beau.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Va, je suis ta partie, et non pas ton bourreau.<span class="dalign">940</span><br />
+Si tu m'offres ta tête, est-ce à moi de la prendre?<br />
+Je la dois attaquer, mais tu dois la défendre<a name="FNanchor_416" id="FNanchor_416" href="#Footnote_416" class="fnanchor">[416]</a>;<br />
+C'est d'un autre que toi qu'il me faut l'obtenir,<br />
+Et je dois te poursuivre, et non pas te punir.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p>De quoi qu'en ma faveur notre amour t'entretienne,<span class="dalign">945</span><br />
+Ta générosité doit répondre à la mienne;<br />
+Et pour venger un père emprunter d'autres bras,<br />
+Ma Chimène, crois-moi, c'est n'y répondre pas:<br />
+Ma main seule du mien a su venger l'offense,<br />
+Ta main seule du tien doit prendre la vengeance.<span class="dalign">950</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Cruel! à quel propos sur ce point t'obstiner?<br />
+Tu t'es vengé sans aide, et tu m'en veux donner!<br />
+Je suivrai ton exemple, et j'ai trop de courage<br />
+Pour souffrir qu'avec toi ma gloire se partage.<br />
+Mon père et mon honneur ne veulent rien devoir<span class="dalign">955</span><br />
+Aux traits de ton amour ni de ton désespoir.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p>Rigoureux point d'honneur! hélas! quoi que je fasse,<br />
+Ne pourrai-je à la fin obtenir cette grâce?<br />
+Au nom d'un père mort, ou de notre amitié,<br />
+Punis-moi par vengeance, ou du moins par pitié.<span class="dalign">960</span><br />
+Ton malheureux amant aura bien moins de peine<br />
+A mourir par ta main qu'à vivre avec ta haine.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Va, je ne te hais point.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span>
+<span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p><span class="i10">Tu le dois.</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p><span class="i15">Je ne puis.</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p>Crains-tu si peu le blâme, et si peu les faux bruits?<br />
+Quand on saura mon crime, et que ta flamme dure,<span class="dalign">965</span><br />
+Que ne publieront point l'envie et l'imposture!<br />
+Force-les au silence, et sans plus discourir,<br />
+Sauve ta renommée en me faisant mourir.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Elle éclate bien mieux en te laissant la vie<a name="FNanchor_417" id="FNanchor_417" href="#Footnote_417" class="fnanchor">[417]</a>;<br />
+Et je veux que la voix de la plus noire envie<span class="dalign">970</span><br />
+Élève au ciel ma gloire et plaigne mes ennuis,<br />
+Sachant que je t'adore et que je te poursuis.<br />
+Va-t'en, ne montre plus à ma douleur extrême<br />
+Ce qu'il faut que je perde, encore que je l'aime.<br />
+Dans l'ombre de la nuit cache bien ton départ:<span class="dalign">975</span><br />
+Si l'on te voit sortir, mon honneur court hasard.<br />
+La seule occasion qu'aura la médisance,<br />
+C'est de savoir qu'ici j'ai souffert ta présence:<br />
+Ne lui donne point lieu d'attaquer ma vertu.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p>Que je meure!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p><span class="i7">Va-t'en.</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<span class="i11">A quoi te résous-tu?</span><span class="dalign">980</span>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Malgré des feux si beaux, qui troublent ma colère<a name="FNanchor_418" id="FNanchor_418" href="#Footnote_418" class="fnanchor">[418]</a>,<br />
+Je ferai mon possible à bien venger mon père;<br />
+Mais malgré la rigueur d'un si cruel devoir,<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span><br />
+Mon unique souhait est de ne rien pouvoir.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p>O miracle d'amour!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p><span class="i8">O comble de misères<a name="FNanchor_419" id="FNanchor_419" href="#Footnote_419" class="fnanchor">[419]</a>!</span><span class="dalign">985</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p>Que de maux et de pleurs nous coûteront nos pères!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Rodrigue, qui l'eût cru?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p><span class="i10">Chimène, qui l'eût dit?</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Que notre heur fût si proche et sitôt se perdît?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p>Et que si près du port, contre toute apparence<a name="FNanchor_420" id="FNanchor_420" href="#Footnote_420" class="fnanchor">[420]</a>,<br />
+Un orage si prompt brisât notre espérance?<span class="dalign">990</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Ah! mortelles douleurs!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p><span class="i10">Ah! regrets superflus!</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Va-t'en, encore un coup, je ne t'écoute plus.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p>Adieu: je vais traîner une mourante vie,<br />
+Tant que par ta poursuite elle me soit ravie.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Si j'en obtiens l'effet, je t'engage ma foi<a name="FNanchor_421" id="FNanchor_421" href="#Footnote_421" class="fnanchor">[421]</a><span class="dalign">995</span><br />
+De ne respirer pas un moment après toi.<br />
+Adieu: sors, et surtout garde bien qu'on te voie.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p>
+
+<p>Madame, quelques maux que le ciel nous envoie....</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span>
+<span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Ne m'importune plus, laisse-moi soupirer,<br />
+Je cherche le silence et la nuit pour pleurer.<span class="dalign">1000</span></p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE V.</h3>
+
+<h4>DON DIÈGUE<a name="FNanchor_422" id="FNanchor_422" href="#Footnote_422" class="fnanchor">[422]</a>.</h4>
+
+<p>Jamais nous ne goûtons de parfaite allégresse:<br />
+Nos plus heureux succès sont mêlés de tristesse;<br />
+Toujours quelques soucis en ces événements<br />
+Troublent la pureté de nos contentements.<br />
+Au milieu du bonheur mon âme en sent l'atteinte:<span class="dalign">1005</span><br />
+Je nage dans la joie, et je tremble de crainte.<br />
+J'ai vu mort l'ennemi qui m'avoit outragé;<br />
+Et je ne saurois voir la main qui m'a vengé.<br />
+En vain je m'y travaille, et d'un soin inutile,<br />
+Tout cassé que je suis, je cours toute la ville:<span class="dalign">1010</span><br />
+Ce peu que mes vieux ans m'ont laissé de vigueur<a name="FNanchor_423" id="FNanchor_423" href="#Footnote_423" class="fnanchor">[423]</a><br />
+Se consume sans fruit à chercher ce vainqueur<a name="FNanchor_424" id="FNanchor_424" href="#Footnote_424" class="fnanchor">[424]</a>.<br />
+A toute heure, en tous lieux, dans une nuit si sombre,<br />
+Je pense l'embrasser, et n'embrasse qu'une ombre;<br />
+Et mon amour, déçu par cet objet trompeur,<span class="dalign">1015</span><br />
+Se forme des soupçons qui redoublent ma peur.<br />
+Je ne découvre point de marques de sa fuite;<br />
+Je crains du Comte mort les amis et la suite;<br />
+Leur nombre<a name="FNanchor_425" id="FNanchor_425" href="#Footnote_425" class="fnanchor">[425]</a> m'épouvante, et confond ma raison.<br />
+Rodrigue ne vit plus, ou respire en prison.<span class="dalign">1020</span><br />
+Justes cieux! me trompé-je encore à l'apparence,<br />
+Ou si je vois enfin mon unique espérance?<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span><br />
+C'est lui, n'en doutons plus; mes v&oelig;ux sont exaucés,<br />
+Ma crainte est dissipée, et mes ennuis cessés.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE VI.</h3>
+
+<h4>DON DIÈGUE, DON RODRIGUE.</h4>
+
+<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p>
+
+<p>Rodrigue, enfin le ciel permet que je te voie<a name="FNanchor_426" id="FNanchor_426" href="#Footnote_426" class="fnanchor">[426]</a>!<span class="dalign">1025</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p>Hélas!</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p>
+
+<p><span class="i3">Ne mêle point de soupirs à ma joie<a name="FNanchor_427" id="FNanchor_427" href="#Footnote_427" class="fnanchor">[427]</a>;</span><br />
+Laisse-moi prendre haleine afin de te louer.<br />
+Ma valeur n'a point lieu de te désavouer:<br />
+Tu l'as bien imitée, et ton illustre audace<br />
+Fait bien revivre en toi les héros de ma race:<span class="dalign">1030</span><br />
+C'est d'eux que tu descends, c'est de moi que tu viens:<br />
+Ton premier coup d'épée égale tous les miens;<br />
+Et d'une belle ardeur ta jeunesse animée<br />
+Par cette grande épreuve atteint ma renommée.<br />
+Appui de ma vieillesse, et comble de mon heur,<span class="dalign">1035</span><br />
+Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l'honneur,<br />
+Viens baiser cette joue, et reconnois la place<br />
+Où fut empreint l'affront que ton courage efface<a name="FNanchor_428" id="FNanchor_428" href="#Footnote_428" class="fnanchor">[428]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p>L'honneur vous en est dû: je ne pouvois pas moins,<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span><br />
+Étant sorti de vous et nourri par vos soins.<span class="dalign">1040</span><br />
+Je m'en tiens trop heureux, et mon âme est ravie<br />
+Que mon coup d'essai plaise à qui je dois la vie;<br />
+Mais parmi vos plaisirs ne soyez point jaloux<br />
+Si je m'ose à mon tour satisfaire après vous<a name="FNanchor_429" id="FNanchor_429" href="#Footnote_429" class="fnanchor">[429]</a>.<br />
+Souffrez qu'en liberté mon désespoir éclate;<span class="dalign">1045</span><br />
+Assez et trop longtemps votre discours le flatte.<br />
+Je ne me repens point de vous avoir servi;<br />
+Mais rendez-moi le bien que ce coup m'a ravi.<br />
+Mon bras, pour vous venger, armé contre ma flamme,<br />
+Par ce coup glorieux m'a privé de mon âme;<span class="dalign">1050</span><br />
+Ne me dites plus rien; pour vous j'ai tout perdu:<br />
+Ce que je vous devois, je vous l'ai bien rendu.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p>
+
+<p>Porte, porte plus haut le fruit de ta victoire<a name="FNanchor_430" id="FNanchor_430" href="#Footnote_430" class="fnanchor">[430]</a>:<br />
+Je t'ai donné la vie, et tu me rends ma gloire;<br />
+Et d'autant que l'honneur m'est plus cher que le jour,<br />
+D'autant plus maintenant je te dois de retour.<br />
+Mais d'un c&oelig;ur magnanime éloigne ces foiblesses<a name="FNanchor_431" id="FNanchor_431" href="#Footnote_431" class="fnanchor">[431]</a>;<br />
+Nous n'avons qu'un honneur, il est tant de maîtresses<a name="FNanchor_432" id="FNanchor_432" href="#Footnote_432" class="fnanchor">[432]</a>!<br />
+L'amour n'est qu'un plaisir, l'honneur est un devoir<a name="FNanchor_433" id="FNanchor_433" href="#Footnote_433" class="fnanchor">[433]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p>Ah! que me dites-vous?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span>
+<span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p>
+
+<p><span class="i10">Ce que tu dois savoir.</span><span class="dalign">1060</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p>Mon honneur offensé sur moi-même se venge;<br />
+Et vous m'osez pousser à la honte du change!<br />
+L'infamie est pareille, et suit également<br />
+Le guerrier sans courage et le perfide amant.<br />
+A ma fidélité ne faites point d'injure;<span class="dalign">1065</span><br />
+Souffrez-moi généreux sans me rendre parjure:<br />
+Mes liens sont trop forts pour être ainsi rompus;<br />
+Ma foi m'engage encor si je n'espère plus;<br />
+Et ne pouvant quitter ni posséder Chimène,<br />
+Le trépas que je cherche est ma plus douce peine.<span class="dalign">1070</span></p>
+
+<span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span>
+
+<p>Il n'est pas temps encor de chercher le trépas:<br />
+Ton prince et ton pays ont besoin de ton bras.<br />
+La flotte qu'on craignoit, dans ce grand fleuve entrée,<br />
+Croit surprendre la ville et piller la contrée<a name="FNanchor_434" id="FNanchor_434" href="#Footnote_434" class="fnanchor">[434]</a>.<br />
+Les Mores vont descendre, et le flux et la nuit<span class="dalign">1075</span><br />
+Dans une heure à nos murs les amène<a name="FNanchor_435" id="FNanchor_435" href="#Footnote_435" class="fnanchor">[435]</a> sans bruit.<br />
+La cour est en désordre, et le peuple en alarmes:<br />
+On n'entend que des cris, on ne voit que des larmes.<br />
+Dans ce malheur public mon bonheur a permis<br />
+Que j'ai trouvé chez moi cinq cents de mes amis,<span class="dalign">1080</span><br />
+Qui sachant mon affront, poussés d'un même zèle<a name="FNanchor_436" id="FNanchor_436" href="#Footnote_436" class="fnanchor">[436]</a>,<br />
+Se venoient tous offrir à venger ma querelle<a name="FNanchor_437" id="FNanchor_437" href="#Footnote_437" class="fnanchor">[437]</a>.<br />
+Tu les a prévenus; mais leurs vaillantes mains<br />
+Se tremperont bien mieux au sang des Africains.<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span><br />
+<span class="i1">Va marcher à leur tête où l'honneur te demande:</span><span class="dalign">1085</span><br />
+C'est toi que veut pour chef leur généreuse bande.<br />
+De ces vieux ennemis va soutenir l'abord:<br />
+Là, si tu veux mourir, trouve une belle mort;<br />
+Prends-en l'occasion, puisqu'elle t'est offerte;<br />
+Fais devoir à ton roi son salut à ta perte;<span class="dalign">1090</span><br />
+Mais reviens-en plutôt les palmes sur le front.<br />
+Ne borne pas ta gloire à venger un affront;<br />
+Porte-la plus avant: force par ta vaillance<a name="FNanchor_438" id="FNanchor_438" href="#Footnote_438" class="fnanchor">[438]</a><br />
+Ce monarque au pardon, et Chimène au silence<a name="FNanchor_439" id="FNanchor_439" href="#Footnote_439" class="fnanchor">[439]</a>;<br />
+Si tu l'aimes, apprends que revenir vainqueur<a name="FNanchor_440" id="FNanchor_440" href="#Footnote_440" class="fnanchor">[440]</a>,<span class="dalign">1095</span><br />
+C'est l'unique moyen de regagner son c&oelig;ur.<br />
+Mais le temps est trop cher pour le perdre en paroles;<br />
+Je t'arrête en discours, et je veux que tu voles.<br />
+Viens, suis-moi, va combattre, et montrer à ton roi<br />
+Que ce qu'il perd au Comte il le recouvre en toi.<span class="dalign">1100</span></p>
+
+<p class="p2 center"><span class="smcap"><small><b>FIN DU TROISIÈME ACTE.</b></small></span></p>
+<hr class="c5" />
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span></p>
+
+<h2>ACTE IV.</h2>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<h4>CHIMÈNE, ELVIRE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>N'est-ce point un faux bruit? le sais-tu bien, Elvire?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p>
+
+<p>Vous ne croiriez jamais comme chacun l'admire,<br />
+Et porte jusqu'au ciel, d'une commune voix,<br />
+De ce jeune héros les glorieux exploits.<br />
+Les Mores devant lui n'ont paru qu'à leur honte;<span class="dalign">1105</span><br />
+Leur abord fut bien prompt, leur fuite encor plus prompte.<br />
+Trois heures de combat laissent à nos guerriers<br />
+Une victoire entière et deux rois prisonniers.<br />
+La valeur de leur chef ne trouvoit point d'obstacles.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Et la main de Rodrigue a fait tous ces miracles?<span class="dalign">1110</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p>
+
+<p>De ses nobles efforts ces deux rois sont le prix:<br />
+Sa main les a vaincus, et sa main les a pris.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>De qui peux-tu savoir ces nouvelles étranges?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p>
+
+<p>Du peuple, qui partout fait sonner ses louanges<a name="FNanchor_441" id="FNanchor_441" href="#Footnote_441" class="fnanchor">[441]</a>,<br />
+Le nomme de sa joie et l'objet et l'auteur,<span class="dalign">1115</span><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span><br />
+Son ange tutélaire, et son libérateur.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Et le Roi, de quel &oelig;il voit-il tant de vaillance?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p>
+
+<p>Rodrigue n'ose encor paroître en sa présence;<br />
+Mais don Diègue ravi lui présente enchaînés,<br />
+Au nom de ce vainqueur, ces captifs couronnés,<span class="dalign">1120</span><br />
+Et demande pour grâce à ce généreux prince<br />
+Qu'il daigne voir la main qui sauve la province<a name="FNanchor_442" id="FNanchor_442" href="#Footnote_442" class="fnanchor">[442]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Mais n'est-il point blessé?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p>
+
+<p><span class="i11">Je n'en ai rien appris.</span><br />
+Vous changez de couleur! reprenez vos esprits.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Reprenons donc aussi ma colère affoiblie:<span class="dalign">1125</span><br />
+Pour avoir soin de lui faut-il que je m'oublie?<br />
+On le vante, on le loue, et mon c&oelig;ur y consent!<br />
+Mon honneur est muet, mon devoir impuissant!<br />
+Silence, mon amour, laisse agir ma colère:<br />
+S'il a vaincu deux rois, il a tué mon père<a name="FNanchor_443" id="FNanchor_443" href="#Footnote_443" class="fnanchor">[443]</a>;<span class="dalign">1130</span><br />
+Ces tristes vêtements, où je lis mon malheur,<br />
+Sont les premiers effets qu'ait produits<a name="FNanchor_444" id="FNanchor_444" href="#Footnote_444" class="fnanchor">[444]</a> sa valeur;<br />
+Et quoi qu'on die ailleurs d'un c&oelig;ur si magnanime<a name="FNanchor_445" id="FNanchor_445" href="#Footnote_445" class="fnanchor">[445]</a>,<br />
+Ici tous les objets me parlent de son crime.<br />
+<span class="i1">Vous qui rendez la force à mes ressentiments,</span><span class="dalign">1135</span><br />
+Voiles<a name="FNanchor_446" id="FNanchor_446" href="#Footnote_446" class="fnanchor">[446]</a>, crêpes, habits, lugubres ornements,<br />
+Pompe que me prescrit sa première victoire<a name="FNanchor_447" id="FNanchor_447" href="#Footnote_447" class="fnanchor">[447]</a>,<br />
+Contre ma passion soutenez bien ma gloire;<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span><br />
+Et lorsque mon amour prendra trop de pouvoir<a name="FNanchor_448" id="FNanchor_448" href="#Footnote_448" class="fnanchor">[448]</a>,<br />
+Parlez à mon esprit de mon triste devoir,<span class="dalign">1140</span><br />
+Attaquez sans rien craindre une main triomphante.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p>
+
+<p>Modérez ces transports, voici venir l'Infante.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE II.</h3>
+
+<h4>L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, ELVIRE.</h4>
+
+<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p>
+
+<p>Je ne viens pas ici consoler tes douleurs;<br />
+Je viens plutôt mêler mes soupirs à tes pleurs.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Prenez bien plutôt part à la commune joie,<span class="dalign">1145</span><br />
+Et goûtez le bonheur que le ciel vous envoie,<br />
+Madame: autre que moi n'a droit de soupirer.<br />
+Le péril dont Rodrigue a su nous retirer<a name="FNanchor_449" id="FNanchor_449" href="#Footnote_449" class="fnanchor">[449]</a>,<br />
+Et le salut public que vous rendent ses armes,<br />
+A moi seule aujourd'hui souffrent encor les larmes<a name="FNanchor_450" id="FNanchor_450" href="#Footnote_450" class="fnanchor">[450]</a>:<span class="dalign">1150</span><br />
+Il a sauvé la ville, il a servi son roi;<br />
+Et son bras valeureux n'est funeste qu'à moi.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p>
+
+<p>Ma Chimène, il est vrai qu'il a fait des merveilles.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Déjà ce bruit fâcheux a frappé mes oreilles;<br />
+Et je l'entends partout publier hautement<span class="dalign">1155</span><br />
+Aussi brave guerrier que malheureux amant.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p>
+
+<p>Qu'a de fâcheux pour toi ce discours populaire?<br />
+Ce jeune Mars qu'il loue a su jadis te plaire:<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span><br />
+Il possédoit ton âme, il vivoit sous tes lois;<br />
+Et vanter sa valeur, c'est honorer ton choix.<span class="dalign">1160</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Chacun peut la vanter avec quelque justice<a name="FNanchor_451" id="FNanchor_451" href="#Footnote_451" class="fnanchor">[451]</a>;<br />
+Mais pour moi sa louange est un nouveau supplice.<br />
+On aigrit ma douleur en l'élevant si haut:<br />
+Je vois ce que je perds quand je vois ce qu'il vaut.<br />
+Ah! cruels déplaisirs à l'esprit d'une amante!<span class="dalign">1165</span><br />
+Plus j'apprends son mérite, et plus mon feu s'augmente:<br />
+Cependant mon devoir est toujours le plus fort,<br />
+Et malgré mon amour, va poursuivre sa mort.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p>
+
+<p>Hier<a name="FNanchor_452" id="FNanchor_452" href="#Footnote_452" class="fnanchor">[452]</a> ce devoir te mit en une haute estime;<br />
+L'effort que tu te fis parut si magnanime,<span class="dalign">1170</span><br />
+Si digne d'un grand c&oelig;ur, que chacun à la cour<br />
+Admiroit ton courage et plaignoit ton amour.<br />
+Mais croirois-tu l'avis d'une amitié fidèle?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Ne vous obéir pas me rendroit criminelle.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p>
+
+<p>Ce qui fut juste alors ne l'est plus aujourd'hui<a name="FNanchor_453" id="FNanchor_453" href="#Footnote_453" class="fnanchor">[453]</a>.<span class="dalign">1175</span><br />
+Rodrigue maintenant est notre unique appui,<br />
+L'espérance et l'amour d'un peuple qui l'adore,<br />
+Le soutien de Castille, et la terreur du More<a name="FNanchor_454" id="FNanchor_454" href="#Footnote_454" class="fnanchor">[454]</a>.<br />
+Le Roi même est d'accord de cette vérité<a name="FNanchor_455" id="FNanchor_455" href="#Footnote_455" class="fnanchor">[455]</a>,<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span><br />
+Que ton père en lui seul se voit ressuscité;<span class="dalign">1180</span><br />
+Et si tu veux enfin qu'en deux mots je m'explique,<br />
+Tu poursuis en sa mort la ruine publique.<br />
+Quoi! pour venger un père est-il jamais permis<br />
+De livrer sa patrie aux mains des ennemis?<br />
+Contre nous ta poursuite est-elle légitime,<span class="dalign">1185</span><br />
+Et pour être punis avons-nous part au crime?<br />
+Ce n'est pas qu'après tout tu doives épouser<br />
+Celui qu'un père mort t'obligeoit d'accuser:<br />
+Je te voudrois moi-même en arracher l'envie;<br />
+Ote-lui ton amour, mais laisse-nous sa vie.<span class="dalign">1190</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Ah! ce n'est pas à moi d'avoir tant de bonté<a name="FNanchor_456" id="FNanchor_456" href="#Footnote_456" class="fnanchor">[456]</a>;<br />
+Le devoir qui m'aigrit n'a rien de limité.<br />
+Quoique pour ce vainqueur mon amour s'intéresse,<br />
+Quoiqu'un peuple l'adore et qu'un roi le caresse,<br />
+Qu'il soit environné des plus vaillants guerriers,<span class="dalign">1195</span><br />
+J'irai sous mes cyprès accabler ses lauriers.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p>
+
+<p>C'est générosité quand pour venger un père<br />
+Notre devoir attaque une tête si chère;<br />
+Mais c'en est une encor d'un plus illustre rang,<br />
+Quand on donne au public les intérêts du sang.<span class="dalign">1200</span><br />
+Non, crois-moi, c'est assez que d'éteindre ta flamme;<br />
+Il sera trop puni s'il n'est plus dans ton âme.<br />
+Que le bien du pays t'impose cette loi:<br />
+Aussi bien, que crois-tu que t'accorde le Roi?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Il peut me refuser, mais je ne puis me taire<a name="FNanchor_457" id="FNanchor_457" href="#Footnote_457" class="fnanchor">[457]</a>.<span class="dalign">1205</span></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span>
+<span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p>
+
+<p>Pense bien, ma Chimène, à ce que tu veux faire.<br />
+Adieu: tu pourras seule y penser à loisir<a name="FNanchor_458" id="FNanchor_458" href="#Footnote_458" class="fnanchor">[458]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Après mon père mort, je n'ai point à choisir.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE III.</h3>
+
+<h4>DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON RODRIGUE, DON SANCHE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p>
+
+<p>Généreux héritier d'une illustre famille,<br />
+Qui fut toujours la gloire et l'appui de Castille,<span class="dalign">1210</span><br />
+Race de tant d'aïeux en valeur signalés,<br />
+Que l'essai de la tienne a sitôt égalés,<br />
+Pour te récompenser ma force est trop petite;<br />
+Et j'ai moins de pouvoir que tu n'as de mérite.<br />
+Le pays délivré d'un si rude ennemi,<span class="dalign">1215</span><br />
+Mon sceptre dans ma main par la tienne affermi,<br />
+Et les Mores défaits avant qu'en ces alarmes<br />
+J'eusse peu donner ordre à repousser leurs armes,<br />
+Ne sont point des exploits qui laissent à ton roi<br />
+Le moyen ni l'espoir de s'acquitter vers toi.<span class="dalign">1220</span><br />
+Mais deux rois tes captifs feront ta récompense<a name="FNanchor_459" id="FNanchor_459" href="#Footnote_459" class="fnanchor">[459]</a>.<br />
+Ils t'ont nommé tous deux leur Cid en ma présence:<br />
+Puisque Cid en leur langue est autant que seigneur<a name="FNanchor_460" id="FNanchor_460" href="#Footnote_460" class="fnanchor">[460]</a>,<br />
+Je ne t'envierai pas ce beau titre d'honneur.<br />
+<span class="i1">Sois désormais le Cid: qu'à ce grand nom tout cède;</span><br />
+Qu'il comble d'épouvante et Grenade et Tolède<a name="FNanchor_461" id="FNanchor_461" href="#Footnote_461" class="fnanchor">[461]</a>,<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span><br />
+Et qu'il marque à tous ceux qui vivent sous mes lois<br />
+Et ce que tu me vaux, et ce que je te dois.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p>Que Votre Majesté, Sire, épargne ma honte.<br />
+D'un si foible service elle fait trop de conte<a name="FNanchor_462" id="FNanchor_462" href="#Footnote_462" class="fnanchor">[462]</a>,<span class="dalign">1230</span><br />
+Et me force à rougir devant un si grand roi<br />
+De mériter si peu l'honneur que j'en reçoi.<br />
+Je sais trop que je dois au bien de votre empire,<br />
+Et le sang qui m'anime, et l'air que je respire;<br />
+Et quand je les perdrai pour un si digne objet,<span class="dalign">1235</span><br />
+Je ferai seulement le devoir d'un sujet.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p>
+
+<p>Tous ceux que ce devoir à mon service engage<br />
+Ne s'en acquittent pas avec même courage;<br />
+Et lorsque la valeur ne va point dans l'excès,<br />
+Elle ne produit point de si rares succès.<span class="dalign">1240</span><br />
+Souffre donc qu'on te loue, et de cette victoire<br />
+Apprends-moi plus au long la véritable histoire.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p>Sire, vous avez su qu'en ce danger pressant,<br />
+Qui jeta dans la ville un effroi si puissant,<br />
+Une troupe d'amis chez mon père assemblée<span class="dalign">1245</span><br />
+Sollicita mon âme encor toute troublée....<br />
+Mais, Sire, pardonnez à ma témérité,<br />
+Si j'osai l'employer sans votre autorité:<br />
+Le péril approchoit; leur brigade étoit prête;<br />
+Me montrant à la cour, je hasardois ma tête<a name="FNanchor_463" id="FNanchor_463" href="#Footnote_463" class="fnanchor">[463]</a>;<span class="dalign">1250</span><br />
+Et s'il falloit la perdre, il m'étoit bien plus doux<br />
+De sortir de la vie en combattant pour vous.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span>
+<span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p>
+
+<p>J'excuse ta chaleur à venger ton offense<a name="FNanchor_464" id="FNanchor_464" href="#Footnote_464" class="fnanchor">[464]</a>;<br />
+Et l'État défendu me parle en ta défense:<br />
+Crois que dorénavant Chimène a beau parler,<span class="dalign">1255</span><br />
+Je ne l'écoute plus que pour la consoler.<br />
+Mais poursuis.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p><span class="i6">Sous moi donc cette troupe s'avance,</span><br />
+Et porte sur le front une mâle assurance.<br />
+Nous partîmes cinq cents; mais par un prompt renfort<br />
+Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port,<span class="dalign">1260</span><br />
+Tant, à nous voir marcher avec un tel visage<a name="FNanchor_465" id="FNanchor_465" href="#Footnote_465" class="fnanchor">[465]</a>,<br />
+Les plus épouvantés reprenoient de courage<a name="FNanchor_466" id="FNanchor_466" href="#Footnote_466" class="fnanchor">[466]</a>!<br />
+J'en cache les deux tiers, aussitôt qu'arrivés,<br />
+Dans le fond des vaisseaux qui lors furent trouvés;<br />
+Le reste, dont le nombre augmentoit à toute heure,<br />
+Brûlant d'impatience autour de moi demeure,<br />
+Se couche contre terre, et sans faire aucun bruit,<br />
+Passe une bonne part d'une si belle nuit.<br />
+Par mon commandement la garde en fait de même,<br />
+Et se tenant cachée, aide à mon stratagème<a name="FNanchor_467" id="FNanchor_467" href="#Footnote_467" class="fnanchor">[467]</a>;<span class="dalign">1270</span><br />
+Et je feins hardiment d'avoir reçu de vous<br />
+L'ordre qu'on me voit suivre et que je donne à tous.<br />
+<span class="i1">Cette obscure clarté qui tombe des étoiles</span><br />
+Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles<a name="FNanchor_468" id="FNanchor_468" href="#Footnote_468" class="fnanchor">[468]</a>;<br />
+L'onde s'enfle dessous, et d'un commun effort<span class="dalign">1275</span><br />
+Les Mores et la mer montent jusques au port.<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span><br />
+On les laisse passer; tout leur paroît tranquille;<br />
+Point de soldats au port, point aux murs de la ville.<br />
+Notre profond silence abusant leurs esprits,<br />
+Ils n'osent plus douter de nous avoir surpris;<span class="dalign">1280</span><br />
+Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent,<br />
+Et courent se livrer aux mains qui les attendent.<br />
+Nous nous levons alors, et tous en même temps<br />
+Poussons jusques au ciel mille cris éclatants.<br />
+Les nôtres, à ces cris, de nos vaisseaux répondent<a name="FNanchor_469" id="FNanchor_469" href="#Footnote_469" class="fnanchor">[469]</a>;<span class="dalign">1285</span><br />
+Ils paroissent armés, les Mores se confondent,<br />
+L'épouvante les prend à demi descendus;<br />
+Avant que de combattre, ils s'estiment perdus.<br />
+Ils couroient au pillage, et rencontrent la guerre;<br />
+Nous les pressons sur l'eau, nous les pressons sur terre,<br />
+Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang,<br />
+Avant qu'aucun résiste ou reprenne son rang.<br />
+Mais bientôt, malgré nous, leurs princes les rallient;<br />
+Leur courage renaît, et leurs terreurs s'oublient:<br />
+La honte de mourir sans avoir combattu<span class="dalign">1295</span><br />
+Arrête leur désordre, et leur rend leur vertu<a name="FNanchor_470" id="FNanchor_470" href="#Footnote_470" class="fnanchor">[470]</a>.<br />
+Contre nous de pied ferme ils tirent leurs alfanges<a name="FNanchor_471" id="FNanchor_471" href="#Footnote_471" class="fnanchor">[471]</a>,<br />
+De notre sang au leur font d'horribles mélanges<a name="FNanchor_472" id="FNanchor_472" href="#Footnote_472" class="fnanchor">[472]</a>;<br />
+Et la terre, et le fleuve, et leur flotte, et le port,<br />
+Sont des champs de carnage où triomphe la mort<a name="FNanchor_473" id="FNanchor_473" href="#Footnote_473" class="fnanchor">[473]</a>.<span class="dalign">1300</span><br />
+<span class="i1">O combien d'actions, combien d'exploits célèbres</span><br />
+Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres<a name="FNanchor_474" id="FNanchor_474" href="#Footnote_474" class="fnanchor">[474]</a>,<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span><br />
+Où chacun, seul témoin des grands coups qu'il donnoit,<br />
+Ne pouvoit discerner où le sort inclinoit!<br />
+J'allois de tous côtés encourager les nôtres,<span class="dalign">1305</span><br />
+Faire avancer les uns, et soutenir les autres,<br />
+Ranger ceux qui venoient, les pousser à leur tour,<br />
+Et ne l'ai pu savoir jusques au point du jour<a name="FNanchor_475" id="FNanchor_475" href="#Footnote_475" class="fnanchor">[475]</a>.<br />
+Mais enfin, sa clarté montre notre avantage:<br />
+Le More voit sa perte, et perd soudain courage;<span class="dalign">1310</span><br />
+Et voyant un renfort qui nous vient secourir,<br />
+L'ardeur de vaincre cède à la peur de mourir.<br />
+Ils gagnent leurs vaisseaux, ils en coupent les câbles<a name="FNanchor_476" id="FNanchor_476" href="#Footnote_476" class="fnanchor">[476]</a>,<br />
+Poussent jusques aux cieux des cris épouvantables<a name="FNanchor_477" id="FNanchor_477" href="#Footnote_477" class="fnanchor">[477]</a>,<br />
+Font retraite en tumulte, et sans considérer<span class="dalign">1315</span><br />
+Si leurs rois avec eux peuvent se retirer<a name="FNanchor_478" id="FNanchor_478" href="#Footnote_478" class="fnanchor">[478]</a>.<br />
+Pour souffrir ce devoir leur frayeur est trop forte<a name="FNanchor_479" id="FNanchor_479" href="#Footnote_479" class="fnanchor">[479]</a>:<br />
+Le flux les apporta; le reflux les remporte<a name="FNanchor_480" id="FNanchor_480" href="#Footnote_480" class="fnanchor">[480]</a>,<br />
+Cependant que leurs rois, engagés parmi nous,<br />
+Et quelque peu des leurs, tous percés de nos coups<a name="FNanchor_481" id="FNanchor_481" href="#Footnote_481" class="fnanchor">[481]</a>,<span class="dalign">1320</span><br />
+Disputent vaillamment et vendent bien leur vie.<br />
+A se rendre moi-même en vain je les convie:<br />
+Le cimeterre au poing ils ne m'écoutent pas;<br />
+Mais voyant à leurs pieds tomber tous leurs soldats,<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span><br />
+Et que seuls désormais en vain ils se défendent,<span class="dalign">1325</span><br />
+Ils demandent le chef: je me nomme, ils se rendent.<br />
+Je vous les envoyai tous deux en même temps;<br />
+Et le combat cessa faute de combattants.<br />
+<span class="i1">C'est de cette façon que, pour votre service....</span></p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE IV.</h3>
+
+<h4>DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON RODRIGUE, DON ARIAS, DON ALONSE, DON SANCHE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">DON ALONSE.</span></p>
+
+<p>Sire, Chimène vient vous demander justice.<span class="dalign">1330</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p>
+
+<p>La fâcheuse nouvelle, et l'importun devoir!<br />
+Va, je ne la veux pas obliger à te voir.<br />
+Pour tous remercîments il faut que je te chasse;<br />
+Mais avant que sortir, viens, que ton roi t'embrasse.</p>
+
+<p class="i4 font90">(Don Rodrigue rentre<a name="FNanchor_482" id="FNanchor_482" href="#Footnote_482" class="fnanchor">[482]</a>.)</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p>
+
+<p>Chimène le poursuit, et voudroit le sauver.<span class="dalign">1335</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p>
+
+<p>On m'a dit qu'elle l'aime, et je vais l'éprouver<a name="FNanchor_483" id="FNanchor_483" href="#Footnote_483" class="fnanchor">[483]</a>.<br />
+Montrez un &oelig;il plus triste<a name="FNanchor_484" id="FNanchor_484" href="#Footnote_484" class="fnanchor">[484]</a>.</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span></p>
+
+<h3>SCÈNE V.</h3>
+
+<h4>DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON SANCHE, DON ALONSE, CHIMÈNE, ELVIRE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p>
+
+<p><span class="i11">Enfin soyez contente,</span><br />
+Chimène, le succès répond à votre attente:<br />
+Si de nos ennemis Rodrigue a le dessus,<br />
+Il est mort à nos yeux des coups qu'il a reçus;<span class="dalign">1340</span><br />
+Rendez grâces au ciel, qui vous en a vengée.</p>
+
+<p class="i4 font90">(A don Diègue<a name="FNanchor_485" id="FNanchor_485" href="#Footnote_485" class="fnanchor">[485]</a>.)</p>
+
+<p>Voyez comme déjà sa couleur est changée.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p>
+
+<p>Mais voyez qu'elle pâme, et d'un amour parfait,<br />
+Dans cette pâmoison, Sire, admirez l'effet.<br />
+Sa douleur a trahi les secrets de son âme,<span class="dalign">1345</span><br />
+Et ne vous permet plus de douter de sa flamme.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Quoi! Rodrigue est donc mort?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p>
+
+<p><span class="i12">Non, non, il voit le jour,</span><br />
+Et te conserve encore un immuable amour:<br />
+Calme cette douleur qui pour lui s'intéresse<a name="FNanchor_486" id="FNanchor_486" href="#Footnote_486" class="fnanchor">[486]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Sire, on pâme de joie, ainsi que de tristesse:<span class="dalign">1350</span><br />
+Un excès de plaisir nous rend tous languissants,<br />
+Et quand il surprend l'âme, il accable les sens.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span>
+<span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p>
+
+<p>Tu veux qu'en ta faveur nous croyions<a name="FNanchor_487" id="FNanchor_487" href="#Footnote_487" class="fnanchor">[487]</a> l'impossible?<br />
+Chimène, ta douleur a paru trop visible<a name="FNanchor_488" id="FNanchor_488" href="#Footnote_488" class="fnanchor">[488]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Eh bien! Sire, ajoutez ce comble à mon malheur,<span class="dalign">1355</span><br />
+Nommez ma pâmoison l'effet de ma douleur:<br />
+Un juste déplaisir à ce point m'a réduite.<br />
+Son trépas déroboit sa tête à ma poursuite;<br />
+S'il meurt des coups reçus pour le bien du pays,<br />
+Ma vengeance est perdue et mes desseins trahis:<span class="dalign">1360</span><br />
+Une si belle fin m'est trop injurieuse.<br />
+Je demande sa mort, mais non pas glorieuse,<br />
+Non pas dans un éclat qui l'élève si haut,<br />
+Non pas au lit d'honneur, mais sur un échafaud;<br />
+Qu'il meure pour mon père, et non pour la patrie;<span class="dalign">1365</span><br />
+Que son nom soit taché, sa mémoire flétrie.<br />
+Mourir pour le pays n'est pas un triste sort;<br />
+C'est s'immortaliser par une belle mort.<br />
+<span class="i1">J'aime donc sa victoire, et je le puis sans crime;</span><br />
+Elle assure l'État, et me rend ma victime,<span class="dalign">1370</span><br />
+Mais noble, mais fameuse entre tous les guerriers,<br />
+Le chef, au lieu de fleurs, couronné de lauriers;<br />
+Et pour dire en un mot ce que j'en considère,<br />
+Digne d'être immolée aux mânes de mon père....<br />
+<span class="i1">Hélas! à quel espoir me laissé-je emporter!</span><span class="dalign">1375</span><br />
+Rodrigue de ma part n'a rien à redouter:<br />
+Que pourroient contre lui des larmes qu'on méprise?<br />
+Pour lui tout votre empire est un lieu de franchise;<br />
+Là, sous votre pouvoir, tout lui devient permis;<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span><br />
+Il triomphe de moi comme des ennemis.<span class="dalign">1380</span><br />
+Dans leur sang répandu la justice étouffée<a name="FNanchor_489" id="FNanchor_489" href="#Footnote_489" class="fnanchor">[489]</a><br />
+Aux crimes du vainqueur sert d'un nouveau trophée:<br />
+Nous en croissons la pompe, et le mépris des lois<br />
+Nous fait suivre son char au milieu de deux rois.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p>
+
+<p>Ma fille, ces transports ont trop de violence.<span class="dalign">1385</span><br />
+Quand on rend la justice, on met tout en balance:<br />
+On a tué ton père, il étoit l'agresseur;<br />
+Et la même équité m'ordonne la douceur.<br />
+Avant que d'accuser ce que j'en fais paroître,<br />
+Consulte bien ton c&oelig;ur: Rodrigue en est le maître,<span class="dalign">1390</span><br />
+Et ta flamme en secret rend grâces à ton roi,<br />
+Dont la faveur conserve un tel amant pour toi.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Pour moi! mon ennemi! l'objet de ma colère!<br />
+L'auteur de mes malheurs! l'assassin de mon père!<br />
+De ma juste poursuite on fait si peu de cas<span class="dalign">1395</span><br />
+Qu'on me croit obliger en ne m'écoutant pas!<br />
+<span class="i1">Puisque vous refusez la justice à mes larmes,</span><br />
+Sire, permettez-moi de recourir aux armes;<br />
+C'est par là seulement qu'il a su m'outrager,<br />
+Et c'est aussi par là que je me dois venger.<span class="dalign">1400</span><br />
+A tous vos cavaliers je demande sa tête<a name="FNanchor_490" id="FNanchor_490" href="#Footnote_490" class="fnanchor">[490]</a>:<br />
+Oui, qu'un d'eux me l'apporte, et je suis sa conquête;<br />
+Qu'ils le combattent, Sire; et le combat fini,<br />
+J'épouse le vainqueur, si Rodrigue est puni.<br />
+Sous votre autorité souffrez qu'on le publie.<span class="dalign">1405</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p>
+
+<p>Cette vieille coutume en ces lieux établie,<br />
+Sous couleur de punir un injuste attentat,<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span><br />
+Des meilleurs combattants affoiblit un État;<br />
+Souvent de cet abus le succès déplorable<br />
+Opprime l'innocent, et soutient le coupable.<span class="dalign">1410</span><br />
+J'en dispense Rodrigue: il m'est trop précieux<br />
+Pour l'exposer aux coups d'un sort capricieux;<br />
+Et quoi qu'ait pu commettre un c&oelig;ur si magnanime,<br />
+Les Mores en fuyant ont emporté son crime.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p>
+
+<p>Quoi! Sire, pour lui seul vous renversez des lois<span class="dalign">1415</span><br />
+Qu'a vu toute la cour observer tant de fois!<br />
+Que croira votre peuple, et que dira l'envie,<br />
+Si sous votre défense il ménage sa vie,<br />
+Et s'en fait un prétexte à ne paroître pas<a name="FNanchor_491" id="FNanchor_491" href="#Footnote_491" class="fnanchor">[491]</a><br />
+Où tous les gens d'honneur cherchent un beau trépas?<br />
+De pareilles faveurs terniroient trop sa gloire<a name="FNanchor_492" id="FNanchor_492" href="#Footnote_492" class="fnanchor">[492]</a>:<br />
+Qu'il goûte sans rougir les fruits de sa victoire.<br />
+Le Comte eut de l'audace; il l'en a su punir:<br />
+Il l'a fait en brave homme, et le doit maintenir<a name="FNanchor_493" id="FNanchor_493" href="#Footnote_493" class="fnanchor">[493]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p>
+
+<p>Puisque vous le voulez, j'accorde qu'il le fasse;<span class="dalign">1425</span><br />
+Mais d'un guerrier vaincu mille prendroient la place,<br />
+Et le prix que Chimène au vainqueur a promis<br />
+De tous mes cavaliers feroit ses ennemis<a name="FNanchor_494" id="FNanchor_494" href="#Footnote_494" class="fnanchor">[494]</a>.<br />
+L'opposer seul à tous seroit trop d'injustice:<br />
+Il suffit qu'une fois il entre dans la lice.<span class="dalign">1430</span><br />
+<span class="i1">Choisis qui tu voudras, Chimène, et choisis bien;</span><br />
+Mais après ce combat ne demande plus rien.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p>
+
+<p>N'excusez point par là ceux que son bras étonne:<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span><br />
+Laissez un champ ouvert, où n'entrera personne<a name="FNanchor_495" id="FNanchor_495" href="#Footnote_495" class="fnanchor">[495]</a>.<br />
+Après ce que Rodrigue a fait voir aujourd'hui,<span class="dalign">1435</span><br />
+Quel courage assez vain s'oseroit prendre à lui?<br />
+Qui se hasarderoit contre un tel adversaire?<br />
+Qui seroit ce vaillant, ou bien ce téméraire?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON SANCHE.</span></p>
+
+<p>Faites ouvrir le champ: vous voyez l'assaillant<a name="FNanchor_496" id="FNanchor_496" href="#Footnote_496" class="fnanchor">[496]</a>;<br />
+Je suis ce téméraire, ou plutôt ce vaillant.<span class="dalign">1440</span><br />
+<span class="i1">Accordez cette grâce à l'ardeur qui me presse,</span><br />
+Madame: vous savez quelle est votre promesse.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p>
+
+<p>Chimène, remets-tu ta querelle en sa main?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Sire, je l'ai promis.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p>
+
+<p><span class="i8">Soyez prêt à demain.</span></p>
+
+<span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span>
+
+<p>Non, Sire, il ne faut pas différer davantage:<span class="dalign">1445</span><br />
+On est toujours trop prêt quand on a du courage.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p>
+
+<p>Sortir d'une bataille, et combattre à l'instant!</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p>
+
+<p>Rodrigue a pris haleine en vous la racontant.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p>
+
+<p>Du moins une heure ou deux je veux qu'il se délasse<a name="FNanchor_497" id="FNanchor_497" href="#Footnote_497" class="fnanchor">[497]</a>.<br />
+Mais de peur qu'en exemple un tel combat ne passe,<span class="dalign">1450</span><br />
+Pour témoigner à tous qu'à regret je permets<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span><br />
+Un sanglant procédé qui ne me plut jamais,<br />
+De moi ni de ma cour il n'aura la présence.</p>
+
+<p class="i4 font90">(Il parle à don Arias<a name="FNanchor_498" id="FNanchor_498" href="#Footnote_498" class="fnanchor">[498]</a>.)</p>
+
+<p><span class="i1">Vous seul des combattants jugerez la vaillance:</span><br />
+Ayez soin que tous deux fassent en gens de c&oelig;ur,<span class="dalign">1455</span><br />
+Et le combat fini, m'amenez le vainqueur.<br />
+Qui qu'il soit, même prix est acquis à sa peine<a name="FNanchor_499" id="FNanchor_499" href="#Footnote_499" class="fnanchor">[499]</a>:<br />
+Je le veux de ma main présenter à Chimène,<br />
+Et que pour récompense il reçoive sa foi.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Quoi! Sire, m'imposer une si dure loi<a name="FNanchor_500" id="FNanchor_500" href="#Footnote_500" class="fnanchor">[500]</a>!<span class="dalign">1460</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p>
+
+<p>Tu t'en plains; mais ton feu, loin d'avouer ta plainte,<br />
+Si Rodrigue est vainqueur, l'accepte sans contrainte.<br />
+Cesse de murmurer contre un arrêt si doux:<br />
+Qui que ce soit des deux, j'en ferai ton époux.</p>
+
+<p class="p2 center"><span class="smcap"><small><b>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</b></small></span></p>
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span></p>
+
+<h2>ACTE V.</h2>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<h4>DON RODRIGUE, CHIMÈNE<a name="FNanchor_501" id="FNanchor_501" href="#Footnote_501" class="fnanchor">[501]</a>.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Quoi! Rodrigue, en plein jour! d'où te vient cette audace?<br />
+Va, tu me perds d'honneur; retire-toi, de grâce.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p>Je vais mourir, Madame, et vous viens en ce lieu,<br />
+Avant le coup mortel, dire un dernier adieu<a name="FNanchor_502" id="FNanchor_502" href="#Footnote_502" class="fnanchor">[502]</a>:<br />
+Cet immuable amour qui sous vos lois m'engage<a name="FNanchor_503" id="FNanchor_503" href="#Footnote_503" class="fnanchor">[503]</a><br />
+N'ose accepter ma mort sans vous en faire hommage.<span class="dalign">1470</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Tu vas mourir!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p><span class="i6">Je cours à ces heureux moments</span><br />
+Qui vont livrer ma vie à vos ressentiments.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Tu vas mourir! Don Sanche est-il si redoutable<br />
+Qu'il donne l'épouvante à ce c&oelig;ur indomptable?<br />
+Qui t'a rendu si foible, ou qui le rend si fort?<span class="dalign">1475</span><br />
+Rodrigue va combattre, et se croit déjà mort!<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span><br />
+Celui qui n'a pas craint les Mores, ni mon père,<br />
+Va combattre don Sanche, et déjà désespère!<br />
+Ainsi donc au besoin ton courage s'abat!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p>Je cours à mon supplice, et non pas au combat;<span class="dalign">1480</span><br />
+Et ma fidèle ardeur sait bien m'ôter l'envie,<br />
+Quand vous cherchez ma mort, de défendre ma vie.<br />
+<span class="i1">J'ai toujours même c&oelig;ur; mais je n'ai point de bras</span><br />
+Quand il faut conserver ce qui ne vous plaît pas;<br />
+Et déjà cette nuit m'auroit été mortelle,<span class="dalign">1485</span><br />
+Si j'eusse combattu pour ma seule querelle;<br />
+Mais défendant mon roi, son peuple et mon pays<a name="FNanchor_504" id="FNanchor_504" href="#Footnote_504" class="fnanchor">[504]</a>,<br />
+A me défendre mal je les aurois trahis.<br />
+Mon esprit généreux ne hait pas tant la vie,<br />
+Qu'il en veuille sortir par une perfidie.<span class="dalign">1490</span><br />
+Maintenant qu'il s'agit de mon seul intérêt,<br />
+Vous demandez ma mort, j'en accepte l'arrêt.<br />
+Votre ressentiment choisit la main d'un autre<br />
+(Je ne méritois pas de mourir de la vôtre):<br />
+On ne me verra point en repousser les coups;<span class="dalign">1495</span><br />
+Je dois plus de respect à qui combat pour vous;<br />
+Et ravi de penser que c'est de vous qu'ils viennent,<br />
+Puisque c'est votre honneur que ses armes soutiennent,<br />
+Je vais lui présenter mon estomac ouvert<a name="FNanchor_505" id="FNanchor_505" href="#Footnote_505" class="fnanchor">[505]</a>,<br />
+Adorant en sa main la vôtre qui me perd.<span class="dalign">1500</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Si d'un triste devoir la juste violence,<br />
+Qui me fait malgré moi poursuivre ta vaillance,<br />
+Prescrit à ton amour une si forte loi<br />
+Qu'il te rend sans défense à qui combat pour moi,<br />
+En cet aveuglement ne perds pas la mémoire<span class="dalign">1505</span><span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span><br />
+Qu'ainsi que de ta vie il y va de ta gloire,<br />
+Et que dans quelque éclat que Rodrigue ait vécu,<br />
+Quand on le saura mort, on le croira vaincu.<br />
+<span class="i1">Ton honneur t'est plus cher que je ne te suis chère<a name="FNanchor_506" id="FNanchor_506" href="#Footnote_506" class="fnanchor">[506]</a>,</span><br />
+Puisqu'il trempe tes mains dans le sang de mon père<a name="FNanchor_507" id="FNanchor_507" href="#Footnote_507" class="fnanchor">[507]</a>,<span class="dalign">1510</span><br />
+Et te fait renoncer, malgré ta passion,<br />
+A l'espoir le plus doux de ma possession:<br />
+Je t'en vois cependant faire si peu de conte,<br />
+Que sans rendre combat tu veux qu'on te surmonte.<br />
+Quelle inégalité ravale ta vertu?<span class="dalign">1515</span><br />
+Pourquoi ne l'as-tu plus, ou pourquoi l'avois-tu?<br />
+Quoi? n'es-tu généreux que pour me faire outrage?<br />
+S'il ne faut m'offenser, n'as-tu point de courage?<br />
+Et traites-tu mon père avec tant de rigueur,<br />
+Qu'après l'avoir vaincu tu souffres un vainqueur?<span class="dalign">1520</span><br />
+Va, sans vouloir mourir, laisse-moi te poursuivre<a name="FNanchor_508" id="FNanchor_508" href="#Footnote_508" class="fnanchor">[508]</a>,<br />
+Et défends ton honneur, si tu ne veux plus vivre.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p>Après la mort du Comte, et les Mores défaits,<br />
+Faudroit-il à ma gloire encor d'autres effets<a name="FNanchor_509" id="FNanchor_509" href="#Footnote_509" class="fnanchor">[509]</a>?<br />
+Elle peut dédaigner le soin de me défendre:<span class="dalign">1525</span><br />
+On sait que mon courage ose tout entreprendre,<br />
+Que ma valeur peut tout, et que dessous les cieux,<br />
+Auprès de mon honneur, rien ne m'est précieux<a name="FNanchor_510" id="FNanchor_510" href="#Footnote_510" class="fnanchor">[510]</a>.<br />
+Non, non, en ce combat, quoi que vous veuilliez<a name="FNanchor_511" id="FNanchor_511" href="#Footnote_511" class="fnanchor">[511]</a> croire,<br />
+Rodrigue peut mourir sans hasarder sa gloire,<span class="dalign">1530</span><br />
+Sans qu'on l'ose accuser d'avoir manqué de c&oelig;ur,<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span><br />
+Sans passer pour vaincu, sans souffrir un vainqueur.<br />
+On dira seulement: «Il adoroit Chimène;<br />
+Il n'a pas voulu vivre et mériter sa haine;<br />
+Il a cédé lui-même à la rigueur du sort<span class="dalign">1535</span><br />
+Qui forçoit sa maîtresse à poursuivre sa mort:<br />
+Elle vouloit sa tête; et son c&oelig;ur magnanime,<br />
+S'il l'en eût refusée, eût pensé faire un crime.<br />
+Pour venger son honneur il perdit son amour,<br />
+Pour venger sa maîtresse il a quitté le jour,<span class="dalign">1540</span><br />
+Préférant, quelque espoir qu'eût son âme asservie<a name="FNanchor_512" id="FNanchor_512" href="#Footnote_512" class="fnanchor">[512]</a>,<br />
+Son honneur à Chimène, et Chimène à sa vie.»<br />
+Ainsi donc vous verrez ma mort en ce combat,<br />
+Loin d'obscurcir ma gloire, en rehausser l'éclat;<br />
+Et cet honneur suivra mon trépas volontaire,<span class="dalign">1545</span><br />
+Que tout autre que moi n'eût pu vous satisfaire.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Puisque, pour t'empêcher de courir au trépas,<br />
+Ta vie et ton honneur sont de foibles appas,<br />
+Si jamais je t'aimai, cher Rodrigue, en revanche,<br />
+Défends-toi maintenant pour m'ôter à don Sanche;<span class="dalign">1550</span><br />
+Combats pour m'affranchir d'une condition<br />
+Qui me donne à l'objet de mon aversion<a name="FNanchor_513" id="FNanchor_513" href="#Footnote_513" class="fnanchor">[513]</a>.<br />
+Te dirai-je encor plus? va, songe à ta défense,<br />
+Pour forcer mon devoir, pour m'imposer silence;<br />
+Et si tu sens pour moi ton c&oelig;ur encore épris<a name="FNanchor_514" id="FNanchor_514" href="#Footnote_514" class="fnanchor">[514]</a>,<span class="dalign">1555</span><br />
+Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.<br />
+Adieu: ce mot lâché me fait rougir de honte.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">DON RODRIGUE</span><a name="FNanchor_515" id="FNanchor_515" href="#Footnote_515" class="fnanchor">[515]</a>.</p>
+
+<p>Est-il quelque ennemi qu'à présent je ne dompte?<br />
+Paroissez, Navarrois, Mores et Castillans,<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span><br />
+Et tout ce que l'Espagne a nourri de vaillants;<span class="dalign">1560</span><br />
+Unissez-vous ensemble, et faites une armée,<br />
+Pour combattre une main de la sorte animée:<br />
+Joignez tous vos efforts contre un espoir si doux;<br />
+Pour en venir à bout, c'est trop peu que de vous.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE II.</h3>
+
+<h4>L'INFANTE.</h4>
+
+<p>T'écouterai-je encor, respect de ma naissance,<span class="dalign">1565</span><br />
+<span class="i3">Qui fais un crime de mes feux?</span><br />
+T'écouterai-je, amour, dont la douce puissance<br />
+Contre ce fier tyran fait révolter mes v&oelig;ux<a name="FNanchor_516" id="FNanchor_516" href="#Footnote_516" class="fnanchor">[516]</a>?<br />
+<span class="i3">Pauvre princesse, auquel des deux</span><br />
+<span class="i3">Dois-tu prêter obéissance?</span><span class="dalign">1570</span><br />
+Rodrigue, ta valeur te rend digne de moi;<br />
+Mais pour être vaillant, tu n'es pas fils de roi.</p>
+
+<p>Impitoyable sort, dont la rigueur sépare<br />
+<span class="i3">Ma gloire d'avec mes desirs!</span><br />
+Est-il dit que le choix d'une vertu si rare<span class="dalign">1575</span><br />
+Coûte à ma passion de si grands déplaisirs?<br />
+<span class="i3">O cieux! à combien de soupirs</span><br />
+<span class="i3">Faut-il que mon c&oelig;ur se prépare,</span><br />
+Si jamais il n'obtient sur un si long tourment<a name="FNanchor_517" id="FNanchor_517" href="#Footnote_517" class="fnanchor">[517]</a><br />
+Ni d'éteindre l'amour, ni d'accepter l'amant!<span class="dalign">1580</span></p>
+
+<p>Mais c'est trop de scrupule, et ma raison s'étonne<a name="FNanchor_518" id="FNanchor_518" href="#Footnote_518" class="fnanchor">[518]</a><br />
+<span class="i3">Du mépris d'un si digne choix:</span><br />
+Bien qu'aux monarques seuls ma naissance me donne,<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span><br />
+Rodrigue, avec honneur je vivrai sous tes lois.<br />
+<span class="i3">Après avoir vaincu deux rois,</span><span class="dalign">1585</span><br />
+<span class="i3">Pourrois-tu manquer de couronne?</span><br />
+Et ce grand nom de Cid que tu viens de gagner<br />
+Ne fait-il pas trop voir sur qui tu dois régner<a name="FNanchor_519" id="FNanchor_519" href="#Footnote_519" class="fnanchor">[519]</a>?</p>
+
+<p>Il est digne de moi, mais il est à Chimène;<br />
+<span class="i3">Le don que j'en ai fait me nuit.</span><span class="dalign">1590</span><br />
+Entre eux la mort d'un père a si peu mis de haine<a name="FNanchor_520" id="FNanchor_520" href="#Footnote_520" class="fnanchor">[520]</a>,<br />
+Que le devoir du sang à regret le poursuit:<br />
+<span class="i3">Ainsi n'espérons aucun fruit</span><br />
+<span class="i3">De son crime, ni de ma peine,</span><br />
+Puisque pour me punir le destin a permis<span class="dalign">1595</span><br />
+Que l'amour dure même entre deux ennemis.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE III.</h3>
+
+<h4>L'INFANTE, LÉONOR.</h4>
+
+<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p>
+
+<p>Où viens-tu, Léonor?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LÉONOR.</span></p>
+
+<p><span class="i8">Vous applaudir, Madame<a name="FNanchor_521" id="FNanchor_521" href="#Footnote_521" class="fnanchor">[521]</a>,</span><br />
+Sur le repos qu'enfin a retrouvé votre âme.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p>
+
+<p>D'où viendroit ce repos dans un comble d'ennui?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LÉONOR.</span></p>
+
+<p>Si l'amour vit d'espoir, et s'il meurt avec lui,<span class="dalign">1600</span><br />
+Rodrigue ne peut plus charmer votre courage.<br />
+Vous savez le combat où Chimène l'engage:<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span><br />
+Puisqu'il faut qu'il y meure, ou qu'il soit son mari,<br />
+Votre espérance est morte, et votre esprit guéri.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p>
+
+<p>Ah! qu'il s'en faut encor<a name="FNanchor_522" id="FNanchor_522" href="#Footnote_522" class="fnanchor">[522]</a>!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LÉONOR.</span></p>
+
+<p><span class="i11">Que pouvez-vous prétendre?</span></p>
+
+<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p>
+
+<p>Mais plutôt quel espoir me pourrois-tu défendre?<br />
+Si Rodrigue combat sous ces conditions,<br />
+Pour en rompre l'effet, j'ai trop d'inventions.<br />
+L'amour, ce doux auteur de mes cruels supplices,<br />
+Aux esprits des amants apprend trop d'artifices.<span class="dalign">1610</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">LÉONOR.</span></p>
+
+<p>Pourrez-vous quelque chose, après qu'un père mort<br />
+N'a pu dans leurs esprits allumer de discord?<br />
+Car Chimène aisément montre par sa conduite<br />
+Que la haine aujourd'hui ne fait pas sa poursuite.<br />
+Elle obtient un combat, et pour son combattant<span class="dalign">1615</span><br />
+C'est le premier offert qu'elle accepte à l'instant:<br />
+Elle n'a point recours à ces mains généreuses<a name="FNanchor_523" id="FNanchor_523" href="#Footnote_523" class="fnanchor">[523]</a><br />
+Que tant d'exploits fameux rendent si glorieuses;<br />
+Don Sanche lui suffit, et mérite son choix<a name="FNanchor_524" id="FNanchor_524" href="#Footnote_524" class="fnanchor">[524]</a>,<br />
+Parce qu'il va s'armer pour la première fois.<span class="dalign">1620</span><br />
+Elle aime en ce duel son peu d'expérience;<br />
+Comme il est sans renom, elle est sans défiance;<br />
+Et sa facilité vous doit bien faire voir<a name="FNanchor_525" id="FNanchor_525" href="#Footnote_525" class="fnanchor">[525]</a><br />
+Qu'elle cherche un combat qui force son devoir,<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span><br />
+Qui livre à son Rodrigue une victoire aisée<a name="FNanchor_526" id="FNanchor_526" href="#Footnote_526" class="fnanchor">[526]</a>,<span class="dalign">1625</span><br />
+Et l'autorise enfin à paroître apaisée.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p>
+
+Je le remarque assez, et toutefois mon c&oelig;ur<br />
+A l'envi de Chimène adore ce vainqueur.<br />
+A quoi me résoudrai-je, amante infortunée?
+
+<p><span class="smcap i6">LÉONOR.</span></p>
+
+<p>A vous mieux souvenir de qui vous êtes née<a name="FNanchor_527" id="FNanchor_527" href="#Footnote_527" class="fnanchor">[527]</a>:<span class="dalign">1630</span><br />
+Le ciel vous doit un roi, vous aimez un sujet!</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p>
+
+<p>Mon inclination a bien changé d'objet.<br />
+Je n'aime plus Rodrigue, un simple gentilhomme;<br />
+Non, ce n'est plus ainsi que mon amour le nomme<a name="FNanchor_528" id="FNanchor_528" href="#Footnote_528" class="fnanchor">[528]</a>:<br />
+Si j'aime, c'est l'auteur de tant de beaux exploits,<span class="dalign">1635</span><br />
+C'est le valeureux Cid, le maître de deux rois.<br />
+<span class="i1">Je me vaincrai pourtant, non de peur d'aucun blâme,</span><br />
+Mais pour ne troubler pas une si belle flamme;<br />
+Et quand pour m'obliger on l'auroit couronné,<br />
+Je ne veux point reprendre un bien que j'ai donné.<span class="dalign">1640</span><br />
+Puisqu'en un tel combat sa victoire est certaine,<br />
+Allons encore un coup le donner à Chimène.<br />
+Et toi, qui vois les traits dont mon c&oelig;ur est percé,<br />
+Viens me voir achever comme j'ai commencé.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE IV.</h3>
+
+<h4>CHIMÈNE, ELVIRE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Elvire, que je souffre, et que je suis à plaindre!<span class="dalign">1645</span><br />
+Je ne sais qu'espérer, et je vois tout à craindre;<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span><br />
+Aucun v&oelig;u ne m'échappe où j'ose consentir;<br />
+Je ne souhaite rien sans un prompt repentir<a name="FNanchor_529" id="FNanchor_529" href="#Footnote_529" class="fnanchor">[529]</a>.<br />
+A deux rivaux pour moi je fais prendre les armes:<br />
+Le plus heureux succès me coûtera des larmes;<span class="dalign">1650</span><br />
+Et quoi qu'en ma faveur en ordonne le sort,<br />
+Mon père est sans vengeance, ou mon amant est mort.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p>
+
+<p>D'un et d'autre côté je vous vois soulagée:<br />
+Ou vous avez Rodrigue, ou vous êtes vengée;<br />
+Et quoi que le destin puisse ordonner de vous,<span class="dalign">1655</span><br />
+Il soutient votre gloire, et vous donne un époux.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Quoi! l'objet de ma haine ou de tant de colère<a name="FNanchor_530" id="FNanchor_530" href="#Footnote_530" class="fnanchor">[530]</a>!<br />
+L'assassin de Rodrigue ou celui de mon père!<br />
+De tous les deux côtés on me donne un mari<br />
+Encor tout teint du sang que j'ai le plus chéri;<span class="dalign">1660</span><br />
+De tous les deux côtés mon âme se rebelle:<br />
+Je crains plus que la mort la fin de ma querelle.<br />
+Allez, vengeance, amour, qui troublez mes esprits,<br />
+Vous n'avez point pour moi de douceurs à ce prix;<br />
+Et toi, puissant moteur du destin qui m'outrage,<span class="dalign">1665</span><br />
+Termine ce combat sans aucun avantage,<br />
+Sans faire aucun des deux ni vaincu ni vainqueur.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p>
+
+<p>Ce seroit vous traiter avec trop de rigueur.<br />
+Ce combat pour votre âme est un nouveau supplice,<br />
+S'il vous laisse obligée à demander justice,<span class="dalign">1670</span><br />
+A témoigner toujours ce haut ressentiment,<br />
+Et poursuivre toujours la mort de votre amant.<br />
+Madame, il vaut bien mieux que sa rare vaillance<a name="FNanchor_531" id="FNanchor_531" href="#Footnote_531" class="fnanchor">[531]</a>,<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span><br />
+Lui couronnant le front, vous impose silence;<br />
+Que la loi du combat étouffe vos soupirs,<span class="dalign">1675</span><br />
+Et que le Roi vous force à suivre vos desirs.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Quand il sera vainqueur, crois-tu que je me rende?<br />
+Mon devoir est trop fort, et ma perte trop grande;<br />
+Et ce n'est pas assez, pour leur faire la loi,<br />
+Que celle du combat et le vouloir du Roi.<span class="dalign">1680</span><br />
+Il peut vaincre don Sanche avec fort peu de peine,<br />
+Mais non pas avec lui la gloire de Chimène;<br />
+Et quoi qu'à sa victoire un monarque ait promis,<br />
+Mon honneur lui fera mille autres ennemis.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p>
+
+<p>Gardez, pour vous punir de cet orgueil étrange,<span class="dalign">1685</span><br />
+Que le ciel à la fin ne souffre qu'on vous venge.<br />
+Quoi! vous voulez encor refuser le bonheur<br />
+De pouvoir maintenant vous taire avec honneur?<br />
+Que prétend ce devoir, et qu'est-ce qu'il espère?<br />
+La mort de votre amant vous rendra-t-elle un père?<span class="dalign">1690</span><br />
+Est-ce trop peu pour vous que d'un coup de malheur?<br />
+Faut-il perte sur perte, et douleur sur douleur?<br />
+Allez, dans le caprice où votre humeur s'obstine,<br />
+Vous ne méritez pas l'amant qu'on vous destine;<br />
+Et nous verrons du ciel l'équitable courroux<a name="FNanchor_532" id="FNanchor_532" href="#Footnote_532" class="fnanchor">[532]</a><span class="dalign">1695</span><br />
+Vous laisser, par sa mort, don Sanche pour époux.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Elvire, c'est assez des peines que j'endure,<br />
+Ne les redouble point de ce funeste augure<a name="FNanchor_533" id="FNanchor_533" href="#Footnote_533" class="fnanchor">[533]</a>.<br />
+Je veux, si je le puis, les éviter tous deux;<br />
+Sinon, en ce combat Rodrigue a tous mes v&oelig;ux:<span class="dalign">1700</span><span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span><br />
+Non qu'une folle ardeur de son côté me penche;<br />
+Mais s'il étoit vaincu, je serois à don Sanche:<br />
+Cette appréhension fait naître mon souhait.<br />
+Que vois-je, malheureuse? Elvire, c'en est fait.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE V.</h3>
+
+<h4>DON SANCHE, CHIMÈNE, ELVIRE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">DON SANCHE.</span></p>
+
+<p>Obligé d'apporter à vos pieds cette épée<a name="FNanchor_534" id="FNanchor_534" href="#Footnote_534" class="fnanchor">[534]</a>....<span class="dalign">1705</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Quoi? du sang de Rodrigue encor toute trempée?<br />
+Perfide, oses-tu bien te montrer à mes yeux,<br />
+Après m'avoir ôté ce que j'aimois le mieux?<br />
+<span class="i1">Éclate, mon amour, tu n'as plus rien à craindre:</span><br />
+Mon père est satisfait, cesse de te contraindre.<span class="dalign">1710</span><br />
+Un même coup a mis ma gloire en sûreté,<br />
+Mon âme au désespoir, ma flamme en liberté.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON SANCHE.</span></p>
+
+<p>D'un esprit plus rassis....</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p><span class="i11">Tu me parles encore,</span><br />
+Exécrable assassin d'un héros que j'adore<a name="FNanchor_535" id="FNanchor_535" href="#Footnote_535" class="fnanchor">[535]</a>?<br />
+Va, tu l'as pris en traître; un guerrier si vaillant<span class="dalign">1715</span><br />
+N'eût jamais succombé sous un tel assaillant<a name="FNanchor_536" id="FNanchor_536" href="#Footnote_536" class="fnanchor">[536]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span><br />
+N'espère rien de moi, tu ne m'as point servie:<br />
+En croyant me venger, tu m'as ôté la vie.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON SANCHE.</span></p>
+
+<p>Étrange impression, qui loin de m'écouter....</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Veux-tu que de sa mort je t'écoute vanter,<span class="dalign">1720</span><br />
+Que j'entende à loisir avec quelle insolence<br />
+Tu peindras son malheur, mon crime et ta vaillance<a name="FNanchor_537" id="FNanchor_537" href="#Footnote_537" class="fnanchor">[537]</a>?</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE VI.</h3>
+
+<h4>DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON SANCHE, DON ALONSE, CHIMÈNE, ELVIRE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Sire, il n'est plus besoin de vous dissimuler<br />
+Ce que tous mes efforts ne vous ont pu celer.<br />
+J'aimois, vous l'avez su; mais pour venger mon père<a name="FNanchor_538" id="FNanchor_538" href="#Footnote_538" class="fnanchor">[538]</a>,<br />
+J'ai bien voulu proscrire<a name="FNanchor_539" id="FNanchor_539" href="#Footnote_539" class="fnanchor">[539]</a> une tête si chère:<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span><br />
+Votre Majesté, Sire, elle-même a pu voir<br />
+Comme j'ai fait céder mon amour au devoir.<br />
+Enfin Rodrigue est mort, et sa mort m'a changée<br />
+D'implacable ennemie en amante affligée.<span class="dalign">1730</span><br />
+J'ai dû cette vengeance à qui m'a mise au jour,<br />
+Et je dois maintenant ces pleurs à mon amour.<br />
+Don Sanche m'a perdue en prenant ma défense,<br />
+Et du bras qui me perd je suis la récompense!<br />
+<span class="i1">Sire, si la pitié peut émouvoir un roi,</span><span class="dalign">1735</span><br />
+De grâce, révoquez une si dure loi;<br />
+Pour prix d'une victoire où je perds ce que j'aime,<br />
+Je lui laisse mon bien; qu'il me laisse à moi-même;<br />
+Qu'en un cloître sacré je pleure incessamment,<br />
+Jusqu'au dernier soupir, mon père et mon amant.<span class="dalign">1740</span></p>
+
+<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p>
+
+<p>Enfin elle aime, Sire, et ne croit plus un crime<br />
+D'avouer par sa bouche un amour légitime<a name="FNanchor_540" id="FNanchor_540" href="#Footnote_540" class="fnanchor">[540]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p>
+
+<p>Chimène, sors d'erreur, ton amant n'est pas mort,<br />
+Et don Sanche vaincu t'a fait un faux rapport.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON SANCHE.</span></p>
+
+Sire, un peu trop d'ardeur malgré moi l'a déçue:<span class="dalign">1745</span><br />
+Je venois du combat lui raconter l'issue.<br />
+Ce généreux guerrier, dont son c&oelig;ur est charmé:<br />
+«Ne crains rien, m'a-t-il dit, quand il m'a désarmé;<br />
+Je laisserois plutôt la victoire incertaine,<br />
+Que de répandre un sang hasardé pour Chimène;<span class="dalign">1750</span><br />
+Mais puisque mon devoir m'appelle auprès du Roi,<br />
+Va de notre combat l'entretenir pour moi,<br />
+De la part du vainqueur lui porter ton épée<a name="FNanchor_541" id="FNanchor_541" href="#Footnote_541" class="fnanchor">[541]</a>.»<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span><br />
+Sire, j'y suis venu: cet objet l'a trompée;<br />
+Elle m'a cru vainqueur, me voyant de retour,<span class="dalign">1755</span><br />
+Et soudain sa colère a trahi son amour<br />
+Avec tant de transport et tant d'impatience,<br />
+Que je n'ai pu gagner un moment d'audience.<br />
+<span class="i1">Pour moi, bien que vaincu, je me répute heureux;</span><br />
+Et malgré l'intérêt de mon c&oelig;ur amoureux,<span class="dalign">1760</span><br />
+Perdant infiniment, j'aime encor ma défaite,<br />
+Qui fait le beau succès d'une amour si parfaite.
+
+<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p>
+
+<p>Ma fille, il ne faut point rougir d'un si beau feu,<br />
+Ni chercher les moyens d'en faire un désaveu.<br />
+Une louable honte en vain t'en sollicite<a name="FNanchor_542" id="FNanchor_542" href="#Footnote_542" class="fnanchor">[542]</a>:<span class="dalign">1765</span><br />
+Ta gloire est dégagée, et ton devoir est quitte;<br />
+Ton père est satisfait, et c'étoit le venger<br />
+Que mettre tant de fois ton Rodrigue en danger.<br />
+Tu vois comme le ciel autrement en dispose.<br />
+Ayant tant fait pour lui, fais pour toi quelque chose,<br />
+Et ne sois point rebelle à mon commandement,<br />
+Qui te donne un époux aimé si chèrement.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE VII<a name="FNanchor_543" id="FNanchor_543" href="#Footnote_543" class="fnanchor">[543]</a>.</h3>
+
+<h4>DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON
+RODRIGUE, DON ALONSE, DON SANCHE, L'INFANTE,
+CHIMÈNE, LÉONOR, ELVIRE.</h4>
+
+<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p>
+
+<p>Sèche tes pleurs, Chimène, et reçois sans tristesse<br />
+Ce généreux vainqueur des mains de ta princesse.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p>Ne vous offensez point, Sire, si devant vous<span class="dalign">1775</span><span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span><br />
+Un respect amoureux me jette à ses genoux.<br />
+<span class="i1">Je ne viens point ici demander ma conquête:</span><br />
+Je viens tout de nouveau vous apporter ma tête,<br />
+Madame; mon amour n'emploiera point pour moi<br />
+Ni la loi du combat, ni le vouloir du Roi.<span class="dalign">1780</span><br />
+Si tout ce qui s'est fait est trop peu pour un père,<br />
+Dites par quels moyens il vous faut satisfaire.<br />
+Faut-il combattre encor mille et mille rivaux,<br />
+Aux deux bouts de la terre étendre mes travaux,<br />
+Forcer moi seul un camp, mettre en fuite une armée,<br />
+Des héros fabuleux passer la renommée?<br />
+Si mon crime par là se peut enfin laver,<br />
+J'ose tout entreprendre, et puis tout achever;<br />
+Mais si ce fier honneur, toujours inexorable,<br />
+Ne se peut apaiser sans la mort du coupable,<span class="dalign">1790</span><br />
+N'armez plus contre moi le pouvoir des humains:<br />
+Ma tête est à vos pieds, vengez-vous par vos mains;<br />
+Vos mains seules ont droit de vaincre un invincible;<br />
+Prenez une vengeance à tout autre impossible<a name="FNanchor_544" id="FNanchor_544" href="#Footnote_544" class="fnanchor">[544]</a>.<br />
+Mais du moins que ma mort suffise à me punir:<span class="dalign">1795</span><br />
+Ne me bannissez point de votre souvenir;<br />
+Et puisque mon trépas conserve votre gloire,<br />
+Pour vous en revancher conservez ma mémoire,<br />
+Et dites quelquefois, en déplorant mon sort<a name="FNanchor_545" id="FNanchor_545" href="#Footnote_545" class="fnanchor">[545]</a>:<br />
+«S'il ne m'avoit aimée, il ne seroit pas mort.»<span class="dalign">1800</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Relève-toi, Rodrigue. Il faut l'avouer, Sire,<br />
+Je vous en ai trop dit pour m'en pouvoir dédire<a name="FNanchor_546" id="FNanchor_546" href="#Footnote_546" class="fnanchor">[546]</a>.<br />
+Rodrigue a des vertus que je ne puis haïr;<br />
+Et quand un roi commande, on lui doit obéir<a name="FNanchor_547" id="FNanchor_547" href="#Footnote_547" class="fnanchor">[547]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span><br />
+Mais à quoi que déjà vous m'ayez condamnée,<span class="dalign">1805</span><br />
+Pourrez-vous à vos yeux souffrir cet hyménée<a name="FNanchor_548" id="FNanchor_548" href="#Footnote_548" class="fnanchor">[548]</a>?<br />
+Et quand de mon devoir vous voulez cet effort,<br />
+Toute votre justice en est-elle d'accord?<br />
+Si Rodrigue à l'État devient si nécessaire,<br />
+De ce qu'il fait pour vous dois-je être le salaire,<span class="dalign">1810</span><br />
+Et me livrer moi-même au reproche éternel<br />
+D'avoir trempé mes mains dans le sang paternel?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p>
+
+<p>Le temps assez souvent a rendu légitime<br />
+Ce qui sembloit d'abord ne se pouvoir sans crime:<br />
+Rodrigue t'a gagnée, et tu dois être à lui.<span class="dalign">1815</span><br />
+Mais quoique sa valeur t'ait conquise aujourd'hui,<br />
+Il faudroit que je fusse ennemi de ta gloire,<br />
+Pour lui donner sitôt le prix de sa victoire<a name="FNanchor_549" id="FNanchor_549" href="#Footnote_549" class="fnanchor">[549]</a>.<br />
+Cet hymen différé ne rompt point une loi<br />
+Qui sans marquer de temps, lui destine ta foi.<span class="dalign">1820</span><br />
+Prends un an, si tu veux, pour essuyer tes larmes.<br />
+<span class="i1">Rodrigue, cependant il faut prendre les armes.</span><br />
+Après avoir vaincu les Mores sur nos bords,<br />
+Renversé leurs desseins, repoussé leurs efforts,<br />
+Va jusqu'en leur pays leur reporter la guerre,<span class="dalign">1825</span><br />
+Commander mon armée, et ravager leur terre:<br />
+A ce nom seul de Cid ils trembleront d'effroi<a name="FNanchor_550" id="FNanchor_550" href="#Footnote_550" class="fnanchor">[550]</a>;<br />
+Ils t'ont nommé seigneur, et te voudront pour roi.<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span><br />
+Mais parmi tes hauts faits sois-lui toujours fidèle:<br />
+Reviens-en, s'il se peut, encor plus digne d'elle;<span class="dalign">1830</span><br />
+Et par tes grands exploits fais-toi si bien priser,<br />
+Qu'il lui soit glorieux alors de t'épouser.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p>
+
+<p>Pour posséder Chimène, et pour votre service,<br />
+Que peut-on m'ordonner que mon bras n'accomplisse?<br />
+Quoi qu'absent de ses yeux il me faille endurer,<span class="dalign">1835</span><br />
+Sire, ce m'est trop d'heur de pouvoir espérer.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p>
+
+<p>Espère en ton courage, espère en ma promesse;<br />
+Et possédant déjà le c&oelig;ur de ta maîtresse,<br />
+Pour vaincre un point d'honneur qui combat contre toi<a name="FNanchor_551" id="FNanchor_551" href="#Footnote_551" class="fnanchor">[551]</a>,<br />
+Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi.<span class="dalign">1840</span></p>
+
+<p class="p2 center"><span class="smcap"><small><b>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</b></small></span></p>
+<hr class="c30" />
+</div>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span></p>
+
+<h3>APPENDICE.</h3>
+
+<hr class="c5" />
+
+<h4 class="p2">I</h4>
+
+<p class="center">PASSAGES DES <i>MOCEDADES DEL CID</i><a name="FNanchor_552" id="FNanchor_552" href="#Footnote_552" class="fnanchor">[552]</a></p>
+<p class="center"><small>DE GUILLEM DE CASTRO</small></p>
+<p class="center font90">IMITÉS PAR CORNEILLE ET SIGNALÉS PAR LUI<a name="FNanchor_553" id="FNanchor_553" href="#Footnote_553" class="fnanchor">[553]</a>.</p>
+
+<p class="p2 verse">De mis hazañas escritas <span class="ralign">Vers 185.</span><br />
+daré al Príncipe un traslado,<br />
+y aprenderá en lo que hice,<br />
+si no aprende en lo que hago.<br />
+<i>Var.</i> Podrá para dalle exemplo<span class="ralign">203.</span><br />
+como yo mil veces hago...?</p>
+
+<p>Rapprochement tronqué. Le passage est cité plus complet dans la deuxième
+section de cet <i>Appendice</i>, p. 209.
+<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span></p>
+
+<p class="verse">Yo lo merezco.... <span class="ralign">223.</span><br />
+tambien como tú y mejor.<br />
+Llamadle, llamad al Conde,<span class="ralign">251.</span><br />
+que venga á exercer el cargo<br />
+de Ayo de vuestro hijo,<br />
+que podrá mas bien honrallo,<br />
+pues que yo sin honra quedo...<br />
+Ese sentimiento adoro,<span class="ralign">262.</span><br />
+esa cólera me agrada,<br />
+esa sangre alborotada<br />
+.....................<br />
+.....................<br />
+es la que me dió Castilla,<br />
+y la que te dí heredada.<br />
+Esta mancha de mi honor<span class="ralign">267.</span><br />
+que al tuyo se extiende, lava<br />
+con sangre, que sangre sola
+quita semejantes manchas.</p>
+
+<p>Cette phrase était transcrite avec quelques inexactitudes, qu'il est plus court de
+rectifier que de détailler. Dans les <i>Observations</i> de Scudéry on trouve le texte
+suivant:</p>
+
+<p class="verse">Lava, lava con sangre,<br />
+porque el honor que se lava<br />
+con sangre se ha de lavar;</p>
+
+<p>Mais ce n'est là bien probablement qu'un arrangement banal fait de mémoire
+sans se soucier du texte.</p>
+
+<p class="verse">Poderoso es el contrario.<span class="ralign">276.</span><br />
+Aqui ofensa y allí espada,<span class="ralign">286.</span><br />
+no tengo mas que decirte.<br />
+Y voy a llorar afrentas<span class="ralign">289.</span><br />
+mientras tú tomas venganzas.<br />
+Mi padre el ofendido! estraña pena!<span class="ralign">298.</span><br />
+y el ofensor el padre de Ximena!</p>
+
+<p>Fin de phrase qui ne donne pas la construction du texte.
+<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span></p>
+
+<p class="verse">Yo he de matar al padre de Ximena.<span class="ralign">310.</span><br />
+Que mi sangre saldrá limpia.<span class="ralign">344.</span></p>
+
+<p>Citation estropiée par Scudéry; voyez la deuxième section de l'<i>Appendice</i>,
+p. <a href="#Page_221">221</a>.</p>
+
+<p class="verse"><span class="i8">Haviendo sido</span><span class="ralign">348.</span><br />
+mi padre el ofendido,<br />
+poco importa que fuese (amarga pena!)<br />
+el ofensor el padre de Ximena.</p>
+
+<p>Corneille, en citant ceci, omet à tort la parenthèse <i>amarga pena</i>! dont il
+s'est inspiré.</p>
+
+<p class="verse">Confieso que fué locura,<span class="ralign">351.</span><br />
+mas no la quiero enmendar.<br />
+Y con ella has de querer<span class="ralign">373.</span><br />
+perderte?</p>
+
+<p>Le pronom <i>ella</i> représente <i>condicion de honrado</i> du vers précédent. C'est ce
+titre qui défend à don Gormas de réparer le tort qu'il a commis.</p>
+
+<p class="verse">Que los hombres como yo<span class="ralign">376.</span><br />
+tienen mucho que perder.<br />
+Y ha de perderse Castilla<span class="ralign">378.</span><br />
+antes que yo.<br />
+Aquel viejo que esta allí<a name="FNanchor_554" id="FNanchor_554" href="#Footnote_554" class="fnanchor">[554]</a>,<span class="ralign">398.</span><br />
+sabes quien es?<br />
+Habla baxo, escucha.<span class="ralign">398.</span><br />
+No sabes que fué despojos<span class="ralign">399.</span><br />
+de honra y valor?</p>
+
+<p>Corneille a lu <i>despojo</i> dans une édition fautive.</p>
+
+<p class="verse"><span class="i7">Sí seria,</span><span class="ralign">401.</span><br />
+Y que es sangre suya<span class="ralign">401.</span><br />
+la que yo tengo en el ojo?<br />
+Sabes!</p>
+
+<p>Il faut lire d'après une meilleure édition:</p>
+
+<p class="verse">Y que es sangre suya y mia<br />
+la que yo tengo en los ojos,<br />
+sabes?<br />
+<span class="i3">Y el sabello</span><span class="ralign">402.</span><br />
+qué ha de importar?</p>
+
+<p class="verse"><span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span>
+Si vamos á otro lugar<span class="ralign">403.</span><br />
+sabrás lo mucho que importa.</p>
+
+<p>Depuis le vers 398, des numéros trop multipliés dans les renvois de Corneille
+séparent souvent ce qui se suit dans le texte. Scudéry avait donné sans interruption
+tout ce dialogue en remontant un peu plus haut que Corneille:</p>
+
+<p class="verse">Conde.&mdash;Quien es?&mdash;A esta parte<br />
+quiero decirte quien soy.<br />
+&mdash;Que me quieres?&mdash;Quiero hablarte.<br />
+&mdash;Aquel viejo que está á parte [<i>lisez</i> está allí],<br />
+sabes quien es?&mdash;Ya lo sé.<br />
+Por qué lo dices?&mdash;Por qué?<br />
+Habla baxo, escucha.&mdash;Dí.<br />
+&mdash;No sabes..., etc.<br />
+Como la ofensa sabía,<span class="ralign">634.</span><br />
+luego caí en la venganza.<br />
+Justicia, justicia pido.<span class="ralign">647.</span><br />
+Rey, á tus pies he llegado.<span class="ralign">648.</span><br />
+Rey, á tus pies he venido.<span class="ralign">648.</span><br />
+Señor, á mi padre han muerto.<span class="ralign">652.</span></p>
+
+<p>Scudéry avait indiqué une autre source au vers:</p>
+
+<p class="verse">«Il a tué mon père.&mdash;Il a vengé le sien.»</p>
+
+<p class="verse">Señor, mi padre he perdido.<br />
+&mdash;Señor, mi honor he cobrado.<br />
+Havrá en los Reyes justicia.<span class="ralign">653.</span><br />
+Justa venganza he tomado.<span class="ralign">654.</span><br />
+Yo ví con mis proprios ojos<span class="ralign">659.</span><br />
+teñido el luciente acero.<br />
+Yo llegué casi sin vida.<span class="ralign">667.</span><br />
+Escrivió en este papel<span class="ralign">676.</span><br />
+con sangre mi obligacion.<br />
+<span class="i5">Me habló</span><span class="ralign">678.</span><br />
+con la boca de la herida.<br />
+Si la venganza me tocó,<span class="ralign">719.</span><br />
+y te toca la justicia,<br />
+hazla en mí, Rey soberano.<br />
+Castigar en la cabeza<span class="ralign">722.</span><br />
+los delitos de la mano.<br />
+Y solo fué mano mia<span class="ralign">724.</span><br />
+Rodrigo.<br />
+Con mi cabeza cortada<span class="ralign">729.</span><br />
+quede Ximena contenta.<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span><br />
+Sosiégate, Ximena.<span class="ralign">739.</span><br />
+Mi llanto crece.<span class="ralign">740.</span><br />
+Que has hecho, Rodrigo?<span class="ralign">741.</span><br />
+No mataste al Conde?<span class="ralign">746.</span><br />
+Importábale á mi honor.<span class="ralign">747.</span><br />
+<span class="i4">Pues, señor,</span><span class="ralign">748.</span><br />
+quando fué la casa del muerto<br />
+sagrado del matador?<br />
+.... Yo busco la muerte,<span class="ralign">752.</span><br />
+en su casa.<br />
+Y por ser justo,<span class="ralign">754.</span><br />
+vengo á morir en sus manos,<br />
+pues estoy muerto en su gusto.<br />
+<span class="i3">[Ximena] está</span><span class="ralign">765.</span><br />
+cerca Palacio, y vendrá<br />
+acompañada.<br />
+Ella vendrá, ya viene.<span class="ralign">771.</span><br />
+La mitad de mi vida<span class="ralign">800.</span><br />
+ha muerto la otra mitad.<br />
+<span class="i3">[Y] al vengar</span><span class="ralign">801.</span><br />
+de mi vida la una parte,<br />
+sin las dos he de quedar.<br />
+Descansad.<span class="ralign">803.</span><br />
+Qué consuelo he de tomar?<span class="ralign">805.</span><br />
+Siempre quieres á Rodrigo?<span class="ralign">809.</span><br />
+Que mató á tu padre mira.<br />
+Es mi adorado enemigo.<span class="ralign">810.</span><br />
+Piensas perseguille?<span class="ralign">825.</span><br />
+Pues como harás?<span class="ralign">846.</span><br />
+Seguiréle hasta vengarme,<span class="ralign">848.</span><br />
+y habré de matar muriendo.</p>
+
+<p>Corneille a interverti l'ordre de ces vers, dont le second doit être le
+premier, comme fin d'une phrase antérieure.</p>
+
+<p class="verse">Mejor es que mi amor firme<span class="ralign">849.</span><br />
+con rendirme,<br />
+te dé el gusto de matarme<br />
+sin la pena de seguirme.<br />
+.... Rodrigo, Rodrigo,<span class="ralign">852.</span><br />
+en mi casa!<br />
+<span class="i5">&mdash;Escucha.</span><br />
+<span class="i10">&mdash;Muero.</span><br />
+&mdash;Solo quiero<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span><br />
+que en oyendo lo que digo<br />
+respondas con este acero.<br />
+Tu padre el Conde Lozano<span class="ralign">873.</span><br />
+........................<br />
+puso en las canas del mio<br />
+la atrevida injusta mano.<br />
+Y aunque me ví sin honor,<span class="ralign">879.</span><br />
+se malogró mi esperanza,<br />
+en tal mudanza,<br />
+con tal fuerza que tu amor<br />
+puso en duda mi venganza.</p>
+
+<p>Scudéry ajoute ici quatre vers qui relient la citation précédente à celle qui
+correspond aux vers 886 et suivants du texte français:</p>
+
+<p class="verse">Mas en tan gran desventura,<br />
+lucharon á mi despecho,<br />
+contrapuestos en mi pecho,<br />
+mi afrenta con tu hermosura.<br />
+Y tú, señora, vencieras,<span class="ralign">886.</span><br />
+á no haver imaginado<br />
+que afrentado,<br />
+por infame aborrecieras<br />
+quien quisiste por honrado.<br />
+Cobré mi perdido honor,<span class="ralign">897.</span><br />
+mas luego á tu amor rendido<br />
+he venido,<br />
+porque no llames rigor<span class="ralign">900.</span><br />
+lo que obligacion ha sido<br />
+<span class="i4">Haz con brio</span><span class="ralign">903.</span><br />
+la venganza de tu padre,<br />
+como la hice del mio.<br />
+No te doy la culpa á ti<span class="ralign">908.</span><br />
+de que desdichada soy.<br />
+Que en dar venganza á tu afrenta<span class="ralign">911.</span><br />
+como caballero hiciste.</p>
+
+<p>Le premier vers n'est pas indiqué par Corneille, mais il est donné par
+Scudéry.</p>
+
+<p class="verse">Mas soy parte,<span class="ralign">940.</span><br />
+para solo perseguirte,<br />
+pero no para matarte.<br />
+Considera<span class="ralign">961.</span><br />
+que el dexarme es la venganza,<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span><br />
+que el matarme no lo fuera.<br />
+Me aborreces?<span class="ralign">963.</span><br />
+<span class="i6">&mdash;No es posible.</span><br />
+Disculpará mi decoro<span class="ralign">970.</span><br />
+con quien piensa que te adoro<br />
+el saber que te persigo.<br />
+Vete, y mira á la salida<span class="ralign">975.</span><br />
+no te vean....<br />
+.... si es razon<span class="ralign">976.</span><br />
+no quitarme la opinion<br />
+quien me ha quitado la vida.</p>
+
+<p>Corneille a omis ce dernier vers, qu'il faut nécessairement ajouter à la citation,
+car il contient le sujet du verbe <i>quitarme</i>.</p>
+
+<p class="verse">Mátame.<span class="ralign">980.</span><br />
+<span class="i3">Déxame.</span><span class="ralign">980.</span><br />
+Pues tu rigor qué hacer quiere?<span class="ralign">980.</span><br />
+Por mi honor, aunque muger,<span class="ralign">981.</span><br />
+he de hacer<br />
+contra ti quanto pudiere,<br />
+deseando no poder.<br />
+Ay, Rodrigo, quien pensara....<span class="ralign">987.</span><br />
+Ay, Ximena, quien dixera....<span class="ralign">987.</span><br />
+Que mi dicha se acabara!<span class="ralign">988.</span><br />
+Quédate, iréme muriendo.<span class="ralign">993.</span><br />
+Vete, y mira á la salida<span class="ralign">997.</span><br />
+no te vean.</p>
+
+<p>Ce dernier rapprochement n'est pas de Corneille, mais de Scudéry.</p>
+
+<p class="verse"><span class="i5">Es posible que me hallo....</span><span class="ralign">1025.</span><br />
+entre tus brazos?<br />
+<span class="i7">Hijo, aliento tomo</span><span class="ralign">1027.</span><br />
+para en tus alabanzas empleallo.<br />
+Bravamente provaste, bien lo hiciste,<span class="ralign">1028.</span><br />
+bien mis pasados brios imitaste.</p>
+
+<p>Le premier de ces vers n'est donné que par Scudéry.</p>
+
+<p class="verse">Toca las blancas canas que me honraste.<span class="ralign">1036.</span><br />
+Llega la tierna boca á la mexilla<span class="ralign">1037.</span><br />
+donde la mancha de mi honor quitaste.<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span><br />
+<span class="i9">Alza la cabeza,</span><span class="ralign">1039.</span><br />
+á quien como la causa se atribuia<br />
+si hay en mí algun valor, y fortaleza.</p>
+
+<p>Entendez <i>á quien</i> comme s'il y avait <i>tú á quien</i>. Le vers précédent, que nous
+complétons,</p>
+
+<p class="verse"><i>Dame la mano, y alza la cabeza....</i></p>
+
+<p>tient à un assez beau mouvement de scène, qui n'est que dans l'espagnol. Le
+père s'est dit fier de <i>s'incliner</i> devant la gloire de son fils: le fils lui répond
+de <i>relever la tête</i>, en même temps qu'il lui demande sa main à baiser,
+en fléchissant le genou selon l'usage. Don Diègue réplique par ce vers, que
+Corneille a omis, mais qui est indispensable pour entendre <i>suya</i> de la phrase
+suivante:</p>
+
+<div class="verse">
+<p><i>Con mas razon besara yo la tuya.</i></p>
+
+<p>Si yo te dí el ser naturalmente,<span class="ralign">1054.</span><br />
+tú me le has vuelto á pura fuerza suya.<br />
+Con quinientos hidalgos deudos mios<span class="ralign">1085.</span><br />
+sal en campaña á exercitar tus brios.<br />
+No dirán que la mano te ha servido<span class="ralign">1092.</span><br />
+para vengar agravios solamente.<br />
+<span class="smcap">REY DE CASTILLA.</span> (<i>Inexact; c'est le jeune Prince</i><span class="ralign">1222.</span><br />
+<span class="i4"><i>qui fait cette remarque.</i>)</span><br />
+El mio Cid le ha llamado.</p>
+
+<p><span class="smcap i4">REY MORO.</span></p>
+
+<p>En mi lengua es mi Señor.</p>
+
+<p><span class="smcap i4">REY DE CASTILLA.</span></p>
+
+<p>Ese nombre le está bien.</p>
+
+<p><span class="smcap i4">REY MORO.</span></p>
+
+<p>Entre Moros le ha tenido.</p>
+
+<p><span class="smcap i4">REY DE CASTILLA.</span></p>
+
+<p>Pues allá le ha merecido,<br />
+en mis tierras se le den.<br />
+Llamalle el Cid es razon.<span class="ralign">1225.</span><br />
+En premio destas victorias<span class="ralign">1334.</span><br />
+ha de llevarse este abrazo.<br />
+Tanto atribula un placer,<span class="ralign">1350.</span><br />
+como congoxa un pesar.<br />
+Son tus ojos sus espias,<span class="ralign">1378.</span><br />
+tu retrete su sagrado,<br />
+tu favor sus alas libres.<br />
+Si he guardado á Rodrigo,<span class="ralign">1392.</span><br />
+quizá para vos le guardo.<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span><br />
+Conténtese en mi hacienda,<span class="ralign">1738.</span><br />
+que mi persona, Señor,<br />
+llevaréla á un monasterio.</p></div>
+
+<p>Ces deux derniers vers sont séparés dans le texte par celui-ci:</p>
+
+<p class="verse">si no es que el Cielo la lleva,</p>
+
+<p>vers qui n'est pas à dédaigner, et qui répond assez à ces mots: <i>jusqu'au dernier
+soupir</i>.</p>
+
+<h4 class="p2">II</h4>
+
+<p class="center">ANALYSE COMPARATIVE DU DRAME</p>
+
+<p class="center"><small>DE GUILLEM DE CASTRO:</small></p>
+
+<p class="center">LA JEUNESSE DU CID</p>
+
+<p class="center"><small>(<i>LAS MOCEDADES DEL CID, PRIMERA PARTE</i></small><a name="FNanchor_555" id="FNanchor_555" href="#Footnote_555" class="fnanchor">[555]</a>).</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p class="p2 center"><span class="smcap"><small>SOMMAIRE DE LA PREMIÈRE JOURNÉE</small></span><a name="FNanchor_556" id="FNanchor_556" href="#Footnote_556" class="fnanchor">[556]</a>.</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> <span class="smcap">Scène dans le palais</span> <i>de Fernand I <sup>er</sup> à Burgos. Brillante introduction:
+le jeune Rodrigue reçoit l'ordre de chevalerie des mains du
+Roi et des princesses en présence de la cour et de Chimène.</i></p>
+
+<p>2<sup>o</sup> <span class="smcap">Séance du conseil.</span> <i>Le Roi motive et déclare le choix qu'il fait de
+don Diègue comme gouverneur de son fils. Arrogance et colère du comte
+Gormas; l'outrage fatal est infligé en présence du Roi.</i></p>
+
+<p>3<sup>o</sup> <span class="smcap">Maison de don Diègue.</span> <i>Salle d'armes. Ses trois fils s'entretiennent
+au retour de la cérémonie. Don Diègue rentre, il les éloigne, et pour s'essayer
+à la vengeance il brandit la grande épée de Mudarra, devenue
+<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span>
+trop pesante pour ses mains; il lui faut pour vengeur l'un de ses fils; il
+les éprouve successivement: les deux plus jeunes ne savent que gémir
+quand il leur serre violemment la main; Rodrigue seul à qui il mord
+un doigt s'emporte et se montre capable du ressentiment que désire son
+père. Le vieillard, sans savoir son amour pour Chimène, lui confie
+l'épée et lui nomme son ennemi. Monologue de Rodrigue, sa douleur,
+sa résolution.</i></p>
+
+<p>4<sup>o</sup> <span class="smcap">Place</span> <i>devant le palais et devant la maison de don Diègue. L'Infante
+et Chimène à une fenêtre du palais, s'entretenant de Rodrigue.
+Le fier Gormas passe; il confie à l'un de ses amis qu'il a quelque regret
+de sa violence, mais se montre résolu à ne point s'humilier par une
+amende honorable. Rodrigue armé le cherche; d'abord il se voit avec
+peine en présence des dames, obligé de répondre par des propos courtois
+aux compliments de l'Infante. Le Comte reparaît; provocation, de plus
+en plus animée: les dames, en les voyant de loin, s'alarment; don Diègue
+se montre debout devant sa porte, il échauffe de ses regards le courroux
+de Rodrigue. Le duel sur cette place même est rendu nécessaire par
+l'extrême insolence de Gormas. Le Comte, blessé à mort, tombe dans la
+coulisse. Chimène accourt avec des cris. Rodrigue résiste héroïquement à
+l'assaut de toute la suite du Comte, et l'Infante intervenant fait cesser
+ce combat.</i></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap"><small>REMARQUES.</small></span></p>
+
+<p><i>Scène I<sup>ère</sup>.</i> L'appareil sacré, les formules, les propos rapides de
+cette foule de personnages propre au théâtre de Valence, le premier
+qui ait été construit en Espagne, ne convenaient guère à notre
+poëte. Il écartera donc de son plan et la Reine et le Prince royal
+à qui cette <i>histoire</i> (c'est le titre, comme on sait, de beaucoup de
+pièces de Shakspeare) réserve un rôle assez marqué. Il se dispensera
+de faire de don Arias et de Peranzules des conseillers de cour,
+unis par des liens de parenté l'un à don Diègue, l'autre au Comte. Il
+invente un seul personnage, le pâle rival de Rodrigue, réservé pour
+être le champion malheureux de Chimène, et il l'appelle, on ne sait
+pourquoi, <i>don Sanche</i>, quoique ce nom soit celui du jeune prince
+espagnol.</p>
+
+<p>Quant à la scène en elle-même, cette pompe trop extérieure n'est
+point nécessaire à son dessein.</p>
+
+<p><i>Scène II<sup>e</sup>.</i> Celle-ci au contraire devait certainement lui convenir.
+Nous oserions affirmer que les circonstances du temps, les sévérités
+de Richelieu contre le duel, l'humeur susceptible de Louis XIII,
+ont seules empêché Corneille de transporter la fière dispute et le
+<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span>
+fatal soufflet dans l'intérieur du conseil et en présence de la majesté
+royale.</p>
+
+<p class="verse">..... Conde tirano,<br />
+............................<br />
+la mano en mi padre pusisteis<br />
+<i>delante el Rey</i> con furor.</p>
+
+<p>Ce sont les paroles de Rodrigue (empruntées à un vieux romance
+par l'auteur de la pièce). Corneille dit seulement:</p>
+
+<p class="verse">«Ce que n'a pu jamais Aragon ni Grenade,<br />
+Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux,<br />
+Le Comte en votre cour l'a fait <i>presque</i> à vos yeux<a name="FNanchor_557" id="FNanchor_557" href="#Footnote_557" class="fnanchor">[557]</a>.»</p>
+
+<p>C'est une combinaison propre à Corneille d'avoir supposé les deux
+pères instruits de l'amour de leurs enfants et disposés à le favoriser.
+Il en a tiré quelques traits remarquables, et le n&oelig;ud devient par là
+plus complexe dès le commencement. Quant à la grande donnée du
+drame, nullement historique en elle-même, cet amour des deux
+jeunes gens antérieur à la querelle, Castro en a le mérite, mais ne
+paraît pas en être le premier inventeur. C'est au moins ce que donne
+à penser un mot du passage cité de Mariana (voyez p. <a href="#Page_79">79</a>), peut-être
+aussi quelques romances de date peu ancienne relativement, mais
+pouvant remonter au commencement du dix-septième siècle, époque
+de cette composition dramatique.</p>
+
+<p>Dans la pièce espagnole la dispute des deux rivaux pour la prééminence
+a lieu en présence du Roi; c'est à lui que leurs arguments
+sont d'abord adressés, et cette circonstance ajoute à l'intérêt. Les
+vers suivants, non traduits, mais imités, que Corneille met dans la
+bouche du Comte, peuvent être cités comme un emprunt de plus à
+Guillem de Castro:</p>
+
+<div class="verse">
+<p>«Joignez à ces vertus celles d'un capitaine:<br />
+Montrez-lui comme il faut s'endurcir à la peine, etc.<a name="FNanchor_558" id="FNanchor_558" href="#Footnote_558" class="fnanchor">[558]</a>.»</p>
+
+<p>Y quando al Principe enseñe<br />
+lo que entre exercicios varios<br />
+debe hacer un caballero<br />
+en las plazas y en los campos,<br />
+podrá para darle exemplo,<br />
+como yo mil veces hago,<br />
+hacer un lanza hastillas,<br />
+desalentando un caballo?</p></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span>
+Mais après la réponse de don Diègue, la querelle proprement dite
+n'occupe que six vers, d'un dialogue fort entrecoupé, entre les deux
+adversaires et le Roi qui les rappelle au respect. Cette vigueur et
+cette rapidité étaient d'un fort bon exemple, et n'ont point l'inconvénient
+de ce mot un peu excessif: .... <i>ne le méritoit pas</i><a name="FNanchor_559" id="FNanchor_559" href="#Footnote_559" class="fnanchor">[559]</a>! qui donne
+au vieillard quelque tort de provocation.</p>
+
+<p>Le jeu de scène qui doit suivre le soufflet n'est suffisamment indiqué
+ni dans l'un ni dans l'autre texte. Il est fâcheux que les grands
+maîtres ou leurs éditeurs (à remonter jusqu'aux Grecs) aient si souvent
+négligé ce genre d'indication. Dans <i>le Cid</i> de Corneille, la tradition
+théâtrale nous fait voir un duel à l'épée qui ne dure que
+quelques instants, le Comte faisant tomber tout d'abord l'arme des
+mains de don Diègue<a name="FNanchor_560" id="FNanchor_560" href="#Footnote_560" class="fnanchor">[560]</a>. Celui-ci, dans l'espagnol, n'est pas armé
+peut-être, ou n'a pas recours à son épée. Il lève le bâton sur lequel
+il s'appuyait. Peranzules, cousin germain du Comte, lui retient le
+bras. Le Roi, indigné contre Gormas, appelle ses gardes, et ordonne
+qu'on l'arrête. Il nous faut continuer de deviner l'action scénique:
+Gormas ne se laisse pas arrêter, il tire probablement du fourreau
+son épée redoutable, et s'éloigne lentement en adressant au Roi des
+remontrances et des excuses hautaines, entre autres: «.... Pardonne
+à <i>cette épée</i> et à cette main de te manquer ici de respect.» Le Roi
+le laisse sortir, s'efforçant inutilement de le rappeler. «Oui, <i>rappelez,
+rappelez</i> le Comte, s'écrie énergiquement don Diègue, qu'il vienne
+remplir la charge de gouverneur de votre fils! etc. <i>Llamadle, llamad
+al Conde</i>..., etc.» Corneille cite ce mouvement sans expliquer comment
+il en a fait une éloquente apostrophe dans son fameux monologue:
+<i>Comte, sois de mon prince à présent gouverneur</i> ...<a name="FNanchor_561" id="FNanchor_561" href="#Footnote_561" class="fnanchor">[561]</a>, etc.</p>
+
+<p class="verse">«Achève, et prends ma vie après un tel affront,<br />
+Le premier dont ma race ait vu rougir son front<a name="FNanchor_562" id="FNanchor_562" href="#Footnote_562" class="fnanchor">[562]</a>.»</p>
+
+<p>De ces deux vers, l'un est trouvé par Corneille, l'autre provient du
+<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span>
+romance <i>Pensativo estaba el Cid</i>, que Castro a transcrit presque entier,
+notamment les mots imprimés ici en lettres italiques:</p>
+
+<p class="verse">Todo le parece poco<br />
+respecto de <i>aquel agravio<br />
+el primero que se ha fecho<br />
+á la sangre de Lain Calvo</i>.</p>
+
+<p>La scène royale, dans la pièce de Castro, se termine d'une manière
+que Richelieu n'eût pas plus admise que ce qui précède. Don Diègue
+se retire à son tour, songeant déjà à sa vengeance, et n'est pas non
+plus retenu par l'ordre du Roi. Celui-ci se laisse persuader par ses
+deux autres conseillers de renoncer à faire justice, de peur de compromettre
+envers un puissant vassal sa propre puissance. Le scandale
+pourra d'ailleurs n'être pas ébruité, et il espère vaguement assoupir
+cette querelle.</p>
+
+<p><i>Scène III<sup>e</sup>.</i> La salle d'armes de don Diègue. Nous n'avons pas
+besoin d'insister sur l'embarras et la difficulté d'illusion que s'impose
+Corneille en se refusant à déterminer les divers lieux de son
+action.</p>
+
+<p>Don Diègue a <i>trois</i> fils; Rodrigue est l'aîné<a name="FNanchor_563" id="FNanchor_563" href="#Footnote_563" class="fnanchor">[563]</a>. Les deux plus jeunes
+s'occupent à débarrasser le nouveau chevalier des armes qu'il a reçues,
+entre autres de l'épée du Roi, qu'il veut laisser suspendue au
+mur jusqu'à ce qu'il l'ait réellement gagnée par cinq batailles rangées.
+Dialogue élégant et paisible. Leur père arrive, sombre, égaré,
+tenant les deux fragments de son bâton qu'il a brisé. Son désordre
+émeut surtout Rodrigue, mais don Diègue ne veut point s'expliquer,
+et il exige que tous trois le laissent seul.</p>
+
+<p>Son monologue fait penser, dès les premiers mots, à celui de
+Corneille<a name="FNanchor_564" id="FNanchor_564" href="#Footnote_564" class="fnanchor">[564]</a>:</p>
+
+<p class="verse">Cielos! peno, muero, rabio....</p>
+
+<p>Le second vers, quoique s'adressant au bâton brisé qu'il jette à
+terre, a visiblement suggéré aussi les beaux vers (v. 255 et suivants):
+<i>Et toi, de mes exploits glorieux instrument</i>, etc.</p>
+
+<p class="verse">No más, báculo rompido!...</p>
+
+<p>«Va-t'en, bâton brisé, qui n'as pu servir de soutien ni à mon honneur
+ni à ma colère....» Suivent des traits d'un goût plus recherché.
+Le vieillard songe à se procurer une épée. Là est suspendue
+<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span>
+celle que lui transmit le fameux bâtard Mudarra, vengeur des sept
+infants de Lara, dans une héroïque histoire de l'âge antérieur. Ce
+glaive est un de ces grands espadons du moyen âge qui se man&oelig;uvrent
+à deux mains. Il le saisit dans l'espoir de l'employer à sa
+vengeance, et s'en escrime quelque temps avec de vains efforts:
+scène forte et naïve, à laquelle l'acteur pouvait donner un grand
+intérêt:</p>
+
+<p>«Mais, ô ciel! je m'abusais.... à chaque coup de taille ou de revers,
+l'arme m'entraîne après elle.... ma main la tient bien ferme,
+mais par mes pieds elle est mal assurée.... Et voilà qu'elle me paraît
+de plomb.... et que ma force défaille<a name="FNanchor_565" id="FNanchor_565" href="#Footnote_565" class="fnanchor">[565]</a>.... et je tombe, et il me
+semble que le pommeau soit à la pointe.»</p>
+
+<p>Si loin que nous soyons ici de Corneille, nous rencontrons toutefois
+des exclamations douloureuses dont il s'est souvenu:</p>
+
+<p class="verse"><i>O caduca edad cansada!</i><br />
+Estoy por pasarme el pecho....<br />
+<i>Ah, tiempo ingrato, qué has hecho?</i></p>
+
+<p>Il faut donc qu'il s'adresse à l'un de ses fils pour avoir un vengeur.
+Il les appelle successivement, les plus jeunes d'abord, pour les mettre
+à l'épreuve. Ce qu'il cherche en eux c'est l'énergie vindicative qu'il
+ne trouvera à son gré que chez Rodrigue. L'épreuve, pour Hernan
+Diaz, puis pour Bermudo, consiste à leur serrer les os de la main:
+les jeunes gens ne manifestent qu'une douleur plaintive, tandis que
+Rodrigue à qui son père mord le doigt, s'écrie: «Lâchez-moi, mon
+père, lâchez-moi à la malheure! Lâchez; si vous n'étiez pas mon
+père, je vous donnerais un soufflet.&mdash;<i>D. Diègue</i>: Et ce ne serait pas
+le premier!&mdash;<i>Rodrigue</i>: Comment?&mdash;<i>D. Diègue</i>: Fils de mon âme,
+voilà le ressentiment que j'adore, voilà la colère qui me plaît, la
+vaillance que je bénis....» Cette tirade, qui se prolonge, est une des
+plus belles de Castro, et Corneille a reconnu son obligation<a name="FNanchor_566" id="FNanchor_566" href="#Footnote_566" class="fnanchor">[566]</a>, malgré
+le noble détour par lequel il a su épargner à son public français
+le naïf récit des romances. L'autorité en était si absolue pour les
+Espagnols, que Castro, ici et ailleurs, semble se plaire à en copier le
+texte littéralement; et que même, chose assez bizarre, le traducteur
+espagnol du <i>Cid</i> français, quarante ans environ après Castro, Diamante,
+qui destinait sa traduction à la scène, n'a pas cru pouvoir se
+<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span>
+dispenser d'ajouter au dialogue de Corneille l'épreuve de la main
+serrée. Il traduit d'abord assez fidèlement le <i>Rodrigue, as-tu du c&oelig;ur</i>?</p>
+
+<div class="verse">
+<p><span class="smcap i6">DIEGO.</span></p>
+
+<p>. . . . Tendrás valor?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">RODRIGO.</span></p>
+
+<p>Qualquiera otro que no fuera<br />
+mi padre, y tal preguntara,<br />
+bien presto hallára la prueba;</p></div>
+
+<p>mais ensuite il imagine un long aparté de don Diègue pour motiver
+la nécessité de l'expérience corporelle; le vieillard demande pour
+<i>faire amitié</i> la main de son fils, qui s'agenouille; mais sentant sa main
+cruellement pressée, Rodrigue mord jusqu'au sang celle de son père.
+La traduction de Diamante se rattache ensuite à Corneille comme
+elle peut, mais en ayant bien soin de recommander l'épée de <i>Mudarra</i>.
+C'est ainsi qu'à cette époque on entendait le devoir des traducteurs;
+mais il faut s'en prendre aussi à l'exigence d'un public
+espagnol en un sujet consacré comme <i>le Cid</i>.</p>
+
+<p>Revenons à l'&oelig;uvre intéressante de Castro<a name="FNanchor_567" id="FNanchor_567" href="#Footnote_567" class="fnanchor">[567]</a>.</p>
+
+<p>Le petit vers: <i>Aquí ofensa y allí espada</i>, cité par Corneille comme
+emprunté par lui:</p>
+
+<p class="verse">«Enfin <i>tu sais</i> l'affront, et <i>tu tiens</i> la vengeance<a name="FNanchor_568" id="FNanchor_568" href="#Footnote_568" class="fnanchor">[568]</a>,»</p>
+
+<p>est un assez frappant exemple de la distance de l'action aux paroles
+qui sépare les deux poëtes. La vraie traduction de l'espagnol est dans
+le double geste du père, montrant d'abord sa joue visiblement meurtrie
+depuis le soufflet reçu, puis remettant aux mains de son fils
+l'épée de <i>Mudarra</i>. Nous ne pouvons plus savoir si pour réaliser le:
+<i>Tu tiens la vengeance</i>, Corneille conseillait à l'acteur de placer son
+<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span>
+épée dans la main de Rodrigue, comme un jeu de scène indiqué
+plus haut par ce vers:</p>
+
+<p class="verse">«<i>Passe</i>, pour me venger, <i>en de meilleures mains</i><a name="FNanchor_569" id="FNanchor_569" href="#Footnote_569" class="fnanchor">[569]</a>.»</p>
+
+<p>Quand le vieillard épuisé par sa véhémence quitte Rodrigue, dont
+<i>il ignore</i> l'amour pour la fille du Comte, il semble moins précipiter
+sa retraite que le don Diègue français, qui n'attend pas un mot de
+réplique à sa fatale révélation: <i>le père de Chimène</i><a name="FNanchor_570" id="FNanchor_570" href="#Footnote_570" class="fnanchor">[570]</a>. Tout cela est
+à considérer comme matière d'étude et non dans un injuste esprit
+de censure.</p>
+
+<p>Le monologue en stances, <i>Percé jusques au fond du c&oelig;ur</i><a name="FNanchor_571" id="FNanchor_571" href="#Footnote_571" class="fnanchor">[571]</a>, réclamerait
+un attentif parallèle avec l'espagnol. Là nous lisons aussi trois
+stances d'une coupe soignée, d'un mouvement et d'un refrain semblables,
+avec des rimes croisées d'une manière analogue et un peu
+plus artificielle encore, par le privilége de la poésie lyrique méridionale.
+Corneille eût pu citer au bas de la page:</p>
+
+<p class="verse">Suspenso de afligido<br />
+estoy....</p>
+
+<p>représenté par:</p>
+
+<p class="verse">«Je demeure immobile, et mon âme abattue<br />
+<span class="i4">Cède au coup qui me tue.»</span></p>
+
+<p>En écrivant le vers:</p>
+
+<p class="verse">«Et malheureux objet <i>d'une injuste rigueur</i>,»</p>
+
+<p>notre poëte reste obscur ou inintelligible, là où l'espagnol est très-clair,
+puisqu'il entend parler de la rigueur injuste <i>de la Fortune</i>, dont
+il n'est rien dit dans le français.</p>
+
+<p class="verse">. . . . Fortuna. . . .<br />
+Tan en mi daño ha sido<br />
+tu mudanza. . . . <i>et plus loin</i>. . . . tu inclemencia....</p>
+
+<p>Rodrigue, après ce morceau lyrique, emprunte encore une trentaine
+de vers de romance, où il n'est plus question de son amour,
+mais où l'on aperçoit le germe du vers si connu:</p>
+
+<div class="verse">
+<p>«La valeur n'attend point le nombre des années<a name="FNanchor_572" id="FNanchor_572" href="#Footnote_572" class="fnanchor">[572]</a>;»</p>
+
+<p>. . . . . pues que tengo<br />
+mas valor que pocos años.</p></div>
+
+<p><i>Scène IV<sup>e</sup>.</i> Le Comte, suivi de serviteurs armés, se promène avec
+<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span>
+son cousin Peranzules. Il convient, comme chez Corneille il <i>avoue</i>
+à don Arias<a name="FNanchor_573" id="FNanchor_573" href="#Footnote_573" class="fnanchor">[573]</a>, qu'il a eu le sang un peu chaud dans la querelle; mais
+il n'entend pas s'humilier en satisfactions.</p>
+
+<p>Ici se place un emprunt que Corneille n'a pas dû signaler. Dans
+un temps où l'on punissait les duels, il ne pouvait conserver ces vers
+remarquables:</p>
+
+<p class="verse">«Ces satisfactions n'apaisent point une âme:<br />
+Qui les reçoit n'a rien, qui les fait se diffame,<br />
+Et de pareils accords l'effet le plus commun<br />
+Est de perdre d'honneur deux hommes au lieu d'un<a name="FNanchor_574" id="FNanchor_574" href="#Footnote_574" class="fnanchor">[574]</a>;»</p>
+
+<p>et en effet il les supprima avant l'impression. Dans la pièce de Castro
+cette superbe doctrine est développée par don Gormas avec moins
+de précision, mais avec vigueur:</p>
+
+<div class="verse">
+<p><span class="smcap i6">PERANZULES.</span></p>
+
+<p>. . . . Y no es razon<br />
+el dar tú....</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CONDE.</span></p>
+
+<p><span class="i6">. . . . Satisfaccion?</span><br />
+Ni darla, ni recibirla!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PERANZULES.</span></p>
+
+<p>Por qué no? No digas tal.<br />
+Qué düelo en su ley lo escribe?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CONDE.</span></p>
+
+<p>El que la da y la recibe<br />
+es muy cierto quedar mal:<br />
+porque el uno pierde honor,<br />
+y el otro no cobra nada.<br />
+El remitir á la espada<br />
+los agravios es mejor.</p></div>
+
+<p>Suivent d'autres propos de raffiné duelliste: don Gormas compare
+toute excuse à une pièce de couleur douteuse, qui, recousue à l'honneur
+d'un homme, laisserait un trou à l'honneur d'un autre.</p>
+
+<p>En somme, cette petite scène est toute d'emprunt dans Corneille.
+L'ami officieux agit, comme dans l'original, par commission du Roi,
+bien qu'ici le Roi n'ait pas été témoin de la querelle. Il reste à signaler
+certaines nuances qui caractérisent l'époque de Richelieu, soit
+dans ce vers de l'orgueilleux Gormas:</p>
+
+<p class="verse">«Et <i>ma tête en tombant</i> feroit choir sa couronne<a name="FNanchor_575" id="FNanchor_575" href="#Footnote_575" class="fnanchor">[575]</a>,»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span>
+soit dans l'utile correctif des maximes de don Arias sur l'obéissance
+due au pouvoir absolu des rois.</p>
+
+<p>Vient immédiatement le défi de Rodrigue, imité par Corneille,
+mais avec choix, et avec autant de vigueur que d'élévation. Tout ce
+qu'il élimine d'incidents accessoires, de mouvements scéniques compliqués,
+est presque inimaginable dans nos habitudes théâtrales, soit
+que le théâtre espagnol, ennemi de l'austère simplicité tragique,
+fût plus exercé à la mise en scène, soit que son public docile se contentât,
+à peu de frais, de moyens assez grossiers d'illusion.</p>
+
+<p>Il faut supposer complaisamment la place assez grande pour qu'on
+s'y promène et qu'on y agisse séparément de divers côtés. Le défi et
+le combat, solitaires dans Corneille, vont avoir le plus de témoins
+possible. Les dames sont toujours à la fenêtre du palais; Chimène
+s'inquiète de l'air irrité de son père, puis s'alarme de la figure pâle
+de Rodrigue, qui survient en tenue de combat et armé de sa grande
+épée. Ignorant ce dont il s'agit, l'aimable Infante appelle l'amant de
+son amie, et l'engage en quelques propos de délicate galanterie qu'il
+interrompt par des aparté douloureux. C'est bien pis quand le
+Comte reparaît d'autre part, se promenant avec Peranzules et ses officiers
+(car il ne se soumet pas à l'ordre du Roi, qui lui a fait signifier
+de garder les arrêts dans sa maison). Déjà les regards courroucés se
+croisent <i>de loin</i>: nouvelles alarmes de Chimène; le trouble de Rodrigue
+augmente, dans une hésitation qu'il se reproche, et bientôt,
+sur le seuil de sa demeure, apparaît morne et sombre le vieux don
+Diègue, tournant vers son fils chancelant ses yeux pleins de fureur
+et sa joue meurtrie. Son ami don Arias l'interroge en vain; en vain
+de son côté Peranzules veut détourner le Comte de passer fièrement
+devant ses ennemis.... A ce moment Rodrigue se décide:</p>
+
+<p>«(Pardonne, objet divin, si je vais, mourant, donner la mort!)
+Comte!&mdash;Qui es-tu?&mdash;Par ici; je veux te dire qui je suis. (<i>Chimène,
+à part</i>; Qu'est-ce donc? Ah, je meurs.)&mdash;Que me veux-tu?&mdash;Je
+veux te parler. Ce vieillard <i>qui est là</i><a name="FNanchor_576" id="FNanchor_576" href="#Footnote_576" class="fnanchor">[576]</a>, quel est-il, le sais-tu?&mdash;Oui-da,
+je le sais. Pourquoi cette question?&mdash;Pourquoi? <i>Parle bas</i><a name="FNanchor_577" id="FNanchor_577" href="#Footnote_577" class="fnanchor">[577]</a>;
+écoute.&mdash;Dis.&mdash;Ne sais-tu pas qu'il fut un exemplaire d'honneur
+et de vaillance?&mdash;Soit.&mdash;Et que <i>ce sang dont mes yeux sont rougis</i><a name="FNanchor_578" id="FNanchor_578" href="#Footnote_578" class="fnanchor">[578]</a>,
+<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span>
+c'est le sien comme le mien, le sais-tu?&mdash;Et que je le sache
+(abrége ton propos), <i>qu'en résultera-t-il</i><a name="FNanchor_579" id="FNanchor_579" href="#Footnote_579" class="fnanchor">[579]</a>?&mdash;Passons seulement en
+un autre lieu, tu sauras tout ce qu'il en doit résulter.&mdash;Allons,
+jeune garçon, est-ce possible? Va, va, chevalier novice; va donc, et
+apprends d'abord à combattre et à vaincre: tu pourras ensuite te
+faire honneur de te voir vaincu par moi, <i>sans me laisser au regret et
+de te vaincre</i> et de te tuer. Pour à présent laisse là ton ressentiment;
+car ce n'est pas aux vengeances sanglantes que peut réussir l'enfant
+dont les lèvres sont encore abreuvées de lait.&mdash;Non, c'est par toi
+que je veux commencer à combattre et à m'instruire. Tu verras si je
+sais vaincre, je verrai si tu sais tuer; mon épée conduite sans art te
+prouvera par l'effort de mon bras que le c&oelig;ur est un maître en cette
+science non encore étudiée; et il suffira bien à mon ressentiment de
+mêler ce lait de mes lèvres et ce sang de ta poitrine.» Vives exclamations
+de Peranzules, d'Arias, de Chimène, de don Diègue brûlant
+d'impatience; car il paraît que Rodrigue a porté la main sur le
+Comte, soit en lui touchant la poitrine, soit en voulant l'empêcher
+d'avancer dans la direction qu'il a prise. «<i>Rodrigue</i>: L'ombre de cette
+demeure est inviolable et fermée pour toi.... (<i>Chimène</i>: Quoi, Monsieur,
+contre mon père!)&mdash;<i>Rodrigue</i>: Et c'est pourquoi je ne te tue
+point présentement.&mdash;(<i>Chimène</i>: Écoute-moi!)&mdash;<i>Rodrigue</i>: (Pardonnez,
+Madame; je suis le fils de mon père!) Suis-moi, Comte!&mdash;<i>Le
+Comte</i>: Adolescent, avec ton orgueil de géant, je te tuerai si tu te
+places devant moi. Va-t'en en paix: va-t'en, va, si tu ne veux que,
+comme en certaine occasion j'ai donné à ton père un soufflet, je te
+donne <i>mille coups de pied</i>.&mdash;<i>Rodrigue</i>: Ah, c'en est trop de ton
+insolence!» Interruptions rapides des divers témoins. «<i>D. Diègue</i>:
+Les longs discours émoussent l'épée.» Quand le combat commence,
+il s'écrie encore: «Mon fils, mon fils, en t'appelant ainsi, c'est mon
+affront et ma fureur que je t'envoie<a name="FNanchor_580" id="FNanchor_580" href="#Footnote_580" class="fnanchor">[580]</a>!»</p>
+
+<p>On passe en se battant dans la coulisse, d'où le Comte s'écrie: «Je
+suis mort!» Chimène a couru éperdue après son père. Mais une mêlée
+remplit de nouveau le théâtre; ce sont les gens du Comte réunis
+<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span>
+pour le venger contre Rodrigue seul, mais terrible. L'Infante, de son
+balcon, fait entendre sa voix, et arrête les assaillants. Rodrigue s'arrête
+aussi en lui adressant des paroles de respect, poétiques et chevaleresques,
+qu'elle accueille gracieusement. Les spadassins intimidés
+refusent de suivre Rodrigue pour renouveler plus loin le combat, et
+se dispersent. «O valiente Castellano!» s'écrie Urraque; et ainsi finit
+la <i>première journée</i>.</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap"><small>SOMMAIRE DE LA DEUXIÈME JOURNÉE.</small></span></p>
+
+<p>1<sup>o</sup> <span class="smcap">Le palais du Roi.</span> <i>Chimène demande le châtiment de Rodrigue;
+don Diègue prend la défense de son fils</i>.</p>
+
+<p>2 <sup>o</sup> <span class="smcap">L'appartement de Chimène</span>, <i>où Rodrigue ose pénétrer et se montrer
+à Chimène, revenue du palais</i>.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> <span class="smcap">Un lieu désert</span>, <i>près de Burgos, où don Diègue revoit secrètement
+son fils, et lui confie une troupe des siens armée contre les Maures</i>.</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> <span class="smcap">Une campagne et le château de plaisance</span> <i>où l'Infante, le
+soir, au balcon, voit passer Rodrigue allant en guerre, et lui adresse de
+tendres encouragements, reçus avec une courtoisie délicate par l'amant
+de Chimène</i>.</p>
+
+<p>5<sup>o</sup> <span class="smcap">Les montagnes d'Oca</span>, <i>au nord de Burgos, où la victoire du Cid
+sur les Maures est mise autant qu'il est possible en action</i>.</p>
+
+<p>6<sup>o</sup> <span class="smcap">Le palais du Roi</span>, <i>à Burgos, où d'abord le jeune prince don
+Sanche offre des traits singuliers de caractère, qui font prévoir son
+histoire future; puis arrive Rodrigue amenant le chef qu'il a fait prisonnier;
+Chimène alors reparaît en deuil, demandant encore sa vengeance
+dans les termes mêmes de l'ancienne ballade. Le Roi la congédie avec
+égards, et bannit Rodrigue en l'embrassant</i>.</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap"><small>REMARQUES.</small></span></p>
+
+<p>C'est ainsi que s'étend d'une manière illimitée le champ et le mouvement
+de l'action, que Corneille s'applique surtout à resserrer. C'est
+la lutte du poëme dramatique contre l'épopée. Corneille veut se
+conformer à des règles qu'il croit être celles de la raison et de l'antiquité,
+mais qui en réalité, comme on l'a compris seulement de nos
+jours, dérivent purement et simplement de la présence continuelle
+du ch&oelig;ur sur la scène grecque.</p>
+
+<p><i>Scène I<sup>ère</sup>.</i> Des six tableaux de la deuxième journée, le 1<sup>er</sup> termine
+le second acte de Corneille, le 2<sup>e</sup> et le 3<sup>e</sup> suffiront pour tout le troisième
+acte. Il faut bien convenir que notre poëte, en se refusant la
+grande représentation où tant de personnages sont en jeu, s'est condamné
+à relier son action par un certain nombre de petites scènes en
+<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span>
+quelque sorte de transition et un peu languissantes. Ainsi la nouvelle
+de la dispute des deux pères et celle du combat n'arrivent que successivement
+à Chimène et au Roi. Dans l'intervalle, Chimène, alarmée
+de la dispute, est faiblement consolée par l'Infante, trop intéressée,
+malgré son grand c&oelig;ur, à la ruine des espérances de son
+amie. Le Roi dissimule à peine en un beau langage l'embarras de
+son autorité compromise. Un artifice manifeste fait intervenir dès
+lors le personnage de don Sanche, pour qu'il ne paraisse pas trop
+brusquement plus tard quand on en aura besoin. Même précaution
+pour faire annoncer par le Roi l'attaque probable des Maures, et de
+trop faibles dispositions de défense. Les deux poëtes vont se rejoindre
+au commencement de la <i>seconde journée</i>. Là, le Roi dans son
+palais vient à peine d'apprendre la catastrophe, qu'il voit entrer par
+deux portes différentes Chimène et don Diègue, l'une tenant à la
+main un mouchoir trempé du sang de son père, l'autre décoré des
+traces du même sang dont il a frotté sa joue pour en laver l'affront.
+Ce sont deux traits des anciennes coutumes. Les deux personnages
+ont pu se rencontrer auprès de la victime: c'est à l'orpheline de réclamer
+vengeance aux pieds du Roi, au père vengé de défendre son
+fils. Voilà une situation, un très-bel antagonisme dramatique et oratoire;
+le triomphe appartient incontestablement à l'éloquence de
+Corneille; mais il est juste de rapporter l'invention à Castro, car les
+romances n'offraient à celui-ci que des démarches isolées, réitérées
+de la part de Chimène auprès du Roi, avec les naïves doléances
+propres à l'épopée du moyen âge. Castro reproduira plus loin ces
+souvenirs disparates: ici il invente en une poésie âpre, sans ampleur
+quoique assez ampoulée, la dispute entre la vengeance invoquée et la
+vengeance satisfaite. Ce que Corneille a cité d'espagnol suffisait à sa
+loyauté; mais nous cherchons dans le texte des <i>Mocedades</i> ce qui
+peut s'ajouter à ses citations, comme l'ayant inspiré, comme motif
+saisi par lui, et librement traité, corrigé hardiment.</p>
+
+<p class="verse">«Je l'ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur,<br />
+Sire, la voix me manque à ce récit funeste;<br />
+Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste<a name="FNanchor_581" id="FNanchor_581" href="#Footnote_581" class="fnanchor">[581]</a>.»</p>
+
+<p>Cette douleur filiale manque chez Castro, où on la trouve absorbée
+tout entière dans l'esprit de vengeance, point d'honneur de la jeune
+fille espagnole. Chimène a pourtant des larmes, que le poëte français
+a épurées, comme on va voir. Elle présente le mouchoir sanglant:
+c'est d'abord ce qu'il faut noter pour entendre la citation <i>y escribió
+en este papel</i>, texte d'un heureux contre-sens: son sang <i>sur la
+<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span>
+poussière</i><a name="FNanchor_582" id="FNanchor_582" href="#Footnote_582" class="fnanchor">[582]</a>.... Ce mouchoir est le testament écrit de son père, et elle dit
+au Roi en s'agenouillant: «Ces lettres qui sont empreintes dans mon
+âme, je veux les exposer à tes yeux: elles attirent dans les miens,
+comme un aimant, des <i>larmes</i> vengeresses, <i>des larmes d'acier</i>:»</p>
+
+<p class="verse">A tus ojos poner quiero<br />
+letras que en mi alma están,<br />
+y en los mios como iman<br />
+sacan lágrimas de acero.</p>
+
+<p>La phrase suivante de Castro eût assez bien comporté une citation
+textuelle de Corneille, car il n'a corrigé que tard, en 1660, l'imitation
+qu'il en avait faite.</p>
+
+<p class="verse">«Immolez, non à moi, mais à votre couronne<br />
+...........................................<br />
+<i>Tout ce qu'enorgueillit</i> un si haut attentat<a name="FNanchor_583" id="FNanchor_583" href="#Footnote_583" class="fnanchor">[583]</a>.»</p>
+
+<p>Sa première leçon, longtemps conservée, disait:</p>
+
+<p class="verse">«Sacrifiez don Diègue et <i>toute sa famille</i>,<br />
+A vous, à votre peuple, à toute la Castille.»</p>
+
+<p>C'était bien l'entraînement du texte espagnol:</p>
+
+<div class="verse">
+<p>«Et dût, en sa poitrine, la forteresse (<i>de son c&oelig;ur</i>) s'épuiser à force de<br />
+saigner, chaque goutte de ce sang doit coûter une tête<a name="FNanchor_584" id="FNanchor_584" href="#Footnote_584" class="fnanchor">[584]</a>.»</p>
+
+<p>Y aunque el pecho se desangre<br />
+en su misma fortaleza,<br />
+costar tiene una cabeza<br />
+cada gota de esta sangre.</p></div>
+
+<p>Rien de plus beau que la réplique de <i>notre</i> don Diègue, notamment
+le début: <i>Qu'on est digne d'envie</i>, etc...<a name="FNanchor_585" id="FNanchor_585" href="#Footnote_585" class="fnanchor">[585]</a>. Et n'est-ce pas là
+aussi de l'invention?... Le don Diègue espagnol est tout à la joie
+d'avoir vu tuer son ennemi, et tout fier de sa joue frottée de sang.
+Il nous fournit un beau mouvement quand il invoque son droit d'offrir
+sa tête à la justice, en place de son fils; mais l'allure roide et
+sautillante de son rhythme étroit ne sera jamais comparable à l'ampleur
+des formes de Corneille. Si le poëte valencien se plaignait que
+son imitateur ne l'a cité que par petits lambeaux de phrase, il faut
+<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span>
+convenir qu'il ne gagnerait pas souvent à être cité d'une manière
+plus complète. Cette fin est belle pourtant:</p>
+
+<p class="verse">Con mi cabeza cortada<br />
+quede Ximena contenta,<br />
+que mi sangre sin mi afrenta<br />
+saldrá limpia, y saldrá honrada.</p>
+
+<p>Corneille, qui s'est inspiré de ce discours un peu au delà des citations
+données, termine plus éloquemment par</p>
+
+<p class="verse">«Mourant sans déshonneur, je mourrai sans regret<a name="FNanchor_586" id="FNanchor_586" href="#Footnote_586" class="fnanchor">[586]</a>.»</p>
+
+<p>Après ce grand effort, la scène et l'acte sont naturellement terminés
+par le Roi, qui ajourne sa délibération, confie à don Sanche le soin
+de reconduire Chimène, et veut s'assurer de don Diègue ainsi que
+de son fils.</p>
+
+<p class="verse">«Don Diègue aura <i>ma cour et sa foi pour prison</i><a name="FNanchor_587" id="FNanchor_587" href="#Footnote_587" class="fnanchor">[587]</a>.»</p>
+
+<p>Ce vers est le résumé de toute une scène qui, dans le texte espagnol,
+est la continuation de celle-ci, scène assez bien traitée, mais
+dont le caractère épisodique et familier n'entrait pas dans le plan de
+Corneille. La bonne Infante amène au secours de don Diègue son
+nouvel élève, le prince don Sanche, d'un caractère pétulant et volontaire,
+qui ne laisse pas arrêter son gouverneur, et qui obtient du
+Roi d'en être lui-même <i>le gardien</i> (<i>el alcayde</i>). Ainsi l'on se sépare,
+Chimène exprimant en aparté son tendre ressentiment contre Rodrigue,
+et l'Infante s'apprêtant à se rendre avec la Reine à une maison
+de plaisance où nous devons la retrouver.</p>
+
+<p><i>Scène II<sup>e</sup>.</i> La scène où Rodrigue se présente à la suivante Elvire<a name="FNanchor_588" id="FNanchor_588" href="#Footnote_588" class="fnanchor">[588]</a>
+est, dans l'espagnol, d'un ton plus familier, mais aussi plus naturel,
+comme préparation de ce qui va suivre. Seulement la suivante n'avait
+pas besoin de dire au public, après qu'elle a fait cacher Rodrigue:</p>
+
+<p class="verse">Peregrino fin promete<br />
+ocasion tan peregrina.</p>
+
+<p>Chimène rentre chez elle sous la protection de son oncle Peranzules,
+plus convenable que celle du jeune cavalier don Sanche. Elle
+demande et obtient plus tôt de rester seule, sans avoir à éluder l'offre
+intéressée de l'épée de don Sanche pour la venger.</p>
+
+<p>Mais rien ne nous paraît plus délicat que la comparaison des deux
+<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span>
+scènes suivantes chez les deux poëtes. Comment faire bien voir dans
+le texte étranger la légèreté un peu molle des touches lorsqu'elles
+sont justes, opposée à la vigueur des tons qui les reproduisent, et le
+tour un peu frivole de ces subtilités de sentiment qui, dans Corneille,
+s'élèvent jusqu'à une sorte de vérité passionnée en harmonie
+avec l'excès de la douleur et les perplexités d'une situation si étrange?
+Le poëte méridional et son auditeur cherchent avant tout dans cette
+étrange situation et dans ces antithèses un amusement auquel se mêle
+sans doute un peu de sympathie: le poëte normand et son spectateur
+veulent trouver en un tout autre tempérament d'esprit l'admiration
+et les larmes. Celui-ci soutient la grande déclamation tragique et la
+prolonge avec force, là où l'autre s'est borné à une élégante série de
+madrigaux, qui ont le malheur de rester jolis, même quand ils sont
+assez touchants.</p>
+
+<p>Dans cette confidence éplorée que fait à Elvire la Chimène du
+<i>Cid</i> françois, il y a bien treize vers espagnols rapportés comme traduits;
+on peut y retrouver même une certaine littéralité, et c'est là
+pourtant que la différence se fait le mieux sentir. Contentons-nous
+d'une juste observation de la Beaumelle, en réponse à la plus fausse
+remarque de Voltaire, à cet endroit:</p>
+
+<div class="verse">
+<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p>
+
+<p>«.... Après tout, que pensez-vous donc faire?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p>
+
+<p>Pour conserver ma gloire et finir mon ennui,<br />
+Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui<a name="FNanchor_589" id="FNanchor_589" href="#Footnote_589" class="fnanchor">[589]</a>.»</p>
+</div>
+
+<p>Les vers espagnols, cités en partie par Corneille, mais intervertis par
+lui à tort, sont ainsi disposés dans le texte:</p>
+
+<div class="verse">
+<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p>
+
+<p>Pues como harás, no lo entiendo,<br />
+estimando el matador<br />
+y el muerto?&mdash;<span class="smcap">Xim.</span> Tengo valor,<br />
+<i>y habré de matar muriendo</i><a name="FNanchor_590" id="FNanchor_590" href="#Footnote_590" class="fnanchor">[590]</a>.<br />
+<span class="i1"><i>Seguiréle hasta vengarme</i>....</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">RODRIGO.</span></p>
+
+<p>Mejor es que mi amor firme,<br />
+<span class="i2">con rendirme,</span><br />
+te dé el gusto de matarme<br />
+sin la pena del seguirme.</p></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span>
+Voltaire, dans son commentaire, cite l'espagnol uniquement d'après
+Corneille; en admirant le vers: <i>Le poursuivre</i>, etc., il fait l'étrange
+remarque que voici: «Ce vers excellent, dit-il, renferme toute la
+pièce, et répond à toutes les critiques qu'on a faites sur le caractère
+de Chimène. <i>Puisque</i> ce vers <i>est</i> dans l'espagnol, l'original contenait
+les vraies beautés qui firent la fortune du <i>Cid</i> français.» Voltaire n'a
+jamais vu l'original, et c'est ce qu'il avoue ici implicitement; mais
+la Beaumelle lui objecte fort sensément que ce vers:</p>
+
+<p class="verse">«<i>Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui,</i>»</p>
+
+<p>«a un sens bien autrement énergique, et une idée <i>qui n'est pas</i> dans
+l'ouvrage espagnol. <i>Morir matando</i>, et <i>matar muriendo</i>, sont des phrases
+faites qu'on rencontre à chaque page dans les poëtes castillans,
+et qui ne veulent dire autre chose que combattre en désespéré, combattre
+jusqu'à la mort. Le vers qui précède [<i>il fallait dire</i> qui suit]:
+<i>Je le poursuivrai jusqu'à ce que je sois vengée</i>, l'explique assez, et il
+y a loin de là au sublime <i>Mourir après lui</i>.»</p>
+
+<p>Le Rodrigue espagnol vient donc inopinément se jeter aux pieds
+de Chimène; il ne songe pas, non plus que son imitateur français, à
+ces aveux de tendresse passionnée qu'il vient d'entendre et dont il
+pourrait encore se montrer heureux et transporté. Chimène n'aura
+pas non plus un moment de confusion de tout ce qu'il a entendu
+ainsi par surprise; même oubli dans le français, où elle a dit en
+termes plus énergiques qu'elle l'<i>adore</i><a name="FNanchor_591" id="FNanchor_591" href="#Footnote_591" class="fnanchor">[591]</a>.</p>
+
+<p>Le jeune homme ne porte plus vraisemblablement le grand espadon
+de Mudarra; aussi l'offre de <i>sa dague</i> qu'il va faire à Chimène
+ne saurait produire l'effet dramatique que l'on trouve dans Corneille,
+ni amener l'exclamation si émouvante:</p>
+
+<p class="verse">«<i>Quoi? du sang de mon père encor toute trempée</i><a name="FNanchor_592" id="FNanchor_592" href="#Footnote_592" class="fnanchor">[592]</a>!»</p>
+
+<p>et les subtilités qui s'accumulent durant quinze vers sur cette épée à
+la mode de la cour de Louis XIII, vers originaux sans contredit:
+admirons les suggestions diverses du <i>costume</i>! Voici la scène.</p>
+
+<p>«<i>Rodrigue, se jetant à ses pieds</i>: Non, il vaut mieux que je me
+rende à toi, et que mon amour invariable te donne la satisfaction de
+m'immoler, en t'épargnant la peine de me poursuivre.&mdash;<i>Chimène</i>:
+Qu'as-tu osé? qu'as-tu fait? Est-ce une ombre, une vision?&mdash;Perce ce
+c&oelig;ur: j'y renonce pour celui qui bat dans ton sein<a name="FNanchor_593" id="FNanchor_593" href="#Footnote_593" class="fnanchor">[593]</a>.&mdash;Ciel! Rodrigue,
+<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span>
+Rodrigue en ma maison!&mdash;Écoute-moi.&mdash;Je me meurs.&mdash;Je
+veux seulement que tu entendes ce que j'ai à te dire, et que tu me
+répondes ensuite avec ce fer. (<i>Il lui donne sa dague.</i>) Ton père le comte
+Glorieux, comme on l'appelait dignement, porta sur les cheveux
+blancs<a name="FNanchor_594" id="FNanchor_594" href="#Footnote_594" class="fnanchor">[594]</a> de mon père une main téméraire et coupable; et moi, j'avais
+beau me voir par là déshonoré, mon tendre espoir ainsi renversé se
+débattait avec tant de force que ton amour put faire hésiter ma vengeance.
+En un si cruel malheur, mon injure et tes charmes se
+livraient dans mon c&oelig;ur une lutte obstinée:</p>
+
+<p class="verse">Et vous l'emportiez, Madame,<br />
+<span class="i4">Dans mon âme,</span><br />
+S'il ne m'était souvenu<br />
+Que vous haïriez infâme<br />
+Qui noble vous avait plu<a name="FNanchor_595" id="FNanchor_595" href="#Footnote_595" class="fnanchor">[595]</a>.</p>
+
+<p>C'est avec cette pensée, sans doute digne de toi, que je plongeai
+mon fer sanglant dans le sein de ton père. Ainsi j'ai recouvré mon
+honneur; mais aussitôt, amant soumis, je suis venu vers toi, pour
+que tu n'appelles pas cruauté ce qui pour moi fut devoir impérieux,
+pour que ma peine justifie à tes yeux ma conduite si nouvelle envers
+toi, pour que tu prennes ta vengeance dès que tu la desires. Saisis
+ce fer, et si nous ne devons avoir à nous deux qu'un même courage,
+une même conscience, accomplis avec résolution la vengeance de ton
+père, comme j'ai fait pour le mien.</p>
+
+<p>&mdash;Rodrigue, Rodrigue! ah, malheureuse! Je l'avoue malgré ma
+douleur, en te chargeant de la vengeance de ton père, tu t'es conduit
+en chevalier. A toi je ne fais point reproche, si je suis malheureuse,
+si telle est ma destinée qu'il me faudra subir moi-même le trépas que
+je ne t'aurai pas donné. Mais une offense dont je t'accuse, c'est de te
+voir paraître à mes yeux quand ta main et ton épée sont encore
+chaudes de mon sang. Et ce n'est pas en amant soumis, c'est pour
+m'offenser que tu viens ici, trop assuré de n'être point haï de celle
+qui t'a tant aimé. Eh bien! va-t'en, va-t'en, Rodrigue.... pour ceux
+qui pensent que je t'adore, mon honneur sera justifié quand ils sauront
+que je te poursuis. J'aurais pu justement sans t'entendre te faire
+donner la mort; mais je ne suis ta partie que pour te poursuivre, et
+<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span>
+non pour te tuer. Va-t'en, et fais en sorte de te retirer sans qu'on
+te voie. C'est bien assez de m'avoir ôté ma vie sans m'ôter encore
+ma renommée.</p>
+
+<p>&mdash;Satisfais mon juste desir: frappe.&mdash;Laisse-moi.&mdash;Écoute:
+songe que me laisser ainsi est une dure vengeance; me tuer ne le
+serait pas.&mdash;Eh bien, cela même est ce que je veux.&mdash;Tu me désespères,
+cruelle! ainsi tu m'abhorres?&mdash;Je ne le puis: mon destin
+m'a trop enchaînée.&mdash;Dis-moi donc ce que ton ressentiment veut
+faire.&mdash;Quoique femme, pour ma gloire, je vais faire contre toi
+tout ce que je pourrai.... souhaitant de ne rien pouvoir.&mdash;Ah! qui
+eût dit, Chimène?...&mdash;Ah! Rodrigue, qui l'eût pensé?...&mdash;Que c'en
+était fait de ma félicité?...&mdash;Que mon bonheur allait périr?... Mais,
+ô ciel! je tremble qu'on ne te voie sortir.... (<i>Elle pleure</i><a name="FNanchor_596" id="FNanchor_596" href="#Footnote_596" class="fnanchor">[596]</a>.)&mdash;Que
+vois-je?...&mdash;Pars, et laisse-moi à mes peines.&mdash;Adieu donc, je
+m'en vais mourant.»</p>
+
+<p>On peut donc, et ce n'est que justice, reconnaître une rectitude de
+développement, une précision de dessin beaucoup plus marquées ici
+que dans Corneille.</p>
+
+<p class="verse">«<i>Rodrigue en ma maison!</i> Rodrigue devant moi<a name="FNanchor_597" id="FNanchor_597" href="#Footnote_597" class="fnanchor">[597]</a>!»</p>
+
+<p>C'est le premier hémistiche qui seul est traduit: et remarquez en
+effet quelle plus grande place occupe dans la scène espagnole plus
+courte, cette préoccupation si convenable, cet effroi de la jeune fille,
+et même cette colère, d'être forcée de s'entretenir en un tel moment,
+dans sa maison, avec Rodrigue. Quand il lui dit:</p>
+
+<p class="verse"><span class="i5">«Quatre mots seulement:</span><br />
+Après, ne me réponds qu'avecque cette épée<a name="FNanchor_598" id="FNanchor_598" href="#Footnote_598" class="fnanchor">[598]</a>,»</p>
+
+<p>le sens, le motif de ces quatre mots, fort net dans l'espagnol, c'est
+qu'il veut d'abord se faire absoudre par sa maîtresse, et puis recevoir
+la mort de sa main. L'incident de <i>l'épée</i> dont nous avons parlé, et
+plusieurs autres détours, suspendent ou dénaturent un peu cette
+inspiration tendre et naïve. Cet incident s'achève sur les justes instances
+de Chimène, soit que l'odieuse épée rentre dans le fourreau,
+soit que l'acteur la jette au loin. (A défaut d'une note de l'auteur, la
+tradition est insuffisante.) Mais comment revenir à ces <i>quatre mots</i>
+<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span>
+qui ont été annonces plus haut, à ce motif qui a amené Rodrigue et
+que Castro a si directement exprimé?</p>
+
+<p class="verse">«Je fais ce que tu veux, mais sans quitter l'envie<br />
+De finir par tes mains ma déplorable vie;<br />
+Car enfin n'attends pas de mon affection<br />
+Un lâche repentir d'une bonne action.<br />
+De la main de ton père un coup irréparable<br />
+Déshonoroit du mien la vieillesse honorable<a name="FNanchor_599" id="FNanchor_599" href="#Footnote_599" class="fnanchor">[599]</a>.»</p>
+
+<p>Le développement donné à la phrase rend l'unité de trait plus difficile
+ici et partout ailleurs, mais le spectateur charmé ne remarque
+pas des sutures adroites, ou des soudures un peu plus forcées, comme
+ce: <i>Car enfin n'attends pas</i>...; plus loin: <i>Ce n'est pas qu'en effet</i><a name="FNanchor_600" id="FNanchor_600" href="#Footnote_600" class="fnanchor">[600]</a>...;
+et ces minutieuses observations n'empêchent pas le lecteur attentif
+d'être enlevé par une merveilleuse éloquence, après avoir goûté la
+beauté simple et plus réduite du motif original.</p>
+
+<p>La réponse de Chimène présente les mêmes qualités, les mêmes
+défauts si l'on veut. On peut voir à quel point y est amplifié le <i>Como
+caballero hiciste</i>, et la haute obligation de le <i>poursuivre</i> pour l'acquit
+de son honneur, exprimée dans l'espagnol en une forme plus féminine.
+Continuons:</p>
+
+<p class="verse">«Hélas! <i>ton intérêt ici me désespère</i>:
+Si quelque autre malheur m'avoit ravi mon père, etc.<a name="FNanchor_601" id="FNanchor_601" href="#Footnote_601" class="fnanchor">[601]</a>.»</p>
+
+<p>C'est là une idée touchante, exclusivement propre à Corneille, et
+exprimée en vers admirables, sauf encore la transition: <i>ton intérêt</i>....
+très-hasardée logiquement, car il ne s'agit guère dans cette plainte
+que de <i>son</i> intérêt à elle-même:</p>
+
+<p class="verse"><span class="i4">«.... j'aurois senti des charmes,</span><br />
+Quand une main si chère eût essuyé mes larmes<a name="FNanchor_602" id="FNanchor_602" href="#Footnote_602" class="fnanchor">[602]</a>.»</p>
+
+<p>Puis, pour rentrer dans l'idée dominante d'une vengeance de mort à
+obtenir, c'est encore, comme transition, le vers:</p>
+
+<p class="verse">«Car enfin n'attends pas de mon affection<a name="FNanchor_603" id="FNanchor_603" href="#Footnote_603" class="fnanchor">[603]</a>,»</p>
+
+<p>répété littéralement du discours précédent de Rodrigue.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span>
+L'inconvénient de l'argumentation oratoire, par laquelle Corneille
+ressemble souvent à Euripide, sans l'imiter, paraît mieux encore
+dans la discussion suivante, où Rodrigue veut prouver que Chimène
+doit le tuer, tandis que son amante veut éluder cette preuve. L'espagnol
+n'avait fait que glisser sur ce conflit; mais quiconque a lu et
+relu de telles scènes, sait quel est le privilége de notre Corneille, d'être
+réellement grand, émouvant et sublime, à travers toutes ses exagérations
+d'emphase et de dialectique<a name="FNanchor_604" id="FNanchor_604" href="#Footnote_604" class="fnanchor">[604]</a>.</p>
+
+<p>Désormais nous ne trouverons plus les deux poëtes aussi près l'un
+de l'autre, si ce n'est dans une seule scène, qui suit immédiatement
+celle-ci dans la <i>deuxième journée</i>, et qui terminera notre <i>troisième acte</i>.
