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CORNEILLE, TOME III *** + + + + +Produced by Hélène de Mink, Carlo Traverso and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + Notes de transcription: + Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été + corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été + harmonisée. + + Les vers sont en principe numérotés toutes les 5 lignes, les + numéros omis dans l'original sont également omis dans cette + version. + + + + + LES + + GRANDS ÉCRIVAINS + + DE LA FRANCE + + NOUVELLES ÉDITIONS + + PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION + + DE M. AD. REGNIER + + Membre de l'Institut + + + + + OEUVRES + DE + P. CORNEILLE + + TOME III + + + + + PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie + + Rue de Fleurus, 9 + + + + + OEUVRES + DE + P. CORNEILLE + + NOUVELLE ÉDITION + + REVUE SUR LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS + ET LES AUTOGRAPHES + + ET AUGMENTÉE + + de morceaux inédits, des variantes, de notices, de notes, d'un + lexique des mots et locutions remarquables, d'un portrait, d'un + fac-simile, etc. + + PAR M. CH. MARTY-LAVEAUX + + TOME TROISIÈME + + PARIS + LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie + BOULEVARD SAINT-GERMAIN + + 1862 + + + + + LE CID + + TRAGÉDIE + + 1636 + + + + +NOTICE. + + +«Ce fut en quelque sorte à M. de Chalon que le public est redevable du +Cid, dit Beauchamps dans ses _Recherches sur les théâtres de +France_[1]. Voici comme le P. de Tournemine m'a conté la chose: M. de +Chalon, secrétaire des commandements de la Reine mère, avoit quitté la +cour et s'étoit retiré à Rouen dans sa vieillesse; Corneille, que +flattoit le succès de ses premières pièces, le vint voir: «Monsieur,» +lui dit-il (_lui dit M. de Chalon_), après l'avoir loué sur son esprit +et ses talents, «le genre de comique que vous embrassez ne peut vous +procurer qu'une gloire passagère. Vous trouverez dans les Espagnols +des sujets qui, traités dans notre goût par des mains comme les +vôtres, produiront de grands effets. Apprenez leur langue, elle est +aisée; je m'offre de vous montrer ce que j'en sais, et jusqu'à ce que +vous soyez en état de lire par vous-même, de vous traduire quelques +endroits de Guillem de Castro.» + +Corneille profita de ces offres obligeantes. L'attente de M. de Chalon +fut bien dépassée; mais en tout il faut un apprentissage: celui de +Corneille fut fort étrange. C'est sous l'aspect fantasque du capitan +Matamore de _l'Illusion_ que le caractère espagnol lui apparut +d'abord; toutefois, en traçant cette esquisse bouffonne, il +entrevoyait déjà confusément les nobles images de Chimène et de +Rodrigue[2]. + +Du reste, Corneille ne crut pas devoir se préparer par de longues +recherches à traiter cet admirable sujet. _Las Mocedades del Cid_[3] +de Guillem de Castro lui servirent seulement de point de départ, et +il ne parcourut les romances que pour y puiser des inspirations +générales. Ces rapides études, fécondées par le génie le plus tragique +qui eût jusqu'alors paru sur notre scène, produisirent un +chef-d'oeuvre que toutes les littératures nous envièrent. «M. +Corneille, dit Fontenelle[4], avoit dans son cabinet cette pièce +traduite en toutes les langues de l'Europe, hors l'esclavone et la +turque: elle étoit en allemand, en anglois, en flamand; et, par une +exactitude flamande, on l'avoit rendue vers pour vers. Elle étoit en +italien, et ce qui est plus étonnant, en espagnol: les Espagnols +avoient bien voulu copier eux-mêmes une copie dont l'original leur +appartenoit.» + +Cette pièce espagnole imitée de celle de Corneille n'est autre, selon +toute apparence, que l'ouvrage de Diamante intitulé: _el Honrador de +su padre_. De cette imitation Voltaire voulut faire l'ouvrage +original, celui où Guillem de Castro lui-même avait puisé le sujet de +sa pièce. En 1764, dans la première édition de son commentaire, il ne +s'était pas encore avisé de cette découverte; mais le 1er août de la +même année il publia dans la _Gazette littéraire_[5] des _Anecdotes +sur le Cid_ qui commencent ainsi: + + «Nous avions toujours cru que _le Cid_ de Guillem de Castro était + la seule tragédie que les Espagnols eussent donnée sur ce sujet + intéressant; cependant il y avait encore un autre _Cid_, qui avait + été représenté sur le théâtre de Madrid avec autant de succès que + celui de Guillem. L'auteur est don Juan-Bautista Diamante, et la + pièce est intitulée: _Comedia famosa del Cid honrador de su + padre...._ Pour le Cid _honorateur de son père_, on la croit + antérieure à celle de Guillem de Castro de quelques années. Cet + ouvrage est très-rare, et il n'y en a peut-être pas aujourd'hui + trois exemplaires en Europe.» + +C'est là une erreur dans laquelle Voltaire s'obstine à demeurer. Il y +revient et y insiste en 1774 dans la nouvelle édition de son +commentaire. On dirait qu'il cherche à se faire illusion à lui-même; +il se paye de raisons détestables comme les gens d'esprit en trouvent +toujours pour se persuader de ce qui leur plaît. + +Acceptée sans examen par la Harpe, l'assertion du maître fut bientôt +considérée comme un fait incontestable; mais elle ne pouvait résister +à une étude un peu attentive. Angliviel de la Beaumelle présenta, en +1823, dans les _Chefs-d'oeuvre des théâtres étrangers_, la pièce de +Diamante comme une traduction du _Cid_ de Corneille[6]; le 11 avril +1841 un article de Génin, publié dans _le National_, justifia plus +complétement encore notre poëte, et M. de Puibusque soutint la même +thèse dans son _Histoire comparée des littératures espagnole et +française_. Enfin, dans un excellent travail, que nous aurons plus +d'une fois l'occasion de citer et qui est intitulé: _Anecdotes sur +Pierre Corneille, ou Examen de quelques plagiats qui lui sont +généralement imputés par ses divers commentateurs français et en +particulier par Voltaire_, M. Viguier a démontré de la manière la plus +évidente, en comparant le texte de Corneille avec celui de Diamante, +que ce poëte n'a été en général que le traducteur fort exact, et même +assez plat, de notre illustre tragique; et l'année dernière M. +Hippolyte Lucas a mis tout le monde à même de consulter les pièces du +procès, en traduisant dans ses _Documents relatifs à l'histoire du +Cid_ la pièce de Guillem de Castro et celle de Diamante. La question +semblait donc résolue; toutefois elle ne l'était encore que par des +arguments d'un ordre purement littéraire, qui laissent toujours +subsister quelque doute dans l'esprit de certaines personnes. + +Un article de M. Antoine de Latour, intitulé _Pierre Corneille et +Jean-Baptiste Diamante_, qui a paru dans _le Correspondant_ le 25 juin +1861, et qui vient d'être reproduit dans un volume intitulé _l'Espagne +religieuse et littéraire_ (p. 113-134), est venu offrir aux plus +obstinés des documents d'une irrésistible évidence, des preuves +matérielles. Un pharmacien espagnol, qui a renoncé à sa profession +pour s'adonner sans partage à l'étude de la bibliographie et de la +littérature de son pays, don Cayetano Alberto de la Barrera y Leirado, +a publié aux frais de l'État un _Catalogue bibliographique et +biographique de l'ancien théâtre espagnol depuis son origine jusqu'au +milieu du dix-huitième siècle_. On y trouve la notice suivante: + +«Juan-Bautista Diamante, un des plus féconds et des plus renommés +poëtes dramatiques qu'ait produits l'Espagne dans la seconde moitié du +dix-septième siècle. On ignore la date de sa naissance, mais on peut +la fixer avec assez de vraisemblance entre 1630 et 1640. Notre poëte +commença à travailler pour le théâtre vers 1657. Il est possible que +son premier ouvrage ait été _el Honrador de su padre_, qui parut +imprimé dans la première partie d'un recueil de comédies de divers +auteurs, Madrid, 1659, et dans lequel on remarque des beautés de +premier ordre, au travers de ses nombreuses irrégularités. Diamante +avait sous les yeux, en écrivant cette pièce, _las Mocedades del Cid_, +de Guillem de Castro, et l'imitation qui en a été faite par Corneille, +et il a pris de l'un et de l'autre ce qui lui a paru bon.» + +Après avoir lu cet article, M. Antoine de Latour s'empressa de faire +demander à don Cayetano Alberto de la Barrera quelques communications +au sujet des documents d'après lesquels il l'avait rédigé; bientôt le +savant bibliographe fit parvenir à notre compatriote la réponse +suivante: + + «Votre question ne pouvait venir plus à propos. Juste au moment où + elle m'arrive, je tiens dans mes mains ce bon Juan-Bautista + Diamante. Car voici plusieurs jours que je m'occupe à extraire les + pièces d'un procès qui lui fut intenté en 1648 et qui vient + d'échapper par bonheur au sort qui le menaçait, car on allait en + faire des paquets. Les faits intéressants que j'en ai tirés me + sont arrivés trop tard de quelques jours pour pouvoir être insérés + dans le dernier appendice ou supplément de mon ouvrage. Je m'étais + servi, pour écrire l'article qui le concerne, des faits qui se + trouvent dans Barbosa Machado et dans Nicolas Antonio, et de ceux + que j'ai pu moi-même trouver ailleurs. Voyant que, dès 1658, il + prenait déjà le titre de licencié, comme cela résulte du manuscrit + autographe de sa comédie _el Veneno para si_, qui existe dans la + bibliothèque de M. le duc d'Osuna, j'ai calculé que sa naissance + pouvait avoir eu lieu de 1630 à 1640; je ne m'étais trompé que de + quatre ans: il était né à Madrid en 1626. C'est ce qui résulte + d'un interrogatoire signé de sa main et dont l'original fait + partie du procès que j'ai sous les yeux.» + +A cette lettre était jointe une copie de ce document que M. Antoine de +Latour traduit ainsi: «En la ville de Alcala de Hénarès, le vingtième +jour du mois de septembre 1648, en vertu d'un ordre du seigneur +recteur, moi, notaire, je me présentai à la prison des étudiants de +cette université, en laquelle je fis comparaître devant moi don +Juan-Bautista Diamante, écolier en ladite université et détenu dans la +susdite prison, de qui je reçus le serment devant Dieu et sur une +croix qu'il promettait de dire la vérité, et lui demandai ce qui suit: + +«Lui ayant demandé comment il se nomme, quel âge il a, quelle est sa +condition et où il est né; + +«A quoi il répond qu'il se nomme don Juan-Bautista Diamante, qu'il est +étudiant de cette université et sous-diacre, qu'il est né dans la +ville de Madrid, et qu'il a vingt-deux ans, à quelque chose près.» + +Cependant M. de Latour conserve un dernier scrupule, et se demande si +le Diamante qui figure au procès de 1648 est bien celui que nous +connaissons comme auteur dramatique. Aussitôt nouvelle demande +d'éclaircissements et nouvelle lettre de don Cayetano Alberto de la +Barrera. + +J'eus le même doute qui vous est venu, répondit-il, quand j'examinai +ces documents, mais toute incertitude disparut bientôt. L'identité de +Juan-Bautista Diamante, sous-diacre en 1648 et prêtre en 1656, et de +Diamante, écrivain dramatique, me fut démontrée jusqu'à l'évidence par +cette double observation: d'une part, que Barbosa Machado déclare +expressément que le poëte était fils de Jacome Diamante, Espagnol, et +d'une mère portugaise, et, d'autre part, que le clerc mis en cause +était bien le fils de Jacome Diamante et de sa première femme, +Magdalena de Acosta (nom portugais _da Costa_), comme il ressort de +nombreux documents qui figurent au procès, et en particulier d'une +pétition signée par Jacome lui-même.» + +Voilà certes de quoi satisfaire les plus exigeants, et il n'est +maintenant permis à personne de révoquer en doute la sincérité de +Corneille, lorsqu'il déclare n'avoir eu d'autre guide que Guillem de +Castro. + +Mais ce premier point une fois mis hors de contestation, on voudrait +avoir les détails les plus précis sur ce premier chef-d'oeuvre de +Corneille, et l'on ignore jusqu'à la date de sa représentation. Les +frères Parfait se contentent de placer cet ouvrage le dernier parmi +ceux de 1636, et c'est seulement à l'occasion de _Cinna_ qu'ils nous +disent: «_Le Cid_ fut représenté vers la fin de novembre 1636[7].» + +L'immense supériorité de cette pièce sur toutes celles qui l'avaient +précédée n'échappa point à Mondory; il ne négligea rien pour que le +jeu des acteurs, la beauté des costumes, l'exactitude de la mise en +scène fussent dignes de l'oeuvre: aussi le succès fut-il attribué +uniquement aux comédiens par les ennemis de notre poëte; mais leurs +accusations injustes renferment sur les premières représentations +certains renseignements utiles à recueillir. + +«Si votre poétique et _jeune ferveur_, dit Mairet[8] en se servant à +dessein d'une expression employée dans _le Cid_[9] et critiquée par +Scudéry, avoit tant d'envie de voir ses nobles journées sous la +presse, comme vous êtes fort ingénieux, il falloit trouver invention +d'y faire mettre aussi, tout du moins en taille-douce, les gestes, le +ton de voix, la bonne mine et les beaux habits de ceux et celles qui +les ont si bien représentées, puisque vous pouviez juger qu'ils +faisoient la meilleure partie de la beauté de votre ouvrage, et que +c'est proprement du _Cid_ et des pièces de cette nature que M. de +Balzac a voulu parler en la dernière de ses dernières lettres, quand +il a dit du Roscius Auvergnac[10], que si les vers ont quelque +souverain bien, c'est dans sa bouche qu'ils en jouissent, qu'ils sont +plus obligés à celui qui les dit qu'à celui qui les a faits, et bref +qu'il en est le second et le meilleur père, d'autant que par une +favorable adoption il les purge pour ainsi dire des vices de leur +naissance[11]. Un petit voyage en cette ville vous apprendra, si vous +ne le savez déjà, que Rodrigue et Chimène tiendroient possible encore +assez bonne mine entre les flambeaux du théâtre des Marais, s'ils +n'eussent point eu l'effronterie de venir étaler leur blanc d'Espagne +au grand jour de la Galerie du Palais[12].» + +Dans un autre libelle, imprimé à la suite de celui que nous venons de +citer[13], la nouvelle pièce de Corneille est encore attaquée de la +même manière: «Souvenez-vous que la conjoncture du temps, l'adresse et +la bonté des acteurs, tant à la bien représenter qu'à la faire valoir +par d'autres inventions étrangères, que le Sr de Mondory n'entend +guère moins bien que son métier, ont été les plus riches ornements du +_Cid_ et les premières causes de sa fausse réputation.» Ce dernier +passage est assez obscur: l'auteur veut-il parler seulement de +l'habileté de Mondory pour la mise en scène, de son goût dans la +disposition des décorations et le choix des costumes? je ne le pense +pas; ces qualités, quoique ne faisant point nécessairement partie de +l'art du comédien, sont loin toutefois d'y être étrangères. Je serais +plutôt tenté de croire qu'il est question ici de l'adresse avec +laquelle Mondory, dans un temps où la presse périodique, à peine née, +ne s'occupait point de questions littéraires, savait intéresser les +esprits délicats aux ouvrages importants qu'il faisait représenter, +et, à l'aide de nouvelles adroitement répandues, assurait aux +représentations plus d'éclat et de solennité. + +Nous en avons un témoignage dans une lettre adressée le 18 janvier +1637, par le célèbre acteur, à Balzac, avec qui il paraît avoir été +en correspondance suivie[14]. Ce précieux document, qui nous a été +conservé dans les recueils de Conrart, contient, comme on va le voir, +un véritable compte rendu du _Cid_[15]: + + «Je vous souhaiterois ici, pour y goûter, entre autres plaisirs, + celui des belles comédies qu'on y représente, et particulièrement + d'un _Cid_ qui a charmé tout Paris. Il est si beau qu'il a donné + de l'amour aux dames les plus continentes, dont la passion a même + plusieurs fois éclaté au théâtre public. On a vu seoir en corps + aux bancs de ses loges ceux qu'on ne voit d'ordinaire que dans la + Chambre dorée et sur le siége des fleurs de lis[16]. La foule a + été si grande à nos portes, et notre lieu s'est trouvé si petit, + que les recoins du théâtre qui servoient les autres fois comme de + niches aux pages, ont été des places de faveur pour les cordons + bleus, et la scène y a été d'ordinaire parée de croix de + chevaliers de l'ordre.» + +A ce moment l'enthousiasme produit par _le Cid_ était si vif, que +chacun plaignait ceux de ses amis qui habitaient la province et ne +pouvaient assister aux représentations. Dans une lettre écrite par +Chapelain, le 22 janvier 1637, nous lisons le passage suivant: «Depuis +quinze jours le public a été diverti du _Cid_ et des deux +_Sosies_[17], à un point de satisfaction qui ne se peut exprimer. Je +vous ai fort desiré à la représentation de ces deux pièces[18].» Ne +pourrait-on conclure de ces lettres, écrites à quelques jours +d'intervalle, que la première représentation du _Cid_ eut lieu +seulement à la fin de décembre, et non pas, comme le disent les frères +Parfait, à la fin de novembre? Ce qui est, en tout cas, hors de doute, +c'est que le succès et la vogue du _Cid_ ne furent bien établis que +dans la première quinzaine de janvier. + +Les recettes furent considérables. L'auteur d'une critique du temps, +qui d'ailleurs ne ménage pas Corneille, n'hésite pas à dire: «Cette +pièce n'a pas laissé de valoir aux comédiens plus que les dix +meilleures des autres auteurs[19].» + +«Il est malaisé, dit Pellisson, de s'imaginer avec quelle approbation +cette pièce fut reçue de la cour et du public. On ne se pouvoit lasser +de la voir, on n'entendoit autre chose dans les compagnies, chacun en +savoit quelque partie par coeur, on la faisoit apprendre aux enfants, +et en plusieurs endroits de la France il étoit passé en proverbe de +dire: _Cela est beau comme le Cid_[20].» + +Scarron, qui, dans son _Virgile travesti_, s'est presque +continuellement appliqué à produire des effets comiques par la brusque +opposition des usages et des habitudes de son temps avec les coutumes +de l'antiquité, n'a pas manqué de signaler parmi les talents de la +nymphe Déiopée, la façon dont elle récite _le Cid_: + + Celle que j'estime le plus + Sera la femme d'Éolus: + C'est la parfaite Déiopée, + Un vrai visage de poupée; + Au reste, on ne le peut nier, + Elle est nette comme un denier; + Sa bouche sent la violette, + Et point du tout la ciboulette; + Elle entend et parle fort bien + L'espagnol et l'italien; + _Le Cid_ du poëte Corneille, + Elle le récite à merveille; + Coud en linge en perfection + Et sonne du psaltérion[21]. + +On voudrait savoir quels acteurs jouèrent dans _le Cid_ du vivant de +Corneille, mais on a sur ce point bien peu de renseignements certains. +Dans les divers libelles où les critiques de Corneille attribuent tout +le succès de la pièce au talent des comédiens, c'est, comme nous +l'avons vu, sans les nommer. + +Scudéry seul se montre plus explicite dans un passage du même genre, +et nous fait ainsi connaître les acteurs qui remplissaient les rôles +de Rodrigue et de Chimène: «Mondory, la Villiers et leurs compagnons +n'étant pas dans le livre comme sur le théâtre, _le Cid_ imprimé +n'étoit plus _le Cid_ que l'on a cru voir[22].» + +Il n'était pas besoin de ce témoignage pour réfuter l'assertion de +Lemazurier, qui prétend que ce fut Montfleury qui joua d'original dans +_le Cid_: elle repose uniquement sur un texte de Chapuzeau mal +interprété[23]. + +L'attaque d'apoplexie qui frappa Mondory pendant la représentation de +_la Marianne_ de Tristan[24] l'empêcha bientôt de jouer Rodrigue. On +ignore par qui il fut remplacé; mais, en 1663, Beauchâteau remplissait +ce rôle à l'hôtel de Bourgogne, car, dans la première scène de +_l'Impromptu de Versailles_, Molière parodie le ton dont ce comédien +débitait les stances du _Cid_. La troupe de Molière représentait aussi +de temps à autre cet ouvrage, mais nous ne savons qui en remplissait +les principaux rôles. Il est mentionné dès 1659 dans le registre de +Lagrange, le vendredi 11 juillet, avec une recette de cent livres, et +le mardi 16 septembre suivant, avec une recette de cent six livres. + +Quant à don Diègue, s'il faut en croire M. Aimé Martin, qui, suivant +sa coutume, ne cite aucun témoignage contemporain à l'appui de son +assertion, c'est d'Orgemont qui le joua d'original. Quoi qu'il en +soit, il est hors de doute que Baron se chargea plus tard de ce rôle à +l'hôtel de Bourgogne, où il passa avec la Villiers et son mari lors de +la retraite de Mondory, et qu'il mourut le 6 ou le 7 octobre 1655[25] +des suites d'un accident qui lui arriva en le jouant. Tallemant des +Réaux nous l'apprend en ces termes: «Le Baron de même n'avoit pas le +sens commun; mais si son personnage étoit le personnage d'un brutal, +il le faisoit admirablement bien. Il est mort d'une étrange façon. Il +se piqua au pied et la gangrène s'y mit[26].» Puis il ajoute en note: +«Marchant trop brutalement sur son épée en faisant le personnage de +don Diègue au _Cid_.» Il refusa de subir l'amputation: «Non, non, +dit-il, un roi de théâtre comme moi se feroit huer avec une jambe de +bois[27].» Son fils, en remplissant le rôle de Rodrigue, essuya +plusieurs mésaventures, heureusement beaucoup moins tragiques. Ayant +prolongé outre mesure sa carrière dramatique, il lui fallut un jour, +dit-on, le secours de deux personnes pour se relever après s'être +imprudemment jeté aux genoux de Chimène, et il se vit accueillir par +un rire général lorsqu'il dit: + + Je suis jeune, il est vrai; mais aux âmes bien nées + La valeur n'attend point le nombre des années[28]. + +Toutefois il fit bonne contenance, répéta les deux vers en affectant +d'appuyer sur le premier hémistiche, et fut chaleureusement +applaudi[29]. + +Aucun éditeur de Corneille ne nomme l'actrice qui représentait +l'Infante. On possède pourtant sur ce point un renseignement +très-précis: Scudéry dit dans ses _Observations sur le Cid_[30]: «Doña +Urraque n'y est que pour faire jouer la Beauchâteau[31].» + +Bien que Corneille n'ait pas cru devoir répondre à ce reproche dans sa +_Lettre apologétique_, il semble y avoir été fort sensible, car à +vingt-quatre ans de distance, et après sa complète réconciliation avec +Scudéry, il écrit dans un de ses _Discours_[32]: «Aristote blâme fort +les épisodes détachés, et dit _que les mauvais poëtes en font par +ignorance, et les bons en faveur des comédiens pour leur donner de +l'emploi_. L'Infante du _Cid_ est de ce nombre, et on la pourra +condamner ou lui faire grâce par ce texte d'Aristote, suivant le rang +qu'on voudra me donner parmi nos modernes.» + +A la cour, le succès de la pièce fut immense. Corneille nous l'apprend +lui-même: «Ne vous êtes-vous pas souvenu, dit-il à Scudéry, que _le +Cid_ a été représenté trois fois au Louvre et deux fois à l'hôtel de +Richelieu? Quand vous avez traité la pauvre Chimène d'impudique, de +prostituée, de parricide, de monstre, ne vous êtes-vous pas souvenu +que la Reine, les princesses et les plus vertueuses dames de la cour +et de Paris l'ont reçue en fille d'honneur[33]?» + +Anne d'Autriche, heureuse de voir les passions et les caractères de sa +chère Espagne reproduits avec tant de génie et accueillis avec tant de +chaleur, tint à donner au poëte qui l'avait charmée une marque +éclatante de son approbation. Depuis plus de vingt ans Pierre +Corneille père remplissait l'office de maître des eaux et forêts en la +vicomté de Rouen, et il avait fait preuve dans des circonstances +difficiles d'une singulière énergie[34]; le succès du _Cid_ lui valut +une récompense qu'il avait certes bien méritée, mais qu'il n'eût +peut-être jamais obtenue: en janvier 1637, il reçut des lettres de +noblesse, qui, tout en ne mentionnant que ses services personnels, +étaient plus particulièrement destinées à son fils. Les contemporains +ne s'y trompèrent pas: l'auteur d'une des pièces publiées en faveur du +_Cid_ s'exprime ainsi: «On me connoîtra assez si je dis que je suis +celui qui ne taille point sa plume qu'avec le tranchant de son épée, +qui hait ceux qui n'aiment pas Chimène, et honore infiniment celle qui +l'a autorisée par son jugement, procurant à son auteur la noblesse +qu'il n'avoit pas de naissance[35].» + +Le témoignage de Mairet n'est pas moins explicite: «Vous nous avez +autrefois apporté la _Melite, la Veuve, la Suivante, la Galerie du +Palais_, et, de fraîche mémoire, _le Cid_, qui d'abord vous a valu +l'argent et la noblesse[36].» + +Ce qui avait si fort séduit la Reine irrita vivement Richelieu. «Quand +_le Cid_ parut, dit Fontenelle dans sa _Vie de M. Corneille_[37], le +Cardinal en fut aussi alarmé que s'il avoit vu les Espagnols devant +Paris.» Il se trouvait également froissé à tous égards, et la vanité +du poëte avait autant à souffrir que les susceptibilités de l'homme +politique. «Il eut, dit Tallemant des Réaux, une jalousie enragée +contre _le Cid_, à cause que les pièces des cinq auteurs n'avoient pas +trop bien réussi[38].» Et Pellisson fait entendre la même chose, +quoique avec beaucoup de circonspection et de réticences: «Il ne faut +pas demander si la gloire de cet auteur donna de la jalousie à ses +concurrents; plusieurs ont voulu croire que le Cardinal lui-même n'en +avoit pas été exempt, et qu'encore qu'il estimât fort M. Corneille et +qu'il lui donnât pension, il vit avec déplaisir le reste des travaux +de cette nature, et surtout ceux où il avoit quelque part, entièrement +effacés par celui-là[39].» + +Si peu délicates que fussent les railleries dirigées contre _le Cid_, +elles avaient le privilége de l'amuser. Tallemant, à qui il faut sans +cesse revenir pour tous ces petits détails, nous dit dans son +_Historiette_ sur Boisrobert: «Pour divertir le Cardinal et contenter +en même temps l'envie qu'il avoit contre _le Cid_, il le fit jouer +devant lui en ridicule par les laquais et les marmitons. Entre autres +choses, en cet endroit où Rodrigue dit à son fils: _Rodrigue, as-tu du +coeur?_ Rodrigue répondoit: _Je n'ai que du carreau_[40].» + +Tout en blâmant, comme on le doit, un tel acharnement et de si +indignes critiques, on est forcé de convenir qu'au moment où il parut, +_le Cid_ pouvait exciter de légitimes inquiétudes et augmenter les +embarras d'une situation déjà bien difficile. La pièce entière était +une apologie exaltée de ces maximes du point d'honneur, qui, malgré +les édits sans cesse renouvelés et toujours plus sévères, +multipliaient les duels dans une effrayante proportion. Elles étaient +résumées dans ces quatre vers, que le comte de Gormas adressait à don +Arias, qui le pressait, de la part du Roi, de faire des réparations à +don Diègue: + + Ces satisfactions n'apaisent point une âme: + Qui les reçoit n'a rien, qui les fait se diffame, + Et de pareils accords l'effet le plus commun + Est de perdre d'honneur deux hommes au lieu d'un[41]. + +Corneille fut contraint de les retrancher, mais tout le monde les +retint, et ils furent publiés pour la première fois, en 1730, par +l'abbé d'Allainval dans la _Lettre à Mylord*** sur Baron et la +demoiselle le Couvreur, où l'on trouve plusieurs particularitez +théâtrales_, par Georges Winck, Paris, in-12, p. 21. Ils furent +ensuite reproduits en 1738 dans l'avertissement de l'édition des +_OEuvres_ de Corneille donnée par P. Jolly (tome I, p. XX). + +Parmi les changements apportés au _Cid_ entre la première +représentation et la publication, celui-là est le seul dont nous +connaissions la nature; mais Scudéry nous apprend, dans sa _Lettre à +l'illustre Academie_, qu'il y en a eu beaucoup d'autres: «Trois ou +quatre de cette célèbre compagnie lui ont corrigé tant de fautes qui +parurent aux premières représentations de son poëme et qu'il ôta +depuis par vos conseils, et sans doute vos divins qui virent toutes +celles que j'ai remarquées en cette tragi-comédie qu'il appelle son +chef-d'oeuvre, m'auroient ôté en le corrigeant le moyen et la volonté +de le reprendre, si vous n'eussiez été forcés d'imiter adroitement ces +médecins qui voyant un corps dont toute la masse du sang est corrompue +et toute la constitution mauvaise, se contentent d'user de remèdes +palliatifs et de faire languir et vivre ce qu'ils ne sauroient +guarir[42].» + +Que les choses se soient passées ainsi, nous sommes bien éloigné de le +croire; mais ne résulte-t-il pas du moins de ce passage, trop peu +remarqué, que des changements nombreux, et dont par malheur nous ne +pourrons jamais apprécier l'importance, ont été faits avant la +publication? Elle suivit d'assez près l'anoblissement du père de +Corneille; l'achevé d'imprimer est du 24 mars 1637[43]. La pièce est +dédiée à la seule personne dont l'influence pouvait tempérer les +rancunes du Cardinal, à Mme de Combalet, sa nièce, et plus encore, si +l'on en croit Guy Patin et Tallemant des Réaux, les deux pires langues +du siècle[44]. Elle avait vivement défendu l'ouvrage et l'auteur, et +Corneille lui dit d'un ton pénétré: «Je ne vous dois pas moins pour +moi que pour _le Cid_.» + +Par malheur il perdit en partie le fruit de cette utile démarche en +faisant paraître son _Excuse à Ariste_[45], qui a servi de prétexte +aux nombreuses attaques dont _le Cid_ a été l'objet. Dans cette épître +notre poëte refuse à un de ses amis quelques couplets, en lui +répondant que cent vers lui coûtent moins que deux mots de chanson, et +il ne dissimule ni le légitime orgueil qu'il éprouve, ni le profond +dédain que lui inspirent ses rivaux. Les éditeurs et les biographes de +Corneille sont loin d'être d'accord sur l'époque où ce petit poëme a +paru. Au lieu de faire ici l'énumération de leurs opinions +contradictoires, voyons si l'examen des écrits du temps ne peut pas +nous fournir une solution à peu près certaine. + +«On ne vous a pas sollicité, dit Mairet, de faire imprimer à +contre-temps cette mauvaise _Excuse à Ariste...._ A dire vrai, l'on ne +vous a pas cru ni meilleur dramatique, ni plus honnête homme pour +avoir fait cette scandaleuse lettre, qui doit être appelée votre +pierre d'achopement, puisque sans elle ni la satire de l'Espagnol[46], +ni la censure de l'observateur[47] n'eussent jamais été conçues[48].» + +Ce passage indique bien que l'_Excuse à Ariste_ est postérieure au +_Cid_, et de plus il nous fait connaître l'ordre dans lequel les +premières pièces qui y ont répondu ont été publiées. L'extrait qui va +suivre, emprunté à un autre libelle, confirme et précise ce +témoignage: + + «On m'a dit que pour la bien défendre (l'_Excuse à Ariste_), il + assure qu'elle étoit faite il y a déjà plus de trois ans. Vraiment + je n'imputerois qu'à vanité cette ridicule saillie si elle étoit + postérieure au _Cid_, puisque le grand bruit qu'il a fait d'abord + et par hasard pouvoit étourdir une cervelle comme la sienne; mais + d'avoir eu ces sentiments et les avoir exprimés avant le succès de + cette plus heureuse que bonne pièce, il me pardonnera s'il lui + plaît, je treuve que c'est proprement s'ivrer avec de l'eau froide + ou du vinaigre, et se faire un sceptre de sa marotte[49].» + +Ces réflexions prouvent de la façon la plus indubitable que l'_Excuse +à Ariste_ n'a été imprimée qu'après le succès du _Cid_, et, malgré les +allégations des partisans de Corneille, il n'est point permis de +croire qu'elle ait été composée auparavant. + +Nous trouvons, quant à nous, la plus grande analogie entre cette pièce +de vers et la belle épître imprimée en tête de _la Suivante_ en +septembre 1637; le sixain qu'elle renferme est tout à fait du même ton +que l'_Excuse_, et les deux morceaux nous paraissent également +répondre aux clameurs des critiques du _Cid_[50]. + +La première réponse à l'épître de Corneille fut: «_L'Autheur du vray +Cid espagnol à son traducteur français, sur une Lettre en vers qu'il a +fait imprimer, intitulée «Excuse à Ariste,» où après cent traicts de +vanité il dit de soy-mesme_: + + Je ne dois qu'à moy seul toute ma renommée.» + +Cette réponse, composée seulement de six stances[51], se termine par +les vers suivants: + + Ingrat, rends-moi mon _Cid_ jusques au dernier mot: + Après tu connoîtras, Corneille déplumée, + Que l'esprit le plus vain est souvent le plus sot, + Et qu'enfin tu me dois toute ta renommée. + +Elle est signée Don Baltazar de la Verdad. Corneille et ses partisans +n'hésitèrent pas à l'attribuer à Mairet. «Bien que vous y fissiez +parler un auteur espagnol dont vous ne saviez pas le nom, lui +dirent-ils plus tard, la foiblesse de votre style vous découvroit +assez[52].» + +C'est du Mans que Mairet envoyait ces belles choses, et Claveret, qui +comme lui s'était montré l'ami de Corneille et qui même avait adressé +à ce dernier des vers élogieux que nous avons imprimés en tête de _la +Veuve_, se chargea de répandre dans Paris le libelle où notre poëte +était traité d'une façon si outrageante. La manière dont il s'en +défend n'est guère propre à établir son innocence: «J'ai découvert +enfin, écrit-il à Corneille, qu'on vous avoit fait croire que j'avois +contribué quelque chose à la distribution des premiers vers qui vous +furent adressés sous le nom du _Vrai Cid espagnol_, et qu'y voyant +votre vaine gloire si judicieusement combattue, vous n'aviez pu vous +empêcher de pester contre moi, parce que vous ne saviez à qui vous en +prendre. Je ne crois pas être criminel de lèse-amitié pour en avoir +reçu quelques copies comme les autres et leur avoir donné la louange +qu'ils méritent[53].» + +Corneille répondit à _l'Autheur du vray Cid espagnol_ par le +rondeau[54] qui commence ainsi: + + Qu'il fasse mieux, ce jeune jouvencel + A qui _le Cid_ donne tant de martel, + Que d'entasser injure sur injure, + Rimer de rage une lourde imposture, + Et se cacher ainsi qu'un criminel. + Chacun connoît son jaloux naturel, + Le montre au doigt comme un fou solennel. + +Quelques éditeurs ont cru qu'il s'agissait ici de Scudéry, mais ce +dernier n'avait pas encore paru dans la querelle où il devait jouer +bientôt un rôle si important; ces vers s'adressaient à Mairet, qui, du +reste, ne s'y trompa point. + +«Vous répondez à l'Espagnol, dit-il, avec un pitoyable rondeau, dans +lequel vous ne pouvez vous empêcher, à cause de la longueur de +l'ouvrage, de faire une contradiction toute visible.» Ici Mairet +transcrit les vers que nous venons de rapporter, et il ajoute: +«Comment voulez-vous qu'il se cache ainsi qu'un criminel, et que +chacun le montre au doigt comme un fou solennel? l'épithète est +solennellement mauvais[55].» + +A quoi les partisans de Corneille répliquent: «Le rondeau qui vous +répondit parlait de vous sans se contredire. Que si l'épithète de fou +solennel vous y déplaît, vous pouvez changer et mettre en sa place +Innocent le Bel, qui est le nom de guerre que vous ont donné les +comiques[56].» + +Vers la fin du rondeau se trouve un terme qu'on regrette d'y +rencontrer, et qu'Arnauld fit plus tard effacer à Boileau dans son +_Art poétique_. «Il eût été à souhaiter, dit Voltaire à ce sujet, que +Corneille eût trouvé un Arnauld: il lui eût fait supprimer son rondeau +tout entier.» + +Si nous en croyons Claveret, il tenta d'être cet Arnauld. «Vous êtes +le premier qui m'avez fait voir ces beaux vers, dit-il à Corneille, +lui parlant des stances intitulées _l'Autheur du vray Cid espagnol_, +et si vous eussiez cru l'avis que vous me demandâtes et que je vous +donnai sur ce sujet, vous n'auriez pas ensuite fait imprimer ce +rondeau que les honnêtes femmes ne sauroient lire sans honte[57].» + +C'est à ce malencontreux rondeau de Corneille que succédèrent les +_Observations sur le Cid_. Voici comme Pellisson s'exprime à ce sujet: +«Entre ceux qui ne purent souffrir l'approbation qu'on donnoit au +_Cid_ et qui crurent qu'il ne l'avoit pas méritée, M. de Scudéry parut +le premier, en publiant ses observations contre cet ouvrage, ou pour +se satisfaire lui-même, ou, comme quelques-uns disent, pour plaire au +Cardinal, ou pour tous les deux ensemble[58].» + +La dernière hypothèse paraît de beaucoup la plus vraisemblable. Ce +volume, auquel Scudéry ne mit point d'abord son nom, est un véritable +acte d'accusation littéraire, dont l'auteur établit ainsi lui-même les +principaux chefs: + + «Je prétends donc prouver contre cette pièce du _Cid_: + Que le sujet n'en vaut rien du tout, + Qu'il choque les principales règles du poëme dramatique, + Qu'il manque de jugement en sa conduite, + Qu'il a beaucoup de méchants vers, + Que presque tout ce qu'il a de beautés sont dérobées.» + +Cette diatribe, vantée comme un chef-d'oeuvre par les envieux de +Corneille, qui, à eux seuls, formaient un public, eut trois +éditions[59]. + +En se voyant traiter de la sorte par un homme qu'il considérait comme +son ami, Corneille dut se reprocher vivement les pièces de vers qu'il +avait écrites en sa faveur[60]. Les partisans de Scudéry cherchaient +en vain un motif ou du moins un prétexte à sa colère: ils n'en +pouvaient alléguer de plausible. L'un d'eux, un peu surpris de +l'ardeur avec laquelle le critique poursuit tout ce qui lui semble +pouvoir donner lieu à quelque observation, en vient à former cette +conjecture au moins singulière: «Je ne puis croire néanmoins, dit-il, +que M. Corneille ne l'aye sollicité à en prendre la peine par quelque +mépris qu'il peut avoir fait de sa personne ou de ses oeuvres, à quoi +il y a peu à redire. Bien qu'il y ait quantité de gens dénaturés et +sans jugement, qui ont aversion pour les beautés, et qui trouvent +mauvais que Belleroze sur son théâtre donne nom à _l'Amant libéral_, +le chef-d'oeuvre de M. de Scudéry, ce beau poëme ne perd rien de son +éclat pour cela, non plus qu'un diamant de son prix pour être +chèrement vendu, et cet excellent et agréable trompeur semble faire +(au jugement de tous les désintéressés) un acte de justice et de son +adresse quand il loue ledit sieur de Scudéry, non pas autant qu'il le +doit être, mais autant qu'il en a de pouvoir, témoignant en son +discours sa reconnoissance, sans toutefois vouloir toucher ni +préjudicier à la réputation de M. Corneille, comme font d'autres tout +hautement à celle dudit Sieur de Scudéry, qui possède tout seul les +perfections que le ciel, la naissance et le travail pourroient donner +à trois excellents hommes[61].» + +Il n'est point nécessaire de chercher à Corneille des torts contre +Scudéry: _le Cid_, voilà son crime; c'est le seul que celui qui se +croyait son rival ne pouvait lui pardonner. + +Dans la _Lettre apologétique du Sr Corneille, contenant sa response +aux Observations faites par le Sr Scudery sur le Cid_[62], notre poëte +replace la question sur son véritable terrain, et signale vivement les +causes de l'indignation de son adversaire. Nous n'avons pas à nous +étendre ici sur cet écrit, que nous publions _in extenso_ dans les +_OEuvres diverses en prose_; nous sommes obligé toutefois de citer dès +à présent le passage suivant qui donne lieu à certaines difficultés: +«Je n'ai point fait la pièce qui vous pique: je l'ai reçue de Paris +avec une lettre qui m'a appris le nom de son auteur; il l'adresse à un +de nos amis, qui vous en pourra donner plus de lumière. Pour moi, bien +que je n'aye guère de jugement si l'on s'en rapporte à vous, je n'en +ai pas si peu que d'offenser une personne de si haute condition dont +je n'ai pas l'honneur d'être connu, et de craindre moins ses +ressentiments que les vôtres.» + +Les historiens du théâtre assurent que cette pièce que Corneille dit +avoir reçue de Paris est: _la Défense du Cid_, et cela paraît +très-vraisemblable[63]. + +Quant à la personne de haute condition dont Corneille déclare n'avoir +pas l'honneur d'être connu, Voltaire n'hésite pas à dire que c'est le +cardinal de Richelieu; mais cela s'accorde assez mal, il faut en +convenir, avec cette autre phrase de la _Lettre apologétique_: «J'en +ai porté l'original en sa langue à Monseigneur le Cardinal, votre +maître[64] et le mien.» On lit d'ailleurs dans l'_Histoire de +l'Académie_[65] de Pellisson: «M. Corneille.... a toujours cru que le +Cardinal et _une autre personne de grande qualité_ avoient suscité +cette persécution contre _le Cid_.» + +Aussitôt que Corneille eut démasqué Scudéry, on vit paraître presque +simultanément un grand nombre de réponses aux _Observations_. + +_La voix publique. A Monsieur de Scudery sur les Observations du +Cid_[66], est une petite pièce écrite avec assez de vivacité, mais +fort insignifiante, qui se termine par cet avis: «Si vous êtes sage, +suivez le conseil de la voix publique, qui vous impose silence.» + +_L'incognu et veritable amy de Messieurs Scudery et Corneille_[67] +défend _l'Amant libéral_[68] contre le pamphlet précédent. «Il me +semble, dit-il, qu'il ne fera jamais de honte au _Cid_ de marcher pair +à pair avec lui, non pas même quand il prendroit la droite.» L'auteur +cherche, nous l'avons vu, les prétextes les moins vraisemblables pour +justifier l'odieuse conduite de Scudéry; enfin il ne se montre l'ami +de Corneille que sur le titre: aussi paraît-il impossible, malgré les +initiales D. R. dont son écrit est signé, de voir en lui Rotrou, comme +le font Niceron dans ses _Mémoires pour servir à l'histoire des hommes +illustres_[69], et M. Laya, dans la _Biographie universelle_[70]. + +_Le Souhait du Cid en faueur de Scuderi. Vne paire de lunettes pour +faire mieux ses obseruations_[71] est une assez pauvre apologie de +Corneille, que nous avons eu tout à l'heure occasion de citer, en +parlant des lettres de noblesse accordées à son père[72]. Elle est +signée _Mon ris_, et c'est sans doute là un anagramme qui cache un nom +trop obscur pour qu'on puisse le deviner. + +Tandis que Corneille rencontrait quelques défenseurs, dont, il faut +l'avouer, il n'avait pas lieu de s'enorgueillir, un nouvel adversaire +venait prêter un faible renfort à Scudéry et à Mairet. Dans la _Lettre +apologétique_, Corneille, irrité de ce qu'un homme honoré pendant +quelque temps de son amitié avait contribué à répandre dans Paris la +pièce de vers intitulée: _l'Autheur du Cid espagnol à son traducteur +françois_, s'était laissé emporter jusqu'à dire: «Il n'a pas tenu à +vous que du premier lieu, où beaucoup d'honnêtes gens me placent, je +ne sois descendu au-dessous de Claveret.» Bientôt parut, en réponse à +cette phrase, la _Lettre du Sr Claueret au Sr Corneille, soy disant +Autheur du Cid_[73]. On y trouve quelques détails intéressants à +recueillir sur la façon dont fut publiée la _Lettre apologétique_: +«J'étois tout prêt, dit Claveret, de vous signer que vous êtes plus +grand poëte que moi, sans qu'il fût nécessaire que vous empruntassiez +les voix de tous les colporteurs du Pont-Neuf pour le faire éclater +par toute la France[74]»--«Songez, ajoute-t-il un peu plus loin, que +votre apologie fait autant de bruit dans les rues que la _Gazette_, +que les voix éclatantes de ces crieurs devroient être seulement +employées à publier les volontés des princes et les actions des grands +hommes, et que le beau sexe que vous empêchez de dormir le matin +déclamera justement contre votre poésie[75].» Claveret, du reste, se +résigne à son tour à ce mode de publication tant blâmé par lui: «Je +suis marri..., dit-il, que je sois réduit à cette honteuse nécessité +de faire voir ma lettre par les mêmes voies dont vous avez usé pour +débiter vos invectives[76].» + +Tous ceux qui prirent part à cette polémique agirent sans doute de la +même façon, car nous lisons à la fin d'un volume d'une certaine +épaisseur qui semblait fait pour figurer aux étalages de la Galerie du +Palais: «Ma pauvre muse, après avoir couru le Pont-Neuf et s'être +ainsi prostituée aux colporteurs, sera possible reçue aux filles +repenties[77].» + +La lettre de Claveret renferme quelques passages assez curieux dont +nous avons fait usage dans l'occasion[78], mais elle n'est guère de +nature à être analysée. Remarquons seulement qu'il en existe une +autre, intitulée: _Lettre du sieur Claueret à Monsieur de +Corneille_[79], mais entièrement différente de celle dont nous venons +de parler. La rareté de cette pièce est telle qu'elle est restée +inconnue à la plupart des éditeurs de Corneille et que, malgré le +témoignage des frères Parfait, M. Taschereau, qui a fait preuve dans +l'_Histoire de la vie et des ouvrages de Corneille_ de connaissances +bibliographiques si étendues et si précises, était tenté de douter de +son existence[80]. Elle figure à la Bibliothèque impériale dans le +recueil qui a pour numéro Y 5665. En comparant avec quelque attention +les deux libelles qui portent le nom de Claveret, on s'aperçoit qu'ils +ne peuvent avoir été écrits l'un et l'autre par le même auteur. En +effet, ils ne se font nullement suite, et chacun d'eux a l'apparence +d'une réponse directe et unique à la _Lettre apologétique_. Celle dont +nous avons parlé d'abord commence ainsi: «Monsieur, j'avoue que vous +m'avez surpris par la lecture de votre _Lettre apologitique_ (sic), et +que je n'attendois pas d'un homme qui faisoit avec moi profession +d'amitié une si ridicule extravagance....» Le début de la seconde +n'est pas moins vif: «J'étois en terme de demeurer sans repartir, et +de ne me venger que par le mépris, voyant que les justes risées que +l'on fait de vos ouvrages sont pour vous des sujets de vanité....» +Évidemment, dans ces deux réponses, il y en a une qui est supposée; il +n'est nullement vraisemblable que ce soit la première dont +l'authenticité n'a jamais été révoquée en doute, et qui contient un +certain nombre de renseignements, tandis que la seconde est une +déclamation des plus banales et des plus vides. Remarquons d'ailleurs, +sans attacher à ce fait plus d'importance qu'il n'en mérite, que +l'auteur du second pamphlet, après s'être adressé, comme nous l'avons +vu, directement à Corneille, semble ensuite oublier son rôle ou +négliger à dessein de le remplir, à tel point qu'il parle à chaque +instant de Claveret à la troisième personne: «Bon Dieu! quelle +façon d'écrire est la vôtre, et combien en ce point êtes-vous +au-dessous, je ne dis pas de Claveret, mais du moindre secrétaire de +Saint-Innocent[81]!» Et plus loin: «Quant à Claveret, vous l'avez +vengé vous-même.» Enfin le nom qui se trouve à la fin de la pièce est +amené de telle façon qu'il pourrait n'être pas une véritable +signature: «Apprenez donc aujourd'hui que quand aux trente ans d'étude +que vous avez si mal employés, vous en auriez encore ajouté trente +autres, vous ne sauriez faire que vous ne soyez au-dessous de + + CLAVERET.» + +Ce serait le lieu de parler de _l'Amy du Cid à Claueret_[82]. Certes +Niceron se trompe en l'attribuant à Corneille, mais cette brochure +pourrait bien du moins avoir été écrite sous son influence et avec sa +participation indirecte. Plutôt que de développer sur ce point quelque +hypothèse dénuée de preuves, ne vaut-il pas mieux mettre tout +simplement sous les yeux du lecteur à la suite de notre notice ce rare +libelle qui n'a jamais été réimprimé? C'est le parti que nous avons +pris. + +C'est sans doute ici qu'il faudrait placer l'analyse de _la Victoire +du Sr_ (sic) _Corneille, Scudery et Claueret, avec une remontrance par +laquelle on les prie amiablement de n'exposer ainsi leur renommée à la +risée publique_[83]. Mais nous n'avons de cet écrit que le titre et la +description, qui nous ont été conservés par Van Praet dans le +_Catalogue des pièces pour et contre le Cid_ que nous avons déjà +cité[84]. Aucun autre bibliographe, aucun éditeur n'a parlé de cette +pièce, que nous n'avons pu trouver. + +Un mot maintenant sur une réponse tardive à l'_Excuse_ de Corneille. +Elle est intitulée: _Lettre à *** sous le nom d'Ariste_[85], et +commence ainsi: «Ce n'est donc pas assez, Ariste, que votre humeur +remuante aye jadis troublé le repos de votre solitude et le silence de +votre maison en s'attaquant aux oeuvres et à l'éloquence de M. de +Balzac.... Il faut encore qu'après dix ans de silence, au mépris de +votre habit et au scandale de votre profession.... vous importuniez +votre ami de vous donner des chansons (sans dire si c'est à boire ou à +danser), à l'heure même que vous le savez occupé à ce grand mariage, +et qu'il fait accepter à une fille pour mari celui qui le jour même a +tué son père.» Ce passage fait évidemment allusion aux _Lettres de +Phyllarque à Ariste_, dirigées contre Balzac, et dont la première +partie parut en 1627, c'est-à-dire dix ans juste avant le pamphlet que +nous venons de citer. _Phyllarque_, comme il se nomme lui-même, ou _le +Prince des feuilles_, comme quelques-uns l'ont appelé, n'est autre que +Jean Goulu, alors général des Feuillants, ce qui explique et le +pseudonyme qu'il a pris et le surnom qu'on lui a donné. Ces lettres de +Phyllarque firent grand bruit, et Corneille en parle d'une manière +fort élogieuse dans l'épitaphe latine qu'il a composée pour Jean +Goulu, et qu'on trouvera pour la première fois, dans notre édition, en +tête des _OEuvres diverses_ en prose. Par malheur, si les +renseignements abondent sur Phyllarque, on n'en rencontre aucun qui +concerne Ariste. L'_Avertissement du libraire au lecteur_ fait de lui +un gentilhomme de la cour, mais le ton général prouve que cet +Avertissement est plutôt destiné à dérouter les soupçons qu'à +confirmer les conjectures. En tête de chaque volume se trouve une ode +d'Ariste qui nous prouve qu'il était fort mauvais poëte, ce qui, en +aucun temps, ne peut tenir lieu d'une désignation précise. Il est bien +certain du moins qu'il s'agit d'un personnage réel, connu de toute la +société littéraire du temps, et qui, contrairement à l'assertion du +libraire du P. Goulu, était religieux et non homme de cour. L'extrait +d'un pamphlet de Mairet, qu'on trouvera analysé plus loin à sa date, +achèvera d'établir ces divers points[86]. + +Si maintenant nous remontons à l'origine de la querelle du P. Goulu et +de Balzac, nous trouvons que ce dernier fut d'abord attaqué par André +de Saint-Denis, jeune feuillant, auteur d'un livre intitulé: _la +Conformité de l'éloquence de M. de Balzac auec celle des plus grands +personnages du temps passé et du present_, dans lequel il lui reproche +vivement ses trop nombreuses réminiscences. Ogier répliqua par une +_Apologie_ de Balzac, dans laquelle le P. André, comme on l'appelait +d'ordinaire, n'était point ménagé. «L'apologie étant imprimée, dit +Sorel[87], un exemplaire en fut porté au supérieur de ce religieux +(c'est-à-dire au P. Goulu), qui s'offensa de le voir attaqué de cette +sorte, principalement en des endroits où la lecture des livres +profanes lui était reprochée. Pource qu'il se piquait aussi +d'éloquence, il voulut prendre le fait et cause pour son novice, et il +fit les deux volumes de _Lettres de Phyllarque à Ariste_, où il +critiqua horriblement toutes les lettres de M. de Balzac, lui donnant +le nom de Narcisse, pour l'accuser d'un trop grand amour de soi-même.» + +Tout ceci n'autoriserait-il pas à regarder André de Saint-Denis comme +cet Ariste à qui le P. Goulu adressait ses _Lettres_ et Corneille son +_Excuse_? Ce n'est certes là qu'une conjecture, qui aurait grand +besoin de se trouver confirmée par quelque renseignement plus positif; +mais telle qu'elle est, elle présente du moins une certaine +vraisemblance. + +«J'avoue, dit en parlant de Corneille l'auteur de la _Lettre à_ +***, que les sentiments de ses amis pour ce poëme avoient +préoccupé mon esprit devant que j'en eusse fait la lecture: je donnois +quelque chose à l'approbation du peuple, encore que je le connusse +mauvais juge; mais je m'aperçus bientôt après que c'étoit l'ignorance, +et non pas sa beauté, qui causoit son admiration. Je fis donc +résolution de guérir ces idolâtres de leur aveuglement, et le dessein +que j'avois de les désabuser me faisoit prendre la plume quand un +autre plus digne observateur m'a prévenu[88]....» Ce passage servit de +texte à la réponse qui parut sous ce titre: + +_Lettre pour Monsieur de Corneille, contre les mots de la Lettre sous le +nom d'Ariste: «Ie fis donc résolution de guerir ces Idolatres_[89].» + +Cette pièce est du nombre de celles que Niceron attribue à Corneille, +et que nous avons cru devoir réimprimer à la suite de cette notice. +Nous nous contenterons de remarquer ici que l'auteur, quel qu'il soit, +paraît connaître au mieux la personne qui a écrit la _Lettre sous le +nom d'Ariste_. Il en parle comme d'un homme jeune, moins pauvre que +Claveret, mais d'une origine fort contestable, commensal habituel de +Scudéry, et très-assidu aux conférences qui se tenaient chez lui. Il +est vrai que dans la _Responce de *** à *** sous le nom d Ariste_[90], +attribuée également par Niceron à Corneille et reproduite ci-après, ce +n'est plus le même personnage, mais bien Mairet, qui est considéré +comme l'auteur de la _Lettre sous le nom d'Ariste_. + +Pendant que cette guerre de libelles continuait chaque matin, +Scudéry, voyant que le public s'obstinait à admirer _le Cid_, +s'efforça d'obtenir contre le nouvel ouvrage un jugement en forme, et +adressa à cet effet au seul tribunal compétent une requête qui fut +imprimée plus tard sous le titre de _Lettre de Mr de Scudery à +l'illustre Academie_[91]. + +«Il est bien certain, dit Pellisson, qu'en ce différend qui partagea +toute la cour, le Cardinal sembla pencher du côté de M. de Scudéry, et +fut bien aise qu'il écrivît, comme il fit, à l'Académie françoise, +pour s'en remettre à son jugement. On voyait assez le desir du +Cardinal, qui étoit qu'elle prononçât sur cette matière; mais les plus +judicieux de ce corps témoignoient beaucoup de répugnance pour ce +dessein. Ils disoient que l'Académie, qui ne faisoit que de naître, ne +devoit point se rendre odieuse par un jugement qui peut-être +déplairoit aux deux partis, et qui ne pouvoit manquer d'en désobliger +pour le moins un, c'est-à-dire une grande partie de la France; qu'à +peine la pouvoit-on souffrir sur la simple imagination qu'on avoit +qu'elle prétendoit quelque empire à notre langue: que seroit-ce si +elle témoignoit de l'affecter, et si elle entreprenoit de l'exercer +sur un ouvrage qui avoit contenté le grand nombre et gagné +l'approbation du peuple? que ce seroit d'ailleurs un retardement à son +principal dessein, dont l'exécution ne devoit être que trop longue +d'elle-même; qu'enfin M. Corneille ne demandoit point ce jugement, et +que par les statuts de l'Académie, et par les lettres de son érection, +elle ne pouvoit juger d'un ouvrage que du consentement et à la prière +de l'auteur. Mais le Cardinal avoit ce dessein en tête, et ces raisons +lui paroissoient peu importantes, si vous en exceptez la dernière, +qu'on pouvoit détruire en obtenant le consentement de M. +Corneille[92].» + +Boisrobert fut chargé de cette négociation. Il entama à ce sujet avec +Corneille, alors à Rouen, une longue correspondance, qui ne nous est +point parvenue. Pellisson a seulement rapporté de trop courts +fragments des réponses de notre poëte, que nous avons classés à leur +date parmi ses lettres. + +Dans une de ces réponses, tout en énumérant les inconvénients qu'il y +avait pour la Compagnie à s'occuper de cette querelle, il lui échappa +de dire: «Messieurs de l'Académie peuvent faire ce qu'il leur plaira.» + +«Il n'en falloit pas davantage, au moins suivant l'opinion du +Cardinal, dit Pellisson, pour fonder la jurisdiction de l'Académie, +qui pourtant se défendoit toujours d'entreprendre ce travail; mais +enfin il s'en explique ouvertement, disant à un de ses domestiques: +«Faites savoir à ces Messieurs que je le désire, et que je les aimerai +comme ils m'aimeront.» + +«Alors on crut qu'il n'y avoit plus moyen de reculer, et l'Académie +s'étant assemblée le 16 juin 1637, après qu'on eut lu la lettre de M. +de Scudéry pour la Compagnie, celles qu'il avoit écrites sur le même +sujet à M. Chapelain, et celles que M. de Boisrobert avoit reçues de +M. Corneille; après aussi que le même M. de Boisrobert eut assuré +l'assemblée que Monsieur le Cardinal avoit agréable ce dessein, il fut +ordonné que trois commissaires seroient nommés pour examiner _le Cid_ +et les _Observations contre le Cid_; que cette nomination se feroit à +la pluralité des voix par billets qui ne seroient vus que du +secrétaire. Cela se fit ainsi, et les trois commissaires furent M. de +Bourzey[93], M. Chapelain et M. des Marests. La tâche de ces trois +messieurs n'étoit que pour l'examen du corps de l'ouvrage en gros; car +pour celui des vers, il fut résolu qu'on le feroit dans la +Compagnie[94]. MM. de Cerisy, de Gombauld, Baro et l'Estoile furent +seulement chargés de les voir en particulier et de rapporter leurs +observations, sur lesquelles l'Académie ayant délibéré en diverses +conférences, ordinaires et extraordinaires, M. des Marests eut ordre +d'y mettre la dernière main. Mais pour l'examen de l'ouvrage en gros, +la chose fut un peu plus difficile. M. Chapelain présenta premièrement +ses mémoires; il fut ordonné que MM. de Bourzey et des Marests y +joindroient les leurs; et soit que cela fût exécuté ou non, de quoi je +ne vois rien dans les registres, tant y a que M. Chapelain fit un +corps, qui fut présenté au Cardinal écrit à la main. J'ai vu avec +beaucoup de plaisir ce manuscrit apostillé par le Cardinal, en sept +endroits, de la main de M. Citois, son premier médecin. Il y a même +une de ces apostilles dont le premier mot est de sa main propre[95]; +il y en a une aussi qui marque assez quelle opinion il avoit du _Cid_. +C'est en un endroit où il est dit que la poésie seroit aujourd'hui +bien moins parfaite qu'elle n'est, sans les contestations qui se sont +formées sur les ouvrages des plus célèbres auteurs du dernier temps, +la _Jérusalem_, le _Pastor fido_. En cet endroit, il mit en marge: +«L'applaudissement et le blâme du _Cid_ n'est qu'entre les doctes et +les ignorants, au lieu que les contestations sur les autres deux +pièces ont été entre les gens d'esprit[96];» ce qui témoigne qu'il +étoit persuadé de ce qu'on reprochoit à M. Corneille, que son ouvrage +péchoit contre les règles. Le reste de ces apostilles n'est pas +considérable; car ce ne sont pas de petites notes, comme celle-ci, où +le premier mot est de sa main: «Bon, mais se pourroit mieux +exprimer[97];» et cette autre: «Faut adoucir cet exemple[98].» D'où on +recueille pourtant qu'il examina cet écrit avec beaucoup de soin et +d'attention. Son jugement fut enfin que la substance en étoit bonne, +«mais qu'il falloit,» car il s'exprima en ces termes, «y jeter +quelques poignées de fleurs.» Aussi n'étoit-ce que comme un premier +crayon qu'on avoit voulu lui présenter, pour savoir en gros s'il en +approuveroit les sentiments. L'ouvrage fut donc donné à polir, suivant +son intention, et par délibération de l'Académie, à MM. de Serizay, de +Cerisy, de Gombauld et Sirmond[99]. M. de Cerisy, comme j'ai appris, +le coucha par écrit, et M. de Gombauld fut nommé par les trois autres +et confirmé par l'Académie pour la dernière révision du style. Tout +fut lu et examiné par l'Académie en diverses assemblées, ordinaires et +extraordinaires, et donné enfin à l'imprimeur[100]. Le Cardinal étoit +alors à Charonne, où on lui envoya les premières feuilles, mais elles +ne le contentèrent nullement; et soit qu'il en jugeât bien, soit qu'on +le prît en mauvaise humeur, soit qu'il fût préoccupé contre M. de +Cerisy, il trouva qu'on avoit passé d'une extrémité à l'autre, qu'on y +avoit apporté trop d'ornements et de fleurs, et renvoya à l'heure +même en diligence dire qu'on arrêtât l'impression. Il voulut enfin que +MM. de Serizay, Chapelain et Sirmond le vinssent trouver, afin qu'il +pût leur expliquer mieux son intention. M. de Serizay s'en excusa, sur +ce qu'il étoit prêt à monter à cheval pour s'en aller en Poitou. Les +deux autres y furent. Pour les écouter, il voulut être seul dans sa +chambre, excepté MM. de Bautru et de Boisrobert, qu'il appela comme +étant de l'Académie. Il leur parla fort longtemps, très-civilement, +debout et sans chapeau. + +«M. Chapelain voulut, à ce qu'il m'a dit, excuser M. de Cerisy, le +plus doucement qu'il put; mais il reconnut d'abord que cet homme ne +vouloit pas être contredit: car il le vit s'échauffer et se mettre en +action, jusque-là que s'adressant à lui, il le prit et le retint tout +un temps par ses glands, comme on fait sans y penser quand on veut +parler fortement à quelqu'un et le convaincre de quelque chose. La +conclusion fut, qu'après leur avoir expliqué de quelle façon il +croyoit qu'il falloit écrire cet ouvrage, il en donna la charge à M. +Sirmond, qui avoit en effet le style fort bon et fort éloigne de toute +affectation. Mais M. Sirmond ne le satisfit point encore; il fallut +enfin que M. Chapelain reprît tout ce qui avoit été fait, tant par lui +que par les autres, de quoi il composa l'ouvrage tel qu'il est +aujourd'hui, qui, ayant plu à la Compagnie et au Cardinal, fut publié +bientôt après, fort peu différent de ce qu'il étoit la première fois +qu'il lui avoit été présenté écrit à la main, sinon que la matière y +est un peu plus étendue, et qu'il y a quelques ornements ajoutés. + +«Ainsi furent mis au jour, après environ cinq mois de travail[101], +_les Sentiments de l'Academie françoise sur le Cid_[102], sans que, +durant ce temps-là, ce ministre qui avoit toutes les affaires du +royaume sur les bras, et toutes celles de l'Europe dans la tête, se +lassât de ce dessein, et relâchât rien de ses soins pour cet +ouvrage[103].» + +On serait tenté de croire que pendant ces cinq mois le nombre des +libelles diminua. Il n'en fut rien. Dans la lettre par laquelle +Scudéry réclamait le jugement de l'Académie sur _le Cid_, il +repoussait en ces termes le reproche que lui avait fait Corneille de +citer inexactement les autorités qu'il avait invoquées dans ses +_Observations_: «Dans peu de jours la quatrième édition de mon ouvrage +me donnera lieu de le faire rougir de la fausseté qu'il m'impose, en +marquant en marge tous les auteurs et tous les passages que j'ai +allégués.» Nous ne pensons pas qu'il ait donné suite à ce projet, mais +il publia isolément: + +_La Preuve des passages alleguez dans les obseruations sur le Cid. A +Messieurs de l'Academie_[104]. + +_L'Epistre aux poetes du temps sur leur querelle du Cid_[105] parut +sans doute presque au même moment, car son début fait allusion à la +_Lettre à l'illustre Academie_. «Vous avez fait trop de bruit par +toutes les provinces de France (messieurs les rimeurs) pour croire que +vos différends puissent à présent être terminés par une Académie que +l'un de vous honore d'un titre qui est seulement l'apennage des +princes et des sacrées assemblées.» Rien n'est plus détestable que +cette pièce, qui se termine par une froide allusion au nom de +Corneille: «Si néanmoins vous ne voulez cesser qui l'un de clabauder +et l'autre de croasser, que ce soit pour le moins perché sur un noyer, +siége ordinaire de tels oiseaux.» + +_Pour le sieur Corneille contre les ennemis du Cid_[106], est le titre +d'une brochure qui ne se compose que d'un sonnet dont voici la chute: + + Corneille sait porter son vol si près des cieux, + Que s'il ne s'abaissoit pour vous combattre mieux, + Vos coups injurieux ne pourroient pas l'atteindre; + +et de la petite pièce qui suit: + + _Au seigneur de Scudery sur sa victoire._ + +QUATRAIN. + + Toi dont la folle jalousie + Du _Cid_ te veut rendre vainqueur, + Sois satisfait, ta frénésie + Te fait passer pour un vain coeur. + +C'est aussi à la même époque qu'il faut rapporter l'ouvrage intitulé: +_Examen de ce qui s'est fait pour et contre le Cid: avec un traité de +la Disposition du Poëme Dramatique, et de la prétenduë Règle de +vingt-quatre heures_[107]. L'auteur, il est vrai, prétend d'abord que +son traité était sous presse même avant la _Lettre apologétique_ de +Corneille, mais il ajoute: «Il semble que je serois obligé de signer +cet écrit si je voulois prendre la qualité d'intervenant au procès qui +s'instruit en l'illustre Académie sur la requête du Sr de Scudéry. +Mais plutôt que de plaider (qui est un métier que je m'empêche de +faire tant que je puis), j'aime mieux que ce petit ouvrage s'en aille +avec les vagabonds et gens sans aveu, ou qu'il soit mis aux +Enfermés[108], comme un enfant trouvé.» L'auteur affecte une grande +impartialité et loue presque également Corneille et Scudéry. «Toutes +les fois, dit-il, que la pièce du _Cid_ a paru sur le théâtre, j'avoue +qu'elle a donné dans la vue à tout le monde.» «Je n'en connois +l'auteur que de nom, ajoute-t-il un peu plus loin, et par les affiches +des comédiens; or à cause que je fais quelquefois des vers, et que je +favorise ceux qui s'en mêlent, j'ai inclination pour lui.» Du reste il +ne prend aucune part réelle à la querelle et ne s'en occupe que parce +qu'il trouve l'occasion de publier et surtout de faire lire un traité +de la règle des vingt-quatre heures, écrit depuis cinq ou six ans et +dont il était embarrassé. + +C'est vers ce moment que dut paraître _le Iugement du Cid composé par +un Bourgeois de Paris, marguillier de sa Paroisse_[109]. Le passage +suivant nous indique le but de l'auteur et nous montre qu'il +connaissait bien le défenseur habituel de Corneille, mais par malheur +il le désigne d'une façon fort obscure pour nous. «Quand j'ai vu, +dit-il en parlant de notre poëte, que l'on ne cessoit d'écrire pour et +contre, qu'il ne paroissoit que de la passion et de l'excès, soit à le +blâmer ou à le défendre, et que le pédant qui a pris sa cause, +sembloit avoir eu plus de soin de défendre son affiche de la morale de +la cour, et de paroître grand logicien, que de rien faire à l'avantage +de Corneille, je me suis enfin résolu, attendant le jugement de +l'Académie, de faire voir le mien, qui est, ce me semble, le sentiment +des honnêtes gens d'entre le peuple; et sans avoir égard ni à la +colère des poëtes qui l'ont voulu mettre aussi bas qu'il s'étoit mis +haut, ni aux louanges excessives que lui donnent ses adorateurs, j'ai +voulu le défendre contre ce qu'il y avoit d'injustice dans les +_Observations_ de Scudéry, et montrer aussi que l'on sait la portée de +son mérite, et que le sens commun n'est pas entièrement banni de la +tête de ceux qui ne sont ni savants, ni auteurs.» Il ne faut pas +oublier toutefois que ce critique, en apparence si équitable à l'égard +de Corneille, n'hésite pas à dire avec ses ennemis qu'«il ne devoit +point faire imprimer _le Cid_.» + +Nous voici arrivés à l'_Epistre familiere du Sr Mayret au Sr Corneille +sur la tragi-comédie du Cid_[110]. Ce pamphlet est le seul qui porte +une date de jour; il est du 4 juillet 1637. On trouve p. 30, après la +pièce principale, la _Responce à l'Amy du Cid sur ses inuectives +contre le Sr Claueret_, où est cité le Jugement du marguillier, ce qui +justifie la place que nous avons donnée à cet écrit. + +«Monsieur, dit Mairet au commencement de son _Épître_, si je croyois +le bruit commun qui vous déclare déjà l'auteur de ces mauvais papiers +volants qu'on voit tous les jours paroître à la défense de votre +ouvrage, je me plaindrois de vous à vous-même, de l'injustice que l'on +me fait en un libelle de votre style et peut-être de votre façon; mais +comme l'action est trop indigne d'un honnête homme, je suspendrai pour +quelque temps ma créance en votre faveur, et me contenterai (puisque +la querelle de votre _Cid_ vous a rendu chef de parti) de vous +demander seulement raison de l'impertinence d'un de vos lanciers qui +m'est venu rompre dans la visière mal à propos; mais d'autant que je +n'ai pas l'honneur de connoître le galant homme et qu'il ne seroit pas +raisonnable que je me commisse avec un masque, je vous adresserai, +s'il vous plaît, ce petit discours, comme si vous étiez lui-même. + +«Premièrement il en veut à mes ouvrages qu'il attaque tous.... puis +par une ruse de guerre, qui n'est pas difficile à découvrir, il me +veut attribuer la lettre qui commence par les railleries passives +d'Ariste, continue par le mépris en particulier de votre +chef-d'oeuvre, et finit par celui de toutes vos autres pièces en +général. Pour la lettre qu'il me veut donner, il me pardonnera si je +la refuse.... et je n'ai mis principalement la main à la plume que +pour faire une publique déclaration de ce désaveu. Je proteste +hautement que je suis très-humble serviteur d'Ariste, pour les bonnes +qualités dont je le crois doué sur le rapport de M. de Scudéry qui le +connoît; et votre ami n'y procède pas comme il faut: il devroit se +contenter d'égratigner mes ouvrages, sans essayer malicieusement de me +brouiller avec des personnes dont la profession m'a toujours imprimé +la révérence et le respect.... Il faut savoir que cet ami, qui vous +ressemble si fort, a fait imprimer deux réponses subsécutives à la +lettre que je désavoue en cette-ci. Dans la première, qui porte pour +titre: _Lettre pour M. de Corneille_.... il témoigne en connoître +l'auteur par la mauvaise peinture qu'il en a faite, et par la seconde, +qu'il intitule: la _Reponse de *** à *** sous le nom d'Ariste_, il +semble qu'il ait dessein de faire accroire que c'est de moi qu'il +entendoit parler dans la première; si c'est pour se mettre à couvert +de l'orage qu'il appréhende (car enfin celui qu'il y désigne et qu'il +offense est de telle qualité qu'il a des domestiques d'aussi bonne +condition que vous, je ne veux pas dire meilleure quoiqu'on m'en ait +assuré, et le rang qu'il tient dans la province où vous demeurez est +si haut que si vous étiez bien avisé, vous iriez lui demander pardon +du zèle indiscret de votre ami, qui vous peut être injurieux): +digressions à part, si c'est, comme j'ai dit, qu'il se veuille mettre +à couvert de l'orage qu'il appréhende, je suis tout prêt en votre +considération de lui rendre ce bon office, en recevant chez moi le +paquet qu'il adresse ailleurs.» + +Comment le portrait fait par les partisans de Corneille d'un +commensal de Scudéry assez peu fortuné et d'origine obscure, +s'applique-t-il, suivant Mairet, à quelqu'un qui occupe un haut rang +en Normandie? Il est assez difficile de le deviner, à cause des termes +obscurs dont est enveloppée toute cette polémique; mais n'est-on pas +autorisé à supposer avec quelque vraisemblance que Mairet fait +allusion à ce personnage de haute condition, dont Corneille a parlé +dans la _Lettre apologétique_, et que Voltaire a pris avec si peu +d'apparence pour le Cardinal lui-même[111]? + +Corneille, ou plutôt quelqu'un de ses amis, répondit au libelle que +nous venons d'analyser par la _Lettre du des-interessé au sieur +Mairet_[112] et par l'_Avertissement au besançonnois Mairet_[113]. On +trouvera ces deux pièces à la suite de notre notice. + +L'adversaire de notre poëte ne se tint pas pour battu. Il répliqua par +une _Apologie pour M. Mairet contre les calomnies du Sr Corneille de +Rouen_[114]; apologie qui renferme une lettre de Mairet à Scudéry, +datée du 30 septembre 1637. Ce libelle fut le dernier. La lettre +suivante[115], adressée par Boisrobert à Mairet, qui habitait alors +chez le comte de Belin[116], mit enfin un terme à cette regrettable +dispute. + + «A Charonne, ce 5 octobre 1637. + + «Monsieur, + + «Puisque vous êtes extrêmement raisonnable, et que vous savez bien + que la sujétion illustre à laquelle je suis attaché ne me laisse + pas assez de liberté pour rendre mes devoirs à tous mes amis, je + ne vous ferai point d'excuses de m'être autrefois reposé sur les + soins de M. Chapelain, qui m'a promis de répondre pour moi aux + lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Il n'aura pas + oublié, je m'assure, à vous témoigner la continuation de mon zèle, + et je me promets bien que vous connoîtrez vous-même à votre retour + que si je vous ai paru muet, je ne me suis pas tu devant ceux + auprès desquels vous croyez que je puis vous servir, et que je + vous ai gardé une inviolable fidélité pendant votre absence. Ces + six lignes que je vous écris de mon chef satisferont, s'il vous + plaît, Monsieur, à ce que je dois à notre amitié, et vous lirez le + reste de ma lettre comme un ordre que je vous envoie par le + commandement de Son Éminence. Je ne vous cèlerai pas qu'elle s'est + fait lire avec un plaisir extrême tout ce qui s'est fait sur le + sujet du _Cid_, et que particulièrement une lettre qu'elle a vue + de vous, lui a plu jusques à tel point qu'elle lui a fait naître + l'envie de voir tout le reste. Tant qu'elle n'a connu dans les + écrits des uns et des autres que des contestations d'esprit + agréables, et des railleries innocentes, je vous avoue qu'elle a + pris bonne part au divertissement; mais quand elle a reconnu que + de ces contestations naissoient enfin des injures, des outrages et + des menaces, elle a pris aussitôt résolution d'en arrêter le + cours. Pour cet effet, quoiqu'elle n'ait point vu le libelle que + vous attribuez à M. Corneille, présupposant par votre réponse, que + je lui lus hier au soir, qu'il devoit être l'agresseur, elle m'a + commandé de lui remontrer le tort qu'il se faisoit, et de lui + défendre de sa part de ne plus faire de réponse, s'il ne lui + vouloit déplaire; mais d'ailleurs craignant que des tacites + menaces que vous lui faites, vous ou quelques-uns de vos amis n'en + viennent aux effets, qui tireroient des suites ruineuses à l'un et + à l'autre, elle m'a commandé de vous écrire que si vous voulez + avoir la continuation de ses bonnes grâces, vous mettiez toutes + vos injures sous le pied, et ne vous souveniez plus que de votre + ancienne amitié, que j'ai charge de renouveler sur la table de ma + chambre à Paris, quand vous serez tous rassemblés. Jusqu'ici j'ai + parlé par la bouche de Son Éminence; mais pour vous dire + ingénument ce que je pense de toutes vos procédures, j'estime que + vous avez suffisamment puni le pauvre M. Corneille de ses vanités + et que ses foibles défenses ne demandoient pas des armes si fortes + et si pénétrantes que les vôtres. Vous verrez un de ces jours son + _Cid_ assez malmené par les sentiments de l'Académie; l'impression + en est déjà bien avancée, et si vous ne venez à Paris dans ce + mois, je vous l'envoirai. Cependant conservez-moi, s'il vous + plaît, quelque place dans le souvenir de M. de Belin; faites-moi + de plus l'honneur de lui témoigner que je prends grande part à son + affliction, et que je suis autant touché que pas un de ses + serviteurs, de la perte qu'il a fait[117]. Si j'avois l'esprit + assez libre, je la lui témoignerois à lui-même; mais je me console + quand je pense que ma douleur sera plus éloquente en votre bouche + qu'en la mienne, et que vous n'oublierez rien pour témoigner les + véritables sentiments de celui qui est avec passion, + + «Monsieur, + + «Votre très-humble et très-fidèle serviteur + + «BOISROBERT.» + + +Depuis le jour où le Cardinal eut ainsi fait connaître ses intentions, +on ne publia plus rien que les remercîments adressés par Scudéry à +l'Académie. Ils parurent dans un petit recueil portant le titre +suivant: _Lettre de Mr de Balzac à Mr de Scudery, sur ses Obseruations +du Cid. Et la response de Mr de Scudery à Mr de Balzac. Auec la lettre +de Mr de Scudery à Messieurs de l'Academie françoise, sur le +iugement qu'ils ont fait du Cid et de ses Obseruations_[118]. + +La lettre de Balzac est charmante. Espérant l'attirer dans son parti, +Scudéry lui avait adressé ce qu'il avait écrit contre _le Cid_; mais +Balzac, tout en approuvant les principes qui avaient guidé son jeune +ami, atténue ses critiques par de si nombreuses et de si importantes +restrictions, que Scudéry dut se trouver assez mal satisfait d'avoir +provoqué un semblable jugement. + +«Considérez néanmoins, Monsieur, que toute la France entre en cause +avec lui, et que peut-être il n'y a pas un des juges dont vous êtes +convenus ensemble[119] qui n'ait loué ce que vous desirez qu'il +condamne: de sorte que, quand vos arguments seroient invincibles et +que votre adversaire y acquiesceroit, il auroit toujours de quoi se +consoler glorieusement de la perte de son procès, et vous dire que +c'est quelque chose de plus d'avoir satisfait tout un royaume que +d'avoir fait une pièce régulière. Il n'y a point d'architecte d'Italie +qui ne trouve des défauts en la structure de Fontainebleau et qui ne +l'appelle un monstre de pierre: ce monstre néanmoins est la belle +demeure des rois, et la cour y loge commodément. + +«Il y a des beautés parfaites qui sont effacées par d'autres qui ont +plus d'agrément et moins de perfection; et parce que l'acquis n'est +pas si noble que le naturel, ni le travail des hommes que les dons du +ciel, on vous pourroit encore dire que savoir l'art de plaire ne vaut +pas tant que savoir plaire sans art. Aristote blâme _la Fleur_ +d'Agathon, quoiqu'il die qu'elle fut agréable[120], et l'_OEdipe_ +peut-être n'agréoit pas, quoique Aristote l'approuve. Or, s'il est +vrai que la satisfaction des spectateurs soit la fin que se proposent +les spectacles, et que les maîtres mêmes du métier ayant quelquefois +appelé de César au peuple, _le Cid_ du poëte françois ayant plu aussi +bien que _la Fleur_ du poëte grec, ne seroit-il point vrai qu'il a +obtenu la fin de la représentation, et qu'il est arrivé à son but, +encore que ce ne soit pas par le chemin d'Aristote ni par les adresses +de sa poétique? Mais vous dites, Monsieur, qu'il a ébloui les yeux du +monde, et vous l'accusez de charme et d'enchantement: je connois +beaucoup de gens qui feroient vanité d'une telle accusation; et vous +me confesserez vous-même que, si la magie étoit une chose permise, ce +seroit une chose excellente: ce seroit, à vrai dire, une belle chose +de pouvoir faire des prodiges innocemment, de faire voir le soleil +quand il est nuit, d'apprêter des festins sans viandes ni officiers, +de changer en pistoles les feuilles de chêne et le verre en diamants; +c'est ce que vous reprochez à l'auteur du _Cid_, qui vous avouant +qu'il a violé les règles de l'art, vous oblige de lui avouer qu'il a +un secret, qu'il a mieux réussi que l'art même; et ne vous niant pas +qu'il a trompé toute la cour et tout le peuple, ne vous laisse +conclure de là sinon qu'il est plus fin que toute la cour et tout le +peuple, et que la tromperie qui s'étend à un si grand nombre de +personnes est moins une fraude qu'une conquête. Cela étant, Monsieur, +je ne doute pas que Messieurs de l'Académie ne se trouvent bien +empêchés dans le jugement de votre procès, et que d'un côté vos +raisons ne les ébranlent, et de l'autre l'approbation publique ne les +retienne. Je serois en la même peine, si j'étois en la même +délibération, et si de bonne fortune je ne venois de trouver votre +arrêt dans les registres de l'antiquité. Il a été prononcé, il y a +plus de quinze cents ans, par un philosophe de la famille stoïque, +mais un philosophe dont la dureté n'étoit pas impénétrable à la joie, +de qui il nous reste des jeux et des tragédies, qui vivoit sous le +règne d'un empereur poëte et comédien, au siècle des vers et de la +musique. Voici les termes de cet authentique arrêt, et je vous le +laisse interpréter à vos dames, pour lesquelles vous avez bien +entrepris une plus longue et plus difficile traduction[121]. _Illud +multum est primo aspectu oculos occupasse, etiam si contemplatio +diligens inventura est quod arguat. Si me interrogas, major ille est +qui judicium abstulit quam qui meruit_[122]. Votre adversaire y trouve +son compte par ce favorable mot de _major est_; et vous avez aussi ce +que vous pouvez desirer, ne desirant rien, à mon avis, que de prouver +que _judicium abstulit_. Ainsi vous l'emportez dans le cabinet, et il +a gagné au théâtre. Si _le Cid_ est coupable, c'est d'un crime qui a +eu récompense; s'il est puni, ce sera après avoir triomphé; s'il faut +que Platon le bannisse de sa république, il faut qu'il le couronne de +fleurs en le bannissant, et ne le traite pas plus mal qu'il a traité +autrefois Homère.» + +Trop attachée à la sévérité des règles, trop soucieuse surtout de +complaire aux moindres fantaisies du Cardinal, l'Académie rendit un +jugement plus sévère à l'égard de Corneille, et partant plus agréable +à Scudéry, qui l'en remercia avec effusion. L'Académie s'empressa de +lui faire répondre en ces termes, par l'organe de Chapelain, son +secrétaire: «Monsieur, moins la Compagnie que vous avez prise pour +arbitre de votre différend a affecté la qualité de juge, plus se +doit-elle sentir obligée de la déférence que vous témoignez pour ses +_Sentiments_. Je sais qu'en les donnant au public pour vous +satisfaire, sa principale intention a été de tenir la balance droite +et de ne faire pas d'une chose sérieuse un compliment ni une civilité; +mais je sais aussi qu'après cette intention, elle n'a essayé de faire +rien avec plus de soin que de s'exprimer avec modération et de dire +ses raisons sans blesser personne. Je souhaite que vous soyez bien +persuadé de cela, ou plutôt je me réjouis de ce que vous l'êtes, et +qu'ayant reçu d'elle, en cette rencontre, le moins favorable +traitement que vous en puissiez jamais attendre, vous ne laissez pas +de lui faire justice en reconnoissant qu'elle est juste. A l'avenir +j'espère qu'elle se revanchera de votre équité, et qu'aux occasions où +il lui sera permis d'être obligeante, vous n'aurez rien à désirer +d'elle et reconnoîtrez qu'elle sait estimer votre mérite et votre +vertu. De moi je ne vous dis rien pour ce que je crois vous dire tout +en vous assurant que je suis, Monsieur, votre, etc. De Paris, ce 19 +décembre 1637[123].» + +En somme _les Sentiments de l'Academie sur le Cid_, si impatiemment +attendus, n'eurent aucun des résultats qu'on en espérait: ils ne +satisfirent entièrement ni la jalousie de Richelieu, ni la basse envie +de Scudéry; ils ne diminuèrent en rien le légitime orgueil de +Corneille, ni l'admiration générale, et Boileau put résumer plus tard +la discussion par ces excellents vers: + + En vain contre _le Cid_ un ministre se ligue: + Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue. + L'Académie en corps a beau le censurer: + Le public révolté s'obstine à l'admirer[124]. + +Lorsque cette grande querelle littéraire fut calmée, Corneille, après +avoir pardonné à ceux qui s'étaient déclarés contre lui, conserva +néanmoins le désir de constater en toute occasion qu'il n'avait pas +accepté de plein gré le jugement de l'Académie. En 1640, ayant appris +que Balzac préparait un recueil de ses lettres, il s'efforça de lui +faire supprimer le passage que contient sur ce point celle que nous +avons citée. + +«Corneille m'est venu voir, écrit Chapelain à Balzac le 17 novembre +1640, et m'a demandé en grâce que j'obtinsse de vous d'ôter dans votre +lettre à Scudéry ces termes: _les juges dont vous êtes convenus_, pour +ce qu'il nie d'être jamais convenu de notre compétence sur l'affaire +du _Cid_. Cependant vous ne lui pouvez complaire en cela sans choquer +Scudéry, qui en garde l'original comme une relique, qui croiroit que +vous eussiez changé d'inclination pour lui. Mon sens seroit que vous +m'écrivissiez que vous n'imprimeriez plutôt pas la lettre que de leur +déplaire à l'un et à l'autre. Voyez toutefois si, _por bien de +paz_[125], vous voulez vous abaisser jusque-là et priver votre volume +d'un si grand ornement[126].» + +Nous n'avons pas la réponse de Balzac, mais une autre lettre de +Chapelain, du 8 décembre suivant, nous en fait connaître le contenu: +«Le tempérament que vous avez trouvé pour satisfaire l'esprit bourru +de Corneille le doit tellement contenter que, s'il ne le reçoit pas +avec mille joies, je suis d'avis que vous laissiez l'endroit comme il +étoit. Je lui dirai que vous avez eu la bonté de vouloir imprimer ce +lieu de la sorte: _les juges dont on m'a dit que vous êtes convenus_, +car des deux c'est celle qui me semble la meilleure[127]....» + +Balzac préféra une rédaction encore moins explicite; on lit dans le +recueil de ses lettres: «Il n'y a pas un des juges dont le bruit est +que vous êtes convenus ensemble[128].» + +Cela n'empêcha pas Corneille de protester très-vivement contre ce +bruit dans son avertissement de 1648, où il se montre d'ailleurs +pénétré de reconnaissance envers Balzac. + +A Paris l'attention publique ne reste pas fort longtemps fixée sur les +mêmes choses, si belles qu'elles puissent être. Au bruit qu'avait +causé _le Cid_ pendant plus d'une année, succéda peu à peu le silence, +et, si l'on s'en rapportait aux vers suivants, on croirait qu'en 1644 +il n'était plus du bel air d'oser encore admirer cet ouvrage: + + J'en voyois là[129] beaucoup passer pour gens d'esprit, + Et faire encore état de Chimène et du Cid, + Estimer de tous deux la vertu sans seconde, + Qui passeroient ici pour gens de l'autre monde, + Et se feroient siffler si dans un entretien + Ils étoient si grossiers que d'en dire du bien[130]. + +Mais ces vers sont de Corneille, qui souffrait sans doute de ce que +_le Cid_, quoique vivement admiré, avait cessé d'être le constant +sujet de toutes les conversations. Il est évident d'ailleurs que le +poëte ne tenait pas à être pris au mot, et en 1660 il eut le bon goût +de supprimer cette allusion un peu trop personnelle. + +Quoique tout le monde ait donné tort aux adversaires du _Cid_, leurs +critiques ont exercé sur cet ouvrage une fâcheuse influence qui n'est +pas encore dissipée. D'abord ils ont arraché à Corneille quelques vers +malencontreux, qui, bien qu'inférieurs à ceux qu'ils étaient destinés +à remplacer, ont dû nécessairement prendre place dans son texte +définitif. Ensuite ils ont enhardi par leurs attaques les reviseurs, +les correcteurs, gens qui n'ont pas besoin d'être encouragés. + +En effet, aucun produit de l'intelligence humaine n'est d'une +perfection absolue; est-ce une raison pour porter une main audacieuse +sur tous les chefs-d'oeuvre de notre littérature? Le cinquième acte +d'_Horace_ a été regardé avec assez de raison comme contenant une +action nouvelle, différente de celle qui fait le sujet des quatre +premiers; a-t-on cru pour cela devoir le supprimer? Quelques délicats +ont blâmé les dénoûments des _Femmes savantes_ et de _Tartufe_, mais +ils ne se sont pas avisés d'en imaginer d'autres. Par quelle fatalité +en a-t-il été différemment à l'égard du _Cid_, qui méritait à double +titre d'être respecté, d'abord comme un poëme incomparable, puis comme +un des plus précieux monuments de l'histoire de notre théâtre? + +Cela ne peut tenir qu'à deux causes: à l'habitude dès longtemps +contractée par le public de considérer _le Cid_, malgré toutes ses +beautés, comme une pièce remplie d'imperfections, et peut-être aussi à +la supériorité même des principales scènes, qui fait paraître le reste +froid et languissant. On voulut rendre à Corneille le fâcheux service +de supprimer de son ouvrage tout ce qui n'atteignait pas au sublime. +En 1734 parut un petit volume de format in-12, intitulé: _Pièces +dramatiques choisies et restituées_ par Monsieur ***, et portant +pour adresse: _A Amsterdam, chez F. Changuion_. Ce recueil, composé +d'une manière assez bizarre, renferme _le Cid_, le _don Japhet_ de +Scarron, la _Mariane_ de Tristan et _le Florentin_ de la Fontaine. +Rien de plus curieux que la façon dont l'éditeur, qui passe pour +n'être autre que Jean-Baptiste Rousseau, _restitue_ les pièces qu'il +publie. Pour _Mariane_, il annonce que son travail n'a consisté «que +dans le retranchement, la correction ou le supplément de cent +cinquante ou cent soixante vers tout au plus.» + +Il ne respecte pas plus Corneille que Tristan. Dans _le Cid_, il fait +disparaître sans scrupule trois personnages, l'Infante, Léonor et le +Page, et supprime par conséquent les nombreux passages du rôle de +Chimène où celle-ci s'adresse à l'Infante. «Ce n'est point, dit-il, +faire tort à un beau visage que d'en enlever une tache, et plus un +ouvrage est digne d'estime, plus il mérite qu'on prenne soin, d'en +ôter ce qui le défigure. C'est ce qu'on a essayé de faire ici, et il +n'en a coûté pour cela que le supplément de deux vers de liaison au +second acte et de deux autres au cinquième, qu'il a fallu +nécessairement y ajouter, et que, par respect pour le grand Corneille, +on a pris soin de distinguer par ces virgules à qui les imprimeurs +donnent le nom de guillemets, et qui se trouvent dans les éditions de +Molière aux endroits de ses pièces, que les comédiens ont coutume de +couper dans les représentations.» + +Au deuxième acte, c'est en tête de la scène entre don Fernand, don +Arias et don Sanche que se place, assez gauchement, la liaison ajoutée +par l'éditeur: + + «Quoi me braver encor après ce qu'il a fait! + Par la rébellion couronner son forfait!» + +Enfin, au commencement de la dernière scène de l'ouvrage, ces deux +vers dits par l'Infante: + + Sèche tes pleurs, Chimène, et reçois sans tristesse + Ce généreux vainqueur des mains de ta princesse, + +sont remplacés par ceux-ci, que prononce don Fernand: + + «Approche-toi, Rodrigue, et toi reçois, ma fille, + De la main de ton roi, l'appui de la Castille.» + +Il est difficile d'imaginer des changements plus malheureux, et une +telle poésie est bien indigne, non-seulement de Corneille, mais aussi +de Jean-Baptiste Rousseau. + +Toutefois ce texte fut généralement adopté pour la scène, et le public +s'y accoutuma si bien, que le retour à la rédaction authentique parut +toujours une innovation des plus hardies. Elle fut tentée, mais +vainement, en 1737 et en 1741; enfin, le 1er juin 1806, l'Empereur +voulut entendre à Saint-Cloud la pièce complète. Monvel joua don +Diègue; Talma, Rodrigue; Mlle Duchesnois, Chimène; Lafon, le Roi; Mlle +Georges, l'Infante. Malgré cette admirable composition de troupe, +l'épreuve ne fut pas favorable, et l'Infante ne parut pas au +Théâtre-Français. + +La suppression si considérable que nous venons de rappeler ne fut pas +la seule qui eut lieu dans _le Cid_. Ou avait pris l'habitude de +retrancher la première scène entre Elvire et Chimène, et de commencer +brusquement la pièce par ces vers que le Comte adresse à don Diègue. + + Enfin vous l'emportez, et la faveur du Roi + Vous élève en un rang qui n'étoit dû qu'à moi[131]. + +Dans son commentaire, Voltaire déplore cette coutume des comédiens, +qui, de son temps, passaient aussi le couplet célèbre: + + Paroissez, Navarrois[132].... + +Toutefois il faut remarquer que, contrairement à l'assertion de M. +Aimé Martin, la scène d'Elvire n'a pas été retranchée par +Jean-Baptiste Rousseau; en effet, elle figure tout au long dans le +recueil de 1734; mais depuis le moment où Voltaire nous signale sa +suppression, jusqu'au 22 janvier 1842, jour où Mlle Rachel joua pour +la première fois Chimène, elle n'a pas été remise au théâtre. En +rendant compte de cette représentation dans la _Revue des Deux +Mondes_, M. Charles Magnin félicite la Comédie-Française du +rétablissement de la première scène de l'ouvrage. Une autre innovation +importante signala encore cette reprise: Corneille dit dans l'_Examen_ +du _Cid_: «Tout s'y passe.... dans Séville, et garde ainsi quelque +espèce d'unité de lieu en général; mais le lieu particulier change de +scène en scène, et tantôt c'est le palais du Roi, tantôt l'appartement +de l'Infante, tantôt la maison de Chimène et tantôt une rue ou place +publique[133].» Sur quoi Voltaire fait remarquer que «l'unité de lieu +serait observée aux yeux des spectateurs si on avait eu des théâtres +dignes de Corneille, semblables à celui de Vicence, qui représente une +ville, un palais, des rues, une place, etc.» La Comédie-Française, qui +ne dispose pas d'une scène aussi majestueuse, voulut du moins marquer +le lieu précis de chaque partie de l'action, à l'aide de changements +de décors. Malgré ce qu'avait d'abord d'un peu étrange la division des +actes d'une tragédie de Corneille en _tableaux_, cet essai, qui, après +tout, semble assez conforme aux intentions de l'auteur, réussit fort +bien, et depuis lors ce mode de représentation fut définitivement +adopté[134]. Il est regrettable qu'au moment où l'on changeait ainsi +les habitudes du public, on n'ait pas rétabli dans toute son intégrité +le texte du _Cid_, et remis au théâtre les trois rôles supprimés. Ne +serait-ce pas là un bon essai à faire pour un anniversaire de +naissance de Corneille, et M. Édouard Thierry, qui a fait preuve en +plusieurs circonstances d'une intelligente initiative et d'un goût +littéraire des plus exercés, ne sera-t-il pas disposé à attacher son +nom à une _restitution_ de ce genre, bien différente de celle qu'on +attribue à Jean-Baptiste Rousseau? + +NOTES: + + [1] Tome II, p. 157. + + [2] Voyez la Notice de _l'Illusion_, tome II, p. 423 et 424. + + [3] _La jeunesse_ (littéralement _les jeunesses_, _les actes de + jeunesse_) _du Cid_. + + [4] _Vie de M. Corneille. OEuvres de Fontenelle...._ édition de + 1742, tome III, p. 96. + + [5] L'article de la _Gazette littéraire_ est reproduit dans les + _OEuvres de Voltaire_ publiées par M. Beuchot, tome XLI, p. 490 + et 491. + + [6] Dans le volume intitulé _Chefs-d'oeuvre du théâtre espagnol_. + Paris, Ladvocat, p. 169 et 170. + + [7] _Histoire du Théâtre françois_, tome VI, p. 92. + + [8] _Épître familière_, p. 17 et 18. + + [9] Vers 1 des variantes: voyez plus loin, p. 103. + + [10] Mondory. + + [11] La date de ces réflexions de Balzac ne permet pas de les + appliquer au _Cid_: elles se trouvent dans une lettre à + Boisrobert du 3 avril 1635 (livre VIII, lettre XLVI, tome I, p. + 395 et 396 de l'édition in-folio de 1665). Du reste, elles ne + peuvent pas davantage concerner quelque autre pièce de Corneille, + car un passage qui précède immédiatement celui-ci, et que Mairet + a pris soin de supprimer, met tout à fait notre poëte hors de + cause, et lui est même très-favorable. Voyez la Notice sur + _Médée_, tome II, p. 330 et 331. + + [12] C'est-à-dire si _le Cid_ n'eût pas été imprimé et exposé + dans la Galerie du Palais, où se vendaient alors les livres + nouveaux. Voyez la Notice sur _la Galerie du Palais_, tome II, p. + 3-9. + + [13] _Réponse à l'Ami du Cid...._ p. 41 et 42. + + [14] Voyez _Lettres de Balzac_, tome I, p. 420, livre LX, lettre + XXII, à M. de Moudory, 15 décembre 1636. Le passage suivant de + cette lettre nous montre quelle haute opinion Balzac avait de + Mondory: «J'ai plusieurs raisons de vous estimer, et pense le + pouvoir faire du consentement de nos plus sévères écoles, + puisqu'ayant nettoyé votre scène de toutes sortes d'ordures, vous + pouvez vous glorifier d'avoir réconcilié la comédie avec les ***, + et la volupté avec la vertu. Pour moi, qui ai besoin de plaisir, + et n'en desire pas prendre néanmoins qui ne soit bien purifié et + que l'honnêteté ne permette, je vous remercie avec le public du + soin que vous avez de préparer de si agréables remèdes à la + tristesse et aux autres fâcheuses passions.» Il est permis de + penser que les trois étoiles qui se trouvent ici remplacent le + mot _ecclésiastiques_ ou le mot _prédicateurs_. En effet, + Chapuzeau, moins réservé que Balzac, nous dit dans son _Théâtre + françois_ (p. 141): «Pourquoi me tairois-je de l'avantage que les + orateurs sacrés tirent des comédiens, auprès de qui, et en + public, et en particulier, ils se vont former à un beau ton de + voix et à un beau geste, aides nécessaires au prédicateur pour + toucher les coeurs?» + + [15] _Le Comédien Mondory_, par Auguste Soulié. _Revue de Paris_, + du 30 décembre 1838. + + [16] On appelait _Chambre dorée_ la grand'chambre du Parlement, à + cause de son plafond doré.--_Être assis sur les fleurs de lis_ se + disait de ceux qui exerçaient quelque charge de judicature royale + et surtout dans une cour supérieure, parce que leurs siéges + étaient couverts de fleurs de lis. + + [17] _Les Sosies_, comédie de Rotrou, représentée en 1636, un peu + avant _le Cid_. + + [18] _Recueil autographe des Lettres de Chapelain_, appartenant à + M. Sainte-Beuve: lettre adressée à M. Belin, au Mans. Voyez + _Histoire de la vie et des ouvrages de P. Corneille_, par M. J. + Taschereau, 2e édition, p. 56. + + [19] _Le Jugement du Cid_, p. 8. + + [20] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_, + 1653, in-8º, p. 186 et 187. + + [21] _Le Virgile trauesty en vers burlesques de Monsieur + Scarron.... A Paris, chez Guillaume de Luyne_, 1653, _in_-4º, + livre I, p. 11 et 12. + + [22] _Lettre.... à l'illustre Academie_, p. 5. Mme de Sévigné a + emprunté à Scudéry cet argument pour s'en servir contre Racine; + elle dit presque dans les mêmes termes: «A propos de comédie, + voilà _Bajazet_. Si je pouvois vous envoyer la Champmeslé, vous + trouveriez cette comédie belle; mais sans elle, elle perd la + moitié de ses attraits.» (9 mars 1672, tome II, p. 529.)--En + 1682, c'était cette actrice qui jouait Chimène. Voyez la Notice + de _la Galerie du Palais_, tome II, p. 9. + + [23] Voici le passage textuel de la _Galerie historique des + acteurs du théâtre françois...._ par P. D. Lemazurier.... 1810, + tome I, p. 424 et 425. Le rôle rempli par Montfleury suivant + l'auteur n'y est pas désigné, mais il est bien probable qu'il + entend parler de celui de Rodrigue: «Il joua d'original dans _le + Cid_ et dans _les Horaces_; Chapuzeau, qui nous indique ces + faits, le cite comme un comédien parfait dès ce temps-là. Voici + ses propres termes, livre III de son _Théâtre françois_, p. 177 + et 178.» Cet extrait que nous reproduisons en le prolongeant + jusqu'à la p. 179, où il est encore question de Corneille, n'a + nullement, comme on va le voir, le sens que lui donne Lemazurier. + De plus, Chapuzeau lui-même se trompe lorsqu'il prétend que + Corneille n'a pas donné ses premières pièces à Mondory. «Cet + établissement des comédiens (à l'hôtel de Bourgogne) se fit il y + a plus d'un siècle sur la fin du règne de François Ier, mais ils + ne commencèrent à entrer en réputation que sous celui de Louis + XIII, lorsque le grand cardinal de Richelieu, protecteur des + Muses, témoigna qu'il aimoit la comédie, et qu'un Pierre + Corneille mit ses vers pompeux et tendres dans la bouche d'un + Montfleury et d'un Bellerose, qui étoient des comédiens achevés. + _Le Cid_, dont le mérite s'attira de si nobles ennemis, et _les + Horaces_, que le même _Cid_ eut plus à craindre, parce que leur + gloire alla plus loin que la sienne, furent les deux premiers + ouvrages de ce grand homme qui firent grand bruit; et il a + soutenu le théâtre jusques à cette heure de la même force. La + troupe royale, prenant coeur aux grands applaudissements qui + accompagnoient la représentation de ces admirables pièces, se + fortifioit de jour en jour; d'autant plus qu'une autre troupe du + Roi, qui résidoit au Marais, et où un Mondory, excellent + comédien, attiroit le monde, faisoit tous ses efforts pour + acquérir de la réputation, et il arriva que Corneille, quelque + temps après, lui donna de ses ouvrages.» + + [24] Voyez tome I, p. 49, note 300. + + [25] Voyez la _Muse historique_ de Loret du 9 octobre 1655. + + [26] _Historiettes_, tome VII, p. 175. + + [27] _Lettre à Mylord*** sur Baron_, p. 19. + + [28] Vers 405 et 406. + + [29] Voyez Lemazurier, tome I, p. 97 et 98. + + [30] P. 19 de l'édition en 43 pages et p. 40 de l'édition en 96 + pages. + + [31] Dans leur _Histoire du Théâtre françois_ (tome V, p. 24, et + tome IX, p. 408), les frères Parfait ont conclu de certains + passages de _la Comédie des comédiens_, tragi-comédie de + Gougenot, représentée en 1633, qu'à partir de cette époque + Beauchâteau et sa femme étaient entrés à l'hôtel de Bourgogne + pour ne le plus quitter; mais le témoignage de Scudéry établit + formellement qu'à la fin de 1636 une actrice du nom de + Beauchâteau jouait au théâtre du Marais. + + [32] Tome I, p. 48. + + [33] _Lettre apologétique._ Voyez aux _OEuvres diverses_. + + [34] Voyez notre _Notice biographique sur Corneille_. + + [35] _Le Souhait du Cid_, p. 35. + + [36] _Épître familière du Sr Mairet_, p. 18. + + [37] _OEuvres de Fontenelle_, tome III, p. 100. + + [38] _Historiettes_, tome II, p. 52. + + [39] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_, p. + 187. + + [40] Tome II, p. 395. Ce sont ces belles scènes du Ier acte qui + ont été le plus souvent parodiées. La plus connue et la moins + mauvaise de ces plaisanteries est _le Chapelain décoiffé_, de + Gilles Boileau ou de Furetière, qu'on trouve dans le _Ménagiana_, + tome I, p. 145. + + [41] Acte II, scène I. Il résulte de la _Lettre à Mylord_ et de + l'_Avertissement_ de Jolly que c'était seulement par tradition + qu'on avait conservé ces vers, et que l'on connaissait bien la + scène à laquelle ils appartenaient, mais non l'endroit précis où + ils se plaçaient.--Voltaire, dans son _Théâtre de Corneille_ + (1764, in-8º, tome I, p. 204), dit qu'ils venaient après le vers + 368: «Pour le faire abolir, etc.,» et citant probablement de + mémoire, il les donne avec quelques variantes: _les_ pour _ces_, + au premier vers; _a tort_ pour _n'a rien_, au deuxième; + _déshonorer_ pour _perdre d'honneur_ (voyez le vers 1466), au + quatrième. Un argument décisif en faveur du texte de 1730 et + 1738, tout au moins pour le second vers, c'est que _n'a rien_ + répond bien mieux au passage de Castro imité par Corneille: _Y el + otro ne cobra nada_. + + [42] Page 7. + + [43] Voici la description bibliographique de la première édition: + _Le Cid_, tragi-comedie. _A Paris, chez Augustin Courbé...._ + M.DC.XXXVII. Auec priuilege du Roy. 4 feuillets non chiffrés et + 128 pages in-4º. Le privilége porte: «Il est permis à Augustin + Courbé, Marchand Libraire à Paris, d'imprimer ou faire imprimer, + et exposer en vente, vn Liure intitulé, _Le Cid. Tragi-Comedie_, + par Mr Corneille.... Et ledit Courbé a associé auec luy audit + Priuilege François Targa. + + [44] _Lettres de Guy Patin_, édition de M. Reveillé-Parise, tome + I, p. 493 et 494, et _Historiettes de Tallemant des Réaux_, tome + II, p. 163. + + [45] On ne sait sous quelle forme cette pièce parut pour la + première fois. Elle circula peut-être d'abord manuscrite. La + seule édition que nous connaissions forme 4 pages in-8º, sans + date, et l'épître y est suivie du _Rondeau_ dont nous aurons à + parler tout à l'heure. Pour le texte de l'_Excuse_, voyez dans la + présente édition les _Poésies diverses_. + + [46] _L'Auteur du vrai Cid espagnol._ Voyez p. 20. + + [47] Les _Observations sur le Cid_. Voyez p. 23, note 1. + + [48] _Épître familière du Sr Mairet_, p. 19 et 20. + + [49] _Réponse à l'Ami du Cid_, p. 33. + + [50] Voyez la Notice de _la Suivante_, tome II, p. 115. + + [51] Nous connaissons de cette pièce deux éditions, toutes deux + in-8º. L'une forme 2 feuillets non chiffrés, l'autre 3 pages. + + [52] _Avertissement au besançonnois Mairet._ Voyez ci-après, p. + 67. + + [53] _Lettre du Sr Claveret au Sr Corneille_, p. 5. + + [54] La première édition de ce rondeau est fort rare; elle forme + 1 feuillet in-4º. Un recueil de la Bibliothèque de l'Arsenal, + catalogué dans les Belles-Lettres sous le numéro 9809 et qui + contient la plupart des libelles publiés à l'occasion du _Cid_, + en renferme un exemplaire. Ce rondeau a été plus tard imprimé à + la suite de l'_Excuse à Ariste_. Voyez ci-dessus, p. 19, note 1. + Le texte se trouve dans notre édition parmi les _Poésies + diverses_. + + [55] _Épître familière du Sr Mairet_, p. 21 et 22. + + [56] _Avertissement au besançonnois Mairet._ Voyez ci-après, p. + 67. + + [57] _Lettre du Sr Claveret_, p. 6. + + [58] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_, p. + 188. + + [59] L'une a pour titre: _Les Fautes remarquées en la + Tragicomedie du Cid. A Paris. Aux despens de l'Autheur_. + M.DC.XXXVII. Le titre de départ porte: _Obseruations sur le Cid_. + Le tout forme un petit volume in-8º, contenant 43 pages,--Une + autre édition est intitulée: _Obseruations sur le Cid. A Paris. + Aux despens de l'Autheur_. M.DC.XXXVII, in-8º. Elle se compose de + 1 feuillet de titre et de 96 pages.--Enfin une troisième porte + exactement le même titre que la précédente, avec cette addition: + _ensemble l'Excuse à Ariste et le Rondeau_; cette dernière + édition, également in-8º, se compose de 1 feuillet de titre, de 3 + feuillets non chiffrés et de 96 pages. Dans sa _Lettre à + l'Academie_, Scudéry parle de la quatrième comme devant être + prochainement publiée, mais tout porte à croire qu'il n'a pas + donné suite à ce dessein. + + [60] Voyez l'_Avertissement_, tome I, p. XI, et les _Poésies + diverses_. + + [61] _L'incognu et veritable amy de Messieurs Scudery et + Corneille_, p. 5 et 6. + + [62] M.DC.XXXVII, in-8º, 8 pages. Une autre édition, de 14 pages + et 1 feuillet, sur le titre de laquelle on lit: _Lettre + apologitique_ (sic).... est suivie du sixain imprimé plus loin, + p. 58, après la _Lettre pour M. de Corneille...._ + + [63] Cet opuscule, de 32 p. in-4º, a pour adresse: _A Paris, + M.DC.XXXVII_; le titre est orné d'un fleuron des impressions de + Toussainct Quinet. En 1876, M. Émile Picot en a signalé un + exemplaire, dans sa _Bibliographie Cornélienne_, et M. Lormier + l'a réimprimé sous ce titre, pour la Société des bibliophiles + normands: _La défense du Cid reproduite d'après l'imprimé de + 1637.... Rouen, imprimerie de Henry Boissel_, M.DCCC.LXXIX, in-8º + de 2 feuillets et 42 pages tiré à 100 exemplaires.--Nous avons + cru devoir demander la réimpression de deux pages, afin de + combler cette lacune importante dans notre description des pièces + relatives à la querelle du _Cid_. Signalons encore _La suitte du + Cid en abrégé ou le triomphe de son Autheur en despit des + envieux_.--A Villers Cotrets, chez Martin Baston. A l'enseigne du + Vert-Galand, vis à vis la rue des Mauvaises paroles, 8 pages + in-8º, réimprimée par M. Henri Chardon dans sa _Vie de Rotrou_, + 1884. (Ch. M.-L., 1885.) + + [64] Cette façon de s'exprimer paraissait un peu servile à + plusieurs contemporains. Tallemant des Réaux dit à ce sujet: + «Charrost, en parlant du cardinal de Richelieu, l'appelle + toujours mon maître; cela est bien valet.» (_Historiettes_, tome + V, p. 39, note.) La même remarque est faite presque dans les + mêmes termes dans le _Ménagiana_ (tome IV, p. 114): «M. le comte + de Charrost, qui devoit toute sa fortune au cardinal de + Richelieu, en parlant de lui l'appelle toujours son maître. M. du + Puy ne pouvoit souffrir cela. Il disoit qu'un bon François ne + devoit point avoir d'autre maître que le Roi.» Il est vrai que + Charrost était comte, et Corneille simple bourgeois de Rouen. + Tallemant conteste même à Richelieu le titre qu'il recevait + généralement: «Le Cardinal, dit-il, a affecté de se faire appeler + _Monseigneur_.» (_Historiettes_, tome II, p. 21 note 2.) Du + reste, quand il arrivait qu'on ne lui donnât point ce titre, cela + choquait plus ses flatteurs que lui-même. Voyez _Historiettes_, + tome II, p. 60. + + [65] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_, p. + 218. + + [66] _A Paris._ M.DC.XXXVII, in-8º, 7 pages. + + [67] M.DC.XXXVII, in-8º, 7 pages. + + [68] Voyez ci-dessus, p. 23 et 24. + + [69] Tome XX, p. 90. + + [70] Article _Rotrou_. + + [71] M.DC.XXXVII, in-8º, 36 pages. + + [72] Voyez ci-dessus, p. 16. + + [73] _A Paris._ M.DC.XXXVII, in-8º de 15 pages. Le titre de + départ, p. 3, est ainsi conçu: _Lettre contre une inuective du Sr + Corneille, soy disant Autheur du Cid_. + + [74] Page 4. + + [75] Page 13. + + [76] Page 9. + + [77] _Examen de ce qui s'est fait pour et contre le Cid_, p. 103. + + [78] Voyez tome I, p. 130, et tome II, p. 218 et 219. + + [79] In-8º de 13 pages, sans indication de lieu d'impression et + sans date. + + [80] Deuxième édition, p. 305, note 13. + + [81] Voyez tome II, p. 442, note 1254. + + [82] _Paris_, M.DC.XXXVII, in-8º, 8 pages. + + [83] _Paris_, M.DC.XXXVII, in-8º, 7 pages. + + [84] Voyez plus haut, p. 24, note 3. + + [85] In-8º, 8 pages. + + [86] Voyez ci-après, p. 39 et 40. + + [87] _Bibliothèque françoise_, 2e édition, p. 130 et 131. + + [88] Page 5. + + [89] Sans lieu ni date. In-8º de 5 pages et 1 feuillet blanc. + + [90] _A Paris_, M.DC.XXXVII, in-8º, 8 pages. + + [91] _A Paris, chez Anthoine de Sommaville, au Palais, à l'Escu + de France._ M.DC.XXXVII, in-8º de 11 pages. + + [92] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_, + 1653, p. 189-191. + + [93] Ce nom est imprimé ainsi dans le texte de Pellisson; + toutefois, dans son _Catalogue de Messieurs de l'Académie + françoise_, p. 523 de la _Relation_, il écrit _l'abbé de + Bourzeyz; Bourzeis_ est la forme adoptée le plus généralement. + + [94] Registres du 30 juin 1637. (_Note de Pellisson._) + + [95] Ce manuscrit appartient depuis longtemps à la Bibliothèque + impériale; il figure sous le no Y 5666, à la page 549 du tome I + des Belles-Lettres du _Catalogue des livres imprimez de la + Bibliothèque du Roy_, publié en 1750. L'année dernière (1861) il + a passé du Département des imprimés au Département des + manuscrits, où il porte actuellement le no 5541 du _Supplément + français_. C'est un petit in-4º de 63 pages. Il était intitulé + d'abord: _Les Sentimens de l'Academie françoise touchant les + observations faites sur la tragicomedie du Cid_. Ce titre a été + ainsi modifié: _Les Sentimens de l'Academie françoise sur la + question de la tragicomedie du Cid_. On lit en tête du premier + feuillet cette note de l'abbé Sallier, garde des manuscrits de la + Bibliothèque du Roi: «De la main de Mr Chapelain, avec des + apostilles de M. le cardinal de Richelieu. Témoignage de Mr + l'abbé d'Olivet. 7bre 1737.» Dans le catalogue imprimé de 1750, + cette note est reproduite; mais d'Olivet n'est pas nommé. Nous + pensons, contrairement à l'opinion de Pellisson, que quatre des + sept apostilles sont entièrement de la main du Cardinal; nous les + passerons en revue une à une dans les notes suivantes. + + [96] Cette apostille qui se trouve à la page 5 est d'une écriture + menue, irrégulière, difficile à lire: c'est probablement celle de + Citois. A la page 13, ces deux apostilles: «il faut un exemple», + «il faut un tempérament», sont d'une grosse et belle écriture, + qui présente avec celle des lettres autographes de Richelieu la + conformité la plus frappante. A la page 29, à l'occasion du + reproche fait à Rodrigue d'avoir formé le dessein de tuer le + Comte, dont la mort n'était pas nécessaire pour sa satisfaction, + on lit en marge cette note assez étrange, de l'écriture que nous + attribuons à Citois: «Faut voir si la pièce le dit; car si cela + n'est point on auroit tort de faire à croire à Rodrigue qu'il + voulût tuer le Comte, puisqu'on fait souvent en telles occasions + ce qu'on ne veut pas faire.» + + [97] Note de l'écriture qui paraît être celle de Citois; le mot + _bon_ est tracé avec un peu plus de hardiesse que le reste; + toutefois il est impossible d'affirmer qu'il soit d'une autre + main. A la page 37, apostille de la grosse écriture que nous + attribuons à Richelieu: «Il ne faut point dire cela si + absolument.» + + [98] Ici la transcription est inexacte. Il y a dans le manuscrit + (p. 58): «Il faut adoucir cette expression.» Cette dernière + apostille est, suivant nous, de la main de Richelieu. + + [99] Registres, 17 juillet 1637. (_Note de Pellisson._) + + [100] Registres, dernier juillet 1637. (_Note du même._) + + [101] Registres, 23 novembre 1637. (_Note de Pellisson._) + + [102] _A Paris, chez Jean Camusat_, 1638, in-8º. + + [103] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_, p. + 193-204. + + [104] _A Paris, chez Antoine de Sommaville. Au Palais, à l'Escu + de France._ M.DC.XXXVII, in-8º de 14 pages et 1 feuillet blanc. + + [105] _A Paris_, M.DC.XXXVII, in-8º de 14 pages. + + [106] _A Paris_, M.DC.XXXVII, in-8º de 7 pages. + + [107] _A Paris, imprimé aux despens de l'Autheur_, in-8º de 103 + pages. + + [108] «L'_Hôpital des pauvres enfermés_ est un membre de + l'Hôpital général, où on a mis plusieurs pauvres pour les + empêcher d'être fainéants et vagabonds.» (_Dictionnaire universel + de Furetière._) + + [109] In-8º de 16 pages, sans lieu ni date. Une autre édition en + plus gros caractères et formant 24 pages se trouve mentionnée + dans les notes recueillies par Van Praet (voyez ci-dessus, note 64 + de la p. 25). Cette pièce a été réimprimée dans le _Recueil de + dissertations sur plusieurs tragédies de Corneille et de + Racine_.... publié par Granet en 1740, tome I, p. 99; et dans le + _Tableau historique.... de la poésie française.... au seizième + siècle_, par M. Sainte-Beuve, 1828, 2 vol. in-8º, tome I, p. 386. + + [110] _A Paris, chez Anthoine de Sommaville. Au Palais, dans la + petite Sale, à l'Escu de France_, M.DC.XXXVII, in-8º de 38 pages. + + [111] Voyez ci-dessus, p. 25. + + [112] In-8º de 7 pages. + + [113] 1637, in-8º de 12 pages. + + [114] 1637, in-4º de 32 pages. Nous n'avons pu voir cet ouvrage; + la description que nous en donnons est tirée de l'_Histoire du + Théâtre françois_ des frères Parfait (tome V, p. 270). Les notes + recueillies par Van Praet nous font seules connaître le nombre de + pages de l'ouvrage. Ce sont aussi ces notes qui nous apprennent + qu'on trouve, p. 11, une lettre de M. Mairet à M. Scudéry + contenant sa généalogie, datée de Belin du 30 septembre 1637. M. + Taschereau indique cette pièce comme étant du format in-8º et lui + donne le titre suivant: _Apologie pour Mairet contre les + calomnies du Sr Corneille en réponse à la pièce intitulée: + Advertissement au besançonnois Mairet_, titre qu'il a pris sans + doute sur une édition différente de celle dont nous venons de + parler. + + [115] Cette lettre a été imprimée pour la première fois par + Granet, en 1740, dans son _Recueil de dissertations sur plusieurs + tragédies de Corneille et de Racine_, tome I, p. 114. + + [116] François de Faudoas, dit d'Averton, comte de Belin; il + avait été gouverneur de Paris pendant la Ligue. Il fut assassiné + par le marquis de Bonnivet le 7 décembre 1642. Dans + l'_Historiette_ de Mondory (tome VII, p. 172), Tallemant, parlant + de la Lenoir, actrice du théâtre du Marais, termine ainsi: «Le + comte de Belin, qui avoit Mairet à son commandement, faisoit + faire des pièces à condition qu'elle eût le principal personnage; + car il en étoit amoureux, et la troupe s'en trouvoit bien.» + + [117] Il y a _fait_, et non _faite_, dans l'édition originale. + Voyez des exemples analogues dans la prose de Malherbe, tome II + de l'édition de M. Lalanne, p. 436, 442, 576, etc. + + [118] _A Paris, chez Anthoine de Sommaville. Au Palais, dans la + petite Sale, à l'Escu de France._ M.CD.XXXVIII (_sic_, 1638), + in-8º de 34 pages. Ce recueil a paru dès le commencement de + l'année ou même, malgré son millésime, à la fin de 1637. + Chapelain écrit le 25 janvier 1638 à Balzac, en lui parlant de sa + lettre sur _le Cid_: «On l'a imprimée en papier volant, avec la + mauvaise réponse de.... (_Scudéry_) et le remercîment du même à + l'Académie.» (_Histoire de la vie et des ouvrages de Corneille_, + par M. J. Taschereau, 2e édition, p. 312.) + + [119] Une édition, publiée à part, de la _Lettre de Monsieur de + Balzac à Monsieur de Scudery, touchant ses Obseruations sur le + Cid_ (in-8º de 8 pages), offre ici une variante; on y lit: «des + juges devant qui vous l'avez appelé.»--Au sujet du passage auquel + s'applique cette variante, voyez plus loin, p. 47 et 48. + + [120] Voyez tome I, p. 14, note 217. + + [121] _Les Harangues ou discours academiques_ de Jean-Baptiste + Mangini. Paris, Augustin Courbé, 1642, in-8º. + + [122] «C'est beaucoup de s'être emparé des yeux de prime abord, + quoique ensuite un examen attentif trouve des critiques à faire. + Si tu me demandes mon sentiment, l'homme qui enlève les suffrages + est plus grand que celui qui les mérite.» (_Épître_ c, § 3.) + + [123] Cette lettre a été ainsi reproduite, d'après le recueil + manuscrit de lettres de Chapelain appartenant à M. Sainte-Beuve + dans l'_Histoire de la vie et des ouvrages de P. Corneille_, par + M. J. Taschereau, 2e édition (p. 308 et 309, note 17). Pellisson + l'avait donnée, mais en abrégé et sous forme indirecte, dans sa + _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_, p. 205 + et 206. + + [124] Satire IX, vers 231-234. + + [125] Mots espagnols signifiant: «pour le bien de la paix.» + + [126] Recueil manuscrit de lettres de Chapelain appartenant à M. + Sainte-Beuve, cité par M. Taschereau, _Histoire de la vie et des + ouvrages de P. Corneille_, 2e édition, p. 104 et 105. + + [127] Même recueil, cité par M. Taschereau, p. 105. + + [128] _Lettres choisies du sieur Balzac_, Paris, 1647, in-8º, Ire + partie, p. 398. _OEuvres de Balzac_, in-fol., tome I, p. 542. + + [129] A Poitiers. + + [130] _Le Menteur_, acte I, scène I. Variante des éditions de + 1644-1656. + + [131] Acte I, scène III, vers 151 et 152. + + [132] Vers 1559 et suivants. + + [133] Voyez plus loin, p. 98. + + [134] Je dois une partie de ces renseignements, et beaucoup + d'autres dont je compte faire usage dans les notices suivantes, + aux obligeantes communications de M. Léon Guillard, + bibliothécaire et archiviste de la Comédie-Française. + + + + +ÉCRITS EN FAVEUR DU _CID_, + +ATTRIBUÉS A CORNEILLE PAR NICERON OU PAR LES FRÈRES PARFAIT. + +I. L'AMI DU CID A CLAVERET[135]. + + +Il me semble que vous chantez bien haut, Monsieur Claveret. Hé quoi! +pour une chose si juste et si raisonnable alléguée par M. Corneille à +M. Scudéry: «Il n'a pas tenu à vous que du premier lieu où beaucoup +d'honnêtes gens me placent, je ne sois descendu au-dessous de +Claveret[136],» faut-il que vous preniez la mouche, et que vous +perdiez un moment la mémoire de ce que vous avez été, de ce que vous +êtes, et de ce que vous serez toute votre vie? Quelle révolution +est-ce là? Vous parlerez contre _le Cid?_ vous ferez l'homme de +conséquence et d'esprit, et blâmerez impudemment et impunément tout +ensemble celui dont vous devez honorer la personne et les ouvrages? Il +ne seroit pas juste; et croyez-vous, Monsieur Claveret, être assez +habile homme pour l'emporter sur tous les plus grands esprits de +France qui se moquent des _Observations_, et de ceux qui suivent les +sentiments de leur auteur? Pour moi, j'ai déjà répondu pour lui, comme +je fais encore, que pour obscurcir son éclat, il falloit pour toutes +observations faire une meilleure pièce. Que si la force des raisons +dont M. de Scudéry prétend l'avoir combattu, est condamnée même par +ceux qu'il demande pour juges, considérez, de grâce, où vous vous +allez engager. Vraiment cela est bien ridicule que vous, à qui vos +parents ont laissé pour tout héritage la science de bien tirer des +bottes[137], vous vouliez écrire, et faire comparaison avec un des +plus grands hommes de notre siècle pour le théâtre, et douter encore +de l'approbation que _le Cid_ a reçue au Louvre et à l'hôtel de +Richelieu. Il paroît bien que votre règne n'est pas de ce monde; +voyez-le, Monsieur Claveret, et ouvrez vos oreilles bien grandes: vous +entendrez ce qu'il y a de grands esprits en France de l'un et de +l'autre sexe dire tout haut: «Voilà le plus bel ouvrage de théâtre que +nous ayons vu jusqu'à présent.» Examinons un peu les vôtres en gros, +car le détail n'en vaut pas la peine. Ne m'avouerez-vous pas que le +voyage que vous faites faire aux Bons hommes à votre pèlerin +amoureux[138] est une belle chose? Je vous jure qu'il m'a pris cent +fois envie de vous demander où votre fils Tadés et vous avez étudié, +afin de me faire interpréter le langage de l'un, et apprendre les +galimatias de l'autre; car comme il arrive qu'il en échappe +quelquefois sans y penser, j'aurois été ravi de les faire avec science +comme vous. Je me serois bien mis auprès de Jodelet[139] pour le +moins, et je m'assure qu'il s'en seroit servi mieux que les comédiens, +qui n'ont jamais su faire valoir les vôtres, quelque art et quelque +peine qu'ils y aient apportée. Votre _Place Royale_ suit assez bien, +et je vous confesse qu'elle fut trouvée si bonne à Forges, que +Mondory et ses compagnons qui en avoient les eaux dans la saison du +monde la plus propre pour les boire, n'en voulurent jamais goûter: +tout le monde n'entendra pas ceci peut-être; c'est que vous avez fait +une pièce intitulée _les Eaux de Forges_, que vous leur donnâtes, où +il ne manquoit chose du monde, sinon que le sujet, la conduite, et les +vers ne valoient rien du tout. A cela près c'étoit une assez belle +chose[140]. Je sais bien que vous n'avez pas vendu vos ouvrages: ce +n'étoit pas manque de pauvreté, ni d'en avoir demandé beaucoup de fois +de l'argent; mais c'est que les comédiens ne vous en ont jamais rien +voulu donner: c'est ce que vous avez fait jusques ici. Et pour +couronnement de chef-d'oeuvre, vous faites une mauvaise lettre où vous +tranchez du censeur, et, si je ne me trompe, du vaillant. Taisez-vous, +Monsieur Claveret, taisez-vous, et vous souvenez que vous ne pouvez +être ni l'un ni l'autre, et que votre personne est si peu considérable +que vous ne devez jamais croire que M. Corneille ait eu envie de vous +choquer. Vous croyez peut-être avoir fait un beau coup de mail quand +vous dites: _ou pour contenter les comédiens que vous servez_. Chacun +sait bien de quel biais il faut prendre cette façon de parler. Et il +est très-vrai que ses soins et ses veilles leur ont rendu de si bons +et profitables services, que je leur ai ouï dire hautement que jusques +ici ils doivent à lui seul ce que le théâtre peut donner de bien. Vous +ne ferez jamais de même, Monsieur Claveret, et je ne m'étonne pas de +vous entendre dire que vous ne vous piquez pas de faire des vers: je +vous crois. Néanmoins vous dites au même temps que ce que vous avez +produit ne vous a point fait rougir de honte: c'est seulement un +témoignage de votre effronterie, plutôt que de la bonté de vos +ouvrages. Après tout, orateur et poëte de balle, souvenez-vous de +n'intéresser personne en votre affaire, et que quand M. Corneille a +dit: + + Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée[141], + +il a parlé raisonnablement et véritablement. Songez seulement, comme +je vous ai déjà dit, à ce que vous êtes; que vous n'avez jamais rien +fait de bien que de vous être tu depuis quatre ans[142]; que vous ne +deviez pas rompre ce silence pour une si mauvaise chose; que les +sottises de votre lettre fâchent tous les honnêtes gens; que cela vous +rend bernable par tout pays; que tout ce qu'elle contient est trop +plat et trop peu fort pour donner la moindre atteinte au _Cid_, ni +faire croire que M. Corneille en soit seulement le copiste, comme vous +dites; que je ne lui conseille pas de se donner la peine de vous +répondre; que vous êtes auprès de lui ce que le laquais est auprès du +maître, et qu'un ami du _Cid_ qui ne fit jamais profession d'écrire, +et qui ne laisse pas de se connoître aux bonnes choses, n'a fait cette +lettre que pour vous avertir de pratiquer un proverbe latin que vous +vous ferez expliquer et qui dit: _Ne sutor ultra crepidam._ Adieu, +Claveret: ne soyez pas curieux de savoir mon nom, de peur de +l'apprendre. + +NOTES: + + [135] «Corneille opposa à ces écrits une lettre qu'il intitula + _l'Ami du Cid à Claveret_, in-8º, et dans laquelle il turlupina + fort ce poëte.» (Niceron, _Mémoires pour servir à l'histoire des + hommes illustres_, Paris, 1727-1745; in-12 tome XX, p. 90.) Voyez + la _Notice_, p. 29. + + [136] _Lettre apologétique._ + + [137] «Le lecteur, disent les frères Parfait, est bien le maître + d'expliquer au propre ou au figuré le titre que l'on donne ici à + Claveret de _tireur de bottes_, car pour nous ce sont lettres + closes et impénétrables.» (_Histoire du Théâtre françois_, tome + IV, p. 452, note _a_.) Nous ignorons également à quoi cette + phrase fait allusion et quel était l'état du père de Jean + Claveret. Nous savons que ce dernier, originaire d'Orléans, + portait le titre d'avocat, ce qui n'empêche pas l'auteur de la + _Lettre pour M. de Corneille_, que nous reproduisons ci-après, de + dire (voyez p. 57) que Claveret «dans ses plus grandes ambitions + n'a jamais prétendu au delà de sommelier dans une médiocre + maison.» + + [138] _Le Pèlerin amoureux_ est une comédie non imprimée que les + frères Parfait placent la seconde parmi les pièces de Clavaret, + mais dont ils ne donnent point l'analyse; il est donc impossible + de savoir à quoi se rapportent les observations critiques que + nous trouvons ici. En 1634, c'est-à-dire à peu près à l'époque où + dut être jouée la pièce de Claveret, Rotrou a fait représenter + _la Pèlerine amoureuse_, tragi-comédie. + + [139] Voyez sur Geoffrin, dit Jodelet, la Notice du _Menteur_. + + [140] Voyez la Notice de _la Place Royale_, tome II, p. 218, note + 636. + + [141] _Excuse à Ariste_, vers 50. + + [142] Ceci est difficile à expliquer, car _la Place Royale_ de + Claveret a dû, comme celle de Corneille, être jouée en 1635. + + +II. LETTRE POUR M. DE CORNEILLE, CONTRE CES MOTS DE LA LETTRE SOUS LE +NOM D'ARISTE: + + _Je fis donc résolution de guérir ces idolâtres_[143]. + +Cachez-vous tant qu'il vous plaira, faites protestation de changer à +tous moments de parti, on vous le pardonne: vous passez pour homme qui +reçoit aisément toutes sortes d'impressions. On dit que vous avez eu +au commencement du _Cid_ les sentiments d'un homme raisonnable, et que +vous n'avez pu lui dénier les louanges qu'il tiroit sans violence de +tous les honnêtes gens; pourquoi maintenant déférer au jugement de +l'observateur, à cause qu'il vous a témoigné approuver cinq ou six +mauvaises pièces rimées que vous dites avoir faites? Jeune homme, +assurez votre jugement devant que de l'exposer à la censure publique, +et ne hasardez plus de libelles sans les avoir communiqués à d'autres +moins passionnés que l'observateur. J'avoue qu'il vous doit beaucoup, +mais il eût pu choisir un plus juste instrument de ses louanges que +vous. Il est peu curieux de sa réputation. Je commence à désespérer de +son parti, puisqu'il l'abandonne à des personnes qui le savent si mal +soutenir; c'est une preuve certaine de la fausseté d'une affaire, +quand elle tombe entre les mains d'un ignorant. Aussi n'avons-nous +point vu d'autres personnes embrasser ses intérêts. Claveret a été le +premier qui s'est éveillé, qui dans ses plus grandes ambitions n'a +jamais prétendu au delà de sommelier dans une médiocre maison: encore +je lui fais beaucoup d'honneur. Celui que j'attaque est un peu plus +fortuné de biens; mais il faut apporter de la foi quand il s'agit de +son origine (j'aime mieux paroître obscur que médisant). Il eût pu +réussir du temps des comparaisons; sa misérable éloquence me fait +pitié, je ne peux consentir qu'un tel personnage se veuille dire du +nombre des auteurs et qu'il se mêle aujourd'hui de juger de la bonté +ou de la fausseté d'une pièce. Voyez le raisonnement de ce visage, il +se vante de vouloir guérir des idolâtres. Monsieur le médecin, vous +apportez de fort mauvais remèdes; et si vous étiez aussi peu versé +dans le reste de votre doctrine, il est périlleux de tomber entre vos +mains. Vous avez produit de si mauvaises raisons que vous n'avez pas +commencé à me persuader, bien éloigné de me convaincre. Si vous me +priez, je donnerai quelque chose à l'obligation que vous avez à la +maison de M. de Scudéry. Puisque vous portez ses intérêts au delà d'un +homme désintéressé, il paroît que vous en avez reçu quelque sensible +plaisir. Il est vrai que vous êtes de sa maison, et que vous assistez +souvent aux conférences qui s'y traitent: vous n'en revenez point +qu'avec de nouvelles lumières; et ce grand amas de belles figures que +vous prostituez dans votre petit papier, valent bien que vous l'en +remerciiez; mais gardez bien qu'en voulant fuir le vice de +méconnoissant, vous ne choquiez absolument la plus saine partie du +monde. M. de Corneille a satisfait tout le monde raisonnable; vous +avez affecté avec trop de violence et d'animosité la diminution du +crédit qu'il avoit acquis; et si vous eussiez eu assez de pouvoir, +vous eussiez terni la gloire d'un homme duquel vous avez autrefois +recherché l'amitié, et de laquelle il vous avoit honoré: vous ne la +méritiez pas, puisque vous prenez si peu de soin à la conserver. + +Au reste, je vous veux avertir encore une fois d'un point qui ne vous +sera pas inutile, Monsieur l'auteur, c'est de vous défaire de vos +comparaisons, lesquelles paroissent fort souvent dans votre lettre, et +choquent beaucoup de personnes. Vous êtes jeune, il y a espérance que +vous vous guérirez de vos erreurs, et direz un jour que je n'ai pas +peu contribué à votre avancement. Adieu, beau corps plein de +plaies[144], et si tu veux savoir mon nom, je ne fus jamais renégat. +Adieu, console-toi. + +MARTIALIS (Epigr. lib. IX, épigr. 82)[145]. + + _Lector et auditor nostros probat, Aule, libellos; + Sed quidam exactos esse poeta negat: + Non nimium curo, nam coenæ fercula nostræ + Malim convivis quam placuisse coquis._ + +TRADUCTION, A MONSIEUR CORNEILLE. + + Les vers de ce grand _Cid_, que tout le monde admire, + Charmants à les entendre, et charmants à les lire[146], + Un poëte seulement les trouve irréguliers. + Corneille, moque-toi de sa jalouse envie: + Quand le festin agrée à ceux que l'on convie, + Il importe fort peu qu'il plaise aux cuisiniers. + +ÉPIGRAMME. + + Si les vers du grand _Cid_, que tout le monde admire, + Charment à les ouïr, mais non pas à les lire, + Pourquoi le traducteur des quatre vers latins + Les a-t-il comparés aux mets de nos festins? + J'avoue avec lui, s'il arrive + Qu'un mets soit au goût du convive, + Qu'il importe bien peu qu'il plaise au cuisinier; + Mais les vers qu'il défend d'autres raisons demandent: + C'est peu qu'ils soient au goût de ceux qui les entendent, + S'ils ne plaisent encore aux maîtres du métier. + +NOTES: + + [143] Mairet classe cette pièce avant la _Reponse de_ *** (voyez + ci-dessus, p. 40). Nous avons dû nous en rapporter à ce + témoignage contemporain plutôt qu'au sentiment de Niceron, qui, + comme on va le voir, intervertit cet ordre: «Corneille.... + continua ses turlupinades contre Claveret par une lettre qu'il + intitula _Reponse de *** à *** sous le nom d'Ariste_, in-8º. Elle + fut suivie d'une seconde qui parut sous ce titre: _Lettre pour M. + de Corneille contre ces mots de la lettre sous le nom + d'Ariste_....» (Niceron, _Mémoires_, tome XX, p. 91.) + + [144] Allusion à ce passage de la _Lettre à *** sous le nom + d'Ariste_ (p. 4): «Encore qu'il (_Scudéry_) ait remarqué huit + cents plaies sur ce beau corps, je trouve toutefois qu'il en a + négligé pour le moins huit cents autres qui méritoient bien + d'être sondées.» + + [145] Cette épigramme et sa traduction, ainsi que la réponse qui + vient après, ont été imprimées, dans l'édition originale, à la + suite de la _Lettre_ précédente. + + [146] A la suite de la _Lettre apologitique_ (voyez ci-dessus, p. + 24, note 62), ce vers est un peu différent: + + Et charmants à les voir, et charmants à les lire. + + +III. RÉPONSE DE *** A *** SOUS LE NOM D'ARISTE. + +Ne vous étonnez point du procédé que l'on pratique aujourd'hui contre +vous: on veut réveiller une guerre qui a fait trembler tous les bons +esprits de son temps, et qui n'en a laissé pas un dans le pouvoir de +se dire neutre. Les partisans de l'observateur reconnoissent sa +foiblesse, et pour rendre son parti plus nombreux, ils veulent attirer +à lui des personnes qui ne se souviennent plus de leurs dissensions, +et qui ne songent qu'au dessein qu'ils ont fait de ne plus tomber dans +une faute publique. Je crois que M. de Balzac n'approuvera jamais +l'orgueil qu'on tâche de lui attribuer. Et je ne doute point aussi que +vous n'ayez été marri de vous voir mêlé dedans une dispute +particulière, et que vous n'ayez tous deux eu en horreur le dessein de +l'anonyme, qui veut embarrasser des âmes désintéressées, et faire +entrer dans la lice deux personnes toutes fraîches, afin de faire +esquiver son ami qui n'en peut plus. Il me permettra de lui dire qu'il +n'a pas assez bien agi en ceci, et qu'il devoit ou s'attaquer +absolument à vous, ou médire seulement de M. Corneille, sans par un +galimatias qui ne veut rien dire, et par une confusion absurde, vous +adresser le commencement d'une lettre injurieuse, et la poursuivre par +des railleries et des impostures qui s'adressent directement à votre +ami. Puisque je lui en eusse voulu, j'eusse bouffonné sur _Mélite_, et +eusse dit que ce ne fut jamais qu'une pièce fort foible, puisqu'elle +n'eut la peine que d'effacer le peu de réputation que s'étoit acquis +le bonhomme Hardy, et que les pièces qui furent de son temps ne +valoient pas la peine d'être écoutées. Car la _Sylvie_ et la +_Chriséide_, par exemple, étoient les saillies d'un jeune écolier qui +craignoit encore le fouet[147]; et le _Ligdamon_[148] partoit d'une +plume qui n'avoit jamais été tranchée qu'à coups d'épée. J'eusse dit +que _la Galerie du Palais_ n'étoit pas bonne, parce que le nom en +étoit trop commun; que _la Place Royale_ n'étoit pas meilleure, +puisqu'il en avoit dérobé le titre à ce très-fameux et très-célèbre +auteur, MONSEIGNEUR CLAVERET[149]: et que _la Suivante_ étoit une +pièce qu'on ne pouvoit goûter, parce que l'on n'en avoit jamais vu une +qui fût faite avec de si grandes régularités. Mais aussi n'eussé-je +pas oublié les éloges de tous les poëmes qui furent représentés dedans +les mêmes temps. Et surtout j'eusse fait une apologie pour la pauvre +_Silvanire_, dont les exemplaires ne périront jamais. J'eusse loué _le +Duc d'Ossonne_, et eusse dit que l'esprit de l'auteur y est +miraculeux, puisque toute la pièce (qui est assez longue) n'a pourtant +rien de plus achevé que ce qu'on voit dans un premier acte, et qu'il a +voulu par le même poëme bannir les honnêtes femmes de la comédie, qui +n'ont pu jamais souffrir les paroles ni les actions de ses deux +héroïnes. Mais après aussi j'eusse examiné sa _Virginie_, et ayant +laissé à Ragueneau le soin de faire une satire contre le coup fourré +qui a fait rire tout le monde, j'eusse admiré la force d'esprit de son +héros, qui méprise une princesse qui l'aime, et fait même le semblant +de ne la pas entendre quand elle se déclare à lui: et le tout à cause +qu'il aime sa soeur. Mais je n'aurois garde d'enfoncer sur leur amour, +de peur d'y faire voir ou de l'inceste, ou de la brutalité, et de +dire qu'un inconnu, qu'il veut faire passer pour honnête homme, ne +voulût pas avoir de l'amour pour une belle fille, à cause qu'il a de +l'amitié pour une autre qui est bien moins scrupuleuse que lui. Après +je passerois à la _Sophonisbe_[150], que j'entends plaindre avec +autant de justice que Didon se plaint chez un ancien de ce qu'on la +fait moins honnête qu'elle ne fut. Je tâcherois à recouvrir l'honneur +de Syphax, qui fait moins pitié par le débris de sa fortune et par le +bouleversement de son trône, que parce qu'il surprend un poulet que sa +femme a envoyé à Massinisse. J'aurois blâmé toute l'importunité du +second acte, où Sophonisbe paroît toujours; et passant plus avant pour +imiter les écrivains du temps, je me serois écrié à la scène où +Massinisse apprend d'elle quand il commença d'en être aimé: «O raison +de l'auteur, que faisiez-vous alors? Qu'étoit devenu ce jugement dont +vous n'avez que l'apparence dans toutes vos pièces[151]? Massinisse +avoit-il pas raison de craindre qu'on ne lui rendît ce qu'il avoit +prêté? et quand Sophonisbe en verroit quelqu'un de meilleure mine, +qu'elle ne l'estimât plus que lui, puisque c'étoit le sujet pourquoi +elle l'avoit estimé plus que Syphax?» Enfin je n'écouterois point +l'excuse qu'il allègue, puisqu'elle ne vaut rien, et aimerois mieux +qu'il eût traité l'histoire comme elle s'est passée, que comme elle a +dû se passer, au moins à ce qu'il dit. Mais je ne vois pas que je fais +presque la même chose que celui que je blâme et qui vous adresse sa +lettre, puisque je fais revivre des fautes que j'avois pris tant de +peine d'oublier. Vous connoîtrez pourtant que j'en use avec plus de +raison que lui, qui va troubler le repos d'un religieux jusque dans sa +cellule[152]. Pour moi qui suis au monde, et qui ai toujours loué en +lui ce qui n'a pas été blâmable, je vous avoue que le voyant hors du +sens, j'ai commencé à perdre la bonne opinion que j'en avois conçue; +et sachant de plus qu'il fait son possible pour fomenter la discorde, +je l'ai considéré comme ces méchants politiques qui n'étant pas assez +puissants pour subsister d'eux-mêmes, tâchent de brouiller les +affaires, afin d'établir des fondements à leur fortune sur les ruines +de ceux qu'ils n'eussent osé choquer ouvertement. Il fait battre deux +ennemis forts et redoutables (au moins par ses conseils il tâche de +vouloir relever celui qui est presque abattu), et ne considère pas que +celui qui a déjà de l'avantage, parce qu'il s'est tu, en aura encore +de plus grands quand il voudra parler. Et puisqu'il juge un bon esprit +indigne de sa colère, il verra celui-ci avec un si grand mépris, qu'il +ne voudra jamais penser à lui, puisqu'il ne songe qu'aux choses +excellentes. Imitez-le, Ariste, et laissez aux honnêtes gens le soin +de répondre à la calomnie. + +NOTES: + + [147] Mairet a parlé fort modestement de ses premières pièces + dans l'_Épître_ qu'il a placée en tête des _Galanteries du duc + d'Ossonne_: «Je composai, dit-il, ma _Criséide_ à seize ans, au + sortir de philosophie, et c'est de celle-là, et de _Silvie_ qui + la suivit un an après, que je dirois volontiers à tout le monde: + _Delicta juventutis meæ ne reminiscaris_ (_Psaume_ XXIV, verset + 7). Je fis la _Silvanire_ à vingt et un, _le Duc d'Ossonne_ à + vingt-trois, _Virginie_ à vingt-quatre, _Sophonisbe_ à + vingt-cinq.» Il cite immédiatement après Corneille avec éloge. + Voyez tome I, p. 129. + + [148] Pièce de Scudéry. + + [149] Voyez tome II, p. 218. + + [150] Sur la _Sophonisbe_ de Mairet, voyez la Notice de la + _Sophonisbe_ de Corneille. + + [151] Allusion à ce passage des _Observations_ de Scudéry + (édition en 96 pages, p. 52): «O jugement de l'auteur, à quoi + songez-vous? O raison de l'auditeur, qu'êtes-vous devenue?» + + [152] Voyez ci-dessus, p. 29-31. + + +IV. LETTRE DU DÉSINTÉRESSÉ AU SIEUR MAIRET[153]. + + MONSIEUR, + +Il faut que _le Cid_ de M. Corneille soit fait sous une étrange +constellation, puisqu'il a mis tout le Parnasse en rumeur, et que +presque tous les poëtes sont réduits à la prose. Je veux quasi mal à +son trop de mérite, puisqu'il est cause d'un si grand désordre. Au +commencement (il est vrai) que je vis jeter cette pomme de discorde, +je ne fus pas fâché de voir naître un peu de jalousie en votre esprit, +et j'espérois que le feu de la colère donneroit plus de force à vos +vers, à vous une honnête émulation, et que par de nouveaux efforts +vous tâcheriez d'atteindre à la course celui qui avoit pris les +devants. Néanmoins, soit que vous reconnoissiez vos forces trop +petites pour un dessein si haut, ou que l'envie ne vous inspire que de +lâches résolutions, vous serez satisfait en apparence si vous pouvez +faire descendre M. Corneille du lieu où beaucoup d'honnêtes gens +l'ont placé, parce que vous n'y pouvez pas monter. Vous l'appelez +Icare parce qu'il vole au-dessus de vous. Il vous fera voir à la pièce +qu'il prépare, que ses ailes sont assez fortes pour le soutenir, et +que n'étant pas de cire, vous n'êtes pas aussi le soleil qui les lui +fera fondre. Ce n'est pas de vous qu'il doit attendre le coup mortel. +Je croyois qu'après les vains efforts de l'observateur du _Cid_, +personne n'auroit jamais la vanité d'attaquer la renommée de ce fameux +ouvrage, et qu'à l'exemple de M. de Scudéry, qui pour tout fruit de +ses veilles n'a remporté que le titre d'envieux, tous ceux à qui son +éclat fait mal aux yeux seroient sages à l'avenir, et ne +s'attireroient plus l'aversion des honnêtes gens par de nouvelles +calomnies. Mais peut-être vous êtes-vous cru plus considérable, et +qu'après avoir attiré M. Corneille au combat, vous seriez assez +puissant pour le ruiner, et faire voir à tous ceux qui ont estimé _le +Cid_, que leur ignorance est la cause de leur approbation, et qu'à +vous seul l'aventure étoit due de rompre le charme qui nous silloit +les yeux, et nous faire voir la vérité cachée. Après cela, beau +lyrique, pouvez-vous accuser un autre de la présomption d'Icare? Si +_le Cid_ n'eût pas été assez fort de lui-même pour soutenir de si +foibles assauts que ceux qu'on lui a livrés, et qu'il peut attendre de +vous, son auteur l'eût fortifié par un ouvrage digne de lui. Mais le +mérite de sa cause avoit trop intéressé d'honnêtes gens à son parti, +pour qu'il lui fût nécessaire d'entreprendre sa défense. Ses heures +sont trop précieuses au public, puisqu'il les emploie si dignement, +pour souhaiter de lui qu'il les perde à vous répondre. Vous êtes de +ces ennemis qui emploient la ruse, après avoir eu du désavantage par +la force ouverte. Vous feriez un grand coup d'État pour vous autres, +si par vos adresses vous obligiez M. Corneille à répondre à M. +Claveret, et si par de petites escarmouches vous amusiez un si +puissant ennemi; vous dissiperiez un nuage qui se forme en Normandie, +et qui vous menace d'une furieuse tempête pour cet hiver. Cela vous +doit être d'autant plus sensible, que votre jugement est assez net +pour prévoir votre ruine, et votre esprit trop foible pour l'empêcher. +Je trouve un peu étrange la comparaison que vous faites avec lui; je +veux bien m'en servir contre vous-mêmes, n'ayant pas dessein +d'employer de meilleures armes que les vôtres pour vous battre. Vous +le feignez réduit au déplorable état où vous êtes, et voulez que pour +se sauver il s'accroche à tout ce qu'il rencontre. Je ne puis juger +que le succès du _Cid_, et de ses autres pièces, lui ait été si +désavantageux, qu'il ait été obligé de se bâtir une réputation sur la +ruine de la vôtre, et ne pouvant se sauver que par votre perte, il ait +tâché d'obscurcir votre nom qui ne lui donna jamais d'ombrage. Il eût +été à plaindre si pour avoir de l'estime, il eût été contraint +d'employer de si lâches moyens. S'il a fait profit de son étude, et +qu'il ait habillé à la françoise quelque belle pensée espagnole, le +devez-vous appeler voleur, et lui faire son procès? Si la charité vous +oblige à l'avertir publiquement de ses défauts, que ne faites-vous +justice à vous-même? Vous passeriez pour corneilles déplumées, si vous +aviez retranché de vos ouvrages tout ce que vous avez emprunté des +étrangers. Je ne blâme point M. de Scudéry de savoir si bien son +cavalier Marin[154]. C'est une source publique où il est permis à tout +le monde de boire; sans lui il ne nous auroit pas fait voir un _Prince +déguisé_[155], qui a passé pour la plus agréable de ses pièces. Le +_Pastor fido_ même n'a pas eu moins d'estime dans l'Italie, pour avoir +emprunté des pages entières de Virgile. Les livres sont des trésors +ouverts à tout le monde, où il est permis de s'enrichir sans être +sujet à restitution, non plus que les abeilles qui picorent sur les +fleurs. Ce n'est pas qu'il se faille indifféremment charger la mémoire +de toutes choses: au contraire, la plus grande partie ne mérite pas +d'être lue; c'est à la raison de faire le choix des bonnes, et M. +Corneille les connoît trop pour les aller chercher chez M. Claveret. +Je m'étonne de ce que vous le voulez faire passer pour un si célèbre +voleur, et que vous le faites arrêter à piller où il y a si peu de +butin. Ce n'est pas que je veuille mépriser M. Claveret: au contraire, +j'estime ceux qui comme lui s'efforcent à se tirer de la boue, et se +veulent élever au-dessus de leur naissance. Mais aussi ne faut-il pas +qu'il se donne trop de vanité. Il a bonne grâce à se donner +l'estrapade[156], pour mettre M. Corneille au-dessous de lui, et à +reprocher aux Normands que pour être accoutumés au cidre, ils +s'enivrent facilement lorsqu'ils boivent du vin[157]. Il sait le +contraire par expérience, après en avoir versé plusieurs fois à M. +Corneille[158]: ce qu'il ne peut pas nier, non plus que ç'a été +l'envie qui lui a mis la main à la plume, puisqu'il avoue que l'auteur +du _Cid_ en l'attaquant avoit perdu sa réputation, comme les mouches +qui perdent leur aiguillon en piquant. Confesse-t-il pas que la seule +gloire de M. Corneille a fait prendre l'essor à sa plume? Que je le +tiendrois heureux si ce noble aiguillon lui étoit demeuré, et s'il +s'étoit enrichi d'une si belle dépouille! Il doit remercier celui qui +l'a mis au nombre des poëtes, quoiqu'il l'aye mis au dernier rang: +c'est plus qu'il ne devoit prétendre raisonnablement. Je ne touche +point son extraction, et je ne tiens pas qu'un honnête homme doive +offenser toute une famille pour la querelle d'un particulier. Il est +ici question seulement du mérite d'un poëme, et vous avez fort +mauvaise grâce à quitter votre sujet pour dire des injures, et des +reproches que l'on vous peut faire sans injustice. Puisque vous avez +parlé de vos pièces de théâtre, souffrez que je me serve de la même +liberté dont vous avez usé avec M. Corneille; et quoiqu'elle vous soit +autant injurieuse, trouvez bon que je vous détrompe et que je vous +dise vos vérités. Vous ne devez pas faire d'excuses qu'à vous-même, +d'avoir osé mettre en parallèle votre apprentissage avec _le Cid_. La +différence y est si grande que qui n'y en mettroit pas s'accuseroit +d'ignorance, et vous ne le pouvez sans être présomptueux. Mais s'il +est du Parnasse comme du paradis, où l'on ne peut avoir d'entrée avec +du bien mal acquis, tombez d'accord avec tout le monde que vous en +êtes exclus[159], si vous ne restituez la plus grande partie de votre +réputation à un maître qui par excès de bonté ne s'est pas contenté +de vous receveoir chez lui généreusement au fort de vos misères, mais +qui, par son approbation et par l'honneur qu'il vous a fait en vous +regardant d'assez bon oeil, a obligé tous ses amis à dire du bien de +vos ouvrages. C'est de lui seul que vous tenez le peu d'estime que +vous possédez, non du mérite de vos oeuvres, qui ne sont pas si +parfaites que tout le monde n'y ait remarqué de grands défauts. Vous +faites bien de prendre du temps pour justifier la _Silvanire_, _le Duc +d'Ossonne_, la _Virginie_ et la _Sophonisbe_[160]; si vous le faites, +j'avoue que l'ouvrage sera bien considérable, puisque par lui vous +ferez l'impossible. A tout hasard, je ne vous conseille pas de les +porter à la censure de l'Académie, de peur d'une trop grande +confusion. Une pareille crainte n'a jamais empêché M. Corneille de se +soumettre au jugement d'une si célèbre compagnie[161]. C'est une +déférence qu'il a toujours rendue à ses amis, et n'a jamais eu honte +d'avouer ses fautes quand on les lui a fait connoître. Il fera +beaucoup moins de difficulté de subir le jugement de tant +d'excellentes personnes, quand ils se voudront donner la peine +d'examiner ce qu'il a donné au public, et ne manquera jamais à rendre +le respect qu'il doit à la dignité de leur chef. Mais puisque vous +avouez que les injures mal fondées sont les armes des harangères, je +vous conseille de ne vous en plus servir, et de vous taire aussi bien +que M. Corneille, du depuis que ses envieux ont fait leurs efforts à +le faire parler. Quoiqu'on lui veuille attribuer beaucoup de petites +pièces qui ont été faites en sa faveur, je sais de bonne part qu'il +n'en connoît pas les auteurs. Puisqu'il garde si religieusement le +silence, imitez-le en la modération de son esprit, si vous ne le +pouvez en ses poëmes. Fuyez la trop grande ambition, que vous +condamnez aux autres, et qui a déjà pensé causer votre ruine entière. +Ne trouvez pas mauvais la franchise de mon discours; je ne suis pas +moins votre serviteur si je vous dis vos vérités. _Amicus Plato, +amicus Socrates, sed magis amica veritas._ + +NOTES: + + [153] «Corneille, sans se nommer, fit tomber toutes ces critiques + par une _Lettre du désintéressé au sieur Mayret_, in-8º.» + (Niceron, _Mémoires_, tome XX, p. 92.)--Cet ouvrage est aussi + mentionné comme étant de Corneille dans Barbier, _Dictionnaire + des ouvrages anonymes et pseudonymes_, 2e édition, Paris, 1823, + tome II, p. 242, no 9617. + + [154] Voyez tome II, p. 22, note 54. + + [155] _Le Prince déguisé_, tragi-comédie de Scudéry, fut + représenté en 1635 avec un grand succès. Le spectacle en était + fort beau. (_Histoire du Théâtre françois_ par les frères + Parfait, tome V, p. 126 et suivantes.) + + [156] «On dit figurément: _donner l'estrapade à son esprit_, + quand on lui fait faire une violente application pour inventer + quelque chose difficile à trouver.» (_Dictionnaire universel de + Furetière._) + + [157] «Ceux de votre pays, pour être accoutumés à ne boire que du + cidre, s'enivrent facilement lorsqu'ils boivent du vin.» (_Lettre + du sieur Claveret à M. de Corneille_, p. 3.) + + [158] Voyez ci-dessus, p. 54, note 137. + + [159] «S'il est du Parnasse comme du paradis, où l'on ne peut + espérer d'entrée avec des biens mal acquis, tombez d'accord avec + moi que nous en sommes exclus, si nous ne restituons publiquement + la réputation illégitime que ces deux pièces (la _Silvie_ et _le + Cid_) nous ont donnée.» (_Épître familière du sieur Mairet_, p. + 12.) + + [160] «J'essayerai néanmoins de lui justifier la _Silvanire_, _le + Duc d'Ossonne_; la _Virginie_ et la _Sophonisbe_, dans un ouvrage + plus considérable que cestui-ci.» (_Ibidem_, p. 8.) + + [161] Ce n'est assurément pas Corneille qui a écrit ou même + inspiré ce passage, car il se défend avec énergie d'avoir accepté + des juges. Voyez ci-dessus, p. 47 et 48, et ci-après, p. 83. + + +V. AVERTISSEMENT AU BESANÇONNOIS MAIRET[162]. + +Il n'étoit nullement besoin, de vous donner la gêne deux mois durant à +fagoter une malheureuse lettre, pour nous apprendre que vous êtes +aussi savant en injures que votre ami Claveret et tous les crocheteurs +de Paris. Cette belle poésie que vous nous aviez envoyée du Mans ne +nous permettoit pas d'en douter; et bien que vous y fissiez parler un +auteur espagnol, dont vous ne saviez pas le nom, la foiblesse de votre +style vous découvroit assez. Ainsi vous aviez beau vous cacher sous ce +méchant masque, on ne laissoit pas de vous connoître, et le rondeau +qui vous répondit parloit de vous sans se contredire. Que si +l'épithète de _Fou solennel_ vous y déplaît, vous pouvez la changer, +et mettre en sa place _Innocent le Bel_, qui est le nom de guerre que +vous ont donné les comiques. Défaites-vous cependant de la pensée que +M. Corneille vous ait fait l'honneur d'écrire contre vos ouvrages: +s'il daignoit les entreprendre, il y montreroit bien d'autres défauts +que n'a fait celui qui s'en est raillé en passant; et certes en ce cas +il prendroit une peine bien superflue, puisque pour les trouver +mauvais, il ne faut que se donner la patience de les lire. C'est un +emploi trop indigne de lui pour s'y arrêter, et tous les vains efforts +de vos calomnies ne le sauroient réduire à cette honteuse nécessité +d'abaisser votre réputation pour soutenir la sienne. Un homme qui +écrit doit être en bien mauvaise posture quand il est forcé d'en venir +là. _Nemo_, dit Heinsius, dont l'observateur fait son évangéliste, _de +aliena reprehensione laudem quærit, nisi qui de propria +desperat_[163]. + +Mais vous ne vous contentez pas de lui attribuer les deux réponses au +libelle que vous désavouez: vous tâchez de lui faire des ennemis dans +sa province, en expliquant la première sur une personne de haute +condition que vous n'osez nommer de peur de ses ressentiments contre +une explication si impertinente. Ne recourez point à cette +artificieuse imposture; je puis assurer que j'ai vu depuis deux jours +écrit de sa main, qu'il n'a fait aucune des deux, et que non-seulement +il ne sait qui c'est que son ami dépeint dans la première, ni de qui +vous parlez dans la vôtre, mais qu'il tient même pour certain que +cette réponse n'attaque personne de la province. + +Pour moi je ne puis soupçonner qu'elle s'adresse à un autre qu'à vous: +le galant homme dont elle est partie témoigne être particulièrement +instruit de vos qualités. Il vous taxe de jeunesse: c'est de quoi vous +vous vantez dans votre épître du _Duc d'Ossonne_[164]. Il vous accuse +de manque de jugement: il ne vous fait pas grand tort; ce seroit vous +flatter s'il vous traitoit d'autre façon. Vous ne refuserez pas la +compagnie du seigneur Claveret qu'il vous donne: c'est un homme à +chérir, il peut faire fortune, et son horoscope lui promet beaucoup, +puisque vous aspirez déjà à être un jour de ses domestiques. Sous +ombre de la soie dont la poésie vous a couvert, vous voulez passer +pour honnête homme d'origine: il faut de la foi pour le croire, vu +qu'on sait le contraire. Il vous donne avis de vous défaire de vos +belles figures: vous eussiez bien fait d'en user; on n'eût pas vu dans +votre lettre ces insolentes comparaisons de M. Corneille avec des +domestiques dont vous ne nommez point le maître, et avec votre ami +Claveret, qui me forcent à en faire maintenant de plus véritables, et +à vous dire que celui que vous offensez s'est assis sur les fleurs de +lis[165] avant que Claveret portât de manteau, et que vous n'êtes pas +de meilleure maison que son valet de chambre. Il vous avoit autrefois +honoré de son amitié, dont vous vous êtes montré fort indigne. On +n'entend rien de plus familier en vos discours, sinon que _le Cid_ est +un beau corps plein de plaies, un bel enchantement, la dupe des sots, +une beauté fardée, etc. Vous pouvez juger à toutes ces marques si le +galant homme vous connoissoit parfaitement. + +Il n'y a qu'un point qui me pourroit laisser quelque difficulté: c'est +qu'il vous fait plus riche que Claveret. Quoique vous soyez de loin, +on sait fort bien que la fortune ne vous a pas avantagé plus que lui, +et que les présents qu'elle vous a faits à votre naissance, ne sont +pas si grands qu'on ne les puisse cacher dans le creux d'un violon. +Aussi vous n'êtes point en peine de faire des caravanes de Besançon à +Paris: vos affaires ne vous rappellent point à votre pays, et vous +gouvernez aisément par procureur le bien que vous y avez laissé. + +Pour confirmer ces vérités, je n'aurois qu'à nommer le maître que vous +voulûtes servir, lorsque après avoir importuné quatre jours les +comédiens pour votre _Chriséide_, ils vous jetèrent un écu d'or afin +de se défaire de vous; mais je m'en veux taire pour l'honneur des +vers. Passons à votre lettre. + +Vous êtes toujours sur les comparaisons, et après avoir proposé ce +ridicule parallèle de la _Silvie_ et du _Cid_ vous ajoutez que quelque +éclat qu'elle ait eu quatre ans durant, vous ne l'avez point appelée +votre chef-d'oeuvre ni votre ouvrage immortel: vous avez bien fait +pis. Son succès vous enfla tellement, que vous eûtes l'effronterie de +prendre la chaire et de mettre un art poétique au devant de votre +_Silvanire_[166]. Jeune homme, il faut apprendre avant que +d'enseigner, et à moins que d'être un Scaliger ou un Heinsius, cela +n'est pas supportable. Il est vrai que vous en faites maintenant +réparation au public en avouant que toute cette belle doctrine n'est +qu'ignorance, puisque vous reconnoissez des défauts aux poëmes que +vous avez produits après; vous promettez toutefois de les justifier: +accordez-vous avec vous-même, beau poëte, et soutenez-les sans tache, +ou n'en entreprenez pas la justification. Mais donnons un coup d'oeil +à ce bel art poétique. + +Dès le commencement vous vous échappez et faites une définition du +poëte à votre mode. «Le poëte, dites-vous, est proprement celui qui +doué d'une fureur divine, explique en beaux vers des pensées qui +semblent ne pouvoir être produites du seul esprit humain[167].» O +l'excellent philosophe, qui découvre bien la nature des choses! Je ne +m'étonne plus s'il ne fait point conscience de manquer de jugement en +toutes ses pièces: il croit la fureur de l'essence du poëte; voilà un +parfait raisonnement. Si je voulois bien l'empêcher, je lui +demanderois ce que c'est qu'une fureur divine; mais je me contenterai +de le prier, puisqu'il prétend avoir droit à l'héritage du Parnasse, +qu'il nous cite quelques-unes de ses pensées aussi hautes comme il +définit devoir être celles du véritable poëte. Quant à moi, j'en +remarque beaucoup dans ses livres qui ne peuvent être produites de +l'esprit humain, tant elles sont extravagantes, mais je n'y en ai +point encore découvert qui passent la portée d'un esprit médiocre, +foible et rampant comme le sien. + +Cependant il nous étale pour poèmes dramatiques parfaitement beaux: le +_Pastor fido_, la _Filis de Scire_, et cette malheureuse _Silvanire_ +que le coup d'essai de M. Corneille terrassa dès sa première +représentation[168]. Il excuse encore fort adroitement la longueur du +cinquième acte de cette admirable pièce, sur ce qu'elle étoit faite +pour l'hôtel de Montmorency plutôt que pour celui de Bourgogne, comme +si les mauvaises choses y étoient mieux reçues[169]. Sans doute il +s'est imaginé qu'elle seroit immortelle, parce qu'il n'y pouvoit +trouver de fin; et c'est sur cette croyance que pour conserver la +mémoire d'un homme illustre, il a fait planter sur le frontispice de +ce grand ouvrage un marmouset qui lui ressemble, et graver autour de +cette vénérable médaille: JEAN MAIRET DE BESANÇON. C'est ce qu'il a +fait de plus à propos en sa vie, que de nous avertir par là qu'il +n'est pas né François[170], afin qu'on lui pardonne les fautes qu'il +fait à tous moments contre la langue. + +Revenons à votre lettre, Monsieur Mairet. N'est-ce pas une belle chose +que l'histoire que vous nous contez d'un libraire de Rouen qui mourut, +à votre très-grand regret, pour avoir imprimé votre _Chriséide_[171]? +Nous espérions qu'ensuite vous nous en donneriez l'épitaphe, pour +témoignage de cette violente affliction: vous avez frustré le lecteur +de ce consentement; mais pour suppléer à votre défaut, en voici un +dont les vers ne valent guère mieux que les vôtres: + + Ci-dessous gît Jacques Besogne, + Qui s'étant mis trop en besogne + Pour le beau poëte Jean Mairet, + Mourut à son très-grand regret. + +Après cette belle histoire vous perdez tellement le respect et le sens +commun, que vous avez l'insolence de préférer votre _Silvie_ aux +oeuvres de MM. de Racan et Théophile, au dernier desquels vous êtes si +étroitement obligé, que sans lui vous suivriez encore la déplorable +condition des vôtres. Ce n'est pas faire en homme généreux que de +payer d'ingratitude tant de bienfaits reçus. On sait que le dialogue +qui a tant plu à la cour et qui avoit couru plus de deux ans avant +qu'on sût qu'il y eût une _Silvie_ au monde, étoit de la façon de +Théophile; ainsi vous vous pariez d'un habillement emprunté, et ce bel +enchantement que vous nommez le _Pastor fido_ des Allemands, doit à ce +grand homme si peu qu'il eut de grâce. + +C'est à ces mêmes Allemands que vous pensez parler, quand vous nous +assurez si magnifiquement que _le Cid_ a perdu à la lecture une bonne +partie de l'estime qu'il avoit acquise à la représentation. Quelle +impudence! Les extravagances de Virginie, les impudicités du duc +d'Ossonne et les coquetteries de Sophonisbe ont mérité l'impression, +si l'on vous en croit, et celle du _Cid_ devoit être différée pour +cent et un an! Ne donnez point à M. Corneille les mauvais conseils de +vos tailles-douces, qui n'ont servi dans votre _Silvanire_ qu'à +incommoder votre libraire[172], et ne faites plus sonner si haut ces +grands coups d'épée que M. de Scudéry a donnés au _Cid_ tout au +travers du corps. Après en avoir reçu deux mille de pareils, on se +porte encore fort bien, et ceux que ses raisons de paille ont +convertis (si toutefois elles ont converti quelques-uns) avoient +grande envie de l'être. + +Au reste, nous voyons maintenant ce qui vous pique: vous vous fâchez +de ce qu'on a découvert vos brigues et les artifices que vous mettez +en usage pour mendier un peu de réputation. Vous vous plaignez de ce +que dit M. Corneille: + + Que son ambition pour faire plus de bruit + Ne quête point les voix de réduit en réduit[173]. + +On sait le petit commerce que vous pratiquez, et que vous n'avez +point d'applaudissements que vous ne gagniez à force de sonnets et de +révérences. Si vous envoyiez vos pièces de Besançon, comme M. +Corneille envoie les siennes de Rouen, sans intéresser personne en +leur succès, vous tomberiez bien bas, et je m'assure que quelque +adresse que vous apportiez à faire valoir votre traduction du +_Soliman_ italien, qui a déjà couru les ruelles dix-huit mois et qu'on +réserve pour cet hiver, le bruit de cette importante pièce de batterie +ne fera point faire retraite au _Cid_[174]. + +Criez tant qu'il vous plaira, et donnez aux acteurs ce qui n'est dû +qu'au poëte; servez-vous du témoignage de M. de Balzac, il ne vous +sera point avantageux. Ne traite-t-il pas Massinisse et Brutus de même +que Jason, qu'il nomme le premier, pour montrer qu'il estime plus son +auteur que vous[175]? Et véritablement vous avez été toujours +tellement au-dessous de lui, dès qu'il a pris la plume, qu'il n'avoit +pas besoin de faire un _Cid_ pour passer devant vous: tant de beaux +poëmes dont il a enrichi le théâtre vous laissoient déjà loin +derrière. Parlez en homme désintéressé, et on vous écoutera. Si le +malheur a voulu que la _Mariane_ et _le Cid_ aient étouffé le débit de +toutes vos rimes, il faut prendre patience, et ne murmurer point +contre les nouvelles grâces qu'on a trouvées au _Cid_ depuis qu'il a +été imprimé. + +Vous vous plaignez de ce que M. Corneille ne s'est pas soumis au +jugement de l'Académie. Pour le mettre en tort, il faudroit que vous +et l'observateur y soumissiez vos ouvrages; ce n'est pas la raison +qu'il soit censuré tout seul, jamais il ne refusera de prendre ces +Messieurs pour juges entre _Médée_ et _Sophonisbe_, et même entre +_Clitandre_ et _Virginie_, mais non pas entre _le Cid_ et un libelle. + +Je finirois si vous ne m'aviez obligé à lire votre épître du _Duc +d'Ossonne_: vous nous y renvoyez pour y voir votre modestie qui est si +grande, que dès le titre vous traitez le procureur général de votre +parlement comme vous feriez un procureur fiscal de quelqu'une de vos +hautes justices[176]. Cette arrogante familiarité avec un des +principaux magistrats de votre pays débutoit assez bien, et vous eût +fait passer pour homme de marque, si dans votre épître la bassesse de +votre inclination n'eût découvert celle de votre naissance. Ce souhait +famélique d'être reçu au Louvre avec des hécatombes de Poissy[177], +tient fort de votre pauvreté originelle; et puisque vous êtes si +affamé, vous serez aisé à accorder sur ce point avec M. Corneille, qui +se contentera toujours de ces honorables fumées du cabinet dont vous +êtes si dégoûté, cependant qu'on vous envoyera dans les offices vous +soûler de cette viande délicate pour qui vous avez tant d'appétit. + +Le reste de cette épître n'est que vanité: vous vous perdez dans la +réflexion de vos grandes productions, et vous vantez d'avoir été +l'idée universelle des grands génies que vous nommez, comme s'il étoit +à croire qu'ils vous eussent considéré[178]. Mais n'avez-vous pas +bonne grâce un peu après de traiter d'inférieurs, et quasi de petits +garçons, les auteurs de _Cléopatre_[179] et de _Mithridate_[180], pour +qui vous faites une classe à part? Vous ne sauriez nier que cette +_Cléopatre_ a enseveli la vôtre, que le _Mithridate_ a paru sur le +théâtre autant qu'aucune de vos pièces, et que l'une et l'autre à la +lecture l'emportent bien haut sur tout ce que vous avez fait. Votre +style n'est qu'une jolie prose rimée, foible et basse presque partout, +et bien éloignée de la vigueur des vers de ces Messieurs, sur qui M. +Corneille seroit bien marri de prétendre aucune prééminence. + +Cet acte de la pastorale héroïque qui vous fut donné à faire il y a +quelque temps[181], est la preuve indubitable de la foiblesse de style +que je vous reproche: votre or (pour user de vos termes) y fut trouvé +de si bas aloi et votre poésie si chétive, que même on ne vous jugea +pas capable de la corriger. La commission en fut donnée à trois +Messieurs de l'Académie, qui n'y laissèrent que vingt-cinq de vos +vers. C'est un préjugé fort désavantageux pour vous, et qui vous doit +empêcher, si vous êtes sage, d'exposer vos fureurs divines au jugement +de cette illustre compagnie. + +Je ne parlerai point de l'irrévérence avec laquelle vous déclamez dans +cette épître contre les grands du siècle, qui ne reconnoissent pas +assez votre mérite, ni du repentir que vous témoignez de leur avoir +dédié vos chefs-d'oeuvre; le mal que je vous veux ne va pas jusqu'à +vous faire criminel. Je vous donnerai seulement un mot d'avis avant +que d'achever, qui est de ne mêler plus d'impiétés dans les +prostitutions de vos héroïnes; les signes de croix de votre Flavie et +les anges de lumière de votre Duc[182] sont des profanations qui font +horreur à tout le monde. + +Adieu, beau lyrique, et souvenez-vous que M. Corneille montrera +toujours par véritables effets sur le théâtre, qu'il en sait mieux les +règles et la bienséance que ceux qui lui en veulent faire leçon; que +malgré vos impostures _le Cid_ sera toujours _le Cid_, et que tant +qu'on fera des pièces de cette force, vous ne serez prophète que parmi +vos Allemands[183]. + + FLAVIE. + + O ma soeur! sous quelle étrange forme + Abusez-vous mes yeux et mes sens à la fois? + + LE DUC. + + Madame, réservez tous ces signes de croix + Pour l'apparition de ces mauvais fantômes, + Qui meuvent, ce dit-on, des corps d'air et d'atomes. + + FLAVIE. + + Dieu! c'est bien un démon véritable et trompeur, + Puisqu'il m'ôte la voix. + + LE DUC. + + Non, n'ayez point de peur. + Si j'étois un esprit de l'infernale suite, + Tant de signes de croix m'eussent donné la fuite, + Et puis étant vous-même un ange de clarté, + Votre divin aspect m'eût-il pas écarté? + + (Acte III, scène II.) + +NOTES: + + [162] Attribué à Corneille par les frères Parfait, qui + considèrent à tort cet _Avertissement_ comme une réponse à + l'_Apologie pour M. Mairet_ (_Histoire du Théâtre françois_, tome + V, p. 270). Voyez ci-dessus, p. 41. + + [163] «Personne ne cherche à tirer sa gloire de la critique + d'autrui, si ce n'est celui qui désespère de sa gloire propre.» + + [164] «J'ai commencé de si bonne heure à faire parler de moi, + qu'à ma vingt-sixième année je me trouve aujourd'hui le plus + ancien de tous nos poëtes dramatiques.» Voyez encore ci-dessus, + p. 60, note 147. + + [165] Voyez la _Notice biographique_, et ci-dessus, p. 10, note + 16. + + [166] La _Silvanire_ est précédée d'une _Preface en forme de + discours poetique_, à Monsieur le comte de Carmail. + + [167] La première division de cette préface, intitulée: _Du poete + et de ses parties_, commence ainsi: «Poëte proprement est + celui-là qui doué d'une excellence d'esprit et poussé d'une + fureur divine, explique en beaux vers des pensées qui semblent ne + pouvoir pas être produites du seul esprit humain.» + + [168] «Disons donc que les anciens nous ont laissé des poëmes + beaucoup moins remplis à la vérité que ne sont les nôtres, tant + pour la raison que je viens d'apporter, que pour quelque autre à + nous inconnue, et qu'on n'infère pas de là que la rigueur de + notre règle en ait été la principale cause, comme veulent + quelques-uns de ces Messieurs, qui n'ont point envie de la + recevoir. D'autant que nous ne pouvons croire cela sans faire + tort à ces grands esprits de l'antiquité, qui sembleroient avoir + eu moins d'invention en la composition de leurs sujets, que nos + modernes dramatiques, qui, nonobstant la difficulté de cette loi, + n'ont pas laissé d'en imaginer de parfaitement beaux et + parfaitement agréables, tels que sont par exemple le _Pastor + fido_, la _Filis de Scire_ et, sans aller plus loin, la + _Silvanire ou la Morte vive_.» + + [169] «Pour son étendue, il est vrai qu'elle passe un peu au delà + de l'ordinaire, et que l'ayant plutôt faite pour l'hôtel de + Montmorency que pour l'hôtel de Bourgogne, je ne me suis pas + beaucoup soucié de la longueur, qui paroît principalement au + dernier acte, à cause de la foule des effets qu'il y faut + nécessairement démêler: si c'est un défaut, c'est pour les + impatients et non pour les habiles.» La _Silvanire_ est dédiée à + Madame la duchesse de Montmorency. + + [170] Voyez p. 76, note 183. + + [171] «Pour la _Chriséide_, il me suffira de lui dire qu'elle n'a + jamais vu le jour de mon consentement; qu'étant pleine des + propres fautes de mon enfance et de celles que le peu de soin de + l'imprimeur y laissa glisser, je fis ce que je pus pour en + empêcher la distribution, jusque-là même qu'un de vos + compatriots, nommé Jacques Besongne, qui l'avoit mise sous la + presse, fut obligé par les poursuites de François Targa, votre + libraire, à qui j'en avois laissé procuration, de faire un voyage + en cette ville, où le pauvre homme mourut subitement, à mon + très-grand regret; ce sont des circonstances assez remarquables + pour vérifier ce que je dis.» (_Épître familière du Sr Mairet_, + p. 9.) + + [172] _La Silvanire_ est ornée d'un frontispice gravé, avec + portrait de _J. Mairet de Besançon_, et de cinq planches de + Michel Lasne. + + [173] _Excuse à Ariste_, vers 39 et 40. Le texte exact est: + + Et mon ambition, pour faire plus de bruit, + Ne les va point quêter (_les voix_) de réduit en réduit. + + [174] En 1639 a paru: _Le grand et dernier Solyman ou la Mort de + Mustapha_, tragédie par M. Mairet. Représenté par la troupe + Royalle, _Paris, A. Courbé_, in-4º. On lit dans l'_Avertissement + au lecteur_: «Je t'avertis que le _Solyman_ qu'on mit en lumière + il y a deux ans n'est pas de moi.» En effet, le _Soliman_ publié + en 1637 est de d'Alibray. Les deux ouvrages sont imités de la + pièce italienne du comte Bonarelli de la Rovère. + + [175] Voyez la Notice sur _Médée_, tome II, p. 330 et 331, et + ci-dessus, p. 8 et 9, et note 11 de cette dernière page. + + [176] Cette dédicace est intitulée: «_A tres-docte et + tres-ingénieux Anthoine Brun, procureur general au Parlement de + Dole, epitre dedicatoire, comique et familiere_,» et elle + commence par ces mots: «Monsieur mon tres-cher ami.» + + [177] «Il est vrai qu'on nous fait au Louvre des sacrifices de + louanges et de fumées, comme si nous étions les dieux de + l'antiquité les plus délicats, où nous aurions besoin qu'on nous + traitât plus grossièrement, et qu'on nous offrît plutôt de bonnes + hécatombes de Poissy, avec une large effusion de vin d'Arbois, de + Beaune et de Coindrieux.» + + [178] «Il est très-vrai que si mes premiers ouvrages ne furent + guère bons, au moins ne peut-on nier qu'ils n'ayent été + l'heureuse semence de beaucoup d'autres meilleurs, produits par + les fécondes plumes de MM. de Rotrou, de Scudéry, Corneille et du + Ryer, que je nomme ici suivant l'ordre du temps qu'ils ont + commencé d'écrire après moi, et de quelques autres, dont la + réputation ira quelque jour jusques à vous; particulièrement de + deux jeunes auteurs des tragédies de _Cléopatre_ et de + _Mithridate_, de qui l'apprentissage est un demi-chef-d'oeuvre + qui donne de merveilleuses espérances des belles choses qu'ils + pourront faire à l'avenir.» + + [179] _Cléopatre_, tragédie de Benserade, représentée en 1635. + + [180] _La Mort de Mithridate_, tragédie de la Calprenède, + représentée en 1635. + + [181] Nous ne savons de quel ouvrage il s'agit ici. Serait-ce de + _la Grande Pastorale_ qui, suivant Pellisson, renfermait cinq + cents vers de la façon du Cardinal, et à l'impression de laquelle + il renonça après avoir pris connaissance des observations de + Chapelain, que lui communiqua Boisrobert (voyez _la Relation + contenant l'histoire de l'Académie françoise_, p. 179 et + suivantes)? C'est probable; remarquons toutefois que Pellisson ne + dit mot de la collaboration de Mairet. + + [182] Voici le passage des _Galanteries du duc d'Ossonne_ auquel + il est fait allusion ici. + + [183] On sait que Besançon, patrie de Mairet, et la Franche-Comté + tout entière n'étaient pas encore françaises: elles avaient + appartenu à l'empire d'Allemagne et faisaient alors partie des + possessions de la ligne espagnole de la maison d'Autriche. + + + + +A MADAME DE COMBALET[184] + + + MADAME, + + Ce portrait vivant que je vous offre représente un héros assez + reconnoissable aux lauriers dont il est couvert. Sa vie a été une + suite continuelle de victoires; son corps, porté dans son armée, a + gagné des batailles après sa mort; et son nom, au bout de six + cents ans, vient encore de triompher en France[185]. Il y a trouvé + une réception trop favorable pour se repentir d'être sorti de son + pays, et d'avoir appris à parler une autre langue que la sienne. + Ce succès a passé mes plus ambitieuses espérances, et m'a surpris + d'abord; mais il a cessé de m'étonner depuis que j'ai vu la + satisfaction que vous avez témoignée quand il a paru devant vous. + Alors j'ai osé me promettre de lui tout ce qui en est arrivé[186], + et j'ai cru qu'après les éloges dont vous l'avez honoré, cet + applaudissement universel ne lui pouvoit manquer. Et + véritablement, Madame, on ne peut douter avec raison de ce que + vaut une chose qui a le bonheur de vous plaire: le jugement que + vous en faites est la marque assurée de son prix; et comme vous + donnez toujours libéralement aux véritables beautés l'estime + qu'elles méritent, les fausses n'ont jamais le pouvoir de vous + éblouir. Mais votre générosité ne s'arrête pas à des louanges + stériles pour les ouvrages qui vous agréent; elle prend plaisir à + s'étendre utilement sur ceux qui les produisent, et ne dédaigne + point d'employer en leur faveur ce grand crédit que votre qualité + et vos vertus vous ont acquis. J'en ai ressenti des effets qui me + sont trop avantageux pour m'en taire, et je ne vous dois pas moins + de remercîments pour moi que pour _le Cid_. C'est une + reconnoissance qui m'est glorieuse, puisqu'il m'est impossible de + publier que je vous ai de grandes obligations, sans publier en + même temps que vous m'avez assez estimé pour vouloir que je vous + en eusse. Aussi, Madame, si je souhaite quelque durée pour cet + heureux effort de ma plume, ce n'est point pour apprendre mon nom + à la postérité, mais seulement pour laisser des marques éternelles + de ce que je vous dois, et faire lire à ceux qui naîtront dans les + autres siècles la protestation que je fais d'être toute ma vie, + + MADAME, + + Votre très-humble, très-obéissant et très-obligé + serviteur, + + CORNEILLE. + +NOTES: + + [184] L'épître dédicatoire est adressée: A MADAME LA DUCHESSE + D'AIGUILLON, dans les éditions de 1648-56.--Marie-Madeleine de + Vignerot, nièce de Richelieu, avait épousé Antoine de Beauvoir, + marquis du Roure, seigneur de Combalet, qui fut tué en 1621 + devant Montauban. Le Cardinal la plaça près de la Reine, en + qualité de dame d'honneur, et fit revivre pour elle en 1638 le + duché d'Aiguillon. Toutefois ces mots: _A Madame de Combalet_, + subsistèrent en tête de la présente dédicace, dans les éditions + du _Cid_, jusqu'en 1644 inclusivement. On y substitua plus tard, + comme nous venons de le dire: _A Madame la duchesse d'Aiguillon_, + dans les recueils des _OEuvres_, jusqu'en 1660, époque à laquelle + Corneille supprima les dédicaces et les avertissements. La + duchesse mourut en 1675. Voyez ci-dessus, p. 18 et 19. + + [185] VAR. (édit. de 1654 et 56): vient encore triompher. + + [186] Ce membre de phrase manque dans l'édition de 1637 in-12, + qui porte simplement: «alors j'ai cru qu'après les éloges, etc.» + + + + +AVERTISSEMENT + +MARIANA. + +Lib. IXo, de la _Historia d'España_, cap. vo[187]. + + +«Avia pocos dias antes hecho campo con don Gomez conde de Gormaz. +Venciòle y diòle la muerte. Lo que resultò deste caso, fué que casò +con doña Ximena, hija y heredera del mismo conde. Ella misma requiriò +al Rey que se le diesse por marido, ca estaba muy prendada de sus +partes, o le castigasse conforme a las leyes, por la muerte que diò a +su padre. Hizòse el casamiento, que a todos estaba a cuento, con el +qual por el gran dote de su esposa, que se allegò al estado que el +tenia de su padre, se aumentò en poder y riquezas[188].» + +Voilà ce qu'a prêté l'histoire à D. Guillen de Castro, qui a mis ce +fameux événement sur le théâtre avant moi. Ceux qui entendent +l'espagnol y remarqueront deux circonstances: l'une, que Chimène ne +pouvant s'empêcher de reconnoître et d'aimer les belles qualités +qu'elle voyoit en don Rodrigue, quoiqu'il eût tué son père (_estaba +prendada de sus partes_), alla proposer elle-même au Roi cette +généreuse alternative, ou qu'il le lui donnât pour mari, ou qu'il le +fît punir suivant les lois; l'autre, que ce mariage se fit au gré de +tout le monde (_a todos estaba a cuento_). Deux chroniques du Cid[189] +ajoutent qu'il fut célébré par l'archevêque de Séville, en présence du +Roi et de toute sa cour; mais je me suis contenté du texte de +l'historien, parce que toutes les deux ont quelque chose qui sent le +roman, et peuvent ne persuader pas davantage que celles que nos +François ont faites de Charlemagne et de Roland. Ce que j'ai rapporté +de Mariana suffit pour faire voir l'état qu'on fit de Chimène et de +son mariage dans son siècle même, où elle vécut en un tel éclat, que +les rois d'Aragon et de Navarre tinrent à honneur d'être ses gendres, +en épousant ses deux filles[190]. Quelques-uns ne l'ont pas si bien +traitée dans le nôtre; et sans parler de ce qu'on a dit de la Chimène +du théâtre, celui qui a composé l'histoire d'Espagne en françois l'a +notée dans son livre de s'être tôt et aisément consolée de la mort +de son père[191], et a voulu taxer de légèreté une action qui fut +imputée à grandeur de courage par ceux qui en furent les témoins. +Deux romances espagnols, que je vous donnerai ensuite de cet +_Avertissement_, parlent encore plus en sa faveur. Ces sortes de +petits poëmes sont comme des originaux décousus de leurs anciennes +histoires, et je serois ingrat envers la mémoire de cette héroïne, si, +après l'avoir fait connoître en France, et m'y être fait connoître par +elle, je ne tâchois de la tirer de la honte qu'on lui a voulu faire, +parce qu'elle a passé par mes mains. Je vous donne donc ces pièces +justificatives de la réputation où elle a vécu, sans dessein de +justifier la façon dont je l'ai fait parler françois. Le temps l'a +fait pour moi, et les traductions qu'on en a faites en toutes les +langues qui servent aujourd'hui à la scène, et chez tous les peuples +où l'on voit des théâtres, je veux dire en italien, flamand et +anglois[192], sont d'assez glorieuses apologies contre tout ce qu'on +en a dit. Je n'y ajouterai pour toute chose qu'environ une douzaine de +vers espagnols qui semblent faits exprès pour la défendre. Ils sont du +même auteur qui l'a traitée avant moi, D. Guillen de Castro, qui, dans +une autre comédie qu'il intitule _Engañarse engañando_[193], fait dire +à une princesse de Béarn: + + _A mirar + bien el mundo, que el tener + apetitos que vencer, + y ocasiones que dexar, + Examinan el valor + en la muger, yo dixera + lo que siento[194], porque fuera + luzimiento de mi honor. + Pero malicias fundadas_ + _en honras mal entendidas, + de tentaciones vencidas + hacen culpas declaradas: + Y asi, la que el desear + con el resistir apunta, + vence dos veces, si junta + con el resistir el callar_[195]. + +C'est, si je ne me trompe, comme agit Chimène dans mon ouvrage, en +présence du Roi et de l'Infante. Je dis en présence du Roi et de +l'Infante, parce que quand elle est seule, ou avec sa confidente, ou +avec son amant, c'est une autre chose. Ses moeurs sont inégalement +égales[196], pour parler en termes de notre Aristote, et changent +suivant les circonstances des lieux, des personnes, des temps et des +occasions, en conservant toujours le même principe. + +Au reste, je me sens obligé de désabuser le public de deux erreurs qui +s'y sont glissées touchant cette tragédie, et qui semblent avoir été +autorisées par mon silence. La première est que j'aye convenu de juges +touchant son mérite[197], et m'en sois rapporté au sentiment de ceux +qu'on a priés d'en juger. Je m'en tairois encore, si ce faux bruit +n'avoit été jusque chez M. de Balzac dans sa province, ou, pour me +servir de ses paroles mêmes, dans son désert[198], et si je n'en +avois vu depuis peu les marques dans cette admirable lettre qu'il a +écrite sur ce sujet, et qui ne fait pas la moindre richesse des deux +derniers trésors qu'il nous a donnés[199]. Or comme tout ce qui part +de sa plume regarde toute la postérité, maintenant que mon nom est +assuré de passer jusqu'à elle dans cette lettre incomparable, il me +seroit honteux qu'il y passât avec cette tache, et qu'on pût à jamais +me reprocher d'avoir compromis de ma réputation. C'est une chose qui +jusqu'à présent est sans exemple; et de tous ceux qui ont été attaqués +comme moi, aucun que je sache n'a eu assez de foiblesse pour convenir +d'arbitres avec ses censeurs; et s'ils ont laissé tout le monde dans +la liberté publique d'en juger, ainsi que j'ai fait, ç'a été sans +s'obliger, non plus que moi, à en croire personne; outre que dans la +conjoncture où étoient lors les affaires du _Cid_, il ne falloit pas +être grand devin pour prévoir ce que nous en avons vu arriver. A moins +que d'être tout à fait stupide, on ne pouvoit pas ignorer que comme +les questions de cette nature ne concernent ni la religion ni l'État, +on en peut décider par les règles de la prudence humaine, aussi bien +que par celles du théâtre, et tourner sans scrupule le sens du bon +Aristote du côté de la politique[200]. Ce n'est pas que je sache si +ceux qui ont jugé du _Cid_ en ont jugé suivant leur sentiment ou non, +ni même que je veuille dire qu'ils en ayent bien ou mal jugé, mais +seulement que ce n'a jamais été de mon consentement qu'ils en ont +jugé, et que peut-être je l'aurois justifié sans beaucoup de peine, si +la même raison qui les a fait parler ne m'avoit obligé à me taire. +Aristote ne s'est pas expliqué si clairement dans sa _Poétique_, que +nous n'en puissions faire ainsi que les philosophes, qui le tirent +chacun à leur parti dans leurs opinions contraires; et comme c'est un +pays inconnu pour beaucoup de monde, les plus zélés partisans du _Cid_ +en ont cru ses censeurs sur leur parole, et se sont imaginé avoir +pleinement satisfait à toutes leurs objections, quand ils ont soutenu +qu'il importoit peu qu'il fût selon les règles d'Aristote, et +qu'Aristote en avoit fait pour son siècle et pour des Grecs, et non +pas pour le nôtre et pour des François. + +Cette seconde erreur, que mon silence a affermie, n'est pas moins +injurieuse à Aristote qu'à moi. Ce grand homme a traité la poétique +avec tant d'adresse et de jugement, que les préceptes qu'il nous en a +laissés[201] sont de tous les temps et de tous les peuples; et bien +loin de s'amuser au détail des bienséances[202] et des agréments, qui +peuvent être divers selon que ces deux circonstances sont diverses, il +a été droit aux mouvements de l'âme, dont la nature ne change point. +Il a montré quelles passions la tragédie doit exciter dans celles de +ses auditeurs; il a cherché quelles conditions sont nécessaires, et +aux personnes qu'on introduit, et aux événements qu'on représente, +pour les y faire naître; il en a laissé des moyens qui auroient +produit leur effet partout dès la création du monde, et qui seront +capables de le produire encore partout, tant qu'il y aura des théâtres +et des acteurs; et pour le reste, que les lieux et les temps peuvent +changer, il l'a négligé, et n'a pas même prescrit le nombre des actes, +qui n'a été réglé que par Horace beaucoup après lui[203]. + +Et certes, je serois le premier qui condamnerois _le Cid_, s'il +péchoit contre ces grandes et souveraines maximes que nous tenons +de ce philosophe; mais bien loin d'en demeurer d'accord, j'ose +dire que cet heureux poëme n'a si extraordinairement réussi que +parce qu'on y voit les deux maîtresses conditions (permettez-moi +cet[204] épithète) que demande ce grand maître aux excellentes +tragédies, et qui se trouvent si rarement assemblées dans un même +ouvrage, qu'un des plus doctes commentateurs de ce divin traité +qu'il en a fait, soutient que toute l'antiquité ne les a vues se +rencontrer que dans le seul _OEdipe_[205]. La première est que +celui qui souffre et est persécuté ne soit ni tout méchant ni tout +vertueux, mais un homme plus vertueux que méchant, qui par quelque +trait de foiblesse humaine qui ne soit pas un crime, tombe dans un +malheur qu'il ne mérite pas; l'autre, que la persécution et le +péril ne viennent point d'un ennemi, ni d'un indifférent, mais +d'une personne qui doive aimer celui qui souffre et en être +aimée[206]. Et voilà, pour en parler sainement, la véritable et +seule cause de tout le succès du _Cid_, en qui l'on ne peut +méconnoître ces deux conditions, sans s'aveugler soi-même pour lui +faire injustice. J'achève donc en m'acquittant de ma parole; et +après vous avoir dit en passant ces deux mots pour le Cid du +théâtre, je vous donne, en faveur de la Chimène de l'histoire, les +deux romances que je vous ai promis[207]. J'oubliois[208] à vous +dire que quantité de mes amis ayant jugé à propos que je rendisse +compte au public de ce que j'avois emprunté de l'auteur espagnol +dans cet ouvrage, et m'ayant témoigné le souhaiter, j'ai bien +voulu leur donner cette satisfaction. Vous trouverez donc tout ce +que j'en ai traduit imprimé d'une autre lettre[209], avec un +chiffre au commencement, qui servira de marque de renvoi pour +trouver les vers espagnols au bas de la même page. Je garderai ce +même ordre dans _la Mort de Pompée_, pour les vers de Lucain, ce +qui n'empêchera pas que je ne continue aussi ce même changement +de lettre toutes les fois que nos acteurs rapportent quelque +chose qui s'est dit ailleurs que sur le théâtre[210], où vous +n'imputerez rien qu'à moi si vous n'y voyez ce chiffre pour +marque, et le texte d'un autre auteur au-dessous. + +NOTES: + + [187] Cet extrait et les remarques qui le suivent ne se trouvent + que dans les éditions de 1648-56.--Au lieu de «lib. IXo, cap. + vo,» on lit dans les éditions données du vivant de Corneille: + «lib. IVo, cap. 5º.» Dans les impressions les plus récentes, à la + faute IVo, pour IXo, il s'en est joint une seconde: 50 pour 5º. + + [188] «Il avait eu peu de jours auparavant[188-a] un duel avec + don Gomèz, comte de Gormaz. Il le vainquit et lui donna la mort. + Le résultat de cet événement fut qu'il se maria avec doña + Chimène, fille et héritière de ce seigneur. Elle-même demanda au + Roi qu'il le lui donnât pour mari (car elle était fort éprise de + ses qualités), ou qu'il le châtiât conformément aux lois, pour + avoir donné la mort à son père. Le mariage, qui agréait à tous, + s'accomplit; ainsi grâce à la dot considérable de son épouse, qui + s'ajouta aux biens qu'il tenait de son père, il grandit en + pouvoir et _en_ richesses.» + + L'_Historia general d'España_[188-b], d'où Corneille a tiré le + fragment qui précède son Avertissement, n'est qu'une traduction + libre, faite par le P. Mariana lui-même, de son histoire latine, + intitulée _Historiæ de rebus Hispaniæ libri_ XXX, dont les + diverses parties ont paru en 1592, 1595 et 1616. Voici le passage + qui correspond, dans l'ouvrage original, au fragment espagnol cité + par Corneille: + + _Gormatii comitem Gometium non multo antea, in privata + contentione, adacto in viscera gladio peremerat (Rodericus + Diacius). Occisi patris, pro quo supplicium debebatur, merces + Semenæ filiæ conjugium fuit; quum illa juvenis virtutem admirata, + sibi virum dari, aut lege in eum agi regem postulasset. Rodericus, + ad paternam ditionem, dotali principatu occisi soceri auctus, + viribus et potentia validus_, etc. + + (Mariana, _Historiæ de rebus Hispaniæ_ lib. IX, cap. V.) + + [188-a] Afin de pouvoir, sans paraître se donner trop de + licence, ramener toute l'histoire à un seul jour, Corneille se + sert un peu artificieusement du texte de Mariana, dont les mots: + _pocos dias antes_ (dans la rédaction latine: _non multo antea_) + viennent immédiatement après une phrase où il est parlé de l'âge + de trente ans qu'avait alors Rodrigue; cette phrase fait partie + du récit d'une querelle que faisait au roi Fernand l'empereur + Henri II. Dans les romances, il y a un assez long intervalle + entre le duel et le mariage. Il paraît même que Chimène était + encore une enfant lors du duel et ne fit sa démarche auprès du + Roi qu'après un certain nombre d'années. + + [188-b] Publiée pour la première fois en 1601, à Tolède, + chez Pedro Rodriguez, 2 vol. in-folio. + + [189] Corneille a-t-il ici en vue les deux chroniques dont parle + M. Damas-Hinard (_Romancero_, tome II, p. 52), ou bien les deux + ouvrages connus sous les noms de _Chronique rimée_ et de _Poëme_ + ou _Chanson du Cid_, dont il est question au chapitre 1, p. 3, + des _Documents relatifs à l'histoire du Cid_, publiés par M. + Hippolyte Lucas? + + [190] Doña Elvire, fille aînée du Cid, épousa le roi don Ramire + de Navarre, et doña Sol, la cadette, l'infant don Sanche + d'Aragon. + + [191] «Ce Cid Ruis eut querelle avec D. Gomès, seigneur du lieu + de Gormès, qui avoit été conquêté par le roi D. Fernand sur les + Maures, peu d'années auparavant: tellement que entrant en combat + eux deux, D. Gomès fut tué. De lui resta une fille nommée D. + Ximena Gomès, laquelle faisoit grandes et continuelles plaintes + de la mort de son père; mais il ne passa longtemps qu'elle-même + pria le Roi de faire le mariage d'elle et du Cid, ce qu'il fit, + et ainsi demeura cette dame toute consolée.» (_Histoire générale + d'Espagne_.... par Loys de Mayerne Turquet. Édition de Lyon, + 1587, in-fol., p. 334; édition de Paris, 1635, 2 vol. in-fol., + tome I, p. 297.) On lit en marge en manchette: «Fille tôt + consolée de la mort de son père.» Évidemment c'est surtout à + cette indication, que se rapporte la remarque de Corneille. + + [192] Sur ces traductions, voyez, au tome I, le passage de la + _Notice biographique_ de Corneille où il est question de ses + livres. Nous savons par Fontenelle qu'il eut plus tard aussi dans + sa bibliothèque la version espagnole. Il n'en parle pas ici. Son + silence s'accorde avec ce qui est dit dans la _Notice du Cid_ (p. + 4 et suivantes) au sujet de la traduction ou plutôt de + l'imitation de Diamante. + + [193] _Comedia del_ Engañarse engañando, _jornada segunda_; la + pièce n'est pas divisée en scènes. Elle a été imprimée en 1625, + dans la _Segunda parte de las Comedias de don Guillem de Castro. + Valencia, por Miguel Sorolla._--Le titre espagnol, qui signifie + _se tromper en trompant_, rappelle par la pensée et par la forme + ce vieux proverbe, regretté de la Fontaine (livre IV, fable XI): + + Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autrui, + Qui souvent s'engeigne soi-même. + + [194] L'édition espagnole de 1625, indiquée à la note précédente, + donne _tengo_, au lieu de _siento_, et au dernier vers _vencer_, + au lieu de _resistir_. + + [195] «Si le monde a raison de dire que ce qui éprouve le mérite + d'une femme, c'est d'avoir des désirs à vaincre, des occasions à + rejeter, je n'aurais ici qu'à exprimer ce que je sens: mon + honneur n'en deviendrait que plus éclatant. Mais une malignité + qui se prévaut de notions d'honneur mal entendues convertit + volontiers en un aveu de faute ce qui n'est que la tentation + vaincue. Dès lors la femme qui désire et qui résiste également, + vaincra deux fois, si en résistant elle sait encore se taire.» + + [196] Voyez tome I, p. 38. + + [197] Voyez ci-dessus, p. 47, 48 et 66. + + [198] «Le désert ne m'a pas rendu si sauvage que je ne sois + touché des raretés qu'on nous apporte du monde,» dit Balzac dans + sa lettre à Scudéry. + + [199] Allusion aux _Lettres choisies du Sieur de Balzac_. Paris, + Augustin Courbé, 1647, in-8º, 2 parties. La lettre à Scudéry + figure à la p. 394 de la 1re partie.--Il faut se souvenir que cet + _Avertissement_ a paru pour la première fois dans l'édition de + 1648: voyez ci-dessus, p. 79, note 187. + + [200] «Tourner sans scrupule le sens du bon Aristote du côté de + la politique» paraît signifier, d'après l'ensemble du passage, + «tourner le sens d'Aristote du côté de la politique de celui qui + l'interprète, de ses opinions, de ses intérêts, de ses passions.» + + [201] VAR. (édit. de 1654 et de 1656): les préceptes qu'il nous + en a donnés. + + [202] VAR. (édit. de 1654 et de 1656): et bien loin de s'amuser + au travail des bienséances. + + [203] Voyez l'_Art poétique_ d'Horace, vers 189 et 190. + + [204] _Cet_ est au masculin dans les impressions de 1648-1656, + c'est-à-dire dans toutes les éditions publiées par Corneille qui + donnent cet _Avertissement_. Voyez ci-dessus, p. 22, ligne 5. + + [205] Corneille veut parler de Robortel qu'il nomme dans un + passage du _Discours de la tragédie_ où il a déjà exposé les + idées sur lesquelles il revient ici. Voyez tome I, p. 59 et p. + 33. + + [206] VAR. (édit. de 1654 et de 1656): celui qui souffre en être + aimé. + + [207] Ces romances font partie tous deux du _Romancero general_. + On les trouve dans le _Romancero espagnol_.... traduction + complète par M. Damas-Hinard, 2 vol. in-18, tome II, p. 24 et 27. + + [208] Ce dernier alinéa a été supprimé dans les éditions de 1654 + et de 1656, auxquelles il ne pouvait s'appliquer: elles ne + contiennent pas les extraits de Guillem de Castro dont parle ici + Corneille, et que l'on trouvera dans notre édition à + l'_Appendice_ qui suit la pièce. + + [209] C'est-à-dire en lettres italiques. + + [210] Corneille, dans ses diverses éditions, et après lui son + frère, dans celle de 1692, impriment en italiques les discours + directs, les paroles d'autrui rapportées par les acteurs, paroles + qu'on met plus ordinairement aujourd'hui entre guillemets. Ainsi + dans _le Cid_ (acte V, scène I): + + On dira seulement: _Il adoroit Chimène, + Il n'a pas voulu vivre_, etc.; + + et dans la scène VI du même acte: + + _Ne crains rien_, m'a-t-il dit, quand il m'a désarmé; + _Je laisserois plutôt_, etc. + + + + + ROMANCE PRIMERO. + + _Delante el rey de Leon + doña Ximena una tarde + se pone à pedir justicia + por la muerte de su padre. + Para contra el Cid la pide, + don Rodrigo de Bivare, + que huerfana la dexó, + niña, y de muy poca edade. + Si tengo razon, ó non, + bien, Rey, lo alcanzas y sabes, + que los negocios de honra + no pueden disimularse. + Cada dia que amanece, + veo al lobo de mi sangre, + caballero en un caballo, + por darme mayor pesare. + Mandale, buen rey, pues puedes, + que no me ronde mi calle: + que no se venga en mugeres + el hombre que mucho vale. + Si mi padre afrentó al suyo, + bien ha vengado á su padre, + que si honras pagaron muertes, + para su disculpa basten. + Encomendada me tienes, + no consientas que me agravien, + que el que á mi se fiziere, + á tu corona se faze. + --Calledes, doña Ximena, + que me dades pena grande, + que yo daré buen remedio + para todos vuestros males. + Al Cid no le he de ofender, + que es hombre que mucho vale, + y me defiende mis reynos, + y quiero que me los guarde. + Pero yo faré un partido + con el, que no os esté male, + de tomalle la palabra + para que con vos se case. + Contenta quedó Ximena + con la merced que le faze, + que quien huerfana la fizo + aquesse mismo la ampare_[211]. + +NOTES: + + [211] «Par-devant le roi de Léon, un soir se présente doña + Chimène, demandant justice pour la mort de son père. + + «Elle demande justice contre le Cid, don Rodrigue de Bivar, qui + l'a rendue orpheline dès son enfance, quand elle comptait encore + bien peu d'années. + + «Si j'ai raison d'agir ainsi, ô Roi, tu le comprends, tu le sais + bien: les devoirs de l'honneur ne se laissent point méconnaître. + + «Chaque jour que le matin ramène, je vois celui qui s'est repu + comme un loup de mon sang, passer pour renouveler mes chagrins, + chevauchant sur un destrier. + + «Ordonne-lui, bon roi, car tu le peux, de ne plus aller et venir + par la rue que j'habite: un homme de valeur n'exerce pas sa + vengeance contre une femme. + + «Si mon père fit affront au sien, il l'a bien vengé, et si la mort + a payé le prix de l'honneur, que cela suffise à le tenir quitte. + + «J'appartiens à ta tutelle, ne permets pas que l'on m'offense: + l'offense qu'on peut me faire s'adresse à ta couronne. + + «--Taisez-vous, doña Chimène: vous m'affligez vivement. Mais je + saurai bien remédier à toutes vos peines. + + «Je ne saurais faire du mal au Cid; car c'est un homme de grande + valeur, il est le défenseur de mes royaumes, et je veux qu'il me + les conserve. + + «Mais je ferai avec lui un accommodement dont vous ne vous + trouverez point mal: c'est de prendre sa parole pour qu'il se + marie avec vous.» + + «Chimène demeure satisfaite, agréant cette merci du Roi, qui lui + destine pour protecteur celui qui l'a faite orpheline.» + + + + +ROMANCE SEGUNDO. + + _A Ximena y á Rodrigo + prendió el Rey palabra y mano, + de juntarlos para en uno + en presencia de Layn Calvo. + Las enemistades viejas + con amor se conformaron, + que donde preside el amor + se olvidan muchos agravios.... + Llegaron juntos los novios, + y al dar la mano, y abraço, + el Cid mirando á la novia, + le dixo todo turbado: + Maté á tu padre, Ximena, + pero no á desaguisado, + matéle de hombre á hombre, + para vengar cierto agravio. + Maté hombre, y hombre doy: + aqui estoy á tu mandado, + y en lugar del muerto padre + cobraste un marido honrado. + A todos pareció bien; + su discrecion alabaron, + y asi se hizieron las bodas + de Rodrigo el Castellano_[212]. + +NOTES: + + [212] De Rodrigue et de Chimène le Roi prit la parole et la main, + afin de les unir ensemble en présence de Layn Calvo. + + «Les inimitiés anciennes furent réconciliées par l'amour; car où + préside l'amour, bien des torts s'oublient.... + + «Les fiancés arrivèrent ensemble et, au moment de donner la main + et le baiser, le Cid, regardant la mariée, lui dit tout troublé: + + «J'ai tué ton père, Chimène, mais non en trahison: je l'ai tué + d'homme à homme, pour venger une réelle injure. + + «J'ai tué un homme, et je te donne un homme: me voici pour faire + droit à ton grief, et au lieu du père mort tu reçois un époux + honoré.» + + «Cela parut bien à tous; ils louèrent son prudent propos, et ainsi + se firent les noces de Rodrigue le Castillan.» + + + + +EXAMEN. + +Ce poëme a tant d'avantages du côté du sujet et des pensées brillantes +dont il est semé, que la plupart de ses auditeurs n'ont pas voulu voir +les défauts de sa conduite, et ont laissé enlever leurs suffrages au +plaisir que leur a donné sa représentation. Bien que ce soit celui de +tous mes ouvrages réguliers où je me suis permis le plus de licence, +il passe encore pour le plus beau auprès de ceux qui ne s'attachent +pas à la dernière sévérité des règles; et depuis cinquante ans[213] +qu'il tient sa place sur nos théâtres, l'histoire ni l'effort de +l'imagination n'y ont rien fait voir qui en aye effacé l'éclat. Aussi +a-t-il les deux grandes conditions que demande Aristote aux tragédies +parfaites, et dont l'assemblage se rencontre si rarement chez les +anciens ni chez les modernes[214]; il les assemble même plus fortement +et plus noblement que les espèces que pose ce philosophe. Une +maîtresse que son devoir force à poursuivre la mort de son amant, +qu'elle tremble d'obtenir, a les passions plus vives et plus allumées +que tout ce qui peut se passer entre un mari et sa femme, une mère et +son fils, un frère et sa soeur[215]; et la haute vertu dans un naturel +sensible à ces passions, qu'elle dompte sans les affoiblir, et à qui +elle laisse toute leur force pour en triompher plus glorieusement, a +quelque chose de plus touchant, de plus élevé et de plus aimable que +cette médiocre bonté, capable d'une foiblesse, et même d'un crime, où +nos anciens étoient contraints d'arrêter le caractère le plus parfait +des rois et des princes dont ils faisoient leurs héros, afin que ces +taches et ces forfaits, défigurant ce qu'ils leur laissoient de vertu, +s'accommodassent au goût et aux souhaits de leurs spectateurs, et +fortifiassent[216] l'horreur qu'ils avoient conçue de leur domination +et de la monarchie. + +Rodrigue suit ici son devoir sans rien relâcher de sa passion; Chimène +fait la même chose à son tour, sans laisser ébranler son dessein par +la douleur où elle se voit abîmée par là; et si la présence[217] de +son amant lui fait faire quelque faux pas, c'est une glissade dont +elle se relève à l'heure même; et non-seulement elle connoît si bien +sa faute qu'elle nous en avertit, mais elle fait un prompt désaveu de +tout ce qu'une vue si chère lui a pu arracher. Il n'est point besoin +qu'on lui reproche qu'il lui est honteux de souffrir l'entretien de +son amant après qu'il a tué son père; elle avoue que c'est la seule +prise que la médisance aura sur elle. Si elle s'emporte jusqu'à lui +dire qu'elle veut bien qu'on sache qu'elle l'adore et le poursuit, ce +n'est point une résolution si ferme, qu'elle l'empêche de cacher son +amour de tout son possible lorsqu'elle est en la présence du Roi. S'il +lui échappe de l'encourager au combat contre don Sanche par ces +paroles: + +Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix[218], elle ne se +contente pas de s'enfuir de honte au même moment; mais sitôt qu'elle +est avec Elvire, à qui elle ne déguise rien de ce qui se passe dans +son âme, et que la vue de ce cher objet ne lui fait plus de violence, +elle forme un souhait plus raisonnable, qui satisfait sa vertu et son +amour tout ensemble, et demande au ciel que le combat se termine + + Sans faire aucun des deux ni vaincu ni vainqueur[219]. + +Si elle ne dissimule point qu'elle penche du côté de Rodrigue, de peur +d'être à don Sanche, pour qui elle a de l'aversion, cela ne détruit +point la protestation qu'elle a faite un peu auparavant, que malgré la +loi de ce combat, et les promesses que le Roi a faites à Rodrigue, +elle lui fera mille autres ennemis, s'il en sort victorieux. Ce grand +éclat même qu'elle laisse faire à son amour après qu'elle le croit +mort, est suivi d'une opposition vigoureuse à l'exécution de cette loi +qui la donne à son amant, et elle ne se tait qu'après que le Roi l'a +différée, et lui a laissé lieu d'espérer qu'avec le temps il y pourra +survenir quelque obstacle. Je sais bien que le silence passe +d'ordinaire pour une marque de consentement; mais quand les rois +parlent, c'en est une de contradiction: on ne manque jamais à leur +applaudir quand on entre dans leurs sentiments; et le seul moyen de +leur contredire avec le respect qui leur est dû, c'est de se taire, +quand leurs ordres ne sont pas si pressants qu'on ne puisse remettre à +s'excuser de leur obéir lorsque le temps en sera venu, et conserver +cependant une espérance légitime d'un empêchement, qu'on ne peut +encore déterminément prévoir. + +Il est vrai que dans ce sujet il faut se contenter de tirer Rodrigue +de péril, sans le pousser jusqu'à son mariage avec Chimène. Il est +historique, et a plu en son temps; mais bien sûrement il déplairoit au +nôtre; et j'ai peine à voir que Chimène y consente chez l'auteur +espagnol, bien qu'il donne plus de trois ans de durée à la comédie +qu'il en a faite. Pour ne pas contredire l'histoire, j'ai cru ne me +pouvoir dispenser d'en jeter quelque idée, mais avec incertitude de +l'effet; et ce n'étoit que par là que je pouvois accorder la +bienséance du théâtre avec la vérité de l'événement. + +Les deux visites que Rodrigue fait à sa maîtresse[220] ont quelque +chose qui choque cette bienséance de la part de celle qui les souffre; +la rigueur du devoir vouloit qu'elle refusât de lui parler, et +s'enfermât dans son cabinet, au lieu de l'écouter; mais permettez-moi +de dire avec un des premiers esprits de notre siècle, «que leur +conversation est remplie de si beaux sentiments, que plusieurs n'ont +pas connu ce défaut, et que ceux qui l'ont connu l'ont toléré.» J'irai +plus outre, et dirai que tous presque ont souhaité que ces entretiens +se fissent; et j'ai remarqué aux premières représentations qu'alors +que ce malheureux amant se présentoit devant elle, il s'élevoit un +certain frémissement dans l'assemblée, qui marquoit une curiosité +merveilleuse, et un redoublement d'attention pour ce qu'ils avoient à +se dire dans un état si pitoyable. Aristote dit qu'il y a des +absurdités qu'il faut laisser dans un poëme, quand on peut espérer +qu'elles seront bien reçues; et il est du devoir du poëte, en ce cas, +de les couvrir de tant de brillants, qu'elles puissent éblouir[221]. +Je laisse au jugement de mes auditeurs si je me suis assez bien +acquitté de ce devoir pour justifier par là ces deux scènes. Les +pensées de la première des deux sont quelquefois trop spirituelles +pour partir de personnes fort affligées; mais outre que je n'ai fait +que la paraphraser de l'espagnol[222], si nous ne nous permettions +quelque chose de plus ingénieux que le cours ordinaire de la passion, +nos poëmes ramperoient souvent, et les grandes douleurs ne mettroient +dans la bouche de nos acteurs que des exclamations et des hélas. Pour +ne déguiser rien, cette offre que fait Rodrigue de son épée à Chimène, +et cette protestation de se laisser tuer par don Sanche, ne me +plairoient pas maintenant. Ces beautés étoient de mise en ce temps-là, +et ne le seroient plus en celui-ci. La première est dans l'original +espagnol, et l'autre est tirée sur ce modèle. Toutes les deux ont fait +leur effet en ma faveur; mais je ferois scrupule d'en étaler de +pareilles à l'avenir sur notre théâtre. + +J'ai dit ailleurs ma pensée touchant l'Infante et le Roi[223]; il +reste néanmoins quelque chose à examiner sur la manière dont ce +dernier agit, qui ne paroît pas assez vigoureuse, en ce qu'il ne fait +pas arrêter le Comte après le soufflet donné, et n'envoie pas des +gardes à don Diègue et à son fils. Sur quoi on peut considérer que don +Fernand étant le premier roi de Castille, et ceux qui en avoient été +maîtres auparavant lui n'ayant eu titre que de comtes, il n'étoit +peut-être pas assez absolu sur les grands seigneurs de son royaume +pour le pouvoir faire. Chez don Guillen de Castro, qui a traité ce +sujet avant moi, et qui devoit mieux connoître que moi quelle étoit +l'autorité de ce premier monarque de son pays, le soufflet se donne en +sa présence et en celle de deux ministres d'État[224], qui lui +conseillent, après que le Comte s'est retiré fièrement et avec +bravade, et que don Diègue a fait la même chose en soupirant, de ne le +pousser point à bout, parce qu'il a quantité d'amis dans les Asturies, +qui se pourroient révolter, et prendre parti avec les Maures dont son +État est environné. Ainsi il se résout d'accommoder l'affaire sans +bruit, et recommande le secret à ces deux ministres, qui ont été seuls +témoins de l'action. C'est sur cet exemple que je me suis cru bien +fondé à le faire agir plus mollement qu'on ne feroit en ce temps-ci, +où l'autorité royale est plus absolue. Je ne pense pas non plus qu'il +fasse une faute bien grande de ne jeter point[225] l'alarme de nuit +dans sa ville, sur l'avis incertain qu'il a du dessein des Maures, +puisqu'on faisoit bonne garde sur les murs et sur le port; mais il est +inexcusable de n'y donner aucun ordre après leur arrivée, et de +laisser tout faire à Rodrigue. La loi du combat qu'il propose à +Chimène avant que de le permettre à don Sanche contre Rodrigue, n'est +pas si injuste que quelques-uns ont voulu le dire, parce qu'elle est +plutôt une menace pour la faire dédire de la demande de ce combat, +qu'un arrêt qu'il lui veuille faire exécuter. Cela paroît en ce +qu'après la victoire de Rodrigue il n'en exige pas précisément l'effet +de sa parole, et la laisse en état d'espérer que cette condition +n'aura point de lieu. + +Je ne puis dénier que la règle des vingt et quatre heures[226] presse +trop les incidents de cette pièce. La mort du Comte et l'arrivée des +Maures s'y pouvoient entre-suivre d'aussi près qu'elles font, parce +que cette arrivée est une surprise qui n'a point de communication, ni +de mesures à prendre avec le reste; mais il n'en va pas ainsi du +combat de don Sanche, dont le Roi étoit le maître, et pouvoit lui +choisir un autre temps que deux heures après la fuite des Maures. Leur +défaite avoit assez fatigué Rodrigue toute la nuit, pour mériter deux +ou trois jours de repos, et même il y avoit quelque apparence qu'il +n'en étoit pas échappé sans blessures, quoique je n'en aye rien dit, +parce qu'elles n'auroient fait que nuire à la conclusion de l'action. + +Cette même règle presse aussi trop Chimène de demander justice au Roi +la seconde fois. Elle l'avoit fait le soir d'auparavant, et n'avoit +aucun sujet d'y retourner le lendemain matin pour en importuner le +Roi, dont elle n'avoit encore aucun lieu de se plaindre, puisqu'elle +ne pouvoit encore dire qu'il lui eût manqué de promesse. Le roman lui +auroit donné sept ou huit jours de patience avant que de l'en presser +de nouveau; mais les vingt et quatre heures ne l'ont pas permis[227]: +c'est l'incommodité de la règle. + +Passons à celle de l'unité de lieu, qui ne m'a pas donné moins de gêne +en cette pièce. Je l'ai placé dans Séville, bien que don Fernand n'en +aye jamais été le maître; et j'ai été obligé à cette falsification, +pour former quelque vraisemblance à la descente des Maures, dont +l'armée ne pouvoit venir si vite par terre que par eau. Je ne voudrois +pas assurer toutefois que le flux de la mer monte effectivement +jusque-là[228]; mais comme dans notre Seine il fait encore plus de +chemin qu'il ne lui en faut faire sur le Guadalquivir pour battre les +murailles de cette ville, cela peut suffire à fonder quelque +probabilité parmi nous, pour ceux qui n'ont point été sur le lieu +même. + +Cette arrivée des Maures ne laisse pas d'avoir ce défaut que j'ai +marqué ailleurs[229], qu'ils se présentent d'eux-mêmes, sans être +appelés dans la pièce, directement ni indirectement, par aucun acteur +du premier acte. Ils ont plus de justesse dans l'irrégularité de +l'auteur espagnol: Rodrigue, n'osant plus se montrer à la cour, les va +combattre sur la frontière[230]; et ainsi le premier acteur les va +chercher, et leur donne place dans le poëme, au contraire de ce qui +arrive ici, où ils semblent se venir faire de fête exprès pour en être +battus, et lui donner moyen de rendre à son roi un service +d'importance[231], qui lui fasse obtenir sa grâce. C'est une seconde +incommodité de la règle dans cette tragédie. + +Tout s'y passe donc dans Séville, et garde ainsi quelque espèce +d'unité de lieu en général; mais le lieu particulier change de scène +en scène, et tantôt c'est le palais du Roi, tantôt l'appartement de +l'Infante, tantôt la maison de Chimène, et tantôt une rue ou place +publique. On le détermine aisément pour les scènes détachées; mais +pour celles qui ont leur liaison ensemble, comme les quatre dernières +du premier acte, il est malaisé d'en choisir un qui convienne à +toutes[232]. Le Comte et don Diègue se querellent au sortir du palais; +cela se peut passer dans une rue; mais après le soufflet reçu, don +Diègue ne peut pas demeurer en cette rue à faire ses plaintes, +attendant que son fils survienne, qu'il ne soit tout aussitôt +environné de peuple, et ne reçoive l'offre de quelques amis. Ainsi il +seroit plus à propos qu'il se plaignît dans sa maison, où le met +l'Espagnol[233], pour laisser aller ses sentiments en liberté; mais en +ce cas il faudroit délier les scènes comme il a fait. En l'état où +elles sont ici, on peut dire qu'il faut quelquefois aider au théâtre, +et suppléer favorablement ce qui ne s'y peut représenter. Deux +personnes s'y arrêtent pour parler, et quelquefois il faut présumer +qu'ils marchent, ce qu'on ne peut exposer sensiblement à la vue, parce +qu'ils échapperoient aux yeux avant que d'avoir pu dire ce qu'il est +nécessaire qu'ils fassent savoir à l'auditeur. Ainsi, par une fiction +de théâtre, on peut s'imaginer que don Diègue et le Comte, sortant du +palais du Roi, avancent toujours en se querellant, et sont arrivés +devant la maison de ce premier lorsqu'il reçoit le soufflet qui +l'oblige à y entrer pour y chercher du secours. Si cette fiction +poétique ne vous satisfait point, laissons-le dans la place publique, +et disons que le concours du peuple autour de lui après cette offense, +et les offres de service que lui font les premiers amis qui s'y +rencontrent, sont des circonstances que le roman ne doit pas oublier; +mais que ces menues actions ne servant de rien à la principale, il +n'est pas besoin que le poëte s'en embarrasse sur la scène. Horace +l'en dispense par ces vers: + + _Hoc amet, hoc spernat promissi carminis auctor; + Pleraque negligat_[234]. + +Et ailleurs: + + _Semper ad eventum festinet_[235]. + +C'est ce qui m'a fait négliger, au troisième acte, de donner à don +Diègue, pour aide à chercher son fils, aucun des cinq cents amis qu'il +avoit chez lui. Il y a grande apparence que quelques-uns d'eux l'y +accompagnoient, et même que quelques autres le cherchoient pour lui +d'un autre côté; mais ces accompagnements inutiles de personnes qui +n'ont rien à dire, puisque celui qu'ils accompagnent a seul tout +l'intérêt à l'action, ces sortes d'accompagnements, dis-je, ont +toujours mauvaise grâce au théâtre, et d'autant plus que les comédiens +n'emploient à ces personnages muets que leurs moucheurs de chandelles +et leurs valets, qui ne savent quelle posture tenir. + +Les funérailles du Comte étoient encore une chose fort embarrassante, +soit qu'elles se soient faites avant la fin de la pièce, soit que le +corps aye demeuré en présence dans son hôtel, attendant qu'on y donnât +ordre[236]. Le moindre mot que j'en eusse laissé dire, pour en prendre +soin, eût rompu toute la chaleur de l'attention, et rempli l'auditeur +d'une fâcheuse idée. J'ai cru plus à propos de les dérober à son +imagination par mon silence, aussi bien que le lieu précis de ces +quatre scènes du premier acte dont je viens de parler; et je m'assure +que cet artifice m'a si bien réussi, que peu de personnes ont pris +garde à l'un ni à l'autre, et que la plupart des spectateurs, laissant +emporter leurs esprits à ce qu'ils ont vu et entendu de pathétique en +ce poëme, ne se sont point avisés de réfléchir sur ces deux +considérations. + +J'achève par une remarque sur ce que dit Horace, que ce qu'on expose à +la vue touche bien plus que ce qu'on n'apprend que par un récit[237]. + +C'est sur quoi je me suis fondé pour faire voir le soufflet que reçoit +don Diègue, et cacher aux yeux la mort du Comte, afin d'acquérir et +conserver à mon premier acteur l'amitié des auditeurs, si nécessaire +pour réussir au théâtre. L'indignité d'un affront fait à un +vieillard, chargé d'années et de victoires, les jette aisément dans le +parti de l'offensé; et cette mort, qu'on vient dire au Roi tout +simplement sans aucune narration touchante, n'excite point en eux la +commisération qu'y eût fait naître le spectacle de son sang, et ne +leur donne aucune aversion pour ce malheureux amant, qu'ils ont vu +forcé par ce qu'il devoit à son honneur d'en venir à cette extrémité, +malgré l'intérêt et la tendresse de son amour. + +NOTES: + + [213] VAR. (édit. de 1660-1663): et depuis vingt-trois + ans;--(édit. de 1664) et depuis vingt-huit ans;--(édit. de 1668) + et depuis trente-cinq ans.--Ces dates sont peu précises: en 1682 + il y avait, non pas cinquante ans, mais seulement quarante-six, + que _le Cid_ avait été représenté. Il y a d'autres inexactitudes + de ce genre dans les écrits de Corneille. Nous avons vu Claveret + lui reprocher de s'être vanté en 1637, dans la _Lettre + apologétique_, de ses «trente années d'études.» Voyez tome I, p. + 129 et 130. + + [214] VAR. (édit. de 1660-1668): chez les anciens et les + modernes. + + [215] VAR. (édit. de 1660-1664): entre un mari et une femme, une + mère et un fils, un frère et une soeur.--Voyez tome I, p. 65. + + [216] Toutes les éditions, jusqu'à celle de 1692, qui, la + première, met les deux verbes au pluriel, donnent + _s'accommodast.... et fortifiast_. + + [217] VAR. (édit. de 1660): par la douleur où il l'abîme; et si + la présence, etc. + + [218] Vers 1556. + + [219] Vers 1667. + + [220] Voyez la scène IV de l'acte III, et la scène I de l'acte V. + + [221] Voyez la _Poétique_, fin du chapitre XXIV. + + [222] Voyez _las Mocedades del Cid_, au premier tiers de la + seconde journée; la pièce n'est pas divisée en scènes distinguées + par des chiffres. + + [223] Corneille a remarqué dans le _Discours du Poëme dramatique_ + (tome I, p. 48) que l'amour de l'Infante est un épisode détaché, + et dans l'_Examen_ de _Clitandre_ (tome I, p. 272), que don + Fernand agit seulement en qualité de juge et que ce roi «remplit + assez mal la dignité d'un si grand titre.» Il revient encore sur + ces deux personnages dans l'_Examen_ d'_Horace_. + + [224] Voyez _las Mocedades del Cid_, au premier tiers de la + première journée. + + [225] VAR. (édit. de 1660-1663): Je ne pense pas non plus qu'il + manque beaucoup à ne jeter point, etc. + + [226] VAR. (édit. de 1660): que la règle des vingt-quatre heures. + + [227] VAR. (édit. de 1660): mais les vingt-quatre heures ne l'ont + pas permis. + + [228] Corneille aurait pu l'assurer. Madoz dit que le flux se + fait sentir jusqu'à dix ou douze lieues au-dessus de Séville. + (_Diccionario geografico-estadistico-historico de España._ + Madrid, 1847, gr. in-8º, tome IX, p. 22.) + + [229] Voyez tome I, p. 43. + + [230] Voyez _las Mocedades del Cid_, deuxième journée. + + [231] VAR. (édit. de 1660 et de 1663); de rendre un service + d'importance à son roi. + + [232] Ailleurs Corneille a déjà dit la même chose, mais en + précisant un peu plus: «_Le Cid_ multiple encore davantage les + lieux particuliers sans quitter Séville; et comme la liaison de + scènes n'y est pas gardée, le théâtre, dès le premier acte, est + la maison de Chimène, l'appartement de l'Infante dans le palais + du Roi, et la place publique; le second y ajoute la chambre du + Roi; et sans doute il y a quelque excès dans cette licence.» + (_Discours des trois unités_, tome I, p. 120.) On doit bien + penser que Scudéry ne manqua pas d'insister sur cette + irrégularité: «Le théâtre, dit-il, en est si mal entendu, qu'un + même lieu représentant l'appartement du Roi, celui de l'Infante, + la maison de Chimène et la rue, presque sans changer de face, le + spectateur ne sait le plus souvent où en sont les acteurs.» + (_Fautes remarquées dans la tragi-comédie du Cid_, p. + 29.)--Actuellement on change les décorations. Voyez la _Notice_, + p. 52. + + [233] Voyez _las Mocedades del Cid_, au deuxième tiers de la + première journée. + + [234] Voici le vrai texte de ce passage (_Art poétique_, vers 44 + et 45): + + _Pleraque differat, et præsens in tempus omittat; + Hoc amet, hoc spernat promissi carminis auctor._ + + [235] Ici Corneille a changé le mode du verbe pour faire mieux + concorder les deux citations. Il y a dans l'_Art poétique_ (vers + 148): + + _Semper ad eventum festinat._ + + [236] Scudéry revient à deux reprises sur ce point: «Rodrigue y + paroît d'abord (_dans le troisième acte_) chez Chimène, avec une + épée qui fume encore du sang tout chaud qu'il vient de faire + répandre à son père; et par cette extravagance si peu attendue, + il donne de l'horreur à tous les judicieux qui le voient, et qui + savent que ce corps est encore dans la maison.» (_Fautes + remarquées_, p. 22.)--«Rodrigue vient en plein jour revoir + Chimène.... Si je ne craignois de faire le plaisant mal à propos, + je lui demanderois volontiers s'il a donné de l'eau bénite en + passant à ce pauvre mort qui vraisemblablement est dans la + salle.» (P. 27.) + + [237] _Segnius irritant animos demissa per aurem, + Quam quæ sunt oculis subjecta fidelibus...._ + + (_Art poétique_, vers 180 et 181.) + + + + +LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DU +_CID_. + +ÉDITIONS SÉPARÉES. + + 1637 in-4º, Paris, F. Targa + (Bibliothèque impériale, Y, + 5664 + A); + + 1637 in-4º, Paris, A. Courbé + (Bibliothèque impériale, Y, + 5664 ++[**] A); + + 1637 in-4º, Paris, F. + Targa (Bibliothèque de l'Institut + et Bibliothèque de Versailles[238]); + + 1637 in-12 (deux exemplaires + identiques); + + 1638 in-12, Paris; + + 1638 in-12, Leyden, édition + précédée d'un avis _Aux amateurs + du langage françois_, signé + J. P.[239]; + + 1639 in-4º; + + 1644 in-4º; + + 1644 in-12; + +NOTES: + + [238] Nous avons confronté plusieurs exemplaires de l'édition + originale, parce qu'ils ne sont pas tous identiques: en les + comparant, nous avons constaté, comme on pourra le voir aux + variantes, plusieurs différences, dont une est très-notable: + voyez vers 312-314, p. 122. + + [239] Nous avons fait réimprimer cet avis à la fin de notre + _Appendice du Cid_. + + +RECUEILS. + + 1648 in-12; + 1652 in-12; + 1654 in-12; + 1655 in-12; + 1656 in-12; + 1660 in-8º; + 1663 in-fol.; + 1664 in-8º; + 1668 in-12; + 1682 in-12. + +_N.B._--Quand il sera besoin de distinguer les uns des autres les +divers exemplaires de l'édition de 1637, in-4º, nous désignerons ceux +de la Bibliothèque impériale de Paris par la lettre P., ceux des +Bibliothèques de l'Institut et de Versailles par un I. (Les deux +exemplaires de la Bibliothèque impériale sont constamment identiques; +l'exemplaire de Versailles est partout semblable à celui de +l'Institut.)--Nous distinguerons de même par les lettres P. et L. nos +deux éditions in-12 de 1638, de Paris et de Leyde. + + + + +ACTEURS. + + + DON FERNAND[240], premier roi de Castille. + DONA URRAQUE, infante de Castille. + DON DIÈGUE, père de don Rodrigue. + DON GOMÈS, comte de Gormas, père de Chimène. + DON RODRIGUE, amant de Chimène[241]. + DON SANCHE, amoureux de Chimène. + DON ARIAS, } + DON ALONSE, } gentilshommes castillans. + CHIMÈNE, fille de don Gomès[242]. + LÉONOR, gouvernante de l'Infante. + ELVIRE, gouvernante de Chimène[243]. + UN PAGE de l'Infante. + + La scène est à Séville. + + + + +LE CID, + +TRAGÉDIE[244]. + + + + +ACTE I. + + +SCÈNE PREMIÈRE[245]. + +CHIMÈNE, ELVIRE[246]. + + CHIMÈNE. + + Elvire, m'as-tu fait un rapport bien sincère? + Ne déguises-tu rien de ce qu'a dit mon père? + + ELVIRE. + + Tous mes sens à moi-même en sont encor charmés: + Il estime Rodrigue autant que vous l'aimez, + Et si je ne m'abuse à lire dans son âme, 5 + Il vous commandera de répondre à sa flamme. + + CHIMÈNE. + + Dis-moi donc, je te prie, une seconde fois + Ce qui te fait juger qu'il approuve mon choix: + Apprends-moi de nouveau quel espoir j'en dois prendre; + Un si charmant discours ne se peut trop entendre; 10 + Tu ne peux trop promettre aux feux de notre amour + La douce liberté de se montrer au jour. + Que t'a-t-il répondu sur la secrète brigue + Que font auprès de toi don Sanche et don Rodrigue? + N'as-tu point trop fait voir quelle inégalité 15 + Entre ces deux amants me penche d'un côté? + + ELVIRE. + + Non; j'ai peint votre coeur dans une indifférence + Qui n'enfle d'aucun d'eux ni détruit l'espérance[247], + Et sans les voir d'un oeil trop sévère ou trop doux, + Attend l'ordre d'un père à choisir un époux. 20 + Ce respect l'a ravi, sa bouche et son visage + M'en ont donné sur l'heure un digne témoignage[248], + Et puisqu'il vous en faut encor faire un récit, + Voici d'eux et de vous ce qu'en hâte il m'a dit: + «Elle est dans le devoir; tous deux sont dignes d'elle, 25 + Tous deux formés d'un sang noble, vaillant, fidèle, + Jeunes, mais qui font lire aisément dans leurs yeux + L'éclatante vertu de leurs braves aïeux. + Don Rodrigue surtout n'a trait en son visage[249] + Qui d'un homme de coeur ne soit la haute image, 30 + Et sort d'une maison si féconde en guerriers, + Qu'ils y prennent naissance au milieu des lauriers. + La valeur de son père, en son temps sans pareille, + Tant qu'a duré sa force, a passé pour merveille; + Ses rides sur son front ont gravé ses exploits[250], 35 + Et nous disent encor ce qu'il fut autrefois. + Je me promets du fils ce que j'ai vu du père; + Et ma fille, en un mot, peut l'aimer et me plaire[251].» + Il alloit au conseil, dont l'heure qui pressoit[252] + A tranché ce discours qu'à peine il commençoit; 40 + Mais à ce peu de mots je crois que sa pensée + Entre vos deux amants n'est pas fort balancée. + Le Roi doit à son fils élire un gouverneur, + Et c'est lui que regarde un tel degré d'honneur: + Ce choix n'est pas douteux, et sa rare vaillance 45 + Ne peut souffrir qu'on craigne aucune concurrence. + Comme ses hauts exploits le rendent sans égal, + Dans un espoir si juste il sera sans rival; + Et puisque don Rodrigue a résolu son père + Au sortir du conseil à proposer l'affaire, 50 + Je vous laisse à juger s'il prendra bien son temps, + Et si tous vos desirs seront bientôt contents. + + CHIMÈNE. + + Il semble toutefois que mon âme troublée + Refuse cette joie, et s'en trouve accablée: + Un moment donne au sort des visages divers, 55 + Et dans ce grand bonheur je crains un grand revers. + + ELVIRE. + + Vous verrez cette crainte heureusement déçue[253]. + + CHIMÈNE. + + Allons, quoi qu'il en soit, en attendre l'issue. + + +SCÈNE II. + +L'INFANTE, LÉONOR, PAGE[254]. + + L'INFANTE[255]. + + Page, allez avertir Chimène de ma part[256] + Qu'aujourd'hui pour me voir elle attend un peu tard, 60 + Et que mon amitié se plaint de sa paresse. + +(Le Page rentre[257].) + + LÉONOR. + + Madame, chaque jour même desir vous presse; + Et dans son entretien, je vous vois chaque jour[258] + Demander en quel point se trouve son amour[259]. + + L'INFANTE. + + Ce n'est pas sans sujet: je l'ai presque forcée[260] 65 + A recevoir les traits dont son âme est blessée. + Elle aime don Rodrigue, et le tient de ma main, + Et par moi don Rodrigue a vaincu son dédain: + Ainsi de ces amants ayant formé les chaînes, + Je dois prendre intérêt à voir finir leurs peines[261]. 70 + + LÉONOR. + + Madame, toutefois parmi leurs bons succès + Vous montrez un chagrin qui va jusqu'à l'excès[262]. + Cet amour, qui tous deux les comble d'allégresse, + Fait-il de ce grand coeur la profonde tristesse, + Et ce grand intérêt que vous prenez pour eux 75 + Vous rend-il malheureuse alors qu'ils sont heureux? + Mais je vais trop avant, et deviens indiscrète. + + L'INFANTE. + + Ma tristesse redouble à la tenir secrète. + Écoute, écoute enfin comme j'ai combattu, + Écoute quels assauts brave encor ma vertu[263]. 80 + L'amour est un tyran qui n'épargne personne: + Ce jeune cavalier[264], cet amant que je donne[265], + Je l'aime[266]. + + LÉONOR. + + Vous l'aimez! + + L'INFANTE. + + Mets la main sur mon coeur, + Et vois comme il se trouble au nom de son vainqueur, + Comme il le reconnoît. + + LÉONOR. + + Pardonnez-moi, Madame, 85 + Si je sors du respect pour blâmer cette flamme[267]. + Une grande princesse à ce point s'oublier + Que d'admettre en son coeur un simple cavalier[268]! + Et que diroit le Roi? que diroit la Castille[269]? + Vous souvient-il encor de qui vous êtes fille? 90 + + L'INFANTE. + + Il m'en souvient si bien que j'épandrai mon sang + Avant que je m'abaisse à démentir mon rang. + Je te répondrois bien que dans les belles âmes + Le seul mérite a droit de produire des flammes; + Et si ma passion cherchoit à s'excuser, 95 + Mille exemples fameux pourraient l'autoriser; + Mais je n'en veux point suivre où ma gloire s'engage; + La surprise des sens n'abat point mon courage[270]; + Et je me dis toujours qu'étant fille de roi[271], + Tout autre qu'un monarque est indigne de moi. 100 + Quand je vis que mon coeur ne se pouvoit défendre, + Moi-même je donnai ce que je n'osois prendre. + Je mis, au lieu de moi, Chimène en ses liens, + Et j'allumai leurs feux pour éteindre les miens. + Ne t'étonne donc plus si mon âme gênée 105 + Avec impatience attend leur hyménée: + Tu vois que mon repos en dépend aujourd'hui. + Si l'amour vit d'espoir, il périt avec lui[272]: + C'est un feu qui s'éteint, faute de nourriture; + Et malgré la rigueur de ma triste aventure, 110 + Si Chimène a jamais Rodrigue pour mari, + Mon espérance est morte, et mon esprit guéri[273]. + Je souffre cependant un tourment incroyable: + Jusques à cet hymen Rodrigue m'est aimable; + Je travaille à le perdre, et le perds à regret; 115 + Et de là prend son cours mon déplaisir secret. + Je vois avec chagrin que l'amour me contraigne[274] + A pousser des soupirs pour ce que je dédaigne; + Je sens en deux partis mon esprit divisé: + Si mon courage est haut, mon coeur est embrasé; 120 + Cet hymen m'est fatal, je le crains, et souhaite: + Je n'ose en espérer qu'une joie imparfaite[275]. + Ma gloire et mon amour ont pour moi tant d'appas, + Que je meurs s'il s'achève ou ne s'achève pas. + + LÉONOR. + + Madame, après cela je n'ai rien à vous dire, 125 + Sinon que de vos maux avec vous je soupire: + Je vous blâmois tantôt, je vous plains à présent; + Mais puisque dans un mal si doux et si cuisant + Votre vertu combat et son charme et sa force, + En repousse l'assaut, en rejette l'amorce, 130 + Elle rendra le calme à vos esprits flottants. + Espérez donc tout d'elle, et du secours du temps; + Espérez tout du ciel: il a trop de justice + Pour laisser la vertu dans un si long supplice[276]. + + L'INFANTE. + + Ma plus douce espérance est de perdre l'espoir. 135 + + LE PAGE. + + Par vos commandements Chimène vous vient voir. + + L'INFANTE, à Léonor[277]. + + Allez l'entretenir en cette galerie. + + LÉONOR. + + Voulez-vous demeurer dedans la rêverie? + + L'INFANTE. + + Non, je veux seulement, malgré mon déplaisir, + Remettre mon visage un peu plus à loisir. 140 + Je vous suis. + Juste ciel, d'où j'attends mon remède, + Mets enfin quelque borne au mal qui me possède: + Assure mon repos, assure mon honneur. + Dans le bonheur d'autrui je cherche mon bonheur: + Cet hyménée à trois également importe; 145 + Rends son effet plus prompt, ou mon âme plus forte. + D'un lien conjugal joindre ces deux amants, + C'est briser tous mes fers, et finir mes tourments. + Mais je tarde un peu trop: allons trouver Chimène, + Et par son entretien soulager notre peine. 150 + + +SCÈNE III. LE COMTE, DON DIÈGUE. + + LE COMTE. + + Enfin vous l'emportez, et la faveur du Roi + Vous élève en un rang qui n'étoit dû qu'à moi: + Il vous fait gouverneur du prince de Castille. + + DON DIÈGUE. + + Cette marque d'honneur qu'il met dans ma famille + Montre à tous qu'il est juste, et fait connoître assez 155 + Qu'il sait récompenser les services passés. + + LE COMTE. + + Pour grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes: + Ils peuvent se tromper comme les autres hommes; + Et ce choix sert de preuve à tous les courtisans + Qu'ils savent mal payer les services présents. 160 + + DON DIÈGUE. + + Ne parlons plus d'un choix dont votre esprit s'irrite: + La faveur l'a pu faire autant que[278] le mérite; + Mais on doit ce respect au pouvoir absolu[279], + De n'examiner rien quand un roi l'a voulu. + A l'honneur qu'il m'a fait ajoutez-en un autre[280]; 165 + Joignons d'un sacré noeud ma maison à la vôtre: + Vous n'avez qu'une fille, et moi je n'ai qu'un fils[281]; + Leur hymen nous peut rendre à jamais plus qu'amis: + Faites-nous cette grâce, et l'acceptez pour gendre. + + LE COMTE. + + A des partis plus hauts ce beau fils doit prétendre; 170 + Et le nouvel éclat de votre dignité + Lui doit enfler le coeur d'une autre vanité[282]. + Exercez-la, Monsieur, et gouvernez le Prince: + Montrez-lui comme il faut régir une province, + Faire trembler partout les peuples sous sa loi[283], 175 + Remplir les bons d'amour, et les méchants d'effroi. + Joignez à ces vertus celles d'un capitaine: + Montrez-lui comme il faut s'endurcir à la peine, + Dans le métier de Mars se rendre sans égal, + Passer les jours entiers et les nuits à cheval, 180 + Reposer tout armé, forcer une muraille, + Et ne devoir qu'à soi le gain d'une bataille. + Instruisez-le d'exemple, et rendez-le parfait[284], + Expliquant à ses yeux vos leçons par l'effet. + + DON DIÈGUE. + + Pour s'instruire d'exemple, en dépit de l'envie, 185 + Il lira seulement l'histoire de ma vie. + Là, dans un long tissu de belles actions[285], + Il verra comme il faut dompter des nations, + Attaquer une place, ordonner une armée[286], + Et sur de grands exploits bâtir sa renommée. 190 + + LE COMTE. + + Les exemples vivants sont d'un autre pouvoir[287]; + Un prince dans un livre apprend mal son devoir. + Et qu'a fait après tout ce grand nombre d'années, + Que ne puisse égaler une de mes journées? + Si vous fûtes vaillant, je le suis aujourd'hui, 195 + Et ce bras du royaume est le plus ferme appui. + Grenade et l'Aragon tremblent quand ce fer brille; + Mon nom sert de rempart à toute la Castille: + Sans moi, vous passeriez bientôt sous d'autres lois, + Et vous auriez bientôt vos ennemis pour rois[288]. 200 + Chaque jour, chaque instant, pour rehausser ma gloire, + Met lauriers sur lauriers, victoire sur victoire. + Le Prince à mes côtés feroit dans les combats + L'essai de son courage à l'ombre de mon bras; + Il apprendroit à vaincre en me regardant faire; 205 + Et pour répondre en hâte à son grand caractère, + Il verroit.... + + DON DIÈGUE. + + Je le sais, vous servez bien le Roi: + Je vous ai vu combattre et commander sous moi. + Quand l'âge dans mes nerfs a fait couler sa glace, + Votre rare valeur a bien rempli ma place; 210 + Enfin, pour épargner les discours superflus, + Vous êtes aujourd'hui ce qu'autrefois je fus. + Vous voyez toutefois qu'en cette concurrence + Un monarque entre nous met quelque différence[289]. + + LE COMTE. + + Ce que je méritois, vous l'avez emporté. 215 + + DON DIÈGUE. + + Qui l'a gagné sur vous l'avoit mieux mérité. + + LE COMTE. + + Qui peut mieux l'exercer en est bien le plus digne. + + DON DIÈGUE. + + En être refusé n'en est pas un bon signe. + + LE COMTE. + + Vous l'avez eu par brigue, étant vieux courtisan. + + DON DIÈGUE. + + L'éclat de mes hauts faits fut mon seul partisan. 220 + + LE COMTE. + + Parlons-en mieux, le Roi fait honneur à votre âge[290]. + + DON DIÈGUE. + + Le Roi, quand il en fait, le mesure au courage[291]. + + LE COMTE. + + Et par là cet honneur n'étoit dû qu'à mon bras. + + DON DIÈGUE. + + Qui n'a pu l'obtenir ne le méritoit pas. + + LE COMTE. + + Ne le méritoit pas! Moi? + + DON DIÈGUE. + + Vous. + + LE COMTE. + + Ton impudence, 225 + Téméraire vieillard, aura sa récompense. + +(Il lui donne un soufflet[292].) + + DON DIÈGUE, mettant l'épée à la main[293]. + + Achève, et prends ma vie après un tel affront, + Le premier dont ma race ait vu rougir son front. + + LE COMTE. + + Et que penses-tu faire avec tant de foiblesse? + + DON DIÈGUE. + + O Dieu! ma force usée en ce besoin me laisse[294]! 230 + + LE COMTE. + + Ton épée est à moi; mais tu serois trop vain, + Si ce honteux trophée avoit chargé ma main. + Adieu: fais lire au Prince, en dépit de l'envie, + Pour son instruction, l'histoire de ta vie: + D'un insolent discours ce juste châtiment 235 + Ne lui servira pas d'un petit ornement[295]. + + +SCÈNE IV. + + DON DIÈGUE[296]. + + O rage! ô désespoir! ô vieillesse ennemie! + N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie? + Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers + Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers? 240 + Mon bras, qu'avec respect toute l'Espagne admire, + Mon bras, qui tant de fois a sauvé cet empire, + Tant de fois affermi le trône de son roi, + Trahit donc ma querelle, et ne fait rien pour moi? + O cruel souvenir de ma gloire passée! 245 + OEuvre de tant de jours en un jour effacée! + Nouvelle dignité, fatale à mon bonheur! + Précipice élevé d'où tombe mon honneur! + Faut-il de votre éclat voir triompher le Comte, + Et mourir sans vengeance, ou vivre dans la honte? 250 + Comte, sois de mon prince à présent gouverneur: + Ce haut rang n'admet point un homme sans honneur; + Et ton jaloux orgueil, par cet affront insigne, + Malgré le choix du Roi, m'en a su rendre indigne. + Et toi, de mes exploits glorieux instrument, 255 + Mais d'un corps tout de glace inutile ornement, + Fer, jadis tant à craindre, et qui, dans cette offense, + M'as servi de parade, et non pas de défense, + Va, quitte désormais le dernier des humains, + Passe, pour me venger, en de meilleures mains[297]. 260 + + +SCÈNE V. + +DON DIÈGUE, DON RODRIGUE. + + DON DIÈGUE. + + Rodrigue, as-tu du coeur? + + DON RODRIGUE. + + Tout autre que mon père + L'éprouveroit sur l'heure. + + DON DIÈGUE. + + Agréable colère! + Digne ressentiment à ma douleur bien doux! + Je reconnois mon sang à ce noble courroux; + Ma jeunesse revit en cette ardeur si prompte. 265 + Viens, mon fils, viens, mon sang, viens réparer ma honte; + Viens me venger. + + DON RODRIGUE. + + De quoi? + + DON DIÈGUE. + + D'un affront si cruel, + Qu'à l'honneur de tous deux il porte un coup mortel: + D'un soufflet. L'insolent en eût perdu la vie; + Mais mon âge a trompé ma généreuse envie: 270 + Et ce fer que mon bras ne peut plus soutenir, + Je le remets au tien pour venger et punir. + Va contre un arrogant éprouver ton courage: + Ce n'est que dans le sang qu'on lave un tel outrage; + Meurs ou tue. Au surplus, pour ne te point flatter, 275 + Je te donne à combattre un homme à redouter: + Je l'ai vu, tout couvert de sang et de poussière[298], + Porter partout l'effroi dans une armée entière. + J'ai vu par sa valeur cent escadrons rompus; + Et pour t'en dire encor quelque chose de plus, 280 + Plus que brave soldat, plus que grand capitaine, + C'est.... + + DON RODRIGUE. + + De grâce, achevez. + + DON DIÈGUE. + + Le père de Chimène. + + DON RODRIGUE. + + Le.... + + DON DIÈGUE. + + Ne réplique point, je connois ton amour; + Mais qui peut vivre infâme est indigne du jour. + Plus l'offenseur est cher, et plus grande est l'offense. 285 + Enfin tu sais l'affront, et tu tiens la vengeance: + Je ne te dis plus rien. Venge-moi, venge-toi; + Montre-toi digne fils d'un père tel que moi[299]. + Accablé des malheurs où le destin me range, + Je vais les déplorer: va, cours, vole, et nous venge[300]. 290 + + +SCÈNE VI[301]. + +DON RODRIGUE[302]. + + Percé jusques au fond du coeur[303] + D'une atteinte imprévue aussi bien que mortelle, + Misérable vengeur d'une juste querelle, + Et malheureux objet d'une injuste rigueur, + Je demeure immobile, et mon âme abattue 295 + Cède au coup qui me tue. + Si près de voir mon feu récompensé, + O Dieu, l'étrange peine! + En cet affront mon père est l'offensé, + Et l'offenseur le père de Chimène! 300 + + Que je sens de rudes combats! + Contre mon propre honneur mon amour s'intéresse: + Il faut venger un père, et perdre une maîtresse: + L'un m'anime le coeur, l'autre retient mon bras[304]. + Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme, 305 + Ou de vivre en infâme, + Des deux côtés mon mal est infini. + O Dieu, l'étrange peine! + Faut-il laisser un affront impuni? + Faut-il punir le père de Chimène? 310 + + Père, maîtresse, honneur, amour, + Noble et dure contrainte, aimable tyrannie[305], + Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie. + L'un me rend malheureux, l'autre indigne du jour. + Cher et cruel espoir d'une âme généreuse, 315 + Mais ensemble amoureuse, + Digne ennemi de mon plus grand bonheur[306], + Fer qui causes ma peine[307], + M'es-tu donné pour venger mon honneur? + M'es-tu donné pour perdre ma Chimène? 320 + + Il vaut mieux courir au trépas. + Je dois à ma maîtresse aussi bien qu'à mon père: + J'attire en me vengeant sa haine et sa colère[308]; + J'attire ses mépris en ne me vengeant pas. + A mon plus doux espoir l'un me rend infidèle, 325 + Et l'autre indigne d'elle. + Mon mal augmente à le vouloir guérir; + Tout redouble ma peine. + Allons, mon âme; et puisqu'il faut mourir, + Mourons du moins sans offenser Chimène. 330 + + Mourir sans tirer ma raison! + Rechercher un trépas si mortel à ma gloire! + Endurer que l'Espagne impute à ma mémoire + D'avoir mal soutenu l'honneur de ma maison! + Respecter un amour dont mon âme égarée 335 + Voit la perte assurée! + N'écoutons plus ce penser suborneur, + Qui ne sert qu'à ma peine. + Allons, mon bras, sauvons du moins l'honneur[309], + Puisqu'après tout il faut perdre Chimène. 340 + + Oui, mon esprit s'étoit déçu[310]. + Je dois tout à mon père avant qu'à ma maîtresse[311]: + Que je meure au combat, ou meure de tristesse, + Je rendrai mon sang pur comme je l'ai reçu. + Je m'accuse déjà de trop de négligence: 345 + Courons à la vengeance; + Et tout honteux d'avoir tant balancé[312], + Ne soyons plus en peine, + Puisqu'aujourd'hui mon père est l'offensé, + Si l'offenseur est père de Chimène. 350 + + +FIN DU PREMIER ACTE. + +NOTES: + + [240] _Fernand_ ou Ferdinand Ier, dit le Grand, mourut en 1075. + _Doña Urraque_ est aussi un nom historique: les deux filles que + laissa le roi Fernand s'appelaient, l'une _doña Urraca_, l'autre + _doña Elvira_. Nous avons vu plus haut (p. 79), dans l'extrait de + Mariana, _don Gomès_, _Chimène_, et _don Rodrigue_ (ou _Ruy Diaz + de Bivar_, surnommé _le Cid_). Le père de don Rodrigue est appelé + par le même historien (livre IX, chapitre v) _don Diego Laynez_. + Quant à _don Arias_, qu'il nomme _don Arias Gonzalès_, il parle + de lui comme d'un vieil officier qui avait longtemps servi sous + le roi don Fernand. Les autres noms de ses acteurs, Corneille les + a trouvés également, à l'exception peut-être de celui de + _Léonor_, soit dans le livre IX de Mariana, soit dans don Guillem + de Castro; seulement il a donné ceux de _don Sanche_ et de _don + Alonse_ à d'autres personnages que ceux à qui ils appartiennent + dans l'histoire ou chez le poëte espagnol. + + [241] VAR. (édit. de 1637-1656): DON RODRIGUE, fils de don Diègue + et amant de Chimène. + + [242] VAR. (édit. de 1637-1644): CHIMÈNE, maîtresse de don + Rodrigue et de don Sanche. + + [243] VAR. (édit. de 1637-1656): ELVIRE, suivante de Chimène. + + [244] _Var._ TRAGI-COMÉDIE. (1637-44) + + [245] Voyez la _Notice_, p. 51. + + [246] _Var._ SCÈNE PREMIÈRE. + + LE COMTE, ELVIRE[246-a]. + + ELV. Entre tous ces amants dont la jeune ferveur + Adore votre fille et brigue ma faveur, + Don Rodrigue et don Sanche à l'envi font paroître[246-b] + Le beau feu qu'en leurs coeurs ses beautés ont fait naître. + Ce n'est pas que Chimène écoute leurs soupirs, + Ou d'un regard propice anime leurs desirs: + Au contraire, pour tous dedans l'indifférence, + Elle n'ôte à pas un ni donne d'espérance, + Et sans les voir d'un oeil trop sévère ou trop doux, + C'est de votre seul choix qu'elle attend un époux. + LE COMTE. [Elle est dans le devoir; + tous deux sont dignes d'elle[246-c].] + + [246-a] ELVIRE, LE COMTE. (1638 P.) + + [246-b] Dans l'édition originale, et dans plusieurs de celles qui + l'ont suivie, il y a _parestre_, et à l'autre vers _naistre_. Nous + avons signalé une rime semblable: _cognestre_ et _naistre_, dans + _la Comédie des Tuileries_ (voyez tome II, p. 315, note 905). Dans + l'intérieur des vers, les éditions les plus anciennes donnent + tantôt _parestre_ (par exemple, à la variante du vers 1250), + tantôt _paroistre_ (à la variante du vers 1419). + + [246-c] On voit que, dans ses premières éditions, Corneille + faisait dire au Comte lui-même ce qu'à partir de 1660 Elvire + rapporte comme un discours du Comte. + + [247] _Var._ Qui n'enfle de pas un ni détruit l'espérance, (1637-56) + Et sans rien voir d'un oeil trop sévère ou trop doux. (1660) + + [248] _Var._ M'en ont donné tous deux un soudain témoignage. + (1660) + + [249] _Var._ Don Rodrigue surtout n'a trait de son visage. (1637 + in-12) + + [250] «J'ai vu feu M. Corneille fort en colère contre M. Racine + pour une bagatelle, tant les poëtes sont jaloux de leurs + ouvrages. M. Corneille.... avoit dit en parlant de don Diègue: + + Ses rides sur son front ont gravé ses exploits; + + M. Racine, par manière de parodie, s'en joua dans ses _Plaideurs_, + où il dit d'un sergent, acte I, scène I: + + Ses rides sur son front gravoient tous ses exploits. + + «Quoi! disoit M. Corneille, ne tient-il qu'à un jeune homme de + venir tourner en ridicule les plus beaux vers des gens?» + (_Ménagiana_, édition de 1715, tome III, p. 306 et 307.) + + [251] _Var._ [Et ma fille, en un mot, peut l'aimer et me plaire.] + Va l'en entretenir; mais dans cet entretien + Cache mon sentiment et découvre le sien. + Je veux qu'à mon retour nous en parlions ensemble; + L'heure à présent m'appelle au conseil qui s'assemble: + Le Roi doit à son fils choisir un gouverneur, + Ou plutôt[251-a] m'élever à ce haut rang d'honneur; + Ce que pour lui mon bras chaque jour exécute, + Me défend de penser qu'aucun me le dispute. + + SCÈNE II[251-b]. + + CHIMÈNE, ELVIRE[251-c]. + + ELVIRE, _seule_[251-d]. Quelle douce nouvelle à ces jeunes amants! + Et que tout se dispose à leurs contentements! + CHIM. Eh bien! Elvire, enfin que faut-il que j'espère? + Que dois-je devenir, et que t'a dit mon père? + ELV. Deux mots dont tous vos sens doivent être charmés: + [Il estime Rodrigue autant que vous l'aimez.] + CHIM. L'excès de ce bonheur me met en défiance: + Puis-je à de tels discours donner quelque croyance? + ELV. Il passe bien plus outre, il approuve ses feux, + Et vous doit commander de répondre à ses voeux. + Jugez après cela, puisque tantôt son père + Au sortir du conseil doit proposer l'affaire, + S'il pouvoit avoir lieu de mieux prendre son temps, + [Et si tous vos desirs seront bientôt contents.] (1637-56) + + [251-a] L'édition de 1638 P. porte: «Au plutôt,» ce qui est + sans doute une faute. + + [251-b] Les scènes se trouvent ainsi reculées d'un rang, + jusqu'à la fin de l'acte, dans les éditions de + 1637-56.--L'édition de 1638 P. numérote partout les scènes en + nombres ordinaux: SCÈNE DEUXIÈME, SCÈNE TROISIÈME, etc. + + [251-c] ELVIRE, CHIMÈNE. (1638 P.) + + [251-d] Le mot _seule_ manque dans les éditions de 1638 P. + et de 1644 in-12. + + [252] _Var._ Il alloit au conseil, dont l'heure qu'il pressoit. + (1660) + + [253] _Var._ Vous verrez votre crainte heureusement déçue. + (1637-56) + + [254] _Var._ LE PAGE. (1638 P. et 44 in-12) + + [255] _Var._ L'INFANTE, _au Page_. (1637-60) + + [256] _Var._ Va-t'en trouver Chimène, et lui dis de ma part. (1637-44) + _Var._ Va-t'en trouver Chimène, et dis-lui de ma part. (1648-56) + + [257] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12 et + de 1638 L.--Il se trouve trois vers plus loin dans l'édition de + 1644 in-12. + + [258] _Var._ Et je vous vois pensive et triste chaque jour. + (1637-56) + + [259] _Var._ L'informer[259-a] avec soin comme va son amour. (1637-44) + _Var._ Demander avec soin comme va son amour. (1648-56) + + [259-a] Voyez tome I, p. 472, note 1532, et tome II, p. 31, + note 94. + + [260] _Var._ J'en dois bien avoir soin: je l'ai presque forcée A + recevoir les coups dont son âme est blessée[260-a]. (1637-56) + + [260-a] A recevoir le coup dont son âme est blessée. (1644 + in-12) + + [261] _Var._ Je dois prendre intérêt à la fin de leurs peines. + (1637-56) + + [262] _Var._ On vous voit un chagrin qui va jusqu'à l'excès. + (1637-56) + + [263] _Var._ Et plaignant ma foiblesse, admire ma vertu. (1637 in-4º + et 39-56) + _Var._ Et plaignant ma tristesse, admire ma vertu. (1637 in-12 + et 38) + + [264] Voyez le _Lexique_, au mot _Cavalier_. + + [265] _Var._ Ce jeune chevalier, cet amant que je donne. (1637 + in-4º, 38 P. et 39-44) + + [266] «L'Infante dans _le Cid_ avoue à Léonor l'amour secret + qu'elle a pour lui, et l'auroit pu faire un an ou six mois plus + tôt.» (Corneille, _Examen de Polyeucte_.) + + [267] _Var._ Si je sors du respect pour blâmer votre flamme. + (1637 in-12 et 38 L.) + + [268] _Var._ Choisir pour votre amant un simple chevalier! + (1637 in-4º, 38 P. et 39-44) + _Var._ Choisir pour votre amant un simple cavalier! + (1637 in-12; 38 L. et 48-56) + + [269] _Var._ Et que dira le Roi? que dira la Castille? + Vous souvenez-vous point de qui vous êtes fille[269-a]? + L'INF. Oui, oui, je m'en souviens, et j'épandrai mon sang + Plutôt que de rien faire indigne de mon rang. (1637-56) + + [269-a] Vous souvenez-vous bien de qui vous êtes fille? + (1638 L.) + + [270] _Var._ Si j'ai beaucoup d'amour, j'ai bien plus de courage. + (1637-56) + + [271] _Var._ Un noble orgueil m'apprend qu'étant fille de roi. + (1637, 38, 44 in-12 et 48-56) + _Var._ Un noble orgueil m'apprend qu'étant fille du Roi. + (1639 et 44 in-4º) + + [272] _Var._ Si l'amour vit d'espoir, il meurt avecque lui. + (1637-56) + + [273] L'édition de 1637 in-12 porte _guari_, pour _guéri_. + + [274] _Var._ Je suis au désespoir que l'amour me contraigne. + (1637-60) + + [275] _Var._ Je ne m'en promets rien qu'une joie imparfaite. + Ma gloire et mon amour ont tous deux tant d'appas, + Que je meurs s'il s'achève et ne s'achève pas. (1637-56) + + [276] _Var._ Pour souffrir la vertu si longtemps au supplice. + (1637-56) + + [277] Les mots _à Léonor_ manquent dans les éditions de 1637-44. + + [278] L'édition de 1637 in-12 porte _avant que_, pour _autant que_. + + [279] _Var._ Vous choisissant peut-être on eût pu mieux choisir; + Mais le Roi m'a trouvé plus propre à son desir. (1637-56) + + [280] _Var._ A l'honneur qu'on m'a fait ajoutez-en un autre. + (1660 et 63) + + [281] _Var._ Rodrigue aime Chimène, et ce digne sujet + De ses affections est le plus cher objet: + Consentez-y, Monsieur, et l'acceptez pour gendre. + LE COMTE. A de plus hauts partis Rodrigue doit prétendre. + (1637-56) + + [282] _Var._ Lui doit bien mettre au coeur une autre vanité. + (1637-56) + + [283] L'édition de 1682 porte, par erreur, _sous la loi_, pour + _sous sa loi_. + + [284] _Var._ Instruisez-le d'exemple, et vous ressouvenez + Qu'il faut faire à ses yeux ce que vous enseignez. (1637-56) + + [285] _Var._ Là, dans un long tissu des belles actions. (1639 et + 44 in-4º) + + [286] _Var._ Attaquer une place et ranger une armée. (1660-64) + + [287] _Var._ Les exemples vivants ont bien plus de pouvoir. + (1637-56) + + [288] _Var._ Et si vous ne m'aviez, vous n'auriez plus de rois. + Chaque jour, chaque instant entasse pour ma gloire + Laurier dessus laurier, victoire sur victoire[288-a]. + Le Prince, pour essai de générosité, + Gagneroit des combats marchant à mon côté; + Loin des froides leçons qu'à mon bras on préfère, + [Il apprendroit à vaincre en me regardant faire.] + DON DIÈG. Vous me parlez en vain de ce que je connoi[288-b]: + [Je vous ai vu combattre et commander sous moi.] (1637-56) + + [288-a] Lauriers dessus lauriers, victoire sur victoire. + (1648-56) + + [288-b] Voyez tome I, p. 421, note 3. + + [289] _Var._ Un monarque entre nous met de la différence. + (1637-56) + + [290] _Var._ Parlons-en mieux, le Roi fait l'honneur à votre âge. + (1644 in-4º) + + [291] _Var._ Le Roi, quand il en fait, les mesure au courage. + (1648-56) + + [292] «On ne donnerait pas aujourd'hui un soufflet sur la joue + d'un héros. Les acteurs mêmes sont très-embarrassés à donner ce + soufflet, ils font le semblant. Cela n'est plus même souffert + dans la comédie, et c'est le seul exemple qu'on en ait sur le + théâtre tragique. Il est à croire que c'est une des raisons qui + firent intituler _le Cid_ tragi-comédie. Presque toutes les + pièces de Scudéry et de Boisrobert avaient été des + tragi-comédies. On avait cru longtemps en France qu'on ne pouvait + supporter le tragique continu sans mélange d'aucune familiarité. + Le mot de _tragi-comédie_ est très-ancien: Plaute + l'emploie[292-a] pour désigner son _Amphitryon_, parce que si + l'aventure de Sosie est comique, Amphitryon est très-sérieusement + affligé.» (_Voltaire._) + + [292-a] Dans le Prologue d'_Amphitryon_ (vers 59 et 63), + Plaute désigne la pièce par le nom de _tragicocomoedia_, non pour + la raison que donne ici Voltaire, mais parce qu'on voit figurer + ensemble dans ce drame, d'une part des dieux et des rois, + personnages de la tragédie, et de l'autre des esclaves, + personnages de la comédie. + + [293] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12 et + de 1638. Les autres impressions de 1637-48 ont à la place, soit + en marge, soit au-dessous du nom de DON DIÈGUE: _Ils mettent + l'épée à la main._ + + [294] _Var._ O Dieu! ma force usée à ce besoin me laisse! + (1637-56) + + [295] _Var._ [Ne lui servira pas d'un petit ornement.] + DON DIÈG. Épargnes-tu mon sang? LE COMTE. Mon âme est satisfaite, + Et mes yeux à ma main reprochent ta défaite. + DON DIÈG. Tu dédaignes ma vie! LE COMTE. En arrêter le cours + Ne seroit que hâter la Parque de trois jours[295-a]. (1637-56) + + [295-a] Ce vers termine la scène dans les éditions + indiquées. + + [296] _Var._ DON DIÈGUE, _seul._ (1637-60) + + [297] _Var._ [Passe, pour me venger, en de meilleures mains.] + Si Rodrigue est mon fils, il faut que l'amour cède, + Et qu'une ardeur plus haute à ses flammes succède: + Mon honneur est le sien, et le mortel affront + Qui tombe sur mon chef rejaillit sur son front[297-a]. + (1637-56) + + [297-a] Ce vers termine la scène dans les éditions + indiquées. + + [298] _Var._ Je l'ai vu tout sanglant, au milieu des batailles, + Se faire un beau rempart de mille funérailles. + DON RODR. Son nom? c'est perdre temps en propos superflus. + DON DIÈG. Donc pour te dire encor quelque chose de plus. + (1637-56) + + [299] _Var._ Montre-toi digne fils d'un tel père que moi. + (1637-56) + + [300] _Var._ Je m'en vais les pleurer: va, cours, vole, et nous + venge. (1637-56) + + [301] «On mettait alors des stances dans la plupart des + tragédies, et on en voit dans _Médée_. On les a bannies du + théâtre. On a pensé que les personnages qui parlent en vers d'une + mesure déterminée ne devaient jamais changer cette mesure, parce + que s'ils s'expliquaient en prose, ils devraient toujours + continuer à parler en prose. Or les vers de six pieds étant + substitués à la prose, le personnage ne doit pas s'écarter de ce + langage convenu. Les stances donnent trop l'idée que c'est le + poëte qui parle. Cela n'empêche pas que ces stances du _Cid_ ne + soient fort belles et ne soient encore écoutées avec beaucoup de + plaisir.» (_Voltaire._)--D'Aubignac a fait dans sa _Pratique du + théâtre_ (p. 345 et 346) des réflexions analogues sur ces + stances: «Pour rendre.... vraisemblable qu'un homme récite des + stances, c'est-à-dire qu'il fasse des vers sur le théâtre, il + faut qu'il y ait une couleur ou raison pour autoriser ce + changement de langage.... Souvent nos poëtes ont mis des stances + en la bouche d'un acteur parmi les plus grandes agitations de son + esprit, comme s'il étoit vraisemblable qu'un homme en cet état + eût la liberté de faire des chansons. C'est ce que les plus + entendus au métier ont très-justement condamné dans le plus + fameux de nos poëmes, où nous avons vu un jeune seigneur, + recevant un commandement qui le réduisoit au point de ne savoir + que penser, que dire, ni que faire, et qui divisoit son esprit + par une égale violence entre sa passion et sa générosité, faire + des stances au lieu même où il étoit, c'est-à-dire composer à + l'improviste une chanson au milieu d'une rue. Les stances en + étoient fort belles, mais elles n'étoient pas bien placées; il + eût fallu donner quelque loisir pour composer cette agréable + plainte.» D'Aubignac constate du reste le succès de ce morceau: + «Les stances de Rodrigue, où son esprit délibère entre son amour + et son devoir, ont ravi toute la cour, et tout Paris» (p. 402). + + [302] _Var._ DON RODRIGUE, _seul_. (1637-60) + + [303] L'édition de 1682 porte par erreur: «Percé jusqu'au fond du + coeur.» + + [304] _Var._ L'un échauffe mon coeur, l'autre retient mon bras. + (1637-55) + + [305] _Var._ Illustre tyrannie, adorable contrainte, + Par qui de ma raison la lumière est éteinte, + A mon aveuglement rendez un peu de jour[305-a]. + (1637 in-4º P. et 44 in-12) + _Var._ Impitoyable loi, cruelle tyrannie. + (1637 in-12, 38 et 44 in-4º) + + [305-a] Tel est le texte des deux éditions in-4º de 1637 qui + appartiennent à la Bibliothèque impériale. L'édition de l'Institut + et celle de la Bibliothèque de Versailles sont, pour ces trois + vers, conformes à l'édition de 1682. + + [306] _Var._ Noble ennemi de mon plus grand bonheur. (1637-48) + + [307] _Var._ Qui fais toute ma peine. (1637-56) + + [308] _Var._ Qui venge cet affront irrite sa colère, + Et qui peut le souffrir ne la mérite pas[308-a]. + Prévenons la douleur d'avoir failli contre elle, + Qui nous seroit mortelle. + Tout m'est fatal, rien ne me peut guérir, + Ni soulager ma peine. (1637-56) + + [308-a] Et qui peut la souffrir ne la mérite pas. (1637 + in-12 et 38)--L'édition de 1644 in-12 porte: «ne le mérite pas,» + au lieu de: «ne la mérite pas.» + + [309] _Var._ Allons, mon bras, du moins sauvons l'honneur, + Puisqu'aussi bien il faut perdre Chimène. (1637-56) + + [310] L'édition de 1637 in-12 porte par erreur: «Oui, mon esprit + est déçu.» + + [311] _Var._ Dois-je pas à mon père avant qu'à ma maîtresse? (1637-48) + _Var._ Dois-je pas à mon père autant qu'à ma maîtresse? (1652-56) + + [312] _Var._ Et tous honteux d'avoir tant balancé. (1637, 38 L. + et 39) + + + + +ACTE II. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +DON ARIAS, LE COMTE[313]. + + LE COMTE. + + Je l'avoue entre nous, mon sang un peu trop chaud[314] + S'est trop ému d'un mot, et l'a porté trop haut; + Mais puisque c'en est fait, le coup est sans remède. + + DON ARIAS. + + Qu'aux volontés du Roi ce grand courage cède: + Il y prend grande part, et son coeur irrité 355 + Agira contre vous de pleine autorité. + Aussi vous n'avez point de valable défense: + Le rang de l'offensé, la grandeur de l'offense, + Demandent des devoirs et des submissions + Qui passent le commun des satisfactions. 360 + + LE COMTE. + + Le Roi peut à son gré disposer de ma vie[315]. + + DON ARIAS. + + De trop d'emportement votre faute est suivie. + Le Roi vous aime encore; apaisez son courroux. + Il a dit: «Je le veux;» désobéirez-vous? + + LE COMTE. + + Monsieur, pour conserver tout ce que j'ai d'estime[316], 365 + Désobéir un peu n'est pas un si grand crime; + Et quelque grand qu'il soit, mes services présents[317] + Pour le faire abolir sont plus que suffisants[318]. + + DON ARIAS. + + Quoi qu'on fasse d'illustre et de considérable, + Jamais à son sujet un roi n'est redevable. 370 + Vous vous flattez beaucoup, et vous devez savoir + Que qui sert bien son roi ne fait que son devoir. + Vous vous perdrez, Monsieur, sur cette confiance. + + LE COMTE. + + Je ne vous en croirai qu'après l'expérience. + + DON ARIAS. + + Vous devez redouter la puissance d'un roi. 375 + + LE COMTE. + + Un jour seul ne perd pas un homme tel que moi. + Que toute sa grandeur s'arme pour mon supplice, + Tout l'État périra, s'il faut que je périsse[319]. + + DON ARIAS. + + Quoi! vous craignez si peu le pouvoir souverain.... + + LE COMTE. + + D'un sceptre qui sans moi tomberoit de sa main[320]. 380 + Il a trop d'intérêt lui-même en ma personne, + Et ma tête en tombant feroit choir sa couronne. + + DON ARIAS. + + Souffrez que la raison remette vos esprits. + Prenez un bon conseil. + + LE COMTE. + + Le conseil en est pris. + + DON ARIAS. + + Que lui dirai-je enfin? je lui dois rendre conte[321]. 385 + + LE COMTE. + + Que je ne puis du tout consentir à ma honte. + + DON ARIAS. + + Mais songez que les rois veulent être absolus. + + LE COMTE. + + Le sort en est jeté, Monsieur, n'en parlons plus. + + DON ARIAS. + + Adieu donc, puisqu'en vain je tâche à vous résoudre: + Avec tous vos lauriers, craignez encor le foudre[322]. 390 + + LE COMTE. + + Je l'attendrai sans peur. + + DON ARIAS. + + Mais non pas sans effet. + + LE COMTE. + + Nous verrons donc par là don Diègue satisfait. + +(Il est seul[323].) + + Qui ne craint point la mort ne craint point les menaces[324]. + J'ai le coeur au-dessus des plus fières disgrâces; + Et l'on peut me réduire à vivre sans bonheur, 395 + Mais non pas me résoudre à vivre sans honneur. + + +SCÈNE II. + +LE COMTE, DON RODRIGUE[325]. + + DON RODRIGUE. + + A moi, Comte, deux mots. + + LE COMTE. + + Parle. + + DON RODRIGUE. + + Ote-moi d'un doute. + Connois-tu bien don Diègue? + + LE COMTE. + + Oui. + + DON RODRIGUE. + + Parlons bas; écoute. + Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu, + La vaillance et l'honneur de son temps? le sais-tu? 400 + + LE COMTE. + + Peut-être. + + DON RODRIGUE. + + Cette ardeur que dans les yeux je porte, + Sais-tu que c'est son sang? le sais-tu? + + LE COMTE. + + Que m'importe? + + DON RODRIGUE. + + A quatre pas d'ici je te le fais savoir. + + LE COMTE. + + Jeune présomptueux! + + DON RODRIGUE. + + Parle sans t'émouvoir. + Je suis jeune, il est vrai; mais aux âmes bien nées 405 + La valeur n'attend point le nombre des années[326]. + + LE COMTE. + + Te mesurer à moi! qui t'a rendu si vain[327], + Toi qu'on n'a jamais vu les armes à la main? + + DON RODRIGUE. + + Mes pareils à deux fois ne se font point connoître, + Et pour leurs coups d'essai veulent des coups de maître. 410 + + LE COMTE. + + Sais-tu bien qui je suis? + + DON RODRIGUE. + + Oui; tout autre que moi + Au seul bruit de ton nom pourroit trembler d'effroi. + Les palmes dont je vois ta tête si couverte[328] + Semblent porter écrit le destin de ma perte. + J'attaque en téméraire un bras toujours vainqueur; 415 + Mais j'aurai trop de force, ayant assez de coeur. + A qui venge son père il n'est rien impossible. + Ton bras est invaincu, mais non pas invincible. + + LE COMTE. + + Ce grand coeur qui paroît aux discours que tu tiens, + Par tes yeux, chaque jour, se découvroit aux miens; 420 + Et croyant voir en toi l'honneur de la Castille, + Mon âme avec plaisir te destinoit ma fille. + Je sais ta passion, et suis ravi de voir + Que tous ses mouvements cèdent à ton devoir; + Qu'ils n'ont point affoibli cette ardeur magnanime; 425 + Que ta haute vertu répond à mon estime; + Et que voulant pour gendre un cavalier parfait[329], + Je ne me trompois point au choix que j'avois fait; + Mais je sens que pour toi ma pitié s'intéresse; + J'admire ton courage, et je plains ta jeunesse. 430 + Ne cherche point à faire un coup d'essai fatal; + Dispense ma valeur d'un combat inégal; + Trop peu d'honneur pour moi suivroit cette victoire: + A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire[330]. + On te croiroit toujours abattu sans effort; 435 + Et j'aurois seulement le regret de ta mort. + + DON RODRIGUE. + + D'une indigne pitié ton audace est suivie: + Qui m'ose ôter l'honneur craint de m'ôter la vie? + + LE COMTE. + + Retire-toi d'ici. + + DON RODRIGUE. + + Marchons sans discourir. + + LE COMTE. + + Es-tu si las de vivre? + + DON RODRIGUE. + + As-tu peur de mourir? 440 + + LE COMTE. + + Viens, tu fais ton devoir, et le fils dégénère + Qui survit un moment à l'honneur de son père. + + +SCÈNE III. + +L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR. + + L'INFANTE. + + Apaise, ma Chimène, apaise ta douleur: + Fais agir ta constance en ce coup de malheur. + Tu reverras le calme après ce foible orage; 445 + Ton bonheur n'est couvert que d'un peu de nuage[331], + Et tu n'as rien perdu pour le voir différer. + + CHIMÈNE + + Mon coeur outré d'ennuis n'ose rien espérer. + Un orage si prompt qui trouble une bonace + D'un naufrage certain nous porte la menace: 450 + Je n'en saurois douter, je péris dans le port. + J'aimois, j'étois aimée, et nos pères d'accord; + Et je vous en contois la charmante nouvelle[332], + Au malheureux moment que naissoit leur querelle, + Dont le récit fatal, sitôt qu'on vous l'a fait, 455 + D'une si douce attente a ruiné l'effet. + Maudite ambition, détestable manie, + Dont les plus généreux souffrent la tyrannie! + Honneur impitoyable à mes plus chers desirs[333], + Que tu me vas coûter de pleurs et de soupirs! 460 + + L'INFANTE. + + Tu n'as dans leur querelle aucun sujet de craindre: + Un moment l'a fait naître, un moment va l'éteindre. + Elle a fait trop de bruit pour ne pas s'accorder, + Puisque déjà le Roi les veut accommoder; + Et tu sais que mon âme, à tes ennuis sensible[334], 465 + Pour en tarir la source y fera l'impossible. + + CHIMÈNE. + + Les accommodements ne font rien en ce point[335]: + De si mortels affronts ne se réparent point[336]. + En vain on fait agir la force ou la prudence[337]: + Si l'on guérit le mal, ce n'est qu'en apparence. 470 + La haine que les coeurs conservent au dedans + Nourrit des feux cachés, mais d'autant plus ardents. + + L'INFANTE. + + Le saint noeud qui joindra don Rodrigue et Chimène + Des pères ennemis dissipera la haine; + Et nous verrons bientôt votre amour le plus fort 475 + Par un heureux hymen étouffer ce discord. + + CHIMÈNE. + + Je le souhaite ainsi plus que je ne l'espère: + Don Diègue est trop altier, et je connois mon père. + Je sens couler des pleurs que je veux retenir; + Le passé me tourmente, et je crains l'avenir. 480 + + L'INFANTE. + + Que crains-tu? d'un vieillard l'impuissante foiblesse[338]? + + CHIMÈNE. + + Rodrigue a du courage. + + L'INFANTE. + + Il a trop de jeunesse. + + CHIMÈNE. + + Les hommes valeureux le sont du premier coup. + + L'INFANTE. + + Tu ne dois pas pourtant le redouter beaucoup: + Il est trop amoureux pour te vouloir déplaire, 485 + Et deux mots de ta bouche arrêtent sa colère. + + CHIMÈNE. + + S'il ne m'obéit point, quel comble à mon ennui! + Et s'il peut m'obéir, que dira-t-on de lui? + Étant né ce qu'il est, souffrir un tel outrage[339]! + Soit qu'il cède ou résiste au feu qui me l'engage, 490 + Mon esprit ne peut qu'être ou honteux ou confus, + De son trop de respect, ou d'un juste refus. + + L'INFANTE. + + Chimène a l'âme haute, et quoiqu'intéressée[340], + Elle ne peut souffrir une basse pensée; + Mais si jusques au jour de l'accommodement 495 + Je fais mon prisonnier de ce parfait amant, + Et que j'empêche ainsi l'effet de son courage, + Ton esprit amoureux n'aura-t-il point d'ombrage? + + CHIMÈNE. + + Ah! Madame, en ce cas je n'ai plus de souci[341]. + + +SCÈNE IV. + +L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, LE PAGE[342]. + + L'INFANTE. + + Page, cherchez Rodrigue, et l'amenez ici. 500 + + LE PAGE. + + Le comte de Gormas et lui.... + + CHIMÈNE. + + Bon Dieu! je tremble. + + L'INFANTE. + + Parlez. + + LE PAGE. + + De ce palais ils sont sortis ensemble[343]. + + CHIMÈNE. + + Seuls? + + LE PAGE. + + Seuls, et qui sembloient tout bas se quereller. + + CHIMÈNE. + + Sans doute ils sont aux mains, il n'en faut plus parler. + Madame, pardonnez à cette promptitude. 505 + + +SCÈNE V. + +L'INFANTE, LÉONOR. + + L'INFANTE. + + Hélas! que dans l'esprit je sens d'inquiétude! + Je pleure ses malheurs, son amant me ravit; + Mon repos m'abandonne, et ma flamme revit. + Ce qui va séparer Rodrigue de Chimène + Fait renaître à la fois mon espoir et ma peine[344]; 510 + Et leur division, que je vois à regret, + Dans mon esprit charmé jette un plaisir secret. + + LÉONOR. + + Cette haute vertu qui règne dans votre âme + Se rend-elle sitôt à cette lâche flamme? + + L'INFANTE. + + Ne la nomme point lâche, à présent que chez moi 515 + Pompeuse et triomphante elle me fait la loi: + Porte-lui du respect, puisqu'elle m'est si chère. + Ma vertu la combat, mais malgré moi j'espère; + Et d'un si fol espoir mon coeur mal défendu + Vole après un amant que Chimène a perdu. 520 + + LÉONOR. + + Vous laissez choir ainsi ce glorieux courage, + Et la raison chez vous perd ainsi son usage? + + L'INFANTE. + + Ah! qu'avec peu d'effet on entend la raison, + Quand le coeur est atteint d'un si charmant poison! + Et lorsque le malade aime sa maladie[345], 525 + Qu'il a peine à souffrir que l'on y remédie[346]! + + LÉONOR. + + Votre espoir vous séduit, votre mal vous est doux; + Mais enfin ce Rodrigue est indigne de vous[347]. + + L'INFANTE. + + Je ne le sais que trop: mais si ma vertu cède, + Apprends comme l'amour flatte un coeur qu'il possède. 530 + Si Rodrigue une fois sort vainqueur du combat, + Si dessous sa valeur ce grand guerrier s'abat, + Je puis en faire cas, je puis l'aimer sans honte. + Que ne fera-t-il point, s'il peut vaincre le Comte? + J'ose m'imaginer qu'à ses moindres exploits 535 + Les royaumes entiers tomberont sous ses lois; + Et mon amour flatteur déjà me persuade + Que je le vois assis au trône de Grenade, + Les Mores[348] subjugués trembler en l'adorant, + L'Aragon recevoir ce nouveau conquérant, 540 + Le Portugal se rendre, et ses nobles journées + Porter delà les mers ses hautes destinées, + Du sang des Africains arroser ses lauriers[349]: + Enfin tout ce qu'on dit des plus fameux guerriers[350], + Je l'attends de Rodrigue après cette victoire, 545 + Et fais de son amour un sujet de ma gloire. + + LÉONOR. + + Mais, Madame, voyez où vous portez son bras, + Ensuite d'un combat qui peut-être n'est pas. + + L'INFANTE. + + Rodrigue est offensé; le Comte a fait l'outrage; + Ils sont sortis ensemble: en faut-il davantage? 550 + + LÉONOR. + + Eh bien! ils se battront, puisque vous le voulez[351]; + Mais Rodrigue ira-t-il si loin que vous allez? + + L'INFANTE. + + Que veux-tu? je suis folle, et mon esprit s'égare: + Tu vois par là quels maux cet amour me prépare[352]. + Viens dans mon cabinet consoler mes ennuis, 555 + Et ne me quitte point dans le trouble où je suis. + + +SCÈNE VI. + +DON FERNAND, DON ARIAS, DON SANCHE[353]. + + DON FERNAND. + + Le Comte est donc si vain et si peu raisonnable! + Ose-t-il croire encor son crime pardonnable? + + DON ARIAS. + + Je l'ai de votre part longtemps entretenu; + J'ai fait mon pouvoir, Sire, et n'ai rien obtenu. 560 + + DON FERNAND. + + Justes cieux! ainsi donc un sujet téméraire + A si peu de respect et de soin de me plaire! + Il offense don Diègue, et méprise son roi! + Au milieu de ma cour il me donne la loi! + Qu'il soit brave guerrier, qu'il soit grand capitaine, 565 + Je saurai bien rabattre une humeur si hautaine[354]. + Fût-il la valeur même, et le dieu des combats, + Il verra ce que c'est que de n'obéir pas. + Quoi qu'ait pu mériter une telle insolence[355], + Je l'ai voulu d'abord traiter sans violence; 570 + Mais puisqu'il en abuse, allez dès aujourd'hui, + Soit qu'il résiste ou non, vous assurer de lui[356]. + + DON SANCHE. + + Peut-être un peu de temps le rendroit moins rebelle: + On l'a pris tout bouillant encor de sa querelle; + Sire, dans la chaleur d'un premier mouvement, 575 + Un coeur si généreux se rend malaisément. + Il voit bien qu'il a tort, mais une âme si haute[357] + N'est pas sitôt réduite à confesser sa faute. + + DON FERNAND. + + Don Sanche, taisez-vous, et soyez averti + Qu'on se rend criminel à prendre son parti. 580 + + DON SANCHE. + + J'obéis, et me tais; mais de grâce encor, Sire, + Deux mots en sa défense. + + DON FERNAND. + + Et que pouvez-vous dire[358]? + + DON SANCHE. + + Qu'une âme accoutumée aux grandes actions + Ne se peut abaisser à des submissions: + Elle n'en conçoit point qui s'expliquent[359] sans honte; 585 + Et c'est à ce mot seul qu'a résisté le Comte[360]. + Il trouve en son devoir un peu trop de rigueur, + Et vous obéiroit, s'il avait moins de coeur. + Commandez que son bras, nourri dans les alarmes, + Répare cette injure à la pointe des armes; 590 + Il satisfera, Sire; et vienne qui voudra, + Attendant qu'il l'ait su, voici qui répondra. + + DON FERNAND. + + Vous perdez le respect; mais je pardonne à l'âge, + Et j'excuse l'ardeur en un jeune courage[361]. + Un roi dont la prudence a de meilleurs objets 595 + Est meilleur ménager du sang de ses sujets: + Je veille pour les miens, mes soucis les conservent, + Comme le chef a soin des membres qui le servent. + Ainsi votre raison n'est pas raison pour moi: + Vous parlez en soldat; je dois agir en roi[362]; 600 + Et quoi qu'on veuille dire, et quoi qu'il ose croire[363], + Le Comte à m'obéir ne peut perdre sa gloire, + D'ailleurs l'affront me touche: il a perdu d'honneur + Celui que de mon fils j'ai fait le gouverneur; + S'attaquer à mon choix, c'est se prendre à moi-même[364], + Et faire un attentat sur le pouvoir suprême. + N'en parlons plus. Au reste, on a vu dix vaisseaux + De nos vieux ennemis arborer les drapeaux; + Vers la bouche du fleuve ils ont osé paroître. + + DON ARIAS. + + Les Mores ont appris par force à vous connoître, 610 + Et tant de fois vaincus, ils ont perdu le coeur + De se plus hasarder contre un si grand vainqueur. + + DON FERNAND. + + Ils ne verront jamais sans quelque jalousie + Mon sceptre, en dépit d'eux, régir l'Andalousie; + Et ce pays si beau, qu'ils ont trop possédé, 615 + Avec un oeil d'envie est toujours regardé. + C'est l'unique raison qui m'a fait dans Séville + Placer depuis dix ans le trône de Castille[365], + Pour les voir de plus près, et d'un ordre plus prompt + Renverser aussitôt ce qu'ils entreprendront. 620 + + DON ARIAS. + + Ils savent aux dépens de leurs plus dignes têtes[366] + Combien votre présence assure vos conquêtes: + Vous n'avez rien à craindre. + + DON FERNAND. + + Et rien à négliger: + Le trop de confiance attire le danger; + Et vous n'ignorez pas qu'avec fort peu de peine[367] 625 + Un flux de pleine mer jusqu'ici les amène[368]. + Toutefois j'aurois tort de jeter dans les coeurs, + L'avis étant mal sûr, de paniques terreurs. + L'effroi que produiroit cette alarme inutile, + Dans la nuit qui survient troubleroit trop la ville: 630 + Faites doubler la garde aux murs et sur le port[369]. + C'est assez pour ce soir[370]. + + +SCÈNE VII. + +DON FERNAND, DON SANCHE, DON ALONSE. + + DON ALONSE. + + Sire, le Comte est mort: + Don Diègue, par son fils, a vengé son offense. + + DON FERNAND. + + Dès que j'ai su l'affront, j'ai prévu la vengeance[371]; + Et j'ai voulu dès lors prévenir ce malheur. 635 + + DON ALONSE. + + Chimène à vos genoux apporte sa douleur; + Elle vient toute[372] en pleurs vous demander justice. + + DON FERNAND. + + Bien qu'à ses déplaisirs mon âme compatisse[373], + Ce que le Comte a fait semble avoir mérité + Ce digne châtiment de sa témérité[374]. 640 + Quelque juste pourtant que puisse être sa peine, + Je ne puis sans regret perdre un tel capitaine. + Après un long service à mon État rendu, + Après son sang pour moi mille fois répandu, + A quelques sentiments que son orgueil m'oblige, 645 + Sa perte m'affoiblit, et son trépas m'afflige. + + +SCÈNE VIII. + +DON FERNAND, DON DIÈGUE, CHIMÈNE, DON SANCHE, DON ARIAS, DON ALONSE. + + CHIMÈNE. + + Sire, Sire, justice! + + DON DIÈGUE. + + Ah! Sire, écoutez-nous. + + CHIMÈNE. + + Je me jette à vos pieds. + + DON DIÈGUE. + + J'embrasse vos genoux. + + CHIMÈNE. + + Je demande justice. + + DON DIÈGUE. + + Entendez ma défense[375]. + + CHIMÈNE. + + D'un jeune audacieux punissez l'insolence: 650 + Il a de votre sceptre abattu le soutien, + Il a tué mon père. + + DON DIÈGUE. + + Il a vengé le sien. + + CHIMÈNE. + + Au sang de ses sujets un roi doit la justice. + + DON DIÈGUE. + + Pour la juste vengeance il n'est point de supplice[376]. + + DON FERNAND. + + Levez-vous l'un et l'autre, et parlez à loisir. 655 + Chimène, je prends part à votre déplaisir; + D'une égale douleur je sens mon âme atteinte[377]. + Vous parlerez après; ne troublez pas sa plainte. + + CHIMÈNE. + + Sire, mon père est mort; mes yeux[378] ont vu son sang + Couler à gros bouillons de son généreux flanc; 660 + Ce sang qui tant de fois garantit vos murailles, + Ce sang qui tant de fois vous gagna des batailles, + Ce sang qui tout sorti fume encor de courroux + De se voir répandu pour d'autres que pour vous, + Qu'au milieu des hasards n'osoit verser la guerre, 665 + Rodrigue en votre cour vient d'en couvrir la terre[379]. + J'ai couru sur le lieu, sans force et sans couleur: + Je l'ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur, + Sire, la voix me manque à ce récit funeste; + Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste. 670 + + DON FERNAND. + + Prends courage, ma fille, et sache qu'aujourd'hui + Ton roi te veut servir de père au lieu de lui. + + CHIMÈNE. + + Sire, de trop d'honneur ma misère est suivie. + Je vous l'ai déjà dit, je l'ai trouvé sans vie[380]; + Son flanc étoit ouvert; et pour mieux m'émouvoir[381], 675 + Son sang sur la poussière écrivoit mon devoir; + Ou plutôt sa valeur en cet état réduite + Me parloit par sa plaie, et hâtoit ma poursuite; + Et pour se faire entendre au plus juste des rois, + Par cette triste bouche elle empruntoit ma voix. 680 + Sire, ne souffrez pas que sous votre puissance + Règne devant vos yeux une telle licence; + Que les plus valeureux, avec impunité, + Soient exposés aux coups de la témérité; + Qu'un jeune audacieux triomphe de leur gloire, 685 + Se baigne dans leur sang, et brave leur mémoire. + Un si vaillant guerrier qu'on vient de vous ravir[382] + Éteint, s'il n'est vengé, l'ardeur de vous servir. + Enfin mon père est mort, j'en demande vengeance, + Plus pour votre intérêt que pour mon allégeance. 690 + Vous perdez en la mort d'un homme de son rang: + Vengez-la par une autre, et le sang par le sang[383]. + Immolez, non à moi, mais à votre couronne[384], + Mais à votre grandeur, mais à votre personne; + Immolez, dis-je, Sire, au bien de tout l'État 695 + Tout ce qu'enorgueillit un si haut attentat. + + DON FERNAND. + + Don Diègue, répondez. + + DON DIÈGUE. + + Qu'on est digne d'envie + Lorsqu'on perdant la force on perd aussi la vie[385], + Et qu'un long âge apprête aux hommes généreux, + Au bout de leur carrière, un destin malheureux! 700 + Moi, dont les longs travaux ont acquis tant de gloire, + Moi, que jadis partout a suivi la victoire, + Je me vois aujourd'hui, pour avoir trop vécu, + Recevoir un affront et demeurer vaincu. + Ce que n'a pu jamais combat, siége, embuscade, 705 + Ce que n'a pu jamais Aragon ni Grenade, + Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux[386], + Le Comte en votre cour l'a fait presque à vos yeux[387], + Jaloux de votre choix, et fier de l'avantage + Que lui donnoit sur moi l'impuissance de l'âge. 710 + Sire, ainsi ces cheveux blanchis sous le harnois, + Ce sang pour vous servir prodigué tant de fois, + Ce bras, jadis l'effroi d'une armée ennemie, + Descendoient au tombeau tous chargés d'infamie, + Si je n'eusse produit un fils digne de moi, 715 + Digne de son pays et digne de son roi. + Il m'a prêté sa main, il a tué le Comte; + Il m'a rendu l'honneur, il a lavé ma honte. + Si montrer du courage et du ressentiment, + Si venger un soufflet mérite un châtiment, 720 + Sur moi seul doit tomber l'éclat de la tempête: + Quand le bras a failli, l'on en punit la tête. + Qu'on nomme crime, ou non, ce qui fait nos débats[388], + Sire, j'en suis la tête, il n'en est que le bras. + Si Chimène se plaint qu'il a tué son père, 725 + Il ne l'eût jamais fait si je l'eusse pu faire. + Immolez donc ce chef que les ans vont ravir, + Et conservez pour vous le bras qui peut servir. + Aux dépens de mon sang satisfaites Chimène: + Je n'y résiste point, je consens à ma peine; 730 + Et loin de murmurer d'un rigoureux décret[389], + Mourant sans déshonneur, je mourrai sans regret. + + DON FERNAND. + + L'affaire est d'importance, et, bien considérée, + Mérite en plein conseil d'être délibérée. + Don Sanche, remettez Chimène en sa maison. 735 + Don Diègue aura ma cour et sa foi pour prison. + Qu'on me cherche son fils. Je vous ferai justice. + + CHIMÈNE. + + Il est juste, grand Roi, qu'un meurtrier périsse. + + DON FERNAND. + + Prends du repos, ma fille, et calme tes douleurs. + + CHIMÈNE. + + M'ordonner du repos, c'est croître mes malheurs. 740 + + +FIN DU SECOND ACTE. + +NOTES: + + [313] _Var._ LE COMTE, DON ARIAS. (1638 P.) + + [314] _Var._ Je l'avoue entre nous, quand je lui fis l'affront, + J'eus le sang un peu chaud et le bras un peu prompt. (1637-56) + + [315] _Var._ Qu'il prenne donc ma vie, elle est en sa puissance. + DON ARIAS. Un peu moins de transport et plus d'obéissance: + D'un prince qui vous aime apaisez le courroux. (1637-56) + + [316] _Var._ Monsieur, pour conserver ma gloire et mon estime. + (1637-56) + + [317] _Var._ Et quelque grand qu'il fût, mes services présents. + (1637-56) + + [318] Voyez la Notice du _Cid_, p. 17 et note 41. + + [319] _Var._ Tout l'État périra plutôt que je périsse. (1637-56) + + [320] Dans les premières éditions, il y a un point + d'interrogation à la fin de ce vers et du précédent. + + [321] Voyez tome I, p. 150, note 479-a. + + [322] _Var._ Tout couvert de lauriers, craignez encor la foudre. + (1637-56) + + [323] Il n'y a point ici de jeu de scène dans les éditions de + 1637 in-12 et de 1638. Dans celles de 1637 in-4º et de 1638-60, + on lit: _Don Arias rentre_, au lieu de: _Il est seul._ + + [324] _Var._ Je m'étonne fort peu de menaces pareilles[324-a]: + Dans les plus grands périls je fais plus de merveilles; + Et quand l'honneur y va, les plus cruels trépas + Présentés à mes yeux ne m'ébranleroient pas. (1637-56) + + [324-a] L'édition de 1644 in-12 porte, par erreur: + + Je m'étonne fort peu de pareilles menaces. + +Cette transposition fortuite a cela de remarquable qu'elle donne au +vers la rime qu'il aura à partir de 1660. + + [325] _Var._ DON RODRIGUE, LE COMTE. (1638 P.) + + [326] _Var._ La valeur n'attend pas le nombre des années. (1637 + in-12 et 38)--Cicéron a dit dans la cinquième _Philippique_, + chapitre XVII: «C. Cæsar ineunte ætate docuit ab excellenti + eximiaque virtute progressum ætatis exspectari non oportere;» et + du Vair dans sa quatorzième _Harangue funèbre_, en parlant de + Louis XIII enfant: «Ne nous promet-il pas que nous verrons, et + bientôt, la vengeance de ce terrible assassinat? Ce sera son + apprentissage, ce seront ses premiers faits d'armes que la + vengeance de son père. Ne mesurez pas sa puissance par ses ans: + la vertu aux âmes héroïques n'attend pas les années; elle fait + son progrès tout à coup.» (_OEvres de messire Guill. du Vair._ + Paris, Séb. Cramoisy, 1641, in-fol., p. 715.) Corneille, qui dans + _Polyeucte_ paraît s'être rappelé un autre passage de du Vair, + pourrait bien s'être souvenu ici de celui que nous venons de + citer. Voyez aussi l'_Appendice_ du _Cid_, II, p. 214. + + [327] _Var._ Mais t'attaquer à moi! qui t'a rendu si vain? + (1637-56) + + [328] _Var._ Mille et mille lauriers dont ta tête est couverte. + (1637-56) + + [329] _Var._ Et que voulant pour gendre un chevalier parfait. + (1637 in-4º, 38 P., 39 et 44.) + + [330] Corneille se rappelle sans doute ici ce passage de Sénèque: + «Ignominiam judicat gladiator cum inferiore componi, et scit cum + sine gloria vinci qui sine periculo vincitur.» (_De Providentia_, + cap. III.) Plus tard, dans son _Arminius_, représenté en 1642, et + imprimé seulement en 1644, Scudéry a reproduit presque + textuellement (acte I, scène III) le vers de Corneille: + + Les lâches seulement dérobent la victoire, + Et vaincre sans péril seroit vaincre sans gloire; + + et par une singulière erreur, plusieurs critiques, confondant les + dates, ont voulu, à cette occasion, faire de Corneille un + plagiaire de Scudéry. + + [331] _Var._ Ton bonheur n'est couvert que d'un petit nuage. + (1637-56) + + [332] _Var._ Et je vous en contois la première nouvelle. + (1637-56) + + [333] _Var._ Impitoyable honneur, mortel à mes plaisirs. + (1637-56) + + [334] _Var._ Et de ma part mon âme, à tes ennuis sensible. + (1637-56) + + [335] _Var._ Les accommodements ne sont rien en ce point. (1638 + P.) + + [336] _Var._ Les affronts à l'honneur ne se réparent point. + (1637-56) + + [337] _Var._ En vain on fait agir la force et la prudence. (1637 + in-12, 38 et 44 in-4º) + + [338] Ce vers, dans l'édition de 1682, a une ponctuation + différente et qui change le sens: + + Que crains-tu d'un vieillard l'impuissante foiblesse? + + + [339] _Var._ Souffrir un tel affront, étant né gentilhomme! + Soit qu'il cède ou résiste au feu qui le consomme. (1637-44) + + [340] _Var._ Chimène est généreuse, et quoiqu'intéressée, + Elle ne peut souffrir une lâche pensée. (1637-56) + + [341] _Var._ Ah! Madame, en ce cas je n'ai point de souci. (1637 + in-12) + + [342] _Var._ L'INFANTE, LE PAGE, CHIMÈNE, LÉONOR. (1638 P.) + + [343] _Var._ Hors de la ville ils sont sortis ensemble. (1637 + in-12) + + [344] _Var._ Avecque mon espoir fait renaître ma peine. (1637-56) + + [345] _Var._ Alors que le malade aime sa maladie. (1637-44) + _Var._ Sitôt que le malade aime sa maladie. (1648-60) + + [346] _Var._ Il ne peut plus souffrir que l'on y remédie. + (1637-56) + + [347] _Var._ Mais toujours ce Rodrigue est indigne de vous. + (1637-56) + + [348] Telle est partout l'orthographe du mot dans les éditions + publiées du vivant de Corneille, et encore dans celle de 1692, et + cela sans doute afin de rendre certaines rimes plus + satisfaisantes pour l'oeil, comme par exemple celle-ci (vers 1177 + et 1178): + + L'espérance et l'amour d'un peuple qui l'adore, + Le soutien de Castille, et la terreur du More. + + Mais dans les _Discours_ et les _Examens_ Corneille écrit _les + Maures_. + + [349] _Var._ Au milieu de l'Afrique arborer ses lauriers. + (1637-56) + + [350] _Var._ Et faire ses sujets des plus braves guerriers. (1637 + in-12) + + [351] _Var._ Je veux que ce combat demeure pour certain, + Votre esprit va-t-il point bien vite pour sa main? (1637-56) + + [352] _Var._ Mais c'est le moindre mal que l'amour me prépare. + (1637-56) + + [353] _Var._ LE ROI, DON ARIAS, DON SANCHE, DON ALONSE. + (1637-56)--LE ROI, DON ARIAS, DON SANCHE. (1660)--Les éditions de + 1637-60 portent partout: LE ROI, au lieu de DON FERNAND. + + [354] _Var._ Je lui rabattrai bien cette humeur si hautaine. + (1637-56) + + [355] _Var._ Je sais trop comme il faut dompter cette insolence. + (1637-56) + + [356] Dans les éditions de 1637 in-4º et de 1639-56: _Don Alonse + rentre_. + + [357] _Var._ On voit bien qu'on a tort, mais une âme si haute. + (1637-48) + + [358] _Var._ Et que pourrez-vous dire? (1637 in-4º, 38 P. et + 39-68) + + [359] Les éditions de 1637 in-12 et de 1638 portent: «qui + s'explique,» au singulier. + + [360] _Var._ Et c'est contre ce mot qu'a résisté le Comte. + (1637-56) + + [361] _Var._ Et j'estime l'ardeur en un jeune courage. (1637-56) + + [362] _Var._ Vous parlez en soldat; je dois régir en roi. (1638) + + [363] _Var._ Et quoi qu'il faille dire, et quoi qu'il veuille + croire. (1637-48) + + [364] _Var._ Et par ce trait hardi d'une insolence extrême, + Il s'est pris à mon choix, il s'est pris à moi-même. + C'est moi qu'il satisfait en réparant ce tort. + N'en parlons plus. Au reste on nous menace fort; + Sur un avis reçu je crains une surprise. + DON ARIAS. Les Mores contre vous font-ils quelque entreprise? + S'osent-ils préparer à des efforts nouveaux? + LE ROI. Vers la bouche du fleuve on a vu leurs vaisseaux, + [Et vous n'ignorez pas qu'avec fort peu de peine + Un flux de pleine mer jusqu'ici les amène[364-a].] + DON ARIAS. Tant de combats perdus leur ont ôté le coeur + D'attaquer désormais un si puissant vainqueur. + LE ROI. N'importe, ils ne sauroient qu'avecque jalousie + Voir mon sceptre aujourd'hui régir l'Andalousie, + Et ce pays si beau que j'ai conquis sur eux + Réveille à tous moments leurs desseins généreux. + [C'est l'unique raison qui m'a fait dans Séville.] (1637-56) + + [364-a] Ces deux vers sont un peu plus bas dans les éditions + de 1660-82. + + [365] Voyez ci-dessus, p. 97. + + [366] _Var._ Sire, ils ont trop appris aux dépens de leurs têtes. + (1637-56) + + [367] _Var._ Et le même ennemi que l'on vient de détruire, + S'il sait prendre son temps, est capable de nuire. + _Don Alonse revient_[367-a]. (1637-56) + + [367-a] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 + in-12 et de 1638.--Il se trouve six vers plus bas dans l'édition + de 1644 in-12. + + [368] Voyez ci-dessus, p. 97 et 98. + + [369] _Var._ Puisqu'on fait bonne garde aux murs et sur le port, + Il suffit pour ce soir[369-a]. (1637-56) + + [369-a] Il n'y a pas ici de distinction de scène dans les + éditions indiquées. + + [370] Voyez ci-dessus, p. 96. + + [371] Voyez ci-dessus, p. 95. + + [372] Les éditions de 1639, de 1644 in-4º et de 1648 portent: + «tout en pleurs.» + + [373] _Var._ Bien qu'à ses déplaisirs mon amour compatisse. + (1652-60) + + [374] _Var._ Ce juste châtiment de sa témérité. (1637-56) + + [375] _Var._ [DON DIÈG. Entendez ma défense.] + CHIM. Vengez-moi d'une mort.... DON DIÈG. Qui punit l'insolence. + CHIM. Rodrigue, Sire.... + DON DIÈG. A fait un coup d'homme de bien. + CHIM. [Il a tué mon père.] (1637-56) + + [376] _Var._ Une vengeance juste est sans peur du supplice[376-a]. + (1637-44) + _Var._ Une juste vengeance est sans peur du supplice. (1648-56) + + [376-a] Les éditions de 1637 in-12 et de 1638 donnent _de + supplice_, pour _du supplice_. + + [377] Entre ce vers et le suivant, on lit dans l'édition de 1692: + _à don Diègue_. + + [378] L'édition de 1637 in-12 porte, par erreur, _vos yeux_, pour + _mes yeux_. + + [379] _Var._ [Rodrigue en votre cour vient d'en couvrir la terre,] + Et pour son coup d'essai son indigne attentat + D'un si ferme soutien a privé votre État, + De vos meilleurs soldats abattu l'assurance, + Et de vos ennemis relevé l'espérance. + J'arrivai sur le lieu sans force et sans couleur: + Je le trouvai sans vie. Excusez ma douleur[379-a]. (1637-56) + + [379-a] Je le treuvai sans vie. Excusez ma douleur. (1644 + in-12)--Les deux derniers vers de cette variante se trouvent + aussi dans l'édition de 1660. + + [380] _Var._ J'arrivai donc sans force, et le trouvai sans vie. + (1637-60) + + [381] _Var._ Il ne me parla point, mais pour mieux m'émouvoir. + (1637-56) + + [382] _Var._ Un si vaillant guerrier qu'on vous vient de ravir. + (1644 in-12) + _Var._ Un si vaillant guerrier qu'on vient de nous ravir. + (1654 et 56) + + [383] L'édition de 1637 in-4º I., et les éditions de 1638 L., de + 1639, de 1644 in-4º et de 1648 portent: + + Vengez-la par un autre, et le sang par le sang. + + [384] _Var._ Sacrifiez don Diègue et toute sa famille + A vous, à votre peuple, à toute la Castille: + Le soleil qui voit tout ne voit rien sous les cieux + Qui vous puisse payer un sang si précieux. (1637-56) + + [385] _Var._ Quand avecque la force on perd aussi la vie, + Sire, et que l'âge apporte aux hommes généreux + Avecque sa foiblesse un destin malheureux! (1637-56) + + [386] _Var._ Ni tous mes ennemis, ni tous mes envieux. (1637 + in-12) + + [387] _Var._ L'orgueil dans votre cour l'a fait presque à vos yeux, + Et souillé sans respect l'honneur de ma vieillesse, + Avantagé de l'âge, et fort de ma foiblesse. (1637-56) + + [388] _Var._ Du crime glorieux qui cause nos débats. (1637-56) + + [389] _Var._ Et loin de murmurer d'un injuste décret. (1637-56) + + + + +ACTE III. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +DON RODRIGUE, ELVIRE[390]. + + ELVIRE. + + Rodrigue, qu'as-tu fait? où viens-tu, misérable? + + DON RODRIGUE. + + Suivre le triste cours de mon sort déplorable. + + ELVIRE. + + Où prends-tu cette audace et ce nouvel orgueil, + De paroître en des lieux que tu remplis de deuil? + Quoi? viens-tu jusqu'ici braver l'ombre du Comte? 745 + Ne l'as-tu pas tué? + + DON RODRIGUE. + + Sa vie étoit ma honte: + Mon honneur de ma main a voulu cet effort. + + ELVIRE. + + Mais chercher ton asile en la maison du mort! + Jamais un meurtrier en fit-il son refuge? + + DON RODRIGUE. + + Et je n'y viens aussi que m'offrir à mon juge[391]. 750 + Ne me regarde plus d'un visage étonné; + Je cherche le trépas après l'avoir donné. + Mon juge est mon amour, mon juge est ma Chimène: + Je mérite la mort de mériter sa haine, + Et j'en viens recevoir, comme un bien souverain, 755 + Et l'arrêt de sa bouche, et le coup de sa main. + + ELVIRE. + + Fuis plutôt de ses yeux, fuis de sa violence; + A ses premiers transports dérobe ta présence: + Va, ne t'expose point aux premiers mouvements + Que poussera l'ardeur de ses ressentiments. 760 + + DON RODRIGUE. + + Non, non, ce cher objet à qui j'ai pu déplaire + Ne peut pour mon supplice avoir trop de colère; + Et j'évite cent morts qui me vont accabler[392], + Si pour mourir plus tôt je puis la redoubler. + + ELVIRE. + + Chimène est au palais, de pleurs toute baignée, 765 + Et n'en reviendra point que bien accompagnée. + Rodrigue, fuis, de grâce: ôte-moi de souci. + Que ne dira-t-on point si l'on te voit ici? + Veux-tu qu'un médisant, pour comble à sa misère[393], + L'accuse d'y souffrir l'assassin de son père? 770 + Elle va revenir; elle vient, je la voi: + Du moins, pour son honneur, Rodrigue, cache-toi[394]. + + +SCÈNE II + +DON SANCHE, CHIMÈNE, ELVIRE. + + DON SANCHE. + + Oui, Madame, il vous faut de sanglantes victimes: + Votre colère est juste, et vos pleurs légitimes; + Et je n'entreprends pas, à force de parler, 775 + Ni de vous adoucir, ni de vous consoler. + Mais si de vous servir je puis être capable, + Employez mon épée à punir le coupable; + Employez mon amour à venger cette mort: + Sous vos commandements mon bras sera trop fort. 780 + + CHIMÈNE. + + Malheureuse! + + DON SANCHE. + + De grâce, acceptez mon service[395]. + + CHIMÈNE. + + J'offenserois le Roi, qui m'a promis justice. + + DON SANCHE. + + Vous savez qu'elle marche avec tant de langueur, + Qu'assez souvent le crime échappe à sa longueur[396]; + Son cours lent et douteux fait trop perdre de larmes. 785 + Souffrez qu'un cavalier vous venge par les armes[397]: + La voie en est plus sûre, et plus prompte à punir. + + CHIMÈNE. + + C'est le dernier remède; et s'il y faut venir, + Et que de mes malheurs cette pitié vous dure, + Vous serez libre alors de venger mon injure. 790 + + DON SANCHE. + + C'est l'unique bonheur où mon âme prétend; + Et pouvant l'espérer, je m'en vais trop content. + + +SCÈNE III. + +CHIMÈNE, ELVIRE. + + CHIMÈNE. + + Enfin je me vois libre, et je puis sans contrainte + De mes vives douleurs te faire voir l'atteinte; + Je puis donner passage à mes tristes soupirs; 795 + Je puis t'ouvrir mon âme et tous mes déplaisirs. + Mon père est mort, Elvire; et la première épée + Dont s'est armé Rodrigue, a sa trame coupée. + Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en eau! + La moitié de ma vie a mis l'autre au tombeau, 800 + Et m'oblige à venger, après ce coup funeste, + Celle que je n'ai plus sur celle qui me reste. + + ELVIRE. + + Reposez-vous, Madame. + + CHIMÈNE. + + Ah! que mal à propos + Dans un malheur si grand tu parles de repos[398]! + Par où sera jamais ma douleur apaisée[399], 805 + Si je ne puis haïr la main qui l'a causée? + Et que dois-je espérer qu'un tourment éternel, + Si je poursuis un crime, aimant le criminel? + + ELVIRE. + + Il vous prive d'un père, et vous l'aimez encore! + + CHIMÈNE. + + C'est peu de dire aimer, Elvire: je l'adore; 810 + Ma passion s'oppose à mon ressentiment; + Dedans mon ennemi je trouve mon amant; + Et je sens qu'en dépit de toute ma colère, + Rodrigue dans mon coeur combat encor mon père: + Il l'attaque, il le presse, il cède, il se défend, 815 + Tantôt fort, tantôt foible, et tantôt triomphant; + Mais en ce dur combat de colère et de flamme, + Il déchire mon coeur sans partager mon âme; + Et quoi que mon amour ait sur moi de pouvoir[400], + Je ne consulte point pour suivre mon devoir: 820 + Je cours sans balancer où mon honneur m'oblige. + Rodrigue m'est bien cher, son intérêt m'afflige; + Mon coeur prend son parti; mais malgré son effort[401], + Je sais ce que je suis, et que mon père est mort. + + ELVIRE. + + Pensez-vous le poursuivre? + + CHIMÈNE. + + Ah! cruelle pensée! 825 + Et cruelle poursuite où je me vois forcée! + Je demande sa tête, et crains de l'obtenir: + Ma mort suivra la sienne, et je le veux punir! + + ELVIRE. + + Quittez, quittez, Madame, un dessein si tragique; + Ne vous imposez point de loi si tyrannique. 830 + + CHIMÈNE. + + Quoi! mon père étant mort, et presque entre mes bras[402], + Son sang criera vengeance, et je ne l'orrai pas[403]! + Mon coeur, honteusement surpris par d'autres charmes, + Croira ne lui devoir que d'impuissantes larmes! + Et je pourrai souffrir qu'un amour suborneur 835 + Sous un lâche silence étouffe mon honneur[404]! + + ELVIRE. + + Madame, croyez-moi, vous serez excusable + D'avoir moins de chaleur contre un objet aimable[405], + Contre un amant si cher: vous avez assez fait, + Vous avez vu le Roi; n'en pressez point l'effet, 840 + Ne vous obstinez point en cette humeur étrange. + + CHIMÈNE. + + Il y va de ma gloire, il faut que je me venge; + Et de quoi que nous flatte un desir amoureux, + Toute excuse est honteuse aux esprits généreux. + + ELVIRE. + + Mais vous aimez Rodrigue, il ne vous peut déplaire. 845 + + CHIMÈNE. + + Je l'avoue. + + ELVIRE. + + Après tout, que pensez-vous donc faire? + + CHIMÈNE. + + Pour conserver ma gloire et finir mon ennui, + Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui. + + +SCÈNE IV. + +DON RODRIGUE, CHIMÈNE, ELVIRE. + + DON RODRIGUE. + + Eh bien! sans vous donner la peine de poursuivre, + Assurez-vous l'honneur de m'empêcher de vivre[406]. 850 + + CHIMÈNE. + + Elvire, où sommes-nous, et qu'est-ce que je voi? + Rodrigue en ma maison! Rodrigue devant moi! + + DON RODRIGUE. + + N'épargnez point mon sang: goûtez sans résistance + La douceur de ma perte et de votre vengeance. + + CHIMÈNE. + + Hélas! + + DON RODRIGUE. + + Écoute-moi. + + CHIMÈNE. + + Je me meurs. + + DON RODRIGUE. + + Un moment. 855 + + CHIMÈNE. + + Va, laisse-moi mourir. + + DON RODRIGUE. + + Quatre mots seulement: + Après ne me réponds qu'avecque cette épée. + + CHIMÈNE. + + Quoi! du sang de mon père encor toute trempée! + + DON RODRIGUE. + + Ma Chimène.... + + CHIMÈNE. + + Ote-moi cet objet odieux, + Qui reproche ton crime et ta vie à mes yeux. 860 + + DON RODRIGUE. + + Regarde-le plutôt pour exciter ta haine, + Pour croître ta colère, et pour hâter ma peine. + + CHIMÈNE. + + Il est teint de mon sang. + + DON RODRIGUE. + + Plonge-le dans le mien, + Et fais-lui perdre ainsi la teinture du tien. + + CHIMÈNE. + + Ah! quelle cruauté, qui tout en un jour tue 865 + Le père par le fer, la fille par la vue! + Ote-moi cet objet, je ne le puis souffrir: + Tu veux que je t'écoute, et tu me fais mourir! + + DON RODRIGUE. + + Je fais ce que tu veux, mais sans quitter l'envie + De finir par tes mains ma déplorable vie; 870 + Car enfin n'attends pas de mon affection + Un lâche repentir d'une bonne action. + L'irréparable effet d'une chaleur trop prompte[407] + Déshonoroit mon père, et me couvroit de honte. + Tu sais comme un soufflet touche un homme de coeur; 875 + J'avois part à l'affront, j'en ai cherché l'auteur: + Je l'ai vu, j'ai vengé mon honneur et mon père; + Je le ferois encor, si j'avois à le faire. + Ce n'est pas qu'en effet contre mon père et moi + Ma flamme assez longtemps n'ait combattu pour toi; 880 + Juge de son pouvoir: dans une telle offense + J'ai pu délibérer si j'en prendrais vengeance[408]. + Réduit à te déplaire, ou souffrir un affront, + J'ai pensé qu'à son tour mon bras étoit trop prompt[409]; + Je me suis accusé de trop de violence; 885 + Et ta beauté sans doute emportoit la balance, + A moins que d'opposer à tes plus forts appas[410] + Qu'un homme sans honneur ne te méritoit pas; + Que malgré cette part que j'avois en ton âme[411], + Qui m'aima généreux me haïroit infâme; 890 + Qu'écouter ton amour, obéir à sa voix, + C'étoit m'en rendre indigne et diffamer ton choix. + Je te le dis encore; et quoique j'en soupire[412], + Jusqu'au dernier soupir je veux bien le redire: + Je t'ai fait une offense, et j'ai dû m'y porter 895 + Pour effacer ma honte, et pour te mériter; + Mais quitte envers l'honneur, et quitte envers mon père, + C'est maintenant à toi que je viens satisfaire: + C'est pour t'offrir mon sang qu'en ce lieu tu me vois. + J'ai fait ce que j'ai dû[413], je fais ce que je dois. 900 + Je sais qu'un père mort t'arme contre mon crime; + Je ne t'ai pas voulu dérober ta victime: + Immole avec courage au sang qu'il a perdu + Celui qui met sa gloire à l'avoir répandu. + + CHIMÈNE. + + Ah! Rodrigue, il est vrai, quoique ton ennemie, 905 + Je ne puis te blâmer d'avoir fui l'infamie[414]; + Et de quelque façon qu'éclatent mes douleurs, + Je ne t'accuse point, je pleure mes malheurs. + Je sais ce que l'honneur, après un tel outrage, + Demandoit à l'ardeur d'un généreux courage: 910 + Tu n'as fait le devoir que d'un homme de bien; + Mais aussi, le faisant, tu m'as appris le mien. + Ta funeste valeur m'instruit par ta victoire; + Elle a vengé ton père et soutenu ta gloire: + Même soin me regarde, et j'ai, pour m'affliger, 915 + Ma gloire à soutenir, et mon père à venger. + Hélas! ton intérêt ici me désespère: + Si quelque autre malheur m'avoit ravi mon père, + Mon âme auroit trouvé dans le bien de te voir + L'unique allégement qu'elle eût pu recevoir; 920 + Et contre ma douleur j'aurois senti des charmes, + Quand une main si chère eût essuyé mes larmes. + Mais il me faut te perdre après l'avoir perdu; + Cet effort sur ma flamme à mon honneur est dû[415]; + Et cet affreux devoir, dont l'ordre m'assassine, 925 + Me force à travailler moi-même à ta ruine. + Car enfin n'attends pas de mon affection + De lâches sentiments pour ta punition. + De quoi qu'en ta faveur notre amour m'entretienne, + Ma générosité doit répondre à la tienne: 930 + Tu t'es, en m'offensant, montré digne de moi; + Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi. + + DON RODRIGUE. + + Ne diffère donc plus ce que l'honneur t'ordonne: + Il demande ma tête, et je te l'abandonne; + Fais-en un sacrifice à ce noble intérêt: 935 + Le coup m'en sera doux, aussi bien que l'arrêt. + Attendre après mon crime une lente justice, + C'est reculer ta gloire autant que mon supplice. + Je mourrai trop heureux, mourant d'un coup si beau. + + CHIMÈNE. + + Va, je suis ta partie, et non pas ton bourreau. 940 + Si tu m'offres ta tête, est-ce à moi de la prendre? + Je la dois attaquer, mais tu dois la défendre[416]; + C'est d'un autre que toi qu'il me faut l'obtenir, + Et je dois te poursuivre, et non pas te punir. + + DON RODRIGUE. + + De quoi qu'en ma faveur notre amour t'entretienne, 945 + Ta générosité doit répondre à la mienne; + Et pour venger un père emprunter d'autres bras, + Ma Chimène, crois-moi, c'est n'y répondre pas: + Ma main seule du mien a su venger l'offense, + Ta main seule du tien doit prendre la vengeance. 950 + + CHIMÈNE. + + Cruel! à quel propos sur ce point t'obstiner? + Tu t'es vengé sans aide, et tu m'en veux donner! + Je suivrai ton exemple, et j'ai trop de courage + Pour souffrir qu'avec toi ma gloire se partage. + Mon père et mon honneur ne veulent rien devoir 955 + Aux traits de ton amour ni de ton désespoir. + + DON RODRIGUE. + + Rigoureux point d'honneur! hélas! quoi que je fasse, + Ne pourrai-je à la fin obtenir cette grâce? + Au nom d'un père mort, ou de notre amitié, + Punis-moi par vengeance, ou du moins par pitié. 960 + Ton malheureux amant aura bien moins de peine + A mourir par ta main qu'à vivre avec ta haine. + + CHIMÈNE. + + Va, je ne te hais point. + + DON RODRIGUE. + + Tu le dois. + + CHIMÈNE. + + Je ne puis. + + DON RODRIGUE. + + Crains-tu si peu le blâme, et si peu les faux bruits? + Quand on saura mon crime, et que ta flamme dure, 965 + Que ne publieront point l'envie et l'imposture! + Force-les au silence, et sans plus discourir, + Sauve ta renommée en me faisant mourir. + + CHIMÈNE. + + Elle éclate bien mieux en te laissant la vie[417]; + Et je veux que la voix de la plus noire envie 970 + Élève au ciel ma gloire et plaigne mes ennuis, + Sachant que je t'adore et que je te poursuis. + Va-t'en, ne montre plus à ma douleur extrême + Ce qu'il faut que je perde, encore que je l'aime. + Dans l'ombre de la nuit cache bien ton départ: 975 + Si l'on te voit sortir, mon honneur court hasard. + La seule occasion qu'aura la médisance, + C'est de savoir qu'ici j'ai souffert ta présence: + Ne lui donne point lieu d'attaquer ma vertu. + + DON RODRIGUE. + + Que je meure! + + CHIMÈNE. + + Va-t'en. + + DON RODRIGUE. + + A quoi te résous-tu? 980 + + CHIMÈNE. + + Malgré des feux si beaux, qui troublent ma colère[418], + Je ferai mon possible à bien venger mon père; + Mais malgré la rigueur d'un si cruel devoir, + Mon unique souhait est de ne rien pouvoir. + + DON RODRIGUE. + + O miracle d'amour! + + CHIMÈNE. + + O comble de misères[419]! 985 + + DON RODRIGUE. + + Que de maux et de pleurs nous coûteront nos pères! + + CHIMÈNE. + + Rodrigue, qui l'eût cru? + + DON RODRIGUE. + + Chimène, qui l'eût dit? + + CHIMÈNE. + + Que notre heur fût si proche et sitôt se perdît? + + DON RODRIGUE. + + Et que si près du port, contre toute apparence[420], + Un orage si prompt brisât notre espérance? 990 + + CHIMÈNE. + + Ah! mortelles douleurs! + + DON RODRIGUE. + + Ah! regrets superflus! + + CHIMÈNE. + + Va-t'en, encore un coup, je ne t'écoute plus. + + DON RODRIGUE. + + Adieu: je vais traîner une mourante vie, + Tant que par ta poursuite elle me soit ravie. + + CHIMÈNE. + + Si j'en obtiens l'effet, je t'engage ma foi[421] 995 + De ne respirer pas un moment après toi. + Adieu: sors, et surtout garde bien qu'on te voie. + + ELVIRE. + + Madame, quelques maux que le ciel nous envoie.... + + CHIMÈNE. + + Ne m'importune plus, laisse-moi soupirer, + Je cherche le silence et la nuit pour pleurer. 1000 + + +SCÈNE V. + + DON DIÈGUE[422]. + + Jamais nous ne goûtons de parfaite allégresse: + Nos plus heureux succès sont mêlés de tristesse; + Toujours quelques soucis en ces événements + Troublent la pureté de nos contentements. + Au milieu du bonheur mon âme en sent l'atteinte: 1005 + Je nage dans la joie, et je tremble de crainte. + J'ai vu mort l'ennemi qui m'avoit outragé; + Et je ne saurois voir la main qui m'a vengé. + En vain je m'y travaille, et d'un soin inutile, + Tout cassé que je suis, je cours toute la ville: 1010 + Ce peu que mes vieux ans m'ont laissé de vigueur[423] + Se consume sans fruit à chercher ce vainqueur[424]. + A toute heure, en tous lieux, dans une nuit si sombre, + Je pense l'embrasser, et n'embrasse qu'une ombre; + Et mon amour, déçu par cet objet trompeur, 1015 + Se forme des soupçons qui redoublent ma peur. + Je ne découvre point de marques de sa fuite; + Je crains du Comte mort les amis et la suite; + Leur nombre[425] m'épouvante, et confond ma raison. + Rodrigue ne vit plus, ou respire en prison. 1020 + Justes cieux! me trompé-je encore à l'apparence, + Ou si je vois enfin mon unique espérance? + C'est lui, n'en doutons plus; mes voeux sont exaucés, + Ma crainte est dissipée, et mes ennuis cessés. + + +SCÈNE VI. + +DON DIÈGUE, DON RODRIGUE. + + DON DIÈGUE. + + Rodrigue, enfin le ciel permet que je te voie[426]! 1025 + + DON RODRIGUE. + + Hélas! + + DON DIÈGUE. + + Ne mêle point de soupirs à ma joie[427]; + Laisse-moi prendre haleine afin de te louer. + Ma valeur n'a point lieu de te désavouer: + Tu l'as bien imitée, et ton illustre audace + Fait bien revivre en toi les héros de ma race: 1030 + C'est d'eux que tu descends, c'est de moi que tu viens: + Ton premier coup d'épée égale tous les miens; + Et d'une belle ardeur ta jeunesse animée + Par cette grande épreuve atteint ma renommée. + Appui de ma vieillesse, et comble de mon heur, 1035 + Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l'honneur, + Viens baiser cette joue, et reconnois la place + Où fut empreint l'affront que ton courage efface[428]. + + DON RODRIGUE. + + L'honneur vous en est dû: je ne pouvois pas moins, + Étant sorti de vous et nourri par vos soins. 1040 + Je m'en tiens trop heureux, et mon âme est ravie + Que mon coup d'essai plaise à qui je dois la vie; + Mais parmi vos plaisirs ne soyez point jaloux + Si je m'ose à mon tour satisfaire après vous[429]. + Souffrez qu'en liberté mon désespoir éclate; 1045 + Assez et trop longtemps votre discours le flatte. + Je ne me repens point de vous avoir servi; + Mais rendez-moi le bien que ce coup m'a ravi. + Mon bras, pour vous venger, armé contre ma flamme, + Par ce coup glorieux m'a privé de mon âme; 1050 + Ne me dites plus rien; pour vous j'ai tout perdu: + Ce que je vous devois, je vous l'ai bien rendu. + + DON DIÈGUE. + + Porte, porte plus haut le fruit de ta victoire[430]: + Je t'ai donné la vie, et tu me rends ma gloire; + Et d'autant que l'honneur m'est plus cher que le jour, + D'autant plus maintenant je te dois de retour. + Mais d'un coeur magnanime éloigne ces foiblesses[431]; + Nous n'avons qu'un honneur, il est tant de maîtresses[432]! + L'amour n'est qu'un plaisir, l'honneur est un devoir[433]. + + DON RODRIGUE. + + Ah! que me dites-vous? + + DON DIÈGUE. + + Ce que tu dois savoir. 1060 + + DON RODRIGUE. + + Mon honneur offensé sur moi-même se venge; + Et vous m'osez pousser à la honte du change! + L'infamie est pareille, et suit également + Le guerrier sans courage et le perfide amant. + A ma fidélité ne faites point d'injure; 1065 + Souffrez-moi généreux sans me rendre parjure: + Mes liens sont trop forts pour être ainsi rompus; + Ma foi m'engage encor si je n'espère plus; + Et ne pouvant quitter ni posséder Chimène, + Le trépas que je cherche est ma plus douce peine. 1070 + + DON DIÈGUE. + + Il n'est pas temps encor de chercher le trépas: + Ton prince et ton pays ont besoin de ton bras. + La flotte qu'on craignoit, dans ce grand fleuve entrée, + Croit surprendre la ville et piller la contrée[434]. + Les Mores vont descendre, et le flux et la nuit 1075 + Dans une heure à nos murs les amène[435] sans bruit. + La cour est en désordre, et le peuple en alarmes: + On n'entend que des cris, on ne voit que des larmes. + Dans ce malheur public mon bonheur a permis + Que j'ai trouvé chez moi cinq cents de mes amis, 1080 + Qui sachant mon affront, poussés d'un même zèle[436], + Se venoient tous offrir à venger ma querelle[437]. + Tu les a prévenus; mais leurs vaillantes mains + Se tremperont bien mieux au sang des Africains. + Va marcher à leur tête où l'honneur te demande: 1085 + C'est toi que veut pour chef leur généreuse bande. + De ces vieux ennemis va soutenir l'abord: + Là, si tu veux mourir, trouve une belle mort; + Prends-en l'occasion, puisqu'elle t'est offerte; + Fais devoir à ton roi son salut à ta perte; 1090 + Mais reviens-en plutôt les palmes sur le front. + Ne borne pas ta gloire à venger un affront; + Porte-la plus avant: force par ta vaillance[438] + Ce monarque au pardon, et Chimène au silence[439]; + Si tu l'aimes, apprends que revenir vainqueur[440], 1095 + C'est l'unique moyen de regagner son coeur. + Mais le temps est trop cher pour le perdre en paroles; + Je t'arrête en discours, et je veux que tu voles. + Viens, suis-moi, va combattre, et montrer à ton roi + Que ce qu'il perd au Comte il le recouvre en toi. 1100 + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + +NOTES: + + [390] ELVIRE, DON RODRIGUE. (1638 P.) + + [391] _Var._ Jamais un meurtrier s'offrit-il à son juge? + (1637-56) + + [392] _Var._ Et d'un heur sans pareil je me verrai combler, + Si pour mourir plus tôt je la puis redoubler. (1637-56) + + [393] _Var._ Veux-tu qu'un médisant l'accuse en sa misère + D'avoir reçu chez soi l'assassin de son père? (1637-56) + + [394] Dans les éditions de 1637 in-4º et de 1639-56: _Il se + cache_. + + [395] _Var._ Madame, acceptez mon service. (1637-60) + + [396] _Var._ Que bien souvent le crime échappe à sa longueur. + (1637-56) + + [397] _Var._ Souffrez qu'un chevalier vous venge par les armes. + (1637 in-4º, 38 P., 39 et 44) + + [398] _Var._ Ton avis importun m'ordonne du repos! (1637-60) + + [399] _Var._ Par où sera jamais mon âme satisfaite, + Si je pleure ma perte et la main qui l'a faite? + Et que puis-je espérer qu'un tourment éternel. (1637-56) + + [400] Les éditions de 1637 in-12, de 1638 P., de 1644 et de 1682 + portent _du pouvoir_, pour _de pouvoir_: c'est sans doute une + faute. + + [401] _Var._ Mon coeur prend son parti; mais contre leur effort, + Je sais que je suis fille, et que mon père est mort. (1637-56) + _Var._ Mon coeur prend son parti; mais malgré leur effort. + (1660) + + [402] _Var._ Quoi! j'aurai vu mourir mon père entre mes bras. + (1637-56) + + [403] _Var._ Son sang criera vengeance, et je ne l'aurai + pas[403-a]! (1637-in-12, 38 et 44 in-4º) + + [403-a] Une confusion analogue entre _aura_ et _orra_ a eu + lieu dans un passage de Malherbe. Voyez l'édition de M. Lalanne, + tome I, p. 72. + + [404] _Var._ Dans un lâche silence étouffe mon honneur! (1637-56) + + [405] _Var._ De conserver pour vous un homme incomparable, + Un amant si chéri: vous avez assez fait. (1637-56) + + [406] _Var._ Soûlez-vous du plaisir de m'empêcher de vivre. (1637-44 + in-4º et 48-56) + _Var._ Soûlez-vous du desir de m'empêcher de vivre. (1644 + in-12) + + [407] _Var._ De la main de ton père un coup irréparable + Déshonoroit du mien la vieillesse honorable. (1637-56) + + [408] _Var._ J'ai pu douter encor si j'en prendrois vengeance. + (1637-60) + + [409] _Var._ J'ai retenu ma main, j'ai cru mon bras trop prompt. + (1637-56) + + [410] _Var._ Si je n'eusse opposé contre tous tes appas. + (1637-56) + + [411] _Var._ Qu'après m'avoir chéri quand je vivois sans blâme. + (1637-56) + + [412] _Var._ Je te le dis encore, et veux, tant que j'expire, + Sans cesse le penser et sans cesse le dire. (1637-56) + + [413] On lit dans l'édition de 1660: «J'y fais ce que j'ai dû,» + ce qui est sans doute une faute d'impression. + + [414] _Var._ Je ne te puis blâmer d'avoir fui l'infamie. (1637-44 + in-4º et 48-56) + + [415] _Var._ Et pour mieux tourmenter mon esprit éperdu, + Avec tant de rigueur mon astre me domine, + Qu'il me faut travailler moi-même à ta ruine. (1637-56) + + [416] _Var._ Je la dois attaquer, mais tu la dois défendre. + (1648-56) + + [417] _Var._ Elle éclate bien mieux en te laissant en vie. + (1637-52 et 55) + + [418] _Var._ Malgré des feux si beaux, qui rompent ma colère. + (1637-56) + + [419] _Var._ Mais comble de misères! (1637-44) + + [420] L'édition de 1639 porte, par erreur, _espérance_, pour + _apparence_. + + [421] _Var._ Si j'en obtiens l'effet, je te donne ma foi. + (1637-56) + + [422] DON DIÈGUE, _seul._ (1637-60) + + [423] _Var._ Si peu que mes vieux ans m'ont laissé de vigueur. + (1637-56) + + [424] _Var._ Se consomme sans fruit à chercher ce vainqueur. + (1637-44) + + [425] On lit _leur ombre_, pour _leur nombre_, dans l'édition de + 1644 in-4º. + + [426] Par une erreur singulière, les éditions de 1660-64 portent: + + Rodrigue, enfin le ciel promet que je te voie! + + [427] _Var._ DON RODR. Hélas! c'est triomphant, mais avec peu de + joie. (1638) + + [428] _Var._ Où fut jadis l'affront que ton courage efface[428-a]. + DON RODR. L'honneur vous en est dû: les cieux me sont témoins + Qu'étant sorti de vous je ne pouvois pas moins. + Je me tiens trop heureux, et mon âme est ravie[428-b]. (1637-56) + + [428-a] Où fut l'indigne affront que ton courage efface. + (1637 in-4º I.) + + [428-b] L'édition de 1644 in-4º porte: «et mon âme ravie.» + + [429] _Var._ Si j'ose satisfaire à moi-même après vous. (1637-60) + + [430] _Var._ Porte encore plus haut le fruit de ta victoire. + (1637-56) + + [431] _Var._ Mais d'un si brave coeur éloigne ces foiblesses. + (1637-56) + + [432] Les maximes de ce genre sur la facilité avec laquelle on + remplace un amant ou une maîtresse sont fréquentes dans le + théâtre de Corneille: + + En la mort d'un amant vous ne perdez qu'un homme, + Dont la perte est facile à réparer dans Rome. + + (_Horace_, acte IV, scène III.) + + Vous trouverez dans Rome assez d'autres maîtresses. + + (_Polyeucte_, acte II, scène I.) + + [433] _Var._ L'amour n'est qu'un plaisir, et l'honneur un devoir. + (1637-56) + + [434] _Var._ Vient surprendre la ville et piller la contrée. + (1637-56) + + [435] Il y a _amène_ au singulier dans toutes les éditions + publiées du vivant de Corneille. Celle de 1692 donne _amènent_. + + [436] _Var._ Qui sachant mon affront, touchés d'un même zèle. + (1660) + + [437] _Var._ Venoient m'offrir leur vie à venger ma querelle. + (1637-44 in-4º et 48-56) + _Var._ Venoient m'offrir leur sang à venger ma querelle. + (1644 in-12) + + [438] _Var._ Pousse-la plus avant: force par ta vaillance. + (1637-60) + + [439] _Var._ La justice au pardon, et Chimène au silence. + (1637-56) + + [440] _Var._ Si tu l'aimes, apprends que retourner vainqueur. + (1637-60) + + + + +ACTE IV. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +CHIMÈNE, ELVIRE. + + CHIMÈNE. + + N'est-ce point un faux bruit? le sais-tu bien, Elvire? + + ELVIRE. + + Vous ne croiriez jamais comme chacun l'admire, + Et porte jusqu'au ciel, d'une commune voix, + De ce jeune héros les glorieux exploits. + Les Mores devant lui n'ont paru qu'à leur honte; 1105 + Leur abord fut bien prompt, leur fuite encor plus prompte. + Trois heures de combat laissent à nos guerriers + Une victoire entière et deux rois prisonniers. + La valeur de leur chef ne trouvoit point d'obstacles. + + CHIMÈNE. + + Et la main de Rodrigue a fait tous ces miracles? 1110 + + ELVIRE. + + De ses nobles efforts ces deux rois sont le prix: + Sa main les a vaincus, et sa main les a pris. + + CHIMÈNE. + + De qui peux-tu savoir ces nouvelles étranges? + + ELVIRE. + + Du peuple, qui partout fait sonner ses louanges[441], + Le nomme de sa joie et l'objet et l'auteur, 1115 + Son ange tutélaire, et son libérateur. + + CHIMÈNE. + + Et le Roi, de quel oeil voit-il tant de vaillance? + + ELVIRE. + + Rodrigue n'ose encor paroître en sa présence; + Mais don Diègue ravi lui présente enchaînés, + Au nom de ce vainqueur, ces captifs couronnés, 1120 + Et demande pour grâce à ce généreux prince + Qu'il daigne voir la main qui sauve la province[442]. + + CHIMÈNE. + + Mais n'est-il point blessé? + + ELVIRE. + + Je n'en ai rien appris. + Vous changez de couleur! reprenez vos esprits. + + CHIMÈNE. + + Reprenons donc aussi ma colère affoiblie: 1125 + Pour avoir soin de lui faut-il que je m'oublie? + On le vante, on le loue, et mon coeur y consent! + Mon honneur est muet, mon devoir impuissant! + Silence, mon amour, laisse agir ma colère: + S'il a vaincu deux rois, il a tué mon père[443]; 1130 + Ces tristes vêtements, où je lis mon malheur, + Sont les premiers effets qu'ait produits[444] sa valeur; + Et quoi qu'on die ailleurs d'un coeur si magnanime[445], + Ici tous les objets me parlent de son crime. + Vous qui rendez la force à mes ressentiments, 1135 + Voiles[446], crêpes, habits, lugubres ornements, + Pompe que me prescrit sa première victoire[447], + Contre ma passion soutenez bien ma gloire; + Et lorsque mon amour prendra trop de pouvoir[448], + Parlez à mon esprit de mon triste devoir, 1140 + Attaquez sans rien craindre une main triomphante. + + ELVIRE. + + Modérez ces transports, voici venir l'Infante. + + +SCÈNE II. + +L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, ELVIRE. + + L'INFANTE. + + Je ne viens pas ici consoler tes douleurs; + Je viens plutôt mêler mes soupirs à tes pleurs. + + CHIMÈNE. + + Prenez bien plutôt part à la commune joie, 1145 + Et goûtez le bonheur que le ciel vous envoie, + Madame: autre que moi n'a droit de soupirer. + Le péril dont Rodrigue a su nous retirer[449], + Et le salut public que vous rendent ses armes, + A moi seule aujourd'hui souffrent encor les larmes[450]: 1150 + Il a sauvé la ville, il a servi son roi; + Et son bras valeureux n'est funeste qu'à moi. + + L'INFANTE. + + Ma Chimène, il est vrai qu'il a fait des merveilles. + + CHIMÈNE. + + Déjà ce bruit fâcheux a frappé mes oreilles; + Et je l'entends partout publier hautement 1155 + Aussi brave guerrier que malheureux amant. + + L'INFANTE. + + Qu'a de fâcheux pour toi ce discours populaire? + Ce jeune Mars qu'il loue a su jadis te plaire: + Il possédoit ton âme, il vivoit sous tes lois; + Et vanter sa valeur, c'est honorer ton choix. 1160 + + CHIMÈNE. + + Chacun peut la vanter avec quelque justice[451]; + Mais pour moi sa louange est un nouveau supplice. + On aigrit ma douleur en l'élevant si haut: + Je vois ce que je perds quand je vois ce qu'il vaut. + Ah! cruels déplaisirs à l'esprit d'une amante! 1165 + Plus j'apprends son mérite, et plus mon feu s'augmente: + Cependant mon devoir est toujours le plus fort, + Et malgré mon amour, va poursuivre sa mort. + + L'INFANTE. + + Hier[452] ce devoir te mit en une haute estime; + L'effort que tu te fis parut si magnanime, 1170 + Si digne d'un grand coeur, que chacun à la cour + Admiroit ton courage et plaignoit ton amour. + Mais croirois-tu l'avis d'une amitié fidèle? + + CHIMÈNE. + + Ne vous obéir pas me rendroit criminelle. + + L'INFANTE. + + Ce qui fut juste alors ne l'est plus aujourd'hui[453]. 1175 + Rodrigue maintenant est notre unique appui, + L'espérance et l'amour d'un peuple qui l'adore, + Le soutien de Castille, et la terreur du More[454]. + Le Roi même est d'accord de cette vérité[455], + Que ton père en lui seul se voit ressuscité; 1180 + Et si tu veux enfin qu'en deux mots je m'explique, + Tu poursuis en sa mort la ruine publique. + Quoi! pour venger un père est-il jamais permis + De livrer sa patrie aux mains des ennemis? + Contre nous ta poursuite est-elle légitime, 1185 + Et pour être punis avons-nous part au crime? + Ce n'est pas qu'après tout tu doives épouser + Celui qu'un père mort t'obligeoit d'accuser: + Je te voudrois moi-même en arracher l'envie; + Ote-lui ton amour, mais laisse-nous sa vie. 1190 + + CHIMÈNE. + + Ah! ce n'est pas à moi d'avoir tant de bonté[456]; + Le devoir qui m'aigrit n'a rien de limité. + Quoique pour ce vainqueur mon amour s'intéresse, + Quoiqu'un peuple l'adore et qu'un roi le caresse, + Qu'il soit environné des plus vaillants guerriers, 1195 + J'irai sous mes cyprès accabler ses lauriers. + + L'INFANTE. + + C'est générosité quand pour venger un père + Notre devoir attaque une tête si chère; + Mais c'en est une encor d'un plus illustre rang, + Quand on donne au public les intérêts du sang. 1200 + Non, crois-moi, c'est assez que d'éteindre ta flamme; + Il sera trop puni s'il n'est plus dans ton âme. + Que le bien du pays t'impose cette loi: + Aussi bien, que crois-tu que t'accorde le Roi? + + CHIMÈNE. + + Il peut me refuser, mais je ne puis me taire[457]. 1205 + + L'INFANTE. + + Pense bien, ma Chimène, à ce que tu veux faire. + Adieu: tu pourras seule y penser à loisir[458]. + + CHIMÈNE. + + Après mon père mort, je n'ai point à choisir. + + +SCÈNE III. + +DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON RODRIGUE, DON SANCHE. + + DON FERNAND. + + Généreux héritier d'une illustre famille, + Qui fut toujours la gloire et l'appui de Castille, 1210 + Race de tant d'aïeux en valeur signalés, + Que l'essai de la tienne a sitôt égalés, + Pour te récompenser ma force est trop petite; + Et j'ai moins de pouvoir que tu n'as de mérite. + Le pays délivré d'un si rude ennemi, 1215 + Mon sceptre dans ma main par la tienne affermi, + Et les Mores défaits avant qu'en ces alarmes + J'eusse peu donner ordre à repousser leurs armes, + Ne sont point des exploits qui laissent à ton roi + Le moyen ni l'espoir de s'acquitter vers toi. 1220 + Mais deux rois tes captifs feront ta récompense[459]. + Ils t'ont nommé tous deux leur Cid en ma présence: + Puisque Cid en leur langue est autant que seigneur[460], + Je ne t'envierai pas ce beau titre d'honneur. + Sois désormais le Cid: qu'à ce grand nom tout cède; + Qu'il comble d'épouvante et Grenade et Tolède[461], + Et qu'il marque à tous ceux qui vivent sous mes lois + Et ce que tu me vaux, et ce que je te dois. + + DON RODRIGUE. + + Que Votre Majesté, Sire, épargne ma honte. + D'un si foible service elle fait trop de conte[462], 1230 + Et me force à rougir devant un si grand roi + De mériter si peu l'honneur que j'en reçoi. + Je sais trop que je dois au bien de votre empire, + Et le sang qui m'anime, et l'air que je respire; + Et quand je les perdrai pour un si digne objet, 1235 + Je ferai seulement le devoir d'un sujet. + + DON FERNAND. + + Tous ceux que ce devoir à mon service engage + Ne s'en acquittent pas avec même courage; + Et lorsque la valeur ne va point dans l'excès, + Elle ne produit point de si rares succès. 1240 + Souffre donc qu'on te loue, et de cette victoire + Apprends-moi plus au long la véritable histoire. + + DON RODRIGUE. + + Sire, vous avez su qu'en ce danger pressant, + Qui jeta dans la ville un effroi si puissant, + Une troupe d'amis chez mon père assemblée 1245 + Sollicita mon âme encor toute troublée.... + Mais, Sire, pardonnez à ma témérité, + Si j'osai l'employer sans votre autorité: + Le péril approchoit; leur brigade étoit prête; + Me montrant à la cour, je hasardois ma tête[463]; 1250 + Et s'il falloit la perdre, il m'étoit bien plus doux + De sortir de la vie en combattant pour vous. + + DON FERNAND. + + J'excuse ta chaleur à venger ton offense[464]; + Et l'État défendu me parle en ta défense: + Crois que dorénavant Chimène a beau parler, 1255 + Je ne l'écoute plus que pour la consoler. + Mais poursuis. + + DON RODRIGUE. + + Sous moi donc cette troupe s'avance, + Et porte sur le front une mâle assurance. + Nous partîmes cinq cents; mais par un prompt renfort + Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port, 1260 + Tant, à nous voir marcher avec un tel visage[465], + Les plus épouvantés reprenoient de courage[466]! + J'en cache les deux tiers, aussitôt qu'arrivés, + Dans le fond des vaisseaux qui lors furent trouvés; + Le reste, dont le nombre augmentoit à toute heure, + Brûlant d'impatience autour de moi demeure, + Se couche contre terre, et sans faire aucun bruit, + Passe une bonne part d'une si belle nuit. + Par mon commandement la garde en fait de même, + Et se tenant cachée, aide à mon stratagème[467]; 1270 + Et je feins hardiment d'avoir reçu de vous + L'ordre qu'on me voit suivre et que je donne à tous. + Cette obscure clarté qui tombe des étoiles + Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles[468]; + L'onde s'enfle dessous, et d'un commun effort 1275 + Les Mores et la mer montent jusques au port. + On les laisse passer; tout leur paroît tranquille; + Point de soldats au port, point aux murs de la ville. + Notre profond silence abusant leurs esprits, + Ils n'osent plus douter de nous avoir surpris; 1280 + Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent, + Et courent se livrer aux mains qui les attendent. + Nous nous levons alors, et tous en même temps + Poussons jusques au ciel mille cris éclatants. + Les nôtres, à ces cris, de nos vaisseaux répondent[469]; 1285 + Ils paroissent armés, les Mores se confondent, + L'épouvante les prend à demi descendus; + Avant que de combattre, ils s'estiment perdus. + Ils couroient au pillage, et rencontrent la guerre; + Nous les pressons sur l'eau, nous les pressons sur terre, + Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang, + Avant qu'aucun résiste ou reprenne son rang. + Mais bientôt, malgré nous, leurs princes les rallient; + Leur courage renaît, et leurs terreurs s'oublient: + La honte de mourir sans avoir combattu 1295 + Arrête leur désordre, et leur rend leur vertu[470]. + Contre nous de pied ferme ils tirent leurs alfanges[471], + De notre sang au leur font d'horribles mélanges[472]; + Et la terre, et le fleuve, et leur flotte, et le port, + Sont des champs de carnage où triomphe la mort[473]. 1300 + O combien d'actions, combien d'exploits célèbres + Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres[474], + Où chacun, seul témoin des grands coups qu'il donnoit, + Ne pouvoit discerner où le sort inclinoit! + J'allois de tous côtés encourager les nôtres, 1305 + Faire avancer les uns, et soutenir les autres, + Ranger ceux qui venoient, les pousser à leur tour, + Et ne l'ai pu savoir jusques au point du jour[475]. + Mais enfin, sa clarté montre notre avantage: + Le More voit sa perte, et perd soudain courage; 1310 + Et voyant un renfort qui nous vient secourir, + L'ardeur de vaincre cède à la peur de mourir. + Ils gagnent leurs vaisseaux, ils en coupent les câbles[476], + Poussent jusques aux cieux des cris épouvantables[477], + Font retraite en tumulte, et sans considérer 1315 + Si leurs rois avec eux peuvent se retirer[478]. + Pour souffrir ce devoir leur frayeur est trop forte[479]: + Le flux les apporta; le reflux les remporte[480], + Cependant que leurs rois, engagés parmi nous, + Et quelque peu des leurs, tous percés de nos coups[481], 1320 + Disputent vaillamment et vendent bien leur vie. + A se rendre moi-même en vain je les convie: + Le cimeterre au poing ils ne m'écoutent pas; + Mais voyant à leurs pieds tomber tous leurs soldats, + Et que seuls désormais en vain ils se défendent, 1325 + Ils demandent le chef: je me nomme, ils se rendent. + Je vous les envoyai tous deux en même temps; + Et le combat cessa faute de combattants. + C'est de cette façon que, pour votre service.... + + +SCÈNE IV. + +DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON RODRIGUE, DON ARIAS, DON ALONSE, DON +SANCHE. + + DON ALONSE. + + Sire, Chimène vient vous demander justice. 1330 + + DON FERNAND. + + La fâcheuse nouvelle, et l'importun devoir! + Va, je ne la veux pas obliger à te voir. + Pour tous remercîments il faut que je te chasse; + Mais avant que sortir, viens, que ton roi t'embrasse. + +(Don Rodrigue rentre[482].) + + DON DIÈGUE. + + Chimène le poursuit, et voudroit le sauver. 1335 + + DON FERNAND. + + On m'a dit qu'elle l'aime, et je vais l'éprouver[483]. + Montrez un oeil plus triste[484]. + + +SCÈNE V. + +DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON SANCHE, DON ALONSE, CHIMÈNE, +ELVIRE. + + DON FERNAND. + + Enfin soyez contente, + Chimène, le succès répond à votre attente: + Si de nos ennemis Rodrigue a le dessus, + Il est mort à nos yeux des coups qu'il a reçus; 1340 + Rendez grâces au ciel, qui vous en a vengée. + +(A don Diègue[485].) + + Voyez comme déjà sa couleur est changée. + + DON DIÈGUE. + + Mais voyez qu'elle pâme, et d'un amour parfait, + Dans cette pâmoison, Sire, admirez l'effet. + Sa douleur a trahi les secrets de son âme, 1345 + Et ne vous permet plus de douter de sa flamme. + + CHIMÈNE. + + Quoi! Rodrigue est donc mort? + + DON FERNAND. + + Non, non, il voit le jour, + Et te conserve encore un immuable amour: + Calme cette douleur qui pour lui s'intéresse[486]. + + CHIMÈNE. + + Sire, on pâme de joie, ainsi que de tristesse: 1350 + Un excès de plaisir nous rend tous languissants, + Et quand il surprend l'âme, il accable les sens. + + DON FERNAND. + + Tu veux qu'en ta faveur nous croyions[487] l'impossible? + Chimène, ta douleur a paru trop visible[488]. + + CHIMÈNE. + + Eh bien! Sire, ajoutez ce comble à mon malheur, 1355 + Nommez ma pâmoison l'effet de ma douleur: + Un juste déplaisir à ce point m'a réduite. + Son trépas déroboit sa tête à ma poursuite; + S'il meurt des coups reçus pour le bien du pays, + Ma vengeance est perdue et mes desseins trahis: 1360 + Une si belle fin m'est trop injurieuse. + Je demande sa mort, mais non pas glorieuse, + Non pas dans un éclat qui l'élève si haut, + Non pas au lit d'honneur, mais sur un échafaud; + Qu'il meure pour mon père, et non pour la patrie; 1365 + Que son nom soit taché, sa mémoire flétrie. + Mourir pour le pays n'est pas un triste sort; + C'est s'immortaliser par une belle mort. + J'aime donc sa victoire, et je le puis sans crime; + Elle assure l'État, et me rend ma victime, 1370 + Mais noble, mais fameuse entre tous les guerriers, + Le chef, au lieu de fleurs, couronné de lauriers; + Et pour dire en un mot ce que j'en considère, + Digne d'être immolée aux mânes de mon père.... + Hélas! à quel espoir me laissé-je emporter! 1375 + Rodrigue de ma part n'a rien à redouter: + Que pourroient contre lui des larmes qu'on méprise? + Pour lui tout votre empire est un lieu de franchise; + Là, sous votre pouvoir, tout lui devient permis; + Il triomphe de moi comme des ennemis. 1380 + Dans leur sang répandu la justice étouffée[489] + Aux crimes du vainqueur sert d'un nouveau trophée: + Nous en croissons la pompe, et le mépris des lois + Nous fait suivre son char au milieu de deux rois. + + DON FERNAND. + + Ma fille, ces transports ont trop de violence. 1385 + Quand on rend la justice, on met tout en balance: + On a tué ton père, il étoit l'agresseur; + Et la même équité m'ordonne la douceur. + Avant que d'accuser ce que j'en fais paroître, + Consulte bien ton coeur: Rodrigue en est le maître, 1390 + Et ta flamme en secret rend grâces à ton roi, + Dont la faveur conserve un tel amant pour toi. + + CHIMÈNE. + + Pour moi! mon ennemi! l'objet de ma colère! + L'auteur de mes malheurs! l'assassin de mon père! + De ma juste poursuite on fait si peu de cas 1395 + Qu'on me croit obliger en ne m'écoutant pas! + Puisque vous refusez la justice à mes larmes, + Sire, permettez-moi de recourir aux armes; + C'est par là seulement qu'il a su m'outrager, + Et c'est aussi par là que je me dois venger. 1400 + A tous vos cavaliers je demande sa tête[490]: + Oui, qu'un d'eux me l'apporte, et je suis sa conquête; + Qu'ils le combattent, Sire; et le combat fini, + J'épouse le vainqueur, si Rodrigue est puni. + Sous votre autorité souffrez qu'on le publie. 1405 + + DON FERNAND. + + Cette vieille coutume en ces lieux établie, + Sous couleur de punir un injuste attentat, + Des meilleurs combattants affoiblit un État; + Souvent de cet abus le succès déplorable + Opprime l'innocent, et soutient le coupable. 1410 + J'en dispense Rodrigue: il m'est trop précieux + Pour l'exposer aux coups d'un sort capricieux; + Et quoi qu'ait pu commettre un coeur si magnanime, + Les Mores en fuyant ont emporté son crime. + + DON DIÈGUE. + + Quoi! Sire, pour lui seul vous renversez des lois 1415 + Qu'a vu toute la cour observer tant de fois! + Que croira votre peuple, et que dira l'envie, + Si sous votre défense il ménage sa vie, + Et s'en fait un prétexte à ne paroître pas[491] + Où tous les gens d'honneur cherchent un beau trépas? + De pareilles faveurs terniroient trop sa gloire[492]: + Qu'il goûte sans rougir les fruits de sa victoire. + Le Comte eut de l'audace; il l'en a su punir: + Il l'a fait en brave homme, et le doit maintenir[493]. + + DON FERNAND. + + Puisque vous le voulez, j'accorde qu'il le fasse; 1425 + Mais d'un guerrier vaincu mille prendroient la place, + Et le prix que Chimène au vainqueur a promis + De tous mes cavaliers feroit ses ennemis[494]. + L'opposer seul à tous seroit trop d'injustice: + Il suffit qu'une fois il entre dans la lice. 1430 + Choisis qui tu voudras, Chimène, et choisis bien; + Mais après ce combat ne demande plus rien. + + DON DIÈGUE. + + N'excusez point par là ceux que son bras étonne: + Laissez un champ ouvert, où n'entrera personne[495]. + Après ce que Rodrigue a fait voir aujourd'hui, 1435 + Quel courage assez vain s'oseroit prendre à lui? + Qui se hasarderoit contre un tel adversaire? + Qui seroit ce vaillant, ou bien ce téméraire? + + DON SANCHE. + + Faites ouvrir le champ: vous voyez l'assaillant[496]; + Je suis ce téméraire, ou plutôt ce vaillant. 1440 + Accordez cette grâce à l'ardeur qui me presse, + Madame: vous savez quelle est votre promesse. + + DON FERNAND. + + Chimène, remets-tu ta querelle en sa main? + + CHIMÈNE. + + Sire, je l'ai promis. + + DON FERNAND. + + Soyez prêt à demain. + + DON DIÈGUE. + + Non, Sire, il ne faut pas différer davantage: 1445 + On est toujours trop prêt quand on a du courage. + + DON FERNAND. + + Sortir d'une bataille, et combattre à l'instant! + + DON DIÈGUE. + + Rodrigue a pris haleine en vous la racontant. + + DON FERNAND. + + Du moins une heure ou deux je veux qu'il se délasse[497]. + Mais de peur qu'en exemple un tel combat ne passe, 1450 + Pour témoigner à tous qu'à regret je permets + Un sanglant procédé qui ne me plut jamais, + De moi ni de ma cour il n'aura la présence. + +(Il parle à don Arias[498].) + + Vous seul des combattants jugerez la vaillance: + Ayez soin que tous deux fassent en gens de coeur, 1455 + Et le combat fini, m'amenez le vainqueur. + Qui qu'il soit, même prix est acquis à sa peine[499]: + Je le veux de ma main présenter à Chimène, + Et que pour récompense il reçoive sa foi. + + CHIMÈNE. + + Quoi! Sire, m'imposer une si dure loi[500]! 1460 + + DON FERNAND. + + Tu t'en plains; mais ton feu, loin d'avouer ta plainte, + Si Rodrigue est vainqueur, l'accepte sans contrainte. + Cesse de murmurer contre un arrêt si doux: + Qui que ce soit des deux, j'en ferai ton époux. + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + +NOTES: + + [441] L'édition de 1682 porte, par erreur, _les louanges_, pour + _ses louanges_. + + [442] _Var._ Qu'il daigne voir la main qui sauve sa province. + (1637-56) + + [443] _Var._ S'il a vaincu les rois, il a tué mon père. (1637 + in-12) + + [444] Toutes les éditions portent: _qu'ait produit_, sans accord. + + [445] _Var._ Et combien que pour lui tout un peuple s'anime. + (1637-56) + + [446] _Voile_ est au singulier dans les éditions antérieures à + 1664. + + [447] _Var._ Pompe où m'ensevelit sa première victoire. (1637-56) + + [448] _Var._ Et lorsque mon amour prendra plus de pouvoir. (1637 + in-12 et 44 in-4º) + + [449] _Var._ Le péril dont Rodrigue a su vous retirer. (1637-56) + + [450] _Var._ A moi seule aujourd'hui permet encor les larmes. + (1637-56) + + [451] _Var._ J'accorde que chacun la vante avec justice. + (1637 et 39-56) + _Var._ J'accorde que chacun le vante avec justice. + (1638 P.) + + [452] «Cet _hier_ fait voir que la pièce dure deux jours dans + Corneille: l'unité de temps n'était pas encore une règle bien + reconnue. Cependant, si la querelle du Comte et sa mort arrivent + la veille au soir, et si le lendemain tout est fini à la même + heure, l'unité de temps est observée. Les événements ne sont + point aussi pressés qu'on l'a reproché à Corneille, et tout est + assez vraisemblable.» (_Voltaire._) + + [453] _Var._ Ce qui fut bon alors ne l'est plus aujourd'hui. + (1637-44) + + [454] Voyez ci-dessus, p. 136, note 248. + + [455] _Var._ Ses faits nous ont rendu ce qu'ils nous ont ôté, + Et ton père en lui seul se voit ressuscité. (1637-56) + + [456] _Var._ Ah! Madame, souffrez qu'avecque liberté + Je pousse jusqu'au bout ma générosité. + Quoique mon coeur pour lui contre moi s'intéresse. (1637-56) + _Var._ Ah! ce n'est pas à moi d'avoir cette bonté. (1660) + + [457] _Var._ Il peut me refuser, mais je ne me puis taire. + (1637-56) + + [458] _Var._ Adieu: tu pourras seule y songer à loisir. (1637-60) + + [459] _Var._ Mais deux rois, tes captifs, seront ta récompense. + (1637 in-12 et 44) + + [460] Voyez le _Lexique_. + + [461] _Var._ Qu'il devienne l'effroi de Grenade et Tolède. + (1637-56) + + [462] _Var._ D'un si foible service elle a fait trop de conte. + (1637 in-12) + + [463] _Var._ Et paroître à la cour eût hasardé ma tête, + Qu'à défendre l'État j'aimois bien mieux donner, + Qu'aux plaintes de Chimène ainsi l'abandonner. (1637-56) + + [464] _Var._ J'excuse ta chaleur à venger une offense. (1638 L.) + + [465] _Var._ Tant, à nous voir marcher en si bon équipage. + (1637-56) + + [466] _Var._ Les plus épouvantés reprenoient le courage! (1638 L., 39 + et 44 in-4º) + _Var._ Les plus épouvantés reprenoient du courage! (1644 in-12) + + [467] _Var._ Et se tenant cachée, aide mon stratagème. (1637 + in-12) + + [468] _Var._ Enfin avec le flux nous fit voir trente voiles; + L'onde s'enfloit dessous, et d'un commun effort + Les Mores et la mer entrèrent dans le port. (1637-60) + + [469] _Var._ Les nôtres, au signal, de nos vaisseaux répondent. + (1637-56) + + [470] _Var._ Rétablit leur désordre, et leur rend leur vertu. + (1637-56) + + [471] Sorte de cimeterres. Voyez le _Lexique_. + + [472] _Var._ Contre nous de pied ferme ils tirent les épées; + Des plus braves soldats les trames sont coupées(472-a). + (1637-63) + + [472-a] Jolly fait remarquer, dans l'avertissement de + l'édition de 1738 (p. XX), que les comédiens ont ici toujours + adopté la variante de préférence au texte, sans doute afin + d'éviter le mot _alfange_. Ils font encore de même aujourd'hui. + + [473] _Var._ Sont les champs de carnage où triomphe la mort. + (1644 in-4º) + + [474] _Var._ Furent ensevelis dans l'horreur des ténèbres. + (1637-56) + + [475] _Var._ Et n'en pus rien savoir jusques au point du jour. + Mais enfin sa clarté montra notre avantage: + Le More vit sa perte, et perdit le courage, + Et voyant un renfort qui nous vint secourir, + Changea l'ardeur de vaincre à la peur de mourir[475-a]. + (1637-56) + + [475-a] Change l'ardeur de vaincre à la peur de mourir. + (1637 in-12 et 44 in-4º) + + [476] Toutes les éditions portent _chables_, excepté celles de + 1644 in-12 et de 1660-64, qui donnent _câbles_. + + [477] _Var._ Nous laissent pour adieux des cris épouvantables. + (1637-56) + + [478] _Var._ Si leurs rois avec eux ont pu se retirer. (1637 et + 39-56) + _Var._ Si les rois avec eux ont pu se retirer. (1638) + + [479] _Var._ Ainsi leur devoir cède à la frayeur plus forte. + (1637-56) + + [480] _Var._ Le flux les apporta; le reflux les emporte. (1637 + in-12 et 44 in-4º) + + [481] _Var._ Et quelque peu des leurs, tous chargés de nos coups. + (1638) + + [482] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12 et + de 1638 L.--Il se trouve quatre vers plus haut dans les éditions + de 1638 P., de 1639 et de 1644 in-4º. + + [483] _Var._ On me dit qu'elle l'aime, et je vais l'éprouver. + (1637 in-12) + + [484] _Var._ Contrefaites le triste. (1637-56) + + [485] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637-56. + + [486] _Var._ Tu le posséderas, reprends ton allégresse. (1637-56) + + [487] On lit _croyons_, pour _croyions_, dans les éditions de + 1637-44 et de 1652-56. + + [488] _Var._ Ta tristesse, Chimène, a paru trop visible. + CHIM. Eh bien! Sire, ajoutez ce comble à mes malheurs, + Nommez ma pâmoison l'effet de mes douleurs. (1637-56) + + [489] _Var._ Dans leur sang épandu la justice étouffée. (1637, 39 + et 48-56) + + [490] _Var._ A tous vos chevaliers je demande sa tête. (1637 + in-4º, 38 P., 39 et 44) + + [491] _Var._ Et s'en sert d'un prétexte à ne paroître pas. + (1637-60) + + [492] _Var._ Sire, ôtez ces faveurs, qui terniroient sa gloire. + (1637-56) + + [493] _Var._ Il l'a fait en brave homme, et le doit soutenir. + (1637 in-4º, 38-44 in-4º et 48-56) + _Var._ Il a fait en brave homme, et le doit soutenir. + (1637 in-12 et 44 in-12) + + [494] _Var._ De tous mes chevaliers feroit ses ennemis. (1637 + in-4º, 38 P., 39 et 44) + + [495] _Var._ Laissez un camp ouvert, où n'entrera personne. + (1637-56) + + [496] _Var._ Faites ouvrir le camp: vous voyez l'assaillant. + (1637-56) + + [497] «Je me suis toujours repenti d'avoir fait dire au Roi, dans + _le Cid_, qu'il vouloit que Rodrigue se délassât une heure ou + deux après la défaite des Maures avant que de combattre don + Sanche: je l'avois fait pour montrer que la pièce étoit dans les + vingt-quatre heures; et cela n'a servi qu'à avertir les + spectateurs de la contrainte avec laquelle je l'y ai réduite.» + (_Discours de la tragédie_, tome I, p. 96.) + + [498] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12, de + 1638 et de 1644 in-12. + + [499] _Var._ Quel qu'il soit, même prix est acquis à sa peine. + (1637-64) + + [500] _Var._ Sire, c'est me donner une trop dure loi. (1637-44) + + + + +ACTE V. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +DON RODRIGUE, CHIMÈNE[501]. + + CHIMÈNE. + + Quoi! Rodrigue, en plein jour! d'où te vient cette audace? + Va, tu me perds d'honneur; retire-toi, de grâce. + + DON RODRIGUE. + + Je vais mourir, Madame, et vous viens en ce lieu, + Avant le coup mortel, dire un dernier adieu[502]: + Cet immuable amour qui sous vos lois m'engage[503] + N'ose accepter ma mort sans vous en faire hommage. 1470 + + CHIMÈNE. + + Tu vas mourir! + + DON RODRIGUE. + + Je cours à ces heureux moments + Qui vont livrer ma vie à vos ressentiments. + + CHIMÈNE. + + Tu vas mourir! Don Sanche est-il si redoutable + Qu'il donne l'épouvante à ce coeur indomptable? + Qui t'a rendu si foible, ou qui le rend si fort? 1475 + Rodrigue va combattre, et se croit déjà mort! + Celui qui n'a pas craint les Mores, ni mon père, + Va combattre don Sanche, et déjà désespère! + Ainsi donc au besoin ton courage s'abat! + + DON RODRIGUE. + + Je cours à mon supplice, et non pas au combat; 1480 + Et ma fidèle ardeur sait bien m'ôter l'envie, + Quand vous cherchez ma mort, de défendre ma vie. + J'ai toujours même coeur; mais je n'ai point de bras + Quand il faut conserver ce qui ne vous plaît pas; + Et déjà cette nuit m'auroit été mortelle, 1485 + Si j'eusse combattu pour ma seule querelle; + Mais défendant mon roi, son peuple et mon pays[504], + A me défendre mal je les aurois trahis. + Mon esprit généreux ne hait pas tant la vie, + Qu'il en veuille sortir par une perfidie. 1490 + Maintenant qu'il s'agit de mon seul intérêt, + Vous demandez ma mort, j'en accepte l'arrêt. + Votre ressentiment choisit la main d'un autre + (Je ne méritois pas de mourir de la vôtre): + On ne me verra point en repousser les coups; 1495 + Je dois plus de respect à qui combat pour vous; + Et ravi de penser que c'est de vous qu'ils viennent, + Puisque c'est votre honneur que ses armes soutiennent, + Je vais lui présenter mon estomac ouvert[505], + Adorant en sa main la vôtre qui me perd. 1500 + + CHIMÈNE. + + Si d'un triste devoir la juste violence, + Qui me fait malgré moi poursuivre ta vaillance, + Prescrit à ton amour une si forte loi + Qu'il te rend sans défense à qui combat pour moi, + En cet aveuglement ne perds pas la mémoire 1505 + Qu'ainsi que de ta vie il y va de ta gloire, + Et que dans quelque éclat que Rodrigue ait vécu, + Quand on le saura mort, on le croira vaincu. + Ton honneur t'est plus cher que je ne te suis chère[506], + Puisqu'il trempe tes mains dans le sang de mon père[507], 1510 + Et te fait renoncer, malgré ta passion, + A l'espoir le plus doux de ma possession: + Je t'en vois cependant faire si peu de conte, + Que sans rendre combat tu veux qu'on te surmonte. + Quelle inégalité ravale ta vertu? 1515 + Pourquoi ne l'as-tu plus, ou pourquoi l'avois-tu? + Quoi? n'es-tu généreux que pour me faire outrage? + S'il ne faut m'offenser, n'as-tu point de courage? + Et traites-tu mon père avec tant de rigueur, + Qu'après l'avoir vaincu tu souffres un vainqueur? 1520 + Va, sans vouloir mourir, laisse-moi te poursuivre[508], + Et défends ton honneur, si tu ne veux plus vivre. + + DON RODRIGUE. + + Après la mort du Comte, et les Mores défaits, + Faudroit-il à ma gloire encor d'autres effets[509]? + Elle peut dédaigner le soin de me défendre: 1525 + On sait que mon courage ose tout entreprendre, + Que ma valeur peut tout, et que dessous les cieux, + Auprès de mon honneur, rien ne m'est précieux[510]. + Non, non, en ce combat, quoi que vous veuilliez[511] croire, + Rodrigue peut mourir sans hasarder sa gloire, 1530 + Sans qu'on l'ose accuser d'avoir manqué de coeur, + Sans passer pour vaincu, sans souffrir un vainqueur. + On dira seulement: «Il adoroit Chimène; + Il n'a pas voulu vivre et mériter sa haine; + Il a cédé lui-même à la rigueur du sort 1535 + Qui forçoit sa maîtresse à poursuivre sa mort: + Elle vouloit sa tête; et son coeur magnanime, + S'il l'en eût refusée, eût pensé faire un crime. + Pour venger son honneur il perdit son amour, + Pour venger sa maîtresse il a quitté le jour, 1540 + Préférant, quelque espoir qu'eût son âme asservie[512], + Son honneur à Chimène, et Chimène à sa vie.» + Ainsi donc vous verrez ma mort en ce combat, + Loin d'obscurcir ma gloire, en rehausser l'éclat; + Et cet honneur suivra mon trépas volontaire, 1545 + Que tout autre que moi n'eût pu vous satisfaire. + + CHIMÈNE. + + Puisque, pour t'empêcher de courir au trépas, + Ta vie et ton honneur sont de foibles appas, + Si jamais je t'aimai, cher Rodrigue, en revanche, + Défends-toi maintenant pour m'ôter à don Sanche; 1550 + Combats pour m'affranchir d'une condition + Qui me donne à l'objet de mon aversion[513]. + Te dirai-je encor plus? va, songe à ta défense, + Pour forcer mon devoir, pour m'imposer silence; + Et si tu sens pour moi ton coeur encore épris[514], 1555 + Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix. + Adieu: ce mot lâché me fait rougir de honte. + + DON RODRIGUE[515]. + + Est-il quelque ennemi qu'à présent je ne dompte? + Paroissez, Navarrois, Mores et Castillans, + Et tout ce que l'Espagne a nourri de vaillants; 1560 + Unissez-vous ensemble, et faites une armée, + Pour combattre une main de la sorte animée: + Joignez tous vos efforts contre un espoir si doux; + Pour en venir à bout, c'est trop peu que de vous. + + +SCÈNE II. + + L'INFANTE. + + T'écouterai-je encor, respect de ma naissance, 1565 + Qui fais un crime de mes feux? + T'écouterai-je, amour, dont la douce puissance + Contre ce fier tyran fait révolter mes voeux[516]? + Pauvre princesse, auquel des deux + Dois-tu prêter obéissance? 1570 + Rodrigue, ta valeur te rend digne de moi; + Mais pour être vaillant, tu n'es pas fils de roi. + + Impitoyable sort, dont la rigueur sépare + Ma gloire d'avec mes desirs! + Est-il dit que le choix d'une vertu si rare 1575 + Coûte à ma passion de si grands déplaisirs? + O cieux! à combien de soupirs + Faut-il que mon coeur se prépare, + Si jamais il n'obtient sur un si long tourment[517] + Ni d'éteindre l'amour, ni d'accepter l'amant! 1580 + + Mais c'est trop de scrupule, et ma raison s'étonne[518] + Du mépris d'un si digne choix: + Bien qu'aux monarques seuls ma naissance me donne, + Rodrigue, avec honneur je vivrai sous tes lois. + Après avoir vaincu deux rois, 1585 + Pourrois-tu manquer de couronne? + Et ce grand nom de Cid que tu viens de gagner + Ne fait-il pas trop voir sur qui tu dois régner[519]? + + Il est digne de moi, mais il est à Chimène; + Le don que j'en ai fait me nuit. 1590 + Entre eux la mort d'un père a si peu mis de haine[520], + Que le devoir du sang à regret le poursuit: + Ainsi n'espérons aucun fruit + De son crime, ni de ma peine, + Puisque pour me punir le destin a permis 1595 + Que l'amour dure même entre deux ennemis. + + +SCÈNE III. + +L'INFANTE, LÉONOR. + + L'INFANTE. + + Où viens-tu, Léonor? + + LÉONOR. + + Vous applaudir, Madame[521], + Sur le repos qu'enfin a retrouvé votre âme. + + L'INFANTE. + + D'où viendroit ce repos dans un comble d'ennui? + + LÉONOR. + + Si l'amour vit d'espoir, et s'il meurt avec lui, 1600 + Rodrigue ne peut plus charmer votre courage. + Vous savez le combat où Chimène l'engage: + Puisqu'il faut qu'il y meure, ou qu'il soit son mari, + Votre espérance est morte, et votre esprit guéri. + + L'INFANTE. + + Ah! qu'il s'en faut encor[522]! + + LÉONOR. + + Que pouvez-vous prétendre? + + L'INFANTE. + + Mais plutôt quel espoir me pourrois-tu défendre? + Si Rodrigue combat sous ces conditions, + Pour en rompre l'effet, j'ai trop d'inventions. + L'amour, ce doux auteur de mes cruels supplices, + Aux esprits des amants apprend trop d'artifices. 1610 + + LÉONOR. + + Pourrez-vous quelque chose, après qu'un père mort + N'a pu dans leurs esprits allumer de discord? + Car Chimène aisément montre par sa conduite + Que la haine aujourd'hui ne fait pas sa poursuite. + Elle obtient un combat, et pour son combattant 1615 + C'est le premier offert qu'elle accepte à l'instant: + Elle n'a point recours à ces mains généreuses[523] + Que tant d'exploits fameux rendent si glorieuses; + Don Sanche lui suffit, et mérite son choix[524], + Parce qu'il va s'armer pour la première fois. 1620 + Elle aime en ce duel son peu d'expérience; + Comme il est sans renom, elle est sans défiance; + Et sa facilité vous doit bien faire voir[525] + Qu'elle cherche un combat qui force son devoir, + Qui livre à son Rodrigue une victoire aisée[526], 1625 + Et l'autorise enfin à paroître apaisée. + + L'INFANTE. + + Je le remarque assez, et toutefois mon coeur + A l'envi de Chimène adore ce vainqueur. + A quoi me résoudrai-je, amante infortunée? + + LÉONOR. + + A vous mieux souvenir de qui vous êtes née[527]: 1630 + Le ciel vous doit un roi, vous aimez un sujet! + + L'INFANTE. + + Mon inclination a bien changé d'objet. + Je n'aime plus Rodrigue, un simple gentilhomme; + Non, ce n'est plus ainsi que mon amour le nomme[528]: + Si j'aime, c'est l'auteur de tant de beaux exploits, 1635 + C'est le valeureux Cid, le maître de deux rois. + Je me vaincrai pourtant, non de peur d'aucun blâme, + Mais pour ne troubler pas une si belle flamme; + Et quand pour m'obliger on l'auroit couronné, + Je ne veux point reprendre un bien que j'ai donné. 1640 + Puisqu'en un tel combat sa victoire est certaine, + Allons encore un coup le donner à Chimène. + Et toi, qui vois les traits dont mon coeur est percé, + Viens me voir achever comme j'ai commencé. + + +SCÈNE IV. + +CHIMÈNE, ELVIRE. + + CHIMÈNE. + + Elvire, que je souffre, et que je suis à plaindre! 1645 + Je ne sais qu'espérer, et je vois tout à craindre; + Aucun voeu ne m'échappe où j'ose consentir; + Je ne souhaite rien sans un prompt repentir[529]. + A deux rivaux pour moi je fais prendre les armes: + Le plus heureux succès me coûtera des larmes; 1650 + Et quoi qu'en ma faveur en ordonne le sort, + Mon père est sans vengeance, ou mon amant est mort. + + ELVIRE. + + D'un et d'autre côté je vous vois soulagée: + Ou vous avez Rodrigue, ou vous êtes vengée; + Et quoi que le destin puisse ordonner de vous, 1655 + Il soutient votre gloire, et vous donne un époux. + + CHIMÈNE. + + Quoi! l'objet de ma haine ou de tant de colère[530]! + L'assassin de Rodrigue ou celui de mon père! + De tous les deux côtés on me donne un mari + Encor tout teint du sang que j'ai le plus chéri; 1660 + De tous les deux côtés mon âme se rebelle: + Je crains plus que la mort la fin de ma querelle. + Allez, vengeance, amour, qui troublez mes esprits, + Vous n'avez point pour moi de douceurs à ce prix; + Et toi, puissant moteur du destin qui m'outrage, 1665 + Termine ce combat sans aucun avantage, + Sans faire aucun des deux ni vaincu ni vainqueur. + + ELVIRE. + + Ce seroit vous traiter avec trop de rigueur. + Ce combat pour votre âme est un nouveau supplice, + S'il vous laisse obligée à demander justice, 1670 + A témoigner toujours ce haut ressentiment, + Et poursuivre toujours la mort de votre amant. + Madame, il vaut bien mieux que sa rare vaillance[531], + Lui couronnant le front, vous impose silence; + Que la loi du combat étouffe vos soupirs, 1675 + Et que le Roi vous force à suivre vos desirs. + + CHIMÈNE. + + Quand il sera vainqueur, crois-tu que je me rende? + Mon devoir est trop fort, et ma perte trop grande; + Et ce n'est pas assez, pour leur faire la loi, + Que celle du combat et le vouloir du Roi. 1680 + Il peut vaincre don Sanche avec fort peu de peine, + Mais non pas avec lui la gloire de Chimène; + Et quoi qu'à sa victoire un monarque ait promis, + Mon honneur lui fera mille autres ennemis. + + ELVIRE. + + Gardez, pour vous punir de cet orgueil étrange, 1685 + Que le ciel à la fin ne souffre qu'on vous venge. + Quoi! vous voulez encor refuser le bonheur + De pouvoir maintenant vous taire avec honneur? + Que prétend ce devoir, et qu'est-ce qu'il espère? + La mort de votre amant vous rendra-t-elle un père? 1690 + Est-ce trop peu pour vous que d'un coup de malheur? + Faut-il perte sur perte, et douleur sur douleur? + Allez, dans le caprice où votre humeur s'obstine, + Vous ne méritez pas l'amant qu'on vous destine; + Et nous verrons du ciel l'équitable courroux[532] 1695 + Vous laisser, par sa mort, don Sanche pour époux. + + CHIMÈNE. + + Elvire, c'est assez des peines que j'endure, + Ne les redouble point de ce funeste augure[533]. + Je veux, si je le puis, les éviter tous deux; + Sinon, en ce combat Rodrigue a tous mes voeux: 1700 + Non qu'une folle ardeur de son côté me penche; + Mais s'il étoit vaincu, je serois à don Sanche: + Cette appréhension fait naître mon souhait. + Que vois-je, malheureuse? Elvire, c'en est fait. + + +SCÈNE V. + +DON SANCHE, CHIMÈNE, ELVIRE. + + DON SANCHE. + + Obligé d'apporter à vos pieds cette épée[534].... 1705 + + CHIMÈNE. + + Quoi? du sang de Rodrigue encor toute trempée? + Perfide, oses-tu bien te montrer à mes yeux, + Après m'avoir ôté ce que j'aimois le mieux? + Éclate, mon amour, tu n'as plus rien à craindre: + Mon père est satisfait, cesse de te contraindre. 1710 + Un même coup a mis ma gloire en sûreté, + Mon âme au désespoir, ma flamme en liberté. + + DON SANCHE. + + D'un esprit plus rassis.... + + CHIMÈNE. + + Tu me parles encore, + Exécrable assassin d'un héros que j'adore[535]? + Va, tu l'as pris en traître; un guerrier si vaillant 1715 + N'eût jamais succombé sous un tel assaillant[536]. + N'espère rien de moi, tu ne m'as point servie: + En croyant me venger, tu m'as ôté la vie. + + DON SANCHE. + + Étrange impression, qui loin de m'écouter.... + + CHIMÈNE. + + Veux-tu que de sa mort je t'écoute vanter, 1720 + Que j'entende à loisir avec quelle insolence + Tu peindras son malheur, mon crime et ta vaillance[537]? + + +SCÈNE VI. + +DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON SANCHE, DON ALONSE, CHIMÈNE, +ELVIRE. + + CHIMÈNE. + + Sire, il n'est plus besoin de vous dissimuler + Ce que tous mes efforts ne vous ont pu celer. + J'aimois, vous l'avez su; mais pour venger mon père[538], + J'ai bien voulu proscrire[539] une tête si chère: + Votre Majesté, Sire, elle-même a pu voir + Comme j'ai fait céder mon amour au devoir. + Enfin Rodrigue est mort, et sa mort m'a changée + D'implacable ennemie en amante affligée. 1730 + J'ai dû cette vengeance à qui m'a mise au jour, + Et je dois maintenant ces pleurs à mon amour. + Don Sanche m'a perdue en prenant ma défense, + Et du bras qui me perd je suis la récompense! + Sire, si la pitié peut émouvoir un roi, 1735 + De grâce, révoquez une si dure loi; + Pour prix d'une victoire où je perds ce que j'aime, + Je lui laisse mon bien; qu'il me laisse à moi-même; + Qu'en un cloître sacré je pleure incessamment, + Jusqu'au dernier soupir, mon père et mon amant. 1740 + + DON DIÈGUE. + + Enfin elle aime, Sire, et ne croit plus un crime + D'avouer par sa bouche un amour légitime[540]. + + DON FERNAND. + + Chimène, sors d'erreur, ton amant n'est pas mort, + Et don Sanche vaincu t'a fait un faux rapport. + + DON SANCHE. + + Sire, un peu trop d'ardeur malgré moi l'a déçue: 1745 + Je venois du combat lui raconter l'issue. + Ce généreux guerrier, dont son coeur est charmé: + «Ne crains rien, m'a-t-il dit, quand il m'a désarmé; + Je laisserois plutôt la victoire incertaine, + Que de répandre un sang hasardé pour Chimène; 1750 + Mais puisque mon devoir m'appelle auprès du Roi, + Va de notre combat l'entretenir pour moi, + De la part du vainqueur lui porter ton épée[541].» + Sire, j'y suis venu: cet objet l'a trompée; + Elle m'a cru vainqueur, me voyant de retour, 1755 + Et soudain sa colère a trahi son amour + Avec tant de transport et tant d'impatience, + Que je n'ai pu gagner un moment d'audience. + Pour moi, bien que vaincu, je me répute heureux; + Et malgré l'intérêt de mon coeur amoureux, 1760 + Perdant infiniment, j'aime encor ma défaite, + Qui fait le beau succès d'une amour si parfaite. + + DON FERNAND. + + Ma fille, il ne faut point rougir d'un si beau feu, + Ni chercher les moyens d'en faire un désaveu. + Une louable honte en vain t'en sollicite[542]: 1765 + Ta gloire est dégagée, et ton devoir est quitte; + Ton père est satisfait, et c'étoit le venger + Que mettre tant de fois ton Rodrigue en danger. + Tu vois comme le ciel autrement en dispose. + Ayant tant fait pour lui, fais pour toi quelque chose, + Et ne sois point rebelle à mon commandement, + Qui te donne un époux aimé si chèrement. + + +SCÈNE VII[543]. + +DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON RODRIGUE, DON ALONSE, DON +SANCHE, L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, ELVIRE. + + L'INFANTE. + + Sèche tes pleurs, Chimène, et reçois sans tristesse + Ce généreux vainqueur des mains de ta princesse. + + DON RODRIGUE. + + Ne vous offensez point, Sire, si devant vous 1775 + Un respect amoureux me jette à ses genoux. + Je ne viens point ici demander ma conquête: + Je viens tout de nouveau vous apporter ma tête, + Madame; mon amour n'emploiera point pour moi + Ni la loi du combat, ni le vouloir du Roi. 1780 + Si tout ce qui s'est fait est trop peu pour un père, + Dites par quels moyens il vous faut satisfaire. + Faut-il combattre encor mille et mille rivaux, + Aux deux bouts de la terre étendre mes travaux, + Forcer moi seul un camp, mettre en fuite une armée, + Des héros fabuleux passer la renommée? + Si mon crime par là se peut enfin laver, + J'ose tout entreprendre, et puis tout achever; + Mais si ce fier honneur, toujours inexorable, + Ne se peut apaiser sans la mort du coupable, 1790 + N'armez plus contre moi le pouvoir des humains: + Ma tête est à vos pieds, vengez-vous par vos mains; + Vos mains seules ont droit de vaincre un invincible; + Prenez une vengeance à tout autre impossible[544]. + Mais du moins que ma mort suffise à me punir: 1795 + Ne me bannissez point de votre souvenir; + Et puisque mon trépas conserve votre gloire, + Pour vous en revancher conservez ma mémoire, + Et dites quelquefois, en déplorant mon sort[545]: + «S'il ne m'avoit aimée, il ne seroit pas mort.» 1800 + + CHIMÈNE. + + Relève-toi, Rodrigue. Il faut l'avouer, Sire, + Je vous en ai trop dit pour m'en pouvoir dédire[546]. + Rodrigue a des vertus que je ne puis haïr; + Et quand un roi commande, on lui doit obéir[547]. + Mais à quoi que déjà vous m'ayez condamnée, 1805 + Pourrez-vous à vos yeux souffrir cet hyménée[548]? + Et quand de mon devoir vous voulez cet effort, + Toute votre justice en est-elle d'accord? + Si Rodrigue à l'État devient si nécessaire, + De ce qu'il fait pour vous dois-je être le salaire, 1810 + Et me livrer moi-même au reproche éternel + D'avoir trempé mes mains dans le sang paternel? + + DON FERNAND. + + Le temps assez souvent a rendu légitime + Ce qui sembloit d'abord ne se pouvoir sans crime: + Rodrigue t'a gagnée, et tu dois être à lui. 1815 + Mais quoique sa valeur t'ait conquise aujourd'hui, + Il faudroit que je fusse ennemi de ta gloire, + Pour lui donner sitôt le prix de sa victoire[549]. + Cet hymen différé ne rompt point une loi + Qui sans marquer de temps, lui destine ta foi. 1820 + Prends un an, si tu veux, pour essuyer tes larmes. + Rodrigue, cependant il faut prendre les armes. + Après avoir vaincu les Mores sur nos bords, + Renversé leurs desseins, repoussé leurs efforts, + Va jusqu'en leur pays leur reporter la guerre, 1825 + Commander mon armée, et ravager leur terre: + A ce nom seul de Cid ils trembleront d'effroi[550]; + Ils t'ont nommé seigneur, et te voudront pour roi. + Mais parmi tes hauts faits sois-lui toujours fidèle: + Reviens-en, s'il se peut, encor plus digne d'elle; 1830 + Et par tes grands exploits fais-toi si bien priser, + Qu'il lui soit glorieux alors de t'épouser. + + DON RODRIGUE. + + Pour posséder Chimène, et pour votre service, + Que peut-on m'ordonner que mon bras n'accomplisse? + Quoi qu'absent de ses yeux il me faille endurer, 1835 + Sire, ce m'est trop d'heur de pouvoir espérer. + + DON FERNAND. + + Espère en ton courage, espère en ma promesse; + Et possédant déjà le coeur de ta maîtresse, + Pour vaincre un point d'honneur qui combat contre toi[551], + Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi. 1840 + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + +NOTES: + + [501] _Var._ CHIMÈNE, DON RODRIGUE. (1638 P.) + + [502] _Var._ Avant ce coup mortel, dire un dernier adieu. (1644 + in-4º) + + [503] _Var._ Mon amour vous le doit, et mon coeur qui soupire + N'ose sans votre aveu sortir de votre empire. + [CHIM. Tu vas mourir!] + DON RODR. J'y cours, et le Comte est vengé, + Aussitôt que de vous j'en aurai le congé. (1637-56) + + [504] _Var._ Mais défendant mon roi, son peuple et le pays. + (1637-56) + + [505] _Var._ Je lui vais présenter mon estomac ouvert. (1637-56) + + [506] _Var._ L'honneur te fut plus cher que je ne te suis chère. + (1637-60) + + [507] _Var._ Puisqu'il trempa tes mains dans le sang de mon père, + Et te fit renoncer, malgré ta passion. (1637-56) + + [508] _Var._ Non, sans vouloir mourir, laisse-moi te poursuivre. + (1637-56) + + [509] _Var._ Mon honneur appuyé sur de si grands effets + Contre un autre ennemi n'a plus à se défendre. (1637-56) + + [510] _Var._ Quand mon honneur y va, rien ne m'est précieux. + (1637-56) + + [511] Le mot est écrit ainsi dans les éditions de 1637-64; celles + de 1668 et de 1682 ont _veuillez_ sans _i_; celle de 1692 donne + _vouliez_. + + [512] _Var._ Préférant, en dépit de son âme ravie. (1637 in-4º + I.,37 in-12 et 38) + + [513] _Var._ Qui me livre à l'objet de mon aversion. (1637-56) + + [514] _Var._ Et si jamais l'amour échauffa tes esprits. (1637-56) + + [515] Dans les éditions de 1637-60 et dans celle de 1692: DON + RODRIGUE, _seul_. + + [516] _Var._ Contre ce fier tyran fait rebeller mes voeux? + (1637-60) + + [517] _Var._ S'il ne peut obtenir dessus mon sentiment. (1637-56) + + [518] _Var._ Mais ma honte m'abuse, et ma raison s'étonne. + (1637-60) + + [519] _Var._ Marque-t-il pas déjà sur qui tu dois régner? + (1637-56) + + [520] _Var._ Entre eux un père mort sème si peu de haine. + (1637-60) + + [521] _Var._ Vous témoigner, Madame, + L'aise que je ressens du repos de votre âme. (1637-56) + + [522] _Var._ Oh! qu'il s'en faut encor! (1637-56) + + [523] _Var._ Elle ne choisit point de ces mains généreuses. + (1637-56) + + [524] _Var._ Don Sanche lui suffit: c'est la première fois + Que ce jeune seigneur endosse[524-a] le harnois. (1637-56) + + [524-a] L'édition de 1644 in-12 porte _endossa_, pour + _endosse_. + + [525] _Var._ Un tel choix et si prompt vous doit bien faire voir. + (1637-56) + + [526] _Var._ Et livrant à Rodrigue une victoire aisée, + Puisse l'autoriser à paroître apaisée. (1637-56) + + [527] _Var._ A vous ressouvenir de qui vous êtes née. (1637-56) + + [528] _Var._ Une ardeur bien plus digne à présent me consomme. + (1637-44) + + [529] _Var._ Et mes plus doux souhaits sont pleins d'un repentir. + (1637-56) + + [530] _Var._ Quoi! l'objet de ma haine ou bien de ma colère! + (1637-64) + + [531] _Var._ Non, non, il vaut bien mieux que sa rare vaillance, + Lui gagnant un laurier, vous impose silence. (1637-56) + + [532] _Var._ Et le ciel, ennuyé de vous être si doux, + Vous lairra, par sa mort, don Sanche pour époux. (1637-44) + _Var._ Et nous verrons le ciel, mû d'un juste courroux. + (1648-60) + + [533] _Var._ Ne les redouble point par ce funeste augure. + (1637-68) + + [534] _Var._ Madame, à vos genoux j'apporte cette épée. (1637-56) + + [535] Cette scène semble avoir fourni à Racine l'idée de + l'admirable dialogue d'Oreste et d'Hermione dans _Andromaque_ + (acte V, scène III). + + [536] _Var._ [N'eût jamais succombé sous un tel assaillant.] + ELV. Mais, Madame, écoutez. CHIM. Que veux-tu que j'écoute? + Après ce que je vois puis-je être encore en doute? + J'obtiens pour mon malheur ce que j'ai demandé, + Et ma juste poursuite a trop bien succédé. + Pardonne, cher amant, à sa rigueur sanglante; + Songe que je sais fille aussi bien comme amante: + Si j'ai vengé mon père aux dépens de ton sang, + Du mien pour te venger j'épuiserai mon flanc; + Mon âme désormais n'a rien qui la retienne; + Elle ira recevoir ce pardon de la tienne. + Et toi qui me prétends acquérir par sa mort, + Ministre déloyal de mon rigoureux sort, + [N'espère rien de moi, tu ne m'as point servie.] (1637-56) + + [537] _Var._ [Tu peindras son malheur, mon crime et ta vaillance?] + Qu'à tes yeux ce récit tranche mes tristes jours? + Va, va, je mourrai bien sans ce cruel secours[537-a]; + Abandonne mon âme au mal qui la possède: + Pour venger mon amant, je ne veux point qu'on m'aide[537-b]. + (1637-56) + + [537-a] Va, va, je mourrai bien sans ton cruel secours. + (1644 in-12) + + [537-b] Ce vers termine la scène dans les éditions + indiquées. + + [538] _Var._ J'aimois, vous l'avez su; mais pour venger un père. + (1637-44 in-4º) + _Var._ J'aimois, vous le savez; mais pour venger un père. + (1644 in-12) + + [539] Les éditions de 1637 I., de 1638 P., de 1639 et de 1644 + in-4º portent par erreur _prescrire_, pour _proscrire_. + + [540] _Var._ D'avouer par sa bouche une amour légitime. (1637 P., + 37 in-12 et 38) + --L'édition de 1644 porte _un amant_, pour _un amour_. + + [541] _Var._ Offrir à ses genoux ta vie et ton épée. (1637-56) + + [542] _Var._ Une louable honte enfin t'en sollicite. (1637, 38 + P., 39 et 44) + + [543] _Var._ SCÈNE DERNIÈRE. (1644 in-12) + + [544] _Var._ Prenez une vengeance à toute autre impossible. (1637 + in-12) + + [545] _Var._ Et dites quelquefois, en songeant à mon sort. + (1637-60) + + [546] _Var._ Mon amour a paru, je ne m'en puis dédire. (1637-56) + _Var._ Je vous en ai trop dit pour oser m'en dédire. (1660) + + [547] _Var._ Et vous êtes mon roi, je vous dois obéir. (1637-56) + + [548] _Var._ Sire, quelle apparence, à ce triste hyménée, + Qu'un même jour commence et finisse mon deuil[548-a], + Mette en mon lit Rodrigue et mon père au cercueil? + C'est trop d'intelligence avec son homicide, + Vers ses mânes sacrés c'est me rendre perfide, + Et souiller mon honneur d'un reproche éternel. (1637-56) + + [548-a] Les éditions de 1638 P., 39, 44, 48 et 56 écrivent + _dueil_. Voyez le _Lexique_. + + [549] Les deux éditions de 1638 portent _ta victoire_, pour _sa + victoire_. + + [550] _Var._ A ce seul nom de Cid ils trembleront d'effroi. + (1637 in-4º et 39-56) + _Var._ A ce seul nom de Cid ils tomberont d'effroi. + (1637 in-12 et 38) + + [551] L'édition de 1637 in-12 donne _contre moi_, au lieu de + _contre toi_. + + + + +APPENDICE. + + +I + +PASSAGES DES _MOCEDADES DEL CID_[552] + +DE GUILLEM DE CASTRO + +IMITÉS PAR CORNEILLE ET SIGNALÉS PAR LUI[553]. + + De mis hazañas escritas Vers 185. + daré al Príncipe un traslado, + y aprenderá en lo que hice, + si no aprende en lo que hago. + _Var._ Podrá para dalle exemplo 203. + como yo mil veces hago...? + +Rapprochement tronqué. Le passage est cité plus complet dans la +deuxième section de cet _Appendice_, p. 209. + + Yo lo merezco.... 223. + tambien como tú y mejor. + Llamadle, llamad al Conde, 251. + que venga á exercer el cargo + de Ayo de vuestro hijo, + que podrá mas bien honrallo, + pues que yo sin honra quedo... + Ese sentimiento adoro, 262. + esa cólera me agrada, + esa sangre alborotada + ..................... + ..................... + es la que me dió Castilla, + y la que te dí heredada. + Esta mancha de mi honor 267. + que al tuyo se extiende, lava + con sangre, que sangre sola + quita semejantes manchas. + +Cette phrase était transcrite avec quelques inexactitudes, qu'il est +plus court de rectifier que de détailler. Dans les _Observations_ de +Scudéry on trouve le texte suivant: + + Lava, lava con sangre, + porque el honor que se lava + con sangre se ha de lavar; + +Mais ce n'est là bien probablement qu'un arrangement banal fait de +mémoire sans se soucier du texte. + + Poderoso es el contrario. 276. + Aqui ofensa y allí espada, 286. + no tengo mas que decirte. + Y voy a llorar afrentas 289. + mientras tú tomas venganzas. + Mi padre el ofendido! estraña pena! 298. + y el ofensor el padre de Ximena! + +Fin de phrase qui ne donne pas la construction du texte. + + Yo he de matar al padre de Ximena. 310. + Que mi sangre saldrá limpia. 344. + +Citation estropiée par Scudéry; voyez la deuxième section de +l'_Appendice_, p. 221. + + Haviendo sido 348. + mi padre el ofendido, + poco importa que fuese (amarga pena!) + el ofensor el padre de Ximena. + +Corneille, en citant ceci, omet à tort la parenthèse _amarga pena_! +dont il s'est inspiré. + + Confieso que fué locura, 351. + mas no la quiero enmendar. + Y con ella has de querer 373. + perderte? + +Le pronom _ella_ représente _condicion de honrado_ du vers précédent. +C'est ce titre qui défend à don Gormas de réparer le tort qu'il a +commis. + + Que los hombres como yo 376. + tienen mucho que perder. + Y ha de perderse Castilla 378. + antes que yo. + Aquel viejo que esta allí[554], 398. + sabes quien es? + Habla baxo, escucha. 398. + No sabes que fué despojos 399. + de honra y valor? + +Corneille a lu _despojo_ dans une édition fautive. + + Sí seria, 401. + Y que es sangre suya 401. + la que yo tengo en el ojo? + Sabes! + +Il faut lire d'après une meilleure édition: + + Y que es sangre suya y mia + la que yo tengo en los ojos, + sabes? + Y el sabello 402. + qué ha de importar? + Si vamos á otro lugar 403. + sabrás lo mucho que importa. + +Depuis le vers 398, des numéros trop multipliés dans les renvois de +Corneille séparent souvent ce qui se suit dans le texte. Scudéry avait +donné sans interruption tout ce dialogue en remontant un peu plus haut +que Corneille: + + Conde.--Quien es?--A esta parte + quiero decirte quien soy. + --Que me quieres?--Quiero hablarte. + --Aquel viejo que está á parte [_lisez_ está allí], + sabes quien es?--Ya lo sé. + Por qué lo dices?--Por qué? + Habla baxo, escucha.--Dí. + --No sabes..., etc. + Como la ofensa sabía, 634. + luego caí en la venganza. + Justicia, justicia pido. 647. + Rey, á tus pies he llegado. 648. + Rey, á tus pies he venido. 648. + Señor, á mi padre han muerto. 652. + +Scudéry avait indiqué une autre source au vers: + + «Il a tué mon père.--Il a vengé le sien.» + + Señor, mi padre he perdido. + --Señor, mi honor he cobrado. + Havrá en los Reyes justicia. 653. + Justa venganza he tomado. 654. + Yo ví con mis proprios ojos 659. + teñido el luciente acero. + Yo llegué casi sin vida. 667. + Escrivió en este papel 676. + con sangre mi obligacion. + Me habló 678. + con la boca de la herida. + Si la venganza me tocó, 719. + y te toca la justicia, + hazla en mí, Rey soberano. + Castigar en la cabeza 722. + los delitos de la mano. + Y solo fué mano mia 724. + Rodrigo. + Con mi cabeza cortada 729. + quede Ximena contenta. + Sosiégate, Ximena. 739. + Mi llanto crece. 740. + Que has hecho, Rodrigo? 741. + No mataste al Conde? 746. + Importábale á mi honor. 747. + Pues, señor, 748. + quando fué la casa del muerto + sagrado del matador? + .... Yo busco la muerte, 752. + en su casa. + Y por ser justo, 754. + vengo á morir en sus manos, + pues estoy muerto en su gusto. + [Ximena] está 765. + cerca Palacio, y vendrá + acompañada. + Ella vendrá, ya viene. 771. + La mitad de mi vida 800. + ha muerto la otra mitad. + [Y] al vengar 801. + de mi vida la una parte, + sin las dos he de quedar. + Descansad. 803. + Qué consuelo he de tomar? 805. + Siempre quieres á Rodrigo? 809. + Que mató á tu padre mira. + Es mi adorado enemigo. 810. + Piensas perseguille? 825. + Pues como harás? 846. + Seguiréle hasta vengarme, 848. + y habré de matar muriendo. + +Corneille a interverti l'ordre de ces vers, dont le second doit être +le premier, comme fin d'une phrase antérieure. + + Mejor es que mi amor firme 849. + con rendirme, + te dé el gusto de matarme + sin la pena de seguirme. + .... Rodrigo, Rodrigo, 852. + en mi casa! + --Escucha. + --Muero. + --Solo quiero + que en oyendo lo que digo + respondas con este acero. + Tu padre el Conde Lozano 873. + ........................ + puso en las canas del mio + la atrevida injusta mano. + Y aunque me ví sin honor, 879. + se malogró mi esperanza, + en tal mudanza, + con tal fuerza que tu amor + puso en duda mi venganza. + +Scudéry ajoute ici quatre vers qui relient la citation précédente à +celle qui correspond aux vers 886 et suivants du texte français: + + Mas en tan gran desventura, + lucharon á mi despecho, + contrapuestos en mi pecho, + mi afrenta con tu hermosura. + Y tú, señora, vencieras, 886. + á no haver imaginado + que afrentado, + por infame aborrecieras + quien quisiste por honrado. + Cobré mi perdido honor, 897. + mas luego á tu amor rendido + he venido, + porque no llames rigor 900. + lo que obligacion ha sido + Haz con brio 903. + la venganza de tu padre, + como la hice del mio. + No te doy la culpa á ti 908. + de que desdichada soy. + Que en dar venganza á tu afrenta 911. + como caballero hiciste. + +Le premier vers n'est pas indiqué par Corneille, mais il est donné par +Scudéry. + + Mas soy parte, 940. + para solo perseguirte, + pero no para matarte. + Considera 961. + que el dexarme es la venganza, + que el matarme no lo fuera. + Me aborreces? 963. + --No es posible. + Disculpará mi decoro 970. + con quien piensa que te adoro + el saber que te persigo. + Vete, y mira á la salida 975. + no te vean.... + .... si es razon 976. + no quitarme la opinion + quien me ha quitado la vida. + +Corneille a omis ce dernier vers, qu'il faut nécessairement ajouter à +la citation, car il contient le sujet du verbe _quitarme_. + + Mátame. 980. + Déxame. 980. + Pues tu rigor qué hacer quiere? 980. + Por mi honor, aunque muger, 981. + he de hacer + contra ti quanto pudiere, + deseando no poder. + Ay, Rodrigo, quien pensara.... 987. + Ay, Ximena, quien dixera.... 987. + Que mi dicha se acabara! 988. + Quédate, iréme muriendo. 993. + Vete, y mira á la salida 997. + no te vean. + +Ce dernier rapprochement n'est pas de Corneille, mais de Scudéry. + + Es posible que me hallo.... 1025. + entre tus brazos? + Hijo, aliento tomo 1027. + para en tus alabanzas empleallo. + Bravamente provaste, bien lo hiciste, 1028. + bien mis pasados brios imitaste. + +Le premier de ces vers n'est donné que par Scudéry. + + Toca las blancas canas que me honraste. 1036. + Llega la tierna boca á la mexilla 1037. + donde la mancha de mi honor quitaste. + Alza la cabeza, 1039. + á quien como la causa se atribuia + si hay en mí algun valor, y fortaleza. + +Entendez _á quien_ comme s'il y avait _tú á quien_. Le vers précédent, +que nous complétons, + + _Dame la mano, y alza la cabeza...._ + +tient à un assez beau mouvement de scène, qui n'est que dans +l'espagnol. Le père s'est dit fier de _s'incliner_ devant la gloire de +son fils: le fils lui répond de _relever la tête_, en même temps qu'il +lui demande sa main à baiser, en fléchissant le genou selon l'usage. +Don Diègue réplique par ce vers, que Corneille a omis, mais qui est +indispensable pour entendre _suya_ de la phrase suivante: + + _Con mas razon besara yo la tuya._ + + Si yo te dí el ser naturalmente, 1054. + tú me le has vuelto á pura fuerza suya. + Con quinientos hidalgos deudos mios 1085. + sal en campaña á exercitar tus brios. + No dirán que la mano te ha servido 1092. + para vengar agravios solamente. + REY DE CASTILLA. (_Inexact; c'est le jeune Prince 1222. + qui fait cette remarque._) + El mio Cid le ha llamado. + + REY MORO. + + En mi lengua es mi Señor. + + REY DE CASTILLA. + + Ese nombre le está bien. + + REY MORO. + + Entre Moros le ha tenido. + + REY DE CASTILLA. + + Pues allá le ha merecido, + en mis tierras se le den. + Llamalle el Cid es razon. 1225. + En premio destas victorias 1334. + ha de llevarse este abrazo. + Tanto atribula un placer, 1350. + como congoxa un pesar. + Son tus ojos sus espias, 1378. + tu retrete su sagrado, + tu favor sus alas libres. + Si he guardado á Rodrigo, 1392. + quizá para vos le guardo. + Conténtese en mi hacienda, 1738. + que mi persona, Señor, + llevaréla á un monasterio. + +Ces deux derniers vers sont séparés dans le texte par celui-ci: + + si no es que el Cielo la lleva, + +vers qui n'est pas à dédaigner, et qui répond assez à ces mots: +_jusqu'au dernier soupir_. + +NOTES: + + [552] Les éditions de cette pièce sont nombreuses. Les premières + remontent à 1621 (dans la première partie des _Comedias_ de + Guillem de Castro, _Valencia_, _Felipe Mey_), peut-être à 1618 + (Valence, même imprimeur, mais cette date est douteuse). + L'édition séparée dont nous nous sommes servi pour les citations + espagnoles de l'_Appendice_ est de 1796 (_Valencia, en la + Imprenta de J. y T. de Orga_), in-4º, très-correcte. Le texte lu + par Corneille devait contenir des incorrections et quelques + légères variantes antérieures à une révision. + + [553] Les _Observations_ de Scudéry contiennent une liste de + rapprochements entre Guillem de Castro et Corneille, dressée avec + l'intention avouée d'établir que notre poëte doit tout à son + modèle espagnol. Loin de dissimuler ses emprunts, Corneille prit + soin, dans ses éditions de 1648, 1652, 1656 (voyez p. 87, note 209, + et p. 103), de compléter le travail de Scudéry, fit imprimer en + caractères italiques tous ceux de ses vers qu'il regardait comme + de véritables imitations, et plaça en note au bas des pages le + texte espagnol. Par malheur, l'exiguïté de l'espace réservé à ces + notes, le morcellement des citations, la mauvaise impression que + Corneille devait avoir sous les yeux, l'inexpérience de ses + propres imprimeurs, ont introduit dans ce travail une foule + d'erreurs de tous genres; il importait de les corriger, d'adopter + une orthographe plus uniforme et de motiver, quand ils en + valaient la peine, les changements rendus nécessaires par tant + d'incorrections et de négligences. M. Viguier, à qui nous devons + déjà la traduction des romances espagnols placés par Corneille à + la suite de son _Avertissement_, a bien voulu s'offrir, comme + lecteur curieux, et nous ajouterons très-fin et très-habile + appréciateur, de Corneille et du théâtre espagnol, à nous + seconder dans cette tâche délicate. Ce n'est là du reste que la + moindre des obligations que nous lui avons. On en jugera en + lisant l'examen comparatif des _Mocedades del Cid_, qui forme la + deuxième section de cet _Appendice_, et qu'il a entrepris tout + exprès pour en enrichir cette édition. + + [554] Voyez plus loin, p. 216, note 576. + + +II + +ANALYSE COMPARATIVE DU DRAME + +DE GUILLEM DE CASTRO: + +LA JEUNESSE DU CID + +(_LAS MOCEDADES DEL CID, PRIMERA PARTE_[555]). + + +SOMMAIRE DE LA PREMIÈRE JOURNÉE[556]. + +1º SCÈNE DANS LE PALAIS _de Fernand Ier à Burgos. Brillante +introduction: le jeune Rodrigue reçoit l'ordre de chevalerie des mains +du Roi et des princesses en présence de la cour et de Chimène._ + +2º SÉANCE DU CONSEIL. _Le Roi motive et déclare le choix qu'il fait de +don Diègue comme gouverneur de son fils. Arrogance et colère du comte +Gormas; l'outrage fatal est infligé en présence du Roi._ + +3º MAISON DE DON DIÈGUE. _Salle d'armes. Ses trois fils +s'entretiennent au retour de la cérémonie. Don Diègue rentre, il les +éloigne, et pour s'essayer à la vengeance il brandit la grande épée de +Mudarra, devenue trop pesante pour ses mains; il lui faut pour +vengeur l'un de ses fils; il les éprouve successivement: les deux plus +jeunes ne savent que gémir quand il leur serre violemment la main; +Rodrigue seul à qui il mord un doigt s'emporte et se montre capable du +ressentiment que désire son père. Le vieillard, sans savoir son amour +pour Chimène, lui confie l'épée et lui nomme son ennemi. Monologue de +Rodrigue, sa douleur, sa résolution._ + +4º PLACE _devant le palais et devant la maison de don Diègue. +L'Infante et Chimène à une fenêtre du palais, s'entretenant de +Rodrigue. Le fier Gormas passe; il confie à l'un de ses amis qu'il a +quelque regret de sa violence, mais se montre résolu à ne point +s'humilier par une amende honorable. Rodrigue armé le cherche; d'abord +il se voit avec peine en présence des dames, obligé de répondre par +des propos courtois aux compliments de l'Infante. Le Comte reparaît; +provocation, de plus en plus animée: les dames, en les voyant de loin, +s'alarment; don Diègue se montre debout devant sa porte, il échauffe +de ses regards le courroux de Rodrigue. Le duel sur cette place même +est rendu nécessaire par l'extrême insolence de Gormas. Le Comte, +blessé à mort, tombe dans la coulisse. Chimène accourt avec des cris. +Rodrigue résiste héroïquement à l'assaut de toute la suite du Comte, +et l'Infante intervenant fait cesser ce combat._ + +REMARQUES. + +_Scène Ière._ L'appareil sacré, les formules, les propos rapides de +cette foule de personnages propre au théâtre de Valence, le premier +qui ait été construit en Espagne, ne convenaient guère à notre poëte. +Il écartera donc de son plan et la Reine et le Prince royal à qui +cette _histoire_ (c'est le titre, comme on sait, de beaucoup de pièces +de Shakspeare) réserve un rôle assez marqué. Il se dispensera de faire +de don Arias et de Peranzules des conseillers de cour, unis par des +liens de parenté l'un à don Diègue, l'autre au Comte. Il invente un +seul personnage, le pâle rival de Rodrigue, réservé pour être le +champion malheureux de Chimène, et il l'appelle, on ne sait pourquoi, +_don Sanche_, quoique ce nom soit celui du jeune prince espagnol. + +Quant à la scène en elle-même, cette pompe trop extérieure n'est point +nécessaire à son dessein. + +_Scène IIe._ Celle-ci au contraire devait certainement lui convenir. +Nous oserions affirmer que les circonstances du temps, les sévérités +de Richelieu contre le duel, l'humeur susceptible de Louis XIII, ont +seules empêché Corneille de transporter la fière dispute et le fatal +soufflet dans l'intérieur du conseil et en présence de la majesté +royale. + + ........ Conde tirano, + ............................ + la mano en mi padre pusisteis + _delante el Rey_ con furor. + +Ce sont les paroles de Rodrigue (empruntées à un vieux romance par +l'auteur de la pièce). Corneille dit seulement: + + «Ce que n'a pu jamais Aragon ni Grenade, + Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux, + Le Comte en votre cour l'a fait _presque_ à vos yeux[557].» + +C'est une combinaison propre à Corneille d'avoir supposé les deux +pères instruits de l'amour de leurs enfants et disposés à le +favoriser. Il en a tiré quelques traits remarquables, et le noeud +devient par là plus complexe dès le commencement. Quant à la grande +donnée du drame, nullement historique en elle-même, cet amour des deux +jeunes gens antérieur à la querelle, Castro en a le mérite, mais ne +paraît pas en être le premier inventeur. C'est au moins ce que donne à +penser un mot du passage cité de Mariana (voyez p. 79), peut-être +aussi quelques romances de date peu ancienne relativement, mais +pouvant remonter au commencement du dix-septième siècle, époque de +cette composition dramatique. + +Dans la pièce espagnole la dispute des deux rivaux pour la prééminence +a lieu en présence du Roi; c'est à lui que leurs arguments sont +d'abord adressés, et cette circonstance ajoute à l'intérêt. Les vers +suivants, non traduits, mais imités, que Corneille met dans la bouche +du Comte, peuvent être cités comme un emprunt de plus à Guillem de +Castro: + + «Joignez à ces vertus celles d'un capitaine: + Montrez-lui comme il faut s'endurcir à la peine, etc.[558].» + + Y quando al Principe enseñe + lo que entre exercicios varios + debe hacer un caballero + en las plazas y en los campos, + podrá para darle exemplo, + como yo mil veces hago, + hacer un lanza hastillas, + desalentando un caballo? + +Mais après la réponse de don Diègue, la querelle proprement dite +n'occupe que six vers, d'un dialogue fort entrecoupé, entre les deux +adversaires et le Roi qui les rappelle au respect. Cette vigueur et +cette rapidité étaient d'un fort bon exemple, et n'ont point +l'inconvénient de ce mot un peu excessif: .... _ne le méritoit +pas_[559]! qui donne au vieillard quelque tort de provocation. + +Le jeu de scène qui doit suivre le soufflet n'est suffisamment indiqué +ni dans l'un ni dans l'autre texte. Il est fâcheux que les grands +maîtres ou leurs éditeurs (à remonter jusqu'aux Grecs) aient si +souvent négligé ce genre d'indication. Dans _le Cid_ de Corneille, la +tradition théâtrale nous fait voir un duel à l'épée qui ne dure que +quelques instants, le Comte faisant tomber tout d'abord l'arme des +mains de don Diègue[560]. Celui-ci, dans l'espagnol, n'est pas armé +peut-être, ou n'a pas recours à son épée. Il lève le bâton sur lequel +il s'appuyait. Peranzules, cousin germain du Comte, lui retient le +bras. Le Roi, indigné contre Gormas, appelle ses gardes, et ordonne +qu'on l'arrête. Il nous faut continuer de deviner l'action scénique: +Gormas ne se laisse pas arrêter, il tire probablement du fourreau son +épée redoutable, et s'éloigne lentement en adressant au Roi des +remontrances et des excuses hautaines, entre autres: «.... Pardonne à +_cette épée_ et à cette main de te manquer ici de respect.» Le Roi le +laisse sortir, s'efforçant inutilement de le rappeler. «Oui, +_rappelez, rappelez_ le Comte, s'écrie énergiquement don Diègue, qu'il +vienne remplir la charge de gouverneur de votre fils! etc. _Llamadle, +llamad al Conde_..., etc.» Corneille cite ce mouvement sans expliquer +comment il en a fait une éloquente apostrophe dans son fameux +monologue: _Comte, sois de mon prince à présent gouverneur_ ...[561], +etc. + + «Achève, et prends ma vie après un tel affront, + Le premier dont ma race ait vu rougir son front[562].» + +De ces deux vers, l'un est trouvé par Corneille, l'autre provient du +romance _Pensativo estaba el Cid_, que Castro a transcrit presque +entier, notamment les mots imprimés ici en lettres italiques: + + Todo le parece poco + respecto de _aquel agravio + el primero que se ha fecho + á la sangre de Lain Calvo_. + +La scène royale, dans la pièce de Castro, se termine d'une manière que +Richelieu n'eût pas plus admise que ce qui précède. Don Diègue se +retire à son tour, songeant déjà à sa vengeance, et n'est pas non plus +retenu par l'ordre du Roi. Celui-ci se laisse persuader par ses deux +autres conseillers de renoncer à faire justice, de peur de +compromettre envers un puissant vassal sa propre puissance. Le +scandale pourra d'ailleurs n'être pas ébruité, et il espère vaguement +assoupir cette querelle. + +_Scène IIIe._ La salle d'armes de don Diègue. Nous n'avons pas besoin +d'insister sur l'embarras et la difficulté d'illusion que s'impose +Corneille en se refusant à déterminer les divers lieux de son action. + +Don Diègue a _trois_ fils; Rodrigue est l'aîné[563]. Les deux plus +jeunes s'occupent à débarrasser le nouveau chevalier des armes qu'il a +reçues, entre autres de l'épée du Roi, qu'il veut laisser suspendue au +mur jusqu'à ce qu'il l'ait réellement gagnée par cinq batailles +rangées. Dialogue élégant et paisible. Leur père arrive, sombre, +égaré, tenant les deux fragments de son bâton qu'il a brisé. Son +désordre émeut surtout Rodrigue, mais don Diègue ne veut point +s'expliquer, et il exige que tous trois le laissent seul. + +Son monologue fait penser, dès les premiers mots, à celui de +Corneille[564]: + + Cielos! peno, muero, rabio.... + +Le second vers, quoique s'adressant au bâton brisé qu'il jette à +terre, a visiblement suggéré aussi les beaux vers (v. 255 et +suivants): _Et toi, de mes exploits glorieux instrument_, etc. + + No más, báculo rompido!... + +«Va-t'en, bâton brisé, qui n'as pu servir de soutien ni à mon honneur +ni à ma colère....» Suivent des traits d'un goût plus recherché. Le +vieillard songe à se procurer une épée. Là est suspendue celle que +lui transmit le fameux bâtard Mudarra, vengeur des sept infants de +Lara, dans une héroïque histoire de l'âge antérieur. Ce glaive est un +de ces grands espadons du moyen âge qui se manoeuvrent à deux mains. +Il le saisit dans l'espoir de l'employer à sa vengeance, et s'en +escrime quelque temps avec de vains efforts: scène forte et naïve, à +laquelle l'acteur pouvait donner un grand intérêt: + +«Mais, ô ciel! je m'abusais.... à chaque coup de taille ou de revers, +l'arme m'entraîne après elle.... ma main la tient bien ferme, mais par +mes pieds elle est mal assurée.... Et voilà qu'elle me paraît de +plomb.... et que ma force défaille[565].... et je tombe, et il me +semble que le pommeau soit à la pointe.» + +Si loin que nous soyons ici de Corneille, nous rencontrons toutefois +des exclamations douloureuses dont il s'est souvenu: + + _O caduca edad cansada!_ + Estoy por pasarme el pecho.... + _Ah, tiempo ingrato, qué has hecho?_ + +Il faut donc qu'il s'adresse à l'un de ses fils pour avoir un vengeur. +Il les appelle successivement, les plus jeunes d'abord, pour les +mettre à l'épreuve. Ce qu'il cherche en eux c'est l'énergie +vindicative qu'il ne trouvera à son gré que chez Rodrigue. L'épreuve, +pour Hernan Diaz, puis pour Bermudo, consiste à leur serrer les os de +la main: les jeunes gens ne manifestent qu'une douleur plaintive, +tandis que Rodrigue à qui son père mord le doigt, s'écrie: +«Lâchez-moi, mon père, lâchez-moi à la malheure! Lâchez; si vous +n'étiez pas mon père, je vous donnerais un soufflet.--_D. Diègue_: Et +ce ne serait pas le premier!--_Rodrigue_: Comment?--_D. Diègue_: Fils +de mon âme, voilà le ressentiment que j'adore, voilà la colère qui me +plaît, la vaillance que je bénis....» Cette tirade, qui se prolonge, +est une des plus belles de Castro, et Corneille a reconnu son +obligation[566], malgré le noble détour par lequel il a su épargner à +son public français le naïf récit des romances. L'autorité en était si +absolue pour les Espagnols, que Castro, ici et ailleurs, semble se +plaire à en copier le texte littéralement; et que même, chose assez +bizarre, le traducteur espagnol du _Cid_ français, quarante ans +environ après Castro, Diamante, qui destinait sa traduction à la +scène, n'a pas cru pouvoir se dispenser d'ajouter au dialogue de +Corneille l'épreuve de la main serrée. Il traduit d'abord assez +fidèlement le _Rodrigue, as-tu du coeur_? + + DIEGO. + + .... Tendrás valor? + + RODRIGO. + + Qualquiera otro que no fuera + mi padre, y tal preguntara, + bien presto hallára la prueba; + +mais ensuite il imagine un long aparté de don Diègue pour motiver la +nécessité de l'expérience corporelle; le vieillard demande pour _faire +amitié_ la main de son fils, qui s'agenouille; mais sentant sa main +cruellement pressée, Rodrigue mord jusqu'au sang celle de son père. La +traduction de Diamante se rattache ensuite à Corneille comme elle +peut, mais en ayant bien soin de recommander l'épée de _Mudarra_. +C'est ainsi qu'à cette époque on entendait le devoir des traducteurs; +mais il faut s'en prendre aussi à l'exigence d'un public espagnol en +un sujet consacré comme _le Cid_. + +Revenons à l'oeuvre intéressante de Castro[567]. + +Le petit vers: _Aquí ofensa y allí espada_, cité par Corneille comme +emprunté par lui: + + «Enfin _tu sais_ l'affront, et _tu tiens_ la vengeance[568],» + +est un assez frappant exemple de la distance de l'action aux paroles +qui sépare les deux poëtes. La vraie traduction de l'espagnol est dans +le double geste du père, montrant d'abord sa joue visiblement meurtrie +depuis le soufflet reçu, puis remettant aux mains de son fils l'épée +de _Mudarra_. Nous ne pouvons plus savoir si pour réaliser le: _Tu +tiens la vengeance_, Corneille conseillait à l'acteur de placer son +épée dans la main de Rodrigue, comme un jeu de scène indiqué plus +haut par ce vers: + + «_Passe_, pour me venger, _en de meilleures mains_[569].» + +Quand le vieillard épuisé par sa véhémence quitte Rodrigue, dont _il +ignore_ l'amour pour la fille du Comte, il semble moins précipiter sa +retraite que le don Diègue français, qui n'attend pas un mot de +réplique à sa fatale révélation: _le père de Chimène_[570]. Tout cela +est à considérer comme matière d'étude et non dans un injuste esprit +de censure. + +Le monologue en stances, _Percé jusques au fond du coeur_[571], +réclamerait un attentif parallèle avec l'espagnol. Là nous lisons +aussi trois stances d'une coupe soignée, d'un mouvement et d'un +refrain semblables, avec des rimes croisées d'une manière analogue et +un peu plus artificielle encore, par le privilége de la poésie lyrique +méridionale. Corneille eût pu citer au bas de la page: + + Suspenso de afligido + estoy.... + +représenté par: + + «Je demeure immobile, et mon âme abattue + Cède au coup qui me tue.» + +En écrivant le vers: + + «Et malheureux objet _d'une injuste rigueur_,» + +notre poëte reste obscur ou inintelligible, là où l'espagnol est +très-clair, puisqu'il entend parler de la rigueur injuste _de la +Fortune_, dont il n'est rien dit dans le français. + + .... Fortuna.... + Tan en mi daño ha sido + tu mudanza.... _et plus loin_.... tu inclemencia.... + +Rodrigue, après ce morceau lyrique, emprunte encore une trentaine de +vers de romance, où il n'est plus question de son amour, mais où l'on +aperçoit le germe du vers si connu: + + «La valeur n'attend point le nombre des années[572];» + + ......pues que tengo + mas valor que pocos años. + +_Scène IVe._ Le Comte, suivi de serviteurs armés, se promène avec son +cousin Peranzules. Il convient, comme chez Corneille il _avoue_ à don +Arias[573], qu'il a eu le sang un peu chaud dans la querelle; mais il +n'entend pas s'humilier en satisfactions. + +Ici se place un emprunt que Corneille n'a pas dû signaler. Dans un +temps où l'on punissait les duels, il ne pouvait conserver ces vers +remarquables: + + «Ces satisfactions n'apaisent point une âme: + Qui les reçoit n'a rien, qui les fait se diffame, + Et de pareils accords l'effet le plus commun + Est de perdre d'honneur deux hommes au lieu d'un[574];» + +et en effet il les supprima avant l'impression. Dans la pièce de +Castro cette superbe doctrine est développée par don Gormas avec moins +de précision, mais avec vigueur: + + PERANZULES. + + .... Y no es razon + el dar tú.... + + CONDE. + + .... Satisfaccion? + Ni darla, ni recibirla! + + PERANZULES. + + Por qué no? No digas tal. + Qué düelo en su ley lo escribe? + + CONDE. + + El que la da y la recibe + es muy cierto quedar mal: + porque el uno pierde honor, + y el otro no cobra nada. + El remitir á la espada + los agravios es mejor. + +Suivent d'autres propos de raffiné duelliste: don Gormas compare toute +excuse à une pièce de couleur douteuse, qui, recousue à l'honneur d'un +homme, laisserait un trou à l'honneur d'un autre. + +En somme, cette petite scène est toute d'emprunt dans Corneille. L'ami +officieux agit, comme dans l'original, par commission du Roi, bien +qu'ici le Roi n'ait pas été témoin de la querelle. Il reste à signaler +certaines nuances qui caractérisent l'époque de Richelieu, soit dans +ce vers de l'orgueilleux Gormas: + + «Et _ma tête en tombant_ feroit choir sa couronne[575],» + +soit dans l'utile correctif des maximes de don Arias sur l'obéissance +due au pouvoir absolu des rois. + +Vient immédiatement le défi de Rodrigue, imité par Corneille, mais +avec choix, et avec autant de vigueur que d'élévation. Tout ce qu'il +élimine d'incidents accessoires, de mouvements scéniques compliqués, +est presque inimaginable dans nos habitudes théâtrales, soit que le +théâtre espagnol, ennemi de l'austère simplicité tragique, fût plus +exercé à la mise en scène, soit que son public docile se contentât, à +peu de frais, de moyens assez grossiers d'illusion. + +Il faut supposer complaisamment la place assez grande pour qu'on s'y +promène et qu'on y agisse séparément de divers côtés. Le défi et le +combat, solitaires dans Corneille, vont avoir le plus de témoins +possible. Les dames sont toujours à la fenêtre du palais; Chimène +s'inquiète de l'air irrité de son père, puis s'alarme de la figure +pâle de Rodrigue, qui survient en tenue de combat et armé de sa grande +épée. Ignorant ce dont il s'agit, l'aimable Infante appelle l'amant de +son amie, et l'engage en quelques propos de délicate galanterie qu'il +interrompt par des aparté douloureux. C'est bien pis quand le Comte +reparaît d'autre part, se promenant avec Peranzules et ses officiers +(car il ne se soumet pas à l'ordre du Roi, qui lui a fait signifier de +garder les arrêts dans sa maison). Déjà les regards courroucés se +croisent _de loin_: nouvelles alarmes de Chimène; le trouble de +Rodrigue augmente, dans une hésitation qu'il se reproche, et bientôt, +sur le seuil de sa demeure, apparaît morne et sombre le vieux don +Diègue, tournant vers son fils chancelant ses yeux pleins de fureur et +sa joue meurtrie. Son ami don Arias l'interroge en vain; en vain de +son côté Peranzules veut détourner le Comte de passer fièrement devant +ses ennemis.... A ce moment Rodrigue se décide: + +«(Pardonne, objet divin, si je vais, mourant, donner la mort!) +Comte!--Qui es-tu?--Par ici; je veux te dire qui je suis. +(_Chimène, à part_; Qu'est-ce donc? Ah, je meurs.)--Que me +veux-tu?--Je veux te parler. Ce vieillard _qui est là_[576], +quel est-il, le sais-tu?--Oui-da, je le sais. Pourquoi cette +question?--Pourquoi? _Parle bas_[577]; écoute.--Dis.--Ne sais-tu +pas qu'il fut un exemplaire d'honneur et de vaillance?--Soit.--Et +que _ce sang dont mes yeux sont rougis_[578], c'est le sien comme +le mien, le sais-tu?--Et que je le sache (abrége ton propos), +_qu'en résultera-t-il_[579]?--Passons seulement en un autre lieu, +tu sauras tout ce qu'il en doit résulter.--Allons, jeune garçon, +est-ce possible? Va, va, chevalier novice; va donc, et apprends +d'abord à combattre et à vaincre: tu pourras ensuite te faire +honneur de te voir vaincu par moi, _sans me laisser au regret et +de te vaincre_ et de te tuer. Pour à présent laisse là ton +ressentiment; car ce n'est pas aux vengeances sanglantes que peut +réussir l'enfant dont les lèvres sont encore abreuvées de +lait.--Non, c'est par toi que je veux commencer à combattre et à +m'instruire. Tu verras si je sais vaincre, je verrai si tu sais +tuer; mon épée conduite sans art te prouvera par l'effort de mon +bras que le coeur est un maître en cette science non encore +étudiée; et il suffira bien à mon ressentiment de mêler ce +lait de mes lèvres et ce sang de ta poitrine.» Vives exclamations +de Peranzules, d'Arias, de Chimène, de don Diègue brûlant +d'impatience; car il paraît que Rodrigue a porté la main sur le +Comte, soit en lui touchant la poitrine, soit en voulant +l'empêcher d'avancer dans la direction qu'il a prise. «_Rodrigue_: +L'ombre de cette demeure est inviolable et fermée pour toi.... +(_Chimène_: Quoi, Monsieur, contre mon père!)--_Rodrigue_: Et +c'est pourquoi je ne te tue point présentement.--(_Chimène_: +Écoute-moi!)--_Rodrigue_: (Pardonnez, Madame; je suis le fils de +mon père!) Suis-moi, Comte!--_Le Comte_: Adolescent, avec ton +orgueil de géant, je te tuerai si tu te places devant moi. Va-t'en +en paix: va-t'en, va, si tu ne veux que, comme en certaine +occasion j'ai donné à ton père un soufflet, je te donne _mille +coups de pied_.--_Rodrigue_: Ah, c'en est trop de ton insolence!» +Interruptions rapides des divers témoins. «_D. Diègue_: Les longs +discours émoussent l'épée.» Quand le combat commence, il s'écrie +encore: «Mon fils, mon fils, en t'appelant ainsi, c'est mon +affront et ma fureur que je t'envoie[580]!» + +On passe en se battant dans la coulisse, d'où le Comte s'écrie: «Je +suis mort!» Chimène a couru éperdue après son père. Mais une mêlée +remplit de nouveau le théâtre; ce sont les gens du Comte réunis pour +le venger contre Rodrigue seul, mais terrible. L'Infante, de son +balcon, fait entendre sa voix, et arrête les assaillants. Rodrigue +s'arrête aussi en lui adressant des paroles de respect, poétiques et +chevaleresques, qu'elle accueille gracieusement. Les spadassins +intimidés refusent de suivre Rodrigue pour renouveler plus loin le +combat, et se dispersent. «O valiente Castellano!» s'écrie Urraque; et +ainsi finit la _première journée_. + +NOTES: + + [555] La seconde partie est un autre drame historique, tout à + fait distinct, qui n'appartient plus précisément à la _jeunesse_ + du Cid; _Mocedades_ serait tout aussi bien traduit par _les + Prouesses_ du Cid. Le théâtre espagnol possède des _Mocedades de + Roldan_ (Roland), _de Bernardo del Carpio_, etc. + + [556] On sait que les trois _Journées_ de ces drames sont de + longs actes, non partagés en scènes à notre manière. + + [557] Acte II, scène VIII, vers 706-708. Dans les premières + éditions (1637-56), au lieu de _le Comte_, on lit au dernier + vers: _l'Orgueil_, souvenir du surnom de _Lozano_ qu'avait le + comte de Gormas. + + [558] Acte I, scène III, vers 177 et suivants. + + [559] Acte I, scène III, vers 225. + + [560] Plusieurs des plus anciennes éditions n'ont pas même cette + indication trop courte: DON DIÈGUE, _mettant l'épée à la main_ ou + _Ils mettent l'épée à la main_ (voyez ci-dessus, p. 117 et la + note 293); le lecteur n'est mis sur la voie que par ces mots: _Ton + épée est à moi_.... et plus loin, à la fin de la scène, par ce + vers (supprimé à partir de 1660, voyez la note 295 de la p. 118): + + «Et mes yeux à ma main reprochent _ta défaite_.» + + On peut remarquer du reste que ce _duel_, qui n'est pas dans + Castro, eût été une impossibilité de plus pour Corneille, s'il eût + dû avoir lieu _devant le Roi_. + + [561] Acte I, scène IV, vers 251 et suivants. + + [562] Acte I, scène III, vers 227 et 228. + + [563] Dans Corneille, Rodrigue est fils unique: + + «Vous n'avez qu'une fille, et moi _je n'ai qu'un fils_.» + + (Acte I, scène III, vers 167.) + + + [564] Acte I, scène IV. + + [565] «Et _ce fer que mon bras ne peut plus soutenir_, + Je le remets au tien pour venger et punir.» + + (Acte I, scène V, vers 271 et 272.) + + [566] Voyez dans la première section de l'_Appendice_, p. 200, la + citation relative aux vers 262 et suivants. + + [567] Nous n'examinons ce poëte que comparativement à Corneille, + et nous craindrions de faire une digression en remarquant que la + tradition, à laquelle il obéit tout en choisissant, a dû lui + causer aussi quelque embarras. Il y a dans ces légendes, tant de + fois remaniées, bien des tons divers, selon le caractère plus ou + moins rude des siècles qui les ont traitées successivement. Les + détails de chevalerie et de cour, et d'autres encore, risquaient + de faire dissonance et anachronisme avec des données plus + anciennes et toujours accréditées. Un censeur _espagnol_ qui + aurait critiqué à ce point de vue Guillem de Castro aurait eu + gain de cause. Il est curieux de remarquer que deux traditions + contraires font de Rodrigue l'_aîné_ ou le _plus jeune_ des trois + frères. Si le poëte Castro a eu de bonnes raisons pour faire de + Rodrigue l'aîné, il faut convenir qu'il a rendu par là peu + naturelle la conduite de don Diègue qui s'adresse d'abord à deux + adolescents pour savoir s'il en fera ses champions contre Gormas. + Un examen attentif ferait voir qu'en se résignant à cette faute, + le poëte l'a fort bien sentie. + + [568] Acte I, scène V, vers 286. + + [569] Acte I, scène IV, vers 260. + + [570] Acte I, scène V, vers 282. + + [571] Acte I, scène VI, vers 291. + + [572] Acte II, scène II, vers 406. + + [573] Ceci est moins juste. Arias est parent de don Diègue, et de + son parti; mais Corneille préfère le nom le plus sonore, et un + moindre nombre de personnages. + + [574] Voyez la Notice du _Cid_, p. 17 et 18. + + [575] Acte II, scène I, vers 382. + + [576] _Que está allí_, mots qui, dans la citation de Corneille + (voyez ci-dessus, p. 201, vers 398), ne laissent pas d'être un + peu embarrassants pour le lecteur. + + [577] Plus motivé par la situation que dans Corneille. + + [578] Par la colère: + + Y que es sangre suya y mia + la que yo tengo en los ojos, + sabes? + + --Voir l'interprétation détournée volontairement sans doute par + Corneille, vers 401 et 402, le sang porté aux yeux par la colère + tenant à une locution tout espagnole. + + [579] C'est le vrai sens, plutôt que la réplique: _Que m'importe_ + (vers 402)? + + Y el saberlo (acorta--razones) qué ha de importar? + + [580] Donnons cet exemple, entre tant d'autres, de la singulière + rapidité d'expression si goûtée des Espagnols, qui resterait + obscure si elle n'était un peu paraphrasée dans la traduction: + + Hijo, hijo, con mi voz + te envio ardiendo mi afrenta. + +SOMMAIRE DE LA DEUXIÈME JOURNÉE. + +1º LE PALAIS DU ROI. _Chimène demande le châtiment de Rodrigue; don +Diègue prend la défense de son fils_. + +2º L'APPARTEMENT DE CHIMÈNE, _où Rodrigue ose pénétrer et se montrer à +Chimène, revenue du palais_. + +3º UN LIEU DÉSERT, _près de Burgos, où don Diègue revoit secrètement +son fils, et lui confie une troupe des siens armée contre les Maures_. + +4º UNE CAMPAGNE ET LE CHÂTEAU DE PLAISANCE _où l'Infante, le soir, au +balcon, voit passer Rodrigue allant en guerre, et lui adresse de +tendres encouragements, reçus avec une courtoisie délicate par l'amant +de Chimène_. + +5º LES MONTAGNES D'OCA, _au nord de Burgos, où la victoire du Cid sur +les Maures est mise autant qu'il est possible en action_. + +6º LE PALAIS DU ROI, _à Burgos, où d'abord le jeune prince don Sanche +offre des traits singuliers de caractère, qui font prévoir son +histoire future; puis arrive Rodrigue amenant le chef qu'il a fait +prisonnier; Chimène alors reparaît en deuil, demandant encore sa +vengeance dans les termes mêmes de l'ancienne ballade. Le Roi la +congédie avec égards, et bannit Rodrigue en l'embrassant_. + +REMARQUES. + +C'est ainsi que s'étend d'une manière illimitée le champ et le +mouvement de l'action, que Corneille s'applique surtout à resserrer. +C'est la lutte du poëme dramatique contre l'épopée. Corneille veut se +conformer à des règles qu'il croit être celles de la raison et de +l'antiquité, mais qui en réalité, comme on l'a compris seulement de +nos jours, dérivent purement et simplement de la présence continuelle +du choeur sur la scène grecque. + +_Scène Ière._ Des six tableaux de la deuxième journée, le 1er termine +le second acte de Corneille, le 2e et le 3e suffiront pour tout le +troisième acte. Il faut bien convenir que notre poëte, en se refusant +la grande représentation où tant de personnages sont en jeu, s'est +condamné à relier son action par un certain nombre de petites scènes +en quelque sorte de transition et un peu languissantes. Ainsi la +nouvelle de la dispute des deux pères et celle du combat n'arrivent +que successivement à Chimène et au Roi. Dans l'intervalle, Chimène, +alarmée de la dispute, est faiblement consolée par l'Infante, trop +intéressée, malgré son grand coeur, à la ruine des espérances de son +amie. Le Roi dissimule à peine en un beau langage l'embarras de son +autorité compromise. Un artifice manifeste fait intervenir dès lors le +personnage de don Sanche, pour qu'il ne paraisse pas trop brusquement +plus tard quand on en aura besoin. Même précaution pour faire annoncer +par le Roi l'attaque probable des Maures, et de trop faibles +dispositions de défense. Les deux poëtes vont se rejoindre au +commencement de la _seconde journée_. Là, le Roi dans son palais vient +à peine d'apprendre la catastrophe, qu'il voit entrer par deux portes +différentes Chimène et don Diègue, l'une tenant à la main un mouchoir +trempé du sang de son père, l'autre décoré des traces du même sang +dont il a frotté sa joue pour en laver l'affront. Ce sont deux traits +des anciennes coutumes. Les deux personnages ont pu se rencontrer +auprès de la victime: c'est à l'orpheline de réclamer vengeance aux +pieds du Roi, au père vengé de défendre son fils. Voilà une situation, +un très-bel antagonisme dramatique et oratoire; le triomphe appartient +incontestablement à l'éloquence de Corneille; mais il est juste de +rapporter l'invention à Castro, car les romances n'offraient à +celui-ci que des démarches isolées, réitérées de la part de Chimène +auprès du Roi, avec les naïves doléances propres à l'épopée du moyen +âge. Castro reproduira plus loin ces souvenirs disparates: ici il +invente en une poésie âpre, sans ampleur quoique assez ampoulée, la +dispute entre la vengeance invoquée et la vengeance satisfaite. Ce que +Corneille a cité d'espagnol suffisait à sa loyauté; mais nous +cherchons dans le texte des _Mocedades_ ce qui peut s'ajouter à ses +citations, comme l'ayant inspiré, comme motif saisi par lui, et +librement traité, corrigé hardiment. + + «Je l'ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur, + Sire, la voix me manque à ce récit funeste; + Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste[581].» + +Cette douleur filiale manque chez Castro, où on la trouve absorbée +tout entière dans l'esprit de vengeance, point d'honneur de la jeune +fille espagnole. Chimène a pourtant des larmes, que le poëte français +a épurées, comme on va voir. Elle présente le mouchoir sanglant: c'est +d'abord ce qu'il faut noter pour entendre la citation _y escribió en +este papel_, texte d'un heureux contre-sens: son sang _sur la +poussière_[582].... Ce mouchoir est le testament écrit de son père, et +elle dit au Roi en s'agenouillant: «Ces lettres qui sont empreintes +dans mon âme, je veux les exposer à tes yeux: elles attirent dans les +miens, comme un aimant, des _larmes_ vengeresses, _des larmes +d'acier_:» + + A tus ojos poner quiero + letras que en mi alma están, + y en los mios como iman + sacan lágrimas de acero. + +La phrase suivante de Castro eût assez bien comporté une citation +textuelle de Corneille, car il n'a corrigé que tard, en 1660, +l'imitation qu'il en avait faite. + + «Immolez, non à moi, mais à votre couronne + ........................................... + _Tout ce qu'enorgueillit_ un si haut attentat[583].» + +Sa première leçon, longtemps conservée, disait: + + «Sacrifiez don Diègue et _toute sa famille_, + A vous, à votre peuple, à toute la Castille.» + +C'était bien l'entraînement du texte espagnol: + +«Et dût, en sa poitrine, la forteresse (_de son coeur_) s'épuiser à +force de saigner, chaque goutte de ce sang doit coûter une tête[584].» + + Y aunque el pecho se desangre + en su misma fortaleza, + costar tiene una cabeza + cada gota de esta sangre. + +Rien de plus beau que la réplique de _notre_ don Diègue, notamment le +début: _Qu'on est digne d'envie_, etc...[585]. Et n'est-ce pas là +aussi de l'invention?... Le don Diègue espagnol est tout à la joie +d'avoir vu tuer son ennemi, et tout fier de sa joue frottée de sang. +Il nous fournit un beau mouvement quand il invoque son droit d'offrir +sa tête à la justice, en place de son fils; mais l'allure roide et +sautillante de son rhythme étroit ne sera jamais comparable à +l'ampleur des formes de Corneille. Si le poëte valencien se plaignait +que son imitateur ne l'a cité que par petits lambeaux de phrase, il +faut convenir qu'il ne gagnerait pas souvent à être cité d'une +manière plus complète. Cette fin est belle pourtant: + + Con mi cabeza cortada + quede Ximena contenta, + que mi sangre sin mi afrenta + saldrá limpia, y saldrá honrada. + +Corneille, qui s'est inspiré de ce discours un peu au delà des +citations données, termine plus éloquemment par + + «Mourant sans déshonneur, je mourrai sans regret[586].» + +Après ce grand effort, la scène et l'acte sont naturellement terminés +par le Roi, qui ajourne sa délibération, confie à don Sanche le soin +de reconduire Chimène, et veut s'assurer de don Diègue ainsi que de +son fils. + + «Don Diègue aura _ma cour et sa foi pour prison_[587].» + +Ce vers est le résumé de toute une scène qui, dans le texte espagnol, +est la continuation de celle-ci, scène assez bien traitée, mais dont +le caractère épisodique et familier n'entrait pas dans le plan de +Corneille. La bonne Infante amène au secours de don Diègue son nouvel +élève, le prince don Sanche, d'un caractère pétulant et volontaire, +qui ne laisse pas arrêter son gouverneur, et qui obtient du Roi d'en +être lui-même _le gardien_ (_el alcayde_). Ainsi l'on se sépare, +Chimène exprimant en aparté son tendre ressentiment contre Rodrigue, +et l'Infante s'apprêtant à se rendre avec la Reine à une maison de +plaisance où nous devons la retrouver. + +_Scène IIe._ La scène où Rodrigue se présente à la suivante +Elvire[588] est, dans l'espagnol, d'un ton plus familier, mais aussi +plus naturel, comme préparation de ce qui va suivre. Seulement la +suivante n'avait pas besoin de dire au public, après qu'elle a fait +cacher Rodrigue: + + Peregrino fin promete + ocasion tan peregrina. + +Chimène rentre chez elle sous la protection de son oncle Peranzules, +plus convenable que celle du jeune cavalier don Sanche. Elle demande +et obtient plus tôt de rester seule, sans avoir à éluder l'offre +intéressée de l'épée de don Sanche pour la venger. + +Mais rien ne nous paraît plus délicat que la comparaison des deux +scènes suivantes chez les deux poëtes. Comment faire bien voir dans +le texte étranger la légèreté un peu molle des touches lorsqu'elles +sont justes, opposée à la vigueur des tons qui les reproduisent, et le +tour un peu frivole de ces subtilités de sentiment qui, dans +Corneille, s'élèvent jusqu'à une sorte de vérité passionnée en +harmonie avec l'excès de la douleur et les perplexités d'une situation +si étrange? Le poëte méridional et son auditeur cherchent avant tout +dans cette étrange situation et dans ces antithèses un amusement +auquel se mêle sans doute un peu de sympathie: le poëte normand et son +spectateur veulent trouver en un tout autre tempérament d'esprit +l'admiration et les larmes. Celui-ci soutient la grande déclamation +tragique et la prolonge avec force, là où l'autre s'est borné à une +élégante série de madrigaux, qui ont le malheur de rester jolis, même +quand ils sont assez touchants. + +Dans cette confidence éplorée que fait à Elvire la Chimène du _Cid_ +françois, il y a bien treize vers espagnols rapportés comme traduits; +on peut y retrouver même une certaine littéralité, et c'est là +pourtant que la différence se fait le mieux sentir. Contentons-nous +d'une juste observation de la Beaumelle, en réponse à la plus fausse +remarque de Voltaire, à cet endroit: + + ELVIRE. + + «.... Après tout, que pensez-vous donc faire? + + CHIMÈNE. + + Pour conserver ma gloire et finir mon ennui, + Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui[589].» + +Les vers espagnols, cités en partie par Corneille, mais intervertis +par lui à tort, sont ainsi disposés dans le texte: + +ELVIRE. + + Pues como harás, no lo entiendo, + estimando el matador + y el muerto?--XIM. Tengo valor, + _y habré de matar muriendo_[590]. + _Seguiréle hasta vengarme_.... + +RODRIGO. + + Mejor es que mi amor firme, + con rendirme, + te dé el gusto de matarme + sin la pena del seguirme. + +Voltaire, dans son commentaire, cite l'espagnol uniquement d'après +Corneille; en admirant le vers: _Le poursuivre_, etc., il fait +l'étrange remarque que voici: «Ce vers excellent, dit-il, renferme +toute la pièce, et répond à toutes les critiques qu'on a faites sur le +caractère de Chimène. _Puisque_ ce vers _est_ dans l'espagnol, +l'original contenait les vraies beautés qui firent la fortune du _Cid_ +français.» Voltaire n'a jamais vu l'original, et c'est ce qu'il avoue +ici implicitement; mais la Beaumelle lui objecte fort sensément que ce +vers: + + «_Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui,_» + +«a un sens bien autrement énergique, et une idée _qui n'est pas_ dans +l'ouvrage espagnol. _Morir matando_, et _matar muriendo_, sont des +phrases faites qu'on rencontre à chaque page dans les poëtes +castillans, et qui ne veulent dire autre chose que combattre en +désespéré, combattre jusqu'à la mort. Le vers qui précède [_il fallait +dire_ qui suit]: _Je le poursuivrai jusqu'à ce que je sois vengée_, +l'explique assez, et il y a loin de là au sublime _Mourir après lui_.» + +Le Rodrigue espagnol vient donc inopinément se jeter aux pieds de +Chimène; il ne songe pas, non plus que son imitateur français, à ces +aveux de tendresse passionnée qu'il vient d'entendre et dont il +pourrait encore se montrer heureux et transporté. Chimène n'aura pas +non plus un moment de confusion de tout ce qu'il a entendu ainsi par +surprise; même oubli dans le français, où elle a dit en termes plus +énergiques qu'elle l'_adore_[591]. + +Le jeune homme ne porte plus vraisemblablement le grand espadon de +Mudarra; aussi l'offre de _sa dague_ qu'il va faire à Chimène ne +saurait produire l'effet dramatique que l'on trouve dans Corneille, ni +amener l'exclamation si émouvante: + + «_Quoi? du sang de mon père encor toute trempée_[592]!» + +et les subtilités qui s'accumulent durant quinze vers sur cette épée à +la mode de la cour de Louis XIII, vers originaux sans contredit: +admirons les suggestions diverses du _costume_! Voici la scène. + +«_Rodrigue, se jetant à ses pieds_: Non, il vaut mieux que je me rende +à toi, et que mon amour invariable te donne la satisfaction de +m'immoler, en t'épargnant la peine de me poursuivre.--_Chimène_: +Qu'as-tu osé? qu'as-tu fait? Est-ce une ombre, une vision?--Perce ce +coeur: j'y renonce pour celui qui bat dans ton sein[593].--Ciel! +Rodrigue, Rodrigue en ma maison!--Écoute-moi.--Je me meurs.--Je veux +seulement que tu entendes ce que j'ai à te dire, et que tu me répondes +ensuite avec ce fer. (_Il lui donne sa dague._) Ton père le comte +Glorieux, comme on l'appelait dignement, porta sur les cheveux +blancs[594] de mon père une main téméraire et coupable; et moi, +j'avais beau me voir par là déshonoré, mon tendre espoir ainsi +renversé se débattait avec tant de force que ton amour put faire +hésiter ma vengeance. En un si cruel malheur, mon injure et tes +charmes se livraient dans mon coeur une lutte obstinée: + + Et vous l'emportiez, Madame, + Dans mon âme, + S'il ne m'était souvenu + Que vous haïriez infâme + Qui noble vous avait plu[595]. + +C'est avec cette pensée, sans doute digne de toi, que je plongeai mon +fer sanglant dans le sein de ton père. Ainsi j'ai recouvré mon +honneur; mais aussitôt, amant soumis, je suis venu vers toi, pour que +tu n'appelles pas cruauté ce qui pour moi fut devoir impérieux, pour +que ma peine justifie à tes yeux ma conduite si nouvelle envers toi, +pour que tu prennes ta vengeance dès que tu la desires. Saisis ce fer, +et si nous ne devons avoir à nous deux qu'un même courage, une même +conscience, accomplis avec résolution la vengeance de ton père, comme +j'ai fait pour le mien. + +--Rodrigue, Rodrigue! ah, malheureuse! Je l'avoue malgré ma douleur, +en te chargeant de la vengeance de ton père, tu t'es conduit en +chevalier. A toi je ne fais point reproche, si je suis malheureuse, si +telle est ma destinée qu'il me faudra subir moi-même le trépas que je +ne t'aurai pas donné. Mais une offense dont je t'accuse, c'est de te +voir paraître à mes yeux quand ta main et ton épée sont encore chaudes +de mon sang. Et ce n'est pas en amant soumis, c'est pour m'offenser +que tu viens ici, trop assuré de n'être point haï de celle qui t'a +tant aimé. Eh bien! va-t'en, va-t'en, Rodrigue.... pour ceux qui +pensent que je t'adore, mon honneur sera justifié quand ils sauront +que je te poursuis. J'aurais pu justement sans t'entendre te faire +donner la mort; mais je ne suis ta partie que pour te poursuivre, et +non pour te tuer. Va-t'en, et fais en sorte de te retirer sans qu'on +te voie. C'est bien assez de m'avoir ôté ma vie sans m'ôter encore ma +renommée. + +--Satisfais mon juste desir: frappe.--Laisse-moi.--Écoute: songe que +me laisser ainsi est une dure vengeance; me tuer ne le serait pas.--Eh +bien, cela même est ce que je veux.--Tu me désespères, cruelle! ainsi +tu m'abhorres?--Je ne le puis: mon destin m'a trop enchaînée.--Dis-moi +donc ce que ton ressentiment veut faire.--Quoique femme, pour ma +gloire, je vais faire contre toi tout ce que je pourrai.... souhaitant +de ne rien pouvoir.--Ah! qui eût dit, Chimène?...--Ah! Rodrigue, qui +l'eût pensé?...--Que c'en était fait de ma félicité?...--Que mon +bonheur allait périr?... Mais, ô ciel! je tremble qu'on ne te voie +sortir.... (_Elle pleure_[596].)--Que vois-je?...--Pars, et laisse-moi +à mes peines.--Adieu donc, je m'en vais mourant.» + +On peut donc, et ce n'est que justice, reconnaître une rectitude de +développement, une précision de dessin beaucoup plus marquées ici que +dans Corneille. + + «_Rodrigue en ma maison!_ Rodrigue devant moi[597]!» + +C'est le premier hémistiche qui seul est traduit: et remarquez en +effet quelle plus grande place occupe dans la scène espagnole plus +courte, cette préoccupation si convenable, cet effroi de la jeune +fille, et même cette colère, d'être forcée de s'entretenir en un tel +moment, dans sa maison, avec Rodrigue. Quand il lui dit: + + «Quatre mots seulement: + Après, ne me réponds qu'avecque cette épée[598],» + +le sens, le motif de ces quatre mots, fort net dans l'espagnol, c'est +qu'il veut d'abord se faire absoudre par sa maîtresse, et puis +recevoir la mort de sa main. L'incident de _l'épée_ dont nous avons +parlé, et plusieurs autres détours, suspendent ou dénaturent un peu +cette inspiration tendre et naïve. Cet incident s'achève sur les +justes instances de Chimène, soit que l'odieuse épée rentre dans le +fourreau, soit que l'acteur la jette au loin. (A défaut d'une note de +l'auteur, la tradition est insuffisante.) Mais comment revenir à ces +_quatre mots_ qui ont été annonces plus haut, à ce motif qui a amené +Rodrigue et que Castro a si directement exprimé? + + «Je fais ce que tu veux, mais sans quitter l'envie + De finir par tes mains ma déplorable vie; + Car enfin n'attends pas de mon affection + Un lâche repentir d'une bonne action. + De la main de ton père un coup irréparable + Déshonoroit du mien la vieillesse honorable[599].» + +Le développement donné à la phrase rend l'unité de trait plus +difficile ici et partout ailleurs, mais le spectateur charmé ne +remarque pas des sutures adroites, ou des soudures un peu plus +forcées, comme ce: _Car enfin n'attends pas_...; plus loin: _Ce n'est +pas qu'en effet_[600]...; et ces minutieuses observations n'empêchent +pas le lecteur attentif d'être enlevé par une merveilleuse éloquence, +après avoir goûté la beauté simple et plus réduite du motif original. + +La réponse de Chimène présente les mêmes qualités, les mêmes défauts +si l'on veut. On peut voir à quel point y est amplifié le _Como +caballero hiciste_, et la haute obligation de le _poursuivre_ pour +l'acquit de son honneur, exprimée dans l'espagnol en une forme plus +féminine. Continuons: + + «Hélas! _ton intérêt ici me désespère_: + Si quelque autre malheur m'avoit ravi mon père, etc.[601].» + +C'est là une idée touchante, exclusivement propre à Corneille, et +exprimée en vers admirables, sauf encore la transition: _ton +intérêt_.... très-hasardée logiquement, car il ne s'agit guère dans +cette plainte que de _son_ intérêt à elle-même: + + «.... j'aurois senti des charmes, + Quand une main si chère eût essuyé mes larmes[602].» + +Puis, pour rentrer dans l'idée dominante d'une vengeance de mort à +obtenir, c'est encore, comme transition, le vers: + + «Car enfin n'attends pas de mon affection[603],» + +répété littéralement du discours précédent de Rodrigue. + +L'inconvénient de l'argumentation oratoire, par laquelle Corneille +ressemble souvent à Euripide, sans l'imiter, paraît mieux encore dans +la discussion suivante, où Rodrigue veut prouver que Chimène doit le +tuer, tandis que son amante veut éluder cette preuve. L'espagnol +n'avait fait que glisser sur ce conflit; mais quiconque a lu et relu +de telles scènes, sait quel est le privilége de notre Corneille, +d'être réellement grand, émouvant et sublime, à travers toutes ses +exagérations d'emphase et de dialectique[604]. + +Désormais nous ne trouverons plus les deux poëtes aussi près l'un de +l'autre, si ce n'est dans une seule scène, qui suit immédiatement +celle-ci dans la _deuxième journée_, et qui terminera notre _troisième +acte_. Aussi, au delà, nous contenterons-nous de parcourir la fable, +ou, si l'on veut, l'histoire de Castro, en observant que Corneille n'y +emprunte plus que quelques circonstances, et qu'il en omet et dénature +un bien plus grand nombre. + +_Scène IIIe. Un lieu désert, la nuit_ (_près de Burgos_). Cet +endroit écarté devait être absolument indiqué aux spectateurs de +Corneille, quoiqu'il ne veuille en aucune manière violer ouvertement +_la règle_, ou que du moins il suppose ce lieu dans l'enceinte même de +Séville. Tout cela est mieux motivé dans l'espagnol. Il est naturel +que Rodrigue ait à se cacher après une telle affaire, que son père +soit convenu avec lui d'un lieu de rendez-vous pour aviser aux +conséquences. Une louable intention de variété a fait composer ce +monologue et le bel entretien qui suit en grands vers hendécasyllabes +à triples rimes croisées, comme le _capitolo_ de Dante par exemple. Ce +mode, traité avec aisance et fermeté, se rapproche sensiblement de la +grandeur du mode cornélien. + +Corneille imite de près le ton inquiet du vieux père qui attend son +fils. Il aurait même pu citer, en regard de ces vers: + + «A toute heure, en tous lieux, dans une nuit si sombre, + Je pense l'embrasser, et n'embrasse qu'une ombre[605],» + +les vers de Castro: + + Voy abrazando sombras descompuesto + entre la obscura noche que ha cerrado; + +et en regard de celui-ci: + + «Rodrigue ne vit plus, ou respire en prison[606],» + + Si es muerto, herido, ó preso? Ay, cielo santo! + +Enfin il entend le galop d'un cheval, voit le cavalier mettre pied à +terre, et Rodrigue paraît. + +Ici nous devons une justice au poëte espagnol. Chacun sait combien +sont véhéments et nobles dans Corneille les transports de don Diègue +embrassant son vengeur. Castro est cité sans doute au bas de la page +(voyez ci-dessus, p. 205 et 206); mais l'ensemble de sa tirade est +d'une vigueur et d'une éloquence qui méritent qu'elle soit transcrite +autrement que par fragments numérotés: + + Hijo!--Padre!--Es posible que me hallo + entre tus brazos?... Hijo!... Aliento tomo + para en tus alabanzas empleallo. + + Como tardaste tanto?... pues de plomo + te puso mi deseo.... y pues veniste + no he de cansarte preguntando el como. + + Bravamente probaste! Bien lo hiciste! + bien mis pasados brios imitaste, + bien me pagaste el ser que me debiste! + + Toca las blancas canas que me honraste; + llega la tierna boca á la mexilla + donde la mancha de mi honor quitaste! + + Soberbia el alma á tu valor se humilla, + come conservador de la nobleza + que ha honrado tantos Reyes en Castilla. + + RODRIGO. + + Dame la mano, y alza la cabeza, + á quien como la causa se atribuya + si hay en mí algun valor y fortaleza. + + DON DIEGO. + + Con mas razon besára yo la tuya, + pues si yo te dí el ser naturalmente + tú me le has vuelto á pura fuerza suya[607]. + +On peut parler de l'éloquence espagnole, surtout quand c'est un élan +vif et direct qui l'entraîne; mais en pareil cas sa diction, qui n'est +pas étudiée, dégénère facilement en négligences et en tours vulgaires. +C'est ce qu'on pourrait observer dans le reste de cette scène, d'un +très-bel effet d'ailleurs. + +Don Diègue veut que Rodrigue emploie sa valeur au service du Roi: + + No dirán que la mano te ha servido + Para vengar agravios solamente: + Sirve en la guerra al Rey, que siempre ha sido + Digna satisfaccion de un caballero + Servir al Rey á quien dexó ofendido; + +ce que Corneille eût pu citer en partie, quand il dit: + + «Ne borne pas ta gloire à venger un affront; + Porte-la plus avant: force par ta vaillance + Ce monarque au pardon[608]....» + +Don Diègue a amené non loin du lieu où il s'entretient avec Rodrigue +cinq cents gentilshommes de sa famille (_deudos_), montés et armés en +guerre, réunis par lui-même pour honorer la disgrâce de son fils exilé +(Corneille, placé dans d'autres conditions et au milieu de moeurs +différentes, a dû altérer un peu ces données). Tous veulent que +Rodrigue les commande: + + Que cada qual tu gusto solicita, + «C'est toi que veut pour chef leur généreuse bande[609].» + +L'ennemi, les Mores de la frontière, vient d'envahir la vieille +Castille, les montagnes d'Oca, de Naxera; c'est l'histoire même. +Chacun sait déjà combien il en coûte de frais d'invention et +d'anachronisme à Corneille pour sauver ses _unités_ de temps et de +lieu en portant la scène à Séville, afin que le reflux du Guadalquivir +puisse amener dans les limites voulues une bataille, une campagne de +quelques heures. + +Rodrigue, pressé d'aller rejoindre sa troupe, demande et reçoit à +genoux la bénédiction de son père. L'omission par Corneille de cette +noble circonstance résulte bien moins d'une différence de moeurs +nationales, que d'une différence entre les deux théâtres: l'espagnol +sans cesse sanctifié par des détails sacramentels, le français obligé +de s'interdire rigoureusement tout acte, toute parole, qu'on pourrait +regarder comme une profanation. + +Mais à d'autres égards une invention propre à Corneille lui fournit +dans cette scène un motif d'intérêt fort attachant, fort bien placé, +qui manque et fait faute chez son devancier. Corneille, on le sait, a +supposé l'amour pour Chimène, connu dès longtemps du père de Rodrigue. +Le rude vieillard a pu n'en pas tenir compte pour exiger le duel; +mais ici il est beau et dramatique que le jeune homme tout rempli de +son amour sacrifié, que le fils respectueux, quitte envers un devoir +si cruel, repousse, écarte avec une amertume contenue la pétulante +allégresse de son père. + +_Scène IVe._ C'est d'abord la mélancolique Infante qui, rêvant et +admirant la campagne, aperçoit du balcon d'un château la troupe de +Rodrigue: lui-même s'avance seul pour lui rendre hommage; Urraque, +sans oser lui dire qu'elle voudrait être la dame de ses pensées, bénit +son entreprise et ses exploits futurs. Un tour délicat, galant et +chevaleresque, fait le mérite de cet épisode de mode castillane. Un +signe de deuil, la couleur jaune des plumes et de l'armure du jeune +chevalier, est presque la seule allusion qui soit faite à sa tragique +situation. Il détourne adroitement le sens trop tendre des compliments +de cette royale amante dédaignée, que l'histoire lui attribue, et que +Corneille a introduite un peu péniblement sur la scène, comme on le +voit encore dans ses deux derniers actes. + +_Scène Ve._ Rapide tableau de guerre dans les montagnes. Un roi more, +traînant après lui ses captifs et son butin, est arrêté, vaincu, fait +prisonnier par Rodrigue, qui reçoit son hommage, et se met à la +poursuite de quatre autres rois. Tout se passe sous les yeux du +spectateur, moins la mêlée, que décrit un berger poltron monté sur un +arbre. C'est ici le seul endroit, très-court, où Castro ait fait usage +d'un personnage bouffon ou _gracioso_. L'intelligent poëte abrége +volontiers ces tumultueuses bagarres. Il suppose souvent ses +personnages à cheval, mais il use de tous ses artifices pour les faire +descendre à pied sur la scène. On conçoit la tentation offerte à +Corneille de traduire tout ce fracas en un grand récit d'épopée comme +celui du quatrième acte. + +La _scène VIe_ nous ramène au palais du Roi à Burgos, mais non pas +d'abord au véritable fond de l'action. Castro tient à traiter +l'histoire plus au large, à nous faire connaître les dispositions +irascibles du prince don Sanche, et dont le Cid verra plus tard +l'avénement et la catastrophe. Ce jeune furieux, agité par des +pressentiments et des horoscopes, est difficilement contenu par don +Diègue, son gouverneur, quand excité par le cliquetis des épées il +veut tuer son maître d'armes, et qu'ensuite il menace l'Infante sa +soeur à cause d'un épieu sanglant qu'elle rapporte de la chasse. + +Enfin entre le Roi, avec sa cour, joyeux des succès de Rodrigue: il en +entend d'abord le récit de la bouche du prince more; puis arrive le +vainqueur lui-même, admis à recevoir les félicitations du Roi, de son +père, du Prince et de l'Infante. + +Corneille n'a que légèrement modifié cette situation, mais il en a +relevé le caractère d'apparat par sa grande narration, dont les +beautés ne comportent ici aucun parallèle. + +Il suit encore Castro dans les combinaisons qui surviennent, mais en +les modifiant beaucoup. + +Chimène vient en grand deuil, accompagnée de ses écuyers, demander +justice au Roi. C'est déjà la seconde démarche qu'elle fait, et elle +la renouvelle encore dans la troisième journée. C'est trop sans doute +au point de vue de l'art; mais il ne s'agit que de réciter de vieux +romances de forme assez rude. L'art est suspendu; ce qui ailleurs +semblerait un expédient grossier et troublerait toute illusion, est +sans doute en Espagne ce qui charme le mieux les réminiscences du +spectateur. C'est ainsi que don Diègue décrit cette entrée de Chimène +dans les termes du narrateur populaire; Chimène récite de même sa +plainte; de même encore le Roi récite en partie sa clémente réponse; +et enfin, contrairement à tous les romances, Rodrigue assiste à tout +cela sans avoir rien à dire, ou peu s'en faut. Seulement il relève la +fin des plaintes traditionnelles de Chimène: elle dit que son ennemi +est content tandis qu'elle est affligée, qu'_il rit_ tandis qu'elle +pleure.... Il s'écrie: «Ah! pour vos larmes, beaux yeux, je vous +donnerois le sang de mes entrailles!» Le Roi conclut (ici l'auteur +reparaît), en exilant Rodrigue à la tête de ses troupes, et en +l'embrassant devant la plaintive orpheline, qui ne peut empêcher ses +yeux de se tourner vers son héros. Urraque est un peu jalouse de cet +échange de regards; le jeune prince veut que don Diègue l'emmène à +l'armée à la suite de Rodrigue. C'est la fin de la _seconde +journée_.--Toutes ces enluminures faciles et naïves, prodiguées pour +glorifier le héros national, ne pouvaient convenir à l'art de +Corneille. C'est assez pour lui d'avoir à renouveler (de trop près, +comme il en convient) une démarche déjà faite _la veille_ par Chimène, +tandis qu'en espagnol, il y a plus d'un an d'intervalle. + +Il suppose donc que la venue de Chimène est annoncée au Roi, mais un +peu avant son entrée; le Roi a ainsi le temps de congédier Rodrigue +honorablement en lui donnant l'accolade; puis, comme il a entendu dire +que Chimène aime Rodrigue, il se propose de l'éprouver, d'intelligence +avec don Diègue. Or cet artifice et la scène qui s'ensuit, Corneille +l'a été prendre dans la _troisième journée_, au moment d'une nouvelle +plainte de Chimène, la troisième, chez Castro, que le poëte français a +confondue avec la seconde, sentant bien que c'est déjà beaucoup de +deux en vingt-quatre heures. + +NOTES: + + [581] Acte II, scène VIII, vers 668-670. + + [582] Acte II, scène VIII, vers 676. + + [583] _Ibidem_, vers 693-696. + + [584] Ici un faux sens est donné par l'intelligent traducteur la + Beaumelle, d'après une édition fautive, qui devait être aussi + celle de Corneille: «Et dût l'_État_ perdre _ses plus précieux + appuis_....» Il lisait probablement, ainsi que Corneille: «y + aunque el _Reyno_....» + + [585] Acte II, scène VIII, vers 697. + + [586] Acte II, scène VIII, vers 732. + + [587] _Ibidem_, vers 736. + + [588] Acte III, scène I. + + [589] Acte III, scène III, vers 846-848. + + [590] Ceci est la fin du couplet de _quatre_ vers, qui est suivi + périodiquement dans ce système d'un couplet de _cinq_ vers, dont + l'un est de trois ou quatre syllabes; le couplet de cinq vers + commence ici à _Seguiréle_. La réponse de Chimène est interrompue + par Rodrigue, qui vient s'agenouiller devant elle, et lui + demander la mort. + + [591] Acte III, scène IV, vers 972. + + [592] _Ibidem_, vers 858. + + [593] Texte difficile: + + Pasa el mismo corazon, + que pienso que está en tu pecho + + [594] Le mot _canas_, «cheveux blancs,» était noblement rendu par + _vieillesse honorable_, dans cette leçon des premières éditions: + _De la main de ton père_[594-a], etc., que Corneille a changée, à + regret sans doute, à partir de 1660. + + [594-a] Voyez ci-dessus, p. 154, la variante des vers 873 et + 874. + + [595] Qu'on veuille bien nous pardonner ces rimes, qui seraient + un essai fort puéril, si elles n'étaient destinées à donner + quelque idée du mètre employé dans cette scène, alternativement + avec les quatrains rimés. + + [596] C'est ce dont le texte n'avertit point. Cette parenthèse + est duc à la Beaumelle; le cri: «Que vois-je?» n'a sans elle + aucun sens. Corneille n'a pas trouvé cette indication de scène, + ce mouvement de Rodrigue revenant sans doute sur ses pas; mais il + a aussi mis beaucoup de larmes dans cette séparation, qui _alors_ + en faisait tant couler, en cette première jeunesse de nos + émotions théâtrales. Les deux phrases entrecoupées qui précèdent + n'ont tout leur sens qu'accompagnées de sanglots. + + [597] Acte III, scène IV, vers 852. + + [598] _Ibidem_, vers 856 et 857. + + [599] Acte III, scène IV, vers 869-874. La fin, depuis: «De la + main de ton père,» se lit dans les éditions de 1637 à 1656. + L'avant-dernier vers, meilleur que celui qui l'a remplacé à + partir de 1660, se rattache enfin au texte cité par Corneille: + malheureusement le vers suivant aura paru faible par l'antithèse + des mots _déshonoroit_ et _honorable_: c'est la remarque d'un + habile critique (M. Géruzez, _Théâtre choisi de Corneille_, p. + 59). + + [600] Acte III, scène IV, vers 879. + + [601] _Ibidem_, vers 917 et suivants. + + [602] _Ibidem_, vers 921 et 922. + + [603] _Ibidem_, vers 927 et 871. + + [604] Corneille, dans l'_Examen_ du _Cid_ (voyez ci-dessus, p. 94 + et 95), fait sur cette scène et sur la première du cinquième + acte, qui en est comme une variation, des réflexions candides et + sages dont nous recommandons la lecture. + + [605] Acte III, scène V, vers 1013 et 1014. + + [606] _Ibidem_, vers 1020. + + [607] «Je t'ai donné la vie par l'entremise de la nature: toi, tu + me l'as rendue par sa seule vaillance (de ta main).» Cela est + beau, mais quel éclat incomparable dans ces mots: + + «Porte, porte plus haut le fruit de ta victoire: + Je t'ai donné la vie, et tu me rends ma gloire[607-a]!» + + [607-a] Acte III, scène VI, vers 1053 et 1054. + + [608] Acte III, scène VI, vers 1092-1094. + + [609] _Ibidem_, vers 1086. + +SOMMAIRE DE LA TROISIÈME JOURNÉE. + +1º LE PALAIS, À BURGOS. _L'Infante, qui a perdu sa mère depuis un an, +fait confidence à don Arias du désir qu'elle aurait d'épouser le Cid; +mais elle reconnaît en même temps quel obstacle lui oppose la passion +toujours plus vive de son amie, et elle se résigne à oublier la +sienne._ + +_Le Roi apprend à don Diègue le rappel de Rodrigue, qui en ce moment +fait un pèlerinage en Galice. On annonce Chimène demandant justice +pour la troisième fois, démarche bien peu motivée, puisque Rodrigue +subit encore l'exil prononcé devant elle par le Roi dans la précédente +journée. Là-dessus, Arias découvre au Roi l'amour secret de Chimène, +et va préparer une ruse pour l'éprouver._ + +_Chimène, introduite, récite au Roi un second texte de romance d'un +effet plus bizarre encore que le précédent, sur ses griefs contre +Rodrigue[610]; alors un domestique, chargé de ce rôle par Arias, vient +annoncer que le Cid a péri dans une embuscade: douleur que Chimène +laisse voir, mais qu'elle désavoue aussitôt qu'elle est détrompée. +Elle obtient du Roi de faire appeler Rodrigue à un combat singulier, +promettant d'épouser celui qui le tuera._ + +2º FORÊT, ROUTE DE GALICE. _Halte du Cid; ses belles maximes sur la +piété du soldat. Un lépreux demande assistance du fond d'un fossé. +Rodrigue seul n'hésite pas à lui donner humblement des soins, et le +fait manger avec lui. Tombant ensuite dans un sommeil mystique, il +voit le lépreux transfiguré: c'est saint Lazare qui le bénit, lui +présage ses succès, et remonte au ciel._ + +3º PALAIS. _Il s'agit d'un différend entre la Castille et l'Aragon +pour la possession de Calahorra. Il pourrait être décidé par un combat +singulier à livrer sur la frontière des deux États contre le terrible +Aragonais don Martin Gonsalez; mais nul n'ose se présenter. Le Cid, de +retour, paraît devant le Roi en même temps que l'Aragonais, dont il +accepte le défi, et don Martin annonce qu'il profitera de ce duel pour +obtenir Chimène._ + +4º MAISON DE CHIMÈNE. _Elle explique à Elvire la violence qu'elle +s'est faite en demandant le combat contre Rodrigue. Une lettre où don +Martin lui fait part de ses arrogantes prétentions la met au +désespoir._ + +5º PALAIS. _Le Roi est préoccupé de son testament qu'il veut faire. Il +a des enfants puînés et des filles à pourvoir; le jeune infant don +Sanche manifeste encore ses dispositions violentes. Ce sont autant +d'emprunts à l'histoire, de souvenirs de faits réels très-répandus +dans la tradition, et rattachés plus tard à l'histoire du Cid_ (dans +la seconde partie des _Mocedades_). + +_Chimène paraît en habits de fête, avec une lettre venue d'Aragon, +dont elle affecte de se réjouir, et qui semble promettre que Rodrigue +succombera dans le combat; mais ce qui l'amène en réalité, c'est son +inquiétude même, dont elle convient à part pour le spectateur._ + +_Tandis qu'elle alarme le Roi et don Diègue par sa feinte assurance, +un dernier artifice assez puéril va terminer ce jeu de magnanimité et +dompter enfin sa constance. «Voici venir, dit un messager, un +chevalier qui arrive d'Aragon, qui_ porte la tête _de Rodrigue, et qui +vient l'offrir à Chimène.» Consternation générale. Chimène désespérée +confesse sans ménagement l'amour que sa vertu lui a fait dissimuler. +Elle implore du Roi la permission de se retirer dans un couvent pour +échapper à un hymen odieux, quand soudain Rodrigue paraît, vainqueur, +et offrant sa propre tête.... Lui-même il explique l'équivoque qu'il a +cru pouvoir employer. Le Roi et les grands pressent Chimène de subir +la_ condition _du combat ainsi retournée, et le mariage sera célébré le +soir même par l'évêque de Palencia, environ trois ans après le début +de l'action._ + +REMARQUES. + +Revenons à Corneille, fin du IVe acte. S'il modifie considérablement +son auteur, on voit qu'il l'a très-bien compris. Il lui emprunte le +noble congé donné par le Roi à Rodrigue; il improvise en quelques mots +l'idée moins noble de l'épreuve que le Roi va faire lui-même. La +fausse nouvelle qu'il donne est fort courte: + + «Il est mort à nos yeux des coups qu'il a reçus[611],» + +en place du récit que fait le domestique dans l'espagnol. Il est vrai +toutefois que le récit plus étendu d'un combat et d'une embuscade +donne le temps aux personnages présents d'observer l'émotion +croissante de Chimène. Le don Diègue espagnol consent à jouer +l'affliction plus qu'il ne fait chez Corneille, et convient à part +qu'une telle fiction l'émeut encore de douleur. Chimène, dans son +saisissement, prête à tomber en faiblesse, ne dit, en français, que +ces mots: _Quoi! Rodrigue est donc mort_[612]? L'espagnol est presque +aussi bref, et eût pu être cité: + + Muerto es Rodrigo? Rodrigo + es muerto?... No puedo mas.... + Jesus mil veces! + +Le Roi s'effrayant de son trouble, elle avoue qu'elle se sent la +gorge serrée et le coeur oppressé. + +Dès qu'elle est rassurée, nous voyons l'évolution soudaine et le hardi +mensonge de la pudeur se produire de même chez les deux poëtes, mais à +dire vrai, dans l'espagnol, avec une naïveté plus appropriée à cette +étrange inconséquence. C'est plus naturellement une jeune fille qui +s'effraye et s'irrite d'avoir été ainsi jouée et surprise. On voit +qu'elle ne veut pas rester sous le coup de cet affront, et tout d'une +haleine elle demande qu'on publie le ban d'un combat contre Rodrigue: +pour prix de cette tête, elle donnera sa main et tous ses biens, ou si +le champion n'est pas assez noble, la moitié de ses biens et sa +protection. Le Roi hésite un peu à consentir, et don Diègue le décide +en acceptant pour son fils le défi proposé[613]. + +Il est assez curieux d'observer les circonstances du temps qui rendent +ce pas plus difficile à Corneille, et qui imposent à Chimène +successivement deux requêtes sanglantes au lieu d'une. C'est d'abord +l'_échafaud_ que sollicite sa vengeance. C'est l'édit de Richelieu, la +sévère histoire du jour, dont il faut ici tenir compte avant la fable +espagnole. Après la réponse équitable et modérée du Roi, qui rend peu +probable l'application de l'_Édit_, Chimène peut invoquer le droit du +moyen âge, le duel; et il faut voir avec quel soin Corneille proteste +par la bouche du Roi contre _cette vieille coutume_ si funeste à +l'État, et si nécessaire à son drame. Il semble faire parler Louis +XIII lui-même: + + «Mais de peur qu'en exemple un tel combat ne passe, + Pour témoigner à tous qu'à regret je permets + Un sanglant procédé qui ne me plut jamais, + De moi ni de ma cour il n'aura la présence[614].» + +S'il ménage beaucoup les convenances du gouvernement, Corneille ménage +ici beaucoup moins que Castro la convenance morale et la délicatesse +de Chimène. C'est plus qu'une hardiesse de la part du roi Ferdinand de +tant insister sur la _flamme_ secrète de Chimène, et de dénaturer +jusqu'à ce point la loi du combat qu'elle vient d'obtenir: + + «_Qui qu'il soit_ (le vainqueur), même prix est acquis à sa peine: + Je le veux de ma main présenter à Chimène, + Et que pour récompense il reçoive sa foi. + --Quoi? Sire, m'imposer une si dure loi! + --Tu t'en plains; mais ton feu, loin d'avouer ta plainte, + Si Rodrigue est vainqueur, _l'accepte sans contrainte_. + Cesse de murmurer contre _un arrêt si doux_: + Qui que ce soit des deux, j'en ferai ton époux[615].» + +Ainsi l'acte se termine, sans réplique de la part de la fière Chimène. +Ce qu'elle ne semble pas avoir voulu entendre, l'admirable scène qui +ouvre l'acte suivant fera bien voir qu'elle l'a entendu. + +Mais que ne fait-on pas pour un dénoûment! C'est le moment pour le +poëte français de se soustraire à la fable absurde du dénoûment +espagnol; le temps presse, et il faudra absolument conclure par le +mariage. C'est à l'autorité royale à faire les frais d'un moyen de +force majeure. Corneille semble s'autoriser, comme d'un exemple, de +deux vers espagnols qu'il cite; il les prend à la fin d'un passage de +romance qui fournit la réponse du Roi aux plaintes de la deuxième +journée. Mais il n'y a point de parité réelle entre ces deux passages: + + «Et ta flamme en secret rend grâces à ton roi, + Dont la faveur conserve un tel amant pour toi[616].» + + No haya mas, Ximena; baste; + levantaos, no lloreis tanto: + que ablandarán vuestras quejas + antrañas de acero y marmol. + Que podrá ser que algun dia + troqueis en placer el llanto, + _y si he guardado á Rodrigo + quizá para vos le guardo_. + +Ce dernier langage n'est qu'en un rapport discret et d'allusion avec +les traditions dont toutes les mémoires sont remplies, à savoir un +mariage _historique_, très-postérieur à la querelle, et obtenu, selon +les variantes des divers âges, soit, en vertu du droit barbare, sur la +demande même de la plaignante, soit par l'entremise bénévole du Roi, +par une lettre de sa main adressée à l'indifférent guerrier. + +N'est-il pas remarquable que la troisième journée de Castro se passe +tout entière sans ramener Rodrigue en présence de Chimène, avant +l'expédient frivole et hasardé de son dénoûment? Ainsi disparaît et se +dissipe le fond tragique et passionné que Corneille ne veut pas perdre +de vue. Il a senti que la grande scène des deux jeunes gens au +troisième acte est le vrai triomphe de son oeuvre, et il se prévaut +d'un léger changement survenu dans la situation pour renouveler une si +touchante rencontre au commencement du cinquième. Nous laissons donc, +comme en dehors de notre parallèle, cette grande scène remplie de +beautés entièrement neuves, terminée par ce cri d'éternelle mémoire: +_Paraissez, Navarrois_[617]!... + +Après une telle émotion, le théâtre, au temps de Corneille, devait +être plein d'indulgence, de patience, peut-être même de sympathie pour +les scènes d'attente qui doivent fournir à Rodrigue le temps +strictement nécessaire à désarmer don Sanche en champ clos. Il nous +faut voir expirer le malheureux amour de la Princesse, d'abord dans un +monologue lyrique, ensuite dans un entretien avec sa confidente. Nous +n'insisterons pas sur ce qu'on peut dire du désavantage de ces +personnages secondaires auxquels la dignité trop uniforme du ton +retire ce qu'ils pourraient avoir d'agréable, dans leur air naturel, +au second plan. Dans cette mesure, doña Urraca paraît intéressante +chez Castro quand elle confie ses peines au vieil Arias Gonzalo avec +une résignation qui n'est pas sans grâce. + +A son tour Chimène, assistée aussi de sa confidente, nous demande un +nouveau délai nécessaire à la durée du combat, et il faut bien le +remplir par l'antithèse déjà trop prolongée de sentiments et +d'alternatives contraires. Il est permis de croire qu'au lieu de cette +dialectique traînante et forcée, l'étude directe du coeur humain +aurait pu mieux occuper ces instants de pénible attente. + +Voici enfin l'équivoque don Sanche avec son épée. Chimène, transportée +de colère, lui ferme la bouche, le croyant vainqueur; puis sans se +faire attendre, le Roi, entouré de sa cour, survient au milieu de son +illusion. C'est ce qu'il fallait pour faire éclater en vers immortels +l'aveu désormais irrécusable de son amour. Don Sanche peut alors +expliquer qu'on lui a coupé la parole[618]. A ce moment il est temps +de nous ramener le noble Rodrigue pour offrir sa tête une dernière +fois, mais de quel style incomparable! Voilà ce que doit être +l'achèvement des émotions tragiques, voilà ce qui détermine l'état de +l'âme dans lequel Corneille renvoie chez eux ses spectateurs. Nous ne +voulons pas prendre congé de don Guillem de Castro d'une façon peu +courtoise, mais il est utile, pour apprécier la différence générique +des deux systèmes de poésie, de reproduire ici le dernier discours de +ce Rodrigue devenu un peu trop vulgaire et facétieux: + + REY. + + De tan mentirosas nuevas + donde está quien fué el autor? + + RODRIGO. + + Antes fueron verdaderas: + que si bien lo adviertes, yo + no mandé decir en ellas + sino solo que venia + a presentarle á Ximena + la cabeza de Rodrigo, + en tu estado, en tu presencia, + de Aragon un caballero; + y esto es, señor, cosa cierta, + pues yo vengo de Aragon, + y no vengo sin cabeza, + y la de Martin Gonzalez + está en mi lanza allí fuera: + y esta le presenta ahora + en sus manos á Ximena. + Y pues ella en sus pregones + no dijo _viva_, ni _muerta_, + ni _cortada_; pues le doy + de Rodrigo la cabeza, + ya me debe el ser mi esposa; + mas si su rigor me niega + este premio, con mi espada + puede cortarla ella mesma. + + REY. + + Rodrigo tiene razon. + Yo pronuncio la sentencia + en su favor. + + XIMENA. + + Ay de mí! + Impídeme la vergüenza, etc. + +«_Le Roi_: Quel est l'auteur de ces fausses nouvelles? où +est-il?--_Rodrigue_: Ces nouvelles étaient très-vraies, au contraire. +Remarquez-le bien: tout ce que j'ai fait annoncer, c'est que d'Aragon +un chevalier venait pour offrir en hommage à Chimène la tête de +Rodrigue devant vous et en présence de votre cour. Or ce sont là +toutes choses bien vraies, car je viens d'Aragon, et je ne viens pas +sans ma tête. Pour celle de Martin Gonzalez, elle est là dehors au +bout de ma lance; mais celle-ci, je la présente en ce moment à +Chimène. Elle n'a point dit dans ses proclamations si elle la voulait +ou vivante, ou morte, ou coupée. Puisque je lui porte la tête de +Rodrigue, il est juste qu'elle soit mon épouse. Mais si sa rigueur me +refuse cette récompense, avec mon épée elle peut la trancher +elle-même.--_Le Roi_: Rodrigue a raison: je prononce le jugement en sa +faveur.--_Chimène_: Ah Dieu! je suis interdite de honte, etc.» + + V. + +NOTES: + + [610] Il faut se souvenir que ces premiers romances supposent + qu'elle était enfant quand Rodrigue, dont elle n'est pas connue, + l'a rendue orpheline. Elle a depuis attendu dans sa maison l'âge + convenable pour faire cette démarche devant le Roi. + + [611] Acte IV, scène V, vers 1340. + + [612] _Ibidem_, vers 1347. + + [613] Cette intervention de don Diègue, s'empressant d'accepter + au nom de son fils, est un détail noble et fort bien adapté, qui + s'offrait naturellement à l'imitation de Corneille. S'il l'a + omis, on peut en entrevoir la raison dans la gêne où le tenaient + les considérations dont il va être parlé. + + [614] Acte IV, scène V, vers 1450-1453. + + [615] Acte IV, scène V, vers 1457-1464. + + [616] _Ibidem_, vers 1391 et 1392. + + [617] Acte V, scène _I_, vers 1559 et suivants. + + [618] Un examen trop minutieux relèverait dans les deux vers + suivants une petite combinaison de circonstances que l'on ne + comprend guère, mais qui est indispensable à cette adroite + conduite de la scène: + + «Mais _puisque mon devoir m'appelle auprès du Roi_, + Va de notre combat l'entretenir (_Chimène_) pour moi[618-a].» + + [618-a] Acte V, scène VI, vers 1751 et 1752. + +NOTE SUR LE _CID_ DE DIAMANTE. + +Il n'est pas hors de propos d'ajouter ici quelques renseignements sur +la traduction espagnole de notre _Cid_, à laquelle Voltaire a donné +plus de réputation qu'elle ne mérite, en se vantant de l'avoir +découverte comme un premier original _antérieur_ à celui de Castro. + +J. B. Diamante, l'un des poëtes attachés à la chapelle et au théâtre +sous la direction de Calderon et du roi Philippe IV lui-même, est +l'auteur de cette oeuvre insignifiante. Elle a pour titre: _El +honrador de su padre_, le fils qui honore ou qui venge[619] son père. +On la trouve en tête d'un volume in-4º, le onzième d'un recueil mal +fait et très-mal imprimé sous la seule garantie des libraires et des +censeurs, intitulé: «Choix de Comédies nouvelles.... _Comedias nuevas +escogidas de los mejores ingenios de España._» Cette _onzième partie_ +renferme, selon l'usage, douze comédies ayant pour auteurs, célèbres +ou ignorés, outre l'obscur Diamante, Calderon, Moreto, Baeza, Coello, +etc. Au milieu du frontispice, on lit: _Año_ 1658, et au bas: _En +Madrid_. Une réimpression, avec mêmes approbations et privilége, +porte: _Año_ 1659. Il est douteux que la pièce de Diamante ait jamais +été publiée autrement en Espagne au dix-septième siècle. M. Eug. Ochoa +l'a comprise dans le tome V du _Tesoro del Teatro español_ (Paris, +Baudry, 1839, in-8º), où elle peut se lire plus nettement imprimée. + +Le traducteur ne fait aucune mention du poëte français qui lui fournit +son texte. Ce n'est point _plagiat_ dans la rigueur du mot: c'est +plutôt parfaite indifférence, suivant l'esprit de l'époque et du pays. +Mais pour concevoir quelles licences ce traducteur prend avec un +auteur dont il semble ignorer l'existence, il suffit de dire que cette +pièce est accommodée pour la scène espagnole. Tantôt, et le plus +ordinairement, jusqu'au IVe acte, scène Ve de Corneille, il traduit +d'assez près, suivant les pensées, le dialogue et la distribution du +maître; tantôt il s'écarte et divague, subtilise et paraphrase, d'une +manière fort puérile. Dans sa troisième journée, il semble, plus +scrupuleux que Corneille, s'arrêter devant l'invention du duel avec +don Sanche, quoiqu'il ait reproduit jusque-là ce vague personnage. +Quel sera donc le nouveau dénoûment? Une comédie que le Roi concerte +avec don Diègue et Rodrigue. On fait croire à Chimène que sa demande +est accordée, que le Cid est condamné à mort. Cachée dans sa prison, +elle entend ses plaintes simulées, et quand les gardes viennent comme +pour l'emmener au supplice, elle arrache une épée et se charge de +défendre son époux. Là-dessus arrivent le Roi et toute la cour. + +Jusqu'à ce bel artifice, Diamante n'a fait aucuns frais d'invention, +si ce n'est pour intercaler çà et là le caquet d'un valet _gracioso_ +très-froidement bouffon. Il mêle aussi au début de l'action les +démarches que fait Rodrigue pour se procurer un portrait de Chimène, +qui, dans une première entrevue à laquelle Corneille n'avait point +songé, lui refuse de se laisser peindre. + +La mode du jour avait, ce semble, mis dans l'ombre le drame du +Valencien G. de Castro, qui est pourtant resté populaire en Espagne +jusqu'à présent. Ce qui est certain, c'est que Diamante paraît n'avoir +pas pris la peine de le lire, et que pas un seul mot n'en réveille le +souvenir, si ce n'est au travers du texte de Corneille, autant que +celui-ci traduit ou imite son devancier. Plus d'une fois il eût été +tout simple de reprendre à sa source l'expression originelle: c'est ce +qui n'a jamais lieu, et il semble que ce soit un parti pris. + +Diamante supprime les sentiments, mais non le personnage de l'Infante, +par un ménagement de cour peut-être, plus que de goût. La scène est +naturellement rétablie à Burgos, et par suite le grand exploit de +Rodrigue contre les Mores a lieu dans les contrées historiques, seule +et tacite dérogation aux unités de Corneille. Mais quand le Cid +raconte au Roi sa campagne, il lui faut, ayant lui-même rompu une +lance avec le chef ennemi Sélim, plus de quarante vers d'une étonnante +recherche pour décrire la fringante jument que montait ce prince +arabe. A défaut d'autre indice de provenance, on peut reconnaître dans +cet extravagant hors-d'oeuvre en _estilo culto_ l'influence directe de +Philippe IV, si ce n'est même la royale main, dont tant de mauvais +vers sont restés confondus avec ceux de ses _ingenios_, ainsi qu'il +était arrivé plus d'une fois au grand Richelieu. + +Il est permis aussi de conjecturer, d'après les disparates heurtées du +fond et des accessoires, que l'origine de l'ouvrage dut être d'abord +quelque cahier de traduction commandé par une volonté imposante, et +qu'ensuite le conseil suprême jugea indispensable d'égayer et +d'enjoliver à la mode castillane cette pauvre muse française dont on +faisait tant de bruit à Paris et dans les Pays-Bas espagnols. + +C'était quelque chose d'étrange sans doute que le point de vue +_critique_ de ces arrangeurs et de leur public; mais il en est +toujours à peu près de même quand on a la prétention de transporter +une littérature hors de son sol ou de son temps[620]. + + V. + +NOTES: + + [619] C'est exactement le double sens du grec homérique [Grec: + timôros], analogie demeurée constante et bonne à noter dans + l'histoire des idées humaines. + + [620] On voit que l'étude consciencieuse qui précède conduit à + des résultats fort différents, sur plus d'un point, de ceux que + d'autres sources nous ont fournis (voyez p. 5 et suivantes). Elle + nous apprend, par exemple, qu'il y a une édition du _Cid_ de + Diamante antérieure à celle de 1659. En outre, nous nous fions + volontiers à l'autorité d'un examen attentif qui n'a trouvé dans + cette pièce ni _beautés du premier ordre_, sauf la part de + Corneille dans ce qui est faiblement traduit d'après lui, ni + emprunt direct fait à Castro. Enfin nous sommes tout disposé à + croire qu'il ne faut pas dire de Diamante qu'il a été «un _des + plus féconds_ et des plus _renommés_ poëtes dramatiques qu'ait + produits l'Espagne dans la seconde moitié du dix-septième + siècle.» (_Note de l'éditeur._) + + +III + +AUX AMATEURS DE LA LANGUE FRANÇOISE[621]. + + MESSIEURS, + +Le soin où m'engage le desir que j'ai de satisfaire à vos curiosités +(m'ayant fait découvrir cette excellente et ravissante pièce entre les +nouveaux ouvrages de nos écrivains) m'a porté dans le dessein de la +faire mettre sous la presse, pour vous en rendre participants. Je m'y +suis de plus senti provoqué par le peu d'exemplaires qui s'en est +trouvé en ces pays, et qui sembloit témoigner que la France fût +jalouse que cet oeuvre admirable tombât en la main des étrangers. Sa +lecture a charmé l'oreille des rois, de telle sorte que, même dans les +grands soins qui les environnent, il y en a qui l'ont fait réitérer +plusieurs fois, tant ils l'ont estimée digne de leur audience. Aussi +n'est-il point d'éloge assez relevé qui ne soit au-dessous de ses +beautés; et ce n'est rien dire d'égal à ses grâces que d'assurer +qu'elles expriment toutes celles qui sont les plus rares en l'élégance +françoise, qu'elles représentent les traits les plus vifs et les plus +beaux dont on puisse se servir pour expliquer la gloire des grandes +actions d'une âme parfaitement généreuse, et bref que les lire et les +admirer sont presque une même chose. Il faudroit imaginer d'autres +louanges que celles que l'on est accoutumé de donner aux ouvrages les +plus accomplis, pour les attribuer à celui-ci; les conceptions en sont +si sublimes qu'elles ont quelque chose de divin, et qui va surpassant +les efforts de la pensée humaine; enfin son excellence est telle, que +vous la comprendrez mieux en la lisant, que je ne vous la puis +décrire. Je n'y attache point d'argument, pource que l'auteur n'y en a +point fait et que sa lecture surprendra votre esprit avec bien plus de +douceur et de plaisir par la diversité de ses incidents inespérés, que +si elle étoit précédée par une connoissance confuse du sujet telle que +donneroit un argument qui ne seroit qu'un abrégé du contenu de toute +la pièce. Recevez-la, s'il vous plaît, et si elle vous apporte autant +de satisfaction que j'emploie de zèle à vous l'offrir, elle y trouvera +une récompense assez convenable à ses mérites. + + J. P. + +NOTES: + + [621] Cet avis, qui contient quelques renseignements curieux sur + l'accueil qui fut fait au _Cid_ à l'étranger, figure en tête du + rare volume qui a pour titre: _Le Cid_, tragi-comédie nouvelle, + par le sieur Corneille. _A Leyden_, _chez Guillaume Chrestien_, + 1638, in-12. + + + + + HORACE + + TRAGÉDIE + + 1640 + + + + +NOTICE. + + +Bien peu de personnes, même des plus lettrées, soupçonnent l'existence +de tragédies antérieures à celle de Corneille sur le combat des +Horaces et des Curiaces. Il y en a trois cependant; mais si elles ont +un instant attiré l'attention de quelque curieux, elles ne le doivent +qu'au chef-d'oeuvre dont elles ont été suivies. + +L'_Orazia_ qui donne son nom à la pièce que l'Arétin a faite sur ce +sujet et qui a été imprimée pour la première fois à Venise en 1546, +n'est autre que la soeur d'Horace. Cette tragédie a été curieusement +comparée à l'_Horace_ de Corneille, en Italie par Napoli +Signorelli[622], et en France par Ginguené[623]; mais ce parallèle, au +lieu de faire ressortir certaines analogies, n'a servi qu'à constater +entre les deux oeuvres de notables différences. + +La plus ancienne tragédie française d'_Horace_ se trouve, avec un +_Dioclétian_, dont le véritable sujet est le martyre de saint +Sébastien, dans un volume in-12, publié à Paris, chez David le Clerc, +en 1596, sous ce titre: «_Les Poësies de Pierre de Laudun +d'Aigaliers_, contenans deux tragedies, la Diane, meslanges et +acrostiches. OEuvre autant docte et plein de moralité que les matieres +y traictées sont doctes et recreatives.» + +Celle des deux tragédies d'Aigaliers qui doit seule nous occuper ici, +est intitulée simplement, en tête de la page 36: «_Horace_, tragédie;» +mais à la page 38 on trouve ce titre plus fastueux: «Tragédie +d'_Horace trigemine_.» La dédicace est adressée «à très-haut et +puissant seigneur Henry de Scipion, duc de Joyeuse.» Dans l'argument +qui figure en tête de la pièce, Laudun ne fait guère qu'analyser le +morceau de Tite Live que Corneille a placé au devant de la sienne et +que nous reproduisons plus loin[624]; mais après qu'Horace «appelé en +justice comme _sorricide_,» a été renvoyé absous, on trouve le +dénoûment fort inattendu que voici: «Metius Suffetius, qui avoit voulu +faire trahison au roi Tullius[625] à la suasion des citoyens d'Albe, +fut par le roi Tullius condamné d'être tiré à quatre chevaux, dont +l'exécution s'ensuivit; après, ce roi Tullius ayant régné trente-deux +ans, fut inopinément foudroyé avec ses domestiques, qui est la clôture +de la catastrophe de la tragédie; et pour te donner témoignage de mon +dire, lecteur, qui as envie de savoir l'histoire au vrai et au long, +je t'envoie ès auteurs suivants, desquels je me suis servi à composer +cette tragédie. Je mets les noms des auteurs en latin, de peur de te +tromper et moi aussi à la version française d'iceux. Plinius +Novocomensis, Titus Livius, Virgilius, Ptolomæus, Chronica +Chronicorum, Johannes Functius, Ovidius, Plutarchus, Alexarchus.» La +tardive punition de Tullus est annoncée dans la pièce par ce jeu de +scène: «Le foudre vient et le tue avec son gentilhomme.» Le dialogue +monosyllabique qui a lieu pendant le combat est plus étrange encore: + + Çà, çà, tue, tue, tue.--Çà, çà, çà, tue, tue, pif, paf. + +Si incomplète que soit cette analyse, si peu nombreux que soient ces +extraits, en voilà plus qu'il n'en faut pour prouver que Corneille n'a +rien puisé à une pareille source. + +Enfin le troisième _Horace_ antérieur à celui de Corneille, _el +Honrado hermano_, _tragi-comedia famosa_, a été publié par Lope de +Véga, âgé de soixante ans, dans le dix-huitième volume de son théâtre, +qui parut en 1622 et contient, comme le prouvent les dédicaces, des +ouvrages représentés longtemps auparavant. Le sujet de cette pièce se +détache à peine sur un canevas d'aventures bizarres. «Nous ne sommes +occupés, dit M. Saint-Marc Girardin dans la spirituelle analyse qu'il +en a donnée[626], que de filles qu'on veut faire religieuses, de +femmes déguisées en cavaliers, de ruses pour enlever la fille sous les +yeux mêmes du père, toutes scènes de comédie. Pourquoi les personnages +qui figurent dans ces scènes de comédie s'appellent-ils les Horaces et +les Curiaces? Je n'en sais rien en vérité. Ils pourraient aussi bien +s'appeler don Gusman, don Pèdre, don Gomez. L'histoire n'y perdrait +rien; car l'histoire n'est pour rien dans tout cela.» Néanmoins, bien +qu'on ne trouve dans cet ouvrage aucune intention de peindre le +caractère romain, Lope ramasse dans Tite Live divers détails matériels +qui servent plutôt à la bigarrure qu'à la vérité du tableau. Tels sont +l'_interregnum_, ce régime bizarre qui en attendant une élection +définitive donnait la royauté à une suite de sénateurs, souverains +chacun pendant cinq jours; les pillages dans les campagnes albaines, +conséquence de cette anarchie; deux ou trois ambassades d'Albe et de +Rome, conduites tout autrement que dans Tite Live; la harangue de +Metius entre les deux armées pour proposer le combat des six; l'appel +au peuple conseillé par Tullus après la condamnation d'Horace; enfin +sa défense par son père, faible imitation du magnifique thème oratoire +fourni par l'historien. Ce n'était pas la peine d'exposer sur la scène +le triple duel pour en retrancher, faute d'espace sans doute, la +poursuite inégale des champions blessés, la fuite simulée de l'Horace +survivant, qui accomplit sur place sa triple victoire avec une +jactance de matamore. Le dénoûment de cette _tragi-comédie_ exigeait +un mariage à l'espagnole, qui s'entremêle à la scène du forum sans en +abaisser le ton bien sensiblement. Horace a chez lui une fille de +sénateur, qu'il prétend toutefois avoir respectée. Le père exige qu'il +l'épouse avant de subir son supplice. On va la chercher, et pendant ce +temps Horace est absous par une acclamation populaire. + +A coup sûr, ici encore, nous ne trouvons rien qui puisse nous faire +supposer chez Corneille une imitation, un souvenir direct; la pièce de +Lope de Véga ne présente avec la tragédie de notre poëte d'autres +ressemblances que celles qui naissent de la communauté d'un sujet +populaire et classique en tout pays. La scène où Julie, la Camille de +Corneille, se trouve en face de son frère victorieux, est tout +indiquée par Tite Live. Il est vrai que lorsque Julie s'exprime de la +sorte: «Je ne viens pas avec allégresse célébrer ce jour, si ce n'est +par mes pleurs[627],» cette pensée, qui n'est pas dans Tite Live, +rappelle aussitôt ces vers: + + Et rends ce que tu dois à l'heur de ma victoire. + --Recevez donc mes pleurs, c'est ce que je lui dois[628]; + +mais c'est là une idée fort naturelle, et cette similitude passagère +est sans doute purement fortuite[629]. Toutefois, si Corneille n'a pas +eu de lui-même la pensée d'écrire une tragédie d'_Horace_, c'est +probablement l'ouvrage de Lope, plutôt que tout autre, qui la lui a +suggérée, car à cette époque il était naturel qu'il interrogeât le +théâtre espagnol avec une curiosité que ne pouvaient exciter en lui au +même degré de froides amplifications composées ailleurs pour la +lecture plutôt que pour la scène. + +Du reste, de quelque manière qu'il ait été amené à traiter ce sujet +d'_Horace_, il est certain que cette idée s'est présentée à son esprit +peu de temps après le succès du _Cid_. Nous n'essayerons pas de le +prouver, à l'aide d'une lettre écrite de Rouen, et datée du 14 juillet +1637, où Corneille dit à Rotrou: «M. Jourdy m'a conté les plus belles +choses de son voyage de Dreux, et me donne grande envie de venir vous +voir dans votre belle famille; mais c'est un plaisir que je ne saurai +avoir encore de longtemps, vu que je veux vous montrer une nouvelle +pièce qui est loin d'être finie.» Ce n'est pas là un témoignage +suffisant à nos yeux, car nous aurons plus tard à présenter contre +l'authenticité de ce document des objections sérieuses; mais notre +opinion se fonde sur la _Lettre du désintéressé au sieur Mairet_, +publiée vers la même époque, et réimprimée par nous à la suite du +_Cid_. Là, en effet, il est question de la pièce que prépare +Corneille, et le défenseur du poëte dit à ses adversaires: «Si par de +petites escarmouches vous amusiez un si puissant ennemi, vous +dissiperiez un nuage qui se forme en Normandie, et qui vous menace +d'une furieuse tempête pour cet hiver[630].» Cette pièce ainsi promise +pour la fin de 1637 ne parut, comme nous le verrons tout à l'heure, +qu'au commencement de 1640. + +Cependant la dispute du _Cid_ avait été close officiellement le 5 +octobre 1637, par la lettre que Boisrobert avait écrite à Mairet sur +l'ordre du Cardinal[631]. Ce ne fut donc pas la nécessité de la lutte, +mais seulement le découragement profond qu'elle avait causé à +Corneille, qui l'empêcha pendant plus de deux années de rien donner au +théâtre. C'est ce que nous apprend le passage suivant d'une lettre +écrite par Chapelain à Balzac, le 15 janvier 1639[632]: «Corneille est +ici depuis trois jours, et d'abord m'est venu faire un éclaircissement +sur le livre de l'Académie pour ou plutôt contre _le Cid_, m'accusant, +et non sans raison, d'en être le principal auteur. Il ne fait plus +rien, et Scudéry a du moins gagné cela, en le querellant, qu'il l'a +rebuté du métier, et lui a tari sa veine. Je l'ai, autant que j'ai pu, +réchauffé et encouragé à se venger, et de Scudéry et de sa +protectrice, en faisant quelque nouveau _Cid_ qui attire encore les +suffrages de tout le monde, et qui montre que l'art n'est pas ce qui +fait la beauté; mais il n'y a pas moyen de l'y résoudre; et il ne +parle plus que de règles et que des choses qu'il eût pu répondre aux +académiciens, s'il n'eût point craint de choquer les puissances, +mettant au reste Aristote entre les auteurs apocryphes lorsqu'il ne +s'accommode pas à ses imaginations.» + +Dans une autre lettre, du 9 mars 1640, Chapelain parle de la première +représentation d'_Horace_ comme d'un fait tout récent, et en fixe par +conséquent la date d'une manière fort approximative: «Pour le combat +des _Horaces_, dit-il, ce ne sera pas sitôt que vous le verrez, pource +qu'il n'a encore été représenté qu'une fois devant Son Éminence, et +que, devant que d'être publié, il faut qu'il serve six mois de +gagne-pain aux comédiens. Telles sont les conventions des poëtes +mercenaires, et tel est le destin des pièces vénales; mais vous le +verrez assez à temps[633].» + +Pour bien entendre ceci et se rendre compte de l'injustice des +accusations de Chapelain, il faut savoir que Corneille ne pouvait +conserver quelques mois ses droits d'auteur sur un ouvrage qu'en en +retardant l'impression. «L'usage observé de tout temps entre tous les +comédiens françois, étoit de n'entreprendre point de jouer, au +préjudice d'une troupe, les pièces dont elle étoit en possession, et +qu'elle avoit mises au théâtre, à ses frais particuliers, pour en +retirer les premiers avantages, jusqu'à ce qu'elles fussent rendues +publiques par l'impression[634].» + +Chapelain, par malheur, ne donne pas de détails à Balzac sur les +premières représentations, et ne lui nomme aucun des acteurs chargés +des principaux rôles. Nous trouvons bien dans l'édition de M. Lefèvre +les indications suivantes: LE VIEIL HORACE, _Baron père_; HORACE, +_Montfleury_; CURIACE, _Bellerose_; SABINE, _Mlle de Villiers_; +CAMILLE, _Mlle Beaupré_; mais, comme d'ordinaire, elles ne reposent +sur aucun document sérieux. + +Lemazurier avance, il est vrai, que Montfleury a joué d'original dans +_Horace_, mais sa seule autorité est un passage de Chapuzeau que nous +avons eu occasion de citer dans la _Notice_ du _Cid_[635], et qui ne +se prête nullement aux conséquences qu'on en veut tirer. + +Tout ce qui concerne les autres acteurs est de pure invention. + +Bien plus, aucun témoignage remontant à l'époque même des premières +représentations ne nous apprend où _Horace_ a été joué d'abord. +Seulement, comme nous savons d'une part que _Cinna_ fut donné à +l'hôtel de Bourgogne, de l'autre que Mondory fut frappé d'apoplexie +peu de temps après la première représentation du _Cid_ au Marais, et +que cette troupe se trouvait alors fort démembrée[636], il est +vraisemblable que Corneille, au moment de faire représenter _Horace_, +abandonna le théâtre du Marais pour celui de l'hôtel de Bourgogne, où +plusieurs de ses interprètes habituels étaient venus s'établir. Les +témoignages assez tardifs que nous fournissent les contemporains de +notre poëte sur les représentations d'_Horace_ se rapportent tous à +l'hôtel de Bourgogne. Le premier est un passage de _la Pratique du +Théâtre_, de l'abbé d'Aubignac, qu'il importe de rapporter +textuellement, car il n'est pas fort clair et se prête à diverses +interprétations; il se trouve au septième chapitre, intitulé: +_Du mélange de la représentation avec la vérité de l'action +théâtrale_[637]. «Que Floridor ou Beauchasteau (_deux acteurs de +l'hôtel de Bourgogne_) fassent, dit d'Aubignac, le personnage de +Cinna, qu'ils soient bons ou mauvais acteurs, bien ou mal vêtus.... +toutes ces choses sont, à mon avis, et dépendent de la représentation. + +«Ainsi, Floridor et Beauchasteau, en ce qu'ils sont en eux-mêmes, ne +doivent être considérés que comme représentants, et cet Horace et ce +Cinna qu'ils représentent, doivent être considérés à l'égard du poëme +comme véritables personnages.... + +«On n'approuveroit pas que Floridor, en représentant Cinna, s'avisât +de parler de ses affaires domestiques ni de la perte ou du gain que +les comédiens auroient fait en d'autres pièces....» + +On peut conclure, ce semble, de tout ce morceau, un peu embarrassé, +qu'au moment où d'Aubignac écrivait, c'est-à-dire vers 1657, Floridor +jouait les rôles d'Horace et de Cinna, comme chef d'emploi, suivant +l'expression aujourd'hui reçue au théâtre, et que Beauchâteau était du +nombre des comédiens qui se contentent «des seconds rôles, ou qui ont +l'alternative avec un camarade pour les premiers[638].» + +Il faut maintenant venir jusqu'à _l'Impromptu de Versailles_, +c'est-à-dire jusqu'à 1663, pour trouver de nouveaux détails sur les +représentations d'_Horace_ à l'hôtel de Bourgogne. Molière suppose +qu'un poëte demande à une troupe qu'il veut juger, de lui réciter une +scène d'amant et d'amante: «Là-dessus une comédienne et un comédien +auroient fait une scène ensemble, qui est celle de Camille et de +Curiace: + + Iras-tu, ma chère âme, et ce funeste honneur + Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur? + --Hélas! je vois trop bien, etc.[639]. + +....le plus naturellement qu'ils auroient pu. Et le poëte aussitôt: +«Vous vous moquez, vous ne faites rien qui vaille; et voici comme il +faut réciter cela (il imite Mlle de Beauchâteau, comédienne de l'hôtel +de Bourgogne): + + Iras-tu, ma chère âme, etc. + --Non, je te connois mieux, etc. + +Voyez-vous comme cela est naturel et passionné? Admirez ce visage +riant qu'elle conserve dans les plus grandes afflictions.» + +Dans l'édition de 1660, Corneille remplaça: «Iras-tu, ma chère âme?» +qui avait vieilli, par: «Iras-tu, Curiace?» Cela eût été sans doute +indifférent à la Beauchâteau; mais Mlle Clairon, qui était en droit +d'avoir ses préférences, n'hésita pas à rétablir «ma chère âme,» qui +en effet n'a ici rien de banal, ni de galant, et ajoute au contraire +l'expression d'une tendresse profonde au cri d'épouvante que laisse +échapper Camille. + +Si, dans l'histoire des représentations de la tragédie d'_Horace_, +nous avions voulu suivre un ordre purement chronologique, il eût +fallu, avant de nommer Mlle Clairon, raconter une anecdote souvent +reproduite, mais presque toujours défigurée. Peut-être à cause de +cela, y aura-t-il quelque nouveauté à la donner ici telle que la +raconte l'abbé Nadal[640]. Dans ses _Observations sur la tragédie +ancienne et moderne_, cet exact ami des règles, après avoir regretté +vivement que le meurtre de Camille s'accomplisse sur la scène, +continue en ces termes: «La demoiselle Duclos, une de nos plus +célèbres comédiennes, autant par les grâces de sa personne que par la +beauté de sa voix et la noblesse de son action, jouoit le rôle de +Camille, et lorsqu'après ses imprécations contre Rome victorieuse et +contre ce qu'elle se devoit à elle-même aussi bien qu'à sa patrie, +elle sortoit du théâtre avec une sorte de précipitation, elle fut +assez embarrassée dans la queue traînante de sa robe pour ne pouvoir +s'empêcher de tomber. L'acteur, plus civil qu'il ne convenoit à la +fureur d'Horace outré de tous les propos injurieux de sa soeur, ôta +son chapeau d'une main et lui présenta l'autre pour la relever, et +pour la conduire avec une grâce affectée dans la coulisse, où ayant +remis son chapeau, et même enfoncé, puis tiré son épée, il parut la +tuer avec brutalité. Baron certainement n'eût pas fait la même chose +que Beaubourg; il eût profité de l'occasion en grand comédien qui +jouoit avec noblesse, mais sans sortir de la nature: il n'eût pas +manqué de la tuer dans sa chute même; la singularité de l'incident eût +aux yeux des spectateurs corrigé peut-être l'atrocité de l'action, et +la faute même du poëte.» + +Dans les cours de déclamation, les imprécations de Camille, pour nous +servir du terme consacré, sont considérées à bon droit comme une +épreuve décisive pour les jeunes tragédiennes; c'est peut-être, en +effet, le morceau de notre répertoire classique où l'inexpérience +choque le moins, et où les grandes qualités dramatiques ressortent le +mieux; aussi Camille est-il le rôle de prédilection de la plupart des +débutantes[641]. + +Chapelain ne s'était pas trompé en écrivant, le 9 mars 1640, à Balzac, +que ce ne serait pas de sitôt qu'il verrait l'_Horace_: l'achevé +d'imprimer est du 15 janvier 1641[642]. Malgré ce retard, «il courut +un bruit, dit Pellisson[643], qu'on feroit encore des observations et +un nouveau jugement sur cette pièce.» A ce sujet Corneille, faisant +une allusion spirituelle, mais en même temps grave et ferme, à la +persécution suscitée contre _le Cid_ par le Cardinal et une autre +personne de grande qualité dont nous avons déjà vainement cherché à +découvrir le nom[644], écrivit à un de ses amis ces mots si souvent +cités: «Horace fut condamné par les duumvirs, mais il fut absous par +le peuple.» + +Corneille avait invité Chapelain, l'abbé d'Aubignac et plusieurs +autres beaux esprits à entendre la lecture d'_Horace_. C'est +d'Aubignac qui nous l'apprend: «M. Corneille, dit-il, n'a pas sujet de +se plaindre de moi, si j'use de cette liberté publique; je n'ai point +de commerce avec lui, et j'aurois peine à reconnoître son visage, ne +l'ayant jamais vu que deux fois: la première, quand, après son +_Horace_, il me vint prier d'assister à la lecture qu'il en devoit +faire chez feu M. de Boisrobert, en la présence de MM. Chapelain, +Barreau, Charpi, Faret et l'Estoile, dont il ne voulut pas suivre +l'avis que j'avois ouvert; et l'autre, quand, après son _OEdipe_, il +me vint remercier d'une visite que je lui avois rendue, et du bien que +j'avois dit de lui dans ma _Pratique_, où il ne trouvoit rien à +condamner que l'excès de ses louanges[645].» + +L'anecdote suivante, extraite du _Menagiana_[646], se rapporte sans +doute à cette lecture d'_Horace_: «M. Corneille reprochoit un jour à +M. de Boisrobert qu'il avoit mal parlé d'une de ses pièces, étant sur +le théâtre. «Comment pourrois-je avoir mal parlé de vos vers sur le +théâtre, lui dit M. de Boisrobert, les ayant trouvés admirables dans +le temps que vous les barbouilliez en ma présence?» Il vouloit dire +par là que M. Corneille lisoit mal ses vers, qui étoient d'ailleurs +très-beaux lorsqu'on les entendoit dans la bouche des meilleurs +acteurs du monde[647].» Si Boisrobert ne donna, pendant la réunion, +que des éloges à la pièce, les autres auditeurs présentèrent, au +contraire, de nombreuses et opiniâtres critiques, dont Corneille, +malgré ses promesses, ne tint jamais aucun compte, même au moment +décisif de l'impression. On trouve dans une lettre adressée par +Chapelain à Balzac, le 17 novembre 1640, et dont nous avons déjà eu +occasion de reproduire la première partie[648], de curieux détails sur +ce point. «Les poëtes, dit-il, sont bizarres et ne prennent point les +choses comme il faut jamais. Cettui-ci, après cette harangue, m'en fit +une autre bourrue. Dès l'année passée, je lui dis qu'il falloit +changer son cinquième acte des _Horaces_, et lui dis par le menu +comment; à quoi il avoit résisté toujours depuis, quoique tout le +monde lui criât que sa fin étoit brutale et froide, et qu'il en devoit +passer par mon avis. Enfin, de lui-même, il me vint dire qu'il se +rendoit et qu'il le changeroit, et que ce qu'il ne l'avoit pas fait +étoit pource qu'en matière d'avis, il craignoit toujours qu'on ne les +lui donnât par envie et pour détruire ce qu'il avoit bien fait. Vous +rirez sans doute de ce mauvais compliment, pour le moins si vous êtes +comme moi, qui me contente de connoître les sottises sans m'en +émouvoir ni fâcher....» + +L'abbé d'Aubignac avait aussi conseillé à Corneille de modifier la +fin de sa pièce; il dit dans sa _Pratique du théâtre_[649]: «La mort +de Camille par la main d'Horace, son frère, n'a pas été approuvée au +théâtre, bien que ce soit une aventure véritable, et j'avois été +d'avis, pour sauver en quelque sorte l'histoire, et tout ensemble la +bienséance de la scène, que cette fille désespérée, voyant son frère +l'épée à la main, se fût précipitée dessus: ainsi elle fût morte de la +main d'Horace, et lui eût été digne de compassion comme un malheureux +innocent; l'histoire et le théâtre auroient été d'accord.» + +Corneille, dans son _Examen_, publié trois ans après l'ouvrage de +d'Aubignac, établit très-bien que cet expédient, contraire à +l'histoire, serait en même temps fort éloigné de la vraisemblance, et +qu'Horace ne laisserait pas d'être criminel pour avoir tiré l'épée +contre Camille, «puisqu'il n'y a point de troisième personne sur le +théâtre à qui il pût adresser le coup qu'elle recevroit[650].» + +La critique que fait d'Aubignac de la conduite de Valère est +assurément mieux fondée, mais elle se termine par une objection fort +maladroite: «Dans _Horace_, dit-il, le discours mêlé de douleur et +d'indignation que Valère fait dans le cinquième acte s'est trouvé +froid, inutile et sans effet, parce que dans le cours de la pièce, il +n'avoit point paru touché d'un si grand amour pour Camille, ni si +empressé pour en obtenir la possession, que les spectateurs se dussent +mettre en peine de ce qu'il pense, ni de ce qu'il doit dire après sa +mort.... Selon l'humeur des François, il faut que Valère cherche une +plus noble voie pour venger sa maîtresse, et nous souffririons plus +volontiers qu'il étranglât Horace que de lui faire un procès. Un coup +de fureur seroit plus conforme à la générosité de notre noblesse, +qu'une action de chicane qui tient un peu de la lâcheté, et que nous +haïssons[651].» + +Corneille relève ces critiques une à une, sans nommer d'Aubignac, sans +même faire aucune allusion à un ouvrage imprimé: «Quelques-uns, +dit-il, ne veulent pas que Valère y soit un digne accusateur +d'Horace;» et il continue de la sorte, comme s'il répondait à de +simples bruits, à des observations recueillies dans le public; puis +il termine son examen en rappelant de la manière la plus piquante à +son adversaire la nécessité de se conformer à la vérité historique, si +mal observée de son temps: «S'il ne prend pas le procédé de France, il +faut considérer qu'il est Romain, et dans Rome, où il n'auroit pu +entreprendre un duel contre un autre Romain sans faire un crime +d'État; et que j'en aurois fait un de théâtre, si j'avois habillé un +Romain à la françoise.» + +NOTES: + + [622] _Storia critica de' teatri_, Napoli, V. Orsino, 1788, tomo + III, p. 121-126. + + [623] _Histoire littéraire d'Italie_, IIe partie, chapitre XXI, + 2e édition, tome VI, p. 128-143. + + [624] Voyez ci-après, p. 262-272. + + [625] Il y a _Tullius_, au lieu de _Tullus_, dans le texte de + Laudun. + + [626] _Journal des débats_ du 9 juin 1852. + + [627] _No vengo con alegria + á celebrar este dia, + sino con mi llanto triste._ + + [628] Acte IV, scène V, vers 1256 et 1257. + + [629] Nous nous plaisons à rappeler que M. Viguier a bien voulu + relire à notre profit les auteurs dramatiques espagnols qui ont + traité les mêmes sujets que Corneille; c'est à lui que nous + devons la plupart des considérations qui précèdent. + + [630] Voyez ci-dessus, p. 63. + + [631] Voyez ci-dessus, p. 42 et 43. + + [632] Recueil manuscrit de lettres de Chapelain appartenant à M. + Sainte-Beuve, cité par M. J. Taschereau, _Histoire de la vie et + des ouvrages de P. Corneille_, 2e édition, p. 94. + + [633] Recueil manuscrit de lettres de Chapelain appartenant à M. + Sainte-Beuve, cité par M. J. Taschereau, _Histoire de la vie et + des ouvrages de P. Corneille_, p. 95. + + [634] _Histoire du Théâtre françois_, tome IX, p. 105. + + [635] Voyez ci-dessus, p. 13 et la note 23. + + [636] Voyez ci-dessus, p. 13, et tome I, p. 258. + + [637] Pages 51-53. + + [638] _Théâtre françois_, par Chapuzeau, p. 93. + + [639] Voyez plus loin, p. 305, les vers 533 et suivants, et la + note 730. + + [640] _OEuvres mêlées_, 1738, tome II, p. 163 et 164. + + [641] Lemazurier cite Mme Lavoy le 30 juin 1705, Mlle Jouvenot en + décembre 1718, Mme Poisson en mai 1726, Mlle Rosalie le 14 mars + 1759. C'est dans Camille que Mlle Rachel a fait son premier début + le 12 juin 1838, avec une recette de sept cent cinquante-trois + francs cinq centimes. Voyez plus loin, p. 331, note 782, la manière + dont elle interprétait un passage de ce rôle. Enfin c'est encore + dans le rôle de Camille que Mlle Karoly a débuté à l'Odéon le 7 + septembre 1860. + + [642] Voici la description bibliographique de la première + édition: HORACE, TRAGEDIE. _A Paris_, _chez Augustin Courbé_.... + M.DC.XXXXI, _auec priuilege du Roy_, in-4º de 5 feuillets et 103 + pages, avec un frontispice de le Brun, gravé par Daret, + représentant la fin du combat. En haut se trouve un cartouche + dans lequel on lit: _Horace tragedie_. A l'entour est une + banderole portant: _Nec ferme res antiqua alia est nobilior_. + Titus Livius, l. Io (voyez ci-après, p. 265). Il y a eu, sous la + même date et chez le même libraire, une édition de format in-12. + + [643] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_, + 1653, p. 218. + + [644] Voyez ci-dessus, p. 25 et 41. + + [645] _Troisième dissertation concernant le poëme dramatique, en + forme de remarques sur la tragédie de M. Corneille, intitulée + l_'OEdipe.... _par l'abbé d'Aubignac_, réimprimée dans le + _Recueil de dissertations_.... par l'abbé Granet, tome II, p. 8 + et 9. + + [646] Tome II, p. 162. + + [647] Parfois Corneille, mieux avisé, faisait lire ses ouvrages + avant le jour de la première représentation, par quelque grand + comédien. Tallemant des Réaux nous fait assister à une assemblée + de ce genre chez Gédéon Tallemant le maître des requêtes; mais, + par malheur, il ne nous apprend pas de quelle pièce il est + question: «Il (_G. Tallemant_) vouloit faire l'habile homme et ne + savoit rien. Une fois que Floridor, qui est son compère, lui vint + lire, pour faire sa cour, une pièce de Corneille qu'on n'avoit + point encore jouée, Mlle de Scudéry, Mlle Robilleau, Sablière, + moi et bien d'autres gens étions là; nous nous tenions les côtés + de rire de le voir décider et faire les plus saugrenus jugements + du monde; il n'y eut que lui à parler: vous eussiez dit qu'il + ordonnoit du quartier d'hiver dans une intendance de province, + comme il fit ensuite.» (Tome VI, p. 250.) + + [648] Voyez ci-dessus, p. 47 et 48. + + [649] Page 82. + + [650] Voyez plus loin, p. 274. + + [651] _Pratique du théâtre_, p. 433 et 436. + + + + +A MONSEIGNEUR + +LE CARDINAL DE RICHELIEU[652]. + + + MONSEIGNEUR, + + Je n'aurois jamais eu la témérité de présenter à VOTRE ÉMINENCE ce + mauvais portrait d'Horace, si je n'eusse considéré qu'après tant + de bienfaits que j'ai reçus d'elle, le silence où mon respect m'a + retenu jusqu'à présent passeroit pour ingratitude, et que quelque + juste défiance que j'aye de mon travail, je dois avoir encore plus + de confiance en votre bonté. C'est d'elle que je tiens tout ce que + je suis; et ce n'est pas sans rougir que pour toute + reconnoissance, je vous fais un présent si peu digne de vous, et + si peu proportionné à ce que je vous dois. Mais, dans cette + confusion, qui m'est commune avec tous ceux qui écrivent, j'ai cet + avantage qu'on ne peut, sans quelque injustice, condamner mon + choix, et que ce généreux Romain, que je mets aux pieds de V. É., + eût pu paroître devant elle avec moins de honte, si les forces de + l'artisan eussent répondu à la dignité de la matière. J'en ai pour + garant l'auteur dont je l'ai tirée, qui commence à décrire cette + fameuse histoire par ce glorieux éloge, «qu'il n'y a presque + aucune chose plus noble dans toute l'antiquité[653].» Je voudrois + que ce qu'il a dit de l'action se pût dire de la peinture que j'en + ai faite, non pour en tirer plus de vanité, mais seulement[654] + pour vous offrir quelque chose un peu moins indigne de vous être + offert. Le sujet étoit capable de plus de grâces, s'il eût été + traité d'une main plus savante; mais du moins il a reçu de la + mienne toutes celles qu'elle étoit capable de lui donner, et qu'on + pouvoit raisonnablement attendre d'une muse de province[655], qui + n'étant pas assez heureuse pour jouir souvent des regards de V. + É., n'a pas les mêmes lumières à se conduire qu'ont celles qui en + sont continuellement éclairées. Et certes, MONSEIGNEUR, ce + changement visible qu'on remarque en mes ouvrages depuis que j'ai + l'honneur d'être à V. É.[656], qu'est-ce autre chose qu'un effet + des grandes idées qu'elle m'inspire, quand elle daigne souffrir + que je lui rende mes devoirs? et à quoi peut-on attribuer ce qui + s'y mêle de mauvais, qu'aux teintures grossières que je reprends + quand je demeure abandonné à ma propre foiblesse? Il faut, + MONSEIGNEUR, que tous ceux qui donnent leurs veilles au théâtre + publient hautement avec moi que nous vous avons deux obligations + très-signalées: l'une, d'avoir ennobli le but de l'art; l'autre, + de nous en avoir facilité les connoissanccs. Vous avez ennobli le + but de l'art, puisqu'au lieu de celui de plaire au peuple que nous + prescrivent nos maîtres, et dont les deux plus honnêtes gens de + leur siècle, Scipion et Lælie, ont autrefois protesté de se + contenter[657], vous nous avez donné celui de vous plaire et de + vous divertir; et qu'ainsi nous ne rendons pas un petit service à + l'État, puisque contribuant à vos divertissements, nous + contribuons à l'entretien d'une santé qui lui est si précieuse et + si nécessaire. Vous nous en avez facilité les connoissances, + puisque nous n'avons plus besoin d'autre étude pour les acquérir + que d'attacher nos yeux sur V. É., quand elle honore de sa + présence et de son attention le récit de nos poëmes. C'est là que + lisant sur son visage ce qui lui plaît et ce qui ne lui plaît pas, + nous nous instruisons avec certitude de ce qui est bon et de ce + qui est mauvais, et tirons des règles infaillibles de ce qu'il + faut suivre et de ce qu'il faut éviter; c'est là que j'ai souvent + appris en deux heures ce que mes livres n'eussent pu m'apprendre + en dix ans; c'est là que j'ai puisé ce qui m'a valu + l'applaudissement du public; et c'est là qu'avec votre faveur + j'espère puiser assez pour être un jour une oeuvre digne de vos + mains. Ne trouvez donc pas mauvais, MONSEIGNEUR, que pour vous + remercier de ce que j'ai de réputation, dont je vous suis + entièrement redevable, j'emprunte quatre vers d'un autre Horace + que celui que je vous présente, et que je vous exprime par eux + les plus véritables sentiments de mon âme: + + _Totum muneris hoc tui est, + Quod monstror digito prætercuntium, + Scenæ non levis artifex: + Quod spiro et placeo, si placeo, tuum est_[658]. + + Je n'ajouterai qu'une vérité à celle-ci, en vous suppliant de + croire que je suis et serai toute ma vie, très-passionnément[659], + + MONSEIGNEUR, + De V. É., + Le très-humble, très-obéissant, + et très-fidèle[660] serviteur, + + CORNEILLE. + +NOTES: + + [652] Armand-Jean du Plessis, cardinal et duc de Richelieu, + ministre de Louis XIII, né à Paris le 5 septembre 1585, mot le 4 + décembre 1642. Nous nous sommes étendu longuement, dans la + _Notice_ de _la Comédie des Tuileries_ (tome II, p. 305 et + suivantes) et dans la _Notice_ du _Cid_, sur ses rapports avec + Corneille.--Dans l'édition originale et dans l'édition séparée de + 1655, le mot _Monseigneur_ est répété: A MONSEIGNEUR MONSEIGNEUR + LE CARDINAL, etc.--Cette épître dédicatoire ne se trouve que dans + les impressions de 1641-1656. + + [653] _Nec ferme res antiqua alia est nobilior._ (Lib. I, cap. + XXIV.) + + [654] Le mot _seulement_ est omis dans les recueils de 1648-1656. + + [655] A cette époque Corneille habitait encore Rouen; ce ne fut + qu'en 1662 qu'il vint s'établir à Paris. + + [656] «Je ne sais ce qu'on doit entendre par ces mots _être à V. + É._ Le cardinal de Richelieu faisait au grand Corneille une + pension de cinq cents écus, non pas au nom du Roi, mais de ses + propres deniers.... Cependant une pension de cinq cents écus que + le grand Corneille fut réduit à recevoir, ne paraît pas un titre + suffisant pour qu'il dît: _j'ai l'honneur d'être à V. É._» + (_Voltaire._) + + [657] On sait que Scipion et Lélius passaient pour les + collaborateurs de Térence, et même, aux yeux de quelques-uns, + pour les auteurs de ses comédies. Voilà pourquoi Corneille leur + prête ici ce que dit Térence lui-même, au commencement du + prologue de l'_Andrienne_: + + _Poeta quum primum animum ad scribendum appulit, + Id sibi negoti credidit solum dari, + Populo ut placerent quas fecisset fabulas._ + + «Lorsque notre poëte se décida à écrire, il crut que sa seule + tâche serait de faire que ses pièces plussent au peuple.»--Voyez + encore les vers 15 à 19 du prologue des _Adelphes_. + + [658] «C'est par ta faveur uniquement (_Horace parle à la muse_) + que les passants me montrent du doigt, _comme donnant au théâtre + des oeuvres qui ont leur prix_. Que je respire et que je plaise + (si vraiment je plais), c'est à toi que je le dois.» (Livre IV, + ode III, vers 21-24.) Dans Horace le troisième vers est: + + _Romanæ fidicen lyræ._ + + [659] «Cette expression _passionnément_ montre combien tout + dépend des usages. _Je suis passionnément_ est aujourd'hui la + formule dont les supérieurs se servent avec les inférieurs.» + (_Voltaire._) + + [660] VAR. (édit. de 1647 et de 1656): et très-obligé. + + + + +HORACE + +TITUS LIVIUS[661]. + + +(XXIII.) .... Bellum utrinque summa ope parabatur, civili simillimum +bello, prope inter parentes, natosque, Trojanam utramque prolem, quum +Lavinium ab Troja, ab Lavinio Alba, ab Albanorum stirpe regum oriundi +Romani essent. Eventus tamen belli minus miserabilem dimicationem +fecit, quod nec acie certatum est, et tectis modo dirutis alterius +urbis, duo populi in unum confusi sunt. Albani priores ingenti +exercitu in agrum romanum impetum fecere. Castra ab urbe haud plus +quinque millia passuum locant, fossa circumdant: fossa Cluilia ab +nomine ducis per aliquot secula appellata est, donec cum re nomen +quoque vetustate abolevit. In his castris Cluilius albanus rex +moritur; dictatorem Albani Metium Suffetium creant. Interim Tullus +ferox, præcipue morte regis, magnum que Deorum numen, ab ipso capite +orsum, in omne nomen albanum expetiturum poenas ob bellum impium +dictitans, nocte, præteritis hostium castris, infesto exercitu in +agrum albanum pergit. Ea res ab stativis excivit Metium; ducit quam +proxime ad hostem potest; inde legatum præmissum nuntiare Tullo jubet, +priusquam dimicent, opus esse colloquio: si secum congressus sit, +satis scire ea se allaturum, quæ nihilo minus ad rem romanam, quam ad +albanam pertineant. Haud aspernatus Tullus, tametsi vana afferrentur; +suos in aciem educit; exeunt contra et Albani. Postquam instructi +utrinque stabant, cum paucis procerum in medium duces procedunt. Ibi +infit Albanus injurias, et non redditas res ex foedere quæ repetitæ +sint, et: «Ego regem nostrum Cluilium causam hujusce esse belli +audisse videor, nec te dubito, Tulle, cadem præ te ferre. Sed si vera +potius quam dictu speciosa dicenda sunt, cupido imperii duos cognatos +vicinosque populos ad arma stimulat; neque recte an perperam +interpretor: fuerit ista ejus deliberatio qui bellum suscepit; me +Albani gerendo bello ducem creavere. Illud te, Tulle, monitum velim: +etrusca res quanta circa nos teque maxime sit, quo propior es Volscis, +hoc magis scis; multum illi terra, plurimum mari pollent. Memor esto, +jam quum signum pugnæ dabis, has duas acies spectaculo fore, ut fessos +confectosque, simul victorem ac victum aggrediantur. Itaque, si nos +Dii amant, quoniam non contenti libertate certa, in dubiam imperii +servitiique aleam imus, ineamus aliquam viam, qua utri utris +imperent, sine magna clade, sine multo sanguine utriusque populi +decerni possit.» Haud displicet res Tullo, quamquam tum indole animi, +tum spe victoriæ ferocior erat. Quærentibus utrinque ratio initur, cui +et fortuna ipsa præbuit materiam. + +(XXIV.) Forte in duobus tum exercitibus erant tergemini fratres, nec +ætate, nec viribus dispares. Horatios Curiatiosque fuisse satis +constat, NEC FERME RES ANTIQUA ALIA EST NOBILIOR; tamen in re tam +clara nominum error manet, utrius populi Horatii, utrius Curiatii +fuerint. Auctores utroque trahunt; plures tamen invenio, qui Romanos +Horatios vocent: hos ut sequar, inclinat animus. Cum tergeminis agunt +reges, ut pro sua quisque patria dimicent ferro: ibi imperium fore, +unde victoria fuerit. Nihil recusatur, tempus et locus convenit. +Priusquam dimicarent foedus ictum inter Romanos et Albanos est his +legibus: ut cujus populi cives eo certamine vicissent, is alteri +populo cum bona pace imperitaret.... + +(XXV.) Foedere icto, tergemini, sicut convenerat, arma capiunt. Quum +sui utrosque adhortarentur, Deos patrios, patriam ac parentes, +quidquid civium domi, quidquid in exercitu sit, illorum tunc arma, +illorum intueri manus, feroces et suopte ingenio, et pleni +adhortantium vocibus, in medium inter duas acies procedunt. +Consederant utrinque pro castris duo exercitus, periculi magis +præsentis, quam curæ expertes: quippe imperium agebatur, in tam +paucorum virtute atque fortuna positum. Itaque erecti suspensique in +minime gratum spectaculum animo intenduntur. Datur signum; infestisque +armis, velut acies, terni juvenes magnorum exercituum animos gerentes +concurrunt. Nec his, nec illis periculum suum, sed publicum imperium +servitiumque obversatur animo, futuraque ea deinde patriæ fortuna, +quam ipsi fecissent. Ut primo statim concursu increpuere arma, +micantesque fulsere gladii, horror ingens spectantes perstringit, et +neutro inclinata spe, torpebat vox spiritusque. Consertis deinde +manibus, quum jam non motus tantum corporum, agitatioque anceps +telorum armorumque, sed vulnera quoque et sanguis spectaculo essent, +duo Romani, super alium alius, vulneratis tribus Albanis, exspirantes +corruerunt. Ad quorum casum quum clamasset gaudio albanus exercitus, +romanas legiones jam spes tota, nondum tamen cura deseruerat, exanimes +vice unius, quem tres Curiatii circumsteterant. Forte is integer fuit, +ut universis solus nequaquam par, sic adversus singulos ferox. Ergo ut +segregaret pugnam eorum, capessit fugam, ita ratus secuturos, ut +quemque vulnere affectum corpus sineret. Jam aliquantum spatii ex eo +loco ubi pugnatum est aufugerat, quum respiciens videt magnis +intervallis sequentes, unum haud procul ab sese abesse. In eum magno +impetu rediit; et dum albanus exercitus inclamat Curiatiis, uti opem +ferant fratri, jam Horatius, cæso hoste victor, secundam pugnam +petebat. Tunc clamore, qualis ex insperato faventium solet, Romani +adjuvant militem suum; et ille defungi proelio festinat. Prius itaque +quam alter, qui nec procul aberat, consequi posset, et alterum +Curiatium conficit. Jamque æquato Marte singuli supererant, sed nec +spe, nec viribus pares: alterum intactum ferro corpus, et geminata +victoria ferocem in certamen tertium dabant; alter fessum vulnere, +fessum cursu trahens corpus, victusque fratrum ante se strage, victori +objicitur hosti. Nec illud proelium fuit. Romanus exsultans: «Duos, +inquit, fratrum manibus dedi: tertium causæ belli hujusce, ut Romanus +Albano imperet, dabo.» Male sustinenti arma gladium superne jugulo +defigit, jacentem spoliat. Romani ovantes ac gratulantes Horatium +accipiunt: eo majore cum gaudio, quo propius metum res fuerat. Ad +sepulturam inde suorum nequaquam paribus animis vertuntur: quippe +imperio alteri aucti, alteri ditionis alienæ facti. Sepulcra exstant, +quo quisque loco cecidit: duo romana uno loco propius Albam, tria +albana Romam versus; sed distantia locis, et ut pugnatum est. + +(XXVI.) Priusquam inde digrederentur, roganti Metio ex foedere icto +quid imperaret, imperat Tullus uti juventutem in armis habeat: usurum +se eorum opera, si bellum cum Veïentibus foret. Ita exercitus inde +domos abducti. Princeps Horatius ibat, tergemina spolia præ se gerens, +cui soror virgo, quæ desponsata uni ex Curiatiis fuerat, obviam ante +portam Capenam fuit; cognitoque super humeros fratris paludamento +sponsi, quod ipsa confecerat, solvit crines, et flebiliter nomine +sponsum mortuum appellat. Movet feroci juveni animum comploratio +sororis in victoria sua tantoque gaudio publico. Stricto itaque +gladio, simul verbis increpans, transfigit puellam. «Abi hinc cum +immaturo amore ad sponsum, inquit, oblita fratrum mortuorum vivique, +oblita patriæ. Sic eat quæcumque Romana lugebit hostem.» Atrox visum +id facinus patribus plebique, sed recens meritum facto obstabat: tamen +raptus in jus ad Regem. Rex, ne ipse tam tristis ingratique ad vulgus +judicii, aut secundum judicium supplicii auctor esset, concilio populi +advocato: «Duumviros, inquit, qui Horatio perduellionem judicent +secundum legem, facio.» Lex horrendi carminis erat: «Duumviri +perduellionem judicent. Si a duumviris provocarit, provocatione +certato; si vincent, caput obnubito, infelici arbori reste suspendito, +verberato, vel intra pomoerium, vel extra pomoerium.» Hac lege +duumviri creati, qui se absolvere non rebantur ea lege, ne innoxium +quidem, posse. Quum condemnassent, tum aller ex his: «P. Horati, tibi +perduellionem judico, inquit. I, lictor, colliga manus.» Accesserat +lictor, injiciebatque laqueum: tum Horatius, auctore Tullo clemente +legis interprete: «Provoco,» inquit. Ita de provocatione certatum ad +populum est. Moti homines sunt in eo judicio, maxime P. Horatio patre +proclamante se filiam jure cæsam judicare: ni ita esset, patrio jure +in filium animadversurum fuisse. Orabat deinde, ne se, quem paulo ante +cum egregia stirpe conspexissent, orbum liberis facerent. Inter hæc +senex, juvenem amplexus, spolia Curiatiorum fixa eo loco, qui nunc +Pila Horatia appellatur, ostentans: «Hunccine, aiebat, quem modo +decoratum ovantemque victoria incedentem vidistis, Quirites, cum sub +furca vinctum inter verbera et cruciatus videre potestis? quod vix +Albanorum oculi tam deforme spectaculum ferre possent. I, lictor, +colliga manus, quæ paulo ante armatæ imperium populo romano +pepererunt. I, caput obnube liberatoris urbis hujus; arbori infelici +suspende; verbera, vel intra pomoerium, modo inter illam pilam et +spolia hostium, vel extra pomoerium, modo inter sepulcra Curiatiorum. +Quo enim ducere hunc juvenem potestis, ubi non sua decora eum a tanta +foeditate supplicii vindicent?» Non tulit populus nec patris lacrimas, +nec ipsius parem in omni periculo animum; absolveruntque admiratione +magis virtutis quam jure causæ. Itaque, ut cædes manifesta aliquo +tamen piaculo lueretur, imperatum patri, ut filium expiaret pecunia +publica. Is, quibusdam piaeularibus sacrificiis factis, quæ deinde +genti Horatiæ tradita sunt, transmisso per viam tigillo, capite +adoperto, velut sub jugum misit juvenem. Id hodie quoque publice +semper refectum manet: sororium tigillum vocant. Horatiæ sepulcrum, +quo loco corruerat icta, constructum est saxo quadrato[662]. + +NOTES: + + [661] Livre I, chapitres XXIII-XXVI.--Cet extrait de Tite Live ne + se trouve que dans les recueils de 1648-1656.