+Aussi, au delà, nous contenterons-nous de parcourir la fable, ou, si
+l'on veut, l'histoire de Castro, en observant que Corneille n'y emprunte
+plus que quelques circonstances, et qu'il en omet et dénature
+un bien plus grand nombre.</p>
+
+<p><i>Scène III<sup>e</sup>. Un lieu désert, la nuit</i> (<i>près de Burgos</i>). Cet endroit écarté
+devait être absolument indiqué aux spectateurs de Corneille, quoiqu'il
+ne veuille en aucune manière violer ouvertement <i>la règle</i>, ou que du
+moins il suppose ce lieu dans l'enceinte même de Séville. Tout cela
+est mieux motivé dans l'espagnol. Il est naturel que Rodrigue ait à
+se cacher après une telle affaire, que son père soit convenu avec lui
+d'un lieu de rendez-vous pour aviser aux conséquences. Une louable
+intention de variété a fait composer ce monologue et le bel entretien
+qui suit en grands vers hendécasyllabes à triples rimes croisées, comme
+le <i>capitolo</i> de Dante par exemple. Ce mode, traité avec aisance et
+fermeté, se rapproche sensiblement de la grandeur du mode cornélien.</p>
+
+<p>Corneille imite de près le ton inquiet du vieux père qui attend
+son fils. Il aurait même pu citer, en regard de ces vers:</p>
+
+<p class="verse">«A toute heure, en tous lieux, dans une nuit si sombre,<br />
+Je pense l'embrasser, et n'embrasse qu'une ombre<a name="FNanchor_605" id="FNanchor_605" href="#Footnote_605" class="fnanchor">[605]</a>,»</p>
+
+<p>les vers de Castro:</p>
+
+<p class="verse">Voy abrazando sombras descompuesto<br />
+entre la obscura noche que ha cerrado;</p>
+
+<p>et en regard de celui-ci:</p>
+
+<div class="verse">
+<p>«Rodrigue ne vit plus, ou respire en prison<a name="FNanchor_606" id="FNanchor_606" href="#Footnote_606" class="fnanchor">[606]</a>,»</p>
+
+<p>Si es muerto, herido, ó preso? Ay, cielo santo!</p></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span>
+Enfin il entend le galop d'un cheval, voit le cavalier mettre pied à
+terre, et Rodrigue paraît.</p>
+
+<p>Ici nous devons une justice au poëte espagnol. Chacun sait combien
+sont véhéments et nobles dans Corneille les transports de don
+Diègue embrassant son vengeur. Castro est cité sans doute au bas
+de la page (voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_205">205</a> et <a href="#Page_206">206</a>); mais l'ensemble de sa
+tirade est d'une vigueur et d'une éloquence qui méritent qu'elle soit
+transcrite autrement que par fragments numérotés:</p>
+
+<div class="verse">
+<p><span class="i1">Hijo!&mdash;Padre!&mdash;Es posible que me hallo</span><br />
+entre tus brazos?... Hijo!... Aliento tomo<br />
+para en tus alabanzas empleallo.</p>
+
+<p><span class="i1">Como tardaste tanto?... pues de plomo</span><br />
+te puso mi deseo.... y pues veniste<br />
+no he de cansarte preguntando el como.</p>
+
+<p><span class="i1">Bravamente probaste! Bien lo hiciste!</span><br />
+bien mis pasados brios imitaste,<br />
+bien me pagaste el ser que me debiste!</p>
+
+<p><span class="i1">Toca las blancas canas que me honraste;</span><br />
+llega la tierna boca á la mexilla<br />
+donde la mancha de mi honor quitaste!</p>
+
+<p><span class="i1">Soberbia el alma á tu valor se humilla,</span><br />
+come conservador de la nobleza<br />
+que ha honrado tantos Reyes en Castilla.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">RODRIGO.</span></p>
+
+<p><span class="i1">Dame la mano, y alza la cabeza,</span><br />
+á quien como la causa se atribuya<br />
+si hay en mí algun valor y fortaleza.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">DON DIEGO.</span></p>
+
+<p><span class="i1">Con mas razon besára yo la tuya,</span><br />
+pues si yo te dí el ser naturalmente<br />
+tú me le has vuelto á pura fuerza suya<a name="FNanchor_607" id="FNanchor_607" href="#Footnote_607" class="fnanchor">[607]</a>.</p>
+</div>
+
+<p>On peut parler de l'éloquence espagnole, surtout quand c'est un
+élan vif et direct qui l'entraîne; mais en pareil cas sa diction, qui n'est
+pas étudiée, dégénère facilement en négligences et en tours vulgaires.
+C'est ce qu'on pourrait observer dans le reste de cette scène, d'un
+très-bel effet d'ailleurs.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span>
+Don Diègue veut que Rodrigue emploie sa valeur au service du Roi:</p>
+
+<p class="verse"><span class="i1">No dirán que la mano te ha servido</span><br />
+Para vengar agravios solamente:<br />
+Sirve en la guerra al Rey, que siempre ha sido<br />
+<span class="i1">Digna satisfaccion de un caballero</span><br />
+Servir al Rey á quien dexó ofendido;</p>
+
+<p>ce que Corneille eût pu citer en partie, quand il dit:</p>
+
+<p class="verse">«Ne borne pas ta gloire à venger un affront;<br />
+Porte-la plus avant: force par ta vaillance<br />
+Ce monarque au pardon<a name="FNanchor_608" id="FNanchor_608" href="#Footnote_608" class="fnanchor">[608]</a>....»</p>
+
+<p>Don Diègue a amené non loin du lieu où il s'entretient avec Rodrigue
+cinq cents gentilshommes de sa famille (<i>deudos</i>), montés et
+armés en guerre, réunis par lui-même pour honorer la disgrâce de
+son fils exilé (Corneille, placé dans d'autres conditions et au milieu
+de m&oelig;urs différentes, a dû altérer un peu ces données). Tous veulent
+que Rodrigue les commande:</p>
+
+<p class="verse">Que cada qual tu gusto solicita,<br />
+«C'est toi que veut pour chef leur généreuse bande<a name="FNanchor_609" id="FNanchor_609" href="#Footnote_609" class="fnanchor">[609]</a>.»</p>
+
+<p>L'ennemi, les Mores de la frontière, vient d'envahir la vieille Castille,
+les montagnes d'Oca, de Naxera; c'est l'histoire même. Chacun
+sait déjà combien il en coûte de frais d'invention et d'anachronisme
+à Corneille pour sauver ses <i>unités</i> de temps et de lieu en
+portant la scène à Séville, afin que le reflux du Guadalquivir puisse
+amener dans les limites voulues une bataille, une campagne de quelques
+heures.</p>
+
+<p>Rodrigue, pressé d'aller rejoindre sa troupe, demande et reçoit à
+genoux la bénédiction de son père. L'omission par Corneille de
+cette noble circonstance résulte bien moins d'une différence de m&oelig;urs
+nationales, que d'une différence entre les deux théâtres: l'espagnol
+sans cesse sanctifié par des détails sacramentels, le français obligé de
+s'interdire rigoureusement tout acte, toute parole, qu'on pourrait regarder
+comme une profanation.</p>
+
+<p>Mais à d'autres égards une invention propre à Corneille lui fournit
+dans cette scène un motif d'intérêt fort attachant, fort bien placé,
+qui manque et fait faute chez son devancier. Corneille, on le sait, a
+supposé l'amour pour Chimène, connu dès longtemps du père de Rodrigue.
+Le rude vieillard a pu n'en pas tenir compte pour exiger le
+<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span>
+duel; mais ici il est beau et dramatique que le jeune homme tout
+rempli de son amour sacrifié, que le fils respectueux, quitte envers
+un devoir si cruel, repousse, écarte avec une amertume contenue la
+pétulante allégresse de son père.</p>
+
+<p><i>Scène IV<sup>e</sup>.</i> C'est d'abord la mélancolique Infante qui, rêvant et admirant
+la campagne, aperçoit du balcon d'un château la troupe de
+Rodrigue: lui-même s'avance seul pour lui rendre hommage; Urraque,
+sans oser lui dire qu'elle voudrait être la dame de ses pensées,
+bénit son entreprise et ses exploits futurs. Un tour délicat, galant et
+chevaleresque, fait le mérite de cet épisode de mode castillane. Un
+signe de deuil, la couleur jaune des plumes et de l'armure du jeune
+chevalier, est presque la seule allusion qui soit faite à sa tragique
+situation. Il détourne adroitement le sens trop tendre des compliments
+de cette royale amante dédaignée, que l'histoire lui attribue,
+et que Corneille a introduite un peu péniblement sur la scène, comme
+on le voit encore dans ses deux derniers actes.</p>
+
+<p><i>Scène V<sup>e</sup>.</i> Rapide tableau de guerre dans les montagnes. Un roi
+more, traînant après lui ses captifs et son butin, est arrêté, vaincu,
+fait prisonnier par Rodrigue, qui reçoit son hommage, et se met à
+la poursuite de quatre autres rois. Tout se passe sous les yeux du
+spectateur, moins la mêlée, que décrit un berger poltron monté sur
+un arbre. C'est ici le seul endroit, très-court, où Castro ait fait usage
+d'un personnage bouffon ou <i>gracioso</i>. L'intelligent poëte abrége volontiers
+ces tumultueuses bagarres. Il suppose souvent ses personnages
+à cheval, mais il use de tous ses artifices pour les faire descendre
+à pied sur la scène. On conçoit la tentation offerte à Corneille
+de traduire tout ce fracas en un grand récit d'épopée comme celui
+du quatrième acte.</p>
+
+<p>La <i>scène VI <sup>e</sup></i> nous ramène au palais du Roi à Burgos, mais non pas
+d'abord au véritable fond de l'action. Castro tient à traiter l'histoire
+plus au large, à nous faire connaître les dispositions irascibles du
+prince don Sanche, et dont le Cid verra plus tard l'avénement et la
+catastrophe. Ce jeune furieux, agité par des pressentiments et des
+horoscopes, est difficilement contenu par don Diègue, son gouverneur,
+quand excité par le cliquetis des épées il veut tuer son maître
+d'armes, et qu'ensuite il menace l'Infante sa s&oelig;ur à cause d'un épieu
+sanglant qu'elle rapporte de la chasse.</p>
+
+<p>Enfin entre le Roi, avec sa cour, joyeux des succès de Rodrigue:
+il en entend d'abord le récit de la bouche du prince more; puis arrive
+le vainqueur lui-même, admis à recevoir les félicitations du Roi, de
+son père, du Prince et de l'Infante.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span>
+Corneille n'a que légèrement modifié cette situation, mais il en a
+relevé le caractère d'apparat par sa grande narration, dont les beautés
+ne comportent ici aucun parallèle.</p>
+
+<p>Il suit encore Castro dans les combinaisons qui surviennent, mais
+en les modifiant beaucoup.</p>
+
+<p>Chimène vient en grand deuil, accompagnée de ses écuyers, demander
+justice au Roi. C'est déjà la seconde démarche qu'elle fait,
+et elle la renouvelle encore dans la troisième journée. C'est trop
+sans doute au point de vue de l'art; mais il ne s'agit que de réciter
+de vieux romances de forme assez rude. L'art est suspendu; ce
+qui ailleurs semblerait un expédient grossier et troublerait toute
+illusion, est sans doute en Espagne ce qui charme le mieux les réminiscences
+du spectateur. C'est ainsi que don Diègue décrit cette
+entrée de Chimène dans les termes du narrateur populaire; Chimène
+récite de même sa plainte; de même encore le Roi récite en partie
+sa clémente réponse; et enfin, contrairement à tous les romances,
+Rodrigue assiste à tout cela sans avoir rien à dire, ou peu s'en faut.
+Seulement il relève la fin des plaintes traditionnelles de Chimène:
+elle dit que son ennemi est content tandis qu'elle est affligée, qu'<i>il
+rit</i> tandis qu'elle pleure.... Il s'écrie: «Ah! pour vos larmes, beaux
+yeux, je vous donnerois le sang de mes entrailles!» Le Roi conclut
+(ici l'auteur reparaît), en exilant Rodrigue à la tête de ses troupes,
+et en l'embrassant devant la plaintive orpheline, qui ne peut empêcher
+ses yeux de se tourner vers son héros. Urraque est un peu jalouse
+de cet échange de regards; le jeune prince veut que don Diègue
+l'emmène à l'armée à la suite de Rodrigue. C'est la fin de la <i>seconde
+journée</i>.&mdash;Toutes ces enluminures faciles et naïves, prodiguées pour
+glorifier le héros national, ne pouvaient convenir à l'art de Corneille.
+C'est assez pour lui d'avoir à renouveler (de trop près, comme il en
+convient) une démarche déjà faite <i>la veille</i> par Chimène, tandis qu'en
+espagnol, il y a plus d'un an d'intervalle.</p>
+
+<p>Il suppose donc que la venue de Chimène est annoncée au Roi,
+mais un peu avant son entrée; le Roi a ainsi le temps de congédier
+Rodrigue honorablement en lui donnant l'accolade; puis, comme il
+a entendu dire que Chimène aime Rodrigue, il se propose de l'éprouver,
+d'intelligence avec don Diègue. Or cet artifice et la scène
+qui s'ensuit, Corneille l'a été prendre dans la <i>troisième journée</i>, au
+moment d'une nouvelle plainte de Chimène, la troisième, chez Castro,
+que le poëte français a confondue avec la seconde, sentant bien
+que c'est déjà beaucoup de deux en vingt-quatre heures.</p>
+
+<p class="center"><span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span>
+<span class="smcap"><small>SOMMAIRE DE LA TROISIÈME JOURNÉE.</small></span></p>
+
+<p>1<sup>o</sup> <span class="smcap">Le Palais, à Burgos.</span> <i>L'Infante, qui a perdu sa mère depuis un
+an, fait confidence à don Arias du désir qu'elle aurait d'épouser le Cid;
+mais elle reconnaît en même temps quel obstacle lui oppose la passion
+toujours plus vive de son amie, et elle se résigne à oublier la sienne.</i></p>
+
+<p><i>Le Roi apprend à don Diègue le rappel de Rodrigue, qui en ce moment
+fait un pèlerinage en Galice. On annonce Chimène demandant justice
+pour la troisième fois, démarche bien peu motivée, puisque Rodrigue subit
+encore l'exil prononcé devant elle par le Roi dans la précédente journée.
+Là-dessus, Arias découvre au Roi l'amour secret de Chimène, et va préparer
+une ruse pour l'éprouver.</i></p>
+
+<p><i>Chimène, introduite, récite au Roi un second texte de romance d'un effet
+plus bizarre encore que le précédent, sur ses griefs contre Rodrigue<a name="FNanchor_610" id="FNanchor_610" href="#Footnote_610" class="fnanchor">[610]</a>; alors
+un domestique, chargé de ce rôle par Arias, vient annoncer que le Cid a
+péri dans une embuscade: douleur que Chimène laisse voir, mais qu'elle
+désavoue aussitôt qu'elle est détrompée. Elle obtient du Roi de faire
+appeler Rodrigue à un combat singulier, promettant d'épouser celui qui
+le tuera.</i></p>
+
+<p>2<sup>o</sup> <span class="smcap">Forêt, route de Galice.</span> <i>Halte du Cid; ses belles maximes sur la
+piété du soldat. Un lépreux demande assistance du fond d'un fossé. Rodrigue
+seul n'hésite pas à lui donner humblement des soins, et le fait
+manger avec lui. Tombant ensuite dans un sommeil mystique, il voit le
+lépreux transfiguré: c'est saint Lazare qui le bénit, lui présage ses succès,
+et remonte au ciel.</i></p>
+
+<p>3<sup>o</sup> <span class="smcap">Palais.</span> <i>Il s'agit d'un différend entre la Castille et l'Aragon
+pour la possession de Calahorra. Il pourrait être décidé par un
+combat singulier à livrer sur la frontière des deux États contre le terrible
+Aragonais don Martin Gonsalez; mais nul n'ose se présenter. Le Cid,
+de retour, paraît devant le Roi en même temps que l'Aragonais, dont il
+accepte le défi, et don Martin annonce qu'il profitera de ce duel pour
+obtenir Chimène.</i></p>
+
+<p>4<sup>o</sup> <span class="smcap">Maison de Chimène.</span> <i>Elle explique à Elvire la violence qu'elle
+s'est faite en demandant le combat contre Rodrigue. Une lettre où don
+Martin lui fait part de ses arrogantes prétentions la met au désespoir.</i></p>
+
+<p>5<sup>o</sup> <span class="smcap">Palais.</span> <i>Le Roi est préoccupé de son testament qu'il veut faire. Il
+a des enfants puînés et des filles à pourvoir; le jeune infant don Sanche
+manifeste encore ses dispositions violentes. Ce sont autant d'emprunts à
+<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span>
+l'histoire, de souvenirs de faits réels très-répandus dans la tradition, et
+rattachés plus tard à l'histoire du Cid</i> (dans la seconde partie des <i>Mocedades</i>).</p>
+
+<p><i>Chimène paraît en habits de fête, avec une lettre venue d'Aragon,
+dont elle affecte de se réjouir, et qui semble promettre que Rodrigue
+succombera dans le combat; mais ce qui l'amène en réalité, c'est son
+inquiétude même, dont elle convient à part pour le spectateur.</i></p>
+
+<p><i>Tandis qu'elle alarme le Roi et don Diègue par sa feinte assurance, un
+dernier artifice assez puéril va terminer ce jeu de magnanimité et dompter
+enfin sa constance. «Voici venir, dit un messager, un chevalier qui arrive
+d'Aragon, qui</i> porte la tête <i>de Rodrigue, et qui vient l'offrir à Chimène.»
+Consternation générale. Chimène désespérée confesse sans ménagement
+l'amour que sa vertu lui a fait dissimuler. Elle implore du Roi
+la permission de se retirer dans un couvent pour échapper à un hymen
+odieux, quand soudain Rodrigue paraît, vainqueur, et offrant sa propre
+tête.... Lui-même il explique l'équivoque qu'il a cru pouvoir employer.
+Le Roi et les grands pressent Chimène de subir la</i> condition <i>du combat
+ainsi retournée, et le mariage sera célébré le soir même par l'évêque de
+Palencia, environ trois ans après le début de l'action.</i></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap"><small>REMARQUES.</small></span></p>
+
+<p>Revenons à Corneille, fin du IV<sup>e</sup> acte. S'il modifie considérablement
+son auteur, on voit qu'il l'a très-bien compris. Il lui emprunte
+le noble congé donné par le Roi à Rodrigue; il improvise en quelques
+mots l'idée moins noble de l'épreuve que le Roi va faire lui-même.
+La fausse nouvelle qu'il donne est fort courte:</p>
+
+<p class="verse">«Il est mort à nos yeux des coups qu'il a reçus<a name="FNanchor_611" id="FNanchor_611" href="#Footnote_611" class="fnanchor">[611]</a>,»</p>
+
+<p>en place du récit que fait le domestique dans l'espagnol. Il est vrai
+toutefois que le récit plus étendu d'un combat et d'une embuscade
+donne le temps aux personnages présents d'observer l'émotion croissante
+de Chimène. Le don Diègue espagnol consent à jouer l'affliction
+plus qu'il ne fait chez Corneille, et convient à part qu'une telle
+fiction l'émeut encore de douleur. Chimène, dans son saisissement,
+prête à tomber en faiblesse, ne dit, en français, que ces mots: <i>Quoi!
+Rodrigue est donc mort</i><a name="FNanchor_612" id="FNanchor_612" href="#Footnote_612" class="fnanchor">[612]</a>? L'espagnol est presque aussi bref, et eût pu
+être cité:</p>
+
+<p class="verse">Muerto es Rodrigo? Rodrigo<br />
+es muerto?... No puedo mas....<br />
+Jesus mil veces!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span>
+Le Roi s'effrayant de son trouble, elle avoue qu'elle se sent la gorge
+serrée et le c&oelig;ur oppressé.</p>
+
+<p>Dès qu'elle est rassurée, nous voyons l'évolution soudaine et le
+hardi mensonge de la pudeur se produire de même chez les deux
+poëtes, mais à dire vrai, dans l'espagnol, avec une naïveté plus appropriée
+à cette étrange inconséquence. C'est plus naturellement une
+jeune fille qui s'effraye et s'irrite d'avoir été ainsi jouée et surprise.
+On voit qu'elle ne veut pas rester sous le coup de cet affront, et tout
+d'une haleine elle demande qu'on publie le ban d'un combat contre
+Rodrigue: pour prix de cette tête, elle donnera sa main et tous ses
+biens, ou si le champion n'est pas assez noble, la moitié de ses biens
+et sa protection. Le Roi hésite un peu à consentir, et don Diègue le
+décide en acceptant pour son fils le défi proposé<a name="FNanchor_613" id="FNanchor_613" href="#Footnote_613" class="fnanchor">[613]</a>.</p>
+
+<p>Il est assez curieux d'observer les circonstances du temps qui
+rendent ce pas plus difficile à Corneille, et qui imposent à Chimène
+successivement deux requêtes sanglantes au lieu d'une. C'est d'abord
+l'<i>échafaud</i> que sollicite sa vengeance. C'est l'édit de Richelieu,
+la sévère histoire du jour, dont il faut ici tenir compte avant la
+fable espagnole. Après la réponse équitable et modérée du Roi, qui
+rend peu probable l'application de l'<i>Édit</i>, Chimène peut invoquer
+le droit du moyen âge, le duel; et il faut voir avec quel soin Corneille
+proteste par la bouche du Roi contre <i>cette vieille coutume</i> si
+funeste à l'État, et si nécessaire à son drame. Il semble faire parler
+Louis XIII lui-même:</p>
+
+<p class="verse">«Mais de peur qu'en exemple un tel combat ne passe,<br />
+Pour témoigner à tous qu'à regret je permets<br />
+Un sanglant procédé qui ne me plut jamais,<br />
+De moi ni de ma cour il n'aura la présence<a name="FNanchor_614" id="FNanchor_614" href="#Footnote_614" class="fnanchor">[614]</a>.»</p>
+
+<p>S'il ménage beaucoup les convenances du gouvernement, Corneille
+ménage ici beaucoup moins que Castro la convenance morale
+et la délicatesse de Chimène. C'est plus qu'une hardiesse de la part
+du roi Ferdinand de tant insister sur la <i>flamme</i> secrète de Chimène,
+et de dénaturer jusqu'à ce point la loi du combat qu'elle vient
+d'obtenir:</p>
+
+<p class="verse">«<i>Qui qu'il soit</i> (le vainqueur), même prix est acquis à sa peine:<br />
+Je le veux de ma main présenter à Chimène,<br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span>
+Et que pour récompense il reçoive sa foi.<br />
+&mdash;Quoi? Sire, m'imposer une si dure loi!<br />
+&mdash;Tu t'en plains; mais ton feu, loin d'avouer ta plainte,<br />
+Si Rodrigue est vainqueur, <i>l'accepte sans contrainte</i>.<br />
+Cesse de murmurer contre <i>un arrêt si doux</i>:<br />
+Qui que ce soit des deux, j'en ferai ton époux<a name="FNanchor_615" id="FNanchor_615" href="#Footnote_615" class="fnanchor">[615]</a>.»</p>
+
+<p>Ainsi l'acte se termine, sans réplique de la part de la fière Chimène.
+Ce qu'elle ne semble pas avoir voulu entendre, l'admirable
+scène qui ouvre l'acte suivant fera bien voir qu'elle l'a entendu.</p>
+
+<p>Mais que ne fait-on pas pour un dénoûment! C'est le moment
+pour le poëte français de se soustraire à la fable absurde du dénoûment
+espagnol; le temps presse, et il faudra absolument conclure
+par le mariage. C'est à l'autorité royale à faire les frais d'un
+moyen de force majeure. Corneille semble s'autoriser, comme d'un
+exemple, de deux vers espagnols qu'il cite; il les prend à la fin d'un
+passage de romance qui fournit la réponse du Roi aux plaintes de
+la deuxième journée. Mais il n'y a point de parité réelle entre ces
+deux passages:</p>
+
+<div class="verse">
+<p>«Et ta flamme en secret rend grâces à ton roi,<br />
+Dont la faveur conserve un tel amant pour toi<a name="FNanchor_616" id="FNanchor_616" href="#Footnote_616" class="fnanchor">[616]</a>.»</p>
+
+<p>No haya mas, Ximena; baste;<br />
+levantaos, no lloreis tanto:<br />
+que ablandarán vuestras quejas<br />
+antrañas de acero y marmol.<br />
+Que podrá ser que algun dia<br />
+troqueis en placer el llanto,<br />
+<i>y si he guardado á Rodrigo<br />
+quizá para vos le guardo</i>.</p></div>
+
+<p>Ce dernier langage n'est qu'en un rapport discret et d'allusion
+avec les traditions dont toutes les mémoires sont remplies, à savoir un
+mariage <i>historique</i>, très-postérieur à la querelle, et obtenu, selon les
+variantes des divers âges, soit, en vertu du droit barbare, sur la demande
+même de la plaignante, soit par l'entremise bénévole du Roi,
+par une lettre de sa main adressée à l'indifférent guerrier.</p>
+
+<p>N'est-il pas remarquable que la troisième journée de Castro se
+passe tout entière sans ramener Rodrigue en présence de Chimène,
+avant l'expédient frivole et hasardé de son dénoûment? Ainsi disparaît
+et se dissipe le fond tragique et passionné que Corneille ne
+veut pas perdre de vue. Il a senti que la grande scène des deux
+jeunes gens au troisième acte est le vrai triomphe de son &oelig;uvre, et
+<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span>
+il se prévaut d'un léger changement survenu dans la situation pour
+renouveler une si touchante rencontre au commencement du cinquième.
+Nous laissons donc, comme en dehors de notre parallèle,
+cette grande scène remplie de beautés entièrement neuves, terminée
+par ce cri d'éternelle mémoire: <i>Paraissez, Navarrois</i><a name="FNanchor_617" id="FNanchor_617" href="#Footnote_617" class="fnanchor">[617]</a>!...</p>
+
+<p>Après une telle émotion, le théâtre, au temps de Corneille, devait
+être plein d'indulgence, de patience, peut-être même de sympathie
+pour les scènes d'attente qui doivent fournir à Rodrigue le temps
+strictement nécessaire à désarmer don Sanche en champ clos. Il
+nous faut voir expirer le malheureux amour de la Princesse, d'abord
+dans un monologue lyrique, ensuite dans un entretien avec sa confidente.
+Nous n'insisterons pas sur ce qu'on peut dire du désavantage
+de ces personnages secondaires auxquels la dignité trop uniforme
+du ton retire ce qu'ils pourraient avoir d'agréable, dans leur
+air naturel, au second plan. Dans cette mesure, doña Urraca paraît
+intéressante chez Castro quand elle confie ses peines au vieil Arias
+Gonzalo avec une résignation qui n'est pas sans grâce.</p>
+
+<p>A son tour Chimène, assistée aussi de sa confidente, nous demande
+un nouveau délai nécessaire à la durée du combat, et il faut bien le
+remplir par l'antithèse déjà trop prolongée de sentiments et d'alternatives
+contraires. Il est permis de croire qu'au lieu de cette dialectique
+traînante et forcée, l'étude directe du c&oelig;ur humain aurait
+pu mieux occuper ces instants de pénible attente.</p>
+
+<p>Voici enfin l'équivoque don Sanche avec son épée. Chimène,
+transportée de colère, lui ferme la bouche, le croyant vainqueur; puis
+sans se faire attendre, le Roi, entouré de sa cour, survient au milieu
+de son illusion. C'est ce qu'il fallait pour faire éclater en vers immortels
+l'aveu désormais irrécusable de son amour. Don Sanche peut
+alors expliquer qu'on lui a coupé la parole<a name="FNanchor_618" id="FNanchor_618" href="#Footnote_618" class="fnanchor">[618]</a>. A ce moment il est
+temps de nous ramener le noble Rodrigue pour offrir sa tête une dernière
+fois, mais de quel style incomparable! Voilà ce que doit être
+l'achèvement des émotions tragiques, voilà ce qui détermine l'état de
+l'âme dans lequel Corneille renvoie chez eux ses spectateurs. Nous
+ne voulons pas prendre congé de don Guillem de Castro d'une façon
+peu courtoise, mais il est utile, pour apprécier la différence générique
+<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span>
+des deux systèmes de poésie, de reproduire ici le dernier discours
+de ce Rodrigue devenu un peu trop vulgaire et facétieux:</p>
+
+<div class="verse">
+<p><span class="smcap i6">REY.</span></p>
+
+<p>De tan mentirosas nuevas<br />
+donde está quien fué el autor?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">RODRIGO.</span></p>
+
+<p>Antes fueron verdaderas:<br />
+que si bien lo adviertes, yo<br />
+no mandé decir en ellas<br />
+sino solo que venia<br />
+a presentarle á Ximena<br />
+la cabeza de Rodrigo,<br />
+en tu estado, en tu presencia,<br />
+de Aragon un caballero;<br />
+y esto es, señor, cosa cierta,<br />
+pues yo vengo de Aragon,<br />
+y no vengo sin cabeza,<br />
+y la de Martin Gonzalez<br />
+está en mi lanza allí fuera:<br />
+y esta le presenta ahora<br />
+en sus manos á Ximena.<br />
+Y pues ella en sus pregones<br />
+no dijo <i>viva</i>, ni <i>muerta</i>,<br />
+ni <i>cortada</i>; pues le doy<br />
+de Rodrigo la cabeza,<br />
+ya me debe el ser mi esposa;<br />
+mas si su rigor me niega<br />
+este premio, con mi espada<br />
+puede cortarla ella mesma.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">REY.</span></p>
+
+<p>Rodrigo tiene razon.<br />
+Yo pronuncio la sentencia<br />
+en su favor.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">XIMENA.</span></p>
+
+<p><span class="i6">Ay de mí!</span><br />
+Impídeme la vergüenza, etc.</p></div>
+
+<p>«<i>Le Roi</i>: Quel est l'auteur de ces fausses nouvelles? où est-il?&mdash;<i>Rodrigue</i>:
+Ces nouvelles étaient très-vraies, au contraire. Remarquez-le
+bien: tout ce que j'ai fait annoncer, c'est que d'Aragon un
+chevalier venait pour offrir en hommage à Chimène la tête de Rodrigue
+devant vous et en présence de votre cour. Or ce sont là toutes
+choses bien vraies, car je viens d'Aragon, et je ne viens pas sans ma
+tête. Pour celle de Martin Gonzalez, elle est là dehors au bout de ma
+lance; mais celle-ci, je la présente en ce moment à Chimène. Elle n'a
+point dit dans ses proclamations si elle la voulait ou vivante, ou
+morte, ou coupée. Puisque je lui porte la tête de Rodrigue, il est
+<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span>
+juste qu'elle soit mon épouse. Mais si sa rigueur me refuse cette récompense,
+avec mon épée elle peut la trancher elle-même.&mdash;<i>Le Roi</i>:
+Rodrigue a raison: je prononce le jugement en sa faveur.&mdash;<i>Chimène</i>:
+Ah Dieu! je suis interdite de honte, etc.»</p>
+
+<p class="left70">V.</p>
+
+<p class="center"><small>NOTE SUR LE <i>CID</i> DE DIAMANTE.</small></p>
+
+<p>Il n'est pas hors de propos d'ajouter ici quelques renseignements
+sur la traduction espagnole de notre <i>Cid</i>, à laquelle Voltaire a donné
+plus de réputation qu'elle ne mérite, en se vantant de l'avoir découverte
+comme un premier original <i>antérieur</i> à celui de Castro.</p>
+
+<p>J. B. Diamante, l'un des poëtes attachés à la chapelle et au théâtre
+sous la direction de Calderon et du roi Philippe IV lui-même, est
+l'auteur de cette &oelig;uvre insignifiante. Elle a pour titre: <i>El honrador
+de su padre</i>, le fils qui honore ou qui venge<a name="FNanchor_619" id="FNanchor_619" href="#Footnote_619" class="fnanchor">[619]</a> son père. On la trouve
+en tête d'un volume in-4<sup>o</sup>, le onzième d'un recueil mal fait et très-mal
+imprimé sous la seule garantie des libraires et des censeurs, intitulé:
+«Choix de Comédies nouvelles.... <i>Comedias nuevas escogidas de
+los mejores ingenios de España.</i>» Cette <i>onzième partie</i> renferme, selon
+l'usage, douze comédies ayant pour auteurs, célèbres ou ignorés, outre
+l'obscur Diamante, Calderon, Moreto, Baeza, C&oelig;llo, etc. Au milieu
+du frontispice, on lit: <i>Año</i> 1658, et au bas: <i>En Madrid</i>. Une réimpression,
+avec mêmes approbations et privilége, porte: <i>Año</i> 1659.
+Il est douteux que la pièce de Diamante ait jamais été publiée autrement
+en Espagne au dix-septième siècle. M. Eug. Ochoa l'a comprise
+dans le tome V du <i>Tesoro del Teatro español</i> (Paris, Baudry,
+1839, in-8<sup>o</sup>), où elle peut se lire plus nettement imprimée.</p>
+
+<p>Le traducteur ne fait aucune mention du poëte français qui lui
+fournit son texte. Ce n'est point <i>plagiat</i> dans la rigueur du mot:
+c'est plutôt parfaite indifférence, suivant l'esprit de l'époque et du
+pays. Mais pour concevoir quelles licences ce traducteur prend avec
+un auteur dont il semble ignorer l'existence, il suffit de dire que
+cette pièce est accommodée pour la scène espagnole. Tantôt, et le
+plus ordinairement, jusqu'au IV<sup>e</sup> acte, scène V<sup>e</sup> de Corneille, il traduit
+d'assez près, suivant les pensées, le dialogue et la distribution
+du maître; tantôt il s'écarte et divague, subtilise et paraphrase, d'une
+manière fort puérile. Dans sa troisième journée, il semble, plus
+<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span>
+scrupuleux que Corneille, s'arrêter devant l'invention du duel avec
+don Sanche, quoiqu'il ait reproduit jusque-là ce vague personnage.
+Quel sera donc le nouveau dénoûment? Une comédie que le
+Roi concerte avec don Diègue et Rodrigue. On fait croire à Chimène
+que sa demande est accordée, que le Cid est condamné à mort. Cachée
+dans sa prison, elle entend ses plaintes simulées, et quand les
+gardes viennent comme pour l'emmener au supplice, elle arrache
+une épée et se charge de défendre son époux. Là-dessus arrivent le
+Roi et toute la cour.</p>
+
+<p>Jusqu'à ce bel artifice, Diamante n'a fait aucuns frais d'invention,
+si ce n'est pour intercaler çà et là le caquet d'un valet <i>gracioso</i> très-froidement
+bouffon. Il mêle aussi au début de l'action les démarches
+que fait Rodrigue pour se procurer un portrait de Chimène, qui, dans
+une première entrevue à laquelle Corneille n'avait point songé, lui
+refuse de se laisser peindre.</p>
+
+<p>La mode du jour avait, ce semble, mis dans l'ombre le drame du
+Valencien G. de Castro, qui est pourtant resté populaire en Espagne
+jusqu'à présent. Ce qui est certain, c'est que Diamante paraît n'avoir
+pas pris la peine de le lire, et que pas un seul mot n'en réveille le
+souvenir, si ce n'est au travers du texte de Corneille, autant que
+celui-ci traduit ou imite son devancier. Plus d'une fois il eût été tout
+simple de reprendre à sa source l'expression originelle: c'est ce qui
+n'a jamais lieu, et il semble que ce soit un parti pris.</p>
+
+<p>Diamante supprime les sentiments, mais non le personnage de l'Infante,
+par un ménagement de cour peut-être, plus que de goût. La
+scène est naturellement rétablie à Burgos, et par suite le grand exploit
+de Rodrigue contre les Mores a lieu dans les contrées historiques,
+seule et tacite dérogation aux unités de Corneille. Mais quand le Cid
+raconte au Roi sa campagne, il lui faut, ayant lui-même rompu
+une lance avec le chef ennemi Sélim, plus de quarante vers d'une
+étonnante recherche pour décrire la fringante jument que montait ce
+prince arabe. A défaut d'autre indice de provenance, on peut reconnaître
+dans cet extravagant hors-d'&oelig;uvre en <i>estilo culto</i> l'influence
+directe de Philippe IV, si ce n'est même la royale main, dont tant de
+mauvais vers sont restés confondus avec ceux de ses <i>ingenios</i>, ainsi
+qu'il était arrivé plus d'une fois au grand Richelieu.</p>
+
+<p>Il est permis aussi de conjecturer, d'après les disparates heurtées
+du fond et des accessoires, que l'origine de l'ouvrage dut être d'abord
+quelque cahier de traduction commandé par une volonté imposante,
+et qu'ensuite le conseil suprême jugea indispensable d'égayer et d'enjoliver
+à la mode castillane cette pauvre muse française dont on faisait
+tant de bruit à Paris et dans les Pays-Bas espagnols.</p>
+
+<p>C'était quelque chose d'étrange sans doute que le point de vue
+<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span>
+<i>critique</i> de ces arrangeurs et de leur public; mais il en est toujours à
+peu près de même quand on a la prétention de transporter une littérature
+hors de son sol ou de son temps<a name="FNanchor_620" id="FNanchor_620" href="#Footnote_620" class="fnanchor">[620]</a>.</p>
+
+<p class="left70">V.</p>
+
+<h4 class="p2">III</h4>
+
+<p class="center"><small>AUX AMATEURS DE LA LANGUE FRANÇOISE</small><a name="FNanchor_621" id="FNanchor_621" href="#Footnote_621" class="fnanchor">[621]</a>.</p>
+
+<p class="left5"><span class="smcap">Messieurs</span>,</p>
+
+<p>Le soin où m'engage le desir que j'ai de satisfaire à vos curiosités
+(m'ayant fait découvrir cette excellente et ravissante pièce entre les
+nouveaux ouvrages de nos écrivains) m'a porté dans le dessein de la
+faire mettre sous la presse, pour vous en rendre participants. Je m'y
+suis de plus senti provoqué par le peu d'exemplaires qui s'en est
+trouvé en ces pays, et qui sembloit témoigner que la France fût jalouse
+que cet &oelig;uvre admirable tombât en la main des étrangers. Sa lecture
+a charmé l'oreille des rois, de telle sorte que, même dans les grands
+soins qui les environnent, il y en a qui l'ont fait réitérer plusieurs
+fois, tant ils l'ont estimée digne de leur audience. Aussi n'est-il point
+d'éloge assez relevé qui ne soit au-dessous de ses beautés; et ce
+n'est rien dire d'égal à ses grâces que d'assurer qu'elles expriment
+toutes celles qui sont les plus rares en l'élégance françoise, qu'elles
+représentent les traits les plus vifs et les plus beaux dont on puisse
+se servir pour expliquer la gloire des grandes actions d'une âme parfaitement
+<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span>
+généreuse, et bref que les lire et les admirer sont presque
+une même chose. Il faudroit imaginer d'autres louanges que celles
+que l'on est accoutumé de donner aux ouvrages les plus accomplis,
+pour les attribuer à celui-ci; les conceptions en sont si sublimes
+qu'elles ont quelque chose de divin, et qui va surpassant les efforts de
+la pensée humaine; enfin son excellence est telle, que vous la comprendrez
+mieux en la lisant, que je ne vous la puis décrire. Je n'y
+attache point d'argument, pource que l'auteur n'y en a point fait et
+que sa lecture surprendra votre esprit avec bien plus de douceur et
+de plaisir par la diversité de ses incidents inespérés, que si elle étoit
+précédée par une connoissance confuse du sujet telle que donneroit
+un argument qui ne seroit qu'un abrégé du contenu de toute la pièce.
+Recevez-la, s'il vous plaît, et si elle vous apporte autant de satisfaction
+que j'emploie de zèle à vous l'offrir, elle y trouvera une récompense
+assez convenable à ses mérites.</p>
+
+<p class="left70">J. P.</p>
+
+<hr class="c30" />
+<p class="p4"><a name="Page_242" id="Page_242"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span></p>
+
+<h2 class="title"><big>HORACE</big><br />
+TRAGÉDIE<br />
+<small>1640</small></h2>
+
+<p class="p4"><a name="Page_244" id="Page_244"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span></p>
+
+<h3>NOTICE.</h3>
+
+<p class="p2">Bien peu de personnes, même des plus lettrées, soupçonnent
+l'existence de tragédies antérieures à celle de Corneille sur le
+combat des Horaces et des Curiaces. Il y en a trois cependant;
+mais si elles ont un instant attiré l'attention de quelque curieux,
+elles ne le doivent qu'au chef-d'&oelig;uvre dont elles ont
+été suivies.</p>
+
+<p>L'<i>Orazia</i> qui donne son nom à la pièce que l'Arétin a faite
+sur ce sujet et qui a été imprimée pour la première fois à Venise
+en 1546, n'est autre que la s&oelig;ur d'Horace. Cette tragédie
+a été curieusement comparée à l'<i>Horace</i> de Corneille, en Italie
+par Napoli Signorelli<a name="FNanchor_622" id="FNanchor_622" href="#Footnote_622" class="fnanchor">[622]</a>, et en France par Ginguené<a name="FNanchor_623" id="FNanchor_623" href="#Footnote_623" class="fnanchor">[623]</a>; mais ce
+parallèle, au lieu de faire ressortir certaines analogies, n'a
+servi qu'à constater entre les deux &oelig;uvres de notables différences.</p>
+
+<p>La plus ancienne tragédie française d'<i>Horace</i> se trouve, avec
+un <i>Dioclétian</i>, dont le véritable sujet est le martyre de saint
+Sébastien, dans un volume in-12, publié à Paris, chez David
+le Clerc, en 1596, sous ce titre: «<i>Les Poësies de Pierre de
+Laudun d'Aigaliers</i>, contenans deux tragedies, la Diane, meslanges
+et acrostiches. &OElig;uvre autant docte et plein de moralité
+que les matieres y traictées sont doctes et recreatives.»</p>
+
+<p>Celle des deux tragédies d'Aigaliers qui doit seule nous occuper
+ici, est intitulée simplement, en tête de la page 36:
+«<i>Horace</i>, tragédie;» mais à la page 38 on trouve ce titre plus
+<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span>
+fastueux: «Tragédie d'<i>Horace trigemine</i>.» La dédicace est
+adressée «à très-haut et puissant seigneur Henry de Scipion,
+duc de Joyeuse.» Dans l'argument qui figure en tête de la
+pièce, Laudun ne fait guère qu'analyser le morceau de Tite
+Live que Corneille a placé au devant de la sienne et que nous
+reproduisons plus loin<a name="FNanchor_624" id="FNanchor_624" href="#Footnote_624" class="fnanchor">[624]</a>; mais après qu'Horace «appelé en
+justice comme <i>sorricide</i>,» a été renvoyé absous, on trouve le
+dénoûment fort inattendu que voici: «Metius Suffetius, qui
+avoit voulu faire trahison au roi Tullius<a name="FNanchor_625" id="FNanchor_625" href="#Footnote_625" class="fnanchor">[625]</a> à la suasion des citoyens
+d'Albe, fut par le roi Tullius condamné d'être tiré à quatre
+chevaux, dont l'exécution s'ensuivit; après, ce roi Tullius ayant
+régné trente-deux ans, fut inopinément foudroyé avec ses domestiques,
+qui est la clôture de la catastrophe de la tragédie;
+et pour te donner témoignage de mon dire, lecteur, qui as
+envie de savoir l'histoire au vrai et au long, je t'envoie ès auteurs
+suivants, desquels je me suis servi à composer cette tragédie.
+Je mets les noms des auteurs en latin, de peur de te
+tromper et moi aussi à la version française d'iceux. Plinius
+Novocomensis, Titus Livius, Virgilius, Ptolomæus, Chronica
+Chronicorum, Johannes Functius, Ovidius, Plutarchus, Alexarchus.»
+La tardive punition de Tullus est annoncée dans la
+pièce par ce jeu de scène: «Le foudre vient et le tue avec
+son gentilhomme.» Le dialogue monosyllabique qui a lieu
+pendant le combat est plus étrange encore:</p>
+
+<p class="verse">Çà, çà, tue, tue, tue.&mdash;Çà, çà, çà, tue, tue, pif, paf.</p>
+
+<p>Si incomplète que soit cette analyse, si peu nombreux que
+soient ces extraits, en voilà plus qu'il n'en faut pour prouver
+que Corneille n'a rien puisé à une pareille source.</p>
+
+<p>Enfin le troisième <i>Horace</i> antérieur à celui de Corneille,
+<i>el Honrado hermano</i>, <i>tragi-comedia famosa</i>, a été publié par
+Lope de Véga, âgé de soixante ans, dans le dix-huitième volume
+de son théâtre, qui parut en 1622 et contient, comme
+le prouvent les dédicaces, des ouvrages représentés longtemps
+auparavant. Le sujet de cette pièce se détache à peine sur un
+canevas d'aventures bizarres. «Nous ne sommes occupés, dit
+<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span>
+M. Saint-Marc Girardin dans la spirituelle analyse qu'il en a
+donnée<a name="FNanchor_626" id="FNanchor_626" href="#Footnote_626" class="fnanchor">[626]</a>, que de filles qu'on veut faire religieuses, de femmes
+déguisées en cavaliers, de ruses pour enlever la fille sous les
+yeux mêmes du père, toutes scènes de comédie. Pourquoi les
+personnages qui figurent dans ces scènes de comédie s'appellent-ils
+les Horaces et les Curiaces? Je n'en sais rien en vérité.
+Ils pourraient aussi bien s'appeler don Gusman, don Pèdre,
+don Gomez. L'histoire n'y perdrait rien; car l'histoire n'est
+pour rien dans tout cela.» Néanmoins, bien qu'on ne trouve
+dans cet ouvrage aucune intention de peindre le caractère romain,
+Lope ramasse dans Tite Live divers détails matériels
+qui servent plutôt à la bigarrure qu'à la vérité du tableau.
+Tels sont l'<i>interregnum</i>, ce régime bizarre qui en attendant une
+élection définitive donnait la royauté à une suite de sénateurs,
+souverains chacun pendant cinq jours; les pillages dans les campagnes
+albaines, conséquence de cette anarchie; deux ou trois
+ambassades d'Albe et de Rome, conduites tout autrement que
+dans Tite Live; la harangue de Metius entre les deux armées
+pour proposer le combat des six; l'appel au peuple conseillé
+par Tullus après la condamnation d'Horace; enfin sa défense
+par son père, faible imitation du magnifique thème oratoire
+fourni par l'historien. Ce n'était pas la peine d'exposer sur la
+scène le triple duel pour en retrancher, faute d'espace sans
+doute, la poursuite inégale des champions blessés, la fuite simulée
+de l'Horace survivant, qui accomplit sur place sa triple
+victoire avec une jactance de matamore. Le dénoûment de
+cette <i>tragi-comédie</i> exigeait un mariage à l'espagnole, qui
+s'entremêle à la scène du forum sans en abaisser le ton bien
+sensiblement. Horace a chez lui une fille de sénateur, qu'il
+prétend toutefois avoir respectée. Le père exige qu'il l'épouse
+avant de subir son supplice. On va la chercher, et
+pendant ce temps Horace est absous par une acclamation
+populaire.</p>
+
+<p>A coup sûr, ici encore, nous ne trouvons rien qui puisse
+nous faire supposer chez Corneille une imitation, un souvenir
+direct; la pièce de Lope de Véga ne présente avec la tragédie
+de notre poëte d'autres ressemblances que celles qui naissent
+<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span>
+de la communauté d'un sujet populaire et classique en tout
+pays. La scène où Julie, la Camille de Corneille, se trouve en
+face de son frère victorieux, est tout indiquée par Tite Live. Il
+est vrai que lorsque Julie s'exprime de la sorte: «Je ne viens
+pas avec allégresse célébrer ce jour, si ce n'est par mes
+pleurs<a name="FNanchor_627" id="FNanchor_627" href="#Footnote_627" class="fnanchor">[627]</a>,» cette pensée, qui n'est pas dans Tite Live, rappelle
+aussitôt ces vers:</p>
+
+<p class="verse">Et rends ce que tu dois à l'heur de ma victoire.<br />
+&mdash;Recevez donc mes pleurs, c'est ce que je lui dois<a name="FNanchor_628" id="FNanchor_628" href="#Footnote_628" class="fnanchor">[628]</a>;</p>
+
+<p>mais c'est là une idée fort naturelle, et cette similitude passagère
+est sans doute purement fortuite<a name="FNanchor_629" id="FNanchor_629" href="#Footnote_629" class="fnanchor">[629]</a>. Toutefois, si Corneille
+n'a pas eu de lui-même la pensée d'écrire une tragédie d'<i>Horace</i>,
+c'est probablement l'ouvrage de Lope, plutôt que tout
+autre, qui la lui a suggérée, car à cette époque il était naturel
+qu'il interrogeât le théâtre espagnol avec une curiosité que ne
+pouvaient exciter en lui au même degré de froides amplifications
+composées ailleurs pour la lecture plutôt que pour la
+scène.</p>
+
+<p>Du reste, de quelque manière qu'il ait été amené à traiter
+ce sujet d'<i>Horace</i>, il est certain que cette idée s'est présentée
+à son esprit peu de temps après le succès du <i>Cid</i>. Nous
+n'essayerons pas de le prouver, à l'aide d'une lettre écrite de
+Rouen, et datée du 14 juillet 1637, où Corneille dit à Rotrou:
+«M. Jourdy m'a conté les plus belles choses de son voyage de
+Dreux, et me donne grande envie de venir vous voir dans
+votre belle famille; mais c'est un plaisir que je ne saurai avoir
+encore de longtemps, vu que je veux vous montrer une nouvelle
+pièce qui est loin d'être finie.» Ce n'est pas là un témoignage
+suffisant à nos yeux, car nous aurons plus tard à
+présenter contre l'authenticité de ce document des objections
+<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span>
+sérieuses; mais notre opinion se fonde sur la <i>Lettre du désintéressé
+au sieur Mairet</i>, publiée vers la même époque, et réimprimée
+par nous à la suite du <i>Cid</i>. Là, en effet, il est question
+de la pièce que prépare Corneille, et le défenseur du poëte
+dit à ses adversaires: «Si par de petites escarmouches vous
+amusiez un si puissant ennemi, vous dissiperiez un nuage qui
+se forme en Normandie, et qui vous menace d'une furieuse
+tempête pour cet hiver<a name="FNanchor_630" id="FNanchor_630" href="#Footnote_630" class="fnanchor">[630]</a>.» Cette pièce ainsi promise pour la
+fin de 1637 ne parut, comme nous le verrons tout à l'heure,
+qu'au commencement de 1640.</p>
+
+<p>Cependant la dispute du <i>Cid</i> avait été close officiellement le
+5 octobre 1637, par la lettre que Boisrobert avait écrite à Mairet
+sur l'ordre du Cardinal<a name="FNanchor_631" id="FNanchor_631" href="#Footnote_631" class="fnanchor">[631]</a>. Ce ne fut donc pas la nécessité de
+la lutte, mais seulement le découragement profond qu'elle avait
+causé à Corneille, qui l'empêcha pendant plus de deux années
+de rien donner au théâtre. C'est ce que nous apprend le passage
+suivant d'une lettre écrite par Chapelain à Balzac, le
+15 janvier 1639<a name="FNanchor_632" id="FNanchor_632" href="#Footnote_632" class="fnanchor">[632]</a>: «Corneille est ici depuis trois jours, et d'abord
+m'est venu faire un éclaircissement sur le livre de l'Académie
+pour ou plutôt contre <i>le Cid</i>, m'accusant, et non sans
+raison, d'en être le principal auteur. Il ne fait plus rien, et
+Scudéry a du moins gagné cela, en le querellant, qu'il l'a rebuté
+du métier, et lui a tari sa veine. Je l'ai, autant que j'ai
+pu, réchauffé et encouragé à se venger, et de Scudéry et de sa
+protectrice, en faisant quelque nouveau <i>Cid</i> qui attire encore
+les suffrages de tout le monde, et qui montre que l'art n'est pas
+ce qui fait la beauté; mais il n'y a pas moyen de l'y résoudre;
+et il ne parle plus que de règles et que des choses qu'il eût pu
+répondre aux académiciens, s'il n'eût point craint de choquer
+les puissances, mettant au reste Aristote entre les auteurs apocryphes
+lorsqu'il ne s'accommode pas à ses imaginations.»</p>
+
+<p>Dans une autre lettre, du 9 mars 1640, Chapelain parle de
+la première représentation d'<i>Horace</i> comme d'un fait tout récent,
+et en fixe par conséquent la date d'une manière fort approximative:
+<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span>
+«Pour le combat des <i>Horaces</i>, dit-il, ce ne sera
+pas sitôt que vous le verrez, pource qu'il n'a encore été représenté
+qu'une fois devant Son Éminence, et que, devant que
+d'être publié, il faut qu'il serve six mois de gagne-pain aux
+comédiens. Telles sont les conventions des poëtes mercenaires,
+et tel est le destin des pièces vénales; mais vous le verrez
+assez à temps<a name="FNanchor_633" id="FNanchor_633" href="#Footnote_633" class="fnanchor">[633]</a>.»</p>
+
+<p>Pour bien entendre ceci et se rendre compte de l'injustice
+des accusations de Chapelain, il faut savoir que Corneille ne
+pouvait conserver quelques mois ses droits d'auteur sur un
+ouvrage qu'en en retardant l'impression. «L'usage observé
+de tout temps entre tous les comédiens françois, étoit de
+n'entreprendre point de jouer, au préjudice d'une troupe, les
+pièces dont elle étoit en possession, et qu'elle avoit mises au
+théâtre, à ses frais particuliers, pour en retirer les premiers
+avantages, jusqu'à ce qu'elles fussent rendues publiques par
+l'impression<a name="FNanchor_634" id="FNanchor_634" href="#Footnote_634" class="fnanchor">[634]</a>.»</p>
+
+<p>Chapelain, par malheur, ne donne pas de détails à Balzac
+sur les premières représentations, et ne lui nomme aucun des
+acteurs chargés des principaux rôles. Nous trouvons bien dans
+l'édition de M. Lefèvre les indications suivantes: <span class="smcap">le vieil Horace</span>,
+<i>Baron père</i>; <span class="smcap">Horace</span>, <i>Montfleury</i>; <span class="smcap">Curiace</span>, <i>Bellerose</i>;
+<span class="smcap">Sabine</span>, <i>Mlle de Villiers</i>; <span class="smcap">Camille</span>, <i>Mlle Beaupré</i>; mais, comme
+d'ordinaire, elles ne reposent sur aucun document sérieux.</p>
+
+<p>Lemazurier avance, il est vrai, que Montfleury a joué d'original
+dans <i>Horace</i>, mais sa seule autorité est un passage de
+Chapuzeau que nous avons eu occasion de citer dans la <i>Notice</i>
+du <i>Cid</i><a name="FNanchor_635" id="FNanchor_635" href="#Footnote_635" class="fnanchor">[635]</a>, et qui ne se prête nullement aux conséquences qu'on
+en veut tirer.</p>
+
+<p>Tout ce qui concerne les autres acteurs est de pure invention.</p>
+
+<p>Bien plus, aucun témoignage remontant à l'époque même
+des premières représentations ne nous apprend où <i>Horace</i> a
+été joué d'abord. Seulement, comme nous savons d'une part
+<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span>
+que <i>Cinna</i> fut donné à l'hôtel de Bourgogne, de l'autre que
+Mondory fut frappé d'apoplexie peu de temps après la première
+représentation du <i>Cid</i> au Marais, et que cette troupe
+se trouvait alors fort démembrée<a name="FNanchor_636" id="FNanchor_636" href="#Footnote_636" class="fnanchor">[636]</a>, il est vraisemblable que
+Corneille, au moment de faire représenter <i>Horace</i>, abandonna
+le théâtre du Marais pour celui de l'hôtel de Bourgogne, où
+plusieurs de ses interprètes habituels étaient venus s'établir.
+Les témoignages assez tardifs que nous fournissent les contemporains
+de notre poëte sur les représentations d'<i>Horace</i> se
+rapportent tous à l'hôtel de Bourgogne. Le premier est un
+passage de <i>la Pratique du Théâtre</i>, de l'abbé d'Aubignac, qu'il
+importe de rapporter textuellement, car il n'est pas fort clair
+et se prête à diverses interprétations; il se trouve au septième
+chapitre, intitulé: <i>Du mélange de la représentation avec la
+vérité de l'action théâtrale</i><a name="FNanchor_637" id="FNanchor_637" href="#Footnote_637" class="fnanchor">[637]</a>. «Que Floridor ou Beauchasteau
+(<i>deux acteurs de l'hôtel de Bourgogne</i>) fassent, dit d'Aubignac,
+le personnage de Cinna, qu'ils soient bons ou mauvais acteurs,
+bien ou mal vêtus.... toutes ces choses sont, à mon avis, et
+dépendent de la représentation.</p>
+
+<p>«Ainsi, Floridor et Beauchasteau, en ce qu'ils sont en eux-mêmes,
+ne doivent être considérés que comme représentants,
+et cet Horace et ce Cinna qu'ils représentent, doivent
+être considérés à l'égard du poëme comme véritables personnages....</p>
+
+<p>«On n'approuveroit pas que Floridor, en représentant Cinna,
+s'avisât de parler de ses affaires domestiques ni de la perte ou
+du gain que les comédiens auroient fait en d'autres pièces....»</p>
+
+<p>On peut conclure, ce semble, de tout ce morceau, un peu
+embarrassé, qu'au moment où d'Aubignac écrivait, c'est-à-dire
+vers 1657, Floridor jouait les rôles d'Horace et de Cinna,
+comme chef d'emploi, suivant l'expression aujourd'hui reçue
+au théâtre, et que Beauchâteau était du nombre des comédiens
+qui se contentent «des seconds rôles, ou qui ont l'alternative
+avec un camarade pour les premiers<a name="FNanchor_638" id="FNanchor_638" href="#Footnote_638" class="fnanchor">[638]</a>.»</p>
+
+<p>Il faut maintenant venir jusqu'à <i>l'Impromptu de Versailles</i>,
+c'est-à-dire jusqu'à 1663, pour trouver de nouveaux détails
+<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span>
+sur les représentations d'<i>Horace</i> à l'hôtel de Bourgogne. Molière
+suppose qu'un poëte demande à une troupe qu'il veut
+juger, de lui réciter une scène d'amant et d'amante: «Là-dessus
+une comédienne et un comédien auroient fait une scène
+ensemble, qui est celle de Camille et de Curiace:</p>
+
+<p class="verse">Iras-tu, ma chère âme, et ce funeste honneur<br />
+Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur?<br />
+&mdash;Hélas! je vois trop bien, etc.<a name="FNanchor_639" id="FNanchor_639" href="#Footnote_639" class="fnanchor">[639]</a>.</p>
+
+<p>....le plus naturellement qu'ils auroient pu. Et le poëte aussitôt:
+«Vous vous moquez, vous ne faites rien qui vaille;
+et voici comme il faut réciter cela (il imite Mlle de Beauchâteau,
+comédienne de l'hôtel de Bourgogne):</p>
+
+<p class="verse">Iras-tu, ma chère âme, etc.<br />
+&mdash;Non, je te connois mieux, etc.</p>
+
+<p>Voyez-vous comme cela est naturel et passionné? Admirez ce
+visage riant qu'elle conserve dans les plus grandes afflictions.</p>
+
+<p>Dans l'édition de 1660, Corneille remplaça: «Iras-tu, ma
+chère âme?» qui avait vieilli, par: «Iras-tu, Curiace?» Cela
+eût été sans doute indifférent à la Beauchâteau; mais Mlle Clairon,
+qui était en droit d'avoir ses préférences, n'hésita pas à
+rétablir «ma chère âme,» qui en effet n'a ici rien de banal,
+ni de galant, et ajoute au contraire l'expression d'une tendresse
+profonde au cri d'épouvante que laisse échapper Camille.</p>
+
+<p>Si, dans l'histoire des représentations de la tragédie d'<i>Horace</i>,
+nous avions voulu suivre un ordre purement chronologique,
+il eût fallu, avant de nommer Mlle Clairon, raconter une
+anecdote souvent reproduite, mais presque toujours défigurée.
+Peut-être à cause de cela, y aura-t-il quelque nouveauté à la
+donner ici telle que la raconte l'abbé Nadal<a name="FNanchor_640" id="FNanchor_640" href="#Footnote_640" class="fnanchor">[640]</a>. Dans ses <i>Observations
+sur la tragédie ancienne et moderne</i>, cet exact ami
+des règles, après avoir regretté vivement que le meurtre de
+Camille s'accomplisse sur la scène, continue en ces termes:
+«La demoiselle Duclos, une de nos plus célèbres comédiennes,
+autant par les grâces de sa personne que par la beauté de sa
+voix et la noblesse de son action, jouoit le rôle de Camille, et
+<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span>
+lorsqu'après ses imprécations contre Rome victorieuse et
+contre ce qu'elle se devoit à elle-même aussi bien qu'à sa patrie,
+elle sortoit du théâtre avec une sorte de précipitation,
+elle fut assez embarrassée dans la queue traînante de sa robe
+pour ne pouvoir s'empêcher de tomber. L'acteur, plus civil
+qu'il ne convenoit à la fureur d'Horace outré de tous les propos
+injurieux de sa s&oelig;ur, ôta son chapeau d'une main et lui
+présenta l'autre pour la relever, et pour la conduire avec une
+grâce affectée dans la coulisse, où ayant remis son chapeau, et
+même enfoncé, puis tiré son épée, il parut la tuer avec brutalité.
+Baron certainement n'eût pas fait la même chose que
+Beaubourg; il eût profité de l'occasion en grand comédien qui
+jouoit avec noblesse, mais sans sortir de la nature: il n'eût pas
+manqué de la tuer dans sa chute même; la singularité de l'incident
+eût aux yeux des spectateurs corrigé peut-être l'atrocité
+de l'action, et la faute même du poëte.»</p>
+
+<p>Dans les cours de déclamation, les imprécations de Camille,
+pour nous servir du terme consacré, sont considérées à bon
+droit comme une épreuve décisive pour les jeunes tragédiennes;
+c'est peut-être, en effet, le morceau de notre répertoire classique
+où l'inexpérience choque le moins, et où les grandes
+qualités dramatiques ressortent le mieux; aussi Camille est-il
+le rôle de prédilection de la plupart des débutantes<a name="FNanchor_641" id="FNanchor_641" href="#Footnote_641" class="fnanchor">[641]</a>.</p>
+
+<p>Chapelain ne s'était pas trompé en écrivant, le 9 mars 1640,
+à Balzac, que ce ne serait pas de sitôt qu'il verrait l'<i>Horace</i>:
+l'achevé d'imprimer est du 15 janvier 1641<a name="FNanchor_642" id="FNanchor_642" href="#Footnote_642" class="fnanchor">[642]</a>. Malgré ce retard,
+<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span>
+«il courut un bruit, dit Pellisson<a name="FNanchor_643" id="FNanchor_643" href="#Footnote_643" class="fnanchor">[643]</a>, qu'on feroit encore
+des observations et un nouveau jugement sur cette pièce.»
+A ce sujet Corneille, faisant une allusion spirituelle, mais
+en même temps grave et ferme, à la persécution suscitée
+contre <i>le Cid</i> par le Cardinal et une autre personne de
+grande qualité dont nous avons déjà vainement cherché à
+découvrir le nom<a name="FNanchor_644" id="FNanchor_644" href="#Footnote_644" class="fnanchor">[644]</a>, écrivit à un de ses amis ces mots si souvent
+cités: «Horace fut condamné par les duumvirs, mais il
+fut absous par le peuple.»</p>
+
+<p>Corneille avait invité Chapelain, l'abbé d'Aubignac et plusieurs
+autres beaux esprits à entendre la lecture d'<i>Horace</i>.
+C'est d'Aubignac qui nous l'apprend: «M. Corneille, dit-il,
+n'a pas sujet de se plaindre de moi, si j'use de cette liberté
+publique; je n'ai point de commerce avec lui, et j'aurois peine
+à reconnoître son visage, ne l'ayant jamais vu que deux fois:
+la première, quand, après son <i>Horace</i>, il me vint prier d'assister
+à la lecture qu'il en devoit faire chez feu M. de Boisrobert,
+en la présence de MM. Chapelain, Barreau, Charpi,
+Faret et l'Estoile, dont il ne voulut pas suivre l'avis que j'avois
+ouvert; et l'autre, quand, après son <i>&OElig;dipe</i>, il me vint remercier
+d'une visite que je lui avois rendue, et du bien que
+j'avois dit de lui dans ma <i>Pratique</i>, où il ne trouvoit rien à
+condamner que l'excès de ses louanges<a name="FNanchor_645" id="FNanchor_645" href="#Footnote_645" class="fnanchor">[645]</a>.»</p>
+
+<p>L'anecdote suivante, extraite du <i>Menagiana</i><a name="FNanchor_646" id="FNanchor_646" href="#Footnote_646" class="fnanchor">[646]</a>, se rapporte
+sans doute à cette lecture d'<i>Horace</i>: «M. Corneille reprochoit
+un jour à M. de Boisrobert qu'il avoit mal parlé d'une de ses
+pièces, étant sur le théâtre. «Comment pourrois-je avoir mal
+parlé de vos vers sur le théâtre, lui dit M. de Boisrobert, les
+ayant trouvés admirables dans le temps que vous les barbouilliez
+<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span>
+en ma présence?» Il vouloit dire par là que M. Corneille
+lisoit mal ses vers, qui étoient d'ailleurs très-beaux lorsqu'on
+les entendoit dans la bouche des meilleurs acteurs du
+monde<a name="FNanchor_647" id="FNanchor_647" href="#Footnote_647" class="fnanchor">[647]</a>.» Si Boisrobert ne donna, pendant la réunion, que des
+éloges à la pièce, les autres auditeurs présentèrent, au contraire,
+de nombreuses et opiniâtres critiques, dont Corneille,
+malgré ses promesses, ne tint jamais aucun compte, même au
+moment décisif de l'impression. On trouve dans une lettre
+adressée par Chapelain à Balzac, le 17 novembre 1640, et dont
+nous avons déjà eu occasion de reproduire la première partie<a name="FNanchor_648" id="FNanchor_648" href="#Footnote_648" class="fnanchor">[648]</a>,
+de curieux détails sur ce point. «Les poëtes, dit-il, sont bizarres
+et ne prennent point les choses comme il faut jamais. Cettui-ci,
+après cette harangue, m'en fit une autre bourrue. Dès l'année
+passée, je lui dis qu'il falloit changer son cinquième acte des
+<i>Horaces</i>, et lui dis par le menu comment; à quoi il avoit
+résisté toujours depuis, quoique tout le monde lui criât que sa
+fin étoit brutale et froide, et qu'il en devoit passer par mon
+avis. Enfin, de lui-même, il me vint dire qu'il se rendoit et
+qu'il le changeroit, et que ce qu'il ne l'avoit pas fait étoit
+pource qu'en matière d'avis, il craignoit toujours qu'on ne les lui
+donnât par envie et pour détruire ce qu'il avoit bien fait. Vous
+rirez sans doute de ce mauvais compliment, pour le moins si
+vous êtes comme moi, qui me contente de connoître les sottises
+sans m'en émouvoir ni fâcher....»</p>
+
+<p>L'abbé d'Aubignac avait aussi conseillé à Corneille de modifier
+<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span>
+la fin de sa pièce; il dit dans sa <i>Pratique du théâtre</i><a name="FNanchor_649" id="FNanchor_649" href="#Footnote_649" class="fnanchor">[649]</a>: «La
+mort de Camille par la main d'Horace, son frère, n'a pas été
+approuvée au théâtre, bien que ce soit une aventure véritable,
+et j'avois été d'avis, pour sauver en quelque sorte l'histoire,
+et tout ensemble la bienséance de la scène, que cette fille désespérée,
+voyant son frère l'épée à la main, se fût précipitée
+dessus: ainsi elle fût morte de la main d'Horace, et lui eût été
+digne de compassion comme un malheureux innocent; l'histoire
+et le théâtre auroient été d'accord.»</p>
+
+<p>Corneille, dans son <i>Examen</i>, publié trois ans après l'ouvrage
+de d'Aubignac, établit très-bien que cet expédient, contraire à
+l'histoire, serait en même temps fort éloigné de la vraisemblance,
+et qu'Horace ne laisserait pas d'être criminel pour
+avoir tiré l'épée contre Camille, «puisqu'il n'y a point de troisième
+personne sur le théâtre à qui il pût adresser le coup
+qu'elle recevroit<a name="FNanchor_650" id="FNanchor_650" href="#Footnote_650" class="fnanchor">[650]</a>.»</p>
+
+<p>La critique que fait d'Aubignac de la conduite de Valère est
+assurément mieux fondée, mais elle se termine par une objection
+fort maladroite: «Dans <i>Horace</i>, dit-il, le discours mêlé
+de douleur et d'indignation que Valère fait dans le cinquième
+acte s'est trouvé froid, inutile et sans effet, parce que dans le
+cours de la pièce, il n'avoit point paru touché d'un si grand
+amour pour Camille, ni si empressé pour en obtenir la possession,
+que les spectateurs se dussent mettre en peine de ce qu'il
+pense, ni de ce qu'il doit dire après sa mort.... Selon l'humeur
+des François, il faut que Valère cherche une plus noble voie
+pour venger sa maîtresse, et nous souffririons plus volontiers
+qu'il étranglât Horace que de lui faire un procès. Un coup de
+fureur seroit plus conforme à la générosité de notre noblesse,
+qu'une action de chicane qui tient un peu de la lâcheté, et que
+nous haïssons<a name="FNanchor_651" id="FNanchor_651" href="#Footnote_651" class="fnanchor">[651]</a>.»</p>
+
+<p>Corneille relève ces critiques une à une, sans nommer d'Aubignac,
+sans même faire aucune allusion à un ouvrage imprimé:
+«Quelques-uns, dit-il, ne veulent pas que Valère y
+soit un digne accusateur d'Horace;» et il continue de la sorte,
+comme s'il répondait à de simples bruits, à des observations
+<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span>
+recueillies dans le public; puis il termine son examen en rappelant
+de la manière la plus piquante à son adversaire la nécessité
+de se conformer à la vérité historique, si mal observée
+de son temps: «S'il ne prend pas le procédé de France, il
+faut considérer qu'il est Romain, et dans Rome, où il n'auroit
+pu entreprendre un duel contre un autre Romain sans faire un
+crime d'État; et que j'en aurois fait un de théâtre, si j'avois
+habillé un Romain à la françoise.»</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span></p>
+
+<h3 class="title"><small>A MONSEIGNEUR</small><br />
+LE CARDINAL DE RICHELIEU<a name="FNanchor_652" id="FNanchor_652" href="#Footnote_652" class="fnanchor">[652]</a>.</h3>
+
+<p class="p2 left5"><span class="smcap">Monseigneur</span>,</p>
+
+<p>Je n'aurois jamais eu la témérité de présenter à <span class="smcap">Votre
+Éminence</span> ce mauvais portrait d'Horace, si je n'eusse
+considéré qu'après tant de bienfaits que j'ai reçus d'elle,
+le silence où mon respect m'a retenu jusqu'à présent passeroit
+pour ingratitude, et que quelque juste défiance
+que j'aye de mon travail, je dois avoir encore plus de
+confiance en votre bonté. C'est d'elle que je tiens tout ce
+que je suis; et ce n'est pas sans rougir que pour toute
+reconnoissance, je vous fais un présent si peu digne de
+vous, et si peu proportionné à ce que je vous dois. Mais,
+dans cette confusion, qui m'est commune avec tous ceux
+qui écrivent, j'ai cet avantage qu'on ne peut, sans quelque
+injustice, condamner mon choix, et que ce généreux
+Romain, que je mets aux pieds de V. É., eût pu paroître
+devant elle avec moins de honte, si les forces
+de l'artisan eussent répondu à la dignité de la matière.
+J'en ai pour garant l'auteur dont je l'ai tirée, qui commence
+à décrire cette fameuse histoire par ce glorieux
+éloge, «qu'il n'y a presque aucune chose plus noble dans
+<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span>
+toute l'antiquité<a name="FNanchor_653" id="FNanchor_653" href="#Footnote_653" class="fnanchor">[653]</a>.» Je voudrois que ce qu'il a dit de l'action
+se pût dire de la peinture que j'en ai faite, non pour
+en tirer plus de vanité, mais seulement<a name="FNanchor_654" id="FNanchor_654" href="#Footnote_654" class="fnanchor">[654]</a> pour vous offrir
+quelque chose un peu moins indigne de vous être offert.
+Le sujet étoit capable de plus de grâces, s'il eût été traité
+d'une main plus savante; mais du moins il a reçu de la
+mienne toutes celles qu'elle étoit capable de lui donner,
+et qu'on pouvoit raisonnablement attendre d'une muse
+de province<a name="FNanchor_655" id="FNanchor_655" href="#Footnote_655" class="fnanchor">[655]</a>, qui n'étant pas assez heureuse pour jouir
+souvent des regards de V. É., n'a pas les mêmes lumières
+à se conduire qu'ont celles qui en sont continuellement
+éclairées. Et certes, <span class="smcap">Monseigneur</span>, ce changement
+visible qu'on remarque en mes ouvrages depuis
+que j'ai l'honneur d'être à V. É.<a name="FNanchor_656" id="FNanchor_656" href="#Footnote_656" class="fnanchor">[656]</a>, qu'est-ce autre chose
+qu'un effet des grandes idées qu'elle m'inspire, quand
+elle daigne souffrir que je lui rende mes devoirs? et
+à quoi peut-on attribuer ce qui s'y mêle de mauvais,
+qu'aux teintures grossières que je reprends quand je demeure
+abandonné à ma propre foiblesse? Il faut, <span class="smcap">Monseigneur</span>,
+que tous ceux qui donnent leurs veilles au
+théâtre publient hautement avec moi que nous vous avons
+deux obligations très-signalées: l'une, d'avoir ennobli le
+but de l'art; l'autre, de nous en avoir facilité les connoissanccs.
+Vous avez ennobli le but de l'art, puisqu'au lieu
+de celui de plaire au peuple que nous prescrivent nos
+<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span>
+maîtres, et dont les deux plus honnêtes gens de leur siècle,
+Scipion et Lælie, ont autrefois protesté de se contenter<a name="FNanchor_657" id="FNanchor_657" href="#Footnote_657" class="fnanchor">[657]</a>,
+vous nous avez donné celui de vous plaire et de vous divertir;
+et qu'ainsi nous ne rendons pas un petit service
+à l'État, puisque contribuant à vos divertissements, nous
+contribuons à l'entretien d'une santé qui lui est si précieuse
+et si nécessaire. Vous nous en avez facilité les connoissances,
+puisque nous n'avons plus besoin d'autre étude
+pour les acquérir que d'attacher nos yeux sur V. É., quand
+elle honore de sa présence et de son attention le récit de
+nos poëmes. C'est là que lisant sur son visage ce qui lui
+plaît et ce qui ne lui plaît pas, nous nous instruisons
+avec certitude de ce qui est bon et de ce qui est mauvais, et
+tirons des règles infaillibles de ce qu'il faut suivre et de ce
+qu'il faut éviter; c'est là que j'ai souvent appris en deux
+heures ce que mes livres n'eussent pu m'apprendre en dix
+ans; c'est là que j'ai puisé ce qui m'a valu l'applaudissement
+du public; et c'est là qu'avec votre faveur j'espère
+puiser assez pour être un jour une &oelig;uvre digne de vos
+mains. Ne trouvez donc pas mauvais, <span class="smcap">Monseigneur</span>,
+que pour vous remercier de ce que j'ai de réputation,
+dont je vous suis entièrement redevable, j'emprunte
+quatre vers d'un autre Horace que celui que je vous
+<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span>
+présente, et que je vous exprime par eux les plus véritables
+sentiments de mon âme:</p>
+
+<p class="verse"><span class="i2"><i>Totum muneris hoc tui est</i>,</span><br />
+<i>Quod monstror digito prætercuntium,</i><br />
+<span class="i2"><i>Scenæ non levis artifex:</i></span><br />
+<i>Quod spiro et placeo, si placeo, tuum est</i><a name="FNanchor_658" id="FNanchor_658" href="#Footnote_658" class="fnanchor">[658]</a>.</p>
+
+<p>Je n'ajouterai qu'une vérité à celle-ci, en vous suppliant
+de croire que je suis et serai toute ma vie, très-passionnément<a name="FNanchor_659" id="FNanchor_659" href="#Footnote_659" class="fnanchor">[659]</a>,</p>
+
+<p class="left10">MONSEIGNEUR,<br />
+<span class="i4">De V. É.,</span><br />
+<span class="i6">Le très-humble, très-obéissant,</span><br />
+<span class="i8">et très-fidèle</span><a name="FNanchor_660" id="FNanchor_660" href="#Footnote_660" class="fnanchor">[660]</a> serviteur,<br />
+<span class="i16 smcap">Corneille.</span></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span></p>
+<h3>HORACE</h3>
+
+<p class="center"><b>TITUS LIVIUS</b><a name="FNanchor_661" id="FNanchor_661" href="#Footnote_661" class="fnanchor">[661]</a>.</p>
+
+<p class="p2">(XXIII.) .... Bellum utrinque summa ope parabatur,
+civili simillimum bello, prope inter parentes, natosque,
+Trojanam utramque prolem, quum Lavinium ab Troja,
+ab Lavinio Alba, ab Albanorum stirpe regum oriundi
+Romani essent. Eventus tamen belli minus miserabilem
+dimicationem fecit, quod nec acie certatum est, et tectis
+modo dirutis alterius urbis, duo populi in unum confusi
+sunt. Albani priores ingenti exercitu in agrum romanum
+impetum fecere. Castra ab urbe haud plus quinque millia
+passuum locant, fossa circumdant: fossa Cluilia ab nomine
+ducis per aliquot secula appellata est, donec cum
+<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span>
+re nomen quoque vetustate abolevit. In his castris Cluilius
+albanus rex moritur; dictatorem Albani Metium
+Suffetium creant. Interim Tullus ferox, præcipue morte
+regis, magnum que Deorum numen, ab ipso capite orsum,
+in omne nomen albanum expetiturum p&oelig;nas ob bellum
+impium dictitans, nocte, præteritis hostium castris, infesto
+exercitu in agrum albanum pergit. Ea res ab stativis
+excivit Metium; ducit quam proxime ad hostem potest;
+inde legatum præmissum nuntiare Tullo jubet, priusquam
+dimicent, opus esse colloquio: si secum congressus sit,
+satis scire ea se allaturum, quæ nihilo minus ad rem romanam,
+quam ad albanam pertineant. Haud aspernatus
+Tullus, tametsi vana afferrentur; suos in aciem educit;
+exeunt contra et Albani. Postquam instructi utrinque
+stabant, cum paucis procerum in medium duces procedunt.
+Ibi infit Albanus injurias, et non redditas res ex
+f&oelig;dere quæ repetitæ sint, et: «Ego regem nostrum Cluilium
+<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span>
+causam hujusce esse belli audisse videor, nec te dubito,
+Tulle, cadem præ te ferre. Sed si vera potius quam
+dictu speciosa dicenda sunt, cupido imperii duos cognatos
+vicinosque populos ad arma stimulat; neque recte an
+perperam interpretor: fuerit ista ejus deliberatio qui bellum
+suscepit; me Albani gerendo bello ducem creavere.
+Illud te, Tulle, monitum velim: etrusca res quanta circa
+nos teque maxime sit, quo propior es Volscis, hoc magis
+scis; multum illi terra, plurimum mari pollent. Memor
+esto, jam quum signum pugnæ dabis, has duas acies spectaculo
+fore, ut fessos confectosque, simul victorem ac
+victum aggrediantur. Itaque, si nos Dii amant, quoniam
+non contenti libertate certa, in dubiam imperii servitiique
+aleam imus, ineamus aliquam viam, qua utri utris
+<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span>
+imperent, sine magna clade, sine multo sanguine utriusque
+populi decerni possit.» Haud displicet res Tullo,
+quamquam tum indole animi, tum spe victoriæ ferocior
+erat. Quærentibus utrinque ratio initur, cui et fortuna
+ipsa præbuit materiam.</p>
+
+<p>(XXIV.) Forte in duobus tum exercitibus erant tergemini
+fratres, nec ætate, nec viribus dispares. Horatios
+Curiatiosque fuisse satis constat, <span class="smcap">NEC FERME RES ANTIQUA
+ALIA EST NOBILIOR</span>; tamen in re tam clara nominum error
+manet, utrius populi Horatii, utrius Curiatii fuerint.
+Auctores utroque trahunt; plures tamen invenio, qui
+Romanos Horatios vocent: hos ut sequar, inclinat animus.
+Cum tergeminis agunt reges, ut pro sua quisque
+patria dimicent ferro: ibi imperium fore, unde victoria
+fuerit. Nihil recusatur, tempus et locus convenit. Priusquam
+dimicarent f&oelig;dus ictum inter Romanos et Albanos
+est his legibus: ut cujus populi cives eo certamine vicissent,
+is alteri populo cum bona pace imperitaret....</p>
+
+<p>(XXV.) F&oelig;dere icto, tergemini, sicut convenerat, arma
+<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span>
+capiunt. Quum sui utrosque adhortarentur, Deos patrios,
+patriam ac parentes, quidquid civium domi, quidquid in
+exercitu sit, illorum tunc arma, illorum intueri manus,
+feroces et suopte ingenio, et pleni adhortantium vocibus,
+in medium inter duas acies procedunt. Consederant utrinque
+pro castris duo exercitus, periculi magis præsentis,
+quam curæ expertes: quippe imperium agebatur, in tam
+paucorum virtute atque fortuna positum. Itaque erecti
+suspensique in minime gratum spectaculum animo intenduntur.
+Datur signum; infestisque armis, velut acies,
+terni juvenes magnorum exercituum animos gerentes
+concurrunt. Nec his, nec illis periculum suum, sed publicum
+imperium servitiumque obversatur animo, futuraque
+ea deinde patriæ fortuna, quam ipsi fecissent. Ut primo
+statim concursu increpuere arma, micantesque fulsere
+gladii, horror ingens spectantes perstringit, et neutro inclinata
+<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span>
+spe, torpebat vox spiritusque. Consertis deinde
+manibus, quum jam non motus tantum corporum, agitatioque
+anceps telorum armorumque, sed vulnera quoque
+et sanguis spectaculo essent, duo Romani, super alium
+alius, vulneratis tribus Albanis, exspirantes corruerunt.
+Ad quorum casum quum clamasset gaudio albanus exercitus,
+romanas legiones jam spes tota, nondum tamen
+cura deseruerat, exanimes vice unius, quem tres Curiatii
+circumsteterant. Forte is integer fuit, ut universis solus
+nequaquam par, sic adversus singulos ferox. Ergo ut segregaret
+pugnam eorum, capessit fugam, ita ratus secuturos,
+ut quemque vulnere affectum corpus sineret. Jam
+aliquantum spatii ex eo loco ubi pugnatum est aufugerat,
+quum respiciens videt magnis intervallis sequentes,
+unum haud procul ab sese abesse. In eum magno impetu
+rediit; et dum albanus exercitus inclamat Curiatiis, uti
+opem ferant fratri, jam Horatius, cæso hoste victor, secundam
+<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span>
+pugnam petebat. Tunc clamore, qualis ex insperato
+faventium solet, Romani adjuvant militem suum; et ille
+defungi pr&oelig;lio festinat. Prius itaque quam alter, qui nec
+procul aberat, consequi posset, et alterum Curiatium
+conficit. Jamque æquato Marte singuli supererant, sed
+nec spe, nec viribus pares: alterum intactum ferro corpus,
+et geminata victoria ferocem in certamen tertium dabant;
+alter fessum vulnere, fessum cursu trahens corpus, victusque
+fratrum ante se strage, victori objicitur hosti. Nec
+illud pr&oelig;lium fuit. Romanus exsultans: «Duos, inquit,
+fratrum manibus dedi: tertium causæ belli hujusce, ut
+Romanus Albano imperet, dabo.» Male sustinenti arma
+gladium superne jugulo defigit, jacentem spoliat. Romani
+ovantes ac gratulantes Horatium accipiunt: eo majore
+cum gaudio, quo propius metum res fuerat. Ad sepulturam
+inde suorum nequaquam paribus animis vertuntur:
+<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span>
+quippe imperio alteri aucti, alteri ditionis alienæ facti.
+Sepulcra exstant, quo quisque loco cecidit: duo romana
+uno loco propius Albam, tria albana Romam versus; sed
+distantia locis, et ut pugnatum est.</p>
+
+<p>(XXVI.) Priusquam inde digrederentur, roganti Metio
+ex f&oelig;dere icto quid imperaret, imperat Tullus uti juventutem
+in armis habeat: usurum se eorum opera, si bellum
+cum Veïentibus foret. Ita exercitus inde domos abducti.
+Princeps Horatius ibat, tergemina spolia præ se gerens,
+cui soror virgo, quæ desponsata uni ex Curiatiis fuerat,
+obviam ante portam Capenam fuit; cognitoque super humeros
+fratris paludamento sponsi, quod ipsa confecerat,
+solvit crines, et flebiliter nomine sponsum mortuum appellat.
+Movet feroci juveni animum comploratio sororis
+in victoria sua tantoque gaudio publico. Stricto itaque
+gladio, simul verbis increpans, transfigit puellam. «Abi
+<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">270</a></span>
+hinc cum immaturo amore ad sponsum, inquit, oblita
+fratrum mortuorum vivique, oblita patriæ. Sic eat quæcumque
+Romana lugebit hostem.» Atrox visum id facinus
+patribus plebique, sed recens meritum facto obstabat:
+tamen raptus in jus ad Regem. Rex, ne ipse tam tristis
+ingratique ad vulgus judicii, aut secundum judicium
+supplicii auctor esset, concilio populi advocato: «Duumviros,
+inquit, qui Horatio perduellionem judicent secundum
+legem, facio.» Lex horrendi carminis erat: «Duumviri
+perduellionem judicent. Si a duumviris provocarit,
+provocatione certato; si vincent, caput obnubito, infelici
+arbori reste suspendito, verberato, vel intra pom&oelig;rium,
+vel extra pom&oelig;rium.» Hac lege duumviri creati, qui se
+absolvere non rebantur ea lege, ne innoxium quidem,
+posse. Quum condemnassent, tum aller ex his: «P. Horati,
+tibi perduellionem judico, inquit. I, lictor, colliga
+<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">271</a></span>
+manus.» Accesserat lictor, injiciebatque laqueum: tum
+Horatius, auctore Tullo clemente legis interprete: «Provoco,»
+inquit. Ita de provocatione certatum ad populum
+est. Moti homines sunt in eo judicio, maxime P. Horatio
+patre proclamante se filiam jure cæsam judicare: ni ita
+esset, patrio jure in filium animadversurum fuisse. Orabat
+deinde, ne se, quem paulo ante cum egregia stirpe
+conspexissent, orbum liberis facerent. Inter hæc senex,
+juvenem amplexus, spolia Curiatiorum fixa eo loco, qui
+nunc Pila Horatia appellatur, ostentans: «Hunccine,
+aiebat, quem modo decoratum ovantemque victoria incedentem
+vidistis, Quirites, cum sub furca vinctum inter
+verbera et cruciatus videre potestis? quod vix Albanorum
+oculi tam deforme spectaculum ferre possent. I, lictor,
+colliga manus, quæ paulo ante armatæ imperium populo
+romano pepererunt. I, caput obnube liberatoris urbis
+hujus; arbori infelici suspende; verbera, vel intra pom&oelig;rium,
+<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span>
+modo inter illam pilam et spolia hostium, vel
+extra pom&oelig;rium, modo inter sepulcra Curiatiorum. Quo
+enim ducere hunc juvenem potestis, ubi non sua decora
+eum a tanta f&oelig;ditate supplicii vindicent?» Non tulit
+populus nec patris lacrimas, nec ipsius parem in omni periculo
+animum; absolveruntque admiratione magis virtutis
+quam jure causæ. Itaque, ut cædes manifesta aliquo
+tamen piaculo lueretur, imperatum patri, ut filium expiaret
+pecunia publica. Is, quibusdam piaeularibus sacrificiis
+factis, quæ deinde genti Horatiæ tradita sunt, transmisso
+per viam tigillo, capite adoperto, velut sub jugum
+misit juvenem. Id hodie quoque publice semper refectum
+manet: sororium tigillum vocant. Horatiæ sepulcrum,
+quo loco corruerat icta, constructum est saxo quadrato<a name="FNanchor_662" id="FNanchor_662" href="#Footnote_662" class="fnanchor">[662]</a>.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span></p>
+
+<h3>EXAMEN.</h3>
+
+<p class="p2">C'est une croyance assez générale que cette pièce
+pourroit passer pour la plus belle des miennes, si les
+derniers actes répondoient aux premiers. Tous veulent
+que la mort de Camille en gâte la fin, et j'en demeure
+d'accord; mais je ne sais si tous en savent la raison. On
+l'attribue communément à ce qu'on voit cette mort sur
+la scène; ce qui seroit plutôt la faute de l'actrice que la
+mienne, parce que quand elle voit son frère mettre l'épée
+à la main, la frayeur, si naturelle au sexe, lui doit
+faire prendre la fuite, et recevoir le coup derrière le
+théâtre, comme je le marque dans cette impression<a name="FNanchor_663" id="FNanchor_663" href="#Footnote_663" class="fnanchor">[663]</a>.
+D'ailleurs<a name="FNanchor_664" id="FNanchor_664" href="#Footnote_664" class="fnanchor">[664]</a>, si c'est une règle de ne le point ensanglanter,
+elle n'est pas du temps d'Aristote, qui nous apprend que
+pour émouvoir puissamment il faut de grands déplaisirs,
+des blessures et des morts en spectacle<a name="FNanchor_665" id="FNanchor_665" href="#Footnote_665" class="fnanchor">[665]</a>. Horace ne veut
+pas que nous y hasardions les événements trop dénaturés,
+comme de Médée qui tue ses enfants<a name="FNanchor_666" id="FNanchor_666" href="#Footnote_666" class="fnanchor">[666]</a>; mais je
+ne vois pas qu'il en fasse une règle générale pour toutes
+<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span>
+sortes de morts, ni que l'emportement d'un homme passionné
+pour sa patrie, contre une s&oelig;ur qui la maudit
+en sa présence avec des imprécations horribles, soit de
+même nature que la cruauté de cette mère. Sénèque l'expose
+aux yeux du peuple, en dépit d'Horace; et chez Sophocle,
+Ajax ne se cache point au spectateur lorsqu'il se
+tue. L'adoucissement<a name="FNanchor_667" id="FNanchor_667" href="#Footnote_667" class="fnanchor">[667]</a> que j'apporte dans le second de
+ces discours pour rectifier la mort de Clytemnestre<a name="FNanchor_668" id="FNanchor_668" href="#Footnote_668" class="fnanchor">[668]</a> ne
+peut être propre ici à celle de Camille. Quand elle s'enferreroit
+d'elle-même par désespoir en voyant son frère
+l'épée à la main, ce frère ne laisseroit pas d'être criminel
+de l'avoir tirée contre elle, puisqu'il n'y a point de troisième
+personne sur le théâtre à qui il pût adresser le
+coup qu'elle recevroit, comme peut faire Oreste à Égisthe.
+D'ailleurs l'histoire est trop connue pour retrancher le
+péril qu'il court d'une mort infâme après l'avoir tuée; et
+la défense que lui prête son père pour obtenir sa grâce
+n'auroit plus de lieu, s'il demeuroit innocent<a name="FNanchor_669" id="FNanchor_669" href="#Footnote_669" class="fnanchor">[669]</a>. Quoi qu'il
+en soit, voyons si cette action n'a pu causer la chute<a name="FNanchor_670" id="FNanchor_670" href="#Footnote_670" class="fnanchor">[670]</a> de
+ce poëme que par là, et si elle n'a point d'autre irrégularité
+que de blesser les yeux.</p>
+
+<p>Comme je n'ai point accoutumé de dissimuler mes défauts,
+j'en trouve ici deux ou trois assez considérables. Le
+<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span>
+premier est que cette action, qui devient la principale de
+la pièce, est momentanée, et n'a point cette juste grandeur
+que lui demande Aristote, et qui consiste en un
+commencement, un milieu, et une fin<a name="FNanchor_671" id="FNanchor_671" href="#Footnote_671" class="fnanchor">[671]</a>. Elle surprend
+tout d'un coup; et toute la préparation que j'y ai donnée
+par la peinture de la vertu farouche d'Horace, et par
+la défense qu'il fait à sa s&oelig;ur de regretter qui que ce
+soit, de lui ou de son amant, qui meure au combat,
+n'est point suffisante pour faire attendre un emportement
+si extraordinaire, et servir de commencement à
+cette action.</p>
+
+<p>Le second défaut est que cette mort fait une action
+double, par le second péril où tombe Horace après être
+sorti du premier. L'unité de péril d'un héros dans la tragédie
+fait l'unité d'action; et quand il en est garanti, la
+pièce est finie, si ce n'est que la sortie même de ce péril
+l'engage si nécessairement dans un autre, que la liaison
+et la continuité des deux n'en fasse qu'une action; ce qui
+n'arrive point ici, où Horace revient triomphant, sans aucun
+besoin de tuer sa s&oelig;ur, ni même de parler à elle; et
+l'action seroit suffisamment terminée à sa victoire. Cette
+chute d'un péril en l'autre, sans nécessité, fait ici un effet
+d'autant plus mauvais, que d'un péril public, où il y va
+de tout l'État, il tombe en un péril particulier, où il n'y
+va que de sa vie, et pour dire encore plus, d'un péril
+illustre, où il ne peut succomber que glorieusement, en
+un péril infâme, dont il ne peut sortir sans tache. Ajoutez,
+pour troisième imperfection, que Camille, qui ne
+tient que le second rang dans les trois premiers actes, et
+y laisse le premier à Sabine, prend le premier en ces
+deux derniers, où cette Sabine n'est plus considérable,
+et qu'ainsi s'il y a égalité dans les m&oelig;urs, il n'y en a
+<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">276</a></span>
+point dans la dignité des personnages, où se doit étendre
+ce précepte d'Horace<a name="FNanchor_672" id="FNanchor_672" href="#Footnote_672" class="fnanchor">[672]</a>:</p>
+
+<p class="verse"><span class="i10"><i>Servetur ad imum</i></span><br />
+<i>Qualis ab incepto processerit, et sibi constet.</i></p>
+
+<p>Ce défaut en Rodélinde a été une des principales causes
+du mauvais succès de <i>Pertharite</i>, et je n'ai point encore
+vu sur nos théâtres cette inégalité de rang en un
+même acteur, qui n'ait produit un très-méchant effet. Il
+seroit bon d'en établir une règle inviolable.</p>
+
+<p>Du côté du temps, l'action n'est point trop pressée,
+et n'a rien qui ne me semble vraisemblable. Pour le lieu,
+bien que l'unité y soit exacte, elle n'est pas sans quelque
+contrainte<a name="FNanchor_673" id="FNanchor_673" href="#Footnote_673" class="fnanchor">[673]</a>. Il est constant qu'Horace et Curiace n'ont
+<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span>
+point de raison de se séparer du reste de la famille pour
+commencer le second acte; et c'est une adresse de théâtre
+de n'en donner aucune, quand on n'en peut donner
+de bonnes. L'attachement de l'auditeur à l'action présente
+souvent ne lui permet pas de descendre à l'examen
+sévère de cette justesse, et ce n'est pas un crime que de
+s'en prévaloir pour l'éblouir, quand il est malaisé de le
+satisfaire.</p>
+
+<p>Le personnage de Sabine est assez heureusement inventé,
+et trouve sa vraisemblance aisée dans le rapport
+à l'histoire, qui marque assez d'amitié et d'égalité
+entre les deux familles pour avoir pu faire cette double
+alliance.</p>
+
+<p>Elle ne sert pas davantage à l'action que l'Infante à
+celle du <i>Cid</i>, et ne fait que se laisser toucher diversement,
+comme elle, à la diversité des événements. Néanmoins
+on a généralement approuvé celle-ci, et condamné
+l'autre. J'en ai cherché la raison, et j'en ai trouvé deux.
+L'une est la liaison des scènes, qui semble, s'il m'est permis
+de parler ainsi, incorporer Sabine dans cette pièce,
+au lieu que, dans <i>le Cid</i>, toutes celles de l'Infante sont
+détachées, et paroissent hors &oelig;uvre:</p>
+
+<p class="verse">.... <i>Tantum series juncturaque pollet</i><a name="FNanchor_674" id="FNanchor_674" href="#Footnote_674" class="fnanchor">[674]</a>!</p>
+
+<p>L'autre, qu'ayant une fois posé Sabine pour femme d'Horace,
+il est nécessaire que tous les incidents de ce poëme
+lui donnent les sentiments qu'elle en témoigne avoir, par
+l'obligation qu'elle a de prendre intérêt à ce qui regarde
+son mari et ses frères; mais l'Infante n'est point obligée
+d'en prendre aucun en ce qui touche le Cid; et si elle a
+quelque inclination secrète pour lui, il n'est point besoin
+<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">278</a></span>
+qu'elle en fasse rien paroître, puisqu'elle ne produit aucun
+effet.</p>
+
+<p>L'oracle qui est proposé au premier acte<a name="FNanchor_675" id="FNanchor_675" href="#Footnote_675" class="fnanchor">[675]</a> trouve son
+vrai sens à la conclusion du cinquième. Il semble clair
+d'abord, et porte l'imagination à un sens contraire; et je
+les aimerois mieux de cette sorte sur nos théâtres, que
+ceux qu'on fait entièrement obscurs, parce que la surprise
+de leur véritable effet en est plus belle. J'en ai usé
+ainsi encore dans l'<i>Andromède</i> et dans l'<i>&OElig;dipe</i><a name="FNanchor_676" id="FNanchor_676" href="#Footnote_676" class="fnanchor">[676]</a>. Je ne
+dis pas la même chose des songes, qui peuvent faire encore
+un grand ornement dans la protase, pourvu qu'on
+ne s'en serve pas souvent. Je voudrois qu'ils eussent l'idée
+de la fin véritable de la pièce, mais avec quelque confusion
+qui n'en permît pas l'intelligence entière. C'est ainsi
+que je m'en suis servi deux fois, ici<a name="FNanchor_677" id="FNanchor_677" href="#Footnote_677" class="fnanchor">[677]</a> et dans <i>Polyeucte</i><a name="FNanchor_678" id="FNanchor_678" href="#Footnote_678" class="fnanchor">[678]</a>,
+mais avec plus d'éclat et d'artifice dans ce dernier poëme,
+où il marque toutes les particularités de l'événement,
+qu'en celui-ci, où il ne fait qu'exprimer une ébauche tout
+à fait informe de ce qui doit arriver de funeste.</p>
+
+<p>Il passe pour constant que le second acte est un des
+plus pathétiques qui soient sur la scène, et le troisième
+un des plus artificieux. Il est soutenu de la seule narration
+de la moitié du combat des trois frères, qui est coupée
+très-heureusement pour laisser Horace le père dans
+la colère et le déplaisir, et lui donner ensuite un beau
+retour à la joie dans le quatrième. Il a été à propos, pour
+le jeter dans cette erreur, de se servir de l'impatience
+d'une femme qui suit brusquement sa première idée, et
+présume le combat achevé, parce qu'elle a vu deux des
+<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span>
+Horaces par terre, et le troisième en fuite. Un homme,
+qui doit être plus posé et plus judicieux, n'eût pas été
+propre à donner cette fausse alarme: il eût dû prendre
+plus de patience, afin d'avoir plus de certitude de l'événement,
+et n'eût pas été excusable de se laisser emporter
+si légèrement par les apparences à présumer le mauvais
+succès d'un combat dont il n'eût pas vu la fin.</p>
+
+<p>Bien que le Roi n'y paroisse qu'au cinquième, il y est
+mieux dans sa dignité que dans <i>le Cid</i>, parce qu'il a intérêt
+pour tout son État dans le reste de la pièce; et bien
+qu'il n'y parle point, il ne laisse pas d'y agir comme roi.
+Il vient aussi dans ce cinquième comme roi qui veut honorer
+par cette visite un père dont les fils lui ont conservé
+sa couronne et acquis celle d'Albe au prix de leur
+sang. S'il y fait l'office de juge, ce n'est que par accident;
+et il le fait dans ce logis même d'Horace, par la seule
+contrainte qu'impose la règle de l'unité de lieu. Tout ce
+cinquième est encore une des causes du peu de satisfaction
+que laisse cette tragédie: il est tout en plaidoyers,
+et ce n'est pas là la place des harangues ni des longs discours;
+ils peuvent être supportés en un commencement
+de pièce, où l'action n'est pas encore échauffée; mais le
+cinquième acte doit plus agir que discourir. L'attention
+de l'auditeur, déjà lassée, se rebute de ces conclusions qui
+traînent et tirent la fin en longueur.</p>
+
+<p>Quelques-uns ne veulent pas que Valère y soit un
+digne accusateur d'Horace<a name="FNanchor_679" id="FNanchor_679" href="#Footnote_679" class="fnanchor">[679]</a>, parce que dans la pièce il
+n'a pas fait voir assez de passion pour Camille; à quoi je
+réponds que ce n'est pas à dire qu'il n'en eût une très-forte,
+mais qu'un amant mal voulu ne pouvoit se montrer
+de bonne grâce à sa maîtresse dans le jour qui la rejoignoit
+<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span>
+à un amant aimé. Il n'y avoit point de place pour
+lui au premier acte, et encore moins au second; il falloit
+qu'il tînt son rang à l'armée pendant le troisième; et il
+se montre au quatrième, sitôt que la mort de son rival
+fait quelque ouverture à son espérance: il tâche à gagner
+les bonnes grâces du père par la commission qu'il prend
+du Roi de lui apporter les glorieuses nouvelles de l'honneur
+que ce prince lui veut faire; et par occasion il lui
+apprend la victoire de son fils, qu'il ignoroit. Il ne manque
+pas d'amour durant les trois premiers actes, mais
+d'un temps propre à le témoigner; et dès la première
+scène de la pièce, il paroît bien qu'il rendoit assez de
+soins à Camille, puisque Sabine s'en alarme pour son
+frère. S'il ne prend pas le procédé de France, il faut
+considérer qu'il est Romain, et dans Rome, où il n'auroit
+pu entreprendre un duel contre un autre Romain
+sans faire un crime d'État, et que j'en aurois fait un de
+théâtre, si j'avois habillé un Romain à la françoise.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span></p>
+
+<h3>LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES<br />
+POUR LES VARIANTES D'<i>HORACE</i>.</h3>
+
+<p class="p2 center"><span class="smcap"><b>ÉDITIONS SÉPARÉES.</b></span></p>
+
+<ul class="left35 none">
+<li>1641, in-4<sup>o</sup>;</li>
+<li>1641, in-12;</li>
+<li>1647, in-12;</li>
+<li>1648, in-12;</li>
+<li>1655, in-12.</li>
+</ul>
+
+<p class="center"><span class="smcap"><b>RECUEILS.</b></span></p>
+
+<ul class="left35 none">
+<li>1648, in-12;</li>
+<li>1652, in-12;</li>
+<li>1654, in-8<sup>o</sup>;</li>
+<li>1655, in-12;</li>
+<li>1656, in-8<sup>o</sup>;</li>
+<li>1660, in-8<sup>o</sup>;</li>
+<li>1663, in-fol.;</li>
+<li>1664, in-8<sup>o</sup>;</li>
+<li>1668, in-8<sup>o</sup>.</li>
+</ul>
+
+<p><i>N.B.</i>&mdash;Pour distinguer, quand il y aura lieu, l'édition séparée
+de 1655 du recueil de la même année, nous désignerons celle-là par
+la lettre A, celui-ci par la lettre B (1655 A., 1655 B.).</p>
+
+<hr class="c30" />
+
+<p class="p4 center"><span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">282</a></span>
+<b>ACTEURS.</b></p>
+
+<p class="p2 left30">TULLE, roi de Rome.<br />
+<span class="smcap">Le vieil</span> HORACE, chevalier romain.<br />
+HORACE, son fils.<br />
+CURIACE, gentilhomme d'Albe, amant de Camille.<br />
+VALÈRE, chevalier romain, amoureux de Camille.<br />
+SABINE, femme d'Horace et s&oelig;ur de Curiace.<br />
+CAMILLE, amante de Curiace et s&oelig;ur d'Horace.<br />
+JULIE, dame romaine, confidente de Sabine et de Camille.<br />
+FLAVIAN, soldat de l'armée d'Albe.<br />
+PROCULE, soldat de l'armée de Rome.</p>
+
+<div class="verse">
+<p class="font90 center p4">La scène est à Rome,
+dans une salle de la maison d'Horace<a name="FNanchor_680" id="FNanchor_680" href="#Footnote_680" class="fnanchor">[680]</a>.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span></p>
+
+<h3>HORACE.</h3>
+
+<p class="center"><small><b>TRAGÉDIE.</b></small></p>
+
+<hr class="c5" />
+<h2 class="p4">ACTE I.</h2>
+
+<hr class="c5" />
+
+<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<h4 class="p2">SABINE, JULIE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p>
+
+<p>Approuvez ma foiblesse, et souffrez ma douleur;<br />
+Elle n'est que trop juste en un si grand malheur:<br />
+Si près de voir sur soi fondre de tels orages,<br />
+L'ébranlement sied bien aux plus fermes courages;<br />
+Et l'esprit le plus mâle et le moins abattu<span class="dalign">5</span><br />
+Ne sauroit sans désordre exercer sa vertu.<br />
+Quoique le mien s'étonne à ces rudes alarmes,<br />
+Le trouble de mon c&oelig;ur ne peut rien sur mes larmes,<br />
+Et parmi les soupirs qu'il pousse vers les cieux,<br />
+Ma constance du moins règne encor sur mes yeux:<span class="dalign">10</span><br />
+Quand on arrête là les déplaisirs d'une âme,<br />
+Si l'on fait moins qu'un homme, on fait plus qu'une femme.<br />
+Commander à ses pleurs en cette extrémité,<br />
+C'est montrer, pour le sexe, assez de fermeté.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p>
+
+<p>C'en est peut-être assez pour une âme commune<a name="FNanchor_681" id="FNanchor_681" href="#Footnote_681" class="fnanchor">[681]</a>,<span class="dalign">15</span><span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span><br />
+Qui du moindre péril se fait une infortune<a name="FNanchor_682" id="FNanchor_682" href="#Footnote_682" class="fnanchor">[682]</a>;<br />
+Mais de cette foiblesse un grand c&oelig;ur est honteux<a name="FNanchor_683" id="FNanchor_683" href="#Footnote_683" class="fnanchor">[683]</a>;<br />
+Il ose espérer tout dans un succès douteux.<br />
+Les deux camps sont rangés au pied de nos murailles;<br />
+Mais Rome ignore encor comme on perd des batailles.<span class="dalign">20</span><br />
+Loin de trembler pour elle, il lui faut applaudir:<br />
+Puisqu'elle va combattre, elle va s'agrandir.<br />
+Bannissez, bannissez une frayeur si vaine,<br />
+Et concevez des v&oelig;ux dignes d'une Romaine.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p>
+
+<p>Je suis Romaine, hélas! puisqu'Horace est Romain<a name="FNanchor_684" id="FNanchor_684" href="#Footnote_684" class="fnanchor">[684]</a>;<span class="dalign">25</span><br />
+J'en ai reçu le titre en recevant sa main;<br />
+Mais ce n&oelig;ud me tiendroit en esclave enchaînée,<br />
+S'il m'empêchoit de voir en quels lieux je suis née.<br />
+Albe, où j'ai commencé de respirer le jour,<br />
+Albe, mon cher pays, et mon premier amour;<span class="dalign">30</span><br />
+Lorsqu'entre nous et toi je vois la guerre ouverte<a name="FNanchor_685" id="FNanchor_685" href="#Footnote_685" class="fnanchor">[685]</a>,<br />
+Je crains notre victoire autant que notre perte.<br />
+<span class="i1">Rome, si tu te plains que c'est là te trahir,</span><br />
+Fais-toi des ennemis que je puisse haïr<a name="FNanchor_686" id="FNanchor_686" href="#Footnote_686" class="fnanchor">[686]</a>.<br />
+Quand je vois de tes murs leur armée et la nôtre,<span class="dalign">35</span><br />
+Mes trois frères dans l'une, et mon mari dans l'autre,<br />
+Puis-je former des v&oelig;ux, et sans impiété<br />
+Importuner le ciel pour ta félicité?<br />
+Je sais que ton État, encore en sa naissance,<br />
+Ne sauroit, sans la guerre, affermir sa puissance;<span class="dalign">40</span><br />
+Je sais qu'il doit s'accroître, et que tes grands destins<a name="FNanchor_687" id="FNanchor_687" href="#Footnote_687" class="fnanchor">[687]</a><span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span><br />
+Ne le borneront pas chez les peuples latins;<br />
+Que les Dieux t'ont promis l'empire de la terre,<br />
+Et que tu n'en peux voir l'effet que par la guerre:<br />
+Bien loin de m'opposer à cette noble ardeur<span class="dalign">45</span><br />
+Qui suit l'arrêt des Dieux et court à ta grandeur,<br />
+Je voudrois déjà voir tes troupes couronnées,<br />
+D'un pas victorieux franchir les Pyrénées.<br />
+Va jusqu'en l'Orient pousser tes bataillons;<br />
+Va sur les bords du Rhin planter tes pavillons;<span class="dalign">50</span><br />
+Fais trembler sous tes pas les colonnes d'Hercule;<br />
+Mais respecte une ville à qui tu dois Romule.<br />
+Ingrate, souviens-toi que du sang de ses rois<br />
+Tu tiens ton nom, tes murs, et tes premières lois.<br />
+Albe est ton origine: arrête, et considère<span class="dalign">55</span><br />
+Que tu portes le fer dans le sein de ta mère.<br />
+Tourne ailleurs les efforts de tes bras triomphants;<br />
+Sa joie éclatera dans l'heur de ses enfants;<br />
+Et se laissant ravir à l'amour maternelle,<br />
+Ses v&oelig;ux seront pour toi, si tu n'es plus contre elle.<span class="dalign">60</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p>
+
+<p>Ce discours me surprend, vu que depuis le temps<br />
+Qu'on a contre son peuple armé nos combattants,<br />
+Je vous ai vu pour elle autant d'indifférence<br />
+Que si d'un sang romain vous aviez pris naissance<a name="FNanchor_688" id="FNanchor_688" href="#Footnote_688" class="fnanchor">[688]</a>.<br />
+J'admirois la vertu qui réduisoit en vous<span class="dalign">65</span><br />
+Vos plus chers intérêts à ceux de votre époux;<br />
+Et je vous consolois au milieu de vos plaintes,<br />
+Comme si notre Rome eût fait toutes vos craintes.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p>
+
+<p>Tant qu'on ne s'est choqué qu'en de légers combats<a name="FNanchor_689" id="FNanchor_689" href="#Footnote_689" class="fnanchor">[689]</a>,<br />
+Trop foibles pour jeter un des partis à bas,<span class="dalign">70</span><br />
+Tant qu'un espoir de paix a pu flatter ma peine,<br />
+Oui, j'ai fait vanité d'être toute Romaine.<br />
+Si j'ai vu Rome heureuse avec quelque regret,<br />
+Soudain j'ai condamné ce mouvement secret;<br />
+Et si j'ai ressenti, dans ses destins contraires,<span class="dalign">75</span><br />
+Quelque maligne joie en faveur de mes frères,<br />
+Soudain, pour l'étouffer rappelant ma raison,<br />
+J'ai pleuré quand la gloire entroit dans leur maison.<br />
+Mais aujourd'hui qu'il faut que l'une ou l'autre tombe,<br />
+Qu'Albe devienne esclave, ou que Rome succombe,<span class="dalign">80</span><br />
+Et qu'après la bataille il ne demeure plus<br />
+Ni d'obstacle aux vainqueurs, ni d'espoir aux vaincus,<br />
+J'aurois pour mon pays une cruelle haine,<br />
+Si je pouvois encore être toute Romaine,<br />
+Et si je demandois votre triomphe aux Dieux,<span class="dalign">85</span><br />
+Au prix de tant de sang qui m'est si précieux.<br />
+Je m'attache un peu moins aux intérêts d'un homme:<br />
+Je ne suis point pour Albe, et ne suis plus pour Rome;<br />
+Je crains pour l'une et l'autre en ce dernier effort,<br />
+Et serai du parti qu'affligera le sort.<span class="dalign">90</span><br />
+Égale à tous les deux jusques à la victoire,<br />
+Je prendrai part aux maux sans en prendre à la gloire;<br />
+Et je garde, au milieu de tant d'âpres rigueurs<a name="FNanchor_690" id="FNanchor_690" href="#Footnote_690" class="fnanchor">[690]</a>,<br />
+Mes larmes aux vaincus, et ma haine aux vainqueurs.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p>
+
+<p>Qu'on voit naître souvent de pareilles traverses,<span class="dalign">95</span><br />
+En des esprits divers, des passions diverses!<br />
+Et qu'à nos yeux Camille agit bien autrement<a name="FNanchor_691" id="FNanchor_691" href="#Footnote_691" class="fnanchor">[691]</a>!<br />
+Son frère est votre époux, le vôtre est son amant;<br />
+Mais elle voit d'un &oelig;il bien différent du vôtre<br />
+Son sang dans une armée, et son amour dans l'autre.<span class="dalign">100</span><span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span><br />
+<span class="i1">Lorsque vous conserviez un esprit tout romain,</span><br />
+Le sien irrésolu, le sien tout incertain<a name="FNanchor_692" id="FNanchor_692" href="#Footnote_692" class="fnanchor">[692]</a>,<br />
+De la moindre mêlée appréhendoit l'orage,<br />
+De tous les deux partis détestoit l'avantage,<br />
+Au malheur des vaincus donnoit toujours ses pleurs,<span class="dalign">105</span><br />
+Et nourrissoit ainsi d'éternelles douleurs.<br />
+Mais hier, quand elle sut qu'on avoit pris journée,<br />
+Et qu'enfin la bataille alloit être donnée,<br />
+Une soudaine joie éclatant sur son front<a name="FNanchor_693" id="FNanchor_693" href="#Footnote_693" class="fnanchor">[693]</a>....</p>
+
+<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p>
+
+<p>Ah! que je crains, Julie, un changement si prompt!<span class="dalign">110</span><br />
+Hier dans sa belle humeur elle entretint Valère;<br />
+Pour ce rival, sans doute, elle quitte mon frère;<br />
+Son esprit, ébranlé par les objets présents,<br />
+Ne trouve point d'absent aimable après deux ans.<br />
+Mais excusez l'ardeur d'une amour fraternelle;<span class="dalign">115</span><br />
+Le soin que j'ai de lui me fait craindre tout d'elle;<br />
+Je forme des soupçons d'un trop léger sujet<a name="FNanchor_694" id="FNanchor_694" href="#Footnote_694" class="fnanchor">[694]</a>:<br />
+Près d'un jour si funeste on change peu d'objet;<br />
+Les âmes rarement sont de nouveau blessées,<br />
+Et dans un si grand trouble on a d'autres pensées;<span class="dalign">120</span><br />
+Mais on n'a pas aussi de si doux entretiens,<br />
+Ni de contentements qui soient pareils aux siens.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p>
+
+<p>Les causes, comme à vous, m'en semblent fort obscures;<br />
+Je ne me satisfais d'aucunes conjectures.<br />
+C'est assez de constance en un si grand danger<span class="dalign">125</span><span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span><br />
+Que de le voir, l'attendre, et ne point s'affliger;<br />
+Mais certes c'en est trop d'aller jusqu'à la joie.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p>
+
+<p>Voyez qu'un bon génie à propos nous l'envoie.<br />
+Essayez sur ce point à la faire parler:<br />
+Elle vous aime assez pour ne vous rien celer.<span class="dalign">130</span><br />
+Je vous laisse. Ma s&oelig;ur, entretenez Julie:<br />
+J'ai honte de montrer tant de mélancolie,<br />
+Et mon c&oelig;ur, accablé de mille déplaisirs,<br />
+Cherche la solitude à cacher ses soupirs.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE II</h3>
+
+<h4>CAMILLE, JULIE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p>
+
+<p>Qu'elle a tort de vouloir que je vous entretienne<a name="FNanchor_695" id="FNanchor_695" href="#Footnote_695" class="fnanchor">[695]</a>!<span class="dalign">135</span><br />
+Croit-elle ma douleur moins vive que la sienne,<br />
+Et que plus insensible à de si grands malheurs,<br />
+A mes tristes discours je mêle moins de pleurs?<br />
+De pareilles frayeurs mon âme est alarmée;<br />
+Comme elle<a name="FNanchor_696" id="FNanchor_696" href="#Footnote_696" class="fnanchor">[696]</a> je perdrai dans l'une et l'autre armée:<span class="dalign">140</span><br />
+Je verrai mon amant, mon plus unique bien,<br />
+Mourir pour son pays, ou détruire le mien,<br />
+Et cet objet d'amour devenir, pour ma peine,<br />
+Digne de mes soupirs, ou digne de ma haine<a name="FNanchor_697" id="FNanchor_697" href="#Footnote_697" class="fnanchor">[697]</a>.<br />
+Hélas!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p>
+
+<p><span class="i3">Elle est pourtant plus à plaindre que vous:</span><span class="dalign">145</span><br />
+On peut changer d'amant, mais non changer d'époux.<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">289</a></span><br />
+Oubliez Curiace, et recevez Valère,<br />
+Vous ne tremblerez plus pour le parti contraire;<br />
+Vous serez toute nôtre, et votre esprit remis<br />
+N'aura plus rien à perdre au camp des ennemis.<span class="dalign">150</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p>
+
+<p>Donnez-moi des conseils qui soient plus légitimes,<br />
+Et plaignez mes malheurs sans m'ordonner des crimes.<br />
+Quoiqu'à peine à mes maux je puisse résister,<br />
+J'aime mieux les souffrir que de les mériter.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p>
+
+<p>Quoi! vous appelez crime un change raisonnable?<span class="dalign">155</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p>
+
+<p>Quoi! le manque de foi vous semble pardonnable!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p>
+
+<p>Envers un ennemi qui peut nous obliger<a name="FNanchor_698" id="FNanchor_698" href="#Footnote_698" class="fnanchor">[698]</a>?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p>
+
+<p>D'un serment solennel qui peut nous dégager?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p>
+
+<p>Vous déguisez en vain une chose trop claire:<br />
+Je vous vis encore hier entretenir Valère;<span class="dalign">160</span><br />
+Et l'accueil gracieux qu'il recevoit de vous<br />
+Lui permet de nourrir un espoir assez doux<a name="FNanchor_699" id="FNanchor_699" href="#Footnote_699" class="fnanchor">[699]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p>
+
+<p>Si je l'entretins hier et lui fis bon visage,<br />
+N'en imaginez rien qu'à son désavantage:<br />
+De mon contentement un autre étoit l'objet.<span class="dalign">165</span><br />
+Mais pour sortir d'erreur sachez-en le sujet;<br />
+Je garde à Curiace une amitié trop pure<br />
+Pour souffrir plus longtemps qu'on m'estime parjure.<br />
+<span class="i1">Il vous souvient qu'à peine on voyoit de sa s&oelig;ur<a name="FNanchor_700" id="FNanchor_700" href="#Footnote_700" class="fnanchor">[700]</a></span><span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">290</a></span><br />
+Par un heureux hymen mon frère possesseur,<span class="dalign">170</span><br />
+Quand, pour comble de joie, il obtint de mon père<br />
+Que de ses chastes feux je serois le salaire.<br />
+Ce jour nous fut propice et funeste à la fois:<br />
+Unissant nos maisons, il désunit nos rois;<br />
+Un même instant conclut notre hymen et la guerre<a name="FNanchor_701" id="FNanchor_701" href="#Footnote_701" class="fnanchor">[701]</a>,<span class="dalign">175</span><br />
+Fit naître<a name="FNanchor_702" id="FNanchor_702" href="#Footnote_702" class="fnanchor">[702]</a> notre espoir et le jeta par terre,<br />
+Nous ôta tout, sitôt qu'il nous eut tout promis,<br />
+Et nous faisant amants, il nous fit ennemis.<br />
+Combien nos déplaisirs parurent lors extrêmes!<br />
+Combien contre le ciel il vomit de blasphèmes!<span class="dalign">180</span><br />
+Et combien de ruisseaux coulèrent de mes yeux!<br />
+Je ne vous le dis point, vous vîtes nos adieux;<br />
+Vous avez vu depuis les troubles de mon âme;<br />
+Vous savez pour la paix quels v&oelig;ux a faits ma flamme,<br />
+Et quels pleurs j'ai versés à chaque événement,<span class="dalign">185</span><br />
+Tantôt pour mon pays, tantôt pour mon amant.<br />
+Enfin mon désespoir, parmi ces longs obstacles,<br />
+M'a fait avoir recours à la voix des oracles.<br />
+Écoutez si celui qui me fut hier rendu<br />
+Eut droit de rassurer mon esprit éperdu.<span class="dalign">190</span><br />
+Ce Grec si renommé, qui depuis tant d'années<br />
+Au pied de l'Aventin prédit nos destinées,<br />
+Lui qu'Apollon jamais n'a fait parler à faux,<br />
+Me promit par ces vers la fin de mes travaux:<br />
+<span class="i1">«Albe et Rome demain prendront une autre face;</span><span class="dalign">195</span><br />
+Tes v&oelig;ux sont exaucés, elles auront la paix,<br />
+Et tu seras unie avec ton Curiace,<br />
+Sans qu'aucun mauvais sort t'en sépare jamais.»<br />
+<span class="i1">Je pris sur cet oracle une entière assurance,</span><span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">291</a></span><br />
+Et comme le succès passoit mon espérance,<span class="dalign">200</span><br />
+J'abandonnai mon âme à des ravissements<br />
+Qui passoient les transports des plus heureux amants.<br />
+Jugez de leur excès: je rencontrai Valère,<br />
+Et contre sa coutume, il ne put me déplaire<a name="FNanchor_703" id="FNanchor_703" href="#Footnote_703" class="fnanchor">[703]</a>.<br />
+Il me parla d'amour sans me donner d'ennui:<span class="dalign">205</span><br />
+Je ne m'aperçus pas que je parlois à lui;<br />
+Je ne lui pus montrer de mépris ni de glace:<br />
+Tout ce que je voyois me sembloit Curiace;<br />
+Tout ce qu'on me disoit me parloit de ses feux;<br />
+Tout ce que je disois l'assuroit de mes v&oelig;ux.<span class="dalign">210</span><br />
+Le combat général aujourd'hui se hasarde;<br />
+J'en sus hier la nouvelle, et je n'y pris pas garde:<br />
+Mon esprit rejetoit ces funestes objets,<br />
+Charmé des doux pensers d'hymen et de la paix.<br />
+La nuit a dissipé des erreurs si charmantes:<span class="dalign">215</span><br />
+Mille songes affreux, mille images sanglantes,<br />
+Ou plutôt mille amas de carnage et d'horreur,<br />
+M'ont arraché ma joie et rendu ma terreur.<br />
+J'ai vu du sang, des morts, et n'ai rien vu de suite;<br />
+Un spectre en paroissant prenoit soudain la fuite;<span class="dalign">220</span><br />
+Ils s'effaçoient l'un l'autre, et chaque illusion<br />
+Redoubloit mon effroi par sa confusion.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p>
+
+<p>C'est en contraire sens qu'un songe s'interprète.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p>
+
+<p>Je le dois croire ainsi, puisque je le souhaite;<br />
+Mais je me trouve enfin, malgré tous mes souhaits,<span class="dalign">225</span><br />
+Au jour d'une bataille, et non pas d'une paix.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p>
+
+<p>Par là finit la guerre, et la paix lui succède.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p>
+
+<p>Dure à jamais le mal, s'il y faut ce remède!<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">292</a></span><br />
+Soit que Rome y succombe ou qu'Albe ait le dessous<a name="FNanchor_704" id="FNanchor_704" href="#Footnote_704" class="fnanchor">[704]</a>,<br />
+Cher amant, n'attends plus d'être un jour mon époux;<br />
+Jamais, jamais ce nom ne sera pour un homme<a name="FNanchor_705" id="FNanchor_705" href="#Footnote_705" class="fnanchor">[705]</a><br />
+Qui soit ou le vainqueur, ou l'esclave de Rome.<br />
+<span class="i1">Mais quel objet nouveau se présente en ces lieux?</span><br />
+Est-ce toi, Curiace? en croirai-je mes yeux?</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE III.</h3>
+
+<h4>CURIACE, CAMILLE, JULIE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p>
+
+<p>N'en doutez point, Camille, et revoyez un homme<span class="dalign">235</span><br />
+Qui n'est ni le vainqueur ni l'esclave de Rome;<br />
+Cessez d'appréhender de voir rougir mes mains<br />
+Du poids honteux des fers ou du sang des Romains.<br />
+J'ai cru que vous aimiez assez Rome et la gloire<br />
+Pour mépriser ma chaîne et haïr ma victoire;<span class="dalign">240</span><br />
+Et comme également en cette extrémité<br />
+Je craignois la victoire et la captivité....</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p>
+
+<p>Curiace, il suffit, je devine le reste:<br />
+Tu fuis une bataille à tes v&oelig;ux si funeste,<br />
+Et ton c&oelig;ur, tout à moi, pour ne me perdre pas,<span class="dalign">245</span><br />
+Dérobe à ton pays le secours de ton bras.<br />
+Qu'un autre considère ici ta renommée,<br />
+Et te blâme, s'il veut, de m'avoir trop aimée;<br />
+Ce n'est point à Camille à t'en mésestimer:<br />
+Plus ton amour paroît, plus elle doit t'aimer;<span class="dalign">250</span><br />
+Et si tu dois beaucoup aux lieux qui t'ont vu naître,<br />
+Plus tu quittes pour moi, plus tu le fais paroître.<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">293</a></span><br />
+Mais as-tu vu mon père, et peut-il endurer<br />
+Qu'ainsi dans sa maison tu t'oses retirer<a name="FNanchor_706" id="FNanchor_706" href="#Footnote_706" class="fnanchor">[706]</a>?<br />
+Ne préfère-t-il point l'État à sa famille?<span class="dalign">255</span><br />
+Ne regarde-t-il point Rome plus que sa fille?<br />
+Enfin notre bonheur est-il bien affermi?<br />
+T'a-t-il vu comme gendre, ou bien comme ennemi?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p>
+
+<p>Il m'a vu comme gendre, avec une tendresse<br />
+Qui témoignoit assez une entière allégresse;<span class="dalign">260</span><br />
+Mais il ne m'a point vu, par une trahison,<br />
+Indigne de l'honneur d'entrer dans sa maison.<br />
+Je n'abandonne point l'intérêt de ma ville,<br />
+J'aime encor mon honneur en adorant Camille.<br />
+Tant qu'a duré la guerre, on m'a vu constamment<span class="dalign">265</span><br />
+Aussi bon citoyen que véritable amant<a name="FNanchor_707" id="FNanchor_707" href="#Footnote_707" class="fnanchor">[707]</a>.<br />
+D'Albe avec mon amour j'accordois la querelle:<br />
+Je soupirois pour vous en combattant pour elle;<br />
+Et s'il falloit encor que l'on en vînt aux coups,<br />
+Je combattrois pour elle en soupirant pour vous.<span class="dalign">270</span><br />
+Oui, malgré les desirs de mon âme charmée,<br />
+Si la guerre duroit, je serois dans l'armée:<br />
+C'est la paix qui chez vous me donne un libre accès,<br />
+La paix à qui nos feux doivent ce beau succès.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p>
+
+<p>La paix! Et le moyen de croire un tel miracle?<span class="dalign">275</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p>
+
+<p>Camille, pour le moins croyez-en votre oracle,<br />
+Et sachons pleinement par quels heureux effets<br />
+L'heure d'une bataille a produit cette paix.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p>
+
+<p>L'auroit-on jamais cru? Déjà les deux armées<a name="FNanchor_708" id="FNanchor_708" href="#Footnote_708" class="fnanchor">[708]</a>,<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">294</a></span><br />
+D'une égale chaleur au combat animées,<span class="dalign">280</span><br />
+Se menaçoient des yeux, et marchant fièrement,<br />
+N'attendoient, pour donner, que le commandement,<br />
+Quand notre dictateur devant les rangs s'avance,<br />
+Demande à votre prince un moment de silence,<br />
+Et l'ayant obtenu: «Que faisons-nous, Romains,<span class="dalign">285</span><br />
+Dit-il, et quel démon nous fait venir aux mains<a name="FNanchor_709" id="FNanchor_709" href="#Footnote_709" class="fnanchor">[709]</a>?<br />
+Souffrons que la raison éclaire enfin nos âmes:<br />
+Nous sommes vos voisins, nos filles sont vos femmes,<br />
+Et l'hymen nous a joints par tant et tant de n&oelig;uds,<br />
+Qu'il est peu de nos fils qui ne soient vos neveux.<span class="dalign">290</span><br />
+Nous ne sommes qu'un sang et qu'un peuple en deux villes:<br />
+Pourquoi nous déchirer par des guerres civiles,<br />
+Où la mort des vaincus affoiblit les vainqueurs,<br />
+Et le plus beau triomphe est arrosé de pleurs<a name="FNanchor_710" id="FNanchor_710" href="#Footnote_710" class="fnanchor">[710]</a>?<br />
+Nos ennemis communs attendent avec joie<span class="dalign">295</span><br />
+Qu'un des partis défait leur donne l'autre en proie,<br />
+Lassé, demi-rompu, vainqueur, mais, pour tout fruit,<br />
+Dénué d'un secours par lui-même détruit.<br />
+Ils ont assez longtemps joui de nos divorces;<br />
+Contre eux dorénavant joignons toutes nos forces,<span class="dalign">300</span><br />
+Et noyons dans l'oubli ces petits différends<br />
+Qui de si bons guerriers font de mauvais parents.<br />
+Que si l'ambition de commander aux autres<br />
+Fait marcher aujourd'hui vos troupes et les nôtres,<br />
+Pourvu qu'à moins de sang nous voulions l'apaiser,<span class="dalign">305</span><br />
+Elle nous unira, loin de nous diviser.<br />
+Nommons des combattants pour la cause commune:<br />
+Que chaque peuple aux siens attache sa fortune;<br />
+Et suivant ce que d'eux ordonnera le sort,<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">295</a></span><br />
+Que le foible parti prenne loi du plus fort<a name="FNanchor_711" id="FNanchor_711" href="#Footnote_711" class="fnanchor">[711]</a>;<span class="dalign">310</span><br />
+Mais sans indignité pour des guerriers si braves,<br />
+Qu'ils deviennent sujets sans devenir esclaves,<br />
+Sans honte, sans tribut, et sans autre rigueur<br />
+Que de suivre en tous lieux les drapeaux du vainqueur.<br />
+Ainsi nos deux États ne feront qu'un empire.»<span class="dalign">315</span><br />
+Il semble qu'à ces mots notre discorde expire<a name="FNanchor_712" id="FNanchor_712" href="#Footnote_712" class="fnanchor">[712]</a>:<br />
+Chacun, jetant les yeux dans un rang ennemi,<br />
+Reconnoît un beau-frère, un cousin, un ami;<br />
+Ils s'étonnent comment leurs mains, de sang avides,<br />
+Voloient, sans y penser, à tant de parricides,<span class="dalign">320</span><br />
+Et font paroître un front couvert tout à la fois<br />
+D'horreur pour la bataille, et d'ardeur pour ce choix.<br />
+Enfin l'offre s'accepte, et la paix desirée<br />
+Sous ces conditions est aussitôt jurée:<br />
+Trois combattront pour tous; mais pour les mieux choisir,<span class="dalign">325</span><br />
+Nos chefs ont voulu prendre un peu plus de loisir:<br />
+Le vôtre est au sénat, le nôtre dans sa tente.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p>
+
+<p>O Dieux, que ce discours rend mon âme contente!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p>
+
+<p>Dans deux heures au plus, par un commun accord,<br />
+Le sort de nos guerriers réglera notre sort.<span class="dalign">330</span><br />
+Cependant tout est libre, attendant qu'on les nomme:<br />
+Rome est dans notre camp, et notre camp dans Rome;<br />
+D'un et d'autre côté l'accès étant permis,<br />
+Chacun va renouer avec ses vieux amis.<br />
+Pour moi, ma passion m'a fait suivre vos frères;<span class="dalign">335</span><br />
+Et mes desirs ont eu des succès si prospères,<br />
+Que l'auteur de vos jours m'a promis à demain<br />
+Le bonheur sans pareil de vous donner la main.<br />
+Vous ne deviendrez pas rebelle à sa puissance?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">296</a></span>
+<span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p>
+
+<p>Le devoir d'une fille est en l'obéissance.<span class="dalign">340</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p>
+
+<p>Venez donc recevoir ce doux commandement<a name="FNanchor_713" id="FNanchor_713" href="#Footnote_713" class="fnanchor">[713]</a>,<br />
+Qui doit mettre le comble à mon contentement.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p>
+
+<p>Je vais suivre vos pas, mais pour revoir mes frères,<br />
+Et savoir d'eux encor la fin de nos misères.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p>
+
+<p>Allez, et cependant au pied de nos autels<span class="dalign">345</span><br />
+J'irai rendre pour vous grâces aux immortels.</p>
+
+<p class="p2 center"><span class="smcap"><small><b>FIN DU PREMIER ACTE.</b></small></span></p>
+<hr class="c5" />
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">297</a></span></p>
+
+<h2>ACTE II</h2>
+<hr class="c5" />
+
+<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE</h3>
+
+<h4>HORACE, CURIACE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p>
+
+<p>Ainsi Rome n'a point séparé son estime;<br />
+Elle eût cru faire ailleurs un choix illégitime:<br />
+Cette superbe ville en vos frères et vous<br />
+Trouve les trois guerriers qu'elle préfère à tous;<span class="dalign">350</span><br />
+Et son illustre ardeur d'oser plus que les autres<a name="FNanchor_714" id="FNanchor_714" href="#Footnote_714" class="fnanchor">[714]</a>,<br />
+D'une seule maison brave toutes les nôtres:<br />
+Nous croirons, à la voir toute entière en vos mains<a name="FNanchor_715" id="FNanchor_715" href="#Footnote_715" class="fnanchor">[715]</a>,<br />
+Que hors les fils d'Horace il n'est point de Romains.<br />
+Ce choix pouvoit combler trois familles de gloire,<span class="dalign">355</span><br />
+Consacrer hautement leurs noms à la mémoire:<br />
+Oui, l'honneur que reçoit la vôtre par ce choix,<br />
+En pouvoit à bon titre immortaliser trois;<br />
+Et puisque c'est chez vous que mon heur et ma flamme<br />
+M'ont fait placer ma s&oelig;ur et choisir une femme,<span class="dalign">360</span><br />
+Ce que je vais vous être et ce que je vous suis<a name="FNanchor_716" id="FNanchor_716" href="#Footnote_716" class="fnanchor">[716]</a><br />
+Me font y prendre part autant que je le puis;<br />
+Mais un autre intérêt tient ma joie en contrainte,<br />
+Et parmi ses douceurs mêle beaucoup de crainte:<br />
+La guerre en tel éclat a mis votre valeur,<span class="dalign">365</span><br />
+Que je tremble pour Albe et prévois son malheur:<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">298</a></span><br />
+Puisque vous combattez, sa perte est assurée;<br />
+En vous faisant nommer, le destin l'a jurée.<br />
+Je vois trop dans ce choix ses funestes projets,<br />
+Et me compte déjà pour un de vos sujets.<span class="dalign">370</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p>
+
+<p>Loin de trembler pour Albe, il vous faut plaindre Rome,<br />
+Voyant ceux qu'elle oublie, et les trois qu'elle nomme<a name="FNanchor_717" id="FNanchor_717" href="#Footnote_717" class="fnanchor">[717]</a>.<br />
+C'est un aveuglement pour elle bien fatal,<br />
+D'avoir tant à choisir, et de choisir si mal.<br />
+Mille de ses enfants beaucoup plus dignes d'elle<span class="dalign">375</span><br />
+Pouvoient bien mieux que nous soutenir sa querelle;<br />
+Mais quoique ce combat me promette un cercueil,<br />
+La gloire de ce choix m'enfle d'un juste orgueil;<br />
+Mon esprit en conçoit une mâle assurance:<br />
+J'ose espérer beaucoup de mon peu de vaillance;<span class="dalign">380</span><br />
+Et du sort envieux quels que soient les projets,<br />
+Je ne me compte point pour un de vos sujets.<br />
+Rome a trop cru de moi; mais mon âme ravie<br />
+Remplira son attente, ou quittera la vie.<br />
+Qui veut mourir, ou vaincre, est vaincu rarement:<span class="dalign">385</span><br />
+Ce noble désespoir périt malaisément.<br />
+Rome, quoi qu'il en soit, ne sera point sujette,<br />
+Que mes derniers soupirs n'assurent ma défaite.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p>
+
+Hélas! c'est bien ici que je dois être plaint.<br />
+Ce que veut mon pays, mon amitié le craint.<span class="dalign">390</span><br />
+Dures extrémités, de voir Albe asservie,<br />
+Ou sa victoire au prix d'une si chère vie,<br />
+Et que l'unique bien où tendent ses desirs<br />
+S'achète seulement par vos derniers soupirs!<br />
+Quels v&oelig;ux puis-je former, et quel bonheur attendre?<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">299</a></span><br />
+De tous les deux côtés j'ai des pleurs à répandre;<br />
+De tous les deux côtés mes desirs sont trahis.
+
+<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p>
+
+<p>Quoi! vous me pleureriez mourant pour mon pays!<br />
+Pour un c&oelig;ur généreux ce trépas a des charmes;<br />
+La gloire qui le suit ne souffre point de larmes,<span class="dalign">400</span><br />
+Et je le recevrois en bénissant mon sort,<br />
+Si Rome et tout l'État perdoient moins en ma mort<a name="FNanchor_718" id="FNanchor_718" href="#Footnote_718" class="fnanchor">[718]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p>
+
+<p>A vos amis pourtant permettez de le craindre;<br />
+Dans un si beau trépas ils sont les seuls à plaindre:<br />
+La gloire en est pour vous, et la perte pour eux;<span class="dalign">405</span><br />
+Il vous fait immortel, et les rend malheureux:<br />
+On perd tout quand on perd un ami si fidèle.<br />
+Mais Flavian m'apporte ici quelque nouvelle.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE II</h3>
+
+<h4>HORACE, CURIACE, FLAVIAN.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p>
+
+<p>Albe de trois guerriers a-t-elle fait le choix?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FLAVIAN.</span></p>
+
+<p>Je viens pour vous l'apprendre<a name="FNanchor_719" id="FNanchor_719" href="#Footnote_719" class="fnanchor">[719]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p>
+
+<p><span class="i12">Eh bien, qui sont les trois?</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">FLAVIAN.</span></p>
+
+<p>Vos deux frères et vous.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p>
+
+<p><span class="i10">Qui?</span></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">300</a></span>
+<span class="smcap i6">FLAVIAN.</span></p>
+
+<p><span class="i12">Vous et vos deux frères.</span><br />
+Mais pourquoi ce front triste et ces regards sévères?<br />
+Ce choix vous déplaît-il?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p>
+
+<p><span class="i11">Non, mais il me surprend:</span><br />
+Je m'estimois trop peu pour un honneur si grand.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FLAVIAN.</span></p>
+
+<p>Dirai-je au dictateur, dont l'ordre ici m'envoie<a name="FNanchor_720" id="FNanchor_720" href="#Footnote_720" class="fnanchor">[720]</a>,<span class="dalign">415</span><br />
+Que vous le recevez avec si peu de joie?<br />
+Ce morne et froid accueil me surprend à mon tour.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p>
+
+<p>Dis-lui que l'amitié, l'alliance et l'amour<br />
+Ne pourront empêcher que les trois Curiaces<br />
+Ne servent leur pays contre les trois Horaces.<span class="dalign">420</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">FLAVIAN.</span></p>
+
+<p>Contre eux! Ah! c'est beaucoup me dire en peu de mots.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p>
+
+<p>Porte-lui ma réponse, et nous laisse en repos.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE III.</h3>
+
+<h4>HORACE, CURIACE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p>
+
+<p>Que désormais le ciel, les enfers et la terre<br />
+Unissent leurs fureurs à nous faire la guerre;<br />
+Que les hommes, les Dieux, les démons et le sort<span class="dalign">425</span><br />
+Préparent contre nous un général effort!<br />
+Je mets à faire pis, en l'état où nous sommes,<br />
+Le sort, et les démons, et les Dieux, et les hommes.<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">301</a></span><br />
+Ce qu'ils ont de cruel, et d'horrible et d'affreux,<br />
+L'est bien moins que l'honneur qu'on nous fait à tous deux.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p>
+
+<p>Le sort qui de l'honneur nous ouvre la barrière<br />
+Offre à notre constance une illustre matière;<br />
+Il épuise sa force à former un malheur<br />
+Pour mieux se mesurer avec notre valeur;<br />
+Et comme il voit en nous des âmes peu communes<a name="FNanchor_721" id="FNanchor_721" href="#Footnote_721" class="fnanchor">[721]</a>,<span class="dalign">435</span><br />
+Hors de l'ordre commun il nous fait des fortunes.<br />
+<span class="i1">Combattre un ennemi pour le salut de tous,</span><br />
+Et contre<a name="FNanchor_722" id="FNanchor_722" href="#Footnote_722" class="fnanchor">[722]</a> un inconnu s'exposer seul aux coups,<br />
+D'une simple vertu c'est l'effet ordinaire:<br />
+Mille déjà l'ont fait, mille pourroient le faire; <span class="dalign">440</span><br />
+Mourir pour le pays est un si digne sort,<br />
+Qu'on brigueroit en foule une si belle mort;<br />
+Mais vouloir au public immoler ce qu'on aime,<br />
+S'attacher au combat contre un autre soi-même,<br />
+Attaquer un parti qui prend pour défenseur<span class="dalign">445</span><br />
+Le frère d'une femme et l'amant d'une s&oelig;ur,<br />
+Et rompant tous ces n&oelig;uds, s'armer pour la patrie<br />
+Contre un sang qu'on voudroit racheter de sa vie,<br />
+Une telle vertu n'appartenoit qu'à nous;<br />
+L'éclat de son grand nom lui fait peu de jaloux,<span class="dalign">450</span><br />
+Et peu d'hommes au c&oelig;ur l'ont assez imprimée<br />
+Pour oser aspirer à tant de renommée.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p>
+
+<p>Il est vrai que nos noms ne sauroient plus périr.<br />
+L'occasion est belle, il nous la faut chérir.<br />
+Nous serons les miroirs d'une vertu bien rare;<span class="dalign">455</span><br />
+Mais votre fermeté tient un peu du barbare:<br />
+Peu, même des grands c&oelig;urs, tireroient vanité<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">302</a></span><br />
+D'aller par ce chemin à l'immortalité.<br />
+A quelque prix qu'on mette une telle fumée,<br />
+L'obscurité vaut mieux que tant de renommée.<span class="dalign">460</span><br />
+<span class="i1">Pour moi, je l'ose dire, et vous l'avez pu voir,</span><br />
+Je n'ai point consulté pour suivre mon devoir;<br />
+Notre longue amitié, l'amour, ni l'alliance,<br />
+N'ont pu mettre un moment mon esprit en balance;<br />
+Et puisque par ce choix Albe montre en effet<span class="dalign">465</span><br />
+Qu'elle m'estime autant que Rome vous a fait,<br />
+Je crois faire pour elle autant que vous pour Rome;<br />
+J'ai le c&oelig;ur aussi bon, mais enfin je suis homme:<br />
+Je vois que votre honneur demande tout mon sang<a name="FNanchor_723" id="FNanchor_723" href="#Footnote_723" class="fnanchor">[723]</a>,<br />
+Que tout le mien consiste à vous percer le flanc,<span class="dalign">470</span><br />
+Près d'épouser la s&oelig;ur, qu'il faut tuer le frère,<br />
+Et que pour mon pays j'ai le sort si contraire.<br />
+Encor qu'à mon devoir je coure sans terreur,<br />
+Mon c&oelig;ur s'en effarouche, et j'en frémis d'horreur;<br />
+J'ai pitié de moi-même, et jette un &oelig;il d'envie<span class="dalign">475</span><br />
+Sur ceux dont notre guerre a consumé la vie<a name="FNanchor_724" id="FNanchor_724" href="#Footnote_724" class="fnanchor">[724]</a>,<br />
+Sans souhait toutefois de pouvoir reculer.<br />
+Ce triste et fier honneur m'émeut sans m'ébranler:<br />
+J'aime ce qu'il me donne, et je plains ce qu'il m'ôte;<br />
+Et si Rome demande une vertu plus haute,<span class="dalign">480</span><br />
+Je rends grâces aux Dieux de n'être pas Romain,<br />
+Pour conserver encor quelque chose d'humain<a name="FNanchor_725" id="FNanchor_725" href="#Footnote_725" class="fnanchor">[725]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p>
+
+<p>Si vous n'êtes Romain, soyez digne de l'être;<br />
+Et si vous m'égalez, faites-le mieux paroître.<br />
+<span class="i1">La solide vertu dont je fais vanité</span><span class="dalign">485</span><span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">303</a></span><br />
+N'admet point de foiblesse avec sa fermeté;<br />
+Et c'est mal de l'honneur entrer dans la carrière<br />
+Que dès le premier pas regarder en arrière.<br />
+Notre malheur est grand; il est au plus haut point;<br />
+Je l'envisage entier, mais je n'en frémis point:<span class="dalign">490</span><br />
+Contre qui que ce soit que mon pays m'emploie,<br />
+J'accepte aveuglément cette gloire avec joie;<br />
+Celle de recevoir de tels commandements<br />
+Doit étouffer en nous tous autres sentiments.<br />
+Qui, près de le servir, considère autre chose,<span class="dalign">495</span><br />
+A faire ce qu'il doit lâchement se dispose;<br />
+Ce droit saint et sacré rompt tout autre lien.<br />
+Rome a choisi mon bras, je n'examine rien:<br />
+Avec une allégresse aussi pleine et sincère<br />
+Que j'épousai la s&oelig;ur, je combattrai le frère;<span class="dalign">500</span><br />
+Et pour trancher enfin ces discours superflus,<br />
+Albe vous a nommé, je ne vous connois plus.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p>
+
+<p>Je vous connois encore<a name="FNanchor_726" id="FNanchor_726" href="#Footnote_726" class="fnanchor">[726]</a>, et c'est ce qui me tue;<br />
+Mais cette âpre vertu ne m'étoit pas connue;<br />
+Comme notre malheur elle est au plus haut point:<span class="dalign">505</span><br />
+Souffrez que je l'admire et ne l'imite point.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p>
+
+<p>Non, non, n'embrassez pas de vertu par contrainte;<br />
+Et puisque vous trouvez plus de charme à la plainte,<br />
+En toute liberté goûtez un bien si doux;<br />
+Voici venir ma s&oelig;ur pour se plaindre avec vous.<span class="dalign">510</span><br />
+Je vais revoir la vôtre, et résoudre son âme<br />
+A se bien souvenir qu'elle est toujours ma femme<a name="FNanchor_727" id="FNanchor_727" href="#Footnote_727" class="fnanchor">[727]</a>,<br />
+A vous aimer encor, si je meurs par vos mains,<br />
+Et prendre en son malheur des sentiments romains.</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">304</a></span></p>
+
+<h3>SCÈNE IV.</h3>
+
+<h4>HORACE, CURIACE, CAMILLE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p>
+
+<p>Avez-vous su l'état qu'on fait de Curiace,<span class="dalign">515</span><br />
+Ma s&oelig;ur?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p>
+
+<p><span class="i4">Hélas! mon sort a bien changé de face.</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p>
+
+<p>Armez-vous de constance, et montrez-vous ma s&oelig;ur;<br />
+Et si par mon trépas il retourne vainqueur,<br />
+Ne le recevez point en meurtrier d'un frère,<br />
+Mais en homme d'honneur qui fait ce qu'il doit faire,<span class="dalign">520</span><br />
+Qui sert bien son pays, et sait montrer à tous,<br />
+Par sa haute vertu, qu'il est digne de vous.<br />
+Comme si je vivois, achevez l'hyménée;<br />
+Mais si ce fer aussi tranche sa destinée,<br />
+Faites à ma victoire un pareil traitement:<span class="dalign">525</span><br />
+Ne me reprochez point la mort de votre amant.<br />
+Vos larmes vont couler, et votre c&oelig;ur se presse.<br />
+Consumez avec lui toute cette foiblesse<a name="FNanchor_728" id="FNanchor_728" href="#Footnote_728" class="fnanchor">[728]</a>,<br />
+Querellez ciel et terre, et maudissez le sort;<br />
+Mais après le combat ne pensez plus au mort.<span class="dalign">530</span></p>
+
+<p class="font90 i4">(A Curiace<a name="FNanchor_729" id="FNanchor_729" href="#Footnote_729" class="fnanchor">[729]</a>.)</p>
+
+<p><span class="i1">Je ne vous laisserai qu'un moment avec elle,</span><br />
+Puis nous irons ensemble où l'honneur nous appelle.</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">305</a></span></p>
+
+<h3>SCÈNE V.</h3>
+
+<h4>CURIACE, CAMILLE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p>
+
+<p>Iras-tu, Curiace, et ce funeste honneur<a name="FNanchor_730" id="FNanchor_730" href="#Footnote_730" class="fnanchor">[730]</a><br />
+Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p>
+
+<p>Hélas! je vois trop bien qu'il faut, quoi que je fasse,<span class="dalign">535</span><br />
+Mourir, ou de douleur, ou de la main d'Horace.<br />
+Je vais comme au supplice à cet illustre emploi,<br />
+Je maudis mille fois l'état qu'on fait de moi,<br />
+Je hais cette valeur qui fait qu'Albe m'estime;<br />
+Ma flamme au désespoir passe jusques au crime,<span class="dalign">540</span><br />
+Elle se prend au ciel, et l'ose quereller<a name="FNanchor_731" id="FNanchor_731" href="#Footnote_731" class="fnanchor">[731]</a>;<br />
+Je vous plains, je me plains; mais il y faut aller.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p>
+
+<p>Non; je te connois mieux, tu veux que je te prie<br />
+Et qu'ainsi mon pouvoir t'excuse à ta patrie.<br />
+Tu n'es que trop fameux par tes autres exploits:<span class="dalign">545</span><br />
+Albe a reçu par eux tout ce que tu lui dois.<br />
+Autre n'a mieux que toi soutenu cette guerre;<br />
+Autre de plus de morts n'a couvert notre terre<a name="FNanchor_732" id="FNanchor_732" href="#Footnote_732" class="fnanchor">[732]</a>:<br />
+Ton nom ne peut plus croître, il ne lui manque rien;<br />
+Souffre qu'un autre ici puisse ennoblir le sien.<span class="dalign">550</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p>
+
+<p>Que je souffre à mes yeux qu'on ceigne une autre tête<br />
+Des lauriers immortels que la gloire m'apprête,<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">306</a></span><br />
+Ou que tout mon pays reproche à ma vertu<br />
+Qu'il auroit triomphé si j'avois combattu,<br />
+Et que sous mon amour ma valeur endormie<a name="FNanchor_733" id="FNanchor_733" href="#Footnote_733" class="fnanchor">[733]</a><span class="dalign">555</span><br />
+Couronne tant d'exploits d'une telle infamie!<br />
+Non, Albe, après l'honneur que j'ai reçu de toi,<br />
+Tu ne succomberas ni vaincras que par moi;<br />
+Tu m'as commis ton sort, je t'en rendrai bon conte<a name="FNanchor_734" id="FNanchor_734" href="#Footnote_734" class="fnanchor">[734]</a>,<br />
+Et vivrai sans reproche, ou périrai sans honte<a name="FNanchor_735" id="FNanchor_735" href="#Footnote_735" class="fnanchor">[735]</a>.<span class="dalign">560</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p>
+
+<p>Quoi! tu ne veux pas voir qu'ainsi tu me trahis!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p>
+
+<p>Avant que d'être à vous, je suis à mon pays.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p>
+
+<p>Mais te priver pour lui toi-même d'un beau-frère,<br />
+Ta s&oelig;ur de son mari!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p>
+
+<p><span class="i9">Telle est notre misère:</span><br />
+Le choix d'Albe et de Rome ôte toute douceur<span class="dalign">565</span><br />
+Aux noms jadis si doux de beau-frère et de s&oelig;ur.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p>
+
+<p>Tu pourras donc, cruel, me présenter sa tête<a name="FNanchor_736" id="FNanchor_736" href="#Footnote_736" class="fnanchor">[736]</a>,<br />
+Et demander ma main pour prix de ta conquête!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p>
+
+<p>Il n'y faut plus penser: en l'état où je suis,<br />
+Vous aimer sans espoir, c'est tout ce que je puis.<span class="dalign">570</span><br />
+Vous en pleurez<a name="FNanchor_737" id="FNanchor_737" href="#Footnote_737" class="fnanchor">[737]</a>, Camille<a name="FNanchor_738" id="FNanchor_738" href="#Footnote_738" class="fnanchor">[738]</a>?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">307</a></span>
+<span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p>
+
+<p><span class="i11">Il faut bien que je pleure:</span><br />
+Mon insensible amant ordonne que je meure;<br />
+Et quand l'hymen pour nous allume son flambeau<a name="FNanchor_739" id="FNanchor_739" href="#Footnote_739" class="fnanchor">[739]</a>,<br />
+Il l'éteint de sa main pour m'ouvrir le tombeau.<br />
+Ce c&oelig;ur impitoyable à ma perte s'obstine,<span class="dalign">575</span><br />
+Et dit qu'il m'aime encore alors qu'il m'assassine.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p>
+
+<p>Que les pleurs d'une amante ont de puissants discours,<br />
+Et qu'un bel &oelig;il est fort avec un tel secours!<br />
+Que mon c&oelig;ur s'attendrit à cette triste vue!<br />
+Ma constance contre elle à regret s'évertue.<span class="dalign">580</span><br />
+<span class="i1">N'attaquez plus ma gloire avec tant de douleurs<a name="FNanchor_740" id="FNanchor_740" href="#Footnote_740" class="fnanchor">[740]</a>,</span><br />
+Et laissez-moi sauver ma vertu de vos pleurs;<br />
+Je sens qu'elle chancelle, et défend mal la place:<br />
+Plus je suis votre amant, moins je suis Curiace.<br />
+Foible d'avoir déjà combattu l'amitié,<span class="dalign">585</span><br />
+Vaincroit-elle à la fois l'amour et la pitié?<br />
+Allez, ne m'aimez plus, ne versez plus de larmes,<br />
+Ou j'oppose l'offense à de si fortes armes;<br />
+Je me défendrai mieux contre votre courroux,<br />
+Et pour le mériter, je n'ai plus d'yeux pour vous:<span class="dalign">590</span><br />
+Vengez-vous d'un ingrat, punissez un volage.<br />
+Vous ne vous montrez point sensible à cet outrage!<br />
+Je n'ai plus d'yeux pour vous, vous en avez pour moi!<br />
+En faut-il plus encor? je renonce à ma foi.<br />
+<span class="i1">Rigoureuse vertu dont je suis la victime,</span><span class="dalign">595</span><br />
+Ne peux-tu résister sans le secours d'un crime?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p>
+
+<p>Ne fais point d'autre crime, et j'atteste les Dieux<br />
+Qu'au lieu de t'en haïr, je t'en aimerai mieux;<br />
+Oui, je te chérirai, tout ingrat et perfide,<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">308</a></span><br />
+Et cesse d'aspirer au nom de fratricide.<span class="dalign">600</span><br />
+Pourquoi suis-je Romaine, ou que n'es-tu Romain?<br />
+Je te préparerois des lauriers de ma main;<br />
+Je t'encouragerois, au lieu de te distraire;<br />
+Et je te traiterois comme j'ai fait mon frère.<br />
+Hélas! j'étois aveugle en mes v&oelig;ux aujourd'hui;<span class="dalign">605</span><br />
+J'en ai fait contre toi quand j'en ai fait pour lui.<br />
+<span class="i1">Il revient: quel malheur, si l'amour de sa femme</span><br />
+Ne peut non plus sur lui que le mien sur ton âme!</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE VI.</h3>
+
+<h4>HORACE, CURIACE, SABINE, CAMILLE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p>
+
+<p>Dieux! Sabine le suit. Pour ébranler mon c&oelig;ur,<br />
+Est-ce peu de Camille? y joignez-vous ma s&oelig;ur?<span class="dalign">610</span><br />
+Et laissant à ses pleurs vaincre ce grand courage,<br />
+L'amenez-vous ici chercher même avantage?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p>
+
+<p>Non, non, mon frère, non; je ne viens en ce lieu<br />
+Que pour vous embrasser et pour vous dire adieu.<br />
+Votre sang est trop bon, n'en craignez rien de lâche,<br />
+Rien dont la fermeté de ces grands c&oelig;urs se fâche:<br />
+Si ce malheur illustre ébranloit l'un de vous,<br />
+Je le désavouerois pour frère ou pour époux.<br />
+Pourrois-je toutefois vous faire une prière<br />
+Digne d'un tel époux et digne d'un tel frère?<span class="dalign">620</span><br />
+Je veux d'un coup si noble ôter l'impiété,<br />
+A l'honneur qui l'attend rendre sa pureté,<br />
+La mettre en son éclat sans mélange de crimes<a name="FNanchor_741" id="FNanchor_741" href="#Footnote_741" class="fnanchor">[741]</a>;<br />
+Enfin je vous veux faire ennemis légitimes.<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">309</a></span><br />
+<span class="i1">Du saint n&oelig;ud qui vous joint je suis le seul lien:</span><span class="dalign">625</span><br />
+Quand je ne serai plus, vous ne vous serez rien.<br />
+Brisez votre alliance, et rompez-en la chaîne;<br />
+Et puisque votre honneur veut des effets de haine,<br />
+Achetez par ma mort le droit de vous haïr:<br />
+Albe le veut, et Rome; il faut leur obéir.<span class="dalign">630</span><br />
+Qu'un de vous deux me tue, et que l'autre me venge:<br />
+Alors votre combat n'aura plus rien d'étrange;<br />
+Et du moins l'un des deux sera juste agresseur,<br />
+Ou pour venger sa femme, ou pour venger sa s&oelig;ur.<br />
+Mais quoi? vous souilleriez une gloire si belle,<span class="dalign">635</span><br />
+Si vous vous animiez par quelque autre querelle:<br />
+Le zèle du pays vous défend de tels soins<a name="FNanchor_742" id="FNanchor_742" href="#Footnote_742" class="fnanchor">[742]</a>;<br />
+Vous feriez peu pour lui si vous vous étiez moins:<br />
+Il lui faut, et sans haine, immoler un beau-frère.<br />
+Ne différez donc plus ce que vous devez faire:<span class="dalign">640</span><br />
+Commencez par sa s&oelig;ur à répandre son sang,<br />
+Commencez par sa femme à lui percer le flanc,<br />
+Commencez par Sabine à faire de vos vies<br />
+Un digne sacrifice à vos chères patries:<br />
+Vous êtes ennemis en ce combat fameux,<span class="dalign">645</span><br />
+Vous d'Albe, vous de Rome, et moi de toutes deux.<br />
+Quoi? me réservez-vous à voir une victoire<br />
+Où pour haut appareil d'une pompeuse gloire,<br />
+Je verrai les lauriers d'un frère ou d'un mari<br />
+Fumer encor d'un sang que j'aurai tant chéri?<span class="dalign">650</span><br />
+Pourrai-je entre vous deux régler alors mon âme,<br />
+Satisfaire aux devoirs et de s&oelig;ur et de femme,<br />
+Embrasser le vainqueur en pleurant le vaincu?<br />
+Non, non, avant ce coup Sabine aura vécu:<br />
+Ma mort le préviendra, de qui que je l'obtienne;<span class="dalign">655</span><br />
+Le refus de vos mains y condamne la mienne.<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">310</a></span><br />
+Sus donc, qui vous retient? Allez, c&oelig;urs inhumains,<br />
+J'aurai trop de moyens pour y forcer vos mains.<br />
+Vous ne les aurez point au combat occupées,<br />
+Que ce corps au milieu n'arrête vos épées;<span class="dalign">660</span><br />
+Et malgré vos refus, il faudra que leurs coups<br />
+Se fassent jour ici pour aller jusqu'à vous.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p>
+
+<p>O ma femme!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p>
+
+<p><span class="i6">O ma s&oelig;ur!</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p>
+
+<p><span class="i12">Courage! ils s'amollissent.</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p>
+
+<p>Vous poussez des soupirs; vos visages pâlissent!<br />
+Quelle peur vous saisit? Sont-ce là ces grands c&oelig;urs,<span class="dalign">665</span><br />
+Ces héros qu'Albe et Rome ont pris pour défenseurs?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p>
+
+<p>Que t'ai-je fait, Sabine, et quelle est mon offense<a name="FNanchor_743" id="FNanchor_743" href="#Footnote_743" class="fnanchor">[743]</a><br />
+Qui t'oblige à chercher une telle vengeance?<br />
+Que t'a fait mon honneur, et par quel droit viens-tu<a name="FNanchor_744" id="FNanchor_744" href="#Footnote_744" class="fnanchor">[744]</a><br />
+Avec toute ta force attaquer ma vertu?<span class="dalign">670</span><br />
+Du moins contente-toi de l'avoir étonnée<a name="FNanchor_745" id="FNanchor_745" href="#Footnote_745" class="fnanchor">[745]</a>,<br />
+Et me laisse achever cette grande journée.<br />
+Tu me viens de réduire en un étrange point;<br />
+Aime assez ton mari pour n'en triompher point.<br />
+Va-t'en, et ne rends plus la victoire douteuse;<span class="dalign">675</span><span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">311</a></span><br />
+La dispute déjà m'en est assez honteuse:<br />
+Souffre qu'avec honneur je termine mes jours.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p>
+
+<p>Va, cesse de me craindre: on vient à ton secours.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE VII.</h3>
+
+<h4>LE VIEIL HORACE, HORACE, CURIACE, SABINE, CAMILLE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p>
+
+<p>Qu'est-ce-ci, mes enfants? écoutez-vous vos flammes,<br />
+Et perdez-vous encor le temps avec des femmes?<span class="dalign">680</span><br />
+Prêts à verser du sang, regardez-vous des pleurs?<br />
+Fuyez, et laissez-les déplorer leurs malheurs.<br />
+Leurs plaintes ont pour vous trop d'art et de tendresse:<br />
+Elles vous feroient part enfin de leur foiblesse,<br />
+Et ce n'est qu'en fuyant qu'on pare de tels coups.<span class="dalign">685</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p>
+
+<p>N'appréhendez rien d'eux, ils sont dignes de vous.<br />
+Malgré tous nos efforts, vous en devez attendre<br />
+Ce que vous souhaitez et d'un fils et d'un gendre;<br />
+Et si notre foiblesse ébranloit leur honneur<a name="FNanchor_746" id="FNanchor_746" href="#Footnote_746" class="fnanchor">[746]</a>,<br />
+Nous vous laissons ici pour leur rendre du c&oelig;ur.<span class="dalign">690</span><br />
+<span class="i1">Allons, ma s&oelig;ur, allons, ne perdons plus de larmes<a name="FNanchor_747" id="FNanchor_747" href="#Footnote_747" class="fnanchor">[747]</a>:</span><br />
+Contre tant de vertus ce sont de foibles armes<a name="FNanchor_748" id="FNanchor_748" href="#Footnote_748" class="fnanchor">[748]</a>.<br />
+Ce n'est qu'au désespoir qu'il nous faut recourir.<br />
+Tigres, allez combattre, et nous, allons mourir.</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">312</a></span></p>
+
+<h3>SCÈNE VIII.</h3>
+
+<h4>LE VIEIL HORACE, HORACE, CURIACE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p>
+
+<p>Mon père, retenez des femmes qui s'emportent,<span class="dalign">695</span><br />
+Et de grâce empêchez surtout qu'elles ne sortent.<br />
+Leur amour importun viendroit avec éclat<br />
+Par des cris et des pleurs troubler notre combat;<br />
+Et ce qu'elles nous sont feroit qu'avec justice<br />
+On nous imputeroit ce mauvais artifice.<span class="dalign">700</span><br />
+L'honneur d'un si beau choix seroit trop acheté,<br />
+Si l'on nous soupçonnoit de quelque lâcheté.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p>
+
+<p>J'en aurai soin. Allez, vos frères vous attendent;<br />
+Ne pensez qu'aux devoirs que vos pays demandent.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p>
+
+<p>Quel adieu vous dirai-je? et par quels compliments....</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p>
+
+<p>Ah! n'attendrissez point ici mes sentiments;<br />
+Pour vous encourager ma voix manque de termes;<br />
+Mon c&oelig;ur ne forme point de pensers assez fermes;<br />
+Moi-même en cet adieu j'ai les larmes aux yeux.<br />
+Faites votre devoir, et laissez faire aux Dieux.<span class="dalign">710</span></p>
+
+<p class="p2 center"><span class="smcap"><small><b>FIN DU SECOND ACTE.</b></small></span></p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">313</a></span></p>
+
+<h2>ACTE III.</h2>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<h4>SABINE<a name="FNanchor_749" id="FNanchor_749" href="#Footnote_749" class="fnanchor">[749]</a>.</h4>
+
+<p>Prenons parti, mon âme, en de telles disgrâces:<br />
+Soyons femme d'Horace, ou s&oelig;ur des Curiaces;<br />
+Cessons de partager nos inutiles soins;<br />
+Souhaitons quelque chose, et craignons un peu moins.<br />
+Mais, las! quel parti prendre en un sort si contraire?<br />
+Quel ennemi choisir, d'un époux ou d'un frère?<br />
+La nature ou l'amour parle pour chacun d'eux<a name="FNanchor_750" id="FNanchor_750" href="#Footnote_750" class="fnanchor">[750]</a>,<br />
+Et la loi du devoir m'attache à tous les deux.<br />
+Sur leurs hauts sentiments réglons plutôt les nôtres;<br />
+Soyons femme de l'un ensemble et s&oelig;ur des autres:<span class="dalign">720</span><br />
+Regardons leur honneur comme un souverain bien;<br />
+Imitons leur constance, et ne craignons plus rien.<br />
+La mort qui les menace est une mort si belle,<br />
+Qu'il en faut sans frayeur attendre la nouvelle.<br />
+N'appelons point alors les destins inhumains;<span class="dalign">725</span><br />
+Songeons pour quelle cause, et non par quelles mains;<br />
+Revoyons les vainqueurs, sans penser qu'à la gloire<br />
+Que toute leur maison reçoit de leur victoire;<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">314</a></span><br />
+Et sans considérer aux dépens de quel sang<br />
+Leur vertu les élève en cet illustre rang,<span class="dalign">730</span><br />
+Faisons nos intérêts de ceux de leur famille:<br />
+En l'une je suis femme, en l'autre je suis fille,<br />
+Et tiens à toutes deux par de si forts liens,<br />
+Qu'on ne peut triompher que par les bras des miens.<br />
+Fortune, quelque maux que ta rigueur m'envoie,<span class="dalign">735</span><br />
+J'ai trouvé les moyens d'en tirer de la joie,<br />
+Et puis voir aujourd'hui le combat sans terreur<a name="FNanchor_751" id="FNanchor_751" href="#Footnote_751" class="fnanchor">[751]</a>,<br />
+Les morts sans désespoir, les vainqueurs sans horreur.<br />
+<span class="i1">Flatteuse illusion, erreur douce et grossière,</span><br />
+Vain effort de mon âme, impuissante lumière,<span class="dalign">740</span><br />
+De qui le faux brillant prend droit de m'éblouir,<br />
+Que tu sais peu durer, et tôt t'évanouir!<br />
+Pareille à ces éclairs qui dans le fort des ombres<br />
+Poussent un jour qui fuit et rend les nuits plus sombres,<br />
+Tu n'as frappé mes yeux d'un moment de clarté<span class="dalign">745</span><br />
+Que pour les abîmer dans plus d'obscurité.<br />
+Tu charmois trop ma peine, et le ciel, qui s'en fâche,<br />
+Me vend déjà bien cher ce moment de relâche.<br />
+Je sens mon triste c&oelig;ur percé de tous les coups<br />
+Qui m'ôtent maintenant un frère ou mon époux.<span class="dalign">750</span><br />
+Quand je songe à leur mort, quoi que je me propose,<br />
+Je songe par quels bras, et non pour quelle cause,<br />
+Et ne vois les vainqueurs en leur illustre rang<br />
+Que pour considérer aux dépens de quel sang.<br />
+La maison des vaincus touche seule mon âme:<span class="dalign">755</span><br />
+En l'une je suis fille, en l'autre je suis femme,<br />
+Et tiens à toutes deux par de si forts liens,<br />
+Qu'on ne peut triompher que par la mort des miens<a name="FNanchor_752" id="FNanchor_752" href="#Footnote_752" class="fnanchor">[752]</a>.<br />
+C'est là donc cette paix que j'ai tant souhaitée!<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">315</a></span><br />
+Trop favorables Dieux, vous m'avez écoutée!<span class="dalign">760</span><br />
+Quels foudres lancez-vous quand vous vous irritez,<br />
+Si même vos faveurs ont tant de cruautés?<br />
+Et de quelle façon punissez-vous l'offense,<br />
+Si vous traitez ainsi les v&oelig;ux de l'innocence?</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE II.</h3>
+
+<h4>SABINE, JULIE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p>
+
+<p>En est-ce fait, Julie, et que m'apportez-vous?<span class="dalign">765</span><br />
+Est-ce la mort d'un frère, ou celle d'un époux?<br />
+Le funeste succès de leurs armes impies<a name="FNanchor_753" id="FNanchor_753" href="#Footnote_753" class="fnanchor">[753]</a><br />
+De tous les combattants a-t-il fait des hosties<a name="FNanchor_754" id="FNanchor_754" href="#Footnote_754" class="fnanchor">[754]</a>,<br />
+Et m'enviant l'horreur que j'aurois des vainqueurs,<br />
+Pour tous tant qu'ils étoient demande-t-il mes pleurs<a name="FNanchor_755" id="FNanchor_755" href="#Footnote_755" class="fnanchor">[755]</a>?<span class="dalign">770</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p>
+
+<p>Quoi? ce qui s'est passé, vous l'ignorez encore?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p>
+
+<p>Vous faut-il étonner de ce que je l'ignore,<br />
+Et ne savez-vous point que de cette maison<br />
+Pour Camille et pour moi l'on fait une prison?<br />
+Julie, on nous renferme, on a peur de nos larmes;<span class="dalign">775</span><br />
+Sans cela nous serions au milieu de leurs armes,<br />
+Et par les désespoirs d'une chaste amitié,<br />
+Nous aurions des deux camps tiré quelque pitié.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">316</a></span>
+<span class="smcap i6">JULIE.</span></p>
+
+<p>Il n'étoit pas besoin d'un si tendre spectacle:<br />
+Leur vue à leur combat apporte assez d'obstacle.<span class="dalign">780</span><br />
+<span class="i1">Sitôt qu'ils ont paru prêts à se mesurer,</span><br />
+On a dans les deux camps entendu murmurer<a name="FNanchor_756" id="FNanchor_756" href="#Footnote_756" class="fnanchor">[756]</a>:<br />
+A voir de tels amis, des personnes si proches,<br />
+Venir pour leur patrie aux mortelles approches,<br />
+L'un s'émeut de pitié, l'autre est saisi d'horreur,<span class="dalign">785</span><br />
+L'autre d'un si grand zèle admire la fureur;<br />
+Tel porte jusqu'aux cieux leur vertu sans égale,<br />
+Et tel l'ose nommer sacrilége et brutale.<br />
+Ces divers sentiments n'ont pourtant qu'une voix;<br />
+Tous accusent leurs chefs, tous détestent leur choix;<span class="dalign">790</span><br />
+Et ne pouvant souffrir un combat si barbare,<br />
+On s'écrie, on s'avance, enfin on les sépare.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p>
+
+<p>Que je vous dois d'encens, grands Dieux, qui m'exaucez!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p>
+
+<p>Vous n'êtes pas, Sabine, encore où vous pensez:<br />
+Vous pouvez espérer, vous avez moins à craindre;<span class="dalign">795</span><br />
+Mais il vous reste encore assez de quoi vous plaindre.<br />
+<span class="i1">En vain d'un sort si triste on les veut garantir;</span><br />
+Ces cruels généreux n'y peuvent consentir:<br />
+La gloire de ce choix leur est si précieuse,<br />
+Et charme tellement leur âme ambitieuse,<span class="dalign">800</span><br />
+Qu'alors qu'on les déplore ils s'estiment heureux,<br />
+Et prennent pour affront la pitié qu'on a d'eux<a name="FNanchor_757" id="FNanchor_757" href="#Footnote_757" class="fnanchor">[757]</a>.<br />
+Le trouble des deux camps souille leur renommée;<br />
+Ils combattront plutôt et l'une et l'autre armée,<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">317</a></span><br />
+Et mourront par les mains qui leur font d'autres lois<a name="FNanchor_758" id="FNanchor_758" href="#Footnote_758" class="fnanchor">[758]</a>,<br />
+Que pas un d'eux renonce aux honneurs d'un tel choix.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p>
+
+<p>Quoi? dans leur dureté ces c&oelig;urs d'acier s'obstinent<a name="FNanchor_759" id="FNanchor_759" href="#Footnote_759" class="fnanchor">[759]</a>!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p>
+
+<p>Oui, mais d'autre côté les deux camps se mutinent<a name="FNanchor_760" id="FNanchor_760" href="#Footnote_760" class="fnanchor">[760]</a>,<br />
+Et leurs cris, des deux parts poussés en même temps,<br />
+Demandent la bataille, ou d'autres combattants.<span class="dalign">810</span><br />
+La présence des chefs à peine est respectée,<br />
+Leur pouvoir est douteux, leur voix mal écoutée;<br />
+Le Roi même s'étonne; et pour dernier effort:<br />
+«Puisque chacun, dit-il, s'échauffe en ce discord,<br />
+Consultons des grands Dieux la majesté sacrée,<span class="dalign">815</span><br />
+Et voyons si ce change à leurs bontés agrée.<br />
+Quel impie osera se prendre à leur vouloir,<br />
+Lorsqu'en un sacrifice ils nous l'auront fait voir?»<br />
+Il se tait, et ces mots semblent être des charmes;<br />
+Même aux six combattants ils arrachent les armes;<span class="dalign">820</span><br />
+Et ce desir d'honneur qui leur ferme les yeux,<br />
+Tout aveugle qu'il est, respecte encor les Dieux.<br />
+Leur plus bouillante ardeur cède à l'avis de Tulle;<br />
+Et soit par déférence, ou par un prompt scrupule,<br />
+Dans l'une et l'autre armée on s'en fait une loi,<span class="dalign">825</span><br />
+Comme si toutes deux le connoissoient pour roi.<br />
+Le reste s'apprendra par la mort des victimes.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p>
+
+<p>Les Dieux n'avoueront point un combat plein de crimes;<br />
+J'en espère beaucoup, puisqu'il est différé,<br />
+Et je commence à voir ce que j'ai desiré.<span class="dalign">830</span></p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">318</a></span></p>
+
+<h3>SCÈNE III.</h3>
+
+<h4>SABINE, CAMILLE, JULIE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p>
+
+<p>Ma s&oelig;ur, que je vous die une bonne nouvelle.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p>
+
+<p>Je pense la savoir, s'il faut la nommer telle.<br />
+On l'a dite à mon père, et j'étois avec lui;<br />
+Mais je n'en conçois rien qui flatte mon ennui.<br />
+Ce délai de nos maux rendra leurs coups plus rudes;<span class="dalign">835</span><br />
+Ce n'est qu'un plus long terme à nos inquiétudes;<br />
+Et tout l'allégement qu'il en faut espérer,<br />
+C'est de pleurer plus tard ceux qu'il faudra pleurer.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p>
+
+<p>Les Dieux n'ont pas en vain inspiré ce tumulte.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p>
+
+<p>Disons plutôt, ma s&oelig;ur, qu'en vain on les consulte.<span class="dalign">840</span><br />
+Ces mêmes Dieux à Tulle ont inspiré ce choix<a name="FNanchor_761" id="FNanchor_761" href="#Footnote_761" class="fnanchor">[761]</a>;<br />
+Et la voix du public n'est pas toujours leur voix;<br />
+Ils descendent bien moins dans de si bas étages<br />
+Que dans l'âme des rois, leurs vivantes images,<br />
+De qui l'indépendante et sainte autorité<a name="FNanchor_762" id="FNanchor_762" href="#Footnote_762" class="fnanchor">[762]</a><span class="dalign">845</span><br />
+Est un rayon secret de leur divinité.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p>
+
+<p>C'est vouloir sans raison vous former des obstacles<br />
+Que de chercher leur voix ailleurs qu'en leurs oracles<a name="FNanchor_763" id="FNanchor_763" href="#Footnote_763" class="fnanchor">[763]</a>;<br />
+Et vous ne vous pouvez figurer tout perdu,<br />
+Sans démentir celui qui vous fut hier rendu.<span class="dalign">850</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p>
+
+<p>Un oracle jamais ne se laisse comprendre:<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">319</a></span><br />
+On l'entend d'autant moins que plus on croit l'entendre<a name="FNanchor_764" id="FNanchor_764" href="#Footnote_764" class="fnanchor">[764]</a>;<br />
+Et loin de s'assurer sur un pareil arrêt,<br />
+Qui n'y voit rien d'obscur doit croire que tout l'est.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p>
+
+<p>Sur ce qui fait pour nous prenons plus d'assurance,<span class="dalign">855</span><br />
+Et souffrons les douceurs d'une juste espérance.<br />
+Quand la faveur du ciel ouvre à demi ses bras,<br />
+Qui ne s'en promet rien ne la mérite pas;<br />
+Il empêche souvent qu'elle ne se déploie,<br />
+Et lorsqu'elle descend, son refus la renvoie.<span class="dalign">860</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p>
+
+<p>Le ciel agit sans nous en ces événements,<br />
+Et ne les règle point dessus nos sentiments.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p>
+
+<p>Il ne vous a fait peur que pour vous faire grâce.<br />
+Adieu: je vais savoir comme enfin tout se passe.<br />
+Modérez vos frayeurs; j'espère à mon retour<span class="dalign">865</span><br />
+Ne vous entretenir que de propos d'amour,<br />
+Et que nous n'emploierons la fin de la journée<br />
+Qu'aux doux préparatifs d'un heureux hyménée.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p>
+
+<p>J'ose encor l'espérer<a name="FNanchor_765" id="FNanchor_765" href="#Footnote_765" class="fnanchor">[765]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p>
+
+<p><span class="i9">Moi, je n'espère rien.</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p>
+
+<p>L'effet vous fera voir que nous en jugeons bien.<span class="dalign">870</span></p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">320</a></span></p>
+
+<h3>SCÈNE IV.</h3>
+
+<h4>SABINE, CAMILLE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p>
+
+<p>Parmi nos déplaisirs souffrez que je vous blâme:<br />
+Je ne puis approuver tant de trouble en votre âme<a name="FNanchor_766" id="FNanchor_766" href="#Footnote_766" class="fnanchor">[766]</a>;<br />
+Que feriez-vous, ma s&oelig;ur, au point où je me vois,<br />
+Si vous aviez à craindre autant que je le dois,<br />
+Et si vous attendiez de leurs armes fatales<span class="dalign">875</span><br />
+Des maux<a name="FNanchor_767" id="FNanchor_767" href="#Footnote_767" class="fnanchor">[767]</a> pareils aux miens, et des pertes égales?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p>
+
+<p>Parlez plus sainement de vos maux et des miens:<br />
+Chacun voit ceux d'autrui d'un autre &oelig;il que les siens;<br />
+Mais à bien regarder ceux où le ciel me plonge,<br />
+Les vôtres auprès d'eux vous sembleront un songe.<span class="dalign">880</span><br />
+<span class="i1">La seule mort d'Horace est à craindre pour vous.</span><br />
+Des frères ne sont rien à l'égal d'un époux;<br />
+L'hymen qui nous attache en une autre famille<br />
+Nous détache de celle où l'on a vécu fille;<br />
+On voit d'un &oelig;il divers des n&oelig;uds si différents<a name="FNanchor_768" id="FNanchor_768" href="#Footnote_768" class="fnanchor">[768]</a>,<span class="dalign">885</span><br />
+Et pour suivre un mari l'on quitte ses parents;<br />
+Mais si près d'un hymen, l'amant que donne un père<br />
+Nous est moins qu'un époux, et non pas moins qu'un frère;<br />
+Nos sentiments entre eux demeurent suspendus,<br />
+Notre choix impossible, et nos v&oelig;ux confondus.<span class="dalign">890</span><br />
+Ainsi, ma s&oelig;ur, du moins vous avez dans vos plaintes<br />
+Où porter vos souhaits et terminer vos craintes;<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">321</a></span><br />
+Mais si le ciel s'obstine à nous persécuter,<br />
+Pour moi, j'ai tout à craindre, et rien à souhaiter.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p>
+
+<p>Quand il faut que l'un meure et par les mains de l'autre,<br />
+C'est un raisonnement bien mauvais que le vôtre.<br />
+<span class="i1">Quoique ce soient, ma s&oelig;ur, des n&oelig;uds bien différents,</span><br />
+C'est sans les oublier qu'on quitte ses parents:<br />
+L'hymen n'efface point ces profonds caractères;<br />
+Pour aimer un mari, l'on ne hait pas ses frères:<span class="dalign">900</span><br />
+La nature en tout temps garde ses premiers droits;<br />
+Aux dépens de leur vie on ne fait point de choix:<br />
+Aussi bien qu'un époux ils sont d'autres nous-mêmes;<br />
+Et tous maux sont pareils alors qu'ils sont extrêmes.<br />
+Mais l'amant qui vous charme et pour qui vous brûlez<span class="dalign">905</span><br />
+Ne vous est, après tout, que ce que vous voulez;<br />
+Une mauvaise humeur, un peu de jalousie,<br />
+En fait assez souvent passer la fantaisie<a name="FNanchor_769" id="FNanchor_769" href="#Footnote_769" class="fnanchor">[769]</a>;<br />
+Ce que peut le caprice, osez-le par raison,<br />
+Et laissez votre sang hors de comparaison:<span class="dalign">910</span><br />
+C'est crime qu'opposer des liens volontaires<br />
+A ceux que la naissance a rendus nécessaires.<br />
+Si donc le ciel s'obstine à nous persécuter,<br />
+Seule j'ai tout à craindre, et rien à souhaiter;<br />
+Mais pour vous, le devoir vous donne, dans vos plaintes,<br />
+Où porter vos souhaits et terminer vos craintes.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p>
+
+<p>Je le vois bien, ma s&oelig;ur, vous n'aimâtes jamais;<br />
+Vous ne connoissez<a name="FNanchor_770" id="FNanchor_770" href="#Footnote_770" class="fnanchor">[770]</a> point ni l'amour ni ses traits:<br />
+On peut lui résister quand il commence à naître,<br />
+Mais non pas le bannir quand il s'est rendu maître,<span class="dalign">920</span><br />
+Et que l'aveu d'un père, engageant notre foi,<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">322</a></span><br />
+A fait de ce tyran un légitime roi:<br />
+Il entre avec douceur, mais il règne par force;<br />
+Et quand l'âme une fois a goûté son amorce,<br />
+Vouloir ne plus aimer, c'est ce qu'elle ne peut,<span class="dalign">925</span><br />
+Puisqu'elle ne peut plus vouloir que ce qu'il veut:<br />
+Ses chaînes sont pour nous aussi fortes que belles.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE V.</h3>
+
+<h4>LE VIEIL HORACE, SABINE, CAMILLE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p>
+
+<p>Je viens vous apporter de fâcheuses nouvelles,<br />
+Mes filles; mais en vain je voudrois vous celer<br />
+Ce qu'on ne vous sauroit longtemps dissimuler:<span class="dalign">930</span><br />
+Vos frères sont aux mains, les Dieux ainsi l'ordonnent.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p>
+
+<p>Je veux bien l'avouer, ces nouvelles m'étonnent;<br />
+Et je m'imaginois dans la divinité<br />
+Beaucoup moins d'injustice, et bien plus de bonté.<br />
+Ne nous consolez point: contre tant d'infortune<a name="FNanchor_771" id="FNanchor_771" href="#Footnote_771" class="fnanchor">[771]</a><span class="dalign">935</span><br />
+La pitié parle en vain, la raison importune<a name="FNanchor_772" id="FNanchor_772" href="#Footnote_772" class="fnanchor">[772]</a>.<br />
+Nous avons en nos mains la fin de nos douleurs,<br />
+Et qui veut bien mourir peut braver les malheurs<a name="FNanchor_773" id="FNanchor_773" href="#Footnote_773" class="fnanchor">[773]</a>.<br />
+Nous pourrions aisément faire en votre présence<br />
+De notre désespoir une fausse constance;<span class="dalign">940</span><br />
+Mais quand on peut sans honte être sans fermeté,<br />
+L'affecter au dehors, c'est une lâcheté<a name="FNanchor_774" id="FNanchor_774" href="#Footnote_774" class="fnanchor">[774]</a>;<br />
+L'usage d'un tel art, nous le laissons aux hommes,<br />
+Et ne voulons passer que pour ce que nous sommes.<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">323</a></span><br />
+<span class="i1">Nous ne demandons point qu'un courage si fort</span><span class="dalign">945</span><br />
+S'abaisse à notre exemple à se plaindre du sort.<br />
+Recevez sans frémir ces mortelles alarmes;<br />
+Voyez couler nos pleurs sans y mêler vos larmes;<br />
+Enfin, pour toute grâce, en de tels déplaisirs,<br />
+Gardez votre constance, et souffrez nos soupirs.<span class="dalign">950</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p>
+
+<p>Loin de blâmer les pleurs que je vous vois répandre,<br />
+Je crois faire beaucoup de m'en pouvoir défendre,<br />
+Et céderois peut-être à de si rudes coups,<br />
+Si je prenois ici même intérêt que vous:<br />
+Non qu'Albe par son choix m'ait fait haïr vos frères,<span class="dalign">955</span><br />
+Tous trois me sont encor des personnes bien chères;<br />
+Mais enfin l'amitié n'est pas du même rang,<br />
+Et n'a point les effets de l'amour ni du sang;<br />
+Je ne sens point pour eux la douleur qui tourmente<br />
+Sabine comme s&oelig;ur, Camille comme amante:<span class="dalign">960</span><br />
+Je puis les regarder comme nos ennemis,<br />
+Et donne sans regret mes souhaits à mes fils.<br />
+Ils sont, grâces aux Dieux, dignes de leur patrie;<br />
+Aucun étonnement n'a leur gloire flétrie;<br />
+Et j'ai vu leur honneur croître de la moitié,<span class="dalign">965</span><br />
+Quand ils ont des deux camps refusé la pitié.<br />
+Si par quelque foiblesse ils l'avoient mendiée,<br />
+Si leur haute vertu ne l'eût répudiée,<br />
+Ma main bientôt sur eux m'eût vengé hautement<br />
+De l'affront que m'eût fait ce mol consentement.<span class="dalign">970</span><br />
+Mais lorsqu'en dépit d'eux on en a voulu d'autres,<br />
+Je ne le cèle point, j'ai joint mes v&oelig;ux aux vôtres.<br />
+Si le ciel pitoyable eût écouté ma voix,<br />
+Albe seroit réduite à faire un autre choix;<br />
+Nous pourrions voir tantôt triompher les Horaces<span class="dalign">975</span><br />
+Sans voir leurs bras souillés du sang des Curiaces,<br />
+Et de l'événement d'un combat plus humain<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">324</a></span><br />
+Dépendroit maintenant l'honneur du nom romain.<br />
+La prudence des Dieux autrement en dispose;<br />
+Sur leur ordre éternel mon esprit se repose:<span class="dalign">980</span><br />
+Il s'arme en ce besoin de générosité,<br />
+Et du bonheur public fait sa félicité.<br />
+Tâchez d'en faire autant pour soulager vos peines,<br />
+Et songez toutes deux que vous êtes Romaines:<br />
+Vous l'êtes devenue, et vous l'êtes encor;<span class="dalign">985</span><br />
+Un si glorieux titre est un digne trésor.<br />
+Un jour, un jour viendra que par toute la terre<br />
+Rome se fera craindre à l'égal du tonnerre,<br />
+Et que tout l'univers tremblant dessous ses lois,<br />
+Ce grand nom deviendra l'ambition des rois:<span class="dalign">990</span><br />
+Les Dieux à notre Énée ont promis cette gloire.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE VI.</h3>
+
+<h4>LE VIEIL HORACE, SABINE, CAMILLE, JULIE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p>
+
+<p>Nous venez-vous, Julie, apprendre la victoire?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p>
+
+<p>Mais plutôt du combat les funestes effets:<br />
+Rome est sujette d'Albe, et vos fils sont défaits;<br />
+Des trois les deux sont morts, son époux seul vous reste.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p>
+
+<p>O d'un triste combat effet vraiment funeste!<br />
+Rome est sujette d'Albe, et pour l'en garantir<br />
+Il n'a pas employé jusqu'au dernier soupir!<br />
+Non, non, cela n'est point, on vous trompe, Julie;<br />
+Rome n'est point sujette, ou mon fils est sans vie:<span class="dalign">1000</span><br />
+Je connois mieux mon sang, il sait mieux son devoir.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">JULIE</span></p>
+
+<p>Mille, de nos remparts, comme moi l'ont pu voir.<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">325</a></span><br />
+Il s'est fait admirer tant qu'ont duré ses frères;<br />
+Mais comme il s'est vu seul contre trois adversaires,<br />
+Près d'être enfermé d'eux, sa fuite l'a sauvé.<span class="dalign">1005</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p>
+
+<p>Et nos soldats trahis ne l'ont point achevé<a name="FNanchor_775" id="FNanchor_775" href="#Footnote_775" class="fnanchor">[775]</a>?<br />
+Dans leurs rangs à ce lâche ils ont donné retraite?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p>
+
+<p>Je n'ai rien voulu voir après cette défaite.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p>
+
+<p>O mes frères!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p>
+
+<p><span class="i6">Tout beau, ne les pleurez pas tous;</span><br />
+Deux jouissent d'un sort dont leur père est jaloux.<span class="dalign">1010</span><br />
+Que des plus nobles fleurs leur tombe soit couverte;<br />
+La gloire de leur mort m'a payé de leur perte:<br />
+Ce bonheur a suivi leur courage invaincu,<br />
+Qu'ils ont vu Rome libre autant qu'ils ont vécu,<br />
+Et ne l'auront point vue obéir qu'à son prince,<span class="dalign">1015</span><br />
+Ni d'un État voisin devenir la province.<br />
+Pleurez l'autre, pleurez l'irréparable affront<br />
+Que sa fuite honteuse imprime à notre front;<br />
+Pleurez le déshonneur de toute notre race,<br />
+Et l'opprobre éternel qu'il laisse au nom d'Horace.<span class="dalign">1020</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p>
+
+<p>Que vouliez-vous qu'il fît contre trois?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p>
+
+<p><span class="i15">Qu'il mourût<a name="FNanchor_776" id="FNanchor_776" href="#Footnote_776" class="fnanchor">[776]</a>,</span><span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">326</a></span><br />
+Ou qu'un beau désespoir alors le secourût.<br />
+N'eût-il que d'un moment reculé sa défaite,<br />
+Rome eût été du moins un peu plus tard sujette;<br />
+Il eût avec honneur laissé mes cheveux gris,<span class="dalign">1025</span><br />
+Et c'étoit de sa vie un assez digne prix.<br />
+<span class="i1">Il est de tout son sang comptable à sa patrie;</span><br />
+Chaque goutte épargnée a sa gloire flétrie;<br />
+Chaque instant de sa vie, après ce lâche tour,<br />
+Met d'autant plus ma honte avec la sienne au jour.<span class="dalign">1030</span><br />
+J'en romprai bien le cours, et ma juste colère,<br />
+Contre un indigne fils usant des droits d'un père,<br />
+Saura bien faire voir dans sa punition<br />
+L'éclatant désaveu d'une telle action.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p>
+
+<p>Écoutez un peu moins ces ardeurs généreuses,<span class="dalign">1035</span><br />
+Et ne nous rendez point tout à fait malheureuses.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p>
+
+<p>Sabine, votre c&oelig;ur se console aisément;<br />
+Nos malheurs jusqu'ici vous touchent foiblement.<br />
+Vous n'avez point encor de part à nos misères:<br />
+Le ciel vous a sauvé votre époux et vos frères;<span class="dalign">1040</span><br />
+Si nous sommes sujets, c'est de votre pays;<br />
+Vos frères sont vainqueurs quand nous sommes trahis;<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">327</a></span><br />
+Et voyant le haut point où leur gloire se monte,<br />
+Vous regardez fort peu ce qui nous vient de honte.<br />
+Mais votre trop d'amour pour cet infâme époux<span class="dalign">1045</span><br />
+Vous donnera bientôt à plaindre comme à nous.<br />
+Vos pleurs en sa faveur sont de foibles défenses:<br />
+J'atteste des grands Dieux les suprêmes puissances<br />
+Qu'avant ce jour fini, ces mains, ces propres mains<br />
+Laveront dans son sang la honte des Romains.<span class="dalign">1050</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p>
+
+<p>Suivons-le promptement, la colère l'emporte.<br />
+Dieux! verrons-nous toujours des malheurs de la sorte?<br />
+Nous faudra-t-il toujours en craindre de plus grands,<br />
+Et toujours redouter la main de nos parents?</p>
+
+<p class="p2 center"><span class="smcap"><small><b>FIN DU TROISIÈME ACTE.</b></small></span></p>
+<hr class="c5" />
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">328</a></span></p>
+
+<h2>ACTE IV.</h2>
+
+<hr class="c5" />
+<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<h4>LE VIEIL HORACE, CAMILLE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE</span></p>
+
+<p>Ne me parlez jamais en faveur d'un infâme;<span class="dalign">1055</span><br />
+Qu'il me fuie à l'égal des frères de sa femme:<br />
+Pour conserver un sang qu'il tient si précieux,<br />
+Il n'a rien fait encor s'il n'évite mes yeux.<br />
+Sabine y peut mettre ordre, ou derechef j'atteste<br />
+Le souverain pouvoir de la troupe céleste....<span class="dalign">1060</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p>
+
+<p>Ah! mon père, prenez un plus doux sentiment<a name="FNanchor_777" id="FNanchor_777" href="#Footnote_777" class="fnanchor">[777]</a>;<br />
+Vous verrez Rome même en user autrement;<br />
+Et de quelque malheur que le ciel l'ait comblée,<br />
+Excuser la vertu sous le nombre accablée.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p>
+
+<p>Le jugement de Rome est peu pour mon regard,<span class="dalign">1065</span><br />
+Camille; je suis père, et j'ai mes droits à part.<br />
+Je sais trop comme agit la vertu véritable:<br />
+C'est sans en triompher que le nombre l'accable;<br />
+Et sa mâle vigueur, toujours en même point,<br />
+Succombe sous la force, et ne lui cède point.<span class="dalign">1070</span><br />
+Taisez-vous, et sachons ce que nous veut Valère.</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">329</a></span></p>
+
+<h3>SCÈNE II.</h3>
+
+<h4>LE VIEIL HORACE, VALÈRE, CAMILLE.</h4>
+
+<p><span class="i6 smcap">VALÈRE.</span></p>
+
+<p>Envoyé par le Roi pour consoler un père,<br />
+Et pour lui témoigner....</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p>
+
+<p><span class="i10">N'en prenez aucun soin:</span><br />
+C'est un soulagement dont je n'ai pas besoin;<br />
+Et j'aime mieux voir morts que couverts d'infamie<span class="dalign">1075</span><br />
+Ceux que vient de m'ôter une main ennemie.<br />
+Tous deux pour leur pays sont morts en gens d'honneur;<br />
+Il me suffit.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">VALÈRE.</span></p>
+
+<p><span class="i5">Mais l'autre est un rare bonheur;</span><br />
+De tous les trois chez vous il doit tenir la place.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p>
+
+<p>Que n'a-t-on vu périr en lui le nom d'Horace<a name="FNanchor_778" id="FNanchor_778" href="#Footnote_778" class="fnanchor">[778]</a>!<span class="dalign">1080</span></p>
+
+<p><span class="i6 smcap">VALÈRE.</span></p>
+
+<p>Seul vous le maltraitez après ce qu'il a fait.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p>
+
+<p>C'est à moi seul aussi de punir son forfait.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">VALÈRE.</span></p>
+
+<p>Quel forfait trouvez-vous en sa bonne conduite?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p>
+
+<p>Quel éclat de vertu trouvez-vous en sa fuite?</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">VALÈRE.</span></p>
+
+<p>La fuite est glorieuse en cette occasion.<span class="dalign">1085</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p>
+
+<p>Vous redoublez ma honte et ma confusion<a name="FNanchor_779" id="FNanchor_779" href="#Footnote_779" class="fnanchor">[779]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">330</a></span><br />
+Certes, l'exemple est rare et digne de mémoire,<br />
+De trouver dans la fuite un chemin à la gloire.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">VALÈRE.</span></p>
+
+<p>Quelle confusion, et quelle honte à vous<br />
+D'avoir produit un fils qui nous conserve tous,<span class="dalign">1090</span><br />
+Qui fait triompher Rome, et lui gagne un empire?<br />
+A quels plus grands honneurs faut-il qu'un père aspire?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p>
+
+<p>Quels honneurs, quel triomphe, et quel empire enfin,<br />
+Lorsqu'Albe sous ses lois range notre destin?</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">VALÈRE.</span></p>
+
+<p>Que parlez-vous ici d'Albe et de sa victoire?<span class="dalign">1095</span><br />
+Ignorez-vous encor la moitié de l'histoire?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p>
+
+<p>Je sais que par sa fuite il a trahi l'État<a name="FNanchor_780" id="FNanchor_780" href="#Footnote_780" class="fnanchor">[780]</a>.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">VALÈRE.</span></p>
+
+<p>Oui, s'il eût en fuyant terminé le combat;<br />
+Mais on a bientôt vu qu'il ne fuyoit qu'en homme<br />
+Qui savoit ménager l'avantage de Rome.<span class="dalign">1100</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p>
+
+<p>Quoi, Rome donc triomphe!</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">VALÈRE.</span></p>
+
+<p><span class="i11">Apprenez, apprenez</span><br />
+La valeur de ce fils qu'à tort vous condamnez.<br />
+<span class="i1">Resté seul contre trois, mais en cette aventure</span><span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">331</a></span><br />
+Tous trois étant blessés, et lui seul sans blessure,<br />
+Trop foible pour eux tous, trop fort pour chacun d'eux,<br />
+Il sait bien se tirer d'un pas si dangereux<a name="FNanchor_781" id="FNanchor_781" href="#Footnote_781" class="fnanchor">[781]</a>;<br />
+Il fuit pour mieux combattre, et cette prompte ruse<br />
+Divise adroitement trois frères qu'elle abuse.<br />
+Chacun le suit d'un pas ou plus ou moins pressé,<br />
+Selon qu'il se rencontre ou plus ou moins blessé;<span class="dalign">1110</span><br />
+Leur ardeur est égale à poursuivre sa fuite;<br />
+Mais leurs coups inégaux séparent leur poursuite.<br />
+<span class="i1">Horace, les voyant l'un de l'autre écartés,</span><br />
+Se retourne, et déjà les croit demi-domptés:<br />
+Il attend le premier, et c'étoit votre gendre.<span class="dalign">1115</span><br />
+L'autre, tout indigné qu'il ait osé l'attendre,<br />
+En vain en l'attaquant fait paroître un grand c&oelig;ur;<br />
+Le sang qu'il a perdu ralentit sa vigueur.<br />
+Albe à son tour commence à craindre un sort contraire;<br />
+Elle crie au second qu'il secoure son frère:<span class="dalign">1120</span><br />
+Il se hâte et s'épuise en efforts superflus;<br />
+Il trouve en les joignant que son frère n'est plus.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p>
+
+<p>Hélas<a name="FNanchor_782" id="FNanchor_782" href="#Footnote_782" class="fnanchor">[782]</a>!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">332</a></span>
+<span class="i6 smcap">VALÈRE.</span></p>
+
+<p><span class="i3">Tout hors d'haleine il prend pourtant sa place,</span><br />
+Et redouble bientôt la victoire d'Horace:<br />
+Son courage sans force est un débile appui;<span class="dalign">1125</span><br />
+Voulant venger son frère, il tombe auprès de lui.<br />
+L'air résonne des cris qu'au ciel chacun envoie;<br />
+Albe en jette d'angoisse, et les Romains de joie.<br />
+<span class="i1">Comme notre héros se voit près d'achever,</span><br />
+C'est peu pour lui de vaincre, il veut encor braver:<span class="dalign">1130</span><br />
+«J'en viens d'immoler deux aux mânes de mes frères;<br />
+Rome aura le dernier de mes trois adversaires,<br />
+C'est à ses intérêts que je vais l'immoler,»<br />
+Dit-il; et tout d'un temps on le voit y voler.<br />
+La victoire entre eux deux n'étoit pas incertaine;<span class="dalign">1135</span><br />
+L'Albain percé de coups ne se traînoit qu'à peine,<br />
+Et comme une victime aux marches de l'autel,<br />
+Il sembloit présenter sa gorge au coup mortel:<br />
+Aussi le reçoit-il, peu s'en faut, sans défense,<br />
+Et son trépas de Rome établit la puissance<a name="FNanchor_783" id="FNanchor_783" href="#Footnote_783" class="fnanchor">[783]</a>.<span class="dalign">1140</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p>
+
+<p>O mon fils! ô ma joie! ô l'honneur de nos jours!<br />
+O d'un État penchant l'inespéré secours!<br />
+Vertu digne de Rome, et sang digne d'Horace!<br />
+Appui de ton pays, et gloire de ta race!<br />
+Quand pourrai-je étouffer dans tes embrassements<span class="dalign">1145</span><br />
+L'erreur<a name="FNanchor_784" id="FNanchor_784" href="#Footnote_784" class="fnanchor">[784]</a> dont j'ai formé de si faux sentiments?<br />
+Quand pourra mon amour baigner avec tendresse<br />
+Ton front victorieux de larmes d'allégresse?</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">VALÈRE.</span></p>
+
+<p>Vos caresses bientôt pourront se déployer:<br />
+Le Roi dans un moment vous le va renvoyer,<span class="dalign">1150</span><span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">333</a></span><br />
+Et remet à demain la pompe qu'il prépare<a name="FNanchor_785" id="FNanchor_785" href="#Footnote_785" class="fnanchor">[785]</a><br />
+D'un sacrifice aux Dieux pour un bonheur si rare;<br />
+Aujourd'hui seulement on s'acquitte vers eux<br />
+Par des chants de victoire et par de simples v&oelig;ux.<br />
+C'est où le Roi le mène, et tandis il m'envoie<span class="dalign">1155</span><br />
+Faire office vers vous de douleur et de joie;<br />
+Mais cet office encor n'est pas assez pour lui;<br />
+Il y viendra lui-même, et peut-être aujourd'hui:<br />
+Il croit mal reconnoître une vertu si pure<a name="FNanchor_786" id="FNanchor_786" href="#Footnote_786" class="fnanchor">[786]</a>,<br />
+Si de sa propre bouche il ne vous en assure,<span class="dalign">1160</span><br />
+S'il ne vous dit chez vous combien vous doit l'État.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p>
+
+<p>De tels remercîments ont pour moi trop d'éclat,<br />
+Et je me tiens déjà trop payé par les vôtres<br />
+Du service d'un fils, et du sang des deux autres<a name="FNanchor_787" id="FNanchor_787" href="#Footnote_787" class="fnanchor">[787]</a>.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">VALÈRE.</span></p>
+
+<p>Il ne sait ce que c'est d'honorer à demi;<span class="dalign">1165</span><br />
+Et son sceptre arraché des mains de l'ennemi<br />
+Fait qu'il tient cet honneur qu'il lui plaît de vous faire<a name="FNanchor_788" id="FNanchor_788" href="#Footnote_788" class="fnanchor">[788]</a><br />
+Au-dessous du mérite et du fils et du père.<br />
+Je vais lui témoigner quels nobles sentiments<br />
+La vertu vous inspire en tous vos mouvements,<span class="dalign">1170</span><br />
+Et combien vous montrez d'ardeur pour son service.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p>
+
+<p>Je vous devrai beaucoup pour un si bon office.</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">334</a></span></p>
+
+<h3>SCÈNE III.</h3>
+
+<h4>LE VIEIL HORACE, CAMILLE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p>
+
+<p>Ma fille, il n'est plus temps de répandre des pleurs;<br />
+Il sied mal d'en verser où l'on voit tant d'honneurs;<br />
+On pleure injustement des pertes domestiques,<span class="dalign">1175</span><br />
+Quand on en voit sortir des victoires publiques.<br />
+Rome triomphe d'Albe, et c'est assez pour nous;<br />
+Tous nos maux à ce prix doivent nous être doux<a name="FNanchor_789" id="FNanchor_789" href="#Footnote_789" class="fnanchor">[789]</a>.<br />
+En la mort d'un amant vous ne perdez qu'un homme<br />
+Dont la perte est aisée à réparer dans Rome<a name="FNanchor_790" id="FNanchor_790" href="#Footnote_790" class="fnanchor">[790]</a>;<span class="dalign">1180</span><br />
+Après cette victoire, il n'est point de Romain<br />
+Qui ne soit glorieux de vous donner la main.<br />
+Il me faut à Sabine en porter la nouvelle<a name="FNanchor_791" id="FNanchor_791" href="#Footnote_791" class="fnanchor">[791]</a>;<br />
+Ce coup sera sans doute assez rude pour elle,<br />
+Et ses trois frères morts par la main d'un époux<span class="dalign">1185</span><br />
+Lui donneront des pleurs bien plus justes qu'à vous;<br />
+Mais j'espère aisément en dissiper l'orage,<br />
+Et qu'un peu de prudence aidant son grand courage<br />
+Fera bientôt régner sur un si noble c&oelig;ur<br />
+Le généreux amour qu'elle doit au vainqueur.<span class="dalign">1190</span><br />
+Cependant étouffez cette lâche tristesse;<br />
+Recevez-le, s'il vient, avec moins de foiblesse;<br />
+Faites-vous voir sa s&oelig;ur, et qu'en un même flanc<br />
+Le ciel vous a tous deux formés d'un même sang.</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">335</a></span></p>
+
+<h3>SCÈNE IV.</h3>
+
+<h4>CAMILLE.</h4>
+
+<p>Oui, je lui ferai voir, par d'infaillibles marques,<span class="dalign">1195</span><br />
+Qu'un véritable amour brave la main des Parques,<br />
+Et ne prend point de lois de ces cruels tyrans<br />
+Qu'un astre injurieux nous donne pour parents.<br />
+Tu blâmes ma douleur, tu l'oses nommer lâche;<br />
+Je l'aime d'autant plus que plus elle te fâche,<span class="dalign">1200</span><br />
+Impitoyable père, et par un juste effort<br />
+Je la veux rendre égale aux rigueurs de mon sort.<br />
+<span class="i1">En vit-on jamais un dont les rudes traverses</span><br />
+Prissent en moins de rien tant de faces diverses,<br />
+Qui fût doux tant de fois, et tant de fois cruel,<span class="dalign">1205</span><br />
+Et portât tant de coups avant le coup mortel?<br />
+Vit-on jamais une âme en un jour plus atteinte<br />
+De joie et de douleur, d'espérance et de crainte,<br />
+Asservie en esclave à plus d'événements,<br />
+Et le piteux jouet de plus de changements?<span class="dalign">1210</span><br />
+Un oracle m'assure, un songe me travaille<a name="FNanchor_792" id="FNanchor_792" href="#Footnote_792" class="fnanchor">[792]</a>;<br />
+La paix calme l'effroi que me fait la bataille;<br />
+Mon hymen se prépare, et presque en un moment<br />
+Pour combattre mon frère on choisit mon amant;<br />
+Ce choix me désespère, et tous le désavouent<a name="FNanchor_793" id="FNanchor_793" href="#Footnote_793" class="fnanchor">[793]</a>;<span class="dalign">1215</span><br />
+La partie est rompue, et les Dieux la renouent;<br />
+Rome semble vaincue, et seul des trois Albains,<br />
+Curiace en mon sang n'a point trempé ses mains.<br />
+O Dieux! sentois-je alors des douleurs trop légères<a name="FNanchor_794" id="FNanchor_794" href="#Footnote_794" class="fnanchor">[794]</a><span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">336</a></span><br />
+Pour le malheur de Rome et la mort de deux frères<a name="FNanchor_795" id="FNanchor_795" href="#Footnote_795" class="fnanchor">[795]</a>,<br />
+Et me flattois-je trop quand je croyois pouvoir<a name="FNanchor_796" id="FNanchor_796" href="#Footnote_796" class="fnanchor">[796]</a><br />
+L'aimer encor sans crime et nourrir quelque espoir?<br />
+Sa mort m'en punit bien, et la façon cruelle<br />
+Dont mon âme éperdue en reçoit la nouvelle:<br />
+Son rival me l'apprend, et faisant à mes yeux<span class="dalign">1225</span><br />
+D'un si triste succès le récit odieux,<br />
+Il porte sur le front une allégresse ouverte,<br />
+Que le bonheur public fait bien moins que ma perte;<br />
+Et bâtissant en l'air sur le malheur d'autrui,<br />
+Aussi bien que mon frère il triomphe de lui.<span class="dalign">1230</span><br />
+Mais ce n'est rien encore au prix de ce qui reste<a name="FNanchor_797" id="FNanchor_797" href="#Footnote_797" class="fnanchor">[797]</a>:<br />
+On demande ma joie en un jour si funeste<a name="FNanchor_798" id="FNanchor_798" href="#Footnote_798" class="fnanchor">[798]</a>;<br />
+Il me faut applaudir aux exploits du vainqueur,<br />
+Et baiser une main qui me perce le c&oelig;ur.<br />
+En un sujet de pleurs si grand, si légitime,<span class="dalign">1235</span><br />
+Se plaindre est une honte, et soupirer un crime;<br />
+Leur brutale vertu veut qu'on s'estime heureux,<br />
+Et si l'on n'est barbare, on n'est point généreux.<br />
+<span class="i1">Dégénérons, mon c&oelig;ur, d'un si vertueux père;</span><br />
+Soyons indigne s&oelig;ur d'un si généreux frère:<span class="dalign">1240</span><br />
+C'est gloire de passer pour un c&oelig;ur abattu<a name="FNanchor_799" id="FNanchor_799" href="#Footnote_799" class="fnanchor">[799]</a>,<br />
+Quand la brutalité fait la haute vertu.<br />
+Éclatez, mes douleurs: à quoi bon vous contraindre?<br />
+Quand on a tout perdu, que sauroit-on plus craindre?<br />
+Pour ce cruel vainqueur n'ayez point de respect;<span class="dalign">1245</span><br />
+Loin d'éviter ses yeux, croissez à son aspect;<br />
+Offensez sa victoire, irritez sa colère,<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">337</a></span><br />
+Et prenez, s'il se peut, plaisir à lui déplaire.<br />
+Il vient: préparons-nous à montrer constamment<br />
+Ce que doit une amante à la mort d'un amant.<span class="dalign">1250</span></p>
+
+<h3>SCÈNE V.</h3>
+
+<h4>HORACE, CAMILLE, PROCULE.</h4>
+
+<p class="font90">(Procule porte en sa main les trois épées des Curiaces<a name="FNanchor_800" id="FNanchor_800" href="#Footnote_800" class="fnanchor">[800]</a>.)</p>
+
+<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p>
+
+<p>Ma s&oelig;ur, voici le bras qui venge nos deux frères,<br />
+Le bras qui rompt le cours de nos destins contraires,<br />
+Qui nous rend maîtres d'Albe; enfin voici le bras<br />
+Qui seul fait aujourd'hui le sort de deux États;<br />
+Vois ces marques d'honneur, ces témoins de ma gloire,<br />
+Et rends ce que tu dois à l'heur de ma victoire.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p>
+
+<p>Recevez donc mes pleurs, c'est ce que je lui dois<a name="FNanchor_801" id="FNanchor_801" href="#Footnote_801" class="fnanchor">[801]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p>
+
+<p>Rome n'en veut point voir après de tels exploits,<br />
+Et nos deux frères morts dans le malheur des armes<br />
+Sont trop payés de sang pour exiger des larmes:<span class="dalign">1260</span><br />
+Quand la perte est vengée, on n'a plus rien perdu.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p>
+
+<p>Puisqu'ils sont satisfaits par le sang épandu,<br />
+Je cesserai pour eux de paroître affligée,<br />
+Et j'oublierai leur mort que vous avez vengée;<br />
+Mais qui me vengera de celle d'un amant,<span class="dalign">1265</span><br />
+Pour me faire oublier sa perte en un moment?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">338</a></span>
+<span class="smcap i6">HORACE.</span></p>
+
+<p>Que dis-tu, malheureuse?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p>
+
+<p><span class="i10">O mon cher Curiace!</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p>
+
+<p>O d'une indigne s&oelig;ur insupportable audace<a name="FNanchor_802" id="FNanchor_802" href="#Footnote_802" class="fnanchor">[802]</a>!<br />
+D'un ennemi public dont je reviens vainqueur<br />
+Le nom est dans ta bouche et l'amour dans ton c&oelig;ur!<br />
+Ton ardeur criminelle à la vengeance aspire!<br />
+Ta bouche la demande, et ton c&oelig;ur la respire!<br />
+Suis moins ta passion, règle mieux tes desirs,<br />
+Ne me fais plus rougir d'entendre tes soupirs;<br />
+Tes flammes désormais doivent être étouffées;<span class="dalign">1275</span><br />
+Bannis-les de ton âme, et songe à mes trophées:<br />
+Qu'ils soient dorénavant ton unique entretien.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p>
+
+<p>Donne-moi donc, barbare, un c&oelig;ur comme le tien;<br />
+Et si tu veux enfin que je t'ouvre mon âme,<br />
+Rends-moi mon Curiace, ou laisse agir ma flamme:<span class="dalign">1280</span><br />
+Ma joie et mes douleurs dépendoient de son sort;<br />
+Je l'adorois vivant, et je le pleure mort.<br />
+<span class="i1">Ne cherche plus ta s&oelig;ur où tu l'avois laissée;</span><br />
+Tu ne revois en moi qu'une amante offensée,<br />
+Qui comme une furie attachée à tes pas,<span class="dalign">1285</span><br />
+Te veut incessamment reprocher son trépas.<br />
+Tigre altéré de sang, qui me défends les larmes<a name="FNanchor_803" id="FNanchor_803" href="#Footnote_803" class="fnanchor">[803]</a>,<br />
+Qui veux que dans sa mort je trouve encor des charmes,<br />
+Et que jusques au ciel élevant tes exploits,<br />
+Moi-même je le tue une seconde fois!<span class="dalign">1290</span><br />
+Puissent tant de malheurs accompagner ta vie<a name="FNanchor_804" id="FNanchor_804" href="#Footnote_804" class="fnanchor">[804]</a>,<br />
+Que tu tombes au point de me porter envie;<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">339</a></span><br />
+Et toi, bientôt souiller par quelque lâcheté<br />
+Cette gloire si chère à ta brutalité!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p>
+
+<p>O ciel! qui vit jamais une pareille rage!<span class="dalign">1295</span><br />
+Crois-tu donc que je sois insensible à l'outrage,<br />
+Que je souffre en mon sang ce mortel déshonneur?<br />
+Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur,<br />
+Et préfère du moins au souvenir d'un homme<br />
+Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome.<span class="dalign">1300</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p>
+
+<p>Rome, l'unique objet de mon ressentiment<a name="FNanchor_805" id="FNanchor_805" href="#Footnote_805" class="fnanchor">[805]</a>!<br />
+Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant!<br />
+Rome qui t'a vu naître, et que ton c&oelig;ur adore!<br />
+Rome enfin que je hais parce qu'elle t'honore!<br />
+Puissent tous ses voisins ensemble conjurés<span class="dalign">1305</span><br />
+Saper ses fondements encor mal assurés!<br />
+Et si ce n'est assez de toute l'Italie,<br />
+Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie;<br />
+Que cent peuples unis des bouts de l'univers<br />
+Passent pour la détruire et les monts et les mers!<span class="dalign">1310</span><br />
+Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles,<br />
+Et de ses propres mains déchire ses entrailles!<br />
+Que le courroux du ciel allumé par mes v&oelig;ux<a name="FNanchor_806" id="FNanchor_806" href="#Footnote_806" class="fnanchor">[806]</a><br />
+Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux!<br />
+Puissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre<a name="FNanchor_807" id="FNanchor_807" href="#Footnote_807" class="fnanchor">[807]</a>,<span class="dalign">1315</span><br />
+Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre,<br />
+Voir le dernier Romain à son dernier soupir,<br />
+Moi seule en être cause, et mourir de plaisir!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">340</a></span>
+<span class="smcap i2">HORACE</span>, <small>mettant la main à l'épée</small><a name="FNanchor_808" id="FNanchor_808" href="#Footnote_808" class="fnanchor">[808]</a>, <small>et poursuivant sa s&oelig;ur qui s'enfuit.</small></p>
+
+<p>C'est trop, ma patience à la raison fait place;<br />
+Va dedans les enfers plaindre ton Curiace<a name="FNanchor_809" id="FNanchor_809" href="#Footnote_809" class="fnanchor">[809]</a>.<span class="dalign">1320</span></p>
+
+<p><span class="smcap i2">CAMILLE</span>, <small>blessée derrière le théâtre</small><a name="FNanchor_810" id="FNanchor_810" href="#Footnote_810" class="fnanchor">[810]</a>.</p>
+
+<p>Ah! traître!</p>
+
+<p><span class="smcap i2">HORACE</span>, <small>revenant sur le théâtre.</small></p>
+
+<p><span class="i5">Ainsi reçoive un châtiment soudain</span><br />
+Quiconque ose pleurer un ennemi romain<a name="FNanchor_811" id="FNanchor_811" href="#Footnote_811" class="fnanchor">[811]</a>!</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE VI.</h3>
+
+<h4>HORACE, PROCULE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">PROCULE.</span></p>
+
+<p>Que venez-vous de faire?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p>
+
+<p><span class="i10">Un acte de justice:</span><br />
+Un semblable forfait veut un pareil supplice.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PROCULE.</span></p>
+
+<p>Vous deviez la traiter avec moins de rigueur.<span class="dalign">1325</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p>
+
+<p>Ne me dis point qu'elle est et mon sang et ma s&oelig;ur.<br />
+Mon père ne peut plus l'avouer pour sa fille:<br />
+Qui maudit son pays renonce à sa famille;<br />
+Des noms si pleins d'amour ne lui sont plus permis;<br />
+De ses plus chers parents il fait ses ennemis:<span class="dalign">1330</span><br />
+Le sang même les arme en haine de son crime.<br />
+La plus prompte vengeance en est plus légitime<a name="FNanchor_812" id="FNanchor_812" href="#Footnote_812" class="fnanchor">[812]</a>;<span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">341</a></span><br />
+Et ce souhait impie, encore qu'impuissant,<br />
+Est un monstre qu'il faut étouffer en naissant.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE VII.</h3>
+
+<h4>HORACE, SABINE, PROCULE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p>
+
+<p>A quoi s'arrête ici ton illustre colère?<span class="dalign">1335</span><br />
+Viens voir mourir ta s&oelig;ur dans les bras de ton père;<br />
+Viens repaître tes yeux d'un spectacle si doux:<br />
+Ou si tu n'es point las de ces généreux coups<a name="FNanchor_813" id="FNanchor_813" href="#Footnote_813" class="fnanchor">[813]</a>,<br />
+Immole au cher pays des vertueux Horaces<br />
+Ce reste malheureux du sang des Curiaces.<span class="dalign">1340</span><br />
+Si prodigue du tien, n'épargne pas le leur;<br />
+Joins Sabine à Camille, et ta femme à ta s&oelig;ur;<br />
+Nos crimes sont pareils, ainsi que nos misères;<br />
+Je soupire comme elle, et déplore mes frères:<br />
+Plus coupable en ce point contre tes dures lois,<span class="dalign">1345</span><br />
+Qu'elle n'en pleuroit qu'un, et que j'en pleure trois,<br />
+Qu'après son châtiment ma faute continue.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p>
+
+<p>Sèche tes pleurs, Sabine, ou les cache à ma vue:<br />
+Rends-toi digne du nom de ma chaste moitié,<br />
+Et ne m'accable point d'une indigne pitié.<span class="dalign">1350</span><br />
+Si l'absolu pouvoir d'une pudique flamme<br />
+Ne nous laisse à tous deux qu'un penser et qu'une âme,<br />
+C'est à toi d'élever tes sentiments aux miens,<br />
+Non à moi de descendre à la honte des tiens.<br />
+Je t'aime, et je connois la douleur qui te presse;<span class="dalign">1355</span><br />
+Embrasse ma vertu pour vaincre ta foiblesse,<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">342</a></span><br />
+Participe à ma gloire au lieu de la souiller.<br />
+Tâche à t'en revêtir, non à m'en dépouiller.<br />
+Es-tu de mon honneur si mortelle ennemie,<br />
+Que je te plaise mieux couvert d'une infamie<a name="FNanchor_814" id="FNanchor_814" href="#Footnote_814" class="fnanchor">[814]</a>?<span class="dalign">1360</span><br />
+Sois plus femme que s&oelig;ur, et te réglant sur moi,<br />
+Fais-toi de mon exemple une immuable loi.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p>
+
+<p>Cherche pour t'imiter des âmes plus parfaites.<br />
+Je ne t'impute point les pertes que j'ai faites,<br />
+J'en ai les sentiments que je dois en avoir,<span class="dalign">1365</span><br />
+Et je m'en prends au sort plutôt qu'à ton devoir;<br />
+Mais enfin je renonce à la vertu romaine<a name="FNanchor_815" id="FNanchor_815" href="#Footnote_815" class="fnanchor">[815]</a>,<br />
+Si pour la posséder je dois être inhumaine;<br />
+Et ne puis voir en moi la femme du vainqueur<br />
+Sans y voir des vaincus la déplorable s&oelig;ur.<span class="dalign">1370</span><br />
+<span class="i1">Prenons part en public aux victoires publiques;</span><br />
+Pleurons dans la maison nos malheurs domestiques,<br />
+Et ne regardons point des biens communs à tous,<br />
+Quand nous voyons des maux qui ne sont que pour nous.<br />
+Pourquoi veux-tu, cruel, agir d'une autre sorte?<span class="dalign">1375</span><br />
+Laisse en entrant ici tes lauriers à la porte;<br />
+Mêle tes pleurs aux miens. Quoi? ces lâches discours<br />
+N'arment point ta vertu contre mes tristes jours?<br />
+Mon crime redoublé n'émeut point ta colère?<br />
+Que Camille est heureuse! elle a pu te déplaire;<span class="dalign">1380</span><br />
+Elle a reçu de toi ce qu'elle a prétendu,<br />
+Et recouvre là-bas tout ce qu'elle a perdu.<br />
+Cher époux, cher auteur du tourment qui me presse,<br />
+Écoute la pitié, si ta colère cesse;<br />
+Exerce l'une ou l'autre, après de tels malheurs,<span class="dalign">1385</span><br />
+A punir ma foiblesse, ou finir mes douleurs:<span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">343</a></span><br />
+Je demande la mort pour grâce, ou pour supplice;<br />
+Qu'elle soit un effet d'amour ou de justice,<br />
+N'importe: tous ses traits n'auront rien que de doux<a name="FNanchor_816" id="FNanchor_816" href="#Footnote_816" class="fnanchor">[816]</a>,<br />
+Si je les vois partir de la main d'un époux.<span class="dalign">1390</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p>
+
+<p>Quelle injustice aux Dieux d'abandonner aux femmes<br />
+Un empire si grand sur les plus belles âmes,<br />
+Et de se plaire à voir de si foibles vainqueurs<br />
+Régner si puissamment sur les plus nobles c&oelig;urs!<br />
+A quel point ma vertu devient-elle réduite!<span class="dalign">1395</span><br />
+Rien ne la sauroit plus garantir que la fuite.<br />
+Adieu: ne me suis point, ou retiens tes soupirs.</p>
+
+<p><span class="smcap i4">SABINE</span>, <small>seule.</small></p>
+
+<p>O colère, ô pitié, sourdes à mes desirs,<br />
+Vous négligez mon crime, et ma douleur vous lasse,<br />
+Et je n'obtiens de vous ni supplice ni grâce!<span class="dalign">1400</span><br />
+Allons-y par nos pleurs faire encore un effort,<br />
+Et n'employons après que nous à notre mort.</p>
+
+<p class="p2 center"><span class="smcap"><small><b>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</b></small></span></p>
+
+<hr class="c5" />
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">344</a></span></p>
+
+<h2>ACTE V.</h2>
+<hr class="c5" />
+
+<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<h4>LE VIEIL HORACE, HORACE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p>
+
+<p>Retirons nos regards de cet objet funeste,<br />
+Pour admirer ici le jugement céleste:<br />
+Quand la gloire nous enfle, il sait bien comme il faut<br />
+Confondre notre orgueil qui s'élève trop haut.<br />
+Nos plaisirs les plus doux ne vont point sans tristesse;<br />
+Il mêle à nos vertus des marques de foiblesse,<br />
+Et rarement accorde à notre ambition<br />
+L'entier et pur honneur d'une bonne action.<span class="dalign">1410</span><br />
+Je ne plains point Camille: elle étoit criminelle;<br />
+Je me tiens plus à plaindre, et je te plains plus qu'elle:<br />
+Moi, d'avoir mis au jour un c&oelig;ur si peu romain;<br />
+Toi, d'avoir par sa mort déshonoré ta main.<br />
+Je ne la trouve point injuste ni trop prompte;<span class="dalign">1415</span><br />
+Mais tu pouvois, mon fils, t'en épargner la honte:<br />
+Son crime, quoique énorme et digne du trépas,<br />
+Étoit mieux impuni que puni par ton bras.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p>
+
+<p>Disposez de mon sang, les lois vous en font maître<a name="FNanchor_817" id="FNanchor_817" href="#Footnote_817" class="fnanchor">[817]</a>;<br />
+J'ai cru devoir le sien aux lieux qui m'ont vu naître.<br />
+Si dans vos sentiments mon zèle est criminel,<span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">345</a></span><br />
+S'il m'en faut recevoir un reproche éternel,<br />
+Si ma main en devient honteuse et profanée,<br />
+Vous pouvez d'un seul mot trancher ma destinée:<br />
+Reprenez tout ce sang de qui ma lâcheté<a name="FNanchor_818" id="FNanchor_818" href="#Footnote_818" class="fnanchor">[818]</a><span class="dalign">1425</span><br />
+A si brutalement souillé la pureté.<br />
+Ma main n'a pu souffrir de crime en votre race;<br />
+Ne souffrez point de tache en la maison d'Horace.<br />
+C'est en ces actions dont l'honneur est blessé<br />
+Qu'un père tel que vous se montre intéressé:<span class="dalign">1430</span><br />
+Son amour doit se taire où toute excuse est nulle;<br />
+Lui-même il y prend part lorsqu'il les dissimule;<br />
+Et de sa propre gloire il fait trop peu de cas,<br />
+Quand il ne punit point ce qu'il n'approuve pas.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p>
+
+<p>Il n'use pas toujours d'une rigueur extrême;<span class="dalign">1435</span><br />
+Il épargne ses fils bien souvent pour soi-même;<br />
+Sa vieillesse sur eux aime à se soutenir,<br />
+Et ne les punit point, de peur de se punir<a name="FNanchor_819" id="FNanchor_819" href="#Footnote_819" class="fnanchor">[819]</a>.<br />
+Je te vois d'un autre &oelig;il que tu ne te regardes;<br />
+Je sais.... Mais le Roi vient, je vois entrer ses gardes.<span class="dalign">1440</span></p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE II.</h3>
+
+<h4>TULLE, VALÈRE, LE VIEIL HORACE,
+HORACE, <span class="smcap">troupe de Gardes</span><a name="FNanchor_820" id="FNanchor_820" href="#Footnote_820" class="fnanchor">[820]</a>.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p>
+
+<p>Ah! Sire, un tel honneur a trop d'excès pour moi;<br />
+Ce n'est point en ce lieu que je dois voir mon roi:<br />
+Permettez qu'à genoux....</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">346</a></span>
+<span class="smcap i6">TULLE.</span></p>
+
+<p><span class="i10">Non, levez-vous, mon père:</span><br />
+Je fais ce qu'en ma place un bon prince doit faire.<br />
+Un si rare service et si fort important<span class="dalign">1445</span><br />
+Veut l'honneur le plus rare et le plus éclatant<a name="FNanchor_821" id="FNanchor_821" href="#Footnote_821" class="fnanchor">[821]</a>.<br />
+Vous en aviez déjà sa parole pour gage;<br />
+Je ne l'ai pas voulu différer davantage.<br />
+<span class="i1">J'ai su par son rapport, et je n'en doutois pas,</span><br />
+Comme de vos deux fils vous portez le trépas,<span class="dalign">1450</span><br />
+Et que déjà votre âme étant trop résolue,<br />
+Ma consolation vous seroit superflue;<br />
+Mais je viens de savoir quel étrange malheur<br />
+D'un fils victorieux a suivi la valeur,<br />
+Et que son trop d'amour pour la cause publique<span class="dalign">1455</span><br />
+Par ses mains à son père ôte une fille unique.<br />
+Ce coup est un peu rude à l'esprit le plus fort<a name="FNanchor_822" id="FNanchor_822" href="#Footnote_822" class="fnanchor">[822]</a>;<br />
+Et je doute comment vous portez cette mort.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p>
+
+<p>Sire, avec déplaisir, mais avec patience.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">TULLE.</span></p>
+
+<p>C'est l'effet vertueux de votre expérience.<span class="dalign">1460</span><br />
+Beaucoup par un long âge ont appris comme vous<br />
+Que le malheur succède au bonheur le plus doux:<br />
+Peu savent comme vous s'appliquer ce remède,<br />
+Et dans leur intérêt toute leur vertu cède.<br />
+Si vous pouvez trouver dans ma compassion<span class="dalign">1465</span><br />
+Quelque soulagement pour votre affliction<a name="FNanchor_823" id="FNanchor_823" href="#Footnote_823" class="fnanchor">[823]</a>,<br />
+Ainsi que votre mal sachez qu'elle est extrême,<br />
+Et que je vous en plains autant que je vous aime<a name="FNanchor_824" id="FNanchor_824" href="#Footnote_824" class="fnanchor">[824]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">347</a></span>
+<span class="i6 smcap">VALÈRE.</span></p>
+
+Sire, puisque le ciel entre les mains des rois<br />
+Dépose sa justice et la force des lois,<span class="dalign">1470</span><br />
+Et que l'État demande aux princes légitimes<br />
+Des prix pour les vertus, des peines pour les crimes,<br />
+Souffrez qu'un bon sujet vous fasse souvenir<br />
+Que vous plaignez beaucoup ce qu'il vous faut punir;<br />
+Souffrez....
+
+<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p>
+
+<span class="i5">Quoi? qu'on envoie un vainqueur au supplice?</span>
+
+<p><span class="smcap i6">TULLE.</span></p>
+
+<p>Permettez qu'il achève, et je ferai justice:<br />
+J'aime à la rendre à tous, à toute heure, en tout lieu.<br />
+C'est par elle qu'un roi se fait un demi-dieu;<br />
+Et c'est dont je vous plains, qu'après un tel service<br />
+On puisse contre lui me demander justice.<span class="dalign">1480</span></p>
+
+<p><span class="i6 smcap">VALÈRE.</span></p>
+
+<p>Souffrez donc, ô grand Roi, le plus juste des rois,<br />
+Que tous les gens de bien vous parlent par ma voix.<br />
+Non que nos c&oelig;urs jaloux de ses honneurs s'irritent;<br />
+S'il en reçoit beaucoup, ses hauts faits<a name="FNanchor_825" id="FNanchor_825" href="#Footnote_825" class="fnanchor">[825]</a> le méritent<a name="FNanchor_826" id="FNanchor_826" href="#Footnote_826" class="fnanchor">[826]</a>;<br />
+Ajoutez-y plutôt que d'en diminuer:<span class="dalign">1485</span><br />
+Nous sommes tous encor prêts d'y contribuer;<br />
+Mais puisque d'un tel crime il s'est montré capable,<br />
+Qu'il triomphe en vainqueur, et périsse en coupable.<br />
+Arrêtez sa fureur, et sauvez de ses mains,<br />
+Si vous voulez régner, le reste des Romains:<span class="dalign">1490</span><br />
+Il y va de la perte ou du salut du reste.<br />
+<span class="i1">La guerre avoit un cours si sanglant, si funeste<a name="FNanchor_827" id="FNanchor_827" href="#Footnote_827" class="fnanchor">[827]</a>,</span><span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">348</a></span><br />
+Et les n&oelig;uds de l'hymen, durant nos bons destins,<br />
+Ont tant de fois uni des peuples si voisins,<br />
+Qu'il est peu de Romains que le parti contraire<span class="dalign">1495</span><br />
+N'intéresse en la mort d'un gendre ou d'un beau-frère,<br />
+Et qui ne soient forcés de donner quelques pleurs,<br />
+Dans le bonheur<a name="FNanchor_828" id="FNanchor_828" href="#Footnote_828" class="fnanchor">[828]</a> public, à leurs propres malheurs.<br />
+Si c'est offenser Rome, et que l'heur de ses armes<br />
+L'autorise à punir ce crime de nos larmes,<span class="dalign">1500</span><br />
+Quel sang épargnera ce barbare vainqueur,<br />
+Qui ne pardonne pas à celui de sa s&oelig;ur,<br />
+Et ne peut excuser cette douleur pressante<a name="FNanchor_829" id="FNanchor_829" href="#Footnote_829" class="fnanchor">[829]</a><br />
+Que la mort d'un amant jette au c&oelig;ur d'une amante,<br />
+Quand près d'être éclairés du nuptial flambeau,<span class="dalign">1505</span><br />
+Elle voit avec lui son espoir au tombeau?<br />
+Faisant triompher Rome, il se l'est asservie;<br />
+Il a sur nous un droit et de mort et de vie;<br />
+Et nos jours criminels ne pourront plus durer<br />
+Qu'autant qu'à sa clémence il plaira l'endurer.<span class="dalign">1510</span><br />
+<span class="i1">Je pourrois ajouter aux intérêts de Rome</span><br />
+Combien un pareil coup est indigne d'un homme;<br />
+Je pourrois demander qu'on mît devant vos yeux<br />
+Ce grand et rare exploit d'un bras victorieux:<br />
+Vous verriez un beau sang, pour accuser sa rage,<span class="dalign">1515</span><br />
+D'un frère si cruel rejaillir<a name="FNanchor_830" id="FNanchor_830" href="#Footnote_830" class="fnanchor">[830]</a> au visage:<br />
+Vous verriez des horreurs qu'on ne peut concevoir;<br />
+Son âge et sa beauté vous pourroient émouvoir;<br />
+Mais je hais ces moyens qui sentent l'artifice.<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">349</a></span><br />
+Vous avez à demain remis le sacrifice:<span class="dalign">1520</span><br />
+Pensez-vous que les Dieux, vengeurs des innocents,<br />
+D'une main parricide acceptent de l'encens?<br />
+Sur vous ce sacrilége attireroit sa peine;<br />
+Ne le considérez qu'en objet de leur haine,<br />
+Et croyez avec nous qu'en tous ses trois combats<a name="FNanchor_831" id="FNanchor_831" href="#Footnote_831" class="fnanchor">[831]</a><span class="dalign">1525</span><br />
+Le bon destin de Rome a plus fait que son bras,<br />
+Puisque ces mêmes Dieux, auteurs de sa victoire,<br />
+Ont permis qu'aussitôt il en souillât la gloire,<br />
+Et qu'un si grand courage, après ce noble effort,<br />
+Fût digne en même jour de triomphe et de mort.<span class="dalign">1530</span><br />
+Sire, c'est ce qu'il faut que votre arrêt décide.<br />
+En ce lieu Rome a vu le premier parricide;<br />
+La suite en est à craindre, et la haine des cieux:<br />
+Sauvez-nous de sa main, et redoutez les Dieux.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">TULLE.</span></p>
+
+<p>Défendez-vous, Horace.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p>
+
+<p><span class="i9">A quoi bon me défendre?</span><span class="dalign">1535</span><br />
+Vous savez l'action, vous la venez d'entendre<a name="FNanchor_832" id="FNanchor_832" href="#Footnote_832" class="fnanchor">[832]</a>;<br />
+Ce que vous en croyez me doit être une loi.<br />
+<span class="i1">Sire, on se défend mal contre l'avis d'un roi,</span><br />
+Et le plus innocent devient soudain coupable<a name="FNanchor_833" id="FNanchor_833" href="#Footnote_833" class="fnanchor">[833]</a>,<br />
+Quand aux yeux de son prince il paroît condamnable.<br />
+C'est crime qu'envers lui se vouloir excuser:<br />
+Notre sang est son bien, il en peut disposer;<br />
+Et c'est à nous de croire, alors qu'il en dispose,<br />
+Qu'il ne s'en prive point sans une juste cause.<br />
+Sire, prononcez donc, je suis prêt d'obéir;<span class="dalign">1545</span><br />
+D'autres aiment la vie, et je la dois haïr.<span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">350</a></span><br />
+Je ne reproche point à l'ardeur de Valère<br />
+Qu'en amant de la s&oelig;ur il accuse le frère<a name="FNanchor_834" id="FNanchor_834" href="#Footnote_834" class="fnanchor">[834]</a>:<br />
+Mes v&oelig;ux avec les siens conspirent aujourd'hui;<br />
+Il demande ma mort, je la veux comme lui.<span class="dalign">1550</span><br />
+Un seul point entre nous met cette différence,<br />
+Que mon honneur par là cherche son assurance,<br />
+Et qu'à ce même but nous voulons arriver,<br />
+Lui pour flétrir ma gloire, et moi pour la sauver.<br />
+<span class="i1">Sire, c'est rarement qu'il s'offre une matière</span><span class="dalign">1555</span><br />
+A montrer d'un grand c&oelig;ur la vertu toute entière.<br />
+Suivant l'occasion elle agit plus ou moins,<br />
+Et paroît forte ou foible aux yeux de ses témoins.<br />
+Le peuple, qui voit tout seulement par l'écorce,<br />
+S'attache à son effet pour juger de sa force<a name="FNanchor_835" id="FNanchor_835" href="#Footnote_835" class="fnanchor">[835]</a>;<span class="dalign">1560</span><br />
+Il veut que ses dehors gardent un même cours,<br />
+Qu'ayant fait un miracle, elle en fasse toujours:<br />
+Après une action pleine, haute, éclatante,<br />
+Tout ce qui brille moins remplit mal son attente;<br />
+Il veut qu'on soit égal en tout temps, en tous lieux;<span class="dalign">1565</span><br />
+Il n'examine point si lors on pouvoit mieux,<br />
+Ni que, s'il ne voit pas sans cesse une merveille,<br />
+L'occasion est moindre, et la vertu pareille:<br />
+Son injustice accable et détruit les grands noms;<br />
+L'honneur des premiers faits se perd par les seconds;<br />
+Et quand la renommée a passé l'ordinaire,<br />
+Si l'on n'en veut déchoir, il faut ne plus rien faire<a name="FNanchor_836" id="FNanchor_836" href="#Footnote_836" class="fnanchor">[836]</a>.<br />
+<span class="i1">Je ne vanterai point les exploits de mon bras;</span><br />
+Votre Majesté, Sire, a vu mes trois combats:<br />
+Il est bien malaisé qu'un pareil les seconde,<span class="dalign">1575</span><span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">351</a></span><br />
+Qu'une autre occasion à celle-ci réponde,<br />
+Et que tout mon courage, après de si grands coups,<br />
+Parvienne à des succès qui n'aillent au-dessous;<br />
+Si bien que pour laisser une illustre mémoire,<br />
+La mort seule aujourd'hui peut conserver ma gloire:<span class="dalign">1580</span><br />
+Encor la falloit-il sitôt que j'eus vaincu,<br />
+Puisque pour mon honneur j'ai déjà trop vécu.<br />
+Un homme tel que moi voit sa gloire ternie,<br />
+Quand il tombe en péril de quelque ignominie;<br />
+Et ma main auroit su déjà m'en garantir;<span class="dalign">1585</span><br />
+Mais sans votre congé mon sang n'ose sortir:<br />
+Comme il vous appartient, votre aveu doit se prendre;<br />
+C'est vous le dérober qu'autrement le répandre.<br />
+Rome ne manque point de généreux guerriers;<br />
+Assez d'autres sans moi soutiendront vos lauriers;<span class="dalign">1590</span><br />
+Que Votre Majesté désormais m'en dispense;<br />
+Et si ce que j'ai fait vaut quelque récompense,<br />
+Permettez, ô grand Roi, que de ce bras vainqueur<br />
+Je m'immole à ma gloire, et non pas à ma s&oelig;ur.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE III.</h3>
+
+<h4>TULLE, VALÈRE, LE VIEIL HORACE,
+HORACE, SABINE<a name="FNanchor_837" id="FNanchor_837" href="#Footnote_837" class="fnanchor">[837]</a>.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p>
+
+<p>Sire, écoutez Sabine, et voyez dans son âme<span class="dalign">1595</span><br />
+Les douleurs d'une s&oelig;ur, et celles d'une femme,<br />
+Qui toute désolée, à vos sacrés genoux,<br />
+Pleure pour sa famille, et craint pour son époux.<br />
+Ce n'est pas que je veuille avec cet artifice<br />
+Dérober un coupable au bras de la justice:<span class="dalign">1600</span><br />
+Quoi qu'il ait fait pour vous, traitez-le comme tel,<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">352</a></span><br />
+Et punissez en moi ce noble criminel;<br />
+De mon sang malheureux expiez tout son crime;<br />
+Vous ne changerez point pour cela de victime:<br />
+Ce n'en sera point prendre une injuste pitié,<span class="dalign">1605</span><br />
+Mais en sacrifier la plus chère moitié.<br />
+Les n&oelig;uds de l'hyménée et son amour extrême<br />
+Font qu'il vit plus en moi qu'il ne vit en lui-même;<br />
+Et si vous m'accordez de mourir aujourd'hui,<br />
+Il mourra plus en moi qu'il ne mourroit en lui;<span class="dalign">1610</span><br />
+La mort que je demande, et qu'il faut que j'obtienne,<br />
+Augmentera sa peine, et finira la mienne.<br />
+Sire, voyez l'excès de mes tristes ennuis,<br />
+Et l'effroyable état où mes jours sont réduits.<br />
+Quelle horreur d'embrasser un homme dont l'épée<span class="dalign">1615</span><br />
+De toute ma famille a la trame coupée!<br />
+Et quelle impiété de haïr un époux<br />
+Pour avoir bien servi les siens, l'État et vous<br />
+Aimer un bras souillé du sang de tous mes frères!<br />
+N'aimer pas un mari qui finit nos misères!<span class="dalign">1620</span><br />
+Sire, délivrez-moi par un heureux trépas<br />
+Des crimes de l'aimer et de ne l'aimer pas;<br />
+J'en nommerai l'arrêt une faveur bien grande.<br />
+Ma main peut me donner ce que je vous demande;<br />
+Mais ce trépas enfin me sera bien plus doux,<span class="dalign">1625</span><br />
+Si je puis de sa honte affranchir mon époux;<br />
+Si je puis par mon sang apaiser la colère<br />
+Des Dieux qu'a pu fâcher sa vertu trop sévère,<br />
+Satisfaire en mourant aux mânes de sa s&oelig;ur,<br />
+Et conserver à Rome un si bon défenseur.<span class="dalign">1630</span></p>
+
+<p class="font90"><span class="i4 smcap">LE VIEIL HORACE</span>, au Roi<a name="FNanchor_838" id="FNanchor_838" href="#Footnote_838" class="fnanchor">[838]</a>.</p>
+
+<p>Sire, c'est donc à moi de répondre à Valère.<span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">353</a></span><br />
+Mes enfants avec lui conspirent contre un père:<br />
+Tous trois veulent me perdre, et s'arment sans raison<br />
+Contre si peu de sang qui reste en ma maison.</p>
+
+<p class="font90 i4">(A Sabine.)</p>
+
+<p><span class="i1">Toi qui par des douleurs à ton devoir contraires<a name="FNanchor_839" id="FNanchor_839" href="#Footnote_839" class="fnanchor">[839]</a>,<br />
+Veux quitter un mari pour rejoindre tes frères<a name="FNanchor_840" id="FNanchor_840" href="#Footnote_840" class="fnanchor">[840]</a>,</span><br />
+Va plutôt consulter leurs mânes généreux;<br />
+Ils sont morts, mais pour Albe, et s'en tiennent heureux:<br />
+Puisque le ciel vouloit qu'elle fût asservie,<br />
+Si quelque sentiment demeure après la vie,<span class="dalign">1640</span><br />
+Ce mal leur semble moindre, et moins rudes ses coups,<br />
+Voyant que tout l'honneur en retombe sur nous;<br />
+Tous trois désavoueront la douleur qui te touche,<br />
+Les larmes de tes yeux, les soupirs de ta bouche,<br />
+L'horreur que tu fais voir d'un mari vertueux.<span class="dalign">1645</span><br />
+Sabine, sois leur s&oelig;ur, suis ton devoir comme eux.</p>
+
+<p class="font90 i4">(Au Roi.)</p>
+
+<p><span class="i1">Contre ce cher époux Valère en vain s'anime:</span><br />
+Un premier mouvement ne fut jamais un crime;<br />
+Et la louange est due, au lieu du châtiment,<br />
+Quand la vertu produit ce premier mouvement.<span class="dalign">1650</span><br />
+Aimer nos ennemis avec idolâtrie,<br />
+De rage en leur trépas maudire la patrie,<br />
+Souhaiter à l'État un malheur infini,<br />
+C'est ce qu'on nomme crime, et ce qu'il a puni.<br />
+Le seul amour de Rome a sa main animée:<span class="dalign">1655</span><br />
+Il seroit innocent s'il l'avoit moins aimée.<br />
+Qu'ai-je dit, Sire? il l'est, et ce bras paternel<br />
+L'auroit déjà puni s'il étoit criminel:<br />
+J'aurois su mieux user de l'entière puissance<br />
+Que me donnent sur lui les droits de la naissance;<span class="dalign">1660</span><span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">354</a></span><br />
+J'aime trop l'honneur, Sire, et ne suis point de rang<br />
+A souffrir ni d'affront ni de crime en mon sang.<br />
+C'est dont je ne veux point de témoin que Valère:<br />
+Il a vu quel accueil lui gardoit ma colère,<br />
+Lorsqu'ignorant encor la moitié du combat,<span class="dalign">1665</span><br />
+Je croyois que sa fuite avoit trahi l'État.<br />
+Qui le fait se charger des soins de ma famille?<br />
+Qui le fait, malgré moi, vouloir venger ma fille?<br />
+Et par quelle raison, dans son juste trépas,<br />
+Prend-il un intérêt qu'un père ne prend pas?<span class="dalign">1670</span><br />
+On craint qu'après sa s&oelig;ur il n'en maltraite d'autres!<br />
+Sire, nous n'avons part qu'à la honte des nôtres,<br />
+Et de quelque façon qu'un autre puisse agir,<br />
+Qui ne nous touche point ne nous fait point rougir.</p>
+
+<p class="font90 i4">(A Valère.)</p>
+
+<p><span class="i1">Tu peux pleurer, Valère, et même aux yeux d'Horace;</span><br />
+Il ne prend intérêt qu'aux crimes de sa race:<br />
+Qui n'est point de son sang ne peut faire d'affront<br />
+Aux lauriers immortels qui lui ceignent le front.<br />
+Lauriers, sacrés rameaux qu'on veut réduire en poudre,<br />
+Vous qui mettez sa tête à couvert de la foudre<a name="FNanchor_841" id="FNanchor_841" href="#Footnote_841" class="fnanchor">[841]</a>,<span class="dalign">1680</span><br />
+L'abandonnerez-vous à l'infâme couteau<br />
+Qui fait choir les méchants sous la main d'un bourreau?<br />
+Romains, souffrirez-vous qu'on vous immole un homme<a name="FNanchor_842" id="FNanchor_842" href="#Footnote_842" class="fnanchor">[842]</a><br />
+Sans qui Rome aujourd'hui cesseroit d'être Rome,<br />
+Et qu'un Romain s'efforce à tacher le renom<span class="dalign">1685</span><br />
+D'un guerrier à qui tous doivent un si beau nom?<br />
+Dis, Valère, dis-nous, si tu veux qu'il périsse<a name="FNanchor_843" id="FNanchor_843" href="#Footnote_843" class="fnanchor">[843]</a>,<br />
+Où tu penses choisir un lieu pour son supplice?<br />
+Sera-ce entre ces murs que mille et mille voix<span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">355</a></span><br />
+Font résonner encor du bruit de ses exploits?<span class="dalign">1690</span><br />
+Sera-ce hors des murs, au milieu de ces places<br />
+Qu'on voit fumer encor du sang des Curiaces,<br />
+Entre leurs trois tombeaux, et dans ce champ d'honneur<br />
+Témoin de sa vaillance et de notre bonheur?<br />
+Tu ne saurois cacher sa peine à sa victoire;<span class="dalign">1695</span><br />
+Dans les murs, hors des murs, tout parle de sa gloire,<br />
+Tout s'oppose à l'effort de ton injuste amour,<br />
+Qui veut d'un si bon sang souiller un si beau jour.<br />
+Albe ne pourra pas souffrir un tel spectacle,<br />
+Et Rome par ses pleurs y mettra trop d'obstacle<a name="FNanchor_844" id="FNanchor_844" href="#Footnote_844" class="fnanchor">[844]</a>.<span class="dalign">1700</span></p>
+
+<p class="font90 i4">(Au Roi.)</p>
+
+<p><span class="i1">Vous les préviendrez<a name="FNanchor_845" id="FNanchor_845" href="#Footnote_845" class="fnanchor">[845]</a>, Sire; et par un juste arrêt</span><br />
+Vous saurez embrasser bien mieux son intérêt.<br />
+Ce qu'il a fait pour elle, il peut encor le faire<a name="FNanchor_846" id="FNanchor_846" href="#Footnote_846" class="fnanchor">[846]</a>:<br />
+Il peut la garantir encor d'un sort contraire.<br />
+Sire, ne donnez rien à mes débiles ans:<span class="dalign">1705</span><br />
+Rome aujourd'hui m'a vu père de quatre enfants;<br />
+Trois en ce même jour sont morts pour sa querelle;<br />
+Il m'en reste encore un, conservez-le pour elle:<br />
+N'ôtez pas à ses murs un si puissant appui;<br />
+Et souffrez, pour finir, que je m'adresse à lui.<span class="dalign">1710</span></p>
+
+<p class="font90 i4">(A Horace.)</p>
+
+<p><span class="i1">Horace, ne crois pas que le peuple stupide</span><br />
+Soit le maître absolu d'un renom bien solide:<br />
+Sa voix tumultueuse assez souvent fait bruit;<br />
+Mais un moment l'élève, un moment le détruit;<br />
+Et ce qu'il contribue à notre renommée<span class="dalign">1715</span><br />
+Toujours en moins de rien se dissipe en fumée.<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">356</a></span><br />
+C'est aux rois, c'est aux grands, c'est aux esprits bien faits,<br />
+A voir la vertu pleine en ses moindres effets;<br />
+C'est d'eux seuls qu'on reçoit la véritable gloire;<br />
+Eux seuls des vrais héros assurent la mémoire.<span class="dalign">1720</span><br />
+Vis toujours en Horace, et toujours auprès d'eux<br />
+Ton nom demeurera grand, illustre, fameux,<br />
+Bien que l'occasion, moins haute ou moins brillante,<br />
+D'un vulgaire ignorant trompe l'injuste attente.<br />
+Ne hais donc plus la vie, et du moins vis pour moi,<span class="dalign">1725</span><br />
+Et pour servir encor ton pays et ton roi.<br />
+<span class="i1">Sire, j'en ai trop dit; mais l'affaire vous touche;</span><br />
+Et Rome toute entière a parlé par ma bouche.</p>
+
+<span class="i6 smcap">VALÈRE.</span>
+
+<p>Sire, permettez-moi....</p>
+
+<p><span class="smcap i6">TULLE.</span></p>
+
+<p><span class="i8">Valère, c'est assez:</span><br />
+Vos discours par les leurs ne sont pas effacés;<span class="dalign">1730</span><br />
+J'en garde en mon esprit les forces plus pressantes,<br />
+Et toutes vos raisons me sont encor présentes.<br />
+<span class="i1">Cette énorme action faite presque à nos yeux</span><br />
+Outrage la nature, et blesse jusqu'aux Dieux.<br />
+Un premier mouvement qui produit un tel crime<span class="dalign">1735</span><br />
+Ne sauroit lui servir d'excuse légitime:<br />
+Les moins sévères lois en ce point sont d'accord;<br />
+Et si nous les suivons, il est digne de mort.<br />
+Si d'ailleurs nous voulons regarder le coupable,<br />
+Ce crime, quoique grand, énorme, inexcusable,<span class="dalign">1740</span><br />
+Vient de la même épée et part du même bras<br />
+Qui me fait aujourd'hui maître de deux États.<br />
+Deux sceptres en ma main, Albe à Rome asservie,<br />
+Parlent bien hautement en faveur de sa vie:<br />
+Sans lui j'obéirois où je donne la loi,<span class="dalign">1745</span><br />
+Et je serois sujet où je suis deux fois roi.<br />
+Assez de bons sujets dans toutes les provinces<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">357</a></span><br />
+Par des v&oelig;ux impuissants s'acquittent vers leurs princes;<br />
+Tous les peuvent aimer, mais tous ne peuvent pas<br />
+Par d'illustres effets assurer leurs États;<span class="dalign">1750</span><br />
+Et l'art et le pouvoir d'affermir des couronnes<br />
+Sont des dons que le ciel fait à peu de personnes<a name="FNanchor_847" id="FNanchor_847" href="#Footnote_847" class="fnanchor">[847]</a>.<br />
+De pareils serviteurs sont les forces des rois,<br />
+Et de pareils aussi sont au-dessus des lois.<br />
+Qu'elles se taisent donc; que Rome dissimule<span class="dalign">1755</span><br />
+Ce que dès sa naissance elle vit en Romule:<br />
+Elle peut bien souffrir en son libérateur<br />
+Ce qu'elle a bien souffert en son premier auteur.<br />
+<span class="i1">Vis donc, Horace, vis, guerrier trop magnanime:</span><br />
+Ta vertu met ta gloire au-dessus de ton crime;<span class="dalign">1760</span><br />
+Sa chaleur généreuse a produit ton forfait<a name="FNanchor_848" id="FNanchor_848" href="#Footnote_848" class="fnanchor">[848]</a>;<br />
+D'une cause si belle il faut souffrir l'effet.<br />
+Vis pour servir l'État; vis, mais aime Valère:<br />
+Qu'il ne reste entre vous ni haine ni colère;<br />
+Et soit qu'il ait suivi l'amour ou le devoir,<span class="dalign">1765</span><br />
+Sans aucun sentiment résous-toi de le voir.<br />
+<span class="i1">Sabine, écoutez moins la douleur qui vous presse<a name="FNanchor_849" id="FNanchor_849" href="#Footnote_849" class="fnanchor">[849]</a>;</span><br />
+Chassez de ce grand c&oelig;ur ces marques de foiblesse:<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">358</a></span><br />
+C'est en séchant vos pleurs que vous vous montrerez<br />
+La véritable s&oelig;ur de ceux que vous pleurez.<span class="dalign">1770</span><br />
+<span class="i1">Mais nous devons aux Dieux demain un sacrifice;</span><br />
+Et nous aurions le ciel à nos v&oelig;ux mal propice,<br />
+Si nos prêtres, avant que de sacrifier,<br />
+Ne trouvoient les moyens de le purifier:<br />
+Son père en prendra soin; il lui sera facile<span class="dalign">1775</span><br />
+D'apaiser tout d'un temps les mânes de Camille.<br />
+Je la plains; et pour rendre à son sort rigoureux<br />
+Ce que peut souhaiter son esprit amoureux,<br />
+Puisqu'en un même jour l'ardeur d'un même zèle<br />
+Achève le destin de son amant et d'elle,<span class="dalign">1780</span><br />
+Je veux qu'un même jour, témoin de leurs deux morts,<br />
+En un même tombeau voie enfermer leurs corps.</p>
+</div>
+<p class="p2 center"><span class="smcap"><small><b>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</b></small></span></p>
+
+<hr class="c30" />
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">359</a></span></p>
+
+<h2 class="title"><big>CINNA</big><br />
+TRAGÉDIE<br />
+<small>1640</small></h2>
+
+<p class="p4"><a name="Page_360" id="Page_360"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">361</a></span></p>
+
+<h3>NOTICE.</h3>
+
+<p class="p2 verse">« .... Par les envieux un génie excité<br />
+Au comble de son art est mille fois monté;<br />
+Plus on veut l'affoiblir, plus il croît et s'élance:<br />
+Au <i>Cid</i> persécuté <i>Cinna</i> doit sa naissance,»</p>
+
+<p>dit Boileau dans son <i>Épître à Racine</i> (vers 49-52). L'effort que
+fit le génie de Corneille pour répondre dignement à ses détracteurs,
+est peut-être en effet une des causes de la perfection de
+<i>Cinna</i>; mais quel motif a porté le poëte à choisir ce sujet, à le
+développer avec un soin si curieux, à conseiller avec tant
+d'autorité la clémence au souverain et l'oubli aux conjurés?...
+C'est ce qu'aucun contemporain ne nous a dit; on en est donc
+réduit sur ce point aux conjectures, et, le premier, M. Édouard
+Fournier en a présenté tout récemment qui ont le double
+mérite, assez rare, d'être à la fois fort ingénieuses et très-plausibles.</p>
+
+<p>«C'est en 1640 que <i>Cinna</i> fut joué d'abord, et c'est par
+conséquent en 1639 qu'il fut écrit. Or que s'était-il passé cette
+année-là dans la ville de Rouen, où Corneille menait la vie
+laborieuse et retirée que vous connaissez déjà<a name="FNanchor_850" id="FNanchor_850" href="#Footnote_850" class="fnanchor">[850]</a>? De sinistres
+événements l'avaient agitée, ainsi que toute la province dont
+elle était la tête et le c&oelig;ur. Les habitants des campagnes, surchargés
+des taxes mises sur le sel, sur le cuir, et même jusque
+sur le pain, avaient refusé de payer.</p>
+
+<p>«On avait arrêté les plus mutins; ils en avaient appelé
+devant le parlement de Rouen et la cour des aides; le parlement
+<span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">362</a></span>
+les avait fait mettre en liberté, et par suite la révolte
+se croyant ainsi autorisée et se trouvant avoir un point d'appui,
+s'était étendue dans toute la province. On avait couru sus aux
+commis, démoli leurs maisons, et pendu même ceux qu'on avait
+pu trouver. Un chef mystérieux, que personne n'avait vu,
+mais que tout le monde nommait et chantait, conduisait cette
+jacquerie normande. C'était <i>Jean-va-nu-pieds</i>, descendant direct
+du <i>Jacques Bonhomme</i> des temps féodaux, et comme lui
+personnification terrible de la misère furieuse<a name="FNanchor_851" id="FNanchor_851" href="#Footnote_851" class="fnanchor">[851]</a>.</p>
+
+<p>«Richelieu veillait. Le danger, qui eût été grand partout,
+l'était là plus qu'ailleurs, à cause du voisinage de l'Anglais
+toujours prompt à profiter de nos troubles, et en raison aussi
+de certain désir mal déguisé que les pays normands avaient
+toujours eu de se donner à un duc<a name="FNanchor_852" id="FNanchor_852" href="#Footnote_852" class="fnanchor">[852]</a>.</p>
+
+<p>«Il fallait donc un remède énergique et sûr. Le Cardinal
+n'était pas homme à le faire attendre ni à l'employer mollement,
+une fois qu'il l'aurait trouvé. Comme la première cause
+de cette révolte venait d'une rébellion du parlement de Rouen,
+il voulut que cette magistrature insubordonnée fût punie par
+la main d'un magistrat. Le chancelier Seguier fut chargé de
+ses ordres. Il partit avec une armée, et quelques jours après,
+Rouen était occupé militairement.</p>
+
+<p>«Le parlement, qui prévoyait ce qu'il devait attendre de la
+colère d'un homme comme Richelieu, lui avait en hâte envoyé
+deux de ses principaux magistrats pour supplier et demander
+pardon. Ils ne purent rien obtenir. Rouen fut traité comme une
+ville prise d'assaut. On la frappa d'une taxe d'un million quatre-vingt-cinq
+mille livres; son conseil municipal fut dissous; le
+parlement, la cour des aides, le lieutenant général du bailliage
+furent interdits. Ce n'est pas tout. Il fallait du sang dans toutes
+les rigueurs qu'ordonnait Richelieu. Un grand nombre d'habitants
+<span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">363</a></span>
+furent arrêtés; on leur fit leur procès, et quarante-six
+furent condamnés: quatre à être rompus vifs, vingt au gibet,
+vingt-deux au bannissement perpétuel.</p>
+
+<p>«Le chancelier, qui réglait toutes ces représailles sur la
+connaissance qu'il avait des sévérités ordinaires à celui dont il
+était l'exécuteur, ne se croyait pas satisfait encore. Après avoir
+décimé la population, il voulait décapiter la ville elle-même,
+et rêvait pour cela la démolition de sa maison commune.
+C'était trop de zèle. Le Cardinal, à qui il envoya le menu de
+ses rigueurs, fit écrire en marge: «Bon, à l'exception du rasement
+de l'hôtel de ville<a name="FNanchor_853" id="FNanchor_853" href="#Footnote_853" class="fnanchor">[853]</a>.»</p>
+
+<p>En sa qualité d'avocat aux siéges généraux de l'amirauté,
+Corneille faisait partie du parlement; il comptait parmi les
+proscrits, des amis, des parents peut-être, et devait avoir à
+c&oelig;ur de calmer les ressentiments de Richelieu. Est-ce à dire
+que nous ne voyions dans <i>Cinna</i> qu'un éloquent plaidoyer?
+Dieu nous en garde! A coup sûr, Corneille voulait avant tout
+faire une belle tragédie; mais rencontrant dans Sénèque le
+magnifique exemple de clémence qu'il a si bien mis en
+scène, ne peut-il point, par un retour bien naturel sur son
+temps, avoir souhaité pour sa ville natale un souverain aussi
+magnanime qu'Auguste? S'il a eu cette idée, la Rome antique
+s'est tout à coup animée à ses yeux, et l'émotion que lui avaient
+causée les troubles dont il venait d'être le témoin fut la source
+de cette inspiration passionnée avec laquelle il peignit, en contemporain,
+en spectateur fidèle, les agitations qui accompagnèrent
+l'établissement de l'empire.</p>
+
+<p>Le public était du reste admirablement préparé à goûter
+une &oelig;uvre de ce genre: «Les premiers spectateurs, dit Voltaire,
+furent ceux qui combattirent à la Marfée, et qui firent la
+guerre de la Fronde. Il y a d'ailleurs dans cette pièce un vrai
+continuel, un développement de la constitution de l'empire
+romain qui plaît extrêmement aux hommes d'État, et alors
+chacun voulait l'être<a name="FNanchor_854" id="FNanchor_854" href="#Footnote_854" class="fnanchor">[854]</a>.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">364</a></span>
+La tragédie eut donc un grand succès; mais l'éloquente et
+indirecte supplique qui, suivant l'hypothèse que nous avons
+adoptée, s'y trouvait contenue, fut loin d'en avoir autant. Aucun
+des Rouennais proscrits ne fut rappelé, et les rigueurs
+ordonnées suivirent leur cours. Le destin de cette pièce,
+comme de presque tous les chefs-d'&oelig;uvre dramatiques, fut de
+causer une vive impression, mais sans changer les c&oelig;urs, sans
+fléchir les volontés. D'après une anecdote fort douteuse,
+Louis XIV, après avoir constamment refusé la grâce du chevalier
+de Rohan, aurait été si ému en assistant à une représentation
+de <i>Cinna</i> la veille du jour où le chevalier de Rohan devait
+être exécuté, que si on lui avait alors parlé de nouveau en
+faveur du condamné, il n'eût pu, aurait-il dit lui-même, s'empêcher
+d'accorder en ce moment la grâce qu'il avait jusqu'alors
+constamment refusée<a name="FNanchor_855" id="FNanchor_855" href="#Footnote_855" class="fnanchor">[855]</a>. Quoi qu'il en soit de cette émotion attribuée
+à Louis XIV, il est certain que l'exemple d'Auguste
+ne tenta pas un instant Richelieu.</p>
+
+<p>Suivant les frères Parfait<a name="FNanchor_856" id="FNanchor_856" href="#Footnote_856" class="fnanchor">[856]</a>, <i>Cinna</i> aurait été joué pour la
+première fois vers la fin de 1639. Mais cette pièce succéda à
+<i>Horace</i>, qui, le 9 mars 1640, ainsi que nous l'avons vu plus
+haut<a name="FNanchor_857" id="FNanchor_857" href="#Footnote_857" class="fnanchor">[857]</a>, venait à peine d'être joué; la première représentation
+de <i>Cinna</i> est donc sans contredit postérieure à cette date.</p>
+
+<p>L'auteur d'une <i>Lettre sur la vie et les ouvrages de Molière et
+sur les comédiens de son temps</i>, publiée au mois de mai 1740<a name="FNanchor_858" id="FNanchor_858" href="#Footnote_858" class="fnanchor">[858]</a>,
+s'exprime ainsi en parlant de Pierre Mercier, dit Bellerose:
+«On croit que c'est lui qui a joué d'original le rôle de Cinna
+dans la tragédie de ce nom;» et ce qui est avancé ici d'une
+manière dubitative est établi par un témoignage formel de Chapuzeau,
+qui dit dans son <i>Théâtre françois</i><a name="FNanchor_859" id="FNanchor_859" href="#Footnote_859" class="fnanchor">[859]</a>: «Comme les talents
+sont divers, l'un n'est propre que pour le sérieux, l'autre que
+pour le comique; et Jodelet auroit aussi mal réussi dans le
+rôle de Cinna, que Bellerose dans celui de don Japhet d'Arménie<a name="FNanchor_860" id="FNanchor_860" href="#Footnote_860" class="fnanchor">[860]</a>.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">365</a></span>
+Ce renseignement est d'autant plus précieux que Bellerose
+étant alors chef de la troupe de l'hôtel de Bourgogne, nous
+apprenons ainsi à quel théâtre <i>Cinna</i> fut représenté.</p>
+
+<p>Nous savons de plus qu'en 1657 Floridor et Beauchâteau
+alternaient dans ce même rôle<a name="FNanchor_861" id="FNanchor_861" href="#Footnote_861" class="fnanchor">[861]</a>. Quant aux autres, nous ignorons
+par qui ils étaient remplis. M. Aimé Martin affirme, mais
+sans en apporter de preuves, que Baron père jouait Auguste,
+et la Beaupré Émilie.</p>
+
+<p><i>Cinna</i>, pendant fort longtemps, a subi à la représentation
+des mutilations analogues à celles qui ont encore lieu aujourd'hui
+pour <i>le Cid</i>. Plusieurs actrices ne disaient point le monologue
+qui ouvre la pièce; c'est à Voltaire qu'on en doit le
+rétablissement<a name="FNanchor_862" id="FNanchor_862" href="#Footnote_862" class="fnanchor">[862]</a>. D'autres altérations, encore plus graves, ont
+subsisté jusqu'à nos jours. En 1746 les frères Parfait nous
+disent que d'ordinaire on retranche au théâtre le rôle de Livie<a name="FNanchor_863" id="FNanchor_863" href="#Footnote_863" class="fnanchor">[863]</a>.
+Dans son édition de Corneille de 1764, Voltaire fait observer
+que cette suppression remonte à plus de trente ans.</p>
+
+<p>Corneille cependant avait insisté à bon droit, dans le <i>Discours
+du poëme dramatique</i>, sur l'importance de ce rôle: «La consultation
+d'Auguste au second de <i>Cinna</i>, les remords de cet ingrat,
+ce qu'il en découvre à Émilie, et l'effort que fait Maxime
+pour persuader à cet objet de son amour caché de s'enfuir
+avec lui, ne sont que des épisodes; mais l'avis que fait donner
+Maxime par Euphorbe à l'Empereur, les irrésolutions de ce
+prince, et les conseils de Livie, sont de l'action principale<a name="FNanchor_864" id="FNanchor_864" href="#Footnote_864" class="fnanchor">[864]</a>.»</p>
+
+<p>Ces suppressions non-seulement tronquaient la pièce, mais
+amenaient des contre-sens inévitables. A l'occasion de ces deux
+vers:</p>
+
+<p class="verse">Vous ne connoissez pas encor tous les complices;<br />
+Votre Émilie en est, Seigneur, et la voici<a name="FNanchor_865" id="FNanchor_865" href="#Footnote_865" class="fnanchor">[865]</a>,</p>
+
+<p>Voltaire fait la remarque suivante: «Les acteurs ont été obligés
+de retrancher Livie, qui venait faire ici le personnage d'un
+exempt, et qui ne disait que ces deux vers. On les fait prononcer
+par Émilie, mais ils lui sont peu convenables.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">366</a></span>
+Napoléon, qui avait pour Corneille une si vive admiration,
+voulut qu'on représentât à Saint-Cloud <i>Cinna</i>, avec Livie, le
+29 mai 1806, et Mlle Raucourt fut chargée de remplir ce rôle;
+mais cette heureuse tentative, ainsi que celle qui fut également
+faite à Saint-Cloud, à quelques jours de là, pour rétablir le
+personnage de l'Infante dans <i>le Cid</i><a name="FNanchor_866" id="FNanchor_866" href="#Footnote_866" class="fnanchor">[866]</a>, n'eut aucune influence
+sur les représentations ordinaires, et ce fut seulement le 21 novembre
+1860, sous la direction de M. Édouard Thierry, que
+le rôle de Livie fut définitivement remis au théâtre. A cette
+époque, l'habile directeur fit pratiquer dans <i>Cinna</i> des changements
+de décors analogues à ceux que le public avait déjà
+accueillis favorablement dans <i>le Cid</i><a name="FNanchor_867" id="FNanchor_867" href="#Footnote_867" class="fnanchor">[867]</a>. L'<i>Examen</i> de <i>Cinna</i>
+renferme sur ce point d'excellentes indications<a name="FNanchor_868" id="FNanchor_868" href="#Footnote_868" class="fnanchor">[868]</a>, un peu contredites
+il est vrai par un passage d'un des <i>Discours</i><a name="FNanchor_869" id="FNanchor_869" href="#Footnote_869" class="fnanchor">[869]</a> qui montre
+que Corneille n'était pas trop d'avis qu'on variât les décorations
+pour marquer la diversité des lieux. Au reste ces
+modifications n'eurent lieu alors qu'à la Comédie-Française; et
+l'Odéon, qui deux jours après représentait <i>Cinna</i> pour le début
+de Mlle Karoly dans le rôle d'Émilie, ne rétablissait pas celui
+de Livie et ne changeait rien à la décoration.</p>
+
+<p><i>Cinna</i> est la première pièce dont Corneille ait obtenu le privilége
+en son nom avant d'avoir traité avec un libraire. Ce
+privilége, daté de Fontainebleau, le 1<sup>er</sup> août 1642, est ainsi
+conçu: «Il est permis à notre amé et féal Pierre Corneille,
+notre conseiller et avocat général à la table de marbre des
+eaux et forêts de Rouen, de faire imprimer une tragédie de
+sa composition intitulée: <i>Cinna ou la Clémence d'Auguste....</i>»
+Il est suivi d'une mention de «la cession et transport» fait
+par Corneille à Toussaint Quinet, et l'on trouve dans les <i>Mémoires
+de Mathieu Molé</i><a name="FNanchor_870" id="FNanchor_870" href="#Footnote_870" class="fnanchor">[870]</a> l'arrêt du 16 juin qui autorise Quinet
+à jouir de l'effet du privilége, et du transport fait à son
+profit par Corneille.</p>
+
+<p>L'édition originale a pour titre: <span class="smcap">Cinna ov la clemence
+d'Avgvste, tragedie</span>. <i>Imprimé à Roüen aux despens de l'Autheur
+<span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">367</a></span>
+et se vendent à Paris chez Toussainct Quinet</i>.... M.DC.XLIII.
+<i>Auec priuilege du Roy.</i> Sur le titre se trouvent comme épigraphe
+les vers 40 et 41 de l'<i>Art poétique</i> d'Horace:</p>
+
+<p class="verse"><span class="i4">.... <i>Cui lecta potenter erit res</i>,</span><br />
+<i>Nec facundia deseret hunc, nec lucidus ordo.</i></p>
+
+<p>Ce titre est précédé d'un frontispice gravé représentant Auguste
+sur un trône, et Cinna, Maxime et Émilie à ses pieds;
+cette dernière lui baise la main. Le volume, de format in-4<sup>o</sup>,
+se compose de 7 feuillets et 110 pages. L'achevé d'imprimer
+est du 18 janvier; la cession à Quinet, seulement du 27, comme
+on le voit dans l'arrêt du 16 juin; ce qui explique la présence
+sur le titre de la formule: <i>Imprimé aux despens de l'Autheur</i>.</p>
+
+<p>En tête de <i>Cinna</i> se trouve le passage de Sénèque qui a
+donné à Corneille l'idée de sa tragédie<a name="FNanchor_871" id="FNanchor_871" href="#Footnote_871" class="fnanchor">[871]</a>, et la traduction libre
+de ce passage par Montaigne<a name="FNanchor_872" id="FNanchor_872" href="#Footnote_872" class="fnanchor">[872]</a>. Cette coutume de rapprocher
+ainsi des poëmes dramatiques nouveaux leurs origines
+historiques, fut imitée par quelques poëtes et blâmée par d'autres,
+qui sans doute ne s'astreignaient pas à une exactitude
+bien rigoureuse dans le récit des événements et la peinture des
+caractères. C'est ce que nous apprend un auteur fort inconnu
+et fort digne de l'être, qui cependant, si nous l'en croyons, a
+eu la gloire d'être l'ami de Corneille. Ce poëte, qui se nomme
+le Vert et qui avait le bonheur, fort grand alors pour un poëte
+dramatique, d'appartenir à la Normandie<a name="FNanchor_873" id="FNanchor_873" href="#Footnote_873" class="fnanchor">[873]</a>, a fait imprimer
+trois pièces: <i>le Docteur amoureux</i>, comédie, en 1638; <i>Aristotime</i>,
+tragédie, en 1642; <i>Aricidie</i>, <i>ou le Mariage de Tite</i>, tragi-comédie,
+en 1646. Dans l'avis <i>au Lecteur</i> de ce dernier ouvrage,
+le Vert s'exprime ainsi: «Les préfaces, que j'aime
+quand elles ne sont pas trop longues, ne me semblent point
+<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">368</a></span>
+absolument inutiles, particulièrement dans les histoires peu
+connues, où le moindre avertissement donne quelquefois beaucoup
+de lumière et d'intelligence. Je n'ignore pas que cette
+mienne opinion ne puisse être condamnée de quelques-uns;
+mais je sais bien aussi qu'elle est suivie de beaucoup d'autres,
+et que j'ai pour modèle et pour partisan (comme pour ami et
+pour compatriote, dont je ne tire pas une petite vanité) le grand
+maître de l'art qui dans le <i>Cinna</i> et le <i>Polyeucte</i> n'a pas
+jugé hors de propos de préparer ses lecteurs par des commencements
+semblables.»</p>
+
+<p>Après <i>le Cid</i>, <i>Cinna</i> est de toutes les pièces de Corneille
+celle qui, de son vivant, a fait le plus de bruit. Il revient lui-même
+à plusieurs reprises sur «les illustres suffrages» qu'elle
+a obtenus<a name="FNanchor_874" id="FNanchor_874" href="#Footnote_874" class="fnanchor">[874]</a>. Ne pas la bien connaître était une des plus grandes
+marques d'ignorance que l'on pût donner; et en 1661, Dorimon,
+dans sa <i>Comédie de la comédie</i>, faisait rire aux dépens
+d'un sot qui, pour trancher de l'entendu, vantait la prose de
+<i>Cinna</i>.</p>
+
+<p>Nous avons dit à combien de parodies <i>le Cid</i> avait donné
+lieu, et à quel point Corneille s'irritait des moindres plaisanteries
+de ce genre<a name="FNanchor_875" id="FNanchor_875" href="#Footnote_875" class="fnanchor">[875]</a>. Pour <i>Cinna</i>, nous n'en trouvons aucune
+qui ait été représentée. Seulement, à une époque bien postérieure
+à celle de la représentation, l'abbé de Pure fit, ou du
+moins distribua une brochure intitulée: <i>Boileau, ou la Clémence
+de M. Colbert</i>; c'est une imitation burlesque de la scène où
+Auguste déclare à Cinna qu'il connaît tous les détails du complot
+tramé contre lui. Gilles Boileau y est convaincu par le
+ministre Colbert d'avoir composé des libelles. Si ombrageux
+que fût Corneille, cette plaisanterie fort médiocre, qui n'était
+d'ailleurs nullement dirigée contre son &oelig;uvre, ne dut lui
+causer aucun chagrin.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">369</a></span></p>
+
+<h3 class="title">ÉPÎTRE.<br />
+A MONSIEUR DE MONTORON<a name="FNanchor_876" id="FNanchor_876" href="#Footnote_876" class="fnanchor">[876]</a>.</h3>
+
+<p class="p2 left5"><span class="smcap">Monsieur</span>,</p>
+
+<p>Je vous présente un tableau d'une des plus belles actions
+d'Auguste. Ce monarque étoit tout généreux, et sa générosité
+<span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">370</a></span>
+n'a jamais paru avec tant d'éclat que dans les effets
+de sa clémence et de sa libéralité. Ces deux rares vertus
+lui étoient si naturelles et si inséparables en lui, qu'il
+semble qu'en cette histoire que j'ai mise sur notre théâtre,
+elles se soient tour à tour entre-produites dans son
+âme. Il avoit été si libéral envers Cinna, que sa conjuration
+ayant fait voir une ingratitude extraordinaire, il
+eut besoin d'un extraordinaire effort de clémence pour
+lui pardonner; et le pardon qu'il lui donna fut la source
+des nouveaux bienfaits dont il lui fut prodigue, pour
+vaincre tout à fait cet esprit qui n'avoit pu être gagné
+par les premiers; de sorte qu'il est vrai de dire qu'il eût
+été moins clément envers lui s'il eût été moins libéral, et
+qu'il eût été moins libéral s'il eût été moins clément.
+Cela étant<a name="FNanchor_877" id="FNanchor_877" href="#Footnote_877" class="fnanchor">[877]</a>, à qui pourrois-je plus justement donner le
+portrait de l'une de ces héroïques vertus, qu'à celui qui
+possède l'autre en un si haut degré, puisque, dans cette
+action, ce grand prince les a si bien attachées et comme
+unies l'une à l'autre, qu'elles ont été tout ensemble et la
+cause<a name="FNanchor_878" id="FNanchor_878" href="#Footnote_878" class="fnanchor">[878]</a> et l'effet l'une de l'autre? Vous avez des richesses,
+<span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">371</a></span>
+mais vous savez en jouir, et vous en jouissez d'une façon
+si noble, si relevée, et tellement illustre, que vous forcez
+la voix publique d'avouer que la fortune a consulté
+la raison quand elle a répandu ses faveurs sur vous, et
+qu'on a plus de sujet de vous en souhaiter le redoublement
+que de vous en envier l'abondance. J'ai vécu si
+éloigné de la flatterie, que je pense être en possession
+de me faire croire quand je dis du bien de quelqu'un;
+et lorsque je donne des louanges (ce qui m'arrive assez
+rarement), c'est avec tant de retenue, que je supprime
+toujours quantité de glorieuses vérités, pour ne me rendre
+pas suspect d'étaler de ces mensonges obligeants que
+beaucoup de nos modernes savent débiter de si bonne
+grâce. Aussi je ne dirai rien des avantages de votre naissance,
+ni de votre courage, qui l'a si dignement soutenue
+dans la profession des armes<a name="FNanchor_879" id="FNanchor_879" href="#Footnote_879" class="fnanchor">[879]</a>, à qui vous avez
+donné vos premières années: ce sont des choses trop
+connues de tout le monde. Je ne dirai rien de ce prompt
+et puissant secours que reçoivent chaque jour de votre
+main tant de bonnes familles, ruinées par les désordres
+de nos guerres: ce sont des choses que vous voulez tenir
+cachées. Je dirai seulement un mot de ce que vous avez
+<span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">372</a></span>
+particulièrement de commun avec Auguste: c'est que
+cette générosité qui compose la meilleure partie de votre
+âme et règne sur l'autre, et qu'à juste titre on peut
+nommer l'âme de votre âme, puisqu'elle en fait mouvoir
+toutes les puissances; c'est, dis-je, que cette générosité,
+à l'exemple de ce grand empereur, prend plaisir à
+s'étendre sur les gens de lettres, en un temps où beaucoup
+pensent avoir trop récompensé leurs travaux quand
+ils les ont honorés d'une louange stérile<a name="FNanchor_880" id="FNanchor_880" href="#Footnote_880" class="fnanchor">[880]</a>. Et certes<a name="FNanchor_881" id="FNanchor_881" href="#Footnote_881" class="fnanchor">[881]</a>, vous
+avez traité quelques-unes de nos muses avec tant de magnanimité,
+qu'en elles vous avez obligé toutes les autres,
+et qu'il n'en est point<a name="FNanchor_882" id="FNanchor_882" href="#Footnote_882" class="fnanchor">[882]</a> qui ne vous en doive un remercîment.
+Trouvez donc bon<a name="FNanchor_883" id="FNanchor_883" href="#Footnote_883" class="fnanchor">[883]</a>, Monsieur, que je m'acquitte
+de celui que je reconnois vous en devoir, par le présent
+que je vous fais de ce poëme, que j'ai choisi comme le
+plus durable des miens, pour apprendre plus longtemps
+à ceux qui le liront que le généreux Monsieur de Montoron,
+par une libéralité inouïe en ce siècle<a name="FNanchor_884" id="FNanchor_884" href="#Footnote_884" class="fnanchor">[884]</a>, s'est rendu
+toutes les muses redevables, et que je prends tant de
+part aux bienfaits dont vous avez surpris quelques-unes
+d'elles, que je m'en dirai toute ma vie,</p>
+
+<p class="left10">MONSIEUR,<br />
+<span class="i2">Votre très-humble et très-obligé serviteur<a name="FNanchor_885" id="FNanchor_885" href="#Footnote_885" class="fnanchor">[885]</a>,</span><br />
+<span class="i16 smcap">Corneille.</span></p>
+
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">373</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>SENECA.</b></p>
+
+<p class="center"><b>Lib. I,</b> <i>De Clementia</i>, cap. <span class="smcap"><b>IX</b></span>.</p>
+
+<p>Divus Augustus mitis fuit princeps, si quis illum a
+principatu suo æstimare incipiat. In communi quidem
+republica<a name="FNanchor_886" id="FNanchor_886" href="#Footnote_886" class="fnanchor">[886]</a>, duodevicesimum egressus annum, jam pugiones
+in sinu amicorum absconderat, jam insidiis M. Antonii
+consulis latus petierat, jam fuerat collega proscriptionis;
+sed quum annum quadragesimum transisset, et
+in Gallia moraretur, delatum est ad eum indicium,
+L. Cinnam, stolidi ingenii virum, insidias ei struere.
+Dictum est et ubi, et quando, et quemadmodum aggredi
+vellet. Unus ex consciis deferebat; statuit se ab eo
+vindicare. Consilium amicorum advocari jussit. Nox illi
+inquieta erat, quum cogitaret adolescentem nobilem,
+hoc detracto integrum, Cn. Pompeii nepotem damnandum.
+Jam unum hominem occidere non poterat,
+quum M. Antonio proscriptionis edictum inler c&oelig;nam
+dictarat. Gemens subinde voces varias emittebat et inter
+se contrarias: «Quid ergo? ego percussorem meum securum
+ambulare patiar, me sollicito? Ergo non dabit
+p&oelig;nas, qui tot civilibus bellis frustra petitum caput, tot
+navalibus, tot pedestribus pr&oelig;liis incolume, postquam
+terra marique pax parta est, non occidere constituat,
+sed immolare?» Nam sacrificantem placuerat adoriri.
+Rursus silentio interposito, majore multo voce sibi
+quam Cinnnæ irascebatur: «Quid vivis, si perire te tam
+<span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">374</a></span>
+multorum interest? Quis finis erit suppliciorum? quis
+sanguinis? Ego sum nobilibus adolescentulis expositum
+caput, in quod mucrones acuant. Non est tanti vita, si,
+ut ego non peream, tam multa perdenda sunt.» Interpellavit
+tandem illum Livia uxor, et: «Admittis, inquit,
+muliebre consilium? Fac quod medici solent; ubi usitata
+remedia non procedunt, tentant contraria. Severitate
+nihil adhuc profecisti: Salvidienum<a name="FNanchor_887" id="FNanchor_887" href="#Footnote_887" class="fnanchor">[887]</a> Lepidus secutus est,
+Lepidum Muræna, Murænam Cæpio, Cæpionem Egnatius,
+ut alios taceam quos tantum ausos pudet; nunc
+tenta quomodo tibi cedat clementia. Ignosce L. Cinnæ;
+deprehensus est; jam nocere tibi non potest, prodesse
+famæ tuæ potest<a name="FNanchor_888" id="FNanchor_888" href="#Footnote_888" class="fnanchor">[888]</a>.» Gavisus sibi quod advocatum invenerat,
+uxori quidem gratias egit: renuntiari autem
+extemplo amicis quos in consilium rogaverat imperavit,
+et Cinnam unum ad se accersit, dimissisque omnibus
+e cubiculo, quum alteram poni Cinnæ cathedram jussisset:
+«Hoc, inquit, primum a te peto, ne me loquentem
+interpelles, ne medio sermone meo proclames; dabitur
+tibi loquendi liberum tempus. Ego te, Cinna, quum
+in hostium castris invenissem, non factum tantum mihi
+inimicum, sed natum, servavi; patrimonium tibi omne
+concessi; hodie tam felix es et tam dives, ut victo victores
+invideant: sacerdotium tibi petenti, præteritis compluribus
+quorum parentes mecum militaverant, dedi.
+Quum sic de te meruerim, occidere me constituisti.»
+Quum ad hanc vocem exclamasset Cinna, procul hanc
+ab se abesse dementiam: «Non præstas, inquit, fidem,
+Cinna; convenerat ne interloquereris. Occidere, inquam,
+<span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">375</a></span>
+me paras.» Adjecit locum, socios, diem, ordinem insidiarum,
+cui commissum esset ferrum; et quum defixum
+videret, nec ex conventione jam, sed ex conscientia
+tacentem: «Quo, inquit, hoc animo facis? Ut ipse sis
+princeps? Male, mehercule, cum republica agitur, si tibi
+ad imperandum nihil præter me obstat. Domum tuam
+tueri non potes; nuper libertini hominis gratia in privato
+judicio superatus es. Adeo nihil facilius putas quam contra
+Cæsarem advocare? Cedo, si spes tuas solus impedio<a name="FNanchor_889" id="FNanchor_889" href="#Footnote_889" class="fnanchor">[889]</a>,
+Paulusne te et Fabius Maximus et Cossi et Servilii ferent,
+tantumque agmen nobilium, non inania nomina
+præferentium, sed eorum qui imaginibus suis decori
+sunt?» Ne totam ejus orationem repetendo magnam
+partem voluminis occupem, diutius enim quam duabus
+horis locutum esse constat, quum hanc p&oelig;nam qua sola
+erat contentus futurus, extenderet: «Vitam tibi, inquit,
+Cinna, iterum do, prius hosti, nunc insidiatori ac parricidæ.
+Ex hodierno die inter nos amicitia incipiat. Contendamus
+utrum ego meliore fide vitam tibi dederim,
+an tu debeas.» Post hæc detulit ultro consulatum, questus
+quod non auderet petere; amicissimum, fidelissimumque
+habuit; hæres solus fuit illi; nullis amplius
+insidiis ab ullo petitus est.</p>
+
+<p class="p2 center"><span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">376</a></span>
+<b>MONTAGNE</b><a name="FNanchor_890" id="FNanchor_890" href="#Footnote_890" class="fnanchor">[890]</a>.</p>
+
+<p class="center"><b>Livre I de ses</b> <i>Essais</i>, <b>chapitre <span class="smcap">XXIII</span></b>.</p>
+
+<p>L'empereur Auguste, estant en la Gaule, receut certain
+advertissement d'une coniuration que luy brassoit
+L. Cinna: il delibera de s'en venger, et manda pour
+cet effect au lendemain le conseil de ses amis. Mais la
+nuict d'entre deux, il la passa avecques grande inquietude,
+considerant qu'il avoit à faire mourir un ieune
+homme de bonne maison et nepveu du grand Pompeius,
+et produisoit en se plaignant plusieurs divers discours:
+«Quoy doncques, disoit il, sera il vray que ie demeureray
+en crainte et en alarme, et que ie lairray mon meurtrier
+se promener ce pendant à son ayse? S'en ira il
+quitte, ayant assailly ma teste, que i'ay sauvee de tant
+de guerres civiles, de tant de battailles par mer et par
+terre, et aprez avoir estably la paix universelle du
+monde? sera il absoult, ayant deliberé non de me
+meurtrir seulement, mais de me sacrifier?» car la coniuration
+estoit faicte de le tuer comme il feroit quelque
+sacrifice. Aprez cela, s'estant tenu coy quelque espace
+de temps, il recommenceoit d'une voix plus forte, et
+s'en prenoit à soy mesme: «Pourquoy vis tu, s'il importe
+à tant de gents que tu meures? N'y aura il point
+de fin à tes vengeances et à tes cruautez? Ta vie vault
+elle que tant de dommage se face pour la conserver?»
+Livia, sa femme, le sentant en ces angoisses: «Et les
+conseils des femmes y seront ils receus? lui dict elle:
+<span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">377</a></span>
+fay ce que font les medecins; quant les receptes accoustumees
+ne peuvent servir, ils en essayent de contraires.
+Par severité, tu n'as iusques à cette heure rien proufité:
+Lepidus a suyvi Salvidienus; Murena, Lepidus; Caepio,
+Murena; Egnatius, Caepio: commence à experimenter
+comment te succederont la doulceur et la clemence.
+Cinna est convaincu, pardonne-luy; de te nuire desormais,
+il ne pourra, et proufitera à ta gloire.» Auguste
+feut bien ayse d'avoir trouvé un advocat de son humeur,
+et ayant remercié sa femme, et contremandé ses amis
+qu'il avoit assignez au conseil, commanda qu'on feist
+venir à luy Cinna tout seul; et ayant faict sortir tout
+le monde de sa chambre, et faict donner un siege à
+Cinna, il luy parla en cette maniere: «En premier lieu,
+ie te demande, Cinna, paisible audience; n'interromps
+pas mon parler: ie te donray temps et loisir d'y respondre.
+Tu sçais, Cinna, que t'ayant prins au camp de
+mes ennemis, non seulement t'estant faict mon ennemy,
+mais estant nay tel, ie te sauvay, ie te meis entre mains
+touts tes biens, et t'ay enfin rendu si accommodé et si
+aysé, que les victorieux sont envieux de la condition du
+vaincu: l'office du sacerdoce que tu me demandas, ie te
+l'octroyay, l'ayant refusé à d'aultres, desquels les peres
+avoyent tousiours combattu avecques moy. T'ayant si
+fort obligé, tu as entreprins de me tuer.» A quoy Cinna
+s'estant escrié qu'il estoit bien esloingné d'une si meschante
+pensee: «Tu ne me tiens pas, Cinna, ce que tu
+m'avois promis, suyvit Auguste; tu m'avois asseuré que
+ie ne seroy pas interrompu. Ouy, tu as entreprins de
+me tuer en tel lieu, tel iour, en telle compaignie, et de
+telle façon.» Et le veoyant transi de ces nouvelles, et en
+silence, non plus pour tenir le marché de se taire, mais
+de la presse de sa conscience: «Pourquoy, adiousta il,
+le fais tu? Est ce pour estre empereur? Vrayement il va
+<span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">378</a></span>
+bien mal à la chose publicque, s'il n'y a que moy qui
+t'empesche d'arriver à l'empire. Tu ne peux pas seulement
+deffendre ta maison, et perdis dernierement un
+procez par la faveur d'un simple libertin<a name="FNanchor_891" id="FNanchor_891" href="#Footnote_891" class="fnanchor">[891]</a>. Quoy! n'as tu
+pas moyen ny pouvoir en aultre chose qu'à entreprendre
+Cesar? Ie le quitte, s'il n'y a que moy qui empesche tes
+esperances. Penses tu que Paulus, que Fabius, que les
+Cosseens et Serviliens te souffrent, et une si grande
+troupe de nobles, non seulement nobles de nom, mais
+qui par leur vertu honnorent leur noblesse?» Aprez
+plusieurs aultres propos (car il parla à luy plus de deux
+heures entieres): «Or va, luy dict il, ie te donne,
+Cinna, la vie à traistre et à parricide, que ie te donnay
+aultrefois à ennemy; que l'amitié commence de ce iourd'huy
+entre nous; essayons qui de nous deux de meilleure
+foy, moy t'aye donné ta vie, ou tu l'ayes receue.»
+Et se despartit d'avesques luy en cette maniere. Quelque
+temps aprez, il luy donna le consulat, se plaignant dequoy
+il ne luy avoit osé demander. Il l'eut depuis pour
+fort amy, et feut seul faict par luy heritier de ses biens.
+Or depuis cet accident, qui adveint à Auguste au quarantiesme
+an de son aage, il n'y eut iamais de coniuration
+ny d'entreprinse contre luy, et receut une iuste
+recompense de cette sienne clemence<a name="FNanchor_892" id="FNanchor_892" href="#Footnote_892" class="fnanchor">[892]</a>.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">379</a></span></p>
+<h3>EXAMEN.</h3>
+
+<p class="p2">Ce poëme a tant d'illustres suffrages<a name="FNanchor_893" id="FNanchor_893" href="#Footnote_893" class="fnanchor">[893]</a> qui lui donnent
+le premier rang parmi les miens, que je me ferois trop
+d'importants ennemis si j'en disois du mal: je ne le suis
+pas assez de moi-même pour chercher des défauts où ils
+n'en ont point voulu voir, et accuser le jugement qu'ils
+en ont fait, pour obscurcir la gloire qu'ils m'en ont donnée.
+Cette approbation si forte et si générale vient sans
+doute de ce que la vraisemblance s'y trouve si heureusement
+conservée aux endroits où la vérité lui manque,
+qu'il n'a jamais besoin de recourir au nécessaire<a name="FNanchor_894" id="FNanchor_894" href="#Footnote_894" class="fnanchor">[894]</a>. Rien
+n'y contredit l'histoire, bien que beaucoup de choses y
+soient ajoutées; rien n'y est violenté par les incommodités
+de la représentation, ni par l'unité de jour, ni par
+celle de lieu.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'il s'y rencontre une duplicité de lieu particulier<a name="FNanchor_895" id="FNanchor_895" href="#Footnote_895" class="fnanchor">[895]</a>.
+La moitié de la pièce se passe chez Émilie, et
+l'autre dans le cabinet d'Auguste. J'aurois été ridicule si
+j'avois prétendu que cet empereur délibérât avec Maxime
+et Cinna s'il quitteroit l'empire ou non, précisément dans
+la même place où ce dernier vient de rendre compte à
+Émilie de la conspiration qu'il a formée contre lui. C'est
+<span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">380</a></span>
+ce qui m'a fait rompre la liaison des scènes au quatrième
+acte, n'ayant pu me résoudre à faire que Maxime vînt
+donner l'alarme à Émilie de la conjuration découverte,
+au lieu même où Auguste en venoit de recevoir l'avis par
+son ordre, et dont il ne faisoit que de sortir avec tant
+d'inquiétude et d'irrésolution. C'eût été une impudence
+extraordinaire, et tout à fait hors du vraisemblable, de
+se présenter dans son cabinet un moment après qu'il lui
+avoit fait révéler le secret de cette entreprise<a name="FNanchor_896" id="FNanchor_896" href="#Footnote_896" class="fnanchor">[896]</a> et porter
+la nouvelle de sa fausse mort. Bien loin de pouvoir
+surprendre Émilie par la peur de se voir arrêtée, c'eût
+été se faire arrêter lui-même, et se précipiter dans un
+obstacle invincible au dessein qu'il vouloit exécuter.
+Émilie ne parle donc pas où parle Auguste, à la réserve
+du cinquième acte; mais cela n'empêche pas qu'à considérer
+tout le poëme ensemble, il n'aye son unité de lieu,
+puisque tout s'y peut passer, non-seulement dans Rome
+ou dans un quartier de Rome, mais dans le seul palais
+d'Auguste, pourvu que vous y vouliez donner un appartement
+à Émilie qui soit éloigné du sien.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">381</a></span>
+Le compte que Cinna lui rend de sa conspiration justifie
+ce que j'ai dit ailleurs<a name="FNanchor_897" id="FNanchor_897" href="#Footnote_897" class="fnanchor">[897]</a>, que, pour faire souffrir une
+narration ornée, il faut que celui qui la fait et celui qui
+l'écoute ayent l'esprit assez tranquille, et s'y plaisent
+assez pour lui prêter toute la patience qui lui est nécessaire.