--Corneille, après + avoir donné, en tête de _Cinna_, le texte de Sénèque qui lui a + fourni le sujet de cette pièce, a eu l'heureuse idée d'y ajouter + l'imitation que Montaigne a faite de ce morceau avec son + originalité et son indépendance habituelles. A défaut d'un + traducteur aussi illustre pour le fragment de Tite Live qui sert + d'argument à _Horace_, nous avons choisi la version de Blaise de + Vigenère, la plus récente qui existât au temps où Corneille + écrivait sa tragédie. + + (XXIII.) «.... Déjà d'un très-grand effort d'une part et d'autre + s'apprêtoient à la guerre ressemblant à une civile, entre presque + les propres pères et les enfants, tous les deux peuples étant + descendus de la race troyenne, parce que la ville de Lavinium + avoit été fondée par les Troyens, et de Lavinium, venue et peuplée + celle d'Albane, et de la lignée des rois d'Albane, procédés ceux + de Rome. Mais l'issue en fin de la guerre retrancha beaucoup de la + compassion pitoyable qui eût pu succéder de cette querelle; pour + autant qu'il n'y eut aucune bataille donnée; ains seulement + l'habitation de l'une des villes étant démolie, les deux peuples + furent mêlés et confondus en un seul. Les Albaniens avec une + grosse armée furent les premiers à entrer dans le territoire de + Rome, où ils se campèrent à cinq mille pas seulement des + murailles, se remparant d'une bonne tranchée alentour, qui fut + depuis durant quelques siècles appelée la fosse Cluilienne, du nom + de leur chef; jusqu'à ce que par succession de temps il s'est + aboli et éteint avec l'ouvrage. En ce logis-là Cluilius, roi + d'Albane, fina ses jours, et l'armée créa Métius Suffétius + dictateur. Cependant Tullus encouragé spécialement de la mort du + Roi, et alléguant que la grande justice des Dieux avoit commencé + par le chef adversaire de prendre vengeance sur tout le nom + albanien de la guerre injustement par eux suscitée, se coule + secrètement une nuit avec son armée outre le camp des ennemis, si + bien qu'il entre dedans leurs confins à son tour; ce qui rappela + Métius du lieu où il étoit campé, pour s'approcher avec ses forces + le plus près des Romains qu'il lui fût possible: d'où il dépêcha + un héraut à Tullus pour lui faire entendre qu'avant de venir au + combat il s'entreverroit volontiers avec lui, et que s'ils + parlementoient ensemble, il s'assuroit bien de lui faire quelques + ouvertures qui ne lui importeroient moins qu'à ceux d'Albane. + Tullus ne le voulant éconduire de cette requête, encore qu'il + connût assez clairement que ce n'étoient que cassades, met ses + gens en bataille. Les Albaniens sortent aussi à l'encontre, et + après qu'ils se furent rangés en ordonnance d'une part et d'autre, + tous prêts à s'entre-choquer, les deux chefs avec aucuns des + principaux autour d'eux s'advancent au milieu des deux osts, là où + celui d'Albane commence ainsi à parler: «Les torts griefs qui ont + été faits et les choses qu'on a répétées suivant le traité, + lesquelles néanmoins on n'a voulu rendre, il me semble avoir + entendu que notre roi Cluilius en a été le seul motif, et par + conséquent de la guerre qui s'en est ensuivie, et si ne fais + doute, sire Tullus, que vous-même ne le croyez ainsi; mais pour en + parler à la vérité, plutôt que de chercher à dire je ne sais quoi + de belle et magnifique apparence, c'est une convoitise de régner + qui éperonne à prendre les armes deux peuples alliés et voisins. + Si à bon droit ou à tort, je ne veux rien gloser là-dessus, le + remettant à la conscience et secrète pensée de celui qui a suscité + cette guerre, durant laquelle les Abaniens m'ont élu pour leur + chef. Trop bien vous avertirois-je volontiers d'un seul point. Le + pouvoir des Thoscans combien il est grand tout autour de vous et + de nous, et de vous principalement, de tant plus que vous en êtes + plus proches, vous le devez tant mieux savoir. Ils ont de grandes + forces par terre, et par la mer encore plus; et souvenez-vous que + tout aussitôt que vous aurez donné le mot pour venir à la charge, + ces deux armées leur serviront de passe-temps et jouet; afin de se + ruer tout à coup sur les uns las et harassés du combat, et les + autres qui seront mis en route et défaits: le victorieux et vaincu + tout ensemble. Par quoi, si les Dieux nous aiment, au lieu que non + contents d'une liberté assurée, nous nous voulons de gaieté de + coeur précipiter à un douteux hasard de commander ou de servir, + cherchons à la bonne heure quelque autre expédient pour décider + lequel des deux peuples régnera sur l'autre, sans beaucoup de + perte, et sans guère répandre de sang.» Ce langage ne déplut à + Tullus, nonobstant que de son naturel, et de l'espérance de la + victoire, qui le rendoit tant plus haut à la main, il fût assez + difficile à ferrer; et comme ils étoient après d'une part et + d'autre à en chercher des moyens, la fortune leur en présenta + l'occasion. + + (XXIV.) «Car d'aventure se trouvèrent lors en chacune des deux + armées trois frères jumeaux ne différant comme en rien d'âge et de + force: les Horaces et Curiatiens. De cela on ne fait nulle doute; + _de tous les anciens beaux faits d'armes n'y en ayant point de + plus brave et renommé que cestui-ci_. Néanmoins en une chose si + manifeste et connue, il se trouve une incertitude des noms: de + quel peuple étoient les Horaces et de quel les Curiatiens, car les + auteurs varient en cet endroit: la plupart toutefois appellent les + Horaces Romains; par quoi je leur veux adhérer. Les rois moyennent + envers eux de leur faire accepter le combat, trois contre trois, + pour l'honneur et gloire de leur patrie; car la domination + demoureroit à celui dont les champions auroient le dessus.... + + (XXV.) «L'accord passé, les trois jumeaux s'en vont armer, suivant + ce qui avoit été arrêté; et comme chacun des deux peuples exhortât + les siens à bien faire, leur remettant devant les yeux les Dieux + du pays, la patrie, leurs progénitures, ensemble tout ce qui étoit + demeuré de citoyens à la ville, tout ce qui en étoit là présent au + camp; revisitant tantôt leurs armures, tantôt leurs bras et les + mains; eux hardis et de naturel, et renforcés d'abondant par le + courage qu'on leur donnoit, s'avancent au milieu des deux osts + étant en bataille, qui avoient fait haut d'une part et d'autre + devant leurs remparts, plus exempts du péril qui se présentoit que + de soin et travail d'esprit; car il y alloit de l'empire et + domination; le tout dépendant de la vaillance et fortune de si peu + d'hommes. Au moyen de quoi chacun demeure transporté en suspens + après ce mal plaisant spectacle. Finalement, le signal donné, ces + trois de chaque côté braves jeunes hommes se vont rencontrer la + tête baissée, tout ainsi que si c'eussent été deux bataillons qui + s'affrontassent, charriant quand et eux la même impétuosité et + furie de deux grosses et puissantes armées, sans se soucier ni + ceux-ci ni ceux-là de leur propre danger, ni que rien se présentât + à leurs coeurs que l'empire ou la servitude et conséquemment la + fortune que devoient courir leurs choses publiques, toute telle + qu'ils la leur feroient. Dès la première démarche et assaut, que + leurs harnois commencèrent à cliqueter et leurs flamboyantes épées + à tresluire, une grande horreur saisit soudain les regardants, et + ne balançant encore l'espérance de la victoire d'un côté ni de + l'autre, chacun demeuroit entrepris et de voix et d'haleine. Étant + de là venus aux mains, et que non-seulement l'agilité de leur + corps et la remuante escrime des glaives et armes tiroient à soi + les yeux de l'assistance, mais les plaies aussi et le sang qui en + découloit, les deux Romains, ayant blessé les trois Albaniens, + tombèrent tous roides morts l'un sur l'autre. A la chute desquels + comme toute l'armée d'Albane eut jeté un haut cri d'allégresse, + les légions romaines au rebours, hors de tout espoir de victoire, + mais non pas d'un poignant souci, demeurèrent éperdues et comme + transies de crainte pour celui qu'ils voyoient entorner par les + trois Curiatiens. Mais de bonheur il se trouva sain et entier de + ses membres; tellement que s'il n'étoit pour répondre lui tout + seul à l'encontre de trois, il leur pouvoit bien néanmoins tenir + pied l'un après l'autre. Au moyen de quoi, pour les séparer il se + met à fuir, jugeant en soi que chacun d'eux iroit après, selon que + leurs blessures le pourroient permettre. Et déjà s'étoit quelque + peu éloigné de la place où avoit été le conflit, quand détournant + la tête en arrière, il aperçoit qu'ils le poursuivoient fort + distants l'un de l'autre, dont le premier n'étoit désormais guère + loin de lui. Il retourne sur celui-là d'une très-grande âpreté et + furie; et comme l'armée d'Albane écriât à ses frères de le + secourir, déjà l'Horace l'ayant mis par terre se préparoit pour + donner au second. Les Romains lors par un cri tel qu'ont accoutumé + de jeter ceux qui inespérément se reviennent de la peur qu'ils ont + eue, donnent courage à leur champion, et il se hâte tant qu'il + peut de mettre fin à cette mêlée, si bien qu'avant que le tiers, + lequel n'étoit plus guère loin, y pût arriver à temps, il met à + mort le second Curiatien. Or par là étoit la partie rendue égale + de nombre; car ils ne restoient plus qu'un à un, mais non pas + égaux ni d'espérance, ni de force; car le corps de l'un non encore + touché de blessure, et sa double victoire, l'amenoient prompt et + gaillard au troisième combat, là où l'autre traînant une foible + carcasse jà élangourée de plaies, élangourée de courir, tout + abattu et déconfit pour la mort de ses frères, fut comme exposé à + la gueule d'un ennemi frais et victorieux. Parquoi il n'y eut + point de résistance; car le Romain tressaillant de joie: «J'ai, + dit-il, jà envoyé là-bas deux des frères; le troisième, avec la + cause de cette guerre, je l'y vais dépêcher aussi, à ce que + dorénavant le Romain commande sur l'Albanien.» Ce disant, il lui + met l'épée à la gorge, qu'à grand'peine pouvoit-il soutenir ses + armes, et le dépouille étant tombé du coup. Les Romains + triomphants d'éjouissement en leurs coeurs, lui font fort grand + fête, et le reçoivent avec autant plus d'allégresse que la chose + avoit presque été déplorée; puis se mettent à ensevelir chacun les + siens; mais non pas d'une même chère: comme ceux dont les uns + avoient accru leur domination, et les autres se voyoient réduits + sous la subjection et pouvoir d'autrui. Les sépultures en sont + encore debout au même endroit où chacun d'eux vint à rendre l'âme: + des deux Romains en un seul tombeau en tirant vers Albane, et des + trois Albaniens du côté de Rome, mais à la même distance et selon + qu'ils finèrent leurs jours. + + (XXVI.) «Avant que déloger de ce lieu, Métius, suivant l'accord + fait, demande à Tullus ce qu'il lui vouloit commander; il lui + ordonne de tenir la jeunesse en armes, parce qu'il se serviroit + d'eux s'il avoit la guerre contre les Veïentes. Et là-dessus les + deux armées se retirèrent chacune chez soi. Mais Horace marchoit + le premier, portant devant soi la dépouille des trois jumeaux; + lequel sa soeur, fille encore, qui avoit été accordée à l'un + d'eux, vint rencontrer hors de la porte Capène; et ayant reconnu + sur les épaules de son frère la cotte d'armes de son fiancé, + qu'elle avoit ouvrée de ses propres mains, se prend à déchirer le + visage et arracher ses cheveux, appelant lamentablement le défunt + par son nom. De quoi le jouvenceau, tout fier et superbe encore de + sa victoire, irrité en son coeur de voir ainsi les pleurs et + criailleries de sa soeur troubler une si grande joie publique, + mettant la main à l'épée, la lui passe à travers le corps d'outre + en outre, en disant ces aigres et piquantes paroles: «Va-t'en + doncques trouver ton époux avec ce hâtif et inconsidéré + amourachement; oublieuse que tu es de tes frères morts et de celui + qui reste en vie; oublieuse de la gloire de ton pays: qu'ainsi en + puisse-t-il prendre à quelconque Romaine qui fera deuil pour + l'ennemi!» Cet acte-là sembla inhumain et par trop cruel, tant aux + patriciens qu'au commun peuple. Mais ses mérites tous récents + supportoient aucunement le forfait. Si ne laissa il pas toutefois + d'en être appelé devant le Roi, lequel pour non être auteur d'un + si piteux jugement, désagréable à tout le peuple, ensemble de + l'exécution qui s'en ensuivroit, ayant fait assembler l'audience: + «Je commets (ce dit-il) deux hommes pour faire le procès à Horace + selon la loi du crime de perduellion.» Cette loi étoit d'une + teneur fort horrible pour lui: «Que les duumvirs jugent Horace + avoir commis perduellion et crime de félonie: s'il en appelle, + qu'il relève son appel, et le soutienne le mieux qu'il pourra. Si + la sentence des duumvirs obtient et l'emporte, qu'on lui bande le + chef, et soit pendu et étranglé d'un cordeau à un arbre + malencontreux, l'ayant auparavant fouetté au dedans des remparts + ou dehors.» Par cette loi les duumvirs ayant été premièrement + établis, parce qu'ils ne voyoient pas que suivant icelle ils + eussent pouvoir d'absoudre, même un innocent, le condamnèrent. Et + alors l'un d'eux prononçant la sentence: «Horace, dit-il, je te + déclare perduellion et condamne pour tel. Va, licteur, et lui lie + les mains.» Le licteur s'étoit déjà approché pour lui mettre la + hart au col, quand Horace par l'admonestement de Tullus, favorable + et benin interprétateur de la loi: «J'en appelle,» dit-il, et + relève quand et quand son appel devant le peuple, où la cause fut + de nouveau plaidée. Mais ce qui mut le plus les gens en ce + jugement, fut Horace le père du criminel, criant à haute voix + qu'il déclaroit sa fille avoir été justement mise à mort; et si + ainsi n'étoit, qu'il châtieroit son fils selon le droit et + autorité paternelle qu'il avoit sur lui. Requéroit puis après de + ne le vouloir point du tout priver d'enfants, lui que naguères on + avoit vu avec une si florissante lignée. Et là-dessus le pauvre + vieillard embrassant son fils, montroit les dépouilles des + Curiatiens, élevées en cet endroit que maintenant on appelle la + Pile Horatienne, avec telles autres paroles pleines d'une + grand'véhémence: «Pourrez-vous donc, seigneurs Quirites, souffrir + de voir celui-là lié, garrotté sous les fourches, expirer parmi + les coups de fouet et tourments, que vous avez vu tout + présentement marcher en un tel triomphe et honneur de victoire? + lequel si horrible et hideux spectacle à grand'peine les yeux des + Albaniens sauroient comporter. Va, licteur, et lui lie les mains, + qui naguères avec les armes ont acquis la domination au peuple + romain. Va lui bander le chef, qui a délivré cette cité de + servitude; pends-le par le col et étrangle à un arbre + malencontreux; bats-le à coups de verges au dedans des remparts, + pourvu que ce soit entre ces dards et dépouille ennemie, ou + dehors, pourvu que ce soit entre les sépultures des Curiatiens. + Car où pourroit-on mener ce jeune homme que les enseignes de sa + gloire, que les marques de son honneur ne le garantissent d'un si + cruel et honteux supplice?» Le peuple ne put supporter ne les + larmes du père, ne le courage du fils, se montrant égal en l'un et + l'autre péril, et l'absolurent plus par admiration de sa + vaillance, que pour le mérite et droit de la cause. Mais à ce + qu'un meurtre si manifeste fût au moins réparé par quelque forme + d'amende et punition, le père eut commandement de purger son fils + des deniers publics: lequel après certains sacrifices + propitiatoires, dont la charge fut depuis commise à la famille + horatienne, ayant tendu une perche au travers de la rue, fit + passer le jeune homme dessous, la tête bouchée, tout ainsi que + sous un gibet. On l'a toujours maintenu et refait depuis au dépens + du public jusqu'à l'heure présente, et s'appelle encore pour le + jourd'hui la perche ou chevron de la soeur; à qui l'on dressa une + sépulture de pierre de taille au propre lieu où elle expira.» + (_Les Décades qui se trouvent de Tite Live mises en françois; la + première par Blaise de Vigenère, Bourbonnois_.... A Paris, chez + Nicolas Chesneau, M.D.LXXXIII, in-fol., p. 19-23.) + + [662] Corneille n'a pas suivi, pour ces quatre chapitres, le + texte, fort amélioré, de son contemporain Gruter, dont le Tite + Live avait paru en 1608 et avait été réimprimé en 1619 et en + 1628, c'est-à-dire à la veille de la représentation et de + l'impression d'_Horace_. Attachant naturellement peu + d'importance, pour l'objet qu'il avait en vue, aux détails de + critique et de philologie, il a pris comme au hasard un texte + plus ancien, qui se rapproche beaucoup de celui de Badius (Paris, + 1537), et où se trouve mainte leçon rejetée depuis; entre autres, + vers la fin du chapitre XXIII, l'inintelligible _Volscis_, que + Vigenère n'a pas traduit. + + + + +EXAMEN. + +C'est une croyance assez générale que cette pièce pourroit passer pour +la plus belle des miennes, si les derniers actes répondoient aux +premiers. Tous veulent que la mort de Camille en gâte la fin, et j'en +demeure d'accord; mais je ne sais si tous en savent la raison. On +l'attribue communément à ce qu'on voit cette mort sur la scène; ce qui +seroit plutôt la faute de l'actrice que la mienne, parce que quand +elle voit son frère mettre l'épée à la main, la frayeur, si naturelle +au sexe, lui doit faire prendre la fuite, et recevoir le coup derrière +le théâtre, comme je le marque dans cette impression[663]. +D'ailleurs[664], si c'est une règle de ne le point ensanglanter, elle +n'est pas du temps d'Aristote, qui nous apprend que pour émouvoir +puissamment il faut de grands déplaisirs, des blessures et des morts +en spectacle[665]. Horace ne veut pas que nous y hasardions les +événements trop dénaturés, comme de Médée qui tue ses enfants[666]; +mais je ne vois pas qu'il en fasse une règle générale pour toutes +sortes de morts, ni que l'emportement d'un homme passionné pour sa +patrie, contre une soeur qui la maudit en sa présence avec des +imprécations horribles, soit de même nature que la cruauté de cette +mère. Sénèque l'expose aux yeux du peuple, en dépit d'Horace; et chez +Sophocle, Ajax ne se cache point au spectateur lorsqu'il se tue. +L'adoucissement[667] que j'apporte dans le second de ces discours pour +rectifier la mort de Clytemnestre[668] ne peut être propre ici à celle +de Camille. Quand elle s'enferreroit d'elle-même par désespoir en +voyant son frère l'épée à la main, ce frère ne laisseroit pas d'être +criminel de l'avoir tirée contre elle, puisqu'il n'y a point de +troisième personne sur le théâtre à qui il pût adresser le coup +qu'elle recevroit, comme peut faire Oreste à Égisthe. D'ailleurs +l'histoire est trop connue pour retrancher le péril qu'il court d'une +mort infâme après l'avoir tuée; et la défense que lui prête son père +pour obtenir sa grâce n'auroit plus de lieu, s'il demeuroit +innocent[669]. Quoi qu'il en soit, voyons si cette action n'a pu +causer la chute[670] de ce poëme que par là, et si elle n'a point +d'autre irrégularité que de blesser les yeux. + +Comme je n'ai point accoutumé de dissimuler mes défauts, j'en trouve +ici deux ou trois assez considérables. Le premier est que cette +action, qui devient la principale de la pièce, est momentanée, et n'a +point cette juste grandeur que lui demande Aristote, et qui consiste +en un commencement, un milieu, et une fin[671]. Elle surprend tout +d'un coup; et toute la préparation que j'y ai donnée par la peinture +de la vertu farouche d'Horace, et par la défense qu'il fait à sa soeur +de regretter qui que ce soit, de lui ou de son amant, qui meure au +combat, n'est point suffisante pour faire attendre un emportement si +extraordinaire, et servir de commencement à cette action. + +Le second défaut est que cette mort fait une action double, par le +second péril où tombe Horace après être sorti du premier. L'unité de +péril d'un héros dans la tragédie fait l'unité d'action; et quand il +en est garanti, la pièce est finie, si ce n'est que la sortie même de +ce péril l'engage si nécessairement dans un autre, que la liaison et +la continuité des deux n'en fasse qu'une action; ce qui n'arrive point +ici, où Horace revient triomphant, sans aucun besoin de tuer sa soeur, +ni même de parler à elle; et l'action seroit suffisamment terminée à +sa victoire. Cette chute d'un péril en l'autre, sans nécessité, fait +ici un effet d'autant plus mauvais, que d'un péril public, où il y va +de tout l'État, il tombe en un péril particulier, où il n'y va que de +sa vie, et pour dire encore plus, d'un péril illustre, où il ne peut +succomber que glorieusement, en un péril infâme, dont il ne peut +sortir sans tache. Ajoutez, pour troisième imperfection, que Camille, +qui ne tient que le second rang dans les trois premiers actes, et y +laisse le premier à Sabine, prend le premier en ces deux derniers, où +cette Sabine n'est plus considérable, et qu'ainsi s'il y a égalité +dans les moeurs, il n'y en a point dans la dignité des personnages, +où se doit étendre ce précepte d'Horace[672]: + + _Servetur ad imum + Qualis ab incepto processerit, et sibi constet._ + +Ce défaut en Rodélinde a été une des principales causes du mauvais +succès de _Pertharite_, et je n'ai point encore vu sur nos théâtres +cette inégalité de rang en un même acteur, qui n'ait produit un +très-méchant effet. Il seroit bon d'en établir une règle inviolable. + +Du côté du temps, l'action n'est point trop pressée, et n'a rien qui +ne me semble vraisemblable. Pour le lieu, bien que l'unité y soit +exacte, elle n'est pas sans quelque contrainte[673]. Il est constant +qu'Horace et Curiace n'ont point de raison de se séparer du reste de +la famille pour commencer le second acte; et c'est une adresse de +théâtre de n'en donner aucune, quand on n'en peut donner de bonnes. +L'attachement de l'auditeur à l'action présente souvent ne lui permet +pas de descendre à l'examen sévère de cette justesse, et ce n'est pas +un crime que de s'en prévaloir pour l'éblouir, quand il est malaisé de +le satisfaire. + +Le personnage de Sabine est assez heureusement inventé, et trouve sa +vraisemblance aisée dans le rapport à l'histoire, qui marque assez +d'amitié et d'égalité entre les deux familles pour avoir pu faire +cette double alliance. + +Elle ne sert pas davantage à l'action que l'Infante à celle du _Cid_, +et ne fait que se laisser toucher diversement, comme elle, à la +diversité des événements. Néanmoins on a généralement approuvé +celle-ci, et condamné l'autre. J'en ai cherché la raison, et j'en ai +trouvé deux. L'une est la liaison des scènes, qui semble, s'il m'est +permis de parler ainsi, incorporer Sabine dans cette pièce, au lieu +que, dans _le Cid_, toutes celles de l'Infante sont détachées, et +paroissent hors oeuvre: + + .... _Tantum series juncturaque pollet_[674]! + +L'autre, qu'ayant une fois posé Sabine pour femme d'Horace, il est +nécessaire que tous les incidents de ce poëme lui donnent les +sentiments qu'elle en témoigne avoir, par l'obligation qu'elle a de +prendre intérêt à ce qui regarde son mari et ses frères; mais +l'Infante n'est point obligée d'en prendre aucun en ce qui touche le +Cid; et si elle a quelque inclination secrète pour lui, il n'est point +besoin qu'elle en fasse rien paroître, puisqu'elle ne produit aucun +effet. + +L'oracle qui est proposé au premier acte[675] trouve son vrai sens à +la conclusion du cinquième. Il semble clair d'abord, et porte +l'imagination à un sens contraire; et je les aimerois mieux de cette +sorte sur nos théâtres, que ceux qu'on fait entièrement obscurs, parce +que la surprise de leur véritable effet en est plus belle. J'en ai usé +ainsi encore dans l'_Andromède_ et dans l'_OEdipe_[676]. Je ne dis pas +la même chose des songes, qui peuvent faire encore un grand ornement +dans la protase, pourvu qu'on ne s'en serve pas souvent. Je voudrois +qu'ils eussent l'idée de la fin véritable de la pièce, mais avec +quelque confusion qui n'en permît pas l'intelligence entière. C'est +ainsi que je m'en suis servi deux fois, ici[677] et dans +_Polyeucte_[678], mais avec plus d'éclat et d'artifice dans ce dernier +poëme, où il marque toutes les particularités de l'événement, qu'en +celui-ci, où il ne fait qu'exprimer une ébauche tout à fait informe de +ce qui doit arriver de funeste. + +Il passe pour constant que le second acte est un des plus pathétiques +qui soient sur la scène, et le troisième un des plus artificieux. Il +est soutenu de la seule narration de la moitié du combat des trois +frères, qui est coupée très-heureusement pour laisser Horace le père +dans la colère et le déplaisir, et lui donner ensuite un beau retour à +la joie dans le quatrième. Il a été à propos, pour le jeter dans cette +erreur, de se servir de l'impatience d'une femme qui suit brusquement +sa première idée, et présume le combat achevé, parce qu'elle a vu deux +des Horaces par terre, et le troisième en fuite. Un homme, qui doit +être plus posé et plus judicieux, n'eût pas été propre à donner cette +fausse alarme: il eût dû prendre plus de patience, afin d'avoir plus +de certitude de l'événement, et n'eût pas été excusable de se laisser +emporter si légèrement par les apparences à présumer le mauvais succès +d'un combat dont il n'eût pas vu la fin. + +Bien que le Roi n'y paroisse qu'au cinquième, il y est mieux dans sa +dignité que dans _le Cid_, parce qu'il a intérêt pour tout son État +dans le reste de la pièce; et bien qu'il n'y parle point, il ne laisse +pas d'y agir comme roi. Il vient aussi dans ce cinquième comme roi qui +veut honorer par cette visite un père dont les fils lui ont conservé +sa couronne et acquis celle d'Albe au prix de leur sang. S'il y fait +l'office de juge, ce n'est que par accident; et il le fait dans ce +logis même d'Horace, par la seule contrainte qu'impose la règle de +l'unité de lieu. Tout ce cinquième est encore une des causes du peu de +satisfaction que laisse cette tragédie: il est tout en plaidoyers, et +ce n'est pas là la place des harangues ni des longs discours; ils +peuvent être supportés en un commencement de pièce, où l'action n'est +pas encore échauffée; mais le cinquième acte doit plus agir que +discourir. L'attention de l'auditeur, déjà lassée, se rebute de ces +conclusions qui traînent et tirent la fin en longueur. + +Quelques-uns ne veulent pas que Valère y soit un digne accusateur +d'Horace[679], parce que dans la pièce il n'a pas fait voir assez de +passion pour Camille; à quoi je réponds que ce n'est pas à dire qu'il +n'en eût une très-forte, mais qu'un amant mal voulu ne pouvoit se +montrer de bonne grâce à sa maîtresse dans le jour qui la rejoignoit +à un amant aimé. Il n'y avoit point de place pour lui au premier +acte, et encore moins au second; il falloit qu'il tînt son rang à +l'armée pendant le troisième; et il se montre au quatrième, sitôt que +la mort de son rival fait quelque ouverture à son espérance: il tâche +à gagner les bonnes grâces du père par la commission qu'il prend du +Roi de lui apporter les glorieuses nouvelles de l'honneur que ce +prince lui veut faire; et par occasion il lui apprend la victoire de +son fils, qu'il ignoroit. Il ne manque pas d'amour durant les trois +premiers actes, mais d'un temps propre à le témoigner; et dès la +première scène de la pièce, il paroît bien qu'il rendoit assez de +soins à Camille, puisque Sabine s'en alarme pour son frère. S'il ne +prend pas le procédé de France, il faut considérer qu'il est Romain, +et dans Rome, où il n'auroit pu entreprendre un duel contre un autre +Romain sans faire un crime d'État, et que j'en aurois fait un de +théâtre, si j'avois habillé un Romain à la françoise. + +NOTES: + + [663] Et dans les précédentes et les suivantes. Voyez les + indications qui accompagnent les noms des personnages à la fin de + la scène V du IVe acte, p. 340. + + [664] _D'ailleurs_ est omis dans les éditions de 1660 et de 1663. + + [665] Voyez la _Poétique_, fin du chapitre XI. + + [666] _Ne pueros coram populo Medea trucidet._ + + (_Art poétique_, vers 185.) + + [667] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): L'adoucissement que j'ai + apporté à rectifier, etc. + + [668] Voyez tome I, p. 81. + + [669] Corneille répond ici à l'abbé d'Aubignac. Voyez la Notice + d'_Horace_, p. 256. + + [670] Ce mot _chute_ paraît bien fort et ne s'accorde guère avec + ce que nous lisons dans le reste de l'_Examen_. D'Aubignac a dit, + plus exactement sans doute: «La mort de Camille.... n'a pas été + approuvée au théâtre» (voyez la Notice d'_Horace_, p. 256); et + Corneille lui-même, un peu plus loin (p. 279): «Tout ce cinquième + est encore une des causes du peu de satisfaction que laisse cette + tragédie.» + + [671] Voyez tome I, p. 29. + + [672] _Art poétique_, vers 126 et 127. + + [673] VAR. (édit. de 1660): Pour le lieu, bien que l'unité y soit + exacte, j'y ai fait voir quelque contrainte, quand j'ai parlé de + la réduction de la tragédie au roman (_voyez tome I_, _p._ 85 + _et_ 86). Il est constant, etc.--Corneille fait remarquer dans le + _Discours des trois unités_ (tome I, p. 122) qu'il n'a pu réduire + que trois pièces à la stricte unité de lieu: _Horace_, + _Polyeucte_ et _Pompée_; mais dans son _Discours de la tragédie_ + (tome I, p. 85), il dit finement que, même dans _Horace_, l'unité + de lieu est bien artificielle, et que dans un roman on + procéderait tout autrement. L'abbé d'Aubignac, dans sa _Pratique + du théâtre_ (p. 140 et 141), s'était d'abord exprimé ainsi: «Hors + _les Horaces_ de M. Corneille, je doute que nous en ayons un seul + (_un seul poëme dramatique_) où l'unité du lieu soit + rigoureusement gardée; pour le moins est-il certain que je n'en + ai point vu.» Lorsqu'il se fut brouillé avec notre poëte, il + effaça, sans doute en vue d'une nouvelle édition, la première + phrase de ce passage sur un exemplaire que possède la + Bibliothèque impériale, et après ces mots: «que je n'en ai point + vu,» il écrivit ce qui suit: «Quand l'_Horace_ de Corneille fut + vu dans Paris, je crus que la scène étoit dans la salle du palais + du père, comme tout se peut assez bien accommoder; mais l'auteur + m'assura qu'il n'y avoit pas pensé, et que si l'unité de lieu s'y + trouvoit observée, c'étoit par hasard, et ce qu'il en a dit + longtemps après n'est qu'un galimatias auquel on ne comprend + rien, tant nos poëtes ont peu d'intelligence de leur art et de + leurs propres ouvrages.» + + [674] Horace, _Art poétique_, vers 242. + + [675] Voyez vers 187 et suivants. + + [676] Voyez la Ire scène du Ier acte d'_Andromède_, et la IIIe + scène du IIe acte d'_OEdipe_. + + [677] Voyez vers 215 et suivants. + + [678] Voyez la IIIe scène du Ier acte de _Polyeucte_. + + [679] Corneille répond encore ici à l'abbé d'Aubignac. Voyez la + Notice d'_Horace_, p. 256. + + + + +LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES +D'_HORACE_. + + +ÉDITIONS SÉPARÉES. + + 1641, in-4º; + 1641, in-12; + 1647, in-12; + 1648, in-12; + 1655, in-12; + +RECUEILS. + + 1648, in-12; + 1652, in-12; + 1654, in-8º; + 1655, in-12; + 1656, in-8º; + 1660, in-8º; + 1663, in-fol.; + 1664, in-8º; + 1668, in-8º. + +_N.B._--Pour distinguer, quand il y aura lieu, l'édition séparée de +1655 du recueil de la même année, nous désignerons celle-là par la +lettre A, celui-ci par la lettre B (1655 A., 1655 B.). + + + + +ACTEURS. + + + TULLE, roi de Rome. + LE VIEIL HORACE, chevalier romain. + HORACE, son fils. + CURIACE, gentilhomme d'Albe, amant de Camille. + VALÈRE, chevalier romain, amoureux de Camille. + SABINE, femme d'Horace et soeur de Curiace. + CAMILLE, amante de Curiace et soeur d'Horace. + JULIE, dame romaine, confidente de Sabine et de Camille. + FLAVIAN, soldat de l'armée d'Albe. + PROCULE, soldat de l'armée de Rome. + + +La scène est à Rome, dans une salle de la maison d'Horace[680]. + + + + +HORACE. + +TRAGÉDIE. + + + + +ACTE I. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +SABINE, JULIE. + + SABINE. + + Approuvez ma foiblesse, et souffrez ma douleur; + Elle n'est que trop juste en un si grand malheur: + Si près de voir sur soi fondre de tels orages, + L'ébranlement sied bien aux plus fermes courages; + Et l'esprit le plus mâle et le moins abattu 5 + Ne sauroit sans désordre exercer sa vertu. + Quoique le mien s'étonne à ces rudes alarmes, + Le trouble de mon coeur ne peut rien sur mes larmes, + Et parmi les soupirs qu'il pousse vers les cieux, + Ma constance du moins règne encor sur mes yeux: 10 + Quand on arrête là les déplaisirs d'une âme, + Si l'on fait moins qu'un homme, on fait plus qu'une femme. + Commander à ses pleurs en cette extrémité, + C'est montrer, pour le sexe, assez de fermeté. + + JULIE. + + C'en est peut-être assez pour une âme commune[681], 15 + Qui du moindre péril se fait une infortune[682]; + Mais de cette foiblesse un grand coeur est honteux[683]; + Il ose espérer tout dans un succès douteux. + Les deux camps sont rangés au pied de nos murailles; + Mais Rome ignore encor comme on perd des batailles. 20 + Loin de trembler pour elle, il lui faut applaudir: + Puisqu'elle va combattre, elle va s'agrandir. + Bannissez, bannissez une frayeur si vaine, + Et concevez des voeux dignes d'une Romaine. + + SABINE. + + Je suis Romaine, hélas! puisqu'Horace est Romain[684]; 25 + J'en ai reçu le titre en recevant sa main; + Mais ce noeud me tiendroit en esclave enchaînée, + S'il m'empêchoit de voir en quels lieux je suis née. + Albe, où j'ai commencé de respirer le jour, + Albe, mon cher pays, et mon premier amour; 30 + Lorsqu'entre nous et toi je vois la guerre ouverte[685], + Je crains notre victoire autant que notre perte. + Rome, si tu te plains que c'est là te trahir, + Fais-toi des ennemis que je puisse haïr[686]. + Quand je vois de tes murs leur armée et la nôtre, 35 + Mes trois frères dans l'une, et mon mari dans l'autre, + Puis-je former des voeux, et sans impiété + Importuner le ciel pour ta félicité? + Je sais que ton État, encore en sa naissance, + Ne sauroit, sans la guerre, affermir sa puissance; 40 + Je sais qu'il doit s'accroître, et que tes grands destins[687] + Ne le borneront pas chez les peuples latins; + Que les Dieux t'ont promis l'empire de la terre, + Et que tu n'en peux voir l'effet que par la guerre: + Bien loin de m'opposer à cette noble ardeur 45 + Qui suit l'arrêt des Dieux et court à ta grandeur, + Je voudrois déjà voir tes troupes couronnées, + D'un pas victorieux franchir les Pyrénées. + Va jusqu'en l'Orient pousser tes bataillons; + Va sur les bords du Rhin planter tes pavillons; 50 + Fais trembler sous tes pas les colonnes d'Hercule; + Mais respecte une ville à qui tu dois Romule. + Ingrate, souviens-toi que du sang de ses rois + Tu tiens ton nom, tes murs, et tes premières lois. + Albe est ton origine: arrête, et considère 55 + Que tu portes le fer dans le sein de ta mère. + Tourne ailleurs les efforts de tes bras triomphants; + Sa joie éclatera dans l'heur de ses enfants; + Et se laissant ravir à l'amour maternelle, + Ses voeux seront pour toi, si tu n'es plus contre elle. 60 + + JULIE. + + Ce discours me surprend, vu que depuis le temps + Qu'on a contre son peuple armé nos combattants, + Je vous ai vu pour elle autant d'indifférence + Que si d'un sang romain vous aviez pris naissance[688]. + J'admirois la vertu qui réduisoit en vous 65 + Vos plus chers intérêts à ceux de votre époux; + Et je vous consolois au milieu de vos plaintes, + Comme si notre Rome eût fait toutes vos craintes. + + SABINE. + + Tant qu'on ne s'est choqué qu'en de légers combats[689], + Trop foibles pour jeter un des partis à bas, 70 + Tant qu'un espoir de paix a pu flatter ma peine, + Oui, j'ai fait vanité d'être toute Romaine. + Si j'ai vu Rome heureuse avec quelque regret, + Soudain j'ai condamné ce mouvement secret; + Et si j'ai ressenti, dans ses destins contraires, 75 + Quelque maligne joie en faveur de mes frères, + Soudain, pour l'étouffer rappelant ma raison, + J'ai pleuré quand la gloire entroit dans leur maison. + Mais aujourd'hui qu'il faut que l'une ou l'autre tombe, + Qu'Albe devienne esclave, ou que Rome succombe, 80 + Et qu'après la bataille il ne demeure plus + Ni d'obstacle aux vainqueurs, ni d'espoir aux vaincus, + J'aurois pour mon pays une cruelle haine, + Si je pouvois encore être toute Romaine, + Et si je demandois votre triomphe aux Dieux, 85 + Au prix de tant de sang qui m'est si précieux. + Je m'attache un peu moins aux intérêts d'un homme: + Je ne suis point pour Albe, et ne suis plus pour Rome; + Je crains pour l'une et l'autre en ce dernier effort, + Et serai du parti qu'affligera le sort. 90 + Égale à tous les deux jusques à la victoire, + Je prendrai part aux maux sans en prendre à la gloire; + Et je garde, au milieu de tant d'âpres rigueurs[690], + Mes larmes aux vaincus, et ma haine aux vainqueurs. + + JULIE. + + Qu'on voit naître souvent de pareilles traverses, 95 + En des esprits divers, des passions diverses! + Et qu'à nos yeux Camille agit bien autrement[691]! + Son frère est votre époux, le vôtre est son amant; + Mais elle voit d'un oeil bien différent du vôtre + Son sang dans une armée, et son amour dans l'autre. 100 + Lorsque vous conserviez un esprit tout romain, + Le sien irrésolu, le sien tout incertain[692], + De la moindre mêlée appréhendoit l'orage, + De tous les deux partis détestoit l'avantage, + Au malheur des vaincus donnoit toujours ses pleurs, 105 + Et nourrissoit ainsi d'éternelles douleurs. + Mais hier, quand elle sut qu'on avoit pris journée, + Et qu'enfin la bataille alloit être donnée, + Une soudaine joie éclatant sur son front[693].... + + SABINE. + + Ah! que je crains, Julie, un changement si prompt! 110 + Hier dans sa belle humeur elle entretint Valère; + Pour ce rival, sans doute, elle quitte mon frère; + Son esprit, ébranlé par les objets présents, + Ne trouve point d'absent aimable après deux ans. + Mais excusez l'ardeur d'une amour fraternelle; 115 + Le soin que j'ai de lui me fait craindre tout d'elle; + Je forme des soupçons d'un trop léger sujet[694]: + Près d'un jour si funeste on change peu d'objet; + Les âmes rarement sont de nouveau blessées, + Et dans un si grand trouble on a d'autres pensées; 120 + Mais on n'a pas aussi de si doux entretiens, + Ni de contentements qui soient pareils aux siens. + + JULIE. + + Les causes, comme à vous, m'en semblent fort obscures; + Je ne me satisfais d'aucunes conjectures. + C'est assez de constance en un si grand danger 125 + Que de le voir, l'attendre, et ne point s'affliger; + Mais certes c'en est trop d'aller jusqu'à la joie. + + SABINE. + + Voyez qu'un bon génie à propos nous l'envoie. + Essayez sur ce point à la faire parler: + Elle vous aime assez pour ne vous rien celer. 130 + Je vous laisse. Ma soeur, entretenez Julie: + J'ai honte de montrer tant de mélancolie, + Et mon coeur, accablé de mille déplaisirs, + Cherche la solitude à cacher ses soupirs. + + +SCÈNE II + +CAMILLE, JULIE. + + CAMILLE. + + Qu'elle a tort de vouloir que je vous entretienne[695]! 135 + Croit-elle ma douleur moins vive que la sienne, + Et que plus insensible à de si grands malheurs, + A mes tristes discours je mêle moins de pleurs? + De pareilles frayeurs mon âme est alarmée; + Comme elle[696] je perdrai dans l'une et l'autre armée: 140 + Je verrai mon amant, mon plus unique bien, + Mourir pour son pays, ou détruire le mien, + Et cet objet d'amour devenir, pour ma peine, + Digne de mes soupirs, ou digne de ma haine[697]. + Hélas! + + JULIE. + + Elle est pourtant plus à plaindre que vous: 145 + On peut changer d'amant, mais non changer d'époux. + Oubliez Curiace, et recevez Valère, + Vous ne tremblerez plus pour le parti contraire; + Vous serez toute nôtre, et votre esprit remis + N'aura plus rien à perdre au camp des ennemis. 150 + + CAMILLE. + + Donnez-moi des conseils qui soient plus légitimes, + Et plaignez mes malheurs sans m'ordonner des crimes. + Quoiqu'à peine à mes maux je puisse résister, + J'aime mieux les souffrir que de les mériter. + + JULIE. + + Quoi! vous appelez crime un change raisonnable? 155 + + CAMILLE. + + Quoi! le manque de foi vous semble pardonnable! + + JULIE. + + Envers un ennemi qui peut nous obliger[698]? + + CAMILLE. + + D'un serment solennel qui peut nous dégager? + + JULIE. + + Vous déguisez en vain une chose trop claire: + Je vous vis encore hier entretenir Valère; 160 + Et l'accueil gracieux qu'il recevoit de vous + Lui permet de nourrir un espoir assez doux[699]. + + CAMILLE. + + Si je l'entretins hier et lui fis bon visage, + N'en imaginez rien qu'à son désavantage: + De mon contentement un autre étoit l'objet. 165 + Mais pour sortir d'erreur sachez-en le sujet; + Je garde à Curiace une amitié trop pure + Pour souffrir plus longtemps qu'on m'estime parjure. + Il vous souvient qu'à peine on voyoit de sa soeur[700] + Par un heureux hymen mon frère possesseur, 170 + Quand, pour comble de joie, il obtint de mon père + Que de ses chastes feux je serois le salaire. + Ce jour nous fut propice et funeste à la fois: + Unissant nos maisons, il désunit nos rois; + Un même instant conclut notre hymen et la guerre[701], 175 + Fit naître[702] notre espoir et le jeta par terre, + Nous ôta tout, sitôt qu'il nous eut tout promis, + Et nous faisant amants, il nous fit ennemis. + Combien nos déplaisirs parurent lors extrêmes! + Combien contre le ciel il vomit de blasphèmes! 180 + Et combien de ruisseaux coulèrent de mes yeux! + Je ne vous le dis point, vous vîtes nos adieux; + Vous avez vu depuis les troubles de mon âme; + Vous savez pour la paix quels voeux a faits ma flamme, + Et quels pleurs j'ai versés à chaque événement, 185 + Tantôt pour mon pays, tantôt pour mon amant. + Enfin mon désespoir, parmi ces longs obstacles, + M'a fait avoir recours à la voix des oracles. + Écoutez si celui qui me fut hier rendu + Eut droit de rassurer mon esprit éperdu. 190 + Ce Grec si renommé, qui depuis tant d'années + Au pied de l'Aventin prédit nos destinées, + Lui qu'Apollon jamais n'a fait parler à faux, + Me promit par ces vers la fin de mes travaux: + «Albe et Rome demain prendront une autre face; 195 + Tes voeux sont exaucés, elles auront la paix, + Et tu seras unie avec ton Curiace, + Sans qu'aucun mauvais sort t'en sépare jamais.» + Je pris sur cet oracle une entière assurance, + Et comme le succès passoit mon espérance, 200 + J'abandonnai mon âme à des ravissements + Qui passoient les transports des plus heureux amants. + Jugez de leur excès: je rencontrai Valère, + Et contre sa coutume, il ne put me déplaire[703]. + Il me parla d'amour sans me donner d'ennui: 205 + Je ne m'aperçus pas que je parlois à lui; + Je ne lui pus montrer de mépris ni de glace: + Tout ce que je voyois me sembloit Curiace; + Tout ce qu'on me disoit me parloit de ses feux; + Tout ce que je disois l'assuroit de mes voeux. 210 + Le combat général aujourd'hui se hasarde; + J'en sus hier la nouvelle, et je n'y pris pas garde: + Mon esprit rejetoit ces funestes objets, + Charmé des doux pensers d'hymen et de la paix. + La nuit a dissipé des erreurs si charmantes: 215 + Mille songes affreux, mille images sanglantes, + Ou plutôt mille amas de carnage et d'horreur, + M'ont arraché ma joie et rendu ma terreur. + J'ai vu du sang, des morts, et n'ai rien vu de suite; + Un spectre en paroissant prenoit soudain la fuite; 220 + Ils s'effaçoient l'un l'autre, et chaque illusion + Redoubloit mon effroi par sa confusion. + + JULIE. + + C'est en contraire sens qu'un songe s'interprète. + + CAMILLE. + + Je le dois croire ainsi, puisque je le souhaite; + Mais je me trouve enfin, malgré tous mes souhaits, 225 + Au jour d'une bataille, et non pas d'une paix. + + JULIE. + + Par là finit la guerre, et la paix lui succède. + + CAMILLE. + + Dure à jamais le mal, s'il y faut ce remède! + + Soit que Rome y succombe ou qu'Albe ait le dessous[704], + Cher amant, n'attends plus d'être un jour mon époux; + Jamais, jamais ce nom ne sera pour un homme[705] + Qui soit ou le vainqueur, ou l'esclave de Rome. + Mais quel objet nouveau se présente en ces lieux? + Est-ce toi, Curiace? en croirai-je mes yeux? + + +SCÈNE III. + +CURIACE, CAMILLE, JULIE. + + CURIACE. + + N'en doutez point, Camille, et revoyez un homme 235 + Qui n'est ni le vainqueur ni l'esclave de Rome; + Cessez d'appréhender de voir rougir mes mains + Du poids honteux des fers ou du sang des Romains. + J'ai cru que vous aimiez assez Rome et la gloire + Pour mépriser ma chaîne et haïr ma victoire; 240 + Et comme également en cette extrémité + Je craignois la victoire et la captivité.... + + CAMILLE. + + Curiace, il suffit, je devine le reste: + Tu fuis une bataille à tes voeux si funeste, + Et ton coeur, tout à moi, pour ne me perdre pas, 245 + Dérobe à ton pays le secours de ton bras. + Qu'un autre considère ici ta renommée, + Et te blâme, s'il veut, de m'avoir trop aimée; + Ce n'est point à Camille à t'en mésestimer: + Plus ton amour paroît, plus elle doit t'aimer; 250 + Et si tu dois beaucoup aux lieux qui t'ont vu naître, + Plus tu quittes pour moi, plus tu le fais paroître. + Mais as-tu vu mon père, et peut-il endurer + Qu'ainsi dans sa maison tu t'oses retirer[706]? + Ne préfère-t-il point l'État à sa famille? 255 + Ne regarde-t-il point Rome plus que sa fille? + Enfin notre bonheur est-il bien affermi? + T'a-t-il vu comme gendre, ou bien comme ennemi? + + CURIACE. + + Il m'a vu comme gendre, avec une tendresse + Qui témoignoit assez une entière allégresse; 260 + Mais il ne m'a point vu, par une trahison, + Indigne de l'honneur d'entrer dans sa maison. + Je n'abandonne point l'intérêt de ma ville, + J'aime encor mon honneur en adorant Camille. + Tant qu'a duré la guerre, on m'a vu constamment 265 + Aussi bon citoyen que véritable amant[707]. + D'Albe avec mon amour j'accordois la querelle: + Je soupirois pour vous en combattant pour elle; + Et s'il falloit encor que l'on en vînt aux coups, + Je combattrois pour elle en soupirant pour vous. 270 + Oui, malgré les desirs de mon âme charmée, + Si la guerre duroit, je serois dans l'armée: + C'est la paix qui chez vous me donne un libre accès, + La paix à qui nos feux doivent ce beau succès. + + CAMILLE. + + La paix! Et le moyen de croire un tel miracle? 275 + + JULIE. + + Camille, pour le moins croyez-en votre oracle, + Et sachons pleinement par quels heureux effets + L'heure d'une bataille a produit cette paix. + + CURIACE. + + L'auroit-on jamais cru? Déjà les deux armées[708], + D'une égale chaleur au combat animées, 280 + Se menaçoient des yeux, et marchant fièrement, + N'attendoient, pour donner, que le commandement, + Quand notre dictateur devant les rangs s'avance, + Demande à votre prince un moment de silence, + Et l'ayant obtenu: «Que faisons-nous, Romains, 285 + Dit-il, et quel démon nous fait venir aux mains[709]? + Souffrons que la raison éclaire enfin nos âmes: + Nous sommes vos voisins, nos filles sont vos femmes, + Et l'hymen nous a joints par tant et tant de noeuds, + Qu'il est peu de nos fils qui ne soient vos neveux. 290 + Nous ne sommes qu'un sang et qu'un peuple en deux villes: + Pourquoi nous déchirer par des guerres civiles, + Où la mort des vaincus affoiblit les vainqueurs, + Et le plus beau triomphe est arrosé de pleurs[710]? + Nos ennemis communs attendent avec joie 295 + Qu'un des partis défait leur donne l'autre en proie, + Lassé, demi-rompu, vainqueur, mais, pour tout fruit, + Dénué d'un secours par lui-même détruit. + Ils ont assez longtemps joui de nos divorces; + Contre eux dorénavant joignons toutes nos forces, 300 + Et noyons dans l'oubli ces petits différends + Qui de si bons guerriers font de mauvais parents. + Que si l'ambition de commander aux autres + Fait marcher aujourd'hui vos troupes et les nôtres, + Pourvu qu'à moins de sang nous voulions l'apaiser, 305 + Elle nous unira, loin de nous diviser. + Nommons des combattants pour la cause commune: + Que chaque peuple aux siens attache sa fortune; + Et suivant ce que d'eux ordonnera le sort, + Que le foible parti prenne loi du plus fort[711]; 310 + Mais sans indignité pour des guerriers si braves, + Qu'ils deviennent sujets sans devenir esclaves, + Sans honte, sans tribut, et sans autre rigueur + Que de suivre en tous lieux les drapeaux du vainqueur. + Ainsi nos deux États ne feront qu'un empire.» 315 + Il semble qu'à ces mots notre discorde expire[712]: + Chacun, jetant les yeux dans un rang ennemi, + Reconnoît un beau-frère, un cousin, un ami; + Ils s'étonnent comment leurs mains, de sang avides, + Voloient, sans y penser, à tant de parricides, 320 + Et font paroître un front couvert tout à la fois + D'horreur pour la bataille, et d'ardeur pour ce choix. + Enfin l'offre s'accepte, et la paix desirée + Sous ces conditions est aussitôt jurée: + Trois combattront pour tous; mais pour les mieux choisir, 325 + Nos chefs ont voulu prendre un peu plus de loisir: + Le vôtre est au sénat, le nôtre dans sa tente. + + CAMILLE. + + O Dieux, que ce discours rend mon âme contente! + + CURIACE. + + Dans deux heures au plus, par un commun accord, + Le sort de nos guerriers réglera notre sort. 330 + Cependant tout est libre, attendant qu'on les nomme: + Rome est dans notre camp, et notre camp dans Rome; + D'un et d'autre côté l'accès étant permis, + Chacun va renouer avec ses vieux amis. + Pour moi, ma passion m'a fait suivre vos frères; 335 + Et mes desirs ont eu des succès si prospères, + Que l'auteur de vos jours m'a promis à demain + Le bonheur sans pareil de vous donner la main. + Vous ne deviendrez pas rebelle à sa puissance? + + CAMILLE. + + Le devoir d'une fille est en l'obéissance. 340 + + CURIACE. + + Venez donc recevoir ce doux commandement[713], + Qui doit mettre le comble à mon contentement. + + CAMILLE. + + Je vais suivre vos pas, mais pour revoir mes frères, + Et savoir d'eux encor la fin de nos misères. + + JULIE. + + Allez, et cependant au pied de nos autels 345 + J'irai rendre pour vous grâces aux immortels. + + +FIN DU PREMIER ACTE. + +NOTES: + + [680] Voyez p. 276, note 673. + + [681] _Var._ C'en est assez et trop pour une âme commune. + (1641-56) + + [682] _Var._ Qui du moindre péril n'attend qu'une infortune. + (1641-48 et 55 A.) + + [683] _Var._ D'un tel abaissement un grand coeur est honteux. + (1641-56) + + [684] _Var._ Je suis Romaine, hélas! puisque mon époux l'est; + L'hymen me fait de Rome embrasser l'intérêt; + Mais il tiendroit mon âme en esclave enchaînée, + S'il m'ôtoit le penser des lieux où je suis née. (1641-56) + + [685] _Var._ Quand entre nous et toi je vois la guerre ouverte. + (1641-56) + + [686] «Ce vers admirable est resté en proverbe.» (_Voltaire._) + + [687] _Var._ Je sais qu'il doit s'accroître, et que tes bons destins. + (1641-55 et 60) + _Var._ Je sais qu'il doit s'accroître, et que ces bons destins. + (1656) + + [688] _Var._ Que si dedans nos murs vous aviez pris naissance. + (1641-56) + + [689] _Var._ Tant qu'on ne s'est choqué qu'en des légers combats. + (1656) + + [690] _Var._ Et garde, en attendant ses funestes rigueurs. (1641-55) + _Var._ Et garde, en attendant ces funestes rigueurs. (1656) + + [691] _Var._ Et qu'en ceci Camille agit bien autrement! (1641-56) + + [692] _Var._ Le sien irrésolu, tremblotant, incertain. (1641-56) + + [693] _Var._ Une soudaine joie éclata sur son front. (1641-56) + + [694] _Var._ Je forme des soupçons d'an sujet trop léger: + Le jour d'une bataille est mal propre à changer; + D'un nouveau trait alors peu d'âmes sont blessées, + [Et dans un si grand trouble on a d'autres pensées;] + Mais on n'a pas aussi de si gais entretiens. (1641-56) + + [695] _Var._ Pourquoi fuir, et vouloir que je vous entretienne? + (1641-56) + + [696] Dans l'édition de 1641 in-12, on a imprimé par erreur + _contre elle_, pour _comme elle_. + + [697] _Var._ Ou digne de mes pleurs, ou digne de ma haine. + (1641-56) + + [698] _Var._ Envers un ennemi qui nous peut obliger? + CAM. D'un serment solennel qui nous peut dégager? (1641-56) + + [699] _Var._ Lui permet de nourrir un espoir bien plus doux. + (1641-56) + + [700] _Var._ Quelques cinq ou six mois après que de sa soeur + L'hyménée eut rendu mon frère possesseur, + Vous le savez, Julie, il obtint de mon père. (1641-56) + + [701] _Var._ En même instant conclut notre hymen et la guerre. + (1641 in-4º) + + [702] L'édition de 1641 in-12 porte par erreur _fait naître_, + pour _fit naître_. + + [703] _Var._ Et contre sa coutume, il ne me put déplaire. + (1641-56) + + [704] On trouve dans l'édition de 1656 la singulière leçon que + voici: + + Soit que Rome y succombe, ou qu'Albe _aille dessous_. + + [705] _Var._ Mon coeur, quelque grand feu qui pour toi le consomme, + Ne veut ni le vainqueur ni l'esclave de Rome. (1641-48 + et 55 A.) + + [706] _Var._ Qu'ainsi dans la maison tu t'oses retirer? (1641 + in-12) + + [707] _Var._ Aussi bon citoyen comme fidèle amant. (1641-56) + + [708] _Var._ Dieux! qui l'eût jamais cru? Déjà les deux armées. + (1641-56) + + [709] «J'ose dire que, dans ce discours imité de Tite Live, + l'auteur français est au-dessus du romain, plus nerveux, plus + touchant....» (_Voltaire._)--Voyez ci-dessus, p. 263-265. + + [710] _Var._ Et le plus beau triomphe est arrousé de pleurs? + (1641 et 55 A.) + + [711] _Var._ Que le parti plus foible obéisse au plus fort. + (1641-56) + + [712] _Var._ A ces mots il se tait: d'aise chacun soupire. + (1641-64) + + [713] Ce vers et le précédent, comme Voltaire l'a fait remarquer, + se retrouvent, à un mot près, dans la comédie du _Menteur_ (acte + V, scène VII). + + + + +ACTE II + + +SCÈNE PREMIÈRE + +HORACE, CURIACE. + + CURIACE. + + Ainsi Rome n'a point séparé son estime; + Elle eût cru faire ailleurs un choix illégitime: + Cette superbe ville en vos frères et vous + Trouve les trois guerriers qu'elle préfère à tous; 350 + Et son illustre ardeur d'oser plus que les autres[714], + D'une seule maison brave toutes les nôtres: + Nous croirons, à la voir toute entière en vos mains[715], + Que hors les fils d'Horace il n'est point de Romains. + Ce choix pouvoit combler trois familles de gloire, 355 + Consacrer hautement leurs noms à la mémoire: + Oui, l'honneur que reçoit la vôtre par ce choix, + En pouvoit à bon titre immortaliser trois; + Et puisque c'est chez vous que mon heur et ma flamme + M'ont fait placer ma soeur et choisir une femme, 360 + Ce que je vais vous être et ce que je vous suis[716] + Me font y prendre part autant que je le puis; + Mais un autre intérêt tient ma joie en contrainte, + Et parmi ses douceurs mêle beaucoup de crainte: + La guerre en tel éclat a mis votre valeur, 365 + Que je tremble pour Albe et prévois son malheur: + Puisque vous combattez, sa perte est assurée; + En vous faisant nommer, le destin l'a jurée. + Je vois trop dans ce choix ses funestes projets, + Et me compte déjà pour un de vos sujets. 370 + + HORACE. + + Loin de trembler pour Albe, il vous faut plaindre Rome, + Voyant ceux qu'elle oublie, et les trois qu'elle nomme[717]. + C'est un aveuglement pour elle bien fatal, + D'avoir tant à choisir, et de choisir si mal. + Mille de ses enfants beaucoup plus dignes d'elle 375 + Pouvoient bien mieux que nous soutenir sa querelle; + Mais quoique ce combat me promette un cercueil, + La gloire de ce choix m'enfle d'un juste orgueil; + Mon esprit en conçoit une mâle assurance: + J'ose espérer beaucoup de mon peu de vaillance; 380 + Et du sort envieux quels que soient les projets, + Je ne me compte point pour un de vos sujets. + Rome a trop cru de moi; mais mon âme ravie + Remplira son attente, ou quittera la vie. + Qui veut mourir, ou vaincre, est vaincu rarement: 385 + Ce noble désespoir périt malaisément. + Rome, quoi qu'il en soit, ne sera point sujette, + Que mes derniers soupirs n'assurent ma défaite. + + CURIACE. + + Hélas! c'est bien ici que je dois être plaint. + Ce que veut mon pays, mon amitié le craint. 390 + Dures extrémités, de voir Albe asservie, + Ou sa victoire au prix d'une si chère vie, + Et que l'unique bien où tendent ses desirs + S'achète seulement par vos derniers soupirs! + Quels voeux puis-je former, et quel bonheur attendre? + De tous les deux côtés j'ai des pleurs à répandre; + De tous les deux côtés mes desirs sont trahis. + + HORACE. + + Quoi! vous me pleureriez mourant pour mon pays! + Pour un coeur généreux ce trépas a des charmes; + La gloire qui le suit ne souffre point de larmes, 400 + Et je le recevrois en bénissant mon sort, + Si Rome et tout l'État perdoient moins en ma mort[718]. + + CURIACE. + + A vos amis pourtant permettez de le craindre; + Dans un si beau trépas ils sont les seuls à plaindre: + La gloire en est pour vous, et la perte pour eux; 405 + Il vous fait immortel, et les rend malheureux: + On perd tout quand on perd un ami si fidèle. + Mais Flavian m'apporte ici quelque nouvelle. + + +SCÈNE II + +HORACE, CURIACE, FLAVIAN. + + CURIACE. + + Albe de trois guerriers a-t-elle fait le choix? + + FLAVIAN. + + Je viens pour vous l'apprendre[719]. + + CURIACE. + + Eh bien, qui sont les trois? + + FLAVIAN. + + Vos deux frères et vous. + + CURIACE. + + Qui? + + FLAVIAN. + + Vous et vos deux frères. + Mais pourquoi ce front triste et ces regards sévères? + Ce choix vous déplaît-il? + + CURIACE. + + Non, mais il me surprend: + Je m'estimois trop peu pour un honneur si grand. + + FLAVIAN. + + Dirai-je au dictateur, dont l'ordre ici m'envoie[720], 415 + Que vous le recevez avec si peu de joie? + Ce morne et froid accueil me surprend à mon tour. + + CURIACE. + + Dis-lui que l'amitié, l'alliance et l'amour + Ne pourront empêcher que les trois Curiaces + Ne servent leur pays contre les trois Horaces. 420 + + FLAVIAN. + + Contre eux! Ah! c'est beaucoup me dire en peu de mots. + + CURIACE. + + Porte-lui ma réponse, et nous laisse en repos. + + +SCÈNE III. + +HORACE, CURIACE. + + CURIACE. + + Que désormais le ciel, les enfers et la terre + Unissent leurs fureurs à nous faire la guerre; + Que les hommes, les Dieux, les démons et le sort 425 + Préparent contre nous un général effort! + Je mets à faire pis, en l'état où nous sommes, + Le sort, et les démons, et les Dieux, et les hommes. + Ce qu'ils ont de cruel, et d'horrible et d'affreux, + L'est bien moins que l'honneur qu'on nous fait à tous deux. + + HORACE. + + Le sort qui de l'honneur nous ouvre la barrière + Offre à notre constance une illustre matière; + Il épuise sa force à former un malheur + Pour mieux se mesurer avec notre valeur; + Et comme il voit en nous des âmes peu communes[721], 435 + Hors de l'ordre commun il nous fait des fortunes. + Combattre un ennemi pour le salut de tous, + Et contre[722] un inconnu s'exposer seul aux coups, + D'une simple vertu c'est l'effet ordinaire: + Mille déjà l'ont fait, mille pourroient le faire; 440 + Mourir pour le pays est un si digne sort, + Qu'on brigueroit en foule une si belle mort; + Mais vouloir au public immoler ce qu'on aime, + S'attacher au combat contre un autre soi-même, + Attaquer un parti qui prend pour défenseur 445 + Le frère d'une femme et l'amant d'une soeur, + Et rompant tous ces noeuds, s'armer pour la patrie + Contre un sang qu'on voudroit racheter de sa vie, + Une telle vertu n'appartenoit qu'à nous; + L'éclat de son grand nom lui fait peu de jaloux, 450 + Et peu d'hommes au coeur l'ont assez imprimée + Pour oser aspirer à tant de renommée. + + CURIACE. + + Il est vrai que nos noms ne sauroient plus périr. + L'occasion est belle, il nous la faut chérir. + Nous serons les miroirs d'une vertu bien rare; 455 + Mais votre fermeté tient un peu du barbare: + Peu, même des grands coeurs, tireroient vanité + D'aller par ce chemin à l'immortalité. + A quelque prix qu'on mette une telle fumée, + L'obscurité vaut mieux que tant de renommée. 460 + Pour moi, je l'ose dire, et vous l'avez pu voir, + Je n'ai point consulté pour suivre mon devoir; + Notre longue amitié, l'amour, ni l'alliance, + N'ont pu mettre un moment mon esprit en balance; + Et puisque par ce choix Albe montre en effet 465 + Qu'elle m'estime autant que Rome vous a fait, + Je crois faire pour elle autant que vous pour Rome; + J'ai le coeur aussi bon, mais enfin je suis homme: + Je vois que votre honneur demande tout mon sang[723], + Que tout le mien consiste à vous percer le flanc, 470 + Près d'épouser la soeur, qu'il faut tuer le frère, + Et que pour mon pays j'ai le sort si contraire. + Encor qu'à mon devoir je coure sans terreur, + Mon coeur s'en effarouche, et j'en frémis d'horreur; + J'ai pitié de moi-même, et jette un oeil d'envie 475 + Sur ceux dont notre guerre a consumé la vie[724], + Sans souhait toutefois de pouvoir reculer. + Ce triste et fier honneur m'émeut sans m'ébranler: + J'aime ce qu'il me donne, et je plains ce qu'il m'ôte; + Et si Rome demande une vertu plus haute, 480 + Je rends grâces aux Dieux de n'être pas Romain, + Pour conserver encor quelque chose d'humain[725]. + + HORACE. + + Si vous n'êtes Romain, soyez digne de l'être; + Et si vous m'égalez, faites-le mieux paroître. + La solide vertu dont je fais vanité 485 + N'admet point de foiblesse avec sa fermeté; + Et c'est mal de l'honneur entrer dans la carrière + Que dès le premier pas regarder en arrière. + Notre malheur est grand; il est au plus haut point; + Je l'envisage entier, mais je n'en frémis point: 490 + Contre qui que ce soit que mon pays m'emploie, + J'accepte aveuglément cette gloire avec joie; + Celle de recevoir de tels commandements + Doit étouffer en nous tous autres sentiments. + Qui, près de le servir, considère autre chose, 495 + A faire ce qu'il doit lâchement se dispose; + Ce droit saint et sacré rompt tout autre lien. + Rome a choisi mon bras, je n'examine rien: + Avec une allégresse aussi pleine et sincère + Que j'épousai la soeur, je combattrai le frère; 500 + Et pour trancher enfin ces discours superflus, + Albe vous a nommé, je ne vous connois plus. + + CURIACE. + + Je vous connois encore[726], et c'est ce qui me tue; + Mais cette âpre vertu ne m'étoit pas connue; + Comme notre malheur elle est au plus haut point: 505 + Souffrez que je l'admire et ne l'imite point. + + HORACE. + + Non, non, n'embrassez pas de vertu par contrainte; + Et puisque vous trouvez plus de charme à la plainte, + En toute liberté goûtez un bien si doux; + Voici venir ma soeur pour se plaindre avec vous. 510 + Je vais revoir la vôtre, et résoudre son âme + A se bien souvenir qu'elle est toujours ma femme[727], + A vous aimer encor, si je meurs par vos mains, + Et prendre en son malheur des sentiments romains. + + +SCÈNE IV. + +HORACE, CURIACE, CAMILLE. + + HORACE. + + Avez-vous su l'état qu'on fait de Curiace, 515 + Ma soeur? + + CAMILLE. + + Hélas! mon sort a bien changé de face. + + HORACE. + + Armez-vous de constance, et montrez-vous ma soeur; + Et si par mon trépas il retourne vainqueur, + Ne le recevez point en meurtrier d'un frère, + Mais en homme d'honneur qui fait ce qu'il doit faire, 520 + Qui sert bien son pays, et sait montrer à tous, + Par sa haute vertu, qu'il est digne de vous. + Comme si je vivois, achevez l'hyménée; + Mais si ce fer aussi tranche sa destinée, + Faites à ma victoire un pareil traitement: 525 + Ne me reprochez point la mort de votre amant. + Vos larmes vont couler, et votre coeur se presse. + Consumez avec lui toute cette foiblesse[728], + Querellez ciel et terre, et maudissez le sort; + Mais après le combat ne pensez plus au mort. 530 + +(A Curiace[729].) + + Je ne vous laisserai qu'un moment avec elle, + Puis nous irons ensemble où l'honneur nous appelle. + + +SCÈNE V. + +CURIACE, CAMILLE. + + CAMILLE. + + Iras-tu, Curiace, et ce funeste honneur[730] + Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur? + + CURIACE. + + Hélas! je vois trop bien qu'il faut, quoi que je fasse, 535 + Mourir, ou de douleur, ou de la main d'Horace. + Je vais comme au supplice à cet illustre emploi, + Je maudis mille fois l'état qu'on fait de moi, + Je hais cette valeur qui fait qu'Albe m'estime; + Ma flamme au désespoir passe jusques au crime, 540 + Elle se prend au ciel, et l'ose quereller[731]; + Je vous plains, je me plains; mais il y faut aller. + + CAMILLE. + + Non; je te connois mieux, tu veux que je te prie + Et qu'ainsi mon pouvoir t'excuse à ta patrie. + Tu n'es que trop fameux par tes autres exploits: 545 + Albe a reçu par eux tout ce que tu lui dois. + Autre n'a mieux que toi soutenu cette guerre; + Autre de plus de morts n'a couvert notre terre[732]: + Ton nom ne peut plus croître, il ne lui manque rien; + Souffre qu'un autre ici puisse ennoblir le sien. 550 + + CURIACE. + + Que je souffre à mes yeux qu'on ceigne une autre tête + Des lauriers immortels que la gloire m'apprête, + Ou que tout mon pays reproche à ma vertu + Qu'il auroit triomphé si j'avois combattu, + Et que sous mon amour ma valeur endormie[733] 555 + Couronne tant d'exploits d'une telle infamie! + Non, Albe, après l'honneur que j'ai reçu de toi, + Tu ne succomberas ni vaincras que par moi; + Tu m'as commis ton sort, je t'en rendrai bon conte[734], + Et vivrai sans reproche, ou périrai sans honte[735]. 560 + + CAMILLE. + + Quoi! tu ne veux pas voir qu'ainsi tu me trahis! + + CURIACE. + + Avant que d'être à vous, je suis à mon pays. + + CAMILLE. + + Mais te priver pour lui toi-même d'un beau-frère, + Ta soeur de son mari! + + CURIACE. + + Telle est notre misère: + Le choix d'Albe et de Rome ôte toute douceur 565 + Aux noms jadis si doux de beau-frère et de soeur. + + CAMILLE. + + Tu pourras donc, cruel, me présenter sa tête[736], + Et demander ma main pour prix de ta conquête! + + CURIACE. + + Il n'y faut plus penser: en l'état où je suis, + Vous aimer sans espoir, c'est tout ce que je puis. 570 + Vous en pleurez[737], Camille[738]? + + CAMILLE. + + Il faut bien que je pleure: + Mon insensible amant ordonne que je meure; + Et quand l'hymen pour nous allume son flambeau[739], + Il l'éteint de sa main pour m'ouvrir le tombeau. + Ce coeur impitoyable à ma perte s'obstine, 575 + Et dit qu'il m'aime encore alors qu'il m'assassine. + + CURIACE. + + Que les pleurs d'une amante ont de puissants discours, + Et qu'un bel oeil est fort avec un tel secours! + Que mon coeur s'attendrit à cette triste vue! + Ma constance contre elle à regret s'évertue. 580 + N'attaquez plus ma gloire avec tant de douleurs[740], + Et laissez-moi sauver ma vertu de vos pleurs; + Je sens qu'elle chancelle, et défend mal la place: + Plus je suis votre amant, moins je suis Curiace. + Foible d'avoir déjà combattu l'amitié, 585 + Vaincroit-elle à la fois l'amour et la pitié? + Allez, ne m'aimez plus, ne versez plus de larmes, + Ou j'oppose l'offense à de si fortes armes; + Je me défendrai mieux contre votre courroux, + Et pour le mériter, je n'ai plus d'yeux pour vous: 590 + Vengez-vous d'un ingrat, punissez un volage. + Vous ne vous montrez point sensible à cet outrage! + Je n'ai plus d'yeux pour vous, vous en avez pour moi! + En faut-il plus encor? je renonce à ma foi. + Rigoureuse vertu dont je suis la victime, 595 + Ne peux-tu résister sans le secours d'un crime? + + CAMILLE. + + Ne fais point d'autre crime, et j'atteste les Dieux + Qu'au lieu de t'en haïr, je t'en aimerai mieux; + Oui, je te chérirai, tout ingrat et perfide, + Et cesse d'aspirer au nom de fratricide. 600 + Pourquoi suis-je Romaine, ou que n'es-tu Romain? + Je te préparerois des lauriers de ma main; + Je t'encouragerois, au lieu de te distraire; + Et je te traiterois comme j'ai fait mon frère. + Hélas! j'étois aveugle en mes voeux aujourd'hui; 605 + J'en ai fait contre toi quand j'en ai fait pour lui. + Il revient: quel malheur, si l'amour de sa femme + Ne peut non plus sur lui que le mien sur ton âme! + + +SCÈNE VI. + +HORACE, CURIACE, SABINE, CAMILLE. + + CURIACE. + + Dieux! Sabine le suit. Pour ébranler mon coeur, + Est-ce peu de Camille? y joignez-vous ma soeur? 610 + Et laissant à ses pleurs vaincre ce grand courage, + L'amenez-vous ici chercher même avantage? + + SABINE. + + Non, non, mon frère, non; je ne viens en ce lieu + Que pour vous embrasser et pour vous dire adieu. + Votre sang est trop bon, n'en craignez rien de lâche, + Rien dont la fermeté de ces grands coeurs se fâche: + Si ce malheur illustre ébranloit l'un de vous, + Je le désavouerois pour frère ou pour époux. + Pourrois-je toutefois vous faire une prière + Digne d'un tel époux et digne d'un tel frère? 620 + Je veux d'un coup si noble ôter l'impiété, + A l'honneur qui l'attend rendre sa pureté, + La mettre en son éclat sans mélange de crimes[741]; + Enfin je vous veux faire ennemis légitimes. + Du saint noeud qui vous joint je suis le seul lien: 625 + Quand je ne serai plus, vous ne vous serez rien. + Brisez votre alliance, et rompez-en la chaîne; + Et puisque votre honneur veut des effets de haine, + Achetez par ma mort le droit de vous haïr: + Albe le veut, et Rome; il faut leur obéir. 630 + Qu'un de vous deux me tue, et que l'autre me venge: + Alors votre combat n'aura plus rien d'étrange; + Et du moins l'un des deux sera juste agresseur, + Ou pour venger sa femme, ou pour venger sa soeur. + Mais quoi? vous souilleriez une gloire si belle, 635 + Si vous vous animiez par quelque autre querelle: + Le zèle du pays vous défend de tels soins[742]; + Vous feriez peu pour lui si vous vous étiez moins: + Il lui faut, et sans haine, immoler un beau-frère. + Ne différez donc plus ce que vous devez faire: 640 + Commencez par sa soeur à répandre son sang, + Commencez par sa femme à lui percer le flanc, + Commencez par Sabine à faire de vos vies + Un digne sacrifice à vos chères patries: + Vous êtes ennemis en ce combat fameux, 645 + Vous d'Albe, vous de Rome, et moi de toutes deux. + Quoi? me réservez-vous à voir une victoire + Où pour haut appareil d'une pompeuse gloire, + Je verrai les lauriers d'un frère ou d'un mari + Fumer encor d'un sang que j'aurai tant chéri? 650 + Pourrai-je entre vous deux régler alors mon âme, + Satisfaire aux devoirs et de soeur et de femme, + Embrasser le vainqueur en pleurant le vaincu? + Non, non, avant ce coup Sabine aura vécu: + Ma mort le préviendra, de qui que je l'obtienne; 655 + Le refus de vos mains y condamne la mienne. + Sus donc, qui vous retient? Allez, coeurs inhumains, + J'aurai trop de moyens pour y forcer vos mains. + Vous ne les aurez point au combat occupées, + Que ce corps au milieu n'arrête vos épées; 660 + Et malgré vos refus, il faudra que leurs coups + Se fassent jour ici pour aller jusqu'à vous. + + HORACE. + + O ma femme! + + CURIACE. + + O ma soeur! + + CAMILLE. + + Courage! ils s'amollissent. + + SABINE. + + Vous poussez des soupirs; vos visages pâlissent! + Quelle peur vous saisit? Sont-ce là ces grands coeurs, 665 + Ces héros qu'Albe et Rome ont pris pour défenseurs? + + HORACE. + + Que t'ai-je fait, Sabine, et quelle est mon offense[743] + Qui t'oblige à chercher une telle vengeance? + Que t'a fait mon honneur, et par quel droit viens-tu[744] + Avec toute ta force attaquer ma vertu? 670 + Du moins contente-toi de l'avoir étonnée[745], + Et me laisse achever cette grande journée. + Tu me viens de réduire en un étrange point; + Aime assez ton mari pour n'en triompher point. + Va-t'en, et ne rends plus la victoire douteuse; 675 + La dispute déjà m'en est assez honteuse: + Souffre qu'avec honneur je termine mes jours. + + SABINE. + + Va, cesse de me craindre: on vient à ton secours. + + +SCÈNE VII. + +LE VIEIL HORACE, HORACE, CURIACE, SABINE, CAMILLE. + + LE VIEIL HORACE. + + Qu'est-ce-ci, mes enfants? écoutez-vous vos flammes, + Et perdez-vous encor le temps avec des femmes? 680 + Prêts à verser du sang, regardez-vous des pleurs? + Fuyez, et laissez-les déplorer leurs malheurs. + Leurs plaintes ont pour vous trop d'art et de tendresse: + Elles vous feroient part enfin de leur foiblesse, + Et ce n'est qu'en fuyant qu'on pare de tels coups. 685 + + SABINE. + + N'appréhendez rien d'eux, ils sont dignes de vous. + Malgré tous nos efforts, vous en devez attendre + Ce que vous souhaitez et d'un fils et d'un gendre; + Et si notre foiblesse ébranloit leur honneur[746], + Nous vous laissons ici pour leur rendre du coeur. 690 + Allons, ma soeur, allons, ne perdons plus de larmes[747]: + Contre tant de vertus ce sont de foibles armes[748]. + Ce n'est qu'au désespoir qu'il nous faut recourir. + Tigres, allez combattre, et nous, allons mourir. + + +SCÈNE VIII. + +LE VIEIL HORACE, HORACE, CURIACE. + + HORACE. + + Mon père, retenez des femmes qui s'emportent, 695 + Et de grâce empêchez surtout qu'elles ne sortent. + Leur amour importun viendroit avec éclat + Par des cris et des pleurs troubler notre combat; + Et ce qu'elles nous sont feroit qu'avec justice + On nous imputeroit ce mauvais artifice. 700 + L'honneur d'un si beau choix seroit trop acheté, + Si l'on nous soupçonnoit de quelque lâcheté. + + LE VIEIL HORACE. + + J'en aurai soin. Allez, vos frères vous attendent; + Ne pensez qu'aux devoirs que vos pays demandent. + + CURIACE. + + Quel adieu vous dirai-je? et par quels compliments.... + + LE VIEIL HORACE. + + Ah! n'attendrissez point ici mes sentiments; + Pour vous encourager ma voix manque de termes; + Mon coeur ne forme point de pensers assez fermes; + Moi-même en cet adieu j'ai les larmes aux yeux. + Faites votre devoir, et laissez faire aux Dieux. 710 + + +FIN DU SECOND ACTE. + +NOTES: + + [714] _Var._ Et ne nous opposant d'autres bras que les vôtres. + (1641-56) + + [715] _Var._ Nous croirons, la voyant tout entière en vos mains. + (1641-56) + + [716] _Var._ Ce que je vous dois être et ce que je vous suis. + (1641-60) + + [717] _Var._ Vu ceux qu'elle rejette, et les trois qu'elle nomme. + (1641-56) + + [718] _Var._ Si Rome et tout l'État perdoient moins à ma mort. + (1641-56) + + [719] La scène commence à ce vers dans les éditions de 1641-56, + où le vers précédent termine la scène I. + + [720] _Var._ Dirai-je au dictateur, qui devers vous m'envoie. + (1641-56) + + [721] _Var._ Comme il ne nous prend pas pour des âmes communes. + (1641-56) + + [722] L'édition de 1682 porte, par erreur, _comme_, pour + _contre_. + + [723] _Var._ Je vois que votre honneur gît à verser mon sang. + (1641-56) + + [724] _Var._ Sur ceux dont notre guerre a consommé la vie. + (1641-48 et 55 A.) + + [725] «Cette tirade fit un effet surprenant sur tout le public, + et les deux derniers vers sont devenus un proverbe ou plutôt une + maxime admirable.» (_Voltaire._) + + [726] «A ces mots: «Je ne vous connois plus.--Je vous connois + encore,» on se récria d'admiration....» (_Voltaire._) + + [727] _Var._ A se ressouvenir qu'elle est toujours ma femme. + (1641-60) + + [728] _Var._ Consommez avec lui toute cette foiblesse. (1641-48 + et 55 A.) + + [729] Cette indication manque dans les éditions de 1641-48 et de + 1655 A. + + [730] _Var._ Iras-tu, ma chère âme[730-a], et ce funeste honneur. + (1641-56) + + [730-a] «_Chère âme_ ne révoltait point en 1639, et ces + expressions tendres rendaient encore la situation plus haute. + Depuis peu même une grande actrice a rétabli cette expression _ma + chère âme_.» (_Voltaire._)--Voyez la _Notice_, p. 252. + + [731] _Var._ Elle se prend aux Dieux, qu'elle ose quereller. + (1641-56) + + [732] _Var._ Autre de plus de morts n'a couvert cette terre. + (1641-56) + + [733] _Var._ Et que par mon amour ma valeur endormie. (1641-56) + + [734] Voyez tome I, p. 150, note 479-a. + + [735] _Var._ Et vivrai sans reproche, ou finirai sans honte. + (1641-56) + + [736] _Var._ Viendras-tu point encor me présenter sa tête. + (1641-56) + + [737] Voyez _Cinna_, acte III, scène V, vers 1070.--On a aussi + rapproché de ce passage des mouvements tout semblables, ou + très-voisins, qui se trouvent chez Racine et chez Voltaire: par + exemple dans _Bajazet_, acte III, scène I, et acte IV, scène V; + _Iphigénie_, acte IV, scène I; _Britannicus_, acte V, scène I; + _Zaïre_, acte II, scène III, et acte IV, scène II. + + [738] _Var._ Vous pleurez, ma chère âme? (1641-56) + + [739] _Var._ Et lorsque notre hymen allume son flambeau. + (1641-60) + + [740] _Var._ N'attaquez plus ma gloire avecque vos douleurs. + (1641-56) + + [741] On lit, dans l'édition de 1682, _des crimes_, pour _de + crimes_. + + [742] _Var._ Votre zèle au pays vous défend de tels soins. + (1641-60) + + [743] _Var._ Femme[743-a], que t'ai-je fait, et quelle est mon + offense. (1641-56) + + [743-a] Voltaire fait ici, au sujet du mot _femme_, une + remarque qu'on ne songerait plus, ce nous semble, à faire + aujourd'hui: «La naïveté, dit-il, qui régnait encore en ce + temps-là dans les écrits permettait ce mot. La rudesse romaine y + paraît même tout entière.» + + [744] _Var._ Que t'a fait mon honneur, femme, et pourquoi + viens-tu. (1641-56) + + [745] _Var._ Du moins contente-toi de l'avoir offensée. (1641) + + [746] _Var._ Et si notre foiblesse avoit pu les changer, + Nous vous laissons ici pour les encourager. (1641-64) + + [747] _Var._ Allons, ma soeur, allons, ne perdons point de + larmes. (1641-48 et 55 A.) + + [748] _Var._ Contre tant de vertu ce sont de foibles armes. + (1641, 48, 55 et 60) + + + + +ACTE III. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + + SABINE[749]. + + Prenons parti, mon âme, en de telles disgrâces: + Soyons femme d'Horace, ou soeur des Curiaces; + Cessons de partager nos inutiles soins; + Souhaitons quelque chose, et craignons un peu moins. + Mais, las! quel parti prendre en un sort si contraire? + Quel ennemi choisir, d'un époux ou d'un frère? + La nature ou l'amour parle pour chacun d'eux[750], + Et la loi du devoir m'attache à tous les deux. + Sur leurs hauts sentiments réglons plutôt les nôtres; + Soyons femme de l'un ensemble et soeur des autres: 720 + Regardons leur honneur comme un souverain bien; + Imitons leur constance, et ne craignons plus rien. + La mort qui les menace est une mort si belle, + Qu'il en faut sans frayeur attendre la nouvelle. + N'appelons point alors les destins inhumains; 725 + Songeons pour quelle cause, et non par quelles mains; + Revoyons les vainqueurs, sans penser qu'à la gloire + Que toute leur maison reçoit de leur victoire; + Et sans considérer aux dépens de quel sang + Leur vertu les élève en cet illustre rang, 730 + Faisons nos intérêts de ceux de leur famille: + En l'une je suis femme, en l'autre je suis fille, + Et tiens à toutes deux par de si forts liens, + Qu'on ne peut triompher que par les bras des miens. + Fortune, quelque maux que ta rigueur m'envoie, 735 + J'ai trouvé les moyens d'en tirer de la joie, + Et puis voir aujourd'hui le combat sans terreur[751], + Les morts sans désespoir, les vainqueurs sans horreur. + Flatteuse illusion, erreur douce et grossière, + Vain effort de mon âme, impuissante lumière, 740 + De qui le faux brillant prend droit de m'éblouir, + Que tu sais peu durer, et tôt t'évanouir! + Pareille à ces éclairs qui dans le fort des ombres + Poussent un jour qui fuit et rend les nuits plus sombres, + Tu n'as frappé mes yeux d'un moment de clarté 745 + Que pour les abîmer dans plus d'obscurité. + Tu charmois trop ma peine, et le ciel, qui s'en fâche, + Me vend déjà bien cher ce moment de relâche. + Je sens mon triste coeur percé de tous les coups + Qui m'ôtent maintenant un frère ou mon époux. 750 + Quand je songe à leur mort, quoi que je me propose, + Je songe par quels bras, et non pour quelle cause, + Et ne vois les vainqueurs en leur illustre rang + Que pour considérer aux dépens de quel sang. + La maison des vaincus touche seule mon âme: 755 + En l'une je suis fille, en l'autre je suis femme, + Et tiens à toutes deux par de si forts liens, + Qu'on ne peut triompher que par la mort des miens[752]. + C'est là donc cette paix que j'ai tant souhaitée! + Trop favorables Dieux, vous m'avez écoutée! 760 + Quels foudres lancez-vous quand vous vous irritez, + Si même vos faveurs ont tant de cruautés? + Et de quelle façon punissez-vous l'offense, + Si vous traitez ainsi les voeux de l'innocence? + + +SCÈNE II. + +SABINE, JULIE. + + SABINE. + + En est-ce fait, Julie, et que m'apportez-vous? 765 + Est-ce la mort d'un frère, ou celle d'un époux? + Le funeste succès de leurs armes impies[753] + De tous les combattants a-t-il fait des hosties[754], + Et m'enviant l'horreur que j'aurois des vainqueurs, + Pour tous tant qu'ils étoient demande-t-il mes pleurs[755]? 770 + + JULIE. + + Quoi? ce qui s'est passé, vous l'ignorez encore? + + SABINE. + + Vous faut-il étonner de ce que je l'ignore, + Et ne savez-vous point que de cette maison + Pour Camille et pour moi l'on fait une prison? + Julie, on nous renferme, on a peur de nos larmes; 775 + Sans cela nous serions au milieu de leurs armes, + Et par les désespoirs d'une chaste amitié, + Nous aurions des deux camps tiré quelque pitié. + + JULIE. + + Il n'étoit pas besoin d'un si tendre spectacle: + Leur vue à leur combat apporte assez d'obstacle. 780 + Sitôt qu'ils ont paru prêts à se mesurer, + On a dans les deux camps entendu murmurer[756]: + A voir de tels amis, des personnes si proches, + Venir pour leur patrie aux mortelles approches, + L'un s'émeut de pitié, l'autre est saisi d'horreur, 785 + L'autre d'un si grand zèle admire la fureur; + Tel porte jusqu'aux cieux leur vertu sans égale, + Et tel l'ose nommer sacrilége et brutale. + Ces divers sentiments n'ont pourtant qu'une voix; + Tous accusent leurs chefs, tous détestent leur choix; 790 + Et ne pouvant souffrir un combat si barbare, + On s'écrie, on s'avance, enfin on les sépare. + + SABINE. + + Que je vous dois d'encens, grands Dieux, qui m'exaucez! + + JULIE. + + Vous n'êtes pas, Sabine, encore où vous pensez: + Vous pouvez espérer, vous avez moins à craindre; 795 + Mais il vous reste encore assez de quoi vous plaindre. + En vain d'un sort si triste on les veut garantir; + Ces cruels généreux n'y peuvent consentir: + La gloire de ce choix leur est si précieuse, + Et charme tellement leur âme ambitieuse, 800 + Qu'alors qu'on les déplore ils s'estiment heureux, + Et prennent pour affront la pitié qu'on a d'eux[757]. + Le trouble des deux camps souille leur renommée; + Ils combattront plutôt et l'une et l'autre armée, + Et mourront par les mains qui leur font d'autres lois[758], + Que pas un d'eux renonce aux honneurs d'un tel choix. + + SABINE. + + Quoi? dans leur dureté ces coeurs d'acier s'obstinent[759]! + + JULIE. + + Oui, mais d'autre côté les deux camps se mutinent[760], + Et leurs cris, des deux parts poussés en même temps, + Demandent la bataille, ou d'autres combattants. 810 + La présence des chefs à peine est respectée, + Leur pouvoir est douteux, leur voix mal écoutée; + Le Roi même s'étonne; et pour dernier effort: + «Puisque chacun, dit-il, s'échauffe en ce discord, + Consultons des grands Dieux la majesté sacrée, 815 + Et voyons si ce change à leurs bontés agrée. + Quel impie osera se prendre à leur vouloir, + Lorsqu'en un sacrifice ils nous l'auront fait voir?» + Il se tait, et ces mots semblent être des charmes; + Même aux six combattants ils arrachent les armes; 820 + Et ce desir d'honneur qui leur ferme les yeux, + Tout aveugle qu'il est, respecte encor les Dieux. + Leur plus bouillante ardeur cède à l'avis de Tulle; + Et soit par déférence, ou par un prompt scrupule, + Dans l'une et l'autre armée on s'en fait une loi, 825 + Comme si toutes deux le connoissoient pour roi. + Le reste s'apprendra par la mort des victimes. + + SABINE. + + Les Dieux n'avoueront point un combat plein de crimes; + J'en espère beaucoup, puisqu'il est différé, + Et je commence à voir ce que j'ai desiré. 830 + + +SCÈNE III. + +SABINE, CAMILLE, JULIE. + + SABINE. + + Ma soeur, que je vous die une bonne nouvelle. + + CAMILLE. + + Je pense la savoir, s'il faut la nommer telle. + On l'a dite à mon père, et j'étois avec lui; + Mais je n'en conçois rien qui flatte mon ennui. + Ce délai de nos maux rendra leurs coups plus rudes; 835 + Ce n'est qu'un plus long terme à nos inquiétudes; + Et tout l'allégement qu'il en faut espérer, + C'est de pleurer plus tard ceux qu'il faudra pleurer. + + SABINE. + + Les Dieux n'ont pas en vain inspiré ce tumulte. + + CAMILLE. + + Disons plutôt, ma soeur, qu'en vain on les consulte. 840 + Ces mêmes Dieux à Tulle ont inspiré ce choix[761]; + Et la voix du public n'est pas toujours leur voix; + Ils descendent bien moins dans de si bas étages + Que dans l'âme des rois, leurs vivantes images, + De qui l'indépendante et sainte autorité[762] 845 + Est un rayon secret de leur divinité. + + JULIE. + + C'est vouloir sans raison vous former des obstacles + Que de chercher leur voix ailleurs qu'en leurs oracles[763]; + Et vous ne vous pouvez figurer tout perdu, + Sans démentir celui qui vous fut hier rendu. 850 + + CAMILLE. + + Un oracle jamais ne se laisse comprendre: + On l'entend d'autant moins que plus on croit l'entendre[764]; + Et loin de s'assurer sur un pareil arrêt, + Qui n'y voit rien d'obscur doit croire que tout l'est. + + SABINE. + + Sur ce qui fait pour nous prenons plus d'assurance, 855 + Et souffrons les douceurs d'une juste espérance. + Quand la faveur du ciel ouvre à demi ses bras, + Qui ne s'en promet rien ne la mérite pas; + Il empêche souvent qu'elle ne se déploie, + Et lorsqu'elle descend, son refus la renvoie. 860 + + CAMILLE. + + Le ciel agit sans nous en ces événements, + Et ne les règle point dessus nos sentiments. + + JULIE. + + Il ne vous a fait peur que pour vous faire grâce. + Adieu: je vais savoir comme enfin tout se passe. + Modérez vos frayeurs; j'espère à mon retour 865 + Ne vous entretenir que de propos d'amour, + Et que nous n'emploierons la fin de la journée + Qu'aux doux préparatifs d'un heureux hyménée. + + SABINE. + + J'ose encor l'espérer[765]. + + CAMILLE. + + Moi, je n'espère rien. + + JULIE. + + L'effet vous fera voir que nous en jugeons bien. 870 + + +SCÈNE IV. + +SABINE, CAMILLE. + + SABINE. + + Parmi nos déplaisirs souffrez que je vous blâme: + Je ne puis approuver tant de trouble en votre âme[766]; + Que feriez-vous, ma soeur, au point où je me vois, + Si vous aviez à craindre autant que je le dois, + Et si vous attendiez de leurs armes fatales 875 + Des maux[767] pareils aux miens, et des pertes égales? + + CAMILLE. + + Parlez plus sainement de vos maux et des miens: + Chacun voit ceux d'autrui d'un autre oeil que les siens; + Mais à bien regarder ceux où le ciel me plonge, + Les vôtres auprès d'eux vous sembleront un songe. 880 + La seule mort d'Horace est à craindre pour vous. + Des frères ne sont rien à l'égal d'un époux; + L'hymen qui nous attache en une autre famille + Nous détache de celle où l'on a vécu fille; + On voit d'un oeil divers des noeuds si différents[768], 885 + Et pour suivre un mari l'on quitte ses parents; + Mais si près d'un hymen, l'amant que donne un père + Nous est moins qu'un époux, et non pas moins qu'un frère; + Nos sentiments entre eux demeurent suspendus, + Notre choix impossible, et nos voeux confondus. 890 + Ainsi, ma soeur, du moins vous avez dans vos plaintes + Où porter vos souhaits et terminer vos craintes; + Mais si le ciel s'obstine à nous persécuter, + Pour moi, j'ai tout à craindre, et rien à souhaiter. + + SABINE. + + Quand il faut que l'un meure et par les mains de l'autre, + C'est un raisonnement bien mauvais que le vôtre. + Quoique ce soient, ma soeur, des noeuds bien différents, + C'est sans les oublier qu'on quitte ses parents: + L'hymen n'efface point ces profonds caractères; + Pour aimer un mari, l'on ne hait pas ses frères: 900 + La nature en tout temps garde ses premiers droits; + Aux dépens de leur vie on ne fait point de choix: + Aussi bien qu'un époux ils sont d'autres nous-mêmes; + Et tous maux sont pareils alors qu'ils sont extrêmes. + Mais l'amant qui vous charme et pour qui vous brûlez 905 + Ne vous est, après tout, que ce que vous voulez; + Une mauvaise humeur, un peu de jalousie, + En fait assez souvent passer la fantaisie[769]; + Ce que peut le caprice, osez-le par raison, + Et laissez votre sang hors de comparaison: 910 + C'est crime qu'opposer des liens volontaires + A ceux que la naissance a rendus nécessaires. + Si donc le ciel s'obstine à nous persécuter, + Seule j'ai tout à craindre, et rien à souhaiter; + Mais pour vous, le devoir vous donne, dans vos plaintes, + Où porter vos souhaits et terminer vos craintes. + + CAMILLE. + + Je le vois bien, ma soeur, vous n'aimâtes jamais; + Vous ne connoissez[770] point ni l'amour ni ses traits: + On peut lui résister quand il commence à naître, + Mais non pas le bannir quand il s'est rendu maître, 920 + Et que l'aveu d'un père, engageant notre foi, + A fait de ce tyran un légitime roi: + Il entre avec douceur, mais il règne par force; + Et quand l'âme une fois a goûté son amorce, + Vouloir ne plus aimer, c'est ce qu'elle ne peut, 925 + Puisqu'elle ne peut plus vouloir que ce qu'il veut: + Ses chaînes sont pour nous aussi fortes que belles. + + +SCÈNE V. + +LE VIEIL HORACE, SABINE, CAMILLE. + + LE VIEIL HORACE. + + Je viens vous apporter de fâcheuses nouvelles, + Mes filles; mais en vain je voudrois vous celer + Ce qu'on ne vous sauroit longtemps dissimuler: 930 + Vos frères sont aux mains, les Dieux ainsi l'ordonnent. + + SABINE. + + Je veux bien l'avouer, ces nouvelles m'étonnent; + Et je m'imaginois dans la divinité + Beaucoup moins d'injustice, et bien plus de bonté. + Ne nous consolez point: contre tant d'infortune[771] 935 + La pitié parle en vain, la raison importune[772]. + Nous avons en nos mains la fin de nos douleurs, + Et qui veut bien mourir peut braver les malheurs[773]. + Nous pourrions aisément faire en votre présence + De notre désespoir une fausse constance; 940 + Mais quand on peut sans honte être sans fermeté, + L'affecter au dehors, c'est une lâcheté[774]; + L'usage d'un tel art, nous le laissons aux hommes, + Et ne voulons passer que pour ce que nous sommes. + Nous ne demandons point qu'un courage si fort 945 + S'abaisse à notre exemple à se plaindre du sort. + Recevez sans frémir ces mortelles alarmes; + Voyez couler nos pleurs sans y mêler vos larmes; + Enfin, pour toute grâce, en de tels déplaisirs, + Gardez votre constance, et souffrez nos soupirs. 950 + + LE VIEIL HORACE. + + Loin de blâmer les pleurs que je vous vois répandre, + Je crois faire beaucoup de m'en pouvoir défendre, + Et céderois peut-être à de si rudes coups, + Si je prenois ici même intérêt que vous: + Non qu'Albe par son choix m'ait fait haïr vos frères, 955 + Tous trois me sont encor des personnes bien chères; + Mais enfin l'amitié n'est pas du même rang, + Et n'a point les effets de l'amour ni du sang; + Je ne sens point pour eux la douleur qui tourmente + Sabine comme soeur, Camille comme amante: 960 + Je puis les regarder comme nos ennemis, + Et donne sans regret mes souhaits à mes fils. + Ils sont, grâces aux Dieux, dignes de leur patrie; + Aucun étonnement n'a leur gloire flétrie; + Et j'ai vu leur honneur croître de la moitié, 965 + Quand ils ont des deux camps refusé la pitié. + Si par quelque foiblesse ils l'avoient mendiée, + Si leur haute vertu ne l'eût répudiée, + Ma main bientôt sur eux m'eût vengé hautement + De l'affront que m'eût fait ce mol consentement. 970 + Mais lorsqu'en dépit d'eux on en a voulu d'autres, + Je ne le cèle point, j'ai joint mes voeux aux vôtres. + Si le ciel pitoyable eût écouté ma voix, + Albe seroit réduite à faire un autre choix; + Nous pourrions voir tantôt triompher les Horaces 975 + Sans voir leurs bras souillés du sang des Curiaces, + Et de l'événement d'un combat plus humain + Dépendroit maintenant l'honneur du nom romain. + La prudence des Dieux autrement en dispose; + Sur leur ordre éternel mon esprit se repose: 980 + Il s'arme en ce besoin de générosité, + Et du bonheur public fait sa félicité. + Tâchez d'en faire autant pour soulager vos peines, + Et songez toutes deux que vous êtes Romaines: + Vous l'êtes devenue, et vous l'êtes encor; 985 + Un si glorieux titre est un digne trésor. + Un jour, un jour viendra que par toute la terre + Rome se fera craindre à l'égal du tonnerre, + Et que tout l'univers tremblant dessous ses lois, + Ce grand nom deviendra l'ambition des rois: 990 + Les Dieux à notre Énée ont promis cette gloire. + + +SCÈNE VI. + +LE VIEIL HORACE, SABINE, CAMILLE, JULIE. + + LE VIEIL HORACE. + + Nous venez-vous, Julie, apprendre la victoire? + + JULIE. + + Mais plutôt du combat les funestes effets: + Rome est sujette d'Albe, et vos fils sont défaits; + Des trois les deux sont morts, son époux seul vous reste. + + LE VIEIL HORACE. + + O d'un triste combat effet vraiment funeste! + Rome est sujette d'Albe, et pour l'en garantir + Il n'a pas employé jusqu'au dernier soupir! + Non, non, cela n'est point, on vous trompe, Julie; + Rome n'est point sujette, ou mon fils est sans vie: 1000 + Je connois mieux mon sang, il sait mieux son devoir. + + JULIE + + Mille, de nos remparts, comme moi l'ont pu voir. + Il s'est fait admirer tant qu'ont duré ses frères; + Mais comme il s'est vu seul contre trois adversaires, + Près d'être enfermé d'eux, sa fuite l'a sauvé. 1005 + + LE VIEIL HORACE. + + Et nos soldats trahis ne l'ont point achevé[775]? + Dans leurs rangs à ce lâche ils ont donné retraite? + + JULIE. + + Je n'ai rien voulu voir après cette défaite. + + CAMILLE. + + O mes frères! + + LE VIEIL HORACE. + + Tout beau, ne les pleurez pas tous; + Deux jouissent d'un sort dont leur père est jaloux. 1010 + Que des plus nobles fleurs leur tombe soit couverte; + La gloire de leur mort m'a payé de leur perte: + Ce bonheur a suivi leur courage invaincu, + Qu'ils ont vu Rome libre autant qu'ils ont vécu, + Et ne l'auront point vue obéir qu'à son prince, 1015 + Ni d'un État voisin devenir la province. + Pleurez l'autre, pleurez l'irréparable affront + Que sa fuite honteuse imprime à notre front; + Pleurez le déshonneur de toute notre race, + Et l'opprobre éternel qu'il laisse au nom d'Horace. 1020 + + JULIE. + + Que vouliez-vous qu'il fît contre trois? + + LE VIEIL HORACE. + + Qu'il mourût[776], + Ou qu'un beau désespoir alors le secourût. + N'eût-il que d'un moment reculé sa défaite, + Rome eût été du moins un peu plus tard sujette; + Il eût avec honneur laissé mes cheveux gris, 1025 + Et c'étoit de sa vie un assez digne prix. + Il est de tout son sang comptable à sa patrie; + Chaque goutte épargnée a sa gloire flétrie; + Chaque instant de sa vie, après ce lâche tour, + Met d'autant plus ma honte avec la sienne au jour. 1030 + J'en romprai bien le cours, et ma juste colère, + Contre un indigne fils usant des droits d'un père, + Saura bien faire voir dans sa punition + L'éclatant désaveu d'une telle action. + + SABINE. + + Écoutez un peu moins ces ardeurs généreuses, 1035 + Et ne nous rendez point tout à fait malheureuses. + + LE VIEIL HORACE. + + Sabine, votre coeur se console aisément; + Nos malheurs jusqu'ici vous touchent foiblement. + Vous n'avez point encor de part à nos misères: + Le ciel vous a sauvé votre époux et vos frères; 1040 + Si nous sommes sujets, c'est de votre pays; + Vos frères sont vainqueurs quand nous sommes trahis; + Et voyant le haut point où leur gloire se monte, + Vous regardez fort peu ce qui nous vient de honte. + Mais votre trop d'amour pour cet infâme époux 1045 + Vous donnera bientôt à plaindre comme à nous. + Vos pleurs en sa faveur sont de foibles défenses: + J'atteste des grands Dieux les suprêmes puissances + Qu'avant ce jour fini, ces mains, ces propres mains + Laveront dans son sang la honte des Romains. 1050 + + SABINE. + + Suivons-le promptement, la colère l'emporte. + Dieux! verrons-nous toujours des malheurs de la sorte? + Nous faudra-t-il toujours en craindre de plus grands, + Et toujours redouter la main de nos parents? + + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + +NOTES: + + [749] Voltaire fait ici une critique dont nous ne reproduisons + les termes que parce qu'ils ont trait à l'histoire de la scène + française: «Ce monologue de Sabine est, dit-il, absolument + inutile, et fait languir la pièce. Les comédiens voulaient alors + des monologues. La déclamation approchait du chant, surtout celle + des femmes; les auteurs avaient cette complaisance pour + elles....» + + [750] _Var._ La nature ou l'amour parlent pour chacun d'eux. + (1641 et 55 A.) + + [751] _Var._ Et puis voir maintenant le combat sans terreur. + (1641-56) + + [752] L'édition de 1663 porte _de miens_, pour _des miens_: c'est + très-vraisemblablement une erreur. + + [753] _Var._ Ou si le triste sort de leurs armes[753-a] impies + De tous les combattants a fait autant d'hosties? (1641-56) + + [753-a] L'édition de 1656 porte, par erreur, _âmes_, pour + _armes_. + + [754] _Var._ De tous les combattants fait-il autant + d'hosties[754-a]? (1663 et 64) + + [754-a] «_Hostie_ ne se dit plus, et c'est dommage; il ne + reste plus que le mot de _victime_....» (_Voltaire._) Voyez le + _Lexique_. + + [755] _Var._ Pour tous tant qu'ils étoient m'a condamnée aux + pleurs. (1641-56) + + [756] _Var._ Et l'un et l'autre camp s'est mis à murmurer. + (1641-56) + + [757] _Var._ Et prenant pour affront la pitié[757-a] qu'on a + d'eux. (1656) + + [757-a] Il y a _piété_, au lieu de _pitié_, dans l'édition + de 1656, mais c'est évidemment une erreur. + + [758] _Var._ Et mourront par les mains qui les ont séparés, + Que quitter les honneurs qui leur sont déférés. (1641-56) + + [759] _Var._ Quoi? dans leur dureté ces coeurs de fer + s'obstinent! (1641-60) + + [760] _Var._ Ils le font, mais d'ailleurs les deux camps se + mutinent. (1641-64) + + [761] _Var._ Les mêmes Dieux à Tulle ont inspiré ce choix. + (1641-48 et 55 A.) + + [762] _Var._ Et de qui l'absolue et sainte autorité. (1641-56) + + [763] _Var._ Que de chercher leurs lois ailleurs qu'en leurs + oracles. (1655 A.) + + [764] On lit dans _Psyché_ (acte II, scène III): + + Un oracle jamais n'est sans obscurité: + On l'entend d'autant moins que mieux on croit l'entendre. + + [765] _Var._ Comme vous je l'espère. CAM. Et je n'ose y songer. + JUL. L'effet nous fera voir qui sait mieux en juger. (1641-56) + + [766] _Var._ Je ne puis approuver tant de trouble en notre âme. + (1641 in-4º, 48-54 et 56) + _Var._ Je ne puis approuver tant de trouble en mon âme. + (1655 A.) + + [767] L'édition de 1641 in-12 donne _deux maux_, pour _des maux_: + c'est évidemment une erreur. + + [768] _Var._ On ne compare point des noeuds si différents. + (1641-56) + + [769] _Var._ Le peuvent mettre hors de votre fantaisie; + Ce qu'elles font souvent, faites-le par raison. (1641-56) + + [770] L'édition de 1682 porte: _connoissiez_, pour _connoissez_. + + [771] _Var._ Ne nous consolez point: la raison importune. + (1641-56) + + [772] _Var._ Quand elle ose combattre une telle infortune. (1641-54, + 55 B. et 56) + _Var._ Quand elle ose combattre une telle fortune. (1655 A.) + + [773] _Var._ Qui peut vouloir mourir peut braver les malheurs. + (1641-56) + + [774] _Var._ La vouloir contrefaire est une lâcheté. (1641-56) + + [775] _Var._ Et nos soldats trahis ne l'ont pas achevé? (1641-60) + + [776] «Voilà ce fameux _qu'il mourût_, ce trait du plus grand + sublime, ce mot auquel il n'en est aucun de comparable dans toute + l'antiquité[776-a]; tout l'auditoire fut si transporté, qu'on + n'entendit jamais le vers faible qui suit; et le morceau: + + N'eût-il que d'un moment retardé (_lisez_: reculé) sa défaite, + + étant plein de chaleur, augmente encore la force du _qu'il + mourût_....» (_Voltaire._) + + [776-a] Cela est vrai, et c'est en vain, nous le croyons, + qu'on a cherché un mot semblable dans les auteurs anciens. Le + _moriamur_, de Calpurnius (voyez Tite Live, livre XXII, chapitre + XCIX), n'a aucun rapport avec la réponse sublime du vieil Horace, + et nous ne comprenons pas qu'on l'en ait rapproché. Le + _moreretur_, _inquies_, de Cicéron, dans le _Discours pour C. + Rubirius Postumus_ (chapitre X, § 29), peut bien se traduire par: + «Que vouliez-vous qu'il fît?--Qu'il mourût, direz-vous;» mais la + ressemblance est toute superficielle: la pensée, le sentiment, la + situation, tout est différent.--Un rapprochement plus opportun, + mais bien propre à faire ressortir, quoiqu'au fond l'idée soit + semblable, l'originalité de Corneille, ce serait peut-être celui + de ces vers de la tragédie des _Juives_ (acte IV, vers 33 et + suivants) de notre vieux poëte Garnier: + + C'est vergongne à un roi de survivre vaincu: + Un bon coeur n'eût jamais son malheur survécu. + --Et qu'eussiez-vous pu faire?--Un acte magnanime, + Qui malgré le destin m'eût acquis de l'estime. + Je fusse mort en roi, fièrement combattant, + Maint barbare adversaire à mes pieds abattant. + + + + +ACTE IV. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +LE VIEIL HORACE, CAMILLE. + + LE VIEIL HORACE. + + Ne me parlez jamais en faveur d'un infâme; 1055 + Qu'il me fuie à l'égal des frères de sa femme: + Pour conserver un sang qu'il tient si précieux, + Il n'a rien fait encor s'il n'évite mes yeux. + Sabine y peut mettre ordre, ou derechef j'atteste + Le souverain pouvoir de la troupe céleste.... 1060 + + CAMILLE. + + Ah! mon père, prenez un plus doux sentiment[777]; + Vous verrez Rome même en user autrement; + Et de quelque malheur que le ciel l'ait comblée, + Excuser la vertu sous le nombre accablée. + + LE VIEIL HORACE. + + Le jugement de Rome est peu pour mon regard, 1065 + Camille; je suis père, et j'ai mes droits à part. + Je sais trop comme agit la vertu véritable: + C'est sans en triompher que le nombre l'accable; + Et sa mâle vigueur, toujours en même point, + Succombe sous la force, et ne lui cède point. 1070 + Taisez-vous, et sachons ce que nous veut Valère. + + +SCÈNE II. + +LE VIEIL HORACE, VALÈRE, CAMILLE. + + VALÈRE. + + Envoyé par le Roi pour consoler un père, + Et pour lui témoigner.... + + LE VIEIL HORACE. + + N'en prenez aucun soin: + C'est un soulagement dont je n'ai pas besoin; + Et j'aime mieux voir morts que couverts d'infamie 1075 + Ceux que vient de m'ôter une main ennemie. + Tous deux pour leur pays sont morts en gens d'honneur; + Il me suffit. + + VALÈRE. + + Mais l'autre est un rare bonheur; + De tous les trois chez vous il doit tenir la place. + + LE VIEIL HORACE. + + Que n'a-t-on vu périr en lui le nom d'Horace[778]! 1080 + + VALÈRE. + + Seul vous le maltraitez après ce qu'il a fait. + + LE VIEIL HORACE. + + C'est à moi seul aussi de punir son forfait. + + VALÈRE. + + Quel forfait trouvez-vous en sa bonne conduite? + + LE VIEIL HORACE. + + Quel éclat de vertu trouvez-vous en sa fuite? + + VALÈRE. + + La fuite est glorieuse en cette occasion. 1085 + + LE VIEIL HORACE. + + Vous redoublez ma honte et ma confusion[779]. + Certes, l'exemple est rare et digne de mémoire, + De trouver dans la fuite un chemin à la gloire. + + VALÈRE. + + Quelle confusion, et quelle honte à vous + D'avoir produit un fils qui nous conserve tous, 1090 + Qui fait triompher Rome, et lui gagne un empire? + A quels plus grands honneurs faut-il qu'un père aspire? + + LE VIEIL HORACE. + + Quels honneurs, quel triomphe, et quel empire enfin, + Lorsqu'Albe sous ses lois range notre destin? + + VALÈRE. + + Que parlez-vous ici d'Albe et de sa victoire? 1095 + Ignorez-vous encor la moitié de l'histoire? + + LE VIEIL HORACE. + + Je sais que par sa fuite il a trahi l'État[780]. + + VALÈRE. + + Oui, s'il eût en fuyant terminé le combat; + Mais on a bientôt vu qu'il ne fuyoit qu'en homme + Qui savoit ménager l'avantage de Rome. 1100 + + LE VIEIL HORACE. + + Quoi, Rome donc triomphe! + + VALÈRE. + + Apprenez, apprenez + La valeur de ce fils qu'à tort vous condamnez. + Resté seul contre trois, mais en cette aventure + Tous trois étant blessés, et lui seul sans blessure, + Trop foible pour eux tous, trop fort pour chacun d'eux, + Il sait bien se tirer d'un pas si dangereux[781]; + Il fuit pour mieux combattre, et cette prompte ruse + Divise adroitement trois frères qu'elle abuse. + Chacun le suit d'un pas ou plus ou moins pressé, + Selon qu'il se rencontre ou plus ou moins blessé; 1110 + Leur ardeur est égale à poursuivre sa fuite; + Mais leurs coups inégaux séparent leur poursuite. + Horace, les voyant l'un de l'autre écartés, + Se retourne, et déjà les croit demi-domptés: + Il attend le premier, et c'étoit votre gendre. 1115 + L'autre, tout indigné qu'il ait osé l'attendre, + En vain en l'attaquant fait paroître un grand coeur; + Le sang qu'il a perdu ralentit sa vigueur. + Albe à son tour commence à craindre un sort contraire; + Elle crie au second qu'il secoure son frère: 1120 + Il se hâte et s'épuise en efforts superflus; + Il trouve en les joignant que son frère n'est plus. + + CAMILLE. + + Hélas[782]! + + VALÈRE. + + Tout hors d'haleine il prend pourtant sa place, + Et redouble bientôt la victoire d'Horace: + Son courage sans force est un débile appui; 1125 + Voulant venger son frère, il tombe auprès de lui. + L'air résonne des cris qu'au ciel chacun envoie; + Albe en jette d'angoisse, et les Romains de joie. + Comme notre héros se voit près d'achever, + C'est peu pour lui de vaincre, il veut encor braver: 1130 + «J'en viens d'immoler deux aux mânes de mes frères; + Rome aura le dernier de mes trois adversaires, + C'est à ses intérêts que je vais l'immoler,» + Dit-il; et tout d'un temps on le voit y voler. + La victoire entre eux deux n'étoit pas incertaine; 1135 + L'Albain percé de coups ne se traînoit qu'à peine, + Et comme une victime aux marches de l'autel, + Il sembloit présenter sa gorge au coup mortel: + Aussi le reçoit-il, peu s'en faut, sans défense, + Et son trépas de Rome établit la puissance[783]. 1140 + + LE VIEIL HORACE. + + O mon fils! ô ma joie! ô l'honneur de nos jours! + O d'un État penchant l'inespéré secours! + Vertu digne de Rome, et sang digne d'Horace! + Appui de ton pays, et gloire de ta race! + Quand pourrai-je étouffer dans tes embrassements 1145 + L'erreur[784] dont j'ai formé de si faux sentiments? + Quand pourra mon amour baigner avec tendresse + Ton front victorieux de larmes d'allégresse? + + VALÈRE. + + Vos caresses bientôt pourront se déployer: + Le Roi dans un moment vous le va renvoyer, 1150 + Et remet à demain la pompe qu'il prépare[785] + D'un sacrifice aux Dieux pour un bonheur si rare; + Aujourd'hui seulement on s'acquitte vers eux + Par des chants de victoire et par de simples voeux. + C'est où le Roi le mène, et tandis il m'envoie 1155 + Faire office vers vous de douleur et de joie; + Mais cet office encor n'est pas assez pour lui; + Il y viendra lui-même, et peut-être aujourd'hui: + Il croit mal reconnoître une vertu si pure[786], + Si de sa propre bouche il ne vous en assure, 1160 + S'il ne vous dit chez vous combien vous doit l'État. + + LE VIEIL HORACE. + + De tels remercîments ont pour moi trop d'éclat, + Et je me tiens déjà trop payé par les vôtres + Du service d'un fils, et du sang des deux autres[787]. + + VALÈRE. + + Il ne sait ce que c'est d'honorer à demi; 1165 + Et son sceptre arraché des mains de l'ennemi + Fait qu'il tient cet honneur qu'il lui plaît de vous faire[788] + Au-dessous du mérite et du fils et du père. + Je vais lui témoigner quels nobles sentiments + La vertu vous inspire en tous vos mouvements, 1170 + Et combien vous montrez d'ardeur pour son service. + + LE VIEIL HORACE. + + Je vous devrai beaucoup pour un si bon office. + + +SCÈNE III. + +LE VIEIL HORACE, CAMILLE. + + LE VIEIL HORACE. + + Ma fille, il n'est plus temps de répandre des pleurs; + Il sied mal d'en verser où l'on voit tant d'honneurs; + On pleure injustement des pertes domestiques, 1175 + Quand on en voit sortir des victoires publiques. + Rome triomphe d'Albe, et c'est assez pour nous; + Tous nos maux à ce prix doivent nous être doux[789]. + En la mort d'un amant vous ne perdez qu'un homme + Dont la perte est aisée à réparer dans Rome[790]; 1180 + Après cette victoire, il n'est point de Romain + Qui ne soit glorieux de vous donner la main. + Il me faut à Sabine en porter la nouvelle[791]; + Ce coup sera sans doute assez rude pour elle, + Et ses trois frères morts par la main d'un époux 1185 + Lui donneront des pleurs bien plus justes qu'à vous; + Mais j'espère aisément en dissiper l'orage, + Et qu'un peu de prudence aidant son grand courage + Fera bientôt régner sur un si noble coeur + Le généreux amour qu'elle doit au vainqueur. 1190 + Cependant étouffez cette lâche tristesse; + Recevez-le, s'il vient, avec moins de foiblesse; + Faites-vous voir sa soeur, et qu'en un même flanc + Le ciel vous a tous deux formés d'un même sang. + + +SCÈNE IV. + + CAMILLE. + + Oui, je lui ferai voir, par d'infaillibles marques, 1195 + Qu'un véritable amour brave la main des Parques, + Et ne prend point de lois de ces cruels tyrans + Qu'un astre injurieux nous donne pour parents. + Tu blâmes ma douleur, tu l'oses nommer lâche; + Je l'aime d'autant plus que plus elle te fâche, 1200 + Impitoyable père, et par un juste effort + Je la veux rendre égale aux rigueurs de mon sort. + En vit-on jamais un dont les rudes traverses + Prissent en moins de rien tant de faces diverses, + Qui fût doux tant de fois, et tant de fois cruel, 1205 + Et portât tant de coups avant le coup mortel? + Vit-on jamais une âme en un jour plus atteinte + De joie et de douleur, d'espérance et de crainte, + Asservie en esclave à plus d'événements, + Et le piteux jouet de plus de changements? 1210 + Un oracle m'assure, un songe me travaille[792]; + La paix calme l'effroi que me fait la bataille; + Mon hymen se prépare, et presque en un moment + Pour combattre mon frère on choisit mon amant; + Ce choix me désespère, et tous le désavouent[793]; 1215 + La partie est rompue, et les Dieux la renouent; + Rome semble vaincue, et seul des trois Albains, + Curiace en mon sang n'a point trempé ses mains. + O Dieux! sentois-je alors des douleurs trop légères[794] + Pour le malheur de Rome et la mort de deux frères[795], + Et me flattois-je trop quand je croyois pouvoir[796] + L'aimer encor sans crime et nourrir quelque espoir? + Sa mort m'en punit bien, et la façon cruelle + Dont mon âme éperdue en reçoit la nouvelle: + Son rival me l'apprend, et faisant à mes yeux 1225 + D'un si triste succès le récit odieux, + Il porte sur le front une allégresse ouverte, + Que le bonheur public fait bien moins que ma perte; + Et bâtissant en l'air sur le malheur d'autrui, + Aussi bien que mon frère il triomphe de lui. 1230 + Mais ce n'est rien encore au prix de ce qui reste[797]: + On demande ma joie en un jour si funeste[798]; + Il me faut applaudir aux exploits du vainqueur, + Et baiser une main qui me perce le coeur. + En un sujet de pleurs si grand, si légitime, 1235 + Se plaindre est une honte, et soupirer un crime; + Leur brutale vertu veut qu'on s'estime heureux, + Et si l'on n'est barbare, on n'est point généreux. + Dégénérons, mon coeur, d'un si vertueux père; + Soyons indigne soeur d'un si généreux frère: 1240 + C'est gloire de passer pour un coeur abattu[799], + Quand la brutalité fait la haute vertu. + Éclatez, mes douleurs: à quoi bon vous contraindre? + Quand on a tout perdu, que sauroit-on plus craindre? + Pour ce cruel vainqueur n'ayez point de respect; 1245 + Loin d'éviter ses yeux, croissez à son aspect; + Offensez sa victoire, irritez sa colère, + Et prenez, s'il se peut, plaisir à lui déplaire. + Il vient: préparons-nous à montrer constamment + Ce que doit une amante à la mort d'un amant. 1250 + + +SCÈNE V. + +HORACE, CAMILLE, PROCULE. + +(Procule porte en sa main les trois épées des Curiaces[800].) + + HORACE. + + Ma soeur, voici le bras qui venge nos deux frères, + Le bras qui rompt le cours de nos destins contraires, + Qui nous rend maîtres d'Albe; enfin voici le bras + Qui seul fait aujourd'hui le sort de deux États; + Vois ces marques d'honneur, ces témoins de ma gloire, + Et rends ce que tu dois à l'heur de ma victoire. + + CAMILLE. + + Recevez donc mes pleurs, c'est ce que je lui dois[801]. + + HORACE. + + Rome n'en veut point voir après de tels exploits, + Et nos deux frères morts dans le malheur des armes + Sont trop payés de sang pour exiger des larmes: 1260 + Quand la perte est vengée, on n'a plus rien perdu. + + CAMILLE. + + Puisqu'ils sont satisfaits par le sang épandu, + Je cesserai pour eux de paroître affligée, + Et j'oublierai leur mort que vous avez vengée; + Mais qui me vengera de celle d'un amant, 1265 + Pour me faire oublier sa perte en un moment? + + HORACE. + + Que dis-tu, malheureuse? + + CAMILLE. + + O mon cher Curiace! + + HORACE. + + O d'une indigne soeur insupportable audace[802]! + D'un ennemi public dont je reviens vainqueur + Le nom est dans ta bouche et l'amour dans ton coeur! + Ton ardeur criminelle à la vengeance aspire! + Ta bouche la demande, et ton coeur la respire! + Suis moins ta passion, règle mieux tes desirs, + Ne me fais plus rougir d'entendre tes soupirs; + Tes flammes désormais doivent être étouffées; 1275 + Bannis-les de ton âme, et songe à mes trophées: + Qu'ils soient dorénavant ton unique entretien. + + CAMILLE. + + Donne-moi donc, barbare, un coeur comme le tien; + Et si tu veux enfin que je t'ouvre mon âme, + Rends-moi mon Curiace, ou laisse agir ma flamme: 1280 + Ma joie et mes douleurs dépendoient de son sort; + Je l'adorois vivant, et je le pleure mort. + Ne cherche plus ta soeur où tu l'avois laissée; + Tu ne revois en moi qu'une amante offensée, + Qui comme une furie attachée à tes pas, 1285 + Te veut incessamment reprocher son trépas. + Tigre altéré de sang, qui me défends les larmes[803], + Qui veux que dans sa mort je trouve encor des charmes, + Et que jusques au ciel élevant tes exploits, + Moi-même je le tue une seconde fois! 1290 + Puissent tant de malheurs accompagner ta vie[804], + Que tu tombes au point de me porter envie; + Et toi, bientôt souiller par quelque lâcheté + Cette gloire si chère à ta brutalité! + + HORACE. + + O ciel! qui vit jamais une pareille rage! 1295 + Crois-tu donc que je sois insensible à l'outrage, + Que je souffre en mon sang ce mortel déshonneur? + Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur, + Et préfère du moins au souvenir d'un homme + Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome. 1300 + + CAMILLE. + + Rome, l'unique objet de mon ressentiment[805]! + Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant! + Rome qui t'a vu naître, et que ton coeur adore! + Rome enfin que je hais parce qu'elle t'honore! + Puissent tous ses voisins ensemble conjurés 1305 + Saper ses fondements encor mal assurés! + Et si ce n'est assez de toute l'Italie, + Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie; + Que cent peuples unis des bouts de l'univers + Passent pour la détruire et les monts et les mers! 1310 + Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles, + Et de ses propres mains déchire ses entrailles! + Que le courroux du ciel allumé par mes voeux[806] + Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux! + Puissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre[807], 1315 + Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre, + Voir le dernier Romain à son dernier soupir, + Moi seule en être cause, et mourir de plaisir! + +HORACE, mettant la main à l'épée[808], et poursuivant sa soeur qui +s'enfuit. + + C'est trop, ma patience à la raison fait place; + Va dedans les enfers plaindre ton Curiace[809]. 1320 + + CAMILLE, blessée derrière le théâtre[810]. + + Ah! traître! + + HORACE, revenant sur le théâtre. + + Ainsi reçoive un châtiment soudain + Quiconque ose pleurer un ennemi romain[811]! + + +SCÈNE VI. + +HORACE, PROCULE. + + PROCULE. + + Que venez-vous de faire? + + HORACE. + + Un acte de justice: + Un semblable forfait veut un pareil supplice. + + PROCULE. + + Vous deviez la traiter avec moins de rigueur. 1325 + + HORACE. + + Ne me dis point qu'elle est et mon sang et ma soeur. + Mon père ne peut plus l'avouer pour sa fille: + Qui maudit son pays renonce à sa famille; + Des noms si pleins d'amour ne lui sont plus permis; + De ses plus chers parents il fait ses ennemis: 1330 + Le sang même les arme en haine de son crime. + La plus prompte vengeance en est plus légitime[812]; + Et ce souhait impie, encore qu'impuissant, + Est un monstre qu'il faut étouffer en naissant. + + +SCÈNE VII. + +HORACE, SABINE, PROCULE. + + SABINE. + + A quoi s'arrête ici ton illustre colère? 1335 + Viens voir mourir ta soeur dans les bras de ton père; + Viens repaître tes yeux d'un spectacle si doux: + Ou si tu n'es point las de ces généreux coups[813], + Immole au cher pays des vertueux Horaces + Ce reste malheureux du sang des Curiaces. 1340 + Si prodigue du tien, n'épargne pas le leur; + Joins Sabine à Camille, et ta femme à ta soeur; + Nos crimes sont pareils, ainsi que nos misères; + Je soupire comme elle, et déplore mes frères: + Plus coupable en ce point contre tes dures lois, 1345 + Qu'elle n'en pleuroit qu'un, et que j'en pleure trois, + Qu'après son châtiment ma faute continue. + + HORACE. + + Sèche tes pleurs, Sabine, ou les cache à ma vue: + Rends-toi digne du nom de ma chaste moitié, + Et ne m'accable point d'une indigne pitié. 1350 + Si l'absolu pouvoir d'une pudique flamme + Ne nous laisse à tous deux qu'un penser et qu'une âme, + C'est à toi d'élever tes sentiments aux miens, + Non à moi de descendre à la honte des tiens. + Je t'aime, et je connois la douleur qui te presse; 1355 + Embrasse ma vertu pour vaincre ta foiblesse, + Participe à ma gloire au lieu de la souiller. + Tâche à t'en revêtir, non à m'en dépouiller. + Es-tu de mon honneur si mortelle ennemie, + Que je te plaise mieux couvert d'une infamie[814]? 1360 + Sois plus femme que soeur, et te réglant sur moi, + Fais-toi de mon exemple une immuable loi. + + SABINE. + + Cherche pour t'imiter des âmes plus parfaites. + Je ne t'impute point les pertes que j'ai faites, + J'en ai les sentiments que je dois en avoir, 1365 + Et je m'en prends au sort plutôt qu'à ton devoir; + Mais enfin je renonce à la vertu romaine[815], + Si pour la posséder je dois être inhumaine; + Et ne puis voir en moi la femme du vainqueur + Sans y voir des vaincus la déplorable soeur. 1370 + Prenons part en public aux victoires publiques; + Pleurons dans la maison nos malheurs domestiques, + Et ne regardons point des biens communs à tous, + Quand nous voyons des maux qui ne sont que pour nous. + Pourquoi veux-tu, cruel, agir d'une autre sorte? 1375 + Laisse en entrant ici tes lauriers à la porte; + Mêle tes pleurs aux miens. Quoi? ces lâches discours + N'arment point ta vertu contre mes tristes jours? + Mon crime redoublé n'émeut point ta colère? + Que Camille est heureuse! elle a pu te déplaire; 1380 + Elle a reçu de toi ce qu'elle a prétendu, + Et recouvre là-bas tout ce qu'elle a perdu. + Cher époux, cher auteur du tourment qui me presse, + Écoute la pitié, si ta colère cesse; + Exerce l'une ou l'autre, après de tels malheurs, 1385 + A punir ma foiblesse, ou finir mes douleurs: + Je demande la mort pour grâce, ou pour supplice; + Qu'elle soit un effet d'amour ou de justice, + N'importe: tous ses traits n'auront rien que de doux[816], + Si je les vois partir de la main d'un époux. 1390 + + HORACE. + + Quelle injustice aux Dieux d'abandonner aux femmes + Un empire si grand sur les plus belles âmes, + Et de se plaire à voir de si foibles vainqueurs + Régner si puissamment sur les plus nobles coeurs! + A quel point ma vertu devient-elle réduite! 1395 + Rien ne la sauroit plus garantir que la fuite. + Adieu: ne me suis point, ou retiens tes soupirs. + + SABINE, seule. + + O colère, ô pitié, sourdes à mes desirs, + Vous négligez mon crime, et ma douleur vous lasse, + Et je n'obtiens de vous ni supplice ni grâce! 1400 + Allons-y par nos pleurs faire encore un effort, + Et n'employons après que nous à notre mort. + + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + +NOTES: + + [777] _Var._ Eh! mon père, prenez un plus doux sentiment. + (1641-48 et 55 A.) + + [778] _Var._ Eût-il fait avec lui périr le nom d'Horace! + (1641-56) + + [779] Voltaire rapproche cet endroit d'_Horace_ de la scène V du + Ve acte du _Cid_: «Je ne sais s'il n'y a pas dans cette scène un + artifice trop visible, une méprise trop longtemps soutenue. Il + semble que l'auteur ait eu plus d'égards au jeu de théâtre qu'à + la vraisemblance. C'est le même défaut que dans la scène de + Chimène avec don Sanche dans _le Cid_....» + + [780] _Var._ Le combat par sa fuite est-il pas terminé? + VAL. Albe ainsi quelque temps se l'est imaginé; + Mais elle a bientôt vu que c'étoit fuir[780-a] en homme. + (1641-56) + + [780-a] L'édition de 1655 A. porte _fait_, au lieu de + _fuir_, et au premier vers de la variante _la fuite_, pour _sa + fuite_. + + [781] _Var._ Il sait bien se tirer d'un pas si hasardeux[781-a]. + (1641-63) + + [781-a] Voltaire a donné dans son édition l'ancienne leçon + _hasardeux_, au lieu de _dangereux_. + + [782] Depuis ce cri jusqu'à la scène IV il y a, suivant la + remarque que Voltaire fait sur le commencement de cette dernière + scène, «un long silence de Camille dont on ne s'est pas seulement + aperçu, parce que l'âme était toute remplie du destin des Horaces + et des Curiaces et de celui de Rome.» Mlle Rachel le faisait bien + apercevoir. «Elle a souvent créé des effets nouveaux, dit à cette + occasion M. Véron dans les _Mémoires d'un bourgeois de Paris_ + (tome IV, p. 165). Je citerai surtout la scène du fauteuil dans + le quatrième acte d'_Horace_. Sa pantomime, alors qu'elle apprend + la mort de son amant, est d'un grand effet scénique; mais elle + excite plutôt encore dans cette situation la terreur que les + larmes. Je tiens d'ailleurs de Mlle Rachel elle-même que ce fut à + un état de malaise physique qu'elle emprunta l'idée et les moyens + d'exécution de cette pantomime: elle venait d'être saignée; elle + ne fit que reproduire sur le théâtre l'abattement profond et les + menaces douloureuses de syncope qu'elle éprouva.» + + [783] Voyez plus haut, p. 266 et suivantes, le récit de Tite + Live. + + [784] Dans l'édition de 1656, on lit _l'horreur_, pour + _l'erreur_. + + [785] _Var._ Et remet à demain le pompeux sacrifice + Que nous devons aux Dieux pour un tel bénéfice. (1641-56) + + [786] _Var._ Cette belle action si puissamment le touche, + Qu'il vous veut rendre grâce, et de sa propre bouche, + D'avoir donné vos fils au bien de son État. (1641-56) + + [787] _Var._ Du service de l'un, et du sang des deux autres. + VAL. Le Roi ne sait que c'est d'honorer à demi. (1641-56) + + [788] _Var._ Fait qu'il estime encor l'honneur qu'il vous veut + faire. (1641-60) + + [789] _Var._ Tous nos maux à ce prix nous doivent être doux. + (1641-56) + + [790] Voyez ci-dessus, p. 162, vers 1058 et note 432. + + [791] _Var._ Je m'en vais à Sabine en porter la nouvelle. + (1641-56) + + [792] _Var._ Un oracle m'assure, un songe m'épouvante; + La bataille m'effraie, et la paix me contente. (1641-56) + + [793] _Var._ Les deux camps mutinés un tel choix désavouent; + Ils rompent la partie, et les Dieux la renouent. (1641-56) + + [794] _Var._ Dieux! sentois-je point lors des douleurs trop légères. + (1641-56) + _Var._ Ne sentois-je point lors des douleurs trop légères. + (1660) + + [795] _Var._ Pour le malheur de Rome et la mort des deux frères? + (1641 in-12) + + [796] _Var._ Me flattois-je point trop quand je croyois pouvoir. + (1641-56) + _Var._ Ne me flattois-je point quand je croyois pouvoir. + (1660) + + [797] _Var._ Mais ce n'est encor rien au prix de ce qui reste. + (1641-48 et 55 A.) + + [798] _Var._ On demande ma joie en un coup si funeste. (1641-56) + + [799] _Var._ C'est gloire de passer pour des coeurs abattus, + Quand la brutalité fait les hautes vertus. (1641-56) + + [800] _Var. Procule et deux autres soldats_[800-a] _portant + chacun une épée des Curiaces_. (1641-60) + + [800-a] _Et les deux autres soldats._ (1641 in-12 et 47) + + [801] Voyez la Notice d'_Horace_, p. 248 et note 627. + + [802] _Var._ O d'une indigne soeur l'insupportable audace! + (1641-60) + + [803] _Var._ Tigre affamé de sang, qui me défends les larmes. + (1641-48 et 55 A.) + + [804] _Var._ Puissent de tels malheurs accompagner ta vie. + (1641-56) + + [805] «Ces imprécations de Camille, dit Voltaire, ont toujours + été un beau morceau de déclamation, et ont fait valoir toutes les + actrices qui ont joué ce rôle.» Voyez la Notice d'_Horace_, p. + 253 et note 641. + + [806] _Var._ Que le courroux du ciel allumé par mes yeux. (1656) + + [807] _Var._ Puissé-je de mes yeux voir tomber cette foudre. + (1641-56) + + [808] _Var. Mettant l'épée à la main._ (1641-48 et 55 A.) + + [809] _Var._ Va dedans les enfers joindre ton Curiace. (1641-56) + + [810] _Var._ CAMILLE, _derrière le théâtre_. (1663) + + [811] Voyez la Notice d'_Horace_, p. 252 et 253. + + [812] _Var._ La plus prompte vengeance est la plus légitime. + (1647) + + [813] Racine a dit dans _Andromaque_ (acte IV, scène V) + + Que peut-on refuser à ces généreux coups? + + [814] _Var._ Que je te plaise mieux tombé dans l'infamie? + (1641-56) + + [815] _Var._ Mais aussi je renonce à la vertu romaine. (1641-48 + et 55 A.) + + [816] _Var._ N'importe: tous ses traits me sembleront fort doux. + (1641-56) + + + + +ACTE V. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +LE VIEIL HORACE, HORACE. + + LE VIEIL HORACE. + + Retirons nos regards de cet objet funeste, + Pour admirer ici le jugement céleste: + Quand la gloire nous enfle, il sait bien comme il faut + Confondre notre orgueil qui s'élève trop haut. + Nos plaisirs les plus doux ne vont point sans tristesse; + Il mêle à nos vertus des marques de foiblesse, + Et rarement accorde à notre ambition + L'entier et pur honneur d'une bonne action. 1410 + Je ne plains point Camille: elle étoit criminelle; + Je me tiens plus à plaindre, et je te plains plus qu'elle: + Moi, d'avoir mis au jour un coeur si peu romain; + Toi, d'avoir par sa mort déshonoré ta main. + Je ne la trouve point injuste ni trop prompte; 1415 + Mais tu pouvois, mon fils, t'en épargner la honte: + Son crime, quoique énorme et digne du trépas, + Étoit mieux impuni que puni par ton bras. + + HORACE. + + Disposez de mon sang, les lois vous en font maître[817]; + J'ai cru devoir le sien aux lieux qui m'ont vu naître. + Si dans vos sentiments mon zèle est criminel, + S'il m'en faut recevoir un reproche éternel, + Si ma main en devient honteuse et profanée, + Vous pouvez d'un seul mot trancher ma destinée: + Reprenez tout ce sang de qui ma lâcheté[818] 1425 + A si brutalement souillé la pureté. + Ma main n'a pu souffrir de crime en votre race; + Ne souffrez point de tache en la maison d'Horace. + C'est en ces actions dont l'honneur est blessé + Qu'un père tel que vous se montre intéressé: 1430 + Son amour doit se taire où toute excuse est nulle; + Lui-même il y prend part lorsqu'il les dissimule; + Et de sa propre gloire il fait trop peu de cas, + Quand il ne punit point ce qu'il n'approuve pas. + + LE VIEIL HORACE. + + Il n'use pas toujours d'une rigueur extrême; 1435 + Il épargne ses fils bien souvent pour soi-même; + Sa vieillesse sur eux aime à se soutenir, + Et ne les punit point, de peur de se punir[819]. + Je te vois d'un autre oeil que tu ne te regardes; + Je sais.... Mais le Roi vient, je vois entrer ses gardes. 1440 + + +SCÈNE II. + +TULLE, VALÈRE, LE VIEIL HORACE, HORACE, TROUPE DE GARDES[820]. + + LE VIEIL HORACE. + + Ah! Sire, un tel honneur a trop d'excès pour moi; + Ce n'est point en ce lieu que je dois voir mon roi: + Permettez qu'à genoux.... + + TULLE. + + Non, levez-vous, mon père: + Je fais ce qu'en ma place un bon prince doit faire. + Un si rare service et si fort important 1445 + Veut l'honneur le plus rare et le plus éclatant[821]. + Vous en aviez déjà sa parole pour gage; + Je ne l'ai pas voulu différer davantage. + J'ai su par son rapport, et je n'en doutois pas, + Comme de vos deux fils vous portez le trépas, 1450 + Et que déjà votre âme étant trop résolue, + Ma consolation vous seroit superflue; + Mais je viens de savoir quel étrange malheur + D'un fils victorieux a suivi la valeur, + Et que son trop d'amour pour la cause publique 1455 + Par ses mains à son père ôte une fille unique. + Ce coup est un peu rude à l'esprit le plus fort[822]; + Et je doute comment vous portez cette mort. + + LE VIEIL HORACE. + + Sire, avec déplaisir, mais avec patience. + + TULLE. + + C'est l'effet vertueux de votre expérience. 1460 + Beaucoup par un long âge ont appris comme vous + Que le malheur succède au bonheur le plus doux: + Peu savent comme vous s'appliquer ce remède, + Et dans leur intérêt toute leur vertu cède. + Si vous pouvez trouver dans ma compassion 1465 + Quelque soulagement pour votre affliction[823], + Ainsi que votre mal sachez qu'elle est extrême, + Et que je vous en plains autant que je vous aime[824]. + + VALÈRE. + + Sire, puisque le ciel entre les mains des rois + Dépose sa justice et la force des lois, 1470 + Et que l'État demande aux princes légitimes + Des prix pour les vertus, des peines pour les crimes, + Souffrez qu'un bon sujet vous fasse souvenir + Que vous plaignez beaucoup ce qu'il vous faut punir; + Souffrez.... + + LE VIEIL HORACE. + + Quoi? qu'on envoie un vainqueur au supplice? + + TULLE. + + Permettez qu'il achève, et je ferai justice: + J'aime à la rendre à tous, à toute heure, en tout lieu. + C'est par elle qu'un roi se fait un demi-dieu; + Et c'est dont je vous plains, qu'après un tel service + On puisse contre lui me demander justice. 1480 + + VALÈRE. + + Souffrez donc, ô grand Roi, le plus juste des rois, + Que tous les gens de bien vous parlent par ma voix. + Non que nos coeurs jaloux de ses honneurs s'irritent; + S'il en reçoit beaucoup, ses hauts faits[825] le méritent[826]; + Ajoutez-y plutôt que d'en diminuer: 1485 + Nous sommes tous encor prêts d'y contribuer; + Mais puisque d'un tel crime il s'est montré capable, + Qu'il triomphe en vainqueur, et périsse en coupable. + Arrêtez sa fureur, et sauvez de ses mains, + Si vous voulez régner, le reste des Romains: 1490 + Il y va de la perte ou du salut du reste. + La guerre avoit un cours si sanglant, si funeste[827], + Et les noeuds de l'hymen, durant nos bons destins, + Ont tant de fois uni des peuples si voisins, + Qu'il est peu de Romains que le parti contraire 1495 + N'intéresse en la mort d'un gendre ou d'un beau-frère, + Et qui ne soient forcés de donner quelques pleurs, + Dans le bonheur[828] public, à leurs propres malheurs. + Si c'est offenser Rome, et que l'heur de ses armes + L'autorise à punir ce crime de nos larmes, 1500 + Quel sang épargnera ce barbare vainqueur, + Qui ne pardonne pas à celui de sa soeur, + Et ne peut excuser cette douleur pressante[829] + Que la mort d'un amant jette au coeur d'une amante, + Quand près d'être éclairés du nuptial flambeau, 1505 + Elle voit avec lui son espoir au tombeau? + Faisant triompher Rome, il se l'est asservie; + Il a sur nous un droit et de mort et de vie; + Et nos jours criminels ne pourront plus durer + Qu'autant qu'à sa clémence il plaira l'endurer. 1510 + Je pourrois ajouter aux intérêts de Rome + Combien un pareil coup est indigne d'un homme; + Je pourrois demander qu'on mît devant vos yeux + Ce grand et rare exploit d'un bras victorieux: + Vous verriez un beau sang, pour accuser sa rage, 1515 + D'un frère si cruel rejaillir[830] au visage: + Vous verriez des horreurs qu'on ne peut concevoir; + Son âge et sa beauté vous pourroient émouvoir; + Mais je hais ces moyens qui sentent l'artifice. + Vous avez à demain remis le sacrifice: 1520 + Pensez-vous que les Dieux, vengeurs des innocents, + D'une main parricide acceptent de l'encens? + Sur vous ce sacrilége attireroit sa peine; + Ne le considérez qu'en objet de leur haine, + Et croyez avec nous qu'en tous ses trois combats[831] 1525 + Le bon destin de Rome a plus fait que son bras, + Puisque ces mêmes Dieux, auteurs de sa victoire, + Ont permis qu'aussitôt il en souillât la gloire, + Et qu'un si grand courage, après ce noble effort, + Fût digne en même jour de triomphe et de mort. 1530 + Sire, c'est ce qu'il faut que votre arrêt décide. + En ce lieu Rome a vu le premier parricide; + La suite en est à craindre, et la haine des cieux: + Sauvez-nous de sa main, et redoutez les Dieux. + + TULLE. + + Défendez-vous, Horace. + + HORACE. + + A quoi bon me défendre? 1535 + Vous savez l'action, vous la venez d'entendre[832]; + Ce que vous en croyez me doit être une loi. + Sire, on se défend mal contre l'avis d'un roi, + Et le plus innocent devient soudain coupable[833], + Quand aux yeux de son prince il paroît condamnable. + C'est crime qu'envers lui se vouloir excuser: + Notre sang est son bien, il en peut disposer; + Et c'est à nous de croire, alors qu'il en dispose, + Qu'il ne s'en prive point sans une juste cause. + Sire, prononcez donc, je suis prêt d'obéir; 1545 + D'autres aiment la vie, et je la dois haïr. + Je ne reproche point à l'ardeur de Valère + Qu'en amant de la soeur il accuse le frère[834]: + Mes voeux avec les siens conspirent aujourd'hui; + Il demande ma mort, je la veux comme lui. 1550 + Un seul point entre nous met cette différence, + Que mon honneur par là cherche son assurance, + Et qu'à ce même but nous voulons arriver, + Lui pour flétrir ma gloire, et moi pour la sauver. + Sire, c'est rarement qu'il s'offre une matière 1555 + A montrer d'un grand coeur la vertu toute entière. + Suivant l'occasion elle agit plus ou moins, + Et paroît forte ou foible aux yeux de ses témoins. + Le peuple, qui voit tout seulement par l'écorce, + S'attache à son effet pour juger de sa force[835]; 1560 + Il veut que ses dehors gardent un même cours, + Qu'ayant fait un miracle, elle en fasse toujours: + Après une action pleine, haute, éclatante, + Tout ce qui brille moins remplit mal son attente; + Il veut qu'on soit égal en tout temps, en tous lieux; 1565 + Il n'examine point si lors on pouvoit mieux, + Ni que, s'il ne voit pas sans cesse une merveille, + L'occasion est moindre, et la vertu pareille: + Son injustice accable et détruit les grands noms; + L'honneur des premiers faits se perd par les seconds; + Et quand la renommée a passé l'ordinaire, + Si l'on n'en veut déchoir, il faut ne plus rien faire[836]. + Je ne vanterai point les exploits de mon bras; + Votre Majesté, Sire, a vu mes trois combats: + Il est bien malaisé qu'un pareil les seconde, 1575 + Qu'une autre occasion à celle-ci réponde, + Et que tout mon courage, après de si grands coups, + Parvienne à des succès qui n'aillent au-dessous; + Si bien que pour laisser une illustre mémoire, + La mort seule aujourd'hui peut conserver ma gloire: 1580 + Encor la falloit-il sitôt que j'eus vaincu, + Puisque pour mon honneur j'ai déjà trop vécu. + Un homme tel que moi voit sa gloire ternie, + Quand il tombe en péril de quelque ignominie; + Et ma main auroit su déjà m'en garantir; 1585 + Mais sans votre congé mon sang n'ose sortir: + Comme il vous appartient, votre aveu doit se prendre; + C'est vous le dérober qu'autrement le répandre. + Rome ne manque point de généreux guerriers; + Assez d'autres sans moi soutiendront vos lauriers; 1590 + Que Votre Majesté désormais m'en dispense; + Et si ce que j'ai fait vaut quelque récompense, + Permettez, ô grand Roi, que de ce bras vainqueur + Je m'immole à ma gloire, et non pas à ma soeur. + + +SCÈNE III. + +TULLE, VALÈRE, LE VIEIL HORACE, HORACE, SABINE[837]. + + SABINE. + + Sire, écoutez Sabine, et voyez dans son âme 1595 + Les douleurs d'une soeur, et celles d'une femme, + Qui toute désolée, à vos sacrés genoux, + Pleure pour sa famille, et craint pour son époux. + Ce n'est pas que je veuille avec cet artifice + Dérober un coupable au bras de la justice: 1600 + Quoi qu'il ait fait pour vous, traitez-le comme tel, + Et punissez en moi ce noble criminel; + De mon sang malheureux expiez tout son crime; + Vous ne changerez point pour cela de victime: + Ce n'en sera point prendre une injuste pitié, 1605 + Mais en sacrifier la plus chère moitié. + Les noeuds de l'hyménée et son amour extrême + Font qu'il vit plus en moi qu'il ne vit en lui-même; + Et si vous m'accordez de mourir aujourd'hui, + Il mourra plus en moi qu'il ne mourroit en lui; 1610 + La mort que je demande, et qu'il faut que j'obtienne, + Augmentera sa peine, et finira la mienne. + Sire, voyez l'excès de mes tristes ennuis, + Et l'effroyable état où mes jours sont réduits. + Quelle horreur d'embrasser un homme dont l'épée 1615 + De toute ma famille a la trame coupée! + Et quelle impiété de haïr un époux + Pour avoir bien servi les siens, l'État et vous + Aimer un bras souillé du sang de tous mes frères! + N'aimer pas un mari qui finit nos misères! 1620 + Sire, délivrez-moi par un heureux trépas + Des crimes de l'aimer et de ne l'aimer pas; + J'en nommerai l'arrêt une faveur bien grande. + Ma main peut me donner ce que je vous demande; + Mais ce trépas enfin me sera bien plus doux, 1625 + Si je puis de sa honte affranchir mon époux; + Si je puis par mon sang apaiser la colère + Des Dieux qu'a pu fâcher sa vertu trop sévère, + Satisfaire en mourant aux mânes de sa soeur, + Et conserver à Rome un si bon défenseur. 1630 + + LE VIEIL HORACE, au Roi[838]. + + Sire, c'est donc à moi de répondre à Valère. + Mes enfants avec lui conspirent contre un père: + Tous trois veulent me perdre, et s'arment sans raison + Contre si peu de sang qui reste en ma maison. + +(A Sabine.) + + Toi qui par des douleurs à ton devoir contraires[839], + Veux quitter un mari pour rejoindre tes frères[840], + Va plutôt consulter leurs mânes généreux; + Ils sont morts, mais pour Albe, et s'en tiennent heureux: + Puisque le ciel vouloit qu'elle fût asservie, + Si quelque sentiment demeure après la vie, 1640 + Ce mal leur semble moindre, et moins rudes ses coups, + Voyant que tout l'honneur en retombe sur nous; + Tous trois désavoueront la douleur qui te touche, + Les larmes de tes yeux, les soupirs de ta bouche, + L'horreur que tu fais voir d'un mari vertueux. 1645 + Sabine, sois leur soeur, suis ton devoir comme eux. + +(Au Roi.) + + Contre ce cher époux Valère en vain s'anime: + Un premier mouvement ne fut jamais un crime; + Et la louange est due, au lieu du châtiment, + Quand la vertu produit ce premier mouvement. 1650 + Aimer nos ennemis avec idolâtrie, + De rage en leur trépas maudire la patrie, + Souhaiter à l'État un malheur infini, + C'est ce qu'on nomme crime, et ce qu'il a puni. + Le seul amour de Rome a sa main animée: 1655 + Il seroit innocent s'il l'avoit moins aimée. + Qu'ai-je dit, Sire? il l'est, et ce bras paternel + L'auroit déjà puni s'il étoit criminel: + J'aurois su mieux user de l'entière puissance + Que me donnent sur lui les droits de la naissance; 1660 + J'aime trop l'honneur, Sire, et ne suis point de rang + A souffrir ni d'affront ni de crime en mon sang. + C'est dont je ne veux point de témoin que Valère: + Il a vu quel accueil lui gardoit ma colère, + Lorsqu'ignorant encor la moitié du combat, 1665 + Je croyois que sa fuite avoit trahi l'État. + Qui le fait se charger des soins de ma famille? + Qui le fait, malgré moi, vouloir venger ma fille? + Et par quelle raison, dans son juste trépas, + Prend-il un intérêt qu'un père ne prend pas? 1670 + On craint qu'après sa soeur il n'en maltraite d'autres! + Sire, nous n'avons part qu'à la honte des nôtres, + Et de quelque façon qu'un autre puisse agir, + Qui ne nous touche point ne nous fait point rougir. + +(A Valère.) + + Tu peux pleurer, Valère, et même aux yeux d'Horace; + Il ne prend intérêt qu'aux crimes de sa race: + Qui n'est point de son sang ne peut faire d'affront + Aux lauriers immortels qui lui ceignent le front. + Lauriers, sacrés rameaux qu'on veut réduire en poudre, + Vous qui mettez sa tête à couvert de la foudre[841], 1680 + L'abandonnerez-vous à l'infâme couteau + Qui fait choir les méchants sous la main d'un bourreau? + Romains, souffrirez-vous qu'on vous immole un homme[842] + Sans qui Rome aujourd'hui cesseroit d'être Rome, + Et qu'un Romain s'efforce à tacher le renom 1685 + D'un guerrier à qui tous doivent un si beau nom? + Dis, Valère, dis-nous, si tu veux qu'il périsse[843], + Où tu penses choisir un lieu pour son supplice? + Sera-ce entre ces murs que mille et mille voix + Font résonner encor du bruit de ses exploits? 1690 + Sera-ce hors des murs, au milieu de ces places + Qu'on voit fumer encor du sang des Curiaces, + Entre leurs trois tombeaux, et dans ce champ d'honneur + Témoin de sa vaillance et de notre bonheur? + Tu ne saurois cacher sa peine à sa victoire; 1695 + Dans les murs, hors des murs, tout parle de sa gloire, + Tout s'oppose à l'effort de ton injuste amour, + Qui veut d'un si bon sang souiller un si beau jour. + Albe ne pourra pas souffrir un tel spectacle, + Et Rome par ses pleurs y mettra trop d'obstacle[844]. 1700 + +(Au Roi.) + + Vous les préviendrez[845], Sire; et par un juste arrêt + Vous saurez embrasser bien mieux son intérêt. + Ce qu'il a fait pour elle, il peut encor le faire[846]: + Il peut la garantir encor d'un sort contraire. + Sire, ne donnez rien à mes débiles ans: 1705 + Rome aujourd'hui m'a vu père de quatre enfants; + Trois en ce même jour sont morts pour sa querelle; + Il m'en reste encore un, conservez-le pour elle: + N'ôtez pas à ses murs un si puissant appui; + Et souffrez, pour finir, que je m'adresse à lui. 1710 + +(A Horace.) + + Horace, ne crois pas que le peuple stupide + Soit le maître absolu d'un renom bien solide: + Sa voix tumultueuse assez souvent fait bruit; + Mais un moment l'élève, un moment le détruit; + Et ce qu'il contribue à notre renommée 1715 + Toujours en moins de rien se dissipe en fumée. + C'est aux rois, c'est aux grands, c'est aux esprits bien faits, + A voir la vertu pleine en ses moindres effets; + C'est d'eux seuls qu'on reçoit la véritable gloire; + Eux seuls des vrais héros assurent la mémoire. 1720 + Vis toujours en Horace, et toujours auprès d'eux + Ton nom demeurera grand, illustre, fameux, + Bien que l'occasion, moins haute ou moins brillante, + D'un vulgaire ignorant trompe l'injuste attente. + Ne hais donc plus la vie, et du moins vis pour moi, 1725 + Et pour servir encor ton pays et ton roi. + Sire, j'en ai trop dit; mais l'affaire vous touche; + Et Rome toute entière a parlé par ma bouche. + + VALÈRE. + + Sire, permettez-moi.... + + TULLE. + + Valère, c'est assez: + Vos discours par les leurs ne sont pas effacés; 1730 + J'en garde en mon esprit les forces plus pressantes, + Et toutes vos raisons me sont encor présentes. + Cette énorme action faite presque à nos yeux + Outrage la nature, et blesse jusqu'aux Dieux. + Un premier mouvement qui produit un tel crime 1735 + Ne sauroit lui servir d'excuse légitime: + Les moins sévères lois en ce point sont d'accord; + Et si nous les suivons, il est digne de mort. + Si d'ailleurs nous voulons regarder le coupable, + Ce crime, quoique grand, énorme, inexcusable, 1740 + Vient de la même épée et part du même bras + Qui me fait aujourd'hui maître de deux États. + Deux sceptres en ma main, Albe à Rome asservie, + Parlent bien hautement en faveur de sa vie: + Sans lui j'obéirois où je donne la loi, 1745 + Et je serois sujet où je suis deux fois roi. + Assez de bons sujets dans toutes les provinces + Par des voeux impuissants s'acquittent vers leurs princes; + Tous les peuvent aimer, mais tous ne peuvent pas + Par d'illustres effets assurer leurs États; 1750 + Et l'art et le pouvoir d'affermir des couronnes + Sont des dons que le ciel fait à peu de personnes[847]. + De pareils serviteurs sont les forces des rois, + Et de pareils aussi sont au-dessus des lois. + Qu'elles se taisent donc; que Rome dissimule 1755 + Ce que dès sa naissance elle vit en Romule: + Elle peut bien souffrir en son libérateur + Ce qu'elle a bien souffert en son premier auteur. + Vis donc, Horace, vis, guerrier trop magnanime: + Ta vertu met ta gloire au-dessus de ton crime; 1760 + Sa chaleur généreuse a produit ton forfait[848]; + D'une cause si belle il faut souffrir l'effet. + Vis pour servir l'État; vis, mais aime Valère: + Qu'il ne reste entre vous ni haine ni colère; + Et soit qu'il ait suivi l'amour ou le devoir, 1765 + Sans aucun sentiment résous-toi de le voir. + Sabine, écoutez moins la douleur qui vous presse[849]; + Chassez de ce grand coeur ces marques de foiblesse: + C'est en séchant vos pleurs que vous vous montrerez + La véritable soeur de ceux que vous pleurez. 1770 + Mais nous devons aux Dieux demain un sacrifice; + Et nous aurions le ciel à nos voeux mal propice, + Si nos prêtres, avant que de sacrifier, + Ne trouvoient les moyens de le purifier: + Son père en prendra soin; il lui sera facile 1775 + D'apaiser tout d'un temps les mânes de Camille. + Je la plains; et pour rendre à son sort rigoureux + Ce que peut souhaiter son esprit amoureux, + Puisqu'en un même jour l'ardeur d'un même zèle + Achève le destin de son amant et d'elle, 1780 + Je veux qu'un même jour, témoin de leurs deux morts, + En un même tombeau voie enfermer leurs corps. + + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + +NOTES: + + [817] _Var._ Disposez de mon sort, les lois vous en font maître; + J'ai cru devoir ce coup aux lieux qui m'ont vu naître. + Si mon zèle au pays vous semble criminel. (1641-56) + + [818] _Var._ Reprenez votre sang de qui ma lâcheté + A si mal à propos souillé la pureté. (1641-56) + + [819] _Var._ Et ne les punit point, pour ne se pas punir. + (1641-60) + + [820] _Var._ TROUPE DES GARDES. (1655 A. et 56) + + [821] Entre ce vers et le suivant, Voltaire a ajouté cette + indication qui n'est point inutile: _montrant Valère_. + + [822] _Var._ Je sais que peut ce coup sur l'esprit le plus fort. + (1641-56) + + [823] _Var._ Quelque soulagement à votre affliction. (1641 in-12 + et 47) + + [824] _Var._ Et que Tulle vous plaint autant comme il vous aime. + (1641-56) + + [825] On lit _les hauts faits_, pour _ses hauts faits_, dans + l'édition de 1682.--L'édition de 1655 A. porte: «ses beaux + faits.» + + [826] L'édition de 1682 et celle de 1665 A. sont les seules qui + aient _le méritent_; toutes les autres portent: _les méritent_. + + [827] _Var._ Vu le sang qu'a versé cette guerre funeste, + Et tant de noeuds d'hymen dont nos heureux destins + Ont uni si souvent des peuples si voisins, + Peu de nous ont joui d'un succès si prospère, + Qu'ils n'aient perdu dans Albe un cousin, un beau-frère, + Un oncle, un gendre même, et ne donnent des pleurs. (1641-56) + + [828] L'édition de 1655 A. porte _trouble_, au lieu de _bonheur_. + + [829] _Var._ Et ne peut excuser la douleur véhémente. (1641-56) + + [830] Les éditions de 1641 et de 1660 ont seules _rejaillir_: + toutes les autres portent _rejallir_. + + [831] _Var._ Et croyez avec nous qu'en tous ces trois combats. + (1652, 54 et 56) + + [832] _Var._ Vous savez l'action, vous le venez d'entendre. (1641 + et 55 A.) + + [833] _Var._ Et le plus innocent que le ciel ait vu naître, + Quand il le croit coupable, il commence de l'être. (1641-56) + + [834] _Var._ Qu'en amant de sa soeur il accuse le frère. (1652, + 54 et 56) + + [835] _Var._ Prend droit par ses effets de juger de sa force, + Et s'ose imaginer, par un mauvais discours, + Que qui fait un miracle en doit faire toujours. (1641-56) + + [836] _Var._ Si l'on n'en veut déchoir, il ne faut plus rien + faire. (1641-56) + + [837] Les éditions de 1641-56 ajoutent JULIE aux personnages de + cette scène. + + [838] Ce jeu de scène et les suivants, jusqu'à la fin de la + pièce, manquent dans les éditions de 1641-48 et dans celle de + 1655 A. + + [839] _Var._ Toi qui par des douleurs à tes devoirs contraires. + (1641 et 55 A.) + + [840] _Var._ Veux quitter un mari pour rejoindre les frères. + (1641 in-12) + + [841] Don Arias dit au Comte dans _le Cid_, acte II, scène I, + vers 390: + + Avec tous vos lauriers craignez encor le foudre. + + [842] Voyez plus haut, p. 271 et 272, le discours du vieil Horace + dans Tite Live. + + [843] _Var._ Dis, Valère, dis-nous, puisqu'il faut qu'il périsse. + (1641-48 et 55 A.) + + [844] _Var._ Et Rome avec ses pleurs y mettra trop d'obstacle. + (1641-60) + + [845] L'édition de 1682 porte _vous le préviendrez_, pour _vous + les préviendrez_; c'est sans doute une erreur. + + [846] _Var._ Ce qu'il a fait pour elle, il le peut encor faire: + Il la peut garantir encor d'un sort contraire. (1641-60) + + [847] Ces deux vers rappellent, bien que la pensée soit toute + différente, la fin de cette phrase de Malherbe (voyez l'édition + de M.L. Lalanne, tome I, p. 188): + + Apollon à portes ouvertes + Laisse indifféremment cueillir + Les belles feuilles toujours vertes + Qui gardent les noms de vieillir; + Mais l'art d'en faire les couronnes + N'est pas su de toutes personnes.... + + [848] _Var._ Ta chaleur généreuse a produit ton forfait. + (1647 et 55 A.) + _Var._ Sa chaleur dangereuse a produit ton forfait. + (1656) + + [849] _Var. Le Roi se lève, et tous le suivent hormis Julie._ + + SCÈNE IV. + + JULIE. + + Camille, ainsi le ciel t'avoit bien avertie + Des tragiques succès qu'il t'avoit préparés; + Mais toujours du secret il cache une partie + Aux esprits les plus nets et les mieux éclairés. + Il sembloit nous parler de ton proche hyménée, + Il sembloit tout promettre à tes voeux innocents; + Et nous cachant ainsi ta mort inopinée, + Sa voix n'est que trop vraie en trompant notre sens: + «Albe et Rome aujourd'hui prennent une autre face; + Tes voeux sont exaucés, elles goûtent la paix; + Et tu vas être unie avec ton Curiace, + Sans qu'aucun mauvais sort t'en sépare jamais[849-a].» + (1641-56) + + + [849-a] Ce commentaire de Julie sur le sens de l'oracle, dit + Voltaire, est visiblement imité de la fin du _Pastor fido_. + + + + + CINNA + + TRAGÉDIE + + 1640 + + + + +NOTICE. + + + « .... Par les envieux un génie excité + Au comble de son art est mille fois monté; + Plus on veut l'affoiblir, plus il croît et s'élance: + Au _Cid_ persécuté _Cinna_ doit sa naissance,» + +dit Boileau dans son _Épître à Racine_ (vers 49-52). L'effort que fit +le génie de Corneille pour répondre dignement à ses détracteurs, est +peut-être en effet une des causes de la perfection de _Cinna_; mais +quel motif a porté le poëte à choisir ce sujet, à le développer avec +un soin si curieux, à conseiller avec tant d'autorité la clémence au +souverain et l'oubli aux conjurés?... C'est ce qu'aucun contemporain +ne nous a dit; on en est donc réduit sur ce point aux conjectures, et, +le premier, M. Édouard Fournier en a présenté tout récemment qui ont +le double mérite, assez rare, d'être à la fois fort ingénieuses et +très-plausibles. + +«C'est en 1640 que _Cinna_ fut joué d'abord, et c'est par conséquent +en 1639 qu'il fut écrit. Or que s'était-il passé cette année-là dans +la ville de Rouen, où Corneille menait la vie laborieuse et retirée +que vous connaissez déjà[850]? De sinistres événements l'avaient +agitée, ainsi que toute la province dont elle était la tête et le +coeur. Les habitants des campagnes, surchargés des taxes mises sur le +sel, sur le cuir, et même jusque sur le pain, avaient refusé de payer. + +«On avait arrêté les plus mutins; ils en avaient appelé devant le +parlement de Rouen et la cour des aides; le parlement les avait fait +mettre en liberté, et par suite la révolte se croyant ainsi autorisée +et se trouvant avoir un point d'appui, s'était étendue dans toute la +province. On avait couru sus aux commis, démoli leurs maisons, et +pendu même ceux qu'on avait pu trouver. Un chef mystérieux, que +personne n'avait vu, mais que tout le monde nommait et chantait, +conduisait cette jacquerie normande. C'était _Jean-va-nu-pieds_, +descendant direct du _Jacques Bonhomme_ des temps féodaux, et comme +lui personnification terrible de la misère furieuse[851]. + +«Richelieu veillait. Le danger, qui eût été grand partout, l'était là +plus qu'ailleurs, à cause du voisinage de l'Anglais toujours prompt à +profiter de nos troubles, et en raison aussi de certain désir mal +déguisé que les pays normands avaient toujours eu de se donner à un +duc[852]. + +«Il fallait donc un remède énergique et sûr. Le Cardinal n'était pas +homme à le faire attendre ni à l'employer mollement, une fois qu'il +l'aurait trouvé. Comme la première cause de cette révolte venait d'une +rébellion du parlement de Rouen, il voulut que cette magistrature +insubordonnée fût punie par la main d'un magistrat. Le chancelier +Seguier fut chargé de ses ordres. Il partit avec une armée, et +quelques jours après, Rouen était occupé militairement. + +«Le parlement, qui prévoyait ce qu'il devait attendre de la colère +d'un homme comme Richelieu, lui avait en hâte envoyé deux de ses +principaux magistrats pour supplier et demander pardon. Ils ne purent +rien obtenir. Rouen fut traité comme une ville prise d'assaut. On la +frappa d'une taxe d'un million quatre-vingt-cinq mille livres; son +conseil municipal fut dissous; le parlement, la cour des aides, le +lieutenant général du bailliage furent interdits. Ce n'est pas tout. +Il fallait du sang dans toutes les rigueurs qu'ordonnait Richelieu. Un +grand nombre d'habitants furent arrêtés; on leur fit leur procès, et +quarante-six furent condamnés: quatre à être rompus vifs, vingt au +gibet, vingt-deux au bannissement perpétuel. + +«Le chancelier, qui réglait toutes ces représailles sur la +connaissance qu'il avait des sévérités ordinaires à celui dont il +était l'exécuteur, ne se croyait pas satisfait encore. Après avoir +décimé la population, il voulait décapiter la ville elle-même, et +rêvait pour cela la démolition de sa maison commune. C'était trop de +zèle. Le Cardinal, à qui il envoya le menu de ses rigueurs, fit écrire +en marge: «Bon, à l'exception du rasement de l'hôtel de ville[853].» + +En sa qualité d'avocat aux siéges généraux de l'amirauté, Corneille +faisait partie du parlement; il comptait parmi les proscrits, des +amis, des parents peut-être, et devait avoir à coeur de calmer les +ressentiments de Richelieu. Est-ce à dire que nous ne voyions dans +_Cinna_ qu'un éloquent plaidoyer? Dieu nous en garde! A coup sûr, +Corneille voulait avant tout faire une belle tragédie; mais +rencontrant dans Sénèque le magnifique exemple de clémence qu'il a si +bien mis en scène, ne peut-il point, par un retour bien naturel sur +son temps, avoir souhaité pour sa ville natale un souverain aussi +magnanime qu'Auguste? S'il a eu cette idée, la Rome antique s'est tout +à coup animée à ses yeux, et l'émotion que lui avaient causée les +troubles dont il venait d'être le témoin fut la source de cette +inspiration passionnée avec laquelle il peignit, en contemporain, en +spectateur fidèle, les agitations qui accompagnèrent l'établissement +de l'empire. + +Le public était du reste admirablement préparé à goûter une oeuvre de +ce genre: «Les premiers spectateurs, dit Voltaire, furent ceux qui +combattirent à la Marfée, et qui firent la guerre de la Fronde. Il y a +d'ailleurs dans cette pièce un vrai continuel, un développement de la +constitution de l'empire romain qui plaît extrêmement aux hommes +d'État, et alors chacun voulait l'être[854].» + +La tragédie eut donc un grand succès; mais l'éloquente et indirecte +supplique qui, suivant l'hypothèse que nous avons adoptée, s'y +trouvait contenue, fut loin d'en avoir autant. Aucun des Rouennais +proscrits ne fut rappelé, et les rigueurs ordonnées suivirent leur +cours. Le destin de cette pièce, comme de presque tous les +chefs-d'oeuvre dramatiques, fut de causer une vive impression, mais +sans changer les coeurs, sans fléchir les volontés. D'après une +anecdote fort douteuse, Louis XIV, après avoir constamment refusé la +grâce du chevalier de Rohan, aurait été si ému en assistant à une +représentation de _Cinna_ la veille du jour où le chevalier de Rohan +devait être exécuté, que si on lui avait alors parlé de nouveau en +faveur du condamné, il n'eût pu, aurait-il dit lui-même, s'empêcher +d'accorder en ce moment la grâce qu'il avait jusqu'alors constamment +refusée[855]. Quoi qu'il en soit de cette émotion attribuée à Louis +XIV, il est certain que l'exemple d'Auguste ne tenta pas un instant +Richelieu. + +Suivant les frères Parfait[856], _Cinna_ aurait été joué pour la +première fois vers la fin de 1639. Mais cette pièce succéda à +_Horace_, qui, le 9 mars 1640, ainsi que nous l'avons vu plus +haut[857], venait à peine d'être joué; la première représentation de +_Cinna_ est donc sans contredit postérieure à cette date. + +L'auteur d'une _Lettre sur la vie et les ouvrages de Molière et sur +les comédiens de son temps_, publiée au mois de mai 1740[858], +s'exprime ainsi en parlant de Pierre Mercier, dit Bellerose: «On croit +que c'est lui qui a joué d'original le rôle de Cinna dans la tragédie +de ce nom;» et ce qui est avancé ici d'une manière dubitative est +établi par un témoignage formel de Chapuzeau, qui dit dans son +_Théâtre françois_[859]: «Comme les talents sont divers, l'un n'est +propre que pour le sérieux, l'autre que pour le comique; et Jodelet +auroit aussi mal réussi dans le rôle de Cinna, que Bellerose dans +celui de don Japhet d'Arménie[860].» + +Ce renseignement est d'autant plus précieux que Bellerose étant alors +chef de la troupe de l'hôtel de Bourgogne, nous apprenons ainsi à quel +théâtre _Cinna_ fut représenté. + +Nous savons de plus qu'en 1657 Floridor et Beauchâteau alternaient +dans ce même rôle[861]. Quant aux autres, nous ignorons par qui ils +étaient remplis. M. Aimé Martin affirme, mais sans en apporter de +preuves, que Baron père jouait Auguste, et la Beaupré Émilie. + +_Cinna_, pendant fort longtemps, a subi à la représentation des +mutilations analogues à celles qui ont encore lieu aujourd'hui pour +_le Cid_. Plusieurs actrices ne disaient point le monologue qui ouvre +la pièce; c'est à Voltaire qu'on en doit le rétablissement[862]. +D'autres altérations, encore plus graves, ont subsisté jusqu'à nos +jours. En 1746 les frères Parfait nous disent que d'ordinaire on +retranche au théâtre le rôle de Livie[863]. Dans son édition de +Corneille de 1764, Voltaire fait observer que cette suppression +remonte à plus de trente ans. + +Corneille cependant avait insisté à bon droit, dans le _Discours du +poëme dramatique_, sur l'importance de ce rôle: «La consultation +d'Auguste au second de _Cinna_, les remords de cet ingrat, ce qu'il en +découvre à Émilie, et l'effort que fait Maxime pour persuader à cet +objet de son amour caché de s'enfuir avec lui, ne sont que des +épisodes; mais l'avis que fait donner Maxime par Euphorbe à +l'Empereur, les irrésolutions de ce prince, et les conseils de Livie, +sont de l'action principale[864].» + +Ces suppressions non-seulement tronquaient la pièce, mais amenaient +des contre-sens inévitables. A l'occasion de ces deux vers: + + Vous ne connoissez pas encor tous les complices; + Votre Émilie en est, Seigneur, et la voici[865], + +Voltaire fait la remarque suivante: «Les acteurs ont été obligés de +retrancher Livie, qui venait faire ici le personnage d'un exempt, et +qui ne disait que ces deux vers. On les fait prononcer par Émilie, +mais ils lui sont peu convenables.» + +Napoléon, qui avait pour Corneille une si vive admiration, voulut +qu'on représentât à Saint-Cloud _Cinna_, avec Livie, le 29 mai 1806, +et Mlle Raucourt fut chargée de remplir ce rôle; mais cette heureuse +tentative, ainsi que celle qui fut également faite à Saint-Cloud, à +quelques jours de là, pour rétablir le personnage de l'Infante dans +_le Cid_[866], n'eut aucune influence sur les représentations +ordinaires, et ce fut seulement le 21 novembre 1860, sous la direction +de M. Édouard Thierry, que le rôle de Livie fut définitivement remis +au théâtre. A cette époque, l'habile directeur fit pratiquer dans +_Cinna_ des changements de décors analogues à ceux que le public avait +déjà accueillis favorablement dans _le Cid_[867]. L'_Examen_ de +_Cinna_ renferme sur ce point d'excellentes indications[868], un peu +contredites il est vrai par un passage d'un des _Discours_[869] qui +montre que Corneille n'était pas trop d'avis qu'on variât les +décorations pour marquer la diversité des lieux. Au reste ces +modifications n'eurent lieu alors qu'à la Comédie-Française; et +l'Odéon, qui deux jours après représentait _Cinna_ pour le début de +Mlle Karoly dans le rôle d'Émilie, ne rétablissait pas celui de Livie +et ne changeait rien à la décoration. + +_Cinna_ est la première pièce dont Corneille ait obtenu le privilége +en son nom avant d'avoir traité avec un libraire. Ce privilége, daté +de Fontainebleau, le 1er août 1642, est ainsi conçu: «Il est permis à +notre amé et féal Pierre Corneille, notre conseiller et avocat général +à la table de marbre des eaux et forêts de Rouen, de faire imprimer +une tragédie de sa composition intitulée: _Cinna ou la Clémence +d'Auguste...._» Il est suivi d'une mention de «la cession et +transport» fait par Corneille à Toussaint Quinet, et l'on trouve dans +les _Mémoires de Mathieu Molé_[870] l'arrêt du 16 juin qui autorise +Quinet à jouir de l'effet du privilége, et du transport fait à son +profit par Corneille. + +L'édition originale a pour titre: CINNA OV LA CLEMENCE D'AVGVSTE, +TRAGEDIE. _Imprimé à Roüen aux despens de l'Autheur et se vendent à +Paris chez Toussainct Quinet_.... M.DC.XLIII. _Auec priuilege du Roy._ +Sur le titre se trouvent comme épigraphe les vers 40 et 41 de l'_Art +poétique_ d'Horace: + + .... _Cui lecta potenter erit res, + Nec facundia deseret hunc, nec lucidus ordo._ + +Ce titre est précédé d'un frontispice gravé représentant Auguste sur +un trône, et Cinna, Maxime et Émilie à ses pieds; cette dernière lui +baise la main. Le volume, de format in-4º, se compose de 7 feuillets +et 110 pages. L'achevé d'imprimer est du 18 janvier; la cession à +Quinet, seulement du 27, comme on le voit dans l'arrêt du 16 juin; ce +qui explique la présence sur le titre de la formule: _Imprimé aux +despens de l'Autheur_. + +En tête de _Cinna_ se trouve le passage de Sénèque qui a donné à +Corneille l'idée de sa tragédie[871], et la traduction libre de ce +passage par Montaigne[872]. Cette coutume de rapprocher ainsi des +poëmes dramatiques nouveaux leurs origines historiques, fut imitée par +quelques poëtes et blâmée par d'autres, qui sans doute ne +s'astreignaient pas à une exactitude bien rigoureuse dans le récit des +événements et la peinture des caractères. C'est ce que nous apprend un +auteur fort inconnu et fort digne de l'être, qui cependant, si nous +l'en croyons, a eu la gloire d'être l'ami de Corneille. Ce poëte, qui +se nomme le Vert et qui avait le bonheur, fort grand alors pour un +poëte dramatique, d'appartenir à la Normandie[873], a fait imprimer +trois pièces: _le Docteur amoureux_, comédie, en 1638; _Aristotime_, +tragédie, en 1642; _Aricidie_, _ou le Mariage de Tite_, tragi-comédie, +en 1646. Dans l'avis _au Lecteur_ de ce dernier ouvrage, le Vert +s'exprime ainsi: «Les préfaces, que j'aime quand elles ne sont pas +trop longues, ne me semblent point absolument inutiles, +particulièrement dans les histoires peu connues, où le moindre +avertissement donne quelquefois beaucoup de lumière et d'intelligence. +Je n'ignore pas que cette mienne opinion ne puisse être condamnée de +quelques-uns; mais je sais bien aussi qu'elle est suivie de beaucoup +d'autres, et que j'ai pour modèle et pour partisan (comme pour ami et +pour compatriote, dont je ne tire pas une petite vanité) le grand +maître de l'art qui dans le _Cinna_ et le _Polyeucte_ n'a pas jugé +hors de propos de préparer ses lecteurs par des commencements +semblables.» + +Après _le Cid_, _Cinna_ est de toutes les pièces de Corneille celle +qui, de son vivant, a fait le plus de bruit. Il revient lui-même à +plusieurs reprises sur «les illustres suffrages» qu'elle a +obtenus[874]. Ne pas la bien connaître était une des plus grandes +marques d'ignorance que l'on pût donner; et en 1661, Dorimon, dans sa +_Comédie de la comédie_, faisait rire aux dépens d'un sot qui, pour +trancher de l'entendu, vantait la prose de _Cinna_. + +Nous avons dit à combien de parodies _le Cid_ avait donné lieu, et à +quel point Corneille s'irritait des moindres plaisanteries de ce +genre[875]. Pour _Cinna_, nous n'en trouvons aucune qui ait été +représentée. Seulement, à une époque bien postérieure à celle de la +représentation, l'abbé de Pure fit, ou du moins distribua une brochure +intitulée: _Boileau, ou la Clémence de M. Colbert_; c'est une +imitation burlesque de la scène où Auguste déclare à Cinna qu'il +connaît tous les détails du complot tramé contre lui. Gilles Boileau y +est convaincu par le ministre Colbert d'avoir composé des libelles. Si +ombrageux que fût Corneille, cette plaisanterie fort médiocre, qui +n'était d'ailleurs nullement dirigée contre son oeuvre, ne dut lui +causer aucun chagrin. + +NOTES: + + [850] Voyez la _Notice biographique_. + + [851] M. Rathery, _Des anciennes institutions judiciaires de la + Normandie_, dans la _Revue française_ du mois de mars 1839, p. + 269.--Voyez aussi l'_Introduction_ du _Diaire, ou Journal du + chancelier Seguier en Normandie après la sédition des nu-pieds, + et documents relatifs à ce voyage et à la sédition_, publiés pour + la première fois par A. Floquet. Rouen, 1842, in-8º. + + [852] Tallemant des Réaux, tome II, p. 47. + + [853] M. Rathery, p. 271.--M. Édouard Fournier, _Notes sur la vie + de Corneille_, p. CXVII-CXIX, en tête de _Corneille à la Butte + Saint-Roch_. + + [854] _Remarques sur Cinna_, acte V, scène III, vers 1701. + + [855] _Anecdotes dramatiques_, p. 103. + + [856] _Histoire du Théâtre françois_, tome V, p. 92. + + [857] Voyez la Notice d'_Horace_, p. 249 et 250. + + [858] _Mercure de France_, p. 847. + + [859] Page 123. + + [860] Pièce de Scarron, représentée en 1653. + + [861] Voyez ci-dessus, p. 251. + + [862] Voyez ci-après, p. 385, note 906. + + [863] Tome VI, p. 94, note _a_. + + [864] Tome I, p. 47. + + [865] Acte V, scène II, vers 1562 et 1563. + + [866] Voyez ci-dessus, p. 51. + + [867] Voyez ci-dessus, p. 52. + + [868] Voyez ci-après, p. 379 et 380. + + [869] Voyez tome I, p. 120. + + [870] Tome III, p. 66 et 67. + + [871] Le récit de Sénèque est traduit en entier dans l'_Histoire + romaine_ de Coeffeteau (1621), fort goûtée au temps de Corneille, + et de l'autorité de laquelle il s'appuie à la fin de + l'avertissement de _Polyeucte_. Voyez plus loin, p. 478. + + [872] Ces extraits, contrairement à l'usage ordinaire de + Corneille, se trouvent en tête de l'édition originale. La + première édition du _Cid_ n'a point les romances; ni la première + d'_Horace_, l'extrait de Tite Live. + + [873] Voyez tome II, p. 4. + + [874] Voyez plus loin, p. 378 et note 892. + + [875] Voyez ci-dessus, p. 17 et 107 note 250. + + + + +ÉPÎTRE. + +A MONSIEUR DE MONTORON[876]. + + + MONSIEUR, + + Je vous présente un tableau d'une des plus belles actions + d'Auguste. Ce monarque étoit tout généreux, et sa générosité n'a + jamais paru avec tant d'éclat que dans les effets de sa clémence + et de sa libéralité. Ces deux rares vertus lui étoient si + naturelles et si inséparables en lui, qu'il semble qu'en cette + histoire que j'ai mise sur notre théâtre, elles se soient tour à + tour entre-produites dans son âme. Il avoit été si libéral envers + Cinna, que sa conjuration ayant fait voir une ingratitude + extraordinaire, il eut besoin d'un extraordinaire effort de + clémence pour lui pardonner; et le pardon qu'il lui donna fut la + source des nouveaux bienfaits dont il lui fut prodigue, pour + vaincre tout à fait cet esprit qui n'avoit pu être gagné par les + premiers; de sorte qu'il est vrai de dire qu'il eût été moins + clément envers lui s'il eût été moins libéral, et qu'il eût été + moins libéral s'il eût été moins clément. Cela étant[877], à qui + pourrois-je plus justement donner le portrait de l'une de ces + héroïques vertus, qu'à celui qui possède l'autre en un si haut + degré, puisque, dans cette action, ce grand prince les a si bien + attachées et comme unies l'une à l'autre, qu'elles ont été tout + ensemble et la cause[878] et l'effet l'une de l'autre? Vous avez + des richesses, mais vous savez en jouir, et vous en jouissez + d'une façon si noble, si relevée, et tellement illustre, que vous + forcez la voix publique d'avouer que la fortune a consulté la + raison quand elle a répandu ses faveurs sur vous, et qu'on a plus + de sujet de vous en souhaiter le redoublement que de vous en + envier l'abondance. J'ai vécu si éloigné de la flatterie, que je + pense être en possession de me faire croire quand je dis du bien + de quelqu'un; et lorsque je donne des louanges (ce qui m'arrive + assez rarement), c'est avec tant de retenue, que je supprime + toujours quantité de glorieuses vérités, pour ne me rendre pas + suspect d'étaler de ces mensonges obligeants que beaucoup de nos + modernes savent débiter de si bonne grâce. Aussi je ne dirai rien + des avantages de votre naissance, ni de votre courage, qui l'a si + dignement soutenue dans la profession des armes[879], à qui vous + avez donné vos premières années: ce sont des choses trop connues + de tout le monde. Je ne dirai rien de ce prompt et puissant + secours que reçoivent chaque jour de votre main tant de bonnes + familles, ruinées par les désordres de nos guerres: ce sont des + choses que vous voulez tenir cachées. Je dirai seulement un mot de + ce que vous avez particulièrement de commun avec Auguste: c'est + que cette générosité qui compose la meilleure partie de votre âme + et règne sur l'autre, et qu'à juste titre on peut nommer l'âme de + votre âme, puisqu'elle en fait mouvoir toutes les puissances; + c'est, dis-je, que cette générosité, à l'exemple de ce grand + empereur, prend plaisir à s'étendre sur les gens de lettres, en un + temps où beaucoup pensent avoir trop récompensé leurs travaux + quand ils les ont honorés d'une louange stérile[880]. Et + certes[881], vous avez traité quelques-unes de nos muses avec tant + de magnanimité, qu'en elles vous avez obligé toutes les autres, et + qu'il n'en est point[882] qui ne vous en doive un remercîment. + Trouvez donc bon[883], Monsieur, que je m'acquitte de celui que je + reconnois vous en devoir, par le présent que je vous fais de ce + poëme, que j'ai choisi comme le plus durable des miens, pour + apprendre plus longtemps à ceux qui le liront que le généreux + Monsieur de Montoron, par une libéralité inouïe en ce siècle[884], + s'est rendu toutes les muses redevables, et que je prends tant de + part aux bienfaits dont vous avez surpris quelques-unes d'elles, + que je m'en dirai toute ma vie, + + MONSIEUR, + + Votre très-humble et très-obligé serviteur[885], + + CORNEILLE. + +NOTES: + + [876] Cette épître dédicatoire, ainsi que l'extrait de Sénèque + qui la suit, ne se trouvent que dans l'édition originale et dans + les recueils de 1648-1656.--Pierre du Puget, seigneur de + Montauron ou Montoron, des Carles et Caussidière, la Chevrette et + la Marche, premier président des finances au bureau de Montauban, + mourut à Paris le 23 juin 1664. Tallemant des Réaux nous apprend + dans son _Historiette sur Louis treizième_ (tome II, p. 248) que + «Montauron avoit donné deux cents pistoles à Corneille pour + _Cinna_.» Ce témoignage, qui émane d'un allié de Montauron, car + sa fille naturelle avait épousé Gédéon Tallemant, est beaucoup + plus digne de confiance que l'assertion du _Journal de Verdun_ + (juin 1701, p. 410), qui porte à mille pistoles le présent de + Montauron. La libéralité de ce financier envers les gens de + lettres et leur empressement à lui adresser des dédicaces étaient + devenus un sujet de plaisanteries et d'allusions de toutes + sortes. Dans son _Parnasse réformé_ (p. 132 et 133), Guéret + propose les réformes suivantes: «_Article X._ Défendons de mentir + dans les épîtres dédicatoires. _Article XI._ Supprimons tous les + panégyriques à la Montoron....» Ailleurs, dans sa _Promenade de + Saint-Cloud_ (imprimée dans les _Mémoires historiques et + critiques de Bruys_, Paris, 1751, in-12, tome II, p. 238), Guéret + se commente ainsi lui-même: «Si vous ignorez ce que c'est que les + _Panégyriques à la Montoron_, vous n'avez qu'à le demander à M. + Corneille, et il vous dira que son _Cinna_ n'a pas été la plus + malheureuse de ses dédicaces.»--Du reste, à cette époque, comme + le fait remarquer Tallemant (tome VI, p. 227, note 2), «tout + s'appeloit _à la Montauron_.» Pierre Gontier, dans un passage de + ses _Exercitationes hygiasticæ_ (Lyon, 1688, p. 111), cité par M. + Paulin Paris, parle de petits pains au lait _à la Montauron_; et + Tallemant nous raconte une sanglante allusion à cette façon de + parler, qui tombe fort directement sur un membre de sa famille: + «Une fois, dit-il, aux Comédiens du Marais, Monsieur d'Orléans y + étant, quelqu'un fut assez sot pour dire qu'on attendoit M. de + Moutauron. Les gens de Monsieur d'Orléans le firent jouer à la + farce, et il y avoit une fille _à la Montauron_ qu'on disoit être + mariée _Tallemant quellement_.» La fortune de Montauron ne suffit + pas longtemps à ses prodigalités insensées, et bientôt Scarron + put écrire le passage suivant, rapporté par M. Paulin Paris dans + son commentaire sur Tallemant des Réaux (tome VI, p. 235): + + Ce n'est que maroquin perdu + Que les livres que l'on dédie + Depuis que Montauron mendie; + Montauron dont le quart d'écu + S'attrapoit si bien à la glu + De l'ode ou de la comédie. + + [877] VAR. (édit. de 1648-1656): Cela étant, ne puis-je pas avec + justice donner le portrait de l'une de ces héroïques vertus à + celui qui.... + + [878] VAR. (édit. de 1648-1656): tout ensemble la cause et + l'effet l'une de l'autre? Je le puis certes d'autant plus + justement que je vois votre générosité, comme voulant imiter ce + grand empereur, prendre plaisir à s'étendre sur les gens de + lettres, en un temps, etc. (voyez p. 372). + + [879] C'est cette flatterie, supprimée par Corneille dès 1648 + (voyez la note précédente), qui a fait dire à Scarron: «Soit que + la nécessité soit mère de l'invention, ou que l'invention soit + partie essentielle du poëte, quelques poëtes au grand collier ont + eu celle d'aller chercher dans les Finances ceux qui dépensoient + leur bien aussi aisément qu'ils l'avoient amassé. Je ne doute + point que ces marchands poëtiques n'ayent donné à ces publicains + libéraux toutes les vertus, jusques aux militaires.» (Dédicace _A + très-honnête et très-divertissante chienne dame Guillemette, + petite levrette de ma soeur_, en tête de: _la Suite des OEuvres + burlesques de Mr Scarron_, seconde partie. Paris, T. Quinet, + 1648, in-4º.) + + [880] «Il y en a, dit Scarron dans la dédicace que nous venons de + citer, qui rendent de l'encens pour de l'encens, et des louanges + pour des louanges.» + + [881] Ces deux premiers mots de la phrase manquent dans les + éditions de 1648-1656. + + [882] VAR. (édit. de 1648-1656): de sorte qu'il n'en est point. + + [883] VAR. (édit. de 1648-1656): Trouvez bon. + + [884] Voyez p. 369, note 876. + + [885] VAR. (édit. de 1656): Votre très-humble, très obéissant et + très-obligé serviteur. + + +SENECA. + +Lib. I, _De Clementia_, cap. IX. + +Divus Augustus mitis fuit princeps, si quis illum a principatu suo +æstimare incipiat. In communi quidem republica[886], duodevicesimum +egressus annum, jam pugiones in sinu amicorum absconderat, jam +insidiis M. Antonii consulis latus petierat, jam fuerat collega +proscriptionis; sed quum annum quadragesimum transisset, et in Gallia +moraretur, delatum est ad eum indicium, L. Cinnam, stolidi ingenii +virum, insidias ei struere. Dictum est et ubi, et quando, et +quemadmodum aggredi vellet. Unus ex consciis deferebat; statuit se ab +eo vindicare. Consilium amicorum advocari jussit. Nox illi inquieta +erat, quum cogitaret adolescentem nobilem, hoc detracto integrum, Cn. +Pompeii nepotem damnandum. Jam unum hominem occidere non poterat, quum +M. Antonio proscriptionis edictum inler coenam dictarat. Gemens +subinde voces varias emittebat et inter se contrarias: «Quid ergo? ego +percussorem meum securum ambulare patiar, me sollicito? Ergo non dabit +poenas, qui tot civilibus bellis frustra petitum caput, tot navalibus, +tot pedestribus proeliis incolume, postquam terra marique pax parta +est, non occidere constituat, sed immolare?» Nam sacrificantem +placuerat adoriri. Rursus silentio interposito, majore multo voce sibi +quam Cinnnæ irascebatur: «Quid vivis, si perire te tam multorum +interest? Quis finis erit suppliciorum? quis sanguinis? Ego sum +nobilibus adolescentulis expositum caput, in quod mucrones acuant. Non +est tanti vita, si, ut ego non peream, tam multa perdenda sunt.» +Interpellavit tandem illum Livia uxor, et: «Admittis, inquit, muliebre +consilium? Fac quod medici solent; ubi usitata remedia non procedunt, +tentant contraria. Severitate nihil adhuc profecisti: Salvidienum[887] +Lepidus secutus est, Lepidum Muræna, Murænam Cæpio, Cæpionem Egnatius, +ut alios taceam quos tantum ausos pudet; nunc tenta quomodo tibi cedat +clementia. Ignosce L. Cinnæ; deprehensus est; jam nocere tibi non +potest, prodesse famæ tuæ potest[888].» Gavisus sibi quod advocatum +invenerat, uxori quidem gratias egit: renuntiari autem extemplo amicis +quos in consilium rogaverat imperavit, et Cinnam unum ad se accersit, +dimissisque omnibus e cubiculo, quum alteram poni Cinnæ cathedram +jussisset: «Hoc, inquit, primum a te peto, ne me loquentem +interpelles, ne medio sermone meo proclames; dabitur tibi loquendi +liberum tempus. Ego te, Cinna, quum in hostium castris invenissem, non +factum tantum mihi inimicum, sed natum, servavi; patrimonium tibi omne +concessi; hodie tam felix es et tam dives, ut victo victores +invideant: sacerdotium tibi petenti, præteritis compluribus quorum +parentes mecum militaverant, dedi. Quum sic de te meruerim, occidere +me constituisti.» Quum ad hanc vocem exclamasset Cinna, procul hanc ab +se abesse dementiam: «Non præstas, inquit, fidem, Cinna; convenerat ne +interloquereris. Occidere, inquam, me paras.» Adjecit locum, socios, +diem, ordinem insidiarum, cui commissum esset ferrum; et quum defixum +videret, nec ex conventione jam, sed ex conscientia tacentem: «Quo, +inquit, hoc animo facis? Ut ipse sis princeps? Male, mehercule, cum +republica agitur, si tibi ad imperandum nihil præter me obstat. Domum +tuam tueri non potes; nuper libertini hominis gratia in privato +judicio superatus es. Adeo nihil facilius putas quam contra Cæsarem +advocare? Cedo, si spes tuas solus impedio[889], Paulusne te et Fabius +Maximus et Cossi et Servilii ferent, tantumque agmen nobilium, non +inania nomina præferentium, sed eorum qui imaginibus suis decori +sunt?» Ne totam ejus orationem repetendo magnam partem voluminis +occupem, diutius enim quam duabus horis locutum esse constat, quum +hanc poenam qua sola erat contentus futurus, extenderet: «Vitam tibi, +inquit, Cinna, iterum do, prius hosti, nunc insidiatori ac parricidæ. +Ex hodierno die inter nos amicitia incipiat. Contendamus utrum ego +meliore fide vitam tibi dederim, an tu debeas.» Post hæc detulit ultro +consulatum, questus quod non auderet petere; amicissimum, +fidelissimumque habuit; hæres solus fuit illi; nullis amplius insidiis +ab ullo petitus est. + +NOTES: + + [886] Corneille a omis ici quelques mots. Voici quel est le texte + de Sénèque: _In communi quidem republica gladium movit: quum hoc + ætatis esset quod tu nunc es, duodevicesimum, etc._ Dans le reste + du morceau l'édition suivie par Corneille ne diffère que par un + petit nombre de leçons, insignifiantes pour la plupart, du texte + des impressions les plus modernes. + + [887] L'édition originale de _Cinna_ porte _Salvidientium_, pour + _Salvidienum_. + + [888] L'entretien d'Auguste et de Livie est beaucoup plus long + dans Dion Cassius, où il s'étend depuis le chapitre XIV jusqu'au + chapitre XXII du livre LV. + + [889] Nous suivons le texte de la première édition de _Cinna_, + qui a une virgule après _impedio_; c'est bien la ponctuation que + veut le sens. Dans l'impression de 1648, au lieu de la virgule, + il y a un point, ce qui altère la pensée de Sénèque, mais est + conforme à la traduction de Montaigne. + + +MONTAGNE[890]. + +Livre I de ses _Essais_, chapitre XXIII. + +L'empereur Auguste, estant en la Gaule, receut certain advertissement +d'une coniuration que luy brassoit L. Cinna: il delibera de s'en +venger, et manda pour cet effect au lendemain le conseil de ses amis. +Mais la nuict d'entre deux, il la passa avecques grande inquietude, +considerant qu'il avoit à faire mourir un ieune homme de bonne maison +et nepveu du grand Pompeius, et produisoit en se plaignant plusieurs +divers discours: «Quoy doncques, disoit il, sera il vray que ie +demeureray en crainte et en alarme, et que ie lairray mon meurtrier se +promener ce pendant à son ayse? S'en ira il quitte, ayant assailly ma +teste, que i'ay sauvee de tant de guerres civiles, de tant de +battailles par mer et par terre, et aprez avoir estably la paix +universelle du monde? sera il absoult, ayant deliberé non de me +meurtrir seulement, mais de me sacrifier?» car la coniuration estoit +faicte de le tuer comme il feroit quelque sacrifice. Aprez cela, +s'estant tenu coy quelque espace de temps, il recommenceoit d'une voix +plus forte, et s'en prenoit à soy mesme: «Pourquoy vis tu, s'il +importe à tant de gents que tu meures? N'y aura il point de fin à tes +vengeances et à tes cruautez? Ta vie vault elle que tant de dommage se +face pour la conserver?» Livia, sa femme, le sentant en ces angoisses: +«Et les conseils des femmes y seront ils receus? lui dict elle: fay +ce que font les medecins; quant les receptes accoustumees ne peuvent +servir, ils en essayent de contraires. Par severité, tu n'as iusques à +cette heure rien proufité: Lepidus a suyvi Salvidienus; Murena, +Lepidus; Caepio, Murena; Egnatius, Caepio: commence à experimenter +comment te succederont la doulceur et la clemence. Cinna est +convaincu, pardonne-luy; de te nuire desormais, il ne pourra, et +proufitera à ta gloire.» Auguste feut bien ayse d'avoir trouvé un +advocat de son humeur, et ayant remercié sa femme, et contremandé ses +amis qu'il avoit assignez au conseil, commanda qu'on feist venir à luy +Cinna tout seul; et ayant faict sortir tout le monde de sa chambre, et +faict donner un siege à Cinna, il luy parla en cette maniere: «En +premier lieu, ie te demande, Cinna, paisible audience; n'interromps +pas mon parler: ie te donray temps et loisir d'y respondre. Tu sçais, +Cinna, que t'ayant prins au camp de mes ennemis, non seulement +t'estant faict mon ennemy, mais estant nay tel, ie te sauvay, ie te +meis entre mains touts tes biens, et t'ay enfin rendu si accommodé et +si aysé, que les victorieux sont envieux de la condition du vaincu: +l'office du sacerdoce que tu me demandas, ie te l'octroyay, l'ayant +refusé à d'aultres, desquels les peres avoyent tousiours combattu +avecques moy. T'ayant si fort obligé, tu as entreprins de me tuer.» A +quoy Cinna s'estant escrié qu'il estoit bien esloingné d'une si +meschante pensee: «Tu ne me tiens pas, Cinna, ce que tu m'avois +promis, suyvit Auguste; tu m'avois asseuré que ie ne seroy pas +interrompu. Ouy, tu as entreprins de me tuer en tel lieu, tel iour, en +telle compaignie, et de telle façon.» Et le veoyant transi de ces +nouvelles, et en silence, non plus pour tenir le marché de se taire, +mais de la presse de sa conscience: «Pourquoy, adiousta il, le fais +tu? Est ce pour estre empereur? Vrayement il va bien mal à la chose +publicque, s'il n'y a que moy qui t'empesche d'arriver à l'empire. Tu +ne peux pas seulement deffendre ta maison, et perdis dernierement un +procez par la faveur d'un simple libertin[891]. Quoy! n'as tu pas +moyen ny pouvoir en aultre chose qu'à entreprendre Cesar? Ie le +quitte, s'il n'y a que moy qui empesche tes esperances. Penses tu que +Paulus, que Fabius, que les Cosseens et Serviliens te souffrent, et +une si grande troupe de nobles, non seulement nobles de nom, mais qui +par leur vertu honnorent leur noblesse?» Aprez plusieurs aultres +propos (car il parla à luy plus de deux heures entieres): «Or va, luy +dict il, ie te donne, Cinna, la vie à traistre et à parricide, que ie +te donnay aultrefois à ennemy; que l'amitié commence de ce iourd'huy +entre nous; essayons qui de nous deux de meilleure foy, moy t'aye +donné ta vie, ou tu l'ayes receue.» Et se despartit d'avesques luy en +cette maniere. Quelque temps aprez, il luy donna le consulat, se +plaignant dequoy il ne luy avoit osé demander. Il l'eut depuis pour +fort amy, et feut seul faict par luy heritier de ses biens. Or depuis +cet accident, qui adveint à Auguste au quarantiesme an de son aage, il +n'y eut iamais de coniuration ny d'entreprinse contre luy, et receut +une iuste recompense de cette sienne clemence[892]. + +NOTES: + + [890] Cet extrait des _Essais_ de Montaigne ne se trouve que dans + la première édition d'_Horace_. Corneille ne l'a pas reproduit à + la suite de l'extrait latin, dans ses recueils de 1648-1656. Il + tiendra lieu ici d'une traduction du morceau de Sénèque. + + [891] «_Affranchi_, du mot latin _libertus_, ou _libertinus_; car + ce dernier ne veut pas dire, comme on l'a cru longtemps, fils + d'affranchi.» (_Note de M. le Clerc sur Montaigne._) + + [892] Quand Corneille fit imprimer _Cinna_ dans la seconde partie + de ses _OEuvres_, en 1648, il le fit précéder d'une lettre de + Balzac, qui se trouve encore dans l'édition de 1656. Cette + lettre, qui est du 17 janvier 1643, avait déjà été comprise dans + le tome II des _Lettres choisies du sieur de Balzac_. Paris, Aug. + Courbé, 1647, in-8º, p. 437 et suivantes. Dans notre édition elle + figurera à sa date parmi les _Lettres_ de Corneille, auxquelles + nous avons joint celles qui lui ont été adressées. + + + + +EXAMEN. + +Ce poëme a tant d'illustres suffrages[893] qui lui donnent le premier +rang parmi les miens, que je me ferois trop d'importants ennemis si +j'en disois du mal: je ne le suis pas assez de moi-même pour chercher +des défauts où ils n'en ont point voulu voir, et accuser le jugement +qu'ils en ont fait, pour obscurcir la gloire qu'ils m'en ont donnée. +Cette approbation si forte et si générale vient sans doute de ce que +la vraisemblance s'y trouve si heureusement conservée aux endroits où +la vérité lui manque, qu'il n'a jamais besoin de recourir au +nécessaire[894]. Rien n'y contredit l'histoire, bien que beaucoup de +choses y soient ajoutées; rien n'y est violenté par les incommodités +de la représentation, ni par l'unité de jour, ni par celle de lieu. + +Il est vrai qu'il s'y rencontre une duplicité de lieu +particulier[895]. La moitié de la pièce se passe chez Émilie, et +l'autre dans le cabinet d'Auguste. J'aurois été ridicule si j'avois +prétendu que cet empereur délibérât avec Maxime et Cinna s'il +quitteroit l'empire ou non, précisément dans la même place où ce +dernier vient de rendre compte à Émilie de la conspiration qu'il a +formée contre lui. C'est ce qui m'a fait rompre la liaison des scènes +au quatrième acte, n'ayant pu me résoudre à faire que Maxime vînt +donner l'alarme à Émilie de la conjuration découverte, au lieu même où +Auguste en venoit de recevoir l'avis par son ordre, et dont il ne +faisoit que de sortir avec tant d'inquiétude et d'irrésolution. C'eût +été une impudence extraordinaire, et tout à fait hors du +vraisemblable, de se présenter dans son cabinet un moment après qu'il +lui avoit fait révéler le secret de cette entreprise[896] et porter la +nouvelle de sa fausse mort. Bien loin de pouvoir surprendre Émilie par +la peur de se voir arrêtée, c'eût été se faire arrêter lui-même, et se +précipiter dans un obstacle invincible au dessein qu'il vouloit +exécuter. Émilie ne parle donc pas où parle Auguste, à la réserve du +cinquième acte; mais cela n'empêche pas qu'à considérer tout le poëme +ensemble, il n'aye son unité de lieu, puisque tout s'y peut passer, +non-seulement dans Rome ou dans un quartier de Rome, mais dans le seul +palais d'Auguste, pourvu que vous y vouliez donner un appartement à +Émilie qui soit éloigné du sien. + +Le compte que Cinna lui rend de sa conspiration justifie ce que j'ai +dit ailleurs[897], que, pour faire souffrir une narration ornée, il +faut que celui qui la fait et celui qui l'écoute ayent l'esprit assez +tranquille, et s'y plaisent assez pour lui prêter toute la patience +qui lui est nécessaire. Émilie a de la joie d'apprendre[898] de la +bouche de son amant avec quelle chaleur il a suivi ses intentions; et +Cinna n'en a pas moins de lui pouvoir donner de si belles espérances +de l'effet qu'elle en souhaite: c'est pourquoi, quelque longue que +soit cette narration, sans interruption aucune, elle n'ennuie point. +Les ornements de rhétorique dont j'ai tâché de l'enrichir ne la font +point condamner de trop d'artifice, et la diversité de ses figures ne +fait point regretter le temps que j'y perds; mais si j'avois attendu à +la commencer qu'Évandre eût troublé ces deux amants par la nouvelle +qu'il leur apporte, Cinna eût été obligé de s'en taire ou de la +conclure en six vers, et Émilie n'en eût pu supporter davantage. + +Comme[899] les vers d'_Horace_[900] ont quelque chose de plus net et +de moins guindé pour les pensées que ceux du _Cid_, on peut dire que +ceux de cette pièce ont quelque chose de plus achevé[901] que ceux +d'_Horace_, et qu'enfin la facilité de concevoir le sujet, qui n'est +ni trop chargé d'incidents, ni trop embarrassé des récits de ce qui +s'est passé avant le commencement de la pièce, est une des causes sans +doute de la grande approbation qu'il a reçue. L'auditeur aime à +s'abandonner à l'action présente, et à n'être point obligé, pour +l'intelligence de ce qu'il voit, de réfléchir sur ce qu'il a déjà vu, +et de fixer sa mémoire sur les premiers actes, cependant que les +derniers sont devant ses yeux. C'est l'incommodité des pièces +embarrassées, qu'en termes de l'art on nomme _implexes_, par un mot +emprunté du latin, telles que sont _Rodogune_ et _Héraclius_. Elle ne +se rencontre pas dans les simples; mais comme celles-là ont sans doute +besoin de plus d'esprit pour les imaginer, et de plus d'art pour les +conduire, celles-ci, n'ayant pas le même secours du côté du sujet, +demandent plus de force de vers, de raisonnement, et de +sentiments[902] pour les soutenir. + +NOTES: + + [893] Corneille revient dans le _Discours des trois unités_ (tome + I, p. 105) sur ces «illustres suffrages» accordés à _Cinna_. + + [894] Voyez le commencement du _Discours du poëme dramatique_, + tome I, p. 14 et suivantes; et le _Discours de la tragédie_, p. + 81 et suivantes. + + [895] Ici Corneille répond à une question directe que lui avait + posée d'Aubignac: «Je ne puis approuver que dans la salle d'un + palais, où apparemment il y a toujours des gens qui vont et qui + viennent, on fasse une longue narration d'aventures secrètes et + qui ne pourroient être découvertes sans grand péril; d'où vient + que je n'ai jamais pu bien concevoir comment Monsieur Corneille + peut faire qu'en un même lieu Cinna conte à Émilie tout l'ordre + et toutes les circonstances d'une grande conspiration contre + Auguste, et qu'Auguste y tienne un conseil de confidence avec ses + deux favoris; car si c'est un lieu public, comme il le semble, + puisqu'Auguste en fait retirer les autres courtisans, quelle + apparence que Cinna vienne y faire visite à Émilie avec un + entretien et un récit de choses si périlleuses, qui pouvoient + être entendues de ceux de la cour qui passoient en ce lieu? Et si + c'est un lieu particulier, par exemple le cabinet de l'Empereur, + qui en fait retirer ceux qu'il ne veut pas rendre participants de + son secret, comment est-il vraisemblable qu'il soit venu faire ce + discours à Émilie? et moins encore qu'Émilie y fasse des plaintes + enragées contre l'Empereur? Voilà une difficulté que Monsieur + Corneille résoudra quand il lui plaira.» (_La Pratique du + théâtre_, p. 396 et 397.) + + [896] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): de cette entreprise, dont + il étoit un des chefs.--Le reste de la phrase manque dans + l'édition de 1660, qui continue ainsi: «et bien loin de pouvoir, + etc.» + + [897] Voyez l'Examen de _Médée_, tome II, p. 337. + + [898] VAR. (édit. de 1660-1664): Émilie a joie d'apprendre. + + [899] L'édition de 1660 a de plus, au commencement de ce + paragraphe, la phrase suivante: «C'est ici la dernière pièce où + je me suis pardonné de longs monologues: celui d'Émilie ouvre le + théâtre, Cinna en fait un au troisième acte, et Auguste et Maxime + chacun un au quatrième. + + [900] Voltaire, par un scrupule de clarté, a ainsi modifié, dans + son édition du _Théâtre de Corneille_ (1764), le commencement de + ce paragraphe: «Comme les vers de ma tragédie d'_Horace_....» + + [901] VAR. (édit. de 1660): on peut dire que ceux-ci ont quelque + chose de plus achevé. + + [902] VAR. (édit. de 1660): et de raisonnement, ou de sentiments. + + + + +LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE +_CINNA_. + +ÉDITIONS SÉPARÉES. + + 1643 in-4º; + 1643 in-12. + +RECUEILS. + + 1648 in-12; + 1652 in-12; + 1654 in-12; + 1655 in-12; + 1656 in-12; + 1660 in-8º; + 1663 in-fol.; + 1664 in-8º; + 1668 in-12; + 1682 in-12. + + + + +ACTEURS. + + OCTAVE-CÉSAR AUGUSTE, empereur de Rome. + LIVIE, impératrice. + CINNA, fils d'une fille de Pompée[903], chef de la conjuration + contre Auguste. + MAXIME, autre chef de la conjuration. + ÉMILIE, fille de C. Toranius, tuteur d'Auguste, et proscrit par + lui durant le triumvirat[904]. + FULVIE, confidente d'Émilie. + POLYCLÈTE, affranchi d'Auguste. + ÉVANDRE, affranchi de Cinna. + EUPHORBE, affranchi de Maxime. + + +La scène est à Rome[905]. + + + + +CINNA[906]. + +TRAGÉDIE. + + + + +ACTE I. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + + ÉMILIE[907]. + + Impatients desirs d'une illustre vengeance + Dont la mort de mon père a formé la naissance[908], + Enfants impétueux de mon ressentiment, + Que ma douleur séduite embrasse aveuglément, + Vous prenez sur mon âme un trop puissant empire[909]: 5 + Durant quelques moments souffrez que je respire, + Et que je considère, en l'état où je suis, + Et ce que je hasarde, et ce que je poursuis. + Quand je regarde Auguste au milieu de sa gloire[910], + Et que vous reprochez à ma triste mémoire 10 + Que par sa propre main mon père massacré + Du trône où je le vois fait le premier degré; + Quand vous me présentez cette sanglante image, + La cause de ma haine, et l'effet de sa rage, + Je m'abandonne toute à vos ardents transports, 15 + Et crois, pour une mort, lui devoir mille morts. + Au milieu toutefois d'une fureur si juste, + J'aime encor plus Cinna que je ne hais Auguste, + Et je sens refroidir ce bouillant mouvement + Quand il faut, pour le suivre, exposer mon amant[911]. 20 + Oui, Cinna, contre moi moi-même je m'irrite + Quand je songe aux dangers où je te précipite. + Quoique pour me servir tu n'appréhendes rien, + Te demander du sang, c'est exposer le tien[912]: + D'une si haute place on n'abat point de têtes 25 + Sans attirer sur soi mille et mille tempêtes; + L'issue en est douteuse, et le péril certain: + Un ami déloyal peut trahir ton dessein; + L'ordre mal concerté, l'occasion mal prise, + Peuvent sur son auteur renverser l'entreprise[913], 30 + Tourner sur toi les coups dont tu le veux frapper; + Dans sa ruine même il peut t'envelopper; + Et quoi qu'en ma faveur ton amour exécute, + Il te peut, en tombant, écraser sous sa chute[914]. + Ah! cesse de courir à ce mortel danger: 35 + Te perdre en me vengeant, ce n'est pas me venger. + Un coeur est trop cruel quand il trouve des charmes + Aux douceurs que corrompt l'amertume des larmes; + Et l'on doit mettre au rang des plus cuisants malheurs[915] + La mort d'un ennemi qui coûte tant de pleurs. 40 + Mais peut-on en verser alors qu'on venge un père? + Est-il perte à ce prix qui ne semble légère? + Et quand son assassin tombe sous notre effort, + Doit-on considérer ce que coûte sa mort? + Cessez, vaines frayeurs, cessez, lâches tendresses, 45 + De jeter dans mon coeur vos indignes foiblesses; + Et toi qui les produis par tes soins superflus, + Amour, sers mon devoir, et ne le combats plus: + Lui céder, c'est ta gloire, et le vaincre, ta honte: + Montre-toi généreux, souffrant qu'il te surmonte; 50 + Plus tu lui donneras, plus il te va donner, + Et ne triomphera que pour te couronner. + + +SCÈNE II + +ÉMILIE, FULVIE. + + ÉMILIE. + + Je l'ai juré, Fulvie, et je le jure encore, + Quoique j'aime Cinna, quoique mon coeur l'adore, + S'il me veut posséder, Auguste doit périr: 55 + Sa tête est le seul prix dont il peut m'acquérir. + Je lui prescris la loi que mon devoir m'impose. + + FULVIE. + + Elle a pour la blâmer une trop juste cause: + Par un si grand dessein vous vous faites juger + Digne sang de celui que vous voulez venger; 60 + Mais encore une fois souffrez que je vous die + Qu'une si juste ardeur devroit être attiédie[916]. + Auguste chaque jour, à force de bienfaits, + Semble assez réparer les maux qu'il vous a faits; + Sa faveur envers vous paroît si déclarée, 65 + Que vous êtes chez lui la plus considérée; + Et de ses courtisans souvent les plus heureux + Vous pressent à genoux de lui parler pour eux[917]. + + ÉMILIE. + + Toute cette faveur ne me rend pas mon père; + Et de quelque façon que l'on me considère, 70 + Abondante en richesse, ou puissante en crédit, + Je demeure toujours la fille d'un proscrit. + Les bienfaits ne font pas toujours ce que tu penses; + D'une main odieuse ils tiennent lieu d'offenses: + Plus nous en prodiguons à qui nous peut haïr, 75 + Plus d'armes nous donnons à qui nous veut trahir. + Il m'en fait chaque jour sans changer mon courage; + Je suis ce que j'étois, et je puis davantage, + Et des mêmes présents qu'il verse dans mes mains + J'achète contre lui les esprits des Romains; 80 + Je recevrois de lui la place de Livie + Comme un moyen plus sûr d'attenter à sa vie. + Pour qui venge son père il n'est point de forfaits, + Et c'est vendre son sang que se rendre aux bienfaits. + + FULVIE. + + Quel besoin toutefois de passer pour ingrate? 85 + Ne pouvez-vous haïr sans que la haine éclate? + Assez d'autres sans vous n'ont pas mis en oubli + Par quelles cruautés son trône est établi: + Tant de braves Romains, tant d'illustres victimes + Qu'à son ambition ont immolé ses crimes, 90 + Laissent à leurs enfants d'assez vives douleurs + Pour venger votre perte en vengeant leurs malheurs. + Beaucoup l'ont entrepris, mille autres vont les suivre: + Qui vit haï de tous ne sauroit longtemps vivre. + Remettez à leurs bras les communs intérêts, 95 + Et n'aidez leurs desseins que par des voeux secrets. + + ÉMILIE. + + Quoi? je le haïrai sans tâcher de lui nuire? + J'attendrai du hasard qu'il ose le détruire? + Et je satisferai des devoirs si pressants + Par une haine obscure et des voeux impuissants? 100 + Sa perte, que je veux, me deviendroit amère, + Si quelqu'un l'immoloit à d'autres qu'à mon père; + Et tu verrois mes pleurs couler pour son trépas, + Qui le faisant périr, ne me vengeroit pas[918]. + C'est une lâcheté que de remettre à d'autres 105 + Les intérêts publics qui s'attachent aux nôtres. + Joignons à la douceur de venger nos parents, + La gloire qu'on remporte à punir les tyrans, + Et faisons publier par toute l'Italie: + «La liberté de Rome est l'oeuvre d'Émilie; 110 + On a touché son âme, et son coeur s'est épris; + Mais elle n'a donné son amour qu'à ce prix.» + + FULVIE. + + Votre amour à ce prix n'est qu'un présent funeste + Qui porte à votre amant sa perte manifeste. + Pensez mieux, Émilie, à quoi vous l'exposez, 115 + Combien à cet écueil se sont déjà brisés; + Ne vous aveuglez point quand sa mort est visible. + + ÉMILIE. + + Ah! tu sais me frapper par où je suis sensible. + Quand je songe aux dangers que je lui fais courir[919], + La crainte de sa mort me fait déjà mourir; 120 + Mon esprit en désordre à soi-même s'oppose: + Je veux et ne veux pas, je m'emporte et je n'ose; + Et mon devoir confus, languissant, étonné, + Cède aux rébellions de mon coeur mutiné. + Tout beau, ma passion, deviens un peu moins forte; + Tu vois bien des hasards, ils sont grands, mais n'importe: + Cinna n'est pas perdu pour être hasardé. + De quelques légions qu'Auguste soit gardé, + Quelque soin qu'il se donne et quelque ordre qu'il tienne, + Qui méprise sa vie est maître de la sienne[920]. 130 + Plus le péril est grand, plus doux en est le fruit; + La vertu nous y jette, et la gloire le suit. + Quoi qu'il en soit, qu'Auguste ou que Cinna périsse, + Aux mânes paternels je dois ce sacrifice; + Cinna me l'a promis en recevant ma foi, 135 + Et ce coup seul aussi le rend digne de moi. + Il est tard, après tout, de m'en vouloir dédire. + Aujourd'hui l'on s'assemble, aujourd'hui l'on conspire; + L'heure, le lieu, le bras se choisit aujourd'hui; + Et c'est à faire enfin à mourir après lui. 140 + + +SCÈNE III. + +CINNA, ÉMILIE, FULVIE. + + ÉMILIE. + + Mais le voici qui vient. Cinna, votre assemblée + Par l'effroi du péril n'est-elle point troublée[921]? + Et reconnoissez-vous au front de vos amis + Qu'ils soient prêts à tenir ce qu'ils vous ont promis? + + CINNA. + + Jamais contre un tyran entreprise conçue 145 + Ne permit d'espérer une si belle issue; + Jamais de telle ardeur on n'en jura la mort[922], + Et jamais conjurés ne furent mieux d'accord; + Tous s'y montrent portés avec tant d'allégresse, + Qu'ils semblent, comme moi, servir une maîtresse[923]; 150 + Et tous font éclater un si puissant courroux, + Qu'ils semblent tous venger un père, comme vous. + + ÉMILIE. + + Je l'avois bien prévu, que pour un tel ouvrage + Cinna sauroit choisir des hommes de courage, + Et ne remettroit pas en de mauvaises mains 155 + L'intérêt d'Émilie et celui des Romains. + + CINNA. + + Plût aux Dieux que vous-même eussiez vu de quel zèle + Cette troupe entreprend une action si belle! + Au seul nom de César, d'Auguste, et d'empereur, + Vous eussiez vu leurs yeux s'enflammer de fureur[924], 160 + Et dans un même instant, par un effet contraire, + Leur front pâlir d'horreur et rougir de colère[925]. + «Amis, leur ai-je dit, voici le jour heureux + Qui doit conclure enfin nos desseins généreux: + Le ciel entre nos mains a mis le sort de Rome, 165 + Et son salut dépend de la perte d'un homme, + Si l'on doit le nom d'homme à qui n'a rien d'humain, + A ce tigre altéré de tout le sang romain. + Combien pour le répandre a-t-il formé de brigues! + Combien de fois changé de partis et de ligues, 170 + Tantôt ami d'Antoine, et tantôt ennemi, + Et jamais insolent ni cruel à demi!» + Là, par un long récit de toutes les misères + Que durant notre enfance ont enduré nos pères, + Renouvelant leur haine avec leur souvenir, 175 + Je redouble en leurs coeurs l'ardeur de le punir. + Je leur fais des tableaux de ces tristes batailles + Où Rome par ses mains déchiroit ses entrailles, + Où l'aigle abattoit l'aigle, et de chaque côté + Nos légions s'armoient contre leur liberté; 180 + Où les meilleurs soldats et les chefs les plus braves[926] + Mettoient toute leur gloire à devenir esclaves; + Où, pour mieux assurer la honte de leurs fers, + Tous vouloient à leur chaîne attacher l'univers; + Et l'exécrable honneur de lui donner un maître 185 + Faisant aimer à tous l'infâme nom de traître, + Romains contre Romains, parents contre parents, + Combattoient seulement pour le choix des tyrans. + J'ajoute à ces tableaux la peinture effroyable + De leur concorde impie, affreuse, inexorable[927]; 190 + Funeste aux gens de bien, aux riches, au sénat, + Et pour tout dire enfin, de leur triumvirat; + Mais je ne trouve point de couleurs assez noires + Pour en représenter les tragiques histoires. + Je les peins dans le meurtre à l'envi triomphants, 195 + Rome entière noyée au sang de ses enfants: + Les uns assassinés dans les places publiques, + Les autres dans le sein de leurs dieux domestiques; + Le méchant par le prix au crime encouragé; + Le mari par sa femme en son lit égorgé; 200 + Le fils tout dégouttant du meurtre de son père, + Et sa tête à la main demandant son salaire[928], + Sans pouvoir exprimer par tant d'horribles traits[929] + Qu'un crayon imparfait de leur sanglante paix. + Vous dirai-je les noms de ces grands personnages 205 + Dont j'ai dépeint les morts pour aigrir les courages, + De ces fameux proscrits, ces demi-dieux mortels[930], + Qu'on a sacrifiés jusque sur les autels? + Mais pourrois-je vous dire à quelle impatience, + A quels frémissements, à quelle violence, 210 + Ces indignes trépas, quoique mal figurés, + Ont porté les esprits de tous nos conjurés? + Je n'ai point perdu temps, et voyant leur colère + Au point de ne rien craindre, en état de tout faire, + J'ajoute en peu de mots: «Toutes ces cruautés, 215 + La perte de nos biens et de nos libertés, + Le ravage des champs, le pillage des villes, + Et les proscriptions, et les guerres civiles, + Sont les degrés sanglants dont Auguste a fait choix + Pour monter dans le trône[931] et nous donner des lois. 220 + Mais nous pouvons changer un destin si funeste[932], + Puisque de trois tyrans c'est le seul qui nous reste, + Et que juste une fois, il s'est privé d'appui, + Perdant, pour régner seul, deux méchants comme lui[933]. + Lui mort, nous n'avons point de vengeur ni de maître; + Avec la liberté Rome s'en va renaître; + Et nous mériterons le nom de vrais Romains, + Si le joug qui l'accable est brisé par nos mains. + Prenons l'occasion tandis qu'elle est propice: + Demain au Capitole il fait un sacrifice; 230 + Qu'il en soit la victime, et faisons en ces lieux + Justice à tout le monde, à la face des Dieux: + Là presque pour sa suite il n'a que notre troupe; + C'est de ma main qu'il prend et l'encens et la coupe[934]; + Et je veux pour signal que cette même main 235 + Lui donne, au lieu d'encens, d'un poignard dans le sein. + Ainsi d'un coup mortel la victime frappée + Fera voir si je suis du sang du grand Pompée; + Faites voir après moi si vous vous souvenez + Des illustres aïeux[935] de qui vous êtes nés.» 240 + A peine ai-je achevé, que chacun renouvelle, + Par un noble serment, le voeu d'être fidèle: + L'occasion leur plaît; mais chacun veut pour soi + L'honneur du premier coup, que j'ai choisi pour moi. + La raison règle enfin l'ardeur qui les emporte: 245 + Maxime et la moitié s'assurent de la porte; + L'autre moitié me suit, et doit l'environner, + Prête au moindre signal que je voudrai donner. + Voilà, belle Émilie, à quel point nous en sommes. + Demain j'attends la haine ou la faveur des hommes, 250 + Le nom de parricide ou de libérateur, + César celui de prince ou d'un usurpateur[936]. + Du succès qu'on obtient contre la tyrannie + Dépend ou notre gloire ou notre ignominie; + Et le peuple, inégal à l'endroit des tyrans, 255 + S'il les déteste morts, les adore vivants. + Pour moi, soit que le ciel me soit dur ou propice, + Qu'il m'élève à la gloire ou me livre au supplice, + Que Rome se déclare ou pour ou contre nous, + Mourant pour vous servir, tout me semblera doux. 260 + + ÉMILIE. + + Ne crains point de succès qui souille ta mémoire: + Le bon et le mauvais sont égaux pour ta gloire; + Et dans un tel dessein, le manque de bonheur + Met en péril ta vie, et non pas ton honneur. + Regarde le malheur de Brute et de Cassie: 265 + La splendeur de leurs noms en est-elle obscurcie? + Sont-ils morts tous entiers[937] avec leurs grands desseins[938]? + Ne les compte-t-on plus pour les derniers Romains? + Leur mémoire dans Rome est encor précieuse, + Autant que de César la vie est odieuse; 270 + Si leur vainqueur y règne, ils y sont regrettés, + Et par les voeux de tous leurs pareils souhaités. + Va marcher sur leurs pas où l'honneur te convie: + Mais ne perds pas le soin de conserver ta vie; + Souviens-toi du beau feu dont nous sommes épris, 275 + Qu'aussi bien que la gloire Émilie est ton prix, + Que tu me dois ton coeur, que mes faveurs t'attendent, + Que tes jours me sont chers, que les miens en dépendent. + Mais quelle occasion mène Évandre vers nous[939]? + + +SCÈNE IV. + +CINNA, ÉMILIE, ÉVANDRE, FULVIE. + + ÉVANDRE. + + Seigneur, César vous mande, et Maxime avec vous. 280 + + CINNA. + + Et Maxime avec moi? Le sais-tu bien Évandre? + + ÉVANDRE. + + Polyclète est encor chez vous à vous attendre, + Et fût venu lui-même avec moi vous chercher, + Si ma dextérité n'eût su l'en empêcher; + Je vous en donne avis, de peur d'une surprise. 285 + Il presse fort. + + ÉMILIE. + + Mander les chefs de l'entreprise! + Tous deux! en même temps! Vous êtes découverts. + + CINNA. + + Espérons mieux, de grâce. + + ÉMILIE. + + Ah! Cinna, je te perds! + Et les Dieux, obstinés à nous donner un maître, + Parmi tes vrais amis ont mêlé quelque traître. 290 + Il n'en faut point douter, Auguste a tout appris. + Quoi? tous deux! et sitôt que le conseil est pris! + + CINNA. + + Je ne vous puis celer que son ordre m'étonne; + Mais souvent il m'appelle auprès de sa personne; + Maxime est comme moi de ses plus confidents, 295 + Et nous nous alarmons peut-être en imprudents. + + ÉMILIE. + + Sois moins ingénieux à te tromper toi-même, + Cinna; ne porte point mes maux jusqu'à l'extrême; + Et puisque désormais tu ne peux me venger[940], + Dérobe au moins ta tête à ce mortel danger; 300 + Fuis d'Auguste irrité l'implacable colère. + Je verse assez de pleurs pour la mort de mon père; + N'aigris point ma douleur par un nouveau tourment, + Et ne me réduis point à pleurer mon amant[941]. + + CINNA. + + Quoi? sur l'illusion d'une terreur panique, 305 + Trahir vos intérêts et la cause publique! + Par cette lâcheté moi-même m'accuser, + Et tout abandonner quand il faut tout oser! + Que feront nos amis si vous êtes déçue? + + ÉMILIE. + + Mais que deviendras-tu si l'entreprise est sue? 310 + + CINNA. + + S'il est pour me trahir des esprits assez bas, + Ma vertu pour le moins ne me trahira pas: + Vous la verrez, brillante au bord des précipices, + Se couronner de gloire en bravant les supplices, + Rendre Auguste jaloux du sang qu'il répandra, 315 + Et le faire trembler alors qu'il me perdra. + Je deviendrois suspect à tarder davantage. + Adieu, raffermissez ce généreux courage. + S'il faut subir le coup d'un destin rigoureux, + Je mourrai tout ensemble heureux et malheureux: 320 + Heureux pour vous servir de perdre ainsi la vie[942], + Malheureux de mourir sans vous avoir servie. + + ÉMILIE. + + Oui, va, n'écoute plus ma voix qui te retient: + Mon trouble se dissipe, et ma raison revient. + Pardonne à mon amour cette indigne foiblesse. 325 + Tu voudrois fuir: en vain, Cinna, je le confesse + Si tout est découvert, Auguste a su pourvoir + A ne te laisser pas ta fuite en ton pouvoir. + Porte, porte chez lui cette mâle assurance, + Digne de notre amour, digne de ta naissance; 330 + Meurs, s'il y faut mourir, en citoyen romain, + Et par un beau trépas couronne un beau dessein. + Ne crains pas qu'après toi rien ici me retienne: + Ta mort emportera mon âme vers la tienne; + Et mon coeur, aussitôt percé des mêmes coups.... 335 + + CINNA. + + Ah! souffrez que tout mort je vive encore en vous; + Et du moins en mourant permettez que j'espère + Que vous saurez venger l'amant avec le père. + Rien n'est pour vous à craindre: aucun de nos amis[943] + Ne sait ni vos desseins, ni ce qui m'est promis; 340 + Et leur parlant tantôt des misères romaines, + Je leur ai tu la mort qui fait naître nos haines[944], + De peur que mon ardeur touchant vos intérêts[945] + D'un si parfait amour ne trahît les secrets: + Il n'est su que d'Évandre et de votre Fulvie. 345 + + ÉMILIE. + + Avec moins de frayeur je vais donc chez Livie, + Puisque dans ton péril il me reste un moyen + De faire agir pour toi son crédit et le mien; + Mais si mon amitié par là ne te délivre, + N'espère pas qu'enfin je veuille te survivre. 350 + Je fais de ton destin des règles à mon sort, + Et j'obtiendrai ta vie, ou je suivrai ta mort. + + CINNA. + + Soyez en ma faveur moins cruelle à vous-même. + + ÉMILIE. + + Va-t'en, et souviens-toi seulement que je t'aime. + +FIN DU PREMIER ACTE. + +NOTES: + + [903] Sénèque dit simplement petit-fils, mais c'est Dion (livre + LV, chapitre XIV) qui a appris à Corneille que Cinna, auquel il + donne le prénom de Cneius, et non de Lucius, comme Sénèque, était + fils d'une fille de Pompée. + + [904] Suétone nous apprend, dans sa _Vie d'Auguste_ (chapitre + XXVII), qu'Octavien proscrivit C. Toranius, son tuteur, qui avait + été le collègue de son père dans l'édilité; Valère-Maxime (livre + IX, chapitre XI, 5) raconte qu'une fois proscrit, Toranius fut + livré par son propre fils, lequel indiqua aux centurions qui le + cherchaient, la retraite où il était caché, son âge et les + marques auxquelles ils pourraient le reconnaître. Toranius avait + été préteur. + + [905] Pour le lieu particulier de chaque acte, voyez ci-dessus, + p. 366, 379 et 380. + + [906] L'édition originale a pour titre, comme nous l'avons dit + dans la _Notice_, CINNA, OV LA CLEMENCE D'AVGVSTE. + + [907] Émilie ne se trouve pas sur le théâtre; elle y entre au + commencement de la pièce; c'est Corneille qui nous l'apprend en + ces termes dans le _Discours des trois unités_ (tome I, p. 108 et + 109): «L'auditeur attend l'acteur; et bien que le théâtre + représente la chambre ou le cabinet de celui qui parle, il ne + peut toutefois s'y montrer qu'il ne vienne de derrière la + tapisserie, et il n'est pas toujours aisé de rendre raison de ce + qu'il vient de faire en ville avant que de rentrer chez lui, + puisque même quelquefois il est vraisemblable qu'il n'en est pas + sorti. Je n'ai vu personne se scandaliser de voir Émilie + commencer _Cinna_ sans dire pourquoi elle vient dans sa chambre: + elle est présumée y être avant que la pièce commence, et ce n'est + que la nécessité de la représentation qui la fait sortir de + derrière le théâtre pour y venir.»--Voyez sur ce monologue le + _Discours du poëme dramatique_ (tome I, p. 45).--«Plusieurs + actrices, dit Voltaire, ont supprimé ce monologue dans les + représentations. Le public même paraissait souhaiter ce + retranchement.... Cependant j'étais si touché des beautés + répandues dans cette première scène, que j'engageai l'actrice qui + jouait Émilie à la remettre au théâtre, et elle fut très-bien + reçue.» + + [908] _Var_. A qui la mort d'un père a donné la naissance. (1643-56) + _Var._ Que d'un juste devoir soutient la violence. (1660) + + [909] _Var._ Vous régnez sur mon âme avecque trop d'empire[909-a]: + Pour le moins un moment souffrez que je respire. (1643-56) + + [909-a] Ce vers, par une erreur d'impression, a été omis + dans l'édition de 1656. + + [910] _Var._ Quand je regarde Auguste en son trône de gloire. + (1643-56) + + [911] _Var._ Quand il faut, pour le perdre, exposer mon amant. + (1643-56) + + [912] _Var._ Te demander son sang, c'est exposer le tien. + (1643-56) + + [913] _Var._ Souvent dessus ton chef renverser l'entreprise, + Porter sur toi les coups dont tu le veux frapper. (1643-56) + + [914] _Var._ Il te peut, en tombant, accabler sous sa chute. + (1643-56) + + [915] _Var._ Et je tiens qu'il faut mettre au rang des grands malheurs + La mort d'un ennemi qui nous coûte des pleurs. (1643-56) + + [916] _Var._ Que cette passion dût être refroidie. (1643-56) + + [917] _Var._ Ont encore besoin que vous parliez pour eux. + (1643-56) + + [918] «Ce sentiment atroce et ces beaux vers ont été imités par + Racine dans _Andromaque_ (acte IV, scène IV): + + Ma vengeance est perdue + S'il ignore en mourant que c'est moi qui le tue.» + + (_Voltaire._) + + [919] _Var._ Quand je songe aux hasards que je lui fais courir. + (1643-56) + + [920] Sénèque a dit dans sa IVe _épître_: _Quisquis vitam + contempsit, tuæ dominus est._ «Quiconque méprise la vie est + maître de la tienne.» + + [921] _Var._ Des grandeurs du péril n'est-elle point troublée? + (1643-56) + + [922] _Var._ Jamais de telle ardeur on ne jura sa mort. (1643-56) + + [923] _Var._ Qu'ils semblent, comme moi, venger une maîtresse. + (1643) + + [924] _Var._ Vous eussiez vu leurs yeux s'allumer de fureur. + (1643-56) + + [925] On raconte que lorsque Michel Baron reparut au mois de mars + 1720, à l'âge de soixante-huit ans, dans le rôle de Cinna, on le + vit, dans la même minute, _pâlir_ et _rougir_ comme le vers + l'indiquait.--Larive, dans son _Cours de déclamation_ (tome II, + p. 6), nie obstinément la possibilité du fait; il semble + toutefois que les comédiens du dix-septième siècle aient eu le + secret de pâlir à volonté. Tallemant dit en parlant de Floridor + (tome VII, p. 176): «Il est toujours pâle, ainsi point de + changement de visage.» + + [926] _Var._ Où le but des soldats et des chefs les plus braves, + C'étoit d'être vainqueurs pour devenir esclaves[926-a]; + Où chacun trahissoit, aux yeux de l'univers, + Soi-même et son pays, pour assurer ses fers, + Et tâchant d'acquérir avec le nom de traître + L'abominable honneur de lui donner un maître. (1643-56) + + [926-a] Étoit d'être vainqueurs pour devenir esclaves. + (1648-56) + + [927] _Var._ De leur concorde affreuse, horrible, impitoyable. + (1643-56) + + [928] «Dufresne employa un jour une petite adresse qui produisit + un grand effet. En commençant ce récit, il cacha derrière lui une + de ses mains dans laquelle il tenait son casque surmonté d'un + panache rouge; et lorsqu'il fut arrivé à ces vers, il montra + subitement le casque et le panache rouge; et les agitant + vivement, il sembla présenter aux spectateurs la tête et la + chevelure sanglante dont il est question dans les vers de + Corneille. Les spectateurs furent saisis de terreur: Dufresne + avait réussi. Mais ces sortes de jeux de théâtre, fruits de la + combinaison et du calcul, ne peuvent être répétés.» (_Galerie + historique des acteurs du théâtre français_, par Lemazurier, tome + I, p. 510.) + + [929] _Var._ Sans exprimer encore avecque tous ces traits[929-a]. + (1643-56) + + [929-a] Les éditions de 1652-56 portent, par erreur, _ses + traits_, pour _ces traits_. + + [930] _Var._ Ces illustres proscrits, ces demi-dieux mortels. + (1643-56) + + [931] Voltaire, dans l'édition de 1764, a remplacé «dans le + trône» par «sur le trône.» + + [932] _Var._ Rendons toutefois grâce à la bonté céleste, + Que de nos trois tyrans c'est le seul qui nous reste. (1643-56) + + [933] Antoine et Lépide. + + [934] C'est une allusion à une circonstance historique, à la + dignité sacerdotale qu'Auguste avait conférée à Cinna: voyez + ci-dessus, p. 374. Sénèque nous apprend aussi (voyez p. 373) que + les conjurés voulaient attaquer Auguste pendant qu'il célébrerait + un sacrifice: _Sacrificantem placuerat adoriri_. + + [935] On lit _ayeuls_ dans l'édition de 1656. + + [936] _Var._ César celui de[936-a] prince ou bien d'usurpateur. + (1643-56) + + [936-a] L'édition de 1656 porte, par erreur, _du prince_, + pour _de prince_. + + [937] «Cette expression sublime: _mourir tout entier_, est prise + du latin d'Horace (Livre III, ode XXX, vers 6) _non omnis + moriar_, et _tout entier_ est plus énergique. Racine l'a imitée + dans sa belle pièce d'_Iphigénie_ (acte I, scène II): + + Ne laisser aucun nom et mourir tout entier.» + + (_Voltaire._) + + Pompée dit de même dans la _Pharsale_ de Lucain (livre VIII, vers + 266 et 267): + + _Non omnis in arvis + Emathiis cecidi,_ + + «Je n'ai pas succombé tout entier dans les champs de l'Émathie.» + + [938] _Var._ Ont-ils perdu celui de derniers des Romains? + Et sont-ils morts entiers avecque leurs desseins? (1643-56) + + [939] _Var._ Et que.... Mais quel sujet mène Évandre vers nous? + (1643-56) + + [940] _Var._ Et puisque désormais tu ne me peux venger. (1643-56) + + [941] _Var._ Et ne lui permets point de m'ôter mon amant. + (1643-56) + + [942] _Var._ Heureux pour vous servir d'abandonner la vie. + (1643-56) + + [943] _Var._ Dans un si grand péril vos jours sont assurés: + Vos desseins ne sont sus d'aucun des conjurés; + Et décrivant tantôt les misères romaines. (1643-56) + + [944] _Var._ La mort de Toranius, père d'Émilie. + + [945] _Var._ De peur que trop d'ardeur touchant vos intérêts + Sur mon visage ému ne peignît nos secrets: + Notre amour n'est connu que d'Évandre et Fulvie. (1643-56) + + + + +ACTE II. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +AUGUSTE, CINNA, MAXIME, troupe de Courtisans. + + AUGUSTE. + + Que chacun se retire, et qu'aucun n'entre ici. 355 + Vous, Cinna, demeurez, et vous, Maxime, aussi. + +(Tous se retirent, à la réserve de Cinna et de Maxime[946].) + + Cet empire absolu sur la terre et sur l'onde, + Ce pouvoir souverain que j'ai sur tout le monde[947], + + Cette grandeur sans borne et cet illustre rang[948], + Qui m'a jadis coûté tant de peine et de sang, 360 + Enfin tout ce qu'adore en ma haute fortune + D'un courtisan flatteur la présence importune, + N'est que de ces beautés dont l'éclat éblouit, + Et qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en jouit. + L'ambition déplaît quand elle est assouvie, 365 + D'une contraire ardeur son ardeur est suivie; + Et comme notre esprit, jusqu'au dernier soupir, + Toujours vers quelque objet pousse quelque desir, + Il se ramène en soi, n'ayant plus où se prendre, + Et monté sur le faîte, il aspire à descendre[949]. 370 + J'ai souhaité l'empire, et j'y suis parvenu; + Mais en le souhaitant, je ne l'ai pas connu: + Dans sa possession j'ai trouvé pour tous charmes + D'effroyables soucis, d'éternelles alarmes, + Mille ennemis secrets, la mort à tous propos, 375 + Point de plaisir sans trouble, et jamais de repos. + Sylla m'a précédé dans ce pouvoir suprême; + Le grand César mon père en a joui de même: + D'un oeil si différent tous deux l'ont regardé[950], + Que l'un s'en est démis, et l'autre l'a gardé; 380 + Mais l'un, cruel, barbare, est mort aimé, tranquille, + Comme un bon citoyen dans le sein de sa ville; + L'autre, tout débonnaire, au milieu du sénat + A vu trancher ses jours par un assassinat. + Ces exemples récents suffiroient pour m'instruire, 385 + Si par l'exemple seul on se devoit conduire: + L'un m'invite à le suivre, et l'autre me fait peur; + Mais l'exemple souvent n'est qu'un miroir trompeur, + Et l'ordre du destin qui gêne nos pensées + N'est pas toujours écrit dans les choses passées: 390 + Quelquefois l'un se brise où l'autre s'est sauvé, + Et par où l'un périt un autre est conservé. + Voilà, mes chers amis, ce qui me met en peine. + Vous, qui me tenez lieu d'Agrippe et de Mécène[951], + Pour résoudre ce point avec eux débattu, 395 + Prenez sur mon esprit le pouvoir qu'ils ont eu. + Ne considérez point cette grandeur suprême, + Odieuse aux Romains, et pesante à moi-même; + Traitez-moi comme ami, non comme souverain; + Rome, Auguste, l'État, tout est en votre main: 400 + Vous mettrez et l'Europe, et l'Asie, et l'Afrique, + Sous les lois d'un monarque, ou d'une république; + Votre avis est ma règle, et par ce seul moyen + Je veux être empereur, ou simple citoyen. + + CINNA. + + Malgré notre surprise, et mon insuffisance, 405 + Je vous obéirai, Seigneur, sans complaisance, + Et mets bas le respect qui pourrait m'empêcher + De combattre un avis où vous semblez pencher, + Souffrez-le d'un esprit jaloux de votre gloire, + Que vous allez souiller d'une tache trop noire, 410 + Si vous ouvrez votre âme à ces impressions[952] + Jusques à condamner toutes vos actions. + On ne renonce point aux grandeurs légitimes; + On garde sans remords ce qu'on acquiert sans crimes; + Et plus le bien qu'on quitte est noble, grand, exquis, 415 + Plus qui l'ose quitter le juge mal acquis. + N'imprimez pas, Seigneur, cette honteuse marque + A ces rares vertus qui vous ont fait monarque; + Vous l'êtes justement, et c'est sans attentat + Que vous avez changé la forme de l'État. 420 + Rome est dessous vos lois par le droit de la guerre, + Qui sous les lois de Rome a mis toute la terre; + Vos armes l'ont conquise, et tous les conquérants + Pour être usurpateurs ne sont pas des tyrans; + Quand ils ont sous leurs lois asservi des provinces[953], 425 + Gouvernant justement, ils s'en font justes princes: + C'est ce que fit César; il vous faut aujourd'hui + Condamner sa mémoire, ou faire comme lui. + Si le pouvoir suprême est blâmé par Auguste, + César fut un tyran, et son trépas fut juste, 430 + Et vous devez aux Dieux compte de tout le sang + Dont vous l'avez vengé pour monter à son rang. + N'en craignez point, Seigneur, les tristes destinées[954]; + Un plus puissant démon veille sur vos années: + On a dix fois sur vous attenté sans effet, 435 + Et qui l'a voulu perdre au même instant l'a fait. + On entreprend assez, mais aucun n'exécute; + Il est des assassins, mais il n'est plus de Brute: + Enfin, s'il faut attendre un semblable revers, + Il est beau de mourir maître de l'univers. 440 + C'est ce qu'en peu de mots j'ose dire, et j'estime + Que ce peu que j'ai dit est l'avis de Maxime. + + MAXIME. + + Oui, j'accorde qu'Auguste a droit de conserver + L'empire où sa vertu l'a fait seule arriver[955], + Et qu'au prix de son sang, au péril de sa tête, 445 + Il a fait de l'État une juste conquête; + Mais que sans se noircir, il ne puisse quitter + Le fardeau que sa main est lasse de porter, + Qu'il accuse par là César de tyrannie, + Qu'il approuve sa mort, c'est ce que je dénie. 450 + Rome est à vous, Seigneur, l'empire est votre bien; + Chacun en liberté peut disposer du sien: + Il le peut à son choix garder, ou s'en défaire; + Vous seul ne pourriez pas ce que peut le vulgaire, + Et seriez devenu, pour avoir tout dompté, 455 + Esclave des grandeurs où vous êtes monté! + Possédez-les, Seigneur, sans qu'elles vous possèdent. + Loin de vous captiver, souffrez qu'elles vous cèdent; + Et faites hautement connoître enfin à tous + Que tout ce qu'elles ont est au-dessous de vous. 460 + Votre Rome autrefois vous donna la naissance; + Vous lui voulez donner votre toute-puissance; + Et Cinna vous impute à crime capital + La libéralité vers le pays natal! + Il appelle remords l'amour de la patrie! 465 + Par la haute vertu la gloire est donc flétrie[956], + Et ce n'est qu'un objet digne de nos mépris, + Si de ses pleins effets l'infamie est le prix[957]! + Je veux bien avouer qu'une action si belle + Donne à Rome bien plus que vous ne tenez d'elle; 470 + Mais commet-on un crime indigne de pardon[958], + Quand la reconnoissance est au-dessus du don? + Suivez, suivez, Seigneur, le ciel qui vous inspire: + Votre gloire redouble à mépriser l'empire; + Et vous serez fameux chez la postérité, 475 + Moins pour l'avoir conquis que pour l'avoir quitté. + Le bonheur peut conduire à la grandeur suprême; + Mais pour y renoncer il faut la vertu même; + Et peu de généreux vont jusqu'à dédaigner, + Après un sceptre acquis, la douceur de régner. 480 + Considérez d'ailleurs que vous régnez dans Rome, + Où, de quelque façon que votre cour vous nomme, + On hait la monarchie; et le nom d'empereur, + Cachant celui de roi, ne fait pas moins d'horreur. + Ils passent[959] pour tyran quiconque s'y fait maître; 485 + Qui le sert, pour esclave, et qui l'aime, pour traître; + Qui le souffre a le coeur lâche, mol, abattu, + Et pour s'en affranchir tout s'appelle vertu. + Vous en avez, Seigneur, des preuves trop certaines: + On a fait contre vous dix entreprises vaines; 490 + Peut-être que l'onzième est prête d'éclater, + Et que ce mouvement qui vous vient agiter + N'est qu'un avis secret que le ciel vous envoie, + Qui pour vous conserver n'a plus que cette voie. + Ne vous exposez plus à ces fameux revers. 495 + Il est beau de mourir maître de l'univers; + Mais la plus belle mort souille notre mémoire, + Quand nous avons pu vivre et croître notre gloire[960]. + + CINNA. + + Si l'amour du pays doit ici prévaloir, + C'est son bien seulement que vous devez vouloir; 500 + Et cette liberté, qui lui semble si chère, + N'est pour Rome, Seigneur, qu'un bien imaginaire, + Plus nuisible qu'utile, et qui n'approche pas + De celui qu'un bon prince apporte à ses États. + Avec ordre et raison les honneurs il dispense, 505 + Avec discernement punit et récompense[961], + Et dispose de tout en juste possesseur, + Sans rien précipiter de peur d'un successeur. + Mais quand le peuple est maître, on n'agit qu'en tumulte: + La voix de la raison jamais ne se consulte; 510 + Les honneurs sont vendus aux plus ambitieux, + L'autorité livrée aux plus séditieux[962]. + Ces petits souverains qu'il fait pour une année, + Voyant d'un temps si court leur puissance bornée, + Des plus heureux desseins font avorter le fruit, 515 + De peur de le laisser à celui qui les suit. + Comme ils ont peu de part au bien dont ils ordonnent, + Dans le champ du public largement ils moissonnent[963], + Assurés que chacun leur pardonne aisément, + Espérant à son tour un pareil traitement: 520 + Le pire des États, c'est l'État populaire[964]. + + AUGUSTE. + + Et toutefois le seul qui dans Rome peut plaire. + Cette haine des rois, que depuis cinq cents ans + Avec le premier lait sucent tous ses enfants, + Pour l'arracher des coeurs, est trop enracinée. 525 + + MAXIME. + + Oui, Seigneur, dans son mal Rome est trop obstinée; + Son peuple, qui s'y plaît, en fuit la guérison: + Sa coutume l'emporte, et non pas la raison; + Et cette vieille erreur, que Cinna veut abattre, + Est une heureuse erreur dont il est idolâtre[965], 530 + Par qui le monde entier, asservi sous ses lois, + L'a vu cent fois marcher sur la tête des rois, + Son épargne s'enfler du sac de leurs provinces. + Que lui pouvoient de plus donner les meilleurs princes? + J'ose dire, Seigneur, que par tous les climats 535 + Ne sont pas bien reçus toutes sortes d'États; + Chaque peuple a le sien conforme à sa nature, + Qu'on ne sauroit changer sans lui faire une injure: + Telle est la loi du ciel, dont la sage équité + Sème dans l'univers cette diversité. 540 + Les Macédoniens aiment le monarchique[966], + Et le reste des Grecs la liberté publique; + Les Parthes, les Persans veulent des souverains, + Et le seul consulat est bon pour les Romains. + + CINNA. + + Il est vrai que du ciel la prudence infinie[967] 545 + Départ à chaque peuple un différent génie; + Mais il n'est pas moins vrai que cet ordre des cieux[968] + Change selon les temps comme selon les lieux. + Rome a reçu des rois ses murs et sa naissance; + Elle tient des consuls sa gloire et sa puissance, 550 + Et reçoit maintenant de vos rares bontés + Le comble souverain de ses prospérités. + Sous vous, l'État n'est plus en pillage aux armées; + Les portes de Janus par vos mains sont fermées, + Ce que sous ses consuls on n'a vu qu'une fois[969], 555 + Et qu'a fait voir comme eux le second de ses rois. + + MAXIME. + + Les changements d'État que fait l'ordre céleste + Ne coûtent point de sang, n'ont rien qui soit funeste. + + CINNA. + + C'est un ordre des Dieux qui jamais ne se rompt, + De nous vendre un peu cher les grands biens qu'ils nous font[970]. + L'exil des Tarquins même ensanglanta nos terres, + Et nos premiers consuls nous ont coûté des guerres. + + MAXIME. + + Donc votre aïeul Pompée au ciel a résisté + Quand il a combattu pour notre liberté? + + CINNA. + + Si le ciel n'eût voulu que Rome l'eût perdue, 565 + Par les mains de Pompée il l'auroit défendue[971]: + Il a choisi sa mort pour servir dignement + D'une marque éternelle à ce grand changement, + Et devoit cette gloire aux mânes d'un tel homme[972], + D'emporter avec eux la liberté de Rome. 570 + Ce nom depuis longtemps ne sert qu'à l'éblouir, + Et sa propre grandeur l'empêche d'en jouir. + Depuis qu'elle se voit la maîtresse du monde, + Depuis que la richesse entre ses murs abonde, + Et que son sein, fécond en glorieux exploits, 575 + Produit des citoyens plus puissants que des rois, + Les grands, pour s'affermir achetant les suffrages, + Tiennent pompeusement leurs maîtres à leurs gages, + Qui par des fers dorés se laissant enchaîner, + Reçoivent d'eux les lois qu'ils pensent leur donner. 580 + Envieux l'un de l'autre, ils mènent tout par brigues + Que leur ambition tourne en sanglantes ligues. + Ainsi de Marius Sylla devint jaloux; + César, de mon aïeul; Marc-Antoine, de vous; + Ainsi la liberté ne peut plus être utile 585 + Qu'à former les fureurs d'une guerre civile, + Lorsque par un désordre à l'univers fatal, + L'un ne veut point de maître, et l'autre point d'égal[973]. + Seigneur, pour sauver Rome, il faut qu'elle s'unisse + En la main d'un bon chef à qui tout obéisse[974]. 590 + Si vous aimez encore à la favoriser[975], + Otez-lui les moyens de se plus diviser. + Sylla, quittant la place enfin bien usurpée, + N'a fait qu'ouvrir le champ à César et Pompée, + Que le malheur des temps ne nous eût pas fait voir[976], 595 + S'il eût dans sa famille assuré son pouvoir. + Qu'a fait du grand César le cruel parricide, + Qu'élever contre vous Antoine avec Lépide, + Qui n'eussent pas détruit Rome par les Romains, + Si César eût laissé l'empire entre vos mains? 600 + Vous la replongerez, en quittant cet empire, + Dans les maux dont à peine encore elle respire, + Et de ce peu, Seigneur, qui lui reste de sang + Une guerre nouvelle épuisera son flanc. + Que l'amour du pays, que la pitié vous touche; 605 + Votre Rome à genoux vous parle par ma bouche. + Considérez le prix que vous avez coûté: + Non pas qu'elle vous croie avoir trop acheté; + Des maux qu'elle a soufferts elle est trop bien payée[977]; + Mais une juste peur tient son âme effrayée: 610 + Si jaloux de son heur, et las de commander, + Vous lui rendez un bien qu'elle ne peut garder, + S'il lui faut à ce prix en acheter un autre, + Si vous ne préférez son intérêt au vôtre, + Si ce funeste don la met au désespoir, 615 + Je n'ose dire ici ce que j'ose prévoir. + Conservez-vous, Seigneur, en lui laissant un maître[978] + Sous qui son vrai bonheur commence de renaître; + Et pour mieux assurer le bien commun de tous[979], + Donnez un successeur qui soit digne de vous. 620 + + AUGUSTE. + + N'en délibérons plus, cette pitié l'emporte. + Mon repos m'est bien cher, mais Rome est la plus forte; + Et quelque grand malheur qui m'en puisse arriver, + Je consens à me perdre afin de la sauver. + Pour ma tranquillité mon coeur en vain soupire: 625 + Cinna, par vos conseils je retiendrai l'empire; + Mais je le retiendrai pour vous en faire part. + Je vois trop que vos coeurs n'ont point pour moi de fard[980], + Et que chacun de vous, dans l'avis qu'il me donne, + Regarde seulement l'État et ma personne. 630 + Votre amour en tous deux fait ce combat d'esprits[981], + Et vous allez tous deux en recevoir le prix[982]. + Maxime, je vous fais gouverneur de Sicile: + Allez donner mes lois à ce terroir fertile; + Songez que c'est pour moi que vous gouvernerez, 635 + Et que je répondrai de ce que vous ferez. + Pour épouse, Cinna, je vous donne Émilie: + Vous savez qu'elle tient la place de Julie, + Et que si nos malheurs et la nécessité + M'ont fait traiter son père avec sévérité, 640 + Mon épargne depuis en sa faveur ouverte + Doit avoir adouci l'aigreur de cette perte. + Voyez-la de ma part, tâchez de la gagner: + Vous n'êtes point pour elle un homme à dédaigner[983]; + De l'offre de vos voeux elle sera ravie[984]. 645 + Adieu: j'en veux porter la nouvelle à Livie[985]. + + +SCÈNE II. + +CINNA, MAXIME. + + MAXIME. + + Quel est votre dessein après ces beaux discours? + + CINNA. + + Le même que j'avois, et que j'aurai toujours. + + MAXIME. + + Un chef de conjurés flatte la tyrannie! + + CINNA. + + Un chef de conjurés la veut voir impunie! 650 + + MAXIME. + + Je veux voir Rome libre. + + CINNA. + + Et vous pouvez juger + Que je veux l'affranchir ensemble et la venger. + Octave aura donc vu ses fureurs assouvies[986], + Pillé jusqu'aux autels, sacrifié nos vies, + Rempli les champs d'horreur, comblé Rome de morts, + Et sera quitte après pour l'effet d'un remords! + Quand le ciel par nos mains à le punir s'apprête, + Un lâche repentir garantira sa tête! + C'est trop semer d'appas[987], et c'est trop inviter + Par son impunité quelque autre à l'imiter. 660 + Vengeons nos citoyens, et que sa peine étonne + Quiconque après sa mort aspire à la couronne. + Que le peuple aux tyrans ne soit plus exposé: + S'il eût puni Sylla, César eût moins osé. + + MAXIME. + + Mais la mort de César, que vous trouvez si juste, 665 + A servi de prétexte aux cruautés d'Auguste. + Voulant nous affranchir, Brute s'est abusé: + S'il n'eût puni César, Auguste eût moins osé. + + CINNA. + + La faute de Cassie, et ses terreurs paniques, + Ont fait rentrer l'État sous des lois tyranniques[988]; 670 + Mais nous ne verrons point de pareils accidents, + Lorsque Rome suivra des chefs moins imprudents. + + MAXIME. + + Nous sommes encor loin de mettre en évidence + Si nous nous conduirons avec plus de prudence; + Cependant c'en est peu que de n'accepter pas 675 + Le bonheur qu'on recherche au péril du trépas. + + CINNA. + + C'en est encor bien moins, alors qu'on s'imagine + Guérir un mal si grand sans couper la racine; + Employer la douceur à cette guérison, + C'est, en fermant la plaie, y verser du poison. 680 + + MAXIME. + + Vous la voulez sanglante, et la rendez douteuse. + + CINNA. + + Vous la voulez sans peine, et la rendez honteuse. + + MAXIME. + + Pour sortir de ses fers jamais on ne rougit. + + CINNA. + + On en sort lâchement, si la vertu n'agit. + + MAXIME. + + Jamais la liberté ne cesse d'être aimable; 685 + Et c'est toujours pour Rome un bien inestimable. + + CINNA. + + Ce ne peut être un bien qu'elle daigne estimer, + Quand il vient d'une main lasse de l'opprimer: + Elle a le coeur trop bon pour se voir avec joie + Le rebut du tyran dont elle fut la proie; 690 + Et tout ce que la gloire a de vrais partisans + Le hait trop puissamment pour aimer ses présents. + + MAXIME. + + Donc pour vous Émilie est un objet de haine[989]? + + CINNA. + + La recevoir de lui me seroit une gêne. + Mais quand j'aurai vengé Rome des maux soufferts, 695 + Je saurai le braver jusque dans les enfers. + Oui, quand par son trépas je l'aurai méritée, + Je veux joindre à sa main ma main ensanglantée, + L'épouser sur sa cendre, et qu'après notre effort + Les présents du tyran soient le prix de sa mort. 700 + + MAXIME. + + Mais l'apparence, ami, que vous puissiez lui plaire, + Teint du sang de celui qu'elle aime comme un père? + Car vous n'êtes pas homme à la violenter. + + CINNA. + + Ami, dans ce palais on peut nous écouter, + Et nous parlons peut-être avec trop d'imprudence 705 + Dans un lieu si mal propre à notre confidence: + Sortons; qu'en sûreté j'examine avec vous, + Pour en venir à bout, les moyens les plus doux. + + +FIN DU SECOND ACTE. + +NOTES: + + [946] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1643-60. + + [947] Fénelon, dans sa _Lettre à l'Académie_ sur l'éloquence, + dit: «Il me semble qu'on a donné souvent aux Romains un discours + fastueux; je ne trouve point de proportion entre l'emphase avec + laquelle Auguste parle dans la tragédie de _Cinna_ et la modeste + simplicité avec laquelle Suétone le dépeint.» Il est vrai; mais + ne faut-il pas quelque chose de plus relevé sur le théâtre que + dans Suétone? Il y a un milieu à garder entre l'enflure et la + simplicité. Il faut avouer que Corneille a quelquefois passé les + bornes. L'archevêque de Cambrai avait d'autant plus raison de + reprendre cette enflure vicieuse, que de son temps les comédiens + chargeaient encore ce défaut par la plus ridicule affectation + dans l'habillement, dans la déclamation et dans les gestes. On + voyait Auguste arriver avec la démarche d'un matamore, coiffé + d'une perruque carrée qui descendait par devant jusqu'à la + ceinture; cette perruque était farcie de feuilles de laurier et + surmontée d'un large chapeau avec deux rangs de plumes rouges. + Auguste, ainsi défiguré par des bateleurs gaulois sur un théâtre + de marionnettes, était quelque chose de bien étrange. Il se + plaçait sur un énorme fauteuil à deux gradins, et Maxime et Cinna + étaient sur deux petits tabourets. La déclamation ampoulée + répondait parfaitement à cet étalage, et surtout Auguste ne + manquait pas de regarder Cinna et Maxime du haut en bas avec un + noble dédain, en prononçant ces vers: + + Enfin tout ce qu'adore en ma haute fortune, + D'un courtisan flatteur la présence importune. + + Il faisait bien sentir que c'était eux qu'il regardait comme des + courtisans flatteurs. En effet, il n'y a rien dans le commencement + de cette scène qui empêche que ces vers ne puissent être joués + ainsi. Auguste n'a point encore parlé avec bonté, avec amitié, à + Cinna et à Maxime; il ne leur a encore parlé que de son pouvoir + absolu sur la terre et sur l'onde.» (_Voltaire._) + + [948] _Var._ Cette grandeur sans borne et ce superbe rang. + (1643-56) + + [949] «Remarquez bien cette expression, disait Racine à son fils. + On dit aspirer à monter; mais il faut connoître le coeur humain + aussi bien que Corneille l'a connu pour pouvoir dire de + l'ambitieux qu'il aspire à descendre.»--Chaulmer écrivait en + 1638, dans sa _Mort de Pompée_ (acte I, scène I), ces vers qui, + bien qu'ils contiennent une idée fort différente, ont une grande + analogie d'expression avec ceux de notre poëte: + + Gardons la liberté de la chose publique, + Déjà presque soumise au pouvoir tyrannique + D'un enfant sans respect, ou d'un tigre plutôt + Qui sortant de son antre, ose aspirer si haut; + Qu'il sache en se perdant que qui veut y prétendre, + Plus il cherche à monter, plus il trouve à descendre. + + [950] _Var._ Sylla s'en est démis, mon père l'a gardé, + Différents en leur fin comme en leur procédé: + L'un, cruel et barbare, est mort aimé, tranquille. (1643-56) + + [951] Voyez dans le livre LII de Dion Cassius, chapitres I-XLI, + la délibération d'Auguste avec Agrippa et Mécène, et les longs + discours de ses deux conseillers. Cinna ouvre ici le même avis + que Mécène; et Maxime, le même qu'Agrippa. + + [952] _Var._ Si vous laissant séduire à ces impressions, + Vous-même condamnez toutes vos actions. (1643-56) + + [953] _Var._ Lorsque notre valeur nous gagne une province, + Gouvernant justement, on devient juste prince. (1643-56) + + [954] _Var._ Mais sa mort vous fait peur? Seigneur, les destinées + D'un soin bien plus exact veillent sur vos années. (1643-56) + + [955] Les éditions de 1652-56 portent: + + L'empire où sa vertu l'a fait _seul_ arriver. + + [956] _Var._ Par la même vertu la gloire est donc flétrie. + (1643-56) + + [957] _Var._ Si de ses plus hauts faits l'infamie est le prix! + (1643-56) + + [958] _Var._ Mais ce n'est pas un crime indigne de pardon. + (1643-56) + + [959] L'édition de 1655 seule porte: «Il passe,» au singulier. + + [960] _Var._ Quand nous avons pu vivre avecque plus de gloire. + (1643-56) + + [961] _Var._ Avecque jugement punit et récompense, + Ne précipite rien de peur d'un successeur, + [Et dispose de tout en juste possesseur.] (1643-56) + + [962] _Var._ Les magistrats donnés aux plus séditieux. (1643-56) + + [963] _Var._ Dedans le champ d'autrui largement ils moissonnent. + (1643-56) + + [964] _Var._ Le pire des États est l'État populaire[964-a]. + (1643) + + [964-a] Bossuet, dans son _cinquième Avertissement aux + protestants_, a dit presque dans les mêmes termes: «L'État + populaire, le pire de tous;» et Cyrano de Bergerac, dans sa + _Lettre contre les frondeurs_: «Le gouvernement populaire est le + pire fléau dont Dieu afflige un État quand il le veut châtier.» + Voyez les _Notes sur la vie de Corneille_, que M. Édouard + Fournier a placées en tête de sa comédie de _Corneille à la Butte + Saint-Roch_ (p. CXX). + + [965] _Var._ Est une heureuse erreur dont elle est idolâtre, + Par qui le monde entier, rangé dessous ses lois. (1643-56) + + [966] L'édition de 1655 porte: «_la_ monarchique.» + + [967] _Var._ S'il est vrai que du ciel la prudence infinie. + (1643-56) + + [968] _Var._ Il est certain aussi que cet ordre des cieux. + (1643-56) + + [969] _Var._ Ce que tous ses consuls n'ont pu faire deux fois, + Et qu'a fait avant eux le second de ses rois. (1643-56) + + [970] _Var._ De nous vendre bien cher les grands biens qu'ils + nous font. (1643-64) + + [971] Souvenir de Virgile (_Énéide_, livre II, vers 291 et 292): + + _Si Pergama dextra + Defendi possent, etiam hac defensa fuissent._ + + «Si Pergame (_dit Hector_) eût pu être défendu par la droite d'un + guerrier, elle l'aurait été par celle-ci.» + + [972] _Var._ Et devoit cet honneur aux mânes d'un tel homme. + (1643-56) + + [973] _Nec quemquam jam ferre potest, Cæsarve priorem, + Pompeiusve parem._ + + (Lucain, _Pharsale_, livre I, vers 125 et 126.) + + «Et César ne peut plus souffrir de supérieur, ni Pompée d'égal.» + + [974] On a rapproché de ces vers la phrase suivante de Tacite + (_Annales_, livre I, chapitre IX): ...._non aliud discordantis + patriæ remedium fuisse, quam ut ab uno regeretur_, «il n'y eut + pas d'autre remède pour la patrie en discorde que d'être + gouvernée par un seul;» et celle-ci de Florus (livre IV, chapitre + III): _Aliter salvus esse non potuit_ (populus romanus), _nisi + confugisset ad servitutem_, «le peuple romain ne put être sauvé + qu'en ayant recours à la servitude.» + + [975] _Var._ Et si votre bonté la veut favoriser. (1643-56) + + [976] _Var._ Que le malheur du temps ne nous eût pas fait voir. + (1643 in-4º) + + [977] C'est une flatterie semblable à celle que Lucain + (_Pharsale_, livre I, vers 37 et 38) adresse à Néron: + + _Jam nihil, o Superi, querimur: scelera ipsa nefasque + Hac mercede placent._ + + «Nous ne nous plaignons plus de rien, ô Dieux: les forfaits mêmes + et le crime nous plaisent à ce prix.» + + [978]_Var._ Conservez-vous, Seigneur, lui conservant un maître. + (1643-56) + + [979] _Var._ Et daignez assurer le bien commun de tous, + Laissant un successeur qui soit digne de vous. (1643-56) + + [980] _Var._ Je sais bien que vos coeurs n'ont point pour moi de + fard. (1643-56) + + [981] _Var._ Votre amour pour tous deux fait ce combat d'esprits. + (1643-56) + + [982] _Var._ Et je veux que chacun en reçoive le prix. (1643-60) + + [983] _Var._ Vous n'êtes pas pour elle un homme à dédaigner. + (1643-60) + + [984] _Var._ Je présume plutôt qu'elle en sera ravie. (1643-56) + + [985] _Var._ Adieu: j'en vais porter la nouvelle à Livie. (1643 + in-4º) + + [986] _Var._ Auguste aura soûlé ses damnables envies. (1643-56) + + [987] Voyez tome I, p. 148, note 3. + + [988] _Var._ Ont fait tomber l'État sous des lois tyranniques. + (1643) + + [989] _Var._ [Donc pour vous Émilie est un objet de haine,] + Et cette récompense est pour vous une peine? + CINNA. Oui, mais pour le braver jusque dans les enfers, + Quand nous aurons vengé Rome des maux soufferts, + Et que par son trépas je l'aurai méritée. (1643-56) + + + + +ACTE III. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +MAXIME, EUPHORBE. + + MAXIME. + + Lui-même il m'a tout dit: leur flamme est mutuelle; + Il adore Émilie, il est adoré d'elle; 710 + Mais sans venger son père il n'y peut aspirer; + Et c'est pour l'acquérir qu'il nous fait conspirer. + + EUPHORBE. + + Je ne m'étonne plus de cette violence + Dont il contraint Auguste à garder sa puissance: + La ligue se romproit s'il s'en étoit démis[990], 715 + Et tous vos conjurés deviendroient ses amis. + + MAXIME. + + Ils servent à l'envi la passion d'un homme[991] + Qui n'agit que pour soi, feignant d'agir pour Rome; + Et moi, par un malheur qui n'eut jamais d'égal, + Je pense servir Rome, et je sers mon rival. 720 + + EUPHORBE. + + Vous êtes son rival? + + MAXIME. + + Oui, j'aime sa maîtresse, + Et l'ai caché toujours avec assez d'adresse; + Mon ardeur inconnue, avant que d'éclater[992], + Par quelque grand exploit la vouloit mériter: + Cependant par mes mains je vois qu'il me l'enlève; 725 + Son dessein fait ma perte, et c'est moi qui l'achève; + J'avance des succès dont j'attends le trépas, + Et pour m'assassiner je lui prête mon bras. + Que l'amitié me plonge en un malheur extrême! + + EUPHORBE. + + L'issue en est aisée: agissez pour vous-même; 730 + D'un dessein qui vous perd rompez le coup fatal; + Gagnez une maîtresse, accusant un rival. + Auguste, à qui par là vous sauverez la vie, + Ne vous pourra jamais refuser Émilie. + + MAXIME. + + Quoi? trahir mon ami! + + EUPHORBE. + + L'amour rend tout permis; 735 + Un véritable amant ne connoît point d'amis, + Et même avec justice on peut trahir un traître + Qui pour une maîtresse ose trahir son maître: + Oubliez l'amitié, comme lui les bienfaits. + + MAXIME. + + C'est un exemple à fuir que celui des forfaits[993]. 740 + + EUPHORBE. + + Contre un si noir dessein tout devient légitime: + On n'est point criminel quand on punit un crime. + + MAXIME. + + Un crime par qui Rome obtient sa liberté! + + EUPHORBE. + + Craignez tout d'un esprit si plein de lâcheté. + L'intérêt du pays n'est point ce qui l'engage; 745 + Le sien, et non la gloire, anime son courage. + Il aimeroit César, s'il n'étoit amoureux, + Et n'est enfin qu'ingrat, et non pas généreux. + Pensez-vous avoir lu jusqu'au fond de son âme? + Sous la cause publique il vous cachoit sa flamme, 750 + Et peut cacher encor sous cette passion + Les détestables feux de son ambition. + Peut-être qu'il prétend, après la mort d'Octave, + Au lieu d'affranchir Rome, en faire son esclave, + Qu'il vous compte déjà pour un de ses sujets, 755 + Ou que sur votre perte il fonde ses projets. + + MAXIME. + + Mais comment l'accuser sans nommer tout le reste? + A tous nos conjurés l'avis seroit funeste, + Et par là nous verrions indignement trahis + Ceux qu'engage avec nous le seul bien du pays. 760 + D'un si lâche dessein mon âme est incapable: + Il perd trop d'innocents pour punir un coupable. + J'ose tout contre lui, mais je crains tout pour eux. + + EUPHORBE. + + Auguste s'est lassé d'être si rigoureux; + En ces occasions, ennuyé de supplices, 765 + Ayant puni les chefs, il pardonne aux complices. + Si toutefois pour eux vous craignez son courroux, + Quand vous lui parlerez, parlez au nom de tous. + + MAXIME. + + Nous disputons en vain, et ce n'est que folie + De vouloir par sa perte acquérir Émilie: 770 + Ce n'est pas le moyen de plaire à ses beaux yeux + Que de priver du jour ce qu'elle aime le mieux. + Pour moi j'estime peu qu'Auguste me la donne: + Je veux gagner son coeur plutôt que sa personne, + Et ne fais point d'état de sa possession, 775 + Si je n'ai point de part à son affection. + Puis-je la mériter par une triple offense? + Je trahis son amant, je détruis sa vengeance, + Je conserve le sang qu'elle veut voir périr; + Et j'aurois quelque espoir qu'elle me pût chérir? 780 + + EUPHORBE. + + C'est ce qu'à dire vrai je vois fort difficile. + L'artifice pourtant vous y peut être utile; + Il en faut trouver un qui la puisse abuser, + Et du reste le temps en pourra disposer. + + MAXIME. + + Mais si pour s'excuser il nomme sa complice, 785 + S'il arrive qu'Auguste avec lui la punisse, + Puis-je lui demander, pour prix de mon rapport, + Celle qui nous oblige à conspirer sa mort? + + EUPHORBE. + + Vous pourriez m'opposer tant et de tels obstacles + Que pour les surmonter il faudroit des miracles; 790 + J'espère, toutefois, qu'à force d'y rêver.... + + MAXIME. + + Éloigne-toi; dans peu j'irai te retrouver[994]: + Cinna vient, et je veux en tirer quelque chose, + Pour mieux résoudre après ce que je me propose[995]. + + +SCÈNE II + +CINNA, MAXIME. + + MAXIME. + + Vous me semblez pensif. + + CINNA. + + Ce n'est pas sans sujet. 795 + + MAXIME. + + Puis-je d'un tel chagrin savoir quel est l'objet[996]? + + CINNA. + + Émilie et César l'un et l'autre me gêne: + L'un me semble trop bon, l'autre trop inhumaine. + Plût aux Dieux que César employât mieux ses soins[997], + Et s'en fît plus aimer, ou m'aimât un peu moins; 800 + Que sa bonté touchât la beauté qui me charme, + Et la pût adoucir comme elle me désarme! + Je sens au fond du coeur mille remords cuisants[998], + Qui rendent à mes yeux tous ses bienfaits présents; + Cette faveur si pleine, et si mal reconnue, 805 + Par un mortel reproche à tous moments me tue. + Il me semble surtout incessamment le voir + Déposer en nos mains son absolu pouvoir, + Écouter nos avis, m'applaudir, et me dire: + «Cinna, par vos conseils je retiendrai l'empire; 810 + Mais je le retiendrai pour vous en faire part;» + Et je puis dans son sein enfoncer un poignard! + Ah! plutôt.... Mais, hélas! j'idolâtre Émilie; + Un serment exécrable à sa haine me lie; + L'horreur qu'elle a de lui me le rend odieux: 815 + Des deux côtés j'offense et ma gloire et les Dieux; + Je deviens sacrilége, ou je suis parricide, + Et vers l'un ou vers l'autre il faut être perfide. + + MAXIME. + + Vous n'aviez point tantôt ces agitations; + Vous paroissiez plus ferme en vos intentions; 820 + Vous ne sentiez au coeur ni remords ni reproche. + + CINNA. + + On ne les sent aussi que quand le coup approche, + Et l'on ne reconnoît de semblables forfaits + Que quand la main s'apprête à venir aux effets. + L'âme, de son dessein jusque-là possédée, 825 + S'attache aveuglément à sa première idée; + Mais alors quel esprit n'en devient point troublé? + Ou plutôt quel esprit n'en est point accablé? + Je crois que Brute même, à tel point qu'on le prise[999], + Voulut plus d'une fois rompre son entreprise, 830 + Qu'avant que de frapper elle lui fit sentir[1000] + Plus d'un remords en l'âme, et plus d'un repentir. + + MAXIME. + + Il eut trop de vertu pour tant d'inquiétude; + Il ne soupçonna point sa main d'ingratitude, + Et fut contre un tyran d'autant plus animé 835 + Qu'il en reçut de biens et qu'il s'en vit aimé. + Comme vous l'imitez, faites la même chose, + Et formez vos remords d'une plus juste cause, + De vos lâches conseils, qui seuls ont arrêté + Le bonheur renaissant de notre liberté. 840 + C'est vous seul aujourd'hui qui nous l'avez ôtée; + De la main de César Brute l'eût acceptée, + Et n'eût jamais souffert qu'un intérêt léger + De vengeance ou d'amour l'eût remise en danger. + N'écoutez plus la voix d'un tyran qui vous aime, 845 + Et vous veut faire part de son pouvoir suprême; + Mais entendez crier Rome à votre côté: + «Rends-moi, rends-moi, Cinna, ce que tu m'as ôté; + Et si tu m'as tantôt préféré ta maîtresse, + Ne me préfère pas le tyran qui m'oppresse.» 850 + + CINNA. + + Ami, n'accable plus un esprit malheureux + Qui ne forme qu'en lâche un dessein généreux[1001]. + Envers nos citoyens je sais quelle est ma faute, + Et leur rendrai bientôt tout ce que je leur ôte; + Mais pardonne aux abois d'une vieille amitié, 855 + Qui ne peut expirer sans me faire pitié, + Et laisse-moi, de grâce, attendant Émilie, + Donner un libre cours à ma mélancolie. + Mon chagrin t'importune, et le trouble où je suis + Veut de la solitude à calmer tant d'ennuis. 860 + + MAXIME. + + Vous voulez rendre compte à l'objet qui vous blesse + De la bonté d'Octave et de votre foiblesse; + L'entretien des amants veut un entier secret. + Adieu: je me retire en confident discret. + + +SCÈNE III. + + CINNA. + + Donne un plus digne nom au glorieux empire[1002] 865 + Du noble sentiment que la vertu m'inspire, + Et que l'honneur oppose au coup précipité + De mon ingratitude et de ma lâcheté; + Mais plutôt continue à le nommer foiblesse[1003], + Puisqu'il devient si foible auprès d'une maîtresse, 870 + Qu'il respecte un amour qu'il devroit étouffer, + Ou que s'il le combat, il n'ose en triompher[1004]. + En ces extrémités quel conseil dois-je prendre? + De quel côté pencher? à quel parti me rendre? + Qu'une âme généreuse a de peine à faillir! 875 + Quelque fruit que par là j'espère de cueillir, + Les douceurs de l'amour, celles de la vengeance, + La gloire d'affranchir le lieu de ma naissance, + N'ont point assez d'appas pour flatter ma raison, + S'il les faut acquérir par une trahison, 880 + S'il faut percer le flanc d'un prince magnanime + Qui du peu que je suis fait une telle estime, + Qui me comble d'honneurs, qui m'accable de biens, + Qui ne prend pour régner de conseils que les miens. + O coup! ô trahison trop indigne d'un homme! 885 + Dure, dure à jamais l'esclavage de Rome! + Périsse mon amour, périsse mon espoir, + Plutôt que de ma main parte un crime si noir! + Quoi? ne m'offre-t-il pas tout ce que je souhaite, + Et qu'au prix de son sang ma passion achète? 890 + Pour jouir de ses dons faut-il l'assassiner? + Et faut-il lui ravir ce qu'il me veut donner? + Mais je dépends de vous, ô serment téméraire, + O haine d'Émilie, ô souvenir d'un père! + Ma foi, mon coeur, mon bras, tout vous est engagé, 895 + Et je ne puis plus rien que par votre congé: + C'est à vous à régler ce qu'il faut que je fasse; + C'est à vous, Émilie, à lui donner sa grâce; + Vos seules volontés président à son sort, + Et tiennent en mes mains et sa vie et sa mort. 900 + O Dieux, qui comme vous la rendez adorable, + Rendez-la, comme vous, à mes voeux exorable; + Et puisque de ses lois je ne puis m'affranchir, + Faites qu'à mes desirs je la puisse fléchir. + Mais voici de retour cette aimable inhumaine[1005]. 905 + + +SCÈNE IV. + +ÉMILIE, CINNA, FULVIE. + + ÉMILIE. + + Grâces aux Dieux, Cinna, ma frayeur étoit vaine: + Aucun de tes amis ne t'a manqué de foi[1006], + Et je n'ai point eu lieu de m'employer pour toi. + Octave en ma présence a tout dit à Livie, + Et par cette nouvelle il m'a rendu la vie. 910 + + CINNA. + + Le désavouerez-vous, et du don qu'il me fait + Voudrez-vous retarder le bienheureux effet? + + ÉMILIE. + + L'effet est en ta main. + + CINNA. + + Mais plutôt en la vôtre. + + ÉMILIE. + + Je suis toujours moi-même, et mon coeur n'est point autre: + Me donner à Cinna, c'est ne lui donner rien, 915 + C'est seulement lui faire un présent de son bien. + + CINNA. + + Vous pouvez toutefois.... ô ciel! l'osé-je dire? + + ÉMILIE. + + Que puis-je? et que crains-tu? + + CINNA. + + Je tremble, je soupire, + Et vois que si nos coeurs avoient mêmes desirs[1007], + Je n'aurois pas besoin d'expliquer mes soupirs. 920 + Ainsi je suis trop sûr que je vais vous déplaire; + Mais je n'ose parler, et je ne puis me taire[1008]. + + ÉMILIE. + + C'est trop me gêner, parle. + + CINNA. + + Il faut vous obéir: + Je vais donc vous déplaire, et vous m'allez haïr. + Je vous aime, Émilie, et le ciel me foudroie 925 + Si cette passion ne fait toute ma joie, + Et si je ne vous aime avec toute l'ardeur + Que peut un digne objet attendre d'un grand coeur[1009]! + Mais voyez à quel prix vous me donnez votre âme: + En me rendant heureux vous me rendez infâme; 930 + Cette bonté d'Auguste.... + + ÉMILIE. + + Il suffit, je t'entends; + Je vois ton repentir et tes voeux inconstants: + Les faveurs du tyran emportent tes promesses; + Tes feux et tes serments cèdent à ses caresses; + Et ton esprit crédule ose s'imaginer 935 + Qu'Auguste, pouvant tout, peut aussi me donner. + Tu me veux de sa main plutôt que de la mienne; + Mais ne crois pas qu'ainsi jamais je t'appartienne: + Il peut faire trembler la terre sous ses pas, + Mettre un roi hors du trône, et donner ses États[1010], 940 + De ses proscriptions rougir la terre et l'onde, + Et changer à son gré l'ordre de tout le monde; + Mais le coeur d'Émilie est hors de son pouvoir[1011]. + + CINNA. + + Aussi n'est-ce qu'à vous que je veux le devoir[1012]. + Je suis toujours moi-même, et ma foi toujours pure: 945 + La pitié que je sens ne me rend point parjure; + J'obéis sans réserve à tous vos sentiments[1013], + Et prends vos intérêts par delà mes serments. + J'ai pu, vous le savez, sans parjure et sans crime, + Vous laisser échapper cette illustre victime. 950 + César se dépouillant du pouvoir souverain + Nous ôtoit tout prétexte à lui percer le sein; + La conjuration s'en alloit dissipée, + Vos desseins avortés, votre haine trompée: + Moi seul j'ai raffermi son esprit étonné, 955 + Et pour vous l'immoler ma main l'a couronné. + + ÉMILIE. + + Pour me l'immoler, traître! et tu veux que moi-même + Je retienne ta main! qu'il vive, et que je l'aime! + Que je sois le butin de qui l'ose épargner, + Et le prix du conseil qui le force à régner! 