+Émilie a de la joie d'apprendre<a name="FNanchor_898" id="FNanchor_898" href="#Footnote_898" class="fnanchor">[898]</a> de la bouche de
+son amant avec quelle chaleur il a suivi ses intentions; et
+Cinna n'en a pas moins de lui pouvoir donner de si belles
+espérances de l'effet qu'elle en souhaite: c'est pourquoi,
+quelque longue que soit cette narration, sans interruption
+aucune, elle n'ennuie point. Les ornements de rhétorique
+dont j'ai tâché de l'enrichir ne la font point condamner
+de trop d'artifice, et la diversité de ses figures ne
+fait point regretter le temps que j'y perds; mais si j'avois
+attendu à la commencer qu'Évandre eût troublé ces deux
+amants par la nouvelle qu'il leur apporte, Cinna eût été
+obligé de s'en taire ou de la conclure en six vers, et Émilie
+n'en eût pu supporter davantage.</p>
+
+<p>Comme<a name="FNanchor_899" id="FNanchor_899" href="#Footnote_899" class="fnanchor">[899]</a> les vers d'<i>Horace</i><a name="FNanchor_900" id="FNanchor_900" href="#Footnote_900" class="fnanchor">[900]</a> ont quelque chose de
+plus net et de moins guindé pour les pensées que ceux
+du <i>Cid</i>, on peut dire que ceux de cette pièce ont
+quelque chose de plus achevé<a name="FNanchor_901" id="FNanchor_901" href="#Footnote_901" class="fnanchor">[901]</a> que ceux d'<i>Horace</i>, et
+qu'enfin la facilité de concevoir le sujet, qui n'est ni trop
+<span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">382</a></span>
+chargé d'incidents, ni trop embarrassé des récits de ce
+qui s'est passé avant le commencement de la pièce, est
+une des causes sans doute de la grande approbation qu'il
+a reçue. L'auditeur aime à s'abandonner à l'action présente,
+et à n'être point obligé, pour l'intelligence de ce
+qu'il voit, de réfléchir sur ce qu'il a déjà vu, et de fixer
+sa mémoire sur les premiers actes, cependant que les derniers
+sont devant ses yeux. C'est l'incommodité des pièces
+embarrassées, qu'en termes de l'art on nomme <i>implexes</i>,
+par un mot emprunté du latin, telles que sont <i>Rodogune</i>
+et <i>Héraclius</i>. Elle ne se rencontre pas dans les simples;
+mais comme celles-là ont sans doute besoin de plus d'esprit
+pour les imaginer, et de plus d'art pour les conduire,
+celles-ci, n'ayant pas le même secours du côté du
+sujet, demandent plus de force de vers, de raisonnement,
+et de sentiments<a name="FNanchor_902" id="FNanchor_902" href="#Footnote_902" class="fnanchor">[902]</a> pour les soutenir.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">383</a></span></p>
+<h3>LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES<br />
+POUR LES VARIANTES DE <i>CINNA</i>.</h3>
+
+<p class="center"><b>ÉDITIONS SÉPARÉES.</b></p>
+
+<ul class="left35 none">
+<li>1643 in-4<sup>o</sup>;</li>
+<li>1643 in-12.</li>
+</ul>
+
+<p class="center"><b>RECUEILS.</b></p>
+
+<ul class="left35 none">
+<li>1648 in-12;</li>
+<li>1652 in-12;</li>
+<li>1654 in-12;</li>
+<li>1655 in-12;</li>
+<li>1656 in-12;</li>
+<li>1660 in-8<sup>o</sup>;</li>
+<li>1663 in-fol.;</li>
+<li>1664 in-8<sup>o</sup>;</li>
+<li>1668 in-12;</li>
+<li>1682 in-12.</li>
+</ul>
+
+<hr class="c30" />
+
+<p class="p4 center"><span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">384</a></span>
+<b>ACTEURS.</b></p>
+
+<p class="p2 left30">OCTAVE-CÉSAR AUGUSTE, empereur de Rome.<br />
+LIVIE, impératrice.<br />
+CINNA, fils d'une fille de Pompée<a name="FNanchor_903" id="FNanchor_903" href="#Footnote_903" class="fnanchor">[903]</a>, chef de la conjuration contre Auguste.<br />
+MAXIME, autre chef de la conjuration.<br />
+ÉMILIE, fille de C. Toranius, tuteur d'Auguste, et proscrit par lui durant le triumvirat<a name="FNanchor_904" id="FNanchor_904" href="#Footnote_904" class="fnanchor">[904]</a>.<br />
+FULVIE, confidente d'Émilie.<br />
+POLYCLÈTE, affranchi d'Auguste.<br />
+ÉVANDRE, affranchi de Cinna.<br />
+EUPHORBE, affranchi de Maxime.</p>
+
+<div class="verse">
+<p class="p4 center font90">La scène est à Rome<a name="FNanchor_905" id="FNanchor_905" href="#Footnote_905" class="fnanchor">[905]</a>.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">385</a></span></p>
+
+<h3 class="i2">CINNA<a name="FNanchor_906" id="FNanchor_906" href="#Footnote_906" class="fnanchor">[906]</a>.</h3>
+
+<p class="center"><small><b>TRAGÉDIE.</b></small></p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<h2>ACTE I.</h2>
+
+<hr class="c5" />
+
+<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<h4>ÉMILIE<a name="FNanchor_907" id="FNanchor_907" href="#Footnote_907" class="fnanchor">[907]</a>.</h4>
+
+<p>Impatients desirs d'une illustre vengeance<br />
+Dont la mort de mon père a formé la naissance<a name="FNanchor_908" id="FNanchor_908" href="#Footnote_908" class="fnanchor">[908]</a>,<br />
+Enfants impétueux de mon ressentiment,<span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">386</a></span><br />
+Que ma douleur séduite embrasse aveuglément,<br />
+Vous prenez sur mon âme un trop puissant empire<a name="FNanchor_909" id="FNanchor_909" href="#Footnote_909" class="fnanchor">[909]</a>:<span class="dalign">5</span><br />
+Durant quelques moments souffrez que je respire,<br />
+Et que je considère, en l'état où je suis,<br />
+Et ce que je hasarde, et ce que je poursuis.<br />
+Quand je regarde Auguste au milieu de sa gloire<a name="FNanchor_910" id="FNanchor_910" href="#Footnote_910" class="fnanchor">[910]</a>,<br />
+Et que vous reprochez à ma triste mémoire<span class="dalign">10</span><br />
+Que par sa propre main mon père massacré<br />
+Du trône où je le vois fait le premier degré;<br />
+Quand vous me présentez cette sanglante image,<br />
+La cause de ma haine, et l'effet de sa rage,<br />
+Je m'abandonne toute à vos ardents transports,<span class="dalign">15</span><br />
+Et crois, pour une mort, lui devoir mille morts.<br />
+Au milieu toutefois d'une fureur si juste,<br />
+J'aime encor plus Cinna que je ne hais Auguste,<br />
+Et je sens refroidir ce bouillant mouvement<br />
+Quand il faut, pour le suivre, exposer mon amant<a name="FNanchor_911" id="FNanchor_911" href="#Footnote_911" class="fnanchor">[911]</a>.<span class="dalign">20</span><br />
+Oui, Cinna, contre moi moi-même je m'irrite<br />
+Quand je songe aux dangers où je te précipite.<br />
+Quoique pour me servir tu n'appréhendes rien,<br />
+Te demander du sang, c'est exposer le tien<a name="FNanchor_912" id="FNanchor_912" href="#Footnote_912" class="fnanchor">[912]</a>:<br />
+D'une si haute place on n'abat point de têtes<span class="dalign">25</span><br />
+Sans attirer sur soi mille et mille tempêtes;<br />
+L'issue en est douteuse, et le péril certain:<br />
+Un ami déloyal peut trahir ton dessein;<br />
+L'ordre mal concerté, l'occasion mal prise,<br />
+Peuvent sur son auteur renverser l'entreprise<a name="FNanchor_913" id="FNanchor_913" href="#Footnote_913" class="fnanchor">[913]</a>,<span class="dalign">30</span><span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">387</a></span><br />
+Tourner sur toi les coups dont tu le veux frapper;<br />
+Dans sa ruine même il peut t'envelopper;<br />
+Et quoi qu'en ma faveur ton amour exécute,<br />
+Il te peut, en tombant, écraser sous sa chute<a name="FNanchor_914" id="FNanchor_914" href="#Footnote_914" class="fnanchor">[914]</a>.<br />
+Ah! cesse de courir à ce mortel danger:<span class="dalign">35</span><br />
+Te perdre en me vengeant, ce n'est pas me venger.<br />
+Un c&oelig;ur est trop cruel quand il trouve des charmes<br />
+Aux douceurs que corrompt l'amertume des larmes;<br />
+Et l'on doit mettre au rang des plus cuisants malheurs<a name="FNanchor_915" id="FNanchor_915" href="#Footnote_915" class="fnanchor">[915]</a><br />
+La mort d'un ennemi qui coûte tant de pleurs.<span class="dalign">40</span><br />
+<span class="i1">Mais peut-on en verser alors qu'on venge un père?</span><br />
+Est-il perte à ce prix qui ne semble légère?<br />
+Et quand son assassin tombe sous notre effort,<br />
+Doit-on considérer ce que coûte sa mort?<br />
+Cessez, vaines frayeurs, cessez, lâches tendresses,<span class="dalign">45</span><br />
+De jeter dans mon c&oelig;ur vos indignes foiblesses;<br />
+Et toi qui les produis par tes soins superflus,<br />
+Amour, sers mon devoir, et ne le combats plus:<br />
+Lui céder, c'est ta gloire, et le vaincre, ta honte:<br />
+Montre-toi généreux, souffrant qu'il te surmonte;<span class="dalign">50</span><br />
+Plus tu lui donneras, plus il te va donner,<br />
+Et ne triomphera que pour te couronner.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE II</h3>
+
+<h4>ÉMILIE, FULVIE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>Je l'ai juré, Fulvie, et je le jure encore,<br />
+Quoique j'aime Cinna, quoique mon c&oelig;ur l'adore,<br />
+S'il me veut posséder, Auguste doit périr:<span class="dalign">55</span><span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">388</a></span><br />
+Sa tête est le seul prix dont il peut m'acquérir.<br />
+Je lui prescris la loi que mon devoir m'impose.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FULVIE.</span></p>
+
+<p>Elle a pour la blâmer une trop juste cause:<br />
+Par un si grand dessein vous vous faites juger<br />
+Digne sang de celui que vous voulez venger;<span class="dalign">60</span><br />
+Mais encore une fois souffrez que je vous die<br />
+Qu'une si juste ardeur devroit être attiédie<a name="FNanchor_916" id="FNanchor_916" href="#Footnote_916" class="fnanchor">[916]</a>.<br />
+Auguste chaque jour, à force de bienfaits,<br />
+Semble assez réparer les maux qu'il vous a faits;<br />
+Sa faveur envers vous paroît si déclarée,<span class="dalign">65</span><br />
+Que vous êtes chez lui la plus considérée;<br />
+Et de ses courtisans souvent les plus heureux<br />
+Vous pressent à genoux de lui parler pour eux<a name="FNanchor_917" id="FNanchor_917" href="#Footnote_917" class="fnanchor">[917]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>Toute cette faveur ne me rend pas mon père;<br />
+Et de quelque façon que l'on me considère,<span class="dalign">70</span><br />
+Abondante en richesse, ou puissante en crédit,<br />
+Je demeure toujours la fille d'un proscrit.<br />
+Les bienfaits ne font pas toujours ce que tu penses;<br />
+D'une main odieuse ils tiennent lieu d'offenses:<br />
+Plus nous en prodiguons à qui nous peut haïr,<span class="dalign">75</span><br />
+Plus d'armes nous donnons à qui nous veut trahir.<br />
+Il m'en fait chaque jour sans changer mon courage;<br />
+Je suis ce que j'étois, et je puis davantage,<br />
+Et des mêmes présents qu'il verse dans mes mains<br />
+J'achète contre lui les esprits des Romains;<span class="dalign">80</span><br />
+Je recevrois de lui la place de Livie<br />
+Comme un moyen plus sûr d'attenter à sa vie.<br />
+Pour qui venge son père il n'est point de forfaits,<br />
+Et c'est vendre son sang que se rendre aux bienfaits.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">389</a></span>
+<span class="smcap i6">FULVIE.</span></p>
+
+<p>Quel besoin toutefois de passer pour ingrate?<span class="dalign">85</span><br />
+Ne pouvez-vous haïr sans que la haine éclate?<br />
+Assez d'autres sans vous n'ont pas mis en oubli<br />
+Par quelles cruautés son trône est établi:<br />
+Tant de braves Romains, tant d'illustres victimes<br />
+Qu'à son ambition ont immolé ses crimes,<span class="dalign">90</span><br />
+Laissent à leurs enfants d'assez vives douleurs<br />
+Pour venger votre perte en vengeant leurs malheurs.<br />
+Beaucoup l'ont entrepris, mille autres vont les suivre:<br />
+Qui vit haï de tous ne sauroit longtemps vivre.<br />
+Remettez à leurs bras les communs intérêts,<span class="dalign">95</span><br />
+Et n'aidez leurs desseins que par des v&oelig;ux secrets.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>Quoi? je le haïrai sans tâcher de lui nuire?<br />
+J'attendrai du hasard qu'il ose le détruire?<br />
+Et je satisferai des devoirs si pressants<br />
+Par une haine obscure et des v&oelig;ux impuissants?<span class="dalign">100</span><br />
+Sa perte, que je veux, me deviendroit amère,<br />
+Si quelqu'un l'immoloit à d'autres qu'à mon père;<br />
+Et tu verrois mes pleurs couler pour son trépas,<br />
+Qui le faisant périr, ne me vengeroit pas<a name="FNanchor_918" id="FNanchor_918" href="#Footnote_918" class="fnanchor">[918]</a>.<br />
+<span class="i1">C'est une lâcheté que de remettre à d'autres</span><span class="dalign">105</span><br />
+Les intérêts publics qui s'attachent aux nôtres.<br />
+Joignons à la douceur de venger nos parents,<br />
+La gloire qu'on remporte à punir les tyrans,<br />
+Et faisons publier par toute l'Italie:<br />
+«La liberté de Rome est l'&oelig;uvre d'Émilie;<span class="dalign">110</span><span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">390</a></span><br />
+On a touché son âme, et son c&oelig;ur s'est épris;<br />
+Mais elle n'a donné son amour qu'à ce prix.»</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FULVIE.</span></p>
+
+<p>Votre amour à ce prix n'est qu'un présent funeste<br />
+Qui porte à votre amant sa perte manifeste.<br />
+Pensez mieux, Émilie, à quoi vous l'exposez,<span class="dalign">115</span><br />
+Combien à cet écueil se sont déjà brisés;<br />
+Ne vous aveuglez point quand sa mort est visible.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>Ah! tu sais me frapper par où je suis sensible.<br />
+Quand je songe aux dangers que je lui fais courir<a name="FNanchor_919" id="FNanchor_919" href="#Footnote_919" class="fnanchor">[919]</a>,<br />
+La crainte de sa mort me fait déjà mourir;<span class="dalign">120</span><br />
+Mon esprit en désordre à soi-même s'oppose:<br />
+Je veux et ne veux pas, je m'emporte et je n'ose;<br />
+Et mon devoir confus, languissant, étonné,<br />
+Cède aux rébellions de mon c&oelig;ur mutiné.<br />
+<span class="i1">Tout beau, ma passion, deviens un peu moins forte;</span><br />
+Tu vois bien des hasards, ils sont grands, mais n'importe:<br />
+Cinna n'est pas perdu pour être hasardé.<br />
+De quelques légions qu'Auguste soit gardé,<br />
+Quelque soin qu'il se donne et quelque ordre qu'il tienne,<br />
+Qui méprise sa vie est maître de la sienne<a name="FNanchor_920" id="FNanchor_920" href="#Footnote_920" class="fnanchor">[920]</a>.<span class="dalign">130</span><br />
+Plus le péril est grand, plus doux en est le fruit;<br />
+La vertu nous y jette, et la gloire le suit.<br />
+Quoi qu'il en soit, qu'Auguste ou que Cinna périsse,<br />
+Aux mânes paternels je dois ce sacrifice;<br />
+Cinna me l'a promis en recevant ma foi,<span class="dalign">135</span><br />
+Et ce coup seul aussi le rend digne de moi.<br />
+Il est tard, après tout, de m'en vouloir dédire.<br />
+Aujourd'hui l'on s'assemble, aujourd'hui l'on conspire;<span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">391</a></span><br />
+L'heure, le lieu, le bras se choisit aujourd'hui;<br />
+Et c'est à faire enfin à mourir après lui.<span class="dalign">140</span></p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE</h3>
+
+<h4>CINNA, ÉMILIE, FULVIE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>Mais le voici qui vient. Cinna, votre assemblée<br />
+Par l'effroi du péril n'est-elle point troublée<a name="FNanchor_921" id="FNanchor_921" href="#Footnote_921" class="fnanchor">[921]</a>?<br />
+Et reconnoissez-vous au front de vos amis<br />
+Qu'ils soient prêts à tenir ce qu'ils vous ont promis?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>Jamais contre un tyran entreprise conçue<span class="dalign">145</span><br />
+Ne permit d'espérer une si belle issue;<br />
+Jamais de telle ardeur on n'en jura la mort<a name="FNanchor_922" id="FNanchor_922" href="#Footnote_922" class="fnanchor">[922]</a>,<br />
+Et jamais conjurés ne furent mieux d'accord;<br />
+Tous s'y montrent portés avec tant d'allégresse,<br />
+Qu'ils semblent, comme moi, servir une maîtresse<a name="FNanchor_923" id="FNanchor_923" href="#Footnote_923" class="fnanchor">[923]</a>;<span class="dalign">150</span><br />
+Et tous font éclater un si puissant courroux,<br />
+Qu'ils semblent tous venger un père, comme vous.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>Je l'avois bien prévu, que pour un tel ouvrage<br />
+Cinna sauroit choisir des hommes de courage,<br />
+Et ne remettroit pas en de mauvaises mains<span class="dalign">155</span><br />
+L'intérêt d'Émilie et celui des Romains.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>Plût aux Dieux que vous-même eussiez vu de quel zèle<br />
+Cette troupe entreprend une action si belle!<br />
+Au seul nom de César, d'Auguste, et d'empereur,<span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">392</a></span><br />
+Vous eussiez vu leurs yeux s'enflammer de fureur<a name="FNanchor_924" id="FNanchor_924" href="#Footnote_924" class="fnanchor">[924]</a>,<span class="dalign">160</span><br />
+Et dans un même instant, par un effet contraire,<br />
+Leur front pâlir d'horreur et rougir de colère<a name="FNanchor_925" id="FNanchor_925" href="#Footnote_925" class="fnanchor">[925]</a>.<br />
+«Amis, leur ai-je dit, voici le jour heureux<br />
+Qui doit conclure enfin nos desseins généreux:<br />
+Le ciel entre nos mains a mis le sort de Rome,<span class="dalign">165</span><br />
+Et son salut dépend de la perte d'un homme,<br />
+Si l'on doit le nom d'homme à qui n'a rien d'humain,<br />
+A ce tigre altéré de tout le sang romain.<br />
+Combien pour le répandre a-t-il formé de brigues!<br />
+Combien de fois changé de partis et de ligues,<span class="dalign">170</span><br />
+Tantôt ami d'Antoine, et tantôt ennemi,<br />
+Et jamais insolent ni cruel à demi!»<br />
+Là, par un long récit de toutes les misères<br />
+Que durant notre enfance ont enduré nos pères,<br />
+Renouvelant leur haine avec leur souvenir,<span class="dalign">175</span><br />
+Je redouble en leurs c&oelig;urs l'ardeur de le punir.<br />
+Je leur fais des tableaux de ces tristes batailles<br />
+Où Rome par ses mains déchiroit ses entrailles,<br />
+Où l'aigle abattoit l'aigle, et de chaque côté<br />
+Nos légions s'armoient contre leur liberté;<span class="dalign">180</span><br />
+Où les meilleurs soldats et les chefs les plus braves<a name="FNanchor_926" id="FNanchor_926" href="#Footnote_926" class="fnanchor">[926]</a><span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">393</a></span><br />
+Mettoient toute leur gloire à devenir esclaves;<br />
+Où, pour mieux assurer la honte de leurs fers,<br />
+Tous vouloient à leur chaîne attacher l'univers;<br />
+Et l'exécrable honneur de lui donner un maître<span class="dalign">185</span><br />
+Faisant aimer à tous l'infâme nom de traître,<br />
+Romains contre Romains, parents contre parents,<br />
+Combattoient seulement pour le choix des tyrans.<br />
+<span class="i1">J'ajoute à ces tableaux la peinture effroyable</span><br />
+De leur concorde impie, affreuse, inexorable<a name="FNanchor_927" id="FNanchor_927" href="#Footnote_927" class="fnanchor">[927]</a>;<span class="dalign">190</span><br />
+Funeste aux gens de bien, aux riches, au sénat,<br />
+Et pour tout dire enfin, de leur triumvirat;<br />
+Mais je ne trouve point de couleurs assez noires<br />
+Pour en représenter les tragiques histoires.<br />
+Je les peins dans le meurtre à l'envi triomphants,<span class="dalign">195</span><br />
+Rome entière noyée au sang de ses enfants:<br />
+Les uns assassinés dans les places publiques,<br />
+Les autres dans le sein de leurs dieux domestiques;<br />
+Le méchant par le prix au crime encouragé;<br />
+Le mari par sa femme en son lit égorgé;<span class="dalign">200</span><br />
+Le fils tout dégouttant du meurtre de son père,<br />
+Et sa tête à la main demandant son salaire<a name="FNanchor_928" id="FNanchor_928" href="#Footnote_928" class="fnanchor">[928]</a>,<br />
+Sans pouvoir exprimer par tant d'horribles traits<a name="FNanchor_929" id="FNanchor_929" href="#Footnote_929" class="fnanchor">[929]</a><span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">394</a></span><br />
+Qu'un crayon imparfait de leur sanglante paix.<br />
+<span class="i1">Vous dirai-je les noms de ces grands personnages</span><span class="dalign">205</span><br />
+Dont j'ai dépeint les morts pour aigrir les courages,<br />
+De ces fameux proscrits, ces demi-dieux mortels<a name="FNanchor_930" id="FNanchor_930" href="#Footnote_930" class="fnanchor">[930]</a>,<br />
+Qu'on a sacrifiés jusque sur les autels?<br />
+Mais pourrois-je vous dire à quelle impatience,<br />
+A quels frémissements, à quelle violence,<span class="dalign">210</span><br />
+Ces indignes trépas, quoique mal figurés,<br />
+Ont porté les esprits de tous nos conjurés?<br />
+Je n'ai point perdu temps, et voyant leur colère<br />
+Au point de ne rien craindre, en état de tout faire,<br />
+J'ajoute en peu de mots: «Toutes ces cruautés,<span class="dalign">215</span><br />
+La perte de nos biens et de nos libertés,<br />
+Le ravage des champs, le pillage des villes,<br />
+Et les proscriptions, et les guerres civiles,<br />
+Sont les degrés sanglants dont Auguste a fait choix<br />
+Pour monter dans le trône<a name="FNanchor_931" id="FNanchor_931" href="#Footnote_931" class="fnanchor">[931]</a> et nous donner des lois.<span class="dalign">220</span><br />
+Mais nous pouvons changer un destin si funeste<a name="FNanchor_932" id="FNanchor_932" href="#Footnote_932" class="fnanchor">[932]</a>,<br />
+Puisque de trois tyrans c'est le seul qui nous reste,<br />
+Et que juste une fois, il s'est privé d'appui,<br />
+Perdant, pour régner seul, deux méchants comme lui<a name="FNanchor_933" id="FNanchor_933" href="#Footnote_933" class="fnanchor">[933]</a>.<br />
+Lui mort, nous n'avons point de vengeur ni de maître;<br />
+Avec la liberté Rome s'en va renaître;<br />
+Et nous mériterons le nom de vrais Romains,<br />
+Si le joug qui l'accable est brisé par nos mains.<br />
+Prenons l'occasion tandis qu'elle est propice:<br />
+Demain au Capitole il fait un sacrifice;<span class="dalign">230</span><br />
+Qu'il en soit la victime, et faisons en ces lieux<span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">395</a></span><br />
+Justice à tout le monde, à la face des Dieux:<br />
+Là presque pour sa suite il n'a que notre troupe;<br />
+C'est de ma main qu'il prend et l'encens et la coupe<a name="FNanchor_934" id="FNanchor_934" href="#Footnote_934" class="fnanchor">[934]</a>;<br />
+Et je veux pour signal que cette même main<span class="dalign">235</span><br />
+Lui donne, au lieu d'encens, d'un poignard dans le sein.<br />
+Ainsi d'un coup mortel la victime frappée<br />
+Fera voir si je suis du sang du grand Pompée;<br />
+Faites voir après moi si vous vous souvenez<br />
+Des illustres aïeux<a name="FNanchor_935" id="FNanchor_935" href="#Footnote_935" class="fnanchor">[935]</a> de qui vous êtes nés.»<span class="dalign">240</span><br />
+A peine ai-je achevé, que chacun renouvelle,<br />
+Par un noble serment, le v&oelig;u d'être fidèle:<br />
+L'occasion leur plaît; mais chacun veut pour soi<br />
+L'honneur du premier coup, que j'ai choisi pour moi.<br />
+La raison règle enfin l'ardeur qui les emporte:<span class="dalign">245</span><br />
+Maxime et la moitié s'assurent de la porte;<br />
+L'autre moitié me suit, et doit l'environner,<br />
+Prête au moindre signal que je voudrai donner.<br />
+<span class="i1">Voilà, belle Émilie, à quel point nous en sommes.</span><br />
+Demain j'attends la haine ou la faveur des hommes,<span class="dalign">250</span><br />
+Le nom de parricide ou de libérateur,<br />
+César celui de prince ou d'un usurpateur<a name="FNanchor_936" id="FNanchor_936" href="#Footnote_936" class="fnanchor">[936]</a>.<br />
+Du succès qu'on obtient contre la tyrannie<br />
+Dépend ou notre gloire ou notre ignominie;<br />
+Et le peuple, inégal à l'endroit des tyrans,<span class="dalign">255</span><br />
+S'il les déteste morts, les adore vivants.<br />
+Pour moi, soit que le ciel me soit dur ou propice,<br />
+Qu'il m'élève à la gloire ou me livre au supplice,<span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">396</a></span><br />
+Que Rome se déclare ou pour ou contre nous,<br />
+Mourant pour vous servir, tout me semblera doux.<span class="dalign">260</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>Ne crains point de succès qui souille ta mémoire:<br />
+Le bon et le mauvais sont égaux pour ta gloire;<br />
+Et dans un tel dessein, le manque de bonheur<br />
+Met en péril ta vie, et non pas ton honneur.<br />
+Regarde le malheur de Brute et de Cassie:<span class="dalign">265</span><br />
+La splendeur de leurs noms en est-elle obscurcie?<br />
+Sont-ils morts tous entiers<a name="FNanchor_937" id="FNanchor_937" href="#Footnote_937" class="fnanchor">[937]</a> avec leurs grands desseins<a name="FNanchor_938" id="FNanchor_938" href="#Footnote_938" class="fnanchor">[938]</a>?<br />
+Ne les compte-t-on plus pour les derniers Romains?<br />
+Leur mémoire dans Rome est encor précieuse,<br />
+Autant que de César la vie est odieuse;<span class="dalign">270</span><br />
+Si leur vainqueur y règne, ils y sont regrettés,<br />
+Et par les v&oelig;ux de tous leurs pareils souhaités.<br />
+<span class="i1">Va marcher sur leurs pas où l'honneur te convie:</span><br />
+Mais ne perds pas le soin de conserver ta vie;<br />
+Souviens-toi du beau feu dont nous sommes épris,<span class="dalign">275</span><br />
+Qu'aussi bien que la gloire Émilie est ton prix,<br />
+Que tu me dois ton c&oelig;ur, que mes faveurs t'attendent,<br />
+Que tes jours me sont chers, que les miens en dépendent.<br />
+Mais quelle occasion mène Évandre vers nous<a name="FNanchor_939" id="FNanchor_939" href="#Footnote_939" class="fnanchor">[939]</a>?</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">397</a></span></p>
+<h3>SCÈNE IV.</h3>
+
+<h4>CINNA, ÉMILIE, ÉVANDRE, FULVIE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉVANDRE.</span></p>
+
+<p>Seigneur, César vous mande, et Maxime avec vous.<span class="dalign">280</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>Et Maxime avec moi? Le sais-tu bien Évandre?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉVANDRE.</span></p>
+
+<p>Polyclète est encor chez vous à vous attendre,<br />
+Et fût venu lui-même avec moi vous chercher,<br />
+Si ma dextérité n'eût su l'en empêcher;<br />
+Je vous en donne avis, de peur d'une surprise.<span class="dalign">285</span><br />
+Il presse fort.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p><span class="i6">Mander les chefs de l'entreprise!</span><br />
+Tous deux! en même temps! Vous êtes découverts.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>Espérons mieux, de grâce.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p><span class="i10">Ah! Cinna, je te perds!</span><br />
+Et les Dieux, obstinés à nous donner un maître,<br />
+Parmi tes vrais amis ont mêlé quelque traître.<span class="dalign">290</span><br />
+Il n'en faut point douter, Auguste a tout appris.<br />
+Quoi? tous deux! et sitôt que le conseil est pris!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>Je ne vous puis celer que son ordre m'étonne;<br />
+Mais souvent il m'appelle auprès de sa personne;<br />
+Maxime est comme moi de ses plus confidents,<span class="dalign">295</span><br />
+Et nous nous alarmons peut-être en imprudents.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>Sois moins ingénieux à te tromper toi-même,<br />
+Cinna; ne porte point mes maux jusqu'à l'extrême;<span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">398</a></span><br />
+Et puisque désormais tu ne peux me venger<a name="FNanchor_940" id="FNanchor_940" href="#Footnote_940" class="fnanchor">[940]</a>,<br />
+Dérobe au moins ta tête à ce mortel danger;<span class="dalign">300</span><br />
+Fuis d'Auguste irrité l'implacable colère.<br />
+Je verse assez de pleurs pour la mort de mon père;<br />
+N'aigris point ma douleur par un nouveau tourment,<br />
+Et ne me réduis point à pleurer mon amant<a name="FNanchor_941" id="FNanchor_941" href="#Footnote_941" class="fnanchor">[941]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>Quoi? sur l'illusion d'une terreur panique,<span class="dalign">305</span><br />
+Trahir vos intérêts et la cause publique!<br />
+Par cette lâcheté moi-même m'accuser,<br />
+Et tout abandonner quand il faut tout oser!<br />
+Que feront nos amis si vous êtes déçue?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>Mais que deviendras-tu si l'entreprise est sue?<span class="dalign">310</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>S'il est pour me trahir des esprits assez bas,<br />
+Ma vertu pour le moins ne me trahira pas:<br />
+Vous la verrez, brillante au bord des précipices,<br />
+Se couronner de gloire en bravant les supplices,<br />
+Rendre Auguste jaloux du sang qu'il répandra,<span class="dalign">315</span><br />
+Et le faire trembler alors qu'il me perdra.<br />
+<span class="i1">Je deviendrois suspect à tarder davantage.</span><br />
+Adieu, raffermissez ce généreux courage.<br />
+S'il faut subir le coup d'un destin rigoureux,<br />
+Je mourrai tout ensemble heureux et malheureux:<span class="dalign">320</span><br />
+Heureux pour vous servir de perdre ainsi la vie<a name="FNanchor_942" id="FNanchor_942" href="#Footnote_942" class="fnanchor">[942]</a>,<br />
+Malheureux de mourir sans vous avoir servie.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>Oui, va, n'écoute plus ma voix qui te retient:<br />
+Mon trouble se dissipe, et ma raison revient.<span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">399</a></span><br />
+Pardonne à mon amour cette indigne foiblesse.<span class="dalign">325</span><br />
+Tu voudrois fuir: en vain, Cinna, je le confesse<br />
+Si tout est découvert, Auguste a su pourvoir<br />
+A ne te laisser pas ta fuite en ton pouvoir.<br />
+Porte, porte chez lui cette mâle assurance,<br />
+Digne de notre amour, digne de ta naissance;<span class="dalign">330</span><br />
+Meurs, s'il y faut mourir, en citoyen romain,<br />
+Et par un beau trépas couronne un beau dessein.<br />
+Ne crains pas qu'après toi rien ici me retienne:<br />
+Ta mort emportera mon âme vers la tienne;<br />
+Et mon c&oelig;ur, aussitôt percé des mêmes coups....<span class="dalign">335</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>Ah! souffrez que tout mort je vive encore en vous;<br />
+Et du moins en mourant permettez que j'espère<br />
+Que vous saurez venger l'amant avec le père.<br />
+Rien n'est pour vous à craindre: aucun de nos amis<a name="FNanchor_943" id="FNanchor_943" href="#Footnote_943" class="fnanchor">[943]</a><br />
+Ne sait ni vos desseins, ni ce qui m'est promis;<span class="dalign">340</span><br />
+Et leur parlant tantôt des misères romaines,<br />
+Je leur ai tu la mort qui fait naître nos haines<a name="FNanchor_944" id="FNanchor_944" href="#Footnote_944" class="fnanchor">[944]</a>,<br />
+De peur que mon ardeur touchant vos intérêts<a name="FNanchor_945" id="FNanchor_945" href="#Footnote_945" class="fnanchor">[945]</a><br />
+D'un si parfait amour ne trahît les secrets:<br />
+Il n'est su que d'Évandre et de votre Fulvie.<span class="dalign">345</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>Avec moins de frayeur je vais donc chez Livie,<br />
+Puisque dans ton péril il me reste un moyen<br />
+De faire agir pour toi son crédit et le mien;<br />
+Mais si mon amitié par là ne te délivre,<br />
+N'espère pas qu'enfin je veuille te survivre.<span class="dalign">350</span><span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">400</a></span><br />
+Je fais de ton destin des règles à mon sort,<br />
+Et j'obtiendrai ta vie, ou je suivrai ta mort.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>Soyez en ma faveur moins cruelle à vous-même.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+Va-t'en, et souviens-toi seulement que je t'aime.
+
+<p class="p2 center"><span class="smcap"><small><b>FIN DU PREMIER ACTE.</b></small></span></p>
+<hr class="c5" />
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">401</a></span></p>
+
+<h2>ACTE II.</h2>
+
+<hr class="c5" />
+
+<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<h4>AUGUSTE, CINNA, MAXIME, <span class="smcap"><small>troupe
+de Courtisans</small></span>.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p>
+
+<p>Que chacun se retire, et qu'aucun n'entre ici.<span class="dalign">355</span><br />
+Vous, Cinna, demeurez, et vous, Maxime, aussi.</p>
+
+<p class="font90">(Tous se retirent, à la réserve de Cinna et de Maxime<a name="FNanchor_946" id="FNanchor_946" href="#Footnote_946" class="fnanchor">[946]</a>.)</p>
+
+<p><span class="i1">Cet empire absolu sur la terre et sur l'onde,</span><br />
+Ce pouvoir souverain que j'ai sur tout le monde<a name="FNanchor_947" id="FNanchor_947" href="#Footnote_947" class="fnanchor">[947]</a>,<span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">402</a></span><br />
+Cette grandeur sans borne et cet illustre rang<a name="FNanchor_948" id="FNanchor_948" href="#Footnote_948" class="fnanchor">[948]</a>,<br />
+Qui m'a jadis coûté tant de peine et de sang,<span class="dalign">360</span><br />
+Enfin tout ce qu'adore en ma haute fortune<br />
+D'un courtisan flatteur la présence importune,<br />
+N'est que de ces beautés dont l'éclat éblouit,<br />
+Et qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en jouit.<br />
+L'ambition déplaît quand elle est assouvie,<span class="dalign">365</span><br />
+D'une contraire ardeur son ardeur est suivie;<br />
+Et comme notre esprit, jusqu'au dernier soupir,<br />
+Toujours vers quelque objet pousse quelque desir,<br />
+Il se ramène en soi, n'ayant plus où se prendre,<br />
+Et monté sur le faîte, il aspire à descendre<a name="FNanchor_949" id="FNanchor_949" href="#Footnote_949" class="fnanchor">[949]</a>.<span class="dalign">370</span><br />
+J'ai souhaité l'empire, et j'y suis parvenu;<br />
+Mais en le souhaitant, je ne l'ai pas connu:<br />
+Dans sa possession j'ai trouvé pour tous charmes<br />
+D'effroyables soucis, d'éternelles alarmes,<br />
+Mille ennemis secrets, la mort à tous propos,<span class="dalign">375</span><br />
+Point de plaisir sans trouble, et jamais de repos.<br />
+Sylla m'a précédé dans ce pouvoir suprême;<br />
+Le grand César mon père en a joui de même:<br />
+D'un &oelig;il si différent tous deux l'ont regardé<a name="FNanchor_950" id="FNanchor_950" href="#Footnote_950" class="fnanchor">[950]</a>,<span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">403</a></span><br />
+Que l'un s'en est démis, et l'autre l'a gardé;<span class="dalign">380</span><br />
+Mais l'un, cruel, barbare, est mort aimé, tranquille,<br />
+Comme un bon citoyen dans le sein de sa ville;<br />
+L'autre, tout débonnaire, au milieu du sénat<br />
+A vu trancher ses jours par un assassinat.<br />
+Ces exemples récents suffiroient pour m'instruire,<span class="dalign">385</span><br />
+Si par l'exemple seul on se devoit conduire:<br />
+L'un m'invite à le suivre, et l'autre me fait peur;<br />
+Mais l'exemple souvent n'est qu'un miroir trompeur,<br />
+Et l'ordre du destin qui gêne nos pensées<br />
+N'est pas toujours écrit dans les choses passées:<span class="dalign">390</span><br />
+Quelquefois l'un se brise où l'autre s'est sauvé,<br />
+Et par où l'un périt un autre est conservé.<br />
+<span class="i1">Voilà, mes chers amis, ce qui me met en peine.</span><br />
+Vous, qui me tenez lieu d'Agrippe et de Mécène<a name="FNanchor_951" id="FNanchor_951" href="#Footnote_951" class="fnanchor">[951]</a>,<br />
+Pour résoudre ce point avec eux débattu,<span class="dalign">395</span><br />
+Prenez sur mon esprit le pouvoir qu'ils ont eu.<br />
+Ne considérez point cette grandeur suprême,<br />
+Odieuse aux Romains, et pesante à moi-même;<br />
+Traitez-moi comme ami, non comme souverain;<br />
+Rome, Auguste, l'État, tout est en votre main:<span class="dalign">400</span><br />
+Vous mettrez et l'Europe, et l'Asie, et l'Afrique,<br />
+Sous les lois d'un monarque, ou d'une république;<br />
+Votre avis est ma règle, et par ce seul moyen<br />
+Je veux être empereur, ou simple citoyen.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>Malgré notre surprise, et mon insuffisance,<span class="dalign">405</span><br />
+Je vous obéirai, Seigneur, sans complaisance,<br />
+Et mets bas le respect qui pourrait m'empêcher<span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">404</a></span><br />
+De combattre un avis où vous semblez pencher,<br />
+Souffrez-le d'un esprit jaloux de votre gloire,<br />
+Que vous allez souiller d'une tache trop noire,<span class="dalign">410</span><br />
+Si vous ouvrez votre âme à ces impressions<a name="FNanchor_952" id="FNanchor_952" href="#Footnote_952" class="fnanchor">[952]</a><br />
+Jusques à condamner toutes vos actions.<br />
+<span class="i1">On ne renonce point aux grandeurs légitimes;</span><br />
+On garde sans remords ce qu'on acquiert sans crimes;<br />
+Et plus le bien qu'on quitte est noble, grand, exquis,<span class="dalign">415</span><br />
+Plus qui l'ose quitter le juge mal acquis.<br />
+N'imprimez pas, Seigneur, cette honteuse marque<br />
+A ces rares vertus qui vous ont fait monarque;<br />
+Vous l'êtes justement, et c'est sans attentat<br />
+Que vous avez changé la forme de l'État.<span class="dalign">420</span><br />
+Rome est dessous vos lois par le droit de la guerre,<br />
+Qui sous les lois de Rome a mis toute la terre;<br />
+Vos armes l'ont conquise, et tous les conquérants<br />
+Pour être usurpateurs ne sont pas des tyrans;<br />
+Quand ils ont sous leurs lois asservi des provinces<a name="FNanchor_953" id="FNanchor_953" href="#Footnote_953" class="fnanchor">[953]</a>,<span class="dalign">425</span><br />
+Gouvernant justement, ils s'en font justes princes:<br />
+C'est ce que fit César; il vous faut aujourd'hui<br />
+Condamner sa mémoire, ou faire comme lui.<br />
+Si le pouvoir suprême est blâmé par Auguste,<br />
+César fut un tyran, et son trépas fut juste,<span class="dalign">430</span><br />
+Et vous devez aux Dieux compte de tout le sang<br />
+Dont vous l'avez vengé pour monter à son rang.<br />
+N'en craignez point, Seigneur, les tristes destinées<a name="FNanchor_954" id="FNanchor_954" href="#Footnote_954" class="fnanchor">[954]</a>;<br />
+Un plus puissant démon veille sur vos années:<br />
+On a dix fois sur vous attenté sans effet,<span class="dalign">435</span><br />
+Et qui l'a voulu perdre au même instant l'a fait.<span class="pagenum"><a name="Page_405" id="Page_405">405</a></span><br />
+On entreprend assez, mais aucun n'exécute;<br />
+Il est des assassins, mais il n'est plus de Brute:<br />
+Enfin, s'il faut attendre un semblable revers,<br />
+Il est beau de mourir maître de l'univers.<span class="dalign">440</span><br />
+C'est ce qu'en peu de mots j'ose dire, et j'estime<br />
+Que ce peu que j'ai dit est l'avis de Maxime.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>Oui, j'accorde qu'Auguste a droit de conserver<br />
+L'empire où sa vertu l'a fait seule arriver<a name="FNanchor_955" id="FNanchor_955" href="#Footnote_955" class="fnanchor">[955]</a>,<br />
+Et qu'au prix de son sang, au péril de sa tête,<span class="dalign">445</span><br />
+Il a fait de l'État une juste conquête;<br />
+Mais que sans se noircir, il ne puisse quitter<br />
+Le fardeau que sa main est lasse de porter,<br />
+Qu'il accuse par là César de tyrannie,<br />
+Qu'il approuve sa mort, c'est ce que je dénie.<span class="dalign">450</span><br />
+<span class="i1">Rome est à vous, Seigneur, l'empire est votre bien;</span><br />
+Chacun en liberté peut disposer du sien:<br />
+Il le peut à son choix garder, ou s'en défaire;<br />
+Vous seul ne pourriez pas ce que peut le vulgaire,<br />
+Et seriez devenu, pour avoir tout dompté,<span class="dalign">455</span><br />
+Esclave des grandeurs où vous êtes monté!<br />
+Possédez-les, Seigneur, sans qu'elles vous possèdent.<br />
+Loin de vous captiver, souffrez qu'elles vous cèdent;<br />
+Et faites hautement connoître enfin à tous<br />
+Que tout ce qu'elles ont est au-dessous de vous.<span class="dalign">460</span><br />
+Votre Rome autrefois vous donna la naissance;<br />
+Vous lui voulez donner votre toute-puissance;<br />
+Et Cinna vous impute à crime capital<br />
+La libéralité vers le pays natal!<br />
+Il appelle remords l'amour de la patrie!<span class="dalign">465</span><br />
+Par la haute vertu la gloire est donc flétrie<a name="FNanchor_956" id="FNanchor_956" href="#Footnote_956" class="fnanchor">[956]</a>,<span class="pagenum"><a name="Page_406" id="Page_406">406</a></span><br />
+Et ce n'est qu'un objet digne de nos mépris,<br />
+Si de ses pleins effets l'infamie est le prix<a name="FNanchor_957" id="FNanchor_957" href="#Footnote_957" class="fnanchor">[957]</a>!<br />
+Je veux bien avouer qu'une action si belle<br />
+Donne à Rome bien plus que vous ne tenez d'elle;<span class="dalign">470</span><br />
+Mais commet-on un crime indigne de pardon<a name="FNanchor_958" id="FNanchor_958" href="#Footnote_958" class="fnanchor">[958]</a>,<br />
+Quand la reconnoissance est au-dessus du don?<br />
+Suivez, suivez, Seigneur, le ciel qui vous inspire:<br />
+Votre gloire redouble à mépriser l'empire;<br />
+Et vous serez fameux chez la postérité,<span class="dalign">475</span><br />
+Moins pour l'avoir conquis que pour l'avoir quitté.<br />
+Le bonheur peut conduire à la grandeur suprême;<br />
+Mais pour y renoncer il faut la vertu même;<br />
+Et peu de généreux vont jusqu'à dédaigner,<br />
+Après un sceptre acquis, la douceur de régner.<span class="dalign">480</span><br />
+<span class="i1">Considérez d'ailleurs que vous régnez dans Rome,</span><br />
+Où, de quelque façon que votre cour vous nomme,<br />
+On hait la monarchie; et le nom d'empereur,<br />
+Cachant celui de roi, ne fait pas moins d'horreur.<br />
+Ils passent<a name="FNanchor_959" id="FNanchor_959" href="#Footnote_959" class="fnanchor">[959]</a> pour tyran quiconque s'y fait maître;<span class="dalign">485</span><br />
+Qui le sert, pour esclave, et qui l'aime, pour traître;<br />
+Qui le souffre a le c&oelig;ur lâche, mol, abattu,<br />
+Et pour s'en affranchir tout s'appelle vertu.<br />
+Vous en avez, Seigneur, des preuves trop certaines:<br />
+On a fait contre vous dix entreprises vaines;<span class="dalign">490</span><br />
+Peut-être que l'onzième est prête d'éclater,<br />
+Et que ce mouvement qui vous vient agiter<br />
+N'est qu'un avis secret que le ciel vous envoie,<br />
+Qui pour vous conserver n'a plus que cette voie.<br />
+Ne vous exposez plus à ces fameux revers.<span class="dalign">495</span><br />
+Il est beau de mourir maître de l'univers;<br />
+Mais la plus belle mort souille notre mémoire,<span class="pagenum"><a name="Page_407" id="Page_407">407</a></span><br />
+Quand nous avons pu vivre et croître notre gloire<a name="FNanchor_960" id="FNanchor_960" href="#Footnote_960" class="fnanchor">[960]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>Si l'amour du pays doit ici prévaloir,<br />
+C'est son bien seulement que vous devez vouloir;<span class="dalign">500</span><br />
+Et cette liberté, qui lui semble si chère,<br />
+N'est pour Rome, Seigneur, qu'un bien imaginaire,<br />
+Plus nuisible qu'utile, et qui n'approche pas<br />
+De celui qu'un bon prince apporte à ses États.<br />
+<span class="i1">Avec ordre et raison les honneurs il dispense,</span><span class="dalign">505</span><br />
+Avec discernement punit et récompense<a name="FNanchor_961" id="FNanchor_961" href="#Footnote_961" class="fnanchor">[961]</a>,<br />
+Et dispose de tout en juste possesseur,<br />
+Sans rien précipiter de peur d'un successeur.<br />
+Mais quand le peuple est maître, on n'agit qu'en tumulte:<br />
+La voix de la raison jamais ne se consulte;<span class="dalign">510</span><br />
+Les honneurs sont vendus aux plus ambitieux,<br />
+L'autorité livrée aux plus séditieux<a name="FNanchor_962" id="FNanchor_962" href="#Footnote_962" class="fnanchor">[962]</a>.<br />
+Ces petits souverains qu'il fait pour une année,<br />
+Voyant d'un temps si court leur puissance bornée,<br />
+Des plus heureux desseins font avorter le fruit,<span class="dalign">515</span><br />
+De peur de le laisser à celui qui les suit.<br />
+Comme ils ont peu de part au bien dont ils ordonnent,<br />
+Dans le champ du public largement ils moissonnent<a name="FNanchor_963" id="FNanchor_963" href="#Footnote_963" class="fnanchor">[963]</a>,<br />
+Assurés que chacun leur pardonne aisément,<br />
+Espérant à son tour un pareil traitement:<span class="dalign">520</span><br />
+Le pire des États, c'est l'État populaire<a name="FNanchor_964" id="FNanchor_964" href="#Footnote_964" class="fnanchor">[964]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_408" id="Page_408">408</a></span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p>
+
+<p>Et toutefois le seul qui dans Rome peut plaire.<br />
+Cette haine des rois, que depuis cinq cents ans<br />
+Avec le premier lait sucent tous ses enfants,<br />
+Pour l'arracher des c&oelig;urs, est trop enracinée.<span class="dalign">525</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>Oui, Seigneur, dans son mal Rome est trop obstinée;<br />
+Son peuple, qui s'y plaît, en fuit la guérison:<br />
+Sa coutume l'emporte, et non pas la raison;<br />
+Et cette vieille erreur, que Cinna veut abattre,<br />
+Est une heureuse erreur dont il est idolâtre<a name="FNanchor_965" id="FNanchor_965" href="#Footnote_965" class="fnanchor">[965]</a>,<span class="dalign">530</span><br />
+Par qui le monde entier, asservi sous ses lois,<br />
+L'a vu cent fois marcher sur la tête des rois,<br />
+Son épargne s'enfler du sac de leurs provinces.<br />
+Que lui pouvoient de plus donner les meilleurs princes?<br />
+<span class="i1">J'ose dire, Seigneur, que par tous les climats</span><span class="dalign">535</span><br />
+Ne sont pas bien reçus toutes sortes d'États;<br />
+Chaque peuple a le sien conforme à sa nature,<br />
+Qu'on ne sauroit changer sans lui faire une injure:<br />
+Telle est la loi du ciel, dont la sage équité<br />
+Sème dans l'univers cette diversité.<span class="dalign">540</span><br />
+Les Macédoniens aiment le monarchique<a name="FNanchor_966" id="FNanchor_966" href="#Footnote_966" class="fnanchor">[966]</a>,<br />
+Et le reste des Grecs la liberté publique;<br />
+Les Parthes, les Persans veulent des souverains,<br />
+Et le seul consulat est bon pour les Romains.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>Il est vrai que du ciel la prudence infinie<a name="FNanchor_967" id="FNanchor_967" href="#Footnote_967" class="fnanchor">[967]</a><span class="dalign">545</span><span class="pagenum"><a name="Page_409" id="Page_409">409</a></span><br />
+Départ à chaque peuple un différent génie;<br />
+Mais il n'est pas moins vrai que cet ordre des cieux<a name="FNanchor_968" id="FNanchor_968" href="#Footnote_968" class="fnanchor">[968]</a><br />
+Change selon les temps comme selon les lieux.<br />
+Rome a reçu des rois ses murs et sa naissance;<br />
+Elle tient des consuls sa gloire et sa puissance,<span class="dalign">550</span><br />
+Et reçoit maintenant de vos rares bontés<br />
+Le comble souverain de ses prospérités.<br />
+Sous vous, l'État n'est plus en pillage aux armées;<br />
+Les portes de Janus par vos mains sont fermées,<br />
+Ce que sous ses consuls on n'a vu qu'une fois<a name="FNanchor_969" id="FNanchor_969" href="#Footnote_969" class="fnanchor">[969]</a>,<span class="dalign">555</span><br />
+Et qu'a fait voir comme eux le second de ses rois.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>Les changements d'État que fait l'ordre céleste<br />
+Ne coûtent point de sang, n'ont rien qui soit funeste.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>C'est un ordre des Dieux qui jamais ne se rompt,<br />
+De nous vendre un peu cher les grands biens qu'ils nous font<a name="FNanchor_970" id="FNanchor_970" href="#Footnote_970" class="fnanchor">[970]</a>.<br />
+L'exil des Tarquins même ensanglanta nos terres,<br />
+Et nos premiers consuls nous ont coûté des guerres.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>Donc votre aïeul Pompée au ciel a résisté<br />
+Quand il a combattu pour notre liberté?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>Si le ciel n'eût voulu que Rome l'eût perdue,<span class="dalign">565</span><br />
+Par les mains de Pompée il l'auroit défendue<a name="FNanchor_971" id="FNanchor_971" href="#Footnote_971" class="fnanchor">[971]</a>:<br />
+Il a choisi sa mort pour servir dignement<span class="pagenum"><a name="Page_410" id="Page_410">410</a></span><br />
+D'une marque éternelle à ce grand changement,<br />
+Et devoit cette gloire aux mânes d'un tel homme<a name="FNanchor_972" id="FNanchor_972" href="#Footnote_972" class="fnanchor">[972]</a>,<br />
+D'emporter avec eux la liberté de Rome.<span class="dalign">570</span><br />
+<span class="i1">Ce nom depuis longtemps ne sert qu'à l'éblouir,</span><br />
+Et sa propre grandeur l'empêche d'en jouir.<br />
+Depuis qu'elle se voit la maîtresse du monde,<br />
+Depuis que la richesse entre ses murs abonde,<br />
+Et que son sein, fécond en glorieux exploits,<span class="dalign">575</span><br />
+Produit des citoyens plus puissants que des rois,<br />
+Les grands, pour s'affermir achetant les suffrages,<br />
+Tiennent pompeusement leurs maîtres à leurs gages,<br />
+Qui par des fers dorés se laissant enchaîner,<br />
+Reçoivent d'eux les lois qu'ils pensent leur donner.<span class="dalign">580</span><br />
+Envieux l'un de l'autre, ils mènent tout par brigues<br />
+Que leur ambition tourne en sanglantes ligues.<br />
+Ainsi de Marius Sylla devint jaloux;<br />
+César, de mon aïeul; Marc-Antoine, de vous;<br />
+Ainsi la liberté ne peut plus être utile<span class="dalign">585</span><br />
+Qu'à former les fureurs d'une guerre civile,<br />
+Lorsque par un désordre à l'univers fatal,<br />
+L'un ne veut point de maître, et l'autre point d'égal<a name="FNanchor_973" id="FNanchor_973" href="#Footnote_973" class="fnanchor">[973]</a>.<br />
+<span class="i1">Seigneur, pour sauver Rome, il faut qu'elle s'unisse</span><br />
+En la main d'un bon chef à qui tout obéisse<a name="FNanchor_974" id="FNanchor_974" href="#Footnote_974" class="fnanchor">[974]</a>.<span class="dalign">590</span><br />
+Si vous aimez encore à la favoriser<a name="FNanchor_975" id="FNanchor_975" href="#Footnote_975" class="fnanchor">[975]</a>,<span class="pagenum"><a name="Page_411" id="Page_411">411</a></span><br />
+Otez-lui les moyens de se plus diviser.<br />
+Sylla, quittant la place enfin bien usurpée,<br />
+N'a fait qu'ouvrir le champ à César et Pompée,<br />
+Que le malheur des temps ne nous eût pas fait voir<a name="FNanchor_976" id="FNanchor_976" href="#Footnote_976" class="fnanchor">[976]</a>,<span class="dalign">595</span><br />
+S'il eût dans sa famille assuré son pouvoir.<br />
+Qu'a fait du grand César le cruel parricide,<br />
+Qu'élever contre vous Antoine avec Lépide,<br />
+Qui n'eussent pas détruit Rome par les Romains,<br />
+Si César eût laissé l'empire entre vos mains?<span class="dalign">600</span><br />
+Vous la replongerez, en quittant cet empire,<br />
+Dans les maux dont à peine encore elle respire,<br />
+Et de ce peu, Seigneur, qui lui reste de sang<br />
+Une guerre nouvelle épuisera son flanc.<br />
+<span class="i1">Que l'amour du pays, que la pitié vous touche;</span><span class="dalign">605</span><br />
+Votre Rome à genoux vous parle par ma bouche.<br />
+Considérez le prix que vous avez coûté:<br />
+Non pas qu'elle vous croie avoir trop acheté;<br />
+Des maux qu'elle a soufferts elle est trop bien payée<a name="FNanchor_977" id="FNanchor_977" href="#Footnote_977" class="fnanchor">[977]</a>;<br />
+Mais une juste peur tient son âme effrayée:<span class="dalign">610</span><br />
+Si jaloux de son heur, et las de commander,<br />
+Vous lui rendez un bien qu'elle ne peut garder,<br />
+S'il lui faut à ce prix en acheter un autre,<br />
+Si vous ne préférez son intérêt au vôtre,<br />
+Si ce funeste don la met au désespoir,<span class="dalign">615</span><br />
+Je n'ose dire ici ce que j'ose prévoir.<br />
+Conservez-vous, Seigneur, en lui laissant un maître<a name="FNanchor_978" id="FNanchor_978" href="#Footnote_978" class="fnanchor">[978]</a><span class="pagenum"><a name="Page_412" id="Page_412">412</a></span><br />
+Sous qui son vrai bonheur commence de renaître;<br />
+Et pour mieux assurer le bien commun de tous<a name="FNanchor_979" id="FNanchor_979" href="#Footnote_979" class="fnanchor">[979]</a>,<br />
+Donnez un successeur qui soit digne de vous.<span class="dalign">620</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p>
+
+<p>N'en délibérons plus, cette pitié l'emporte.<br />
+Mon repos m'est bien cher, mais Rome est la plus forte;<br />
+Et quelque grand malheur qui m'en puisse arriver,<br />
+Je consens à me perdre afin de la sauver.<br />
+Pour ma tranquillité mon c&oelig;ur en vain soupire:<span class="dalign">625</span><br />
+Cinna, par vos conseils je retiendrai l'empire;<br />
+Mais je le retiendrai pour vous en faire part.<br />
+Je vois trop que vos c&oelig;urs n'ont point pour moi de fard<a name="FNanchor_980" id="FNanchor_980" href="#Footnote_980" class="fnanchor">[980]</a>,<br />
+Et que chacun de vous, dans l'avis qu'il me donne,<br />
+Regarde seulement l'État et ma personne.<span class="dalign">630</span><br />
+Votre amour en tous deux fait ce combat d'esprits<a name="FNanchor_981" id="FNanchor_981" href="#Footnote_981" class="fnanchor">[981]</a>,<br />
+Et vous allez tous deux en recevoir le prix<a name="FNanchor_982" id="FNanchor_982" href="#Footnote_982" class="fnanchor">[982]</a>.<br />
+<span class="i1">Maxime, je vous fais gouverneur de Sicile:</span><br />
+Allez donner mes lois à ce terroir fertile;<br />
+Songez que c'est pour moi que vous gouvernerez,<span class="dalign">635</span><br />
+Et que je répondrai de ce que vous ferez.<br />
+Pour épouse, Cinna, je vous donne Émilie:<br />
+Vous savez qu'elle tient la place de Julie,<br />
+Et que si nos malheurs et la nécessité<br />
+M'ont fait traiter son père avec sévérité,<span class="dalign">640</span><br />
+Mon épargne depuis en sa faveur ouverte<br />
+Doit avoir adouci l'aigreur de cette perte.<br />
+Voyez-la de ma part, tâchez de la gagner:<br />
+Vous n'êtes point pour elle un homme à dédaigner<a name="FNanchor_983" id="FNanchor_983" href="#Footnote_983" class="fnanchor">[983]</a>;<span class="pagenum"><a name="Page_413" id="Page_413">413</a></span><br />
+De l'offre de vos v&oelig;ux elle sera ravie<a name="FNanchor_984" id="FNanchor_984" href="#Footnote_984" class="fnanchor">[984]</a>.<span class="dalign">645</span><br />
+Adieu: j'en veux porter la nouvelle à Livie<a name="FNanchor_985" id="FNanchor_985" href="#Footnote_985" class="fnanchor">[985]</a>.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE II.</h3>
+
+<h4>CINNA, MAXIME.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>Quel est votre dessein après ces beaux discours?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>Le même que j'avois, et que j'aurai toujours.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>Un chef de conjurés flatte la tyrannie!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>Un chef de conjurés la veut voir impunie!<span class="dalign">650</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>Je veux voir Rome libre.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p><span class="i11">Et vous pouvez juger</span><br />
+Que je veux l'affranchir ensemble et la venger.<br />
+<span class="i1">Octave aura donc vu ses fureurs assouvies<a name="FNanchor_986" id="FNanchor_986" href="#Footnote_986" class="fnanchor">[986]</a>,</span><br />
+Pillé jusqu'aux autels, sacrifié nos vies,<br />
+Rempli les champs d'horreur, comblé Rome de morts,<br />
+Et sera quitte après pour l'effet d'un remords!<br />
+Quand le ciel par nos mains à le punir s'apprête,<br />
+Un lâche repentir garantira sa tête!<br />
+C'est trop semer d'appas<a name="FNanchor_987" id="FNanchor_987" href="#Footnote_987" class="fnanchor">[987]</a>, et c'est trop inviter<br />
+Par son impunité quelque autre à l'imiter.<span class="dalign">660</span><br />
+Vengeons nos citoyens, et que sa peine étonne<br />
+Quiconque après sa mort aspire à la couronne.<span class="pagenum"><a name="Page_414" id="Page_414">414</a></span><br />
+Que le peuple aux tyrans ne soit plus exposé:<br />
+S'il eût puni Sylla, César eût moins osé.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>Mais la mort de César, que vous trouvez si juste,<span class="dalign">665</span><br />
+A servi de prétexte aux cruautés d'Auguste.<br />
+Voulant nous affranchir, Brute s'est abusé:<br />
+S'il n'eût puni César, Auguste eût moins osé.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>La faute de Cassie, et ses terreurs paniques,<br />
+Ont fait rentrer l'État sous des lois tyranniques<a name="FNanchor_988" id="FNanchor_988" href="#Footnote_988" class="fnanchor">[988]</a>;<span class="dalign">670</span><br />
+Mais nous ne verrons point de pareils accidents,<br />
+Lorsque Rome suivra des chefs moins imprudents.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>Nous sommes encor loin de mettre en évidence<br />
+Si nous nous conduirons avec plus de prudence;<br />
+Cependant c'en est peu que de n'accepter pas<span class="dalign">675</span><br />
+Le bonheur qu'on recherche au péril du trépas.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>C'en est encor bien moins, alors qu'on s'imagine<br />
+Guérir un mal si grand sans couper la racine;<br />
+Employer la douceur à cette guérison,<br />
+C'est, en fermant la plaie, y verser du poison.<span class="dalign">680</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>Vous la voulez sanglante, et la rendez douteuse.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>Vous la voulez sans peine, et la rendez honteuse.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>Pour sortir de ses fers jamais on ne rougit.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>On en sort lâchement, si la vertu n'agit.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>Jamais la liberté ne cesse d'être aimable;<span class="dalign">685</span><br />
+Et c'est toujours pour Rome un bien inestimable.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_415" id="Page_415">415</a></span>
+<span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>Ce ne peut être un bien qu'elle daigne estimer,<br />
+Quand il vient d'une main lasse de l'opprimer:<br />
+Elle a le c&oelig;ur trop bon pour se voir avec joie<br />
+Le rebut du tyran dont elle fut la proie;<span class="dalign">690</span><br />
+Et tout ce que la gloire a de vrais partisans<br />
+Le hait trop puissamment pour aimer ses présents.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>Donc pour vous Émilie est un objet de haine<a name="FNanchor_989" id="FNanchor_989" href="#Footnote_989" class="fnanchor">[989]</a>?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>La recevoir de lui me seroit une gêne.<br />
+Mais quand j'aurai vengé Rome des maux soufferts,<span class="dalign">695</span><br />
+Je saurai le braver jusque dans les enfers.<br />
+Oui, quand par son trépas je l'aurai méritée,<br />
+Je veux joindre à sa main ma main ensanglantée,<br />
+L'épouser sur sa cendre, et qu'après notre effort<br />
+Les présents du tyran soient le prix de sa mort.<span class="dalign">700</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>Mais l'apparence, ami, que vous puissiez lui plaire,<br />
+Teint du sang de celui qu'elle aime comme un père?<br />
+Car vous n'êtes pas homme à la violenter.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>Ami, dans ce palais on peut nous écouter,<br />
+Et nous parlons peut-être avec trop d'imprudence<span class="dalign">705</span><br />
+Dans un lieu si mal propre à notre confidence:<br />
+Sortons; qu'en sûreté j'examine avec vous,<br />
+Pour en venir à bout, les moyens les plus doux.</p>
+
+<p class="p2 center"><span class="smcap"><small><b>FIN DU SECOND ACTE.</b></small></span></p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_416" id="Page_416">416</a></span></p>
+
+<h2>ACTE III.</h2>
+<hr class="c5" />
+
+<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<h4>MAXIME, EUPHORBE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>Lui-même il m'a tout dit: leur flamme est mutuelle;<br />
+Il adore Émilie, il est adoré d'elle;<span class="dalign">710</span><br />
+Mais sans venger son père il n'y peut aspirer;<br />
+Et c'est pour l'acquérir qu'il nous fait conspirer.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">EUPHORBE.</span></p>
+
+<p>Je ne m'étonne plus de cette violence<br />
+Dont il contraint Auguste à garder sa puissance:<br />
+La ligue se romproit s'il s'en étoit démis<a name="FNanchor_990" id="FNanchor_990" href="#Footnote_990" class="fnanchor">[990]</a>,<span class="dalign">715</span><br />
+Et tous vos conjurés deviendroient ses amis.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>Ils servent à l'envi la passion d'un homme<a name="FNanchor_991" id="FNanchor_991" href="#Footnote_991" class="fnanchor">[991]</a><br />
+Qui n'agit que pour soi, feignant d'agir pour Rome;<br />
+Et moi, par un malheur qui n'eut jamais d'égal,<br />
+Je pense servir Rome, et je sers mon rival.<span class="dalign">720</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">EUPHORBE.</span></p>
+
+<p>Vous êtes son rival?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p><span class="i8">Oui, j'aime sa maîtresse,</span><br />
+Et l'ai caché toujours avec assez d'adresse;<span class="pagenum"><a name="Page_417" id="Page_417">417</a></span><br />
+Mon ardeur inconnue, avant que d'éclater<a name="FNanchor_992" id="FNanchor_992" href="#Footnote_992" class="fnanchor">[992]</a>,<br />
+Par quelque grand exploit la vouloit mériter:<br />
+Cependant par mes mains je vois qu'il me l'enlève;<span class="dalign">725</span><br />
+Son dessein fait ma perte, et c'est moi qui l'achève;<br />
+J'avance des succès dont j'attends le trépas,<br />
+Et pour m'assassiner je lui prête mon bras.<br />
+Que l'amitié me plonge en un malheur extrême!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">EUPHORBE.</span></p>
+
+<p>L'issue en est aisée: agissez pour vous-même;<span class="dalign">730</span><br />
+D'un dessein qui vous perd rompez le coup fatal;<br />
+Gagnez une maîtresse, accusant un rival.<br />
+Auguste, à qui par là vous sauverez la vie,<br />
+Ne vous pourra jamais refuser Émilie.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>Quoi? trahir mon ami!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">EUPHORBE.</span></p>
+
+<p><span class="i9">L'amour rend tout permis;</span><span class="dalign">735</span><br />
+Un véritable amant ne connoît point d'amis,<br />
+Et même avec justice on peut trahir un traître<br />
+Qui pour une maîtresse ose trahir son maître:<br />
+Oubliez l'amitié, comme lui les bienfaits.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>C'est un exemple à fuir que celui des forfaits<a name="FNanchor_993" id="FNanchor_993" href="#Footnote_993" class="fnanchor">[993]</a>.<span class="dalign">740</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">EUPHORBE.</span></p>
+
+<p>Contre un si noir dessein tout devient légitime:<br />
+On n'est point criminel quand on punit un crime.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>Un crime par qui Rome obtient sa liberté!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">EUPHORBE.</span></p>
+
+<p>Craignez tout d'un esprit si plein de lâcheté.<br />
+L'intérêt du pays n'est point ce qui l'engage;<span class="dalign">745</span><span class="pagenum"><a name="Page_418" id="Page_418">418</a></span><br />
+Le sien, et non la gloire, anime son courage.<br />
+Il aimeroit César, s'il n'étoit amoureux,<br />
+Et n'est enfin qu'ingrat, et non pas généreux.<br />
+<span class="i1">Pensez-vous avoir lu jusqu'au fond de son âme?</span><br />
+Sous la cause publique il vous cachoit sa flamme,<span class="dalign">750</span><br />
+Et peut cacher encor sous cette passion<br />
+Les détestables feux de son ambition.<br />
+Peut-être qu'il prétend, après la mort d'Octave,<br />
+Au lieu d'affranchir Rome, en faire son esclave,<br />
+Qu'il vous compte déjà pour un de ses sujets,<span class="dalign">755</span><br />
+Ou que sur votre perte il fonde ses projets.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>Mais comment l'accuser sans nommer tout le reste?<br />
+A tous nos conjurés l'avis seroit funeste,<br />
+Et par là nous verrions indignement trahis<br />
+Ceux qu'engage avec nous le seul bien du pays.<span class="dalign">760</span><br />
+D'un si lâche dessein mon âme est incapable:<br />
+Il perd trop d'innocents pour punir un coupable.<br />
+J'ose tout contre lui, mais je crains tout pour eux.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">EUPHORBE.</span></p>
+
+<p>Auguste s'est lassé d'être si rigoureux;<br />
+En ces occasions, ennuyé de supplices,<span class="dalign">765</span><br />
+Ayant puni les chefs, il pardonne aux complices.<br />
+Si toutefois pour eux vous craignez son courroux,<br />
+Quand vous lui parlerez, parlez au nom de tous.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>Nous disputons en vain, et ce n'est que folie<br />
+De vouloir par sa perte acquérir Émilie:<span class="dalign">770</span><br />
+Ce n'est pas le moyen de plaire à ses beaux yeux<br />
+Que de priver du jour ce qu'elle aime le mieux.<br />
+Pour moi j'estime peu qu'Auguste me la donne:<br />
+Je veux gagner son c&oelig;ur plutôt que sa personne,<br />
+Et ne fais point d'état de sa possession,<span class="dalign">775</span><br />
+Si je n'ai point de part à son affection.<span class="pagenum"><a name="Page_419" id="Page_419">419</a></span><br />
+Puis-je la mériter par une triple offense?<br />
+Je trahis son amant, je détruis sa vengeance,<br />
+Je conserve le sang qu'elle veut voir périr;<br />
+Et j'aurois quelque espoir qu'elle me pût chérir?<span class="dalign">780</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">EUPHORBE.</span></p>
+
+<p>C'est ce qu'à dire vrai je vois fort difficile.<br />
+L'artifice pourtant vous y peut être utile;<br />
+Il en faut trouver un qui la puisse abuser,<br />
+Et du reste le temps en pourra disposer.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>Mais si pour s'excuser il nomme sa complice,<span class="dalign">785</span><br />
+S'il arrive qu'Auguste avec lui la punisse,<br />
+Puis-je lui demander, pour prix de mon rapport,<br />
+Celle qui nous oblige à conspirer sa mort?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">EUPHORBE.</span></p>
+
+<p>Vous pourriez m'opposer tant et de tels obstacles<br />
+Que pour les surmonter il faudroit des miracles;<span class="dalign">790</span><br />
+J'espère, toutefois, qu'à force d'y rêver....</p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>Éloigne-toi; dans peu j'irai te retrouver<a name="FNanchor_994" id="FNanchor_994" href="#Footnote_994" class="fnanchor">[994]</a>:<br />
+Cinna vient, et je veux en tirer quelque chose,<br />
+Pour mieux résoudre après ce que je me propose<a name="FNanchor_995" id="FNanchor_995" href="#Footnote_995" class="fnanchor">[995]</a>.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE II</h3>
+
+<h4>CINNA, MAXIME.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>Vous me semblez pensif.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<span class="i10">Ce n'est pas sans sujet.</span><span class="dalign">795</span>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_420" id="Page_420">420</a></span>
+<span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>Puis-je d'un tel chagrin savoir quel est l'objet<a name="FNanchor_996" id="FNanchor_996" href="#Footnote_996" class="fnanchor">[996]</a>?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>Émilie et César l'un et l'autre me gêne:<br />
+L'un me semble trop bon, l'autre trop inhumaine.<br />
+Plût aux Dieux que César employât mieux ses soins<a name="FNanchor_997" id="FNanchor_997" href="#Footnote_997" class="fnanchor">[997]</a>,<br />
+Et s'en fît plus aimer, ou m'aimât un peu moins;<span class="dalign">800</span><br />
+Que sa bonté touchât la beauté qui me charme,<br />
+Et la pût adoucir comme elle me désarme!<br />
+Je sens au fond du c&oelig;ur mille remords cuisants<a name="FNanchor_998" id="FNanchor_998" href="#Footnote_998" class="fnanchor">[998]</a>,<br />
+Qui rendent à mes yeux tous ses bienfaits présents;<br />
+Cette faveur si pleine, et si mal reconnue,<span class="dalign">805</span><br />
+Par un mortel reproche à tous moments me tue.<br />
+Il me semble surtout incessamment le voir<br />
+Déposer en nos mains son absolu pouvoir,<br />
+Écouter nos avis, m'applaudir, et me dire:<br />
+«Cinna, par vos conseils je retiendrai l'empire;<span class="dalign">810</span><br />
+Mais je le retiendrai pour vous en faire part;»<br />
+Et je puis dans son sein enfoncer un poignard!<br />
+Ah! plutôt.... Mais, hélas! j'idolâtre Émilie;<br />
+Un serment exécrable à sa haine me lie;<br />
+L'horreur qu'elle a de lui me le rend odieux:<span class="dalign">815</span><br />
+Des deux côtés j'offense et ma gloire et les Dieux;<br />
+Je deviens sacrilége, ou je suis parricide,<br />
+Et vers l'un ou vers l'autre il faut être perfide.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>Vous n'aviez point tantôt ces agitations;<br />
+Vous paroissiez plus ferme en vos intentions;<span class="dalign">820</span><br />
+Vous ne sentiez au c&oelig;ur ni remords ni reproche.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_421" id="Page_421">421</a></span>
+<span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>On ne les sent aussi que quand le coup approche,<br />
+Et l'on ne reconnoît de semblables forfaits<br />
+Que quand la main s'apprête à venir aux effets.<br />
+L'âme, de son dessein jusque-là possédée,<span class="dalign">825</span><br />
+S'attache aveuglément à sa première idée;<br />
+Mais alors quel esprit n'en devient point troublé?<br />
+Ou plutôt quel esprit n'en est point accablé?<br />
+Je crois que Brute même, à tel point qu'on le prise<a name="FNanchor_999" id="FNanchor_999" href="#Footnote_999" class="fnanchor">[999]</a>,<br />
+Voulut plus d'une fois rompre son entreprise,<span class="dalign">830</span><br />
+Qu'avant que de frapper elle lui fit sentir<a name="FNanchor_1000" id="FNanchor_1000" href="#Footnote_1000" class="fnanchor">[1000]</a><br />
+Plus d'un remords en l'âme, et plus d'un repentir.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>Il eut trop de vertu pour tant d'inquiétude;<br />
+Il ne soupçonna point sa main d'ingratitude,<br />
+Et fut contre un tyran d'autant plus animé<span class="dalign">835</span><br />
+Qu'il en reçut de biens et qu'il s'en vit aimé.<br />
+Comme vous l'imitez, faites la même chose,<br />
+Et formez vos remords d'une plus juste cause,<br />
+De vos lâches conseils, qui seuls ont arrêté<br />
+Le bonheur renaissant de notre liberté.<span class="dalign">840</span><br />
+C'est vous seul aujourd'hui qui nous l'avez ôtée;<br />
+De la main de César Brute l'eût acceptée,<br />
+Et n'eût jamais souffert qu'un intérêt léger<br />
+De vengeance ou d'amour l'eût remise en danger.<br />
+N'écoutez plus la voix d'un tyran qui vous aime,<span class="dalign">845</span><br />
+Et vous veut faire part de son pouvoir suprême;<br />
+Mais entendez crier Rome à votre côté:<br />
+«Rends-moi, rends-moi, Cinna, ce que tu m'as ôté;<br />
+Et si tu m'as tantôt préféré ta maîtresse,<br />
+Ne me préfère pas le tyran qui m'oppresse.»<span class="dalign">850</span></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_422" id="Page_422">422</a></span>
+<span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>Ami, n'accable plus un esprit malheureux<br />
+Qui ne forme qu'en lâche un dessein généreux<a name="FNanchor_1001" id="FNanchor_1001" href="#Footnote_1001" class="fnanchor">[1001]</a>.<br />
+Envers nos citoyens je sais quelle est ma faute,<br />
+Et leur rendrai bientôt tout ce que je leur ôte;<br />
+Mais pardonne aux abois d'une vieille amitié,<span class="dalign">855</span><br />
+Qui ne peut expirer sans me faire pitié,<br />
+Et laisse-moi, de grâce, attendant Émilie,<br />
+Donner un libre cours à ma mélancolie.<br />
+Mon chagrin t'importune, et le trouble où je suis<br />
+Veut de la solitude à calmer tant d'ennuis.<span class="dalign">860</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>Vous voulez rendre compte à l'objet qui vous blesse<br />
+De la bonté d'Octave et de votre foiblesse;<br />
+L'entretien des amants veut un entier secret.<br />
+Adieu: je me retire en confident discret.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE III.</h3>
+
+<h4>CINNA.</h4>
+
+<p>Donne un plus digne nom au glorieux empire<a name="FNanchor_1002" id="FNanchor_1002" href="#Footnote_1002" class="fnanchor">[1002]</a><span class="dalign">865</span><br />
+Du noble sentiment que la vertu m'inspire,<br />
+Et que l'honneur oppose au coup précipité<br />
+De mon ingratitude et de ma lâcheté;<br />
+Mais plutôt continue à le nommer foiblesse<a name="FNanchor_1003" id="FNanchor_1003" href="#Footnote_1003" class="fnanchor">[1003]</a>,<br />
+Puisqu'il devient si foible auprès d'une maîtresse,<span class="dalign">870</span><br />
+Qu'il respecte un amour qu'il devroit étouffer,<br />
+Ou que s'il le combat, il n'ose en triompher<a name="FNanchor_1004" id="FNanchor_1004" href="#Footnote_1004" class="fnanchor">[1004]</a>.<br />
+En ces extrémités quel conseil dois-je prendre?<span class="pagenum"><a name="Page_423" id="Page_423">423</a></span><br />
+De quel côté pencher? à quel parti me rendre?<br />
+<span class="i1">Qu'une âme généreuse a de peine à faillir!</span><span class="dalign">875</span><br />
+Quelque fruit que par là j'espère de cueillir,<br />
+Les douceurs de l'amour, celles de la vengeance,<br />
+La gloire d'affranchir le lieu de ma naissance,<br />
+N'ont point assez d'appas pour flatter ma raison,<br />
+S'il les faut acquérir par une trahison,<span class="dalign">880</span><br />
+S'il faut percer le flanc d'un prince magnanime<br />
+Qui du peu que je suis fait une telle estime,<br />
+Qui me comble d'honneurs, qui m'accable de biens,<br />
+Qui ne prend pour régner de conseils que les miens.<br />
+O coup! ô trahison trop indigne d'un homme!<span class="dalign">885</span><br />
+Dure, dure à jamais l'esclavage de Rome!<br />
+Périsse mon amour, périsse mon espoir,<br />
+Plutôt que de ma main parte un crime si noir!<br />
+Quoi? ne m'offre-t-il pas tout ce que je souhaite,<br />
+Et qu'au prix de son sang ma passion achète?<span class="dalign">890</span><br />
+Pour jouir de ses dons faut-il l'assassiner?<br />
+Et faut-il lui ravir ce qu'il me veut donner?<br />
+<span class="i1">Mais je dépends de vous, ô serment téméraire,</span><br />
+O haine d'Émilie, ô souvenir d'un père!<br />
+Ma foi, mon c&oelig;ur, mon bras, tout vous est engagé,<span class="dalign">895</span><br />
+Et je ne puis plus rien que par votre congé:<br />
+C'est à vous à régler ce qu'il faut que je fasse;<br />
+C'est à vous, Émilie, à lui donner sa grâce;<br />
+Vos seules volontés président à son sort,<br />
+Et tiennent en mes mains et sa vie et sa mort.<span class="dalign">900</span><br />
+O Dieux, qui comme vous la rendez adorable,<br />
+Rendez-la, comme vous, à mes v&oelig;ux exorable;<br />
+Et puisque de ses lois je ne puis m'affranchir,<br />
+Faites qu'à mes desirs je la puisse fléchir.<br />
+Mais voici de retour cette aimable inhumaine<a name="FNanchor_1005" id="FNanchor_1005" href="#Footnote_1005" class="fnanchor">[1005]</a>.<span class="dalign">905</span></p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_424" id="Page_424">424</a></span></p>
+
+<h3>SCÈNE IV.</h3>
+
+<h4>ÉMILIE, CINNA, FULVIE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>Grâces aux Dieux, Cinna, ma frayeur étoit vaine:<br />
+Aucun de tes amis ne t'a manqué de foi<a name="FNanchor_1006" id="FNanchor_1006" href="#Footnote_1006" class="fnanchor">[1006]</a>,<br />
+Et je n'ai point eu lieu de m'employer pour toi.<br />
+Octave en ma présence a tout dit à Livie,<br />
+Et par cette nouvelle il m'a rendu la vie.<span class="dalign">910</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>Le désavouerez-vous, et du don qu'il me fait<br />
+Voudrez-vous retarder le bienheureux effet?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>L'effet est en ta main.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p><span class="i9">Mais plutôt en la vôtre.</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>Je suis toujours moi-même, et mon c&oelig;ur n'est point autre:<br />
+Me donner à Cinna, c'est ne lui donner rien,<span class="dalign">915</span><br />
+C'est seulement lui faire un présent de son bien.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>Vous pouvez toutefois.... ô ciel! l'osé-je dire?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>Que puis-je? et que crains-tu?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p><span class="i12">Je tremble, je soupire,</span><br />
+Et vois que si nos c&oelig;urs avoient mêmes desirs<a name="FNanchor_1007" id="FNanchor_1007" href="#Footnote_1007" class="fnanchor">[1007]</a>,<br />
+Je n'aurois pas besoin d'expliquer mes soupirs.<span class="dalign">920</span><br />
+Ainsi je suis trop sûr que je vais vous déplaire;<span class="pagenum"><a name="Page_425" id="Page_425">425</a></span><br />
+Mais je n'ose parler, et je ne puis me taire<a name="FNanchor_1008" id="FNanchor_1008" href="#Footnote_1008" class="fnanchor">[1008]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>C'est trop me gêner, parle.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p><span class="i11">Il faut vous obéir:</span><br />
+Je vais donc vous déplaire, et vous m'allez haïr.<br />
+<span class="i1">Je vous aime, Émilie, et le ciel me foudroie</span><span class="dalign">925</span><br />
+Si cette passion ne fait toute ma joie,<br />
+Et si je ne vous aime avec toute l'ardeur<br />
+Que peut un digne objet attendre d'un grand c&oelig;ur<a name="FNanchor_1009" id="FNanchor_1009" href="#Footnote_1009" class="fnanchor">[1009]</a>!<br />
+Mais voyez à quel prix vous me donnez votre âme:<br />
+En me rendant heureux vous me rendez infâme;<span class="dalign">930</span><br />
+Cette bonté d'Auguste....</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p><span class="i10">Il suffit, je t'entends;</span><br />
+Je vois ton repentir et tes v&oelig;ux inconstants:<br />
+Les faveurs du tyran emportent tes promesses;<br />
+Tes feux et tes serments cèdent à ses caresses;<br />
+Et ton esprit crédule ose s'imaginer<span class="dalign">935</span><br />
+Qu'Auguste, pouvant tout, peut aussi me donner.<br />
+Tu me veux de sa main plutôt que de la mienne;<br />
+Mais ne crois pas qu'ainsi jamais je t'appartienne:<br />
+Il peut faire trembler la terre sous ses pas,<br />
+Mettre un roi hors du trône, et donner ses États<a name="FNanchor_1010" id="FNanchor_1010" href="#Footnote_1010" class="fnanchor">[1010]</a>,<span class="dalign">940</span><br />
+De ses proscriptions rougir la terre et l'onde,<br />
+Et changer à son gré l'ordre de tout le monde;<br />
+Mais le c&oelig;ur d'Émilie est hors de son pouvoir<a name="FNanchor_1011" id="FNanchor_1011" href="#Footnote_1011" class="fnanchor">[1011]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_426" id="Page_426">426</a></span>
+<span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>Aussi n'est-ce qu'à vous que je veux le devoir<a name="FNanchor_1012" id="FNanchor_1012" href="#Footnote_1012" class="fnanchor">[1012]</a>.<br />
+Je suis toujours moi-même, et ma foi toujours pure:<span class="dalign">945</span><br />
+La pitié que je sens ne me rend point parjure;<br />
+J'obéis sans réserve à tous vos sentiments<a name="FNanchor_1013" id="FNanchor_1013" href="#Footnote_1013" class="fnanchor">[1013]</a>,<br />
+Et prends vos intérêts par delà mes serments.<br />
+<span class="i1">J'ai pu, vous le savez, sans parjure et sans crime,</span><br />
+Vous laisser échapper cette illustre victime.<span class="dalign">950</span><br />
+César se dépouillant du pouvoir souverain<br />
+Nous ôtoit tout prétexte à lui percer le sein;<br />
+La conjuration s'en alloit dissipée,<br />
+Vos desseins avortés, votre haine trompée:<br />
+Moi seul j'ai raffermi son esprit étonné,<span class="dalign">955</span><br />
+Et pour vous l'immoler ma main l'a couronné.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>Pour me l'immoler, traître! et tu veux que moi-même<br />
+Je retienne ta main! qu'il vive, et que je l'aime!<br />
+Que je sois le butin de qui l'ose épargner,<br />
+Et le prix du conseil qui le force à régner!<span class="dalign">960</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>Ne me condamnez point quand je vous ai servie:<br />
+Sans moi, vous n'auriez plus de pouvoir sur sa vie;<br />
+Et malgré ses bienfaits, je rends tout à l'amour,<br />
+Quand je veux qu'il périsse, ou vous doive le jour.<br />
+Avec les premiers v&oelig;ux de mon obéissance<span class="dalign">965</span><br />
+Souffrez ce foible effort de ma reconnoissance,<br />
+Que je tâche de vaincre un indigne courroux,<br />
+Et vous donner pour lui l'amour qu'il a pour vous.<br />
+Une âme généreuse, et que la vertu guide,<br />
+Fuit la honte des noms d'ingrate et de perfide;<span class="dalign">970</span><br />
+Elle en hait l'infamie attachée au bonheur,<br />
+Et n'accepte aucun bien aux dépens de l'honneur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_427" id="Page_427">427</a></span>
+<span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>Je fais gloire, pour moi, de cette ignominie:<br />
+La perfidie est noble envers la tyrannie;<br />
+Et quand on rompt le cours d'un sort si malheureux<a name="FNanchor_1014" id="FNanchor_1014" href="#Footnote_1014" class="fnanchor">[1014]</a>,<span class="dalign">975</span><br />
+Les c&oelig;urs les plus ingrats sont les plus généreux.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>Vous faites des vertus au gré de votre haine.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>Je me fais des vertus dignes d'une Romaine.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>Un c&oelig;ur vraiment romain....</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p><span class="i12">Ose tout pour ravir</span><br />
+Une odieuse vie à qui le fait servir<a name="FNanchor_1015" id="FNanchor_1015" href="#Footnote_1015" class="fnanchor">[1015]</a>:<span class="dalign">980</span><br />
+Il fuit plus que la mort la honte d'être esclave.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>C'est l'être avec honneur que de l'être d'Octave;<br />
+Et nous voyons souvent des rois à nos genoux<br />
+Demander pour appui tels esclaves que nous<a name="FNanchor_1016" id="FNanchor_1016" href="#Footnote_1016" class="fnanchor">[1016]</a>.<br />
+Il abaisse à nos pieds l'orgueil des diadèmes,<span class="dalign">985</span><br />
+Il nous fait souverains sur leurs grandeurs suprêmes;<br />
+Il prend d'eux les tributs dont il nous enrichit,<br />
+Et leur impose un joug dont il nous affranchit.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>L'indigne ambition que ton c&oelig;ur se propose!<br />
+Pour être plus qu'un roi, tu te crois quelque chose!<span class="dalign">990</span><br />
+Aux deux bouts de la terre en est-il un si vain<a name="FNanchor_1017" id="FNanchor_1017" href="#Footnote_1017" class="fnanchor">[1017]</a><br />
+Qu'il prétende égaler un citoyen romain?<br />
+Antoine sur sa tête attira notre haine<span class="pagenum"><a name="Page_428" id="Page_428">428</a></span><br />
+En se déshonorant par l'amour d'une reine;<br />
+Attale, ce grand roi, dans la pourpre blanchi,<span class="dalign">995</span><br />
+Qui du peuple romain se nommoit l'affranchi,<br />
+Quand de toute l'Asie il se fût vu l'arbitre,<br />
+Eût encor moins prisé son trône que ce titre.<br />
+Souviens-toi de ton nom, soutiens sa dignité;<br />
+Et prenant d'un Romain la générosité,<span class="dalign">1000</span><br />
+Sache qu'il n'en est point que le ciel n'ait fait naître<br />
+Pour commander aux rois, et pour vivre sans maître.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>Le ciel a trop fait voir en de tels attentats<br />
+Qu'il hait les assassins et punit les ingrats;<br />
+Et quoi qu'on entreprenne, et quoi qu'on exécute,<span class="dalign">1005</span><br />
+Quand il élève un trône, il en venge la chute;<br />
+Il se met du parti de ceux qu'il fait régner;<br />
+Le coup dont on les tue est longtemps à saigner;<br />
+Et quand à les punir il a pu se résoudre,<br />
+De pareils châtiments n'appartiennent qu'au foudre.<span class="dalign">1010</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>Dis que de leur parti toi-même tu te rends,<br />
+De te remettre au foudre à punir les tyrans.<br />
+<span class="i1">Je ne t'en parle plus, va, sers la tyrannie;</span><br />
+Abandonne ton âme à son lâche génie;<br />
+Et pour rendre le calme à ton esprit flottant,<span class="dalign">1015</span><br />
+Oublie et ta naissance et le prix qui t'attend.<br />
+Sans emprunter ta main pour servir ma colère<a name="FNanchor_1018" id="FNanchor_1018" href="#Footnote_1018" class="fnanchor">[1018]</a>,<br />
+Je saurai bien venger mon pays et mon père.<br />
+J'aurois déjà l'honneur d'un si fameux trépas,<br />
+Si l'amour jusqu'ici n'eût arrêté mon bras:<span class="dalign">1020</span><br />
+C'est lui qui sous tes lois me tenant asservie,<br />
+M'a fait en ta faveur prendre soin de ma vie.<span class="pagenum"><a name="Page_429" id="Page_429">429</a></span><br />
+Seule contre un tyran, en le faisant périr,<br />
+Par les mains de sa garde il me falloit mourir:<br />
+Je t'eusse par ma mort dérobé ta captive;<span class="dalign">1025</span><br />
+Et comme pour toi seul l'amour veut que je vive,<br />
+J'ai voulu, mais en vain, me conserver pour toi,<br />
+Et te donner moyen d'être digne de moi.<br />
+<span class="i1">Pardonnez-moi, grands Dieux, si je me suis trompée</span><br />
+Quand j'ai pensé chérir un neveu de Pompée,<span class="dalign">1030</span><br />
+Et si d'un faux-semblant mon esprit abusé<br />
+A fait choix d'un esclave en son lieu supposé.<br />
+Je t'aime toutefois, quel que tu puisses être<a name="FNanchor_1019" id="FNanchor_1019" href="#Footnote_1019" class="fnanchor">[1019]</a>;<br />
+Et si pour me gagner il faut trahir ton maître<a name="FNanchor_1020" id="FNanchor_1020" href="#Footnote_1020" class="fnanchor">[1020]</a>,<br />
+Mille autres à l'envi recevroient cette loi,<span class="dalign">1035</span><br />
+S'ils pouvoient m'acquérir à même prix que toi<a name="FNanchor_1021" id="FNanchor_1021" href="#Footnote_1021" class="fnanchor">[1021]</a>.<br />
+Mais n'appréhende pas qu'un autre ainsi m'obtienne.<br />
+Vis pour ton cher tyran, tandis que je meurs tienne:<br />
+Mes jours avec les siens se vont précipiter,<br />
+Puisque ta lâcheté n'ose me mériter.<span class="dalign">1040</span><br />
+Viens me voir, dans son sang et dans le mien baignée,<br />
+De ma seule vertu mourir accompagnée,<br />
+Et te dire en mourant d'un esprit satisfait:<br />
+«N'accuse point mon sort, c'est toi seul qui l'as fait;<br />
+Je descends dans la tombe où tu m'as condamnée,<span class="dalign">1045</span><br />
+Où la gloire me suit qui t'étoit destinée:<br />
+Je meurs en détruisant un pouvoir absolu;<br />
+Mais je vivrois à toi, si tu l'avois voulu.»</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>Eh bien! vous le voulez, il faut vous satisfaire,<br />
+Il faut affranchir Rome, il faut venger un père,<span class="dalign">1050</span><br />
+Il faut sur un tyran porter de justes coups;<span class="pagenum"><a name="Page_430" id="Page_430">430</a></span><br />
+Mais apprenez qu'Auguste est moins tyran que vous:<br />
+S'il nous ôte à son gré nos biens, nos jours, nos femmes,<br />
+Il n'a point jusqu'ici tyrannisé nos âmes;<br />
+Mais l'empire inhumain qu'exercent vos beautés<span class="dalign">1055</span><br />
+Force jusqu'aux esprits et jusqu'aux volontés.<br />
+Vous me faites priser ce qui me déshonore;<br />
+Vous me faites haïr ce que mon âme adore;<br />
+Vous me faites répandre un sang pour qui je dois<br />
+Exposer tout le mien et mille et mille fois:<span class="dalign">1060</span><br />
+Vous le voulez, j'y cours, ma parole est donnée<a name="FNanchor_1022" id="FNanchor_1022" href="#Footnote_1022" class="fnanchor">[1022]</a>;<br />
+Mais ma main, aussitôt contre mon sein tournée,<br />
+Aux mânes d'un tel prince immolant votre amant,<br />
+A mon crime forcé joindra mon châtiment<a name="FNanchor_1023" id="FNanchor_1023" href="#Footnote_1023" class="fnanchor">[1023]</a>,<br />
+Et par cette action dans l'autre confondue,<span class="dalign">1065</span><br />
+Recouvrera ma gloire aussitôt que perdue<a name="FNanchor_1024" id="FNanchor_1024" href="#Footnote_1024" class="fnanchor">[1024]</a>.<br />
+Adieu.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE V.</h3>
+
+<h4>ÉMILIE, FULVIE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">FULVIE.</span></p>
+
+<p><span class="i4">Vous avez mis son âme au désespoir.</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>Qu'il cesse de m'aimer, ou suive son devoir.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FULVIE.</span></p>
+
+<p>Il va vous obéir aux dépens de sa vie:<br />
+Vous en pleurez!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_431" id="Page_431">431</a></span>
+<span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p><span class="i7">Hélas! cours après lui, Fulvie,</span><span class="dalign">1070</span><br />
+Et si ton amitié daigne me secourir,<br />
+Arrache-lui du c&oelig;ur ce dessein de mourir:<br />
+Dis-lui....</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FULVIE.</span></p>
+
+<p><span class="i5">Qu'en sa faveur vous laissez vivre Auguste?</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>Ah! c'est faire à ma haine une loi trop injuste.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FULVIE.</span></p>
+
+<p>Et quoi donc?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p><span class="i6">Qu'il achève, et dégage sa foi,</span><span class="dalign">1075</span><br />
+Et qu'il choisisse après de la mort, ou de moi.</p>
+
+<p class="p2 center"><span class="smcap"><small><b>FIN DU TROISIÈME ACTE.</b></small></span></p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_432" id="Page_432">432</a></span></p>
+
+<h2>ACTE IV.</h2>
+
+<hr class="c5" />
+
+<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<h4>AUGUSTE, EUPHORBE, POLYCLÈTE, <span class="smcap"><small>Gardes</small></span><a name="FNanchor_1025" id="FNanchor_1025" href="#Footnote_1025" class="fnanchor">[1025]</a>.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p>
+
+<p>Tout ce que tu me dis, Euphorbe, est incroyable.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">EUPHORBE.</span></p>
+
+<p>Seigneur, le récit même en paroît effroyable:<br />
+On ne conçoit qu'à peine une telle fureur<a name="FNanchor_1026" id="FNanchor_1026" href="#Footnote_1026" class="fnanchor">[1026]</a>,<br />
+Et la seule pensée en fait frémir d'horreur.<span class="dalign">1080</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p>
+
+<p>Quoi? mes plus chers amis! quoi? Cinna! quoi? Maxime!<br />
+Les deux que j'honorois d'une si haute estime,<br />
+A qui j'ouvrois mon c&oelig;ur, et dont j'avois fait choix<br />
+Pour les plus importants et plus nobles emplois!<br />
+Après qu'entre leurs mains j'ai remis mon empire,<span class="dalign">1085</span><br />
+Pour m'arracher le jour l'un et l'autre conspire!<br />
+Maxime a vu sa faute, il m'en fait avertir<a name="FNanchor_1027" id="FNanchor_1027" href="#Footnote_1027" class="fnanchor">[1027]</a>,<br />
+Et montre un c&oelig;ur touché d'un juste repentir;<br />
+Mais Cinna!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">EUPHORBE.</span></p>
+
+<p><span class="i6">Cinna seul dans sa rage s'obstine,</span><br />
+Et contre vos bontés d'autant plus se mutine;<span class="dalign">1090</span><span class="pagenum"><a name="Page_433" id="Page_433">433</a></span><br />
+Lui seul combat encor les vertueux efforts<br />
+Que sur les conjurés fait ce juste remords<a name="FNanchor_1028" id="FNanchor_1028" href="#Footnote_1028" class="fnanchor">[1028]</a>,<br />
+Et malgré les frayeurs à leurs regrets mêlées,<br />
+Il tâche à raffermir leurs âmes ébranlées.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p>
+
+<p>Lui seul les encourage, et lui seul les séduit!<span class="dalign">1095</span><br />
+O le plus déloyal que la terre ait produit<a name="FNanchor_1029" id="FNanchor_1029" href="#Footnote_1029" class="fnanchor">[1029]</a>!<br />
+O trahison conçue au sein d'une furie!<br />
+O trop sensible coup d'une main si chérie!<br />
+Cinna, tu me trahis! Polyclète, écoutez.</p>
+
+<p class="font90 i2">(Il lui parle à l'oreille<a name="FNanchor_1030" id="FNanchor_1030" href="#Footnote_1030" class="fnanchor">[1030]</a>.)</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">POLYCLÈTE.</span></p>
+
+<p>Tous vos ordres, Seigneur, seront exécutés.<span class="dalign">1100</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p>
+
+<p>Qu'Éraste en même temps aille dire à Maxime<br />
+Qu'il vienne recevoir le pardon de son crime.</p>
+
+<p class="font90 i3">(Polyclète rentre<a name="FNanchor_1031" id="FNanchor_1031" href="#Footnote_1031" class="fnanchor">[1031]</a>.)</p>
+
+<p><span class="smcap i6">EUPHORBE.</span></p>
+
+<p>Il l'a trop jugé grand pour ne pas s'en punir<a name="FNanchor_1032" id="FNanchor_1032" href="#Footnote_1032" class="fnanchor">[1032]</a>:<br />
+A peine du palais il a pu revenir,<br />
+Que les yeux égarés et le regard farouche<a name="FNanchor_1033" id="FNanchor_1033" href="#Footnote_1033" class="fnanchor">[1033]</a>,<span class="dalign">1105</span><br />
+Le c&oelig;ur gros de soupirs, les sanglots à la bouche,<br />
+Il déteste sa vie et ce complot maudit,<br />
+M'en apprend l'ordre entier tel que je vous l'ai dit,<br />
+Et m'ayant commandé que je vous avertisse,<br />
+Il ajoute: «Dis-lui que je me fais justice,<span class="dalign">1110</span><br />
+Que je n'ignore point ce que j'ai mérité<a name="FNanchor_1034" id="FNanchor_1034" href="#Footnote_1034" class="fnanchor">[1034]</a>.»<span class="pagenum"><a name="Page_434" id="Page_434">434</a></span><br />
+Puis soudain dans le Tibre il s'est précipité;<br />
+Et l'eau grosse et rapide, et la nuit assez noire<a name="FNanchor_1035" id="FNanchor_1035" href="#Footnote_1035" class="fnanchor">[1035]</a>,<br />
+M'ont dérobé la fin de sa tragique histoire.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p>
+
+<p>Sous ce pressant remords il a trop succombé<a name="FNanchor_1036" id="FNanchor_1036" href="#Footnote_1036" class="fnanchor">[1036]</a>,<span class="dalign">1115</span><br />
+Et s'est à mes bontés lui-même dérobé;<br />
+Il n'est crime envers moi qu'un repentir n'efface.<br />
+Mais puisqu'il a voulu renoncer à ma grâce,<br />
+Allez pourvoir au reste, et faites qu'on ait soin<br />
+De tenir en lieu sûr ce fidèle témoin.<span class="dalign">1120</span></p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE II.</h3>
+
+<h4>AUGUSTE<a name="FNanchor_1037" id="FNanchor_1037" href="#Footnote_1037" class="fnanchor">[1037]</a>.</h4>
+
+<p>Ciel, à qui voulez-vous désormais que je fie<br />
+Les secrets de mon âme et le soin de ma vie?<br />
+Reprenez le pouvoir que vous m'avez commis,<br />
+Si donnant des sujets il ôte les amis,<br />
+Si tel est le destin des grandeurs souveraines<span class="dalign">1125</span><br />
+Que leurs plus grands bienfaits n'attirent que des haines,<br />
+Et si votre rigueur les condamne à chérir<br />
+Ceux que vous animez à les faire périr.<br />
+Pour elles rien n'est sûr; qui peut tout doit tout craindre.<br />
+Rentre en toi-même, Octave, et cesse de te plaindre.<br />
+Quoi! tu veux qu'on t'épargne, et n'as rien épargné!<br />
+Songe aux fleuves de sang où ton bras s'est baigné,<br />
+De combien ont rougi les champs de Macédoine,<br />
+Combien en a versé la défaite d'Antoine,<span class="pagenum"><a name="Page_435" id="Page_435">435</a></span><br />
+Combien celle de Sexte<a name="FNanchor_1038" id="FNanchor_1038" href="#Footnote_1038" class="fnanchor">[1038]</a>, et revois tout d'un temps<span class="dalign">1135</span><br />
+Pérouse au sien noyée, et tous ses habitants<a name="FNanchor_1039" id="FNanchor_1039" href="#Footnote_1039" class="fnanchor">[1039]</a>;<br />
+Remets dans ton esprit, après tant de carnages,<br />
+De tes proscriptions les sanglantes images,<br />
+Où toi-même, des tiens devenu le bourreau,<br />
+Au sein de ton tuteur enfonças le couteau<a name="FNanchor_1040" id="FNanchor_1040" href="#Footnote_1040" class="fnanchor">[1040]</a>:<span class="dalign">1140</span><br />
+Et puis ose accuser le destin d'injustice<a name="FNanchor_1041" id="FNanchor_1041" href="#Footnote_1041" class="fnanchor">[1041]</a>,<br />
+Quand tu vois que les tiens s'arment pour ton supplice,<br />
+Et que par ton exemple à ta perte guidés,<br />
+Ils violent des droits que tu n'as pas gardés<a name="FNanchor_1042" id="FNanchor_1042" href="#Footnote_1042" class="fnanchor">[1042]</a>!<br />
+Leur trahison est juste, et le ciel l'autorise:<span class="dalign">1145</span><br />
+Quitte ta dignité comme tu l'as acquise;<br />
+Rends un sang infidèle à l'infidélité<a name="FNanchor_1043" id="FNanchor_1043" href="#Footnote_1043" class="fnanchor">[1043]</a>,<br />
+Et souffre des ingrats après l'avoir été.<br />
+<span class="i1">Mais que mon jugement au besoin m'abandonne!</span><br />
+Quelle fureur, Cinna, m'accuse et te pardonne?<span class="dalign">1150</span><br />
+Toi, dont la trahison me force à retenir<br />
+Ce pouvoir souverain dont tu me veux punir,<br />
+Me traite en criminel, et fait seule mon crime,<br />
+Relève pour l'abattre un trône illégitime,<br />
+Et d'un zèle effronté couvrant son attentat,<span class="dalign">1155</span><br />
+S'oppose, pour me perdre, au bonheur de l'État!<br />
+Donc jusqu'à l'oublier je pourrois me contraindre!<span class="pagenum"><a name="Page_436" id="Page_436">436</a></span><br />
+Tu vivrois en repos après m'avoir fait craindre<a name="FNanchor_1044" id="FNanchor_1044" href="#Footnote_1044" class="fnanchor">[1044]</a>!<br />
+Non, non, je me trahis moi-même d'y penser:<br />
+Qui pardonne aisément invite à l'offenser;<span class="dalign">1160</span><br />
+Punissons l'assassin, proscrivons les complices.<br />
+<span class="i1">Mais quoi? toujours du sang, et toujours des supplices<a name="FNanchor_1045" id="FNanchor_1045" href="#Footnote_1045" class="fnanchor">[1045]</a>!</span><br />
+Ma cruauté se lasse, et ne peut s'arrêter;<br />
+Je veux me faire craindre, et ne fais qu'irriter.<br />
+Rome a pour ma ruine une hydre trop fertile<a name="FNanchor_1046" id="FNanchor_1046" href="#Footnote_1046" class="fnanchor">[1046]</a>:<span class="dalign">1165</span><br />
+Une tête coupée en fait renaître mille,<br />
+Et le sang répandu de mille conjurés<br />
+Rend mes jours plus maudits, et non plus assurés.<br />
+Octave, n'attends plus le coup d'un nouveau Brute;<br />
+Meurs, et dérobe-lui la gloire de ta chute;<span class="dalign">1170</span><br />
+Meurs: tu ferois pour vivre un lâche et vain effort,<br />
+Si tant de gens de c&oelig;ur font des v&oelig;ux pour ta mort,<br />
+Et si tout ce que Rome a d'illustre jeunesse<br />
+Pour te faire périr tour à tour s'intéresse<a name="FNanchor_1047" id="FNanchor_1047" href="#Footnote_1047" class="fnanchor">[1047]</a>;<br />
+Meurs, puisque c'est un mal que tu ne peux guérir;<span class="dalign">1175</span><br />
+Meurs enfin, puisqu'il faut ou tout perdre, ou mourir.<br />
+La vie est peu de chose, et le peu qui t'en reste<br />
+Ne vaut pas l'acheter par un prix si funeste<a name="FNanchor_1048" id="FNanchor_1048" href="#Footnote_1048" class="fnanchor">[1048]</a>.<br />
+Meurs; mais quitte du moins la vie avec éclat;<br />
+Éteins-en le flambeau dans le sang de l'ingrat<a name="FNanchor_1049" id="FNanchor_1049" href="#Footnote_1049" class="fnanchor">[1049]</a>;<span class="dalign">1180</span><br />
+A toi-même en mourant immole ce perfide;<br />
+Contentant ses desirs, punis son parricide;<br />
+Fais un tourment pour lui de ton propre trépas,<span class="pagenum"><a name="Page_437" id="Page_437">437</a></span><br />
+En faisant qu'il le voie et n'en jouisse pas.<br />
+Mais jouissons plutôt nous-même<a name="FNanchor_1050" id="FNanchor_1050" href="#Footnote_1050" class="fnanchor">[1050]</a> de sa peine,<span class="dalign">1185</span><br />
+Et si Rome nous hait, triomphons de sa haine.<br />
+<span class="i1">O Romains, ô vengeance, ô pouvoir absolu,</span><br />
+O rigoureux combat d'un c&oelig;ur irrésolu<br />
+Qui fuit en même temps tout ce qu'il se propose!<br />
+D'un prince malheureux ordonnez quelque chose.<span class="dalign">1190</span><br />
+Qui des deux dois-je suivre, et duquel m'éloigner?<br />
+Ou laissez-moi périr, ou laissez-moi régner.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE III.</h3>
+
+<h4>AUGUSTE, LIVIE<a name="FNanchor_1051" id="FNanchor_1051" href="#Footnote_1051" class="fnanchor">[1051]</a>.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p>
+
+<p>Madame, on me trahit, et la main qui me tue<br />
+Rend sous mes déplaisirs ma constance abattue.<br />
+Cinna, Cinna, le traître....</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LIVIE.</span></p>
+
+<p><span class="i10">Euphorbe m'a tout dit,</span><span class="dalign">1195</span><br />
+Seigneur, et j'ai pâli cent fois à ce récit.<br />
+Mais écouteriez-vous les conseils d'une femme<a name="FNanchor_1052" id="FNanchor_1052" href="#Footnote_1052" class="fnanchor">[1052]</a>?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p>
+
+<p>Hélas! de quel conseil est capable mon âme?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LIVIE.</span></p>
+
+<p>Votre sévérité, sans produire aucun fruit<a name="FNanchor_1053" id="FNanchor_1053" href="#Footnote_1053" class="fnanchor">[1053]</a>,<br />
+Seigneur, jusqu'à présent a fait beaucoup de bruit.<br />
+Par les peines d'un autre aucun ne s'intimide:<br />
+Salvidien à bas a soulevé Lépide;<span class="pagenum"><a name="Page_438" id="Page_438">438</a></span><br />
+Murène a succédé, Cépion l'a suivi;<br />
+Le jour à tous les deux dans les tourments ravi<br />
+N'a point mêlé de crainte à la fureur d'Égnace<a name="FNanchor_1054" id="FNanchor_1054" href="#Footnote_1054" class="fnanchor">[1054]</a>,<span class="dalign">1205</span><br />
+Dont Cinna maintenant ose prendre la place;<br />
+Et dans les plus bas rangs les noms les plus abjets<a name="FNanchor_1055" id="FNanchor_1055" href="#Footnote_1055" class="fnanchor">[1055]</a><br />
+Ont voulu s'ennoblir par de si hauts projets.<br />
+Après avoir en vain puni leur insolence,<br />
+Essayez sur Cinna ce que peut la clémence<a name="FNanchor_1056" id="FNanchor_1056" href="#Footnote_1056" class="fnanchor">[1056]</a>;<span class="dalign">1210</span><br />
+Faites son châtiment de sa confusion;<br />
+Cherchez le plus utile en cette occasion:<br />
+Sa peine peut aigrir une ville animée,<br />
+Son pardon peut servir à votre renommée<a name="FNanchor_1057" id="FNanchor_1057" href="#Footnote_1057" class="fnanchor">[1057]</a>;<br />
+Et ceux que vos rigueurs ne font qu'effaroucher<span class="dalign">1215</span><br />
+Peut-être à vos bontés se laisseront toucher.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p>
+
+Gagnons-les tout à fait en quittant cet empire<br />
+Qui nous rend odieux, contre qui l'on conspire.<br />
+J'ai trop par vos avis consulté là-dessus;<br />
+Ne m'en parlez jamais, je ne consulte plus.<span class="dalign">1220</span><br />
+<span class="i1">Cesse de soupirer, Rome, pour ta franchise:</span><br />
+Si je t'ai mise aux fers, moi-même je les brise,<br />
+Et te rends ton État, après l'avoir conquis,<br />
+Plus paisible et plus grand que je ne te l'ai pris;<br />
+Si tu me veux haïr, hais-moi sans plus rien feindre;<span class="dalign">1225</span><br />
+Si tu me veux aimer, aime-moi sans me craindre:<br />
+De tout ce qu'eut Sylla de puissance et d'honneur,<br />
+Lassé comme il en fut, j'aspire à son bonheur.
+
+<p><span class="smcap i6">LIVIE.</span></p>
+
+<p>Assez et trop longtemps son exemple vous flatte;<span class="pagenum"><a name="Page_439" id="Page_439">439</a></span><br />
+Mais gardez que sur vous le contraire n'éclate:<span class="dalign">1230</span><br />
+Ce bonheur sans pareil qui conserva ses jours<br />
+Ne seroit pas bonheur, s'il arrivoit toujours.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p>
+
+<p>Eh bien! s'il est trop grand, si j'ai tort d'y prétendre<a name="FNanchor_1058" id="FNanchor_1058" href="#Footnote_1058" class="fnanchor">[1058]</a>,<br />
+J'abandonne mon sang à qui voudra l'épandre.<br />
+Après un long orage il faut trouver un port;<span class="dalign">1235</span><br />
+Et je n'en vois que deux, le repos, ou la mort.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LIVIE.</span></p>
+
+<p>Quoi? vous voulez quitter le fruit de tant de peines?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p>
+
+<p>Quoi? vous voulez garder l'objet de tant de haines?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LIVIE.</span></p>
+
+<p>Seigneur, vous emporter à cette extrémité,<br />
+C'est plutôt désespoir que générosité.<span class="dalign">1240</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p>
+
+<p>Régner et caresser une main si traîtresse,<br />
+Au lieu de sa vertu, c'est montrer sa foiblesse.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LIVIE.</span></p>
+
+<p>C'est régner sur vous-même, et par un noble choix,<br />
+Pratiquer la vertu la plus digne des rois.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p>
+
+<p>Vous m'aviez bien promis des conseils d'une femme:<span class="dalign">1245</span><br />
+Vous me tenez parole, et c'en sont là, Madame.<br />
+<span class="i1">Après tant d'ennemis à mes pieds abattus,</span><br />
+Depuis vingt ans je règne, et j'en sais les vertus;<br />
+Je sais leur divers ordre, et de quelle nature<a name="FNanchor_1059" id="FNanchor_1059" href="#Footnote_1059" class="fnanchor">[1059]</a><br />
+Sont les devoirs d'un prince en cette conjoncture<a name="FNanchor_1060" id="FNanchor_1060" href="#Footnote_1060" class="fnanchor">[1060]</a>.<span class="dalign">1250</span><br />
+Tout son peuple est blessé par un tel attentat,<br />
+Et la seule pensée est un crime d'État,<span class="pagenum"><a name="Page_440" id="Page_440">440</a></span><br />
+Une offense qu'on fait à toute sa province,<br />
+Dont il faut<a name="FNanchor_1061" id="FNanchor_1061" href="#Footnote_1061" class="fnanchor">[1061]</a> qu'il la venge, ou cesse d'être prince.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LIVIE.</span></p>
+
+<p>Donnez moins de croyance à votre passion.<span class="dalign">1255</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p>
+
+<p>Ayez moins de foiblesse, ou moins d'ambition.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LIVIE.</span></p>
+
+<p>Ne traitez plus si mal un conseil salutaire.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p>
+
+<p>Le ciel m'inspirera ce qu'ici je dois faire.<br />
+Adieu: nous perdons temps.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LIVIE.</span></p>
+
+<p><span class="i11">Je ne vous quitte point,</span><br />
+Seigneur, que mon amour n'aye obtenu ce point.<span class="dalign">1260</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p>
+
+<p>C'est l'amour des grandeurs qui vous rend importune.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LIVIE.</span></p>
+
+<p>J'aime votre personne, et non votre fortune.</p>
+
+<p class="font90 i4">(Elle est seule<a name="FNanchor_1062" id="FNanchor_1062" href="#Footnote_1062" class="fnanchor">[1062]</a>.)</p>
+
+<p>Il m'échappe: suivons, et forçons-le de voir<a name="FNanchor_1063" id="FNanchor_1063" href="#Footnote_1063" class="fnanchor">[1063]</a><br />
+Qu'il peut, en faisant grâce, affermir son pouvoir,<br />
+Et qu'enfin la clémence est la plus belle marque<span class="dalign">1265</span><br />
+Qui fasse à l'univers connoître un vrai monarque.</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_441" id="Page_441">441</a></span></p>
+
+<h3>SCÈNE IV.</h3>
+
+<h4>ÉMILIE, FULVIE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>D'où me vient cette joie? et que mal à propos<br />
+Mon esprit malgré moi goûte un entier repos!<br />
+César mande Cinna sans me donner d'alarmes!<br />
+Mon c&oelig;ur est sans soupirs, mes yeux n'ont point de larmes,<br />
+Comme si j'apprenois d'un secret mouvement<br />
+Que tout doit succéder à mon contentement!<br />
+Ai-je bien entendu? me l'as-tu dit, Fulvie?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FULVIE.</span></p>
+
+<p>J'avois gagné sur lui qu'il aimeroit la vie,<br />
+Et je vous l'amenois, plus traitable et plus doux,<span class="dalign">1275</span><br />
+Faire un second effort contre votre courroux<a name="FNanchor_1064" id="FNanchor_1064" href="#Footnote_1064" class="fnanchor">[1064]</a>;<br />
+Je m'en applaudissois, quand soudain Polyclète,<br />
+Des volontés d'Auguste ordinaire interprète,<br />
+Est venu l'aborder et sans suite et sans bruit,<br />
+Et de sa part sur l'heure au palais l'a conduit.<span class="dalign">1280</span><br />
+Auguste est fort troublé, l'on ignore la cause;<br />
+Chacun diversement soupçonne quelque chose:<br />
+Tous présument qu'il aye un grand sujet d'ennui,<br />
+Et qu'il mande Cinna pour prendre avis de lui.<br />
+Mais ce qui m'embarrasse, et que je viens d'apprendre<a name="FNanchor_1065" id="FNanchor_1065" href="#Footnote_1065" class="fnanchor">[1065]</a>,<br />
+C'est que deux inconnus se sont saisis d'Évandre,<br />
+Qu'Euphorbe est arrêté sans qu'on sache pourquoi,<br />
+Que même de son maître on dit je ne sais quoi:<br />
+On lui veut imputer un désespoir funeste;<br />
+On parle d'eaux, de Tibre, et l'on se tait du reste.<span class="dalign">1290</span></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_442" id="Page_442">442</a></span>
+<span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>Que de sujets de craindre et de désespérer,<br />
+Sans que mon triste c&oelig;ur en daigne murmurer!<br />
+A chaque occasion le ciel y fait descendre<br />
+Un sentiment contraire à celui qu'il doit prendre:<br />
+Une vaine frayeur tantôt m'a pu troubler<a name="FNanchor_1066" id="FNanchor_1066" href="#Footnote_1066" class="fnanchor">[1066]</a>,<span class="dalign">1295</span><br />
+Et je suis insensible alors qu'il faut trembler.<br />
+<span class="i1">Je vous entends, grands Dieux! vos bontés que j'adore</span><br />
+Ne peuvent consentir que je me déshonore;<br />
+Et ne me permettant soupirs, sanglots, ni pleurs,<br />
+Soutiennent ma vertu contre de tels malheurs.<span class="dalign">1300</span><br />
+Vous voulez que je meure avec ce grand courage<br />
+Qui m'a fait entreprendre un si fameux ouvrage;<br />
+Et je veux bien périr comme vous l'ordonnez,<br />
+Et dans la même assiette où vous me retenez.<br />
+<span class="i1">O liberté de Rome! ô mânes de mon père!</span><span class="dalign">1305</span><br />
+J'ai fait de mon côté tout ce que j'ai pu faire:<br />
+Contre votre tyran j'ai ligué ses amis,<br />
+Et plus osé pour vous qu'il ne m'étoit permis.<br />
+Si l'effet a manqué, ma gloire n'est pas moindre;<br />
+N'ayant pu vous venger, je vous irai rejoindre,<span class="dalign">1310</span><br />
+Mais si fumante encor d'un généreux courroux,<br />
+Par un trépas si noble et si digne de vous,<br />
+Qu'il vous fera sur l'heure aisément reconnoître<a name="FNanchor_1067" id="FNanchor_1067" href="#Footnote_1067" class="fnanchor">[1067]</a><br />
+Le sang des grands héros dont vous m'avez fait naître.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE V.</h3>
+
+<h4>MAXIME, ÉMILIE, FULVIE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>Mais je vous vois, Maxime, et l'on vous faisoit mort!</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="Page_443" id="Page_443">443</a></span>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>Euphorbe trompe Auguste avec ce faux rapport:<br />
+Se voyant arrêté, la trame découverte,<br />
+Il a feint ce trépas pour empêcher ma perte.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>Que dit-on de Cinna?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p><span class="i9">Que son plus grand regret</span><br />
+C'est de voir que César sait tout votre secret<a name="FNanchor_1068" id="FNanchor_1068" href="#Footnote_1068" class="fnanchor">[1068]</a>;<span class="dalign">1320</span><br />
+En vain il le dénie et le veut méconnoître,<br />
+Évandre a tout conté pour excuser son maître,<br />
+Et par l'ordre d'Auguste on vient vous arrêter.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>Celui qui l'a reçu tarde à l'exécuter:<br />
+Je suis prête à le suivre et lasse de l'attendre.<span class="dalign">1325</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>Il vous attend chez moi.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p><span class="i10">Chez vous!</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p><span class="i14">C'est vous surprendre;</span><br />
+Mais apprenez le soin que le ciel a de vous:<br />
+C'est un des conjurés qui va fuir avec nous.<br />
+Prenons notre avantage avant qu'on nous poursuive;<br />
+Nous avons pour partir un vaisseau sur la rive<a name="FNanchor_1069" id="FNanchor_1069" href="#Footnote_1069" class="fnanchor">[1069]</a>.<span class="dalign">1330</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>Me connois-tu, Maxime, et sais-tu qui je suis?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>En faveur de Cinna je fais ce que je puis,<br />
+Et tâche à garantir de ce malheur extrême<br />
+La plus belle moitié qui reste de lui-même.<span class="pagenum"><a name="Page_444" id="Page_444">444</a></span><br />
+<span class="i1">Sauvons-nous, Émilie, et conservons le jour,</span><span class="dalign">1335</span><br />
+Afin de le venger par un heureux retour.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>Cinna dans son malheur est de ceux qu'il faut suivre,<br />
+Qu'il ne faut pas venger, de peur de leur survivre:<br />
+Quiconque après sa perte aspire à se sauver<br />
+Est indigne du jour qu'il tâche à conserver.<span class="dalign">1340</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>Quel désespoir aveugle à ces fureurs vous porte?<br />
+O Dieux! que de foiblesse en une âme si forte!<br />
+Ce c&oelig;ur si généreux rend si peu de combat,<br />
+Et du premier revers la fortune<a name="FNanchor_1070" id="FNanchor_1070" href="#Footnote_1070" class="fnanchor">[1070]</a> l'abat!<br />
+Rappelez, rappelez cette vertu sublime;<span class="dalign">1345</span><br />
+Ouvrez enfin les yeux, et connoissez Maxime:<br />
+C'est un autre Cinna qu'en lui vous regardez;<br />
+Le ciel vous rend en lui l'amant que vous perdez;<br />
+Et puisque l'amitié n'en faisoit plus qu'une âme,<br />
+Aimez en cet ami l'objet de votre flamme;<span class="dalign">1350</span><br />
+Avec la même ardeur il saura vous chérir,<br />
+Que....</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p><span class="i4">Tu m'oses aimer, et tu n'oses mourir!</span><br />
+Tu prétends un peu trop; mais quoi que tu prétendes,<br />
+Rends-toi digne du moins de ce que tu demandes:<br />
+Cesse de fuir en lâche un glorieux trépas,<span class="dalign">1355</span><br />
+Ou de m'offrir un c&oelig;ur que tu fais voir si bas;<br />
+Fais que je porte envie à ta vertu parfaite;<br />
+Ne te pouvant aimer, fais que je te regrette;<br />
+Montre d'un vrai Romain la dernière vigueur,<br />
+Et mérite mes pleurs au défaut de mon c&oelig;ur.<span class="dalign">1360</span><br />
+Quoi! si ton amitié pour Cinna s'intéresse<a name="FNanchor_1071" id="FNanchor_1071" href="#Footnote_1071" class="fnanchor">[1071]</a>,<span class="pagenum"><a name="Page_445" id="Page_445">445</a></span><br />
+Crois-tu qu'elle consiste à flatter sa maîtresse<a name="FNanchor_1072" id="FNanchor_1072" href="#Footnote_1072" class="fnanchor">[1072]</a>?<br />
+Apprends, apprends de moi quel en est le devoir,<br />
+Et donne-m'en l'exemple, ou viens le recevoir.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>Votre juste douleur est trop impétueuse.<span class="dalign">1365</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>La tienne en ta faveur est trop ingénieuse.<br />
+Tu me parles déjà d'un bienheureux retour,<br />
+Et dans tes déplaisirs tu conçois de l'amour!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>Cet amour en naissant est toutefois extrême:<br />
+C'est votre amant en vous, c'est mon ami que j'aime,<span class="dalign">1370</span><br />
+Et des mêmes ardeurs dont il fut embrasé....</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>Maxime, en voilà trop pour un homme avisé.<br />
+Ma perte m'a surprise, et ne m'a point troublée;<br />
+Mon noble désespoir ne m'a point aveuglée.<br />
+Ma vertu toute entière agit sans s'émouvoir,<span class="dalign">1375</span><br />
+Et je vois malgré moi plus que je ne veux voir.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>Quoi? vous suis-je suspect de quelque perfidie?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>Oui, tu l'es, puisqu'enfin tu veux que je le die;<br />
+L'ordre de notre fuite est trop bien concerté<br />
+Pour ne te soupçonner d'aucune lâcheté:<span class="dalign">1380</span><br />
+Les Dieux seroient pour nous prodigues en miracles,<br />
+S'ils en avoient sans toi<a name="FNanchor_1073" id="FNanchor_1073" href="#Footnote_1073" class="fnanchor">[1073]</a> levé tous les obstacles.<br />
+Fuis sans moi, tes amours sont ici superflus.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>Ah! vous m'en dites trop.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_446" id="Page_446">446</a></span>
+<span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p><span class="i11">J'en présume encor plus.</span><br />
+Ne crains pas toutefois que j'éclate en injures;<span class="dalign">1385</span><br />
+Mais n'espère non plus m'éblouir de parjures.<br />
+Si c'est te faire tort que de m'en défier<a name="FNanchor_1074" id="FNanchor_1074" href="#Footnote_1074" class="fnanchor">[1074]</a>,<br />
+Viens mourir avec moi pour te justifier.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>Vivez, belle Émilie, et souffrez qu'un esclave....</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>Je ne t'écoute plus qu'en présence d'Octave.<span class="dalign">1390</span><br />
+Allons, Fulvie, allons.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE VI</h3>.
+
+<h4>MAXIME.</h4>
+
+<p><span class="i10">Désespéré, confus,</span><br />
+Et digne, s'il se peut, d'un plus cruel refus,<br />
+Que résous-tu, Maxime? et quel est le supplice<br />
+Que ta vertu prépare à ton vain artifice?<br />
+Aucune illusion ne te doit plus flatter:<span class="dalign">1395</span><br />
+Émilie en mourant va tout faire éclater;<br />
+Sur un même échafaud la perte de sa vie<br />
+Étalera sa gloire et ton ignominie,<br />
+Et sa mort va laisser à la postérité<a name="FNanchor_1075" id="FNanchor_1075" href="#Footnote_1075" class="fnanchor">[1075]</a><br />
+L'infâme souvenir de ta déloyauté.<span class="dalign">1400</span><br />
+Un même jour t'a vu, par une fausse adresse,<br />
+Trahir ton souverain, ton ami, ta maîtresse,<br />
+Sans que de tant de droits en un jour violés,<br />
+Sans que de deux amants au tyran immolés,<br />
+Il te reste aucun fruit que la honte et la rage<a name="FNanchor_1076" id="FNanchor_1076" href="#Footnote_1076" class="fnanchor">[1076]</a><span class="dalign">1405</span><span class="pagenum"><a name="Page_447" id="Page_447">447</a></span><br />
+Qu'un remords inutile allume en ton courage.<br />
+<span class="i1">Euphorbe, c'est l'effet de tes lâches conseils;</span><br />
+Mais que peut-on attendre enfin de tes pareils<a name="FNanchor_1077" id="FNanchor_1077" href="#Footnote_1077" class="fnanchor">[1077]</a>?<br />
+Jamais un affranchi n'est qu'un esclave infâme;<br />
+Bien qu'il change d'état, il ne change point d'âme<a name="FNanchor_1078" id="FNanchor_1078" href="#Footnote_1078" class="fnanchor">[1078]</a>;<span class="dalign">1410</span><br />
+La tienne, encor servile, avec la liberté<br />
+N'a pu prendre un rayon de générosité<a name="FNanchor_1079" id="FNanchor_1079" href="#Footnote_1079" class="fnanchor">[1079]</a>:<br />
+Tu m'as fait relever une injuste puissance;<br />
+Tu m'as fait démentir l'honneur de ma naissance;<br />
+Mon c&oelig;ur te résistoit, et tu l'as combattu<span class="dalign">1415</span><br />
+Jusqu'à ce que ta fourbe ait souillé sa vertu.<br />
+Il m'en coûte la vie, il m'en coûte la gloire,<br />
+Et j'ai tout mérité pour t'avoir voulu croire;<br />
+Mais les Dieux permettront à mes ressentiments<br />
+De te sacrifier aux yeux des deux amants,<span class="dalign">1420</span><br />
+Et j'ose m'assurer qu'en dépit de mon crime<br />
+Mon sang leur servira d'assez pure victime,<br />
+Si dans le tien mon bras, justement irrité,<br />
+Peut laver le forfait de t'avoir écouté.</p>
+
+<p class="p2 center"><span class="smcap"><small><b>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</b></small></span></p>
+<hr class="c5" />
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_448" id="Page_448">448</a></span></p>
+
+<h2>ACTE V.</h2>
+<hr class="c5" />
+
+<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<h4>AUGUSTE, CINNA.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p>
+
+<p>Prends un siége, Cinna, prends, et sur toute chose<span class="dalign">1425</span><br />
+Observe exactement la loi que je t'impose:<br />
+Prête, sans me troubler, l'oreille à mes discours;<br />
+D'aucun mot, d'aucun cri, n'en interromps le cours;<br />
+Tiens ta langue captive; et si ce grand silence<br />
+A ton émotion fait quelque violence,<span class="dalign">1430</span><br />
+Tu pourras me répondre après tout à loisir<a name="FNanchor_1080" id="FNanchor_1080" href="#Footnote_1080" class="fnanchor">[1080]</a>:<br />
+Sur ce point seulement contente mon desir.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>Je vous obéirai, Seigneur.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p>
+
+<p><span class="i11">Qu'il te souvienne</span><br />
+De garder ta parole, et je tiendrai la mienne.<br />
+<span class="i1">Tu vois le jour, Cinna; mais ceux dont tu le tiens</span><span class="dalign">1435</span><br />
+Furent les ennemis de mon père, et les miens:<br />
+Au milieu de leur camp tu reçus la naissance<a name="FNanchor_1081" id="FNanchor_1081" href="#Footnote_1081" class="fnanchor">[1081]</a>;<br />
+Et lorsqu'après leur mort tu vins en ma puissance,<span class="pagenum"><a name="Page_449" id="Page_449">449</a></span><br />
+Leur haine enracinée au milieu de ton sein<br />
+T'avoit mis contre moi les armes à la main;<span class="dalign">1440</span><br />
+Tu fus mon ennemi même avant que de naître<a name="FNanchor_1082" id="FNanchor_1082" href="#Footnote_1082" class="fnanchor">[1082]</a>,<br />
+Et tu le fus encor quand tu me pus connoître,<br />
+Et l'inclination jamais n'a démenti<a name="FNanchor_1083" id="FNanchor_1083" href="#Footnote_1083" class="fnanchor">[1083]</a><br />
+Ce sang qui t'avoit fait du contraire parti:<br />
+Autant que tu l'as pu, les effets l'ont suivie.<span class="dalign">1445</span><br />
+Je ne m'en suis vengé qu'en te donnant la vie;<br />
+Je te fis prisonnier pour te combler de biens:<br />
+Ma cour fut ta prison, mes faveurs tes liens;<br />
+Je te restituai d'abord ton patrimoine<a name="FNanchor_1084" id="FNanchor_1084" href="#Footnote_1084" class="fnanchor">[1084]</a>;<br />
+Je t'enrichis après des dépouilles d'Antoine,<span class="dalign">1450</span><br />
+Et tu sais que depuis, à chaque occasion,<br />
+Je suis tombé pour toi dans la profusion.<br />
+Toutes les dignités que tu m'as demandées,<br />
+Je te les ai sur l'heure et sans peine accordées;<br />
+Je t'ai préféré même à ceux dont les parents<span class="dalign">1455</span><br />
+Ont jadis dans mon camp tenu les premiers rangs<a name="FNanchor_1085" id="FNanchor_1085" href="#Footnote_1085" class="fnanchor">[1085]</a>,<br />
+A ceux qui de leur sang m'ont acheté l'empire<a name="FNanchor_1086" id="FNanchor_1086" href="#Footnote_1086" class="fnanchor">[1086]</a>,<br />
+Et qui m'ont conservé le jour que je respire.<br />
+De la façon enfin qu'avec toi j'ai vécu,<br />
+Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu<a name="FNanchor_1087" id="FNanchor_1087" href="#Footnote_1087" class="fnanchor">[1087]</a>.<span class="dalign">1460</span><br />
+Quand le ciel me voulut, en rappelant Mécène,<br />
+Après tant de faveur montrer un peu de haine<a name="FNanchor_1088" id="FNanchor_1088" href="#Footnote_1088" class="fnanchor">[1088]</a>,<span class="pagenum"><a name="Page_450" id="Page_450">450</a></span><br />
+Je te donnai sa place en ce triste accident,<br />
+Et te fis, après lui, mon plus cher confident.<br />
+Aujourd'hui même encor, mon âme irrésolue<span class="dalign">1465</span><br />
+Me pressant de quitter ma puissance absolue,<br />
+De Maxime et de toi j'ai pris les seuls avis,<br />
+Et ce sont, malgré lui, les tiens que j'ai suivis.<br />
+Bien plus, ce même jour je te donne Émilie,<br />
+Le digne objet des v&oelig;ux de toute l'Italie,<span class="dalign">1470</span><br />
+Et qu'ont mise si haut mon amour et mes soins,<br />
+Qu'en te couronnant roi je t'aurois donné moins.<br />
+Tu t'en souviens, Cinna: tant d'heur et tant de gloire<br />
+Ne peuvent pas sitôt sortir de ta mémoire;<br />
+Mais ce qu'on ne pourroit jamais s'imaginer,<span class="dalign">1475</span><br />
+Cinna, tu t'en souviens, et veux m'assassiner<a name="FNanchor_1089" id="FNanchor_1089" href="#Footnote_1089" class="fnanchor">[1089]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>Moi, Seigneur! moi, que j'eusse une âme si traîtresse;<br />
+Qu'un si lâche dessein....</p>
+
+<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p>
+
+<p><span class="i10">Tu tiens mal ta promesse:</span><br />
+Sieds-toi, je n'ai pas dit encor ce que je veux;<br />
+Tu te justifieras après, si tu le peux.<span class="dalign">1480</span><br />
+Écoute cependant, et tiens mieux ta parole.<br />
+<span class="i1">Tu veux m'assassiner<a name="FNanchor_1090" id="FNanchor_1090" href="#Footnote_1090" class="fnanchor">[1090]</a> demain, au Capitole,</span><br />
+Pendant le sacrifice, et ta main pour signal<br />
+Me doit, au lieu d'encens, donner le coup fatal;<br />
+La moitié de tes gens doit occuper la porte,<span class="dalign">1485</span><br />
+L'autre moitié te suivre et te prêter main-forte.<br />
+Ai-je de bons avis, ou de mauvais soupçons<a name="FNanchor_1091" id="FNanchor_1091" href="#Footnote_1091" class="fnanchor">[1091]</a>?<span class="pagenum"><a name="Page_451" id="Page_451">451</a></span><br />
+De tous ces meurtriers te dirai-je les noms?<br />
+Procule, Glabrion, Virginian, Rutile,<br />
+Marcel, Plaute, Lénas, Pompone, Albin, Icile,<span class="dalign">1490</span><br />
+Maxime, qu'après toi j'avois le plus aimé<a name="FNanchor_1092" id="FNanchor_1092" href="#Footnote_1092" class="fnanchor">[1092]</a>;<br />
+Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé:<br />
+Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes,<br />
+Que pressent de mes lois les ordres légitimes,<br />
+Et qui désespérant de les plus éviter,<span class="dalign">1495</span><br />
+Si tout n'est renversé, ne sauroient subsister.<br />
+<span class="i1">Tu te tais maintenant, et gardes le silence,</span><br />
+Plus par confusion que par obéissance.<br />
+Quel étoit ton dessein<a name="FNanchor_1093" id="FNanchor_1093" href="#Footnote_1093" class="fnanchor">[1093]</a>, et que prétendois-tu<br />
+Après m'avoir au temple à tes pieds abattu?<span class="dalign">1500</span><br />
+Affranchir ton pays d'un pouvoir monarchique!<br />
+Si j'ai bien entendu tantôt ta politique,<br />
+Son salut désormais dépend d'un souverain<br />
+Qui pour tout conserver tienne tout en sa main;<br />
+Et si sa liberté te faisoit entreprendre,<span class="dalign">1505</span><br />
+Tu ne m'eusses jamais empêché de la rendre;<br />
+Tu l'aurois acceptée au nom de tout l'État,<br />
+Sans vouloir l'acquérir par un assassinat.<br />
+Quel étoit donc ton but? D'y régner en ma place?<br />
+D'un étrange malheur son destin le menace,<span class="dalign">1510</span><br />
+Si pour monter au trône et lui donner la loi<br />
+Tu ne trouves dans Rome autre obstacle que moi<a name="FNanchor_1094" id="FNanchor_1094" href="#Footnote_1094" class="fnanchor">[1094]</a>,<span class="pagenum"><a name="Page_452" id="Page_452">452</a></span><br />
+Si jusques à ce point son sort est déplorable,<br />
+Que tu sois après moi le plus considérable,<br />
+Et que ce grand fardeau de l'empire romain<span class="dalign">1515</span><br />
+Ne puisse après ma mort tomber mieux qu'en ta main.<br />
+<span class="i1">Apprends à te connoître, et descends en toi-même:</span><br />
+On t'honore dans Rome, on te courtise, on t'aime,<br />
+Chacun tremble sous toi, chacun t'offre des v&oelig;ux,<br />
+Ta fortune est bien haut, tu peux ce que tu veux;<span class="dalign">1520</span><br />
+Mais tu ferois pitié même à ceux qu'elle irrite<a name="FNanchor_1095" id="FNanchor_1095" href="#Footnote_1095" class="fnanchor">[1095]</a>,<br />
+Si je t'abandonnois à ton peu de mérite<a name="FNanchor_1096" id="FNanchor_1096" href="#Footnote_1096" class="fnanchor">[1096]</a>.<br />
+Ose me démentir, dis-moi ce que tu vaux,<br />
+Conte-moi tes vertus, tes glorieux travaux,<br />
+Les rares qualités par où tu m'as dû plaire,<span class="dalign">1525</span><br />
+Et tout ce qui t'élève au-dessus du vulgaire.<br />
+Ma faveur fait ta gloire, et ton pouvoir en vient:<br />
+Elle seule t'élève, et seule te soutient;<br />
+C'est elle qu'on adore, et non pas ta personne:<br />
+Tu n'as crédit ni rang qu'autant qu'elle t'en donne,<span class="dalign">1530</span><br />
+Et pour te faire choir je n'aurois aujourd'hui<br />
+Qu'à retirer la main qui seule est ton appui.<br />
+J'aime mieux toutefois céder à ton envie:<br />
+Règne, si tu le peux, aux dépens de ma vie;<br />
+Mais oses-tu penser que les Serviliens,<span class="dalign">1535</span><br />
+Les Cosses, les Métels, les Pauls, les Fabiens,<br />
+Et tant d'autres enfin de qui les grands courages<br />
+Des héros de leur sang sont les vives images,<span class="pagenum"><a name="Page_453" id="Page_453">453</a></span><br />
+Quittent le noble orgueil d'un sang si généreux<br />
+Jusqu'à pouvoir souffrir que tu règnes sur eux<a name="FNanchor_1097" id="FNanchor_1097" href="#Footnote_1097" class="fnanchor">[1097]</a>?<span class="dalign">1540</span><br />
+Parle, parle, il est temps.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p><span class="i10">Je demeure stupide;</span><br />
+Non que votre colère ou la mort m'intimide:<br />
+Je vois qu'on m'a trahi, vous m'y voyez rêver,<br />
+Et j'en cherche l'auteur sans le pouvoir trouver.<br />
+<span class="i1">Mais c'est trop y tenir toute l'âme occupé<a name="FNanchor_1098" id="FNanchor_1098" href="#Footnote_1098" class="fnanchor">[1098]</a>:</span><span class="dalign">1545</span><br />
+Seigneur, je suis Romain, et du sang de Pompée;<br />
+Le père et les deux fils, lâchement égorgés,<br />
+Par la mort de César étoient trop peu vengés.<br />
+C'est là d'un beau dessein l'illustre et seule cause;<br />
+Et puisqu'à vos rigueurs la trahison m'expose,<span class="dalign">1550</span><br />
+N'attendez point de moi d'infâmes repentirs,<br />
+D'inutiles regrets, ni de honteux soupirs.<br />
+Le sort vous est propice autant qu'il m'est contraire;<br />
+Je sais ce que j'ai fait, et ce qu'il vous faut faire:<br />
+Vous devez un exemple à la postérité,<span class="dalign">1555</span><br />
+Et mon trépas importe à votre sûreté.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p>
+
+<p>Tu me braves, Cinna, tu fais le magnanime,<br />
+Et loin de t'excuser, tu couronnes ton crime.<br />
+Voyons si ta constance ira jusques au bout.<br />
+Tu sais ce qui t'est dû, tu vois que je sais tout:<span class="dalign">1560</span><br />
+Fais ton arrêt toi-même, et choisis tes supplices.</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_454" id="Page_454">454</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE II.</h3>
+
+<h4>AUGUSTE, LIVIE, CINNA, ÉMILIE, FULVIE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">LIVIE.</span></p>
+
+<p>Vous ne connoissez pas encor tous les complices:<br />
+Votre Émilie en est, Seigneur, et la voici.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>C'est elle-même, ô Dieux!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p>
+
+<p><span class="i11">Et toi, ma fille, aussi!</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>Oui, tout ce qu'il a fait, il l'a fait pour me plaire<a name="FNanchor_1099" id="FNanchor_1099" href="#Footnote_1099" class="fnanchor">[1099]</a>,<span class="dalign">1565</span><br />
+Et j'en étois, Seigneur, la cause et le salaire.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p>
+
+<p>Quoi? l'amour qu'en ton c&oelig;ur j'ai fait naître aujourd'hui<br />
+T'emporte-t-il déjà jusqu'à mourir pour lui?<br />
+Ton âme à ces transports un peu trop s'abandonne,<br />
+Et c'est trop tôt aimer l'amant que je te donne.<span class="dalign">1570</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>Cet amour qui m'expose à vos ressentiments<br />
+N'est point le prompt effet de vos commandements;<br />
+Ces flammes dans nos c&oelig;urs sans votre ordre étoient nées<a name="FNanchor_1100" id="FNanchor_1100" href="#Footnote_1100" class="fnanchor">[1100]</a>,<br />
+Et ce sont des secrets de plus de quatre années;<br />
+Mais quoique je l'aimasse et qu'il brulât pour moi,<span class="dalign">1575</span><br />
+Une haine plus forte à tous deux fit la loi;<br />
+Je ne voulus jamais lui donner d'espérance,<br />
+Qu'il ne m'eût de mon père assuré la vengeance;<br />
+Je la lui fis jurer; il chercha des amis:<br />
+Le ciel rompt le succès que je m'étois promis,<span class="dalign">1580</span><span class="pagenum"><a name="Page_455" id="Page_455">455</a></span><br />
+Et je vous viens, Seigneur, offrir une victime,<br />
+Non pour sauver sa vie en me chargeant du crime:<br />
+Son trépas est trop juste après son attentat,<br />
+Et toute excuse est vaine en un crime d'État:<br />
+Mourir en sa présence, et rejoindre mon père,<span class="dalign">1585</span><br />
+C'est tout ce qui m'amène, et tout ce que j'espère.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p>
+
+<p>Jusques à quand, ô ciel, et par quelle raison<br />
+Prendrez-vous contre moi des traits dans ma maison?<br />
+Pour ses débordements j'en ai chassé Julie;<br />
+Mon amour en sa place a fait choix d'Émilie,<span class="dalign">1590</span><br />
+Et je la vois comme elle indigne de ce rang.<br />
+L'une m'ôtoit l'honneur, l'autre a soif de mon sang;<br />
+Et prenant toutes deux leur passion pour guide,<br />
+L'une fut impudique, et l'autre est parricide.<br />
+O ma fille! est-ce là le prix de mes bienfaits?<span class="dalign">1595</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>Ceux de mon père en vous firent mêmes effets<a name="FNanchor_1101" id="FNanchor_1101" href="#Footnote_1101" class="fnanchor">[1101]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p>
+
+<p>Songe avec quel amour j'élevai ta jeunesse.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+Il éleva la vôtre avec même tendresse;<br />
+Il fut votre tuteur, et vous son assassin;<br />
+Et vous m'avez au crime enseigné le chemin:<span class="dalign">1600</span><br />
+Le mien d'avec le vôtre en ce point seul diffère,<br />
+Que votre ambition s'est immolé mon père,<br />
+Et qu'un juste courroux, dont je me sens brûler,<br />
+A son sang innocent vouloit vous immoler.
+
+<p><span class="smcap i6">LIVIE.</span></p>
+
+<p>C'en est trop, Émilie: arrête, et considère<span class="dalign">1605</span><br />
+Qu'il t'a trop bien payé les bienfaits de ton père:<br />
+Sa mort, dont la mémoire allume ta fureur,<span class="pagenum"><a name="Page_456" id="Page_456">456</a></span><br />
+Fut un crime d'Octave, et non de l'Empereur,<br />
+<span class="i1">Tous ces crimes d'État qu'on fait pour la couronne,</span><br />
+Le ciel nous en absout alors qu'il nous la donne,<span class="dalign">1610</span><br />
+Et dans le sacré rang où sa faveur l'a mis,<br />
+Le passé devient juste et l'avenir permis.<br />
+Qui peut y parvenir ne peut être coupable;<br />
+Quoi qu'il ait fait ou fasse, il est inviolable:<br />
+Nous lui devons nos biens, nos jours sont en sa main,<span class="dalign">1615</span><br />
+Et jamais on n'a droit sur ceux du souverain.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>Aussi dans le discours que vous venez d'entendre,<br />
+Je parlois pour l'aigrir, et non pour me défendre.<br />
+<span class="i1">Punissez donc, Seigneur, ces criminels appas</span><br />
+Qui de vos favoris font d'illustres ingrats;<span class="dalign">1620</span><br />
+Tranchez mes tristes jours pour assurer les vôtres.<br />
+Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres<a name="FNanchor_1102" id="FNanchor_1102" href="#Footnote_1102" class="fnanchor">[1102]</a>;<br />
+Et je suis plus à craindre, et vous plus en danger,<br />
+Si j'ai l'amour ensemble et le sang à venger<a name="FNanchor_1103" id="FNanchor_1103" href="#Footnote_1103" class="fnanchor">[1103]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>Que vous m'ayez séduit, et que je souffre encore<span class="dalign">1625</span><br />
+D'être déshonoré par celle que j'adore!<br />
+<span class="i1">Seigneur, la vérité doit ici s'exprimer:</span><br />
+J'avois fait ce dessein avant que de l'aimer.<br />
+A mes plus saints desirs la trouvant inflexible<a name="FNanchor_1104" id="FNanchor_1104" href="#Footnote_1104" class="fnanchor">[1104]</a>,<br />
+Je crus qu'à d'autres soins elle seroit sensible:<span class="dalign">1630</span><br />
+Je parlai de son père et de votre rigueur,<br />
+Et l'offre de mon bras suivit celle du c&oelig;ur.<br />
+Que la vengeance est douce à l'esprit d'une femme!<br />
+Je l'attaquai par là, par là je pris son âme;<br />
+Dans mon peu de mérite elle me négligeoit,<span class="dalign">1635</span><span class="pagenum"><a name="Page_457" id="Page_457">457</a></span><br />
+Et ne put négliger le bras qui la vengeoit:<br />
+Elle n'a conspiré que par mon artifice;<br />
+J'en suis le seul auteur, elle n'est que complice.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>Cinna, qu'oses-tu dire? est-ce là me chérir,<br />
+Que de m'ôter l'honneur quand il me faut mourir?<span class="dalign">1640</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>Mourez, mais en mourant ne souillez point ma gloire.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>La mienne se flétrit, si César te veut croire.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>Et la mienne se perd, si vous tirez à vous<br />
+Toute celle qui suit de si généreux coups.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>Eh bien! prends-en ta part, et me laisse la mienne;<span class="dalign">1645</span><br />
+Ce seroit l'affoiblir que d'affoiblir la tienne:<br />
+La gloire et le plaisir, la honte et les tourments,<br />
+Tout doit être commun entre de vrais amants.<br />
+<span class="i1">Nos deux âmes, Seigneur, sont deux âmes romaines;</span><br />
+Unissant nos desirs, nous unîmes nos haines;<span class="dalign">1650</span><br />
+De nos parents perdus le vif ressentiment<br />
+Nous apprit nos devoirs en un même moment;<br />
+En ce noble dessein nos c&oelig;urs se rencontrèrent;<br />
+Nos esprits généreux ensemble le formèrent;<br />
+Ensemble nous cherchons l'honneur d'un beau trépas:<br />
+Vous vouliez nous unir, ne nous séparez pas.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p>
+
+<p>Oui, je vous unirai, couple ingrat et perfide,<br />
+Et plus mon ennemi qu'Antoine ni Lépide;<br />
+Oui, je vous unirai, puisque vous le voulez:<br />
+Il faut bien satisfaire aux feux dont vous brûlez,<span class="dalign">1660</span><br />
+Et que tout l'univers, sachant ce qui m'anime,<br />
+S'étonne du supplice aussi bien que du crime.</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_458" id="Page_458">458</a></span></p>
+
+<h3>SCÈNE III.</h3>
+
+<h4>AUGUSTE, LIVIE, CINNA, MAXIME, ÉMILIE, FULVIE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p>
+
+<p>Mais enfin le ciel m'aime, et ses bienfaits nouveaux<a name="FNanchor_1105" id="FNanchor_1105" href="#Footnote_1105" class="fnanchor">[1105]</a><br />
+Ont enlevé<a name="FNanchor_1106" id="FNanchor_1106" href="#Footnote_1106" class="fnanchor">[1106]</a> Maxime à la fureur des eaux.<br />
+Approche, seul ami que j'éprouve fidèle.<span class="dalign">1665</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>Honorez moins, Seigneur, une âme criminelle.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p>
+
+<p>Ne parlons plus de crime après ton repentir,<br />
+Après que du péril tu m'as su garantir:<br />
+C'est à toi que je dois et le jour et l'empire.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>De tous vos ennemis connoissez mieux le pire:<span class="dalign">1670</span><br />
+Si vous régnez encor, Seigneur, si vous vivez,<br />
+C'est ma jalouse rage à qui vous le devez.<br />
+<span class="i1">Un vertueux remords n'a point touché mon âme;</span><br />
+Pour perdre mon rival j'ai découvert sa trame.<br />
+Euphorbe vous a feint que je m'étois noyé,<span class="dalign">1675</span><br />
+De crainte qu'après moi vous n'eussiez envoyé:<br />
+Je voulois avoir lieu d'abuser Émilie,<br />
+Effrayer son esprit, la tirer d'Italie,<br />
+Et pensois la résoudre à cet enlèvement<br />
+Sous l'espoir du retour pour venger son amant;<span class="dalign">1680</span><br />
+Mais au lieu de goûter ces grossières amorces,<br />
+Sa vertu combattue a redoublé ses forces.<span class="pagenum"><a name="Page_459" id="Page_459">459</a></span><br />
+Elle a lu dans mon c&oelig;ur; vous savez le surplus,<br />
+Et je vous en ferois des récits superflus.<br />
+Vous voyez le succès de mon lâche artifice.<span class="dalign">1685</span><br />
+Si pourtant quelque grâce est due à mon indice,<br />
+Faites périr Euphorbe au milieu des tourments<a name="FNanchor_1107" id="FNanchor_1107" href="#Footnote_1107" class="fnanchor">[1107]</a>,<br />
+Et souffrez que je meure aux yeux de ces amants.<br />
+J'ai trahi mon ami, ma maîtresse, mon maître,<br />
+Ma gloire, mon pays, par l'avis de ce traître,<span class="dalign">1690</span><br />
+Et croirai toutefois mon bonheur infini,<br />
+Si je puis m'en punir après l'avoir puni.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p>
+
+<p>En est-ce assez, ô ciel! et le sort, pour me nuire,<br />
+A-t-il quelqu'un des miens qu'il veuille encor séduire?<br />
+Qu'il joigne à ses efforts le secours des enfers:<span class="dalign">1695</span><br />
+Je suis maître de moi comme de l'univers;<br />
+Je le suis, je veux l'être. O siècles, ô mémoire,<br />
+Conservez à jamais ma dernière victoire!<br />
+Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux<br />
+De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous.<span class="dalign">1700</span><br />
+<span class="i1">Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie:</span><br />
+Comme à mon ennemi je t'ai donné la vie,<br />
+Et malgré la fureur de ton lâche destin<a name="FNanchor_1108" id="FNanchor_1108" href="#Footnote_1108" class="fnanchor">[1108]</a>,<br />
+Je te la donne encor comme à mon assassin.<br />
+Commençons un combat qui montre par l'issue<span class="dalign">1705</span><br />
+Qui l'aura mieux de nous ou donnée ou reçue<a name="FNanchor_1109" id="FNanchor_1109" href="#Footnote_1109" class="fnanchor">[1109]</a>.<br />
+Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler;<br />
+Je t'en avois comblé, je t'en veux accabler:<span class="pagenum"><a name="Page_460" id="Page_460">460</a></span><br />
+Avec cette beauté que je t'avois donnée,<br />
+Reçois le consulat pour la prochaine année<a name="FNanchor_1110" id="FNanchor_1110" href="#Footnote_1110" class="fnanchor">[1110]</a>.<span class="dalign">1710</span><br />
+<span class="i1">Aime Cinna, ma fille, en cet illustre rang,</span><br />
+Préfères-en la pourpre à celle de mon sang;<br />
+Apprends sur mon exemple à vaincre ta colère<a name="FNanchor_1111" id="FNanchor_1111" href="#Footnote_1111" class="fnanchor">[1111]</a>:<br />
+Te rendant un époux, je te rends plus qu'un père.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p>
+
+<p>Et je me rends, Seigneur, à ces hautes bontés;<span class="dalign">1715</span><br />
+Je recouvre la vue auprès de leurs clartés:<br />
+Je connois mon forfait, qui me sembloit justice;<br />
+Et, ce que n'avoit pu la terreur du supplice,<br />
+Je sens naître en mon âme un repentir puissant,<br />
+Et mon c&oelig;ur en secret me dit qu'il y consent.<span class="dalign">1720</span><br />
+<span class="i1">Le ciel a résolu votre grandeur suprême;</span><br />
+Et pour preuve, Seigneur, je n'en veux que moi-même<a name="FNanchor_1112" id="FNanchor_1112" href="#Footnote_1112" class="fnanchor">[1112]</a>:<br />
+J'ose avec vanité me donner cet éclat,<br />
+Puisqu'il change mon c&oelig;ur, qu'il veut changer l'État.<br />
+Ma haine va mourir, que j'ai crue immortelle;<span class="dalign">1725</span><br />
+Elle est morte, et ce c&oelig;ur devient sujet fidèle;<br />
+Et prenant désormais cette haine en horreur,<br />
+L'ardeur de vous servir succède à sa fureur.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>Seigneur, que vous dirai-je après que nos offenses<br />
+Au lieu de châtiments trouvent des récompenses?<span class="dalign">1730</span><br />
+O vertu sans exemple! ô clémence qui rend<br />
+Votre pouvoir plus juste, et mon crime plus grand!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p>
+
+<p>Cesse d'en retarder un oubli magnanime;<br />
+Et tous deux avec moi faites grâce à Maxime:<br />
+Il nous a trahis tous; mais ce qu'il a commis<span class="dalign">1735</span><span class="pagenum"><a name="Page_461" id="Page_461">461</a></span><br />
+Vous conserve innocents, et me rend mes amis.</p>
+
+<p class="font90 i4">(A Maxime<a name="FNanchor_1113" id="FNanchor_1113" href="#Footnote_1113" class="fnanchor">[1113]</a>.)</p>
+
+<p>Reprends auprès de moi ta place accoutumée;<br />
+Rentre dans ton crédit et dans ta renommée;<br />
+Qu'Euphorbe de tous trois ait sa grâce à son tour;<br />
+Et que demain l'hymen couronne leur amour.<span class="dalign">1740</span><br />
+Si tu l'aimes encor, ce sera ton supplice.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p>
+
+<p>Je n'en murmure point, il a trop de justice;<br />
+Et je suis plus confus, Seigneur, de vos bontés<br />
+Que je ne suis jaloux du bien que vous m'ôtez.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p>
+
+<p>Souffrez que ma vertu dans mon c&oelig;ur rappelée<span class="dalign">1745</span><br />
+Vous consacre une foi lâchement violée,<br />
+Mais si ferme à présent, si loin de chanceler,<br />
+Que la chute du ciel ne pourroit l'ébranler.<br />
+<span class="i1">Puisse le grand moteur des belles destinées,</span><br />
+Pour prolonger vos jours, retrancher nos années;<span class="dalign">1750</span><br />
+Et moi, par un bonheur dont chacun soit jaloux,<br />
+Perdre pour vous cent fois ce que je tiens de vous!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">LIVIE.</span></p>
+
+<p>Ce n'est pas tout, Seigneur: une céleste flamme<br />
+D'un rayon prophétique illumine mon âme.<br />
+Oyez ce que les Dieux vous font savoir par moi;<span class="dalign">1755</span><br />
+De votre heureux destin c'est l'immuable loi.<br />
+<span class="i1">Après cette action vous n'avez rien à craindre:</span><br />
+On portera le joug désormais sans se plaindre;<br />
+Et les plus indomptés, renversant leurs projets,<br />
+Mettront toute leur gloire à mourir vos sujets;<span class="dalign">1760</span><br />
+Aucun lâche dessein, aucune ingrate envie<br />
+N'attaquera le cours d'une si belle vie;<span class="pagenum"><a name="Page_462" id="Page_462">462</a></span><br />
+Jamais plus d'assassins ni de conspirateurs<a name="FNanchor_1114" id="FNanchor_1114" href="#Footnote_1114" class="fnanchor">[1114]</a>:<br />
+Vous avez trouvé l'art d'être maître des c&oelig;urs.<br />
+Rome, avec une joie et sensible et profonde,<span class="dalign">1765</span><br />
+Se démet en vos mains de l'empire du monde;<br />
+Vos royales vertus lui vont trop<a name="FNanchor_1115" id="FNanchor_1115" href="#Footnote_1115" class="fnanchor">[1115]</a> enseigner<br />
+Que son bonheur consiste à vous faire régner:<br />
+D'une si longue erreur pleinement affranchie,<br />
+Elle n'a plus de v&oelig;ux que pour la monarchie,<span class="dalign">1770</span><br />
+Vous prépare déjà des temples, des autels,<br />
+Et le ciel une place entre les immortels;<br />
+Et la postérité, dans toutes les provinces,<br />
+Donnera votre exemple aux plus généreux princes.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p>
+
+<p>J'en accepte l'augure, et j'ose l'espérer:<span class="dalign">1775</span><br />
+Ainsi toujours les Dieux vous daignent inspirer!<br />
+<span class="i1">Qu'on redouble demain les heureux sacrifices</span><br />
+Que nous leur offrirons sous de meilleurs auspices;<br />
+Et que vos conjurés entendent publier<br />
+Qu'Auguste a tout appris, et veut tout oublier.<span class="dalign">1780</span></p>
+</div>
+<p class="p2 center"><span class="smcap"><small><b>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</b></small></span></p>
+
+
+<hr class="c30" />
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_463" id="Page_463">463</a></span></p>
+
+<h2 class="title"><big>POLYEUCTE, MARTYR</big><br />
+TRAGÉDIE CHRÉTIENNE<br />
+<small>1640</small></h2>
+
+<p class="p4"><a name="Page_464" id="Page_464"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_465" id="Page_465">465</a></span></p>
+
+
+<h3>NOTICE.</h3>
+
+
+<p class="p2">En 1637, l'auteur d'un <i>Traité de la disposition au poëme
+dramatique</i>, dont nous avons déjà eu occasion de parler<a name="FNanchor_1116" id="FNanchor_1116" href="#Footnote_1116" class="fnanchor">[1116]</a>, s'exprime
+ainsi à l'égard des sujets sacrés: «L'Amour et la Guerre,
+l'un ou l'autre séparément, ou les deux ensemble, fournissent
+aux auteurs tous les sujets profanes du théâtre. Je dis profanes,
+pource qu'on y peut mettre d'autres beaux sujets tirés des
+livres saints, où les passions humaines peuvent jouer leurs
+rôles, et où les vertus des grands personnages peuvent triompher
+des vices et des cruautés des tyrans; mais tels arguments
+n'étant pas le gibier de nos poëtes ni de nos sages mondains,
+sont plus propres en particulier qu'en public, et dans les colléges
+de l'Université, ou dans les maisons privées, qu'à la cour
+ou à l'hôtel de Bourgogne.»</p>
+
+<p>Cette opinion d'un inconnu est la fidèle expression d'un sentiment
+alors général; mais s'il était un endroit à Paris où un tel
+sujet ne dût pas paraître du bel air, c'était assurément l'hôtel
+de Rambouillet. Ce fut là pourtant que Corneille, qui, comme
+nous l'avons vu à propos d'<i>Horace</i><a name="FNanchor_1117" id="FNanchor_1117" href="#Footnote_1117" class="fnanchor">[1117]</a>, croyait utile de donner à
+ses ouvrages cette demi-publicité, lut d'abord son <i>Polyeucte</i>,
+peut-être dans l'espoir de se concilier des juges qu'il sentait
+prévenus. Cette précaution n'eut pas les résultats qu'il s'était
+sans doute promis: «La pièce, dit Fontenelle, y fut applaudie
+autant que le demandoient la bienséance et la grande réputation
+que l'auteur avoit déjà; mais quelques jours après, M. de
+<span class="pagenum"><a name="Page_466" id="Page_466">466</a></span>
+Voiture vint trouver M. Corneille, et prit des tours fort délicats
+pour lui dire que <i>Polyeucte</i> n'avoit pas réussi comme
+il pensoit, que surtout le christianisme avoit extrêmement
+déplu<a name="FNanchor_1118" id="FNanchor_1118" href="#Footnote_1118" class="fnanchor">[1118]</a>.»</p>
+
+<p>Voltaire expose ainsi quelques-unes des objections qu'on
+avait faites, en y mêlant peut-être un peu les siennes: «C'est
+une tradition, que tout l'hôtel de Rambouillet, et particulièrement
+l'évêque de Vence, Godeau, condamnèrent cette entreprise
+de Polyeucte (<i>celle de renverser les idoles</i>). On disait que c'est
+un zèle imprudent; que plusieurs évêques et plusieurs synodes
+avaient expressément défendu ces attentats contre l'ordre et
+contre les lois; qu'on refusait même la communion aux chrétiens
+qui par des témérités pareilles avaient exposé l'Église
+entière aux persécutions. On ajoutait que Polyeucte et même
+Pauline auraient intéressé bien davantage, si Polyeucte avait
+simplement refusé d'assister à un sacrifice idolâtre, fait en
+l'honneur de la victoire de Sévère<a name="FNanchor_1119" id="FNanchor_1119" href="#Footnote_1119" class="fnanchor">[1119]</a>.»</p>
+
+<p>«Corneille, alarmé, continue Fontenelle, voulut retirer la
+pièce d'entre les mains des comédiens qui l'apprenoient; mais
+enfin il la leur laissa, sur la parole d'un d'entre eux qui n'y
+jouoit point, parce qu'il étoit trop mauvais acteur. Étoit-ce
+donc à ce comédien à juger mieux que tout l'hôtel de Rambouillet?»</p>
+
+<p>Les avis sont partagés à l'égard du comédien qui ranima si
+à propos le courage de Corneille: les uns nomment Hauteroche<a name="FNanchor_1120" id="FNanchor_1120" href="#Footnote_1120" class="fnanchor">[1120]</a>,
+les autres Laroque<a name="FNanchor_1121" id="FNanchor_1121" href="#Footnote_1121" class="fnanchor">[1121]</a>; mais quelle que soit l'opinion qu'on
+adopte, elle cadre mal avec le témoignage de Fontenelle; en
+effet, de l'aveu même de Lemazurier, qui pense qu'il s'agit de
+Laroque, ces deux comédiens n'appartenaient pas encore à
+l'hôtel de Bourgogne au moment où l'on joua <i>Polyeucte</i>; or le
+récit de Fontenelle désigne un comédien faisant partie de la
+<span class="pagenum"><a name="Page_467" id="Page_467">467</a></span>
+troupe qui représentait cette tragédie, et, d'un autre côté, les
+témoignages contemporains établissent d'une manière formelle
+qu'elle fut jouée à l'hôtel de Bourgogne<a name="FNanchor_1122" id="FNanchor_1122" href="#Footnote_1122" class="fnanchor">[1122]</a>.</p>
+
+<p>«Depuis peu d'années, dit l'abbé d'Aubignac, Barreau mit sur
+le théâtre de l'hôtel de Bourgogne le martyre de saint Eustache,
+et Corneille ceux de Polyeucte et de Théodore<a name="FNanchor_1123" id="FNanchor_1123" href="#Footnote_1123" class="fnanchor">[1123]</a>.»</p>
+
+<p>L'abbé de Villiers n'est pas moins explicite, dans son <i>Entretien
+sur les tragédies de ce temps</i>, publié en 1675 et reproduit
+dans le <i>Recueil de dissertations</i>.... de l'abbé Granet. Le passage
+où il parle de <i>Polyeucte</i> est assez curieux pour qu'il nous
+paraisse utile de le reproduire tout entier:</p>
+
+<p>«<span class="smcap">Timante.</span> Vous croyez donc qu'on ne peut faire de bonnes
+tragédies sur des sujets saints?</p>
+
+<p><span class="smcap">Cléarque.</span> Je crois du moins qu'on ne voudroit pas se hasarder
+à en faire. Quoique l'hôtel de Bourgogne n'ait été donné
+aux comédiens que pour représenter les histoires saintes, je ne
+crois pas que ces Messieurs voulussent reprendre aujourd'hui
+leur ancienne coutume. Ils se sont trop bien trouvés des sujets
+profanes pour les quitter.</p>
+
+<p><span class="smcap">Timante.</span> J'ai ouï dire qu'ils ne s'étoient pas plus mal trouvés
+des sujets saints, et qu'ils avoient gagné plus d'argent au
+<span class="pagenum"><a name="Page_468" id="Page_468">468</a></span>
+<i>Polyeucte</i> qu'à quelque autre tragédie qu'ils ayent représentée
+depuis.</p>
+
+<p><span class="smcap">Cléarque.</span> Il est vrai que cette tragédie réussit bien. M. Corneille
+la hasarda sur sa réputation, et il crut, par le succès
+qu'elle eut, qu'il en pouvoit hasarder encore une autre. Il
+donna <i>Théodore</i>; cette dernière ne réussit point, et depuis personne
+n'a osé tenter la même chose. On a renvoyé ces sortes de
+sujets dans les colléges, où tout est bon pour exercer les enfants,
+et où l'on peut impunément représenter tout ce qui est
+capable d'inspirer ou de la dévotion, ou la crainte des jugements
+de Dieu.»</p>
+
+<p>Nous avons vu qu'<i>Horace</i> et <i>Cinna</i>, souvent considérés
+comme joués en 1639, ne l'ont été qu'en 1640; c'est vers la
+fin de la même année qu'on a représenté <i>Polyeucte</i>. Jamais
+aucun doute ne s'est élevé à ce sujet.</p>
+
+<p>L'édition originale de cette pièce a pour titre:</p>
+
+<p><span class="smcap">Polyevcte martyr, tragedie</span>. <i>A Paris, chez Antoine de Sommauille</i>....
+<i>et Augustin Courbé</i>.... M.DC.XLIII, in-4<sup>o</sup>, 8 feuillets,
+121 pages et 1 feuillet.</p>
+
+<p>Elle est imprimée en vertu d'un privilége accordé à Corneille
+le trentième janvier, à la suite duquel on lit: «Acheué d'imprimer
+à Roüen pour la premiere fois, aux dépens de l'Autheur,
+par Laurens Maurry, ce 20. iour d'octobre 1643.»</p>
+
+<p>On trouve en tête du volume un curieux frontispice gravé
+qui représente Polyeucte vêtu d'un pourpoint espagnol, d'un
+haut-de-chausse à crevés, et coiffé d'une toque à plumes, brisant
+les idoles à coups de marteau; ce costume était probablement
+la reproduction exacte de celui qui était alors en usage
+au théâtre, et qui ne fut modifié que longtemps après, au moins
+d'une manière sensible: «Je me souviens, dit Voltaire<a name="FNanchor_1124" id="FNanchor_1124" href="#Footnote_1124" class="fnanchor">[1124]</a>, qu'autrefois
+l'acteur qui jouait Polyeucte, avec des gants blancs et
+un grand chapeau, ôtait ses gants et son chapeau pour faire sa
+prière à Dieu.» Plus loin il ajoute<a name="FNanchor_1125" id="FNanchor_1125" href="#Footnote_1125" class="fnanchor">[1125]</a>: «Quand les acteurs
+représentaient les Romains avec un chapeau et une cravate,
+Sévère arrivait le chapeau sur la tête, et Félix l'écoutait chapeau
+bas, ce qui faisait un effet ridicule.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_469" id="Page_469">469</a></span>
+L'admirable rôle de Pauline a toujours excité l'émulation et
+trop souvent le découragement de nos meilleures tragédiennes<a name="FNanchor_1126" id="FNanchor_1126" href="#Footnote_1126" class="fnanchor">[1126]</a>;
+mais elle n'a été pour aucune d'elles l'occasion d'un triomphe
+aussi prématuré que pour Adrienne le Couvreur.</p>
+
+<p>«En 1705, âgée d'environ quinze ans, elle fit partie avec
+quelques jeunes gens de jouer la tragédie de <i>Polyeucte</i> et la
+petite comédie du <i>Deuil</i>. Les répétitions qu'ils en firent chez
+un épicier, au bas de la rue Férou, faubourg Saint-Germain,
+firent du bruit; plusieurs personnes de considération y vinrent
+voir la jeune le Couvreur, qui était chargée du rôle de Pauline.
+La présidente le Jay leur prêta pour la représentation la
+belle cour de son hôtel, rue Garancière. La cour, la ville, la
+comédie y accoururent; la porte, qui étoit gardée par huit
+suisses, fut forcée. On joua à la françoise, parce que notre actrice
+et quelques autres de ses camarades ne se trouvèrent pas
+en état de louer des habits à la romaine. Elle avoit emprunté
+un habit de la femme de chambre de Mme la présidente le Jay,
+dans lequel elle ne parut pas avantageusement; mais elle charma
+tout le monde par une façon de réciter toute nouvelle, mais si
+naturelle et si vraie, qu'on disoit d'une voix unanime qu'elle
+n'avoit plus qu'un pas à faire pour devenir la plus grande comédienne
+qui eût jamais été sur le Théâtre-François. Elle ne
+fut pas la seule qui méritât des applaudissements. Un jeune
+homme nommé Minou, qui par la suite est devenu un très-grand
+comédien dans les pays étrangers, joua le rôle de Sévère
+avec un feu, un pathétique et une intelligence parfaite; il entra
+même tellement dans l'esprit de son rôle, qu'il tomba en défaillance
+en disant à Fabian, son confident: «Soutiens-moi, ce coup
+de foudre est grand.» Il fallut lui ouvrir les veines; on ne court
+plus de ces risques sur le Théâtre-François. Minou se remit et
+finit son rôle. La tragédie étoit à peine achevée, qu'apparemment
+sur les plaintes des comédiens, M. d'Argenson envoya des
+archers pour arrêter la petite troupe, qui se crut perdue; mais
+<span class="pagenum"><a name="Page_470" id="Page_470">470</a></span>
+elle en fut quitte pour l'alarme. Mme la présidente le Jay envoya
+chez ce magistrat, qui révoqua à l'instant son ordre, à
+condition que ces représentations cesseroient<a name="FNanchor_1127" id="FNanchor_1127" href="#Footnote_1127" class="fnanchor">[1127]</a>.»</p>
+
+<p>Le gouvernement révolutionnaire, qui avait proscrit <i>le Cid</i>
+parce qu'on y voyait un roi<a name="FNanchor_1128" id="FNanchor_1128" href="#Footnote_1128" class="fnanchor">[1128]</a>, devait redouter l'expression des
+sentiments religieux qui éclatent dans <i>Polyeucte</i> avec tant de
+vivacité et d'élévation à la fois; aussi la représentation en fut-elle
+interdite, comme le remarque M. Hallays-Dabot dans son
+<i>Histoire de la censure</i><a name="FNanchor_1129" id="FNanchor_1129" href="#Footnote_1129" class="fnanchor">[1129]</a>. Toutefois cette interdiction ne dura
+pas aussi longtemps qu'il le croit, et il s'est trompé lorsqu'il a
+dit que <i>Polyeucte</i> ne fut pas remis au théâtre avant l'époque du
+Consulat: la reprise réelle est du 13 floréal de l'an II<a name="FNanchor_1130" id="FNanchor_1130" href="#Footnote_1130" class="fnanchor">[1130]</a>. Depuis
+lors <i>Polyeucte</i> n'a plus disparu du répertoire courant; mais
+trop souvent, il faut le reconnaître, le manque d'interprètes
+dignes d'une si grande &oelig;uvre en a interrompu pendant fort
+longtemps les représentations.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_471" id="Page_471">471</a></span></p>
+<h3>A LA REINE RÉGENTE<a name="FNanchor_1131" id="FNanchor_1131" href="#Footnote_1131" class="fnanchor">[1131]</a>.</h3>
+
+<p class="p2 left5"><span class="smcap">Madame</span>,</p>
+
+<p>Quelque connoissance que j'aye de ma foiblesse, quelque
+profond respect<a name="FNanchor_1132" id="FNanchor_1132" href="#Footnote_1132" class="fnanchor">[1132]</a> qu'imprime <span class="smcap">Votre Majesté</span> dans les
+âmes de ceux qui l'approchent, j'avoue que je me jette
+à ses pieds sans timidité et sans défiance, et que je me
+tiens assuré de lui plaire, parce que je suis assuré de
+lui parler de ce qu'elle aime le mieux. Ce n'est qu'une
+pièce de théâtre que je lui présente, mais qui<a name="FNanchor_1133" id="FNanchor_1133" href="#Footnote_1133" class="fnanchor">[1133]</a> l'entretiendra
+de Dieu: la dignité de la matière est si haute,
+que l'impuissance de l'artisan ne la peut ravaler; et votre
+<span class="pagenum"><a name="Page_472" id="Page_472">472</a></span>
+âme royale se plaît trop à cette sorte d'entretien pour
+s'offenser des défauts d'un ouvrage où elle rencontrera
+les délices de son c&oelig;ur. C'est par là, <span class="smcap">Madame</span>, que j'espère
+obtenir de <span class="smcap">Votre Majesté</span> le pardon du long temps
+que j'ai attendu à lui rendre cette sorte d'hommages<a name="FNanchor_1134" id="FNanchor_1134" href="#Footnote_1134" class="fnanchor">[1134]</a>.
+Toutes les fois que j'ai mis sur notre scène des vertus
+morales ou politiques, j'en ai toujours cru les tableaux
+trop peu dignes de paraître devant Elle, quand j'ai considéré
+qu'avec quelque soin que je les pusse choisir dans
+l'histoire, et quelques ornements dont l'artifice les pût
+enrichir, elle en voyoit de plus grands exemples dans
+elle-même. Pour rendre les choses proportionnées, il
+falloit aller à la plus haute espèce, et n'entreprendre
+pas de rien offrir de cette nature à une reine très-chrétienne,
+et qui l'est beaucoup plus encore par ses actions
+que par son titre, à moins que de lui offrir un portrait
+des vertus chrétiennes dont l'amour et la gloire de Dieu
+formassent les plus beaux traits, et qui rendît les plaisirs
+qu'elle y pourra prendre aussi propres à exercer sa
+piété qu'à délasser son esprit. C'est à cette extraordinaire
+et admirable piété, <span class="smcap">Madame</span>, que la France est
+redevable des bénédictions qu'elle voit tomber sur les
+premières armes de son roi; les heureux succès qu'elles
+ont obtenus en sont les rétributions éclatantes, et des
+coups du ciel, qui répand abondamment sur tout le
+royaume les récompenses et les grâces que <span class="smcap">Votre Majesté</span>
+a méritées. Notre perte sembloit infaillible après celle
+de notre grand monarque; toute l'Europe avoit déjà pitié
+de nous, et s'imaginoit que nous nous allions précipiter
+dans un extrême désordre, parce qu'elle nous voyoit
+dans une extrême désolation: cependant la prudence et
+les soins de <span class="smcap">Votre Majesté</span>, les bons conseils qu'elle a
+<span class="pagenum"><a name="Page_473" id="Page_473">473</a></span>
+pris, les grands courages qu'elle a choisis pour les exécuter,
+ont agi si puissamment dans tous les besoins de
+l'État, que cette première année de sa régence a non-seulement
+égalé les plus glorieuses de l'autre règne, mais
+a même effacé, par la prise de Thionville<a name="FNanchor_1135" id="FNanchor_1135" href="#Footnote_1135" class="fnanchor">[1135]</a>, le souvenir
+du malheur qui, devant ses murs, avoit interrompu une
+si longue suite de victoires. Permettez que je me laisse
+emporter au ravissement que me donne cette pensée, et
+que je m'écrie dans ce transport:</p>
+
+<div class="verse">
+<p>Que vos soins, grande <span class="smcap">Reine</span>, enfantent de miracles!<br />
+Bruxelles et Madrid en sont tous interdits;<br />
+Et si notre Apollon me les avoit prédits,<br />
+J'aurois moi-même osé douter de ses oracles.</p>
+
+<p>Sous vos commandements on force tous obstacles;<br />
+On porte l'épouvante aux c&oelig;urs les plus hardis,<br />
+Et par des coups d'essai vos États agrandis<br />
+Des drapeaux ennemis font d'illustres spectacles.</p>
+
+<p>La victoire elle-même accourant à mon roi,<br />
+Et mettant à ses pieds Thionville et Rocroi,<br />
+Fait retentir ces vers sur les bords<a name="FNanchor_1136" id="FNanchor_1136" href="#Footnote_1136" class="fnanchor">[1136]</a> de la Seine:</p>
+
+<p>«France, attends tout d'un règne ouvert en triomphant,<br />
+Puisque tu vois déjà les ordres de ta reine<br />
+Faire un foudre en tes mains des armes d'un enfant.»</p></div>
+
+<p>Il ne faut point douter que des commencements si
+merveilleux ne soient soutenus par des progrès encore
+plus étonnants. Dieu ne laisse point ses ouvrages imparfaits:
+il les achèvera, <span class="smcap">Madame</span>, et rendra non-seulement
+la régence de <span class="smcap">Votre Majesté</span>, mais encore toute sa vie, un
+enchaînement continuel de prospérités. Ce sont les v&oelig;ux
+<span class="pagenum"><a name="Page_474" id="Page_474">474</a></span>
+de toute la France, et ce sont ceux que fait avec plus
+de zèle,</p>
+
+<p class="left10">MADAME,<br />
+<span class="i2">De <span class="smcap">Votre Majesté</span>,</span><br />
+<span class="i4">Le très-humble, très-obéissant</span><br />
+<span class="i6">et très-fidèle serviteur et sujet,</span><br />
+<span class="i16 smcap">Corneille</span>.</p>
+
+<p class="p4 center"><b><small>ABRÉGÉ</small></b></p>
+
+<p class="center"><b>DU MARTYRE DE SAINT POLYEUCTE,</b></p>
+
+<p class="center font90"><span class="smcap"><small><b>ÉCRIT PAR SIMÉON MÉTAPHRASTE, ET RAPPORTÉ PAR SURIUS</b></small></span><a name="FNanchor_1137" id="FNanchor_1137" href="#Footnote_1137" class="fnanchor">[1137]</a>.</p>
+
+<p class="p2">L'ingénieuse tissure des fictions avec la vérité, où consiste
+le plus beau secret de la poésie, produit d'ordinaire
+deux sortes d'effets, selon la diversité des esprits qui la
+voient. Les uns se laissent si bien persuader à cet enchaînement,
+qu'aussitôt qu'ils ont remarqué quelques
+événements véritables, ils s'imaginent la même chose des
+motifs qui les font naître et des circonstances qui les accompagnent;
+les autres, mieux avertis de notre artifice,
+<span class="pagenum"><a name="Page_475" id="Page_475">475</a></span>
+soupçonnent de fausseté tout ce qui n'est pas de leur
+connoissance; si bien que quand nous traitons quelque
+histoire écartée dont ils ne trouvent rien dans leur souvenir,
+ils l'attribuent toute entière à l'effort de notre imagination,
+et la prennent pour une aventure de roman.</p>
+
+<p>L'un et l'autre de ces effets seroit dangereux en cette
+rencontre: il y va de la gloire de Dieu, qui se plaît dans
+celle de ses saints, dont la mort si précieuse devant ses
+yeux ne doit pas passer pour fabuleuse devant ceux des
+hommes. Au lieu de sanctifier notre théâtre par sa
+représentation, nous y profanerions la sainteté de leurs
+souffrances, si nous permettions que la crédulité des uns
+et la défiance des autres, également abusées par ce mélange,
+se méprissent également en la vénération qui leur
+est due, et que les premiers la rendissent mal à propos
+à ceux qui ne la méritent pas, cependant que les autres
+la dénieroient à ceux à qui elle appartient.</p>
+
+<p>Saint Polyeucte est un martyr dont, s'il m'est permis
+de parler ainsi, beaucoup ont plutôt appris le nom à la
+comédie qu'à l'église. Le <i>Martyrologe romain</i> en fait
+mention sur le 13<sup>e</sup> de février, mais en deux mots, suivant
+sa coutune<a name="FNanchor_1138" id="FNanchor_1138" href="#Footnote_1138" class="fnanchor">[1138]</a>; Baronius, dans ses <i>Annales</i>, n'en dit qu'une
+ligne<a name="FNanchor_1139" id="FNanchor_1139" href="#Footnote_1139" class="fnanchor">[1139]</a>; le seul Surius<a name="FNanchor_1140" id="FNanchor_1140" href="#Footnote_1140" class="fnanchor">[1140]</a>, ou plutôt Mosander, qui l'a augmenté
+dans les dernières impressions, en rapporte la
+mort assez au long sur le 9<sup>e</sup> de janvier; et j'ai cru qu'il
+étoit de mon devoir d'en mettre ici l'abrégé. Comme il
+a été à propos d'en rendre la représentation agréable,
+<span class="pagenum"><a name="Page_476" id="Page_476">476</a></span>
+afin que le plaisir pût insinuer plus doucement l'utilité,
+et lui servir comme de véhicule pour la porter dans
+l'âme du peuple, il est juste aussi de lui donner cette
+lumière pour démêler la vérité d'avec ses ornements, et
+lui faire reconnoître ce qui lui doit imprimer du respect
+comme saint, et ce qui le doit seulement divertir comme
+industrieux. Voici donc ce que ce dernier nous apprend:</p>
+
+<p>Polyeucte et Néarque étoient deux cavaliers étroitement
+liés ensemble d'amitié; ils vivoient en l'an 250,
+sous l'empire de Décius; leur demeure étoit dans Mélitène,
+capitale d'Arménie; leur religion différente:
+Néarque étant chrétien, et Polyeucte suivant encore la
+secte des gentils, mais ayant toutes les qualités<a name="FNanchor_1141" id="FNanchor_1141" href="#Footnote_1141" class="fnanchor">[1141]</a> dignes
+d'un chrétien, et une grande inclination à le devenir.
+L'Empereur ayant fait publier un édit très-rigoureux
+contre les chrétiens, cette publication donna un grand
+trouble à Néarque, non pour la crainte des supplices
+dont il étoit menacé, mais pour l'appréhension qu'il eut
+que leur amitié ne souffrît quelque séparation ou refroidissement
+par cet édit, vu les peines qui y étoient proposées
+à ceux de sa religion, et les honneurs promis à
+ceux du parti contraire. Il en conçut un si profond déplaisir,
+que son ami s'en aperçut; et l'ayant obligé de
+lui en dire la cause, il prit de là occasion de lui ouvrir
+son c&oelig;ur: «Ne craignez point, lui dit-il<a name="FNanchor_1142" id="FNanchor_1142" href="#Footnote_1142" class="fnanchor">[1142]</a>, que l'édit de
+l'Empereur nous désunisse; j'ai vu cette nuit le Christ
+que vous adorez; il m'a dépouillé d'une robe sale pour
+me revêtir d'une autre toute lumineuse, et m'a fait
+monter sur un cheval ailé pour le suivre: cette vision
+m'a résolu entièrement à faire ce qu'il y a longtemps
+<span class="pagenum"><a name="Page_477" id="Page_477">477</a></span>
+que je médite; le seul nom de chrétien me manque; et
+vous-même, toutes les fois que vous m'avez parlé de
+votre grand Messie<a name="FNanchor_1143" id="FNanchor_1143" href="#Footnote_1143" class="fnanchor">[1143]</a>, vous avez pu remarquer que je vous
+ai toujours écouté avec respect; et quand vous m'avez
+lu sa vie et ses enseignements, j'ai toujours admiré la
+sainteté de ses actions et de ses discours. O Néarque! si
+je ne me croyois pas indigne d'aller à lui sans être initié
+de ses mystères et avoir reçu la grâce de ses sacrements,
+que vous verriez éclater l'ardeur que j'ai de mourir
+pour sa gloire et le soutien de ses éternelles vérités!»
+Néarque l'ayant éclairci du scrupule où il étoit<a name="FNanchor_1144" id="FNanchor_1144" href="#Footnote_1144" class="fnanchor">[1144]</a> par
+l'exemple du bon larron, qui en un moment mérita le
+ciel, bien qu'il n'eût pas reçu le baptême, aussitôt notre
+martyr, plein d'une sainte ferveur, prend l'édit de l'Empereur,
+crache dessus, et le déchire en morceaux qu'il
+jette au vent; et voyant des idoles que le peuple portoit
+sur les autels pour les adorer, il les arrache à ceux qui
+les portoient, les brise contre terre, et les foule aux
+pieds, étonnant tout le monde et son ami même, par la
+chaleur de ce zèle, qu'il n'avoit pas espéré.</p>
+
+<p>Son beau-père Félix, qui avoit la commission de l'Empereur
+pour persécuter les chrétiens, ayant vu lui-même
+ce qu'avoit fait son gendre, saisi de douleur de voir l'espoir
+et l'appui de sa famille perdus, tâche d'ébranler sa
+constance, premièrement par de belles paroles, ensuite
+par des menaces, enfin par des coups qu'il lui fait donner
+par ses bourreaux sur tout le visage; mais n'en
+ayant pu venir à bout, pour dernier effort il lui envoie
+sa fille Pauline, afin de voir si ses larmes n'auroient
+point plus de pouvoir sur l'esprit d'un mari que n'avoient
+<span class="pagenum"><a name="Page_478" id="Page_478">478</a></span>
+eu ses artifices et ses rigueurs. Il n'avance rien davantage
+par là; au contraire, voyant que sa fermeté convertissoit
+beaucoup de païens, il le condamne à perdre
+la tête. Cet arrêt fut exécuté sur l'heure; et le saint
+martyr, sans autre baptême que de son sang, s'en alla
+prendre possession de la gloire que Dieu a promise à
+ceux qui renonceroient à eux-mêmes pour l'amour de lui.</p>
+
+<p>Voilà en peu de mots ce qu'en dit Surius. Le songe
+de Pauline, l'amour de Sévère, le baptême effectif de
+Polyeucte, le sacrifice pour la victoire de l'Empereur, la
+dignité de Félix, que je fais gouverneur d'Arménie, la
+mort de Néarque, la conversion de Félix et de Pauline,
+sont des inventions et des embellissements de théâtre.
+La seule victoire de l'Empereur contre les Perses a quelque
+fondement dans l'histoire; et sans chercher d'autres
+auteurs, elle est rapportée par M. Coëffeteau dans
+son <i>Histoire romaine</i><a name="FNanchor_1145" id="FNanchor_1145" href="#Footnote_1145" class="fnanchor">[1145]</a>; mais il ne dit pas, ni qu'il leur
+imposa tribut, ni qu'il envoya faire des sacrifices de
+remercîment en Arménie.</p>
+
+<p>Si j'ai ajouté ces incidents et ces particularités selon
+l'art, ou non, les savants en jugeront: mon but ici n'est
+pas de les justifier, mais seulement d'avertir le lecteur
+de ce qu'il en peut croire.</p>
+
+<h3 class="p4">EXAMEN<a name="FNanchor_1146" id="FNanchor_1146" href="#Footnote_1146" class="fnanchor">[1146]</a>.</h3>
+
+<p class="p2">Ce martyre est rapporté par Surius sur le neuvième
+de janvier. Polyeucte vivoit en l'année 250, sous l'empereur
+<span class="pagenum"><a name="Page_479" id="Page_479">479</a></span>
+Décius. Il étoit Arménien, ami de Néarque, et
+gendre de Félix, qui avoit la commission de l'Empereur
+pour faire exécuter ses édits contre les chrétiens. Cet
+ami l'ayant résolu à se faire chrétien, il déchira ces édits
+qu'on publioit, arracha les idoles des mains de ceux qui
+les portoient sur les autels pour les adorer, les brisa
+contre terre, résista aux larmes de sa femme Pauline,
+que Félix employa auprès de lui pour le ramener à leur
+culte, et perdit la vie par l'ordre de son beau-père, sans
+autre baptême que celui de son sang. Voilà ce que m'a
+prêté l'histoire; le reste est de mon invention.</p>
+
+<p>Pour donner plus de dignité à l'action, j'ai fait Félix
+gourverneur d'Arménie, et ai pratiqué un sacrifice public,
+afin de rendre l'occasion plus illustre, et donner un
+prétexte à Sévère de venir en cette province, sans faire
+éclater son amour avant qu'il en eût l'aveu de Pauline.
+Ceux qui veulent arrêter nos héros dans une médiocre
+bonté, où quelques interprètes d'Aristote bornent leur
+vertu, ne trouveront pas ici leur compte, puisque celle
+de Polyeucte va jusqu'à la sainteté, et n'a aucun mélange
+de foiblesse. J'en ai déjà parlé ailleurs<a name="FNanchor_1147" id="FNanchor_1147" href="#Footnote_1147" class="fnanchor">[1147]</a>; et pour
+confirmer ce que j'en ai dit par quelques autorités,
+j'ajouterai ici que Minturnus<a name="FNanchor_1148" id="FNanchor_1148" href="#Footnote_1148" class="fnanchor">[1148]</a>, dans son <i>Traité du Poëte</i>,
+agite cette question, <i>si la Passion de Jésus-Christ et les
+martyres des saints doivent être exclus du théâtre, à cause
+qu'ils passent cette médiocre bonté</i>, et résout en ma faveur<a name="FNanchor_1149" id="FNanchor_1149" href="#Footnote_1149" class="fnanchor">[1149]</a>.
+Le célèbre Heinsius, qui non-seulement a traduit
+<span class="pagenum"><a name="Page_480" id="Page_480">480</a></span>
+la <i>Poétique</i> de notre philosophe, mais a fait un <i>Traité
+de la constitution de la tragédie</i> selon sa pensée<a name="FNanchor_1150" id="FNanchor_1150" href="#Footnote_1150" class="fnanchor">[1150]</a>, nous
+en a donné une sur le martyre des Innocents<a name="FNanchor_1151" id="FNanchor_1151" href="#Footnote_1151" class="fnanchor">[1151]</a>. L'illustre
+Grotius a mis sur la scène la Passion même de Jésus-Christ
+et l'histoire de Joseph<a name="FNanchor_1152" id="FNanchor_1152" href="#Footnote_1152" class="fnanchor">[1152]</a>; et le savant Buchanan a
+fait la même chose de celle de Jephté, et de la mort de
+saint Jean-Baptiste<a name="FNanchor_1153" id="FNanchor_1153" href="#Footnote_1153" class="fnanchor">[1153]</a>. C'est sur ces exemples que j'ai hasardé
+ce poëme, où je me suis donné des licences qu'ils
+n'ont pas prises, de changer l'histoire en quelque chose,
+et d'y mêler des épisodes d'invention: aussi m'étoit-il
+plus permis sur cette matière qu'à eux sur celle qu'ils
+ont choisie. Nous ne devons qu'une croyance pieuse à la
+vie des saints, et nous avons le même droit sur ce que
+nous en tirons pour le porter sur le théâtre, que sur ce
+que nous empruntons des autres histoires; mais nous
+devons une foi chrétienne et indispensable à tout ce qui
+est dans la Bible, qui ne nous laisse aucune liberté d'y
+rien changer. J'estime toutefois qu'il ne nous est pas
+défendu d'y ajouter quelque chose, pourvu qu'il ne
+détruise rien de ces vérités dictées par le Saint-Esprit.
+Buchanan ni Grotius ne l'ont pas fait dans leurs poëmes;
+mais aussi ne les ont-ils pas rendus assez fournis pour
+notre théâtre, et ne s'y sont proposé pour exemple que
+la constitution la plus simple des anciens. Heinsius a
+plus osé qu'eux dans celui que j'ai nommé: les anges
+qui bercent l'enfant Jésus, et l'ombre de Mariane avec
+<span class="pagenum"><a name="Page_481" id="Page_481">481</a></span>
+les furies qui agitent l'esprit d'Hérode, sont des agréments
+qu'il n'a pas trouvés dans l'Évangile. Je crois
+même qu'on en peut supprimer quelque chose, quand il
+y a apparence qu'il ne plairoit pas sur le théâtre, pourvu
+qu'on ne mette rien en la place; car alors ce seroit
+changer l'histoire, ce que le respect que nous devons à
+l'Écriture ne permet point. Si j'avois à y exposer celle
+de David et de Bersabée<a name="FNanchor_1154" id="FNanchor_1154" href="#Footnote_1154" class="fnanchor">[1154]</a>, je ne décrirois pas comme il
+en devint amoureux en la voyant se baigner dans une
+fontaine, de peur que l'image de cette nudité ne fît une
+impression trop chatouilleuse dans l'esprit de l'auditeur;
+mais je me contenterois de le peindre avec de l'amour
+pour elle, sans parler aucunement de quelle manière
+cet amour se seroit emparé de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Je reviens à <i>Polyeucte</i>, dont le succès a été très-heureux.
+Le style n'en est pas si fort ni si majestueux que
+celui de <i>Cinna</i> et de <i>Pompée</i><a name="FNanchor_1155" id="FNanchor_1155" href="#Footnote_1155" class="fnanchor">[1155]</a>, mais il a quelque chose de
+plus touchant, et les tendresses de l'amour humain y
+font un si agréable mélange avec la fermeté du divin,
+que sa représentation a satisfait tout ensemble les dévots
+et les gens du monde. A mon gré, je n'ai point fait de
+pièce où l'ordre du théâtre soit plus beau et l'enchaînement
+des scènes mieux ménagé. L'unité d'action, et celles
+de jour et de lieu, y ont leur justesse; et les scrupules
+qui peuvent naître touchant ces deux dernières se dissiperont
+aisément, pour peu qu'on me veuille prêter de
+cette faveur que l'auditeur nous doit toujours, quand
+l'occasion s'en offre, en reconnoissance de la peine que
+nous avons prise à le divertir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_482" id="Page_482">482</a></span>
+Il est hors de doute que si nous appliquons ce poëme
+à nos coutumes, le sacrifice se fait trop tôt après la venue
+de Sévère; et cette précipitation sortira du vraisemblable
+par la nécessité d'obéir à la règle. Quand le Roi envoie
+ses ordres dans les villes pour y faire rendre des actions
+de grâces pour ses victoires, ou pour d'autres bénédictions
+qu'il reçoit du ciel, on ne les exécute pas dès le
+jour même; mais aussi il faut du temps pour assembler
+le clergé, les magistrats et les corps de ville, et c'est ce
+qui en fait différer l'exécution. Nos acteurs n'avoient ici
+aucune de ces assemblées à faire.</p>
+
+<p>Il suffisoit de la présence de Sévère et de Félix, et du
+ministère du grand prêtre; ainsi nous n'avons eu aucun
+besoin de remettre ce sacrifice en un autre jour. D'ailleurs,
+comme Félix craignoit ce favori, qu'il croyoit irrité
+du mariage de sa fille, il étoit bien aise de lui donner le
+moins d'occasion de tarder qu'il lui étoit possible, et de
+tâcher, durant son peu de séjour, à gagner son esprit par
+une prompte complaisance, et montrer tout ensemble
+une impatience d'obéir aux volontés de l'Empereur.</p>
+
+<p>L'autre scrupule regarde l'unité de lieu, qui est assez
+exacte, puisque tout s'y passe dans une salle ou antichambre
+commune aux appartements de Félix et de sa
+fille. Il semble que la bienséance y soit un peu forcée
+pour conserver cette unité au second acte, en ce que
+Pauline vient jusque dans cette antichambre pour trouver
+Sévère, dont elle devroit attendre la visite dans son
+cabinet. A quoi je réponds qu'elle a eu deux raisons de
+venir au-devant de lui: l'une, pour faire plus d'honneur
+à un homme dont son père redoutoit l'indignation, et
+qu'il lui avoit commandé d'adoucir en sa faveur; l'autre,
+pour rompre plus aisément la conversation avec lui, en
+se retirant dans ce cabinet, s'il ne vouloit pas la quitter
+à sa prière, et se délivrer, par cette retraite, d'un entretien
+<span class="pagenum"><a name="Page_483" id="Page_483">483</a></span>
+dangereux pour elle, ce qu'elle n'eût pu faire, si
+elle eût reçu sa visite dans son appartement.</p>
+
+<p>Sa confidence avec Stratonice, touchant l'amour qu'elle
+avoit eu pour ce cavalier<a name="FNanchor_1156" id="FNanchor_1156" href="#Footnote_1156" class="fnanchor">[1156]</a>, me fait faire une réflexion sur
+le temps qu'elle prend pour cela. Il s'en fait beaucoup
+sur nos théâtres, d'affections qui ont déjà duré deux ou
+trois ans, dont on attend à révéler le secret justement
+au jour de l'action qui se présente<a name="FNanchor_1157" id="FNanchor_1157" href="#Footnote_1157" class="fnanchor">[1157]</a>, et non-seulement
+sans aucune raison de choisir ce jour-là plutôt qu'un
+autre pour le déclarer, mais lors même que vraisemblablement
+on s'en est dû ouvrir beaucoup auparavant avec
+la personne à qui on en fait confidence. Ce sont choses
+dont il faut instruire le spectateur en les faisant apprendre
+par un des acteurs à l'autre; mais il faut<a name="FNanchor_1158" id="FNanchor_1158" href="#Footnote_1158" class="fnanchor">[1158]</a> prendre
+garde avec soin que celui à qui on les apprend ait eu
+lieu de les ignorer jusque-là aussi bien que le spectateur,
+et que quelque occasion tirée du sujet oblige celui qui
+les récite à rompre enfin un silence qu'il a gardé si longtemps.
+L'Infante, dans <i>le Cid</i>, avoue à Léonor l'amour
+secret qu'elle a pour lui<a name="FNanchor_1159" id="FNanchor_1159" href="#Footnote_1159" class="fnanchor">[1159]</a>, et l'auroit pu faire un an ou
+six mois plus tôt. Cléopatre, dans <i>Pompée</i>, ne prend pas
+des mesures plus justes avec Charmion; elle lui conte la
+passion de César pour elle, et comme</p>
+
+<p class="verse"><span class="i8">Chaque jour ses courriers</span><br />
+Lui portent en tribut ses v&oelig;ux et ses lauriers<a name="FNanchor_1160" id="FNanchor_1160" href="#Footnote_1160" class="fnanchor">[1160]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_484" id="Page_484">484</a></span>
+Cependant, comme il ne paroît personne avec qui elle
+aye plus d'ouverture de c&oelig;ur qu'avec cette Charmion, il
+y a grande apparence que c'étoit elle-même dont cette
+reine se servoit<a name="FNanchor_1161" id="FNanchor_1161" href="#Footnote_1161" class="fnanchor">[1161]</a> pour introduire ces courriers, et qu'ainsi
+elle devoit savoir déjà tout ce commerce entre César et
+sa maîtresse. Du moins il falloit marquer quelque raison
+qui lui eût laissé ignorer<a name="FNanchor_1162" id="FNanchor_1162" href="#Footnote_1162" class="fnanchor">[1162]</a> jusque-là tout ce qu'elle lui apprend,
+et de quel autre ministère cette princesse s'étoit
+servie pour recevoir ces courriers. Il n'en va pas de
+même ici. Pauline ne s'ouvre avec Stratonice que pour
+lui faire entendre le songe qui la trouble, et les sujets
+qu'elle a de s'en alarmer; et comme elle n'a fait ce songe
+que la nuit d'auparavant, et qu'elle ne lui eût jamais
+révélé son secret sans cette occasion qui l'y oblige, on
+peut dire qu'elle n'a point eu lieu de lui faire cette confidence
+plus tôt qu'elle ne l'a faite<a name="FNanchor_1163" id="FNanchor_1163" href="#Footnote_1163" class="fnanchor">[1163]</a>.</p>
+
+<p>Je n'ai point fait de narration de la mort de Polyeucte,
+parce que je n'avois personne pour la faire ni
+pour l'écouter, que des païens qui ne la pouvoient ni
+écouter ni faire, que comme ils avoient fait et écouté
+celle de Néarque, ce qui auroit été une répétition et
+marque de stérilité, et en outre n'auroit pas répondu
+à la dignité de l'action principale, qui est terminée par
+là. Ainsi j'ai mieux aimé la faire connoître par un saint
+emportement de Pauline<a name="FNanchor_1164" id="FNanchor_1164" href="#Footnote_1164" class="fnanchor">[1164]</a>, que cette mort a convertie,
+que par un récit qui n'eût point eu de grâce dans une
+bouche indigne de le prononcer<a name="FNanchor_1165" id="FNanchor_1165" href="#Footnote_1165" class="fnanchor">[1165]</a>. Félix son père se convertit
+après elle; et ces deux conversions, quoique miraculeuses,
+sont si ordinaires dans les martyres, qu'elles
+<span class="pagenum"><a name="Page_485" id="Page_485">485</a></span>
+ne sortent point de la vraisemblance, parce qu'elles ne
+sont pas de ces événements rares et singuliers qu'on ne
+peut tirer en exemple; et elles servent à remettre le
+calme dans les esprits de Félix, de Sévère et de Pauline,
+que sans cela j'aurois eu bien de la peine à retirer du
+théâtre dans un état qui rendît la pièce complète, en ne
+laissant rien à souhaiter à la curiosité de l'auditeur.</p>
+
+<h3 class="p4">LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES<br />
+POUR LES VARIANTES DE <i>POLYEUCTE</i>.</h3>
+
+<p class="center"><span class="smcap"><b>ÉDITIONS SÉPARÉES</b>.</span></p>
+
+<ul class="left35 none">
+<li>1643 in-4<sup>o</sup>;</li>
+<li>1648 in-4<sup>o</sup>;</li>
+<li>1664 in-12.</li>
+</ul>
+
+<p class="center"><span class="smcap"><b>RECUEILS.</b></span></p>
+
+<ul class="left35 none">
+<li>1648 in-12;</li>
+<li>1652 in-12;</li>
+<li>1654 in-12;</li>
+<li>1655 in-12;</li>
+<li>1656 in-12;</li>
+<li>1660 in-8<sup>o</sup>;</li>
+<li>1663 in-fol.;</li>
+<li>1664 in-8<sup>o</sup>;</li>
+<li>1668 in-12;</li>
+<li>1682 in-12.</li>
+</ul>
+
+<hr class="c30" />
+
+<p class="p4 center"><span class="pagenum"><a name="Page_486" id="Page_486">486</a></span>
+<b>ACTEURS.</b></p>
+
+<p class="p2 left30">FÉLIX, sénateur romain, gouverneur d'Arménie.<br />
+POLYEUCTE, seigneur arménien<a name="FNanchor_1166" id="FNanchor_1166" href="#Footnote_1166" class="fnanchor">[1166]</a>, gendre de Félix.<br />
+SÉVÈRE, chevalier romain, favori de l'empereur Décie<a name="FNanchor_1167" id="FNanchor_1167" href="#Footnote_1167" class="fnanchor">[1167]</a>.<br />
+NÉARQUE, seigneur arménien, ami de Polyeucte.<br />
+PAULINE, fille de Félix et femme de Polyeucte.<br />
+STRATONICE, confidente de Pauline.<br />
+ALBIN, confident de Félix.<br />
+FABIAN, domestique de Sévère.<br />
+CLÉON, domestique de Félix.<br />
+<span class="smcap">Trois Gardes.</span></p>
+
+<div class="verse">
+<p class="p4 font90 center">La scène est à Mélitène, capitale d'Arménie,
+dans le palais de Félix.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_487" id="Page_487">487</a></span></p>
+
+<h3>POLYEUCTE, MARTYR.</h3>
+
+<p class="center"><small><b>TRAGÉDIE CHRÉTIENNE</b></small><a name="FNanchor_1168" id="FNanchor_1168" href="#Footnote_1168" class="fnanchor">[1168]</a>.</p>
+
+<h2>ACTE I.</h2>
+<hr class="c5" />
+
+<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<h4>POLYEUCTE, NÉARQUE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p>
+
+<p>Quoi? vous vous arrêtez aux songes d'une femme!<br />
+De si foibles sujets troublent cette grande âme!<br />
+Et ce c&oelig;ur tant de fois dans la guerre éprouvé<br />
+S'alarme d'un péril qu'une femme a rêvé!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Je sais ce qu'est un songe, et le peu de croyance<span class="dalign">5</span><br />
+Qu'un homme doit donner à son extravagance,<br />
+Qui d'un amas confus des vapeurs de la nuit<br />
+Forme de vains objets que le réveil détruit;<br />
+Mais vous ne savez pas ce que c'est qu'une femme:<br />
+Vous ignorez quels droits elle a sur toute l'âme<a name="FNanchor_1169" id="FNanchor_1169" href="#Footnote_1169" class="fnanchor">[1169]</a>,<span class="dalign">10</span><br />
+Quand après un long temps qu'elle a su nous charmer,<br />
+Les flambeaux de l'hymen viennent de s'allumer.<br />
+Pauline, sans raison, dans la douleur plongée,<span class="pagenum"><a name="Page_488" id="Page_488">488</a></span><br />
+Craint et croit déjà voir ma mort qu'elle a songée;<br />
+Elle oppose ses pleurs au dessein que je fais,<span class="dalign">15</span><br />
+Et tâche à m'empêcher de sortir du palais.<br />
+Je méprise sa crainte, et je cède à ses larmes;<br />
+Elle me fait pitié sans me donner d'alarmes;<br />
+Et mon c&oelig;ur, attendri sans être intimidé,<br />
+N'ose déplaire aux yeux dont il est possédé.<span class="dalign">20</span><br />
+L'occasion, Néarque, est-elle si pressante<br />
+Qu'il faille être insensible aux soupirs d'une amante<a name="FNanchor_1170" id="FNanchor_1170" href="#Footnote_1170" class="fnanchor">[1170]</a>?<br />
+Par un peu de remise épargnons son ennui,<br />
+Pour faire en plein repos ce qu'il trouble aujourd'hui.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p>
+
+<p>Avez-vous cependant une pleine assurance<span class="dalign">25</span><br />
+D'avoir assez de vie ou de persévérance?<br />
+Et Dieu, qui tient votre âme et vos jours dans sa main<a name="FNanchor_1171" id="FNanchor_1171" href="#Footnote_1171" class="fnanchor">[1171]</a>,<br />
+Promet-il à vos v&oelig;ux de le pouvoir demain<a name="FNanchor_1172" id="FNanchor_1172" href="#Footnote_1172" class="fnanchor">[1172]</a>?<br />
+Il est toujours tout juste et tout bon; mais sa grâce<br />
+Ne descend pas toujours avec même efficace;<span class="dalign">30</span><br />
+Après certains moments que perdent nos longueurs,<br />
+Elle quitte ces traits qui pénètrent les c&oelig;urs;<br />
+Le nôtre s'endurcit, la repousse, l'égare:<br />
+Le bras qui la versoit en devient plus avare,<br />
+Et cette sainte ardeur qui doit porter au bien<span class="dalign">35</span><br />
+Tombe plus rarement, ou n'opère plus rien.<br />
+Celle qui vous pressoit de courir au baptême,<span class="pagenum"><a name="Page_489" id="Page_489">489</a></span><br />
+Languissante déjà, cesse d'être la même,<br />
+Et pour quelques soupirs qu'on vous a fait ouïr,<br />
+Sa flamme se dissipe, et va s'évanouir.<span class="dalign">40</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Vous me connoissez mal: la même ardeur me brûle,<br />
+Et le desir s'accroît quand l'effet se recule<a name="FNanchor_1173" id="FNanchor_1173" href="#Footnote_1173" class="fnanchor">[1173]</a>.<br />
+Ces pleurs, que je regarde avec un &oelig;il d'époux,<br />
+Me laissent dans le c&oelig;ur aussi chrétien que vous;<br />
+Mais pour en recevoir le sacré caractère,<span class="dalign">45</span><br />
+Qui lave nos forfaits dans une eau salutaire,<br />
+Et qui purgeant notre âme et dessillant nos yeux<a name="FNanchor_1174" id="FNanchor_1174" href="#Footnote_1174" class="fnanchor">[1174]</a>,<br />
+Nous rend le premier droit que nous avions aux cieux,<br />
+Bien que je le préfère aux grandeurs d'un empire<a name="FNanchor_1175" id="FNanchor_1175" href="#Footnote_1175" class="fnanchor">[1175]</a>,<br />
+Comme le bien suprême et le seul où j'aspire,<span class="dalign">50</span><br />
+Je crois, pour satisfaire un juste et saint amour,<br />
+Pouvoir un peu remettre, et différer d'un jour.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p>
+
+<p>Ainsi du genre humain l'ennemi vous abuse:<br />
+Ce qu'il ne peut de force, il l'entreprend de ruse.<br />
+Jaloux des bons desseins qu'il tâche d'ébranler,<span class="dalign">55</span><br />
+Quand il ne les peut rompre, il pousse à reculer;<br />
+D'obstacle sur obstacle il va troubler le vôtre,<br />
+Aujourd'hui par des pleurs, chaque jour par quelque autre;<br />
+Et ce songe rempli de noires visions<a name="FNanchor_1176" id="FNanchor_1176" href="#Footnote_1176" class="fnanchor">[1176]</a><br />
+N'est que le coup d'essai de ses illusions:<span class="dalign">60</span><br />
+Il met tout en usage, et prière, et menace;<br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_490" id="Page_490">490</a></span><br />
+Il attaque toujours, et jamais ne se lasse;<br />
+Il croit pouvoir enfin ce qu'encore il n'a pu,<br />
+Et que ce qu'on diffère est à demi rompu.<br />
+<span class="i1">Rompez ses premiers coups; laissez pleurer Pauline.</span><br />
+Dieu ne veut point d'un c&oelig;ur où le monde domine<a name="FNanchor_1177" id="FNanchor_1177" href="#Footnote_1177" class="fnanchor">[1177]</a>,<br />
+Qui regarde en arrière, et douteux en son choix,<br />
+Lorsque sa voix l'appelle, écoute une autre voix.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Pour se donner à lui faut-il n'aimer personne?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p>
+
+<p>Nous pouvons tout aimer: il le souffre, il l'ordonne;<span class="dalign">70</span><br />
+Mais à vous dire tout, ce seigneur des seigneurs<a name="FNanchor_1178" id="FNanchor_1178" href="#Footnote_1178" class="fnanchor">[1178]</a><br />
+Veut le premier amour et les premiers honneurs.<br />
+Comme rien n'est égal à sa grandeur suprême,<br />
+Il faut ne rien aimer qu'après lui, qu'en lui-même<a name="FNanchor_1179" id="FNanchor_1179" href="#Footnote_1179" class="fnanchor">[1179]</a>,<br />
+Négliger, pour lui plaire, et femme, et biens, et rang<a name="FNanchor_1180" id="FNanchor_1180" href="#Footnote_1180" class="fnanchor">[1180]</a>,<br />
+Exposer pour sa gloire et verser tout son sang.<br />
+Mais que vous êtes loin de cette ardeur parfaite<a name="FNanchor_1181" id="FNanchor_1181" href="#Footnote_1181" class="fnanchor">[1181]</a><br />
+Qui vous est nécessaire, et que je vous souhaite!<br />
+Je ne puis vous parler que les larmes aux yeux<a name="FNanchor_1182" id="FNanchor_1182" href="#Footnote_1182" class="fnanchor">[1182]</a>.<br />
+Polyeucte, aujourd'hui qu'on nous hait en tous lieux,<span class="dalign">80</span><br />
+Qu'on croit servir l'État quand on nous persécute,<br />
+Qu'aux plus âpres tourments un chrétien est en butte,<br />
+Comment en pourrez-vous surmonter les douleurs,<br />
+Si vous ne pouvez pas résister à des pleurs?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_491" id="Page_491">491</a></span>
+<span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Vous ne m'étonnez point: la pitié qui me blesse<span class="dalign">85</span><br />
+Sied bien aux plus grands c&oelig;urs, et n'a point de foiblesse<a name="FNanchor_1183" id="FNanchor_1183" href="#Footnote_1183" class="fnanchor">[1183]</a>.<br />
+Sur mes pareils, Néarque, un bel &oelig;il est bien fort:<br />
+Tel craint de le fâcher qui ne craint pas la mort;<br />
+Et s'il faut affronter les plus cruels supplices,<br />
+Y trouver des appas, en faire mes délices,<span class="dalign">90</span><br />
+Votre Dieu, que je n'ose encor nommer le mien,<br />
+M'en donnera la force en me faisant chrétien.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p>
+
+<p>Hâtez-vous donc de l'être.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p><span class="i11">Oui, j'y cours, cher Néarque,</span><br />
+Je brûle d'en porter la glorieuse marque;<br />
+Mais Pauline s'afflige, et ne peut consentir,<span class="dalign">95</span><br />
+Tant ce songe la trouble! à me laisser sortir.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p>
+
+Votre retour pour elle en aura plus de charmes;<br />
+Dans une heure au plus tard vous essuierez ses larmes;<br />
+Et l'heur de vous revoir lui semblera plus doux,<br />
+Plus elle aura pleuré pour un si cher époux.<span class="dalign">100</span><br />
+Allons, on nous attend.
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p><span class="i10">Apaisez donc sa crainte,</span><br />
+Et calmez la douleur dont son âme est atteinte.<br />
+Elle revient.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p>
+
+<p><span class="i5">Fuyez.</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p><span class="i8">Je ne puis.</span></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_492" id="Page_492">492</a></span>
+<span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p>
+
+<p><span class="i13">Il le faut:</span><br />
+Fuyez un ennemi qui sait votre défaut,<br />
+Qui le trouve aisément, qui blesse par la vue,<span class="dalign">105</span><br />
+Et dont le coup mortel vous plaît quand il vous tue.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE II.</h3>
+
+<h4>POLYEUCTE, NÉARQUE, PAULINE, STRATONICE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Fuyons, puisqu'il le faut. Adieu, Pauline; adieu:<br />
+Dans une heure au plus tard je reviens en ce lieu.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Quel sujet si pressant à sortir vous convie?<br />
+Y va-t-il de l'honneur? y va-t-il de la vie?<span class="dalign">110</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Il y va de bien plus.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p><span class="i9">Quel est donc ce secret?</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Vous le saurez un jour: je vous quitte à regret;<br />
+Mais enfin il le faut.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p><span class="i9">Vous m'aimez?</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p><span class="i15">Je vous aime,</span><br />
+Le ciel m'en soit témoin, cent fois plus que moi-même;<br />
+Mais....</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p><span class="i4">Mais mon déplaisir ne vous peut émouvoir!</span><span class="dalign">115</span><br />
+Vous avez des secrets que je ne puis savoir!<span class="pagenum"><a name="Page_493" id="Page_493">493</a></span><br />
+Quelle preuve d'amour! Au nom de l'hyménée,<br />
+Donnez à mes soupirs cette seule journée.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Un songe vous fait peur!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p><span class="i10">Ses présages sont vains,</span><br />
+Je le sais; mais enfin je vous aime, et je crains.<span class="dalign">120</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Ne craignez rien de mal pour une heure d'absence.<br />
+Adieu: vos pleurs sur moi prennent trop de puissance;<br />
+Je sens déjà mon c&oelig;ur prêt à se révolter,<br />
+Et ce n'est qu'en fuyant que j'y puis résister.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE III.</h3>
+
+<h4>PAULINE, STRATONICE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Va, néglige mes pleurs, cours, et te précipite<span class="dalign">125</span><br />
+Au-devant de la mort que les Dieux m'ont prédite;<br />
+Suis cet agent fatal de tes mauvais destins,<br />
+Qui peut-être te livre aux mains des assassins.<br />
+<span class="i1">Tu vois, ma Stratonice, en quel siècle nous sommes<a name="FNanchor_1184" id="FNanchor_1184" href="#Footnote_1184" class="fnanchor">[1184]</a>:</span><br />
+Voilà notre pouvoir sur les esprits des hommes;<span class="dalign">130</span><br />
+Voilà ce qui nous reste, et l'ordinaire effet<br />
+De l'amour qu'on nous offre, et des v&oelig;ux qu'on nous fait.<br />
+Tant qu'ils ne sont qu'amants, nous sommes souveraines,<br />
+Et jusqu'à la conquête ils nous traitent de reines<a name="FNanchor_1185" id="FNanchor_1185" href="#Footnote_1185" class="fnanchor">[1185]</a>;<br />
+Mais après l'hyménée ils sont rois à leur tour.<span class="dalign">135</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p>
+
+<p>Polyeucte pour vous ne manque point d'amour;<span class="pagenum"><a name="Page_494" id="Page_494">494</a></span><br />
+S'il ne vous traite ici d'entière confidence,<br />
+S'il part malgré vos pleurs, c'est un trait de prudence;<br />
+Sans vous en affliger, présumez avec moi<br />
+Qu'il est plus à propos qu'il vous cèle pourquoi;<span class="dalign">140</span><br />
+Assurez-vous sur lui qu'il en a juste cause.<br />
+Il est bon qu'un mari nous cache quelque chose,<br />
+Qu'il soit quelquefois libre, et ne s'abaisse pas<br />
+A nous rendre toujours compte de tous ses pas.<br />
+On n'a tous deux qu'un c&oelig;ur qui sent mêmes traverses;<br />
+Mais ce c&oelig;ur a pourtant ses fonctions diverses,<br />
+Et la loi de l'hymen qui vous tient assemblés<br />
+N'ordonne pas qu'il tremble alors que vous tremblez.<br />
+Ce qui fait vos frayeurs ne peut le mettre en peine:<br />
+Il est Arménien, et vous êtes Romaine,<span class="dalign">150</span><br />
+Et vous pouvez savoir que nos deux nations<br />
+N'ont pas sur ce sujet mêmes impressions:<br />
+Un songe en notre esprit passe pour ridicule,<br />
+Il ne nous laisse espoir, ni crainte, ni scrupule;<br />
+Mais il passe dans Rome avec autorité<span class="dalign">155</span><br />
+Pour fidèle miroir de la fatalité.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Quelque peu de crédit que chez vous il obtienne<a name="FNanchor_1186" id="FNanchor_1186" href="#Footnote_1186" class="fnanchor">[1186]</a>,<br />
+Je crois que ta frayeur égaleroit la mienne,<br />
+Si de telles horreurs t'avoient frappé l'esprit,<br />
+Si je t'en avois fait seulement le récit.<span class="dalign">160</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p>
+
+<p>A raconter ses maux souvent on les soulage.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Écoute; mais il faut te dire davantage,<br />
+Et que pour mieux comprendre un si triste discours,<br />
+Tu saches ma foiblesse et mes autres amours:<span class="pagenum"><a name="Page_495" id="Page_495">495</a></span><br />
+Une femme d'honneur peut avouer sans honte<span class="dalign">165</span><br />
+Ces surprises des sens que la raison surmonte;<br />
+Ce n'est qu'en ces assauts qu'éclate la vertu,<br />
+Et l'on doute d'un c&oelig;ur qui n'a point combattu.<br />
+<span class="i1">Dans Rome, où je naquis, ce malheureux visage</span><br />
+D'un chevalier romain captiva le courage;<span class="dalign">170</span><br />
+Il s'appeloit Sévère: excuse les soupirs<br />
+Qu'arrache encore un nom trop cher à mes desirs.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p>
+
+<p>Est-ce lui qui naguère aux dépens de sa vie<br />
+Sauva des ennemis votre empereur Décie,<br />
+Qui leur tira mourant la victoire des mains,<span class="dalign">175</span><br />
+Et fit tourner le sort des Perses aux Romains?<br />
+Lui qu'entre tant de morts immolés à son maître,<br />
+On ne put rencontrer, ou du moins reconnoître;<br />
+A qui Décie enfin, pour des exploits si beaux,<br />
+Fit si pompeusement dresser de vains tombeaux?<span class="dalign">180</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Hélas! c'étoit lui-même, et jamais notre Rome<br />
+N'a produit plus grand c&oelig;ur, ni vu plus honnête homme.<br />
+Puisque tu le connois, je ne t'en dirai rien.<br />
+Je l'aimai, Stratonice: il le méritoit bien;<br />
+Mais que sert le mérite où manque la fortune?<span class="dalign">185</span><br />
+L'un étoit grand en lui, l'autre foible et commune;<br />
+Trop invincible obstacle, et dont trop rarement<br />
+Triomphe auprès d'un père un vertueux amant!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p>
+
+<p>La digne occasion d'une rare constance!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Dis plutôt d'une indigne et folle résistance.<span class="dalign">190</span><br />
+Quelque fruit qu'une fille en puisse recueillir,<br />
+Ce n'est une vertu que pour qui veut faillir.<br />
+<span class="i1">Parmi ce grand amour que j'avois pour Sévère,</span><br />
+J'attendois un époux de la main de mon père,<span class="pagenum"><a name="Page_496" id="Page_496">496</a></span><br />
+Toujours prête à le prendre; et jamais ma raison<span class="dalign">195</span><br />
+N'avoua de mes yeux l'aimable trahison.<br />
+Il possédoit mon c&oelig;ur, mes desirs, ma pensée;<br />
+Je ne lui cachois point combien j'étois blessée:<br />
+Nous soupirions ensemble, et pleurions nos malheurs;<br />
+Mais au lieu d'espérance, il n'avoit que des pleurs;<span class="dalign">200</span><br />
+Et malgré des soupirs si doux, si favorables,<br />
+Mon père et mon devoir étoient inexorables.<br />
+Enfin je quittai Rome et ce parfait amant,<br />
+Pour suivre ici mon père en son gouvernement;<br />
+Et lui, désespéré, s'en alla dans l'armée<span class="dalign">205</span><br />
+Chercher d'un beau trépas l'illustre renommée.<br />
+Le reste, tu le sais: mon abord en ces lieux<br />
+Me fit voir Polyeucte, et je plus à ses yeux;<br />
+Et comme il est ici le chef de la noblesse,<br />
+Mon père fut ravi qu'il me prît pour maîtresse,<span class="dalign">210</span><br />
+Et par son alliance il se crut assuré<br />
+D'être plus redoutable et plus considéré:<br />
+Il approuva sa flamme, et conclut l'hyménée;<br />
+Et moi, comme à son lit je me vis destinée,<br />
+Je donnai par devoir à son affection<span class="dalign">215</span><br />
+Tout ce que l'autre avoit par inclination.<br />
+Si tu peux en douter, juge-le par la crainte<br />
+Dont en ce triste jour tu me vois l'âme atteinte<a name="FNanchor_1187" id="FNanchor_1187" href="#Footnote_1187" class="fnanchor">[1187]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p>
+
+<p>Elle fait assez voir à quel point vous l'aimez.<br />
+Mais quel songe, après tout, tient vos sens alarmés?<span class="dalign">220</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Je l'ai vu cette nuit, ce malheureux Sévère,<br />
+La vengeance à la main, l'&oelig;il ardent de colère:<span class="pagenum"><a name="Page_497" id="Page_497">497</a></span><br />
+Il n'étoit point couvert de ces tristes lambeaux<br />
+Qu'une ombre désolée emporte des tombeaux;<br />
+Il n'étoit point percé de ces coups pleins de gloire<span class="dalign">225</span><br />
+Qui retranchant sa vie, assurent sa mémoire;<br />
+Il sembloit triomphant, et tel que sur son char<br />
+Victorieux dans Rome entre notre César.<br />
+Après un peu d'effroi que m'a donné sa vue:<br />
+«Porte à qui tu voudras la faveur qui m'est due,<span class="dalign">230</span><br />
+Ingrate, m'a-t-il dit; et ce jour expiré,<br />
+Pleure à loisir l'époux que tu m'as préféré.»<br />
+A ces mots, j'ai frémi, mon âme s'est troublée;<br />
+Ensuite des chrétiens une impie assemblée,<br />
+Pour avancer l'effet de ce discours fatal,<span class="dalign">235</span><br />
+A jeté Polyeucte aux pieds de son rival.<br />
+Soudain à son secours j'ai réclamé mon père;<br />
+Hélas! c'est de tout point ce qui me désespère,<br />
+J'ai vu mon père même, un poignard à la main,<br />
+Entrer le bras levé pour lui percer le sein:<span class="dalign">240</span><br />
+Là ma douleur trop forte a brouillé ces images;<br />
+Le sang de Polyeucte a satisfait leurs rages<a name="FNanchor_1188" id="FNanchor_1188" href="#Footnote_1188" class="fnanchor">[1188]</a>.<br />
+Je ne sais ni comment ni quand ils l'ont tué,<span class="pagenum"><a name="Page_498" id="Page_498">498</a></span><br />
+Mais je sais qu'à sa mort tous ont contribué:<br />
+Voilà quel est mon songe.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p>
+
+<p><span class="i10">Il est vrai qu'il est triste;</span><span class="dalign">245</span><br />
+Mais il faut que votre âme à ces frayeurs résiste:<br />
+La vision, de soi, peut faire quelque horreur,<br />
+Mais non pas vous donner une juste terreur.<br />
+Pouvez-vous craindre un mort? pouvez-vous craindre un père<br />
+Qui chérit votre époux, que votre époux révère,<span class="dalign">250</span><br />
+Et dont le juste choix vous a donnée<a name="FNanchor_1189" id="FNanchor_1189" href="#Footnote_1189" class="fnanchor">[1189]</a> à lui,<br />
+Pour s'en faire en ces lieux un ferme et sûr appui?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Il m'en a dit autant, et rit de mes alarmes;<br />
+Mais je crains des chrétiens les complots et les charmes,<br />
+Et que sur mon époux leur troupeau ramassé<span class="dalign">255</span><br />
+Ne venge tant de sang que mon père a versé.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p>
+
+<p>Leur secte est insensée, impie, et sacrilége<a name="FNanchor_1190" id="FNanchor_1190" href="#Footnote_1190" class="fnanchor">[1190]</a>,<br />
+Et dans son sacrifice use de sortilége;<br />
+Mais sa fureur ne va qu'à briser nos autels:<br />
+Elle n'en veut qu'aux Dieux, et non pas aux mortels.<span class="dalign">260</span><br />
+Quelque sévérité que sur eux on déploie,<br />
+Ils souffrent sans murmure, et meurent avec joie;<br />
+Et depuis qu'on les traite en criminels d'État,<br />
+On ne peut les charger d'aucun assassinat.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Tais-toi, mon père vient.<span class="pagenum"><a name="Page_499" id="Page_499">499</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE IV.</h3>
+
+<h4>FÉLIX, ALBIN, PAULINE, STRATONICE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p><span class="i11">Ma fille, que ton songe<a name="FNanchor_1191" id="FNanchor_1191" href="#Footnote_1191" class="fnanchor">[1191]</a></span><span class="dalign">265</span><br />
+En d'étranges frayeurs ainsi que toi me plonge<a name="FNanchor_1192" id="FNanchor_1192" href="#Footnote_1192" class="fnanchor">[1192]</a>!<br />
+Que j'en crains les effets, qui semblent s'approcher!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Quelle subite alarme ainsi vous peut toucher<a name="FNanchor_1193" id="FNanchor_1193" href="#Footnote_1193" class="fnanchor">[1193]</a>?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Sévère n'est point mort.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p><span class="i10">Quel mal nous fait sa vie?</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Il est le favori de l'empereur Décie.<span class="dalign">270</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Après l'avoir sauvé des mains des ennemis,<br />
+L'espoir d'un si haut rang lui devenoit permis;<br />
+Le destin, aux grands c&oelig;urs si souvent mal propice,<br />
+Se résout quelquefois à leur faire justice.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Il vient ici lui-même.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p><span class="i8">Il vient!</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p><span class="i12">Tu le vas voir.</span><span class="dalign">275</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>C'en est trop; mais comment le pouvez-vous savoir?<span class="pagenum"><a name="Page_500" id="Page_500">500</a></span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Albin l'a rencontré dans la proche campagne;<br />
+Un gros de courtisans en foule l'accompagne,<br />
+Et montre assez quel est son rang et son crédit;<br />
+Mais, Albin, redis-lui ce que ses gens t'ont dit.<span class="dalign">280</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p>
+
+<p>Vous savez quelle fut cette grande journée,<br />
+Que sa perte pour nous rendit si fortunée,<br />
+Où l'Empereur captif, par sa main dégagé,<br />
+Rassura son parti déjà découragé,<br />
+Tandis que sa vertu succomba sous le nombre;<span class="dalign">285</span><br />
+Vous savez les honneurs qu'on fit faire à son ombre,<br />
+Après qu'entre les morts on ne le put trouver:<br />
+Le roi de Perse aussi l'avoit fait enlever.<br />
+Témoin de ses hauts faits et de son grand courage<a name="FNanchor_1194" id="FNanchor_1194" href="#Footnote_1194" class="fnanchor">[1194]</a>,<br />
+Ce monarque en voulut connoître le visage;<span class="dalign">290</span><br />
+On le mit dans sa tente, où tout percé de coups,<br />
+Tout mort qu'il paroissoit, il fit mille jaloux<a name="FNanchor_1195" id="FNanchor_1195" href="#Footnote_1195" class="fnanchor">[1195]</a>;<br />
+Là bientôt il montra quelque signe de vie:<br />
+Ce prince généreux en eut l'âme ravie<a name="FNanchor_1196" id="FNanchor_1196" href="#Footnote_1196" class="fnanchor">[1196]</a>,<br />
+Et sa joie, en dépit de son dernier malheur,<span class="dalign">295</span><br />
+Du bras qui le causoit honora la valeur;<br />
+Il en fit prendre soin, la cure en fut secrète;<br />
+Et comme au bout d'un mois sa santé fut parfaite<a name="FNanchor_1197" id="FNanchor_1197" href="#Footnote_1197" class="fnanchor">[1197]</a>,<br />
+Il offrit dignités, alliance, trésors,<br />
+Et pour gagner Sévère il fit cent vains efforts.<span class="dalign">300</span><br />
+Après avoir comblé ses refus de louange,<br />
+Il envoie à Décie en proposer l'échange;<span class="pagenum"><a name="Page_501" id="Page_501">501</a></span><br />
+Et soudain l'Empereur, transporté de plaisir,<br />
+Offre au Perse son frère et cent chefs à choisir.<br />
+Ainsi revint au camp le valeureux Sévère<span class="dalign">305</span><br />
+De sa haute vertu recevoir le salaire;<br />
+La faveur de Décie en fut le digne prix.<br />
+De nouveau l'on combat, et nous sommes surpris.<br />
+Ce malheur toutefois sert à croître sa gloire:<br />
+Lui seul rétablit l'ordre, et gagne la victoire,<span class="dalign">310</span><br />
+Mais si belle, et si pleine, et par tant de beaux faits,<br />
+Qu'on nous offre tribut, et nous faisons la paix.<br />
+L'Empereur, qui lui montre une amour infinie<a name="FNanchor_1198" id="FNanchor_1198" href="#Footnote_1198" class="fnanchor">[1198]</a>,<br />
+Après ce grand succès l'envoie en Arménie;<br />
+Il vient en apporter la nouvelle en ces lieux,<span class="dalign">315</span><br />
+Et par un sacrifice en rendre hommage aux Dieux<a name="FNanchor_1199" id="FNanchor_1199" href="#Footnote_1199" class="fnanchor">[1199]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>O ciel! en quel état ma fortune est réduite!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p>
+
+<p>Voilà ce que j'ai su d'un homme de sa suite,<br />
+Et j'ai couru, Seigneur, pour vous y disposer.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Ah! sans doute, ma fille, il vient pour t'épouser:<span class="dalign">320</span><br />
+L'ordre d'un sacrifice est pour lui peu de chose;<br />
+C'est un prétexte faux dont l'amour est la cause.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Cela pourroit bien être: il m'aimoit chèrement.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Que ne permettra-t-il à son ressentiment?<br />
+Et jusques à quel point ne porte sa vengeance<span class="dalign">325</span><br />
+Une juste colère avec tant de puissance?<br />
+Il nous perdra, ma fille.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_502" id="Page_502">502</a></span>
+<span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p><span class="i10">Il est trop généreux.</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Tu veux flatter en vain un père malheureux:<br />
+Il nous perdra, ma fille. Ah! regret qui me tue<br />
+De n'avoir pas aimé la vertu toute nue!<span class="dalign">330</span><br />
+Ah! Pauline, en effet, tu m'as trop obéi;<br />
+Ton courage étoit bon, ton devoir l'a trahi.<br />
+Que ta rébellion m'eût été favorable!<br />
+Qu'elle m'eût garanti d'un état déplorable!<br />
+Si quelque espoir me reste, il n'est plus aujourd'hui<span class="dalign">335</span><br />
+Qu'en l'absolu pouvoir qu'il te donnoit sur lui;<br />
+Ménage en ma faveur l'amour qui le possède,<br />
+Et d'où provient mon mal fais sortir le remède.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Moi, moi! que je revoie un si puissant vainqueur,<br />
+Et m'expose à des yeux qui me percent le c&oelig;ur!<span class="dalign">340</span><br />
+Mon père, je suis femme, et je sais ma foiblesse;<br />
+Je sens déjà mon c&oelig;ur qui pour lui s'intéresse,<br />
+Et poussera sans doute, en dépit de ma foi,<br />
+Quelque soupir indigne et de vous et de moi.<br />
+Je ne le verrai point.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p><span class="i9">Rassure un peu ton âme.</span><span class="dalign">345</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Il est toujours aimable, et je suis toujours femme;<br />
+Dans le pouvoir sur moi que ses regards ont eu,<br />
+Je n'ose m'assurer de toute ma vertu<a name="FNanchor_1200" id="FNanchor_1200" href="#Footnote_1200" class="fnanchor">[1200]</a>.<br />
+Je ne le verrai point.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p><span class="i9">Il faut le voir, ma fille,</span><br />
+Ou tu trahis ton père et toute ta famille.<span class="dalign">350</span></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_503" id="Page_503">503</a></span>
+<span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>C'est à moi d'obéir, puisque vous commandez;<br />
+Mais voyez les périls où vous me hasardez.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Ta vertu m'est connue.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p><span class="i10">Elle vaincra sans doute;</span><br />
+Ce n'est pas le succès que mon âme redoute:<br />
+Je crains ce dur combat et ces troubles puissants<span class="dalign">355</span><br />
+Que fait<a name="FNanchor_1201" id="FNanchor_1201" href="#Footnote_1201" class="fnanchor">[1201]</a> déjà chez moi la révolte des sens;<br />
+Mais puisqu'il faut combattre un ennemi que j'aime,<br />
+Souffrez que je me puisse armer contre moi-même,<br />
+Et qu'un peu de loisir me prépare à le voir.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Jusqu'au-devant des murs je vais le recevoir;<span class="dalign">360</span><br />
+Rappelle cependant tes forces étonnées,<br />
+Et songe qu'en tes mains tu tiens nos destinées.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Oui, je vais de nouveau dompter mes sentiments,<br />
+Pour servir de victime à vos commandements.</p>
+
+<p class="center p2"><span class="smcap"><small><b>FIN DU PREMIER ACTE.</b></small></span></p>
+<hr class="c5" />
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_504" id="Page_504">504</a></span></p>
+
+<h2>ACTE II.</h2>
+<hr class="c5" />
+
+<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<h4>SÉVÈRE, FABIAN.</h4>
+
+<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p>
+
+<p>Cependant que Félix donne ordre au sacrifice,<span class="dalign">365</span><br />
+Pourrai-je prendre un temps à mes v&oelig;ux si propice?<br />
+Pourrai-je voir Pauline, et rendre à ses beaux yeux<br />
+L'hommage souverain que l'on va rendre aux Dieux?<br />
+Je ne t'ai point celé que c'est ce qui m'amène,<br />
+Le reste est un prétexte à soulager ma peine<a name="FNanchor_1202" id="FNanchor_1202" href="#Footnote_1202" class="fnanchor">[1202]</a>;<span class="dalign">370</span><br />
+Je viens sacrifier, mais c'est à ses beautés<br />
+Que je viens immoler toutes mes volontés.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FABIAN.</span></p>
+
+<p>Vous la verrez, Seigneur.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p>
+
+<p><span class="i10">Ah! quel comble de joie!</span><br />
+Cette chère beauté consent que je la voie<a name="FNanchor_1203" id="FNanchor_1203" href="#Footnote_1203" class="fnanchor">[1203]</a>!<br />
+Mais ai-je sur son âme encor quelque pouvoir?<span class="dalign">375</span><br />
+Quelque reste d'amour s'y fait-il encor voir<a name="FNanchor_1204" id="FNanchor_1204" href="#Footnote_1204" class="fnanchor">[1204]</a>?<br />
+Quel trouble, quel transport lui cause ma venue?<br />
+Puis-je tout espérer de cette heureuse vue?<br />
+Car je voudrois mourir plutôt que d'abuser<br />
+Des lettres de faveur que j'ai pour l'épouser;<span class="dalign">380</span><span class="pagenum"><a name="Page_505" id="Page_505">505</a></span><br />
+Elles sont pour Félix, non pour triompher d'elle:<br />
+Jamais à ses desirs mon c&oelig;ur ne fut rebelle;<br />
+Et si mon mauvais sort avoit changé<a name="FNanchor_1205" id="FNanchor_1205" href="#Footnote_1205" class="fnanchor">[1205]</a> le sien,<br />
+Je me vaincrois moi-même, et ne prétendrois rien.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FABIAN.</span></p>
+
+<p>Vous la verrez, c'est tout ce que je vous puis dire.<span class="dalign">385</span></p>
+
+<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p>
+
+<p>D'où vient que tu frémis, et que ton c&oelig;ur soupire?<br />
+Ne m'aime-t-elle plus? éclaircis-moi ce point.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FABIAN.</span></p>
+
+<p>M'en croirez-vous, Seigneur? ne la revoyez point<a name="FNanchor_1206" id="FNanchor_1206" href="#Footnote_1206" class="fnanchor">[1206]</a>;<br />
+Portez en lieu plus haut l'honneur de vos caresses:<br />
+Vous trouverez à Rome<a name="FNanchor_1207" id="FNanchor_1207" href="#Footnote_1207" class="fnanchor">[1207]</a> assez d'autres maîtresses;<span class="dalign">390</span><br />
+Et dans ce haut degré de puissance et d'honneur,<br />
+Les plus grands y tiendront votre amour à bonheur.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p>
+
+<p>Qu'à des pensers si bas mon âme se ravale!<br />
+Que je tienne Pauline à mon sort inégale!<br />
+Elle en a mieux usé, je la dois imiter;<span class="dalign">395</span><br />
+Je n'aime mon bonheur que pour la mériter.<br />
+Voyons-la, Fabian; ton discours m'importune;<br />
+Allons mettre à ses pieds cette haute fortune:<br />
+Je l'ai dans les combats trouvée heureusement,<br />
+En cherchant une mort digne de son amant;<span class="dalign">400</span><br />
+Ainsi ce rang est sien, cette faveur est sienne,<br />
+Et je n'ai rien enfin que d'elle je ne tienne.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FABIAN.</span></p>
+
+<p>Non, mais encore un coup ne la revoyez point.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p>
+
+<p>Ah! c'en est trop, enfin éclaircis-moi ce point;<span class="pagenum"><a name="Page_506" id="Page_506">506</a></span><br />
+As-tu vu des froideurs quand tu l'en as priée?<span class="dalign">405</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">FABIAN.</span></p>
+
+<p>Je tremble à vous le dire; elle est....</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p>
+
+<span class="i13">Quoi?</span>
+
+<p><span class="smcap i6">FABIAN.</span></p>
+
+<span class="i16">Mariée.</span>
+
+<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p>
+
+<p>Soutiens-moi, Fabian; ce coup de foudre est grand,<br />
+Et frappe d'autant plus que plus il me surprend.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FABIAN.</span></p>
+
+<p>Seigneur, qu'est devenu ce généreux courage?</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p>
+
+<p>La constance est ici d'un difficile usage:<span class="dalign">410</span><br />
+De pareils déplaisirs accablent un grand c&oelig;ur;<br />
+La vertu la plus mâle en perd toute vigueur;<br />
+Et quand d'un feu si beau les âmes sont éprises,<br />
+La mort les trouble moins que de telles surprises.<br />
+Je ne suis plus à moi quand j'entends ce discours<a name="FNanchor_1208" id="FNanchor_1208" href="#Footnote_1208" class="fnanchor">[1208]</a>.<span class="dalign">415</span><br />
+Pauline est mariée!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FABIAN.</span></p>
+
+<p><span class="i8">Oui, depuis quinze jours,</span><br />
+Polyeucte, un seigneur des premiers d'Arménie,<br />
+Goûte de son hymen la douceur infinie.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p>
+
+<p>Je ne la puis du moins blâmer d'un mauvais choix,<br />
+Polyeucte a du nom, et sort du sang des rois.<span class="dalign">420</span><br />
+Foibles soulagements d'un malheur sans remède!<br />
+Pauline, je verrai qu'un autre vous possède!<br />
+<span class="i1">O ciel, qui malgré moi me renvoyez au jour.</span><br />
+O sort, qui redonniez l'espoir à mon amour,<br />
+Reprenez la faveur que vous m'avez prêtée,<span class="dalign">425</span><br />
+Et rendez-moi la mort que vous m'avez ôtée.<span class="pagenum"><a name="Page_507" id="Page_507">507</a></span><br />
+<span class="i1">Voyons-la toutefois, et dans ce triste lieu</span><br />
+Achevons de mourir en lui disant adieu;<br />
+Que mon c&oelig;ur, chez les morts emportant son image,<br />
+De son dernier soupir puisse lui faire hommage<a name="FNanchor_1209" id="FNanchor_1209" href="#Footnote_1209" class="fnanchor">[1209]</a>!<span class="dalign">430</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">FABIAN.</span></p>
+
+<p>Seigneur, considérez....</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p>
+
+<p><span class="i9">Tout est considéré.</span><br />
+Quel désordre peut craindre un c&oelig;ur désespéré?<br />
+N'y consent-elle pas?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FABIAN.</span></p>
+
+<span class="i8">Oui, Seigneur, mais....</span>
+
+<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p>
+
+<span class="i16">N'importe.</span>
+
+<p><span class="smcap i6">FABIAN.</span></p>
+
+<p>Cette vive douleur en deviendra plus forte.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p>
+
+<p>Et ce n'est pas un mal que je veuille guérir;<span class="dalign">435</span><br />
+Je ne veux que la voir, soupirer, et mourir.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FABIAN.</span></p>
+
+<p>Vous vous échapperez sans doute en sa présence:<br />
+Un amant qui perd tout n'a plus de complaisance;<br />
+Dans un tel entretien il suit sa passion<a name="FNanchor_1210" id="FNanchor_1210" href="#Footnote_1210" class="fnanchor">[1210]</a>,<br />
+Et ne pousse qu'injure et qu'imprécation.<span class="dalign">440</span></p>
+
+<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p>
+
+<p>Juge autrement de moi: mon respect dure encore;<br />
+Tout violent qu'il est, mon désespoir l'adore.<br />
+Quels reproches aussi peuvent m'être permis?<br />
+De quoi puis-je accuser qui ne m'a rien promis?<br />
+Elle n'est point parjure, elle n'est point légère:<span class="dalign">445</span><br />
+Son devoir m'a trahi, mon malheur, et son père.<br />
+Mais son devoir fut juste, et son père eut raison:<span class="pagenum"><a name="Page_508" id="Page_508">508</a></span><br />
+J'impute à mon malheur toute la trahison;<br />
+Un peu moins de fortune, et plus tôt arrivée,<br />
+Eût gagné l'un par l'autre, et me l'eût conservée;<span class="dalign">450</span><br />
+Trop heureux, mais trop tard, je n'ai pu l'acquérir:<br />
+Laisse-la-moi donc voir, soupirer, et mourir.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FABIAN.</span></p>
+
+<p>Oui, je vais l'assurer qu'en ce malheur extrême<br />
+Vous êtes assez fort pour vous vaincre vous-même.<br />
+Elle a craint comme moi ces premiers mouvements<span class="dalign">455</span><br />
+Qu'une perte imprévue arrache aux vrais amants,<br />
+Et dont la violence excite assez de trouble,<br />
+Sans que l'objet présent l'irrite et le redouble<a name="FNanchor_1211" id="FNanchor_1211" href="#Footnote_1211" class="fnanchor">[1211]</a>.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p>
+
+<p>Fabian, je la vois.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FABIAN.</span></p>
+
+<span class="i8">Seigneur, souvenez-vous....</span>
+
+<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p>
+
+<p>Hélas! elle aime un autre, un autre est son époux.<span class="dalign">460</span></p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE II.</h3>
+
+<h4>SÉVÈRE, PAULINE, STRATONICE, FABIAN.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Oui, je l'aime, Seigneur, et n'en fais point d'excuse<a name="FNanchor_1212" id="FNanchor_1212" href="#Footnote_1212" class="fnanchor">[1212]</a>;<br />
+Que tout autre que moi vous flatte et vous abuse,<br />
+Pauline a l'âme noble, et parle à c&oelig;ur ouvert:<br />
+Le bruit de votre mort n'est point ce qui vous perd.<br />
+Si le ciel en mon choix eût mis mon hyménée,<span class="dalign">465</span><br />
+A vos seules vertus je me serois donnée,<br />
+Et toute la rigueur de votre premier sort<span class="pagenum"><a name="Page_509" id="Page_509">509</a></span><br />
+Contre votre mérite eût fait un vain effort.<br />
+Je découvrois en vous d'assez illustres marques<a name="FNanchor_1213" id="FNanchor_1213" href="#Footnote_1213" class="fnanchor">[1213]</a><br />
+Pour vous préférer même aux plus heureux monarques;<br />
+Mais puisque mon devoir m'imposoit d'autres lois,<br />
+De quelque amant pour moi que mon père eût fait choix,<br />
+Quand à ce grand pouvoir que la valeur vous donne<br />
+Vous auriez ajouté l'éclat d'une couronne,<br />
+Quand je vous aurois vu, quand je l'aurois haï,<span class="dalign">475</span><br />
+J'en aurois soupiré, mais j'aurois obéi,<br />
+Et sur mes passions ma raison souveraine<br />
+Eût blâmé mes soupirs et dissipé ma haine.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p>
+
+<p>Que vous êtes heureuse, et qu'un peu de soupirs<br />
+Fait un aisé remède à tous vos déplaisirs<a name="FNanchor_1214" id="FNanchor_1214" href="#Footnote_1214" class="fnanchor">[1214]</a>!<span class="dalign">480</span><br />
+Ainsi de vos desirs toujours reine absolue,<br />
+Les plus grands changements vous trouvent résolue;<br />
+De la plus forte ardeur vous portez vos esprits<a name="FNanchor_1215" id="FNanchor_1215" href="#Footnote_1215" class="fnanchor">[1215]</a><br />
+Jusqu'à l'indifférence et peut-être au mépris;<br />
+Et votre fermeté fait succéder sans peine<span class="dalign">485</span><br />
+La faveur au dédain, et l'amour à la haine<a name="FNanchor_1216" id="FNanchor_1216" href="#Footnote_1216" class="fnanchor">[1216]</a>.<br />
+<span class="i1">Qu'un peu de votre humeur ou de votre vertu</span><br />
+Soulageroit les maux de ce c&oelig;ur abattu!<br />
+Un soupir, une larme à regret épandue<br />
+M'auroit déjà guéri de vous avoir perdue;<span class="dalign">490</span><br />
+Ma raison pourroit tout sur l'amour affoibli,<br />
+Et de l'indifférence iroit jusqu'à l'oubli;<br />
+Et mon feu désormais se réglant sur le vôtre,<br />
+Je me tiendrois heureux entre les bras d'une autre<a name="FNanchor_1217" id="FNanchor_1217" href="#Footnote_1217" class="fnanchor">[1217]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_510" id="Page_510">510</a></span><br />
+<span class="i1">O trop aimable objet, qui m'avez trop charmé,</span><span class="dalign">495</span><br />
+Est-ce là comme on aime, et m'avez-vous aimé?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Je vous l'ai trop fait voir, Seigneur; et si mon âme<a name="FNanchor_1218" id="FNanchor_1218" href="#Footnote_1218" class="fnanchor">[1218]</a><br />
+Pouvoit bien étouffer les restes de sa flamme,<br />
+Dieux, que j'éviterois de rigoureux tourments!<br />
+Ma raison, il est vrai, dompte mes sentiments<a name="FNanchor_1219" id="FNanchor_1219" href="#Footnote_1219" class="fnanchor">[1219]</a>;<span class="dalign">500</span><br />
+Mais quelque autorité que sur eux elle ait prise,<br />
+Elle n'y règne pas, elle les tyrannise;<br />
+Et quoique le dehors soit sans émotion,<br />
+Le dedans n'est que trouble et que sédition.<br />
+Un je ne sais quel charme encor vers vous m'emporte;<span class="dalign">505</span><br />
+Votre mérite est grand, si ma raison est forte:<br />
+Je le vois encor tel qu'il alluma mes feux,<br />
+D'autant plus puissamment solliciter mes v&oelig;ux,<br />
+Qu'il est environné de puissance et de gloire,<br />
+Qu'en tous lieux après vous il traîne la victoire,<span class="dalign">510</span><br />
+Que j'en sais mieux le prix, et qu'il n'a point déçu<br />
+Le généreux espoir que j'en avois conçu.<br />
+Mais ce même devoir qui le vainquit dans Rome,<br />
+Et qui me range ici dessous les lois d'un homme,<br />
+Repousse encor si bien l'effort de tant d'appas,<span class="dalign">515</span><br />
+Qu'il déchire mon âme et ne l'ébranle pas.<br />
+C'est cette vertu même, à nos desirs cruelle,<br />
+Que vous louiez alors en blasphémant contre elle:<br />
+Plaignez-vous-en encor; mais louez sa rigueur,<br />
+Qui triomphe à la fois de vous et de mon c&oelig;ur;<span class="dalign">520</span><br />
+Et voyez qu'un devoir moins ferme et moins sincère<a name="FNanchor_1220" id="FNanchor_1220" href="#Footnote_1220" class="fnanchor">[1220]</a><span class="pagenum"><a name="Page_511" id="Page_511">511</a></span><br />
+N'auroit pas mérité l'amour du grand Sévère.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p>
+
+<p>Ah! Madame, excusez une aveugle douleur<a name="FNanchor_1221" id="FNanchor_1221" href="#Footnote_1221" class="fnanchor">[1221]</a>,<br />
+Qui ne connoît plus rien que l'excès du malheur:<br />
+Je nommois inconstance, et prenois pour un crime<a name="FNanchor_1222" id="FNanchor_1222" href="#Footnote_1222" class="fnanchor">[1222]</a><span class="dalign">525</span><br />
+De ce juste devoir l'effort le plus sublime.<br />
+De grâce, montrez moins à mes sens désolés<br />
+La grandeur de ma perte et ce que vous valez;<br />
+Et cachant par pitié cette vertu si rare,<br />
+Qui redouble mes feux lorsqu'elle nous sépare,<span class="dalign">530</span><br />
+Faites voir des défauts qui puissent à leur tour<br />
+Affoiblir ma douleur avecque mon amour.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Hélas! cette vertu, quoique enfin invincible,<br />
+Ne laisse que trop voir une âme trop sensible.<br />
+Ces pleurs en sont témoins, et ces lâches soupirs<span class="dalign">535</span><br />
+Qu'arrachent de nos feux les cruels souvenirs:<br />
+Trop rigoureux effets d'une aimable présence<br />
+Contre qui mon devoir a trop peu de défense!<br />
+Mais si vous estimez ce vertueux devoir,<br />
+Conservez-m'en la gloire, et cessez de me voir.<span class="dalign">540</span><br />
+Épargnez-moi des pleurs qui coulent à ma honte;<br />
+Épargnez-moi des feux qu'à regret je surmonte;<br />
+Enfin épargnez-moi ces tristes entretiens,<br />
+Qui ne font qu'irriter vos tourments et les miens.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p>
+
+<p>Que je me prive ainsi du seul bien qui me reste!<span class="dalign">545</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Sauvez-vous d'une vue à tous les deux funeste.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p>
+
+<p>Quel prix de mon amour! quel fruit de mes travaux!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_512" id="Page_512">512</a></span>
+<span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>C'est le remède seul qui peut guérir nos maux.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p>
+
+<p>Je veux mourir des miens: aimez-en la mémoire.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Je veux guérir des miens: ils souilleroient ma gloire.<span class="dalign">550</span></p>
+
+<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p>
+
+<p>Ah! puisque votre gloire en prononce l'arrêt,<br />
+Il faut que ma douleur cède à son intérêt.<br />
+Est-il rien que sur moi cette gloire n'obtienne<a name="FNanchor_1223" id="FNanchor_1223" href="#Footnote_1223" class="fnanchor">[1223]</a>?<br />
+Elle me rend les soins que je dois à la mienne.<br />
+Adieu: je vais chercher au milieu des combats<span class="dalign">555</span><br />
+Cette immortalité que donne un beau trépas,<br />
+Et remplir dignement, par une mort pompeuse,<br />
+De mes premiers exploits l'attente avantageuse,<br />
+Si toutefois, après ce coup mortel du sort,<br />
+J'ai de la vie assez pour chercher une mort.<span class="dalign">560</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Et moi, dont votre vue augmente le supplice,<br />
+Je l'éviterai même en votre sacrifice<a name="FNanchor_1224" id="FNanchor_1224" href="#Footnote_1224" class="fnanchor">[1224]</a>;<br />
+Et seule dans ma chambre enfermant mes regrets,<br />
+Je vais pour vous aux Dieux faire des v&oelig;ux secrets.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p>
+
+<p>Puisse le juste ciel, content de ma ruine,<span class="dalign">565</span><br />
+Combler d'heur et de jours Polyeucte et Pauline!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Puisse trouver Sévère, après tant de malheur,<br />
+Une félicité digne de sa valeur!</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p>
+
+<p>Il la trouvoit en vous.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_513" id="Page_513">513</a></span>
+<span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<span class="i9">Je dépendois d'un père.</span>
+
+<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p>
+
+<p>O devoir qui me perd et qui me désespère!<span class="dalign">570</span><br />
+Adieu, trop vertueux objet, et trop charmant.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Adieu, trop malheureux et trop parfait amant.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE III.</h3>
+
+<h4>PAULINE, STRATONICE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p>
+
+<p>Je vous ai plaints<a name="FNanchor_1225" id="FNanchor_1225" href="#Footnote_1225" class="fnanchor">[1225]</a> tous deux, j'en verse encor des larmes;
+Mais du moins votre esprit est hors de ses alarmes:<br />
+Vous voyez clairement que votre songe est vain;<span class="dalign">575</span><br />
+Sévère ne vient pas la vengeance à la main.</p>
+
+<p><span class="smcap i6 ">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Laisse-moi respirer du moins, si tu m'as plainte:<br />
+Au fort de ma douleur tu rappelles ma crainte;<br />
+Souffre un peu de relâche à mes esprits troublés,<br />
+Et ne m'accable point par des maux redoublés.<span class="dalign">580</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p>
+
+<p>Quoi? vous craignez encor!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p><span class="i11">Je tremble, Stratonice;</span><br />
+Et bien que je m'effraye avec peu de justice<a name="FNanchor_1226" id="FNanchor_1226" href="#Footnote_1226" class="fnanchor">[1226]</a>,<br />
+Cette injuste frayeur sans cesse reproduit<br />
+L'image des malheurs que j'ai vus cette nuit.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p>
+
+<p>Sévère est généreux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_514" id="Page_514">514</a></span>
+<span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p><span class="i9">Malgré sa retenue,</span><span class="dalign">585</span><br />
+Polyeucte sanglant frappe toujours ma vue.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p>
+
+<p>Vous voyez ce rival faire des v&oelig;ux pour lui<a name="FNanchor_1227" id="FNanchor_1227" href="#Footnote_1227" class="fnanchor">[1227]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Je crois même au besoin qu'il seroit son appui;<br />
+Mais soit cette croyance ou fausse ou véritable,<br />
+Son séjour en ce lieu m'est toujours redoutable;<span class="dalign">590</span><br />
+A quoi que sa vertu puisse le disposer<a name="FNanchor_1228" id="FNanchor_1228" href="#Footnote_1228" class="fnanchor">[1228]</a>,<br />
+Il est puissant, il m'aime, et vient pour m'épouser.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE IV.</h3>
+
+<h4>POLYEUCTE, NÉARQUE, PAULINE, STRATONICE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>C'est trop verser de pleurs: il est temps qu'ils tarissent,<br />
+Que votre douleur cesse, et vos craintes finissent;<br />
+Malgré les faux avis par vos Dieux envoyés,<span class="dalign">595</span><br />
+Je suis vivant, Madame, et vous me revoyez.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Le jour est encor long, et ce qui plus m'effraie,<br />
+La moitié de l'avis se trouve déjà vraie:<br />
+J'ai cru Sévère mort, et je le vois ici.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Je le sais; mais enfin j'en prends peu de souci.<span class="dalign">600</span><br />
+Je suis dans Mélitène, et quel que soit Sévère,<br />
+Votre père y commande, et l'on m'y considère;<br />
+Et je ne pense pas qu'on puisse avec raison<span class="pagenum"><a name="Page_515" id="Page_515">515</a></span><br />
+D'un c&oelig;ur tel que le sien craindre une trahison.<br />
+On m'avoit assuré qu'il vous faisoit visite,<span class="dalign">605</span><br />
+Et je venois lui rendre un honneur qu'il mérite.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Il vient de me quitter assez triste et confus;<br />
+Mais j'ai gagné sur lui qu'il ne me verra plus.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Quoi! vous me soupçonnez déjà de quelque ombrage?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Je ferois à tous trois un trop sensible outrage.<span class="dalign">610</span><br />
+J'assure mon repos, que troublent ses regards.<br />
+La vertu la plus ferme évite le hasards:<br />
+Qui s'expose au péril veut bien trouver sa perte;<br />
+Et pour vous en parler avec une âme ouverte,<br />
+Depuis qu'un vrai mérite a pu nous enflammer,<span class="dalign">615</span><br />
+Sa présence toujours a droit de nous charmer.<br />
+Outre qu'on doit rougir de s'en laisser surprendre,<br />
+On souffre à résister, on souffre à s'en défendre;<br />
+Et bien que la vertu triomphe de ces feux,<br />
+La victoire est pénible, et le combat honteux.<span class="dalign">620</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>O vertu trop parfaite, et devoir trop sincère,<br />
+Que vous devez coûter de regrets à Sévère!<br />
+Qu'aux dépens d'un beau feu vous me rendez heureux,<br />
+Et que vous êtes doux à mon c&oelig;ur amoureux!<br />
+Plus je vois mes défauts et plus je vous contemple,<span class="dalign">625</span><br />
+Plus j'admire....</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE V.</h3>
+
+<h4>POLYEUCTE, PAULINE, NÉARQUE, STRATONICE, CLÉON.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">CLÉON.</span></p>
+
+<p><span class="i9">Seigneur, Félix vous mande au temple:</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_516" id="Page_516">516</a></span><br />
+La victime est choisie, et le peuple à genoux,<br />
+Et pour sacrifier on n'attend plus que vous.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Va, nous allons te suivre. Y venez-vous, Madame?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Sévère craint ma vue, elle irrite sa flamme:<span class="dalign">630</span><br />
+Je lui tiendrai parole, et ne veux plus le voir.<br />
+Adieu: vous l'y verrez; pensez à son pouvoir,<br />
+Et ressouvenez-vous que sa faveur est grande<a name="FNanchor_1229" id="FNanchor_1229" href="#Footnote_1229" class="fnanchor">[1229]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Allez, tout son crédit n'a rien que j'appréhende;<br />
+Et comme je connois sa générosité,<span class="dalign">635</span><br />
+Nous ne nous combattrons que de civilité.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE VI.</h3>
+
+<h4>POLYEUCTE, NÉARQUE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p>
+
+<p>Où pensez-vous aller?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p><span class="i9">Au temple, où l'on m'appelle.</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p>
+
+<p>Quoi? vous mêler aux v&oelig;ux d'une troupe infidèle!<br />
+Oubliez-vous déjà que vous êtes chrétien?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Vous par qui je le suis, vous en souvient-il bien?<span class="dalign">640</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p>
+
+<p>J'abhorre les faux Dieux.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p><span class="i11">Et moi, je les déteste.</span></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_517" id="Page_517">517</a></span>
+<span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p>
+
+<p>Je tiens leur culte impie.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p><span class="i10">Et je le tiens funeste.</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p>
+
+<p>Fuyez donc leurs autels.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p><span class="i10">Je les veux renverser<a name="FNanchor_1230" id="FNanchor_1230" href="#Footnote_1230" class="fnanchor">[1230]</a>,</span><br />
+Et mourir dans leur temple, ou les y terrasser<a name="FNanchor_1231" id="FNanchor_1231" href="#Footnote_1231" class="fnanchor">[1231]</a>.<br />
+<span class="i1">Allons, mon cher Néarque, allons aux yeux des hommes</span><br />
+Braver l'idolâtrie, et montrer qui nous sommes<br />
+C'est l'attente du ciel, il nous la faut remplir;<br />
+Je viens de le promettre, et je vais l'accomplir<a name="FNanchor_1232" id="FNanchor_1232" href="#Footnote_1232" class="fnanchor">[1232]</a>.<br />
+Je rends grâces au Dieu que tu m'as fait connoître<br />
+De cette occasion qu'il a sitôt fait naître,<span class="dalign">650</span><br />
+Où déjà sa bonté, prête à me couronner,<br />
+Daigne éprouver la foi qu'il vient de me donner.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p>
+
+<p>Ce zèle est trop ardent, souffrez qu'il se modère.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>On n'en peut avoir trop pour le Dieu qu'on révère.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p>
+
+<p>Vous trouverez la mort.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p><span class="i10">Je la cherche pour lui.</span><span class="dalign">655</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p>
+
+<p>Et si ce c&oelig;ur s'ébranle?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p><span class="i10">Il sera mon appui.</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p>
+
+<p>Il ne commande point que l'on s'y précipite.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_518" id="Page_518">518</a></span>
+<span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Plus elle est volontaire, et plus elle mérite.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p>
+
+<p>Il suffit, sans chercher, d'attendre et de souffrir.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>On souffre avec regret quand on n'ose s'offrir.<span class="dalign">660</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p>
+
+<p>Mais dans ce temple enfin la mort est assurée.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Mais dans le ciel déjà la palme est préparée.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p>
+
+<p>Par une sainte vie il faut la mériter<a name="FNanchor_1233" id="FNanchor_1233" href="#Footnote_1233" class="fnanchor">[1233]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Mes crimes, en vivant, me la pourroient ôter.<br />
+Pourquoi mettre au hasard ce que la mort assure?<span class="dalign">665</span><br />
+Quand elle ouvre le ciel, peut-elle sembler dure?<br />
+Je suis chrétien, Néarque, et le suis tout à fait;<br />
+La foi que j'ai reçue aspire à son effet.<br />
+Qui fuit croit lâchement, et n'a qu'une foi morte.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p>
+
+<p>Ménagez votre vie, à Dieu même elle importe<a name="FNanchor_1234" id="FNanchor_1234" href="#Footnote_1234" class="fnanchor">[1234]</a>:<span class="dalign">670</span><br />
+Vivez pour protéger les chrétiens en ces lieux.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>L'exemple de ma mort les fortifiera mieux.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p>
+
+<p>Vous voulez donc mourir?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p><span class="i11">Vous aimez donc à vivre?</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p>
+
+<p>Je ne puis déguiser que j'ai peine à vous suivre:<br />
+Sous l'horreur des tourments je crains de succomber.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_519" id="Page_519">519</a></span>
+<span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Qui marche assurément n'a point peur de tomber:<br />
+Dieu fait part, au besoin, de sa force infinie.<br />
+Qui craint de le nier, dans son âme le nie:<br />
+Il croit le pouvoir faire, et doute de sa foi.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p>
+
+<p>Qui n'appréhende rien présume trop de soi.<span class="dalign">680</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>J'attends tout de sa grâce, et rien de ma foiblesse.<br />
+Mais loin de me presser, il faut que je vous presse!<br />
+D'où vient cette froideur?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p>
+
+<p><span class="i11">Dieu même a craint la mort.</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Il s'est offert pourtant: suivons ce saint effort;<br />
+Dressons-lui des autels sur des monceaux d'idoles.<span class="dalign">685</span><br />
+Il faut (je me souviens encor de vos paroles<a name="FNanchor_1235" id="FNanchor_1235" href="#Footnote_1235" class="fnanchor">[1235]</a>)<br />
+Négliger, pour lui plaire, et femme, et biens, et rang,<br />
+Exposer pour sa gloire et verser tout son sang.<br />
+Hélas! qu'avez-vous fait de cette amour parfaite<br />
+Que vous me souhaitiez, et que je vous souhaite?<span class="dalign">690</span><br />
+S'il vous en reste encor, n'êtes-vous point jaloux<br />
+Qu'à grand'peine chrétien, j'en montre plus que vous?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p>
+
+<p>Vous sortez du baptême, et ce qui vous anime,<br />
+C'est sa grâce qu'en vous n'affoiblit aucun crime;<br />
+Comme encor toute entière, elle agit pleinement,<span class="dalign">695</span><br />
+Et tout semble possible à son feu véhément;<br />
+Mais cette même grâce, en moi diminuée,<br />
+Et par mille péchés sans cesse exténuée,<br />
+Agit aux grands effets avec tant de langueur,<br />
+Que tout semble impossible à son peu de vigueur.<span class="dalign">700</span><span class="pagenum"><a name="Page_520" id="Page_520">520</a></span><br />
+Cette indigne mollesse et ces lâches défenses<br />
+Sont des punitions qu'attirent mes offenses;<br />
+Mais Dieu, dont on ne doit jamais se défier,<br />
+Me donne votre exemple à me fortifier.<br />
+<span class="i1">Allons, cher Polyeucte, allons aux yeux<a name="FNanchor_1236" id="FNanchor_1236" href="#Footnote_1236" class="fnanchor">[1236]</a> des hommes</span><br />
+Braver l'idolâtrie, et montrer qui nous sommes;<br />
+Puissé-je vous donner l'exemple de souffrir,<br />
+Comme vous me donnez celui de vous offrir!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>A cet heureux transport que le ciel vous envoie,<br />
+Je reconnois Néarque, et j'en pleure de joie.<span class="dalign">710</span><br />
+<span class="i1">Ne perdons plus de temps: le sacrifice est prêt;</span><br />
+Allons-y du vrai Dieu soutenir l'intérêt;<br />
+Allons fouler aux pieds ce foudre ridicule<br />
+Dont arme un bois pourri ce peuple trop crédule;<br />
+Allons en éclairer l'aveuglement fatal;<span class="dalign">715</span><br />
+Allons briser ces Dieux de pierre et de métal:<br />
+Abandonnons nos jours à cette ardeur céleste;<br />
+Faisons triompher Dieu: qu'il dispose du reste!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p>
+
+<p>Allons faire éclater sa gloire aux yeux de tous,<br />
+Et répondre avec zèle à ce qu'il veut de nous<a name="FNanchor_1237" id="FNanchor_1237" href="#Footnote_1237" class="fnanchor">[1237]</a>.<span class="dalign">720</span></p>
+
+<p class="center p2"><span class="smcap"><small><b>FIN DU SECOND ACTE.</b></small></span></p>
+<hr class="c5" />
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_521" id="Page_521">521</a></span></p>
+
+<h2>ACTE III.</h2>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<h4>PAULINE.</h4>
+
+<p>Que de soucis flottants, que de confus nuages<br />
+Présentent à mes yeux d'inconstantes images!<br />
+Douce tranquillité, que je n'ose espérer,<br />
+Que ton divin rayon tarde à les éclairer!<br />
+Mille agitations, que mes troubles produisent<a name="FNanchor_1238" id="FNanchor_1238" href="#Footnote_1238" class="fnanchor">[1238]</a>,<span class="dalign">725</span><br />
+Dans mon c&oelig;ur ébranlé tour à tour se détruisent:<br />
+Aucun espoir n'y coule où j'ose persister;<br />
+Aucun effroi n'y règne où j'ose m'arrêter.<br />
+Mon esprit, embrassant tout ce qu'il s'imagine,<br />
+Voit tantôt mon bonheur, et tantôt ma ruine<a name="FNanchor_1239" id="FNanchor_1239" href="#Footnote_1239" class="fnanchor">[1239]</a>,<span class="dalign">730</span><br />
+Et suit leur vaine idée avec si peu d'effet<a name="FNanchor_1240" id="FNanchor_1240" href="#Footnote_1240" class="fnanchor">[1240]</a>,<br />
+Qu'il ne peut espérer ni craindre tout à fait.<br />
+Sévère incessamment brouille ma fantaisie:<br />
+J'espère en sa vertu, je crains sa jalousie;<br />
+Et je n'ose penser que d'un &oelig;il bien égal<span class="dalign">735</span><br />
+Polyeucte en ces lieux puisse voir son rival.<br />
+Comme entre deux rivaux la haine est naturelle,<br />
+L'entrevue aisément se termine en querelle:<br />
+L'un voit aux mains d'autrui ce qu'il croit mériter,<span class="pagenum"><a name="Page_522" id="Page_522">522</a></span><br />
+L'autre un désespéré qui peut trop attenter<a name="FNanchor_1241" id="FNanchor_1241" href="#Footnote_1241" class="fnanchor">[1241]</a>.<span class="dalign">740</span><br />
+Quelque haute raison qui règle leur courage,<br />
+L'un conçoit de l'envie, et l'autre de l'ombrage;<br />
+La honte d'un affront, que chacun d'eux croit voir<br />
+Ou de nouveau reçue<a name="FNanchor_1242" id="FNanchor_1242" href="#Footnote_1242" class="fnanchor">[1242]</a>, ou prête à recevoir,<br />
+Consumant dès l'abord toute leur patience,<span class="dalign">745</span><br />
+Forme de la colère et de la défiance,<br />
+Et saisissant ensemble et l'époux et l'amant,<br />
+En dépit d'eux les livre à leur ressentiment.<br />
+Mais que je me figure une étrange chimère,<br />
+Et que je traite mal Polyeucte et Sévère!<span class="dalign">750</span><br />
+Comme si la vertu de ces fameux rivaux<br />
+Ne pouvoit s'affranchir de ces communs défauts!<br />
+Leurs âmes à tous deux d'elles-mêmes maîtresses<br />
+Sont d'un ordre trop haut pour de telles bassesses.<br />
+Ils se verront au temple en hommes généreux;<span class="dalign">755</span><br />
+Mais las! ils se verront, et c'est beaucoup pour eux.<br />
+Que sert à mon époux d'être dans Mélitène,<br />
+Si contre lui Sévère arme l'aigle romaine,<br />
+Si mon père y commande, et craint ce favori,<br />
+Et se repent déjà du choix de mon mari?<span class="dalign">760</span><br />
+Si peu que j'ai d'espoir ne luit qu'avec contrainte;<br />
+En naissant il avorte, et fait place à la crainte;<br />
+Ce qui doit l'affermir sert à le dissiper.<br />
+Dieux! faites que ma peur puisse enfin se tromper!</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE II</h3>
+
+<h4>PAULINE, STRATONICE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Mais sachons-en l'issue. Eh bien! ma Stratonice,<span class="dalign">765</span><span class="pagenum"><a name="Page_523" id="Page_523">523</a></span><br />
+Comment s'est terminé ce pompeux sacrifice?<br />
+Ces rivaux généreux au temple se sont vus?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p>
+
+<p>Ah! Pauline!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p><span class="i5">Mes v&oelig;ux ont-ils été déçus?</span><br />
+J'en vois sur ton visage<a name="FNanchor_1243" id="FNanchor_1243" href="#Footnote_1243" class="fnanchor">[1243]</a> une mauvaise marque.<br />
+Se sont-ils querellés?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p>
+
+<p><span class="i9">Polyeucte, Néarque,</span><span class="dalign">770</span><br />
+Les chrétiens....</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p><span class="i6">Parle donc: les chrétiens....</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p>
+
+<p><span class="i16">Je ne puis.</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Tu prépares mon âme à d'étranges ennuis.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p>
+
+<p>Vous n'en sauriez avoir une plus juste cause.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>L'ont-ils assassiné?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p>
+
+<p><span class="i8">Ce seroit peu de chose.</span><br />
+Tout votre songe est vrai, Polyeucte n'est plus....<span class="dalign">775</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Il est mort!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p>
+
+<p><span class="i6">Non, il vit; mais, ô pleurs superflus!</span><br />
+Ce courage si grand, cette âme si divine,<br />
+N'est plus digne du jour, ni digne de Pauline.<br />
+Ce n'est plus cet époux si charmant à vos yeux;<br />
+C'est l'ennemi commun de l'État et des Dieux,<span class="dalign">780</span><span class="pagenum"><a name="Page_524" id="Page_524">524</a></span><br />
+Un méchant, un infâme, un rebelle, un perfide,<br />
+Un traître, un scélérat, un lâche, un parricide,<br />
+Une peste exécrable à tous les gens de bien,<br />
+Un sacrilége impie: en un mot, un chrétien<a name="FNanchor_1244" id="FNanchor_1244" href="#Footnote_1244" class="fnanchor">[1244]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Ce mot auroit suffi sans ce torrent d'injures.<span class="dalign">785</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p>
+
+<p>Ces titres aux chrétiens sont-ce des impostures?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Il est ce que tu dis, s'il embrasse leur foi;<br />
+Mais il est mon époux, et tu parles à moi.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p>
+
+<p>Ne considérez plus que le Dieu qu'il adore.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Je l'aimai par devoir: ce devoir dure encore.<span class="dalign">790</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p>
+
+<p>Il vous donne à présent sujet de le haïr:<br />
+Qui trahit tous nos Dieux auroit pu vous trahir<a name="FNanchor_1245" id="FNanchor_1245" href="#Footnote_1245" class="fnanchor">[1245]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Je l'aimerois encor, quand il m'auroit trahie;<br />
+Et si de tant d'amour tu peux être ébahie<a name="FNanchor_1246" id="FNanchor_1246" href="#Footnote_1246" class="fnanchor">[1246]</a>,<br />
+Apprends que mon devoir ne dépend point du sien:<span class="dalign">795</span><br />
+Qu'il y manque, s'il veut; je dois faire le mien.<br />
+Quoi? s'il aimoit ailleurs, serois-je dispensée<a name="FNanchor_1247" id="FNanchor_1247" href="#Footnote_1247" class="fnanchor">[1247]</a><br />
+A suivre, à son exemple, une ardeur insensée?<br />
+Quelque chrétien qu'il soit, je n'en ai point d'horreur<span class="pagenum"><a name="Page_525" id="Page_525">525</a></span><br />
+Je chéris sa personne, et je hais son erreur.<span class="dalign">800</span><br />
+Mais quel ressentiment en témoigne mon père?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p>
+
+<p>Une secrète rage, un excès de colère,<br />
+Malgré qui toutefois un reste d'amitié<br />
+Montre pour Polyeucte encor quelque pitié.<br />
+Il ne veut point sur lui faire agir sa justice,<span class="dalign">805</span><br />
+Que du traître Néarque il n'ait vu le supplice.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Quoi? Néarque en est donc?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p>
+
+<p><span class="i11">Néarque l'a séduit:</span><br />
+De leur vieille amitié c'est là l'indigne fruit.<br />
+Ce perfide tantôt, en dépit de lui-même,<br />
+L'arrachant de vos bras, le traînoit au baptême.<span class="dalign">810</span><br />
+Voilà ce grand secret et si mystérieux<br />
+Que n'en pouvoit tirer votre amour curieux.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Tu me blâmois alors d'être trop importune.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p>
+
+<p>Je ne prévoyois pas une telle infortune.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Avant qu'abandonner mon âme à mes douleurs,<span class="dalign">815</span><br />
+Il me faut essayer la force de mes pleurs:<br />
+En qualité de femme ou de fille, j'espère<br />
+Qu'ils vaincront un époux, ou fléchiront un père.<br />
+Que si sur l'un et l'autre ils manquent de pouvoir,<br />
+Je ne prendrai conseil que de mon désespoir.<span class="dalign">820</span><br />
+Apprends-moi cependant ce qu'ils ont fait au temple.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p>
+
+<p>C'est une impiété qui n'eut jamais d'exemple;<br />
+Je ne puis y penser sans frémir à l'instant,<br />
+Et crains de faire un crime en vous la racontant.<br />
+Apprenez en deux mots leur brutale insolence.<span class="dalign">825</span><span class="pagenum"><a name="Page_526" id="Page_526">526</a></span><br />
+<span class="i1">Le prêtre avoit à peine obtenu du silence,</span><br />
+Et devers l'orient assuré son aspect,<br />
+Qu'ils ont fait éclater leur manque de respect<a name="FNanchor_1248" id="FNanchor_1248" href="#Footnote_1248" class="fnanchor">[1248]</a>.<br />
+A chaque occasion de la cérémonie,<br />
+A l'envi l'un et l'autre étaloit sa manie,<span class="dalign">830</span><br />
+Des mystères sacrés hautement se moquoit,<br />
+Et traitoit de mépris les Dieux qu'on invoquoit.<br />
+Tout le peuple en murmure, et Félix s'en offense;<br />
+Mais tous deux s'emportant<a name="FNanchor_1249" id="FNanchor_1249" href="#Footnote_1249" class="fnanchor">[1249]</a> à plus d'irrévérence:<br />
+«Quoi? lui dit Polyeucte en élevant sa voix,<span class="dalign">835</span><br />
+Adorez-vous des Dieux ou de pierre ou de bois?»<br />
+Ici dispensez-moi du récit des blasphèmes<br />
+Qu'ils ont vomis tous deux contre Jupiter mêmes.<br />
+L'adultère et l'inceste en étoient les plus doux.<br />
+«Oyez, dit-il ensuite, oyez, peuple, oyez tous<a name="FNanchor_1250" id="FNanchor_1250" href="#Footnote_1250" class="fnanchor">[1250]</a>.<span class="dalign">840</span><br />
+<span class="i1">Le Dieu de Polyeucte et celui de Néarque</span><br />
+De la terre et du ciel est l'absolu monarque,<br />
+Seul être indépendant, seul maître du destin<a name="FNanchor_1251" id="FNanchor_1251" href="#Footnote_1251" class="fnanchor">[1251]</a>,<br />
+Seul principe éternel, et souveraine fin.<br />
+C'est ce Dieu des chrétiens qu'il faut qu'on remercie<span class="dalign">845</span><br />
+Des victoires qu'il donne à l'empereur Décie;<br />
+Lui seul tient en sa main le succès des combats;<br />
+Il le veut élever, il le peut mettre à bas<a name="FNanchor_1252" id="FNanchor_1252" href="#Footnote_1252" class="fnanchor">[1252]</a>;<br />
+Sa bonté, son pouvoir, sa justice est immense;<br />
+C'est lui seul qui punit, lui seul qui récompense.<span class="dalign">850</span><br />
+Vous adorez en vain des monstres impuissants.»<br />
+Se jetant à ces mots sur le vin et l'encens,<br />
+Après en avoir mis les saints vases par terre,<br />
+Sans crainte de Félix, sans crainte du tonnerre,<span class="pagenum"><a name="Page_527" id="Page_527">527</a></span><br />
+D'une fureur pareille ils courent à l'autel.<span class="dalign">855</span><br />
+Cieux! a-t-on va jamais, a-t-on rien vu de tel?<br />
+Du plus puissant des Dieux nous voyons la statue<br />
+Par une main impie à leurs pieds abattue,<br />
+Les mystères troublés, le temple profané,<br />
+La fuite et les clameurs d'un peuple mutiné,<span class="dalign">860</span><br />
+Qui craint d'être accablé sous le courroux céleste.<br />
+Félix.... Mais le voici qui vous dira le reste.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Que son visage est sombre et plein d'émotion!<br />
+Qu'il montre de tristesse et d'indignation!</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE III.</h3>
+
+<h4>FÉLIX, PAULINE, STRATONICE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Une telle insolence avoir osé paroître!<span class="dalign">865</span><br />
+En public! à ma vue! il en mourra, le traître.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Souffrez que votre fille embrasse vos genoux.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Je parle de Néarque, et non de votre époux.<br />
+Quelque indigne qu'il soit de ce doux nom de gendre,<br />
+Mon âme lui conserve un sentiment plus tendre:<span class="dalign">870</span><br />
+La grandeur de son crime et de mon déplaisir<br />
+N'a pas éteint l'amour qui me l'a fait choisir.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Je n'attendois pas moins de la bonté d'un père.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Je pouvois l'immoler à ma juste colère;<br />
+Car vous n'ignorez pas à quel comble d'horreur<span class="dalign">875</span><br />
+De son audace impie a monté la fureur;<br />
+Vous l'avez pu savoir du moins de Stratonice.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_528" id="Page_528">528</a></span>
+<span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Je sais que de Néarque il doit voir le supplice.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Du conseil qu'il doit prendre il sera mieux instruit,<br />
+Quand il verra punir celui qui l'a séduit.<span class="dalign">880</span><br />
+<span class="i1">Au spectacle sanglant d'un ami qu'il faut suivre,</span><br />
+La crainte de mourir et le desir de vivre<br />
+Ressaisissent une âme avec tant de pouvoir,<br />
+Que qui voit le trépas cesse de le vouloir.<br />
+L'exemple touche plus que ne fait la menace:<span class="dalign">885</span><br />
+Cette indiscrète ardeur tourne bientôt en glace,<br />
+Et nous verrons bientôt son c&oelig;ur inquiété<a name="FNanchor_1253" id="FNanchor_1253" href="#Footnote_1253" class="fnanchor">[1253]</a><br />
+Me demander pardon de tant d'impiété.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Vous pouvez espérer qu'il change de courage?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Aux dépens de Néarque il doit se rendre sage.<span class="dalign">890</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Il le doit; mais, hélas! où me renvoyez-vous,<br />
+Et quels tristes hasards ne court point mon époux,<br />
+Si de son inconstance il faut qu'enfin j'espère<br />
+Le bien que j'espérois de la bonté d'un père?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Je vous en fais trop voir, Pauline, à consentir<a name="FNanchor_1254" id="FNanchor_1254" href="#Footnote_1254" class="fnanchor">[1254]</a><span class="dalign">895</span><br />
+Qu'il évite la mort par un prompt repentir.<br />
+Je devois même peine à des crimes semblables<a name="FNanchor_1255" id="FNanchor_1255" href="#Footnote_1255" class="fnanchor">[1255]</a>;<br />
+Et mettant différence entre ces deux coupables,<br />
+J'ai trahi la justice à l'amour paternel;<br />
+Je me suis fait pour lui moi-même criminel;<span class="dalign">900</span><span class="pagenum"><a name="Page_529" id="Page_529">529</a></span><br />
+Et j'attendois de vous, au milieu de vos craintes,<br />
+Plus de remercîments que je n'entends de plaintes.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>De quoi remercier qui ne me donne rien?<br />
+Je sais quelle est l'humeur et l'esprit d'un chrétien:<br />
+Dans l'obstination jusqu'au bout il demeure;<span class="dalign">905</span><br />
+Vouloir son repentir, c'est ordonner qu'il meure.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Sa grâce est en sa main, c'est à lui d'y rêver.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Faites-la toute entière.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p><span class="i9">Il la peut achever.</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Ne l'abandonnez pas aux fureurs de sa secte.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Je l'abandonne aux lois, qu'il faut que je respecte.<span class="dalign">910</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Est-ce ainsi que d'un gendre un beau-père est l'appui?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Qu'il fasse autant pour soi comme je fais pour lui.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Mais il est aveuglé.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p><span class="i8">Mais il se plaît à l'être:</span><br />
+Qui chérit son erreur ne la veut pas connoître.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Mon père, au nom des Dieux....</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p><span class="i12">Ne les réclamez pas,</span><br />
+Ces Dieux dont l'intérêt demande son trépas.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Ils écoutent nos v&oelig;ux.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p><span class="i9">Eh bien! qu'il leur en fasse.</span></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_530" id="Page_530">530</a></span>
+<span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Au nom de l'Empereur dont vous tenez la place....</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>J'ai son pouvoir en main; mais s'il me l'a commis,<br />
+C'est pour le déployer contre ses ennemis.<span class="dalign">920</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Polyeucte l'est-il?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<span class="i7">Tous chrétiens sont rebelles.</span>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>N'écoutez point pour lui ces maximes cruelles:<br />
+En épousant Pauline il s'est fait votre sang.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Je regarde sa faute, et ne vois plus son rang<a name="FNanchor_1256" id="FNanchor_1256" href="#Footnote_1256" class="fnanchor">[1256]</a>.<br />
+Quand le crime d'État se mêle au sacrilége<a name="FNanchor_1257" id="FNanchor_1257" href="#Footnote_1257" class="fnanchor">[1257]</a>,<span class="dalign">925</span><br />
+Le sang ni l'amitié n'ont plus de privilége.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Quel excès de rigueur!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p><span class="i9">Moindre que son forfait.</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>O de mon songe affreux trop véritable effet!<br />
+Voyez-vous qu'avec lui vous perdez votre fille<a name="FNanchor_1258" id="FNanchor_1258" href="#Footnote_1258" class="fnanchor">[1258]</a>?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Les Dieux et l'Empereur sont plus que ma famille.<span class="dalign">930</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>La perte de tous deux ne vous peut arrêter!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>J'ai les Dieux et Décie ensemble à redouter.<br />
+Mais nous n'avons encore à craindre rien de triste:<span class="pagenum"><a name="Page_531" id="Page_531">531</a></span><br />
+Dans son aveuglement pensez-vous qu'il persiste?<br />
+S'il nous sembloit tantôt courir à son malheur,<span class="dalign">935</span><br />
+C'est d'un nouveau chrétien la première chaleur.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Si vous l'aimez encor, quittez cette espérance,<br />
+Que deux fois en un jour il change de croyance:<br />
+Outre que les chrétiens ont plus de dureté,<br />
+Vous attendez de lui trop de légèreté.<span class="dalign">940</span><br />
+Ce n'est point une erreur avec le lait sucée<a name="FNanchor_1259" id="FNanchor_1259" href="#Footnote_1259" class="fnanchor">[1259]</a>,<br />
+Que sans l'examiner son âme ait embrassée<a name="FNanchor_1260" id="FNanchor_1260" href="#Footnote_1260" class="fnanchor">[1260]</a>:<br />
+Polyeucte est chrétien, parce qu'il l'a voulu,<br />
+Et vous portoit au temple un esprit résolu.<br />
+Vous devez présumer de lui comme du reste:<span class="dalign">945</span><br />
+Le trépas n'est pour eux ni honteux ni funeste;<br />
+Ils cherchent de la gloire à mépriser nos Dieux<a name="FNanchor_1261" id="FNanchor_1261" href="#Footnote_1261" class="fnanchor">[1261]</a>;<br />
+Aveugles pour la terre, ils aspirent aux cieux;<br />
+Et croyant que la mort leur en ouvre la porte,<br />
+Tourmentés, déchirés, assassinés, n'importe,<span class="dalign">950</span><br />
+Les supplices leur sont ce qu'à nous les plaisirs,<br />
+Et les mènent au but où tendent leurs desirs:<br />
+La mort la plus infâme, ils l'appellent martyre.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Eh bien donc! Polyeucte aura ce qu'il désire:<br />
+N'en parlons plus.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p><span class="i7">Mon père....</span></p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_532" id="Page_532">532</a></span></p>
+<h3>SCÈNE IV.</h3>
+
+<h4>FÉLIX, ALBIN, PAULINE, STRATONICE.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p><span class="i13">Albin, en est-ce fait?</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p>
+
+<p>Oui, Seigneur, et Néarque a payé son forfait.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Et notre Polyeucte a vu trancher sa vie?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p>
+
+<p>Il l'a vu, mais, hélas! avec un &oelig;il d'envie.<br />
+Il brûle de le suivre, au lieu de reculer;<br />
+Et son c&oelig;ur s'affermit, au lieu de s'ébranler.<span class="dalign">960</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Je vous le disois bien. Encore un coup, mon père,<br />
+Si jamais mon respect a pu vous satisfaire,<br />
+Si vous l'avez prisé, si vous l'avez chéri....</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Vous aimez trop, Pauline, un indigne mari.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Je l'ai de votre main: mon amour est sans crime;<span class="dalign">965</span><br />
+Il est de votre choix la glorieuse estime;<br />
+Et j'ai, pour l'accepter, éteint le plus beau feu<a name="FNanchor_1262" id="FNanchor_1262" href="#Footnote_1262" class="fnanchor">[1262]</a><br />
+Qui d'une âme bien née ait mérité l'aveu.<br />
+<span class="i1">Au nom de cette aveugle et prompte obéissance</span><br />
+Que j'ai toujours rendue aux lois de la naissance,<span class="dalign">970</span><br />
+Si vous avez pu tout sur moi, sur mon amour,<br />
+Que je puisse sur vous quelque chose à mon tour!<br />
+Par ce juste pouvoir à présent trop à craindre,<br />
+Par ces beaux sentiments qu'il m'a fallu contraindre,<span class="pagenum"><a name="Page_533" id="Page_533">533</a></span><br />
+Ne m'ôtez pas vos dons: ils sont chers à mes yeux,<span class="dalign">975</span><br />
+Et m'ont assez coûté pour m'être précieux.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Vous m'importunez trop: bien que j'aye un c&oelig;ur tendre<a name="FNanchor_1263" id="FNanchor_1263" href="#Footnote_1263" class="fnanchor">[1263]</a>,<br />
+Je n'aime la pitié qu'au prix que j'en veux prendre;<br />
+Employez mieux l'effort de vos justes douleurs:<br />
+Malgré moi m'en toucher, c'est perdre et temps et pleurs;<br />
+J'en veux être le maître, et je veux bien qu'on sache<br />
+Que je la désavoue alors qu'on me l'arrache.<br />
+Préparez-vous à voir ce malheureux chrétien,<br />
+Et faites votre effort quand j'aurai fait le mien.<br />
+Allez: n'irritez plus un père qui vous aime,<span class="dalign">985</span><br />
+Et tâchez d'obtenir votre époux de lui-même.<br />
+Tantôt jusqu'en ce lieu je le ferai venir<a name="FNanchor_1264" id="FNanchor_1264" href="#Footnote_1264" class="fnanchor">[1264]</a>:<br />
+Cependant quittez-nous, je veux l'entretenir.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>De grâce, permettez....</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p><span class="i9">Laissez-nous seuls, vous dis-je:</span><br />
+Votre douleur m'offense autant qu'elle m'afflige.<span class="dalign">990</span><br />
+A gagner Polyeucte appliquez tous vos soins;<br />
+Vous avancerez plus en m'importunant moins.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE V.</h3>
+
+<h4>FÉLIX, ALBIN.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Albin, comme est-il mort?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_534" id="Page_534">534</a></span>
+<span class="smcap i6">ALBIN.</span></p>
+
+<p><span class="i11">En brutal, en impie,</span><br />
+En bravant les tourments, en dédaignant la vie,<br />
+Sans regret, sans murmure, et sans étonnement,<span class="dalign">995</span><br />
+Dans l'obstination et l'endurcissement,<br />
+Comme un chrétien enfin, le blasphème à la bouche.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Et l'autre?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p>
+
+<p><span class="i5">Je l'ai dit déjà, rien ne le touche.</span><br />
+Loin d'en être abattu, son c&oelig;ur en est plus haut;<br />
+On l'a violenté pour quitter l'échafaud.<span class="dalign">1000</span><br />
+Il est dans la prison où je l'ai vu conduire;<br />
+Mais vous êtes bien loin encor de le réduire<a name="FNanchor_1265" id="FNanchor_1265" href="#Footnote_1265" class="fnanchor">[1265]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Que je suis malheureux!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p>
+
+<p><span class="i10">Tout le monde vous plaint.</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>On ne sait pas les maux dont mon c&oelig;ur est atteint:<br />
+De pensers sur pensers mon âme est agitée,<span class="dalign">1005</span><br />
+De soucis sur soucis elle est inquiétée;<br />
+Je sens l'amour, la haine, et la crainte, et l'espoir,<br />
+La joie et la douleur tour à tour l'émouvoir;<br />
+J'entre en des sentiments qui ne sont pas croyables:<br />
+J'en ai de violents, j'en ai de pitoyables,<span class="dalign">1010</span><br />
+J'en ai de généreux qui n'oseroient agir,<br />
+J'en ai même de bas, et qui me font rougir.<br />
+J'aime ce malheureux que j'ai choisi pour gendre,<br />
+Je hais l'aveugle erreur qui le vient de surprendre;<br />
+Je déplore sa perte, et le voulant sauver,<span class="dalign">1015</span><br />
+J'ai la gloire des Dieux ensemble à conserver;<span class="pagenum"><a name="Page_535" id="Page_535">535</a></span><br />
+Je redoute leur foudre et celui de Décie;<br />
+Il y va de ma charge, il y va de ma vie:<br />
+Ainsi tantôt pour lui je m'expose au trépas<a name="FNanchor_1266" id="FNanchor_1266" href="#Footnote_1266" class="fnanchor">[1266]</a>,<br />
+Et tantôt je le perds pour ne me perdre pas.<span class="dalign">1020</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p>
+
+<p>Décie excusera l'amitié d'un beau-père;<br />
+Et d'ailleurs Polyeucte est d'un sang qu'on révère.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>A punir les chrétiens son ordre est rigoureux;<br />
+Et plus l'exemple est grand, plus il est dangereux.<br />
+On ne distingue point quand l'offense est publique;<span class="dalign">1025</span><br />
+Et lorsqu'on dissimule un crime domestique,<br />
+Par quelle autorité peut-on, par quelle loi,<br />
+Châtier en autrui ce qu'on souffre chez soi?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p>
+
+<p>Si vous n'osez avoir d'égard à sa personne,<br />
+Écrivez à Décie afin qu'il en ordonne.<span class="dalign">1030</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Sévère me perdroit, si j'en usois ainsi:<br />
+Sa haine et son pouvoir font mon plus grand souci.<br />
+Si j'avois différé de punir un tel crime,<br />
+Quoiqu'il soit généreux, quoiqu'il soit magnanime,<br />
+Il est homme, et sensible, et je l'ai dédaigné;<span class="dalign">1035</span><br />
+Et de tant de mépris son esprit indigné<a name="FNanchor_1267" id="FNanchor_1267" href="#Footnote_1267" class="fnanchor">[1267]</a>,<br />
+Que met au désespoir cet hymen de Pauline,<br />
+Du courroux de Décie obtiendroit ma ruine.<br />
+Pour venger un affront tout semble être permis,<br />
+Et les occasions tentent les plus remis.<span class="dalign">1040</span><br />
+Peut-être, et ce soupçon n'est pas sans apparence,<br />
+Il rallume en son c&oelig;ur déjà quelque espérance;<br />
+Et croyant bientôt voir Polyeucte puni,<span class="pagenum"><a name="Page_536" id="Page_536">536</a></span><br />
+Il rappelle un amour à grand'peine banni.<br />
+Juge si sa colère, en ce cas implacable,<span class="dalign">1045</span><br />
+Me feroit innocent de sauver un coupable,<br />
+Et s'il m'épargneroit, voyant par mes bontés<br />
+Une seconde fois ses desseins avortés.<br />
+<span class="i1">Te dirai-je un penser indigne, bas et lâche?</span><br />
+Je l'étouffe, il renaît; il me flatte, et me fâche:<span class="dalign">1050</span><br />
+L'ambition toujours me le vient présenter,<br />
+Et tout ce que je puis, c'est de le détester.<br />
+Polyeucte est ici l'appui de ma famille;<br />
+Mais si, par son trépas, l'autre épousoit ma fille,<br />
+J'acquerrois bien par là de plus puissants appuis,<span class="dalign">1055</span><br />
+Qui me mettroient plus haut cent fois que je ne suis.<br />
+Mon c&oelig;ur en prend par force une maligne joie;<br />
+Mais que plutôt le ciel à tes yeux me foudroie,<br />
+Qu'à des pensers si bas je puisse consentir,<br />
+Que jusque-là ma gloire ose se démentir!<span class="dalign">1060</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p>
+
+<p>Votre c&oelig;ur est trop bon, et votre âme trop haute.<br />
+Mais vous résolvez-vous à punir cette faute?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Je vais dans la prison faire tout mon effort<br />
+A vaincre cet esprit par l'effroi de la mort;<br />
+Et nous verrons après ce que pourra Pauline<a name="FNanchor_1268" id="FNanchor_1268" href="#Footnote_1268" class="fnanchor">[1268]</a>.<span class="dalign">1065</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p>
+
+<p>Que ferez-vous enfin, si toujours il s'obstine?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Ne me presse point tant: dans un tel déplaisir<br />
+Je ne puis que résoudre, et ne sais que choisir.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p>
+
+<p>Je dois vous avertir, en serviteur fidèle,<br />
+Qu'en sa faveur déjà la ville se rebelle,<span class="dalign">1070</span><span class="pagenum"><a name="Page_537" id="Page_537">537</a></span><br />
+Et ne peut voir passer par la rigueur des lois<br />
+Sa dernière espérance et le sang de ses rois.<br />
+Je tiens sa prison même assez mal assurée<a name="FNanchor_1269" id="FNanchor_1269" href="#Footnote_1269" class="fnanchor">[1269]</a>:<br />
+J'ai laissé tout autour une troupe éplorée;<br />
+Je crains qu'on ne la force.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p><span class="i11">Il faut donc l'en tirer,</span><span class="dalign">1075</span><br />
+Et l'amener ici pour nous en assurer.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p>
+
+<p>Tirez-l'en donc vous-même, et d'un espoir de grâce<br />
+Apaisez la fureur de cette populace.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Allons, et s'il persiste à demeurer chrétien,<br />
+Nous en disposerons sans qu'elle en sache rien.<span class="dalign">1080</span></p>
+
+<p class="center p2"><span class="smcap"><small><b>FIN DU TROISIÈME ACTE.</b></small></span></p>
+<hr class="c5" />
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_538" id="Page_538">538</a></span></p>
+
+<h2>ACTE IV.</h2>
+<hr class="c5" />
+
+<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<h4>POLYEUCTE, CLÉON, <span class="smcap">trois autres Gardes</span>.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Gardes, que me veut-on?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CLÉON.</span></p>
+
+<p><span class="i10">Pauline vous demande.</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>O présence, ô combat que surtout j'appréhende!<br />
+Félix, dans la prison j'ai triomphé de toi,<br />
+J'ai ri de ta menace, et t'ai vu sans effroi:<br />
+Tu prends pour t'en venger de plus puissantes armes;<br />
+Je craignois beaucoup moins tes bourreaux que ses larmes.<br />
+<span class="i1">Seigneur, qui vois ici les périls que je cours,</span><br />
+En ce pressant besoin redouble ton secours;<br />
+Et toi qui, tout sortant encor de la victoire,<br />
+Regardes mes travaux du séjour de la gloire,<span class="dalign">1090</span><br />
+Cher Néarque, pour vaincre un si fort ennemi,<br />
+Prête du haut du ciel la main à ton ami.<br />
+<span class="i1">Gardes, oseriez-vous me rendre un bon office<a name="FNanchor_1270" id="FNanchor_1270" href="#Footnote_1270" class="fnanchor">[1270]</a>?</span><br />
+Non pour me dérober aux rigueurs du supplice:<br />
+Ce n'est pas mon dessein qu'on me fasse évader;<span class="dalign">1095</span><br />
+Mais comme il suffira de trois à me garder,<span class="pagenum"><a name="Page_539" id="Page_539">539</a></span><br />
+L'autre m'obligeroit d'aller querir Sévère;<br />
+Je crois que sans péril on peut me satisfaire<a name="FNanchor_1271" id="FNanchor_1271" href="#Footnote_1271" class="fnanchor">[1271]</a>:<br />
+Si j'avois pu lui dire un secret important,<br />
+Il vivroit plus heureux, et je mourrois content.<span class="dalign">1100</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">CLÉON.</span></p>
+
+<p>Si vous me l'ordonnez, j'y cours en diligence<a name="FNanchor_1272" id="FNanchor_1272" href="#Footnote_1272" class="fnanchor">[1272]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Sévère, à mon défaut, fera ta récompense.<br />
+Va, ne perds point de temps, et reviens promptement.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">CLÉON.</span></p>
+
+<p>Je serai de retour, Seigneur, dans un moment.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE II.</h3>
+
+<h4>POLYEUCTE.</h4>
+
+<p class="font90">(Les gardes se retirent aux coins du théâtre<a name="FNanchor_1273" id="FNanchor_1273" href="#Footnote_1273" class="fnanchor">[1273]</a>.)</p>
+
+<p>Source délicieuse, en misères féconde<a name="FNanchor_1274" id="FNanchor_1274" href="#Footnote_1274" class="fnanchor">[1274]</a>,<span class="dalign">1105</span><br />
+Que voulez-vous de moi, flatteuses voluptés?<br />
+Honteux attachements de la chair et du monde,<br />
+Que ne me quittez-vous, quand je vous ai quittés?<br />
+Allez, honneurs, plaisirs, qui me livrez la guerre:<br />
+<span class="i4">Toute votre félicité,</span><span class="dalign">1110</span><br />
+<span class="i4">Sujette à l'instabilité,</span><br />
+<span class="i4">En moins de rien tombe par terre;</span><span class="pagenum"><a name="Page_540" id="Page_540">540</a></span><br />
+<span class="i4">Et comme elle a l'éclat du verre,</span><br />
+<span class="i4">Elle en a la fragilité<a name="FNanchor_1275" id="FNanchor_1275" href="#Footnote_1275" class="fnanchor">[1275]</a>.</span></p>
+
+<p>Ainsi n'espérez pas qu'après vous je soupire:<span class="dalign">1115</span><br />
+Vous étalez en vain vos charmes impuissants;<br />
+Vous me montrez en vain par tout ce vaste empire<br />
+Les ennemis de Dieu pompeux et florissants.<br />
+Il étale à son tour des revers équitables<br />
+<span class="i4">Par qui les grands sont confondus;</span><span class="dalign">1120</span><br />
+<span class="i4">Et les glaives qu'il tient pendus</span><br />
+<span class="i4">Sur les plus fortunés coupables<a name="FNanchor_1276" id="FNanchor_1276" href="#Footnote_1276" class="fnanchor">[1276]</a></span><br />
+<span class="i4">Sont d'autant plus inévitables,</span><br />
+<span class="i4">Que leurs coups sont moins attendus.</span></p>
+
+<p>Tigre altéré de sang, Décie impitoyable<a name="FNanchor_1277" id="FNanchor_1277" href="#Footnote_1277" class="fnanchor">[1277]</a>,<span class="dalign">1125</span><span class="pagenum"><a name="Page_541" id="Page_541">541</a></span><br />
+Ce Dieu t'a trop longtemps abandonné les siens;<br />
+De ton heureux destin vois la suite effroyable:<br />
+Le Scythe va venger la Perse et les chrétiens<a name="FNanchor_1278" id="FNanchor_1278" href="#Footnote_1278" class="fnanchor">[1278]</a>;<br />
+Encore un peu plus outre, et ton heure est venue;<br />
+<span class="i4">Rien ne t'en sauroit garantir;</span><span class="dalign">1130</span><br />
+<span class="i4">Et la foudre qui va partir,</span><br />
+<span class="i4">Toute prête à crever la nue,</span><br />
+<span class="i4">Ne peut plus être retenue</span><br />
+<span class="i4">Par l'attente du repentir.</span></p>
+
+<p>Que cependant Félix m'immole à ta colère;<span class="dalign">1135</span><br />
+Qu'un rival plus puissant éblouisse ses yeux<a name="FNanchor_1279" id="FNanchor_1279" href="#Footnote_1279" class="fnanchor">[1279]</a>;<br />
+Qu'aux dépens de ma vie il s'en fasse beau-père,<br />
+Et qu'à titre d'esclave il commande en ces lieux:<br />
+Je consens, ou plutôt j'aspire à ma ruine.<br />
+<span class="i4">Monde, pour moi tu n'as plus rien<a name="FNanchor_1280" id="FNanchor_1280" href="#Footnote_1280" class="fnanchor">[1280]</a>:</span><span class="dalign">1140</span><br />
+<span class="i4">Je porte en un c&oelig;ur tout chrétien</span><br />
+<span class="i4">Une flamme toute divine;</span><br />
+<span class="i4">Et je ne regarde Pauline</span><br />
+<span class="i4">Que comme un obstacle à mon bien.</span></p>
+
+<p>Saintes douceurs du ciel, adorables idées,<span class="dalign">1145</span><br />
+Vous remplissez un c&oelig;ur qui vous peut recevoir:<br />
+De vos sacrés attraits les âmes possédées<br />
+Ne conçoivent plus rien qui les puisse<a name="FNanchor_1281" id="FNanchor_1281" href="#Footnote_1281" class="fnanchor">[1281]</a> émouvoir.<br />
+Vous promettez beaucoup, et donnez davantage:<br />
+<span class="i4">Vos biens ne sont point inconstants;</span><span class="dalign">1150</span><br />
+<span class="i4">Et l'heureux trépas que j'attends</span><br />
+<span class="i4">Ne vous sert que d'un doux passage</span><br />
+<span class="i4">Pour nous introduire au partage</span><br />
+<span class="i4">Qui nous rend à jamais contents.</span></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_542" id="Page_542">542</a></span>
+C'est vous, ô feu divin que rien ne peut éteindre,<span class="dalign">1155</span><br />
+Qui m'allez faire voir Pauline sans la craindre.<br />
+<span class="i1">Je la vois; mais mon c&oelig;ur, d'un saint zèle enflammé,</span><br />
+N'en goûte plus l'appas dont il étoit charmé;<br />
+Et mes yeux, éclairés des célestes lumières,<br />
+Ne trouvent plus aux siens leurs grâces coutumières.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE III.</h3>
+
+<h4>POLYEUCTE, PAULINE, <span class="smcap">Gardes</span>.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Madame, quel dessein vous fait me demander?<br />
+Est-ce pour me combattre, ou pour me seconder?<br />
+Cet effort généreux de votre amour parfaite<a name="FNanchor_1282" id="FNanchor_1282" href="#Footnote_1282" class="fnanchor">[1282]</a><br />
+Vient-il à mon secours, vient-il à ma défaite?<br />
+Apportez-vous ici la haine, ou l'amitié,<span class="dalign">1165</span><br />
+Comme mon ennemie, ou ma chère moitié?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Vous n'avez point ici d'ennemi que vous-même:<br />
+Seul vous vous haïssez, lorsque chacun vous aime<a name="FNanchor_1283" id="FNanchor_1283" href="#Footnote_1283" class="fnanchor">[1283]</a>;<br />
+Seul vous exécutez tout ce que j'ai rêvé:<br />
+Ne veuillez pas vous perdre, et vous êtes sauvé.<span class="dalign">1170</span><br />
+A quelque extrémité que votre crime passe,<br />
+Vous êtes innocent si vous vous faites grâce.<br />
+Daignez considérer le sang dont vous sortez,<br />
+Vos grandes actions, vos rares qualités:<br />
+Chéri de tout le peuple, estimé chez le prince,<span class="dalign">1175</span><br />
+Gendre du gouverneur de toute la province;<br />
+Je ne vous compte à rien le nom de mon époux:<span class="pagenum"><a name="Page_543" id="Page_543">543</a></span><br />
+C'est un bonheur pour moi qui n'est pas grand pour vous;<br />
+Mais après vos exploits, après votre naissance,<br />
+Après votre pouvoir, voyez notre espérance,<span class="dalign">1180</span><br />
+Et n'abandonnez pas à la main d'un bourreau<br />
+Ce qu'à nos justes v&oelig;ux promet un sort si beau.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Je considère plus; je sais mes avantages,<br />
+Et l'espoir que sur eux forment les grands courages:<br />
+Ils n'aspirent enfin qu'à des biens passagers,<span class="dalign">1185</span><br />
+Que troublent les soucis, que suivent les dangers;<br />
+La mort nous les ravit, la fortune s'en joue;<br />
+Aujourd'hui dans le trône, et demain dans la boue;<br />
+Et leur plus haut éclat fait tant de mécontents,<br />
+Que peu de vos Césars en ont joui longtemps.<span class="dalign">1190</span><br />
+<span class="i1">J'ai de l'ambition, mais plus noble et plus belle:</span><br />
+Cette grandeur périt, j'en veux une immortelle,<br />
+Un bonheur assuré, sans mesure et sans fin,<br />
+Au-dessus de l'envie, au-dessus du destin.<br />
+Est-ce trop l'acheter que d'une triste vie<span class="dalign">1195</span><br />
+Qui tantôt, qui soudain me peut être ravie,<br />
+Qui ne me fait jouir que d'un instant qui fuit,<br />
+Et ne peut m'assurer de celui qui le suit?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Voilà de vos chrétiens les ridicules songes;<br />
+Voilà jusqu'à quel point vous charment leurs mensonges:<br />
+Tout votre sang est peu pour un bonheur si doux!<br />
+Mais pour en disposer, ce sang est-il à vous?<br />
+Vous n'avez pas la vie ainsi qu'un héritage;<br />
+Le jour qui vous la donne en même temps l'engage:<br />
+Vous la devez au prince, au public, à l'État.<span class="dalign">1205</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Je la voudrais pour eux perdre dans un combat;<br />
+Je sais quel en est l'heur, et quelle en est la gloire.<br />
+Des aïeux de Décie on vante la mémoire;<span class="pagenum"><a name="Page_544" id="Page_544">544</a></span><br />
+Et ce nom, précieux encore à vos Romains,<br />
+Au bout de six cents ans lui met l'empire aux mains.<br />
+Je dois ma vie au peuple, au prince, à sa couronne;<br />
+Mais je la dois bien plus au Dieu qui me la donne:<br />
+Si mourir pour son prince est un illustre sort,<br />
+Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+Quel Dieu!