960 + + CINNA. + + Ne me condamnez point quand je vous ai servie: + Sans moi, vous n'auriez plus de pouvoir sur sa vie; + Et malgré ses bienfaits, je rends tout à l'amour, + Quand je veux qu'il périsse, ou vous doive le jour. + Avec les premiers voeux de mon obéissance 965 + Souffrez ce foible effort de ma reconnoissance, + Que je tâche de vaincre un indigne courroux, + Et vous donner pour lui l'amour qu'il a pour vous. + Une âme généreuse, et que la vertu guide, + Fuit la honte des noms d'ingrate et de perfide; 970 + Elle en hait l'infamie attachée au bonheur, + Et n'accepte aucun bien aux dépens de l'honneur. + + ÉMILIE. + + Je fais gloire, pour moi, de cette ignominie: + La perfidie est noble envers la tyrannie; + Et quand on rompt le cours d'un sort si malheureux[1014], 975 + Les coeurs les plus ingrats sont les plus généreux. + + CINNA. + + Vous faites des vertus au gré de votre haine. + + ÉMILIE. + + Je me fais des vertus dignes d'une Romaine. + + CINNA. + + Un coeur vraiment romain.... + + ÉMILIE. + + Ose tout pour ravir + Une odieuse vie à qui le fait servir[1015]: 980 + Il fuit plus que la mort la honte d'être esclave. + + CINNA. + + C'est l'être avec honneur que de l'être d'Octave; + Et nous voyons souvent des rois à nos genoux + Demander pour appui tels esclaves que nous[1016]. + Il abaisse à nos pieds l'orgueil des diadèmes, 985 + Il nous fait souverains sur leurs grandeurs suprêmes; + Il prend d'eux les tributs dont il nous enrichit, + Et leur impose un joug dont il nous affranchit. + + ÉMILIE. + + L'indigne ambition que ton coeur se propose! + Pour être plus qu'un roi, tu te crois quelque chose! 990 + Aux deux bouts de la terre en est-il un si vain[1017] + Qu'il prétende égaler un citoyen romain? + Antoine sur sa tête attira notre haine + En se déshonorant par l'amour d'une reine; + Attale, ce grand roi, dans la pourpre blanchi, 995 + Qui du peuple romain se nommoit l'affranchi, + Quand de toute l'Asie il se fût vu l'arbitre, + Eût encor moins prisé son trône que ce titre. + Souviens-toi de ton nom, soutiens sa dignité; + Et prenant d'un Romain la générosité, 1000 + Sache qu'il n'en est point que le ciel n'ait fait naître + Pour commander aux rois, et pour vivre sans maître. + + CINNA. + + Le ciel a trop fait voir en de tels attentats + Qu'il hait les assassins et punit les ingrats; + Et quoi qu'on entreprenne, et quoi qu'on exécute, 1005 + Quand il élève un trône, il en venge la chute; + Il se met du parti de ceux qu'il fait régner; + Le coup dont on les tue est longtemps à saigner; + Et quand à les punir il a pu se résoudre, + De pareils châtiments n'appartiennent qu'au foudre. 1010 + + ÉMILIE. + + Dis que de leur parti toi-même tu te rends, + De te remettre au foudre à punir les tyrans. + Je ne t'en parle plus, va, sers la tyrannie; + Abandonne ton âme à son lâche génie; + Et pour rendre le calme à ton esprit flottant, 1015 + Oublie et ta naissance et le prix qui t'attend. + Sans emprunter ta main pour servir ma colère[1018], + Je saurai bien venger mon pays et mon père. + J'aurois déjà l'honneur d'un si fameux trépas, + Si l'amour jusqu'ici n'eût arrêté mon bras: 1020 + C'est lui qui sous tes lois me tenant asservie, + M'a fait en ta faveur prendre soin de ma vie. + Seule contre un tyran, en le faisant périr, + Par les mains de sa garde il me falloit mourir: + Je t'eusse par ma mort dérobé ta captive; 1025 + Et comme pour toi seul l'amour veut que je vive, + J'ai voulu, mais en vain, me conserver pour toi, + Et te donner moyen d'être digne de moi. + Pardonnez-moi, grands Dieux, si je me suis trompée + Quand j'ai pensé chérir un neveu de Pompée, 1030 + Et si d'un faux-semblant mon esprit abusé + A fait choix d'un esclave en son lieu supposé. + Je t'aime toutefois, quel que tu puisses être[1019]; + Et si pour me gagner il faut trahir ton maître[1020], + Mille autres à l'envi recevroient cette loi, 1035 + S'ils pouvoient m'acquérir à même prix que toi[1021]. + Mais n'appréhende pas qu'un autre ainsi m'obtienne. + Vis pour ton cher tyran, tandis que je meurs tienne: + Mes jours avec les siens se vont précipiter, + Puisque ta lâcheté n'ose me mériter. 1040 + Viens me voir, dans son sang et dans le mien baignée, + De ma seule vertu mourir accompagnée, + Et te dire en mourant d'un esprit satisfait: + «N'accuse point mon sort, c'est toi seul qui l'as fait; + Je descends dans la tombe où tu m'as condamnée, 1045 + Où la gloire me suit qui t'étoit destinée: + Je meurs en détruisant un pouvoir absolu; + Mais je vivrois à toi, si tu l'avois voulu.» + + CINNA. + + Eh bien! vous le voulez, il faut vous satisfaire, + Il faut affranchir Rome, il faut venger un père, 1050 + Il faut sur un tyran porter de justes coups; + Mais apprenez qu'Auguste est moins tyran que vous: + S'il nous ôte à son gré nos biens, nos jours, nos femmes, + Il n'a point jusqu'ici tyrannisé nos âmes; + Mais l'empire inhumain qu'exercent vos beautés 1055 + Force jusqu'aux esprits et jusqu'aux volontés. + Vous me faites priser ce qui me déshonore; + Vous me faites haïr ce que mon âme adore; + Vous me faites répandre un sang pour qui je dois + Exposer tout le mien et mille et mille fois: 1060 + Vous le voulez, j'y cours, ma parole est donnée[1022]; + Mais ma main, aussitôt contre mon sein tournée, + Aux mânes d'un tel prince immolant votre amant, + A mon crime forcé joindra mon châtiment[1023], + Et par cette action dans l'autre confondue, 1065 + Recouvrera ma gloire aussitôt que perdue[1024]. + Adieu. + + +SCÈNE V. + +ÉMILIE, FULVIE. + + FULVIE. + + Vous avez mis son âme au désespoir. + + ÉMILIE. + + Qu'il cesse de m'aimer, ou suive son devoir. + + FULVIE. + + Il va vous obéir aux dépens de sa vie: + Vous en pleurez! + + ÉMILIE. + + Hélas! cours après lui, Fulvie, 1070 + Et si ton amitié daigne me secourir, + Arrache-lui du coeur ce dessein de mourir: + Dis-lui.... + + FULVIE. + + Qu'en sa faveur vous laissez vivre Auguste? + + ÉMILIE. + + Ah! c'est faire à ma haine une loi trop injuste. + + FULVIE. + + Et quoi donc? + + ÉMILIE. + + Qu'il achève, et dégage sa foi, 1075 + Et qu'il choisisse après de la mort, ou de moi. + + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + +NOTES: + + [990] _Var._ Sa ligue se romproit s'il en étoit démis. (1643) + _Var._ Sa ligue se romproit s'il s'en étoit démis. (1648-56) + + [991] _Var._ Ils servent, abusés, la passion d'un homme. + (1643-56) + + [992] _Var._ Mon amour inconnue, avant que d'éclater. (1643-56) + + [993] _Var._ Un exemple à faillir n'autorise jamais. + EUPH. Sa faute contre lui vous rend tout légitime. (1643-56) + + [994] _Var._ Va; devant qu'il soit peu, je t'irai retrouver. + (1643-56) + + [995] _Var._ Pour t'aller dire après ce que je me propose. + (1643-64) + + [996] _Var._ D'un penser si profond quel est le triste objet? + (1643-56) + + [997] _Var._ Plût aux Dieux que César, avecque tous ses soins, + Ou s'en fit plus aimer, ou m'aimât un peu moins! (1643-56) + + [998] _Var._ Je sens dedans le coeur mille remords cuisants. + (1643-56) + + [999] _Var._ Je crois que Brute même, à quel point qu'on le + prise. (1643-56) + + [1000] _Var._ Et qu'avant que frapper elle lui fit sentir. + (1643-63) + + [1001] _Var._ Qui même fait en lâche un acte généreux. (1643-64) + + [1002] _Var._ Que tu sais mal nommer le glorieux empire. + (1643-56) + + [1003] _Var._ Mais plutôt qu'à bon droit tu le nommes foiblesse. + (1643-56) + + [1004] _Var._ Ou s'il l'ose combattre, il n'ose en triompher. (1643) + _Var._ Et que s'il le combat, il n'ose en triompher. (1648-64) + + [1005] _Var._ Mais voici de retour cette belle inhumaine. + (1643-56) + + [1006] _Var._ Tes amis généreux n'ont point manqué de foi, + Et ne m'ont point réduite à m'employer pour toi. (1643-56) + + [1007] _Var._ Et si nos coeurs étoient conformes en desirs. + (1643-56) + + [1008] _Var._ Mais je n'ose parler, et je ne me puis taire. + (1643-56) + + [1009] _Var._ Que peut un bel objet attendre d'un grand coeur! + (1643-60) + + [1010] _Var._ Jeter un roi du trône, et donner ses États. + (1643-60) + + [1011] «Voilà une imitation admirable de ces beaux vers d'Horace + (livre II, ode 1, vers 23 et 24): + + _Et cuncta terrarum subacta, + Præter atrocem animum Catonis._ + + «Et tout l'univers subjugué, hormis l'âme indomptable de Caton.» + + (_Voltaire._) + + [1012] _Var._ Aussi n'est-ce qu'à vous que je le veux devoir. + (1643-56) + + [1013] _Var._ J'obéis sans réserve à tous vos mouvements. + (1643-56) + + [1014] _Var._ Et quand il faut répandre un sang si malheureux. + (1643-56) + + [1015] _Var._ Et le sang et la vie à qui le fait servir. + (1643-56) + + [1016] _Var._ Implorer la faveur d'esclaves tels que nous. + (1643-56) + + [1017] _Var._ Aux deux bouts de la terre en est-il d'assez vain + Pour prétendre égaler un citoyen romain? (1643-56) + + [1018] _Var._ Je saurai bien sans toi, dans ma noble colère, + Venger les fers de Rome et le sang de mon père. (1643-56) + + [1019] _Var._ Je t'aime toutefois, tel que tu puisses être. + (1643-60) + + [1020] _Var._ Tu te plains d'un amour qui te veut rendre traître. + (1643-56) + + [1021] Voyez tome I, p. 328, note 1083. + + [1022] _Var._ Je l'ai juré, j'y cours, et vous serez vengée; + Mais ma main, aussitôt dedans mon sein plongée. (1643-56) + + [1023] _Var._ A ce crime forcé joindra le châtiment[1023-a]. + (1643-56) + + [1023-a] Racine s'est rappelé ce passage dans _Andromaque_ + (acte IV, scène III) + + Et mes sanglantes mains, sur moi-même tournées, + Aussitôt, malgré lui, joindront nos destinées. + + [1024] _Var._ Recouvrera sa gloire aussitôt que perdue. (1643-56) + + + + +ACTE IV. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +AUGUSTE, EUPHORBE, POLYCLÈTE, GARDES[1025]. + + AUGUSTE. + + Tout ce que tu me dis, Euphorbe, est incroyable. + + EUPHORBE. + + Seigneur, le récit même en paroît effroyable: + On ne conçoit qu'à peine une telle fureur[1026], + Et la seule pensée en fait frémir d'horreur. 1080 + + AUGUSTE. + + Quoi? mes plus chers amis! quoi? Cinna! quoi? Maxime! + Les deux que j'honorois d'une si haute estime, + A qui j'ouvrois mon coeur, et dont j'avois fait choix + Pour les plus importants et plus nobles emplois! + Après qu'entre leurs mains j'ai remis mon empire, 1085 + Pour m'arracher le jour l'un et l'autre conspire! + Maxime a vu sa faute, il m'en fait avertir[1027], + Et montre un coeur touché d'un juste repentir; + Mais Cinna! + + EUPHORBE. + + Cinna seul dans sa rage s'obstine, + Et contre vos bontés d'autant plus se mutine; 1090 + Lui seul combat encor les vertueux efforts + Que sur les conjurés fait ce juste remords[1028], + Et malgré les frayeurs à leurs regrets mêlées, + Il tâche à raffermir leurs âmes ébranlées. + + AUGUSTE. + + Lui seul les encourage, et lui seul les séduit! 1095 + O le plus déloyal que la terre ait produit[1029]! + O trahison conçue au sein d'une furie! + O trop sensible coup d'une main si chérie! + Cinna, tu me trahis! Polyclète, écoutez. + +(Il lui parle à l'oreille[1030].) + + POLYCLÈTE. + + Tous vos ordres, Seigneur, seront exécutés. 1100 + + AUGUSTE. + + Qu'Éraste en même temps aille dire à Maxime + Qu'il vienne recevoir le pardon de son crime. + +(Polyclète rentre[1031].) + + EUPHORBE. + + Il l'a trop jugé grand pour ne pas s'en punir[1032]: + A peine du palais il a pu revenir, + Que les yeux égarés et le regard farouche[1033], 1105 + Le coeur gros de soupirs, les sanglots à la bouche, + Il déteste sa vie et ce complot maudit, + M'en apprend l'ordre entier tel que je vous l'ai dit, + Et m'ayant commandé que je vous avertisse, + Il ajoute: «Dis-lui que je me fais justice, 1110 + Que je n'ignore point ce que j'ai mérité[1034].» + Puis soudain dans le Tibre il s'est précipité; + Et l'eau grosse et rapide, et la nuit assez noire[1035], + M'ont dérobé la fin de sa tragique histoire. + + AUGUSTE. + + Sous ce pressant remords il a trop succombé[1036], 1115 + Et s'est à mes bontés lui-même dérobé; + Il n'est crime envers moi qu'un repentir n'efface. + Mais puisqu'il a voulu renoncer à ma grâce, + Allez pourvoir au reste, et faites qu'on ait soin + De tenir en lieu sûr ce fidèle témoin. 1120 + + +SCÈNE II. + + AUGUSTE[1037]. + + Ciel, à qui voulez-vous désormais que je fie + Les secrets de mon âme et le soin de ma vie? + Reprenez le pouvoir que vous m'avez commis, + Si donnant des sujets il ôte les amis, + Si tel est le destin des grandeurs souveraines 1125 + Que leurs plus grands bienfaits n'attirent que des haines, + Et si votre rigueur les condamne à chérir + Ceux que vous animez à les faire périr. + Pour elles rien n'est sûr; qui peut tout doit tout craindre. + Rentre en toi-même, Octave, et cesse de te plaindre. + Quoi! tu veux qu'on t'épargne, et n'as rien épargné! + Songe aux fleuves de sang où ton bras s'est baigné, + De combien ont rougi les champs de Macédoine, + Combien en a versé la défaite d'Antoine, + Combien celle de Sexte[1038], et revois tout d'un temps 1135 + Pérouse au sien noyée, et tous ses habitants[1039]; + Remets dans ton esprit, après tant de carnages, + De tes proscriptions les sanglantes images, + Où toi-même, des tiens devenu le bourreau, + Au sein de ton tuteur enfonças le couteau[1040]: 1140 + Et puis ose accuser le destin d'injustice[1041], + Quand tu vois que les tiens s'arment pour ton supplice, + Et que par ton exemple à ta perte guidés, + Ils violent des droits que tu n'as pas gardés[1042]! + Leur trahison est juste, et le ciel l'autorise: 1145 + Quitte ta dignité comme tu l'as acquise; + Rends un sang infidèle à l'infidélité[1043], + Et souffre des ingrats après l'avoir été. + Mais que mon jugement au besoin m'abandonne! + Quelle fureur, Cinna, m'accuse et te pardonne? 1150 + Toi, dont la trahison me force à retenir + Ce pouvoir souverain dont tu me veux punir, + Me traite en criminel, et fait seule mon crime, + Relève pour l'abattre un trône illégitime, + Et d'un zèle effronté couvrant son attentat, 1155 + S'oppose, pour me perdre, au bonheur de l'État! + Donc jusqu'à l'oublier je pourrois me contraindre! + Tu vivrois en repos après m'avoir fait craindre[1044]! + Non, non, je me trahis moi-même d'y penser: + Qui pardonne aisément invite à l'offenser; 1160 + Punissons l'assassin, proscrivons les complices. + Mais quoi? toujours du sang, et toujours des supplices[1045]! + Ma cruauté se lasse, et ne peut s'arrêter; + Je veux me faire craindre, et ne fais qu'irriter. + Rome a pour ma ruine une hydre trop fertile[1046]: 1165 + Une tête coupée en fait renaître mille, + Et le sang répandu de mille conjurés + Rend mes jours plus maudits, et non plus assurés. + Octave, n'attends plus le coup d'un nouveau Brute; + Meurs, et dérobe-lui la gloire de ta chute; 1170 + Meurs: tu ferois pour vivre un lâche et vain effort, + Si tant de gens de coeur font des voeux pour ta mort, + Et si tout ce que Rome a d'illustre jeunesse + Pour te faire périr tour à tour s'intéresse[1047]; + Meurs, puisque c'est un mal que tu ne peux guérir; 1175 + Meurs enfin, puisqu'il faut ou tout perdre, ou mourir. + La vie est peu de chose, et le peu qui t'en reste + Ne vaut pas l'acheter par un prix si funeste[1048]. + Meurs; mais quitte du moins la vie avec éclat; + Éteins-en le flambeau dans le sang de l'ingrat[1049]; 1180 + A toi-même en mourant immole ce perfide; + Contentant ses desirs, punis son parricide; + Fais un tourment pour lui de ton propre trépas, + En faisant qu'il le voie et n'en jouisse pas. + Mais jouissons plutôt nous-même[1050] de sa peine, 1185 + Et si Rome nous hait, triomphons de sa haine. + O Romains, ô vengeance, ô pouvoir absolu, + O rigoureux combat d'un coeur irrésolu + Qui fuit en même temps tout ce qu'il se propose! + D'un prince malheureux ordonnez quelque chose. 1190 + Qui des deux dois-je suivre, et duquel m'éloigner? + Ou laissez-moi périr, ou laissez-moi régner. + + +SCÈNE III. + +AUGUSTE, LIVIE[1051]. + + AUGUSTE. + + Madame, on me trahit, et la main qui me tue + Rend sous mes déplaisirs ma constance abattue. + Cinna, Cinna, le traître.... + + LIVIE. + + Euphorbe m'a tout dit, 1195 + Seigneur, et j'ai pâli cent fois à ce récit. + Mais écouteriez-vous les conseils d'une femme[1052]? + + AUGUSTE. + + Hélas! de quel conseil est capable mon âme? + + LIVIE. + + Votre sévérité, sans produire aucun fruit[1053], + Seigneur, jusqu'à présent a fait beaucoup de bruit. + Par les peines d'un autre aucun ne s'intimide: + Salvidien à bas a soulevé Lépide; + Murène a succédé, Cépion l'a suivi; + Le jour à tous les deux dans les tourments ravi + N'a point mêlé de crainte à la fureur d'Égnace[1054], 1205 + Dont Cinna maintenant ose prendre la place; + Et dans les plus bas rangs les noms les plus abjets[1055] + Ont voulu s'ennoblir par de si hauts projets. + Après avoir en vain puni leur insolence, + Essayez sur Cinna ce que peut la clémence[1056]; 1210 + Faites son châtiment de sa confusion; + Cherchez le plus utile en cette occasion: + Sa peine peut aigrir une ville animée, + Son pardon peut servir à votre renommée[1057]; + Et ceux que vos rigueurs ne font qu'effaroucher 1215 + Peut-être à vos bontés se laisseront toucher. + + AUGUSTE. + + Gagnons-les tout à fait en quittant cet empire + Qui nous rend odieux, contre qui l'on conspire. + J'ai trop par vos avis consulté là-dessus; + Ne m'en parlez jamais, je ne consulte plus. 1220 + Cesse de soupirer, Rome, pour ta franchise: + Si je t'ai mise aux fers, moi-même je les brise, + Et te rends ton État, après l'avoir conquis, + Plus paisible et plus grand que je ne te l'ai pris; + Si tu me veux haïr, hais-moi sans plus rien feindre; 1225 + Si tu me veux aimer, aime-moi sans me craindre: + De tout ce qu'eut Sylla de puissance et d'honneur, + Lassé comme il en fut, j'aspire à son bonheur. + + LIVIE. + + Assez et trop longtemps son exemple vous flatte; + Mais gardez que sur vous le contraire n'éclate: 1230 + Ce bonheur sans pareil qui conserva ses jours + Ne seroit pas bonheur, s'il arrivoit toujours. + + AUGUSTE. + + Eh bien! s'il est trop grand, si j'ai tort d'y prétendre[1058], + J'abandonne mon sang à qui voudra l'épandre. + Après un long orage il faut trouver un port; 1235 + Et je n'en vois que deux, le repos, ou la mort. + + LIVIE. + + Quoi? vous voulez quitter le fruit de tant de peines? + + AUGUSTE. + + Quoi? vous voulez garder l'objet de tant de haines? + + LIVIE. + + Seigneur, vous emporter à cette extrémité, + C'est plutôt désespoir que générosité. 1240 + + AUGUSTE. + + Régner et caresser une main si traîtresse, + Au lieu de sa vertu, c'est montrer sa foiblesse. + + LIVIE. + + C'est régner sur vous-même, et par un noble choix, + Pratiquer la vertu la plus digne des rois. + + AUGUSTE. + + Vous m'aviez bien promis des conseils d'une femme: 1245 + Vous me tenez parole, et c'en sont là, Madame. + Après tant d'ennemis à mes pieds abattus, + Depuis vingt ans je règne, et j'en sais les vertus; + Je sais leur divers ordre, et de quelle nature[1059] + Sont les devoirs d'un prince en cette conjoncture[1060]. 1250 + Tout son peuple est blessé par un tel attentat, + Et la seule pensée est un crime d'État, + Une offense qu'on fait à toute sa province, + Dont il faut[1061] qu'il la venge, ou cesse d'être prince. + + LIVIE. + + Donnez moins de croyance à votre passion. 1255 + + AUGUSTE. + + Ayez moins de foiblesse, ou moins d'ambition. + + LIVIE. + + Ne traitez plus si mal un conseil salutaire. + + AUGUSTE. + + Le ciel m'inspirera ce qu'ici je dois faire. + Adieu: nous perdons temps. + + LIVIE. + + Je ne vous quitte point, + Seigneur, que mon amour n'aye obtenu ce point. 1260 + + AUGUSTE. + + C'est l'amour des grandeurs qui vous rend importune. + + LIVIE. + + J'aime votre personne, et non votre fortune. + +(Elle est seule[1062].) + + Il m'échappe: suivons, et forçons-le de voir[1063] + Qu'il peut, en faisant grâce, affermir son pouvoir, + Et qu'enfin la clémence est la plus belle marque 1265 + Qui fasse à l'univers connoître un vrai monarque. + + +SCÈNE IV. + +ÉMILIE, FULVIE. + + ÉMILIE. + + D'où me vient cette joie? et que mal à propos + Mon esprit malgré moi goûte un entier repos! + César mande Cinna sans me donner d'alarmes! + Mon coeur est sans soupirs, mes yeux n'ont point de larmes, + Comme si j'apprenois d'un secret mouvement + Que tout doit succéder à mon contentement! + Ai-je bien entendu? me l'as-tu dit, Fulvie? + + FULVIE. + + J'avois gagné sur lui qu'il aimeroit la vie, + Et je vous l'amenois, plus traitable et plus doux, 1275 + Faire un second effort contre votre courroux[1064]; + Je m'en applaudissois, quand soudain Polyclète, + Des volontés d'Auguste ordinaire interprète, + Est venu l'aborder et sans suite et sans bruit, + Et de sa part sur l'heure au palais l'a conduit. 1280 + Auguste est fort troublé, l'on ignore la cause; + Chacun diversement soupçonne quelque chose: + Tous présument qu'il aye un grand sujet d'ennui, + Et qu'il mande Cinna pour prendre avis de lui. + Mais ce qui m'embarrasse, et que je viens d'apprendre[1065], + C'est que deux inconnus se sont saisis d'Évandre, + Qu'Euphorbe est arrêté sans qu'on sache pourquoi, + Que même de son maître on dit je ne sais quoi: + On lui veut imputer un désespoir funeste; + On parle d'eaux, de Tibre, et l'on se tait du reste. 1290 + + ÉMILIE. + + Que de sujets de craindre et de désespérer, + Sans que mon triste coeur en daigne murmurer! + A chaque occasion le ciel y fait descendre + Un sentiment contraire à celui qu'il doit prendre: + Une vaine frayeur tantôt m'a pu troubler[1066], 1295 + Et je suis insensible alors qu'il faut trembler. + Je vous entends, grands Dieux! vos bontés que j'adore + Ne peuvent consentir que je me déshonore; + Et ne me permettant soupirs, sanglots, ni pleurs, + Soutiennent ma vertu contre de tels malheurs. 1300 + Vous voulez que je meure avec ce grand courage + Qui m'a fait entreprendre un si fameux ouvrage; + Et je veux bien périr comme vous l'ordonnez, + Et dans la même assiette où vous me retenez. + O liberté de Rome! ô mânes de mon père! 1305 + J'ai fait de mon côté tout ce que j'ai pu faire: + Contre votre tyran j'ai ligué ses amis, + Et plus osé pour vous qu'il ne m'étoit permis. + Si l'effet a manqué, ma gloire n'est pas moindre; + N'ayant pu vous venger, je vous irai rejoindre, 1310 + Mais si fumante encor d'un généreux courroux, + Par un trépas si noble et si digne de vous, + Qu'il vous fera sur l'heure aisément reconnoître[1067] + Le sang des grands héros dont vous m'avez fait naître. + + +SCÈNE V. + +MAXIME, ÉMILIE, FULVIE. + + ÉMILIE. + + Mais je vous vois, Maxime, et l'on vous faisoit mort! + + MAXIME. + + Euphorbe trompe Auguste avec ce faux rapport: + Se voyant arrêté, la trame découverte, + Il a feint ce trépas pour empêcher ma perte. + + ÉMILIE. + + Que dit-on de Cinna? + + MAXIME. + + Que son plus grand regret + C'est de voir que César sait tout votre secret[1068]; 1320 + En vain il le dénie et le veut méconnoître, + Évandre a tout conté pour excuser son maître, + Et par l'ordre d'Auguste on vient vous arrêter. + + ÉMILIE. + + Celui qui l'a reçu tarde à l'exécuter: + Je suis prête à le suivre et lasse de l'attendre. 1325 + + MAXIME. + + Il vous attend chez moi. + + ÉMILIE. + + Chez vous! + + MAXIME. + + C'est vous surprendre; + Mais apprenez le soin que le ciel a de vous: + C'est un des conjurés qui va fuir avec nous. + Prenons notre avantage avant qu'on nous poursuive; + Nous avons pour partir un vaisseau sur la rive[1069]. 1330 + + ÉMILIE. + + Me connois-tu, Maxime, et sais-tu qui je suis? + + MAXIME. + + En faveur de Cinna je fais ce que je puis, + Et tâche à garantir de ce malheur extrême + La plus belle moitié qui reste de lui-même. + Sauvons-nous, Émilie, et conservons le jour, 1335 + Afin de le venger par un heureux retour. + + ÉMILIE. + + Cinna dans son malheur est de ceux qu'il faut suivre, + Qu'il ne faut pas venger, de peur de leur survivre: + Quiconque après sa perte aspire à se sauver + Est indigne du jour qu'il tâche à conserver. 1340 + + MAXIME. + + Quel désespoir aveugle à ces fureurs vous porte? + O Dieux! que de foiblesse en une âme si forte! + Ce coeur si généreux rend si peu de combat, + Et du premier revers la fortune[1070] l'abat! + Rappelez, rappelez cette vertu sublime; 1345 + Ouvrez enfin les yeux, et connoissez Maxime: + C'est un autre Cinna qu'en lui vous regardez; + Le ciel vous rend en lui l'amant que vous perdez; + Et puisque l'amitié n'en faisoit plus qu'une âme, + Aimez en cet ami l'objet de votre flamme; 1350 + Avec la même ardeur il saura vous chérir, + Que.... + + ÉMILIE. + + Tu m'oses aimer, et tu n'oses mourir! + Tu prétends un peu trop; mais quoi que tu prétendes, + Rends-toi digne du moins de ce que tu demandes: + Cesse de fuir en lâche un glorieux trépas, 1355 + Ou de m'offrir un coeur que tu fais voir si bas; + Fais que je porte envie à ta vertu parfaite; + Ne te pouvant aimer, fais que je te regrette; + Montre d'un vrai Romain la dernière vigueur, + Et mérite mes pleurs au défaut de mon coeur. 1360 + Quoi! si ton amitié pour Cinna s'intéresse[1071], + Crois-tu qu'elle consiste à flatter sa maîtresse[1072]? + Apprends, apprends de moi quel en est le devoir, + Et donne-m'en l'exemple, ou viens le recevoir. + + MAXIME. + + Votre juste douleur est trop impétueuse. 1365 + + ÉMILIE. + + La tienne en ta faveur est trop ingénieuse. + Tu me parles déjà d'un bienheureux retour, + Et dans tes déplaisirs tu conçois de l'amour! + + MAXIME. + + Cet amour en naissant est toutefois extrême: + C'est votre amant en vous, c'est mon ami que j'aime, 1370 + Et des mêmes ardeurs dont il fut embrasé.... + + ÉMILIE. + + Maxime, en voilà trop pour un homme avisé. + Ma perte m'a surprise, et ne m'a point troublée; + Mon noble désespoir ne m'a point aveuglée. + Ma vertu toute entière agit sans s'émouvoir, 1375 + Et je vois malgré moi plus que je ne veux voir. + + MAXIME. + + Quoi? vous suis-je suspect de quelque perfidie? + + ÉMILIE. + + Oui, tu l'es, puisqu'enfin tu veux que je le die; + L'ordre de notre fuite est trop bien concerté + Pour ne te soupçonner d'aucune lâcheté: 1380 + Les Dieux seroient pour nous prodigues en miracles, + S'ils en avoient sans toi[1073] levé tous les obstacles. + Fuis sans moi, tes amours sont ici superflus. + + MAXIME. + + Ah! vous m'en dites trop. + + ÉMILIE. + + J'en présume encor plus. + Ne crains pas toutefois que j'éclate en injures; 1385 + Mais n'espère non plus m'éblouir de parjures. + Si c'est te faire tort que de m'en défier[1074], + Viens mourir avec moi pour te justifier. + + MAXIME. + + Vivez, belle Émilie, et souffrez qu'un esclave.... + + ÉMILIE. + + Je ne t'écoute plus qu'en présence d'Octave. 1390 + Allons, Fulvie, allons. + + +SCÈNE VI. + + MAXIME. + + Désespéré, confus, + Et digne, s'il se peut, d'un plus cruel refus, + Que résous-tu, Maxime? et quel est le supplice + Que ta vertu prépare à ton vain artifice? + Aucune illusion ne te doit plus flatter: 1395 + Émilie en mourant va tout faire éclater; + Sur un même échafaud la perte de sa vie + Étalera sa gloire et ton ignominie, + Et sa mort va laisser à la postérité[1075] + L'infâme souvenir de ta déloyauté. 1400 + Un même jour t'a vu, par une fausse adresse, + Trahir ton souverain, ton ami, ta maîtresse, + Sans que de tant de droits en un jour violés, + Sans que de deux amants au tyran immolés, + Il te reste aucun fruit que la honte et la rage[1076] 1405 + Qu'un remords inutile allume en ton courage. + Euphorbe, c'est l'effet de tes lâches conseils; + Mais que peut-on attendre enfin de tes pareils[1077]? + Jamais un affranchi n'est qu'un esclave infâme; + Bien qu'il change d'état, il ne change point d'âme[1078]; 1410 + La tienne, encor servile, avec la liberté + N'a pu prendre un rayon de générosité[1079]: + Tu m'as fait relever une injuste puissance; + Tu m'as fait démentir l'honneur de ma naissance; + Mon coeur te résistoit, et tu l'as combattu 1415 + Jusqu'à ce que ta fourbe ait souillé sa vertu. + Il m'en coûte la vie, il m'en coûte la gloire, + Et j'ai tout mérité pour t'avoir voulu croire; + Mais les Dieux permettront à mes ressentiments + De te sacrifier aux yeux des deux amants, 1420 + Et j'ose m'assurer qu'en dépit de mon crime + Mon sang leur servira d'assez pure victime, + Si dans le tien mon bras, justement irrité, + Peut laver le forfait de t'avoir écouté. + + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + +NOTES: + + [1025] GARDES manque dans l'édition de 1643.--TROUPE DE GARDES. + (1648-60) + + [1026] _Var._ On ne conçoit qu'à force une telle fureur. + (1643-56) + + [1027] _Var._ Encore pour Maxime, il m'en fait avertir[1027-a], + Et s'est laissé toucher à quelque repentir. (1643-56) + + [1027-a] _Unus ex conseiis deferebat_, «c'était un des + complices qui dénonçait la conjuration:» voyez ci-dessus, p. 373. + + [1028] _Var._ Que sur les conjurés fait un juste remords. + (1643-56) + + [1029] _Var._ O le plus déloyal que l'enfer ait produit! + (1643-56) + + [1030] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1643-60. + + [1031] Ce jeu de scène manque dans les deux éditions de 1643. Il + se trouve deux vers plus haut dans les éditions de 1648-60. + + [1032] _Var._ Il l'a jugé trop grand pour se le pardonner: + A peine du palais il a pu retourner. (1643-60) + + [1033] _Var._ Que de tous les côtés lançant un oeil farouche. + (1643-56) + + [1034] _Var._ Que je n'ignore pas ce que j'ai mérité. (1643-60) + + [1035] _Var._ Et l'eau grosse et rapide, et la nuit survenue, + L'ont dérobé sur l'heure à ma débile vue. + AUG. Sous ses justes remords il a trop succombé. (1643-56) + _Var._ Dont l'eau grosse et rapide et la nuit assez noire. + (1660-64) + + [1036] _Var._ Sous le pressant remords il a trop succombé. (1660) + + [1037] AUGUSTE, _seul._ (1648-60) + + [1038] Sextus Pompée. + + [1039] Dans la guerre entre Octave et les adhérents d'Antoine, + après la bataille de Philippes. + + [1040] Voyez p. 384, note 903. + + [1041] _Var._ Et puis ose accuser ton destin d'injustice, + Si les tiens maintenant s'arment pour ton supplice, + Et si par ton exemple à ta perte guidés. (1643-56) + + [1042] _Var._ Ils violent les droits que tu n'as pas gardés! + (1643-64) + + [1043] Ce vers rappelle, mais par les mots et par le son plutôt + que par la pensée, la fin de la première strophe des _Larmes de + saint Pierre_ de Malherbe: + + Fait de tous les assauts que la rage peut faire + Une fidèle preuve à l'infidélité. + + (Voyez le Malherbe de M. Lalanne, tome I, p. 4.) + + [1044] Voyez ci-dessus, p. 373: _Quid ergo! ego percussorem meum + securum ambulare patiar, me sollicito?_ + + [1045] _Quis finis erit suppliciorum? quis sanguinis?_ (P. 374.) + + [1046] _Var._ Rome a pour ma ruine un hydre trop fertile. + (1652-56) + + [1047] _Ego sum nobilibus adolescentulis expositum caput, in quod + mucrones acuant._ (P. 374.) + + [1048] _Non est tanti vita, si, ut ego non peream, tam multa + perdenda sunt._ (_Ibidem._) + + [1049] _Var._ Éteins-en le flambeau dans le sang d'un ingrat. + (1643-60) + + [1050] Toutes les éditions publiées du vivant de Corneille + portent _nous-mêmes_, avec une _s_, à l'exception de celle de + 1643 in-4º, qui donne _nous-même_. + + [1051] Voyez la _Notice_, p. 365. + + [1052] _Admittis muliebre consilium?_ (P. 374.) + + [1053] _Var._ Seigneur, jusques ici votre sévérité + A fait beaucoup de bruit, et n'a rien profité. (1643-56) + + [1054] _Var._ N'a point mis de frayeur dedans l'esprit + d'Égnace[1054-a], + Dont Cinna maintenant ose imiter l'audace. (1643-56) + + [1054-a] Tous ces noms sont aussi empruntés à Sénèque: voyez + p. 374. + + [1055] Voyez tome I, p. 169, note 560. + + [1056] _Nunc tenta quomodo tibi cedat clementia._ (P. 374.) + + [1057] _Jam nocere tibi non potest, prodesse famæ tuæ potest._ + (_Ibidem._) + + [1058] _Var._ Aussi dedans la place où je m'en vais descendre. + (1643-56) + + [1059] _Var._ Je sais les soins qu'un roi doit avoir de sa vie, + A quoi le bien public, en ce cas, le convie. (1643-56) + + [1060] L'édition de 1682 porte, par erreur, _conjecture_, pour + _conjoncture_. + + [1061] Les éditions de 1643 in-4º, de 1648-54, de 1656 et de 1660 + portent _il fait_, pour _il faut_. Quel que soit le nombre des + éditions qui reproduisent cette leçon, ce ne peut être qu'une + faute typographique. + + [1062] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1643-60. + + [1063] _Var._ Il m'échappe: suivons, et le forçons de voir. + (1643-56) + + [1064] _Var._ Faire un second effort contre ce grand courroux; + J'en rendois grâce aux Dieux, quand soudain Polyclète. + (1643-56) + + [1065] _Var._ Mais ce qui plus m'étonne, et que je viens + d'apprendre. (1643-56) + + [1066] _Var._ Une vaine frayeur m'a pu tantôt troubler. (1643-56) + + [1067] _Var._ Que d'abord son éclat vous fera reconnoître. + (1643-56) + + [1068] _Var._ Est de voir que César sait tout votre secret. + (1643-56) + + [1069] _Var._ Nous avons un vaisseau tout prêt dessus la rive. + (1643-56) + + [1070] Les éditions de 1668 et de 1682 portent, par erreur, _de + fortune_, pour _la fortune_. + + [1071] _Var._ Quoi! si ton amitié pour Cinna t'intéresse. + (1643-63) + + [1072] Les éditions de 1652-56 portent _ta maîtresse_, pour _sa + maîtresse_, ce qui est certainement une erreur. + + [1073] L'édition de 1643 in-4º porte _sans loi_, pour _sans toi_. + + [1074] _Var._ Si c'est te faire tort que de me défier. (1643-56) + + [1075] _Var._ Et porte avec son nom à la postérité. (1643-56) + + [1076] _Var._ Il te reste autre fruit que la honte et la rage. + (1643 et 48) + + [1077] _Var._ Mais que peut-on attendre aussi de tes pareils? + (1643-56) + + [1078] _Var._ Et pour changer d'état, il ne change point d'âme. + (1643-56) + + [1079] _Var._ N'a su prendre un rayon de générosité. (1660) + + + + +ACTE V. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +AUGUSTE, CINNA. + + AUGUSTE. + + Prends un siége, Cinna, prends, et sur toute chose 1425 + Observe exactement la loi que je t'impose: + Prête, sans me troubler, l'oreille à mes discours; + D'aucun mot, d'aucun cri, n'en interromps le cours; + Tiens ta langue captive; et si ce grand silence + A ton émotion fait quelque violence, 1430 + Tu pourras me répondre après tout à loisir[1080]: + Sur ce point seulement contente mon desir. + + CINNA. + + Je vous obéirai, Seigneur. + + AUGUSTE. + + Qu'il te souvienne + De garder ta parole, et je tiendrai la mienne. + Tu vois le jour, Cinna; mais ceux dont tu le tiens 1435 + Furent les ennemis de mon père, et les miens: + Au milieu de leur camp tu reçus la naissance[1081]; + Et lorsqu'après leur mort tu vins en ma puissance, + Leur haine enracinée au milieu de ton sein + T'avoit mis contre moi les armes à la main; 1440 + Tu fus mon ennemi même avant que de naître[1082], + Et tu le fus encor quand tu me pus connoître, + Et l'inclination jamais n'a démenti[1083] + Ce sang qui t'avoit fait du contraire parti: + Autant que tu l'as pu, les effets l'ont suivie. 1445 + Je ne m'en suis vengé qu'en te donnant la vie; + Je te fis prisonnier pour te combler de biens: + Ma cour fut ta prison, mes faveurs tes liens; + Je te restituai d'abord ton patrimoine[1084]; + Je t'enrichis après des dépouilles d'Antoine, 1450 + Et tu sais que depuis, à chaque occasion, + Je suis tombé pour toi dans la profusion. + Toutes les dignités que tu m'as demandées, + Je te les ai sur l'heure et sans peine accordées; + Je t'ai préféré même à ceux dont les parents 1455 + Ont jadis dans mon camp tenu les premiers rangs[1085], + A ceux qui de leur sang m'ont acheté l'empire[1086], + Et qui m'ont conservé le jour que je respire. + De la façon enfin qu'avec toi j'ai vécu, + Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu[1087]. 1460 + Quand le ciel me voulut, en rappelant Mécène, + Après tant de faveur montrer un peu de haine[1088], + Je te donnai sa place en ce triste accident, + Et te fis, après lui, mon plus cher confident. + Aujourd'hui même encor, mon âme irrésolue 1465 + Me pressant de quitter ma puissance absolue, + De Maxime et de toi j'ai pris les seuls avis, + Et ce sont, malgré lui, les tiens que j'ai suivis. + Bien plus, ce même jour je te donne Émilie, + Le digne objet des voeux de toute l'Italie, 1470 + Et qu'ont mise si haut mon amour et mes soins, + Qu'en te couronnant roi je t'aurois donné moins. + Tu t'en souviens, Cinna: tant d'heur et tant de gloire + Ne peuvent pas sitôt sortir de ta mémoire; + Mais ce qu'on ne pourroit jamais s'imaginer, 1475 + Cinna, tu t'en souviens, et veux m'assassiner[1089]. + + CINNA. + + Moi, Seigneur! moi, que j'eusse une âme si traîtresse; + Qu'un si lâche dessein.... + + AUGUSTE. + + Tu tiens mal ta promesse: + Sieds-toi, je n'ai pas dit encor ce que je veux; + Tu te justifieras après, si tu le peux. 1480 + Écoute cependant, et tiens mieux ta parole. + Tu veux m'assassiner[1090] demain, au Capitole, + Pendant le sacrifice, et ta main pour signal + Me doit, au lieu d'encens, donner le coup fatal; + La moitié de tes gens doit occuper la porte, 1485 + L'autre moitié te suivre et te prêter main-forte. + Ai-je de bons avis, ou de mauvais soupçons[1091]? + De tous ces meurtriers te dirai-je les noms? + Procule, Glabrion, Virginian, Rutile, + Marcel, Plaute, Lénas, Pompone, Albin, Icile, 1490 + Maxime, qu'après toi j'avois le plus aimé[1092]; + Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé: + Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes, + Que pressent de mes lois les ordres légitimes, + Et qui désespérant de les plus éviter, 1495 + Si tout n'est renversé, ne sauroient subsister. + Tu te tais maintenant, et gardes le silence, + Plus par confusion que par obéissance. + Quel étoit ton dessein[1093], et que prétendois-tu + Après m'avoir au temple à tes pieds abattu? 1500 + Affranchir ton pays d'un pouvoir monarchique! + Si j'ai bien entendu tantôt ta politique, + Son salut désormais dépend d'un souverain + Qui pour tout conserver tienne tout en sa main; + Et si sa liberté te faisoit entreprendre, 1505 + Tu ne m'eusses jamais empêché de la rendre; + Tu l'aurois acceptée au nom de tout l'État, + Sans vouloir l'acquérir par un assassinat. + Quel étoit donc ton but? D'y régner en ma place? + D'un étrange malheur son destin le menace, 1510 + Si pour monter au trône et lui donner la loi + Tu ne trouves dans Rome autre obstacle que moi[1094], + Si jusques à ce point son sort est déplorable, + Que tu sois après moi le plus considérable, + Et que ce grand fardeau de l'empire romain 1515 + Ne puisse après ma mort tomber mieux qu'en ta main. + Apprends à te connoître, et descends en toi-même: + On t'honore dans Rome, on te courtise, on t'aime, + Chacun tremble sous toi, chacun t'offre des voeux, + Ta fortune est bien haut, tu peux ce que tu veux; 1520 + Mais tu ferois pitié même à ceux qu'elle irrite[1095], + Si je t'abandonnois à ton peu de mérite[1096]. + Ose me démentir, dis-moi ce que tu vaux, + Conte-moi tes vertus, tes glorieux travaux, + Les rares qualités par où tu m'as dû plaire, 1525 + Et tout ce qui t'élève au-dessus du vulgaire. + Ma faveur fait ta gloire, et ton pouvoir en vient: + Elle seule t'élève, et seule te soutient; + C'est elle qu'on adore, et non pas ta personne: + Tu n'as crédit ni rang qu'autant qu'elle t'en donne, 1530 + Et pour te faire choir je n'aurois aujourd'hui + Qu'à retirer la main qui seule est ton appui. + J'aime mieux toutefois céder à ton envie: + Règne, si tu le peux, aux dépens de ma vie; + Mais oses-tu penser que les Serviliens, 1535 + Les Cosses, les Métels, les Pauls, les Fabiens, + Et tant d'autres enfin de qui les grands courages + Des héros de leur sang sont les vives images, + Quittent le noble orgueil d'un sang si généreux + Jusqu'à pouvoir souffrir que tu règnes sur eux[1097]? 1540 + Parle, parle, il est temps. + + CINNA. + + Je demeure stupide; + Non que votre colère ou la mort m'intimide: + Je vois qu'on m'a trahi, vous m'y voyez rêver, + Et j'en cherche l'auteur sans le pouvoir trouver. + Mais c'est trop y tenir toute l'âme occupé[1098]: 1545 + Seigneur, je suis Romain, et du sang de Pompée; + Le père et les deux fils, lâchement égorgés, + Par la mort de César étoient trop peu vengés. + C'est là d'un beau dessein l'illustre et seule cause; + Et puisqu'à vos rigueurs la trahison m'expose, 1550 + N'attendez point de moi d'infâmes repentirs, + D'inutiles regrets, ni de honteux soupirs. + Le sort vous est propice autant qu'il m'est contraire; + Je sais ce que j'ai fait, et ce qu'il vous faut faire: + Vous devez un exemple à la postérité, 1555 + Et mon trépas importe à votre sûreté. + + AUGUSTE. + + Tu me braves, Cinna, tu fais le magnanime, + Et loin de t'excuser, tu couronnes ton crime. + Voyons si ta constance ira jusques au bout. + Tu sais ce qui t'est dû, tu vois que je sais tout: 1560 + Fais ton arrêt toi-même, et choisis tes supplices. + + +SCÈNE II. + +AUGUSTE, LIVIE, CINNA, ÉMILIE, FULVIE. + + LIVIE. + + Vous ne connoissez pas encor tous les complices: + Votre Émilie en est, Seigneur, et la voici. + + CINNA. + + C'est elle-même, ô Dieux! + + AUGUSTE. + + Et toi, ma fille, aussi! + + ÉMILIE. + + Oui, tout ce qu'il a fait, il l'a fait pour me plaire[1099], 1565 + Et j'en étois, Seigneur, la cause et le salaire. + + AUGUSTE. + + Quoi? l'amour qu'en ton coeur j'ai fait naître aujourd'hui + T'emporte-t-il déjà jusqu'à mourir pour lui? + Ton âme à ces transports un peu trop s'abandonne, + Et c'est trop tôt aimer l'amant que je te donne. 1570 + + ÉMILIE. + + Cet amour qui m'expose à vos ressentiments + N'est point le prompt effet de vos commandements; + Ces flammes dans nos coeurs sans votre ordre étoient nées[1100], + Et ce sont des secrets de plus de quatre années; + Mais quoique je l'aimasse et qu'il brulât pour moi, 1575 + Une haine plus forte à tous deux fit la loi; + Je ne voulus jamais lui donner d'espérance, + Qu'il ne m'eût de mon père assuré la vengeance; + Je la lui fis jurer; il chercha des amis: + Le ciel rompt le succès que je m'étois promis, 1580 + Et je vous viens, Seigneur, offrir une victime, + Non pour sauver sa vie en me chargeant du crime: + Son trépas est trop juste après son attentat, + Et toute excuse est vaine en un crime d'État: + Mourir en sa présence, et rejoindre mon père, 1585 + C'est tout ce qui m'amène, et tout ce que j'espère. + + AUGUSTE. + + Jusques à quand, ô ciel, et par quelle raison + Prendrez-vous contre moi des traits dans ma maison? + Pour ses débordements j'en ai chassé Julie; + Mon amour en sa place a fait choix d'Émilie, 1590 + Et je la vois comme elle indigne de ce rang. + L'une m'ôtoit l'honneur, l'autre a soif de mon sang; + Et prenant toutes deux leur passion pour guide, + L'une fut impudique, et l'autre est parricide. + O ma fille! est-ce là le prix de mes bienfaits? 1595 + + ÉMILIE. + + Ceux de mon père en vous firent mêmes effets[1101]. + + AUGUSTE. + + Songe avec quel amour j'élevai ta jeunesse. + + ÉMILIE. + + Il éleva la vôtre avec même tendresse; + Il fut votre tuteur, et vous son assassin; + Et vous m'avez au crime enseigné le chemin: 1600 + Le mien d'avec le vôtre en ce point seul diffère, + Que votre ambition s'est immolé mon père, + Et qu'un juste courroux, dont je me sens brûler, + A son sang innocent vouloit vous immoler. + + LIVIE. + + C'en est trop, Émilie: arrête, et considère 1605 + Qu'il t'a trop bien payé les bienfaits de ton père: + Sa mort, dont la mémoire allume ta fureur, + Fut un crime d'Octave, et non de l'Empereur, + Tous ces crimes d'État qu'on fait pour la couronne, + Le ciel nous en absout alors qu'il nous la donne, 1610 + Et dans le sacré rang où sa faveur l'a mis, + Le passé devient juste et l'avenir permis. + Qui peut y parvenir ne peut être coupable; + Quoi qu'il ait fait ou fasse, il est inviolable: + Nous lui devons nos biens, nos jours sont en sa main, 1615 + Et jamais on n'a droit sur ceux du souverain. + + ÉMILIE. + + Aussi dans le discours que vous venez d'entendre, + Je parlois pour l'aigrir, et non pour me défendre. + Punissez donc, Seigneur, ces criminels appas + Qui de vos favoris font d'illustres ingrats; 1620 + Tranchez mes tristes jours pour assurer les vôtres. + Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres[1102]; + Et je suis plus à craindre, et vous plus en danger, + Si j'ai l'amour ensemble et le sang à venger[1103]. + + CINNA. + + Que vous m'ayez séduit, et que je souffre encore 1625 + D'être déshonoré par celle que j'adore! + Seigneur, la vérité doit ici s'exprimer: + J'avois fait ce dessein avant que de l'aimer. + A mes plus saints desirs la trouvant inflexible[1104], + Je crus qu'à d'autres soins elle seroit sensible: 1630 + Je parlai de son père et de votre rigueur, + Et l'offre de mon bras suivit celle du coeur. + Que la vengeance est douce à l'esprit d'une femme! + Je l'attaquai par là, par là je pris son âme; + Dans mon peu de mérite elle me négligeoit, 1635 + Et ne put négliger le bras qui la vengeoit: + Elle n'a conspiré que par mon artifice; + J'en suis le seul auteur, elle n'est que complice. + + ÉMILIE. + + Cinna, qu'oses-tu dire? est-ce là me chérir, + Que de m'ôter l'honneur quand il me faut mourir? 1640 + + CINNA. + + Mourez, mais en mourant ne souillez point ma gloire. + + ÉMILIE. + + La mienne se flétrit, si César te veut croire. + + CINNA. + + Et la mienne se perd, si vous tirez à vous + Toute celle qui suit de si généreux coups. + + ÉMILIE. + + Eh bien! prends-en ta part, et me laisse la mienne; 1645 + Ce seroit l'affoiblir que d'affoiblir la tienne: + La gloire et le plaisir, la honte et les tourments, + Tout doit être commun entre de vrais amants. + Nos deux âmes, Seigneur, sont deux âmes romaines; + Unissant nos desirs, nous unîmes nos haines; 1650 + De nos parents perdus le vif ressentiment + Nous apprit nos devoirs en un même moment; + En ce noble dessein nos coeurs se rencontrèrent; + Nos esprits généreux ensemble le formèrent; + Ensemble nous cherchons l'honneur d'un beau trépas: + Vous vouliez nous unir, ne nous séparez pas. + + AUGUSTE. + + Oui, je vous unirai, couple ingrat et perfide, + Et plus mon ennemi qu'Antoine ni Lépide; + Oui, je vous unirai, puisque vous le voulez: + Il faut bien satisfaire aux feux dont vous brûlez, 1660 + Et que tout l'univers, sachant ce qui m'anime, + S'étonne du supplice aussi bien que du crime. + + +SCÈNE III. + +AUGUSTE, LIVIE, CINNA, MAXIME, ÉMILIE, FULVIE. + + AUGUSTE. + + Mais enfin le ciel m'aime, et ses bienfaits nouveaux[1105] + Ont enlevé[1106] Maxime à la fureur des eaux. + Approche, seul ami que j'éprouve fidèle. 1665 + + MAXIME. + + Honorez moins, Seigneur, une âme criminelle. + + AUGUSTE. + + Ne parlons plus de crime après ton repentir, + Après que du péril tu m'as su garantir: + C'est à toi que je dois et le jour et l'empire. + + MAXIME. + + De tous vos ennemis connoissez mieux le pire: 1670 + Si vous régnez encor, Seigneur, si vous vivez, + C'est ma jalouse rage à qui vous le devez. + Un vertueux remords n'a point touché mon âme; + Pour perdre mon rival j'ai découvert sa trame. + Euphorbe vous a feint que je m'étois noyé, 1675 + De crainte qu'après moi vous n'eussiez envoyé: + Je voulois avoir lieu d'abuser Émilie, + Effrayer son esprit, la tirer d'Italie, + Et pensois la résoudre à cet enlèvement + Sous l'espoir du retour pour venger son amant; 1680 + Mais au lieu de goûter ces grossières amorces, + Sa vertu combattue a redoublé ses forces. + Elle a lu dans mon coeur; vous savez le surplus, + Et je vous en ferois des récits superflus. + Vous voyez le succès de mon lâche artifice. 1685 + Si pourtant quelque grâce est due à mon indice, + Faites périr Euphorbe au milieu des tourments[1107], + Et souffrez que je meure aux yeux de ces amants. + J'ai trahi mon ami, ma maîtresse, mon maître, + Ma gloire, mon pays, par l'avis de ce traître, 1690 + Et croirai toutefois mon bonheur infini, + Si je puis m'en punir après l'avoir puni. + + AUGUSTE. + + En est-ce assez, ô ciel! et le sort, pour me nuire, + A-t-il quelqu'un des miens qu'il veuille encor séduire? + Qu'il joigne à ses efforts le secours des enfers: 1695 + Je suis maître de moi comme de l'univers; + Je le suis, je veux l'être. O siècles, ô mémoire, + Conservez à jamais ma dernière victoire! + Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux + De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous. 1700 + Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie: + Comme à mon ennemi je t'ai donné la vie, + Et malgré la fureur de ton lâche destin[1108], + Je te la donne encor comme à mon assassin. + Commençons un combat qui montre par l'issue 1705 + Qui l'aura mieux de nous ou donnée ou reçue[1109]. + Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler; + Je t'en avois comblé, je t'en veux accabler: + Avec cette beauté que je t'avois donnée, + Reçois le consulat pour la prochaine année[1110]. 1710 + Aime Cinna, ma fille, en cet illustre rang, + Préfères-en la pourpre à celle de mon sang; + Apprends sur mon exemple à vaincre ta colère[1111]: + Te rendant un époux, je te rends plus qu'un père. + + ÉMILIE. + + Et je me rends, Seigneur, à ces hautes bontés; 1715 + Je recouvre la vue auprès de leurs clartés: + Je connois mon forfait, qui me sembloit justice; + Et, ce que n'avoit pu la terreur du supplice, + Je sens naître en mon âme un repentir puissant, + Et mon coeur en secret me dit qu'il y consent. 1720 + Le ciel a résolu votre grandeur suprême; + Et pour preuve, Seigneur, je n'en veux que moi-même[1112]: + J'ose avec vanité me donner cet éclat, + Puisqu'il change mon coeur, qu'il veut changer l'État. + Ma haine va mourir, que j'ai crue immortelle; 1725 + Elle est morte, et ce coeur devient sujet fidèle; + Et prenant désormais cette haine en horreur, + L'ardeur de vous servir succède à sa fureur. + + CINNA. + + Seigneur, que vous dirai-je après que nos offenses + Au lieu de châtiments trouvent des récompenses? 1730 + O vertu sans exemple! ô clémence qui rend + Votre pouvoir plus juste, et mon crime plus grand! + + AUGUSTE. + + Cesse d'en retarder un oubli magnanime; + Et tous deux avec moi faites grâce à Maxime: + Il nous a trahis tous; mais ce qu'il a commis 1735 + Vous conserve innocents, et me rend mes amis. + +(A Maxime[1113].) + + Reprends auprès de moi ta place accoutumée; + Rentre dans ton crédit et dans ta renommée; + Qu'Euphorbe de tous trois ait sa grâce à son tour; + Et que demain l'hymen couronne leur amour. 1740 + Si tu l'aimes encor, ce sera ton supplice. + + MAXIME. + + Je n'en murmure point, il a trop de justice; + Et je suis plus confus, Seigneur, de vos bontés + Que je ne suis jaloux du bien que vous m'ôtez. + + CINNA. + + Souffrez que ma vertu dans mon coeur rappelée 1745 + Vous consacre une foi lâchement violée, + Mais si ferme à présent, si loin de chanceler, + Que la chute du ciel ne pourroit l'ébranler. + Puisse le grand moteur des belles destinées, + Pour prolonger vos jours, retrancher nos années; 1750 + Et moi, par un bonheur dont chacun soit jaloux, + Perdre pour vous cent fois ce que je tiens de vous! + + LIVIE. + + Ce n'est pas tout, Seigneur: une céleste flamme + D'un rayon prophétique illumine mon âme. + Oyez ce que les Dieux vous font savoir par moi; 1755 + De votre heureux destin c'est l'immuable loi. + Après cette action vous n'avez rien à craindre: + On portera le joug désormais sans se plaindre; + Et les plus indomptés, renversant leurs projets, + Mettront toute leur gloire à mourir vos sujets; 1760 + Aucun lâche dessein, aucune ingrate envie + N'attaquera le cours d'une si belle vie; + Jamais plus d'assassins ni de conspirateurs[1114]: + Vous avez trouvé l'art d'être maître des coeurs. + Rome, avec une joie et sensible et profonde, 1765 + Se démet en vos mains de l'empire du monde; + Vos royales vertus lui vont trop[1115] enseigner + Que son bonheur consiste à vous faire régner: + D'une si longue erreur pleinement affranchie, + Elle n'a plus de voeux que pour la monarchie, 1770 + Vous prépare déjà des temples, des autels, + Et le ciel une place entre les immortels; + Et la postérité, dans toutes les provinces, + Donnera votre exemple aux plus généreux princes. + + AUGUSTE. + + J'en accepte l'augure, et j'ose l'espérer: 1775 + Ainsi toujours les Dieux vous daignent inspirer! + Qu'on redouble demain les heureux sacrifices + Que nous leur offrirons sous de meilleurs auspices; + Et que vos conjurés entendent publier + Qu'Auguste a tout appris, et veut tout oublier. 1780 + + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + +NOTES: + + [1080] Voyez ci-dessus, p. 374: _Quum alteram poni Cinnæ + cathedram jussisset: «Hoc, inquit, primum a te peto, ne me + loquentem interpelles, ne medio sermone meo proclames; dabitur + tibi loquendi liberum tempus._» + + [1081] _Var._ Ce fut dedans leur camp que tu pris la naissance; + Et quand après leur mort tu vins en ma puissance, + Leur haine héréditaire, ayant passé dans toi, + T'avoit mis à la main les armes contre moi. (1643-56) + + [1082] _Ego te, Cinna, quum in hostium castris invenissem, non + factum tantum mihi inimicum, sed natum, servavi._ (P. 374) + + [1083] _Var._ Et le sang t'ayant fait d'un contraire parti, + Ton inclination ne l'a point démenti: + Comme elle l'a suivi, les effets l'ont suivie. (1643-56) + + [1084] _Patrimonium tibi omne concessi._ (P. 374.) + + [1085] _Sacerdotium tibi petenti, præteritis compluribus quorum + parentes mecum militaverant, dedi._ (_Ibidem._) + + [1086] _Var._ M'ont conservé le jour qu'à présent je respire, + Et m'ont de tout leur sang acheté cet empire. (1643-56) + + [1087] _Hodie tam felix es et tam dives, ut victo victores + invideant._ (P. 374.) + + [1088] _Var._ Après tant de travaux montrer un peu de haine. + (1643 in-4º) + _Var._ Après tant de faveurs montrer un peu de haine. + (1643 in-12 et 48-56) + + [1089] _Quum sic de te meruerim, occidere me constituisti._ (P. + 374.) + + [1090] _Quum ad hanc vocem exclamasset Cinna, procul hanc ab se + abesse dementiam: «Non præstas, inquit, fidem, Cinna; convenerat + ne interloquereris. Occidere, inquam, me paras._» (P. 374 et + 375.) + + [1091] _Var._ Assurée au besoin du secours des premiers. + Te dirai-je les noms de tous ces meurtriers? (1643-56) + + [1092] Monvel comptait ici les conjurés sur ses doigts; après le + nom de Maxime, il laissait retomber sa main en disant la fin du + vers, puis il semblait s'apprêter à reprendre son compte, qu'il + abandonnait définitivement en disant: + + Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé. + + Talma admirait fort ce jeu de scène très-familier, mais d'un effet + saisissant, et il fut longtemps avant d'oser le pratiquer. + + [1093] _Et quum defixum videret, nec ex conventione jam, sed ex + conscientia tacentem: «Quo, inquit, hoc animo facis?_» (P. 375.) + + [1094] _Ut ipse sis princeps? Male, mehercule, cum republica + agitur, si tibi ad imperandum nihil præter me obstat._ + (_Ibidem._) + + [1095] _Var._ Mais en un triste état on la verroit réduite. + (1643-56) + + [1096] «Ces vers et les suivants occasionnèrent un jour une + saillie singulière. Le dernier maréchal de la Feuillade, étant + sur le théâtre, dit tout haut à Auguste: «Ah! tu me gâtes le + _soyons amis_, _Cinna_.» Le vieux comédien qui jouait Auguste se + déconcerta et crut avoir mal joué. Le maréchal, après la pièce, + lui dit: «Ce n'est pas vous qui m'avez déplu, c'est Auguste, qui + dit à Cinna qu'il n'a aucun mérite, qu'il n'est propre à rien, + qu'il fait pitié, et qui ensuite lui dit: «Soyons amis.» Si le + Roi m'en disait autant, je le remercierais de son amitié.» + (_Voltaire._) + + [1097] _Cedo, si spes tuas solus impedio, Paulusne te et Fabius + Maximus et Cossi et Servilii ferent, tantumque agmen nobilium, + non inania nomina præferentium, sed eorum qui imaginibus suis + decori sunt?_ (P. 375.) + + [1098] _Var._ Cette stupidité s'est enfin dissipée. (1643-56) + + [1099] _Var._ Oui, Seigneur, du dessein je suis la seule cause: + C'est pour moi qu'il conspire, et c'est pour moi qu'il ose. + (1643-56) + + [1100] _Var._ Ces flammes dans nos coeurs dès longtemps étoient + nées. (1643-56) + + [1101] _Var._ Mon père l'eut pareil de ceux qu'il vous a faits. + (1643-64) + + [1102] Voyez acte III, scène IV, vers 1035 et 1036. + + [1103] _Var._ Ayant avec un père un amant à venger. (1643-56) + + [1104] _Var._ A mes chastes desirs la trouvant inflexible. + (1643-60) + + [1105] _Var._ Mais enfin le ciel m'aime, et parmi tant de maux + Il m'a rendu Maxime, et l'a sauvé des eaux. (1643-56) + + [1106] Voltaire, dans l'édition de 1786, a remplacé _enlevé_ par + _arraché_. Il fait commencer la scène au vers 1665. + + [1107] _Var._ A vos bontés, Seigneur, j'en demanderai deux, + Le supplice d'Euphorbe, et ma mort à leurs yeux. (1643-56) + + [1108] Il y a _destin_ dans toutes les éditions de Corneille, et + même encore dans celle de 1692. Le mot paraît être pris dans un + sens conforme à celui de _se proposer_, _résoudre_, qu'avait + autrefois le verbe _destiner_ (voyez le _Lexique_). Voltaire a + substitué _dessein_ à _destin_. + + [1109] Voyez ci-dessus, p. 375: _Vitam tibi, inquit, Cinna, + iterum do, prius hosti, nunc insidiatori ac parricidæ. Ex + hodierno die inter nos amicitia incipiat. Contendamus utrum ego + meliore fide vitam tibi dederim, an tu debeas._ + + [1110] _Post hæc detulit ultro consulatum._ (P. 375.)--Cinna fut + consul l'an 5 avant Jésus-Christ. + + [1111] _Var._ Apprends, à mon exemple, à vaincre ta colère. + (1643-56) + + [1112] _Var._ Et pour preuve, Seigneur, je ne veux que moi-même. + (1643-56) + + [1113] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1643-60. + + [1114] _Nullis amplius insidiis ab ullo petitus est._ (P. 375.) + + [1115] L'édition de 1682 porte, par erreur, _tout_, pour _trop_. + + + + + POLYEUCTE, MARTYR + + TRAGÉDIE CHRÉTIENNE + + 1640 + + + + +NOTICE. + + +En 1637, l'auteur d'un _Traité de la disposition au poëme dramatique_, +dont nous avons déjà eu occasion de parler[1116], s'exprime ainsi à +l'égard des sujets sacrés: «L'Amour et la Guerre, l'un ou l'autre +séparément, ou les deux ensemble, fournissent aux auteurs tous les +sujets profanes du théâtre. Je dis profanes, pource qu'on y peut +mettre d'autres beaux sujets tirés des livres saints, où les passions +humaines peuvent jouer leurs rôles, et où les vertus des grands +personnages peuvent triompher des vices et des cruautés des tyrans; +mais tels arguments n'étant pas le gibier de nos poëtes ni de nos +sages mondains, sont plus propres en particulier qu'en public, et dans +les colléges de l'Université, ou dans les maisons privées, qu'à la +cour ou à l'hôtel de Bourgogne.» + +Cette opinion d'un inconnu est la fidèle expression d'un sentiment +alors général; mais s'il était un endroit à Paris où un tel sujet ne +dût pas paraître du bel air, c'était assurément l'hôtel de +Rambouillet. Ce fut là pourtant que Corneille, qui, comme nous l'avons +vu à propos d'_Horace_[1117], croyait utile de donner à ses ouvrages +cette demi-publicité, lut d'abord son _Polyeucte_, peut-être dans +l'espoir de se concilier des juges qu'il sentait prévenus. Cette +précaution n'eut pas les résultats qu'il s'était sans doute promis: +«La pièce, dit Fontenelle, y fut applaudie autant que le demandoient +la bienséance et la grande réputation que l'auteur avoit déjà; mais +quelques jours après, M. de Voiture vint trouver M. Corneille, et +prit des tours fort délicats pour lui dire que _Polyeucte_ n'avoit pas +réussi comme il pensoit, que surtout le christianisme avoit +extrêmement déplu[1118].» + +Voltaire expose ainsi quelques-unes des objections qu'on avait faites, +en y mêlant peut-être un peu les siennes: «C'est une tradition, que +tout l'hôtel de Rambouillet, et particulièrement l'évêque de Vence, +Godeau, condamnèrent cette entreprise de Polyeucte (_celle de +renverser les idoles_). On disait que c'est un zèle imprudent; que +plusieurs évêques et plusieurs synodes avaient expressément défendu +ces attentats contre l'ordre et contre les lois; qu'on refusait même +la communion aux chrétiens qui par des témérités pareilles avaient +exposé l'Église entière aux persécutions. On ajoutait que Polyeucte et +même Pauline auraient intéressé bien davantage, si Polyeucte avait +simplement refusé d'assister à un sacrifice idolâtre, fait en +l'honneur de la victoire de Sévère[1119].» + +«Corneille, alarmé, continue Fontenelle, voulut retirer la pièce +d'entre les mains des comédiens qui l'apprenoient; mais enfin il la +leur laissa, sur la parole d'un d'entre eux qui n'y jouoit point, +parce qu'il étoit trop mauvais acteur. Étoit-ce donc à ce comédien à +juger mieux que tout l'hôtel de Rambouillet?» + +Les avis sont partagés à l'égard du comédien qui ranima si à propos le +courage de Corneille: les uns nomment Hauteroche[1120], les autres +Laroque[1121]; mais quelle que soit l'opinion qu'on adopte, elle cadre +mal avec le témoignage de Fontenelle; en effet, de l'aveu même de +Lemazurier, qui pense qu'il s'agit de Laroque, ces deux comédiens +n'appartenaient pas encore à l'hôtel de Bourgogne au moment où l'on +joua _Polyeucte_; or le récit de Fontenelle désigne un comédien +faisant partie de la troupe qui représentait cette tragédie, et, d'un +autre côté, les témoignages contemporains établissent d'une manière +formelle qu'elle fut jouée à l'hôtel de Bourgogne[1122]. + +«Depuis peu d'années, dit l'abbé d'Aubignac, Barreau mit sur le +théâtre de l'hôtel de Bourgogne le martyre de saint Eustache, et +Corneille ceux de Polyeucte et de Théodore[1123].» + +L'abbé de Villiers n'est pas moins explicite, dans son _Entretien sur +les tragédies de ce temps_, publié en 1675 et reproduit dans le +_Recueil de dissertations_.... de l'abbé Granet. Le passage où il +parle de _Polyeucte_ est assez curieux pour qu'il nous paraisse utile +de le reproduire tout entier: + +«TIMANTE. Vous croyez donc qu'on ne peut faire de bonnes tragédies sur +des sujets saints? + +CLÉARQUE. Je crois du moins qu'on ne voudroit pas se hasarder à en +faire. Quoique l'hôtel de Bourgogne n'ait été donné aux comédiens que +pour représenter les histoires saintes, je ne crois pas que ces +Messieurs voulussent reprendre aujourd'hui leur ancienne coutume. Ils +se sont trop bien trouvés des sujets profanes pour les quitter. + +TIMANTE. J'ai ouï dire qu'ils ne s'étoient pas plus mal trouvés des +sujets saints, et qu'ils avoient gagné plus d'argent au _Polyeucte_ +qu'à quelque autre tragédie qu'ils ayent représentée depuis. + +CLÉARQUE. Il est vrai que cette tragédie réussit bien. M. Corneille la +hasarda sur sa réputation, et il crut, par le succès qu'elle eut, +qu'il en pouvoit hasarder encore une autre. Il donna _Théodore_; cette +dernière ne réussit point, et depuis personne n'a osé tenter la même +chose. On a renvoyé ces sortes de sujets dans les colléges, où tout +est bon pour exercer les enfants, et où l'on peut impunément +représenter tout ce qui est capable d'inspirer ou de la dévotion, ou +la crainte des jugements de Dieu.» + +Nous avons vu qu'_Horace_ et _Cinna_, souvent considérés comme joués +en 1639, ne l'ont été qu'en 1640; c'est vers la fin de la même année +qu'on a représenté _Polyeucte_. Jamais aucun doute ne s'est élevé à ce +sujet. + +L'édition originale de cette pièce a pour titre: + +POLYEVCTE MARTYR, TRAGEDIE. _A Paris, chez Antoine de Sommauille_.... +_et Augustin Courbé_.... M.DC.XLIII, in-4º, 8 feuillets, 121 pages et +1 feuillet. + +Elle est imprimée en vertu d'un privilége accordé à Corneille le +trentième janvier, à la suite duquel on lit: «Acheué d'imprimer à +Roüen pour la premiere fois, aux dépens de l'Autheur, par Laurens +Maurry, ce 20. iour d'octobre 1643.» + +On trouve en tête du volume un curieux frontispice gravé qui +représente Polyeucte vêtu d'un pourpoint espagnol, d'un +haut-de-chausse à crevés, et coiffé d'une toque à plumes, brisant les +idoles à coups de marteau; ce costume était probablement la +reproduction exacte de celui qui était alors en usage au théâtre, et +qui ne fut modifié que longtemps après, au moins d'une manière +sensible: «Je me souviens, dit Voltaire[1124], qu'autrefois l'acteur +qui jouait Polyeucte, avec des gants blancs et un grand chapeau, ôtait +ses gants et son chapeau pour faire sa prière à Dieu.» Plus loin il +ajoute[1125]: «Quand les acteurs représentaient les Romains avec un +chapeau et une cravate, Sévère arrivait le chapeau sur la tête, et +Félix l'écoutait chapeau bas, ce qui faisait un effet ridicule.» + +L'admirable rôle de Pauline a toujours excité l'émulation et trop +souvent le découragement de nos meilleures tragédiennes[1126]; mais +elle n'a été pour aucune d'elles l'occasion d'un triomphe aussi +prématuré que pour Adrienne le Couvreur. + +«En 1705, âgée d'environ quinze ans, elle fit partie avec quelques +jeunes gens de jouer la tragédie de _Polyeucte_ et la petite comédie +du _Deuil_. Les répétitions qu'ils en firent chez un épicier, au bas +de la rue Férou, faubourg Saint-Germain, firent du bruit; plusieurs +personnes de considération y vinrent voir la jeune le Couvreur, qui +était chargée du rôle de Pauline. La présidente le Jay leur prêta pour +la représentation la belle cour de son hôtel, rue Garancière. La cour, +la ville, la comédie y accoururent; la porte, qui étoit gardée par +huit suisses, fut forcée. On joua à la françoise, parce que notre +actrice et quelques autres de ses camarades ne se trouvèrent pas en +état de louer des habits à la romaine. Elle avoit emprunté un habit de +la femme de chambre de Mme la présidente le Jay, dans lequel elle ne +parut pas avantageusement; mais elle charma tout le monde par une +façon de réciter toute nouvelle, mais si naturelle et si vraie, qu'on +disoit d'une voix unanime qu'elle n'avoit plus qu'un pas à faire pour +devenir la plus grande comédienne qui eût jamais été sur le +Théâtre-François. Elle ne fut pas la seule qui méritât des +applaudissements. Un jeune homme nommé Minou, qui par la suite est +devenu un très-grand comédien dans les pays étrangers, joua le rôle de +Sévère avec un feu, un pathétique et une intelligence parfaite; il +entra même tellement dans l'esprit de son rôle, qu'il tomba en +défaillance en disant à Fabian, son confident: «Soutiens-moi, ce coup +de foudre est grand.» Il fallut lui ouvrir les veines; on ne court +plus de ces risques sur le Théâtre-François. Minou se remit et finit +son rôle. La tragédie étoit à peine achevée, qu'apparemment sur les +plaintes des comédiens, M. d'Argenson envoya des archers pour arrêter +la petite troupe, qui se crut perdue; mais elle en fut quitte pour +l'alarme. Mme la présidente le Jay envoya chez ce magistrat, qui +révoqua à l'instant son ordre, à condition que ces représentations +cesseroient[1127].» + +Le gouvernement révolutionnaire, qui avait proscrit _le Cid_ parce +qu'on y voyait un roi[1128], devait redouter l'expression des +sentiments religieux qui éclatent dans _Polyeucte_ avec tant de +vivacité et d'élévation à la fois; aussi la représentation en fut-elle +interdite, comme le remarque M. Hallays-Dabot dans son _Histoire de la +censure_[1129]. Toutefois cette interdiction ne dura pas aussi +longtemps qu'il le croit, et il s'est trompé lorsqu'il a dit que +_Polyeucte_ ne fut pas remis au théâtre avant l'époque du Consulat: la +reprise réelle est du 13 floréal de l'an II[1130]. Depuis lors +_Polyeucte_ n'a plus disparu du répertoire courant; mais trop souvent, +il faut le reconnaître, le manque d'interprètes dignes d'une si grande +oeuvre en a interrompu pendant fort longtemps les représentations. + +NOTES: + + [1116] Voyez ci-dessus, p. 38. Le passage que nous reproduisons + ici est extrait de la page 87 de cet ouvrage. + + [1117] Voyez ci-dessus, p. 254 et 255. + + [1118] _OEuvres_, Paris, B. Brunet, 1742, tome III, p. 103. + + [1119] Note de Voltaire sur la scène VI de l'acte II de + _Polyeucte_. + + [1120] M. Guizot, _Corneille et son temps_, p. 200. + + [1121] Voyez la fin de la note 1 de la page + suivante.--Lemazurier, _Galerie des acteurs du théâtre français_, + tome I, p. 317.--Aimé Martin, _OEuvres de Corneille_, tome I, p. + XLI, note 1.--M. Édouard Fournier, _Notes sur la vie de + Corneille_, p. XL. + + [1122] On trouve dans l'édition de M. Lefèvre la distribution de + rôles suivante, qui, si elle était authentique, établirait que la + pièce a été jouée au Marais: POLYEUCTE, _d'Orgemont_; SÉVÈRE, + _Floridor_; NÉARQUE, _Desurlis_; PAULINE, _Mlle Duclos_; mais + nous avons déjà eu bien souvent l'occasion de voir que les + renseignements de ce genre ne reposent dans cette édition sur + aucun document certain. Nous ne citerons que pour mémoire une + autre source tout aussi peu sûre: un _Journal du Théâtre_ + françois manuscrit qui se trouve aujourd'hui à la Bibliothèque + impériale et qui appartenait autrefois à M. Beffara. Une note de + cet amateur, placée en tête du premier volume, attribue avec + beaucoup de vraisemblance l'ouvrage à de Mouhy, auteur des + _Tablettes dramatiques_. On y lit (tome II, folio 804 recto): + «Les acteurs qui jouèrent d'original dans _Polyeucte_ furent + Baron, Champmeslé, la Thuillerie, Hauteroche, Beauval, Guérin, + Hubert, le Comte, et les demoiselles le Comte et Guyot.» + + [1123] _Pratique du théâtre_, livre IV, nouveau chapitre VI + manuscrit, intitulé: _des Discours de piété_, dirigé + principalement contre _Polyeucte_ et _Théodore_, et ajouté à + l'exemplaire que nous avons déjà cité ci-dessus, p. 276, note 2. + + [1124] Note sur la scène III de l'acte IV. + + [1125] Note sur la scène VI de l'acte V. + + [1126] Voyez, dans les _Mémoires d'Hippolyte Clairon_ (p. 110 et + suivantes), une _Étude de Pauline dans Polyeucte_, et dans les + _Mémoires pour Marie-Françoise Dumesnil en réponse aux Mémoires + d'Hippolyte Clairon_ (p. 168 et suivantes), une critique + très-vive, mais fort juste, de cette _Étude_. + + [1127] _Lettre à Mylord*** sur Baron et Mlle Lecouvreur_, p. + 23-25. + + [1128] _Histoire du Théâtre françois_, par _C. G. Étienne_ et _B. + Martainville_, tome III, p. 56 et note. + + [1129] Page 215. + + [1130] Le 1er mai 1794.--Lemazurier, tome I, p. 555. + + + + +A LA REINE RÉGENTE[1131]. + + + MADAME, + + Quelque connoissance que j'aye de ma foiblesse, quelque profond + respect[1132] qu'imprime VOTRE MAJESTÉ dans les âmes de ceux qui + l'approchent, j'avoue que je me jette à ses pieds sans timidité et + sans défiance, et que je me tiens assuré de lui plaire, parce que + je suis assuré de lui parler de ce qu'elle aime le mieux. Ce n'est + qu'une pièce de théâtre que je lui présente, mais qui[1133] + l'entretiendra de Dieu: la dignité de la matière est si haute, que + l'impuissance de l'artisan ne la peut ravaler; et votre âme + royale se plaît trop à cette sorte d'entretien pour s'offenser des + défauts d'un ouvrage où elle rencontrera les délices de son coeur. + C'est par là, MADAME, que j'espère obtenir de VOTRE MAJESTÉ le + pardon du long temps que j'ai attendu à lui rendre cette sorte + d'hommages[1134]. Toutes les fois que j'ai mis sur notre scène des + vertus morales ou politiques, j'en ai toujours cru les tableaux + trop peu dignes de paraître devant Elle, quand j'ai considéré + qu'avec quelque soin que je les pusse choisir dans l'histoire, et + quelques ornements dont l'artifice les pût enrichir, elle en + voyoit de plus grands exemples dans elle-même. Pour rendre les + choses proportionnées, il falloit aller à la plus haute espèce, et + n'entreprendre pas de rien offrir de cette nature à une reine + très-chrétienne, et qui l'est beaucoup plus encore par ses actions + que par son titre, à moins que de lui offrir un portrait des + vertus chrétiennes dont l'amour et la gloire de Dieu formassent + les plus beaux traits, et qui rendît les plaisirs qu'elle y pourra + prendre aussi propres à exercer sa piété qu'à délasser son esprit. + C'est à cette extraordinaire et admirable piété, MADAME, que la + France est redevable des bénédictions qu'elle voit tomber sur les + premières armes de son roi; les heureux succès qu'elles ont + obtenus en sont les rétributions éclatantes, et des coups du ciel, + qui répand abondamment sur tout le royaume les récompenses et les + grâces que VOTRE MAJESTÉ a méritées. Notre perte sembloit + infaillible après celle de notre grand monarque; toute l'Europe + avoit déjà pitié de nous, et s'imaginoit que nous nous allions + précipiter dans un extrême désordre, parce qu'elle nous voyoit + dans une extrême désolation: cependant la prudence et les soins de + VOTRE MAJESTÉ, les bons conseils qu'elle a pris, les grands + courages qu'elle a choisis pour les exécuter, ont agi si + puissamment dans tous les besoins de l'État, que cette première + année de sa régence a non-seulement égalé les plus glorieuses de + l'autre règne, mais a même effacé, par la prise de + Thionville[1135], le souvenir du malheur qui, devant ses murs, + avoit interrompu une si longue suite de victoires. Permettez que + je me laisse emporter au ravissement que me donne cette pensée, et + que je m'écrie dans ce transport: + + Que vos soins, grande REINE, enfantent de miracles! + Bruxelles et Madrid en sont tous interdits; + Et si notre Apollon me les avoit prédits, + J'aurois moi-même osé douter de ses oracles. + + Sous vos commandements on force tous obstacles; + On porte l'épouvante aux coeurs les plus hardis, + Et par des coups d'essai vos États agrandis + Des drapeaux ennemis font d'illustres spectacles. + + La victoire elle-même accourant à mon roi, + Et mettant à ses pieds Thionville et Rocroi, + Fait retentir ces vers sur les bords[1136] de la Seine: + + «France, attends tout d'un règne ouvert en triomphant, + Puisque tu vois déjà les ordres de ta reine + Faire un foudre en tes mains des armes d'un enfant.» + + Il ne faut point douter que des commencements si merveilleux ne + soient soutenus par des progrès encore plus étonnants. Dieu ne + laisse point ses ouvrages imparfaits: il les achèvera, MADAME, et + rendra non-seulement la régence de VOTRE MAJESTÉ, mais encore + toute sa vie, un enchaînement continuel de prospérités. Ce sont + les voeux de toute la France, et ce sont ceux que fait avec plus + de zèle, + + MADAME, + + De VOTRE MAJESTÉ, + + Le très-humble, très-obéissant et très-fidèle + serviteur et sujet, + + CORNEILLE. + +NOTES: + + [1131] Anne d'Autriche, fille aînée de Philippe III, roi + d'Espagne, mariée à Louis XIII le 25 décembre 1615, devint + régente du royaume quatre jours après la mort du Roi, le 18 mai + 1643, c'est-à-dire entre l'époque où Corneille obtint le + privilége de _Polyeucte_ et celle où cette pièce fut imprimée + (voyez plus haut, p. 468). On trouve ici l'expression fort + naturelle de la reconnaissance de Corneille envers la Reine, qui + s'était montrée très-favorable au _Cid_ et à son auteur (voyez + ci-dessus, p. 15 et 16). C'était d'abord à Louis XIII que cette + dédicace devait être adressée. On lit dans l'_Historiette_ que + lui a consacrée Tallemant des Réaux (tome II, p. 248): «Depuis la + mort du Cardinal, M. de Schomberg lui dit que Corneille vouloit + lui dédier la tragédie de _Polyeucte_. Cela lui fit peur, parce + que Montauron avoit donné deux cents pistoles à Corneille pour + _Cinna_. «Il n'est pas nécessaire, dit-il.--Ah! Sire, reprit M. + de Schomberg, ce n'est point par intérêt.--Bien donc, dit-il, il + me fera plaisir.» Ce fut à la Reine qu'on la dédia, car le Roi + mourut entre deux.»--Cette épître et l'_Abrégé du martyre_, qui + la suit, se trouvent dans les éditions antérieures à 1660 et dans + une édition in-12 de 1664 que possède la Bibliothèque impériale. + + [1132] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): et quelque + respect. + + [1133] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): mais une pièce + de théâtre qui.... + + [1134] Les éditions de 1648-1655 portent: «hommage,» au + singulier. + + [1135] Le 18 août 1643. + + [1136] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): sur le bord. + + + + +ABRÉGÉ + +DU MARTYRE DE SAINT POLYEUCTE, + +ÉCRIT PAR SIMÉON MÉTAPHRASTE, ET RAPPORTÉ PAR SURIUS[1137]. + + +L'ingénieuse tissure des fictions avec la vérité, où consiste le plus +beau secret de la poésie, produit d'ordinaire deux sortes d'effets, +selon la diversité des esprits qui la voient. Les uns se laissent si +bien persuader à cet enchaînement, qu'aussitôt qu'ils ont remarqué +quelques événements véritables, ils s'imaginent la même chose des +motifs qui les font naître et des circonstances qui les accompagnent; +les autres, mieux avertis de notre artifice, soupçonnent de fausseté +tout ce qui n'est pas de leur connoissance; si bien que quand nous +traitons quelque histoire écartée dont ils ne trouvent rien dans leur +souvenir, ils l'attribuent toute entière à l'effort de notre +imagination, et la prennent pour une aventure de roman. + +L'un et l'autre de ces effets seroit dangereux en cette rencontre: il +y va de la gloire de Dieu, qui se plaît dans celle de ses saints, dont +la mort si précieuse devant ses yeux ne doit pas passer pour fabuleuse +devant ceux des hommes. Au lieu de sanctifier notre théâtre par sa +représentation, nous y profanerions la sainteté de leurs souffrances, +si nous permettions que la crédulité des uns et la défiance des +autres, également abusées par ce mélange, se méprissent également en +la vénération qui leur est due, et que les premiers la rendissent mal +à propos à ceux qui ne la méritent pas, cependant que les autres la +dénieroient à ceux à qui elle appartient. + +Saint Polyeucte est un martyr dont, s'il m'est permis de parler ainsi, +beaucoup ont plutôt appris le nom à la comédie qu'à l'église. Le +_Martyrologe romain_ en fait mention sur le 13e de février, mais en +deux mots, suivant sa coutune[1138]; Baronius, dans ses _Annales_, +n'en dit qu'une ligne[1139]; le seul Surius[1140], ou plutôt Mosander, +qui l'a augmenté dans les dernières impressions, en rapporte la mort +assez au long sur le 9e de janvier; et j'ai cru qu'il étoit de mon +devoir d'en mettre ici l'abrégé. Comme il a été à propos d'en rendre +la représentation agréable, afin que le plaisir pût insinuer plus +doucement l'utilité, et lui servir comme de véhicule pour la porter +dans l'âme du peuple, il est juste aussi de lui donner cette lumière +pour démêler la vérité d'avec ses ornements, et lui faire reconnoître +ce qui lui doit imprimer du respect comme saint, et ce qui le doit +seulement divertir comme industrieux. Voici donc ce que ce dernier +nous apprend: + +Polyeucte et Néarque étoient deux cavaliers étroitement liés ensemble +d'amitié; ils vivoient en l'an 250, sous l'empire de Décius; leur +demeure étoit dans Mélitène, capitale d'Arménie; leur religion +différente: Néarque étant chrétien, et Polyeucte suivant encore la +secte des gentils, mais ayant toutes les qualités[1141] dignes d'un +chrétien, et une grande inclination à le devenir. L'Empereur ayant +fait publier un édit très-rigoureux contre les chrétiens, cette +publication donna un grand trouble à Néarque, non pour la crainte des +supplices dont il étoit menacé, mais pour l'appréhension qu'il eut que +leur amitié ne souffrît quelque séparation ou refroidissement par cet +édit, vu les peines qui y étoient proposées à ceux de sa religion, et +les honneurs promis à ceux du parti contraire. Il en conçut un si +profond déplaisir, que son ami s'en aperçut; et l'ayant obligé de lui +en dire la cause, il prit de là occasion de lui ouvrir son coeur: «Ne +craignez point, lui dit-il[1142], que l'édit de l'Empereur nous +désunisse; j'ai vu cette nuit le Christ que vous adorez; il m'a +dépouillé d'une robe sale pour me revêtir d'une autre toute lumineuse, +et m'a fait monter sur un cheval ailé pour le suivre: cette vision m'a +résolu entièrement à faire ce qu'il y a longtemps que je médite; le +seul nom de chrétien me manque; et vous-même, toutes les fois que vous +m'avez parlé de votre grand Messie[1143], vous avez pu remarquer que +je vous ai toujours écouté avec respect; et quand vous m'avez lu sa +vie et ses enseignements, j'ai toujours admiré la sainteté de ses +actions et de ses discours. O Néarque! si je ne me croyois pas indigne +d'aller à lui sans être initié de ses mystères et avoir reçu la grâce +de ses sacrements, que vous verriez éclater l'ardeur que j'ai de +mourir pour sa gloire et le soutien de ses éternelles vérités!» +Néarque l'ayant éclairci du scrupule où il étoit[1144] par l'exemple +du bon larron, qui en un moment mérita le ciel, bien qu'il n'eût pas +reçu le baptême, aussitôt notre martyr, plein d'une sainte ferveur, +prend l'édit de l'Empereur, crache dessus, et le déchire en morceaux +qu'il jette au vent; et voyant des idoles que le peuple portoit sur +les autels pour les adorer, il les arrache à ceux qui les portoient, +les brise contre terre, et les foule aux pieds, étonnant tout le monde +et son ami même, par la chaleur de ce zèle, qu'il n'avoit pas espéré. + +Son beau-père Félix, qui avoit la commission de l'Empereur pour +persécuter les chrétiens, ayant vu lui-même ce qu'avoit fait son +gendre, saisi de douleur de voir l'espoir et l'appui de sa famille +perdus, tâche d'ébranler sa constance, premièrement par de belles +paroles, ensuite par des menaces, enfin par des coups qu'il lui fait +donner par ses bourreaux sur tout le visage; mais n'en ayant pu venir +à bout, pour dernier effort il lui envoie sa fille Pauline, afin de +voir si ses larmes n'auroient point plus de pouvoir sur l'esprit d'un +mari que n'avoient eu ses artifices et ses rigueurs. Il n'avance rien +davantage par là; au contraire, voyant que sa fermeté convertissoit +beaucoup de païens, il le condamne à perdre la tête. Cet arrêt fut +exécuté sur l'heure; et le saint martyr, sans autre baptême que de son +sang, s'en alla prendre possession de la gloire que Dieu a promise à +ceux qui renonceroient à eux-mêmes pour l'amour de lui. + +Voilà en peu de mots ce qu'en dit Surius. Le songe de Pauline, l'amour +de Sévère, le baptême effectif de Polyeucte, le sacrifice pour la +victoire de l'Empereur, la dignité de Félix, que je fais gouverneur +d'Arménie, la mort de Néarque, la conversion de Félix et de Pauline, +sont des inventions et des embellissements de théâtre. La seule +victoire de l'Empereur contre les Perses a quelque fondement dans +l'histoire; et sans chercher d'autres auteurs, elle est rapportée par +M. Coëffeteau dans son _Histoire romaine_[1145]; mais il ne dit pas, +ni qu'il leur imposa tribut, ni qu'il envoya faire des sacrifices de +remercîment en Arménie. + +Si j'ai ajouté ces incidents et ces particularités selon l'art, ou +non, les savants en jugeront: mon but ici n'est pas de les justifier, +mais seulement d'avertir le lecteur de ce qu'il en peut croire. + +NOTES: + + [1137] Siméon Métaphraste, ainsi nommé parce qu'il a paraphrasé + les vies des saints, est né dans le dixième siècle, à + Constantinople. Ce fut, dit-on, Constantin Porphyrogénète qui + l'engagea à rassembler les vies des saints. Louis Lippomani, né à + Venise vers 1500, publia, de 1551 à 1558, 6 volumes in-4º de vies + des saints. Les deux derniers contiennent la traduction latine de + celles qui avaient été recueillies par Métaphraste; enfin Laurent + Surius, né en 1522 à Lubeck, publia en 1570 un recueil en 6 + volumes in-folio intitulé: _Vitæ sanctorum ab Aloysio Lipomanno + olim conscriptæ_, qui fut ensuite augmenté par Mosander.--Nous + n'avons pas besoin de faire remarquer que le titre: _Abrégé du + martyre de saint Polyeucte_, ne s'applique qu'aux deux + paragraphes de cet Avertissement qui commencent l'un par: + «Polyeucte et Néarque,» et l'autre par: «Son beau-père Félix.» + + [1138] _Melitinæ, in Armenia, sancti Polyeucti martyris, qui, in + persecutione ejusdem Decii, multa passus, martyrii coronam + adeptus est._ + + [1139] _Nicomediæ vero in Bithynia Quadratus est passus, Melitinæ + in Armenia Polyeuctus._ (_Annales ecclesiastici_.... _Romæ_, + 1594, in-fol., tome II, p. 459, ann. 254.) + + [1140] L'édition de 1656 et celle de 1664 in-12 portent, par + erreur, _Superius_, pour _Surius_. + + [1141] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): Néarque étoit + chrétien, et Polyeucte suivoit encore la secte des gentils, mais + avec toutes les qualités.... + + [1142] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): lui dit + Polyeucte. + + [1143] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): de votre + Messie. + + [1144] Voltaire, dans l'édition de 1764, a ainsi modifié ce + passage: «Néarque l'ayant éclairci sur l'illusion du scrupule où + il était.» + + [1145] «Il (_Décius_) commença son voyage, qui lui fut si + heureux, qu'il remporta une glorieuse victoire sur les Perses et + apaisa les tumultes qui s'étoient élevés en Orient.» (Paris, N. + et J. de la Coste, 1637, in-fol., livre XVII, p. 716.) + + + + +EXAMEN[1146]. + +Ce martyre est rapporté par Surius sur le neuvième de janvier. +Polyeucte vivoit en l'année 250, sous l'empereur Décius. Il étoit +Arménien, ami de Néarque, et gendre de Félix, qui avoit la commission +de l'Empereur pour faire exécuter ses édits contre les chrétiens. Cet +ami l'ayant résolu à se faire chrétien, il déchira ces édits qu'on +publioit, arracha les idoles des mains de ceux qui les portoient sur +les autels pour les adorer, les brisa contre terre, résista aux larmes +de sa femme Pauline, que Félix employa auprès de lui pour le ramener à +leur culte, et perdit la vie par l'ordre de son beau-père, sans autre +baptême que celui de son sang. Voilà ce que m'a prêté l'histoire; le +reste est de mon invention. + +Pour donner plus de dignité à l'action, j'ai fait Félix gouverneur +d'Arménie, et ai pratiqué un sacrifice public, afin de rendre +l'occasion plus illustre, et donner un prétexte à Sévère de venir en +cette province, sans faire éclater son amour avant qu'il en eût l'aveu +de Pauline. Ceux qui veulent arrêter nos héros dans une médiocre +bonté, où quelques interprètes d'Aristote bornent leur vertu, ne +trouveront pas ici leur compte, puisque celle de Polyeucte va jusqu'à +la sainteté, et n'a aucun mélange de foiblesse. J'en ai déjà parlé +ailleurs[1147]; et pour confirmer ce que j'en ai dit par quelques +autorités, j'ajouterai ici que Minturnus[1148], dans son _Traité du +Poëte_, agite cette question, _si la Passion de Jésus-Christ et les +martyres des saints doivent être exclus du théâtre, à cause qu'ils +passent cette médiocre bonté_, et résout en ma faveur[1149]. Le +célèbre Heinsius, qui non-seulement a traduit la _Poétique_ de notre +philosophe, mais a fait un _Traité de la constitution de la tragédie_ +selon sa pensée[1150], nous en a donné une sur le martyre des +Innocents[1151]. L'illustre Grotius a mis sur la scène la Passion même +de Jésus-Christ et l'histoire de Joseph[1152]; et le savant Buchanan a +fait la même chose de celle de Jephté, et de la mort de saint +Jean-Baptiste[1153]. C'est sur ces exemples que j'ai hasardé ce poëme, +où je me suis donné des licences qu'ils n'ont pas prises, de changer +l'histoire en quelque chose, et d'y mêler des épisodes d'invention: +aussi m'étoit-il plus permis sur cette matière qu'à eux sur celle +qu'ils ont choisie. Nous ne devons qu'une croyance pieuse à la vie des +saints, et nous avons le même droit sur ce que nous en tirons pour le +porter sur le théâtre, que sur ce que nous empruntons des autres +histoires; mais nous devons une foi chrétienne et indispensable à tout +ce qui est dans la Bible, qui ne nous laisse aucune liberté d'y rien +changer. J'estime toutefois qu'il ne nous est pas défendu d'y ajouter +quelque chose, pourvu qu'il ne détruise rien de ces vérités dictées +par le Saint-Esprit. Buchanan ni Grotius ne l'ont pas fait dans leurs +poëmes; mais aussi ne les ont-ils pas rendus assez fournis pour notre +théâtre, et ne s'y sont proposé pour exemple que la constitution la +plus simple des anciens. Heinsius a plus osé qu'eux dans celui que +j'ai nommé: les anges qui bercent l'enfant Jésus, et l'ombre de +Mariane avec les furies qui agitent l'esprit d'Hérode, sont des +agréments qu'il n'a pas trouvés dans l'Évangile. Je crois même qu'on +en peut supprimer quelque chose, quand il y a apparence qu'il ne +plairoit pas sur le théâtre, pourvu qu'on ne mette rien en la place; +car alors ce seroit changer l'histoire, ce que le respect que nous +devons à l'Écriture ne permet point. Si j'avois à y exposer celle de +David et de Bersabée[1154], je ne décrirois pas comme il en devint +amoureux en la voyant se baigner dans une fontaine, de peur que +l'image de cette nudité ne fît une impression trop chatouilleuse dans +l'esprit de l'auditeur; mais je me contenterois de le peindre avec de +l'amour pour elle, sans parler aucunement de quelle manière cet amour +se seroit emparé de son coeur. + +Je reviens à _Polyeucte_, dont le succès a été très-heureux. Le style +n'en est pas si fort ni si majestueux que celui de _Cinna_ et de +_Pompée_[1155], mais il a quelque chose de plus touchant, et les +tendresses de l'amour humain y font un si agréable mélange avec la +fermeté du divin, que sa représentation a satisfait tout ensemble les +dévots et les gens du monde. A mon gré, je n'ai point fait de pièce où +l'ordre du théâtre soit plus beau et l'enchaînement des scènes mieux +ménagé. L'unité d'action, et celles de jour et de lieu, y ont leur +justesse; et les scrupules qui peuvent naître touchant ces deux +dernières se dissiperont aisément, pour peu qu'on me veuille prêter de +cette faveur que l'auditeur nous doit toujours, quand l'occasion s'en +offre, en reconnoissance de la peine que nous avons prise à le +divertir. + +Il est hors de doute que si nous appliquons ce poëme à nos coutumes, +le sacrifice se fait trop tôt après la venue de Sévère; et cette +précipitation sortira du vraisemblable par la nécessité d'obéir à la +règle. Quand le Roi envoie ses ordres dans les villes pour y faire +rendre des actions de grâces pour ses victoires, ou pour d'autres +bénédictions qu'il reçoit du ciel, on ne les exécute pas dès le jour +même; mais aussi il faut du temps pour assembler le clergé, les +magistrats et les corps de ville, et c'est ce qui en fait différer +l'exécution. Nos acteurs n'avoient ici aucune de ces assemblées à +faire. + +Il suffisoit de la présence de Sévère et de Félix, et du ministère du +grand prêtre; ainsi nous n'avons eu aucun besoin de remettre ce +sacrifice en un autre jour. D'ailleurs, comme Félix craignoit ce +favori, qu'il croyoit irrité du mariage de sa fille, il étoit bien +aise de lui donner le moins d'occasion de tarder qu'il lui étoit +possible, et de tâcher, durant son peu de séjour, à gagner son esprit +par une prompte complaisance, et montrer tout ensemble une impatience +d'obéir aux volontés de l'Empereur. + +L'autre scrupule regarde l'unité de lieu, qui est assez exacte, +puisque tout s'y passe dans une salle ou antichambre commune aux +appartements de Félix et de sa fille. Il semble que la bienséance y +soit un peu forcée pour conserver cette unité au second acte, en ce +que Pauline vient jusque dans cette antichambre pour trouver Sévère, +dont elle devroit attendre la visite dans son cabinet. A quoi je +réponds qu'elle a eu deux raisons de venir au-devant de lui: l'une, +pour faire plus d'honneur à un homme dont son père redoutoit +l'indignation, et qu'il lui avoit commandé d'adoucir en sa faveur; +l'autre, pour rompre plus aisément la conversation avec lui, en se +retirant dans ce cabinet, s'il ne vouloit pas la quitter à sa prière, +et se délivrer, par cette retraite, d'un entretien dangereux pour +elle, ce qu'elle n'eût pu faire, si elle eût reçu sa visite dans son +appartement. + +Sa confidence avec Stratonice, touchant l'amour qu'elle avoit eu pour +ce cavalier[1156], me fait faire une réflexion sur le temps qu'elle +prend pour cela. Il s'en fait beaucoup sur nos théâtres, d'affections +qui ont déjà duré deux ou trois ans, dont on attend à révéler le +secret justement au jour de l'action qui se présente[1157], et +non-seulement sans aucune raison de choisir ce jour-là plutôt qu'un +autre pour le déclarer, mais lors même que vraisemblablement on s'en +est dû ouvrir beaucoup auparavant avec la personne à qui on en fait +confidence. Ce sont choses dont il faut instruire le spectateur en les +faisant apprendre par un des acteurs à l'autre; mais il faut[1158] +prendre garde avec soin que celui à qui on les apprend ait eu lieu de +les ignorer jusque-là aussi bien que le spectateur, et que quelque +occasion tirée du sujet oblige celui qui les récite à rompre enfin un +silence qu'il a gardé si longtemps. L'Infante, dans _le Cid_, avoue à +Léonor l'amour secret qu'elle a pour lui[1159], et l'auroit pu faire +un an ou six mois plus tôt. Cléopatre, dans _Pompée_, ne prend pas des +mesures plus justes avec Charmion; elle lui conte la passion de César +pour elle, et comme + + Chaque jour ses courriers + Lui portent en tribut ses voeux et ses lauriers[1160]. + +Cependant, comme il ne paroît personne avec qui elle aye plus +d'ouverture de coeur qu'avec cette Charmion, il y a grande apparence +que c'étoit elle-même dont cette reine se servoit[1161] pour +introduire ces courriers, et qu'ainsi elle devoit savoir déjà tout ce +commerce entre César et sa maîtresse. Du moins il falloit marquer +quelque raison qui lui eût laissé ignorer[1162] jusque-là tout ce +qu'elle lui apprend, et de quel autre ministère cette princesse +s'étoit servie pour recevoir ces courriers. Il n'en va pas de même +ici. Pauline ne s'ouvre avec Stratonice que pour lui faire entendre le +songe qui la trouble, et les sujets qu'elle a de s'en alarmer; et +comme elle n'a fait ce songe que la nuit d'auparavant, et qu'elle ne +lui eût jamais révélé son secret sans cette occasion qui l'y oblige, +on peut dire qu'elle n'a point eu lieu de lui faire cette confidence +plus tôt qu'elle ne l'a faite[1163]. + +Je n'ai point fait de narration de la mort de Polyeucte, parce que je +n'avois personne pour la faire ni pour l'écouter, que des païens qui +ne la pouvoient ni écouter ni faire, que comme ils avoient fait et +écouté celle de Néarque, ce qui auroit été une répétition et marque de +stérilité, et en outre n'auroit pas répondu à la dignité de l'action +principale, qui est terminée par là. Ainsi j'ai mieux aimé la faire +connoître par un saint emportement de Pauline[1164], que cette mort a +convertie, que par un récit qui n'eût point eu de grâce dans une +bouche indigne de le prononcer[1165]. Félix son père se convertit +après elle; et ces deux conversions, quoique miraculeuses, sont si +ordinaires dans les martyres, qu'elles ne sortent point de la +vraisemblance, parce qu'elles ne sont pas de ces événements rares et +singuliers qu'on ne peut tirer en exemple; et elles servent à remettre +le calme dans les esprits de Félix, de Sévère et de Pauline, que sans +cela j'aurois eu bien de la peine à retirer du théâtre dans un état +qui rendît la pièce complète, en ne laissant rien à souhaiter à la +curiosité de l'auditeur. + +NOTES: + + [1146] L'édition de 1664 in-12, conforme en ceci aux éditions + antérieures à 1660, et non au recueil de même date, qu'elle + contient, comme nous l'avons dit, les deux pièces préliminaires + qui précèdent, et ne contient pas l'_Examen_. + + [1147] Voyez tome I, p. 59. + + [1148] Les éditions de 1660 et de 1663 portent: «Mirturnus.» + + [1149] «Mors.... illa salutaris, quam Christus, ut vitam + mortalibus restitueret, non invitus ac libenter sane oppetivit, + non esset profecto tragice deploranda, si minus in theatrum + afferri deberent quæ viro probo accidissent, ac ferenda indigne + potius quam miseranda esse viderentur. Quum enim ille sit Deus, + est etiam is homo, quem quid probum, quid justum, quid summa + virtute præditum dicam?...» etc. (_Antonii Sebastiani Minturni de + Poeta_.... _libri sex_. Venetiis, 1559, in-4º, livre III, p. 182 + et 183.) + + [1150] Voyez tome I, p. 34, note 269. + + [1151] _Ibidem_, p. 102, note 395. + + [1152] _Ibidem_, p. 102, note 394. + + [1153] _Ibidem_, p. 102, note 393. + + [1154] Il y a _Bersabée_, et non, comme dans la Bible, + _Bethsabée_, dans toutes les éditions publiées du vivant de + Corneille, et encore dans celle de 1692. + + [1155] _Polyeucte_ ne fut imprimé qu'après la représentation de + _Pompée_. Voyez la Notice de cette dernière tragédie. + + [1156] Voyez acte I, scène III. + + [1157] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): qui se représente. + + [1158] VAR. (édit. de 1660-1664): en les apprenant à un des + acteurs; mais il faut.... + + [1159] Voyez _le Cid_, acte I, scène II. + + [1160] Acte II, scène I, vers 391 et 392. Le passage est ici un + peu modifié. Il y a dans la pièce: + + Et depuis, jusqu'ici chaque jour ses courriers + M'apportent en tribut ses voeux et ses lauriers. + + [1161] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): dont elle se servoit. + + [1162] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): qui l'eût laissée + ignorer. + + [1163] VAR. (édit. de 1660-1664): plus tôt qu'elle ne la fait. + + [1164] Voyez acte V, scène V. + + [1165] VAR. (édit. de 1660-1664): indigne de le faire. + + + + +LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE +_POLYEUCTE_. + +ÉDITIONS SÉPARÉES. + + 1643 in-4º; + 1648 in-4º; + 1664 in-12. + +RECUEILS. + + 1648 in-12; + 1652 in-12; + 1654 in-12; + 1655 in-12; + 1656 in-12; + 1660 in-8º; + 1663 in-fol.; + 1664 in-8º; + 1668 in-12; + 1682 in-12. + + + + +ACTEURS. + + FÉLIX, sénateur romain, gouverneur d'Arménie. + POLYEUCTE, seigneur arménien[1166], gendre de Félix. + SÉVÈRE, chevalier romain, favori de l'empereur Décie[1167]. + NÉARQUE, seigneur arménien, ami de Polyeucte. + PAULINE, fille de Félix et femme de Polyeucte. + STRATONICE, confidente de Pauline. + ALBIN, confident de Félix. + FABIAN, domestique de Sévère. + CLÉON, domestique de Félix. + TROIS GARDES. + + +La scène est à Mélitène, capitale d'Arménie, dans le palais de Félix. + + + + +POLYEUCTE, MARTYR. + +TRAGÉDIE CHRÉTIENNE[1168]. + + + + +ACTE I. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +POLYEUCTE, NÉARQUE. + + NÉARQUE. + + Quoi? vous vous arrêtez aux songes d'une femme! + De si foibles sujets troublent cette grande âme! + Et ce coeur tant de fois dans la guerre éprouvé + S'alarme d'un péril qu'une femme a rêvé! + + POLYEUCTE. + + Je sais ce qu'est un songe, et le peu de croyance 5 + Qu'un homme doit donner à son extravagance, + Qui d'un amas confus des vapeurs de la nuit + Forme de vains objets que le réveil détruit; + Mais vous ne savez pas ce que c'est qu'une femme: + Vous ignorez quels droits elle a sur toute l'âme[1169], 10 + Quand après un long temps qu'elle a su nous charmer, + Les flambeaux de l'hymen viennent de s'allumer. + Pauline, sans raison, dans la douleur plongée, + Craint et croit déjà voir ma mort qu'elle a songée; + Elle oppose ses pleurs au dessein que je fais, 15 + Et tâche à m'empêcher de sortir du palais. + Je méprise sa crainte, et je cède à ses larmes; + Elle me fait pitié sans me donner d'alarmes; + Et mon coeur, attendri sans être intimidé, + N'ose déplaire aux yeux dont il est possédé. 20 + L'occasion, Néarque, est-elle si pressante + Qu'il faille être insensible aux soupirs d'une amante[1170]? + Par un peu de remise épargnons son ennui, + Pour faire en plein repos ce qu'il trouble aujourd'hui. + + NÉARQUE. + + Avez-vous cependant une pleine assurance 25 + D'avoir assez de vie ou de persévérance? + Et Dieu, qui tient votre âme et vos jours dans sa main[1171], + Promet-il à vos voeux de le pouvoir demain[1172]? + Il est toujours tout juste et tout bon; mais sa grâce + Ne descend pas toujours avec même efficace; 30 + Après certains moments que perdent nos longueurs, + Elle quitte ces traits qui pénètrent les coeurs; + Le nôtre s'endurcit, la repousse, l'égare: + Le bras qui la versoit en devient plus avare, + Et cette sainte ardeur qui doit porter au bien 35 + Tombe plus rarement, ou n'opère plus rien. + Celle qui vous pressoit de courir au baptême, + Languissante déjà, cesse d'être la même, + Et pour quelques soupirs qu'on vous a fait ouïr, + Sa flamme se dissipe, et va s'évanouir. 40 + +POLYEUCTE. + + Vous me connoissez mal: la même ardeur me brûle, + Et le desir s'accroît quand l'effet se recule[1173]. + Ces pleurs, que je regarde avec un oeil d'époux, + Me laissent dans le coeur aussi chrétien que vous; + Mais pour en recevoir le sacré caractère, 45 + Qui lave nos forfaits dans une eau salutaire, + Et qui purgeant notre âme et dessillant nos yeux[1174], + Nous rend le premier droit que nous avions aux cieux, + Bien que je le préfère aux grandeurs d'un empire[1175], + Comme le bien suprême et le seul où j'aspire, 50 + Je crois, pour satisfaire un juste et saint amour, + Pouvoir un peu remettre, et différer d'un jour. + +NÉARQUE. + + Ainsi du genre humain l'ennemi vous abuse: + Ce qu'il ne peut de force, il l'entreprend de ruse. + Jaloux des bons desseins qu'il tâche d'ébranler, 55 + Quand il ne les peut rompre, il pousse à reculer; + D'obstacle sur obstacle il va troubler le vôtre, + Aujourd'hui par des pleurs, chaque jour par quelque autre; + Et ce songe rempli de noires visions[1176] + N'est que le coup d'essai de ses illusions: 60 + Il met tout en usage, et prière, et menace; + Il attaque toujours, et jamais ne se lasse; + Il croit pouvoir enfin ce qu'encore il n'a pu, + Et que ce qu'on diffère est à demi rompu. + Rompez ses premiers coups; laissez pleurer Pauline. + Dieu ne veut point d'un coeur où le monde domine[1177], + Qui regarde en arrière, et douteux en son choix, + Lorsque sa voix l'appelle, écoute une autre voix. + +POLYEUCTE. + + Pour se donner à lui faut-il n'aimer personne? + +NÉARQUE. + + Nous pouvons tout aimer: il le souffre, il l'ordonne; 70 + Mais à vous dire tout, ce seigneur des seigneurs[1178] + Veut le premier amour et les premiers honneurs. + Comme rien n'est égal à sa grandeur suprême, + Il faut ne rien aimer qu'après lui, qu'en lui-même[1179], + Négliger, pour lui plaire, et femme, et biens, et rang[1180], + Exposer pour sa gloire et verser tout son sang. + Mais que vous êtes loin de cette ardeur parfaite[1181] + Qui vous est nécessaire, et que je vous souhaite! + Je ne puis vous parler que les larmes aux yeux[1182]. + Polyeucte, aujourd'hui qu'on nous hait en tous lieux, 80 + Qu'on croit servir l'État quand on nous persécute, + Qu'aux plus âpres tourments un chrétien est en butte, + Comment en pourrez-vous surmonter les douleurs, + Si vous ne pouvez pas résister à des pleurs? + +POLYEUCTE. + + Vous ne m'étonnez point: la pitié qui me blesse 85 + Sied bien aux plus grands coeurs, et n'a point de foiblesse[1183]. + Sur mes pareils, Néarque, un bel oeil est bien fort: + Tel craint de le fâcher qui ne craint pas la mort; + Et s'il faut affronter les plus cruels supplices, + Y trouver des appas, en faire mes délices, 90 + Votre Dieu, que je n'ose encor nommer le mien, + M'en donnera la force en me faisant chrétien. + +NÉARQUE. + + Hâtez-vous donc de l'être. + +POLYEUCTE. + + Oui, j'y cours, cher Néarque, + Je brûle d'en porter la glorieuse marque; + Mais Pauline s'afflige, et ne peut consentir, 95 + Tant ce songe la trouble! à me laisser sortir. + +NÉARQUE. + + Votre retour pour elle en aura plus de charmes; + Dans une heure au plus tard vous essuierez ses larmes; + Et l'heur de vous revoir lui semblera plus doux, + Plus elle aura pleuré pour un si cher époux. 100 + Allons, on nous attend. + +POLYEUCTE. + + Apaisez donc sa crainte, + Et calmez la douleur dont son âme est atteinte. + Elle revient. + +NÉARQUE. + + Fuyez. + +POLYEUCTE. + + Je ne puis. + +NÉARQUE. + + Il le faut: + Fuyez un ennemi qui sait votre défaut, + Qui le trouve aisément, qui blesse par la vue, 105 + Et dont le coup mortel vous plaît quand il vous tue. + + +SCÈNE II. + +POLYEUCTE, NÉARQUE, PAULINE, STRATONICE. + + POLYEUCTE. + + Fuyons, puisqu'il le faut. Adieu, Pauline; adieu: + Dans une heure au plus tard je reviens en ce lieu. + + PAULINE. + + Quel sujet si pressant à sortir vous convie? + Y va-t-il de l'honneur? y va-t-il de la vie? 110 + + POLYEUCTE. + + Il y va de bien plus. + + PAULINE. + + Quel est donc ce secret? + + POLYEUCTE. + + Vous le saurez un jour: je vous quitte à regret; + Mais enfin il le faut. + + PAULINE. + + Vous m'aimez? + + POLYEUCTE. + + Je vous aime, + Le ciel m'en soit témoin, cent fois plus que moi-même; + Mais.... + + PAULINE. + + Mais mon déplaisir ne vous peut émouvoir! 115 + Vous avez des secrets que je ne puis savoir! + Quelle preuve d'amour! Au nom de l'hyménée, + Donnez à mes soupirs cette seule journée. + + POLYEUCTE. + + Un songe vous fait peur! + + PAULINE. + + Ses présages sont vains, + Je le sais; mais enfin je vous aime, et je crains. 120 + + POLYEUCTE. + + Ne craignez rien de mal pour une heure d'absence. + Adieu: vos pleurs sur moi prennent trop de puissance; + Je sens déjà mon coeur prêt à se révolter, + Et ce n'est qu'en fuyant que j'y puis résister. + + +SCÈNE III. + +PAULINE, STRATONICE. + + PAULINE. + + Va, néglige mes pleurs, cours, et te précipite 125 + Au-devant de la mort que les Dieux m'ont prédite; + Suis cet agent fatal de tes mauvais destins, + Qui peut-être te livre aux mains des assassins. + Tu vois, ma Stratonice, en quel siècle nous sommes[1184]: + Voilà notre pouvoir sur les esprits des hommes; 130 + Voilà ce qui nous reste, et l'ordinaire effet + De l'amour qu'on nous offre, et des voeux qu'on nous fait. + Tant qu'ils ne sont qu'amants, nous sommes souveraines, + Et jusqu'à la conquête ils nous traitent de reines[1185]; + Mais après l'hyménée ils sont rois à leur tour. 135 + + STRATONICE. + + Polyeucte pour vous ne manque point d'amour; + S'il ne vous traite ici d'entière confidence, + S'il part malgré vos pleurs, c'est un trait de prudence; + Sans vous en affliger, présumez avec moi + Qu'il est plus à propos qu'il vous cèle pourquoi; 140 + Assurez-vous sur lui qu'il en a juste cause. + Il est bon qu'un mari nous cache quelque chose, + Qu'il soit quelquefois libre, et ne s'abaisse pas + A nous rendre toujours compte de tous ses pas. + On n'a tous deux qu'un coeur qui sent mêmes traverses; + Mais ce coeur a pourtant ses fonctions diverses, + Et la loi de l'hymen qui vous tient assemblés + N'ordonne pas qu'il tremble alors que vous tremblez. + Ce qui fait vos frayeurs ne peut le mettre en peine: + Il est Arménien, et vous êtes Romaine, 150 + Et vous pouvez savoir que nos deux nations + N'ont pas sur ce sujet mêmes impressions: + Un songe en notre esprit passe pour ridicule, + Il ne nous laisse espoir, ni crainte, ni scrupule; + Mais il passe dans Rome avec autorité 155 + Pour fidèle miroir de la fatalité. + + PAULINE. + + Quelque peu de crédit que chez vous il obtienne[1186], + Je crois que ta frayeur égaleroit la mienne, + Si de telles horreurs t'avoient frappé l'esprit, + Si je t'en avois fait seulement le récit. 160 + + STRATONICE. + + A raconter ses maux souvent on les soulage. + + PAULINE. + + Écoute; mais il faut te dire davantage, + Et que pour mieux comprendre un si triste discours, + Tu saches ma foiblesse et mes autres amours: + Une femme d'honneur peut avouer sans honte 165 + Ces surprises des sens que la raison surmonte; + Ce n'est qu'en ces assauts qu'éclate la vertu, + Et l'on doute d'un coeur qui n'a point combattu. + Dans Rome, où je naquis, ce malheureux visage + D'un chevalier romain captiva le courage; 170 + Il s'appeloit Sévère: excuse les soupirs + Qu'arrache encore un nom trop cher à mes desirs. + + STRATONICE. + + Est-ce lui qui naguère aux dépens de sa vie + Sauva des ennemis votre empereur Décie, + Qui leur tira mourant la victoire des mains, 175 + Et fit tourner le sort des Perses aux Romains? + Lui qu'entre tant de morts immolés à son maître, + On ne put rencontrer, ou du moins reconnoître; + A qui Décie enfin, pour des exploits si beaux, + Fit si pompeusement dresser de vains tombeaux? 180 + + PAULINE. + + Hélas! c'étoit lui-même, et jamais notre Rome + N'a produit plus grand coeur, ni vu plus honnête homme. + Puisque tu le connois, je ne t'en dirai rien. + Je l'aimai, Stratonice: il le méritoit bien; + Mais que sert le mérite où manque la fortune? 185 + L'un étoit grand en lui, l'autre foible et commune; + Trop invincible obstacle, et dont trop rarement + Triomphe auprès d'un père un vertueux amant! + + STRATONICE. + + La digne occasion d'une rare constance! + + PAULINE. + + Dis plutôt d'une indigne et folle résistance. 190 + Quelque fruit qu'une fille en puisse recueillir, + Ce n'est une vertu que pour qui veut faillir. + Parmi ce grand amour que j'avois pour Sévère, + J'attendois un époux de la main de mon père, + Toujours prête à le prendre; et jamais ma raison 195 + N'avoua de mes yeux l'aimable trahison. + Il possédoit mon coeur, mes desirs, ma pensée; + Je ne lui cachois point combien j'étois blessée: + Nous soupirions ensemble, et pleurions nos malheurs; + Mais au lieu d'espérance, il n'avoit que des pleurs; 200 + Et malgré des soupirs si doux, si favorables, + Mon père et mon devoir étoient inexorables. + Enfin je quittai Rome et ce parfait amant, + Pour suivre ici mon père en son gouvernement; + Et lui, désespéré, s'en alla dans l'armée 205 + Chercher d'un beau trépas l'illustre renommée. + Le reste, tu le sais: mon abord en ces lieux + Me fit voir Polyeucte, et je plus à ses yeux; + Et comme il est ici le chef de la noblesse, + Mon père fut ravi qu'il me prît pour maîtresse, 210 + Et par son alliance il se crut assuré + D'être plus redoutable et plus considéré: + Il approuva sa flamme, et conclut l'hyménée; + Et moi, comme à son lit je me vis destinée, + Je donnai par devoir à son affection 215 + Tout ce que l'autre avoit par inclination. + Si tu peux en douter, juge-le par la crainte + Dont en ce triste jour tu me vois l'âme atteinte[1187]. + + STRATONICE. + + Elle fait assez voir à quel point vous l'aimez. + Mais quel songe, après tout, tient vos sens alarmés? 220 + + PAULINE. + + Je l'ai vu cette nuit, ce malheureux Sévère, + La vengeance à la main, l'oeil ardent de colère: + Il n'étoit point couvert de ces tristes lambeaux + Qu'une ombre désolée emporte des tombeaux; + Il n'étoit point percé de ces coups pleins de gloire 225 + Qui retranchant sa vie, assurent sa mémoire; + Il sembloit triomphant, et tel que sur son char + Victorieux dans Rome entre notre César. + Après un peu d'effroi que m'a donné sa vue: + «Porte à qui tu voudras la faveur qui m'est due, 230 + Ingrate, m'a-t-il dit; et ce jour expiré, + Pleure à loisir l'époux que tu m'as préféré.» + A ces mots, j'ai frémi, mon âme s'est troublée; + Ensuite des chrétiens une impie assemblée, + Pour avancer l'effet de ce discours fatal, 235 + A jeté Polyeucte aux pieds de son rival. + Soudain à son secours j'ai réclamé mon père; + Hélas! c'est de tout point ce qui me désespère, + J'ai vu mon père même, un poignard à la main, + Entrer le bras levé pour lui percer le sein: 240 + Là ma douleur trop forte a brouillé ces images; + Le sang de Polyeucte a satisfait leurs rages[1188]. + Je ne sais ni comment ni quand ils l'ont tué, + Mais je sais qu'à sa mort tous ont contribué: + Voilà quel est mon songe. + + STRATONICE. + + Il est vrai qu'il est triste; 245 + Mais il faut que votre âme à ces frayeurs résiste: + La vision, de soi, peut faire quelque horreur, + Mais non pas vous donner une juste terreur. + Pouvez-vous craindre un mort? pouvez-vous craindre un père + Qui chérit votre époux, que votre époux révère, 250 + Et dont le juste choix vous a donnée[1189] à lui, + Pour s'en faire en ces lieux un ferme et sûr appui? + + PAULINE. + + Il m'en a dit autant, et rit de mes alarmes; + Mais je crains des chrétiens les complots et les charmes, + Et que sur mon époux leur troupeau ramassé 255 + Ne venge tant de sang que mon père a versé. + + STRATONICE. + + Leur secte est insensée, impie, et sacrilége[1190], + Et dans son sacrifice use de sortilége; + Mais sa fureur ne va qu'à briser nos autels: + Elle n'en veut qu'aux Dieux, et non pas aux mortels. 260 + Quelque sévérité que sur eux on déploie, + Ils souffrent sans murmure, et meurent avec joie; + Et depuis qu'on les traite en criminels d'État, + On ne peut les charger d'aucun assassinat. + + PAULINE. + + Tais-toi, mon père vient. + + +SCÈNE IV. + +FÉLIX, ALBIN, PAULINE, STRATONICE. + + FÉLIX. + + Ma fille, que ton songe[1191] 265 + En d'étranges frayeurs ainsi que toi me plonge[1192]! + Que j'en crains les effets, qui semblent s'approcher! + + PAULINE. + + Quelle subite alarme ainsi vous peut toucher[1193]? + + FÉLIX. + + Sévère n'est point mort. + + PAULINE. + + Quel mal nous fait sa vie? + + FÉLIX. + + Il est le favori de l'empereur Décie. 270 + + PAULINE. + + Après l'avoir sauvé des mains des ennemis, + L'espoir d'un si haut rang lui devenoit permis; + Le destin, aux grands coeurs si souvent mal propice, + Se résout quelquefois à leur faire justice. + + FÉLIX. + + Il vient ici lui-même. + + PAULINE. + + Il vient! + + FÉLIX. + + Tu le vas voir. 275 + + PAULINE. + + C'en est trop; mais comment le pouvez-vous savoir? + + FÉLIX. + + Albin l'a rencontré dans la proche campagne; + Un gros de courtisans en foule l'accompagne, + Et montre assez quel est son rang et son crédit; + Mais, Albin, redis-lui ce que ses gens t'ont dit. 280 + + ALBIN. + + Vous savez quelle fut cette grande journée, + Que sa perte pour nous rendit si fortunée, + Où l'Empereur captif, par sa main dégagé, + Rassura son parti déjà découragé, + Tandis que sa vertu succomba sous le nombre; 285 + Vous savez les honneurs qu'on fit faire à son ombre, + Après qu'entre les morts on ne le put trouver: + Le roi de Perse aussi l'avoit fait enlever. + Témoin de ses hauts faits et de son grand courage[1194], + Ce monarque en voulut connoître le visage; 290 + On le mit dans sa tente, où tout percé de coups, + Tout mort qu'il paroissoit, il fit mille jaloux[1195]; + Là bientôt il montra quelque signe de vie: + Ce prince généreux en eut l'âme ravie[1196], + Et sa joie, en dépit de son dernier malheur, 295 + Du bras qui le causoit honora la valeur; + Il en fit prendre soin, la cure en fut secrète; + Et comme au bout d'un mois sa santé fut parfaite[1197], + Il offrit dignités, alliance, trésors, + Et pour gagner Sévère il fit cent vains efforts. 300 + Après avoir comblé ses refus de louange, + Il envoie à Décie en proposer l'échange; + Et soudain l'Empereur, transporté de plaisir, + Offre au Perse son frère et cent chefs à choisir. + Ainsi revint au camp le valeureux Sévère 305 + De sa haute vertu recevoir le salaire; + La faveur de Décie en fut le digne prix. + De nouveau l'on combat, et nous sommes surpris. + Ce malheur toutefois sert à croître sa gloire: + Lui seul rétablit l'ordre, et gagne la victoire, 310 + Mais si belle, et si pleine, et par tant de beaux faits, + Qu'on nous offre tribut, et nous faisons la paix. + L'Empereur, qui lui montre une amour infinie[1198], + Après ce grand succès l'envoie en Arménie; + Il vient en apporter la nouvelle en ces lieux, 315 + Et par un sacrifice en rendre hommage aux Dieux[1199]. + + FÉLIX. + + O ciel! en quel état ma fortune est réduite! + + ALBIN. + + Voilà ce que j'ai su d'un homme de sa suite, + Et j'ai couru, Seigneur, pour vous y disposer. + + FÉLIX. + + Ah! sans doute, ma fille, il vient pour t'épouser: 320 + L'ordre d'un sacrifice est pour lui peu de chose; + C'est un prétexte faux dont l'amour est la cause. + + PAULINE. + + Cela pourroit bien être: il m'aimoit chèrement. + + FÉLIX. + + Que ne permettra-t-il à son ressentiment? + Et jusques à quel point ne porte sa vengeance 325 + Une juste colère avec tant de puissance? + Il nous perdra, ma fille. + + PAULINE. + + Il est trop généreux. + + FÉLIX. + + Tu veux flatter en vain un père malheureux: + Il nous perdra, ma fille. Ah! regret qui me tue + De n'avoir pas aimé la vertu toute nue! 330 + Ah! Pauline, en effet, tu m'as trop obéi; + Ton courage étoit bon, ton devoir l'a trahi. + Que ta rébellion m'eût été favorable! + Qu'elle m'eût garanti d'un état déplorable! + Si quelque espoir me reste, il n'est plus aujourd'hui 335 + Qu'en l'absolu pouvoir qu'il te donnoit sur lui; + Ménage en ma faveur l'amour qui le possède, + Et d'où provient mon mal fais sortir le remède. + + PAULINE. + + Moi, moi! que je revoie un si puissant vainqueur, + Et m'expose à des yeux qui me percent le coeur! 340 + Mon père, je suis femme, et je sais ma foiblesse; + Je sens déjà mon coeur qui pour lui s'intéresse, + Et poussera sans doute, en dépit de ma foi, + Quelque soupir indigne et de vous et de moi. + Je ne le verrai point. + + FÉLIX. + + Rassure un peu ton âme. 345 + + PAULINE. + + Il est toujours aimable, et je suis toujours femme; + Dans le pouvoir sur moi que ses regards ont eu, + Je n'ose m'assurer de toute ma vertu[1200]. + Je ne le verrai point. + + FÉLIX. + + Il faut le voir, ma fille, + Ou tu trahis ton père et toute ta famille. 350 + + PAULINE. + + C'est à moi d'obéir, puisque vous commandez; + Mais voyez les périls où vous me hasardez. + + FÉLIX. + + Ta vertu m'est connue. + + PAULINE. + + Elle vaincra sans doute; + Ce n'est pas le succès que mon âme redoute: + Je crains ce dur combat et ces troubles puissants 355 + Que fait[1201] déjà chez moi la révolte des sens; + Mais puisqu'il faut combattre un ennemi que j'aime, + Souffrez que je me puisse armer contre moi-même, + Et qu'un peu de loisir me prépare à le voir. + + FÉLIX. + + Jusqu'au-devant des murs je vais le recevoir; 360 + Rappelle cependant tes forces étonnées, + Et songe qu'en tes mains tu tiens nos destinées. + + PAULINE. + + Oui, je vais de nouveau dompter mes sentiments, + Pour servir de victime à vos commandements. + + +FIN DU PREMIER ACTE. + +NOTES: + + [1166] VAR. (édit. de 1643-1663 et de 1664 in-12): seigneur + d'Arménie. + + [1167] VAR. (édit. de 1643-1664): favori de l'Empereur. + + [1168] Le mot _chrétienne_ ne se trouve pas dans les deux + éditions in-4º (1643 et 1648). + + [1169] _Var._ Ni le juste pouvoir qu'elle prend sur une âme. + (1643-56) + + [1170] _Var._ Pour ne rien déférer aux soupirs d'une amante? + Remettons ce dessein qui l'accable d'ennui; + Nous le pourrons demain aussi bien qu'aujourd'hui. + NÉARQUE. Oui, mais où prenez-vous l'infaillible assurance. + (1643-56) + + [1171] _Var._ Ce Dieu, qui tient votre âme et vos jours dans sa + main. (1643-56) + + [1172] _Var._ Vous a-t-il assuré du pouvoir de demain? (1643) + _Var._ Vous a-t-il assuré de le pouvoir demain? (1648-56) + _Var._ Le bras qui la versoit s'arrête et se courrouce; + Notre coeur s'endurcit, et sa pointe s'émousse, + Et cette sainte ardeur qui nous emporte au bien + Tombe sur un rocher, et n'opère plus rien. (1643-56) + + [1173] Malherbe a dit: + + A des coeurs bien touchés tarder la jouissance, + C'est infailliblement leur croître le desir. + + (Édition de M. Lalanne, tome I, p. 237.) + + + [1174] _Var._ Et d'un rayon divin nous dessillant les yeux. + (1643-56) + + [1175] _Var._ Quoique je le préfère aux grandeurs d'un empire. + (1643-56) + + [1176] _Var._ Ce songe si rempli de noires visions[1176-a]. + (1643-56) + + [1176-a] On lit: «des noires visions,» dans l'édition de + 1656. + + [1177] _Var._ Dieu ne veut point d'un coeur que le monde domine. + (1643-56) + + [1178] _Var._ Mais ce grand roi des rois, ce seigneur des + seigneurs. (1643-56) + + [1179] _Var._ Il ne faut rien aimer qu'après lui, qu'en lui-même. + (1654 et 56) + + [1180] Molière ne se rappelait-il point ce passage lorsqu'il + faisait dire à Orgon: + + De toutes amitiés il détache mon âme; + Et je verrois mourir frère, enfants, mère et femme, + Que je m'en soucierois autant que de cela. + + _(Tartuffe_, acte I, scène VI.) + + [1181] _Var._ Mais que vous êtes loin de cette amour parfaite. + (1643-68) + + [1182] _Var._ Je ne vous puis parler que les larmes aux yeux. + (1643-56) + + [1183] _Var._ Est grandeur de courage aussitôt que foiblesse. + (1643 et 48 in-4º) + _Var._ Digne des plus grands coeurs, n'est rien moins + que foiblesse. + (1648 in-12 et 52-56) + + [1184] _Var._ Voilà, ma Stratonice, en ce siècle où nous sommes, + Notre empire absolu sur les esprits des hommes. (1643-56) + + [1185] _Var._ Et jusqu'à la conquête ils nous traitent en reines. + (1643-60) + + [1186] _Var._ Le mien est bien étrange, et quoique Arménienne. + (1643-56) + _Var._ Quelque peu de crédit qu'entre vous il obtienne. + (1660-64) + + [1187] _Var._ Dont encore pour lui tu me vois l'âme atteinte. + STRAT. Je crois que vous l'aimez autant qu'on peut aimer. + Mais quel songe, après tout, a pu vous alarmer? (1643-56) + + [1188] «Plusieurs personnes ont entendu dire au marquis de + Saint-Aulaire, mort à l'âge de cent ans, que l'hôtel de + Rambouillet avait condamné ce songe de Pauline. On disait que, + dans une pièce chrétienne, ce songe est envoyé par Dieu même, et + que, dans ce cas, Dieu, qui a en vue la conversion de Pauline, + doit faire servir ce songe à cette même conversion; mais qu'au + contraire il semble uniquement fait pour inspirer à Pauline de la + haine contre les chrétiens; qu'elle voit des chrétiens qui + assassinent son mari, et qu'elle devait voir tout le contraire.» + (_Voltaire._)--Sur l'appréciation de l'hôtel de Rambouillet, + voyez ci-dessus, la _Notice_, p. 465 et 466.--M. Parelle a fait + remarquer que Néarque a d'avance, dans la scène I, vers 53, 59 et + 60, répondu à cette critique: + + Ainsi du genre humain l'ennemi vous abuse, + ......................................... + Et ce songe rempli de noires visions + N'est que le coup d'essai de ses illusions. + + [1189] Les éditions de 1648 in-4º et de 1652-56 portent _donné_, + au masculin, ce qui, sans parler du défaut d'accord, fait un + hiatus. + + [1190] Voyez plus loin, p. 524 note 1244. + + [1191] _Var._ Que depuis peu ton songe. (1648 in-12 et 52-56) + + [1192] _Var._ En d'étranges frayeurs depuis un peu me plonge! + (1643 et 48 in-4º) + + [1193] _Var._ De grâce, apprenez-moi ce qui vous peut toucher. + (1643 et 48 in-4º) + + [1194] _Var._ Témoin de ses hauts faits, encor qu'à son dommage, + Il en voulut tout mort connoître le visage. (1643-56) + + [1195] _Var._ Chacun plaignit son sort, bien qu'il en fût jaloux. + (1643-56) + + [1196] _Var._ Ce généreux monarque en eut l'âme ravie, + Et vaincu qu'il étoit, oublia son malheur, + Pour dans son auteur même honorer la valeur. (1643-56) + + [1197] _Var._ Et comme au bout du mois sa santé fut parfaite. + (1664 in-8º) + + [1198] _Var._ L'Empereur lui témoigne une amour infinie, + Et ravi du succès, l'envoie en Arménie. (1643-56) + + [1199] _Var._ Et par un sacrifice en rendre grâce aux Dieux. + (1643-56) + + [1200] _Var._ Je ne me réponds pas de toute ma vertu. (1643-60) + + [1201] Au lieu de «Que fait,» les éditions de 1648-54 portent + «Qui fait;» celle de 1655, «Qui font.» + + + + +ACTE II. + +SCÈNE PREMIÈRE. + +SÉVÈRE, FABIAN. + + SÉVÈRE. + + Cependant que Félix donne ordre au sacrifice, 365 + Pourrai-je prendre un temps à mes voeux si propice? + Pourrai-je voir Pauline, et rendre à ses beaux yeux + L'hommage souverain que l'on va rendre aux Dieux? + Je ne t'ai point celé que c'est ce qui m'amène, + Le reste est un prétexte à soulager ma peine[1202]; 370 + Je viens sacrifier, mais c'est à ses beautés + Que je viens immoler toutes mes volontés. + + FABIAN. + + Vous la verrez, Seigneur. + + SÉVÈRE. + + Ah! quel comble de joie! + Cette chère beauté consent que je la voie[1203]! + Mais ai-je sur son âme encor quelque pouvoir? 375 + Quelque reste d'amour s'y fait-il encor voir[1204]? + Quel trouble, quel transport lui cause ma venue? + Puis-je tout espérer de cette heureuse vue? + Car je voudrois mourir plutôt que d'abuser + Des lettres de faveur que j'ai pour l'épouser; 380 + Elles sont pour Félix, non pour triompher d'elle: + Jamais à ses desirs mon coeur ne fut rebelle; + Et si mon mauvais sort avoit changé[1205] le sien, + Je me vaincrois moi-même, et ne prétendrois rien. + + FABIAN. + + Vous la verrez, c'est tout ce que je vous puis dire. 385 + + SÉVÈRE. + + D'où vient que tu frémis, et que ton coeur soupire? + Ne m'aime-t-elle plus? éclaircis-moi ce point. + + FABIAN. + + M'en croirez-vous, Seigneur? ne la revoyez point[1206]; + Portez en lieu plus haut l'honneur de vos caresses: + Vous trouverez à Rome[1207] assez d'autres maîtresses; 390 + Et dans ce haut degré de puissance et d'honneur, + Les plus grands y tiendront votre amour à bonheur. + + SÉVÈRE. + + Qu'à des pensers si bas mon âme se ravale! + Que je tienne Pauline à mon sort inégale! + Elle en a mieux usé, je la dois imiter; 395 + Je n'aime mon bonheur que pour la mériter. + Voyons-la, Fabian; ton discours m'importune; + Allons mettre à ses pieds cette haute fortune: + Je l'ai dans les combats trouvée heureusement, + En cherchant une mort digne de son amant; 400 + Ainsi ce rang est sien, cette faveur est sienne, + Et je n'ai rien enfin que d'elle je ne tienne. + + FABIAN. + + Non, mais encore un coup ne la revoyez point. + + SÉVÈRE. + + Ah! c'en est trop, enfin éclaircis-moi ce point; + As-tu vu des froideurs quand tu l'en as priée? 405 + + FABIAN. + + Je tremble à vous le dire; elle est.... + + SÉVÈRE. + + Quoi? + + FABIAN. + + Mariée. + + SÉVÈRE. + + Soutiens-moi, Fabian; ce coup de foudre est grand, + Et frappe d'autant plus que plus il me surprend. + + FABIAN. + + Seigneur, qu'est devenu ce généreux courage? + + SÉVÈRE. + + La constance est ici d'un difficile usage: 410 + De pareils déplaisirs accablent un grand coeur; + La vertu la plus mâle en perd toute vigueur; + Et quand d'un feu si beau les âmes sont éprises, + La mort les trouble moins que de telles surprises. + Je ne suis plus à moi quand j'entends ce discours[1208]. 415 + Pauline est mariée! + + FABIAN. + + Oui, depuis quinze jours, + Polyeucte, un seigneur des premiers d'Arménie, + Goûte de son hymen la douceur infinie. + + SÉVÈRE. + + Je ne la puis du moins blâmer d'un mauvais choix, + Polyeucte a du nom, et sort du sang des rois. 420 + Foibles soulagements d'un malheur sans remède! + Pauline, je verrai qu'un autre vous possède! + O ciel, qui malgré moi me renvoyez au jour. + O sort, qui redonniez l'espoir à mon amour, + Reprenez la faveur que vous m'avez prêtée, 425 + Et rendez-moi la mort que vous m'avez ôtée. + Voyons-la toutefois, et dans ce triste lieu + Achevons de mourir en lui disant adieu; + Que mon coeur, chez les morts emportant son image, + De son dernier soupir puisse lui faire hommage[1209]! 430 + + FABIAN. + + Seigneur, considérez.... + + SÉVÈRE. + + Tout est considéré. + Quel désordre peut craindre un coeur désespéré? + N'y consent-elle pas? + + FABIAN. + + Oui, Seigneur, mais.... + + SÉVÈRE. + + N'importe. + + FABIAN. + + Cette vive douleur en deviendra plus forte. + + SÉVÈRE. + + Et ce n'est pas un mal que je veuille guérir; 435 + Je ne veux que la voir, soupirer, et mourir. + + FABIAN. + + Vous vous échapperez sans doute en sa présence: + Un amant qui perd tout n'a plus de complaisance; + Dans un tel entretien il suit sa passion[1210], + Et ne pousse qu'injure et qu'imprécation. 440 + + SÉVÈRE. + + Juge autrement de moi: mon respect dure encore; + Tout violent qu'il est, mon désespoir l'adore. + Quels reproches aussi peuvent m'être permis? + De quoi puis-je accuser qui ne m'a rien promis? + Elle n'est point parjure, elle n'est point légère: 445 + Son devoir m'a trahi, mon malheur, et son père. + Mais son devoir fut juste, et son père eut raison: + J'impute à mon malheur toute la trahison; + Un peu moins de fortune, et plus tôt arrivée, + Eût gagné l'un par l'autre, et me l'eût conservée; 450 + Trop heureux, mais trop tard, je n'ai pu l'acquérir: + Laisse-la-moi donc voir, soupirer, et mourir. + + FABIAN. + + Oui, je vais l'assurer qu'en ce malheur extrême + Vous êtes assez fort pour vous vaincre vous-même. + Elle a craint comme moi ces premiers mouvements 455 + Qu'une perte imprévue arrache aux vrais amants, + Et dont la violence excite assez de trouble, + Sans que l'objet présent l'irrite et le redouble[1211]. + + SÉVÈRE. + + Fabian, je la vois. + + FABIAN. + + Seigneur, souvenez-vous.... + + SÉVÈRE. + + Hélas! elle aime un autre, un autre est son époux. 460 + + +SCÈNE II. + +SÉVÈRE, PAULINE, STRATONICE, FABIAN. + + PAULINE. + + Oui, je l'aime, Seigneur, et n'en fais point d'excuse[1212]; + Que tout autre que moi vous flatte et vous abuse, + Pauline a l'âme noble, et parle à coeur ouvert: + Le bruit de votre mort n'est point ce qui vous perd. + Si le ciel en mon choix eût mis mon hyménée, 465 + A vos seules vertus je me serois donnée, + Et toute la rigueur de votre premier sort + Contre votre mérite eût fait un vain effort. + Je découvrois en vous d'assez illustres marques[1213] + Pour vous préférer même aux plus heureux monarques; + Mais puisque mon devoir m'imposoit d'autres lois, + De quelque amant pour moi que mon père eût fait choix, + Quand à ce grand pouvoir que la valeur vous donne + Vous auriez ajouté l'éclat d'une couronne, + Quand je vous aurois vu, quand je l'aurois haï, 475 + J'en aurois soupiré, mais j'aurois obéi, + Et sur mes passions ma raison souveraine + Eût blâmé mes soupirs et dissipé ma haine. + + SÉVÈRE. + + Que vous êtes heureuse, et qu'un peu de soupirs + Fait un aisé remède à tous vos déplaisirs[1214]! 480 + Ainsi de vos desirs toujours reine absolue, + Les plus grands changements vous trouvent résolue; + De la plus forte ardeur vous portez vos esprits[1215] + Jusqu'à l'indifférence et peut-être au mépris; + Et votre fermeté fait succéder sans peine 485 + La faveur au dédain, et l'amour à la haine[1216]. + Qu'un peu de votre humeur ou de votre vertu + Soulageroit les maux de ce coeur abattu! + Un soupir, une larme à regret épandue + M'auroit déjà guéri de vous avoir perdue; 490 + Ma raison pourroit tout sur l'amour affoibli, + Et de l'indifférence iroit jusqu'à l'oubli; + Et mon feu désormais se réglant sur le vôtre, + Je me tiendrois heureux entre les bras d'une autre[1217]. + O trop aimable objet, qui m'avez trop charmé, 495 + Est-ce là comme on aime, et m'avez-vous aimé? + + PAULINE. + + Je vous l'ai trop fait voir, Seigneur; et si mon âme[1218] + Pouvoit bien étouffer les restes de sa flamme, + Dieux, que j'éviterois de rigoureux tourments! + Ma raison, il est vrai, dompte mes sentiments[1219]; 500 + Mais quelque autorité que sur eux elle ait prise, + Elle n'y règne pas, elle les tyrannise; + Et quoique le dehors soit sans émotion, + Le dedans n'est que trouble et que sédition. + Un je ne sais quel charme encor vers vous m'emporte; 505 + Votre mérite est grand, si ma raison est forte: + Je le vois encor tel qu'il alluma mes feux, + D'autant plus puissamment solliciter mes voeux, + Qu'il est environné de puissance et de gloire, + Qu'en tous lieux après vous il traîne la victoire, 510 + Que j'en sais mieux le prix, et qu'il n'a point déçu + Le généreux espoir que j'en avois conçu. + Mais ce même devoir qui le vainquit dans Rome, + Et qui me range ici dessous les lois d'un homme, + Repousse encor si bien l'effort de tant d'appas, 515 + Qu'il déchire mon âme et ne l'ébranle pas. + C'est cette vertu même, à nos desirs cruelle, + Que vous louiez alors en blasphémant contre elle: + Plaignez-vous-en encor; mais louez sa rigueur, + Qui triomphe à la fois de vous et de mon coeur; 520 + Et voyez qu'un devoir moins ferme et moins sincère[1220] + N'auroit pas mérité l'amour du grand Sévère. + + SÉVÈRE. + + Ah! Madame, excusez une aveugle douleur[1221], + Qui ne connoît plus rien que l'excès du malheur: + Je nommois inconstance, et prenois pour un crime[1222] 525 + De ce juste devoir l'effort le plus sublime. + De grâce, montrez moins à mes sens désolés + La grandeur de ma perte et ce que vous valez; + Et cachant par pitié cette vertu si rare, + Qui redouble mes feux lorsqu'elle nous sépare, 530 + Faites voir des défauts qui puissent à leur tour + Affoiblir ma douleur avecque mon amour. + + PAULINE. + + Hélas! cette vertu, quoique enfin invincible, + Ne laisse que trop voir une âme trop sensible. + Ces pleurs en sont témoins, et ces lâches soupirs 535 + Qu'arrachent de nos feux les cruels souvenirs: + Trop rigoureux effets d'une aimable présence + Contre qui mon devoir a trop peu de défense! + Mais si vous estimez ce vertueux devoir, + Conservez-m'en la gloire, et cessez de me voir. 540 + Épargnez-moi des pleurs qui coulent à ma honte; + Épargnez-moi des feux qu'à regret je surmonte; + Enfin épargnez-moi ces tristes entretiens, + Qui ne font qu'irriter vos tourments et les miens. + + SÉVÈRE. + + Que je me prive ainsi du seul bien qui me reste! 545 + + PAULINE. + + Sauvez-vous d'une vue à tous les deux funeste. + + SÉVÈRE. + + Quel prix de mon amour! quel fruit de mes travaux! + + PAULINE. + + C'est le remède seul qui peut guérir nos maux. + + SÉVÈRE. + + Je veux mourir des miens: aimez-en la mémoire. + + PAULINE. + + Je veux guérir des miens: ils souilleroient ma gloire. 550 + + SÉVÈRE. + + Ah! puisque votre gloire en prononce l'arrêt, + Il faut que ma douleur cède à son intérêt. + Est-il rien que sur moi cette gloire n'obtienne[1223]? + Elle me rend les soins que je dois à la mienne. + Adieu: je vais chercher au milieu des combats 555 + Cette immortalité que donne un beau trépas, + Et remplir dignement, par une mort pompeuse, + De mes premiers exploits l'attente avantageuse, + Si toutefois, après ce coup mortel du sort, + J'ai de la vie assez pour chercher une mort. 560 + + PAULINE. + + Et moi, dont votre vue augmente le supplice, + Je l'éviterai même en votre sacrifice[1224]; + Et seule dans ma chambre enfermant mes regrets, + Je vais pour vous aux Dieux faire des voeux secrets. + + SÉVÈRE. + + Puisse le juste ciel, content de ma ruine, 565 + Combler d'heur et de jours Polyeucte et Pauline! + + PAULINE. + + Puisse trouver Sévère, après tant de malheur, + Une félicité digne de sa valeur! + + SÉVÈRE. + + Il la trouvoit en vous. + + PAULINE. + + Je dépendois d'un père. + + SÉVÈRE. + + O devoir qui me perd et qui me désespère! 570 + Adieu, trop vertueux objet, et trop charmant. + + PAULINE. + + Adieu, trop malheureux et trop parfait amant. + + +SCÈNE III. + +PAULINE, STRATONICE. + + STRATONICE. + + Je vous ai plaints[1225] tous deux, j'en verse encor des larmes; + Mais du moins votre esprit est hors de ses alarmes: + Vous voyez clairement que votre songe est vain; 575 + Sévère ne vient pas la vengeance à la main. + + PAULINE. + + Laisse-moi respirer du moins, si tu m'as plainte: + Au fort de ma douleur tu rappelles ma crainte; + Souffre un peu de relâche à mes esprits troublés, + Et ne m'accable point par des maux redoublés. 580 + + STRATONICE. + + Quoi? vous craignez encor! + + PAULINE. + + Je tremble, Stratonice; + Et bien que je m'effraye avec peu de justice[1226], + Cette injuste frayeur sans cesse reproduit + L'image des malheurs que j'ai vus cette nuit. + + STRATONICE. + + Sévère est généreux. + + PAULINE. + + Malgré sa retenue, 585 + Polyeucte sanglant frappe toujours ma vue. + + STRATONICE. + + Vous voyez ce rival faire des voeux pour lui[1227]. + + PAULINE. + + Je crois même au besoin qu'il seroit son appui; + Mais soit cette croyance ou fausse ou véritable, + Son séjour en ce lieu m'est toujours redoutable; 590 + A quoi que sa vertu puisse le disposer[1228], + Il est puissant, il m'aime, et vient pour m'épouser. + + +SCÈNE IV. + +POLYEUCTE, NÉARQUE, PAULINE, STRATONICE. + + POLYEUCTE. + + C'est trop verser de pleurs: il est temps qu'ils tarissent, + Que votre douleur cesse, et vos craintes finissent; + Malgré les faux avis par vos Dieux envoyés, 595 + Je suis vivant, Madame, et vous me revoyez. + + PAULINE. + + Le jour est encor long, et ce qui plus m'effraie, + La moitié de l'avis se trouve déjà vraie: + J'ai cru Sévère mort, et je le vois ici. + + POLYEUCTE. + + Je le sais; mais enfin j'en prends peu de souci. 600 + Je suis dans Mélitène, et quel que soit Sévère, + Votre père y commande, et l'on m'y considère; + Et je ne pense pas qu'on puisse avec raison + D'un coeur tel que le sien craindre une trahison. + On m'avoit assuré qu'il vous faisoit visite, 605 + Et je venois lui rendre un honneur qu'il mérite. + + PAULINE. + + Il vient de me quitter assez triste et confus; + Mais j'ai gagné sur lui qu'il ne me verra plus. + + POLYEUCTE. + + Quoi! vous me soupçonnez déjà de quelque ombrage? + + PAULINE. + + Je ferois à tous trois un trop sensible outrage. 610 + J'assure mon repos, que troublent ses regards. + La vertu la plus ferme évite le hasards: + Qui s'expose au péril veut bien trouver sa perte; + Et pour vous en parler avec une âme ouverte, + Depuis qu'un vrai mérite a pu nous enflammer, 615 + Sa présence toujours a droit de nous charmer. + Outre qu'on doit rougir de s'en laisser surprendre, + On souffre à résister, on souffre à s'en défendre; + Et bien que la vertu triomphe de ces feux, + La victoire est pénible, et le combat honteux. 620 + + POLYEUCTE. + + O vertu trop parfaite, et devoir trop sincère, + Que vous devez coûter de regrets à Sévère! + Qu'aux dépens d'un beau feu vous me rendez heureux, + Et que vous êtes doux à mon coeur amoureux! + Plus je vois mes défauts et plus je vous contemple, 625 + Plus j'admire.... + + +SCÈNE V. + +POLYEUCTE, PAULINE, NÉARQUE, STRATONICE, CLÉON. + + CLÉON. + + Seigneur, Félix vous mande au temple: + La victime est choisie, et le peuple à genoux, + Et pour sacrifier on n'attend plus que vous. + + POLYEUCTE. + + Va, nous allons te suivre. Y venez-vous, Madame? + + PAULINE. + + Sévère craint ma vue, elle irrite sa flamme: 630 + Je lui tiendrai parole, et ne veux plus le voir. + Adieu: vous l'y verrez; pensez à son pouvoir, + Et ressouvenez-vous que sa faveur est grande[1229]. + + POLYEUCTE. + + Allez, tout son crédit n'a rien que j'appréhende; + Et comme je connois sa générosité, 635 + Nous ne nous combattrons que de civilité. + + +SCÈNE VI. + +POLYEUCTE, NÉARQUE. + + NÉARQUE. + + Où pensez-vous aller? + + POLYEUCTE. + + Au temple, où l'on m'appelle. + + NÉARQUE. + + Quoi? vous mêler aux voeux d'une troupe infidèle! + Oubliez-vous déjà que vous êtes chrétien? + + POLYEUCTE. + + Vous par qui je le suis, vous en souvient-il bien? 640 + + NÉARQUE. + + J'abhorre les faux Dieux. + + POLYEUCTE. + + Et moi, je les déteste. + + NÉARQUE. + + Je tiens leur culte impie. + + POLYEUCTE. + + Et je le tiens funeste. + + NÉARQUE. + + Fuyez donc leurs autels. + + POLYEUCTE. + + Je les veux renverser[1230], + Et mourir dans leur temple, ou les y terrasser[1231]. + Allons, mon cher Néarque, allons aux yeux des hommes + Braver l'idolâtrie, et montrer qui nous sommes + C'est l'attente du ciel, il nous la faut remplir; + Je viens de le promettre, et je vais l'accomplir[1232]. + Je rends grâces au Dieu que tu m'as fait connoître + De cette occasion qu'il a sitôt fait naître, 650 + Où déjà sa bonté, prête à me couronner, + Daigne éprouver la foi qu'il vient de me donner. + + NÉARQUE. + + Ce zèle est trop ardent, souffrez qu'il se modère. + + POLYEUCTE. + + On n'en peut avoir trop pour le Dieu qu'on révère. + + NÉARQUE. + + Vous trouverez la mort. + + POLYEUCTE. + + Je la cherche pour lui. 655 + + NÉARQUE. + + Et si ce coeur s'ébranle? + + POLYEUCTE. + + Il sera mon appui. + + NÉARQUE. + + Il ne commande point que l'on s'y précipite. + + POLYEUCTE. + + Plus elle est volontaire, et plus elle mérite. + + NÉARQUE. + + Il suffit, sans chercher, d'attendre et de souffrir. + + POLYEUCTE. + + On souffre avec regret quand on n'ose s'offrir. 660 + + NÉARQUE. + + Mais dans ce temple enfin la mort est assurée. + + POLYEUCTE. + + Mais dans le ciel déjà la palme est préparée. + + NÉARQUE. + + Par une sainte vie il faut la mériter[1233]. + + POLYEUCTE. + + Mes crimes, en vivant, me la pourroient ôter. + Pourquoi mettre au hasard ce que la mort assure? 665 + Quand elle ouvre le ciel, peut-elle sembler dure? + Je suis chrétien, Néarque, et le suis tout à fait; + La foi que j'ai reçue aspire à son effet. + Qui fuit croit lâchement, et n'a qu'une foi morte. + + NÉARQUE. + + Ménagez votre vie, à Dieu même elle importe[1234]: 670 + Vivez pour protéger les chrétiens en ces lieux. + + POLYEUCTE. + + L'exemple de ma mort les fortifiera mieux. + + NÉARQUE. + + Vous voulez donc mourir? + + POLYEUCTE. + + Vous aimez donc à vivre? + + NÉARQUE. + + Je ne puis déguiser que j'ai peine à vous suivre: + Sous l'horreur des tourments je crains de succomber. + + POLYEUCTE. + + Qui marche assurément n'a point peur de tomber: + Dieu fait part, au besoin, de sa force infinie. + Qui craint de le nier, dans son âme le nie: + Il croit le pouvoir faire, et doute de sa foi. + + NÉARQUE. + + Qui n'appréhende rien présume trop de soi. 680 + + POLYEUCTE. + + J'attends tout de sa grâce, et rien de ma foiblesse. + Mais loin de me presser, il faut que je vous presse! + D'où vient cette froideur? + + NÉARQUE. + + Dieu même a craint la mort. + + POLYEUCTE. + + Il s'est offert pourtant: suivons ce saint effort; + Dressons-lui des autels sur des monceaux d'idoles. 685 + Il faut (je me souviens encor de vos paroles[1235]) + Négliger, pour lui plaire, et femme, et biens, et rang, + Exposer pour sa gloire et verser tout son sang. + Hélas! qu'avez-vous fait de cette amour parfaite + Que vous me souhaitiez, et que je vous souhaite? 690 + S'il vous en reste encor, n'êtes-vous point jaloux + Qu'à grand'peine chrétien, j'en montre plus que vous? + + NÉARQUE. + + Vous sortez du baptême, et ce qui vous anime, + C'est sa grâce qu'en vous n'affoiblit aucun crime; + Comme encor toute entière, elle agit pleinement, 695 + Et tout semble possible à son feu véhément; + Mais cette même grâce, en moi diminuée, + Et par mille péchés sans cesse exténuée, + Agit aux grands effets avec tant de langueur, + Que tout semble impossible à son peu de vigueur. 700 + Cette indigne mollesse et ces lâches défenses + Sont des punitions qu'attirent mes offenses; + Mais Dieu, dont on ne doit jamais se défier, + Me donne votre exemple à me fortifier. + Allons, cher Polyeucte, allons aux yeux[1236] des hommes + Braver l'idolâtrie, et montrer qui nous sommes; + Puissé-je vous donner l'exemple de souffrir, + Comme vous me donnez celui de vous offrir! + + POLYEUCTE. + + A cet heureux transport que le ciel vous envoie, + Je reconnois Néarque, et j'en pleure de joie. 710 + Ne perdons plus de temps: le sacrifice est prêt; + Allons-y du vrai Dieu soutenir l'intérêt; + Allons fouler aux pieds ce foudre ridicule + Dont arme un bois pourri ce peuple trop crédule; + Allons en éclairer l'aveuglement fatal; 715 + Allons briser ces Dieux de pierre et de métal: + Abandonnons nos jours à cette ardeur céleste; + Faisons triompher Dieu: qu'il dispose du reste! + + NÉARQUE. + + Allons faire éclater sa gloire aux yeux de tous, + Et répondre avec zèle à ce qu'il veut de nous[1237]. 720 + + +FIN DU SECOND ACTE. + + +NOTES: + + [1202] _Var._ Du reste mon esprit ne s'en met guère en peine. (1643-56) + + [1203] _Var._ Cet adorable objet consent que je le voie! (1643-56) + + [1204] _Var._ En lui parlant d'amour, l'as-tu vu s'émouvoir? + (1643) + _Var._ En lui parlant de moi, l'as-tu vu s'émouvoir? + (1648-60) + + [1205] On lit _chargé_, pour _changé_, dans l'édition de 1660. + + [1206] _Var._ Me croyez-vous, Seigneur? ne la revoyez point. + (1655) + + [1207] Voyez ci-dessus, p. 162, note 432, où l'on a imprimé, par + inadvertance _dans Rome_, pour _à Rome_. + + [1208] _Var._ J'ai de la peine encore à croire tes discours. + (1643-60) + + [1209] _Var._ De son dernier soupir lui puisse faire hommage. + (1643-56 et 68) + + [1210] _Var._ Dans un tel désespoir il suit sa passion. (1643 et + 48 in-4º) + + [1211] _Var._ Sans que l'objet présent l'irrite et la redouble. + (1643-60) + + [1212] _Var._ Oui, je l'aime, Sévère, et n'en fais point + d'excuse. (1643-64) + + [1213] _Var._ Je découvris en vous d'assez illustres marques. + (1648 in-4º) + + [1214] _Var._ Vous acquitte aisément de tous vos déplaisirs! + (1643-56) + + [1215] _Var._ De la plus forte amour vous portez vos esprits. + (1643-56) + + [1216] _Var._ La faveur au mépris, et l'amour à la haine. + (1643-56) + + [1217] _Var._ Je me tiendrois heureux entre les bras d'un autre. + (1643-60) + --Voyez tome I, p. 228, note 759-a. + + [1218] _Var._ Je vous aimai, Sévère; et si dedans mon âme + Je pouvois étouffer les restes de ma flamme. (1643-56) + + [1219] _Var._ Ma raison, il est vrai, dompte mes mouvements. + (1643-56) + + [1220] _Var._ De plus bas sentiments n'auroient pas méritée + Cette parfaite amour que vous m'avez portée. (1643 et 48 in-4º) + _Var._ De plus bas sentiments d'une ardeur moins discrète + N'auroient pas mérité cette amour si parfaite. (1648 in-12-56) + + [1221] _Var._ Ah! Pauline, excusez une aveugle douleur. (1643-60) + + [1222] _Var._ Je nommais inconstance, et prenois pour des crimes + D'un vertueux devoir les efforts légitimes. (1643-56) + + [1223] _Var._ D'un coeur comme le mien qu'est-ce qu'elle n'obtienne? + Vous réveillez les soins que je dois à la mienne. (1643-56) + _Var._ Il n'est rien que sur moi cette gloire n'obtienne. + (1660-64) + + [1224] _Var._ Je la veux éviter, mêmes au sacrifice. (1643-56) + + [1225] Les éditions de 1668 et de 1682 portent: «Je vous ai + plaint,» avec le participe invariable. + + [1226] _Var._ Et quoique je m'effraye avec peu de justice. + (1643-56) + + [1227] _Var._ Vous-même êtes témoin des voeux qu'il fait pour + lui. (1643-56) + + [1228] _Var._ A quoi que sa vertu le puisse disposer. (1643-64) + + [1229] _Var._ Et vous ressouvenez que sa faveur est grande. + (1643-56) + + [1230] Voyez la _Notice_, p. 466. + + [1231] _Var._ Et mourir dans leur temple, ou bien les en chasser. + (1643-56) + + [1232] _Var._ Je le viens de promettre, et je vais l'accomplir. + (1643-60) + + [1233] _Var._ Par une sainte vie il la faut mériter. (1643-56) + + [1234] _Var._ Voyez que votre vie à Dieu mêmes importe. (1643-56) + + [1235] Les deux vers suivants sont la reproduction textuelle des + vers 75 et 76. + + [1236] L'édition de 1682 porte, par erreur: «aux pieds,» pour + «aux yeux.» + + [1237] _Var._ Allons mourir pour lui, comme il est mort pour + nous[1237-a]. (1643 et 48 in-4º) + + [1237-a] «Néarque ne fait ici que répéter en deux vers + languissants ce qu'a dit Polyeucte; aussi j'ai vu souvent + supprimer ces vers à la représentation.» + + (_Voltaire._) + + + + +ACTE III. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + + PAULINE. + + Que de soucis flottants, que de confus nuages + Présentent à mes yeux d'inconstantes images! + Douce tranquillité, que je n'ose espérer, + Que ton divin rayon tarde à les éclairer! + Mille agitations, que mes troubles produisent[1238], 725 + Dans mon coeur ébranlé tour à tour se détruisent: + Aucun espoir n'y coule où j'ose persister; + Aucun effroi n'y règne où j'ose m'arrêter. + Mon esprit, embrassant tout ce qu'il s'imagine, + Voit tantôt mon bonheur, et tantôt ma ruine[1239], 730 + Et suit leur vaine idée avec si peu d'effet[1240], + Qu'il ne peut espérer ni craindre tout à fait. + Sévère incessamment brouille ma fantaisie: + J'espère en sa vertu, je crains sa jalousie; + Et je n'ose penser que d'un oeil bien égal 735 + Polyeucte en ces lieux puisse voir son rival. + Comme entre deux rivaux la haine est naturelle, + L'entrevue aisément se termine en querelle: + L'un voit aux mains d'autrui ce qu'il croit mériter, + L'autre un désespéré qui peut trop attenter[1241]. 740 + Quelque haute raison qui règle leur courage, + L'un conçoit de l'envie, et l'autre de l'ombrage; + La honte d'un affront, que chacun d'eux croit voir + Ou de nouveau reçue[1242], ou prête à recevoir, + Consumant dès l'abord toute leur patience, 745 + Forme de la colère et de la défiance, + Et saisissant ensemble et l'époux et l'amant, + En dépit d'eux les livre à leur ressentiment. + Mais que je me figure une étrange chimère, + Et que je traite mal Polyeucte et Sévère! 750 + Comme si la vertu de ces fameux rivaux + Ne pouvoit s'affranchir de ces communs défauts! + Leurs âmes à tous deux d'elles-mêmes maîtresses + Sont d'un ordre trop haut pour de telles bassesses. + Ils se verront au temple en hommes généreux; 755 + Mais las! ils se verront, et c'est beaucoup pour eux. + Que sert à mon époux d'être dans Mélitène, + Si contre lui Sévère arme l'aigle romaine, + Si mon père y commande, et craint ce favori, + Et se repent déjà du choix de mon mari? 760 + Si peu que j'ai d'espoir ne luit qu'avec contrainte; + En naissant il avorte, et fait place à la crainte; + Ce qui doit l'affermir sert à le dissiper. + Dieux! faites que ma peur puisse enfin se tromper! + + +SCÈNE II + +PAULINE, STRATONICE. + + PAULINE. + + Mais sachons-en l'issue. Eh bien! ma Stratonice, 765 + Comment s'est terminé ce pompeux sacrifice? + Ces rivaux généreux au temple se sont vus? + + STRATONICE. + + Ah! Pauline! + + PAULINE. + + Mes voeux ont-ils été déçus? + J'en vois sur ton visage[1243] une mauvaise marque. + Se sont-ils querellés? + + STRATONICE. + + Polyeucte, Néarque, 770 + Les chrétiens.... + + PAULINE. + + Parle donc: les chrétiens.... + + STRATONICE. + + Je ne puis. + + PAULINE. + + Tu prépares mon âme à d'étranges ennuis. + + STRATONICE. + + Vous n'en sauriez avoir une plus juste cause. + + PAULINE. + + L'ont-ils assassiné? + + STRATONICE. + + Ce seroit peu de chose. + Tout votre songe est vrai, Polyeucte n'est plus.... 775 + + PAULINE. + + Il est mort! + + STRATONICE. + + Non, il vit; mais, ô pleurs superflus! + Ce courage si grand, cette âme si divine, + N'est plus digne du jour, ni digne de Pauline. + Ce n'est plus cet époux si charmant à vos yeux; + C'est l'ennemi commun de l'État et des Dieux, 780 + Un méchant, un infâme, un rebelle, un perfide, + Un traître, un scélérat, un lâche, un parricide, + Une peste exécrable à tous les gens de bien, + Un sacrilége impie: en un mot, un chrétien[1244]. + + PAULINE. + + Ce mot auroit suffi sans ce torrent d'injures. 785 + + STRATONICE. + + Ces titres aux chrétiens sont-ce des impostures? + + PAULINE. + + Il est ce que tu dis, s'il embrasse leur foi; + Mais il est mon époux, et tu parles à moi. + + STRATONICE. + + Ne considérez plus que le Dieu qu'il adore. + + PAULINE. + + Je l'aimai par devoir: ce devoir dure encore. 790 + + STRATONICE. + + Il vous donne à présent sujet de le haïr: + Qui trahit tous nos Dieux auroit pu vous trahir[1245]. + + PAULINE. + + Je l'aimerois encor, quand il m'auroit trahie; + Et si de tant d'amour tu peux être ébahie[1246], + Apprends que mon devoir ne dépend point du sien: 795 + Qu'il y manque, s'il veut; je dois faire le mien. + Quoi? s'il aimoit ailleurs, serois-je dispensée[1247] + A suivre, à son exemple, une ardeur insensée? + Quelque chrétien qu'il soit, je n'en ai point d'horreur; + Je chéris sa personne, et je hais son erreur. 800 + Mais quel ressentiment en témoigne mon père? + + STRATONICE. + + Une secrète rage, un excès de colère, + Malgré qui toutefois un reste d'amitié + Montre pour Polyeucte encor quelque pitié. + Il ne veut point sur lui faire agir sa justice, 805 + Que du traître Néarque il n'ait vu le supplice. + + PAULINE. + + Quoi? Néarque en est donc? + + STRATONICE. + + Néarque l'a séduit: + De leur vieille amitié c'est là l'indigne fruit. + Ce perfide tantôt, en dépit de lui-même, + L'arrachant de vos bras, le traînoit au baptême. 810 + Voilà ce grand secret et si mystérieux + Que n'en pouvoit tirer votre amour curieux. + + PAULINE. + + Tu me blâmois alors d'être trop importune. + + STRATONICE. + + Je ne prévoyois pas une telle infortune. + + PAULINE. + + Avant qu'abandonner mon âme à mes douleurs, 815 + Il me faut essayer la force de mes pleurs: + En qualité de femme ou de fille, j'espère + Qu'ils vaincront un époux, ou fléchiront un père. + Que si sur l'un et l'autre ils manquent de pouvoir, + Je ne prendrai conseil que de mon désespoir. 820 + Apprends-moi cependant ce qu'ils ont fait au temple. + + STRATONICE. + + C'est une impiété qui n'eut jamais d'exemple; + Je ne puis y penser sans frémir à l'instant, + Et crains de faire un crime en vous la racontant. + Apprenez en deux mots leur brutale insolence. 825 + Le prêtre avoit à peine obtenu du silence, + Et devers l'orient assuré son aspect, + Qu'ils ont fait éclater leur manque de respect[1248]. + A chaque occasion de la cérémonie, + A l'envi l'un et l'autre étaloit sa manie, 830 + Des mystères sacrés hautement se moquoit, + Et traitoit de mépris les Dieux qu'on invoquoit. + Tout le peuple en murmure, et Félix s'en offense; + Mais tous deux s'emportant[1249] à plus d'irrévérence: + «Quoi? lui dit Polyeucte en élevant sa voix, 835 + Adorez-vous des Dieux ou de pierre ou de bois?» + Ici dispensez-moi du récit des blasphèmes + Qu'ils ont vomis tous deux contre Jupiter mêmes. + L'adultère et l'inceste en étoient les plus doux. + «Oyez, dit-il ensuite, oyez, peuple, oyez tous[1250]. 840 + Le Dieu de Polyeucte et celui de Néarque + De la terre et du ciel est l'absolu monarque, + Seul être indépendant, seul maître du destin[1251], + Seul principe éternel, et souveraine fin. + C'est ce Dieu des chrétiens qu'il faut qu'on remercie 845 + Des victoires qu'il donne à l'empereur Décie; + Lui seul tient en sa main le succès des combats; + Il le veut élever, il le peut mettre à bas[1252]; + Sa bonté, son pouvoir, sa justice est immense; + C'est lui seul qui punit, lui seul qui récompense. 850 + Vous adorez en vain des monstres impuissants.» + Se jetant à ces mots sur le vin et l'encens, + Après en avoir mis les saints vases par terre, + Sans crainte de Félix, sans crainte du tonnerre, + D'une fureur pareille ils courent à l'autel. 855 + Cieux! a-t-on va jamais, a-t-on rien vu de tel? + Du plus puissant des Dieux nous voyons la statue + Par une main impie à leurs pieds abattue, + Les mystères troublés, le temple profané, + La fuite et les clameurs d'un peuple mutiné, 860 + Qui craint d'être accablé sous le courroux céleste. + Félix.... Mais le voici qui vous dira le reste. + + PAULINE. + + Que son visage est sombre et plein d'émotion! + Qu'il montre de tristesse et d'indignation! + + +SCÈNE III. + +FÉLIX, PAULINE, STRATONICE. + + FÉLIX. + + Une telle insolence avoir osé paroître! 865 + En public! à ma vue! il en mourra, le traître. + + PAULINE. + + Souffrez que votre fille embrasse vos genoux. + + FÉLIX. + + Je parle de Néarque, et non de votre époux. + Quelque indigne qu'il soit de ce doux nom de gendre, + Mon âme lui conserve un sentiment plus tendre: 870 + La grandeur de son crime et de mon déplaisir + N'a pas éteint l'amour qui me l'a fait choisir. + + PAULINE. + + Je n'attendois pas moins de la bonté d'un père. + + FÉLIX. + + Je pouvois l'immoler à ma juste colère; + Car vous n'ignorez pas à quel comble d'horreur 875 + De son audace impie a monté la fureur; + Vous l'avez pu savoir du moins de Stratonice. + + PAULINE. + + Je sais que de Néarque il doit voir le supplice. + + FÉLIX. + + Du conseil qu'il doit prendre il sera mieux instruit, + Quand il verra punir celui qui l'a séduit. 880 + Au spectacle sanglant d'un ami qu'il faut suivre, + La crainte de mourir et le desir de vivre + Ressaisissent une âme avec tant de pouvoir, + Que qui voit le trépas cesse de le vouloir. + L'exemple touche plus que ne fait la menace: 885 + Cette indiscrète ardeur tourne bientôt en glace, + Et nous verrons bientôt son coeur inquiété[1253] + Me demander pardon de tant d'impiété. + + PAULINE. + + Vous pouvez espérer qu'il change de courage? + + FÉLIX. + + Aux dépens de Néarque il doit se rendre sage. 890 + + PAULINE. + + Il le doit; mais, hélas! où me renvoyez-vous, + Et quels tristes hasards ne court point mon époux, + Si de son inconstance il faut qu'enfin j'espère + Le bien que j'espérois de la bonté d'un père? + + FÉLIX. + + Je vous en fais trop voir, Pauline, à consentir[1254] 895 + Qu'il évite la mort par un prompt repentir. + Je devois même peine à des crimes semblables[1255]; + Et mettant différence entre ces deux coupables, + J'ai trahi la justice à l'amour paternel; + Je me suis fait pour lui moi-même criminel; 900 + Et j'attendois de vous, au milieu de vos craintes, + Plus de remercîments que je n'entends de plaintes. + + PAULINE. + + De quoi remercier qui ne me donne rien? + Je sais quelle est l'humeur et l'esprit d'un chrétien: + Dans l'obstination jusqu'au bout il demeure; 905 + Vouloir son repentir, c'est ordonner qu'il meure. + + FÉLIX. + + Sa grâce est en sa main, c'est à lui d'y rêver. + + PAULINE. + + Faites-la toute entière. + + FÉLIX. + + Il la peut achever. + + PAULINE. + + Ne l'abandonnez pas aux fureurs de sa secte. + + FÉLIX. + + Je l'abandonne aux lois, qu'il faut que je respecte. 910 + + PAULINE. + + Est-ce ainsi que d'un gendre un beau-père est l'appui? + + FÉLIX. + + Qu'il fasse autant pour soi comme je fais pour lui. + + PAULINE. + + Mais il est aveuglé. + + FÉLIX. + + Mais il se plaît à l'être: + Qui chérit son erreur ne la veut pas connoître. + + PAULINE. + + Mon père, au nom des Dieux.... + + FÉLIX. + + Ne les réclamez pas, + Ces Dieux dont l'intérêt demande son trépas. + + PAULINE. + + Ils écoutent nos voeux. + + FÉLIX. + + Eh bien! qu'il leur en fasse. + + PAULINE. + + Au nom de l'Empereur dont vous tenez la place.... + + FÉLIX. + + J'ai son pouvoir en main; mais s'il me l'a commis, + C'est pour le déployer contre ses ennemis. 920 + + PAULINE. + + Polyeucte l'est-il? + + FÉLIX. + + Tous chrétiens sont rebelles. + + PAULINE. + + N'écoutez point pour lui ces maximes cruelles: + En épousant Pauline il s'est fait votre sang. + + FÉLIX. + + Je regarde sa faute, et ne vois plus son rang[1256]. + Quand le crime d'État se mêle au sacrilége[1257], 925 + Le sang ni l'amitié n'ont plus de privilége. + + PAULINE. + + Quel excès de rigueur! + + FÉLIX. + + Moindre que son forfait. + + PAULINE. + + O de mon songe affreux trop véritable effet! + Voyez-vous qu'avec lui vous perdez votre fille[1258]? + + FÉLIX. + + Les Dieux et l'Empereur sont plus que ma famille. 930 + + PAULINE. + + La perte de tous deux ne vous peut arrêter! + + FÉLIX. + + J'ai les Dieux et Décie ensemble à redouter. + Mais nous n'avons encore à craindre rien de triste: + Dans son aveuglement pensez-vous qu'il persiste? + S'il nous sembloit tantôt courir à son malheur, 935 + C'est d'un nouveau chrétien la première chaleur. + + PAULINE. + + Si vous l'aimez encor, quittez cette espérance, + Que deux fois en un jour il change de croyance: + Outre que les chrétiens ont plus de dureté, + Vous attendez de lui trop de légèreté. 940 + Ce n'est point une erreur avec le lait sucée[1259], + Que sans l'examiner son âme ait embrassée[1260]: + Polyeucte est chrétien, parce qu'il l'a voulu, + Et vous portoit au temple un esprit résolu. + Vous devez présumer de lui comme du reste: 945 + Le trépas n'est pour eux ni honteux ni funeste; + Ils cherchent de la gloire à mépriser nos Dieux[1261]; + Aveugles pour la terre, ils aspirent aux cieux; + Et croyant que la mort leur en ouvre la porte, + Tourmentés, déchirés, assassinés, n'importe, 950 + Les supplices leur sont ce qu'à nous les plaisirs, + Et les mènent au but où tendent leurs desirs: + La mort la plus infâme, ils l'appellent martyre. + + FÉLIX. + + Eh bien donc! Polyeucte aura ce qu'il désire: + N'en parlons plus. + + PAULINE. + + Mon père.... + + +SCÈNE IV. + +FÉLIX, ALBIN, PAULINE, STRATONICE. + + FÉLIX. + + Albin, en est-ce fait? + + ALBIN. + + Oui, Seigneur, et Néarque a payé son forfait. + + FÉLIX. + + Et notre Polyeucte a vu trancher sa vie? + + ALBIN. + + Il l'a vu, mais, hélas! avec un oeil d'envie. + Il brûle de le suivre, au lieu de reculer; + Et son coeur s'affermit, au lieu de s'ébranler. 960 + + PAULINE. + + Je vous le disois bien. Encore un coup, mon père, + Si jamais mon respect a pu vous satisfaire, + Si vous l'avez prisé, si vous l'avez chéri.... + + FÉLIX. + + Vous aimez trop, Pauline, un indigne mari. + + PAULINE. + + Je l'ai de votre main: mon amour est sans crime; 965 + Il est de votre choix la glorieuse estime; + Et j'ai, pour l'accepter, éteint le plus beau feu[1262] + Qui d'une âme bien née ait mérité l'aveu. + Au nom de cette aveugle et prompte obéissance + Que j'ai toujours rendue aux lois de la naissance, 970 + Si vous avez pu tout sur moi, sur mon amour, + Que je puisse sur vous quelque chose à mon tour! + Par ce juste pouvoir à présent trop à craindre, + Par ces beaux sentiments qu'il m'a fallu contraindre, + Ne m'ôtez pas vos dons: ils sont chers à mes yeux, 975 + Et m'ont assez coûté pour m'être précieux. + + FÉLIX. + + Vous m'importunez trop: bien que j'aye un coeur tendre[1263], + Je n'aime la pitié qu'au prix que j'en veux prendre; + Employez mieux l'effort de vos justes douleurs: + Malgré moi m'en toucher, c'est perdre et temps et pleurs; + J'en veux être le maître, et je veux bien qu'on sache + Que je la désavoue alors qu'on me l'arrache. + Préparez-vous à voir ce malheureux chrétien, + Et faites votre effort quand j'aurai fait le mien. + Allez: n'irritez plus un père qui vous aime, 985 + Et tâchez d'obtenir votre époux de lui-même. + Tantôt jusqu'en ce lieu je le ferai venir[1264]: + Cependant quittez-nous, je veux l'entretenir. + + PAULINE. + + De grâce, permettez.... + + FÉLIX. + + Laissez-nous seuls, vous dis-je: + Votre douleur m'offense autant qu'elle m'afflige. 990 + A gagner Polyeucte appliquez tous vos soins; + Vous avancerez plus en m'importunant moins. + +SCÈNE V. + +FÉLIX, ALBIN. + + FÉLIX. + + Albin, comme est-il mort? + + ALBIN. + + En brutal, en impie, + En bravant les tourments, en dédaignant la vie, + Sans regret, sans murmure, et sans étonnement, 995 + Dans l'obstination et l'endurcissement, + Comme un chrétien enfin, le blasphème à la bouche. + + FÉLIX. + + Et l'autre? + + ALBIN. + + Je l'ai dit déjà, rien ne le touche. + Loin d'en être abattu, son coeur en est plus haut; + On l'a violenté pour quitter l'échafaud. 1000 + Il est dans la prison où je l'ai vu conduire; + Mais vous êtes bien loin encor de le réduire[1265]. + + FÉLIX. + + Que je suis malheureux! + + ALBIN. + + Tout le monde vous plaint. + + FÉLIX. + + On ne sait pas les maux dont mon coeur est atteint: + De pensers sur pensers mon âme est agitée, 1005 + De soucis sur soucis elle est inquiétée; + Je sens l'amour, la haine, et la crainte, et l'espoir, + La joie et la douleur tour à tour l'émouvoir; + J'entre en des sentiments qui ne sont pas croyables: + J'en ai de violents, j'en ai de pitoyables, 1010 + J'en ai de généreux qui n'oseroient agir, + J'en ai même de bas, et qui me font rougir. + J'aime ce malheureux que j'ai choisi pour gendre, + Je hais l'aveugle erreur qui le vient de surprendre; + Je déplore sa perte, et le voulant sauver, 1015 + J'ai la gloire des Dieux ensemble à conserver; + Je redoute leur foudre et celui de Décie; + Il y va de ma charge, il y va de ma vie: + Ainsi tantôt pour lui je m'expose au trépas[1266], + Et tantôt je le perds pour ne me perdre pas. 1020 + + ALBIN. + + Décie excusera l'amitié d'un beau-père; + Et d'ailleurs Polyeucte est d'un sang qu'on révère. + + FÉLIX. + + A punir les chrétiens son ordre est rigoureux; + Et plus l'exemple est grand, plus il est dangereux. + On ne distingue point quand l'offense est publique; 1025 + Et lorsqu'on dissimule un crime domestique, + Par quelle autorité peut-on, par quelle loi, + Châtier en autrui ce qu'on souffre chez soi? + + ALBIN. + + Si vous n'osez avoir d'égard à sa personne, + Écrivez à Décie afin qu'il en ordonne. 1030 + + FÉLIX. + + Sévère me perdroit, si j'en usois ainsi: + Sa haine et son pouvoir font mon plus grand souci. + Si j'avois différé de punir un tel crime, + Quoiqu'il soit généreux, quoiqu'il soit magnanime, + Il est homme, et sensible, et je l'ai dédaigné; 1035 + Et de tant de mépris son esprit indigné[1267], + Que met au désespoir cet hymen de Pauline, + Du courroux de Décie obtiendroit ma ruine. + Pour venger un affront tout semble être permis, + Et les occasions tentent les plus remis. 1040 + Peut-être, et ce soupçon n'est pas sans apparence, + Il rallume en son coeur déjà quelque espérance; + Et croyant bientôt voir Polyeucte puni, + Il rappelle un amour à grand'peine banni. + Juge si sa colère, en ce cas implacable, 1045 + Me feroit innocent de sauver un coupable, + Et s'il m'épargneroit, voyant par mes bontés + Une seconde fois ses desseins avortés. + Te dirai-je un penser indigne, bas et lâche? + Je l'étouffe, il renaît; il me flatte, et me fâche: 1050 + L'ambition toujours me le vient présenter, + Et tout ce que je puis, c'est de le détester. + Polyeucte est ici l'appui de ma famille; + Mais si, par son trépas, l'autre épousoit ma fille, + J'acquerrois bien par là de plus puissants appuis, 1055 + Qui me mettroient plus haut cent fois que je ne suis. + Mon coeur en prend par force une maligne joie; + Mais que plutôt le ciel à tes yeux me foudroie, + Qu'à des pensers si bas je puisse consentir, + Que jusque-là ma gloire ose se démentir! 1060 + + ALBIN. + + Votre coeur est trop bon, et votre âme trop haute. + Mais vous résolvez-vous à punir cette faute? + + FÉLIX. + + Je vais dans la prison faire tout mon effort + A vaincre cet esprit par l'effroi de la mort; + Et nous verrons après ce que pourra Pauline[1268]. 1065 + + ALBIN. + + Que ferez-vous enfin, si toujours il s'obstine? + + FÉLIX. + + Ne me presse point tant: dans un tel déplaisir + Je ne puis que résoudre, et ne sais que choisir. + + ALBIN. + + Je dois vous avertir, en serviteur fidèle, + Qu'en sa faveur déjà la ville se rebelle, 1070 + Et ne peut voir passer par la rigueur des lois + Sa dernière espérance et le sang de ses rois. + Je tiens sa prison même assez mal assurée[1269]: + J'ai laissé tout autour une troupe éplorée; + Je crains qu'on ne la force. + + FÉLIX. + + Il faut donc l'en tirer, 1075 + Et l'amener ici pour nous en assurer. + + ALBIN. + + Tirez-l'en donc vous-même, et d'un espoir de grâce + Apaisez la fureur de cette populace. + + FÉLIX. + + Allons, et s'il persiste à demeurer chrétien, + Nous en disposerons sans qu'elle en sache rien. 1080 + + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + +NOTES: + + [1238] _Var._ Mille pensers divers, que mes troubles produisent, + Dans mon coeur incertain à l'envi se détruisent: + Nul espoir ne me flatte où j'ose persister; + Nulle peur ne m'effraye où j'ose m'arrêter. (1643-56) + + [1239] _Var._ Veut tantôt mon bonheur, et tantôt ma ruine. (1643 + et 48 in-4º) + + [1240] _Var._ L'un et l'autre le frappe avec si peu d'effet. + (1643-56) + + [1241] _Var._ L'autre un désespéré qui le lui veut ôter. + (1643-56) + + [1242] On lit: «_Ont_ de nouveau reçue,» dans les éditions de + 1663 et de 1664. + + [1243] On lit: «sur _son_ visage,» dans les éditions de 1648-54 + et de 1656. + + [1244] Dans sa _Pratique du théâtre_ (nouveau chapitre manuscrit + du livre VI), l'abbé d'Aubignac fait la remarque suivante: «Dans + le _Polyeucte_ de Corneille.... Stratonice, qui n'est qu'une + simple suivante, et quelques autres acteurs font plusieurs + discours en faveur de la religion des païens et disent une + infinité d'injures contre le christianisme, qu'ils ne traitent + que de crimes et d'extravagances, et l'auteur n'introduit aucun + acteur capable d'y répondre et d'en détruire la fausseté; cela + fit un si mauvais effet que feu M. le cardinal de Richelieu ne le + put jamais approuver.» + + [1245] _Var._ Qui trahit bien les Dieux auroit pu vous trahir. + (1643-56) + + [1246] _Var._ Et si de cette amour tu peux être ébahie. (1643-56) + + [1247] Voyez tome I, p. 208, note 692. + + [1248] _Var._ Que l'on s'est aperçu de leur peu de respect. + (1643-56) + + [1249] Les éditions de 1643-63 donnent: «s'emportants,» avec une + _s_. + + [1250] _Var._ Oyez, Félix, suit-il, oyez, peuple, oyez, tous. + (1643-56) + + [1251] _Var._ Seul maître du destin, seul être indépendant, + Substance qui jamais ne reçoit d'accident. (1643-56) + + [1252] _Var._ Il le veut élever, il le peut mettre bas. (1643-63) + + [1253] _Var._ N'en ayez plus l'esprit si fort inquiété: + Il se repentira de son impiété. + PAUL. Quoi? vous espérez donc qu'il change de courage? + (1643-56) + + [1254] _Var._ Je lui fais trop de grâce encor de consentir. + (1643-56) + + [1255] _Var._ La même peine est due à des crimes semblables. + (1643-56) + + [1256] L'édition de 1648 in-4º donne, par erreur, _son sang_, + pour _son rang_. + + [1257] _Var._ Où le crime d'État se mêle au sacrilége. (1643-56) + + [1258] _Var._ Voyez qu'avecque lui vous perdez votre fille. + (1643-56) + + [1259] Toutes les éditions portent _succée_. + + [1260] _Var._ Que sans examiner son âme ait embrassée. (1643-64) + + [1261] _Var._ Ils cherchent de la gloire à mépriser les Dieux. + (1643-64 in-8º) + _Var._ Ils cherchent de la gloire à mépriser des Dieux. + (1664 in-12) + + [1262] _Var._ Et j'ai, pour l'accepter, éteint les plus beaux feux + Qui d'une âme bien née aient mérité les voeux. (1643-56) + + [1263] _Var._ Vous m'importunez trop. + PAUL. Dieux! que viens-je d'entendre? + FÉL. [Je n'aime la pitié qu'au prix que j'en veux prendre:] + Par tant de vains efforts malgré moi m'en toucher, + C'est perdre avec le temps des pleurs à me fâcher. + Vous m'en avez donné, mais je veux bien qu'on sache. (1643-56) + + [1264] _Var._ Tantôt jusques ici je le ferai venir. (1643-56) + + [1265] _Var._ Mais vous n'êtes pas prêt encor de le réduire. + (1643-56) + + [1266] _Var._ Aussi tantôt pour lui je m'expose au trépas. (1655) + + [1267] _Var._ Et des mépris reçus son esprit indigné. (1643-56) + + [1268] _Var._ J'emploierai puis après le pouvoir de Pauline. + (1643-56) + + [1269] _Var._ Et même sa prison n'est pas fort assurée. (1643-56) + + + + +ACTE IV. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +POLYEUCTE, CLÉON, TROIS AUTRES GARDES. + + POLYEUCTE. + + Gardes, que me veut-on? + + CLÉON. + + Pauline vous demande. + + POLYEUCTE. + O présence, ô combat que surtout j'appréhende! + Félix, dans la prison j'ai triomphé de toi, + J'ai ri de ta menace, et t'ai vu sans effroi: + Tu prends pour t'en venger de plus puissantes armes; + Je craignois beaucoup moins tes bourreaux que ses larmes. + Seigneur, qui vois ici les périls que je cours, + En ce pressant besoin redouble ton secours; + Et toi qui, tout sortant encor de la victoire, + Regardes mes travaux du séjour de la gloire, 1090 + Cher Néarque, pour vaincre un si fort ennemi, + Prête du haut du ciel la main à ton ami. + Gardes, oseriez-vous me rendre un bon office[1270]? + Non pour me dérober aux rigueurs du supplice: + Ce n'est pas mon dessein qu'on me fasse évader; 1095 + Mais comme il suffira de trois à me garder, + L'autre m'obligeroit d'aller querir Sévère; + Je crois que sans péril on peut me satisfaire[1271]: + Si j'avois pu lui dire un secret important, + Il vivroit plus heureux, et je mourrois content. 1100 + + CLÉON. + + Si vous me l'ordonnez, j'y cours en diligence[1272]. + + POLYEUCTE. + + Sévère, à mon défaut, fera ta récompense. + Va, ne perds point de temps, et reviens promptement. + + CLÉON. + + Je serai de retour, Seigneur, dans un moment. + + +SCÈNE II. + +POLYEUCTE. + +(Les gardes se retirent aux coins du théâtre[1273].) + + Source délicieuse, en misères féconde[1274], 1105 + Que voulez-vous de moi, flatteuses voluptés? + Honteux attachements de la chair et du monde, + Que ne me quittez-vous, quand je vous ai quittés? + Allez, honneurs, plaisirs, qui me livrez la guerre: + Toute votre félicité, 1110 + Sujette à l'instabilité, + En moins de rien tombe par terre; + Et comme elle a l'éclat du verre, + Elle en a la fragilité[1275]. + + Ainsi n'espérez pas qu'après vous je soupire: 1115 + Vous étalez en vain vos charmes impuissants; + Vous me montrez en vain par tout ce vaste empire + Les ennemis de Dieu pompeux et florissants. + Il étale à son tour des revers équitables + Par qui les grands sont confondus; 1120 + Et les glaives qu'il tient pendus + Sur les plus fortunés coupables[1276] + Sont d'autant plus inévitables, + Que leurs coups sont moins attendus. + + Tigre altéré de sang, Décie impitoyable[1277], 1125 + Ce Dieu t'a trop longtemps abandonné les siens; + De ton heureux destin vois la suite effroyable: + Le Scythe va venger la Perse et les chrétiens[1278]; + Encore un peu plus outre, et ton heure est venue; + Rien ne t'en sauroit garantir; 1130 + Et la foudre qui va partir, + Toute prête à crever la nue, + Ne peut plus être retenue + Par l'attente du repentir. + + Que cependant Félix m'immole à ta colère; 1135 + Qu'un rival plus puissant éblouisse ses yeux[1279]; + Qu'aux dépens de ma vie il s'en fasse beau-père, + Et qu'à titre d'esclave il commande en ces lieux: + Je consens, ou plutôt j'aspire à ma ruine. + Monde, pour moi tu n'as plus rien[1280]: 1140 + Je porte en un coeur tout chrétien + Une flamme toute divine; + Et je ne regarde Pauline + Que comme un obstacle à mon bien. + + Saintes douceurs du ciel, adorables idées, 1145 + Vous remplissez un coeur qui vous peut recevoir: + De vos sacrés attraits les âmes possédées + Ne conçoivent plus rien qui les puisse[1281] émouvoir. + Vous promettez beaucoup, et donnez davantage: + Vos biens ne sont point inconstants; 1150 + Et l'heureux trépas que j'attends + Ne vous sert que d'un doux passage + Pour nous introduire au partage + Qui nous rend à jamais contents. + + C'est vous, ô feu divin que rien ne peut éteindre, 1155 + Qui m'allez faire voir Pauline sans la craindre. + Je la vois; mais mon coeur, d'un saint zèle enflammé, + N'en goûte plus l'appas dont il étoit charmé; + Et mes yeux, éclairés des célestes lumières, + Ne trouvent plus aux siens leurs grâces coutumières. + + +SCÈNE III. + +POLYEUCTE, PAULINE, GARDES. + + POLYEUCTE. + + Madame, quel dessein vous fait me demander? + Est-ce pour me combattre, ou pour me seconder? + Cet effort généreux de votre amour parfaite[1282] + Vient-il à mon secours, vient-il à ma défaite? + Apportez-vous ici la haine, ou l'amitié, 1165 + Comme mon ennemie, ou ma chère moitié? + + PAULINE. + + Vous n'avez point ici d'ennemi que vous-même: + Seul vous vous haïssez, lorsque chacun vous aime[1283]; + Seul vous exécutez tout ce que j'ai rêvé: + Ne veuillez pas vous perdre, et vous êtes sauvé. 1170 + A quelque extrémité que votre crime passe, + Vous êtes innocent si vous vous faites grâce. + Daignez considérer le sang dont vous sortez, + Vos grandes actions, vos rares qualités: + Chéri de tout le peuple, estimé chez le prince, 1175 + Gendre du gouverneur de toute la province; + Je ne vous compte à rien le nom de mon époux: + C'est un bonheur pour moi qui n'est pas grand pour vous; + Mais après vos exploits, après votre naissance, + Après votre pouvoir, voyez notre espérance, 1180 + Et n'abandonnez pas à la main d'un bourreau + Ce qu'à nos justes voeux promet un sort si beau. + + POLYEUCTE. + + Je considère plus; je sais mes avantages, + Et l'espoir que sur eux forment les grands courages: + Ils n'aspirent enfin qu'à des biens passagers, 1185 + Que troublent les soucis, que suivent les dangers; + La mort nous les ravit, la fortune s'en joue; + Aujourd'hui dans le trône, et demain dans la boue; + Et leur plus haut éclat fait tant de mécontents, + Que peu de vos Césars en ont joui longtemps. 1190 + J'ai de l'ambition, mais plus noble et plus belle: + Cette grandeur périt, j'en veux une immortelle, + Un bonheur assuré, sans mesure et sans fin, + Au-dessus de l'envie, au-dessus du destin. + Est-ce trop l'acheter que d'une triste vie 1195 + Qui tantôt, qui soudain me peut être ravie, + Qui ne me fait jouir que d'un instant qui fuit, + Et ne peut m'assurer de celui qui le suit? + + PAULINE. + + Voilà de vos chrétiens les ridicules songes; + Voilà jusqu'à quel point vous charment leurs mensonges: + Tout votre sang est peu pour un bonheur si doux! + Mais pour en disposer, ce sang est-il à vous? + Vous n'avez pas la vie ainsi qu'un héritage; + Le jour qui vous la donne en même temps l'engage: + Vous la devez au prince, au public, à l'État. 1205 + + POLYEUCTE. + + Je la voudrais pour eux perdre dans un combat; + Je sais quel en est l'heur, et quelle en est la gloire. + Des aïeux de Décie on vante la mémoire; + Et ce nom, précieux encore à vos Romains, + Au bout de six cents ans lui met l'empire aux mains. + Je dois ma vie au peuple, au prince, à sa couronne; + Mais je la dois bien plus au Dieu qui me la donne: + Si mourir pour son prince est un illustre sort, + Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort! + + PAULINE. + + Quel Dieu! + + POLYEUCTE. + + Tout beau, Pauline: il entend vos paroles, + Et ce n'est pas un Dieu comme vos Dieux frivoles, + Insensibles et sourds, impuissants, mutilés, + De bois, de marbre, ou d'or, comme vous les voulez: + C'est le Dieu des chrétiens, c'est le mien, c'est le vôtre; + Et la terre et le ciel n'en connoissent point d'autre, 1220 + + PAULINE. + + Adorez-le dans l'âme, et n'en témoignez rien. + + POLYEUCTE. + + Que je sois tout ensemble idolâtre et chrétien! + + PAULINE. + + Ne feignez qu'un moment, laissez partir Sévère, + Et donnez lieu d'agir aux bontés de mon père. + + POLYEUCTE. + + Les bontés de mon Dieu sont bien plus à chérir: 1225 + Il m'ôte des périls que j'aurois pu courir, + Et sans me laisser lieu de tourner en arrière, + Sa faveur me couronne entrant dans la carrière; + Du premier coup de vent il me conduit au port, + Et sortant du baptême, il m'envoie à la mort. 1230 + Si vous pouviez comprendre et le peu qu'est la vie, + Et de quelles douceurs cette mort est suivie! + Mais que sert de parler de ces trésors cachés + A des esprits que Dieu n'a pas encor touchés? + + PAULINE. + + Cruel, car il est temps que ma douleur éclate, 1235 + Et qu'un juste reproche accable une âme ingrate, + Est-ce là ce beau feu? sont-ce là tes serments? + Témoignes-tu pour moi les moindres sentiments? + Je ne te parlois point de l'état déplorable + Où ta mort va laisser ta femme inconsolable; 1240 + Je croyois que l'amour t'en parleroit assez, + Et je ne voulois pas de sentiments forcés; + Mais cette amour si ferme et si bien méritée + Que tu m'avois promise, et que je t'ai portée, + Quand tu me veux quitter, quand tu me fais mourir, + Te peut-elle arracher une larme, un soupir? + Tu me quittes, ingrat, et le fais avec joie[1284]; + Tu ne la caches pas, tu veux que je la voie; + Et ton coeur, insensible à ces tristes appas, + Se figure un bonheur où je ne serai pas! 1250 + C'est donc là le dégoût qu'apporte l'hyménée? + Je te suis odieuse après m'être donnée! + + POLYEUCTE. + + Hélas! + + PAULINE. + + Que cet hélas a de peine à sortir! + Encor s'il commençoit un heureux repentir[1285], + Que tout forcé qu'il est, j'y trouverois de charmes! 1255 + Mais courage, il s'émeut, je vois couler des larmes. + + POLYEUCTE. + + J'en verse, et plût à Dieu qu'à force d'en verser + Ce coeur trop endurci se pût enfin percer! + Le déplorable état où je vous abandonne + Est bien digne des pleurs que mon amour vous donne; + Et si l'on peut au ciel sentir quelques douleurs[1286], + J'y pleurerai pour vous l'excès de vos malheurs; + Mais si, dans ce séjour de gloire et de lumière, + Ce Dieu tout juste et bon peut souffrir ma prière, + S'il y daigne écouter un conjugal amour, 1265 + Sur votre aveuglement il répandra le jour. + Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne[1287]; + Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne: + Avec trop de mérite il vous plut la former, + Pour ne vous pas connoître et ne vous pas aimer, 1270 + Pour vivre des enfers esclave infortunée, + Et sous leur triste joug mourir comme elle est née. + + PAULINE. + + Que dis-tu, malheureux? qu'oses-tu souhaiter? + + POLYEUCTE. + + Ce que de tout mon sang je voudrois acheter. + + PAULINE. + + Que plutôt.... + + POLYEUCTE. + + C'est en vain qu'on se met en défense: + Ce Dieu touche les coeurs lorsque moins on y pense. + Ce bienheureux moment n'est pas encor venu; + Il viendra, mais le temps ne m'en est pas connu. + + PAULINE. + + Quittez cette chimère, et m'aimez. + + POLYEUCTE. + + Je vous aime, + Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même. + + PAULINE. + + Au nom de cet amour ne m'abandonnez pas. + + POLYEUCTE. + + Au nom de cet amour, daignez suivre mes pas[1288]. + + PAULINE. + + C'est peu de me quitter, tu veux donc me séduire? + + POLYEUCTE. + + C'est peu d'aller au ciel, je vous y veux conduire. + + PAULINE. + + Imaginations! + + POLYEUCTE. + + Célestes vérités! 1285 + + PAULINE. + + Étrange aveuglement! + + POLYEUCTE. + + Éternelles clartés! + + PAULINE. + + Tu préfères la mort à l'amour de Pauline! + + POLYEUCTE. + + Vous préférez le monde à la bonté divine! + + PAULINE. + + Va, cruel, va mourir: tu ne m'aimas jamais. + + POLYEUCTE. + + Vivez heureuse au monde, et me laissez en paix. 1290 + + PAULINE. + + Oui, je t'y vais laisser; ne t'en mets plus en peine; + Je vais.... + + +SCÈNE IV. + +POLYEUCTE, PAULINE, SÉVÈRE, FABIAN. GARDES. + + PAULINE. + + Mais quel dessein en ce lieu vous amène, + Sévère? auroit-on cru qu'un coeur si généreux[1289] + Pût venir jusqu'ici braver un malheureux? + + POLYEUCTE. + + Vous traitez mal, Pauline, un si rare mérite: 1295 + A ma seule prière il rend cette visite. + Je vous ai fait, Seigneur, une incivilité[1290], + Que vous pardonnerez à ma captivité. + Possesseur d'un trésor dont je n'étois pas digne, + Souffrez avant ma mort que je vous le résigne[1291], 1300 + Et laisse la vertu la plus rare à nos yeux + Qu'une femme jamais pût recevoir des cieux + Aux mains du plus vaillant et du plus honnête homme + Qu'ait adoré la terre et qu'ait vu naître Rome. + Vous êtes digne d'elle, elle est digne de vous; 1305 + Ne la refusez pas de la main d'un époux: + S'il vous a désunis, sa mort vous va rejoindre. + Qu'un feu jadis si beau n'en devienne pas moindre: + Rendez-lui votre coeur, et recevez sa foi; + Vivez heureux ensemble, et mourez comme moi; 1310 + C'est le bien qu'à tous deux Polyeucte desire. + Qu'on me mène à la mort, je n'ai plus rien à dire. + Allons, gardes, c'est fait. + + +SCÈNE V. + +SÉVÈRE, PAULINE, FABIAN. + + SÉVÈRE. + + Dans mon étonnement, + Je suis confus pour lui de son aveuglement; + Sa résolution a si peu de pareilles, 1315 + Qu'à peine je me fie encore à mes oreilles, + Un coeur qui vous chérit (mais quel coeur assez bas + Auroit pu vous connoître, et ne vous chérir pas?), + Un homme aimé de vous, sitôt qu'il vous possède, + Sans regret il vous quitte; il fait plus, il vous cède; 1320 + Et comme si vos feux étoient un don fatal, + Il en fait un présent lui-même à son rival! + Certes ou les chrétiens ont d'étranges manies, + Ou leurs félicités doivent être infinies, + Puisque, pour y prétendre, ils osent rejeter 1325 + Ce que de tout l'empire il faudroit acheter. + Pour moi, si mes destins, un peu plus tôt propices, + Eussent de votre hymen honoré mes services, + Je n'aurois adoré que l'éclat de vos yeux, + J'en aurois fait mes rois, j'en aurois fait mes Dieux; 1330 + On m'auroit mis en poudre, on m'auroit mis en cendre, + Avant que.... + + PAULINE. + + Brisons là: je crains de trop entendre, + Et que cette chaleur, qui sent vos premiers feux, + Ne pousse quelque suite indigne de tous deux. + Sévère, connoissez Pauline toute entière. 1335 + Mon Polyeucte touche à son heure dernière; + Pour achever de vivre il n'a plus qu'un moment: + Vous en êtes la cause encor qu'innocemment. + Je ne sais si votre âme, à vos desirs ouverte, + Auroit osé former quelque espoir sur sa perte; 1340 + Mais sachez qu'il n'est point de si cruels trépas + Où d'un front assuré je ne porte mes pas, + Qu'il n'est point aux enfers d'horreurs que je n'endure[1292], + Plutôt que de souiller une gloire si pure, + Que d'épouser un homme, après son triste sort, 1345 + Qui de quelque façon soit cause de sa mort; + Et si vous me croyiez d'une âme si peu saine, + L'amour que j'eus pour vous tourneroit toute en haine. + Vous êtes généreux; soyez-le jusqu'au bout. + Mon père est en état de vous accorder tout, 1350 + Il vous craint; et j'avance encor cette parole, + Que s'il perd mon époux, c'est à vous qu'il l'immole; + Sauvez ce malheureux, employez-vous pour lui; + Faites-vous un effort pour lui servir d'appui. + Je sais que c'est beaucoup que ce que je demande; 1355 + Mais plus l'effort est grand, plus la gloire en est grande. + Conserver un rival dont vous êtes jaloux, + C'est un trait de vertu qui n'appartient qu'à vous; + Et si ce n'est assez de votre renommée, + C'est beaucoup qu'une femme autrefois tant aimée, 1360 + Et dont l'amour peut-être encor vous peut toucher, + Doive à votre grand coeur ce qu'elle a de plus cher: + Souvenez-vous enfin que vous êtes Sévère. + Adieu: résolvez seul ce que vous voulez faire[1293]; + Si vous n'êtes pas tel que je l'ose espérer, 1365 + Pour vous priser encor je le veux ignorer. + + +SCÈNE VI. + +SÉVÈRE, FABIAN. + + SÉVÈRE. + + Qu'est-ce-ci, Fabian? quel nouveau coup de foudre + Tombe sur mon bonheur, et le réduit en poudre? + Plus je l'estime près, plus il est éloigné; + Je trouve tout perdu quand je crois tout gagné; 1370 + Et toujours la fortune, à me nuire obstinée, + Tranche mon espérance aussitôt qu'elle est née: + Avant qu'offrir des voeux je reçois des refus; + Toujours triste, toujours et honteux et confus + De voir que lâchement elle ait osé renaître, 1375 + Qu'encor plus lâchement elle ait osé paroître, + Et qu'une femme enfin dans la calamité[1294] + Me fasse des leçons de générosité. + Votre belle âme est haute autant que malheureuse, + Mais elle est inhumaine autant que généreuse, 1380 + Pauline, et vos douleurs avec trop de rigueur + D'un amant tout à vous tyrannisent le coeur. + C'est donc peu de vous perdre, il faut que je vous donne, + Que je serve un rival lorsqu'il vous abandonne, + Et que par un cruel et généreux effort, 1385 + Pour vous rendre en ses mains, je l'arrache à la mort. + + FABIAN. + + Laissez à son destin cette ingrate famille; + Qu'il accorde, s'il veut, le père avec la fille, + Polyeucte et Félix, l'épouse avec l'époux. + D'un si cruel effort quel prix espérez-vous? 1390 + + SÉVÈRE. + + La gloire de montrer à cette âme si belle + Que Sévère l'égale, et qu'il est digne d'elle; + Qu'elle m'étoit bien due, et que l'ordre des cieux + En me la refusant m'est trop injurieux. + + FABIAN. + + Sans accuser le sort ni le ciel d'injustice, 1395 + Prenez garde au péril qui suit un tel service: + Vous hasardez beaucoup, Seigneur, pensez-y bien. + Quoi? vous entreprenez de sauver un chrétien! + Pouvez-vous ignorer pour cette secte impie + Quelle est et fut toujours la haine de Décie? 1400 + C'est un crime vers lui si grand, si capital, + Qu'à votre faveur même il peut être fatal. + + SÉVÈRE. + + Cet avis seroit bon pour quelque âme commune. + S'il tient entre ses mains ma vie et ma fortune, + Je suis encor Sévère, et tout ce grand pouvoir 1405 + Ne peut rien sur ma gloire, et rien sur mon devoir. + Ici l'honneur m'oblige, et j'y veux satisfaire; + Qu'après le sort se montre ou propice ou contraire, + Comme son naturel est toujours inconstant, + Périssant glorieux, je périrai content. 1410 + Je te dirai bien plus, mais avec confidence: + La secte des chrétiens n'est pas ce que l'on pense; + On les hait; la raison, je ne la connois point, + Et je ne vois Décie injuste qu'en ce point. + Par curiosité j'ai voulu les connoître: 1415 + On les tient pour sorciers dont l'enfer est le maître, + Et sur cette croyance on punit du trépas + Des mystères secrets que nous n'entendons pas; + Mais Cérès Éleusine et la Bonne Déesse + Ont leurs secrets, comme eux, à Rome et dans la Grèce; + Encore impunément nous souffrons en tous lieux, + Leur Dieu seul excepté, toutes sortes de Dieux: + Tous les monstres d'Égypte ont leurs temples dans Rome; + Nos aïeux à leur gré faisoient un Dieu d'un homme; + Et leur sang parmi nous conservant leurs erreurs, 1425 + Nous remplissons le ciel de tous nos empereurs; + Mais à parler sans fard de tant d'apothéoses, + L'effet est bien douteux de ces métamorphoses. + Les chrétiens n'ont qu'un Dieu, maître absolu de tout, + De qui le seul vouloir fait tout ce qu'il résout; 1430 + Mais si j'ose entre nous dire ce qui me semble, + Les nôtres bien souvent s'accordent mal ensemble; + Et me dût leur colère écraser à tes yeux, + Nous en avons beaucoup pour être de vrais Dieux[1295]. + Enfin chez les chrétiens les moeurs sont innocentes, + Les vices détestés, les vertus florissantes; + Ils font des voeux pour nous qui les persécutons[1296]; + Et depuis tant de temps que nous les tourmentons, + Les a-t-on vus mutins? les a-t-on vus rebelles? + Nos princes ont-ils eu des soldats plus fidèles? 1440 + Furieux dans la guerre, ils souffrent nos bourreaux, + Et lions au combat, ils meurent en agneaux. + J'ai trop de pitié d'eux pour ne les pas défendre. + Allons trouver Félix; commençons par son gendre; + Et contentons ainsi, d'une seule action, 1445 + Et Pauline, et ma gloire, et ma compassion. + + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + +NOTES: + + [1270] _Var._ [Gardes, oseriez-vous me rendre un bon office?] + CLÉON. Nous n'osons plus, Seigneur, vous rendre aucun service. + POL. Je ne vous parle pas de me faire évader. (1643-56) + + [1271] _Var._ Je crois que sans péril cela se peut bien faire. + (1643-56) + + [1272] _Var._ Puisque c'est pour Sévère, à tout je me dispense. + POL. Lui-même, à mon défaut, fera ta récompense. + Le plus tôt vaut le mieux; va donc, et promptement. + CLÉON. J'y cours, et vous m'aurez ici dans un moment. + (1643-56) + + [1273] _Var._ POLYEUCTE, _seul_, _ses gardes s'étant retirés aux + coins du théâtre_. (1643-56) + + [1274] Cette figure rappelle ces vers de Lucrèce (livre IV, vers + 1129 et 1130): + + .... _Medio de fonte leporum + Surgit amari aliquid, quod in ipsis floribus angat._ + + [1275] «J'ai ouï dire souvent à M. Corneille qu'il avoit fait, + dans son _Polyeucte_, au sujet de la Fortune, ces deux vers si + célèbres: + + Et comme elle a l'éclat du verre, + Elle en a la fragilité, + + sans savoir qu'ils fussent de M. Godeau, évêque de Vence; car ils + sont originairement de M. Godeau, qui les avoit faits, dans son + _Ode_ au cardinal de Richelieu, quinze ans avant que M. Corneille + les eût faits dans son _Polyeucte_. Il est assez ordinaire de se + rencontrer ainsi dans la pensée et dans l'expression des autres.» + (Observation de Ménage, p. 116 des _Poésies de Malherbe avec les + Observations de Ménage_, _segonde édition_, 1689, in-12.) Ménage, + comme le fait remarquer M. Taschereau, cite ici de mémoire. La + pièce de Godeau, fort louangeuse, il est vrai, pour le cardinal de + Richelieu, est toutefois intitulée: _Au Roy. Ode._ Elle est in-4º. + On lit à la fin de la trente-troisième strophe: + + Mais leur gloire tombe par terre, + Et comme elle a l'éclat du verre, + Elle en a la fragilité. + + Publius Syrus avait dit: + + _Fortuna vitrea est; tum quum splendet, frangitur._ + + [1276] _Var._ Dessus ces illustres coupables[1276-a]. (1643-56) + + [1276-a] On a rapproché de cet endroit les vers bien connus + d'Horace (livre III, ode 1, vers 17 et 18): + + _Destrictus ensis cui super impia + Cervice pendet...._ + + [1277] _Var._ Tigre affamé de sang, Décie impitoyable. (1643-48 + in-4º) + + [1278] L'empereur Décius périt, comme l'on sait, dans sa guerre + contre les Goths. + + [1279] _Var._ Qu'un rival plus puissant lui donne dans les yeux. + (1643-56) + + [1280] _Var._ Vains appas, vous ne m'êtes rien. (1643-56) + + [1281] L'édition de 1682 porte, par erreur, _qui le puisse_, pour + _qui les puisse_. + + [1282] _Var._ Et l'effort généreux de cette amour parfaite + Vient-il à mon secours, ou bien à ma défaite? (1643-56) + + [1283] _Var._ Vous seul vous haïssez, lorsque chacun vous aime; + Vous seul exécutez tout ce que j'ai rêvé. (1643-56) + + [1284] _Var._ Tu me quittes, ingrat, et mêmes avec joie. + (1643-56) + + [1285] _Var._ Encore s'il marquoit un heureux repentir. (1643-56) + + [1286] _Var._ Et si l'on peut au ciel emporter des douleurs, + J'en emporte de voir l'excès de vos malheurs. (1643-56) + + [1287] Voyez la Notice de _Polyeucte_, p. 468. + + [1288] _Var._ Au nom de cet amour, venez suivre mes pas. + (1643-56) + + [1289] _Var._ Sévère? est-ce le fait d'un homme généreux, + De venir jusqu'ici braver un malheureux? (1643-56) + + [1290] _Var._ Je vous ai fait, Sévère, une incivilité[1290-a]. + (1643-56) + + [1290-a] Les éditions de 1654 et de 1656 donnent, par + erreur, _infidélité_, pour _incivilité_. + + [1291] _Var._ Souffrez, avant mourir, que je vous le résigne. + (1643-56) + + [1292] _Var._ Qu'il n'est point aux enfers d'horreur que je + n'endure. (1664) + + [1293] _Var._ Je m'en vais sans réponse après cette prière, + Et si vous n'êtes tel que je l'ose espérer. (1643-56) + _Var._ Adieu: résolvez seul ce que vous devez faire. + (1660-64) + + [1294] _Var._ Et qu'une femme enfin dans l'infélicité. (1643-64) + + [1295] _Var._ [Nous en avons beaucoup pour être de vrais + Dieux[1295-a].] + Peut-être qu'après tout ces croyances publiques + Ne sont qu'inventions de sages politiques, + Pour contenir un peuple ou bien pour l'émouvoir, + Et dessus sa foiblesse affermir leur pouvoir[1295-b]. + [Enfin chez les chrétiens les moeurs sont innocentes, + Les vices détestés, les vertus florissantes;] + Jamais un adultère, un traître, un assassin; + Jamais d'ivrognerie, et jamais de larcin: + Ce n'est qu'amour entre eux, que charité sincère; + Chacun y chérit l'autre, et le secourt en frère; + [Ils font des voeux pour nous qui les persécutons.] (1643-56) + + [1295-a] Lemazurier rapporte (tome I, p. 92) que quand Baron + arrivait à ce vers, «il s'approchait de Fabian, comme lorsqu'on + craint d'être entendu; et pour obliger ce confident à ne pas + perdre un mot de ce qu'il allait lui dire, il lui mettait la main + sur l'épaule.» + + [1295-b] «Quoique ces vers n'expriment que le doute vague + d'un païen, à qui les extravagances de sa religion rendoient + suspectes toutes les autres religions, et qui n'avoit aucune + connoissance des preuves évidentes de la nôtre, M. Corneille + s'est reproché plusieurs fois de les avoir fait imprimer.» + (_OEuvres de Corneille_, édition de 1738, _Avertissement_ de + Jolly, tome I, p. XXX.) + + [1296] «Remarquez ici que Racine, dans _Esther_ (acte III, scène + IV), exprime la même chose en cinq vers: + + Pendant que votre main, sur eux appesantie, + A leurs persécuteurs les livroit sans secours, + Ils conjuroient ce Dieu de veiller sur vos jours, + De rompre des méchants les trames criminelles, + De mettre votre trône à l'ombre de ses ailes.» + + (_Voltaire._) + + + + +ACTE V. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +FÉLIX, ALBIN, CLÉON. + + FÉLIX. + + Albin, as-tu bien vu la fourbe de Sévère? + As-tu bien vu sa haine? et vois-tu ma misère? + + ALBIN. + + Je n'ai rien vu en lui qu'un rival généreux, + Et ne vois rien en vous qu'un père rigoureux. 1450 + + FÉLIX. + + Que tu discernes mal le coeur d'avec la mine[1297]! + Dans l'âme il hait Félix et dédaigne Pauline; + Et s'il l'aima jadis, il estime aujourd'hui + Les restes d'un rival trop indignes de lui. + Il parle en sa faveur, il me prie, il menace, 1455 + Et me perdra, dit-il, si je ne lui fais grâce; + Tranchant du généreux, il croit m'épouvanter: + L'artifice est trop lourd pour ne pas l'éventer. + Je sais des gens de cour quelle est la politique[1298], + J'en connois mieux que lui la plus fine pratique. 1460 + C'est en vain qu'il tempête et feint d'être en fureur: + Je vois ce qu'il prétend auprès de l'Empereur. + De ce qu'il me demande il m'y feroit un crime: + Épargnant son rival, je serois sa victime; + Et s'il avoit affaire à quelque maladroit, 1465 + Le piège est bien tendu, sans doute il le perdroit; + Mais un vieux courtisan est un peu moins crédule[1299]: + Il voit quand on le joue, et quand on dissimule; + Et moi j'en ai tant vu de toutes les façons, + Qu'à lui-même au besoin j'en ferois des leçons. 1470 + + ALBIN. + + Dieux! que vous vous gênez par cette défiance! + + FÉLIX. + + Pour subsister en cour c'est la haute science: + Quand un homme une fois a droit de nous haïr, + Nous devons présumer qu'il cherche à nous trahir; + Toute son amitié nous doit être suspecte. 1475 + Si Polyeucte enfin n'abandonne sa secte, + Quoi que son protecteur ait pour lui dans l'esprit, + Je suivrai hautement l'ordre qui m'est prescrit. + + ALBIN. + + Grâce, grâce, Seigneur! que Pauline l'obtienne! + + FÉLIX. + + Celle de l'Empereur ne suivroit pas la mienne, 1480 + Et loin de le tirer de ce pas dangereux[1300], + Ma bonté ne feroit que nous perdre tous deux. + + ALBIN. + + Mais Sévère promet.... + + FÉLIX. + + Albin, je m'en défie, + Et connois mieux que lui la haine de Décie: + En faveur des chrétiens s'il choquoit son courroux, 1485 + Lui-même assurément se perdroit avec nous. + Je veux tenter pourtant encore une autre voie: + Amenez Polyeucte; et si je le renvoie[1301], + S'il demeure insensible à ce dernier effort, + Au sortir de ce lieu qu'on lui donne la mort[1302]. 1490 + + ALBIN. + + Votre ordre est rigoureux. + + FÉLIX. + + Il faut que je le suive, + Si je veux empêcher qu'un désordre n'arrive. + Je vois le peuple ému pour prendre son parti; + Et toi-même tantôt tu m'en as averti. + Dans ce zèle pour lui qu'il fait déjà paroître, 1495 + Je ne sais si longtemps j'en pourrois être maître; + Peut-être dès demain, dès la nuit, dès ce soir, + J'en verrois des effets que je ne veux pas voir; + Et Sévère aussitôt, courant à sa vengeance, + M'iroit calomnier de quelque intelligence. 1500 + Il faut rompre ce coup, qui me seroit fatal. + + ALBIN. + + Que tant de prévoyance est un étrange mal[1303]! + Tout vous nuit, tout vous perd, tout vous fait de l'ombrage; + Mais voyez que sa mort mettra ce peuple en rage, + Que c'est mal le guérir que le désespérer. 1505 + + FÉLIX. + + En vain après sa mort il voudra murmurer; + Et s'il ose venir à quelque violence, + C'est à faire[1304] à céder deux jours à l'insolence: + J'aurai fait mon devoir, quoi qu'il puisse arriver[1305]. + Mais Polyeucte vient, tâchons à le sauver[1306]. 1510 + Soldats, retirez-vous, et gardez bien la porte. + + +SCÈNE II. + +FÉLIX, POLYEUCTE, ALBIN. + + FÉLIX. + + As-tu donc pour la vie une haine si forte, + Malheureux Polyeucte? et la loi des chrétiens + T'ordonne-t-elle ainsi d'abandonner les tiens? + + POLYEUCTE. + + Je ne hais point la vie, et j'en aime l'usage, 1515 + Mais sans attachement qui sente l'esclavage, + Toujours prêt à la rendre au Dieu dont je la tiens: + La raison me l'ordonne, et la loi des chrétiens; + Et je vous montre à tous par là comme il faut vivre, + Si vous avez le coeur assez bon pour me suivre. 1520 + + FÉLIX. + + Te suivre dans l'abîme où tu te veux jeter? + + POLYEUCTE. + + Mais plutôt dans la gloire où je m'en vais monter. + + FÉLIX. + + Donne-moi pour le moins le temps de la connoître: + Pour me faire chrétien, sers-moi de guide à l'être, + Et ne dédaigne pas de m'instruire en ta foi, 1525 + Ou toi-même à ton Dieu tu répondras de moi. + + POLYEUCTE. + + N'en riez point, Félix, il sera votre juge; + Vous ne trouverez point devant lui de refuge: + Les rois et les bergers y sont d'un même rang. + De tous les siens sur vous il vengera le sang. 1530 + + FÉLIX. + + Je n'en répandrai plus, et quoi qu'il en arrive, + Dans la foi des chrétiens je souffrirai qu'on vive: + J'en serai protecteur. + + POLYEUCTE. + + Non, non, persécutez, + Et soyez l'instrument de nos félicités: + Celle d'un vrai chrétien n'est que dans les souffrances[1307]; + Les plus cruels tourments lui sont des récompenses. + Dieu, qui rend le centuple aux bonnes actions, + Pour comble donne encor les persécutions. + Mais ces secrets pour vous sont fâcheux à comprendre: + Ce n'est qu'à ses élus que Dieu les fait entendre. 1540 + + FÉLIX. + + Je te parle sans fard, et veux être chrétien. + + POLYEUCTE. + + Qui peut donc retarder l'effet d'un si grand bien? + + FÉLIX. + + La présence importune.... + + POLYEUCTE. + + Et de qui? de Sévère? + + FÉLIX. + + Pour lui seul contre toi j'ai feint tant de colère: + Dissimule un moment jusques à son départ. 1545 + + POLYEUCTE. + + Félix, c'est donc ainsi que vous parlez sans fard? + Portez à vos païens, portez à vos idoles + Le sucre empoisonné que sèment vos paroles[1308]. + Un chrétien ne craint rien, ne dissimule rien: + Aux yeux de tout le monde il est toujours chrétien. 1550 + + + FÉLIX. + + Ce zèle de ta foi ne sert qu'à te séduire, + Si tu cours à la mort plutôt que de m'instruire. + + POLYEUCTE. + + Je vous en parlerois ici hors de saison: + Elle est un don du ciel, et non de la raison; + Et c'est là que bientôt, voyant Dieu face à face, 1555 + Plus aisément pour vous j'obtiendrai cette grâce. + + FÉLIX. + + Ta perte cependant me va désespérer. + + POLYEUCTE. + + Vous avez en vos mains de quoi la réparer: + En vous ôtant un gendre, on vous en donne un autre, + Dont la condition répond mieux à la vôtre; 1560 + Ma perte n'est pour vous qu'un change avantageux. + + FÉLIX. + + Cesse de me tenir ce discours outrageux. + Je t'ai considéré plus que tu ne mérites; + Mais malgré ma bonté, qui croît plus tu l'irrites[1309], + Cette insolence enfin te rendroit odieux, 1565 + Et je me vengerois aussi bien que nos Dieux. + + POLYEUCTE. + + Quoi? vous changez bientôt d'humeur et de langage! + Le zèle de vos Dieux rentre en votre courage! + Celui d'être chrétien s'échappe! et par hasard + Je vous viens d'obliger à me parler sans fard! 1570 + + FÉLIX. + + Va, ne présume pas que quoi que je te jure, + De tes nouveaux docteurs je suive l'imposture: + Je flattois ta manie, afin de t'arracher + Du honteux précipice où tu vas trébucher; + Je voulois gagner temps, pour ménager ta vie 1575 + Après l'éloignement d'un flatteur de Décie; + Mais j'ai fait trop d'injure à nos Dieux tout-puissants: + Choisis de leur donner ton sang, ou de l'encens. + + POLYEUCTE. + + Mon choix n'est point douteux. Mais j'aperçois Pauline. + O ciel! + + +SCÈNE III. + +FÉLIX, POLYEUCTE, PAULINE, ALBIN. + + PAULINE. + + Qui de vous deux aujourd'hui m'assassine? 1580 + Sont-ce tous deux ensemble, ou chacun à son tour? + Ne pourrai-je fléchir la nature ou l'amour? + Et n'obtiendrai-je rien d'un époux ni d'un père? + + FÉLIX. + + Parlez à votre époux. + + POLYEUCTE. + + Vivez avec Sévère. + + PAULINE. + + Tigre, assassine-moi du moins sans m'outrager. 1585 + + POLYEUCTE. + + Mon amour, par pitié, cherche à vous soulager[1310]: + Il voit quelle douleur dans l'âme vous possède, + Et sait qu'un autre amour en est le seul remède[1311]. + Puisqu'un si grand mérite a pu vous enflammer, + Sa présence toujours a droit de vous charmer: 1590 + Vous l'aimiez, il vous aime, et sa gloire augmentée.... + + PAULINE. + + Que t'ai-je fait, cruel, pour être ainsi traitée, + Et pour me reprocher, au mépris de ma foi, + Un amour si puissant que j'ai vaincu pour toi? + Vois, pour te faire vaincre un si fort adversaire, 1595 + Quels efforts à moi-même il a fallu me faire; + Quels combats j'ai donnés pour te donner un coeur + Si justement acquis à son premier vainqueur; + Et si l'ingratitude en ton coeur ne domine, + Fais quelque effort sur toi pour te rendre à Pauline: + Apprends d'elle à forcer ton propre sentiment; + Prends sa vertu pour guide en ton aveuglement; + Souffre que de toi-même elle obtienne ta vie, + Pour vivre sous tes lois à jamais asservie. + Si tu peux rejeter de si justes desirs, 1605 + Regarde au moins ses pleurs, écoute ses soupirs; + Ne désespère pas une âme qui t'adore. + + POLYEUCTE. + + Je vous l'ai déjà dit, et vous le dis encore, + Vivez avec Sévère, ou mourez avec moi. + Je ne méprise point vos pleurs ni votre foi; 1610 + Mais de quoi que pour vous notre amour m'entretienne, + Je ne vous connois plus, si vous n'êtes chrétienne. + C'en est assez, Félix, reprenez ce courroux, + Et sur cet insolent vengez vos Dieux et vous. + + PAULINE. + + Ah! mon père, son crime à peine est pardonnable; 1615 + Mais s'il est insensé, vous êtes raisonnable. + La nature est trop forte, et ses aimables traits + Imprimés dans le sang ne s'effacent jamais: + Un père est toujours père, et sur cette assurance + J'ose appuyer encore un reste d'espérance. 1620 + Jetez sur votre fille un regard paternel: + Ma mort suivra la mort de ce cher criminel; + Et les Dieux trouveront sa peine illégitime, + Puisqu'elle confondra l'innocence et le crime, + Et qu'elle changera, par ce redoublement, 1625 + En injuste rigueur un juste châtiment; + Nos destins, par vos mains rendus inséparables, + Nous doivent rendre heureux ensemble, ou misérables; + Et vous seriez cruel jusques au dernier point, + Si vous désunissiez ce que vous avez joint. 1630 + Un coeur à l'autre uni jamais ne se retire, + Et pour l'en séparer il faut qu'on le déchire. + Mais vous êtes sensible à mes justes douleurs, + Et d'un oeil paternel vous regardez mes pleurs. + + FÉLIX. + + Oui, ma fille, il est vrai qu'un père est toujours père; + Rien n'en peut effacer le sacré caractère: + Je porte un coeur sensible, et vous l'avez percé; + Je me joins avec vous contre cet insensé. + Malheureux Polyeucte, es-tu seul insensible? + Et veux-tu rendre seul ton crime irrémissible? 1640 + Peux-tu voir tant de pleurs d'un oeil si détaché[1312]? + Peux-tu voir tant d'amour sans en être touché? + Ne reconnois-tu plus ni beau-père, ni femme, + Sans amitié pour l'un, et pour l'autre sans flamme? + Pour reprendre les noms et de gendre et d'époux, 1645 + Veux-tu nous voir tous deux embrasser tes genoux? + + POLYEUCTE. + + Que tout cet artifice est de mauvaise grâce! + Après avoir deux fois essayé la menace, + Après m'avoir fait voir Néarque dans la mort, + Après avoir tenté l'amour et son effort, 1650 + Après m'avoir montré cette soif du baptême, + Pour opposer à Dieu l'intérêt de Dieu même, + Vous vous joignez ensemble! Ah! ruses de l'enfer! + Faut-il tant de fois vaincre avant que triompher? + Vos résolutions usent trop de remise: 1655 + Prenez la vôtre enfin, puisque la mienne est prise. + Je n'adore qu'un Dieu, maître de l'univers, + Sous qui tremblent le ciel, la terre, et les enfers, + Un Dieu qui, nous aimant d'une amour infinie, + Voulut mourir pour nous avec ignominie, 1660 + Et qui par un effort de cet excès d'amour[1313], + Veut pour nous en victime être offert chaque jour. + Mais j'ai tort d'en parler à qui ne peut m'entendre. + Voyez l'aveugle erreur que vous osez défendre: + Des crimes les plus noirs vous souillez tous vos Dieux; + Vous n'en punissez point qui n'ait son maître aux cieux: + La prostitution, l'adultère, l'inceste, + Le vol, l'assassinat, et tout ce qu'on déteste, + C'est l'exemple qu'à suivre offrent vos immortels. + J'ai profané leur temple, et brisé leurs autels; 1670 + Je le ferois encor, si j'avois à le faire[1314], + Même aux yeux de Félix, même aux yeux de Sévère, + Même aux yeux du sénat, aux yeux de l'Empereur. + + FÉLIX. + + Enfin ma bonté cède à ma juste fureur: + Adore-les, ou meurs. + + POLYEUCTE. + + Je suis chrétien. + + FÉLIX. + + Impie! 1675 + Adore-les, te dis-je, ou renonce à la vie. + + POLYEUCTE. + + Je suis chrétien. + + FÉLIX. + + Tu l'es? O coeur trop obstiné[1315]! + Soldats, exécutez l'ordre que j'ai donné. + + PAULINE. + + Où le conduisez-vous? + + FÉLIX. + + A la mort. + + POLYEUCTE. + + A la gloire[1316]. + Chère Pauline, adieu: conservez ma mémoire. 1680 + + PAULINE. + + Je te suivrai partout, et mourrai si tu meurs[1317]. + + POLYEUCTE. + + Ne suivez point mes pas, ou quittez vos erreurs. + + FÉLIX. + + Qu'on l'ôte de mes yeux, et que l'on m'obéisse: + Puisqu'il aime à périr, je consens qu'il périsse. + + +SCÈNE IV. + +FÉLIX, ALBIN. + + FÉLIX. + + Je me fais violence, Albin; mais je l'ai dû: 1685 + Ma bonté naturelle aisément m'eût perdu. + Que la rage du peuple à présent se déploie[1318], + Que Sévère en fureur tonne, éclate, foudroie, + M'étant fait cet effort, j'ai fait ma sûreté. + Mais n'es-tu point surpris de cette dureté? 1690 + Vois-tu comme le sien des coeurs impénétrables, + Ou des impiétés à ce point exécrables? + Du moins j'ai satisfait mon esprit affligé[1319]: + Pour amollir son coeur je n'ai rien négligé; + J'ai feint même à tes yeux des lâchetés extrêmes; 1695 + Et certes sans l'horreur de ses derniers blasphèmes, + Qui m'ont rempli soudain de colère et d'effroi, + J'aurois eu de la peine à triompher de moi. + + ALBIN. + + Vous maudirez peut-être un jour cette victoire, + Qui tient je ne sais quoi d'une action trop noire, 1700 + Indigne de Félix, indigne d'un Romain, + Répandant votre sang par votre propre main. + + FÉLIX. + + Ainsi l'ont autrefois versé Brute et Manlie; + Mais leur gloire en a crû, loin d'en être affoiblie[1320]; + Et quand nos vieux héros avoient de mauvais sang, 1705 + Ils eussent, pour le perdre, ouvert leur propre flanc. + + ALBIN. + + Votre ardeur vous séduit; mais quoi qu'elle vous die, + Quand vous la sentirez une fois refroidie, + Quand vous verrez Pauline, et que son désespoir + Par ses pleurs et ses cris saura vous émouvoir[1321].... 1710 + + FÉLIX. + + Tu me fais souvenir qu'elle a suivi ce traître, + Et que ce désespoir qu'elle fera paroître + De mes commandements pourra troubler l'effet: + Va donc; cours y mettre ordre et voir ce qu'elle fait[1322]; + Romps ce que ses douleurs y donneroient d'obstacle; + Tire-la, si tu peux, de ce triste spectacle; + Tâche à la consoler. Va donc: qui te retient? + + ALBIN. + + Il n'en est pas besoin, Seigneur, elle revient. + + +SCÈNE V. + +FÉLIX, PAULINE, ALBIN. + + PAULINE. + + Père barbare, achève, achève ton ouvrage: + Cette seconde hostie est digne de ta rage; 1720 + Joins ta fille à ton gendre; ose: que tardes-tu? + Tu vois le même crime, ou la même vertu: + Ta barbarie en elle a les mêmes matières. + Mon époux en mourant m'a laissé ses lumières; + Son sang, dont tes bourreaux viennent de me couvrir, + M'a dessillé les yeux, et me les vient d'ouvrir. + Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée: + De ce bienheureux sang tu me vois baptisée; + Je suis chrétienne enfin, n'est-ce point assez dit? + Conserve en me perdant ton rang et ton crédit; 1730 + Redoute l'Empereur, appréhende Sévère: + Si tu ne veux périr, ma perte est nécessaire; + Polyeucte m'appelle à cet heureux trépas; + Je vois Néarque et lui qui me tendent les bras. + Mène, mène-moi voir tes Dieux que je déteste: 1735 + Ils n'en ont brisé qu'un, je briserai le reste; + On m'y verra braver tout ce que vous craignez, + Ces foudres impuissants qu'en leurs mains vous peignez[1323], + Et saintement rebelle aux lois de la naissance, + Une fois envers toi manquer d'obéissance. 1740 + Ce n'est point ma douleur que par là je fais voir; + C'est la grâce qui parle, et non le désespoir. + Le faut-il dire encor, Félix? je suis chrétienne! + Affermis par ma mort ta fortune et la mienne: + Le coup à l'un et l'autre en sera précieux, 1745 + Puisqu'il t'assure en terre en m'élevant aux cieux. + + +SCÈNE VI[1324]. + +FÉLIX, SÉVÈRE, PAULINE, ALBIN, FABIAN. + + SÉVÈRE. + + Père dénaturé, malheureux politique, + Esclave ambitieux d'une peur chimérique, + Polyeucte est donc mort! et par vos cruautés + Vous pensez conserver vos tristes dignités! 1750 + La faveur que pour lui je vous avois offerte, + Au lieu de le sauver, précipite sa perte! + J'ai prié, menacé, mais sans vous émouvoir; + Et vous m'avez cru fourbe ou de peu de pouvoir! + Eh bien! à vos dépens vous verrez que Sévère[1325] 1755 + Ne se vante jamais que de ce qu'il peut faire; + Et par votre ruine il vous fera juger + Que qui peut bien vous perdre eût pu vous protéger. + Continuez aux Dieux ce service fidèle; + Par de telles horreurs montrez-leur votre zèle. 1760 + Adieu; mais quand l'orage éclatera sur vous, + Ne doutez point du bras dont partiront les coups. + + FÉLIX. + + Arrêtez-vous, Seigneur, et d'une âme apaisée[1326] + Souffrez que je vous livre une vengeance aisée. + Ne me reprochez plus que par mes cruautés 1765 + Je tâche à conserver mes tristes dignités: + Je dépose à vos pieds l'éclat de leur faux lustre. + Celle où j'ose aspirer est d'un rang plus illustre; + Je m'y trouve forcé par un secret appas; + Je cède à des transports que je ne connois pas; 1770 + Et par un mouvement que je ne puis entendre, + De ma fureur je passe au zèle de mon gendre. + C'est lui, n'en doutez point, dont le sang innocent + Pour son persécuteur prie un Dieu tout-puissant; + Son amour épandu sur toute la famille 1775 + Tire après lui le père aussi bien que la fille. + J'en ai fait un martyr, sa mort me fait chrétien: + J'ai fait tout son bonheur, il veut faire le mien. + C'est ainsi qu'un chrétien se venge et se courrouce. + Heureuse cruauté dont la suite est si douce! 1780 + Donne la main, Pauline. Apportez des liens; + Immolez à vos Dieux ces deux nouveaux chrétiens: + Je le suis, elle l'est, suivez votre colère. + + PAULINE. + + Qu'heureusement enfin je retrouve mon père! + Cet heureux changement rend mon bonheur parfait. + + FÉLIX. + + Ma fille, il n'appartient qu'à la main qui le fait. + + SÉVÈRE. + + Qui ne seroit touché d'un si tendre spectacle? + De pareils changements ne vont point sans miracle. + Sans doute vos chrétiens, qu'on persécute en vain, + Ont quelque chose en eux qui surpasse l'humain: 1790 + Ils mènent une vie avec tant d'innocence, + Que le ciel leur en doit quelque reconnoissance: + Se relever plus forts, plus ils sont abattus, + N'est pas aussi l'effet des communes vertus. + Je les aimai toujours, quoi qu'on m'en ait pu dire; 1795 + Je n'en vois point mourir que mon coeur n'en soupire[1327]; + Et peut-être qu'un jour je les connoîtrai mieux. + J'approuve cependant que chacun ait ses Dieux, + Qu'il les serve à sa mode, et sans peur de la peine. + Si vous êtes chrétien, ne craignez plus ma haine; 1800 + Je les aime, Félix, et de leur protecteur + Je n'en veux pas sur vous faire un persécuteur[1328]. + Gardez votre pouvoir, reprenez-en la marque; + Servez bien votre Dieu, servez notre monarque[1329]. + Je perdrai mon crédit envers Sa Majesté, 1805 + Ou vous verrez finir cette sévérité[1330]: + Par cette injuste haine il se fait trop d'outrage. + + FÉLIX. + + Daigne le ciel en vous achever son ouvrage, + Et pour vous rendre un jour ce que vous méritez, + Vous inspirer bientôt toutes ses vérités[1331]! 1810 + Nous autres, bénissons notre heureuse aventure: + Allons à nos martyrs donner la sépulture, + Baiser leurs corps sacrés, les mettre en digne lieu, + Et faire retentir partout le nom de Dieu. + + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + +NOTES: + + [1297] _Var._ Que tu le connois mal! tout son fait n'est que mine. + (1643-56) + + [1298] _Var._ Je connois avant lui la cour et ses intriques, + J'en connois les détours, j'en connois les pratiques. + (1643-56) + + [1299] _Var._ Mais un vieux courtisan n'est pas si fort crédule. + (1643-56) + + [1300] _Var._ Et loin de le tirer de ce pas hasardeux. (1643-63) + + [1301] En marge, dans les éditions de 1643 et de 1648 in-4º: _Il + parle à Cléon._ + + [1302] En marge, dans les éditions de 1643 et de 1648 in-4º: + _Cléon rentre_. + + [1303] _Var._ Que votre défiance est un étrange mal! (1643-56) + + [1304] Il y a _à faire_, et non _affaire_, dans toutes les + éditions qui ont paru du vivant de Corneille, et de même dans + l'impression de 1692, et dans celle de 1764, publiée par + Voltaire. + + [1305] _Var._ J'aurai fait mon devoir, quoi qui puisse arriver. + (1660-64) + + [1306] En marge, dans les éditions de 1643 et de 1648 in-4º: + _Polyeucte vient avec ses gardes, qui soudain se retirent_. + + [1307] _Var._ Aussi bien un chrétien n'est rien sans les souffrances; + Les plus cruels tourments nous sont des récompenses. (1643-56) + + [1308] _Var._ Le sucre empoisonné que versent vos paroles. + (1643-56) + + [1309] _Var._ Mais malgré ma bonté, qui croît quand tu l'irrites. + (1643-56) + + [1310] _Var._ Ma pitié, tant s'en faut, cherche à vous soulager: + Notre amour vous emporte à des douleurs si vraies. (1643-56) + + [1311] _Var._ Que rien qu'un autre amour ne peut guérir ces plaies. + (1643) + _Var._ Que rien qu'un autre amour ne peut guérir ses plaies. + (1648-56) + + [1312] _Var._ Peux-tu voir tant de pleurs d'un coeur si détaché? + (1643-56) + + [1313] _Var._ Et qui par un excès de cette même amour. (1643-56) + + [1314] «Ce vers est dans _le Cid_ (vers 878), et est à sa place + dans les deux pièces.» (_Voltaire._) + + [1315] En marge, dans les éditions de 1643 et de 1648 in-4º: + _Cléon et les autres gardes sortent et conduisent Polyeucte; + Pauline le suit_. + + [1316] Du Vair a dit à la fin du Livre II de son _Traité de la + constance_: «S'il nous mène aux coups, il nous mène à la gloire.» + + [1317] _Var._ Je te suivrai partout et mêmes au trépas. + POL. Sortez de votre erreur, ou ne me suivez pas. (1643-56) + + [1318] _Var._ Que la rage d'un peuple à présent se déploie. + (1643-60) + + [1319] _Var._ Du moins j'ai satisfait à mon coeur affligé: + Pour amollir le sien je n'ai rien négligé. (1643-56) + + [1320] _Var._ Et leur gloire en a crû, loin d'en être affoiblie. + Jamais nos vieux héros n'ont eu de mauvais sang, + Qu'ils n'eussent, pour le perdre, ouvert leur propre flanc. + (1643-56) + + [1321] _Var._ Par ses pleurs et ses cris pourra vous émouvoir.... + (1643-60) + + [1322] _Var._ Va donc y donner ordre et voir ce qu'elle fait. + (1643-63) + + [1323] L'édition de 1648 in-4º porte, par erreur, _vous + plaignez_, pour _vous peignez_. + + [1324] Voyez la Notice de _Polyeucte_, p. 468. + + [1325] _Var._ Eh bien! à vos dépens vous saurez que Sévère. + (1643-60) + + [1326] _Var._ Arrêtez-vous, Sévère, et d'une âme apaisée. + (1643-56) + + [1327] _Var._ Je n'en vois point mourir que ce coeur n'en + soupire. (1643-56) + + [1328] _Var._ Je n'en veux pas en vous faire un persécuteur. + (1643-63) + + [1329] «La manière dont le fameux Baron récitait ces vers en + appuyant sur _servez votre_[1329-a] _monarque_, était reçue avec + transport.» (_Voltaire_, édition de 1764.) + + [1329-a] Dans le texte, Voltaire ne donne pas _votre_, mais + _notre_, comme les éditions publiées par Corneille. + + [1330] _Var._ Ou bien il quittera cette sévérité. (1643-56) + + [1331] _Var._ Vous inspire bientôt toutes ses vérités! (1643 et + 48 in-4º) + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +CONTENUES DANS LE TROISIÈME VOLUME. + + + LE CID, tragédie 1 + + Notice 3 + + ÉCRITS EN FAVEUR DU CID, attribués à Corneille par Niceron + ou par les frères Parfait: + + I. L'Ami du Cid 53 + + II. Lettre pour M. de Corneille, contre ces mots de la + lettre sous le nom d'Ariste: _Je fis donc résolution + de guérir ces idolâtres_ 56 + + III. Réponse de *** à *** sous le nom d'Ariste 59 + + IV. Lettre du désintéressé au sieur Mairet 62 + + V. Avertissement au Besançonnois Mairet 67 + + A Madame de Combalet 77 + + Extrait de Mariana et Avertissement 79 + + _Romance primero_ 87 + + _Romance segundo_ 90 + + Examen 91 + + Liste des éditions qui ont été collationnées pour les variantes + du _Cid_ 102 + + LE CID 105 + + APPENDICE: + + I. Passages des _Mocedades del Cid_ de Guillem de Castro, + imités par Corneille et signalés par lui 199 + + II. Analyse comparative du drame de Guillem de Castro: + _la Jeunesse du Cid_ 207 + + III. Aux amateurs de la langue françoise (Avertissement + de l'édition de Leyde) 240 + + + HORACE, tragédie 243 + + Notice 245 + + A Monseigneur le cardinal duc de Richelieu 258 + + Extrait de Tite Live 262 + + Examen 273 + + Liste des éditions qui ont été collationnées pour les variantes + d'_Horace_ 281 + + HORACE 283 + + + CINNA, tragédie 359 + + Notice 361 + + A Monsieur de Montoron 369 + + Extrait de Sénèque 373 + + Extrait de Montagne 376 + + Examen 379 + + Liste des éditions qui ont été collationnées pour les variantes + de _Cinna_ 383 + + CINNA 385 + + + Polyeucte, MARTYR, tragédie chrétienne 463 + + Notice 465 + + A la Reine régente 471 + + Abrégé du martyre de saint Polyeucte 474 + + Examen 478 + + Liste des éditions qui ont été collationnées pour les variantes + de _Polyeucte_ 485 + + POLYEUCTE 487 + + +FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES. + + +Paris.--Imprimerie de Ch. Lahure et Cie, rue de Fleurus, 9. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres de P. Corneille, Tome III, by +Pierre Corneille + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE P. CORNEILLE, TOME III *** + +***** This file should be named 36011-8.txt or 36011-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/0/1/36011/ + +Produced by Hélène de Mink, Carlo Traverso and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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Marty-Laveaux</title> + <style type="text/css"> + + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + + h1,h2,h3,h4 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; + } + + .title {text-align: center; font-weight: bold; + line-height: 2; margin-bottom: 2em; margin-top: 2em;} + + .title2 {text-align: center; font-weight: bold; + line-height: 1.5; margin-top: 1.5em; margin-bottom: 1.5em;} + + .smaller {font-size: smaller;} + + hr.c5 {width: 5%; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em;} + hr.c30 {width: 30%; margin-top: 3em; margin-bottom: 3em;} + + body {margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + + .blockquote {margin-left: 5%; margin-right: 5%; font-size: 95%;} + .verse {margin-left: 29%; margin-right: 23%;} + + .dalign {position: absolute; right: 10%; top: auto; text-align: right;} + .ralign {position: absolute; right: 30%; top: auto; text-align: right;} + + ul.none {list-style-type: none;} + + .pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ + /* visibility: hidden; */ + position: absolute; + left: 4%; + font-size: 0.6em; + font-variant: normal; + font-style: normal; + text-align: right; + background-color: #FFFACD; + border: 1px solid; + padding: 0.3em; + } + /* page numbers */ + + .figcenter {margin: auto; text-align: center;} + + .footnotes {border: dashed 1px; background-color: #F0FFFF;} + .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} + .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: left;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: 0.6em; text-decoration: none; + font-weight: 400;} + + .box {margin: auto; + text-align: center; + border: 1px solid; + padding: 1em; + background-color: #F0FFFF; + width: 30em;} + + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + .pt {padding-top: 2em;} + .tdl {text-align: left;} + .tdl1 {text-align: left; padding-left: 1em;} + .tdl2 {text-align: left; padding-left: 2.5em;} + .tdl3 {text-align: left; padding-left: 3.5em;} + .tdr {text-align: right; vertical-align: bottom;} + + sup {font-size: 0.7em;} + + .center {text-align: center;} + .smcap {font-variant: small-caps; font-size: 85%;} + + .p2 {margin-top: 2em;} + .p4 {margin-top: 4em;} + + .i1 {margin-left: 1em;} + .i2 {margin-left: 2em;} + .i3 {margin-left: 3em;} + .i4 {margin-left: 4em;} + .i5 {margin-left: 5em;} + .i6 {margin-left: 6em;} + .i7 {margin-left: 7em;} + .i8 {margin-left: 8em;} + .i9 {margin-left: 9em;} + .i10 {margin-left: 10em;} + .i11 {margin-left: 11em;} + .i12 {margin-left: 12em;} + .i13 {margin-left: 13em;} + .i14 {margin-left: 14em;} + .i15 {margin-left: 15em;} + .i16 {margin-left: 16em;} + + .ni2 {margin-left: -2em;} + + .font90 {font-size: 90%;} + .left5 {margin-left: 5%;} + .left10 {margin-left: 10%;} + .left30 {margin-left: 30%;} + .left35 {margin-left: 35%;} + .left70 {margin-left: 70%;} + .right {text-align: right;} + +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Oeuvres de P. Corneille, Tome III, by Pierre Corneille + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres de P. Corneille, Tome III + +Author: Pierre Corneille + +Editor: Ch. (Charles Joseph) Marty-Laveaux + +Release Date: May 1, 2011 [EBook #36011] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE P. CORNEILLE, TOME III *** + + + + +Produced by Hélène de Mink, Carlo Traverso and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<div class="box"> +<p>Notes de transcription:<br /> +Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.<br /> +L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.</p> + +<p>Les vers sont en principe numérotés toutes les 5 lignes; les numéros omis dans +l'original ont été également omis dans cette version. Les numéros +des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div> + +<p><a name="Page_I" id="Page_I"></a></p> + +<div class="figcenter"><img src="images/001.jpg" width="300" height="366" alt="ASSOCIATION logo" title="" /> +</div> + +<p><a name="Page_II" id="Page_II"></a></p> + +<h3 class="title"><span class="smaller">LES</span><br /> + +GRANDS ÉCRIVAINS<br /> + +DE LA FRANCE</h3> + +<p class="title2"><big><b>NOUVELLES ÉDITIONS</b></big><br /> +<small><b>PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION</b></small><br /> +<b>DE M. AD. REGNIER</b><br /> +<small><b>Membre de l'Institut</b></small></p> + +<p><a name="Page_III" id="Page_III"></a></p> + +<p><a name="Page_IV" id="Page_IV"></a></p> + +<h1 class="p3 title"><span class="smaller">ŒUVRES</span><br /> +<span class="smaller">DE</span><br /> +P. CORNEILLE</h1> + +<p class="title2"><b>TOME III</b></p> + +<p><a name="Page_V" id="Page_V"></a></p> + + +<p class="center p4"><b>PARIS.—IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET C<sup>ie</sup></b></p> + +<p class="center"><small><b>Rue de Fleurus, 9</b></small></p> + +<p><a name="Page_VI" id="Page_VI"></a></p> + +<h2 class="title"><small>ŒUVRES</small><br /> +<small>DE</small><br /> +P. CORNEILLE</h2> + +<p class="title2">NOUVELLE ÉDITION</p> + +<p class="title2"><small>REVUE SUR LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS</small><br /> +<small>ET LES AUTOGRAPHES</small></p> + +<p class="title2"><small>ET AUGMENTÉE</small></p> + +<p class="center font90">de morceaux inédits, des variantes, de notices, de notes, d'un lexique des mots<br /> +et locutions remarquables, d'un portrait, d'un fac-simile, etc.</p> + +<p class="title2"><big>PAR M. CH. MARTY-LAVEAUX</big></p> + +<p class="title2">TOME TROISIÈME</p> + +<p class="title2">PARIS<br /> +LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C<sup>ie</sup><br /> +BOULEVARD SAINT-GERMAIN</p> + +<p class="title">1862</p> + +<p><a name="Page_VII" id="Page_VII"></a></p> + +<p><a name="Page_1" id="Page_1"></a></p> + +<h2 class="p4 title"><big>LE CID</big><br /> +TRAGÉDIE<br /> +<small>1636</small></h2> + +<p><a name="Page_2" id="Page_2"></a></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span></p> +<h3>NOTICE.</h3> + +<p class="p2">«Ce fut en quelque sorte à M. de Chalon que le public est +redevable du Cid, dit Beauchamps dans ses <i>Recherches sur +les théâtres de France</i><a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. Voici comme le P. de Tournemine +m'a conté la chose: M. de Chalon, secrétaire des commandements +de la Reine mère, avoit quitté la cour et s'étoit retiré +à Rouen dans sa vieillesse; Corneille, que flattoit le succès +de ses premières pièces, le vint voir: «Monsieur,» lui dit-il +(<i>lui dit M. de Chalon</i>), après l'avoir loué sur son esprit et ses +talents, «le genre de comique que vous embrassez ne peut vous +procurer qu'une gloire passagère. Vous trouverez dans les +Espagnols des sujets qui, traités dans notre goût par des +mains comme les vôtres, produiront de grands effets. Apprenez +leur langue, elle est aisée; je m'offre de vous montrer +ce que j'en sais, et jusqu'à ce que vous soyez en état +de lire par vous-même, de vous traduire quelques endroits +de Guillem de Castro.»</p> + +<p>Corneille profita de ces offres obligeantes. L'attente de +M. de Chalon fut bien dépassée; mais en tout il faut un apprentissage: +celui de Corneille fut fort étrange. C'est sous l'aspect +fantasque du capitan Matamore de <i>l'Illusion</i> que le caractère +espagnol lui apparut d'abord; toutefois, en traçant cette esquisse +bouffonne, il entrevoyait déjà confusément les nobles images +de Chimène et de Rodrigue<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p> + +<p>Du reste, Corneille ne crut pas devoir se préparer par de +longues recherches à traiter cet admirable sujet. <i>Las Mocedades del Cid</i><a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> +<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span> +de Guillem de Castro lui servirent seulement de +point de départ, et il ne parcourut les romances que pour y +puiser des inspirations générales. Ces rapides études, fécondées +par le génie le plus tragique qui eût jusqu'alors paru sur +notre scène, produisirent un chef-d'œuvre que toutes les littératures +nous envièrent. «M. Corneille, dit Fontenelle<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, +avoit dans son cabinet cette pièce traduite en toutes les langues +de l'Europe, hors l'esclavone et la turque: elle étoit +en allemand, en anglois, en flamand; et, par une exactitude +flamande, on l'avoit rendue vers pour vers. Elle étoit en italien, +et ce qui est plus étonnant, en espagnol: les Espagnols +avoient bien voulu copier eux-mêmes une copie dont l'original +leur appartenoit.»</p> + +<p>Cette pièce espagnole imitée de celle de Corneille n'est autre, +selon toute apparence, que l'ouvrage de Diamante intitulé: +<i>el Honrador de su padre</i>. De cette imitation Voltaire voulut +faire l'ouvrage original, celui où Guillem de Castro lui-même +avait puisé le sujet de sa pièce. En 1764, dans la première +édition de son commentaire, il ne s'était pas encore avisé de +cette découverte; mais le 1<sup>er</sup> août de la même année il publia +dans la <i>Gazette littéraire</i><a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> des <i>Anecdotes sur le Cid</i> qui commencent +ainsi:</p> + +<p class="blockquote">«Nous avions toujours cru que <i>le Cid</i> de Guillem de Castro +était la seule tragédie que les Espagnols eussent donnée sur ce +sujet intéressant; cependant il y avait encore un autre <i>Cid</i>, +qui avait été représenté sur le théâtre de Madrid avec autant +de succès que celui de Guillem. L'auteur est don Juan-Bautista +Diamante, et la pièce est intitulée: <i>Comedia famosa del Cid +honrador de su padre....</i> Pour le Cid <i>honorateur de son père</i>, +on la croit antérieure à celle de Guillem de Castro de quelques +années. Cet ouvrage est très-rare, et il n'y en a peut-être pas +aujourd'hui trois exemplaires en Europe.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span> +C'est là une erreur dans laquelle Voltaire s'obstine à demeurer. +Il y revient et y insiste en 1774 dans la nouvelle édition +de son commentaire. On dirait qu'il cherche à se faire illusion +à lui-même; il se paye de raisons détestables comme les gens +d'esprit en trouvent toujours pour se persuader de ce qui leur +plaît.</p> + +<p>Acceptée sans examen par la Harpe, l'assertion du maître +fut bientôt considérée comme un fait incontestable; mais elle +ne pouvait résister à une étude un peu attentive. Angliviel de +la Beaumelle présenta, en 1823, dans les <i>Chefs-d'œuvre des +théâtres étrangers</i>, la pièce de Diamante comme une traduction +du <i>Cid</i> de Corneille<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>; le 11 avril 1841 un article de Génin, publié +dans <i>le National</i>, justifia plus complétement encore notre +poëte, et M. de Puibusque soutint la même thèse dans son +<i>Histoire comparée des littératures espagnole et française</i>. Enfin, +dans un excellent travail, que nous aurons plus d'une fois l'occasion +de citer et qui est intitulé: <i>Anecdotes sur Pierre Corneille, +ou Examen de quelques plagiats qui lui sont généralement +imputés par ses divers commentateurs français et en particulier +par Voltaire</i>, M. Viguier a démontré de la manière la plus +évidente, en comparant le texte de Corneille avec celui de +Diamante, que ce poëte n'a été en général que le traducteur +fort exact, et même assez plat, de notre illustre tragique; +et l'année dernière M. Hippolyte Lucas a mis tout le monde +à même de consulter les pièces du procès, en traduisant dans +ses <i>Documents relatifs à l'histoire du Cid</i> la pièce de Guillem +de Castro et celle de Diamante. La question semblait donc résolue; +toutefois elle ne l'était encore que par des arguments +d'un ordre purement littéraire, qui laissent toujours subsister +quelque doute dans l'esprit de certaines personnes.</p> + +<p>Un article de M. Antoine de Latour, intitulé <i>Pierre Corneille +et Jean-Baptiste Diamante</i>, qui a paru dans <i>le Correspondant</i> +le 25 juin 1861, et qui vient d'être reproduit dans un volume +intitulé <i>l'Espagne religieuse et littéraire</i> (p. 113-134), est venu +offrir aux plus obstinés des documents d'une irrésistible évidence, +des preuves matérielles. Un pharmacien espagnol, qui a +<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> +renoncé à sa profession pour s'adonner sans partage à l'étude de +la bibliographie et de la littérature de son pays, don Cayetano +Alberto de la Barrera y Leirado, a publié aux frais de l'État +un <i>Catalogue bibliographique et biographique de l'ancien théâtre +espagnol depuis son origine jusqu'au milieu du dix-huitième +siècle</i>. On y trouve la notice suivante:</p> + +<p>«Juan-Bautista Diamante, un des plus féconds et des plus +renommés poëtes dramatiques qu'ait produits l'Espagne dans +la seconde moitié du dix-septième siècle. On ignore la date de +sa naissance, mais on peut la fixer avec assez de vraisemblance +entre 1630 et 1640. Notre poëte commença à travailler pour +le théâtre vers 1657. Il est possible que son premier ouvrage +ait été <i>el Honrador de su padre</i>, qui parut imprimé dans la +première partie d'un recueil de comédies de divers auteurs, +Madrid, 1659, et dans lequel on remarque des beautés de +premier ordre, au travers de ses nombreuses irrégularités. +Diamante avait sous les yeux, en écrivant cette pièce, <i>las +Mocedades del Cid</i>, de Guillem de Castro, et l'imitation qui +en a été faite par Corneille, et il a pris de l'un et de l'autre +ce qui lui a paru bon.»</p> + +<p>Après avoir lu cet article, M. Antoine de Latour s'empressa +de faire demander à don Cayetano Alberto de la Barrera quelques +communications au sujet des documents d'après lesquels +il l'avait rédigé; bientôt le savant bibliographe fit parvenir à +notre compatriote la réponse suivante:</p> + +<p class="blockquote">«Votre question ne pouvait venir plus à propos. Juste au +moment où elle m'arrive, je tiens dans mes mains ce bon Juan-Bautista +Diamante. Car voici plusieurs jours que je m'occupe +à extraire les pièces d'un procès qui lui fut intenté en 1648 et +qui vient d'échapper par bonheur au sort qui le menaçait, car +on allait en faire des paquets. Les faits intéressants que j'en ai +tirés me sont arrivés trop tard de quelques jours pour pouvoir +être insérés dans le dernier appendice ou supplément de mon +ouvrage. Je m'étais servi, pour écrire l'article qui le concerne, +des faits qui se trouvent dans Barbosa Machado et dans Nicolas +Antonio, et de ceux que j'ai pu moi-même trouver ailleurs. +Voyant que, dès 1658, il prenait déjà le titre de licencié, +comme cela résulte du manuscrit autographe de sa comédie <i>el +Veneno para si</i>, qui existe dans la bibliothèque de M. le duc +<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span> +d'Osuna, j'ai calculé que sa naissance pouvait avoir eu lieu +de 1630 à 1640; je ne m'étais trompé que de quatre ans: il +était né à Madrid en 1626. C'est ce qui résulte d'un interrogatoire +signé de sa main et dont l'original fait partie du procès +que j'ai sous les yeux.»</p> + +<p>A cette lettre était jointe une copie de ce document que +M. Antoine de Latour traduit ainsi: «En la ville de Alcala de +Hénarès, le vingtième jour du mois de septembre 1648, en +vertu d'un ordre du seigneur recteur, moi, notaire, je me présentai +à la prison des étudiants de cette université, en laquelle +je fis comparaître devant moi don Juan-Bautista Diamante, +écolier en ladite université et détenu dans la susdite prison, +de qui je reçus le serment devant Dieu et sur une croix qu'il +promettait de dire la vérité, et lui demandai ce qui suit:</p> + +<p>«Lui ayant demandé comment il se nomme, quel âge il a, +quelle est sa condition et où il est né;</p> + +<p>«A quoi il répond qu'il se nomme don Juan-Bautista Diamante, +qu'il est étudiant de cette université et sous-diacre, +qu'il est né dans la ville de Madrid, et qu'il a vingt-deux ans, +à quelque chose près.»</p> + +<p>Cependant M. de Latour conserve un dernier scrupule, et +se demande si le Diamante qui figure au procès de 1648 est +bien celui que nous connaissons comme auteur dramatique. +Aussitôt nouvelle demande d'éclaircissements et nouvelle lettre +de don Cayetano Alberto de la Barrera.</p> + +<p>J'eus le même doute qui vous est venu, répondit-il, quand +j'examinai ces documents, mais toute incertitude disparut bientôt. +L'identité de Juan-Bautista Diamante, sous-diacre en 1648 +et prêtre en 1656, et de Diamante, écrivain dramatique, me +fut démontrée jusqu'à l'évidence par cette double observation: +d'une part, que Barbosa Machado déclare expressément +que le poëte était fils de Jacome Diamante, Espagnol, et +d'une mère portugaise, et, d'autre part, que le clerc mis +en cause était bien le fils de Jacome Diamante et de sa première +femme, Magdalena de Acosta (nom portugais <i>da Costa</i>), +comme il ressort de nombreux documents qui figurent au +procès, et en particulier d'une pétition signée par Jacome +lui-même.»</p> + +<p>Voilà certes de quoi satisfaire les plus exigeants, et il n'est +<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> +maintenant permis à personne de révoquer en doute la sincérité +de Corneille, lorsqu'il déclare n'avoir eu d'autre guide que +Guillem de Castro.</p> + +<p>Mais ce premier point une fois mis hors de contestation, on +voudrait avoir les détails les plus précis sur ce premier chef-d'œuvre +de Corneille, et l'on ignore jusqu'à la date de sa représentation. +Les frères Parfait se contentent de placer cet +ouvrage le dernier parmi ceux de 1636, et c'est seulement à +l'occasion de <i>Cinna</i> qu'ils nous disent: «<i>Le Cid</i> fut représenté +vers la fin de novembre 1636<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.»</p> + +<p>L'immense supériorité de cette pièce sur toutes celles qui +l'avaient précédée n'échappa point à Mondory; il ne négligea +rien pour que le jeu des acteurs, la beauté des costumes, +l'exactitude de la mise en scène fussent dignes de l'œuvre: aussi +le succès fut-il attribué uniquement aux comédiens par les ennemis +de notre poëte; mais leurs accusations injustes renferment +sur les premières représentations certains renseignements +utiles à recueillir.</p> + +<p>«Si votre poétique et <i>jeune ferveur</i>, dit Mairet<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> en se servant +à dessein d'une expression employée dans <i>le Cid</i><a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> et critiquée +par Scudéry, avoit tant d'envie de voir ses nobles journées +sous la presse, comme vous êtes fort ingénieux, il falloit +trouver invention d'y faire mettre aussi, tout du moins en +taille-douce, les gestes, le ton de voix, la bonne mine et les +beaux habits de ceux et celles qui les ont si bien représentées, +puisque vous pouviez juger qu'ils faisoient la meilleure partie +de la beauté de votre ouvrage, et que c'est proprement du <i>Cid</i> +et des pièces de cette nature que M. de Balzac a voulu parler +en la dernière de ses dernières lettres, quand il a dit du Roscius +Auvergnac<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, que si les vers ont quelque souverain bien, +c'est dans sa bouche qu'ils en jouissent, qu'ils sont plus obligés +à celui qui les dit qu'à celui qui les a faits, et bref qu'il en +est le second et le meilleur père, d'autant que par une favorable +adoption il les purge pour ainsi dire des vices de leur +<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span> +naissance<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>. Un petit voyage en cette ville vous apprendra, si +vous ne le savez déjà, que Rodrigue et Chimène tiendroient +possible encore assez bonne mine entre les flambeaux du théâtre +des Marais, s'ils n'eussent point eu l'effronterie de venir étaler +leur blanc d'Espagne au grand jour de la Galerie du Palais<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.»</p> + +<p>Dans un autre libelle, imprimé à la suite de celui que nous +venons de citer<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>, la nouvelle pièce de Corneille est encore +attaquée de la même manière: «Souvenez-vous que la conjoncture +du temps, l'adresse et la bonté des acteurs, tant à la +bien représenter qu'à la faire valoir par d'autres inventions +étrangères, que le S<sup>r</sup> de Mondory n'entend guère moins bien +que son métier, ont été les plus riches ornements du <i>Cid</i> et les +premières causes de sa fausse réputation.» Ce dernier passage +est assez obscur: l'auteur veut-il parler seulement de l'habileté +de Mondory pour la mise en scène, de son goût dans la +disposition des décorations et le choix des costumes? je ne le +pense pas; ces qualités, quoique ne faisant point nécessairement +partie de l'art du comédien, sont loin toutefois d'y être +étrangères. Je serais plutôt tenté de croire qu'il est question ici +de l'adresse avec laquelle Mondory, dans un temps où la presse +périodique, à peine née, ne s'occupait point de questions +littéraires, savait intéresser les esprits délicats aux ouvrages +importants qu'il faisait représenter, et, à l'aide de nouvelles +adroitement répandues, assurait aux représentations plus d'éclat +et de solennité.</p> + +<p>Nous en avons un témoignage dans une lettre adressée le +18 janvier 1637, par le célèbre acteur, à Balzac, avec qui il +<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span> +paraît avoir été en correspondance suivie<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>. Ce précieux document, +qui nous a été conservé dans les recueils de Conrart, +contient, comme on va le voir, un véritable compte rendu +du <i>Cid</i><a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>:</p> + +<p class="blockquote">«Je vous souhaiterois ici, pour y goûter, entre autres plaisirs, +celui des belles comédies qu'on y représente, et particulièrement +d'un <i>Cid</i> qui a charmé tout Paris. Il est si beau +qu'il a donné de l'amour aux dames les plus continentes, dont +la passion a même plusieurs fois éclaté au théâtre public. On +a vu seoir en corps aux bancs de ses loges ceux qu'on ne voit +d'ordinaire que dans la Chambre dorée et sur le siége des fleurs +de lis<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>. La foule a été si grande à nos portes, et notre lieu s'est +trouvé si petit, que les recoins du théâtre qui servoient les +autres fois comme de niches aux pages, ont été des places de +faveur pour les cordons bleus, et la scène y a été d'ordinaire +parée de croix de chevaliers de l'ordre.»</p> + +<p>A ce moment l'enthousiasme produit par <i>le Cid</i> était si vif, +<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span> +que chacun plaignait ceux de ses amis qui habitaient la province +et ne pouvaient assister aux représentations. Dans une +lettre écrite par Chapelain, le 22 janvier 1637, nous lisons le +passage suivant: «Depuis quinze jours le public a été diverti +du <i>Cid</i> et des deux <i>Sosies</i><a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>, à un point de satisfaction qui ne +se peut exprimer. Je vous ai fort desiré à la représentation de +ces deux pièces<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.» Ne pourrait-on conclure de ces lettres, +écrites à quelques jours d'intervalle, que la première représentation +du <i>Cid</i> eut lieu seulement à la fin de décembre, et non +pas, comme le disent les frères Parfait, à la fin de novembre? +Ce qui est, en tout cas, hors de doute, c'est que le succès et +la vogue du <i>Cid</i> ne furent bien établis que dans la première +quinzaine de janvier.</p> + +<p>Les recettes furent considérables. L'auteur d'une critique +du temps, qui d'ailleurs ne ménage pas Corneille, n'hésite pas +à dire: «Cette pièce n'a pas laissé de valoir aux comédiens +plus que les dix meilleures des autres auteurs<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.»</p> + +<p>«Il est malaisé, dit Pellisson, de s'imaginer avec quelle approbation +cette pièce fut reçue de la cour et du public. On ne +se pouvoit lasser de la voir, on n'entendoit autre chose dans +les compagnies, chacun en savoit quelque partie par cœur, on +la faisoit apprendre aux enfants, et en plusieurs endroits de la +France il étoit passé en proverbe de dire: <i>Cela est beau comme +le Cid</i><a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>.»</p> + +<p>Scarron, qui, dans son <i>Virgile travesti</i>, s'est presque continuellement +appliqué à produire des effets comiques par la +brusque opposition des usages et des habitudes de son temps +<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> +avec les coutumes de l'antiquité, n'a pas manqué de signaler +parmi les talents de la nymphe Déiopée, la façon dont elle +récite <i>le Cid</i>:</p> + +<p class="verse">Celle que j'estime le plus<br /> +Sera la femme d'Éolus:<br /> +C'est la parfaite Déiopée,<br /> +Un vrai visage de poupée;<br /> +Au reste, on ne le peut nier,<br /> +Elle est nette comme un denier;<br /> +Sa bouche sent la violette,<br /> +Et point du tout la ciboulette;<br /> +Elle entend et parle fort bien<br /> +L'espagnol et l'italien;<br /> +<i>Le Cid</i> du poëte Corneille,<br /> +Elle le récite à merveille;<br /> +Coud en linge en perfection<br /> +Et sonne du psaltérion<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p> + +<p>On voudrait savoir quels acteurs jouèrent dans <i>le Cid</i> du +vivant de Corneille, mais on a sur ce point bien peu de renseignements +certains. Dans les divers libelles où les critiques +de Corneille attribuent tout le succès de la pièce au talent des +comédiens, c'est, comme nous l'avons vu, sans les nommer.</p> + +<p>Scudéry seul se montre plus explicite dans un passage du +même genre, et nous fait ainsi connaître les acteurs qui remplissaient +les rôles de Rodrigue et de Chimène: «Mondory, +la Villiers et leurs compagnons n'étant pas dans le livre comme +sur le théâtre, <i>le Cid</i> imprimé n'étoit plus <i>le Cid</i> que l'on a +cru voir<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>.»</p> + +<p>Il n'était pas besoin de ce témoignage pour réfuter l'assertion +<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span> +de Lemazurier, qui prétend que ce fut Montfleury qui +joua d'original dans <i>le Cid</i>: elle repose uniquement sur un +texte de Chapuzeau mal interprété<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>.</p> + +<p>L'attaque d'apoplexie qui frappa Mondory pendant la représentation +de <i>la Marianne</i> de Tristan<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a> l'empêcha bientôt de +jouer Rodrigue. On ignore par qui il fut remplacé; mais, +en 1663, Beauchâteau remplissait ce rôle à l'hôtel de Bourgogne, +car, dans la première scène de <i>l'Impromptu de Versailles</i>, +Molière parodie le ton dont ce comédien débitait les +stances du <i>Cid</i>. La troupe de Molière représentait aussi de +<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> +temps à autre cet ouvrage, mais nous ne savons qui en remplissait +les principaux rôles. Il est mentionné dès 1659 dans le +registre de Lagrange, le vendredi 11 juillet, avec une recette +de cent livres, et le mardi 16 septembre suivant, avec une +recette de cent six livres.</p> + +<p>Quant à don Diègue, s'il faut en croire M. Aimé Martin, qui, +suivant sa coutume, ne cite aucun témoignage contemporain à +l'appui de son assertion, c'est d'Orgemont qui le joua d'original. +Quoi qu'il en soit, il est hors de doute que Baron se chargea +plus tard de ce rôle à l'hôtel de Bourgogne, où il passa avec +la Villiers et son mari lors de la retraite de Mondory, et qu'il +mourut le 6 ou le 7 octobre 1655<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a> des suites d'un accident qui +lui arriva en le jouant. Tallemant des Réaux nous l'apprend en +ces termes: «Le Baron de même n'avoit pas le sens commun; +mais si son personnage étoit le personnage d'un brutal, il le +faisoit admirablement bien. Il est mort d'une étrange façon. Il se +piqua au pied et la gangrène s'y mit<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>.» Puis il ajoute en note: +«Marchant trop brutalement sur son épée en faisant le personnage +de don Diègue au <i>Cid</i>.» Il refusa de subir l'amputation: +«Non, non, dit-il, un roi de théâtre comme moi se feroit huer +avec une jambe de bois<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>.» Son fils, en remplissant le rôle +de Rodrigue, essuya plusieurs mésaventures, heureusement +beaucoup moins tragiques. Ayant prolongé outre mesure sa +carrière dramatique, il lui fallut un jour, dit-on, le secours +de deux personnes pour se relever après s'être imprudemment +jeté aux genoux de Chimène, et il se vit accueillir par un rire +général lorsqu'il dit:</p> + +<p class="verse">Je suis jeune, il est vrai; mais aux âmes bien nées<br /> +La valeur n'attend point le nombre des années<a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p> + +<p>Toutefois il fit bonne contenance, répéta les deux vers en +affectant d'appuyer sur le premier hémistiche, et fut chaleureusement +applaudi<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>.</p> + +<p>Aucun éditeur de Corneille ne nomme l'actrice qui représentait +<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span> +l'Infante. On possède pourtant sur ce point un renseignement +très-précis: Scudéry dit dans ses <i>Observations sur le +Cid</i><a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>: «Doña Urraque n'y est que pour faire jouer la Beauchâteau<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>.»</p> + +<p>Bien que Corneille n'ait pas cru devoir répondre à ce reproche +dans sa <i>Lettre apologétique</i>, il semble y avoir été fort +sensible, car à vingt-quatre ans de distance, et après sa complète +réconciliation avec Scudéry, il écrit dans un de ses <i>Discours</i><a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>: +«Aristote blâme fort les épisodes détachés, et dit <i>que +les mauvais poëtes en font par ignorance, et les bons en faveur des +comédiens pour leur donner de l'emploi</i>. L'Infante du <i>Cid</i> est de +ce nombre, et on la pourra condamner ou lui faire grâce par +ce texte d'Aristote, suivant le rang qu'on voudra me donner +parmi nos modernes.»</p> + +<p>A la cour, le succès de la pièce fut immense. Corneille nous +l'apprend lui-même: «Ne vous êtes-vous pas souvenu, dit-il à +Scudéry, que <i>le Cid</i> a été représenté trois fois au Louvre et +deux fois à l'hôtel de Richelieu? Quand vous avez traité la +pauvre Chimène d'impudique, de prostituée, de parricide, de +monstre, ne vous êtes-vous pas souvenu que la Reine, les +princesses et les plus vertueuses dames de la cour et de Paris +l'ont reçue en fille d'honneur<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>?»</p> + +<p>Anne d'Autriche, heureuse de voir les passions et les caractères +de sa chère Espagne reproduits avec tant de génie et accueillis +avec tant de chaleur, tint à donner au poëte qui l'avait +charmée une marque éclatante de son approbation. Depuis plus +de vingt ans Pierre Corneille père remplissait l'office de maître +des eaux et forêts en la vicomté de Rouen, et il avait fait +<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> +preuve dans des circonstances difficiles d'une singulière énergie<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>; +le succès du <i>Cid</i> lui valut une récompense qu'il avait +certes bien méritée, mais qu'il n'eût peut-être jamais obtenue: +en janvier 1637, il reçut des lettres de noblesse, qui, tout en ne +mentionnant que ses services personnels, étaient plus particulièrement +destinées à son fils. Les contemporains ne s'y trompèrent +pas: l'auteur d'une des pièces publiées en faveur du +<i>Cid</i> s'exprime ainsi: «On me connoîtra assez si je dis que je +suis celui qui ne taille point sa plume qu'avec le tranchant +de son épée, qui hait ceux qui n'aiment pas Chimène, et honore +infiniment celle qui l'a autorisée par son jugement, procurant +à son auteur la noblesse qu'il n'avoit pas de naissance<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>.»</p> + +<p>Le témoignage de Mairet n'est pas moins explicite: «Vous +nous avez autrefois apporté la <i>Melite, la Veuve, la Suivante, +la Galerie du Palais</i>, et, de fraîche mémoire, <i>le Cid</i>, qui d'abord +vous a valu l'argent et la noblesse<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>.»</p> + +<p>Ce qui avait si fort séduit la Reine irrita vivement Richelieu. +«Quand <i>le Cid</i> parut, dit Fontenelle dans sa <i>Vie de M. Corneille</i><a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>, +le Cardinal en fut aussi alarmé que s'il avoit vu les +Espagnols devant Paris.» Il se trouvait également froissé à tous +égards, et la vanité du poëte avait autant à souffrir que les +susceptibilités de l'homme politique. «Il eut, dit Tallemant des +Réaux, une jalousie enragée contre <i>le Cid</i>, à cause que les +pièces des cinq auteurs n'avoient pas trop bien réussi<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>.» Et +Pellisson fait entendre la même chose, quoique avec beaucoup +de circonspection et de réticences: «Il ne faut pas demander +si la gloire de cet auteur donna de la jalousie à ses concurrents; +plusieurs ont voulu croire que le Cardinal lui-même n'en avoit +pas été exempt, et qu'encore qu'il estimât fort M. Corneille et +qu'il lui donnât pension, il vit avec déplaisir le reste des travaux +de cette nature, et surtout ceux où il avoit quelque part, +entièrement effacés par celui-là<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span> +Si peu délicates que fussent les railleries dirigées contre <i>le +Cid</i>, elles avaient le privilége de l'amuser. Tallemant, à qui +il faut sans cesse revenir pour tous ces petits détails, nous dit +dans son <i>Historiette</i> sur Boisrobert: «Pour divertir le Cardinal +et contenter en même temps l'envie qu'il avoit contre <i>le Cid</i>, +il le fit jouer devant lui en ridicule par les laquais et les marmitons. +Entre autres choses, en cet endroit où Rodrigue dit à +son fils: <i>Rodrigue, as-tu du cœur?</i> Rodrigue répondoit: <i>Je +n'ai que du carreau</i><a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>.»</p> + +<p>Tout en blâmant, comme on le doit, un tel acharnement et +de si indignes critiques, on est forcé de convenir qu'au moment +où il parut, <i>le Cid</i> pouvait exciter de légitimes inquiétudes +et augmenter les embarras d'une situation déjà bien difficile. +La pièce entière était une apologie exaltée de ces maximes du +point d'honneur, qui, malgré les édits sans cesse renouvelés et +toujours plus sévères, multipliaient les duels dans une effrayante +proportion. Elles étaient résumées dans ces quatre vers, que +le comte de Gormas adressait à don Arias, qui le pressait, de +la part du Roi, de faire des réparations à don Diègue:</p> + +<p class="verse">Ces satisfactions n'apaisent point une âme:<br /> +Qui les reçoit n'a rien, qui les fait se diffame,<br /> +Et de pareils accords l'effet le plus commun<br /> +Est de perdre d'honneur deux hommes au lieu d'un<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>.</p> + +<p>Corneille fut contraint de les retrancher, mais tout le monde +<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> +les retint, et ils furent publiés pour la première fois, en 1730, +par l'abbé d'Allainval dans la <i>Lettre à Mylord*** sur Baron et +la demoiselle le Couvreur, où l'on trouve plusieurs particularitez +théâtrales</i>, par Georges Winck, Paris, in-12, p. 21. Ils furent +ensuite reproduits en 1738 dans l'avertissement de l'édition +des <i>Œuvres</i> de Corneille donnée par P. Jolly (tome I, p. <span class="smcap">XX</span>).</p> + +<p>Parmi les changements apportés au <i>Cid</i> entre la première +représentation et la publication, celui-là est le seul dont nous +connaissions la nature; mais Scudéry nous apprend, dans sa +<i>Lettre à l'illustre Academie</i>, qu'il y en a eu beaucoup d'autres: +«Trois ou quatre de cette célèbre compagnie lui ont corrigé +tant de fautes qui parurent aux premières représentations de +son poëme et qu'il ôta depuis par vos conseils, et sans doute +vos divins qui virent toutes celles que j'ai remarquées en cette +tragi-comédie qu'il appelle son chef-d'œuvre, m'auroient ôté +en le corrigeant le moyen et la volonté de le reprendre, si +vous n'eussiez été forcés d'imiter adroitement ces médecins +qui voyant un corps dont toute la masse du sang est corrompue +et toute la constitution mauvaise, se contentent d'user de +remèdes palliatifs et de faire languir et vivre ce qu'ils ne sauroient +guarir<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>.»</p> + +<p>Que les choses se soient passées ainsi, nous sommes bien +éloigné de le croire; mais ne résulte-t-il pas du moins de ce +passage, trop peu remarqué, que des changements nombreux, +et dont par malheur nous ne pourrons jamais apprécier l'importance, +ont été faits avant la publication? Elle suivit d'assez +près l'anoblissement du père de Corneille; l'achevé d'imprimer +est du 24 mars 1637<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>. La pièce est dédiée à la seule personne +dont l'influence pouvait tempérer les rancunes du Cardinal, +à Mme de Combalet, sa nièce, et plus encore, si l'on en croit +Guy Patin et Tallemant des Réaux, les deux pires langues du +<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> +siècle<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>. Elle avait vivement défendu l'ouvrage et l'auteur, et +Corneille lui dit d'un ton pénétré: «Je ne vous dois pas moins +pour moi que pour <i>le Cid</i>.»</p> + +<p>Par malheur il perdit en partie le fruit de cette utile démarche +en faisant paraître son <i>Excuse à Ariste</i><a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>, qui a servi de +prétexte aux nombreuses attaques dont <i>le Cid</i> a été l'objet. +Dans cette épître notre poëte refuse à un de ses amis quelques +couplets, en lui répondant que cent vers lui coûtent moins que +deux mots de chanson, et il ne dissimule ni le légitime orgueil +qu'il éprouve, ni le profond dédain que lui inspirent ses rivaux. +Les éditeurs et les biographes de Corneille sont loin d'être +d'accord sur l'époque où ce petit poëme a paru. Au lieu de faire +ici l'énumération de leurs opinions contradictoires, voyons si +l'examen des écrits du temps ne peut pas nous fournir une solution +à peu près certaine.</p> + +<p>«On ne vous a pas sollicité, dit Mairet, de faire imprimer à +contre-temps cette mauvaise <i>Excuse à Ariste....</i> A dire vrai, l'on +ne vous a pas cru ni meilleur dramatique, ni plus honnête +homme pour avoir fait cette scandaleuse lettre, qui doit être +appelée votre pierre d'achopement, puisque sans elle ni la +satire de l'Espagnol<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>, ni la censure de l'observateur<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a> n'eussent +jamais été conçues<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>.»</p> + +<p>Ce passage indique bien que l'<i>Excuse à Ariste</i> est postérieure +au <i>Cid</i>, et de plus il nous fait connaître l'ordre dans lequel les +premières pièces qui y ont répondu ont été publiées. L'extrait +qui va suivre, emprunté à un autre libelle, confirme et précise +ce témoignage:</p> + +<p class="blockquote">«On m'a dit que pour la bien défendre (l'<i>Excuse à Ariste</i>), +il assure qu'elle étoit faite il y a déjà plus de trois ans. Vraiment +<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span> +je n'imputerois qu'à vanité cette ridicule saillie si elle +étoit postérieure au <i>Cid</i>, puisque le grand bruit qu'il a fait +d'abord et par hasard pouvoit étourdir une cervelle comme la +sienne; mais d'avoir eu ces sentiments et les avoir exprimés +avant le succès de cette plus heureuse que bonne pièce, il me +pardonnera s'il lui plaît, je treuve que c'est proprement s'ivrer +avec de l'eau froide ou du vinaigre, et se faire un sceptre de +sa marotte<a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>.»</p> + +<p>Ces réflexions prouvent de la façon la plus indubitable que +l'<i>Excuse à Ariste</i> n'a été imprimée qu'après le succès du <i>Cid</i>, +et, malgré les allégations des partisans de Corneille, il n'est +point permis de croire qu'elle ait été composée auparavant.</p> + +<p>Nous trouvons, quant à nous, la plus grande analogie entre +cette pièce de vers et la belle épître imprimée en tête de <i>la +Suivante</i> en septembre 1637; le sixain qu'elle renferme est tout +à fait du même ton que l'<i>Excuse</i>, et les deux morceaux nous paraissent +également répondre aux clameurs des critiques du <i>Cid</i><a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>.</p> + +<p>La première réponse à l'épître de Corneille fut: «<i>L'Autheur +du vray Cid espagnol à son traducteur français, sur une Lettre +en vers qu'il a fait imprimer, intitulée «Excuse à Ariste,» où +après cent traicts de vanité il dit de soy-mesme</i>:</p> + +<p class="left30">Je ne dois qu'à moy seul toute ma renommée.»</p> + +<p>Cette réponse, composée seulement de six stances<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>, se termine +par les vers suivants:</p> + +<p class="verse">Ingrat, rends-moi mon <i>Cid</i> jusques au dernier mot:<br /> +Après tu connoîtras, Corneille déplumée,<br /> +Que l'esprit le plus vain est souvent le plus sot,<br /> +Et qu'enfin tu me dois toute ta renommée.</p> + +<p>Elle est signée Don Baltazar de la Verdad. Corneille et ses +partisans n'hésitèrent pas à l'attribuer à Mairet. «Bien que vous +y fissiez parler un auteur espagnol dont vous ne saviez pas le nom, +lui dirent-ils plus tard, la foiblesse de votre style vous +découvroit assez<a name="FNanchor_52" id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span> +C'est du Mans que Mairet envoyait ces belles choses, et +Claveret, qui comme lui s'était montré l'ami de Corneille et +qui même avait adressé à ce dernier des vers élogieux que +nous avons imprimés en tête de <i>la Veuve</i>, se chargea de répandre +dans Paris le libelle où notre poëte était traité d'une +façon si outrageante. La manière dont il s'en défend n'est guère +propre à établir son innocence: «J'ai découvert enfin, écrit-il +à Corneille, qu'on vous avoit fait croire que j'avois contribué +quelque chose à la distribution des premiers vers qui vous furent +adressés sous le nom du <i>Vrai Cid espagnol</i>, et qu'y voyant +votre vaine gloire si judicieusement combattue, vous n'aviez +pu vous empêcher de pester contre moi, parce que vous ne +saviez à qui vous en prendre. Je ne crois pas être criminel de +lèse-amitié pour en avoir reçu quelques copies comme les +autres et leur avoir donné la louange qu'ils méritent<a name="FNanchor_53" id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>.»</p> + +<p>Corneille répondit à <i>l'Autheur du vray Cid espagnol</i> par le +rondeau<a name="FNanchor_54" id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a> qui commence ainsi:</p> + +<p class="verse">Qu'il fasse mieux, ce jeune jouvencel<br /> +A qui <i>le Cid</i> donne tant de martel,<br /> +Que d'entasser injure sur injure,<br /> +Rimer de rage une lourde imposture,<br /> +Et se cacher ainsi qu'un criminel.<br /> +Chacun connoît son jaloux naturel,<br /> +Le montre au doigt comme un fou solennel.</p> + +<p>Quelques éditeurs ont cru qu'il s'agissait ici de Scudéry, +mais ce dernier n'avait pas encore paru dans la querelle où il +devait jouer bientôt un rôle si important; ces vers s'adressaient +à Mairet, qui, du reste, ne s'y trompa point.</p> + +<p>«Vous répondez à l'Espagnol, dit-il, avec un pitoyable rondeau, +dans lequel vous ne pouvez vous empêcher, à cause de +<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> +la longueur de l'ouvrage, de faire une contradiction toute visible.» +Ici Mairet transcrit les vers que nous venons de rapporter, +et il ajoute: «Comment voulez-vous qu'il se cache +ainsi qu'un criminel, et que chacun le montre au doigt comme +un fou solennel? l'épithète est solennellement mauvais<a name="FNanchor_55" id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>.»</p> + +<p>A quoi les partisans de Corneille répliquent: «Le rondeau +qui vous répondit parlait de vous sans se contredire. Que si +l'épithète de fou solennel vous y déplaît, vous pouvez changer +et mettre en sa place Innocent le Bel, qui est le nom de guerre +que vous ont donné les comiques<a name="FNanchor_56" id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>.»</p> + +<p>Vers la fin du rondeau se trouve un terme qu'on regrette +d'y rencontrer, et qu'Arnauld fit plus tard effacer à Boileau +dans son <i>Art poétique</i>. «Il eût été à souhaiter, dit Voltaire à +ce sujet, que Corneille eût trouvé un Arnauld: il lui eût fait +supprimer son rondeau tout entier.»</p> + +<p>Si nous en croyons Claveret, il tenta d'être cet Arnauld. +«Vous êtes le premier qui m'avez fait voir ces beaux vers, +dit-il à Corneille, lui parlant des stances intitulées <i>l'Autheur +du vray Cid espagnol</i>, et si vous eussiez cru l'avis que vous me +demandâtes et que je vous donnai sur ce sujet, vous n'auriez +pas ensuite fait imprimer ce rondeau que les honnêtes femmes +ne sauroient lire sans honte<a name="FNanchor_57" id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>.»</p> + +<p>C'est à ce malencontreux rondeau de Corneille que succédèrent +les <i>Observations sur le Cid</i>. Voici comme Pellisson +s'exprime à ce sujet: «Entre ceux qui ne purent souffrir l'approbation +qu'on donnoit au <i>Cid</i> et qui crurent qu'il ne l'avoit +pas méritée, M. de Scudéry parut le premier, en publiant ses +observations contre cet ouvrage, ou pour se satisfaire lui-même, +ou, comme quelques-uns disent, pour plaire au Cardinal, +ou pour tous les deux ensemble<a name="FNanchor_58" id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>.»</p> + +<p>La dernière hypothèse paraît de beaucoup la plus vraisemblable. +Ce volume, auquel Scudéry ne mit point d'abord son +nom, est un véritable acte d'accusation littéraire, dont l'auteur +établit ainsi lui-même les principaux chefs:</p> + +<p class="blockquote"><span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> +«Je prétends donc prouver contre cette pièce du <i>Cid</i>:<br /> +Que le sujet n'en vaut rien du tout,<br /> +Qu'il choque les principales règles du poëme dramatique,<br /> +Qu'il manque de jugement en sa conduite,<br /> +Qu'il a beaucoup de méchants vers,<br /> +Que presque tout ce qu'il a de beautés sont dérobées.»</p> + +<p>Cette diatribe, vantée comme un chef-d'œuvre par les envieux +de Corneille, qui, à eux seuls, formaient un public, eut +trois éditions<a name="FNanchor_59" id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>.</p> + +<p>En se voyant traiter de la sorte par un homme qu'il considérait +comme son ami, Corneille dut se reprocher vivement +les pièces de vers qu'il avait écrites en sa faveur<a name="FNanchor_60" id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>. Les partisans +de Scudéry cherchaient en vain un motif ou du moins un prétexte +à sa colère: ils n'en pouvaient alléguer de plausible. +L'un d'eux, un peu surpris de l'ardeur avec laquelle le critique +poursuit tout ce qui lui semble pouvoir donner lieu à +quelque observation, en vient à former cette conjecture au +moins singulière: «Je ne puis croire néanmoins, dit-il, que +M. Corneille ne l'aye sollicité à en prendre la peine par +quelque mépris qu'il peut avoir fait de sa personne ou de ses +œuvres, à quoi il y a peu à redire. Bien qu'il y ait quantité de +gens dénaturés et sans jugement, qui ont aversion pour les +beautés, et qui trouvent mauvais que Belleroze sur son théâtre +donne nom à <i>l'Amant libéral</i>, le chef-d'œuvre de M. de Scudéry, +ce beau poëme ne perd rien de son éclat pour cela, non +<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> +plus qu'un diamant de son prix pour être chèrement vendu, et +cet excellent et agréable trompeur semble faire (au jugement +de tous les désintéressés) un acte de justice et de son adresse +quand il loue ledit sieur de Scudéry, non pas autant qu'il le +doit être, mais autant qu'il en a de pouvoir, témoignant en +son discours sa reconnoissance, sans toutefois vouloir toucher +ni préjudicier à la réputation de M. Corneille, comme font +d'autres tout hautement à celle dudit Sieur de Scudéry, qui +possède tout seul les perfections que le ciel, la naissance et le +travail pourroient donner à trois excellents hommes<a name="FNanchor_61" id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>.»</p> + +<p>Il n'est point nécessaire de chercher à Corneille des torts +contre Scudéry: <i>le Cid</i>, voilà son crime; c'est le seul que celui +qui se croyait son rival ne pouvait lui pardonner.</p> + +<p>Dans la <i>Lettre apologétique du S<sup>r</sup> Corneille, contenant sa +response aux Observations faites par le S<sup>r</sup> Scudery sur le Cid</i><a name="FNanchor_62" id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>, +notre poëte replace la question sur son véritable terrain, et +signale vivement les causes de l'indignation de son adversaire. +Nous n'avons pas à nous étendre ici sur cet écrit, que nous +publions <i>in extenso</i> dans les <i>Œuvres diverses en prose</i>; nous +sommes obligé toutefois de citer dès à présent le passage suivant +qui donne lieu à certaines difficultés: «Je n'ai point fait +la pièce qui vous pique: je l'ai reçue de Paris avec une lettre +qui m'a appris le nom de son auteur; il l'adresse à un de nos +amis, qui vous en pourra donner plus de lumière. Pour moi, +bien que je n'aye guère de jugement si l'on s'en rapporte à +vous, je n'en ai pas si peu que d'offenser une personne de si +haute condition dont je n'ai pas l'honneur d'être connu, et de +craindre moins ses ressentiments que les vôtres.»</p> + +<p>Les historiens du théâtre assurent que cette pièce que Corneille +dit avoir reçue de Paris est: <i>la Défense du Cid</i>, et +cela paraît très-vraisemblable<a name="FNanchor_63" id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span> +Quant à la personne de haute condition dont Corneille déclare +n'avoir pas l'honneur d'être connu, Voltaire n'hésite pas +à dire que c'est le cardinal de Richelieu; mais cela s'accorde assez +mal, il faut en convenir, avec cette autre phrase de la <i>Lettre +apologétique</i>: «J'en ai porté l'original en sa langue à Monseigneur +le Cardinal, votre maître<a name="FNanchor_64" id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a> et le mien.» On lit d'ailleurs +dans l'<i>Histoire de l'Académie</i><a name="FNanchor_65" id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a> de Pellisson: «M. Corneille.... +a toujours cru que le Cardinal et <i>une autre personne de grande +qualité</i> avoient suscité cette persécution contre <i>le Cid</i>.»</p> + +<p>Aussitôt que Corneille eut démasqué Scudéry, on vit paraître +presque simultanément un grand nombre de réponses aux <i>Observations</i>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> +<i>La voix publique. A Monsieur de Scudery sur les Observations +du Cid</i><a name="FNanchor_66" id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>, est une petite pièce écrite avec assez de vivacité, mais +fort insignifiante, qui se termine par cet avis: «Si vous êtes sage, +suivez le conseil de la voix publique, qui vous impose silence.»</p> + +<p><i>L'incognu et veritable amy de Messieurs Scudery et Corneille</i><a name="FNanchor_67" id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a> +défend <i>l'Amant libéral</i><a name="FNanchor_68" id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a> contre le pamphlet précédent. «Il me +semble, dit-il, qu'il ne fera jamais de honte au <i>Cid</i> de marcher +pair à pair avec lui, non pas même quand il prendroit +la droite.» L'auteur cherche, nous l'avons vu, les prétextes +les moins vraisemblables pour justifier l'odieuse conduite de +Scudéry; enfin il ne se montre l'ami de Corneille que sur le +titre: aussi paraît-il impossible, malgré les initiales D. R. dont +son écrit est signé, de voir en lui Rotrou, comme le font Niceron +dans ses <i>Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres</i><a name="FNanchor_69" id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>, +et M. Laya, dans la <i>Biographie universelle</i><a name="FNanchor_70" id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>.</p> + +<p><i>Le Souhait du Cid en faueur de Scuderi. Vne paire de lunettes +pour faire mieux ses obseruations</i><a name="FNanchor_71" id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a> est une assez pauvre apologie +de Corneille, que nous avons eu tout à l'heure occasion de +citer, en parlant des lettres de noblesse accordées à son père<a name="FNanchor_72" id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>. +Elle est signée <i>Mon ris</i>, et c'est sans doute là un anagramme +qui cache un nom trop obscur pour qu'on puisse le deviner.</p> + +<p>Tandis que Corneille rencontrait quelques défenseurs, dont, +il faut l'avouer, il n'avait pas lieu de s'enorgueillir, un nouvel +adversaire venait prêter un faible renfort à Scudéry et à Mairet. +Dans la <i>Lettre apologétique</i>, Corneille, irrité de ce qu'un homme +honoré pendant quelque temps de son amitié avait contribué +à répandre dans Paris la pièce de vers intitulée: <i>l'Autheur +du Cid espagnol à son traducteur françois</i>, s'était laissé emporter +jusqu'à dire: «Il n'a pas tenu à vous que du premier +lieu, où beaucoup d'honnêtes gens me placent, je ne sois descendu +au-dessous de Claveret.» Bientôt parut, en réponse à +cette phrase, la <i>Lettre du S<sup>r</sup> Claueret au S<sup>r</sup> Corneille, soy +disant Autheur du Cid</i><a name="FNanchor_73" id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>. On y trouve quelques détails intéressants +<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span> +à recueillir sur la façon dont fut publiée la <i>Lettre +apologétique</i>: «J'étois tout prêt, dit Claveret, de vous signer +que vous êtes plus grand poëte que moi, sans qu'il fût nécessaire +que vous empruntassiez les voix de tous les colporteurs +du Pont-Neuf pour le faire éclater par toute la +France<a name="FNanchor_74" id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>»—«Songez, ajoute-t-il un peu plus loin, que +votre apologie fait autant de bruit dans les rues que la <i>Gazette</i>, +que les voix éclatantes de ces crieurs devroient être seulement +employées à publier les volontés des princes et les actions +des grands hommes, et que le beau sexe que vous empêchez +de dormir le matin déclamera justement contre votre +poésie<a name="FNanchor_75" id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>.» Claveret, du reste, se résigne à son tour à ce mode +de publication tant blâmé par lui: «Je suis marri..., dit-il, +que je sois réduit à cette honteuse nécessité de faire voir ma +lettre par les mêmes voies dont vous avez usé pour débiter vos +invectives<a name="FNanchor_76" id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>.»</p> + +<p>Tous ceux qui prirent part à cette polémique agirent sans +doute de la même façon, car nous lisons à la fin d'un volume +d'une certaine épaisseur qui semblait fait pour figurer aux +étalages de la Galerie du Palais: «Ma pauvre muse, après +avoir couru le Pont-Neuf et s'être ainsi prostituée aux colporteurs, +sera possible reçue aux filles repenties<a name="FNanchor_77" id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a>.»</p> + +<p>La lettre de Claveret renferme quelques passages assez curieux +dont nous avons fait usage dans l'occasion<a name="FNanchor_78" id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>, mais elle +n'est guère de nature à être analysée. Remarquons seulement +qu'il en existe une autre, intitulée: <i>Lettre du sieur Claueret +à Monsieur de Corneille</i><a name="FNanchor_79" id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>, mais entièrement différente de celle +dont nous venons de parler. La rareté de cette pièce est telle +qu'elle est restée inconnue à la plupart des éditeurs de Corneille +et que, malgré le témoignage des frères Parfait, M. Taschereau, +qui a fait preuve dans l'<i>Histoire de la vie et des ouvrages +de Corneille</i> de connaissances bibliographiques si étendues +<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> +et si précises, était tenté de douter de son existence<a name="FNanchor_80" id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>. Elle +figure à la Bibliothèque impériale dans le recueil qui a pour +numéro Y 5665. En comparant avec quelque attention les deux +libelles qui portent le nom de Claveret, on s'aperçoit qu'ils ne +peuvent avoir été écrits l'un et l'autre par le même auteur. En +effet, ils ne se font nullement suite, et chacun d'eux a l'apparence +d'une réponse directe et unique à la <i>Lettre apologétique</i>. +Celle dont nous avons parlé d'abord commence ainsi: «Monsieur, +j'avoue que vous m'avez surpris par la lecture de votre +<i>Lettre apologitique</i> (sic), et que je n'attendois pas d'un homme +qui faisoit avec moi profession d'amitié une si ridicule extravagance....» +Le début de la seconde n'est pas moins vif: «J'étois +en terme de demeurer sans repartir, et de ne me venger +que par le mépris, voyant que les justes risées que l'on fait de +vos ouvrages sont pour vous des sujets de vanité....» Évidemment, +dans ces deux réponses, il y en a une qui est supposée; +il n'est nullement vraisemblable que ce soit la première +dont l'authenticité n'a jamais été révoquée en doute, et qui contient +un certain nombre de renseignements, tandis que la seconde +est une déclamation des plus banales et des plus vides. +Remarquons d'ailleurs, sans attacher à ce fait plus d'importance +qu'il n'en mérite, que l'auteur du second pamphlet, +après s'être adressé, comme nous l'avons vu, directement à +Corneille, semble ensuite oublier son rôle ou négliger à dessein +de le remplir, à tel point qu'il parle à chaque instant de +Claveret à la troisième personne: «Bon Dieu! quelle façon +d'écrire est la vôtre, et combien en ce point êtes-vous au-dessous, +je ne dis pas de Claveret, mais du moindre secrétaire +de Saint-Innocent<a name="FNanchor_81" id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>!» Et plus loin: «Quant à Claveret, vous +l'avez vengé vous-même.» Enfin le nom qui se trouve à la +fin de la pièce est amené de telle façon qu'il pourrait n'être +pas une véritable signature: «Apprenez donc aujourd'hui que +quand aux trente ans d'étude que vous avez si mal employés, +vous en auriez encore ajouté trente autres, vous ne sauriez +faire que vous ne soyez au-dessous de</p> + +<p class="left70">CLAVERET.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span> +Ce serait le lieu de parler de <i>l'Amy du Cid à Claueret</i><a name="FNanchor_82" id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>. +Certes Niceron se trompe en l'attribuant à Corneille, mais +cette brochure pourrait bien du moins avoir été écrite sous +son influence et avec sa participation indirecte. Plutôt que de +développer sur ce point quelque hypothèse dénuée de preuves, +ne vaut-il pas mieux mettre tout simplement sous les yeux du +lecteur à la suite de notre notice ce rare libelle qui n'a jamais +été réimprimé? C'est le parti que nous avons pris.</p> + +<p>C'est sans doute ici qu'il faudrait placer l'analyse de <i>la +Victoire du S<sup>r</sup></i> (sic) <i>Corneille, Scudery et Claueret, avec une remontrance +par laquelle on les prie amiablement de n'exposer +ainsi leur renommée à la risée publique</i><a name="FNanchor_83" id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>. Mais nous n'avons +de cet écrit que le titre et la description, qui nous ont été conservés +par Van Praet dans le <i>Catalogue des pièces pour et +contre le Cid</i> que nous avons déjà cité<a name="FNanchor_84" id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>. Aucun autre bibliographe, +aucun éditeur n'a parlé de cette pièce, que nous +n'avons pu trouver.</p> + +<p>Un mot maintenant sur une réponse tardive à l'<i>Excuse</i> de +Corneille. Elle est intitulée: <i>Lettre à *** sous le nom d'Ariste</i><a name="FNanchor_85" id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>, +et commence ainsi: «Ce n'est donc pas assez, Ariste, que votre +humeur remuante aye jadis troublé le repos de votre solitude +et le silence de votre maison en s'attaquant aux œuvres et +à l'éloquence de M. de Balzac.... Il faut encore qu'après dix +ans de silence, au mépris de votre habit et au scandale de +votre profession.... vous importuniez votre ami de vous donner +des chansons (sans dire si c'est à boire ou à danser), à +l'heure même que vous le savez occupé à ce grand mariage, et +qu'il fait accepter à une fille pour mari celui qui le jour même +a tué son père.» Ce passage fait évidemment allusion aux +<i>Lettres de Phyllarque à Ariste</i>, dirigées contre Balzac, et dont +la première partie parut en 1627, c'est-à-dire dix ans juste +avant le pamphlet que nous venons de citer. <i>Phyllarque</i>, +comme il se nomme lui-même, ou <i>le Prince des feuilles</i>, +comme quelques-uns l'ont appelé, n'est autre que Jean Goulu, +<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> +alors général des Feuillants, ce qui explique et le pseudonyme +qu'il a pris et le surnom qu'on lui a donné. Ces lettres de +Phyllarque firent grand bruit, et Corneille en parle d'une manière +fort élogieuse dans l'épitaphe latine qu'il a composée +pour Jean Goulu, et qu'on trouvera pour la première fois, +dans notre édition, en tête des <i>Œuvres diverses</i> en prose. Par +malheur, si les renseignements abondent sur Phyllarque, on +n'en rencontre aucun qui concerne Ariste. L'<i>Avertissement du +libraire au lecteur</i> fait de lui un gentilhomme de la cour, mais +le ton général prouve que cet Avertissement est plutôt destiné +à dérouter les soupçons qu'à confirmer les conjectures. +En tête de chaque volume se trouve une ode d'Ariste qui +nous prouve qu'il était fort mauvais poëte, ce qui, en aucun +temps, ne peut tenir lieu d'une désignation précise. Il est bien +certain du moins qu'il s'agit d'un personnage réel, connu de +toute la société littéraire du temps, et qui, contrairement à +l'assertion du libraire du P. Goulu, était religieux et non +homme de cour. L'extrait d'un pamphlet de Mairet, qu'on +trouvera analysé plus loin à sa date, achèvera d'établir ces +divers points<a name="FNanchor_86" id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>.</p> + +<p>Si maintenant nous remontons à l'origine de la querelle +du P. Goulu et de Balzac, nous trouvons que ce dernier fut +d'abord attaqué par André de Saint-Denis, jeune feuillant, auteur +d'un livre intitulé: <i>la Conformité de l'éloquence de M. de +Balzac auec celle des plus grands personnages du temps passé +et du present</i>, dans lequel il lui reproche vivement ses trop +nombreuses réminiscences. Ogier répliqua par une <i>Apologie</i> +de Balzac, dans laquelle le P. André, comme on l'appelait +d'ordinaire, n'était point ménagé. «L'apologie étant imprimée, +dit Sorel<a name="FNanchor_87" id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>, un exemplaire en fut porté au supérieur de ce religieux +(c'est-à-dire au P. Goulu), qui s'offensa de le voir +attaqué de cette sorte, principalement en des endroits où la +lecture des livres profanes lui était reprochée. Pource qu'il +se piquait aussi d'éloquence, il voulut prendre le fait et cause +pour son novice, et il fit les deux volumes de <i>Lettres de Phyllarque +à Ariste</i>, où il critiqua horriblement toutes les lettres +<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> +de M. de Balzac, lui donnant le nom de Narcisse, pour l'accuser +d'un trop grand amour de soi-même.»</p> + +<p>Tout ceci n'autoriserait-il pas à regarder André de Saint-Denis +comme cet Ariste à qui le P. Goulu adressait ses +<i>Lettres</i> et Corneille son <i>Excuse</i>? Ce n'est certes là qu'une conjecture, +qui aurait grand besoin de se trouver confirmée par +quelque renseignement plus positif; mais telle qu'elle est, elle +présente du moins une certaine vraisemblance.</p> + +<p>«J'avoue, dit en parlant de Corneille l'auteur de la <i>Lettre +à</i> ***, que les sentiments de ses amis pour ce poëme avoient +préoccupé mon esprit devant que j'en eusse fait la lecture: je +donnois quelque chose à l'approbation du peuple, encore que +je le connusse mauvais juge; mais je m'aperçus bientôt après +que c'étoit l'ignorance, et non pas sa beauté, qui causoit son +admiration. Je fis donc résolution de guérir ces idolâtres de +leur aveuglement, et le dessein que j'avois de les désabuser +me faisoit prendre la plume quand un autre plus digne observateur +m'a prévenu<a name="FNanchor_88" id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>....» Ce passage servit de texte à la réponse +qui parut sous ce titre:</p> + +<p><i>Lettre pour Monsieur de Corneille, contre les mots de la Lettre +sous le nom d'Ariste: «Ie fis donc résolution de guerir ces +Idolatres</i><a name="FNanchor_89" id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>.»</p> + +<p>Cette pièce est du nombre de celles que Niceron attribue à +Corneille, et que nous avons cru devoir réimprimer à la suite +de cette notice. Nous nous contenterons de remarquer ici que +l'auteur, quel qu'il soit, paraît connaître au mieux la personne +qui a écrit la <i>Lettre sous le nom d'Ariste</i>. Il en parle comme +d'un homme jeune, moins pauvre que Claveret, mais d'une +origine fort contestable, commensal habituel de Scudéry, et +très-assidu aux conférences qui se tenaient chez lui. Il est +vrai que dans la <i>Responce de *** à *** sous le nom d Ariste</i><a name="FNanchor_90" id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>, +attribuée également par Niceron à Corneille et reproduite +ci-après, ce n'est plus le même personnage, mais bien Mairet, +qui est considéré comme l'auteur de la <i>Lettre sous le nom +d'Ariste</i>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> +Pendant que cette guerre de libelles continuait chaque matin, +Scudéry, voyant que le public s'obstinait à admirer <i>le +Cid</i>, s'efforça d'obtenir contre le nouvel ouvrage un jugement +en forme, et adressa à cet effet au seul tribunal compétent une +requête qui fut imprimée plus tard sous le titre de <i>Lettre +de M<sup>r</sup> de Scudery à l'illustre Academie</i><a name="FNanchor_91" id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>.</p> + +<p>«Il est bien certain, dit Pellisson, qu'en ce différend qui +partagea toute la cour, le Cardinal sembla pencher du côté +de M. de Scudéry, et fut bien aise qu'il écrivît, comme il fit, à +l'Académie françoise, pour s'en remettre à son jugement. On +voyait assez le desir du Cardinal, qui étoit qu'elle prononçât +sur cette matière; mais les plus judicieux de ce corps témoignoient +beaucoup de répugnance pour ce dessein. Ils disoient +que l'Académie, qui ne faisoit que de naître, ne devoit point +se rendre odieuse par un jugement qui peut-être déplairoit +aux deux partis, et qui ne pouvoit manquer d'en désobliger +pour le moins un, c'est-à-dire une grande partie de la France; +qu'à peine la pouvoit-on souffrir sur la simple imagination +qu'on avoit qu'elle prétendoit quelque empire à notre langue: +que seroit-ce si elle témoignoit de l'affecter, et si elle entreprenoit +de l'exercer sur un ouvrage qui avoit contenté le grand +nombre et gagné l'approbation du peuple? que ce seroit d'ailleurs +un retardement à son principal dessein, dont l'exécution +ne devoit être que trop longue d'elle-même; qu'enfin M. Corneille +ne demandoit point ce jugement, et que par les statuts +de l'Académie, et par les lettres de son érection, elle ne pouvoit +juger d'un ouvrage que du consentement et à la prière de +l'auteur. Mais le Cardinal avoit ce dessein en tête, et ces raisons +lui paroissoient peu importantes, si vous en exceptez la +dernière, qu'on pouvoit détruire en obtenant le consentement +de M. Corneille<a name="FNanchor_92" id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>.»</p> + +<p>Boisrobert fut chargé de cette négociation. Il entama à ce +sujet avec Corneille, alors à Rouen, une longue correspondance, +qui ne nous est point parvenue. Pellisson a seulement rapporté +<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> +de trop courts fragments des réponses de notre poëte, que +nous avons classés à leur date parmi ses lettres.</p> + +<p>Dans une de ces réponses, tout en énumérant les inconvénients +qu'il y avait pour la Compagnie à s'occuper de cette +querelle, il lui échappa de dire: «Messieurs de l'Académie +peuvent faire ce qu'il leur plaira.»</p> + +<p>«Il n'en falloit pas davantage, au moins suivant l'opinion +du Cardinal, dit Pellisson, pour fonder la jurisdiction de l'Académie, +qui pourtant se défendoit toujours d'entreprendre ce +travail; mais enfin il s'en explique ouvertement, disant à un de +ses domestiques: «Faites savoir à ces Messieurs que je le désire, +et que je les aimerai comme ils m'aimeront.»</p> + +<p>«Alors on crut qu'il n'y avoit plus moyen de reculer, et +l'Académie s'étant assemblée le 16 juin 1637, après qu'on eut +lu la lettre de M. de Scudéry pour la Compagnie, celles qu'il +avoit écrites sur le même sujet à M. Chapelain, et celles que +M. de Boisrobert avoit reçues de M. Corneille; après aussi que +le même M. de Boisrobert eut assuré l'assemblée que Monsieur le +Cardinal avoit agréable ce dessein, il fut ordonné que trois commissaires +seroient nommés pour examiner <i>le Cid</i> et les <i>Observations +contre le Cid</i>; que cette nomination se feroit à la pluralité +des voix par billets qui ne seroient vus que du secrétaire. +Cela se fit ainsi, et les trois commissaires furent M. de Bourzey<a name="FNanchor_93" id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>, +M. Chapelain et M. des Marests. La tâche de ces trois messieurs +n'étoit que pour l'examen du corps de l'ouvrage en gros; car +pour celui des vers, il fut résolu qu'on le feroit dans la Compagnie<a name="FNanchor_94" id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>. +MM. de Cerisy, de Gombauld, Baro et l'Estoile furent +seulement chargés de les voir en particulier et de rapporter +leurs observations, sur lesquelles l'Académie ayant délibéré en +diverses conférences, ordinaires et extraordinaires, M. des Marests +eut ordre d'y mettre la dernière main. Mais pour l'examen +de l'ouvrage en gros, la chose fut un peu plus difficile. +M. Chapelain présenta premièrement ses mémoires; il fut ordonné +<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> +que MM. de Bourzey et des Marests y joindroient les +leurs; et soit que cela fût exécuté ou non, de quoi je ne +vois rien dans les registres, tant y a que M. Chapelain fit un +corps, qui fut présenté au Cardinal écrit à la main. J'ai vu avec +beaucoup de plaisir ce manuscrit apostillé par le Cardinal, en +sept endroits, de la main de M. Citois, son premier médecin. Il +y a même une de ces apostilles dont le premier mot est de sa +main propre<a name="FNanchor_95" id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>; il y en a une aussi qui marque assez quelle opinion +il avoit du <i>Cid</i>. C'est en un endroit où il est dit que la +poésie seroit aujourd'hui bien moins parfaite qu'elle n'est, sans +les contestations qui se sont formées sur les ouvrages des plus +célèbres auteurs du dernier temps, la <i>Jérusalem</i>, le <i>Pastor fido</i>. +En cet endroit, il mit en marge: «L'applaudissement et le +blâme du <i>Cid</i> n'est qu'entre les doctes et les ignorants, au +lieu que les contestations sur les autres deux pièces ont été +entre les gens d'esprit<a name="FNanchor_96" id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>;» ce qui témoigne qu'il étoit persuadé +<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span> +de ce qu'on reprochoit à M. Corneille, que son ouvrage péchoit +contre les règles. Le reste de ces apostilles n'est pas considérable; +car ce ne sont pas de petites notes, comme celle-ci, où +le premier mot est de sa main: «Bon, mais se pourroit mieux +exprimer<a name="FNanchor_97" id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>;» et cette autre: «Faut adoucir cet exemple<a name="FNanchor_98" id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>.» +D'où on recueille pourtant qu'il examina cet écrit avec beaucoup +de soin et d'attention. Son jugement fut enfin que la substance +en étoit bonne, «mais qu'il falloit,» car il s'exprima +en ces termes, «y jeter quelques poignées de fleurs.» Aussi +n'étoit-ce que comme un premier crayon qu'on avoit voulu lui +présenter, pour savoir en gros s'il en approuveroit les sentiments. +L'ouvrage fut donc donné à polir, suivant son intention, +et par délibération de l'Académie, à MM. de Serizay, de Cerisy, +de Gombauld et Sirmond<a name="FNanchor_99" id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>. M. de Cerisy, comme j'ai +appris, le coucha par écrit, et M. de Gombauld fut nommé +par les trois autres et confirmé par l'Académie pour la dernière +révision du style. Tout fut lu et examiné par l'Académie +en diverses assemblées, ordinaires et extraordinaires, et donné +enfin à l'imprimeur<a name="FNanchor_100" id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a>. Le Cardinal étoit alors à Charonne, où on +lui envoya les premières feuilles, mais elles ne le contentèrent +nullement; et soit qu'il en jugeât bien, soit qu'on le prît en +mauvaise humeur, soit qu'il fût préoccupé contre M. de Cerisy, +il trouva qu'on avoit passé d'une extrémité à l'autre, +qu'on y avoit apporté trop d'ornements et de fleurs, et renvoya +<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span> +à l'heure même en diligence dire qu'on arrêtât l'impression. +Il voulut enfin que MM. de Serizay, Chapelain et Sirmond le +vinssent trouver, afin qu'il pût leur expliquer mieux son intention. +M. de Serizay s'en excusa, sur ce qu'il étoit prêt à +monter à cheval pour s'en aller en Poitou. Les deux autres y +furent. Pour les écouter, il voulut être seul dans sa chambre, +excepté MM. de Bautru et de Boisrobert, qu'il appela comme +étant de l'Académie. Il leur parla fort longtemps, très-civilement, +debout et sans chapeau.</p> + +<p>«M. Chapelain voulut, à ce qu'il m'a dit, excuser M. de +Cerisy, le plus doucement qu'il put; mais il reconnut d'abord +que cet homme ne vouloit pas être contredit: car il le vit +s'échauffer et se mettre en action, jusque-là que s'adressant à +lui, il le prit et le retint tout un temps par ses glands, comme +on fait sans y penser quand on veut parler fortement à quelqu'un +et le convaincre de quelque chose. La conclusion fut, +qu'après leur avoir expliqué de quelle façon il croyoit qu'il +falloit écrire cet ouvrage, il en donna la charge à M. Sirmond, +qui avoit en effet le style fort bon et fort éloigne de toute affectation. +Mais M. Sirmond ne le satisfit point encore; il fallut +enfin que M. Chapelain reprît tout ce qui avoit été fait, tant +par lui que par les autres, de quoi il composa l'ouvrage tel +qu'il est aujourd'hui, qui, ayant plu à la Compagnie et au +Cardinal, fut publié bientôt après, fort peu différent de ce +qu'il étoit la première fois qu'il lui avoit été présenté écrit à +la main, sinon que la matière y est un peu plus étendue, et +qu'il y a quelques ornements ajoutés.</p> + +<p>«Ainsi furent mis au jour, après environ cinq mois de travail<a name="FNanchor_101" id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a>, +<i>les Sentiments de l'Academie françoise sur le Cid</i><a name="FNanchor_102" id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a>, sans +que, durant ce temps-là, ce ministre qui avoit toutes les affaires +du royaume sur les bras, et toutes celles de l'Europe dans la +tête, se lassât de ce dessein, et relâchât rien de ses soins pour +cet ouvrage<a name="FNanchor_103" id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>.»</p> + +<p>On serait tenté de croire que pendant ces cinq mois le +nombre des libelles diminua. Il n'en fut rien. Dans la lettre +<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> +par laquelle Scudéry réclamait le jugement de l'Académie sur +<i>le Cid</i>, il repoussait en ces termes le reproche que lui avait fait +Corneille de citer inexactement les autorités qu'il avait invoquées +dans ses <i>Observations</i>: «Dans peu de jours la quatrième +édition de mon ouvrage me donnera lieu de le faire rougir de +la fausseté qu'il m'impose, en marquant en marge tous les +auteurs et tous les passages que j'ai allégués.» Nous ne pensons +pas qu'il ait donné suite à ce projet, mais il publia isolément:</p> + +<p><i>La Preuve des passages alleguez dans les obseruations sur le +Cid. A Messieurs de l'Academie</i><a name="FNanchor_104" id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a>.</p> + +<p><i>L'Epistre aux poetes du temps sur leur querelle du Cid</i><a name="FNanchor_105" id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a> parut +sans doute presque au même moment, car son début fait allusion +à la <i>Lettre à l'illustre Academie</i>. «Vous avez fait trop +de bruit par toutes les provinces de France (messieurs les rimeurs) +pour croire que vos différends puissent à présent être +terminés par une Académie que l'un de vous honore d'un +titre qui est seulement l'apennage des princes et des sacrées +assemblées.» Rien n'est plus détestable que cette pièce, qui se +termine par une froide allusion au nom de Corneille: «Si néanmoins +vous ne voulez cesser qui l'un de clabauder et l'autre +de croasser, que ce soit pour le moins perché sur un noyer, +siége ordinaire de tels oiseaux.»</p> + +<p><i>Pour le sieur Corneille contre les ennemis du Cid</i><a name="FNanchor_106" id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a>, est le titre +d'une brochure qui ne se compose que d'un sonnet dont voici +la chute:</p> + +<p class="verse">Corneille sait porter son vol si près des cieux,<br /> +Que s'il ne s'abaissoit pour vous combattre mieux,<br /> +Vos coups injurieux ne pourroient pas l'atteindre;</p> + +<p>et de la petite pièce qui suit:</p> + +<div class="verse"> +<p class="ni2"><i>Au seigneur de Scudery sur sa victoire.</i></p> + +<p><span class="i4 smcap">QUATRAIN.</span></p> + +<p>Toi dont la folle jalousie<br /> +Du <i>Cid</i> te veut rendre vainqueur,<br /> +Sois satisfait, ta frénésie<br /> +Te fait passer pour un vain cœur.</p></div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> +C'est aussi à la même époque qu'il faut rapporter l'ouvrage +intitulé: <i>Examen de ce qui s'est fait pour et contre le Cid: +avec un traité de la Disposition du Poëme Dramatique, et de la +prétenduë Règle de vingt-quatre heures</i><a name="FNanchor_107" id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>. L'auteur, il est vrai, +prétend d'abord que son traité était sous presse même avant +la <i>Lettre apologétique</i> de Corneille, mais il ajoute: «Il semble +que je serois obligé de signer cet écrit si je voulois prendre la +qualité d'intervenant au procès qui s'instruit en l'illustre Académie +sur la requête du S<sup>r</sup> de Scudéry. Mais plutôt que de +plaider (qui est un métier que je m'empêche de faire tant que +je puis), j'aime mieux que ce petit ouvrage s'en aille avec les +vagabonds et gens sans aveu, ou qu'il soit mis aux Enfermés<a name="FNanchor_108" id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a>, +comme un enfant trouvé.» L'auteur affecte une grande impartialité +et loue presque également Corneille et Scudéry. +«Toutes les fois, dit-il, que la pièce du <i>Cid</i> a paru sur le +théâtre, j'avoue qu'elle a donné dans la vue à tout le monde.» +«Je n'en connois l'auteur que de nom, ajoute-t-il un peu plus +loin, et par les affiches des comédiens; or à cause que je fais +quelquefois des vers, et que je favorise ceux qui s'en mêlent, +j'ai inclination pour lui.» Du reste il ne prend aucune part +réelle à la querelle et ne s'en occupe que parce qu'il trouve +l'occasion de publier et surtout de faire lire un traité de la +règle des vingt-quatre heures, écrit depuis cinq ou six ans et +dont il était embarrassé.</p> + +<p>C'est vers ce moment que dut paraître <i>le Iugement du Cid +composé par un Bourgeois de Paris, marguillier de sa Paroisse</i><a name="FNanchor_109" id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>. +Le passage suivant nous indique le but de l'auteur et nous +montre qu'il connaissait bien le défenseur habituel de Corneille, +<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> +mais par malheur il le désigne d'une façon fort obscure +pour nous. «Quand j'ai vu, dit-il en parlant de notre poëte, +que l'on ne cessoit d'écrire pour et contre, qu'il ne paroissoit +que de la passion et de l'excès, soit à le blâmer ou à le défendre, +et que le pédant qui a pris sa cause, sembloit avoir eu plus de +soin de défendre son affiche de la morale de la cour, et de +paroître grand logicien, que de rien faire à l'avantage de Corneille, +je me suis enfin résolu, attendant le jugement de l'Académie, +de faire voir le mien, qui est, ce me semble, le sentiment +des honnêtes gens d'entre le peuple; et sans avoir égard +ni à la colère des poëtes qui l'ont voulu mettre aussi bas qu'il +s'étoit mis haut, ni aux louanges excessives que lui donnent +ses adorateurs, j'ai voulu le défendre contre ce qu'il y avoit +d'injustice dans les <i>Observations</i> de Scudéry, et montrer aussi +que l'on sait la portée de son mérite, et que le sens commun +n'est pas entièrement banni de la tête de ceux qui ne sont ni +savants, ni auteurs.» Il ne faut pas oublier toutefois que ce +critique, en apparence si équitable à l'égard de Corneille, +n'hésite pas à dire avec ses ennemis qu'«il ne devoit point +faire imprimer <i>le Cid</i>.»</p> + +<p>Nous voici arrivés à l'<i>Epistre familiere du S<sup>r</sup> Mayret au +S<sup>r</sup> Corneille sur la tragi-comédie du Cid</i><a name="FNanchor_110" id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>. Ce pamphlet est le +seul qui porte une date de jour; il est du 4 juillet 1637. On +trouve p. 30, après la pièce principale, la <i>Responce à l'Amy +du Cid sur ses inuectives contre le S<sup>r</sup> Claueret</i>, où est cité le +Jugement du marguillier, ce qui justifie la place que nous +avons donnée à cet écrit.</p> + +<p>«Monsieur, dit Mairet au commencement de son <i>Épître</i>, si +je croyois le bruit commun qui vous déclare déjà l'auteur de +ces mauvais papiers volants qu'on voit tous les jours paroître +à la défense de votre ouvrage, je me plaindrois de vous à vous-même, +de l'injustice que l'on me fait en un libelle de votre +style et peut-être de votre façon; mais comme l'action est trop +indigne d'un honnête homme, je suspendrai pour quelque +temps ma créance en votre faveur, et me contenterai (puisque +la querelle de votre <i>Cid</i> vous a rendu chef de parti) de vous +<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> +demander seulement raison de l'impertinence d'un de vos lanciers +qui m'est venu rompre dans la visière mal à propos; +mais d'autant que je n'ai pas l'honneur de connoître le galant +homme et qu'il ne seroit pas raisonnable que je me commisse +avec un masque, je vous adresserai, s'il vous plaît, ce petit +discours, comme si vous étiez lui-même.</p> + +<p>«Premièrement il en veut à mes ouvrages qu'il attaque +tous.... puis par une ruse de guerre, qui n'est pas difficile à +découvrir, il me veut attribuer la lettre qui commence par les +railleries passives d'Ariste, continue par le mépris en particulier +de votre chef-d'œuvre, et finit par celui de toutes vos autres +pièces en général. Pour la lettre qu'il me veut donner, il +me pardonnera si je la refuse.... et je n'ai mis principalement +la main à la plume que pour faire une publique déclaration de +ce désaveu. Je proteste hautement que je suis très-humble serviteur +d'Ariste, pour les bonnes qualités dont je le crois doué +sur le rapport de M. de Scudéry qui le connoît; et votre ami +n'y procède pas comme il faut: il devroit se contenter d'égratigner +mes ouvrages, sans essayer malicieusement de me brouiller +avec des personnes dont la profession m'a toujours imprimé +la révérence et le respect.... Il faut savoir que cet ami, qui +vous ressemble si fort, a fait imprimer deux réponses subsécutives +à la lettre que je désavoue en cette-ci. Dans la première, +qui porte pour titre: <i>Lettre pour M. de Corneille</i>.... il témoigne +en connoître l'auteur par la mauvaise peinture qu'il en +a faite, et par la seconde, qu'il intitule: la <i>Reponse de *** à *** +sous le nom d'Ariste</i>, il semble qu'il ait dessein de faire accroire +que c'est de moi qu'il entendoit parler dans la première; +si c'est pour se mettre à couvert de l'orage qu'il appréhende +(car enfin celui qu'il y désigne et qu'il offense est de telle qualité +qu'il a des domestiques d'aussi bonne condition que vous, +je ne veux pas dire meilleure quoiqu'on m'en ait assuré, et le +rang qu'il tient dans la province où vous demeurez est si haut +que si vous étiez bien avisé, vous iriez lui demander pardon du +zèle indiscret de votre ami, qui vous peut être injurieux): digressions +à part, si c'est, comme j'ai dit, qu'il se veuille mettre +à couvert de l'orage qu'il appréhende, je suis tout prêt en +votre considération de lui rendre ce bon office, en recevant +chez moi le paquet qu'il adresse ailleurs.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span> +Comment le portrait fait par les partisans de Corneille d'un +commensal de Scudéry assez peu fortuné et d'origine obscure, +s'applique-t-il, suivant Mairet, à quelqu'un qui occupe un haut +rang en Normandie? Il est assez difficile de le deviner, à cause +des termes obscurs dont est enveloppée toute cette polémique; +mais n'est-on pas autorisé à supposer avec quelque vraisemblance +que Mairet fait allusion à ce personnage de haute +condition, dont Corneille a parlé dans la <i>Lettre apologétique</i>, +et que Voltaire a pris avec si peu d'apparence pour le Cardinal +lui-même<a name="FNanchor_111" id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a>?</p> + +<p>Corneille, ou plutôt quelqu'un de ses amis, répondit au libelle +que nous venons d'analyser par la <i>Lettre du des-interessé +au sieur Mairet</i><a name="FNanchor_112" id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a> et par l'<i>Avertissement au besançonnois Mairet</i><a name="FNanchor_113" id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>. +On trouvera ces deux pièces à la suite de notre notice.</p> + +<p>L'adversaire de notre poëte ne se tint pas pour battu. Il répliqua +par une <i>Apologie pour M. Mairet contre les calomnies +du S<sup>r</sup> Corneille de Rouen</i><a name="FNanchor_114" id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>; apologie qui renferme une lettre +de Mairet à Scudéry, datée du 30 septembre 1637. Ce libelle +fut le dernier. La lettre suivante<a name="FNanchor_115" id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a>, adressée par Boisrobert à +Mairet, qui habitait alors chez le comte de Belin<a name="FNanchor_116" id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a>, mit enfin +un terme à cette regrettable dispute.</p> + +<div class="blockquote"> +<p class="right"><span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> +«A Charonne, ce 5 octobre 1637.</p> + +<p class="left5">«Monsieur,</p> + +<p>«Puisque vous êtes extrêmement raisonnable, et que vous +savez bien que la sujétion illustre à laquelle je suis attaché ne +me laisse pas assez de liberté pour rendre mes devoirs à tous +mes amis, je ne vous ferai point d'excuses de m'être autrefois +reposé sur les soins de M. Chapelain, qui m'a promis de répondre +pour moi aux lettres que vous m'avez fait l'honneur de +m'écrire. Il n'aura pas oublié, je m'assure, à vous témoigner +la continuation de mon zèle, et je me promets bien que vous +connoîtrez vous-même à votre retour que si je vous ai paru +muet, je ne me suis pas tu devant ceux auprès desquels vous +croyez que je puis vous servir, et que je vous ai gardé une inviolable +fidélité pendant votre absence. Ces six lignes que je +vous écris de mon chef satisferont, s'il vous plaît, Monsieur, à +ce que je dois à notre amitié, et vous lirez le reste de ma lettre +comme un ordre que je vous envoie par le commandement de +Son Éminence. Je ne vous cèlerai pas qu'elle s'est fait lire avec +un plaisir extrême tout ce qui s'est fait sur le sujet du <i>Cid</i>, et +que particulièrement une lettre qu'elle a vue de vous, lui a plu +jusques à tel point qu'elle lui a fait naître l'envie de voir tout +le reste. Tant qu'elle n'a connu dans les écrits des uns et des +autres que des contestations d'esprit agréables, et des railleries +innocentes, je vous avoue qu'elle a pris bonne part au divertissement; +mais quand elle a reconnu que de ces contestations +naissoient enfin des injures, des outrages et des menaces, +elle a pris aussitôt résolution d'en arrêter le cours. Pour cet +effet, quoiqu'elle n'ait point vu le libelle que vous attribuez +à M. Corneille, présupposant par votre réponse, que je lui lus +hier au soir, qu'il devoit être l'agresseur, elle m'a commandé +de lui remontrer le tort qu'il se faisoit, et de lui défendre de +sa part de ne plus faire de réponse, s'il ne lui vouloit déplaire; +<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span> +mais d'ailleurs craignant que des tacites menaces que vous lui +faites, vous ou quelques-uns de vos amis n'en viennent aux +effets, qui tireroient des suites ruineuses à l'un et à l'autre, +elle m'a commandé de vous écrire que si vous voulez avoir la +continuation de ses bonnes grâces, vous mettiez toutes vos injures +sous le pied, et ne vous souveniez plus que de votre ancienne +amitié, que j'ai charge de renouveler sur la table de ma +chambre à Paris, quand vous serez tous rassemblés. Jusqu'ici +j'ai parlé par la bouche de Son Éminence; mais pour vous dire +ingénument ce que je pense de toutes vos procédures, j'estime +que vous avez suffisamment puni le pauvre M. Corneille de +ses vanités et que ses foibles défenses ne demandoient pas des +armes si fortes et si pénétrantes que les vôtres. Vous verrez +un de ces jours son <i>Cid</i> assez malmené par les sentiments de +l'Académie; l'impression en est déjà bien avancée, et si vous ne +venez à Paris dans ce mois, je vous l'envoirai. Cependant conservez-moi, +s'il vous plaît, quelque place dans le souvenir de +M. de Belin; faites-moi de plus l'honneur de lui témoigner +que je prends grande part à son affliction, et que je suis autant +touché que pas un de ses serviteurs, de la perte qu'il a +fait<a name="FNanchor_117" id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a>. Si j'avois l'esprit assez libre, je la lui témoignerois à lui-même; +mais je me console quand je pense que ma douleur +sera plus éloquente en votre bouche qu'en la mienne, et que +vous n'oublierez rien pour témoigner les véritables sentiments +de celui qui est avec passion,</p> + +<p class="left5">«Monsieur,<br /> +<span class="i2">«Votre très-humble et très-fidèle serviteur</span><br /> +<span class="i6 smcap">«Boisrobert</span>.»</p></div> + +<p>Depuis le jour où le Cardinal eut ainsi fait connaître ses intentions, +on ne publia plus rien que les remercîments adressés +par Scudéry à l'Académie. Ils parurent dans un petit recueil +portant le titre suivant: <i>Lettre de M<sup>r</sup> de Balzac à M<sup>r</sup> de Scudery, +sur ses Obseruations du Cid. Et la response de M<sup>r</sup> de +Scudery à M<sup>r</sup> de Balzac. Auec la lettre de M<sup>r</sup> de Scudery à +<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> +Messieurs de l'Academie françoise, sur le iugement qu'ils ont +fait du Cid et de ses Obseruations</i><a name="FNanchor_118" id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>.</p> + +<p>La lettre de Balzac est charmante. Espérant l'attirer dans +son parti, Scudéry lui avait adressé ce qu'il avait écrit contre +<i>le Cid</i>; mais Balzac, tout en approuvant les principes qui avaient +guidé son jeune ami, atténue ses critiques par de si nombreuses +et de si importantes restrictions, que Scudéry dut se trouver +assez mal satisfait d'avoir provoqué un semblable jugement.</p> + +<p>«Considérez néanmoins, Monsieur, que toute la France +entre en cause avec lui, et que peut-être il n'y a pas un des +juges dont vous êtes convenus ensemble<a name="FNanchor_119" id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a> qui n'ait loué ce que +vous desirez qu'il condamne: de sorte que, quand vos arguments +seroient invincibles et que votre adversaire y acquiesceroit, +il auroit toujours de quoi se consoler glorieusement de la +perte de son procès, et vous dire que c'est quelque chose de +plus d'avoir satisfait tout un royaume que d'avoir fait une +pièce régulière. Il n'y a point d'architecte d'Italie qui ne trouve +des défauts en la structure de Fontainebleau et qui ne l'appelle +un monstre de pierre: ce monstre néanmoins est la belle demeure +des rois, et la cour y loge commodément.</p> + +<p>«Il y a des beautés parfaites qui sont effacées par d'autres +qui ont plus d'agrément et moins de perfection; et parce que +l'acquis n'est pas si noble que le naturel, ni le travail des +hommes que les dons du ciel, on vous pourroit encore dire que +savoir l'art de plaire ne vaut pas tant que savoir plaire sans +art. Aristote blâme <i>la Fleur</i> d'Agathon, quoiqu'il die qu'elle +<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span> +fut agréable<a name="FNanchor_120" id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a>, et l'<i>Œdipe</i> peut-être n'agréoit pas, quoique +Aristote l'approuve. Or, s'il est vrai que la satisfaction des spectateurs +soit la fin que se proposent les spectacles, et que les +maîtres mêmes du métier ayant quelquefois appelé de César +au peuple, <i>le Cid</i> du poëte françois ayant plu aussi bien que +<i>la Fleur</i> du poëte grec, ne seroit-il point vrai qu'il a obtenu la +fin de la représentation, et qu'il est arrivé à son but, encore +que ce ne soit pas par le chemin d'Aristote ni par les adresses +de sa poétique? Mais vous dites, Monsieur, qu'il a ébloui les +yeux du monde, et vous l'accusez de charme et d'enchantement: +je connois beaucoup de gens qui feroient vanité d'une +telle accusation; et vous me confesserez vous-même que, si la +magie étoit une chose permise, ce seroit une chose excellente: +ce seroit, à vrai dire, une belle chose de pouvoir faire des +prodiges innocemment, de faire voir le soleil quand il est +nuit, d'apprêter des festins sans viandes ni officiers, de changer +en pistoles les feuilles de chêne et le verre en diamants; c'est +ce que vous reprochez à l'auteur du <i>Cid</i>, qui vous avouant +qu'il a violé les règles de l'art, vous oblige de lui avouer qu'il +a un secret, qu'il a mieux réussi que l'art même; et ne vous +niant pas qu'il a trompé toute la cour et tout le peuple, ne +vous laisse conclure de là sinon qu'il est plus fin que toute la +cour et tout le peuple, et que la tromperie qui s'étend à un si +grand nombre de personnes est moins une fraude qu'une conquête. +Cela étant, Monsieur, je ne doute pas que Messieurs de +l'Académie ne se trouvent bien empêchés dans le jugement de +votre procès, et que d'un côté vos raisons ne les ébranlent, +et de l'autre l'approbation publique ne les retienne. Je serois +en la même peine, si j'étois en la même délibération, et si de +bonne fortune je ne venois de trouver votre arrêt dans les registres +de l'antiquité. Il a été prononcé, il y a plus de quinze +cents ans, par un philosophe de la famille stoïque, mais un philosophe +dont la dureté n'étoit pas impénétrable à la joie, de +qui il nous reste des jeux et des tragédies, qui vivoit sous le +règne d'un empereur poëte et comédien, au siècle des vers et +de la musique. Voici les termes de cet authentique arrêt, et je +vous le laisse interpréter à vos dames, pour lesquelles vous +<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span> +avez bien entrepris une plus longue et plus difficile traduction<a name="FNanchor_121" id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a>. +<i>Illud multum est primo aspectu oculos occupasse, etiam si +contemplatio diligens inventura est quod arguat. Si me interrogas, +major ille est qui judicium abstulit quam qui meruit</i><a name="FNanchor_122" id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a>. +Votre adversaire y trouve son compte par ce favorable mot +de <i>major est</i>; et vous avez aussi ce que vous pouvez desirer, +ne desirant rien, à mon avis, que de prouver que <i>judicium abstulit</i>. +Ainsi vous l'emportez dans le cabinet, et il a gagné au +théâtre. Si <i>le Cid</i> est coupable, c'est d'un crime qui a eu +récompense; s'il est puni, ce sera après avoir triomphé; s'il +faut que Platon le bannisse de sa république, il faut qu'il le +couronne de fleurs en le bannissant, et ne le traite pas plus +mal qu'il a traité autrefois Homère.»</p> + +<p>Trop attachée à la sévérité des règles, trop soucieuse surtout +de complaire aux moindres fantaisies du Cardinal, l'Académie +rendit un jugement plus sévère à l'égard de Corneille, +et partant plus agréable à Scudéry, qui l'en remercia avec effusion. +L'Académie s'empressa de lui faire répondre en ces +termes, par l'organe de Chapelain, son secrétaire: «Monsieur, +moins la Compagnie que vous avez prise pour arbitre de votre +différend a affecté la qualité de juge, plus se doit-elle sentir +obligée de la déférence que vous témoignez pour ses <i>Sentiments</i>. +Je sais qu'en les donnant au public pour vous satisfaire, +sa principale intention a été de tenir la balance droite et de ne +faire pas d'une chose sérieuse un compliment ni une civilité; +mais je sais aussi qu'après cette intention, elle n'a essayé de +faire rien avec plus de soin que de s'exprimer avec modération +et de dire ses raisons sans blesser personne. Je souhaite que +vous soyez bien persuadé de cela, ou plutôt je me réjouis de +ce que vous l'êtes, et qu'ayant reçu d'elle, en cette rencontre, +le moins favorable traitement que vous en puissiez jamais attendre, +vous ne laissez pas de lui faire justice en reconnoissant +<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> +qu'elle est juste. A l'avenir j'espère qu'elle se revanchera de +votre équité, et qu'aux occasions où il lui sera permis d'être +obligeante, vous n'aurez rien à désirer d'elle et reconnoîtrez +qu'elle sait estimer votre mérite et votre vertu. De moi je ne +vous dis rien pour ce que je crois vous dire tout en vous assurant +que je suis, Monsieur, votre, etc. De Paris, ce 19 décembre +1637<a name="FNanchor_123" id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a>.»</p> + +<p>En somme <i>les Sentiments de l'Academie sur le Cid</i>, si impatiemment +attendus, n'eurent aucun des résultats qu'on en espérait: +ils ne satisfirent entièrement ni la jalousie de Richelieu, +ni la basse envie de Scudéry; ils ne diminuèrent en rien le légitime +orgueil de Corneille, ni l'admiration générale, et Boileau +put résumer plus tard la discussion par ces excellents vers:</p> + +<p class="verse">En vain contre <i>le Cid</i> un ministre se ligue:<br /> +Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue.<br /> +L'Académie en corps a beau le censurer:<br /> +Le public révolté s'obstine à l'admirer<a name="FNanchor_124" id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a>.</p> + +<p>Lorsque cette grande querelle littéraire fut calmée, Corneille, +après avoir pardonné à ceux qui s'étaient déclarés contre lui, +conserva néanmoins le désir de constater en toute occasion +qu'il n'avait pas accepté de plein gré le jugement de l'Académie. +En 1640, ayant appris que Balzac préparait un recueil +de ses lettres, il s'efforça de lui faire supprimer le passage que +contient sur ce point celle que nous avons citée.</p> + +<p>«Corneille m'est venu voir, écrit Chapelain à Balzac le +17 novembre 1640, et m'a demandé en grâce que j'obtinsse +de vous d'ôter dans votre lettre à Scudéry ces termes: <i>les juges +dont vous êtes convenus</i>, pour ce qu'il nie d'être jamais convenu +de notre compétence sur l'affaire du <i>Cid</i>. Cependant vous ne +lui pouvez complaire en cela sans choquer Scudéry, qui en +<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> +garde l'original comme une relique, qui croiroit que vous eussiez +changé d'inclination pour lui. Mon sens seroit que vous +m'écrivissiez que vous n'imprimeriez plutôt pas la lettre que +de leur déplaire à l'un et à l'autre. Voyez toutefois si, <i>por bien +de paz</i><a name="FNanchor_125" id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">[125]</a>, vous voulez vous abaisser jusque-là et priver votre +volume d'un si grand ornement<a name="FNanchor_126" id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>.»</p> + +<p>Nous n'avons pas la réponse de Balzac, mais une autre lettre +de Chapelain, du 8 décembre suivant, nous en fait connaître +le contenu: «Le tempérament que vous avez trouvé pour satisfaire +l'esprit bourru de Corneille le doit tellement contenter +que, s'il ne le reçoit pas avec mille joies, je suis d'avis que +vous laissiez l'endroit comme il étoit. Je lui dirai que vous +avez eu la bonté de vouloir imprimer ce lieu de la sorte: <i>les +juges dont on m'a dit que vous êtes convenus</i>, car des deux +c'est celle qui me semble la meilleure<a name="FNanchor_127" id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">[127]</a>....»</p> + +<p>Balzac préféra une rédaction encore moins explicite; on lit +dans le recueil de ses lettres: «Il n'y a pas un des juges dont +le bruit est que vous êtes convenus ensemble<a name="FNanchor_128" id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">[128]</a>.»</p> + +<p>Cela n'empêcha pas Corneille de protester très-vivement +contre ce bruit dans son avertissement de 1648, où il se montre +d'ailleurs pénétré de reconnaissance envers Balzac.</p> + +<p>A Paris l'attention publique ne reste pas fort longtemps +fixée sur les mêmes choses, si belles qu'elles puissent être. Au +bruit qu'avait causé <i>le Cid</i> pendant plus d'une année, succéda +peu à peu le silence, et, si l'on s'en rapportait aux vers suivants, +on croirait qu'en 1644 il n'était plus du bel air d'oser +encore admirer cet ouvrage:</p> + +<p class="verse">J'en voyois là<a name="FNanchor_129" id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">[129]</a> beaucoup passer pour gens d'esprit,<br /> +Et faire encore état de Chimène et du Cid,<br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> +Estimer de tous deux la vertu sans seconde,<br /> +Qui passeroient ici pour gens de l'autre monde,<br /> +Et se feroient siffler si dans un entretien<br /> +Ils étoient si grossiers que d'en dire du bien<a name="FNanchor_130" id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a>.</p> + +<p>Mais ces vers sont de Corneille, qui souffrait sans doute de ce +que <i>le Cid</i>, quoique vivement admiré, avait cessé d'être le constant +sujet de toutes les conversations. Il est évident d'ailleurs +que le poëte ne tenait pas à être pris au mot, et en 1660 il eut +le bon goût de supprimer cette allusion un peu trop personnelle.</p> + +<p>Quoique tout le monde ait donné tort aux adversaires du +<i>Cid</i>, leurs critiques ont exercé sur cet ouvrage une fâcheuse +influence qui n'est pas encore dissipée. D'abord ils ont arraché +à Corneille quelques vers malencontreux, qui, bien qu'inférieurs +à ceux qu'ils étaient destinés à remplacer, ont dû +nécessairement prendre place dans son texte définitif. Ensuite +ils ont enhardi par leurs attaques les reviseurs, les correcteurs, +gens qui n'ont pas besoin d'être encouragés.</p> + +<p>En effet, aucun produit de l'intelligence humaine n'est d'une +perfection absolue; est-ce une raison pour porter une main +audacieuse sur tous les chefs-d'œuvre de notre littérature? Le +cinquième acte d'<i>Horace</i> a été regardé avec assez de raison +comme contenant une action nouvelle, différente de celle qui +fait le sujet des quatre premiers; a-t-on cru pour cela devoir +le supprimer? Quelques délicats ont blâmé les dénoûments +des <i>Femmes savantes</i> et de <i>Tartufe</i>, mais ils ne se sont pas avisés +d'en imaginer d'autres. Par quelle fatalité en a-t-il été différemment +à l'égard du <i>Cid</i>, qui méritait à double titre d'être +respecté, d'abord comme un poëme incomparable, puis comme +un des plus précieux monuments de l'histoire de notre théâtre?</p> + +<p>Cela ne peut tenir qu'à deux causes: à l'habitude dès longtemps +contractée par le public de considérer <i>le Cid</i>, malgré +toutes ses beautés, comme une pièce remplie d'imperfections, +et peut-être aussi à la supériorité même des principales +scènes, qui fait paraître le reste froid et languissant. On voulut +rendre à Corneille le fâcheux service de supprimer de son +ouvrage tout ce qui n'atteignait pas au sublime. En 1734 parut +un petit volume de format in-12, intitulé: <i>Pièces dramatiques +<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> +choisies et restituées</i> par Monsieur ***, et portant pour adresse: +<i>A Amsterdam, chez F. Changuion</i>. Ce recueil, composé d'une +manière assez bizarre, renferme <i>le Cid</i>, le <i>don Japhet</i> de Scarron, +la <i>Mariane</i> de Tristan et <i>le Florentin</i> de la Fontaine. +Rien de plus curieux que la façon dont l'éditeur, qui passe pour +n'être autre que Jean-Baptiste Rousseau, <i>restitue</i> les pièces +qu'il publie. Pour <i>Mariane</i>, il annonce que son travail n'a +consisté «que dans le retranchement, la correction ou le supplément +de cent cinquante ou cent soixante vers tout au plus.»</p> + +<p>Il ne respecte pas plus Corneille que Tristan. Dans <i>le Cid</i>, +il fait disparaître sans scrupule trois personnages, l'Infante, +Léonor et le Page, et supprime par conséquent les nombreux +passages du rôle de Chimène où celle-ci s'adresse à l'Infante. +«Ce n'est point, dit-il, faire tort à un beau visage que d'en +enlever une tache, et plus un ouvrage est digne d'estime, plus +il mérite qu'on prenne soin, d'en ôter ce qui le défigure. C'est +ce qu'on a essayé de faire ici, et il n'en a coûté pour cela que +le supplément de deux vers de liaison au second acte et de +deux autres au cinquième, qu'il a fallu nécessairement y ajouter, +et que, par respect pour le grand Corneille, on a pris soin +de distinguer par ces virgules à qui les imprimeurs donnent +le nom de guillemets, et qui se trouvent dans les éditions de +Molière aux endroits de ses pièces, que les comédiens ont coutume +de couper dans les représentations.»</p> + +<p>Au deuxième acte, c'est en tête de la scène entre don Fernand, +don Arias et don Sanche que se place, assez gauchement, +la liaison ajoutée par l'éditeur:</p> + +<p class="verse">«Quoi me braver encor après ce qu'il a fait!<br /> +Par la rébellion couronner son forfait!»</p> + +<p>Enfin, au commencement de la dernière scène de l'ouvrage, +ces deux vers dits par l'Infante:</p> + +<p class="verse">Sèche tes pleurs, Chimène, et reçois sans tristesse<br /> +Ce généreux vainqueur des mains de ta princesse,</p> + +<p>sont remplacés par ceux-ci, que prononce don Fernand:</p> + +<p class="verse">«Approche-toi, Rodrigue, et toi reçois, ma fille,<br /> +De la main de ton roi, l'appui de la Castille.»</p> + +<p>Il est difficile d'imaginer des changements plus malheureux, +<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span> +et une telle poésie est bien indigne, non-seulement de Corneille, +mais aussi de Jean-Baptiste Rousseau.</p> + +<p>Toutefois ce texte fut généralement adopté pour la scène, +et le public s'y accoutuma si bien, que le retour à la rédaction +authentique parut toujours une innovation des plus hardies. +Elle fut tentée, mais vainement, en 1737 et en 1741; +enfin, le 1<sup>er</sup> juin 1806, l'Empereur voulut entendre à Saint-Cloud +la pièce complète. Monvel joua don Diègue; Talma, Rodrigue; +Mlle Duchesnois, Chimène; Lafon, le Roi; Mlle Georges, +l'Infante. Malgré cette admirable composition de troupe, l'épreuve +ne fut pas favorable, et l'Infante ne parut pas au +Théâtre-Français.</p> + +<p>La suppression si considérable que nous venons de rappeler +ne fut pas la seule qui eut lieu dans <i>le Cid</i>. Ou avait pris l'habitude +de retrancher la première scène entre Elvire et Chimène, +et de commencer brusquement la pièce par ces vers que +le Comte adresse à don Diègue.</p> + +<p class="verse">Enfin vous l'emportez, et la faveur du Roi<br /> +Vous élève en un rang qui n'étoit dû qu'à moi<a name="FNanchor_131" id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">[131]</a>.</p> + +<p>Dans son commentaire, Voltaire déplore cette coutume des comédiens, +qui, de son temps, passaient aussi le couplet célèbre:</p> + +<p class="verse">Paroissez, Navarrois<a name="FNanchor_132" id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">[132]</a>....</p> + +<p>Toutefois il faut remarquer que, contrairement à l'assertion de +M. Aimé Martin, la scène d'Elvire n'a pas été retranchée par +Jean-Baptiste Rousseau; en effet, elle figure tout au long dans +le recueil de 1734; mais depuis le moment où Voltaire nous +signale sa suppression, jusqu'au 22 janvier 1842, jour où +Mlle Rachel joua pour la première fois Chimène, elle n'a pas +été remise au théâtre. En rendant compte de cette représentation +dans la <i>Revue des Deux Mondes</i>, M. Charles Magnin félicite +la Comédie-Française du rétablissement de la première scène +de l'ouvrage. Une autre innovation importante signala encore +cette reprise: Corneille dit dans l'<i>Examen</i> du <i>Cid</i>: «Tout s'y +passe.... dans Séville, et garde ainsi quelque espèce d'unité de +<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> +lieu en général; mais le lieu particulier change de scène en +scène, et tantôt c'est le palais du Roi, tantôt l'appartement de +l'Infante, tantôt la maison de Chimène et tantôt une rue ou +place publique<a name="FNanchor_133" id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">[133]</a>.» Sur quoi Voltaire fait remarquer que «l'unité +de lieu serait observée aux yeux des spectateurs si on +avait eu des théâtres dignes de Corneille, semblables à celui +de Vicence, qui représente une ville, un palais, des rues, une +place, etc.» La Comédie-Française, qui ne dispose pas d'une +scène aussi majestueuse, voulut du moins marquer le lieu précis +de chaque partie de l'action, à l'aide de changements de +décors. Malgré ce qu'avait d'abord d'un peu étrange la division +des actes d'une tragédie de Corneille en <i>tableaux</i>, cet essai, qui, +après tout, semble assez conforme aux intentions de l'auteur, +réussit fort bien, et depuis lors ce mode de représentation fut +définitivement adopté<a name="FNanchor_134" id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a>. Il est regrettable qu'au moment où +l'on changeait ainsi les habitudes du public, on n'ait pas rétabli +dans toute son intégrité le texte du <i>Cid</i>, et remis au +théâtre les trois rôles supprimés. Ne serait-ce pas là un bon +essai à faire pour un anniversaire de naissance de Corneille, et +M. Édouard Thierry, qui a fait preuve en plusieurs circonstances +d'une intelligente initiative et d'un goût littéraire des +plus exercés, ne sera-t-il pas disposé à attacher son nom à une +<i>restitution</i> de ce genre, bien différente de celle qu'on attribue +à Jean-Baptiste Rousseau?</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span></p> +<h3>ÉCRITS EN FAVEUR DU <i>CID</i>,</h3> + +<p class="center"><big><b>ATTRIBUÉS A CORNEILLE PAR NICERON OU PAR LES FRÈRES PARFAIT.</b></big></p> + +<p class="p2 center"><b>I.</b> <span class="smcap"><b>L'AMI DU CID A CLAVERET</b></span><a name="FNanchor_135" id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">[135]</a>.</p> + +<p>Il me semble que vous chantez bien haut, Monsieur Claveret. +Hé quoi! pour une chose si juste et si raisonnable alléguée +par M. Corneille à M. Scudéry: «Il n'a pas tenu à vous que du +premier lieu où beaucoup d'honnêtes gens me placent, je ne sois +descendu au-dessous de Claveret<a name="FNanchor_136" id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a>,» faut-il que vous preniez la +mouche, et que vous perdiez un moment la mémoire de ce +que vous avez été, de ce que vous êtes, et de ce que vous +serez toute votre vie? Quelle révolution est-ce là? Vous parlerez +contre <i>le Cid?</i> vous ferez l'homme de conséquence et d'esprit, +et blâmerez impudemment et impunément tout ensemble +celui dont vous devez honorer la personne et les ouvrages? +Il ne seroit pas juste; et croyez-vous, Monsieur Claveret, être +assez habile homme pour l'emporter sur tous les plus grands +esprits de France qui se moquent des <i>Observations</i>, et de ceux +qui suivent les sentiments de leur auteur? Pour moi, j'ai déjà +répondu pour lui, comme je fais encore, que pour obscurcir +son éclat, il falloit pour toutes observations faire une meilleure +pièce. Que si la force des raisons dont M. de Scudéry prétend +l'avoir combattu, est condamnée même par ceux qu'il demande +pour juges, considérez, de grâce, où vous vous allez engager. +Vraiment cela est bien ridicule que vous, à qui vos parents +ont laissé pour tout héritage la science de bien tirer des +<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> +bottes<a name="FNanchor_137" id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a>, vous vouliez écrire, et faire comparaison avec un des +plus grands hommes de notre siècle pour le théâtre, et douter +encore de l'approbation que <i>le Cid</i> a reçue au Louvre et à l'hôtel +de Richelieu. Il paroît bien que votre règne n'est pas de ce +monde; voyez-le, Monsieur Claveret, et ouvrez vos oreilles bien +grandes: vous entendrez ce qu'il y a de grands esprits en +France de l'un et de l'autre sexe dire tout haut: «Voilà le plus +bel ouvrage de théâtre que nous ayons vu jusqu'à présent.» +Examinons un peu les vôtres en gros, car le détail n'en vaut +pas la peine. Ne m'avouerez-vous pas que le voyage que vous +faites faire aux Bons hommes à votre pèlerin amoureux<a name="FNanchor_138" id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">[138]</a> est +une belle chose? Je vous jure qu'il m'a pris cent fois envie de +vous demander où votre fils Tadés et vous avez étudié, afin +de me faire interpréter le langage de l'un, et apprendre les +galimatias de l'autre; car comme il arrive qu'il en échappe +quelquefois sans y penser, j'aurois été ravi de les faire avec +science comme vous. Je me serois bien mis auprès de Jodelet<a name="FNanchor_139" id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">[139]</a> +pour le moins, et je m'assure qu'il s'en seroit servi mieux que +les comédiens, qui n'ont jamais su faire valoir les vôtres, quelque +art et quelque peine qu'ils y aient apportée. Votre <i>Place +Royale</i> suit assez bien, et je vous confesse qu'elle fut trouvée si +<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> +bonne à Forges, que Mondory et ses compagnons qui en avoient +les eaux dans la saison du monde la plus propre pour les +boire, n'en voulurent jamais goûter: tout le monde n'entendra +pas ceci peut-être; c'est que vous avez fait une pièce intitulée +<i>les Eaux de Forges</i>, que vous leur donnâtes, où il ne manquoit +chose du monde, sinon que le sujet, la conduite, et les vers ne +valoient rien du tout. A cela près c'étoit une assez belle chose<a name="FNanchor_140" id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a>. +Je sais bien que vous n'avez pas vendu vos ouvrages: ce n'étoit +pas manque de pauvreté, ni d'en avoir demandé beaucoup +de fois de l'argent; mais c'est que les comédiens ne vous en +ont jamais rien voulu donner: c'est ce que vous avez fait jusques +ici. Et pour couronnement de chef-d'œuvre, vous faites +une mauvaise lettre où vous tranchez du censeur, et, si je ne +me trompe, du vaillant. Taisez-vous, Monsieur Claveret, taisez-vous, +et vous souvenez que vous ne pouvez être ni l'un +ni l'autre, et que votre personne est si peu considérable que +vous ne devez jamais croire que M. Corneille ait eu envie de +vous choquer. Vous croyez peut-être avoir fait un beau coup +de mail quand vous dites: <i>ou pour contenter les comédiens que +vous servez</i>. Chacun sait bien de quel biais il faut prendre cette +façon de parler. Et il est très-vrai que ses soins et ses veilles +leur ont rendu de si bons et profitables services, que je leur +ai ouï dire hautement que jusques ici ils doivent à lui seul ce +que le théâtre peut donner de bien. Vous ne ferez jamais de +même, Monsieur Claveret, et je ne m'étonne pas de vous entendre +dire que vous ne vous piquez pas de faire des vers: je +vous crois. Néanmoins vous dites au même temps que ce que +vous avez produit ne vous a point fait rougir de honte: c'est +seulement un témoignage de votre effronterie, plutôt que de la +bonté de vos ouvrages. Après tout, orateur et poëte de balle, +souvenez-vous de n'intéresser personne en votre affaire, et que +quand M. Corneille a dit:</p> + +<p class="left5">Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée<a name="FNanchor_141" id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">[141]</a>,</p> + +<p>il a parlé raisonnablement et véritablement. Songez seulement, +comme je vous ai déjà dit, à ce que vous êtes; que vous n'avez +<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span> +jamais rien fait de bien que de vous être tu depuis quatre ans<a name="FNanchor_142" id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">[142]</a>; +que vous ne deviez pas rompre ce silence pour une si mauvaise +chose; que les sottises de votre lettre fâchent tous les honnêtes +gens; que cela vous rend bernable par tout pays; que tout ce +qu'elle contient est trop plat et trop peu fort pour donner la +moindre atteinte au <i>Cid</i>, ni faire croire que M. Corneille en +soit seulement le copiste, comme vous dites; que je ne lui conseille +pas de se donner la peine de vous répondre; que vous +êtes auprès de lui ce que le laquais est auprès du maître, et +qu'un ami du <i>Cid</i> qui ne fit jamais profession d'écrire, et qui +ne laisse pas de se connoître aux bonnes choses, n'a fait cette +lettre que pour vous avertir de pratiquer un proverbe latin que +vous vous ferez expliquer et qui dit: <i>Ne sutor ultra crepidam.</i> +Adieu, Claveret: ne soyez pas curieux de savoir mon nom, +de peur de l'apprendre.</p> + +<p class="p2 center"><b>II.</b> <b>LETTRE POUR M. DE CORNEILLE, CONTRE +CES MOTS DE LA LETTRE SOUS LE NOM D'ARISTE:</b></p> + +<p class="center"><i>Je fis donc résolution de guérir ces idolâtres</i><a name="FNanchor_143" id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a>.</p> + +<p>Cachez-vous tant qu'il vous plaira, faites protestation de +changer à tous moments de parti, on vous le pardonne: vous +passez pour homme qui reçoit aisément toutes sortes d'impressions. +On dit que vous avez eu au commencement du <i>Cid</i> +les sentiments d'un homme raisonnable, et que vous n'avez +pu lui dénier les louanges qu'il tiroit sans violence de tous les +honnêtes gens; pourquoi maintenant déférer au jugement de +<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> +l'observateur, à cause qu'il vous a témoigné approuver cinq +ou six mauvaises pièces rimées que vous dites avoir faites? +Jeune homme, assurez votre jugement devant que de l'exposer +à la censure publique, et ne hasardez plus de libelles sans les +avoir communiqués à d'autres moins passionnés que l'observateur. +J'avoue qu'il vous doit beaucoup, mais il eût pu choisir +un plus juste instrument de ses louanges que vous. Il est peu +curieux de sa réputation. Je commence à désespérer de son +parti, puisqu'il l'abandonne à des personnes qui le savent si +mal soutenir; c'est une preuve certaine de la fausseté d'une +affaire, quand elle tombe entre les mains d'un ignorant. Aussi +n'avons-nous point vu d'autres personnes embrasser ses intérêts. +Claveret a été le premier qui s'est éveillé, qui dans ses +plus grandes ambitions n'a jamais prétendu au delà de sommelier +dans une médiocre maison: encore je lui fais beaucoup +d'honneur. Celui que j'attaque est un peu plus fortuné de +biens; mais il faut apporter de la foi quand il s'agit de son +origine (j'aime mieux paroître obscur que médisant). Il eût pu +réussir du temps des comparaisons; sa misérable éloquence me +fait pitié, je ne peux consentir qu'un tel personnage se veuille +dire du nombre des auteurs et qu'il se mêle aujourd'hui de +juger de la bonté ou de la fausseté d'une pièce. Voyez le raisonnement +de ce visage, il se vante de vouloir guérir des idolâtres. +Monsieur le médecin, vous apportez de fort mauvais +remèdes; et si vous étiez aussi peu versé dans le reste de votre +doctrine, il est périlleux de tomber entre vos mains. Vous avez +produit de si mauvaises raisons que vous n'avez pas commencé +à me persuader, bien éloigné de me convaincre. Si vous me +priez, je donnerai quelque chose à l'obligation que vous avez à +la maison de M. de Scudéry. Puisque vous portez ses intérêts au +delà d'un homme désintéressé, il paroît que vous en avez reçu +quelque sensible plaisir. Il est vrai que vous êtes de sa maison, +et que vous assistez souvent aux conférences qui s'y traitent: +vous n'en revenez point qu'avec de nouvelles lumières; et ce +grand amas de belles figures que vous prostituez dans votre +petit papier, valent bien que vous l'en remerciiez; mais gardez +bien qu'en voulant fuir le vice de méconnoissant, vous ne choquiez +absolument la plus saine partie du monde. M. de Corneille +a satisfait tout le monde raisonnable; vous avez affecté avec trop +<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span> +de violence et d'animosité la diminution du crédit qu'il avoit acquis; +et si vous eussiez eu assez de pouvoir, vous eussiez terni +la gloire d'un homme duquel vous avez autrefois recherché +l'amitié, et de laquelle il vous avoit honoré: vous ne la méritiez +pas, puisque vous prenez si peu de soin à la conserver.</p> + +<p>Au reste, je vous veux avertir encore une fois d'un point qui +ne vous sera pas inutile, Monsieur l'auteur, c'est de vous défaire +de vos comparaisons, lesquelles paroissent fort souvent +dans votre lettre, et choquent beaucoup de personnes. Vous +êtes jeune, il y a espérance que vous vous guérirez de vos erreurs, +et direz un jour que je n'ai pas peu contribué à votre +avancement. Adieu, beau corps plein de plaies<a name="FNanchor_144" id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a>, et si tu veux +savoir mon nom, je ne fus jamais renégat. Adieu, console-toi.</p> + +<div class="verse"> +<p><span class="smcap">MARTIALIS</span> (Epigr. lib. IX, épigr. 82)<a name="FNanchor_145" id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a>.</p> + +<p><i>Lector et auditor nostros probat, Aule, libellos;</i><br /> +<span class="i2"><i>Sed quidam exactos esse poeta negat:</i></span><br /> +<i>Non nimium curo, nam cœnæ fercula nostræ</i><br /> +<span class="i2"><i>Malim convivis quam placuisse coquis.</i></span></p> + +<p><span class="smcap">TRADUCTION, A MONSIEUR CORNEILLE.</span></p> + +<p>Les vers de ce grand <i>Cid</i>, que tout le monde admire,<br /> +Charmants à les entendre, et charmants à les lire<a name="FNanchor_146" id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">[146]</a>,<br /> +Un poëte seulement les trouve irréguliers.<br /> +Corneille, moque-toi de sa jalouse envie:<br /> +Quand le festin agrée à ceux que l'on convie,<br /> +Il importe fort peu qu'il plaise aux cuisiniers.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span> +<span class="i6 smcap">ÉPIGRAMME.</span></p> + +<p>Si les vers du grand <i>Cid</i>, que tout le monde admire,<br /> +Charment à les ouïr, mais non pas à les lire,<br /> +Pourquoi le traducteur des quatre vers latins<br /> +Les a-t-il comparés aux mets de nos festins?<br /> +<span class="i4">J'avoue avec lui, s'il arrive</span><br /> +<span class="i4">Qu'un mets soit au goût du convive,</span><br /> +Qu'il importe bien peu qu'il plaise au cuisinier;<br /> +Mais les vers qu'il défend d'autres raisons demandent:<br /> +C'est peu qu'ils soient au goût de ceux qui les entendent,<br /> +S'ils ne plaisent encore aux maîtres du métier.</p></div> + +<p class="p2 center"><b>III.</b> <span class="smcap"><b>RÉPONSE DE *** A *** SOUS LE NOM D'ARISTE.</b></span></p> + +<p>Ne vous étonnez point du procédé que l'on pratique aujourd'hui +contre vous: on veut réveiller une guerre qui a fait trembler +tous les bons esprits de son temps, et qui n'en a laissé pas +un dans le pouvoir de se dire neutre. Les partisans de l'observateur +reconnoissent sa foiblesse, et pour rendre son parti plus +nombreux, ils veulent attirer à lui des personnes qui ne se +souviennent plus de leurs dissensions, et qui ne songent qu'au +dessein qu'ils ont fait de ne plus tomber dans une faute publique. +Je crois que M. de Balzac n'approuvera jamais l'orgueil +qu'on tâche de lui attribuer. Et je ne doute point aussi que vous +n'ayez été marri de vous voir mêlé dedans une dispute particulière, +et que vous n'ayez tous deux eu en horreur le dessein +de l'anonyme, qui veut embarrasser des âmes désintéressées, +et faire entrer dans la lice deux personnes toutes fraîches, afin +de faire esquiver son ami qui n'en peut plus. Il me permettra +de lui dire qu'il n'a pas assez bien agi en ceci, et qu'il devoit +ou s'attaquer absolument à vous, ou médire seulement de +M. Corneille, sans par un galimatias qui ne veut rien dire, et +par une confusion absurde, vous adresser le commencement +d'une lettre injurieuse, et la poursuivre par des railleries et +des impostures qui s'adressent directement à votre ami. Puisque +je lui en eusse voulu, j'eusse bouffonné sur <i>Mélite</i>, et +eusse dit que ce ne fut jamais qu'une pièce fort foible, puisqu'elle +n'eut la peine que d'effacer le peu de réputation que +<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span> +s'étoit acquis le bonhomme Hardy, et que les pièces qui furent +de son temps ne valoient pas la peine d'être écoutées. Car la +<i>Sylvie</i> et la <i>Chriséide</i>, par exemple, étoient les saillies d'un +jeune écolier qui craignoit encore le fouet<a name="FNanchor_147" id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">[147]</a>; et le <i>Ligdamon</i><a name="FNanchor_148" id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">[148]</a> +partoit d'une plume qui n'avoit jamais été tranchée qu'à coups +d'épée. J'eusse dit que <i>la Galerie du Palais</i> n'étoit pas bonne, +parce que le nom en étoit trop commun; que <i>la Place Royale</i> +n'étoit pas meilleure, puisqu'il en avoit dérobé le titre à ce très-fameux +et très-célèbre auteur, <span class="smcap">Monseigneur Claveret</span><a name="FNanchor_149" id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">[149]</a>: et que +<i>la Suivante</i> étoit une pièce qu'on ne pouvoit goûter, parce que +l'on n'en avoit jamais vu une qui fût faite avec de si grandes +régularités. Mais aussi n'eussé-je pas oublié les éloges de tous +les poëmes qui furent représentés dedans les mêmes temps. Et +surtout j'eusse fait une apologie pour la pauvre <i>Silvanire</i>, +dont les exemplaires ne périront jamais. J'eusse loué <i>le Duc +d'Ossonne</i>, et eusse dit que l'esprit de l'auteur y est miraculeux, +puisque toute la pièce (qui est assez longue) n'a pourtant +rien de plus achevé que ce qu'on voit dans un premier +acte, et qu'il a voulu par le même poëme bannir les honnêtes +femmes de la comédie, qui n'ont pu jamais souffrir les paroles +ni les actions de ses deux héroïnes. Mais après aussi +j'eusse examiné sa <i>Virginie</i>, et ayant laissé à Ragueneau le +soin de faire une satire contre le coup fourré qui a fait rire +tout le monde, j'eusse admiré la force d'esprit de son héros, +qui méprise une princesse qui l'aime, et fait même le semblant +de ne la pas entendre quand elle se déclare à lui: et le tout à +cause qu'il aime sa sœur. Mais je n'aurois garde d'enfoncer +sur leur amour, de peur d'y faire voir ou de l'inceste, ou de +<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> +la brutalité, et de dire qu'un inconnu, qu'il veut faire passer +pour honnête homme, ne voulût pas avoir de l'amour pour +une belle fille, à cause qu'il a de l'amitié pour une autre qui +est bien moins scrupuleuse que lui. Après je passerois à la +<i>Sophonisbe</i><a name="FNanchor_150" id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">[150]</a>, que j'entends plaindre avec autant de justice que +Didon se plaint chez un ancien de ce qu'on la fait moins honnête +qu'elle ne fut. Je tâcherois à recouvrir l'honneur de +Syphax, qui fait moins pitié par le débris de sa fortune et par +le bouleversement de son trône, que parce qu'il surprend un +poulet que sa femme a envoyé à Massinisse. J'aurois blâmé +toute l'importunité du second acte, où Sophonisbe paroît toujours; +et passant plus avant pour imiter les écrivains du temps, +je me serois écrié à la scène où Massinisse apprend d'elle +quand il commença d'en être aimé: «O raison de l'auteur, que +faisiez-vous alors? Qu'étoit devenu ce jugement dont vous +n'avez que l'apparence dans toutes vos pièces<a name="FNanchor_151" id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a>? Massinisse +avoit-il pas raison de craindre qu'on ne lui rendît ce qu'il +avoit prêté? et quand Sophonisbe en verroit quelqu'un de +meilleure mine, qu'elle ne l'estimât plus que lui, puisque +c'étoit le sujet pourquoi elle l'avoit estimé plus que Syphax?» +Enfin je n'écouterois point l'excuse qu'il allègue, puisqu'elle +ne vaut rien, et aimerois mieux qu'il eût traité l'histoire comme +elle s'est passée, que comme elle a dû se passer, au moins à ce +qu'il dit. Mais je ne vois pas que je fais presque la même chose +que celui que je blâme et qui vous adresse sa lettre, puisque je +fais revivre des fautes que j'avois pris tant de peine d'oublier. +Vous connoîtrez pourtant que j'en use avec plus de raison que +lui, qui va troubler le repos d'un religieux jusque dans sa +cellule<a name="FNanchor_152" id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">[152]</a>. Pour moi qui suis au monde, et qui ai toujours loué +en lui ce qui n'a pas été blâmable, je vous avoue que le +voyant hors du sens, j'ai commencé à perdre la bonne opinion +que j'en avois conçue; et sachant de plus qu'il fait son possible +<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span> +pour fomenter la discorde, je l'ai considéré comme ces +méchants politiques qui n'étant pas assez puissants pour subsister +d'eux-mêmes, tâchent de brouiller les affaires, afin d'établir +des fondements à leur fortune sur les ruines de ceux +qu'ils n'eussent osé choquer ouvertement. Il fait battre deux +ennemis forts et redoutables (au moins par ses conseils il tâche +de vouloir relever celui qui est presque abattu), et ne considère +pas que celui qui a déjà de l'avantage, parce qu'il s'est +tu, en aura encore de plus grands quand il voudra parler. Et +puisqu'il juge un bon esprit indigne de sa colère, il verra +celui-ci avec un si grand mépris, qu'il ne voudra jamais penser +à lui, puisqu'il ne songe qu'aux choses excellentes. Imitez-le, +Ariste, et laissez aux honnêtes gens le soin de répondre à la +calomnie.</p> + +<p class="p2 center"><b>IV.</b> <span class="smcap"><b>LETTRE DU DÉSINTÉRESSÉ AU SIEUR MAIRET</b></span><a name="FNanchor_153" id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a>.</p> + +<p class="left5"><span class="smcap">Monsieur</span>,</p> + +<p>Il faut que <i>le Cid</i> de M. Corneille soit fait sous une étrange +constellation, puisqu'il a mis tout le Parnasse en rumeur, et +que presque tous les poëtes sont réduits à la prose. Je veux +quasi mal à son trop de mérite, puisqu'il est cause d'un si +grand désordre. Au commencement (il est vrai) que je vis jeter +cette pomme de discorde, je ne fus pas fâché de voir naître un +peu de jalousie en votre esprit, et j'espérois que le feu de la +colère donneroit plus de force à vos vers, à vous une honnête +émulation, et que par de nouveaux efforts vous tâcheriez d'atteindre +à la course celui qui avoit pris les devants. Néanmoins, +soit que vous reconnoissiez vos forces trop petites pour un dessein +si haut, ou que l'envie ne vous inspire que de lâches résolutions, +vous serez satisfait en apparence si vous pouvez faire +<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span> +descendre M. Corneille du lieu où beaucoup d'honnêtes gens +l'ont placé, parce que vous n'y pouvez pas monter. Vous l'appelez +Icare parce qu'il vole au-dessus de vous. Il vous fera +voir à la pièce qu'il prépare, que ses ailes sont assez fortes +pour le soutenir, et que n'étant pas de cire, vous n'êtes pas +aussi le soleil qui les lui fera fondre. Ce n'est pas de vous qu'il +doit attendre le coup mortel. Je croyois qu'après les vains +efforts de l'observateur du <i>Cid</i>, personne n'auroit jamais la +vanité d'attaquer la renommée de ce fameux ouvrage, et qu'à +l'exemple de M. de Scudéry, qui pour tout fruit de ses veilles +n'a remporté que le titre d'envieux, tous ceux à qui son éclat +fait mal aux yeux seroient sages à l'avenir, et ne s'attireroient +plus l'aversion des honnêtes gens par de nouvelles calomnies. +Mais peut-être vous êtes-vous cru plus considérable, et qu'après +avoir attiré M. Corneille au combat, vous seriez assez +puissant pour le ruiner, et faire voir à tous ceux qui ont estimé +<i>le Cid</i>, que leur ignorance est la cause de leur approbation, +et qu'à vous seul l'aventure étoit due de rompre le charme qui +nous silloit les yeux, et nous faire voir la vérité cachée. Après +cela, beau lyrique, pouvez-vous accuser un autre de la présomption +d'Icare? Si <i>le Cid</i> n'eût pas été assez fort de lui-même +pour soutenir de si foibles assauts que ceux qu'on lui a +livrés, et qu'il peut attendre de vous, son auteur l'eût fortifié +par un ouvrage digne de lui. Mais le mérite de sa cause avoit +trop intéressé d'honnêtes gens à son parti, pour qu'il lui fût +nécessaire d'entreprendre sa défense. Ses heures sont trop précieuses +au public, puisqu'il les emploie si dignement, pour +souhaiter de lui qu'il les perde à vous répondre. Vous êtes de +ces ennemis qui emploient la ruse, après avoir eu du désavantage +par la force ouverte. Vous feriez un grand coup d'État +pour vous autres, si par vos adresses vous obligiez M. Corneille +à répondre à M. Claveret, et si par de petites escarmouches +vous amusiez un si puissant ennemi; vous dissiperiez un +nuage qui se forme en Normandie, et qui vous menace d'une +furieuse tempête pour cet hiver. Cela vous doit être d'autant plus +sensible, que votre jugement est assez net pour prévoir votre +ruine, et votre esprit trop foible pour l'empêcher. Je trouve un +peu étrange la comparaison que vous faites avec lui; je veux +bien m'en servir contre vous-mêmes, n'ayant pas dessein d'employer +<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> +de meilleures armes que les vôtres pour vous battre. +Vous le feignez réduit au déplorable état où vous êtes, et voulez +que pour se sauver il s'accroche à tout ce qu'il rencontre. +Je ne puis juger que le succès du <i>Cid</i>, et de ses autres pièces, +lui ait été si désavantageux, qu'il ait été obligé de se bâtir une +réputation sur la ruine de la vôtre, et ne pouvant se sauver +que par votre perte, il ait tâché d'obscurcir votre nom qui ne +lui donna jamais d'ombrage. Il eût été à plaindre si pour avoir +de l'estime, il eût été contraint d'employer de si lâches moyens. +S'il a fait profit de son étude, et qu'il ait habillé à la françoise +quelque belle pensée espagnole, le devez-vous appeler voleur, +et lui faire son procès? Si la charité vous oblige à l'avertir +publiquement de ses défauts, que ne faites-vous justice à vous-même? +Vous passeriez pour corneilles déplumées, si vous aviez +retranché de vos ouvrages tout ce que vous avez emprunté +des étrangers. Je ne blâme point M. de Scudéry de savoir si +bien son cavalier Marin<a name="FNanchor_154" id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a>. C'est une source publique où il est +permis à tout le monde de boire; sans lui il ne nous auroit pas +fait voir un <i>Prince déguisé</i><a name="FNanchor_155" id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">[155]</a>, qui a passé pour la plus agréable +de ses pièces. Le <i>Pastor fido</i> même n'a pas eu moins d'estime +dans l'Italie, pour avoir emprunté des pages entières de Virgile. +Les livres sont des trésors ouverts à tout le monde, où il +est permis de s'enrichir sans être sujet à restitution, non plus +que les abeilles qui picorent sur les fleurs. Ce n'est pas qu'il +se faille indifféremment charger la mémoire de toutes choses: +au contraire, la plus grande partie ne mérite pas d'être lue; +c'est à la raison de faire le choix des bonnes, et M. Corneille +les connoît trop pour les aller chercher chez M. Claveret. Je +m'étonne de ce que vous le voulez faire passer pour un si célèbre +voleur, et que vous le faites arrêter à piller où il y a si +peu de butin. Ce n'est pas que je veuille mépriser M. Claveret: +au contraire, j'estime ceux qui comme lui s'efforcent à se tirer +de la boue, et se veulent élever au-dessus de leur naissance. +Mais aussi ne faut-il pas qu'il se donne trop de vanité. Il a +<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> +bonne grâce à se donner l'estrapade<a name="FNanchor_156" id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">[156]</a>, pour mettre M. Corneille +au-dessous de lui, et à reprocher aux Normands que pour être +accoutumés au cidre, ils s'enivrent facilement lorsqu'ils boivent +du vin<a name="FNanchor_157" id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">[157]</a>. Il sait le contraire par expérience, après en avoir versé +plusieurs fois à M. Corneille<a name="FNanchor_158" id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">[158]</a>: ce qu'il ne peut pas nier, non plus +que ç'a été l'envie qui lui a mis la main à la plume, puisqu'il +avoue que l'auteur du <i>Cid</i> en l'attaquant avoit perdu sa réputation, +comme les mouches qui perdent leur aiguillon en piquant. +Confesse-t-il pas que la seule gloire de M. Corneille a +fait prendre l'essor à sa plume? Que je le tiendrois heureux si +ce noble aiguillon lui étoit demeuré, et s'il s'étoit enrichi d'une +si belle dépouille! Il doit remercier celui qui l'a mis au nombre +des poëtes, quoiqu'il l'aye mis au dernier rang: c'est plus +qu'il ne devoit prétendre raisonnablement. Je ne touche point +son extraction, et je ne tiens pas qu'un honnête homme doive +offenser toute une famille pour la querelle d'un particulier. Il +est ici question seulement du mérite d'un poëme, et vous avez +fort mauvaise grâce à quitter votre sujet pour dire des injures, +et des reproches que l'on vous peut faire sans injustice. Puisque +vous avez parlé de vos pièces de théâtre, souffrez que je me +serve de la même liberté dont vous avez usé avec M. Corneille; +et quoiqu'elle vous soit autant injurieuse, trouvez bon que je vous +détrompe et que je vous dise vos vérités. Vous ne devez pas faire +d'excuses qu'à vous-même, d'avoir osé mettre en parallèle votre +apprentissage avec <i>le Cid</i>. La différence y est si grande que qui +n'y en mettroit pas s'accuseroit d'ignorance, et vous ne le pouvez +sans être présomptueux. Mais s'il est du Parnasse comme du +paradis, où l'on ne peut avoir d'entrée avec du bien mal acquis, +tombez d'accord avec tout le monde que vous en êtes +exclus<a name="FNanchor_159" id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor">[159]</a>, si vous ne restituez la plus grande partie de votre réputation +<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> +à un maître qui par excès de bonté ne s'est pas contenté +de vous receveoir chez lui généreusement au fort de vos +misères, mais qui, par son approbation et par l'honneur qu'il +vous a fait en vous regardant d'assez bon œil, a obligé tous +ses amis à dire du bien de vos ouvrages. C'est de lui seul que +vous tenez le peu d'estime que vous possédez, non du mérite +de vos œuvres, qui ne sont pas si parfaites que tout le monde +n'y ait remarqué de grands défauts. Vous faites bien de prendre +du temps pour justifier la <i>Silvanire</i>, <i>le Duc d'Ossonne</i>, la +<i>Virginie</i> et la <i>Sophonisbe</i><a name="FNanchor_160" id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor">[160]</a>; si vous le faites, j'avoue que +l'ouvrage sera bien considérable, puisque par lui vous ferez l'impossible. +A tout hasard, je ne vous conseille pas de les porter +à la censure de l'Académie, de peur d'une trop grande confusion. +Une pareille crainte n'a jamais empêché M. Corneille de se +soumettre au jugement d'une si célèbre compagnie<a name="FNanchor_161" id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor">[161]</a>. C'est une +déférence qu'il a toujours rendue à ses amis, et n'a jamais eu +honte d'avouer ses fautes quand on les lui a fait connoître. Il +fera beaucoup moins de difficulté de subir le jugement de tant +d'excellentes personnes, quand ils se voudront donner la peine +d'examiner ce qu'il a donné au public, et ne manquera jamais +à rendre le respect qu'il doit à la dignité de leur chef. Mais +puisque vous avouez que les injures mal fondées sont les armes +des harangères, je vous conseille de ne vous en plus servir, et +de vous taire aussi bien que M. Corneille, du depuis que ses +envieux ont fait leurs efforts à le faire parler. Quoiqu'on lui +veuille attribuer beaucoup de petites pièces qui ont été faites +en sa faveur, je sais de bonne part qu'il n'en connoît pas les +auteurs. Puisqu'il garde si religieusement le silence, imitez-le +en la modération de son esprit, si vous ne le pouvez en ses +poëmes. Fuyez la trop grande ambition, que vous condamnez +<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> +aux autres, et qui a déjà pensé causer votre ruine entière. Ne +trouvez pas mauvais la franchise de mon discours; je ne suis +pas moins votre serviteur si je vous dis vos vérités. <i>Amicus +Plato, amicus Socrates, sed magis amica veritas.</i></p> + +<p class="p2 center"><b>V.</b> <span class="smcap"><b>AVERTISSEMENT AU BESANÇONNOIS MAIRET</b></span><a name="FNanchor_162" id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor">[162]</a>.</p> + +<p>Il n'étoit nullement besoin, de vous donner la gêne deux mois +durant à fagoter une malheureuse lettre, pour nous apprendre +que vous êtes aussi savant en injures que votre ami Claveret +et tous les crocheteurs de Paris. Cette belle poésie que vous +nous aviez envoyée du Mans ne nous permettoit pas d'en douter; +et bien que vous y fissiez parler un auteur espagnol, dont +vous ne saviez pas le nom, la foiblesse de votre style vous découvroit +assez. Ainsi vous aviez beau vous cacher sous ce méchant +masque, on ne laissoit pas de vous connoître, et le rondeau +qui vous répondit parloit de vous sans se contredire. +Que si l'épithète de <i>Fou solennel</i> vous y déplaît, vous pouvez la +changer, et mettre en sa place <i>Innocent le Bel</i>, qui est le nom +de guerre que vous ont donné les comiques. Défaites-vous cependant +de la pensée que M. Corneille vous ait fait l'honneur +d'écrire contre vos ouvrages: s'il daignoit les entreprendre, il +y montreroit bien d'autres défauts que n'a fait celui qui s'en +est raillé en passant; et certes en ce cas il prendroit une peine +bien superflue, puisque pour les trouver mauvais, il ne faut +que se donner la patience de les lire. C'est un emploi trop indigne +de lui pour s'y arrêter, et tous les vains efforts de vos +calomnies ne le sauroient réduire à cette honteuse nécessité +d'abaisser votre réputation pour soutenir la sienne. Un homme +qui écrit doit être en bien mauvaise posture quand il est forcé +d'en venir là. <i>Nemo</i>, dit Heinsius, dont l'observateur fait son +évangéliste, <i>de aliena reprehensione laudem quærit, nisi qui de +propria desperat</i><a name="FNanchor_163" id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor">[163]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span> +Mais vous ne vous contentez pas de lui attribuer les deux +réponses au libelle que vous désavouez: vous tâchez de lui +faire des ennemis dans sa province, en expliquant la première +sur une personne de haute condition que vous n'osez nommer +de peur de ses ressentiments contre une explication si impertinente. +Ne recourez point à cette artificieuse imposture; je puis +assurer que j'ai vu depuis deux jours écrit de sa main, qu'il +n'a fait aucune des deux, et que non-seulement il ne sait qui +c'est que son ami dépeint dans la première, ni de qui vous +parlez dans la vôtre, mais qu'il tient même pour certain que +cette réponse n'attaque personne de la province.</p> + +<p>Pour moi je ne puis soupçonner qu'elle s'adresse à un autre +qu'à vous: le galant homme dont elle est partie témoigne être +particulièrement instruit de vos qualités. Il vous taxe de jeunesse: +c'est de quoi vous vous vantez dans votre épître du <i>Duc +d'Ossonne</i><a name="FNanchor_164" id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor">[164]</a>. Il vous accuse de manque de jugement: il ne vous +fait pas grand tort; ce seroit vous flatter s'il vous traitoit d'autre +façon. Vous ne refuserez pas la compagnie du seigneur +Claveret qu'il vous donne: c'est un homme à chérir, il peut +faire fortune, et son horoscope lui promet beaucoup, puisque +vous aspirez déjà à être un jour de ses domestiques. Sous ombre +de la soie dont la poésie vous a couvert, vous voulez passer +pour honnête homme d'origine: il faut de la foi pour le croire, +vu qu'on sait le contraire. Il vous donne avis de vous défaire de +vos belles figures: vous eussiez bien fait d'en user; on n'eût pas +vu dans votre lettre ces insolentes comparaisons de M. Corneille +avec des domestiques dont vous ne nommez point le maître, +et avec votre ami Claveret, qui me forcent à en faire maintenant +de plus véritables, et à vous dire que celui que vous offensez +s'est assis sur les fleurs de lis<a name="FNanchor_165" id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor">[165]</a> avant que Claveret portât +de manteau, et que vous n'êtes pas de meilleure maison que +son valet de chambre. Il vous avoit autrefois honoré de son +amitié, dont vous vous êtes montré fort indigne. On n'entend +rien de plus familier en vos discours, sinon que <i>le Cid</i> est un +<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> +beau corps plein de plaies, un bel enchantement, la dupe des +sots, une beauté fardée, etc. Vous pouvez juger à toutes ces +marques si le galant homme vous connoissoit parfaitement.</p> + +<p>Il n'y a qu'un point qui me pourroit laisser quelque difficulté: +c'est qu'il vous fait plus riche que Claveret. Quoique +vous soyez de loin, on sait fort bien que la fortune ne vous a +pas avantagé plus que lui, et que les présents qu'elle vous a +faits à votre naissance, ne sont pas si grands qu'on ne les puisse +cacher dans le creux d'un violon. Aussi vous n'êtes point en +peine de faire des caravanes de Besançon à Paris: vos affaires +ne vous rappellent point à votre pays, et vous gouvernez aisément +par procureur le bien que vous y avez laissé.</p> + +<p>Pour confirmer ces vérités, je n'aurois qu'à nommer le +maître que vous voulûtes servir, lorsque après avoir importuné +quatre jours les comédiens pour votre <i>Chriséide</i>, ils vous +jetèrent un écu d'or afin de se défaire de vous; mais je m'en +veux taire pour l'honneur des vers. Passons à votre lettre.</p> + +<p>Vous êtes toujours sur les comparaisons, et après avoir proposé +ce ridicule parallèle de la <i>Silvie</i> et du <i>Cid</i> vous ajoutez +que quelque éclat qu'elle ait eu quatre ans durant, vous ne +l'avez point appelée votre chef-d'œuvre ni votre ouvrage immortel: +vous avez bien fait pis. Son succès vous enfla tellement, +que vous eûtes l'effronterie de prendre la chaire et de +mettre un art poétique au devant de votre <i>Silvanire</i><a name="FNanchor_166" id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor">[166]</a>. Jeune +homme, il faut apprendre avant que d'enseigner, et à moins +que d'être un Scaliger ou un Heinsius, cela n'est pas supportable. +Il est vrai que vous en faites maintenant réparation au +public en avouant que toute cette belle doctrine n'est qu'ignorance, +puisque vous reconnoissez des défauts aux poëmes que +vous avez produits après; vous promettez toutefois de les justifier: +accordez-vous avec vous-même, beau poëte, et soutenez-les +sans tache, ou n'en entreprenez pas la justification. Mais +donnons un coup d'œil à ce bel art poétique.</p> + +<p>Dès le commencement vous vous échappez et faites une +définition du poëte à votre mode. «Le poëte, dites-vous, est +proprement celui qui doué d'une fureur divine, explique en +<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> +beaux vers des pensées qui semblent ne pouvoir être produites +du seul esprit humain<a name="FNanchor_167" id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor">[167]</a>.» O l'excellent philosophe, qui découvre +bien la nature des choses! Je ne m'étonne plus s'il ne fait +point conscience de manquer de jugement en toutes ses pièces: +il croit la fureur de l'essence du poëte; voilà un parfait raisonnement. +Si je voulois bien l'empêcher, je lui demanderois +ce que c'est qu'une fureur divine; mais je me contenterai de le +prier, puisqu'il prétend avoir droit à l'héritage du Parnasse, +qu'il nous cite quelques-unes de ses pensées aussi hautes +comme il définit devoir être celles du véritable poëte. Quant à +moi, j'en remarque beaucoup dans ses livres qui ne peuvent +être produites de l'esprit humain, tant elles sont extravagantes, +mais je n'y en ai point encore découvert qui passent la portée +d'un esprit médiocre, foible et rampant comme le sien.</p> + +<p>Cependant il nous étale pour poèmes dramatiques parfaitement +beaux: le <i>Pastor fido</i>, la <i>Filis de Scire</i>, et cette malheureuse +<i>Silvanire</i> que le coup d'essai de M. Corneille terrassa +dès sa première représentation<a name="FNanchor_168" id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor">[168]</a>. Il excuse encore fort adroitement +la longueur du cinquième acte de cette admirable pièce, +sur ce qu'elle étoit faite pour l'hôtel de Montmorency plutôt +que pour celui de Bourgogne, comme si les mauvaises choses +y étoient mieux reçues<a name="FNanchor_169" id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor">[169]</a>. Sans doute il s'est imaginé qu'elle +<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> +seroit immortelle, parce qu'il n'y pouvoit trouver de fin; et c'est +sur cette croyance que pour conserver la mémoire d'un homme +illustre, il a fait planter sur le frontispice de ce grand ouvrage +un marmouset qui lui ressemble, et graver autour de cette vénérable +médaille: <span class="smcap">Jean Mairet de Besançon</span>. C'est ce qu'il a fait +de plus à propos en sa vie, que de nous avertir par là qu'il +n'est pas né François<a name="FNanchor_170" id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor">[170]</a>, afin qu'on lui pardonne les fautes qu'il +fait à tous moments contre la langue.</p> + +<p>Revenons à votre lettre, Monsieur Mairet. N'est-ce pas une +belle chose que l'histoire que vous nous contez d'un libraire +de Rouen qui mourut, à votre très-grand regret, pour avoir +imprimé votre <i>Chriséide</i><a name="FNanchor_171" id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor">[171]</a>? Nous espérions qu'ensuite vous nous +en donneriez l'épitaphe, pour témoignage de cette violente +affliction: vous avez frustré le lecteur de ce consentement; +mais pour suppléer à votre défaut, en voici un dont les vers +ne valent guère mieux que les vôtres:</p> + +<p class="verse">Ci-dessous gît Jacques Besogne,<br /> +Qui s'étant mis trop en besogne<br /> +Pour le beau poëte Jean Mairet,<br /> +Mourut à son très-grand regret.</p> + +<p>Après cette belle histoire vous perdez tellement le respect +et le sens commun, que vous avez l'insolence de préférer votre +<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> +<i>Silvie</i> aux œuvres de MM. de Racan et Théophile, au dernier +desquels vous êtes si étroitement obligé, que sans lui vous +suivriez encore la déplorable condition des vôtres. Ce n'est +pas faire en homme généreux que de payer d'ingratitude tant +de bienfaits reçus. On sait que le dialogue qui a tant plu à la +cour et qui avoit couru plus de deux ans avant qu'on sût qu'il +y eût une <i>Silvie</i> au monde, étoit de la façon de Théophile; +ainsi vous vous pariez d'un habillement emprunté, et ce bel +enchantement que vous nommez le <i>Pastor fido</i> des Allemands, +doit à ce grand homme si peu qu'il eut de grâce.</p> + +<p>C'est à ces mêmes Allemands que vous pensez parler, quand +vous nous assurez si magnifiquement que <i>le Cid</i> a perdu à +la lecture une bonne partie de l'estime qu'il avoit acquise à +la représentation. Quelle impudence! Les extravagances de +Virginie, les impudicités du duc d'Ossonne et les coquetteries +de Sophonisbe ont mérité l'impression, si l'on vous en +croit, et celle du <i>Cid</i> devoit être différée pour cent et un an! +Ne donnez point à M. Corneille les mauvais conseils de vos +tailles-douces, qui n'ont servi dans votre <i>Silvanire</i> qu'à incommoder +votre libraire<a name="FNanchor_172" id="FNanchor_172" href="#Footnote_172" class="fnanchor">[172]</a>, et ne faites plus sonner si haut ces +grands coups d'épée que M. de Scudéry a donnés au <i>Cid</i> tout +au travers du corps. Après en avoir reçu deux mille de pareils, +on se porte encore fort bien, et ceux que ses raisons de paille +ont convertis (si toutefois elles ont converti quelques-uns) +avoient grande envie de l'être.</p> + +<p>Au reste, nous voyons maintenant ce qui vous pique: vous +vous fâchez de ce qu'on a découvert vos brigues et les artifices +que vous mettez en usage pour mendier un peu de réputation. +Vous vous plaignez de ce que dit M. Corneille:</p> + +<p class="verse">Que son ambition pour faire plus de bruit<br /> +Ne quête point les voix de réduit en réduit<a name="FNanchor_173" id="FNanchor_173" href="#Footnote_173" class="fnanchor">[173]</a>.</p> + +<p>On sait le petit commerce que vous pratiquez, et que vous +<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> +n'avez point d'applaudissements que vous ne gagniez à force +de sonnets et de révérences. Si vous envoyiez vos pièces de +Besançon, comme M. Corneille envoie les siennes de Rouen, +sans intéresser personne en leur succès, vous tomberiez bien +bas, et je m'assure que quelque adresse que vous apportiez +à faire valoir votre traduction du <i>Soliman</i> italien, qui a déjà +couru les ruelles dix-huit mois et qu'on réserve pour cet hiver, +le bruit de cette importante pièce de batterie ne fera point +faire retraite au <i>Cid</i><a name="FNanchor_174" id="FNanchor_174" href="#Footnote_174" class="fnanchor">[174]</a>.</p> + +<p>Criez tant qu'il vous plaira, et donnez aux acteurs ce qui +n'est dû qu'au poëte; servez-vous du témoignage de M. de +Balzac, il ne vous sera point avantageux. Ne traite-t-il pas +Massinisse et Brutus de même que Jason, qu'il nomme le premier, +pour montrer qu'il estime plus son auteur que vous<a name="FNanchor_175" id="FNanchor_175" href="#Footnote_175" class="fnanchor">[175]</a>? Et +véritablement vous avez été toujours tellement au-dessous de +lui, dès qu'il a pris la plume, qu'il n'avoit pas besoin de faire +un <i>Cid</i> pour passer devant vous: tant de beaux poëmes dont +il a enrichi le théâtre vous laissoient déjà loin derrière. Parlez +en homme désintéressé, et on vous écoutera. Si le malheur a +voulu que la <i>Mariane</i> et <i>le Cid</i> aient étouffé le débit de toutes +vos rimes, il faut prendre patience, et ne murmurer point +contre les nouvelles grâces qu'on a trouvées au <i>Cid</i> depuis +qu'il a été imprimé.</p> + +<p>Vous vous plaignez de ce que M. Corneille ne s'est pas +soumis au jugement de l'Académie. Pour le mettre en tort, il +faudroit que vous et l'observateur y soumissiez vos ouvrages; +ce n'est pas la raison qu'il soit censuré tout seul, jamais il ne +refusera de prendre ces Messieurs pour juges entre <i>Médée</i> +et <i>Sophonisbe</i>, et même entre <i>Clitandre</i> et <i>Virginie</i>, mais non +pas entre <i>le Cid</i> et un libelle.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span> +Je finirois si vous ne m'aviez obligé à lire votre épître du +<i>Duc d'Ossonne</i>: vous nous y renvoyez pour y voir votre modestie +qui est si grande, que dès le titre vous traitez le procureur +général de votre parlement comme vous feriez un +procureur fiscal de quelqu'une de vos hautes justices<a name="FNanchor_176" id="FNanchor_176" href="#Footnote_176" class="fnanchor">[176]</a>. Cette +arrogante familiarité avec un des principaux magistrats de votre +pays débutoit assez bien, et vous eût fait passer pour homme de +marque, si dans votre épître la bassesse de votre inclination +n'eût découvert celle de votre naissance. Ce souhait famélique +d'être reçu au Louvre avec des hécatombes de Poissy<a name="FNanchor_177" id="FNanchor_177" href="#Footnote_177" class="fnanchor">[177]</a>, +tient fort de votre pauvreté originelle; et puisque vous êtes si +affamé, vous serez aisé à accorder sur ce point avec M. Corneille, +qui se contentera toujours de ces honorables fumées du +cabinet dont vous êtes si dégoûté, cependant qu'on vous envoyera +dans les offices vous soûler de cette viande délicate +pour qui vous avez tant d'appétit.</p> + +<p>Le reste de cette épître n'est que vanité: vous vous perdez +dans la réflexion de vos grandes productions, et vous vantez +d'avoir été l'idée universelle des grands génies que vous nommez, +comme s'il étoit à croire qu'ils vous eussent considéré<a name="FNanchor_178" id="FNanchor_178" href="#Footnote_178" class="fnanchor">[178]</a>. +<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span> +Mais n'avez-vous pas bonne grâce un peu après de traiter +d'inférieurs, et quasi de petits garçons, les auteurs de <i>Cléopatre</i><a name="FNanchor_179" id="FNanchor_179" href="#Footnote_179" class="fnanchor">[179]</a> +et de <i>Mithridate</i><a name="FNanchor_180" id="FNanchor_180" href="#Footnote_180" class="fnanchor">[180]</a>, pour qui vous faites une classe à part? +Vous ne sauriez nier que cette <i>Cléopatre</i> a enseveli la vôtre, +que le <i>Mithridate</i> a paru sur le théâtre autant qu'aucune +de vos pièces, et que l'une et l'autre à la lecture l'emportent +bien haut sur tout ce que vous avez fait. Votre style +n'est qu'une jolie prose rimée, foible et basse presque partout, +et bien éloignée de la vigueur des vers de ces Messieurs, +sur qui M. Corneille seroit bien marri de prétendre aucune +prééminence.</p> + +<p>Cet acte de la pastorale héroïque qui vous fut donné à faire +il y a quelque temps<a name="FNanchor_181" id="FNanchor_181" href="#Footnote_181" class="fnanchor">[181]</a>, est la preuve indubitable de la foiblesse +de style que je vous reproche: votre or (pour user de vos +termes) y fut trouvé de si bas aloi et votre poésie si chétive, +que même on ne vous jugea pas capable de la corriger. La +commission en fut donnée à trois Messieurs de l'Académie, qui +n'y laissèrent que vingt-cinq de vos vers. C'est un préjugé +fort désavantageux pour vous, et qui vous doit empêcher, si +vous êtes sage, d'exposer vos fureurs divines au jugement de +cette illustre compagnie.</p> + +<p>Je ne parlerai point de l'irrévérence avec laquelle vous déclamez +dans cette épître contre les grands du siècle, qui ne +reconnoissent pas assez votre mérite, ni du repentir que vous +témoignez de leur avoir dédié vos chefs-d'œuvre; le mal que +je vous veux ne va pas jusqu'à vous faire criminel. Je vous +donnerai seulement un mot d'avis avant que d'achever, qui +est de ne mêler plus d'impiétés dans les prostitutions de vos +héroïnes; les signes de croix de votre Flavie et les anges de +<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span> +lumière de votre Duc<a name="FNanchor_182" id="FNanchor_182" href="#Footnote_182" class="fnanchor">[182]</a> sont des profanations qui font horreur +à tout le monde.</p> + +<p>Adieu, beau lyrique, et souvenez-vous que M. Corneille +montrera toujours par véritables effets sur le théâtre, qu'il en +sait mieux les règles et la bienséance que ceux qui lui en veulent +faire leçon; que malgré vos impostures <i>le Cid</i> sera toujours +<i>le Cid</i>, et que tant qu'on fera des pièces de cette force, +vous ne serez prophète que parmi vos Allemands<a name="FNanchor_183" id="FNanchor_183" href="#Footnote_183" class="fnanchor">[183]</a>.</p> + +<div class="verse"> +<p><span class="i6 smcap">FLAVIE.</span></p> + +<p><span class="i4">O ma sœur! sous quelle étrange forme</span><br /> +Abusez-vous mes yeux et mes sens à la fois?</p> + +<p><span class="i6 smcap">LE DUC.</span></p> + +<p>Madame, réservez tous ces signes de croix<br /> +Pour l'apparition de ces mauvais fantômes,<br /> +Qui meuvent, ce dit-on, des corps d'air et d'atomes.</p> + +<p><span class="i6 smcap">FLAVIE.</span></p> + +<p>Dieu! c'est bien un démon véritable et trompeur,<br /> +Puisqu'il m'ôte la voix.</p> + +<span class="i6 smcap">LE DUC.</span> + +<p><span class="i10">Non, n'ayez point de peur.</span><br /> +Si j'étois un esprit de l'infernale suite,<br /> +Tant de signes de croix m'eussent donné la fuite,<br /> +Et puis étant vous-même un ange de clarté,<br /> +Votre divin aspect m'eût-il pas écarté?</p> + +<p class="i14">(Acte III, scène <span class="smcap">II</span>.)</p></div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span></p> +<h3 class="p4">A MADAME DE COMBALET<a name="FNanchor_184" id="FNanchor_184" href="#Footnote_184" class="fnanchor">[184]</a></h3> + +<p class="p2 left5"><span class="smcap">Madame</span>,</p> + +<p>Ce portrait vivant que je vous offre représente un héros +assez reconnoissable aux lauriers dont il est couvert. Sa +vie a été une suite continuelle de victoires; son corps, +porté dans son armée, a gagné des batailles après sa mort; +et son nom, au bout de six cents ans, vient encore de +triompher en France<a name="FNanchor_185" id="FNanchor_185" href="#Footnote_185" class="fnanchor">[185]</a>. Il y a trouvé une réception trop +favorable pour se repentir d'être sorti de son pays, et +d'avoir appris à parler une autre langue que la sienne. Ce +succès a passé mes plus ambitieuses espérances, et m'a +surpris d'abord; mais il a cessé de m'étonner depuis que +j'ai vu la satisfaction que vous avez témoignée quand il a +paru devant vous. Alors j'ai osé me promettre de lui tout +ce qui en est arrivé<a name="FNanchor_186" id="FNanchor_186" href="#Footnote_186" class="fnanchor">[186]</a>, et j'ai cru qu'après les éloges dont +vous l'avez honoré, cet applaudissement universel ne +lui pouvoit manquer. Et véritablement, Madame, on ne +<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span> +peut douter avec raison de ce que vaut une chose qui a le +bonheur de vous plaire: le jugement que vous en faites +est la marque assurée de son prix; et comme vous donnez +toujours libéralement aux véritables beautés l'estime +qu'elles méritent, les fausses n'ont jamais le pouvoir de +vous éblouir. Mais votre générosité ne s'arrête pas à des +louanges stériles pour les ouvrages qui vous agréent; elle +prend plaisir à s'étendre utilement sur ceux qui les produisent, +et ne dédaigne point d'employer en leur faveur +ce grand crédit que votre qualité et vos vertus vous ont +acquis. J'en ai ressenti des effets qui me sont trop avantageux +pour m'en taire, et je ne vous dois pas moins de +remercîments pour moi que pour <i>le Cid</i>. C'est une reconnoissance +qui m'est glorieuse, puisqu'il m'est impossible +de publier que je vous ai de grandes obligations, sans +publier en même temps que vous m'avez assez estimé +pour vouloir que je vous en eusse. Aussi, Madame, si je +souhaite quelque durée pour cet heureux effort de ma +plume, ce n'est point pour apprendre mon nom à la postérité, +mais seulement pour laisser des marques éternelles +de ce que je vous dois, et faire lire à ceux qui naîtront +dans les autres siècles la protestation que je fais d'être +toute ma vie,</p> + +<p class="left10">MADAME,<br /> +<span class="i2">Votre très-humble, très-obéissant</span><br /> +<span class="i6">et très-obligé serviteur,</span><br /> +<span class="i16 smcap">Corneille.</span></p> + +<h3 class="p4">AVERTISSEMENT</h3> +<p class="p2 center"><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> +<b>MARIANA.</b></p> + +<p class="center">Lib. IX<sup>o</sup>, de la <i>Historia d'España</i>, cap. v<sup>o</sup><a name="FNanchor_187" id="FNanchor_187" href="#Footnote_187" class="fnanchor">[187]</a>.</p> + +<p class="p2">«Avia pocos dias antes hecho campo con don Gomez +conde de Gormaz. Venciòle y diòle la muerte. Lo que +resultò deste caso, fué que casò con doña Ximena, hija y +heredera del mismo conde. Ella misma requiriò al Rey +que se le diesse por marido, ca estaba muy prendada de +sus partes, o le castigasse conforme a las leyes, por la +muerte que diò a su padre. Hizòse el casamiento, que a +todos estaba a cuento, con el qual por el gran dote de su +esposa, que se allegò al estado que el tenia de su padre, se +aumentò en poder y riquezas<a name="FNanchor_188" id="FNanchor_188" href="#Footnote_188" class="fnanchor">[188]</a>.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> +Voilà ce qu'a prêté l'histoire à D. Guillen de Castro, +qui a mis ce fameux événement sur le théâtre avant moi. +Ceux qui entendent l'espagnol y remarqueront deux circonstances: +l'une, que Chimène ne pouvant s'empêcher +de reconnoître et d'aimer les belles qualités qu'elle voyoit +en don Rodrigue, quoiqu'il eût tué son père (<i>estaba prendada +de sus partes</i>), alla proposer elle-même au Roi cette +généreuse alternative, ou qu'il le lui donnât pour mari, ou +qu'il le fît punir suivant les lois; l'autre, que ce mariage se +fit au gré de tout le monde (<i>a todos estaba a cuento</i>). Deux +chroniques du Cid<a name="FNanchor_189" id="FNanchor_189" href="#Footnote_189" class="fnanchor">[189]</a> ajoutent qu'il fut célébré par l'archevêque +de Séville, en présence du Roi et de toute sa cour; +mais je me suis contenté du texte de l'historien, parce +que toutes les deux ont quelque chose qui sent le roman, +et peuvent ne persuader pas davantage que celles que nos +<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> +François ont faites de Charlemagne et de Roland. Ce que +j'ai rapporté de Mariana suffit pour faire voir l'état qu'on +fit de Chimène et de son mariage dans son siècle même, +où elle vécut en un tel éclat, que les rois d'Aragon et de +Navarre tinrent à honneur d'être ses gendres, en épousant +ses deux filles<a name="FNanchor_190" id="FNanchor_190" href="#Footnote_190" class="fnanchor">[190]</a>. Quelques-uns ne l'ont pas si bien +traitée dans le nôtre; et sans parler de ce qu'on a dit de +la Chimène du théâtre, celui qui a composé l'histoire +d'Espagne en françois l'a notée dans son livre de s'être +tôt et aisément consolée de la mort de son père<a name="FNanchor_191" id="FNanchor_191" href="#Footnote_191" class="fnanchor">[191]</a>, et a +voulu taxer de légèreté une action qui fut imputée à +grandeur de courage par ceux qui en furent les témoins. +Deux romances espagnols, que je vous donnerai ensuite +de cet <i>Avertissement</i>, parlent encore plus en sa faveur. +Ces sortes de petits poëmes sont comme des originaux +décousus de leurs anciennes histoires, et je serois ingrat +envers la mémoire de cette héroïne, si, après l'avoir fait +connoître en France, et m'y être fait connoître par elle, +je ne tâchois de la tirer de la honte qu'on lui a voulu +faire, parce qu'elle a passé par mes mains. Je vous donne +donc ces pièces justificatives de la réputation où elle a +<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span> +vécu, sans dessein de justifier la façon dont je l'ai fait parler +françois. Le temps l'a fait pour moi, et les traductions +qu'on en a faites en toutes les langues qui servent aujourd'hui +à la scène, et chez tous les peuples où l'on voit des +théâtres, je veux dire en italien, flamand et anglois<a name="FNanchor_192" id="FNanchor_192" href="#Footnote_192" class="fnanchor">[192]</a>, +sont d'assez glorieuses apologies contre tout ce qu'on en +a dit. Je n'y ajouterai pour toute chose qu'environ une +douzaine de vers espagnols qui semblent faits exprès pour +la défendre. Ils sont du même auteur qui l'a traitée avant +moi, D. Guillen de Castro, qui, dans une autre comédie +qu'il intitule <i>Engañarse engañando</i><a name="FNanchor_193" id="FNanchor_193" href="#Footnote_193" class="fnanchor">[193]</a>, fait dire à une princesse +de Béarn:</p> + +<p class="verse"><span class="i7"><i>A mirar</i></span><br /> +<i>bien el mundo, que el tener<br /> +apetitos que vencer,<br /> +y ocasiones que dexar,</i><br /> +<span class="i4"><i>Examinan el valor</i></span><br /> +<i>en la muger, yo dixera<br /> +lo que siento<a name="FNanchor_194" id="FNanchor_194" href="#Footnote_194" class="fnanchor">[194]</a>, porque fuera<br /> +luzimiento de mi honor.</i><br /> +<span class="i4"><i>Pero malicias fundadas</i></span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> +<i>en honras mal entendidas,<br /> +de tentaciones vencidas<br /> +hacen culpas declaradas:</i><br /> +<span class="i4"><i>Y asi, la que el desear</i></span><br /> +<i>con el resistir apunta,<br /> +vence dos veces, si junta<br /> +con el resistir el callar</i><a name="FNanchor_195" id="FNanchor_195" href="#Footnote_195" class="fnanchor">[195]</a>.</p> + +<p>C'est, si je ne me trompe, comme agit Chimène dans +mon ouvrage, en présence du Roi et de l'Infante. Je dis en +présence du Roi et de l'Infante, parce que quand elle est +seule, ou avec sa confidente, ou avec son amant, c'est une +autre chose. Ses mœurs sont inégalement égales<a name="FNanchor_196" id="FNanchor_196" href="#Footnote_196" class="fnanchor">[196]</a>, pour +parler en termes de notre Aristote, et changent suivant +les circonstances des lieux, des personnes, des temps et +des occasions, en conservant toujours le même principe.</p> + +<p>Au reste, je me sens obligé de désabuser le public de +deux erreurs qui s'y sont glissées touchant cette tragédie, +et qui semblent avoir été autorisées par mon silence. La +première est que j'aye convenu de juges touchant son mérite<a name="FNanchor_197" id="FNanchor_197" href="#Footnote_197" class="fnanchor">[197]</a>, +et m'en sois rapporté au sentiment de ceux qu'on +a priés d'en juger. Je m'en tairois encore, si ce faux bruit +n'avoit été jusque chez M. de Balzac dans sa province, ou, +pour me servir de ses paroles mêmes, dans son désert<a name="FNanchor_198" id="FNanchor_198" href="#Footnote_198" class="fnanchor">[198]</a>, +<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span> +et si je n'en avois vu depuis peu les marques dans cette +admirable lettre qu'il a écrite sur ce sujet, et qui ne fait +pas la moindre richesse des deux derniers trésors qu'il +nous a donnés<a name="FNanchor_199" id="FNanchor_199" href="#Footnote_199" class="fnanchor">[199]</a>. Or comme tout ce qui part de sa plume +regarde toute la postérité, maintenant que mon nom est +assuré de passer jusqu'à elle dans cette lettre incomparable, +il me seroit honteux qu'il y passât avec cette tache, +et qu'on pût à jamais me reprocher d'avoir compromis +de ma réputation. C'est une chose qui jusqu'à présent est +sans exemple; et de tous ceux qui ont été attaqués comme +moi, aucun que je sache n'a eu assez de foiblesse pour +convenir d'arbitres avec ses censeurs; et s'ils ont laissé +tout le monde dans la liberté publique d'en juger, ainsi +que j'ai fait, ç'a été sans s'obliger, non plus que moi, à +en croire personne; outre que dans la conjoncture où +étoient lors les affaires du <i>Cid</i>, il ne falloit pas être grand +devin pour prévoir ce que nous en avons vu arriver. A +moins que d'être tout à fait stupide, on ne pouvoit pas +ignorer que comme les questions de cette nature ne +concernent ni la religion ni l'État, on en peut décider +par les règles de la prudence humaine, aussi bien que par +celles du théâtre, et tourner sans scrupule le sens du +bon Aristote du côté de la politique<a name="FNanchor_200" id="FNanchor_200" href="#Footnote_200" class="fnanchor">[200]</a>. Ce n'est pas que je +sache si ceux qui ont jugé du <i>Cid</i> en ont jugé suivant +leur sentiment ou non, ni même que je veuille dire qu'ils +en ayent bien ou mal jugé, mais seulement que ce n'a jamais +<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> +été de mon consentement qu'ils en ont jugé, et que +peut-être je l'aurois justifié sans beaucoup de peine, si la +même raison qui les a fait parler ne m'avoit obligé à me +taire. Aristote ne s'est pas expliqué si clairement dans sa +<i>Poétique</i>, que nous n'en puissions faire ainsi que les philosophes, +qui le tirent chacun à leur parti dans leurs opinions +contraires; et comme c'est un pays inconnu pour +beaucoup de monde, les plus zélés partisans du <i>Cid</i> en +ont cru ses censeurs sur leur parole, et se sont imaginé +avoir pleinement satisfait à toutes leurs objections, quand +ils ont soutenu qu'il importoit peu qu'il fût selon les +règles d'Aristote, et qu'Aristote en avoit fait pour son +siècle et pour des Grecs, et non pas pour le nôtre et +pour des François.</p> + +<p>Cette seconde erreur, que mon silence a affermie, +n'est pas moins injurieuse à Aristote qu'à moi. Ce grand +homme a traité la poétique avec tant d'adresse et de jugement, +que les préceptes qu'il nous en a laissés<a name="FNanchor_201" id="FNanchor_201" href="#Footnote_201" class="fnanchor">[201]</a> sont +de tous les temps et de tous les peuples; et bien loin de +s'amuser au détail des bienséances<a name="FNanchor_202" id="FNanchor_202" href="#Footnote_202" class="fnanchor">[202]</a> et des agréments, +qui peuvent être divers selon que ces deux circonstances +sont diverses, il a été droit aux mouvements de l'âme, +dont la nature ne change point. Il a montré quelles passions +la tragédie doit exciter dans celles de ses auditeurs; +il a cherché quelles conditions sont nécessaires, et aux personnes +qu'on introduit, et aux événements qu'on représente, +pour les y faire naître; il en a laissé des moyens +qui auroient produit leur effet partout dès la création du +monde, et qui seront capables de le produire encore partout, +tant qu'il y aura des théâtres et des acteurs; et pour +<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> +le reste, que les lieux et les temps peuvent changer, il l'a +négligé, et n'a pas même prescrit le nombre des actes, +qui n'a été réglé que par Horace beaucoup après lui<a name="FNanchor_203" id="FNanchor_203" href="#Footnote_203" class="fnanchor">[203]</a>.</p> + +<p>Et certes, je serois le premier qui condamnerois <i>le +Cid</i>, s'il péchoit contre ces grandes et souveraines maximes +que nous tenons de ce philosophe; mais bien loin +d'en demeurer d'accord, j'ose dire que cet heureux poëme +n'a si extraordinairement réussi que parce qu'on y voit +les deux maîtresses conditions (permettez-moi cet<a name="FNanchor_204" id="FNanchor_204" href="#Footnote_204" class="fnanchor">[204]</a> épithète) +que demande ce grand maître aux excellentes tragédies, +et qui se trouvent si rarement assemblées dans +un même ouvrage, qu'un des plus doctes commentateurs +de ce divin traité qu'il en a fait, soutient que toute l'antiquité +ne les a vues se rencontrer que dans le seul +<i>Œdipe</i><a name="FNanchor_205" id="FNanchor_205" href="#Footnote_205" class="fnanchor">[205]</a>. La première est que celui qui souffre et est +persécuté ne soit ni tout méchant ni tout vertueux, mais +un homme plus vertueux que méchant, qui par quelque +trait de foiblesse humaine qui ne soit pas un crime, tombe +dans un malheur qu'il ne mérite pas; l'autre, que la +persécution et le péril ne viennent point d'un ennemi, +ni d'un indifférent, mais d'une personne qui doive aimer +celui qui souffre et en être aimée<a name="FNanchor_206" id="FNanchor_206" href="#Footnote_206" class="fnanchor">[206]</a>. Et voilà, pour en +parler sainement, la véritable et seule cause de tout le +succès du <i>Cid</i>, en qui l'on ne peut méconnoître ces deux +conditions, sans s'aveugler soi-même pour lui faire injustice. +J'achève donc en m'acquittant de ma parole; et +après vous avoir dit en passant ces deux mots pour le +<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span> +Cid du théâtre, je vous donne, en faveur de la Chimène +de l'histoire, les deux romances que je vous ai promis<a name="FNanchor_207" id="FNanchor_207" href="#Footnote_207" class="fnanchor">[207]</a>. +J'oubliois<a name="FNanchor_208" id="FNanchor_208" href="#Footnote_208" class="fnanchor">[208]</a> à vous dire que quantité de mes amis +ayant jugé à propos que je rendisse compte au public +de ce que j'avois emprunté de l'auteur espagnol dans +cet ouvrage, et m'ayant témoigné le souhaiter, j'ai bien +voulu leur donner cette satisfaction. Vous trouverez donc +tout ce que j'en ai traduit imprimé d'une autre lettre<a name="FNanchor_209" id="FNanchor_209" href="#Footnote_209" class="fnanchor">[209]</a>, +avec un chiffre au commencement, qui servira de marque +de renvoi pour trouver les vers espagnols au bas de +la même page. Je garderai ce même ordre dans <i>la Mort +de Pompée</i>, pour les vers de Lucain, ce qui n'empêchera +pas que je ne continue aussi ce même changement de +lettre toutes les fois que nos acteurs rapportent quelque +chose qui s'est dit ailleurs que sur le théâtre<a name="FNanchor_210" id="FNanchor_210" href="#Footnote_210" class="fnanchor">[210]</a>, où vous +n'imputerez rien qu'à moi si vous n'y voyez ce chiffre +pour marque, et le texte d'un autre auteur au-dessous.</p> + +<div class="verse"> +<p class="p2"><span class="i2 smcap"><b>ROMANCE PRIMERO.</b></span></p> + +<p><span class="i2"><i>Delante el rey de Leon</i></span><br /> +<i>doña Ximena una tarde<br /> +se pone à pedir justicia<br /> +por la muerte de su padre.</i><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span> +<span class="i2"><i>Para contra el Cid la pide</i>,</span><br /> +<i>don Rodrigo de Bivare,<br /> +que huerfana la dexó,<br /> +niña, y de muy poca edade.</i><br /> +<span class="i1"><i>Si tengo razon, ó non,</i></span><br /> +<i>bien, Rey, lo alcanzas y sabes,<br /> +que los negocios de honra<br /> +no pueden disimularse.</i><br /> +<span class="i2"><i>Cada dia que amanece,</i></span><br /> +<i>veo al lobo de mi sangre,<br /> +caballero en un caballo,<br /> +por darme mayor pesare.</i><br /> +<span class="i2"><i>Mandale, buen rey, pues puedes,</i></span><br /> +<i>que no me ronde mi calle:<br /> +que no se venga en mugeres<br /> +el hombre que mucho vale.</i><br /> +<span class="i2"><i>Si mi padre afrentó al suyo,</i></span><br /> +<i>bien ha vengado á su padre,<br /> +que si honras pagaron muertes,<br /> +para su disculpa basten.</i><br /> +<span class="i2"><i>Encomendada me tienes,</i></span><br /> +<i>no consientas que me agravien,<br /> +que el que á mi se fiziere,<br /> +á tu corona se faze.</i><br /> +<span class="i2">—<i>Calledes, doña Ximena,</i></span><br /> +<i>que me dades pena grande,<br /> +que yo daré buen remedio<br /> +para todos vuestros males.</i><br /> +<span class="i2"><i>Al Cid no le he de ofender,</i></span><br /> +<i>que es hombre que mucho vale,</i><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span> +<i>y me defiende mis reynos,<br /> +y quiero que me los guarde.<br /> +<span class="i2">Pero yo faré un partido</span><br /> +con el, que no os esté male,<br /> +de tomalle la palabra<br /> +para que con vos se case.</i><br /> +<span class="i2"><i>Contenta quedó Ximena</i></span><br /> +<i>con la merced que le faze,<br /> +que quien huerfana la fizo<br /> +aquesse mismo la ampare</i><a name="FNanchor_211" id="FNanchor_211" href="#Footnote_211" class="fnanchor">[211]</a>.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> +<span class="i2 smcap"><b>ROMANCE SEGUNDO.</b></span></p> + +<p><span class="i2"><i>A Ximena y á Rodrigo</i></span><br /> +<i>prendió el Rey palabra y mano,<br /> +de juntarlos para en uno<br /> +en presencia de Layn Calvo.</i><br /> +<span class="i2"><i>Las enemistades viejas</i></span><br /> +<i>con amor se conformaron,<br /> +que donde preside el amor<br /> +se olvidan muchos agravios</i>....<br /> +<span class="i2"><i>Llegaron juntos los novios,</i></span><br /> +<i>y al dar la mano, y abraço,<br /> +el Cid mirando á la novia,<br /> +le dixo todo turbado:</i><br /> +<span class="i2"><i>Maté á tu padre, Ximena,</i></span><br /> +pero no á desaguisado,<br /> +<i>matéle de hombre á hombre,<br /> +para vengar cierto agravio.</i><br /> +<span class="i2"><i>Maté hombre, y hombre doy:</i></span><br /> +<i>aqui estoy á tu mandado,<br /> +y en lugar del muerto padre<br /> +cobraste un marido honrado.</i><br /> +<span class="i2"><i>A todos pareció bien;</i></span><br /> +<i>su discrecion alabaron,<br /> +y asi se hizieron las bodas<br /> +de Rodrigo el Castellano</i><a name="FNanchor_212" id="FNanchor_212" href="#Footnote_212" class="fnanchor">[212]</a>.</p></div> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span></p> + +<h3>EXAMEN.</h3> + +<p class="p2">Ce poëme a tant d'avantages du côté du sujet et des +pensées brillantes dont il est semé, que la plupart de ses +auditeurs n'ont pas voulu voir les défauts de sa conduite, +et ont laissé enlever leurs suffrages au plaisir que leur a +donné sa représentation. Bien que ce soit celui de tous +mes ouvrages réguliers où je me suis permis le plus de +licence, il passe encore pour le plus beau auprès de ceux +qui ne s'attachent pas à la dernière sévérité des règles; +et depuis cinquante ans<a name="FNanchor_213" id="FNanchor_213" href="#Footnote_213" class="fnanchor">[213]</a> qu'il tient sa place sur nos +théâtres, l'histoire ni l'effort de l'imagination n'y ont +rien fait voir qui en aye effacé l'éclat. Aussi a-t-il les +deux grandes conditions que demande Aristote aux tragédies +parfaites, et dont l'assemblage se rencontre si +rarement chez les anciens ni chez les modernes<a name="FNanchor_214" id="FNanchor_214" href="#Footnote_214" class="fnanchor">[214]</a>; il les +assemble même plus fortement et plus noblement que +les espèces que pose ce philosophe. Une maîtresse que +son devoir force à poursuivre la mort de son amant, +qu'elle tremble d'obtenir, a les passions plus vives et +plus allumées que tout ce qui peut se passer entre un mari +et sa femme, une mère et son fils, un frère et sa sœur<a name="FNanchor_215" id="FNanchor_215" href="#Footnote_215" class="fnanchor">[215]</a>; +et la haute vertu dans un naturel sensible à ces passions, +qu'elle dompte sans les affoiblir, et à qui elle laisse toute +<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span> +leur force pour en triompher plus glorieusement, a quelque +chose de plus touchant, de plus élevé et de plus +aimable que cette médiocre bonté, capable d'une foiblesse, +et même d'un crime, où nos anciens étoient +contraints d'arrêter le caractère le plus parfait des rois +et des princes dont ils faisoient leurs héros, afin que +ces taches et ces forfaits, défigurant ce qu'ils leur laissoient +de vertu, s'accommodassent au goût et aux souhaits +de leurs spectateurs, et fortifiassent<a name="FNanchor_216" id="FNanchor_216" href="#Footnote_216" class="fnanchor">[216]</a> l'horreur qu'ils +avoient conçue de leur domination et de la monarchie.</p> + +<p>Rodrigue suit ici son devoir sans rien relâcher de sa +passion; Chimène fait la même chose à son tour, sans +laisser ébranler son dessein par la douleur où elle se +voit abîmée par là; et si la présence<a name="FNanchor_217" id="FNanchor_217" href="#Footnote_217" class="fnanchor">[217]</a> de son amant +lui fait faire quelque faux pas, c'est une glissade dont +elle se relève à l'heure même; et non-seulement elle +connoît si bien sa faute qu'elle nous en avertit, mais elle +fait un prompt désaveu de tout ce qu'une vue si chère +lui a pu arracher. Il n'est point besoin qu'on lui reproche +qu'il lui est honteux de souffrir l'entretien de son amant +après qu'il a tué son père; elle avoue que c'est la seule +prise que la médisance aura sur elle. Si elle s'emporte +jusqu'à lui dire qu'elle veut bien qu'on sache qu'elle l'adore +et le poursuit, ce n'est point une résolution si ferme, +qu'elle l'empêche de cacher son amour de tout son possible +lorsqu'elle est en la présence du Roi. S'il lui échappe +de l'encourager au combat contre don Sanche par ces +paroles:</p> + +<p>Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix<a name="FNanchor_218" id="FNanchor_218" href="#Footnote_218" class="fnanchor">[218]</a>, +<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span> +elle ne se contente pas de s'enfuir de honte au même +moment; mais sitôt qu'elle est avec Elvire, à qui elle ne +déguise rien de ce qui se passe dans son âme, et que la +vue de ce cher objet ne lui fait plus de violence, elle +forme un souhait plus raisonnable, qui satisfait sa vertu +et son amour tout ensemble, et demande au ciel que le +combat se termine</p> + +<p class="left30">Sans faire aucun des deux ni vaincu ni vainqueur<a name="FNanchor_219" id="FNanchor_219" href="#Footnote_219" class="fnanchor">[219]</a>.</p> + +<p>Si elle ne dissimule point qu'elle penche du côté de Rodrigue, +de peur d'être à don Sanche, pour qui elle a de +l'aversion, cela ne détruit point la protestation qu'elle a +faite un peu auparavant, que malgré la loi de ce combat, +et les promesses que le Roi a faites à Rodrigue, elle lui +fera mille autres ennemis, s'il en sort victorieux. Ce +grand éclat même qu'elle laisse faire à son amour après +qu'elle le croit mort, est suivi d'une opposition vigoureuse +à l'exécution de cette loi qui la donne à son amant, +et elle ne se tait qu'après que le Roi l'a différée, et lui a +laissé lieu d'espérer qu'avec le temps il y pourra survenir +quelque obstacle. Je sais bien que le silence passe d'ordinaire +pour une marque de consentement; mais quand les +rois parlent, c'en est une de contradiction: on ne manque +jamais à leur applaudir quand on entre dans leurs +sentiments; et le seul moyen de leur contredire avec +le respect qui leur est dû, c'est de se taire, quand leurs +ordres ne sont pas si pressants qu'on ne puisse remettre +à s'excuser de leur obéir lorsque le temps en +sera venu, et conserver cependant une espérance légitime +d'un empêchement, qu'on ne peut encore déterminément +prévoir.</p> + +<p>Il est vrai que dans ce sujet il faut se contenter de +<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span> +tirer Rodrigue de péril, sans le pousser jusqu'à son mariage +avec Chimène. Il est historique, et a plu en son +temps; mais bien sûrement il déplairoit au nôtre; et +j'ai peine à voir que Chimène y consente chez l'auteur +espagnol, bien qu'il donne plus de trois ans de durée à +la comédie qu'il en a faite. Pour ne pas contredire l'histoire, +j'ai cru ne me pouvoir dispenser d'en jeter quelque +idée, mais avec incertitude de l'effet; et ce n'étoit que +par là que je pouvois accorder la bienséance du théâtre +avec la vérité de l'événement.</p> + +<p>Les deux visites que Rodrigue fait à sa maîtresse<a name="FNanchor_220" id="FNanchor_220" href="#Footnote_220" class="fnanchor">[220]</a> ont +quelque chose qui choque cette bienséance de la part de +celle qui les souffre; la rigueur du devoir vouloit qu'elle +refusât de lui parler, et s'enfermât dans son cabinet, au +lieu de l'écouter; mais permettez-moi de dire avec un +des premiers esprits de notre siècle, «que leur conversation +est remplie de si beaux sentiments, que plusieurs +n'ont pas connu ce défaut, et que ceux qui l'ont connu +l'ont toléré.» J'irai plus outre, et dirai que tous presque +ont souhaité que ces entretiens se fissent; et j'ai remarqué +aux premières représentations qu'alors que ce malheureux +amant se présentoit devant elle, il s'élevoit un +certain frémissement dans l'assemblée, qui marquoit une +curiosité merveilleuse, et un redoublement d'attention +pour ce qu'ils avoient à se dire dans un état si pitoyable. +Aristote dit qu'il y a des absurdités qu'il faut laisser +dans un poëme, quand on peut espérer qu'elles seront +bien reçues; et il est du devoir du poëte, en ce cas, de les +couvrir de tant de brillants, qu'elles puissent éblouir<a name="FNanchor_221" id="FNanchor_221" href="#Footnote_221" class="fnanchor">[221]</a>. +Je laisse au jugement de mes auditeurs si je me suis +assez bien acquitté de ce devoir pour justifier par là ces +<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> +deux scènes. Les pensées de la première des deux sont +quelquefois trop spirituelles pour partir de personnes +fort affligées; mais outre que je n'ai fait que la paraphraser +de l'espagnol<a name="FNanchor_222" id="FNanchor_222" href="#Footnote_222" class="fnanchor">[222]</a>, si nous ne nous permettions +quelque chose de plus ingénieux que le cours ordinaire +de la passion, nos poëmes ramperoient souvent, et les +grandes douleurs ne mettroient dans la bouche de nos +acteurs que des exclamations et des hélas. Pour ne déguiser +rien, cette offre que fait Rodrigue de son épée à +Chimène, et cette protestation de se laisser tuer par don +Sanche, ne me plairoient pas maintenant. Ces beautés +étoient de mise en ce temps-là, et ne le seroient plus +en celui-ci. La première est dans l'original espagnol, et +l'autre est tirée sur ce modèle. Toutes les deux ont fait +leur effet en ma faveur; mais je ferois scrupule d'en étaler +de pareilles à l'avenir sur notre théâtre.</p> + +<p>J'ai dit ailleurs ma pensée touchant l'Infante et le Roi<a name="FNanchor_223" id="FNanchor_223" href="#Footnote_223" class="fnanchor">[223]</a>; +il reste néanmoins quelque chose à examiner sur la manière +dont ce dernier agit, qui ne paroît pas assez vigoureuse, +en ce qu'il ne fait pas arrêter le Comte après le +soufflet donné, et n'envoie pas des gardes à don Diègue +et à son fils. Sur quoi on peut considérer que don Fernand +étant le premier roi de Castille, et ceux qui en +avoient été maîtres auparavant lui n'ayant eu titre que +de comtes, il n'étoit peut-être pas assez absolu sur les +grands seigneurs de son royaume pour le pouvoir faire. +<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> +Chez don Guillen de Castro, qui a traité ce sujet avant +moi, et qui devoit mieux connoître que moi quelle étoit +l'autorité de ce premier monarque de son pays, le soufflet +se donne en sa présence et en celle de deux ministres +d'État<a name="FNanchor_224" id="FNanchor_224" href="#Footnote_224" class="fnanchor">[224]</a>, qui lui conseillent, après que le Comte s'est retiré +fièrement et avec bravade, et que don Diègue a fait la +même chose en soupirant, de ne le pousser point à bout, +parce qu'il a quantité d'amis dans les Asturies, qui se +pourroient révolter, et prendre parti avec les Maures +dont son État est environné. Ainsi il se résout d'accommoder +l'affaire sans bruit, et recommande le secret à ces +deux ministres, qui ont été seuls témoins de l'action. +C'est sur cet exemple que je me suis cru bien fondé à le +faire agir plus mollement qu'on ne feroit en ce temps-ci, +où l'autorité royale est plus absolue. Je ne pense pas non +plus qu'il fasse une faute bien grande de ne jeter point<a name="FNanchor_225" id="FNanchor_225" href="#Footnote_225" class="fnanchor">[225]</a> +l'alarme de nuit dans sa ville, sur l'avis incertain qu'il +a du dessein des Maures, puisqu'on faisoit bonne garde +sur les murs et sur le port; mais il est inexcusable de +n'y donner aucun ordre après leur arrivée, et de laisser +tout faire à Rodrigue. La loi du combat qu'il propose à +Chimène avant que de le permettre à don Sanche contre +Rodrigue, n'est pas si injuste que quelques-uns ont voulu +le dire, parce qu'elle est plutôt une menace pour la faire +dédire de la demande de ce combat, qu'un arrêt qu'il lui +veuille faire exécuter. Cela paroît en ce qu'après la victoire +de Rodrigue il n'en exige pas précisément l'effet de +sa parole, et la laisse en état d'espérer que cette condition +n'aura point de lieu.</p> + +<p>Je ne puis dénier que la règle des vingt et quatre +<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span> +heures<a name="FNanchor_226" id="FNanchor_226" href="#Footnote_226" class="fnanchor">[226]</a> presse trop les incidents de cette pièce. La mort +du Comte et l'arrivée des Maures s'y pouvoient entre-suivre +d'aussi près qu'elles font, parce que cette arrivée +est une surprise qui n'a point de communication, ni de +mesures à prendre avec le reste; mais il n'en va pas ainsi +du combat de don Sanche, dont le Roi étoit le maître, +et pouvoit lui choisir un autre temps que deux heures +après la fuite des Maures. Leur défaite avoit assez fatigué +Rodrigue toute la nuit, pour mériter deux ou trois jours +de repos, et même il y avoit quelque apparence qu'il n'en +étoit pas échappé sans blessures, quoique je n'en aye rien +dit, parce qu'elles n'auroient fait que nuire à la conclusion +de l'action.</p> + +<p>Cette même règle presse aussi trop Chimène de demander +justice au Roi la seconde fois. Elle l'avoit fait le +soir d'auparavant, et n'avoit aucun sujet d'y retourner +le lendemain matin pour en importuner le Roi, dont elle +n'avoit encore aucun lieu de se plaindre, puisqu'elle ne +pouvoit encore dire qu'il lui eût manqué de promesse. +Le roman lui auroit donné sept ou huit jours de patience +avant que de l'en presser de nouveau; mais les vingt et +quatre heures ne l'ont pas permis<a name="FNanchor_227" id="FNanchor_227" href="#Footnote_227" class="fnanchor">[227]</a>: c'est l'incommodité +de la règle.</p> + +<p>Passons à celle de l'unité de lieu, qui ne m'a pas donné +moins de gêne en cette pièce. Je l'ai placé dans Séville, +bien que don Fernand n'en aye jamais été le maître; et +j'ai été obligé à cette falsification, pour former quelque +vraisemblance à la descente des Maures, dont l'armée ne +pouvoit venir si vite par terre que par eau. Je ne voudrois +pas assurer toutefois que le flux de la mer monte +<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span> +effectivement jusque-là<a name="FNanchor_228" id="FNanchor_228" href="#Footnote_228" class="fnanchor">[228]</a>; mais comme dans notre Seine +il fait encore plus de chemin qu'il ne lui en faut faire sur +le Guadalquivir pour battre les murailles de cette ville, +cela peut suffire à fonder quelque probabilité parmi nous, +pour ceux qui n'ont point été sur le lieu même.</p> + +<p>Cette arrivée des Maures ne laisse pas d'avoir ce défaut +que j'ai marqué ailleurs<a name="FNanchor_229" id="FNanchor_229" href="#Footnote_229" class="fnanchor">[229]</a>, qu'ils se présentent d'eux-mêmes, +sans être appelés dans la pièce, directement ni +indirectement, par aucun acteur du premier acte. Ils ont +plus de justesse dans l'irrégularité de l'auteur espagnol: +Rodrigue, n'osant plus se montrer à la cour, les va combattre +sur la frontière<a name="FNanchor_230" id="FNanchor_230" href="#Footnote_230" class="fnanchor">[230]</a>; et ainsi le premier acteur les +va chercher, et leur donne place dans le poëme, au contraire +de ce qui arrive ici, où ils semblent se venir faire +de fête exprès pour en être battus, et lui donner moyen +de rendre à son roi un service d'importance<a name="FNanchor_231" id="FNanchor_231" href="#Footnote_231" class="fnanchor">[231]</a>, qui lui +fasse obtenir sa grâce. C'est une seconde incommodité +de la règle dans cette tragédie.</p> + +<p>Tout s'y passe donc dans Séville, et garde ainsi quelque +espèce d'unité de lieu en général; mais le lieu particulier +change de scène en scène, et tantôt c'est le palais du Roi, +tantôt l'appartement de l'Infante, tantôt la maison de +Chimène, et tantôt une rue ou place publique. On le détermine +aisément pour les scènes détachées; mais pour +celles qui ont leur liaison ensemble, comme les quatre +dernières du premier acte, il est malaisé d'en choisir un +<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span> +qui convienne à toutes<a name="FNanchor_232" id="FNanchor_232" href="#Footnote_232" class="fnanchor">[232]</a>. Le Comte et don Diègue se querellent +au sortir du palais; cela se peut passer dans une +rue; mais après le soufflet reçu, don Diègue ne peut pas +demeurer en cette rue à faire ses plaintes, attendant que +son fils survienne, qu'il ne soit tout aussitôt environné +de peuple, et ne reçoive l'offre de quelques amis. Ainsi il +seroit plus à propos qu'il se plaignît dans sa maison, où +le met l'Espagnol<a name="FNanchor_233" id="FNanchor_233" href="#Footnote_233" class="fnanchor">[233]</a>, pour laisser aller ses sentiments en +liberté; mais en ce cas il faudroit délier les scènes +comme il a fait. En l'état où elles sont ici, on peut dire +qu'il faut quelquefois aider au théâtre, et suppléer favorablement +ce qui ne s'y peut représenter. Deux personnes +s'y arrêtent pour parler, et quelquefois il faut présumer +qu'ils marchent, ce qu'on ne peut exposer sensiblement +à la vue, parce qu'ils échapperoient aux yeux avant que +d'avoir pu dire ce qu'il est nécessaire qu'ils fassent savoir +à l'auditeur. Ainsi, par une fiction de théâtre, on peut +s'imaginer que don Diègue et le Comte, sortant du palais +du Roi, avancent toujours en se querellant, et sont arrivés +devant la maison de ce premier lorsqu'il reçoit le +<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span> +soufflet qui l'oblige à y entrer pour y chercher du secours. +Si cette fiction poétique ne vous satisfait point, laissons-le +dans la place publique, et disons que le concours du +peuple autour de lui après cette offense, et les offres de +service que lui font les premiers amis qui s'y rencontrent, +sont des circonstances que le roman ne doit pas +oublier; mais que ces menues actions ne servant de rien +à la principale, il n'est pas besoin que le poëte s'en embarrasse +sur la scène. Horace l'en dispense par ces vers:</p> + +<p class="verse"><i>Hoc amet, hoc spernat promissi carminis auctor;<br /> +Pleraque negligat</i><a name="FNanchor_234" id="FNanchor_234" href="#Footnote_234" class="fnanchor">[234]</a>.</p> + +<p>Et ailleurs:</p> + +<p class="verse"><i>Semper ad eventum festinet</i><a name="FNanchor_235" id="FNanchor_235" href="#Footnote_235" class="fnanchor">[235]</a>.</p> + +<p>C'est ce qui m'a fait négliger, au troisième acte, de donner +à don Diègue, pour aide à chercher son fils, aucun +des cinq cents amis qu'il avoit chez lui. Il y a grande +apparence que quelques-uns d'eux l'y accompagnoient, +et même que quelques autres le cherchoient pour lui +d'un autre côté; mais ces accompagnements inutiles de +personnes qui n'ont rien à dire, puisque celui qu'ils accompagnent +a seul tout l'intérêt à l'action, ces sortes +d'accompagnements, dis-je, ont toujours mauvaise grâce +au théâtre, et d'autant plus que les comédiens n'emploient +à ces personnages muets que leurs moucheurs de +chandelles et leurs valets, qui ne savent quelle posture +tenir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span> +Les funérailles du Comte étoient encore une chose fort +embarrassante, soit qu'elles se soient faites avant la fin +de la pièce, soit que le corps aye demeuré en présence +dans son hôtel, attendant qu'on y donnât ordre<a name="FNanchor_236" id="FNanchor_236" href="#Footnote_236" class="fnanchor">[236]</a>. Le +moindre mot que j'en eusse laissé dire, pour en prendre +soin, eût rompu toute la chaleur de l'attention, et rempli +l'auditeur d'une fâcheuse idée. J'ai cru plus à propos de +les dérober à son imagination par mon silence, aussi bien +que le lieu précis de ces quatre scènes du premier acte +dont je viens de parler; et je m'assure que cet artifice +m'a si bien réussi, que peu de personnes ont pris garde +à l'un ni à l'autre, et que la plupart des spectateurs, laissant +emporter leurs esprits à ce qu'ils ont vu et entendu +de pathétique en ce poëme, ne se sont point avisés de +réfléchir sur ces deux considérations.</p> + +<p>J'achève par une remarque sur ce que dit Horace, que +ce qu'on expose à la vue touche bien plus que ce qu'on +n'apprend que par un récit<a name="FNanchor_237" id="FNanchor_237" href="#Footnote_237" class="fnanchor">[237]</a>.</p> + +<p>C'est sur quoi je me suis fondé pour faire voir le soufflet +que reçoit don Diègue, et cacher aux yeux la mort du +Comte, afin d'acquérir et conserver à mon premier acteur +l'amitié des auditeurs, si nécessaire pour réussir au +<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span> +théâtre. L'indignité d'un affront fait à un vieillard, chargé +d'années et de victoires, les jette aisément dans le parti +de l'offensé; et cette mort, qu'on vient dire au Roi tout +simplement sans aucune narration touchante, n'excite +point en eux la commisération qu'y eût fait naître le +spectacle de son sang, et ne leur donne aucune aversion +pour ce malheureux amant, qu'ils ont vu forcé par ce +qu'il devoit à son honneur d'en venir à cette extrémité, +malgré l'intérêt et la tendresse de son amour.</p> + +<hr class="c5" /> + +<h3 class="p4">LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES<br /> +POUR LES VARIANTES DU <i>CID</i>.</h3> + +<p class="center"><b>ÉDITIONS SÉPARÉES.</b></p> + +<ul class="left35 none"> +<li>1637 in-4<sup>o</sup>, Paris, F. Targa<br /> + (Bibliothèque impériale, Y, 5664 <big>+</big> A);</li> +<li>1637 in-4<sup>o</sup>, Paris, A. Courbé<br /> + (Bibliothèque impériale, Y, 5664 ⧺ A);</li> +<li>1637 in-4<sup>o</sup>, Paris, F. Targa<br /> + (Bibliothèque de l'Institut et Bibliothèque de Versailles<a name="FNanchor_238" id="FNanchor_238" href="#Footnote_238" class="fnanchor">[238]</a>);</li> +<li>1637 in-12 (deux exemplaires identiques);</li> +<li>1638 in-12, Paris;</li> +<li>1638 in-12, Leyden, édition précédée d'un avis<br /> + <i>Aux amateurs du langage françois</i>, signé J. P.<a name="FNanchor_239" id="FNanchor_239" href="#Footnote_239" class="fnanchor">[239]</a>;</li> +<li>1639 in-4<sup>o</sup>;</li> +<li>1644 in-4<sup>o</sup>;</li> +<li>1644 in-12;</li> +</ul> + +<p class="center"><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span> +<b>RECUEILS.</b></p> + +<ul class="left35 none"> +<li>1648 in-12;</li> +<li>1652 in-12;</li> +<li>1654 in-12;</li> +<li>1655 in-12;</li> +<li>1656 in-12;</li> +<li>1660 in-8<sup>o</sup>;</li> +<li>1663 in-fol.;</li> +<li>1664 in-8<sup>o</sup>;</li> +<li>1668 in-12;</li> +<li>1682 in-12.</li> +</ul> + +<p><i>N.B.</i>—Quand il sera besoin de distinguer les uns des autres +les divers exemplaires de l'édition de 1637, in-4<sup>o</sup>, nous désignerons +ceux de la Bibliothèque impériale de Paris par la lettre P., ceux des +Bibliothèques de l'Institut et de Versailles par un I. (Les deux exemplaires +de la Bibliothèque impériale sont constamment identiques; +l'exemplaire de Versailles est partout semblable à celui de l'Institut.)—Nous +distinguerons de même par les lettres P. et L. nos +deux éditions in-12 de 1638, de Paris et de Leyde.</p> + +<hr class="c30" /> +<p class="p4 center"><span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> +<b>ACTEURS.</b></p> + +<p class="p2 left30"> +DON FERNAND<a name="FNanchor_240" id="FNanchor_240" href="#Footnote_240" class="fnanchor">[240]</a>, premier roi de Castille.<br /> +DONA URRAQUE, infante de Castille.<br /> +DON DIÈGUE, père de don Rodrigue.<br /> +DON GOMÈS, comte de Gormas, père de Chimène.<br /> +DON RODRIGUE, amant de Chimène<a name="FNanchor_241" id="FNanchor_241" href="#Footnote_241" class="fnanchor">[241]</a>.<br /> +DON SANCHE, amoureux de Chimène.<br /> +DON ARIAS, }<br /> +DON ALONSE, } gentilshommes castillans.<br /> +CHIMÈNE, fille de don Gomès<a name="FNanchor_242" id="FNanchor_242" href="#Footnote_242" class="fnanchor">[242]</a>.<br /> +LÉONOR, gouvernante de l'Infante.<br /> +ELVIRE, gouvernante de Chimène<a name="FNanchor_243" id="FNanchor_243" href="#Footnote_243" class="fnanchor">[243]</a>.<br /> +<span class="smcap">Un Page</span> de l'Infante.</p> + +<div class="verse"> +<p class="p4 center font90">La scène est à Séville.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span></p> +<h3>LE CID,</h3> +<hr class="c5" /> +<p class="i1 center"><small><b>TRAGÉDIE</b></small><a name="FNanchor_244" id="FNanchor_244" href="#Footnote_244" class="fnanchor">[244]</a>.</p> + +<h2 class="p4">ACTE I.</h2> +<hr class="c5" /> +<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE<a name="FNanchor_245" id="FNanchor_245" href="#Footnote_245" class="fnanchor">[245]</a>.</h3> + +<h4>CHIMÈNE, ELVIRE<a name="FNanchor_246" id="FNanchor_246" href="#Footnote_246" class="fnanchor">[246]</a>.</h4> + +<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Elvire, m'as-tu fait un rapport bien sincère?<br /> +Ne déguises-tu rien de ce qu'a dit mon père?</p> + +<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p> + +<p>Tous mes sens à moi-même en sont encor charmés:<br /> +Il estime Rodrigue autant que vous l'aimez,<br /> +Et si je ne m'abuse à lire dans son âme,<span class="dalign">5</span><span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span><br /> +Il vous commandera de répondre à sa flamme.</p> + +<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Dis-moi donc, je te prie, une seconde fois<br /> +Ce qui te fait juger qu'il approuve mon choix:<br /> +Apprends-moi de nouveau quel espoir j'en dois prendre;<br /> +Un si charmant discours ne se peut trop entendre;<span class="dalign">10</span><br /> +Tu ne peux trop promettre aux feux de notre amour<br /> +La douce liberté de se montrer au jour.<br /> +Que t'a-t-il répondu sur la secrète brigue<br /> +Que font auprès de toi don Sanche et don Rodrigue?<br /> +N'as-tu point trop fait voir quelle inégalité<span class="dalign">15</span><br /> +Entre ces deux amants me penche d'un côté?</p> + +<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p> + +<p>Non; j'ai peint votre cœur dans une indifférence<br /> +Qui n'enfle d'aucun d'eux ni détruit l'espérance<a name="FNanchor_247" id="FNanchor_247" href="#Footnote_247" class="fnanchor">[247]</a>,<br /> +Et sans les voir d'un œil trop sévère ou trop doux,<br /> +Attend l'ordre d'un père à choisir un époux.<span class="dalign">20</span><br /> +Ce respect l'a ravi, sa bouche et son visage<br /> +M'en ont donné sur l'heure un digne témoignage<a name="FNanchor_248" id="FNanchor_248" href="#Footnote_248" class="fnanchor">[248]</a>,<br /> +Et puisqu'il vous en faut encor faire un récit,<br /> +Voici d'eux et de vous ce qu'en hâte il m'a dit:<br /> +«Elle est dans le devoir; tous deux sont dignes d'elle,<span class="dalign">25</span><br /> +Tous deux formés d'un sang noble, vaillant, fidèle,<br /> +Jeunes, mais qui font lire aisément dans leurs yeux<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span><br /> +L'éclatante vertu de leurs braves aïeux.<br /> +Don Rodrigue surtout n'a trait en son visage<a name="FNanchor_249" id="FNanchor_249" href="#Footnote_249" class="fnanchor">[249]</a><br /> +Qui d'un homme de cœur ne soit la haute image,<span class="dalign">30</span><br /> +Et sort d'une maison si féconde en guerriers,<br /> +Qu'ils y prennent naissance au milieu des lauriers.<br /> +La valeur de son père, en son temps sans pareille,<br /> +Tant qu'a duré sa force, a passé pour merveille;<br /> +Ses rides sur son front ont gravé ses exploits<a name="FNanchor_250" id="FNanchor_250" href="#Footnote_250" class="fnanchor">[250]</a>,<span class="dalign">35</span><br /> +Et nous disent encor ce qu'il fut autrefois.<br /> +Je me promets du fils ce que j'ai vu du père;<br /> +Et ma fille, en un mot, peut l'aimer et me plaire<a name="FNanchor_251" id="FNanchor_251" href="#Footnote_251" class="fnanchor">[251]</a>.»<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span><br /> +Il alloit au conseil, dont l'heure qui pressoit<a name="FNanchor_252" id="FNanchor_252" href="#Footnote_252" class="fnanchor">[252]</a><br /> +A tranché ce discours qu'à peine il commençoit;<span class="dalign">40</span><br /> +Mais à ce peu de mots je crois que sa pensée<br /> +Entre vos deux amants n'est pas fort balancée.<br /> +Le Roi doit à son fils élire un gouverneur,<br /> +Et c'est lui que regarde un tel degré d'honneur:<br /> +Ce choix n'est pas douteux, et sa rare vaillance<span class="dalign">45</span><br /> +Ne peut souffrir qu'on craigne aucune concurrence.<br /> +Comme ses hauts exploits le rendent sans égal,<br /> +Dans un espoir si juste il sera sans rival;<br /> +Et puisque don Rodrigue a résolu son père<br /> +Au sortir du conseil à proposer l'affaire,<span class="dalign">50</span><br /> +Je vous laisse à juger s'il prendra bien son temps,<br /> +Et si tous vos desirs seront bientôt contents.</p> + +<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Il semble toutefois que mon âme troublée<br /> +Refuse cette joie, et s'en trouve accablée:<br /> +Un moment donne au sort des visages divers,<span class="dalign">55</span><br /> +Et dans ce grand bonheur je crains un grand revers.</p> + +<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p> + +<p>Vous verrez cette crainte heureusement déçue<a name="FNanchor_253" id="FNanchor_253" href="#Footnote_253" class="fnanchor">[253]</a>.</p> + +<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Allons, quoi qu'il en soit, en attendre l'issue.</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span></p> + +<h3 class="p2">SCÈNE II.</h3> + +<h4>L'INFANTE, LÉONOR, PAGE<a name="FNanchor_254" id="FNanchor_254" href="#Footnote_254" class="fnanchor">[254]</a>.</h4> + +<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE</span><a name="FNanchor_255" id="FNanchor_255" href="#Footnote_255" class="fnanchor">[255]</a>.</p> + +<p>Page, allez avertir Chimène de ma part<a name="FNanchor_256" id="FNanchor_256" href="#Footnote_256" class="fnanchor">[256]</a> +Qu'aujourd'hui pour me voir elle attend un peu tard,<span class="dalign">60</span> +Et que mon amitié se plaint de sa paresse.</p> + +<p class="center font90">(Le Page rentre<a name="FNanchor_257" id="FNanchor_257" href="#Footnote_257" class="fnanchor">[257]</a>.)</p> + +<p><span class="smcap i6">LÉONOR.</span></p> + +<p>Madame, chaque jour même desir vous presse;<br /> +Et dans son entretien, je vous vois chaque jour<a name="FNanchor_258" id="FNanchor_258" href="#Footnote_258" class="fnanchor">[258]</a><br /> +Demander en quel point se trouve son amour<a name="FNanchor_259" id="FNanchor_259" href="#Footnote_259" class="fnanchor">[259]</a>.</p> + +<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p> + +<p>Ce n'est pas sans sujet: je l'ai presque forcée<a name="FNanchor_260" id="FNanchor_260" href="#Footnote_260" class="fnanchor">[260]</a><span class="dalign">65</span><br /> +A recevoir les traits dont son âme est blessée.<br /> +Elle aime don Rodrigue, et le tient de ma main,<br /> +Et par moi don Rodrigue a vaincu son dédain:<br /> +Ainsi de ces amants ayant formé les chaînes,<br /> +Je dois prendre intérêt à voir finir leurs peines<a name="FNanchor_261" id="FNanchor_261" href="#Footnote_261" class="fnanchor">[261]</a>.<span class="dalign">70</span></p> + +<p><span class="smcap i6">LÉONOR.</span></p> + +<p>Madame, toutefois parmi leurs bons succès<br /> +Vous montrez un chagrin qui va jusqu'à l'excès<a name="FNanchor_262" id="FNanchor_262" href="#Footnote_262" class="fnanchor">[262]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span><br /> +Cet amour, qui tous deux les comble d'allégresse,<br /> +Fait-il de ce grand cœur la profonde tristesse,<br /> +Et ce grand intérêt que vous prenez pour eux<span class="dalign">75</span><br /> +Vous rend-il malheureuse alors qu'ils sont heureux?<br /> +Mais je vais trop avant, et deviens indiscrète.</p> + +<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p> + +<p>Ma tristesse redouble à la tenir secrète.<br /> +Écoute, écoute enfin comme j'ai combattu,<br /> +Écoute quels assauts brave encor ma vertu<a name="FNanchor_263" id="FNanchor_263" href="#Footnote_263" class="fnanchor">[263]</a>.<span class="dalign">80</span><br /> +<span class="i1">L'amour est un tyran qui n'épargne personne:</span><br /> +Ce jeune cavalier<a name="FNanchor_264" id="FNanchor_264" href="#Footnote_264" class="fnanchor">[264]</a>, cet amant que je donne<a name="FNanchor_265" id="FNanchor_265" href="#Footnote_265" class="fnanchor">[265]</a>,<br /> +Je l'aime<a name="FNanchor_266" id="FNanchor_266" href="#Footnote_266" class="fnanchor">[266]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">LÉONOR.</span></p> + +<p><span class="i5">Vous l'aimez!</span></p> + +<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p> + +<p><span class="i11"> Mets la main sur mon cœur,</span><br /> +Et vois comme il se trouble au nom de son vainqueur,<br /> +Comme il le reconnoît.</p> + +<p><span class="smcap i6">LÉONOR.</span></p> + +<p><span class="i10">Pardonnez-moi, Madame,</span><span class="dalign">85</span><br /> +Si je sors du respect pour blâmer cette flamme<a name="FNanchor_267" id="FNanchor_267" href="#Footnote_267" class="fnanchor">[267]</a>.<br /> +Une grande princesse à ce point s'oublier<br /> +Que d'admettre en son cœur un simple cavalier<a name="FNanchor_268" id="FNanchor_268" href="#Footnote_268" class="fnanchor">[268]</a>!<br /> +Et que diroit le Roi? que diroit la Castille<a name="FNanchor_269" id="FNanchor_269" href="#Footnote_269" class="fnanchor">[269]</a>?<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span><br /> +Vous souvient-il encor de qui vous êtes fille?<span class="dalign">90</span></p> + +<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p> + +<p>Il m'en souvient si bien que j'épandrai mon sang<br /> +Avant que je m'abaisse à démentir mon rang.<br /> +Je te répondrois bien que dans les belles âmes<br /> +Le seul mérite a droit de produire des flammes;<br /> +Et si ma passion cherchoit à s'excuser,<span class="dalign">95</span><br /> +Mille exemples fameux pourraient l'autoriser;<br /> +Mais je n'en veux point suivre où ma gloire s'engage;<br /> +La surprise des sens n'abat point mon courage<a name="FNanchor_270" id="FNanchor_270" href="#Footnote_270" class="fnanchor">[270]</a>;<br /> +Et je me dis toujours qu'étant fille de roi<a name="FNanchor_271" id="FNanchor_271" href="#Footnote_271" class="fnanchor">[271]</a>,<br /> +Tout autre qu'un monarque est indigne de moi.<span class="dalign">100</span><br /> +Quand je vis que mon cœur ne se pouvoit défendre,<br /> +Moi-même je donnai ce que je n'osois prendre.<br /> +Je mis, au lieu de moi, Chimène en ses liens,<br /> +Et j'allumai leurs feux pour éteindre les miens.<br /> +Ne t'étonne donc plus si mon âme gênée<span class="dalign">105</span><br /> +Avec impatience attend leur hyménée:<br /> +Tu vois que mon repos en dépend aujourd'hui.<br /> +Si l'amour vit d'espoir, il périt avec lui<a name="FNanchor_272" id="FNanchor_272" href="#Footnote_272" class="fnanchor">[272]</a>:<br /> +C'est un feu qui s'éteint, faute de nourriture;<br /> +Et malgré la rigueur de ma triste aventure,<span class="dalign">110</span><br /> +Si Chimène a jamais Rodrigue pour mari,<br /> +Mon espérance est morte, et mon esprit guéri<a name="FNanchor_273" id="FNanchor_273" href="#Footnote_273" class="fnanchor">[273]</a>.<br /> +<span class="i1">Je souffre cependant un tourment incroyable:</span><br /> +Jusques à cet hymen Rodrigue m'est aimable;<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span><br /> +Je travaille à le perdre, et le perds à regret;<span class="dalign">115</span><br /> +Et de là prend son cours mon déplaisir secret.<br /> +Je vois avec chagrin que l'amour me contraigne<a name="FNanchor_274" id="FNanchor_274" href="#Footnote_274" class="fnanchor">[274]</a><br /> +A pousser des soupirs pour ce que je dédaigne;<br /> +Je sens en deux partis mon esprit divisé:<br /> +Si mon courage est haut, mon cœur est embrasé;<span class="dalign">120</span><br /> +Cet hymen m'est fatal, je le crains, et souhaite:<br /> +Je n'ose en espérer qu'une joie imparfaite<a name="FNanchor_275" id="FNanchor_275" href="#Footnote_275" class="fnanchor">[275]</a>.<br /> +Ma gloire et mon amour ont pour moi tant d'appas,<br /> +Que je meurs s'il s'achève ou ne s'achève pas.</p> + +<p><span class="smcap i6">LÉONOR.</span></p> + +<p>Madame, après cela je n'ai rien à vous dire,<span class="dalign">125</span><br /> +Sinon que de vos maux avec vous je soupire:<br /> +Je vous blâmois tantôt, je vous plains à présent;<br /> +Mais puisque dans un mal si doux et si cuisant<br /> +Votre vertu combat et son charme et sa force,<br /> +En repousse l'assaut, en rejette l'amorce,<span class="dalign">130</span><br /> +Elle rendra le calme à vos esprits flottants.<br /> +Espérez donc tout d'elle, et du secours du temps;<br /> +Espérez tout du ciel: il a trop de justice<br /> +Pour laisser la vertu dans un si long supplice<a name="FNanchor_276" id="FNanchor_276" href="#Footnote_276" class="fnanchor">[276]</a>.</p> + +<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p> + +<p>Ma plus douce espérance est de perdre l'espoir.<span class="dalign">135</span></p> + +<p><span class="smcap i6">LE PAGE.</span></p> + +<p>Par vos commandements Chimène vous vient voir.</p> + +<p><span class="i4 smcap">L'INFANTE</span>, à Léonor<a name="FNanchor_277" id="FNanchor_277" href="#Footnote_277" class="fnanchor">[277]</a>.</p> + +<p>Allez l'entretenir en cette galerie.</p> + +<p><span class="smcap i6">LÉONOR.</span></p> + +<p>Voulez-vous demeurer dedans la rêverie?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> +<span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p> + +<p>Non, je veux seulement, malgré mon déplaisir,<br /> +Remettre mon visage un peu plus à loisir.<span class="dalign">140</span><br /> +Je vous suis.<br /> +<span class="i7">Juste ciel, d'où j'attends mon remède,</span><br /> +Mets enfin quelque borne au mal qui me possède:<br /> +Assure mon repos, assure mon honneur.<br /> +Dans le bonheur d'autrui je cherche mon bonheur:<br /> +Cet hyménée à trois également importe;<span class="dalign">145</span><br /> +Rends son effet plus prompt, ou mon âme plus forte.<br /> +D'un lien conjugal joindre ces deux amants,<br /> +C'est briser tous mes fers, et finir mes tourments.<br /> +Mais je tarde un peu trop: allons trouver Chimène,<br /> +Et par son entretien soulager notre peine.<span class="dalign">150</span></p> + +<h3 class="p2">SCÈNE III.</h3> + +<h4>LE COMTE, DON DIÈGUE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p> + +<p>Enfin vous l'emportez, et la faveur du Roi<br /> +Vous élève en un rang qui n'étoit dû qu'à moi:<br /> +Il vous fait gouverneur du prince de Castille.</p> + +<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p> + +<p>Cette marque d'honneur qu'il met dans ma famille<br /> +Montre à tous qu'il est juste, et fait connoître assez<span class="dalign">155</span><br /> +Qu'il sait récompenser les services passés.</p> + +<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p> + +<p>Pour grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes:<br /> +Ils peuvent se tromper comme les autres hommes;<br /> +Et ce choix sert de preuve à tous les courtisans<br /> +Qu'ils savent mal payer les services présents.<span class="dalign">160</span></p> + +<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p> + +<p>Ne parlons plus d'un choix dont votre esprit s'irrite:<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span><br /> +La faveur l'a pu faire autant que<a name="FNanchor_278" id="FNanchor_278" href="#Footnote_278" class="fnanchor">[278]</a> le mérite;<br /> +Mais on doit ce respect au pouvoir absolu<a name="FNanchor_279" id="FNanchor_279" href="#Footnote_279" class="fnanchor">[279]</a>,<br /> +De n'examiner rien quand un roi l'a voulu.<br /> +A l'honneur qu'il m'a fait ajoutez-en un autre<a name="FNanchor_280" id="FNanchor_280" href="#Footnote_280" class="fnanchor">[280]</a>;<span class="dalign">165</span><br /> +Joignons d'un sacré nœud ma maison à la vôtre:<br /> +Vous n'avez qu'une fille, et moi je n'ai qu'un fils<a name="FNanchor_281" id="FNanchor_281" href="#Footnote_281" class="fnanchor">[281]</a>;<br /> +Leur hymen nous peut rendre à jamais plus qu'amis:<br /> +Faites-nous cette grâce, et l'acceptez pour gendre.</p> + +<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p> + +<p>A des partis plus hauts ce beau fils doit prétendre;<span class="dalign">170</span><br /> +Et le nouvel éclat de votre dignité<br /> +Lui doit enfler le cœur d'une autre vanité<a name="FNanchor_282" id="FNanchor_282" href="#Footnote_282" class="fnanchor">[282]</a>.<br /> +<span class="i1">Exercez-la, Monsieur, et gouvernez le Prince:</span><br /> +Montrez-lui comme il faut régir une province,<br /> +Faire trembler partout les peuples sous sa loi<a name="FNanchor_283" id="FNanchor_283" href="#Footnote_283" class="fnanchor">[283]</a>,<span class="dalign">175</span><br /> +Remplir les bons d'amour, et les méchants d'effroi.<br /> +Joignez à ces vertus celles d'un capitaine:<br /> +Montrez-lui comme il faut s'endurcir à la peine,<br /> +Dans le métier de Mars se rendre sans égal,<br /> +Passer les jours entiers et les nuits à cheval,<span class="dalign">180</span><br /> +Reposer tout armé, forcer une muraille,<br /> +Et ne devoir qu'à soi le gain d'une bataille.<br /> +Instruisez-le d'exemple, et rendez-le parfait<a name="FNanchor_284" id="FNanchor_284" href="#Footnote_284" class="fnanchor">[284]</a>,<br /> +Expliquant à ses yeux vos leçons par l'effet.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> +<span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p> + +<p>Pour s'instruire d'exemple, en dépit de l'envie,<span class="dalign">185</span><br /> +Il lira seulement l'histoire de ma vie.<br /> +<span class="i1">Là, dans un long tissu de belles actions<a name="FNanchor_285" id="FNanchor_285" href="#Footnote_285" class="fnanchor">[285]</a>,</span><br /> +Il verra comme il faut dompter des nations,<br /> +Attaquer une place, ordonner une armée<a name="FNanchor_286" id="FNanchor_286" href="#Footnote_286" class="fnanchor">[286]</a>,<br /> +Et sur de grands exploits bâtir sa renommée.<span class="dalign">190</span></p> + +<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p> + +<p>Les exemples vivants sont d'un autre pouvoir<a name="FNanchor_287" id="FNanchor_287" href="#Footnote_287" class="fnanchor">[287]</a>;<br /> +Un prince dans un livre apprend mal son devoir.<br /> +Et qu'a fait après tout ce grand nombre d'années,<br /> +Que ne puisse égaler une de mes journées?<br /> +Si vous fûtes vaillant, je le suis aujourd'hui,<span class="dalign">195</span><br /> +Et ce bras du royaume est le plus ferme appui.<br /> +Grenade et l'Aragon tremblent quand ce fer brille;<br /> +Mon nom sert de rempart à toute la Castille:<br /> +Sans moi, vous passeriez bientôt sous d'autres lois,<br /> +Et vous auriez bientôt vos ennemis pour rois<a name="FNanchor_288" id="FNanchor_288" href="#Footnote_288" class="fnanchor">[288]</a>.<span class="dalign">200</span><br /> +Chaque jour, chaque instant, pour rehausser ma gloire,<br /> +Met lauriers sur lauriers, victoire sur victoire.<br /> +Le Prince à mes côtés feroit dans les combats<br /> +L'essai de son courage à l'ombre de mon bras;<br /> +Il apprendroit à vaincre en me regardant faire;<span class="dalign">205</span><span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span><br /> +Et pour répondre en hâte à son grand caractère,<br /> +Il verroit....</p> + +<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p> + +<p><span class="i6">Je le sais, vous servez bien le Roi:</span><br /> +Je vous ai vu combattre et commander sous moi.<br /> +Quand l'âge dans mes nerfs a fait couler sa glace,<br /> +Votre rare valeur a bien rempli ma place;<span class="dalign">210</span><br /> +Enfin, pour épargner les discours superflus,<br /> +Vous êtes aujourd'hui ce qu'autrefois je fus.<br /> +Vous voyez toutefois qu'en cette concurrence<br /> +Un monarque entre nous met quelque différence<a name="FNanchor_289" id="FNanchor_289" href="#Footnote_289" class="fnanchor">[289]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p> + +<p>Ce que je méritois, vous l'avez emporté.<span class="dalign">215</span></p> + +<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p> + +<p>Qui l'a gagné sur vous l'avoit mieux mérité.</p> + +<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p> + +<p>Qui peut mieux l'exercer en est bien le plus digne.</p> + +<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p> + +<p>En être refusé n'en est pas un bon signe.</p> + +<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p> + +<p>Vous l'avez eu par brigue, étant vieux courtisan.</p> + +<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p> + +<p>L'éclat de mes hauts faits fut mon seul partisan.<span class="dalign">220</span></p> + +<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p> + +<p>Parlons-en mieux, le Roi fait honneur à votre âge<a name="FNanchor_290" id="FNanchor_290" href="#Footnote_290" class="fnanchor">[290]</a>.</p> + +<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p> + +<p>Le Roi, quand il en fait, le mesure au courage<a name="FNanchor_291" id="FNanchor_291" href="#Footnote_291" class="fnanchor">[291]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p> + +<p>Et par là cet honneur n'étoit dû qu'à mon bras.</p> + +<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p> + +<p>Qui n'a pu l'obtenir ne le méritoit pas.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> +<span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p> + +<p>Ne le méritoit pas! Moi?</p> + +<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p> + +<p><span class="i11">Vous.</span></p> + +<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p> + +<p><span class="i14">Ton impudence,</span><span class="dalign">225</span><br /> +Téméraire vieillard, aura sa récompense.</p> + +<p class="i4 font90">(Il lui donne un soufflet<a name="FNanchor_292" id="FNanchor_292" href="#Footnote_292" class="fnanchor">[292]</a>.)</p> + +<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE</span>, <span class="font90">mettant l'épée à la main<a name="FNanchor_293" id="FNanchor_293" href="#Footnote_293" class="fnanchor">[293]</a>.</span></p> + +<p>Achève, et prends ma vie après un tel affront,<br /> +Le premier dont ma race ait vu rougir son front.</p> + +<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p> + +<p>Et que penses-tu faire avec tant de foiblesse?</p> + +<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p> + +<p>O Dieu! ma force usée en ce besoin me laisse<a name="FNanchor_294" id="FNanchor_294" href="#Footnote_294" class="fnanchor">[294]</a>!<span class="dalign">230</span></p> + +<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p> + +<p>Ton épée est à moi; mais tu serois trop vain,<br /> +Si ce honteux trophée avoit chargé ma main.<br /> +<span class="i1">Adieu: fais lire au Prince, en dépit de l'envie,</span><br /> +Pour son instruction, l'histoire de ta vie:<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span><br /> +D'un insolent discours ce juste châtiment 235<br /> +Ne lui servira pas d'un petit ornement<a name="FNanchor_295" id="FNanchor_295" href="#Footnote_295" class="fnanchor">[295]</a>.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE IV.</h3> + +<h4>DON DIÈGUE<a name="FNanchor_296" id="FNanchor_296" href="#Footnote_296" class="fnanchor">[296]</a>.</h4> + +<p>O rage! ô désespoir! ô vieillesse ennemie!<br /> +N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie?<br /> +Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers<br /> +Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers?<span class="dalign">240</span><br /> +Mon bras, qu'avec respect toute l'Espagne admire,<br /> +Mon bras, qui tant de fois a sauvé cet empire,<br /> +Tant de fois affermi le trône de son roi,<br /> +Trahit donc ma querelle, et ne fait rien pour moi?<br /> +O cruel souvenir de ma gloire passée!<span class="dalign">245</span><br /> +Œuvre de tant de jours en un jour effacée!<br /> +Nouvelle dignité, fatale à mon bonheur!<br /> +Précipice élevé d'où tombe mon honneur!<br /> +Faut-il de votre éclat voir triompher le Comte,<br /> +Et mourir sans vengeance, ou vivre dans la honte?<span class="dalign">250</span><br /> +Comte, sois de mon prince à présent gouverneur:<br /> +Ce haut rang n'admet point un homme sans honneur;<br /> +Et ton jaloux orgueil, par cet affront insigne,<br /> +Malgré le choix du Roi, m'en a su rendre indigne.<br /> +Et toi, de mes exploits glorieux instrument,<span class="dalign">255</span><br /> +Mais d'un corps tout de glace inutile ornement,<br /> +Fer, jadis tant à craindre, et qui, dans cette offense,<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span><br /> +M'as servi de parade, et non pas de défense,<br /> +Va, quitte désormais le dernier des humains,<br /> +Passe, pour me venger, en de meilleures mains<a name="FNanchor_297" id="FNanchor_297" href="#Footnote_297" class="fnanchor">[297]</a>.<span class="dalign">260</span></p> + +<h3 class="p2">SCÈNE V.</h3> + +<h4>DON DIÈGUE, DON RODRIGUE.</h4> + +<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p> + +<p>Rodrigue, as-tu du cœur?</p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p><span class="i11">Tout autre que mon père</span><br /> +L'éprouveroit sur l'heure.</p> + +<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p> + +<p><span class="i11">Agréable colère!</span><br /> +Digne ressentiment à ma douleur bien doux!<br /> +Je reconnois mon sang à ce noble courroux;<br /> +Ma jeunesse revit en cette ardeur si prompte.<span class="dalign">265</span><br /> +Viens, mon fils, viens, mon sang, viens réparer ma honte;<br /> +Viens me venger.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<span class="i8">De quoi?</span> + +<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p> + +<p><span class="i12">D'un affront si cruel,</span><br /> +Qu'à l'honneur de tous deux il porte un coup mortel:<br /> +D'un soufflet. L'insolent en eût perdu la vie;<br /> +Mais mon âge a trompé ma généreuse envie:<span class="dalign">270</span><br /> +Et ce fer que mon bras ne peut plus soutenir,<br /> +Je le remets au tien pour venger et punir.<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span><br /> +<span class="i1">Va contre un arrogant éprouver ton courage:</span><br /> +Ce n'est que dans le sang qu'on lave un tel outrage;<br /> +Meurs ou tue. Au surplus, pour ne te point flatter,<span class="dalign">275</span><br /> +Je te donne à combattre un homme à redouter:<br /> +Je l'ai vu, tout couvert de sang et de poussière<a name="FNanchor_298" id="FNanchor_298" href="#Footnote_298" class="fnanchor">[298]</a>,<br /> +Porter partout l'effroi dans une armée entière.<br /> +J'ai vu par sa valeur cent escadrons rompus;<br /> +Et pour t'en dire encor quelque chose de plus,<span class="dalign">280</span><br /> +Plus que brave soldat, plus que grand capitaine,<br /> +C'est....</p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p><span class="i4">De grâce, achevez.</span></p> + +<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p> + +<p><span class="i12">Le père de Chimène.</span></p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p>Le....</p> + +<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p> + +<p><span class="i3">Ne réplique point, je connois ton amour;</span><br /> +Mais qui peut vivre infâme est indigne du jour.<br /> +Plus l'offenseur est cher, et plus grande est l'offense.<span class="dalign">285</span><br /> +Enfin tu sais l'affront, et tu tiens la vengeance:<br /> +Je ne te dis plus rien. Venge-moi, venge-toi;<br /> +Montre-toi digne fils d'un père tel que moi<a name="FNanchor_299" id="FNanchor_299" href="#Footnote_299" class="fnanchor">[299]</a>.<br /> +Accablé des malheurs où le destin me range,<br /> +Je vais les déplorer: va, cours, vole, et nous venge<a name="FNanchor_300" id="FNanchor_300" href="#Footnote_300" class="fnanchor">[300]</a>.<span class="dalign">290</span></p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span></p> + +<h3>SCÈNE VI<a name="FNanchor_301" id="FNanchor_301" href="#Footnote_301" class="fnanchor">[301]</a>.</h3> + +<h4>DON RODRIGUE<a name="FNanchor_302" id="FNanchor_302" href="#Footnote_302" class="fnanchor">[302]</a>.</h4> + +<p><span class="i3">Percé jusques au fond du cœur<a name="FNanchor_303" id="FNanchor_303" href="#Footnote_303" class="fnanchor">[303]</a></span><br /> +D'une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,<br /> +Misérable vengeur d'une juste querelle,<br /> +Et malheureux objet d'une injuste rigueur,<br /> +Je demeure immobile, et mon âme abattue<span class="dalign">295</span><br /> +<span class="i4">Cède au coup qui me tue.</span><br /> +<span class="i2">Si près de voir mon feu récompensé,</span><br /> +<span class="i4">O Dieu, l'étrange peine!</span><span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span><br /> +<span class="i2">En cet affront mon père est l'offensé,</span><br /> +<span class="i2">Et l'offenseur le père de Chimène!</span><span class="dalign">300</span></p> + +<p><span class="i3">Que je sens de rudes combats!</span><br /> +Contre mon propre honneur mon amour s'intéresse:<br /> +Il faut venger un père, et perdre une maîtresse:<br /> +L'un m'anime le cœur, l'autre retient mon bras<a name="FNanchor_304" id="FNanchor_304" href="#Footnote_304" class="fnanchor">[304]</a>.<br /> +Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme,<span class="dalign">305</span><br /> +<span class="i4">Ou de vivre en infâme,</span><br /> +<span class="i2">Des deux côtés mon mal est infini.</span><br /> +<span class="i4">O Dieu, l'étrange peine!</span><br /> +<span class="i2">Faut-il laisser un affront impuni?</span><br /> +<span class="i2">Faut-il punir le père de Chimène?</span><span class="dalign">310</span></p> + +<p><span class="i3">Père, maîtresse, honneur, amour,</span><br /> +Noble et dure contrainte, aimable tyrannie<a name="FNanchor_305" id="FNanchor_305" href="#Footnote_305" class="fnanchor">[305]</a>,<br /> +Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie.<br /> +L'un me rend malheureux, l'autre indigne du jour.<br /> +Cher et cruel espoir d'une âme généreuse,<span class="dalign">315</span><br /> +<span class="i4">Mais ensemble amoureuse,</span><br /> +<span class="i2">Digne ennemi de mon plus grand bonheur<a name="FNanchor_306" id="FNanchor_306" href="#Footnote_306" class="fnanchor">[306]</a>,</span><br /> +<span class="i4">Fer qui causes ma peine<a name="FNanchor_307" id="FNanchor_307" href="#Footnote_307" class="fnanchor">[307]</a>,</span><br /> +<span class="i2">M'es-tu donné pour venger mon honneur?</span><br /> +<span class="i2">M'es-tu donné pour perdre ma Chimène?</span><span class="dalign">320</span></p> + +<p><span class="i4">Il vaut mieux courir au trépas.</span><br /> +Je dois à ma maîtresse aussi bien qu'à mon père:<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span><br /> +J'attire en me vengeant sa haine et sa colère<a name="FNanchor_308" id="FNanchor_308" href="#Footnote_308" class="fnanchor">[308]</a>;<br /> +J'attire ses mépris en ne me vengeant pas.<br /> +A mon plus doux espoir l'un me rend infidèle,<span class="dalign">325</span><br /> +<span class="i4">Et l'autre indigne d'elle.</span><br /> +<span class="i2">Mon mal augmente à le vouloir guérir;</span><br /> +<span class="i4">Tout redouble ma peine.</span><br /> +<span class="i2">Allons, mon âme; et puisqu'il faut mourir,</span><br /> +<span class="i2">Mourons du moins sans offenser Chimène.</span><span class="dalign">330</span></p> + +<p><span class="i3">Mourir sans tirer ma raison!</span><br /> +Rechercher un trépas si mortel à ma gloire!<br /> +Endurer que l'Espagne impute à ma mémoire<br /> +D'avoir mal soutenu l'honneur de ma maison!<br /> +Respecter un amour dont mon âme égarée<span class="dalign">335</span><br /> +<span class="i4">Voit la perte assurée!</span><br /> +<span class="i2">N'écoutons plus ce penser suborneur,</span><br /> +<span class="i4">Qui ne sert qu'à ma peine.</span><br /> +<span class="i2">Allons, mon bras, sauvons du moins l'honneur<a name="FNanchor_309" id="FNanchor_309" href="#Footnote_309" class="fnanchor">[309]</a>,</span><br /> +<span class="i2">Puisqu'après tout il faut perdre Chimène.</span><span class="dalign">340</span></p> + +<p><span class="i3">Oui, mon esprit s'étoit déçu<a name="FNanchor_310" id="FNanchor_310" href="#Footnote_310" class="fnanchor">[310]</a>.</span><br /> +Je dois tout à mon père avant qu'à ma maîtresse<a name="FNanchor_311" id="FNanchor_311" href="#Footnote_311" class="fnanchor">[311]</a>:<br /> +Que je meure au combat, ou meure de tristesse,<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span><br /> +Je rendrai mon sang pur comme je l'ai reçu.<br /> +Je m'accuse déjà de trop de négligence:<span class="dalign">345</span><br /> +<span class="i4">Courons à la vengeance;</span><br /> +<span class="i2">Et tout honteux d'avoir tant balancé<a name="FNanchor_312" id="FNanchor_312" href="#Footnote_312" class="fnanchor">[312]</a>,</span><br /> +<span class="i4">Ne soyons plus en peine,</span><br /> +Puisqu'aujourd'hui mon père est l'offensé,<br /> +Si l'offenseur est père de Chimène.<span class="dalign">350</span></p> + +<p class="p2 center"><span class="smcap"><small><b>FIN DU PREMIER ACTE.</b></small></span></p> +<hr class="c5" /> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span></p> + +<h2>ACTE II.</h2> +<hr class="c5" /> + +<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<h4>DON ARIAS, LE COMTE<a name="FNanchor_313" id="FNanchor_313" href="#Footnote_313" class="fnanchor">[313]</a>.</h4> + +<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p> + +<p>Je l'avoue entre nous, mon sang un peu trop chaud<a name="FNanchor_314" id="FNanchor_314" href="#Footnote_314" class="fnanchor">[314]</a><br /> +S'est trop ému d'un mot, et l'a porté trop haut;<br /> +Mais puisque c'en est fait, le coup est sans remède.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON ARIAS.</span></p> + +<p>Qu'aux volontés du Roi ce grand courage cède:<br /> +Il y prend grande part, et son cœur irrité<span class="dalign">355</span><br /> +Agira contre vous de pleine autorité.<br /> +Aussi vous n'avez point de valable défense:<br /> +Le rang de l'offensé, la grandeur de l'offense,<br /> +Demandent des devoirs et des submissions<br /> +Qui passent le commun des satisfactions.<span class="dalign">360</span></p> + +<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p> + +<p>Le Roi peut à son gré disposer de ma vie<a name="FNanchor_315" id="FNanchor_315" href="#Footnote_315" class="fnanchor">[315]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON ARIAS.</span></p> + +<p>De trop d'emportement votre faute est suivie.<br /> +Le Roi vous aime encore; apaisez son courroux.<br /> +Il a dit: «Je le veux;» désobéirez-vous?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span> +<span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p> + +<p>Monsieur, pour conserver tout ce que j'ai d'estime<a name="FNanchor_316" id="FNanchor_316" href="#Footnote_316" class="fnanchor">[316]</a>,<span class="dalign">365</span><br /> +Désobéir un peu n'est pas un si grand crime;<br /> +Et quelque grand qu'il soit, mes services présents<a name="FNanchor_317" id="FNanchor_317" href="#Footnote_317" class="fnanchor">[317]</a><br /> +Pour le faire abolir sont plus que suffisants<a name="FNanchor_318" id="FNanchor_318" href="#Footnote_318" class="fnanchor">[318]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON ARIAS.</span></p> + +<p>Quoi qu'on fasse d'illustre et de considérable,<br /> +Jamais à son sujet un roi n'est redevable.<span class="dalign">370</span><br /> +Vous vous flattez beaucoup, et vous devez savoir<br /> +Que qui sert bien son roi ne fait que son devoir.<br /> +Vous vous perdrez, Monsieur, sur cette confiance.</p> + +<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p> + +<p>Je ne vous en croirai qu'après l'expérience.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON ARIAS.</span></p> + +<p>Vous devez redouter la puissance d'un roi.<span class="dalign">375</span></p> + +<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p> + +<p>Un jour seul ne perd pas un homme tel que moi.<br /> +Que toute sa grandeur s'arme pour mon supplice,<br /> +Tout l'État périra, s'il faut que je périsse<a name="FNanchor_319" id="FNanchor_319" href="#Footnote_319" class="fnanchor">[319]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON ARIAS.</span></p> + +<p>Quoi! vous craignez si peu le pouvoir souverain....</p> + +<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p> + +<p>D'un sceptre qui sans moi tomberoit de sa main<a name="FNanchor_320" id="FNanchor_320" href="#Footnote_320" class="fnanchor">[320]</a>.<span class="dalign">380</span><br /> +Il a trop d'intérêt lui-même en ma personne,<br /> +Et ma tête en tombant feroit choir sa couronne.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON ARIAS.</span></p> + +<p>Souffrez que la raison remette vos esprits.<br /> +Prenez un bon conseil.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span> +<span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p> + +<p><span class="i10">Le conseil en est pris.</span></p> + +<p><span class="smcap i6">DON ARIAS.</span></p> + +<p>Que lui dirai-je enfin? je lui dois rendre conte<a name="FNanchor_321" id="FNanchor_321" href="#Footnote_321" class="fnanchor">[321]</a>.<span class="dalign">385</span></p> + +<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p> + +<p>Que je ne puis du tout consentir à ma honte.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON ARIAS.</span></p> + +<p>Mais songez que les rois veulent être absolus.</p> + +<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p> + +<p>Le sort en est jeté, Monsieur, n'en parlons plus.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON ARIAS.</span></p> + +<p>Adieu donc, puisqu'en vain je tâche à vous résoudre:<br /> +Avec tous vos lauriers, craignez encor le foudre<a name="FNanchor_322" id="FNanchor_322" href="#Footnote_322" class="fnanchor">[322]</a>.<span class="dalign">390</span></p> + +<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p> + +<p>Je l'attendrai sans peur.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON ARIAS.</span></p> + +<p><span class="i10">Mais non pas sans effet.</span></p> + +<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p> + +<p>Nous verrons donc par là don Diègue satisfait.</p> + +<p class="i4 font90">(Il est seul<a name="FNanchor_323" id="FNanchor_323" href="#Footnote_323" class="fnanchor">[323]</a>.)</p> + +<p>Qui ne craint point la mort ne craint point les menaces<a name="FNanchor_324" id="FNanchor_324" href="#Footnote_324" class="fnanchor">[324]</a>.<br /> +J'ai le cœur au-dessus des plus fières disgrâces;<br /> +Et l'on peut me réduire à vivre sans bonheur,<span class="dalign">395</span><br /> +Mais non pas me résoudre à vivre sans honneur.</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span></p> + +<h3>SCÈNE II.</h3> + +<h4>LE COMTE, DON RODRIGUE<a name="FNanchor_325" id="FNanchor_325" href="#Footnote_325" class="fnanchor">[325]</a>.</h4> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p>A moi, Comte, deux mots.</p> + +<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p> + +<p><span class="i11">Parle.</span></p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p><span class="i14">Ote-moi d'un doute.</span><br /> +Connois-tu bien don Diègue?</p> + +<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p> + +<p><span class="i12">Oui.</span></p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p><span class="i15">Parlons bas; écoute.</span><br /> +<span class="i1">Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu,</span><br /> +La vaillance et l'honneur de son temps? le sais-tu?<span class="dalign">400</span></p> + +<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p> + +<p>Peut-être.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p><span class="i5">Cette ardeur que dans les yeux je porte,</span><br /> +Sais-tu que c'est son sang? le sais-tu?</p> + +<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p> + +<p><span class="i15">Que m'importe?</span></p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p>A quatre pas d'ici je te le fais savoir.</p> + +<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p> + +<p>Jeune présomptueux!</p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p><span class="i9">Parle sans t'émouvoir.</span><span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span></p> + +Je suis jeune, il est vrai; mais aux âmes bien nées<span class="dalign">405</span><br /> +La valeur n'attend point le nombre des années<a name="FNanchor_326" id="FNanchor_326" href="#Footnote_326" class="fnanchor">[326]</a>. + +<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p> + +<p>Te mesurer à moi! qui t'a rendu si vain<a name="FNanchor_327" id="FNanchor_327" href="#Footnote_327" class="fnanchor">[327]</a>,<br /> +Toi qu'on n'a jamais vu les armes à la main?</p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p>Mes pareils à deux fois ne se font point connoître,<br /> +Et pour leurs coups d'essai veulent des coups de maître.<span class="dalign">410</span></p> + +<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p> + +<p>Sais-tu bien qui je suis?</p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p><span class="i10">Oui; tout autre que moi</span><br /> +Au seul bruit de ton nom pourroit trembler d'effroi.<br /> +Les palmes dont je vois ta tête si couverte<a name="FNanchor_328" id="FNanchor_328" href="#Footnote_328" class="fnanchor">[328]</a><br /> +Semblent porter écrit le destin de ma perte.<br /> +J'attaque en téméraire un bras toujours vainqueur;<span class="dalign">415</span><br /> +Mais j'aurai trop de force, ayant assez de cœur.<br /> +A qui venge son père il n'est rien impossible.<br /> +Ton bras est invaincu, mais non pas invincible.</p> + +<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p> + +<p>Ce grand cœur qui paroît aux discours que tu tiens,<br /> +Par tes yeux, chaque jour, se découvroit aux miens;<span class="dalign">420</span><br /> +Et croyant voir en toi l'honneur de la Castille,<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span><br /> +Mon âme avec plaisir te destinoit ma fille.<br /> +Je sais ta passion, et suis ravi de voir<br /> +Que tous ses mouvements cèdent à ton devoir;<br /> +Qu'ils n'ont point affoibli cette ardeur magnanime;<span class="dalign">425</span><br /> +Que ta haute vertu répond à mon estime;<br /> +Et que voulant pour gendre un cavalier parfait<a name="FNanchor_329" id="FNanchor_329" href="#Footnote_329" class="fnanchor">[329]</a>,<br /> +Je ne me trompois point au choix que j'avois fait;<br /> +Mais je sens que pour toi ma pitié s'intéresse;<br /> +J'admire ton courage, et je plains ta jeunesse.<span class="dalign">430</span><br /> +Ne cherche point à faire un coup d'essai fatal;<br /> +Dispense ma valeur d'un combat inégal;<br /> +Trop peu d'honneur pour moi suivroit cette victoire:<br /> +A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire<a name="FNanchor_330" id="FNanchor_330" href="#Footnote_330" class="fnanchor">[330]</a>.<br /> +On te croiroit toujours abattu sans effort;<span class="dalign">435</span><br /> +Et j'aurois seulement le regret de ta mort.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p>D'une indigne pitié ton audace est suivie:<br /> +Qui m'ose ôter l'honneur craint de m'ôter la vie?</p> + +<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p> + +<p>Retire-toi d'ici.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p><span class="i7">Marchons sans discourir.</span></p> + +<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p> + +<p>Es-tu si las de vivre?<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span></p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p><span class="i9">As-tu peur de mourir?</span><span class="dalign">440</span></p> + +<p><span class="smcap i6">LE COMTE.</span></p> + +<p>Viens, tu fais ton devoir, et le fils dégénère<br /> +Qui survit un moment à l'honneur de son père.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE III.</h3> + +<h4>L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR.</h4> + +<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p> + +<p>Apaise, ma Chimène, apaise ta douleur:<br /> +Fais agir ta constance en ce coup de malheur.<br /> +Tu reverras le calme après ce foible orage;<span class="dalign">445</span><br /> +Ton bonheur n'est couvert que d'un peu de nuage<a name="FNanchor_331" id="FNanchor_331" href="#Footnote_331" class="fnanchor">[331]</a>,<br /> +Et tu n'as rien perdu pour le voir différer.</p> + +<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE</span></p> + +<p>Mon cœur outré d'ennuis n'ose rien espérer.<br /> +Un orage si prompt qui trouble une bonace<br /> +D'un naufrage certain nous porte la menace:<span class="dalign">450</span><br /> +Je n'en saurois douter, je péris dans le port.<br /> +J'aimois, j'étois aimée, et nos pères d'accord;<br /> +Et je vous en contois la charmante nouvelle<a name="FNanchor_332" id="FNanchor_332" href="#Footnote_332" class="fnanchor">[332]</a>,<br /> +Au malheureux moment que naissoit leur querelle,<br /> +Dont le récit fatal, sitôt qu'on vous l'a fait,<span class="dalign">455</span><br /> +D'une si douce attente a ruiné l'effet.<br /> +<span class="i1">Maudite ambition, détestable manie,</span><br /> +Dont les plus généreux souffrent la tyrannie!<br /> +Honneur impitoyable à mes plus chers desirs<a name="FNanchor_333" id="FNanchor_333" href="#Footnote_333" class="fnanchor">[333]</a>,<br /> +Que tu me vas coûter de pleurs et de soupirs!<span class="dalign">460</span></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span> +<span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p> + +<p>Tu n'as dans leur querelle aucun sujet de craindre:<br /> +Un moment l'a fait naître, un moment va l'éteindre.<br /> +Elle a fait trop de bruit pour ne pas s'accorder,<br /> +Puisque déjà le Roi les veut accommoder;<br /> +Et tu sais que mon âme, à tes ennuis sensible<a name="FNanchor_334" id="FNanchor_334" href="#Footnote_334" class="fnanchor">[334]</a>,<span class="dalign">465</span><br /> +Pour en tarir la source y fera l'impossible.</p> + +<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Les accommodements ne font rien en ce point<a name="FNanchor_335" id="FNanchor_335" href="#Footnote_335" class="fnanchor">[335]</a>:<br /> +De si mortels affronts ne se réparent point<a name="FNanchor_336" id="FNanchor_336" href="#Footnote_336" class="fnanchor">[336]</a>.<br /> +En vain on fait agir la force ou la prudence<a name="FNanchor_337" id="FNanchor_337" href="#Footnote_337" class="fnanchor">[337]</a>:<br /> +Si l'on guérit le mal, ce n'est qu'en apparence.<span class="dalign">470</span><br /> +La haine que les cœurs conservent au dedans<br /> +Nourrit des feux cachés, mais d'autant plus ardents.</p> + +<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p> + +<p>Le saint nœud qui joindra don Rodrigue et Chimène<br /> +Des pères ennemis dissipera la haine;<br /> +Et nous verrons bientôt votre amour le plus fort<span class="dalign">475</span><br /> +Par un heureux hymen étouffer ce discord.</p> + +<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Je le souhaite ainsi plus que je ne l'espère:<br /> +Don Diègue est trop altier, et je connois mon père.<br /> +Je sens couler des pleurs que je veux retenir;<br /> +Le passé me tourmente, et je crains l'avenir.<span class="dalign">480</span></p> + +<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p> + +<p>Que crains-tu? d'un vieillard l'impuissante foiblesse<a name="FNanchor_338" id="FNanchor_338" href="#Footnote_338" class="fnanchor">[338]</a>?</p> + +<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Rodrigue a du courage.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span> +<span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p> + +<p><span class="i10">Il a trop de jeunesse.</span></p> + +<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Les hommes valeureux le sont du premier coup.</p> + +<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p> + +<p>Tu ne dois pas pourtant le redouter beaucoup:<br /> +Il est trop amoureux pour te vouloir déplaire,<span class="dalign">485</span><br /> +Et deux mots de ta bouche arrêtent sa colère.</p> + +<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>S'il ne m'obéit point, quel comble à mon ennui!<br /> +Et s'il peut m'obéir, que dira-t-on de lui?<br /> +Étant né ce qu'il est, souffrir un tel outrage<a name="FNanchor_339" id="FNanchor_339" href="#Footnote_339" class="fnanchor">[339]</a>!<br /> +Soit qu'il cède ou résiste au feu qui me l'engage,<span class="dalign">490</span><br /> +Mon esprit ne peut qu'être ou honteux ou confus,<br /> +De son trop de respect, ou d'un juste refus.</p> + +<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p> + +<p>Chimène a l'âme haute, et quoiqu'intéressée<a name="FNanchor_340" id="FNanchor_340" href="#Footnote_340" class="fnanchor">[340]</a>,<br /> +Elle ne peut souffrir une basse pensée;<br /> +Mais si jusques au jour de l'accommodement<span class="dalign">495</span><br /> +Je fais mon prisonnier de ce parfait amant,<br /> +Et que j'empêche ainsi l'effet de son courage,<br /> +Ton esprit amoureux n'aura-t-il point d'ombrage?</p> + +<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Ah! Madame, en ce cas je n'ai plus de souci<a name="FNanchor_341" id="FNanchor_341" href="#Footnote_341" class="fnanchor">[341]</a>.</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span></p> + +<h3>SCÈNE IV.</h3> + +<h4>L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, <span class="smcap">le Page</span><a name="FNanchor_342" id="FNanchor_342" href="#Footnote_342" class="fnanchor">[342]</a>.</h4> + +<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p> + +<p>Page, cherchez Rodrigue, et l'amenez ici.<span class="dalign">500</span></p> + +<p><span class="smcap i6">LE PAGE.</span></p> + +<p>Le comte de Gormas et lui....</p> + +<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p> + +<p><span class="i11">Bon Dieu! je tremble.</span></p> + +<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p> + +<p>Parlez.</p> + +<p><span class="smcap i6">LE PAGE.</span></p> + +<p><span class="i3">De ce palais ils sont sortis ensemble<a name="FNanchor_343" id="FNanchor_343" href="#Footnote_343" class="fnanchor">[343]</a>.</span></p> + +<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Seuls?</p> + +<p><span class="smcap i6">LE PAGE.</span></p> + +<p><span class="i3">Seuls, et qui sembloient tout bas se quereller.</span></p> + +<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Sans doute ils sont aux mains, il n'en faut plus parler.<br /> +Madame, pardonnez à cette promptitude.<span class="dalign">505</span></p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span></p> + +<h3>SCÈNE V.</h3> + +<h4>L'INFANTE, LÉONOR.</h4> + +<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p> + +<p>Hélas! que dans l'esprit je sens d'inquiétude!<br /> +Je pleure ses malheurs, son amant me ravit;<br /> +Mon repos m'abandonne, et ma flamme revit.<br /> +Ce qui va séparer Rodrigue de Chimène<br /> +Fait renaître à la fois mon espoir et ma peine<a name="FNanchor_344" id="FNanchor_344" href="#Footnote_344" class="fnanchor">[344]</a>;<span class="dalign">510</span><br /> +Et leur division, que je vois à regret,<br /> +Dans mon esprit charmé jette un plaisir secret.</p> + +<p><span class="smcap i6">LÉONOR.</span></p> + +<p>Cette haute vertu qui règne dans votre âme<br /> +Se rend-elle sitôt à cette lâche flamme?</p> + +<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p> + +<p>Ne la nomme point lâche, à présent que chez moi<span class="dalign">515</span><br /> +Pompeuse et triomphante elle me fait la loi:<br /> +Porte-lui du respect, puisqu'elle m'est si chère.<br /> +Ma vertu la combat, mais malgré moi j'espère;<br /> +Et d'un si fol espoir mon cœur mal défendu<br /> +Vole après un amant que Chimène a perdu.<span class="dalign">520</span></p> + +<p><span class="smcap i6">LÉONOR.</span></p> + +<p>Vous laissez choir ainsi ce glorieux courage,<br /> +Et la raison chez vous perd ainsi son usage?</p> + +<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p> + +<p>Ah! qu'avec peu d'effet on entend la raison,<br /> +Quand le cœur est atteint d'un si charmant poison!<br /> +Et lorsque le malade aime sa maladie<a name="FNanchor_345" id="FNanchor_345" href="#Footnote_345" class="fnanchor">[345]</a>,<span class="dalign">525</span><br /> +Qu'il a peine à souffrir que l'on y remédie<a name="FNanchor_346" id="FNanchor_346" href="#Footnote_346" class="fnanchor">[346]</a>!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> +<span class="smcap i6">LÉONOR.</span></p> + +<p>Votre espoir vous séduit, votre mal vous est doux;<br /> +Mais enfin ce Rodrigue est indigne de vous<a name="FNanchor_347" id="FNanchor_347" href="#Footnote_347" class="fnanchor">[347]</a>.</p> + +<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p> + +<p>Je ne le sais que trop: mais si ma vertu cède,<br /> +Apprends comme l'amour flatte un cœur qu'il possède.<span class="dalign">530</span><br /> +<span class="i1">Si Rodrigue une fois sort vainqueur du combat,</span><br /> +Si dessous sa valeur ce grand guerrier s'abat,<br /> +Je puis en faire cas, je puis l'aimer sans honte.<br /> +Que ne fera-t-il point, s'il peut vaincre le Comte?<br /> +J'ose m'imaginer qu'à ses moindres exploits<span class="dalign">535</span><br /> +Les royaumes entiers tomberont sous ses lois;<br /> +Et mon amour flatteur déjà me persuade<br /> +Que je le vois assis au trône de Grenade,<br /> +Les Mores<a name="FNanchor_348" id="FNanchor_348" href="#Footnote_348" class="fnanchor">[348]</a> subjugués trembler en l'adorant,<br /> +L'Aragon recevoir ce nouveau conquérant,<span class="dalign">540</span><br /> +Le Portugal se rendre, et ses nobles journées<br /> +Porter delà les mers ses hautes destinées,<br /> +Du sang des Africains arroser ses lauriers<a name="FNanchor_349" id="FNanchor_349" href="#Footnote_349" class="fnanchor">[349]</a>:<br /> +Enfin tout ce qu'on dit des plus fameux guerriers<a name="FNanchor_350" id="FNanchor_350" href="#Footnote_350" class="fnanchor">[350]</a>,<br /> +Je l'attends de Rodrigue après cette victoire,<span class="dalign">545</span><br /> +Et fais de son amour un sujet de ma gloire.</p> + +<p><span class="smcap i6">LÉONOR.</span></p> + +<p>Mais, Madame, voyez où vous portez son bras,<br /> +Ensuite d'un combat qui peut-être n'est pas.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> +<span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p> + +<p>Rodrigue est offensé; le Comte a fait l'outrage;<br /> +Ils sont sortis ensemble: en faut-il davantage?<span class="dalign">550</span></p> + +<p><span class="smcap i6">LÉONOR.</span></p> + +<p>Eh bien! ils se battront, puisque vous le voulez<a name="FNanchor_351" id="FNanchor_351" href="#Footnote_351" class="fnanchor">[351]</a>;<br /> +Mais Rodrigue ira-t-il si loin que vous allez?</p> + +<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p> + +<p>Que veux-tu? je suis folle, et mon esprit s'égare:<br /> +Tu vois par là quels maux cet amour me prépare<a name="FNanchor_352" id="FNanchor_352" href="#Footnote_352" class="fnanchor">[352]</a>.<br /> +Viens dans mon cabinet consoler mes ennuis,<span class="dalign">555</span><br /> +Et ne me quitte point dans le trouble où je suis.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE VI.</h3> + +<h4>DON FERNAND, DON ARIAS, DON SANCHE<a name="FNanchor_353" id="FNanchor_353" href="#Footnote_353" class="fnanchor">[353]</a>.</h4> + +<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p> + +<p>Le Comte est donc si vain et si peu raisonnable!<br /> +Ose-t-il croire encor son crime pardonnable?</p> + +<p><span class="smcap i6">DON ARIAS.</span></p> + +<p>Je l'ai de votre part longtemps entretenu;<br /> +J'ai fait mon pouvoir, Sire, et n'ai rien obtenu.<span class="dalign">560</span></p> + +<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p> + +<p>Justes cieux! ainsi donc un sujet téméraire<br /> +A si peu de respect et de soin de me plaire!<br /> +Il offense don Diègue, et méprise son roi!<br /> +Au milieu de ma cour il me donne la loi!<br /> +Qu'il soit brave guerrier, qu'il soit grand capitaine,<span class="dalign">565</span><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span><br /> +Je saurai bien rabattre une humeur si hautaine<a name="FNanchor_354" id="FNanchor_354" href="#Footnote_354" class="fnanchor">[354]</a>.<br /> +Fût-il la valeur même, et le dieu des combats,<br /> +Il verra ce que c'est que de n'obéir pas.<br /> +Quoi qu'ait pu mériter une telle insolence<a name="FNanchor_355" id="FNanchor_355" href="#Footnote_355" class="fnanchor">[355]</a>,<br /> +Je l'ai voulu d'abord traiter sans violence;<span class="dalign">570</span><br /> +Mais puisqu'il en abuse, allez dès aujourd'hui,<br /> +Soit qu'il résiste ou non, vous assurer de lui<a name="FNanchor_356" id="FNanchor_356" href="#Footnote_356" class="fnanchor">[356]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON SANCHE.</span></p> + +<p>Peut-être un peu de temps le rendroit moins rebelle:<br /> +On l'a pris tout bouillant encor de sa querelle;<br /> +Sire, dans la chaleur d'un premier mouvement,<span class="dalign">575</span><br /> +Un cœur si généreux se rend malaisément.<br /> +Il voit bien qu'il a tort, mais une âme si haute<a name="FNanchor_357" id="FNanchor_357" href="#Footnote_357" class="fnanchor">[357]</a><br /> +N'est pas sitôt réduite à confesser sa faute.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p> + +<p>Don Sanche, taisez-vous, et soyez averti<br /> +Qu'on se rend criminel à prendre son parti.<span class="dalign">580</span></p> + +<p><span class="smcap i6">DON SANCHE.</span></p> + +<p>J'obéis, et me tais; mais de grâce encor, Sire,<br /> +Deux mots en sa défense.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p> + +<p><span class="i11">Et que pouvez-vous dire<a name="FNanchor_358" id="FNanchor_358" href="#Footnote_358" class="fnanchor">[358]</a>?</span></p> + +<p><span class="smcap i6">DON SANCHE.</span></p> + +<p>Qu'une âme accoutumée aux grandes actions<br /> +Ne se peut abaisser à des submissions:<br /> +Elle n'en conçoit point qui s'expliquent<a name="FNanchor_359" id="FNanchor_359" href="#Footnote_359" class="fnanchor">[359]</a> sans honte;<span class="dalign">585</span><br /> +Et c'est à ce mot seul qu'a résisté le Comte<a name="FNanchor_360" id="FNanchor_360" href="#Footnote_360" class="fnanchor">[360]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span><br /> +Il trouve en son devoir un peu trop de rigueur,<br /> +Et vous obéiroit, s'il avait moins de cœur.<br /> +Commandez que son bras, nourri dans les alarmes,<br /> +Répare cette injure à la pointe des armes;<span class="dalign">590</span><br /> +Il satisfera, Sire; et vienne qui voudra,<br /> +Attendant qu'il l'ait su, voici qui répondra.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p> + +<p>Vous perdez le respect; mais je pardonne à l'âge,<br /> +Et j'excuse l'ardeur en un jeune courage<a name="FNanchor_361" id="FNanchor_361" href="#Footnote_361" class="fnanchor">[361]</a>.<br /> +<span class="i1">Un roi dont la prudence a de meilleurs objets<span class="dalign">595</span></span><br /> +Est meilleur ménager du sang de ses sujets:<br /> +Je veille pour les miens, mes soucis les conservent,<br /> +Comme le chef a soin des membres qui le servent.<br /> +Ainsi votre raison n'est pas raison pour moi:<br /> +Vous parlez en soldat; je dois agir en roi<a name="FNanchor_362" id="FNanchor_362" href="#Footnote_362" class="fnanchor">[362]</a>;<span class="dalign">600</span><br /> +Et quoi qu'on veuille dire, et quoi qu'il ose croire<a name="FNanchor_363" id="FNanchor_363" href="#Footnote_363" class="fnanchor">[363]</a>,<br /> +Le Comte à m'obéir ne peut perdre sa gloire,<br /> +D'ailleurs l'affront me touche: il a perdu d'honneur<br /> +Celui que de mon fils j'ai fait le gouverneur;<br /> +S'attaquer à mon choix, c'est se prendre à moi-même<a name="FNanchor_364" id="FNanchor_364" href="#Footnote_364" class="fnanchor">[364]</a>,<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span><br /> +Et faire un attentat sur le pouvoir suprême.<br /> +N'en parlons plus. Au reste, on a vu dix vaisseaux<br /> +De nos vieux ennemis arborer les drapeaux;<br /> +Vers la bouche du fleuve ils ont osé paroître.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON ARIAS.</span></p> + +<p>Les Mores ont appris par force à vous connoître,<span class="dalign">610</span><br /> +Et tant de fois vaincus, ils ont perdu le cœur<br /> +De se plus hasarder contre un si grand vainqueur.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p> + +<p>Ils ne verront jamais sans quelque jalousie<br /> +Mon sceptre, en dépit d'eux, régir l'Andalousie;<br /> +Et ce pays si beau, qu'ils ont trop possédé,<span class="dalign">615</span><br /> +Avec un œil d'envie est toujours regardé.<br /> +C'est l'unique raison qui m'a fait dans Séville<br /> +Placer depuis dix ans le trône de Castille<a name="FNanchor_365" id="FNanchor_365" href="#Footnote_365" class="fnanchor">[365]</a>,<br /> +Pour les voir de plus près, et d'un ordre plus prompt<br /> +Renverser aussitôt ce qu'ils entreprendront.<span class="dalign">620</span></p> + +<p><span class="smcap i6">DON ARIAS.</span></p> + +<p>Ils savent aux dépens de leurs plus dignes têtes<a name="FNanchor_366" id="FNanchor_366" href="#Footnote_366" class="fnanchor">[366]</a><br /> +Combien votre présence assure vos conquêtes:<br /> +Vous n'avez rien à craindre.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p> + +<p><span class="i12">Et rien à négliger:</span><br /> +Le trop de confiance attire le danger;<br /> +Et vous n'ignorez pas qu'avec fort peu de peine<a name="FNanchor_367" id="FNanchor_367" href="#Footnote_367" class="fnanchor">[367]</a><span class="dalign">625</span><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span><br /> +Un flux de pleine mer jusqu'ici les amène<a name="FNanchor_368" id="FNanchor_368" href="#Footnote_368" class="fnanchor">[368]</a>.<br /> +Toutefois j'aurois tort de jeter dans les cœurs,<br /> +L'avis étant mal sûr, de paniques terreurs.<br /> +L'effroi que produiroit cette alarme inutile,<br /> +Dans la nuit qui survient troubleroit trop la ville:<span class="dalign">630</span><br /> +Faites doubler la garde aux murs et sur le port<a name="FNanchor_369" id="FNanchor_369" href="#Footnote_369" class="fnanchor">[369]</a>.<br /> +C'est assez pour ce soir<a name="FNanchor_370" id="FNanchor_370" href="#Footnote_370" class="fnanchor">[370]</a>.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE VII.</h3> + +<h4>DON FERNAND, DON SANCHE, DON ALONSE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">DON ALONSE.</span></p> + +<p><span class="i13">Sire, le Comte est mort:</span><br /> +Don Diègue, par son fils, a vengé son offense.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p> + +<p>Dès que j'ai su l'affront, j'ai prévu la vengeance<a name="FNanchor_371" id="FNanchor_371" href="#Footnote_371" class="fnanchor">[371]</a>;<br /> +Et j'ai voulu dès lors prévenir ce malheur.<span class="dalign">635</span></p> + +<p><span class="smcap i6">DON ALONSE.</span></p> + +<p>Chimène à vos genoux apporte sa douleur;<br /> +Elle vient toute<a name="FNanchor_372" id="FNanchor_372" href="#Footnote_372" class="fnanchor">[372]</a> en pleurs vous demander justice.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p> + +<p>Bien qu'à ses déplaisirs mon âme compatisse<a name="FNanchor_373" id="FNanchor_373" href="#Footnote_373" class="fnanchor">[373]</a>,<br /> +Ce que le Comte a fait semble avoir mérité<br /> +Ce digne châtiment de sa témérité<a name="FNanchor_374" id="FNanchor_374" href="#Footnote_374" class="fnanchor">[374]</a>.<span class="dalign">640</span><br /> +Quelque juste pourtant que puisse être sa peine,<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span><br /> +Je ne puis sans regret perdre un tel capitaine.<br /> +Après un long service à mon État rendu,<br /> +Après son sang pour moi mille fois répandu,<br /> +A quelques sentiments que son orgueil m'oblige,<span class="dalign">645</span><br /> +Sa perte m'affoiblit, et son trépas m'afflige.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE VIII.</h3> + +<h4>DON FERNAND, DON DIÈGUE, CHIMÈNE, DON SANCHE, DON ARIAS, DON ALONSE.</h4> + +<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Sire, Sire, justice!</p> + +<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p> + +<p><span class="i8">Ah! Sire, écoutez-nous.</span></p> + +<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Je me jette à vos pieds.</p> + +<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p> + +<p><span class="i10">J'embrasse vos genoux.</span></p> + +<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Je demande justice.</p> + +<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p> + +<p><span class="i8">Entendez ma défense<a name="FNanchor_375" id="FNanchor_375" href="#Footnote_375" class="fnanchor">[375]</a>.</span></p> + +<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>D'un jeune audacieux punissez l'insolence:<span class="dalign">650</span><br /> +Il a de votre sceptre abattu le soutien,<br /> +Il a tué mon père.</p> + +<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p> + +<p><span class="i8">Il a vengé le sien.</span></p> + +<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Au sang de ses sujets un roi doit la justice.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span> +<span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p> + +<p>Pour la juste vengeance il n'est point de supplice<a name="FNanchor_376" id="FNanchor_376" href="#Footnote_376" class="fnanchor">[376]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p> + +<p>Levez-vous l'un et l'autre, et parlez à loisir.<span class="dalign">655</span><br /> +Chimène, je prends part à votre déplaisir;<br /> +D'une égale douleur je sens mon âme atteinte<a name="FNanchor_377" id="FNanchor_377" href="#Footnote_377" class="fnanchor">[377]</a>.<br /> +Vous parlerez après; ne troublez pas sa plainte.</p> + +<p><span class="i6 smcap">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Sire, mon père est mort; mes yeux<a name="FNanchor_378" id="FNanchor_378" href="#Footnote_378" class="fnanchor">[378]</a> ont vu son sang<br /> +Couler à gros bouillons de son généreux flanc;<span class="dalign">660</span><br /> +Ce sang qui tant de fois garantit vos murailles,<br /> +Ce sang qui tant de fois vous gagna des batailles,<br /> +Ce sang qui tout sorti fume encor de courroux<br /> +De se voir répandu pour d'autres que pour vous,<br /> +Qu'au milieu des hasards n'osoit verser la guerre,<span class="dalign">665</span><br /> +Rodrigue en votre cour vient d'en couvrir la terre<a name="FNanchor_379" id="FNanchor_379" href="#Footnote_379" class="fnanchor">[379]</a>.<br /> +J'ai couru sur le lieu, sans force et sans couleur:<br /> +Je l'ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur,<br /> +Sire, la voix me manque à ce récit funeste;<br /> +Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste.<span class="dalign">670</span></p> + +<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p> + +<p>Prends courage, ma fille, et sache qu'aujourd'hui<br /> +Ton roi te veut servir de père au lieu de lui.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span> +<span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Sire, de trop d'honneur ma misère est suivie.<br /> +Je vous l'ai déjà dit, je l'ai trouvé sans vie<a name="FNanchor_380" id="FNanchor_380" href="#Footnote_380" class="fnanchor">[380]</a>;<br /> +Son flanc étoit ouvert; et pour mieux m'émouvoir<a name="FNanchor_381" id="FNanchor_381" href="#Footnote_381" class="fnanchor">[381]</a>,<span class="dalign">675</span><br /> +Son sang sur la poussière écrivoit mon devoir;<br /> +Ou plutôt sa valeur en cet état réduite<br /> +Me parloit par sa plaie, et hâtoit ma poursuite;<br /> +Et pour se faire entendre au plus juste des rois,<br /> +Par cette triste bouche elle empruntoit ma voix.<span class="dalign">680</span><br /> +<span class="i1">Sire, ne souffrez pas que sous votre puissance</span><br /> +Règne devant vos yeux une telle licence;<br /> +Que les plus valeureux, avec impunité,<br /> +Soient exposés aux coups de la témérité;<br /> +Qu'un jeune audacieux triomphe de leur gloire,<span class="dalign">685</span><br /> +Se baigne dans leur sang, et brave leur mémoire.<br /> +Un si vaillant guerrier qu'on vient de vous ravir<a name="FNanchor_382" id="FNanchor_382" href="#Footnote_382" class="fnanchor">[382]</a><br /> +Éteint, s'il n'est vengé, l'ardeur de vous servir.<br /> +Enfin mon père est mort, j'en demande vengeance,<br /> +Plus pour votre intérêt que pour mon allégeance.<span class="dalign">690</span><br /> +Vous perdez en la mort d'un homme de son rang:<br /> +Vengez-la par une autre, et le sang par le sang<a name="FNanchor_383" id="FNanchor_383" href="#Footnote_383" class="fnanchor">[383]</a>.<br /> +Immolez, non à moi, mais à votre couronne<a name="FNanchor_384" id="FNanchor_384" href="#Footnote_384" class="fnanchor">[384]</a>,<br /> +Mais à votre grandeur, mais à votre personne;<br /> +Immolez, dis-je, Sire, au bien de tout l'État<span class="dalign">695</span><br /> +Tout ce qu'enorgueillit un si haut attentat.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span> +<span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p> + +<p>Don Diègue, répondez.</p> + +<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p> + +<p><span class="i10">Qu'on est digne d'envie</span><br /> +Lorsqu'on perdant la force on perd aussi la vie<a name="FNanchor_385" id="FNanchor_385" href="#Footnote_385" class="fnanchor">[385]</a>,<br /> +Et qu'un long âge apprête aux hommes généreux,<br /> +Au bout de leur carrière, un destin malheureux!<span class="dalign">700</span><br /> +Moi, dont les longs travaux ont acquis tant de gloire,<br /> +Moi, que jadis partout a suivi la victoire,<br /> +Je me vois aujourd'hui, pour avoir trop vécu,<br /> +Recevoir un affront et demeurer vaincu.<br /> +Ce que n'a pu jamais combat, siége, embuscade,<span class="dalign">705</span><br /> +Ce que n'a pu jamais Aragon ni Grenade,<br /> +Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux<a name="FNanchor_386" id="FNanchor_386" href="#Footnote_386" class="fnanchor">[386]</a>,<br /> +Le Comte en votre cour l'a fait presque à vos yeux<a name="FNanchor_387" id="FNanchor_387" href="#Footnote_387" class="fnanchor">[387]</a>,<br /> +Jaloux de votre choix, et fier de l'avantage<br /> +Que lui donnoit sur moi l'impuissance de l'âge.<span class="dalign">710</span><br /> +<span class="i1">Sire, ainsi ces cheveux blanchis sous le harnois,</span><br /> +Ce sang pour vous servir prodigué tant de fois,<br /> +Ce bras, jadis l'effroi d'une armée ennemie,<br /> +Descendoient au tombeau tous chargés d'infamie,<br /> +Si je n'eusse produit un fils digne de moi,<span class="dalign">715</span><br /> +Digne de son pays et digne de son roi.<br /> +Il m'a prêté sa main, il a tué le Comte;<br /> +Il m'a rendu l'honneur, il a lavé ma honte.<br /> +Si montrer du courage et du ressentiment,<br /> +Si venger un soufflet mérite un châtiment,<span class="dalign">720</span><br /> +Sur moi seul doit tomber l'éclat de la tempête:<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span><br /> +Quand le bras a failli, l'on en punit la tête.<br /> +Qu'on nomme crime, ou non, ce qui fait nos débats<a name="FNanchor_388" id="FNanchor_388" href="#Footnote_388" class="fnanchor">[388]</a>,<br /> +Sire, j'en suis la tête, il n'en est que le bras.<br /> +Si Chimène se plaint qu'il a tué son père,<span class="dalign">725</span><br /> +Il ne l'eût jamais fait si je l'eusse pu faire.<br /> +Immolez donc ce chef que les ans vont ravir,<br /> +Et conservez pour vous le bras qui peut servir.<br /> +Aux dépens de mon sang satisfaites Chimène:<br /> +Je n'y résiste point, je consens à ma peine;<span class="dalign">730</span><br /> +Et loin de murmurer d'un rigoureux décret<a name="FNanchor_389" id="FNanchor_389" href="#Footnote_389" class="fnanchor">[389]</a>,<br /> +Mourant sans déshonneur, je mourrai sans regret.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p> + +L'affaire est d'importance, et, bien considérée,<br /> +Mérite en plein conseil d'être délibérée.<br /> +<span class="i1">Don Sanche, remettez Chimène en sa maison.</span><span class="dalign">735</span><br /> +Don Diègue aura ma cour et sa foi pour prison.<br /> +Qu'on me cherche son fils. Je vous ferai justice. + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Il est juste, grand Roi, qu'un meurtrier périsse.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p> + +<p>Prends du repos, ma fille, et calme tes douleurs.</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>M'ordonner du repos, c'est croître mes malheurs.<span class="dalign">740</span></p> + +<p class="p2 center"><span class="smcap"><small><b>FIN DU SECOND ACTE.</b></small></span></p> + +<hr class="c5" /> +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span></p> + +<h2>ACTE III.</h2> +<hr class="c5" /> + +<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<h4>DON RODRIGUE, ELVIRE<a name="FNanchor_390" id="FNanchor_390" href="#Footnote_390" class="fnanchor">[390]</a>.</h4> + +<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p> + +<p>Rodrigue, qu'as-tu fait? où viens-tu, misérable?</p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p>Suivre le triste cours de mon sort déplorable.</p> + +<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p> + +<p>Où prends-tu cette audace et ce nouvel orgueil,<br /> +De paroître en des lieux que tu remplis de deuil?<br /> +Quoi? viens-tu jusqu'ici braver l'ombre du Comte?<span class="dalign">745</span><br /> +Ne l'as-tu pas tué?</p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p><span class="i8">Sa vie étoit ma honte:</span><br /> +Mon honneur de ma main a voulu cet effort.</p> + +<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p> + +<p>Mais chercher ton asile en la maison du mort!<br /> +Jamais un meurtrier en fit-il son refuge?</p> + +<p><span class="i6 smcap">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p>Et je n'y viens aussi que m'offrir à mon juge<a name="FNanchor_391" id="FNanchor_391" href="#Footnote_391" class="fnanchor">[391]</a>.<span class="dalign">750</span><br /> +Ne me regarde plus d'un visage étonné;<br /> +Je cherche le trépas après l'avoir donné.<br /> +Mon juge est mon amour, mon juge est ma Chimène:<br /> +Je mérite la mort de mériter sa haine,<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span><br /> +Et j'en viens recevoir, comme un bien souverain,<span class="dalign">755</span><br /> +Et l'arrêt de sa bouche, et le coup de sa main.</p> + +<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p> + +<p>Fuis plutôt de ses yeux, fuis de sa violence;<br /> +A ses premiers transports dérobe ta présence:<br /> +Va, ne t'expose point aux premiers mouvements<br /> +Que poussera l'ardeur de ses ressentiments.<span class="dalign">760</span></p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p>Non, non, ce cher objet à qui j'ai pu déplaire<br /> +Ne peut pour mon supplice avoir trop de colère;<br /> +Et j'évite cent morts qui me vont accabler<a name="FNanchor_392" id="FNanchor_392" href="#Footnote_392" class="fnanchor">[392]</a>,<br /> +Si pour mourir plus tôt je puis la redoubler.</p> + +<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p> + +<p>Chimène est au palais, de pleurs toute baignée,<span class="dalign">765</span><br /> +Et n'en reviendra point que bien accompagnée.<br /> +Rodrigue, fuis, de grâce: ôte-moi de souci.<br /> +Que ne dira-t-on point si l'on te voit ici?<br /> +Veux-tu qu'un médisant, pour comble à sa misère<a name="FNanchor_393" id="FNanchor_393" href="#Footnote_393" class="fnanchor">[393]</a>,<br /> +L'accuse d'y souffrir l'assassin de son père?<span class="dalign">770</span><br /> +Elle va revenir; elle vient, je la voi:<br /> +Du moins, pour son honneur, Rodrigue, cache-toi<a name="FNanchor_394" id="FNanchor_394" href="#Footnote_394" class="fnanchor">[394]</a>.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE II</h3> + +<h4>DON SANCHE, CHIMÈNE, ELVIRE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">DON SANCHE.</span></p> + +<p>Oui, Madame, il vous faut de sanglantes victimes:<br /> +Votre colère est juste, et vos pleurs légitimes;<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span><br /> +Et je n'entreprends pas, à force de parler,<span class="dalign">775</span><br /> +Ni de vous adoucir, ni de vous consoler.<br /> +Mais si de vous servir je puis être capable,<br /> +Employez mon épée à punir le coupable;<br /> +Employez mon amour à venger cette mort:<br /> +Sous vos commandements mon bras sera trop fort.<span class="dalign">780</span></p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Malheureuse!</p> + +<p><span class="smcap i6">DON SANCHE.</span></p> + +<p><span class="i6">De grâce, acceptez mon service<a name="FNanchor_395" id="FNanchor_395" href="#Footnote_395" class="fnanchor">[395]</a>.</span></p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>J'offenserois le Roi, qui m'a promis justice.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON SANCHE.</span></p> + +<p>Vous savez qu'elle marche avec tant de langueur,<br /> +Qu'assez souvent le crime échappe à sa longueur<a name="FNanchor_396" id="FNanchor_396" href="#Footnote_396" class="fnanchor">[396]</a>;<br /> +Son cours lent et douteux fait trop perdre de larmes.<span class="dalign">785</span><br /> +Souffrez qu'un cavalier vous venge par les armes<a name="FNanchor_397" id="FNanchor_397" href="#Footnote_397" class="fnanchor">[397]</a>:<br /> +La voie en est plus sûre, et plus prompte à punir.</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>C'est le dernier remède; et s'il y faut venir,<br /> +Et que de mes malheurs cette pitié vous dure,<br /> +Vous serez libre alors de venger mon injure.<span class="dalign">790</span></p> + +<p><span class="smcap i6">DON SANCHE.</span></p> + +<p>C'est l'unique bonheur où mon âme prétend;<br /> +Et pouvant l'espérer, je m'en vais trop content.</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span></p> + +<h3>SCÈNE III.</h3> + +<h4>CHIMÈNE, ELVIRE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Enfin je me vois libre, et je puis sans contrainte<br /> +De mes vives douleurs te faire voir l'atteinte;<br /> +Je puis donner passage à mes tristes soupirs;<span class="dalign">795</span><br /> +Je puis t'ouvrir mon âme et tous mes déplaisirs.<br /> +<span class="i1">Mon père est mort, Elvire; et la première épée</span><br /> +Dont s'est armé Rodrigue, a sa trame coupée.<br /> +Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en eau!<br /> +La moitié de ma vie a mis l'autre au tombeau,<span class="dalign">800</span><br /> +Et m'oblige à venger, après ce coup funeste,<br /> +Celle que je n'ai plus sur celle qui me reste.</p> + +<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p> + +<p>Reposez-vous, Madame.</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p><span class="i10">Ah! que mal à propos</span><br /> +Dans un malheur si grand tu parles de repos<a name="FNanchor_398" id="FNanchor_398" href="#Footnote_398" class="fnanchor">[398]</a>!<br /> +Par où sera jamais ma douleur apaisée<a name="FNanchor_399" id="FNanchor_399" href="#Footnote_399" class="fnanchor">[399]</a>,<span class="dalign">805</span><br /> +Si je ne puis haïr la main qui l'a causée?<br /> +Et que dois-je espérer qu'un tourment éternel,<br /> +Si je poursuis un crime, aimant le criminel?</p> + +<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p> + +<p>Il vous prive d'un père, et vous l'aimez encore!</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>C'est peu de dire aimer, Elvire: je l'adore;<span class="dalign">810</span><br /> +Ma passion s'oppose à mon ressentiment;<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span><br /> +Dedans mon ennemi je trouve mon amant;<br /> +Et je sens qu'en dépit de toute ma colère,<br /> +Rodrigue dans mon cœur combat encor mon père:<br /> +Il l'attaque, il le presse, il cède, il se défend,<span class="dalign">815</span><br /> +Tantôt fort, tantôt foible, et tantôt triomphant;<br /> +Mais en ce dur combat de colère et de flamme,<br /> +Il déchire mon cœur sans partager mon âme;<br /> +Et quoi que mon amour ait sur moi de pouvoir<a name="FNanchor_400" id="FNanchor_400" href="#Footnote_400" class="fnanchor">[400]</a>,<br /> +Je ne consulte point pour suivre mon devoir:<span class="dalign">820</span><br /> +Je cours sans balancer où mon honneur m'oblige.<br /> +Rodrigue m'est bien cher, son intérêt m'afflige;<br /> +Mon cœur prend son parti; mais malgré son effort<a name="FNanchor_401" id="FNanchor_401" href="#Footnote_401" class="fnanchor">[401]</a>,<br /> +Je sais ce que je suis, et que mon père est mort.</p> + +<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p> + +<p>Pensez-vous le poursuivre?</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p><span class="i11">Ah! cruelle pensée!</span><span class="dalign">825</span><br /> +Et cruelle poursuite où je me vois forcée!<br /> +Je demande sa tête, et crains de l'obtenir:<br /> +Ma mort suivra la sienne, et je le veux punir!</p> + +<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p> + +<p>Quittez, quittez, Madame, un dessein si tragique;<br /> +Ne vous imposez point de loi si tyrannique.<span class="dalign">830</span></p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Quoi! mon père étant mort, et presque entre mes bras<a name="FNanchor_402" id="FNanchor_402" href="#Footnote_402" class="fnanchor">[402]</a>,<br /> +Son sang criera vengeance, et je ne l'orrai pas<a name="FNanchor_403" id="FNanchor_403" href="#Footnote_403" class="fnanchor">[403]</a>!<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span><br /> +Mon cœur, honteusement surpris par d'autres charmes,<br /> +Croira ne lui devoir que d'impuissantes larmes!<br /> +Et je pourrai souffrir qu'un amour suborneur<span class="dalign">835</span><br /> +Sous un lâche silence étouffe mon honneur<a name="FNanchor_404" id="FNanchor_404" href="#Footnote_404" class="fnanchor">[404]</a>!</p> + +<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p> + +<p>Madame, croyez-moi, vous serez excusable<br /> +D'avoir moins de chaleur contre un objet aimable<a name="FNanchor_405" id="FNanchor_405" href="#Footnote_405" class="fnanchor">[405]</a>,<br /> +Contre un amant si cher: vous avez assez fait,<br /> +Vous avez vu le Roi; n'en pressez point l'effet,<span class="dalign">840</span><br /> +Ne vous obstinez point en cette humeur étrange.</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Il y va de ma gloire, il faut que je me venge;<br /> +Et de quoi que nous flatte un desir amoureux,<br /> +Toute excuse est honteuse aux esprits généreux.</p> + +<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p> + +<p>Mais vous aimez Rodrigue, il ne vous peut déplaire.<span class="dalign">845</span></p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Je l'avoue.</p> + +<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p> + +<p><span class="i5">Après tout, que pensez-vous donc faire?</span></p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Pour conserver ma gloire et finir mon ennui,<br /> +Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui.</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span></p> + +<h3>SCÈNE IV.</h3> + +<h4>DON RODRIGUE, CHIMÈNE, ELVIRE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p>Eh bien! sans vous donner la peine de poursuivre,<br /> +Assurez-vous l'honneur de m'empêcher de vivre<a name="FNanchor_406" id="FNanchor_406" href="#Footnote_406" class="fnanchor">[406]</a>.<span class="dalign">850</span></p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Elvire, où sommes-nous, et qu'est-ce que je voi?<br /> +Rodrigue en ma maison! Rodrigue devant moi!</p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p>N'épargnez point mon sang: goûtez sans résistance<br /> +La douceur de ma perte et de votre vengeance.</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Hélas!</p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p><span class="i3">Écoute-moi.</span></p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p><span class="i9">Je me meurs.</span></p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p><span class="i15">Un moment.</span><span class="dalign">855</span></p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Va, laisse-moi mourir.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p><span class="i9">Quatre mots seulement:</span><br /> +Après ne me réponds qu'avecque cette épée.</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Quoi! du sang de mon père encor toute trempée!</p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p>Ma Chimène....</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> +<span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p><span class="i6">Ote-moi cet objet odieux,</span><br /> +Qui reproche ton crime et ta vie à mes yeux.<span class="dalign">860</span></p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p>Regarde-le plutôt pour exciter ta haine,<br /> +Pour croître ta colère, et pour hâter ma peine.</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Il est teint de mon sang.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p><span class="i10">Plonge-le dans le mien,</span><br /> +Et fais-lui perdre ainsi la teinture du tien.</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Ah! quelle cruauté, qui tout en un jour tue<span class="dalign">865</span><br /> +Le père par le fer, la fille par la vue!<br /> +Ote-moi cet objet, je ne le puis souffrir:<br /> +Tu veux que je t'écoute, et tu me fais mourir!</p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p>Je fais ce que tu veux, mais sans quitter l'envie<br /> +De finir par tes mains ma déplorable vie;<span class="dalign">870</span><br /> +Car enfin n'attends pas de mon affection<br /> +Un lâche repentir d'une bonne action.<br /> +L'irréparable effet d'une chaleur trop prompte<a name="FNanchor_407" id="FNanchor_407" href="#Footnote_407" class="fnanchor">[407]</a><br /> +Déshonoroit mon père, et me couvroit de honte.<br /> +Tu sais comme un soufflet touche un homme de cœur;<span class="dalign">875</span><br /> +J'avois part à l'affront, j'en ai cherché l'auteur:<br /> +Je l'ai vu, j'ai vengé mon honneur et mon père;<br /> +Je le ferois encor, si j'avois à le faire.<br /> +Ce n'est pas qu'en effet contre mon père et moi<br /> +Ma flamme assez longtemps n'ait combattu pour toi;<span class="dalign">880</span><br /> +Juge de son pouvoir: dans une telle offense<br /> +J'ai pu délibérer si j'en prendrais vengeance<a name="FNanchor_408" id="FNanchor_408" href="#Footnote_408" class="fnanchor">[408]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span><br /> +Réduit à te déplaire, ou souffrir un affront,<br /> +J'ai pensé qu'à son tour mon bras étoit trop prompt<a name="FNanchor_409" id="FNanchor_409" href="#Footnote_409" class="fnanchor">[409]</a>;<br /> +Je me suis accusé de trop de violence;<span class="dalign">885</span><br /> +Et ta beauté sans doute emportoit la balance,<br /> +A moins que d'opposer à tes plus forts appas<a name="FNanchor_410" id="FNanchor_410" href="#Footnote_410" class="fnanchor">[410]</a><br /> +Qu'un homme sans honneur ne te méritoit pas;<br /> +Que malgré cette part que j'avois en ton âme<a name="FNanchor_411" id="FNanchor_411" href="#Footnote_411" class="fnanchor">[411]</a>,<br /> +Qui m'aima généreux me haïroit infâme;<span class="dalign">890</span><br /> +Qu'écouter ton amour, obéir à sa voix,<br /> +C'étoit m'en rendre indigne et diffamer ton choix.