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p><span class="i5">Tout beau, Pauline: il entend vos paroles,</span><br />
+Et ce n'est pas un Dieu comme vos Dieux frivoles,<br />
+Insensibles et sourds, impuissants, mutilés,<br />
+De bois, de marbre, ou d'or, comme vous les voulez:<br />
+C'est le Dieu des chrétiens, c'est le mien, c'est le vôtre;<br />
+Et la terre et le ciel n'en connoissent point d'autre,<span class="dalign">1220</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Adorez-le dans l'âme, et n'en témoignez rien.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Que je sois tout ensemble idolâtre et chrétien!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Ne feignez qu'un moment, laissez partir Sévère,<br />
+Et donnez lieu d'agir aux bontés de mon père.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Les bontés de mon Dieu sont bien plus à chérir:<span class="dalign">1225</span><br />
+Il m'ôte des périls que j'aurois pu courir,<br />
+Et sans me laisser lieu de tourner en arrière,<br />
+Sa faveur me couronne entrant dans la carrière;<br />
+Du premier coup de vent il me conduit au port,<br />
+Et sortant du baptême, il m'envoie à la mort.<span class="dalign">1230</span><br />
+Si vous pouviez comprendre et le peu qu'est la vie,<br />
+Et de quelles douceurs cette mort est suivie!<br />
+Mais que sert de parler de ces trésors cachés<br />
+A des esprits que Dieu n'a pas encor touchés?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_545" id="Page_545">545</a></span>
+<span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Cruel, car il est temps que ma douleur éclate,<span class="dalign">1235</span><br />
+Et qu'un juste reproche accable une âme ingrate,<br />
+Est-ce là ce beau feu? sont-ce là tes serments?<br />
+Témoignes-tu pour moi les moindres sentiments?<br />
+Je ne te parlois point de l'état déplorable<br />
+Où ta mort va laisser ta femme inconsolable;<span class="dalign">1240</span><br />
+Je croyois que l'amour t'en parleroit assez,<br />
+Et je ne voulois pas de sentiments forcés;<br />
+Mais cette amour si ferme et si bien méritée<br />
+Que tu m'avois promise, et que je t'ai portée,<br />
+Quand tu me veux quitter, quand tu me fais mourir,<br />
+Te peut-elle arracher une larme, un soupir?<br />
+Tu me quittes, ingrat, et le fais avec joie<a name="FNanchor_1284" id="FNanchor_1284" href="#Footnote_1284" class="fnanchor">[1284]</a>;<br />
+Tu ne la caches pas, tu veux que je la voie;<br />
+Et ton c&oelig;ur, insensible à ces tristes appas,<br />
+Se figure un bonheur où je ne serai pas!<span class="dalign">1250</span><br />
+C'est donc là le dégoût qu'apporte l'hyménée?<br />
+Je te suis odieuse après m'être donnée!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Hélas!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p><span class="i3">Que cet hélas a de peine à sortir!</span><br />
+Encor s'il commençoit un heureux repentir<a name="FNanchor_1285" id="FNanchor_1285" href="#Footnote_1285" class="fnanchor">[1285]</a>,<br />
+Que tout forcé qu'il est, j'y trouverois de charmes!<span class="dalign">1255</span><br />
+Mais courage, il s'émeut, je vois couler des larmes.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>J'en verse, et plût à Dieu qu'à force d'en verser<br />
+Ce c&oelig;ur trop endurci se pût enfin percer!<br />
+Le déplorable état où je vous abandonne<br />
+Est bien digne des pleurs que mon amour vous donne;<span class="pagenum"><a name="Page_546" id="Page_546">546</a></span><br />
+Et si l'on peut au ciel sentir quelques douleurs<a name="FNanchor_1286" id="FNanchor_1286" href="#Footnote_1286" class="fnanchor">[1286]</a>,<br />
+J'y pleurerai pour vous l'excès de vos malheurs;<br />
+Mais si, dans ce séjour de gloire et de lumière,<br />
+Ce Dieu tout juste et bon peut souffrir ma prière,<br />
+S'il y daigne écouter un conjugal amour,<span class="dalign">1265</span><br />
+Sur votre aveuglement il répandra le jour.<br />
+<span class="i1">Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne<a name="FNanchor_1287" id="FNanchor_1287" href="#Footnote_1287" class="fnanchor">[1287]</a>;</span><br />
+Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne:<br />
+Avec trop de mérite il vous plut la former,<br />
+Pour ne vous pas connoître et ne vous pas aimer,<span class="dalign">1270</span><br />
+Pour vivre des enfers esclave infortunée,<br />
+Et sous leur triste joug mourir comme elle est née.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Que dis-tu, malheureux? qu'oses-tu souhaiter?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Ce que de tout mon sang je voudrois acheter.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Que plutôt....</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p><span class="i6">C'est en vain qu'on se met en défense:</span><br />
+Ce Dieu touche les c&oelig;urs lorsque moins on y pense.<br />
+Ce bienheureux moment n'est pas encor venu;<br />
+Il viendra, mais le temps ne m'en est pas connu.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Quittez cette chimère, et m'aimez.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p><span class="i14">Je vous aime,</span><br />
+Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Au nom de cet amour ne m'abandonnez pas.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_547" id="Page_547">547</a></span>
+<span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Au nom de cet amour, daignez suivre mes pas<a name="FNanchor_1288" id="FNanchor_1288" href="#Footnote_1288" class="fnanchor">[1288]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>C'est peu de me quitter, tu veux donc me séduire?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>C'est peu d'aller au ciel, je vous y veux conduire.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Imaginations!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p><span class="i6">Célestes vérités!</span><span class="dalign">1285</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Étrange aveuglement!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p><span class="i9">Éternelles clartés!</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Tu préfères la mort à l'amour de Pauline!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Vous préférez le monde à la bonté divine!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Va, cruel, va mourir: tu ne m'aimas jamais.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Vivez heureuse au monde, et me laissez en paix.<span class="dalign">1290</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Oui, je t'y vais laisser; ne t'en mets plus en peine;<br />
+Je vais....</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_548" id="Page_548">548</a></span></p>
+
+<h3>SCÈNE IV.</h3>
+
+<h4>POLYEUCTE, PAULINE, SÉVÈRE, FABIAN. <span class="smcap">Gardes.</span></h4>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p><span class="i5">Mais quel dessein en ce lieu vous amène,</span><br />
+Sévère? auroit-on cru qu'un c&oelig;ur si généreux<a name="FNanchor_1289" id="FNanchor_1289" href="#Footnote_1289" class="fnanchor">[1289]</a><br />
+Pût venir jusqu'ici braver un malheureux?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Vous traitez mal, Pauline, un si rare mérite:<span class="dalign">1295</span><br />
+A ma seule prière il rend cette visite.<br />
+<span class="i1">Je vous ai fait, Seigneur, une incivilité<a name="FNanchor_1290" id="FNanchor_1290" href="#Footnote_1290" class="fnanchor">[1290]</a>,</span><br />
+Que vous pardonnerez à ma captivité.<br />
+Possesseur d'un trésor dont je n'étois pas digne,<br />
+Souffrez avant ma mort que je vous le résigne<a name="FNanchor_1291" id="FNanchor_1291" href="#Footnote_1291" class="fnanchor">[1291]</a>,<span class="dalign">1300</span><br />
+Et laisse la vertu la plus rare à nos yeux<br />
+Qu'une femme jamais pût recevoir des cieux<br />
+Aux mains du plus vaillant et du plus honnête homme<br />
+Qu'ait adoré la terre et qu'ait vu naître Rome.<br />
+Vous êtes digne d'elle, elle est digne de vous;<span class="dalign">1305</span><br />
+Ne la refusez pas de la main d'un époux:<br />
+S'il vous a désunis, sa mort vous va rejoindre.<br />
+Qu'un feu jadis si beau n'en devienne pas moindre:<br />
+Rendez-lui votre c&oelig;ur, et recevez sa foi;<br />
+Vivez heureux ensemble, et mourez comme moi;<span class="dalign">1310</span><br />
+C'est le bien qu'à tous deux Polyeucte desire.<span class="pagenum"><a name="Page_549" id="Page_549">549</a></span><br />
+<span class="i1">Qu'on me mène à la mort, je n'ai plus rien à dire.</span><br />
+Allons, gardes, c'est fait.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE V.</h3>
+
+<h4>SÉVÈRE, PAULINE, FABIAN.</h4>
+
+<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p>
+
+<p><span class="i11">Dans mon étonnement,</span><br />
+Je suis confus pour lui de son aveuglement;<br />
+Sa résolution a si peu de pareilles,<span class="dalign">1315</span><br />
+Qu'à peine je me fie encore à mes oreilles,<br />
+Un c&oelig;ur qui vous chérit (mais quel c&oelig;ur assez bas<br />
+Auroit pu vous connoître, et ne vous chérir pas?),<br />
+Un homme aimé de vous, sitôt qu'il vous possède,<br />
+Sans regret il vous quitte; il fait plus, il vous cède;<span class="dalign">1320</span><br />
+Et comme si vos feux étoient un don fatal,<br />
+Il en fait un présent lui-même à son rival!<br />
+Certes ou les chrétiens ont d'étranges manies,<br />
+Ou leurs félicités doivent être infinies,<br />
+Puisque, pour y prétendre, ils osent rejeter<span class="dalign">1325</span><br />
+Ce que de tout l'empire il faudroit acheter.<br />
+<span class="i1">Pour moi, si mes destins, un peu plus tôt propices,</span><br />
+Eussent de votre hymen honoré mes services,<br />
+Je n'aurois adoré que l'éclat de vos yeux,<br />
+J'en aurois fait mes rois, j'en aurois fait mes Dieux;<span class="dalign">1330</span><br />
+On m'auroit mis en poudre, on m'auroit mis en cendre,<br />
+Avant que....</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p><span class="i6">Brisons là: je crains de trop entendre,</span><br />
+Et que cette chaleur, qui sent vos premiers feux,<br />
+Ne pousse quelque suite indigne de tous deux.<br />
+Sévère, connoissez Pauline toute entière.<span class="dalign">1335</span><br />
+<span class="i1">Mon Polyeucte touche à son heure dernière;</span><span class="pagenum"><a name="Page_550" id="Page_550">550</a></span><br />
+Pour achever de vivre il n'a plus qu'un moment:<br />
+Vous en êtes la cause encor qu'innocemment.<br />
+Je ne sais si votre âme, à vos desirs ouverte,<br />
+Auroit osé former quelque espoir sur sa perte;<span class="dalign">1340</span><br />
+Mais sachez qu'il n'est point de si cruels trépas<br />
+Où d'un front assuré je ne porte mes pas,<br />
+Qu'il n'est point aux enfers d'horreurs que je n'endure<a name="FNanchor_1292" id="FNanchor_1292" href="#Footnote_1292" class="fnanchor">[1292]</a>,<br />
+Plutôt que de souiller une gloire si pure,<br />
+Que d'épouser un homme, après son triste sort,<span class="dalign">1345</span><br />
+Qui de quelque façon soit cause de sa mort;<br />
+Et si vous me croyiez d'une âme si peu saine,<br />
+L'amour que j'eus pour vous tourneroit toute en haine.<br />
+Vous êtes généreux; soyez-le jusqu'au bout.<br />
+Mon père est en état de vous accorder tout,<span class="dalign">1350</span><br />
+Il vous craint; et j'avance encor cette parole,<br />
+Que s'il perd mon époux, c'est à vous qu'il l'immole;<br />
+Sauvez ce malheureux, employez-vous pour lui;<br />
+Faites-vous un effort pour lui servir d'appui.<br />
+Je sais que c'est beaucoup que ce que je demande;<span class="dalign">1355</span><br />
+Mais plus l'effort est grand, plus la gloire en est grande.<br />
+Conserver un rival dont vous êtes jaloux,<br />
+C'est un trait de vertu qui n'appartient qu'à vous;<br />
+Et si ce n'est assez de votre renommée,<br />
+C'est beaucoup qu'une femme autrefois tant aimée,<span class="dalign">1360</span><br />
+Et dont l'amour peut-être encor vous peut toucher,<br />
+Doive à votre grand c&oelig;ur ce qu'elle a de plus cher:<br />
+Souvenez-vous enfin que vous êtes Sévère.<br />
+Adieu: résolvez seul ce que vous voulez faire<a name="FNanchor_1293" id="FNanchor_1293" href="#Footnote_1293" class="fnanchor">[1293]</a>;<br />
+Si vous n'êtes pas tel que je l'ose espérer,<span class="dalign">1365</span><br />
+Pour vous priser encor je le veux ignorer.</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_551" id="Page_551">551</a></span></p>
+
+<h3>SCÈNE VI.</h3>
+
+<h4>SÉVÈRE, FABIAN.</h4>
+
+<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p>
+
+<p>Qu'est-ce-ci, Fabian? quel nouveau coup de foudre<br />
+Tombe sur mon bonheur, et le réduit en poudre?<br />
+Plus je l'estime près, plus il est éloigné;<br />
+Je trouve tout perdu quand je crois tout gagné;<span class="dalign">1370</span><br />
+Et toujours la fortune, à me nuire obstinée,<br />
+Tranche mon espérance aussitôt qu'elle est née:<br />
+Avant qu'offrir des v&oelig;ux je reçois des refus;<br />
+Toujours triste, toujours et honteux et confus<br />
+De voir que lâchement elle ait osé renaître,<span class="dalign">1375</span><br />
+Qu'encor plus lâchement elle ait osé paroître,<br />
+Et qu'une femme enfin dans la calamité<a name="FNanchor_1294" id="FNanchor_1294" href="#Footnote_1294" class="fnanchor">[1294]</a><br />
+Me fasse des leçons de générosité.<br />
+<span class="i1">Votre belle âme est haute autant que malheureuse,</span><br />
+Mais elle est inhumaine autant que généreuse,<span class="dalign">1380</span><br />
+Pauline, et vos douleurs avec trop de rigueur<br />
+D'un amant tout à vous tyrannisent le c&oelig;ur.<br />
+C'est donc peu de vous perdre, il faut que je vous donne,<br />
+Que je serve un rival lorsqu'il vous abandonne,<br />
+Et que par un cruel et généreux effort,<span class="dalign">1385</span><br />
+Pour vous rendre en ses mains, je l'arrache à la mort.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FABIAN.</span></p>
+
+<p>Laissez à son destin cette ingrate famille;<br />
+Qu'il accorde, s'il veut, le père avec la fille,<br />
+Polyeucte et Félix, l'épouse avec l'époux.<br />
+D'un si cruel effort quel prix espérez-vous?<span class="dalign">1390</span></p>
+
+<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p>
+
+<p>La gloire de montrer à cette âme si belle<span class="pagenum"><a name="Page_552" id="Page_552">552</a></span><br />
+Que Sévère l'égale, et qu'il est digne d'elle;<br />
+Qu'elle m'étoit bien due, et que l'ordre des cieux<br />
+En me la refusant m'est trop injurieux.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FABIAN.</span></p>
+
+<p>Sans accuser le sort ni le ciel d'injustice,<span class="dalign">1395</span><br />
+Prenez garde au péril qui suit un tel service:<br />
+Vous hasardez beaucoup, Seigneur, pensez-y bien.<br />
+Quoi? vous entreprenez de sauver un chrétien!<br />
+Pouvez-vous ignorer pour cette secte impie<br />
+Quelle est et fut toujours la haine de Décie?<span class="dalign">1400</span><br />
+C'est un crime vers lui si grand, si capital,<br />
+Qu'à votre faveur même il peut être fatal.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p>
+
+<p>Cet avis seroit bon pour quelque âme commune.<br />
+S'il tient entre ses mains ma vie et ma fortune,<br />
+Je suis encor Sévère, et tout ce grand pouvoir<span class="dalign">1405</span><br />
+Ne peut rien sur ma gloire, et rien sur mon devoir.<br />
+Ici l'honneur m'oblige, et j'y veux satisfaire;<br />
+Qu'après le sort se montre ou propice ou contraire,<br />
+Comme son naturel est toujours inconstant,<br />
+Périssant glorieux, je périrai content.<span class="dalign">1410</span><br />
+<span class="i1">Je te dirai bien plus, mais avec confidence:</span><br />
+La secte des chrétiens n'est pas ce que l'on pense;<br />
+On les hait; la raison, je ne la connois point,<br />
+Et je ne vois Décie injuste qu'en ce point.<br />
+Par curiosité j'ai voulu les connoître:<span class="dalign">1415</span><br />
+On les tient pour sorciers dont l'enfer est le maître,<br />
+Et sur cette croyance on punit du trépas<br />
+Des mystères secrets que nous n'entendons pas;<br />
+Mais Cérès Éleusine et la Bonne Déesse<br />
+Ont leurs secrets, comme eux, à Rome et dans la Grèce;<br />
+Encore impunément nous souffrons en tous lieux,<br />
+Leur Dieu seul excepté, toutes sortes de Dieux:<br />
+Tous les monstres d'Égypte ont leurs temples dans Rome;<span class="pagenum"><a name="Page_553" id="Page_553">553</a></span><br />
+Nos aïeux à leur gré faisoient un Dieu d'un homme;<br />
+Et leur sang parmi nous conservant leurs erreurs,<span class="dalign">1425</span><br />
+Nous remplissons le ciel de tous nos empereurs;<br />
+Mais à parler sans fard de tant d'apothéoses,<br />
+L'effet est bien douteux de ces métamorphoses.<br />
+<span class="i1">Les chrétiens n'ont qu'un Dieu, maître absolu de tout,</span><br />
+De qui le seul vouloir fait tout ce qu'il résout;<span class="dalign">1430</span><br />
+Mais si j'ose entre nous dire ce qui me semble,<br />
+Les nôtres bien souvent s'accordent mal ensemble;<br />
+Et me dût leur colère écraser à tes y<br />
+Nous en avons beaucoup pour être de vrais Dieux<a name="FNanchor_1295" id="FNanchor_1295" href="#Footnote_1295" class="fnanchor">[1295]</a>.<br />
+Enfin chez les chrétiens les m&oelig;urs sont innocentes,<br />
+Les vices détestés, les vertus florissantes;<br />
+Ils font des v&oelig;ux pour nous qui les persécutons<a name="FNanchor_1296" id="FNanchor_1296" href="#Footnote_1296" class="fnanchor">[1296]</a>;<span class="pagenum"><a name="Page_554" id="Page_554">554</a></span><br />
+Et depuis tant de temps que nous les tourmentons,<br />
+Les a-t-on vus mutins? les a-t-on vus rebelles?<br />
+Nos princes ont-ils eu des soldats plus fidèles?<span class="dalign">1440</span><br />
+Furieux dans la guerre, ils souffrent nos bourreaux,<br />
+Et lions au combat, ils meurent en agneaux.<br />
+J'ai trop de pitié d'eux pour ne les pas défendre.<br />
+Allons trouver Félix; commençons par son gendre;<br />
+Et contentons ainsi, d'une seule action,<span class="dalign">1445</span><br />
+Et Pauline, et ma gloire, et ma compassion.</p>
+
+<p class="center p2"><span class="smcap"><small><b>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</b></small></span></p>
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_555" id="Page_555">555</a></span></p>
+<hr class="c5" />
+<h2>ACTE V.</h2>
+<hr class="c5" />
+
+<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<h4>FÉLIX, ALBIN, CLÉON.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Albin, as-tu bien vu la fourbe de Sévère?<br />
+As-tu bien vu sa haine? et vois-tu ma misère?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p>
+
+<p>Je n'ai rien vu en lui qu'un rival généreux,<br />
+Et ne vois rien en vous qu'un père rigoureux.<span class="dalign">1450</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Que tu discernes mal le c&oelig;ur d'avec la mine<a name="FNanchor_1297" id="FNanchor_1297" href="#Footnote_1297" class="fnanchor">[1297]</a>!<br />
+Dans l'âme il hait Félix et dédaigne Pauline;<br />
+Et s'il l'aima jadis, il estime aujourd'hui<br />
+Les restes d'un rival trop indignes de lui.<br />
+Il parle en sa faveur, il me prie, il menace,<span class="dalign">1455</span><br />
+Et me perdra, dit-il, si je ne lui fais grâce;<br />
+Tranchant du généreux, il croit m'épouvanter:<br />
+L'artifice est trop lourd pour ne pas l'éventer.<br />
+Je sais des gens de cour quelle est la politique<a name="FNanchor_1298" id="FNanchor_1298" href="#Footnote_1298" class="fnanchor">[1298]</a>,<br />
+J'en connois mieux que lui la plus fine pratique.<span class="dalign">1460</span><br />
+C'est en vain qu'il tempête et feint d'être en fureur:<br />
+Je vois ce qu'il prétend auprès de l'Empereur.<br />
+De ce qu'il me demande il m'y feroit un crime:<span class="pagenum"><a name="Page_556" id="Page_556">556</a></span><br />
+Épargnant son rival, je serois sa victime;<br />
+Et s'il avoit affaire à quelque maladroit,<span class="dalign">1465</span><br />
+Le piège est bien tendu, sans doute il le perdroit;<br />
+Mais un vieux courtisan est un peu moins crédule<a name="FNanchor_1299" id="FNanchor_1299" href="#Footnote_1299" class="fnanchor">[1299]</a>:<br />
+Il voit quand on le joue, et quand on dissimule;<br />
+Et moi j'en ai tant vu de toutes les façons,<br />
+Qu'à lui-même au besoin j'en ferois des leçons.<span class="dalign">1470</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p>
+
+<p>Dieux! que vous vous gênez par cette défiance!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Pour subsister en cour c'est la haute science:<br />
+Quand un homme une fois a droit de nous haïr,<br />
+Nous devons présumer qu'il cherche à nous trahir;<br />
+Toute son amitié nous doit être suspecte.<span class="dalign">1475</span><br />
+Si Polyeucte enfin n'abandonne sa secte,<br />
+Quoi que son protecteur ait pour lui dans l'esprit,<br />
+Je suivrai hautement l'ordre qui m'est prescrit.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p>
+
+<p>Grâce, grâce, Seigneur! que Pauline l'obtienne!</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Celle de l'Empereur ne suivroit pas la mienne,<span class="dalign">1480</span><br />
+Et loin de le tirer de ce pas dangereux<a name="FNanchor_1300" id="FNanchor_1300" href="#Footnote_1300" class="fnanchor">[1300]</a>,<br />
+Ma bonté ne feroit que nous perdre tous deux.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p>
+
+Mais Sévère promet....
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p><span class="i10">Albin, je m'en défie,</span><br />
+Et connois mieux que lui la haine de Décie:<br />
+En faveur des chrétiens s'il choquoit son courroux,<span class="dalign">1485</span><br />
+Lui-même assurément se perdroit avec nous.<br />
+<span class="i1">Je veux tenter pourtant encore une autre voie:</span><span class="pagenum"><a name="Page_557" id="Page_557">557</a></span><br />
+Amenez Polyeucte; et si je le renvoie<a name="FNanchor_1301" id="FNanchor_1301" href="#Footnote_1301" class="fnanchor">[1301]</a>,<br />
+S'il demeure insensible à ce dernier effort,<br />
+Au sortir de ce lieu qu'on lui donne la mort<a name="FNanchor_1302" id="FNanchor_1302" href="#Footnote_1302" class="fnanchor">[1302]</a>.<span class="dalign">1490</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p>
+
+<p>Votre ordre est rigoureux.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p><span class="i11">Il faut que je le suive,</span><br />
+Si je veux empêcher qu'un désordre n'arrive.<br />
+Je vois le peuple ému pour prendre son parti;<br />
+Et toi-même tantôt tu m'en as averti.<br />
+Dans ce zèle pour lui qu'il fait déjà paroître,<span class="dalign">1495</span><br />
+Je ne sais si longtemps j'en pourrois être maître;<br />
+Peut-être dès demain, dès la nuit, dès ce soir,<br />
+J'en verrois des effets que je ne veux pas voir;<br />
+Et Sévère aussitôt, courant à sa vengeance,<br />
+M'iroit calomnier de quelque intelligence.<span class="dalign">1500</span><br />
+Il faut rompre ce coup, qui me seroit fatal.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p>
+
+<p>Que tant de prévoyance est un étrange mal<a name="FNanchor_1303" id="FNanchor_1303" href="#Footnote_1303" class="fnanchor">[1303]</a>!<br />
+Tout vous nuit, tout vous perd, tout vous fait de l'ombrage;<br />
+Mais voyez que sa mort mettra ce peuple en rage,<br />
+Que c'est mal le guérir que le désespérer.<span class="dalign">1505</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>En vain après sa mort il voudra murmurer;<br />
+Et s'il ose venir à quelque violence,<br />
+C'est à faire<a name="FNanchor_1304" id="FNanchor_1304" href="#Footnote_1304" class="fnanchor">[1304]</a> à céder deux jours à l'insolence:<br />
+J'aurai fait mon devoir, quoi qu'il puisse arriver<a name="FNanchor_1305" id="FNanchor_1305" href="#Footnote_1305" class="fnanchor">[1305]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_558" id="Page_558">558</a></span><br />
+Mais Polyeucte vient, tâchons à le sauver<a name="FNanchor_1306" id="FNanchor_1306" href="#Footnote_1306" class="fnanchor">[1306]</a>.<span class="dalign">1510</span><br />
+Soldats, retirez-vous, et gardez bien la porte.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE II.</h3>
+
+<h4>FÉLIX, POLYEUCTE, ALBIN.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>As-tu donc pour la vie une haine si forte,<br />
+Malheureux Polyeucte? et la loi des chrétiens<br />
+T'ordonne-t-elle ainsi d'abandonner les tiens?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Je ne hais point la vie, et j'en aime l'usage,<span class="dalign">1515</span><br />
+Mais sans attachement qui sente l'esclavage,<br />
+Toujours prêt à la rendre au Dieu dont je la tiens:<br />
+La raison me l'ordonne, et la loi des chrétiens;<br />
+Et je vous montre à tous par là comme il faut vivre,<br />
+Si vous avez le c&oelig;ur assez bon pour me suivre.<span class="dalign">1520</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Te suivre dans l'abîme où tu te veux jeter?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Mais plutôt dans la gloire où je m'en vais monter.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Donne-moi pour le moins le temps de la connoître:<br />
+Pour me faire chrétien, sers-moi de guide à l'être,<br />
+Et ne dédaigne pas de m'instruire en ta foi,<span class="dalign">1525</span><br />
+Ou toi-même à ton Dieu tu répondras de moi.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>N'en riez point, Félix, il sera votre juge;<br />
+Vous ne trouverez point devant lui de refuge:<br />
+Les rois et les bergers y sont d'un même rang.<br />
+De tous les siens sur vous il vengera le sang.<span class="dalign">1530</span></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_559" id="Page_559">559</a></span>
+<span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Je n'en répandrai plus, et quoi qu'il en arrive,<br />
+Dans la foi des chrétiens je souffrirai qu'on vive:<br />
+J'en serai protecteur.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p><span class="i9">Non, non, persécutez,</span><br />
+Et soyez l'instrument de nos félicités:<br />
+Celle d'un vrai chrétien n'est que dans les souffrances<a name="FNanchor_1307" id="FNanchor_1307" href="#Footnote_1307" class="fnanchor">[1307]</a>;<br />
+Les plus cruels tourments lui sont des récompenses.<br />
+Dieu, qui rend le centuple aux bonnes actions,<br />
+Pour comble donne encor les persécutions.<br />
+Mais ces secrets pour vous sont fâcheux à comprendre:<br />
+Ce n'est qu'à ses élus que Dieu les fait entendre.<span class="dalign">1540</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Je te parle sans fard, et veux être chrétien.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Qui peut donc retarder l'effet d'un si grand bien?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>La présence importune....</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p><span class="i11">Et de qui? de Sévère?</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Pour lui seul contre toi j'ai feint tant de colère:<br />
+Dissimule un moment jusques à son départ.<span class="dalign">1545</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Félix, c'est donc ainsi que vous parlez sans fard?<br />
+Portez à vos païens, portez à vos idoles<br />
+Le sucre empoisonné que sèment vos paroles<a name="FNanchor_1308" id="FNanchor_1308" href="#Footnote_1308" class="fnanchor">[1308]</a>.<br />
+Un chrétien ne craint rien, ne dissimule rien:<br />
+Aux yeux de tout le monde il est toujours chrétien.<span class="dalign">1550</span></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_560" id="Page_560">560</a></span>
+<span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Ce zèle de ta foi ne sert qu'à te séduire,<br />
+Si tu cours à la mort plutôt que de m'instruire.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Je vous en parlerois ici hors de saison:<br />
+Elle est un don du ciel, et non de la raison;<br />
+Et c'est là que bientôt, voyant Dieu face à face,<span class="dalign">1555</span><br />
+Plus aisément pour vous j'obtiendrai cette grâce.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Ta perte cependant me va désespérer.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Vous avez en vos mains de quoi la réparer:<br />
+En vous ôtant un gendre, on vous en donne un autre,<br />
+Dont la condition répond mieux à la vôtre;<span class="dalign">1560</span><br />
+Ma perte n'est pour vous qu'un change avantageux.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Cesse de me tenir ce discours outrageux.<br />
+Je t'ai considéré plus que tu ne mérites;<br />
+Mais malgré ma bonté, qui croît plus tu l'irrites<a name="FNanchor_1309" id="FNanchor_1309" href="#Footnote_1309" class="fnanchor">[1309]</a>,<br />
+Cette insolence enfin te rendroit odieux,<span class="dalign">1565</span><br />
+Et je me vengerois aussi bien que nos Dieux.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Quoi? vous changez bientôt d'humeur et de langage!<br />
+Le zèle de vos Dieux rentre en votre courage!<br />
+Celui d'être chrétien s'échappe! et par hasard<br />
+Je vous viens d'obliger à me parler sans fard!<span class="dalign">1570</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Va, ne présume pas que quoi que je te jure,<br />
+De tes nouveaux docteurs je suive l'imposture:<br />
+Je flattois ta manie, afin de t'arracher<br />
+Du honteux précipice où tu vas trébucher;<span class="pagenum"><a name="Page_561" id="Page_561">561</a></span><br />
+Je voulois gagner temps, pour ménager ta vie<span class="dalign">1575</span><br />
+Après l'éloignement d'un flatteur de Décie;<br />
+Mais j'ai fait trop d'injure à nos Dieux tout-puissants:<br />
+Choisis de leur donner ton sang, ou de l'encens.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Mon choix n'est point douteux. Mais j'aperçois Pauline.<br />
+O ciel!</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE III.</h3>
+
+<h4>FÉLIX, POLYEUCTE, PAULINE, ALBIN.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<span class="i4">Qui de vous deux aujourd'hui m'assassine?</span><span class="dalign">1580</span><br />
+Sont-ce tous deux ensemble, ou chacun à son tour?<br />
+Ne pourrai-je fléchir la nature ou l'amour?<br />
+Et n'obtiendrai-je rien d'un époux ni d'un père?<br />
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Parlez à votre époux.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p><span class="i9">Vivez avec Sévère.</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Tigre, assassine-moi du moins sans m'outrager.<span class="dalign">1585</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Mon amour, par pitié, cherche à vous soulager<a name="FNanchor_1310" id="FNanchor_1310" href="#Footnote_1310" class="fnanchor">[1310]</a>:<br />
+Il voit quelle douleur dans l'âme vous possède,<br />
+Et sait qu'un autre amour en est le seul remède<a name="FNanchor_1311" id="FNanchor_1311" href="#Footnote_1311" class="fnanchor">[1311]</a>.<br />
+Puisqu'un si grand mérite a pu vous enflammer,<br />
+Sa présence toujours a droit de vous charmer:<span class="dalign">1590</span><br />
+Vous l'aimiez, il vous aime, et sa gloire augmentée....</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_562" id="Page_562">562</a></span>
+<span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Que t'ai-je fait, cruel, pour être ainsi traitée,<br />
+Et pour me reprocher, au mépris de ma foi,<br />
+Un amour si puissant que j'ai vaincu pour toi?<br />
+Vois, pour te faire vaincre un si fort adversaire,<span class="dalign">1595</span><br />
+Quels efforts à moi-même il a fallu me faire;<br />
+Quels combats j'ai donnés pour te donner un c&oelig;ur<br />
+Si justement acquis à son premier vainqueur;<br />
+Et si l'ingratitude en ton c&oelig;ur ne domine,<br />
+Fais quelque effort sur toi pour te rendre à Pauline:<br />
+Apprends d'elle à forcer ton propre sentiment;<br />
+Prends sa vertu pour guide en ton aveuglement;<br />
+Souffre que de toi-même elle obtienne ta vie,<br />
+Pour vivre sous tes lois à jamais asservie.<br />
+Si tu peux rejeter de si justes desirs,<span class="dalign">1605</span><br />
+Regarde au moins ses pleurs, écoute ses soupirs;<br />
+Ne désespère pas une âme qui t'adore.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Je vous l'ai déjà dit, et vous le dis encore,<br />
+Vivez avec Sévère, ou mourez avec moi.<br />
+Je ne méprise point vos pleurs ni votre foi;<span class="dalign">1610</span><br />
+Mais de quoi que pour vous notre amour m'entretienne,<br />
+Je ne vous connois plus, si vous n'êtes chrétienne.<br />
+<span class="i1">C'en est assez, Félix, reprenez ce courroux,</span><br />
+Et sur cet insolent vengez vos Dieux et vous.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Ah! mon père, son crime à peine est pardonnable;<span class="dalign">1615</span><br />
+Mais s'il est insensé, vous êtes raisonnable.<br />
+La nature est trop forte, et ses aimables traits<br />
+Imprimés dans le sang ne s'effacent jamais:<br />
+Un père est toujours père, et sur cette assurance<br />
+J'ose appuyer encore un reste d'espérance.<span class="dalign">1620</span><br />
+<span class="i1">Jetez sur votre fille un regard paternel:</span><br />
+Ma mort suivra la mort de ce cher criminel;<span class="pagenum"><a name="Page_563" id="Page_563">563</a></span><br />
+Et les Dieux trouveront sa peine illégitime,<br />
+Puisqu'elle confondra l'innocence et le crime,<br />
+Et qu'elle changera, par ce redoublement,<span class="dalign">1625</span><br />
+En injuste rigueur un juste châtiment;<br />
+Nos destins, par vos mains rendus inséparables,<br />
+Nous doivent rendre heureux ensemble, ou misérables;<br />
+Et vous seriez cruel jusques au dernier point,<br />
+Si vous désunissiez ce que vous avez joint.<span class="dalign">1630</span><br />
+Un c&oelig;ur à l'autre uni jamais ne se retire,<br />
+Et pour l'en séparer il faut qu'on le déchire.<br />
+Mais vous êtes sensible à mes justes douleurs,<br />
+Et d'un &oelig;il paternel vous regardez mes pleurs.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Oui, ma fille, il est vrai qu'un père est toujours père;<br />
+Rien n'en peut effacer le sacré caractère:<br />
+Je porte un c&oelig;ur sensible, et vous l'avez percé;<br />
+Je me joins avec vous contre cet insensé.<br />
+<span class="i1">Malheureux Polyeucte, es-tu seul insensible?</span><br />
+Et veux-tu rendre seul ton crime irrémissible?<span class="dalign">1640</span><br />
+Peux-tu voir tant de pleurs d'un &oelig;il si détaché<a name="FNanchor_1312" id="FNanchor_1312" href="#Footnote_1312" class="fnanchor">[1312]</a>?<br />
+Peux-tu voir tant d'amour sans en être touché?<br />
+Ne reconnois-tu plus ni beau-père, ni femme,<br />
+Sans amitié pour l'un, et pour l'autre sans flamme?<br />
+Pour reprendre les noms et de gendre et d'époux,<span class="dalign">1645</span><br />
+Veux-tu nous voir tous deux embrasser tes genoux?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Que tout cet artifice est de mauvaise grâce!<br />
+Après avoir deux fois essayé la menace,<br />
+Après m'avoir fait voir Néarque dans la mort,<br />
+Après avoir tenté l'amour et son effort,<span class="dalign">1650</span><br />
+Après m'avoir montré cette soif du baptême,<br />
+Pour opposer à Dieu l'intérêt de Dieu même,<span class="pagenum"><a name="Page_564" id="Page_564">564</a></span><br />
+Vous vous joignez ensemble! Ah! ruses de l'enfer!<br />
+Faut-il tant de fois vaincre avant que triompher?<br />
+Vos résolutions usent trop de remise:<span class="dalign">1655</span><br />
+Prenez la vôtre enfin, puisque la mienne est prise.<br />
+<span class="i1">Je n'adore qu'un Dieu, maître de l'univers,</span><br />
+Sous qui tremblent le ciel, la terre, et les enfers,<br />
+Un Dieu qui, nous aimant d'une amour infinie,<br />
+Voulut mourir pour nous avec ignominie,<span class="dalign">1660</span><br />
+Et qui par un effort de cet excès d'amour<a name="FNanchor_1313" id="FNanchor_1313" href="#Footnote_1313" class="fnanchor">[1313]</a>,<br />
+Veut pour nous en victime être offert chaque jour.<br />
+Mais j'ai tort d'en parler à qui ne peut m'entendre.<br />
+Voyez l'aveugle erreur que vous osez défendre:<br />
+Des crimes les plus noirs vous souillez tous vos Dieux;<br />
+Vous n'en punissez point qui n'ait son maître aux cieux:<br />
+La prostitution, l'adultère, l'inceste,<br />
+Le vol, l'assassinat, et tout ce qu'on déteste,<br />
+C'est l'exemple qu'à suivre offrent vos immortels.<br />
+J'ai profané leur temple, et brisé leurs autels;<span class="dalign">1670</span><br />
+Je le ferois encor, si j'avois à le faire<a name="FNanchor_1314" id="FNanchor_1314" href="#Footnote_1314" class="fnanchor">[1314]</a>,<br />
+Même aux yeux de Félix, même aux yeux de Sévère,<br />
+Même aux yeux du sénat, aux yeux de l'Empereur.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Enfin ma bonté cède à ma juste fureur:<br />
+Adore-les, ou meurs.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<span class="i9">Je suis chrétien.</span>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p><span class="i15">Impie!</span><span class="dalign">1675</span><br />
+Adore-les, te dis-je, ou renonce à la vie.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+Je suis chrétien.<span class="pagenum"><a name="Page_565" id="Page_565">565</a></span>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p><span class="i7">Tu l'es? O c&oelig;ur trop obstiné<a name="FNanchor_1315" id="FNanchor_1315" href="#Footnote_1315" class="fnanchor">[1315]</a>!</span><br />
+Soldats, exécutez l'ordre que j'ai donné.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Où le conduisez-vous?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p><span class="i9">A la mort.</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p><span class="i13">A la gloire<a name="FNanchor_1316" id="FNanchor_1316" href="#Footnote_1316" class="fnanchor">[1316]</a>.</span><br />
+Chère Pauline, adieu: conservez ma mémoire.<span class="dalign">1680</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Je te suivrai partout, et mourrai si tu meurs<a name="FNanchor_1317" id="FNanchor_1317" href="#Footnote_1317" class="fnanchor">[1317]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p>
+
+<p>Ne suivez point mes pas, ou quittez vos erreurs.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Qu'on l'ôte de mes yeux, et que l'on m'obéisse:<br />
+Puisqu'il aime à périr, je consens qu'il périsse.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE IV.</h3>
+
+<h4>FÉLIX, ALBIN.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Je me fais violence, Albin; mais je l'ai dû:<span class="dalign">1685</span><br />
+Ma bonté naturelle aisément m'eût perdu.<br />
+Que la rage du peuple à présent se déploie<a name="FNanchor_1318" id="FNanchor_1318" href="#Footnote_1318" class="fnanchor">[1318]</a>,<br />
+Que Sévère en fureur tonne, éclate, foudroie,<br />
+M'étant fait cet effort, j'ai fait ma sûreté.<span class="pagenum"><a name="Page_566" id="Page_566">566</a></span><br />
+Mais n'es-tu point surpris de cette dureté?<span class="dalign">1690</span><br />
+Vois-tu comme le sien des c&oelig;urs impénétrables,<br />
+Ou des impiétés à ce point exécrables?<br />
+Du moins j'ai satisfait mon esprit affligé<a name="FNanchor_1319" id="FNanchor_1319" href="#Footnote_1319" class="fnanchor">[1319]</a>:<br />
+Pour amollir son c&oelig;ur je n'ai rien négligé;<br />
+J'ai feint même à tes yeux des lâchetés extrêmes;<span class="dalign">1695</span><br />
+Et certes sans l'horreur de ses derniers blasphèmes,<br />
+Qui m'ont rempli soudain de colère et d'effroi,<br />
+J'aurois eu de la peine à triompher de moi.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p>
+
+<p>Vous maudirez peut-être un jour cette victoire,<br />
+Qui tient je ne sais quoi d'une action trop noire,<span class="dalign">1700</span><br />
+Indigne de Félix, indigne d'un Romain,<br />
+Répandant votre sang par votre propre main.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Ainsi l'ont autrefois versé Brute et Manlie;<br />
+Mais leur gloire en a crû, loin d'en être affoiblie<a name="FNanchor_1320" id="FNanchor_1320" href="#Footnote_1320" class="fnanchor">[1320]</a>;<br />
+Et quand nos vieux héros avoient de mauvais sang,<span class="dalign">1705</span><br />
+Ils eussent, pour le perdre, ouvert leur propre flanc.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p>
+
+<p>Votre ardeur vous séduit; mais quoi qu'elle vous die,<br />
+Quand vous la sentirez une fois refroidie,<br />
+Quand vous verrez Pauline, et que son désespoir<br />
+Par ses pleurs et ses cris saura vous émouvoir<a name="FNanchor_1321" id="FNanchor_1321" href="#Footnote_1321" class="fnanchor">[1321]</a>....<span class="dalign">1710</span></p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Tu me fais souvenir qu'elle a suivi ce traître,<br />
+Et que ce désespoir qu'elle fera paroître<br />
+De mes commandements pourra troubler l'effet:<span class="pagenum"><a name="Page_567" id="Page_567">567</a></span><br />
+Va donc; cours y mettre ordre et voir ce qu'elle fait<a name="FNanchor_1322" id="FNanchor_1322" href="#Footnote_1322" class="fnanchor">[1322]</a>;<br />
+Romps ce que ses douleurs y donneroient d'obstacle;<br />
+Tire-la, si tu peux, de ce triste spectacle;<br />
+Tâche à la consoler. Va donc: qui te retient?</p>
+
+<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p>
+
+<p>Il n'en est pas besoin, Seigneur, elle revient.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE V.</h3>
+
+<h4>FÉLIX, PAULINE, ALBIN.</h4>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Père barbare, achève, achève ton ouvrage:<br />
+Cette seconde hostie est digne de ta rage;<span class="dalign">1720</span><br />
+Joins ta fille à ton gendre; ose: que tardes-tu?<br />
+Tu vois le même crime, ou la même vertu:<br />
+Ta barbarie en elle a les mêmes matières.<br />
+Mon époux en mourant m'a laissé ses lumières;<br />
+Son sang, dont tes bourreaux viennent de me couvrir,<br />
+M'a dessillé les yeux, et me les vient d'ouvrir.<br />
+<span class="i1">Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée:</span><br />
+De ce bienheureux sang tu me vois baptisée;<br />
+Je suis chrétienne enfin, n'est-ce point assez dit?<br />
+Conserve en me perdant ton rang et ton crédit;<span class="dalign">1730</span><br />
+Redoute l'Empereur, appréhende Sévère:<br />
+Si tu ne veux périr, ma perte est nécessaire;<br />
+Polyeucte m'appelle à cet heureux trépas;<br />
+Je vois Néarque et lui qui me tendent les bras.<br />
+Mène, mène-moi voir tes Dieux que je déteste:<span class="dalign">1735</span><br />
+Ils n'en ont brisé qu'un, je briserai le reste;<br />
+On m'y verra braver tout ce que vous craignez,<br />
+Ces foudres impuissants qu'en leurs mains vous peignez<a name="FNanchor_1323" id="FNanchor_1323" href="#Footnote_1323" class="fnanchor">[1323]</a>,<span class="pagenum"><a name="Page_568" id="Page_568">568</a></span><br />
+Et saintement rebelle aux lois de la naissance,<br />
+Une fois envers toi manquer d'obéissance.<span class="dalign">1740</span><br />
+Ce n'est point ma douleur que par là je fais voir;<br />
+C'est la grâce qui parle, et non le désespoir.<br />
+Le faut-il dire encor, Félix? je suis chrétienne!<br />
+Affermis par ma mort ta fortune et la mienne:<br />
+Le coup à l'un et l'autre en sera précieux,<span class="dalign">1745</span><br />
+Puisqu'il t'assure en terre en m'élevant aux cieux.</p>
+
+<h3 class="p2">SCÈNE VI<a name="FNanchor_1324" id="FNanchor_1324" href="#Footnote_1324" class="fnanchor">[1324]</a>.</h3>
+
+<h4>FÉLIX, SÉVÈRE, PAULINE, ALBIN, FABIAN.</h4>
+
+<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p>
+
+<p>Père dénaturé, malheureux politique,<br />
+Esclave ambitieux d'une peur chimérique,<br />
+Polyeucte est donc mort! et par vos cruautés<br />
+Vous pensez conserver vos tristes dignités!<span class="dalign">1750</span><br />
+La faveur que pour lui je vous avois offerte,<br />
+Au lieu de le sauver, précipite sa perte!<br />
+J'ai prié, menacé, mais sans vous émouvoir;<br />
+Et vous m'avez cru fourbe ou de peu de pouvoir!<br />
+Eh bien! à vos dépens vous verrez que Sévère<a name="FNanchor_1325" id="FNanchor_1325" href="#Footnote_1325" class="fnanchor">[1325]</a><span class="dalign">1755</span><br />
+Ne se vante jamais que de ce qu'il peut faire;<br />
+Et par votre ruine il vous fera juger<br />
+Que qui peut bien vous perdre eût pu vous protéger.<br />
+Continuez aux Dieux ce service fidèle;<br />
+Par de telles horreurs montrez-leur votre zèle.<span class="dalign">1760</span><br />
+Adieu; mais quand l'orage éclatera sur vous,<br />
+Ne doutez point du bras dont partiront les coups.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Arrêtez-vous, Seigneur, et d'une âme apaisée<a name="FNanchor_1326" id="FNanchor_1326" href="#Footnote_1326" class="fnanchor">[1326]</a><span class="pagenum"><a name="Page_569" id="Page_569">569</a></span><br />
+Souffrez que je vous livre une vengeance aisée.<br />
+<span class="i1">Ne me reprochez plus que par mes cruautés</span><span class="dalign">1765</span><br />
+Je tâche à conserver mes tristes dignités:<br />
+Je dépose à vos pieds l'éclat de leur faux lustre.<br />
+Celle où j'ose aspirer est d'un rang plus illustre;<br />
+Je m'y trouve forcé par un secret appas;<br />
+Je cède à des transports que je ne connois pas;<span class="dalign">1770</span><br />
+Et par un mouvement que je ne puis entendre,<br />
+De ma fureur je passe au zèle de mon gendre.<br />
+C'est lui, n'en doutez point, dont le sang innocent<br />
+Pour son persécuteur prie un Dieu tout-puissant;<br />
+Son amour épandu sur toute la famille<span class="dalign">1775</span><br />
+Tire après lui le père aussi bien que la fille.<br />
+J'en ai fait un martyr, sa mort me fait chrétien:<br />
+J'ai fait tout son bonheur, il veut faire le mien.<br />
+C'est ainsi qu'un chrétien se venge et se courrouce.<br />
+Heureuse cruauté dont la suite est si douce!<span class="dalign">1780</span><br />
+Donne la main, Pauline. Apportez des liens;<br />
+Immolez à vos Dieux ces deux nouveaux chrétiens:<br />
+Je le suis, elle l'est, suivez votre colère.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p>
+
+<p>Qu'heureusement enfin je retrouve mon père!<br />
+Cet heureux changement rend mon bonheur parfait.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Ma fille, il n'appartient qu'à la main qui le fait.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p>
+
+<p>Qui ne seroit touché d'un si tendre spectacle?<br />
+De pareils changements ne vont point sans miracle.<br />
+Sans doute vos chrétiens, qu'on persécute en vain,<br />
+Ont quelque chose en eux qui surpasse l'humain:<span class="dalign">1790</span><br />
+Ils mènent une vie avec tant d'innocence,<br />
+Que le ciel leur en doit quelque reconnoissance:<br />
+Se relever plus forts, plus ils sont abattus,<br />
+N'est pas aussi l'effet des communes vertus.<span class="pagenum"><a name="Page_570" id="Page_570">570</a></span><br />
+Je les aimai toujours, quoi qu'on m'en ait pu dire;<span class="dalign">1795</span><br />
+Je n'en vois point mourir que mon c&oelig;ur n'en soupire<a name="FNanchor_1327" id="FNanchor_1327" href="#Footnote_1327" class="fnanchor">[1327]</a>;<br />
+Et peut-être qu'un jour je les connoîtrai mieux.<br />
+J'approuve cependant que chacun ait ses Dieux,<br />
+Qu'il les serve à sa mode, et sans peur de la peine.<br />
+Si vous êtes chrétien, ne craignez plus ma haine;<span class="dalign">1800</span><br />
+Je les aime, Félix, et de leur protecteur<br />
+Je n'en veux pas sur vous faire un persécuteur<a name="FNanchor_1328" id="FNanchor_1328" href="#Footnote_1328" class="fnanchor">[1328]</a>.<br />
+<span class="i1">Gardez votre pouvoir, reprenez-en la marque;</span><br />
+Servez bien votre Dieu, servez notre monarque<a name="FNanchor_1329" id="FNanchor_1329" href="#Footnote_1329" class="fnanchor">[1329]</a>.<br />
+Je perdrai mon crédit envers Sa Majesté,<span class="dalign">1805</span><br />
+Ou vous verrez finir cette sévérité<a name="FNanchor_1330" id="FNanchor_1330" href="#Footnote_1330" class="fnanchor">[1330]</a>:<br />
+Par cette injuste haine il se fait trop d'outrage.</p>
+
+<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p>
+
+<p>Daigne le ciel en vous achever son ouvrage,<br />
+Et pour vous rendre un jour ce que vous méritez,<br />
+Vous inspirer bientôt toutes ses vérités<a name="FNanchor_1331" id="FNanchor_1331" href="#Footnote_1331" class="fnanchor">[1331]</a>!<span class="dalign">1810</span><br />
+<span class="i1">Nous autres, bénissons notre heureuse aventure:</span><br />
+Allons à nos martyrs donner la sépulture,<br />
+Baiser leurs corps sacrés, les mettre en digne lieu,<br />
+Et faire retentir partout le nom de Dieu.</p>
+</div>
+<p class="p2 center"><span class="smcap"><small><b>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</b></small></span></p>
+
+<hr class="c30" />
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_571" id="Page_571">571</a></span></p>
+
+<div class="footnotes">
+<h3>NOTES</h3>
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Tome II, p. 157.</p>
+
+<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Voyez la Notice de <i>l'Illusion</i>, tome II, p. 423 et 424.</p>
+
+<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>La jeunesse</i> (littéralement <i>les jeunesses</i>, <i>les actes de jeunesse</i>)
+<i>du Cid</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <i>Vie de M. Corneille. &OElig;uvres de Fontenelle....</i> édition de 1742,
+tome III, p. 96.</p>
+
+<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> L'article de la <i>Gazette littéraire</i> est reproduit dans les <i>&OElig;uvres
+de Voltaire</i> publiées par M. Beuchot, tome XLI, p. 490 et 491.</p>
+
+<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Dans le volume intitulé <i>Chefs-d'&oelig;uvre du théâtre espagnol</i>. Paris,
+Ladvocat, p. 169 et 170.</p>
+
+<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> <i>Histoire du Théâtre françois</i>, tome VI, p. 92.</p>
+
+<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Épître familière</i>, p. 17 et 18.</p>
+
+<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Vers 1 des variantes: voyez plus loin, p. <a href="#Page_103">103</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Mondory.</p>
+
+<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> La date de ces réflexions de Balzac ne permet pas de les
+appliquer au <i>Cid</i>: elles se trouvent dans une lettre à Boisrobert
+du 3 avril 1635 (livre VIII, lettre <span class="smcap">XLVI</span>, tome I, p. 395 et 396 de
+l'édition in-folio de 1665). Du reste, elles ne peuvent pas davantage
+concerner quelque autre pièce de Corneille, car un passage qui précède
+immédiatement celui-ci, et que Mairet a pris soin de supprimer,
+met tout à fait notre poëte hors de cause, et lui est même très-favorable.
+Voyez la Notice sur <i>Médée</i>, tome II, p. 330 et 331.</p>
+
+<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> C'est-à-dire si <i>le Cid</i> n'eût pas été imprimé et exposé dans la
+Galerie du Palais, où se vendaient alors les livres nouveaux. Voyez
+la Notice sur <i>la Galerie du Palais</i>, tome II, p. 3-9.</p>
+
+<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> <i>Réponse à l'Ami du Cid....</i> p. 41 et 42.</p>
+
+<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Voyez <i>Lettres de Balzac</i>, tome I, p. 420, livre LX, lettre <span class="smcap">XXII</span>, à
+M. de Moudory, 15 décembre 1636. Le passage suivant de cette lettre
+nous montre quelle haute opinion Balzac avait de Mondory: «J'ai
+plusieurs raisons de vous estimer, et pense le pouvoir faire du consentement
+de nos plus sévères écoles, puisqu'ayant nettoyé votre scène
+de toutes sortes d'ordures, vous pouvez vous glorifier d'avoir réconcilié
+la comédie avec les ***, et la volupté avec la vertu. Pour moi,
+qui ai besoin de plaisir, et n'en desire pas prendre néanmoins qui ne
+soit bien purifié et que l'honnêteté ne permette, je vous remercie
+avec le public du soin que vous avez de préparer de si agréables remèdes
+à la tristesse et aux autres fâcheuses passions.» Il est permis
+de penser que les trois étoiles qui se trouvent ici remplacent le mot
+<i>ecclésiastiques</i> ou le mot <i>prédicateurs</i>. En effet, Chapuzeau, moins
+réservé que Balzac, nous dit dans son <i>Théâtre françois</i> (p. 141):
+«Pourquoi me tairois-je de l'avantage que les orateurs sacrés tirent
+des comédiens, auprès de qui, et en public, et en particulier, ils se
+vont former à un beau ton de voix et à un beau geste, aides nécessaires
+au prédicateur pour toucher les c&oelig;urs?»</p>
+
+<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> <i>Le Comédien Mondory</i>, par Auguste Soulié. <i>Revue de Paris</i>, du
+30 décembre 1838.</p>
+
+<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> On appelait <i>Chambre dorée</i> la grand'chambre du Parlement, à
+cause de son plafond doré.&mdash;<i>Être assis sur les fleurs de lis</i> se disait
+de ceux qui exerçaient quelque charge de judicature royale et surtout
+dans une cour supérieure, parce que leurs siéges étaient couverts de
+fleurs de lis.</p>
+
+<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> <i>Les Sosies</i>, comédie de Rotrou, représentée en 1636, un peu
+avant <i>le Cid</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> <i>Recueil autographe des Lettres de Chapelain</i>, appartenant à
+M. Sainte-Beuve: lettre adressée à M. Belin, au Mans. Voyez <i>Histoire
+de la vie et des ouvrages de P. Corneille</i>, par M. J. Taschereau,
+2<sup>e</sup> édition, p. 56.</p>
+
+<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> <i>Le Jugement du Cid</i>, p. 8.</p>
+
+<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> <i>Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise</i>, 1653, in-8<sup>o</sup>,
+p. 186 et 187.</p>
+
+<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> <i>Le Virgile trauesty en vers burlesques de Monsieur Scarron....
+A Paris, chez Guillaume de Luyne</i>, 1653, <i>in</i>-4<sup>o</sup>, livre I, p. 11 et 12.</p>
+
+<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> <i>Lettre.... à l'illustre Academie</i>, p. 5. Mme de Sévigné a emprunté
+à Scudéry cet argument pour s'en servir contre Racine; elle dit
+presque dans les mêmes termes: «A propos de comédie, voilà <i>Bajazet</i>.
+Si je pouvois vous envoyer la Champmeslé, vous trouveriez
+cette comédie belle; mais sans elle, elle perd la moitié de ses attraits.»
+(9 mars 1672, tome II, p. 529.)&mdash;En 1682, c'était cette
+actrice qui jouait Chimène. Voyez la Notice de <i>la Galerie du Palais</i>,
+tome II, p. 9.</p>
+
+<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Voici le passage textuel de la <i>Galerie historique des acteurs du
+théâtre françois....</i> par P. D. Lemazurier.... 1810, tome I, p. 424
+et 425. Le rôle rempli par Montfleury suivant l'auteur n'y est pas
+désigné, mais il est bien probable qu'il entend parler de celui de
+Rodrigue: «Il joua d'original dans <i>le Cid</i> et dans <i>les Horaces</i>; Chapuzeau,
+qui nous indique ces faits, le cite comme un comédien
+parfait dès ce temps-là. Voici ses propres termes, livre III de son
+<i>Théâtre françois</i>, p. 177 et 178.» Cet extrait que nous reproduisons
+en le prolongeant jusqu'à la p. 179, où il est encore question de
+Corneille, n'a nullement, comme on va le voir, le sens que lui donne
+Lemazurier. De plus, Chapuzeau lui-même se trompe lorsqu'il prétend
+que Corneille n'a pas donné ses premières pièces à Mondory.
+«Cet établissement des comédiens (à l'hôtel de Bourgogne) se fit
+il y a plus d'un siècle sur la fin du règne de François I<sup>er</sup>, mais ils ne
+commencèrent à entrer en réputation que sous celui de Louis XIII,
+lorsque le grand cardinal de Richelieu, protecteur des Muses, témoigna
+qu'il aimoit la comédie, et qu'un Pierre Corneille mit ses vers
+pompeux et tendres dans la bouche d'un Montfleury et d'un Bellerose,
+qui étoient des comédiens achevés. <i>Le Cid</i>, dont le mérite s'attira
+de si nobles ennemis, et <i>les Horaces</i>, que le même <i>Cid</i> eut plus à
+craindre, parce que leur gloire alla plus loin que la sienne, furent
+les deux premiers ouvrages de ce grand homme qui firent grand bruit;
+et il a soutenu le théâtre jusques à cette heure de la même force. La
+troupe royale, prenant c&oelig;ur aux grands applaudissements qui accompagnoient
+la représentation de ces admirables pièces, se fortifioit de
+jour en jour; d'autant plus qu'une autre troupe du Roi, qui résidoit
+au Marais, et où un Mondory, excellent comédien, attiroit le monde,
+faisoit tous ses efforts pour acquérir de la réputation, et il arriva que
+Corneille, quelque temps après, lui donna de ses ouvrages.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Voyez tome I, p. 49, note 300.</p>
+
+<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Voyez la <i>Muse historique</i> de Loret du 9 octobre 1655.</p>
+
+<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> <i>Historiettes</i>, tome VII, p. 175.</p>
+
+<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> <i>Lettre à Mylord*** sur Baron</i>, p. 19.</p>
+
+<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Vers 405 et 406.</p>
+
+<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Voyez Lemazurier, tome I, p. 97 et 98.</p>
+
+<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> P. 19 de l'édition en 43 pages et p. 40 de l'édition en 96 pages.</p>
+
+<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Dans leur <i>Histoire du Théâtre françois</i> (tome V, p. 24, et tome IX,
+p. 408), les frères Parfait ont conclu de certains passages de <i>la Comédie
+des comédiens</i>, tragi-comédie de Gougenot, représentée en 1633,
+qu'à partir de cette époque Beauchâteau et sa femme étaient entrés à
+l'hôtel de Bourgogne pour ne le plus quitter; mais le témoignage
+de Scudéry établit formellement qu'à la fin de 1636 une actrice du
+nom de Beauchâteau jouait au théâtre du Marais.</p>
+
+<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Tome I, p. 48.</p>
+
+<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> <i>Lettre apologétique.</i> Voyez aux <i>&OElig;uvres diverses</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Voyez notre <i>Notice biographique sur Corneille</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> <i>Le Souhait du Cid</i>, p. 35.</p>
+
+<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> <i>Épître familière du S<sup>r</sup> Mairet</i>, p. 18.</p>
+
+<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> <i>&OElig;uvres de Fontenelle</i>, tome III, p. 100.</p>
+
+<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> <i>Historiettes</i>, tome II, p. 52.</p>
+
+<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> <i>Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise</i>, p. 187.</p>
+
+<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Tome II, p. 395. Ce sont ces belles scènes du I<sup>er</sup> acte qui ont
+été le plus souvent parodiées. La plus connue et la moins mauvaise
+de ces plaisanteries est <i>le Chapelain décoiffé</i>, de Gilles Boileau ou de
+Furetière, qu'on trouve dans le <i>Ménagiana</i>, tome I, p. 145.</p>
+
+<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Acte II, scène <span class="smcap">I</span>. Il résulte de la <i>Lettre à Mylord</i> et de l'<i>Avertissement</i>
+de Jolly que c'était seulement par tradition qu'on avait
+conservé ces vers, et que l'on connaissait bien la scène à laquelle ils
+appartenaient, mais non l'endroit précis où ils se plaçaient.&mdash;Voltaire,
+dans son <i>Théâtre de Corneille</i> (1764, in-8<sup>o</sup>, tome I, p. 204), dit
+qu'ils venaient après le vers 368: «Pour le faire abolir, etc.,» et citant
+probablement de mémoire, il les donne avec quelques variantes:
+<i>les</i> pour <i>ces</i>, au premier vers; <i>a tort</i> pour <i>n'a rien</i>, au deuxième;
+<i>déshonorer</i> pour <i>perdre d'honneur</i> (voyez le vers 1466), au quatrième.
+Un argument décisif en faveur du texte de 1730 et 1738, tout au
+moins pour le second vers, c'est que <i>n'a rien</i> répond bien mieux au
+passage de Castro imité par Corneille: <i>Y el otro ne cobra nada</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> Page 7.</p>
+
+<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> Voici la description bibliographique de la première édition: <i>Le
+Cid</i>, tragi-comedie. <i>A Paris, chez Augustin Courbé....</i> M.DC.XXXVII.
+Auec priuilege du Roy. 4 feuillets non chiffrés et 128 pages in-4<sup>o</sup>.
+Le privilége porte: «Il est permis à Augustin Courbé, Marchand
+Libraire à Paris, d'imprimer ou faire imprimer, et exposer en vente,
+vn Liure intitulé, <i>Le Cid. Tragi-Comedie</i>, par M<sup>r</sup> Corneille.... Et
+ledit Courbé a associé auec luy audit Priuilege François Targa.</p>
+
+<p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> <i>Lettres de Guy Patin</i>, édition de M. Reveillé-Parise, tome I,
+p. 493 et 494, et <i>Historiettes de Tallemant des Réaux</i>, tome II, p. 163.</p>
+
+<p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> On ne sait sous quelle forme cette pièce parut pour la première
+fois. Elle circula peut-être d'abord manuscrite. La seule édition que
+nous connaissions forme 4 pages in-8<sup>o</sup>, sans date, et l'épître y est
+suivie du <i>Rondeau</i> dont nous aurons à parler tout à l'heure. Pour le
+texte de l'<i>Excuse</i>, voyez dans la présente édition les <i>Poésies diverses</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> <i>L'Auteur du vrai Cid espagnol.</i> Voyez p. <a href="#Page_20">20</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> Les <i>Observations sur le Cid</i>. Voyez p. <a href="#Page_23">23</a>, note 59.</p>
+
+<p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> <i>Épître familière du S<sup>r</sup> Mairet</i>, p. 19 et 20.</p>
+
+<p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> <i>Réponse à l'Ami du Cid</i>, p. 33.</p>
+
+<p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Voyez la Notice de <i>la Suivante</i>, tome II, p. 115.</p>
+
+<p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Nous connaissons de cette pièce deux éditions, toutes deux
+in-8<sup>o</sup>. L'une forme 2 feuillets non chiffrés, l'autre 3 pages.</p>
+
+<p><a name="Footnote_52" id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> <i>Avertissement au besançonnois Mairet.</i> Voyez ci-après, p. <a href="#Page_67">67</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_53" id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> <i>Lettre du S<sup>r</sup> Claveret au S<sup>r</sup> Corneille</i>, p. 5.</p>
+
+<p><a name="Footnote_54" id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> La première édition de ce rondeau est fort rare; elle forme
+1 feuillet in-4<sup>o</sup>. Un recueil de la Bibliothèque de l'Arsenal, catalogué
+dans les Belles-Lettres sous le numéro 9809 et qui contient la plupart
+des libelles publiés à l'occasion du <i>Cid</i>, en renferme un exemplaire.
+Ce rondeau a été plus tard imprimé à la suite de l'<i>Excuse
+à Ariste</i>. Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_19">19</a>, note 44. Le texte se trouve dans
+notre édition parmi les <i>Poésies diverses</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_55" id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> <i>Épître familière du S<sup>r</sup> Mairet</i>, p. 21 et 22.</p>
+
+<p><a name="Footnote_56" id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> <i>Avertissement au besançonnois Mairet.</i> Voyez ci-après, p. <a href="#Page_67">67</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_57" id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> <i>Lettre du S<sup>r</sup> Claveret</i>, p. 6.</p>
+
+<p><a name="Footnote_58" id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> <i>Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise</i>, p. 188.</p>
+
+<p><a name="Footnote_59" id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> L'une a pour titre: <i>Les Fautes remarquées en la Tragicomedie du
+Cid. A Paris. Aux despens de l'Autheur</i>. M.DC.XXXVII. Le titre de
+départ porte: <i>Obseruations sur le Cid</i>. Le tout forme un petit volume
+in-8<sup>o</sup>, contenant 43 pages,&mdash;Une autre édition est intitulée: <i>Obseruations
+sur le Cid. A Paris. Aux despens de l'Autheur</i>. M.DC.XXXVII,
+in-8<sup>o</sup>. Elle se compose de 1 feuillet de titre et de 96 pages.&mdash;Enfin
+une troisième porte exactement le même titre que la précédente, avec
+cette addition: <i>ensemble l'Excuse à Ariste et le Rondeau</i>; cette dernière
+édition, également in-8<sup>o</sup>, se compose de 1 feuillet de titre, de
+3 feuillets non chiffrés et de 96 pages. Dans sa <i>Lettre à l'Academie</i>,
+Scudéry parle de la quatrième comme devant être prochainement
+publiée, mais tout porte à croire qu'il n'a pas donné suite à ce
+dessein.</p>
+
+<p><a name="Footnote_60" id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> Voyez l'<i>Avertissement</i>, tome I, p. <span class="smcap">XI</span>, et les <i>Poésies diverses</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_61" id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> <i>L'incognu et veritable amy de Messieurs Scudery et Corneille</i>,
+p. 5 et 6.</p>
+
+<p><a name="Footnote_62" id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> M.DC.XXXVII, in-8<sup>o</sup>, 8 pages. Une autre édition, de 14 pages
+et 1 feuillet, sur le titre de laquelle on lit: <i>Lettre apologitique</i> (sic).... est
+suivie du sixain imprimé plus loin, p. 58, après la <i>Lettre pour M. de
+Corneille....</i></p>
+
+<p><a name="Footnote_63" id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> Cet opuscule, de 32 p. in-4<sup>o</sup>, a pour adresse: <i>A Paris, M.DC.XXXVII</i>;
+le titre est orné d'un fleuron des impressions de Toussainct Quinet.
+En 1876, M. Émile Picot en a signalé un exemplaire, dans sa <i>Bibliographie
+Cornélienne</i>, et M. Lormier l'a réimprimé sous ce titre,
+pour la Société des bibliophiles normands: <i>La défense du Cid reproduite
+d'après l'imprimé de 1637.... Rouen, imprimerie de Henry Boissel</i>,
+M.DCCC.LXXIX, in-8<sup>o</sup> de 2 feuillets et 42 pages tiré à 100 exemplaires.&mdash;Nous
+avons cru devoir demander la réimpression de deux
+pages, afin de combler cette lacune importante dans notre description
+des pièces relatives à la querelle du <i>Cid</i>. Signalons encore <i>La suitte du
+Cid en abrégé ou le triomphe de son Autheur en despit des envieux</i>.&mdash;A
+Villers Cotrets, chez Martin Baston. A l'enseigne du Vert-Galand,
+vis à vis la rue des Mauvaises paroles, 8 pages in-8<sup>o</sup>, réimprimée par
+M. Henri Chardon dans sa <i>Vie de Rotrou</i>, 1884. (Ch. M.-L., 1885.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_64" id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> Cette façon de s'exprimer paraissait un peu servile à plusieurs
+contemporains. Tallemant des Réaux dit à ce sujet: «Charrost, en
+parlant du cardinal de Richelieu, l'appelle toujours mon maître;
+cela est bien valet.» (<i>Historiettes</i>, tome V, p. 39, note.) La même
+remarque est faite presque dans les mêmes termes dans le <i>Ménagiana</i>
+(tome IV, p. 114): «M. le comte de Charrost, qui devoit toute sa
+fortune au cardinal de Richelieu, en parlant de lui l'appelle toujours
+son maître. M. du Puy ne pouvoit souffrir cela. Il disoit qu'un bon
+François ne devoit point avoir d'autre maître que le Roi.» Il est vrai
+que Charrost était comte, et Corneille simple bourgeois de Rouen.
+Tallemant conteste même à Richelieu le titre qu'il recevait généralement:
+«Le Cardinal, dit-il, a affecté de se faire appeler <i>Monseigneur</i>.»
+(<i>Historiettes</i>, tome II, p. 21 note 2.) Du reste, quand il arrivait
+qu'on ne lui donnât point ce titre, cela choquait plus ses flatteurs que
+lui-même. Voyez <i>Historiettes</i>, tome II, p. 60.</p>
+
+<p><a name="Footnote_65" id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> <i>Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise</i>, p. 218.</p>
+
+<p><a name="Footnote_66" id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> <i>A Paris.</i> M.DC.XXXVII, in-8<sup>o</sup>, 7 pages.</p>
+
+<p><a name="Footnote_67" id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> M.DC.XXXVII, in-8<sup>o</sup>, 7 pages.</p>
+
+<p><a name="Footnote_68" id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_23">23</a> et <a href="#Page_24">24</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_69" id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> Tome XX, p. 90.</p>
+
+<p><a name="Footnote_70" id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> Article <i>Rotrou</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_71" id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> M.DC.XXXVII, in-8<sup>o</sup>, 36 pages.</p>
+
+<p><a name="Footnote_72" id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_16">16</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_73" id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> <i>A Paris.</i> M.DC.XXXVII, in-8<sup>o</sup> de 15 pages. Le titre de départ,
+p. 3, est ainsi conçu: <i>Lettre contre une inuective du S<sup>r</sup> Corneille, soy
+disant Autheur du Cid</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_74" id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> Page 4.</p>
+
+<p><a name="Footnote_75" id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> Page 13.</p>
+
+<p><a name="Footnote_76" id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> Page 9.</p>
+
+<p><a name="Footnote_77" id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> <i>Examen de ce qui s'est fait pour et contre le Cid</i>, p. 103.</p>
+
+<p><a name="Footnote_78" id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> Voyez tome I, p. 130, et tome II, p. 218 et 219.</p>
+
+<p><a name="Footnote_79" id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> In-8<sup>o</sup> de 13 pages, sans indication de lieu d'impression et sans
+date.</p>
+
+<p><a name="Footnote_80" id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> Deuxième édition, p. 305, note 13.</p>
+
+<p><a name="Footnote_81" id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> Voyez tome II, p. 442, note 1254.</p>
+
+<p><a name="Footnote_82" id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> <i>Paris</i>, M.DC.XXXVII, in-8<sup>o</sup>, 8 pages.</p>
+
+<p><a name="Footnote_83" id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> <i>Paris</i>, M.DC.XXXVII, in-8<sup>o</sup>, 7 pages.</p>
+
+<p><a name="Footnote_84" id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> Voyez plus haut, p. <a href="#Page_24">24</a>, note 63.</p>
+
+<p><a name="Footnote_85" id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> In-8<sup>o</sup>, 8 pages.</p>
+
+<p><a name="Footnote_86" id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> Voyez ci-après, p. <a href="#Page_39">39</a> et <a href="#Page_40">40</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_87" id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> <i>Bibliothèque françoise</i>, 2<sup>e</sup> édition, p. 130 et 131.</p>
+
+<p><a name="Footnote_88" id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> Page 5.</p>
+
+<p><a name="Footnote_89" id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> Sans lieu ni date. In-8<sup>o</sup> de 5 pages et 1 feuillet blanc.</p>
+
+<p><a name="Footnote_90" id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> <i>A Paris</i>, M.DC.XXXVII, in-8<sup>o</sup>, 8 pages.</p>
+
+<p><a name="Footnote_91" id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> <i>A Paris, chez Anthoine de Sommaville, au Palais, à l'Escu de
+France.</i> M.DC.XXXVII, in-8<sup>o</sup> de 11 pages.</p>
+
+<p><a name="Footnote_92" id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> <i>Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise</i>, 1653, p. 189-191.</p>
+
+<p><a name="Footnote_93" id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> Ce nom est imprimé ainsi dans le texte de Pellisson; toutefois,
+dans son <i>Catalogue de Messieurs de l'Académie françoise</i>, p. 523 de la
+<i>Relation</i>, il écrit <i>l'abbé de Bourzeyz; Bourzeis</i> est la forme adoptée le
+plus généralement.</p>
+
+<p><a name="Footnote_94" id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> Registres du 30 juin 1637. (<i>Note de Pellisson.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_95" id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> Ce manuscrit appartient depuis longtemps à la Bibliothèque
+impériale; il figure sous le n<sup>o</sup> Y 5666, à la page 549 du tome I des
+Belles-Lettres du <i>Catalogue des livres imprimez de la Bibliothèque du
+Roy</i>, publié en 1750. L'année dernière (1861) il a passé du Département
+des imprimés au Département des manuscrits, où il porte actuellement
+le n<sup>o</sup> 5541 du <i>Supplément français</i>. C'est un petit in-4<sup>o</sup> de
+63 pages. Il était intitulé d'abord: <i>Les Sentimens de l'Academie françoise
+touchant les observations faites sur la tragicomedie du Cid</i>. Ce titre a
+été ainsi modifié: <i>Les Sentimens de l'Academie françoise sur la question
+de la tragicomedie du Cid</i>. On lit en tête du premier feuillet cette note
+de l'abbé Sallier, garde des manuscrits de la Bibliothèque du Roi:
+«De la main de M<sup>r</sup> Chapelain, avec des apostilles de M. le cardinal de
+Richelieu. Témoignage de M<sup>r</sup> l'abbé d'Olivet. 7<sup>bre</sup> 1737.» Dans le catalogue
+imprimé de 1750, cette note est reproduite; mais d'Olivet n'est
+pas nommé. Nous pensons, contrairement à l'opinion de Pellisson,
+que quatre des sept apostilles sont entièrement de la main du Cardinal;
+nous les passerons en revue une à une dans les notes suivantes.</p>
+
+<p><a name="Footnote_96" id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> Cette apostille qui se trouve à la page 5 est d'une écriture menue,
+irrégulière, difficile à lire: c'est probablement celle de Citois.
+A la page 13, ces deux apostilles: «il faut un exemple», «il faut
+un tempérament», sont d'une grosse et belle écriture, qui présente
+avec celle des lettres autographes de Richelieu la conformité la plus
+frappante. A la page 29, à l'occasion du reproche fait à Rodrigue
+d'avoir formé le dessein de tuer le Comte, dont la mort n'était pas
+nécessaire pour sa satisfaction, on lit en marge cette note assez
+étrange, de l'écriture que nous attribuons à Citois: «Faut voir si la
+pièce le dit; car si cela n'est point on auroit tort de faire à croire à
+Rodrigue qu'il voulût tuer le Comte, puisqu'on fait souvent en telles
+occasions ce qu'on ne veut pas faire.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_97" id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> Note de l'écriture qui paraît être celle de Citois; le mot <i>bon</i> est
+tracé avec un peu plus de hardiesse que le reste; toutefois il est impossible
+d'affirmer qu'il soit d'une autre main. A la page 37, apostille
+de la grosse écriture que nous attribuons à Richelieu: «Il ne faut
+point dire cela si absolument.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_98" id="Footnote_98" href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> Ici la transcription est inexacte. Il y a dans le manuscrit
+(p. 58): «Il faut adoucir cette expression.» Cette dernière apostille
+est, suivant nous, de la main de Richelieu.</p>
+
+<p><a name="Footnote_99" id="Footnote_99" href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> Registres, 17 juillet 1637. (<i>Note de Pellisson.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_100" id="Footnote_100" href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> Registres, dernier juillet 1637. (<i>Note du même.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_101" id="Footnote_101" href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a> Registres, 23 novembre 1637. (<i>Note de Pellisson.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_102" id="Footnote_102" href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> <i>A Paris, chez Jean Camusat</i>, 1638, in-8<sup>o</sup>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_103" id="Footnote_103" href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> <i>Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise</i>, p. 193-204.</p>
+
+<p><a name="Footnote_104" id="Footnote_104" href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> <i>A Paris, chez Antoine de Sommaville. Au Palais, à l'Escu de
+France.</i> M.DC.XXXVII, in-8<sup>o</sup> de 14 pages et 1 feuillet blanc.</p>
+
+<p><a name="Footnote_105" id="Footnote_105" href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> <i>A Paris</i>, M.DC.XXXVII, in-8<sup>o</sup> de 14 pages.</p>
+
+<p><a name="Footnote_106" id="Footnote_106" href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> <i>A Paris</i>, M.DC.XXXVII, in-8<sup>o</sup> de 7 pages.</p>
+
+<p><a name="Footnote_107" id="Footnote_107" href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> <i>A Paris, imprimé aux despens de l'Autheur</i>, in-8<sup>o</sup> de 103 pages.</p>
+
+<p><a name="Footnote_108" id="Footnote_108" href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> «L'<i>Hôpital des pauvres enfermés</i> est un membre de l'Hôpital
+général, où on a mis plusieurs pauvres pour les empêcher d'être fainéants
+et vagabonds.» (<i>Dictionnaire universel de Furetière.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_109" id="Footnote_109" href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> In-8<sup>o</sup> de 16 pages, sans lieu ni date. Une autre édition en plus
+gros caractères et formant 24 pages se trouve mentionnée dans les
+notes recueillies par Van Praet (voyez ci-dessus, note 64 de la p. 25).
+Cette pièce a été réimprimée dans le <i>Recueil de dissertations sur plusieurs
+tragédies de Corneille et de Racine</i>.... publié par Granet en 1740,
+tome I, p. 99; et dans le <i>Tableau historique.... de la poésie française....
+au seizième siècle</i>, par M. Sainte-Beuve, 1828, 2 vol. in-8<sup>o</sup>, tome I, p. 386.</p>
+
+<p><a name="Footnote_110" id="Footnote_110" href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a> <i>A Paris, chez Anthoine de Sommaville. Au Palais, dans la petite
+Sale, à l'Escu de France</i>, M.DC.XXXVII, in-8<sup>o</sup> de 38 pages.</p>
+
+<p><a name="Footnote_111" id="Footnote_111" href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_25">25</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_112" id="Footnote_112" href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a> In-8<sup>o</sup> de 7 pages.</p>
+
+<p><a name="Footnote_113" id="Footnote_113" href="#FNanchor_113"><span class="label">[113]</span></a> 1637, in-8<sup>o</sup> de 12 pages.</p>
+
+<p><a name="Footnote_114" id="Footnote_114" href="#FNanchor_114"><span class="label">[114]</span></a> 1637, in-4<sup>o</sup> de 32 pages. Nous n'avons pu voir cet ouvrage; la
+description que nous en donnons est tirée de l'<i>Histoire du Théâtre
+françois</i> des frères Parfait (tome V, p. 270). Les notes recueillies par
+Van Praet nous font seules connaître le nombre de pages de l'ouvrage.
+Ce sont aussi ces notes qui nous apprennent qu'on trouve,
+p. 11, une lettre de M. Mairet à M. Scudéry contenant sa généalogie,
+datée de Belin du 30 septembre 1637. M. Taschereau indique
+cette pièce comme étant du format in-8<sup>o</sup> et lui donne le titre suivant:
+<i>Apologie pour Mairet contre les calomnies du S<sup>r</sup> Corneille en réponse à
+la pièce intitulée: Advertissement au besançonnois Mairet</i>, titre qu'il a
+pris sans doute sur une édition différente de celle dont nous venons
+de parler.</p>
+
+<p><a name="Footnote_115" id="Footnote_115" href="#FNanchor_115"><span class="label">[115]</span></a> Cette lettre a été imprimée pour la première fois par Granet,
+en 1740, dans son <i>Recueil de dissertations sur plusieurs tragédies de
+Corneille et de Racine</i>, tome I, p. 114.</p>
+
+<p><a name="Footnote_116" id="Footnote_116" href="#FNanchor_116"><span class="label">[116]</span></a> François de Faudoas, dit d'Averton, comte de Belin; il avait
+été gouverneur de Paris pendant la Ligue. Il fut assassiné par le
+marquis de Bonnivet le 7 décembre 1642. Dans l'<i>Historiette</i> de Mondory
+(tome VII, p. 172), Tallemant, parlant de la Lenoir, actrice du
+théâtre du Marais, termine ainsi: «Le comte de Belin, qui avoit
+Mairet à son commandement, faisoit faire des pièces à condition
+qu'elle eût le principal personnage; car il en étoit amoureux, et la
+troupe s'en trouvoit bien.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_117" id="Footnote_117" href="#FNanchor_117"><span class="label">[117]</span></a> Il y a <i>fait</i>, et non <i>faite</i>, dans l'édition originale. Voyez des
+exemples analogues dans la prose de Malherbe, tome II de l'édition
+de M. Lalanne, p. 436, 442, 576, etc.</p>
+
+<p><a name="Footnote_118" id="Footnote_118" href="#FNanchor_118"><span class="label">[118]</span></a> <i>A Paris, chez Anthoine de Sommaville. Au Palais, dans la petite
+Sale, à l'Escu de France.</i> M.CD.XXXVIII (<i>sic</i>, 1638), in-8<sup>o</sup> de
+34 pages. Ce recueil a paru dès le commencement de l'année ou
+même, malgré son millésime, à la fin de 1637. Chapelain écrit le
+25 janvier 1638 à Balzac, en lui parlant de sa lettre sur <i>le Cid</i>: «On
+l'a imprimée en papier volant, avec la mauvaise réponse de.... (<i>Scudéry</i>)
+et le remercîment du même à l'Académie.» (<i>Histoire de la vie et
+des ouvrages de Corneille</i>, par M. J. Taschereau, 2<sup>e</sup> édition, p. 312.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_119" id="Footnote_119" href="#FNanchor_119"><span class="label">[119]</span></a> Une édition, publiée à part, de la <i>Lettre de Monsieur de Balzac
+à Monsieur de Scudery, touchant ses Obseruations sur le Cid</i> (in-8<sup>o</sup> de
+8 pages), offre ici une variante; on y lit: «des juges devant qui
+vous l'avez appelé.»&mdash;Au sujet du passage auquel s'applique cette
+variante, voyez plus loin, p. <a href="#Page_47">47</a> et <a href="#Page_48">48</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_120" id="Footnote_120" href="#FNanchor_120"><span class="label">[120]</span></a> Voyez tome I, p. 14, note 217.</p>
+
+<p><a name="Footnote_121" id="Footnote_121" href="#FNanchor_121"><span class="label">[121]</span></a> <i>Les Harangues ou discours academiques</i> de Jean-Baptiste Mangini.
+Paris, Augustin Courbé, 1642, in-8<sup>o</sup>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_122" id="Footnote_122" href="#FNanchor_122"><span class="label">[122]</span></a> «C'est beaucoup de s'être emparé des yeux de prime abord,
+quoique ensuite un examen attentif trouve des critiques à faire.
+Si tu me demandes mon sentiment, l'homme qui enlève les suffrages
+est plus grand que celui qui les mérite.» (<i>Épître</i> c, § 3.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_123" id="Footnote_123" href="#FNanchor_123"><span class="label">[123]</span></a> Cette lettre a été ainsi reproduite, d'après le recueil manuscrit
+de lettres de Chapelain appartenant à M. Sainte-Beuve dans l'<i>Histoire
+de la vie et des ouvrages de P. Corneille</i>, par M. J. Taschereau, 2<sup>e</sup> édition
+(p. 308 et 309, note 17). Pellisson l'avait donnée, mais en abrégé
+et sous forme indirecte, dans sa <i>Relation contenant l'histoire de l'Académie
+françoise</i>, p. 205 et 206.</p>
+
+<p><a name="Footnote_124" id="Footnote_124" href="#FNanchor_124"><span class="label">[124]</span></a> Satire IX, vers 231-234.</p>
+
+<p><a name="Footnote_125" id="Footnote_125" href="#FNanchor_125"><span class="label">[125]</span></a> Mots espagnols signifiant: «pour le bien de la paix.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_126" id="Footnote_126" href="#FNanchor_126"><span class="label">[126]</span></a> Recueil manuscrit de lettres de Chapelain appartenant à
+M. Sainte-Beuve, cité par M. Taschereau, <i>Histoire de la vie et des ouvrages
+de P. Corneille</i>, 2<sup>e</sup> édition, p. 104 et 105.</p>
+
+<p><a name="Footnote_127" id="Footnote_127" href="#FNanchor_127"><span class="label">[127]</span></a> Même recueil, cité par M. Taschereau, p. 105.</p>
+
+<p><a name="Footnote_128" id="Footnote_128" href="#FNanchor_128"><span class="label">[128]</span></a> <i>Lettres choisies du sieur Balzac</i>, Paris, 1647, in-8<sup>o</sup>, I<sup>r</sup>e partie,
+p. 398. <i>&OElig;uvres de Balzac</i>, in-fol., tome I, p. 542.</p>
+
+<p><a name="Footnote_129" id="Footnote_129" href="#FNanchor_129"><span class="label">[129]</span></a> A Poitiers.</p>
+
+<p><a name="Footnote_130" id="Footnote_130" href="#FNanchor_130"><span class="label">[130]</span></a> <i>Le Menteur</i>, acte I, scène <span class="smcap">I</span>. Variante des éditions de 1644-1656.</p>
+
+<p><a name="Footnote_131" id="Footnote_131" href="#FNanchor_131"><span class="label">[131]</span></a> Acte I, scène <span class="smcap">III</span>, vers 151 et 152.</p>
+
+<p><a name="Footnote_132" id="Footnote_132" href="#FNanchor_132"><span class="label">[132]</span></a> Vers 1559 et suivants.</p>
+
+<p><a name="Footnote_133" id="Footnote_133" href="#FNanchor_133"><span class="label">[133]</span></a> Voyez plus loin, p. <a href="#Page_98">98</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_134" id="Footnote_134" href="#FNanchor_134"><span class="label">[134]</span></a> Je dois une partie de ces renseignements, et beaucoup d'autres
+dont je compte faire usage dans les notices suivantes, aux obligeantes
+communications de M. Léon Guillard, bibliothécaire et archiviste de
+la Comédie-Française.</p>
+
+<p><a name="Footnote_135" id="Footnote_135" href="#FNanchor_135"><span class="label">[135]</span></a> «Corneille opposa à ces écrits une lettre qu'il intitula <i>l'Ami
+du Cid à Claveret</i>, in-8<sup>o</sup>, et dans laquelle il turlupina fort ce poëte.»
+(Niceron, <i>Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres</i>,
+Paris, 1727-1745; in-12 tome XX, p. 90.) Voyez la <i>Notice</i>, p. <a href="#Page_29">29</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_136" id="Footnote_136" href="#FNanchor_136"><span class="label">[136]</span></a> <i>Lettre apologétique.</i></p>
+
+<p><a name="Footnote_137" id="Footnote_137" href="#FNanchor_137"><span class="label">[137]</span></a> «Le lecteur, disent les frères Parfait, est bien le maître d'expliquer
+au propre ou au figuré le titre que l'on donne ici à Claveret
+de <i>tireur de bottes</i>, car pour nous ce sont lettres closes et impénétrables.»
+(<i>Histoire du Théâtre françois</i>, tome IV, p. 452, note <i>a</i>.)
+Nous ignorons également à quoi cette phrase fait allusion et quel
+était l'état du père de Jean Claveret. Nous savons que ce dernier,
+originaire d'Orléans, portait le titre d'avocat, ce qui n'empêche pas
+l'auteur de la <i>Lettre pour M. de Corneille</i>, que nous reproduisons
+ci-après, de dire (voyez p.<a href="#Page_57"> 57</a>) que Claveret «dans ses plus grandes
+ambitions n'a jamais prétendu au delà de sommelier dans une médiocre
+maison.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_138" id="Footnote_138" href="#FNanchor_138"><span class="label">[138]</span></a> <i>Le Pèlerin amoureux</i> est une comédie non imprimée que les
+frères Parfait placent la seconde parmi les pièces de Clavaret, mais
+dont ils ne donnent point l'analyse; il est donc impossible de savoir
+à quoi se rapportent les observations critiques que nous trouvons ici.
+En 1634, c'est-à-dire à peu près à l'époque où dut être jouée la
+pièce de Claveret, Rotrou a fait représenter <i>la Pèlerine amoureuse</i>,
+tragi-comédie.</p>
+
+<p><a name="Footnote_139" id="Footnote_139" href="#FNanchor_139"><span class="label">[139]</span></a> Voyez sur Geoffrin, dit Jodelet, la Notice du <i>Menteur</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_140" id="Footnote_140" href="#FNanchor_140"><span class="label">[140]</span></a> Voyez la Notice de <i>la Place Royale</i>, tome II, p. 218, note 630.</p>
+
+<p><a name="Footnote_141" id="Footnote_141" href="#FNanchor_141"><span class="label">[141]</span></a> <i>Excuse à Ariste</i>, vers 50.</p>
+
+<p><a name="Footnote_142" id="Footnote_142" href="#FNanchor_142"><span class="label">[142]</span></a> Ceci est difficile à expliquer, car <i>la Place Royale</i> de Claveret a
+dû, comme celle de Corneille, être jouée en 1635.</p>
+
+<p><a name="Footnote_143" id="Footnote_143" href="#FNanchor_143"><span class="label">[143]</span></a> Mairet classe cette pièce avant la <i>Reponse de</i> *** (voyez ci-dessus,
+p. <a href="#Page_40">40</a>). Nous avons dû nous en rapporter à ce témoignage
+contemporain plutôt qu'au sentiment de Niceron, qui, comme on va
+le voir, intervertit cet ordre: «Corneille.... continua ses turlupinades
+contre Claveret par une lettre qu'il intitula <i>Reponse de *** à ***
+sous le nom d'Ariste,</i> in-8<sup>o</sup>. Elle fut suivie d'une seconde qui parut
+sous ce titre: <i>Lettre pour M. de Corneille contre ces mots de la lettre
+sous le nom d'Ariste</i>....» (Niceron, <i>Mémoires</i>, tome XX, p. 91.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_144" id="Footnote_144" href="#FNanchor_144"><span class="label">[144]</span></a> Allusion à ce passage de la <i>Lettre à *** sous le nom d'Ariste</i>
+(p. 4): «Encore qu'il (<i>Scudéry</i>) ait remarqué huit cents plaies sur
+ce beau corps, je trouve toutefois qu'il en a négligé pour le moins
+huit cents autres qui méritoient bien d'être sondées.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_145" id="Footnote_145" href="#FNanchor_145"><span class="label">[145]</span></a> Cette épigramme et sa traduction, ainsi que la réponse qui
+vient après, ont été imprimées, dans l'édition originale, à la suite
+de la <i>Lettre</i> précédente.</p>
+
+<p><a name="Footnote_146" id="Footnote_146" href="#FNanchor_146"><span class="label">[146]</span></a> A la suite de la <i>Lettre apologitique</i> (voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_24">24</a>,
+note 62, ce vers est un peu différent:</p>
+
+<p class="left5">Et charmants à les voir, et charmants à les lire.</p>
+
+<p><a name="Footnote_147" id="Footnote_147" href="#FNanchor_147"><span class="label">[147]</span></a> Mairet a parlé fort modestement de ses premières pièces dans
+l'<i>Épître</i> qu'il a placée en tête des <i>Galanteries du duc d'Ossonne</i>: «Je
+composai, dit-il, ma <i>Criséide</i> à seize ans, au sortir de philosophie, et
+c'est de celle-là, et de <i>Silvie</i> qui la suivit un an après, que je dirois
+volontiers à tout le monde: <i>Delicta juventutis meæ ne reminiscaris</i>
+(<i>Psaume</i> <span class="smcap">XXIV</span>, verset 7). Je fis la <i>Silvanire</i> à vingt et un, <i>le Duc d'Ossonne</i>
+à vingt-trois, <i>Virginie</i> à vingt-quatre, <i>Sophonisbe</i> à vingt-cinq.»
+Il cite immédiatement après Corneille avec éloge. Voyez tome I,
+p. 129.</p>
+
+<p><a name="Footnote_148" id="Footnote_148" href="#FNanchor_148"><span class="label">[148]</span></a> Pièce de Scudéry.</p>
+
+<p><a name="Footnote_149" id="Footnote_149" href="#FNanchor_149"><span class="label">[149]</span></a> Voyez tome II, p. 218.</p>
+
+<p><a name="Footnote_150" id="Footnote_150" href="#FNanchor_150"><span class="label">[150]</span></a> Sur la <i>Sophonisbe</i> de Mairet, voyez la Notice de la <i>Sophonisbe</i>
+de Corneille.</p>
+
+<p><a name="Footnote_151" id="Footnote_151" href="#FNanchor_151"><span class="label">[151]</span></a> Allusion à ce passage des <i>Observations</i> de Scudéry (édition en
+96 pages, p. 52): «O jugement de l'auteur, à quoi songez-vous?
+O raison de l'auditeur, qu'êtes-vous devenue?»</p>
+
+<p><a name="Footnote_152" id="Footnote_152" href="#FNanchor_152"><span class="label">[152]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_29">29</a>-<a href="#Page_31">31</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_153" id="Footnote_153" href="#FNanchor_153"><span class="label">[153]</span></a> «Corneille, sans se nommer, fit tomber toutes ces critiques
+par une <i>Lettre du désintéressé au sieur Mayret</i>, in-8<sup>o</sup>.» (Niceron,
+<i>Mémoires</i>, tome XX, p. 92.)&mdash;Cet ouvrage est aussi mentionné
+comme étant de Corneille dans Barbier, <i>Dictionnaire des ouvrages
+anonymes et pseudonymes</i>, 2<sup>e</sup> édition, Paris, 1823, tome II, p. 242,
+n<sup>o</sup> 9617.</p>
+
+<p><a name="Footnote_154" id="Footnote_154" href="#FNanchor_154"><span class="label">[154]</span></a> Voyez tome II, p. 22, note 54.</p>
+
+<p><a name="Footnote_155" id="Footnote_155" href="#FNanchor_155"><span class="label">[155]</span></a> <i>Le Prince déguisé</i>, tragi-comédie de Scudéry, fut représenté
+en 1635 avec un grand succès. Le spectacle en était fort beau. (<i>Histoire
+du Théâtre françois</i> par les frères Parfait, tome V, p. 126 et suivantes.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_156" id="Footnote_156" href="#FNanchor_156"><span class="label">[156]</span></a> «On dit figurément: <i>donner l'estrapade à son esprit</i>, quand on
+lui fait faire une violente application pour inventer quelque chose
+difficile à trouver.» (<i>Dictionnaire universel de Furetière.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_157" id="Footnote_157" href="#FNanchor_157"><span class="label">[157]</span></a> «Ceux de votre pays, pour être accoutumés à ne boire que
+du cidre, s'enivrent facilement lorsqu'ils boivent du vin.» (<i>Lettre
+du sieur Claveret à M. de Corneille</i>, p. 3.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_158" id="Footnote_158" href="#FNanchor_158"><span class="label">[158]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_54">54</a>, note 137.</p>
+
+<p><a name="Footnote_159" id="Footnote_159" href="#FNanchor_159"><span class="label">[159]</span></a> «S'il est du Parnasse comme du paradis, où l'on ne peut espérer
+d'entrée avec des biens mal acquis, tombez d'accord avec moi
+que nous en sommes exclus, si nous ne restituons publiquement la
+réputation illégitime que ces deux pièces (la <i>Silvie</i> et <i>le Cid</i>) nous ont
+donnée.» (<i>Épître familière du sieur Mairet</i>, p. 12.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_160" id="Footnote_160" href="#FNanchor_160"><span class="label">[160]</span></a> «J'essayerai néanmoins de lui justifier la <i>Silvanire</i>, <i>le Duc
+d'Ossonne</i>; la <i>Virginie</i> et la <i>Sophonisbe</i>, dans un ouvrage plus considérable
+que cestui-ci.» (<i>Ibidem</i>, p. 8.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_161" id="Footnote_161" href="#FNanchor_161"><span class="label">[161]</span></a> Ce n'est assurément pas Corneille qui a écrit ou même inspiré
+ce passage, car il se défend avec énergie d'avoir accepté des juges.
+Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_47">47</a> et <a href="#Page_48">48</a>, et ci-après, p. <a href="#Page_83">83</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_162" id="Footnote_162" href="#FNanchor_162"><span class="label">[162]</span></a> Attribué à Corneille par les frères Parfait, qui considèrent à
+tort cet <i>Avertissement</i> comme une réponse à l'<i>Apologie pour M. Mairet</i>
+(<i>Histoire du Théâtre françois</i>, tome V, p. 270). Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_41">41</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_163" id="Footnote_163" href="#FNanchor_163"><span class="label">[163]</span></a> «Personne ne cherche à tirer sa gloire de la critique d'autrui,
+si ce n'est celui qui désespère de sa gloire propre.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_164" id="Footnote_164" href="#FNanchor_164"><span class="label">[164]</span></a> «J'ai commencé de si bonne heure à faire parler de moi, qu'à
+ma vingt-sixième année je me trouve aujourd'hui le plus ancien de
+tous nos poëtes dramatiques.» Voyez encore ci-dessus, p. <a href="#Page_60">60</a>, note 147.</p>
+
+<p><a name="Footnote_165" id="Footnote_165" href="#FNanchor_165"><span class="label">[165]</span></a> Voyez la <i>Notice biographique</i>, et ci-dessus, p. <a href="#Page_10">10</a>, note 16.</p>
+
+<p><a name="Footnote_166" id="Footnote_166" href="#FNanchor_166"><span class="label">[166]</span></a> La <i>Silvanire</i> est précédée d'une <i>Preface en forme de discours poetique</i>,
+à Monsieur le comte de Carmail.</p>
+
+<p><a name="Footnote_167" id="Footnote_167" href="#FNanchor_167"><span class="label">[167]</span></a> La première division de cette préface, intitulée: <i>Du poete et
+de ses parties</i>, commence ainsi: «Poëte proprement est celui-là qui
+doué d'une excellence d'esprit et poussé d'une fureur divine, explique
+en beaux vers des pensées qui semblent ne pouvoir pas être
+produites du seul esprit humain.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_168" id="Footnote_168" href="#FNanchor_168"><span class="label">[168]</span></a> «Disons donc que les anciens nous ont laissé des poëmes beaucoup
+moins remplis à la vérité que ne sont les nôtres, tant pour la
+raison que je viens d'apporter, que pour quelque autre à nous inconnue,
+et qu'on n'infère pas de là que la rigueur de notre règle en ait
+été la principale cause, comme veulent quelques-uns de ces Messieurs,
+qui n'ont point envie de la recevoir. D'autant que nous ne pouvons
+croire cela sans faire tort à ces grands esprits de l'antiquité, qui
+sembleroient avoir eu moins d'invention en la composition de leurs
+sujets, que nos modernes dramatiques, qui, nonobstant la difficulté
+de cette loi, n'ont pas laissé d'en imaginer de parfaitement beaux et
+parfaitement agréables, tels que sont par exemple le <i>Pastor fido</i>, la
+<i>Filis de Scire</i> et, sans aller plus loin, la <i>Silvanire ou la Morte vive</i>.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_169" id="Footnote_169" href="#FNanchor_169"><span class="label">[169]</span></a> «Pour son étendue, il est vrai qu'elle passe un peu au delà de
+l'ordinaire, et que l'ayant plutôt faite pour l'hôtel de Montmorency
+que pour l'hôtel de Bourgogne, je ne me suis pas beaucoup soucié
+de la longueur, qui paroît principalement au dernier acte, à cause
+de la foule des effets qu'il y faut nécessairement démêler: si c'est
+un défaut, c'est pour les impatients et non pour les habiles.» La
+<i>Silvanire</i> est dédiée à Madame la duchesse de Montmorency.</p>
+
+<p><a name="Footnote_170" id="Footnote_170" href="#FNanchor_170"><span class="label">[170]</span></a> Voyez p. <a href="#Page_76">76</a>, note 183.</p>
+
+<p><a name="Footnote_171" id="Footnote_171" href="#FNanchor_171"><span class="label">[171]</span></a> «Pour la <i>Chriséide</i>, il me suffira de lui dire qu'elle n'a jamais
+vu le jour de mon consentement; qu'étant pleine des propres fautes
+de mon enfance et de celles que le peu de soin de l'imprimeur y
+laissa glisser, je fis ce que je pus pour en empêcher la distribution,
+jusque-là même qu'un de vos compatriots, nommé Jacques Besongne,
+qui l'avoit mise sous la presse, fut obligé par les poursuites de François
+Targa, votre libraire, à qui j'en avois laissé procuration, de faire
+un voyage en cette ville, où le pauvre homme mourut subitement,
+à mon très-grand regret; ce sont des circonstances assez remarquables
+pour vérifier ce que je dis.» (<i>Épître familière du S<sup>r</sup> Mairet</i>, p. 9.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_172" id="Footnote_172" href="#FNanchor_172"><span class="label">[172]</span></a> <i>La Silvanire</i> est ornée d'un frontispice gravé, avec portrait de
+<i>J. Mairet de Besançon</i>, et de cinq planches de Michel Lasne.</p>
+
+<p><a name="Footnote_173" id="Footnote_173" href="#FNanchor_173"><span class="label">[173]</span></a> <i>Excuse à Ariste</i>, vers 39 et 40. Le texte exact est:</p>
+
+<p class="left5">Et mon ambition, pour faire plus de bruit,<br />
+Ne les va point quêter (<i>les voix</i>) de réduit en réduit.</p>
+
+<p><a name="Footnote_174" id="Footnote_174" href="#FNanchor_174"><span class="label">[174]</span></a> En 1639 a paru: <i>Le grand et dernier Solyman ou la Mort de
+Mustapha</i>, tragédie par M. Mairet. Représenté par la troupe Royalle,
+<i>Paris, A. Courbé</i>, in-4<sup>o</sup>. On lit dans l'<i>Avertissement au lecteur</i>: «Je
+t'avertis que le <i>Solyman</i> qu'on mit en lumière il y a deux ans n'est
+pas de moi.» En effet, le <i>Soliman</i> publié en 1637 est de d'Alibray.
+Les deux ouvrages sont imités de la pièce italienne du comte Bonarelli
+de la Rovère.</p>
+
+<p><a name="Footnote_175" id="Footnote_175" href="#FNanchor_175"><span class="label">[175]</span></a> Voyez la Notice sur <i>Médée</i>, tome II, p. 330 et 331, et ci-dessus,
+p. <a href="#Page_8">8</a> et <a href="#Page_9">9</a>, et note 11 de cette dernière page.</p>
+
+<p><a name="Footnote_176" id="Footnote_176" href="#FNanchor_176"><span class="label">[176]</span></a> Cette dédicace est intitulée: «<i>A tres-docte et tres-ingénieux
+Anthoine Brun, procureur general au Parlement de Dole, epitre dedicatoire,
+comique et familiere</i>,» et elle commence par ces mots: «Monsieur
+mon tres-cher ami.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_177" id="Footnote_177" href="#FNanchor_177"><span class="label">[177]</span></a> «Il est vrai qu'on nous fait au Louvre des sacrifices de louanges
+et de fumées, comme si nous étions les dieux de l'antiquité les
+plus délicats, où nous aurions besoin qu'on nous traitât plus grossièrement,
+et qu'on nous offrît plutôt de bonnes hécatombes de
+Poissy, avec une large effusion de vin d'Arbois, de Beaune et de
+Coindrieux.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_178" id="Footnote_178" href="#FNanchor_178"><span class="label">[178]</span></a> «Il est très-vrai que si mes premiers ouvrages ne furent guère
+bons, au moins ne peut-on nier qu'ils n'ayent été l'heureuse semence
+de beaucoup d'autres meilleurs, produits par les fécondes plumes
+de MM. de Rotrou, de Scudéry, Corneille et du Ryer, que je nomme
+ici suivant l'ordre du temps qu'ils ont commencé d'écrire après moi,
+et de quelques autres, dont la réputation ira quelque jour jusques à
+vous; particulièrement de deux jeunes auteurs des tragédies de <i>Cléopatre</i>
+et de <i>Mithridate</i>, de qui l'apprentissage est un demi-chef-d'&oelig;uvre
+qui donne de merveilleuses espérances des belles choses qu'ils pourront
+faire à l'avenir.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_179" id="Footnote_179" href="#FNanchor_179"><span class="label">[179]</span></a> <i>Cléopatre</i>, tragédie de Benserade, représentée en 1635.</p>
+
+<p><a name="Footnote_180" id="Footnote_180" href="#FNanchor_180"><span class="label">[180]</span></a> <i>La Mort de Mithridate</i>, tragédie de la Calprenède, représentée
+en 1635.</p>
+
+<p><a name="Footnote_181" id="Footnote_181" href="#FNanchor_181"><span class="label">[181]</span></a> Nous ne savons de quel ouvrage il s'agit ici. Serait-ce de <i>la
+Grande Pastorale</i> qui, suivant Pellisson, renfermait cinq cents vers
+de la façon du Cardinal, et à l'impression de laquelle il renonça
+après avoir pris connaissance des observations de Chapelain, que lui
+communiqua Boisrobert (voyez <i>la Relation contenant l'histoire de
+l'Académie françoise</i>, p. 179 et suivantes)? C'est probable; remarquons
+toutefois que Pellisson ne dit mot de la collaboration de Mairet.</p>
+
+<p><a name="Footnote_182" id="Footnote_182" href="#FNanchor_182"><span class="label">[182]</span></a> Voici le passage des <i>Galanteries du duc d'Ossonne</i> auquel il est
+fait allusion ici.</p>
+
+<p><a name="Footnote_183" id="Footnote_183" href="#FNanchor_183"><span class="label">[183]</span></a> On sait que Besançon, patrie de Mairet, et la Franche-Comté
+tout entière n'étaient pas encore françaises: elles avaient appartenu
+à l'empire d'Allemagne et faisaient alors partie des possessions de la
+ligne espagnole de la maison d'Autriche.</p>
+
+<p><a name="Footnote_184" id="Footnote_184" href="#FNanchor_184"><span class="label">[184]</span></a> L'épître dédicatoire est adressée: <span class="smcap">A madame la duchesse
+d'Aiguillon</span>, dans les éditions de 1648-56.&mdash;Marie-Madeleine de
+Vignerot, nièce de Richelieu, avait épousé Antoine de Beauvoir,
+marquis du Roure, seigneur de Combalet, qui fut tué en 1621 devant
+Montauban. Le Cardinal la plaça près de la Reine, en qualité de
+dame d'honneur, et fit revivre pour elle en 1638 le duché d'Aiguillon.
+Toutefois ces mots: <i>A Madame de Combalet</i>, subsistèrent en tête
+de la présente dédicace, dans les éditions du <i>Cid</i>, jusqu'en 1644 inclusivement.
+On y substitua plus tard, comme nous venons de le dire:
+<i>A Madame la duchesse d'Aiguillon</i>, dans les recueils des <i>&OElig;uvres</i>, jusqu'en
+1660, époque à laquelle Corneille supprima les dédicaces et
+les avertissements. La duchesse mourut en 1675. Voyez ci-dessus,
+p. <a href="#Page_18">18</a> et <a href="#Page_19">19</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_185" id="Footnote_185" href="#FNanchor_185"><span class="label">[185]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1654 et 56): vient encore triompher.</p>
+
+<p><a name="Footnote_186" id="Footnote_186" href="#FNanchor_186"><span class="label">[186]</span></a> Ce membre de phrase manque dans l'édition de 1637 in-12,
+qui porte simplement: «alors j'ai cru qu'après les éloges, etc.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_187" id="Footnote_187" href="#FNanchor_187"><span class="label">[187]</span></a> Cet extrait et les remarques qui le suivent ne se trouvent que
+dans les éditions de 1648-56.&mdash;Au lieu de «lib. IX<sup>o</sup>, cap. v<sup>o</sup>,»
+on lit dans les éditions données du vivant de Corneille: «lib. IV<sup>o</sup>,
+cap. 5<sup>o</sup>.» Dans les impressions les plus récentes, à la faute IV<sup>o</sup>,
+pour IX<sup>o</sup>, il s'en est joint une seconde: 50 pour 5<sup>o</sup>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_188" id="Footnote_188" href="#FNanchor_188"><span class="label">[188]</span></a> «Il avait eu peu de jours auparavant<a name="FNanchor_188-a" id="FNanchor_188-a" href="#Footnote_188-a" class="fnanchor">[188-a]</a> un duel avec don
+Gomèz, comte de Gormaz. Il le vainquit et lui donna la mort.
+Le résultat de cet événement fut qu'il se maria avec doña Chimène,
+fille et héritière de ce seigneur. Elle-même demanda au
+Roi qu'il le lui donnât pour mari (car elle était fort éprise de ses
+qualités), ou qu'il le châtiât conformément aux lois, pour avoir
+donné la mort à son père. Le mariage, qui agréait à tous, s'accomplit;
+ainsi grâce à la dot considérable de son épouse, qui s'ajouta
+aux biens qu'il tenait de son père, il grandit en pouvoir et <i>en</i> richesses.»</p>
+
+<p>L'<i>Historia general d'España</i><a name="FNanchor_188-b" id="FNanchor_188-b" href="#Footnote_188-b" class="fnanchor">[188-b]</a>, d'où Corneille a tiré le fragment qui
+précède son Avertissement, n'est qu'une traduction libre, faite par
+le P. Mariana lui-même, de son histoire latine, intitulée <i>Historiæ
+de rebus Hispaniæ libri</i> XXX, dont les diverses parties ont paru en
+1592, 1595 et 1616. Voici le passage qui correspond, dans l'ouvrage
+original, au fragment espagnol cité par Corneille:</p>
+
+<p><i>Gormatii comitem Gometium non multo antea, in privata contentione,
+adacto in viscera gladio peremerat (Rodericus Diacius). Occisi patris,
+pro quo supplicium debebatur, merces Semenæ filiæ conjugium fuit; quum
+illa juvenis virtutem admirata, sibi virum dari, aut lege in eum agi regem
+postulasset. Rodericus, ad paternam ditionem, dotali principatu occisi
+soceri auctus, viribus et potentia validus</i>, etc.</p>
+
+<p class="left30">(Mariana, <i>Historiæ de rebus Hispaniæ</i> lib. IX, cap. V.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_188-a" id="Footnote_188-a" href="#FNanchor_188-a"><span class="label">[188-a]</span></a> Afin de pouvoir, sans paraître se donner trop de licence, ramener
+toute l'histoire à un seul jour, Corneille se sert un peu artificieusement
+du texte de Mariana, dont les mots: <i>pocos dias antes</i> (dans
+la rédaction latine: <i>non multo antea</i>) viennent immédiatement après
+une phrase où il est parlé de l'âge de trente ans qu'avait alors Rodrigue;
+cette phrase fait partie du récit d'une querelle que faisait au
+roi Fernand l'empereur Henri II. Dans les romances, il y a un assez
+long intervalle entre le duel et le mariage. Il paraît même que Chimène
+était encore une enfant lors du duel et ne fit sa démarche auprès
+du Roi qu'après un certain nombre d'années.</p>
+
+<p><a name="Footnote_188-b" id="Footnote_188-b" href="#FNanchor_188-b"><span class="label">[188-b]</span></a> Publiée pour la première fois en 1601, à Tolède, chez Pedro
+Rodriguez, 2 vol. in-folio.</p>
+
+<p><a name="Footnote_189" id="Footnote_189" href="#FNanchor_189"><span class="label">[189]</span></a> Corneille a-t-il ici en vue les deux chroniques dont parle
+M. Damas-Hinard (<i>Romancero</i>, tome II, p. 52), ou bien les deux
+ouvrages connus sous les noms de <i>Chronique rimée</i> et de <i>Poëme</i> ou
+<i>Chanson du Cid</i>, dont il est question au chapitre 1, p. 3, des <i>Documents
+relatifs à l'histoire du Cid</i>, publiés par M. Hippolyte Lucas?</p>
+
+<p><a name="Footnote_190" id="Footnote_190" href="#FNanchor_190"><span class="label">[190]</span></a> Doña Elvire, fille aînée du Cid, épousa le roi don Ramire de
+Navarre, et doña Sol, la cadette, l'infant don Sanche d'Aragon.</p>
+
+<p><a name="Footnote_191" id="Footnote_191" href="#FNanchor_191"><span class="label">[191]</span></a> «Ce Cid Ruis eut querelle avec D. Gomès, seigneur du lieu
+de Gormès, qui avoit été conquêté par le roi D. Fernand sur les
+Maures, peu d'années auparavant: tellement que entrant en combat
+eux deux, D. Gomès fut tué. De lui resta une fille nommée D. Ximena
+Gomès, laquelle faisoit grandes et continuelles plaintes de la
+mort de son père; mais il ne passa longtemps qu'elle-même pria le
+Roi de faire le mariage d'elle et du Cid, ce qu'il fit, et ainsi demeura
+cette dame toute consolée.» (<i>Histoire générale d'Espagne</i>.... par Loys
+de Mayerne Turquet. Édition de Lyon, 1587, in-fol., p. 334;
+édition de Paris, 1635, 2 vol. in-fol., tome I, p. 297.) On lit en
+marge en manchette: «Fille tôt consolée de la mort de son père.»
+Évidemment c'est surtout à cette indication, que se rapporte la remarque
+de Corneille.</p>
+
+<p><a name="Footnote_192" id="Footnote_192" href="#FNanchor_192"><span class="label">[192]</span></a> Sur ces traductions, voyez, au tome I, le passage de la <i>Notice
+biographique</i> de Corneille où il est question de ses livres. Nous savons
+par Fontenelle qu'il eut plus tard aussi dans sa bibliothèque la version
+espagnole. Il n'en parle pas ici. Son silence s'accorde avec ce
+qui est dit dans la <i>Notice du Cid</i> (p. 4 et suivantes) au sujet de la
+traduction ou plutôt de l'imitation de Diamante.</p>
+
+<p><a name="Footnote_193" id="Footnote_193" href="#FNanchor_193"><span class="label">[193]</span></a> <i>Comedia del</i> Engañarse engañando, <i>jornada segunda</i>; la pièce
+n'est pas divisée en scènes. Elle a été imprimée en 1625, dans la
+<i>Segunda parte de las Comedias de don Guillem de Castro. Valencia,
+por Miguel Sorolla.</i>&mdash;Le titre espagnol, qui signifie <i>se tromper en
+trompant</i>, rappelle par la pensée et par la forme ce vieux proverbe,
+regretté de la Fontaine (livre IV, fable <span class="smcap">XI</span>):</p>
+
+<p class="left5">Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autrui,<br />
+<span class="i4">Qui souvent s'engeigne soi-même.</span></p>
+
+<p><a name="Footnote_194" id="Footnote_194" href="#FNanchor_194"><span class="label">[194]</span></a> L'édition espagnole de 1625, indiquée à la note précédente, donne
+<i>tengo</i>, au lieu de <i>siento</i>, et au dernier vers <i>vencer</i>, au lieu de <i>resistir</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_195" id="Footnote_195" href="#FNanchor_195"><span class="label">[195]</span></a> «Si le monde a raison de dire que ce qui éprouve le mérite
+d'une femme, c'est d'avoir des désirs à vaincre, des occasions à rejeter,
+je n'aurais ici qu'à exprimer ce que je sens: mon honneur n'en
+deviendrait que plus éclatant. Mais une malignité qui se prévaut de
+notions d'honneur mal entendues convertit volontiers en un aveu de
+faute ce qui n'est que la tentation vaincue. Dès lors la femme qui
+désire et qui résiste également, vaincra deux fois, si en résistant elle
+sait encore se taire.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_196" id="Footnote_196" href="#FNanchor_196"><span class="label">[196]</span></a> Voyez tome I, p. 38.</p>
+
+<p><a name="Footnote_197" id="Footnote_197" href="#FNanchor_197"><span class="label">[197]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_47">47</a>, <a href="#Page_48">48</a> et <a href="#Page_66">66</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_198" id="Footnote_198" href="#FNanchor_198"><span class="label">[198]</span></a> «Le désert ne m'a pas rendu si sauvage que je ne sois touché
+des raretés qu'on nous apporte du monde,» dit Balzac dans sa lettre
+à Scudéry.</p>
+
+<p><a name="Footnote_199" id="Footnote_199" href="#FNanchor_199"><span class="label">[199]</span></a> Allusion aux <i>Lettres choisies du Sieur de Balzac</i>. Paris, Augustin
+Courbé, 1647, in-8<sup>o</sup>, 2 parties. La lettre à Scudéry figure à la p. 394 de
+la 1<sup>re</sup> partie.&mdash;Il faut se souvenir que cet <i>Avertissement</i> a paru pour la
+première fois dans l'édition de 1648: voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_79">79</a>, note 187.</p>
+
+<p><a name="Footnote_200" id="Footnote_200" href="#FNanchor_200"><span class="label">[200]</span></a> «Tourner sans scrupule le sens du bon Aristote du côté de la
+politique» paraît signifier, d'après l'ensemble du passage, «tourner
+le sens d'Aristote du côté de la politique de celui qui l'interprète,
+de ses opinions, de ses intérêts, de ses passions.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_201" id="Footnote_201" href="#FNanchor_201"><span class="label">[201]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1654 et de 1656): les préceptes qu'il nous en
+a donnés.</p>
+
+<p><a name="Footnote_202" id="Footnote_202" href="#FNanchor_202"><span class="label">[202]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1654 et de 1656): et bien loin de s'amuser au
+travail des bienséances.</p>
+
+<p><a name="Footnote_203" id="Footnote_203" href="#FNanchor_203"><span class="label">[203]</span></a> Voyez l'<i>Art poétique</i> d'Horace, vers 189 et 190.</p>
+
+<p><a name="Footnote_204" id="Footnote_204" href="#FNanchor_204"><span class="label">[204]</span></a> <i>Cet</i> est au masculin dans les impressions de 1648-1656, c'est-à-dire
+dans toutes les éditions publiées par Corneille qui donnent
+cet <i>Avertissement</i>. Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_22">22</a>, ligne 5.</p>
+
+<p><a name="Footnote_205" id="Footnote_205" href="#FNanchor_205"><span class="label">[205]</span></a> Corneille veut parler de Robortel qu'il nomme dans un passage
+du <i>Discours de la tragédie</i> où il a déjà exposé les idées sur lesquelles
+il revient ici. Voyez tome I, p. 59 et p. 33.</p>
+
+<p><a name="Footnote_206" id="Footnote_206" href="#FNanchor_206"><span class="label">[206]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1654 et de 1656): celui qui souffre en être aimé.</p>
+
+<p><a name="Footnote_207" id="Footnote_207" href="#FNanchor_207"><span class="label">[207]</span></a> Ces romances font partie tous deux du <i>Romancero general</i>. On
+les trouve dans le <i>Romancero espagnol</i>.... traduction complète par
+M. Damas-Hinard, 2 vol. in-18, tome II, p. 24 et 27.</p>
+
+<p><a name="Footnote_208" id="Footnote_208" href="#FNanchor_208"><span class="label">[208]</span></a> Ce dernier alinéa a été supprimé dans les éditions de 1654 et
+de 1656, auxquelles il ne pouvait s'appliquer: elles ne contiennent
+pas les extraits de Guillem de Castro dont parle ici Corneille, et que
+l'on trouvera dans notre édition à l'<i>Appendice</i> qui suit la pièce.</p>
+
+<p><a name="Footnote_209" id="Footnote_209" href="#FNanchor_209"><span class="label">[209]</span></a> C'est-à-dire en lettres italiques.</p>
+
+<p><a name="Footnote_210" id="Footnote_210" href="#FNanchor_210"><span class="label">[210]</span></a> Corneille, dans ses diverses éditions, et après lui son frère, dans
+celle de 1692, impriment en italiques les discours directs, les paroles
+d'autrui rapportées par les acteurs, paroles qu'on met plus ordinairement
+aujourd'hui entre guillemets. Ainsi dans <i>le Cid</i> (acte V, scène <span class="smcap">I</span>):</p>
+
+<p class="left5">On dira seulement: <i>Il adoroit Chimène,<br />
+Il n'a pas voulu vivre</i>, etc.;</p>
+
+<p>et dans la scène VI du même acte:</p>
+
+<p class="left5"><i>Ne crains rien</i>, m'a-t-il dit, quand il m'a désarmé;<br />
+<i>Je laisserois plutôt</i>, etc.</p>
+
+<p><a name="Footnote_211" id="Footnote_211" href="#FNanchor_211"><span class="label">[211]</span></a> «Par-devant le roi de Léon, un soir se présente doña Chimène,
+demandant justice pour la mort de son père.
+
+«Elle demande justice contre le Cid, don Rodrigue de Bivar, qui
+l'a rendue orpheline dès son enfance, quand elle comptait encore
+bien peu d'années.
+
+«Si j'ai raison d'agir ainsi, ô Roi, tu le comprends, tu le sais
+bien: les devoirs de l'honneur ne se laissent point méconnaître.
+
+«Chaque jour que le matin ramène, je vois celui qui s'est repu
+comme un loup de mon sang, passer pour renouveler mes chagrins,
+chevauchant sur un destrier.
+
+«Ordonne-lui, bon roi, car tu le peux, de ne plus aller et venir
+par la rue que j'habite: un homme de valeur n'exerce pas sa
+vengeance contre une femme.
+
+«Si mon père fit affront au sien, il l'a bien vengé, et si la mort
+a payé le prix de l'honneur, que cela suffise à le tenir quitte.
+
+«J'appartiens à ta tutelle, ne permets pas que l'on m'offense:
+l'offense qu'on peut me faire s'adresse à ta couronne.
+
+«&mdash;Taisez-vous, doña Chimène: vous m'affligez vivement. Mais
+je saurai bien remédier à toutes vos peines.
+
+«Je ne saurais faire du mal au Cid; car c'est un homme de
+grande valeur, il est le défenseur de mes royaumes, et je veux
+qu'il me les conserve.
+
+«Mais je ferai avec lui un accommodement dont vous ne vous
+trouverez point mal: c'est de prendre sa parole pour qu'il se marie
+avec vous.»
+
+«Chimène demeure satisfaite, agréant cette merci du Roi, qui lui
+destine pour protecteur celui qui l'a faite orpheline.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_212" id="Footnote_212" href="#FNanchor_212"><span class="label">[212]</span></a> De Rodrigue et de Chimène le Roi prit la parole et la main,
+afin de les unir ensemble en présence de Layn Calvo.
+
+«Les inimitiés anciennes furent réconciliées par l'amour; car où
+préside l'amour, bien des torts s'oublient....
+
+«Les fiancés arrivèrent ensemble et, au moment de donner la
+main et le baiser, le Cid, regardant la mariée, lui dit tout troublé:
+
+«J'ai tué ton père, Chimène, mais non en trahison: je l'ai tué
+d'homme à homme, pour venger une réelle injure.
+
+«J'ai tué un homme, et je te donne un homme: me voici pour faire
+droit à ton grief, et au lieu du père mort tu reçois un époux honoré.»
+
+«Cela parut bien à tous; ils louèrent son prudent propos, et
+ainsi se firent les noces de Rodrigue le Castillan.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_213" id="Footnote_213" href="#FNanchor_213"><span class="label">[213]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660-1663): et depuis vingt-trois ans;&mdash;(édit.
+de 1664) et depuis vingt-huit ans;&mdash;(édit. de 1668) et depuis trente-cinq
+ans.&mdash;Ces dates sont peu précises: en 1682 il y avait, non
+pas cinquante ans, mais seulement quarante-six, que <i>le Cid</i> avait été
+représenté. Il y a d'autres inexactitudes de ce genre dans les écrits
+de Corneille. Nous avons vu Claveret lui reprocher de s'être vanté
+en 1637, dans la <i>Lettre apologétique</i>, de ses «trente années d'études.»
+Voyez tome I, p. 129 et 130.</p>
+
+<p><a name="Footnote_214" id="Footnote_214" href="#FNanchor_214"><span class="label">[214]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660-1668): chez les anciens et les modernes.</p>
+
+<p><a name="Footnote_215" id="Footnote_215" href="#FNanchor_215"><span class="label">[215]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660-1664): entre un mari et une femme, une
+mère et un fils, un frère et une s&oelig;ur.&mdash;Voyez tome I, p. 65.</p>
+
+<p><a name="Footnote_216" id="Footnote_216" href="#FNanchor_216"><span class="label">[216]</span></a> Toutes les éditions, jusqu'à celle de 1692, qui, la première,
+met les deux verbes au pluriel, donnent <i>s'accommodast.... et fortifiast</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_217" id="Footnote_217" href="#FNanchor_217"><span class="label">[217]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660): par la douleur où il l'abîme; et si la
+présence, etc.</p>
+
+<p><a name="Footnote_218" id="Footnote_218" href="#FNanchor_218"><span class="label">[218]</span></a> Vers 1556.</p>
+
+<p><a name="Footnote_219" id="Footnote_219" href="#FNanchor_219"><span class="label">[219]</span></a> Vers 1667.</p>
+
+<p><a name="Footnote_220" id="Footnote_220" href="#FNanchor_220"><span class="label">[220]</span></a> Voyez la scène <span class="smcap">IV</span> de l'acte III, (page <a href="#Page_153">153</a>) et la scène <span class="smcap">I</span> de l'acte V. (page <a href="#Page_182">182</a>) </p>
+
+<p><a name="Footnote_221" id="Footnote_221" href="#FNanchor_221"><span class="label">[221]</span></a> Voyez la <i>Poétique</i>, fin du chapitre <span class="smcap">XXIV</span>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_222" id="Footnote_222" href="#FNanchor_222"><span class="label">[222]</span></a> Voyez <i>las Mocedades del Cid</i>, au premier tiers de la seconde
+journée; la pièce n'est pas divisée en scènes distinguées par des
+chiffres.</p>
+
+<p><a name="Footnote_223" id="Footnote_223" href="#FNanchor_223"><span class="label">[223]</span></a> Corneille a remarqué dans le <i>Discours du Poëme dramatique</i>
+(tome I, p. 48) que l'amour de l'Infante est un épisode détaché, et
+dans l'<i>Examen</i> de <i>Clitandre</i> (tome I, p. 272), que don Fernand agit
+seulement en qualité de juge et que ce roi «remplit assez mal la
+dignité d'un si grand titre.» Il revient encore sur ces deux personnages
+dans l'<i>Examen</i> d'<i>Horace</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_224" id="Footnote_224" href="#FNanchor_224"><span class="label">[224]</span></a> Voyez <i>las Mocedades del Cid</i>, au premier tiers de la première
+journée.</p>
+
+<p><a name="Footnote_225" id="Footnote_225" href="#FNanchor_225"><span class="label">[225]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660-1663): Je ne pense pas non plus qu'il
+manque beaucoup à ne jeter point, etc.</p>
+
+<p><a name="Footnote_226" id="Footnote_226" href="#FNanchor_226"><span class="label">[226]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660): que la règle des vingt-quatre heures.</p>
+
+<p><a name="Footnote_227" id="Footnote_227" href="#FNanchor_227"><span class="label">[227]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660): mais les vingt-quatre heures ne l'ont pas
+permis.</p>
+
+<p><a name="Footnote_228" id="Footnote_228" href="#FNanchor_228"><span class="label">[228]</span></a> Corneille aurait pu l'assurer. Madoz dit que le flux se fait
+sentir jusqu'à dix ou douze lieues au-dessus de Séville. (<i>Diccionario
+geografico-estadistico-historico de España.</i> Madrid, 1847, gr. in-8<sup>o</sup>,
+tome IX, p. 22.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_229" id="Footnote_229" href="#FNanchor_229"><span class="label">[229]</span></a> Voyez tome I, p. 43.</p>
+
+<p><a name="Footnote_230" id="Footnote_230" href="#FNanchor_230"><span class="label">[230]</span></a> Voyez <i>las Mocedades del Cid</i>, deuxième journée.</p>
+
+<p><a name="Footnote_231" id="Footnote_231" href="#FNanchor_231"><span class="label">[231]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660 et de 1663); de rendre un service d'importance
+à son roi.</p>
+
+<p><a name="Footnote_232" id="Footnote_232" href="#FNanchor_232"><span class="label">[232]</span></a> Ailleurs Corneille a déjà dit la même chose, mais en précisant
+un peu plus: «<i>Le Cid</i> multiple encore davantage les lieux particuliers
+sans quitter Séville; et comme la liaison de scènes n'y est pas
+gardée, le théâtre, dès le premier acte, est la maison de Chimène,
+l'appartement de l'Infante dans le palais du Roi, et la place publique;
+le second y ajoute la chambre du Roi; et sans doute il y a quelque
+excès dans cette licence.» (<i>Discours des trois unités</i>, tome I, p. 120.)
+On doit bien penser que Scudéry ne manqua pas d'insister sur cette
+irrégularité: «Le théâtre, dit-il, en est si mal entendu, qu'un même
+lieu représentant l'appartement du Roi, celui de l'Infante, la maison
+de Chimène et la rue, presque sans changer de face, le spectateur
+ne sait le plus souvent où en sont les acteurs.» (<i>Fautes remarquées
+dans la tragi-comédie du Cid</i>, p. 29.)&mdash;Actuellement on change les
+décorations. Voyez la <i>Notice</i>, p. <a href="#Page_52">52</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_233" id="Footnote_233" href="#FNanchor_233"><span class="label">[233]</span></a> Voyez <i>las Mocedades del Cid</i>, au deuxième tiers de la première
+journée.</p>
+
+<p><a name="Footnote_234" id="Footnote_234" href="#FNanchor_234"><span class="label">[234]</span></a> Voici le vrai texte de ce passage (<i>Art poétique</i>, vers 44 et 45):</p>
+
+<p class="left5"><i>Pleraque differat, et præsens in tempus omittat;<br />
+Hoc amet, hoc spernat promissi carminis auctor.</i></p>
+
+<p><a name="Footnote_235" id="Footnote_235" href="#FNanchor_235"><span class="label">[235]</span></a> Ici Corneille a changé le mode du verbe pour faire mieux concorder
+les deux citations. Il y a dans l'<i>Art poétique</i> (vers 148):</p>
+
+<p class="left5"><i>Semper ad eventum festinat.</i></p>
+
+<p><a name="Footnote_236" id="Footnote_236" href="#FNanchor_236"><span class="label">[236]</span></a> Scudéry revient à deux reprises sur ce point: «Rodrigue
+y paroît d'abord (<i>dans le troisième acte</i>) chez Chimène, avec une
+épée qui fume encore du sang tout chaud qu'il vient de faire répandre
+à son père; et par cette extravagance si peu attendue, il donne de
+l'horreur à tous les judicieux qui le voient, et qui savent que ce
+corps est encore dans la maison.» (<i>Fautes remarquées</i>, p.
+22.)&mdash;«Rodrigue vient en plein jour revoir Chimène.... Si je ne
+craignois de faire le plaisant mal à propos, je lui demanderois
+volontiers s'il a donné de l'eau bénite en passant à ce pauvre mort
+qui vraisemblablement est dans la salle.» (P. 27.)</p>
+
+<p class="left5"><a name="Footnote_237" id="Footnote_237" href="#FNanchor_237"><span class="label">[237]</span></a>
+<i>Segnius irritant animos demissa per aurem,<br />
+Quam quæ sunt oculis subjecta fidelibus....</i></p>
+
+<p class="left30">(<i>Art poétique</i>, vers 180 et 181.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_238" id="Footnote_238" href="#FNanchor_238"><span class="label">[238]</span></a> Nous avons confronté plusieurs exemplaires de l'édition originale,
+parce qu'ils ne sont pas tous identiques: en les comparant,
+nous avons constaté, comme on pourra le voir aux variantes, plusieurs
+différences, dont une est très-notable: voyez vers 312-314,
+p. <a href="#Page_122">122</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_239" id="Footnote_239" href="#FNanchor_239"><span class="label">[239]</span></a> Nous avons fait réimprimer cet avis à la fin de notre <i>Appendice
+du Cid</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_240" id="Footnote_240" href="#FNanchor_240"><span class="label">[240]</span></a> <i>Fernand</i> ou Ferdinand I<sup>er</sup>, dit le Grand, mourut en 1075. <i>Doña
+Urraque</i> est aussi un nom historique: les deux filles que laissa le roi
+Fernand s'appelaient, l'une <i>doña Urraca</i>, l'autre <i>doña Elvira</i>. Nous
+avons vu plus haut (p. 79), dans l'extrait de Mariana, <i>don Gomès</i>,
+<i>Chimène</i>, et <i>don Rodrigue</i> (ou <i>Ruy Diaz de Bivar</i>, surnommé <i>le Cid</i>).
+Le père de don Rodrigue est appelé par le même historien (livre IX,
+chapitre v) <i>don Diego Laynez</i>. Quant à <i>don Arias</i>, qu'il nomme <i>don Arias
+Gonzalès</i>, il parle de lui comme d'un vieil officier qui avait longtemps
+servi sous le roi don Fernand. Les autres noms de ses acteurs,
+Corneille les a trouvés également, à l'exception peut-être de celui
+de <i>Léonor</i>, soit dans le livre IX de Mariana, soit dans don Guillem
+de Castro; seulement il a donné ceux de <i>don Sanche</i> et de <i>don Alonse</i>
+à d'autres personnages que ceux à qui ils appartiennent dans l'histoire
+ou chez le poëte espagnol.</p>
+
+<p><a name="Footnote_241" id="Footnote_241" href="#FNanchor_241"><span class="label">[241]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1637-1656): <span class="smcap">Don Rodrigue</span>, fils de don Diègue
+et amant de Chimène.</p>
+
+<p><a name="Footnote_242" id="Footnote_242" href="#FNanchor_242"><span class="label">[242]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1637-1644): <span class="smcap">Chimène</span>, maîtresse de don Rodrigue
+et de don Sanche.</p>
+
+<p><a name="Footnote_243" id="Footnote_243" href="#FNanchor_243"><span class="label">[243]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1637-1656): <span class="smcap">Elvire</span>, suivante de Chimène.</p>
+
+<p><a name="Footnote_244" id="Footnote_244" href="#FNanchor_244"><span class="label">[244]</span></a> <i>Var.</i> <span class="smcap">TRAGI-COMÉDIE.</span> (1637-44)</p>
+
+<p><a name="Footnote_245" id="Footnote_245" href="#FNanchor_245"><span class="label">[245]</span></a> Voyez la <i>Notice</i>, p. <a href="#Page_51">51</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_246" id="Footnote_246" href="#FNanchor_246"><span class="label">[246]</span></a> <i>Var.</i>
+<span class="smcap">SCÈNE PREMIÈRE.</span></p>
+
+<p><span class="smcap">LE COMTE, ELVIRE</span><a name="FNanchor_246-a" id="FNanchor_246-a" href="#Footnote_246-a" class="fnanchor">[246-a]</a>.</p>
+
+<p class="left5"><span class="smcap">ELV.</span> Entre tous ces amants dont la jeune ferveur<br />
+Adore votre fille et brigue ma faveur,<br />
+Don Rodrigue et don Sanche à l'envi font paroître<a name="FNanchor_246-b" id="FNanchor_246-b" href="#Footnote_246-b" class="fnanchor">[246-b]</a><br />
+Le beau feu qu'en leurs c&oelig;urs ses beautés ont fait naître.<br />
+Ce n'est pas que Chimène écoute leurs soupirs,<br />
+Ou d'un regard propice anime leurs desirs:<br />
+Au contraire, pour tous dedans l'indifférence,<br />
+Elle n'ôte à pas un ni donne d'espérance,<br />
+Et sans les voir d'un &oelig;il trop sévère ou trop doux,<br />
+C'est de votre seul choix qu'elle attend un époux.<br />
+<span class="smcap">LE COMTE.</span> [Elle est dans le devoir; tous deux sont dignes d'elle<a name="FNanchor_246-c" id="FNanchor_246-c" href="#Footnote_246-c" class="fnanchor">[246-c]</a>.]</p>
+
+<p><a name="Footnote_246-a" id="Footnote_246-a" href="#FNanchor_246-a"><span class="label">[246-a]</span></a> <span class="smcap">ELVIRE</span>, <span class="smcap">LE COMTE</span>. (1638 P.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_246-b" id="Footnote_246-b" href="#FNanchor_246-b"><span class="label">[246-b]</span></a> Dans l'édition originale, et dans plusieurs de celles qui l'ont suivie, il y
+a <i>parestre</i>, et à l'autre vers <i>naistre</i>. Nous avons signalé une rime semblable:
+<i>cognestre</i> et <i>naistre</i>, dans <i>la Comédie des Tuileries</i> (voyez tome II, p. 315,
+note 905). Dans l'intérieur des vers, les éditions les plus anciennes donnent tantôt
+<i>parestre</i> (par exemple, à la variante du vers 1250), tantôt <i>paroistre</i> (à la variante
+du vers 1419).</p>
+
+<p><a name="Footnote_246-c" id="Footnote_246-c" href="#FNanchor_246-c"><span class="label">[246-c]</span></a> On voit que, dans ses premières éditions, Corneille faisait dire au Comte
+lui-même ce qu'à partir de 1660 Elvire rapporte comme un discours du Comte.</p>
+
+
+<p><a name="Footnote_247" id="Footnote_247" href="#FNanchor_247"><span class="label">[247]</span></a>
+<i>Var.</i> Qui n'enfle de pas un ni détruit l'espérance, (1637-56)<br />
+Et sans rien voir d'un &oelig;il trop sévère ou trop doux. (1660)</p>
+
+<p><a name="Footnote_248" id="Footnote_248" href="#FNanchor_248"><span class="label">[248]</span></a> <i>Var.</i> M'en ont donné tous deux un soudain témoignage. (1660)</p>
+
+<p><a name="Footnote_249" id="Footnote_249" href="#FNanchor_249"><span class="label">[249]</span></a> <i>Var.</i> Don Rodrigue surtout n'a trait de son visage. (1637 in-12)</p>
+
+<p><a name="Footnote_250" id="Footnote_250" href="#FNanchor_250"><span class="label">[250]</span></a> «J'ai vu feu M. Corneille fort en colère contre M. Racine pour une
+bagatelle, tant les poëtes sont jaloux de leurs ouvrages. M. Corneille.... avoit
+dit en parlant de don Diègue:</p>
+
+<p class="left5">Ses rides sur son front ont gravé ses exploits;</p>
+
+<p>M. Racine, par manière de parodie, s'en joua dans ses <i>Plaideurs</i>, où il dit
+d'un sergent, acte I, scène <span class="smcap">I</span>:</p>
+
+<p class="left5">Ses rides sur son front gravoient tous ses exploits.</p>
+
+<p>«Quoi! disoit M. Corneille, ne tient-il qu'à un jeune homme de venir tourner
+en ridicule les plus beaux vers des gens?» (<i>Ménagiana</i>, édition de 1715,
+tome III, p. 306 et 307.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_251" id="Footnote_251" href="#FNanchor_251"><span class="label">[251]</span></a>
+<i>Var.</i> [Et ma fille, en un mot, peut l'aimer et me plaire.]<br />
+Va l'en entretenir; mais dans cet entretien<br />
+Cache mon sentiment et découvre le sien.<br />
+Je veux qu'à mon retour nous en parlions ensemble;<br />
+L'heure à présent m'appelle au conseil qui s'assemble:<br />
+Le Roi doit à son fils choisir un gouverneur,<br />
+Ou plutôt<a name="FNanchor_251-a" id="FNanchor_251-a" href="#Footnote_251-a" class="fnanchor">[251-a]</a> m'élever à ce haut rang d'honneur;<br />
+Ce que pour lui mon bras chaque jour exécute,<br />
+Me défend de penser qu'aucun me le dispute.</p>
+
+<p><span class="smcap">SCÈNE II</span><a name="FNanchor_251-b" id="FNanchor_251-b" href="#Footnote_251-b" class="fnanchor">[251-b]</a>.</p>
+
+<p><span class="smcap">CHIMÈNE, ELVIRE</span><a name="FNanchor_251-c" id="FNanchor_251-c" href="#Footnote_251-c" class="fnanchor">[251-c]</a>.</p>
+
+<p class="left5"><span class="smcap">ELVIRE</span>, <i>seule</i><a name="FNanchor_251-d" id="FNanchor_251-d" href="#Footnote_251-d" class="fnanchor">[251-d]</a>. Quelle douce nouvelle à ces jeunes amants!<br />
+Et que tout se dispose à leurs contentements!<br />
+<span class="smcap">CHIM.</span> Eh bien! Elvire, enfin que faut-il que j'espère?<br />
+Que dois-je devenir, et que t'a dit mon père?<br />
+<span class="smcap">ELV.</span> Deux mots dont tous vos sens doivent être charmés:<br />
+[Il estime Rodrigue autant que vous l'aimez.]<br />
+<span class="smcap">CHIM.</span> L'excès de ce bonheur me met en défiance:<br />
+Puis-je à de tels discours donner quelque croyance?<br />
+<span class="smcap">ELV.</span> Il passe bien plus outre, il approuve ses feux,<br />
+Et vous doit commander de répondre à ses v&oelig;ux.<br />
+Jugez après cela, puisque tantôt son père<br />
+Au sortir du conseil doit proposer l'affaire,<br />
+S'il pouvoit avoir lieu de mieux prendre son temps,<br />
+[Et si tous vos desirs seront bientôt contents.] (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_251-a" id="Footnote_251-a" href="#FNanchor_251-a"><span class="label">[251-a]</span></a> L'édition de 1638 P. porte: «Au plutôt,» ce qui est sans doute une faute.</p>
+
+<p><a name="Footnote_251-b" id="Footnote_251-b" href="#FNanchor_251-b"><span class="label">[251-b]</span></a> Les scènes se trouvent ainsi reculées d'un rang, jusqu'à la fin de l'acte,
+dans les éditions de 1637-56.&mdash;L'édition de 1638 P. numérote partout les
+scènes en nombres ordinaux: <span class="smcap">SCÈNE DEUXIÈME</span>, <span class="smcap">SCÈNE TROISIÈME</span>, etc.</p>
+
+<p><a name="Footnote_251-c" id="Footnote_251-c" href="#FNanchor_251-c"><span class="label">[251-c]</span></a> <span class="smcap">ELVIRE</span>, <span class="smcap">CHIMÈNE</span>. (1638 P.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_251-d" id="Footnote_251-d" href="#FNanchor_251-d"><span class="label">[251-d]</span></a> Le mot <i>seule</i> manque dans les éditions de 1638 P. et de 1644 in-12.</p>
+
+<p><a name="Footnote_252" id="Footnote_252" href="#FNanchor_252"><span class="label">[252]</span></a> <i>Var.</i> Il alloit au conseil, dont l'heure qu'il pressoit. (1660)</p>
+
+<p><a name="Footnote_253" id="Footnote_253" href="#FNanchor_253"><span class="label">[253]</span></a> <i>Var.</i> Vous verrez votre crainte heureusement déçue. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_254" id="Footnote_254" href="#FNanchor_254"><span class="label">[254]</span></a> <i>Var.</i> <span class="smcap">LE PAGE.</span> (1638 P. et 44 in-12)</p>
+
+<p><a name="Footnote_255" id="Footnote_255" href="#FNanchor_255"><span class="label">[255]</span></a> <i>Var.</i> <span class="smcap">L'INFANTE</span>, <i>au Page</i>. (1637-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_256" id="Footnote_256" href="#FNanchor_256"><span class="label">[256]</span></a>
+<i>Var.</i> Va-t'en trouver Chimène, et lui dis de ma part. (1637-44)<br />
+<i>Var.</i> Va-t'en trouver Chimène, et dis-lui de ma part. (1648-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_257" id="Footnote_257" href="#FNanchor_257"><span class="label">[257]</span></a> Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12 et de 1638 L.&mdash;Il
+se trouve trois vers plus loin dans l'édition de 1644 in-12.</p>
+
+<p><a name="Footnote_258" id="Footnote_258" href="#FNanchor_258"><span class="label">[258]</span></a> <i>Var.</i> Et je vous vois pensive et triste chaque jour. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_259" id="Footnote_259" href="#FNanchor_259"><span class="label">[259]</span></a>
+<i>Var.</i> L'informer<a name="FNanchor_259-a" id="FNanchor_259-a" href="#Footnote_259-a" class="fnanchor">[259-a]</a> avec soin comme va son amour. (1637-44)<br />
+<i>Var.</i> Demander avec soin comme va son amour. (1648-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_259-a" id="Footnote_259-a" href="#FNanchor_259-a"><span class="label">[259-a]</span></a> Voyez tome I, p. 472, note 1532, et tome II, p. 31, note 94.</p>
+
+<p><a name="Footnote_260" id="Footnote_260" href="#FNanchor_260"><span class="label">[260]</span></a>
+<i>Var.</i> J'en dois bien avoir soin: je l'ai presque forcée<br />
+A recevoir les coups dont son âme est blessée<a name="FNanchor_260-a" id="FNanchor_260-a" href="#Footnote_260-a" class="fnanchor">[260-a]</a>. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_260-a" id="Footnote_260-a" href="#FNanchor_260-a"><span class="label">[260-a]</span></a> A recevoir le coup dont son âme est blessée. (1644 in-12)</p>
+
+<p><a name="Footnote_261" id="Footnote_261" href="#FNanchor_261"><span class="label">[261]</span></a> <i>Var.</i> Je dois prendre intérêt à la fin de leurs peines. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_262" id="Footnote_262" href="#FNanchor_262"><span class="label">[262]</span></a> <i>Var.</i> On vous voit un chagrin qui va jusqu'à l'excès. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_263" id="Footnote_263" href="#FNanchor_263"><span class="label">[263]</span></a>
+<i>Var.</i> Et plaignant ma foiblesse, admire ma vertu. (1637 in-4<sup>o</sup> et 39-56)<br />
+<i>Var.</i> Et plaignant ma tristesse, admire ma vertu. (1637 in-12 et 38)</p>
+
+<p><a name="Footnote_264" id="Footnote_264" href="#FNanchor_264"><span class="label">[264]</span></a> Voyez le <i>Lexique</i>, au mot <i>Cavalier</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_265" id="Footnote_265" href="#FNanchor_265"><span class="label">[265]</span></a> <i>Var.</i> Ce jeune chevalier, cet amant que je donne. (1637 in-4<sup>o</sup>, 38 P. et 39-44)</p>
+
+<p><a name="Footnote_266" id="Footnote_266" href="#FNanchor_266"><span class="label">[266]</span></a> «L'Infante dans <i>le Cid</i> avoue à Léonor l'amour secret qu'elle a pour lui,
+et l'auroit pu faire un an ou six mois plus tôt.» (Corneille, <i>Examen de Polyeucte</i>.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_267" id="Footnote_267" href="#FNanchor_267"><span class="label">[267]</span></a> <i>Var.</i> Si je sors du respect pour blâmer votre flamme. (1637 in-12 et 38 L.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_268" id="Footnote_268" href="#FNanchor_268"><span class="label">[268]</span></a>
+<i>Var.</i> Choisir pour votre amant un simple chevalier! (1637 in-4<sup>o</sup>, 38 P. et 39-44)<br />
+<i>Var.</i> Choisir pour votre amant un simple cavalier! (1637 in-12; 38 L. et 48-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_269" id="Footnote_269" href="#FNanchor_269"><span class="label">[269]</span></a>
+<i>Var.</i> Et que dira le Roi? que dira la Castille?<br />
+Vous souvenez-vous point de qui vous êtes fille<a name="FNanchor_269-a" id="FNanchor_269-a" href="#Footnote_269-a" class="fnanchor">[269-a]</a>?<br />
+<span class="smcap">L'INF.</span> Oui, oui, je m'en souviens, et j'épandrai mon sang<br />
+Plutôt que de rien faire indigne de mon rang. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_269-a" id="Footnote_269-a" href="#FNanchor_269-a"><span class="label">[269-a]</span></a> Vous souvenez-vous bien de qui vous êtes fille? (1638 L.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_270" id="Footnote_270" href="#FNanchor_270"><span class="label">[270]</span></a> <i>Var.</i> Si j'ai beaucoup d'amour, j'ai bien plus de courage. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_271" id="Footnote_271" href="#FNanchor_271"><span class="label">[271]</span></a>
+<i>Var.</i> Un noble orgueil m'apprend qu'étant fille de roi. (1637, 38, 44 in-12 et 48-56)<br />
+<i>Var.</i> Un noble orgueil m'apprend qu'étant fille du Roi. (1639 et 44 in-4<sup>o</sup>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_272" id="Footnote_272" href="#FNanchor_272"><span class="label">[272]</span></a> <i>Var.</i> Si l'amour vit d'espoir, il meurt avecque lui. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_273" id="Footnote_273" href="#FNanchor_273"><span class="label">[273]</span></a> L'édition de 1637 in-12 porte <i>guari</i>, pour <i>guéri</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_274" id="Footnote_274" href="#FNanchor_274"><span class="label">[274]</span></a> <i>Var.</i> Je suis au désespoir que l'amour me contraigne. (1637-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_275" id="Footnote_275" href="#FNanchor_275"><span class="label">[275]</span></a>
+<i>Var.</i> Je ne m'en promets rien qu'une joie imparfaite.<br />
+Ma gloire et mon amour ont tous deux tant d'appas,<br />
+Que je meurs s'il s'achève et ne s'achève pas. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_276" id="Footnote_276" href="#FNanchor_276"><span class="label">[276]</span></a> <i>Var.</i> Pour souffrir la vertu si longtemps au supplice. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_277" id="Footnote_277" href="#FNanchor_277"><span class="label">[277]</span></a> Les mots <i>à Léonor</i> manquent dans les éditions de 1637-44.</p>
+
+<p><a name="Footnote_278" id="Footnote_278" href="#FNanchor_278"><span class="label">[278]</span></a> L'édition de 1637 in-12 porte <i>avant que</i>, pour <i>autant que</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_279" id="Footnote_279" href="#FNanchor_279"><span class="label">[279]</span></a>
+<i>Var.</i> Vous choisissant peut-être on eût pu mieux choisir;<br />
+Mais le Roi m'a trouvé plus propre à son desir. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_280" id="Footnote_280" href="#FNanchor_280"><span class="label">[280]</span></a> <i>Var.</i> A l'honneur qu'on m'a fait ajoutez-en un autre. (1660 et 63)</p>
+
+<p><a name="Footnote_281" id="Footnote_281" href="#FNanchor_281"><span class="label">[281]</span></a>
+<i>Var.</i> Rodrigue aime Chimène, et ce digne sujet<br />
+De ses affections est le plus cher objet:<br />
+Consentez-y, Monsieur, et l'acceptez pour gendre.<br />
+<span class="smcap">LE COMTE.</span> A de plus hauts partis Rodrigue doit prétendre. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_282" id="Footnote_282" href="#FNanchor_282"><span class="label">[282]</span></a> <i>Var.</i> Lui doit bien mettre au c&oelig;ur une autre vanité. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_283" id="Footnote_283" href="#FNanchor_283"><span class="label">[283]</span></a> L'édition de 1682 porte, par erreur, <i>sous la loi</i>, pour <i>sous sa loi</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_284" id="Footnote_284" href="#FNanchor_284"><span class="label">[284]</span></a>
+<i>Var.</i> Instruisez-le d'exemple, et vous ressouvenez<br />
+Qu'il faut faire à ses yeux ce que vous enseignez. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_285" id="Footnote_285" href="#FNanchor_285"><span class="label">[285]</span></a> <i>Var.</i> Là, dans un long tissu des belles actions. (1639 et 44 in-4<sup>o</sup>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_286" id="Footnote_286" href="#FNanchor_286"><span class="label">[286]</span></a> <i>Var.</i> Attaquer une place et ranger une armée. (1660-64)</p>
+
+<p><a name="Footnote_287" id="Footnote_287" href="#FNanchor_287"><span class="label">[287]</span></a> <i>Var.</i> Les exemples vivants ont bien plus de pouvoir. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_288" id="Footnote_288" href="#FNanchor_288"><span class="label">[288]</span></a>
+<i>Var.</i> Et si vous ne m'aviez, vous n'auriez plus de rois.<br />
+Chaque jour, chaque instant entasse pour ma gloire<br />
+Laurier dessus laurier, victoire sur victoire<a name="FNanchor_288-a" id="FNanchor_288-a" href="#Footnote_288-a" class="fnanchor">[288-a]</a>.<br />
+Le Prince, pour essai de générosité,<br />
+Gagneroit des combats marchant à mon côté;<br />
+Loin des froides leçons qu'à mon bras on préfère,<br />
+[Il apprendroit à vaincre en me regardant faire.]<br />
+<span class="smcap">DON DIÈG.</span> Vous me parlez en vain de ce que je connoi<a name="FNanchor_288-b" id="FNanchor_288-b" href="#Footnote_288-b" class="fnanchor">[288-b]</a>:<br />
+[Je vous ai vu combattre et commander sous moi.] (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_288-a" id="Footnote_288-a" href="#FNanchor_288-a"><span class="label">[288-a]</span></a> Lauriers dessus lauriers, victoire sur victoire. (1648-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_288-b" id="Footnote_288-b" href="#FNanchor_288-b"><span class="label">[288-b]</span></a> Voyez tome I, p. 421, note 3.</p>
+
+<p><a name="Footnote_289" id="Footnote_289" href="#FNanchor_289"><span class="label">[289]</span></a> <i>Var.</i> Un monarque entre nous met de la différence. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_290" id="Footnote_290" href="#FNanchor_290"><span class="label">[290]</span></a> <i>Var.</i> Parlons-en mieux, le Roi fait l'honneur à votre âge. (1644 in-4<sup>o</sup>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_291" id="Footnote_291" href="#FNanchor_291"><span class="label">[291]</span></a> <i>Var.</i> Le Roi, quand il en fait, les mesure au courage. (1648-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_292" id="Footnote_292" href="#FNanchor_292"><span class="label">[292]</span></a> «On ne donnerait pas aujourd'hui un soufflet sur la joue d'un héros. Les
+acteurs mêmes sont très-embarrassés à donner ce soufflet, ils font le semblant.
+Cela n'est plus même souffert dans la comédie, et c'est le seul exemple qu'on
+en ait sur le théâtre tragique. Il est à croire que c'est une des raisons qui
+firent intituler <i>le Cid</i> tragi-comédie. Presque toutes les pièces de Scudéry et
+de Boisrobert avaient été des tragi-comédies. On avait cru longtemps en
+France qu'on ne pouvait supporter le tragique continu sans mélange d'aucune
+familiarité. Le mot de <i>tragi-comédie</i> est très-ancien: Plaute l'emploie<a name="FNanchor_292-a" id="FNanchor_292-a" href="#Footnote_292-a" class="fnanchor">[292-a]</a> pour
+désigner son <i>Amphitryon</i>, parce que si l'aventure de Sosie est comique, Amphitryon
+est très-sérieusement affligé.» (<i>Voltaire.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_292-a" id="Footnote_292-a" href="#FNanchor_292-a"><span class="label">[292-a]</span></a> Dans le Prologue d'<i>Amphitryon</i> (vers 59 et 63), Plaute désigne la pièce par
+le nom de <i>tragicocom&oelig;dia</i>, non pour la raison que donne ici Voltaire, mais parce
+qu'on voit figurer ensemble dans ce drame, d'une part des dieux et des rois, personnages
+de la tragédie, et de l'autre des esclaves, personnages de la comédie.</p>
+
+<p><a name="Footnote_293" id="Footnote_293" href="#FNanchor_293"><span class="label">[293]</span></a> Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12 et de 1638. Les
+autres impressions de 1637-48 ont à la place, soit en marge, soit au-dessous
+du nom de <span class="smcap">DON DIÈGUE</span>: <i>Ils mettent l'épée à la main.</i></p>
+
+<p><a name="Footnote_294" id="Footnote_294" href="#FNanchor_294"><span class="label">[294]</span></a> <i>Var.</i> O Dieu! ma force usée à ce besoin me laisse! (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_295" id="Footnote_295" href="#FNanchor_295"><span class="label">[295]</span></a>
+<i>Var.</i> [Ne lui servira pas d'un petit ornement.]<br />
+<span class="smcap">DON DIÈG.</span> Épargnes-tu mon sang? <span class="smcap">LE COMTE.</span> Mon âme est satisfaite,<br />
+Et mes yeux à ma main reprochent ta défaite.<br />
+<span class="smcap">DON DIÈG.</span> Tu dédaignes ma vie! <span class="smcap">LE COMTE.</span> En arrêter le cours<br />
+Ne seroit que hâter la Parque de trois jours<a name="FNanchor_295-a" id="FNanchor_295-a" href="#Footnote_295-a" class="fnanchor">[295-a]</a>. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_295-a" id="Footnote_295-a" href="#FNanchor_295-a"><span class="label">[295-a]</span></a> Ce vers termine la scène dans les éditions indiquées.</p>
+
+<p><a name="Footnote_296" id="Footnote_296" href="#FNanchor_296"><span class="label">[296]</span></a> <i>Var.</i> <span class="smcap">DON DIÈGUE</span>, <i>seul.</i> (1637-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_297" id="Footnote_297" href="#FNanchor_297"><span class="label">[297]</span></a>
+<i>Var.</i> [Passe, pour me venger, en de meilleures mains.]<br />
+Si Rodrigue est mon fils, il faut que l'amour cède,<br />
+Et qu'une ardeur plus haute à ses flammes succède:<br />
+Mon honneur est le sien, et le mortel affront<br />
+Qui tombe sur mon chef rejaillit sur son front<a name="FNanchor_297-a" id="FNanchor_297-a" href="#Footnote_297-a" class="fnanchor">[297-a]</a>. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_297-a" id="Footnote_297-a" href="#FNanchor_297-a"><span class="label">[297-a]</span></a> Ce vers termine la scène dans les éditions indiquées.</p>
+
+<p><a name="Footnote_298" id="Footnote_298" href="#FNanchor_298"><span class="label">[298]</span></a>
+<i>Var.</i> Je l'ai vu tout sanglant, au milieu des batailles,<br />
+Se faire un beau rempart de mille funérailles.<br />
+<span class="smcap">DON RODR.</span> Son nom? c'est perdre temps en propos superflus.<br />
+<span class="smcap">DON DIÈG.</span> Donc pour te dire encor quelque chose de plus. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_299" id="Footnote_299" href="#FNanchor_299"><span class="label">[299]</span></a> <i>Var.</i> Montre-toi digne fils d'un tel père que moi. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_300" id="Footnote_300" href="#FNanchor_300"><span class="label">[300]</span></a> <i>Var.</i> Je m'en vais les pleurer: va, cours, vole, et nous venge. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_301" id="Footnote_301" href="#FNanchor_301"><span class="label">[301]</span></a> «On mettait alors des stances dans la plupart des tragédies, et on
+en voit dans <i>Médée</i>. On les a bannies du théâtre. On a pensé que les personnages
+qui parlent en vers d'une mesure déterminée ne devaient jamais
+changer cette mesure, parce que s'ils s'expliquaient en prose, ils devraient
+toujours continuer à parler en prose. Or les vers de six pieds étant substitués
+à la prose, le personnage ne doit pas s'écarter de ce langage convenu. Les
+stances donnent trop l'idée que c'est le poëte qui parle. Cela n'empêche pas
+que ces stances du <i>Cid</i> ne soient fort belles et ne soient encore écoutées avec
+beaucoup de plaisir.» (<i>Voltaire.</i>)&mdash;D'Aubignac a fait dans sa <i>Pratique du
+théâtre</i> (p. 345 et 346) des réflexions analogues sur ces stances: «Pour
+rendre.... vraisemblable qu'un homme récite des stances, c'est-à-dire qu'il fasse
+des vers sur le théâtre, il faut qu'il y ait une couleur ou raison pour autoriser
+ce changement de langage.... Souvent nos poëtes ont mis des stances en la
+bouche d'un acteur parmi les plus grandes agitations de son esprit, comme
+s'il étoit vraisemblable qu'un homme en cet état eût la liberté de faire des
+chansons. C'est ce que les plus entendus au métier ont très-justement condamné
+dans le plus fameux de nos poëmes, où nous avons vu un jeune seigneur,
+recevant un commandement qui le réduisoit au point de ne savoir que
+penser, que dire, ni que faire, et qui divisoit son esprit par une égale violence
+entre sa passion et sa générosité, faire des stances au lieu même où il étoit,
+c'est-à-dire composer à l'improviste une chanson au milieu d'une rue. Les
+stances en étoient fort belles, mais elles n'étoient pas bien placées; il eût fallu
+donner quelque loisir pour composer cette agréable plainte.» D'Aubignac
+constate du reste le succès de ce morceau: «Les stances de Rodrigue, où son
+esprit délibère entre son amour et son devoir, ont ravi toute la cour, et tout
+Paris» (p. 402).</p>
+
+<p><a name="Footnote_302" id="Footnote_302" href="#FNanchor_302"><span class="label">[302]</span></a> <i>Var.</i> <span class="smcap">DON RODRIGUE</span>, <i>seul</i>. (1637-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_303" id="Footnote_303" href="#FNanchor_303"><span class="label">[303]</span></a> L'édition de 1682 porte par erreur: «Percé jusqu'au fond du c&oelig;ur.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_304" id="Footnote_304" href="#FNanchor_304"><span class="label">[304]</span></a> <i>Var.</i> L'un échauffe mon c&oelig;ur, l'autre retient mon bras. (1637-55)</p>
+
+<p><a name="Footnote_305" id="Footnote_305" href="#FNanchor_305"><span class="label">[305]</span></a>
+<i>Var.</i> Illustre tyrannie, adorable contrainte,<br />
+Par qui de ma raison la lumière est éteinte,<br />
+A mon aveuglement rendez un peu de jour<a name="FNanchor_305-a" id="FNanchor_305-a" href="#Footnote_305-a" class="fnanchor">[305-a]</a>. (1637 in-4<sup>o</sup> P. et 44 in-12)<br />
+<i>Var.</i> Impitoyable loi, cruelle tyrannie. (1637 in-12, 38 et 44 in-4<sup>o</sup>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_305-a" id="Footnote_305-a" href="#FNanchor_305-a"><span class="label">[305-a]</span></a> Tel est le texte des deux éditions in-4<sup>o</sup> de 1637 qui appartiennent à la
+Bibliothèque impériale. L'édition de l'Institut et celle de la Bibliothèque de
+Versailles sont, pour ces trois vers, conformes à l'édition de 1682.</p>
+
+<p><a name="Footnote_306" id="Footnote_306" href="#FNanchor_306"><span class="label">[306]</span></a> <i>Var.</i> Noble ennemi de mon plus grand bonheur. (1637-48)</p>
+
+<p><a name="Footnote_307" id="Footnote_307" href="#FNanchor_307"><span class="label">[307]</span></a> <i>Var.</i> Qui fais toute ma peine. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_308" id="Footnote_308" href="#FNanchor_308"><span class="label">[308]</span></a>
+<i>Var.</i> Qui venge cet affront irrite sa colère,<br />
+Et qui peut le souffrir ne la mérite pas<a name="FNanchor_308-a" id="FNanchor_308-a" href="#Footnote_308-a" class="fnanchor">[308-a]</a>.<br />
+Prévenons la douleur d'avoir failli contre elle,<br />
+<span class="i5">Qui nous seroit mortelle.</span><br />
+<span class="i2">Tout m'est fatal, rien ne me peut guérir,</span><br />
+<span class="i5">Ni soulager ma peine. (1637-56)</span></p>
+
+<p><a name="Footnote_308-a" id="Footnote_308-a" href="#FNanchor_308-a"><span class="label">[308-a]</span></a> Et qui peut la souffrir ne la mérite pas. (1637 in-12 et 38)&mdash;L'édition
+de 1644 in-12 porte: «ne le mérite pas,» au lieu de: «ne la
+mérite pas.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_309" id="Footnote_309" href="#FNanchor_309"><span class="label">[309]</span></a>
+<i>Var.</i> Allons, mon bras, du moins sauvons l'honneur,<br />
+Puisqu'aussi bien il faut perdre Chimène. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_310" id="Footnote_310" href="#FNanchor_310"><span class="label">[310]</span></a> L'édition de 1637 in-12 porte par erreur: «Oui, mon esprit est déçu.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_311" id="Footnote_311" href="#FNanchor_311"><span class="label">[311]</span></a>
+<i>Var.</i> Dois-je pas à mon père avant qu'à ma maîtresse? (1637-48)<br />
+<i>Var.</i> Dois-je pas à mon père autant qu'à ma maîtresse? (1652-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_312" id="Footnote_312" href="#FNanchor_312"><span class="label">[312]</span></a> <i>Var.</i> Et tous honteux d'avoir tant balancé. (1637, 38 L. et 39)</p>
+
+<p><a name="Footnote_313" id="Footnote_313" href="#FNanchor_313"><span class="label">[313]</span></a> <i>Var.</i> <span class="smcap">LE COMTE</span>, <span class="smcap">DON ARIAS</span>. (1638 P.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_314" id="Footnote_314" href="#FNanchor_314"><span class="label">[314]</span></a>
+<i>Var.</i> Je l'avoue entre nous, quand je lui fis l'affront,<br />
+J'eus le sang un peu chaud et le bras un peu prompt. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_315" id="Footnote_315" href="#FNanchor_315"><span class="label">[315]</span></a>
+<i>Var.</i> Qu'il prenne donc ma vie, elle est en sa puissance.<br />
+<span class="smcap">DON ARIAS.</span> Un peu moins de transport et plus d'obéissance:<br />
+D'un prince qui vous aime apaisez le courroux. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_316" id="Footnote_316" href="#FNanchor_316"><span class="label">[316]</span></a> <i>Var.</i> Monsieur, pour conserver ma gloire et mon estime. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_317" id="Footnote_317" href="#FNanchor_317"><span class="label">[317]</span></a> <i>Var.</i> Et quelque grand qu'il fût, mes services présents. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_318" id="Footnote_318" href="#FNanchor_318"><span class="label">[318]</span></a> Voyez la Notice du <i>Cid</i>, p. <a href="#Page_17">17</a> et note 41.</p>
+
+<p><a name="Footnote_319" id="Footnote_319" href="#FNanchor_319"><span class="label">[319]</span></a> <i>Var.</i> Tout l'État périra plutôt que je périsse. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_320" id="Footnote_320" href="#FNanchor_320"><span class="label">[320]</span></a> Dans les premières éditions, il y a un point d'interrogation à la fin de ce
+vers et du précédent.</p>
+
+<p><a name="Footnote_321" id="Footnote_321" href="#FNanchor_321"><span class="label">[321]</span></a> Voyez tome I, p. 150, note 479-a.</p>
+
+<p><a name="Footnote_322" id="Footnote_322" href="#FNanchor_322"><span class="label">[322]</span></a> <i>Var.</i> Tout couvert de lauriers, craignez encor la foudre. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_323" id="Footnote_323" href="#FNanchor_323"><span class="label">[323]</span></a> Il n'y a point ici de jeu de scène dans les éditions de 1637 in-12 et
+de 1638. Dans celles de 1637 in-4<sup>o</sup> et de 1638-60, on lit: <i>Don Arias rentre</i>,
+au lieu de: <i>Il est seul.</i></p>
+
+<p><a name="Footnote_324" id="Footnote_324" href="#FNanchor_324"><span class="label">[324]</span></a>
+<i>Var.</i> Je m'étonne fort peu de menaces pareilles<a name="FNanchor_324-a" id="FNanchor_324-a" href="#Footnote_324-a" class="fnanchor">[324-a]</a>:<br />
+Dans les plus grands périls je fais plus de merveilles;<br />
+Et quand l'honneur y va, les plus cruels trépas<br />
+Présentés à mes yeux ne m'ébranleroient pas. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_324-a" id="Footnote_324-a" href="#FNanchor_324-a"><span class="label">[324-a]</span></a> L'édition de 1644 in-12 porte, par erreur:</p>
+
+<p><span class="left5">Je m'étonne fort peu de pareilles menaces.</span></p>
+
+<p>Cette transposition fortuite a cela de remarquable qu'elle donne au vers la
+rime qu'il aura à partir de 1660.</p>
+
+<p><a name="Footnote_325" id="Footnote_325" href="#FNanchor_325"><span class="label">[325]</span></a> <i>Var.</i> <span class="smcap">DON RODRIGUE</span>, <span class="smcap">LE COMTE.</span> (1638 P.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_326" id="Footnote_326" href="#FNanchor_326"><span class="label">[326]</span></a> <i>Var.</i> La valeur n'attend pas le nombre des années. (1637 in-12 et 38)&mdash;Cicéron
+a dit dans la cinquième <i>Philippique</i>, chapitre <span class="smcap">XVII</span>: «C. Cæsar ineunte
+ætate docuit ab excellenti eximiaque virtute progressum ætatis exspectari
+non oportere;» et du Vair dans sa quatorzième <i>Harangue funèbre</i>, en parlant
+de Louis XIII enfant: «Ne nous promet-il pas que nous verrons, et bientôt, la
+vengeance de ce terrible assassinat? Ce sera son apprentissage, ce seront ses
+premiers faits d'armes que la vengeance de son père. Ne mesurez pas sa puissance
+par ses ans: la vertu aux âmes héroïques n'attend pas les années; elle fait
+son progrès tout à coup.» (<i>&OElig;vres de messire Guill. du Vair.</i> Paris, Séb.