<br /> +Je te le dis encore; et quoique j'en soupire<a name="FNanchor_412" id="FNanchor_412" href="#Footnote_412" class="fnanchor">[412]</a>,<br /> +Jusqu'au dernier soupir je veux bien le redire:<br /> +Je t'ai fait une offense, et j'ai dû m'y porter<span class="dalign">895</span><br /> +Pour effacer ma honte, et pour te mériter;<br /> +Mais quitte envers l'honneur, et quitte envers mon père,<br /> +C'est maintenant à toi que je viens satisfaire:<br /> +C'est pour t'offrir mon sang qu'en ce lieu tu me vois.<br /> +J'ai fait ce que j'ai dû<a name="FNanchor_413" id="FNanchor_413" href="#Footnote_413" class="fnanchor">[413]</a>, je fais ce que je dois.<span class="dalign">900</span><br /> +Je sais qu'un père mort t'arme contre mon crime;<br /> +Je ne t'ai pas voulu dérober ta victime:<br /> +Immole avec courage au sang qu'il a perdu<br /> +Celui qui met sa gloire à l'avoir répandu.</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Ah! Rodrigue, il est vrai, quoique ton ennemie,<span class="dalign">905</span><br /> +Je ne puis te blâmer d'avoir fui l'infamie<a name="FNanchor_414" id="FNanchor_414" href="#Footnote_414" class="fnanchor">[414]</a>;<br /> +Et de quelque façon qu'éclatent mes douleurs,<br /> +Je ne t'accuse point, je pleure mes malheurs.<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span><br /> +Je sais ce que l'honneur, après un tel outrage,<br /> +Demandoit à l'ardeur d'un généreux courage:<span class="dalign">910</span><br /> +Tu n'as fait le devoir que d'un homme de bien;<br /> +Mais aussi, le faisant, tu m'as appris le mien.<br /> +Ta funeste valeur m'instruit par ta victoire;<br /> +Elle a vengé ton père et soutenu ta gloire:<br /> +Même soin me regarde, et j'ai, pour m'affliger,<span class="dalign">915</span><br /> +Ma gloire à soutenir, et mon père à venger.<br /> +Hélas! ton intérêt ici me désespère:<br /> +Si quelque autre malheur m'avoit ravi mon père,<br /> +Mon âme auroit trouvé dans le bien de te voir<br /> +L'unique allégement qu'elle eût pu recevoir;<span class="dalign">920</span><br /> +Et contre ma douleur j'aurois senti des charmes,<br /> +Quand une main si chère eût essuyé mes larmes.<br /> +Mais il me faut te perdre après l'avoir perdu;<br /> +Cet effort sur ma flamme à mon honneur est dû<a name="FNanchor_415" id="FNanchor_415" href="#Footnote_415" class="fnanchor">[415]</a>;<br /> +Et cet affreux devoir, dont l'ordre m'assassine,<span class="dalign">925</span><br /> +Me force à travailler moi-même à ta ruine.<br /> +Car enfin n'attends pas de mon affection<br /> +De lâches sentiments pour ta punition.<br /> +De quoi qu'en ta faveur notre amour m'entretienne,<br /> +Ma générosité doit répondre à la tienne:<span class="dalign">930</span><br /> +Tu t'es, en m'offensant, montré digne de moi;<br /> +Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p>Ne diffère donc plus ce que l'honneur t'ordonne:<br /> +Il demande ma tête, et je te l'abandonne;<br /> +Fais-en un sacrifice à ce noble intérêt:<span class="dalign">935</span><br /> +Le coup m'en sera doux, aussi bien que l'arrêt.<br /> +Attendre après mon crime une lente justice,<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span><br /> +C'est reculer ta gloire autant que mon supplice.<br /> +Je mourrai trop heureux, mourant d'un coup si beau.</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Va, je suis ta partie, et non pas ton bourreau.<span class="dalign">940</span><br /> +Si tu m'offres ta tête, est-ce à moi de la prendre?<br /> +Je la dois attaquer, mais tu dois la défendre<a name="FNanchor_416" id="FNanchor_416" href="#Footnote_416" class="fnanchor">[416]</a>;<br /> +C'est d'un autre que toi qu'il me faut l'obtenir,<br /> +Et je dois te poursuivre, et non pas te punir.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p>De quoi qu'en ma faveur notre amour t'entretienne,<span class="dalign">945</span><br /> +Ta générosité doit répondre à la mienne;<br /> +Et pour venger un père emprunter d'autres bras,<br /> +Ma Chimène, crois-moi, c'est n'y répondre pas:<br /> +Ma main seule du mien a su venger l'offense,<br /> +Ta main seule du tien doit prendre la vengeance.<span class="dalign">950</span></p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Cruel! à quel propos sur ce point t'obstiner?<br /> +Tu t'es vengé sans aide, et tu m'en veux donner!<br /> +Je suivrai ton exemple, et j'ai trop de courage<br /> +Pour souffrir qu'avec toi ma gloire se partage.<br /> +Mon père et mon honneur ne veulent rien devoir<span class="dalign">955</span><br /> +Aux traits de ton amour ni de ton désespoir.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p>Rigoureux point d'honneur! hélas! quoi que je fasse,<br /> +Ne pourrai-je à la fin obtenir cette grâce?<br /> +Au nom d'un père mort, ou de notre amitié,<br /> +Punis-moi par vengeance, ou du moins par pitié.<span class="dalign">960</span><br /> +Ton malheureux amant aura bien moins de peine<br /> +A mourir par ta main qu'à vivre avec ta haine.</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Va, je ne te hais point.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span> +<span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p><span class="i10">Tu le dois.</span></p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p><span class="i15">Je ne puis.</span></p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p>Crains-tu si peu le blâme, et si peu les faux bruits?<br /> +Quand on saura mon crime, et que ta flamme dure,<span class="dalign">965</span><br /> +Que ne publieront point l'envie et l'imposture!<br /> +Force-les au silence, et sans plus discourir,<br /> +Sauve ta renommée en me faisant mourir.</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Elle éclate bien mieux en te laissant la vie<a name="FNanchor_417" id="FNanchor_417" href="#Footnote_417" class="fnanchor">[417]</a>;<br /> +Et je veux que la voix de la plus noire envie<span class="dalign">970</span><br /> +Élève au ciel ma gloire et plaigne mes ennuis,<br /> +Sachant que je t'adore et que je te poursuis.<br /> +Va-t'en, ne montre plus à ma douleur extrême<br /> +Ce qu'il faut que je perde, encore que je l'aime.<br /> +Dans l'ombre de la nuit cache bien ton départ:<span class="dalign">975</span><br /> +Si l'on te voit sortir, mon honneur court hasard.<br /> +La seule occasion qu'aura la médisance,<br /> +C'est de savoir qu'ici j'ai souffert ta présence:<br /> +Ne lui donne point lieu d'attaquer ma vertu.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p>Que je meure!</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p><span class="i7">Va-t'en.</span></p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<span class="i11">A quoi te résous-tu?</span><span class="dalign">980</span> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Malgré des feux si beaux, qui troublent ma colère<a name="FNanchor_418" id="FNanchor_418" href="#Footnote_418" class="fnanchor">[418]</a>,<br /> +Je ferai mon possible à bien venger mon père;<br /> +Mais malgré la rigueur d'un si cruel devoir,<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span><br /> +Mon unique souhait est de ne rien pouvoir.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p>O miracle d'amour!</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p><span class="i8">O comble de misères<a name="FNanchor_419" id="FNanchor_419" href="#Footnote_419" class="fnanchor">[419]</a>!</span><span class="dalign">985</span></p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p>Que de maux et de pleurs nous coûteront nos pères!</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Rodrigue, qui l'eût cru?</p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p><span class="i10">Chimène, qui l'eût dit?</span></p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Que notre heur fût si proche et sitôt se perdît?</p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p>Et que si près du port, contre toute apparence<a name="FNanchor_420" id="FNanchor_420" href="#Footnote_420" class="fnanchor">[420]</a>,<br /> +Un orage si prompt brisât notre espérance?<span class="dalign">990</span></p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Ah! mortelles douleurs!</p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p><span class="i10">Ah! regrets superflus!</span></p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Va-t'en, encore un coup, je ne t'écoute plus.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p>Adieu: je vais traîner une mourante vie,<br /> +Tant que par ta poursuite elle me soit ravie.</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Si j'en obtiens l'effet, je t'engage ma foi<a name="FNanchor_421" id="FNanchor_421" href="#Footnote_421" class="fnanchor">[421]</a><span class="dalign">995</span><br /> +De ne respirer pas un moment après toi.<br /> +Adieu: sors, et surtout garde bien qu'on te voie.</p> + +<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p> + +<p>Madame, quelques maux que le ciel nous envoie....</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> +<span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Ne m'importune plus, laisse-moi soupirer,<br /> +Je cherche le silence et la nuit pour pleurer.<span class="dalign">1000</span></p> + +<h3 class="p2">SCÈNE V.</h3> + +<h4>DON DIÈGUE<a name="FNanchor_422" id="FNanchor_422" href="#Footnote_422" class="fnanchor">[422]</a>.</h4> + +<p>Jamais nous ne goûtons de parfaite allégresse:<br /> +Nos plus heureux succès sont mêlés de tristesse;<br /> +Toujours quelques soucis en ces événements<br /> +Troublent la pureté de nos contentements.<br /> +Au milieu du bonheur mon âme en sent l'atteinte:<span class="dalign">1005</span><br /> +Je nage dans la joie, et je tremble de crainte.<br /> +J'ai vu mort l'ennemi qui m'avoit outragé;<br /> +Et je ne saurois voir la main qui m'a vengé.<br /> +En vain je m'y travaille, et d'un soin inutile,<br /> +Tout cassé que je suis, je cours toute la ville:<span class="dalign">1010</span><br /> +Ce peu que mes vieux ans m'ont laissé de vigueur<a name="FNanchor_423" id="FNanchor_423" href="#Footnote_423" class="fnanchor">[423]</a><br /> +Se consume sans fruit à chercher ce vainqueur<a name="FNanchor_424" id="FNanchor_424" href="#Footnote_424" class="fnanchor">[424]</a>.<br /> +A toute heure, en tous lieux, dans une nuit si sombre,<br /> +Je pense l'embrasser, et n'embrasse qu'une ombre;<br /> +Et mon amour, déçu par cet objet trompeur,<span class="dalign">1015</span><br /> +Se forme des soupçons qui redoublent ma peur.<br /> +Je ne découvre point de marques de sa fuite;<br /> +Je crains du Comte mort les amis et la suite;<br /> +Leur nombre<a name="FNanchor_425" id="FNanchor_425" href="#Footnote_425" class="fnanchor">[425]</a> m'épouvante, et confond ma raison.<br /> +Rodrigue ne vit plus, ou respire en prison.<span class="dalign">1020</span><br /> +Justes cieux! me trompé-je encore à l'apparence,<br /> +Ou si je vois enfin mon unique espérance?<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span><br /> +C'est lui, n'en doutons plus; mes vœux sont exaucés,<br /> +Ma crainte est dissipée, et mes ennuis cessés.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE VI.</h3> + +<h4>DON DIÈGUE, DON RODRIGUE.</h4> + +<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p> + +<p>Rodrigue, enfin le ciel permet que je te voie<a name="FNanchor_426" id="FNanchor_426" href="#Footnote_426" class="fnanchor">[426]</a>!<span class="dalign">1025</span></p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p>Hélas!</p> + +<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p> + +<p><span class="i3">Ne mêle point de soupirs à ma joie<a name="FNanchor_427" id="FNanchor_427" href="#Footnote_427" class="fnanchor">[427]</a>;</span><br /> +Laisse-moi prendre haleine afin de te louer.<br /> +Ma valeur n'a point lieu de te désavouer:<br /> +Tu l'as bien imitée, et ton illustre audace<br /> +Fait bien revivre en toi les héros de ma race:<span class="dalign">1030</span><br /> +C'est d'eux que tu descends, c'est de moi que tu viens:<br /> +Ton premier coup d'épée égale tous les miens;<br /> +Et d'une belle ardeur ta jeunesse animée<br /> +Par cette grande épreuve atteint ma renommée.<br /> +Appui de ma vieillesse, et comble de mon heur,<span class="dalign">1035</span><br /> +Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l'honneur,<br /> +Viens baiser cette joue, et reconnois la place<br /> +Où fut empreint l'affront que ton courage efface<a name="FNanchor_428" id="FNanchor_428" href="#Footnote_428" class="fnanchor">[428]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p>L'honneur vous en est dû: je ne pouvois pas moins,<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span><br /> +Étant sorti de vous et nourri par vos soins.<span class="dalign">1040</span><br /> +Je m'en tiens trop heureux, et mon âme est ravie<br /> +Que mon coup d'essai plaise à qui je dois la vie;<br /> +Mais parmi vos plaisirs ne soyez point jaloux<br /> +Si je m'ose à mon tour satisfaire après vous<a name="FNanchor_429" id="FNanchor_429" href="#Footnote_429" class="fnanchor">[429]</a>.<br /> +Souffrez qu'en liberté mon désespoir éclate;<span class="dalign">1045</span><br /> +Assez et trop longtemps votre discours le flatte.<br /> +Je ne me repens point de vous avoir servi;<br /> +Mais rendez-moi le bien que ce coup m'a ravi.<br /> +Mon bras, pour vous venger, armé contre ma flamme,<br /> +Par ce coup glorieux m'a privé de mon âme;<span class="dalign">1050</span><br /> +Ne me dites plus rien; pour vous j'ai tout perdu:<br /> +Ce que je vous devois, je vous l'ai bien rendu.</p> + +<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p> + +<p>Porte, porte plus haut le fruit de ta victoire<a name="FNanchor_430" id="FNanchor_430" href="#Footnote_430" class="fnanchor">[430]</a>:<br /> +Je t'ai donné la vie, et tu me rends ma gloire;<br /> +Et d'autant que l'honneur m'est plus cher que le jour,<br /> +D'autant plus maintenant je te dois de retour.<br /> +Mais d'un cœur magnanime éloigne ces foiblesses<a name="FNanchor_431" id="FNanchor_431" href="#Footnote_431" class="fnanchor">[431]</a>;<br /> +Nous n'avons qu'un honneur, il est tant de maîtresses<a name="FNanchor_432" id="FNanchor_432" href="#Footnote_432" class="fnanchor">[432]</a>!<br /> +L'amour n'est qu'un plaisir, l'honneur est un devoir<a name="FNanchor_433" id="FNanchor_433" href="#Footnote_433" class="fnanchor">[433]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p>Ah! que me dites-vous?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span> +<span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p> + +<p><span class="i10">Ce que tu dois savoir.</span><span class="dalign">1060</span></p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p>Mon honneur offensé sur moi-même se venge;<br /> +Et vous m'osez pousser à la honte du change!<br /> +L'infamie est pareille, et suit également<br /> +Le guerrier sans courage et le perfide amant.<br /> +A ma fidélité ne faites point d'injure;<span class="dalign">1065</span><br /> +Souffrez-moi généreux sans me rendre parjure:<br /> +Mes liens sont trop forts pour être ainsi rompus;<br /> +Ma foi m'engage encor si je n'espère plus;<br /> +Et ne pouvant quitter ni posséder Chimène,<br /> +Le trépas que je cherche est ma plus douce peine.<span class="dalign">1070</span></p> + +<span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span> + +<p>Il n'est pas temps encor de chercher le trépas:<br /> +Ton prince et ton pays ont besoin de ton bras.<br /> +La flotte qu'on craignoit, dans ce grand fleuve entrée,<br /> +Croit surprendre la ville et piller la contrée<a name="FNanchor_434" id="FNanchor_434" href="#Footnote_434" class="fnanchor">[434]</a>.<br /> +Les Mores vont descendre, et le flux et la nuit<span class="dalign">1075</span><br /> +Dans une heure à nos murs les amène<a name="FNanchor_435" id="FNanchor_435" href="#Footnote_435" class="fnanchor">[435]</a> sans bruit.<br /> +La cour est en désordre, et le peuple en alarmes:<br /> +On n'entend que des cris, on ne voit que des larmes.<br /> +Dans ce malheur public mon bonheur a permis<br /> +Que j'ai trouvé chez moi cinq cents de mes amis,<span class="dalign">1080</span><br /> +Qui sachant mon affront, poussés d'un même zèle<a name="FNanchor_436" id="FNanchor_436" href="#Footnote_436" class="fnanchor">[436]</a>,<br /> +Se venoient tous offrir à venger ma querelle<a name="FNanchor_437" id="FNanchor_437" href="#Footnote_437" class="fnanchor">[437]</a>.<br /> +Tu les a prévenus; mais leurs vaillantes mains<br /> +Se tremperont bien mieux au sang des Africains.<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span><br /> +<span class="i1">Va marcher à leur tête où l'honneur te demande:</span><span class="dalign">1085</span><br /> +C'est toi que veut pour chef leur généreuse bande.<br /> +De ces vieux ennemis va soutenir l'abord:<br /> +Là, si tu veux mourir, trouve une belle mort;<br /> +Prends-en l'occasion, puisqu'elle t'est offerte;<br /> +Fais devoir à ton roi son salut à ta perte;<span class="dalign">1090</span><br /> +Mais reviens-en plutôt les palmes sur le front.<br /> +Ne borne pas ta gloire à venger un affront;<br /> +Porte-la plus avant: force par ta vaillance<a name="FNanchor_438" id="FNanchor_438" href="#Footnote_438" class="fnanchor">[438]</a><br /> +Ce monarque au pardon, et Chimène au silence<a name="FNanchor_439" id="FNanchor_439" href="#Footnote_439" class="fnanchor">[439]</a>;<br /> +Si tu l'aimes, apprends que revenir vainqueur<a name="FNanchor_440" id="FNanchor_440" href="#Footnote_440" class="fnanchor">[440]</a>,<span class="dalign">1095</span><br /> +C'est l'unique moyen de regagner son cœur.<br /> +Mais le temps est trop cher pour le perdre en paroles;<br /> +Je t'arrête en discours, et je veux que tu voles.<br /> +Viens, suis-moi, va combattre, et montrer à ton roi<br /> +Que ce qu'il perd au Comte il le recouvre en toi.<span class="dalign">1100</span></p> + +<p class="p2 center"><span class="smcap"><small><b>FIN DU TROISIÈME ACTE.</b></small></span></p> +<hr class="c5" /> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span></p> + +<h2>ACTE IV.</h2> + +<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<h4>CHIMÈNE, ELVIRE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>N'est-ce point un faux bruit? le sais-tu bien, Elvire?</p> + +<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p> + +<p>Vous ne croiriez jamais comme chacun l'admire,<br /> +Et porte jusqu'au ciel, d'une commune voix,<br /> +De ce jeune héros les glorieux exploits.<br /> +Les Mores devant lui n'ont paru qu'à leur honte;<span class="dalign">1105</span><br /> +Leur abord fut bien prompt, leur fuite encor plus prompte.<br /> +Trois heures de combat laissent à nos guerriers<br /> +Une victoire entière et deux rois prisonniers.<br /> +La valeur de leur chef ne trouvoit point d'obstacles.</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Et la main de Rodrigue a fait tous ces miracles?<span class="dalign">1110</span></p> + +<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p> + +<p>De ses nobles efforts ces deux rois sont le prix:<br /> +Sa main les a vaincus, et sa main les a pris.</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>De qui peux-tu savoir ces nouvelles étranges?</p> + +<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p> + +<p>Du peuple, qui partout fait sonner ses louanges<a name="FNanchor_441" id="FNanchor_441" href="#Footnote_441" class="fnanchor">[441]</a>,<br /> +Le nomme de sa joie et l'objet et l'auteur,<span class="dalign">1115</span><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span><br /> +Son ange tutélaire, et son libérateur.</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Et le Roi, de quel œil voit-il tant de vaillance?</p> + +<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p> + +<p>Rodrigue n'ose encor paroître en sa présence;<br /> +Mais don Diègue ravi lui présente enchaînés,<br /> +Au nom de ce vainqueur, ces captifs couronnés,<span class="dalign">1120</span><br /> +Et demande pour grâce à ce généreux prince<br /> +Qu'il daigne voir la main qui sauve la province<a name="FNanchor_442" id="FNanchor_442" href="#Footnote_442" class="fnanchor">[442]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Mais n'est-il point blessé?</p> + +<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p> + +<p><span class="i11">Je n'en ai rien appris.</span><br /> +Vous changez de couleur! reprenez vos esprits.</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Reprenons donc aussi ma colère affoiblie:<span class="dalign">1125</span><br /> +Pour avoir soin de lui faut-il que je m'oublie?<br /> +On le vante, on le loue, et mon cœur y consent!<br /> +Mon honneur est muet, mon devoir impuissant!<br /> +Silence, mon amour, laisse agir ma colère:<br /> +S'il a vaincu deux rois, il a tué mon père<a name="FNanchor_443" id="FNanchor_443" href="#Footnote_443" class="fnanchor">[443]</a>;<span class="dalign">1130</span><br /> +Ces tristes vêtements, où je lis mon malheur,<br /> +Sont les premiers effets qu'ait produits<a name="FNanchor_444" id="FNanchor_444" href="#Footnote_444" class="fnanchor">[444]</a> sa valeur;<br /> +Et quoi qu'on die ailleurs d'un cœur si magnanime<a name="FNanchor_445" id="FNanchor_445" href="#Footnote_445" class="fnanchor">[445]</a>,<br /> +Ici tous les objets me parlent de son crime.<br /> +<span class="i1">Vous qui rendez la force à mes ressentiments,</span><span class="dalign">1135</span><br /> +Voiles<a name="FNanchor_446" id="FNanchor_446" href="#Footnote_446" class="fnanchor">[446]</a>, crêpes, habits, lugubres ornements,<br /> +Pompe que me prescrit sa première victoire<a name="FNanchor_447" id="FNanchor_447" href="#Footnote_447" class="fnanchor">[447]</a>,<br /> +Contre ma passion soutenez bien ma gloire;<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span><br /> +Et lorsque mon amour prendra trop de pouvoir<a name="FNanchor_448" id="FNanchor_448" href="#Footnote_448" class="fnanchor">[448]</a>,<br /> +Parlez à mon esprit de mon triste devoir,<span class="dalign">1140</span><br /> +Attaquez sans rien craindre une main triomphante.</p> + +<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p> + +<p>Modérez ces transports, voici venir l'Infante.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE II.</h3> + +<h4>L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, ELVIRE.</h4> + +<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p> + +<p>Je ne viens pas ici consoler tes douleurs;<br /> +Je viens plutôt mêler mes soupirs à tes pleurs.</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Prenez bien plutôt part à la commune joie,<span class="dalign">1145</span><br /> +Et goûtez le bonheur que le ciel vous envoie,<br /> +Madame: autre que moi n'a droit de soupirer.<br /> +Le péril dont Rodrigue a su nous retirer<a name="FNanchor_449" id="FNanchor_449" href="#Footnote_449" class="fnanchor">[449]</a>,<br /> +Et le salut public que vous rendent ses armes,<br /> +A moi seule aujourd'hui souffrent encor les larmes<a name="FNanchor_450" id="FNanchor_450" href="#Footnote_450" class="fnanchor">[450]</a>:<span class="dalign">1150</span><br /> +Il a sauvé la ville, il a servi son roi;<br /> +Et son bras valeureux n'est funeste qu'à moi.</p> + +<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p> + +<p>Ma Chimène, il est vrai qu'il a fait des merveilles.</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Déjà ce bruit fâcheux a frappé mes oreilles;<br /> +Et je l'entends partout publier hautement<span class="dalign">1155</span><br /> +Aussi brave guerrier que malheureux amant.</p> + +<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p> + +<p>Qu'a de fâcheux pour toi ce discours populaire?<br /> +Ce jeune Mars qu'il loue a su jadis te plaire:<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span><br /> +Il possédoit ton âme, il vivoit sous tes lois;<br /> +Et vanter sa valeur, c'est honorer ton choix.<span class="dalign">1160</span></p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Chacun peut la vanter avec quelque justice<a name="FNanchor_451" id="FNanchor_451" href="#Footnote_451" class="fnanchor">[451]</a>;<br /> +Mais pour moi sa louange est un nouveau supplice.<br /> +On aigrit ma douleur en l'élevant si haut:<br /> +Je vois ce que je perds quand je vois ce qu'il vaut.<br /> +Ah! cruels déplaisirs à l'esprit d'une amante!<span class="dalign">1165</span><br /> +Plus j'apprends son mérite, et plus mon feu s'augmente:<br /> +Cependant mon devoir est toujours le plus fort,<br /> +Et malgré mon amour, va poursuivre sa mort.</p> + +<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p> + +<p>Hier<a name="FNanchor_452" id="FNanchor_452" href="#Footnote_452" class="fnanchor">[452]</a> ce devoir te mit en une haute estime;<br /> +L'effort que tu te fis parut si magnanime,<span class="dalign">1170</span><br /> +Si digne d'un grand cœur, que chacun à la cour<br /> +Admiroit ton courage et plaignoit ton amour.<br /> +Mais croirois-tu l'avis d'une amitié fidèle?</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Ne vous obéir pas me rendroit criminelle.</p> + +<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p> + +<p>Ce qui fut juste alors ne l'est plus aujourd'hui<a name="FNanchor_453" id="FNanchor_453" href="#Footnote_453" class="fnanchor">[453]</a>.<span class="dalign">1175</span><br /> +Rodrigue maintenant est notre unique appui,<br /> +L'espérance et l'amour d'un peuple qui l'adore,<br /> +Le soutien de Castille, et la terreur du More<a name="FNanchor_454" id="FNanchor_454" href="#Footnote_454" class="fnanchor">[454]</a>.<br /> +Le Roi même est d'accord de cette vérité<a name="FNanchor_455" id="FNanchor_455" href="#Footnote_455" class="fnanchor">[455]</a>,<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span><br /> +Que ton père en lui seul se voit ressuscité;<span class="dalign">1180</span><br /> +Et si tu veux enfin qu'en deux mots je m'explique,<br /> +Tu poursuis en sa mort la ruine publique.<br /> +Quoi! pour venger un père est-il jamais permis<br /> +De livrer sa patrie aux mains des ennemis?<br /> +Contre nous ta poursuite est-elle légitime,<span class="dalign">1185</span><br /> +Et pour être punis avons-nous part au crime?<br /> +Ce n'est pas qu'après tout tu doives épouser<br /> +Celui qu'un père mort t'obligeoit d'accuser:<br /> +Je te voudrois moi-même en arracher l'envie;<br /> +Ote-lui ton amour, mais laisse-nous sa vie.<span class="dalign">1190</span></p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Ah! ce n'est pas à moi d'avoir tant de bonté<a name="FNanchor_456" id="FNanchor_456" href="#Footnote_456" class="fnanchor">[456]</a>;<br /> +Le devoir qui m'aigrit n'a rien de limité.<br /> +Quoique pour ce vainqueur mon amour s'intéresse,<br /> +Quoiqu'un peuple l'adore et qu'un roi le caresse,<br /> +Qu'il soit environné des plus vaillants guerriers,<span class="dalign">1195</span><br /> +J'irai sous mes cyprès accabler ses lauriers.</p> + +<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p> + +<p>C'est générosité quand pour venger un père<br /> +Notre devoir attaque une tête si chère;<br /> +Mais c'en est une encor d'un plus illustre rang,<br /> +Quand on donne au public les intérêts du sang.<span class="dalign">1200</span><br /> +Non, crois-moi, c'est assez que d'éteindre ta flamme;<br /> +Il sera trop puni s'il n'est plus dans ton âme.<br /> +Que le bien du pays t'impose cette loi:<br /> +Aussi bien, que crois-tu que t'accorde le Roi?</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Il peut me refuser, mais je ne puis me taire<a name="FNanchor_457" id="FNanchor_457" href="#Footnote_457" class="fnanchor">[457]</a>.<span class="dalign">1205</span></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> +<span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p> + +<p>Pense bien, ma Chimène, à ce que tu veux faire.<br /> +Adieu: tu pourras seule y penser à loisir<a name="FNanchor_458" id="FNanchor_458" href="#Footnote_458" class="fnanchor">[458]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Après mon père mort, je n'ai point à choisir.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE III.</h3> + +<h4>DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON RODRIGUE, DON SANCHE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p> + +<p>Généreux héritier d'une illustre famille,<br /> +Qui fut toujours la gloire et l'appui de Castille,<span class="dalign">1210</span><br /> +Race de tant d'aïeux en valeur signalés,<br /> +Que l'essai de la tienne a sitôt égalés,<br /> +Pour te récompenser ma force est trop petite;<br /> +Et j'ai moins de pouvoir que tu n'as de mérite.<br /> +Le pays délivré d'un si rude ennemi,<span class="dalign">1215</span><br /> +Mon sceptre dans ma main par la tienne affermi,<br /> +Et les Mores défaits avant qu'en ces alarmes<br /> +J'eusse peu donner ordre à repousser leurs armes,<br /> +Ne sont point des exploits qui laissent à ton roi<br /> +Le moyen ni l'espoir de s'acquitter vers toi.<span class="dalign">1220</span><br /> +Mais deux rois tes captifs feront ta récompense<a name="FNanchor_459" id="FNanchor_459" href="#Footnote_459" class="fnanchor">[459]</a>.<br /> +Ils t'ont nommé tous deux leur Cid en ma présence:<br /> +Puisque Cid en leur langue est autant que seigneur<a name="FNanchor_460" id="FNanchor_460" href="#Footnote_460" class="fnanchor">[460]</a>,<br /> +Je ne t'envierai pas ce beau titre d'honneur.<br /> +<span class="i1">Sois désormais le Cid: qu'à ce grand nom tout cède;</span><br /> +Qu'il comble d'épouvante et Grenade et Tolède<a name="FNanchor_461" id="FNanchor_461" href="#Footnote_461" class="fnanchor">[461]</a>,<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span><br /> +Et qu'il marque à tous ceux qui vivent sous mes lois<br /> +Et ce que tu me vaux, et ce que je te dois.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p>Que Votre Majesté, Sire, épargne ma honte.<br /> +D'un si foible service elle fait trop de conte<a name="FNanchor_462" id="FNanchor_462" href="#Footnote_462" class="fnanchor">[462]</a>,<span class="dalign">1230</span><br /> +Et me force à rougir devant un si grand roi<br /> +De mériter si peu l'honneur que j'en reçoi.<br /> +Je sais trop que je dois au bien de votre empire,<br /> +Et le sang qui m'anime, et l'air que je respire;<br /> +Et quand je les perdrai pour un si digne objet,<span class="dalign">1235</span><br /> +Je ferai seulement le devoir d'un sujet.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p> + +<p>Tous ceux que ce devoir à mon service engage<br /> +Ne s'en acquittent pas avec même courage;<br /> +Et lorsque la valeur ne va point dans l'excès,<br /> +Elle ne produit point de si rares succès.<span class="dalign">1240</span><br /> +Souffre donc qu'on te loue, et de cette victoire<br /> +Apprends-moi plus au long la véritable histoire.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p>Sire, vous avez su qu'en ce danger pressant,<br /> +Qui jeta dans la ville un effroi si puissant,<br /> +Une troupe d'amis chez mon père assemblée<span class="dalign">1245</span><br /> +Sollicita mon âme encor toute troublée....<br /> +Mais, Sire, pardonnez à ma témérité,<br /> +Si j'osai l'employer sans votre autorité:<br /> +Le péril approchoit; leur brigade étoit prête;<br /> +Me montrant à la cour, je hasardois ma tête<a name="FNanchor_463" id="FNanchor_463" href="#Footnote_463" class="fnanchor">[463]</a>;<span class="dalign">1250</span><br /> +Et s'il falloit la perdre, il m'étoit bien plus doux<br /> +De sortir de la vie en combattant pour vous.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> +<span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p> + +<p>J'excuse ta chaleur à venger ton offense<a name="FNanchor_464" id="FNanchor_464" href="#Footnote_464" class="fnanchor">[464]</a>;<br /> +Et l'État défendu me parle en ta défense:<br /> +Crois que dorénavant Chimène a beau parler,<span class="dalign">1255</span><br /> +Je ne l'écoute plus que pour la consoler.<br /> +Mais poursuis.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p><span class="i6">Sous moi donc cette troupe s'avance,</span><br /> +Et porte sur le front une mâle assurance.<br /> +Nous partîmes cinq cents; mais par un prompt renfort<br /> +Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port,<span class="dalign">1260</span><br /> +Tant, à nous voir marcher avec un tel visage<a name="FNanchor_465" id="FNanchor_465" href="#Footnote_465" class="fnanchor">[465]</a>,<br /> +Les plus épouvantés reprenoient de courage<a name="FNanchor_466" id="FNanchor_466" href="#Footnote_466" class="fnanchor">[466]</a>!<br /> +J'en cache les deux tiers, aussitôt qu'arrivés,<br /> +Dans le fond des vaisseaux qui lors furent trouvés;<br /> +Le reste, dont le nombre augmentoit à toute heure,<br /> +Brûlant d'impatience autour de moi demeure,<br /> +Se couche contre terre, et sans faire aucun bruit,<br /> +Passe une bonne part d'une si belle nuit.<br /> +Par mon commandement la garde en fait de même,<br /> +Et se tenant cachée, aide à mon stratagème<a name="FNanchor_467" id="FNanchor_467" href="#Footnote_467" class="fnanchor">[467]</a>;<span class="dalign">1270</span><br /> +Et je feins hardiment d'avoir reçu de vous<br /> +L'ordre qu'on me voit suivre et que je donne à tous.<br /> +<span class="i1">Cette obscure clarté qui tombe des étoiles</span><br /> +Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles<a name="FNanchor_468" id="FNanchor_468" href="#Footnote_468" class="fnanchor">[468]</a>;<br /> +L'onde s'enfle dessous, et d'un commun effort<span class="dalign">1275</span><br /> +Les Mores et la mer montent jusques au port.<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span><br /> +On les laisse passer; tout leur paroît tranquille;<br /> +Point de soldats au port, point aux murs de la ville.<br /> +Notre profond silence abusant leurs esprits,<br /> +Ils n'osent plus douter de nous avoir surpris;<span class="dalign">1280</span><br /> +Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent,<br /> +Et courent se livrer aux mains qui les attendent.<br /> +Nous nous levons alors, et tous en même temps<br /> +Poussons jusques au ciel mille cris éclatants.<br /> +Les nôtres, à ces cris, de nos vaisseaux répondent<a name="FNanchor_469" id="FNanchor_469" href="#Footnote_469" class="fnanchor">[469]</a>;<span class="dalign">1285</span><br /> +Ils paroissent armés, les Mores se confondent,<br /> +L'épouvante les prend à demi descendus;<br /> +Avant que de combattre, ils s'estiment perdus.<br /> +Ils couroient au pillage, et rencontrent la guerre;<br /> +Nous les pressons sur l'eau, nous les pressons sur terre,<br /> +Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang,<br /> +Avant qu'aucun résiste ou reprenne son rang.<br /> +Mais bientôt, malgré nous, leurs princes les rallient;<br /> +Leur courage renaît, et leurs terreurs s'oublient:<br /> +La honte de mourir sans avoir combattu<span class="dalign">1295</span><br /> +Arrête leur désordre, et leur rend leur vertu<a name="FNanchor_470" id="FNanchor_470" href="#Footnote_470" class="fnanchor">[470]</a>.<br /> +Contre nous de pied ferme ils tirent leurs alfanges<a name="FNanchor_471" id="FNanchor_471" href="#Footnote_471" class="fnanchor">[471]</a>,<br /> +De notre sang au leur font d'horribles mélanges<a name="FNanchor_472" id="FNanchor_472" href="#Footnote_472" class="fnanchor">[472]</a>;<br /> +Et la terre, et le fleuve, et leur flotte, et le port,<br /> +Sont des champs de carnage où triomphe la mort<a name="FNanchor_473" id="FNanchor_473" href="#Footnote_473" class="fnanchor">[473]</a>.<span class="dalign">1300</span><br /> +<span class="i1">O combien d'actions, combien d'exploits célèbres</span><br /> +Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres<a name="FNanchor_474" id="FNanchor_474" href="#Footnote_474" class="fnanchor">[474]</a>,<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span><br /> +Où chacun, seul témoin des grands coups qu'il donnoit,<br /> +Ne pouvoit discerner où le sort inclinoit!<br /> +J'allois de tous côtés encourager les nôtres,<span class="dalign">1305</span><br /> +Faire avancer les uns, et soutenir les autres,<br /> +Ranger ceux qui venoient, les pousser à leur tour,<br /> +Et ne l'ai pu savoir jusques au point du jour<a name="FNanchor_475" id="FNanchor_475" href="#Footnote_475" class="fnanchor">[475]</a>.<br /> +Mais enfin, sa clarté montre notre avantage:<br /> +Le More voit sa perte, et perd soudain courage;<span class="dalign">1310</span><br /> +Et voyant un renfort qui nous vient secourir,<br /> +L'ardeur de vaincre cède à la peur de mourir.<br /> +Ils gagnent leurs vaisseaux, ils en coupent les câbles<a name="FNanchor_476" id="FNanchor_476" href="#Footnote_476" class="fnanchor">[476]</a>,<br /> +Poussent jusques aux cieux des cris épouvantables<a name="FNanchor_477" id="FNanchor_477" href="#Footnote_477" class="fnanchor">[477]</a>,<br /> +Font retraite en tumulte, et sans considérer<span class="dalign">1315</span><br /> +Si leurs rois avec eux peuvent se retirer<a name="FNanchor_478" id="FNanchor_478" href="#Footnote_478" class="fnanchor">[478]</a>.<br /> +Pour souffrir ce devoir leur frayeur est trop forte<a name="FNanchor_479" id="FNanchor_479" href="#Footnote_479" class="fnanchor">[479]</a>:<br /> +Le flux les apporta; le reflux les remporte<a name="FNanchor_480" id="FNanchor_480" href="#Footnote_480" class="fnanchor">[480]</a>,<br /> +Cependant que leurs rois, engagés parmi nous,<br /> +Et quelque peu des leurs, tous percés de nos coups<a name="FNanchor_481" id="FNanchor_481" href="#Footnote_481" class="fnanchor">[481]</a>,<span class="dalign">1320</span><br /> +Disputent vaillamment et vendent bien leur vie.<br /> +A se rendre moi-même en vain je les convie:<br /> +Le cimeterre au poing ils ne m'écoutent pas;<br /> +Mais voyant à leurs pieds tomber tous leurs soldats,<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span><br /> +Et que seuls désormais en vain ils se défendent,<span class="dalign">1325</span><br /> +Ils demandent le chef: je me nomme, ils se rendent.<br /> +Je vous les envoyai tous deux en même temps;<br /> +Et le combat cessa faute de combattants.<br /> +<span class="i1">C'est de cette façon que, pour votre service....</span></p> + +<h3 class="p2">SCÈNE IV.</h3> + +<h4>DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON RODRIGUE, DON ARIAS, DON ALONSE, DON SANCHE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">DON ALONSE.</span></p> + +<p>Sire, Chimène vient vous demander justice.<span class="dalign">1330</span></p> + +<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p> + +<p>La fâcheuse nouvelle, et l'importun devoir!<br /> +Va, je ne la veux pas obliger à te voir.<br /> +Pour tous remercîments il faut que je te chasse;<br /> +Mais avant que sortir, viens, que ton roi t'embrasse.</p> + +<p class="i4 font90">(Don Rodrigue rentre<a name="FNanchor_482" id="FNanchor_482" href="#Footnote_482" class="fnanchor">[482]</a>.)</p> + +<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p> + +<p>Chimène le poursuit, et voudroit le sauver.<span class="dalign">1335</span></p> + +<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p> + +<p>On m'a dit qu'elle l'aime, et je vais l'éprouver<a name="FNanchor_483" id="FNanchor_483" href="#Footnote_483" class="fnanchor">[483]</a>.<br /> +Montrez un œil plus triste<a name="FNanchor_484" id="FNanchor_484" href="#Footnote_484" class="fnanchor">[484]</a>.</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span></p> + +<h3>SCÈNE V.</h3> + +<h4>DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON SANCHE, DON ALONSE, CHIMÈNE, ELVIRE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p> + +<p><span class="i11">Enfin soyez contente,</span><br /> +Chimène, le succès répond à votre attente:<br /> +Si de nos ennemis Rodrigue a le dessus,<br /> +Il est mort à nos yeux des coups qu'il a reçus;<span class="dalign">1340</span><br /> +Rendez grâces au ciel, qui vous en a vengée.</p> + +<p class="i4 font90">(A don Diègue<a name="FNanchor_485" id="FNanchor_485" href="#Footnote_485" class="fnanchor">[485]</a>.)</p> + +<p>Voyez comme déjà sa couleur est changée.</p> + +<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p> + +<p>Mais voyez qu'elle pâme, et d'un amour parfait,<br /> +Dans cette pâmoison, Sire, admirez l'effet.<br /> +Sa douleur a trahi les secrets de son âme,<span class="dalign">1345</span><br /> +Et ne vous permet plus de douter de sa flamme.</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Quoi! Rodrigue est donc mort?</p> + +<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p> + +<p><span class="i12">Non, non, il voit le jour,</span><br /> +Et te conserve encore un immuable amour:<br /> +Calme cette douleur qui pour lui s'intéresse<a name="FNanchor_486" id="FNanchor_486" href="#Footnote_486" class="fnanchor">[486]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Sire, on pâme de joie, ainsi que de tristesse:<span class="dalign">1350</span><br /> +Un excès de plaisir nous rend tous languissants,<br /> +Et quand il surprend l'âme, il accable les sens.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> +<span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p> + +<p>Tu veux qu'en ta faveur nous croyions<a name="FNanchor_487" id="FNanchor_487" href="#Footnote_487" class="fnanchor">[487]</a> l'impossible?<br /> +Chimène, ta douleur a paru trop visible<a name="FNanchor_488" id="FNanchor_488" href="#Footnote_488" class="fnanchor">[488]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Eh bien! Sire, ajoutez ce comble à mon malheur,<span class="dalign">1355</span><br /> +Nommez ma pâmoison l'effet de ma douleur:<br /> +Un juste déplaisir à ce point m'a réduite.<br /> +Son trépas déroboit sa tête à ma poursuite;<br /> +S'il meurt des coups reçus pour le bien du pays,<br /> +Ma vengeance est perdue et mes desseins trahis:<span class="dalign">1360</span><br /> +Une si belle fin m'est trop injurieuse.<br /> +Je demande sa mort, mais non pas glorieuse,<br /> +Non pas dans un éclat qui l'élève si haut,<br /> +Non pas au lit d'honneur, mais sur un échafaud;<br /> +Qu'il meure pour mon père, et non pour la patrie;<span class="dalign">1365</span><br /> +Que son nom soit taché, sa mémoire flétrie.<br /> +Mourir pour le pays n'est pas un triste sort;<br /> +C'est s'immortaliser par une belle mort.<br /> +<span class="i1">J'aime donc sa victoire, et je le puis sans crime;</span><br /> +Elle assure l'État, et me rend ma victime,<span class="dalign">1370</span><br /> +Mais noble, mais fameuse entre tous les guerriers,<br /> +Le chef, au lieu de fleurs, couronné de lauriers;<br /> +Et pour dire en un mot ce que j'en considère,<br /> +Digne d'être immolée aux mânes de mon père....<br /> +<span class="i1">Hélas! à quel espoir me laissé-je emporter!</span><span class="dalign">1375</span><br /> +Rodrigue de ma part n'a rien à redouter:<br /> +Que pourroient contre lui des larmes qu'on méprise?<br /> +Pour lui tout votre empire est un lieu de franchise;<br /> +Là, sous votre pouvoir, tout lui devient permis;<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span><br /> +Il triomphe de moi comme des ennemis.<span class="dalign">1380</span><br /> +Dans leur sang répandu la justice étouffée<a name="FNanchor_489" id="FNanchor_489" href="#Footnote_489" class="fnanchor">[489]</a><br /> +Aux crimes du vainqueur sert d'un nouveau trophée:<br /> +Nous en croissons la pompe, et le mépris des lois<br /> +Nous fait suivre son char au milieu de deux rois.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p> + +<p>Ma fille, ces transports ont trop de violence.<span class="dalign">1385</span><br /> +Quand on rend la justice, on met tout en balance:<br /> +On a tué ton père, il étoit l'agresseur;<br /> +Et la même équité m'ordonne la douceur.<br /> +Avant que d'accuser ce que j'en fais paroître,<br /> +Consulte bien ton cœur: Rodrigue en est le maître,<span class="dalign">1390</span><br /> +Et ta flamme en secret rend grâces à ton roi,<br /> +Dont la faveur conserve un tel amant pour toi.</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Pour moi! mon ennemi! l'objet de ma colère!<br /> +L'auteur de mes malheurs! l'assassin de mon père!<br /> +De ma juste poursuite on fait si peu de cas<span class="dalign">1395</span><br /> +Qu'on me croit obliger en ne m'écoutant pas!<br /> +<span class="i1">Puisque vous refusez la justice à mes larmes,</span><br /> +Sire, permettez-moi de recourir aux armes;<br /> +C'est par là seulement qu'il a su m'outrager,<br /> +Et c'est aussi par là que je me dois venger.<span class="dalign">1400</span><br /> +A tous vos cavaliers je demande sa tête<a name="FNanchor_490" id="FNanchor_490" href="#Footnote_490" class="fnanchor">[490]</a>:<br /> +Oui, qu'un d'eux me l'apporte, et je suis sa conquête;<br /> +Qu'ils le combattent, Sire; et le combat fini,<br /> +J'épouse le vainqueur, si Rodrigue est puni.<br /> +Sous votre autorité souffrez qu'on le publie.<span class="dalign">1405</span></p> + +<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p> + +<p>Cette vieille coutume en ces lieux établie,<br /> +Sous couleur de punir un injuste attentat,<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span><br /> +Des meilleurs combattants affoiblit un État;<br /> +Souvent de cet abus le succès déplorable<br /> +Opprime l'innocent, et soutient le coupable.<span class="dalign">1410</span><br /> +J'en dispense Rodrigue: il m'est trop précieux<br /> +Pour l'exposer aux coups d'un sort capricieux;<br /> +Et quoi qu'ait pu commettre un cœur si magnanime,<br /> +Les Mores en fuyant ont emporté son crime.</p> + +<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p> + +<p>Quoi! Sire, pour lui seul vous renversez des lois<span class="dalign">1415</span><br /> +Qu'a vu toute la cour observer tant de fois!<br /> +Que croira votre peuple, et que dira l'envie,<br /> +Si sous votre défense il ménage sa vie,<br /> +Et s'en fait un prétexte à ne paroître pas<a name="FNanchor_491" id="FNanchor_491" href="#Footnote_491" class="fnanchor">[491]</a><br /> +Où tous les gens d'honneur cherchent un beau trépas?<br /> +De pareilles faveurs terniroient trop sa gloire<a name="FNanchor_492" id="FNanchor_492" href="#Footnote_492" class="fnanchor">[492]</a>:<br /> +Qu'il goûte sans rougir les fruits de sa victoire.<br /> +Le Comte eut de l'audace; il l'en a su punir:<br /> +Il l'a fait en brave homme, et le doit maintenir<a name="FNanchor_493" id="FNanchor_493" href="#Footnote_493" class="fnanchor">[493]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p> + +<p>Puisque vous le voulez, j'accorde qu'il le fasse;<span class="dalign">1425</span><br /> +Mais d'un guerrier vaincu mille prendroient la place,<br /> +Et le prix que Chimène au vainqueur a promis<br /> +De tous mes cavaliers feroit ses ennemis<a name="FNanchor_494" id="FNanchor_494" href="#Footnote_494" class="fnanchor">[494]</a>.<br /> +L'opposer seul à tous seroit trop d'injustice:<br /> +Il suffit qu'une fois il entre dans la lice.<span class="dalign">1430</span><br /> +<span class="i1">Choisis qui tu voudras, Chimène, et choisis bien;</span><br /> +Mais après ce combat ne demande plus rien.</p> + +<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p> + +<p>N'excusez point par là ceux que son bras étonne:<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span><br /> +Laissez un champ ouvert, où n'entrera personne<a name="FNanchor_495" id="FNanchor_495" href="#Footnote_495" class="fnanchor">[495]</a>.<br /> +Après ce que Rodrigue a fait voir aujourd'hui,<span class="dalign">1435</span><br /> +Quel courage assez vain s'oseroit prendre à lui?<br /> +Qui se hasarderoit contre un tel adversaire?<br /> +Qui seroit ce vaillant, ou bien ce téméraire?</p> + +<p><span class="smcap i6">DON SANCHE.</span></p> + +<p>Faites ouvrir le champ: vous voyez l'assaillant<a name="FNanchor_496" id="FNanchor_496" href="#Footnote_496" class="fnanchor">[496]</a>;<br /> +Je suis ce téméraire, ou plutôt ce vaillant.<span class="dalign">1440</span><br /> +<span class="i1">Accordez cette grâce à l'ardeur qui me presse,</span><br /> +Madame: vous savez quelle est votre promesse.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p> + +<p>Chimène, remets-tu ta querelle en sa main?</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Sire, je l'ai promis.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p> + +<p><span class="i8">Soyez prêt à demain.</span></p> + +<span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span> + +<p>Non, Sire, il ne faut pas différer davantage:<span class="dalign">1445</span><br /> +On est toujours trop prêt quand on a du courage.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p> + +<p>Sortir d'une bataille, et combattre à l'instant!</p> + +<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p> + +<p>Rodrigue a pris haleine en vous la racontant.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p> + +<p>Du moins une heure ou deux je veux qu'il se délasse<a name="FNanchor_497" id="FNanchor_497" href="#Footnote_497" class="fnanchor">[497]</a>.<br /> +Mais de peur qu'en exemple un tel combat ne passe,<span class="dalign">1450</span><br /> +Pour témoigner à tous qu'à regret je permets<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span><br /> +Un sanglant procédé qui ne me plut jamais,<br /> +De moi ni de ma cour il n'aura la présence.</p> + +<p class="i4 font90">(Il parle à don Arias<a name="FNanchor_498" id="FNanchor_498" href="#Footnote_498" class="fnanchor">[498]</a>.)</p> + +<p><span class="i1">Vous seul des combattants jugerez la vaillance:</span><br /> +Ayez soin que tous deux fassent en gens de cœur,<span class="dalign">1455</span><br /> +Et le combat fini, m'amenez le vainqueur.<br /> +Qui qu'il soit, même prix est acquis à sa peine<a name="FNanchor_499" id="FNanchor_499" href="#Footnote_499" class="fnanchor">[499]</a>:<br /> +Je le veux de ma main présenter à Chimène,<br /> +Et que pour récompense il reçoive sa foi.</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Quoi! Sire, m'imposer une si dure loi<a name="FNanchor_500" id="FNanchor_500" href="#Footnote_500" class="fnanchor">[500]</a>!<span class="dalign">1460</span></p> + +<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p> + +<p>Tu t'en plains; mais ton feu, loin d'avouer ta plainte,<br /> +Si Rodrigue est vainqueur, l'accepte sans contrainte.<br /> +Cesse de murmurer contre un arrêt si doux:<br /> +Qui que ce soit des deux, j'en ferai ton époux.</p> + +<p class="p2 center"><span class="smcap"><small><b>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</b></small></span></p> +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span></p> + +<h2>ACTE V.</h2> + +<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<h4>DON RODRIGUE, CHIMÈNE<a name="FNanchor_501" id="FNanchor_501" href="#Footnote_501" class="fnanchor">[501]</a>.</h4> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Quoi! Rodrigue, en plein jour! d'où te vient cette audace?<br /> +Va, tu me perds d'honneur; retire-toi, de grâce.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p>Je vais mourir, Madame, et vous viens en ce lieu,<br /> +Avant le coup mortel, dire un dernier adieu<a name="FNanchor_502" id="FNanchor_502" href="#Footnote_502" class="fnanchor">[502]</a>:<br /> +Cet immuable amour qui sous vos lois m'engage<a name="FNanchor_503" id="FNanchor_503" href="#Footnote_503" class="fnanchor">[503]</a><br /> +N'ose accepter ma mort sans vous en faire hommage.<span class="dalign">1470</span></p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Tu vas mourir!</p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p><span class="i6">Je cours à ces heureux moments</span><br /> +Qui vont livrer ma vie à vos ressentiments.</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Tu vas mourir! Don Sanche est-il si redoutable<br /> +Qu'il donne l'épouvante à ce cœur indomptable?<br /> +Qui t'a rendu si foible, ou qui le rend si fort?<span class="dalign">1475</span><br /> +Rodrigue va combattre, et se croit déjà mort!<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span><br /> +Celui qui n'a pas craint les Mores, ni mon père,<br /> +Va combattre don Sanche, et déjà désespère!<br /> +Ainsi donc au besoin ton courage s'abat!</p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p>Je cours à mon supplice, et non pas au combat;<span class="dalign">1480</span><br /> +Et ma fidèle ardeur sait bien m'ôter l'envie,<br /> +Quand vous cherchez ma mort, de défendre ma vie.<br /> +<span class="i1">J'ai toujours même cœur; mais je n'ai point de bras</span><br /> +Quand il faut conserver ce qui ne vous plaît pas;<br /> +Et déjà cette nuit m'auroit été mortelle,<span class="dalign">1485</span><br /> +Si j'eusse combattu pour ma seule querelle;<br /> +Mais défendant mon roi, son peuple et mon pays<a name="FNanchor_504" id="FNanchor_504" href="#Footnote_504" class="fnanchor">[504]</a>,<br /> +A me défendre mal je les aurois trahis.<br /> +Mon esprit généreux ne hait pas tant la vie,<br /> +Qu'il en veuille sortir par une perfidie.<span class="dalign">1490</span><br /> +Maintenant qu'il s'agit de mon seul intérêt,<br /> +Vous demandez ma mort, j'en accepte l'arrêt.<br /> +Votre ressentiment choisit la main d'un autre<br /> +(Je ne méritois pas de mourir de la vôtre):<br /> +On ne me verra point en repousser les coups;<span class="dalign">1495</span><br /> +Je dois plus de respect à qui combat pour vous;<br /> +Et ravi de penser que c'est de vous qu'ils viennent,<br /> +Puisque c'est votre honneur que ses armes soutiennent,<br /> +Je vais lui présenter mon estomac ouvert<a name="FNanchor_505" id="FNanchor_505" href="#Footnote_505" class="fnanchor">[505]</a>,<br /> +Adorant en sa main la vôtre qui me perd.<span class="dalign">1500</span></p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Si d'un triste devoir la juste violence,<br /> +Qui me fait malgré moi poursuivre ta vaillance,<br /> +Prescrit à ton amour une si forte loi<br /> +Qu'il te rend sans défense à qui combat pour moi,<br /> +En cet aveuglement ne perds pas la mémoire<span class="dalign">1505</span><span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span><br /> +Qu'ainsi que de ta vie il y va de ta gloire,<br /> +Et que dans quelque éclat que Rodrigue ait vécu,<br /> +Quand on le saura mort, on le croira vaincu.<br /> +<span class="i1">Ton honneur t'est plus cher que je ne te suis chère<a name="FNanchor_506" id="FNanchor_506" href="#Footnote_506" class="fnanchor">[506]</a>,</span><br /> +Puisqu'il trempe tes mains dans le sang de mon père<a name="FNanchor_507" id="FNanchor_507" href="#Footnote_507" class="fnanchor">[507]</a>,<span class="dalign">1510</span><br /> +Et te fait renoncer, malgré ta passion,<br /> +A l'espoir le plus doux de ma possession:<br /> +Je t'en vois cependant faire si peu de conte,<br /> +Que sans rendre combat tu veux qu'on te surmonte.<br /> +Quelle inégalité ravale ta vertu?<span class="dalign">1515</span><br /> +Pourquoi ne l'as-tu plus, ou pourquoi l'avois-tu?<br /> +Quoi? n'es-tu généreux que pour me faire outrage?<br /> +S'il ne faut m'offenser, n'as-tu point de courage?<br /> +Et traites-tu mon père avec tant de rigueur,<br /> +Qu'après l'avoir vaincu tu souffres un vainqueur?<span class="dalign">1520</span><br /> +Va, sans vouloir mourir, laisse-moi te poursuivre<a name="FNanchor_508" id="FNanchor_508" href="#Footnote_508" class="fnanchor">[508]</a>,<br /> +Et défends ton honneur, si tu ne veux plus vivre.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p>Après la mort du Comte, et les Mores défaits,<br /> +Faudroit-il à ma gloire encor d'autres effets<a name="FNanchor_509" id="FNanchor_509" href="#Footnote_509" class="fnanchor">[509]</a>?<br /> +Elle peut dédaigner le soin de me défendre:<span class="dalign">1525</span><br /> +On sait que mon courage ose tout entreprendre,<br /> +Que ma valeur peut tout, et que dessous les cieux,<br /> +Auprès de mon honneur, rien ne m'est précieux<a name="FNanchor_510" id="FNanchor_510" href="#Footnote_510" class="fnanchor">[510]</a>.<br /> +Non, non, en ce combat, quoi que vous veuilliez<a name="FNanchor_511" id="FNanchor_511" href="#Footnote_511" class="fnanchor">[511]</a> croire,<br /> +Rodrigue peut mourir sans hasarder sa gloire,<span class="dalign">1530</span><br /> +Sans qu'on l'ose accuser d'avoir manqué de cœur,<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span><br /> +Sans passer pour vaincu, sans souffrir un vainqueur.<br /> +On dira seulement: «Il adoroit Chimène;<br /> +Il n'a pas voulu vivre et mériter sa haine;<br /> +Il a cédé lui-même à la rigueur du sort<span class="dalign">1535</span><br /> +Qui forçoit sa maîtresse à poursuivre sa mort:<br /> +Elle vouloit sa tête; et son cœur magnanime,<br /> +S'il l'en eût refusée, eût pensé faire un crime.<br /> +Pour venger son honneur il perdit son amour,<br /> +Pour venger sa maîtresse il a quitté le jour,<span class="dalign">1540</span><br /> +Préférant, quelque espoir qu'eût son âme asservie<a name="FNanchor_512" id="FNanchor_512" href="#Footnote_512" class="fnanchor">[512]</a>,<br /> +Son honneur à Chimène, et Chimène à sa vie.»<br /> +Ainsi donc vous verrez ma mort en ce combat,<br /> +Loin d'obscurcir ma gloire, en rehausser l'éclat;<br /> +Et cet honneur suivra mon trépas volontaire,<span class="dalign">1545</span><br /> +Que tout autre que moi n'eût pu vous satisfaire.</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Puisque, pour t'empêcher de courir au trépas,<br /> +Ta vie et ton honneur sont de foibles appas,<br /> +Si jamais je t'aimai, cher Rodrigue, en revanche,<br /> +Défends-toi maintenant pour m'ôter à don Sanche;<span class="dalign">1550</span><br /> +Combats pour m'affranchir d'une condition<br /> +Qui me donne à l'objet de mon aversion<a name="FNanchor_513" id="FNanchor_513" href="#Footnote_513" class="fnanchor">[513]</a>.<br /> +Te dirai-je encor plus? va, songe à ta défense,<br /> +Pour forcer mon devoir, pour m'imposer silence;<br /> +Et si tu sens pour moi ton cœur encore épris<a name="FNanchor_514" id="FNanchor_514" href="#Footnote_514" class="fnanchor">[514]</a>,<span class="dalign">1555</span><br /> +Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.<br /> +Adieu: ce mot lâché me fait rougir de honte.</p> + +<p><span class="i6 smcap">DON RODRIGUE</span><a name="FNanchor_515" id="FNanchor_515" href="#Footnote_515" class="fnanchor">[515]</a>.</p> + +<p>Est-il quelque ennemi qu'à présent je ne dompte?<br /> +Paroissez, Navarrois, Mores et Castillans,<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span><br /> +Et tout ce que l'Espagne a nourri de vaillants;<span class="dalign">1560</span><br /> +Unissez-vous ensemble, et faites une armée,<br /> +Pour combattre une main de la sorte animée:<br /> +Joignez tous vos efforts contre un espoir si doux;<br /> +Pour en venir à bout, c'est trop peu que de vous.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE II.</h3> + +<h4>L'INFANTE.</h4> + +<p>T'écouterai-je encor, respect de ma naissance,<span class="dalign">1565</span><br /> +<span class="i3">Qui fais un crime de mes feux?</span><br /> +T'écouterai-je, amour, dont la douce puissance<br /> +Contre ce fier tyran fait révolter mes vœux<a name="FNanchor_516" id="FNanchor_516" href="#Footnote_516" class="fnanchor">[516]</a>?<br /> +<span class="i3">Pauvre princesse, auquel des deux</span><br /> +<span class="i3">Dois-tu prêter obéissance?</span><span class="dalign">1570</span><br /> +Rodrigue, ta valeur te rend digne de moi;<br /> +Mais pour être vaillant, tu n'es pas fils de roi.</p> + +<p>Impitoyable sort, dont la rigueur sépare<br /> +<span class="i3">Ma gloire d'avec mes desirs!</span><br /> +Est-il dit que le choix d'une vertu si rare<span class="dalign">1575</span><br /> +Coûte à ma passion de si grands déplaisirs?<br /> +<span class="i3">O cieux! à combien de soupirs</span><br /> +<span class="i3">Faut-il que mon cœur se prépare,</span><br /> +Si jamais il n'obtient sur un si long tourment<a name="FNanchor_517" id="FNanchor_517" href="#Footnote_517" class="fnanchor">[517]</a><br /> +Ni d'éteindre l'amour, ni d'accepter l'amant!<span class="dalign">1580</span></p> + +<p>Mais c'est trop de scrupule, et ma raison s'étonne<a name="FNanchor_518" id="FNanchor_518" href="#Footnote_518" class="fnanchor">[518]</a><br /> +<span class="i3">Du mépris d'un si digne choix:</span><br /> +Bien qu'aux monarques seuls ma naissance me donne,<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span><br /> +Rodrigue, avec honneur je vivrai sous tes lois.<br /> +<span class="i3">Après avoir vaincu deux rois,</span><span class="dalign">1585</span><br /> +<span class="i3">Pourrois-tu manquer de couronne?</span><br /> +Et ce grand nom de Cid que tu viens de gagner<br /> +Ne fait-il pas trop voir sur qui tu dois régner<a name="FNanchor_519" id="FNanchor_519" href="#Footnote_519" class="fnanchor">[519]</a>?</p> + +<p>Il est digne de moi, mais il est à Chimène;<br /> +<span class="i3">Le don que j'en ai fait me nuit.</span><span class="dalign">1590</span><br /> +Entre eux la mort d'un père a si peu mis de haine<a name="FNanchor_520" id="FNanchor_520" href="#Footnote_520" class="fnanchor">[520]</a>,<br /> +Que le devoir du sang à regret le poursuit:<br /> +<span class="i3">Ainsi n'espérons aucun fruit</span><br /> +<span class="i3">De son crime, ni de ma peine,</span><br /> +Puisque pour me punir le destin a permis<span class="dalign">1595</span><br /> +Que l'amour dure même entre deux ennemis.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE III.</h3> + +<h4>L'INFANTE, LÉONOR.</h4> + +<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p> + +<p>Où viens-tu, Léonor?</p> + +<p><span class="smcap i6">LÉONOR.</span></p> + +<p><span class="i8">Vous applaudir, Madame<a name="FNanchor_521" id="FNanchor_521" href="#Footnote_521" class="fnanchor">[521]</a>,</span><br /> +Sur le repos qu'enfin a retrouvé votre âme.</p> + +<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p> + +<p>D'où viendroit ce repos dans un comble d'ennui?</p> + +<p><span class="smcap i6">LÉONOR.</span></p> + +<p>Si l'amour vit d'espoir, et s'il meurt avec lui,<span class="dalign">1600</span><br /> +Rodrigue ne peut plus charmer votre courage.<br /> +Vous savez le combat où Chimène l'engage:<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span><br /> +Puisqu'il faut qu'il y meure, ou qu'il soit son mari,<br /> +Votre espérance est morte, et votre esprit guéri.</p> + +<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p> + +<p>Ah! qu'il s'en faut encor<a name="FNanchor_522" id="FNanchor_522" href="#Footnote_522" class="fnanchor">[522]</a>!</p> + +<p><span class="smcap i6">LÉONOR.</span></p> + +<p><span class="i11">Que pouvez-vous prétendre?</span></p> + +<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p> + +<p>Mais plutôt quel espoir me pourrois-tu défendre?<br /> +Si Rodrigue combat sous ces conditions,<br /> +Pour en rompre l'effet, j'ai trop d'inventions.<br /> +L'amour, ce doux auteur de mes cruels supplices,<br /> +Aux esprits des amants apprend trop d'artifices.<span class="dalign">1610</span></p> + +<p><span class="smcap i6">LÉONOR.</span></p> + +<p>Pourrez-vous quelque chose, après qu'un père mort<br /> +N'a pu dans leurs esprits allumer de discord?<br /> +Car Chimène aisément montre par sa conduite<br /> +Que la haine aujourd'hui ne fait pas sa poursuite.<br /> +Elle obtient un combat, et pour son combattant<span class="dalign">1615</span><br /> +C'est le premier offert qu'elle accepte à l'instant:<br /> +Elle n'a point recours à ces mains généreuses<a name="FNanchor_523" id="FNanchor_523" href="#Footnote_523" class="fnanchor">[523]</a><br /> +Que tant d'exploits fameux rendent si glorieuses;<br /> +Don Sanche lui suffit, et mérite son choix<a name="FNanchor_524" id="FNanchor_524" href="#Footnote_524" class="fnanchor">[524]</a>,<br /> +Parce qu'il va s'armer pour la première fois.<span class="dalign">1620</span><br /> +Elle aime en ce duel son peu d'expérience;<br /> +Comme il est sans renom, elle est sans défiance;<br /> +Et sa facilité vous doit bien faire voir<a name="FNanchor_525" id="FNanchor_525" href="#Footnote_525" class="fnanchor">[525]</a><br /> +Qu'elle cherche un combat qui force son devoir,<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span><br /> +Qui livre à son Rodrigue une victoire aisée<a name="FNanchor_526" id="FNanchor_526" href="#Footnote_526" class="fnanchor">[526]</a>,<span class="dalign">1625</span><br /> +Et l'autorise enfin à paroître apaisée.</p> + +<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p> + +Je le remarque assez, et toutefois mon cœur<br /> +A l'envi de Chimène adore ce vainqueur.<br /> +A quoi me résoudrai-je, amante infortunée? + +<p><span class="smcap i6">LÉONOR.</span></p> + +<p>A vous mieux souvenir de qui vous êtes née<a name="FNanchor_527" id="FNanchor_527" href="#Footnote_527" class="fnanchor">[527]</a>:<span class="dalign">1630</span><br /> +Le ciel vous doit un roi, vous aimez un sujet!</p> + +<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p> + +<p>Mon inclination a bien changé d'objet.<br /> +Je n'aime plus Rodrigue, un simple gentilhomme;<br /> +Non, ce n'est plus ainsi que mon amour le nomme<a name="FNanchor_528" id="FNanchor_528" href="#Footnote_528" class="fnanchor">[528]</a>:<br /> +Si j'aime, c'est l'auteur de tant de beaux exploits,<span class="dalign">1635</span><br /> +C'est le valeureux Cid, le maître de deux rois.<br /> +<span class="i1">Je me vaincrai pourtant, non de peur d'aucun blâme,</span><br /> +Mais pour ne troubler pas une si belle flamme;<br /> +Et quand pour m'obliger on l'auroit couronné,<br /> +Je ne veux point reprendre un bien que j'ai donné.<span class="dalign">1640</span><br /> +Puisqu'en un tel combat sa victoire est certaine,<br /> +Allons encore un coup le donner à Chimène.<br /> +Et toi, qui vois les traits dont mon cœur est percé,<br /> +Viens me voir achever comme j'ai commencé.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE IV.</h3> + +<h4>CHIMÈNE, ELVIRE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Elvire, que je souffre, et que je suis à plaindre!<span class="dalign">1645</span><br /> +Je ne sais qu'espérer, et je vois tout à craindre;<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span><br /> +Aucun vœu ne m'échappe où j'ose consentir;<br /> +Je ne souhaite rien sans un prompt repentir<a name="FNanchor_529" id="FNanchor_529" href="#Footnote_529" class="fnanchor">[529]</a>.<br /> +A deux rivaux pour moi je fais prendre les armes:<br /> +Le plus heureux succès me coûtera des larmes;<span class="dalign">1650</span><br /> +Et quoi qu'en ma faveur en ordonne le sort,<br /> +Mon père est sans vengeance, ou mon amant est mort.</p> + +<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p> + +<p>D'un et d'autre côté je vous vois soulagée:<br /> +Ou vous avez Rodrigue, ou vous êtes vengée;<br /> +Et quoi que le destin puisse ordonner de vous,<span class="dalign">1655</span><br /> +Il soutient votre gloire, et vous donne un époux.</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Quoi! l'objet de ma haine ou de tant de colère<a name="FNanchor_530" id="FNanchor_530" href="#Footnote_530" class="fnanchor">[530]</a>!<br /> +L'assassin de Rodrigue ou celui de mon père!<br /> +De tous les deux côtés on me donne un mari<br /> +Encor tout teint du sang que j'ai le plus chéri;<span class="dalign">1660</span><br /> +De tous les deux côtés mon âme se rebelle:<br /> +Je crains plus que la mort la fin de ma querelle.<br /> +Allez, vengeance, amour, qui troublez mes esprits,<br /> +Vous n'avez point pour moi de douceurs à ce prix;<br /> +Et toi, puissant moteur du destin qui m'outrage,<span class="dalign">1665</span><br /> +Termine ce combat sans aucun avantage,<br /> +Sans faire aucun des deux ni vaincu ni vainqueur.</p> + +<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p> + +<p>Ce seroit vous traiter avec trop de rigueur.<br /> +Ce combat pour votre âme est un nouveau supplice,<br /> +S'il vous laisse obligée à demander justice,<span class="dalign">1670</span><br /> +A témoigner toujours ce haut ressentiment,<br /> +Et poursuivre toujours la mort de votre amant.<br /> +Madame, il vaut bien mieux que sa rare vaillance<a name="FNanchor_531" id="FNanchor_531" href="#Footnote_531" class="fnanchor">[531]</a>,<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span><br /> +Lui couronnant le front, vous impose silence;<br /> +Que la loi du combat étouffe vos soupirs,<span class="dalign">1675</span><br /> +Et que le Roi vous force à suivre vos desirs.</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Quand il sera vainqueur, crois-tu que je me rende?<br /> +Mon devoir est trop fort, et ma perte trop grande;<br /> +Et ce n'est pas assez, pour leur faire la loi,<br /> +Que celle du combat et le vouloir du Roi.<span class="dalign">1680</span><br /> +Il peut vaincre don Sanche avec fort peu de peine,<br /> +Mais non pas avec lui la gloire de Chimène;<br /> +Et quoi qu'à sa victoire un monarque ait promis,<br /> +Mon honneur lui fera mille autres ennemis.</p> + +<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p> + +<p>Gardez, pour vous punir de cet orgueil étrange,<span class="dalign">1685</span><br /> +Que le ciel à la fin ne souffre qu'on vous venge.<br /> +Quoi! vous voulez encor refuser le bonheur<br /> +De pouvoir maintenant vous taire avec honneur?<br /> +Que prétend ce devoir, et qu'est-ce qu'il espère?<br /> +La mort de votre amant vous rendra-t-elle un père?<span class="dalign">1690</span><br /> +Est-ce trop peu pour vous que d'un coup de malheur?<br /> +Faut-il perte sur perte, et douleur sur douleur?<br /> +Allez, dans le caprice où votre humeur s'obstine,<br /> +Vous ne méritez pas l'amant qu'on vous destine;<br /> +Et nous verrons du ciel l'équitable courroux<a name="FNanchor_532" id="FNanchor_532" href="#Footnote_532" class="fnanchor">[532]</a><span class="dalign">1695</span><br /> +Vous laisser, par sa mort, don Sanche pour époux.</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Elvire, c'est assez des peines que j'endure,<br /> +Ne les redouble point de ce funeste augure<a name="FNanchor_533" id="FNanchor_533" href="#Footnote_533" class="fnanchor">[533]</a>.<br /> +Je veux, si je le puis, les éviter tous deux;<br /> +Sinon, en ce combat Rodrigue a tous mes vœux:<span class="dalign">1700</span><span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span><br /> +Non qu'une folle ardeur de son côté me penche;<br /> +Mais s'il étoit vaincu, je serois à don Sanche:<br /> +Cette appréhension fait naître mon souhait.<br /> +Que vois-je, malheureuse? Elvire, c'en est fait.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE V.</h3> + +<h4>DON SANCHE, CHIMÈNE, ELVIRE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">DON SANCHE.</span></p> + +<p>Obligé d'apporter à vos pieds cette épée<a name="FNanchor_534" id="FNanchor_534" href="#Footnote_534" class="fnanchor">[534]</a>....<span class="dalign">1705</span></p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Quoi? du sang de Rodrigue encor toute trempée?<br /> +Perfide, oses-tu bien te montrer à mes yeux,<br /> +Après m'avoir ôté ce que j'aimois le mieux?<br /> +<span class="i1">Éclate, mon amour, tu n'as plus rien à craindre:</span><br /> +Mon père est satisfait, cesse de te contraindre.<span class="dalign">1710</span><br /> +Un même coup a mis ma gloire en sûreté,<br /> +Mon âme au désespoir, ma flamme en liberté.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON SANCHE.</span></p> + +<p>D'un esprit plus rassis....</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p><span class="i11">Tu me parles encore,</span><br /> +Exécrable assassin d'un héros que j'adore<a name="FNanchor_535" id="FNanchor_535" href="#Footnote_535" class="fnanchor">[535]</a>?<br /> +Va, tu l'as pris en traître; un guerrier si vaillant<span class="dalign">1715</span><br /> +N'eût jamais succombé sous un tel assaillant<a name="FNanchor_536" id="FNanchor_536" href="#Footnote_536" class="fnanchor">[536]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span><br /> +N'espère rien de moi, tu ne m'as point servie:<br /> +En croyant me venger, tu m'as ôté la vie.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON SANCHE.</span></p> + +<p>Étrange impression, qui loin de m'écouter....</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Veux-tu que de sa mort je t'écoute vanter,<span class="dalign">1720</span><br /> +Que j'entende à loisir avec quelle insolence<br /> +Tu peindras son malheur, mon crime et ta vaillance<a name="FNanchor_537" id="FNanchor_537" href="#Footnote_537" class="fnanchor">[537]</a>?</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE VI.</h3> + +<h4>DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON SANCHE, DON ALONSE, CHIMÈNE, ELVIRE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Sire, il n'est plus besoin de vous dissimuler<br /> +Ce que tous mes efforts ne vous ont pu celer.<br /> +J'aimois, vous l'avez su; mais pour venger mon père<a name="FNanchor_538" id="FNanchor_538" href="#Footnote_538" class="fnanchor">[538]</a>,<br /> +J'ai bien voulu proscrire<a name="FNanchor_539" id="FNanchor_539" href="#Footnote_539" class="fnanchor">[539]</a> une tête si chère:<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span><br /> +Votre Majesté, Sire, elle-même a pu voir<br /> +Comme j'ai fait céder mon amour au devoir.<br /> +Enfin Rodrigue est mort, et sa mort m'a changée<br /> +D'implacable ennemie en amante affligée.<span class="dalign">1730</span><br /> +J'ai dû cette vengeance à qui m'a mise au jour,<br /> +Et je dois maintenant ces pleurs à mon amour.<br /> +Don Sanche m'a perdue en prenant ma défense,<br /> +Et du bras qui me perd je suis la récompense!<br /> +<span class="i1">Sire, si la pitié peut émouvoir un roi,</span><span class="dalign">1735</span><br /> +De grâce, révoquez une si dure loi;<br /> +Pour prix d'une victoire où je perds ce que j'aime,<br /> +Je lui laisse mon bien; qu'il me laisse à moi-même;<br /> +Qu'en un cloître sacré je pleure incessamment,<br /> +Jusqu'au dernier soupir, mon père et mon amant.<span class="dalign">1740</span></p> + +<p><span class="i6 smcap">DON DIÈGUE.</span></p> + +<p>Enfin elle aime, Sire, et ne croit plus un crime<br /> +D'avouer par sa bouche un amour légitime<a name="FNanchor_540" id="FNanchor_540" href="#Footnote_540" class="fnanchor">[540]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p> + +<p>Chimène, sors d'erreur, ton amant n'est pas mort,<br /> +Et don Sanche vaincu t'a fait un faux rapport.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON SANCHE.</span></p> + +Sire, un peu trop d'ardeur malgré moi l'a déçue:<span class="dalign">1745</span><br /> +Je venois du combat lui raconter l'issue.<br /> +Ce généreux guerrier, dont son cœur est charmé:<br /> +«Ne crains rien, m'a-t-il dit, quand il m'a désarmé;<br /> +Je laisserois plutôt la victoire incertaine,<br /> +Que de répandre un sang hasardé pour Chimène;<span class="dalign">1750</span><br /> +Mais puisque mon devoir m'appelle auprès du Roi,<br /> +Va de notre combat l'entretenir pour moi,<br /> +De la part du vainqueur lui porter ton épée<a name="FNanchor_541" id="FNanchor_541" href="#Footnote_541" class="fnanchor">[541]</a>.»<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span><br /> +Sire, j'y suis venu: cet objet l'a trompée;<br /> +Elle m'a cru vainqueur, me voyant de retour,<span class="dalign">1755</span><br /> +Et soudain sa colère a trahi son amour<br /> +Avec tant de transport et tant d'impatience,<br /> +Que je n'ai pu gagner un moment d'audience.<br /> +<span class="i1">Pour moi, bien que vaincu, je me répute heureux;</span><br /> +Et malgré l'intérêt de mon cœur amoureux,<span class="dalign">1760</span><br /> +Perdant infiniment, j'aime encor ma défaite,<br /> +Qui fait le beau succès d'une amour si parfaite. + +<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p> + +<p>Ma fille, il ne faut point rougir d'un si beau feu,<br /> +Ni chercher les moyens d'en faire un désaveu.<br /> +Une louable honte en vain t'en sollicite<a name="FNanchor_542" id="FNanchor_542" href="#Footnote_542" class="fnanchor">[542]</a>:<span class="dalign">1765</span><br /> +Ta gloire est dégagée, et ton devoir est quitte;<br /> +Ton père est satisfait, et c'étoit le venger<br /> +Que mettre tant de fois ton Rodrigue en danger.<br /> +Tu vois comme le ciel autrement en dispose.<br /> +Ayant tant fait pour lui, fais pour toi quelque chose,<br /> +Et ne sois point rebelle à mon commandement,<br /> +Qui te donne un époux aimé si chèrement.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE VII<a name="FNanchor_543" id="FNanchor_543" href="#Footnote_543" class="fnanchor">[543]</a>.</h3> + +<h4>DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON +RODRIGUE, DON ALONSE, DON SANCHE, L'INFANTE, +CHIMÈNE, LÉONOR, ELVIRE.</h4> + +<p><span class="i6 smcap">L'INFANTE.</span></p> + +<p>Sèche tes pleurs, Chimène, et reçois sans tristesse<br /> +Ce généreux vainqueur des mains de ta princesse.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p>Ne vous offensez point, Sire, si devant vous<span class="dalign">1775</span><span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span><br /> +Un respect amoureux me jette à ses genoux.<br /> +<span class="i1">Je ne viens point ici demander ma conquête:</span><br /> +Je viens tout de nouveau vous apporter ma tête,<br /> +Madame; mon amour n'emploiera point pour moi<br /> +Ni la loi du combat, ni le vouloir du Roi.<span class="dalign">1780</span><br /> +Si tout ce qui s'est fait est trop peu pour un père,<br /> +Dites par quels moyens il vous faut satisfaire.<br /> +Faut-il combattre encor mille et mille rivaux,<br /> +Aux deux bouts de la terre étendre mes travaux,<br /> +Forcer moi seul un camp, mettre en fuite une armée,<br /> +Des héros fabuleux passer la renommée?<br /> +Si mon crime par là se peut enfin laver,<br /> +J'ose tout entreprendre, et puis tout achever;<br /> +Mais si ce fier honneur, toujours inexorable,<br /> +Ne se peut apaiser sans la mort du coupable,<span class="dalign">1790</span><br /> +N'armez plus contre moi le pouvoir des humains:<br /> +Ma tête est à vos pieds, vengez-vous par vos mains;<br /> +Vos mains seules ont droit de vaincre un invincible;<br /> +Prenez une vengeance à tout autre impossible<a name="FNanchor_544" id="FNanchor_544" href="#Footnote_544" class="fnanchor">[544]</a>.<br /> +Mais du moins que ma mort suffise à me punir:<span class="dalign">1795</span><br /> +Ne me bannissez point de votre souvenir;<br /> +Et puisque mon trépas conserve votre gloire,<br /> +Pour vous en revancher conservez ma mémoire,<br /> +Et dites quelquefois, en déplorant mon sort<a name="FNanchor_545" id="FNanchor_545" href="#Footnote_545" class="fnanchor">[545]</a>:<br /> +«S'il ne m'avoit aimée, il ne seroit pas mort.»<span class="dalign">1800</span></p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Relève-toi, Rodrigue. Il faut l'avouer, Sire,<br /> +Je vous en ai trop dit pour m'en pouvoir dédire<a name="FNanchor_546" id="FNanchor_546" href="#Footnote_546" class="fnanchor">[546]</a>.<br /> +Rodrigue a des vertus que je ne puis haïr;<br /> +Et quand un roi commande, on lui doit obéir<a name="FNanchor_547" id="FNanchor_547" href="#Footnote_547" class="fnanchor">[547]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span><br /> +Mais à quoi que déjà vous m'ayez condamnée,<span class="dalign">1805</span><br /> +Pourrez-vous à vos yeux souffrir cet hyménée<a name="FNanchor_548" id="FNanchor_548" href="#Footnote_548" class="fnanchor">[548]</a>?<br /> +Et quand de mon devoir vous voulez cet effort,<br /> +Toute votre justice en est-elle d'accord?<br /> +Si Rodrigue à l'État devient si nécessaire,<br /> +De ce qu'il fait pour vous dois-je être le salaire,<span class="dalign">1810</span><br /> +Et me livrer moi-même au reproche éternel<br /> +D'avoir trempé mes mains dans le sang paternel?</p> + +<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p> + +<p>Le temps assez souvent a rendu légitime<br /> +Ce qui sembloit d'abord ne se pouvoir sans crime:<br /> +Rodrigue t'a gagnée, et tu dois être à lui.<span class="dalign">1815</span><br /> +Mais quoique sa valeur t'ait conquise aujourd'hui,<br /> +Il faudroit que je fusse ennemi de ta gloire,<br /> +Pour lui donner sitôt le prix de sa victoire<a name="FNanchor_549" id="FNanchor_549" href="#Footnote_549" class="fnanchor">[549]</a>.<br /> +Cet hymen différé ne rompt point une loi<br /> +Qui sans marquer de temps, lui destine ta foi.<span class="dalign">1820</span><br /> +Prends un an, si tu veux, pour essuyer tes larmes.<br /> +<span class="i1">Rodrigue, cependant il faut prendre les armes.</span><br /> +Après avoir vaincu les Mores sur nos bords,<br /> +Renversé leurs desseins, repoussé leurs efforts,<br /> +Va jusqu'en leur pays leur reporter la guerre,<span class="dalign">1825</span><br /> +Commander mon armée, et ravager leur terre:<br /> +A ce nom seul de Cid ils trembleront d'effroi<a name="FNanchor_550" id="FNanchor_550" href="#Footnote_550" class="fnanchor">[550]</a>;<br /> +Ils t'ont nommé seigneur, et te voudront pour roi.<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span><br /> +Mais parmi tes hauts faits sois-lui toujours fidèle:<br /> +Reviens-en, s'il se peut, encor plus digne d'elle;<span class="dalign">1830</span><br /> +Et par tes grands exploits fais-toi si bien priser,<br /> +Qu'il lui soit glorieux alors de t'épouser.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON RODRIGUE.</span></p> + +<p>Pour posséder Chimène, et pour votre service,<br /> +Que peut-on m'ordonner que mon bras n'accomplisse?<br /> +Quoi qu'absent de ses yeux il me faille endurer,<span class="dalign">1835</span><br /> +Sire, ce m'est trop d'heur de pouvoir espérer.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON FERNAND.</span></p> + +<p>Espère en ton courage, espère en ma promesse;<br /> +Et possédant déjà le cœur de ta maîtresse,<br /> +Pour vaincre un point d'honneur qui combat contre toi<a name="FNanchor_551" id="FNanchor_551" href="#Footnote_551" class="fnanchor">[551]</a>,<br /> +Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi.<span class="dalign">1840</span></p> + +<p class="p2 center"><span class="smcap"><small><b>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</b></small></span></p> +<hr class="c30" /> +</div> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span></p> + +<h3>APPENDICE.</h3> + +<hr class="c5" /> + +<h4 class="p2">I</h4> + +<p class="center">PASSAGES DES <i>MOCEDADES DEL CID</i><a name="FNanchor_552" id="FNanchor_552" href="#Footnote_552" class="fnanchor">[552]</a></p> +<p class="center"><small>DE GUILLEM DE CASTRO</small></p> +<p class="center font90">IMITÉS PAR CORNEILLE ET SIGNALÉS PAR LUI<a name="FNanchor_553" id="FNanchor_553" href="#Footnote_553" class="fnanchor">[553]</a>.</p> + +<p class="p2 verse">De mis hazañas escritas <span class="ralign">Vers 185.</span><br /> +daré al Príncipe un traslado,<br /> +y aprenderá en lo que hice,<br /> +si no aprende en lo que hago.<br /> +<i>Var.</i> Podrá para dalle exemplo<span class="ralign">203.</span><br /> +como yo mil veces hago...?</p> + +<p>Rapprochement tronqué. Le passage est cité plus complet dans la deuxième +section de cet <i>Appendice</i>, p. 209. +<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span></p> + +<p class="verse">Yo lo merezco.... <span class="ralign">223.</span><br /> +tambien como tú y mejor.<br /> +Llamadle, llamad al Conde,<span class="ralign">251.</span><br /> +que venga á exercer el cargo<br /> +de Ayo de vuestro hijo,<br /> +que podrá mas bien honrallo,<br /> +pues que yo sin honra quedo...<br /> +Ese sentimiento adoro,<span class="ralign">262.</span><br /> +esa cólera me agrada,<br /> +esa sangre alborotada<br /> +.....................<br /> +.....................<br /> +es la que me dió Castilla,<br /> +y la que te dí heredada.<br /> +Esta mancha de mi honor<span class="ralign">267.</span><br /> +que al tuyo se extiende, lava<br /> +con sangre, que sangre sola +quita semejantes manchas.</p> + +<p>Cette phrase était transcrite avec quelques inexactitudes, qu'il est plus court de +rectifier que de détailler. Dans les <i>Observations</i> de Scudéry on trouve le texte +suivant:</p> + +<p class="verse">Lava, lava con sangre,<br /> +porque el honor que se lava<br /> +con sangre se ha de lavar;</p> + +<p>Mais ce n'est là bien probablement qu'un arrangement banal fait de mémoire +sans se soucier du texte.</p> + +<p class="verse">Poderoso es el contrario.<span class="ralign">276.</span><br /> +Aqui ofensa y allí espada,<span class="ralign">286.</span><br /> +no tengo mas que decirte.<br /> +Y voy a llorar afrentas<span class="ralign">289.</span><br /> +mientras tú tomas venganzas.<br /> +Mi padre el ofendido! estraña pena!<span class="ralign">298.</span><br /> +y el ofensor el padre de Ximena!</p> + +<p>Fin de phrase qui ne donne pas la construction du texte. +<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span></p> + +<p class="verse">Yo he de matar al padre de Ximena.<span class="ralign">310.</span><br /> +Que mi sangre saldrá limpia.<span class="ralign">344.</span></p> + +<p>Citation estropiée par Scudéry; voyez la deuxième section de l'<i>Appendice</i>, +p. <a href="#Page_221">221</a>.</p> + +<p class="verse"><span class="i8">Haviendo sido</span><span class="ralign">348.</span><br /> +mi padre el ofendido,<br /> +poco importa que fuese (amarga pena!)<br /> +el ofensor el padre de Ximena.</p> + +<p>Corneille, en citant ceci, omet à tort la parenthèse <i>amarga pena</i>! dont il +s'est inspiré.</p> + +<p class="verse">Confieso que fué locura,<span class="ralign">351.</span><br /> +mas no la quiero enmendar.<br /> +Y con ella has de querer<span class="ralign">373.</span><br /> +perderte?</p> + +<p>Le pronom <i>ella</i> représente <i>condicion de honrado</i> du vers précédent. C'est ce +titre qui défend à don Gormas de réparer le tort qu'il a commis.</p> + +<p class="verse">Que los hombres como yo<span class="ralign">376.</span><br /> +tienen mucho que perder.<br /> +Y ha de perderse Castilla<span class="ralign">378.</span><br /> +antes que yo.<br /> +Aquel viejo que esta allí<a name="FNanchor_554" id="FNanchor_554" href="#Footnote_554" class="fnanchor">[554]</a>,<span class="ralign">398.</span><br /> +sabes quien es?<br /> +Habla baxo, escucha.<span class="ralign">398.</span><br /> +No sabes que fué despojos<span class="ralign">399.</span><br /> +de honra y valor?</p> + +<p>Corneille a lu <i>despojo</i> dans une édition fautive.</p> + +<p class="verse"><span class="i7">Sí seria,</span><span class="ralign">401.</span><br /> +Y que es sangre suya<span class="ralign">401.</span><br /> +la que yo tengo en el ojo?<br /> +Sabes!</p> + +<p>Il faut lire d'après une meilleure édition:</p> + +<p class="verse">Y que es sangre suya y mia<br /> +la que yo tengo en los ojos,<br /> +sabes?<br /> +<span class="i3">Y el sabello</span><span class="ralign">402.</span><br /> +qué ha de importar?</p> + +<p class="verse"><span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span> +Si vamos á otro lugar<span class="ralign">403.</span><br /> +sabrás lo mucho que importa.</p> + +<p>Depuis le vers 398, des numéros trop multipliés dans les renvois de Corneille +séparent souvent ce qui se suit dans le texte. Scudéry avait donné sans interruption +tout ce dialogue en remontant un peu plus haut que Corneille:</p> + +<p class="verse">Conde.—Quien es?—A esta parte<br /> +quiero decirte quien soy.<br /> +—Que me quieres?—Quiero hablarte.<br /> +—Aquel viejo que está á parte [<i>lisez</i> está allí],<br /> +sabes quien es?—Ya lo sé.<br /> +Por qué lo dices?—Por qué?<br /> +Habla baxo, escucha.—Dí.<br /> +—No sabes..., etc.<br /> +Como la ofensa sabía,<span class="ralign">634.</span><br /> +luego caí en la venganza.<br /> +Justicia, justicia pido.<span class="ralign">647.</span><br /> +Rey, á tus pies he llegado.<span class="ralign">648.</span><br /> +Rey, á tus pies he venido.<span class="ralign">648.</span><br /> +Señor, á mi padre han muerto.<span class="ralign">652.</span></p> + +<p>Scudéry avait indiqué une autre source au vers:</p> + +<p class="verse">«Il a tué mon père.—Il a vengé le sien.»</p> + +<p class="verse">Señor, mi padre he perdido.<br /> +—Señor, mi honor he cobrado.<br /> +Havrá en los Reyes justicia.<span class="ralign">653.</span><br /> +Justa venganza he tomado.<span class="ralign">654.</span><br /> +Yo ví con mis proprios ojos<span class="ralign">659.</span><br /> +teñido el luciente acero.<br /> +Yo llegué casi sin vida.<span class="ralign">667.</span><br /> +Escrivió en este papel<span class="ralign">676.</span><br /> +con sangre mi obligacion.<br /> +<span class="i5">Me habló</span><span class="ralign">678.</span><br /> +con la boca de la herida.<br /> +Si la venganza me tocó,<span class="ralign">719.</span><br /> +y te toca la justicia,<br /> +hazla en mí, Rey soberano.<br /> +Castigar en la cabeza<span class="ralign">722.</span><br /> +los delitos de la mano.<br /> +Y solo fué mano mia<span class="ralign">724.</span><br /> +Rodrigo.<br /> +Con mi cabeza cortada<span class="ralign">729.</span><br /> +quede Ximena contenta.<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span><br /> +Sosiégate, Ximena.<span class="ralign">739.</span><br /> +Mi llanto crece.<span class="ralign">740.</span><br /> +Que has hecho, Rodrigo?<span class="ralign">741.</span><br /> +No mataste al Conde?<span class="ralign">746.</span><br /> +Importábale á mi honor.<span class="ralign">747.</span><br /> +<span class="i4">Pues, señor,</span><span class="ralign">748.</span><br /> +quando fué la casa del muerto<br /> +sagrado del matador?<br /> +.... Yo busco la muerte,<span class="ralign">752.</span><br /> +en su casa.<br /> +Y por ser justo,<span class="ralign">754.</span><br /> +vengo á morir en sus manos,<br /> +pues estoy muerto en su gusto.<br /> +<span class="i3">[Ximena] está</span><span class="ralign">765.</span><br /> +cerca Palacio, y vendrá<br /> +acompañada.<br /> +Ella vendrá, ya viene.<span class="ralign">771.</span><br /> +La mitad de mi vida<span class="ralign">800.</span><br /> +ha muerto la otra mitad.<br /> +<span class="i3">[Y] al vengar</span><span class="ralign">801.</span><br /> +de mi vida la una parte,<br /> +sin las dos he de quedar.<br /> +Descansad.<span class="ralign">803.</span><br /> +Qué consuelo he de tomar?<span class="ralign">805.</span><br /> +Siempre quieres á Rodrigo?<span class="ralign">809.</span><br /> +Que mató á tu padre mira.<br /> +Es mi adorado enemigo.<span class="ralign">810.</span><br /> +Piensas perseguille?<span class="ralign">825.</span><br /> +Pues como harás?<span class="ralign">846.</span><br /> +Seguiréle hasta vengarme,<span class="ralign">848.</span><br /> +y habré de matar muriendo.</p> + +<p>Corneille a interverti l'ordre de ces vers, dont le second doit être le +premier, comme fin d'une phrase antérieure.</p> + +<p class="verse">Mejor es que mi amor firme<span class="ralign">849.</span><br /> +con rendirme,<br /> +te dé el gusto de matarme<br /> +sin la pena de seguirme.<br /> +.... Rodrigo, Rodrigo,<span class="ralign">852.</span><br /> +en mi casa!<br /> +<span class="i5">—Escucha.</span><br /> +<span class="i10">—Muero.</span><br /> +—Solo quiero<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span><br /> +que en oyendo lo que digo<br /> +respondas con este acero.<br /> +Tu padre el Conde Lozano<span class="ralign">873.</span><br /> +........................<br /> +puso en las canas del mio<br /> +la atrevida injusta mano.<br /> +Y aunque me ví sin honor,<span class="ralign">879.</span><br /> +se malogró mi esperanza,<br /> +en tal mudanza,<br /> +con tal fuerza que tu amor<br /> +puso en duda mi venganza.</p> + +<p>Scudéry ajoute ici quatre vers qui relient la citation précédente à celle qui +correspond aux vers 886 et suivants du texte français:</p> + +<p class="verse">Mas en tan gran desventura,<br /> +lucharon á mi despecho,<br /> +contrapuestos en mi pecho,<br /> +mi afrenta con tu hermosura.<br /> +Y tú, señora, vencieras,<span class="ralign">886.</span><br /> +á no haver imaginado<br /> +que afrentado,<br /> +por infame aborrecieras<br /> +quien quisiste por honrado.<br /> +Cobré mi perdido honor,<span class="ralign">897.</span><br /> +mas luego á tu amor rendido<br /> +he venido,<br /> +porque no llames rigor<span class="ralign">900.</span><br /> +lo que obligacion ha sido<br /> +<span class="i4">Haz con brio</span><span class="ralign">903.</span><br /> +la venganza de tu padre,<br /> +como la hice del mio.<br /> +No te doy la culpa á ti<span class="ralign">908.</span><br /> +de que desdichada soy.<br /> +Que en dar venganza á tu afrenta<span class="ralign">911.</span><br /> +como caballero hiciste.</p> + +<p>Le premier vers n'est pas indiqué par Corneille, mais il est donné par +Scudéry.</p> + +<p class="verse">Mas soy parte,<span class="ralign">940.</span><br /> +para solo perseguirte,<br /> +pero no para matarte.<br /> +Considera<span class="ralign">961.</span><br /> +que el dexarme es la venganza,<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span><br /> +que el matarme no lo fuera.<br /> +Me aborreces?<span class="ralign">963.</span><br /> +<span class="i6">—No es posible.</span><br /> +Disculpará mi decoro<span class="ralign">970.</span><br /> +con quien piensa que te adoro<br /> +el saber que te persigo.<br /> +Vete, y mira á la salida<span class="ralign">975.</span><br /> +no te vean....<br /> +.... si es razon<span class="ralign">976.</span><br /> +no quitarme la opinion<br /> +quien me ha quitado la vida.</p> + +<p>Corneille a omis ce dernier vers, qu'il faut nécessairement ajouter à la citation, +car il contient le sujet du verbe <i>quitarme</i>.</p> + +<p class="verse">Mátame.<span class="ralign">980.</span><br /> +<span class="i3">Déxame.</span><span class="ralign">980.</span><br /> +Pues tu rigor qué hacer quiere?<span class="ralign">980.</span><br /> +Por mi honor, aunque muger,<span class="ralign">981.</span><br /> +he de hacer<br /> +contra ti quanto pudiere,<br /> +deseando no poder.<br /> +Ay, Rodrigo, quien pensara....<span class="ralign">987.</span><br /> +Ay, Ximena, quien dixera....<span class="ralign">987.</span><br /> +Que mi dicha se acabara!<span class="ralign">988.</span><br /> +Quédate, iréme muriendo.<span class="ralign">993.</span><br /> +Vete, y mira á la salida<span class="ralign">997.</span><br /> +no te vean.</p> + +<p>Ce dernier rapprochement n'est pas de Corneille, mais de Scudéry.</p> + +<p class="verse"><span class="i5">Es posible que me hallo....</span><span class="ralign">1025.</span><br /> +entre tus brazos?<br /> +<span class="i7">Hijo, aliento tomo</span><span class="ralign">1027.</span><br /> +para en tus alabanzas empleallo.<br /> +Bravamente provaste, bien lo hiciste,<span class="ralign">1028.</span><br /> +bien mis pasados brios imitaste.</p> + +<p>Le premier de ces vers n'est donné que par Scudéry.</p> + +<p class="verse">Toca las blancas canas que me honraste.<span class="ralign">1036.</span><br /> +Llega la tierna boca á la mexilla<span class="ralign">1037.</span><br /> +donde la mancha de mi honor quitaste.<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span><br /> +<span class="i9">Alza la cabeza,</span><span class="ralign">1039.</span><br /> +á quien como la causa se atribuia<br /> +si hay en mí algun valor, y fortaleza.</p> + +<p>Entendez <i>á quien</i> comme s'il y avait <i>tú á quien</i>. Le vers précédent, que nous +complétons,</p> + +<p class="verse"><i>Dame la mano, y alza la cabeza....</i></p> + +<p>tient à un assez beau mouvement de scène, qui n'est que dans l'espagnol. Le +père s'est dit fier de <i>s'incliner</i> devant la gloire de son fils: le fils lui répond +de <i>relever la tête</i>, en même temps qu'il lui demande sa main à baiser, +en fléchissant le genou selon l'usage. Don Diègue réplique par ce vers, que +Corneille a omis, mais qui est indispensable pour entendre <i>suya</i> de la phrase +suivante:</p> + +<div class="verse"> +<p><i>Con mas razon besara yo la tuya.</i></p> + +<p>Si yo te dí el ser naturalmente,<span class="ralign">1054.</span><br /> +tú me le has vuelto á pura fuerza suya.<br /> +Con quinientos hidalgos deudos mios<span class="ralign">1085.</span><br /> +sal en campaña á exercitar tus brios.<br /> +No dirán que la mano te ha servido<span class="ralign">1092.</span><br /> +para vengar agravios solamente.<br /> +<span class="smcap">REY DE CASTILLA.</span> (<i>Inexact; c'est le jeune Prince</i><span class="ralign">1222.</span><br /> +<span class="i4"><i>qui fait cette remarque.</i>)</span><br /> +El mio Cid le ha llamado.</p> + +<p><span class="smcap i4">REY MORO.</span></p> + +<p>En mi lengua es mi Señor.</p> + +<p><span class="smcap i4">REY DE CASTILLA.</span></p> + +<p>Ese nombre le está bien.</p> + +<p><span class="smcap i4">REY MORO.</span></p> + +<p>Entre Moros le ha tenido.</p> + +<p><span class="smcap i4">REY DE CASTILLA.</span></p> + +<p>Pues allá le ha merecido,<br /> +en mis tierras se le den.<br /> +Llamalle el Cid es razon.<span class="ralign">1225.</span><br /> +En premio destas victorias<span class="ralign">1334.</span><br /> +ha de llevarse este abrazo.<br /> +Tanto atribula un placer,<span class="ralign">1350.</span><br /> +como congoxa un pesar.<br /> +Son tus ojos sus espias,<span class="ralign">1378.</span><br /> +tu retrete su sagrado,<br /> +tu favor sus alas libres.<br /> +Si he guardado á Rodrigo,<span class="ralign">1392.</span><br /> +quizá para vos le guardo.<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span><br /> +Conténtese en mi hacienda,<span class="ralign">1738.</span><br /> +que mi persona, Señor,<br /> +llevaréla á un monasterio.</p></div> + +<p>Ces deux derniers vers sont séparés dans le texte par celui-ci:</p> + +<p class="verse">si no es que el Cielo la lleva,</p> + +<p>vers qui n'est pas à dédaigner, et qui répond assez à ces mots: <i>jusqu'au dernier +soupir</i>.</p> + +<h4 class="p2">II</h4> + +<p class="center">ANALYSE COMPARATIVE DU DRAME</p> + +<p class="center"><small>DE GUILLEM DE CASTRO:</small></p> + +<p class="center">LA JEUNESSE DU CID</p> + +<p class="center"><small>(<i>LAS MOCEDADES DEL CID, PRIMERA PARTE</i></small><a name="FNanchor_555" id="FNanchor_555" href="#Footnote_555" class="fnanchor">[555]</a>).</p> + +<hr class="c5" /> + +<p class="p2 center"><span class="smcap"><small>SOMMAIRE DE LA PREMIÈRE JOURNÉE</small></span><a name="FNanchor_556" id="FNanchor_556" href="#Footnote_556" class="fnanchor">[556]</a>.</p> + +<p>1<sup>o</sup> <span class="smcap">Scène dans le palais</span> <i>de Fernand I <sup>er</sup> à Burgos. Brillante introduction: +le jeune Rodrigue reçoit l'ordre de chevalerie des mains du +Roi et des princesses en présence de la cour et de Chimène.</i></p> + +<p>2<sup>o</sup> <span class="smcap">Séance du conseil.</span> <i>Le Roi motive et déclare le choix qu'il fait de +don Diègue comme gouverneur de son fils. Arrogance et colère du comte +Gormas; l'outrage fatal est infligé en présence du Roi.</i></p> + +<p>3<sup>o</sup> <span class="smcap">Maison de don Diègue.</span> <i>Salle d'armes. Ses trois fils s'entretiennent +au retour de la cérémonie. Don Diègue rentre, il les éloigne, et pour s'essayer +à la vengeance il brandit la grande épée de Mudarra, devenue +<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span> +trop pesante pour ses mains; il lui faut pour vengeur l'un de ses fils; il +les éprouve successivement: les deux plus jeunes ne savent que gémir +quand il leur serre violemment la main; Rodrigue seul à qui il mord +un doigt s'emporte et se montre capable du ressentiment que désire son +père. Le vieillard, sans savoir son amour pour Chimène, lui confie +l'épée et lui nomme son ennemi. Monologue de Rodrigue, sa douleur, +sa résolution.</i></p> + +<p>4<sup>o</sup> <span class="smcap">Place</span> <i>devant le palais et devant la maison de don Diègue. L'Infante +et Chimène à une fenêtre du palais, s'entretenant de Rodrigue. +Le fier Gormas passe; il confie à l'un de ses amis qu'il a quelque regret +de sa violence, mais se montre résolu à ne point s'humilier par une +amende honorable. Rodrigue armé le cherche; d'abord il se voit avec +peine en présence des dames, obligé de répondre par des propos courtois +aux compliments de l'Infante. Le Comte reparaît; provocation, de plus +en plus animée: les dames, en les voyant de loin, s'alarment; don Diègue +se montre debout devant sa porte, il échauffe de ses regards le courroux +de Rodrigue. Le duel sur cette place même est rendu nécessaire par +l'extrême insolence de Gormas. Le Comte, blessé à mort, tombe dans la +coulisse. Chimène accourt avec des cris. Rodrigue résiste héroïquement à +l'assaut de toute la suite du Comte, et l'Infante intervenant fait cesser +ce combat.</i></p> + +<p class="center"><span class="smcap"><small>REMARQUES.</small></span></p> + +<p><i>Scène I<sup>ère</sup>.</i> L'appareil sacré, les formules, les propos rapides de +cette foule de personnages propre au théâtre de Valence, le premier +qui ait été construit en Espagne, ne convenaient guère à notre +poëte. Il écartera donc de son plan et la Reine et le Prince royal +à qui cette <i>histoire</i> (c'est le titre, comme on sait, de beaucoup de +pièces de Shakspeare) réserve un rôle assez marqué. Il se dispensera +de faire de don Arias et de Peranzules des conseillers de cour, +unis par des liens de parenté l'un à don Diègue, l'autre au Comte. Il +invente un seul personnage, le pâle rival de Rodrigue, réservé pour +être le champion malheureux de Chimène, et il l'appelle, on ne sait +pourquoi, <i>don Sanche</i>, quoique ce nom soit celui du jeune prince +espagnol.</p> + +<p>Quant à la scène en elle-même, cette pompe trop extérieure n'est +point nécessaire à son dessein.</p> + +<p><i>Scène II<sup>e</sup>.</i> Celle-ci au contraire devait certainement lui convenir. +Nous oserions affirmer que les circonstances du temps, les sévérités +de Richelieu contre le duel, l'humeur susceptible de Louis XIII, +ont seules empêché Corneille de transporter la fière dispute et le +<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span> +fatal soufflet dans l'intérieur du conseil et en présence de la majesté +royale.</p> + +<p class="verse">..... Conde tirano,<br /> +............................<br /> +la mano en mi padre pusisteis<br /> +<i>delante el Rey</i> con furor.</p> + +<p>Ce sont les paroles de Rodrigue (empruntées à un vieux romance +par l'auteur de la pièce). Corneille dit seulement:</p> + +<p class="verse">«Ce que n'a pu jamais Aragon ni Grenade,<br /> +Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux,<br /> +Le Comte en votre cour l'a fait <i>presque</i> à vos yeux<a name="FNanchor_557" id="FNanchor_557" href="#Footnote_557" class="fnanchor">[557]</a>.»</p> + +<p>C'est une combinaison propre à Corneille d'avoir supposé les deux +pères instruits de l'amour de leurs enfants et disposés à le favoriser. +Il en a tiré quelques traits remarquables, et le nœud devient par là +plus complexe dès le commencement. Quant à la grande donnée du +drame, nullement historique en elle-même, cet amour des deux +jeunes gens antérieur à la querelle, Castro en a le mérite, mais ne +paraît pas en être le premier inventeur. C'est au moins ce que donne +à penser un mot du passage cité de Mariana (voyez p. <a href="#Page_79">79</a>), peut-être +aussi quelques romances de date peu ancienne relativement, mais +pouvant remonter au commencement du dix-septième siècle, époque +de cette composition dramatique.</p> + +<p>Dans la pièce espagnole la dispute des deux rivaux pour la prééminence +a lieu en présence du Roi; c'est à lui que leurs arguments +sont d'abord adressés, et cette circonstance ajoute à l'intérêt. Les +vers suivants, non traduits, mais imités, que Corneille met dans la +bouche du Comte, peuvent être cités comme un emprunt de plus à +Guillem de Castro:</p> + +<div class="verse"> +<p>«Joignez à ces vertus celles d'un capitaine:<br /> +Montrez-lui comme il faut s'endurcir à la peine, etc.<a name="FNanchor_558" id="FNanchor_558" href="#Footnote_558" class="fnanchor">[558]</a>.»</p> + +<p>Y quando al Principe enseñe<br /> +lo que entre exercicios varios<br /> +debe hacer un caballero<br /> +en las plazas y en los campos,<br /> +podrá para darle exemplo,<br /> +como yo mil veces hago,<br /> +hacer un lanza hastillas,<br /> +desalentando un caballo?</p></div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span> +Mais après la réponse de don Diègue, la querelle proprement dite +n'occupe que six vers, d'un dialogue fort entrecoupé, entre les deux +adversaires et le Roi qui les rappelle au respect. Cette vigueur et +cette rapidité étaient d'un fort bon exemple, et n'ont point l'inconvénient +de ce mot un peu excessif: .... <i>ne le méritoit pas</i><a name="FNanchor_559" id="FNanchor_559" href="#Footnote_559" class="fnanchor">[559]</a>! qui donne +au vieillard quelque tort de provocation.</p> + +<p>Le jeu de scène qui doit suivre le soufflet n'est suffisamment indiqué +ni dans l'un ni dans l'autre texte. Il est fâcheux que les grands +maîtres ou leurs éditeurs (à remonter jusqu'aux Grecs) aient si souvent +négligé ce genre d'indication. Dans <i>le Cid</i> de Corneille, la tradition +théâtrale nous fait voir un duel à l'épée qui ne dure que +quelques instants, le Comte faisant tomber tout d'abord l'arme des +mains de don Diègue<a name="FNanchor_560" id="FNanchor_560" href="#Footnote_560" class="fnanchor">[560]</a>. Celui-ci, dans l'espagnol, n'est pas armé +peut-être, ou n'a pas recours à son épée. Il lève le bâton sur lequel +il s'appuyait. Peranzules, cousin germain du Comte, lui retient le +bras. Le Roi, indigné contre Gormas, appelle ses gardes, et ordonne +qu'on l'arrête. Il nous faut continuer de deviner l'action scénique: +Gormas ne se laisse pas arrêter, il tire probablement du fourreau +son épée redoutable, et s'éloigne lentement en adressant au Roi des +remontrances et des excuses hautaines, entre autres: «.... Pardonne +à <i>cette épée</i> et à cette main de te manquer ici de respect.» Le Roi +le laisse sortir, s'efforçant inutilement de le rappeler. «Oui, <i>rappelez, +rappelez</i> le Comte, s'écrie énergiquement don Diègue, qu'il vienne +remplir la charge de gouverneur de votre fils! etc. <i>Llamadle, llamad +al Conde</i>..., etc.» Corneille cite ce mouvement sans expliquer comment +il en a fait une éloquente apostrophe dans son fameux monologue: +<i>Comte, sois de mon prince à présent gouverneur</i> ...<a name="FNanchor_561" id="FNanchor_561" href="#Footnote_561" class="fnanchor">[561]</a>, etc.</p> + +<p class="verse">«Achève, et prends ma vie après un tel affront,<br /> +Le premier dont ma race ait vu rougir son front<a name="FNanchor_562" id="FNanchor_562" href="#Footnote_562" class="fnanchor">[562]</a>.»</p> + +<p>De ces deux vers, l'un est trouvé par Corneille, l'autre provient du +<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span> +romance <i>Pensativo estaba el Cid</i>, que Castro a transcrit presque entier, +notamment les mots imprimés ici en lettres italiques:</p> + +<p class="verse">Todo le parece poco<br /> +respecto de <i>aquel agravio<br /> +el primero que se ha fecho<br /> +á la sangre de Lain Calvo</i>.</p> + +<p>La scène royale, dans la pièce de Castro, se termine d'une manière +que Richelieu n'eût pas plus admise que ce qui précède. Don Diègue +se retire à son tour, songeant déjà à sa vengeance, et n'est pas non +plus retenu par l'ordre du Roi. Celui-ci se laisse persuader par ses +deux autres conseillers de renoncer à faire justice, de peur de compromettre +envers un puissant vassal sa propre puissance. Le scandale +pourra d'ailleurs n'être pas ébruité, et il espère vaguement assoupir +cette querelle.</p> + +<p><i>Scène III<sup>e</sup>.</i> La salle d'armes de don Diègue. Nous n'avons pas +besoin d'insister sur l'embarras et la difficulté d'illusion que s'impose +Corneille en se refusant à déterminer les divers lieux de son +action.</p> + +<p>Don Diègue a <i>trois</i> fils; Rodrigue est l'aîné<a name="FNanchor_563" id="FNanchor_563" href="#Footnote_563" class="fnanchor">[563]</a>. Les deux plus jeunes +s'occupent à débarrasser le nouveau chevalier des armes qu'il a reçues, +entre autres de l'épée du Roi, qu'il veut laisser suspendue au +mur jusqu'à ce qu'il l'ait réellement gagnée par cinq batailles rangées. +Dialogue élégant et paisible. Leur père arrive, sombre, égaré, +tenant les deux fragments de son bâton qu'il a brisé. Son désordre +émeut surtout Rodrigue, mais don Diègue ne veut point s'expliquer, +et il exige que tous trois le laissent seul.</p> + +<p>Son monologue fait penser, dès les premiers mots, à celui de +Corneille<a name="FNanchor_564" id="FNanchor_564" href="#Footnote_564" class="fnanchor">[564]</a>:</p> + +<p class="verse">Cielos! peno, muero, rabio....</p> + +<p>Le second vers, quoique s'adressant au bâton brisé qu'il jette à +terre, a visiblement suggéré aussi les beaux vers (v. 255 et suivants): +<i>Et toi, de mes exploits glorieux instrument</i>, etc.</p> + +<p class="verse">No más, báculo rompido!...</p> + +<p>«Va-t'en, bâton brisé, qui n'as pu servir de soutien ni à mon honneur +ni à ma colère....» Suivent des traits d'un goût plus recherché. +Le vieillard songe à se procurer une épée. Là est suspendue +<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span> +celle que lui transmit le fameux bâtard Mudarra, vengeur des sept +infants de Lara, dans une héroïque histoire de l'âge antérieur. Ce +glaive est un de ces grands espadons du moyen âge qui se manœuvrent +à deux mains. Il le saisit dans l'espoir de l'employer à sa +vengeance, et s'en escrime quelque temps avec de vains efforts: +scène forte et naïve, à laquelle l'acteur pouvait donner un grand +intérêt:</p> + +<p>«Mais, ô ciel! je m'abusais.... à chaque coup de taille ou de revers, +l'arme m'entraîne après elle.... ma main la tient bien ferme, +mais par mes pieds elle est mal assurée.... Et voilà qu'elle me paraît +de plomb.... et que ma force défaille<a name="FNanchor_565" id="FNanchor_565" href="#Footnote_565" class="fnanchor">[565]</a>.... et je tombe, et il me +semble que le pommeau soit à la pointe.»</p> + +<p>Si loin que nous soyons ici de Corneille, nous rencontrons toutefois +des exclamations douloureuses dont il s'est souvenu:</p> + +<p class="verse"><i>O caduca edad cansada!</i><br /> +Estoy por pasarme el pecho....<br /> +<i>Ah, tiempo ingrato, qué has hecho?</i></p> + +<p>Il faut donc qu'il s'adresse à l'un de ses fils pour avoir un vengeur. +Il les appelle successivement, les plus jeunes d'abord, pour les mettre +à l'épreuve. Ce qu'il cherche en eux c'est l'énergie vindicative qu'il +ne trouvera à son gré que chez Rodrigue. L'épreuve, pour Hernan +Diaz, puis pour Bermudo, consiste à leur serrer les os de la main: +les jeunes gens ne manifestent qu'une douleur plaintive, tandis que +Rodrigue à qui son père mord le doigt, s'écrie: «Lâchez-moi, mon +père, lâchez-moi à la malheure! Lâchez; si vous n'étiez pas mon +père, je vous donnerais un soufflet.—<i>D. Diègue</i>: Et ce ne serait pas +le premier!—<i>Rodrigue</i>: Comment?—<i>D. Diègue</i>: Fils de mon âme, +voilà le ressentiment que j'adore, voilà la colère qui me plaît, la +vaillance que je bénis....» Cette tirade, qui se prolonge, est une des +plus belles de Castro, et Corneille a reconnu son obligation<a name="FNanchor_566" id="FNanchor_566" href="#Footnote_566" class="fnanchor">[566]</a>, malgré +le noble détour par lequel il a su épargner à son public français +le naïf récit des romances. L'autorité en était si absolue pour les +Espagnols, que Castro, ici et ailleurs, semble se plaire à en copier le +texte littéralement; et que même, chose assez bizarre, le traducteur +espagnol du <i>Cid</i> français, quarante ans environ après Castro, Diamante, +qui destinait sa traduction à la scène, n'a pas cru pouvoir se +<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span> +dispenser d'ajouter au dialogue de Corneille l'épreuve de la main +serrée. Il traduit d'abord assez fidèlement le <i>Rodrigue, as-tu du cœur</i>?</p> + +<div class="verse"> +<p><span class="smcap i6">DIEGO.</span></p> + +<p>. . . . Tendrás valor?</p> + +<p><span class="smcap i6">RODRIGO.</span></p> + +<p>Qualquiera otro que no fuera<br /> +mi padre, y tal preguntara,<br /> +bien presto hallára la prueba;</p></div> + +<p>mais ensuite il imagine un long aparté de don Diègue pour motiver +la nécessité de l'expérience corporelle; le vieillard demande pour +<i>faire amitié</i> la main de son fils, qui s'agenouille; mais sentant sa main +cruellement pressée, Rodrigue mord jusqu'au sang celle de son père. +La traduction de Diamante se rattache ensuite à Corneille comme +elle peut, mais en ayant bien soin de recommander l'épée de <i>Mudarra</i>. +C'est ainsi qu'à cette époque on entendait le devoir des traducteurs; +mais il faut s'en prendre aussi à l'exigence d'un public +espagnol en un sujet consacré comme <i>le Cid</i>.</p> + +<p>Revenons à l'œuvre intéressante de Castro<a name="FNanchor_567" id="FNanchor_567" href="#Footnote_567" class="fnanchor">[567]</a>.</p> + +<p>Le petit vers: <i>Aquí ofensa y allí espada</i>, cité par Corneille comme +emprunté par lui:</p> + +<p class="verse">«Enfin <i>tu sais</i> l'affront, et <i>tu tiens</i> la vengeance<a name="FNanchor_568" id="FNanchor_568" href="#Footnote_568" class="fnanchor">[568]</a>,»</p> + +<p>est un assez frappant exemple de la distance de l'action aux paroles +qui sépare les deux poëtes. La vraie traduction de l'espagnol est dans +le double geste du père, montrant d'abord sa joue visiblement meurtrie +depuis le soufflet reçu, puis remettant aux mains de son fils +l'épée de <i>Mudarra</i>. Nous ne pouvons plus savoir si pour réaliser le: +<i>Tu tiens la vengeance</i>, Corneille conseillait à l'acteur de placer son +<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span> +épée dans la main de Rodrigue, comme un jeu de scène indiqué +plus haut par ce vers:</p> + +<p class="verse">«<i>Passe</i>, pour me venger, <i>en de meilleures mains</i><a name="FNanchor_569" id="FNanchor_569" href="#Footnote_569" class="fnanchor">[569]</a>.»</p> + +<p>Quand le vieillard épuisé par sa véhémence quitte Rodrigue, dont +<i>il ignore</i> l'amour pour la fille du Comte, il semble moins précipiter +sa retraite que le don Diègue français, qui n'attend pas un mot de +réplique à sa fatale révélation: <i>le père de Chimène</i><a name="FNanchor_570" id="FNanchor_570" href="#Footnote_570" class="fnanchor">[570]</a>. Tout cela est +à considérer comme matière d'étude et non dans un injuste esprit +de censure.</p> + +<p>Le monologue en stances, <i>Percé jusques au fond du cœur</i><a name="FNanchor_571" id="FNanchor_571" href="#Footnote_571" class="fnanchor">[571]</a>, réclamerait +un attentif parallèle avec l'espagnol. Là nous lisons aussi trois +stances d'une coupe soignée, d'un mouvement et d'un refrain semblables, +avec des rimes croisées d'une manière analogue et un peu +plus artificielle encore, par le privilége de la poésie lyrique méridionale. +Corneille eût pu citer au bas de la page:</p> + +<p class="verse">Suspenso de afligido<br /> +estoy....</p> + +<p>représenté par:</p> + +<p class="verse">«Je demeure immobile, et mon âme abattue<br /> +<span class="i4">Cède au coup qui me tue.»</span></p> + +<p>En écrivant le vers:</p> + +<p class="verse">«Et malheureux objet <i>d'une injuste rigueur</i>,»</p> + +<p>notre poëte reste obscur ou inintelligible, là où l'espagnol est très-clair, +puisqu'il entend parler de la rigueur injuste <i>de la Fortune</i>, dont +il n'est rien dit dans le français.</p> + +<p class="verse">. . . . Fortuna. . . .<br /> +Tan en mi daño ha sido<br /> +tu mudanza. . . . <i>et plus loin</i>. . . . tu inclemencia....</p> + +<p>Rodrigue, après ce morceau lyrique, emprunte encore une trentaine +de vers de romance, où il n'est plus question de son amour, +mais où l'on aperçoit le germe du vers si connu:</p> + +<div class="verse"> +<p>«La valeur n'attend point le nombre des années<a name="FNanchor_572" id="FNanchor_572" href="#Footnote_572" class="fnanchor">[572]</a>;»</p> + +<p>. . . . . pues que tengo<br /> +mas valor que pocos años.</p></div> + +<p><i>Scène IV<sup>e</sup>.</i> Le Comte, suivi de serviteurs armés, se promène avec +<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span> +son cousin Peranzules. Il convient, comme chez Corneille il <i>avoue</i> +à don Arias<a name="FNanchor_573" id="FNanchor_573" href="#Footnote_573" class="fnanchor">[573]</a>, qu'il a eu le sang un peu chaud dans la querelle; mais +il n'entend pas s'humilier en satisfactions.</p> + +<p>Ici se place un emprunt que Corneille n'a pas dû signaler. Dans +un temps où l'on punissait les duels, il ne pouvait conserver ces vers +remarquables:</p> + +<p class="verse">«Ces satisfactions n'apaisent point une âme:<br /> +Qui les reçoit n'a rien, qui les fait se diffame,<br /> +Et de pareils accords l'effet le plus commun<br /> +Est de perdre d'honneur deux hommes au lieu d'un<a name="FNanchor_574" id="FNanchor_574" href="#Footnote_574" class="fnanchor">[574]</a>;»</p> + +<p>et en effet il les supprima avant l'impression. Dans la pièce de Castro +cette superbe doctrine est développée par don Gormas avec moins +de précision, mais avec vigueur:</p> + +<div class="verse"> +<p><span class="smcap i6">PERANZULES.</span></p> + +<p>. . . . Y no es razon<br /> +el dar tú....</p> + +<p><span class="smcap i6">CONDE.</span></p> + +<p><span class="i6">. . . . Satisfaccion?</span><br /> +Ni darla, ni recibirla!</p> + +<p><span class="smcap i6">PERANZULES.</span></p> + +<p>Por qué no? No digas tal.<br /> +Qué düelo en su ley lo escribe?</p> + +<p><span class="smcap i6">CONDE.</span></p> + +<p>El que la da y la recibe<br /> +es muy cierto quedar mal:<br /> +porque el uno pierde honor,<br /> +y el otro no cobra nada.<br /> +El remitir á la espada<br /> +los agravios es mejor.</p></div> + +<p>Suivent d'autres propos de raffiné duelliste: don Gormas compare +toute excuse à une pièce de couleur douteuse, qui, recousue à l'honneur +d'un homme, laisserait un trou à l'honneur d'un autre.</p> + +<p>En somme, cette petite scène est toute d'emprunt dans Corneille. +L'ami officieux agit, comme dans l'original, par commission du Roi, +bien qu'ici le Roi n'ait pas été témoin de la querelle. Il reste à signaler +certaines nuances qui caractérisent l'époque de Richelieu, soit +dans ce vers de l'orgueilleux Gormas:</p> + +<p class="verse">«Et <i>ma tête en tombant</i> feroit choir sa couronne<a name="FNanchor_575" id="FNanchor_575" href="#Footnote_575" class="fnanchor">[575]</a>,»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span> +soit dans l'utile correctif des maximes de don Arias sur l'obéissance +due au pouvoir absolu des rois.</p> + +<p>Vient immédiatement le défi de Rodrigue, imité par Corneille, +mais avec choix, et avec autant de vigueur que d'élévation. Tout ce +qu'il élimine d'incidents accessoires, de mouvements scéniques compliqués, +est presque inimaginable dans nos habitudes théâtrales, soit +que le théâtre espagnol, ennemi de l'austère simplicité tragique, +fût plus exercé à la mise en scène, soit que son public docile se contentât, +à peu de frais, de moyens assez grossiers d'illusion.</p> + +<p>Il faut supposer complaisamment la place assez grande pour qu'on +s'y promène et qu'on y agisse séparément de divers côtés. Le défi et +le combat, solitaires dans Corneille, vont avoir le plus de témoins +possible. Les dames sont toujours à la fenêtre du palais; Chimène +s'inquiète de l'air irrité de son père, puis s'alarme de la figure pâle +de Rodrigue, qui survient en tenue de combat et armé de sa grande +épée. Ignorant ce dont il s'agit, l'aimable Infante appelle l'amant de +son amie, et l'engage en quelques propos de délicate galanterie qu'il +interrompt par des aparté douloureux. C'est bien pis quand le +Comte reparaît d'autre part, se promenant avec Peranzules et ses officiers +(car il ne se soumet pas à l'ordre du Roi, qui lui a fait signifier +de garder les arrêts dans sa maison). Déjà les regards courroucés se +croisent <i>de loin</i>: nouvelles alarmes de Chimène; le trouble de Rodrigue +augmente, dans une hésitation qu'il se reproche, et bientôt, +sur le seuil de sa demeure, apparaît morne et sombre le vieux don +Diègue, tournant vers son fils chancelant ses yeux pleins de fureur +et sa joue meurtrie. Son ami don Arias l'interroge en vain; en vain +de son côté Peranzules veut détourner le Comte de passer fièrement +devant ses ennemis.... A ce moment Rodrigue se décide:</p> + +<p>«(Pardonne, objet divin, si je vais, mourant, donner la mort!) +Comte!—Qui es-tu?—Par ici; je veux te dire qui je suis. (<i>Chimène, +à part</i>; Qu'est-ce donc? Ah, je meurs.)—Que me veux-tu?—Je +veux te parler. Ce vieillard <i>qui est là</i><a name="FNanchor_576" id="FNanchor_576" href="#Footnote_576" class="fnanchor">[576]</a>, quel est-il, le sais-tu?—Oui-da, +je le sais. Pourquoi cette question?—Pourquoi? <i>Parle bas</i><a name="FNanchor_577" id="FNanchor_577" href="#Footnote_577" class="fnanchor">[577]</a>; +écoute.—Dis.—Ne sais-tu pas qu'il fut un exemplaire d'honneur +et de vaillance?—Soit.—Et que <i>ce sang dont mes yeux sont rougis</i><a name="FNanchor_578" id="FNanchor_578" href="#Footnote_578" class="fnanchor">[578]</a>, +<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span> +c'est le sien comme le mien, le sais-tu?—Et que je le sache +(abrége ton propos), <i>qu'en résultera-t-il</i><a name="FNanchor_579" id="FNanchor_579" href="#Footnote_579" class="fnanchor">[579]</a>?—Passons seulement en +un autre lieu, tu sauras tout ce qu'il en doit résulter.—Allons, +jeune garçon, est-ce possible? Va, va, chevalier novice; va donc, et +apprends d'abord à combattre et à vaincre: tu pourras ensuite te +faire honneur de te voir vaincu par moi, <i>sans me laisser au regret et +de te vaincre</i> et de te tuer. Pour à présent laisse là ton ressentiment; +car ce n'est pas aux vengeances sanglantes que peut réussir l'enfant +dont les lèvres sont encore abreuvées de lait.—Non, c'est par toi +que je veux commencer à combattre et à m'instruire. Tu verras si je +sais vaincre, je verrai si tu sais tuer; mon épée conduite sans art te +prouvera par l'effort de mon bras que le cœur est un maître en cette +science non encore étudiée; et il suffira bien à mon ressentiment de +mêler ce lait de mes lèvres et ce sang de ta poitrine.» Vives exclamations +de Peranzules, d'Arias, de Chimène, de don Diègue brûlant +d'impatience; car il paraît que Rodrigue a porté la main sur le +Comte, soit en lui touchant la poitrine, soit en voulant l'empêcher +d'avancer dans la direction qu'il a prise. «<i>Rodrigue</i>: L'ombre de cette +demeure est inviolable et fermée pour toi.... (<i>Chimène</i>: Quoi, Monsieur, +contre mon père!)—<i>Rodrigue</i>: Et c'est pourquoi je ne te tue +point présentement.—(<i>Chimène</i>: Écoute-moi!)—<i>Rodrigue</i>: (Pardonnez, +Madame; je suis le fils de mon père!) Suis-moi, Comte!—<i>Le +Comte</i>: Adolescent, avec ton orgueil de géant, je te tuerai si tu te +places devant moi. Va-t'en en paix: va-t'en, va, si tu ne veux que, +comme en certaine occasion j'ai donné à ton père un soufflet, je te +donne <i>mille coups de pied</i>.—<i>Rodrigue</i>: Ah, c'en est trop de ton +insolence!» Interruptions rapides des divers témoins. «<i>D. Diègue</i>: +Les longs discours émoussent l'épée.» Quand le combat commence, +il s'écrie encore: «Mon fils, mon fils, en t'appelant ainsi, c'est mon +affront et ma fureur que je t'envoie<a name="FNanchor_580" id="FNanchor_580" href="#Footnote_580" class="fnanchor">[580]</a>!»</p> + +<p>On passe en se battant dans la coulisse, d'où le Comte s'écrie: «Je +suis mort!» Chimène a couru éperdue après son père. Mais une mêlée +remplit de nouveau le théâtre; ce sont les gens du Comte réunis +<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span> +pour le venger contre Rodrigue seul, mais terrible. L'Infante, de son +balcon, fait entendre sa voix, et arrête les assaillants. Rodrigue s'arrête +aussi en lui adressant des paroles de respect, poétiques et chevaleresques, +qu'elle accueille gracieusement. Les spadassins intimidés +refusent de suivre Rodrigue pour renouveler plus loin le combat, et +se dispersent. «O valiente Castellano!» s'écrie Urraque; et ainsi finit +la <i>première journée</i>.</p> + +<p class="center"><span class="smcap"><small>SOMMAIRE DE LA DEUXIÈME JOURNÉE.</small></span></p> + +<p>1<sup>o</sup> <span class="smcap">Le palais du Roi.</span> <i>Chimène demande le châtiment de Rodrigue; +don Diègue prend la défense de son fils</i>.</p> + +<p>2 <sup>o</sup> <span class="smcap">L'appartement de Chimène</span>, <i>où Rodrigue ose pénétrer et se montrer +à Chimène, revenue du palais</i>.</p> + +<p>3<sup>o</sup> <span class="smcap">Un lieu désert</span>, <i>près de Burgos, où don Diègue revoit secrètement +son fils, et lui confie une troupe des siens armée contre les Maures</i>.</p> + +<p>4<sup>o</sup> <span class="smcap">Une campagne et le château de plaisance</span> <i>où l'Infante, le +soir, au balcon, voit passer Rodrigue allant en guerre, et lui adresse de +tendres encouragements, reçus avec une courtoisie délicate par l'amant +de Chimène</i>.</p> + +<p>5<sup>o</sup> <span class="smcap">Les montagnes d'Oca</span>, <i>au nord de Burgos, où la victoire du Cid +sur les Maures est mise autant qu'il est possible en action</i>.</p> + +<p>6<sup>o</sup> <span class="smcap">Le palais du Roi</span>, <i>à Burgos, où d'abord le jeune prince don +Sanche offre des traits singuliers de caractère, qui font prévoir son +histoire future; puis arrive Rodrigue amenant le chef qu'il a fait prisonnier; +Chimène alors reparaît en deuil, demandant encore sa vengeance +dans les termes mêmes de l'ancienne ballade. Le Roi la congédie avec +égards, et bannit Rodrigue en l'embrassant</i>.</p> + +<p class="center"><span class="smcap"><small>REMARQUES.</small></span></p> + +<p>C'est ainsi que s'étend d'une manière illimitée le champ et le mouvement +de l'action, que Corneille s'applique surtout à resserrer. C'est +la lutte du poëme dramatique contre l'épopée. Corneille veut se +conformer à des règles qu'il croit être celles de la raison et de l'antiquité, +mais qui en réalité, comme on l'a compris seulement de nos +jours, dérivent purement et simplement de la présence continuelle +du chœur sur la scène grecque.</p> + +<p><i>Scène I<sup>ère</sup>.</i> Des six tableaux de la deuxième journée, le 1<sup>er</sup> termine +le second acte de Corneille, le 2<sup>e</sup> et le 3<sup>e</sup> suffiront pour tout le troisième +acte. Il faut bien convenir que notre poëte, en se refusant la +grande représentation où tant de personnages sont en jeu, s'est condamné +à relier son action par un certain nombre de petites scènes en +<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span> +quelque sorte de transition et un peu languissantes. Ainsi la nouvelle +de la dispute des deux pères et celle du combat n'arrivent que successivement +à Chimène et au Roi. Dans l'intervalle, Chimène, alarmée +de la dispute, est faiblement consolée par l'Infante, trop intéressée, +malgré son grand cœur, à la ruine des espérances de son +amie. Le Roi dissimule à peine en un beau langage l'embarras de +son autorité compromise. Un artifice manifeste fait intervenir dès +lors le personnage de don Sanche, pour qu'il ne paraisse pas trop +brusquement plus tard quand on en aura besoin. Même précaution +pour faire annoncer par le Roi l'attaque probable des Maures, et de +trop faibles dispositions de défense. Les deux poëtes vont se rejoindre +au commencement de la <i>seconde journée</i>. Là, le Roi dans son +palais vient à peine d'apprendre la catastrophe, qu'il voit entrer par +deux portes différentes Chimène et don Diègue, l'une tenant à la +main un mouchoir trempé du sang de son père, l'autre décoré des +traces du même sang dont il a frotté sa joue pour en laver l'affront. +Ce sont deux traits des anciennes coutumes. Les deux personnages +ont pu se rencontrer auprès de la victime: c'est à l'orpheline de réclamer +vengeance aux pieds du Roi, au père vengé de défendre son +fils. Voilà une situation, un très-bel antagonisme dramatique et oratoire; +le triomphe appartient incontestablement à l'éloquence de +Corneille; mais il est juste de rapporter l'invention à Castro, car les +romances n'offraient à celui-ci que des démarches isolées, réitérées +de la part de Chimène auprès du Roi, avec les naïves doléances +propres à l'épopée du moyen âge. Castro reproduira plus loin ces +souvenirs disparates: ici il invente en une poésie âpre, sans ampleur +quoique assez ampoulée, la dispute entre la vengeance invoquée et la +vengeance satisfaite. Ce que Corneille a cité d'espagnol suffisait à sa +loyauté; mais nous cherchons dans le texte des <i>Mocedades</i> ce qui +peut s'ajouter à ses citations, comme l'ayant inspiré, comme motif +saisi par lui, et librement traité, corrigé hardiment.</p> + +<p class="verse">«Je l'ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur,<br /> +Sire, la voix me manque à ce récit funeste;<br /> +Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste<a name="FNanchor_581" id="FNanchor_581" href="#Footnote_581" class="fnanchor">[581]</a>.»</p> + +<p>Cette douleur filiale manque chez Castro, où on la trouve absorbée +tout entière dans l'esprit de vengeance, point d'honneur de la jeune +fille espagnole. Chimène a pourtant des larmes, que le poëte français +a épurées, comme on va voir. Elle présente le mouchoir sanglant: +c'est d'abord ce qu'il faut noter pour entendre la citation <i>y escribió +en este papel</i>, texte d'un heureux contre-sens: son sang <i>sur la +<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span> +poussière</i><a name="FNanchor_582" id="FNanchor_582" href="#Footnote_582" class="fnanchor">[582]</a>.... Ce mouchoir est le testament écrit de son père, et elle dit +au Roi en s'agenouillant: «Ces lettres qui sont empreintes dans mon +âme, je veux les exposer à tes yeux: elles attirent dans les miens, +comme un aimant, des <i>larmes</i> vengeresses, <i>des larmes d'acier</i>:»</p> + +<p class="verse">A tus ojos poner quiero<br /> +letras que en mi alma están,<br /> +y en los mios como iman<br /> +sacan lágrimas de acero.</p> + +<p>La phrase suivante de Castro eût assez bien comporté une citation +textuelle de Corneille, car il n'a corrigé que tard, en 1660, l'imitation +qu'il en avait faite.</p> + +<p class="verse">«Immolez, non à moi, mais à votre couronne<br /> +...........................................<br /> +<i>Tout ce qu'enorgueillit</i> un si haut attentat<a name="FNanchor_583" id="FNanchor_583" href="#Footnote_583" class="fnanchor">[583]</a>.»</p> + +<p>Sa première leçon, longtemps conservée, disait:</p> + +<p class="verse">«Sacrifiez don Diègue et <i>toute sa famille</i>,<br /> +A vous, à votre peuple, à toute la Castille.»</p> + +<p>C'était bien l'entraînement du texte espagnol:</p> + +<div class="verse"> +<p>«Et dût, en sa poitrine, la forteresse (<i>de son cœur</i>) s'épuiser à force de<br /> +saigner, chaque goutte de ce sang doit coûter une tête<a name="FNanchor_584" id="FNanchor_584" href="#Footnote_584" class="fnanchor">[584]</a>.»</p> + +<p>Y aunque el pecho se desangre<br /> +en su misma fortaleza,<br /> +costar tiene una cabeza<br /> +cada gota de esta sangre.</p></div> + +<p>Rien de plus beau que la réplique de <i>notre</i> don Diègue, notamment +le début: <i>Qu'on est digne d'envie</i>, etc...<a name="FNanchor_585" id="FNanchor_585" href="#Footnote_585" class="fnanchor">[585]</a>. Et n'est-ce pas là +aussi de l'invention?... Le don Diègue espagnol est tout à la joie +d'avoir vu tuer son ennemi, et tout fier de sa joue frottée de sang. +Il nous fournit un beau mouvement quand il invoque son droit d'offrir +sa tête à la justice, en place de son fils; mais l'allure roide et +sautillante de son rhythme étroit ne sera jamais comparable à l'ampleur +des formes de Corneille. Si le poëte valencien se plaignait que +son imitateur ne l'a cité que par petits lambeaux de phrase, il faut +<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span> +convenir qu'il ne gagnerait pas souvent à être cité d'une manière +plus complète. Cette fin est belle pourtant:</p> + +<p class="verse">Con mi cabeza cortada<br /> +quede Ximena contenta,<br /> +que mi sangre sin mi afrenta<br /> +saldrá limpia, y saldrá honrada.</p> + +<p>Corneille, qui s'est inspiré de ce discours un peu au delà des citations +données, termine plus éloquemment par</p> + +<p class="verse">«Mourant sans déshonneur, je mourrai sans regret<a name="FNanchor_586" id="FNanchor_586" href="#Footnote_586" class="fnanchor">[586]</a>.»</p> + +<p>Après ce grand effort, la scène et l'acte sont naturellement terminés +par le Roi, qui ajourne sa délibération, confie à don Sanche le soin +de reconduire Chimène, et veut s'assurer de don Diègue ainsi que +de son fils.</p> + +<p class="verse">«Don Diègue aura <i>ma cour et sa foi pour prison</i><a name="FNanchor_587" id="FNanchor_587" href="#Footnote_587" class="fnanchor">[587]</a>.»</p> + +<p>Ce vers est le résumé de toute une scène qui, dans le texte espagnol, +est la continuation de celle-ci, scène assez bien traitée, mais +dont le caractère épisodique et familier n'entrait pas dans le plan de +Corneille. La bonne Infante amène au secours de don Diègue son +nouvel élève, le prince don Sanche, d'un caractère pétulant et volontaire, +qui ne laisse pas arrêter son gouverneur, et qui obtient du +Roi d'en être lui-même <i>le gardien</i> (<i>el alcayde</i>). Ainsi l'on se sépare, +Chimène exprimant en aparté son tendre ressentiment contre Rodrigue, +et l'Infante s'apprêtant à se rendre avec la Reine à une maison +de plaisance où nous devons la retrouver.</p> + +<p><i>Scène II<sup>e</sup>.</i> La scène où Rodrigue se présente à la suivante Elvire<a name="FNanchor_588" id="FNanchor_588" href="#Footnote_588" class="fnanchor">[588]</a> +est, dans l'espagnol, d'un ton plus familier, mais aussi plus naturel, +comme préparation de ce qui va suivre. Seulement la suivante n'avait +pas besoin de dire au public, après qu'elle a fait cacher Rodrigue:</p> + +<p class="verse">Peregrino fin promete<br /> +ocasion tan peregrina.</p> + +<p>Chimène rentre chez elle sous la protection de son oncle Peranzules, +plus convenable que celle du jeune cavalier don Sanche. Elle +demande et obtient plus tôt de rester seule, sans avoir à éluder l'offre +intéressée de l'épée de don Sanche pour la venger.</p> + +<p>Mais rien ne nous paraît plus délicat que la comparaison des deux +<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span> +scènes suivantes chez les deux poëtes. Comment faire bien voir dans +le texte étranger la légèreté un peu molle des touches lorsqu'elles +sont justes, opposée à la vigueur des tons qui les reproduisent, et le +tour un peu frivole de ces subtilités de sentiment qui, dans Corneille, +s'élèvent jusqu'à une sorte de vérité passionnée en harmonie +avec l'excès de la douleur et les perplexités d'une situation si étrange? +Le poëte méridional et son auditeur cherchent avant tout dans cette +étrange situation et dans ces antithèses un amusement auquel se mêle +sans doute un peu de sympathie: le poëte normand et son spectateur +veulent trouver en un tout autre tempérament d'esprit l'admiration +et les larmes. Celui-ci soutient la grande déclamation tragique et la +prolonge avec force, là où l'autre s'est borné à une élégante série de +madrigaux, qui ont le malheur de rester jolis, même quand ils sont +assez touchants.</p> + +<p>Dans cette confidence éplorée que fait à Elvire la Chimène du +<i>Cid</i> françois, il y a bien treize vers espagnols rapportés comme traduits; +on peut y retrouver même une certaine littéralité, et c'est là +pourtant que la différence se fait le mieux sentir. Contentons-nous +d'une juste observation de la Beaumelle, en réponse à la plus fausse +remarque de Voltaire, à cet endroit:</p> + +<div class="verse"> +<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p> + +<p>«.... Après tout, que pensez-vous donc faire?</p> + +<p><span class="smcap i6">CHIMÈNE.</span></p> + +<p>Pour conserver ma gloire et finir mon ennui,<br /> +Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui<a name="FNanchor_589" id="FNanchor_589" href="#Footnote_589" class="fnanchor">[589]</a>.»</p> +</div> + +<p>Les vers espagnols, cités en partie par Corneille, mais intervertis par +lui à tort, sont ainsi disposés dans le texte:</p> + +<div class="verse"> +<p><span class="smcap i6">ELVIRE.</span></p> + +<p>Pues como harás, no lo entiendo,<br /> +estimando el matador<br /> +y el muerto?—<span class="smcap">Xim.</span> Tengo valor,<br /> +<i>y habré de matar muriendo</i><a name="FNanchor_590" id="FNanchor_590" href="#Footnote_590" class="fnanchor">[590]</a>.<br /> +<span class="i1"><i>Seguiréle hasta vengarme</i>....</span></p> + +<p><span class="smcap i6">RODRIGO.</span></p> + +<p>Mejor es que mi amor firme,<br /> +<span class="i2">con rendirme,</span><br /> +te dé el gusto de matarme<br /> +sin la pena del seguirme.</p></div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span> +Voltaire, dans son commentaire, cite l'espagnol uniquement d'après +Corneille; en admirant le vers: <i>Le poursuivre</i>, etc., il fait l'étrange +remarque que voici: «Ce vers excellent, dit-il, renferme toute la +pièce, et répond à toutes les critiques qu'on a faites sur le caractère +de Chimène. <i>Puisque</i> ce vers <i>est</i> dans l'espagnol, l'original contenait +les vraies beautés qui firent la fortune du <i>Cid</i> français.» Voltaire n'a +jamais vu l'original, et c'est ce qu'il avoue ici implicitement; mais +la Beaumelle lui objecte fort sensément que ce vers:</p> + +<p class="verse">«<i>Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui,</i>»</p> + +<p>«a un sens bien autrement énergique, et une idée <i>qui n'est pas</i> dans +l'ouvrage espagnol. <i>Morir matando</i>, et <i>matar muriendo</i>, sont des phrases +faites qu'on rencontre à chaque page dans les poëtes castillans, +et qui ne veulent dire autre chose que combattre en désespéré, combattre +jusqu'à la mort. Le vers qui précède [<i>il fallait dire</i> qui suit]: +<i>Je le poursuivrai jusqu'à ce que je sois vengée</i>, l'explique assez, et il +y a loin de là au sublime <i>Mourir après lui</i>.»</p> + +<p>Le Rodrigue espagnol vient donc inopinément se jeter aux pieds +de Chimène; il ne songe pas, non plus que son imitateur français, à +ces aveux de tendresse passionnée qu'il vient d'entendre et dont il +pourrait encore se montrer heureux et transporté. Chimène n'aura +pas non plus un moment de confusion de tout ce qu'il a entendu +ainsi par surprise; même oubli dans le français, où elle a dit en +termes plus énergiques qu'elle l'<i>adore</i><a name="FNanchor_591" id="FNanchor_591" href="#Footnote_591" class="fnanchor">[591]</a>.</p> + +<p>Le jeune homme ne porte plus vraisemblablement le grand espadon +de Mudarra; aussi l'offre de <i>sa dague</i> qu'il va faire à Chimène +ne saurait produire l'effet dramatique que l'on trouve dans Corneille, +ni amener l'exclamation si émouvante:</p> + +<p class="verse">«<i>Quoi? du sang de mon père encor toute trempée</i><a name="FNanchor_592" id="FNanchor_592" href="#Footnote_592" class="fnanchor">[592]</a>!»</p> + +<p>et les subtilités qui s'accumulent durant quinze vers sur cette épée à +la mode de la cour de Louis XIII, vers originaux sans contredit: +admirons les suggestions diverses du <i>costume</i>! Voici la scène.</p> + +<p>«<i>Rodrigue, se jetant à ses pieds</i>: Non, il vaut mieux que je me +rende à toi, et que mon amour invariable te donne la satisfaction de +m'immoler, en t'épargnant la peine de me poursuivre.—<i>Chimène</i>: +Qu'as-tu osé? qu'as-tu fait? Est-ce une ombre, une vision?—Perce ce +cœur: j'y renonce pour celui qui bat dans ton sein<a name="FNanchor_593" id="FNanchor_593" href="#Footnote_593" class="fnanchor">[593]</a>.—Ciel! Rodrigue, +<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span> +Rodrigue en ma maison!—Écoute-moi.—Je me meurs.—Je +veux seulement que tu entendes ce que j'ai à te dire, et que tu me +répondes ensuite avec ce fer. (<i>Il lui donne sa dague.</i>) Ton père le comte +Glorieux, comme on l'appelait dignement, porta sur les cheveux +blancs<a name="FNanchor_594" id="FNanchor_594" href="#Footnote_594" class="fnanchor">[594]</a> de mon père une main téméraire et coupable; et moi, j'avais +beau me voir par là déshonoré, mon tendre espoir ainsi renversé se +débattait avec tant de force que ton amour put faire hésiter ma vengeance. +En un si cruel malheur, mon injure et tes charmes se +livraient dans mon cœur une lutte obstinée:</p> + +<p class="verse">Et vous l'emportiez, Madame,<br /> +<span class="i4">Dans mon âme,</span><br /> +S'il ne m'était souvenu<br /> +Que vous haïriez infâme<br /> +Qui noble vous avait plu<a name="FNanchor_595" id="FNanchor_595" href="#Footnote_595" class="fnanchor">[595]</a>.</p> + +<p>C'est avec cette pensée, sans doute digne de toi, que je plongeai +mon fer sanglant dans le sein de ton père. Ainsi j'ai recouvré mon +honneur; mais aussitôt, amant soumis, je suis venu vers toi, pour +que tu n'appelles pas cruauté ce qui pour moi fut devoir impérieux, +pour que ma peine justifie à tes yeux ma conduite si nouvelle envers +toi, pour que tu prennes ta vengeance dès que tu la desires. Saisis +ce fer, et si nous ne devons avoir à nous deux qu'un même courage, +une même conscience, accomplis avec résolution la vengeance de ton +père, comme j'ai fait pour le mien.</p> + +<p>—Rodrigue, Rodrigue! ah, malheureuse! Je l'avoue malgré ma +douleur, en te chargeant de la vengeance de ton père, tu t'es conduit +en chevalier. A toi je ne fais point reproche, si je suis malheureuse, +si telle est ma destinée qu'il me faudra subir moi-même le trépas que +je ne t'aurai pas donné. Mais une offense dont je t'accuse, c'est de te +voir paraître à mes yeux quand ta main et ton épée sont encore +chaudes de mon sang. Et ce n'est pas en amant soumis, c'est pour +m'offenser que tu viens ici, trop assuré de n'être point haï de celle +qui t'a tant aimé. Eh bien! va-t'en, va-t'en, Rodrigue.... pour ceux +qui pensent que je t'adore, mon honneur sera justifié quand ils sauront +que je te poursuis. J'aurais pu justement sans t'entendre te faire +donner la mort; mais je ne suis ta partie que pour te poursuivre, et +<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span> +non pour te tuer. Va-t'en, et fais en sorte de te retirer sans qu'on +te voie. C'est bien assez de m'avoir ôté ma vie sans m'ôter encore +ma renommée.</p> + +<p>—Satisfais mon juste desir: frappe.—Laisse-moi.—Écoute: +songe que me laisser ainsi est une dure vengeance; me tuer ne le +serait pas.—Eh bien, cela même est ce que je veux.—Tu me désespères, +cruelle! ainsi tu m'abhorres?—Je ne le puis: mon destin +m'a trop enchaînée.—Dis-moi donc ce que ton ressentiment veut +faire.—Quoique femme, pour ma gloire, je vais faire contre toi +tout ce que je pourrai.... souhaitant de ne rien pouvoir.—Ah! qui +eût dit, Chimène?...—Ah! Rodrigue, qui l'eût pensé?...—Que c'en +était fait de ma félicité?...—Que mon bonheur allait périr?... Mais, +ô ciel! je tremble qu'on ne te voie sortir.... (<i>Elle pleure</i><a name="FNanchor_596" id="FNanchor_596" href="#Footnote_596" class="fnanchor">[596]</a>.)—Que +vois-je?...—Pars, et laisse-moi à mes peines.—Adieu donc, je +m'en vais mourant.»</p> + +<p>On peut donc, et ce n'est que justice, reconnaître une rectitude de +développement, une précision de dessin beaucoup plus marquées ici +que dans Corneille.</p> + +<p class="verse">«<i>Rodrigue en ma maison!</i> Rodrigue devant moi<a name="FNanchor_597" id="FNanchor_597" href="#Footnote_597" class="fnanchor">[597]</a>!»</p> + +<p>C'est le premier hémistiche qui seul est traduit: et remarquez en +effet quelle plus grande place occupe dans la scène espagnole plus +courte, cette préoccupation si convenable, cet effroi de la jeune fille, +et même cette colère, d'être forcée de s'entretenir en un tel moment, +dans sa maison, avec Rodrigue. Quand il lui dit:</p> + +<p class="verse"><span class="i5">«Quatre mots seulement:</span><br /> +Après, ne me réponds qu'avecque cette épée<a name="FNanchor_598" id="FNanchor_598" href="#Footnote_598" class="fnanchor">[598]</a>,»</p> + +<p>le sens, le motif de ces quatre mots, fort net dans l'espagnol, c'est +qu'il veut d'abord se faire absoudre par sa maîtresse, et puis recevoir +la mort de sa main. L'incident de <i>l'épée</i> dont nous avons parlé, et +plusieurs autres détours, suspendent ou dénaturent un peu cette +inspiration tendre et naïve. Cet incident s'achève sur les justes instances +de Chimène, soit que l'odieuse épée rentre dans le fourreau, +soit que l'acteur la jette au loin. (A défaut d'une note de l'auteur, la +tradition est insuffisante.) Mais comment revenir à ces <i>quatre mots</i> +<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span> +qui ont été annonces plus haut, à ce motif qui a amené Rodrigue et +que Castro a si directement exprimé?</p> + +<p class="verse">«Je fais ce que tu veux, mais sans quitter l'envie<br /> +De finir par tes mains ma déplorable vie;<br /> +Car enfin n'attends pas de mon affection<br /> +Un lâche repentir d'une bonne action.<br /> +De la main de ton père un coup irréparable<br /> +Déshonoroit du mien la vieillesse honorable<a name="FNanchor_599" id="FNanchor_599" href="#Footnote_599" class="fnanchor">[599]</a>.»</p> + +<p>Le développement donné à la phrase rend l'unité de trait plus difficile +ici et partout ailleurs, mais le spectateur charmé ne remarque +pas des sutures adroites, ou des soudures un peu plus forcées, comme +ce: <i>Car enfin n'attends pas</i>...; plus loin: <i>Ce n'est pas qu'en effet</i><a name="FNanchor_600" id="FNanchor_600" href="#Footnote_600" class="fnanchor">[600]</a>...; +et ces minutieuses observations n'empêchent pas le lecteur attentif +d'être enlevé par une merveilleuse éloquence, après avoir goûté la +beauté simple et plus réduite du motif original.</p> + +<p>La réponse de Chimène présente les mêmes qualités, les mêmes +défauts si l'on veut. On peut voir à quel point y est amplifié le <i>Como +caballero hiciste</i>, et la haute obligation de le <i>poursuivre</i> pour l'acquit +de son honneur, exprimée dans l'espagnol en une forme plus féminine. +Continuons:</p> + +<p class="verse">«Hélas! <i>ton intérêt ici me désespère</i>: +Si quelque autre malheur m'avoit ravi mon père, etc.<a name="FNanchor_601" id="FNanchor_601" href="#Footnote_601" class="fnanchor">[601]</a>.»</p> + +<p>C'est là une idée touchante, exclusivement propre à Corneille, et +exprimée en vers admirables, sauf encore la transition: <i>ton intérêt</i>.... +très-hasardée logiquement, car il ne s'agit guère dans cette plainte +que de <i>son</i> intérêt à elle-même:</p> + +<p class="verse"><span class="i4">«.... j'aurois senti des charmes,</span><br /> +Quand une main si chère eût essuyé mes larmes<a name="FNanchor_602" id="FNanchor_602" href="#Footnote_602" class="fnanchor">[602]</a>.»</p> + +<p>Puis, pour rentrer dans l'idée dominante d'une vengeance de mort à +obtenir, c'est encore, comme transition, le vers:</p> + +<p class="verse">«Car enfin n'attends pas de mon affection<a name="FNanchor_603" id="FNanchor_603" href="#Footnote_603" class="fnanchor">[603]</a>,»</p> + +<p>répété littéralement du discours précédent de Rodrigue.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span> +L'inconvénient de l'argumentation oratoire, par laquelle Corneille +ressemble souvent à Euripide, sans l'imiter, paraît mieux encore +dans la discussion suivante, où Rodrigue veut prouver que Chimène +doit le tuer, tandis que son amante veut éluder cette preuve. L'espagnol +n'avait fait que glisser sur ce conflit; mais quiconque a lu et +relu de telles scènes, sait quel est le privilége de notre Corneille, d'être +réellement grand, émouvant et sublime, à travers toutes ses exagérations +d'emphase et de dialectique<a name="FNanchor_604" id="FNanchor_604" href="#Footnote_604" class="fnanchor">[604]</a>.</p> + +<p>Désormais nous ne trouverons plus les deux poëtes aussi près l'un +de l'autre, si ce n'est dans une seule scène, qui suit immédiatement +celle-ci dans la <i>deuxième journée</i>, et qui terminera notre <i>troisième acte</i>. +Aussi, au delà, nous contenterons-nous de parcourir la fable, ou, si +l'on veut, l'histoire de Castro, en observant que Corneille n'y emprunte +plus que quelques circonstances, et qu'il en omet et dénature +un bien plus grand nombre.</p> + +<p><i>Scène III<sup>e</sup>. Un lieu désert, la nuit</i> (<i>près de Burgos</i>). Cet endroit écarté +devait être absolument indiqué aux spectateurs de Corneille, quoiqu'il +ne veuille en aucune manière violer ouvertement <i>la règle</i>, ou que du +moins il suppose ce lieu dans l'enceinte même de Séville. Tout cela +est mieux motivé dans l'espagnol. Il est naturel que Rodrigue ait à +se cacher après une telle affaire, que son père soit convenu avec lui +d'un lieu de rendez-vous pour aviser aux conséquences. Une louable +intention de variété a fait composer ce monologue et le bel entretien +qui suit en grands vers hendécasyllabes à triples rimes croisées, comme +le <i>capitolo</i> de Dante par exemple. Ce mode, traité avec aisance et +fermeté, se rapproche sensiblement de la grandeur du mode cornélien.</p> + +<p>Corneille imite de près le ton inquiet du vieux père qui attend +son fils. Il aurait même pu citer, en regard de ces vers:</p> + +<p class="verse">«A toute heure, en tous lieux, dans une nuit si sombre,<br /> +Je pense l'embrasser, et n'embrasse qu'une ombre<a name="FNanchor_605" id="FNanchor_605" href="#Footnote_605" class="fnanchor">[605]</a>,»</p> + +<p>les vers de Castro:</p> + +<p class="verse">Voy abrazando sombras descompuesto<br /> +entre la obscura noche que ha cerrado;</p> + +<p>et en regard de celui-ci:</p> + +<div class="verse"> +<p>«Rodrigue ne vit plus, ou respire en prison<a name="FNanchor_606" id="FNanchor_606" href="#Footnote_606" class="fnanchor">[606]</a>,»</p> + +<p>Si es muerto, herido, ó preso? Ay, cielo santo!</p></div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span> +Enfin il entend le galop d'un cheval, voit le cavalier mettre pied à +terre, et Rodrigue paraît.</p> + +<p>Ici nous devons une justice au poëte espagnol. Chacun sait combien +sont véhéments et nobles dans Corneille les transports de don +Diègue embrassant son vengeur. Castro est cité sans doute au bas +de la page (voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_205">205</a> et <a href="#Page_206">206</a>); mais l'ensemble de sa +tirade est d'une vigueur et d'une éloquence qui méritent qu'elle soit +transcrite autrement que par fragments numérotés:</p> + +<div class="verse"> +<p><span class="i1">Hijo!—Padre!—Es posible que me hallo</span><br /> +entre tus brazos?... Hijo!... Aliento tomo<br /> +para en tus alabanzas empleallo.</p> + +<p><span class="i1">Como tardaste tanto?... pues de plomo</span><br /> +te puso mi deseo.... y pues veniste<br /> +no he de cansarte preguntando el como.</p> + +<p><span class="i1">Bravamente probaste! Bien lo hiciste!</span><br /> +bien mis pasados brios imitaste,<br /> +bien me pagaste el ser que me debiste!</p> + +<p><span class="i1">Toca las blancas canas que me honraste;</span><br /> +llega la tierna boca á la mexilla<br /> +donde la mancha de mi honor quitaste!</p> + +<p><span class="i1">Soberbia el alma á tu valor se humilla,</span><br /> +come conservador de la nobleza<br /> +que ha honrado tantos Reyes en Castilla.</p> + +<p><span class="smcap i6">RODRIGO.</span></p> + +<p><span class="i1">Dame la mano, y alza la cabeza,</span><br /> +á quien como la causa se atribuya<br /> +si hay en mí algun valor y fortaleza.</p> + +<p><span class="smcap i6">DON DIEGO.</span></p> + +<p><span class="i1">Con mas razon besára yo la tuya,</span><br /> +pues si yo te dí el ser naturalmente<br /> +tú me le has vuelto á pura fuerza suya<a name="FNanchor_607" id="FNanchor_607" href="#Footnote_607" class="fnanchor">[607]</a>.</p> +</div> + +<p>On peut parler de l'éloquence espagnole, surtout quand c'est un +élan vif et direct qui l'entraîne; mais en pareil cas sa diction, qui n'est +pas étudiée, dégénère facilement en négligences et en tours vulgaires. +C'est ce qu'on pourrait observer dans le reste de cette scène, d'un +très-bel effet d'ailleurs.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span> +Don Diègue veut que Rodrigue emploie sa valeur au service du Roi:</p> + +<p class="verse"><span class="i1">No dirán que la mano te ha servido</span><br /> +Para vengar agravios solamente:<br /> +Sirve en la guerra al Rey, que siempre ha sido<br /> +<span class="i1">Digna satisfaccion de un caballero</span><br /> +Servir al Rey á quien dexó ofendido;</p> + +<p>ce que Corneille eût pu citer en partie, quand il dit:</p> + +<p class="verse">«Ne borne pas ta gloire à venger un affront;<br /> +Porte-la plus avant: force par ta vaillance<br /> +Ce monarque au pardon<a name="FNanchor_608" id="FNanchor_608" href="#Footnote_608" class="fnanchor">[608]</a>....»</p> + +<p>Don Diègue a amené non loin du lieu où il s'entretient avec Rodrigue +cinq cents gentilshommes de sa famille (<i>deudos</i>), montés et +armés en guerre, réunis par lui-même pour honorer la disgrâce de +son fils exilé (Corneille, placé dans d'autres conditions et au milieu +de mœurs différentes, a dû altérer un peu ces données). Tous veulent +que Rodrigue les commande:</p> + +<p class="verse">Que cada qual tu gusto solicita,<br /> +«C'est toi que veut pour chef leur généreuse bande<a name="FNanchor_609" id="FNanchor_609" href="#Footnote_609" class="fnanchor">[609]</a>.»</p> + +<p>L'ennemi, les Mores de la frontière, vient d'envahir la vieille Castille, +les montagnes d'Oca, de Naxera; c'est l'histoire même. Chacun +sait déjà combien il en coûte de frais d'invention et d'anachronisme +à Corneille pour sauver ses <i>unités</i> de temps et de lieu en +portant la scène à Séville, afin que le reflux du Guadalquivir puisse +amener dans les limites voulues une bataille, une campagne de quelques +heures.</p> + +<p>Rodrigue, pressé d'aller rejoindre sa troupe, demande et reçoit à +genoux la bénédiction de son père. L'omission par Corneille de +cette noble circonstance résulte bien moins d'une différence de mœurs +nationales, que d'une différence entre les deux théâtres: l'espagnol +sans cesse sanctifié par des détails sacramentels, le français obligé de +s'interdire rigoureusement tout acte, toute parole, qu'on pourrait regarder +comme une profanation.</p> + +<p>Mais à d'autres égards une invention propre à Corneille lui fournit +dans cette scène un motif d'intérêt fort attachant, fort bien placé, +qui manque et fait faute chez son devancier. Corneille, on le sait, a +supposé l'amour pour Chimène, connu dès longtemps du père de Rodrigue. +Le rude vieillard a pu n'en pas tenir compte pour exiger le +<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span> +duel; mais ici il est beau et dramatique que le jeune homme tout +rempli de son amour sacrifié, que le fils respectueux, quitte envers +un devoir si cruel, repousse, écarte avec une amertume contenue la +pétulante allégresse de son père.</p> + +<p><i>Scène IV<sup>e</sup>.</i> C'est d'abord la mélancolique Infante qui, rêvant et admirant +la campagne, aperçoit du balcon d'un château la troupe de +Rodrigue: lui-même s'avance seul pour lui rendre hommage; Urraque, +sans oser lui dire qu'elle voudrait être la dame de ses pensées, +bénit son entreprise et ses exploits futurs. Un tour délicat, galant et +chevaleresque, fait le mérite de cet épisode de mode castillane. Un +signe de deuil, la couleur jaune des plumes et de l'armure du jeune +chevalier, est presque la seule allusion qui soit faite à sa tragique +situation. Il détourne adroitement le sens trop tendre des compliments +de cette royale amante dédaignée, que l'histoire lui attribue, +et que Corneille a introduite un peu péniblement sur la scène, comme +on le voit encore dans ses deux derniers actes.</p> + +<p><i>Scène V<sup>e</sup>.</i> Rapide tableau de guerre dans les montagnes. Un roi +more, traînant après lui ses captifs et son butin, est arrêté, vaincu, +fait prisonnier par Rodrigue, qui reçoit son hommage, et se met à +la poursuite de quatre autres rois. Tout se passe sous les yeux du +spectateur, moins la mêlée, que décrit un berger poltron monté sur +un arbre. C'est ici le seul endroit, très-court, où Castro ait fait usage +d'un personnage bouffon ou <i>gracioso</i>. L'intelligent poëte abrége volontiers +ces tumultueuses bagarres. Il suppose souvent ses personnages +à cheval, mais il use de tous ses artifices pour les faire descendre +à pied sur la scène. On conçoit la tentation offerte à Corneille +de traduire tout ce fracas en un grand récit d'épopée comme celui +du quatrième acte.</p> + +<p>La <i>scène VI <sup>e</sup></i> nous ramène au palais du Roi à Burgos, mais non pas +d'abord au véritable fond de l'action. Castro tient à traiter l'histoire +plus au large, à nous faire connaître les dispositions irascibles du +prince don Sanche, et dont le Cid verra plus tard l'avénement et la +catastrophe. Ce jeune furieux, agité par des pressentiments et des +horoscopes, est difficilement contenu par don Diègue, son gouverneur, +quand excité par le cliquetis des épées il veut tuer son maître +d'armes, et qu'ensuite il menace l'Infante sa sœur à cause d'un épieu +sanglant qu'elle rapporte de la chasse.</p> + +<p>Enfin entre le Roi, avec sa cour, joyeux des succès de Rodrigue: +il en entend d'abord le récit de la bouche du prince more; puis arrive +le vainqueur lui-même, admis à recevoir les félicitations du Roi, de +son père, du Prince et de l'Infante.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span> +Corneille n'a que légèrement modifié cette situation, mais il en a +relevé le caractère d'apparat par sa grande narration, dont les beautés +ne comportent ici aucun parallèle.</p> + +<p>Il suit encore Castro dans les combinaisons qui surviennent, mais +en les modifiant beaucoup.</p> + +<p>Chimène vient en grand deuil, accompagnée de ses écuyers, demander +justice au Roi. C'est déjà la seconde démarche qu'elle fait, +et elle la renouvelle encore dans la troisième journée. C'est trop +sans doute au point de vue de l'art; mais il ne s'agit que de réciter +de vieux romances de forme assez rude. L'art est suspendu; ce +qui ailleurs semblerait un expédient grossier et troublerait toute +illusion, est sans doute en Espagne ce qui charme le mieux les réminiscences +du spectateur. C'est ainsi que don Diègue décrit cette +entrée de Chimène dans les termes du narrateur populaire; Chimène +récite de même sa plainte; de même encore le Roi récite en partie +sa clémente réponse; et enfin, contrairement à tous les romances, +Rodrigue assiste à tout cela sans avoir rien à dire, ou peu s'en faut. +Seulement il relève la fin des plaintes traditionnelles de Chimène: +elle dit que son ennemi est content tandis qu'elle est affligée, qu'<i>il +rit</i> tandis qu'elle pleure.... Il s'écrie: «Ah! pour vos larmes, beaux +yeux, je vous donnerois le sang de mes entrailles!» Le Roi conclut +(ici l'auteur reparaît), en exilant Rodrigue à la tête de ses troupes, +et en l'embrassant devant la plaintive orpheline, qui ne peut empêcher +ses yeux de se tourner vers son héros. Urraque est un peu jalouse +de cet échange de regards; le jeune prince veut que don Diègue +l'emmène à l'armée à la suite de Rodrigue. C'est la fin de la <i>seconde +journée</i>.—Toutes ces enluminures faciles et naïves, prodiguées pour +glorifier le héros national, ne pouvaient convenir à l'art de Corneille. +C'est assez pour lui d'avoir à renouveler (de trop près, comme il en +convient) une démarche déjà faite <i>la veille</i> par Chimène, tandis qu'en +espagnol, il y a plus d'un an d'intervalle.</p> + +<p>Il suppose donc que la venue de Chimène est annoncée au Roi, +mais un peu avant son entrée; le Roi a ainsi le temps de congédier +Rodrigue honorablement en lui donnant l'accolade; puis, comme il +a entendu dire que Chimène aime Rodrigue, il se propose de l'éprouver, +d'intelligence avec don Diègue. Or cet artifice et la scène +qui s'ensuit, Corneille l'a été prendre dans la <i>troisième journée</i>, au +moment d'une nouvelle plainte de Chimène, la troisième, chez Castro, +que le poëte français a confondue avec la seconde, sentant bien +que c'est déjà beaucoup de deux en vingt-quatre heures.</p> + +<p class="center"><span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span> +<span class="smcap"><small>SOMMAIRE DE LA TROISIÈME JOURNÉE.</small></span></p> + +<p>1<sup>o</sup> <span class="smcap">Le Palais, à Burgos.</span> <i>L'Infante, qui a perdu sa mère depuis un +an, fait confidence à don Arias du désir qu'elle aurait d'épouser le Cid; +mais elle reconnaît en même temps quel obstacle lui oppose la passion +toujours plus vive de son amie, et elle se résigne à oublier la sienne.</i></p> + +<p><i>Le Roi apprend à don Diègue le rappel de Rodrigue, qui en ce moment +fait un pèlerinage en Galice. On annonce Chimène demandant justice +pour la troisième fois, démarche bien peu motivée, puisque Rodrigue subit +encore l'exil prononcé devant elle par le Roi dans la précédente journée. +Là-dessus, Arias découvre au Roi l'amour secret de Chimène, et va préparer +une ruse pour l'éprouver.</i></p> + +<p><i>Chimène, introduite, récite au Roi un second texte de romance d'un effet +plus bizarre encore que le précédent, sur ses griefs contre Rodrigue<a name="FNanchor_610" id="FNanchor_610" href="#Footnote_610" class="fnanchor">[610]</a>; alors +un domestique, chargé de ce rôle par Arias, vient annoncer que le Cid a +péri dans une embuscade: douleur que Chimène laisse voir, mais qu'elle +désavoue aussitôt qu'elle est détrompée. Elle obtient du Roi de faire +appeler Rodrigue à un combat singulier, promettant d'épouser celui qui +le tuera.</i></p> + +<p>2<sup>o</sup> <span class="smcap">Forêt, route de Galice.</span> <i>Halte du Cid; ses belles maximes sur la +piété du soldat. Un lépreux demande assistance du fond d'un fossé. Rodrigue +seul n'hésite pas à lui donner humblement des soins, et le fait +manger avec lui. Tombant ensuite dans un sommeil mystique, il voit le +lépreux transfiguré: c'est saint Lazare qui le bénit, lui présage ses succès, +et remonte au ciel.</i></p> + +<p>3<sup>o</sup> <span class="smcap">Palais.</span> <i>Il s'agit d'un différend entre la Castille et l'Aragon +pour la possession de Calahorra. Il pourrait être décidé par un +combat singulier à livrer sur la frontière des deux États contre le terrible +Aragonais don Martin Gonsalez; mais nul n'ose se présenter. Le Cid, +de retour, paraît devant le Roi en même temps que l'Aragonais, dont il +accepte le défi, et don Martin annonce qu'il profitera de ce duel pour +obtenir Chimène.</i></p> + +<p>4<sup>o</sup> <span class="smcap">Maison de Chimène.</span> <i>Elle explique à Elvire la violence qu'elle +s'est faite en demandant le combat contre Rodrigue. Une lettre où don +Martin lui fait part de ses arrogantes prétentions la met au désespoir.</i></p> + +<p>5<sup>o</sup> <span class="smcap">Palais.</span> <i>Le Roi est préoccupé de son testament qu'il veut faire. Il +a des enfants puînés et des filles à pourvoir; le jeune infant don Sanche +manifeste encore ses dispositions violentes. Ce sont autant d'emprunts à +<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span> +l'histoire, de souvenirs de faits réels très-répandus dans la tradition, et +rattachés plus tard à l'histoire du Cid</i> (dans la seconde partie des <i>Mocedades</i>).</p> + +<p><i>Chimène paraît en habits de fête, avec une lettre venue d'Aragon, +dont elle affecte de se réjouir, et qui semble promettre que Rodrigue +succombera dans le combat; mais ce qui l'amène en réalité, c'est son +inquiétude même, dont elle convient à part pour le spectateur.</i></p> + +<p><i>Tandis qu'elle alarme le Roi et don Diègue par sa feinte assurance, un +dernier artifice assez puéril va terminer ce jeu de magnanimité et dompter +enfin sa constance. «Voici venir, dit un messager, un chevalier qui arrive +d'Aragon, qui</i> porte la tête <i>de Rodrigue, et qui vient l'offrir à Chimène.» +Consternation générale. Chimène désespérée confesse sans ménagement +l'amour que sa vertu lui a fait dissimuler. Elle implore du Roi +la permission de se retirer dans un couvent pour échapper à un hymen +odieux, quand soudain Rodrigue paraît, vainqueur, et offrant sa propre +tête.... Lui-même il explique l'équivoque qu'il a cru pouvoir employer. +Le Roi et les grands pressent Chimène de subir la</i> condition <i>du combat +ainsi retournée, et le mariage sera célébré le soir même par l'évêque de +Palencia, environ trois ans après le début de l'action.</i></p> + +<p class="center"><span class="smcap"><small>REMARQUES.</small></span></p> + +<p>Revenons à Corneille, fin du IV<sup>e</sup> acte. S'il modifie considérablement +son auteur, on voit qu'il l'a très-bien compris. Il lui emprunte +le noble congé donné par le Roi à Rodrigue; il improvise en quelques +mots l'idée moins noble de l'épreuve que le Roi va faire lui-même. +La fausse nouvelle qu'il donne est fort courte:</p> + +<p class="verse">«Il est mort à nos yeux des coups qu'il a reçus<a name="FNanchor_611" id="FNanchor_611" href="#Footnote_611" class="fnanchor">[611]</a>,»</p> + +<p>en place du récit que fait le domestique dans l'espagnol. Il est vrai +toutefois que le récit plus étendu d'un combat et d'une embuscade +donne le temps aux personnages présents d'observer l'émotion croissante +de Chimène. Le don Diègue espagnol consent à jouer l'affliction +plus qu'il ne fait chez Corneille, et convient à part qu'une telle +fiction l'émeut encore de douleur. Chimène, dans son saisissement, +prête à tomber en faiblesse, ne dit, en français, que ces mots: <i>Quoi! +Rodrigue est donc mort</i><a name="FNanchor_612" id="FNanchor_612" href="#Footnote_612" class="fnanchor">[612]</a>? L'espagnol est presque aussi bref, et eût pu +être cité:</p> + +<p class="verse">Muerto es Rodrigo? Rodrigo<br /> +es muerto?... No puedo mas....<br /> +Jesus mil veces!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span> +Le Roi s'effrayant de son trouble, elle avoue qu'elle se sent la gorge +serrée et le cœur oppressé.</p> + +<p>Dès qu'elle est rassurée, nous voyons l'évolution soudaine et le +hardi mensonge de la pudeur se produire de même chez les deux +poëtes, mais à dire vrai, dans l'espagnol, avec une naïveté plus appropriée +à cette étrange inconséquence. C'est plus naturellement une +jeune fille qui s'effraye et s'irrite d'avoir été ainsi jouée et surprise. +On voit qu'elle ne veut pas rester sous le coup de cet affront, et tout +d'une haleine elle demande qu'on publie le ban d'un combat contre +Rodrigue: pour prix de cette tête, elle donnera sa main et tous ses +biens, ou si le champion n'est pas assez noble, la moitié de ses biens +et sa protection. Le Roi hésite un peu à consentir, et don Diègue le +décide en acceptant pour son fils le défi proposé<a name="FNanchor_613" id="FNanchor_613" href="#Footnote_613" class="fnanchor">[613]</a>.</p> + +<p>Il est assez curieux d'observer les circonstances du temps qui +rendent ce pas plus difficile à Corneille, et qui imposent à Chimène +successivement deux requêtes sanglantes au lieu d'une. C'est d'abord +l'<i>échafaud</i> que sollicite sa vengeance. C'est l'édit de Richelieu, +la sévère histoire du jour, dont il faut ici tenir compte avant la +fable espagnole. Après la réponse équitable et modérée du Roi, qui +rend peu probable l'application de l'<i>Édit</i>, Chimène peut invoquer +le droit du moyen âge, le duel; et il faut voir avec quel soin Corneille +proteste par la bouche du Roi contre <i>cette vieille coutume</i> si +funeste à l'État, et si nécessaire à son drame. Il semble faire parler +Louis XIII lui-même:</p> + +<p class="verse">«Mais de peur qu'en exemple un tel combat ne passe,<br /> +Pour témoigner à tous qu'à regret je permets<br /> +Un sanglant procédé qui ne me plut jamais,<br /> +De moi ni de ma cour il n'aura la présence<a name="FNanchor_614" id="FNanchor_614" href="#Footnote_614" class="fnanchor">[614]</a>.»</p> + +<p>S'il ménage beaucoup les convenances du gouvernement, Corneille +ménage ici beaucoup moins que Castro la convenance morale +et la délicatesse de Chimène. C'est plus qu'une hardiesse de la part +du roi Ferdinand de tant insister sur la <i>flamme</i> secrète de Chimène, +et de dénaturer jusqu'à ce point la loi du combat qu'elle vient +d'obtenir:</p> + +<p class="verse">«<i>Qui qu'il soit</i> (le vainqueur), même prix est acquis à sa peine:<br /> +Je le veux de ma main présenter à Chimène,<br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span> +Et que pour récompense il reçoive sa foi.<br /> +—Quoi? Sire, m'imposer une si dure loi!<br /> +—Tu t'en plains; mais ton feu, loin d'avouer ta plainte,<br /> +Si Rodrigue est vainqueur, <i>l'accepte sans contrainte</i>.<br /> +Cesse de murmurer contre <i>un arrêt si doux</i>:<br /> +Qui que ce soit des deux, j'en ferai ton époux<a name="FNanchor_615" id="FNanchor_615" href="#Footnote_615" class="fnanchor">[615]</a>.»</p> + +<p>Ainsi l'acte se termine, sans réplique de la part de la fière Chimène. +Ce qu'elle ne semble pas avoir voulu entendre, l'admirable +scène qui ouvre l'acte suivant fera bien voir qu'elle l'a entendu.</p> + +<p>Mais que ne fait-on pas pour un dénoûment! C'est le moment +pour le poëte français de se soustraire à la fable absurde du dénoûment +espagnol; le temps presse, et il faudra absolument conclure +par le mariage. C'est à l'autorité royale à faire les frais d'un +moyen de force majeure. Corneille semble s'autoriser, comme d'un +exemple, de deux vers espagnols qu'il cite; il les prend à la fin d'un +passage de romance qui fournit la réponse du Roi aux plaintes de +la deuxième journée. Mais il n'y a point de parité réelle entre ces +deux passages:</p> + +<div class="verse"> +<p>«Et ta flamme en secret rend grâces à ton roi,<br /> +Dont la faveur conserve un tel amant pour toi<a name="FNanchor_616" id="FNanchor_616" href="#Footnote_616" class="fnanchor">[616]</a>.»</p> + +<p>No haya mas, Ximena; baste;<br /> +levantaos, no lloreis tanto:<br /> +que ablandarán vuestras quejas<br /> +antrañas de acero y marmol.<br /> +Que podrá ser que algun dia<br /> +troqueis en placer el llanto,<br /> +<i>y si he guardado á Rodrigo<br /> +quizá para vos le guardo</i>.</p></div> + +<p>Ce dernier langage n'est qu'en un rapport discret et d'allusion +avec les traditions dont toutes les mémoires sont remplies, à savoir un +mariage <i>historique</i>, très-postérieur à la querelle, et obtenu, selon les +variantes des divers âges, soit, en vertu du droit barbare, sur la demande +même de la plaignante, soit par l'entremise bénévole du Roi, +par une lettre de sa main adressée à l'indifférent guerrier.</p> + +<p>N'est-il pas remarquable que la troisième journée de Castro se +passe tout entière sans ramener Rodrigue en présence de Chimène, +avant l'expédient frivole et hasardé de son dénoûment? Ainsi disparaît +et se dissipe le fond tragique et passionné que Corneille ne +veut pas perdre de vue. Il a senti que la grande scène des deux +jeunes gens au troisième acte est le vrai triomphe de son œuvre, et +<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span> +il se prévaut d'un léger changement survenu dans la situation pour +renouveler une si touchante rencontre au commencement du cinquième. +Nous laissons donc, comme en dehors de notre parallèle, +cette grande scène remplie de beautés entièrement neuves, terminée +par ce cri d'éternelle mémoire: <i>Paraissez, Navarrois</i><a name="FNanchor_617" id="FNanchor_617" href="#Footnote_617" class="fnanchor">[617]</a>!...</p> + +<p>Après une telle émotion, le théâtre, au temps de Corneille, devait +être plein d'indulgence, de patience, peut-être même de sympathie +pour les scènes d'attente qui doivent fournir à Rodrigue le temps +strictement nécessaire à désarmer don Sanche en champ clos. Il +nous faut voir expirer le malheureux amour de la Princesse, d'abord +dans un monologue lyrique, ensuite dans un entretien avec sa confidente. +Nous n'insisterons pas sur ce qu'on peut dire du désavantage +de ces personnages secondaires auxquels la dignité trop uniforme +du ton retire ce qu'ils pourraient avoir d'agréable, dans leur +air naturel, au second plan. Dans cette mesure, doña Urraca paraît +intéressante chez Castro quand elle confie ses peines au vieil Arias +Gonzalo avec une résignation qui n'est pas sans grâce.</p> + +<p>A son tour Chimène, assistée aussi de sa confidente, nous demande +un nouveau délai nécessaire à la durée du combat, et il faut bien le +remplir par l'antithèse déjà trop prolongée de sentiments et d'alternatives +contraires. Il est permis de croire qu'au lieu de cette dialectique +traînante et forcée, l'étude directe du cœur humain aurait +pu mieux occuper ces instants de pénible attente.</p> + +<p>Voici enfin l'équivoque don Sanche avec son épée. Chimène, +transportée de colère, lui ferme la bouche, le croyant vainqueur; puis +sans se faire attendre, le Roi, entouré de sa cour, survient au milieu +de son illusion. C'est ce qu'il fallait pour faire éclater en vers immortels +l'aveu désormais irrécusable de son amour. Don Sanche peut +alors expliquer qu'on lui a coupé la parole<a name="FNanchor_618" id="FNanchor_618" href="#Footnote_618" class="fnanchor">[618]</a>. A ce moment il est +temps de nous ramener le noble Rodrigue pour offrir sa tête une dernière +fois, mais de quel style incomparable! Voilà ce que doit être +l'achèvement des émotions tragiques, voilà ce qui détermine l'état de +l'âme dans lequel Corneille renvoie chez eux ses spectateurs. Nous +ne voulons pas prendre congé de don Guillem de Castro d'une façon +peu courtoise, mais il est utile, pour apprécier la différence générique +<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span> +des deux systèmes de poésie, de reproduire ici le dernier discours +de ce Rodrigue devenu un peu trop vulgaire et facétieux:</p> + +<div class="verse"> +<p><span class="smcap i6">REY.</span></p> + +<p>De tan mentirosas nuevas<br /> +donde está quien fué el autor?</p> + +<p><span class="smcap i6">RODRIGO.</span></p> + +<p>Antes fueron verdaderas:<br /> +que si bien lo adviertes, yo<br /> +no mandé decir en ellas<br /> +sino solo que venia<br /> +a presentarle á Ximena<br /> +la cabeza de Rodrigo,<br /> +en tu estado, en tu presencia,<br /> +de Aragon un caballero;<br /> +y esto es, señor, cosa cierta,<br /> +pues yo vengo de Aragon,<br /> +y no vengo sin cabeza,<br /> +y la de Martin Gonzalez<br /> +está en mi lanza allí fuera:<br /> +y esta le presenta ahora<br /> +en sus manos á Ximena.<br /> +Y pues ella en sus pregones<br /> +no dijo <i>viva</i>, ni <i>muerta</i>,<br /> +ni <i>cortada</i>; pues le doy<br /> +de Rodrigo la cabeza,<br /> +ya me debe el ser mi esposa;<br /> +mas si su rigor me niega<br /> +este premio, con mi espada<br /> +puede cortarla ella mesma.</p> + +<p><span class="smcap i6">REY.</span></p> + +<p>Rodrigo tiene razon.<br /> +Yo pronuncio la sentencia<br /> +en su favor.</p> + +<p><span class="smcap i6">XIMENA.</span></p> + +<p><span class="i6">Ay de mí!</span><br /> +Impídeme la vergüenza, etc.</p></div> + +<p>«<i>Le Roi</i>: Quel est l'auteur de ces fausses nouvelles? où est-il?—<i>Rodrigue</i>: +Ces nouvelles étaient très-vraies, au contraire. Remarquez-le +bien: tout ce que j'ai fait annoncer, c'est que d'Aragon un +chevalier venait pour offrir en hommage à Chimène la tête de Rodrigue +devant vous et en présence de votre cour. Or ce sont là toutes +choses bien vraies, car je viens d'Aragon, et je ne viens pas sans ma +tête. Pour celle de Martin Gonzalez, elle est là dehors au bout de ma +lance; mais celle-ci, je la présente en ce moment à Chimène. Elle n'a +point dit dans ses proclamations si elle la voulait ou vivante, ou +morte, ou coupée. Puisque je lui porte la tête de Rodrigue, il est +<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span> +juste qu'elle soit mon épouse. Mais si sa rigueur me refuse cette récompense, +avec mon épée elle peut la trancher elle-même.—<i>Le Roi</i>: +Rodrigue a raison: je prononce le jugement en sa faveur.—<i>Chimène</i>: +Ah Dieu! je suis interdite de honte, etc.»</p> + +<p class="left70">V.</p> + +<p class="center"><small>NOTE SUR LE <i>CID</i> DE DIAMANTE.</small></p> + +<p>Il n'est pas hors de propos d'ajouter ici quelques renseignements +sur la traduction espagnole de notre <i>Cid</i>, à laquelle Voltaire a donné +plus de réputation qu'elle ne mérite, en se vantant de l'avoir découverte +comme un premier original <i>antérieur</i> à celui de Castro.</p> + +<p>J. B. Diamante, l'un des poëtes attachés à la chapelle et au théâtre +sous la direction de Calderon et du roi Philippe IV lui-même, est +l'auteur de cette œuvre insignifiante. Elle a pour titre: <i>El honrador +de su padre</i>, le fils qui honore ou qui venge<a name="FNanchor_619" id="FNanchor_619" href="#Footnote_619" class="fnanchor">[619]</a> son père. On la trouve +en tête d'un volume in-4<sup>o</sup>, le onzième d'un recueil mal fait et très-mal +imprimé sous la seule garantie des libraires et des censeurs, intitulé: +«Choix de Comédies nouvelles.... <i>Comedias nuevas escogidas de +los mejores ingenios de España.</i>» Cette <i>onzième partie</i> renferme, selon +l'usage, douze comédies ayant pour auteurs, célèbres ou ignorés, outre +l'obscur Diamante, Calderon, Moreto, Baeza, Cœllo, etc. Au milieu +du frontispice, on lit: <i>Año</i> 1658, et au bas: <i>En Madrid</i>. Une réimpression, +avec mêmes approbations et privilége, porte: <i>Año</i> 1659. +Il est douteux que la pièce de Diamante ait jamais été publiée autrement +en Espagne au dix-septième siècle. M. Eug. Ochoa l'a comprise +dans le tome V du <i>Tesoro del Teatro español</i> (Paris, Baudry, +1839, in-8<sup>o</sup>), où elle peut se lire plus nettement imprimée.</p> + +<p>Le traducteur ne fait aucune mention du poëte français qui lui +fournit son texte. Ce n'est point <i>plagiat</i> dans la rigueur du mot: +c'est plutôt parfaite indifférence, suivant l'esprit de l'époque et du +pays. Mais pour concevoir quelles licences ce traducteur prend avec +un auteur dont il semble ignorer l'existence, il suffit de dire que +cette pièce est accommodée pour la scène espagnole. Tantôt, et le +plus ordinairement, jusqu'au IV<sup>e</sup> acte, scène V<sup>e</sup> de Corneille, il traduit +d'assez près, suivant les pensées, le dialogue et la distribution +du maître; tantôt il s'écarte et divague, subtilise et paraphrase, d'une +manière fort puérile. Dans sa troisième journée, il semble, plus +<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span> +scrupuleux que Corneille, s'arrêter devant l'invention du duel avec +don Sanche, quoiqu'il ait reproduit jusque-là ce vague personnage. +Quel sera donc le nouveau dénoûment? Une comédie que le +Roi concerte avec don Diègue et Rodrigue. On fait croire à Chimène +que sa demande est accordée, que le Cid est condamné à mort. Cachée +dans sa prison, elle entend ses plaintes simulées, et quand les +gardes viennent comme pour l'emmener au supplice, elle arrache +une épée et se charge de défendre son époux. Là-dessus arrivent le +Roi et toute la cour.</p> + +<p>Jusqu'à ce bel artifice, Diamante n'a fait aucuns frais d'invention, +si ce n'est pour intercaler çà et là le caquet d'un valet <i>gracioso</i> très-froidement +bouffon. Il mêle aussi au début de l'action les démarches +que fait Rodrigue pour se procurer un portrait de Chimène, qui, dans +une première entrevue à laquelle Corneille n'avait point songé, lui +refuse de se laisser peindre.</p> + +<p>La mode du jour avait, ce semble, mis dans l'ombre le drame du +Valencien G. de Castro, qui est pourtant resté populaire en Espagne +jusqu'à présent. Ce qui est certain, c'est que Diamante paraît n'avoir +pas pris la peine de le lire, et que pas un seul mot n'en réveille le +souvenir, si ce n'est au travers du texte de Corneille, autant que +celui-ci traduit ou imite son devancier. Plus d'une fois il eût été tout +simple de reprendre à sa source l'expression originelle: c'est ce qui +n'a jamais lieu, et il semble que ce soit un parti pris.</p> + +<p>Diamante supprime les sentiments, mais non le personnage de l'Infante, +par un ménagement de cour peut-être, plus que de goût. La +scène est naturellement rétablie à Burgos, et par suite le grand exploit +de Rodrigue contre les Mores a lieu dans les contrées historiques, +seule et tacite dérogation aux unités de Corneille. Mais quand le Cid +raconte au Roi sa campagne, il lui faut, ayant lui-même rompu +une lance avec le chef ennemi Sélim, plus de quarante vers d'une +étonnante recherche pour décrire la fringante jument que montait ce +prince arabe. A défaut d'autre indice de provenance, on peut reconnaître +dans cet extravagant hors-d'œuvre en <i>estilo culto</i> l'influence +directe de Philippe IV, si ce n'est même la royale main, dont tant de +mauvais vers sont restés confondus avec ceux de ses <i>ingenios</i>, ainsi +qu'il était arrivé plus d'une fois au grand Richelieu.</p> + +<p>Il est permis aussi de conjecturer, d'après les disparates heurtées +du fond et des accessoires, que l'origine de l'ouvrage dut être d'abord +quelque cahier de traduction commandé par une volonté imposante, +et qu'ensuite le conseil suprême jugea indispensable d'égayer et d'enjoliver +à la mode castillane cette pauvre muse française dont on faisait +tant de bruit à Paris et dans les Pays-Bas espagnols.</p> + +<p>C'était quelque chose d'étrange sans doute que le point de vue +<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span> +<i>critique</i> de ces arrangeurs et de leur public; mais il en est toujours à +peu près de même quand on a la prétention de transporter une littérature +hors de son sol ou de son temps<a name="FNanchor_620" id="FNanchor_620" href="#Footnote_620" class="fnanchor">[620]</a>.</p> + +<p class="left70">V.</p> + +<h4 class="p2">III</h4> + +<p class="center"><small>AUX AMATEURS DE LA LANGUE FRANÇOISE</small><a name="FNanchor_621" id="FNanchor_621" href="#Footnote_621" class="fnanchor">[621]</a>.</p> + +<p class="left5"><span class="smcap">Messieurs</span>,</p> + +<p>Le soin où m'engage le desir que j'ai de satisfaire à vos curiosités +(m'ayant fait découvrir cette excellente et ravissante pièce entre les +nouveaux ouvrages de nos écrivains) m'a porté dans le dessein de la +faire mettre sous la presse, pour vous en rendre participants. Je m'y +suis de plus senti provoqué par le peu d'exemplaires qui s'en est +trouvé en ces pays, et qui sembloit témoigner que la France fût jalouse +que cet œuvre admirable tombât en la main des étrangers. Sa lecture +a charmé l'oreille des rois, de telle sorte que, même dans les grands +soins qui les environnent, il y en a qui l'ont fait réitérer plusieurs +fois, tant ils l'ont estimée digne de leur audience. Aussi n'est-il point +d'éloge assez relevé qui ne soit au-dessous de ses beautés; et ce +n'est rien dire d'égal à ses grâces que d'assurer qu'elles expriment +toutes celles qui sont les plus rares en l'élégance françoise, qu'elles +représentent les traits les plus vifs et les plus beaux dont on puisse +se servir pour expliquer la gloire des grandes actions d'une âme parfaitement +<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span> +généreuse, et bref que les lire et les admirer sont presque +une même chose. Il faudroit imaginer d'autres louanges que celles +que l'on est accoutumé de donner aux ouvrages les plus accomplis, +pour les attribuer à celui-ci; les conceptions en sont si sublimes +qu'elles ont quelque chose de divin, et qui va surpassant les efforts de +la pensée humaine; enfin son excellence est telle, que vous la comprendrez +mieux en la lisant, que je ne vous la puis décrire. Je n'y +attache point d'argument, pource que l'auteur n'y en a point fait et +que sa lecture surprendra votre esprit avec bien plus de douceur et +de plaisir par la diversité de ses incidents inespérés, que si elle étoit +précédée par une connoissance confuse du sujet telle que donneroit +un argument qui ne seroit qu'un abrégé du contenu de toute la pièce. +Recevez-la, s'il vous plaît, et si elle vous apporte autant de satisfaction +que j'emploie de zèle à vous l'offrir, elle y trouvera une récompense +assez convenable à ses mérites.</p> + +<p class="left70">J. P.</p> + +<hr class="c30" /> +<p class="p4"><a name="Page_242" id="Page_242"></a> +<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span></p> + +<h2 class="title"><big>HORACE</big><br /> +TRAGÉDIE<br /> +<small>1640</small></h2> + +<p class="p4"><a name="Page_244" id="Page_244"></a> +<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span></p> + +<h3>NOTICE.</h3> + +<p class="p2">Bien peu de personnes, même des plus lettrées, soupçonnent +l'existence de tragédies antérieures à celle de Corneille sur le +combat des Horaces et des Curiaces. Il y en a trois cependant; +mais si elles ont un instant attiré l'attention de quelque curieux, +elles ne le doivent qu'au chef-d'œuvre dont elles ont +été suivies.</p> + +<p>L'<i>Orazia</i> qui donne son nom à la pièce que l'Arétin a faite +sur ce sujet et qui a été imprimée pour la première fois à Venise +en 1546, n'est autre que la sœur d'Horace. Cette tragédie +a été curieusement comparée à l'<i>Horace</i> de Corneille, en Italie +par Napoli Signorelli<a name="FNanchor_622" id="FNanchor_622" href="#Footnote_622" class="fnanchor">[622]</a>, et en France par Ginguené<a name="FNanchor_623" id="FNanchor_623" href="#Footnote_623" class="fnanchor">[623]</a>; mais ce +parallèle, au lieu de faire ressortir certaines analogies, n'a +servi qu'à constater entre les deux œuvres de notables différences.</p> + +<p>La plus ancienne tragédie française d'<i>Horace</i> se trouve, avec +un <i>Dioclétian</i>, dont le véritable sujet est le martyre de saint +Sébastien, dans un volume in-12, publié à Paris, chez David +le Clerc, en 1596, sous ce titre: «<i>Les Poësies de Pierre de +Laudun d'Aigaliers</i>, contenans deux tragedies, la Diane, meslanges +et acrostiches. Œuvre autant docte et plein de moralité +que les matieres y traictées sont doctes et recreatives.»</p> + +<p>Celle des deux tragédies d'Aigaliers qui doit seule nous occuper +ici, est intitulée simplement, en tête de la page 36: +«<i>Horace</i>, tragédie;» mais à la page 38 on trouve ce titre plus +<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span> +fastueux: «Tragédie d'<i>Horace trigemine</i>.» La dédicace est +adressée «à très-haut et puissant seigneur Henry de Scipion, +duc de Joyeuse.» Dans l'argument qui figure en tête de la +pièce, Laudun ne fait guère qu'analyser le morceau de Tite +Live que Corneille a placé au devant de la sienne et que nous +reproduisons plus loin<a name="FNanchor_624" id="FNanchor_624" href="#Footnote_624" class="fnanchor">[624]</a>; mais après qu'Horace «appelé en +justice comme <i>sorricide</i>,» a été renvoyé absous, on trouve le +dénoûment fort inattendu que voici: «Metius Suffetius, qui +avoit voulu faire trahison au roi Tullius<a name="FNanchor_625" id="FNanchor_625" href="#Footnote_625" class="fnanchor">[625]</a> à la suasion des citoyens +d'Albe, fut par le roi Tullius condamné d'être tiré à quatre +chevaux, dont l'exécution s'ensuivit; après, ce roi Tullius ayant +régné trente-deux ans, fut inopinément foudroyé avec ses domestiques, +qui est la clôture de la catastrophe de la tragédie; +et pour te donner témoignage de mon dire, lecteur, qui as +envie de savoir l'histoire au vrai et au long, je t'envoie ès auteurs +suivants, desquels je me suis servi à composer cette tragédie. +Je mets les noms des auteurs en latin, de peur de te +tromper et moi aussi à la version française d'iceux. Plinius +Novocomensis, Titus Livius, Virgilius, Ptolomæus, Chronica +Chronicorum, Johannes Functius, Ovidius, Plutarchus, Alexarchus.» +La tardive punition de Tullus est annoncée dans la +pièce par ce jeu de scène: «Le foudre vient et le tue avec +son gentilhomme.» Le dialogue monosyllabique qui a lieu +pendant le combat est plus étrange encore:</p> + +<p class="verse">Çà, çà, tue, tue, tue.—Çà, çà, çà, tue, tue, pif, paf.</p> + +<p>Si incomplète que soit cette analyse, si peu nombreux que +soient ces extraits, en voilà plus qu'il n'en faut pour prouver +que Corneille n'a rien puisé à une pareille source.</p> + +<p>Enfin le troisième <i>Horace</i> antérieur à celui de Corneille, +<i>el Honrado hermano</i>, <i>tragi-comedia famosa</i>, a été publié par +Lope de Véga, âgé de soixante ans, dans le dix-huitième volume +de son théâtre, qui parut en 1622 et contient, comme +le prouvent les dédicaces, des ouvrages représentés longtemps +auparavant. Le sujet de cette pièce se détache à peine sur un +canevas d'aventures bizarres. «Nous ne sommes occupés, dit +<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span> +M. Saint-Marc Girardin dans la spirituelle analyse qu'il en a +donnée<a name="FNanchor_626" id="FNanchor_626" href="#Footnote_626" class="fnanchor">[626]</a>, que de filles qu'on veut faire religieuses, de femmes +déguisées en cavaliers, de ruses pour enlever la fille sous les +yeux mêmes du père, toutes scènes de comédie. Pourquoi les +personnages qui figurent dans ces scènes de comédie s'appellent-ils +les Horaces et les Curiaces? Je n'en sais rien en vérité. +Ils pourraient aussi bien s'appeler don Gusman, don Pèdre, +don Gomez. L'histoire n'y perdrait rien; car l'histoire n'est +pour rien dans tout cela.» Néanmoins, bien qu'on ne trouve +dans cet ouvrage aucune intention de peindre le caractère romain, +Lope ramasse dans Tite Live divers détails matériels +qui servent plutôt à la bigarrure qu'à la vérité du tableau. +Tels sont l'<i>interregnum</i>, ce régime bizarre qui en attendant une +élection définitive donnait la royauté à une suite de sénateurs, +souverains chacun pendant cinq jours; les pillages dans les campagnes +albaines, conséquence de cette anarchie; deux ou trois +ambassades d'Albe et de Rome, conduites tout autrement que +dans Tite Live; la harangue de Metius entre les deux armées +pour proposer le combat des six; l'appel au peuple conseillé +par Tullus après la condamnation d'Horace; enfin sa défense +par son père, faible imitation du magnifique thème oratoire +fourni par l'historien. Ce n'était pas la peine d'exposer sur la +scène le triple duel pour en retrancher, faute d'espace sans +doute, la poursuite inégale des champions blessés, la fuite simulée +de l'Horace survivant, qui accomplit sur place sa triple +victoire avec une jactance de matamore. Le dénoûment de +cette <i>tragi-comédie</i> exigeait un mariage à l'espagnole, qui +s'entremêle à la scène du forum sans en abaisser le ton bien +sensiblement. Horace a chez lui une fille de sénateur, qu'il +prétend toutefois avoir respectée. Le père exige qu'il l'épouse +avant de subir son supplice. On va la chercher, et +pendant ce temps Horace est absous par une acclamation +populaire.</p> + +<p>A coup sûr, ici encore, nous ne trouvons rien qui puisse +nous faire supposer chez Corneille une imitation, un souvenir +direct; la pièce de Lope de Véga ne présente avec la tragédie +de notre poëte d'autres ressemblances que celles qui naissent +<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span> +de la communauté d'un sujet populaire et classique en tout +pays. La scène où Julie, la Camille de Corneille, se trouve en +face de son frère victorieux, est tout indiquée par Tite Live. Il +est vrai que lorsque Julie s'exprime de la sorte: «Je ne viens +pas avec allégresse célébrer ce jour, si ce n'est par mes +pleurs<a name="FNanchor_627" id="FNanchor_627" href="#Footnote_627" class="fnanchor">[627]</a>,» cette pensée, qui n'est pas dans Tite Live, rappelle +aussitôt ces vers:</p> + +<p class="verse">Et rends ce que tu dois à l'heur de ma victoire.<br /> +—Recevez donc mes pleurs, c'est ce que je lui dois<a name="FNanchor_628" id="FNanchor_628" href="#Footnote_628" class="fnanchor">[628]</a>;</p> + +<p>mais c'est là une idée fort naturelle, et cette similitude passagère +est sans doute purement fortuite<a name="FNanchor_629" id="FNanchor_629" href="#Footnote_629" class="fnanchor">[629]</a>. Toutefois, si Corneille +n'a pas eu de lui-même la pensée d'écrire une tragédie d'<i>Horace</i>, +c'est probablement l'ouvrage de Lope, plutôt que tout +autre, qui la lui a suggérée, car à cette époque il était naturel +qu'il interrogeât le théâtre espagnol avec une curiosité que ne +pouvaient exciter en lui au même degré de froides amplifications +composées ailleurs pour la lecture plutôt que pour la +scène.</p> + +<p>Du reste, de quelque manière qu'il ait été amené à traiter +ce sujet d'<i>Horace</i>, il est certain que cette idée s'est présentée +à son esprit peu de temps après le succès du <i>Cid</i>. Nous +n'essayerons pas de le prouver, à l'aide d'une lettre écrite de +Rouen, et datée du 14 juillet 1637, où Corneille dit à Rotrou: +«M. Jourdy m'a conté les plus belles choses de son voyage de +Dreux, et me donne grande envie de venir vous voir dans +votre belle famille; mais c'est un plaisir que je ne saurai avoir +encore de longtemps, vu que je veux vous montrer une nouvelle +pièce qui est loin d'être finie.» Ce n'est pas là un témoignage +suffisant à nos yeux, car nous aurons plus tard à +présenter contre l'authenticité de ce document des objections +<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span> +sérieuses; mais notre opinion se fonde sur la <i>Lettre du désintéressé +au sieur Mairet</i>, publiée vers la même époque, et réimprimée +par nous à la suite du <i>Cid</i>. Là, en effet, il est question +de la pièce que prépare Corneille, et le défenseur du poëte +dit à ses adversaires: «Si par de petites escarmouches vous +amusiez un si puissant ennemi, vous dissiperiez un nuage qui +se forme en Normandie, et qui vous menace d'une furieuse +tempête pour cet hiver<a name="FNanchor_630" id="FNanchor_630" href="#Footnote_630" class="fnanchor">[630]</a>.» Cette pièce ainsi promise pour la +fin de 1637 ne parut, comme nous le verrons tout à l'heure, +qu'au commencement de 1640.</p> + +<p>Cependant la dispute du <i>Cid</i> avait été close officiellement le +5 octobre 1637, par la lettre que Boisrobert avait écrite à Mairet +sur l'ordre du Cardinal<a name="FNanchor_631" id="FNanchor_631" href="#Footnote_631" class="fnanchor">[631]</a>. Ce ne fut donc pas la nécessité de +la lutte, mais seulement le découragement profond qu'elle avait +causé à Corneille, qui l'empêcha pendant plus de deux années +de rien donner au théâtre. C'est ce que nous apprend le passage +suivant d'une lettre écrite par Chapelain à Balzac, le +15 janvier 1639<a name="FNanchor_632" id="FNanchor_632" href="#Footnote_632" class="fnanchor">[632]</a>: «Corneille est ici depuis trois jours, et d'abord +m'est venu faire un éclaircissement sur le livre de l'Académie +pour ou plutôt contre <i>le Cid</i>, m'accusant, et non sans +raison, d'en être le principal auteur. Il ne fait plus rien, et +Scudéry a du moins gagné cela, en le querellant, qu'il l'a rebuté +du métier, et lui a tari sa veine. Je l'ai, autant que j'ai +pu, réchauffé et encouragé à se venger, et de Scudéry et de sa +protectrice, en faisant quelque nouveau <i>Cid</i> qui attire encore +les suffrages de tout le monde, et qui montre que l'art n'est pas +ce qui fait la beauté; mais il n'y a pas moyen de l'y résoudre; +et il ne parle plus que de règles et que des choses qu'il eût pu +répondre aux académiciens, s'il n'eût point craint de choquer +les puissances, mettant au reste Aristote entre les auteurs apocryphes +lorsqu'il ne s'accommode pas à ses imaginations.»</p> + +<p>Dans une autre lettre, du 9 mars 1640, Chapelain parle de +la première représentation d'<i>Horace</i> comme d'un fait tout récent, +et en fixe par conséquent la date d'une manière fort approximative: +<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span> +«Pour le combat des <i>Horaces</i>, dit-il, ce ne sera +pas sitôt que vous le verrez, pource qu'il n'a encore été représenté +qu'une fois devant Son Éminence, et que, devant que +d'être publié, il faut qu'il serve six mois de gagne-pain aux +comédiens. Telles sont les conventions des poëtes mercenaires, +et tel est le destin des pièces vénales; mais vous le verrez +assez à temps<a name="FNanchor_633" id="FNanchor_633" href="#Footnote_633" class="fnanchor">[633]</a>.»</p> + +<p>Pour bien entendre ceci et se rendre compte de l'injustice +des accusations de Chapelain, il faut savoir que Corneille ne +pouvait conserver quelques mois ses droits d'auteur sur un +ouvrage qu'en en retardant l'impression. «L'usage observé +de tout temps entre tous les comédiens françois, étoit de +n'entreprendre point de jouer, au préjudice d'une troupe, les +pièces dont elle étoit en possession, et qu'elle avoit mises au +théâtre, à ses frais particuliers, pour en retirer les premiers +avantages, jusqu'à ce qu'elles fussent rendues publiques par +l'impression<a name="FNanchor_634" id="FNanchor_634" href="#Footnote_634" class="fnanchor">[634]</a>.»</p> + +<p>Chapelain, par malheur, ne donne pas de détails à Balzac +sur les premières représentations, et ne lui nomme aucun des +acteurs chargés des principaux rôles. Nous trouvons bien dans +l'édition de M. Lefèvre les indications suivantes: <span class="smcap">le vieil Horace</span>, +<i>Baron père</i>; <span class="smcap">Horace</span>, <i>Montfleury</i>; <span class="smcap">Curiace</span>, <i>Bellerose</i>; +<span class="smcap">Sabine</span>, <i>Mlle de Villiers</i>; <span class="smcap">Camille</span>, <i>Mlle Beaupré</i>; mais, comme +d'ordinaire, elles ne reposent sur aucun document sérieux.</p> + +<p>Lemazurier avance, il est vrai, que Montfleury a joué d'original +dans <i>Horace</i>, mais sa seule autorité est un passage de +Chapuzeau que nous avons eu occasion de citer dans la <i>Notice</i> +du <i>Cid</i><a name="FNanchor_635" id="FNanchor_635" href="#Footnote_635" class="fnanchor">[635]</a>, et qui ne se prête nullement aux conséquences qu'on +en veut tirer.</p> + +<p>Tout ce qui concerne les autres acteurs est de pure invention.</p> + +<p>Bien plus, aucun témoignage remontant à l'époque même +des premières représentations ne nous apprend où <i>Horace</i> a +été joué d'abord. Seulement, comme nous savons d'une part +<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span> +que <i>Cinna</i> fut donné à l'hôtel de Bourgogne, de l'autre que +Mondory fut frappé d'apoplexie peu de temps après la première +représentation du <i>Cid</i> au Marais, et que cette troupe +se trouvait alors fort démembrée<a name="FNanchor_636" id="FNanchor_636" href="#Footnote_636" class="fnanchor">[636]</a>, il est vraisemblable que +Corneille, au moment de faire représenter <i>Horace</i>, abandonna +le théâtre du Marais pour celui de l'hôtel de Bourgogne, où +plusieurs de ses interprètes habituels étaient venus s'établir. +Les témoignages assez tardifs que nous fournissent les contemporains +de notre poëte sur les représentations d'<i>Horace</i> se +rapportent tous à l'hôtel de Bourgogne. Le premier est un +passage de <i>la Pratique du Théâtre</i>, de l'abbé d'Aubignac, qu'il +importe de rapporter textuellement, car il n'est pas fort clair +et se prête à diverses interprétations; il se trouve au septième +chapitre, intitulé: <i>Du mélange de la représentation avec la +vérité de l'action théâtrale</i><a name="FNanchor_637" id="FNanchor_637" href="#Footnote_637" class="fnanchor">[637]</a>. «Que Floridor ou Beauchasteau +(<i>deux acteurs de l'hôtel de Bourgogne</i>) fassent, dit d'Aubignac, +le personnage de Cinna, qu'ils soient bons ou mauvais acteurs, +bien ou mal vêtus.... toutes ces choses sont, à mon avis, et +dépendent de la représentation.</p> + +<p>«Ainsi, Floridor et Beauchasteau, en ce qu'ils sont en eux-mêmes, +ne doivent être considérés que comme représentants, +et cet Horace et ce Cinna qu'ils représentent, doivent +être considérés à l'égard du poëme comme véritables personnages....</p> + +<p>«On n'approuveroit pas que Floridor, en représentant Cinna, +s'avisât de parler de ses affaires domestiques ni de la perte ou +du gain que les comédiens auroient fait en d'autres pièces....»</p> + +<p>On peut conclure, ce semble, de tout ce morceau, un peu +embarrassé, qu'au moment où d'Aubignac écrivait, c'est-à-dire +vers 1657, Floridor jouait les rôles d'Horace et de Cinna, +comme chef d'emploi, suivant l'expression aujourd'hui reçue +au théâtre, et que Beauchâteau était du nombre des comédiens +qui se contentent «des seconds rôles, ou qui ont l'alternative +avec un camarade pour les premiers<a name="FNanchor_638" id="FNanchor_638" href="#Footnote_638" class="fnanchor">[638]</a>.»</p> + +<p>Il faut maintenant venir jusqu'à <i>l'Impromptu de Versailles</i>, +c'est-à-dire jusqu'à 1663, pour trouver de nouveaux détails +<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span> +sur les représentations d'<i>Horace</i> à l'hôtel de Bourgogne. Molière +suppose qu'un poëte demande à une troupe qu'il veut +juger, de lui réciter une scène d'amant et d'amante: «Là-dessus +une comédienne et un comédien auroient fait une scène +ensemble, qui est celle de Camille et de Curiace:</p> + +<p class="verse">Iras-tu, ma chère âme, et ce funeste honneur<br /> +Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur?<br /> +—Hélas! je vois trop bien, etc.<a name="FNanchor_639" id="FNanchor_639" href="#Footnote_639" class="fnanchor">[639]</a>.</p> + +<p>....le plus naturellement qu'ils auroient pu. Et le poëte aussitôt: +«Vous vous moquez, vous ne faites rien qui vaille; +et voici comme il faut réciter cela (il imite Mlle de Beauchâteau, +comédienne de l'hôtel de Bourgogne):</p> + +<p class="verse">Iras-tu, ma chère âme, etc.<br /> +—Non, je te connois mieux, etc.</p> + +<p>Voyez-vous comme cela est naturel et passionné? Admirez ce +visage riant qu'elle conserve dans les plus grandes afflictions.</p> + +<p>Dans l'édition de 1660, Corneille remplaça: «Iras-tu, ma +chère âme?» qui avait vieilli, par: «Iras-tu, Curiace?» Cela +eût été sans doute indifférent à la Beauchâteau; mais Mlle Clairon, +qui était en droit d'avoir ses préférences, n'hésita pas à +rétablir «ma chère âme,» qui en effet n'a ici rien de banal, +ni de galant, et ajoute au contraire l'expression d'une tendresse +profonde au cri d'épouvante que laisse échapper Camille.</p> + +<p>Si, dans l'histoire des représentations de la tragédie d'<i>Horace</i>, +nous avions voulu suivre un ordre purement chronologique, +il eût fallu, avant de nommer Mlle Clairon, raconter une +anecdote souvent reproduite, mais presque toujours défigurée. +Peut-être à cause de cela, y aura-t-il quelque nouveauté à la +donner ici telle que la raconte l'abbé Nadal<a name="FNanchor_640" id="FNanchor_640" href="#Footnote_640" class="fnanchor">[640]</a>. Dans ses <i>Observations +sur la tragédie ancienne et moderne</i>, cet exact ami +des règles, après avoir regretté vivement que le meurtre de +Camille s'accomplisse sur la scène, continue en ces termes: +«La demoiselle Duclos, une de nos plus célèbres comédiennes, +autant par les grâces de sa personne que par la beauté de sa +voix et la noblesse de son action, jouoit le rôle de Camille, et +<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span> +lorsqu'après ses imprécations contre Rome victorieuse et +contre ce qu'elle se devoit à elle-même aussi bien qu'à sa patrie, +elle sortoit du théâtre avec une sorte de précipitation, +elle fut assez embarrassée dans la queue traînante de sa robe +pour ne pouvoir s'empêcher de tomber. L'acteur, plus civil +qu'il ne convenoit à la fureur d'Horace outré de tous les propos +injurieux de sa sœur, ôta son chapeau d'une main et lui +présenta l'autre pour la relever, et pour la conduire avec une +grâce affectée dans la coulisse, où ayant remis son chapeau, et +même enfoncé, puis tiré son épée, il parut la tuer avec brutalité. +Baron certainement n'eût pas fait la même chose que +Beaubourg; il eût profité de l'occasion en grand comédien qui +jouoit avec noblesse, mais sans sortir de la nature: il n'eût pas +manqué de la tuer dans sa chute même; la singularité de l'incident +eût aux yeux des spectateurs corrigé peut-être l'atrocité +de l'action, et la faute même du poëte.»</p> + +<p>Dans les cours de déclamation, les imprécations de Camille, +pour nous servir du terme consacré, sont considérées à bon +droit comme une épreuve décisive pour les jeunes tragédiennes; +c'est peut-être, en effet, le morceau de notre répertoire classique +où l'inexpérience choque le moins, et où les grandes +qualités dramatiques ressortent le mieux; aussi Camille est-il +le rôle de prédilection de la plupart des débutantes<a name="FNanchor_641" id="FNanchor_641" href="#Footnote_641" class="fnanchor">[641]</a>.</p> + +<p>Chapelain ne s'était pas trompé en écrivant, le 9 mars 1640, +à Balzac, que ce ne serait pas de sitôt qu'il verrait l'<i>Horace</i>: +l'achevé d'imprimer est du 15 janvier 1641<a name="FNanchor_642" id="FNanchor_642" href="#Footnote_642" class="fnanchor">[642]</a>. Malgré ce retard, +<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span> +«il courut un bruit, dit Pellisson<a name="FNanchor_643" id="FNanchor_643" href="#Footnote_643" class="fnanchor">[643]</a>, qu'on feroit encore +des observations et un nouveau jugement sur cette pièce.» +A ce sujet Corneille, faisant une allusion spirituelle, mais +en même temps grave et ferme, à la persécution suscitée +contre <i>le Cid</i> par le Cardinal et une autre personne de +grande qualité dont nous avons déjà vainement cherché à +découvrir le nom<a name="FNanchor_644" id="FNanchor_644" href="#Footnote_644" class="fnanchor">[644]</a>, écrivit à un de ses amis ces mots si souvent +cités: «Horace fut condamné par les duumvirs, mais il +fut absous par le peuple.»</p> + +<p>Corneille avait invité Chapelain, l'abbé d'Aubignac et plusieurs +autres beaux esprits à entendre la lecture d'<i>Horace</i>. +C'est d'Aubignac qui nous l'apprend: «M. Corneille, dit-il, +n'a pas sujet de se plaindre de moi, si j'use de cette liberté +publique; je n'ai point de commerce avec lui, et j'aurois peine +à reconnoître son visage, ne l'ayant jamais vu que deux fois: +la première, quand, après son <i>Horace</i>, il me vint prier d'assister +à la lecture qu'il en devoit faire chez feu M. de Boisrobert, +en la présence de MM. Chapelain, Barreau, Charpi, +Faret et l'Estoile, dont il ne voulut pas suivre l'avis que j'avois +ouvert; et l'autre, quand, après son <i>Œdipe</i>, il me vint remercier +d'une visite que je lui avois rendue, et du bien que +j'avois dit de lui dans ma <i>Pratique</i>, où il ne trouvoit rien à +condamner que l'excès de ses louanges<a name="FNanchor_645" id="FNanchor_645" href="#Footnote_645" class="fnanchor">[645]</a>.»</p> + +<p>L'anecdote suivante, extraite du <i>Menagiana</i><a name="FNanchor_646" id="FNanchor_646" href="#Footnote_646" class="fnanchor">[646]</a>, se rapporte +sans doute à cette lecture d'<i>Horace</i>: «M. Corneille reprochoit +un jour à M. de Boisrobert qu'il avoit mal parlé d'une de ses +pièces, étant sur le théâtre. «Comment pourrois-je avoir mal +parlé de vos vers sur le théâtre, lui dit M. de Boisrobert, les +ayant trouvés admirables dans le temps que vous les barbouilliez +<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span> +en ma présence?» Il vouloit dire par là que M. Corneille +lisoit mal ses vers, qui étoient d'ailleurs très-beaux lorsqu'on +les entendoit dans la bouche des meilleurs acteurs du +monde<a name="FNanchor_647" id="FNanchor_647" href="#Footnote_647" class="fnanchor">[647]</a>.» Si Boisrobert ne donna, pendant la réunion, que des +éloges à la pièce, les autres auditeurs présentèrent, au contraire, +de nombreuses et opiniâtres critiques, dont Corneille, +malgré ses promesses, ne tint jamais aucun compte, même au +moment décisif de l'impression. On trouve dans une lettre +adressée par Chapelain à Balzac, le 17 novembre 1640, et dont +nous avons déjà eu occasion de reproduire la première partie<a name="FNanchor_648" id="FNanchor_648" href="#Footnote_648" class="fnanchor">[648]</a>, +de curieux détails sur ce point. «Les poëtes, dit-il, sont bizarres +et ne prennent point les choses comme il faut jamais. Cettui-ci, +après cette harangue, m'en fit une autre bourrue. Dès l'année +passée, je lui dis qu'il falloit changer son cinquième acte des +<i>Horaces</i>, et lui dis par le menu comment; à quoi il avoit +résisté toujours depuis, quoique tout le monde lui criât que sa +fin étoit brutale et froide, et qu'il en devoit passer par mon +avis. Enfin, de lui-même, il me vint dire qu'il se rendoit et +qu'il le changeroit, et que ce qu'il ne l'avoit pas fait étoit +pource qu'en matière d'avis, il craignoit toujours qu'on ne les lui +donnât par envie et pour détruire ce qu'il avoit bien fait. Vous +rirez sans doute de ce mauvais compliment, pour le moins si +vous êtes comme moi, qui me contente de connoître les sottises +sans m'en émouvoir ni fâcher....»</p> + +<p>L'abbé d'Aubignac avait aussi conseillé à Corneille de modifier +<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span> +la fin de sa pièce; il dit dans sa <i>Pratique du théâtre</i><a name="FNanchor_649" id="FNanchor_649" href="#Footnote_649" class="fnanchor">[649]</a>: «La +mort de Camille par la main d'Horace, son frère, n'a pas été +approuvée au théâtre, bien que ce soit une aventure véritable, +et j'avois été d'avis, pour sauver en quelque sorte l'histoire, +et tout ensemble la bienséance de la scène, que cette fille désespérée, +voyant son frère l'épée à la main, se fût précipitée +dessus: ainsi elle fût morte de la main d'Horace, et lui eût été +digne de compassion comme un malheureux innocent; l'histoire +et le théâtre auroient été d'accord.»</p> + +<p>Corneille, dans son <i>Examen</i>, publié trois ans après l'ouvrage +de d'Aubignac, établit très-bien que cet expédient, contraire à +l'histoire, serait en même temps fort éloigné de la vraisemblance, +et qu'Horace ne laisserait pas d'être criminel pour +avoir tiré l'épée contre Camille, «puisqu'il n'y a point de troisième +personne sur le théâtre à qui il pût adresser le coup +qu'elle recevroit<a name="FNanchor_650" id="FNanchor_650" href="#Footnote_650" class="fnanchor">[650]</a>.»</p> + +<p>La critique que fait d'Aubignac de la conduite de Valère est +assurément mieux fondée, mais elle se termine par une objection +fort maladroite: «Dans <i>Horace</i>, dit-il, le discours mêlé +de douleur et d'indignation que Valère fait dans le cinquième +acte s'est trouvé froid, inutile et sans effet, parce que dans le +cours de la pièce, il n'avoit point paru touché d'un si grand +amour pour Camille, ni si empressé pour en obtenir la possession, +que les spectateurs se dussent mettre en peine de ce qu'il +pense, ni de ce qu'il doit dire après sa mort.... Selon l'humeur +des François, il faut que Valère cherche une plus noble voie +pour venger sa maîtresse, et nous souffririons plus volontiers +qu'il étranglât Horace que de lui faire un procès. Un coup de +fureur seroit plus conforme à la générosité de notre noblesse, +qu'une action de chicane qui tient un peu de la lâcheté, et que +nous haïssons<a name="FNanchor_651" id="FNanchor_651" href="#Footnote_651" class="fnanchor">[651]</a>.»</p> + +<p>Corneille relève ces critiques une à une, sans nommer d'Aubignac, +sans même faire aucune allusion à un ouvrage imprimé: +«Quelques-uns, dit-il, ne veulent pas que Valère y +soit un digne accusateur d'Horace;» et il continue de la sorte, +comme s'il répondait à de simples bruits, à des observations +<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span> +recueillies dans le public; puis il termine son examen en rappelant +de la manière la plus piquante à son adversaire la nécessité +de se conformer à la vérité historique, si mal observée +de son temps: «S'il ne prend pas le procédé de France, il +faut considérer qu'il est Romain, et dans Rome, où il n'auroit +pu entreprendre un duel contre un autre Romain sans faire un +crime d'État; et que j'en aurois fait un de théâtre, si j'avois +habillé un Romain à la françoise.»</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span></p> + +<h3 class="title"><small>A MONSEIGNEUR</small><br /> +LE CARDINAL DE RICHELIEU<a name="FNanchor_652" id="FNanchor_652" href="#Footnote_652" class="fnanchor">[652]</a>.</h3> + +<p class="p2 left5"><span class="smcap">Monseigneur</span>,</p> + +<p>Je n'aurois jamais eu la témérité de présenter à <span class="smcap">Votre +Éminence</span> ce mauvais portrait d'Horace, si je n'eusse +considéré qu'après tant de bienfaits que j'ai reçus d'elle, +le silence où mon respect m'a retenu jusqu'à présent passeroit +pour ingratitude, et que quelque juste défiance +que j'aye de mon travail, je dois avoir encore plus de +confiance en votre bonté. C'est d'elle que je tiens tout ce +que je suis; et ce n'est pas sans rougir que pour toute +reconnoissance, je vous fais un présent si peu digne de +vous, et si peu proportionné à ce que je vous dois. Mais, +dans cette confusion, qui m'est commune avec tous ceux +qui écrivent, j'ai cet avantage qu'on ne peut, sans quelque +injustice, condamner mon choix, et que ce généreux +Romain, que je mets aux pieds de V. É., eût pu paroître +devant elle avec moins de honte, si les forces +de l'artisan eussent répondu à la dignité de la matière. +J'en ai pour garant l'auteur dont je l'ai tirée, qui commence +à décrire cette fameuse histoire par ce glorieux +éloge, «qu'il n'y a presque aucune chose plus noble dans +<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span> +toute l'antiquité<a name="FNanchor_653" id="FNanchor_653" href="#Footnote_653" class="fnanchor">[653]</a>.» Je voudrois que ce qu'il a dit de l'action +se pût dire de la peinture que j'en ai faite, non pour +en tirer plus de vanité, mais seulement<a name="FNanchor_654" id="FNanchor_654" href="#Footnote_654" class="fnanchor">[654]</a> pour vous offrir +quelque chose un peu moins indigne de vous être offert. +Le sujet étoit capable de plus de grâces, s'il eût été traité +d'une main plus savante; mais du moins il a reçu de la +mienne toutes celles qu'elle étoit capable de lui donner, +et qu'on pouvoit raisonnablement attendre d'une muse +de province<a name="FNanchor_655" id="FNanchor_655" href="#Footnote_655" class="fnanchor">[655]</a>, qui n'étant pas assez heureuse pour jouir +souvent des regards de V. É., n'a pas les mêmes lumières +à se conduire qu'ont celles qui en sont continuellement +éclairées. Et certes, <span class="smcap">Monseigneur</span>, ce changement +visible qu'on remarque en mes ouvrages depuis +que j'ai l'honneur d'être à V. É.<a name="FNanchor_656" id="FNanchor_656" href="#Footnote_656" class="fnanchor">[656]</a>, qu'est-ce autre chose +qu'un effet des grandes idées qu'elle m'inspire, quand +elle daigne souffrir que je lui rende mes devoirs? et +à quoi peut-on attribuer ce qui s'y mêle de mauvais, +qu'aux teintures grossières que je reprends quand je demeure +abandonné à ma propre foiblesse? Il faut, <span class="smcap">Monseigneur</span>, +que tous ceux qui donnent leurs veilles au +théâtre publient hautement avec moi que nous vous avons +deux obligations très-signalées: l'une, d'avoir ennobli le +but de l'art; l'autre, de nous en avoir facilité les connoissanccs. +Vous avez ennobli le but de l'art, puisqu'au lieu +de celui de plaire au peuple que nous prescrivent nos +<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span> +maîtres, et dont les deux plus honnêtes gens de leur siècle, +Scipion et Lælie, ont autrefois protesté de se contenter<a name="FNanchor_657" id="FNanchor_657" href="#Footnote_657" class="fnanchor">[657]</a>, +vous nous avez donné celui de vous plaire et de vous divertir; +et qu'ainsi nous ne rendons pas un petit service +à l'État, puisque contribuant à vos divertissements, nous +contribuons à l'entretien d'une santé qui lui est si précieuse +et si nécessaire. Vous nous en avez facilité les connoissances, +puisque nous n'avons plus besoin d'autre étude +pour les acquérir que d'attacher nos yeux sur V. É., quand +elle honore de sa présence et de son attention le récit de +nos poëmes. C'est là que lisant sur son visage ce qui lui +plaît et ce qui ne lui plaît pas, nous nous instruisons +avec certitude de ce qui est bon et de ce qui est mauvais, et +tirons des règles infaillibles de ce qu'il faut suivre et de ce +qu'il faut éviter; c'est là que j'ai souvent appris en deux +heures ce que mes livres n'eussent pu m'apprendre en dix +ans; c'est là que j'ai puisé ce qui m'a valu l'applaudissement +du public; et c'est là qu'avec votre faveur j'espère +puiser assez pour être un jour une œuvre digne de vos +mains. Ne trouvez donc pas mauvais, <span class="smcap">Monseigneur</span>, +que pour vous remercier de ce que j'ai de réputation, +dont je vous suis entièrement redevable, j'emprunte +quatre vers d'un autre Horace que celui que je vous +<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span> +présente, et que je vous exprime par eux les plus véritables +sentiments de mon âme:</p> + +<p class="verse"><span class="i2"><i>Totum muneris hoc tui est</i>,</span><br /> +<i>Quod monstror digito prætercuntium,</i><br /> +<span class="i2"><i>Scenæ non levis artifex:</i></span><br /> +<i>Quod spiro et placeo, si placeo, tuum est</i><a name="FNanchor_658" id="FNanchor_658" href="#Footnote_658" class="fnanchor">[658]</a>.</p> + +<p>Je n'ajouterai qu'une vérité à celle-ci, en vous suppliant +de croire que je suis et serai toute ma vie, très-passionnément<a name="FNanchor_659" id="FNanchor_659" href="#Footnote_659" class="fnanchor">[659]</a>,</p> + +<p class="left10">MONSEIGNEUR,<br /> +<span class="i4">De V. É.,</span><br /> +<span class="i6">Le très-humble, très-obéissant,</span><br /> +<span class="i8">et très-fidèle</span><a name="FNanchor_660" id="FNanchor_660" href="#Footnote_660" class="fnanchor">[660]</a> serviteur,<br /> +<span class="i16 smcap">Corneille.</span></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span></p> +<h3>HORACE</h3> + +<p class="center"><b>TITUS LIVIUS</b><a name="FNanchor_661" id="FNanchor_661" href="#Footnote_661" class="fnanchor">[661]</a>.</p> + +<p class="p2">(XXIII.) .... Bellum utrinque summa ope parabatur, +civili simillimum bello, prope inter parentes, natosque, +Trojanam utramque prolem, quum Lavinium ab Troja, +ab Lavinio Alba, ab Albanorum stirpe regum oriundi +Romani essent. Eventus tamen belli minus miserabilem +dimicationem fecit, quod nec acie certatum est, et tectis +modo dirutis alterius urbis, duo populi in unum confusi +sunt. Albani priores ingenti exercitu in agrum romanum +impetum fecere. Castra ab urbe haud plus quinque millia +passuum locant, fossa circumdant: fossa Cluilia ab nomine +ducis per aliquot secula appellata est, donec cum +<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span> +re nomen quoque vetustate abolevit. In his castris Cluilius +albanus rex moritur; dictatorem Albani Metium +Suffetium creant. Interim Tullus ferox, præcipue morte +regis, magnum que Deorum numen, ab ipso capite orsum, +in omne nomen albanum expetiturum pœnas ob bellum +impium dictitans, nocte, præteritis hostium castris, infesto +exercitu in agrum albanum pergit. Ea res ab stativis +excivit Metium; ducit quam proxime ad hostem potest; +inde legatum præmissum nuntiare Tullo jubet, priusquam +dimicent, opus esse colloquio: si secum congressus sit, +satis scire ea se allaturum, quæ nihilo minus ad rem romanam, +quam ad albanam pertineant. Haud aspernatus +Tullus, tametsi vana afferrentur; suos in aciem educit; +exeunt contra et Albani. Postquam instructi utrinque +stabant, cum paucis procerum in medium duces procedunt. +Ibi infit Albanus injurias, et non redditas res ex +fœdere quæ repetitæ sint, et: «Ego regem nostrum Cluilium +<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span> +causam hujusce esse belli audisse videor, nec te dubito, +Tulle, cadem præ te ferre. Sed si vera potius quam +dictu speciosa dicenda sunt, cupido imperii duos cognatos +vicinosque populos ad arma stimulat; neque recte an +perperam interpretor: fuerit ista ejus deliberatio qui bellum +suscepit; me Albani gerendo bello ducem creavere. +Illud te, Tulle, monitum velim: etrusca res quanta circa +nos teque maxime sit, quo propior es Volscis, hoc magis +scis; multum illi terra, plurimum mari pollent. Memor +esto, jam quum signum pugnæ dabis, has duas acies spectaculo +fore, ut fessos confectosque, simul victorem ac +victum aggrediantur. Itaque, si nos Dii amant, quoniam +non contenti libertate certa, in dubiam imperii servitiique +aleam imus, ineamus aliquam viam, qua utri utris +<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span> +imperent, sine magna clade, sine multo sanguine utriusque +populi decerni possit.» Haud displicet res Tullo, +quamquam tum indole animi, tum spe victoriæ ferocior +erat. Quærentibus utrinque ratio initur, cui et fortuna +ipsa præbuit materiam.</p> + +<p>(XXIV.) Forte in duobus tum exercitibus erant tergemini +fratres, nec ætate, nec viribus dispares. Horatios +Curiatiosque fuisse satis constat, <span class="smcap">NEC FERME RES ANTIQUA +ALIA EST NOBILIOR</span>; tamen in re tam clara nominum error +manet, utrius populi Horatii, utrius Curiatii fuerint. +Auctores utroque trahunt; plures tamen invenio, qui +Romanos Horatios vocent: hos ut sequar, inclinat animus. +Cum tergeminis agunt reges, ut pro sua quisque +patria dimicent ferro: ibi imperium fore, unde victoria +fuerit. Nihil recusatur, tempus et locus convenit. Priusquam +dimicarent fœdus ictum inter Romanos et Albanos +est his legibus: ut cujus populi cives eo certamine vicissent, +is alteri populo cum bona pace imperitaret....</p> + +<p>(XXV.) Fœdere icto, tergemini, sicut convenerat, arma +<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span> +capiunt. Quum sui utrosque adhortarentur, Deos patrios, +patriam ac parentes, quidquid civium domi, quidquid in +exercitu sit, illorum tunc arma, illorum intueri manus, +feroces et suopte ingenio, et pleni adhortantium vocibus, +in medium inter duas acies procedunt. Consederant utrinque +pro castris duo exercitus, periculi magis præsentis, +quam curæ expertes: quippe imperium agebatur, in tam +paucorum virtute atque fortuna positum. Itaque erecti +suspensique in minime gratum spectaculum animo intenduntur. +Datur signum; infestisque armis, velut acies, +terni juvenes magnorum exercituum animos gerentes +concurrunt. Nec his, nec illis periculum suum, sed publicum +imperium servitiumque obversatur animo, futuraque +ea deinde patriæ fortuna, quam ipsi fecissent. Ut primo +statim concursu increpuere arma, micantesque fulsere +gladii, horror ingens spectantes perstringit, et neutro inclinata +<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span> +spe, torpebat vox spiritusque. Consertis deinde +manibus, quum jam non motus tantum corporum, agitatioque +anceps telorum armorumque, sed vulnera quoque +et sanguis spectaculo essent, duo Romani, super alium +alius, vulneratis tribus Albanis, exspirantes corruerunt. +Ad quorum casum quum clamasset gaudio albanus exercitus, +romanas legiones jam spes tota, nondum tamen +cura deseruerat, exanimes vice unius, quem tres Curiatii +circumsteterant. Forte is integer fuit, ut universis solus +nequaquam par, sic adversus singulos ferox. Ergo ut segregaret +pugnam eorum, capessit fugam, ita ratus secuturos, +ut quemque vulnere affectum corpus sineret. Jam +aliquantum spatii ex eo loco ubi pugnatum est aufugerat, +quum respiciens videt magnis intervallis sequentes, +unum haud procul ab sese abesse. In eum magno impetu +rediit; et dum albanus exercitus inclamat Curiatiis, uti +opem ferant fratri, jam Horatius, cæso hoste victor, secundam +<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span> +pugnam petebat. Tunc clamore, qualis ex insperato +faventium solet, Romani adjuvant militem suum; et ille +defungi prœlio festinat. Prius itaque quam alter, qui nec +procul aberat, consequi posset, et alterum Curiatium +conficit. Jamque æquato Marte singuli supererant, sed +nec spe, nec viribus pares: alterum intactum ferro corpus, +et geminata victoria ferocem in certamen tertium dabant; +alter fessum vulnere, fessum cursu trahens corpus, victusque +fratrum ante se strage, victori objicitur hosti. Nec +illud prœlium fuit. Romanus exsultans: «Duos, inquit, +fratrum manibus dedi: tertium causæ belli hujusce, ut +Romanus Albano imperet, dabo.» Male sustinenti arma +gladium superne jugulo defigit, jacentem spoliat. Romani +ovantes ac gratulantes Horatium accipiunt: eo majore +cum gaudio, quo propius metum res fuerat. Ad sepulturam +inde suorum nequaquam paribus animis vertuntur: +<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span> +quippe imperio alteri aucti, alteri ditionis alienæ facti. +Sepulcra exstant, quo quisque loco cecidit: duo romana +uno loco propius Albam, tria albana Romam versus; sed +distantia locis, et ut pugnatum est.</p> + +<p>(XXVI.) Priusquam inde digrederentur, roganti Metio +ex fœdere icto quid imperaret, imperat Tullus uti juventutem +in armis habeat: usurum se eorum opera, si bellum +cum Veïentibus foret. Ita exercitus inde domos abducti. +Princeps Horatius ibat, tergemina spolia præ se gerens, +cui soror virgo, quæ desponsata uni ex Curiatiis fuerat, +obviam ante portam Capenam fuit; cognitoque super humeros +fratris paludamento sponsi, quod ipsa confecerat, +solvit crines, et flebiliter nomine sponsum mortuum appellat. +Movet feroci juveni animum comploratio sororis +in victoria sua tantoque gaudio publico. Stricto itaque +gladio, simul verbis increpans, transfigit puellam. «Abi +<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">270</a></span> +hinc cum immaturo amore ad sponsum, inquit, oblita +fratrum mortuorum vivique, oblita patriæ. Sic eat quæcumque +Romana lugebit hostem.» Atrox visum id facinus +patribus plebique, sed recens meritum facto obstabat: +tamen raptus in jus ad Regem. Rex, ne ipse tam tristis +ingratique ad vulgus judicii, aut secundum judicium +supplicii auctor esset, concilio populi advocato: «Duumviros, +inquit, qui Horatio perduellionem judicent secundum +legem, facio.» Lex horrendi carminis erat: «Duumviri +perduellionem judicent. Si a duumviris provocarit, +provocatione certato; si vincent, caput obnubito, infelici +arbori reste suspendito, verberato, vel intra pomœrium, +vel extra pomœrium.» Hac lege duumviri creati, qui se +absolvere non rebantur ea lege, ne innoxium quidem, +posse. Quum condemnassent, tum aller ex his: «P. Horati, +tibi perduellionem judico, inquit. I, lictor, colliga +<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">271</a></span> +manus.» Accesserat lictor, injiciebatque laqueum: tum +Horatius, auctore Tullo clemente legis interprete: «Provoco,» +inquit. Ita de provocatione certatum ad populum +est. Moti homines sunt in eo judicio, maxime P. Horatio +patre proclamante se filiam jure cæsam judicare: ni ita +esset, patrio jure in filium animadversurum fuisse. Orabat +deinde, ne se, quem paulo ante cum egregia stirpe +conspexissent, orbum liberis facerent. Inter hæc senex, +juvenem amplexus, spolia Curiatiorum fixa eo loco, qui +nunc Pila Horatia appellatur, ostentans: «Hunccine, +aiebat, quem modo decoratum ovantemque victoria incedentem +vidistis, Quirites, cum sub furca vinctum inter +verbera et cruciatus videre potestis? quod vix Albanorum +oculi tam deforme spectaculum ferre possent. I, lictor, +colliga manus, quæ paulo ante armatæ imperium populo +romano pepererunt. I, caput obnube liberatoris urbis +hujus; arbori infelici suspende; verbera, vel intra pomœrium, +<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span> +modo inter illam pilam et spolia hostium, vel +extra pomœrium, modo inter sepulcra Curiatiorum. Quo +enim ducere hunc juvenem potestis, ubi non sua decora +eum a tanta fœditate supplicii vindicent?» Non tulit +populus nec patris lacrimas, nec ipsius parem in omni periculo +animum; absolveruntque admiratione magis virtutis +quam jure causæ. Itaque, ut cædes manifesta aliquo +tamen piaculo lueretur, imperatum patri, ut filium expiaret +pecunia publica. Is, quibusdam piaeularibus sacrificiis +factis, quæ deinde genti Horatiæ tradita sunt, transmisso +per viam tigillo, capite adoperto, velut sub jugum +misit juvenem. Id hodie quoque publice semper refectum +manet: sororium tigillum vocant. Horatiæ sepulcrum, +quo loco corruerat icta, constructum est saxo quadrato<a name="FNanchor_662" id="FNanchor_662" href="#Footnote_662" class="fnanchor">[662]</a>.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span></p> + +<h3>EXAMEN.</h3> + +<p class="p2">C'est une croyance assez générale que cette pièce +pourroit passer pour la plus belle des miennes, si les +derniers actes répondoient aux premiers. Tous veulent +que la mort de Camille en gâte la fin, et j'en demeure +d'accord; mais je ne sais si tous en savent la raison. On +l'attribue communément à ce qu'on voit cette mort sur +la scène; ce qui seroit plutôt la faute de l'actrice que la +mienne, parce que quand elle voit son frère mettre l'épée +à la main, la frayeur, si naturelle au sexe, lui doit +faire prendre la fuite, et recevoir le coup derrière le +théâtre, comme je le marque dans cette impression<a name="FNanchor_663" id="FNanchor_663" href="#Footnote_663" class="fnanchor">[663]</a>. +D'ailleurs<a name="FNanchor_664" id="FNanchor_664" href="#Footnote_664" class="fnanchor">[664]</a>, si c'est une règle de ne le point ensanglanter, +elle n'est pas du temps d'Aristote, qui nous apprend que +pour émouvoir puissamment il faut de grands déplaisirs, +des blessures et des morts en spectacle<a name="FNanchor_665" id="FNanchor_665" href="#Footnote_665" class="fnanchor">[665]</a>. Horace ne veut +pas que nous y hasardions les événements trop dénaturés, +comme de Médée qui tue ses enfants<a name="FNanchor_666" id="FNanchor_666" href="#Footnote_666" class="fnanchor">[666]</a>; mais je +ne vois pas qu'il en fasse une règle générale pour toutes +<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span> +sortes de morts, ni que l'emportement d'un homme passionné +pour sa patrie, contre une sœur qui la maudit +en sa présence avec des imprécations horribles, soit de +même nature que la cruauté de cette mère. Sénèque l'expose +aux yeux du peuple, en dépit d'Horace; et chez Sophocle, +Ajax ne se cache point au spectateur lorsqu'il se +tue. L'adoucissement<a name="FNanchor_667" id="FNanchor_667" href="#Footnote_667" class="fnanchor">[667]</a> que j'apporte dans le second de +ces discours pour rectifier la mort de Clytemnestre<a name="FNanchor_668" id="FNanchor_668" href="#Footnote_668" class="fnanchor">[668]</a> ne +peut être propre ici à celle de Camille. Quand elle s'enferreroit +d'elle-même par désespoir en voyant son frère +l'épée à la main, ce frère ne laisseroit pas d'être criminel +de l'avoir tirée contre elle, puisqu'il n'y a point de troisième +personne sur le théâtre à qui il pût adresser le +coup qu'elle recevroit, comme peut faire Oreste à Égisthe. +D'ailleurs l'histoire est trop connue pour retrancher le +péril qu'il court d'une mort infâme après l'avoir tuée; et +la défense que lui prête son père pour obtenir sa grâce +n'auroit plus de lieu, s'il demeuroit innocent<a name="FNanchor_669" id="FNanchor_669" href="#Footnote_669" class="fnanchor">[669]</a>. Quoi qu'il +en soit, voyons si cette action n'a pu causer la chute<a name="FNanchor_670" id="FNanchor_670" href="#Footnote_670" class="fnanchor">[670]</a> de +ce poëme que par là, et si elle n'a point d'autre irrégularité +que de blesser les yeux.</p> + +<p>Comme je n'ai point accoutumé de dissimuler mes défauts, +j'en trouve ici deux ou trois assez considérables. Le +<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span> +premier est que cette action, qui devient la principale de +la pièce, est momentanée, et n'a point cette juste grandeur +que lui demande Aristote, et qui consiste en un +commencement, un milieu, et une fin<a name="FNanchor_671" id="FNanchor_671" href="#Footnote_671" class="fnanchor">[671]</a>. Elle surprend +tout d'un coup; et toute la préparation que j'y ai donnée +par la peinture de la vertu farouche d'Horace, et par +la défense qu'il fait à sa sœur de regretter qui que ce +soit, de lui ou de son amant, qui meure au combat, +n'est point suffisante pour faire attendre un emportement +si extraordinaire, et servir de commencement à +cette action.</p> + +<p>Le second défaut est que cette mort fait une action +double, par le second péril où tombe Horace après être +sorti du premier. L'unité de péril d'un héros dans la tragédie +fait l'unité d'action; et quand il en est garanti, la +pièce est finie, si ce n'est que la sortie même de ce péril +l'engage si nécessairement dans un autre, que la liaison +et la continuité des deux n'en fasse qu'une action; ce qui +n'arrive point ici, où Horace revient triomphant, sans aucun +besoin de tuer sa sœur, ni même de parler à elle; et +l'action seroit suffisamment terminée à sa victoire. Cette +chute d'un péril en l'autre, sans nécessité, fait ici un effet +d'autant plus mauvais, que d'un péril public, où il y va +de tout l'État, il tombe en un péril particulier, où il n'y +va que de sa vie, et pour dire encore plus, d'un péril +illustre, où il ne peut succomber que glorieusement, en +un péril infâme, dont il ne peut sortir sans tache. Ajoutez, +pour troisième imperfection, que Camille, qui ne +tient que le second rang dans les trois premiers actes, et +y laisse le premier à Sabine, prend le premier en ces +deux derniers, où cette Sabine n'est plus considérable, +et qu'ainsi s'il y a égalité dans les mœurs, il n'y en a +<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">276</a></span> +point dans la dignité des personnages, où se doit étendre +ce précepte d'Horace<a name="FNanchor_672" id="FNanchor_672" href="#Footnote_672" class="fnanchor">[672]</a>:</p> + +<p class="verse"><span class="i10"><i>Servetur ad imum</i></span><br /> +<i>Qualis ab incepto processerit, et sibi constet.</i></p> + +<p>Ce défaut en Rodélinde a été une des principales causes +du mauvais succès de <i>Pertharite</i>, et je n'ai point encore +vu sur nos théâtres cette inégalité de rang en un +même acteur, qui n'ait produit un très-méchant effet. Il +seroit bon d'en établir une règle inviolable.</p> + +<p>Du côté du temps, l'action n'est point trop pressée, +et n'a rien qui ne me semble vraisemblable. Pour le lieu, +bien que l'unité y soit exacte, elle n'est pas sans quelque +contrainte<a name="FNanchor_673" id="FNanchor_673" href="#Footnote_673" class="fnanchor">[673]</a>. Il est constant qu'Horace et Curiace n'ont +<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span> +point de raison de se séparer du reste de la famille pour +commencer le second acte; et c'est une adresse de théâtre +de n'en donner aucune, quand on n'en peut donner +de bonnes. L'attachement de l'auditeur à l'action présente +souvent ne lui permet pas de descendre à l'examen +sévère de cette justesse, et ce n'est pas un crime que de +s'en prévaloir pour l'éblouir, quand il est malaisé de le +satisfaire.</p> + +<p>Le personnage de Sabine est assez heureusement inventé, +et trouve sa vraisemblance aisée dans le rapport +à l'histoire, qui marque assez d'amitié et d'égalité +entre les deux familles pour avoir pu faire cette double +alliance.</p> + +<p>Elle ne sert pas davantage à l'action que l'Infante à +celle du <i>Cid</i>, et ne fait que se laisser toucher diversement, +comme elle, à la diversité des événements. Néanmoins +on a généralement approuvé celle-ci, et condamné +l'autre. J'en ai cherché la raison, et j'en ai trouvé deux. +L'une est la liaison des scènes, qui semble, s'il m'est permis +de parler ainsi, incorporer Sabine dans cette pièce, +au lieu que, dans <i>le Cid</i>, toutes celles de l'Infante sont +détachées, et paroissent hors œuvre:</p> + +<p class="verse">.... <i>Tantum series juncturaque pollet</i><a name="FNanchor_674" id="FNanchor_674" href="#Footnote_674" class="fnanchor">[674]</a>!</p> + +<p>L'autre, qu'ayant une fois posé Sabine pour femme d'Horace, +il est nécessaire que tous les incidents de ce poëme +lui donnent les sentiments qu'elle en témoigne avoir, par +l'obligation qu'elle a de prendre intérêt à ce qui regarde +son mari et ses frères; mais l'Infante n'est point obligée +d'en prendre aucun en ce qui touche le Cid; et si elle a +quelque inclination secrète pour lui, il n'est point besoin +<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">278</a></span> +qu'elle en fasse rien paroître, puisqu'elle ne produit aucun +effet.</p> + +<p>L'oracle qui est proposé au premier acte<a name="FNanchor_675" id="FNanchor_675" href="#Footnote_675" class="fnanchor">[675]</a> trouve son +vrai sens à la conclusion du cinquième. Il semble clair +d'abord, et porte l'imagination à un sens contraire; et je +les aimerois mieux de cette sorte sur nos théâtres, que +ceux qu'on fait entièrement obscurs, parce que la surprise +de leur véritable effet en est plus belle. J'en ai usé +ainsi encore dans l'<i>Andromède</i> et dans l'<i>Œdipe</i><a name="FNanchor_676" id="FNanchor_676" href="#Footnote_676" class="fnanchor">[676]</a>. Je ne +dis pas la même chose des songes, qui peuvent faire encore +un grand ornement dans la protase, pourvu qu'on +ne s'en serve pas souvent. Je voudrois qu'ils eussent l'idée +de la fin véritable de la pièce, mais avec quelque confusion +qui n'en permît pas l'intelligence entière. C'est ainsi +que je m'en suis servi deux fois, ici<a name="FNanchor_677" id="FNanchor_677" href="#Footnote_677" class="fnanchor">[677]</a> et dans <i>Polyeucte</i><a name="FNanchor_678" id="FNanchor_678" href="#Footnote_678" class="fnanchor">[678]</a>, +mais avec plus d'éclat et d'artifice dans ce dernier poëme, +où il marque toutes les particularités de l'événement, +qu'en celui-ci, où il ne fait qu'exprimer une ébauche tout +à fait informe de ce qui doit arriver de funeste.</p> + +<p>Il passe pour constant que le second acte est un des +plus pathétiques qui soient sur la scène, et le troisième +un des plus artificieux. Il est soutenu de la seule narration +de la moitié du combat des trois frères, qui est coupée +très-heureusement pour laisser Horace le père dans +la colère et le déplaisir, et lui donner ensuite un beau +retour à la joie dans le quatrième. Il a été à propos, pour +le jeter dans cette erreur, de se servir de l'impatience +d'une femme qui suit brusquement sa première idée, et +présume le combat achevé, parce qu'elle a vu deux des +<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span> +Horaces par terre, et le troisième en fuite. Un homme, +qui doit être plus posé et plus judicieux, n'eût pas été +propre à donner cette fausse alarme: il eût dû prendre +plus de patience, afin d'avoir plus de certitude de l'événement, +et n'eût pas été excusable de se laisser emporter +si légèrement par les apparences à présumer le mauvais +succès d'un combat dont il n'eût pas vu la fin.</p> + +<p>Bien que le Roi n'y paroisse qu'au cinquième, il y est +mieux dans sa dignité que dans <i>le Cid</i>, parce qu'il a intérêt +pour tout son État dans le reste de la pièce; et bien +qu'il n'y parle point, il ne laisse pas d'y agir comme roi. +Il vient aussi dans ce cinquième comme roi qui veut honorer +par cette visite un père dont les fils lui ont conservé +sa couronne et acquis celle d'Albe au prix de leur +sang. S'il y fait l'office de juge, ce n'est que par accident; +et il le fait dans ce logis même d'Horace, par la seule +contrainte qu'impose la règle de l'unité de lieu. Tout ce +cinquième est encore une des causes du peu de satisfaction +que laisse cette tragédie: il est tout en plaidoyers, +et ce n'est pas là la place des harangues ni des longs discours; +ils peuvent être supportés en un commencement +de pièce, où l'action n'est pas encore échauffée; mais le +cinquième acte doit plus agir que discourir. L'attention +de l'auditeur, déjà lassée, se rebute de ces conclusions qui +traînent et tirent la fin en longueur.</p> + +<p>Quelques-uns ne veulent pas que Valère y soit un +digne accusateur d'Horace<a name="FNanchor_679" id="FNanchor_679" href="#Footnote_679" class="fnanchor">[679]</a>, parce que dans la pièce il +n'a pas fait voir assez de passion pour Camille; à quoi je +réponds que ce n'est pas à dire qu'il n'en eût une très-forte, +mais qu'un amant mal voulu ne pouvoit se montrer +de bonne grâce à sa maîtresse dans le jour qui la rejoignoit +<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span> +à un amant aimé. Il n'y avoit point de place pour +lui au premier acte, et encore moins au second; il falloit +qu'il tînt son rang à l'armée pendant le troisième; et il +se montre au quatrième, sitôt que la mort de son rival +fait quelque ouverture à son espérance: il tâche à gagner +les bonnes grâces du père par la commission qu'il prend +du Roi de lui apporter les glorieuses nouvelles de l'honneur +que ce prince lui veut faire; et par occasion il lui +apprend la victoire de son fils, qu'il ignoroit. Il ne manque +pas d'amour durant les trois premiers actes, mais +d'un temps propre à le témoigner; et dès la première +scène de la pièce, il paroît bien qu'il rendoit assez de +soins à Camille, puisque Sabine s'en alarme pour son +frère. S'il ne prend pas le procédé de France, il faut +considérer qu'il est Romain, et dans Rome, où il n'auroit +pu entreprendre un duel contre un autre Romain +sans faire un crime d'État, et que j'en aurois fait un de +théâtre, si j'avois habillé un Romain à la françoise.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span></p> + +<h3>LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES<br /> +POUR LES VARIANTES D'<i>HORACE</i>.</h3> + +<p class="p2 center"><span class="smcap"><b>ÉDITIONS SÉPARÉES.</b></span></p> + +<ul class="left35 none"> +<li>1641, in-4<sup>o</sup>;</li> +<li>1641, in-12;</li> +<li>1647, in-12;</li> +<li>1648, in-12;</li> +<li>1655, in-12.</li> +</ul> + +<p class="center"><span class="smcap"><b>RECUEILS.</b></span></p> + +<ul class="left35 none"> +<li>1648, in-12;</li> +<li>1652, in-12;</li> +<li>1654, in-8<sup>o</sup>;</li> +<li>1655, in-12;</li> +<li>1656, in-8<sup>o</sup>;</li> +<li>1660, in-8<sup>o</sup>;</li> +<li>1663, in-fol.;</li> +<li>1664, in-8<sup>o</sup>;</li> +<li>1668, in-8<sup>o</sup>.</li> +</ul> + +<p><i>N.B.</i>—Pour distinguer, quand il y aura lieu, l'édition séparée +de 1655 du recueil de la même année, nous désignerons celle-là par +la lettre A, celui-ci par la lettre B (1655 A., 1655 B.).</p> + +<hr class="c30" /> + +<p class="p4 center"><span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">282</a></span> +<b>ACTEURS.</b></p> + +<p class="p2 left30">TULLE, roi de Rome.<br /> +<span class="smcap">Le vieil</span> HORACE, chevalier romain.<br /> +HORACE, son fils.<br /> +CURIACE, gentilhomme d'Albe, amant de Camille.<br /> +VALÈRE, chevalier romain, amoureux de Camille.<br /> +SABINE, femme d'Horace et sœur de Curiace.<br /> +CAMILLE, amante de Curiace et sœur d'Horace.<br /> +JULIE, dame romaine, confidente de Sabine et de Camille.<br /> +FLAVIAN, soldat de l'armée d'Albe.<br /> +PROCULE, soldat de l'armée de Rome.</p> + +<div class="verse"> +<p class="font90 center p4">La scène est à Rome, +dans une salle de la maison d'Horace<a name="FNanchor_680" id="FNanchor_680" href="#Footnote_680" class="fnanchor">[680]</a>.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span></p> + +<h3>HORACE.</h3> + +<p class="center"><small><b>TRAGÉDIE.</b></small></p> + +<hr class="c5" /> +<h2 class="p4">ACTE I.</h2> + +<hr class="c5" /> + +<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<h4 class="p2">SABINE, JULIE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p> + +<p>Approuvez ma foiblesse, et souffrez ma douleur;<br /> +Elle n'est que trop juste en un si grand malheur:<br /> +Si près de voir sur soi fondre de tels orages,<br /> +L'ébranlement sied bien aux plus fermes courages;<br /> +Et l'esprit le plus mâle et le moins abattu<span class="dalign">5</span><br /> +Ne sauroit sans désordre exercer sa vertu.<br /> +Quoique le mien s'étonne à ces rudes alarmes,<br /> +Le trouble de mon cœur ne peut rien sur mes larmes,<br /> +Et parmi les soupirs qu'il pousse vers les cieux,<br /> +Ma constance du moins règne encor sur mes yeux:<span class="dalign">10</span><br /> +Quand on arrête là les déplaisirs d'une âme,<br /> +Si l'on fait moins qu'un homme, on fait plus qu'une femme.<br /> +Commander à ses pleurs en cette extrémité,<br /> +C'est montrer, pour le sexe, assez de fermeté.</p> + +<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p> + +<p>C'en est peut-être assez pour une âme commune<a name="FNanchor_681" id="FNanchor_681" href="#Footnote_681" class="fnanchor">[681]</a>,<span class="dalign">15</span><span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span><br /> +Qui du moindre péril se fait une infortune<a name="FNanchor_682" id="FNanchor_682" href="#Footnote_682" class="fnanchor">[682]</a>;<br /> +Mais de cette foiblesse un grand cœur est honteux<a name="FNanchor_683" id="FNanchor_683" href="#Footnote_683" class="fnanchor">[683]</a>;<br /> +Il ose espérer tout dans un succès douteux.<br /> +Les deux camps sont rangés au pied de nos murailles;<br /> +Mais Rome ignore encor comme on perd des batailles.<span class="dalign">20</span><br /> +Loin de trembler pour elle, il lui faut applaudir:<br /> +Puisqu'elle va combattre, elle va s'agrandir.<br /> +Bannissez, bannissez une frayeur si vaine,<br /> +Et concevez des vœux dignes d'une Romaine.</p> + +<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p> + +<p>Je suis Romaine, hélas! puisqu'Horace est Romain<a name="FNanchor_684" id="FNanchor_684" href="#Footnote_684" class="fnanchor">[684]</a>;<span class="dalign">25</span><br /> +J'en ai reçu le titre en recevant sa main;<br /> +Mais ce nœud me tiendroit en esclave enchaînée,<br /> +S'il m'empêchoit de voir en quels lieux je suis née.<br /> +Albe, où j'ai commencé de respirer le jour,<br /> +Albe, mon cher pays, et mon premier amour;<span class="dalign">30</span><br /> +Lorsqu'entre nous et toi je vois la guerre ouverte<a name="FNanchor_685" id="FNanchor_685" href="#Footnote_685" class="fnanchor">[685]</a>,<br /> +Je crains notre victoire autant que notre perte.<br /> +<span class="i1">Rome, si tu te plains que c'est là te trahir,</span><br /> +Fais-toi des ennemis que je puisse haïr<a name="FNanchor_686" id="FNanchor_686" href="#Footnote_686" class="fnanchor">[686]</a>.<br /> +Quand je vois de tes murs leur armée et la nôtre,<span class="dalign">35</span><br /> +Mes trois frères dans l'une, et mon mari dans l'autre,<br /> +Puis-je former des vœux, et sans impiété<br /> +Importuner le ciel pour ta félicité?<br /> +Je sais que ton État, encore en sa naissance,<br /> +Ne sauroit, sans la guerre, affermir sa puissance;<span class="dalign">40</span><br /> +Je sais qu'il doit s'accroître, et que tes grands destins<a name="FNanchor_687" id="FNanchor_687" href="#Footnote_687" class="fnanchor">[687]</a><span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span><br /> +Ne le borneront pas chez les peuples latins;<br /> +Que les Dieux t'ont promis l'empire de la terre,<br /> +Et que tu n'en peux voir l'effet que par la guerre:<br /> +Bien loin de m'opposer à cette noble ardeur<span class="dalign">45</span><br /> +Qui suit l'arrêt des Dieux et court à ta grandeur,<br /> +Je voudrois déjà voir tes troupes couronnées,<br /> +D'un pas victorieux franchir les Pyrénées.<br /> +Va jusqu'en l'Orient pousser tes bataillons;<br /> +Va sur les bords du Rhin planter tes pavillons;<span class="dalign">50</span><br /> +Fais trembler sous tes pas les colonnes d'Hercule;<br /> +Mais respecte une ville à qui tu dois Romule.<br /> +Ingrate, souviens-toi que du sang de ses rois<br /> +Tu tiens ton nom, tes murs, et tes premières lois.<br /> +Albe est ton origine: arrête, et considère<span class="dalign">55</span><br /> +Que tu portes le fer dans le sein de ta mère.<br /> +Tourne ailleurs les efforts de tes bras triomphants;<br /> +Sa joie éclatera dans l'heur de ses enfants;<br /> +Et se laissant ravir à l'amour maternelle,<br /> +Ses vœux seront pour toi, si tu n'es plus contre elle.<span class="dalign">60</span></p> + +<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p> + +<p>Ce discours me surprend, vu que depuis le temps<br /> +Qu'on a contre son peuple armé nos combattants,<br /> +Je vous ai vu pour elle autant d'indifférence<br /> +Que si d'un sang romain vous aviez pris naissance<a name="FNanchor_688" id="FNanchor_688" href="#Footnote_688" class="fnanchor">[688]</a>.<br /> +J'admirois la vertu qui réduisoit en vous<span class="dalign">65</span><br /> +Vos plus chers intérêts à ceux de votre époux;<br /> +Et je vous consolois au milieu de vos plaintes,<br /> +Comme si notre Rome eût fait toutes vos craintes.</p> + +<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p> + +<p>Tant qu'on ne s'est choqué qu'en de légers combats<a name="FNanchor_689" id="FNanchor_689" href="#Footnote_689" class="fnanchor">[689]</a>,<br /> +Trop foibles pour jeter un des partis à bas,<span class="dalign">70</span><br /> +Tant qu'un espoir de paix a pu flatter ma peine,<br /> +Oui, j'ai fait vanité d'être toute Romaine.<br /> +Si j'ai vu Rome heureuse avec quelque regret,<br /> +Soudain j'ai condamné ce mouvement secret;<br /> +Et si j'ai ressenti, dans ses destins contraires,<span class="dalign">75</span><br /> +Quelque maligne joie en faveur de mes frères,<br /> +Soudain, pour l'étouffer rappelant ma raison,<br /> +J'ai pleuré quand la gloire entroit dans leur maison.<br /> +Mais aujourd'hui qu'il faut que l'une ou l'autre tombe,<br /> +Qu'Albe devienne esclave, ou que Rome succombe,<span class="dalign">80</span><br /> +Et qu'après la bataille il ne demeure plus<br /> +Ni d'obstacle aux vainqueurs, ni d'espoir aux vaincus,<br /> +J'aurois pour mon pays une cruelle haine,<br /> +Si je pouvois encore être toute Romaine,<br /> +Et si je demandois votre triomphe aux Dieux,<span class="dalign">85</span><br /> +Au prix de tant de sang qui m'est si précieux.<br /> +Je m'attache un peu moins aux intérêts d'un homme:<br /> +Je ne suis point pour Albe, et ne suis plus pour Rome;<br /> +Je crains pour l'une et l'autre en ce dernier effort,<br /> +Et serai du parti qu'affligera le sort.<span class="dalign">90</span><br /> +Égale à tous les deux jusques à la victoire,<br /> +Je prendrai part aux maux sans en prendre à la gloire;<br /> +Et je garde, au milieu de tant d'âpres rigueurs<a name="FNanchor_690" id="FNanchor_690" href="#Footnote_690" class="fnanchor">[690]</a>,<br /> +Mes larmes aux vaincus, et ma haine aux vainqueurs.</p> + +<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p> + +<p>Qu'on voit naître souvent de pareilles traverses,<span class="dalign">95</span><br /> +En des esprits divers, des passions diverses!<br /> +Et qu'à nos yeux Camille agit bien autrement<a name="FNanchor_691" id="FNanchor_691" href="#Footnote_691" class="fnanchor">[691]</a>!<br /> +Son frère est votre époux, le vôtre est son amant;<br /> +Mais elle voit d'un œil bien différent du vôtre<br /> +Son sang dans une armée, et son amour dans l'autre.<span class="dalign">100</span><span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span><br /> +<span class="i1">Lorsque vous conserviez un esprit tout romain,</span><br /> +Le sien irrésolu, le sien tout incertain<a name="FNanchor_692" id="FNanchor_692" href="#Footnote_692" class="fnanchor">[692]</a>,<br /> +De la moindre mêlée appréhendoit l'orage,<br /> +De tous les deux partis détestoit l'avantage,<br /> +Au malheur des vaincus donnoit toujours ses pleurs,<span class="dalign">105</span><br /> +Et nourrissoit ainsi d'éternelles douleurs.<br /> +Mais hier, quand elle sut qu'on avoit pris journée,<br /> +Et qu'enfin la bataille alloit être donnée,<br /> +Une soudaine joie éclatant sur son front<a name="FNanchor_693" id="FNanchor_693" href="#Footnote_693" class="fnanchor">[693]</a>....</p> + +<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p> + +<p>Ah! que je crains, Julie, un changement si prompt!<span class="dalign">110</span><br /> +Hier dans sa belle humeur elle entretint Valère;<br /> +Pour ce rival, sans doute, elle quitte mon frère;<br /> +Son esprit, ébranlé par les objets présents,<br /> +Ne trouve point d'absent aimable après deux ans.<br /> +Mais excusez l'ardeur d'une amour fraternelle;<span class="dalign">115</span><br /> +Le soin que j'ai de lui me fait craindre tout d'elle;<br /> +Je forme des soupçons d'un trop léger sujet<a name="FNanchor_694" id="FNanchor_694" href="#Footnote_694" class="fnanchor">[694]</a>:<br /> +Près d'un jour si funeste on change peu d'objet;<br /> +Les âmes rarement sont de nouveau blessées,<br /> +Et dans un si grand trouble on a d'autres pensées;<span class="dalign">120</span><br /> +Mais on n'a pas aussi de si doux entretiens,<br /> +Ni de contentements qui soient pareils aux siens.</p> + +<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p> + +<p>Les causes, comme à vous, m'en semblent fort obscures;<br /> +Je ne me satisfais d'aucunes conjectures.<br /> +C'est assez de constance en un si grand danger<span class="dalign">125</span><span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span><br /> +Que de le voir, l'attendre, et ne point s'affliger;<br /> +Mais certes c'en est trop d'aller jusqu'à la joie.</p> + +<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p> + +<p>Voyez qu'un bon génie à propos nous l'envoie.<br /> +Essayez sur ce point à la faire parler:<br /> +Elle vous aime assez pour ne vous rien celer.<span class="dalign">130</span><br /> +Je vous laisse. Ma sœur, entretenez Julie:<br /> +J'ai honte de montrer tant de mélancolie,<br /> +Et mon cœur, accablé de mille déplaisirs,<br /> +Cherche la solitude à cacher ses soupirs.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE II</h3> + +<h4>CAMILLE, JULIE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p> + +<p>Qu'elle a tort de vouloir que je vous entretienne<a name="FNanchor_695" id="FNanchor_695" href="#Footnote_695" class="fnanchor">[695]</a>!<span class="dalign">135</span><br /> +Croit-elle ma douleur moins vive que la sienne,<br /> +Et que plus insensible à de si grands malheurs,<br /> +A mes tristes discours je mêle moins de pleurs?<br /> +De pareilles frayeurs mon âme est alarmée;<br /> +Comme elle<a name="FNanchor_696" id="FNanchor_696" href="#Footnote_696" class="fnanchor">[696]</a> je perdrai dans l'une et l'autre armée:<span class="dalign">140</span><br /> +Je verrai mon amant, mon plus unique bien,<br /> +Mourir pour son pays, ou détruire le mien,<br /> +Et cet objet d'amour devenir, pour ma peine,<br /> +Digne de mes soupirs, ou digne de ma haine<a name="FNanchor_697" id="FNanchor_697" href="#Footnote_697" class="fnanchor">[697]</a>.<br /> +Hélas!</p> + +<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p> + +<p><span class="i3">Elle est pourtant plus à plaindre que vous:</span><span class="dalign">145</span><br /> +On peut changer d'amant, mais non changer d'époux.<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">289</a></span><br /> +Oubliez Curiace, et recevez Valère,<br /> +Vous ne tremblerez plus pour le parti contraire;<br /> +Vous serez toute nôtre, et votre esprit remis<br /> +N'aura plus rien à perdre au camp des ennemis.<span class="dalign">150</span></p> + +<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p> + +<p>Donnez-moi des conseils qui soient plus légitimes,<br /> +Et plaignez mes malheurs sans m'ordonner des crimes.<br /> +Quoiqu'à peine à mes maux je puisse résister,<br /> +J'aime mieux les souffrir que de les mériter.</p> + +<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p> + +<p>Quoi! vous appelez crime un change raisonnable?<span class="dalign">155</span></p> + +<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p> + +<p>Quoi! le manque de foi vous semble pardonnable!</p> + +<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p> + +<p>Envers un ennemi qui peut nous obliger<a name="FNanchor_698" id="FNanchor_698" href="#Footnote_698" class="fnanchor">[698]</a>?</p> + +<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p> + +<p>D'un serment solennel qui peut nous dégager?</p> + +<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p> + +<p>Vous déguisez en vain une chose trop claire:<br /> +Je vous vis encore hier entretenir Valère;<span class="dalign">160</span><br /> +Et l'accueil gracieux qu'il recevoit de vous<br /> +Lui permet de nourrir un espoir assez doux<a name="FNanchor_699" id="FNanchor_699" href="#Footnote_699" class="fnanchor">[699]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p> + +<p>Si je l'entretins hier et lui fis bon visage,<br /> +N'en imaginez rien qu'à son désavantage:<br /> +De mon contentement un autre étoit l'objet.<span class="dalign">165</span><br /> +Mais pour sortir d'erreur sachez-en le sujet;<br /> +Je garde à Curiace une amitié trop pure<br /> +Pour souffrir plus longtemps qu'on m'estime parjure.<br /> +<span class="i1">Il vous souvient qu'à peine on voyoit de sa sœur<a name="FNanchor_700" id="FNanchor_700" href="#Footnote_700" class="fnanchor">[700]</a></span><span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">290</a></span><br /> +Par un heureux hymen mon frère possesseur,<span class="dalign">170</span><br /> +Quand, pour comble de joie, il obtint de mon père<br /> +Que de ses chastes feux je serois le salaire.<br /> +Ce jour nous fut propice et funeste à la fois:<br /> +Unissant nos maisons, il désunit nos rois;<br /> +Un même instant conclut notre hymen et la guerre<a name="FNanchor_701" id="FNanchor_701" href="#Footnote_701" class="fnanchor">[701]</a>,<span class="dalign">175</span><br /> +Fit naître<a name="FNanchor_702" id="FNanchor_702" href="#Footnote_702" class="fnanchor">[702]</a> notre espoir et le jeta par terre,<br /> +Nous ôta tout, sitôt qu'il nous eut tout promis,<br /> +Et nous faisant amants, il nous fit ennemis.<br /> +Combien nos déplaisirs parurent lors extrêmes!<br /> +Combien contre le ciel il vomit de blasphèmes!<span class="dalign">180</span><br /> +Et combien de ruisseaux coulèrent de mes yeux!<br /> +Je ne vous le dis point, vous vîtes nos adieux;<br /> +Vous avez vu depuis les troubles de mon âme;<br /> +Vous savez pour la paix quels vœux a faits ma flamme,<br /> +Et quels pleurs j'ai versés à chaque événement,<span class="dalign">185</span><br /> +Tantôt pour mon pays, tantôt pour mon amant.<br /> +Enfin mon désespoir, parmi ces longs obstacles,<br /> +M'a fait avoir recours à la voix des oracles.<br /> +Écoutez si celui qui me fut hier rendu<br /> +Eut droit de rassurer mon esprit éperdu.<span class="dalign">190</span><br /> +Ce Grec si renommé, qui depuis tant d'années<br /> +Au pied de l'Aventin prédit nos destinées,<br /> +Lui qu'Apollon jamais n'a fait parler à faux,<br /> +Me promit par ces vers la fin de mes travaux:<br /> +<span class="i1">«Albe et Rome demain prendront une autre face;</span><span class="dalign">195</span><br /> +Tes vœux sont exaucés, elles auront la paix,<br /> +Et tu seras unie avec ton Curiace,<br /> +Sans qu'aucun mauvais sort t'en sépare jamais.»<br /> +<span class="i1">Je pris sur cet oracle une entière assurance,</span><span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">291</a></span><br /> +Et comme le succès passoit mon espérance,<span class="dalign">200</span><br /> +J'abandonnai mon âme à des ravissements<br /> +Qui passoient les transports des plus heureux amants.<br /> +Jugez de leur excès: je rencontrai Valère,<br /> +Et contre sa coutume, il ne put me déplaire<a name="FNanchor_703" id="FNanchor_703" href="#Footnote_703" class="fnanchor">[703]</a>.<br /> +Il me parla d'amour sans me donner d'ennui:<span class="dalign">205</span><br /> +Je ne m'aperçus pas que je parlois à lui;<br /> +Je ne lui pus montrer de mépris ni de glace:<br /> +Tout ce que je voyois me sembloit Curiace;<br /> +Tout ce qu'on me disoit me parloit de ses feux;<br /> +Tout ce que je disois l'assuroit de mes vœux.<span class="dalign">210</span><br /> +Le combat général aujourd'hui se hasarde;<br /> +J'en sus hier la nouvelle, et je n'y pris pas garde:<br /> +Mon esprit rejetoit ces funestes objets,<br /> +Charmé des doux pensers d'hymen et de la paix.<br /> +La nuit a dissipé des erreurs si charmantes:<span class="dalign">215</span><br /> +Mille songes affreux, mille images sanglantes,<br /> +Ou plutôt mille amas de carnage et d'horreur,<br /> +M'ont arraché ma joie et rendu ma terreur.<br /> +J'ai vu du sang, des morts, et n'ai rien vu de suite;<br /> +Un spectre en paroissant prenoit soudain la fuite;<span class="dalign">220</span><br /> +Ils s'effaçoient l'un l'autre, et chaque illusion<br /> +Redoubloit mon effroi par sa confusion.</p> + +<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p> + +<p>C'est en contraire sens qu'un songe s'interprète.</p> + +<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p> + +<p>Je le dois croire ainsi, puisque je le souhaite;<br /> +Mais je me trouve enfin, malgré tous mes souhaits,<span class="dalign">225</span><br /> +Au jour d'une bataille, et non pas d'une paix.</p> + +<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p> + +<p>Par là finit la guerre, et la paix lui succède.</p> + +<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p> + +<p>Dure à jamais le mal, s'il y faut ce remède!<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">292</a></span><br /> +Soit que Rome y succombe ou qu'Albe ait le dessous<a name="FNanchor_704" id="FNanchor_704" href="#Footnote_704" class="fnanchor">[704]</a>,<br /> +Cher amant, n'attends plus d'être un jour mon époux;<br /> +Jamais, jamais ce nom ne sera pour un homme<a name="FNanchor_705" id="FNanchor_705" href="#Footnote_705" class="fnanchor">[705]</a><br /> +Qui soit ou le vainqueur, ou l'esclave de Rome.<br /> +<span class="i1">Mais quel objet nouveau se présente en ces lieux?</span><br /> +Est-ce toi, Curiace? en croirai-je mes yeux?</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE III.</h3> + +<h4>CURIACE, CAMILLE, JULIE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p> + +<p>N'en doutez point, Camille, et revoyez un homme<span class="dalign">235</span><br /> +Qui n'est ni le vainqueur ni l'esclave de Rome;<br /> +Cessez d'appréhender de voir rougir mes mains<br /> +Du poids honteux des fers ou du sang des Romains.<br /> +J'ai cru que vous aimiez assez Rome et la gloire<br /> +Pour mépriser ma chaîne et haïr ma victoire;<span class="dalign">240</span><br /> +Et comme également en cette extrémité<br /> +Je craignois la victoire et la captivité....</p> + +<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p> + +<p>Curiace, il suffit, je devine le reste:<br /> +Tu fuis une bataille à tes vœux si funeste,<br /> +Et ton cœur, tout à moi, pour ne me perdre pas,<span class="dalign">245</span><br /> +Dérobe à ton pays le secours de ton bras.<br /> +Qu'un autre considère ici ta renommée,<br /> +Et te blâme, s'il veut, de m'avoir trop aimée;<br /> +Ce n'est point à Camille à t'en mésestimer:<br /> +Plus ton amour paroît, plus elle doit t'aimer;<span class="dalign">250</span><br /> +Et si tu dois beaucoup aux lieux qui t'ont vu naître,<br /> +Plus tu quittes pour moi, plus tu le fais paroître.<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">293</a></span><br /> +Mais as-tu vu mon père, et peut-il endurer<br /> +Qu'ainsi dans sa maison tu t'oses retirer<a name="FNanchor_706" id="FNanchor_706" href="#Footnote_706" class="fnanchor">[706]</a>?<br /> +Ne préfère-t-il point l'État à sa famille?<span class="dalign">255</span><br /> +Ne regarde-t-il point Rome plus que sa fille?<br /> +Enfin notre bonheur est-il bien affermi?<br /> +T'a-t-il vu comme gendre, ou bien comme ennemi?</p> + +<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p> + +<p>Il m'a vu comme gendre, avec une tendresse<br /> +Qui témoignoit assez une entière allégresse;<span class="dalign">260</span><br /> +Mais il ne m'a point vu, par une trahison,<br /> +Indigne de l'honneur d'entrer dans sa maison.<br /> +Je n'abandonne point l'intérêt de ma ville,<br /> +J'aime encor mon honneur en adorant Camille.<br /> +Tant qu'a duré la guerre, on m'a vu constamment<span class="dalign">265</span><br /> +Aussi bon citoyen que véritable amant<a name="FNanchor_707" id="FNanchor_707" href="#Footnote_707" class="fnanchor">[707]</a>.<br /> +D'Albe avec mon amour j'accordois la querelle:<br /> +Je soupirois pour vous en combattant pour elle;<br /> +Et s'il falloit encor que l'on en vînt aux coups,<br /> +Je combattrois pour elle en soupirant pour vous.<span class="dalign">270</span><br /> +Oui, malgré les desirs de mon âme charmée,<br /> +Si la guerre duroit, je serois dans l'armée:<br /> +C'est la paix qui chez vous me donne un libre accès,<br /> +La paix à qui nos feux doivent ce beau succès.</p> + +<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p> + +<p>La paix! Et le moyen de croire un tel miracle?<span class="dalign">275</span></p> + +<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p> + +<p>Camille, pour le moins croyez-en votre oracle,<br /> +Et sachons pleinement par quels heureux effets<br /> +L'heure d'une bataille a produit cette paix.</p> + +<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p> + +<p>L'auroit-on jamais cru? Déjà les deux armées<a name="FNanchor_708" id="FNanchor_708" href="#Footnote_708" class="fnanchor">[708]</a>,<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">294</a></span><br /> +D'une égale chaleur au combat animées,<span class="dalign">280</span><br /> +Se menaçoient des yeux, et marchant fièrement,<br /> +N'attendoient, pour donner, que le commandement,<br /> +Quand notre dictateur devant les rangs s'avance,<br /> +Demande à votre prince un moment de silence,<br /> +Et l'ayant obtenu: «Que faisons-nous, Romains,<span class="dalign">285</span><br /> +Dit-il, et quel démon nous fait venir aux mains<a name="FNanchor_709" id="FNanchor_709" href="#Footnote_709" class="fnanchor">[709]</a>?<br /> +Souffrons que la raison éclaire enfin nos âmes:<br /> +Nous sommes vos voisins, nos filles sont vos femmes,<br /> +Et l'hymen nous a joints par tant et tant de nœuds,<br /> +Qu'il est peu de nos fils qui ne soient vos neveux.<span class="dalign">290</span><br /> +Nous ne sommes qu'un sang et qu'un peuple en deux villes:<br /> +Pourquoi nous déchirer par des guerres civiles,<br /> +Où la mort des vaincus affoiblit les vainqueurs,<br /> +Et le plus beau triomphe est arrosé de pleurs<a name="FNanchor_710" id="FNanchor_710" href="#Footnote_710" class="fnanchor">[710]</a>?<br /> +Nos ennemis communs attendent avec joie<span class="dalign">295</span><br /> +Qu'un des partis défait leur donne l'autre en proie,<br /> +Lassé, demi-rompu, vainqueur, mais, pour tout fruit,<br /> +Dénué d'un secours par lui-même détruit.<br /> +Ils ont assez longtemps joui de nos divorces;<br /> +Contre eux dorénavant joignons toutes nos forces,<span class="dalign">300</span><br /> +Et noyons dans l'oubli ces petits différends<br /> +Qui de si bons guerriers font de mauvais parents.<br /> +Que si l'ambition de commander aux autres<br /> +Fait marcher aujourd'hui vos troupes et les nôtres,<br /> +Pourvu qu'à moins de sang nous voulions l'apaiser,<span class="dalign">305</span><br /> +Elle nous unira, loin de nous diviser.<br /> +Nommons des combattants pour la cause commune:<br /> +Que chaque peuple aux siens attache sa fortune;<br /> +Et suivant ce que d'eux ordonnera le sort,<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">295</a></span><br /> +Que le foible parti prenne loi du plus fort<a name="FNanchor_711" id="FNanchor_711" href="#Footnote_711" class="fnanchor">[711]</a>;<span class="dalign">310</span><br /> +Mais sans indignité pour des guerriers si braves,<br /> +Qu'ils deviennent sujets sans devenir esclaves,<br /> +Sans honte, sans tribut, et sans autre rigueur<br /> +Que de suivre en tous lieux les drapeaux du vainqueur.<br /> +Ainsi nos deux États ne feront qu'un empire.»<span class="dalign">315</span><br /> +Il semble qu'à ces mots notre discorde expire<a name="FNanchor_712" id="FNanchor_712" href="#Footnote_712" class="fnanchor">[712]</a>:<br /> +Chacun, jetant les yeux dans un rang ennemi,<br /> +Reconnoît un beau-frère, un cousin, un ami;<br /> +Ils s'étonnent comment leurs mains, de sang avides,<br /> +Voloient, sans y penser, à tant de parricides,<span class="dalign">320</span><br /> +Et font paroître un front couvert tout à la fois<br /> +D'horreur pour la bataille, et d'ardeur pour ce choix.<br /> +Enfin l'offre s'accepte, et la paix desirée<br /> +Sous ces conditions est aussitôt jurée:<br /> +Trois combattront pour tous; mais pour les mieux choisir,<span class="dalign">325</span><br /> +Nos chefs ont voulu prendre un peu plus de loisir:<br /> +Le vôtre est au sénat, le nôtre dans sa tente.</p> + +<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p> + +<p>O Dieux, que ce discours rend mon âme contente!</p> + +<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p> + +<p>Dans deux heures au plus, par un commun accord,<br /> +Le sort de nos guerriers réglera notre sort.<span class="dalign">330</span><br /> +Cependant tout est libre, attendant qu'on les nomme:<br /> +Rome est dans notre camp, et notre camp dans Rome;<br /> +D'un et d'autre côté l'accès étant permis,<br /> +Chacun va renouer avec ses vieux amis.<br /> +Pour moi, ma passion m'a fait suivre vos frères;<span class="dalign">335</span><br /> +Et mes desirs ont eu des succès si prospères,<br /> +Que l'auteur de vos jours m'a promis à demain<br /> +Le bonheur sans pareil de vous donner la main.<br /> +Vous ne deviendrez pas rebelle à sa puissance?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">296</a></span> +<span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p> + +<p>Le devoir d'une fille est en l'obéissance.<span class="dalign">340</span></p> + +<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p> + +<p>Venez donc recevoir ce doux commandement<a name="FNanchor_713" id="FNanchor_713" href="#Footnote_713" class="fnanchor">[713]</a>,<br /> +Qui doit mettre le comble à mon contentement.</p> + +<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p> + +<p>Je vais suivre vos pas, mais pour revoir mes frères,<br /> +Et savoir d'eux encor la fin de nos misères.</p> + +<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p> + +<p>Allez, et cependant au pied de nos autels<span class="dalign">345</span><br /> +J'irai rendre pour vous grâces aux immortels.</p> + +<p class="p2 center"><span class="smcap"><small><b>FIN DU PREMIER ACTE.</b></small></span></p> +<hr class="c5" /> +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">297</a></span></p> + +<h2>ACTE II</h2> +<hr class="c5" /> + +<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE</h3> + +<h4>HORACE, CURIACE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p> + +<p>Ainsi Rome n'a point séparé son estime;<br /> +Elle eût cru faire ailleurs un choix illégitime:<br /> +Cette superbe ville en vos frères et vous<br /> +Trouve les trois guerriers qu'elle préfère à tous;<span class="dalign">350</span><br /> +Et son illustre ardeur d'oser plus que les autres<a name="FNanchor_714" id="FNanchor_714" href="#Footnote_714" class="fnanchor">[714]</a>,<br /> +D'une seule maison brave toutes les nôtres:<br /> +Nous croirons, à la voir toute entière en vos mains<a name="FNanchor_715" id="FNanchor_715" href="#Footnote_715" class="fnanchor">[715]</a>,<br /> +Que hors les fils d'Horace il n'est point de Romains.<br /> +Ce choix pouvoit combler trois familles de gloire,<span class="dalign">355</span><br /> +Consacrer hautement leurs noms à la mémoire:<br /> +Oui, l'honneur que reçoit la vôtre par ce choix,<br /> +En pouvoit à bon titre immortaliser trois;<br /> +Et puisque c'est chez vous que mon heur et ma flamme<br /> +M'ont fait placer ma sœur et choisir une femme,<span class="dalign">360</span><br /> +Ce que je vais vous être et ce que je vous suis<a name="FNanchor_716" id="FNanchor_716" href="#Footnote_716" class="fnanchor">[716]</a><br /> +Me font y prendre part autant que je le puis;<br /> +Mais un autre intérêt tient ma joie en contrainte,<br /> +Et parmi ses douceurs mêle beaucoup de crainte:<br /> +La guerre en tel éclat a mis votre valeur,<span class="dalign">365</span><br /> +Que je tremble pour Albe et prévois son malheur:<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">298</a></span><br /> +Puisque vous combattez, sa perte est assurée;<br /> +En vous faisant nommer, le destin l'a jurée.<br /> +Je vois trop dans ce choix ses funestes projets,<br /> +Et me compte déjà pour un de vos sujets.<span class="dalign">370</span></p> + +<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p> + +<p>Loin de trembler pour Albe, il vous faut plaindre Rome,<br /> +Voyant ceux qu'elle oublie, et les trois qu'elle nomme<a name="FNanchor_717" id="FNanchor_717" href="#Footnote_717" class="fnanchor">[717]</a>.<br /> +C'est un aveuglement pour elle bien fatal,<br /> +D'avoir tant à choisir, et de choisir si mal.<br /> +Mille de ses enfants beaucoup plus dignes d'elle<span class="dalign">375</span><br /> +Pouvoient bien mieux que nous soutenir sa querelle;<br /> +Mais quoique ce combat me promette un cercueil,<br /> +La gloire de ce choix m'enfle d'un juste orgueil;<br /> +Mon esprit en conçoit une mâle assurance:<br /> +J'ose espérer beaucoup de mon peu de vaillance;<span class="dalign">380</span><br /> +Et du sort envieux quels que soient les projets,<br /> +Je ne me compte point pour un de vos sujets.<br /> +Rome a trop cru de moi; mais mon âme ravie<br /> +Remplira son attente, ou quittera la vie.<br /> +Qui veut mourir, ou vaincre, est vaincu rarement:<span class="dalign">385</span><br /> +Ce noble désespoir périt malaisément.<br /> +Rome, quoi qu'il en soit, ne sera point sujette,<br /> +Que mes derniers soupirs n'assurent ma défaite.</p> + +<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p> + +Hélas! c'est bien ici que je dois être plaint.<br /> +Ce que veut mon pays, mon amitié le craint.<span class="dalign">390</span><br /> +Dures extrémités, de voir Albe asservie,<br /> +Ou sa victoire au prix d'une si chère vie,<br /> +Et que l'unique bien où tendent ses desirs<br /> +S'achète seulement par vos derniers soupirs!<br /> +Quels vœux puis-je former, et quel bonheur attendre?<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">299</a></span><br /> +De tous les deux côtés j'ai des pleurs à répandre;<br /> +De tous les deux côtés mes desirs sont trahis. + +<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p> + +<p>Quoi! vous me pleureriez mourant pour mon pays!<br /> +Pour un cœur généreux ce trépas a des charmes;<br /> +La gloire qui le suit ne souffre point de larmes,<span class="dalign">400</span><br /> +Et je le recevrois en bénissant mon sort,<br /> +Si Rome et tout l'État perdoient moins en ma mort<a name="FNanchor_718" id="FNanchor_718" href="#Footnote_718" class="fnanchor">[718]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p> + +<p>A vos amis pourtant permettez de le craindre;<br /> +Dans un si beau trépas ils sont les seuls à plaindre:<br /> +La gloire en est pour vous, et la perte pour eux;<span class="dalign">405</span><br /> +Il vous fait immortel, et les rend malheureux:<br /> +On perd tout quand on perd un ami si fidèle.<br /> +Mais Flavian m'apporte ici quelque nouvelle.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE II</h3> + +<h4>HORACE, CURIACE, FLAVIAN.</h4> + +<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p> + +<p>Albe de trois guerriers a-t-elle fait le choix?</p> + +<p><span class="smcap i6">FLAVIAN.</span></p> + +<p>Je viens pour vous l'apprendre<a name="FNanchor_719" id="FNanchor_719" href="#Footnote_719" class="fnanchor">[719]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p> + +<p><span class="i12">Eh bien, qui sont les trois?</span></p> + +<p><span class="smcap i6">FLAVIAN.</span></p> + +<p>Vos deux frères et vous.</p> + +<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p> + +<p><span class="i10">Qui?</span></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">300</a></span> +<span class="smcap i6">FLAVIAN.</span></p> + +<p><span class="i12">Vous et vos deux frères.</span><br /> +Mais pourquoi ce front triste et ces regards sévères?<br /> +Ce choix vous déplaît-il?</p> + +<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p> + +<p><span class="i11">Non, mais il me surprend:</span><br /> +Je m'estimois trop peu pour un honneur si grand.</p> + +<p><span class="smcap i6">FLAVIAN.</span></p> + +<p>Dirai-je au dictateur, dont l'ordre ici m'envoie<a name="FNanchor_720" id="FNanchor_720" href="#Footnote_720" class="fnanchor">[720]</a>,<span class="dalign">415</span><br /> +Que vous le recevez avec si peu de joie?<br /> +Ce morne et froid accueil me surprend à mon tour.</p> + +<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p> + +<p>Dis-lui que l'amitié, l'alliance et l'amour<br /> +Ne pourront empêcher que les trois Curiaces<br /> +Ne servent leur pays contre les trois Horaces.<span class="dalign">420</span></p> + +<p><span class="smcap i6">FLAVIAN.</span></p> + +<p>Contre eux! Ah! c'est beaucoup me dire en peu de mots.</p> + +<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p> + +<p>Porte-lui ma réponse, et nous laisse en repos.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE III.</h3> + +<h4>HORACE, CURIACE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p> + +<p>Que désormais le ciel, les enfers et la terre<br /> +Unissent leurs fureurs à nous faire la guerre;<br /> +Que les hommes, les Dieux, les démons et le sort<span class="dalign">425</span><br /> +Préparent contre nous un général effort!<br /> +Je mets à faire pis, en l'état où nous sommes,<br /> +Le sort, et les démons, et les Dieux, et les hommes.<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">301</a></span><br /> +Ce qu'ils ont de cruel, et d'horrible et d'affreux,<br /> +L'est bien moins que l'honneur qu'on nous fait à tous deux.</p> + +<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p> + +<p>Le sort qui de l'honneur nous ouvre la barrière<br /> +Offre à notre constance une illustre matière;<br /> +Il épuise sa force à former un malheur<br /> +Pour mieux se mesurer avec notre valeur;<br /> +Et comme il voit en nous des âmes peu communes<a name="FNanchor_721" id="FNanchor_721" href="#Footnote_721" class="fnanchor">[721]</a>,<span class="dalign">435</span><br /> +Hors de l'ordre commun il nous fait des fortunes.<br /> +<span class="i1">Combattre un ennemi pour le salut de tous,</span><br /> +Et contre<a name="FNanchor_722" id="FNanchor_722" href="#Footnote_722" class="fnanchor">[722]</a> un inconnu s'exposer seul aux coups,<br /> +D'une simple vertu c'est l'effet ordinaire:<br /> +Mille déjà l'ont fait, mille pourroient le faire; <span class="dalign">440</span><br /> +Mourir pour le pays est un si digne sort,<br /> +Qu'on brigueroit en foule une si belle mort;<br /> +Mais vouloir au public immoler ce qu'on aime,<br /> +S'attacher au combat contre un autre soi-même,<br /> +Attaquer un parti qui prend pour défenseur<span class="dalign">445</span><br /> +Le frère d'une femme et l'amant d'une sœur,<br /> +Et rompant tous ces nœuds, s'armer pour la patrie<br /> +Contre un sang qu'on voudroit racheter de sa vie,<br /> +Une telle vertu n'appartenoit qu'à nous;<br /> +L'éclat de son grand nom lui fait peu de jaloux,<span class="dalign">450</span><br /> +Et peu d'hommes au cœur l'ont assez imprimée<br /> +Pour oser aspirer à tant de renommée.</p> + +<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p> + +<p>Il est vrai que nos noms ne sauroient plus périr.<br /> +L'occasion est belle, il nous la faut chérir.<br /> +Nous serons les miroirs d'une vertu bien rare;<span class="dalign">455</span><br /> +Mais votre fermeté tient un peu du barbare:<br /> +Peu, même des grands cœurs, tireroient vanité<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">302</a></span><br /> +D'aller par ce chemin à l'immortalité.<br /> +A quelque prix qu'on mette une telle fumée,<br /> +L'obscurité vaut mieux que tant de renommée.<span class="dalign">460</span><br /> +<span class="i1">Pour moi, je l'ose dire, et vous l'avez pu voir,</span><br /> +Je n'ai point consulté pour suivre mon devoir;<br /> +Notre longue amitié, l'amour, ni l'alliance,<br /> +N'ont pu mettre un moment mon esprit en balance;<br /> +Et puisque par ce choix Albe montre en effet<span class="dalign">465</span><br /> +Qu'elle m'estime autant que Rome vous a fait,<br /> +Je crois faire pour elle autant que vous pour Rome;<br /> +J'ai le cœur aussi bon, mais enfin je suis homme:<br /> +Je vois que votre honneur demande tout mon sang<a name="FNanchor_723" id="FNanchor_723" href="#Footnote_723" class="fnanchor">[723]</a>,<br /> +Que tout le mien consiste à vous percer le flanc,<span class="dalign">470</span><br /> +Près d'épouser la sœur, qu'il faut tuer le frère,<br /> +Et que pour mon pays j'ai le sort si contraire.<br /> +Encor qu'à mon devoir je coure sans terreur,<br /> +Mon cœur s'en effarouche, et j'en frémis d'horreur;<br /> +J'ai pitié de moi-même, et jette un œil d'envie<span class="dalign">475</span><br /> +Sur ceux dont notre guerre a consumé la vie<a name="FNanchor_724" id="FNanchor_724" href="#Footnote_724" class="fnanchor">[724]</a>,<br /> +Sans souhait toutefois de pouvoir reculer.<br /> +Ce triste et fier honneur m'émeut sans m'ébranler:<br /> +J'aime ce qu'il me donne, et je plains ce qu'il m'ôte;<br /> +Et si Rome demande une vertu plus haute,<span class="dalign">480</span><br /> +Je rends grâces aux Dieux de n'être pas Romain,<br /> +Pour conserver encor quelque chose d'humain<a name="FNanchor_725" id="FNanchor_725" href="#Footnote_725" class="fnanchor">[725]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p> + +<p>Si vous n'êtes Romain, soyez digne de l'être;<br /> +Et si vous m'égalez, faites-le mieux paroître.<br /> +<span class="i1">La solide vertu dont je fais vanité</span><span class="dalign">485</span><span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">303</a></span><br /> +N'admet point de foiblesse avec sa fermeté;<br /> +Et c'est mal de l'honneur entrer dans la carrière<br /> +Que dès le premier pas regarder en arrière.<br /> +Notre malheur est grand; il est au plus haut point;<br /> +Je l'envisage entier, mais je n'en frémis point:<span class="dalign">490</span><br /> +Contre qui que ce soit que mon pays m'emploie,<br /> +J'accepte aveuglément cette gloire avec joie;<br /> +Celle de recevoir de tels commandements<br /> +Doit étouffer en nous tous autres sentiments.<br /> +Qui, près de le servir, considère autre chose,<span class="dalign">495</span><br /> +A faire ce qu'il doit lâchement se dispose;<br /> +Ce droit saint et sacré rompt tout autre lien.<br /> +Rome a choisi mon bras, je n'examine rien:<br /> +Avec une allégresse aussi pleine et sincère<br /> +Que j'épousai la sœur, je combattrai le frère;<span class="dalign">500</span><br /> +Et pour trancher enfin ces discours superflus,<br /> +Albe vous a nommé, je ne vous connois plus.</p> + +<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p> + +<p>Je vous connois encore<a name="FNanchor_726" id="FNanchor_726" href="#Footnote_726" class="fnanchor">[726]</a>, et c'est ce qui me tue;<br /> +Mais cette âpre vertu ne m'étoit pas connue;<br /> +Comme notre malheur elle est au plus haut point:<span class="dalign">505</span><br /> +Souffrez que je l'admire et ne l'imite point.</p> + +<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p> + +<p>Non, non, n'embrassez pas de vertu par contrainte;<br /> +Et puisque vous trouvez plus de charme à la plainte,<br /> +En toute liberté goûtez un bien si doux;<br /> +Voici venir ma sœur pour se plaindre avec vous.<span class="dalign">510</span><br /> +Je vais revoir la vôtre, et résoudre son âme<br /> +A se bien souvenir qu'elle est toujours ma femme<a name="FNanchor_727" id="FNanchor_727" href="#Footnote_727" class="fnanchor">[727]</a>,<br /> +A vous aimer encor, si je meurs par vos mains,<br /> +Et prendre en son malheur des sentiments romains.</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">304</a></span></p> + +<h3>SCÈNE IV.</h3> + +<h4>HORACE, CURIACE, CAMILLE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p> + +<p>Avez-vous su l'état qu'on fait de Curiace,<span class="dalign">515</span><br /> +Ma sœur?</p> + +<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p> + +<p><span class="i4">Hélas! mon sort a bien changé de face.</span></p> + +<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p> + +<p>Armez-vous de constance, et montrez-vous ma sœur;<br /> +Et si par mon trépas il retourne vainqueur,<br /> +Ne le recevez point en meurtrier d'un frère,<br /> +Mais en homme d'honneur qui fait ce qu'il doit faire,<span class="dalign">520</span><br /> +Qui sert bien son pays, et sait montrer à tous,<br /> +Par sa haute vertu, qu'il est digne de vous.<br /> +Comme si je vivois, achevez l'hyménée;<br /> +Mais si ce fer aussi tranche sa destinée,<br /> +Faites à ma victoire un pareil traitement:<span class="dalign">525</span><br /> +Ne me reprochez point la mort de votre amant.<br /> +Vos larmes vont couler, et votre cœur se presse.<br /> +Consumez avec lui toute cette foiblesse<a name="FNanchor_728" id="FNanchor_728" href="#Footnote_728" class="fnanchor">[728]</a>,<br /> +Querellez ciel et terre, et maudissez le sort;<br /> +Mais après le combat ne pensez plus au mort.<span class="dalign">530</span></p> + +<p class="font90 i4">(A Curiace<a name="FNanchor_729" id="FNanchor_729" href="#Footnote_729" class="fnanchor">[729]</a>.)</p> + +<p><span class="i1">Je ne vous laisserai qu'un moment avec elle,</span><br /> +Puis nous irons ensemble où l'honneur nous appelle.</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">305</a></span></p> + +<h3>SCÈNE V.</h3> + +<h4>CURIACE, CAMILLE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p> + +<p>Iras-tu, Curiace, et ce funeste honneur<a name="FNanchor_730" id="FNanchor_730" href="#Footnote_730" class="fnanchor">[730]</a><br /> +Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur?</p> + +<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p> + +<p>Hélas! je vois trop bien qu'il faut, quoi que je fasse,<span class="dalign">535</span><br /> +Mourir, ou de douleur, ou de la main d'Horace.<br /> +Je vais comme au supplice à cet illustre emploi,<br /> +Je maudis mille fois l'état qu'on fait de moi,<br /> +Je hais cette valeur qui fait qu'Albe m'estime;<br /> +Ma flamme au désespoir passe jusques au crime,<span class="dalign">540</span><br /> +Elle se prend au ciel, et l'ose quereller<a name="FNanchor_731" id="FNanchor_731" href="#Footnote_731" class="fnanchor">[731]</a>;<br /> +Je vous plains, je me plains; mais il y faut aller.</p> + +<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p> + +<p>Non; je te connois mieux, tu veux que je te prie<br /> +Et qu'ainsi mon pouvoir t'excuse à ta patrie.<br /> +Tu n'es que trop fameux par tes autres exploits:<span class="dalign">545</span><br /> +Albe a reçu par eux tout ce que tu lui dois.<br /> +Autre n'a mieux que toi soutenu cette guerre;<br /> +Autre de plus de morts n'a couvert notre terre<a name="FNanchor_732" id="FNanchor_732" href="#Footnote_732" class="fnanchor">[732]</a>:<br /> +Ton nom ne peut plus croître, il ne lui manque rien;<br /> +Souffre qu'un autre ici puisse ennoblir le sien.<span class="dalign">550</span></p> + +<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p> + +<p>Que je souffre à mes yeux qu'on ceigne une autre tête<br /> +Des lauriers immortels que la gloire m'apprête,<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">306</a></span><br /> +Ou que tout mon pays reproche à ma vertu<br /> +Qu'il auroit triomphé si j'avois combattu,<br /> +Et que sous mon amour ma valeur endormie<a name="FNanchor_733" id="FNanchor_733" href="#Footnote_733" class="fnanchor">[733]</a><span class="dalign">555</span><br /> +Couronne tant d'exploits d'une telle infamie!<br /> +Non, Albe, après l'honneur que j'ai reçu de toi,<br /> +Tu ne succomberas ni vaincras que par moi;<br /> +Tu m'as commis ton sort, je t'en rendrai bon conte<a name="FNanchor_734" id="FNanchor_734" href="#Footnote_734" class="fnanchor">[734]</a>,<br /> +Et vivrai sans reproche, ou périrai sans honte<a name="FNanchor_735" id="FNanchor_735" href="#Footnote_735" class="fnanchor">[735]</a>.<span class="dalign">560</span></p> + +<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p> + +<p>Quoi! tu ne veux pas voir qu'ainsi tu me trahis!</p> + +<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p> + +<p>Avant que d'être à vous, je suis à mon pays.</p> + +<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p> + +<p>Mais te priver pour lui toi-même d'un beau-frère,<br /> +Ta sœur de son mari!</p> + +<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p> + +<p><span class="i9">Telle est notre misère:</span><br /> +Le choix d'Albe et de Rome ôte toute douceur<span class="dalign">565</span><br /> +Aux noms jadis si doux de beau-frère et de sœur.</p> + +<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p> + +<p>Tu pourras donc, cruel, me présenter sa tête<a name="FNanchor_736" id="FNanchor_736" href="#Footnote_736" class="fnanchor">[736]</a>,<br /> +Et demander ma main pour prix de ta conquête!</p> + +<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p> + +<p>Il n'y faut plus penser: en l'état où je suis,<br /> +Vous aimer sans espoir, c'est tout ce que je puis.<span class="dalign">570</span><br /> +Vous en pleurez<a name="FNanchor_737" id="FNanchor_737" href="#Footnote_737" class="fnanchor">[737]</a>, Camille<a name="FNanchor_738" id="FNanchor_738" href="#Footnote_738" class="fnanchor">[738]</a>?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">307</a></span> +<span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p> + +<p><span class="i11">Il faut bien que je pleure:</span><br /> +Mon insensible amant ordonne que je meure;<br /> +Et quand l'hymen pour nous allume son flambeau<a name="FNanchor_739" id="FNanchor_739" href="#Footnote_739" class="fnanchor">[739]</a>,<br /> +Il l'éteint de sa main pour m'ouvrir le tombeau.<br /> +Ce cœur impitoyable à ma perte s'obstine,<span class="dalign">575</span><br /> +Et dit qu'il m'aime encore alors qu'il m'assassine.</p> + +<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p> + +<p>Que les pleurs d'une amante ont de puissants discours,<br /> +Et qu'un bel œil est fort avec un tel secours!<br /> +Que mon cœur s'attendrit à cette triste vue!<br /> +Ma constance contre elle à regret s'évertue.<span class="dalign">580</span><br /> +<span class="i1">N'attaquez plus ma gloire avec tant de douleurs<a name="FNanchor_740" id="FNanchor_740" href="#Footnote_740" class="fnanchor">[740]</a>,</span><br /> +Et laissez-moi sauver ma vertu de vos pleurs;<br /> +Je sens qu'elle chancelle, et défend mal la place:<br /> +Plus je suis votre amant, moins je suis Curiace.<br /> +Foible d'avoir déjà combattu l'amitié,<span class="dalign">585</span><br /> +Vaincroit-elle à la fois l'amour et la pitié?<br /> +Allez, ne m'aimez plus, ne versez plus de larmes,<br /> +Ou j'oppose l'offense à de si fortes armes;<br /> +Je me défendrai mieux contre votre courroux,<br /> +Et pour le mériter, je n'ai plus d'yeux pour vous:<span class="dalign">590</span><br /> +Vengez-vous d'un ingrat, punissez un volage.<br /> +Vous ne vous montrez point sensible à cet outrage!<br /> +Je n'ai plus d'yeux pour vous, vous en avez pour moi!<br /> +En faut-il plus encor? je renonce à ma foi.<br /> +<span class="i1">Rigoureuse vertu dont je suis la victime,</span><span class="dalign">595</span><br /> +Ne peux-tu résister sans le secours d'un crime?</p> + +<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p> + +<p>Ne fais point d'autre crime, et j'atteste les Dieux<br /> +Qu'au lieu de t'en haïr, je t'en aimerai mieux;<br /> +Oui, je te chérirai, tout ingrat et perfide,<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">308</a></span><br /> +Et cesse d'aspirer au nom de fratricide.<span class="dalign">600</span><br /> +Pourquoi suis-je Romaine, ou que n'es-tu Romain?<br /> +Je te préparerois des lauriers de ma main;<br /> +Je t'encouragerois, au lieu de te distraire;<br /> +Et je te traiterois comme j'ai fait mon frère.<br /> +Hélas! j'étois aveugle en mes vœux aujourd'hui;<span class="dalign">605</span><br /> +J'en ai fait contre toi quand j'en ai fait pour lui.<br /> +<span class="i1">Il revient: quel malheur, si l'amour de sa femme</span><br /> +Ne peut non plus sur lui que le mien sur ton âme!</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE VI.</h3> + +<h4>HORACE, CURIACE, SABINE, CAMILLE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p> + +<p>Dieux! Sabine le suit. Pour ébranler mon cœur,<br /> +Est-ce peu de Camille? y joignez-vous ma sœur?<span class="dalign">610</span><br /> +Et laissant à ses pleurs vaincre ce grand courage,<br /> +L'amenez-vous ici chercher même avantage?</p> + +<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p> + +<p>Non, non, mon frère, non; je ne viens en ce lieu<br /> +Que pour vous embrasser et pour vous dire adieu.<br /> +Votre sang est trop bon, n'en craignez rien de lâche,<br /> +Rien dont la fermeté de ces grands cœurs se fâche:<br /> +Si ce malheur illustre ébranloit l'un de vous,<br /> +Je le désavouerois pour frère ou pour époux.<br /> +Pourrois-je toutefois vous faire une prière<br /> +Digne d'un tel époux et digne d'un tel frère?<span class="dalign">620</span><br /> +Je veux d'un coup si noble ôter l'impiété,<br /> +A l'honneur qui l'attend rendre sa pureté,<br /> +La mettre en son éclat sans mélange de crimes<a name="FNanchor_741" id="FNanchor_741" href="#Footnote_741" class="fnanchor">[741]</a>;<br /> +Enfin je vous veux faire ennemis légitimes.<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">309</a></span><br /> +<span class="i1">Du saint nœud qui vous joint je suis le seul lien:</span><span class="dalign">625</span><br /> +Quand je ne serai plus, vous ne vous serez rien.<br /> +Brisez votre alliance, et rompez-en la chaîne;<br /> +Et puisque votre honneur veut des effets de haine,<br /> +Achetez par ma mort le droit de vous haïr:<br /> +Albe le veut, et Rome; il faut leur obéir.<span class="dalign">630</span><br /> +Qu'un de vous deux me tue, et que l'autre me venge:<br /> +Alors votre combat n'aura plus rien d'étrange;<br /> +Et du moins l'un des deux sera juste agresseur,<br /> +Ou pour venger sa femme, ou pour venger sa sœur.<br /> +Mais quoi? vous souilleriez une gloire si belle,<span class="dalign">635</span><br /> +Si vous vous animiez par quelque autre querelle:<br /> +Le zèle du pays vous défend de tels soins<a name="FNanchor_742" id="FNanchor_742" href="#Footnote_742" class="fnanchor">[742]</a>;<br /> +Vous feriez peu pour lui si vous vous étiez moins:<br /> +Il lui faut, et sans haine, immoler un beau-frère.<br /> +Ne différez donc plus ce que vous devez faire:<span class="dalign">640</span><br /> +Commencez par sa sœur à répandre son sang,<br /> +Commencez par sa femme à lui percer le flanc,<br /> +Commencez par Sabine à faire de vos vies<br /> +Un digne sacrifice à vos chères patries:<br /> +Vous êtes ennemis en ce combat fameux,<span class="dalign">645</span><br /> +Vous d'Albe, vous de Rome, et moi de toutes deux.<br /> +Quoi? me réservez-vous à voir une victoire<br /> +Où pour haut appareil d'une pompeuse gloire,<br /> +Je verrai les lauriers d'un frère ou d'un mari<br /> +Fumer encor d'un sang que j'aurai tant chéri?<span class="dalign">650</span><br /> +Pourrai-je entre vous deux régler alors mon âme,<br /> +Satisfaire aux devoirs et de sœur et de femme,<br /> +Embrasser le vainqueur en pleurant le vaincu?<br /> +Non, non, avant ce coup Sabine aura vécu:<br /> +Ma mort le préviendra, de qui que je l'obtienne;<span class="dalign">655</span><br /> +Le refus de vos mains y condamne la mienne.<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">310</a></span><br /> +Sus donc, qui vous retient? Allez, cœurs inhumains,<br /> +J'aurai trop de moyens pour y forcer vos mains.<br /> +Vous ne les aurez point au combat occupées,<br /> +Que ce corps au milieu n'arrête vos épées;<span class="dalign">660</span><br /> +Et malgré vos refus, il faudra que leurs coups<br /> +Se fassent jour ici pour aller jusqu'à vous.</p> + +<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p> + +<p>O ma femme!</p> + +<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p> + +<p><span class="i6">O ma sœur!</span></p> + +<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p> + +<p><span class="i12">Courage! ils s'amollissent.</span></p> + +<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p> + +<p>Vous poussez des soupirs; vos visages pâlissent!<br /> +Quelle peur vous saisit? Sont-ce là ces grands cœurs,<span class="dalign">665</span><br /> +Ces héros qu'Albe et Rome ont pris pour défenseurs?</p> + +<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p> + +<p>Que t'ai-je fait, Sabine, et quelle est mon offense<a name="FNanchor_743" id="FNanchor_743" href="#Footnote_743" class="fnanchor">[743]</a><br /> +Qui t'oblige à chercher une telle vengeance?<br /> +Que t'a fait mon honneur, et par quel droit viens-tu<a name="FNanchor_744" id="FNanchor_744" href="#Footnote_744" class="fnanchor">[744]</a><br /> +Avec toute ta force attaquer ma vertu?<span class="dalign">670</span><br /> +Du moins contente-toi de l'avoir étonnée<a name="FNanchor_745" id="FNanchor_745" href="#Footnote_745" class="fnanchor">[745]</a>,<br /> +Et me laisse achever cette grande journée.<br /> +Tu me viens de réduire en un étrange point;<br /> +Aime assez ton mari pour n'en triompher point.<br /> +Va-t'en, et ne rends plus la victoire douteuse;<span class="dalign">675</span><span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">311</a></span><br /> +La dispute déjà m'en est assez honteuse:<br /> +Souffre qu'avec honneur je termine mes jours.</p> + +<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p> + +<p>Va, cesse de me craindre: on vient à ton secours.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE VII.</h3> + +<h4>LE VIEIL HORACE, HORACE, CURIACE, SABINE, CAMILLE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p> + +<p>Qu'est-ce-ci, mes enfants? écoutez-vous vos flammes,<br /> +Et perdez-vous encor le temps avec des femmes?<span class="dalign">680</span><br /> +Prêts à verser du sang, regardez-vous des pleurs?<br /> +Fuyez, et laissez-les déplorer leurs malheurs.<br /> +Leurs plaintes ont pour vous trop d'art et de tendresse:<br /> +Elles vous feroient part enfin de leur foiblesse,<br /> +Et ce n'est qu'en fuyant qu'on pare de tels coups.<span class="dalign">685</span></p> + +<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p> + +<p>N'appréhendez rien d'eux, ils sont dignes de vous.<br /> +Malgré tous nos efforts, vous en devez attendre<br /> +Ce que vous souhaitez et d'un fils et d'un gendre;<br /> +Et si notre foiblesse ébranloit leur honneur<a name="FNanchor_746" id="FNanchor_746" href="#Footnote_746" class="fnanchor">[746]</a>,<br /> +Nous vous laissons ici pour leur rendre du cœur.<span class="dalign">690</span><br /> +<span class="i1">Allons, ma sœur, allons, ne perdons plus de larmes<a name="FNanchor_747" id="FNanchor_747" href="#Footnote_747" class="fnanchor">[747]</a>:</span><br /> +Contre tant de vertus ce sont de foibles armes<a name="FNanchor_748" id="FNanchor_748" href="#Footnote_748" class="fnanchor">[748]</a>.<br /> +Ce n'est qu'au désespoir qu'il nous faut recourir.<br /> +Tigres, allez combattre, et nous, allons mourir.</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">312</a></span></p> + +<h3>SCÈNE VIII.</h3> + +<h4>LE VIEIL HORACE, HORACE, CURIACE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p> + +<p>Mon père, retenez des femmes qui s'emportent,<span class="dalign">695</span><br /> +Et de grâce empêchez surtout qu'elles ne sortent.<br /> +Leur amour importun viendroit avec éclat<br /> +Par des cris et des pleurs troubler notre combat;<br /> +Et ce qu'elles nous sont feroit qu'avec justice<br /> +On nous imputeroit ce mauvais artifice.<span class="dalign">700</span><br /> +L'honneur d'un si beau choix seroit trop acheté,<br /> +Si l'on nous soupçonnoit de quelque lâcheté.</p> + +<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p> + +<p>J'en aurai soin. Allez, vos frères vous attendent;<br /> +Ne pensez qu'aux devoirs que vos pays demandent.</p> + +<p><span class="smcap i6">CURIACE.</span></p> + +<p>Quel adieu vous dirai-je? et par quels compliments....</p> + +<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p> + +<p>Ah! n'attendrissez point ici mes sentiments;<br /> +Pour vous encourager ma voix manque de termes;<br /> +Mon cœur ne forme point de pensers assez fermes;<br /> +Moi-même en cet adieu j'ai les larmes aux yeux.<br /> +Faites votre devoir, et laissez faire aux Dieux.<span class="dalign">710</span></p> + +<p class="p2 center"><span class="smcap"><small><b>FIN DU SECOND ACTE.</b></small></span></p> + +<hr class="c5" /> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">313</a></span></p> + +<h2>ACTE III.</h2> + +<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<h4>SABINE<a name="FNanchor_749" id="FNanchor_749" href="#Footnote_749" class="fnanchor">[749]</a>.</h4> + +<p>Prenons parti, mon âme, en de telles disgrâces:<br /> +Soyons femme d'Horace, ou sœur des Curiaces;<br /> +Cessons de partager nos inutiles soins;<br /> +Souhaitons quelque chose, et craignons un peu moins.<br /> +Mais, las! quel parti prendre en un sort si contraire?<br /> +Quel ennemi choisir, d'un époux ou d'un frère?<br /> +La nature ou l'amour parle pour chacun d'eux<a name="FNanchor_750" id="FNanchor_750" href="#Footnote_750" class="fnanchor">[750]</a>,<br /> +Et la loi du devoir m'attache à tous les deux.<br /> +Sur leurs hauts sentiments réglons plutôt les nôtres;<br /> +Soyons femme de l'un ensemble et sœur des autres:<span class="dalign">720</span><br /> +Regardons leur honneur comme un souverain bien;<br /> +Imitons leur constance, et ne craignons plus rien.<br /> +La mort qui les menace est une mort si belle,<br /> +Qu'il en faut sans frayeur attendre la nouvelle.<br /> +N'appelons point alors les destins inhumains;<span class="dalign">725</span><br /> +Songeons pour quelle cause, et non par quelles mains;<br /> +Revoyons les vainqueurs, sans penser qu'à la gloire<br /> +Que toute leur maison reçoit de leur victoire;<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">314</a></span><br /> +Et sans considérer aux dépens de quel sang<br /> +Leur vertu les élève en cet illustre rang,<span class="dalign">730</span><br /> +Faisons nos intérêts de ceux de leur famille:<br /> +En l'une je suis femme, en l'autre je suis fille,<br /> +Et tiens à toutes deux par de si forts liens,<br /> +Qu'on ne peut triompher que par les bras des miens.<br /> +Fortune, quelque maux que ta rigueur m'envoie,<span class="dalign">735</span><br /> +J'ai trouvé les moyens d'en tirer de la joie,<br /> +Et puis voir aujourd'hui le combat sans terreur<a name="FNanchor_751" id="FNanchor_751" href="#Footnote_751" class="fnanchor">[751]</a>,<br /> +Les morts sans désespoir, les vainqueurs sans horreur.<br /> +<span class="i1">Flatteuse illusion, erreur douce et grossière,</span><br /> +Vain effort de mon âme, impuissante lumière,<span class="dalign">740</span><br /> +De qui le faux brillant prend droit de m'éblouir,<br /> +Que tu sais peu durer, et tôt t'évanouir!<br /> +Pareille à ces éclairs qui dans le fort des ombres<br /> +Poussent un jour qui fuit et rend les nuits plus sombres,<br /> +Tu n'as frappé mes yeux d'un moment de clarté<span class="dalign">745</span><br /> +Que pour les abîmer dans plus d'obscurité.<br /> +Tu charmois trop ma peine, et le ciel, qui s'en fâche,<br /> +Me vend déjà bien cher ce moment de relâche.<br /> +Je sens mon triste cœur percé de tous les coups<br /> +Qui m'ôtent maintenant un frère ou mon époux.<span class="dalign">750</span><br /> +Quand je songe à leur mort, quoi que je me propose,<br /> +Je songe par quels bras, et non pour quelle cause,<br /> +Et ne vois les vainqueurs en leur illustre rang<br /> +Que pour considérer aux dépens de quel sang.<br /> +La maison des vaincus touche seule mon âme:<span class="dalign">755</span><br /> +En l'une je suis fille, en l'autre je suis femme,<br /> +Et tiens à toutes deux par de si forts liens,<br /> +Qu'on ne peut triompher que par la mort des miens<a name="FNanchor_752" id="FNanchor_752" href="#Footnote_752" class="fnanchor">[752]</a>.<br /> +C'est là donc cette paix que j'ai tant souhaitée!<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">315</a></span><br /> +Trop favorables Dieux, vous m'avez écoutée!<span class="dalign">760</span><br /> +Quels foudres lancez-vous quand vous vous irritez,<br /> +Si même vos faveurs ont tant de cruautés?<br /> +Et de quelle façon punissez-vous l'offense,<br /> +Si vous traitez ainsi les vœux de l'innocence?</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE II.</h3> + +<h4>SABINE, JULIE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p> + +<p>En est-ce fait, Julie, et que m'apportez-vous?<span class="dalign">765</span><br /> +Est-ce la mort d'un frère, ou celle d'un époux?<br /> +Le funeste succès de leurs armes impies<a name="FNanchor_753" id="FNanchor_753" href="#Footnote_753" class="fnanchor">[753]</a><br /> +De tous les combattants a-t-il fait des hosties<a name="FNanchor_754" id="FNanchor_754" href="#Footnote_754" class="fnanchor">[754]</a>,<br /> +Et m'enviant l'horreur que j'aurois des vainqueurs,<br /> +Pour tous tant qu'ils étoient demande-t-il mes pleurs<a name="FNanchor_755" id="FNanchor_755" href="#Footnote_755" class="fnanchor">[755]</a>?<span class="dalign">770</span></p> + +<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p> + +<p>Quoi? ce qui s'est passé, vous l'ignorez encore?</p> + +<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p> + +<p>Vous faut-il étonner de ce que je l'ignore,<br /> +Et ne savez-vous point que de cette maison<br /> +Pour Camille et pour moi l'on fait une prison?<br /> +Julie, on nous renferme, on a peur de nos larmes;<span class="dalign">775</span><br /> +Sans cela nous serions au milieu de leurs armes,<br /> +Et par les désespoirs d'une chaste amitié,<br /> +Nous aurions des deux camps tiré quelque pitié.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">316</a></span> +<span class="smcap i6">JULIE.</span></p> + +<p>Il n'étoit pas besoin d'un si tendre spectacle:<br /> +Leur vue à leur combat apporte assez d'obstacle.<span class="dalign">780</span><br /> +<span class="i1">Sitôt qu'ils ont paru prêts à se mesurer,</span><br /> +On a dans les deux camps entendu murmurer<a name="FNanchor_756" id="FNanchor_756" href="#Footnote_756" class="fnanchor">[756]</a>:<br /> +A voir de tels amis, des personnes si proches,<br /> +Venir pour leur patrie aux mortelles approches,<br /> +L'un s'émeut de pitié, l'autre est saisi d'horreur,<span class="dalign">785</span><br /> +L'autre d'un si grand zèle admire la fureur;<br /> +Tel porte jusqu'aux cieux leur vertu sans égale,<br /> +Et tel l'ose nommer sacrilége et brutale.<br /> +Ces divers sentiments n'ont pourtant qu'une voix;<br /> +Tous accusent leurs chefs, tous détestent leur choix;<span class="dalign">790</span><br /> +Et ne pouvant souffrir un combat si barbare,<br /> +On s'écrie, on s'avance, enfin on les sépare.</p> + +<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p> + +<p>Que je vous dois d'encens, grands Dieux, qui m'exaucez!</p> + +<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p> + +<p>Vous n'êtes pas, Sabine, encore où vous pensez:<br /> +Vous pouvez espérer, vous avez moins à craindre;<span class="dalign">795</span><br /> +Mais il vous reste encore assez de quoi vous plaindre.<br /> +<span class="i1">En vain d'un sort si triste on les veut garantir;</span><br /> +Ces cruels généreux n'y peuvent consentir:<br /> +La gloire de ce choix leur est si précieuse,<br /> +Et charme tellement leur âme ambitieuse,<span class="dalign">800</span><br /> +Qu'alors qu'on les déplore ils s'estiment heureux,<br /> +Et prennent pour affront la pitié qu'on a d'eux<a name="FNanchor_757" id="FNanchor_757" href="#Footnote_757" class="fnanchor">[757]</a>.<br /> +Le trouble des deux camps souille leur renommée;<br /> +Ils combattront plutôt et l'une et l'autre armée,<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">317</a></span><br /> +Et mourront par les mains qui leur font d'autres lois<a name="FNanchor_758" id="FNanchor_758" href="#Footnote_758" class="fnanchor">[758]</a>,<br /> +Que pas un d'eux renonce aux honneurs d'un tel choix.</p> + +<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p> + +<p>Quoi? dans leur dureté ces cœurs d'acier s'obstinent<a name="FNanchor_759" id="FNanchor_759" href="#Footnote_759" class="fnanchor">[759]</a>!</p> + +<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p> + +<p>Oui, mais d'autre côté les deux camps se mutinent<a name="FNanchor_760" id="FNanchor_760" href="#Footnote_760" class="fnanchor">[760]</a>,<br /> +Et leurs cris, des deux parts poussés en même temps,<br /> +Demandent la bataille, ou d'autres combattants.<span class="dalign">810</span><br /> +La présence des chefs à peine est respectée,<br /> +Leur pouvoir est douteux, leur voix mal écoutée;<br /> +Le Roi même s'étonne; et pour dernier effort:<br /> +«Puisque chacun, dit-il, s'échauffe en ce discord,<br /> +Consultons des grands Dieux la majesté sacrée,<span class="dalign">815</span><br /> +Et voyons si ce change à leurs bontés agrée.<br /> +Quel impie osera se prendre à leur vouloir,<br /> +Lorsqu'en un sacrifice ils nous l'auront fait voir?»<br /> +Il se tait, et ces mots semblent être des charmes;<br /> +Même aux six combattants ils arrachent les armes;<span class="dalign">820</span><br /> +Et ce desir d'honneur qui leur ferme les yeux,<br /> +Tout aveugle qu'il est, respecte encor les Dieux.<br /> +Leur plus bouillante ardeur cède à l'avis de Tulle;<br /> +Et soit par déférence, ou par un prompt scrupule,<br /> +Dans l'une et l'autre armée on s'en fait une loi,<span class="dalign">825</span><br /> +Comme si toutes deux le connoissoient pour roi.<br /> +Le reste s'apprendra par la mort des victimes.</p> + +<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p> + +<p>Les Dieux n'avoueront point un combat plein de crimes;<br /> +J'en espère beaucoup, puisqu'il est différé,<br /> +Et je commence à voir ce que j'ai desiré.<span class="dalign">830</span></p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">318</a></span></p> + +<h3>SCÈNE III.</h3> + +<h4>SABINE, CAMILLE, JULIE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p> + +<p>Ma sœur, que je vous die une bonne nouvelle.</p> + +<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p> + +<p>Je pense la savoir, s'il faut la nommer telle.<br /> +On l'a dite à mon père, et j'étois avec lui;<br /> +Mais je n'en conçois rien qui flatte mon ennui.<br /> +Ce délai de nos maux rendra leurs coups plus rudes;<span class="dalign">835</span><br /> +Ce n'est qu'un plus long terme à nos inquiétudes;<br /> +Et tout l'allégement qu'il en faut espérer,<br /> +C'est de pleurer plus tard ceux qu'il faudra pleurer.</p> + +<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p> + +<p>Les Dieux n'ont pas en vain inspiré ce tumulte.</p> + +<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p> + +<p>Disons plutôt, ma sœur, qu'en vain on les consulte.<span class="dalign">840</span><br /> +Ces mêmes Dieux à Tulle ont inspiré ce choix<a name="FNanchor_761" id="FNanchor_761" href="#Footnote_761" class="fnanchor">[761]</a>;<br /> +Et la voix du public n'est pas toujours leur voix;<br /> +Ils descendent bien moins dans de si bas étages<br /> +Que dans l'âme des rois, leurs vivantes images,<br /> +De qui l'indépendante et sainte autorité<a name="FNanchor_762" id="FNanchor_762" href="#Footnote_762" class="fnanchor">[762]</a><span class="dalign">845</span><br /> +Est un rayon secret de leur divinité.</p> + +<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p> + +<p>C'est vouloir sans raison vous former des obstacles<br /> +Que de chercher leur voix ailleurs qu'en leurs oracles<a name="FNanchor_763" id="FNanchor_763" href="#Footnote_763" class="fnanchor">[763]</a>;<br /> +Et vous ne vous pouvez figurer tout perdu,<br /> +Sans démentir celui qui vous fut hier rendu.<span class="dalign">850</span></p> + +<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p> + +<p>Un oracle jamais ne se laisse comprendre:<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">319</a></span><br /> +On l'entend d'autant moins que plus on croit l'entendre<a name="FNanchor_764" id="FNanchor_764" href="#Footnote_764" class="fnanchor">[764]</a>;<br /> +Et loin de s'assurer sur un pareil arrêt,<br /> +Qui n'y voit rien d'obscur doit croire que tout l'est.</p> + +<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p> + +<p>Sur ce qui fait pour nous prenons plus d'assurance,<span class="dalign">855</span><br /> +Et souffrons les douceurs d'une juste espérance.<br /> +Quand la faveur du ciel ouvre à demi ses bras,<br /> +Qui ne s'en promet rien ne la mérite pas;<br /> +Il empêche souvent qu'elle ne se déploie,<br /> +Et lorsqu'elle descend, son refus la renvoie.<span class="dalign">860</span></p> + +<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p> + +<p>Le ciel agit sans nous en ces événements,<br /> +Et ne les règle point dessus nos sentiments.</p> + +<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p> + +<p>Il ne vous a fait peur que pour vous faire grâce.<br /> +Adieu: je vais savoir comme enfin tout se passe.<br /> +Modérez vos frayeurs; j'espère à mon retour<span class="dalign">865</span><br /> +Ne vous entretenir que de propos d'amour,<br /> +Et que nous n'emploierons la fin de la journée<br /> +Qu'aux doux préparatifs d'un heureux hyménée.</p> + +<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p> + +<p>J'ose encor l'espérer<a name="FNanchor_765" id="FNanchor_765" href="#Footnote_765" class="fnanchor">[765]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p> + +<p><span class="i9">Moi, je n'espère rien.</span></p> + +<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p> + +<p>L'effet vous fera voir que nous en jugeons bien.<span class="dalign">870</span></p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">320</a></span></p> + +<h3>SCÈNE IV.</h3> + +<h4>SABINE, CAMILLE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p> + +<p>Parmi nos déplaisirs souffrez que je vous blâme:<br /> +Je ne puis approuver tant de trouble en votre âme<a name="FNanchor_766" id="FNanchor_766" href="#Footnote_766" class="fnanchor">[766]</a>;<br /> +Que feriez-vous, ma sœur, au point où je me vois,<br /> +Si vous aviez à craindre autant que je le dois,<br /> +Et si vous attendiez de leurs armes fatales<span class="dalign">875</span><br /> +Des maux<a name="FNanchor_767" id="FNanchor_767" href="#Footnote_767" class="fnanchor">[767]</a> pareils aux miens, et des pertes égales?</p> + +<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p> + +<p>Parlez plus sainement de vos maux et des miens:<br /> +Chacun voit ceux d'autrui d'un autre œil que les siens;<br /> +Mais à bien regarder ceux où le ciel me plonge,<br /> +Les vôtres auprès d'eux vous sembleront un songe.<span class="dalign">880</span><br /> +<span class="i1">La seule mort d'Horace est à craindre pour vous.</span><br /> +Des frères ne sont rien à l'égal d'un époux;<br /> +L'hymen qui nous attache en une autre famille<br /> +Nous détache de celle où l'on a vécu fille;<br /> +On voit d'un œil divers des nœuds si différents<a name="FNanchor_768" id="FNanchor_768" href="#Footnote_768" class="fnanchor">[768]</a>,<span class="dalign">885</span><br /> +Et pour suivre un mari l'on quitte ses parents;<br /> +Mais si près d'un hymen, l'amant que donne un père<br /> +Nous est moins qu'un époux, et non pas moins qu'un frère;<br /> +Nos sentiments entre eux demeurent suspendus,<br /> +Notre choix impossible, et nos vœux confondus.<span class="dalign">890</span><br /> +Ainsi, ma sœur, du moins vous avez dans vos plaintes<br /> +Où porter vos souhaits et terminer vos craintes;<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">321</a></span><br /> +Mais si le ciel s'obstine à nous persécuter,<br /> +Pour moi, j'ai tout à craindre, et rien à souhaiter.</p> + +<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p> + +<p>Quand il faut que l'un meure et par les mains de l'autre,<br /> +C'est un raisonnement bien mauvais que le vôtre.<br /> +<span class="i1">Quoique ce soient, ma sœur, des nœuds bien différents,</span><br /> +C'est sans les oublier qu'on quitte ses parents:<br /> +L'hymen n'efface point ces profonds caractères;<br /> +Pour aimer un mari, l'on ne hait pas ses frères:<span class="dalign">900</span><br /> +La nature en tout temps garde ses premiers droits;<br /> +Aux dépens de leur vie on ne fait point de choix:<br /> +Aussi bien qu'un époux ils sont d'autres nous-mêmes;<br /> +Et tous maux sont pareils alors qu'ils sont extrêmes.<br /> +Mais l'amant qui vous charme et pour qui vous brûlez<span class="dalign">905</span><br /> +Ne vous est, après tout, que ce que vous voulez;<br /> +Une mauvaise humeur, un peu de jalousie,<br /> +En fait assez souvent passer la fantaisie<a name="FNanchor_769" id="FNanchor_769" href="#Footnote_769" class="fnanchor">[769]</a>;<br /> +Ce que peut le caprice, osez-le par raison,<br /> +Et laissez votre sang hors de comparaison:<span class="dalign">910</span><br /> +C'est crime qu'opposer des liens volontaires<br /> +A ceux que la naissance a rendus nécessaires.<br /> +Si donc le ciel s'obstine à nous persécuter,<br /> +Seule j'ai tout à craindre, et rien à souhaiter;<br /> +Mais pour vous, le devoir vous donne, dans vos plaintes,<br /> +Où porter vos souhaits et terminer vos craintes.</p> + +<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p> + +<p>Je le vois bien, ma sœur, vous n'aimâtes jamais;<br /> +Vous ne connoissez<a name="FNanchor_770" id="FNanchor_770" href="#Footnote_770" class="fnanchor">[770]</a> point ni l'amour ni ses traits:<br /> +On peut lui résister quand il commence à naître,<br /> +Mais non pas le bannir quand il s'est rendu maître,<span class="dalign">920</span><br /> +Et que l'aveu d'un père, engageant notre foi,<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">322</a></span><br /> +A fait de ce tyran un légitime roi:<br /> +Il entre avec douceur, mais il règne par force;<br /> +Et quand l'âme une fois a goûté son amorce,<br /> +Vouloir ne plus aimer, c'est ce qu'elle ne peut,<span class="dalign">925</span><br /> +Puisqu'elle ne peut plus vouloir que ce qu'il veut:<br /> +Ses chaînes sont pour nous aussi fortes que belles.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE V.</h3> + +<h4>LE VIEIL HORACE, SABINE, CAMILLE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p> + +<p>Je viens vous apporter de fâcheuses nouvelles,<br /> +Mes filles; mais en vain je voudrois vous celer<br /> +Ce qu'on ne vous sauroit longtemps dissimuler:<span class="dalign">930</span><br /> +Vos frères sont aux mains, les Dieux ainsi l'ordonnent.</p> + +<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p> + +<p>Je veux bien l'avouer, ces nouvelles m'étonnent;<br /> +Et je m'imaginois dans la divinité<br /> +Beaucoup moins d'injustice, et bien plus de bonté.<br /> +Ne nous consolez point: contre tant d'infortune<a name="FNanchor_771" id="FNanchor_771" href="#Footnote_771" class="fnanchor">[771]</a><span class="dalign">935</span><br /> +La pitié parle en vain, la raison importune<a name="FNanchor_772" id="FNanchor_772" href="#Footnote_772" class="fnanchor">[772]</a>.<br /> +Nous avons en nos mains la fin de nos douleurs,<br /> +Et qui veut bien mourir peut braver les malheurs<a name="FNanchor_773" id="FNanchor_773" href="#Footnote_773" class="fnanchor">[773]</a>.<br /> +Nous pourrions aisément faire en votre présence<br /> +De notre désespoir une fausse constance;<span class="dalign">940</span><br /> +Mais quand on peut sans honte être sans fermeté,<br /> +L'affecter au dehors, c'est une lâcheté<a name="FNanchor_774" id="FNanchor_774" href="#Footnote_774" class="fnanchor">[774]</a>;<br /> +L'usage d'un tel art, nous le laissons aux hommes,<br /> +Et ne voulons passer que pour ce que nous sommes.<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">323</a></span><br /> +<span class="i1">Nous ne demandons point qu'un courage si fort</span><span class="dalign">945</span><br /> +S'abaisse à notre exemple à se plaindre du sort.<br /> +Recevez sans frémir ces mortelles alarmes;<br /> +Voyez couler nos pleurs sans y mêler vos larmes;<br /> +Enfin, pour toute grâce, en de tels déplaisirs,<br /> +Gardez votre constance, et souffrez nos soupirs.<span class="dalign">950</span></p> + +<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p> + +<p>Loin de blâmer les pleurs que je vous vois répandre,<br /> +Je crois faire beaucoup de m'en pouvoir défendre,<br /> +Et céderois peut-être à de si rudes coups,<br /> +Si je prenois ici même intérêt que vous:<br /> +Non qu'Albe par son choix m'ait fait haïr vos frères,<span class="dalign">955</span><br /> +Tous trois me sont encor des personnes bien chères;<br /> +Mais enfin l'amitié n'est pas du même rang,<br /> +Et n'a point les effets de l'amour ni du sang;<br /> +Je ne sens point pour eux la douleur qui tourmente<br /> +Sabine comme sœur, Camille comme amante:<span class="dalign">960</span><br /> +Je puis les regarder comme nos ennemis,<br /> +Et donne sans regret mes souhaits à mes fils.<br /> +Ils sont, grâces aux Dieux, dignes de leur patrie;<br /> +Aucun étonnement n'a leur gloire flétrie;<br /> +Et j'ai vu leur honneur croître de la moitié,<span class="dalign">965</span><br /> +Quand ils ont des deux camps refusé la pitié.<br /> +Si par quelque foiblesse ils l'avoient mendiée,<br /> +Si leur haute vertu ne l'eût répudiée,<br /> +Ma main bientôt sur eux m'eût vengé hautement<br /> +De l'affront que m'eût fait ce mol consentement.<span class="dalign">970</span><br /> +Mais lorsqu'en dépit d'eux on en a voulu d'autres,<br /> +Je ne le cèle point, j'ai joint mes vœux aux vôtres.<br /> +Si le ciel pitoyable eût écouté ma voix,<br /> +Albe seroit réduite à faire un autre choix;<br /> +Nous pourrions voir tantôt triompher les Horaces<span class="dalign">975</span><br /> +Sans voir leurs bras souillés du sang des Curiaces,<br /> +Et de l'événement d'un combat plus humain<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">324</a></span><br /> +Dépendroit maintenant l'honneur du nom romain.<br /> +La prudence des Dieux autrement en dispose;<br /> +Sur leur ordre éternel mon esprit se repose:<span class="dalign">980</span><br /> +Il s'arme en ce besoin de générosité,<br /> +Et du bonheur public fait sa félicité.<br /> +Tâchez d'en faire autant pour soulager vos peines,<br /> +Et songez toutes deux que vous êtes Romaines:<br /> +Vous l'êtes devenue, et vous l'êtes encor;<span class="dalign">985</span><br /> +Un si glorieux titre est un digne trésor.<br /> +Un jour, un jour viendra que par toute la terre<br /> +Rome se fera craindre à l'égal du tonnerre,<br /> +Et que tout l'univers tremblant dessous ses lois,<br /> +Ce grand nom deviendra l'ambition des rois:<span class="dalign">990</span><br /> +Les Dieux à notre Énée ont promis cette gloire.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE VI.</h3> + +<h4>LE VIEIL HORACE, SABINE, CAMILLE, JULIE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p> + +<p>Nous venez-vous, Julie, apprendre la victoire?</p> + +<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p> + +<p>Mais plutôt du combat les funestes effets:<br /> +Rome est sujette d'Albe, et vos fils sont défaits;<br /> +Des trois les deux sont morts, son époux seul vous reste.</p> + +<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p> + +<p>O d'un triste combat effet vraiment funeste!<br /> +Rome est sujette d'Albe, et pour l'en garantir<br /> +Il n'a pas employé jusqu'au dernier soupir!<br /> +Non, non, cela n'est point, on vous trompe, Julie;<br /> +Rome n'est point sujette, ou mon fils est sans vie:<span class="dalign">1000</span><br /> +Je connois mieux mon sang, il sait mieux son devoir.</p> + +<p><span class="smcap i6">JULIE</span></p> + +<p>Mille, de nos remparts, comme moi l'ont pu voir.<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">325</a></span><br /> +Il s'est fait admirer tant qu'ont duré ses frères;<br /> +Mais comme il s'est vu seul contre trois adversaires,<br /> +Près d'être enfermé d'eux, sa fuite l'a sauvé.<span class="dalign">1005</span></p> + +<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p> + +<p>Et nos soldats trahis ne l'ont point achevé<a name="FNanchor_775" id="FNanchor_775" href="#Footnote_775" class="fnanchor">[775]</a>?<br /> +Dans leurs rangs à ce lâche ils ont donné retraite?</p> + +<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p> + +<p>Je n'ai rien voulu voir après cette défaite.</p> + +<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p> + +<p>O mes frères!</p> + +<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p> + +<p><span class="i6">Tout beau, ne les pleurez pas tous;</span><br /> +Deux jouissent d'un sort dont leur père est jaloux.<span class="dalign">1010</span><br /> +Que des plus nobles fleurs leur tombe soit couverte;<br /> +La gloire de leur mort m'a payé de leur perte:<br /> +Ce bonheur a suivi leur courage invaincu,<br /> +Qu'ils ont vu Rome libre autant qu'ils ont vécu,<br /> +Et ne l'auront point vue obéir qu'à son prince,<span class="dalign">1015</span><br /> +Ni d'un État voisin devenir la province.<br /> +Pleurez l'autre, pleurez l'irréparable affront<br /> +Que sa fuite honteuse imprime à notre front;<br /> +Pleurez le déshonneur de toute notre race,<br /> +Et l'opprobre éternel qu'il laisse au nom d'Horace.<span class="dalign">1020</span></p> + +<p><span class="smcap i6">JULIE.</span></p> + +<p>Que vouliez-vous qu'il fît contre trois?</p> + +<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p> + +<p><span class="i15">Qu'il mourût<a name="FNanchor_776" id="FNanchor_776" href="#Footnote_776" class="fnanchor">[776]</a>,</span><span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">326</a></span><br /> +Ou qu'un beau désespoir alors le secourût.<br /> +N'eût-il que d'un moment reculé sa défaite,<br /> +Rome eût été du moins un peu plus tard sujette;<br /> +Il eût avec honneur laissé mes cheveux gris,<span class="dalign">1025</span><br /> +Et c'étoit de sa vie un assez digne prix.<br /> +<span class="i1">Il est de tout son sang comptable à sa patrie;</span><br /> +Chaque goutte épargnée a sa gloire flétrie;<br /> +Chaque instant de sa vie, après ce lâche tour,<br /> +Met d'autant plus ma honte avec la sienne au jour.<span class="dalign">1030</span><br /> +J'en romprai bien le cours, et ma juste colère,<br /> +Contre un indigne fils usant des droits d'un père,<br /> +Saura bien faire voir dans sa punition<br /> +L'éclatant désaveu d'une telle action.</p> + +<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p> + +<p>Écoutez un peu moins ces ardeurs généreuses,<span class="dalign">1035</span><br /> +Et ne nous rendez point tout à fait malheureuses.</p> + +<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p> + +<p>Sabine, votre cœur se console aisément;<br /> +Nos malheurs jusqu'ici vous touchent foiblement.<br /> +Vous n'avez point encor de part à nos misères:<br /> +Le ciel vous a sauvé votre époux et vos frères;<span class="dalign">1040</span><br /> +Si nous sommes sujets, c'est de votre pays;<br /> +Vos frères sont vainqueurs quand nous sommes trahis;<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">327</a></span><br /> +Et voyant le haut point où leur gloire se monte,<br /> +Vous regardez fort peu ce qui nous vient de honte.<br /> +Mais votre trop d'amour pour cet infâme époux<span class="dalign">1045</span><br /> +Vous donnera bientôt à plaindre comme à nous.<br /> +Vos pleurs en sa faveur sont de foibles défenses:<br /> +J'atteste des grands Dieux les suprêmes puissances<br /> +Qu'avant ce jour fini, ces mains, ces propres mains<br /> +Laveront dans son sang la honte des Romains.<span class="dalign">1050</span></p> + +<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p> + +<p>Suivons-le promptement, la colère l'emporte.<br /> +Dieux! verrons-nous toujours des malheurs de la sorte?<br /> +Nous faudra-t-il toujours en craindre de plus grands,<br /> +Et toujours redouter la main de nos parents?</p> + +<p class="p2 center"><span class="smcap"><small><b>FIN DU TROISIÈME ACTE.</b></small></span></p> +<hr class="c5" /> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">328</a></span></p> + +<h2>ACTE IV.</h2> + +<hr class="c5" /> +<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<h4>LE VIEIL HORACE, CAMILLE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE</span></p> + +<p>Ne me parlez jamais en faveur d'un infâme;<span class="dalign">1055</span><br /> +Qu'il me fuie à l'égal des frères de sa femme:<br /> +Pour conserver un sang qu'il tient si précieux,<br /> +Il n'a rien fait encor s'il n'évite mes yeux.<br /> +Sabine y peut mettre ordre, ou derechef j'atteste<br /> +Le souverain pouvoir de la troupe céleste....<span class="dalign">1060</span></p> + +<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p> + +<p>Ah! mon père, prenez un plus doux sentiment<a name="FNanchor_777" id="FNanchor_777" href="#Footnote_777" class="fnanchor">[777]</a>;<br /> +Vous verrez Rome même en user autrement;<br /> +Et de quelque malheur que le ciel l'ait comblée,<br /> +Excuser la vertu sous le nombre accablée.</p> + +<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p> + +<p>Le jugement de Rome est peu pour mon regard,<span class="dalign">1065</span><br /> +Camille; je suis père, et j'ai mes droits à part.<br /> +Je sais trop comme agit la vertu véritable:<br /> +C'est sans en triompher que le nombre l'accable;<br /> +Et sa mâle vigueur, toujours en même point,<br /> +Succombe sous la force, et ne lui cède point.<span class="dalign">1070</span><br /> +Taisez-vous, et sachons ce que nous veut Valère.</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">329</a></span></p> + +<h3>SCÈNE II.</h3> + +<h4>LE VIEIL HORACE, VALÈRE, CAMILLE.</h4> + +<p><span class="i6 smcap">VALÈRE.</span></p> + +<p>Envoyé par le Roi pour consoler un père,<br /> +Et pour lui témoigner....</p> + +<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p> + +<p><span class="i10">N'en prenez aucun soin:</span><br /> +C'est un soulagement dont je n'ai pas besoin;<br /> +Et j'aime mieux voir morts que couverts d'infamie<span class="dalign">1075</span><br /> +Ceux que vient de m'ôter une main ennemie.<br /> +Tous deux pour leur pays sont morts en gens d'honneur;<br /> +Il me suffit.</p> + +<p><span class="i6 smcap">VALÈRE.</span></p> + +<p><span class="i5">Mais l'autre est un rare bonheur;</span><br /> +De tous les trois chez vous il doit tenir la place.</p> + +<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p> + +<p>Que n'a-t-on vu périr en lui le nom d'Horace<a name="FNanchor_778" id="FNanchor_778" href="#Footnote_778" class="fnanchor">[778]</a>!<span class="dalign">1080</span></p> + +<p><span class="i6 smcap">VALÈRE.</span></p> + +<p>Seul vous le maltraitez après ce qu'il a fait.</p> + +<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p> + +<p>C'est à moi seul aussi de punir son forfait.</p> + +<p><span class="i6 smcap">VALÈRE.</span></p> + +<p>Quel forfait trouvez-vous en sa bonne conduite?</p> + +<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p> + +<p>Quel éclat de vertu trouvez-vous en sa fuite?</p> + +<p><span class="i6 smcap">VALÈRE.</span></p> + +<p>La fuite est glorieuse en cette occasion.<span class="dalign">1085</span></p> + +<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p> + +<p>Vous redoublez ma honte et ma confusion<a name="FNanchor_779" id="FNanchor_779" href="#Footnote_779" class="fnanchor">[779]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">330</a></span><br /> +Certes, l'exemple est rare et digne de mémoire,<br /> +De trouver dans la fuite un chemin à la gloire.</p> + +<p><span class="i6 smcap">VALÈRE.</span></p> + +<p>Quelle confusion, et quelle honte à vous<br /> +D'avoir produit un fils qui nous conserve tous,<span class="dalign">1090</span><br /> +Qui fait triompher Rome, et lui gagne un empire?<br /> +A quels plus grands honneurs faut-il qu'un père aspire?</p> + +<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p> + +<p>Quels honneurs, quel triomphe, et quel empire enfin,<br /> +Lorsqu'Albe sous ses lois range notre destin?</p> + +<p><span class="i6 smcap">VALÈRE.</span></p> + +<p>Que parlez-vous ici d'Albe et de sa victoire?<span class="dalign">1095</span><br /> +Ignorez-vous encor la moitié de l'histoire?</p> + +<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p> + +<p>Je sais que par sa fuite il a trahi l'État<a name="FNanchor_780" id="FNanchor_780" href="#Footnote_780" class="fnanchor">[780]</a>.</p> + +<p><span class="i6 smcap">VALÈRE.</span></p> + +<p>Oui, s'il eût en fuyant terminé le combat;<br /> +Mais on a bientôt vu qu'il ne fuyoit qu'en homme<br /> +Qui savoit ménager l'avantage de Rome.<span class="dalign">1100</span></p> + +<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p> + +<p>Quoi, Rome donc triomphe!</p> + +<p><span class="i6 smcap">VALÈRE.</span></p> + +<p><span class="i11">Apprenez, apprenez</span><br /> +La valeur de ce fils qu'à tort vous condamnez.<br /> +<span class="i1">Resté seul contre trois, mais en cette aventure</span><span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">331</a></span><br /> +Tous trois étant blessés, et lui seul sans blessure,<br /> +Trop foible pour eux tous, trop fort pour chacun d'eux,<br /> +Il sait bien se tirer d'un pas si dangereux<a name="FNanchor_781" id="FNanchor_781" href="#Footnote_781" class="fnanchor">[781]</a>;<br /> +Il fuit pour mieux combattre, et cette prompte ruse<br /> +Divise adroitement trois frères qu'elle abuse.<br /> +Chacun le suit d'un pas ou plus ou moins pressé,<br /> +Selon qu'il se rencontre ou plus ou moins blessé;<span class="dalign">1110</span><br /> +Leur ardeur est égale à poursuivre sa fuite;<br /> +Mais leurs coups inégaux séparent leur poursuite.<br /> +<span class="i1">Horace, les voyant l'un de l'autre écartés,</span><br /> +Se retourne, et déjà les croit demi-domptés:<br /> +Il attend le premier, et c'étoit votre gendre.<span class="dalign">1115</span><br /> +L'autre, tout indigné qu'il ait osé l'attendre,<br /> +En vain en l'attaquant fait paroître un grand cœur;<br /> +Le sang qu'il a perdu ralentit sa vigueur.<br /> +Albe à son tour commence à craindre un sort contraire;<br /> +Elle crie au second qu'il secoure son frère:<span class="dalign">1120</span><br /> +Il se hâte et s'épuise en efforts superflus;<br /> +Il trouve en les joignant que son frère n'est plus.</p> + +<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p> + +<p>Hélas<a name="FNanchor_782" id="FNanchor_782" href="#Footnote_782" class="fnanchor">[782]</a>!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">332</a></span> +<span class="i6 smcap">VALÈRE.</span></p> + +<p><span class="i3">Tout hors d'haleine il prend pourtant sa place,</span><br /> +Et redouble bientôt la victoire d'Horace:<br /> +Son courage sans force est un débile appui;<span class="dalign">1125</span><br /> +Voulant venger son frère, il tombe auprès de lui.<br /> +L'air résonne des cris qu'au ciel chacun envoie;<br /> +Albe en jette d'angoisse, et les Romains de joie.<br /> +<span class="i1">Comme notre héros se voit près d'achever,</span><br /> +C'est peu pour lui de vaincre, il veut encor braver:<span class="dalign">1130</span><br /> +«J'en viens d'immoler deux aux mânes de mes frères;<br /> +Rome aura le dernier de mes trois adversaires,<br /> +C'est à ses intérêts que je vais l'immoler,»<br /> +Dit-il; et tout d'un temps on le voit y voler.<br /> +La victoire entre eux deux n'étoit pas incertaine;<span class="dalign">1135</span><br /> +L'Albain percé de coups ne se traînoit qu'à peine,<br /> +Et comme une victime aux marches de l'autel,<br /> +Il sembloit présenter sa gorge au coup mortel:<br /> +Aussi le reçoit-il, peu s'en faut, sans défense,<br /> +Et son trépas de Rome établit la puissance<a name="FNanchor_783" id="FNanchor_783" href="#Footnote_783" class="fnanchor">[783]</a>.<span class="dalign">1140</span></p> + +<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p> + +<p>O mon fils! ô ma joie! ô l'honneur de nos jours!<br /> +O d'un État penchant l'inespéré secours!<br /> +Vertu digne de Rome, et sang digne d'Horace!<br /> +Appui de ton pays, et gloire de ta race!<br /> +Quand pourrai-je étouffer dans tes embrassements<span class="dalign">1145</span><br /> +L'erreur<a name="FNanchor_784" id="FNanchor_784" href="#Footnote_784" class="fnanchor">[784]</a> dont j'ai formé de si faux sentiments?<br /> +Quand pourra mon amour baigner avec tendresse<br /> +Ton front victorieux de larmes d'allégresse?</p> + +<p><span class="i6 smcap">VALÈRE.</span></p> + +<p>Vos caresses bientôt pourront se déployer:<br /> +Le Roi dans un moment vous le va renvoyer,<span class="dalign">1150</span><span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">333</a></span><br /> +Et remet à demain la pompe qu'il prépare<a name="FNanchor_785" id="FNanchor_785" href="#Footnote_785" class="fnanchor">[785]</a><br /> +D'un sacrifice aux Dieux pour un bonheur si rare;<br /> +Aujourd'hui seulement on s'acquitte vers eux<br /> +Par des chants de victoire et par de simples vœux.<br /> +C'est où le Roi le mène, et tandis il m'envoie<span class="dalign">1155</span><br /> +Faire office vers vous de douleur et de joie;<br /> +Mais cet office encor n'est pas assez pour lui;<br /> +Il y viendra lui-même, et peut-être aujourd'hui:<br /> +Il croit mal reconnoître une vertu si pure<a name="FNanchor_786" id="FNanchor_786" href="#Footnote_786" class="fnanchor">[786]</a>,<br /> +Si de sa propre bouche il ne vous en assure,<span class="dalign">1160</span><br /> +S'il ne vous dit chez vous combien vous doit l'État.</p> + +<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p> + +<p>De tels remercîments ont pour moi trop d'éclat,<br /> +Et je me tiens déjà trop payé par les vôtres<br /> +Du service d'un fils, et du sang des deux autres<a name="FNanchor_787" id="FNanchor_787" href="#Footnote_787" class="fnanchor">[787]</a>.</p> + +<p><span class="i6 smcap">VALÈRE.</span></p> + +<p>Il ne sait ce que c'est d'honorer à demi;<span class="dalign">1165</span><br /> +Et son sceptre arraché des mains de l'ennemi<br /> +Fait qu'il tient cet honneur qu'il lui plaît de vous faire<a name="FNanchor_788" id="FNanchor_788" href="#Footnote_788" class="fnanchor">[788]</a><br /> +Au-dessous du mérite et du fils et du père.<br /> +Je vais lui témoigner quels nobles sentiments<br /> +La vertu vous inspire en tous vos mouvements,<span class="dalign">1170</span><br /> +Et combien vous montrez d'ardeur pour son service.</p> + +<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p> + +<p>Je vous devrai beaucoup pour un si bon office.</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">334</a></span></p> + +<h3>SCÈNE III.</h3> + +<h4>LE VIEIL HORACE, CAMILLE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p> + +<p>Ma fille, il n'est plus temps de répandre des pleurs;<br /> +Il sied mal d'en verser où l'on voit tant d'honneurs;<br /> +On pleure injustement des pertes domestiques,<span class="dalign">1175</span><br /> +Quand on en voit sortir des victoires publiques.<br /> +Rome triomphe d'Albe, et c'est assez pour nous;<br /> +Tous nos maux à ce prix doivent nous être doux<a name="FNanchor_789" id="FNanchor_789" href="#Footnote_789" class="fnanchor">[789]</a>.<br /> +En la mort d'un amant vous ne perdez qu'un homme<br /> +Dont la perte est aisée à réparer dans Rome<a name="FNanchor_790" id="FNanchor_790" href="#Footnote_790" class="fnanchor">[790]</a>;<span class="dalign">1180</span><br /> +Après cette victoire, il n'est point de Romain<br /> +Qui ne soit glorieux de vous donner la main.<br /> +Il me faut à Sabine en porter la nouvelle<a name="FNanchor_791" id="FNanchor_791" href="#Footnote_791" class="fnanchor">[791]</a>;<br /> +Ce coup sera sans doute assez rude pour elle,<br /> +Et ses trois frères morts par la main d'un époux<span class="dalign">1185</span><br /> +Lui donneront des pleurs bien plus justes qu'à vous;<br /> +Mais j'espère aisément en dissiper l'orage,<br /> +Et qu'un peu de prudence aidant son grand courage<br /> +Fera bientôt régner sur un si noble cœur<br /> +Le généreux amour qu'elle doit au vainqueur.<span class="dalign">1190</span><br /> +Cependant étouffez cette lâche tristesse;<br /> +Recevez-le, s'il vient, avec moins de foiblesse;<br /> +Faites-vous voir sa sœur, et qu'en un même flanc<br /> +Le ciel vous a tous deux formés d'un même sang.</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">335</a></span></p> + +<h3>SCÈNE IV.</h3> + +<h4>CAMILLE.</h4> + +<p>Oui, je lui ferai voir, par d'infaillibles marques,<span class="dalign">1195</span><br /> +Qu'un véritable amour brave la main des Parques,<br /> +Et ne prend point de lois de ces cruels tyrans<br /> +Qu'un astre injurieux nous donne pour parents.<br /> +Tu blâmes ma douleur, tu l'oses nommer lâche;<br /> +Je l'aime d'autant plus que plus elle te fâche,<span class="dalign">1200</span><br /> +Impitoyable père, et par un juste effort<br /> +Je la veux rendre égale aux rigueurs de mon sort.<br /> +<span class="i1">En vit-on jamais un dont les rudes traverses</span><br /> +Prissent en moins de rien tant de faces diverses,<br /> +Qui fût doux tant de fois, et tant de fois cruel,<span class="dalign">1205</span><br /> +Et portât tant de coups avant le coup mortel?<br /> +Vit-on jamais une âme en un jour plus atteinte<br /> +De joie et de douleur, d'espérance et de crainte,<br /> +Asservie en esclave à plus d'événements,<br /> +Et le piteux jouet de plus de changements?<span class="dalign">1210</span><br /> +Un oracle m'assure, un songe me travaille<a name="FNanchor_792" id="FNanchor_792" href="#Footnote_792" class="fnanchor">[792]</a>;<br /> +La paix calme l'effroi que me fait la bataille;<br /> +Mon hymen se prépare, et presque en un moment<br /> +Pour combattre mon frère on choisit mon amant;<br /> +Ce choix me désespère, et tous le désavouent<a name="FNanchor_793" id="FNanchor_793" href="#Footnote_793" class="fnanchor">[793]</a>;<span class="dalign">1215</span><br /> +La partie est rompue, et les Dieux la renouent;<br /> +Rome semble vaincue, et seul des trois Albains,<br /> +Curiace en mon sang n'a point trempé ses mains.<br /> +O Dieux! sentois-je alors des douleurs trop légères<a name="FNanchor_794" id="FNanchor_794" href="#Footnote_794" class="fnanchor">[794]</a><span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">336</a></span><br /> +Pour le malheur de Rome et la mort de deux frères<a name="FNanchor_795" id="FNanchor_795" href="#Footnote_795" class="fnanchor">[795]</a>,<br /> +Et me flattois-je trop quand je croyois pouvoir<a name="FNanchor_796" id="FNanchor_796" href="#Footnote_796" class="fnanchor">[796]</a><br /> +L'aimer encor sans crime et nourrir quelque espoir?<br /> +Sa mort m'en punit bien, et la façon cruelle<br /> +Dont mon âme éperdue en reçoit la nouvelle:<br /> +Son rival me l'apprend, et faisant à mes yeux<span class="dalign">1225</span><br /> +D'un si triste succès le récit odieux,<br /> +Il porte sur le front une allégresse ouverte,<br /> +Que le bonheur public fait bien moins que ma perte;<br /> +Et bâtissant en l'air sur le malheur d'autrui,<br /> +Aussi bien que mon frère il triomphe de lui.<span class="dalign">1230</span><br /> +Mais ce n'est rien encore au prix de ce qui reste<a name="FNanchor_797" id="FNanchor_797" href="#Footnote_797" class="fnanchor">[797]</a>:<br /> +On demande ma joie en un jour si funeste<a name="FNanchor_798" id="FNanchor_798" href="#Footnote_798" class="fnanchor">[798]</a>;<br /> +Il me faut applaudir aux exploits du vainqueur,<br /> +Et baiser une main qui me perce le cœur.<br /> +En un sujet de pleurs si grand, si légitime,<span class="dalign">1235</span><br /> +Se plaindre est une honte, et soupirer un crime;<br /> +Leur brutale vertu veut qu'on s'estime heureux,<br /> +Et si l'on n'est barbare, on n'est point généreux.<br /> +<span class="i1">Dégénérons, mon cœur, d'un si vertueux père;</span><br /> +Soyons indigne sœur d'un si généreux frère:<span class="dalign">1240</span><br /> +C'est gloire de passer pour un cœur abattu<a name="FNanchor_799" id="FNanchor_799" href="#Footnote_799" class="fnanchor">[799]</a>,<br /> +Quand la brutalité fait la haute vertu.<br /> +Éclatez, mes douleurs: à quoi bon vous contraindre?<br /> +Quand on a tout perdu, que sauroit-on plus craindre?<br /> +Pour ce cruel vainqueur n'ayez point de respect;<span class="dalign">1245</span><br /> +Loin d'éviter ses yeux, croissez à son aspect;<br /> +Offensez sa victoire, irritez sa colère,<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">337</a></span><br /> +Et prenez, s'il se peut, plaisir à lui déplaire.<br /> +Il vient: préparons-nous à montrer constamment<br /> +Ce que doit une amante à la mort d'un amant.<span class="dalign">1250</span></p> + +<h3>SCÈNE V.</h3> + +<h4>HORACE, CAMILLE, PROCULE.</h4> + +<p class="font90">(Procule porte en sa main les trois épées des Curiaces<a name="FNanchor_800" id="FNanchor_800" href="#Footnote_800" class="fnanchor">[800]</a>.)</p> + +<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p> + +<p>Ma sœur, voici le bras qui venge nos deux frères,<br /> +Le bras qui rompt le cours de nos destins contraires,<br /> +Qui nous rend maîtres d'Albe; enfin voici le bras<br /> +Qui seul fait aujourd'hui le sort de deux États;<br /> +Vois ces marques d'honneur, ces témoins de ma gloire,<br /> +Et rends ce que tu dois à l'heur de ma victoire.</p> + +<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p> + +<p>Recevez donc mes pleurs, c'est ce que je lui dois<a name="FNanchor_801" id="FNanchor_801" href="#Footnote_801" class="fnanchor">[801]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p> + +<p>Rome n'en veut point voir après de tels exploits,<br /> +Et nos deux frères morts dans le malheur des armes<br /> +Sont trop payés de sang pour exiger des larmes:<span class="dalign">1260</span><br /> +Quand la perte est vengée, on n'a plus rien perdu.</p> + +<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p> + +<p>Puisqu'ils sont satisfaits par le sang épandu,<br /> +Je cesserai pour eux de paroître affligée,<br /> +Et j'oublierai leur mort que vous avez vengée;<br /> +Mais qui me vengera de celle d'un amant,<span class="dalign">1265</span><br /> +Pour me faire oublier sa perte en un moment?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">338</a></span> +<span class="smcap i6">HORACE.</span></p> + +<p>Que dis-tu, malheureuse?</p> + +<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p> + +<p><span class="i10">O mon cher Curiace!</span></p> + +<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p> + +<p>O d'une indigne sœur insupportable audace<a name="FNanchor_802" id="FNanchor_802" href="#Footnote_802" class="fnanchor">[802]</a>!<br /> +D'un ennemi public dont je reviens vainqueur<br /> +Le nom est dans ta bouche et l'amour dans ton cœur!<br /> +Ton ardeur criminelle à la vengeance aspire!<br /> +Ta bouche la demande, et ton cœur la respire!<br /> +Suis moins ta passion, règle mieux tes desirs,<br /> +Ne me fais plus rougir d'entendre tes soupirs;<br /> +Tes flammes désormais doivent être étouffées;<span class="dalign">1275</span><br /> +Bannis-les de ton âme, et songe à mes trophées:<br /> +Qu'ils soient dorénavant ton unique entretien.</p> + +<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p> + +<p>Donne-moi donc, barbare, un cœur comme le tien;<br /> +Et si tu veux enfin que je t'ouvre mon âme,<br /> +Rends-moi mon Curiace, ou laisse agir ma flamme:<span class="dalign">1280</span><br /> +Ma joie et mes douleurs dépendoient de son sort;<br /> +Je l'adorois vivant, et je le pleure mort.<br /> +<span class="i1">Ne cherche plus ta sœur où tu l'avois laissée;</span><br /> +Tu ne revois en moi qu'une amante offensée,<br /> +Qui comme une furie attachée à tes pas,<span class="dalign">1285</span><br /> +Te veut incessamment reprocher son trépas.<br /> +Tigre altéré de sang, qui me défends les larmes<a name="FNanchor_803" id="FNanchor_803" href="#Footnote_803" class="fnanchor">[803]</a>,<br /> +Qui veux que dans sa mort je trouve encor des charmes,<br /> +Et que jusques au ciel élevant tes exploits,<br /> +Moi-même je le tue une seconde fois!<span class="dalign">1290</span><br /> +Puissent tant de malheurs accompagner ta vie<a name="FNanchor_804" id="FNanchor_804" href="#Footnote_804" class="fnanchor">[804]</a>,<br /> +Que tu tombes au point de me porter envie;<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">339</a></span><br /> +Et toi, bientôt souiller par quelque lâcheté<br /> +Cette gloire si chère à ta brutalité!</p> + +<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p> + +<p>O ciel! qui vit jamais une pareille rage!<span class="dalign">1295</span><br /> +Crois-tu donc que je sois insensible à l'outrage,<br /> +Que je souffre en mon sang ce mortel déshonneur?<br /> +Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur,<br /> +Et préfère du moins au souvenir d'un homme<br /> +Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome.<span class="dalign">1300</span></p> + +<p><span class="smcap i6">CAMILLE.</span></p> + +<p>Rome, l'unique objet de mon ressentiment<a name="FNanchor_805" id="FNanchor_805" href="#Footnote_805" class="fnanchor">[805]</a>!<br /> +Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant!<br /> +Rome qui t'a vu naître, et que ton cœur adore!<br /> +Rome enfin que je hais parce qu'elle t'honore!<br /> +Puissent tous ses voisins ensemble conjurés<span class="dalign">1305</span><br /> +Saper ses fondements encor mal assurés!<br /> +Et si ce n'est assez de toute l'Italie,<br /> +Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie;<br /> +Que cent peuples unis des bouts de l'univers<br /> +Passent pour la détruire et les monts et les mers!<span class="dalign">1310</span><br /> +Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles,<br /> +Et de ses propres mains déchire ses entrailles!<br /> +Que le courroux du ciel allumé par mes vœux<a name="FNanchor_806" id="FNanchor_806" href="#Footnote_806" class="fnanchor">[806]</a><br /> +Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux!<br /> +Puissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre<a name="FNanchor_807" id="FNanchor_807" href="#Footnote_807" class="fnanchor">[807]</a>,<span class="dalign">1315</span><br /> +Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre,<br /> +Voir le dernier Romain à son dernier soupir,<br /> +Moi seule en être cause, et mourir de plaisir!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">340</a></span> +<span class="smcap i2">HORACE</span>, <small>mettant la main à l'épée</small><a name="FNanchor_808" id="FNanchor_808" href="#Footnote_808" class="fnanchor">[808]</a>, <small>et poursuivant sa sœur qui s'enfuit.</small></p> + +<p>C'est trop, ma patience à la raison fait place;<br /> +Va dedans les enfers plaindre ton Curiace<a name="FNanchor_809" id="FNanchor_809" href="#Footnote_809" class="fnanchor">[809]</a>.<span class="dalign">1320</span></p> + +<p><span class="smcap i2">CAMILLE</span>, <small>blessée derrière le théâtre</small><a name="FNanchor_810" id="FNanchor_810" href="#Footnote_810" class="fnanchor">[810]</a>.</p> + +<p>Ah! traître!</p> + +<p><span class="smcap i2">HORACE</span>, <small>revenant sur le théâtre.</small></p> + +<p><span class="i5">Ainsi reçoive un châtiment soudain</span><br /> +Quiconque ose pleurer un ennemi romain<a name="FNanchor_811" id="FNanchor_811" href="#Footnote_811" class="fnanchor">[811]</a>!</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE VI.</h3> + +<h4>HORACE, PROCULE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">PROCULE.</span></p> + +<p>Que venez-vous de faire?</p> + +<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p> + +<p><span class="i10">Un acte de justice:</span><br /> +Un semblable forfait veut un pareil supplice.</p> + +<p><span class="smcap i6">PROCULE.</span></p> + +<p>Vous deviez la traiter avec moins de rigueur.<span class="dalign">1325</span></p> + +<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p> + +<p>Ne me dis point qu'elle est et mon sang et ma sœur.<br /> +Mon père ne peut plus l'avouer pour sa fille:<br /> +Qui maudit son pays renonce à sa famille;<br /> +Des noms si pleins d'amour ne lui sont plus permis;<br /> +De ses plus chers parents il fait ses ennemis:<span class="dalign">1330</span><br /> +Le sang même les arme en haine de son crime.<br /> +La plus prompte vengeance en est plus légitime<a name="FNanchor_812" id="FNanchor_812" href="#Footnote_812" class="fnanchor">[812]</a>;<span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">341</a></span><br /> +Et ce souhait impie, encore qu'impuissant,<br /> +Est un monstre qu'il faut étouffer en naissant.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE VII.</h3> + +<h4>HORACE, SABINE, PROCULE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p> + +<p>A quoi s'arrête ici ton illustre colère?<span class="dalign">1335</span><br /> +Viens voir mourir ta sœur dans les bras de ton père;<br /> +Viens repaître tes yeux d'un spectacle si doux:<br /> +Ou si tu n'es point las de ces généreux coups<a name="FNanchor_813" id="FNanchor_813" href="#Footnote_813" class="fnanchor">[813]</a>,<br /> +Immole au cher pays des vertueux Horaces<br /> +Ce reste malheureux du sang des Curiaces.<span class="dalign">1340</span><br /> +Si prodigue du tien, n'épargne pas le leur;<br /> +Joins Sabine à Camille, et ta femme à ta sœur;<br /> +Nos crimes sont pareils, ainsi que nos misères;<br /> +Je soupire comme elle, et déplore mes frères:<br /> +Plus coupable en ce point contre tes dures lois,<span class="dalign">1345</span><br /> +Qu'elle n'en pleuroit qu'un, et que j'en pleure trois,<br /> +Qu'après son châtiment ma faute continue.</p> + +<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p> + +<p>Sèche tes pleurs, Sabine, ou les cache à ma vue:<br /> +Rends-toi digne du nom de ma chaste moitié,<br /> +Et ne m'accable point d'une indigne pitié.<span class="dalign">1350</span><br /> +Si l'absolu pouvoir d'une pudique flamme<br /> +Ne nous laisse à tous deux qu'un penser et qu'une âme,<br /> +C'est à toi d'élever tes sentiments aux miens,<br /> +Non à moi de descendre à la honte des tiens.<br /> +Je t'aime, et je connois la douleur qui te presse;<span class="dalign">1355</span><br /> +Embrasse ma vertu pour vaincre ta foiblesse,<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">342</a></span><br /> +Participe à ma gloire au lieu de la souiller.<br /> +Tâche à t'en revêtir, non à m'en dépouiller.<br /> +Es-tu de mon honneur si mortelle ennemie,<br /> +Que je te plaise mieux couvert d'une infamie<a name="FNanchor_814" id="FNanchor_814" href="#Footnote_814" class="fnanchor">[814]</a>?<span class="dalign">1360</span><br /> +Sois plus femme que sœur, et te réglant sur moi,<br /> +Fais-toi de mon exemple une immuable loi.</p> + +<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p> + +<p>Cherche pour t'imiter des âmes plus parfaites.<br /> +Je ne t'impute point les pertes que j'ai faites,<br /> +J'en ai les sentiments que je dois en avoir,<span class="dalign">1365</span><br /> +Et je m'en prends au sort plutôt qu'à ton devoir;<br /> +Mais enfin je renonce à la vertu romaine<a name="FNanchor_815" id="FNanchor_815" href="#Footnote_815" class="fnanchor">[815]</a>,<br /> +Si pour la posséder je dois être inhumaine;<br /> +Et ne puis voir en moi la femme du vainqueur<br /> +Sans y voir des vaincus la déplorable sœur.<span class="dalign">1370</span><br /> +<span class="i1">Prenons part en public aux victoires publiques;</span><br /> +Pleurons dans la maison nos malheurs domestiques,<br /> +Et ne regardons point des biens communs à tous,<br /> +Quand nous voyons des maux qui ne sont que pour nous.<br /> +Pourquoi veux-tu, cruel, agir d'une autre sorte?<span class="dalign">1375</span><br /> +Laisse en entrant ici tes lauriers à la porte;<br /> +Mêle tes pleurs aux miens. Quoi? ces lâches discours<br /> +N'arment point ta vertu contre mes tristes jours?<br /> +Mon crime redoublé n'émeut point ta colère?<br /> +Que Camille est heureuse! elle a pu te déplaire;<span class="dalign">1380</span><br /> +Elle a reçu de toi ce qu'elle a prétendu,<br /> +Et recouvre là-bas tout ce qu'elle a perdu.<br /> +Cher époux, cher auteur du tourment qui me presse,<br /> +Écoute la pitié, si ta colère cesse;<br /> +Exerce l'une ou l'autre, après de tels malheurs,<span class="dalign">1385</span><br /> +A punir ma foiblesse, ou finir mes douleurs:<span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">343</a></span><br /> +Je demande la mort pour grâce, ou pour supplice;<br /> +Qu'elle soit un effet d'amour ou de justice,<br /> +N'importe: tous ses traits n'auront rien que de doux<a name="FNanchor_816" id="FNanchor_816" href="#Footnote_816" class="fnanchor">[816]</a>,<br /> +Si je les vois partir de la main d'un époux.<span class="dalign">1390</span></p> + +<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p> + +<p>Quelle injustice aux Dieux d'abandonner aux femmes<br /> +Un empire si grand sur les plus belles âmes,<br /> +Et de se plaire à voir de si foibles vainqueurs<br /> +Régner si puissamment sur les plus nobles cœurs!<br /> +A quel point ma vertu devient-elle réduite!<span class="dalign">1395</span><br /> +Rien ne la sauroit plus garantir que la fuite.<br /> +Adieu: ne me suis point, ou retiens tes soupirs.</p> + +<p><span class="smcap i4">SABINE</span>, <small>seule.</small></p> + +<p>O colère, ô pitié, sourdes à mes desirs,<br /> +Vous négligez mon crime, et ma douleur vous lasse,<br /> +Et je n'obtiens de vous ni supplice ni grâce!<span class="dalign">1400</span><br /> +Allons-y par nos pleurs faire encore un effort,<br /> +Et n'employons après que nous à notre mort.</p> + +<p class="p2 center"><span class="smcap"><small><b>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</b></small></span></p> + +<hr class="c5" /> +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">344</a></span></p> + +<h2>ACTE V.</h2> +<hr class="c5" /> + +<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<h4>LE VIEIL HORACE, HORACE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p> + +<p>Retirons nos regards de cet objet funeste,<br /> +Pour admirer ici le jugement céleste:<br /> +Quand la gloire nous enfle, il sait bien comme il faut<br /> +Confondre notre orgueil qui s'élève trop haut.<br /> +Nos plaisirs les plus doux ne vont point sans tristesse;<br /> +Il mêle à nos vertus des marques de foiblesse,<br /> +Et rarement accorde à notre ambition<br /> +L'entier et pur honneur d'une bonne action.<span class="dalign">1410</span><br /> +Je ne plains point Camille: elle étoit criminelle;<br /> +Je me tiens plus à plaindre, et je te plains plus qu'elle:<br /> +Moi, d'avoir mis au jour un cœur si peu romain;<br /> +Toi, d'avoir par sa mort déshonoré ta main.<br /> +Je ne la trouve point injuste ni trop prompte;<span class="dalign">1415</span><br /> +Mais tu pouvois, mon fils, t'en épargner la honte:<br /> +Son crime, quoique énorme et digne du trépas,<br /> +Étoit mieux impuni que puni par ton bras.</p> + +<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p> + +<p>Disposez de mon sang, les lois vous en font maître<a name="FNanchor_817" id="FNanchor_817" href="#Footnote_817" class="fnanchor">[817]</a>;<br /> +J'ai cru devoir le sien aux lieux qui m'ont vu naître.<br /> +Si dans vos sentiments mon zèle est criminel,<span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">345</a></span><br /> +S'il m'en faut recevoir un reproche éternel,<br /> +Si ma main en devient honteuse et profanée,<br /> +Vous pouvez d'un seul mot trancher ma destinée:<br /> +Reprenez tout ce sang de qui ma lâcheté<a name="FNanchor_818" id="FNanchor_818" href="#Footnote_818" class="fnanchor">[818]</a><span class="dalign">1425</span><br /> +A si brutalement souillé la pureté.<br /> +Ma main n'a pu souffrir de crime en votre race;<br /> +Ne souffrez point de tache en la maison d'Horace.<br /> +C'est en ces actions dont l'honneur est blessé<br /> +Qu'un père tel que vous se montre intéressé:<span class="dalign">1430</span><br /> +Son amour doit se taire où toute excuse est nulle;<br /> +Lui-même il y prend part lorsqu'il les dissimule;<br /> +Et de sa propre gloire il fait trop peu de cas,<br /> +Quand il ne punit point ce qu'il n'approuve pas.</p> + +<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p> + +<p>Il n'use pas toujours d'une rigueur extrême;<span class="dalign">1435</span><br /> +Il épargne ses fils bien souvent pour soi-même;<br /> +Sa vieillesse sur eux aime à se soutenir,<br /> +Et ne les punit point, de peur de se punir<a name="FNanchor_819" id="FNanchor_819" href="#Footnote_819" class="fnanchor">[819]</a>.<br /> +Je te vois d'un autre œil que tu ne te regardes;<br /> +Je sais.... Mais le Roi vient, je vois entrer ses gardes.<span class="dalign">1440</span></p> + +<h3 class="p2">SCÈNE II.</h3> + +<h4>TULLE, VALÈRE, LE VIEIL HORACE, +HORACE, <span class="smcap">troupe de Gardes</span><a name="FNanchor_820" id="FNanchor_820" href="#Footnote_820" class="fnanchor">[820]</a>.</h4> + +<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p> + +<p>Ah! Sire, un tel honneur a trop d'excès pour moi;<br /> +Ce n'est point en ce lieu que je dois voir mon roi:<br /> +Permettez qu'à genoux....</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">346</a></span> +<span class="smcap i6">TULLE.</span></p> + +<p><span class="i10">Non, levez-vous, mon père:</span><br /> +Je fais ce qu'en ma place un bon prince doit faire.<br /> +Un si rare service et si fort important<span class="dalign">1445</span><br /> +Veut l'honneur le plus rare et le plus éclatant<a name="FNanchor_821" id="FNanchor_821" href="#Footnote_821" class="fnanchor">[821]</a>.<br /> +Vous en aviez déjà sa parole pour gage;<br /> +Je ne l'ai pas voulu différer davantage.<br /> +<span class="i1">J'ai su par son rapport, et je n'en doutois pas,</span><br /> +Comme de vos deux fils vous portez le trépas,<span class="dalign">1450</span><br /> +Et que déjà votre âme étant trop résolue,<br /> +Ma consolation vous seroit superflue;<br /> +Mais je viens de savoir quel étrange malheur<br /> +D'un fils victorieux a suivi la valeur,<br /> +Et que son trop d'amour pour la cause publique<span class="dalign">1455</span><br /> +Par ses mains à son père ôte une fille unique.<br /> +Ce coup est un peu rude à l'esprit le plus fort<a name="FNanchor_822" id="FNanchor_822" href="#Footnote_822" class="fnanchor">[822]</a>;<br /> +Et je doute comment vous portez cette mort.</p> + +<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p> + +<p>Sire, avec déplaisir, mais avec patience.</p> + +<p><span class="smcap i6">TULLE.</span></p> + +<p>C'est l'effet vertueux de votre expérience.<span class="dalign">1460</span><br /> +Beaucoup par un long âge ont appris comme vous<br /> +Que le malheur succède au bonheur le plus doux:<br /> +Peu savent comme vous s'appliquer ce remède,<br /> +Et dans leur intérêt toute leur vertu cède.<br /> +Si vous pouvez trouver dans ma compassion<span class="dalign">1465</span><br /> +Quelque soulagement pour votre affliction<a name="FNanchor_823" id="FNanchor_823" href="#Footnote_823" class="fnanchor">[823]</a>,<br /> +Ainsi que votre mal sachez qu'elle est extrême,<br /> +Et que je vous en plains autant que je vous aime<a name="FNanchor_824" id="FNanchor_824" href="#Footnote_824" class="fnanchor">[824]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">347</a></span> +<span class="i6 smcap">VALÈRE.</span></p> + +Sire, puisque le ciel entre les mains des rois<br /> +Dépose sa justice et la force des lois,<span class="dalign">1470</span><br /> +Et que l'État demande aux princes légitimes<br /> +Des prix pour les vertus, des peines pour les crimes,<br /> +Souffrez qu'un bon sujet vous fasse souvenir<br /> +Que vous plaignez beaucoup ce qu'il vous faut punir;<br /> +Souffrez.... + +<p><span class="smcap i6">LE VIEIL HORACE.</span></p> + +<span class="i5">Quoi? qu'on envoie un vainqueur au supplice?</span> + +<p><span class="smcap i6">TULLE.</span></p> + +<p>Permettez qu'il achève, et je ferai justice:<br /> +J'aime à la rendre à tous, à toute heure, en tout lieu.<br /> +C'est par elle qu'un roi se fait un demi-dieu;<br /> +Et c'est dont je vous plains, qu'après un tel service<br /> +On puisse contre lui me demander justice.<span class="dalign">1480</span></p> + +<p><span class="i6 smcap">VALÈRE.</span></p> + +<p>Souffrez donc, ô grand Roi, le plus juste des rois,<br /> +Que tous les gens de bien vous parlent par ma voix.<br /> +Non que nos cœurs jaloux de ses honneurs s'irritent;<br /> +S'il en reçoit beaucoup, ses hauts faits<a name="FNanchor_825" id="FNanchor_825" href="#Footnote_825" class="fnanchor">[825]</a> le méritent<a name="FNanchor_826" id="FNanchor_826" href="#Footnote_826" class="fnanchor">[826]</a>;<br /> +Ajoutez-y plutôt que d'en diminuer:<span class="dalign">1485</span><br /> +Nous sommes tous encor prêts d'y contribuer;<br /> +Mais puisque d'un tel crime il s'est montré capable,<br /> +Qu'il triomphe en vainqueur, et périsse en coupable.<br /> +Arrêtez sa fureur, et sauvez de ses mains,<br /> +Si vous voulez régner, le reste des Romains:<span class="dalign">1490</span><br /> +Il y va de la perte ou du salut du reste.<br /> +<span class="i1">La guerre avoit un cours si sanglant, si funeste<a name="FNanchor_827" id="FNanchor_827" href="#Footnote_827" class="fnanchor">[827]</a>,</span><span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">348</a></span><br /> +Et les nœuds de l'hymen, durant nos bons destins,<br /> +Ont tant de fois uni des peuples si voisins,<br /> +Qu'il est peu de Romains que le parti contraire<span class="dalign">1495</span><br /> +N'intéresse en la mort d'un gendre ou d'un beau-frère,<br /> +Et qui ne soient forcés de donner quelques pleurs,<br /> +Dans le bonheur<a name="FNanchor_828" id="FNanchor_828" href="#Footnote_828" class="fnanchor">[828]</a> public, à leurs propres malheurs.<br /> +Si c'est offenser Rome, et que l'heur de ses armes<br /> +L'autorise à punir ce crime de nos larmes,<span class="dalign">1500</span><br /> +Quel sang épargnera ce barbare vainqueur,<br /> +Qui ne pardonne pas à celui de sa sœur,<br /> +Et ne peut excuser cette douleur pressante<a name="FNanchor_829" id="FNanchor_829" href="#Footnote_829" class="fnanchor">[829]</a><br /> +Que la mort d'un amant jette au cœur d'une amante,<br /> +Quand près d'être éclairés du nuptial flambeau,<span class="dalign">1505</span><br /> +Elle voit avec lui son espoir au tombeau?<br /> +Faisant triompher Rome, il se l'est asservie;<br /> +Il a sur nous un droit et de mort et de vie;<br /> +Et nos jours criminels ne pourront plus durer<br /> +Qu'autant qu'à sa clémence il plaira l'endurer.<span class="dalign">1510</span><br /> +<span class="i1">Je pourrois ajouter aux intérêts de Rome</span><br /> +Combien un pareil coup est indigne d'un homme;<br /> +Je pourrois demander qu'on mît devant vos yeux<br /> +Ce grand et rare exploit d'un bras victorieux:<br /> +Vous verriez un beau sang, pour accuser sa rage,<span class="dalign">1515</span><br /> +D'un frère si cruel rejaillir<a name="FNanchor_830" id="FNanchor_830" href="#Footnote_830" class="fnanchor">[830]</a> au visage:<br /> +Vous verriez des horreurs qu'on ne peut concevoir;<br /> +Son âge et sa beauté vous pourroient émouvoir;<br /> +Mais je hais ces moyens qui sentent l'artifice.<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">349</a></span><br /> +Vous avez à demain remis le sacrifice:<span class="dalign">1520</span><br /> +Pensez-vous que les Dieux, vengeurs des innocents,<br /> +D'une main parricide acceptent de l'encens?<br /> +Sur vous ce sacrilége attireroit sa peine;<br /> +Ne le considérez qu'en objet de leur haine,<br /> +Et croyez avec nous qu'en tous ses trois combats<a name="FNanchor_831" id="FNanchor_831" href="#Footnote_831" class="fnanchor">[831]</a><span class="dalign">1525</span><br /> +Le bon destin de Rome a plus fait que son bras,<br /> +Puisque ces mêmes Dieux, auteurs de sa victoire,<br /> +Ont permis qu'aussitôt il en souillât la gloire,<br /> +Et qu'un si grand courage, après ce noble effort,<br /> +Fût digne en même jour de triomphe et de mort.<span class="dalign">1530</span><br /> +Sire, c'est ce qu'il faut que votre arrêt décide.<br /> +En ce lieu Rome a vu le premier parricide;<br /> +La suite en est à craindre, et la haine des cieux:<br /> +Sauvez-nous de sa main, et redoutez les Dieux.</p> + +<p><span class="smcap i6">TULLE.</span></p> + +<p>Défendez-vous, Horace.</p> + +<p><span class="smcap i6">HORACE.</span></p> + +<p><span class="i9">A quoi bon me défendre?</span><span class="dalign">1535</span><br /> +Vous savez l'action, vous la venez d'entendre<a name="FNanchor_832" id="FNanchor_832" href="#Footnote_832" class="fnanchor">[832]</a>;<br /> +Ce que vous en croyez me doit être une loi.<br /> +<span class="i1">Sire, on se défend mal contre l'avis d'un roi,</span><br /> +Et le plus innocent devient soudain coupable<a name="FNanchor_833" id="FNanchor_833" href="#Footnote_833" class="fnanchor">[833]</a>,<br /> +Quand aux yeux de son prince il paroît condamnable.<br /> +C'est crime qu'envers lui se vouloir excuser:<br /> +Notre sang est son bien, il en peut disposer;<br /> +Et c'est à nous de croire, alors qu'il en dispose,<br /> +Qu'il ne s'en prive point sans une juste cause.<br /> +Sire, prononcez donc, je suis prêt d'obéir;<span class="dalign">1545</span><br /> +D'autres aiment la vie, et je la dois haïr.<span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">350</a></span><br /> +Je ne reproche point à l'ardeur de Valère<br /> +Qu'en amant de la sœur il accuse le frère<a name="FNanchor_834" id="FNanchor_834" href="#Footnote_834" class="fnanchor">[834]</a>:<br /> +Mes vœux avec les siens conspirent aujourd'hui;<br /> +Il demande ma mort, je la veux comme lui.<span class="dalign">1550</span><br /> +Un seul point entre nous met cette différence,<br /> +Que mon honneur par là cherche son assurance,<br /> +Et qu'à ce même but nous voulons arriver,<br /> +Lui pour flétrir ma gloire, et moi pour la sauver.<br /> +<span class="i1">Sire, c'est rarement qu'il s'offre une matière</span><span class="dalign">1555</span><br /> +A montrer d'un grand cœur la vertu toute entière.<br /> +Suivant l'occasion elle agit plus ou moins,<br /> +Et paroît forte ou foible aux yeux de ses témoins.<br /> +Le peuple, qui voit tout seulement par l'écorce,<br /> +S'attache à son effet pour juger de sa force<a name="FNanchor_835" id="FNanchor_835" href="#Footnote_835" class="fnanchor">[835]</a>;<span class="dalign">1560</span><br /> +Il veut que ses dehors gardent un même cours,<br /> +Qu'ayant fait un miracle, elle en fasse toujours:<br /> +Après une action pleine, haute, éclatante,<br /> +Tout ce qui brille moins remplit mal son attente;<br /> +Il veut qu'on soit égal en tout temps, en tous lieux;<span class="dalign">1565</span><br /> +Il n'examine point si lors on pouvoit mieux,<br /> +Ni que, s'il ne voit pas sans cesse une merveille,<br /> +L'occasion est moindre, et la vertu pareille:<br /> +Son injustice accable et détruit les grands noms;<br /> +L'honneur des premiers faits se perd par les seconds;<br /> +Et quand la renommée a passé l'ordinaire,<br /> +Si l'on n'en veut déchoir, il faut ne plus rien faire<a name="FNanchor_836" id="FNanchor_836" href="#Footnote_836" class="fnanchor">[836]</a>.<br /> +<span class="i1">Je ne vanterai point les exploits de mon bras;</span><br /> +Votre Majesté, Sire, a vu mes trois combats:<br /> +Il est bien malaisé qu'un pareil les seconde,<span class="dalign">1575</span><span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">351</a></span><br /> +Qu'une autre occasion à celle-ci réponde,<br /> +Et que tout mon courage, après de si grands coups,<br /> +Parvienne à des succès qui n'aillent au-dessous;<br /> +Si bien que pour laisser une illustre mémoire,<br /> +La mort seule aujourd'hui peut conserver ma gloire:<span class="dalign">1580</span><br /> +Encor la falloit-il sitôt que j'eus vaincu,<br /> +Puisque pour mon honneur j'ai déjà trop vécu.<br /> +Un homme tel que moi voit sa gloire ternie,<br /> +Quand il tombe en péril de quelque ignominie;<br /> +Et ma main auroit su déjà m'en garantir;<span class="dalign">1585</span><br /> +Mais sans votre congé mon sang n'ose sortir:<br /> +Comme il vous appartient, votre aveu doit se prendre;<br /> +C'est vous le dérober qu'autrement le répandre.<br /> +Rome ne manque point de généreux guerriers;<br /> +Assez d'autres sans moi soutiendront vos lauriers;<span class="dalign">1590</span><br /> +Que Votre Majesté désormais m'en dispense;<br /> +Et si ce que j'ai fait vaut quelque récompense,<br /> +Permettez, ô grand Roi, que de ce bras vainqueur<br /> +Je m'immole à ma gloire, et non pas à ma sœur.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE III.</h3> + +<h4>TULLE, VALÈRE, LE VIEIL HORACE, +HORACE, SABINE<a name="FNanchor_837" id="FNanchor_837" href="#Footnote_837" class="fnanchor">[837]</a>.</h4> + +<p><span class="smcap i6">SABINE.</span></p> + +<p>Sire, écoutez Sabine, et voyez dans son âme<span class="dalign">1595</span><br /> +Les douleurs d'une sœur, et celles d'une femme,<br /> +Qui toute désolée, à vos sacrés genoux,<br /> +Pleure pour sa famille, et craint pour son époux.<br /> +Ce n'est pas que je veuille avec cet artifice<br /> +Dérober un coupable au bras de la justice:<span class="dalign">1600</span><br /> +Quoi qu'il ait fait pour vous, traitez-le comme tel,<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">352</a></span><br /> +Et punissez en moi ce noble criminel;<br /> +De mon sang malheureux expiez tout son crime;<br /> +Vous ne changerez point pour cela de victime:<br /> +Ce n'en sera point prendre une injuste pitié,<span class="dalign">1605</span><br /> +Mais en sacrifier la plus chère moitié.<br /> +Les nœuds de l'hyménée et son amour extrême<br /> +Font qu'il vit plus en moi qu'il ne vit en lui-même;<br /> +Et si vous m'accordez de mourir aujourd'hui,<br /> +Il mourra plus en moi qu'il ne mourroit en lui;<span class="dalign">1610</span><br /> +La mort que je demande, et qu'il faut que j'obtienne,<br /> +Augmentera sa peine, et finira la mienne.<br /> +Sire, voyez l'excès de mes tristes ennuis,<br /> +Et l'effroyable état où mes jours sont réduits.<br /> +Quelle horreur d'embrasser un homme dont l'épée<span class="dalign">1615</span><br /> +De toute ma famille a la trame coupée!<br /> +Et quelle impiété de haïr un époux<br /> +Pour avoir bien servi les siens, l'État et vous<br /> +Aimer un bras souillé du sang de tous mes frères!<br /> +N'aimer pas un mari qui finit nos misères!<span class="dalign">1620</span><br /> +Sire, délivrez-moi par un heureux trépas<br /> +Des crimes de l'aimer et de ne l'aimer pas;<br /> +J'en nommerai l'arrêt une faveur bien grande.<br /> +Ma main peut me donner ce que je vous demande;<br /> +Mais ce trépas enfin me sera bien plus doux,<span class="dalign">1625</span><br /> +Si je puis de sa honte affranchir mon époux;<br /> +Si je puis par mon sang apaiser la colère<br /> +Des Dieux qu'a pu fâcher sa vertu trop sévère,<br /> +Satisfaire en mourant aux mânes de sa sœur,<br /> +Et conserver à Rome un si bon défenseur.<span class="dalign">1630</span></p> + +<p class="font90"><span class="i4 smcap">LE VIEIL HORACE</span>, au Roi<a name="FNanchor_838" id="FNanchor_838" href="#Footnote_838" class="fnanchor">[838]</a>.</p> + +<p>Sire, c'est donc à moi de répondre à Valère.<span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">353</a></span><br /> +Mes enfants avec lui conspirent contre un père:<br /> +Tous trois veulent me perdre, et s'arment sans raison<br /> +Contre si peu de sang qui reste en ma maison.</p> + +<p class="font90 i4">(A Sabine.)</p> + +<p><span class="i1">Toi qui par des douleurs à ton devoir contraires<a name="FNanchor_839" id="FNanchor_839" href="#Footnote_839" class="fnanchor">[839]</a>,<br /> +Veux quitter un mari pour rejoindre tes frères<a name="FNanchor_840" id="FNanchor_840" href="#Footnote_840" class="fnanchor">[840]</a>,</span><br /> +Va plutôt consulter leurs mânes généreux;<br /> +Ils sont morts, mais pour Albe, et s'en tiennent heureux:<br /> +Puisque le ciel vouloit qu'elle fût asservie,<br /> +Si quelque sentiment demeure après la vie,<span class="dalign">1640</span><br /> +Ce mal leur semble moindre, et moins rudes ses coups,<br /> +Voyant que tout l'honneur en retombe sur nous;<br /> +Tous trois désavoueront la douleur qui te touche,<br /> +Les larmes de tes yeux, les soupirs de ta bouche,<br /> +L'horreur que tu fais voir d'un mari vertueux.<span class="dalign">1645</span><br /> +Sabine, sois leur sœur, suis ton devoir comme eux.</p> + +<p class="font90 i4">(Au Roi.)</p> + +<p><span class="i1">Contre ce cher époux Valère en vain s'anime:</span><br /> +Un premier mouvement ne fut jamais un crime;<br /> +Et la louange est due, au lieu du châtiment,<br /> +Quand la vertu produit ce premier mouvement.<span class="dalign">1650</span><br /> +Aimer nos ennemis avec idolâtrie,<br /> +De rage en leur trépas maudire la patrie,<br /> +Souhaiter à l'État un malheur infini,<br /> +C'est ce qu'on nomme crime, et ce qu'il a puni.<br /> +Le seul amour de Rome a sa main animée:<span class="dalign">1655</span><br /> +Il seroit innocent s'il l'avoit moins aimée.<br /> +Qu'ai-je dit, Sire? il l'est, et ce bras paternel<br /> +L'auroit déjà puni s'il étoit criminel:<br /> +J'aurois su mieux user de l'entière puissance<br /> +Que me donnent sur lui les droits de la naissance;<span class="dalign">1660</span><span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">354</a></span><br /> +J'aime trop l'honneur, Sire, et ne suis point de rang<br /> +A souffrir ni d'affront ni de crime en mon sang.<br /> +C'est dont je ne veux point de témoin que Valère:<br /> +Il a vu quel accueil lui gardoit ma colère,<br /> +Lorsqu'ignorant encor la moitié du combat,<span class="dalign">1665</span><br /> +Je croyois que sa fuite avoit trahi l'État.<br /> +Qui le fait se charger des soins de ma famille?<br /> +Qui le fait, malgré moi, vouloir venger ma fille?<br /> +Et par quelle raison, dans son juste trépas,<br /> +Prend-il un intérêt qu'un père ne prend pas?<span class="dalign">1670</span><br /> +On craint qu'après sa sœur il n'en maltraite d'autres!<br /> +Sire, nous n'avons part qu'à la honte des nôtres,<br /> +Et de quelque façon qu'un autre puisse agir,<br /> +Qui ne nous touche point ne nous fait point rougir.</p> + +<p class="font90 i4">(A Valère.)</p> + +<p><span class="i1">Tu peux pleurer, Valère, et même aux yeux d'Horace;</span><br /> +Il ne prend intérêt qu'aux crimes de sa race:<br /> +Qui n'est point de son sang ne peut faire d'affront<br /> +Aux lauriers immortels qui lui ceignent le front.<br /> +Lauriers, sacrés rameaux qu'on veut réduire en poudre,<br /> +Vous qui mettez sa tête à couvert de la foudre<a name="FNanchor_841" id="FNanchor_841" href="#Footnote_841" class="fnanchor">[841]</a>,<span class="dalign">1680</span><br /> +L'abandonnerez-vous à l'infâme couteau<br /> +Qui fait choir les méchants sous la main d'un bourreau?<br /> +Romains, souffrirez-vous qu'on vous immole un homme<a name="FNanchor_842" id="FNanchor_842" href="#Footnote_842" class="fnanchor">[842]</a><br /> +Sans qui Rome aujourd'hui cesseroit d'être Rome,<br /> +Et qu'un Romain s'efforce à tacher le renom<span class="dalign">1685</span><br /> +D'un guerrier à qui tous doivent un si beau nom?<br /> +Dis, Valère, dis-nous, si tu veux qu'il périsse<a name="FNanchor_843" id="FNanchor_843" href="#Footnote_843" class="fnanchor">[843]</a>,<br /> +Où tu penses choisir un lieu pour son supplice?<br /> +Sera-ce entre ces murs que mille et mille voix<span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">355</a></span><br /> +Font résonner encor du bruit de ses exploits?<span class="dalign">1690</span><br /> +Sera-ce hors des murs, au milieu de ces places<br /> +Qu'on voit fumer encor du sang des Curiaces,<br /> +Entre leurs trois tombeaux, et dans ce champ d'honneur<br /> +Témoin de sa vaillance et de notre bonheur?<br /> +Tu ne saurois cacher sa peine à sa victoire;<span class="dalign">1695</span><br /> +Dans les murs, hors des murs, tout parle de sa gloire,<br /> +Tout s'oppose à l'effort de ton injuste amour,<br /> +Qui veut d'un si bon sang souiller un si beau jour.<br /> +Albe ne pourra pas souffrir un tel spectacle,<br /> +Et Rome par ses pleurs y mettra trop d'obstacle<a name="FNanchor_844" id="FNanchor_844" href="#Footnote_844" class="fnanchor">[844]</a>.<span class="dalign">1700</span></p> + +<p class="font90 i4">(Au Roi.)</p> + +<p><span class="i1">Vous les préviendrez<a name="FNanchor_845" id="FNanchor_845" href="#Footnote_845" class="fnanchor">[845]</a>, Sire; et par un juste arrêt</span><br /> +Vous saurez embrasser bien mieux son intérêt.<br /> +Ce qu'il a fait pour elle, il peut encor le faire<a name="FNanchor_846" id="FNanchor_846" href="#Footnote_846" class="fnanchor">[846]</a>:<br /> +Il peut la garantir encor d'un sort contraire.<br /> +Sire, ne donnez rien à mes débiles ans:<span class="dalign">1705</span><br /> +Rome aujourd'hui m'a vu père de quatre enfants;<br /> +Trois en ce même jour sont morts pour sa querelle;<br /> +Il m'en reste encore un, conservez-le pour elle:<br /> +N'ôtez pas à ses murs un si puissant appui;<br /> +Et souffrez, pour finir, que je m'adresse à lui.<span class="dalign">1710</span></p> + +<p class="font90 i4">(A Horace.)</p> + +<p><span class="i1">Horace, ne crois pas que le peuple stupide</span><br /> +Soit le maître absolu d'un renom bien solide:<br /> +Sa voix tumultueuse assez souvent fait bruit;<br /> +Mais un moment l'élève, un moment le détruit;<br /> +Et ce qu'il contribue à notre renommée<span class="dalign">1715</span><br /> +Toujours en moins de rien se dissipe en fumée.<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">356</a></span><br /> +C'est aux rois, c'est aux grands, c'est aux esprits bien faits,<br /> +A voir la vertu pleine en ses moindres effets;<br /> +C'est d'eux seuls qu'on reçoit la véritable gloire;<br /> +Eux seuls des vrais héros assurent la mémoire.<span class="dalign">1720</span><br /> +Vis toujours en Horace, et toujours auprès d'eux<br /> +Ton nom demeurera grand, illustre, fameux,<br /> +Bien que l'occasion, moins haute ou moins brillante,<br /> +D'un vulgaire ignorant trompe l'injuste attente.<br /> +Ne hais donc plus la vie, et du moins vis pour moi,<span class="dalign">1725</span><br /> +Et pour servir encor ton pays et ton roi.<br /> +<span class="i1">Sire, j'en ai trop dit; mais l'affaire vous touche;</span><br /> +Et Rome toute entière a parlé par ma bouche.</p> + +<span class="i6 smcap">VALÈRE.</span> + +<p>Sire, permettez-moi....</p> + +<p><span class="smcap i6">TULLE.</span></p> + +<p><span class="i8">Valère, c'est assez:</span><br /> +Vos discours par les leurs ne sont pas effacés;<span class="dalign">1730</span><br /> +J'en garde en mon esprit les forces plus pressantes,<br /> +Et toutes vos raisons me sont encor présentes.<br /> +<span class="i1">Cette énorme action faite presque à nos yeux</span><br /> +Outrage la nature, et blesse jusqu'aux Dieux.<br /> +Un premier mouvement qui produit un tel crime<span class="dalign">1735</span><br /> +Ne sauroit lui servir d'excuse légitime:<br /> +Les moins sévères lois en ce point sont d'accord;<br /> +Et si nous les suivons, il est digne de mort.<br /> +Si d'ailleurs nous voulons regarder le coupable,<br /> +Ce crime, quoique grand, énorme, inexcusable,<span class="dalign">1740</span><br /> +Vient de la même épée et part du même bras<br /> +Qui me fait aujourd'hui maître de deux États.<br /> +Deux sceptres en ma main, Albe à Rome asservie,<br /> +Parlent bien hautement en faveur de sa vie:<br /> +Sans lui j'obéirois où je donne la loi,<span class="dalign">1745</span><br /> +Et je serois sujet où je suis deux fois roi.<br /> +Assez de bons sujets dans toutes les provinces<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">357</a></span><br /> +Par des vœux impuissants s'acquittent vers leurs princes;<br /> +Tous les peuvent aimer, mais tous ne peuvent pas<br /> +Par d'illustres effets assurer leurs États;<span class="dalign">1750</span><br /> +Et l'art et le pouvoir d'affermir des couronnes<br /> +Sont des dons que le ciel fait à peu de personnes<a name="FNanchor_847" id="FNanchor_847" href="#Footnote_847" class="fnanchor">[847]</a>.<br /> +De pareils serviteurs sont les forces des rois,<br /> +Et de pareils aussi sont au-dessus des lois.<br /> +Qu'elles se taisent donc; que Rome dissimule<span class="dalign">1755</span><br /> +Ce que dès sa naissance elle vit en Romule:<br /> +Elle peut bien souffrir en son libérateur<br /> +Ce qu'elle a bien souffert en son premier auteur.<br /> +<span class="i1">Vis donc, Horace, vis, guerrier trop magnanime:</span><br /> +Ta vertu met ta gloire au-dessus de ton crime;<span class="dalign">1760</span><br /> +Sa chaleur généreuse a produit ton forfait<a name="FNanchor_848" id="FNanchor_848" href="#Footnote_848" class="fnanchor">[848]</a>;<br /> +D'une cause si belle il faut souffrir l'effet.<br /> +Vis pour servir l'État; vis, mais aime Valère:<br /> +Qu'il ne reste entre vous ni haine ni colère;<br /> +Et soit qu'il ait suivi l'amour ou le devoir,<span class="dalign">1765</span><br /> +Sans aucun sentiment résous-toi de le voir.<br /> +<span class="i1">Sabine, écoutez moins la douleur qui vous presse<a name="FNanchor_849" id="FNanchor_849" href="#Footnote_849" class="fnanchor">[849]</a>;</span><br /> +Chassez de ce grand cœur ces marques de foiblesse:<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">358</a></span><br /> +C'est en séchant vos pleurs que vous vous montrerez<br /> +La véritable sœur de ceux que vous pleurez.<span class="dalign">1770</span><br /> +<span class="i1">Mais nous devons aux Dieux demain un sacrifice;</span><br /> +Et nous aurions le ciel à nos vœux mal propice,<br /> +Si nos prêtres, avant que de sacrifier,<br /> +Ne trouvoient les moyens de le purifier:<br /> +Son père en prendra soin; il lui sera facile<span class="dalign">1775</span><br /> +D'apaiser tout d'un temps les mânes de Camille.<br /> +Je la plains; et pour rendre à son sort rigoureux<br /> +Ce que peut souhaiter son esprit amoureux,<br /> +Puisqu'en un même jour l'ardeur d'un même zèle<br /> +Achève le destin de son amant et d'elle,<span class="dalign">1780</span><br /> +Je veux qu'un même jour, témoin de leurs deux morts,<br /> +En un même tombeau voie enfermer leurs corps.</p> +</div> +<p class="p2 center"><span class="smcap"><small><b>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</b></small></span></p> + +<hr class="c30" /> +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">359</a></span></p> + +<h2 class="title"><big>CINNA</big><br /> +TRAGÉDIE<br /> +<small>1640</small></h2> + +<p class="p4"><a name="Page_360" id="Page_360"></a> +<span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">361</a></span></p> + +<h3>NOTICE.</h3> + +<p class="p2 verse">« .... Par les envieux un génie excité<br /> +Au comble de son art est mille fois monté;<br /> +Plus on veut l'affoiblir, plus il croît et s'élance:<br /> +Au <i>Cid</i> persécuté <i>Cinna</i> doit sa naissance,»</p> + +<p>dit Boileau dans son <i>Épître à Racine</i> (vers 49-52). L'effort que +fit le génie de Corneille pour répondre dignement à ses détracteurs, +est peut-être en effet une des causes de la perfection de +<i>Cinna</i>; mais quel motif a porté le poëte à choisir ce sujet, à le +développer avec un soin si curieux, à conseiller avec tant +d'autorité la clémence au souverain et l'oubli aux conjurés?... +C'est ce qu'aucun contemporain ne nous a dit; on en est donc +réduit sur ce point aux conjectures, et, le premier, M. Édouard +Fournier en a présenté tout récemment qui ont le double +mérite, assez rare, d'être à la fois fort ingénieuses et très-plausibles.</p> + +<p>«C'est en 1640 que <i>Cinna</i> fut joué d'abord, et c'est par +conséquent en 1639 qu'il fut écrit. Or que s'était-il passé cette +année-là dans la ville de Rouen, où Corneille menait la vie +laborieuse et retirée que vous connaissez déjà<a name="FNanchor_850" id="FNanchor_850" href="#Footnote_850" class="fnanchor">[850]</a>? De sinistres +événements l'avaient agitée, ainsi que toute la province dont +elle était la tête et le cœur. Les habitants des campagnes, surchargés +des taxes mises sur le sel, sur le cuir, et même jusque +sur le pain, avaient refusé de payer.</p> + +<p>«On avait arrêté les plus mutins; ils en avaient appelé +devant le parlement de Rouen et la cour des aides; le parlement +<span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">362</a></span> +les avait fait mettre en liberté, et par suite la révolte +se croyant ainsi autorisée et se trouvant avoir un point d'appui, +s'était étendue dans toute la province. On avait couru sus aux +commis, démoli leurs maisons, et pendu même ceux qu'on avait +pu trouver. Un chef mystérieux, que personne n'avait vu, +mais que tout le monde nommait et chantait, conduisait cette +jacquerie normande. C'était <i>Jean-va-nu-pieds</i>, descendant direct +du <i>Jacques Bonhomme</i> des temps féodaux, et comme lui +personnification terrible de la misère furieuse<a name="FNanchor_851" id="FNanchor_851" href="#Footnote_851" class="fnanchor">[851]</a>.</p> + +<p>«Richelieu veillait. Le danger, qui eût été grand partout, +l'était là plus qu'ailleurs, à cause du voisinage de l'Anglais +toujours prompt à profiter de nos troubles, et en raison aussi +de certain désir mal déguisé que les pays normands avaient +toujours eu de se donner à un duc<a name="FNanchor_852" id="FNanchor_852" href="#Footnote_852" class="fnanchor">[852]</a>.</p> + +<p>«Il fallait donc un remède énergique et sûr. Le Cardinal +n'était pas homme à le faire attendre ni à l'employer mollement, +une fois qu'il l'aurait trouvé. Comme la première cause +de cette révolte venait d'une rébellion du parlement de Rouen, +il voulut que cette magistrature insubordonnée fût punie par +la main d'un magistrat. Le chancelier Seguier fut chargé de +ses ordres. Il partit avec une armée, et quelques jours après, +Rouen était occupé militairement.</p> + +<p>«Le parlement, qui prévoyait ce qu'il devait attendre de la +colère d'un homme comme Richelieu, lui avait en hâte envoyé +deux de ses principaux magistrats pour supplier et demander +pardon. Ils ne purent rien obtenir. Rouen fut traité comme une +ville prise d'assaut. On la frappa d'une taxe d'un million quatre-vingt-cinq +mille livres; son conseil municipal fut dissous; le +parlement, la cour des aides, le lieutenant général du bailliage +furent interdits. Ce n'est pas tout. Il fallait du sang dans toutes +les rigueurs qu'ordonnait Richelieu. Un grand nombre d'habitants +<span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">363</a></span> +furent arrêtés; on leur fit leur procès, et quarante-six +furent condamnés: quatre à être rompus vifs, vingt au gibet, +vingt-deux au bannissement perpétuel.</p> + +<p>«Le chancelier, qui réglait toutes ces représailles sur la +connaissance qu'il avait des sévérités ordinaires à celui dont il +était l'exécuteur, ne se croyait pas satisfait encore. Après avoir +décimé la population, il voulait décapiter la ville elle-même, +et rêvait pour cela la démolition de sa maison commune. +C'était trop de zèle. Le Cardinal, à qui il envoya le menu de +ses rigueurs, fit écrire en marge: «Bon, à l'exception du rasement +de l'hôtel de ville<a name="FNanchor_853" id="FNanchor_853" href="#Footnote_853" class="fnanchor">[853]</a>.»</p> + +<p>En sa qualité d'avocat aux siéges généraux de l'amirauté, +Corneille faisait partie du parlement; il comptait parmi les +proscrits, des amis, des parents peut-être, et devait avoir à +cœur de calmer les ressentiments de Richelieu. Est-ce à dire +que nous ne voyions dans <i>Cinna</i> qu'un éloquent plaidoyer? +Dieu nous en garde! A coup sûr, Corneille voulait avant tout +faire une belle tragédie; mais rencontrant dans Sénèque le +magnifique exemple de clémence qu'il a si bien mis en +scène, ne peut-il point, par un retour bien naturel sur son +temps, avoir souhaité pour sa ville natale un souverain aussi +magnanime qu'Auguste? S'il a eu cette idée, la Rome antique +s'est tout à coup animée à ses yeux, et l'émotion que lui avaient +causée les troubles dont il venait d'être le témoin fut la source +de cette inspiration passionnée avec laquelle il peignit, en contemporain, +en spectateur fidèle, les agitations qui accompagnèrent +l'établissement de l'empire.</p> + +<p>Le public était du reste admirablement préparé à goûter +une œuvre de ce genre: «Les premiers spectateurs, dit Voltaire, +furent ceux qui combattirent à la Marfée, et qui firent la +guerre de la Fronde. Il y a d'ailleurs dans cette pièce un vrai +continuel, un développement de la constitution de l'empire +romain qui plaît extrêmement aux hommes d'État, et alors +chacun voulait l'être<a name="FNanchor_854" id="FNanchor_854" href="#Footnote_854" class="fnanchor">[854]</a>.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">364</a></span> +La tragédie eut donc un grand succès; mais l'éloquente et +indirecte supplique qui, suivant l'hypothèse que nous avons +adoptée, s'y trouvait contenue, fut loin d'en avoir autant. Aucun +des Rouennais proscrits ne fut rappelé, et les rigueurs +ordonnées suivirent leur cours. Le destin de cette pièce, +comme de presque tous les chefs-d'œuvre dramatiques, fut de +causer une vive impression, mais sans changer les cœurs, sans +fléchir les volontés. D'après une anecdote fort douteuse, +Louis XIV, après avoir constamment refusé la grâce du chevalier +de Rohan, aurait été si ému en assistant à une représentation +de <i>Cinna</i> la veille du jour où le chevalier de Rohan devait +être exécuté, que si on lui avait alors parlé de nouveau en +faveur du condamné, il n'eût pu, aurait-il dit lui-même, s'empêcher +d'accorder en ce moment la grâce qu'il avait jusqu'alors +constamment refusée<a name="FNanchor_855" id="FNanchor_855" href="#Footnote_855" class="fnanchor">[855]</a>. Quoi qu'il en soit de cette émotion attribuée +à Louis XIV, il est certain que l'exemple d'Auguste +ne tenta pas un instant Richelieu.</p> + +<p>Suivant les frères Parfait<a name="FNanchor_856" id="FNanchor_856" href="#Footnote_856" class="fnanchor">[856]</a>, <i>Cinna</i> aurait été joué pour la +première fois vers la fin de 1639. Mais cette pièce succéda à +<i>Horace</i>, qui, le 9 mars 1640, ainsi que nous l'avons vu plus +haut<a name="FNanchor_857" id="FNanchor_857" href="#Footnote_857" class="fnanchor">[857]</a>, venait à peine d'être joué; la première représentation +de <i>Cinna</i> est donc sans contredit postérieure à cette date.</p> + +<p>L'auteur d'une <i>Lettre sur la vie et les ouvrages de Molière et +sur les comédiens de son temps</i>, publiée au mois de mai 1740<a name="FNanchor_858" id="FNanchor_858" href="#Footnote_858" class="fnanchor">[858]</a>, +s'exprime ainsi en parlant de Pierre Mercier, dit Bellerose: +«On croit que c'est lui qui a joué d'original le rôle de Cinna +dans la tragédie de ce nom;» et ce qui est avancé ici d'une +manière dubitative est établi par un témoignage formel de Chapuzeau, +qui dit dans son <i>Théâtre françois</i><a name="FNanchor_859" id="FNanchor_859" href="#Footnote_859" class="fnanchor">[859]</a>: «Comme les talents +sont divers, l'un n'est propre que pour le sérieux, l'autre que +pour le comique; et Jodelet auroit aussi mal réussi dans le +rôle de Cinna, que Bellerose dans celui de don Japhet d'Arménie<a name="FNanchor_860" id="FNanchor_860" href="#Footnote_860" class="fnanchor">[860]</a>.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">365</a></span> +Ce renseignement est d'autant plus précieux que Bellerose +étant alors chef de la troupe de l'hôtel de Bourgogne, nous +apprenons ainsi à quel théâtre <i>Cinna</i> fut représenté.</p> + +<p>Nous savons de plus qu'en 1657 Floridor et Beauchâteau +alternaient dans ce même rôle<a name="FNanchor_861" id="FNanchor_861" href="#Footnote_861" class="fnanchor">[861]</a>. Quant aux autres, nous ignorons +par qui ils étaient remplis. M. Aimé Martin affirme, mais +sans en apporter de preuves, que Baron père jouait Auguste, +et la Beaupré Émilie.</p> + +<p><i>Cinna</i>, pendant fort longtemps, a subi à la représentation +des mutilations analogues à celles qui ont encore lieu aujourd'hui +pour <i>le Cid</i>. Plusieurs actrices ne disaient point le monologue +qui ouvre la pièce; c'est à Voltaire qu'on en doit le +rétablissement<a name="FNanchor_862" id="FNanchor_862" href="#Footnote_862" class="fnanchor">[862]</a>. D'autres altérations, encore plus graves, ont +subsisté jusqu'à nos jours. En 1746 les frères Parfait nous +disent que d'ordinaire on retranche au théâtre le rôle de Livie<a name="FNanchor_863" id="FNanchor_863" href="#Footnote_863" class="fnanchor">[863]</a>. +Dans son édition de Corneille de 1764, Voltaire fait observer +que cette suppression remonte à plus de trente ans.</p> + +<p>Corneille cependant avait insisté à bon droit, dans le <i>Discours +du poëme dramatique</i>, sur l'importance de ce rôle: «La consultation +d'Auguste au second de <i>Cinna</i>, les remords de cet ingrat, +ce qu'il en découvre à Émilie, et l'effort que fait Maxime +pour persuader à cet objet de son amour caché de s'enfuir +avec lui, ne sont que des épisodes; mais l'avis que fait donner +Maxime par Euphorbe à l'Empereur, les irrésolutions de ce +prince, et les conseils de Livie, sont de l'action principale<a name="FNanchor_864" id="FNanchor_864" href="#Footnote_864" class="fnanchor">[864]</a>.»</p> + +<p>Ces suppressions non-seulement tronquaient la pièce, mais +amenaient des contre-sens inévitables. A l'occasion de ces deux +vers:</p> + +<p class="verse">Vous ne connoissez pas encor tous les complices;<br /> +Votre Émilie en est, Seigneur, et la voici<a name="FNanchor_865" id="FNanchor_865" href="#Footnote_865" class="fnanchor">[865]</a>,</p> + +<p>Voltaire fait la remarque suivante: «Les acteurs ont été obligés +de retrancher Livie, qui venait faire ici le personnage d'un +exempt, et qui ne disait que ces deux vers. On les fait prononcer +par Émilie, mais ils lui sont peu convenables.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">366</a></span> +Napoléon, qui avait pour Corneille une si vive admiration, +voulut qu'on représentât à Saint-Cloud <i>Cinna</i>, avec Livie, le +29 mai 1806, et Mlle Raucourt fut chargée de remplir ce rôle; +mais cette heureuse tentative, ainsi que celle qui fut également +faite à Saint-Cloud, à quelques jours de là, pour rétablir le +personnage de l'Infante dans <i>le Cid</i><a name="FNanchor_866" id="FNanchor_866" href="#Footnote_866" class="fnanchor">[866]</a>, n'eut aucune influence +sur les représentations ordinaires, et ce fut seulement le 21 novembre +1860, sous la direction de M. Édouard Thierry, que +le rôle de Livie fut définitivement remis au théâtre. A cette +époque, l'habile directeur fit pratiquer dans <i>Cinna</i> des changements +de décors analogues à ceux que le public avait déjà +accueillis favorablement dans <i>le Cid</i><a name="FNanchor_867" id="FNanchor_867" href="#Footnote_867" class="fnanchor">[867]</a>. L'<i>Examen</i> de <i>Cinna</i> +renferme sur ce point d'excellentes indications<a name="FNanchor_868" id="FNanchor_868" href="#Footnote_868" class="fnanchor">[868]</a>, un peu contredites +il est vrai par un passage d'un des <i>Discours</i><a name="FNanchor_869" id="FNanchor_869" href="#Footnote_869" class="fnanchor">[869]</a> qui montre +que Corneille n'était pas trop d'avis qu'on variât les décorations +pour marquer la diversité des lieux. Au reste ces +modifications n'eurent lieu alors qu'à la Comédie-Française; et +l'Odéon, qui deux jours après représentait <i>Cinna</i> pour le début +de Mlle Karoly dans le rôle d'Émilie, ne rétablissait pas celui +de Livie et ne changeait rien à la décoration.</p> + +<p><i>Cinna</i> est la première pièce dont Corneille ait obtenu le privilége +en son nom avant d'avoir traité avec un libraire. Ce +privilége, daté de Fontainebleau, le 1<sup>er</sup> août 1642, est ainsi +conçu: «Il est permis à notre amé et féal Pierre Corneille, +notre conseiller et avocat général à la table de marbre des +eaux et forêts de Rouen, de faire imprimer une tragédie de +sa composition intitulée: <i>Cinna ou la Clémence d'Auguste....</i>» +Il est suivi d'une mention de «la cession et transport» fait +par Corneille à Toussaint Quinet, et l'on trouve dans les <i>Mémoires +de Mathieu Molé</i><a name="FNanchor_870" id="FNanchor_870" href="#Footnote_870" class="fnanchor">[870]</a> l'arrêt du 16 juin qui autorise Quinet +à jouir de l'effet du privilége, et du transport fait à son +profit par Corneille.</p> + +<p>L'édition originale a pour titre: <span class="smcap">Cinna ov la clemence +d'Avgvste, tragedie</span>. <i>Imprimé à Roüen aux despens de l'Autheur +<span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">367</a></span> +et se vendent à Paris chez Toussainct Quinet</i>.... M.DC.XLIII. +<i>Auec priuilege du Roy.</i> Sur le titre se trouvent comme épigraphe +les vers 40 et 41 de l'<i>Art poétique</i> d'Horace:</p> + +<p class="verse"><span class="i4">.... <i>Cui lecta potenter erit res</i>,</span><br /> +<i>Nec facundia deseret hunc, nec lucidus ordo.</i></p> + +<p>Ce titre est précédé d'un frontispice gravé représentant Auguste +sur un trône, et Cinna, Maxime et Émilie à ses pieds; +cette dernière lui baise la main. Le volume, de format in-4<sup>o</sup>, +se compose de 7 feuillets et 110 pages. L'achevé d'imprimer +est du 18 janvier; la cession à Quinet, seulement du 27, comme +on le voit dans l'arrêt du 16 juin; ce qui explique la présence +sur le titre de la formule: <i>Imprimé aux despens de l'Autheur</i>.</p> + +<p>En tête de <i>Cinna</i> se trouve le passage de Sénèque qui a +donné à Corneille l'idée de sa tragédie<a name="FNanchor_871" id="FNanchor_871" href="#Footnote_871" class="fnanchor">[871]</a>, et la traduction libre +de ce passage par Montaigne<a name="FNanchor_872" id="FNanchor_872" href="#Footnote_872" class="fnanchor">[872]</a>. Cette coutume de rapprocher +ainsi des poëmes dramatiques nouveaux leurs origines +historiques, fut imitée par quelques poëtes et blâmée par d'autres, +qui sans doute ne s'astreignaient pas à une exactitude +bien rigoureuse dans le récit des événements et la peinture des +caractères. C'est ce que nous apprend un auteur fort inconnu +et fort digne de l'être, qui cependant, si nous l'en croyons, a +eu la gloire d'être l'ami de Corneille. Ce poëte, qui se nomme +le Vert et qui avait le bonheur, fort grand alors pour un poëte +dramatique, d'appartenir à la Normandie<a name="FNanchor_873" id="FNanchor_873" href="#Footnote_873" class="fnanchor">[873]</a>, a fait imprimer +trois pièces: <i>le Docteur amoureux</i>, comédie, en 1638; <i>Aristotime</i>, +tragédie, en 1642; <i>Aricidie</i>, <i>ou le Mariage de Tite</i>, tragi-comédie, +en 1646. Dans l'avis <i>au Lecteur</i> de ce dernier ouvrage, +le Vert s'exprime ainsi: «Les préfaces, que j'aime +quand elles ne sont pas trop longues, ne me semblent point +<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">368</a></span> +absolument inutiles, particulièrement dans les histoires peu +connues, où le moindre avertissement donne quelquefois beaucoup +de lumière et d'intelligence. Je n'ignore pas que cette +mienne opinion ne puisse être condamnée de quelques-uns; +mais je sais bien aussi qu'elle est suivie de beaucoup d'autres, +et que j'ai pour modèle et pour partisan (comme pour ami et +pour compatriote, dont je ne tire pas une petite vanité) le grand +maître de l'art qui dans le <i>Cinna</i> et le <i>Polyeucte</i> n'a pas +jugé hors de propos de préparer ses lecteurs par des commencements +semblables.»</p> + +<p>Après <i>le Cid</i>, <i>Cinna</i> est de toutes les pièces de Corneille +celle qui, de son vivant, a fait le plus de bruit. Il revient lui-même +à plusieurs reprises sur «les illustres suffrages» qu'elle +a obtenus<a name="FNanchor_874" id="FNanchor_874" href="#Footnote_874" class="fnanchor">[874]</a>. Ne pas la bien connaître était une des plus grandes +marques d'ignorance que l'on pût donner; et en 1661, Dorimon, +dans sa <i>Comédie de la comédie</i>, faisait rire aux dépens +d'un sot qui, pour trancher de l'entendu, vantait la prose de +<i>Cinna</i>.</p> + +<p>Nous avons dit à combien de parodies <i>le Cid</i> avait donné +lieu, et à quel point Corneille s'irritait des moindres plaisanteries +de ce genre<a name="FNanchor_875" id="FNanchor_875" href="#Footnote_875" class="fnanchor">[875]</a>. Pour <i>Cinna</i>, nous n'en trouvons aucune +qui ait été représentée. Seulement, à une époque bien postérieure +à celle de la représentation, l'abbé de Pure fit, ou du +moins distribua une brochure intitulée: <i>Boileau, ou la Clémence +de M. Colbert</i>; c'est une imitation burlesque de la scène où +Auguste déclare à Cinna qu'il connaît tous les détails du complot +tramé contre lui. Gilles Boileau y est convaincu par le +ministre Colbert d'avoir composé des libelles. Si ombrageux +que fût Corneille, cette plaisanterie fort médiocre, qui n'était +d'ailleurs nullement dirigée contre son œuvre, ne dut lui +causer aucun chagrin.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">369</a></span></p> + +<h3 class="title">ÉPÎTRE.<br /> +A MONSIEUR DE MONTORON<a name="FNanchor_876" id="FNanchor_876" href="#Footnote_876" class="fnanchor">[876]</a>.</h3> + +<p class="p2 left5"><span class="smcap">Monsieur</span>,</p> + +<p>Je vous présente un tableau d'une des plus belles actions +d'Auguste. Ce monarque étoit tout généreux, et sa générosité +<span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">370</a></span> +n'a jamais paru avec tant d'éclat que dans les effets +de sa clémence et de sa libéralité. Ces deux rares vertus +lui étoient si naturelles et si inséparables en lui, qu'il +semble qu'en cette histoire que j'ai mise sur notre théâtre, +elles se soient tour à tour entre-produites dans son +âme. Il avoit été si libéral envers Cinna, que sa conjuration +ayant fait voir une ingratitude extraordinaire, il +eut besoin d'un extraordinaire effort de clémence pour +lui pardonner; et le pardon qu'il lui donna fut la source +des nouveaux bienfaits dont il lui fut prodigue, pour +vaincre tout à fait cet esprit qui n'avoit pu être gagné +par les premiers; de sorte qu'il est vrai de dire qu'il eût +été moins clément envers lui s'il eût été moins libéral, et +qu'il eût été moins libéral s'il eût été moins clément. +Cela étant<a name="FNanchor_877" id="FNanchor_877" href="#Footnote_877" class="fnanchor">[877]</a>, à qui pourrois-je plus justement donner le +portrait de l'une de ces héroïques vertus, qu'à celui qui +possède l'autre en un si haut degré, puisque, dans cette +action, ce grand prince les a si bien attachées et comme +unies l'une à l'autre, qu'elles ont été tout ensemble et la +cause<a name="FNanchor_878" id="FNanchor_878" href="#Footnote_878" class="fnanchor">[878]</a> et l'effet l'une de l'autre? Vous avez des richesses, +<span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">371</a></span> +mais vous savez en jouir, et vous en jouissez d'une façon +si noble, si relevée, et tellement illustre, que vous forcez +la voix publique d'avouer que la fortune a consulté +la raison quand elle a répandu ses faveurs sur vous, et +qu'on a plus de sujet de vous en souhaiter le redoublement +que de vous en envier l'abondance. J'ai vécu si +éloigné de la flatterie, que je pense être en possession +de me faire croire quand je dis du bien de quelqu'un; +et lorsque je donne des louanges (ce qui m'arrive assez +rarement), c'est avec tant de retenue, que je supprime +toujours quantité de glorieuses vérités, pour ne me rendre +pas suspect d'étaler de ces mensonges obligeants que +beaucoup de nos modernes savent débiter de si bonne +grâce. Aussi je ne dirai rien des avantages de votre naissance, +ni de votre courage, qui l'a si dignement soutenue +dans la profession des armes<a name="FNanchor_879" id="FNanchor_879" href="#Footnote_879" class="fnanchor">[879]</a>, à qui vous avez +donné vos premières années: ce sont des choses trop +connues de tout le monde. Je ne dirai rien de ce prompt +et puissant secours que reçoivent chaque jour de votre +main tant de bonnes familles, ruinées par les désordres +de nos guerres: ce sont des choses que vous voulez tenir +cachées. Je dirai seulement un mot de ce que vous avez +<span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">372</a></span> +particulièrement de commun avec Auguste: c'est que +cette générosité qui compose la meilleure partie de votre +âme et règne sur l'autre, et qu'à juste titre on peut +nommer l'âme de votre âme, puisqu'elle en fait mouvoir +toutes les puissances; c'est, dis-je, que cette générosité, +à l'exemple de ce grand empereur, prend plaisir à +s'étendre sur les gens de lettres, en un temps où beaucoup +pensent avoir trop récompensé leurs travaux quand +ils les ont honorés d'une louange stérile<a name="FNanchor_880" id="FNanchor_880" href="#Footnote_880" class="fnanchor">[880]</a>. Et certes<a name="FNanchor_881" id="FNanchor_881" href="#Footnote_881" class="fnanchor">[881]</a>, vous +avez traité quelques-unes de nos muses avec tant de magnanimité, +qu'en elles vous avez obligé toutes les autres, +et qu'il n'en est point<a name="FNanchor_882" id="FNanchor_882" href="#Footnote_882" class="fnanchor">[882]</a> qui ne vous en doive un remercîment. +Trouvez donc bon<a name="FNanchor_883" id="FNanchor_883" href="#Footnote_883" class="fnanchor">[883]</a>, Monsieur, que je m'acquitte +de celui que je reconnois vous en devoir, par le présent +que je vous fais de ce poëme, que j'ai choisi comme le +plus durable des miens, pour apprendre plus longtemps +à ceux qui le liront que le généreux Monsieur de Montoron, +par une libéralité inouïe en ce siècle<a name="FNanchor_884" id="FNanchor_884" href="#Footnote_884" class="fnanchor">[884]</a>, s'est rendu +toutes les muses redevables, et que je prends tant de +part aux bienfaits dont vous avez surpris quelques-unes +d'elles, que je m'en dirai toute ma vie,</p> + +<p class="left10">MONSIEUR,<br /> +<span class="i2">Votre très-humble et très-obligé serviteur<a name="FNanchor_885" id="FNanchor_885" href="#Footnote_885" class="fnanchor">[885]</a>,</span><br /> +<span class="i16 smcap">Corneille.</span></p> + + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">373</a></span></p> + +<p class="center"><b>SENECA.</b></p> + +<p class="center"><b>Lib. I,</b> <i>De Clementia</i>, cap. <span class="smcap"><b>IX</b></span>.</p> + +<p>Divus Augustus mitis fuit princeps, si quis illum a +principatu suo æstimare incipiat. In communi quidem +republica<a name="FNanchor_886" id="FNanchor_886" href="#Footnote_886" class="fnanchor">[886]</a>, duodevicesimum egressus annum, jam pugiones +in sinu amicorum absconderat, jam insidiis M. Antonii +consulis latus petierat, jam fuerat collega proscriptionis; +sed quum annum quadragesimum transisset, et +in Gallia moraretur, delatum est ad eum indicium, +L. Cinnam, stolidi ingenii virum, insidias ei struere. +Dictum est et ubi, et quando, et quemadmodum aggredi +vellet. Unus ex consciis deferebat; statuit se ab eo +vindicare. Consilium amicorum advocari jussit. Nox illi +inquieta erat, quum cogitaret adolescentem nobilem, +hoc detracto integrum, Cn. Pompeii nepotem damnandum. +Jam unum hominem occidere non poterat, +quum M. Antonio proscriptionis edictum inler cœnam +dictarat. Gemens subinde voces varias emittebat et inter +se contrarias: «Quid ergo? ego percussorem meum securum +ambulare patiar, me sollicito? Ergo non dabit +pœnas, qui tot civilibus bellis frustra petitum caput, tot +navalibus, tot pedestribus prœliis incolume, postquam +terra marique pax parta est, non occidere constituat, +sed immolare?» Nam sacrificantem placuerat adoriri. +Rursus silentio interposito, majore multo voce sibi +quam Cinnnæ irascebatur: «Quid vivis, si perire te tam +<span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">374</a></span> +multorum interest? Quis finis erit suppliciorum? quis +sanguinis? Ego sum nobilibus adolescentulis expositum +caput, in quod mucrones acuant. Non est tanti vita, si, +ut ego non peream, tam multa perdenda sunt.» Interpellavit +tandem illum Livia uxor, et: «Admittis, inquit, +muliebre consilium? Fac quod medici solent; ubi usitata +remedia non procedunt, tentant contraria. Severitate +nihil adhuc profecisti: Salvidienum<a name="FNanchor_887" id="FNanchor_887" href="#Footnote_887" class="fnanchor">[887]</a> Lepidus secutus est, +Lepidum Muræna, Murænam Cæpio, Cæpionem Egnatius, +ut alios taceam quos tantum ausos pudet; nunc +tenta quomodo tibi cedat clementia. Ignosce L. Cinnæ; +deprehensus est; jam nocere tibi non potest, prodesse +famæ tuæ potest<a name="FNanchor_888" id="FNanchor_888" href="#Footnote_888" class="fnanchor">[888]</a>.» Gavisus sibi quod advocatum invenerat, +uxori quidem gratias egit: renuntiari autem +extemplo amicis quos in consilium rogaverat imperavit, +et Cinnam unum ad se accersit, dimissisque omnibus +e cubiculo, quum alteram poni Cinnæ cathedram jussisset: +«Hoc, inquit, primum a te peto, ne me loquentem +interpelles, ne medio sermone meo proclames; dabitur +tibi loquendi liberum tempus. Ego te, Cinna, quum +in hostium castris invenissem, non factum tantum mihi +inimicum, sed natum, servavi; patrimonium tibi omne +concessi; hodie tam felix es et tam dives, ut victo victores +invideant: sacerdotium tibi petenti, præteritis compluribus +quorum parentes mecum militaverant, dedi. +Quum sic de te meruerim, occidere me constituisti.» +Quum ad hanc vocem exclamasset Cinna, procul hanc +ab se abesse dementiam: «Non præstas, inquit, fidem, +Cinna; convenerat ne interloquereris. Occidere, inquam, +<span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">375</a></span> +me paras.» Adjecit locum, socios, diem, ordinem insidiarum, +cui commissum esset ferrum; et quum defixum +videret, nec ex conventione jam, sed ex conscientia +tacentem: «Quo, inquit, hoc animo facis? Ut ipse sis +princeps? Male, mehercule, cum republica agitur, si tibi +ad imperandum nihil præter me obstat. Domum tuam +tueri non potes; nuper libertini hominis gratia in privato +judicio superatus es. Adeo nihil facilius putas quam contra +Cæsarem advocare? Cedo, si spes tuas solus impedio<a name="FNanchor_889" id="FNanchor_889" href="#Footnote_889" class="fnanchor">[889]</a>, +Paulusne te et Fabius Maximus et Cossi et Servilii ferent, +tantumque agmen nobilium, non inania nomina +præferentium, sed eorum qui imaginibus suis decori +sunt?» Ne totam ejus orationem repetendo magnam +partem voluminis occupem, diutius enim quam duabus +horis locutum esse constat, quum hanc pœnam qua sola +erat contentus futurus, extenderet: «Vitam tibi, inquit, +Cinna, iterum do, prius hosti, nunc insidiatori ac parricidæ. +Ex hodierno die inter nos amicitia incipiat. Contendamus +utrum ego meliore fide vitam tibi dederim, +an tu debeas.» Post hæc detulit ultro consulatum, questus +quod non auderet petere; amicissimum, fidelissimumque +habuit; hæres solus fuit illi; nullis amplius +insidiis ab ullo petitus est.</p> + +<p class="p2 center"><span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">376</a></span> +<b>MONTAGNE</b><a name="FNanchor_890" id="FNanchor_890" href="#Footnote_890" class="fnanchor">[890]</a>.</p> + +<p class="center"><b>Livre I de ses</b> <i>Essais</i>, <b>chapitre <span class="smcap">XXIII</span></b>.</p> + +<p>L'empereur Auguste, estant en la Gaule, receut certain +advertissement d'une coniuration que luy brassoit +L. Cinna: il delibera de s'en venger, et manda pour +cet effect au lendemain le conseil de ses amis. Mais la +nuict d'entre deux, il la passa avecques grande inquietude, +considerant qu'il avoit à faire mourir un ieune +homme de bonne maison et nepveu du grand Pompeius, +et produisoit en se plaignant plusieurs divers discours: +«Quoy doncques, disoit il, sera il vray que ie demeureray +en crainte et en alarme, et que ie lairray mon meurtrier +se promener ce pendant à son ayse? S'en ira il +quitte, ayant assailly ma teste, que i'ay sauvee de tant +de guerres civiles, de tant de battailles par mer et par +terre, et aprez avoir estably la paix universelle du +monde? sera il absoult, ayant deliberé non de me +meurtrir seulement, mais de me sacrifier?» car la coniuration +estoit faicte de le tuer comme il feroit quelque +sacrifice. Aprez cela, s'estant tenu coy quelque espace +de temps, il recommenceoit d'une voix plus forte, et +s'en prenoit à soy mesme: «Pourquoy vis tu, s'il importe +à tant de gents que tu meures? N'y aura il point +de fin à tes vengeances et à tes cruautez? Ta vie vault +elle que tant de dommage se face pour la conserver?» +Livia, sa femme, le sentant en ces angoisses: «Et les +conseils des femmes y seront ils receus? lui dict elle: +<span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">377</a></span> +fay ce que font les medecins; quant les receptes accoustumees +ne peuvent servir, ils en essayent de contraires. +Par severité, tu n'as iusques à cette heure rien proufité: +Lepidus a suyvi Salvidienus; Murena, Lepidus; Caepio, +Murena; Egnatius, Caepio: commence à experimenter +comment te succederont la doulceur et la clemence. +Cinna est convaincu, pardonne-luy; de te nuire desormais, +il ne pourra, et proufitera à ta gloire.» Auguste +feut bien ayse d'avoir trouvé un advocat de son humeur, +et ayant remercié sa femme, et contremandé ses amis +qu'il avoit assignez au conseil, commanda qu'on feist +venir à luy Cinna tout seul; et ayant faict sortir tout +le monde de sa chambre, et faict donner un siege à +Cinna, il luy parla en cette maniere: «En premier lieu, +ie te demande, Cinna, paisible audience; n'interromps +pas mon parler: ie te donray temps et loisir d'y respondre. +Tu sçais, Cinna, que t'ayant prins au camp de +mes ennemis, non seulement t'estant faict mon ennemy, +mais estant nay tel, ie te sauvay, ie te meis entre mains +touts tes biens, et t'ay enfin rendu si accommodé et si +aysé, que les victorieux sont envieux de la condition du +vaincu: l'office du sacerdoce que tu me demandas, ie te +l'octroyay, l'ayant refusé à d'aultres, desquels les peres +avoyent tousiours combattu avecques moy. T'ayant si +fort obligé, tu as entreprins de me tuer.» A quoy Cinna +s'estant escrié qu'il estoit bien esloingné d'une si meschante +pensee: «Tu ne me tiens pas, Cinna, ce que tu +m'avois promis, suyvit Auguste; tu m'avois asseuré que +ie ne seroy pas interrompu. Ouy, tu as entreprins de +me tuer en tel lieu, tel iour, en telle compaignie, et de +telle façon.» Et le veoyant transi de ces nouvelles, et en +silence, non plus pour tenir le marché de se taire, mais +de la presse de sa conscience: «Pourquoy, adiousta il, +le fais tu? Est ce pour estre empereur? Vrayement il va +<span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">378</a></span> +bien mal à la chose publicque, s'il n'y a que moy qui +t'empesche d'arriver à l'empire. Tu ne peux pas seulement +deffendre ta maison, et perdis dernierement un +procez par la faveur d'un simple libertin<a name="FNanchor_891" id="FNanchor_891" href="#Footnote_891" class="fnanchor">[891]</a>. Quoy! n'as tu +pas moyen ny pouvoir en aultre chose qu'à entreprendre +Cesar? Ie le quitte, s'il n'y a que moy qui empesche tes +esperances. Penses tu que Paulus, que Fabius, que les +Cosseens et Serviliens te souffrent, et une si grande +troupe de nobles, non seulement nobles de nom, mais +qui par leur vertu honnorent leur noblesse?» Aprez +plusieurs aultres propos (car il parla à luy plus de deux +heures entieres): «Or va, luy dict il, ie te donne, +Cinna, la vie à traistre et à parricide, que ie te donnay +aultrefois à ennemy; que l'amitié commence de ce iourd'huy +entre nous; essayons qui de nous deux de meilleure +foy, moy t'aye donné ta vie, ou tu l'ayes receue.» +Et se despartit d'avesques luy en cette maniere. Quelque +temps aprez, il luy donna le consulat, se plaignant dequoy +il ne luy avoit osé demander. Il l'eut depuis pour +fort amy, et feut seul faict par luy heritier de ses biens. +Or depuis cet accident, qui adveint à Auguste au quarantiesme +an de son aage, il n'y eut iamais de coniuration +ny d'entreprinse contre luy, et receut une iuste +recompense de cette sienne clemence<a name="FNanchor_892" id="FNanchor_892" href="#Footnote_892" class="fnanchor">[892]</a>.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">379</a></span></p> +<h3>EXAMEN.</h3> + +<p class="p2">Ce poëme a tant d'illustres suffrages<a name="FNanchor_893" id="FNanchor_893" href="#Footnote_893" class="fnanchor">[893]</a> qui lui donnent +le premier rang parmi les miens, que je me ferois trop +d'importants ennemis si j'en disois du mal: je ne le suis +pas assez de moi-même pour chercher des défauts où ils +n'en ont point voulu voir, et accuser le jugement qu'ils +en ont fait, pour obscurcir la gloire qu'ils m'en ont donnée. +Cette approbation si forte et si générale vient sans +doute de ce que la vraisemblance s'y trouve si heureusement +conservée aux endroits où la vérité lui manque, +qu'il n'a jamais besoin de recourir au nécessaire<a name="FNanchor_894" id="FNanchor_894" href="#Footnote_894" class="fnanchor">[894]</a>. Rien +n'y contredit l'histoire, bien que beaucoup de choses y +soient ajoutées; rien n'y est violenté par les incommodités +de la représentation, ni par l'unité de jour, ni par +celle de lieu.</p> + +<p>Il est vrai qu'il s'y rencontre une duplicité de lieu particulier<a name="FNanchor_895" id="FNanchor_895" href="#Footnote_895" class="fnanchor">[895]</a>. +La moitié de la pièce se passe chez Émilie, et +l'autre dans le cabinet d'Auguste. J'aurois été ridicule si +j'avois prétendu que cet empereur délibérât avec Maxime +et Cinna s'il quitteroit l'empire ou non, précisément dans +la même place où ce dernier vient de rendre compte à +Émilie de la conspiration qu'il a formée contre lui. C'est +<span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">380</a></span> +ce qui m'a fait rompre la liaison des scènes au quatrième +acte, n'ayant pu me résoudre à faire que Maxime vînt +donner l'alarme à Émilie de la conjuration découverte, +au lieu même où Auguste en venoit de recevoir l'avis par +son ordre, et dont il ne faisoit que de sortir avec tant +d'inquiétude et d'irrésolution. C'eût été une impudence +extraordinaire, et tout à fait hors du vraisemblable, de +se présenter dans son cabinet un moment après qu'il lui +avoit fait révéler le secret de cette entreprise<a name="FNanchor_896" id="FNanchor_896" href="#Footnote_896" class="fnanchor">[896]</a> et porter +la nouvelle de sa fausse mort. Bien loin de pouvoir +surprendre Émilie par la peur de se voir arrêtée, c'eût +été se faire arrêter lui-même, et se précipiter dans un +obstacle invincible au dessein qu'il vouloit exécuter. +Émilie ne parle donc pas où parle Auguste, à la réserve +du cinquième acte; mais cela n'empêche pas qu'à considérer +tout le poëme ensemble, il n'aye son unité de lieu, +puisque tout s'y peut passer, non-seulement dans Rome +ou dans un quartier de Rome, mais dans le seul palais +d'Auguste, pourvu que vous y vouliez donner un appartement +à Émilie qui soit éloigné du sien.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">381</a></span> +Le compte que Cinna lui rend de sa conspiration justifie +ce que j'ai dit ailleurs<a name="FNanchor_897" id="FNanchor_897" href="#Footnote_897" class="fnanchor">[897]</a>, que, pour faire souffrir une +narration ornée, il faut que celui qui la fait et celui qui +l'écoute ayent l'esprit assez tranquille, et s'y plaisent +assez pour lui prêter toute la patience qui lui est nécessaire. +Émilie a de la joie d'apprendre<a name="FNanchor_898" id="FNanchor_898" href="#Footnote_898" class="fnanchor">[898]</a> de la bouche de +son amant avec quelle chaleur il a suivi ses intentions; et +Cinna n'en a pas moins de lui pouvoir donner de si belles +espérances de l'effet qu'elle en souhaite: c'est pourquoi, +quelque longue que soit cette narration, sans interruption +aucune, elle n'ennuie point. Les ornements de rhétorique +dont j'ai tâché de l'enrichir ne la font point condamner +de trop d'artifice, et la diversité de ses figures ne +fait point regretter le temps que j'y perds; mais si j'avois +attendu à la commencer qu'Évandre eût troublé ces deux +amants par la nouvelle qu'il leur apporte, Cinna eût été +obligé de s'en taire ou de la conclure en six vers, et Émilie +n'en eût pu supporter davantage.</p> + +<p>Comme<a name="FNanchor_899" id="FNanchor_899" href="#Footnote_899" class="fnanchor">[899]</a> les vers d'<i>Horace</i><a name="FNanchor_900" id="FNanchor_900" href="#Footnote_900" class="fnanchor">[900]</a> ont quelque chose de +plus net et de moins guindé pour les pensées que ceux +du <i>Cid</i>, on peut dire que ceux de cette pièce ont +quelque chose de plus achevé<a name="FNanchor_901" id="FNanchor_901" href="#Footnote_901" class="fnanchor">[901]</a> que ceux d'<i>Horace</i>, et +qu'enfin la facilité de concevoir le sujet, qui n'est ni trop +<span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">382</a></span> +chargé d'incidents, ni trop embarrassé des récits de ce +qui s'est passé avant le commencement de la pièce, est +une des causes sans doute de la grande approbation qu'il +a reçue. L'auditeur aime à s'abandonner à l'action présente, +et à n'être point obligé, pour l'intelligence de ce +qu'il voit, de réfléchir sur ce qu'il a déjà vu, et de fixer +sa mémoire sur les premiers actes, cependant que les derniers +sont devant ses yeux. C'est l'incommodité des pièces +embarrassées, qu'en termes de l'art on nomme <i>implexes</i>, +par un mot emprunté du latin, telles que sont <i>Rodogune</i> +et <i>Héraclius</i>. Elle ne se rencontre pas dans les simples; +mais comme celles-là ont sans doute besoin de plus d'esprit +pour les imaginer, et de plus d'art pour les conduire, +celles-ci, n'ayant pas le même secours du côté du +sujet, demandent plus de force de vers, de raisonnement, +et de sentiments<a name="FNanchor_902" id="FNanchor_902" href="#Footnote_902" class="fnanchor">[902]</a> pour les soutenir.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">383</a></span></p> +<h3>LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES<br /> +POUR LES VARIANTES DE <i>CINNA</i>.</h3> + +<p class="center"><b>ÉDITIONS SÉPARÉES.</b></p> + +<ul class="left35 none"> +<li>1643 in-4<sup>o</sup>;</li> +<li>1643 in-12.</li> +</ul> + +<p class="center"><b>RECUEILS.</b></p> + +<ul class="left35 none"> +<li>1648 in-12;</li> +<li>1652 in-12;</li> +<li>1654 in-12;</li> +<li>1655 in-12;</li> +<li>1656 in-12;</li> +<li>1660 in-8<sup>o</sup>;</li> +<li>1663 in-fol.;</li> +<li>1664 in-8<sup>o</sup>;</li> +<li>1668 in-12;</li> +<li>1682 in-12.</li> +</ul> + +<hr class="c30" /> + +<p class="p4 center"><span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">384</a></span> +<b>ACTEURS.</b></p> + +<p class="p2 left30">OCTAVE-CÉSAR AUGUSTE, empereur de Rome.<br /> +LIVIE, impératrice.<br /> +CINNA, fils d'une fille de Pompée<a name="FNanchor_903" id="FNanchor_903" href="#Footnote_903" class="fnanchor">[903]</a>, chef de la conjuration contre Auguste.<br /> +MAXIME, autre chef de la conjuration.<br /> +ÉMILIE, fille de C. Toranius, tuteur d'Auguste, et proscrit par lui durant le triumvirat<a name="FNanchor_904" id="FNanchor_904" href="#Footnote_904" class="fnanchor">[904]</a>.<br /> +FULVIE, confidente d'Émilie.<br /> +POLYCLÈTE, affranchi d'Auguste.<br /> +ÉVANDRE, affranchi de Cinna.<br /> +EUPHORBE, affranchi de Maxime.</p> + +<div class="verse"> +<p class="p4 center font90">La scène est à Rome<a name="FNanchor_905" id="FNanchor_905" href="#Footnote_905" class="fnanchor">[905]</a>.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">385</a></span></p> + +<h3 class="i2">CINNA<a name="FNanchor_906" id="FNanchor_906" href="#Footnote_906" class="fnanchor">[906]</a>.</h3> + +<p class="center"><small><b>TRAGÉDIE.</b></small></p> + +<hr class="c5" /> + +<h2>ACTE I.</h2> + +<hr class="c5" /> + +<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<h4>ÉMILIE<a name="FNanchor_907" id="FNanchor_907" href="#Footnote_907" class="fnanchor">[907]</a>.</h4> + +<p>Impatients desirs d'une illustre vengeance<br /> +Dont la mort de mon père a formé la naissance<a name="FNanchor_908" id="FNanchor_908" href="#Footnote_908" class="fnanchor">[908]</a>,<br /> +Enfants impétueux de mon ressentiment,<span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">386</a></span><br /> +Que ma douleur séduite embrasse aveuglément,<br /> +Vous prenez sur mon âme un trop puissant empire<a name="FNanchor_909" id="FNanchor_909" href="#Footnote_909" class="fnanchor">[909]</a>:<span class="dalign">5</span><br /> +Durant quelques moments souffrez que je respire,<br /> +Et que je considère, en l'état où je suis,<br /> +Et ce que je hasarde, et ce que je poursuis.<br /> +Quand je regarde Auguste au milieu de sa gloire<a name="FNanchor_910" id="FNanchor_910" href="#Footnote_910" class="fnanchor">[910]</a>,<br /> +Et que vous reprochez à ma triste mémoire<span class="dalign">10</span><br /> +Que par sa propre main mon père massacré<br /> +Du trône où je le vois fait le premier degré;<br /> +Quand vous me présentez cette sanglante image,<br /> +La cause de ma haine, et l'effet de sa rage,<br /> +Je m'abandonne toute à vos ardents transports,<span class="dalign">15</span><br /> +Et crois, pour une mort, lui devoir mille morts.<br /> +Au milieu toutefois d'une fureur si juste,<br /> +J'aime encor plus Cinna que je ne hais Auguste,<br /> +Et je sens refroidir ce bouillant mouvement<br /> +Quand il faut, pour le suivre, exposer mon amant<a name="FNanchor_911" id="FNanchor_911" href="#Footnote_911" class="fnanchor">[911]</a>.<span class="dalign">20</span><br /> +Oui, Cinna, contre moi moi-même je m'irrite<br /> +Quand je songe aux dangers où je te précipite.<br /> +Quoique pour me servir tu n'appréhendes rien,<br /> +Te demander du sang, c'est exposer le tien<a name="FNanchor_912" id="FNanchor_912" href="#Footnote_912" class="fnanchor">[912]</a>:<br /> +D'une si haute place on n'abat point de têtes<span class="dalign">25</span><br /> +Sans attirer sur soi mille et mille tempêtes;<br /> +L'issue en est douteuse, et le péril certain:<br /> +Un ami déloyal peut trahir ton dessein;<br /> +L'ordre mal concerté, l'occasion mal prise,<br /> +Peuvent sur son auteur renverser l'entreprise<a name="FNanchor_913" id="FNanchor_913" href="#Footnote_913" class="fnanchor">[913]</a>,<span class="dalign">30</span><span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">387</a></span><br /> +Tourner sur toi les coups dont tu le veux frapper;<br /> +Dans sa ruine même il peut t'envelopper;<br /> +Et quoi qu'en ma faveur ton amour exécute,<br /> +Il te peut, en tombant, écraser sous sa chute<a name="FNanchor_914" id="FNanchor_914" href="#Footnote_914" class="fnanchor">[914]</a>.<br /> +Ah! cesse de courir à ce mortel danger:<span class="dalign">35</span><br /> +Te perdre en me vengeant, ce n'est pas me venger.<br /> +Un cœur est trop cruel quand il trouve des charmes<br /> +Aux douceurs que corrompt l'amertume des larmes;<br /> +Et l'on doit mettre au rang des plus cuisants malheurs<a name="FNanchor_915" id="FNanchor_915" href="#Footnote_915" class="fnanchor">[915]</a><br /> +La mort d'un ennemi qui coûte tant de pleurs.<span class="dalign">40</span><br /> +<span class="i1">Mais peut-on en verser alors qu'on venge un père?</span><br /> +Est-il perte à ce prix qui ne semble légère?<br /> +Et quand son assassin tombe sous notre effort,<br /> +Doit-on considérer ce que coûte sa mort?<br /> +Cessez, vaines frayeurs, cessez, lâches tendresses,<span class="dalign">45</span><br /> +De jeter dans mon cœur vos indignes foiblesses;<br /> +Et toi qui les produis par tes soins superflus,<br /> +Amour, sers mon devoir, et ne le combats plus:<br /> +Lui céder, c'est ta gloire, et le vaincre, ta honte:<br /> +Montre-toi généreux, souffrant qu'il te surmonte;<span class="dalign">50</span><br /> +Plus tu lui donneras, plus il te va donner,<br /> +Et ne triomphera que pour te couronner.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE II</h3> + +<h4>ÉMILIE, FULVIE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>Je l'ai juré, Fulvie, et je le jure encore,<br /> +Quoique j'aime Cinna, quoique mon cœur l'adore,<br /> +S'il me veut posséder, Auguste doit périr:<span class="dalign">55</span><span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">388</a></span><br /> +Sa tête est le seul prix dont il peut m'acquérir.<br /> +Je lui prescris la loi que mon devoir m'impose.</p> + +<p><span class="smcap i6">FULVIE.</span></p> + +<p>Elle a pour la blâmer une trop juste cause:<br /> +Par un si grand dessein vous vous faites juger<br /> +Digne sang de celui que vous voulez venger;<span class="dalign">60</span><br /> +Mais encore une fois souffrez que je vous die<br /> +Qu'une si juste ardeur devroit être attiédie<a name="FNanchor_916" id="FNanchor_916" href="#Footnote_916" class="fnanchor">[916]</a>.<br /> +Auguste chaque jour, à force de bienfaits,<br /> +Semble assez réparer les maux qu'il vous a faits;<br /> +Sa faveur envers vous paroît si déclarée,<span class="dalign">65</span><br /> +Que vous êtes chez lui la plus considérée;<br /> +Et de ses courtisans souvent les plus heureux<br /> +Vous pressent à genoux de lui parler pour eux<a name="FNanchor_917" id="FNanchor_917" href="#Footnote_917" class="fnanchor">[917]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>Toute cette faveur ne me rend pas mon père;<br /> +Et de quelque façon que l'on me considère,<span class="dalign">70</span><br /> +Abondante en richesse, ou puissante en crédit,<br /> +Je demeure toujours la fille d'un proscrit.<br /> +Les bienfaits ne font pas toujours ce que tu penses;<br /> +D'une main odieuse ils tiennent lieu d'offenses:<br /> +Plus nous en prodiguons à qui nous peut haïr,<span class="dalign">75</span><br /> +Plus d'armes nous donnons à qui nous veut trahir.<br /> +Il m'en fait chaque jour sans changer mon courage;<br /> +Je suis ce que j'étois, et je puis davantage,<br /> +Et des mêmes présents qu'il verse dans mes mains<br /> +J'achète contre lui les esprits des Romains;<span class="dalign">80</span><br /> +Je recevrois de lui la place de Livie<br /> +Comme un moyen plus sûr d'attenter à sa vie.<br /> +Pour qui venge son père il n'est point de forfaits,<br /> +Et c'est vendre son sang que se rendre aux bienfaits.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">389</a></span> +<span class="smcap i6">FULVIE.</span></p> + +<p>Quel besoin toutefois de passer pour ingrate?<span class="dalign">85</span><br /> +Ne pouvez-vous haïr sans que la haine éclate?<br /> +Assez d'autres sans vous n'ont pas mis en oubli<br /> +Par quelles cruautés son trône est établi:<br /> +Tant de braves Romains, tant d'illustres victimes<br /> +Qu'à son ambition ont immolé ses crimes,<span class="dalign">90</span><br /> +Laissent à leurs enfants d'assez vives douleurs<br /> +Pour venger votre perte en vengeant leurs malheurs.<br /> +Beaucoup l'ont entrepris, mille autres vont les suivre:<br /> +Qui vit haï de tous ne sauroit longtemps vivre.<br /> +Remettez à leurs bras les communs intérêts,<span class="dalign">95</span><br /> +Et n'aidez leurs desseins que par des vœux secrets.</p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>Quoi? je le haïrai sans tâcher de lui nuire?<br /> +J'attendrai du hasard qu'il ose le détruire?<br /> +Et je satisferai des devoirs si pressants<br /> +Par une haine obscure et des vœux impuissants?<span class="dalign">100</span><br /> +Sa perte, que je veux, me deviendroit amère,<br /> +Si quelqu'un l'immoloit à d'autres qu'à mon père;<br /> +Et tu verrois mes pleurs couler pour son trépas,<br /> +Qui le faisant périr, ne me vengeroit pas<a name="FNanchor_918" id="FNanchor_918" href="#Footnote_918" class="fnanchor">[918]</a>.<br /> +<span class="i1">C'est une lâcheté que de remettre à d'autres</span><span class="dalign">105</span><br /> +Les intérêts publics qui s'attachent aux nôtres.<br /> +Joignons à la douceur de venger nos parents,<br /> +La gloire qu'on remporte à punir les tyrans,<br /> +Et faisons publier par toute l'Italie:<br /> +«La liberté de Rome est l'œuvre d'Émilie;<span class="dalign">110</span><span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">390</a></span><br /> +On a touché son âme, et son cœur s'est épris;<br /> +Mais elle n'a donné son amour qu'à ce prix.»</p> + +<p><span class="smcap i6">FULVIE.</span></p> + +<p>Votre amour à ce prix n'est qu'un présent funeste<br /> +Qui porte à votre amant sa perte manifeste.<br /> +Pensez mieux, Émilie, à quoi vous l'exposez,<span class="dalign">115</span><br /> +Combien à cet écueil se sont déjà brisés;<br /> +Ne vous aveuglez point quand sa mort est visible.</p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>Ah! tu sais me frapper par où je suis sensible.<br /> +Quand je songe aux dangers que je lui fais courir<a name="FNanchor_919" id="FNanchor_919" href="#Footnote_919" class="fnanchor">[919]</a>,<br /> +La crainte de sa mort me fait déjà mourir;<span class="dalign">120</span><br /> +Mon esprit en désordre à soi-même s'oppose:<br /> +Je veux et ne veux pas, je m'emporte et je n'ose;<br /> +Et mon devoir confus, languissant, étonné,<br /> +Cède aux rébellions de mon cœur mutiné.<br /> +<span class="i1">Tout beau, ma passion, deviens un peu moins forte;</span><br /> +Tu vois bien des hasards, ils sont grands, mais n'importe:<br /> +Cinna n'est pas perdu pour être hasardé.<br /> +De quelques légions qu'Auguste soit gardé,<br /> +Quelque soin qu'il se donne et quelque ordre qu'il tienne,<br /> +Qui méprise sa vie est maître de la sienne<a name="FNanchor_920" id="FNanchor_920" href="#Footnote_920" class="fnanchor">[920]</a>.<span class="dalign">130</span><br /> +Plus le péril est grand, plus doux en est le fruit;<br /> +La vertu nous y jette, et la gloire le suit.<br /> +Quoi qu'il en soit, qu'Auguste ou que Cinna périsse,<br /> +Aux mânes paternels je dois ce sacrifice;<br /> +Cinna me l'a promis en recevant ma foi,<span class="dalign">135</span><br /> +Et ce coup seul aussi le rend digne de moi.<br /> +Il est tard, après tout, de m'en vouloir dédire.<br /> +Aujourd'hui l'on s'assemble, aujourd'hui l'on conspire;<span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">391</a></span><br /> +L'heure, le lieu, le bras se choisit aujourd'hui;<br /> +Et c'est à faire enfin à mourir après lui.<span class="dalign">140</span></p> + +<h3 class="p2">SCÈNE</h3> + +<h4>CINNA, ÉMILIE, FULVIE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>Mais le voici qui vient. Cinna, votre assemblée<br /> +Par l'effroi du péril n'est-elle point troublée<a name="FNanchor_921" id="FNanchor_921" href="#Footnote_921" class="fnanchor">[921]</a>?<br /> +Et reconnoissez-vous au front de vos amis<br /> +Qu'ils soient prêts à tenir ce qu'ils vous ont promis?</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>Jamais contre un tyran entreprise conçue<span class="dalign">145</span><br /> +Ne permit d'espérer une si belle issue;<br /> +Jamais de telle ardeur on n'en jura la mort<a name="FNanchor_922" id="FNanchor_922" href="#Footnote_922" class="fnanchor">[922]</a>,<br /> +Et jamais conjurés ne furent mieux d'accord;<br /> +Tous s'y montrent portés avec tant d'allégresse,<br /> +Qu'ils semblent, comme moi, servir une maîtresse<a name="FNanchor_923" id="FNanchor_923" href="#Footnote_923" class="fnanchor">[923]</a>;<span class="dalign">150</span><br /> +Et tous font éclater un si puissant courroux,<br /> +Qu'ils semblent tous venger un père, comme vous.</p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>Je l'avois bien prévu, que pour un tel ouvrage<br /> +Cinna sauroit choisir des hommes de courage,<br /> +Et ne remettroit pas en de mauvaises mains<span class="dalign">155</span><br /> +L'intérêt d'Émilie et celui des Romains.</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>Plût aux Dieux que vous-même eussiez vu de quel zèle<br /> +Cette troupe entreprend une action si belle!<br /> +Au seul nom de César, d'Auguste, et d'empereur,<span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">392</a></span><br /> +Vous eussiez vu leurs yeux s'enflammer de fureur<a name="FNanchor_924" id="FNanchor_924" href="#Footnote_924" class="fnanchor">[924]</a>,<span class="dalign">160</span><br /> +Et dans un même instant, par un effet contraire,<br /> +Leur front pâlir d'horreur et rougir de colère<a name="FNanchor_925" id="FNanchor_925" href="#Footnote_925" class="fnanchor">[925]</a>.<br /> +«Amis, leur ai-je dit, voici le jour heureux<br /> +Qui doit conclure enfin nos desseins généreux:<br /> +Le ciel entre nos mains a mis le sort de Rome,<span class="dalign">165</span><br /> +Et son salut dépend de la perte d'un homme,<br /> +Si l'on doit le nom d'homme à qui n'a rien d'humain,<br /> +A ce tigre altéré de tout le sang romain.<br /> +Combien pour le répandre a-t-il formé de brigues!<br /> +Combien de fois changé de partis et de ligues,<span class="dalign">170</span><br /> +Tantôt ami d'Antoine, et tantôt ennemi,<br /> +Et jamais insolent ni cruel à demi!»<br /> +Là, par un long récit de toutes les misères<br /> +Que durant notre enfance ont enduré nos pères,<br /> +Renouvelant leur haine avec leur souvenir,<span class="dalign">175</span><br /> +Je redouble en leurs cœurs l'ardeur de le punir.<br /> +Je leur fais des tableaux de ces tristes batailles<br /> +Où Rome par ses mains déchiroit ses entrailles,<br /> +Où l'aigle abattoit l'aigle, et de chaque côté<br /> +Nos légions s'armoient contre leur liberté;<span class="dalign">180</span><br /> +Où les meilleurs soldats et les chefs les plus braves<a name="FNanchor_926" id="FNanchor_926" href="#Footnote_926" class="fnanchor">[926]</a><span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">393</a></span><br /> +Mettoient toute leur gloire à devenir esclaves;<br /> +Où, pour mieux assurer la honte de leurs fers,<br /> +Tous vouloient à leur chaîne attacher l'univers;<br /> +Et l'exécrable honneur de lui donner un maître<span class="dalign">185</span><br /> +Faisant aimer à tous l'infâme nom de traître,<br /> +Romains contre Romains, parents contre parents,<br /> +Combattoient seulement pour le choix des tyrans.<br /> +<span class="i1">J'ajoute à ces tableaux la peinture effroyable</span><br /> +De leur concorde impie, affreuse, inexorable<a name="FNanchor_927" id="FNanchor_927" href="#Footnote_927" class="fnanchor">[927]</a>;<span class="dalign">190</span><br /> +Funeste aux gens de bien, aux riches, au sénat,<br /> +Et pour tout dire enfin, de leur triumvirat;<br /> +Mais je ne trouve point de couleurs assez noires<br /> +Pour en représenter les tragiques histoires.<br /> +Je les peins dans le meurtre à l'envi triomphants,<span class="dalign">195</span><br /> +Rome entière noyée au sang de ses enfants:<br /> +Les uns assassinés dans les places publiques,<br /> +Les autres dans le sein de leurs dieux domestiques;<br /> +Le méchant par le prix au crime encouragé;<br /> +Le mari par sa femme en son lit égorgé;<span class="dalign">200</span><br /> +Le fils tout dégouttant du meurtre de son père,<br /> +Et sa tête à la main demandant son salaire<a name="FNanchor_928" id="FNanchor_928" href="#Footnote_928" class="fnanchor">[928]</a>,<br /> +Sans pouvoir exprimer par tant d'horribles traits<a name="FNanchor_929" id="FNanchor_929" href="#Footnote_929" class="fnanchor">[929]</a><span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">394</a></span><br /> +Qu'un crayon imparfait de leur sanglante paix.<br /> +<span class="i1">Vous dirai-je les noms de ces grands personnages</span><span class="dalign">205</span><br /> +Dont j'ai dépeint les morts pour aigrir les courages,<br /> +De ces fameux proscrits, ces demi-dieux mortels<a name="FNanchor_930" id="FNanchor_930" href="#Footnote_930" class="fnanchor">[930]</a>,<br /> +Qu'on a sacrifiés jusque sur les autels?<br /> +Mais pourrois-je vous dire à quelle impatience,<br /> +A quels frémissements, à quelle violence,<span class="dalign">210</span><br /> +Ces indignes trépas, quoique mal figurés,<br /> +Ont porté les esprits de tous nos conjurés?<br /> +Je n'ai point perdu temps, et voyant leur colère<br /> +Au point de ne rien craindre, en état de tout faire,<br /> +J'ajoute en peu de mots: «Toutes ces cruautés,<span class="dalign">215</span><br /> +La perte de nos biens et de nos libertés,<br /> +Le ravage des champs, le pillage des villes,<br /> +Et les proscriptions, et les guerres civiles,<br /> +Sont les degrés sanglants dont Auguste a fait choix<br /> +Pour monter dans le trône<a name="FNanchor_931" id="FNanchor_931" href="#Footnote_931" class="fnanchor">[931]</a> et nous donner des lois.<span class="dalign">220</span><br /> +Mais nous pouvons changer un destin si funeste<a name="FNanchor_932" id="FNanchor_932" href="#Footnote_932" class="fnanchor">[932]</a>,<br /> +Puisque de trois tyrans c'est le seul qui nous reste,<br /> +Et que juste une fois, il s'est privé d'appui,<br /> +Perdant, pour régner seul, deux méchants comme lui<a name="FNanchor_933" id="FNanchor_933" href="#Footnote_933" class="fnanchor">[933]</a>.<br /> +Lui mort, nous n'avons point de vengeur ni de maître;<br /> +Avec la liberté Rome s'en va renaître;<br /> +Et nous mériterons le nom de vrais Romains,<br /> +Si le joug qui l'accable est brisé par nos mains.<br /> +Prenons l'occasion tandis qu'elle est propice:<br /> +Demain au Capitole il fait un sacrifice;<span class="dalign">230</span><br /> +Qu'il en soit la victime, et faisons en ces lieux<span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">395</a></span><br /> +Justice à tout le monde, à la face des Dieux:<br /> +Là presque pour sa suite il n'a que notre troupe;<br /> +C'est de ma main qu'il prend et l'encens et la coupe<a name="FNanchor_934" id="FNanchor_934" href="#Footnote_934" class="fnanchor">[934]</a>;<br /> +Et je veux pour signal que cette même main<span class="dalign">235</span><br /> +Lui donne, au lieu d'encens, d'un poignard dans le sein.<br /> +Ainsi d'un coup mortel la victime frappée<br /> +Fera voir si je suis du sang du grand Pompée;<br /> +Faites voir après moi si vous vous souvenez<br /> +Des illustres aïeux<a name="FNanchor_935" id="FNanchor_935" href="#Footnote_935" class="fnanchor">[935]</a> de qui vous êtes nés.»<span class="dalign">240</span><br /> +A peine ai-je achevé, que chacun renouvelle,<br /> +Par un noble serment, le vœu d'être fidèle:<br /> +L'occasion leur plaît; mais chacun veut pour soi<br /> +L'honneur du premier coup, que j'ai choisi pour moi.<br /> +La raison règle enfin l'ardeur qui les emporte:<span class="dalign">245</span><br /> +Maxime et la moitié s'assurent de la porte;<br /> +L'autre moitié me suit, et doit l'environner,<br /> +Prête au moindre signal que je voudrai donner.<br /> +<span class="i1">Voilà, belle Émilie, à quel point nous en sommes.</span><br /> +Demain j'attends la haine ou la faveur des hommes,<span class="dalign">250</span><br /> +Le nom de parricide ou de libérateur,<br /> +César celui de prince ou d'un usurpateur<a name="FNanchor_936" id="FNanchor_936" href="#Footnote_936" class="fnanchor">[936]</a>.<br /> +Du succès qu'on obtient contre la tyrannie<br /> +Dépend ou notre gloire ou notre ignominie;<br /> +Et le peuple, inégal à l'endroit des tyrans,<span class="dalign">255</span><br /> +S'il les déteste morts, les adore vivants.<br /> +Pour moi, soit que le ciel me soit dur ou propice,<br /> +Qu'il m'élève à la gloire ou me livre au supplice,<span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">396</a></span><br /> +Que Rome se déclare ou pour ou contre nous,<br /> +Mourant pour vous servir, tout me semblera doux.<span class="dalign">260</span></p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>Ne crains point de succès qui souille ta mémoire:<br /> +Le bon et le mauvais sont égaux pour ta gloire;<br /> +Et dans un tel dessein, le manque de bonheur<br /> +Met en péril ta vie, et non pas ton honneur.<br /> +Regarde le malheur de Brute et de Cassie:<span class="dalign">265</span><br /> +La splendeur de leurs noms en est-elle obscurcie?<br /> +Sont-ils morts tous entiers<a name="FNanchor_937" id="FNanchor_937" href="#Footnote_937" class="fnanchor">[937]</a> avec leurs grands desseins<a name="FNanchor_938" id="FNanchor_938" href="#Footnote_938" class="fnanchor">[938]</a>?<br /> +Ne les compte-t-on plus pour les derniers Romains?<br /> +Leur mémoire dans Rome est encor précieuse,<br /> +Autant que de César la vie est odieuse;<span class="dalign">270</span><br /> +Si leur vainqueur y règne, ils y sont regrettés,<br /> +Et par les vœux de tous leurs pareils souhaités.<br /> +<span class="i1">Va marcher sur leurs pas où l'honneur te convie:</span><br /> +Mais ne perds pas le soin de conserver ta vie;<br /> +Souviens-toi du beau feu dont nous sommes épris,<span class="dalign">275</span><br /> +Qu'aussi bien que la gloire Émilie est ton prix,<br /> +Que tu me dois ton cœur, que mes faveurs t'attendent,<br /> +Que tes jours me sont chers, que les miens en dépendent.<br /> +Mais quelle occasion mène Évandre vers nous<a name="FNanchor_939" id="FNanchor_939" href="#Footnote_939" class="fnanchor">[939]</a>?</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">397</a></span></p> +<h3>SCÈNE IV.</h3> + +<h4>CINNA, ÉMILIE, ÉVANDRE, FULVIE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">ÉVANDRE.</span></p> + +<p>Seigneur, César vous mande, et Maxime avec vous.<span class="dalign">280</span></p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>Et Maxime avec moi? Le sais-tu bien Évandre?</p> + +<p><span class="smcap i6">ÉVANDRE.</span></p> + +<p>Polyclète est encor chez vous à vous attendre,<br /> +Et fût venu lui-même avec moi vous chercher,<br /> +Si ma dextérité n'eût su l'en empêcher;<br /> +Je vous en donne avis, de peur d'une surprise.<span class="dalign">285</span><br /> +Il presse fort.</p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p><span class="i6">Mander les chefs de l'entreprise!</span><br /> +Tous deux! en même temps! Vous êtes découverts.</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>Espérons mieux, de grâce.</p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p><span class="i10">Ah! Cinna, je te perds!</span><br /> +Et les Dieux, obstinés à nous donner un maître,<br /> +Parmi tes vrais amis ont mêlé quelque traître.<span class="dalign">290</span><br /> +Il n'en faut point douter, Auguste a tout appris.<br /> +Quoi? tous deux! et sitôt que le conseil est pris!</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>Je ne vous puis celer que son ordre m'étonne;<br /> +Mais souvent il m'appelle auprès de sa personne;<br /> +Maxime est comme moi de ses plus confidents,<span class="dalign">295</span><br /> +Et nous nous alarmons peut-être en imprudents.</p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>Sois moins ingénieux à te tromper toi-même,<br /> +Cinna; ne porte point mes maux jusqu'à l'extrême;<span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">398</a></span><br /> +Et puisque désormais tu ne peux me venger<a name="FNanchor_940" id="FNanchor_940" href="#Footnote_940" class="fnanchor">[940]</a>,<br /> +Dérobe au moins ta tête à ce mortel danger;<span class="dalign">300</span><br /> +Fuis d'Auguste irrité l'implacable colère.<br /> +Je verse assez de pleurs pour la mort de mon père;<br /> +N'aigris point ma douleur par un nouveau tourment,<br /> +Et ne me réduis point à pleurer mon amant<a name="FNanchor_941" id="FNanchor_941" href="#Footnote_941" class="fnanchor">[941]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>Quoi? sur l'illusion d'une terreur panique,<span class="dalign">305</span><br /> +Trahir vos intérêts et la cause publique!<br /> +Par cette lâcheté moi-même m'accuser,<br /> +Et tout abandonner quand il faut tout oser!<br /> +Que feront nos amis si vous êtes déçue?</p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>Mais que deviendras-tu si l'entreprise est sue?<span class="dalign">310</span></p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>S'il est pour me trahir des esprits assez bas,<br /> +Ma vertu pour le moins ne me trahira pas:<br /> +Vous la verrez, brillante au bord des précipices,<br /> +Se couronner de gloire en bravant les supplices,<br /> +Rendre Auguste jaloux du sang qu'il répandra,<span class="dalign">315</span><br /> +Et le faire trembler alors qu'il me perdra.<br /> +<span class="i1">Je deviendrois suspect à tarder davantage.</span><br /> +Adieu, raffermissez ce généreux courage.<br /> +S'il faut subir le coup d'un destin rigoureux,<br /> +Je mourrai tout ensemble heureux et malheureux:<span class="dalign">320</span><br /> +Heureux pour vous servir de perdre ainsi la vie<a name="FNanchor_942" id="FNanchor_942" href="#Footnote_942" class="fnanchor">[942]</a>,<br /> +Malheureux de mourir sans vous avoir servie.</p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>Oui, va, n'écoute plus ma voix qui te retient:<br /> +Mon trouble se dissipe, et ma raison revient.<span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">399</a></span><br /> +Pardonne à mon amour cette indigne foiblesse.<span class="dalign">325</span><br /> +Tu voudrois fuir: en vain, Cinna, je le confesse<br /> +Si tout est découvert, Auguste a su pourvoir<br /> +A ne te laisser pas ta fuite en ton pouvoir.<br /> +Porte, porte chez lui cette mâle assurance,<br /> +Digne de notre amour, digne de ta naissance;<span class="dalign">330</span><br /> +Meurs, s'il y faut mourir, en citoyen romain,<br /> +Et par un beau trépas couronne un beau dessein.<br /> +Ne crains pas qu'après toi rien ici me retienne:<br /> +Ta mort emportera mon âme vers la tienne;<br /> +Et mon cœur, aussitôt percé des mêmes coups....<span class="dalign">335</span></p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>Ah! souffrez que tout mort je vive encore en vous;<br /> +Et du moins en mourant permettez que j'espère<br /> +Que vous saurez venger l'amant avec le père.<br /> +Rien n'est pour vous à craindre: aucun de nos amis<a name="FNanchor_943" id="FNanchor_943" href="#Footnote_943" class="fnanchor">[943]</a><br /> +Ne sait ni vos desseins, ni ce qui m'est promis;<span class="dalign">340</span><br /> +Et leur parlant tantôt des misères romaines,<br /> +Je leur ai tu la mort qui fait naître nos haines<a name="FNanchor_944" id="FNanchor_944" href="#Footnote_944" class="fnanchor">[944]</a>,<br /> +De peur que mon ardeur touchant vos intérêts<a name="FNanchor_945" id="FNanchor_945" href="#Footnote_945" class="fnanchor">[945]</a><br /> +D'un si parfait amour ne trahît les secrets:<br /> +Il n'est su que d'Évandre et de votre Fulvie.<span class="dalign">345</span></p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>Avec moins de frayeur je vais donc chez Livie,<br /> +Puisque dans ton péril il me reste un moyen<br /> +De faire agir pour toi son crédit et le mien;<br /> +Mais si mon amitié par là ne te délivre,<br /> +N'espère pas qu'enfin je veuille te survivre.<span class="dalign">350</span><span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">400</a></span><br /> +Je fais de ton destin des règles à mon sort,<br /> +Et j'obtiendrai ta vie, ou je suivrai ta mort.</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>Soyez en ma faveur moins cruelle à vous-même.</p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +Va-t'en, et souviens-toi seulement que je t'aime. + +<p class="p2 center"><span class="smcap"><small><b>FIN DU PREMIER ACTE.</b></small></span></p> +<hr class="c5" /> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">401</a></span></p> + +<h2>ACTE II.</h2> + +<hr class="c5" /> + +<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<h4>AUGUSTE, CINNA, MAXIME, <span class="smcap"><small>troupe +de Courtisans</small></span>.</h4> + +<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p> + +<p>Que chacun se retire, et qu'aucun n'entre ici.<span class="dalign">355</span><br /> +Vous, Cinna, demeurez, et vous, Maxime, aussi.</p> + +<p class="font90">(Tous se retirent, à la réserve de Cinna et de Maxime<a name="FNanchor_946" id="FNanchor_946" href="#Footnote_946" class="fnanchor">[946]</a>.)</p> + +<p><span class="i1">Cet empire absolu sur la terre et sur l'onde,</span><br /> +Ce pouvoir souverain que j'ai sur tout le monde<a name="FNanchor_947" id="FNanchor_947" href="#Footnote_947" class="fnanchor">[947]</a>,<span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">402</a></span><br /> +Cette grandeur sans borne et cet illustre rang<a name="FNanchor_948" id="FNanchor_948" href="#Footnote_948" class="fnanchor">[948]</a>,<br /> +Qui m'a jadis coûté tant de peine et de sang,<span class="dalign">360</span><br /> +Enfin tout ce qu'adore en ma haute fortune<br /> +D'un courtisan flatteur la présence importune,<br /> +N'est que de ces beautés dont l'éclat éblouit,<br /> +Et qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en jouit.<br /> +L'ambition déplaît quand elle est assouvie,<span class="dalign">365</span><br /> +D'une contraire ardeur son ardeur est suivie;<br /> +Et comme notre esprit, jusqu'au dernier soupir,<br /> +Toujours vers quelque objet pousse quelque desir,<br /> +Il se ramène en soi, n'ayant plus où se prendre,<br /> +Et monté sur le faîte, il aspire à descendre<a name="FNanchor_949" id="FNanchor_949" href="#Footnote_949" class="fnanchor">[949]</a>.<span class="dalign">370</span><br /> +J'ai souhaité l'empire, et j'y suis parvenu;<br /> +Mais en le souhaitant, je ne l'ai pas connu:<br /> +Dans sa possession j'ai trouvé pour tous charmes<br /> +D'effroyables soucis, d'éternelles alarmes,<br /> +Mille ennemis secrets, la mort à tous propos,<span class="dalign">375</span><br /> +Point de plaisir sans trouble, et jamais de repos.<br /> +Sylla m'a précédé dans ce pouvoir suprême;<br /> +Le grand César mon père en a joui de même:<br /> +D'un œil si différent tous deux l'ont regardé<a name="FNanchor_950" id="FNanchor_950" href="#Footnote_950" class="fnanchor">[950]</a>,<span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">403</a></span><br /> +Que l'un s'en est démis, et l'autre l'a gardé;<span class="dalign">380</span><br /> +Mais l'un, cruel, barbare, est mort aimé, tranquille,<br /> +Comme un bon citoyen dans le sein de sa ville;<br /> +L'autre, tout débonnaire, au milieu du sénat<br /> +A vu trancher ses jours par un assassinat.<br /> +Ces exemples récents suffiroient pour m'instruire,<span class="dalign">385</span><br /> +Si par l'exemple seul on se devoit conduire:<br /> +L'un m'invite à le suivre, et l'autre me fait peur;<br /> +Mais l'exemple souvent n'est qu'un miroir trompeur,<br /> +Et l'ordre du destin qui gêne nos pensées<br /> +N'est pas toujours écrit dans les choses passées:<span class="dalign">390</span><br /> +Quelquefois l'un se brise où l'autre s'est sauvé,<br /> +Et par où l'un périt un autre est conservé.<br /> +<span class="i1">Voilà, mes chers amis, ce qui me met en peine.</span><br /> +Vous, qui me tenez lieu d'Agrippe et de Mécène<a name="FNanchor_951" id="FNanchor_951" href="#Footnote_951" class="fnanchor">[951]</a>,<br /> +Pour résoudre ce point avec eux débattu,<span class="dalign">395</span><br /> +Prenez sur mon esprit le pouvoir qu'ils ont eu.<br /> +Ne considérez point cette grandeur suprême,<br /> +Odieuse aux Romains, et pesante à moi-même;<br /> +Traitez-moi comme ami, non comme souverain;<br /> +Rome, Auguste, l'État, tout est en votre main:<span class="dalign">400</span><br /> +Vous mettrez et l'Europe, et l'Asie, et l'Afrique,<br /> +Sous les lois d'un monarque, ou d'une république;<br /> +Votre avis est ma règle, et par ce seul moyen<br /> +Je veux être empereur, ou simple citoyen.</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>Malgré notre surprise, et mon insuffisance,<span class="dalign">405</span><br /> +Je vous obéirai, Seigneur, sans complaisance,<br /> +Et mets bas le respect qui pourrait m'empêcher<span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">404</a></span><br /> +De combattre un avis où vous semblez pencher,<br /> +Souffrez-le d'un esprit jaloux de votre gloire,<br /> +Que vous allez souiller d'une tache trop noire,<span class="dalign">410</span><br /> +Si vous ouvrez votre âme à ces impressions<a name="FNanchor_952" id="FNanchor_952" href="#Footnote_952" class="fnanchor">[952]</a><br /> +Jusques à condamner toutes vos actions.<br /> +<span class="i1">On ne renonce point aux grandeurs légitimes;</span><br /> +On garde sans remords ce qu'on acquiert sans crimes;<br /> +Et plus le bien qu'on quitte est noble, grand, exquis,<span class="dalign">415</span><br /> +Plus qui l'ose quitter le juge mal acquis.<br /> +N'imprimez pas, Seigneur, cette honteuse marque<br /> +A ces rares vertus qui vous ont fait monarque;<br /> +Vous l'êtes justement, et c'est sans attentat<br /> +Que vous avez changé la forme de l'État.<span class="dalign">420</span><br /> +Rome est dessous vos lois par le droit de la guerre,<br /> +Qui sous les lois de Rome a mis toute la terre;<br /> +Vos armes l'ont conquise, et tous les conquérants<br /> +Pour être usurpateurs ne sont pas des tyrans;<br /> +Quand ils ont sous leurs lois asservi des provinces<a name="FNanchor_953" id="FNanchor_953" href="#Footnote_953" class="fnanchor">[953]</a>,<span class="dalign">425</span><br /> +Gouvernant justement, ils s'en font justes princes:<br /> +C'est ce que fit César; il vous faut aujourd'hui<br /> +Condamner sa mémoire, ou faire comme lui.<br /> +Si le pouvoir suprême est blâmé par Auguste,<br /> +César fut un tyran, et son trépas fut juste,<span class="dalign">430</span><br /> +Et vous devez aux Dieux compte de tout le sang<br /> +Dont vous l'avez vengé pour monter à son rang.<br /> +N'en craignez point, Seigneur, les tristes destinées<a name="FNanchor_954" id="FNanchor_954" href="#Footnote_954" class="fnanchor">[954]</a>;<br /> +Un plus puissant démon veille sur vos années:<br /> +On a dix fois sur vous attenté sans effet,<span class="dalign">435</span><br /> +Et qui l'a voulu perdre au même instant l'a fait.<span class="pagenum"><a name="Page_405" id="Page_405">405</a></span><br /> +On entreprend assez, mais aucun n'exécute;<br /> +Il est des assassins, mais il n'est plus de Brute:<br /> +Enfin, s'il faut attendre un semblable revers,<br /> +Il est beau de mourir maître de l'univers.<span class="dalign">440</span><br /> +C'est ce qu'en peu de mots j'ose dire, et j'estime<br /> +Que ce peu que j'ai dit est l'avis de Maxime.</p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>Oui, j'accorde qu'Auguste a droit de conserver<br /> +L'empire où sa vertu l'a fait seule arriver<a name="FNanchor_955" id="FNanchor_955" href="#Footnote_955" class="fnanchor">[955]</a>,<br /> +Et qu'au prix de son sang, au péril de sa tête,<span class="dalign">445</span><br /> +Il a fait de l'État une juste conquête;<br /> +Mais que sans se noircir, il ne puisse quitter<br /> +Le fardeau que sa main est lasse de porter,<br /> +Qu'il accuse par là César de tyrannie,<br /> +Qu'il approuve sa mort, c'est ce que je dénie.<span class="dalign">450</span><br /> +<span class="i1">Rome est à vous, Seigneur, l'empire est votre bien;</span><br /> +Chacun en liberté peut disposer du sien:<br /> +Il le peut à son choix garder, ou s'en défaire;<br /> +Vous seul ne pourriez pas ce que peut le vulgaire,<br /> +Et seriez devenu, pour avoir tout dompté,<span class="dalign">455</span><br /> +Esclave des grandeurs où vous êtes monté!<br /> +Possédez-les, Seigneur, sans qu'elles vous possèdent.<br /> +Loin de vous captiver, souffrez qu'elles vous cèdent;<br /> +Et faites hautement connoître enfin à tous<br /> +Que tout ce qu'elles ont est au-dessous de vous.<span class="dalign">460</span><br /> +Votre Rome autrefois vous donna la naissance;<br /> +Vous lui voulez donner votre toute-puissance;<br /> +Et Cinna vous impute à crime capital<br /> +La libéralité vers le pays natal!<br /> +Il appelle remords l'amour de la patrie!<span class="dalign">465</span><br /> +Par la haute vertu la gloire est donc flétrie<a name="FNanchor_956" id="FNanchor_956" href="#Footnote_956" class="fnanchor">[956]</a>,<span class="pagenum"><a name="Page_406" id="Page_406">406</a></span><br /> +Et ce n'est qu'un objet digne de nos mépris,<br /> +Si de ses pleins effets l'infamie est le prix<a name="FNanchor_957" id="FNanchor_957" href="#Footnote_957" class="fnanchor">[957]</a>!<br /> +Je veux bien avouer qu'une action si belle<br /> +Donne à Rome bien plus que vous ne tenez d'elle;<span class="dalign">470</span><br /> +Mais commet-on un crime indigne de pardon<a name="FNanchor_958" id="FNanchor_958" href="#Footnote_958" class="fnanchor">[958]</a>,<br /> +Quand la reconnoissance est au-dessus du don?<br /> +Suivez, suivez, Seigneur, le ciel qui vous inspire:<br /> +Votre gloire redouble à mépriser l'empire;<br /> +Et vous serez fameux chez la postérité,<span class="dalign">475</span><br /> +Moins pour l'avoir conquis que pour l'avoir quitté.<br /> +Le bonheur peut conduire à la grandeur suprême;<br /> +Mais pour y renoncer il faut la vertu même;<br /> +Et peu de généreux vont jusqu'à dédaigner,<br /> +Après un sceptre acquis, la douceur de régner.<span class="dalign">480</span><br /> +<span class="i1">Considérez d'ailleurs que vous régnez dans Rome,</span><br /> +Où, de quelque façon que votre cour vous nomme,<br /> +On hait la monarchie; et le nom d'empereur,<br /> +Cachant celui de roi, ne fait pas moins d'horreur.<br /> +Ils passent<a name="FNanchor_959" id="FNanchor_959" href="#Footnote_959" class="fnanchor">[959]</a> pour tyran quiconque s'y fait maître;<span class="dalign">485</span><br /> +Qui le sert, pour esclave, et qui l'aime, pour traître;<br /> +Qui le souffre a le cœur lâche, mol, abattu,<br /> +Et pour s'en affranchir tout s'appelle vertu.<br /> +Vous en avez, Seigneur, des preuves trop certaines:<br /> +On a fait contre vous dix entreprises vaines;<span class="dalign">490</span><br /> +Peut-être que l'onzième est prête d'éclater,<br /> +Et que ce mouvement qui vous vient agiter<br /> +N'est qu'un avis secret que le ciel vous envoie,<br /> +Qui pour vous conserver n'a plus que cette voie.<br /> +Ne vous exposez plus à ces fameux revers.<span class="dalign">495</span><br /> +Il est beau de mourir maître de l'univers;<br /> +Mais la plus belle mort souille notre mémoire,<span class="pagenum"><a name="Page_407" id="Page_407">407</a></span><br /> +Quand nous avons pu vivre et croître notre gloire<a name="FNanchor_960" id="FNanchor_960" href="#Footnote_960" class="fnanchor">[960]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>Si l'amour du pays doit ici prévaloir,<br /> +C'est son bien seulement que vous devez vouloir;<span class="dalign">500</span><br /> +Et cette liberté, qui lui semble si chère,<br /> +N'est pour Rome, Seigneur, qu'un bien imaginaire,<br /> +Plus nuisible qu'utile, et qui n'approche pas<br /> +De celui qu'un bon prince apporte à ses États.<br /> +<span class="i1">Avec ordre et raison les honneurs il dispense,</span><span class="dalign">505</span><br /> +Avec discernement punit et récompense<a name="FNanchor_961" id="FNanchor_961" href="#Footnote_961" class="fnanchor">[961]</a>,<br /> +Et dispose de tout en juste possesseur,<br /> +Sans rien précipiter de peur d'un successeur.<br /> +Mais quand le peuple est maître, on n'agit qu'en tumulte:<br /> +La voix de la raison jamais ne se consulte;<span class="dalign">510</span><br /> +Les honneurs sont vendus aux plus ambitieux,<br /> +L'autorité livrée aux plus séditieux<a name="FNanchor_962" id="FNanchor_962" href="#Footnote_962" class="fnanchor">[962]</a>.<br /> +Ces petits souverains qu'il fait pour une année,<br /> +Voyant d'un temps si court leur puissance bornée,<br /> +Des plus heureux desseins font avorter le fruit,<span class="dalign">515</span><br /> +De peur de le laisser à celui qui les suit.<br /> +Comme ils ont peu de part au bien dont ils ordonnent,<br /> +Dans le champ du public largement ils moissonnent<a name="FNanchor_963" id="FNanchor_963" href="#Footnote_963" class="fnanchor">[963]</a>,<br /> +Assurés que chacun leur pardonne aisément,<br /> +Espérant à son tour un pareil traitement:<span class="dalign">520</span><br /> +Le pire des États, c'est l'État populaire<a name="FNanchor_964" id="FNanchor_964" href="#Footnote_964" class="fnanchor">[964]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_408" id="Page_408">408</a></span></p> + +<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p> + +<p>Et toutefois le seul qui dans Rome peut plaire.<br /> +Cette haine des rois, que depuis cinq cents ans<br /> +Avec le premier lait sucent tous ses enfants,<br /> +Pour l'arracher des cœurs, est trop enracinée.<span class="dalign">525</span></p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>Oui, Seigneur, dans son mal Rome est trop obstinée;<br /> +Son peuple, qui s'y plaît, en fuit la guérison:<br /> +Sa coutume l'emporte, et non pas la raison;<br /> +Et cette vieille erreur, que Cinna veut abattre,<br /> +Est une heureuse erreur dont il est idolâtre<a name="FNanchor_965" id="FNanchor_965" href="#Footnote_965" class="fnanchor">[965]</a>,<span class="dalign">530</span><br /> +Par qui le monde entier, asservi sous ses lois,<br /> +L'a vu cent fois marcher sur la tête des rois,<br /> +Son épargne s'enfler du sac de leurs provinces.<br /> +Que lui pouvoient de plus donner les meilleurs princes?<br /> +<span class="i1">J'ose dire, Seigneur, que par tous les climats</span><span class="dalign">535</span><br /> +Ne sont pas bien reçus toutes sortes d'États;<br /> +Chaque peuple a le sien conforme à sa nature,<br /> +Qu'on ne sauroit changer sans lui faire une injure:<br /> +Telle est la loi du ciel, dont la sage équité<br /> +Sème dans l'univers cette diversité.<span class="dalign">540</span><br /> +Les Macédoniens aiment le monarchique<a name="FNanchor_966" id="FNanchor_966" href="#Footnote_966" class="fnanchor">[966]</a>,<br /> +Et le reste des Grecs la liberté publique;<br /> +Les Parthes, les Persans veulent des souverains,<br /> +Et le seul consulat est bon pour les Romains.</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>Il est vrai que du ciel la prudence infinie<a name="FNanchor_967" id="FNanchor_967" href="#Footnote_967" class="fnanchor">[967]</a><span class="dalign">545</span><span class="pagenum"><a name="Page_409" id="Page_409">409</a></span><br /> +Départ à chaque peuple un différent génie;<br /> +Mais il n'est pas moins vrai que cet ordre des cieux<a name="FNanchor_968" id="FNanchor_968" href="#Footnote_968" class="fnanchor">[968]</a><br /> +Change selon les temps comme selon les lieux.<br /> +Rome a reçu des rois ses murs et sa naissance;<br /> +Elle tient des consuls sa gloire et sa puissance,<span class="dalign">550</span><br /> +Et reçoit maintenant de vos rares bontés<br /> +Le comble souverain de ses prospérités.<br /> +Sous vous, l'État n'est plus en pillage aux armées;<br /> +Les portes de Janus par vos mains sont fermées,<br /> +Ce que sous ses consuls on n'a vu qu'une fois<a name="FNanchor_969" id="FNanchor_969" href="#Footnote_969" class="fnanchor">[969]</a>,<span class="dalign">555</span><br /> +Et qu'a fait voir comme eux le second de ses rois.</p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>Les changements d'État que fait l'ordre céleste<br /> +Ne coûtent point de sang, n'ont rien qui soit funeste.</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>C'est un ordre des Dieux qui jamais ne se rompt,<br /> +De nous vendre un peu cher les grands biens qu'ils nous font<a name="FNanchor_970" id="FNanchor_970" href="#Footnote_970" class="fnanchor">[970]</a>.<br /> +L'exil des Tarquins même ensanglanta nos terres,<br /> +Et nos premiers consuls nous ont coûté des guerres.</p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>Donc votre aïeul Pompée au ciel a résisté<br /> +Quand il a combattu pour notre liberté?</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>Si le ciel n'eût voulu que Rome l'eût perdue,<span class="dalign">565</span><br /> +Par les mains de Pompée il l'auroit défendue<a name="FNanchor_971" id="FNanchor_971" href="#Footnote_971" class="fnanchor">[971]</a>:<br /> +Il a choisi sa mort pour servir dignement<span class="pagenum"><a name="Page_410" id="Page_410">410</a></span><br /> +D'une marque éternelle à ce grand changement,<br /> +Et devoit cette gloire aux mânes d'un tel homme<a name="FNanchor_972" id="FNanchor_972" href="#Footnote_972" class="fnanchor">[972]</a>,<br /> +D'emporter avec eux la liberté de Rome.<span class="dalign">570</span><br /> +<span class="i1">Ce nom depuis longtemps ne sert qu'à l'éblouir,</span><br /> +Et sa propre grandeur l'empêche d'en jouir.<br /> +Depuis qu'elle se voit la maîtresse du monde,<br /> +Depuis que la richesse entre ses murs abonde,<br /> +Et que son sein, fécond en glorieux exploits,<span class="dalign">575</span><br /> +Produit des citoyens plus puissants que des rois,<br /> +Les grands, pour s'affermir achetant les suffrages,<br /> +Tiennent pompeusement leurs maîtres à leurs gages,<br /> +Qui par des fers dorés se laissant enchaîner,<br /> +Reçoivent d'eux les lois qu'ils pensent leur donner.<span class="dalign">580</span><br /> +Envieux l'un de l'autre, ils mènent tout par brigues<br /> +Que leur ambition tourne en sanglantes ligues.<br /> +Ainsi de Marius Sylla devint jaloux;<br /> +César, de mon aïeul; Marc-Antoine, de vous;<br /> +Ainsi la liberté ne peut plus être utile<span class="dalign">585</span><br /> +Qu'à former les fureurs d'une guerre civile,<br /> +Lorsque par un désordre à l'univers fatal,<br /> +L'un ne veut point de maître, et l'autre point d'égal<a name="FNanchor_973" id="FNanchor_973" href="#Footnote_973" class="fnanchor">[973]</a>.<br /> +<span class="i1">Seigneur, pour sauver Rome, il faut qu'elle s'unisse</span><br /> +En la main d'un bon chef à qui tout obéisse<a name="FNanchor_974" id="FNanchor_974" href="#Footnote_974" class="fnanchor">[974]</a>.<span class="dalign">590</span><br /> +Si vous aimez encore à la favoriser<a name="FNanchor_975" id="FNanchor_975" href="#Footnote_975" class="fnanchor">[975]</a>,<span class="pagenum"><a name="Page_411" id="Page_411">411</a></span><br /> +Otez-lui les moyens de se plus diviser.<br /> +Sylla, quittant la place enfin bien usurpée,<br /> +N'a fait qu'ouvrir le champ à César et Pompée,<br /> +Que le malheur des temps ne nous eût pas fait voir<a name="FNanchor_976" id="FNanchor_976" href="#Footnote_976" class="fnanchor">[976]</a>,<span class="dalign">595</span><br /> +S'il eût dans sa famille assuré son pouvoir.<br /> +Qu'a fait du grand César le cruel parricide,<br /> +Qu'élever contre vous Antoine avec Lépide,<br /> +Qui n'eussent pas détruit Rome par les Romains,<br /> +Si César eût laissé l'empire entre vos mains?<span class="dalign">600</span><br /> +Vous la replongerez, en quittant cet empire,<br /> +Dans les maux dont à peine encore elle respire,<br /> +Et de ce peu, Seigneur, qui lui reste de sang<br /> +Une guerre nouvelle épuisera son flanc.<br /> +<span class="i1">Que l'amour du pays, que la pitié vous touche;</span><span class="dalign">605</span><br /> +Votre Rome à genoux vous parle par ma bouche.<br /> +Considérez le prix que vous avez coûté:<br /> +Non pas qu'elle vous croie avoir trop acheté;<br /> +Des maux qu'elle a soufferts elle est trop bien payée<a name="FNanchor_977" id="FNanchor_977" href="#Footnote_977" class="fnanchor">[977]</a>;<br /> +Mais une juste peur tient son âme effrayée:<span class="dalign">610</span><br /> +Si jaloux de son heur, et las de commander,<br /> +Vous lui rendez un bien qu'elle ne peut garder,<br /> +S'il lui faut à ce prix en acheter un autre,<br /> +Si vous ne préférez son intérêt au vôtre,<br /> +Si ce funeste don la met au désespoir,<span class="dalign">615</span><br /> +Je n'ose dire ici ce que j'ose prévoir.<br /> +Conservez-vous, Seigneur, en lui laissant un maître<a name="FNanchor_978" id="FNanchor_978" href="#Footnote_978" class="fnanchor">[978]</a><span class="pagenum"><a name="Page_412" id="Page_412">412</a></span><br /> +Sous qui son vrai bonheur commence de renaître;<br /> +Et pour mieux assurer le bien commun de tous<a name="FNanchor_979" id="FNanchor_979" href="#Footnote_979" class="fnanchor">[979]</a>,<br /> +Donnez un successeur qui soit digne de vous.<span class="dalign">620</span></p> + +<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p> + +<p>N'en délibérons plus, cette pitié l'emporte.<br /> +Mon repos m'est bien cher, mais Rome est la plus forte;<br /> +Et quelque grand malheur qui m'en puisse arriver,<br /> +Je consens à me perdre afin de la sauver.<br /> +Pour ma tranquillité mon cœur en vain soupire:<span class="dalign">625</span><br /> +Cinna, par vos conseils je retiendrai l'empire;<br /> +Mais je le retiendrai pour vous en faire part.<br /> +Je vois trop que vos cœurs n'ont point pour moi de fard<a name="FNanchor_980" id="FNanchor_980" href="#Footnote_980" class="fnanchor">[980]</a>,<br /> +Et que chacun de vous, dans l'avis qu'il me donne,<br /> +Regarde seulement l'État et ma personne.<span class="dalign">630</span><br /> +Votre amour en tous deux fait ce combat d'esprits<a name="FNanchor_981" id="FNanchor_981" href="#Footnote_981" class="fnanchor">[981]</a>,<br /> +Et vous allez tous deux en recevoir le prix<a name="FNanchor_982" id="FNanchor_982" href="#Footnote_982" class="fnanchor">[982]</a>.<br /> +<span class="i1">Maxime, je vous fais gouverneur de Sicile:</span><br /> +Allez donner mes lois à ce terroir fertile;<br /> +Songez que c'est pour moi que vous gouvernerez,<span class="dalign">635</span><br /> +Et que je répondrai de ce que vous ferez.<br /> +Pour épouse, Cinna, je vous donne Émilie:<br /> +Vous savez qu'elle tient la place de Julie,<br /> +Et que si nos malheurs et la nécessité<br /> +M'ont fait traiter son père avec sévérité,<span class="dalign">640</span><br /> +Mon épargne depuis en sa faveur ouverte<br /> +Doit avoir adouci l'aigreur de cette perte.<br /> +Voyez-la de ma part, tâchez de la gagner:<br /> +Vous n'êtes point pour elle un homme à dédaigner<a name="FNanchor_983" id="FNanchor_983" href="#Footnote_983" class="fnanchor">[983]</a>;<span class="pagenum"><a name="Page_413" id="Page_413">413</a></span><br /> +De l'offre de vos vœux elle sera ravie<a name="FNanchor_984" id="FNanchor_984" href="#Footnote_984" class="fnanchor">[984]</a>.<span class="dalign">645</span><br /> +Adieu: j'en veux porter la nouvelle à Livie<a name="FNanchor_985" id="FNanchor_985" href="#Footnote_985" class="fnanchor">[985]</a>.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE II.</h3> + +<h4>CINNA, MAXIME.</h4> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>Quel est votre dessein après ces beaux discours?</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>Le même que j'avois, et que j'aurai toujours.</p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>Un chef de conjurés flatte la tyrannie!</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>Un chef de conjurés la veut voir impunie!<span class="dalign">650</span></p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>Je veux voir Rome libre.</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p><span class="i11">Et vous pouvez juger</span><br /> +Que je veux l'affranchir ensemble et la venger.<br /> +<span class="i1">Octave aura donc vu ses fureurs assouvies<a name="FNanchor_986" id="FNanchor_986" href="#Footnote_986" class="fnanchor">[986]</a>,</span><br /> +Pillé jusqu'aux autels, sacrifié nos vies,<br /> +Rempli les champs d'horreur, comblé Rome de morts,<br /> +Et sera quitte après pour l'effet d'un remords!<br /> +Quand le ciel par nos mains à le punir s'apprête,<br /> +Un lâche repentir garantira sa tête!<br /> +C'est trop semer d'appas<a name="FNanchor_987" id="FNanchor_987" href="#Footnote_987" class="fnanchor">[987]</a>, et c'est trop inviter<br /> +Par son impunité quelque autre à l'imiter.<span class="dalign">660</span><br /> +Vengeons nos citoyens, et que sa peine étonne<br /> +Quiconque après sa mort aspire à la couronne.<span class="pagenum"><a name="Page_414" id="Page_414">414</a></span><br /> +Que le peuple aux tyrans ne soit plus exposé:<br /> +S'il eût puni Sylla, César eût moins osé.</p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>Mais la mort de César, que vous trouvez si juste,<span class="dalign">665</span><br /> +A servi de prétexte aux cruautés d'Auguste.<br /> +Voulant nous affranchir, Brute s'est abusé:<br /> +S'il n'eût puni César, Auguste eût moins osé.</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>La faute de Cassie, et ses terreurs paniques,<br /> +Ont fait rentrer l'État sous des lois tyranniques<a name="FNanchor_988" id="FNanchor_988" href="#Footnote_988" class="fnanchor">[988]</a>;<span class="dalign">670</span><br /> +Mais nous ne verrons point de pareils accidents,<br /> +Lorsque Rome suivra des chefs moins imprudents.</p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>Nous sommes encor loin de mettre en évidence<br /> +Si nous nous conduirons avec plus de prudence;<br /> +Cependant c'en est peu que de n'accepter pas<span class="dalign">675</span><br /> +Le bonheur qu'on recherche au péril du trépas.</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>C'en est encor bien moins, alors qu'on s'imagine<br /> +Guérir un mal si grand sans couper la racine;<br /> +Employer la douceur à cette guérison,<br /> +C'est, en fermant la plaie, y verser du poison.<span class="dalign">680</span></p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>Vous la voulez sanglante, et la rendez douteuse.</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>Vous la voulez sans peine, et la rendez honteuse.</p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>Pour sortir de ses fers jamais on ne rougit.</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>On en sort lâchement, si la vertu n'agit.</p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>Jamais la liberté ne cesse d'être aimable;<span class="dalign">685</span><br /> +Et c'est toujours pour Rome un bien inestimable.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_415" id="Page_415">415</a></span> +<span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>Ce ne peut être un bien qu'elle daigne estimer,<br /> +Quand il vient d'une main lasse de l'opprimer:<br /> +Elle a le cœur trop bon pour se voir avec joie<br /> +Le rebut du tyran dont elle fut la proie;<span class="dalign">690</span><br /> +Et tout ce que la gloire a de vrais partisans<br /> +Le hait trop puissamment pour aimer ses présents.</p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>Donc pour vous Émilie est un objet de haine<a name="FNanchor_989" id="FNanchor_989" href="#Footnote_989" class="fnanchor">[989]</a>?</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>La recevoir de lui me seroit une gêne.<br /> +Mais quand j'aurai vengé Rome des maux soufferts,<span class="dalign">695</span><br /> +Je saurai le braver jusque dans les enfers.<br /> +Oui, quand par son trépas je l'aurai méritée,<br /> +Je veux joindre à sa main ma main ensanglantée,<br /> +L'épouser sur sa cendre, et qu'après notre effort<br /> +Les présents du tyran soient le prix de sa mort.<span class="dalign">700</span></p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>Mais l'apparence, ami, que vous puissiez lui plaire,<br /> +Teint du sang de celui qu'elle aime comme un père?<br /> +Car vous n'êtes pas homme à la violenter.</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>Ami, dans ce palais on peut nous écouter,<br /> +Et nous parlons peut-être avec trop d'imprudence<span class="dalign">705</span><br /> +Dans un lieu si mal propre à notre confidence:<br /> +Sortons; qu'en sûreté j'examine avec vous,<br /> +Pour en venir à bout, les moyens les plus doux.</p> + +<p class="p2 center"><span class="smcap"><small><b>FIN DU SECOND ACTE.</b></small></span></p> + +<hr class="c5" /> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_416" id="Page_416">416</a></span></p> + +<h2>ACTE III.</h2> +<hr class="c5" /> + +<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<h4>MAXIME, EUPHORBE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>Lui-même il m'a tout dit: leur flamme est mutuelle;<br /> +Il adore Émilie, il est adoré d'elle;<span class="dalign">710</span><br /> +Mais sans venger son père il n'y peut aspirer;<br /> +Et c'est pour l'acquérir qu'il nous fait conspirer.</p> + +<p><span class="smcap i6">EUPHORBE.</span></p> + +<p>Je ne m'étonne plus de cette violence<br /> +Dont il contraint Auguste à garder sa puissance:<br /> +La ligue se romproit s'il s'en étoit démis<a name="FNanchor_990" id="FNanchor_990" href="#Footnote_990" class="fnanchor">[990]</a>,<span class="dalign">715</span><br /> +Et tous vos conjurés deviendroient ses amis.</p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>Ils servent à l'envi la passion d'un homme<a name="FNanchor_991" id="FNanchor_991" href="#Footnote_991" class="fnanchor">[991]</a><br /> +Qui n'agit que pour soi, feignant d'agir pour Rome;<br /> +Et moi, par un malheur qui n'eut jamais d'égal,<br /> +Je pense servir Rome, et je sers mon rival.<span class="dalign">720</span></p> + +<p><span class="smcap i6">EUPHORBE.</span></p> + +<p>Vous êtes son rival?</p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p><span class="i8">Oui, j'aime sa maîtresse,</span><br /> +Et l'ai caché toujours avec assez d'adresse;<span class="pagenum"><a name="Page_417" id="Page_417">417</a></span><br /> +Mon ardeur inconnue, avant que d'éclater<a name="FNanchor_992" id="FNanchor_992" href="#Footnote_992" class="fnanchor">[992]</a>,<br /> +Par quelque grand exploit la vouloit mériter:<br /> +Cependant par mes mains je vois qu'il me l'enlève;<span class="dalign">725</span><br /> +Son dessein fait ma perte, et c'est moi qui l'achève;<br /> +J'avance des succès dont j'attends le trépas,<br /> +Et pour m'assassiner je lui prête mon bras.<br /> +Que l'amitié me plonge en un malheur extrême!</p> + +<p><span class="smcap i6">EUPHORBE.</span></p> + +<p>L'issue en est aisée: agissez pour vous-même;<span class="dalign">730</span><br /> +D'un dessein qui vous perd rompez le coup fatal;<br /> +Gagnez une maîtresse, accusant un rival.<br /> +Auguste, à qui par là vous sauverez la vie,<br /> +Ne vous pourra jamais refuser Émilie.</p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>Quoi? trahir mon ami!</p> + +<p><span class="smcap i6">EUPHORBE.</span></p> + +<p><span class="i9">L'amour rend tout permis;</span><span class="dalign">735</span><br /> +Un véritable amant ne connoît point d'amis,<br /> +Et même avec justice on peut trahir un traître<br /> +Qui pour une maîtresse ose trahir son maître:<br /> +Oubliez l'amitié, comme lui les bienfaits.</p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>C'est un exemple à fuir que celui des forfaits<a name="FNanchor_993" id="FNanchor_993" href="#Footnote_993" class="fnanchor">[993]</a>.<span class="dalign">740</span></p> + +<p><span class="smcap i6">EUPHORBE.</span></p> + +<p>Contre un si noir dessein tout devient légitime:<br /> +On n'est point criminel quand on punit un crime.</p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>Un crime par qui Rome obtient sa liberté!</p> + +<p><span class="smcap i6">EUPHORBE.</span></p> + +<p>Craignez tout d'un esprit si plein de lâcheté.<br /> +L'intérêt du pays n'est point ce qui l'engage;<span class="dalign">745</span><span class="pagenum"><a name="Page_418" id="Page_418">418</a></span><br /> +Le sien, et non la gloire, anime son courage.<br /> +Il aimeroit César, s'il n'étoit amoureux,<br /> +Et n'est enfin qu'ingrat, et non pas généreux.<br /> +<span class="i1">Pensez-vous avoir lu jusqu'au fond de son âme?</span><br /> +Sous la cause publique il vous cachoit sa flamme,<span class="dalign">750</span><br /> +Et peut cacher encor sous cette passion<br /> +Les détestables feux de son ambition.<br /> +Peut-être qu'il prétend, après la mort d'Octave,<br /> +Au lieu d'affranchir Rome, en faire son esclave,<br /> +Qu'il vous compte déjà pour un de ses sujets,<span class="dalign">755</span><br /> +Ou que sur votre perte il fonde ses projets.</p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>Mais comment l'accuser sans nommer tout le reste?<br /> +A tous nos conjurés l'avis seroit funeste,<br /> +Et par là nous verrions indignement trahis<br /> +Ceux qu'engage avec nous le seul bien du pays.<span class="dalign">760</span><br /> +D'un si lâche dessein mon âme est incapable:<br /> +Il perd trop d'innocents pour punir un coupable.<br /> +J'ose tout contre lui, mais je crains tout pour eux.</p> + +<p><span class="smcap i6">EUPHORBE.</span></p> + +<p>Auguste s'est lassé d'être si rigoureux;<br /> +En ces occasions, ennuyé de supplices,<span class="dalign">765</span><br /> +Ayant puni les chefs, il pardonne aux complices.<br /> +Si toutefois pour eux vous craignez son courroux,<br /> +Quand vous lui parlerez, parlez au nom de tous.</p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>Nous disputons en vain, et ce n'est que folie<br /> +De vouloir par sa perte acquérir Émilie:<span class="dalign">770</span><br /> +Ce n'est pas le moyen de plaire à ses beaux yeux<br /> +Que de priver du jour ce qu'elle aime le mieux.<br /> +Pour moi j'estime peu qu'Auguste me la donne:<br /> +Je veux gagner son cœur plutôt que sa personne,<br /> +Et ne fais point d'état de sa possession,<span class="dalign">775</span><br /> +Si je n'ai point de part à son affection.<span class="pagenum"><a name="Page_419" id="Page_419">419</a></span><br /> +Puis-je la mériter par une triple offense?<br /> +Je trahis son amant, je détruis sa vengeance,<br /> +Je conserve le sang qu'elle veut voir périr;<br /> +Et j'aurois quelque espoir qu'elle me pût chérir?<span class="dalign">780</span></p> + +<p><span class="smcap i6">EUPHORBE.</span></p> + +<p>C'est ce qu'à dire vrai je vois fort difficile.<br /> +L'artifice pourtant vous y peut être utile;<br /> +Il en faut trouver un qui la puisse abuser,<br /> +Et du reste le temps en pourra disposer.</p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>Mais si pour s'excuser il nomme sa complice,<span class="dalign">785</span><br /> +S'il arrive qu'Auguste avec lui la punisse,<br /> +Puis-je lui demander, pour prix de mon rapport,<br /> +Celle qui nous oblige à conspirer sa mort?</p> + +<p><span class="smcap i6">EUPHORBE.</span></p> + +<p>Vous pourriez m'opposer tant et de tels obstacles<br /> +Que pour les surmonter il faudroit des miracles;<span class="dalign">790</span><br /> +J'espère, toutefois, qu'à force d'y rêver....</p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>Éloigne-toi; dans peu j'irai te retrouver<a name="FNanchor_994" id="FNanchor_994" href="#Footnote_994" class="fnanchor">[994]</a>:<br /> +Cinna vient, et je veux en tirer quelque chose,<br /> +Pour mieux résoudre après ce que je me propose<a name="FNanchor_995" id="FNanchor_995" href="#Footnote_995" class="fnanchor">[995]</a>.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE II</h3> + +<h4>CINNA, MAXIME.</h4> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>Vous me semblez pensif.</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<span class="i10">Ce n'est pas sans sujet.</span><span class="dalign">795</span> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_420" id="Page_420">420</a></span> +<span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>Puis-je d'un tel chagrin savoir quel est l'objet<a name="FNanchor_996" id="FNanchor_996" href="#Footnote_996" class="fnanchor">[996]</a>?</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>Émilie et César l'un et l'autre me gêne:<br /> +L'un me semble trop bon, l'autre trop inhumaine.<br /> +Plût aux Dieux que César employât mieux ses soins<a name="FNanchor_997" id="FNanchor_997" href="#Footnote_997" class="fnanchor">[997]</a>,<br /> +Et s'en fît plus aimer, ou m'aimât un peu moins;<span class="dalign">800</span><br /> +Que sa bonté touchât la beauté qui me charme,<br /> +Et la pût adoucir comme elle me désarme!<br /> +Je sens au fond du cœur mille remords cuisants<a name="FNanchor_998" id="FNanchor_998" href="#Footnote_998" class="fnanchor">[998]</a>,<br /> +Qui rendent à mes yeux tous ses bienfaits présents;<br /> +Cette faveur si pleine, et si mal reconnue,<span class="dalign">805</span><br /> +Par un mortel reproche à tous moments me tue.<br /> +Il me semble surtout incessamment le voir<br /> +Déposer en nos mains son absolu pouvoir,<br /> +Écouter nos avis, m'applaudir, et me dire:<br /> +«Cinna, par vos conseils je retiendrai l'empire;<span class="dalign">810</span><br /> +Mais je le retiendrai pour vous en faire part;»<br /> +Et je puis dans son sein enfoncer un poignard!<br /> +Ah! plutôt.... Mais, hélas! j'idolâtre Émilie;<br /> +Un serment exécrable à sa haine me lie;<br /> +L'horreur qu'elle a de lui me le rend odieux:<span class="dalign">815</span><br /> +Des deux côtés j'offense et ma gloire et les Dieux;<br /> +Je deviens sacrilége, ou je suis parricide,<br /> +Et vers l'un ou vers l'autre il faut être perfide.</p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>Vous n'aviez point tantôt ces agitations;<br /> +Vous paroissiez plus ferme en vos intentions;<span class="dalign">820</span><br /> +Vous ne sentiez au cœur ni remords ni reproche.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_421" id="Page_421">421</a></span> +<span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>On ne les sent aussi que quand le coup approche,<br /> +Et l'on ne reconnoît de semblables forfaits<br /> +Que quand la main s'apprête à venir aux effets.<br /> +L'âme, de son dessein jusque-là possédée,<span class="dalign">825</span><br /> +S'attache aveuglément à sa première idée;<br /> +Mais alors quel esprit n'en devient point troublé?<br /> +Ou plutôt quel esprit n'en est point accablé?<br /> +Je crois que Brute même, à tel point qu'on le prise<a name="FNanchor_999" id="FNanchor_999" href="#Footnote_999" class="fnanchor">[999]</a>,<br /> +Voulut plus d'une fois rompre son entreprise,<span class="dalign">830</span><br /> +Qu'avant que de frapper elle lui fit sentir<a name="FNanchor_1000" id="FNanchor_1000" href="#Footnote_1000" class="fnanchor">[1000]</a><br /> +Plus d'un remords en l'âme, et plus d'un repentir.</p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>Il eut trop de vertu pour tant d'inquiétude;<br /> +Il ne soupçonna point sa main d'ingratitude,<br /> +Et fut contre un tyran d'autant plus animé<span class="dalign">835</span><br /> +Qu'il en reçut de biens et qu'il s'en vit aimé.<br /> +Comme vous l'imitez, faites la même chose,<br /> +Et formez vos remords d'une plus juste cause,<br /> +De vos lâches conseils, qui seuls ont arrêté<br /> +Le bonheur renaissant de notre liberté.<span class="dalign">840</span><br /> +C'est vous seul aujourd'hui qui nous l'avez ôtée;<br /> +De la main de César Brute l'eût acceptée,<br /> +Et n'eût jamais souffert qu'un intérêt léger<br /> +De vengeance ou d'amour l'eût remise en danger.<br /> +N'écoutez plus la voix d'un tyran qui vous aime,<span class="dalign">845</span><br /> +Et vous veut faire part de son pouvoir suprême;<br /> +Mais entendez crier Rome à votre côté:<br /> +«Rends-moi, rends-moi, Cinna, ce que tu m'as ôté;<br /> +Et si tu m'as tantôt préféré ta maîtresse,<br /> +Ne me préfère pas le tyran qui m'oppresse.»<span class="dalign">850</span></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_422" id="Page_422">422</a></span> +<span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>Ami, n'accable plus un esprit malheureux<br /> +Qui ne forme qu'en lâche un dessein généreux<a name="FNanchor_1001" id="FNanchor_1001" href="#Footnote_1001" class="fnanchor">[1001]</a>.<br /> +Envers nos citoyens je sais quelle est ma faute,<br /> +Et leur rendrai bientôt tout ce que je leur ôte;<br /> +Mais pardonne aux abois d'une vieille amitié,<span class="dalign">855</span><br /> +Qui ne peut expirer sans me faire pitié,<br /> +Et laisse-moi, de grâce, attendant Émilie,<br /> +Donner un libre cours à ma mélancolie.<br /> +Mon chagrin t'importune, et le trouble où je suis<br /> +Veut de la solitude à calmer tant d'ennuis.<span class="dalign">860</span></p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>Vous voulez rendre compte à l'objet qui vous blesse<br /> +De la bonté d'Octave et de votre foiblesse;<br /> +L'entretien des amants veut un entier secret.<br /> +Adieu: je me retire en confident discret.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE III.</h3> + +<h4>CINNA.</h4> + +<p>Donne un plus digne nom au glorieux empire<a name="FNanchor_1002" id="FNanchor_1002" href="#Footnote_1002" class="fnanchor">[1002]</a><span class="dalign">865</span><br /> +Du noble sentiment que la vertu m'inspire,<br /> +Et que l'honneur oppose au coup précipité<br /> +De mon ingratitude et de ma lâcheté;<br /> +Mais plutôt continue à le nommer foiblesse<a name="FNanchor_1003" id="FNanchor_1003" href="#Footnote_1003" class="fnanchor">[1003]</a>,<br /> +Puisqu'il devient si foible auprès d'une maîtresse,<span class="dalign">870</span><br /> +Qu'il respecte un amour qu'il devroit étouffer,<br /> +Ou que s'il le combat, il n'ose en triompher<a name="FNanchor_1004" id="FNanchor_1004" href="#Footnote_1004" class="fnanchor">[1004]</a>.<br /> +En ces extrémités quel conseil dois-je prendre?<span class="pagenum"><a name="Page_423" id="Page_423">423</a></span><br /> +De quel côté pencher? à quel parti me rendre?<br /> +<span class="i1">Qu'une âme généreuse a de peine à faillir!</span><span class="dalign">875</span><br /> +Quelque fruit que par là j'espère de cueillir,<br /> +Les douceurs de l'amour, celles de la vengeance,<br /> +La gloire d'affranchir le lieu de ma naissance,<br /> +N'ont point assez d'appas pour flatter ma raison,<br /> +S'il les faut acquérir par une trahison,<span class="dalign">880</span><br /> +S'il faut percer le flanc d'un prince magnanime<br /> +Qui du peu que je suis fait une telle estime,<br /> +Qui me comble d'honneurs, qui m'accable de biens,<br /> +Qui ne prend pour régner de conseils que les miens.<br /> +O coup! ô trahison trop indigne d'un homme!<span class="dalign">885</span><br /> +Dure, dure à jamais l'esclavage de Rome!<br /> +Périsse mon amour, périsse mon espoir,<br /> +Plutôt que de ma main parte un crime si noir!<br /> +Quoi? ne m'offre-t-il pas tout ce que je souhaite,<br /> +Et qu'au prix de son sang ma passion achète?<span class="dalign">890</span><br /> +Pour jouir de ses dons faut-il l'assassiner?<br /> +Et faut-il lui ravir ce qu'il me veut donner?<br /> +<span class="i1">Mais je dépends de vous, ô serment téméraire,</span><br /> +O haine d'Émilie, ô souvenir d'un père!<br /> +Ma foi, mon cœur, mon bras, tout vous est engagé,<span class="dalign">895</span><br /> +Et je ne puis plus rien que par votre congé:<br /> +C'est à vous à régler ce qu'il faut que je fasse;<br /> +C'est à vous, Émilie, à lui donner sa grâce;<br /> +Vos seules volontés président à son sort,<br /> +Et tiennent en mes mains et sa vie et sa mort.<span class="dalign">900</span><br /> +O Dieux, qui comme vous la rendez adorable,<br /> +Rendez-la, comme vous, à mes vœux exorable;<br /> +Et puisque de ses lois je ne puis m'affranchir,<br /> +Faites qu'à mes desirs je la puisse fléchir.<br /> +Mais voici de retour cette aimable inhumaine<a name="FNanchor_1005" id="FNanchor_1005" href="#Footnote_1005" class="fnanchor">[1005]</a>.<span class="dalign">905</span></p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_424" id="Page_424">424</a></span></p> + +<h3>SCÈNE IV.</h3> + +<h4>ÉMILIE, CINNA, FULVIE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>Grâces aux Dieux, Cinna, ma frayeur étoit vaine:<br /> +Aucun de tes amis ne t'a manqué de foi<a name="FNanchor_1006" id="FNanchor_1006" href="#Footnote_1006" class="fnanchor">[1006]</a>,<br /> +Et je n'ai point eu lieu de m'employer pour toi.<br /> +Octave en ma présence a tout dit à Livie,<br /> +Et par cette nouvelle il m'a rendu la vie.<span class="dalign">910</span></p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>Le désavouerez-vous, et du don qu'il me fait<br /> +Voudrez-vous retarder le bienheureux effet?</p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>L'effet est en ta main.</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p><span class="i9">Mais plutôt en la vôtre.</span></p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>Je suis toujours moi-même, et mon cœur n'est point autre:<br /> +Me donner à Cinna, c'est ne lui donner rien,<span class="dalign">915</span><br /> +C'est seulement lui faire un présent de son bien.</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>Vous pouvez toutefois.... ô ciel! l'osé-je dire?</p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>Que puis-je? et que crains-tu?</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p><span class="i12">Je tremble, je soupire,</span><br /> +Et vois que si nos cœurs avoient mêmes desirs<a name="FNanchor_1007" id="FNanchor_1007" href="#Footnote_1007" class="fnanchor">[1007]</a>,<br /> +Je n'aurois pas besoin d'expliquer mes soupirs.<span class="dalign">920</span><br /> +Ainsi je suis trop sûr que je vais vous déplaire;<span class="pagenum"><a name="Page_425" id="Page_425">425</a></span><br /> +Mais je n'ose parler, et je ne puis me taire<a name="FNanchor_1008" id="FNanchor_1008" href="#Footnote_1008" class="fnanchor">[1008]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>C'est trop me gêner, parle.</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p><span class="i11">Il faut vous obéir:</span><br /> +Je vais donc vous déplaire, et vous m'allez haïr.<br /> +<span class="i1">Je vous aime, Émilie, et le ciel me foudroie</span><span class="dalign">925</span><br /> +Si cette passion ne fait toute ma joie,<br /> +Et si je ne vous aime avec toute l'ardeur<br /> +Que peut un digne objet attendre d'un grand cœur<a name="FNanchor_1009" id="FNanchor_1009" href="#Footnote_1009" class="fnanchor">[1009]</a>!<br /> +Mais voyez à quel prix vous me donnez votre âme:<br /> +En me rendant heureux vous me rendez infâme;<span class="dalign">930</span><br /> +Cette bonté d'Auguste....</p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p><span class="i10">Il suffit, je t'entends;</span><br /> +Je vois ton repentir et tes vœux inconstants:<br /> +Les faveurs du tyran emportent tes promesses;<br /> +Tes feux et tes serments cèdent à ses caresses;<br /> +Et ton esprit crédule ose s'imaginer<span class="dalign">935</span><br /> +Qu'Auguste, pouvant tout, peut aussi me donner.<br /> +Tu me veux de sa main plutôt que de la mienne;<br /> +Mais ne crois pas qu'ainsi jamais je t'appartienne:<br /> +Il peut faire trembler la terre sous ses pas,<br /> +Mettre un roi hors du trône, et donner ses États<a name="FNanchor_1010" id="FNanchor_1010" href="#Footnote_1010" class="fnanchor">[1010]</a>,<span class="dalign">940</span><br /> +De ses proscriptions rougir la terre et l'onde,<br /> +Et changer à son gré l'ordre de tout le monde;<br /> +Mais le cœur d'Émilie est hors de son pouvoir<a name="FNanchor_1011" id="FNanchor_1011" href="#Footnote_1011" class="fnanchor">[1011]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_426" id="Page_426">426</a></span> +<span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>Aussi n'est-ce qu'à vous que je veux le devoir<a name="FNanchor_1012" id="FNanchor_1012" href="#Footnote_1012" class="fnanchor">[1012]</a>.<br /> +Je suis toujours moi-même, et ma foi toujours pure:<span class="dalign">945</span><br /> +La pitié que je sens ne me rend point parjure;<br /> +J'obéis sans réserve à tous vos sentiments<a name="FNanchor_1013" id="FNanchor_1013" href="#Footnote_1013" class="fnanchor">[1013]</a>,<br /> +Et prends vos intérêts par delà mes serments.<br /> +<span class="i1">J'ai pu, vous le savez, sans parjure et sans crime,</span><br /> +Vous laisser échapper cette illustre victime.<span class="dalign">950</span><br /> +César se dépouillant du pouvoir souverain<br /> +Nous ôtoit tout prétexte à lui percer le sein;<br /> +La conjuration s'en alloit dissipée,<br /> +Vos desseins avortés, votre haine trompée:<br /> +Moi seul j'ai raffermi son esprit étonné,<span class="dalign">955</span><br /> +Et pour vous l'immoler ma main l'a couronné.</p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>Pour me l'immoler, traître! et tu veux que moi-même<br /> +Je retienne ta main! qu'il vive, et que je l'aime!<br /> +Que je sois le butin de qui l'ose épargner,<br /> +Et le prix du conseil qui le force à régner!<span class="dalign">960</span></p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>Ne me condamnez point quand je vous ai servie:<br /> +Sans moi, vous n'auriez plus de pouvoir sur sa vie;<br /> +Et malgré ses bienfaits, je rends tout à l'amour,<br /> +Quand je veux qu'il périsse, ou vous doive le jour.<br /> +Avec les premiers vœux de mon obéissance<span class="dalign">965</span><br /> +Souffrez ce foible effort de ma reconnoissance,<br /> +Que je tâche de vaincre un indigne courroux,<br /> +Et vous donner pour lui l'amour qu'il a pour vous.<br /> +Une âme généreuse, et que la vertu guide,<br /> +Fuit la honte des noms d'ingrate et de perfide;<span class="dalign">970</span><br /> +Elle en hait l'infamie attachée au bonheur,<br /> +Et n'accepte aucun bien aux dépens de l'honneur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_427" id="Page_427">427</a></span> +<span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>Je fais gloire, pour moi, de cette ignominie:<br /> +La perfidie est noble envers la tyrannie;<br /> +Et quand on rompt le cours d'un sort si malheureux<a name="FNanchor_1014" id="FNanchor_1014" href="#Footnote_1014" class="fnanchor">[1014]</a>,<span class="dalign">975</span><br /> +Les cœurs les plus ingrats sont les plus généreux.</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>Vous faites des vertus au gré de votre haine.</p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>Je me fais des vertus dignes d'une Romaine.</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>Un cœur vraiment romain....</p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p><span class="i12">Ose tout pour ravir</span><br /> +Une odieuse vie à qui le fait servir<a name="FNanchor_1015" id="FNanchor_1015" href="#Footnote_1015" class="fnanchor">[1015]</a>:<span class="dalign">980</span><br /> +Il fuit plus que la mort la honte d'être esclave.</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>C'est l'être avec honneur que de l'être d'Octave;<br /> +Et nous voyons souvent des rois à nos genoux<br /> +Demander pour appui tels esclaves que nous<a name="FNanchor_1016" id="FNanchor_1016" href="#Footnote_1016" class="fnanchor">[1016]</a>.<br /> +Il abaisse à nos pieds l'orgueil des diadèmes,<span class="dalign">985</span><br /> +Il nous fait souverains sur leurs grandeurs suprêmes;<br /> +Il prend d'eux les tributs dont il nous enrichit,<br /> +Et leur impose un joug dont il nous affranchit.</p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>L'indigne ambition que ton cœur se propose!<br /> +Pour être plus qu'un roi, tu te crois quelque chose!<span class="dalign">990</span><br /> +Aux deux bouts de la terre en est-il un si vain<a name="FNanchor_1017" id="FNanchor_1017" href="#Footnote_1017" class="fnanchor">[1017]</a><br /> +Qu'il prétende égaler un citoyen romain?<br /> +Antoine sur sa tête attira notre haine<span class="pagenum"><a name="Page_428" id="Page_428">428</a></span><br /> +En se déshonorant par l'amour d'une reine;<br /> +Attale, ce grand roi, dans la pourpre blanchi,<span class="dalign">995</span><br /> +Qui du peuple romain se nommoit l'affranchi,<br /> +Quand de toute l'Asie il se fût vu l'arbitre,<br /> +Eût encor moins prisé son trône que ce titre.<br /> +Souviens-toi de ton nom, soutiens sa dignité;<br /> +Et prenant d'un Romain la générosité,<span class="dalign">1000</span><br /> +Sache qu'il n'en est point que le ciel n'ait fait naître<br /> +Pour commander aux rois, et pour vivre sans maître.</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>Le ciel a trop fait voir en de tels attentats<br /> +Qu'il hait les assassins et punit les ingrats;<br /> +Et quoi qu'on entreprenne, et quoi qu'on exécute,<span class="dalign">1005</span><br /> +Quand il élève un trône, il en venge la chute;<br /> +Il se met du parti de ceux qu'il fait régner;<br /> +Le coup dont on les tue est longtemps à saigner;<br /> +Et quand à les punir il a pu se résoudre,<br /> +De pareils châtiments n'appartiennent qu'au foudre.<span class="dalign">1010</span></p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>Dis que de leur parti toi-même tu te rends,<br /> +De te remettre au foudre à punir les tyrans.<br /> +<span class="i1">Je ne t'en parle plus, va, sers la tyrannie;</span><br /> +Abandonne ton âme à son lâche génie;<br /> +Et pour rendre le calme à ton esprit flottant,<span class="dalign">1015</span><br /> +Oublie et ta naissance et le prix qui t'attend.<br /> +Sans emprunter ta main pour servir ma colère<a name="FNanchor_1018" id="FNanchor_1018" href="#Footnote_1018" class="fnanchor">[1018]</a>,<br /> +Je saurai bien venger mon pays et mon père.