+Cramoisy, 1641, in-fol., p. 715.) Corneille, qui dans <i>Polyeucte</i> paraît s'être
+rappelé un autre passage de du Vair, pourrait bien s'être souvenu ici de celui
+que nous venons de citer. Voyez aussi l'<i>Appendice</i> du <i>Cid</i>, II, p. <a href="#Page_214">214</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_327" id="Footnote_327" href="#FNanchor_327"><span class="label">[327]</span></a> <i>Var.</i> Mais t'attaquer à moi! qui t'a rendu si vain? (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_328" id="Footnote_328" href="#FNanchor_328"><span class="label">[328]</span></a> <i>Var.</i> Mille et mille lauriers dont ta tête est couverte. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_329" id="Footnote_329" href="#FNanchor_329"><span class="label">[329]</span></a> <i>Var.</i> Et que voulant pour gendre un chevalier parfait. (1637 in-4<sup>o</sup>, 38 P., 39 et 44.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_330" id="Footnote_330" href="#FNanchor_330"><span class="label">[330]</span></a> Corneille se rappelle sans doute ici ce passage de Sénèque: «Ignominiam
+judicat gladiator cum inferiore componi, et scit cum sine gloria vinci
+qui sine periculo vincitur.» (<i>De Providentia</i>, cap. <span class="smcap">III</span>.) Plus tard, dans son
+<i>Arminius</i>, représenté en 1642, et imprimé seulement en 1644, Scudéry a reproduit
+presque textuellement (acte I, scène <span class="smcap">III</span>) le vers de Corneille:</p>
+
+<p class="left5">Les lâches seulement dérobent la victoire,<br />
+Et vaincre sans péril seroit vaincre sans gloire;</p>
+
+<p>et par une singulière erreur, plusieurs critiques, confondant les dates, ont
+voulu, à cette occasion, faire de Corneille un plagiaire de Scudéry.</p>
+
+<p><a name="Footnote_331" id="Footnote_331" href="#FNanchor_331"><span class="label">[331]</span></a> <i>Var.</i> Ton bonheur n'est couvert que d'un petit nuage. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_332" id="Footnote_332" href="#FNanchor_332"><span class="label">[332]</span></a> <i>Var.</i> Et je vous en contois la première nouvelle. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_333" id="Footnote_333" href="#FNanchor_333"><span class="label">[333]</span></a> <i>Var.</i> Impitoyable honneur, mortel à mes plaisirs. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_334" id="Footnote_334" href="#FNanchor_334"><span class="label">[334]</span></a> <i>Var.</i> Et de ma part mon âme, à tes ennuis sensible. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_335" id="Footnote_335" href="#FNanchor_335"><span class="label">[335]</span></a> <i>Var.</i> Les accommodements ne sont rien en ce point. (1638 P.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_336" id="Footnote_336" href="#FNanchor_336"><span class="label">[336]</span></a> <i>Var.</i> Les affronts à l'honneur ne se réparent point. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_337" id="Footnote_337" href="#FNanchor_337"><span class="label">[337]</span></a> <i>Var.</i> En vain on fait agir la force et la prudence. (1637 in-12, 38 et 44 in-4<sup>o</sup>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_338" id="Footnote_338" href="#FNanchor_338"><span class="label">[338]</span></a> Ce vers, dans l'édition de 1682, a une ponctuation différente et qui
+change le sens:</p>
+
+<p class="left5">Que crains-tu d'un vieillard l'impuissante foiblesse?</p>
+
+<p><a name="Footnote_339" id="Footnote_339" href="#FNanchor_339"><span class="label">[339]</span></a>
+<i>Var.</i> Souffrir un tel affront, étant né gentilhomme!<br />
+Soit qu'il cède ou résiste au feu qui le consomme. (1637-44)</p>
+
+<p><a name="Footnote_340" id="Footnote_340" href="#FNanchor_340"><span class="label">[340]</span></a>
+<i>Var.</i> Chimène est généreuse, et quoiqu'intéressée,<br />
+Elle ne peut souffrir une lâche pensée. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_341" id="Footnote_341" href="#FNanchor_341"><span class="label">[341]</span></a> <i>Var.</i> Ah! Madame, en ce cas je n'ai point de souci. (1637 in-12)</p>
+
+<p><a name="Footnote_342" id="Footnote_342" href="#FNanchor_342"><span class="label">[342]</span></a> <i>Var.</i> <span class="smcap">L'INFANTE</span>, <span class="smcap">LE PAGE</span>, <span class="smcap">CHIMÈNE</span>, <span class="smcap">LÉONOR.</span> (1638 P.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_343" id="Footnote_343" href="#FNanchor_343"><span class="label">[343]</span></a> <i>Var.</i> Hors de la ville ils sont sortis ensemble. (1637 in-12)</p>
+
+<p><a name="Footnote_344" id="Footnote_344" href="#FNanchor_344"><span class="label">[344]</span></a> <i>Var.</i> Avecque mon espoir fait renaître ma peine. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_345" id="Footnote_345" href="#FNanchor_345"><span class="label">[345]</span></a>
+<i>Var.</i> Alors que le malade aime sa maladie. (1637-44)<br />
+<i>Var.</i> Sitôt que le malade aime sa maladie. (1648-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_346" id="Footnote_346" href="#FNanchor_346"><span class="label">[346]</span></a> <i>Var.</i> Il ne peut plus souffrir que l'on y remédie. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_347" id="Footnote_347" href="#FNanchor_347"><span class="label">[347]</span></a> <i>Var.</i> Mais toujours ce Rodrigue est indigne de vous. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_348" id="Footnote_348" href="#FNanchor_348"><span class="label">[348]</span></a> Telle est partout l'orthographe du mot dans les éditions publiées du
+vivant de Corneille, et encore dans celle de 1692, et cela sans doute afin de
+rendre certaines rimes plus satisfaisantes pour l'&oelig;il, comme par exemple celle-ci
+(vers 1177 et 1178):</p>
+
+<p class="left5">L'espérance et l'amour d'un peuple qui l'adore,
+Le soutien de Castille, et la terreur du More.</p>
+
+<p>Mais dans les <i>Discours</i> et les <i>Examens</i> Corneille écrit <i>les Maures</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_349" id="Footnote_349" href="#FNanchor_349"><span class="label">[349]</span></a> <i>Var.</i> Au milieu de l'Afrique arborer ses lauriers. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_350" id="Footnote_350" href="#FNanchor_350"><span class="label">[350]</span></a> <i>Var.</i> Et faire ses sujets des plus braves guerriers. (1637 in-12)</p>
+
+<p><a name="Footnote_351" id="Footnote_351" href="#FNanchor_351"><span class="label">[351]</span></a>
+<i>Var.</i> Je veux que ce combat demeure pour certain,<br />
+Votre esprit va-t-il point bien vite pour sa main? (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_352" id="Footnote_352" href="#FNanchor_352"><span class="label">[352]</span></a> <i>Var.</i> Mais c'est le moindre mal que l'amour me prépare. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_353" id="Footnote_353" href="#FNanchor_353"><span class="label">[353]</span></a>
+<i>Var.</i> <span class="smcap">LE ROI</span>, <span class="smcap">DON ARIAS</span>, <span class="smcap">DON SANCHE</span>, <span class="smcap">DON ALONSE</span>. (1637-56)&mdash;<span class="smcap">LE
+ROI</span>, <span class="smcap">DON ARIAS</span>, <span class="smcap">DON SANCHE</span>. (1660)&mdash;Les éditions de 1637-60 portent partout:
+<span class="smcap">LE ROI</span>, au lieu de <span class="smcap">DON FERNAND</span>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_354" id="Footnote_354" href="#FNanchor_354"><span class="label">[354]</span></a> <i>Var.</i> Je lui rabattrai bien cette humeur si hautaine. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_355" id="Footnote_355" href="#FNanchor_355"><span class="label">[355]</span></a> <i>Var.</i> Je sais trop comme il faut dompter cette insolence. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_356" id="Footnote_356" href="#FNanchor_356"><span class="label">[356]</span></a> Dans les éditions de 1637 in-4<sup>o</sup> et de 1639-56: <i>Don Alonse rentre</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_357" id="Footnote_357" href="#FNanchor_357"><span class="label">[357]</span></a> <i>Var.</i> On voit bien qu'on a tort, mais une âme si haute. (1637-48)</p>
+
+<p><a name="Footnote_358" id="Footnote_358" href="#FNanchor_358"><span class="label">[358]</span></a> <i>Var.</i> Et que pourrez-vous dire? (1637 in-4<sup>o</sup>, 38 P. et 39-68)</p>
+
+<p><a name="Footnote_359" id="Footnote_359" href="#FNanchor_359"><span class="label">[359]</span></a> Les éditions de 1637 in-12 et de 1638 portent: «qui s'explique,» au
+singulier.</p>
+
+<p><a name="Footnote_360" id="Footnote_360" href="#FNanchor_360"><span class="label">[360]</span></a> <i>Var.</i> Et c'est contre ce mot qu'a résisté le Comte. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_361" id="Footnote_361" href="#FNanchor_361"><span class="label">[361]</span></a> <i>Var.</i> Et j'estime l'ardeur en un jeune courage. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_362" id="Footnote_362" href="#FNanchor_362"><span class="label">[362]</span></a> <i>Var.</i> Vous parlez en soldat; je dois régir en roi. (1638)</p>
+
+<p><a name="Footnote_363" id="Footnote_363" href="#FNanchor_363"><span class="label">[363]</span></a> <i>Var.</i> Et quoi qu'il faille dire, et quoi qu'il veuille croire. (1637-48)</p>
+
+<p><a name="Footnote_364" id="Footnote_364" href="#FNanchor_364"><span class="label">[364]</span></a>
+<i>Var.</i> Et par ce trait hardi d'une insolence extrême,<br />
+Il s'est pris à mon choix, il s'est pris à moi-même.<br />
+C'est moi qu'il satisfait en réparant ce tort.<br />
+N'en parlons plus. Au reste on nous menace fort;<br />
+Sur un avis reçu je crains une surprise.<br />
+<span class="smcap">DON ARIAS.</span> Les Mores contre vous font-ils quelque entreprise?<br />
+S'osent-ils préparer à des efforts nouveaux?<br />
+<span class="smcap">LE ROI.</span> Vers la bouche du fleuve on a vu leurs vaisseaux,<br />
+[Et vous n'ignorez pas qu'avec fort peu de peine<br />
+Un flux de pleine mer jusqu'ici les amène<a name="FNanchor_364-a" id="FNanchor_364-a" href="#Footnote_364-a" class="fnanchor">[364-a]</a>.]<br />
+<span class="smcap">DON ARIAS.</span> Tant de combats perdus leur ont ôté le c&oelig;ur<br />
+D'attaquer désormais un si puissant vainqueur.<br />
+<span class="smcap">LE ROI.</span> N'importe, ils ne sauroient qu'avecque jalousie<br />
+Voir mon sceptre aujourd'hui régir l'Andalousie,<br />
+Et ce pays si beau que j'ai conquis sur eux<br />
+Réveille à tous moments leurs desseins généreux.<br />
+[C'est l'unique raison qui m'a fait dans Séville.] (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_364-a" id="Footnote_364-a" href="#FNanchor_364-a"><span class="label">[364-a]</span></a> Ces deux vers sont un peu plus bas dans les éditions de 1660-82.</p>
+
+<p><a name="Footnote_365" id="Footnote_365" href="#FNanchor_365"><span class="label">[365]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_97">97</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_366" id="Footnote_366" href="#FNanchor_366"><span class="label">[366]</span></a> <i>Var.</i> Sire, ils ont trop appris aux dépens de leurs têtes. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_367" id="Footnote_367" href="#FNanchor_367"><span class="label">[367]</span></a>
+<i>Var.</i> Et le même ennemi que l'on vient de détruire,<br />
+S'il sait prendre son temps, est capable de nuire.<br />
+<i>Don Alonse revient</i><a name="FNanchor_367-a" id="FNanchor_367-a" href="#Footnote_367-a" class="fnanchor">[367-a]</a>. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_367-a" id="Footnote_367-a" href="#FNanchor_367-a"><span class="label">[367-a]</span></a> Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12 et de 1638.&mdash;Il
+se trouve six vers plus bas dans l'édition de 1644 in-12.</p>
+
+<p><a name="Footnote_368" id="Footnote_368" href="#FNanchor_368"><span class="label">[368]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_97">97</a> et <a href="#Page_98">98</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_369" id="Footnote_369" href="#FNanchor_369"><span class="label">[369]</span></a>
+<i>Var.</i> Puisqu'on fait bonne garde aux murs et sur le port,<br />
+Il suffit pour ce soir<a name="FNanchor_369-a" id="FNanchor_369-a" href="#Footnote_369-a" class="fnanchor">[369-a]</a>. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_369-a" id="Footnote_369-a" href="#FNanchor_369-a"><span class="label">[369-a]</span></a> Il n'y a pas ici de distinction de scène dans les éditions indiquées.</p>
+
+<p><a name="Footnote_370" id="Footnote_370" href="#FNanchor_370"><span class="label">[370]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_96">96</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_371" id="Footnote_371" href="#FNanchor_371"><span class="label">[371]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_95">95</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_372" id="Footnote_372" href="#FNanchor_372"><span class="label">[372]</span></a> Les éditions de 1639, de 1644 in-4<sup>o</sup> et de 1648 portent: «tout en
+pleurs.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_373" id="Footnote_373" href="#FNanchor_373"><span class="label">[373]</span></a> <i>Var.</i> Bien qu'à ses déplaisirs mon amour compatisse. (1652-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_374" id="Footnote_374" href="#FNanchor_374"><span class="label">[374]</span></a> <i>Var.</i> Ce juste châtiment de sa témérité. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_375" id="Footnote_375" href="#FNanchor_375"><span class="label">[375]</span></a>
+<i>Var.</i><span class="i8">[<span class="smcap">DON DIÈG.</span> Entendez ma défense.]</span><br />
+<span class="smcap">CHIM.</span> Vengez-moi d'une mort.... <span class="smcap">DON DIÈG.</span> Qui punit l'insolence.<br />
+<span class="smcap">CHIM.</span> Rodrigue, Sire.... <span class="smcap">DON DIÈG.</span> A fait un coup d'homme de bien.<br />
+<span class="smcap">CHIM.</span> [Il a tué mon père.] (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_376" id="Footnote_376" href="#FNanchor_376"><span class="label">[376]</span></a>
+<i>Var.</i> Une vengeance juste est sans peur du supplice<a name="FNanchor_376-a" id="FNanchor_376-a" href="#Footnote_376-a" class="fnanchor">[376-a]</a>. (1637-44)<br />
+<i>Var.</i> Une juste vengeance est sans peur du supplice. (1648-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_376-a" id="Footnote_376-a" href="#FNanchor_376-a"><span class="label">[376-a]</span></a> Les éditions de 1637 in-12 et de 1638 donnent <i>de supplice</i>, pour <i>du supplice</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_377" id="Footnote_377" href="#FNanchor_377"><span class="label">[377]</span></a> Entre ce vers et le suivant, on lit dans l'édition de 1692: <i>à don Diègue</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_378" id="Footnote_378" href="#FNanchor_378"><span class="label">[378]</span></a> L'édition de 1637 in-12 porte, par erreur, <i>vos yeux</i>, pour <i>mes yeux</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_379" id="Footnote_379" href="#FNanchor_379"><span class="label">[379]</span></a>
+<i>Var.</i> [Rodrigue en votre cour vient d'en couvrir la terre,]<br />
+Et pour son coup d'essai son indigne attentat<br />
+D'un si ferme soutien a privé votre État,<br />
+De vos meilleurs soldats abattu l'assurance,<br />
+Et de vos ennemis relevé l'espérance.<br />
+J'arrivai sur le lieu sans force et sans couleur:<br />
+Je le trouvai sans vie. Excusez ma douleur<a name="FNanchor_379-a" id="FNanchor_379-a" href="#Footnote_379-a" class="fnanchor">[379-a]</a>. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_379-a" id="Footnote_379-a" href="#FNanchor_379-a"><span class="label">[379-a]</span></a> Je le treuvai sans vie. Excusez ma douleur. (1644 in-12)&mdash;Les
+deux derniers vers de cette variante se trouvent aussi dans l'édition de 1660.</p>
+
+<p><a name="Footnote_380" id="Footnote_380" href="#FNanchor_380"><span class="label">[380]</span></a> <i>Var.</i> J'arrivai donc sans force, et le trouvai sans vie. (1637-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_381" id="Footnote_381" href="#FNanchor_381"><span class="label">[381]</span></a> <i>Var.</i> Il ne me parla point, mais pour mieux m'émouvoir. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_382" id="Footnote_382" href="#FNanchor_382"><span class="label">[382]</span></a>
+<i>Var.</i> Un si vaillant guerrier qu'on vous vient de ravir. (1644 in-12)<br />
+<i>Var.</i> Un si vaillant guerrier qu'on vient de nous ravir. (1654 et 56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_383" id="Footnote_383" href="#FNanchor_383"><span class="label">[383]</span></a> L'édition de 1637 in-4<sup>o</sup> I., et les éditions de 1638 L., de 1639, de 1644
+in-4<sup>o</sup> et de 1648 portent:</p>
+
+<p class="left5">Vengez-la par un autre, et le sang par le sang.</p>
+
+<p><a name="Footnote_384" id="Footnote_384" href="#FNanchor_384"><span class="label">[384]</span></a>
+<i>Var.</i> Sacrifiez don Diègue et toute sa famille<br />
+A vous, à votre peuple, à toute la Castille:<br />
+Le soleil qui voit tout ne voit rien sous les cieux<br />
+Qui vous puisse payer un sang si précieux. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_385" id="Footnote_385" href="#FNanchor_385"><span class="label">[385]</span></a>
+<i>Var.</i> Quand avecque la force on perd aussi la vie,<br />
+Sire, et que l'âge apporte aux hommes généreux<br />
+Avecque sa foiblesse un destin malheureux! (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_386" id="Footnote_386" href="#FNanchor_386"><span class="label">[386]</span></a> <i>Var.</i> Ni tous mes ennemis, ni tous mes envieux. (1637 in-12)</p>
+
+<p><a name="Footnote_387" id="Footnote_387" href="#FNanchor_387"><span class="label">[387]</span></a>
+<i>Var.</i> L'orgueil dans votre cour l'a fait presque à vos yeux,<br />
+Et souillé sans respect l'honneur de ma vieillesse,<br />
+Avantagé de l'âge, et fort de ma foiblesse. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_388" id="Footnote_388" href="#FNanchor_388"><span class="label">[388]</span></a> <i>Var.</i> Du crime glorieux qui cause nos débats. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_389" id="Footnote_389" href="#FNanchor_389"><span class="label">[389]</span></a> <i>Var.</i> Et loin de murmurer d'un injuste décret. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_390" id="Footnote_390" href="#FNanchor_390"><span class="label">[390]</span></a> <span class="smcap">ELVIRE</span>, <span class="smcap">DON RODRIGUE</span>. (1638 P.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_391" id="Footnote_391" href="#FNanchor_391"><span class="label">[391]</span></a> <i>Var.</i> Jamais un meurtrier s'offrit-il à son juge? (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_392" id="Footnote_392" href="#FNanchor_392"><span class="label">[392]</span></a>
+<i>Var.</i> Et d'un heur sans pareil je me verrai combler,<br />
+Si pour mourir plus tôt je la puis redoubler. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_393" id="Footnote_393" href="#FNanchor_393"><span class="label">[393]</span></a>
+<i>Var.</i> Veux-tu qu'un médisant l'accuse en sa misère<br />
+D'avoir reçu chez soi l'assassin de son père? (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_394" id="Footnote_394" href="#FNanchor_394"><span class="label">[394]</span></a> Dans les éditions de 1637 in-4<sup>o</sup> et de 1639-56: <i>Il se cache</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_395" id="Footnote_395" href="#FNanchor_395"><span class="label">[395]</span></a> <i>Var.</i> Madame, acceptez mon service. (1637-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_396" id="Footnote_396" href="#FNanchor_396"><span class="label">[396]</span></a> <i>Var.</i> Que bien souvent le crime échappe à sa longueur. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_397" id="Footnote_397" href="#FNanchor_397"><span class="label">[397]</span></a> <i>Var.</i> Souffrez qu'un chevalier vous venge par les armes. (1637 in-4<sup>o</sup>, 38 P., 39 et 44)</p>
+
+<p><a name="Footnote_398" id="Footnote_398" href="#FNanchor_398"><span class="label">[398]</span></a> <i>Var.</i> Ton avis importun m'ordonne du repos! (1637-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_399" id="Footnote_399" href="#FNanchor_399"><span class="label">[399]</span></a>
+<i>Var.</i> Par où sera jamais mon âme satisfaite,<br />
+Si je pleure ma perte et la main qui l'a faite?<br />
+Et que puis-je espérer qu'un tourment éternel. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_400" id="Footnote_400" href="#FNanchor_400"><span class="label">[400]</span></a> Les éditions de 1637 in-12, de 1638 P., de 1644 et de 1682 portent
+<i>du pouvoir</i>, pour <i>de pouvoir</i>: c'est sans doute une faute.</p>
+
+<p><a name="Footnote_401" id="Footnote_401" href="#FNanchor_401"><span class="label">[401]</span></a>
+<i>Var.</i> Mon c&oelig;ur prend son parti; mais contre leur effort,<br />
+Je sais que je suis fille, et que mon père est mort. (1637-56)<br />
+<i>Var.</i> Mon c&oelig;ur prend son parti; mais malgré leur effort. (1660)</p>
+
+<p><a name="Footnote_402" id="Footnote_402" href="#FNanchor_402"><span class="label">[402]</span></a> <i>Var.</i> Quoi! j'aurai vu mourir mon père entre mes bras. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_403" id="Footnote_403" href="#FNanchor_403"><span class="label">[403]</span></a> <i>Var.</i> Son sang criera vengeance, et je ne l'aurai pas<a name="FNanchor_403-a" id="FNanchor_403-a" href="#Footnote_403-a" class="fnanchor">[403-a]</a>! (1637-in-12, 38 et 44 in-4<sup>o</sup>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_403-a" id="Footnote_403-a" href="#FNanchor_403-a"><span class="label">[403-a]</span></a> Une confusion analogue entre <i>aura</i> et <i>orra</i> a eu lieu dans un passage de
+Malherbe. Voyez l'édition de M. Lalanne, tome I, p. 72.</p>
+
+<p><a name="Footnote_404" id="Footnote_404" href="#FNanchor_404"><span class="label">[404]</span></a> <i>Var.</i> Dans un lâche silence étouffe mon honneur! (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_405" id="Footnote_405" href="#FNanchor_405"><span class="label">[405]</span></a>
+<i>Var.</i> De conserver pour vous un homme incomparable,<br />
+Un amant si chéri: vous avez assez fait. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_406" id="Footnote_406" href="#FNanchor_406"><span class="label">[406]</span></a>
+<i>Var.</i> Soûlez-vous du plaisir de m'empêcher de vivre. (1637-44 in-4<sup>o</sup> et 48-56)<br />
+<i>Var.</i> Soûlez-vous du desir de m'empêcher de vivre. (1644 in-12)</p>
+
+<p><a name="Footnote_407" id="Footnote_407" href="#FNanchor_407"><span class="label">[407]</span></a>
+<i>Var.</i> De la main de ton père un coup irréparable<br />
+Déshonoroit du mien la vieillesse honorable. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_408" id="Footnote_408" href="#FNanchor_408"><span class="label">[408]</span></a> <i>Var.</i> J'ai pu douter encor si j'en prendrois vengeance. (1637-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_409" id="Footnote_409" href="#FNanchor_409"><span class="label">[409]</span></a> <i>Var.</i> J'ai retenu ma main, j'ai cru mon bras trop prompt. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_410" id="Footnote_410" href="#FNanchor_410"><span class="label">[410]</span></a> <i>Var.</i> Si je n'eusse opposé contre tous tes appas. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_411" id="Footnote_411" href="#FNanchor_411"><span class="label">[411]</span></a> <i>Var.</i> Qu'après m'avoir chéri quand je vivois sans blâme. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_412" id="Footnote_412" href="#FNanchor_412"><span class="label">[412]</span></a>
+<i>Var.</i> Je te le dis encore, et veux, tant que j'expire,<br />
+Sans cesse le penser et sans cesse le dire. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_413" id="Footnote_413" href="#FNanchor_413"><span class="label">[413]</span></a> On lit dans l'édition de 1660: «J'y fais ce que j'ai dû,» ce qui est sans
+doute une faute d'impression.</p>
+
+<p><a name="Footnote_414" id="Footnote_414" href="#FNanchor_414"><span class="label">[414]</span></a> <i>Var.</i> Je ne te puis blâmer d'avoir fui l'infamie. (1637-44 in-4<sup>o</sup> et 48-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_415" id="Footnote_415" href="#FNanchor_415"><span class="label">[415]</span></a>
+<i>Var.</i> Et pour mieux tourmenter mon esprit éperdu,<br />
+Avec tant de rigueur mon astre me domine,<br />
+Qu'il me faut travailler moi-même à ta ruine. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_416" id="Footnote_416" href="#FNanchor_416"><span class="label">[416]</span></a> <i>Var.</i> Je la dois attaquer, mais tu la dois défendre. (1648-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_417" id="Footnote_417" href="#FNanchor_417"><span class="label">[417]</span></a> <i>Var.</i> Elle éclate bien mieux en te laissant en vie. (1637-52 et 55)</p>
+
+<p><a name="Footnote_418" id="Footnote_418" href="#FNanchor_418"><span class="label">[418]</span></a> <i>Var.</i> Malgré des feux si beaux, qui rompent ma colère. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_419" id="Footnote_419" href="#FNanchor_419"><span class="label">[419]</span></a> <i>Var.</i> Mais comble de misères! (1637-44)</p>
+
+<p><a name="Footnote_420" id="Footnote_420" href="#FNanchor_420"><span class="label">[420]</span></a> L'édition de 1639 porte, par erreur, <i>espérance</i>, pour <i>apparence</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_421" id="Footnote_421" href="#FNanchor_421"><span class="label">[421]</span></a> <i>Var.</i> Si j'en obtiens l'effet, je te donne ma foi. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_422" id="Footnote_422" href="#FNanchor_422"><span class="label">[422]</span></a> <span class="smcap">DON DIÈGUE</span>, <i>seul.</i> (1637-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_423" id="Footnote_423" href="#FNanchor_423"><span class="label">[423]</span></a> <i>Var.</i> Si peu que mes vieux ans m'ont laissé de vigueur. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_424" id="Footnote_424" href="#FNanchor_424"><span class="label">[424]</span></a> <i>Var.</i> Se consomme sans fruit à chercher ce vainqueur. (1637-44)</p>
+
+<p><a name="Footnote_425" id="Footnote_425" href="#FNanchor_425"><span class="label">[425]</span></a> On lit <i>leur ombre</i>, pour <i>leur nombre</i>, dans l'édition de 1644 in-4<sup>o</sup>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_426" id="Footnote_426" href="#FNanchor_426"><span class="label">[426]</span></a> Par une erreur singulière, les éditions de 1660-64 portent:</p>
+
+<p class="left5">Rodrigue, enfin le ciel promet que je te voie!</p>
+
+<p><a name="Footnote_427" id="Footnote_427" href="#FNanchor_427"><span class="label">[427]</span></a> <i>Var.</i> <span class="smcap">DON RODR.</span> Hélas! c'est triomphant, mais avec peu de joie. (1638)</p>
+
+<p><a name="Footnote_428" id="Footnote_428" href="#FNanchor_428"><span class="label">[428]</span></a>
+<i>Var.</i> Où fut jadis l'affront que ton courage efface<a name="FNanchor_428-a" id="FNanchor_428-a" href="#Footnote_428-a" class="fnanchor">[428-a]</a>.<br />
+<span class="smcap">DON RODR.</span> L'honneur vous en est dû: les cieux me sont témoins<br />
+Qu'étant sorti de vous je ne pouvois pas moins.<br />
+Je me tiens trop heureux, et mon âme est ravie<a name="FNanchor_428-b" id="FNanchor_428-b" href="#Footnote_428-b" class="fnanchor">[428-b]</a>. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_428-a" id="Footnote_428-a" href="#FNanchor_428-a"><span class="label">[428-a]</span></a> Où fut l'indigne affront que ton courage efface. (1637 in-4<sup>o</sup> I.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_428-b" id="Footnote_428-b" href="#FNanchor_428-b"><span class="label">[428-b]</span></a> L'édition de 1644 in-4<sup>o</sup> porte: «et mon âme ravie.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_429" id="Footnote_429" href="#FNanchor_429"><span class="label">[429]</span></a> <i>Var.</i> Si j'ose satisfaire à moi-même après vous. (1637-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_430" id="Footnote_430" href="#FNanchor_430"><span class="label">[430]</span></a> <i>Var.</i> Porte encore plus haut le fruit de ta victoire. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_431" id="Footnote_431" href="#FNanchor_431"><span class="label">[431]</span></a> <i>Var.</i> Mais d'un si brave c&oelig;ur éloigne ces foiblesses. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_432" id="Footnote_432" href="#FNanchor_432"><span class="label">[432]</span></a> Les maximes de ce genre sur la facilité avec laquelle on remplace un
+amant ou une maîtresse sont fréquentes dans le théâtre de Corneille:</p>
+
+<p class="left5">En la mort d'un amant vous ne perdez qu'un homme,<br />
+Dont la perte est facile à réparer dans Rome.</p>
+
+<p class="i10">(<i>Horace</i>, acte IV, scène <span class="smcap">III</span>.)</p>
+
+<p class="left5">Vous trouverez dans Rome assez d'autres maîtresses.</p>
+
+<p class="i10">(<i>Polyeucte</i>, acte II, scène <span class="smcap">I</span>.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_433" id="Footnote_433" href="#FNanchor_433"><span class="label">[433]</span></a> <i>Var.</i> L'amour n'est qu'un plaisir, et l'honneur un devoir. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_434" id="Footnote_434" href="#FNanchor_434"><span class="label">[434]</span></a> <i>Var.</i> Vient surprendre la ville et piller la contrée. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_435" id="Footnote_435" href="#FNanchor_435"><span class="label">[435]</span></a> Il y a <i>amène</i> au singulier dans toutes les éditions publiées du vivant de
+Corneille. Celle de 1692 donne <i>amènent</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_436" id="Footnote_436" href="#FNanchor_436"><span class="label">[436]</span></a> <i>Var.</i> Qui sachant mon affront, touchés d'un même zèle. (1660)</p>
+
+<p><a name="Footnote_437" id="Footnote_437" href="#FNanchor_437"><span class="label">[437]</span></a>
+<i>Var.</i> Venoient m'offrir leur vie à venger ma querelle. (1637-44 in-4<sup>o</sup> et 48-56)<br />
+<i>Var.</i> Venoient m'offrir leur sang à venger ma querelle. (1644 in-12)</p>
+
+<p><a name="Footnote_438" id="Footnote_438" href="#FNanchor_438"><span class="label">[438]</span></a> <i>Var.</i> Pousse-la plus avant: force par ta vaillance. (1637-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_439" id="Footnote_439" href="#FNanchor_439"><span class="label">[439]</span></a> <i>Var.</i> La justice au pardon, et Chimène au silence. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_440" id="Footnote_440" href="#FNanchor_440"><span class="label">[440]</span></a> <i>Var.</i> Si tu l'aimes, apprends que retourner vainqueur. (1637-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_441" id="Footnote_441" href="#FNanchor_441"><span class="label">[441]</span></a> L'édition de 1682 porte, par erreur, <i>les louanges</i>, pour <i>ses louanges</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_442" id="Footnote_442" href="#FNanchor_442"><span class="label">[442]</span></a> <i>Var.</i> Qu'il daigne voir la main qui sauve sa province. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_443" id="Footnote_443" href="#FNanchor_443"><span class="label">[443]</span></a> <i>Var.</i> S'il a vaincu les rois, il a tué mon père. (1637 in-12)</p>
+
+<p><a name="Footnote_444" id="Footnote_444" href="#FNanchor_444"><span class="label">[444]</span></a> Toutes les éditions portent: <i>qu'ait produit</i>, sans accord.</p>
+
+<p><a name="Footnote_445" id="Footnote_445" href="#FNanchor_445"><span class="label">[445]</span></a> <i>Var.</i> Et combien que pour lui tout un peuple s'anime. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_446" id="Footnote_446" href="#FNanchor_446"><span class="label">[446]</span></a> <i>Voile</i> est au singulier dans les éditions antérieures à 1664.</p>
+
+<p><a name="Footnote_447" id="Footnote_447" href="#FNanchor_447"><span class="label">[447]</span></a> <i>Var.</i> Pompe où m'ensevelit sa première victoire. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_448" id="Footnote_448" href="#FNanchor_448"><span class="label">[448]</span></a> <i>Var.</i> Et lorsque mon amour prendra plus de pouvoir. (1637 in-12 et 44 in-4<sup>o</sup>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_449" id="Footnote_449" href="#FNanchor_449"><span class="label">[449]</span></a> <i>Var.</i> Le péril dont Rodrigue a su vous retirer. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_450" id="Footnote_450" href="#FNanchor_450"><span class="label">[450]</span></a> <i>Var.</i> A moi seule aujourd'hui permet encor les larmes. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_451" id="Footnote_451" href="#FNanchor_451"><span class="label">[451]</span></a>
+<i>Var.</i> J'accorde que chacun la vante avec justice. (1637 et 39-56)<br />
+<i>Var.</i> J'accorde que chacun le vante avec justice. (1638 P.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_452" id="Footnote_452" href="#FNanchor_452"><span class="label">[452]</span></a> «Cet <i>hier</i> fait voir que la pièce dure deux jours dans Corneille: l'unité
+de temps n'était pas encore une règle bien reconnue. Cependant, si la querelle
+du Comte et sa mort arrivent la veille au soir, et si le lendemain tout est fini à
+la même heure, l'unité de temps est observée. Les événements ne sont point
+aussi pressés qu'on l'a reproché à Corneille, et tout est assez vraisemblable.»
+(<i>Voltaire.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_453" id="Footnote_453" href="#FNanchor_453"><span class="label">[453]</span></a> <i>Var.</i> Ce qui fut bon alors ne l'est plus aujourd'hui. (1637-44)</p>
+
+<p><a name="Footnote_454" id="Footnote_454" href="#FNanchor_454"><span class="label">[454]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_136">136</a>, note 348.</p>
+
+<p><a name="Footnote_455" id="Footnote_455" href="#FNanchor_455"><span class="label">[455]</span></a>
+<i>Var.</i> Ses faits nous ont rendu ce qu'ils nous ont ôté,<br />
+Et ton père en lui seul se voit ressuscité. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_456" id="Footnote_456" href="#FNanchor_456"><span class="label">[456]</span></a>
+<i>Var.</i> Ah! Madame, souffrez qu'avecque liberté<br />
+Je pousse jusqu'au bout ma générosité.<br />
+Quoique mon c&oelig;ur pour lui contre moi s'intéresse. (1637-56)<br />
+<i>Var.</i> Ah! ce n'est pas à moi d'avoir cette bonté. (1660)</p>
+
+<p><a name="Footnote_457" id="Footnote_457" href="#FNanchor_457"><span class="label">[457]</span></a> <i>Var.</i> Il peut me refuser, mais je ne me puis taire. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_458" id="Footnote_458" href="#FNanchor_458"><span class="label">[458]</span></a> <i>Var.</i> Adieu: tu pourras seule y songer à loisir. (1637-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_459" id="Footnote_459" href="#FNanchor_459"><span class="label">[459]</span></a> <i>Var.</i> Mais deux rois, tes captifs, seront ta récompense. (1637 in-12 et 44)</p>
+
+<p><a name="Footnote_460" id="Footnote_460" href="#FNanchor_460"><span class="label">[460]</span></a> Voyez le <i>Lexique</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_461" id="Footnote_461" href="#FNanchor_461"><span class="label">[461]</span></a> <i>Var.</i> Qu'il devienne l'effroi de Grenade et Tolède. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_462" id="Footnote_462" href="#FNanchor_462"><span class="label">[462]</span></a> <i>Var.</i> D'un si foible service elle a fait trop de conte. (1637 in-12)</p>
+
+<p><a name="Footnote_463" id="Footnote_463" href="#FNanchor_463"><span class="label">[463]</span></a>
+<i>Var.</i> Et paroître à la cour eût hasardé ma tête,<br />
+Qu'à défendre l'État j'aimois bien mieux donner,<br />
+Qu'aux plaintes de Chimène ainsi l'abandonner. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_464" id="Footnote_464" href="#FNanchor_464"><span class="label">[464]</span></a> <i>Var.</i> J'excuse ta chaleur à venger une offense. (1638 L.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_465" id="Footnote_465" href="#FNanchor_465"><span class="label">[465]</span></a> <i>Var.</i> Tant, à nous voir marcher en si bon équipage. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_466" id="Footnote_466" href="#FNanchor_466"><span class="label">[466]</span></a>
+<i>Var.</i> Les plus épouvantés reprenoient le courage! (1638 L., 39 et 44 in-4<sup>o</sup>)<br />
+<i>Var.</i> Les plus épouvantés reprenoient du courage! (1644 in-12)</p>
+
+<p><a name="Footnote_467" id="Footnote_467" href="#FNanchor_467"><span class="label">[467]</span></a> <i>Var.</i> Et se tenant cachée, aide mon stratagème. (1637 in-12)</p>
+
+<p><a name="Footnote_468" id="Footnote_468" href="#FNanchor_468"><span class="label">[468]</span></a>
+<i>Var.</i> Enfin avec le flux nous fit voir trente voiles;<br />
+L'onde s'enfloit dessous, et d'un commun effort<br />
+Les Mores et la mer entrèrent dans le port. (1637-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_469" id="Footnote_469" href="#FNanchor_469"><span class="label">[469]</span></a> <i>Var.</i> Les nôtres, au signal, de nos vaisseaux répondent. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_470" id="Footnote_470" href="#FNanchor_470"><span class="label">[470]</span></a> <i>Var.</i> Rétablit leur désordre, et leur rend leur vertu. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_471" id="Footnote_471" href="#FNanchor_471"><span class="label">[471]</span></a> Sorte de cimeterres. Voyez le <i>Lexique</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_472" id="Footnote_472" href="#FNanchor_472"><span class="label">[472]</span></a>
+<i>Var.</i> Contre nous de pied ferme ils tirent les épées;<br />
+Des plus braves soldats les trames sont coupées<a name="FNanchor_472-a" id="FNanchor_472-a" href="#Footnote_472-a" class="fnanchor">[472-a]</a>. (1637-63)</p>
+
+<p><a name="Footnote_472-a" id="Footnote_472-a" href="#FNanchor_472-a"><span class="label">[472-a]</span></a> Jolly fait remarquer, dans l'avertissement de l'édition de 1738 (p. <span class="smcap">XX</span>),
+que les comédiens ont ici toujours adopté la variante de préférence au texte,
+sans doute afin d'éviter le mot <i>alfange</i>. Ils font encore de même aujourd'hui.</p>
+
+<p><a name="Footnote_473" id="Footnote_473" href="#FNanchor_473"><span class="label">[473]</span></a> <i>Var.</i> Sont les champs de carnage où triomphe la mort. (1644 in-4<sup>o</sup>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_474" id="Footnote_474" href="#FNanchor_474"><span class="label">[474]</span></a> <i>Var.</i> Furent ensevelis dans l'horreur des ténèbres. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_475" id="Footnote_475" href="#FNanchor_475"><span class="label">[475]</span></a>
+<i>Var.</i> Et n'en pus rien savoir jusques au point du jour.<br />
+Mais enfin sa clarté montra notre avantage:<br />
+Le More vit sa perte, et perdit le courage,<br />
+Et voyant un renfort qui nous vint secourir,<br />
+Changea l'ardeur de vaincre à la peur de mourir<a name="FNanchor_475-a" id="FNanchor_475-a" href="#Footnote_475-a" class="fnanchor">[475-a]</a>. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_475-a" id="Footnote_475-a" href="#FNanchor_475-a"><span class="label">[475-a]</span></a> Change l'ardeur de vaincre à la peur de mourir. (1637 in-12 et 44 in-4<sup>o</sup>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_476" id="Footnote_476" href="#FNanchor_476"><span class="label">[476]</span></a> Toutes les éditions portent <i>chables</i>, excepté celles de 1644 in-12 et de
+1660-64, qui donnent <i>câbles</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_477" id="Footnote_477" href="#FNanchor_477"><span class="label">[477]</span></a> <i>Var.</i> Nous laissent pour adieux des cris épouvantables. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_478" id="Footnote_478" href="#FNanchor_478"><span class="label">[478]</span></a>
+<i>Var.</i> Si leurs rois avec eux ont pu se retirer. (1637 et 39-56)<br />
+<i>Var.</i> Si les rois avec eux ont pu se retirer. (1638)</p>
+
+<p><a name="Footnote_479" id="Footnote_479" href="#FNanchor_479"><span class="label">[479]</span></a> <i>Var.</i> Ainsi leur devoir cède à la frayeur plus forte. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_480" id="Footnote_480" href="#FNanchor_480"><span class="label">[480]</span></a> <i>Var.</i> Le flux les apporta; le reflux les emporte. (1637 in-12 et 44 in-4<sup>o</sup>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_481" id="Footnote_481" href="#FNanchor_481"><span class="label">[481]</span></a> <i>Var.</i> Et quelque peu des leurs, tous chargés de nos coups. (1638)</p>
+
+<p><a name="Footnote_482" id="Footnote_482" href="#FNanchor_482"><span class="label">[482]</span></a> Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12 et de 1638 L.&mdash;Il
+se trouve quatre vers plus haut dans les éditions de 1638 P., de 1639
+et de 1644 in-4<sup>o</sup>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_483" id="Footnote_483" href="#FNanchor_483"><span class="label">[483]</span></a> <i>Var.</i> On me dit qu'elle l'aime, et je vais l'éprouver. (1637 in-12)</p>
+
+<p><a name="Footnote_484" id="Footnote_484" href="#FNanchor_484"><span class="label">[484]</span></a> <i>Var.</i> Contrefaites le triste. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_485" id="Footnote_485" href="#FNanchor_485"><span class="label">[485]</span></a> Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637-56.</p>
+
+<p><a name="Footnote_486" id="Footnote_486" href="#FNanchor_486"><span class="label">[486]</span></a> <i>Var.</i> Tu le posséderas, reprends ton allégresse. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_487" id="Footnote_487" href="#FNanchor_487"><span class="label">[487]</span></a> On lit <i>croyons</i>, pour <i>croyions</i>, dans les éditions de 1637-44 et de
+1652-56.</p>
+
+<p><a name="Footnote_488" id="Footnote_488" href="#FNanchor_488"><span class="label">[488]</span></a>
+<i>Var.</i> Ta tristesse, Chimène, a paru trop visible.<br />
+<span class="smcap">CHIM.</span> Eh bien! Sire, ajoutez ce comble à mes malheurs,<br />
+Nommez ma pâmoison l'effet de mes douleurs. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_489" id="Footnote_489" href="#FNanchor_489"><span class="label">[489]</span></a> <i>Var.</i> Dans leur sang épandu la justice étouffée. (1637, 39 et 48-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_490" id="Footnote_490" href="#FNanchor_490"><span class="label">[490]</span></a> <i>Var.</i> A tous vos chevaliers je demande sa tête. (1637 in-4<sup>o</sup>, 38 P., 39 et 44)</p>
+
+<p><a name="Footnote_491" id="Footnote_491" href="#FNanchor_491"><span class="label">[491]</span></a> <i>Var.</i> Et s'en sert d'un prétexte à ne paroître pas. (1637-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_492" id="Footnote_492" href="#FNanchor_492"><span class="label">[492]</span></a> <i>Var.</i> Sire, ôtez ces faveurs, qui terniroient sa gloire. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_493" id="Footnote_493" href="#FNanchor_493"><span class="label">[493]</span></a>
+<i>Var.</i> Il l'a fait en brave homme, et le doit soutenir. (1637 in-4<sup>o</sup>, 38-44 in-4<sup>o</sup> et 48-56)<br />
+<i>Var.</i> Il a fait en brave homme, et le doit soutenir. (1637 in-12 et 44 in-12)</p>
+
+<p><a name="Footnote_494" id="Footnote_494" href="#FNanchor_494"><span class="label">[494]</span></a> <i>Var.</i> De tous mes chevaliers feroit ses ennemis. (1637 in-4<sup>o</sup>, 38 P., 39 et 44)</p>
+
+<p><a name="Footnote_495" id="Footnote_495" href="#FNanchor_495"><span class="label">[495]</span></a> <i>Var.</i> Laissez un camp ouvert, où n'entrera personne. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_496" id="Footnote_496" href="#FNanchor_496"><span class="label">[496]</span></a> <i>Var.</i> Faites ouvrir le camp: vous voyez l'assaillant. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_497" id="Footnote_497" href="#FNanchor_497"><span class="label">[497]</span></a> «Je me suis toujours repenti d'avoir fait dire au Roi, dans <i>le Cid</i>, qu'il
+vouloit que Rodrigue se délassât une heure ou deux après la défaite des Maures
+avant que de combattre don Sanche: je l'avois fait pour montrer que la pièce
+étoit dans les vingt-quatre heures; et cela n'a servi qu'à avertir les spectateurs
+de la contrainte avec laquelle je l'y ai réduite.» (<i>Discours de la tragédie</i>,
+tome I, p. 96.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_498" id="Footnote_498" href="#FNanchor_498"><span class="label">[498]</span></a> Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12, de 1638 et
+de 1644 in-12.</p>
+
+<p><a name="Footnote_499" id="Footnote_499" href="#FNanchor_499"><span class="label">[499]</span></a> <i>Var.</i> Quel qu'il soit, même prix est acquis à sa peine. (1637-64)</p>
+
+<p><a name="Footnote_500" id="Footnote_500" href="#FNanchor_500"><span class="label">[500]</span></a> <i>Var.</i> Sire, c'est me donner une trop dure loi. (1637-44)</p>
+
+<p><a name="Footnote_501" id="Footnote_501" href="#FNanchor_501"><span class="label">[501]</span></a> <i>Var.</i> <span class="smcap">CHIMÈNE</span>, <span class="smcap">DON RODRIGUE</span>. (1638 P.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_502" id="Footnote_502" href="#FNanchor_502"><span class="label">[502]</span></a> <i>Var.</i> Avant ce coup mortel, dire un dernier adieu. (1644 in-4<sup>o</sup>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_503" id="Footnote_503" href="#FNanchor_503"><span class="label">[503]</span></a>
+<i>Var.</i> Mon amour vous le doit, et mon c&oelig;ur qui soupire<br />
+N'ose sans votre aveu sortir de votre empire.<br />
+[<span class="smcap">CHIM.</span> Tu vas mourir!] <span class="smcap">DON RODR.</span> J'y cours, et le Comte est vengé,<br />
+Aussitôt que de vous j'en aurai le congé. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_504" id="Footnote_504" href="#FNanchor_504"><span class="label">[504]</span></a> <i>Var.</i> Mais défendant mon roi, son peuple et le pays. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_505" id="Footnote_505" href="#FNanchor_505"><span class="label">[505]</span></a> <i>Var.</i> Je lui vais présenter mon estomac ouvert. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_506" id="Footnote_506" href="#FNanchor_506"><span class="label">[506]</span></a> <i>Var.</i> L'honneur te fut plus cher que je ne te suis chère. (1637-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_507" id="Footnote_507" href="#FNanchor_507"><span class="label">[507]</span></a>
+<i>Var.</i> Puisqu'il trempa tes mains dans le sang de mon père,<br />
+Et te fit renoncer, malgré ta passion. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_508" id="Footnote_508" href="#FNanchor_508"><span class="label">[508]</span></a> <i>Var.</i> Non, sans vouloir mourir, laisse-moi te poursuivre. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_509" id="Footnote_509" href="#FNanchor_509"><span class="label">[509]</span></a>
+<i>Var.</i> Mon honneur appuyé sur de si grands effets<br />
+Contre un autre ennemi n'a plus à se défendre. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_510" id="Footnote_510" href="#FNanchor_510"><span class="label">[510]</span></a> <i>Var.</i> Quand mon honneur y va, rien ne m'est précieux. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_511" id="Footnote_511" href="#FNanchor_511"><span class="label">[511]</span></a> Le mot est écrit ainsi dans les éditions de 1637-64; celles de 1668 et
+de 1682 ont <i>veuillez</i> sans <i>i</i>; celle de 1692 donne <i>vouliez</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_512" id="Footnote_512" href="#FNanchor_512"><span class="label">[512]</span></a> <i>Var.</i> Préférant, en dépit de son âme ravie. (1637 in-4<sup>o</sup> I.,37 in-12 et 38)</p>
+
+<p><a name="Footnote_513" id="Footnote_513" href="#FNanchor_513"><span class="label">[513]</span></a> <i>Var.</i> Qui me livre à l'objet de mon aversion. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_514" id="Footnote_514" href="#FNanchor_514"><span class="label">[514]</span></a> <i>Var.</i> Et si jamais l'amour échauffa tes esprits. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_515" id="Footnote_515" href="#FNanchor_515"><span class="label">[515]</span></a> Dans les éditions de 1637-60 et dans celle de 1692: <span class="smcap">DON RODRIGUE</span>, <i>seul</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_516" id="Footnote_516" href="#FNanchor_516"><span class="label">[516]</span></a> <i>Var.</i> Contre ce fier tyran fait rebeller mes v&oelig;ux? (1637-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_517" id="Footnote_517" href="#FNanchor_517"><span class="label">[517]</span></a> <i>Var.</i> S'il ne peut obtenir dessus mon sentiment. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_518" id="Footnote_518" href="#FNanchor_518"><span class="label">[518]</span></a> <i>Var.</i> Mais ma honte m'abuse, et ma raison s'étonne. (1637-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_519" id="Footnote_519" href="#FNanchor_519"><span class="label">[519]</span></a> <i>Var.</i> Marque-t-il pas déjà sur qui tu dois régner? (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_520" id="Footnote_520" href="#FNanchor_520"><span class="label">[520]</span></a> <i>Var.</i> Entre eux un père mort sème si peu de haine. (1637-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_521" id="Footnote_521" href="#FNanchor_521"><span class="label">[521]</span></a>
+<i>Var.</i><span class="i8">Vous témoigner, Madame,</span><br />
+L'aise que je ressens du repos de votre âme. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_522" id="Footnote_522" href="#FNanchor_522"><span class="label">[522]</span></a> <i>Var.</i> Oh! qu'il s'en faut encor! (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_523" id="Footnote_523" href="#FNanchor_523"><span class="label">[523]</span></a> <i>Var.</i> Elle ne choisit point de ces mains généreuses. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_524" id="Footnote_524" href="#FNanchor_524"><span class="label">[524]</span></a>
+<i>Var.</i> Don Sanche lui suffit: c'est la première fois<br />
+Que ce jeune seigneur endosse<a name="FNanchor_524-a" id="FNanchor_524-a" href="#Footnote_524-a" class="fnanchor">[524-a]</a> le harnois. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_524-a" id="Footnote_524-a" href="#FNanchor_524-a"><span class="label">[524-a]</span></a> L'édition de 1644 in-12 porte <i>endossa</i>, pour <i>endosse</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_525" id="Footnote_525" href="#FNanchor_525"><span class="label">[525]</span></a> <i>Var.</i> Un tel choix et si prompt vous doit bien faire voir. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_526" id="Footnote_526" href="#FNanchor_526"><span class="label">[526]</span></a>
+<i>Var.</i> Et livrant à Rodrigue une victoire aisée,<br />
+Puisse l'autoriser à paroître apaisée. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_527" id="Footnote_527" href="#FNanchor_527"><span class="label">[527]</span></a> <i>Var.</i> A vous ressouvenir de qui vous êtes née. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_528" id="Footnote_528" href="#FNanchor_528"><span class="label">[528]</span></a> <i>Var.</i> Une ardeur bien plus digne à présent me consomme. (1637-44)</p>
+
+<p><a name="Footnote_529" id="Footnote_529" href="#FNanchor_529"><span class="label">[529]</span></a> <i>Var.</i> Et mes plus doux souhaits sont pleins d'un repentir. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_530" id="Footnote_530" href="#FNanchor_530"><span class="label">[530]</span></a> <i>Var.</i> Quoi! l'objet de ma haine ou bien de ma colère! (1637-64)</p>
+
+<p><a name="Footnote_531" id="Footnote_531" href="#FNanchor_531"><span class="label">[531]</span></a>
+<i>Var.</i> Non, non, il vaut bien mieux que sa rare vaillance,<br />
+Lui gagnant un laurier, vous impose silence. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_532" id="Footnote_532" href="#FNanchor_532"><span class="label">[532]</span></a>
+<i>Var.</i> Et le ciel, ennuyé de vous être si doux,<br />
+Vous lairra, par sa mort, don Sanche pour époux. (1637-44)<br />
+<i>Var.</i> Et nous verrons le ciel, mû d'un juste courroux. (1648-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_533" id="Footnote_533" href="#FNanchor_533"><span class="label">[533]</span></a> <i>Var.</i> Ne les redouble point par ce funeste augure. (1637-68)</p>
+
+<p><a name="Footnote_534" id="Footnote_534" href="#FNanchor_534"><span class="label">[534]</span></a> <i>Var.</i> Madame, à vos genoux j'apporte cette épée. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_535" id="Footnote_535" href="#FNanchor_535"><span class="label">[535]</span></a> Cette scène semble avoir fourni à Racine l'idée de l'admirable dialogue
+d'Oreste et d'Hermione dans <i>Andromaque</i> (acte V, scène <span class="smcap">III</span>).</p>
+
+<p><a name="Footnote_536" id="Footnote_536" href="#FNanchor_536"><span class="label">[536]</span></a>
+<i>Var.</i> [N'eût jamais succombé sous un tel assaillant.]<br />
+<span class="smcap">ELV.</span> Mais, Madame, écoutez. <span class="smcap">CHIM.</span> Que veux-tu que j'écoute?<br />
+Après ce que je vois puis-je être encore en doute?<br />
+J'obtiens pour mon malheur ce que j'ai demandé,<br />
+Et ma juste poursuite a trop bien succédé.<br />
+Pardonne, cher amant, à sa rigueur sanglante;<br />
+Songe que je sais fille aussi bien comme amante:<br />
+Si j'ai vengé mon père aux dépens de ton sang,<br />
+Du mien pour te venger j'épuiserai mon flanc;<br />
+Mon âme désormais n'a rien qui la retienne;<br />
+Elle ira recevoir ce pardon de la tienne.<br />
+Et toi qui me prétends acquérir par sa mort,<br />
+Ministre déloyal de mon rigoureux sort,<br />
+[N'espère rien de moi, tu ne m'as point servie.] (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_537" id="Footnote_537" href="#FNanchor_537"><span class="label">[537]</span></a>
+<i>Var.</i> [Tu peindras son malheur, mon crime et ta vaillance?]<br />
+Qu'à tes yeux ce récit tranche mes tristes jours?<br />
+Va, va, je mourrai bien sans ce cruel secours<a name="FNanchor_537-a" id="FNanchor_537-a" href="#Footnote_537-a" class="fnanchor">[537-a]</a>;<br />
+Abandonne mon âme au mal qui la possède:<br />
+Pour venger mon amant, je ne veux point qu'on m'aide<a name="FNanchor_537-b" id="FNanchor_537-b" href="#Footnote_537-b" class="fnanchor">[537-b]</a>. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_537-a" id="Footnote_537-a" href="#FNanchor_537-a"><span class="label">[537-a]</span></a> Va, va, je mourrai bien sans ton cruel secours. (1644 in-12)</p>
+
+<p><a name="Footnote_537-b" id="Footnote_537-b" href="#FNanchor_537-b"><span class="label">[537-b]</span></a> Ce vers termine la scène dans les éditions indiquées.</p>
+
+<p><a name="Footnote_538" id="Footnote_538" href="#FNanchor_538"><span class="label">[538]</span></a>
+<i>Var.</i> J'aimois, vous l'avez su; mais pour venger un père. (1637-44 in-4<sup>o</sup>)<br />
+<i>Var.</i> J'aimois, vous le savez; mais pour venger un père. (1644 in-12)</p>
+
+<p><a name="Footnote_539" id="Footnote_539" href="#FNanchor_539"><span class="label">[539]</span></a> Les éditions de 1637 I., de 1638 P., de 1639 et de 1644 in-4<sup>o</sup> portent
+par erreur <i>prescrire</i>, pour <i>proscrire</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_540" id="Footnote_540" href="#FNanchor_540"><span class="label">[540]</span></a>
+<i>Var.</i> D'avouer par sa bouche une amour légitime. (1637 P., 37 in-12 et 38)<br />
+&mdash;L'édition de 1644 porte <i>un amant</i>, pour <i>un amour</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_541" id="Footnote_541" href="#FNanchor_541"><span class="label">[541]</span></a> <i>Var.</i> Offrir à ses genoux ta vie et ton épée. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_542" id="Footnote_542" href="#FNanchor_542"><span class="label">[542]</span></a> <i>Var.</i> Une louable honte enfin t'en sollicite. (1637, 38 P., 39 et 44)</p>
+
+<p><a name="Footnote_543" id="Footnote_543" href="#FNanchor_543"><span class="label">[543]</span></a> <i>Var.</i> <span class="smcap">SCÈNE DERNIÈRE.</span> (1644 in-12)</p>
+
+<p><a name="Footnote_544" id="Footnote_544" href="#FNanchor_544"><span class="label">[544]</span></a> <i>Var.</i> Prenez une vengeance à toute autre impossible. (1637 in-12)</p>
+
+<p><a name="Footnote_545" id="Footnote_545" href="#FNanchor_545"><span class="label">[545]</span></a> <i>Var.</i> Et dites quelquefois, en songeant à mon sort. (1637-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_546" id="Footnote_546" href="#FNanchor_546"><span class="label">[546]</span></a>
+<i>Var.</i> Mon amour a paru, je ne m'en puis dédire. (1637-56)<br />
+<i>Var.</i> Je vous en ai trop dit pour oser m'en dédire. (1660)</p>
+
+<p><a name="Footnote_547" id="Footnote_547" href="#FNanchor_547"><span class="label">[547]</span></a> <i>Var.</i> Et vous êtes mon roi, je vous dois obéir. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_548" id="Footnote_548" href="#FNanchor_548"><span class="label">[548]</span></a>
+<i>Var.</i> Sire, quelle apparence, à ce triste hyménée,<br />
+Qu'un même jour commence et finisse mon deuil<a name="FNanchor_548-a" id="FNanchor_548-a" href="#Footnote_548-a" class="fnanchor">[548-a]</a>,<br />
+Mette en mon lit Rodrigue et mon père au cercueil?<br />
+C'est trop d'intelligence avec son homicide,<br />
+Vers ses mânes sacrés c'est me rendre perfide,<br />
+Et souiller mon honneur d'un reproche éternel. (1637-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_548-a" id="Footnote_548-a" href="#FNanchor_548-a"><span class="label">[548-a]</span></a> Les éditions de 1638 P., 39, 44, 48 et 56 écrivent <i>dueil</i>. Voyez le <i>Lexique</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_549" id="Footnote_549" href="#FNanchor_549"><span class="label">[549]</span></a> Les deux éditions de 1638 portent <i>ta victoire</i>, pour <i>sa victoire</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_550" id="Footnote_550" href="#FNanchor_550"><span class="label">[550]</span></a>
+<i>Var.</i> A ce seul nom de Cid ils trembleront d'effroi. (1637 in-4<sup>o</sup> et 39-56)<br />
+<i>Var.</i> A ce seul nom de Cid ils tomberont d'effroi. (1637 in-12 et 38)</p>
+
+<p><a name="Footnote_551" id="Footnote_551" href="#FNanchor_551"><span class="label">[551]</span></a> L'édition de 1637 in-12 donne <i>contre moi</i>, au lieu de <i>contre toi</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_552" id="Footnote_552" href="#FNanchor_552"><span class="label">[552]</span></a> Les éditions de cette pièce sont nombreuses. Les premières remontent
+à 1621 (dans la première partie des <i>Comedias</i> de Guillem de Castro, <i>Valencia</i>,
+<i>Felipe Mey</i>), peut-être à 1618 (Valence, même imprimeur, mais cette date est
+douteuse). L'édition séparée dont nous nous sommes servi pour les citations
+espagnoles de l'<i>Appendice</i> est de 1796 (<i>Valencia, en la Imprenta de J. y T. de
+Orga</i>), in-4<sup>o</sup>, très-correcte. Le texte lu par Corneille devait contenir des incorrections
+et quelques légères variantes antérieures à une révision.</p>
+
+<p><a name="Footnote_553" id="Footnote_553" href="#FNanchor_553"><span class="label">[553]</span></a> Les <i>Observations</i> de Scudéry contiennent une liste de rapprochements
+entre Guillem de Castro et Corneille, dressée avec l'intention avouée d'établir
+que notre poëte doit tout à son modèle espagnol. Loin de dissimuler ses
+emprunts, Corneille prit soin, dans ses éditions de 1648, 1652, 1656 (voyez
+p. <a href="#Page_87">87</a>, note 209, et p. <a href="#Page_103">103</a>), de compléter le travail de Scudéry, fit imprimer en
+caractères italiques tous ceux de ses vers qu'il regardait comme de véritables
+imitations, et plaça en note au bas des pages le texte espagnol. Par malheur,
+l'exiguïté de l'espace réservé à ces notes, le morcellement des citations, la
+mauvaise impression que Corneille devait avoir sous les yeux, l'inexpérience
+de ses propres imprimeurs, ont introduit dans ce travail une foule d'erreurs
+de tous genres; il importait de les corriger, d'adopter une orthographe plus
+uniforme et de motiver, quand ils en valaient la peine, les changements rendus
+nécessaires par tant d'incorrections et de négligences. M. Viguier, à qui
+nous devons déjà la traduction des romances espagnols placés par Corneille à
+la suite de son <i>Avertissement</i>, a bien voulu s'offrir, comme lecteur curieux, et
+nous ajouterons très-fin et très-habile appréciateur, de Corneille et du théâtre
+espagnol, à nous seconder dans cette tâche délicate. Ce n'est là du reste que
+la moindre des obligations que nous lui avons. On en jugera en lisant l'examen
+comparatif des <i>Mocedades del Cid</i>, qui forme la deuxième section de cet <i>Appendice</i>,
+et qu'il a entrepris tout exprès pour en enrichir cette édition.</p>
+
+<p><a name="Footnote_554" id="Footnote_554" href="#FNanchor_554"><span class="label">[554]</span></a> Voyez plus loin, p. <a href="#Page_216">216</a>, note 576.</p>
+
+<p><a name="Footnote_555" id="Footnote_555" href="#FNanchor_555"><span class="label">[555]</span></a> La seconde partie est un autre drame historique, tout à fait distinct, qui
+n'appartient plus précisément à la <i>jeunesse</i> du Cid; <i>Mocedades</i> serait tout
+aussi bien traduit par <i>les Prouesses</i> du Cid. Le théâtre espagnol possède des
+<i>Mocedades de Roldan</i> (Roland), <i>de Bernardo del Carpio</i>, etc.</p>
+
+<p><a name="Footnote_556" id="Footnote_556" href="#FNanchor_556"><span class="label">[556]</span></a> On sait que les trois <i>Journées</i> de ces drames sont de longs actes, non
+partagés en scènes à notre manière.</p>
+
+<p><a name="Footnote_557" id="Footnote_557" href="#FNanchor_557"><span class="label">[557]</span></a> Acte II, scène <span class="smcap">VIII</span>, vers 706-708. Dans les premières éditions (1637-56),
+au lieu de <i>le Comte</i>, on lit au dernier vers: <i>l'Orgueil</i>, souvenir du surnom de
+<i>Lozano</i> qu'avait le comte de Gormas.</p>
+
+<p><a name="Footnote_558" id="Footnote_558" href="#FNanchor_558"><span class="label">[558]</span></a> Acte I, scène <span class="smcap">III</span>, vers 177 et suivants.</p>
+
+<p><a name="Footnote_559" id="Footnote_559" href="#FNanchor_559"><span class="label">[559]</span></a> Acte I, scène <span class="smcap">III</span>, vers 225.</p>
+
+<p><a name="Footnote_560" id="Footnote_560" href="#FNanchor_560"><span class="label">[560]</span></a> Plusieurs des plus anciennes éditions n'ont pas même cette indication<br />
+trop courte: <span class="smcap">DON DIÈGUE</span>, <i>mettant l'épée à la main</i> ou <i>Ils mettent l'épée à la<br />
+main</i> (voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_117">117</a> et la note 293); le lecteur n'est mis sur la voie<br />
+que par ces mots: <i>Ton épée est à moi</i>.... et plus loin, à la fin de la scène,<br />
+par ce vers (supprimé à partir de 1660, voyez la note 295 de la p. 118):</p>
+
+<p class="left5">«Et mes yeux à ma main reprochent <i>ta défaite</i>.»</p>
+
+<p>On peut remarquer du reste que ce <i>duel</i>, qui n'est pas dans Castro, eût été
+une impossibilité de plus pour Corneille, s'il eût dû avoir lieu <i>devant
+le Roi</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_561" id="Footnote_561" href="#FNanchor_561"><span class="label">[561]</span></a> Acte I, scène <span class="smcap">IV</span>, vers 251 et suivants.</p>
+
+<p><a name="Footnote_562" id="Footnote_562" href="#FNanchor_562"><span class="label">[562]</span></a> Acte I, scène <span class="smcap">III</span>, vers 227 et 228.</p>
+
+<p><a name="Footnote_563" id="Footnote_563" href="#FNanchor_563"><span class="label">[563]</span></a> Dans Corneille, Rodrigue est fils unique:</p>
+
+<p>«Vous n'avez qu'une fille, et moi <i>je n'ai qu'un fils</i>.»</p>
+
+<p class="i8">(Acte I, scène <span class="smcap">III</span>, vers 167.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_564" id="Footnote_564" href="#FNanchor_564"><span class="label">[564]</span></a> Acte I, scène <span class="smcap">IV</span>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_565" id="Footnote_565" href="#FNanchor_565"><span class="label">[565]</span></a>
+«Et <i>ce fer que mon bras ne peut plus soutenir</i>,<br />
+Je le remets au tien pour venger et punir.»</p>
+
+<p class="i8">(Acte I, scène <span class="smcap">V</span>, vers 271 et 272.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_566" id="Footnote_566" href="#FNanchor_566"><span class="label">[566]</span></a> Voyez dans la première section de l'<i>Appendice</i>, p. <a href="#Page_200">200</a>, la citation relative
+aux vers 262 et suivants.</p>
+
+<p><a name="Footnote_567" id="Footnote_567" href="#FNanchor_567"><span class="label">[567]</span></a> Nous n'examinons ce poëte que comparativement à Corneille, et nous
+craindrions de faire une digression en remarquant que la tradition, à laquelle
+il obéit tout en choisissant, a dû lui causer aussi quelque embarras. Il y a dans
+ces légendes, tant de fois remaniées, bien des tons divers, selon le caractère plus
+ou moins rude des siècles qui les ont traitées successivement. Les détails de
+chevalerie et de cour, et d'autres encore, risquaient de faire dissonance et anachronisme
+avec des données plus anciennes et toujours accréditées. Un censeur
+<i>espagnol</i> qui aurait critiqué à ce point de vue Guillem de Castro aurait eu
+gain de cause. Il est curieux de remarquer que deux traditions contraires font
+de Rodrigue l'<i>aîné</i> ou le <i>plus jeune</i> des trois frères. Si le poëte Castro a eu
+de bonnes raisons pour faire de Rodrigue l'aîné, il faut convenir qu'il a rendu
+par là peu naturelle la conduite de don Diègue qui s'adresse d'abord à deux
+adolescents pour savoir s'il en fera ses champions contre Gormas. Un examen
+attentif ferait voir qu'en se résignant à cette faute, le poëte l'a fort bien sentie.</p>
+
+<p><a name="Footnote_568" id="Footnote_568" href="#FNanchor_568"><span class="label">[568]</span></a> Acte I, scène <span class="smcap">V</span>, vers 286.</p>
+
+<p><a name="Footnote_569" id="Footnote_569" href="#FNanchor_569"><span class="label">[569]</span></a> Acte I, scène <span class="smcap">IV</span>, vers 260.</p>
+
+<p><a name="Footnote_570" id="Footnote_570" href="#FNanchor_570"><span class="label">[570]</span></a> Acte I, scène <span class="smcap">V</span>, vers 282.</p>
+
+<p><a name="Footnote_571" id="Footnote_571" href="#FNanchor_571"><span class="label">[571]</span></a> Acte I, scène <span class="smcap">VI</span>, vers 291.</p>
+
+<p><a name="Footnote_572" id="Footnote_572" href="#FNanchor_572"><span class="label">[572]</span></a> Acte II, scène <span class="smcap">II</span>, vers 406.</p>
+
+<p><a name="Footnote_573" id="Footnote_573" href="#FNanchor_573"><span class="label">[573]</span></a> Ceci est moins juste. Arias est parent de don Diègue, et de son parti;
+mais Corneille préfère le nom le plus sonore, et un moindre nombre de personnages.</p>
+
+<p><a name="Footnote_574" id="Footnote_574" href="#FNanchor_574"><span class="label">[574]</span></a> Voyez la Notice du <i>Cid</i>, p. <a href="#Page_17">17</a> et <a href="#Page_18">18</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_575" id="Footnote_575" href="#FNanchor_575"><span class="label">[575]</span></a> Acte II, scène <span class="smcap">I</span>, vers 382.</p>
+
+<p><a name="Footnote_576" id="Footnote_576" href="#FNanchor_576"><span class="label">[576]</span></a> <i>Que está allí</i>, mots qui, dans la citation de Corneille (voyez ci-dessus,
+p. <a href="#Page_201">201</a>, vers 398), ne laissent pas d'être un peu embarrassants pour le lecteur.</p>
+
+<p><a name="Footnote_577" id="Footnote_577" href="#FNanchor_577"><span class="label">[577]</span></a> Plus motivé par la situation que dans Corneille.</p>
+
+<p><a name="Footnote_578" id="Footnote_578" href="#FNanchor_578"><span class="label">[578]</span></a> Par la colère:</p>
+
+<p class="left5">Y que es sangre suya y mia<br />
+la que yo tengo en los ojos,<br />
+sabes?</p>
+
+<p>&mdash;Voir l'interprétation détournée volontairement sans doute par Corneille,
+vers 401 et 402, le sang porté aux yeux par la colère tenant à une locution
+tout espagnole.</p>
+
+<p><a name="Footnote_579" id="Footnote_579" href="#FNanchor_579"><span class="label">[579]</span></a> C'est le vrai sens, plutôt que la réplique: <i>Que m'importe</i> (vers 402)?</p>
+
+<p class="left5">Y el saberlo (acorta&mdash;razones) qué ha de importar?</p>
+
+<p><a name="Footnote_580" id="Footnote_580" href="#FNanchor_580"><span class="label">[580]</span></a> Donnons cet exemple, entre tant d'autres, de la singulière rapidité d'expression
+si goûtée des Espagnols, qui resterait obscure si elle n'était un peu
+paraphrasée dans la traduction:</p>
+
+<p class="left5">Hijo, hijo, con mi voz<br />
+te envio ardiendo mi afrenta.</p>
+
+<p><a name="Footnote_581" id="Footnote_581" href="#FNanchor_581"><span class="label">[581]</span></a> Acte II, scène <span class="smcap">VIII</span>, vers 668-670.</p>
+
+<p><a name="Footnote_582" id="Footnote_582" href="#FNanchor_582"><span class="label">[582]</span></a> Acte II, scène <span class="smcap">VIII</span>, vers 676.</p>
+
+<p><a name="Footnote_583" id="Footnote_583" href="#FNanchor_583"><span class="label">[583]</span></a> <i>Ibidem</i>, vers 693-696.</p>
+
+<p><a name="Footnote_584" id="Footnote_584" href="#FNanchor_584"><span class="label">[584]</span></a> Ici un faux sens est donné par l'intelligent traducteur la Beaumelle,
+d'après une édition fautive, qui devait être aussi celle de Corneille: «Et dût
+l'<i>État</i> perdre <i>ses plus précieux appuis</i>....» Il lisait probablement, ainsi que
+Corneille: «y aunque el <i>Reyno</i>....»</p>
+
+<p><a name="Footnote_585" id="Footnote_585" href="#FNanchor_585"><span class="label">[585]</span></a> Acte II, scène <span class="smcap">VIII</span>, vers 697.</p>
+
+<p><a name="Footnote_586" id="Footnote_586" href="#FNanchor_586"><span class="label">[586]</span></a> Acte II, scène <span class="smcap">VIII</span>, vers 732.</p>
+
+<p><a name="Footnote_587" id="Footnote_587" href="#FNanchor_587"><span class="label">[587]</span></a> <i>Ibidem</i>, vers 736.</p>
+
+<p><a name="Footnote_588" id="Footnote_588" href="#FNanchor_588"><span class="label">[588]</span></a> Acte III, scène <span class="smcap">I</span>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_589" id="Footnote_589" href="#FNanchor_589"><span class="label">[589]</span></a> Acte III, scène <span class="smcap">III</span>, vers 846-848.</p>
+
+<p><a name="Footnote_590" id="Footnote_590" href="#FNanchor_590"><span class="label">[590]</span></a> Ceci est la fin du couplet de <i>quatre</i> vers, qui est suivi périodiquement
+dans ce système d'un couplet de <i>cinq</i> vers, dont l'un est de trois ou quatre syllabes;
+le couplet de cinq vers commence ici à <i>Seguiréle</i>. La réponse de Chimène
+est interrompue par Rodrigue, qui vient s'agenouiller devant elle, et lui
+demander la mort.</p>
+
+<p><a name="Footnote_591" id="Footnote_591" href="#FNanchor_591"><span class="label">[591]</span></a> Acte III, scène <span class="smcap">IV</span>, vers 972.</p>
+
+<p><a name="Footnote_592" id="Footnote_592" href="#FNanchor_592"><span class="label">[592]</span></a> <i>Ibidem</i>, vers 858.</p>
+
+<p><a name="Footnote_593" id="Footnote_593" href="#FNanchor_593"><span class="label">[593]</span></a> Texte difficile:</p>
+
+<p class="left5"><span class="i2">Pasa el mismo corazon,</span><br />
+que pienso que está en tu pecho</p>
+
+<p><a name="Footnote_594" id="Footnote_594" href="#FNanchor_594"><span class="label">[594]</span></a> Le mot <i>canas</i>, «cheveux blancs,» était noblement rendu par <i>vieillesse
+honorable</i>, dans cette leçon des premières éditions: <i>De la main de ton
+père</i><a name="FNanchor_594-a" id="FNanchor_594-a" href="#Footnote_594-a" class="fnanchor">[594-a]</a>, etc., que Corneille a changée, à regret sans doute, à partir de 1660.</p>
+
+<p><a name="Footnote_594-a" id="Footnote_594-a" href="#FNanchor_594-a"><span class="label">[594-a]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_154">154</a>, la variante des vers 873 et 874.</p>
+
+<p><a name="Footnote_595" id="Footnote_595" href="#FNanchor_595"><span class="label">[595]</span></a> Qu'on veuille bien nous pardonner ces rimes, qui seraient un essai fort
+puéril, si elles n'étaient destinées à donner quelque idée du mètre employé
+dans cette scène, alternativement avec les quatrains rimés.</p>
+
+<p><a name="Footnote_596" id="Footnote_596" href="#FNanchor_596"><span class="label">[596]</span></a> C'est ce dont le texte n'avertit point. Cette parenthèse est duc à la Beaumelle;
+le cri: «Que vois-je?» n'a sans elle aucun sens. Corneille n'a pas trouvé
+cette indication de scène, ce mouvement de Rodrigue revenant sans doute
+sur ses pas; mais il a aussi mis beaucoup de larmes dans cette séparation, qui
+<i>alors</i> en faisait tant couler, en cette première jeunesse de nos émotions théâtrales.
+Les deux phrases entrecoupées qui précèdent n'ont tout leur sens qu'accompagnées
+de sanglots.</p>
+
+<p><a name="Footnote_597" id="Footnote_597" href="#FNanchor_597"><span class="label">[597]</span></a> Acte III, scène <span class="smcap">IV</span>, vers 852.</p>
+
+<p><a name="Footnote_598" id="Footnote_598" href="#FNanchor_598"><span class="label">[598]</span></a> <i>Ibidem</i>, vers 856 et 857.</p>
+
+<p><a name="Footnote_599" id="Footnote_599" href="#FNanchor_599"><span class="label">[599]</span></a> Acte III, scène <span class="smcap">IV</span>, vers 869-874. La fin, depuis: «De la main de ton
+père,» se lit dans les éditions de 1637 à 1656. L'avant-dernier vers, meilleur
+que celui qui l'a remplacé à partir de 1660, se rattache enfin au texte cité
+par Corneille: malheureusement le vers suivant aura paru faible par l'antithèse
+des mots <i>déshonoroit</i> et <i>honorable</i>: c'est la remarque d'un habile critique
+(M. Géruzez, <i>Théâtre choisi de Corneille</i>, p. 59).</p>
+
+<p><a name="Footnote_600" id="Footnote_600" href="#FNanchor_600"><span class="label">[600]</span></a> Acte III, scène <span class="smcap">IV</span>, vers 879.</p>
+
+<p><a name="Footnote_601" id="Footnote_601" href="#FNanchor_601"><span class="label">[601]</span></a> <i>Ibidem</i>, vers 917 et suivants.</p>
+
+<p><a name="Footnote_602" id="Footnote_602" href="#FNanchor_602"><span class="label">[602]</span></a> <i>Ibidem</i>, vers 921 et 922.</p>
+
+<p><a name="Footnote_603" id="Footnote_603" href="#FNanchor_603"><span class="label">[603]</span></a> <i>Ibidem</i>, vers 927 et 871.</p>
+
+<p><a name="Footnote_604" id="Footnote_604" href="#FNanchor_604"><span class="label">[604]</span></a> Corneille, dans l'<i>Examen</i> du <i>Cid</i> (voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_94">94</a> et <a href="#Page_95">95</a>), fait sur
+cette scène et sur la première du cinquième acte, qui en est comme une variation,
+des réflexions candides et sages dont nous recommandons la lecture.</p>
+
+<p><a name="Footnote_605" id="Footnote_605" href="#FNanchor_605"><span class="label">[605]</span></a> Acte III, scène <span class="smcap">V</span>, vers 1013 et 1014.</p>
+
+<p><a name="Footnote_606" id="Footnote_606" href="#FNanchor_606"><span class="label">[606]</span></a> <i>Ibidem</i>, vers 1020.</p>
+
+<p><a name="Footnote_607" id="Footnote_607" href="#FNanchor_607"><span class="label">[607]</span></a> «Je t'ai donné la vie par l'entremise de la nature: toi, tu me l'as rendue
+par sa seule vaillance (de ta main).» Cela est beau, mais quel éclat incomparable
+dans ces mots:</p>
+
+<p class="left5">«Porte, porte plus haut le fruit de ta victoire:<br />
+Je t'ai donné la vie, et tu me rends ma gloire<a name="FNanchor_607-a" id="FNanchor_607-a" href="#Footnote_607-a" class="fnanchor">[607-a]</a>!»</p>
+
+<p><a name="Footnote_607-a" id="Footnote_607-a" href="#FNanchor_607-a"><span class="label">[607-a]</span></a> Acte III, scène <span class="smcap">VI</span>, vers 1053 et 1054.</p>
+
+<p><a name="Footnote_608" id="Footnote_608" href="#FNanchor_608"><span class="label">[608]</span></a> Acte III, scène <span class="smcap">VI</span>, vers 1092-1094.</p>
+
+<p><a name="Footnote_609" id="Footnote_609" href="#FNanchor_609"><span class="label">[609]</span></a> <i>Ibidem</i>, vers 1086.</p>
+
+<p><a name="Footnote_610" id="Footnote_610" href="#FNanchor_610"><span class="label">[610]</span></a> Il faut se souvenir que ces premiers romances supposent qu'elle était enfant
+quand Rodrigue, dont elle n'est pas connue, l'a rendue orpheline. Elle a
+depuis attendu dans sa maison l'âge convenable pour faire cette démarche
+devant le Roi.</p>
+
+<p><a name="Footnote_611" id="Footnote_611" href="#FNanchor_611"><span class="label">[611]</span></a> Acte IV, scène <span class="smcap">V</span>, vers 1340.</p>
+
+<p><a name="Footnote_612" id="Footnote_612" href="#FNanchor_612"><span class="label">[612]</span></a> <i>Ibidem</i>, vers 1347.</p>
+
+<p><a name="Footnote_613" id="Footnote_613" href="#FNanchor_613"><span class="label">[613]</span></a> Cette intervention de don Diègue, s'empressant d'accepter au nom de
+son fils, est un détail noble et fort bien adapté, qui s'offrait naturellement à
+l'imitation de Corneille. S'il l'a omis, on peut en entrevoir la raison dans la
+gêne où le tenaient les considérations dont il va être parlé.</p>
+
+<p><a name="Footnote_614" id="Footnote_614" href="#FNanchor_614"><span class="label">[614]</span></a> Acte IV, scène <span class="smcap">V</span>, vers 1450-1453.</p>
+
+<p><a name="Footnote_615" id="Footnote_615" href="#FNanchor_615"><span class="label">[615]</span></a> Acte IV, scène <span class="smcap">V</span>, vers 1457-1464.</p>
+
+<p><a name="Footnote_616" id="Footnote_616" href="#FNanchor_616"><span class="label">[616]</span></a> <i>Ibidem</i>, vers 1391 et 1392.</p>
+
+<p><a name="Footnote_617" id="Footnote_617" href="#FNanchor_617"><span class="label">[617]</span></a> Acte V, scène <i>I</i>, vers 1559 et suivants.</p>
+
+<p><a name="Footnote_618" id="Footnote_618" href="#FNanchor_618"><span class="label">[618]</span></a> Un examen trop minutieux relèverait dans les deux vers suivants une
+petite combinaison de circonstances que l'on ne comprend guère, mais qui
+est indispensable à cette adroite conduite de la scène:</p>
+
+<p class="left5">«Mais <i>puisque mon devoir m'appelle auprès du Roi</i>,<br />
+Va de notre combat l'entretenir (<i>Chimène</i>) pour moi<a name="FNanchor_618-a" id="FNanchor_618-a" href="#Footnote_618-a" class="fnanchor">[618-a]</a>.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_618-a" id="Footnote_618-a" href="#FNanchor_618-a"><span class="label">[618-a]</span></a> Acte V, scène <span class="smcap">VI</span>, vers 1751 et 1752.</p>
+
+<p><a name="Footnote_619" id="Footnote_619" href="#FNanchor_619"><span class="label">[619]</span></a> C'est exactement le double sens du grec homérique &#964;&#953;&#956;&#959;&#961;&#969;&#962;
+[Grec: timôros], analogie demeurée constante et bonne à noter dans l'histoire des idées humaines.</p>
+
+<p><a name="Footnote_620" id="Footnote_620" href="#FNanchor_620"><span class="label">[620]</span></a> On voit que l'étude consciencieuse qui précède conduit à des résultats
+fort différents, sur plus d'un point, de ceux que d'autres sources nous ont fournis
+(voyez p. <a href="#Page_5">5</a> et suivantes). Elle nous apprend, par exemple, qu'il y a une
+édition du <i>Cid</i> de Diamante antérieure à celle de 1659. En outre, nous nous
+fions volontiers à l'autorité d'un examen attentif qui n'a trouvé dans cette
+pièce ni <i>beautés du premier ordre</i>, sauf la part de Corneille dans ce qui est faiblement
+traduit d'après lui, ni emprunt direct fait à Castro. Enfin nous
+sommes tout disposé à croire qu'il ne faut pas dire de Diamante qu'il a été
+«un <i>des plus féconds</i> et des plus <i>renommés</i> poëtes dramatiques qu'ait produits
+l'Espagne dans la seconde moitié du dix-septième siècle.» (<i>Note de
+l'éditeur.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_621" id="Footnote_621" href="#FNanchor_621"><span class="label">[621]</span></a> Cet avis, qui contient quelques renseignements curieux sur l'accueil qui
+fut fait au <i>Cid</i> à l'étranger, figure en tête du rare volume qui a pour titre: <i>Le
+Cid</i>, tragi-comédie nouvelle, par le sieur Corneille. <i>A Leyden</i>, <i>chez Guillaume
+Chrestien</i>, 1638, in-12.</p>
+
+<p><a name="Footnote_622" id="Footnote_622" href="#FNanchor_622"><span class="label">[622]</span></a> <i>Storia critica de' teatri</i>, Napoli, V. Orsino, 1788, tomo III,
+p. 121-126.</p>
+
+<p><a name="Footnote_623" id="Footnote_623" href="#FNanchor_623"><span class="label">[623]</span></a> <i>Histoire littéraire d'Italie</i>, II<sup>e</sup> partie, chapitre <span class="smcap">XXI</span>, 2<sup>e</sup> édition,
+tome VI, p. 128-143.</p>
+
+<p><a name="Footnote_624" id="Footnote_624" href="#FNanchor_624"><span class="label">[624]</span></a> Voyez ci-après, p. <a href="#Page_262">262</a>-<a href="#Page_272">272</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_625" id="Footnote_625" href="#FNanchor_625"><span class="label">[625]</span></a> Il y a <i>Tullius</i>, au lieu de <i>Tullus</i>, dans le texte de Laudun.</p>
+
+<p><a name="Footnote_626" id="Footnote_626" href="#FNanchor_626"><span class="label">[626]</span></a> <i>Journal des débats</i> du 9 juin 1852.</p>
+
+<p class="left5"><a name="Footnote_627" id="Footnote_627" href="#FNanchor_627"><span class="label">[627]</span></a>
+<i>No vengo con alegria</i><br />
+<i>celebrar este dia,</i><br />
+<i>sino con mi llanto triste.</i></p>
+
+<p><a name="Footnote_628" id="Footnote_628" href="#FNanchor_628"><span class="label">[628]</span></a> Acte IV, scène <span class="smcap">V</span>, vers 1256 et 1257.</p>
+
+<p><a name="Footnote_629" id="Footnote_629" href="#FNanchor_629"><span class="label">[629]</span></a> Nous nous plaisons à rappeler que M. Viguier a bien voulu
+relire à notre profit les auteurs dramatiques espagnols qui ont traité
+les mêmes sujets que Corneille; c'est à lui que nous devons la plupart
+des considérations qui précèdent.</p>
+
+<p><a name="Footnote_630" id="Footnote_630" href="#FNanchor_630"><span class="label">[630]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_63">63</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_631" id="Footnote_631" href="#FNanchor_631"><span class="label">[631]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_42">42</a> et <a href="#Page_43">43</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_632" id="Footnote_632" href="#FNanchor_632"><span class="label">[632]</span></a> Recueil manuscrit de lettres de Chapelain appartenant à
+M. Sainte-Beuve, cité par M. J. Taschereau, <i>Histoire de la vie et des
+ouvrages de P. Corneille</i>, 2<sup>e</sup> édition, p. 94.</p>
+
+<p><a name="Footnote_633" id="Footnote_633" href="#FNanchor_633"><span class="label">[633]</span></a> Recueil manuscrit de lettres de Chapelain appartenant à
+M. Sainte-Beuve, cité par M. J. Taschereau, <i>Histoire de la vie et
+des ouvrages de P. Corneille</i>, p. 95.</p>
+
+<p><a name="Footnote_634" id="Footnote_634" href="#FNanchor_634"><span class="label">[634]</span></a> <i>Histoire du Théâtre françois</i>, tome IX, p. 105.</p>
+
+<p><a name="Footnote_635" id="Footnote_635" href="#FNanchor_635"><span class="label">[635]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_13">13</a> et la note 23.</p>
+
+<p><a name="Footnote_636" id="Footnote_636" href="#FNanchor_636"><span class="label">[636]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_13">13</a>, et tome I, p. 258.</p>
+
+<p><a name="Footnote_637" id="Footnote_637" href="#FNanchor_637"><span class="label">[637]</span></a> Pages 51-53.</p>
+
+<p><a name="Footnote_638" id="Footnote_638" href="#FNanchor_638"><span class="label">[638]</span></a> <i>Théâtre françois</i>, par Chapuzeau, p. 93.</p>
+
+<p><a name="Footnote_639" id="Footnote_639" href="#FNanchor_639"><span class="label">[639]</span></a> Voyez plus loin, p. <a href="#Page_305">305</a>, les vers 533 et suivants, et la note 730.</p>
+
+<p><a name="Footnote_640" id="Footnote_640" href="#FNanchor_640"><span class="label">[640]</span></a> <i>&OElig;uvres mêlées</i>, 1738, tome II, p. 163 et 164.</p>
+
+<p><a name="Footnote_641" id="Footnote_641" href="#FNanchor_641"><span class="label">[641]</span></a> Lemazurier cite Mme Lavoy le 30 juin 1705, Mlle Jouvenot
+en décembre 1718, Mme Poisson en mai 1726, Mlle Rosalie le
+14 mars 1759. C'est dans Camille que Mlle Rachel a fait son premier
+début le 12 juin 1838, avec une recette de sept cent cinquante-trois
+francs cinq centimes. Voyez plus loin, p. <a href="#Page_331">331</a>, note 782, la manière
+dont elle interprétait un passage de ce rôle. Enfin c'est encore dans
+le rôle de Camille que Mlle Karoly a débuté à l'Odéon le 7 septembre
+1860.</p>
+
+<p><a name="Footnote_642" id="Footnote_642" href="#FNanchor_642"><span class="label">[642]</span></a> Voici la description bibliographique de la première édition:
+<span class="smcap">Horace, tragedie</span>. <i>A Paris</i>, <i>chez Augustin Courbé</i>.... M.DC.XXXXI,
+<i>auec priuilege du Roy</i>, in-4<sup>o</sup> de 5 feuillets et 103 pages, avec un frontispice
+de le Brun, gravé par Daret, représentant la fin du combat.
+En haut se trouve un cartouche dans lequel on lit: <i>Horace tragedie</i>. A
+l'entour est une banderole portant: <i>Nec ferme res antiqua alia est
+nobilior</i>. Titus Livius, l. I<sup>o</sup> (voyez ci-après, p. <a href="#Page_265">265</a>). Il y a eu, sous
+la même date et chez le même libraire, une édition de format in-12.</p>
+
+<p><a name="Footnote_643" id="Footnote_643" href="#FNanchor_643"><span class="label">[643]</span></a> <i>Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise</i>, 1653, p. 218.</p>
+
+<p><a name="Footnote_644" id="Footnote_644" href="#FNanchor_644"><span class="label">[644]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_25">25</a> et <a href="#Page_41">41</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_645" id="Footnote_645" href="#FNanchor_645"><span class="label">[645]</span></a> <i>Troisième dissertation concernant le poëme dramatique, en forme
+de remarques sur la tragédie de M. Corneille, intitulée l</i>'&OElig;dipe....
+<i>par l'abbé d'Aubignac</i>, réimprimée dans le <i>Recueil de dissertations</i>....
+par l'abbé Granet, tome II, p. 8 et 9.</p>
+
+<p><a name="Footnote_646" id="Footnote_646" href="#FNanchor_646"><span class="label">[646]</span></a> Tome II, p. 162.</p>
+
+<p><a name="Footnote_647" id="Footnote_647" href="#FNanchor_647"><span class="label">[647]</span></a> Parfois Corneille, mieux avisé, faisait lire ses ouvrages avant
+le jour de la première représentation, par quelque grand comédien.
+Tallemant des Réaux nous fait assister à une assemblée de ce genre
+chez Gédéon Tallemant le maître des requêtes; mais, par malheur, il
+ne nous apprend pas de quelle pièce il est question: «Il (<i>G. Tallemant</i>)
+vouloit faire l'habile homme et ne savoit rien. Une fois que
+Floridor, qui est son compère, lui vint lire, pour faire sa cour, une
+pièce de Corneille qu'on n'avoit point encore jouée, Mlle de Scudéry,
+Mlle Robilleau, Sablière, moi et bien d'autres gens étions là; nous
+nous tenions les côtés de rire de le voir décider et faire les plus saugrenus
+jugements du monde; il n'y eut que lui à parler: vous
+eussiez dit qu'il ordonnoit du quartier d'hiver dans une intendance
+de province, comme il fit ensuite.» (Tome VI, p. 250.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_648" id="Footnote_648" href="#FNanchor_648"><span class="label">[648]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_47">47</a> et <a href="#Page_48">48</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_649" id="Footnote_649" href="#FNanchor_649"><span class="label">[649]</span></a> Page 82.</p>
+
+<p><a name="Footnote_650" id="Footnote_650" href="#FNanchor_650"><span class="label">[650]</span></a> Voyez plus loin, p. <a href="#Page_274">274</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_651" id="Footnote_651" href="#FNanchor_651"><span class="label">[651]</span></a> <i>Pratique du théâtre</i>, p. 433 et 436.</p>
+
+<p><a name="Footnote_652" id="Footnote_652" href="#FNanchor_652"><span class="label">[652]</span></a> Armand-Jean du Plessis, cardinal et duc de Richelieu, ministre
+de Louis XIII, né à Paris le 5 septembre 1585, mot le 4 décembre
+1642. Nous nous sommes étendu longuement, dans la <i>Notice</i> de
+<i>la Comédie des Tuileries</i> (tome II, p. 305 et suivantes) et dans la
+<i>Notice</i> du <i>Cid</i>, sur ses rapports avec Corneille.&mdash;Dans l'édition originale
+et dans l'édition séparée de 1655, le mot <i>Monseigneur</i> est répété:
+<span class="smcap">A MONSEIGNEUR MONSEIGNEUR LE CARDINAL</span>, etc.&mdash;Cette épître dédicatoire
+ne se trouve que dans les impressions de 1641-1656.</p>
+
+<p><a name="Footnote_653" id="Footnote_653" href="#FNanchor_653"><span class="label">[653]</span></a> <i>Nec ferme res antiqua alia est nobilior.</i> (Lib. I, cap. <span class="smcap">XXIV.</span>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_654" id="Footnote_654" href="#FNanchor_654"><span class="label">[654]</span></a> Le mot <i>seulement</i> est omis dans les recueils de 1648-1656.</p>
+
+<p><a name="Footnote_655" id="Footnote_655" href="#FNanchor_655"><span class="label">[655]</span></a> A cette époque Corneille habitait encore Rouen; ce ne fut qu'en
+1662 qu'il vint s'établir à Paris.</p>
+
+<p><a name="Footnote_656" id="Footnote_656" href="#FNanchor_656"><span class="label">[656]</span></a> «Je ne sais ce qu'on doit entendre par ces mots <i>être à V. É.</i>
+Le cardinal de Richelieu faisait au grand Corneille une pension de
+cinq cents écus, non pas au nom du Roi, mais de ses propres deniers....
+Cependant une pension de cinq cents écus que le grand
+Corneille fut réduit à recevoir, ne paraît pas un titre suffisant pour
+qu'il dît: <i>j'ai l'honneur d'être à V. É.</i>» (<i>Voltaire.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_657" id="Footnote_657" href="#FNanchor_657"><span class="label">[657]</span></a> On sait que Scipion et Lélius passaient pour les collaborateurs
+de Térence, et même, aux yeux de quelques-uns, pour les auteurs
+de ses comédies. Voilà pourquoi Corneille leur prête ici ce que dit
+Térence lui-même, au commencement du prologue de l'<i>Andrienne</i>:</p>
+
+<p class="left5"><i>Poeta quum primum animum ad scribendum appulit,<br />
+Id sibi negoti credidit solum dari,<br />
+Populo ut placerent quas fecisset fabulas.</i></p>
+
+<p>«Lorsque notre poëte se décida à écrire, il crut que sa seule tâche
+serait de faire que ses pièces plussent au peuple.»&mdash;Voyez encore
+les vers 15 à 19 du prologue des <i>Adelphes</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_658" id="Footnote_658" href="#FNanchor_658"><span class="label">[658]</span></a> «C'est par ta faveur uniquement (<i>Horace parle à la muse</i>) que
+les passants me montrent du doigt, <i>comme donnant au théâtre des
+&oelig;uvres qui ont leur prix</i>. Que je respire et que je plaise (si vraiment
+je plais), c'est à toi que je le dois.» (Livre IV, ode <span class="smcap">III</span>,
+vers 21-24.) Dans Horace le troisième vers est:</p>
+
+<p class="left5"><i>Romanæ fidicen lyræ.</i></p>
+
+<p><a name="Footnote_659" id="Footnote_659" href="#FNanchor_659"><span class="label">[659]</span></a> «Cette expression <i>passionnément</i> montre combien tout dépend
+des usages. <i>Je suis passionnément</i> est aujourd'hui la formule dont les
+supérieurs se servent avec les inférieurs.» (<i>Voltaire.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_660" id="Footnote_660" href="#FNanchor_660"><span class="label">[660]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1647 et de 1656): et très-obligé.</p>
+
+<p><a name="Footnote_661" id="Footnote_661" href="#FNanchor_661"><span class="label">[661]</span></a> Livre I, chapitres <span class="smcap">XXIII-XXVI.</span>&mdash;Cet extrait de Tite Live ne se
+trouve que dans les recueils de 1648-1656.&mdash;Corneille, après avoir
+donné, en tête de <i>Cinna</i>, le texte de Sénèque qui lui a fourni le sujet
+de cette pièce, a eu l'heureuse idée d'y ajouter l'imitation que Montaigne
+a faite de ce morceau avec son originalité et son indépendance
+habituelles. A défaut d'un traducteur aussi illustre pour le fragment
+de Tite Live qui sert d'argument à <i>Horace</i>, nous avons choisi la
+version de Blaise de Vigenère, la plus récente qui existât au temps
+où Corneille écrivait sa tragédie.</p>
+
+<p>(XXIII.) «.... Déjà d'un très-grand effort d'une part et d'autre
+s'apprêtoient à la guerre ressemblant à une civile, entre presque les
+propres pères et les enfants, tous les deux peuples étant descendus
+de la race troyenne, parce que la ville de Lavinium avoit été fondée
+par les Troyens, et de Lavinium, venue et peuplée celle d'Albane,
+et de la lignée des rois d'Albane, procédés ceux de Rome. Mais l'issue
+en fin de la guerre retrancha beaucoup de la compassion pitoyable
+qui eût pu succéder de cette querelle; pour autant qu'il n'y eut aucune
+bataille donnée; ains seulement l'habitation de l'une des villes
+étant démolie, les deux peuples furent mêlés et confondus en un seul.
+Les Albaniens avec une grosse armée furent les premiers à entrer
+dans le territoire de Rome, où ils se campèrent à cinq mille pas
+seulement des murailles, se remparant d'une bonne tranchée alentour,
+qui fut depuis durant quelques siècles appelée la fosse Cluilienne,
+du nom de leur chef; jusqu'à ce que par succession de
+temps il s'est aboli et éteint avec l'ouvrage. En ce logis-là Cluilius,
+roi d'Albane, fina ses jours, et l'armée créa Métius Suffétius dictateur.
+Cependant Tullus encouragé spécialement de la mort du Roi,
+et alléguant que la grande justice des Dieux avoit commencé par
+le chef adversaire de prendre vengeance sur tout le nom albanien
+de la guerre injustement par eux suscitée, se coule secrètement une
+nuit avec son armée outre le camp des ennemis, si bien qu'il entre
+dedans leurs confins à son tour; ce qui rappela Métius du lieu
+où il étoit campé, pour s'approcher avec ses forces le plus près des
+Romains qu'il lui fût possible: d'où il dépêcha un héraut à Tullus
+pour lui faire entendre qu'avant de venir au combat il s'entreverroit
+volontiers avec lui, et que s'ils parlementoient ensemble, il s'assuroit
+bien de lui faire quelques ouvertures qui ne lui importeroient
+moins qu'à ceux d'Albane. Tullus ne le voulant éconduire de cette
+requête, encore qu'il connût assez clairement que ce n'étoient que
+cassades, met ses gens en bataille. Les Albaniens sortent aussi à
+l'encontre, et après qu'ils se furent rangés en ordonnance d'une
+part et d'autre, tous prêts à s'entre-choquer, les deux chefs avec
+aucuns des principaux autour d'eux s'advancent au milieu des deux
+osts, là où celui d'Albane commence ainsi à parler: «Les torts
+griefs qui ont été faits et les choses qu'on a répétées suivant le
+traité, lesquelles néanmoins on n'a voulu rendre, il me semble
+avoir entendu que notre roi Cluilius en a été le seul motif, et par
+conséquent de la guerre qui s'en est ensuivie, et si ne fais doute,
+sire Tullus, que vous-même ne le croyez ainsi; mais pour en
+parler à la vérité, plutôt que de chercher à dire je ne sais quoi de
+belle et magnifique apparence, c'est une convoitise de régner qui
+éperonne à prendre les armes deux peuples alliés et voisins. Si à
+bon droit ou à tort, je ne veux rien gloser là-dessus, le remettant
+à la conscience et secrète pensée de celui qui a suscité cette
+guerre, durant laquelle les Abaniens m'ont élu pour leur chef.
+Trop bien vous avertirois-je volontiers d'un seul point. Le pouvoir
+des Thoscans combien il est grand tout autour de vous et de
+nous, et de vous principalement, de tant plus que vous en êtes
+plus proches, vous le devez tant mieux savoir. Ils ont de grandes
+forces par terre, et par la mer encore plus; et souvenez-vous que
+tout aussitôt que vous aurez donné le mot pour venir à la charge,
+ces deux armées leur serviront de passe-temps et jouet; afin de
+se ruer tout à coup sur les uns las et harassés du combat, et les
+autres qui seront mis en route et défaits: le victorieux et vaincu
+tout ensemble. Par quoi, si les Dieux nous aiment, au lieu que
+non contents d'une liberté assurée, nous nous voulons de gaieté
+de c&oelig;ur précipiter à un douteux hasard de commander ou de servir,
+cherchons à la bonne heure quelque autre expédient pour décider
+lequel des deux peuples régnera sur l'autre, sans beaucoup
+de perte, et sans guère répandre de sang.» Ce langage ne déplut
+à Tullus, nonobstant que de son naturel, et de l'espérance de la
+victoire, qui le rendoit tant plus haut à la main, il fût assez difficile
+à ferrer; et comme ils étoient après d'une part et d'autre à en chercher
+des moyens, la fortune leur en présenta l'occasion.</p>
+
+<p>(XXIV.) «Car d'aventure se trouvèrent lors en chacune des deux
+armées trois frères jumeaux ne différant comme en rien d'âge et de
+force: les Horaces et Curiatiens. De cela on ne fait nulle doute;
+<i>de tous les anciens beaux faits d'armes n'y en ayant point de plus brave
+et renommé que cestui-ci</i>. Néanmoins en une chose si manifeste et
+connue, il se trouve une incertitude des noms: de quel peuple étoient
+les Horaces et de quel les Curiatiens, car les auteurs varient en cet
+endroit: la plupart toutefois appellent les Horaces Romains; par
+quoi je leur veux adhérer. Les rois moyennent envers eux de leur
+faire accepter le combat, trois contre trois, pour l'honneur et gloire
+de leur patrie; car la domination demoureroit à celui dont les
+champions auroient le dessus....</p>
+
+<p>(XXV.) «L'accord passé, les trois jumeaux s'en vont armer, suivant
+ce qui avoit été arrêté; et comme chacun des deux peuples exhortât les
+siens à bien faire, leur remettant devant les yeux les Dieux du pays,
+la patrie, leurs progénitures, ensemble tout ce qui étoit demeuré de
+citoyens à la ville, tout ce qui en étoit là présent au camp; revisitant
+tantôt leurs armures, tantôt leurs bras et les mains; eux hardis et de
+naturel, et renforcés d'abondant par le courage qu'on leur donnoit,
+s'avancent au milieu des deux osts étant en bataille, qui avoient fait
+haut d'une part et d'autre devant leurs remparts, plus exempts du péril
+qui se présentoit que de soin et travail d'esprit; car il y alloit de l'empire
+et domination; le tout dépendant de la vaillance et fortune de si peu
+d'hommes. Au moyen de quoi chacun demeure transporté en suspens
+après ce mal plaisant spectacle. Finalement, le signal donné, ces
+trois de chaque côté braves jeunes hommes se vont rencontrer la tête
+baissée, tout ainsi que si c'eussent été deux bataillons qui s'affrontassent,
+charriant quand et eux la même impétuosité et furie de deux
+grosses et puissantes armées, sans se soucier ni ceux-ci ni ceux-là de
+leur propre danger, ni que rien se présentât à leurs c&oelig;urs que l'empire
+ou la servitude et conséquemment la fortune que devoient courir
+leurs choses publiques, toute telle qu'ils la leur feroient. Dès la première
+démarche et assaut, que leurs harnois commencèrent à cliqueter
+et leurs flamboyantes épées à tresluire, une grande horreur saisit soudain
+les regardants, et ne balançant encore l'espérance de la victoire
+d'un côté ni de l'autre, chacun demeuroit entrepris et de voix et
+d'haleine. Étant de là venus aux mains, et que non-seulement l'agilité
+de leur corps et la remuante escrime des glaives et armes tiroient
+à soi les yeux de l'assistance, mais les plaies aussi et le sang qui en
+découloit, les deux Romains, ayant blessé les trois Albaniens, tombèrent
+tous roides morts l'un sur l'autre. A la chute desquels comme
+toute l'armée d'Albane eut jeté un haut cri d'allégresse, les légions
+romaines au rebours, hors de tout espoir de victoire, mais non pas
+d'un poignant souci, demeurèrent éperdues et comme transies de
+crainte pour celui qu'ils voyoient entorner par les trois Curiatiens.
+Mais de bonheur il se trouva sain et entier de ses membres; tellement
+que s'il n'étoit pour répondre lui tout seul à l'encontre de trois, il leur
+pouvoit bien néanmoins tenir pied l'un après l'autre. Au moyen de
+quoi, pour les séparer il se met à fuir, jugeant en soi que chacun d'eux
+iroit après, selon que leurs blessures le pourroient permettre. Et déjà
+s'étoit quelque peu éloigné de la place où avoit été le conflit, quand
+détournant la tête en arrière, il aperçoit qu'ils le poursuivoient fort
+distants l'un de l'autre, dont le premier n'étoit désormais guère loin
+de lui. Il retourne sur celui-là d'une très-grande âpreté et furie; et
+comme l'armée d'Albane écriât à ses frères de le secourir, déjà l'Horace
+l'ayant mis par terre se préparoit pour donner au second. Les Romains
+lors par un cri tel qu'ont accoutumé de jeter ceux qui inespérément
+se reviennent de la peur qu'ils ont eue, donnent courage à
+leur champion, et il se hâte tant qu'il peut de mettre fin à cette mêlée,
+si bien qu'avant que le tiers, lequel n'étoit plus guère loin, y pût
+arriver à temps, il met à mort le second Curiatien. Or par là étoit
+la partie rendue égale de nombre; car ils ne restoient plus qu'un à
+un, mais non pas égaux ni d'espérance, ni de force; car le corps de
+l'un non encore touché de blessure, et sa double victoire, l'amenoient
+prompt et gaillard au troisième combat, là où l'autre traînant une
+foible carcasse jà élangourée de plaies, élangourée de courir, tout
+abattu et déconfit pour la mort de ses frères, fut comme exposé à la
+gueule d'un ennemi frais et victorieux. Parquoi il n'y eut point de
+résistance; car le Romain tressaillant de joie: «J'ai, dit-il, jà envoyé
+là-bas deux des frères; le troisième, avec la cause de cette
+guerre, je l'y vais dépêcher aussi, à ce que dorénavant le Romain
+commande sur l'Albanien.» Ce disant, il lui met l'épée à la gorge,
+qu'à grand'peine pouvoit-il soutenir ses armes, et le dépouille étant
+tombé du coup. Les Romains triomphants d'éjouissement en leurs
+c&oelig;urs, lui font fort grand fête, et le reçoivent avec autant plus
+d'allégresse que la chose avoit presque été déplorée; puis se mettent
+à ensevelir chacun les siens; mais non pas d'une même chère:
+comme ceux dont les uns avoient accru leur domination, et les autres
+se voyoient réduits sous la subjection et pouvoir d'autrui. Les
+sépultures en sont encore debout au même endroit où chacun d'eux
+vint à rendre l'âme: des deux Romains en un seul tombeau en tirant
+vers Albane, et des trois Albaniens du côté de Rome, mais à la
+même distance et selon qu'ils finèrent leurs jours.</p>
+
+<p>(XXVI.) «Avant que déloger de ce lieu, Métius, suivant l'accord
+fait, demande à Tullus ce qu'il lui vouloit commander; il lui ordonne
+de tenir la jeunesse en armes, parce qu'il se serviroit d'eux s'il avoit
+la guerre contre les Veïentes. Et là-dessus les deux armées se retirèrent
+chacune chez soi. Mais Horace marchoit le premier, portant
+devant soi la dépouille des trois jumeaux; lequel sa s&oelig;ur, fille encore,
+qui avoit été accordée à l'un d'eux, vint rencontrer hors de la
+porte Capène; et ayant reconnu sur les épaules de son frère la cotte
+d'armes de son fiancé, qu'elle avoit ouvrée de ses propres mains, se
+prend à déchirer le visage et arracher ses cheveux, appelant lamentablement
+le défunt par son nom. De quoi le jouvenceau, tout fier
+et superbe encore de sa victoire, irrité en son c&oelig;ur de voir ainsi les
+pleurs et criailleries de sa s&oelig;ur troubler une si grande joie publique,
+mettant la main à l'épée, la lui passe à travers le corps d'outre en outre,
+en disant ces aigres et piquantes paroles: «Va-t'en doncques trouver
+ton époux avec ce hâtif et inconsidéré amourachement; oublieuse
+que tu es de tes frères morts et de celui qui reste en vie; oublieuse de
+la gloire de ton pays: qu'ainsi en puisse-t-il prendre à quelconque
+Romaine qui fera deuil pour l'ennemi!» Cet acte-là sembla inhumain
+et par trop cruel, tant aux patriciens qu'au commun peuple.
+Mais ses mérites tous récents supportoient aucunement le forfait. Si
+ne laissa il pas toutefois d'en être appelé devant le Roi, lequel pour
+non être auteur d'un si piteux jugement, désagréable à tout le peuple,
+ensemble de l'exécution qui s'en ensuivroit, ayant fait assembler
+l'audience: «Je commets (ce dit-il) deux hommes pour faire le procès
+à Horace selon la loi du crime de perduellion.» Cette loi étoit
+d'une teneur fort horrible pour lui: «Que les duumvirs jugent
+Horace avoir commis perduellion et crime de félonie: s'il en appelle,
+qu'il relève son appel, et le soutienne le mieux qu'il pourra.
+Si la sentence des duumvirs obtient et l'emporte, qu'on lui bande
+le chef, et soit pendu et étranglé d'un cordeau à un arbre malencontreux,
+l'ayant auparavant fouetté au dedans des remparts ou
+dehors.» Par cette loi les duumvirs ayant été premièrement établis,
+parce qu'ils ne voyoient pas que suivant icelle ils eussent pouvoir
+d'absoudre, même un innocent, le condamnèrent. Et alors l'un
+d'eux prononçant la sentence: «Horace, dit-il, je te déclare perduellion
+et condamne pour tel. Va, licteur, et lui lie les mains.»
+Le licteur s'étoit déjà approché pour lui mettre la hart au col, quand
+Horace par l'admonestement de Tullus, favorable et benin interprétateur
+de la loi: «J'en appelle,» dit-il, et relève quand et quand son
+appel devant le peuple, où la cause fut de nouveau plaidée. Mais ce
+qui mut le plus les gens en ce jugement, fut Horace le père du criminel,
+criant à haute voix qu'il déclaroit sa fille avoir été justement
+mise à mort; et si ainsi n'étoit, qu'il châtieroit son fils selon le droit
+et autorité paternelle qu'il avoit sur lui. Requéroit puis après de ne
+le vouloir point du tout priver d'enfants, lui que naguères on avoit
+vu avec une si florissante lignée. Et là-dessus le pauvre vieillard embrassant
+son fils, montroit les dépouilles des Curiatiens, élevées en
+cet endroit que maintenant on appelle la Pile Horatienne, avec telles
+autres paroles pleines d'une grand'véhémence: «Pourrez-vous donc,
+seigneurs Quirites, souffrir de voir celui-là lié, garrotté sous les
+fourches, expirer parmi les coups de fouet et tourments, que vous
+avez vu tout présentement marcher en un tel triomphe et honneur
+de victoire? lequel si horrible et hideux spectacle à grand'peine
+les yeux des Albaniens sauroient comporter. Va, licteur, et
+lui lie les mains, qui naguères avec les armes ont acquis la domination
+au peuple romain. Va lui bander le chef, qui a délivré cette
+cité de servitude; pends-le par le col et étrangle à un arbre malencontreux;
+bats-le à coups de verges au dedans des remparts,
+pourvu que ce soit entre ces dards et dépouille ennemie, ou
+dehors, pourvu que ce soit entre les sépultures des Curiatiens.
+Car où pourroit-on mener ce jeune homme que les enseignes de sa
+gloire, que les marques de son honneur ne le garantissent d'un si
+cruel et honteux supplice?» Le peuple ne put supporter ne les
+larmes du père, ne le courage du fils, se montrant égal en l'un et
+l'autre péril, et l'absolurent plus par admiration de sa vaillance, que
+pour le mérite et droit de la cause. Mais à ce qu'un meurtre si
+manifeste fût au moins réparé par quelque forme d'amende et punition,
+le père eut commandement de purger son fils des deniers
+publics: lequel après certains sacrifices propitiatoires, dont la charge
+fut depuis commise à la famille horatienne, ayant tendu une perche
+au travers de la rue, fit passer le jeune homme dessous, la tête bouchée,
+tout ainsi que sous un gibet. On l'a toujours maintenu et refait
+depuis au dépens du public jusqu'à l'heure présente, et s'appelle encore
+pour le jourd'hui la perche ou chevron de la s&oelig;ur; à qui l'on
+dressa une sépulture de pierre de taille au propre lieu où elle expira.»
+(<i>Les Décades qui se trouvent de Tite Live mises en françois; la
+première par Blaise de Vigenère, Bourbonnois</i>.... A Paris, chez Nicolas
+Chesneau, M.D.LXXXIII, in-fol., p. 19-23.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_662" id="Footnote_662" href="#FNanchor_662"><span class="label">[662]</span></a> Corneille n'a pas suivi, pour ces quatre chapitres, le texte, fort
+amélioré, de son contemporain Gruter, dont le Tite Live avait paru
+en 1608 et avait été réimprimé en 1619 et en 1628, c'est-à-dire à la
+veille de la représentation et de l'impression d'<i>Horace</i>. Attachant naturellement
+peu d'importance, pour l'objet qu'il avait en vue, aux
+détails de critique et de philologie, il a pris comme au hasard un
+texte plus ancien, qui se rapproche beaucoup de celui de Badius
+(Paris, 1537), et où se trouve mainte leçon rejetée depuis; entre autres,
+vers la fin du chapitre XXIII, l'inintelligible <i>Volscis</i>, que Vigenère
+n'a pas traduit.</p>
+
+<p><a name="Footnote_663" id="Footnote_663" href="#FNanchor_663"><span class="label">[663]</span></a> Et dans les précédentes et les suivantes. Voyez les indications
+qui accompagnent les noms des personnages à la fin de la scène <span class="smcap">V</span>
+du IV<sup>e</sup> acte, p. <a href="#Page_340">340</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_664" id="Footnote_664" href="#FNanchor_664"><span class="label">[664]</span></a> <i>D'ailleurs</i> est omis dans les éditions de 1660 et de 1663.</p>
+
+<p><a name="Footnote_665" id="Footnote_665" href="#FNanchor_665"><span class="label">[665]</span></a> Voyez la <i>Poétique</i>, fin du chapitre <span class="smcap">XI</span>.</p>
+
+<p class="i3"><a name="Footnote_666" id="Footnote_666" href="#FNanchor_666"><span class="label">[666]</span></a>
+<i>Ne pueros coram populo Medea trucidet.</i></p>
+
+<p class="i8">(<i>Art poétique</i>, vers 185.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_667" id="Footnote_667" href="#FNanchor_667"><span class="label">[667]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660 et de 1663): L'adoucissement que j'ai apporté
+à rectifier, etc.</p>
+
+<p><a name="Footnote_668" id="Footnote_668" href="#FNanchor_668"><span class="label">[668]</span></a> Voyez tome I, p. 81.</p>
+
+<p><a name="Footnote_669" id="Footnote_669" href="#FNanchor_669"><span class="label">[669]</span></a> Corneille répond ici à l'abbé d'Aubignac. Voyez la Notice
+d'<i>Horace</i>, p. <a href="#Page_256">256</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_670" id="Footnote_670" href="#FNanchor_670"><span class="label">[670]</span></a> Ce mot <i>chute</i> paraît bien fort et ne s'accorde guère avec ce
+que nous lisons dans le reste de l'<i>Examen</i>. D'Aubignac a dit, plus
+exactement sans doute: «La mort de Camille.... n'a pas été approuvée
+au théâtre» (voyez la Notice d'<i>Horace</i>, p. <a href="#Page_256">256</a>); et Corneille
+lui-même, un peu plus loin (p. 279): «Tout ce cinquième
+est encore une des causes du peu de satisfaction que laisse cette
+tragédie.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_671" id="Footnote_671" href="#FNanchor_671"><span class="label">[671]</span></a> Voyez tome I, p. 29.</p>
+
+<p><a name="Footnote_672" id="Footnote_672" href="#FNanchor_672"><span class="label">[672]</span></a> <i>Art poétique</i>, vers 126 et 127.</p>
+
+<p><a name="Footnote_673" id="Footnote_673" href="#FNanchor_673"><span class="label">[673]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660): Pour le lieu, bien que l'unité y soit
+exacte, j'y ai fait voir quelque contrainte, quand j'ai parlé de la
+réduction de la tragédie au roman (<i>voyez tome I</i>, <i>p.</i> 85 <i>et</i> 86). Il
+est constant, etc.&mdash;Corneille fait remarquer dans le <i>Discours des trois
+unités</i> (tome I, p. 122) qu'il n'a pu réduire que trois pièces à la stricte
+unité de lieu: <i>Horace</i>, <i>Polyeucte</i> et <i>Pompée</i>; mais dans son <i>Discours de
+la tragédie</i> (tome I, p. 85), il dit finement que, même dans <i>Horace</i>,
+l'unité de lieu est bien artificielle, et que dans un roman on procéderait
+tout autrement. L'abbé d'Aubignac, dans sa <i>Pratique du théâtre</i>
+(p. 140 et 141), s'était d'abord exprimé ainsi: «Hors <i>les Horaces</i> de
+M. Corneille, je doute que nous en ayons un seul (<i>un seul poëme
+dramatique</i>) où l'unité du lieu soit rigoureusement gardée; pour le
+moins est-il certain que je n'en ai point vu.» Lorsqu'il se fut brouillé
+avec notre poëte, il effaça, sans doute en vue d'une nouvelle édition,
+la première phrase de ce passage sur un exemplaire que possède la
+Bibliothèque impériale, et après ces mots: «que je n'en ai point
+vu,» il écrivit ce qui suit: «Quand l'<i>Horace</i> de Corneille fut vu
+dans Paris, je crus que la scène étoit dans la salle du palais du père,
+comme tout se peut assez bien accommoder; mais l'auteur m'assura
+qu'il n'y avoit pas pensé, et que si l'unité de lieu s'y trouvoit observée,
+c'étoit par hasard, et ce qu'il en a dit longtemps après n'est qu'un
+galimatias auquel on ne comprend rien, tant nos poëtes ont peu d'intelligence
+de leur art et de leurs propres ouvrages.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_674" id="Footnote_674" href="#FNanchor_674"><span class="label">[674]</span></a> Horace, <i>Art poétique</i>, vers 242.</p>
+
+<p><a name="Footnote_675" id="Footnote_675" href="#FNanchor_675"><span class="label">[675]</span></a> Voyez vers 187 et suivants. (fin page <a href="#Page_495">495</a>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_676" id="Footnote_676" href="#FNanchor_676"><span class="label">[676]</span></a> Voyez la <span class="smcap">I</span><sup>re</sup> scène du I<sup>er</sup>r acte d'<i>Andromède</i>, et la <span class="smcap">III</span><sup>e</sup> scène
+du II<sup>e</sup> acte d'<i>&OElig;dipe</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_677" id="Footnote_677" href="#FNanchor_677"><span class="label">[677]</span></a> Voyez vers 215 et suivants (page <a href="#Page_496">496</a>).</p>
+
+<p><a name="Footnote_678" id="Footnote_678" href="#FNanchor_678"><span class="label">[678]</span></a> Voyez la <span class="smcap">III</span><sup>e</sup> scène du I<sup>er</sup> acte de <i>Polyeucte</i> (page <a href="#Page_493">493</a>).</p>
+
+<p><a name="Footnote_679" id="Footnote_679" href="#FNanchor_679"><span class="label">[679]</span></a> Corneille répond encore ici à l'abbé d'Aubignac. Voyez la Notice
+d'<i>Horace</i>, p. <a href="#Page_256">256</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_680" id="Footnote_680" href="#FNanchor_680"><span class="label">[680]</span></a> Voyez p. <a href="#Page_276">276</a>, note 673.</p>
+
+<p><a name="Footnote_681" id="Footnote_681" href="#FNanchor_681"><span class="label">[681]</span></a> <i>Var.</i> C'en est assez et trop pour une âme commune. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_682" id="Footnote_682" href="#FNanchor_682"><span class="label">[682]</span></a> <i>Var.</i> Qui du moindre péril n'attend qu'une infortune. (1641-48 et 55 A.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_683" id="Footnote_683" href="#FNanchor_683"><span class="label">[683]</span></a> <i>Var.</i> D'un tel abaissement un grand c&oelig;ur est honteux. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_684" id="Footnote_684" href="#FNanchor_684"><span class="label">[684]</span></a>
+<i>Var.</i> Je suis Romaine, hélas! puisque mon époux l'est;<br />
+L'hymen me fait de Rome embrasser l'intérêt;<br />
+Mais il tiendroit mon âme en esclave enchaînée,<br />
+S'il m'ôtoit le penser des lieux où je suis née. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_685" id="Footnote_685" href="#FNanchor_685"><span class="label">[685]</span></a> <i>Var.</i> Quand entre nous et toi je vois la guerre ouverte. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_686" id="Footnote_686" href="#FNanchor_686"><span class="label">[686]</span></a> «Ce vers admirable est resté en proverbe.» (<i>Voltaire.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_687" id="Footnote_687" href="#FNanchor_687"><span class="label">[687]</span></a>
+<i>Var.</i> Je sais qu'il doit s'accroître, et que tes bons destins. (1641-55 et 60)<br />
+<i>Var.</i> Je sais qu'il doit s'accroître, et que ces bons destins. (1656)</p>
+
+<p><a name="Footnote_688" id="Footnote_688" href="#FNanchor_688"><span class="label">[688]</span></a> <i>Var.</i> Que si dedans nos murs vous aviez pris naissance. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_689" id="Footnote_689" href="#FNanchor_689"><span class="label">[689]</span></a> <i>Var.</i> Tant qu'on ne s'est choqué qu'en des légers combats. (1656)</p>
+
+<p><a name="Footnote_690" id="Footnote_690" href="#FNanchor_690"><span class="label">[690]</span></a>
+<i>Var.</i> Et garde, en attendant ses funestes rigueurs. (1641-55)<br />
+<i>Var.</i> Et garde, en attendant ces funestes rigueurs. (1656)</p>
+
+<p><a name="Footnote_691" id="Footnote_691" href="#FNanchor_691"><span class="label">[691]</span></a> <i>Var.</i> Et qu'en ceci Camille agit bien autrement! (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_692" id="Footnote_692" href="#FNanchor_692"><span class="label">[692]</span></a> <i>Var.</i> Le sien irrésolu, tremblotant, incertain. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_693" id="Footnote_693" href="#FNanchor_693"><span class="label">[693]</span></a> <i>Var.</i> Une soudaine joie éclata sur son front. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_694" id="Footnote_694" href="#FNanchor_694"><span class="label">[694]</span></a>
+<i>Var.</i> Je forme des soupçons d'an sujet trop léger:<br />
+Le jour d'une bataille est mal propre à changer;<br />
+D'un nouveau trait alors peu d'âmes sont blessées,<br />
+[Et dans un si grand trouble on a d'autres pensées;]<br />
+Mais on n'a pas aussi de si gais entretiens. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_695" id="Footnote_695" href="#FNanchor_695"><span class="label">[695]</span></a> <i>Var.</i> Pourquoi fuir, et vouloir que je vous entretienne? (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_696" id="Footnote_696" href="#FNanchor_696"><span class="label">[696]</span></a> Dans l'édition de 1641 in-12, on a imprimé par erreur <i>contre elle</i>, pour
+<i>comme elle</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_697" id="Footnote_697" href="#FNanchor_697"><span class="label">[697]</span></a> <i>Var.</i> Ou digne de mes pleurs, ou digne de ma haine. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_698" id="Footnote_698" href="#FNanchor_698"><span class="label">[698]</span></a>
+<i>Var.</i> Envers un ennemi qui nous peut obliger?<br />
+<span class="smcap">CAM.</span> D'un serment solennel qui nous peut dégager? (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_699" id="Footnote_699" href="#FNanchor_699"><span class="label">[699]</span></a> <i>Var.</i> Lui permet de nourrir un espoir bien plus doux. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_700" id="Footnote_700" href="#FNanchor_700"><span class="label">[700]</span></a>
+<i>Var.</i> Quelques cinq ou six mois après que de sa s&oelig;ur<br />
+L'hyménée eut rendu mon frère possesseur,<br />
+Vous le savez, Julie, il obtint de mon père. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_701" id="Footnote_701" href="#FNanchor_701"><span class="label">[701]</span></a> <i>Var.</i> En même instant conclut notre hymen et la guerre. (1641 in-4<sup>o</sup>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_702" id="Footnote_702" href="#FNanchor_702"><span class="label">[702]</span></a> L'édition de 1641 in-12 porte par erreur <i>fait naître</i>, pour <i>fit naître</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_703" id="Footnote_703" href="#FNanchor_703"><span class="label">[703]</span></a> <i>Var.</i> Et contre sa coutume, il ne me put déplaire. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_704" id="Footnote_704" href="#FNanchor_704"><span class="label">[704]</span></a> On trouve dans l'édition de 1656 la singulière leçon que voici:</p>
+
+<p class="left5">Soit que Rome y succombe, ou qu'Albe <i>aille dessous</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_705" id="Footnote_705" href="#FNanchor_705"><span class="label">[705]</span></a>
+<i>Var.</i> Mon c&oelig;ur, quelque grand feu qui pour toi le consomme,<br />
+Ne veut ni le vainqueur ni l'esclave de Rome. (1641-48 et 55 A.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_706" id="Footnote_706" href="#FNanchor_706"><span class="label">[706]</span></a> <i>Var.</i> Qu'ainsi dans la maison tu t'oses retirer? (1641 in-12)</p>
+
+<p><a name="Footnote_707" id="Footnote_707" href="#FNanchor_707"><span class="label">[707]</span></a> <i>Var.</i> Aussi bon citoyen comme fidèle amant. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_708" id="Footnote_708" href="#FNanchor_708"><span class="label">[708]</span></a> <i>Var.</i> Dieux! qui l'eût jamais cru? Déjà les deux armées. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_709" id="Footnote_709" href="#FNanchor_709"><span class="label">[709]</span></a> «J'ose dire que, dans ce discours imité de Tite Live, l'auteur français
+est au-dessus du romain, plus nerveux, plus touchant....» (<i>Voltaire.</i>)&mdash;Voyez
+ci-dessus, p. <a href="#Page_263">263</a>-<a href="#Page_265">265</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_710" id="Footnote_710" href="#FNanchor_710"><span class="label">[710]</span></a> <i>Var.</i> Et le plus beau triomphe est arrousé de pleurs? (1641 et 55 A.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_711" id="Footnote_711" href="#FNanchor_711"><span class="label">[711]</span></a> <i>Var.</i> Que le parti plus foible obéisse au plus fort. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_712" id="Footnote_712" href="#FNanchor_712"><span class="label">[712]</span></a> <i>Var.</i> A ces mots il se tait: d'aise chacun soupire. (1641-64)</p>
+
+<p><a name="Footnote_713" id="Footnote_713" href="#FNanchor_713"><span class="label">[713]</span></a> Ce vers et le précédent, comme Voltaire l'a fait remarquer, se retrouvent,
+à un mot près, dans la comédie du <i>Menteur</i> (acte V, scène <span class="smcap">VII</span>).</p>
+
+<p><a name="Footnote_714" id="Footnote_714" href="#FNanchor_714"><span class="label">[714]</span></a> <i>Var.</i> Et ne nous opposant d'autres bras que les vôtres. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_715" id="Footnote_715" href="#FNanchor_715"><span class="label">[715]</span></a> <i>Var.</i> Nous croirons, la voyant tout entière en vos mains. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_716" id="Footnote_716" href="#FNanchor_716"><span class="label">[716]</span></a> <i>Var.</i> Ce que je vous dois être et ce que je vous suis. (1641-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_717" id="Footnote_717" href="#FNanchor_717"><span class="label">[717]</span></a> <i>Var.</i> Vu ceux qu'elle rejette, et les trois qu'elle nomme. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_718" id="Footnote_718" href="#FNanchor_718"><span class="label">[718]</span></a> <i>Var.</i> Si Rome et tout l'État perdoient moins à ma mort. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_719" id="Footnote_719" href="#FNanchor_719"><span class="label">[719]</span></a> La scène commence à ce vers dans les éditions de 1641-56, où le vers
+précédent termine la scène <span class="smcap">I</span>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_720" id="Footnote_720" href="#FNanchor_720"><span class="label">[720]</span></a> <i>Var.</i> Dirai-je au dictateur, qui devers vous m'envoie. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_721" id="Footnote_721" href="#FNanchor_721"><span class="label">[721]</span></a> <i>Var.</i> Comme il ne nous prend pas pour des âmes communes. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_722" id="Footnote_722" href="#FNanchor_722"><span class="label">[722]</span></a> L'édition de 1682 porte, par erreur, <i>comme</i>, pour <i>contre</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_723" id="Footnote_723" href="#FNanchor_723"><span class="label">[723]</span></a> <i>Var.</i> Je vois que votre honneur gît à verser mon sang. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_724" id="Footnote_724" href="#FNanchor_724"><span class="label">[724]</span></a> <i>Var.</i> Sur ceux dont notre guerre a consommé la vie. (1641-48 et 55 A.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_725" id="Footnote_725" href="#FNanchor_725"><span class="label">[725]</span></a> «Cette tirade fit un effet surprenant sur tout le public, et les deux
+derniers vers sont devenus un proverbe ou plutôt une maxime admirable.»<br />
+<span class="i8">(<i>Voltaire.</i>)</span></p>
+
+<p><a name="Footnote_726" id="Footnote_726" href="#FNanchor_726"><span class="label">[726]</span></a> «A ces mots: «Je ne vous connois plus.&mdash;Je vous connois encore,»
+on se récria d'admiration....» (<i>Voltaire.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_727" id="Footnote_727" href="#FNanchor_727"><span class="label">[727]</span></a> <i>Var.</i> A se ressouvenir qu'elle est toujours ma femme. (1641-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_728" id="Footnote_728" href="#FNanchor_728"><span class="label">[728]</span></a> <i>Var.</i> Consommez avec lui toute cette foiblesse. (1641-48 et 55 A.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_729" id="Footnote_729" href="#FNanchor_729"><span class="label">[729]</span></a> Cette indication manque dans les éditions de 1641-48 et de 1655 A.</p>
+
+<p><a name="Footnote_730" id="Footnote_730" href="#FNanchor_730"><span class="label">[730]</span></a> <i>Var.</i> Iras-tu, ma chère âme<a name="FNanchor_730-a" id="FNanchor_730-a" href="#Footnote_730-a" class="fnanchor">[730-a]</a>, et ce funeste honneur. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_730-a" id="Footnote_730-a" href="#FNanchor_730-a"><span class="label">[730-a]</span></a> «<i>Chère âme</i> ne révoltait point en 1639, et ces expressions tendres rendaient
+encore la situation plus haute. Depuis peu même une grande actrice a
+rétabli cette expression <i>ma chère âme</i>.» (<i>Voltaire.</i>)&mdash;Voyez la <i>Notice</i>, p. <a href="#Page_252">252</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_731" id="Footnote_731" href="#FNanchor_731"><span class="label">[731]</span></a> <i>Var.</i> Elle se prend aux Dieux, qu'elle ose quereller. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_732" id="Footnote_732" href="#FNanchor_732"><span class="label">[732]</span></a> <i>Var.</i> Autre de plus de morts n'a couvert cette terre. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_733" id="Footnote_733" href="#FNanchor_733"><span class="label">[733]</span></a> <i>Var.</i> Et que par mon amour ma valeur endormie. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_734" id="Footnote_734" href="#FNanchor_734"><span class="label">[734]</span></a> Voyez tome I, p. 150, note 479-a.</p>
+
+<p><a name="Footnote_735" id="Footnote_735" href="#FNanchor_735"><span class="label">[735]</span></a> <i>Var.</i> Et vivrai sans reproche, ou finirai sans honte. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_736" id="Footnote_736" href="#FNanchor_736"><span class="label">[736]</span></a> <i>Var.</i> Viendras-tu point encor me présenter sa tête. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_737" id="Footnote_737" href="#FNanchor_737"><span class="label">[737]</span></a> Voyez <i>Cinna</i>, acte III, scène <span class="smcap">V</span>, (page <a href="#Page_431">431</a>) vers 1070.&mdash;On a aussi rapproché de
+ce passage des mouvements tout semblables, ou très-voisins, qui se trouvent
+chez Racine et chez Voltaire: par exemple dans <i>Bajazet</i>, acte III, scène <span class="smcap">I</span>, et
+acte IV, scène <span class="smcap">V</span>; <i>Iphigénie</i>, acte IV, scène <span class="smcap">I</span>; <i>Britannicus</i>, acte V, scène <span class="smcap">I</span>;
+<i>Zaïre</i>, acte II, scène <span class="smcap">III</span>, et acte IV, scène <span class="smcap">II</span>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_738" id="Footnote_738" href="#FNanchor_738"><span class="label">[738]</span></a> <i>Var.</i> Vous pleurez, ma chère âme? (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_739" id="Footnote_739" href="#FNanchor_739"><span class="label">[739]</span></a> <i>Var.</i> Et lorsque notre hymen allume son flambeau. (1641-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_740" id="Footnote_740" href="#FNanchor_740"><span class="label">[740]</span></a> <i>Var.</i> N'attaquez plus ma gloire avecque vos douleurs. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_741" id="Footnote_741" href="#FNanchor_741"><span class="label">[741]</span></a> On lit, dans l'édition de 1682, <i>des crimes</i>, pour <i>de crimes</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_742" id="Footnote_742" href="#FNanchor_742"><span class="label">[742]</span></a> <i>Var.</i> Votre zèle au pays vous défend de tels soins. (1641-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_743" id="Footnote_743" href="#FNanchor_743"><span class="label">[743]</span></a> <i>Var.</i> Femme<a name="FNanchor_743-a" id="FNanchor_743-a" href="#Footnote_743-a" class="fnanchor">[743-a]</a>, que t'ai-je fait, et quelle est mon offense. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_743-a" id="Footnote_743-a" href="#FNanchor_743-a"><span class="label">[743-a]</span></a> Voltaire fait ici, au sujet du mot <i>femme</i>, une remarque qu'on ne
+songerait plus, ce nous semble, à faire aujourd'hui: «La naïveté, dit-il, qui
+régnait encore en ce temps-là dans les écrits permettait ce mot. La rudesse romaine
+y paraît même tout entière.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_744" id="Footnote_744" href="#FNanchor_744"><span class="label">[744]</span></a> <i>Var.</i> Que t'a fait mon honneur, femme, et pourquoi viens-tu. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_745" id="Footnote_745" href="#FNanchor_745"><span class="label">[745]</span></a> <i>Var.</i> Du moins contente-toi de l'avoir offensée. (1641)</p>
+
+<p><a name="Footnote_746" id="Footnote_746" href="#FNanchor_746"><span class="label">[746]</span></a>
+<i>Var.</i> Et si notre foiblesse avoit pu les changer,<br />
+Nous vous laissons ici pour les encourager. (1641-64)</p>
+
+<p><a name="Footnote_747" id="Footnote_747" href="#FNanchor_747"><span class="label">[747]</span></a> <i>Var.</i> Allons, ma s&oelig;ur, allons, ne perdons point de larmes. (1641-48 et 55 A.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_748" id="Footnote_748" href="#FNanchor_748"><span class="label">[748]</span></a> <i>Var.</i> Contre tant de vertu ce sont de foibles armes. (1641, 48, 55 et 60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_749" id="Footnote_749" href="#FNanchor_749"><span class="label">[749]</span></a> Voltaire fait ici une critique dont nous ne reproduisons les termes
+que parce qu'ils ont trait à l'histoire de la scène française: «Ce monologue
+de Sabine est, dit-il, absolument inutile, et fait languir la pièce. Les
+comédiens voulaient alors des monologues. La déclamation approchait du
+chant, surtout celle des femmes; les auteurs avaient cette complaisance pour
+elles....»</p>
+
+<p><a name="Footnote_750" id="Footnote_750" href="#FNanchor_750"><span class="label">[750]</span></a> <i>Var.</i> La nature ou l'amour parlent pour chacun d'eux. (1641 et 55 A.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_751" id="Footnote_751" href="#FNanchor_751"><span class="label">[751]</span></a> <i>Var.</i> Et puis voir maintenant le combat sans terreur. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_752" id="Footnote_752" href="#FNanchor_752"><span class="label">[752]</span></a> L'édition de 1663 porte <i>de miens</i>, pour <i>des miens</i>: c'est très-vraisemblablement
+une erreur.</p>
+
+<p><a name="Footnote_753" id="Footnote_753" href="#FNanchor_753"><span class="label">[753]</span></a>
+<i>Var.</i> Ou si le triste sort de leurs armes<a name="FNanchor_753-a" id="FNanchor_753-a" href="#Footnote_753-a" class="fnanchor">[753-a]</a> impies<br />
+De tous les combattants a fait autant d'hosties? (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_753-a" id="Footnote_753-a" href="#FNanchor_753-a"><span class="label">[753-a]</span></a> L'édition de 1656 porte, par erreur, <i>âmes</i>, pour <i>armes</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_754" id="Footnote_754" href="#FNanchor_754"><span class="label">[754]</span></a> <i>Var.</i> De tous les combattants fait-il autant d'hosties<a name="FNanchor_754-a" id="FNanchor_754-a" href="#Footnote_754-a" class="fnanchor">[754-a]</a>? (1663 et 64)</p>
+
+<p><a name="Footnote_754-a" id="Footnote_754-a" href="#FNanchor_754-a"><span class="label">[754-a]</span></a>«_Hostie_ ne se dit plus, et c'est dommage; il ne
+reste plus que le mot de _victime_....» (_Voltaire._) Voyez le <i>Lexique</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_755" id="Footnote_755" href="#FNanchor_755"><span class="label">[755]</span></a> <i>Var.</i> Pour tous tant qu'ils étoient m'a condamnée aux pleurs. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_756" id="Footnote_756" href="#FNanchor_756"><span class="label">[756]</span></a> <i>Var.</i> Et l'un et l'autre camp s'est mis à murmurer. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_757" id="Footnote_757" href="#FNanchor_757"><span class="label">[757]</span></a> <i>Var.</i> Et prenant pour affront la pitié<a name="FNanchor_757-a" id="FNanchor_757-a" href="#Footnote_757-a" class="fnanchor">[757-a]</a> qu'on a d'eux. (1656)</p>
+
+<p><a name="Footnote_757-a" id="Footnote_757-a" href="#FNanchor_757-a"><span class="label">[757-a]</span></a> Il y a <i>piété</i>, au lieu de <i>pitié</i>, dans l'édition de 1656, mais c'est évidemment
+une erreur.</p>
+
+<p><a name="Footnote_758" id="Footnote_758" href="#FNanchor_758"><span class="label">[758]</span></a>
+<i>Var.</i> Et mourront par les mains qui les ont séparés,<br />
+Que quitter les honneurs qui leur sont déférés. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_759" id="Footnote_759" href="#FNanchor_759"><span class="label">[759]</span></a> <i>Var.</i> Quoi? dans leur dureté ces c&oelig;urs de fer s'obstinent! (1641-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_760" id="Footnote_760" href="#FNanchor_760"><span class="label">[760]</span></a> <i>Var.</i> Ils le font, mais d'ailleurs les deux camps se mutinent. (1641-64)</p>
+
+<p><a name="Footnote_761" id="Footnote_761" href="#FNanchor_761"><span class="label">[761]</span></a> <i>Var.</i> Les mêmes Dieux à Tulle ont inspiré ce choix. (1641-48 et 55 A.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_762" id="Footnote_762" href="#FNanchor_762"><span class="label">[762]</span></a> <i>Var.</i> Et de qui l'absolue et sainte autorité. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_763" id="Footnote_763" href="#FNanchor_763"><span class="label">[763]</span></a> <i>Var.</i> Que de chercher leurs lois ailleurs qu'en leurs oracles. (1655 A.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_764" id="Footnote_764" href="#FNanchor_764"><span class="label">[764]</span></a> On lit dans <i>Psyché</i> (acte II, scène <span class="smcap">III</span>):</p>
+
+<p class="left5">Un oracle jamais n'est sans obscurité:<br />
+On l'entend d'autant moins que mieux on croit l'entendre.</p>
+
+<p><a name="Footnote_765" id="Footnote_765" href="#FNanchor_765"><span class="label">[765]</span></a>
+<i>Var.</i> Comme vous je l'espère. <span class="smcap">CAM.</span> Et je n'ose y songer.<br />
+<span class="smcap">JUL.</span> L'effet nous fera voir qui sait mieux en juger. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_766" id="Footnote_766" href="#FNanchor_766"><span class="label">[766]</span></a>
+<i>Var.</i> Je ne puis approuver tant de trouble en notre âme. (1641 in-4<sup>o</sup>, 48-54 et 56)<br />
+<i>Var.</i> Je ne puis approuver tant de trouble en mon âme. (1655 A.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_767" id="Footnote_767" href="#FNanchor_767"><span class="label">[767]</span></a> L'édition de 1641 in-12 donne <i>deux maux</i>, pour <i>des maux</i>: c'est évidemment
+une erreur.</p>
+
+<p><a name="Footnote_768" id="Footnote_768" href="#FNanchor_768"><span class="label">[768]</span></a> <i>Var.</i> On ne compare point des n&oelig;uds si différents. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_769" id="Footnote_769" href="#FNanchor_769"><span class="label">[769]</span></a>
+<i>Var.</i> Le peuvent mettre hors de votre fantaisie;<br />
+Ce qu'elles font souvent, faites-le par raison. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_770" id="Footnote_770" href="#FNanchor_770"><span class="label">[770]</span></a> L'édition de 1682 porte: <i>connoissiez</i>, pour <i>connoissez</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_771" id="Footnote_771" href="#FNanchor_771"><span class="label">[771]</span></a> <i>Var.</i> Ne nous consolez point: la raison importune. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_772" id="Footnote_772" href="#FNanchor_772"><span class="label">[772]</span></a>
+<i>Var.</i> Quand elle ose combattre une telle infortune. (1641-54, 55 B. et 56)<br />
+<i>Var.</i> Quand elle ose combattre une telle fortune. (1655 A.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_773" id="Footnote_773" href="#FNanchor_773"><span class="label">[773]</span></a> <i>Var.</i> Qui peut vouloir mourir peut braver les malheurs. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_774" id="Footnote_774" href="#FNanchor_774"><span class="label">[774]</span></a> <i>Var.</i> La vouloir contrefaire est une lâcheté. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_775" id="Footnote_775" href="#FNanchor_775"><span class="label">[775]</span></a> <i>Var.</i> Et nos soldats trahis ne l'ont pas achevé? (1641-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_776" id="Footnote_776" href="#FNanchor_776"><span class="label">[776]</span></a> «Voilà ce fameux <i>qu'il mourût</i>, ce trait du plus grand sublime, ce mot
+auquel il n'en est aucun de comparable dans toute l'antiquité<a name="FNanchor_776-a" id="FNanchor_776-a" href="#Footnote_776-a" class="fnanchor">[776-a]</a>; tout l'auditoire
+fut si transporté, qu'on n'entendit jamais le vers faible qui suit; et le morceau:</p>
+
+<p>N'eût-il que d'un moment retardé (<i>lisez</i>: reculé) sa défaite,</p>
+
+<p>étant plein de chaleur, augmente encore la force du <i>qu'il mourût</i>....» (<i>Voltaire.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_776-a" id="Footnote_776-a" href="#FNanchor_776-a"><span class="label">[776-a]</span></a> Cela est vrai, et c'est en vain, nous le croyons, qu'on a cherché un mot
+semblable dans les auteurs anciens. Le <i>moriamur</i>, de Calpurnius (voyez Tite
+Live, livre XXII, chapitre <span class="smcap">XCIX</span>), n'a aucun rapport avec la réponse sublime
+du vieil Horace, et nous ne comprenons pas qu'on l'en ait rapproché. Le <i>moreretur</i>,
+<i>inquies</i>, de Cicéron, dans le <i>Discours pour C. Rubirius Postumus</i>
+(chapitre <span class="smcap">X</span>, § 29), peut bien se traduire par: «Que vouliez-vous qu'il fît?&mdash;Qu'il
+mourût, direz-vous;» mais la ressemblance est toute superficielle:
+la pensée, le sentiment, la situation, tout est différent.&mdash;Un rapprochement
+plus opportun, mais bien propre à faire ressortir, quoiqu'au fond l'idée soit
+semblable, l'originalité de Corneille, ce serait peut-être celui de ces vers de la
+tragédie des <i>Juives</i> (acte IV, vers 33 et suivants) de notre vieux poëte Garnier:</p>
+
+<p class="left5">C'est vergongne à un roi de survivre vaincu:<br />
+Un bon c&oelig;ur n'eût jamais son malheur survécu.<br />
+&mdash;Et qu'eussiez-vous pu faire?&mdash;Un acte magnanime,<br />
+Qui malgré le destin m'eût acquis de l'estime.<br />
+Je fusse mort en roi, fièrement combattant,<br />
+Maint barbare adversaire à mes pieds abattant.</p>
+
+<p><a name="Footnote_777" id="Footnote_777" href="#FNanchor_777"><span class="label">[777]</span></a> <i>Var.</i> Eh! mon père, prenez un plus doux sentiment. (1641-48 et 55 A.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_778" id="Footnote_778" href="#FNanchor_778"><span class="label">[778]</span></a> <i>Var.</i> Eût-il fait avec lui périr le nom d'Horace! (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_779" id="Footnote_779" href="#FNanchor_779"><span class="label">[779]</span></a> Voltaire rapproche cet endroit d'<i>Horace</i> de la scène <span class="smcap">V</span> du V<sup>e</sup> acte du
+<i>Cid</i>: «Je ne sais s'il n'y a pas dans cette scène un artifice trop visible, une
+méprise trop longtemps soutenue. Il semble que l'auteur ait eu plus d'égards
+au jeu de théâtre qu'à la vraisemblance. C'est le même défaut que dans la scène
+de Chimène avec don Sanche dans <i>le Cid</i>....»</p>
+
+<p><a name="Footnote_780" id="Footnote_780" href="#FNanchor_780"><span class="label">[780]</span></a>
+<i>Var.</i> Le combat par sa fuite est-il pas terminé?<br />
+<span class="smcap">VAL.</span> Albe ainsi quelque temps se l'est imaginé;<br />
+Mais elle a bientôt vu que c'étoit fuir<a name="FNanchor_780-a" id="FNanchor_780-a" href="#Footnote_780-a" class="fnanchor">[780-a]</a> en homme. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_780-a" id="Footnote_780-a" href="#FNanchor_780-a"><span class="label">[780-a]</span></a> L'édition de 1655 A. porte <i>fait</i>, au lieu de <i>fuir</i>, et au premier vers de
+la variante <i>la fuite</i>, pour <i>sa fuite</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_781" id="Footnote_781" href="#FNanchor_781"><span class="label">[781]</span></a> <i>Var.</i> Il sait bien se tirer d'un pas si hasardeux<a name="FNanchor_781-a" id="FNanchor_781-a" href="#Footnote_781-a" class="fnanchor">[781-a]</a>. (1641-63)</p>
+
+<p><a name="Footnote_781-a" id="Footnote_781-a" href="#FNanchor_781-a"><span class="label">[781-a]</span></a> Voltaire a donné dans son édition l'ancienne leçon <i>hasardeux</i>, au lieu de
+<i>dangereux</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_782" id="Footnote_782" href="#FNanchor_782"><span class="label">[782]</span></a> Depuis ce cri jusqu'à la scène IV il y a, suivant la remarque que Voltaire
+fait sur le commencement de cette dernière scène, «un long silence de
+Camille dont on ne s'est pas seulement aperçu, parce que l'âme était toute
+remplie du destin des Horaces et des Curiaces et de celui de Rome.»
+Mlle Rachel le faisait bien apercevoir. «Elle a souvent créé des effets nouveaux,
+dit à cette occasion M. Véron dans les <i>Mémoires d'un bourgeois de
+Paris</i> (tome IV, p. 165). Je citerai surtout la scène du fauteuil dans le quatrième
+acte d'<i>Horace</i>. Sa pantomime, alors qu'elle apprend la mort de son amant, est
+d'un grand effet scénique; mais elle excite plutôt encore dans cette situation
+la terreur que les larmes. Je tiens d'ailleurs de Mlle Rachel elle-même que ce
+fut à un état de malaise physique qu'elle emprunta l'idée et les moyens d'exécution
+de cette pantomime: elle venait d'être saignée; elle ne fit que reproduire
+sur le théâtre l'abattement profond et les menaces douloureuses de syncope
+qu'elle éprouva.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_783" id="Footnote_783" href="#FNanchor_783"><span class="label">[783]</span></a> Voyez plus haut, p. <a href="#Page_266">266</a> et suivantes, le récit de Tite Live.</p>
+
+<p><a name="Footnote_784" id="Footnote_784" href="#FNanchor_784"><span class="label">[784]</span></a> Dans l'édition de 1656, on lit <i>l'horreur</i>, pour <i>l'erreur</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_785" id="Footnote_785" href="#FNanchor_785"><span class="label">[785]</span></a>
+<i>Var.</i> Et remet à demain le pompeux sacrifice<br />
+Que nous devons aux Dieux pour un tel bénéfice. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_786" id="Footnote_786" href="#FNanchor_786"><span class="label">[786]</span></a>
+<i>Var.</i> Cette belle action si puissamment le touche,<br />
+Qu'il vous veut rendre grâce, et de sa propre bouche,<br />
+D'avoir donné vos fils au bien de son État. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_787" id="Footnote_787" href="#FNanchor_787"><span class="label">[787]</span></a>
+<i>Var.</i> Du service de l'un, et du sang des deux autres.<br />
+<span class="smcap">VAL.</span> Le Roi ne sait que c'est d'honorer à demi. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_788" id="Footnote_788" href="#FNanchor_788"><span class="label">[788]</span></a> <i>Var.</i> Fait qu'il estime encor l'honneur qu'il vous veut faire. (1641-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_789" id="Footnote_789" href="#FNanchor_789"><span class="label">[789]</span></a> <i>Var.</i> Tous nos maux à ce prix nous doivent être doux. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_790" id="Footnote_790" href="#FNanchor_790"><span class="label">[790]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_162">162</a>, vers 1058 et note 432.</p>
+
+<p><a name="Footnote_791" id="Footnote_791" href="#FNanchor_791"><span class="label">[791]</span></a> <i>Var.</i> Je m'en vais à Sabine en porter la nouvelle. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_792" id="Footnote_792" href="#FNanchor_792"><span class="label">[792]</span></a>
+<i>Var.</i> Un oracle m'assure, un songe m'épouvante;<br />
+La bataille m'effraie, et la paix me contente. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_793" id="Footnote_793" href="#FNanchor_793"><span class="label">[793]</span></a>
+<i>Var.</i> Les deux camps mutinés un tel choix désavouent;<br />
+Ils rompent la partie, et les Dieux la renouent. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_794" id="Footnote_794" href="#FNanchor_794"><span class="label">[794]</span></a>
+<i>Var.</i> Dieux! sentois-je point lors des douleurs trop légères. (1641-56)<br />
+<i>Var.</i> Ne sentois-je point lors des douleurs trop légères. (1660)</p>
+
+<p><a name="Footnote_795" id="Footnote_795" href="#FNanchor_795"><span class="label">[795]</span></a> <i>Var.</i> Pour le malheur de Rome et la mort des deux frères? (1641 in-12)</p>
+
+<p><a name="Footnote_796" id="Footnote_796" href="#FNanchor_796"><span class="label">[796]</span></a>
+<i>Var.</i> Me flattois-je point trop quand je croyois pouvoir. (1641-56)<br />
+<i>Var.</i> Ne me flattois-je point quand je croyois pouvoir. (1660)</p>
+
+<p><a name="Footnote_797" id="Footnote_797" href="#FNanchor_797"><span class="label">[797]</span></a> <i>Var.</i> Mais ce n'est encor rien au prix de ce qui reste. (1641-48 et 55 A.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_798" id="Footnote_798" href="#FNanchor_798"><span class="label">[798]</span></a> <i>Var.</i> On demande ma joie en un coup si funeste. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_799" id="Footnote_799" href="#FNanchor_799"><span class="label">[799]</span></a>
+<i>Var.</i> C'est gloire de passer pour des c&oelig;urs abattus,<br />
+Quand la brutalité fait les hautes vertus. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_800" id="Footnote_800" href="#FNanchor_800"><span class="label">[800]</span></a> <i>Var. Procule et deux autres soldats</i><a name="FNanchor_800-a" id="FNanchor_800-a" href="#Footnote_800-a" class="fnanchor">[800-a]</a> <i>portant chacun une épée des
+Curiaces</i>. (1641-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_800-a" id="Footnote_800-a" href="#FNanchor_800-a"><span class="label">[800-a]</span></a> <i>Et les deux autres soldats.</i> (1641 in-12 et 47)</p>
+
+<p><a name="Footnote_801" id="Footnote_801" href="#FNanchor_801"><span class="label">[801]</span></a> Voyez la Notice d'<i>Horace</i>, p. <a href="#Page_248">248</a> et note 627.</p>
+
+<p><a name="Footnote_802" id="Footnote_802" href="#FNanchor_802"><span class="label">[802]</span></a> <i>Var.</i> O d'une indigne s&oelig;ur l'insupportable audace! (1641-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_803" id="Footnote_803" href="#FNanchor_803"><span class="label">[803]</span></a> <i>Var.</i> Tigre affamé de sang, qui me défends les larmes. (1641-48 et 55 A.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_804" id="Footnote_804" href="#FNanchor_804"><span class="label">[804]</span></a> <i>Var.</i> Puissent de tels malheurs accompagner ta vie. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_805" id="Footnote_805" href="#FNanchor_805"><span class="label">[805]</span></a> «Ces imprécations de Camille, dit Voltaire, ont toujours été un beau
+morceau de déclamation, et ont fait valoir toutes les actrices qui ont joué ce
+rôle.» Voyez la Notice d'<i>Horace</i>, p. <a href="#Page_253">253</a> et note 641.</p>
+
+<p><a name="Footnote_806" id="Footnote_806" href="#FNanchor_806"><span class="label">[806]</span></a> <i>Var.</i> Que le courroux du ciel allumé par mes yeux. (1656)</p>
+
+<p><a name="Footnote_807" id="Footnote_807" href="#FNanchor_807"><span class="label">[807]</span></a> <i>Var.</i> Puissé-je de mes yeux voir tomber cette foudre. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_808" id="Footnote_808" href="#FNanchor_808"><span class="label">[808]</span></a> <i>Var. Mettant l'épée à la main.</i> (1641-48 et 55 A.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_809" id="Footnote_809" href="#FNanchor_809"><span class="label">[809]</span></a> <i>Var.</i> Va dedans les enfers joindre ton Curiace. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_810" id="Footnote_810" href="#FNanchor_810"><span class="label">[810]</span></a> <i>Var.</i> <span class="smcap">CAMILLE</span>, <i>derrière le théâtre</i>. (1663)</p>
+
+<p><a name="Footnote_811" id="Footnote_811" href="#FNanchor_811"><span class="label">[811]</span></a> Voyez la Notice d'<i>Horace</i>, p. <a href="#Page_252">252</a> et <a href="#Page_253">253</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_812" id="Footnote_812" href="#FNanchor_812"><span class="label">[812]</span></a> <i>Var.</i> La plus prompte vengeance est la plus légitime. (1647)</p>
+
+<p><a name="Footnote_813" id="Footnote_813" href="#FNanchor_813"><span class="label">[813]</span></a> Racine a dit dans <i>Andromaque</i> (acte IV, scène <span class="smcap">V</span>)</p>
+
+<p class="left5">Que peut-on refuser à ces généreux coups?</p>
+
+<p><a name="Footnote_814" id="Footnote_814" href="#FNanchor_814"><span class="label">[814]</span></a> <i>Var.</i> Que je te plaise mieux tombé dans l'infamie? (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_815" id="Footnote_815" href="#FNanchor_815"><span class="label">[815]</span></a> <i>Var.</i> Mais aussi je renonce à la vertu romaine. (1641-48 et 55 A.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_816" id="Footnote_816" href="#FNanchor_816"><span class="label">[816]</span></a> <i>Var.</i> N'importe: tous ses traits me sembleront fort doux. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_817" id="Footnote_817" href="#FNanchor_817"><span class="label">[817]</span></a>
+<i>Var.</i> Disposez de mon sort, les lois vous en font maître;<br />
+J'ai cru devoir ce coup aux lieux qui m'ont vu naître.<br />
+Si mon zèle au pays vous semble criminel. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_818" id="Footnote_818" href="#FNanchor_818"><span class="label">[818]</span></a>
+<i>Var.</i> Reprenez votre sang de qui ma lâcheté<br />
+A si mal à propos souillé la pureté. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_819" id="Footnote_819" href="#FNanchor_819"><span class="label">[819]</span></a> <i>Var.</i> Et ne les punit point, pour ne se pas punir. (1641-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_820" id="Footnote_820" href="#FNanchor_820"><span class="label">[820]</span></a> <i>Var.</i> <span class="smcap">TROUPE DES GARDES.</span> (1655 A. et 56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_821" id="Footnote_821" href="#FNanchor_821"><span class="label">[821]</span></a> Entre ce vers et le suivant, Voltaire a ajouté cette indication qui n'est
+point inutile: <i>montrant Valère</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_822" id="Footnote_822" href="#FNanchor_822"><span class="label">[822]</span></a> <i>Var.</i> Je sais que peut ce coup sur l'esprit le plus fort. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_823" id="Footnote_823" href="#FNanchor_823"><span class="label">[823]</span></a> <i>Var.</i> Quelque soulagement à votre affliction. (1641 in-12 et 47)</p>
+
+<p><a name="Footnote_824" id="Footnote_824" href="#FNanchor_824"><span class="label">[824]</span></a> <i>Var.</i> Et que Tulle vous plaint autant comme il vous aime. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_825" id="Footnote_825" href="#FNanchor_825"><span class="label">[825]</span></a> On lit <i>les hauts faits</i>, pour <i>ses hauts faits</i>, dans l'édition de 1682.&mdash;L'édition
+de 1655 A. porte: «ses beaux faits.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_826" id="Footnote_826" href="#FNanchor_826"><span class="label">[826]</span></a> L'édition de 1682 et celle de 1665 A. sont les seules qui aient <i>le méritent</i>;
+toutes les autres portent: <i>les méritent</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_827" id="Footnote_827" href="#FNanchor_827"><span class="label">[827]</span></a>
+<i>Var.</i> Vu le sang qu'a versé cette guerre funeste,<br />
+Et tant de n&oelig;uds d'hymen dont nos heureux destins<br />
+Ont uni si souvent des peuples si voisins,<br />
+Peu de nous ont joui d'un succès si prospère,<br />
+Qu'ils n'aient perdu dans Albe un cousin, un beau-frère,<br />
+Un oncle, un gendre même, et ne donnent des pleurs. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_828" id="Footnote_828" href="#FNanchor_828"><span class="label">[828]</span></a> L'édition de 1655 A. porte <i>trouble</i>, au lieu de <i>bonheur</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_829" id="Footnote_829" href="#FNanchor_829"><span class="label">[829]</span></a> <i>Var.</i> Et ne peut excuser la douleur véhémente. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_830" id="Footnote_830" href="#FNanchor_830"><span class="label">[830]</span></a> Les éditions de 1641 et de 1660 ont seules <i>rejaillir</i>: toutes les autres
+portent <i>rejallir</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_831" id="Footnote_831" href="#FNanchor_831"><span class="label">[831]</span></a> <i>Var.</i> Et croyez avec nous qu'en tous ces trois combats. (1652, 54 et 56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_832" id="Footnote_832" href="#FNanchor_832"><span class="label">[832]</span></a> <i>Var.</i> Vous savez l'action, vous le venez d'entendre. (1641 et 55 A.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_833" id="Footnote_833" href="#FNanchor_833"><span class="label">[833]</span></a>
+<i>Var.</i> Et le plus innocent que le ciel ait vu naître,<br />
+Quand il le croit coupable, il commence de l'être. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_834" id="Footnote_834" href="#FNanchor_834"><span class="label">[834]</span></a> <i>Var.</i> Qu'en amant de sa s&oelig;ur il accuse le frère. (1652, 54 et 56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_835" id="Footnote_835" href="#FNanchor_835"><span class="label">[835]</span></a>
+<i>Var.</i> Prend droit par ses effets de juger de sa force,<br />
+Et s'ose imaginer, par un mauvais discours,<br />
+Que qui fait un miracle en doit faire toujours. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_836" id="Footnote_836" href="#FNanchor_836"><span class="label">[836]</span></a> <i>Var.</i> Si l'on n'en veut déchoir, il ne faut plus rien faire. (1641-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_837" id="Footnote_837" href="#FNanchor_837"><span class="label">[837]</span></a> Les éditions de 1641-56 ajoutent <span class="smcap">JULIE</span> aux personnages de cette scène.</p>
+
+<p><a name="Footnote_838" id="Footnote_838" href="#FNanchor_838"><span class="label">[838]</span></a> Ce jeu de scène et les suivants, jusqu'à la fin de la pièce, manquent dans
+les éditions de 1641-48 et dans celle de 1655 A.</p>
+
+<p><a name="Footnote_839" id="Footnote_839" href="#FNanchor_839"><span class="label">[839]</span></a> <i>Var.</i> Toi qui par des douleurs à tes devoirs contraires. (1641 et 55 A.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_840" id="Footnote_840" href="#FNanchor_840"><span class="label">[840]</span></a> <i>Var.</i> Veux quitter un mari pour rejoindre les frères. (1641 in-12)</p>
+
+<p><a name="Footnote_841" id="Footnote_841" href="#FNanchor_841"><span class="label">[841]</span></a> Don Arias dit au Comte dans <i>le Cid</i>, acte II, scène <span class="smcap">I</span>, vers 390:</p>
+
+<p class="left5">Avec tous vos lauriers craignez encor le foudre.</p>
+
+<p><a name="Footnote_842" id="Footnote_842" href="#FNanchor_842"><span class="label">[842]</span></a> Voyez plus haut, p. <a href="#Page_271">271</a> et <a href="#Page_272">272</a>, le discours du vieil Horace dans Tite Live.</p>
+
+<p><a name="Footnote_843" id="Footnote_843" href="#FNanchor_843"><span class="label">[843]</span></a> <i>Var.</i> Dis, Valère, dis-nous, puisqu'il faut qu'il périsse. (1641-48 et 55 A.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_844" id="Footnote_844" href="#FNanchor_844"><span class="label">[844]</span></a> <i>Var.</i> Et Rome avec ses pleurs y mettra trop d'obstacle. (1641-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_845" id="Footnote_845" href="#FNanchor_845"><span class="label">[845]</span></a> L'édition de 1682 porte <i>vous le préviendrez</i>, pour <i>vous les préviendrez</i>;
+c'est sans doute une erreur.</p>
+
+<p><a name="Footnote_846" id="Footnote_846" href="#FNanchor_846"><span class="label">[846]</span></a>
+<i>Var.</i> Ce qu'il a fait pour elle, il le peut encor faire:<br />
+Il la peut garantir encor d'un sort contraire. (1641-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_847" id="Footnote_847" href="#FNanchor_847"><span class="label">[847]</span></a> Ces deux vers rappellent, bien que la pensée soit toute différente, la fin de
+cette phrase de Malherbe (voyez l'édition de M. L. Lalanne, tome I, p. 188):</p>
+
+<p class="left5">Apollon à portes ouvertes<br />
+Laisse indifféremment cueillir<br />
+Les belles feuilles toujours vertes<br />
+Qui gardent les noms de vieillir;<br />
+Mais l'art d'en faire les couronnes<br />
+N'est pas su de toutes personnes....</p>
+
+<p><a name="Footnote_848" id="Footnote_848" href="#FNanchor_848"><span class="label">[848]</span></a>
+<i>Var.</i> Ta chaleur généreuse a produit ton forfait. (1647 et 55 A.)
+<i>Var.</i> Sa chaleur dangereuse a produit ton forfait. (1656)</p>
+
+<p><a name="Footnote_849" id="Footnote_849" href="#FNanchor_849"><span class="label">[849]</span></a> <i>Var. Le Roi se lève, et tous le suivent hormis Julie.</i></p>
+
+<div class="left5">
+<p>SCÈNE IV.</p>
+
+<p><span class="smcap">JULIE.</span></p>
+
+<p>Camille, ainsi le ciel t'avoit bien avertie<br />
+Des tragiques succès qu'il t'avoit préparés;<br />
+Mais toujours du secret il cache une partie<br />
+Aux esprits les plus nets et les mieux éclairés.<br />
+<span class="i1">Il sembloit nous parler de ton proche hyménée,</span><br />
+Il sembloit tout promettre à tes v&oelig;ux innocents;<br />
+Et nous cachant ainsi ta mort inopinée,<br />
+Sa voix n'est que trop vraie en trompant notre sens:<br />
+<span class="i1">«Albe et Rome aujourd'hui prennent une autre face;</span><br />
+Tes v&oelig;ux sont exaucés, elles goûtent la paix;<br />
+Et tu vas être unie avec ton Curiace,<br />
+Sans qu'aucun mauvais sort t'en sépare jamais<a name="FNanchor_849-a" id="FNanchor_849-a" href="#Footnote_849-a" class="fnanchor">[849-a]</a>.» (1641-56)</p></div>
+
+<p><a name="Footnote_849-a" id="Footnote_849-a" href="#FNanchor_849-a"><span class="label">[849-a]</span></a> Ce commentaire de Julie sur le sens de l'oracle, dit Voltaire, est visiblement
+imité de la fin du <i>Pastor fido</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_850" id="Footnote_850" href="#FNanchor_850"><span class="label">[850]</span></a> Voyez la <i>Notice biographique</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_851" id="Footnote_851" href="#FNanchor_851"><span class="label">[851]</span></a> M. Rathery, <i>Des anciennes institutions judiciaires de la Normandie</i>,
+dans la <i>Revue française</i> du mois de mars 1839, p. 269.&mdash;Voyez aussi
+l'<i>Introduction</i> du <i>Diaire, ou Journal du chancelier Seguier en Normandie
+après la sédition des nu-pieds, et documents relatifs à ce voyage et
+à la sédition</i>, publiés pour la première fois par A. Floquet. Rouen,
+1842, in-8<sup>o</sup>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_852" id="Footnote_852" href="#FNanchor_852"><span class="label">[852]</span></a> Tallemant des Réaux, tome II, p. 47.</p>
+
+<p><a name="Footnote_853" id="Footnote_853" href="#FNanchor_853"><span class="label">[853]</span></a> M. Rathery, p. 271.&mdash;M. Édouard Fournier, <i>Notes sur la
+vie de Corneille</i>, p. <span class="smcap">CXVII-CXIX</span>, en tête de <i>Corneille à la Butte Saint-Roch</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_854" id="Footnote_854" href="#FNanchor_854"><span class="label">[854]</span></a> <i>Remarques sur Cinna</i>, acte V, scène <span class="smcap">III</span>, vers 1701.</p>
+
+<p><a name="Footnote_855" id="Footnote_855" href="#FNanchor_855"><span class="label">[855]</span></a> <i>Anecdotes dramatiques</i>, p. 103.</p>
+
+<p><a name="Footnote_856" id="Footnote_856" href="#FNanchor_856"><span class="label">[856]</span></a> <i>Histoire du Théâtre françois</i>, tome V, p. 92.</p>
+
+<p><a name="Footnote_857" id="Footnote_857" href="#FNanchor_857"><span class="label">[857]</span></a> Voyez la Notice d'<i>Horace</i>, p. <a href="#Page_249">249</a> et <a href="#Page_250">250</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_858" id="Footnote_858" href="#FNanchor_858"><span class="label">[858]</span></a> <i>Mercure de France</i>, p. 847.</p>
+
+<p><a name="Footnote_859" id="Footnote_859" href="#FNanchor_859"><span class="label">[859]</span></a> Page 123.</p>
+
+<p><a name="Footnote_860" id="Footnote_860" href="#FNanchor_860"><span class="label">[860]</span></a> Pièce de Scarron, représentée en 1653.</p>
+
+<p><a name="Footnote_861" id="Footnote_861" href="#FNanchor_861"><span class="label">[861]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_251">251</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_862" id="Footnote_862" href="#FNanchor_862"><span class="label">[862]</span></a> Voyez ci-après, p. <a href="#Page_385">385</a>, note 906.</p>
+
+<p><a name="Footnote_863" id="Footnote_863" href="#FNanchor_863"><span class="label">[863]</span></a> Tome VI, p. 94, note <i>a</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_864" id="Footnote_864" href="#FNanchor_864"><span class="label">[864]</span></a> Tome I, p. 47.</p>
+
+<p><a name="Footnote_865" id="Footnote_865" href="#FNanchor_865"><span class="label">[865]</span></a> Acte V, scène <span class="smcap">II</span>, vers 1562 et 1563.</p>
+
+<p><a name="Footnote_866" id="Footnote_866" href="#FNanchor_866"><span class="label">[866]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_51">51</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_867" id="Footnote_867" href="#FNanchor_867"><span class="label">[867]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_52">52</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_868" id="Footnote_868" href="#FNanchor_868"><span class="label">[868]</span></a> Voyez ci-après, p.<a href="#Page_379"> 379</a> et <a href="#Page_380">380</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_869" id="Footnote_869" href="#FNanchor_869"><span class="label">[869]</span></a> Voyez tome I, p. 120.</p>
+
+<p><a name="Footnote_870" id="Footnote_870" href="#FNanchor_870"><span class="label">[870]</span></a> Tome III, p. 66 et 67.</p>
+
+<p><a name="Footnote_871" id="Footnote_871" href="#FNanchor_871"><span class="label">[871]</span></a> Le récit de Sénèque est traduit en entier dans l'<i>Histoire romaine</i>
+de Coeffeteau (1621), fort goûtée au temps de Corneille, et de l'autorité
+de laquelle il s'appuie à la fin de l'avertissement de <i>Polyeucte</i>.
+Voyez plus loin, p. <a href="#Page_478">478</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_872" id="Footnote_872" href="#FNanchor_872"><span class="label">[872]</span></a> Ces extraits, contrairement à l'usage ordinaire de Corneille, se
+trouvent en tête de l'édition originale. La première édition du <i>Cid</i>
+n'a point les romances; ni la première d'<i>Horace</i>, l'extrait de Tite
+Live.</p>
+
+<p><a name="Footnote_873" id="Footnote_873" href="#FNanchor_873"><span class="label">[873]</span></a> Voyez tome II, p. 4.</p>
+
+<p><a name="Footnote_874" id="Footnote_874" href="#FNanchor_874"><span class="label">[874]</span></a> Voyez plus loin, p. <a href="#Page_378">378</a> et note 892.</p>
+
+<p><a name="Footnote_875" id="Footnote_875" href="#FNanchor_875"><span class="label">[875]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_17">17</a> et <a href="#Page_107">107</a> note 250.</p>
+
+<p><a name="Footnote_876" id="Footnote_876" href="#FNanchor_876"><span class="label">[876]</span></a> Cette épître dédicatoire, ainsi que l'extrait de Sénèque qui la
+suit, ne se trouvent que dans l'édition originale et dans les recueils
+de 1648-1656.&mdash;Pierre du Puget, seigneur de Montauron ou Montoron,
+des Carles et Caussidière, la Chevrette et la Marche, premier
+président des finances au bureau de Montauban, mourut à Paris le
+23 juin 1664. Tallemant des Réaux nous apprend dans son <i>Historiette
+sur Louis treizième</i> (tome II, p. 248) que «Montauron avoit
+donné deux cents pistoles à Corneille pour <i>Cinna</i>.» Ce témoignage,
+qui émane d'un allié de Montauron, car sa fille naturelle avait épousé
+Gédéon Tallemant, est beaucoup plus digne de confiance que l'assertion
+du <i>Journal de Verdun</i> (juin 1701, p. 410), qui porte à mille
+pistoles le présent de Montauron. La libéralité de ce financier envers
+les gens de lettres et leur empressement à lui adresser des dédicaces
+étaient devenus un sujet de plaisanteries et d'allusions de toutes
+sortes. Dans son <i>Parnasse réformé</i> (p. 132 et 133), Guéret propose
+les réformes suivantes: «<i>Article X.</i> Défendons de mentir dans les
+épîtres dédicatoires. <i>Article XI.</i> Supprimons tous les panégyriques à
+la Montoron....» Ailleurs, dans sa <i>Promenade de Saint-Cloud</i> (imprimée
+dans les <i>Mémoires historiques et critiques de Bruys</i>, Paris,
+1751, in-12, tome II, p. 238), Guéret se commente ainsi lui-même:
+«Si vous ignorez ce que c'est que les <i>Panégyriques à la Montoron</i>,
+vous n'avez qu'à le demander à M. Corneille, et il vous dira que son
+<i>Cinna</i> n'a pas été la plus malheureuse de ses dédicaces.»&mdash;Du
+reste, à cette époque, comme le fait remarquer Tallemant (tome VI,
+p. 227, note 2), «tout s'appeloit <i>à la Montauron</i>.» Pierre Gontier,
+dans un passage de ses <i>Exercitationes hygiasticæ</i> (Lyon, 1688, p. 111),
+cité par M. Paulin Paris, parle de petits pains au lait <i>à la Montauron</i>;
+et Tallemant nous raconte une sanglante allusion à cette
+façon de parler, qui tombe fort directement sur un membre de sa
+famille: «Une fois, dit-il, aux Comédiens du Marais, Monsieur d'Orléans
+y étant, quelqu'un fut assez sot pour dire qu'on attendoit M. de
+Moutauron. Les gens de Monsieur d'Orléans le firent jouer à la farce,
+et il y avoit une fille <i>à la Montauron</i> qu'on disoit être mariée <i>Tallemant
+quellement</i>.» La fortune de Montauron ne suffit pas longtemps à ses
+prodigalités insensées, et bientôt Scarron put écrire le passage suivant,
+rapporté par M. Paulin Paris dans son commentaire sur Tallemant
+des Réaux (tome VI, p. 235):</p>
+
+<p class="left5">Ce n'est que maroquin perdu<br />
+Que les livres que l'on dédie<br />
+Depuis que Montauron mendie;<br />
+Montauron dont le quart d'écu<br />
+S'attrapoit si bien à la glu<br />
+De l'ode ou de la comédie.</p>
+
+<p><a name="Footnote_877" id="Footnote_877" href="#FNanchor_877"><span class="label">[877]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1648-1656): Cela étant, ne puis-je pas avec
+justice donner le portrait de l'une de ces héroïques vertus à celui
+qui....</p>
+
+<p><a name="Footnote_878" id="Footnote_878" href="#FNanchor_878"><span class="label">[878]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1648-1656): tout ensemble la cause et l'effet
+l'une de l'autre? Je le puis certes d'autant plus justement que je vois
+votre générosité, comme voulant imiter ce grand empereur, prendre
+plaisir à s'étendre sur les gens de lettres, en un temps, etc. (voyez
+p. <a href="#Page_372">372</a>).</p>
+
+<p><a name="Footnote_879" id="Footnote_879" href="#FNanchor_879"><span class="label">[879]</span></a> C'est cette flatterie, supprimée par Corneille dès 1648 (voyez
+la note précédente), qui a fait dire à Scarron: «Soit que la nécessité
+soit mère de l'invention, ou que l'invention soit partie essentielle du
+poëte, quelques poëtes au grand collier ont eu celle d'aller chercher
+dans les Finances ceux qui dépensoient leur bien aussi aisément qu'ils
+l'avoient amassé. Je ne doute point que ces marchands poëtiques
+n'ayent donné à ces publicains libéraux toutes les vertus, jusques
+aux militaires.» (Dédicace <i>A très-honnête et très-divertissante chienne
+dame Guillemette, petite levrette de ma s&oelig;ur</i>, en tête de: <i>la Suite des
+&OElig;uvres burlesques de M<sup>r</sup> Scarron</i>, seconde partie. Paris, T. Quinet,
+1648, in-4<sup>o</sup>.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_880" id="Footnote_880" href="#FNanchor_880"><span class="label">[880]</span></a> «Il y en a, dit Scarron dans la dédicace que nous venons de
+citer, qui rendent de l'encens pour de l'encens, et des louanges pour
+des louanges.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_881" id="Footnote_881" href="#FNanchor_881"><span class="label">[881]</span></a> Ces deux premiers mots de la phrase manquent dans les éditions
+de 1648-1656.</p>
+
+<p><a name="Footnote_882" id="Footnote_882" href="#FNanchor_882"><span class="label">[882]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1648-1656): de sorte qu'il n'en est point.</p>
+
+<p><a name="Footnote_883" id="Footnote_883" href="#FNanchor_883"><span class="label">[883]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1648-1656): Trouvez bon.</p>
+
+<p><a name="Footnote_884" id="Footnote_884" href="#FNanchor_884"><span class="label">[884]</span></a> Voyez p. <a href="#Page_369">369</a>, note 876.</p>
+
+<p><a name="Footnote_885" id="Footnote_885" href="#FNanchor_885"><span class="label">[885]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1656): Votre très-humble, très obéissant et très-obligé
+serviteur.</p>
+
+<p><a name="Footnote_886" id="Footnote_886" href="#FNanchor_886"><span class="label">[886]</span></a> Corneille a omis ici quelques mots. Voici quel est le texte de
+Sénèque: <i>In communi quidem republica gladium movit: quum hoc ætatis
+esset quod tu nunc es, duodevicesimum, etc.</i> Dans le reste du morceau
+l'édition suivie par Corneille ne diffère que par un petit nombre
+de leçons, insignifiantes pour la plupart, du texte des impressions
+les plus modernes.</p>
+
+<p><a name="Footnote_887" id="Footnote_887" href="#FNanchor_887"><span class="label">[887]</span></a> L'édition originale de <i>Cinna</i> porte <i>Salvidientium</i>, pour <i>Salvidienum</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_888" id="Footnote_888" href="#FNanchor_888"><span class="label">[888]</span></a> L'entretien d'Auguste et de Livie est beaucoup plus long dans
+Dion Cassius, où il s'étend depuis le chapitre <span class="smcap">XIV</span> jusqu'au chapitre
+<span class="smcap">XXII</span> du livre LV.</p>
+
+<p><a name="Footnote_889" id="Footnote_889" href="#FNanchor_889"><span class="label">[889]</span></a> Nous suivons le texte de la première édition de <i>Cinna</i>, qui a
+une virgule après <i>impedio</i>; c'est bien la ponctuation que veut le sens.
+Dans l'impression de 1648, au lieu de la virgule, il y a un point, ce
+qui altère la pensée de Sénèque, mais est conforme à la traduction
+de Montaigne.</p>
+
+<p><a name="Footnote_890" id="Footnote_890" href="#FNanchor_890"><span class="label">[890]</span></a> Cet extrait des <i>Essais</i> de Montaigne ne se trouve que dans
+la première édition d'<i>Horace</i>. Corneille ne l'a pas reproduit à la suite
+de l'extrait latin, dans ses recueils de 1648-1656. Il tiendra lieu ici
+d'une traduction du morceau de Sénèque.</p>
+
+<p><a name="Footnote_891" id="Footnote_891" href="#FNanchor_891"><span class="label">[891]</span></a> «<i>Affranchi</i>, du mot latin <i>libertus</i>, ou <i>libertinus</i>; car ce dernier
+ne veut pas dire, comme on l'a cru longtemps, fils d'affranchi.» (<i>Note
+de M. le Clerc sur Montaigne.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_892" id="Footnote_892" href="#FNanchor_892"><span class="label">[892]</span></a> Quand Corneille fit imprimer <i>Cinna</i> dans la seconde partie de
+ses <i>&OElig;uvres</i>, en 1648, il le fit précéder d'une lettre de Balzac, qui se
+trouve encore dans l'édition de 1656. Cette lettre, qui est du 17 janvier
+1643, avait déjà été comprise dans le tome II des <i>Lettres choisies
+du sieur de Balzac</i>. Paris, Aug. Courbé, 1647, in-8<sup>o</sup>, p. 437 et
+suivantes. Dans notre édition elle figurera à sa date parmi les <i>Lettres</i>
+de Corneille, auxquelles nous avons joint celles qui lui ont été
+adressées.</p>
+
+<p><a name="Footnote_893" id="Footnote_893" href="#FNanchor_893"><span class="label">[893]</span></a> Corneille revient dans le <i>Discours des trois unités</i> (tome I, p. 105)
+sur ces «illustres suffrages» accordés à <i>Cinna</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_894" id="Footnote_894" href="#FNanchor_894"><span class="label">[894]</span></a> Voyez le commencement du <i>Discours du poëme dramatique</i>,
+tome I, p. 14 et suivantes; et le <i>Discours de la tragédie</i>, p. 81 et
+suivantes.</p>
+
+<p><a name="Footnote_895" id="Footnote_895" href="#FNanchor_895"><span class="label">[895]</span></a> Ici Corneille répond à une question directe que lui avait posée
+d'Aubignac: «Je ne puis approuver que dans la salle d'un palais,
+où apparemment il y a toujours des gens qui vont et qui viennent,
+on fasse une longue narration d'aventures secrètes et qui ne pourroient
+être découvertes sans grand péril; d'où vient que je n'ai jamais
+pu bien concevoir comment Monsieur Corneille peut faire qu'en
+un même lieu Cinna conte à Émilie tout l'ordre et toutes les circonstances
+d'une grande conspiration contre Auguste, et qu'Auguste
+y tienne un conseil de confidence avec ses deux favoris; car si c'est
+un lieu public, comme il le semble, puisqu'Auguste en fait retirer les
+autres courtisans, quelle apparence que Cinna vienne y faire visite à
+Émilie avec un entretien et un récit de choses si périlleuses, qui
+pouvoient être entendues de ceux de la cour qui passoient en ce
+lieu? Et si c'est un lieu particulier, par exemple le cabinet de l'Empereur,
+qui en fait retirer ceux qu'il ne veut pas rendre participants
+de son secret, comment est-il vraisemblable qu'il soit venu faire ce
+discours à Émilie? et moins encore qu'Émilie y fasse des plaintes
+enragées contre l'Empereur? Voilà une difficulté que Monsieur
+Corneille résoudra quand il lui plaira.» (<i>La Pratique du théâtre</i>,
+p. 396 et 397.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_896" id="Footnote_896" href="#FNanchor_896"><span class="label">[896]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660 et de 1663): de cette entreprise, dont il
+étoit un des chefs.&mdash;Le reste de la phrase manque dans l'édition
+de 1660, qui continue ainsi: «et bien loin de pouvoir, etc.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_897" id="Footnote_897" href="#FNanchor_897"><span class="label">[897]</span></a> Voyez l'Examen de <i>Médée</i>, tome II, p. 337.</p>
+
+<p><a name="Footnote_898" id="Footnote_898" href="#FNanchor_898"><span class="label">[898]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660-1664): Émilie a joie d'apprendre.</p>
+
+<p><a name="Footnote_899" id="Footnote_899" href="#FNanchor_899"><span class="label">[899]</span></a> L'édition de 1660 a de plus, au commencement de ce paragraphe,
+la phrase suivante: «C'est ici la dernière pièce où je me
+suis pardonné de longs monologues: celui d'Émilie ouvre le théâtre,
+Cinna en fait un au troisième acte, et Auguste et Maxime chacun un
+au quatrième.</p>
+
+<p><a name="Footnote_900" id="Footnote_900" href="#FNanchor_900"><span class="label">[900]</span></a> Voltaire, par un scrupule de clarté, a ainsi modifié, dans son
+édition du <i>Théâtre de Corneille</i> (1764), le commencement de ce paragraphe:
+«Comme les vers de ma tragédie d'<i>Horace</i>....»</p>
+
+<p><a name="Footnote_901" id="Footnote_901" href="#FNanchor_901"><span class="label">[901]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660): on peut dire que ceux-ci ont quelque
+chose de plus achevé.</p>
+
+<p><a name="Footnote_902" id="Footnote_902" href="#FNanchor_902"><span class="label">[902]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660): et de raisonnement, ou de sentiments.</p>
+
+<p><a name="Footnote_903" id="Footnote_903" href="#FNanchor_903"><span class="label">[903]</span></a> Sénèque dit simplement petit-fils, mais c'est Dion (livre LV,
+chapitre <span class="smcap">XIV</span>) qui a appris à Corneille que Cinna, auquel il donne le
+prénom de Cneius, et non de Lucius, comme Sénèque, était fils d'une
+fille de Pompée.</p>
+
+<p><a name="Footnote_904" id="Footnote_904" href="#FNanchor_904"><span class="label">[904]</span></a> Suétone nous apprend, dans sa <i>Vie d'Auguste</i> (chapitre <span class="smcap">XXVII</span>),
+qu'Octavien proscrivit C. Toranius, son tuteur, qui avait été le
+collègue de son père dans l'édilité; Valère-Maxime (livre IX,
+chapitre <span class="smcap">XI</span>, 5) raconte qu'une fois proscrit, Toranius fut livré par son
+propre fils, lequel indiqua aux centurions qui le cherchaient, la retraite
+où il était caché, son âge et les marques auxquelles ils pourraient
+le reconnaître. Toranius avait été préteur.</p>
+
+<p><a name="Footnote_905" id="Footnote_905" href="#FNanchor_905"><span class="label">[905]</span></a> Pour le lieu particulier de chaque acte, voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_366">366</a>,
+<a href="#Page_379">379</a> et <a href="#Page_380">380</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_906" id="Footnote_906" href="#FNanchor_906"><span class="label">[906]</span></a> L'édition originale a pour titre, comme nous l'avons dit dans la <i>Notice</i>,
+<span class="smcap">Cinna</span>, <span class="smcap">ov la clemence d'Avgvste</span>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_907" id="Footnote_907" href="#FNanchor_907"><span class="label">[907]</span></a> Émilie ne se trouve pas sur le théâtre; elle y entre au commencement de
+la pièce; c'est Corneille qui nous l'apprend en ces termes dans le <i>Discours des
+trois unités</i> (tome I, p. 108 et 109): «L'auditeur attend l'acteur; et bien que le
+théâtre représente la chambre ou le cabinet de celui qui parle, il ne peut toutefois
+s'y montrer qu'il ne vienne de derrière la tapisserie, et il n'est pas toujours
+aisé de rendre raison de ce qu'il vient de faire en ville avant que de rentrer
+chez lui, puisque même quelquefois il est vraisemblable qu'il n'en est pas sorti.
+Je n'ai vu personne se scandaliser de voir Émilie commencer <i>Cinna</i> sans dire
+pourquoi elle vient dans sa chambre: elle est présumée y être avant que la
+pièce commence, et ce n'est que la nécessité de la représentation qui la fait
+sortir de derrière le théâtre pour y venir.»&mdash;Voyez sur ce monologue le
+<i>Discours du poëme dramatique</i> (tome I, p. 45).&mdash;«Plusieurs actrices, dit
+Voltaire, ont supprimé ce monologue dans les représentations. Le public même
+paraissait souhaiter ce retranchement.... Cependant j'étais si touché des beautés
+répandues dans cette première scène, que j'engageai l'actrice qui jouait Émilie
+à la remettre au théâtre, et elle fut très-bien reçue.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_908" id="Footnote_908" href="#FNanchor_908"><span class="label">[908]</span></a>
+<i>Var</i>. A qui la mort d'un père a donné la naissance. (1643-56)<br />
+<i>Var.</i> Que d'un juste devoir soutient la violence. (1660)</p>
+
+<p><a name="Footnote_909" id="Footnote_909" href="#FNanchor_909"><span class="label">[909]</span></a>
+<i>Var.</i> Vous régnez sur mon âme avecque trop d'empire<a name="FNanchor_909-a" id="FNanchor_909-a" href="#Footnote_909-a" class="fnanchor">[909-a]</a>:<br />
+Pour le moins un moment souffrez que je respire. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_909-a" id="Footnote_909-a" href="#FNanchor_909-a"><span class="label">[909-a]</span></a> Ce vers, par une erreur d'impression, a été omis dans l'édition de 1656.</p>
+
+<p><a name="Footnote_910" id="Footnote_910" href="#FNanchor_910"><span class="label">[910]</span></a> <i>Var.</i> Quand je regarde Auguste en son trône de gloire. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_911" id="Footnote_911" href="#FNanchor_911"><span class="label">[911]</span></a> <i>Var.</i> Quand il faut, pour le perdre, exposer mon amant. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_912" id="Footnote_912" href="#FNanchor_912"><span class="label">[912]</span></a> <i>Var.</i> Te demander son sang, c'est exposer le tien. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_913" id="Footnote_913" href="#FNanchor_913"><span class="label">[913]</span></a>
+<i>Var.</i> Souvent dessus ton chef renverser l'entreprise,<br />
+Porter sur toi les coups dont tu le veux frapper. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_914" id="Footnote_914" href="#FNanchor_914"><span class="label">[914]</span></a> <i>Var.</i> Il te peut, en tombant, accabler sous sa chute. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_915" id="Footnote_915" href="#FNanchor_915"><span class="label">[915]</span></a>
+<i>Var.</i> Et je tiens qu'il faut mettre au rang des grands malheurs<br />
+La mort d'un ennemi qui nous coûte des pleurs. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_916" id="Footnote_916" href="#FNanchor_916"><span class="label">[916]</span></a> <i>Var.</i> Que cette passion dût être refroidie. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_917" id="Footnote_917" href="#FNanchor_917"><span class="label">[917]</span></a> <i>Var.</i> Ont encore besoin que vous parliez pour eux. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_918" id="Footnote_918" href="#FNanchor_918"><span class="label">[918]</span></a> «Ce sentiment atroce et ces beaux vers ont été imités par Racine dans
+<i>Andromaque</i> (acte IV, scène <span class="smcap">IV</span>):</p>
+
+<p><span class="i10">Ma vengeance est perdue</span><br />
+S'il ignore en mourant que c'est moi qui le tue.»</p>
+
+<p class="i8">(<i>Voltaire.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_919" id="Footnote_919" href="#FNanchor_919"><span class="label">[919]</span></a> <i>Var.</i> Quand je songe aux hasards que je lui fais courir. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_920" id="Footnote_920" href="#FNanchor_920"><span class="label">[920]</span></a> Sénèque a dit dans sa <span class="smcap">IV</span><sup>e</sup> <i>épître</i>: <i>Quisquis vitam contempsit, tuæ dominus
+est.</i> «Quiconque méprise la vie est maître de la tienne.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_921" id="Footnote_921" href="#FNanchor_921"><span class="label">[921]</span></a> <i>Var.</i> Des grandeurs du péril n'est-elle point troublée? (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_922" id="Footnote_922" href="#FNanchor_922"><span class="label">[922]</span></a> <i>Var.</i> Jamais de telle ardeur on ne jura sa mort. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_923" id="Footnote_923" href="#FNanchor_923"><span class="label">[923]</span></a> <i>Var.</i> Qu'ils semblent, comme moi, venger une maîtresse. (1643)</p>
+
+<p><a name="Footnote_924" id="Footnote_924" href="#FNanchor_924"><span class="label">[924]</span></a> <i>Var.</i> Vous eussiez vu leurs yeux s'allumer de fureur. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_925" id="Footnote_925" href="#FNanchor_925"><span class="label">[925]</span></a> On raconte que lorsque Michel Baron reparut au mois de mars 1720,
+à l'âge de soixante-huit ans, dans le rôle de Cinna, on le vit, dans la même
+minute, <i>pâlir</i> et <i>rougir</i> comme le vers l'indiquait.&mdash;Larive, dans son
+<i>Cours de déclamation</i> (tome II, p. 6), nie obstinément la possibilité du
+fait; il semble toutefois que les comédiens du dix-septième siècle aient
+eu le secret de pâlir à volonté. Tallemant dit en parlant de Floridor
+(tome VII, p. 176): «Il est toujours pâle, ainsi point de changement de
+visage.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_926" id="Footnote_926" href="#FNanchor_926"><span class="label">[926]</span></a>
+<i>Var.</i> Où le but des soldats et des chefs les plus braves,<br />
+C'étoit d'être vainqueurs pour devenir esclaves<a name="FNanchor_926-a" id="FNanchor_926-a" href="#Footnote_926-a" class="fnanchor">[926-a]</a>;<br />
+Où chacun trahissoit, aux yeux de l'univers,<br />
+Soi-même et son pays, pour assurer ses fers,<br />
+Et tâchant d'acquérir avec le nom de traître<br />
+L'abominable honneur de lui donner un maître. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_926-a" id="Footnote_926-a" href="#FNanchor_926-a"><span class="label">[926-a]</span></a> Étoit d'être vainqueurs pour devenir esclaves. (1648-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_927" id="Footnote_927" href="#FNanchor_927"><span class="label">[927]</span></a> <i>Var.</i> De leur concorde affreuse, horrible, impitoyable. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_928" id="Footnote_928" href="#FNanchor_928"><span class="label">[928]</span></a> «Dufresne employa un jour une petite adresse qui produisit un grand
+effet. En commençant ce récit, il cacha derrière lui une de ses mains dans
+laquelle il tenait son casque surmonté d'un panache rouge; et lorsqu'il fut
+arrivé à ces vers, il montra subitement le casque et le panache rouge; et les
+agitant vivement, il sembla présenter aux spectateurs la tête et la chevelure
+sanglante dont il est question dans les vers de Corneille. Les spectateurs furent
+saisis de terreur: Dufresne avait réussi. Mais ces sortes de jeux de théâtre,
+fruits de la combinaison et du calcul, ne peuvent être répétés.» (<i>Galerie historique
+des acteurs du théâtre français</i>, par Lemazurier, tome I, p. 510.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_929" id="Footnote_929" href="#FNanchor_929"><span class="label">[929]</span></a> <i>Var.</i> Sans exprimer encore avecque tous ces traits<a name="FNanchor_929-a" id="FNanchor_929-a" href="#Footnote_929-a" class="fnanchor">[929-a]</a>. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_929-a" id="Footnote_929-a" href="#FNanchor_929-a"><span class="label">[929-a]</span></a> Les éditions de 1652-56 portent, par erreur, <i>ses traits</i>, pour <i>ces traits</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_930" id="Footnote_930" href="#FNanchor_930"><span class="label">[930]</span></a> <i>Var.</i> Ces illustres proscrits, ces demi-dieux mortels. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_931" id="Footnote_931" href="#FNanchor_931"><span class="label">[931]</span></a> Voltaire, dans l'édition de 1764, a remplacé «dans le trône» par «sur
+le trône.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_932" id="Footnote_932" href="#FNanchor_932"><span class="label">[932]</span></a>
+<i>Var.</i> Rendons toutefois grâce à la bonté céleste,<br />
+Que de nos trois tyrans c'est le seul qui nous reste. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_933" id="Footnote_933" href="#FNanchor_933"><span class="label">[933]</span></a> Antoine et Lépide.</p>
+
+<p><a name="Footnote_934" id="Footnote_934" href="#FNanchor_934"><span class="label">[934]</span></a> C'est une allusion à une circonstance historique, à la dignité sacerdotale
+qu'Auguste avait conférée à Cinna: voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_374">374</a>. Sénèque nous
+apprend aussi (voyez p. <a href="#Page_373">373</a>) que les conjurés voulaient attaquer Auguste pendant
+qu'il célébrerait un sacrifice: <i>Sacrificantem placuerat adoriri</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_935" id="Footnote_935" href="#FNanchor_935"><span class="label">[935]</span></a> On lit <i>ayeuls</i> dans l'édition de 1656.</p>
+
+<p><a name="Footnote_936" id="Footnote_936" href="#FNanchor_936"><span class="label">[936]</span></a> <i>Var.</i> César celui de<a name="FNanchor_936-a" id="FNanchor_936-a" href="#Footnote_936-a" class="fnanchor">[936-a]</a> prince ou bien d'usurpateur. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_936-a" id="Footnote_936-a" href="#FNanchor_936-a"><span class="label">[936-a]</span></a> L'édition de 1656 porte, par erreur, <i>du prince</i>, pour <i>de prince</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_937" id="Footnote_937" href="#FNanchor_937"><span class="label">[937]</span></a> «Cette expression sublime: <i>mourir tout entier</i>, est prise du latin d'Horace
+(Livre III, ode <span class="smcap">XXX</span>, vers 6) <i>non omnis moriar</i>, et <i>tout entier</i> est plus énergique.
+Racine l'a imitée dans sa belle pièce d'<i>Iphigénie</i> (acte I, scène <span class="smcap">II</span>):</p>
+
+<p class="left5">Ne laisser aucun nom et mourir tout entier.»</p>
+
+<p class="i8">(<i>Voltaire.</i>)</p>
+
+<p>Pompée dit de même dans la <i>Pharsale</i> de Lucain (livre VIII, vers 266 et 267):</p>
+
+<p><span class="i7"><i>Non omnis in arvis</i></span><br />
+<i>Emathiis cecidi,</i></p>
+
+<p>«Je n'ai pas succombé tout entier dans les champs de l'Émathie.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_938" id="Footnote_938" href="#FNanchor_938"><span class="label">[938]</span></a>
+<i>Var.</i> Ont-ils perdu celui de derniers des Romains?<br />
+Et sont-ils morts entiers avecque leurs desseins? (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_939" id="Footnote_939" href="#FNanchor_939"><span class="label">[939]</span></a> <i>Var.</i> Et que.... Mais quel sujet mène Évandre vers nous? (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_940" id="Footnote_940" href="#FNanchor_940"><span class="label">[940]</span></a> <i>Var.</i> Et puisque désormais tu ne me peux venger. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_941" id="Footnote_941" href="#FNanchor_941"><span class="label">[941]</span></a> <i>Var.</i> Et ne lui permets point de m'ôter mon amant. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_942" id="Footnote_942" href="#FNanchor_942"><span class="label">[942]</span></a> <i>Var.</i> Heureux pour vous servir d'abandonner la vie. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_943" id="Footnote_943" href="#FNanchor_943"><span class="label">[943]</span></a>
+<i>Var.</i> Dans un si grand péril vos jours sont assurés:<br />
+Vos desseins ne sont sus d'aucun des conjurés;<br />
+Et décrivant tantôt les misères romaines. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_944" id="Footnote_944" href="#FNanchor_944"><span class="label">[944]</span></a> <i>Var.</i> La mort de Toranius, père d'Émilie.</p>
+
+<p><a name="Footnote_945" id="Footnote_945" href="#FNanchor_945"><span class="label">[945]</span></a>
+<i>Var.</i> De peur que trop d'ardeur touchant vos intérêts<br />
+Sur mon visage ému ne peignît nos secrets:<br />
+Notre amour n'est connu que d'Évandre et Fulvie. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_946" id="Footnote_946" href="#FNanchor_946"><span class="label">[946]</span></a> Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1643-60.</p>
+
+<p><a name="Footnote_947" id="Footnote_947" href="#FNanchor_947"><span class="label">[947]</span></a> Fénelon, dans sa <i>Lettre à l'Académie</i> sur l'éloquence, dit: «Il me
+semble qu'on a donné souvent aux Romains un discours fastueux; je ne
+trouve point de proportion entre l'emphase avec laquelle Auguste parle
+dans la tragédie de <i>Cinna</i> et la modeste simplicité avec laquelle Suétone le
+dépeint.» Il est vrai; mais ne faut-il pas quelque chose de plus relevé sur
+le théâtre que dans Suétone? Il y a un milieu à garder entre l'enflure et
+la simplicité. Il faut avouer que Corneille a quelquefois passé les bornes.
+L'archevêque de Cambrai avait d'autant plus raison de reprendre cette enflure
+vicieuse, que de son temps les comédiens chargeaient encore ce défaut
+par la plus ridicule affectation dans l'habillement, dans la déclamation et
+dans les gestes. On voyait Auguste arriver avec la démarche d'un matamore,
+coiffé d'une perruque carrée qui descendait par devant jusqu'à la ceinture;
+cette perruque était farcie de feuilles de laurier et surmontée d'un large
+chapeau avec deux rangs de plumes rouges. Auguste, ainsi défiguré par des
+bateleurs gaulois sur un théâtre de marionnettes, était quelque chose de bien
+étrange. Il se plaçait sur un énorme fauteuil à deux gradins, et Maxime et
+Cinna étaient sur deux petits tabourets. La déclamation ampoulée répondait
+parfaitement à cet étalage, et surtout Auguste ne manquait pas de regarder
+Cinna et Maxime du haut en bas avec un noble dédain, en prononçant ces vers:</p>
+
+<p class="left5">Enfin tout ce qu'adore en ma haute fortune,<br />
+D'un courtisan flatteur la présence importune.</p>
+
+<p>Il faisait bien sentir que c'était eux qu'il regardait comme des courtisans
+flatteurs. En effet, il n'y a rien dans le commencement de cette scène qui
+empêche que ces vers ne puissent être joués ainsi. Auguste n'a point encore
+parlé avec bonté, avec amitié, à Cinna et à Maxime; il ne leur a encore parlé
+que de son pouvoir absolu sur la terre et sur l'onde.» (<i>Voltaire.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_948" id="Footnote_948" href="#FNanchor_948"><span class="label">[948]</span></a> <i>Var.</i> Cette grandeur sans borne et ce superbe rang. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_949" id="Footnote_949" href="#FNanchor_949"><span class="label">[949]</span></a> «Remarquez bien cette expression, disait Racine à son fils. On dit
+aspirer à monter; mais il faut connoître le c&oelig;ur humain aussi bien que Corneille
+l'a connu pour pouvoir dire de l'ambitieux qu'il aspire à descendre.»&mdash;Chaulmer
+écrivait en 1638, dans sa <i>Mort de Pompée</i> (acte I, scène <span class="smcap">I</span>), ces vers
+qui, bien qu'ils contiennent une idée fort différente, ont une grande analogie
+d'expression avec ceux de notre poëte:</p>
+
+<p class="left5">Gardons la liberté de la chose publique,<br />
+Déjà presque soumise au pouvoir tyrannique<br />
+D'un enfant sans respect, ou d'un tigre plutôt<br />
+Qui sortant de son antre, ose aspirer si haut;<br />
+Qu'il sache en se perdant que qui veut y prétendre,<br />
+Plus il cherche à monter, plus il trouve à descendre.</p>
+
+<p><a name="Footnote_950" id="Footnote_950" href="#FNanchor_950"><span class="label">[950]</span></a>
+<i>Var.</i> Sylla s'en est démis, mon père l'a gardé,<br />
+Différents en leur fin comme en leur procédé:<br />
+L'un, cruel et barbare, est mort aimé, tranquille. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_951" id="Footnote_951" href="#FNanchor_951"><span class="label">[951]</span></a> Voyez dans le livre LII de Dion Cassius, chapitres <span class="smcap">I-XLI</span>, la délibération
+d'Auguste avec Agrippa et Mécène, et les longs discours de ses deux conseillers.
+Cinna ouvre ici le même avis que Mécène; et Maxime, le même qu'Agrippa.</p>
+
+<p><a name="Footnote_952" id="Footnote_952" href="#FNanchor_952"><span class="label">[952]</span></a>
+<i>Var.</i> Si vous laissant séduire à ces impressions,<br />
+Vous-même condamnez toutes vos actions. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_953" id="Footnote_953" href="#FNanchor_953"><span class="label">[953]</span></a>
+<i>Var.</i> Lorsque notre valeur nous gagne une province,<br />
+Gouvernant justement, on devient juste prince. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_954" id="Footnote_954" href="#FNanchor_954"><span class="label">[954]</span></a>
+<i>Var.</i> Mais sa mort vous fait peur? Seigneur, les destinées<br />
+D'un soin bien plus exact veillent sur vos années. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_955" id="Footnote_955" href="#FNanchor_955"><span class="label">[955]</span></a> Les éditions de 1652-56 portent:</p>
+
+<p class="left5">L'empire où sa vertu l'a fait <i>seul</i> arriver.</p>
+
+<p><a name="Footnote_956" id="Footnote_956" href="#FNanchor_956"><span class="label">[956]</span></a> <i>Var.</i> Par la même vertu la gloire est donc flétrie. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_957" id="Footnote_957" href="#FNanchor_957"><span class="label">[957]</span></a> <i>Var.</i> Si de ses plus hauts faits l'infamie est le prix! (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_958" id="Footnote_958" href="#FNanchor_958"><span class="label">[958]</span></a> <i>Var.</i> Mais ce n'est pas un crime indigne de pardon. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_959" id="Footnote_959" href="#FNanchor_959"><span class="label">[959]</span></a> L'édition de 1655 seule porte: «Il passe,» au singulier.</p>
+
+<p><a name="Footnote_960" id="Footnote_960" href="#FNanchor_960"><span class="label">[960]</span></a> <i>Var.</i> Quand nous avons pu vivre avecque plus de gloire. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_961" id="Footnote_961" href="#FNanchor_961"><span class="label">[961]</span></a>
+<i>Var.</i> Avecque jugement punit et récompense,<br />
+Ne précipite rien de peur d'un successeur,<br />
+[Et dispose de tout en juste possesseur.] (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_962" id="Footnote_962" href="#FNanchor_962"><span class="label">[962]</span></a> <i>Var.</i> Les magistrats donnés aux plus séditieux. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_963" id="Footnote_963" href="#FNanchor_963"><span class="label">[963]</span></a> <i>Var.</i> Dedans le champ d'autrui largement ils moissonnent. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_964" id="Footnote_964" href="#FNanchor_964"><span class="label">[964]</span></a> <i>Var.</i> Le pire des États est l'État populaire<a name="FNanchor_964-a" id="FNanchor_964-a" href="#Footnote_964-a" class="fnanchor">[964-a]</a>. (1643)</p>
+
+<p><a name="Footnote_964-a" id="Footnote_964-a" href="#FNanchor_964-a"><span class="label">[964-a]</span></a> Bossuet, dans son <i>cinquième Avertissement aux protestants</i>, a dit presque
+dans les mêmes termes: «L'État populaire, le pire de tous;» et Cyrano de
+Bergerac, dans sa <i>Lettre contre les frondeurs</i>: «Le gouvernement populaire
+est le pire fléau dont Dieu afflige un État quand il le veut châtier.» Voyez les
+<i>Notes sur la vie de Corneille</i>, que M. Édouard Fournier a placées en tête de
+sa comédie de <i>Corneille à la Butte Saint-Roch</i> (p. <span class="smcap">CXX</span>).</p>
+
+<p><a name="Footnote_965" id="Footnote_965" href="#FNanchor_965"><span class="label">[965]</span></a>
+<i>Var.</i> Est une heureuse erreur dont elle est idolâtre,<br />
+Par qui le monde entier, rangé dessous ses lois. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_966" id="Footnote_966" href="#FNanchor_966"><span class="label">[966]</span></a> L'édition de 1655 porte: «<i>la</i> monarchique.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_967" id="Footnote_967" href="#FNanchor_967"><span class="label">[967]</span></a> <i>Var.</i> S'il est vrai que du ciel la prudence infinie. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_968" id="Footnote_968" href="#FNanchor_968"><span class="label">[968]</span></a> <i>Var.</i> Il est certain aussi que cet ordre des cieux. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_969" id="Footnote_969" href="#FNanchor_969"><span class="label">[969]</span></a>
+<i>Var.</i> Ce que tous ses consuls n'ont pu faire deux fois,<br />
+Et qu'a fait avant eux le second de ses rois. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_970" id="Footnote_970" href="#FNanchor_970"><span class="label">[970]</span></a> <i>Var.</i> De nous vendre bien cher les grands biens qu'ils nous font. (1643-64)</p>
+
+<p><a name="Footnote_971" id="Footnote_971" href="#FNanchor_971"><span class="label">[971]</span></a> Souvenir de Virgile (<i>Énéide</i>, livre II, vers 291 et 292):</p>
+
+<p class="left5"><span class="i10"><i>Si Pergama dextra</i></span><br />
+<i>Defendi possent, etiam hac defensa fuissent.</i></p>
+
+<p>«Si Pergame (<i>dit Hector</i>) eût pu être défendu par la droite d'un guerrier, elle
+l'aurait été par celle-ci.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_972" id="Footnote_972" href="#FNanchor_972"><span class="label">[972]</span></a> <i>Var.</i> Et devoit cet honneur aux mânes d'un tel homme. (1643-56)</p>
+
+<p class="left5"><a name="Footnote_973" id="Footnote_973" href="#FNanchor_973"><span class="label">[973]</span></a>
+<i>Nec quemquam jam ferre potest, Cæsarve priorem,<br />
+Pompeiusve parem.</i></p>
+
+<p class="i8">(Lucain, <i>Pharsale</i>, livre I, vers 125 et 126.)</p>
+
+<p>«Et César ne peut plus souffrir de supérieur, ni Pompée d'égal.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_974" id="Footnote_974" href="#FNanchor_974"><span class="label">[974]</span></a> On a rapproché de ces vers la phrase suivante de Tacite (<i>Annales</i>, livre I,
+chapitre <span class="smcap">IX</span>): ....<i>non aliud discordantis patriæ remedium fuisse, quam ut ab
+uno regeretur</i>, «il n'y eut pas d'autre remède pour la patrie en discorde que
+d'être gouvernée par un seul;» et celle-ci de Florus (livre IV, chapitre <span class="smcap">III</span>):
+<i>Aliter salvus esse non potuit</i> (populus romanus), <i>nisi confugisset ad servitutem</i>,
+«le peuple romain ne put être sauvé qu'en ayant recours à la servitude.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_975" id="Footnote_975" href="#FNanchor_975"><span class="label">[975]</span></a> <i>Var.</i> Et si votre bonté la veut favoriser. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_976" id="Footnote_976" href="#FNanchor_976"><span class="label">[976]</span></a> <i>Var.</i> Que le malheur du temps ne nous eût pas fait voir. (1643 in-4<sup>o</sup>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_977" id="Footnote_977" href="#FNanchor_977"><span class="label">[977]</span></a> C'est une flatterie semblable à celle que Lucain (<i>Pharsale</i>, livre I, vers 37
+et 38) adresse à Néron:</p>
+
+<p class="left5"><i>Jam nihil, o Superi, querimur: scelera ipsa nefasque<br />
+Hac mercede placent.</i></p>
+
+<p>«Nous ne nous plaignons plus de rien, ô Dieux: les forfaits mêmes et le crime
+nous plaisent à ce prix.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_978" id="Footnote_978" href="#FNanchor_978"><span class="label">[978]</span></a><i>Var.</i> Conservez-vous, Seigneur, lui conservant un maître. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_979" id="Footnote_979" href="#FNanchor_979"><span class="label">[979]</span></a>
+<i>Var.</i> Et daignez assurer le bien commun de tous,<br />
+Laissant un successeur qui soit digne de vous. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_980" id="Footnote_980" href="#FNanchor_980"><span class="label">[980]</span></a> <i>Var.</i> Je sais bien que vos c&oelig;urs n'ont point pour moi de fard. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_981" id="Footnote_981" href="#FNanchor_981"><span class="label">[981]</span></a> <i>Var.</i> Votre amour pour tous deux fait ce combat d'esprits. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_982" id="Footnote_982" href="#FNanchor_982"><span class="label">[982]</span></a> <i>Var.</i> Et je veux que chacun en reçoive le prix. (1643-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_983" id="Footnote_983" href="#FNanchor_983"><span class="label">[983]</span></a> <i>Var.</i> Vous n'êtes pas pour elle un homme à dédaigner. (1643-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_984" id="Footnote_984" href="#FNanchor_984"><span class="label">[984]</span></a> <i>Var.</i> Je présume plutôt qu'elle en sera ravie. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_985" id="Footnote_985" href="#FNanchor_985"><span class="label">[985]</span></a> <i>Var.</i> Adieu: j'en vais porter la nouvelle à Livie. (1643 in-4<sup>o</sup>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_986" id="Footnote_986" href="#FNanchor_986"><span class="label">[986]</span></a> <i>Var.</i> Auguste aura soûlé ses damnables envies. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_987" id="Footnote_987" href="#FNanchor_987"><span class="label">[987]</span></a> Voyez tome I, p. 148, note 3.</p>
+
+<p><a name="Footnote_988" id="Footnote_988" href="#FNanchor_988"><span class="label">[988]</span></a> <i>Var.</i> Ont fait tomber l'État sous des lois tyranniques. (1643)</p>
+
+<p><a name="Footnote_989" id="Footnote_989" href="#FNanchor_989"><span class="label">[989]</span></a>
+<i>Var.</i> [Donc pour vous Émilie est un objet de haine,]<br />
+Et cette récompense est pour vous une peine?<br />
+<span class="smcap">CINNA.</span> Oui, mais pour le braver jusque dans les enfers,<br />
+Quand nous aurons vengé Rome des maux soufferts,<br />
+Et que par son trépas je l'aurai méritée. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_990" id="Footnote_990" href="#FNanchor_990"><span class="label">[990]</span></a>
+<i>Var.</i> Sa ligue se romproit s'il en étoit démis. (1643)<br />
+<i>Var.</i> Sa ligue se romproit s'il s'en étoit démis. (1648-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_991" id="Footnote_991" href="#FNanchor_991"><span class="label">[991]</span></a> <i>Var.</i> Ils servent, abusés, la passion d'un homme. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_992" id="Footnote_992" href="#FNanchor_992"><span class="label">[992]</span></a> <i>Var.</i> Mon amour inconnue, avant que d'éclater. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_993" id="Footnote_993" href="#FNanchor_993"><span class="label">[993]</span></a>
+<i>Var.</i> Un exemple à faillir n'autorise jamais.<br />
+<span class="smcap">EUPH.</span> Sa faute contre lui vous rend tout légitime. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_994" id="Footnote_994" href="#FNanchor_994"><span class="label">[994]</span></a> <i>Var.</i> Va; devant qu'il soit peu, je t'irai retrouver. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_995" id="Footnote_995" href="#FNanchor_995"><span class="label">[995]</span></a> <i>Var.</i> Pour t'aller dire après ce que je me propose. (1643-64)</p>
+
+<p><a name="Footnote_996" id="Footnote_996" href="#FNanchor_996"><span class="label">[996]</span></a> <i>Var.</i> D'un penser si profond quel est le triste objet? (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_997" id="Footnote_997" href="#FNanchor_997"><span class="label">[997]</span></a>
+<i>Var.</i> Plût aux Dieux que César, avecque tous ses soins,<br />
+Ou s'en fit plus aimer, ou m'aimât un peu moins! (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_998" id="Footnote_998" href="#FNanchor_998"><span class="label">[998]</span></a> <i>Var.</i> Je sens dedans le c&oelig;ur mille remords cuisants. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_999" id="Footnote_999" href="#FNanchor_999"><span class="label">[999]</span></a> <i>Var.</i> Je crois que Brute même, à quel point qu'on le prise. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1000" id="Footnote_1000" href="#FNanchor_1000"><span class="label">[1000]</span></a> <i>Var.</i> Et qu'avant que frapper elle lui fit sentir. (1643-63)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1001" id="Footnote_1001" href="#FNanchor_1001"><span class="label">[1001]</span></a> <i>Var.</i> Qui même fait en lâche un acte généreux. (1643-64)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1002" id="Footnote_1002" href="#FNanchor_1002"><span class="label">[1002]</span></a> <i>Var.</i> Que tu sais mal nommer le glorieux empire. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1003" id="Footnote_1003" href="#FNanchor_1003"><span class="label">[1003]</span></a> <i>Var.</i> Mais plutôt qu'à bon droit tu le nommes foiblesse. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1004" id="Footnote_1004" href="#FNanchor_1004"><span class="label">[1004]</span></a>
+<i>Var.</i> Ou s'il l'ose combattre, il n'ose en triompher. (1643)<br />
+<i>Var.</i> Et que s'il le combat, il n'ose en triompher. (1648-64)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1005" id="Footnote_1005" href="#FNanchor_1005"><span class="label">[1005]</span></a> <i>Var.</i> Mais voici de retour cette belle inhumaine. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1006" id="Footnote_1006" href="#FNanchor_1006"><span class="label">[1006]</span></a>
+<i>Var.</i> Tes amis généreux n'ont point manqué de foi,<br />
+Et ne m'ont point réduite à m'employer pour toi. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1007" id="Footnote_1007" href="#FNanchor_1007"><span class="label">[1007]</span></a> <i>Var.</i> Et si nos c&oelig;urs étoient conformes en desirs. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1008" id="Footnote_1008" href="#FNanchor_1008"><span class="label">[1008]</span></a> <i>Var.</i> Mais je n'ose parler, et je ne me puis taire. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1009" id="Footnote_1009" href="#FNanchor_1009"><span class="label">[1009]</span></a> <i>Var.</i> Que peut un bel objet attendre d'un grand c&oelig;ur! (1643-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1010" id="Footnote_1010" href="#FNanchor_1010"><span class="label">[1010]</span></a> <i>Var.</i> Jeter un roi du trône, et donner ses États. (1643-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1011" id="Footnote_1011" href="#FNanchor_1011"><span class="label">[1011]</span></a> «Voilà une imitation admirable de ces beaux vers d'Horace (livre II, ode 1,
+vers 23 et 24):</p>
+
+<p class="left5"><i>Et cuncta terrarum subacta,<br />
+Præter atrocem animum Catonis.</i></p>
+
+<p>«Et tout l'univers subjugué, hormis l'âme indomptable de Caton.»</p>
+
+<p class="i8">(<i>Voltaire.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1012" id="Footnote_1012" href="#FNanchor_1012"><span class="label">[1012]</span></a> <i>Var.</i> Aussi n'est-ce qu'à vous que je le veux devoir. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1013" id="Footnote_1013" href="#FNanchor_1013"><span class="label">[1013]</span></a> <i>Var.</i> J'obéis sans réserve à tous vos mouvements. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1014" id="Footnote_1014" href="#FNanchor_1014"><span class="label">[1014]</span></a> <i>Var.</i> Et quand il faut répandre un sang si malheureux. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1015" id="Footnote_1015" href="#FNanchor_1015"><span class="label">[1015]</span></a> <i>Var.</i> Et le sang et la vie à qui le fait servir. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1016" id="Footnote_1016" href="#FNanchor_1016"><span class="label">[1016]</span></a> <i>Var.</i> Implorer la faveur d'esclaves tels que nous. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1017" id="Footnote_1017" href="#FNanchor_1017"><span class="label">[1017]</span></a>
+<i>Var.</i> Aux deux bouts de la terre en est-il d'assez vain<br />
+Pour prétendre égaler un citoyen romain? (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1018" id="Footnote_1018" href="#FNanchor_1018"><span class="label">[1018]</span></a>
+<i>Var.</i> Je saurai bien sans toi, dans ma noble colère,<br />
+Venger les fers de Rome et le sang de mon père. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1019" id="Footnote_1019" href="#FNanchor_1019"><span class="label">[1019]</span></a> <i>Var.</i> Je t'aime toutefois, tel que tu puisses être. (1643-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1020" id="Footnote_1020" href="#FNanchor_1020"><span class="label">[1020]</span></a> <i>Var.</i> Tu te plains d'un amour qui te veut rendre traître. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1021" id="Footnote_1021" href="#FNanchor_1021"><span class="label">[1021]</span></a> Voyez tome I, p. 328, note 1083.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1022" id="Footnote_1022" href="#FNanchor_1022"><span class="label">[1022]</span></a>
+<i>Var.</i> Je l'ai juré, j'y cours, et vous serez vengée;<br />
+Mais ma main, aussitôt dedans mon sein plongée. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1023" id="Footnote_1023" href="#FNanchor_1023"><span class="label">[1023]</span></a> <i>Var.</i> A ce crime forcé joindra le châtiment<a name="FNanchor_1023-a" id="FNanchor_1023-a" href="#Footnote_1023-a" class="fnanchor">[1023-a]</a>. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1023-a" id="Footnote_1023-a" href="#FNanchor_1023-a"><span class="label">[1023-a]</span></a> Racine s'est rappelé ce passage dans <i>Andromaque</i> (acte IV, scène <span class="smcap">III</span>)</p>
+
+<p class="left5">Et mes sanglantes mains, sur moi-même tournées,<br />
+Aussitôt, malgré lui, joindront nos destinées.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1024" id="Footnote_1024" href="#FNanchor_1024"><span class="label">[1024]</span></a> <i>Var.</i> Recouvrera sa gloire aussitôt que perdue. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1025" id="Footnote_1025" href="#FNanchor_1025"><span class="label">[1025]</span></a> <span class="smcap">GARDES</span> manque dans l'édition de 1643.&mdash;<span class="smcap">TROUPE DE GARDES.</span> (1648-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1026" id="Footnote_1026" href="#FNanchor_1026"><span class="label">[1026]</span></a> <i>Var.</i> On ne conçoit qu'à force une telle fureur. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1027" id="Footnote_1027" href="#FNanchor_1027"><span class="label">[1027]</span></a>
+<i>Var.</i> Encore pour Maxime, il m'en fait avertir<a name="FNanchor_1027-a" id="FNanchor_1027-a" href="#Footnote_1027-a" class="fnanchor">[1027-a]</a>,<br />
+Et s'est laissé toucher à quelque repentir. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1027-a" id="Footnote_1027-a" href="#FNanchor_1027-a"><span class="label">[1027-a]</span></a> <i>Unus ex conseiis deferebat</i>, «c'était un des complices qui dénonçait la
+conjuration:» voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_373">373</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1028" id="Footnote_1028" href="#FNanchor_1028"><span class="label">[1028]</span></a> <i>Var.</i> Que sur les conjurés fait un juste remords. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1029" id="Footnote_1029" href="#FNanchor_1029"><span class="label">[1029]</span></a> <i>Var.</i> O le plus déloyal que l'enfer ait produit! (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1030" id="Footnote_1030" href="#FNanchor_1030"><span class="label">[1030]</span></a> Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1643-60.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1031" id="Footnote_1031" href="#FNanchor_1031"><span class="label">[1031]</span></a> Ce jeu de scène manque dans les deux éditions de 1643. Il se trouve deux
+vers plus haut dans les éditions de 1648-60.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1032" id="Footnote_1032" href="#FNanchor_1032"><span class="label">[1032]</span></a>
+<i>Var.</i> Il l'a jugé trop grand pour se le pardonner:<br />
+A peine du palais il a pu retourner. (1643-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1033" id="Footnote_1033" href="#FNanchor_1033"><span class="label">[1033]</span></a> <i>Var.</i> Que de tous les côtés lançant un &oelig;il farouche. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1034" id="Footnote_1034" href="#FNanchor_1034"><span class="label">[1034]</span></a> <i>Var.</i> Que je n'ignore pas ce que j'ai mérité. (1643-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1035" id="Footnote_1035" href="#FNanchor_1035"><span class="label">[1035]</span></a>
+<i>Var.</i> Et l'eau grosse et rapide, et la nuit survenue,<br />
+L'ont dérobé sur l'heure à ma débile vue.<br />
+<span class="smcap">AUG.</span> Sous ses justes remords il a trop succombé. (1643-56)<br />
+<i>Var.</i> Dont l'eau grosse et rapide et la nuit assez noire. (1660-64)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1036" id="Footnote_1036" href="#FNanchor_1036"><span class="label">[1036]</span></a> <i>Var.</i> Sous le pressant remords il a trop succombé. (1660)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1037" id="Footnote_1037" href="#FNanchor_1037"><span class="label">[1037]</span></a> <span class="smcap">AUGUSTE</span>, <i>seul.</i> (1648-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1038" id="Footnote_1038" href="#FNanchor_1038"><span class="label">[1038]</span></a> Sextus Pompée.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1039" id="Footnote_1039" href="#FNanchor_1039"><span class="label">[1039]</span></a> Dans la guerre entre Octave et les adhérents d'Antoine, après la bataille
+de Philippes.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1040" id="Footnote_1040" href="#FNanchor_1040"><span class="label">[1040]</span></a> Voyez p. <a href="#Page_384">384</a>, note 903.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1041" id="Footnote_1041" href="#FNanchor_1041"><span class="label">[1041]</span></a>
+<i>Var.</i> Et puis ose accuser ton destin d'injustice,<br />
+Si les tiens maintenant s'arment pour ton supplice,<br />
+Et si par ton exemple à ta perte guidés. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1042" id="Footnote_1042" href="#FNanchor_1042"><span class="label">[1042]</span></a> <i>Var.</i> Ils violent les droits que tu n'as pas gardés! (1643-64)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1043" id="Footnote_1043" href="#FNanchor_1043"><span class="label">[1043]</span></a> Ce vers rappelle, mais par les mots et par le son plutôt que par la pensée,
+la fin de la première strophe des <i>Larmes de saint Pierre</i> de Malherbe:</p>
+
+<p class="left5">Fait de tous les assauts que la rage peut faire<br />
+Une fidèle preuve à l'infidélité.</p>
+
+<p>(Voyez le Malherbe de M. Lalanne, tome I, p. 4.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1044" id="Footnote_1044" href="#FNanchor_1044"><span class="label">[1044]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_373">373</a>: <i>Quid ergo! ego percussorem meum securum
+ambulare patiar, me sollicito?</i></p>
+
+<p><a name="Footnote_1045" id="Footnote_1045" href="#FNanchor_1045"><span class="label">[1045]</span></a> <i>Quis finis erit suppliciorum? quis sanguinis?</i> (P. 374.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1046" id="Footnote_1046" href="#FNanchor_1046"><span class="label">[1046]</span></a> <i>Var.</i> Rome a pour ma ruine un hydre trop fertile. (1652-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1047" id="Footnote_1047" href="#FNanchor_1047"><span class="label">[1047]</span></a> <i>Ego sum nobilibus adolescentulis expositum caput, in quod mucrones
+acuant.</i> (P. 374.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1048" id="Footnote_1048" href="#FNanchor_1048"><span class="label">[1048]</span></a> <i>Non est tanti vita, si, ut ego non peream, tam multa perdenda sunt.</i>
+(<i>Ibidem.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1049" id="Footnote_1049" href="#FNanchor_1049"><span class="label">[1049]</span></a> <i>Var.</i> Éteins-en le flambeau dans le sang d'un ingrat. (1643-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1050" id="Footnote_1050" href="#FNanchor_1050"><span class="label">[1050]</span></a> Toutes les éditions publiées du vivant de Corneille portent <i>nous-mêmes</i>,
+avec une <i>s</i>, à l'exception de celle de 1643 in-4<sup>o</sup>, qui donne <i>nous-même</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1051" id="Footnote_1051" href="#FNanchor_1051"><span class="label">[1051]</span></a> Voyez la <i>Notice</i>, p. <a href="#Page_365">365</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1052" id="Footnote_1052" href="#FNanchor_1052"><span class="label">[1052]</span></a> <i>Admittis muliebre consilium?</i> (P. 374.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1053" id="Footnote_1053" href="#FNanchor_1053"><span class="label">[1053]</span></a>
+<i>Var.</i> Seigneur, jusques ici votre sévérité<br />
+A fait beaucoup de bruit, et n'a rien profité. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1054" id="Footnote_1054" href="#FNanchor_1054"><span class="label">[1054]</span></a>
+<i>Var.</i> N'a point mis de frayeur dedans l'esprit d'Égnace<a name="FNanchor_1054-a" id="FNanchor_1054-a" href="#Footnote_1054-a" class="fnanchor">[1054-a]</a>,<br />
+Dont Cinna maintenant ose imiter l'audace. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1054-a" id="Footnote_1054-a" href="#FNanchor_1054-a"><span class="label">[1054-a]</span></a> Tous ces noms sont aussi empruntés à Sénèque: voyez p. <a href="#Page_374">374</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1055" id="Footnote_1055" href="#FNanchor_1055"><span class="label">[1055]</span></a> Voyez tome I, p. 169, note 560.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1056" id="Footnote_1056" href="#FNanchor_1056"><span class="label">[1056]</span></a> <i>Nunc tenta quomodo tibi cedat clementia.</i> (P. 374.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1057" id="Footnote_1057" href="#FNanchor_1057"><span class="label">[1057]</span></a> <i>Jam nocere tibi non potest, prodesse famæ tuæ potest.</i> (<i>Ibidem.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1058" id="Footnote_1058" href="#FNanchor_1058"><span class="label">[1058]</span></a> <i>Var.</i> Aussi dedans la place où je m'en vais descendre. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1059" id="Footnote_1059" href="#FNanchor_1059"><span class="label">[1059]</span></a>
+<i>Var.</i> Je sais les soins qu'un roi doit avoir de sa vie,<br />
+A quoi le bien public, en ce cas, le convie. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1060" id="Footnote_1060" href="#FNanchor_1060"><span class="label">[1060]</span></a> L'édition de 1682 porte, par erreur, <i>conjecture</i>, pour <i>conjoncture</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1061" id="Footnote_1061" href="#FNanchor_1061"><span class="label">[1061]</span></a> Les éditions de 1643 in-4<sup>o</sup>, de 1648-54, de 1656 et de 1660 portent <i>il
+fait</i>, pour <i>il faut</i>. Quel que soit le nombre des éditions qui reproduisent
+cette leçon, ce ne peut être qu'une faute typographique.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1062" id="Footnote_1062" href="#FNanchor_1062"><span class="label">[1062]</span></a> Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1643-60.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1063" id="Footnote_1063" href="#FNanchor_1063"><span class="label">[1063]</span></a> <i>Var.</i> Il m'échappe: suivons, et le forçons de voir. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1064" id="Footnote_1064" href="#FNanchor_1064"><span class="label">[1064]</span></a>
+<i>Var.</i> Faire un second effort contre ce grand courroux;<br />
+J'en rendois grâce aux Dieux, quand soudain Polyclète. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1065" id="Footnote_1065" href="#FNanchor_1065"><span class="label">[1065]</span></a> <i>Var.</i> Mais ce qui plus m'étonne, et que je viens d'apprendre. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1066" id="Footnote_1066" href="#FNanchor_1066"><span class="label">[1066]</span></a> <i>Var.</i> Une vaine frayeur m'a pu tantôt troubler. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1067" id="Footnote_1067" href="#FNanchor_1067"><span class="label">[1067]</span></a> <i>Var.</i> Que d'abord son éclat vous fera reconnoître. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1068" id="Footnote_1068" href="#FNanchor_1068"><span class="label">[1068]</span></a> <i>Var.</i> Est de voir que César sait tout votre secret. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1069" id="Footnote_1069" href="#FNanchor_1069"><span class="label">[1069]</span></a> <i>Var.</i> Nous avons un vaisseau tout prêt dessus la rive. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1070" id="Footnote_1070" href="#FNanchor_1070"><span class="label">[1070]</span></a> Les éditions de 1668 et de 1682 portent, par erreur, <i>de fortune</i>, pour <i>la
+fortune</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1071" id="Footnote_1071" href="#FNanchor_1071"><span class="label">[1071]</span></a> <i>Var.</i> Quoi! si ton amitié pour Cinna t'intéresse. (1643-63)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1072" id="Footnote_1072" href="#FNanchor_1072"><span class="label">[1072]</span></a> Les éditions de 1652-56 portent <i>ta maîtresse</i>, pour <i>sa maîtresse</i>, ce qui
+est certainement une erreur.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1073" id="Footnote_1073" href="#FNanchor_1073"><span class="label">[1073]</span></a> L'édition de 1643 in-4<sup>o</sup> porte <i>sans loi</i>, pour <i>sans toi</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1074" id="Footnote_1074" href="#FNanchor_1074"><span class="label">[1074]</span></a> <i>Var.</i> Si c'est te faire tort que de me défier. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1075" id="Footnote_1075" href="#FNanchor_1075"><span class="label">[1075]</span></a> <i>Var.</i> Et porte avec son nom à la postérité. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1076" id="Footnote_1076" href="#FNanchor_1076"><span class="label">[1076]</span></a> <i>Var.</i> Il te reste autre fruit que la honte et la rage. (1643 et 48)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1077" id="Footnote_1077" href="#FNanchor_1077"><span class="label">[1077]</span></a> <i>Var.</i> Mais que peut-on attendre aussi de tes pareils? (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1078" id="Footnote_1078" href="#FNanchor_1078"><span class="label">[1078]</span></a> <i>Var.</i> Et pour changer d'état, il ne change point d'âme. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1079" id="Footnote_1079" href="#FNanchor_1079"><span class="label">[1079]</span></a> <i>Var.</i> N'a su prendre un rayon de générosité. (1660)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1080" id="Footnote_1080" href="#FNanchor_1080"><span class="label">[1080]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_374">374</a>: <i>Quum alteram poni Cinnæ cathedram jussisset:
+«Hoc, inquit, primum a te peto, ne me loquentem interpelles, ne medio sermone
+meo proclames; dabitur tibi loquendi liberum tempus.</i>»</p>
+
+<p><a name="Footnote_1081" id="Footnote_1081" href="#FNanchor_1081"><span class="label">[1081]</span></a>
+<i>Var.</i> Ce fut dedans leur camp que tu pris la naissance;<br />
+Et quand après leur mort tu vins en ma puissance,<br />
+Leur haine héréditaire, ayant passé dans toi,<br />
+T'avoit mis à la main les armes contre moi. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1082" id="Footnote_1082" href="#FNanchor_1082"><span class="label">[1082]</span></a> <i>Ego te, Cinna, quum in hostium castris invenissem, non factum tantum
+mihi inimicum, sed natum, servavi.</i> (P. 374)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1083" id="Footnote_1083" href="#FNanchor_1083"><span class="label">[1083]</span></a>
+<i>Var.</i> Et le sang t'ayant fait d'un contraire parti,<br />
+Ton inclination ne l'a point démenti:<br />
+Comme elle l'a suivi, les effets l'ont suivie. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1084" id="Footnote_1084" href="#FNanchor_1084"><span class="label">[1084]</span></a> <i>Patrimonium tibi omne concessi.</i> (P. 374.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1085" id="Footnote_1085" href="#FNanchor_1085"><span class="label">[1085]</span></a> <i>Sacerdotium tibi petenti, præteritis compluribus quorum parentes mecum
+militaverant, dedi.</i> (<i>Ibidem.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1086" id="Footnote_1086" href="#FNanchor_1086"><span class="label">[1086]</span></a>
+<i>Var.</i> M'ont conservé le jour qu'à présent je respire,<br />
+Et m'ont de tout leur sang acheté cet empire. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1087" id="Footnote_1087" href="#FNanchor_1087"><span class="label">[1087]</span></a> <i>Hodie tam felix es et tam dives, ut victo victores invideant.</i> (P. 374.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1088" id="Footnote_1088" href="#FNanchor_1088"><span class="label">[1088]</span></a>
+<i>Var.</i> Après tant de travaux montrer un peu de haine. (1643 in-4<sup>o</sup>)<br />
+<i>Var.</i> Après tant de faveurs montrer un peu de haine. (1643 in-12 et 48-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1089" id="Footnote_1089" href="#FNanchor_1089"><span class="label">[1089]</span></a> <i>Quum sic de te meruerim, occidere me constituisti.</i> (P. 374.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1090" id="Footnote_1090" href="#FNanchor_1090"><span class="label">[1090]</span></a> <i>Quum ad hanc vocem exclamasset Cinna, procul hanc ab se abesse dementiam:
+«Non præstas, inquit, fidem, Cinna; convenerat ne interloquereris.
+Occidere, inquam, me paras.</i>» (P. 374 et 375.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1091" id="Footnote_1091" href="#FNanchor_1091"><span class="label">[1091]</span></a>
+<i>Var.</i> Assurée au besoin du secours des premiers.<br />
+Te dirai-je les noms de tous ces meurtriers? (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1092" id="Footnote_1092" href="#FNanchor_1092"><span class="label">[1092]</span></a> Monvel comptait ici les conjurés sur ses doigts; après le nom de Maxime,
+il laissait retomber sa main en disant la fin du vers, puis il semblait s'apprêter
+à reprendre son compte, qu'il abandonnait définitivement en disant:</p>
+
+<p class="left5">Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé.</p>
+
+<p>Talma admirait fort ce jeu de scène très-familier, mais d'un effet saisissant, et
+il fut longtemps avant d'oser le pratiquer.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1093" id="Footnote_1093" href="#FNanchor_1093"><span class="label">[1093]</span></a> <i>Et quum defixum videret, nec ex conventione jam, sed ex conscientia
+tacentem: «Quo, inquit, hoc animo facis?</i>» (P. 375.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1094" id="Footnote_1094" href="#FNanchor_1094"><span class="label">[1094]</span></a> <i>Ut ipse sis princeps? Male, mehercule, cum republica agitur, si tibi ad
+imperandum nihil præter me obstat.</i> (<i>Ibidem.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1095" id="Footnote_1095" href="#FNanchor_1095"><span class="label">[1095]</span></a> <i>Var.</i> Mais en un triste état on la verroit réduite. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1096" id="Footnote_1096" href="#FNanchor_1096"><span class="label">[1096]</span></a> «Ces vers et les suivants occasionnèrent un jour une saillie singulière. Le
+dernier maréchal de la Feuillade, étant sur le théâtre, dit tout haut à Auguste:
+«Ah! tu me gâtes le <i>soyons amis</i>, <i>Cinna</i>.» Le vieux comédien qui jouait Auguste
+se déconcerta et crut avoir mal joué. Le maréchal, après la pièce, lui
+dit: «Ce n'est pas vous qui m'avez déplu, c'est Auguste, qui dit à Cinna qu'il
+n'a aucun mérite, qu'il n'est propre à rien, qu'il fait pitié, et qui ensuite lui
+dit: «Soyons amis.» Si le Roi m'en disait autant, je le remercierais de son
+amitié.» (<i>Voltaire.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1097" id="Footnote_1097" href="#FNanchor_1097"><span class="label">[1097]</span></a> <i>Cedo, si spes tuas solus impedio, Paulusne te et Fabius Maximus et
+Cossi et Servilii ferent, tantumque agmen nobilium, non inania nomina præferentium,
+sed eorum qui imaginibus suis decori sunt?</i> (P. 375.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1098" id="Footnote_1098" href="#FNanchor_1098"><span class="label">[1098]</span></a> <i>Var.</i> Cette stupidité s'est enfin dissipée. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1099" id="Footnote_1099" href="#FNanchor_1099"><span class="label">[1099]</span></a>
+<i>Var.</i> Oui, Seigneur, du dessein je suis la seule cause:<br />
+C'est pour moi qu'il conspire, et c'est pour moi qu'il ose. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1100" id="Footnote_1100" href="#FNanchor_1100"><span class="label">[1100]</span></a> <i>Var.</i> Ces flammes dans nos c&oelig;urs dès longtemps étoient nées. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1101" id="Footnote_1101" href="#FNanchor_1101"><span class="label">[1101]</span></a> <i>Var.</i> Mon père l'eut pareil de ceux qu'il vous a faits. (1643-64)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1102" id="Footnote_1102" href="#FNanchor_1102"><span class="label">[1102]</span></a> Voyez acte III, scène <span class="smcap">IV</span>, (page <a href="#Page_535">535</a>) vers 1035 et 1036.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1103" id="Footnote_1103" href="#FNanchor_1103"><span class="label">[1103]</span></a> <i>Var.</i> Ayant avec un père un amant à venger. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1104" id="Footnote_1104" href="#FNanchor_1104"><span class="label">[1104]</span></a> <i>Var.</i> A mes chastes desirs la trouvant inflexible. (1643-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1105" id="Footnote_1105" href="#FNanchor_1105"><span class="label">[1105]</span></a>
+<i>Var.</i> Mais enfin le ciel m'aime, et parmi tant de maux
+Il m'a rendu Maxime, et l'a sauvé des eaux. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1106" id="Footnote_1106" href="#FNanchor_1106"><span class="label">[1106]</span></a> Voltaire, dans l'édition de 1786, a remplacé <i>enlevé</i> par <i>arraché</i>. Il fait
+commencer la scène au vers 1665.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1107" id="Footnote_1107" href="#FNanchor_1107"><span class="label">[1107]</span></a>
+<i>Var.</i> A vos bontés, Seigneur, j'en demanderai deux,<br />
+Le supplice d'Euphorbe, et ma mort à leurs yeux. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1108" id="Footnote_1108" href="#FNanchor_1108"><span class="label">[1108]</span></a> Il y a <i>destin</i> dans toutes les éditions de Corneille, et même encore dans
+celle de 1692. Le mot paraît être pris dans un sens conforme à celui de <i>se
+proposer</i>, <i>résoudre</i>, qu'avait autrefois le verbe <i>destiner</i> (voyez le <i>Lexique</i>).
+Voltaire a substitué <i>dessein</i> à <i>destin</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1109" id="Footnote_1109" href="#FNanchor_1109"><span class="label">[1109]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_375">375</a>: <i>Vitam tibi, inquit, Cinna, iterum do, prius
+hosti, nunc insidiatori ac parricidæ. Ex hodierno die inter nos amicitia incipiat.
+Contendamus utrum ego meliore fide vitam tibi dederim, an tu debeas.</i></p>
+
+<p><a name="Footnote_1110" id="Footnote_1110" href="#FNanchor_1110"><span class="label">[1110]</span></a> <i>Post hæc detulit ultro consulatum.</i> (P. 375.)&mdash;Cinna fut consul l'an 5
+avant Jésus-Christ.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1111" id="Footnote_1111" href="#FNanchor_1111"><span class="label">[1111]</span></a> <i>Var.</i> Apprends, à mon exemple, à vaincre ta colère. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1112" id="Footnote_1112" href="#FNanchor_1112"><span class="label">[1112]</span></a> <i>Var.</i> Et pour preuve, Seigneur, je ne veux que moi-même. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1113" id="Footnote_1113" href="#FNanchor_1113"><span class="label">[1113]</span></a> Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1643-60.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1114" id="Footnote_1114" href="#FNanchor_1114"><span class="label">[1114]</span></a> <i>Nullis amplius insidiis ab ullo petitus est.</i> (P. 375.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1115" id="Footnote_1115" href="#FNanchor_1115"><span class="label">[1115]</span></a> L'édition de 1682 porte, par erreur, <i>tout</i>, pour <i>trop</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1116" id="Footnote_1116" href="#FNanchor_1116"><span class="label">[1116]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_38">38</a>. Le passage que nous reproduisons ici
+est extrait de la page 87 de cet ouvrage.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1117" id="Footnote_1117" href="#FNanchor_1117"><span class="label">[1117]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_254">254</a> et <a href="#Page_255">255</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1118" id="Footnote_1118" href="#FNanchor_1118"><span class="label">[1118]</span></a> <i>&OElig;uvres</i>, Paris, B. Brunet, 1742, tome III, p. 103.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1119" id="Footnote_1119" href="#FNanchor_1119"><span class="label">[1119]</span></a> Note de Voltaire sur la scène <span class="smcap">VI</span> de l'acte II de <i>Polyeucte</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1120" id="Footnote_1120" href="#FNanchor_1120"><span class="label">[1120]</span></a> M. Guizot, <i>Corneille et son temps</i>, p. 200.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1121" id="Footnote_1121" href="#FNanchor_1121"><span class="label">[1121]</span></a> Voyez la fin de la note 1 de la page suivante.&mdash;Lemazurier,
+<i>Galerie des acteurs du théâtre français</i>, tome I, p. 317.&mdash;Aimé Martin,
+<i>&OElig;uvres de Corneille</i>, tome I, p. <span class="smcap">XLI</span>, note 1.&mdash;M. Édouard
+Fournier, <i>Notes sur la vie de Corneille</i>, p. <span class="smcap">XL</span>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1122" id="Footnote_1122" href="#FNanchor_1122"><span class="label">[1122]</span></a> On trouve dans l'édition de M. Lefèvre la distribution de rôles
+suivante, qui, si elle était authentique, établirait que la pièce a été
+jouée au Marais: <span class="smcap">Polyeucte</span>, <i>d'Orgemont</i>; <span class="smcap">Sévère</span>, <i>Floridor</i>; <span class="smcap">Néarque</span>,
+<i>Desurlis</i>; <span class="smcap">Pauline</span>, <i>Mlle Duclos</i>; mais nous avons déjà eu bien
+souvent l'occasion de voir que les renseignements de ce genre ne reposent
+dans cette édition sur aucun document certain. Nous ne citerons
+que pour mémoire une autre source tout aussi peu sûre: un
+<i>Journal du Théâtre</i> françois manuscrit qui se trouve aujourd'hui à la
+Bibliothèque impériale et qui appartenait autrefois à M. Beffara.
+Une note de cet amateur, placée en tête du premier volume, attribue
+avec beaucoup de vraisemblance l'ouvrage à de Mouhy, auteur
+des <i>Tablettes dramatiques</i>. On y lit (tome II, folio 804 recto): «Les
+acteurs qui jouèrent d'original dans <i>Polyeucte</i> furent Baron, Champmeslé,
+la Thuillerie, Hauteroche, Beauval, Guérin, Hubert, le Comte,
+et les demoiselles le Comte et Guyot.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_1123" id="Footnote_1123" href="#FNanchor_1123"><span class="label">[1123]</span></a> <i>Pratique du théâtre</i>, livre IV, nouveau chapitre <span class="smcap">VI</span> manuscrit,
+intitulé: <i>des Discours de piété</i>, dirigé principalement contre <i>Polyeucte</i>
+et <i>Théodore</i>, et ajouté à l'exemplaire que nous avons déjà cité ci-dessus,
+p. 276, note 2.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1124" id="Footnote_1124" href="#FNanchor_1124"><span class="label">[1124]</span></a> Note sur la scène <span class="smcap">III</span> de l'acte IV.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1125" id="Footnote_1125" href="#FNanchor_1125"><span class="label">[1125]</span></a> Note sur la scène <span class="smcap">VI</span> de l'acte V.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1126" id="Footnote_1126" href="#FNanchor_1126"><span class="label">[1126]</span></a> Voyez, dans les <i>Mémoires d'Hippolyte Clairon</i> (p. 110 et suivantes),
+une <i>Étude de Pauline dans Polyeucte</i>, et dans les <i>Mémoires
+pour Marie-Françoise Dumesnil en réponse aux Mémoires d'Hippolyte
+Clairon</i> (p. 168 et suivantes), une critique très-vive, mais fort juste,
+de cette <i>Étude</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1127" id="Footnote_1127" href="#FNanchor_1127"><span class="label">[1127]</span></a> <i>Lettre à Mylord*** sur Baron et Mlle Lecouvreur</i>, p. 23-25.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1128" id="Footnote_1128" href="#FNanchor_1128"><span class="label">[1128]</span></a> <i>Histoire du Théâtre françois</i>, par <i>C. G. Étienne</i> et <i>B. Martainville</i>,
+tome III, p. 56 et note.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1129" id="Footnote_1129" href="#FNanchor_1129"><span class="label">[1129]</span></a> Page 215.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1130" id="Footnote_1130" href="#FNanchor_1130"><span class="label">[1130]</span></a> Le 1<sup>er</sup> mai 1794.&mdash;Lemazurier, tome I, p. 555.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1131" id="Footnote_1131" href="#FNanchor_1131"><span class="label">[1131]</span></a> Anne d'Autriche, fille aînée de Philippe III, roi d'Espagne,
+mariée à Louis XIII le 25 décembre 1615, devint régente du royaume
+quatre jours après la mort du Roi, le 18 mai 1643, c'est-à-dire entre
+l'époque où Corneille obtint le privilége de <i>Polyeucte</i> et celle où
+cette pièce fut imprimée (voyez plus haut, p. <a href="#Page_468">468</a>). On trouve ici
+l'expression fort naturelle de la reconnaissance de Corneille envers
+la Reine, qui s'était montrée très-favorable au <i>Cid</i> et à son auteur
+(voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_15">15</a> et <a href="#Page_16">16</a>). C'était d'abord à Louis XIII que
+cette dédicace devait être adressée. On lit dans l'<i>Historiette</i> que lui
+a consacrée Tallemant des Réaux (tome II, p. 248): «Depuis la
+mort du Cardinal, M. de Schomberg lui dit que Corneille vouloit
+lui dédier la tragédie de <i>Polyeucte</i>. Cela lui fit peur, parce que Montauron
+avoit donné deux cents pistoles à Corneille pour <i>Cinna</i>. «Il
+n'est pas nécessaire, dit-il.&mdash;Ah! Sire, reprit M. de Schomberg,
+ce n'est point par intérêt.&mdash;Bien donc, dit-il, il me fera plaisir.»
+Ce fut à la Reine qu'on la dédia, car le Roi mourut entre deux.»&mdash;Cette
+épître et l'<i>Abrégé du martyre</i>, qui la suit, se trouvent dans les
+éditions antérieures à 1660 et dans une édition in-12 de 1664 que
+possède la Bibliothèque impériale.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1132" id="Footnote_1132" href="#FNanchor_1132"><span class="label">[1132]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): et quelque
+respect.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1133" id="Footnote_1133" href="#FNanchor_1133"><span class="label">[1133]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): mais une pièce
+de théâtre qui....</p>
+
+<p><a name="Footnote_1134" id="Footnote_1134" href="#FNanchor_1134"><span class="label">[1134]</span></a> Les éditions de 1648-1655 portent: «hommage,» au singulier.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1135" id="Footnote_1135" href="#FNanchor_1135"><span class="label">[1135]</span></a> Le 18 août 1643.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1136" id="Footnote_1136" href="#FNanchor_1136"><span class="label">[1136]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): sur le bord.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1137" id="Footnote_1137" href="#FNanchor_1137"><span class="label">[1137]</span></a> Siméon Métaphraste, ainsi nommé parce qu'il a paraphrasé les
+vies des saints, est né dans le dixième siècle, à Constantinople. Ce
+fut, dit-on, Constantin Porphyrogénète qui l'engagea à rassembler
+les vies des saints. Louis Lippomani, né à Venise vers 1500, publia,
+de 1551 à 1558, 6 volumes in-4<sup>o</sup> de vies des saints. Les deux derniers
+contiennent la traduction latine de celles qui avaient été recueillies
+par Métaphraste; enfin Laurent Surius, né en 1522 à Lubeck,
+publia en 1570 un recueil en 6 volumes in-folio intitulé: <i>Vitæ
+sanctorum ab Aloysio Lipomanno olim conscriptæ</i>, qui fut ensuite augmenté
+par Mosander.&mdash;Nous n'avons pas besoin de faire remarquer
+que le titre: <i>Abrégé du martyre de saint Polyeucte</i>, ne s'applique qu'aux
+deux paragraphes de cet Avertissement qui commencent l'un par:
+«Polyeucte et Néarque,» et l'autre par: «Son beau-père Félix.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_1138" id="Footnote_1138" href="#FNanchor_1138"><span class="label">[1138]</span></a> <i>Melitinæ, in Armenia, sancti Polyeucti martyris, qui, in persecutione
+ejusdem Decii, multa passus, martyrii coronam adeptus est.</i></p>
+
+<p><a name="Footnote_1139" id="Footnote_1139" href="#FNanchor_1139"><span class="label">[1139]</span></a> <i>Nicomediæ vero in Bithynia Quadratus est passus, Melitinæ in
+Armenia Polyeuctus.</i> (<i>Annales ecclesiastici</i>.... <i>Romæ</i>, 1594, in-fol.,
+tome II, p. 459, ann. 254.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1140" id="Footnote_1140" href="#FNanchor_1140"><span class="label">[1140]</span></a> L'édition de 1656 et celle de 1664 in-12 portent, par erreur,
+<i>Superius</i>, pour <i>Surius</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1141" id="Footnote_1141" href="#FNanchor_1141"><span class="label">[1141]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): Néarque étoit
+chrétien, et Polyeucte suivoit encore la secte des gentils, mais avec
+toutes les qualités....</p>
+
+<p><a name="Footnote_1142" id="Footnote_1142" href="#FNanchor_1142"><span class="label">[1142]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): lui dit Polyeucte.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1143" id="Footnote_1143" href="#FNanchor_1143"><span class="label">[1143]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): de votre Messie.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1144" id="Footnote_1144" href="#FNanchor_1144"><span class="label">[1144]</span></a> Voltaire, dans l'édition de 1764, a ainsi modifié ce passage:
+«Néarque l'ayant éclairci sur l'illusion du scrupule où il était.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_1145" id="Footnote_1145" href="#FNanchor_1145"><span class="label">[1145]</span></a> «Il (<i>Décius</i>) commença son voyage, qui lui fut si heureux, qu'il
+remporta une glorieuse victoire sur les Perses et apaisa les tumultes
+qui s'étoient élevés en Orient.» (Paris, N. et J. de la Coste, 1637,
+in-fol., livre XVII, p. 716.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1146" id="Footnote_1146" href="#FNanchor_1146"><span class="label">[1146]</span></a> L'édition de 1664 in-12, conforme en ceci aux éditions antérieures
+à 1660, et non au recueil de même date, qu'elle contient,
+comme nous l'avons dit, les deux pièces préliminaires qui précèdent,
+et ne contient pas l'<i>Examen</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1147" id="Footnote_1147" href="#FNanchor_1147"><span class="label">[1147]</span></a> Voyez tome I, p. 59.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1148" id="Footnote_1148" href="#FNanchor_1148"><span class="label">[1148]</span></a> Les éditions de 1660 et de 1663 portent: «Mirturnus.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_1149" id="Footnote_1149" href="#FNanchor_1149"><span class="label">[1149]</span></a> «Mors.... illa salutaris, quam Christus, ut vitam mortalibus
+restitueret, non invitus ac libenter sane oppetivit, non esset profecto
+tragice deploranda, si minus in theatrum afferri deberent quæ viro
+probo accidissent, ac ferenda indigne potius quam miseranda esse
+viderentur. Quum enim ille sit Deus, est etiam is homo, quem quid
+probum, quid justum, quid summa virtute præditum dicam?...» etc.
+(<i>Antonii Sebastiani Minturni de Poeta</i>.... <i>libri sex</i>. Venetiis, 1559,
+in-4<sup>o</sup>, livre III, p. 182 et 183.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1150" id="Footnote_1150" href="#FNanchor_1150"><span class="label">[1150]</span></a> Voyez tome I, p. 34, note 269.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1151" id="Footnote_1151" href="#FNanchor_1151"><span class="label">[1151]</span></a> <i>Ibidem</i>, p. 102, note 395.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1152" id="Footnote_1152" href="#FNanchor_1152"><span class="label">[1152]</span></a> <i>Ibidem</i>, p. 102, note 394.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1153" id="Footnote_1153" href="#FNanchor_1153"><span class="label">[1153]</span></a> <i>Ibidem</i>, p. 102, note 393.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1154" id="Footnote_1154" href="#FNanchor_1154"><span class="label">[1154]</span></a> Il y a <i>Bersabée</i>, et non, comme dans la Bible, <i>Bethsabée</i>, dans
+toutes les éditions publiées du vivant de Corneille, et encore dans
+celle de 1692.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1155" id="Footnote_1155" href="#FNanchor_1155"><span class="label">[1155]</span></a> <i>Polyeucte</i> ne fut imprimé qu'après la représentation de <i>Pompée</i>.
+Voyez la Notice de cette dernière tragédie.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1156" id="Footnote_1156" href="#FNanchor_1156"><span class="label">[1156]</span></a> Voyez acte I, scène <span class="smcap">III</span> (page <a href="#Page_493">493</a>).</p>
+
+<p><a name="Footnote_1157" id="Footnote_1157" href="#FNanchor_1157"><span class="label">[1157]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660 et de 1663): qui se représente.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1158" id="Footnote_1158" href="#FNanchor_1158"><span class="label">[1158]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660-1664): en les apprenant à un des acteurs;
+mais il faut....</p>
+
+<p><a name="Footnote_1159" id="Footnote_1159" href="#FNanchor_1159"><span class="label">[1159]</span></a> Voyez <i>le Cid</i>, acte I, scène <span class="smcap">II</span> (p. <a href="#Page_109">109</a>).</p>
+
+<p><a name="Footnote_1160" id="Footnote_1160" href="#FNanchor_1160"><span class="label">[1160]</span></a> Acte II, scène <span class="smcap">I</span>, vers 391 et 392. Le passage est ici un peu
+modifié. Il y a dans la pièce:</p>
+
+<p class="left5">Et depuis, jusqu'ici chaque jour ses courriers<br />
+M'apportent en tribut ses v&oelig;ux et ses lauriers.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1161" id="Footnote_1161" href="#FNanchor_1161"><span class="label">[1161]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660 et de 1663): dont elle se servoit.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1162" id="Footnote_1162" href="#FNanchor_1162"><span class="label">[1162]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660 et de 1663): qui l'eût laissée ignorer.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1163" id="Footnote_1163" href="#FNanchor_1163"><span class="label">[1163]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660-1664): plus tôt qu'elle ne la fait.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1164" id="Footnote_1164" href="#FNanchor_1164"><span class="label">[1164]</span></a> Voyez acte V, scène <span class="smcap">V</span> (p. <a href="#Page_567">567</a>).</p>
+
+<p><a name="Footnote_1165" id="Footnote_1165" href="#FNanchor_1165"><span class="label">[1165]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660-1664): indigne de le faire.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1166" id="Footnote_1166" href="#FNanchor_1166"><span class="label">[1166]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1643-1663 et de 1664 in-12): seigneur d'Arménie.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1167" id="Footnote_1167" href="#FNanchor_1167"><span class="label">[1167]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1643-1664): favori de l'Empereur.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1168" id="Footnote_1168" href="#FNanchor_1168"><span class="label">[1168]</span></a> Le mot <i>chrétienne</i> ne se trouve pas dans les deux éditions in-4<sup>o</sup> (1643
+et 1648).</p>
+
+<p><a name="Footnote_1169" id="Footnote_1169" href="#FNanchor_1169"><span class="label">[1169]</span></a> <i>Var.</i> Ni le juste pouvoir qu'elle prend sur une âme. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1170" id="Footnote_1170" href="#FNanchor_1170"><span class="label">[1170]</span></a>
+<i>Var.</i> Pour ne rien déférer aux soupirs d'une amante?<br />
+Remettons ce dessein qui l'accable d'ennui;<br />
+Nous le pourrons demain aussi bien qu'aujourd'hui.<br />
+<span class="smcap">NÉARQUE.</span> Oui, mais où prenez-vous l'infaillible assurance. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1171" id="Footnote_1171" href="#FNanchor_1171"><span class="label">[1171]</span></a> <i>Var.</i> Ce Dieu, qui tient votre âme et vos jours dans sa main. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1172" id="Footnote_1172" href="#FNanchor_1172"><span class="label">[1172]</span></a>
+<i>Var.</i> Vous a-t-il assuré du pouvoir de demain? (1643)<br />
+<i>Var.</i> Vous a-t-il assuré de le pouvoir demain? (1648-56)<br />
+<i>Var.</i> Le bras qui la versoit s'arrête et se courrouce;<br />
+Notre c&oelig;ur s'endurcit, et sa pointe s'émousse,<br />
+Et cette sainte ardeur qui nous emporte au bien<br />
+Tombe sur un rocher, et n'opère plus rien. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1173" id="Footnote_1173" href="#FNanchor_1173"><span class="label">[1173]</span></a> Malherbe a dit:</p>
+
+<p class="left5">A des c&oelig;urs bien touchés tarder la jouissance,<br />
+C'est infailliblement leur croître le desir.</p>
+
+<p class="i8">(Édition de M. Lalanne, tome I, p. 237.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1174" id="Footnote_1174" href="#FNanchor_1174"><span class="label">[1174]</span></a> <i>Var.</i> Et d'un rayon divin nous dessillant les yeux. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1175" id="Footnote_1175" href="#FNanchor_1175"><span class="label">[1175]</span></a> <i>Var.</i> Quoique je le préfère aux grandeurs d'un empire. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1176" id="Footnote_1176" href="#FNanchor_1176"><span class="label">[1176]</span></a> <i>Var.</i> Ce songe si rempli de noires visions<a name="FNanchor_1176-a" id="FNanchor_1176-a" href="#Footnote_1176-a" class="fnanchor">[1176-a]</a>. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1176-a" id="Footnote_1176-a" href="#FNanchor_1176-a"><span class="label">[1176-a]</span></a> On lit: «des noires visions,» dans l'édition de 1656.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1177" id="Footnote_1177" href="#FNanchor_1177"><span class="label">[1177]</span></a> <i>Var.</i> Dieu ne veut point d'un c&oelig;ur que le monde domine. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1178" id="Footnote_1178" href="#FNanchor_1178"><span class="label">[1178]</span></a> <i>Var.</i> Mais ce grand roi des rois, ce seigneur des seigneurs. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1179" id="Footnote_1179" href="#FNanchor_1179"><span class="label">[1179]</span></a> <i>Var.</i> Il ne faut rien aimer qu'après lui, qu'en lui-même. (1654 et 56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1180" id="Footnote_1180" href="#FNanchor_1180"><span class="label">[1180]</span></a> Molière ne se rappelait-il point ce passage lorsqu'il faisait dire à Orgon:</p>
+
+<p class="left5">De toutes amitiés il détache mon âme;<br />
+Et je verrois mourir frère, enfants, mère et femme,<br />
+Que je m'en soucierois autant que de cela.</p>
+
+<p class="i8"><i>(Tartuffe</i>, acte I, scène <span class="smcap">VI</span>.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1181" id="Footnote_1181" href="#FNanchor_1181"><span class="label">[1181]</span></a> <i>Var.</i> Mais que vous êtes loin de cette amour parfaite. (1643-68)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1182" id="Footnote_1182" href="#FNanchor_1182"><span class="label">[1182]</span></a> <i>Var.</i> Je ne vous puis parler que les larmes aux yeux. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1183" id="Footnote_1183" href="#FNanchor_1183"><span class="label">[1183]</span></a>
+<i>Var.</i> Est grandeur de courage aussitôt que foiblesse. (1643 et 48 in-4<sup>o</sup>)<br />
+<i>Var.</i> Digne des plus grands c&oelig;urs, n'est rien moins que foiblesse. (1648 in-12 et 52-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1184" id="Footnote_1184" href="#FNanchor_1184"><span class="label">[1184]</span></a>
+<i>Var.</i> Voilà, ma Stratonice, en ce siècle où nous sommes,<br />
+Notre empire absolu sur les esprits des hommes. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1185" id="Footnote_1185" href="#FNanchor_1185"><span class="label">[1185]</span></a> <i>Var.</i> Et jusqu'à la conquête ils nous traitent en reines. (1643-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1186" id="Footnote_1186" href="#FNanchor_1186"><span class="label">[1186]</span></a>
+<i>Var.</i> Le mien est bien étrange, et quoique Arménienne. (1643-56)<br />
+<i>Var.</i> Quelque peu de crédit qu'entre vous il obtienne. (1660-64)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1187" id="Footnote_1187" href="#FNanchor_1187"><span class="label">[1187]</span></a>
+<i>Var.</i> Dont encore pour lui tu me vois l'âme atteinte.<br />
+<span class="smcap">STRAT.</span> Je crois que vous l'aimez autant qu'on peut aimer.<br />
+Mais quel songe, après tout, a pu vous alarmer? (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1188" id="Footnote_1188" href="#FNanchor_1188"><span class="label">[1188]</span></a> «Plusieurs personnes ont entendu dire au marquis de Saint-Aulaire,
+mort à l'âge de cent ans, que l'hôtel de Rambouillet avait condamné ce songe
+de Pauline. On disait que, dans une pièce chrétienne, ce songe est envoyé
+par Dieu même, et que, dans ce cas, Dieu, qui a en vue la conversion de
+Pauline, doit faire servir ce songe à cette même conversion; mais qu'au contraire
+il semble uniquement fait pour inspirer à Pauline de la haine contre
+les chrétiens; qu'elle voit des chrétiens qui assassinent son mari, et qu'elle
+devait voir tout le contraire.» (<i>Voltaire.</i>)&mdash;Sur l'appréciation de l'hôtel de
+Rambouillet, voyez ci-dessus, la <i>Notice</i>, p. <a href="#Page_465">465</a> et <a href="#Page_466">466</a>.&mdash;M. Parelle a fait
+remarquer que Néarque a d'avance, dans la scène <span class="smcap">I</span>, vers 53, 59 et 60, répondu
+à cette critique:</p>
+
+<p class="left5">Ainsi du genre humain l'ennemi vous abuse,<br />
+.........................................<br />
+Et ce songe rempli de noires visions<br />
+N'est que le coup d'essai de ses illusions.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1189" id="Footnote_1189" href="#FNanchor_1189"><span class="label">[1189]</span></a> Les éditions de 1648 in-4<sup>o</sup> et de 1652-56 portent <i>donné</i>, au masculin, ce
+qui, sans parler du défaut d'accord, fait un hiatus.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1190" id="Footnote_1190" href="#FNanchor_1190"><span class="label">[1190]</span></a> Voyez plus loin, p. <a href="#Page_524">524</a> note 1244.</p>
+
+<p class="left5"><a name="Footnote_1191" id="Footnote_1191" href="#FNanchor_1191"><span class="label">[1191]</span></a>
+<i>Var.</i><span class="i4">Que depuis peu ton songe. (1648 in-12 et 52-56)</span></p>
+
+<p><a name="Footnote_1192" id="Footnote_1192" href="#FNanchor_1192"><span class="label">[1192]</span></a> <i>Var.</i> En d'étranges frayeurs depuis un peu me plonge! (1643 et 48 in-4<sup>o</sup>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1193" id="Footnote_1193" href="#FNanchor_1193"><span class="label">[1193]</span></a> <i>Var.</i> De grâce, apprenez-moi ce qui vous peut toucher. (1643 et 48 in-4<sup>o</sup>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1194" id="Footnote_1194" href="#FNanchor_1194"><span class="label">[1194]</span></a>
+<i>Var.</i> Témoin de ses hauts faits, encor qu'à son dommage,<br />
+Il en voulut tout mort connoître le visage. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1195" id="Footnote_1195" href="#FNanchor_1195"><span class="label">[1195]</span></a> <i>Var.</i> Chacun plaignit son sort, bien qu'il en fût jaloux. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1196" id="Footnote_1196" href="#FNanchor_1196"><span class="label">[1196]</span></a>
+<i>Var.</i> Ce généreux monarque en eut l'âme ravie,<br />
+Et vaincu qu'il étoit, oublia son malheur,<br />
+Pour dans son auteur même honorer la valeur. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1197" id="Footnote_1197" href="#FNanchor_1197"><span class="label">[1197]</span></a> <i>Var.</i> Et comme au bout du mois sa santé fut parfaite. (1664 in-8<sup>o</sup>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1198" id="Footnote_1198" href="#FNanchor_1198"><span class="label">[1198]</span></a>
+<i>Var.</i> L'Empereur lui témoigne une amour infinie,<br />
+Et ravi du succès, l'envoie en Arménie. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1199" id="Footnote_1199" href="#FNanchor_1199"><span class="label">[1199]</span></a> <i>Var.</i> Et par un sacrifice en rendre grâce aux Dieux. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1200" id="Footnote_1200" href="#FNanchor_1200"><span class="label">[1200]</span></a> <i>Var.</i> Je ne me réponds pas de toute ma vertu. (1643-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1201" id="Footnote_1201" href="#FNanchor_1201"><span class="label">[1201]</span></a> Au lieu de «Que fait,» les éditions de 1648-54 portent «Qui fait;» celle
+de 1655, «Qui font.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_1202" id="Footnote_1202" href="#FNanchor_1202"><span class="label">[1202]</span></a> <i>Var.</i> Du reste mon esprit ne s'en met guère en peine. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1203" id="Footnote_1203" href="#FNanchor_1203"><span class="label">[1203]</span></a> <i>Var.</i> Cet adorable objet consent que je le voie! (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1204" id="Footnote_1204" href="#FNanchor_1204"><span class="label">[1204]</span></a>
+<i>Var.</i> En lui parlant d'amour, l'as-tu vu s'émouvoir? (1643)<br />
+<i>Var.</i> En lui parlant de moi, l'as-tu vu s'émouvoir? (1648-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1205" id="Footnote_1205" href="#FNanchor_1205"><span class="label">[1205]</span></a> On lit <i>chargé</i>, pour <i>changé</i>, dans l'édition de 1660.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1206" id="Footnote_1206" href="#FNanchor_1206"><span class="label">[1206]</span></a> <i>Var.</i> Me croyez-vous, Seigneur? ne la revoyez point. (1655)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1207" id="Footnote_1207" href="#FNanchor_1207"><span class="label">[1207]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_162">162</a>, note 432, où l'on a imprimé, par inadvertance
+<i>dans Rome</i>, pour <i>à Rome</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1208" id="Footnote_1208" href="#FNanchor_1208"><span class="label">[1208]</span></a> <i>Var.</i> J'ai de la peine encore à croire tes discours. (1643-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1209" id="Footnote_1209" href="#FNanchor_1209"><span class="label">[1209]</span></a> <i>Var.</i> De son dernier soupir lui puisse faire hommage. (1643-56 et 68)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1210" id="Footnote_1210" href="#FNanchor_1210"><span class="label">[1210]</span></a> <i>Var.</i> Dans un tel désespoir il suit sa passion. (1643 et 48 in-4<sup>o</sup>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1211" id="Footnote_1211" href="#FNanchor_1211"><span class="label">[1211]</span></a> <i>Var.</i> Sans que l'objet présent l'irrite et la redouble. (1643-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1212" id="Footnote_1212" href="#FNanchor_1212"><span class="label">[1212]</span></a> <i>Var.</i> Oui, je l'aime, Sévère, et n'en fais point d'excuse. (1643-64)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1213" id="Footnote_1213" href="#FNanchor_1213"><span class="label">[1213]</span></a> <i>Var.</i> Je découvris en vous d'assez illustres marques. (1648 in-4<sup>o</sup>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1214" id="Footnote_1214" href="#FNanchor_1214"><span class="label">[1214]</span></a> <i>Var.</i> Vous acquitte aisément de tous vos déplaisirs! (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1215" id="Footnote_1215" href="#FNanchor_1215"><span class="label">[1215]</span></a> <i>Var.</i> De la plus forte amour vous portez vos esprits. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1216" id="Footnote_1216" href="#FNanchor_1216"><span class="label">[1216]</span></a> <i>Var.</i> La faveur au mépris, et l'amour à la haine. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1217" id="Footnote_1217" href="#FNanchor_1217"><span class="label">[1217]</span></a>
+<i>Var.</i> Je me tiendrois heureux entre les bras d'un autre. (1643-60)&mdash;Voyez
+tome I, p. 228, note 759-a.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1218" id="Footnote_1218" href="#FNanchor_1218"><span class="label">[1218]</span></a>
+<i>Var.</i> Je vous aimai, Sévère; et si dedans mon âme<br />
+Je pouvois étouffer les restes de ma flamme. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1219" id="Footnote_1219" href="#FNanchor_1219"><span class="label">[1219]</span></a> <i>Var.</i> Ma raison, il est vrai, dompte mes mouvements. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1220" id="Footnote_1220" href="#FNanchor_1220"><span class="label">[1220]</span></a>
+<i>Var.</i> De plus bas sentiments n'auroient pas méritée<br />
+Cette parfaite amour que vous m'avez portée. (1643 et 48 in-4<sup>o</sup>)<br />
+<i>Var.</i> De plus bas sentiments d'une ardeur moins discrète<br />
+N'auroient pas mérité cette amour si parfaite. (1648 in-12-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1221" id="Footnote_1221" href="#FNanchor_1221"><span class="label">[1221]</span></a> <i>Var.</i> Ah! Pauline, excusez une aveugle douleur. (1643-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1222" id="Footnote_1222" href="#FNanchor_1222"><span class="label">[1222]</span></a>
+<i>Var.</i> Je nommais inconstance, et prenois pour des crimes<br />
+D'un vertueux devoir les efforts légitimes. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1223" id="Footnote_1223" href="#FNanchor_1223"><span class="label">[1223]</span></a>
+<i>Var.</i> D'un c&oelig;ur comme le mien qu'est-ce qu'elle n'obtienne?<br />
+Vous réveillez les soins que je dois à la mienne. (1643-56)<br />
+<i>Var.</i> Il n'est rien que sur moi cette gloire n'obtienne. (1660-64)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1224" id="Footnote_1224" href="#FNanchor_1224"><span class="label">[1224]</span></a> <i>Var.</i> Je la veux éviter, mêmes au sacrifice. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1225" id="Footnote_1225" href="#FNanchor_1225"><span class="label">29[1225]</span></a> Les éditions de 1668 et de 1682 portent: «Je vous ai plaint,» avec le
+participe invariable.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1226" id="Footnote_1226" href="#FNanchor_1226"><span class="label">[1226]</span></a> <i>Var.</i> Et quoique je m'effraye avec peu de justice. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1227" id="Footnote_1227" href="#FNanchor_1227"><span class="label">[1227]</span></a> <i>Var.</i> Vous-même êtes témoin des v&oelig;ux qu'il fait pour lui. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1228" id="Footnote_1228" href="#FNanchor_1228"><span class="label">[1228]</span></a> <i>Var.</i> A quoi que sa vertu le puisse disposer. (1643-64)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1229" id="Footnote_1229" href="#FNanchor_1229"><span class="label">[1229]</span></a> <i>Var.</i> Et vous ressouvenez que sa faveur est grande. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1230" id="Footnote_1230" href="#FNanchor_1230"><span class="label">[1230]</span></a> Voyez la <i>Notice</i>, p. <a href="#Page_466">466</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1231" id="Footnote_1231" href="#FNanchor_1231"><span class="label">[1231]</span></a> <i>Var.</i> Et mourir dans leur temple, ou bien les en chasser. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1232" id="Footnote_1232" href="#FNanchor_1232"><span class="label">[1232]</span></a> <i>Var.</i> Je le viens de promettre, et je vais l'accomplir. (1643-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1233" id="Footnote_1233" href="#FNanchor_1233"><span class="label">[1233]</span></a> <i>Var.</i> Par une sainte vie il la faut mériter. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1234" id="Footnote_1234" href="#FNanchor_1234"><span class="label">[1234]</span></a> <i>Var.</i> Voyez que votre vie à Dieu mêmes importe. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1235" id="Footnote_1235" href="#FNanchor_1235"><span class="label">[1235]</span></a> Les deux vers suivants sont la reproduction textuelle des vers 75 et 76.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1236" id="Footnote_1236" href="#FNanchor_1236"><span class="label">[1236]</span></a> L'édition de 1682 porte, par erreur: «aux pieds,» pour «aux yeux.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_1237" id="Footnote_1237" href="#FNanchor_1237"><span class="label">[1237]</span></a> <i>Var.</i> Allons mourir pour lui, comme il est mort pour nous<a name="FNanchor_1237-a" id="FNanchor_1237-a" href="#Footnote_1237-a" class="fnanchor">[1237-a]</a>. (1643 et 48 in-4<sup>o</sup>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1237-a" id="Footnote_1237-a" href="#FNanchor_1237-a"><span class="label">[1237-a]</span></a> «Néarque ne fait ici que répéter en deux vers languissants ce qu'a dit
+Polyeucte; aussi j'ai vu souvent supprimer ces vers à la représentation.»</p>
+
+<p>(<i>Voltaire.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1238" id="Footnote_1238" href="#FNanchor_1238"><span class="label">[1238]</span></a>
+<i>Var.</i> Mille pensers divers, que mes troubles produisent,<br />
+Dans mon c&oelig;ur incertain à l'envi se détruisent:<br />
+Nul espoir ne me flatte où j'ose persister;<br />
+Nulle peur ne m'effraye où j'ose m'arrêter. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1239" id="Footnote_1239" href="#FNanchor_1239"><span class="label">[1239]</span></a> <i>Var.</i> Veut tantôt mon bonheur, et tantôt ma ruine. (1643 et 48 in-4<sup>o</sup>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1240" id="Footnote_1240" href="#FNanchor_1240"><span class="label">[1240]</span></a> <i>Var.</i> L'un et l'autre le frappe avec si peu d'effet. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1241" id="Footnote_1241" href="#FNanchor_1241"><span class="label">[1241]</span></a> <i>Var.</i> L'autre un désespéré qui le lui veut ôter. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1242" id="Footnote_1242" href="#FNanchor_1242"><span class="label">[1242]</span></a> On lit: «<i>Ont</i> de nouveau reçue,» dans les éditions de 1663 et de 1664.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1243" id="Footnote_1243" href="#FNanchor_1243"><span class="label">[1243]</span></a> On lit: «sur <i>son</i> visage,» dans les éditions de 1648-54 et de 1656.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1244" id="Footnote_1244" href="#FNanchor_1244"><span class="label">[1244]</span></a> Dans sa <i>Pratique du théâtre</i> (nouveau chapitre manuscrit du livre VI),
+l'abbé d'Aubignac fait la remarque suivante: «Dans le <i>Polyeucte</i> de Corneille....
+Stratonice, qui n'est qu'une simple suivante, et quelques autres acteurs font
+plusieurs discours en faveur de la religion des païens et disent une infinité d'injures
+contre le christianisme, qu'ils ne traitent que de crimes et d'extravagances,
+et l'auteur n'introduit aucun acteur capable d'y répondre et d'en détruire
+la fausseté; cela fit un si mauvais effet que feu M. le cardinal de Richelieu
+ne le put jamais approuver.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_1245" id="Footnote_1245" href="#FNanchor_1245"><span class="label">[1245]</span></a> <i>Var.</i> Qui trahit bien les Dieux auroit pu vous trahir. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1246" id="Footnote_1246" href="#FNanchor_1246"><span class="label">[1246]</span></a> <i>Var.</i> Et si de cette amour tu peux être ébahie. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1247" id="Footnote_1247" href="#FNanchor_1247"><span class="label">[1247]</span></a> Voyez tome I, p. 208, note 692.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1248" id="Footnote_1248" href="#FNanchor_1248"><span class="label">[1248]</span></a> <i>Var.</i> Que l'on s'est aperçu de leur peu de respect. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1249" id="Footnote_1249" href="#FNanchor_1249"><span class="label">[1249]</span></a> Les éditions de 1643-63 donnent: «s'emportants,» avec une <i>s</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1250" id="Footnote_1250" href="#FNanchor_1250"><span class="label">[1250]</span></a> <i>Var.</i> Oyez, Félix, suit-il, oyez, peuple, oyez, tous. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1251" id="Footnote_1251" href="#FNanchor_1251"><span class="label">[1251]</span></a>
+<i>Var.</i> Seul maître du destin, seul être indépendant,<br />
+Substance qui jamais ne reçoit d'accident. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1252" id="Footnote_1252" href="#FNanchor_1252"><span class="label">[1252]</span></a> <i>Var.</i> Il le veut élever, il le peut mettre bas. (1643-63)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1253" id="Footnote_1253" href="#FNanchor_1253"><span class="label">[1253]</span></a>
+<i>Var.</i> N'en ayez plus l'esprit si fort inquiété:<br />
+Il se repentira de son impiété.<br />
+<span class="smcap">PAUL.</span> Quoi? vous espérez donc qu'il change de courage? (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1254" id="Footnote_1254" href="#FNanchor_1254"><span class="label">[1254]</span></a> <i>Var.</i> Je lui fais trop de grâce encor de consentir. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1255" id="Footnote_1255" href="#FNanchor_1255"><span class="label">[1255]</span></a> <i>Var.</i> La même peine est due à des crimes semblables. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1256" id="Footnote_1256" href="#FNanchor_1256"><span class="label">[1256]</span></a> L'édition de 1648 in-4<sup>o</sup> donne, par erreur, <i>son sang</i>, pour <i>son rang</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1257" id="Footnote_1257" href="#FNanchor_1257"><span class="label">[1257]</span></a> <i>Var.</i> Où le crime d'État se mêle au sacrilége. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1258" id="Footnote_1258" href="#FNanchor_1258"><span class="label">[1258]</span></a> <i>Var.</i> Voyez qu'avecque lui vous perdez votre fille. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1259" id="Footnote_1259" href="#FNanchor_1259"><span class="label">[1259]</span></a> Toutes les éditions portent <i>succée</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1260" id="Footnote_1260" href="#FNanchor_1260"><span class="label">[1260]</span></a> <i>Var.</i> Que sans examiner son âme ait embrassée. (1643-64)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1261" id="Footnote_1261" href="#FNanchor_1261"><span class="label">[1261]</span></a>
+<i>Var.</i> Ils cherchent de la gloire à mépriser les Dieux. (1643-64 in-8<sup>o</sup>)<br />
+<i>Var.</i> Ils cherchent de la gloire à mépriser des Dieux. (1664 in-12)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1262" id="Footnote_1262" href="#FNanchor_1262"><span class="label">[1262]</span></a>
+<i>Var.</i> Et j'ai, pour l'accepter, éteint les plus beaux feux<br />
+Qui d'une âme bien née aient mérité les v&oelig;ux. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1263" id="Footnote_1263" href="#FNanchor_1263"><span class="label">[1263]</span></a>
+<i>Var.</i> Vous m'importunez trop. PAUL. Dieux! que viens-je d'entendre?<br />
+<span class="smcap">FÉL.</span> [Je n'aime la pitié qu'au prix que j'en veux prendre:]<br />
+Par tant de vains efforts malgré moi m'en toucher,<br />
+C'est perdre avec le temps des pleurs à me fâcher.<br />
+Vous m'en avez donné, mais je veux bien qu'on sache. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1264" id="Footnote_1264" href="#FNanchor_1264"><span class="label">[1264]</span></a> <i>Var.</i> Tantôt jusques ici je le ferai venir. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1265" id="Footnote_1265" href="#FNanchor_1265"><span class="label">[1265]</span></a> <i>Var.</i> Mais vous n'êtes pas prêt encor de le réduire. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1266" id="Footnote_1266" href="#FNanchor_1266"><span class="label">[1266]</span></a> <i>Var.</i> Aussi tantôt pour lui je m'expose au trépas. (1655)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1267" id="Footnote_1267" href="#FNanchor_1267"><span class="label">[1267]</span></a> <i>Var.</i> Et des mépris reçus son esprit indigné. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1268" id="Footnote_1268" href="#FNanchor_1268"><span class="label">[1268]</span></a> <i>Var.</i> J'emploierai puis après le pouvoir de Pauline. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1269" id="Footnote_1269" href="#FNanchor_1269"><span class="label">[1269]</span></a> <i>Var.</i> Et même sa prison n'est pas fort assurée. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1270" id="Footnote_1270" href="#FNanchor_1270"><span class="label">[1270]</span></a>
+<i>Var.</i> [Gardes, oseriez-vous me rendre un bon office?]<br />
+<span class="smcap">CLÉON.</span> Nous n'osons plus, Seigneur, vous rendre aucun service.<br />
+<span class="smcap">POL.</span> Je ne vous parle pas de me faire évader. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1271" id="Footnote_1271" href="#FNanchor_1271"><span class="label">[1271]</span></a> <i>Var.</i> Je crois que sans péril cela se peut bien faire. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1272" id="Footnote_1272" href="#FNanchor_1272"><span class="label">[1272]</span></a>
+<i>Var.</i> Puisque c'est pour Sévère, à tout je me dispense.<br />
+<span class="smcap">POL.</span> Lui-même, à mon défaut, fera ta récompense.<br />
+Le plus tôt vaut le mieux; va donc, et promptement.<br />
+<span class="smcap">CLÉON.</span> J'y cours, et vous m'aurez ici dans un moment. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1273" id="Footnote_1273" href="#FNanchor_1273"><span class="label">[1273]</span></a> <i>Var.</i> <span class="smcap">POLYEUCTE</span>, <i>seul</i>, <i>ses gardes s'étant retirés aux coins du théâtre</i>. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1274" id="Footnote_1274" href="#FNanchor_1274"><span class="label">[1274]</span></a> Cette figure rappelle ces vers de Lucrèce (livre IV, vers 1129 et 1130):</p>
+
+<p class="left5"><span class="i8">.... <i>Medio de fonte leporum</i></span><br />
+<i>Surgit amari aliquid, quod in ipsis floribus angat.</i></p>
+
+<p><a name="Footnote_1275" id="Footnote_1275" href="#FNanchor_1275"><span class="label">[1275]</span></a> «J'ai ouï dire souvent à M. Corneille qu'il avoit fait, dans son <i>Polyeucte</i>,
+au sujet de la Fortune, ces deux vers si célèbres:</p>
+
+<p class="left5">Et comme elle a l'éclat du verre,<br />
+Elle en a la fragilité,</p>
+
+<p>sans savoir qu'ils fussent de M. Godeau, évêque de Vence; car ils sont originairement
+de M. Godeau, qui les avoit faits, dans son <i>Ode</i> au cardinal
+de Richelieu, quinze ans avant que M. Corneille les eût faits dans son
+<i>Polyeucte</i>. Il est assez ordinaire de se rencontrer ainsi dans la pensée et
+dans l'expression des autres.» (Observation de Ménage, p. 116 des <i>Poésies
+de Malherbe avec les Observations de Ménage</i>, <i>segonde édition</i>, 1689, in-12.)
+Ménage, comme le fait remarquer M. Taschereau, cite ici de mémoire. La
+pièce de Godeau, fort louangeuse, il est vrai, pour le cardinal de Richelieu,
+est toutefois intitulée: <i>Au Roy. Ode.</i> Elle est in-4<sup>o</sup>. On lit à la fin de la
+trente-troisième strophe:</p>
+
+<p class="left5">Mais leur gloire tombe par terre,<br />
+Et comme elle a l'éclat du verre,<br />
+Elle en a la fragilité.</p>
+
+<p>Publius Syrus avait dit:</p>
+
+<p class="left5"><i>Fortuna vitrea est; tum quum splendet, frangitur.</i></p>
+
+<p><a name="Footnote_1276" id="Footnote_1276" href="#FNanchor_1276"><span class="label">[1276]</span></a> <i>Var.</i> Dessus ces illustres coupables<a name="FNanchor_1276-a" id="FNanchor_1276-a" href="#Footnote_1276-a" class="fnanchor">[1276-a]</a>. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1276-a" id="Footnote_1276-a" href="#FNanchor_1276-a"><span class="label">[1276-a]</span></a> On a rapproché de cet endroit les vers bien connus d'Horace (livre III,
+ode 1, vers 17 et 18):</p>
+
+<p class="left5"><i>Destrictus ensis cui super impia<br />
+Cervice pendet....</i></p>
+
+<p><a name="Footnote_1277" id="Footnote_1277" href="#FNanchor_1277"><span class="label">[1277]</span></a> <i>Var.</i> Tigre affamé de sang, Décie impitoyable. (1643-48 in-4<sup>o</sup>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1278" id="Footnote_1278" href="#FNanchor_1278"><span class="label">[1278]</span></a> L'empereur Décius périt, comme l'on sait, dans sa guerre contre les
+Goths.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1279" id="Footnote_1279" href="#FNanchor_1279"><span class="label">[1279]</span></a> <i>Var.</i> Qu'un rival plus puissant lui donne dans les yeux. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1280" id="Footnote_1280" href="#FNanchor_1280"><span class="label">[1280]</span></a> <i>Var.</i> Vains appas, vous ne m'êtes rien. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1281" id="Footnote_1281" href="#FNanchor_1281"><span class="label">[1281]</span></a> L'édition de 1682 porte, par erreur, <i>qui le puisse</i>, pour <i>qui les puisse</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1282" id="Footnote_1282" href="#FNanchor_1282"><span class="label">[1282]</span></a>
+<i>Var.</i> Et l'effort généreux de cette amour parfaite<br />
+Vient-il à mon secours, ou bien à ma défaite? (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1283" id="Footnote_1283" href="#FNanchor_1283"><span class="label">[1283]</span></a>
+<i>Var.</i> Vous seul vous haïssez, lorsque chacun vous aime;<br />
+Vous seul exécutez tout ce que j'ai rêvé. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1284" id="Footnote_1284" href="#FNanchor_1284"><span class="label">[1284]</span></a> <i>Var.</i> Tu me quittes, ingrat, et mêmes avec joie. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1285" id="Footnote_1285" href="#FNanchor_1285"><span class="label">[1285]</span></a> <i>Var.</i> Encore s'il marquoit un heureux repentir. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1286" id="Footnote_1286" href="#FNanchor_1286"><span class="label">[1286]</span></a>
+<i>Var.</i> Et si l'on peut au ciel emporter des douleurs,<br />
+J'en emporte de voir l'excès de vos malheurs. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1287" id="Footnote_1287" href="#FNanchor_1287"><span class="label">[1287]</span></a> Voyez la Notice de <i>Polyeucte</i>, p. <a href="#Page_468">468</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1288" id="Footnote_1288" href="#FNanchor_1288"><span class="label">[1288]</span></a> <i>Var.</i> Au nom de cet amour, venez suivre mes pas. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1289" id="Footnote_1289" href="#FNanchor_1289"><span class="label">[1289]</span></a>
+<i>Var.</i> Sévère? est-ce le fait d'un homme généreux,<br />
+De venir jusqu'ici braver un malheureux? (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1290" id="Footnote_1290" href="#FNanchor_1290"><span class="label">[1290]</span></a> <i>Var.</i> Je vous ai fait, Sévère, une incivilité<a name="FNanchor_1290-a" id="FNanchor_1290-a" href="#Footnote_1290-a" class="fnanchor">[1290-a]</a>. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1290-a" id="Footnote_1290-a" href="#FNanchor_1290-a"><span class="label">[1290-a]</span></a> Les éditions de 1654 et de 1656 donnent, par erreur, <i>infidélité</i>, pour
+<i>incivilité</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1291" id="Footnote_1291" href="#FNanchor_1291"><span class="label">[1291]</span></a> <i>Var.</i> Souffrez, avant mourir, que je vous le résigne. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1292" id="Footnote_1292" href="#FNanchor_1292"><span class="label">[1292]</span></a> <i>Var.</i> Qu'il n'est point aux enfers d'horreur que je n'endure. (1664)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1293" id="Footnote_1293" href="#FNanchor_1293"><span class="label">[1293]</span></a>
+<i>Var.</i> Je m'en vais sans réponse après cette prière,<br />
+Et si vous n'êtes tel que je l'ose espérer. (1643-56)<br />
+<i>Var.</i> Adieu: résolvez seul ce que vous devez faire. (1660-64)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1294" id="Footnote_1294" href="#FNanchor_1294"><span class="label">[1294]</span></a> <i>Var.</i> Et qu'une femme enfin dans l'infélicité. (1643-64)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1295" id="Footnote_1295" href="#FNanchor_1295"><span class="label">[1295]</span></a>
+<i>Var.</i> [Nous en avons beaucoup pour être de vrais Dieux<a name="FNanchor_1295-a" id="FNanchor_1295-a" href="#Footnote_1295-a" class="fnanchor">[1295-a]</a>.]<br />
+Peut-être qu'après tout ces croyances publiques<br />
+Ne sont qu'inventions de sages politiques,<br />
+Pour contenir un peuple ou bien pour l'émouvoir,<br />
+Et dessus sa foiblesse affermir leur pouvoir.<a name="FNanchor_1295-b" id="FNanchor_1295-b" href="#Footnote_1295-b" class="fnanchor">[1295-b]</a><br />
+[Enfin chez les chrétiens les m&oelig;urs sont innocentes,<br />
+Les vices détestés, les vertus florissantes;]<br />
+Jamais un adultère, un traître, un assassin;<br />
+Jamais d'ivrognerie, et jamais de larcin:<br />
+Ce n'est qu'amour entre eux, que charité sincère;<br />
+Chacun y chérit l'autre, et le secourt en frère;<br />
+[Ils font des v&oelig;ux pour nous qui les persécutons.] (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1295-a" id="Footnote_1295-a" href="#FNanchor_1295-a"><span class="label">[1295-a]</span></a> Lemazurier rapporte (tome I, p. 92) que quand Baron arrivait à ce
+vers, «il s'approchait de Fabian, comme lorsqu'on craint d'être entendu;
+et pour obliger ce confident à ne pas perdre un mot de ce qu'il allait lui dire,
+il lui mettait la main sur l'épaule.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_1295-b" id="Footnote_1295-b" href="#FNanchor_1295-b"><span class="label">[1295-b]</span></a> «Quoique ces vers n'expriment que le doute vague d'un païen, à qui
+les extravagances de sa religion rendoient suspectes toutes les autres religions,
+et qui n'avoit aucune connoissance des preuves évidentes de la nôtre, M. Corneille
+s'est reproché plusieurs fois de les avoir fait imprimer.» (<i>&OElig;uvres de
+Corneille</i>, édition de 1738, <i>Avertissement</i> de Jolly, tome I, p. <span class="smcap">XXX</span>.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1296" id="Footnote_1296" href="#FNanchor_1296"><span class="label">[1296]</span></a> «Remarquez ici que Racine, dans <i>Esther</i> (acte III, scène <span class="smcap">IV</span>), exprime
+la même chose en cinq vers:</p>
+
+<p class="left5">Pendant que votre main, sur eux appesantie,<br />
+A leurs persécuteurs les livroit sans secours,<br />
+Ils conjuroient ce Dieu de veiller sur vos jours,<br />
+De rompre des méchants les trames criminelles,<br />
+De mettre votre trône à l'ombre de ses ailes.»</p>
+
+<p class="i8">(<i>Voltaire.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1297" id="Footnote_1297" href="#FNanchor_1297"><span class="label">[1297]</span></a> <i>Var.</i> Que tu le connois mal! tout son fait n'est que mine. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1298" id="Footnote_1298" href="#FNanchor_1298"><span class="label">[1298]</span></a>
+<i>Var.</i> Je connois avant lui la cour et ses intriques,<br />
+J'en connois les détours, j'en connois les pratiques. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1299" id="Footnote_1299" href="#FNanchor_1299"><span class="label">[1299]</span></a> <i>Var.</i> Mais un vieux courtisan n'est pas si fort crédule. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1300" id="Footnote_1300" href="#FNanchor_1300"><span class="label">[1300]</span></a> <i>Var.</i> Et loin de le tirer de ce pas hasardeux. (1643-63)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1301" id="Footnote_1301" href="#FNanchor_1301"><span class="label">[1301]</span></a> En marge, dans les éditions de 1643 et de 1648 in-4<sup>o</sup>: <i>Il parle à
+Cléon.</i></p>
+
+<p><a name="Footnote_1302" id="Footnote_1302" href="#FNanchor_1302"><span class="label">[1302]</span></a> En marge, dans les éditions de 1643 et de 1648 in-4<sup>o</sup>: <i>Cléon rentre</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1303" id="Footnote_1303" href="#FNanchor_1303"><span class="label">[1303]</span></a> <i>Var.</i> Que votre défiance est un étrange mal! (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1304" id="Footnote_1304" href="#FNanchor_1304"><span class="label">[1304]</span></a> Il y a <i>à faire</i>, et non <i>affaire</i>, dans toutes les éditions qui ont paru du
+vivant de Corneille, et de même dans l'impression de 1692, et dans celle
+de 1764, publiée par Voltaire.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1305" id="Footnote_1305" href="#FNanchor_1305"><span class="label">[1305]</span></a> <i>Var.</i> J'aurai fait mon devoir, quoi qui puisse arriver. (1660-64)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1306" id="Footnote_1306" href="#FNanchor_1306"><span class="label">[1306]</span></a> En marge, dans les éditions de 1643 et de 1648 in-4<sup>o</sup>: <i>Polyeucte vient
+avec ses gardes, qui soudain se retirent</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1307" id="Footnote_1307" href="#FNanchor_1307"><span class="label">[1307]</span></a>
+<i>Var.</i> Aussi bien un chrétien n'est rien sans les souffrances;<br />
+Les plus cruels tourments nous sont des récompenses. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1308" id="Footnote_1308" href="#FNanchor_1308"><span class="label">[1308]</span></a> <i>Var.</i> Le sucre empoisonné que versent vos paroles. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1309" id="Footnote_1309" href="#FNanchor_1309"><span class="label">[1309]</span></a> <i>Var.</i> Mais malgré ma bonté, qui croît quand tu l'irrites. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1310" id="Footnote_1310" href="#FNanchor_1310"><span class="label">[1310]</span></a>
+<i>Var.</i> Ma pitié, tant s'en faut, cherche à vous soulager:<br />
+Notre amour vous emporte à des douleurs si vraies. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1311" id="Footnote_1311" href="#FNanchor_1311"><span class="label">[1311]</span></a>
+<i>Var.</i> Que rien qu'un autre amour ne peut guérir ces plaies. (1643)<br />
+<i>Var.</i> Que rien qu'un autre amour ne peut guérir ses plaies. (1648-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1312" id="Footnote_1312" href="#FNanchor_1312"><span class="label">[1312]</span></a> <i>Var.</i> Peux-tu voir tant de pleurs d'un c&oelig;ur si détaché? (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1313" id="Footnote_1313" href="#FNanchor_1313"><span class="label">[1313]</span></a> <i>Var.</i> Et qui par un excès de cette même amour. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1314" id="Footnote_1314" href="#FNanchor_1314"><span class="label">[1314]</span></a> «Ce vers est dans <i>le Cid</i> (vers 878), et est à sa place dans les deux
+pièces.» (<i>Voltaire.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1315" id="Footnote_1315" href="#FNanchor_1315"><span class="label">[1315]</span></a> En marge, dans les éditions de 1643 et de 1648 in-4<sup>o</sup>: <i>Cléon et les autres
+gardes sortent et conduisent Polyeucte; Pauline le suit</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1316" id="Footnote_1316" href="#FNanchor_1316"><span class="label">[1316]</span></a> Du Vair a dit à la fin du Livre II de son <i>Traité de la constance</i>: «S'il
+nous mène aux coups, il nous mène à la gloire.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_1317" id="Footnote_1317" href="#FNanchor_1317"><span class="label">[1317]</span></a>
+<i>Var.</i> Je te suivrai partout et mêmes au trépas.<br />
+<span class="smcap">POL.</span> Sortez de votre erreur, ou ne me suivez pas. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1318" id="Footnote_1318" href="#FNanchor_1318"><span class="label">[1318]</span></a> <i>Var.</i> Que la rage d'un peuple à présent se déploie. (1643-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1319" id="Footnote_1319" href="#FNanchor_1319"><span class="label">[1319]</span></a>
+<i>Var.</i> Du moins j'ai satisfait à mon c&oelig;ur affligé:<br />
+Pour amollir le sien je n'ai rien négligé. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1320" id="Footnote_1320" href="#FNanchor_1320"><span class="label">[1320]</span></a>
+<i>Var.</i> Et leur gloire en a crû, loin d'en être affoiblie.<br />
+Jamais nos vieux héros n'ont eu de mauvais sang,<br />
+Qu'ils n'eussent, pour le perdre, ouvert leur propre flanc. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1321" id="Footnote_1321" href="#FNanchor_1321"><span class="label">[1321]</span></a> <i>Var.</i> Par ses pleurs et ses cris pourra vous émouvoir.... (1643-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1322" id="Footnote_1322" href="#FNanchor_1322"><span class="label">[1322]</span></a> <i>Var.</i> Va donc y donner ordre et voir ce qu'elle fait. (1643-63)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1323" id="Footnote_1323" href="#FNanchor_1323"><span class="label">[1323]</span></a> L'édition de 1648 in-4<sup>o</sup> porte, par erreur, <i>vous plaignez</i>, pour <i>vous peignez</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1324" id="Footnote_1324" href="#FNanchor_1324"><span class="label">[1324]</span></a> Voyez la Notice de <i>Polyeucte</i>, p. <a href="#Page_468">468</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1325" id="Footnote_1325" href="#FNanchor_1325"><span class="label">[1325]</span></a> <i>Var.</i> Eh bien! à vos dépens vous saurez que Sévère. (1643-60)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1326" id="Footnote_1326" href="#FNanchor_1326"><span class="label">[1326]</span></a> <i>Var.</i> Arrêtez-vous, Sévère, et d'une âme apaisée. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1327" id="Footnote_1327" href="#FNanchor_1327"><span class="label">[1327]</span></a> <i>Var.</i> Je n'en vois point mourir que ce c&oelig;ur n'en soupire. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1328" id="Footnote_1328" href="#FNanchor_1328"><span class="label">[1328]</span></a> <i>Var.</i> Je n'en veux pas en vous faire un persécuteur. (1643-63)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1329" id="Footnote_1329" href="#FNanchor_1329"><span class="label">[1329]</span></a> «La manière dont le fameux Baron récitait ces vers en appuyant sur <i>servez
+votre</i><a name="FNanchor_1329-a" id="FNanchor_1329-a" href="#Footnote_1329-a" class="fnanchor">[1329-a]</a> <i>monarque</i>, était reçue avec transport.» (<i>Voltaire</i>, édition de 1764.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1329-a" id="Footnote_1329-a" href="#FNanchor_1329-a"><span class="label">[1329-a]</span></a> Dans le texte, Voltaire ne donne pas <i>votre</i>, mais <i>notre</i>, comme les éditions
+publiées par Corneille.</p>
+
+<p><a name="Footnote_1330" id="Footnote_1330" href="#FNanchor_1330"><span class="label">[1330]</span></a> <i>Var.</i> Ou bien il quittera cette sévérité. (1643-56)</p>
+
+<p><a name="Footnote_1331" id="Footnote_1331" href="#FNanchor_1331"><span class="label">[1331]</span></a> <i>Var.</i> Vous inspire bientôt toutes ses vérités! (1643 et 48 in-4<sup>o</sup>)</p>
+<hr class="c5" />
+</div>
+</div>
+
+<h2 class="p4">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+<h4>CONTENUES DANS LE TROISIÈME VOLUME.</h4>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="5" summary="TOC">
+<tr>
+ <td class="tdl pt">LE CID, tragédie</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl2">Notice</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_3">3</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl1"><span class="smcap">Écrits en faveur du Cid</span>, attribués à Corneille<br />
+ &nbsp;&nbsp;par Niceron ou par les frères Parfait:</td>
+ <td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl3"> &nbsp; I. L'Ami du Cid</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_53">53</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl3"> &nbsp; II. Lettre pour M. de Corneille, contre ces mots de la<br />
+ &nbsp; &nbsp; &nbsp; lettre sous le nom d'Ariste: <i>Je fis donc résolution de guérir ces idolâtres</i></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_56">56</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl3">III. Réponse de *** à *** sous le nom d'Ariste</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_59">59</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl3">IV. Lettre du désintéressé au sieur Mairet</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_62">62</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl3"> &nbsp; V. Avertissement au Besançonnois Mairet</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_67">67</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl2">A Madame de Combalet</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_77">77</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl2">Extrait de Mariana et Avertissement</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_79">79</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl2"><i>Romance primero</i></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_87">87</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl2"><i>Romance segundo</i></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_90">90</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl2">Examen</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_91">91</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl2">Liste des éditions qui ont été collationnées pour les variantes du <i>Cid</i></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_102">102</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl1"><span class="smcap">Le Cid</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_105">105</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl2"><span class="smcap">Appendice:</span></td>
+ <td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl3"> &nbsp; I. Passages des <i>Mocedades del Cid</i> de Guillem de Castro,<br />
+ &nbsp; &nbsp;&nbsp; imités par Corneille et signalés par lui</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_199">199</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl3"><span class="pagenum"><a name="Page_572" id="Page_572">572</a></span>
+ &nbsp; II. Analyse comparative du drame de Guillem de Castro:<br />
+ &nbsp; &nbsp; &nbsp;<i>la Jeunesse du Cid</i></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_207">207</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl3">III. Aux amateurs de la langue françoise (Avertissement<br />
+ &nbsp; &nbsp; &nbsp;de l'édition de Leyde)</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_240">240</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="pt tdl">HORACE, tragédie</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_243">243</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl2">Notice</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_245">245</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl2">A Monseigneur le cardinal duc de Richelieu</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_258">258</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl2">Extrait de Tite Live</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_262">262</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl2">Examen</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_273">273</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl2">Liste des éditions qui ont été collationnées pour les variantes
+d'<i>Horace</i></td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_281">281</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl1"><span class="smcap">Horace</span></td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_283">283</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl pt">CINNA, tragédie</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_359">359</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl2">Notice</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_361">361</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl2">A Monsieur de Montoron</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_369">369</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl2">Extrait de Sénèque</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_373">373</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl2">Extrait de Montagne</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_376">376</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl2">Examen</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_379">379</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl2">Liste des éditions qui ont été collationnées pour les variantes
+de <i>Cinna</i></td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_383">383</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl1"><span class="smcap">Cinna</span></td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_385">385</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl pt">POLYEUCTE, <span class="smcap">MARTYR</span>, tragédie chrétienne</td>
+<td class="tdr">463</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl2">Notice</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_465">465</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl2">A la Reine régente</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_471">471</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl2">Abrégé du martyre de saint Polyeucte</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_474">474</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl2">Examen</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_478">478</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl2">Liste des éditions qui ont été collationnées pour les variantes
+de <i>Polyeucte</i></td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_485">485</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl1"><span class="smcap">Polyeucte</span></td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_487">487</a></td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="p2 center"><span class="smcap"><small><b>FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.</b></small></span></p>
+
+<p class="font90 center p4"><small>Paris.&mdash;Imprimerie de Ch. Lahure et C<sup>ie</sup>, rue de Fleurus, 9.</small></p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres de P. Corneille, Tome III, by
+Pierre Corneille
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE P. CORNEILLE, TOME III ***
+
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+
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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