<br /> +J'aurois déjà l'honneur d'un si fameux trépas,<br /> +Si l'amour jusqu'ici n'eût arrêté mon bras:<span class="dalign">1020</span><br /> +C'est lui qui sous tes lois me tenant asservie,<br /> +M'a fait en ta faveur prendre soin de ma vie.<span class="pagenum"><a name="Page_429" id="Page_429">429</a></span><br /> +Seule contre un tyran, en le faisant périr,<br /> +Par les mains de sa garde il me falloit mourir:<br /> +Je t'eusse par ma mort dérobé ta captive;<span class="dalign">1025</span><br /> +Et comme pour toi seul l'amour veut que je vive,<br /> +J'ai voulu, mais en vain, me conserver pour toi,<br /> +Et te donner moyen d'être digne de moi.<br /> +<span class="i1">Pardonnez-moi, grands Dieux, si je me suis trompée</span><br /> +Quand j'ai pensé chérir un neveu de Pompée,<span class="dalign">1030</span><br /> +Et si d'un faux-semblant mon esprit abusé<br /> +A fait choix d'un esclave en son lieu supposé.<br /> +Je t'aime toutefois, quel que tu puisses être<a name="FNanchor_1019" id="FNanchor_1019" href="#Footnote_1019" class="fnanchor">[1019]</a>;<br /> +Et si pour me gagner il faut trahir ton maître<a name="FNanchor_1020" id="FNanchor_1020" href="#Footnote_1020" class="fnanchor">[1020]</a>,<br /> +Mille autres à l'envi recevroient cette loi,<span class="dalign">1035</span><br /> +S'ils pouvoient m'acquérir à même prix que toi<a name="FNanchor_1021" id="FNanchor_1021" href="#Footnote_1021" class="fnanchor">[1021]</a>.<br /> +Mais n'appréhende pas qu'un autre ainsi m'obtienne.<br /> +Vis pour ton cher tyran, tandis que je meurs tienne:<br /> +Mes jours avec les siens se vont précipiter,<br /> +Puisque ta lâcheté n'ose me mériter.<span class="dalign">1040</span><br /> +Viens me voir, dans son sang et dans le mien baignée,<br /> +De ma seule vertu mourir accompagnée,<br /> +Et te dire en mourant d'un esprit satisfait:<br /> +«N'accuse point mon sort, c'est toi seul qui l'as fait;<br /> +Je descends dans la tombe où tu m'as condamnée,<span class="dalign">1045</span><br /> +Où la gloire me suit qui t'étoit destinée:<br /> +Je meurs en détruisant un pouvoir absolu;<br /> +Mais je vivrois à toi, si tu l'avois voulu.»</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>Eh bien! vous le voulez, il faut vous satisfaire,<br /> +Il faut affranchir Rome, il faut venger un père,<span class="dalign">1050</span><br /> +Il faut sur un tyran porter de justes coups;<span class="pagenum"><a name="Page_430" id="Page_430">430</a></span><br /> +Mais apprenez qu'Auguste est moins tyran que vous:<br /> +S'il nous ôte à son gré nos biens, nos jours, nos femmes,<br /> +Il n'a point jusqu'ici tyrannisé nos âmes;<br /> +Mais l'empire inhumain qu'exercent vos beautés<span class="dalign">1055</span><br /> +Force jusqu'aux esprits et jusqu'aux volontés.<br /> +Vous me faites priser ce qui me déshonore;<br /> +Vous me faites haïr ce que mon âme adore;<br /> +Vous me faites répandre un sang pour qui je dois<br /> +Exposer tout le mien et mille et mille fois:<span class="dalign">1060</span><br /> +Vous le voulez, j'y cours, ma parole est donnée<a name="FNanchor_1022" id="FNanchor_1022" href="#Footnote_1022" class="fnanchor">[1022]</a>;<br /> +Mais ma main, aussitôt contre mon sein tournée,<br /> +Aux mânes d'un tel prince immolant votre amant,<br /> +A mon crime forcé joindra mon châtiment<a name="FNanchor_1023" id="FNanchor_1023" href="#Footnote_1023" class="fnanchor">[1023]</a>,<br /> +Et par cette action dans l'autre confondue,<span class="dalign">1065</span><br /> +Recouvrera ma gloire aussitôt que perdue<a name="FNanchor_1024" id="FNanchor_1024" href="#Footnote_1024" class="fnanchor">[1024]</a>.<br /> +Adieu.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE V.</h3> + +<h4>ÉMILIE, FULVIE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">FULVIE.</span></p> + +<p><span class="i4">Vous avez mis son âme au désespoir.</span></p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>Qu'il cesse de m'aimer, ou suive son devoir.</p> + +<p><span class="smcap i6">FULVIE.</span></p> + +<p>Il va vous obéir aux dépens de sa vie:<br /> +Vous en pleurez!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_431" id="Page_431">431</a></span> +<span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p><span class="i7">Hélas! cours après lui, Fulvie,</span><span class="dalign">1070</span><br /> +Et si ton amitié daigne me secourir,<br /> +Arrache-lui du cœur ce dessein de mourir:<br /> +Dis-lui....</p> + +<p><span class="smcap i6">FULVIE.</span></p> + +<p><span class="i5">Qu'en sa faveur vous laissez vivre Auguste?</span></p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>Ah! c'est faire à ma haine une loi trop injuste.</p> + +<p><span class="smcap i6">FULVIE.</span></p> + +<p>Et quoi donc?</p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p><span class="i6">Qu'il achève, et dégage sa foi,</span><span class="dalign">1075</span><br /> +Et qu'il choisisse après de la mort, ou de moi.</p> + +<p class="p2 center"><span class="smcap"><small><b>FIN DU TROISIÈME ACTE.</b></small></span></p> + +<hr class="c5" /> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_432" id="Page_432">432</a></span></p> + +<h2>ACTE IV.</h2> + +<hr class="c5" /> + +<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<h4>AUGUSTE, EUPHORBE, POLYCLÈTE, <span class="smcap"><small>Gardes</small></span><a name="FNanchor_1025" id="FNanchor_1025" href="#Footnote_1025" class="fnanchor">[1025]</a>.</h4> + +<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p> + +<p>Tout ce que tu me dis, Euphorbe, est incroyable.</p> + +<p><span class="smcap i6">EUPHORBE.</span></p> + +<p>Seigneur, le récit même en paroît effroyable:<br /> +On ne conçoit qu'à peine une telle fureur<a name="FNanchor_1026" id="FNanchor_1026" href="#Footnote_1026" class="fnanchor">[1026]</a>,<br /> +Et la seule pensée en fait frémir d'horreur.<span class="dalign">1080</span></p> + +<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p> + +<p>Quoi? mes plus chers amis! quoi? Cinna! quoi? Maxime!<br /> +Les deux que j'honorois d'une si haute estime,<br /> +A qui j'ouvrois mon cœur, et dont j'avois fait choix<br /> +Pour les plus importants et plus nobles emplois!<br /> +Après qu'entre leurs mains j'ai remis mon empire,<span class="dalign">1085</span><br /> +Pour m'arracher le jour l'un et l'autre conspire!<br /> +Maxime a vu sa faute, il m'en fait avertir<a name="FNanchor_1027" id="FNanchor_1027" href="#Footnote_1027" class="fnanchor">[1027]</a>,<br /> +Et montre un cœur touché d'un juste repentir;<br /> +Mais Cinna!</p> + +<p><span class="smcap i6">EUPHORBE.</span></p> + +<p><span class="i6">Cinna seul dans sa rage s'obstine,</span><br /> +Et contre vos bontés d'autant plus se mutine;<span class="dalign">1090</span><span class="pagenum"><a name="Page_433" id="Page_433">433</a></span><br /> +Lui seul combat encor les vertueux efforts<br /> +Que sur les conjurés fait ce juste remords<a name="FNanchor_1028" id="FNanchor_1028" href="#Footnote_1028" class="fnanchor">[1028]</a>,<br /> +Et malgré les frayeurs à leurs regrets mêlées,<br /> +Il tâche à raffermir leurs âmes ébranlées.</p> + +<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p> + +<p>Lui seul les encourage, et lui seul les séduit!<span class="dalign">1095</span><br /> +O le plus déloyal que la terre ait produit<a name="FNanchor_1029" id="FNanchor_1029" href="#Footnote_1029" class="fnanchor">[1029]</a>!<br /> +O trahison conçue au sein d'une furie!<br /> +O trop sensible coup d'une main si chérie!<br /> +Cinna, tu me trahis! Polyclète, écoutez.</p> + +<p class="font90 i2">(Il lui parle à l'oreille<a name="FNanchor_1030" id="FNanchor_1030" href="#Footnote_1030" class="fnanchor">[1030]</a>.)</p> + +<p><span class="i6 smcap">POLYCLÈTE.</span></p> + +<p>Tous vos ordres, Seigneur, seront exécutés.<span class="dalign">1100</span></p> + +<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p> + +<p>Qu'Éraste en même temps aille dire à Maxime<br /> +Qu'il vienne recevoir le pardon de son crime.</p> + +<p class="font90 i3">(Polyclète rentre<a name="FNanchor_1031" id="FNanchor_1031" href="#Footnote_1031" class="fnanchor">[1031]</a>.)</p> + +<p><span class="smcap i6">EUPHORBE.</span></p> + +<p>Il l'a trop jugé grand pour ne pas s'en punir<a name="FNanchor_1032" id="FNanchor_1032" href="#Footnote_1032" class="fnanchor">[1032]</a>:<br /> +A peine du palais il a pu revenir,<br /> +Que les yeux égarés et le regard farouche<a name="FNanchor_1033" id="FNanchor_1033" href="#Footnote_1033" class="fnanchor">[1033]</a>,<span class="dalign">1105</span><br /> +Le cœur gros de soupirs, les sanglots à la bouche,<br /> +Il déteste sa vie et ce complot maudit,<br /> +M'en apprend l'ordre entier tel que je vous l'ai dit,<br /> +Et m'ayant commandé que je vous avertisse,<br /> +Il ajoute: «Dis-lui que je me fais justice,<span class="dalign">1110</span><br /> +Que je n'ignore point ce que j'ai mérité<a name="FNanchor_1034" id="FNanchor_1034" href="#Footnote_1034" class="fnanchor">[1034]</a>.»<span class="pagenum"><a name="Page_434" id="Page_434">434</a></span><br /> +Puis soudain dans le Tibre il s'est précipité;<br /> +Et l'eau grosse et rapide, et la nuit assez noire<a name="FNanchor_1035" id="FNanchor_1035" href="#Footnote_1035" class="fnanchor">[1035]</a>,<br /> +M'ont dérobé la fin de sa tragique histoire.</p> + +<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p> + +<p>Sous ce pressant remords il a trop succombé<a name="FNanchor_1036" id="FNanchor_1036" href="#Footnote_1036" class="fnanchor">[1036]</a>,<span class="dalign">1115</span><br /> +Et s'est à mes bontés lui-même dérobé;<br /> +Il n'est crime envers moi qu'un repentir n'efface.<br /> +Mais puisqu'il a voulu renoncer à ma grâce,<br /> +Allez pourvoir au reste, et faites qu'on ait soin<br /> +De tenir en lieu sûr ce fidèle témoin.<span class="dalign">1120</span></p> + +<h3 class="p2">SCÈNE II.</h3> + +<h4>AUGUSTE<a name="FNanchor_1037" id="FNanchor_1037" href="#Footnote_1037" class="fnanchor">[1037]</a>.</h4> + +<p>Ciel, à qui voulez-vous désormais que je fie<br /> +Les secrets de mon âme et le soin de ma vie?<br /> +Reprenez le pouvoir que vous m'avez commis,<br /> +Si donnant des sujets il ôte les amis,<br /> +Si tel est le destin des grandeurs souveraines<span class="dalign">1125</span><br /> +Que leurs plus grands bienfaits n'attirent que des haines,<br /> +Et si votre rigueur les condamne à chérir<br /> +Ceux que vous animez à les faire périr.<br /> +Pour elles rien n'est sûr; qui peut tout doit tout craindre.<br /> +Rentre en toi-même, Octave, et cesse de te plaindre.<br /> +Quoi! tu veux qu'on t'épargne, et n'as rien épargné!<br /> +Songe aux fleuves de sang où ton bras s'est baigné,<br /> +De combien ont rougi les champs de Macédoine,<br /> +Combien en a versé la défaite d'Antoine,<span class="pagenum"><a name="Page_435" id="Page_435">435</a></span><br /> +Combien celle de Sexte<a name="FNanchor_1038" id="FNanchor_1038" href="#Footnote_1038" class="fnanchor">[1038]</a>, et revois tout d'un temps<span class="dalign">1135</span><br /> +Pérouse au sien noyée, et tous ses habitants<a name="FNanchor_1039" id="FNanchor_1039" href="#Footnote_1039" class="fnanchor">[1039]</a>;<br /> +Remets dans ton esprit, après tant de carnages,<br /> +De tes proscriptions les sanglantes images,<br /> +Où toi-même, des tiens devenu le bourreau,<br /> +Au sein de ton tuteur enfonças le couteau<a name="FNanchor_1040" id="FNanchor_1040" href="#Footnote_1040" class="fnanchor">[1040]</a>:<span class="dalign">1140</span><br /> +Et puis ose accuser le destin d'injustice<a name="FNanchor_1041" id="FNanchor_1041" href="#Footnote_1041" class="fnanchor">[1041]</a>,<br /> +Quand tu vois que les tiens s'arment pour ton supplice,<br /> +Et que par ton exemple à ta perte guidés,<br /> +Ils violent des droits que tu n'as pas gardés<a name="FNanchor_1042" id="FNanchor_1042" href="#Footnote_1042" class="fnanchor">[1042]</a>!<br /> +Leur trahison est juste, et le ciel l'autorise:<span class="dalign">1145</span><br /> +Quitte ta dignité comme tu l'as acquise;<br /> +Rends un sang infidèle à l'infidélité<a name="FNanchor_1043" id="FNanchor_1043" href="#Footnote_1043" class="fnanchor">[1043]</a>,<br /> +Et souffre des ingrats après l'avoir été.<br /> +<span class="i1">Mais que mon jugement au besoin m'abandonne!</span><br /> +Quelle fureur, Cinna, m'accuse et te pardonne?<span class="dalign">1150</span><br /> +Toi, dont la trahison me force à retenir<br /> +Ce pouvoir souverain dont tu me veux punir,<br /> +Me traite en criminel, et fait seule mon crime,<br /> +Relève pour l'abattre un trône illégitime,<br /> +Et d'un zèle effronté couvrant son attentat,<span class="dalign">1155</span><br /> +S'oppose, pour me perdre, au bonheur de l'État!<br /> +Donc jusqu'à l'oublier je pourrois me contraindre!<span class="pagenum"><a name="Page_436" id="Page_436">436</a></span><br /> +Tu vivrois en repos après m'avoir fait craindre<a name="FNanchor_1044" id="FNanchor_1044" href="#Footnote_1044" class="fnanchor">[1044]</a>!<br /> +Non, non, je me trahis moi-même d'y penser:<br /> +Qui pardonne aisément invite à l'offenser;<span class="dalign">1160</span><br /> +Punissons l'assassin, proscrivons les complices.<br /> +<span class="i1">Mais quoi? toujours du sang, et toujours des supplices<a name="FNanchor_1045" id="FNanchor_1045" href="#Footnote_1045" class="fnanchor">[1045]</a>!</span><br /> +Ma cruauté se lasse, et ne peut s'arrêter;<br /> +Je veux me faire craindre, et ne fais qu'irriter.<br /> +Rome a pour ma ruine une hydre trop fertile<a name="FNanchor_1046" id="FNanchor_1046" href="#Footnote_1046" class="fnanchor">[1046]</a>:<span class="dalign">1165</span><br /> +Une tête coupée en fait renaître mille,<br /> +Et le sang répandu de mille conjurés<br /> +Rend mes jours plus maudits, et non plus assurés.<br /> +Octave, n'attends plus le coup d'un nouveau Brute;<br /> +Meurs, et dérobe-lui la gloire de ta chute;<span class="dalign">1170</span><br /> +Meurs: tu ferois pour vivre un lâche et vain effort,<br /> +Si tant de gens de cœur font des vœux pour ta mort,<br /> +Et si tout ce que Rome a d'illustre jeunesse<br /> +Pour te faire périr tour à tour s'intéresse<a name="FNanchor_1047" id="FNanchor_1047" href="#Footnote_1047" class="fnanchor">[1047]</a>;<br /> +Meurs, puisque c'est un mal que tu ne peux guérir;<span class="dalign">1175</span><br /> +Meurs enfin, puisqu'il faut ou tout perdre, ou mourir.<br /> +La vie est peu de chose, et le peu qui t'en reste<br /> +Ne vaut pas l'acheter par un prix si funeste<a name="FNanchor_1048" id="FNanchor_1048" href="#Footnote_1048" class="fnanchor">[1048]</a>.<br /> +Meurs; mais quitte du moins la vie avec éclat;<br /> +Éteins-en le flambeau dans le sang de l'ingrat<a name="FNanchor_1049" id="FNanchor_1049" href="#Footnote_1049" class="fnanchor">[1049]</a>;<span class="dalign">1180</span><br /> +A toi-même en mourant immole ce perfide;<br /> +Contentant ses desirs, punis son parricide;<br /> +Fais un tourment pour lui de ton propre trépas,<span class="pagenum"><a name="Page_437" id="Page_437">437</a></span><br /> +En faisant qu'il le voie et n'en jouisse pas.<br /> +Mais jouissons plutôt nous-même<a name="FNanchor_1050" id="FNanchor_1050" href="#Footnote_1050" class="fnanchor">[1050]</a> de sa peine,<span class="dalign">1185</span><br /> +Et si Rome nous hait, triomphons de sa haine.<br /> +<span class="i1">O Romains, ô vengeance, ô pouvoir absolu,</span><br /> +O rigoureux combat d'un cœur irrésolu<br /> +Qui fuit en même temps tout ce qu'il se propose!<br /> +D'un prince malheureux ordonnez quelque chose.<span class="dalign">1190</span><br /> +Qui des deux dois-je suivre, et duquel m'éloigner?<br /> +Ou laissez-moi périr, ou laissez-moi régner.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE III.</h3> + +<h4>AUGUSTE, LIVIE<a name="FNanchor_1051" id="FNanchor_1051" href="#Footnote_1051" class="fnanchor">[1051]</a>.</h4> + +<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p> + +<p>Madame, on me trahit, et la main qui me tue<br /> +Rend sous mes déplaisirs ma constance abattue.<br /> +Cinna, Cinna, le traître....</p> + +<p><span class="smcap i6">LIVIE.</span></p> + +<p><span class="i10">Euphorbe m'a tout dit,</span><span class="dalign">1195</span><br /> +Seigneur, et j'ai pâli cent fois à ce récit.<br /> +Mais écouteriez-vous les conseils d'une femme<a name="FNanchor_1052" id="FNanchor_1052" href="#Footnote_1052" class="fnanchor">[1052]</a>?</p> + +<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p> + +<p>Hélas! de quel conseil est capable mon âme?</p> + +<p><span class="smcap i6">LIVIE.</span></p> + +<p>Votre sévérité, sans produire aucun fruit<a name="FNanchor_1053" id="FNanchor_1053" href="#Footnote_1053" class="fnanchor">[1053]</a>,<br /> +Seigneur, jusqu'à présent a fait beaucoup de bruit.<br /> +Par les peines d'un autre aucun ne s'intimide:<br /> +Salvidien à bas a soulevé Lépide;<span class="pagenum"><a name="Page_438" id="Page_438">438</a></span><br /> +Murène a succédé, Cépion l'a suivi;<br /> +Le jour à tous les deux dans les tourments ravi<br /> +N'a point mêlé de crainte à la fureur d'Égnace<a name="FNanchor_1054" id="FNanchor_1054" href="#Footnote_1054" class="fnanchor">[1054]</a>,<span class="dalign">1205</span><br /> +Dont Cinna maintenant ose prendre la place;<br /> +Et dans les plus bas rangs les noms les plus abjets<a name="FNanchor_1055" id="FNanchor_1055" href="#Footnote_1055" class="fnanchor">[1055]</a><br /> +Ont voulu s'ennoblir par de si hauts projets.<br /> +Après avoir en vain puni leur insolence,<br /> +Essayez sur Cinna ce que peut la clémence<a name="FNanchor_1056" id="FNanchor_1056" href="#Footnote_1056" class="fnanchor">[1056]</a>;<span class="dalign">1210</span><br /> +Faites son châtiment de sa confusion;<br /> +Cherchez le plus utile en cette occasion:<br /> +Sa peine peut aigrir une ville animée,<br /> +Son pardon peut servir à votre renommée<a name="FNanchor_1057" id="FNanchor_1057" href="#Footnote_1057" class="fnanchor">[1057]</a>;<br /> +Et ceux que vos rigueurs ne font qu'effaroucher<span class="dalign">1215</span><br /> +Peut-être à vos bontés se laisseront toucher.</p> + +<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p> + +Gagnons-les tout à fait en quittant cet empire<br /> +Qui nous rend odieux, contre qui l'on conspire.<br /> +J'ai trop par vos avis consulté là-dessus;<br /> +Ne m'en parlez jamais, je ne consulte plus.<span class="dalign">1220</span><br /> +<span class="i1">Cesse de soupirer, Rome, pour ta franchise:</span><br /> +Si je t'ai mise aux fers, moi-même je les brise,<br /> +Et te rends ton État, après l'avoir conquis,<br /> +Plus paisible et plus grand que je ne te l'ai pris;<br /> +Si tu me veux haïr, hais-moi sans plus rien feindre;<span class="dalign">1225</span><br /> +Si tu me veux aimer, aime-moi sans me craindre:<br /> +De tout ce qu'eut Sylla de puissance et d'honneur,<br /> +Lassé comme il en fut, j'aspire à son bonheur. + +<p><span class="smcap i6">LIVIE.</span></p> + +<p>Assez et trop longtemps son exemple vous flatte;<span class="pagenum"><a name="Page_439" id="Page_439">439</a></span><br /> +Mais gardez que sur vous le contraire n'éclate:<span class="dalign">1230</span><br /> +Ce bonheur sans pareil qui conserva ses jours<br /> +Ne seroit pas bonheur, s'il arrivoit toujours.</p> + +<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p> + +<p>Eh bien! s'il est trop grand, si j'ai tort d'y prétendre<a name="FNanchor_1058" id="FNanchor_1058" href="#Footnote_1058" class="fnanchor">[1058]</a>,<br /> +J'abandonne mon sang à qui voudra l'épandre.<br /> +Après un long orage il faut trouver un port;<span class="dalign">1235</span><br /> +Et je n'en vois que deux, le repos, ou la mort.</p> + +<p><span class="smcap i6">LIVIE.</span></p> + +<p>Quoi? vous voulez quitter le fruit de tant de peines?</p> + +<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p> + +<p>Quoi? vous voulez garder l'objet de tant de haines?</p> + +<p><span class="smcap i6">LIVIE.</span></p> + +<p>Seigneur, vous emporter à cette extrémité,<br /> +C'est plutôt désespoir que générosité.<span class="dalign">1240</span></p> + +<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p> + +<p>Régner et caresser une main si traîtresse,<br /> +Au lieu de sa vertu, c'est montrer sa foiblesse.</p> + +<p><span class="smcap i6">LIVIE.</span></p> + +<p>C'est régner sur vous-même, et par un noble choix,<br /> +Pratiquer la vertu la plus digne des rois.</p> + +<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p> + +<p>Vous m'aviez bien promis des conseils d'une femme:<span class="dalign">1245</span><br /> +Vous me tenez parole, et c'en sont là, Madame.<br /> +<span class="i1">Après tant d'ennemis à mes pieds abattus,</span><br /> +Depuis vingt ans je règne, et j'en sais les vertus;<br /> +Je sais leur divers ordre, et de quelle nature<a name="FNanchor_1059" id="FNanchor_1059" href="#Footnote_1059" class="fnanchor">[1059]</a><br /> +Sont les devoirs d'un prince en cette conjoncture<a name="FNanchor_1060" id="FNanchor_1060" href="#Footnote_1060" class="fnanchor">[1060]</a>.<span class="dalign">1250</span><br /> +Tout son peuple est blessé par un tel attentat,<br /> +Et la seule pensée est un crime d'État,<span class="pagenum"><a name="Page_440" id="Page_440">440</a></span><br /> +Une offense qu'on fait à toute sa province,<br /> +Dont il faut<a name="FNanchor_1061" id="FNanchor_1061" href="#Footnote_1061" class="fnanchor">[1061]</a> qu'il la venge, ou cesse d'être prince.</p> + +<p><span class="smcap i6">LIVIE.</span></p> + +<p>Donnez moins de croyance à votre passion.<span class="dalign">1255</span></p> + +<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p> + +<p>Ayez moins de foiblesse, ou moins d'ambition.</p> + +<p><span class="smcap i6">LIVIE.</span></p> + +<p>Ne traitez plus si mal un conseil salutaire.</p> + +<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p> + +<p>Le ciel m'inspirera ce qu'ici je dois faire.<br /> +Adieu: nous perdons temps.</p> + +<p><span class="smcap i6">LIVIE.</span></p> + +<p><span class="i11">Je ne vous quitte point,</span><br /> +Seigneur, que mon amour n'aye obtenu ce point.<span class="dalign">1260</span></p> + +<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p> + +<p>C'est l'amour des grandeurs qui vous rend importune.</p> + +<p><span class="smcap i6">LIVIE.</span></p> + +<p>J'aime votre personne, et non votre fortune.</p> + +<p class="font90 i4">(Elle est seule<a name="FNanchor_1062" id="FNanchor_1062" href="#Footnote_1062" class="fnanchor">[1062]</a>.)</p> + +<p>Il m'échappe: suivons, et forçons-le de voir<a name="FNanchor_1063" id="FNanchor_1063" href="#Footnote_1063" class="fnanchor">[1063]</a><br /> +Qu'il peut, en faisant grâce, affermir son pouvoir,<br /> +Et qu'enfin la clémence est la plus belle marque<span class="dalign">1265</span><br /> +Qui fasse à l'univers connoître un vrai monarque.</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_441" id="Page_441">441</a></span></p> + +<h3>SCÈNE IV.</h3> + +<h4>ÉMILIE, FULVIE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>D'où me vient cette joie? et que mal à propos<br /> +Mon esprit malgré moi goûte un entier repos!<br /> +César mande Cinna sans me donner d'alarmes!<br /> +Mon cœur est sans soupirs, mes yeux n'ont point de larmes,<br /> +Comme si j'apprenois d'un secret mouvement<br /> +Que tout doit succéder à mon contentement!<br /> +Ai-je bien entendu? me l'as-tu dit, Fulvie?</p> + +<p><span class="smcap i6">FULVIE.</span></p> + +<p>J'avois gagné sur lui qu'il aimeroit la vie,<br /> +Et je vous l'amenois, plus traitable et plus doux,<span class="dalign">1275</span><br /> +Faire un second effort contre votre courroux<a name="FNanchor_1064" id="FNanchor_1064" href="#Footnote_1064" class="fnanchor">[1064]</a>;<br /> +Je m'en applaudissois, quand soudain Polyclète,<br /> +Des volontés d'Auguste ordinaire interprète,<br /> +Est venu l'aborder et sans suite et sans bruit,<br /> +Et de sa part sur l'heure au palais l'a conduit.<span class="dalign">1280</span><br /> +Auguste est fort troublé, l'on ignore la cause;<br /> +Chacun diversement soupçonne quelque chose:<br /> +Tous présument qu'il aye un grand sujet d'ennui,<br /> +Et qu'il mande Cinna pour prendre avis de lui.<br /> +Mais ce qui m'embarrasse, et que je viens d'apprendre<a name="FNanchor_1065" id="FNanchor_1065" href="#Footnote_1065" class="fnanchor">[1065]</a>,<br /> +C'est que deux inconnus se sont saisis d'Évandre,<br /> +Qu'Euphorbe est arrêté sans qu'on sache pourquoi,<br /> +Que même de son maître on dit je ne sais quoi:<br /> +On lui veut imputer un désespoir funeste;<br /> +On parle d'eaux, de Tibre, et l'on se tait du reste.<span class="dalign">1290</span></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_442" id="Page_442">442</a></span> +<span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>Que de sujets de craindre et de désespérer,<br /> +Sans que mon triste cœur en daigne murmurer!<br /> +A chaque occasion le ciel y fait descendre<br /> +Un sentiment contraire à celui qu'il doit prendre:<br /> +Une vaine frayeur tantôt m'a pu troubler<a name="FNanchor_1066" id="FNanchor_1066" href="#Footnote_1066" class="fnanchor">[1066]</a>,<span class="dalign">1295</span><br /> +Et je suis insensible alors qu'il faut trembler.<br /> +<span class="i1">Je vous entends, grands Dieux! vos bontés que j'adore</span><br /> +Ne peuvent consentir que je me déshonore;<br /> +Et ne me permettant soupirs, sanglots, ni pleurs,<br /> +Soutiennent ma vertu contre de tels malheurs.<span class="dalign">1300</span><br /> +Vous voulez que je meure avec ce grand courage<br /> +Qui m'a fait entreprendre un si fameux ouvrage;<br /> +Et je veux bien périr comme vous l'ordonnez,<br /> +Et dans la même assiette où vous me retenez.<br /> +<span class="i1">O liberté de Rome! ô mânes de mon père!</span><span class="dalign">1305</span><br /> +J'ai fait de mon côté tout ce que j'ai pu faire:<br /> +Contre votre tyran j'ai ligué ses amis,<br /> +Et plus osé pour vous qu'il ne m'étoit permis.<br /> +Si l'effet a manqué, ma gloire n'est pas moindre;<br /> +N'ayant pu vous venger, je vous irai rejoindre,<span class="dalign">1310</span><br /> +Mais si fumante encor d'un généreux courroux,<br /> +Par un trépas si noble et si digne de vous,<br /> +Qu'il vous fera sur l'heure aisément reconnoître<a name="FNanchor_1067" id="FNanchor_1067" href="#Footnote_1067" class="fnanchor">[1067]</a><br /> +Le sang des grands héros dont vous m'avez fait naître.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE V.</h3> + +<h4>MAXIME, ÉMILIE, FULVIE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>Mais je vous vois, Maxime, et l'on vous faisoit mort!</p> + +<span class="pagenum"><a name="Page_443" id="Page_443">443</a></span> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>Euphorbe trompe Auguste avec ce faux rapport:<br /> +Se voyant arrêté, la trame découverte,<br /> +Il a feint ce trépas pour empêcher ma perte.</p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>Que dit-on de Cinna?</p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p><span class="i9">Que son plus grand regret</span><br /> +C'est de voir que César sait tout votre secret<a name="FNanchor_1068" id="FNanchor_1068" href="#Footnote_1068" class="fnanchor">[1068]</a>;<span class="dalign">1320</span><br /> +En vain il le dénie et le veut méconnoître,<br /> +Évandre a tout conté pour excuser son maître,<br /> +Et par l'ordre d'Auguste on vient vous arrêter.</p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>Celui qui l'a reçu tarde à l'exécuter:<br /> +Je suis prête à le suivre et lasse de l'attendre.<span class="dalign">1325</span></p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>Il vous attend chez moi.</p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p><span class="i10">Chez vous!</span></p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p><span class="i14">C'est vous surprendre;</span><br /> +Mais apprenez le soin que le ciel a de vous:<br /> +C'est un des conjurés qui va fuir avec nous.<br /> +Prenons notre avantage avant qu'on nous poursuive;<br /> +Nous avons pour partir un vaisseau sur la rive<a name="FNanchor_1069" id="FNanchor_1069" href="#Footnote_1069" class="fnanchor">[1069]</a>.<span class="dalign">1330</span></p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>Me connois-tu, Maxime, et sais-tu qui je suis?</p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>En faveur de Cinna je fais ce que je puis,<br /> +Et tâche à garantir de ce malheur extrême<br /> +La plus belle moitié qui reste de lui-même.<span class="pagenum"><a name="Page_444" id="Page_444">444</a></span><br /> +<span class="i1">Sauvons-nous, Émilie, et conservons le jour,</span><span class="dalign">1335</span><br /> +Afin de le venger par un heureux retour.</p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>Cinna dans son malheur est de ceux qu'il faut suivre,<br /> +Qu'il ne faut pas venger, de peur de leur survivre:<br /> +Quiconque après sa perte aspire à se sauver<br /> +Est indigne du jour qu'il tâche à conserver.<span class="dalign">1340</span></p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>Quel désespoir aveugle à ces fureurs vous porte?<br /> +O Dieux! que de foiblesse en une âme si forte!<br /> +Ce cœur si généreux rend si peu de combat,<br /> +Et du premier revers la fortune<a name="FNanchor_1070" id="FNanchor_1070" href="#Footnote_1070" class="fnanchor">[1070]</a> l'abat!<br /> +Rappelez, rappelez cette vertu sublime;<span class="dalign">1345</span><br /> +Ouvrez enfin les yeux, et connoissez Maxime:<br /> +C'est un autre Cinna qu'en lui vous regardez;<br /> +Le ciel vous rend en lui l'amant que vous perdez;<br /> +Et puisque l'amitié n'en faisoit plus qu'une âme,<br /> +Aimez en cet ami l'objet de votre flamme;<span class="dalign">1350</span><br /> +Avec la même ardeur il saura vous chérir,<br /> +Que....</p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p><span class="i4">Tu m'oses aimer, et tu n'oses mourir!</span><br /> +Tu prétends un peu trop; mais quoi que tu prétendes,<br /> +Rends-toi digne du moins de ce que tu demandes:<br /> +Cesse de fuir en lâche un glorieux trépas,<span class="dalign">1355</span><br /> +Ou de m'offrir un cœur que tu fais voir si bas;<br /> +Fais que je porte envie à ta vertu parfaite;<br /> +Ne te pouvant aimer, fais que je te regrette;<br /> +Montre d'un vrai Romain la dernière vigueur,<br /> +Et mérite mes pleurs au défaut de mon cœur.<span class="dalign">1360</span><br /> +Quoi! si ton amitié pour Cinna s'intéresse<a name="FNanchor_1071" id="FNanchor_1071" href="#Footnote_1071" class="fnanchor">[1071]</a>,<span class="pagenum"><a name="Page_445" id="Page_445">445</a></span><br /> +Crois-tu qu'elle consiste à flatter sa maîtresse<a name="FNanchor_1072" id="FNanchor_1072" href="#Footnote_1072" class="fnanchor">[1072]</a>?<br /> +Apprends, apprends de moi quel en est le devoir,<br /> +Et donne-m'en l'exemple, ou viens le recevoir.</p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>Votre juste douleur est trop impétueuse.<span class="dalign">1365</span></p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>La tienne en ta faveur est trop ingénieuse.<br /> +Tu me parles déjà d'un bienheureux retour,<br /> +Et dans tes déplaisirs tu conçois de l'amour!</p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>Cet amour en naissant est toutefois extrême:<br /> +C'est votre amant en vous, c'est mon ami que j'aime,<span class="dalign">1370</span><br /> +Et des mêmes ardeurs dont il fut embrasé....</p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>Maxime, en voilà trop pour un homme avisé.<br /> +Ma perte m'a surprise, et ne m'a point troublée;<br /> +Mon noble désespoir ne m'a point aveuglée.<br /> +Ma vertu toute entière agit sans s'émouvoir,<span class="dalign">1375</span><br /> +Et je vois malgré moi plus que je ne veux voir.</p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>Quoi? vous suis-je suspect de quelque perfidie?</p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>Oui, tu l'es, puisqu'enfin tu veux que je le die;<br /> +L'ordre de notre fuite est trop bien concerté<br /> +Pour ne te soupçonner d'aucune lâcheté:<span class="dalign">1380</span><br /> +Les Dieux seroient pour nous prodigues en miracles,<br /> +S'ils en avoient sans toi<a name="FNanchor_1073" id="FNanchor_1073" href="#Footnote_1073" class="fnanchor">[1073]</a> levé tous les obstacles.<br /> +Fuis sans moi, tes amours sont ici superflus.</p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>Ah! vous m'en dites trop.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_446" id="Page_446">446</a></span> +<span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p><span class="i11">J'en présume encor plus.</span><br /> +Ne crains pas toutefois que j'éclate en injures;<span class="dalign">1385</span><br /> +Mais n'espère non plus m'éblouir de parjures.<br /> +Si c'est te faire tort que de m'en défier<a name="FNanchor_1074" id="FNanchor_1074" href="#Footnote_1074" class="fnanchor">[1074]</a>,<br /> +Viens mourir avec moi pour te justifier.</p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>Vivez, belle Émilie, et souffrez qu'un esclave....</p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>Je ne t'écoute plus qu'en présence d'Octave.<span class="dalign">1390</span><br /> +Allons, Fulvie, allons.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE VI</h3>. + +<h4>MAXIME.</h4> + +<p><span class="i10">Désespéré, confus,</span><br /> +Et digne, s'il se peut, d'un plus cruel refus,<br /> +Que résous-tu, Maxime? et quel est le supplice<br /> +Que ta vertu prépare à ton vain artifice?<br /> +Aucune illusion ne te doit plus flatter:<span class="dalign">1395</span><br /> +Émilie en mourant va tout faire éclater;<br /> +Sur un même échafaud la perte de sa vie<br /> +Étalera sa gloire et ton ignominie,<br /> +Et sa mort va laisser à la postérité<a name="FNanchor_1075" id="FNanchor_1075" href="#Footnote_1075" class="fnanchor">[1075]</a><br /> +L'infâme souvenir de ta déloyauté.<span class="dalign">1400</span><br /> +Un même jour t'a vu, par une fausse adresse,<br /> +Trahir ton souverain, ton ami, ta maîtresse,<br /> +Sans que de tant de droits en un jour violés,<br /> +Sans que de deux amants au tyran immolés,<br /> +Il te reste aucun fruit que la honte et la rage<a name="FNanchor_1076" id="FNanchor_1076" href="#Footnote_1076" class="fnanchor">[1076]</a><span class="dalign">1405</span><span class="pagenum"><a name="Page_447" id="Page_447">447</a></span><br /> +Qu'un remords inutile allume en ton courage.<br /> +<span class="i1">Euphorbe, c'est l'effet de tes lâches conseils;</span><br /> +Mais que peut-on attendre enfin de tes pareils<a name="FNanchor_1077" id="FNanchor_1077" href="#Footnote_1077" class="fnanchor">[1077]</a>?<br /> +Jamais un affranchi n'est qu'un esclave infâme;<br /> +Bien qu'il change d'état, il ne change point d'âme<a name="FNanchor_1078" id="FNanchor_1078" href="#Footnote_1078" class="fnanchor">[1078]</a>;<span class="dalign">1410</span><br /> +La tienne, encor servile, avec la liberté<br /> +N'a pu prendre un rayon de générosité<a name="FNanchor_1079" id="FNanchor_1079" href="#Footnote_1079" class="fnanchor">[1079]</a>:<br /> +Tu m'as fait relever une injuste puissance;<br /> +Tu m'as fait démentir l'honneur de ma naissance;<br /> +Mon cœur te résistoit, et tu l'as combattu<span class="dalign">1415</span><br /> +Jusqu'à ce que ta fourbe ait souillé sa vertu.<br /> +Il m'en coûte la vie, il m'en coûte la gloire,<br /> +Et j'ai tout mérité pour t'avoir voulu croire;<br /> +Mais les Dieux permettront à mes ressentiments<br /> +De te sacrifier aux yeux des deux amants,<span class="dalign">1420</span><br /> +Et j'ose m'assurer qu'en dépit de mon crime<br /> +Mon sang leur servira d'assez pure victime,<br /> +Si dans le tien mon bras, justement irrité,<br /> +Peut laver le forfait de t'avoir écouté.</p> + +<p class="p2 center"><span class="smcap"><small><b>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</b></small></span></p> +<hr class="c5" /> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_448" id="Page_448">448</a></span></p> + +<h2>ACTE V.</h2> +<hr class="c5" /> + +<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<h4>AUGUSTE, CINNA.</h4> + +<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p> + +<p>Prends un siége, Cinna, prends, et sur toute chose<span class="dalign">1425</span><br /> +Observe exactement la loi que je t'impose:<br /> +Prête, sans me troubler, l'oreille à mes discours;<br /> +D'aucun mot, d'aucun cri, n'en interromps le cours;<br /> +Tiens ta langue captive; et si ce grand silence<br /> +A ton émotion fait quelque violence,<span class="dalign">1430</span><br /> +Tu pourras me répondre après tout à loisir<a name="FNanchor_1080" id="FNanchor_1080" href="#Footnote_1080" class="fnanchor">[1080]</a>:<br /> +Sur ce point seulement contente mon desir.</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>Je vous obéirai, Seigneur.</p> + +<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p> + +<p><span class="i11">Qu'il te souvienne</span><br /> +De garder ta parole, et je tiendrai la mienne.<br /> +<span class="i1">Tu vois le jour, Cinna; mais ceux dont tu le tiens</span><span class="dalign">1435</span><br /> +Furent les ennemis de mon père, et les miens:<br /> +Au milieu de leur camp tu reçus la naissance<a name="FNanchor_1081" id="FNanchor_1081" href="#Footnote_1081" class="fnanchor">[1081]</a>;<br /> +Et lorsqu'après leur mort tu vins en ma puissance,<span class="pagenum"><a name="Page_449" id="Page_449">449</a></span><br /> +Leur haine enracinée au milieu de ton sein<br /> +T'avoit mis contre moi les armes à la main;<span class="dalign">1440</span><br /> +Tu fus mon ennemi même avant que de naître<a name="FNanchor_1082" id="FNanchor_1082" href="#Footnote_1082" class="fnanchor">[1082]</a>,<br /> +Et tu le fus encor quand tu me pus connoître,<br /> +Et l'inclination jamais n'a démenti<a name="FNanchor_1083" id="FNanchor_1083" href="#Footnote_1083" class="fnanchor">[1083]</a><br /> +Ce sang qui t'avoit fait du contraire parti:<br /> +Autant que tu l'as pu, les effets l'ont suivie.<span class="dalign">1445</span><br /> +Je ne m'en suis vengé qu'en te donnant la vie;<br /> +Je te fis prisonnier pour te combler de biens:<br /> +Ma cour fut ta prison, mes faveurs tes liens;<br /> +Je te restituai d'abord ton patrimoine<a name="FNanchor_1084" id="FNanchor_1084" href="#Footnote_1084" class="fnanchor">[1084]</a>;<br /> +Je t'enrichis après des dépouilles d'Antoine,<span class="dalign">1450</span><br /> +Et tu sais que depuis, à chaque occasion,<br /> +Je suis tombé pour toi dans la profusion.<br /> +Toutes les dignités que tu m'as demandées,<br /> +Je te les ai sur l'heure et sans peine accordées;<br /> +Je t'ai préféré même à ceux dont les parents<span class="dalign">1455</span><br /> +Ont jadis dans mon camp tenu les premiers rangs<a name="FNanchor_1085" id="FNanchor_1085" href="#Footnote_1085" class="fnanchor">[1085]</a>,<br /> +A ceux qui de leur sang m'ont acheté l'empire<a name="FNanchor_1086" id="FNanchor_1086" href="#Footnote_1086" class="fnanchor">[1086]</a>,<br /> +Et qui m'ont conservé le jour que je respire.<br /> +De la façon enfin qu'avec toi j'ai vécu,<br /> +Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu<a name="FNanchor_1087" id="FNanchor_1087" href="#Footnote_1087" class="fnanchor">[1087]</a>.<span class="dalign">1460</span><br /> +Quand le ciel me voulut, en rappelant Mécène,<br /> +Après tant de faveur montrer un peu de haine<a name="FNanchor_1088" id="FNanchor_1088" href="#Footnote_1088" class="fnanchor">[1088]</a>,<span class="pagenum"><a name="Page_450" id="Page_450">450</a></span><br /> +Je te donnai sa place en ce triste accident,<br /> +Et te fis, après lui, mon plus cher confident.<br /> +Aujourd'hui même encor, mon âme irrésolue<span class="dalign">1465</span><br /> +Me pressant de quitter ma puissance absolue,<br /> +De Maxime et de toi j'ai pris les seuls avis,<br /> +Et ce sont, malgré lui, les tiens que j'ai suivis.<br /> +Bien plus, ce même jour je te donne Émilie,<br /> +Le digne objet des vœux de toute l'Italie,<span class="dalign">1470</span><br /> +Et qu'ont mise si haut mon amour et mes soins,<br /> +Qu'en te couronnant roi je t'aurois donné moins.<br /> +Tu t'en souviens, Cinna: tant d'heur et tant de gloire<br /> +Ne peuvent pas sitôt sortir de ta mémoire;<br /> +Mais ce qu'on ne pourroit jamais s'imaginer,<span class="dalign">1475</span><br /> +Cinna, tu t'en souviens, et veux m'assassiner<a name="FNanchor_1089" id="FNanchor_1089" href="#Footnote_1089" class="fnanchor">[1089]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>Moi, Seigneur! moi, que j'eusse une âme si traîtresse;<br /> +Qu'un si lâche dessein....</p> + +<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p> + +<p><span class="i10">Tu tiens mal ta promesse:</span><br /> +Sieds-toi, je n'ai pas dit encor ce que je veux;<br /> +Tu te justifieras après, si tu le peux.<span class="dalign">1480</span><br /> +Écoute cependant, et tiens mieux ta parole.<br /> +<span class="i1">Tu veux m'assassiner<a name="FNanchor_1090" id="FNanchor_1090" href="#Footnote_1090" class="fnanchor">[1090]</a> demain, au Capitole,</span><br /> +Pendant le sacrifice, et ta main pour signal<br /> +Me doit, au lieu d'encens, donner le coup fatal;<br /> +La moitié de tes gens doit occuper la porte,<span class="dalign">1485</span><br /> +L'autre moitié te suivre et te prêter main-forte.<br /> +Ai-je de bons avis, ou de mauvais soupçons<a name="FNanchor_1091" id="FNanchor_1091" href="#Footnote_1091" class="fnanchor">[1091]</a>?<span class="pagenum"><a name="Page_451" id="Page_451">451</a></span><br /> +De tous ces meurtriers te dirai-je les noms?<br /> +Procule, Glabrion, Virginian, Rutile,<br /> +Marcel, Plaute, Lénas, Pompone, Albin, Icile,<span class="dalign">1490</span><br /> +Maxime, qu'après toi j'avois le plus aimé<a name="FNanchor_1092" id="FNanchor_1092" href="#Footnote_1092" class="fnanchor">[1092]</a>;<br /> +Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé:<br /> +Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes,<br /> +Que pressent de mes lois les ordres légitimes,<br /> +Et qui désespérant de les plus éviter,<span class="dalign">1495</span><br /> +Si tout n'est renversé, ne sauroient subsister.<br /> +<span class="i1">Tu te tais maintenant, et gardes le silence,</span><br /> +Plus par confusion que par obéissance.<br /> +Quel étoit ton dessein<a name="FNanchor_1093" id="FNanchor_1093" href="#Footnote_1093" class="fnanchor">[1093]</a>, et que prétendois-tu<br /> +Après m'avoir au temple à tes pieds abattu?<span class="dalign">1500</span><br /> +Affranchir ton pays d'un pouvoir monarchique!<br /> +Si j'ai bien entendu tantôt ta politique,<br /> +Son salut désormais dépend d'un souverain<br /> +Qui pour tout conserver tienne tout en sa main;<br /> +Et si sa liberté te faisoit entreprendre,<span class="dalign">1505</span><br /> +Tu ne m'eusses jamais empêché de la rendre;<br /> +Tu l'aurois acceptée au nom de tout l'État,<br /> +Sans vouloir l'acquérir par un assassinat.<br /> +Quel étoit donc ton but? D'y régner en ma place?<br /> +D'un étrange malheur son destin le menace,<span class="dalign">1510</span><br /> +Si pour monter au trône et lui donner la loi<br /> +Tu ne trouves dans Rome autre obstacle que moi<a name="FNanchor_1094" id="FNanchor_1094" href="#Footnote_1094" class="fnanchor">[1094]</a>,<span class="pagenum"><a name="Page_452" id="Page_452">452</a></span><br /> +Si jusques à ce point son sort est déplorable,<br /> +Que tu sois après moi le plus considérable,<br /> +Et que ce grand fardeau de l'empire romain<span class="dalign">1515</span><br /> +Ne puisse après ma mort tomber mieux qu'en ta main.<br /> +<span class="i1">Apprends à te connoître, et descends en toi-même:</span><br /> +On t'honore dans Rome, on te courtise, on t'aime,<br /> +Chacun tremble sous toi, chacun t'offre des vœux,<br /> +Ta fortune est bien haut, tu peux ce que tu veux;<span class="dalign">1520</span><br /> +Mais tu ferois pitié même à ceux qu'elle irrite<a name="FNanchor_1095" id="FNanchor_1095" href="#Footnote_1095" class="fnanchor">[1095]</a>,<br /> +Si je t'abandonnois à ton peu de mérite<a name="FNanchor_1096" id="FNanchor_1096" href="#Footnote_1096" class="fnanchor">[1096]</a>.<br /> +Ose me démentir, dis-moi ce que tu vaux,<br /> +Conte-moi tes vertus, tes glorieux travaux,<br /> +Les rares qualités par où tu m'as dû plaire,<span class="dalign">1525</span><br /> +Et tout ce qui t'élève au-dessus du vulgaire.<br /> +Ma faveur fait ta gloire, et ton pouvoir en vient:<br /> +Elle seule t'élève, et seule te soutient;<br /> +C'est elle qu'on adore, et non pas ta personne:<br /> +Tu n'as crédit ni rang qu'autant qu'elle t'en donne,<span class="dalign">1530</span><br /> +Et pour te faire choir je n'aurois aujourd'hui<br /> +Qu'à retirer la main qui seule est ton appui.<br /> +J'aime mieux toutefois céder à ton envie:<br /> +Règne, si tu le peux, aux dépens de ma vie;<br /> +Mais oses-tu penser que les Serviliens,<span class="dalign">1535</span><br /> +Les Cosses, les Métels, les Pauls, les Fabiens,<br /> +Et tant d'autres enfin de qui les grands courages<br /> +Des héros de leur sang sont les vives images,<span class="pagenum"><a name="Page_453" id="Page_453">453</a></span><br /> +Quittent le noble orgueil d'un sang si généreux<br /> +Jusqu'à pouvoir souffrir que tu règnes sur eux<a name="FNanchor_1097" id="FNanchor_1097" href="#Footnote_1097" class="fnanchor">[1097]</a>?<span class="dalign">1540</span><br /> +Parle, parle, il est temps.</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p><span class="i10">Je demeure stupide;</span><br /> +Non que votre colère ou la mort m'intimide:<br /> +Je vois qu'on m'a trahi, vous m'y voyez rêver,<br /> +Et j'en cherche l'auteur sans le pouvoir trouver.<br /> +<span class="i1">Mais c'est trop y tenir toute l'âme occupé<a name="FNanchor_1098" id="FNanchor_1098" href="#Footnote_1098" class="fnanchor">[1098]</a>:</span><span class="dalign">1545</span><br /> +Seigneur, je suis Romain, et du sang de Pompée;<br /> +Le père et les deux fils, lâchement égorgés,<br /> +Par la mort de César étoient trop peu vengés.<br /> +C'est là d'un beau dessein l'illustre et seule cause;<br /> +Et puisqu'à vos rigueurs la trahison m'expose,<span class="dalign">1550</span><br /> +N'attendez point de moi d'infâmes repentirs,<br /> +D'inutiles regrets, ni de honteux soupirs.<br /> +Le sort vous est propice autant qu'il m'est contraire;<br /> +Je sais ce que j'ai fait, et ce qu'il vous faut faire:<br /> +Vous devez un exemple à la postérité,<span class="dalign">1555</span><br /> +Et mon trépas importe à votre sûreté.</p> + +<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p> + +<p>Tu me braves, Cinna, tu fais le magnanime,<br /> +Et loin de t'excuser, tu couronnes ton crime.<br /> +Voyons si ta constance ira jusques au bout.<br /> +Tu sais ce qui t'est dû, tu vois que je sais tout:<span class="dalign">1560</span><br /> +Fais ton arrêt toi-même, et choisis tes supplices.</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_454" id="Page_454">454</a></span></p> + +<h3 class="p2">SCÈNE II.</h3> + +<h4>AUGUSTE, LIVIE, CINNA, ÉMILIE, FULVIE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">LIVIE.</span></p> + +<p>Vous ne connoissez pas encor tous les complices:<br /> +Votre Émilie en est, Seigneur, et la voici.</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>C'est elle-même, ô Dieux!</p> + +<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p> + +<p><span class="i11">Et toi, ma fille, aussi!</span></p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>Oui, tout ce qu'il a fait, il l'a fait pour me plaire<a name="FNanchor_1099" id="FNanchor_1099" href="#Footnote_1099" class="fnanchor">[1099]</a>,<span class="dalign">1565</span><br /> +Et j'en étois, Seigneur, la cause et le salaire.</p> + +<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p> + +<p>Quoi? l'amour qu'en ton cœur j'ai fait naître aujourd'hui<br /> +T'emporte-t-il déjà jusqu'à mourir pour lui?<br /> +Ton âme à ces transports un peu trop s'abandonne,<br /> +Et c'est trop tôt aimer l'amant que je te donne.<span class="dalign">1570</span></p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>Cet amour qui m'expose à vos ressentiments<br /> +N'est point le prompt effet de vos commandements;<br /> +Ces flammes dans nos cœurs sans votre ordre étoient nées<a name="FNanchor_1100" id="FNanchor_1100" href="#Footnote_1100" class="fnanchor">[1100]</a>,<br /> +Et ce sont des secrets de plus de quatre années;<br /> +Mais quoique je l'aimasse et qu'il brulât pour moi,<span class="dalign">1575</span><br /> +Une haine plus forte à tous deux fit la loi;<br /> +Je ne voulus jamais lui donner d'espérance,<br /> +Qu'il ne m'eût de mon père assuré la vengeance;<br /> +Je la lui fis jurer; il chercha des amis:<br /> +Le ciel rompt le succès que je m'étois promis,<span class="dalign">1580</span><span class="pagenum"><a name="Page_455" id="Page_455">455</a></span><br /> +Et je vous viens, Seigneur, offrir une victime,<br /> +Non pour sauver sa vie en me chargeant du crime:<br /> +Son trépas est trop juste après son attentat,<br /> +Et toute excuse est vaine en un crime d'État:<br /> +Mourir en sa présence, et rejoindre mon père,<span class="dalign">1585</span><br /> +C'est tout ce qui m'amène, et tout ce que j'espère.</p> + +<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p> + +<p>Jusques à quand, ô ciel, et par quelle raison<br /> +Prendrez-vous contre moi des traits dans ma maison?<br /> +Pour ses débordements j'en ai chassé Julie;<br /> +Mon amour en sa place a fait choix d'Émilie,<span class="dalign">1590</span><br /> +Et je la vois comme elle indigne de ce rang.<br /> +L'une m'ôtoit l'honneur, l'autre a soif de mon sang;<br /> +Et prenant toutes deux leur passion pour guide,<br /> +L'une fut impudique, et l'autre est parricide.<br /> +O ma fille! est-ce là le prix de mes bienfaits?<span class="dalign">1595</span></p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>Ceux de mon père en vous firent mêmes effets<a name="FNanchor_1101" id="FNanchor_1101" href="#Footnote_1101" class="fnanchor">[1101]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p> + +<p>Songe avec quel amour j'élevai ta jeunesse.</p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +Il éleva la vôtre avec même tendresse;<br /> +Il fut votre tuteur, et vous son assassin;<br /> +Et vous m'avez au crime enseigné le chemin:<span class="dalign">1600</span><br /> +Le mien d'avec le vôtre en ce point seul diffère,<br /> +Que votre ambition s'est immolé mon père,<br /> +Et qu'un juste courroux, dont je me sens brûler,<br /> +A son sang innocent vouloit vous immoler. + +<p><span class="smcap i6">LIVIE.</span></p> + +<p>C'en est trop, Émilie: arrête, et considère<span class="dalign">1605</span><br /> +Qu'il t'a trop bien payé les bienfaits de ton père:<br /> +Sa mort, dont la mémoire allume ta fureur,<span class="pagenum"><a name="Page_456" id="Page_456">456</a></span><br /> +Fut un crime d'Octave, et non de l'Empereur,<br /> +<span class="i1">Tous ces crimes d'État qu'on fait pour la couronne,</span><br /> +Le ciel nous en absout alors qu'il nous la donne,<span class="dalign">1610</span><br /> +Et dans le sacré rang où sa faveur l'a mis,<br /> +Le passé devient juste et l'avenir permis.<br /> +Qui peut y parvenir ne peut être coupable;<br /> +Quoi qu'il ait fait ou fasse, il est inviolable:<br /> +Nous lui devons nos biens, nos jours sont en sa main,<span class="dalign">1615</span><br /> +Et jamais on n'a droit sur ceux du souverain.</p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>Aussi dans le discours que vous venez d'entendre,<br /> +Je parlois pour l'aigrir, et non pour me défendre.<br /> +<span class="i1">Punissez donc, Seigneur, ces criminels appas</span><br /> +Qui de vos favoris font d'illustres ingrats;<span class="dalign">1620</span><br /> +Tranchez mes tristes jours pour assurer les vôtres.<br /> +Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres<a name="FNanchor_1102" id="FNanchor_1102" href="#Footnote_1102" class="fnanchor">[1102]</a>;<br /> +Et je suis plus à craindre, et vous plus en danger,<br /> +Si j'ai l'amour ensemble et le sang à venger<a name="FNanchor_1103" id="FNanchor_1103" href="#Footnote_1103" class="fnanchor">[1103]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>Que vous m'ayez séduit, et que je souffre encore<span class="dalign">1625</span><br /> +D'être déshonoré par celle que j'adore!<br /> +<span class="i1">Seigneur, la vérité doit ici s'exprimer:</span><br /> +J'avois fait ce dessein avant que de l'aimer.<br /> +A mes plus saints desirs la trouvant inflexible<a name="FNanchor_1104" id="FNanchor_1104" href="#Footnote_1104" class="fnanchor">[1104]</a>,<br /> +Je crus qu'à d'autres soins elle seroit sensible:<span class="dalign">1630</span><br /> +Je parlai de son père et de votre rigueur,<br /> +Et l'offre de mon bras suivit celle du cœur.<br /> +Que la vengeance est douce à l'esprit d'une femme!<br /> +Je l'attaquai par là, par là je pris son âme;<br /> +Dans mon peu de mérite elle me négligeoit,<span class="dalign">1635</span><span class="pagenum"><a name="Page_457" id="Page_457">457</a></span><br /> +Et ne put négliger le bras qui la vengeoit:<br /> +Elle n'a conspiré que par mon artifice;<br /> +J'en suis le seul auteur, elle n'est que complice.</p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>Cinna, qu'oses-tu dire? est-ce là me chérir,<br /> +Que de m'ôter l'honneur quand il me faut mourir?<span class="dalign">1640</span></p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>Mourez, mais en mourant ne souillez point ma gloire.</p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>La mienne se flétrit, si César te veut croire.</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>Et la mienne se perd, si vous tirez à vous<br /> +Toute celle qui suit de si généreux coups.</p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>Eh bien! prends-en ta part, et me laisse la mienne;<span class="dalign">1645</span><br /> +Ce seroit l'affoiblir que d'affoiblir la tienne:<br /> +La gloire et le plaisir, la honte et les tourments,<br /> +Tout doit être commun entre de vrais amants.<br /> +<span class="i1">Nos deux âmes, Seigneur, sont deux âmes romaines;</span><br /> +Unissant nos desirs, nous unîmes nos haines;<span class="dalign">1650</span><br /> +De nos parents perdus le vif ressentiment<br /> +Nous apprit nos devoirs en un même moment;<br /> +En ce noble dessein nos cœurs se rencontrèrent;<br /> +Nos esprits généreux ensemble le formèrent;<br /> +Ensemble nous cherchons l'honneur d'un beau trépas:<br /> +Vous vouliez nous unir, ne nous séparez pas.</p> + +<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p> + +<p>Oui, je vous unirai, couple ingrat et perfide,<br /> +Et plus mon ennemi qu'Antoine ni Lépide;<br /> +Oui, je vous unirai, puisque vous le voulez:<br /> +Il faut bien satisfaire aux feux dont vous brûlez,<span class="dalign">1660</span><br /> +Et que tout l'univers, sachant ce qui m'anime,<br /> +S'étonne du supplice aussi bien que du crime.</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_458" id="Page_458">458</a></span></p> + +<h3>SCÈNE III.</h3> + +<h4>AUGUSTE, LIVIE, CINNA, MAXIME, ÉMILIE, FULVIE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p> + +<p>Mais enfin le ciel m'aime, et ses bienfaits nouveaux<a name="FNanchor_1105" id="FNanchor_1105" href="#Footnote_1105" class="fnanchor">[1105]</a><br /> +Ont enlevé<a name="FNanchor_1106" id="FNanchor_1106" href="#Footnote_1106" class="fnanchor">[1106]</a> Maxime à la fureur des eaux.<br /> +Approche, seul ami que j'éprouve fidèle.<span class="dalign">1665</span></p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>Honorez moins, Seigneur, une âme criminelle.</p> + +<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p> + +<p>Ne parlons plus de crime après ton repentir,<br /> +Après que du péril tu m'as su garantir:<br /> +C'est à toi que je dois et le jour et l'empire.</p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>De tous vos ennemis connoissez mieux le pire:<span class="dalign">1670</span><br /> +Si vous régnez encor, Seigneur, si vous vivez,<br /> +C'est ma jalouse rage à qui vous le devez.<br /> +<span class="i1">Un vertueux remords n'a point touché mon âme;</span><br /> +Pour perdre mon rival j'ai découvert sa trame.<br /> +Euphorbe vous a feint que je m'étois noyé,<span class="dalign">1675</span><br /> +De crainte qu'après moi vous n'eussiez envoyé:<br /> +Je voulois avoir lieu d'abuser Émilie,<br /> +Effrayer son esprit, la tirer d'Italie,<br /> +Et pensois la résoudre à cet enlèvement<br /> +Sous l'espoir du retour pour venger son amant;<span class="dalign">1680</span><br /> +Mais au lieu de goûter ces grossières amorces,<br /> +Sa vertu combattue a redoublé ses forces.<span class="pagenum"><a name="Page_459" id="Page_459">459</a></span><br /> +Elle a lu dans mon cœur; vous savez le surplus,<br /> +Et je vous en ferois des récits superflus.<br /> +Vous voyez le succès de mon lâche artifice.<span class="dalign">1685</span><br /> +Si pourtant quelque grâce est due à mon indice,<br /> +Faites périr Euphorbe au milieu des tourments<a name="FNanchor_1107" id="FNanchor_1107" href="#Footnote_1107" class="fnanchor">[1107]</a>,<br /> +Et souffrez que je meure aux yeux de ces amants.<br /> +J'ai trahi mon ami, ma maîtresse, mon maître,<br /> +Ma gloire, mon pays, par l'avis de ce traître,<span class="dalign">1690</span><br /> +Et croirai toutefois mon bonheur infini,<br /> +Si je puis m'en punir après l'avoir puni.</p> + +<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p> + +<p>En est-ce assez, ô ciel! et le sort, pour me nuire,<br /> +A-t-il quelqu'un des miens qu'il veuille encor séduire?<br /> +Qu'il joigne à ses efforts le secours des enfers:<span class="dalign">1695</span><br /> +Je suis maître de moi comme de l'univers;<br /> +Je le suis, je veux l'être. O siècles, ô mémoire,<br /> +Conservez à jamais ma dernière victoire!<br /> +Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux<br /> +De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous.<span class="dalign">1700</span><br /> +<span class="i1">Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie:</span><br /> +Comme à mon ennemi je t'ai donné la vie,<br /> +Et malgré la fureur de ton lâche destin<a name="FNanchor_1108" id="FNanchor_1108" href="#Footnote_1108" class="fnanchor">[1108]</a>,<br /> +Je te la donne encor comme à mon assassin.<br /> +Commençons un combat qui montre par l'issue<span class="dalign">1705</span><br /> +Qui l'aura mieux de nous ou donnée ou reçue<a name="FNanchor_1109" id="FNanchor_1109" href="#Footnote_1109" class="fnanchor">[1109]</a>.<br /> +Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler;<br /> +Je t'en avois comblé, je t'en veux accabler:<span class="pagenum"><a name="Page_460" id="Page_460">460</a></span><br /> +Avec cette beauté que je t'avois donnée,<br /> +Reçois le consulat pour la prochaine année<a name="FNanchor_1110" id="FNanchor_1110" href="#Footnote_1110" class="fnanchor">[1110]</a>.<span class="dalign">1710</span><br /> +<span class="i1">Aime Cinna, ma fille, en cet illustre rang,</span><br /> +Préfères-en la pourpre à celle de mon sang;<br /> +Apprends sur mon exemple à vaincre ta colère<a name="FNanchor_1111" id="FNanchor_1111" href="#Footnote_1111" class="fnanchor">[1111]</a>:<br /> +Te rendant un époux, je te rends plus qu'un père.</p> + +<p><span class="smcap i6">ÉMILIE.</span></p> + +<p>Et je me rends, Seigneur, à ces hautes bontés;<span class="dalign">1715</span><br /> +Je recouvre la vue auprès de leurs clartés:<br /> +Je connois mon forfait, qui me sembloit justice;<br /> +Et, ce que n'avoit pu la terreur du supplice,<br /> +Je sens naître en mon âme un repentir puissant,<br /> +Et mon cœur en secret me dit qu'il y consent.<span class="dalign">1720</span><br /> +<span class="i1">Le ciel a résolu votre grandeur suprême;</span><br /> +Et pour preuve, Seigneur, je n'en veux que moi-même<a name="FNanchor_1112" id="FNanchor_1112" href="#Footnote_1112" class="fnanchor">[1112]</a>:<br /> +J'ose avec vanité me donner cet éclat,<br /> +Puisqu'il change mon cœur, qu'il veut changer l'État.<br /> +Ma haine va mourir, que j'ai crue immortelle;<span class="dalign">1725</span><br /> +Elle est morte, et ce cœur devient sujet fidèle;<br /> +Et prenant désormais cette haine en horreur,<br /> +L'ardeur de vous servir succède à sa fureur.</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>Seigneur, que vous dirai-je après que nos offenses<br /> +Au lieu de châtiments trouvent des récompenses?<span class="dalign">1730</span><br /> +O vertu sans exemple! ô clémence qui rend<br /> +Votre pouvoir plus juste, et mon crime plus grand!</p> + +<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p> + +<p>Cesse d'en retarder un oubli magnanime;<br /> +Et tous deux avec moi faites grâce à Maxime:<br /> +Il nous a trahis tous; mais ce qu'il a commis<span class="dalign">1735</span><span class="pagenum"><a name="Page_461" id="Page_461">461</a></span><br /> +Vous conserve innocents, et me rend mes amis.</p> + +<p class="font90 i4">(A Maxime<a name="FNanchor_1113" id="FNanchor_1113" href="#Footnote_1113" class="fnanchor">[1113]</a>.)</p> + +<p>Reprends auprès de moi ta place accoutumée;<br /> +Rentre dans ton crédit et dans ta renommée;<br /> +Qu'Euphorbe de tous trois ait sa grâce à son tour;<br /> +Et que demain l'hymen couronne leur amour.<span class="dalign">1740</span><br /> +Si tu l'aimes encor, ce sera ton supplice.</p> + +<p><span class="smcap i6">MAXIME.</span></p> + +<p>Je n'en murmure point, il a trop de justice;<br /> +Et je suis plus confus, Seigneur, de vos bontés<br /> +Que je ne suis jaloux du bien que vous m'ôtez.</p> + +<p><span class="smcap i6">CINNA.</span></p> + +<p>Souffrez que ma vertu dans mon cœur rappelée<span class="dalign">1745</span><br /> +Vous consacre une foi lâchement violée,<br /> +Mais si ferme à présent, si loin de chanceler,<br /> +Que la chute du ciel ne pourroit l'ébranler.<br /> +<span class="i1">Puisse le grand moteur des belles destinées,</span><br /> +Pour prolonger vos jours, retrancher nos années;<span class="dalign">1750</span><br /> +Et moi, par un bonheur dont chacun soit jaloux,<br /> +Perdre pour vous cent fois ce que je tiens de vous!</p> + +<p><span class="smcap i6">LIVIE.</span></p> + +<p>Ce n'est pas tout, Seigneur: une céleste flamme<br /> +D'un rayon prophétique illumine mon âme.<br /> +Oyez ce que les Dieux vous font savoir par moi;<span class="dalign">1755</span><br /> +De votre heureux destin c'est l'immuable loi.<br /> +<span class="i1">Après cette action vous n'avez rien à craindre:</span><br /> +On portera le joug désormais sans se plaindre;<br /> +Et les plus indomptés, renversant leurs projets,<br /> +Mettront toute leur gloire à mourir vos sujets;<span class="dalign">1760</span><br /> +Aucun lâche dessein, aucune ingrate envie<br /> +N'attaquera le cours d'une si belle vie;<span class="pagenum"><a name="Page_462" id="Page_462">462</a></span><br /> +Jamais plus d'assassins ni de conspirateurs<a name="FNanchor_1114" id="FNanchor_1114" href="#Footnote_1114" class="fnanchor">[1114]</a>:<br /> +Vous avez trouvé l'art d'être maître des cœurs.<br /> +Rome, avec une joie et sensible et profonde,<span class="dalign">1765</span><br /> +Se démet en vos mains de l'empire du monde;<br /> +Vos royales vertus lui vont trop<a name="FNanchor_1115" id="FNanchor_1115" href="#Footnote_1115" class="fnanchor">[1115]</a> enseigner<br /> +Que son bonheur consiste à vous faire régner:<br /> +D'une si longue erreur pleinement affranchie,<br /> +Elle n'a plus de vœux que pour la monarchie,<span class="dalign">1770</span><br /> +Vous prépare déjà des temples, des autels,<br /> +Et le ciel une place entre les immortels;<br /> +Et la postérité, dans toutes les provinces,<br /> +Donnera votre exemple aux plus généreux princes.</p> + +<p><span class="smcap i6">AUGUSTE.</span></p> + +<p>J'en accepte l'augure, et j'ose l'espérer:<span class="dalign">1775</span><br /> +Ainsi toujours les Dieux vous daignent inspirer!<br /> +<span class="i1">Qu'on redouble demain les heureux sacrifices</span><br /> +Que nous leur offrirons sous de meilleurs auspices;<br /> +Et que vos conjurés entendent publier<br /> +Qu'Auguste a tout appris, et veut tout oublier.<span class="dalign">1780</span></p> +</div> +<p class="p2 center"><span class="smcap"><small><b>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</b></small></span></p> + + +<hr class="c30" /> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_463" id="Page_463">463</a></span></p> + +<h2 class="title"><big>POLYEUCTE, MARTYR</big><br /> +TRAGÉDIE CHRÉTIENNE<br /> +<small>1640</small></h2> + +<p class="p4"><a name="Page_464" id="Page_464"></a> +<span class="pagenum"><a name="Page_465" id="Page_465">465</a></span></p> + + +<h3>NOTICE.</h3> + + +<p class="p2">En 1637, l'auteur d'un <i>Traité de la disposition au poëme +dramatique</i>, dont nous avons déjà eu occasion de parler<a name="FNanchor_1116" id="FNanchor_1116" href="#Footnote_1116" class="fnanchor">[1116]</a>, s'exprime +ainsi à l'égard des sujets sacrés: «L'Amour et la Guerre, +l'un ou l'autre séparément, ou les deux ensemble, fournissent +aux auteurs tous les sujets profanes du théâtre. Je dis profanes, +pource qu'on y peut mettre d'autres beaux sujets tirés des +livres saints, où les passions humaines peuvent jouer leurs +rôles, et où les vertus des grands personnages peuvent triompher +des vices et des cruautés des tyrans; mais tels arguments +n'étant pas le gibier de nos poëtes ni de nos sages mondains, +sont plus propres en particulier qu'en public, et dans les colléges +de l'Université, ou dans les maisons privées, qu'à la cour +ou à l'hôtel de Bourgogne.»</p> + +<p>Cette opinion d'un inconnu est la fidèle expression d'un sentiment +alors général; mais s'il était un endroit à Paris où un tel +sujet ne dût pas paraître du bel air, c'était assurément l'hôtel +de Rambouillet. Ce fut là pourtant que Corneille, qui, comme +nous l'avons vu à propos d'<i>Horace</i><a name="FNanchor_1117" id="FNanchor_1117" href="#Footnote_1117" class="fnanchor">[1117]</a>, croyait utile de donner à +ses ouvrages cette demi-publicité, lut d'abord son <i>Polyeucte</i>, +peut-être dans l'espoir de se concilier des juges qu'il sentait +prévenus. Cette précaution n'eut pas les résultats qu'il s'était +sans doute promis: «La pièce, dit Fontenelle, y fut applaudie +autant que le demandoient la bienséance et la grande réputation +que l'auteur avoit déjà; mais quelques jours après, M. de +<span class="pagenum"><a name="Page_466" id="Page_466">466</a></span> +Voiture vint trouver M. Corneille, et prit des tours fort délicats +pour lui dire que <i>Polyeucte</i> n'avoit pas réussi comme +il pensoit, que surtout le christianisme avoit extrêmement +déplu<a name="FNanchor_1118" id="FNanchor_1118" href="#Footnote_1118" class="fnanchor">[1118]</a>.»</p> + +<p>Voltaire expose ainsi quelques-unes des objections qu'on +avait faites, en y mêlant peut-être un peu les siennes: «C'est +une tradition, que tout l'hôtel de Rambouillet, et particulièrement +l'évêque de Vence, Godeau, condamnèrent cette entreprise +de Polyeucte (<i>celle de renverser les idoles</i>). On disait que c'est +un zèle imprudent; que plusieurs évêques et plusieurs synodes +avaient expressément défendu ces attentats contre l'ordre et +contre les lois; qu'on refusait même la communion aux chrétiens +qui par des témérités pareilles avaient exposé l'Église +entière aux persécutions. On ajoutait que Polyeucte et même +Pauline auraient intéressé bien davantage, si Polyeucte avait +simplement refusé d'assister à un sacrifice idolâtre, fait en +l'honneur de la victoire de Sévère<a name="FNanchor_1119" id="FNanchor_1119" href="#Footnote_1119" class="fnanchor">[1119]</a>.»</p> + +<p>«Corneille, alarmé, continue Fontenelle, voulut retirer la +pièce d'entre les mains des comédiens qui l'apprenoient; mais +enfin il la leur laissa, sur la parole d'un d'entre eux qui n'y +jouoit point, parce qu'il étoit trop mauvais acteur. Étoit-ce +donc à ce comédien à juger mieux que tout l'hôtel de Rambouillet?»</p> + +<p>Les avis sont partagés à l'égard du comédien qui ranima si +à propos le courage de Corneille: les uns nomment Hauteroche<a name="FNanchor_1120" id="FNanchor_1120" href="#Footnote_1120" class="fnanchor">[1120]</a>, +les autres Laroque<a name="FNanchor_1121" id="FNanchor_1121" href="#Footnote_1121" class="fnanchor">[1121]</a>; mais quelle que soit l'opinion qu'on +adopte, elle cadre mal avec le témoignage de Fontenelle; en +effet, de l'aveu même de Lemazurier, qui pense qu'il s'agit de +Laroque, ces deux comédiens n'appartenaient pas encore à +l'hôtel de Bourgogne au moment où l'on joua <i>Polyeucte</i>; or le +récit de Fontenelle désigne un comédien faisant partie de la +<span class="pagenum"><a name="Page_467" id="Page_467">467</a></span> +troupe qui représentait cette tragédie, et, d'un autre côté, les +témoignages contemporains établissent d'une manière formelle +qu'elle fut jouée à l'hôtel de Bourgogne<a name="FNanchor_1122" id="FNanchor_1122" href="#Footnote_1122" class="fnanchor">[1122]</a>.</p> + +<p>«Depuis peu d'années, dit l'abbé d'Aubignac, Barreau mit sur +le théâtre de l'hôtel de Bourgogne le martyre de saint Eustache, +et Corneille ceux de Polyeucte et de Théodore<a name="FNanchor_1123" id="FNanchor_1123" href="#Footnote_1123" class="fnanchor">[1123]</a>.»</p> + +<p>L'abbé de Villiers n'est pas moins explicite, dans son <i>Entretien +sur les tragédies de ce temps</i>, publié en 1675 et reproduit +dans le <i>Recueil de dissertations</i>.... de l'abbé Granet. Le passage +où il parle de <i>Polyeucte</i> est assez curieux pour qu'il nous +paraisse utile de le reproduire tout entier:</p> + +<p>«<span class="smcap">Timante.</span> Vous croyez donc qu'on ne peut faire de bonnes +tragédies sur des sujets saints?</p> + +<p><span class="smcap">Cléarque.</span> Je crois du moins qu'on ne voudroit pas se hasarder +à en faire. Quoique l'hôtel de Bourgogne n'ait été donné +aux comédiens que pour représenter les histoires saintes, je ne +crois pas que ces Messieurs voulussent reprendre aujourd'hui +leur ancienne coutume. Ils se sont trop bien trouvés des sujets +profanes pour les quitter.</p> + +<p><span class="smcap">Timante.</span> J'ai ouï dire qu'ils ne s'étoient pas plus mal trouvés +des sujets saints, et qu'ils avoient gagné plus d'argent au +<span class="pagenum"><a name="Page_468" id="Page_468">468</a></span> +<i>Polyeucte</i> qu'à quelque autre tragédie qu'ils ayent représentée +depuis.</p> + +<p><span class="smcap">Cléarque.</span> Il est vrai que cette tragédie réussit bien. M. Corneille +la hasarda sur sa réputation, et il crut, par le succès +qu'elle eut, qu'il en pouvoit hasarder encore une autre. Il +donna <i>Théodore</i>; cette dernière ne réussit point, et depuis personne +n'a osé tenter la même chose. On a renvoyé ces sortes de +sujets dans les colléges, où tout est bon pour exercer les enfants, +et où l'on peut impunément représenter tout ce qui est +capable d'inspirer ou de la dévotion, ou la crainte des jugements +de Dieu.»</p> + +<p>Nous avons vu qu'<i>Horace</i> et <i>Cinna</i>, souvent considérés +comme joués en 1639, ne l'ont été qu'en 1640; c'est vers la +fin de la même année qu'on a représenté <i>Polyeucte</i>. Jamais +aucun doute ne s'est élevé à ce sujet.</p> + +<p>L'édition originale de cette pièce a pour titre:</p> + +<p><span class="smcap">Polyevcte martyr, tragedie</span>. <i>A Paris, chez Antoine de Sommauille</i>.... +<i>et Augustin Courbé</i>.... M.DC.XLIII, in-4<sup>o</sup>, 8 feuillets, +121 pages et 1 feuillet.</p> + +<p>Elle est imprimée en vertu d'un privilége accordé à Corneille +le trentième janvier, à la suite duquel on lit: «Acheué d'imprimer +à Roüen pour la premiere fois, aux dépens de l'Autheur, +par Laurens Maurry, ce 20. iour d'octobre 1643.»</p> + +<p>On trouve en tête du volume un curieux frontispice gravé +qui représente Polyeucte vêtu d'un pourpoint espagnol, d'un +haut-de-chausse à crevés, et coiffé d'une toque à plumes, brisant +les idoles à coups de marteau; ce costume était probablement +la reproduction exacte de celui qui était alors en usage +au théâtre, et qui ne fut modifié que longtemps après, au moins +d'une manière sensible: «Je me souviens, dit Voltaire<a name="FNanchor_1124" id="FNanchor_1124" href="#Footnote_1124" class="fnanchor">[1124]</a>, qu'autrefois +l'acteur qui jouait Polyeucte, avec des gants blancs et +un grand chapeau, ôtait ses gants et son chapeau pour faire sa +prière à Dieu.» Plus loin il ajoute<a name="FNanchor_1125" id="FNanchor_1125" href="#Footnote_1125" class="fnanchor">[1125]</a>: «Quand les acteurs +représentaient les Romains avec un chapeau et une cravate, +Sévère arrivait le chapeau sur la tête, et Félix l'écoutait chapeau +bas, ce qui faisait un effet ridicule.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_469" id="Page_469">469</a></span> +L'admirable rôle de Pauline a toujours excité l'émulation et +trop souvent le découragement de nos meilleures tragédiennes<a name="FNanchor_1126" id="FNanchor_1126" href="#Footnote_1126" class="fnanchor">[1126]</a>; +mais elle n'a été pour aucune d'elles l'occasion d'un triomphe +aussi prématuré que pour Adrienne le Couvreur.</p> + +<p>«En 1705, âgée d'environ quinze ans, elle fit partie avec +quelques jeunes gens de jouer la tragédie de <i>Polyeucte</i> et la +petite comédie du <i>Deuil</i>. Les répétitions qu'ils en firent chez +un épicier, au bas de la rue Férou, faubourg Saint-Germain, +firent du bruit; plusieurs personnes de considération y vinrent +voir la jeune le Couvreur, qui était chargée du rôle de Pauline. +La présidente le Jay leur prêta pour la représentation la +belle cour de son hôtel, rue Garancière. La cour, la ville, la +comédie y accoururent; la porte, qui étoit gardée par huit +suisses, fut forcée. On joua à la françoise, parce que notre actrice +et quelques autres de ses camarades ne se trouvèrent pas +en état de louer des habits à la romaine. Elle avoit emprunté +un habit de la femme de chambre de Mme la présidente le Jay, +dans lequel elle ne parut pas avantageusement; mais elle charma +tout le monde par une façon de réciter toute nouvelle, mais si +naturelle et si vraie, qu'on disoit d'une voix unanime qu'elle +n'avoit plus qu'un pas à faire pour devenir la plus grande comédienne +qui eût jamais été sur le Théâtre-François. Elle ne +fut pas la seule qui méritât des applaudissements. Un jeune +homme nommé Minou, qui par la suite est devenu un très-grand +comédien dans les pays étrangers, joua le rôle de Sévère +avec un feu, un pathétique et une intelligence parfaite; il entra +même tellement dans l'esprit de son rôle, qu'il tomba en défaillance +en disant à Fabian, son confident: «Soutiens-moi, ce coup +de foudre est grand.» Il fallut lui ouvrir les veines; on ne court +plus de ces risques sur le Théâtre-François. Minou se remit et +finit son rôle. La tragédie étoit à peine achevée, qu'apparemment +sur les plaintes des comédiens, M. d'Argenson envoya des +archers pour arrêter la petite troupe, qui se crut perdue; mais +<span class="pagenum"><a name="Page_470" id="Page_470">470</a></span> +elle en fut quitte pour l'alarme. Mme la présidente le Jay envoya +chez ce magistrat, qui révoqua à l'instant son ordre, à +condition que ces représentations cesseroient<a name="FNanchor_1127" id="FNanchor_1127" href="#Footnote_1127" class="fnanchor">[1127]</a>.»</p> + +<p>Le gouvernement révolutionnaire, qui avait proscrit <i>le Cid</i> +parce qu'on y voyait un roi<a name="FNanchor_1128" id="FNanchor_1128" href="#Footnote_1128" class="fnanchor">[1128]</a>, devait redouter l'expression des +sentiments religieux qui éclatent dans <i>Polyeucte</i> avec tant de +vivacité et d'élévation à la fois; aussi la représentation en fut-elle +interdite, comme le remarque M. Hallays-Dabot dans son +<i>Histoire de la censure</i><a name="FNanchor_1129" id="FNanchor_1129" href="#Footnote_1129" class="fnanchor">[1129]</a>. Toutefois cette interdiction ne dura +pas aussi longtemps qu'il le croit, et il s'est trompé lorsqu'il a +dit que <i>Polyeucte</i> ne fut pas remis au théâtre avant l'époque du +Consulat: la reprise réelle est du 13 floréal de l'an II<a name="FNanchor_1130" id="FNanchor_1130" href="#Footnote_1130" class="fnanchor">[1130]</a>. Depuis +lors <i>Polyeucte</i> n'a plus disparu du répertoire courant; mais +trop souvent, il faut le reconnaître, le manque d'interprètes +dignes d'une si grande œuvre en a interrompu pendant fort +longtemps les représentations.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_471" id="Page_471">471</a></span></p> +<h3>A LA REINE RÉGENTE<a name="FNanchor_1131" id="FNanchor_1131" href="#Footnote_1131" class="fnanchor">[1131]</a>.</h3> + +<p class="p2 left5"><span class="smcap">Madame</span>,</p> + +<p>Quelque connoissance que j'aye de ma foiblesse, quelque +profond respect<a name="FNanchor_1132" id="FNanchor_1132" href="#Footnote_1132" class="fnanchor">[1132]</a> qu'imprime <span class="smcap">Votre Majesté</span> dans les +âmes de ceux qui l'approchent, j'avoue que je me jette +à ses pieds sans timidité et sans défiance, et que je me +tiens assuré de lui plaire, parce que je suis assuré de +lui parler de ce qu'elle aime le mieux. Ce n'est qu'une +pièce de théâtre que je lui présente, mais qui<a name="FNanchor_1133" id="FNanchor_1133" href="#Footnote_1133" class="fnanchor">[1133]</a> l'entretiendra +de Dieu: la dignité de la matière est si haute, +que l'impuissance de l'artisan ne la peut ravaler; et votre +<span class="pagenum"><a name="Page_472" id="Page_472">472</a></span> +âme royale se plaît trop à cette sorte d'entretien pour +s'offenser des défauts d'un ouvrage où elle rencontrera +les délices de son cœur. C'est par là, <span class="smcap">Madame</span>, que j'espère +obtenir de <span class="smcap">Votre Majesté</span> le pardon du long temps +que j'ai attendu à lui rendre cette sorte d'hommages<a name="FNanchor_1134" id="FNanchor_1134" href="#Footnote_1134" class="fnanchor">[1134]</a>. +Toutes les fois que j'ai mis sur notre scène des vertus +morales ou politiques, j'en ai toujours cru les tableaux +trop peu dignes de paraître devant Elle, quand j'ai considéré +qu'avec quelque soin que je les pusse choisir dans +l'histoire, et quelques ornements dont l'artifice les pût +enrichir, elle en voyoit de plus grands exemples dans +elle-même. Pour rendre les choses proportionnées, il +falloit aller à la plus haute espèce, et n'entreprendre +pas de rien offrir de cette nature à une reine très-chrétienne, +et qui l'est beaucoup plus encore par ses actions +que par son titre, à moins que de lui offrir un portrait +des vertus chrétiennes dont l'amour et la gloire de Dieu +formassent les plus beaux traits, et qui rendît les plaisirs +qu'elle y pourra prendre aussi propres à exercer sa +piété qu'à délasser son esprit. C'est à cette extraordinaire +et admirable piété, <span class="smcap">Madame</span>, que la France est +redevable des bénédictions qu'elle voit tomber sur les +premières armes de son roi; les heureux succès qu'elles +ont obtenus en sont les rétributions éclatantes, et des +coups du ciel, qui répand abondamment sur tout le +royaume les récompenses et les grâces que <span class="smcap">Votre Majesté</span> +a méritées. Notre perte sembloit infaillible après celle +de notre grand monarque; toute l'Europe avoit déjà pitié +de nous, et s'imaginoit que nous nous allions précipiter +dans un extrême désordre, parce qu'elle nous voyoit +dans une extrême désolation: cependant la prudence et +les soins de <span class="smcap">Votre Majesté</span>, les bons conseils qu'elle a +<span class="pagenum"><a name="Page_473" id="Page_473">473</a></span> +pris, les grands courages qu'elle a choisis pour les exécuter, +ont agi si puissamment dans tous les besoins de +l'État, que cette première année de sa régence a non-seulement +égalé les plus glorieuses de l'autre règne, mais +a même effacé, par la prise de Thionville<a name="FNanchor_1135" id="FNanchor_1135" href="#Footnote_1135" class="fnanchor">[1135]</a>, le souvenir +du malheur qui, devant ses murs, avoit interrompu une +si longue suite de victoires. Permettez que je me laisse +emporter au ravissement que me donne cette pensée, et +que je m'écrie dans ce transport:</p> + +<div class="verse"> +<p>Que vos soins, grande <span class="smcap">Reine</span>, enfantent de miracles!<br /> +Bruxelles et Madrid en sont tous interdits;<br /> +Et si notre Apollon me les avoit prédits,<br /> +J'aurois moi-même osé douter de ses oracles.</p> + +<p>Sous vos commandements on force tous obstacles;<br /> +On porte l'épouvante aux cœurs les plus hardis,<br /> +Et par des coups d'essai vos États agrandis<br /> +Des drapeaux ennemis font d'illustres spectacles.</p> + +<p>La victoire elle-même accourant à mon roi,<br /> +Et mettant à ses pieds Thionville et Rocroi,<br /> +Fait retentir ces vers sur les bords<a name="FNanchor_1136" id="FNanchor_1136" href="#Footnote_1136" class="fnanchor">[1136]</a> de la Seine:</p> + +<p>«France, attends tout d'un règne ouvert en triomphant,<br /> +Puisque tu vois déjà les ordres de ta reine<br /> +Faire un foudre en tes mains des armes d'un enfant.»</p></div> + +<p>Il ne faut point douter que des commencements si +merveilleux ne soient soutenus par des progrès encore +plus étonnants. Dieu ne laisse point ses ouvrages imparfaits: +il les achèvera, <span class="smcap">Madame</span>, et rendra non-seulement +la régence de <span class="smcap">Votre Majesté</span>, mais encore toute sa vie, un +enchaînement continuel de prospérités. Ce sont les vœux +<span class="pagenum"><a name="Page_474" id="Page_474">474</a></span> +de toute la France, et ce sont ceux que fait avec plus +de zèle,</p> + +<p class="left10">MADAME,<br /> +<span class="i2">De <span class="smcap">Votre Majesté</span>,</span><br /> +<span class="i4">Le très-humble, très-obéissant</span><br /> +<span class="i6">et très-fidèle serviteur et sujet,</span><br /> +<span class="i16 smcap">Corneille</span>.</p> + +<p class="p4 center"><b><small>ABRÉGÉ</small></b></p> + +<p class="center"><b>DU MARTYRE DE SAINT POLYEUCTE,</b></p> + +<p class="center font90"><span class="smcap"><small><b>ÉCRIT PAR SIMÉON MÉTAPHRASTE, ET RAPPORTÉ PAR SURIUS</b></small></span><a name="FNanchor_1137" id="FNanchor_1137" href="#Footnote_1137" class="fnanchor">[1137]</a>.</p> + +<p class="p2">L'ingénieuse tissure des fictions avec la vérité, où consiste +le plus beau secret de la poésie, produit d'ordinaire +deux sortes d'effets, selon la diversité des esprits qui la +voient. Les uns se laissent si bien persuader à cet enchaînement, +qu'aussitôt qu'ils ont remarqué quelques +événements véritables, ils s'imaginent la même chose des +motifs qui les font naître et des circonstances qui les accompagnent; +les autres, mieux avertis de notre artifice, +<span class="pagenum"><a name="Page_475" id="Page_475">475</a></span> +soupçonnent de fausseté tout ce qui n'est pas de leur +connoissance; si bien que quand nous traitons quelque +histoire écartée dont ils ne trouvent rien dans leur souvenir, +ils l'attribuent toute entière à l'effort de notre imagination, +et la prennent pour une aventure de roman.</p> + +<p>L'un et l'autre de ces effets seroit dangereux en cette +rencontre: il y va de la gloire de Dieu, qui se plaît dans +celle de ses saints, dont la mort si précieuse devant ses +yeux ne doit pas passer pour fabuleuse devant ceux des +hommes. Au lieu de sanctifier notre théâtre par sa +représentation, nous y profanerions la sainteté de leurs +souffrances, si nous permettions que la crédulité des uns +et la défiance des autres, également abusées par ce mélange, +se méprissent également en la vénération qui leur +est due, et que les premiers la rendissent mal à propos +à ceux qui ne la méritent pas, cependant que les autres +la dénieroient à ceux à qui elle appartient.</p> + +<p>Saint Polyeucte est un martyr dont, s'il m'est permis +de parler ainsi, beaucoup ont plutôt appris le nom à la +comédie qu'à l'église. Le <i>Martyrologe romain</i> en fait +mention sur le 13<sup>e</sup> de février, mais en deux mots, suivant +sa coutune<a name="FNanchor_1138" id="FNanchor_1138" href="#Footnote_1138" class="fnanchor">[1138]</a>; Baronius, dans ses <i>Annales</i>, n'en dit qu'une +ligne<a name="FNanchor_1139" id="FNanchor_1139" href="#Footnote_1139" class="fnanchor">[1139]</a>; le seul Surius<a name="FNanchor_1140" id="FNanchor_1140" href="#Footnote_1140" class="fnanchor">[1140]</a>, ou plutôt Mosander, qui l'a augmenté +dans les dernières impressions, en rapporte la +mort assez au long sur le 9<sup>e</sup> de janvier; et j'ai cru qu'il +étoit de mon devoir d'en mettre ici l'abrégé. Comme il +a été à propos d'en rendre la représentation agréable, +<span class="pagenum"><a name="Page_476" id="Page_476">476</a></span> +afin que le plaisir pût insinuer plus doucement l'utilité, +et lui servir comme de véhicule pour la porter dans +l'âme du peuple, il est juste aussi de lui donner cette +lumière pour démêler la vérité d'avec ses ornements, et +lui faire reconnoître ce qui lui doit imprimer du respect +comme saint, et ce qui le doit seulement divertir comme +industrieux. Voici donc ce que ce dernier nous apprend:</p> + +<p>Polyeucte et Néarque étoient deux cavaliers étroitement +liés ensemble d'amitié; ils vivoient en l'an 250, +sous l'empire de Décius; leur demeure étoit dans Mélitène, +capitale d'Arménie; leur religion différente: +Néarque étant chrétien, et Polyeucte suivant encore la +secte des gentils, mais ayant toutes les qualités<a name="FNanchor_1141" id="FNanchor_1141" href="#Footnote_1141" class="fnanchor">[1141]</a> dignes +d'un chrétien, et une grande inclination à le devenir. +L'Empereur ayant fait publier un édit très-rigoureux +contre les chrétiens, cette publication donna un grand +trouble à Néarque, non pour la crainte des supplices +dont il étoit menacé, mais pour l'appréhension qu'il eut +que leur amitié ne souffrît quelque séparation ou refroidissement +par cet édit, vu les peines qui y étoient proposées +à ceux de sa religion, et les honneurs promis à +ceux du parti contraire. Il en conçut un si profond déplaisir, +que son ami s'en aperçut; et l'ayant obligé de +lui en dire la cause, il prit de là occasion de lui ouvrir +son cœur: «Ne craignez point, lui dit-il<a name="FNanchor_1142" id="FNanchor_1142" href="#Footnote_1142" class="fnanchor">[1142]</a>, que l'édit de +l'Empereur nous désunisse; j'ai vu cette nuit le Christ +que vous adorez; il m'a dépouillé d'une robe sale pour +me revêtir d'une autre toute lumineuse, et m'a fait +monter sur un cheval ailé pour le suivre: cette vision +m'a résolu entièrement à faire ce qu'il y a longtemps +<span class="pagenum"><a name="Page_477" id="Page_477">477</a></span> +que je médite; le seul nom de chrétien me manque; et +vous-même, toutes les fois que vous m'avez parlé de +votre grand Messie<a name="FNanchor_1143" id="FNanchor_1143" href="#Footnote_1143" class="fnanchor">[1143]</a>, vous avez pu remarquer que je vous +ai toujours écouté avec respect; et quand vous m'avez +lu sa vie et ses enseignements, j'ai toujours admiré la +sainteté de ses actions et de ses discours. O Néarque! si +je ne me croyois pas indigne d'aller à lui sans être initié +de ses mystères et avoir reçu la grâce de ses sacrements, +que vous verriez éclater l'ardeur que j'ai de mourir +pour sa gloire et le soutien de ses éternelles vérités!» +Néarque l'ayant éclairci du scrupule où il étoit<a name="FNanchor_1144" id="FNanchor_1144" href="#Footnote_1144" class="fnanchor">[1144]</a> par +l'exemple du bon larron, qui en un moment mérita le +ciel, bien qu'il n'eût pas reçu le baptême, aussitôt notre +martyr, plein d'une sainte ferveur, prend l'édit de l'Empereur, +crache dessus, et le déchire en morceaux qu'il +jette au vent; et voyant des idoles que le peuple portoit +sur les autels pour les adorer, il les arrache à ceux qui +les portoient, les brise contre terre, et les foule aux +pieds, étonnant tout le monde et son ami même, par la +chaleur de ce zèle, qu'il n'avoit pas espéré.</p> + +<p>Son beau-père Félix, qui avoit la commission de l'Empereur +pour persécuter les chrétiens, ayant vu lui-même +ce qu'avoit fait son gendre, saisi de douleur de voir l'espoir +et l'appui de sa famille perdus, tâche d'ébranler sa +constance, premièrement par de belles paroles, ensuite +par des menaces, enfin par des coups qu'il lui fait donner +par ses bourreaux sur tout le visage; mais n'en +ayant pu venir à bout, pour dernier effort il lui envoie +sa fille Pauline, afin de voir si ses larmes n'auroient +point plus de pouvoir sur l'esprit d'un mari que n'avoient +<span class="pagenum"><a name="Page_478" id="Page_478">478</a></span> +eu ses artifices et ses rigueurs. Il n'avance rien davantage +par là; au contraire, voyant que sa fermeté convertissoit +beaucoup de païens, il le condamne à perdre +la tête. Cet arrêt fut exécuté sur l'heure; et le saint +martyr, sans autre baptême que de son sang, s'en alla +prendre possession de la gloire que Dieu a promise à +ceux qui renonceroient à eux-mêmes pour l'amour de lui.</p> + +<p>Voilà en peu de mots ce qu'en dit Surius. Le songe +de Pauline, l'amour de Sévère, le baptême effectif de +Polyeucte, le sacrifice pour la victoire de l'Empereur, la +dignité de Félix, que je fais gouverneur d'Arménie, la +mort de Néarque, la conversion de Félix et de Pauline, +sont des inventions et des embellissements de théâtre. +La seule victoire de l'Empereur contre les Perses a quelque +fondement dans l'histoire; et sans chercher d'autres +auteurs, elle est rapportée par M. Coëffeteau dans +son <i>Histoire romaine</i><a name="FNanchor_1145" id="FNanchor_1145" href="#Footnote_1145" class="fnanchor">[1145]</a>; mais il ne dit pas, ni qu'il leur +imposa tribut, ni qu'il envoya faire des sacrifices de +remercîment en Arménie.</p> + +<p>Si j'ai ajouté ces incidents et ces particularités selon +l'art, ou non, les savants en jugeront: mon but ici n'est +pas de les justifier, mais seulement d'avertir le lecteur +de ce qu'il en peut croire.</p> + +<h3 class="p4">EXAMEN<a name="FNanchor_1146" id="FNanchor_1146" href="#Footnote_1146" class="fnanchor">[1146]</a>.</h3> + +<p class="p2">Ce martyre est rapporté par Surius sur le neuvième +de janvier. Polyeucte vivoit en l'année 250, sous l'empereur +<span class="pagenum"><a name="Page_479" id="Page_479">479</a></span> +Décius. Il étoit Arménien, ami de Néarque, et +gendre de Félix, qui avoit la commission de l'Empereur +pour faire exécuter ses édits contre les chrétiens. Cet +ami l'ayant résolu à se faire chrétien, il déchira ces édits +qu'on publioit, arracha les idoles des mains de ceux qui +les portoient sur les autels pour les adorer, les brisa +contre terre, résista aux larmes de sa femme Pauline, +que Félix employa auprès de lui pour le ramener à leur +culte, et perdit la vie par l'ordre de son beau-père, sans +autre baptême que celui de son sang. Voilà ce que m'a +prêté l'histoire; le reste est de mon invention.</p> + +<p>Pour donner plus de dignité à l'action, j'ai fait Félix +gourverneur d'Arménie, et ai pratiqué un sacrifice public, +afin de rendre l'occasion plus illustre, et donner un +prétexte à Sévère de venir en cette province, sans faire +éclater son amour avant qu'il en eût l'aveu de Pauline. +Ceux qui veulent arrêter nos héros dans une médiocre +bonté, où quelques interprètes d'Aristote bornent leur +vertu, ne trouveront pas ici leur compte, puisque celle +de Polyeucte va jusqu'à la sainteté, et n'a aucun mélange +de foiblesse. J'en ai déjà parlé ailleurs<a name="FNanchor_1147" id="FNanchor_1147" href="#Footnote_1147" class="fnanchor">[1147]</a>; et pour +confirmer ce que j'en ai dit par quelques autorités, +j'ajouterai ici que Minturnus<a name="FNanchor_1148" id="FNanchor_1148" href="#Footnote_1148" class="fnanchor">[1148]</a>, dans son <i>Traité du Poëte</i>, +agite cette question, <i>si la Passion de Jésus-Christ et les +martyres des saints doivent être exclus du théâtre, à cause +qu'ils passent cette médiocre bonté</i>, et résout en ma faveur<a name="FNanchor_1149" id="FNanchor_1149" href="#Footnote_1149" class="fnanchor">[1149]</a>. +Le célèbre Heinsius, qui non-seulement a traduit +<span class="pagenum"><a name="Page_480" id="Page_480">480</a></span> +la <i>Poétique</i> de notre philosophe, mais a fait un <i>Traité +de la constitution de la tragédie</i> selon sa pensée<a name="FNanchor_1150" id="FNanchor_1150" href="#Footnote_1150" class="fnanchor">[1150]</a>, nous +en a donné une sur le martyre des Innocents<a name="FNanchor_1151" id="FNanchor_1151" href="#Footnote_1151" class="fnanchor">[1151]</a>. L'illustre +Grotius a mis sur la scène la Passion même de Jésus-Christ +et l'histoire de Joseph<a name="FNanchor_1152" id="FNanchor_1152" href="#Footnote_1152" class="fnanchor">[1152]</a>; et le savant Buchanan a +fait la même chose de celle de Jephté, et de la mort de +saint Jean-Baptiste<a name="FNanchor_1153" id="FNanchor_1153" href="#Footnote_1153" class="fnanchor">[1153]</a>. C'est sur ces exemples que j'ai hasardé +ce poëme, où je me suis donné des licences qu'ils +n'ont pas prises, de changer l'histoire en quelque chose, +et d'y mêler des épisodes d'invention: aussi m'étoit-il +plus permis sur cette matière qu'à eux sur celle qu'ils +ont choisie. Nous ne devons qu'une croyance pieuse à la +vie des saints, et nous avons le même droit sur ce que +nous en tirons pour le porter sur le théâtre, que sur ce +que nous empruntons des autres histoires; mais nous +devons une foi chrétienne et indispensable à tout ce qui +est dans la Bible, qui ne nous laisse aucune liberté d'y +rien changer. J'estime toutefois qu'il ne nous est pas +défendu d'y ajouter quelque chose, pourvu qu'il ne +détruise rien de ces vérités dictées par le Saint-Esprit. +Buchanan ni Grotius ne l'ont pas fait dans leurs poëmes; +mais aussi ne les ont-ils pas rendus assez fournis pour +notre théâtre, et ne s'y sont proposé pour exemple que +la constitution la plus simple des anciens. Heinsius a +plus osé qu'eux dans celui que j'ai nommé: les anges +qui bercent l'enfant Jésus, et l'ombre de Mariane avec +<span class="pagenum"><a name="Page_481" id="Page_481">481</a></span> +les furies qui agitent l'esprit d'Hérode, sont des agréments +qu'il n'a pas trouvés dans l'Évangile. Je crois +même qu'on en peut supprimer quelque chose, quand il +y a apparence qu'il ne plairoit pas sur le théâtre, pourvu +qu'on ne mette rien en la place; car alors ce seroit +changer l'histoire, ce que le respect que nous devons à +l'Écriture ne permet point. Si j'avois à y exposer celle +de David et de Bersabée<a name="FNanchor_1154" id="FNanchor_1154" href="#Footnote_1154" class="fnanchor">[1154]</a>, je ne décrirois pas comme il +en devint amoureux en la voyant se baigner dans une +fontaine, de peur que l'image de cette nudité ne fît une +impression trop chatouilleuse dans l'esprit de l'auditeur; +mais je me contenterois de le peindre avec de l'amour +pour elle, sans parler aucunement de quelle manière +cet amour se seroit emparé de son cœur.</p> + +<p>Je reviens à <i>Polyeucte</i>, dont le succès a été très-heureux. +Le style n'en est pas si fort ni si majestueux que +celui de <i>Cinna</i> et de <i>Pompée</i><a name="FNanchor_1155" id="FNanchor_1155" href="#Footnote_1155" class="fnanchor">[1155]</a>, mais il a quelque chose de +plus touchant, et les tendresses de l'amour humain y +font un si agréable mélange avec la fermeté du divin, +que sa représentation a satisfait tout ensemble les dévots +et les gens du monde. A mon gré, je n'ai point fait de +pièce où l'ordre du théâtre soit plus beau et l'enchaînement +des scènes mieux ménagé. L'unité d'action, et celles +de jour et de lieu, y ont leur justesse; et les scrupules +qui peuvent naître touchant ces deux dernières se dissiperont +aisément, pour peu qu'on me veuille prêter de +cette faveur que l'auditeur nous doit toujours, quand +l'occasion s'en offre, en reconnoissance de la peine que +nous avons prise à le divertir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_482" id="Page_482">482</a></span> +Il est hors de doute que si nous appliquons ce poëme +à nos coutumes, le sacrifice se fait trop tôt après la venue +de Sévère; et cette précipitation sortira du vraisemblable +par la nécessité d'obéir à la règle. Quand le Roi envoie +ses ordres dans les villes pour y faire rendre des actions +de grâces pour ses victoires, ou pour d'autres bénédictions +qu'il reçoit du ciel, on ne les exécute pas dès le +jour même; mais aussi il faut du temps pour assembler +le clergé, les magistrats et les corps de ville, et c'est ce +qui en fait différer l'exécution. Nos acteurs n'avoient ici +aucune de ces assemblées à faire.</p> + +<p>Il suffisoit de la présence de Sévère et de Félix, et du +ministère du grand prêtre; ainsi nous n'avons eu aucun +besoin de remettre ce sacrifice en un autre jour. D'ailleurs, +comme Félix craignoit ce favori, qu'il croyoit irrité +du mariage de sa fille, il étoit bien aise de lui donner le +moins d'occasion de tarder qu'il lui étoit possible, et de +tâcher, durant son peu de séjour, à gagner son esprit par +une prompte complaisance, et montrer tout ensemble +une impatience d'obéir aux volontés de l'Empereur.</p> + +<p>L'autre scrupule regarde l'unité de lieu, qui est assez +exacte, puisque tout s'y passe dans une salle ou antichambre +commune aux appartements de Félix et de sa +fille. Il semble que la bienséance y soit un peu forcée +pour conserver cette unité au second acte, en ce que +Pauline vient jusque dans cette antichambre pour trouver +Sévère, dont elle devroit attendre la visite dans son +cabinet. A quoi je réponds qu'elle a eu deux raisons de +venir au-devant de lui: l'une, pour faire plus d'honneur +à un homme dont son père redoutoit l'indignation, et +qu'il lui avoit commandé d'adoucir en sa faveur; l'autre, +pour rompre plus aisément la conversation avec lui, en +se retirant dans ce cabinet, s'il ne vouloit pas la quitter +à sa prière, et se délivrer, par cette retraite, d'un entretien +<span class="pagenum"><a name="Page_483" id="Page_483">483</a></span> +dangereux pour elle, ce qu'elle n'eût pu faire, si +elle eût reçu sa visite dans son appartement.</p> + +<p>Sa confidence avec Stratonice, touchant l'amour qu'elle +avoit eu pour ce cavalier<a name="FNanchor_1156" id="FNanchor_1156" href="#Footnote_1156" class="fnanchor">[1156]</a>, me fait faire une réflexion sur +le temps qu'elle prend pour cela. Il s'en fait beaucoup +sur nos théâtres, d'affections qui ont déjà duré deux ou +trois ans, dont on attend à révéler le secret justement +au jour de l'action qui se présente<a name="FNanchor_1157" id="FNanchor_1157" href="#Footnote_1157" class="fnanchor">[1157]</a>, et non-seulement +sans aucune raison de choisir ce jour-là plutôt qu'un +autre pour le déclarer, mais lors même que vraisemblablement +on s'en est dû ouvrir beaucoup auparavant avec +la personne à qui on en fait confidence. Ce sont choses +dont il faut instruire le spectateur en les faisant apprendre +par un des acteurs à l'autre; mais il faut<a name="FNanchor_1158" id="FNanchor_1158" href="#Footnote_1158" class="fnanchor">[1158]</a> prendre +garde avec soin que celui à qui on les apprend ait eu +lieu de les ignorer jusque-là aussi bien que le spectateur, +et que quelque occasion tirée du sujet oblige celui qui +les récite à rompre enfin un silence qu'il a gardé si longtemps. +L'Infante, dans <i>le Cid</i>, avoue à Léonor l'amour +secret qu'elle a pour lui<a name="FNanchor_1159" id="FNanchor_1159" href="#Footnote_1159" class="fnanchor">[1159]</a>, et l'auroit pu faire un an ou +six mois plus tôt. Cléopatre, dans <i>Pompée</i>, ne prend pas +des mesures plus justes avec Charmion; elle lui conte la +passion de César pour elle, et comme</p> + +<p class="verse"><span class="i8">Chaque jour ses courriers</span><br /> +Lui portent en tribut ses vœux et ses lauriers<a name="FNanchor_1160" id="FNanchor_1160" href="#Footnote_1160" class="fnanchor">[1160]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_484" id="Page_484">484</a></span> +Cependant, comme il ne paroît personne avec qui elle +aye plus d'ouverture de cœur qu'avec cette Charmion, il +y a grande apparence que c'étoit elle-même dont cette +reine se servoit<a name="FNanchor_1161" id="FNanchor_1161" href="#Footnote_1161" class="fnanchor">[1161]</a> pour introduire ces courriers, et qu'ainsi +elle devoit savoir déjà tout ce commerce entre César et +sa maîtresse. Du moins il falloit marquer quelque raison +qui lui eût laissé ignorer<a name="FNanchor_1162" id="FNanchor_1162" href="#Footnote_1162" class="fnanchor">[1162]</a> jusque-là tout ce qu'elle lui apprend, +et de quel autre ministère cette princesse s'étoit +servie pour recevoir ces courriers. Il n'en va pas de +même ici. Pauline ne s'ouvre avec Stratonice que pour +lui faire entendre le songe qui la trouble, et les sujets +qu'elle a de s'en alarmer; et comme elle n'a fait ce songe +que la nuit d'auparavant, et qu'elle ne lui eût jamais +révélé son secret sans cette occasion qui l'y oblige, on +peut dire qu'elle n'a point eu lieu de lui faire cette confidence +plus tôt qu'elle ne l'a faite<a name="FNanchor_1163" id="FNanchor_1163" href="#Footnote_1163" class="fnanchor">[1163]</a>.</p> + +<p>Je n'ai point fait de narration de la mort de Polyeucte, +parce que je n'avois personne pour la faire ni +pour l'écouter, que des païens qui ne la pouvoient ni +écouter ni faire, que comme ils avoient fait et écouté +celle de Néarque, ce qui auroit été une répétition et +marque de stérilité, et en outre n'auroit pas répondu +à la dignité de l'action principale, qui est terminée par +là. Ainsi j'ai mieux aimé la faire connoître par un saint +emportement de Pauline<a name="FNanchor_1164" id="FNanchor_1164" href="#Footnote_1164" class="fnanchor">[1164]</a>, que cette mort a convertie, +que par un récit qui n'eût point eu de grâce dans une +bouche indigne de le prononcer<a name="FNanchor_1165" id="FNanchor_1165" href="#Footnote_1165" class="fnanchor">[1165]</a>. Félix son père se convertit +après elle; et ces deux conversions, quoique miraculeuses, +sont si ordinaires dans les martyres, qu'elles +<span class="pagenum"><a name="Page_485" id="Page_485">485</a></span> +ne sortent point de la vraisemblance, parce qu'elles ne +sont pas de ces événements rares et singuliers qu'on ne +peut tirer en exemple; et elles servent à remettre le +calme dans les esprits de Félix, de Sévère et de Pauline, +que sans cela j'aurois eu bien de la peine à retirer du +théâtre dans un état qui rendît la pièce complète, en ne +laissant rien à souhaiter à la curiosité de l'auditeur.</p> + +<h3 class="p4">LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES<br /> +POUR LES VARIANTES DE <i>POLYEUCTE</i>.</h3> + +<p class="center"><span class="smcap"><b>ÉDITIONS SÉPARÉES</b>.</span></p> + +<ul class="left35 none"> +<li>1643 in-4<sup>o</sup>;</li> +<li>1648 in-4<sup>o</sup>;</li> +<li>1664 in-12.</li> +</ul> + +<p class="center"><span class="smcap"><b>RECUEILS.</b></span></p> + +<ul class="left35 none"> +<li>1648 in-12;</li> +<li>1652 in-12;</li> +<li>1654 in-12;</li> +<li>1655 in-12;</li> +<li>1656 in-12;</li> +<li>1660 in-8<sup>o</sup>;</li> +<li>1663 in-fol.;</li> +<li>1664 in-8<sup>o</sup>;</li> +<li>1668 in-12;</li> +<li>1682 in-12.</li> +</ul> + +<hr class="c30" /> + +<p class="p4 center"><span class="pagenum"><a name="Page_486" id="Page_486">486</a></span> +<b>ACTEURS.</b></p> + +<p class="p2 left30">FÉLIX, sénateur romain, gouverneur d'Arménie.<br /> +POLYEUCTE, seigneur arménien<a name="FNanchor_1166" id="FNanchor_1166" href="#Footnote_1166" class="fnanchor">[1166]</a>, gendre de Félix.<br /> +SÉVÈRE, chevalier romain, favori de l'empereur Décie<a name="FNanchor_1167" id="FNanchor_1167" href="#Footnote_1167" class="fnanchor">[1167]</a>.<br /> +NÉARQUE, seigneur arménien, ami de Polyeucte.<br /> +PAULINE, fille de Félix et femme de Polyeucte.<br /> +STRATONICE, confidente de Pauline.<br /> +ALBIN, confident de Félix.<br /> +FABIAN, domestique de Sévère.<br /> +CLÉON, domestique de Félix.<br /> +<span class="smcap">Trois Gardes.</span></p> + +<div class="verse"> +<p class="p4 font90 center">La scène est à Mélitène, capitale d'Arménie, +dans le palais de Félix.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_487" id="Page_487">487</a></span></p> + +<h3>POLYEUCTE, MARTYR.</h3> + +<p class="center"><small><b>TRAGÉDIE CHRÉTIENNE</b></small><a name="FNanchor_1168" id="FNanchor_1168" href="#Footnote_1168" class="fnanchor">[1168]</a>.</p> + +<h2>ACTE I.</h2> +<hr class="c5" /> + +<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<h4>POLYEUCTE, NÉARQUE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p> + +<p>Quoi? vous vous arrêtez aux songes d'une femme!<br /> +De si foibles sujets troublent cette grande âme!<br /> +Et ce cœur tant de fois dans la guerre éprouvé<br /> +S'alarme d'un péril qu'une femme a rêvé!</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Je sais ce qu'est un songe, et le peu de croyance<span class="dalign">5</span><br /> +Qu'un homme doit donner à son extravagance,<br /> +Qui d'un amas confus des vapeurs de la nuit<br /> +Forme de vains objets que le réveil détruit;<br /> +Mais vous ne savez pas ce que c'est qu'une femme:<br /> +Vous ignorez quels droits elle a sur toute l'âme<a name="FNanchor_1169" id="FNanchor_1169" href="#Footnote_1169" class="fnanchor">[1169]</a>,<span class="dalign">10</span><br /> +Quand après un long temps qu'elle a su nous charmer,<br /> +Les flambeaux de l'hymen viennent de s'allumer.<br /> +Pauline, sans raison, dans la douleur plongée,<span class="pagenum"><a name="Page_488" id="Page_488">488</a></span><br /> +Craint et croit déjà voir ma mort qu'elle a songée;<br /> +Elle oppose ses pleurs au dessein que je fais,<span class="dalign">15</span><br /> +Et tâche à m'empêcher de sortir du palais.<br /> +Je méprise sa crainte, et je cède à ses larmes;<br /> +Elle me fait pitié sans me donner d'alarmes;<br /> +Et mon cœur, attendri sans être intimidé,<br /> +N'ose déplaire aux yeux dont il est possédé.<span class="dalign">20</span><br /> +L'occasion, Néarque, est-elle si pressante<br /> +Qu'il faille être insensible aux soupirs d'une amante<a name="FNanchor_1170" id="FNanchor_1170" href="#Footnote_1170" class="fnanchor">[1170]</a>?<br /> +Par un peu de remise épargnons son ennui,<br /> +Pour faire en plein repos ce qu'il trouble aujourd'hui.</p> + +<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p> + +<p>Avez-vous cependant une pleine assurance<span class="dalign">25</span><br /> +D'avoir assez de vie ou de persévérance?<br /> +Et Dieu, qui tient votre âme et vos jours dans sa main<a name="FNanchor_1171" id="FNanchor_1171" href="#Footnote_1171" class="fnanchor">[1171]</a>,<br /> +Promet-il à vos vœux de le pouvoir demain<a name="FNanchor_1172" id="FNanchor_1172" href="#Footnote_1172" class="fnanchor">[1172]</a>?<br /> +Il est toujours tout juste et tout bon; mais sa grâce<br /> +Ne descend pas toujours avec même efficace;<span class="dalign">30</span><br /> +Après certains moments que perdent nos longueurs,<br /> +Elle quitte ces traits qui pénètrent les cœurs;<br /> +Le nôtre s'endurcit, la repousse, l'égare:<br /> +Le bras qui la versoit en devient plus avare,<br /> +Et cette sainte ardeur qui doit porter au bien<span class="dalign">35</span><br /> +Tombe plus rarement, ou n'opère plus rien.<br /> +Celle qui vous pressoit de courir au baptême,<span class="pagenum"><a name="Page_489" id="Page_489">489</a></span><br /> +Languissante déjà, cesse d'être la même,<br /> +Et pour quelques soupirs qu'on vous a fait ouïr,<br /> +Sa flamme se dissipe, et va s'évanouir.<span class="dalign">40</span></p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Vous me connoissez mal: la même ardeur me brûle,<br /> +Et le desir s'accroît quand l'effet se recule<a name="FNanchor_1173" id="FNanchor_1173" href="#Footnote_1173" class="fnanchor">[1173]</a>.<br /> +Ces pleurs, que je regarde avec un œil d'époux,<br /> +Me laissent dans le cœur aussi chrétien que vous;<br /> +Mais pour en recevoir le sacré caractère,<span class="dalign">45</span><br /> +Qui lave nos forfaits dans une eau salutaire,<br /> +Et qui purgeant notre âme et dessillant nos yeux<a name="FNanchor_1174" id="FNanchor_1174" href="#Footnote_1174" class="fnanchor">[1174]</a>,<br /> +Nous rend le premier droit que nous avions aux cieux,<br /> +Bien que je le préfère aux grandeurs d'un empire<a name="FNanchor_1175" id="FNanchor_1175" href="#Footnote_1175" class="fnanchor">[1175]</a>,<br /> +Comme le bien suprême et le seul où j'aspire,<span class="dalign">50</span><br /> +Je crois, pour satisfaire un juste et saint amour,<br /> +Pouvoir un peu remettre, et différer d'un jour.</p> + +<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p> + +<p>Ainsi du genre humain l'ennemi vous abuse:<br /> +Ce qu'il ne peut de force, il l'entreprend de ruse.<br /> +Jaloux des bons desseins qu'il tâche d'ébranler,<span class="dalign">55</span><br /> +Quand il ne les peut rompre, il pousse à reculer;<br /> +D'obstacle sur obstacle il va troubler le vôtre,<br /> +Aujourd'hui par des pleurs, chaque jour par quelque autre;<br /> +Et ce songe rempli de noires visions<a name="FNanchor_1176" id="FNanchor_1176" href="#Footnote_1176" class="fnanchor">[1176]</a><br /> +N'est que le coup d'essai de ses illusions:<span class="dalign">60</span><br /> +Il met tout en usage, et prière, et menace;<br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_490" id="Page_490">490</a></span><br /> +Il attaque toujours, et jamais ne se lasse;<br /> +Il croit pouvoir enfin ce qu'encore il n'a pu,<br /> +Et que ce qu'on diffère est à demi rompu.<br /> +<span class="i1">Rompez ses premiers coups; laissez pleurer Pauline.</span><br /> +Dieu ne veut point d'un cœur où le monde domine<a name="FNanchor_1177" id="FNanchor_1177" href="#Footnote_1177" class="fnanchor">[1177]</a>,<br /> +Qui regarde en arrière, et douteux en son choix,<br /> +Lorsque sa voix l'appelle, écoute une autre voix.</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Pour se donner à lui faut-il n'aimer personne?</p> + +<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p> + +<p>Nous pouvons tout aimer: il le souffre, il l'ordonne;<span class="dalign">70</span><br /> +Mais à vous dire tout, ce seigneur des seigneurs<a name="FNanchor_1178" id="FNanchor_1178" href="#Footnote_1178" class="fnanchor">[1178]</a><br /> +Veut le premier amour et les premiers honneurs.<br /> +Comme rien n'est égal à sa grandeur suprême,<br /> +Il faut ne rien aimer qu'après lui, qu'en lui-même<a name="FNanchor_1179" id="FNanchor_1179" href="#Footnote_1179" class="fnanchor">[1179]</a>,<br /> +Négliger, pour lui plaire, et femme, et biens, et rang<a name="FNanchor_1180" id="FNanchor_1180" href="#Footnote_1180" class="fnanchor">[1180]</a>,<br /> +Exposer pour sa gloire et verser tout son sang.<br /> +Mais que vous êtes loin de cette ardeur parfaite<a name="FNanchor_1181" id="FNanchor_1181" href="#Footnote_1181" class="fnanchor">[1181]</a><br /> +Qui vous est nécessaire, et que je vous souhaite!<br /> +Je ne puis vous parler que les larmes aux yeux<a name="FNanchor_1182" id="FNanchor_1182" href="#Footnote_1182" class="fnanchor">[1182]</a>.<br /> +Polyeucte, aujourd'hui qu'on nous hait en tous lieux,<span class="dalign">80</span><br /> +Qu'on croit servir l'État quand on nous persécute,<br /> +Qu'aux plus âpres tourments un chrétien est en butte,<br /> +Comment en pourrez-vous surmonter les douleurs,<br /> +Si vous ne pouvez pas résister à des pleurs?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_491" id="Page_491">491</a></span> +<span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Vous ne m'étonnez point: la pitié qui me blesse<span class="dalign">85</span><br /> +Sied bien aux plus grands cœurs, et n'a point de foiblesse<a name="FNanchor_1183" id="FNanchor_1183" href="#Footnote_1183" class="fnanchor">[1183]</a>.<br /> +Sur mes pareils, Néarque, un bel œil est bien fort:<br /> +Tel craint de le fâcher qui ne craint pas la mort;<br /> +Et s'il faut affronter les plus cruels supplices,<br /> +Y trouver des appas, en faire mes délices,<span class="dalign">90</span><br /> +Votre Dieu, que je n'ose encor nommer le mien,<br /> +M'en donnera la force en me faisant chrétien.</p> + +<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p> + +<p>Hâtez-vous donc de l'être.</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p><span class="i11">Oui, j'y cours, cher Néarque,</span><br /> +Je brûle d'en porter la glorieuse marque;<br /> +Mais Pauline s'afflige, et ne peut consentir,<span class="dalign">95</span><br /> +Tant ce songe la trouble! à me laisser sortir.</p> + +<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p> + +Votre retour pour elle en aura plus de charmes;<br /> +Dans une heure au plus tard vous essuierez ses larmes;<br /> +Et l'heur de vous revoir lui semblera plus doux,<br /> +Plus elle aura pleuré pour un si cher époux.<span class="dalign">100</span><br /> +Allons, on nous attend. + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p><span class="i10">Apaisez donc sa crainte,</span><br /> +Et calmez la douleur dont son âme est atteinte.<br /> +Elle revient.</p> + +<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p> + +<p><span class="i5">Fuyez.</span></p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p><span class="i8">Je ne puis.</span></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_492" id="Page_492">492</a></span> +<span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p> + +<p><span class="i13">Il le faut:</span><br /> +Fuyez un ennemi qui sait votre défaut,<br /> +Qui le trouve aisément, qui blesse par la vue,<span class="dalign">105</span><br /> +Et dont le coup mortel vous plaît quand il vous tue.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE II.</h3> + +<h4>POLYEUCTE, NÉARQUE, PAULINE, STRATONICE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Fuyons, puisqu'il le faut. Adieu, Pauline; adieu:<br /> +Dans une heure au plus tard je reviens en ce lieu.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Quel sujet si pressant à sortir vous convie?<br /> +Y va-t-il de l'honneur? y va-t-il de la vie?<span class="dalign">110</span></p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Il y va de bien plus.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p><span class="i9">Quel est donc ce secret?</span></p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Vous le saurez un jour: je vous quitte à regret;<br /> +Mais enfin il le faut.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p><span class="i9">Vous m'aimez?</span></p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p><span class="i15">Je vous aime,</span><br /> +Le ciel m'en soit témoin, cent fois plus que moi-même;<br /> +Mais....</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p><span class="i4">Mais mon déplaisir ne vous peut émouvoir!</span><span class="dalign">115</span><br /> +Vous avez des secrets que je ne puis savoir!<span class="pagenum"><a name="Page_493" id="Page_493">493</a></span><br /> +Quelle preuve d'amour! Au nom de l'hyménée,<br /> +Donnez à mes soupirs cette seule journée.</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Un songe vous fait peur!</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p><span class="i10">Ses présages sont vains,</span><br /> +Je le sais; mais enfin je vous aime, et je crains.<span class="dalign">120</span></p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Ne craignez rien de mal pour une heure d'absence.<br /> +Adieu: vos pleurs sur moi prennent trop de puissance;<br /> +Je sens déjà mon cœur prêt à se révolter,<br /> +Et ce n'est qu'en fuyant que j'y puis résister.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE III.</h3> + +<h4>PAULINE, STRATONICE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Va, néglige mes pleurs, cours, et te précipite<span class="dalign">125</span><br /> +Au-devant de la mort que les Dieux m'ont prédite;<br /> +Suis cet agent fatal de tes mauvais destins,<br /> +Qui peut-être te livre aux mains des assassins.<br /> +<span class="i1">Tu vois, ma Stratonice, en quel siècle nous sommes<a name="FNanchor_1184" id="FNanchor_1184" href="#Footnote_1184" class="fnanchor">[1184]</a>:</span><br /> +Voilà notre pouvoir sur les esprits des hommes;<span class="dalign">130</span><br /> +Voilà ce qui nous reste, et l'ordinaire effet<br /> +De l'amour qu'on nous offre, et des vœux qu'on nous fait.<br /> +Tant qu'ils ne sont qu'amants, nous sommes souveraines,<br /> +Et jusqu'à la conquête ils nous traitent de reines<a name="FNanchor_1185" id="FNanchor_1185" href="#Footnote_1185" class="fnanchor">[1185]</a>;<br /> +Mais après l'hyménée ils sont rois à leur tour.<span class="dalign">135</span></p> + +<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p> + +<p>Polyeucte pour vous ne manque point d'amour;<span class="pagenum"><a name="Page_494" id="Page_494">494</a></span><br /> +S'il ne vous traite ici d'entière confidence,<br /> +S'il part malgré vos pleurs, c'est un trait de prudence;<br /> +Sans vous en affliger, présumez avec moi<br /> +Qu'il est plus à propos qu'il vous cèle pourquoi;<span class="dalign">140</span><br /> +Assurez-vous sur lui qu'il en a juste cause.<br /> +Il est bon qu'un mari nous cache quelque chose,<br /> +Qu'il soit quelquefois libre, et ne s'abaisse pas<br /> +A nous rendre toujours compte de tous ses pas.<br /> +On n'a tous deux qu'un cœur qui sent mêmes traverses;<br /> +Mais ce cœur a pourtant ses fonctions diverses,<br /> +Et la loi de l'hymen qui vous tient assemblés<br /> +N'ordonne pas qu'il tremble alors que vous tremblez.<br /> +Ce qui fait vos frayeurs ne peut le mettre en peine:<br /> +Il est Arménien, et vous êtes Romaine,<span class="dalign">150</span><br /> +Et vous pouvez savoir que nos deux nations<br /> +N'ont pas sur ce sujet mêmes impressions:<br /> +Un songe en notre esprit passe pour ridicule,<br /> +Il ne nous laisse espoir, ni crainte, ni scrupule;<br /> +Mais il passe dans Rome avec autorité<span class="dalign">155</span><br /> +Pour fidèle miroir de la fatalité.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Quelque peu de crédit que chez vous il obtienne<a name="FNanchor_1186" id="FNanchor_1186" href="#Footnote_1186" class="fnanchor">[1186]</a>,<br /> +Je crois que ta frayeur égaleroit la mienne,<br /> +Si de telles horreurs t'avoient frappé l'esprit,<br /> +Si je t'en avois fait seulement le récit.<span class="dalign">160</span></p> + +<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p> + +<p>A raconter ses maux souvent on les soulage.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Écoute; mais il faut te dire davantage,<br /> +Et que pour mieux comprendre un si triste discours,<br /> +Tu saches ma foiblesse et mes autres amours:<span class="pagenum"><a name="Page_495" id="Page_495">495</a></span><br /> +Une femme d'honneur peut avouer sans honte<span class="dalign">165</span><br /> +Ces surprises des sens que la raison surmonte;<br /> +Ce n'est qu'en ces assauts qu'éclate la vertu,<br /> +Et l'on doute d'un cœur qui n'a point combattu.<br /> +<span class="i1">Dans Rome, où je naquis, ce malheureux visage</span><br /> +D'un chevalier romain captiva le courage;<span class="dalign">170</span><br /> +Il s'appeloit Sévère: excuse les soupirs<br /> +Qu'arrache encore un nom trop cher à mes desirs.</p> + +<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p> + +<p>Est-ce lui qui naguère aux dépens de sa vie<br /> +Sauva des ennemis votre empereur Décie,<br /> +Qui leur tira mourant la victoire des mains,<span class="dalign">175</span><br /> +Et fit tourner le sort des Perses aux Romains?<br /> +Lui qu'entre tant de morts immolés à son maître,<br /> +On ne put rencontrer, ou du moins reconnoître;<br /> +A qui Décie enfin, pour des exploits si beaux,<br /> +Fit si pompeusement dresser de vains tombeaux?<span class="dalign">180</span></p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Hélas! c'étoit lui-même, et jamais notre Rome<br /> +N'a produit plus grand cœur, ni vu plus honnête homme.<br /> +Puisque tu le connois, je ne t'en dirai rien.<br /> +Je l'aimai, Stratonice: il le méritoit bien;<br /> +Mais que sert le mérite où manque la fortune?<span class="dalign">185</span><br /> +L'un étoit grand en lui, l'autre foible et commune;<br /> +Trop invincible obstacle, et dont trop rarement<br /> +Triomphe auprès d'un père un vertueux amant!</p> + +<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p> + +<p>La digne occasion d'une rare constance!</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Dis plutôt d'une indigne et folle résistance.<span class="dalign">190</span><br /> +Quelque fruit qu'une fille en puisse recueillir,<br /> +Ce n'est une vertu que pour qui veut faillir.<br /> +<span class="i1">Parmi ce grand amour que j'avois pour Sévère,</span><br /> +J'attendois un époux de la main de mon père,<span class="pagenum"><a name="Page_496" id="Page_496">496</a></span><br /> +Toujours prête à le prendre; et jamais ma raison<span class="dalign">195</span><br /> +N'avoua de mes yeux l'aimable trahison.<br /> +Il possédoit mon cœur, mes desirs, ma pensée;<br /> +Je ne lui cachois point combien j'étois blessée:<br /> +Nous soupirions ensemble, et pleurions nos malheurs;<br /> +Mais au lieu d'espérance, il n'avoit que des pleurs;<span class="dalign">200</span><br /> +Et malgré des soupirs si doux, si favorables,<br /> +Mon père et mon devoir étoient inexorables.<br /> +Enfin je quittai Rome et ce parfait amant,<br /> +Pour suivre ici mon père en son gouvernement;<br /> +Et lui, désespéré, s'en alla dans l'armée<span class="dalign">205</span><br /> +Chercher d'un beau trépas l'illustre renommée.<br /> +Le reste, tu le sais: mon abord en ces lieux<br /> +Me fit voir Polyeucte, et je plus à ses yeux;<br /> +Et comme il est ici le chef de la noblesse,<br /> +Mon père fut ravi qu'il me prît pour maîtresse,<span class="dalign">210</span><br /> +Et par son alliance il se crut assuré<br /> +D'être plus redoutable et plus considéré:<br /> +Il approuva sa flamme, et conclut l'hyménée;<br /> +Et moi, comme à son lit je me vis destinée,<br /> +Je donnai par devoir à son affection<span class="dalign">215</span><br /> +Tout ce que l'autre avoit par inclination.<br /> +Si tu peux en douter, juge-le par la crainte<br /> +Dont en ce triste jour tu me vois l'âme atteinte<a name="FNanchor_1187" id="FNanchor_1187" href="#Footnote_1187" class="fnanchor">[1187]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p> + +<p>Elle fait assez voir à quel point vous l'aimez.<br /> +Mais quel songe, après tout, tient vos sens alarmés?<span class="dalign">220</span></p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Je l'ai vu cette nuit, ce malheureux Sévère,<br /> +La vengeance à la main, l'œil ardent de colère:<span class="pagenum"><a name="Page_497" id="Page_497">497</a></span><br /> +Il n'étoit point couvert de ces tristes lambeaux<br /> +Qu'une ombre désolée emporte des tombeaux;<br /> +Il n'étoit point percé de ces coups pleins de gloire<span class="dalign">225</span><br /> +Qui retranchant sa vie, assurent sa mémoire;<br /> +Il sembloit triomphant, et tel que sur son char<br /> +Victorieux dans Rome entre notre César.<br /> +Après un peu d'effroi que m'a donné sa vue:<br /> +«Porte à qui tu voudras la faveur qui m'est due,<span class="dalign">230</span><br /> +Ingrate, m'a-t-il dit; et ce jour expiré,<br /> +Pleure à loisir l'époux que tu m'as préféré.»<br /> +A ces mots, j'ai frémi, mon âme s'est troublée;<br /> +Ensuite des chrétiens une impie assemblée,<br /> +Pour avancer l'effet de ce discours fatal,<span class="dalign">235</span><br /> +A jeté Polyeucte aux pieds de son rival.<br /> +Soudain à son secours j'ai réclamé mon père;<br /> +Hélas! c'est de tout point ce qui me désespère,<br /> +J'ai vu mon père même, un poignard à la main,<br /> +Entrer le bras levé pour lui percer le sein:<span class="dalign">240</span><br /> +Là ma douleur trop forte a brouillé ces images;<br /> +Le sang de Polyeucte a satisfait leurs rages<a name="FNanchor_1188" id="FNanchor_1188" href="#Footnote_1188" class="fnanchor">[1188]</a>.<br /> +Je ne sais ni comment ni quand ils l'ont tué,<span class="pagenum"><a name="Page_498" id="Page_498">498</a></span><br /> +Mais je sais qu'à sa mort tous ont contribué:<br /> +Voilà quel est mon songe.</p> + +<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p> + +<p><span class="i10">Il est vrai qu'il est triste;</span><span class="dalign">245</span><br /> +Mais il faut que votre âme à ces frayeurs résiste:<br /> +La vision, de soi, peut faire quelque horreur,<br /> +Mais non pas vous donner une juste terreur.<br /> +Pouvez-vous craindre un mort? pouvez-vous craindre un père<br /> +Qui chérit votre époux, que votre époux révère,<span class="dalign">250</span><br /> +Et dont le juste choix vous a donnée<a name="FNanchor_1189" id="FNanchor_1189" href="#Footnote_1189" class="fnanchor">[1189]</a> à lui,<br /> +Pour s'en faire en ces lieux un ferme et sûr appui?</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Il m'en a dit autant, et rit de mes alarmes;<br /> +Mais je crains des chrétiens les complots et les charmes,<br /> +Et que sur mon époux leur troupeau ramassé<span class="dalign">255</span><br /> +Ne venge tant de sang que mon père a versé.</p> + +<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p> + +<p>Leur secte est insensée, impie, et sacrilége<a name="FNanchor_1190" id="FNanchor_1190" href="#Footnote_1190" class="fnanchor">[1190]</a>,<br /> +Et dans son sacrifice use de sortilége;<br /> +Mais sa fureur ne va qu'à briser nos autels:<br /> +Elle n'en veut qu'aux Dieux, et non pas aux mortels.<span class="dalign">260</span><br /> +Quelque sévérité que sur eux on déploie,<br /> +Ils souffrent sans murmure, et meurent avec joie;<br /> +Et depuis qu'on les traite en criminels d'État,<br /> +On ne peut les charger d'aucun assassinat.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Tais-toi, mon père vient.<span class="pagenum"><a name="Page_499" id="Page_499">499</a></span></p> + +<h3 class="p2">SCÈNE IV.</h3> + +<h4>FÉLIX, ALBIN, PAULINE, STRATONICE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p><span class="i11">Ma fille, que ton songe<a name="FNanchor_1191" id="FNanchor_1191" href="#Footnote_1191" class="fnanchor">[1191]</a></span><span class="dalign">265</span><br /> +En d'étranges frayeurs ainsi que toi me plonge<a name="FNanchor_1192" id="FNanchor_1192" href="#Footnote_1192" class="fnanchor">[1192]</a>!<br /> +Que j'en crains les effets, qui semblent s'approcher!</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Quelle subite alarme ainsi vous peut toucher<a name="FNanchor_1193" id="FNanchor_1193" href="#Footnote_1193" class="fnanchor">[1193]</a>?</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Sévère n'est point mort.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p><span class="i10">Quel mal nous fait sa vie?</span></p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Il est le favori de l'empereur Décie.<span class="dalign">270</span></p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Après l'avoir sauvé des mains des ennemis,<br /> +L'espoir d'un si haut rang lui devenoit permis;<br /> +Le destin, aux grands cœurs si souvent mal propice,<br /> +Se résout quelquefois à leur faire justice.</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Il vient ici lui-même.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p><span class="i8">Il vient!</span></p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p><span class="i12">Tu le vas voir.</span><span class="dalign">275</span></p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>C'en est trop; mais comment le pouvez-vous savoir?<span class="pagenum"><a name="Page_500" id="Page_500">500</a></span></p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Albin l'a rencontré dans la proche campagne;<br /> +Un gros de courtisans en foule l'accompagne,<br /> +Et montre assez quel est son rang et son crédit;<br /> +Mais, Albin, redis-lui ce que ses gens t'ont dit.<span class="dalign">280</span></p> + +<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p> + +<p>Vous savez quelle fut cette grande journée,<br /> +Que sa perte pour nous rendit si fortunée,<br /> +Où l'Empereur captif, par sa main dégagé,<br /> +Rassura son parti déjà découragé,<br /> +Tandis que sa vertu succomba sous le nombre;<span class="dalign">285</span><br /> +Vous savez les honneurs qu'on fit faire à son ombre,<br /> +Après qu'entre les morts on ne le put trouver:<br /> +Le roi de Perse aussi l'avoit fait enlever.<br /> +Témoin de ses hauts faits et de son grand courage<a name="FNanchor_1194" id="FNanchor_1194" href="#Footnote_1194" class="fnanchor">[1194]</a>,<br /> +Ce monarque en voulut connoître le visage;<span class="dalign">290</span><br /> +On le mit dans sa tente, où tout percé de coups,<br /> +Tout mort qu'il paroissoit, il fit mille jaloux<a name="FNanchor_1195" id="FNanchor_1195" href="#Footnote_1195" class="fnanchor">[1195]</a>;<br /> +Là bientôt il montra quelque signe de vie:<br /> +Ce prince généreux en eut l'âme ravie<a name="FNanchor_1196" id="FNanchor_1196" href="#Footnote_1196" class="fnanchor">[1196]</a>,<br /> +Et sa joie, en dépit de son dernier malheur,<span class="dalign">295</span><br /> +Du bras qui le causoit honora la valeur;<br /> +Il en fit prendre soin, la cure en fut secrète;<br /> +Et comme au bout d'un mois sa santé fut parfaite<a name="FNanchor_1197" id="FNanchor_1197" href="#Footnote_1197" class="fnanchor">[1197]</a>,<br /> +Il offrit dignités, alliance, trésors,<br /> +Et pour gagner Sévère il fit cent vains efforts.<span class="dalign">300</span><br /> +Après avoir comblé ses refus de louange,<br /> +Il envoie à Décie en proposer l'échange;<span class="pagenum"><a name="Page_501" id="Page_501">501</a></span><br /> +Et soudain l'Empereur, transporté de plaisir,<br /> +Offre au Perse son frère et cent chefs à choisir.<br /> +Ainsi revint au camp le valeureux Sévère<span class="dalign">305</span><br /> +De sa haute vertu recevoir le salaire;<br /> +La faveur de Décie en fut le digne prix.<br /> +De nouveau l'on combat, et nous sommes surpris.<br /> +Ce malheur toutefois sert à croître sa gloire:<br /> +Lui seul rétablit l'ordre, et gagne la victoire,<span class="dalign">310</span><br /> +Mais si belle, et si pleine, et par tant de beaux faits,<br /> +Qu'on nous offre tribut, et nous faisons la paix.<br /> +L'Empereur, qui lui montre une amour infinie<a name="FNanchor_1198" id="FNanchor_1198" href="#Footnote_1198" class="fnanchor">[1198]</a>,<br /> +Après ce grand succès l'envoie en Arménie;<br /> +Il vient en apporter la nouvelle en ces lieux,<span class="dalign">315</span><br /> +Et par un sacrifice en rendre hommage aux Dieux<a name="FNanchor_1199" id="FNanchor_1199" href="#Footnote_1199" class="fnanchor">[1199]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>O ciel! en quel état ma fortune est réduite!</p> + +<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p> + +<p>Voilà ce que j'ai su d'un homme de sa suite,<br /> +Et j'ai couru, Seigneur, pour vous y disposer.</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Ah! sans doute, ma fille, il vient pour t'épouser:<span class="dalign">320</span><br /> +L'ordre d'un sacrifice est pour lui peu de chose;<br /> +C'est un prétexte faux dont l'amour est la cause.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Cela pourroit bien être: il m'aimoit chèrement.</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Que ne permettra-t-il à son ressentiment?<br /> +Et jusques à quel point ne porte sa vengeance<span class="dalign">325</span><br /> +Une juste colère avec tant de puissance?<br /> +Il nous perdra, ma fille.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_502" id="Page_502">502</a></span> +<span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p><span class="i10">Il est trop généreux.</span></p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Tu veux flatter en vain un père malheureux:<br /> +Il nous perdra, ma fille. Ah! regret qui me tue<br /> +De n'avoir pas aimé la vertu toute nue!<span class="dalign">330</span><br /> +Ah! Pauline, en effet, tu m'as trop obéi;<br /> +Ton courage étoit bon, ton devoir l'a trahi.<br /> +Que ta rébellion m'eût été favorable!<br /> +Qu'elle m'eût garanti d'un état déplorable!<br /> +Si quelque espoir me reste, il n'est plus aujourd'hui<span class="dalign">335</span><br /> +Qu'en l'absolu pouvoir qu'il te donnoit sur lui;<br /> +Ménage en ma faveur l'amour qui le possède,<br /> +Et d'où provient mon mal fais sortir le remède.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Moi, moi! que je revoie un si puissant vainqueur,<br /> +Et m'expose à des yeux qui me percent le cœur!<span class="dalign">340</span><br /> +Mon père, je suis femme, et je sais ma foiblesse;<br /> +Je sens déjà mon cœur qui pour lui s'intéresse,<br /> +Et poussera sans doute, en dépit de ma foi,<br /> +Quelque soupir indigne et de vous et de moi.<br /> +Je ne le verrai point.</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p><span class="i9">Rassure un peu ton âme.</span><span class="dalign">345</span></p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Il est toujours aimable, et je suis toujours femme;<br /> +Dans le pouvoir sur moi que ses regards ont eu,<br /> +Je n'ose m'assurer de toute ma vertu<a name="FNanchor_1200" id="FNanchor_1200" href="#Footnote_1200" class="fnanchor">[1200]</a>.<br /> +Je ne le verrai point.</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p><span class="i9">Il faut le voir, ma fille,</span><br /> +Ou tu trahis ton père et toute ta famille.<span class="dalign">350</span></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_503" id="Page_503">503</a></span> +<span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>C'est à moi d'obéir, puisque vous commandez;<br /> +Mais voyez les périls où vous me hasardez.</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Ta vertu m'est connue.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p><span class="i10">Elle vaincra sans doute;</span><br /> +Ce n'est pas le succès que mon âme redoute:<br /> +Je crains ce dur combat et ces troubles puissants<span class="dalign">355</span><br /> +Que fait<a name="FNanchor_1201" id="FNanchor_1201" href="#Footnote_1201" class="fnanchor">[1201]</a> déjà chez moi la révolte des sens;<br /> +Mais puisqu'il faut combattre un ennemi que j'aime,<br /> +Souffrez que je me puisse armer contre moi-même,<br /> +Et qu'un peu de loisir me prépare à le voir.</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Jusqu'au-devant des murs je vais le recevoir;<span class="dalign">360</span><br /> +Rappelle cependant tes forces étonnées,<br /> +Et songe qu'en tes mains tu tiens nos destinées.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Oui, je vais de nouveau dompter mes sentiments,<br /> +Pour servir de victime à vos commandements.</p> + +<p class="center p2"><span class="smcap"><small><b>FIN DU PREMIER ACTE.</b></small></span></p> +<hr class="c5" /> +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_504" id="Page_504">504</a></span></p> + +<h2>ACTE II.</h2> +<hr class="c5" /> + +<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<h4>SÉVÈRE, FABIAN.</h4> + +<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p> + +<p>Cependant que Félix donne ordre au sacrifice,<span class="dalign">365</span><br /> +Pourrai-je prendre un temps à mes vœux si propice?<br /> +Pourrai-je voir Pauline, et rendre à ses beaux yeux<br /> +L'hommage souverain que l'on va rendre aux Dieux?<br /> +Je ne t'ai point celé que c'est ce qui m'amène,<br /> +Le reste est un prétexte à soulager ma peine<a name="FNanchor_1202" id="FNanchor_1202" href="#Footnote_1202" class="fnanchor">[1202]</a>;<span class="dalign">370</span><br /> +Je viens sacrifier, mais c'est à ses beautés<br /> +Que je viens immoler toutes mes volontés.</p> + +<p><span class="smcap i6">FABIAN.</span></p> + +<p>Vous la verrez, Seigneur.</p> + +<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p> + +<p><span class="i10">Ah! quel comble de joie!</span><br /> +Cette chère beauté consent que je la voie<a name="FNanchor_1203" id="FNanchor_1203" href="#Footnote_1203" class="fnanchor">[1203]</a>!<br /> +Mais ai-je sur son âme encor quelque pouvoir?<span class="dalign">375</span><br /> +Quelque reste d'amour s'y fait-il encor voir<a name="FNanchor_1204" id="FNanchor_1204" href="#Footnote_1204" class="fnanchor">[1204]</a>?<br /> +Quel trouble, quel transport lui cause ma venue?<br /> +Puis-je tout espérer de cette heureuse vue?<br /> +Car je voudrois mourir plutôt que d'abuser<br /> +Des lettres de faveur que j'ai pour l'épouser;<span class="dalign">380</span><span class="pagenum"><a name="Page_505" id="Page_505">505</a></span><br /> +Elles sont pour Félix, non pour triompher d'elle:<br /> +Jamais à ses desirs mon cœur ne fut rebelle;<br /> +Et si mon mauvais sort avoit changé<a name="FNanchor_1205" id="FNanchor_1205" href="#Footnote_1205" class="fnanchor">[1205]</a> le sien,<br /> +Je me vaincrois moi-même, et ne prétendrois rien.</p> + +<p><span class="smcap i6">FABIAN.</span></p> + +<p>Vous la verrez, c'est tout ce que je vous puis dire.<span class="dalign">385</span></p> + +<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p> + +<p>D'où vient que tu frémis, et que ton cœur soupire?<br /> +Ne m'aime-t-elle plus? éclaircis-moi ce point.</p> + +<p><span class="smcap i6">FABIAN.</span></p> + +<p>M'en croirez-vous, Seigneur? ne la revoyez point<a name="FNanchor_1206" id="FNanchor_1206" href="#Footnote_1206" class="fnanchor">[1206]</a>;<br /> +Portez en lieu plus haut l'honneur de vos caresses:<br /> +Vous trouverez à Rome<a name="FNanchor_1207" id="FNanchor_1207" href="#Footnote_1207" class="fnanchor">[1207]</a> assez d'autres maîtresses;<span class="dalign">390</span><br /> +Et dans ce haut degré de puissance et d'honneur,<br /> +Les plus grands y tiendront votre amour à bonheur.</p> + +<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p> + +<p>Qu'à des pensers si bas mon âme se ravale!<br /> +Que je tienne Pauline à mon sort inégale!<br /> +Elle en a mieux usé, je la dois imiter;<span class="dalign">395</span><br /> +Je n'aime mon bonheur que pour la mériter.<br /> +Voyons-la, Fabian; ton discours m'importune;<br /> +Allons mettre à ses pieds cette haute fortune:<br /> +Je l'ai dans les combats trouvée heureusement,<br /> +En cherchant une mort digne de son amant;<span class="dalign">400</span><br /> +Ainsi ce rang est sien, cette faveur est sienne,<br /> +Et je n'ai rien enfin que d'elle je ne tienne.</p> + +<p><span class="smcap i6">FABIAN.</span></p> + +<p>Non, mais encore un coup ne la revoyez point.</p> + +<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p> + +<p>Ah! c'en est trop, enfin éclaircis-moi ce point;<span class="pagenum"><a name="Page_506" id="Page_506">506</a></span><br /> +As-tu vu des froideurs quand tu l'en as priée?<span class="dalign">405</span></p> + +<p><span class="smcap i6">FABIAN.</span></p> + +<p>Je tremble à vous le dire; elle est....</p> + +<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p> + +<span class="i13">Quoi?</span> + +<p><span class="smcap i6">FABIAN.</span></p> + +<span class="i16">Mariée.</span> + +<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p> + +<p>Soutiens-moi, Fabian; ce coup de foudre est grand,<br /> +Et frappe d'autant plus que plus il me surprend.</p> + +<p><span class="smcap i6">FABIAN.</span></p> + +<p>Seigneur, qu'est devenu ce généreux courage?</p> + +<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p> + +<p>La constance est ici d'un difficile usage:<span class="dalign">410</span><br /> +De pareils déplaisirs accablent un grand cœur;<br /> +La vertu la plus mâle en perd toute vigueur;<br /> +Et quand d'un feu si beau les âmes sont éprises,<br /> +La mort les trouble moins que de telles surprises.<br /> +Je ne suis plus à moi quand j'entends ce discours<a name="FNanchor_1208" id="FNanchor_1208" href="#Footnote_1208" class="fnanchor">[1208]</a>.<span class="dalign">415</span><br /> +Pauline est mariée!</p> + +<p><span class="smcap i6">FABIAN.</span></p> + +<p><span class="i8">Oui, depuis quinze jours,</span><br /> +Polyeucte, un seigneur des premiers d'Arménie,<br /> +Goûte de son hymen la douceur infinie.</p> + +<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p> + +<p>Je ne la puis du moins blâmer d'un mauvais choix,<br /> +Polyeucte a du nom, et sort du sang des rois.<span class="dalign">420</span><br /> +Foibles soulagements d'un malheur sans remède!<br /> +Pauline, je verrai qu'un autre vous possède!<br /> +<span class="i1">O ciel, qui malgré moi me renvoyez au jour.</span><br /> +O sort, qui redonniez l'espoir à mon amour,<br /> +Reprenez la faveur que vous m'avez prêtée,<span class="dalign">425</span><br /> +Et rendez-moi la mort que vous m'avez ôtée.<span class="pagenum"><a name="Page_507" id="Page_507">507</a></span><br /> +<span class="i1">Voyons-la toutefois, et dans ce triste lieu</span><br /> +Achevons de mourir en lui disant adieu;<br /> +Que mon cœur, chez les morts emportant son image,<br /> +De son dernier soupir puisse lui faire hommage<a name="FNanchor_1209" id="FNanchor_1209" href="#Footnote_1209" class="fnanchor">[1209]</a>!<span class="dalign">430</span></p> + +<p><span class="smcap i6">FABIAN.</span></p> + +<p>Seigneur, considérez....</p> + +<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p> + +<p><span class="i9">Tout est considéré.</span><br /> +Quel désordre peut craindre un cœur désespéré?<br /> +N'y consent-elle pas?</p> + +<p><span class="smcap i6">FABIAN.</span></p> + +<span class="i8">Oui, Seigneur, mais....</span> + +<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p> + +<span class="i16">N'importe.</span> + +<p><span class="smcap i6">FABIAN.</span></p> + +<p>Cette vive douleur en deviendra plus forte.</p> + +<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p> + +<p>Et ce n'est pas un mal que je veuille guérir;<span class="dalign">435</span><br /> +Je ne veux que la voir, soupirer, et mourir.</p> + +<p><span class="smcap i6">FABIAN.</span></p> + +<p>Vous vous échapperez sans doute en sa présence:<br /> +Un amant qui perd tout n'a plus de complaisance;<br /> +Dans un tel entretien il suit sa passion<a name="FNanchor_1210" id="FNanchor_1210" href="#Footnote_1210" class="fnanchor">[1210]</a>,<br /> +Et ne pousse qu'injure et qu'imprécation.<span class="dalign">440</span></p> + +<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p> + +<p>Juge autrement de moi: mon respect dure encore;<br /> +Tout violent qu'il est, mon désespoir l'adore.<br /> +Quels reproches aussi peuvent m'être permis?<br /> +De quoi puis-je accuser qui ne m'a rien promis?<br /> +Elle n'est point parjure, elle n'est point légère:<span class="dalign">445</span><br /> +Son devoir m'a trahi, mon malheur, et son père.<br /> +Mais son devoir fut juste, et son père eut raison:<span class="pagenum"><a name="Page_508" id="Page_508">508</a></span><br /> +J'impute à mon malheur toute la trahison;<br /> +Un peu moins de fortune, et plus tôt arrivée,<br /> +Eût gagné l'un par l'autre, et me l'eût conservée;<span class="dalign">450</span><br /> +Trop heureux, mais trop tard, je n'ai pu l'acquérir:<br /> +Laisse-la-moi donc voir, soupirer, et mourir.</p> + +<p><span class="smcap i6">FABIAN.</span></p> + +<p>Oui, je vais l'assurer qu'en ce malheur extrême<br /> +Vous êtes assez fort pour vous vaincre vous-même.<br /> +Elle a craint comme moi ces premiers mouvements<span class="dalign">455</span><br /> +Qu'une perte imprévue arrache aux vrais amants,<br /> +Et dont la violence excite assez de trouble,<br /> +Sans que l'objet présent l'irrite et le redouble<a name="FNanchor_1211" id="FNanchor_1211" href="#Footnote_1211" class="fnanchor">[1211]</a>.</p> + +<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p> + +<p>Fabian, je la vois.</p> + +<p><span class="smcap i6">FABIAN.</span></p> + +<span class="i8">Seigneur, souvenez-vous....</span> + +<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p> + +<p>Hélas! elle aime un autre, un autre est son époux.<span class="dalign">460</span></p> + +<h3 class="p2">SCÈNE II.</h3> + +<h4>SÉVÈRE, PAULINE, STRATONICE, FABIAN.</h4> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Oui, je l'aime, Seigneur, et n'en fais point d'excuse<a name="FNanchor_1212" id="FNanchor_1212" href="#Footnote_1212" class="fnanchor">[1212]</a>;<br /> +Que tout autre que moi vous flatte et vous abuse,<br /> +Pauline a l'âme noble, et parle à cœur ouvert:<br /> +Le bruit de votre mort n'est point ce qui vous perd.<br /> +Si le ciel en mon choix eût mis mon hyménée,<span class="dalign">465</span><br /> +A vos seules vertus je me serois donnée,<br /> +Et toute la rigueur de votre premier sort<span class="pagenum"><a name="Page_509" id="Page_509">509</a></span><br /> +Contre votre mérite eût fait un vain effort.<br /> +Je découvrois en vous d'assez illustres marques<a name="FNanchor_1213" id="FNanchor_1213" href="#Footnote_1213" class="fnanchor">[1213]</a><br /> +Pour vous préférer même aux plus heureux monarques;<br /> +Mais puisque mon devoir m'imposoit d'autres lois,<br /> +De quelque amant pour moi que mon père eût fait choix,<br /> +Quand à ce grand pouvoir que la valeur vous donne<br /> +Vous auriez ajouté l'éclat d'une couronne,<br /> +Quand je vous aurois vu, quand je l'aurois haï,<span class="dalign">475</span><br /> +J'en aurois soupiré, mais j'aurois obéi,<br /> +Et sur mes passions ma raison souveraine<br /> +Eût blâmé mes soupirs et dissipé ma haine.</p> + +<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p> + +<p>Que vous êtes heureuse, et qu'un peu de soupirs<br /> +Fait un aisé remède à tous vos déplaisirs<a name="FNanchor_1214" id="FNanchor_1214" href="#Footnote_1214" class="fnanchor">[1214]</a>!<span class="dalign">480</span><br /> +Ainsi de vos desirs toujours reine absolue,<br /> +Les plus grands changements vous trouvent résolue;<br /> +De la plus forte ardeur vous portez vos esprits<a name="FNanchor_1215" id="FNanchor_1215" href="#Footnote_1215" class="fnanchor">[1215]</a><br /> +Jusqu'à l'indifférence et peut-être au mépris;<br /> +Et votre fermeté fait succéder sans peine<span class="dalign">485</span><br /> +La faveur au dédain, et l'amour à la haine<a name="FNanchor_1216" id="FNanchor_1216" href="#Footnote_1216" class="fnanchor">[1216]</a>.<br /> +<span class="i1">Qu'un peu de votre humeur ou de votre vertu</span><br /> +Soulageroit les maux de ce cœur abattu!<br /> +Un soupir, une larme à regret épandue<br /> +M'auroit déjà guéri de vous avoir perdue;<span class="dalign">490</span><br /> +Ma raison pourroit tout sur l'amour affoibli,<br /> +Et de l'indifférence iroit jusqu'à l'oubli;<br /> +Et mon feu désormais se réglant sur le vôtre,<br /> +Je me tiendrois heureux entre les bras d'une autre<a name="FNanchor_1217" id="FNanchor_1217" href="#Footnote_1217" class="fnanchor">[1217]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_510" id="Page_510">510</a></span><br /> +<span class="i1">O trop aimable objet, qui m'avez trop charmé,</span><span class="dalign">495</span><br /> +Est-ce là comme on aime, et m'avez-vous aimé?</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Je vous l'ai trop fait voir, Seigneur; et si mon âme<a name="FNanchor_1218" id="FNanchor_1218" href="#Footnote_1218" class="fnanchor">[1218]</a><br /> +Pouvoit bien étouffer les restes de sa flamme,<br /> +Dieux, que j'éviterois de rigoureux tourments!<br /> +Ma raison, il est vrai, dompte mes sentiments<a name="FNanchor_1219" id="FNanchor_1219" href="#Footnote_1219" class="fnanchor">[1219]</a>;<span class="dalign">500</span><br /> +Mais quelque autorité que sur eux elle ait prise,<br /> +Elle n'y règne pas, elle les tyrannise;<br /> +Et quoique le dehors soit sans émotion,<br /> +Le dedans n'est que trouble et que sédition.<br /> +Un je ne sais quel charme encor vers vous m'emporte;<span class="dalign">505</span><br /> +Votre mérite est grand, si ma raison est forte:<br /> +Je le vois encor tel qu'il alluma mes feux,<br /> +D'autant plus puissamment solliciter mes vœux,<br /> +Qu'il est environné de puissance et de gloire,<br /> +Qu'en tous lieux après vous il traîne la victoire,<span class="dalign">510</span><br /> +Que j'en sais mieux le prix, et qu'il n'a point déçu<br /> +Le généreux espoir que j'en avois conçu.<br /> +Mais ce même devoir qui le vainquit dans Rome,<br /> +Et qui me range ici dessous les lois d'un homme,<br /> +Repousse encor si bien l'effort de tant d'appas,<span class="dalign">515</span><br /> +Qu'il déchire mon âme et ne l'ébranle pas.<br /> +C'est cette vertu même, à nos desirs cruelle,<br /> +Que vous louiez alors en blasphémant contre elle:<br /> +Plaignez-vous-en encor; mais louez sa rigueur,<br /> +Qui triomphe à la fois de vous et de mon cœur;<span class="dalign">520</span><br /> +Et voyez qu'un devoir moins ferme et moins sincère<a name="FNanchor_1220" id="FNanchor_1220" href="#Footnote_1220" class="fnanchor">[1220]</a><span class="pagenum"><a name="Page_511" id="Page_511">511</a></span><br /> +N'auroit pas mérité l'amour du grand Sévère.</p> + +<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p> + +<p>Ah! Madame, excusez une aveugle douleur<a name="FNanchor_1221" id="FNanchor_1221" href="#Footnote_1221" class="fnanchor">[1221]</a>,<br /> +Qui ne connoît plus rien que l'excès du malheur:<br /> +Je nommois inconstance, et prenois pour un crime<a name="FNanchor_1222" id="FNanchor_1222" href="#Footnote_1222" class="fnanchor">[1222]</a><span class="dalign">525</span><br /> +De ce juste devoir l'effort le plus sublime.<br /> +De grâce, montrez moins à mes sens désolés<br /> +La grandeur de ma perte et ce que vous valez;<br /> +Et cachant par pitié cette vertu si rare,<br /> +Qui redouble mes feux lorsqu'elle nous sépare,<span class="dalign">530</span><br /> +Faites voir des défauts qui puissent à leur tour<br /> +Affoiblir ma douleur avecque mon amour.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Hélas! cette vertu, quoique enfin invincible,<br /> +Ne laisse que trop voir une âme trop sensible.<br /> +Ces pleurs en sont témoins, et ces lâches soupirs<span class="dalign">535</span><br /> +Qu'arrachent de nos feux les cruels souvenirs:<br /> +Trop rigoureux effets d'une aimable présence<br /> +Contre qui mon devoir a trop peu de défense!<br /> +Mais si vous estimez ce vertueux devoir,<br /> +Conservez-m'en la gloire, et cessez de me voir.<span class="dalign">540</span><br /> +Épargnez-moi des pleurs qui coulent à ma honte;<br /> +Épargnez-moi des feux qu'à regret je surmonte;<br /> +Enfin épargnez-moi ces tristes entretiens,<br /> +Qui ne font qu'irriter vos tourments et les miens.</p> + +<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p> + +<p>Que je me prive ainsi du seul bien qui me reste!<span class="dalign">545</span></p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Sauvez-vous d'une vue à tous les deux funeste.</p> + +<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p> + +<p>Quel prix de mon amour! quel fruit de mes travaux!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_512" id="Page_512">512</a></span> +<span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>C'est le remède seul qui peut guérir nos maux.</p> + +<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p> + +<p>Je veux mourir des miens: aimez-en la mémoire.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Je veux guérir des miens: ils souilleroient ma gloire.<span class="dalign">550</span></p> + +<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p> + +<p>Ah! puisque votre gloire en prononce l'arrêt,<br /> +Il faut que ma douleur cède à son intérêt.<br /> +Est-il rien que sur moi cette gloire n'obtienne<a name="FNanchor_1223" id="FNanchor_1223" href="#Footnote_1223" class="fnanchor">[1223]</a>?<br /> +Elle me rend les soins que je dois à la mienne.<br /> +Adieu: je vais chercher au milieu des combats<span class="dalign">555</span><br /> +Cette immortalité que donne un beau trépas,<br /> +Et remplir dignement, par une mort pompeuse,<br /> +De mes premiers exploits l'attente avantageuse,<br /> +Si toutefois, après ce coup mortel du sort,<br /> +J'ai de la vie assez pour chercher une mort.<span class="dalign">560</span></p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Et moi, dont votre vue augmente le supplice,<br /> +Je l'éviterai même en votre sacrifice<a name="FNanchor_1224" id="FNanchor_1224" href="#Footnote_1224" class="fnanchor">[1224]</a>;<br /> +Et seule dans ma chambre enfermant mes regrets,<br /> +Je vais pour vous aux Dieux faire des vœux secrets.</p> + +<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p> + +<p>Puisse le juste ciel, content de ma ruine,<span class="dalign">565</span><br /> +Combler d'heur et de jours Polyeucte et Pauline!</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Puisse trouver Sévère, après tant de malheur,<br /> +Une félicité digne de sa valeur!</p> + +<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p> + +<p>Il la trouvoit en vous.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_513" id="Page_513">513</a></span> +<span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<span class="i9">Je dépendois d'un père.</span> + +<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p> + +<p>O devoir qui me perd et qui me désespère!<span class="dalign">570</span><br /> +Adieu, trop vertueux objet, et trop charmant.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Adieu, trop malheureux et trop parfait amant.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE III.</h3> + +<h4>PAULINE, STRATONICE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p> + +<p>Je vous ai plaints<a name="FNanchor_1225" id="FNanchor_1225" href="#Footnote_1225" class="fnanchor">[1225]</a> tous deux, j'en verse encor des larmes; +Mais du moins votre esprit est hors de ses alarmes:<br /> +Vous voyez clairement que votre songe est vain;<span class="dalign">575</span><br /> +Sévère ne vient pas la vengeance à la main.</p> + +<p><span class="smcap i6 ">PAULINE.</span></p> + +<p>Laisse-moi respirer du moins, si tu m'as plainte:<br /> +Au fort de ma douleur tu rappelles ma crainte;<br /> +Souffre un peu de relâche à mes esprits troublés,<br /> +Et ne m'accable point par des maux redoublés.<span class="dalign">580</span></p> + +<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p> + +<p>Quoi? vous craignez encor!</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p><span class="i11">Je tremble, Stratonice;</span><br /> +Et bien que je m'effraye avec peu de justice<a name="FNanchor_1226" id="FNanchor_1226" href="#Footnote_1226" class="fnanchor">[1226]</a>,<br /> +Cette injuste frayeur sans cesse reproduit<br /> +L'image des malheurs que j'ai vus cette nuit.</p> + +<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p> + +<p>Sévère est généreux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_514" id="Page_514">514</a></span> +<span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p><span class="i9">Malgré sa retenue,</span><span class="dalign">585</span><br /> +Polyeucte sanglant frappe toujours ma vue.</p> + +<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p> + +<p>Vous voyez ce rival faire des vœux pour lui<a name="FNanchor_1227" id="FNanchor_1227" href="#Footnote_1227" class="fnanchor">[1227]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Je crois même au besoin qu'il seroit son appui;<br /> +Mais soit cette croyance ou fausse ou véritable,<br /> +Son séjour en ce lieu m'est toujours redoutable;<span class="dalign">590</span><br /> +A quoi que sa vertu puisse le disposer<a name="FNanchor_1228" id="FNanchor_1228" href="#Footnote_1228" class="fnanchor">[1228]</a>,<br /> +Il est puissant, il m'aime, et vient pour m'épouser.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE IV.</h3> + +<h4>POLYEUCTE, NÉARQUE, PAULINE, STRATONICE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>C'est trop verser de pleurs: il est temps qu'ils tarissent,<br /> +Que votre douleur cesse, et vos craintes finissent;<br /> +Malgré les faux avis par vos Dieux envoyés,<span class="dalign">595</span><br /> +Je suis vivant, Madame, et vous me revoyez.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Le jour est encor long, et ce qui plus m'effraie,<br /> +La moitié de l'avis se trouve déjà vraie:<br /> +J'ai cru Sévère mort, et je le vois ici.</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Je le sais; mais enfin j'en prends peu de souci.<span class="dalign">600</span><br /> +Je suis dans Mélitène, et quel que soit Sévère,<br /> +Votre père y commande, et l'on m'y considère;<br /> +Et je ne pense pas qu'on puisse avec raison<span class="pagenum"><a name="Page_515" id="Page_515">515</a></span><br /> +D'un cœur tel que le sien craindre une trahison.<br /> +On m'avoit assuré qu'il vous faisoit visite,<span class="dalign">605</span><br /> +Et je venois lui rendre un honneur qu'il mérite.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Il vient de me quitter assez triste et confus;<br /> +Mais j'ai gagné sur lui qu'il ne me verra plus.</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Quoi! vous me soupçonnez déjà de quelque ombrage?</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Je ferois à tous trois un trop sensible outrage.<span class="dalign">610</span><br /> +J'assure mon repos, que troublent ses regards.<br /> +La vertu la plus ferme évite le hasards:<br /> +Qui s'expose au péril veut bien trouver sa perte;<br /> +Et pour vous en parler avec une âme ouverte,<br /> +Depuis qu'un vrai mérite a pu nous enflammer,<span class="dalign">615</span><br /> +Sa présence toujours a droit de nous charmer.<br /> +Outre qu'on doit rougir de s'en laisser surprendre,<br /> +On souffre à résister, on souffre à s'en défendre;<br /> +Et bien que la vertu triomphe de ces feux,<br /> +La victoire est pénible, et le combat honteux.<span class="dalign">620</span></p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>O vertu trop parfaite, et devoir trop sincère,<br /> +Que vous devez coûter de regrets à Sévère!<br /> +Qu'aux dépens d'un beau feu vous me rendez heureux,<br /> +Et que vous êtes doux à mon cœur amoureux!<br /> +Plus je vois mes défauts et plus je vous contemple,<span class="dalign">625</span><br /> +Plus j'admire....</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE V.</h3> + +<h4>POLYEUCTE, PAULINE, NÉARQUE, STRATONICE, CLÉON.</h4> + +<p><span class="smcap i6">CLÉON.</span></p> + +<p><span class="i9">Seigneur, Félix vous mande au temple:</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_516" id="Page_516">516</a></span><br /> +La victime est choisie, et le peuple à genoux,<br /> +Et pour sacrifier on n'attend plus que vous.</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Va, nous allons te suivre. Y venez-vous, Madame?</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Sévère craint ma vue, elle irrite sa flamme:<span class="dalign">630</span><br /> +Je lui tiendrai parole, et ne veux plus le voir.<br /> +Adieu: vous l'y verrez; pensez à son pouvoir,<br /> +Et ressouvenez-vous que sa faveur est grande<a name="FNanchor_1229" id="FNanchor_1229" href="#Footnote_1229" class="fnanchor">[1229]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Allez, tout son crédit n'a rien que j'appréhende;<br /> +Et comme je connois sa générosité,<span class="dalign">635</span><br /> +Nous ne nous combattrons que de civilité.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE VI.</h3> + +<h4>POLYEUCTE, NÉARQUE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p> + +<p>Où pensez-vous aller?</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p><span class="i9">Au temple, où l'on m'appelle.</span></p> + +<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p> + +<p>Quoi? vous mêler aux vœux d'une troupe infidèle!<br /> +Oubliez-vous déjà que vous êtes chrétien?</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Vous par qui je le suis, vous en souvient-il bien?<span class="dalign">640</span></p> + +<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p> + +<p>J'abhorre les faux Dieux.</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p><span class="i11">Et moi, je les déteste.</span></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_517" id="Page_517">517</a></span> +<span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p> + +<p>Je tiens leur culte impie.</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p><span class="i10">Et je le tiens funeste.</span></p> + +<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p> + +<p>Fuyez donc leurs autels.</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p><span class="i10">Je les veux renverser<a name="FNanchor_1230" id="FNanchor_1230" href="#Footnote_1230" class="fnanchor">[1230]</a>,</span><br /> +Et mourir dans leur temple, ou les y terrasser<a name="FNanchor_1231" id="FNanchor_1231" href="#Footnote_1231" class="fnanchor">[1231]</a>.<br /> +<span class="i1">Allons, mon cher Néarque, allons aux yeux des hommes</span><br /> +Braver l'idolâtrie, et montrer qui nous sommes<br /> +C'est l'attente du ciel, il nous la faut remplir;<br /> +Je viens de le promettre, et je vais l'accomplir<a name="FNanchor_1232" id="FNanchor_1232" href="#Footnote_1232" class="fnanchor">[1232]</a>.<br /> +Je rends grâces au Dieu que tu m'as fait connoître<br /> +De cette occasion qu'il a sitôt fait naître,<span class="dalign">650</span><br /> +Où déjà sa bonté, prête à me couronner,<br /> +Daigne éprouver la foi qu'il vient de me donner.</p> + +<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p> + +<p>Ce zèle est trop ardent, souffrez qu'il se modère.</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>On n'en peut avoir trop pour le Dieu qu'on révère.</p> + +<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p> + +<p>Vous trouverez la mort.</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p><span class="i10">Je la cherche pour lui.</span><span class="dalign">655</span></p> + +<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p> + +<p>Et si ce cœur s'ébranle?</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p><span class="i10">Il sera mon appui.</span></p> + +<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p> + +<p>Il ne commande point que l'on s'y précipite.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_518" id="Page_518">518</a></span> +<span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Plus elle est volontaire, et plus elle mérite.</p> + +<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p> + +<p>Il suffit, sans chercher, d'attendre et de souffrir.</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>On souffre avec regret quand on n'ose s'offrir.<span class="dalign">660</span></p> + +<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p> + +<p>Mais dans ce temple enfin la mort est assurée.</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Mais dans le ciel déjà la palme est préparée.</p> + +<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p> + +<p>Par une sainte vie il faut la mériter<a name="FNanchor_1233" id="FNanchor_1233" href="#Footnote_1233" class="fnanchor">[1233]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Mes crimes, en vivant, me la pourroient ôter.<br /> +Pourquoi mettre au hasard ce que la mort assure?<span class="dalign">665</span><br /> +Quand elle ouvre le ciel, peut-elle sembler dure?<br /> +Je suis chrétien, Néarque, et le suis tout à fait;<br /> +La foi que j'ai reçue aspire à son effet.<br /> +Qui fuit croit lâchement, et n'a qu'une foi morte.</p> + +<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p> + +<p>Ménagez votre vie, à Dieu même elle importe<a name="FNanchor_1234" id="FNanchor_1234" href="#Footnote_1234" class="fnanchor">[1234]</a>:<span class="dalign">670</span><br /> +Vivez pour protéger les chrétiens en ces lieux.</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>L'exemple de ma mort les fortifiera mieux.</p> + +<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p> + +<p>Vous voulez donc mourir?</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p><span class="i11">Vous aimez donc à vivre?</span></p> + +<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p> + +<p>Je ne puis déguiser que j'ai peine à vous suivre:<br /> +Sous l'horreur des tourments je crains de succomber.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_519" id="Page_519">519</a></span> +<span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Qui marche assurément n'a point peur de tomber:<br /> +Dieu fait part, au besoin, de sa force infinie.<br /> +Qui craint de le nier, dans son âme le nie:<br /> +Il croit le pouvoir faire, et doute de sa foi.</p> + +<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p> + +<p>Qui n'appréhende rien présume trop de soi.<span class="dalign">680</span></p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>J'attends tout de sa grâce, et rien de ma foiblesse.<br /> +Mais loin de me presser, il faut que je vous presse!<br /> +D'où vient cette froideur?</p> + +<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p> + +<p><span class="i11">Dieu même a craint la mort.</span></p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Il s'est offert pourtant: suivons ce saint effort;<br /> +Dressons-lui des autels sur des monceaux d'idoles.<span class="dalign">685</span><br /> +Il faut (je me souviens encor de vos paroles<a name="FNanchor_1235" id="FNanchor_1235" href="#Footnote_1235" class="fnanchor">[1235]</a>)<br /> +Négliger, pour lui plaire, et femme, et biens, et rang,<br /> +Exposer pour sa gloire et verser tout son sang.<br /> +Hélas! qu'avez-vous fait de cette amour parfaite<br /> +Que vous me souhaitiez, et que je vous souhaite?<span class="dalign">690</span><br /> +S'il vous en reste encor, n'êtes-vous point jaloux<br /> +Qu'à grand'peine chrétien, j'en montre plus que vous?</p> + +<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p> + +<p>Vous sortez du baptême, et ce qui vous anime,<br /> +C'est sa grâce qu'en vous n'affoiblit aucun crime;<br /> +Comme encor toute entière, elle agit pleinement,<span class="dalign">695</span><br /> +Et tout semble possible à son feu véhément;<br /> +Mais cette même grâce, en moi diminuée,<br /> +Et par mille péchés sans cesse exténuée,<br /> +Agit aux grands effets avec tant de langueur,<br /> +Que tout semble impossible à son peu de vigueur.<span class="dalign">700</span><span class="pagenum"><a name="Page_520" id="Page_520">520</a></span><br /> +Cette indigne mollesse et ces lâches défenses<br /> +Sont des punitions qu'attirent mes offenses;<br /> +Mais Dieu, dont on ne doit jamais se défier,<br /> +Me donne votre exemple à me fortifier.<br /> +<span class="i1">Allons, cher Polyeucte, allons aux yeux<a name="FNanchor_1236" id="FNanchor_1236" href="#Footnote_1236" class="fnanchor">[1236]</a> des hommes</span><br /> +Braver l'idolâtrie, et montrer qui nous sommes;<br /> +Puissé-je vous donner l'exemple de souffrir,<br /> +Comme vous me donnez celui de vous offrir!</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>A cet heureux transport que le ciel vous envoie,<br /> +Je reconnois Néarque, et j'en pleure de joie.<span class="dalign">710</span><br /> +<span class="i1">Ne perdons plus de temps: le sacrifice est prêt;</span><br /> +Allons-y du vrai Dieu soutenir l'intérêt;<br /> +Allons fouler aux pieds ce foudre ridicule<br /> +Dont arme un bois pourri ce peuple trop crédule;<br /> +Allons en éclairer l'aveuglement fatal;<span class="dalign">715</span><br /> +Allons briser ces Dieux de pierre et de métal:<br /> +Abandonnons nos jours à cette ardeur céleste;<br /> +Faisons triompher Dieu: qu'il dispose du reste!</p> + +<p><span class="smcap i6">NÉARQUE.</span></p> + +<p>Allons faire éclater sa gloire aux yeux de tous,<br /> +Et répondre avec zèle à ce qu'il veut de nous<a name="FNanchor_1237" id="FNanchor_1237" href="#Footnote_1237" class="fnanchor">[1237]</a>.<span class="dalign">720</span></p> + +<p class="center p2"><span class="smcap"><small><b>FIN DU SECOND ACTE.</b></small></span></p> +<hr class="c5" /> +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_521" id="Page_521">521</a></span></p> + +<h2>ACTE III.</h2> + +<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<h4>PAULINE.</h4> + +<p>Que de soucis flottants, que de confus nuages<br /> +Présentent à mes yeux d'inconstantes images!<br /> +Douce tranquillité, que je n'ose espérer,<br /> +Que ton divin rayon tarde à les éclairer!<br /> +Mille agitations, que mes troubles produisent<a name="FNanchor_1238" id="FNanchor_1238" href="#Footnote_1238" class="fnanchor">[1238]</a>,<span class="dalign">725</span><br /> +Dans mon cœur ébranlé tour à tour se détruisent:<br /> +Aucun espoir n'y coule où j'ose persister;<br /> +Aucun effroi n'y règne où j'ose m'arrêter.<br /> +Mon esprit, embrassant tout ce qu'il s'imagine,<br /> +Voit tantôt mon bonheur, et tantôt ma ruine<a name="FNanchor_1239" id="FNanchor_1239" href="#Footnote_1239" class="fnanchor">[1239]</a>,<span class="dalign">730</span><br /> +Et suit leur vaine idée avec si peu d'effet<a name="FNanchor_1240" id="FNanchor_1240" href="#Footnote_1240" class="fnanchor">[1240]</a>,<br /> +Qu'il ne peut espérer ni craindre tout à fait.<br /> +Sévère incessamment brouille ma fantaisie:<br /> +J'espère en sa vertu, je crains sa jalousie;<br /> +Et je n'ose penser que d'un œil bien égal<span class="dalign">735</span><br /> +Polyeucte en ces lieux puisse voir son rival.<br /> +Comme entre deux rivaux la haine est naturelle,<br /> +L'entrevue aisément se termine en querelle:<br /> +L'un voit aux mains d'autrui ce qu'il croit mériter,<span class="pagenum"><a name="Page_522" id="Page_522">522</a></span><br /> +L'autre un désespéré qui peut trop attenter<a name="FNanchor_1241" id="FNanchor_1241" href="#Footnote_1241" class="fnanchor">[1241]</a>.<span class="dalign">740</span><br /> +Quelque haute raison qui règle leur courage,<br /> +L'un conçoit de l'envie, et l'autre de l'ombrage;<br /> +La honte d'un affront, que chacun d'eux croit voir<br /> +Ou de nouveau reçue<a name="FNanchor_1242" id="FNanchor_1242" href="#Footnote_1242" class="fnanchor">[1242]</a>, ou prête à recevoir,<br /> +Consumant dès l'abord toute leur patience,<span class="dalign">745</span><br /> +Forme de la colère et de la défiance,<br /> +Et saisissant ensemble et l'époux et l'amant,<br /> +En dépit d'eux les livre à leur ressentiment.<br /> +Mais que je me figure une étrange chimère,<br /> +Et que je traite mal Polyeucte et Sévère!<span class="dalign">750</span><br /> +Comme si la vertu de ces fameux rivaux<br /> +Ne pouvoit s'affranchir de ces communs défauts!<br /> +Leurs âmes à tous deux d'elles-mêmes maîtresses<br /> +Sont d'un ordre trop haut pour de telles bassesses.<br /> +Ils se verront au temple en hommes généreux;<span class="dalign">755</span><br /> +Mais las! ils se verront, et c'est beaucoup pour eux.<br /> +Que sert à mon époux d'être dans Mélitène,<br /> +Si contre lui Sévère arme l'aigle romaine,<br /> +Si mon père y commande, et craint ce favori,<br /> +Et se repent déjà du choix de mon mari?<span class="dalign">760</span><br /> +Si peu que j'ai d'espoir ne luit qu'avec contrainte;<br /> +En naissant il avorte, et fait place à la crainte;<br /> +Ce qui doit l'affermir sert à le dissiper.<br /> +Dieux! faites que ma peur puisse enfin se tromper!</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE II</h3> + +<h4>PAULINE, STRATONICE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Mais sachons-en l'issue. Eh bien! ma Stratonice,<span class="dalign">765</span><span class="pagenum"><a name="Page_523" id="Page_523">523</a></span><br /> +Comment s'est terminé ce pompeux sacrifice?<br /> +Ces rivaux généreux au temple se sont vus?</p> + +<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p> + +<p>Ah! Pauline!</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p><span class="i5">Mes vœux ont-ils été déçus?</span><br /> +J'en vois sur ton visage<a name="FNanchor_1243" id="FNanchor_1243" href="#Footnote_1243" class="fnanchor">[1243]</a> une mauvaise marque.<br /> +Se sont-ils querellés?</p> + +<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p> + +<p><span class="i9">Polyeucte, Néarque,</span><span class="dalign">770</span><br /> +Les chrétiens....</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p><span class="i6">Parle donc: les chrétiens....</span></p> + +<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p> + +<p><span class="i16">Je ne puis.</span></p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Tu prépares mon âme à d'étranges ennuis.</p> + +<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p> + +<p>Vous n'en sauriez avoir une plus juste cause.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>L'ont-ils assassiné?</p> + +<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p> + +<p><span class="i8">Ce seroit peu de chose.</span><br /> +Tout votre songe est vrai, Polyeucte n'est plus....<span class="dalign">775</span></p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Il est mort!</p> + +<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p> + +<p><span class="i6">Non, il vit; mais, ô pleurs superflus!</span><br /> +Ce courage si grand, cette âme si divine,<br /> +N'est plus digne du jour, ni digne de Pauline.<br /> +Ce n'est plus cet époux si charmant à vos yeux;<br /> +C'est l'ennemi commun de l'État et des Dieux,<span class="dalign">780</span><span class="pagenum"><a name="Page_524" id="Page_524">524</a></span><br /> +Un méchant, un infâme, un rebelle, un perfide,<br /> +Un traître, un scélérat, un lâche, un parricide,<br /> +Une peste exécrable à tous les gens de bien,<br /> +Un sacrilége impie: en un mot, un chrétien<a name="FNanchor_1244" id="FNanchor_1244" href="#Footnote_1244" class="fnanchor">[1244]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Ce mot auroit suffi sans ce torrent d'injures.<span class="dalign">785</span></p> + +<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p> + +<p>Ces titres aux chrétiens sont-ce des impostures?</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Il est ce que tu dis, s'il embrasse leur foi;<br /> +Mais il est mon époux, et tu parles à moi.</p> + +<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p> + +<p>Ne considérez plus que le Dieu qu'il adore.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Je l'aimai par devoir: ce devoir dure encore.<span class="dalign">790</span></p> + +<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p> + +<p>Il vous donne à présent sujet de le haïr:<br /> +Qui trahit tous nos Dieux auroit pu vous trahir<a name="FNanchor_1245" id="FNanchor_1245" href="#Footnote_1245" class="fnanchor">[1245]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Je l'aimerois encor, quand il m'auroit trahie;<br /> +Et si de tant d'amour tu peux être ébahie<a name="FNanchor_1246" id="FNanchor_1246" href="#Footnote_1246" class="fnanchor">[1246]</a>,<br /> +Apprends que mon devoir ne dépend point du sien:<span class="dalign">795</span><br /> +Qu'il y manque, s'il veut; je dois faire le mien.<br /> +Quoi? s'il aimoit ailleurs, serois-je dispensée<a name="FNanchor_1247" id="FNanchor_1247" href="#Footnote_1247" class="fnanchor">[1247]</a><br /> +A suivre, à son exemple, une ardeur insensée?<br /> +Quelque chrétien qu'il soit, je n'en ai point d'horreur<span class="pagenum"><a name="Page_525" id="Page_525">525</a></span><br /> +Je chéris sa personne, et je hais son erreur.<span class="dalign">800</span><br /> +Mais quel ressentiment en témoigne mon père?</p> + +<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p> + +<p>Une secrète rage, un excès de colère,<br /> +Malgré qui toutefois un reste d'amitié<br /> +Montre pour Polyeucte encor quelque pitié.<br /> +Il ne veut point sur lui faire agir sa justice,<span class="dalign">805</span><br /> +Que du traître Néarque il n'ait vu le supplice.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Quoi? Néarque en est donc?</p> + +<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p> + +<p><span class="i11">Néarque l'a séduit:</span><br /> +De leur vieille amitié c'est là l'indigne fruit.<br /> +Ce perfide tantôt, en dépit de lui-même,<br /> +L'arrachant de vos bras, le traînoit au baptême.<span class="dalign">810</span><br /> +Voilà ce grand secret et si mystérieux<br /> +Que n'en pouvoit tirer votre amour curieux.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Tu me blâmois alors d'être trop importune.</p> + +<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p> + +<p>Je ne prévoyois pas une telle infortune.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Avant qu'abandonner mon âme à mes douleurs,<span class="dalign">815</span><br /> +Il me faut essayer la force de mes pleurs:<br /> +En qualité de femme ou de fille, j'espère<br /> +Qu'ils vaincront un époux, ou fléchiront un père.<br /> +Que si sur l'un et l'autre ils manquent de pouvoir,<br /> +Je ne prendrai conseil que de mon désespoir.<span class="dalign">820</span><br /> +Apprends-moi cependant ce qu'ils ont fait au temple.</p> + +<p><span class="smcap i6">STRATONICE.</span></p> + +<p>C'est une impiété qui n'eut jamais d'exemple;<br /> +Je ne puis y penser sans frémir à l'instant,<br /> +Et crains de faire un crime en vous la racontant.<br /> +Apprenez en deux mots leur brutale insolence.<span class="dalign">825</span><span class="pagenum"><a name="Page_526" id="Page_526">526</a></span><br /> +<span class="i1">Le prêtre avoit à peine obtenu du silence,</span><br /> +Et devers l'orient assuré son aspect,<br /> +Qu'ils ont fait éclater leur manque de respect<a name="FNanchor_1248" id="FNanchor_1248" href="#Footnote_1248" class="fnanchor">[1248]</a>.<br /> +A chaque occasion de la cérémonie,<br /> +A l'envi l'un et l'autre étaloit sa manie,<span class="dalign">830</span><br /> +Des mystères sacrés hautement se moquoit,<br /> +Et traitoit de mépris les Dieux qu'on invoquoit.<br /> +Tout le peuple en murmure, et Félix s'en offense;<br /> +Mais tous deux s'emportant<a name="FNanchor_1249" id="FNanchor_1249" href="#Footnote_1249" class="fnanchor">[1249]</a> à plus d'irrévérence:<br /> +«Quoi? lui dit Polyeucte en élevant sa voix,<span class="dalign">835</span><br /> +Adorez-vous des Dieux ou de pierre ou de bois?»<br /> +Ici dispensez-moi du récit des blasphèmes<br /> +Qu'ils ont vomis tous deux contre Jupiter mêmes.<br /> +L'adultère et l'inceste en étoient les plus doux.<br /> +«Oyez, dit-il ensuite, oyez, peuple, oyez tous<a name="FNanchor_1250" id="FNanchor_1250" href="#Footnote_1250" class="fnanchor">[1250]</a>.<span class="dalign">840</span><br /> +<span class="i1">Le Dieu de Polyeucte et celui de Néarque</span><br /> +De la terre et du ciel est l'absolu monarque,<br /> +Seul être indépendant, seul maître du destin<a name="FNanchor_1251" id="FNanchor_1251" href="#Footnote_1251" class="fnanchor">[1251]</a>,<br /> +Seul principe éternel, et souveraine fin.<br /> +C'est ce Dieu des chrétiens qu'il faut qu'on remercie<span class="dalign">845</span><br /> +Des victoires qu'il donne à l'empereur Décie;<br /> +Lui seul tient en sa main le succès des combats;<br /> +Il le veut élever, il le peut mettre à bas<a name="FNanchor_1252" id="FNanchor_1252" href="#Footnote_1252" class="fnanchor">[1252]</a>;<br /> +Sa bonté, son pouvoir, sa justice est immense;<br /> +C'est lui seul qui punit, lui seul qui récompense.<span class="dalign">850</span><br /> +Vous adorez en vain des monstres impuissants.»<br /> +Se jetant à ces mots sur le vin et l'encens,<br /> +Après en avoir mis les saints vases par terre,<br /> +Sans crainte de Félix, sans crainte du tonnerre,<span class="pagenum"><a name="Page_527" id="Page_527">527</a></span><br /> +D'une fureur pareille ils courent à l'autel.<span class="dalign">855</span><br /> +Cieux! a-t-on va jamais, a-t-on rien vu de tel?<br /> +Du plus puissant des Dieux nous voyons la statue<br /> +Par une main impie à leurs pieds abattue,<br /> +Les mystères troublés, le temple profané,<br /> +La fuite et les clameurs d'un peuple mutiné,<span class="dalign">860</span><br /> +Qui craint d'être accablé sous le courroux céleste.<br /> +Félix.... Mais le voici qui vous dira le reste.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Que son visage est sombre et plein d'émotion!<br /> +Qu'il montre de tristesse et d'indignation!</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE III.</h3> + +<h4>FÉLIX, PAULINE, STRATONICE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Une telle insolence avoir osé paroître!<span class="dalign">865</span><br /> +En public! à ma vue! il en mourra, le traître.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Souffrez que votre fille embrasse vos genoux.</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Je parle de Néarque, et non de votre époux.<br /> +Quelque indigne qu'il soit de ce doux nom de gendre,<br /> +Mon âme lui conserve un sentiment plus tendre:<span class="dalign">870</span><br /> +La grandeur de son crime et de mon déplaisir<br /> +N'a pas éteint l'amour qui me l'a fait choisir.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Je n'attendois pas moins de la bonté d'un père.</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Je pouvois l'immoler à ma juste colère;<br /> +Car vous n'ignorez pas à quel comble d'horreur<span class="dalign">875</span><br /> +De son audace impie a monté la fureur;<br /> +Vous l'avez pu savoir du moins de Stratonice.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_528" id="Page_528">528</a></span> +<span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Je sais que de Néarque il doit voir le supplice.</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Du conseil qu'il doit prendre il sera mieux instruit,<br /> +Quand il verra punir celui qui l'a séduit.<span class="dalign">880</span><br /> +<span class="i1">Au spectacle sanglant d'un ami qu'il faut suivre,</span><br /> +La crainte de mourir et le desir de vivre<br /> +Ressaisissent une âme avec tant de pouvoir,<br /> +Que qui voit le trépas cesse de le vouloir.<br /> +L'exemple touche plus que ne fait la menace:<span class="dalign">885</span><br /> +Cette indiscrète ardeur tourne bientôt en glace,<br /> +Et nous verrons bientôt son cœur inquiété<a name="FNanchor_1253" id="FNanchor_1253" href="#Footnote_1253" class="fnanchor">[1253]</a><br /> +Me demander pardon de tant d'impiété.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Vous pouvez espérer qu'il change de courage?</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Aux dépens de Néarque il doit se rendre sage.<span class="dalign">890</span></p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Il le doit; mais, hélas! où me renvoyez-vous,<br /> +Et quels tristes hasards ne court point mon époux,<br /> +Si de son inconstance il faut qu'enfin j'espère<br /> +Le bien que j'espérois de la bonté d'un père?</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Je vous en fais trop voir, Pauline, à consentir<a name="FNanchor_1254" id="FNanchor_1254" href="#Footnote_1254" class="fnanchor">[1254]</a><span class="dalign">895</span><br /> +Qu'il évite la mort par un prompt repentir.<br /> +Je devois même peine à des crimes semblables<a name="FNanchor_1255" id="FNanchor_1255" href="#Footnote_1255" class="fnanchor">[1255]</a>;<br /> +Et mettant différence entre ces deux coupables,<br /> +J'ai trahi la justice à l'amour paternel;<br /> +Je me suis fait pour lui moi-même criminel;<span class="dalign">900</span><span class="pagenum"><a name="Page_529" id="Page_529">529</a></span><br /> +Et j'attendois de vous, au milieu de vos craintes,<br /> +Plus de remercîments que je n'entends de plaintes.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>De quoi remercier qui ne me donne rien?<br /> +Je sais quelle est l'humeur et l'esprit d'un chrétien:<br /> +Dans l'obstination jusqu'au bout il demeure;<span class="dalign">905</span><br /> +Vouloir son repentir, c'est ordonner qu'il meure.</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Sa grâce est en sa main, c'est à lui d'y rêver.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Faites-la toute entière.</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p><span class="i9">Il la peut achever.</span></p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Ne l'abandonnez pas aux fureurs de sa secte.</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Je l'abandonne aux lois, qu'il faut que je respecte.<span class="dalign">910</span></p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Est-ce ainsi que d'un gendre un beau-père est l'appui?</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Qu'il fasse autant pour soi comme je fais pour lui.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Mais il est aveuglé.</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p><span class="i8">Mais il se plaît à l'être:</span><br /> +Qui chérit son erreur ne la veut pas connoître.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Mon père, au nom des Dieux....</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p><span class="i12">Ne les réclamez pas,</span><br /> +Ces Dieux dont l'intérêt demande son trépas.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Ils écoutent nos vœux.</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p><span class="i9">Eh bien! qu'il leur en fasse.</span></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_530" id="Page_530">530</a></span> +<span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Au nom de l'Empereur dont vous tenez la place....</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>J'ai son pouvoir en main; mais s'il me l'a commis,<br /> +C'est pour le déployer contre ses ennemis.<span class="dalign">920</span></p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Polyeucte l'est-il?</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<span class="i7">Tous chrétiens sont rebelles.</span> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>N'écoutez point pour lui ces maximes cruelles:<br /> +En épousant Pauline il s'est fait votre sang.</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Je regarde sa faute, et ne vois plus son rang<a name="FNanchor_1256" id="FNanchor_1256" href="#Footnote_1256" class="fnanchor">[1256]</a>.<br /> +Quand le crime d'État se mêle au sacrilége<a name="FNanchor_1257" id="FNanchor_1257" href="#Footnote_1257" class="fnanchor">[1257]</a>,<span class="dalign">925</span><br /> +Le sang ni l'amitié n'ont plus de privilége.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Quel excès de rigueur!</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p><span class="i9">Moindre que son forfait.</span></p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>O de mon songe affreux trop véritable effet!<br /> +Voyez-vous qu'avec lui vous perdez votre fille<a name="FNanchor_1258" id="FNanchor_1258" href="#Footnote_1258" class="fnanchor">[1258]</a>?</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Les Dieux et l'Empereur sont plus que ma famille.<span class="dalign">930</span></p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>La perte de tous deux ne vous peut arrêter!</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>J'ai les Dieux et Décie ensemble à redouter.<br /> +Mais nous n'avons encore à craindre rien de triste:<span class="pagenum"><a name="Page_531" id="Page_531">531</a></span><br /> +Dans son aveuglement pensez-vous qu'il persiste?<br /> +S'il nous sembloit tantôt courir à son malheur,<span class="dalign">935</span><br /> +C'est d'un nouveau chrétien la première chaleur.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Si vous l'aimez encor, quittez cette espérance,<br /> +Que deux fois en un jour il change de croyance:<br /> +Outre que les chrétiens ont plus de dureté,<br /> +Vous attendez de lui trop de légèreté.<span class="dalign">940</span><br /> +Ce n'est point une erreur avec le lait sucée<a name="FNanchor_1259" id="FNanchor_1259" href="#Footnote_1259" class="fnanchor">[1259]</a>,<br /> +Que sans l'examiner son âme ait embrassée<a name="FNanchor_1260" id="FNanchor_1260" href="#Footnote_1260" class="fnanchor">[1260]</a>:<br /> +Polyeucte est chrétien, parce qu'il l'a voulu,<br /> +Et vous portoit au temple un esprit résolu.<br /> +Vous devez présumer de lui comme du reste:<span class="dalign">945</span><br /> +Le trépas n'est pour eux ni honteux ni funeste;<br /> +Ils cherchent de la gloire à mépriser nos Dieux<a name="FNanchor_1261" id="FNanchor_1261" href="#Footnote_1261" class="fnanchor">[1261]</a>;<br /> +Aveugles pour la terre, ils aspirent aux cieux;<br /> +Et croyant que la mort leur en ouvre la porte,<br /> +Tourmentés, déchirés, assassinés, n'importe,<span class="dalign">950</span><br /> +Les supplices leur sont ce qu'à nous les plaisirs,<br /> +Et les mènent au but où tendent leurs desirs:<br /> +La mort la plus infâme, ils l'appellent martyre.</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Eh bien donc! Polyeucte aura ce qu'il désire:<br /> +N'en parlons plus.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p><span class="i7">Mon père....</span></p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_532" id="Page_532">532</a></span></p> +<h3>SCÈNE IV.</h3> + +<h4>FÉLIX, ALBIN, PAULINE, STRATONICE.</h4> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p><span class="i13">Albin, en est-ce fait?</span></p> + +<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p> + +<p>Oui, Seigneur, et Néarque a payé son forfait.</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Et notre Polyeucte a vu trancher sa vie?</p> + +<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p> + +<p>Il l'a vu, mais, hélas! avec un œil d'envie.<br /> +Il brûle de le suivre, au lieu de reculer;<br /> +Et son cœur s'affermit, au lieu de s'ébranler.<span class="dalign">960</span></p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Je vous le disois bien. Encore un coup, mon père,<br /> +Si jamais mon respect a pu vous satisfaire,<br /> +Si vous l'avez prisé, si vous l'avez chéri....</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Vous aimez trop, Pauline, un indigne mari.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Je l'ai de votre main: mon amour est sans crime;<span class="dalign">965</span><br /> +Il est de votre choix la glorieuse estime;<br /> +Et j'ai, pour l'accepter, éteint le plus beau feu<a name="FNanchor_1262" id="FNanchor_1262" href="#Footnote_1262" class="fnanchor">[1262]</a><br /> +Qui d'une âme bien née ait mérité l'aveu.<br /> +<span class="i1">Au nom de cette aveugle et prompte obéissance</span><br /> +Que j'ai toujours rendue aux lois de la naissance,<span class="dalign">970</span><br /> +Si vous avez pu tout sur moi, sur mon amour,<br /> +Que je puisse sur vous quelque chose à mon tour!<br /> +Par ce juste pouvoir à présent trop à craindre,<br /> +Par ces beaux sentiments qu'il m'a fallu contraindre,<span class="pagenum"><a name="Page_533" id="Page_533">533</a></span><br /> +Ne m'ôtez pas vos dons: ils sont chers à mes yeux,<span class="dalign">975</span><br /> +Et m'ont assez coûté pour m'être précieux.</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Vous m'importunez trop: bien que j'aye un cœur tendre<a name="FNanchor_1263" id="FNanchor_1263" href="#Footnote_1263" class="fnanchor">[1263]</a>,<br /> +Je n'aime la pitié qu'au prix que j'en veux prendre;<br /> +Employez mieux l'effort de vos justes douleurs:<br /> +Malgré moi m'en toucher, c'est perdre et temps et pleurs;<br /> +J'en veux être le maître, et je veux bien qu'on sache<br /> +Que je la désavoue alors qu'on me l'arrache.<br /> +Préparez-vous à voir ce malheureux chrétien,<br /> +Et faites votre effort quand j'aurai fait le mien.<br /> +Allez: n'irritez plus un père qui vous aime,<span class="dalign">985</span><br /> +Et tâchez d'obtenir votre époux de lui-même.<br /> +Tantôt jusqu'en ce lieu je le ferai venir<a name="FNanchor_1264" id="FNanchor_1264" href="#Footnote_1264" class="fnanchor">[1264]</a>:<br /> +Cependant quittez-nous, je veux l'entretenir.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>De grâce, permettez....</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p><span class="i9">Laissez-nous seuls, vous dis-je:</span><br /> +Votre douleur m'offense autant qu'elle m'afflige.<span class="dalign">990</span><br /> +A gagner Polyeucte appliquez tous vos soins;<br /> +Vous avancerez plus en m'importunant moins.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE V.</h3> + +<h4>FÉLIX, ALBIN.</h4> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Albin, comme est-il mort?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_534" id="Page_534">534</a></span> +<span class="smcap i6">ALBIN.</span></p> + +<p><span class="i11">En brutal, en impie,</span><br /> +En bravant les tourments, en dédaignant la vie,<br /> +Sans regret, sans murmure, et sans étonnement,<span class="dalign">995</span><br /> +Dans l'obstination et l'endurcissement,<br /> +Comme un chrétien enfin, le blasphème à la bouche.</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Et l'autre?</p> + +<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p> + +<p><span class="i5">Je l'ai dit déjà, rien ne le touche.</span><br /> +Loin d'en être abattu, son cœur en est plus haut;<br /> +On l'a violenté pour quitter l'échafaud.<span class="dalign">1000</span><br /> +Il est dans la prison où je l'ai vu conduire;<br /> +Mais vous êtes bien loin encor de le réduire<a name="FNanchor_1265" id="FNanchor_1265" href="#Footnote_1265" class="fnanchor">[1265]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Que je suis malheureux!</p> + +<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p> + +<p><span class="i10">Tout le monde vous plaint.</span></p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>On ne sait pas les maux dont mon cœur est atteint:<br /> +De pensers sur pensers mon âme est agitée,<span class="dalign">1005</span><br /> +De soucis sur soucis elle est inquiétée;<br /> +Je sens l'amour, la haine, et la crainte, et l'espoir,<br /> +La joie et la douleur tour à tour l'émouvoir;<br /> +J'entre en des sentiments qui ne sont pas croyables:<br /> +J'en ai de violents, j'en ai de pitoyables,<span class="dalign">1010</span><br /> +J'en ai de généreux qui n'oseroient agir,<br /> +J'en ai même de bas, et qui me font rougir.<br /> +J'aime ce malheureux que j'ai choisi pour gendre,<br /> +Je hais l'aveugle erreur qui le vient de surprendre;<br /> +Je déplore sa perte, et le voulant sauver,<span class="dalign">1015</span><br /> +J'ai la gloire des Dieux ensemble à conserver;<span class="pagenum"><a name="Page_535" id="Page_535">535</a></span><br /> +Je redoute leur foudre et celui de Décie;<br /> +Il y va de ma charge, il y va de ma vie:<br /> +Ainsi tantôt pour lui je m'expose au trépas<a name="FNanchor_1266" id="FNanchor_1266" href="#Footnote_1266" class="fnanchor">[1266]</a>,<br /> +Et tantôt je le perds pour ne me perdre pas.<span class="dalign">1020</span></p> + +<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p> + +<p>Décie excusera l'amitié d'un beau-père;<br /> +Et d'ailleurs Polyeucte est d'un sang qu'on révère.</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>A punir les chrétiens son ordre est rigoureux;<br /> +Et plus l'exemple est grand, plus il est dangereux.<br /> +On ne distingue point quand l'offense est publique;<span class="dalign">1025</span><br /> +Et lorsqu'on dissimule un crime domestique,<br /> +Par quelle autorité peut-on, par quelle loi,<br /> +Châtier en autrui ce qu'on souffre chez soi?</p> + +<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p> + +<p>Si vous n'osez avoir d'égard à sa personne,<br /> +Écrivez à Décie afin qu'il en ordonne.<span class="dalign">1030</span></p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Sévère me perdroit, si j'en usois ainsi:<br /> +Sa haine et son pouvoir font mon plus grand souci.<br /> +Si j'avois différé de punir un tel crime,<br /> +Quoiqu'il soit généreux, quoiqu'il soit magnanime,<br /> +Il est homme, et sensible, et je l'ai dédaigné;<span class="dalign">1035</span><br /> +Et de tant de mépris son esprit indigné<a name="FNanchor_1267" id="FNanchor_1267" href="#Footnote_1267" class="fnanchor">[1267]</a>,<br /> +Que met au désespoir cet hymen de Pauline,<br /> +Du courroux de Décie obtiendroit ma ruine.<br /> +Pour venger un affront tout semble être permis,<br /> +Et les occasions tentent les plus remis.<span class="dalign">1040</span><br /> +Peut-être, et ce soupçon n'est pas sans apparence,<br /> +Il rallume en son cœur déjà quelque espérance;<br /> +Et croyant bientôt voir Polyeucte puni,<span class="pagenum"><a name="Page_536" id="Page_536">536</a></span><br /> +Il rappelle un amour à grand'peine banni.<br /> +Juge si sa colère, en ce cas implacable,<span class="dalign">1045</span><br /> +Me feroit innocent de sauver un coupable,<br /> +Et s'il m'épargneroit, voyant par mes bontés<br /> +Une seconde fois ses desseins avortés.<br /> +<span class="i1">Te dirai-je un penser indigne, bas et lâche?</span><br /> +Je l'étouffe, il renaît; il me flatte, et me fâche:<span class="dalign">1050</span><br /> +L'ambition toujours me le vient présenter,<br /> +Et tout ce que je puis, c'est de le détester.<br /> +Polyeucte est ici l'appui de ma famille;<br /> +Mais si, par son trépas, l'autre épousoit ma fille,<br /> +J'acquerrois bien par là de plus puissants appuis,<span class="dalign">1055</span><br /> +Qui me mettroient plus haut cent fois que je ne suis.<br /> +Mon cœur en prend par force une maligne joie;<br /> +Mais que plutôt le ciel à tes yeux me foudroie,<br /> +Qu'à des pensers si bas je puisse consentir,<br /> +Que jusque-là ma gloire ose se démentir!<span class="dalign">1060</span></p> + +<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p> + +<p>Votre cœur est trop bon, et votre âme trop haute.<br /> +Mais vous résolvez-vous à punir cette faute?</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Je vais dans la prison faire tout mon effort<br /> +A vaincre cet esprit par l'effroi de la mort;<br /> +Et nous verrons après ce que pourra Pauline<a name="FNanchor_1268" id="FNanchor_1268" href="#Footnote_1268" class="fnanchor">[1268]</a>.<span class="dalign">1065</span></p> + +<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p> + +<p>Que ferez-vous enfin, si toujours il s'obstine?</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Ne me presse point tant: dans un tel déplaisir<br /> +Je ne puis que résoudre, et ne sais que choisir.</p> + +<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p> + +<p>Je dois vous avertir, en serviteur fidèle,<br /> +Qu'en sa faveur déjà la ville se rebelle,<span class="dalign">1070</span><span class="pagenum"><a name="Page_537" id="Page_537">537</a></span><br /> +Et ne peut voir passer par la rigueur des lois<br /> +Sa dernière espérance et le sang de ses rois.<br /> +Je tiens sa prison même assez mal assurée<a name="FNanchor_1269" id="FNanchor_1269" href="#Footnote_1269" class="fnanchor">[1269]</a>:<br /> +J'ai laissé tout autour une troupe éplorée;<br /> +Je crains qu'on ne la force.</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p><span class="i11">Il faut donc l'en tirer,</span><span class="dalign">1075</span><br /> +Et l'amener ici pour nous en assurer.</p> + +<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p> + +<p>Tirez-l'en donc vous-même, et d'un espoir de grâce<br /> +Apaisez la fureur de cette populace.</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Allons, et s'il persiste à demeurer chrétien,<br /> +Nous en disposerons sans qu'elle en sache rien.<span class="dalign">1080</span></p> + +<p class="center p2"><span class="smcap"><small><b>FIN DU TROISIÈME ACTE.</b></small></span></p> +<hr class="c5" /> +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_538" id="Page_538">538</a></span></p> + +<h2>ACTE IV.</h2> +<hr class="c5" /> + +<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<h4>POLYEUCTE, CLÉON, <span class="smcap">trois autres Gardes</span>.</h4> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Gardes, que me veut-on?</p> + +<p><span class="smcap i6">CLÉON.</span></p> + +<p><span class="i10">Pauline vous demande.</span></p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>O présence, ô combat que surtout j'appréhende!<br /> +Félix, dans la prison j'ai triomphé de toi,<br /> +J'ai ri de ta menace, et t'ai vu sans effroi:<br /> +Tu prends pour t'en venger de plus puissantes armes;<br /> +Je craignois beaucoup moins tes bourreaux que ses larmes.<br /> +<span class="i1">Seigneur, qui vois ici les périls que je cours,</span><br /> +En ce pressant besoin redouble ton secours;<br /> +Et toi qui, tout sortant encor de la victoire,<br /> +Regardes mes travaux du séjour de la gloire,<span class="dalign">1090</span><br /> +Cher Néarque, pour vaincre un si fort ennemi,<br /> +Prête du haut du ciel la main à ton ami.<br /> +<span class="i1">Gardes, oseriez-vous me rendre un bon office<a name="FNanchor_1270" id="FNanchor_1270" href="#Footnote_1270" class="fnanchor">[1270]</a>?</span><br /> +Non pour me dérober aux rigueurs du supplice:<br /> +Ce n'est pas mon dessein qu'on me fasse évader;<span class="dalign">1095</span><br /> +Mais comme il suffira de trois à me garder,<span class="pagenum"><a name="Page_539" id="Page_539">539</a></span><br /> +L'autre m'obligeroit d'aller querir Sévère;<br /> +Je crois que sans péril on peut me satisfaire<a name="FNanchor_1271" id="FNanchor_1271" href="#Footnote_1271" class="fnanchor">[1271]</a>:<br /> +Si j'avois pu lui dire un secret important,<br /> +Il vivroit plus heureux, et je mourrois content.<span class="dalign">1100</span></p> + +<p><span class="smcap i6">CLÉON.</span></p> + +<p>Si vous me l'ordonnez, j'y cours en diligence<a name="FNanchor_1272" id="FNanchor_1272" href="#Footnote_1272" class="fnanchor">[1272]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Sévère, à mon défaut, fera ta récompense.<br /> +Va, ne perds point de temps, et reviens promptement.</p> + +<p><span class="smcap i6">CLÉON.</span></p> + +<p>Je serai de retour, Seigneur, dans un moment.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE II.</h3> + +<h4>POLYEUCTE.</h4> + +<p class="font90">(Les gardes se retirent aux coins du théâtre<a name="FNanchor_1273" id="FNanchor_1273" href="#Footnote_1273" class="fnanchor">[1273]</a>.)</p> + +<p>Source délicieuse, en misères féconde<a name="FNanchor_1274" id="FNanchor_1274" href="#Footnote_1274" class="fnanchor">[1274]</a>,<span class="dalign">1105</span><br /> +Que voulez-vous de moi, flatteuses voluptés?<br /> +Honteux attachements de la chair et du monde,<br /> +Que ne me quittez-vous, quand je vous ai quittés?<br /> +Allez, honneurs, plaisirs, qui me livrez la guerre:<br /> +<span class="i4">Toute votre félicité,</span><span class="dalign">1110</span><br /> +<span class="i4">Sujette à l'instabilité,</span><br /> +<span class="i4">En moins de rien tombe par terre;</span><span class="pagenum"><a name="Page_540" id="Page_540">540</a></span><br /> +<span class="i4">Et comme elle a l'éclat du verre,</span><br /> +<span class="i4">Elle en a la fragilité<a name="FNanchor_1275" id="FNanchor_1275" href="#Footnote_1275" class="fnanchor">[1275]</a>.</span></p> + +<p>Ainsi n'espérez pas qu'après vous je soupire:<span class="dalign">1115</span><br /> +Vous étalez en vain vos charmes impuissants;<br /> +Vous me montrez en vain par tout ce vaste empire<br /> +Les ennemis de Dieu pompeux et florissants.<br /> +Il étale à son tour des revers équitables<br /> +<span class="i4">Par qui les grands sont confondus;</span><span class="dalign">1120</span><br /> +<span class="i4">Et les glaives qu'il tient pendus</span><br /> +<span class="i4">Sur les plus fortunés coupables<a name="FNanchor_1276" id="FNanchor_1276" href="#Footnote_1276" class="fnanchor">[1276]</a></span><br /> +<span class="i4">Sont d'autant plus inévitables,</span><br /> +<span class="i4">Que leurs coups sont moins attendus.</span></p> + +<p>Tigre altéré de sang, Décie impitoyable<a name="FNanchor_1277" id="FNanchor_1277" href="#Footnote_1277" class="fnanchor">[1277]</a>,<span class="dalign">1125</span><span class="pagenum"><a name="Page_541" id="Page_541">541</a></span><br /> +Ce Dieu t'a trop longtemps abandonné les siens;<br /> +De ton heureux destin vois la suite effroyable:<br /> +Le Scythe va venger la Perse et les chrétiens<a name="FNanchor_1278" id="FNanchor_1278" href="#Footnote_1278" class="fnanchor">[1278]</a>;<br /> +Encore un peu plus outre, et ton heure est venue;<br /> +<span class="i4">Rien ne t'en sauroit garantir;</span><span class="dalign">1130</span><br /> +<span class="i4">Et la foudre qui va partir,</span><br /> +<span class="i4">Toute prête à crever la nue,</span><br /> +<span class="i4">Ne peut plus être retenue</span><br /> +<span class="i4">Par l'attente du repentir.</span></p> + +<p>Que cependant Félix m'immole à ta colère;<span class="dalign">1135</span><br /> +Qu'un rival plus puissant éblouisse ses yeux<a name="FNanchor_1279" id="FNanchor_1279" href="#Footnote_1279" class="fnanchor">[1279]</a>;<br /> +Qu'aux dépens de ma vie il s'en fasse beau-père,<br /> +Et qu'à titre d'esclave il commande en ces lieux:<br /> +Je consens, ou plutôt j'aspire à ma ruine.<br /> +<span class="i4">Monde, pour moi tu n'as plus rien<a name="FNanchor_1280" id="FNanchor_1280" href="#Footnote_1280" class="fnanchor">[1280]</a>:</span><span class="dalign">1140</span><br /> +<span class="i4">Je porte en un cœur tout chrétien</span><br /> +<span class="i4">Une flamme toute divine;</span><br /> +<span class="i4">Et je ne regarde Pauline</span><br /> +<span class="i4">Que comme un obstacle à mon bien.</span></p> + +<p>Saintes douceurs du ciel, adorables idées,<span class="dalign">1145</span><br /> +Vous remplissez un cœur qui vous peut recevoir:<br /> +De vos sacrés attraits les âmes possédées<br /> +Ne conçoivent plus rien qui les puisse<a name="FNanchor_1281" id="FNanchor_1281" href="#Footnote_1281" class="fnanchor">[1281]</a> émouvoir.<br /> +Vous promettez beaucoup, et donnez davantage:<br /> +<span class="i4">Vos biens ne sont point inconstants;</span><span class="dalign">1150</span><br /> +<span class="i4">Et l'heureux trépas que j'attends</span><br /> +<span class="i4">Ne vous sert que d'un doux passage</span><br /> +<span class="i4">Pour nous introduire au partage</span><br /> +<span class="i4">Qui nous rend à jamais contents.</span></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_542" id="Page_542">542</a></span> +C'est vous, ô feu divin que rien ne peut éteindre,<span class="dalign">1155</span><br /> +Qui m'allez faire voir Pauline sans la craindre.<br /> +<span class="i1">Je la vois; mais mon cœur, d'un saint zèle enflammé,</span><br /> +N'en goûte plus l'appas dont il étoit charmé;<br /> +Et mes yeux, éclairés des célestes lumières,<br /> +Ne trouvent plus aux siens leurs grâces coutumières.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE III.</h3> + +<h4>POLYEUCTE, PAULINE, <span class="smcap">Gardes</span>.</h4> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Madame, quel dessein vous fait me demander?<br /> +Est-ce pour me combattre, ou pour me seconder?<br /> +Cet effort généreux de votre amour parfaite<a name="FNanchor_1282" id="FNanchor_1282" href="#Footnote_1282" class="fnanchor">[1282]</a><br /> +Vient-il à mon secours, vient-il à ma défaite?<br /> +Apportez-vous ici la haine, ou l'amitié,<span class="dalign">1165</span><br /> +Comme mon ennemie, ou ma chère moitié?</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Vous n'avez point ici d'ennemi que vous-même:<br /> +Seul vous vous haïssez, lorsque chacun vous aime<a name="FNanchor_1283" id="FNanchor_1283" href="#Footnote_1283" class="fnanchor">[1283]</a>;<br /> +Seul vous exécutez tout ce que j'ai rêvé:<br /> +Ne veuillez pas vous perdre, et vous êtes sauvé.<span class="dalign">1170</span><br /> +A quelque extrémité que votre crime passe,<br /> +Vous êtes innocent si vous vous faites grâce.<br /> +Daignez considérer le sang dont vous sortez,<br /> +Vos grandes actions, vos rares qualités:<br /> +Chéri de tout le peuple, estimé chez le prince,<span class="dalign">1175</span><br /> +Gendre du gouverneur de toute la province;<br /> +Je ne vous compte à rien le nom de mon époux:<span class="pagenum"><a name="Page_543" id="Page_543">543</a></span><br /> +C'est un bonheur pour moi qui n'est pas grand pour vous;<br /> +Mais après vos exploits, après votre naissance,<br /> +Après votre pouvoir, voyez notre espérance,<span class="dalign">1180</span><br /> +Et n'abandonnez pas à la main d'un bourreau<br /> +Ce qu'à nos justes vœux promet un sort si beau.</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Je considère plus; je sais mes avantages,<br /> +Et l'espoir que sur eux forment les grands courages:<br /> +Ils n'aspirent enfin qu'à des biens passagers,<span class="dalign">1185</span><br /> +Que troublent les soucis, que suivent les dangers;<br /> +La mort nous les ravit, la fortune s'en joue;<br /> +Aujourd'hui dans le trône, et demain dans la boue;<br /> +Et leur plus haut éclat fait tant de mécontents,<br /> +Que peu de vos Césars en ont joui longtemps.<span class="dalign">1190</span><br /> +<span class="i1">J'ai de l'ambition, mais plus noble et plus belle:</span><br /> +Cette grandeur périt, j'en veux une immortelle,<br /> +Un bonheur assuré, sans mesure et sans fin,<br /> +Au-dessus de l'envie, au-dessus du destin.<br /> +Est-ce trop l'acheter que d'une triste vie<span class="dalign">1195</span><br /> +Qui tantôt, qui soudain me peut être ravie,<br /> +Qui ne me fait jouir que d'un instant qui fuit,<br /> +Et ne peut m'assurer de celui qui le suit?</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Voilà de vos chrétiens les ridicules songes;<br /> +Voilà jusqu'à quel point vous charment leurs mensonges:<br /> +Tout votre sang est peu pour un bonheur si doux!<br /> +Mais pour en disposer, ce sang est-il à vous?<br /> +Vous n'avez pas la vie ainsi qu'un héritage;<br /> +Le jour qui vous la donne en même temps l'engage:<br /> +Vous la devez au prince, au public, à l'État.<span class="dalign">1205</span></p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Je la voudrais pour eux perdre dans un combat;<br /> +Je sais quel en est l'heur, et quelle en est la gloire.<br /> +Des aïeux de Décie on vante la mémoire;<span class="pagenum"><a name="Page_544" id="Page_544">544</a></span><br /> +Et ce nom, précieux encore à vos Romains,<br /> +Au bout de six cents ans lui met l'empire aux mains.<br /> +Je dois ma vie au peuple, au prince, à sa couronne;<br /> +Mais je la dois bien plus au Dieu qui me la donne:<br /> +Si mourir pour son prince est un illustre sort,<br /> +Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort!</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +Quel Dieu! + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p><span class="i5">Tout beau, Pauline: il entend vos paroles,</span><br /> +Et ce n'est pas un Dieu comme vos Dieux frivoles,<br /> +Insensibles et sourds, impuissants, mutilés,<br /> +De bois, de marbre, ou d'or, comme vous les voulez:<br /> +C'est le Dieu des chrétiens, c'est le mien, c'est le vôtre;<br /> +Et la terre et le ciel n'en connoissent point d'autre,<span class="dalign">1220</span></p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Adorez-le dans l'âme, et n'en témoignez rien.</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Que je sois tout ensemble idolâtre et chrétien!</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Ne feignez qu'un moment, laissez partir Sévère,<br /> +Et donnez lieu d'agir aux bontés de mon père.</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Les bontés de mon Dieu sont bien plus à chérir:<span class="dalign">1225</span><br /> +Il m'ôte des périls que j'aurois pu courir,<br /> +Et sans me laisser lieu de tourner en arrière,<br /> +Sa faveur me couronne entrant dans la carrière;<br /> +Du premier coup de vent il me conduit au port,<br /> +Et sortant du baptême, il m'envoie à la mort.<span class="dalign">1230</span><br /> +Si vous pouviez comprendre et le peu qu'est la vie,<br /> +Et de quelles douceurs cette mort est suivie!<br /> +Mais que sert de parler de ces trésors cachés<br /> +A des esprits que Dieu n'a pas encor touchés?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_545" id="Page_545">545</a></span> +<span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Cruel, car il est temps que ma douleur éclate,<span class="dalign">1235</span><br /> +Et qu'un juste reproche accable une âme ingrate,<br /> +Est-ce là ce beau feu? sont-ce là tes serments?<br /> +Témoignes-tu pour moi les moindres sentiments?<br /> +Je ne te parlois point de l'état déplorable<br /> +Où ta mort va laisser ta femme inconsolable;<span class="dalign">1240</span><br /> +Je croyois que l'amour t'en parleroit assez,<br /> +Et je ne voulois pas de sentiments forcés;<br /> +Mais cette amour si ferme et si bien méritée<br /> +Que tu m'avois promise, et que je t'ai portée,<br /> +Quand tu me veux quitter, quand tu me fais mourir,<br /> +Te peut-elle arracher une larme, un soupir?<br /> +Tu me quittes, ingrat, et le fais avec joie<a name="FNanchor_1284" id="FNanchor_1284" href="#Footnote_1284" class="fnanchor">[1284]</a>;<br /> +Tu ne la caches pas, tu veux que je la voie;<br /> +Et ton cœur, insensible à ces tristes appas,<br /> +Se figure un bonheur où je ne serai pas!<span class="dalign">1250</span><br /> +C'est donc là le dégoût qu'apporte l'hyménée?<br /> +Je te suis odieuse après m'être donnée!</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Hélas!</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p><span class="i3">Que cet hélas a de peine à sortir!</span><br /> +Encor s'il commençoit un heureux repentir<a name="FNanchor_1285" id="FNanchor_1285" href="#Footnote_1285" class="fnanchor">[1285]</a>,<br /> +Que tout forcé qu'il est, j'y trouverois de charmes!<span class="dalign">1255</span><br /> +Mais courage, il s'émeut, je vois couler des larmes.</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>J'en verse, et plût à Dieu qu'à force d'en verser<br /> +Ce cœur trop endurci se pût enfin percer!<br /> +Le déplorable état où je vous abandonne<br /> +Est bien digne des pleurs que mon amour vous donne;<span class="pagenum"><a name="Page_546" id="Page_546">546</a></span><br /> +Et si l'on peut au ciel sentir quelques douleurs<a name="FNanchor_1286" id="FNanchor_1286" href="#Footnote_1286" class="fnanchor">[1286]</a>,<br /> +J'y pleurerai pour vous l'excès de vos malheurs;<br /> +Mais si, dans ce séjour de gloire et de lumière,<br /> +Ce Dieu tout juste et bon peut souffrir ma prière,<br /> +S'il y daigne écouter un conjugal amour,<span class="dalign">1265</span><br /> +Sur votre aveuglement il répandra le jour.<br /> +<span class="i1">Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne<a name="FNanchor_1287" id="FNanchor_1287" href="#Footnote_1287" class="fnanchor">[1287]</a>;</span><br /> +Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne:<br /> +Avec trop de mérite il vous plut la former,<br /> +Pour ne vous pas connoître et ne vous pas aimer,<span class="dalign">1270</span><br /> +Pour vivre des enfers esclave infortunée,<br /> +Et sous leur triste joug mourir comme elle est née.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Que dis-tu, malheureux? qu'oses-tu souhaiter?</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Ce que de tout mon sang je voudrois acheter.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Que plutôt....</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p><span class="i6">C'est en vain qu'on se met en défense:</span><br /> +Ce Dieu touche les cœurs lorsque moins on y pense.<br /> +Ce bienheureux moment n'est pas encor venu;<br /> +Il viendra, mais le temps ne m'en est pas connu.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Quittez cette chimère, et m'aimez.</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p><span class="i14">Je vous aime,</span><br /> +Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Au nom de cet amour ne m'abandonnez pas.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_547" id="Page_547">547</a></span> +<span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Au nom de cet amour, daignez suivre mes pas<a name="FNanchor_1288" id="FNanchor_1288" href="#Footnote_1288" class="fnanchor">[1288]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>C'est peu de me quitter, tu veux donc me séduire?</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>C'est peu d'aller au ciel, je vous y veux conduire.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Imaginations!</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p><span class="i6">Célestes vérités!</span><span class="dalign">1285</span></p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Étrange aveuglement!</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p><span class="i9">Éternelles clartés!</span></p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Tu préfères la mort à l'amour de Pauline!</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Vous préférez le monde à la bonté divine!</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Va, cruel, va mourir: tu ne m'aimas jamais.</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Vivez heureuse au monde, et me laissez en paix.<span class="dalign">1290</span></p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Oui, je t'y vais laisser; ne t'en mets plus en peine;<br /> +Je vais....</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_548" id="Page_548">548</a></span></p> + +<h3>SCÈNE IV.</h3> + +<h4>POLYEUCTE, PAULINE, SÉVÈRE, FABIAN. <span class="smcap">Gardes.</span></h4> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p><span class="i5">Mais quel dessein en ce lieu vous amène,</span><br /> +Sévère? auroit-on cru qu'un cœur si généreux<a name="FNanchor_1289" id="FNanchor_1289" href="#Footnote_1289" class="fnanchor">[1289]</a><br /> +Pût venir jusqu'ici braver un malheureux?</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Vous traitez mal, Pauline, un si rare mérite:<span class="dalign">1295</span><br /> +A ma seule prière il rend cette visite.<br /> +<span class="i1">Je vous ai fait, Seigneur, une incivilité<a name="FNanchor_1290" id="FNanchor_1290" href="#Footnote_1290" class="fnanchor">[1290]</a>,</span><br /> +Que vous pardonnerez à ma captivité.<br /> +Possesseur d'un trésor dont je n'étois pas digne,<br /> +Souffrez avant ma mort que je vous le résigne<a name="FNanchor_1291" id="FNanchor_1291" href="#Footnote_1291" class="fnanchor">[1291]</a>,<span class="dalign">1300</span><br /> +Et laisse la vertu la plus rare à nos yeux<br /> +Qu'une femme jamais pût recevoir des cieux<br /> +Aux mains du plus vaillant et du plus honnête homme<br /> +Qu'ait adoré la terre et qu'ait vu naître Rome.<br /> +Vous êtes digne d'elle, elle est digne de vous;<span class="dalign">1305</span><br /> +Ne la refusez pas de la main d'un époux:<br /> +S'il vous a désunis, sa mort vous va rejoindre.<br /> +Qu'un feu jadis si beau n'en devienne pas moindre:<br /> +Rendez-lui votre cœur, et recevez sa foi;<br /> +Vivez heureux ensemble, et mourez comme moi;<span class="dalign">1310</span><br /> +C'est le bien qu'à tous deux Polyeucte desire.<span class="pagenum"><a name="Page_549" id="Page_549">549</a></span><br /> +<span class="i1">Qu'on me mène à la mort, je n'ai plus rien à dire.</span><br /> +Allons, gardes, c'est fait.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE V.</h3> + +<h4>SÉVÈRE, PAULINE, FABIAN.</h4> + +<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p> + +<p><span class="i11">Dans mon étonnement,</span><br /> +Je suis confus pour lui de son aveuglement;<br /> +Sa résolution a si peu de pareilles,<span class="dalign">1315</span><br /> +Qu'à peine je me fie encore à mes oreilles,<br /> +Un cœur qui vous chérit (mais quel cœur assez bas<br /> +Auroit pu vous connoître, et ne vous chérir pas?),<br /> +Un homme aimé de vous, sitôt qu'il vous possède,<br /> +Sans regret il vous quitte; il fait plus, il vous cède;<span class="dalign">1320</span><br /> +Et comme si vos feux étoient un don fatal,<br /> +Il en fait un présent lui-même à son rival!<br /> +Certes ou les chrétiens ont d'étranges manies,<br /> +Ou leurs félicités doivent être infinies,<br /> +Puisque, pour y prétendre, ils osent rejeter<span class="dalign">1325</span><br /> +Ce que de tout l'empire il faudroit acheter.<br /> +<span class="i1">Pour moi, si mes destins, un peu plus tôt propices,</span><br /> +Eussent de votre hymen honoré mes services,<br /> +Je n'aurois adoré que l'éclat de vos yeux,<br /> +J'en aurois fait mes rois, j'en aurois fait mes Dieux;<span class="dalign">1330</span><br /> +On m'auroit mis en poudre, on m'auroit mis en cendre,<br /> +Avant que....</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p><span class="i6">Brisons là: je crains de trop entendre,</span><br /> +Et que cette chaleur, qui sent vos premiers feux,<br /> +Ne pousse quelque suite indigne de tous deux.<br /> +Sévère, connoissez Pauline toute entière.<span class="dalign">1335</span><br /> +<span class="i1">Mon Polyeucte touche à son heure dernière;</span><span class="pagenum"><a name="Page_550" id="Page_550">550</a></span><br /> +Pour achever de vivre il n'a plus qu'un moment:<br /> +Vous en êtes la cause encor qu'innocemment.<br /> +Je ne sais si votre âme, à vos desirs ouverte,<br /> +Auroit osé former quelque espoir sur sa perte;<span class="dalign">1340</span><br /> +Mais sachez qu'il n'est point de si cruels trépas<br /> +Où d'un front assuré je ne porte mes pas,<br /> +Qu'il n'est point aux enfers d'horreurs que je n'endure<a name="FNanchor_1292" id="FNanchor_1292" href="#Footnote_1292" class="fnanchor">[1292]</a>,<br /> +Plutôt que de souiller une gloire si pure,<br /> +Que d'épouser un homme, après son triste sort,<span class="dalign">1345</span><br /> +Qui de quelque façon soit cause de sa mort;<br /> +Et si vous me croyiez d'une âme si peu saine,<br /> +L'amour que j'eus pour vous tourneroit toute en haine.<br /> +Vous êtes généreux; soyez-le jusqu'au bout.<br /> +Mon père est en état de vous accorder tout,<span class="dalign">1350</span><br /> +Il vous craint; et j'avance encor cette parole,<br /> +Que s'il perd mon époux, c'est à vous qu'il l'immole;<br /> +Sauvez ce malheureux, employez-vous pour lui;<br /> +Faites-vous un effort pour lui servir d'appui.<br /> +Je sais que c'est beaucoup que ce que je demande;<span class="dalign">1355</span><br /> +Mais plus l'effort est grand, plus la gloire en est grande.<br /> +Conserver un rival dont vous êtes jaloux,<br /> +C'est un trait de vertu qui n'appartient qu'à vous;<br /> +Et si ce n'est assez de votre renommée,<br /> +C'est beaucoup qu'une femme autrefois tant aimée,<span class="dalign">1360</span><br /> +Et dont l'amour peut-être encor vous peut toucher,<br /> +Doive à votre grand cœur ce qu'elle a de plus cher:<br /> +Souvenez-vous enfin que vous êtes Sévère.<br /> +Adieu: résolvez seul ce que vous voulez faire<a name="FNanchor_1293" id="FNanchor_1293" href="#Footnote_1293" class="fnanchor">[1293]</a>;<br /> +Si vous n'êtes pas tel que je l'ose espérer,<span class="dalign">1365</span><br /> +Pour vous priser encor je le veux ignorer.</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_551" id="Page_551">551</a></span></p> + +<h3>SCÈNE VI.</h3> + +<h4>SÉVÈRE, FABIAN.</h4> + +<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p> + +<p>Qu'est-ce-ci, Fabian? quel nouveau coup de foudre<br /> +Tombe sur mon bonheur, et le réduit en poudre?<br /> +Plus je l'estime près, plus il est éloigné;<br /> +Je trouve tout perdu quand je crois tout gagné;<span class="dalign">1370</span><br /> +Et toujours la fortune, à me nuire obstinée,<br /> +Tranche mon espérance aussitôt qu'elle est née:<br /> +Avant qu'offrir des vœux je reçois des refus;<br /> +Toujours triste, toujours et honteux et confus<br /> +De voir que lâchement elle ait osé renaître,<span class="dalign">1375</span><br /> +Qu'encor plus lâchement elle ait osé paroître,<br /> +Et qu'une femme enfin dans la calamité<a name="FNanchor_1294" id="FNanchor_1294" href="#Footnote_1294" class="fnanchor">[1294]</a><br /> +Me fasse des leçons de générosité.<br /> +<span class="i1">Votre belle âme est haute autant que malheureuse,</span><br /> +Mais elle est inhumaine autant que généreuse,<span class="dalign">1380</span><br /> +Pauline, et vos douleurs avec trop de rigueur<br /> +D'un amant tout à vous tyrannisent le cœur.<br /> +C'est donc peu de vous perdre, il faut que je vous donne,<br /> +Que je serve un rival lorsqu'il vous abandonne,<br /> +Et que par un cruel et généreux effort,<span class="dalign">1385</span><br /> +Pour vous rendre en ses mains, je l'arrache à la mort.</p> + +<p><span class="smcap i6">FABIAN.</span></p> + +<p>Laissez à son destin cette ingrate famille;<br /> +Qu'il accorde, s'il veut, le père avec la fille,<br /> +Polyeucte et Félix, l'épouse avec l'époux.<br /> +D'un si cruel effort quel prix espérez-vous?<span class="dalign">1390</span></p> + +<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p> + +<p>La gloire de montrer à cette âme si belle<span class="pagenum"><a name="Page_552" id="Page_552">552</a></span><br /> +Que Sévère l'égale, et qu'il est digne d'elle;<br /> +Qu'elle m'étoit bien due, et que l'ordre des cieux<br /> +En me la refusant m'est trop injurieux.</p> + +<p><span class="smcap i6">FABIAN.</span></p> + +<p>Sans accuser le sort ni le ciel d'injustice,<span class="dalign">1395</span><br /> +Prenez garde au péril qui suit un tel service:<br /> +Vous hasardez beaucoup, Seigneur, pensez-y bien.<br /> +Quoi? vous entreprenez de sauver un chrétien!<br /> +Pouvez-vous ignorer pour cette secte impie<br /> +Quelle est et fut toujours la haine de Décie?<span class="dalign">1400</span><br /> +C'est un crime vers lui si grand, si capital,<br /> +Qu'à votre faveur même il peut être fatal.</p> + +<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p> + +<p>Cet avis seroit bon pour quelque âme commune.<br /> +S'il tient entre ses mains ma vie et ma fortune,<br /> +Je suis encor Sévère, et tout ce grand pouvoir<span class="dalign">1405</span><br /> +Ne peut rien sur ma gloire, et rien sur mon devoir.<br /> +Ici l'honneur m'oblige, et j'y veux satisfaire;<br /> +Qu'après le sort se montre ou propice ou contraire,<br /> +Comme son naturel est toujours inconstant,<br /> +Périssant glorieux, je périrai content.<span class="dalign">1410</span><br /> +<span class="i1">Je te dirai bien plus, mais avec confidence:</span><br /> +La secte des chrétiens n'est pas ce que l'on pense;<br /> +On les hait; la raison, je ne la connois point,<br /> +Et je ne vois Décie injuste qu'en ce point.<br /> +Par curiosité j'ai voulu les connoître:<span class="dalign">1415</span><br /> +On les tient pour sorciers dont l'enfer est le maître,<br /> +Et sur cette croyance on punit du trépas<br /> +Des mystères secrets que nous n'entendons pas;<br /> +Mais Cérès Éleusine et la Bonne Déesse<br /> +Ont leurs secrets, comme eux, à Rome et dans la Grèce;<br /> +Encore impunément nous souffrons en tous lieux,<br /> +Leur Dieu seul excepté, toutes sortes de Dieux:<br /> +Tous les monstres d'Égypte ont leurs temples dans Rome;<span class="pagenum"><a name="Page_553" id="Page_553">553</a></span><br /> +Nos aïeux à leur gré faisoient un Dieu d'un homme;<br /> +Et leur sang parmi nous conservant leurs erreurs,<span class="dalign">1425</span><br /> +Nous remplissons le ciel de tous nos empereurs;<br /> +Mais à parler sans fard de tant d'apothéoses,<br /> +L'effet est bien douteux de ces métamorphoses.<br /> +<span class="i1">Les chrétiens n'ont qu'un Dieu, maître absolu de tout,</span><br /> +De qui le seul vouloir fait tout ce qu'il résout;<span class="dalign">1430</span><br /> +Mais si j'ose entre nous dire ce qui me semble,<br /> +Les nôtres bien souvent s'accordent mal ensemble;<br /> +Et me dût leur colère écraser à tes y<br /> +Nous en avons beaucoup pour être de vrais Dieux<a name="FNanchor_1295" id="FNanchor_1295" href="#Footnote_1295" class="fnanchor">[1295]</a>.<br /> +Enfin chez les chrétiens les mœurs sont innocentes,<br /> +Les vices détestés, les vertus florissantes;<br /> +Ils font des vœux pour nous qui les persécutons<a name="FNanchor_1296" id="FNanchor_1296" href="#Footnote_1296" class="fnanchor">[1296]</a>;<span class="pagenum"><a name="Page_554" id="Page_554">554</a></span><br /> +Et depuis tant de temps que nous les tourmentons,<br /> +Les a-t-on vus mutins? les a-t-on vus rebelles?<br /> +Nos princes ont-ils eu des soldats plus fidèles?<span class="dalign">1440</span><br /> +Furieux dans la guerre, ils souffrent nos bourreaux,<br /> +Et lions au combat, ils meurent en agneaux.<br /> +J'ai trop de pitié d'eux pour ne les pas défendre.<br /> +Allons trouver Félix; commençons par son gendre;<br /> +Et contentons ainsi, d'une seule action,<span class="dalign">1445</span><br /> +Et Pauline, et ma gloire, et ma compassion.</p> + +<p class="center p2"><span class="smcap"><small><b>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</b></small></span></p> +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_555" id="Page_555">555</a></span></p> +<hr class="c5" /> +<h2>ACTE V.</h2> +<hr class="c5" /> + +<h3 class="p2">SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<h4>FÉLIX, ALBIN, CLÉON.</h4> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Albin, as-tu bien vu la fourbe de Sévère?<br /> +As-tu bien vu sa haine? et vois-tu ma misère?</p> + +<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p> + +<p>Je n'ai rien vu en lui qu'un rival généreux,<br /> +Et ne vois rien en vous qu'un père rigoureux.<span class="dalign">1450</span></p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Que tu discernes mal le cœur d'avec la mine<a name="FNanchor_1297" id="FNanchor_1297" href="#Footnote_1297" class="fnanchor">[1297]</a>!<br /> +Dans l'âme il hait Félix et dédaigne Pauline;<br /> +Et s'il l'aima jadis, il estime aujourd'hui<br /> +Les restes d'un rival trop indignes de lui.<br /> +Il parle en sa faveur, il me prie, il menace,<span class="dalign">1455</span><br /> +Et me perdra, dit-il, si je ne lui fais grâce;<br /> +Tranchant du généreux, il croit m'épouvanter:<br /> +L'artifice est trop lourd pour ne pas l'éventer.<br /> +Je sais des gens de cour quelle est la politique<a name="FNanchor_1298" id="FNanchor_1298" href="#Footnote_1298" class="fnanchor">[1298]</a>,<br /> +J'en connois mieux que lui la plus fine pratique.<span class="dalign">1460</span><br /> +C'est en vain qu'il tempête et feint d'être en fureur:<br /> +Je vois ce qu'il prétend auprès de l'Empereur.<br /> +De ce qu'il me demande il m'y feroit un crime:<span class="pagenum"><a name="Page_556" id="Page_556">556</a></span><br /> +Épargnant son rival, je serois sa victime;<br /> +Et s'il avoit affaire à quelque maladroit,<span class="dalign">1465</span><br /> +Le piège est bien tendu, sans doute il le perdroit;<br /> +Mais un vieux courtisan est un peu moins crédule<a name="FNanchor_1299" id="FNanchor_1299" href="#Footnote_1299" class="fnanchor">[1299]</a>:<br /> +Il voit quand on le joue, et quand on dissimule;<br /> +Et moi j'en ai tant vu de toutes les façons,<br /> +Qu'à lui-même au besoin j'en ferois des leçons.<span class="dalign">1470</span></p> + +<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p> + +<p>Dieux! que vous vous gênez par cette défiance!</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Pour subsister en cour c'est la haute science:<br /> +Quand un homme une fois a droit de nous haïr,<br /> +Nous devons présumer qu'il cherche à nous trahir;<br /> +Toute son amitié nous doit être suspecte.<span class="dalign">1475</span><br /> +Si Polyeucte enfin n'abandonne sa secte,<br /> +Quoi que son protecteur ait pour lui dans l'esprit,<br /> +Je suivrai hautement l'ordre qui m'est prescrit.</p> + +<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p> + +<p>Grâce, grâce, Seigneur! que Pauline l'obtienne!</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Celle de l'Empereur ne suivroit pas la mienne,<span class="dalign">1480</span><br /> +Et loin de le tirer de ce pas dangereux<a name="FNanchor_1300" id="FNanchor_1300" href="#Footnote_1300" class="fnanchor">[1300]</a>,<br /> +Ma bonté ne feroit que nous perdre tous deux.</p> + +<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p> + +Mais Sévère promet.... + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p><span class="i10">Albin, je m'en défie,</span><br /> +Et connois mieux que lui la haine de Décie:<br /> +En faveur des chrétiens s'il choquoit son courroux,<span class="dalign">1485</span><br /> +Lui-même assurément se perdroit avec nous.<br /> +<span class="i1">Je veux tenter pourtant encore une autre voie:</span><span class="pagenum"><a name="Page_557" id="Page_557">557</a></span><br /> +Amenez Polyeucte; et si je le renvoie<a name="FNanchor_1301" id="FNanchor_1301" href="#Footnote_1301" class="fnanchor">[1301]</a>,<br /> +S'il demeure insensible à ce dernier effort,<br /> +Au sortir de ce lieu qu'on lui donne la mort<a name="FNanchor_1302" id="FNanchor_1302" href="#Footnote_1302" class="fnanchor">[1302]</a>.<span class="dalign">1490</span></p> + +<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p> + +<p>Votre ordre est rigoureux.</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p><span class="i11">Il faut que je le suive,</span><br /> +Si je veux empêcher qu'un désordre n'arrive.<br /> +Je vois le peuple ému pour prendre son parti;<br /> +Et toi-même tantôt tu m'en as averti.<br /> +Dans ce zèle pour lui qu'il fait déjà paroître,<span class="dalign">1495</span><br /> +Je ne sais si longtemps j'en pourrois être maître;<br /> +Peut-être dès demain, dès la nuit, dès ce soir,<br /> +J'en verrois des effets que je ne veux pas voir;<br /> +Et Sévère aussitôt, courant à sa vengeance,<br /> +M'iroit calomnier de quelque intelligence.<span class="dalign">1500</span><br /> +Il faut rompre ce coup, qui me seroit fatal.</p> + +<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p> + +<p>Que tant de prévoyance est un étrange mal<a name="FNanchor_1303" id="FNanchor_1303" href="#Footnote_1303" class="fnanchor">[1303]</a>!<br /> +Tout vous nuit, tout vous perd, tout vous fait de l'ombrage;<br /> +Mais voyez que sa mort mettra ce peuple en rage,<br /> +Que c'est mal le guérir que le désespérer.<span class="dalign">1505</span></p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>En vain après sa mort il voudra murmurer;<br /> +Et s'il ose venir à quelque violence,<br /> +C'est à faire<a name="FNanchor_1304" id="FNanchor_1304" href="#Footnote_1304" class="fnanchor">[1304]</a> à céder deux jours à l'insolence:<br /> +J'aurai fait mon devoir, quoi qu'il puisse arriver<a name="FNanchor_1305" id="FNanchor_1305" href="#Footnote_1305" class="fnanchor">[1305]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_558" id="Page_558">558</a></span><br /> +Mais Polyeucte vient, tâchons à le sauver<a name="FNanchor_1306" id="FNanchor_1306" href="#Footnote_1306" class="fnanchor">[1306]</a>.<span class="dalign">1510</span><br /> +Soldats, retirez-vous, et gardez bien la porte.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE II.</h3> + +<h4>FÉLIX, POLYEUCTE, ALBIN.</h4> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>As-tu donc pour la vie une haine si forte,<br /> +Malheureux Polyeucte? et la loi des chrétiens<br /> +T'ordonne-t-elle ainsi d'abandonner les tiens?</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Je ne hais point la vie, et j'en aime l'usage,<span class="dalign">1515</span><br /> +Mais sans attachement qui sente l'esclavage,<br /> +Toujours prêt à la rendre au Dieu dont je la tiens:<br /> +La raison me l'ordonne, et la loi des chrétiens;<br /> +Et je vous montre à tous par là comme il faut vivre,<br /> +Si vous avez le cœur assez bon pour me suivre.<span class="dalign">1520</span></p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Te suivre dans l'abîme où tu te veux jeter?</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Mais plutôt dans la gloire où je m'en vais monter.</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Donne-moi pour le moins le temps de la connoître:<br /> +Pour me faire chrétien, sers-moi de guide à l'être,<br /> +Et ne dédaigne pas de m'instruire en ta foi,<span class="dalign">1525</span><br /> +Ou toi-même à ton Dieu tu répondras de moi.</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>N'en riez point, Félix, il sera votre juge;<br /> +Vous ne trouverez point devant lui de refuge:<br /> +Les rois et les bergers y sont d'un même rang.<br /> +De tous les siens sur vous il vengera le sang.<span class="dalign">1530</span></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_559" id="Page_559">559</a></span> +<span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Je n'en répandrai plus, et quoi qu'il en arrive,<br /> +Dans la foi des chrétiens je souffrirai qu'on vive:<br /> +J'en serai protecteur.</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p><span class="i9">Non, non, persécutez,</span><br /> +Et soyez l'instrument de nos félicités:<br /> +Celle d'un vrai chrétien n'est que dans les souffrances<a name="FNanchor_1307" id="FNanchor_1307" href="#Footnote_1307" class="fnanchor">[1307]</a>;<br /> +Les plus cruels tourments lui sont des récompenses.<br /> +Dieu, qui rend le centuple aux bonnes actions,<br /> +Pour comble donne encor les persécutions.<br /> +Mais ces secrets pour vous sont fâcheux à comprendre:<br /> +Ce n'est qu'à ses élus que Dieu les fait entendre.<span class="dalign">1540</span></p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Je te parle sans fard, et veux être chrétien.</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Qui peut donc retarder l'effet d'un si grand bien?</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>La présence importune....</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p><span class="i11">Et de qui? de Sévère?</span></p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Pour lui seul contre toi j'ai feint tant de colère:<br /> +Dissimule un moment jusques à son départ.<span class="dalign">1545</span></p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Félix, c'est donc ainsi que vous parlez sans fard?<br /> +Portez à vos païens, portez à vos idoles<br /> +Le sucre empoisonné que sèment vos paroles<a name="FNanchor_1308" id="FNanchor_1308" href="#Footnote_1308" class="fnanchor">[1308]</a>.<br /> +Un chrétien ne craint rien, ne dissimule rien:<br /> +Aux yeux de tout le monde il est toujours chrétien.<span class="dalign">1550</span></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_560" id="Page_560">560</a></span> +<span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Ce zèle de ta foi ne sert qu'à te séduire,<br /> +Si tu cours à la mort plutôt que de m'instruire.</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Je vous en parlerois ici hors de saison:<br /> +Elle est un don du ciel, et non de la raison;<br /> +Et c'est là que bientôt, voyant Dieu face à face,<span class="dalign">1555</span><br /> +Plus aisément pour vous j'obtiendrai cette grâce.</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Ta perte cependant me va désespérer.</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Vous avez en vos mains de quoi la réparer:<br /> +En vous ôtant un gendre, on vous en donne un autre,<br /> +Dont la condition répond mieux à la vôtre;<span class="dalign">1560</span><br /> +Ma perte n'est pour vous qu'un change avantageux.</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Cesse de me tenir ce discours outrageux.<br /> +Je t'ai considéré plus que tu ne mérites;<br /> +Mais malgré ma bonté, qui croît plus tu l'irrites<a name="FNanchor_1309" id="FNanchor_1309" href="#Footnote_1309" class="fnanchor">[1309]</a>,<br /> +Cette insolence enfin te rendroit odieux,<span class="dalign">1565</span><br /> +Et je me vengerois aussi bien que nos Dieux.</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Quoi? vous changez bientôt d'humeur et de langage!<br /> +Le zèle de vos Dieux rentre en votre courage!<br /> +Celui d'être chrétien s'échappe! et par hasard<br /> +Je vous viens d'obliger à me parler sans fard!<span class="dalign">1570</span></p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Va, ne présume pas que quoi que je te jure,<br /> +De tes nouveaux docteurs je suive l'imposture:<br /> +Je flattois ta manie, afin de t'arracher<br /> +Du honteux précipice où tu vas trébucher;<span class="pagenum"><a name="Page_561" id="Page_561">561</a></span><br /> +Je voulois gagner temps, pour ménager ta vie<span class="dalign">1575</span><br /> +Après l'éloignement d'un flatteur de Décie;<br /> +Mais j'ai fait trop d'injure à nos Dieux tout-puissants:<br /> +Choisis de leur donner ton sang, ou de l'encens.</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Mon choix n'est point douteux. Mais j'aperçois Pauline.<br /> +O ciel!</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE III.</h3> + +<h4>FÉLIX, POLYEUCTE, PAULINE, ALBIN.</h4> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<span class="i4">Qui de vous deux aujourd'hui m'assassine?</span><span class="dalign">1580</span><br /> +Sont-ce tous deux ensemble, ou chacun à son tour?<br /> +Ne pourrai-je fléchir la nature ou l'amour?<br /> +Et n'obtiendrai-je rien d'un époux ni d'un père?<br /> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Parlez à votre époux.</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p><span class="i9">Vivez avec Sévère.</span></p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Tigre, assassine-moi du moins sans m'outrager.<span class="dalign">1585</span></p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Mon amour, par pitié, cherche à vous soulager<a name="FNanchor_1310" id="FNanchor_1310" href="#Footnote_1310" class="fnanchor">[1310]</a>:<br /> +Il voit quelle douleur dans l'âme vous possède,<br /> +Et sait qu'un autre amour en est le seul remède<a name="FNanchor_1311" id="FNanchor_1311" href="#Footnote_1311" class="fnanchor">[1311]</a>.<br /> +Puisqu'un si grand mérite a pu vous enflammer,<br /> +Sa présence toujours a droit de vous charmer:<span class="dalign">1590</span><br /> +Vous l'aimiez, il vous aime, et sa gloire augmentée....</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_562" id="Page_562">562</a></span> +<span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Que t'ai-je fait, cruel, pour être ainsi traitée,<br /> +Et pour me reprocher, au mépris de ma foi,<br /> +Un amour si puissant que j'ai vaincu pour toi?<br /> +Vois, pour te faire vaincre un si fort adversaire,<span class="dalign">1595</span><br /> +Quels efforts à moi-même il a fallu me faire;<br /> +Quels combats j'ai donnés pour te donner un cœur<br /> +Si justement acquis à son premier vainqueur;<br /> +Et si l'ingratitude en ton cœur ne domine,<br /> +Fais quelque effort sur toi pour te rendre à Pauline:<br /> +Apprends d'elle à forcer ton propre sentiment;<br /> +Prends sa vertu pour guide en ton aveuglement;<br /> +Souffre que de toi-même elle obtienne ta vie,<br /> +Pour vivre sous tes lois à jamais asservie.<br /> +Si tu peux rejeter de si justes desirs,<span class="dalign">1605</span><br /> +Regarde au moins ses pleurs, écoute ses soupirs;<br /> +Ne désespère pas une âme qui t'adore.</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Je vous l'ai déjà dit, et vous le dis encore,<br /> +Vivez avec Sévère, ou mourez avec moi.<br /> +Je ne méprise point vos pleurs ni votre foi;<span class="dalign">1610</span><br /> +Mais de quoi que pour vous notre amour m'entretienne,<br /> +Je ne vous connois plus, si vous n'êtes chrétienne.<br /> +<span class="i1">C'en est assez, Félix, reprenez ce courroux,</span><br /> +Et sur cet insolent vengez vos Dieux et vous.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Ah! mon père, son crime à peine est pardonnable;<span class="dalign">1615</span><br /> +Mais s'il est insensé, vous êtes raisonnable.<br /> +La nature est trop forte, et ses aimables traits<br /> +Imprimés dans le sang ne s'effacent jamais:<br /> +Un père est toujours père, et sur cette assurance<br /> +J'ose appuyer encore un reste d'espérance.<span class="dalign">1620</span><br /> +<span class="i1">Jetez sur votre fille un regard paternel:</span><br /> +Ma mort suivra la mort de ce cher criminel;<span class="pagenum"><a name="Page_563" id="Page_563">563</a></span><br /> +Et les Dieux trouveront sa peine illégitime,<br /> +Puisqu'elle confondra l'innocence et le crime,<br /> +Et qu'elle changera, par ce redoublement,<span class="dalign">1625</span><br /> +En injuste rigueur un juste châtiment;<br /> +Nos destins, par vos mains rendus inséparables,<br /> +Nous doivent rendre heureux ensemble, ou misérables;<br /> +Et vous seriez cruel jusques au dernier point,<br /> +Si vous désunissiez ce que vous avez joint.<span class="dalign">1630</span><br /> +Un cœur à l'autre uni jamais ne se retire,<br /> +Et pour l'en séparer il faut qu'on le déchire.<br /> +Mais vous êtes sensible à mes justes douleurs,<br /> +Et d'un œil paternel vous regardez mes pleurs.</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Oui, ma fille, il est vrai qu'un père est toujours père;<br /> +Rien n'en peut effacer le sacré caractère:<br /> +Je porte un cœur sensible, et vous l'avez percé;<br /> +Je me joins avec vous contre cet insensé.<br /> +<span class="i1">Malheureux Polyeucte, es-tu seul insensible?</span><br /> +Et veux-tu rendre seul ton crime irrémissible?<span class="dalign">1640</span><br /> +Peux-tu voir tant de pleurs d'un œil si détaché<a name="FNanchor_1312" id="FNanchor_1312" href="#Footnote_1312" class="fnanchor">[1312]</a>?<br /> +Peux-tu voir tant d'amour sans en être touché?<br /> +Ne reconnois-tu plus ni beau-père, ni femme,<br /> +Sans amitié pour l'un, et pour l'autre sans flamme?<br /> +Pour reprendre les noms et de gendre et d'époux,<span class="dalign">1645</span><br /> +Veux-tu nous voir tous deux embrasser tes genoux?</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Que tout cet artifice est de mauvaise grâce!<br /> +Après avoir deux fois essayé la menace,<br /> +Après m'avoir fait voir Néarque dans la mort,<br /> +Après avoir tenté l'amour et son effort,<span class="dalign">1650</span><br /> +Après m'avoir montré cette soif du baptême,<br /> +Pour opposer à Dieu l'intérêt de Dieu même,<span class="pagenum"><a name="Page_564" id="Page_564">564</a></span><br /> +Vous vous joignez ensemble! Ah! ruses de l'enfer!<br /> +Faut-il tant de fois vaincre avant que triompher?<br /> +Vos résolutions usent trop de remise:<span class="dalign">1655</span><br /> +Prenez la vôtre enfin, puisque la mienne est prise.<br /> +<span class="i1">Je n'adore qu'un Dieu, maître de l'univers,</span><br /> +Sous qui tremblent le ciel, la terre, et les enfers,<br /> +Un Dieu qui, nous aimant d'une amour infinie,<br /> +Voulut mourir pour nous avec ignominie,<span class="dalign">1660</span><br /> +Et qui par un effort de cet excès d'amour<a name="FNanchor_1313" id="FNanchor_1313" href="#Footnote_1313" class="fnanchor">[1313]</a>,<br /> +Veut pour nous en victime être offert chaque jour.<br /> +Mais j'ai tort d'en parler à qui ne peut m'entendre.<br /> +Voyez l'aveugle erreur que vous osez défendre:<br /> +Des crimes les plus noirs vous souillez tous vos Dieux;<br /> +Vous n'en punissez point qui n'ait son maître aux cieux:<br /> +La prostitution, l'adultère, l'inceste,<br /> +Le vol, l'assassinat, et tout ce qu'on déteste,<br /> +C'est l'exemple qu'à suivre offrent vos immortels.<br /> +J'ai profané leur temple, et brisé leurs autels;<span class="dalign">1670</span><br /> +Je le ferois encor, si j'avois à le faire<a name="FNanchor_1314" id="FNanchor_1314" href="#Footnote_1314" class="fnanchor">[1314]</a>,<br /> +Même aux yeux de Félix, même aux yeux de Sévère,<br /> +Même aux yeux du sénat, aux yeux de l'Empereur.</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Enfin ma bonté cède à ma juste fureur:<br /> +Adore-les, ou meurs.</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<span class="i9">Je suis chrétien.</span> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p><span class="i15">Impie!</span><span class="dalign">1675</span><br /> +Adore-les, te dis-je, ou renonce à la vie.</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +Je suis chrétien.<span class="pagenum"><a name="Page_565" id="Page_565">565</a></span> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p><span class="i7">Tu l'es? O cœur trop obstiné<a name="FNanchor_1315" id="FNanchor_1315" href="#Footnote_1315" class="fnanchor">[1315]</a>!</span><br /> +Soldats, exécutez l'ordre que j'ai donné.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Où le conduisez-vous?</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p><span class="i9">A la mort.</span></p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p><span class="i13">A la gloire<a name="FNanchor_1316" id="FNanchor_1316" href="#Footnote_1316" class="fnanchor">[1316]</a>.</span><br /> +Chère Pauline, adieu: conservez ma mémoire.<span class="dalign">1680</span></p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Je te suivrai partout, et mourrai si tu meurs<a name="FNanchor_1317" id="FNanchor_1317" href="#Footnote_1317" class="fnanchor">[1317]</a>.</p> + +<p><span class="smcap i6">POLYEUCTE.</span></p> + +<p>Ne suivez point mes pas, ou quittez vos erreurs.</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Qu'on l'ôte de mes yeux, et que l'on m'obéisse:<br /> +Puisqu'il aime à périr, je consens qu'il périsse.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE IV.</h3> + +<h4>FÉLIX, ALBIN.</h4> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Je me fais violence, Albin; mais je l'ai dû:<span class="dalign">1685</span><br /> +Ma bonté naturelle aisément m'eût perdu.<br /> +Que la rage du peuple à présent se déploie<a name="FNanchor_1318" id="FNanchor_1318" href="#Footnote_1318" class="fnanchor">[1318]</a>,<br /> +Que Sévère en fureur tonne, éclate, foudroie,<br /> +M'étant fait cet effort, j'ai fait ma sûreté.<span class="pagenum"><a name="Page_566" id="Page_566">566</a></span><br /> +Mais n'es-tu point surpris de cette dureté?<span class="dalign">1690</span><br /> +Vois-tu comme le sien des cœurs impénétrables,<br /> +Ou des impiétés à ce point exécrables?<br /> +Du moins j'ai satisfait mon esprit affligé<a name="FNanchor_1319" id="FNanchor_1319" href="#Footnote_1319" class="fnanchor">[1319]</a>:<br /> +Pour amollir son cœur je n'ai rien négligé;<br /> +J'ai feint même à tes yeux des lâchetés extrêmes;<span class="dalign">1695</span><br /> +Et certes sans l'horreur de ses derniers blasphèmes,<br /> +Qui m'ont rempli soudain de colère et d'effroi,<br /> +J'aurois eu de la peine à triompher de moi.</p> + +<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p> + +<p>Vous maudirez peut-être un jour cette victoire,<br /> +Qui tient je ne sais quoi d'une action trop noire,<span class="dalign">1700</span><br /> +Indigne de Félix, indigne d'un Romain,<br /> +Répandant votre sang par votre propre main.</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Ainsi l'ont autrefois versé Brute et Manlie;<br /> +Mais leur gloire en a crû, loin d'en être affoiblie<a name="FNanchor_1320" id="FNanchor_1320" href="#Footnote_1320" class="fnanchor">[1320]</a>;<br /> +Et quand nos vieux héros avoient de mauvais sang,<span class="dalign">1705</span><br /> +Ils eussent, pour le perdre, ouvert leur propre flanc.</p> + +<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p> + +<p>Votre ardeur vous séduit; mais quoi qu'elle vous die,<br /> +Quand vous la sentirez une fois refroidie,<br /> +Quand vous verrez Pauline, et que son désespoir<br /> +Par ses pleurs et ses cris saura vous émouvoir<a name="FNanchor_1321" id="FNanchor_1321" href="#Footnote_1321" class="fnanchor">[1321]</a>....<span class="dalign">1710</span></p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Tu me fais souvenir qu'elle a suivi ce traître,<br /> +Et que ce désespoir qu'elle fera paroître<br /> +De mes commandements pourra troubler l'effet:<span class="pagenum"><a name="Page_567" id="Page_567">567</a></span><br /> +Va donc; cours y mettre ordre et voir ce qu'elle fait<a name="FNanchor_1322" id="FNanchor_1322" href="#Footnote_1322" class="fnanchor">[1322]</a>;<br /> +Romps ce que ses douleurs y donneroient d'obstacle;<br /> +Tire-la, si tu peux, de ce triste spectacle;<br /> +Tâche à la consoler. Va donc: qui te retient?</p> + +<p><span class="smcap i6">ALBIN.</span></p> + +<p>Il n'en est pas besoin, Seigneur, elle revient.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE V.</h3> + +<h4>FÉLIX, PAULINE, ALBIN.</h4> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Père barbare, achève, achève ton ouvrage:<br /> +Cette seconde hostie est digne de ta rage;<span class="dalign">1720</span><br /> +Joins ta fille à ton gendre; ose: que tardes-tu?<br /> +Tu vois le même crime, ou la même vertu:<br /> +Ta barbarie en elle a les mêmes matières.<br /> +Mon époux en mourant m'a laissé ses lumières;<br /> +Son sang, dont tes bourreaux viennent de me couvrir,<br /> +M'a dessillé les yeux, et me les vient d'ouvrir.<br /> +<span class="i1">Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée:</span><br /> +De ce bienheureux sang tu me vois baptisée;<br /> +Je suis chrétienne enfin, n'est-ce point assez dit?<br /> +Conserve en me perdant ton rang et ton crédit;<span class="dalign">1730</span><br /> +Redoute l'Empereur, appréhende Sévère:<br /> +Si tu ne veux périr, ma perte est nécessaire;<br /> +Polyeucte m'appelle à cet heureux trépas;<br /> +Je vois Néarque et lui qui me tendent les bras.<br /> +Mène, mène-moi voir tes Dieux que je déteste:<span class="dalign">1735</span><br /> +Ils n'en ont brisé qu'un, je briserai le reste;<br /> +On m'y verra braver tout ce que vous craignez,<br /> +Ces foudres impuissants qu'en leurs mains vous peignez<a name="FNanchor_1323" id="FNanchor_1323" href="#Footnote_1323" class="fnanchor">[1323]</a>,<span class="pagenum"><a name="Page_568" id="Page_568">568</a></span><br /> +Et saintement rebelle aux lois de la naissance,<br /> +Une fois envers toi manquer d'obéissance.<span class="dalign">1740</span><br /> +Ce n'est point ma douleur que par là je fais voir;<br /> +C'est la grâce qui parle, et non le désespoir.<br /> +Le faut-il dire encor, Félix? je suis chrétienne!<br /> +Affermis par ma mort ta fortune et la mienne:<br /> +Le coup à l'un et l'autre en sera précieux,<span class="dalign">1745</span><br /> +Puisqu'il t'assure en terre en m'élevant aux cieux.</p> + +<h3 class="p2">SCÈNE VI<a name="FNanchor_1324" id="FNanchor_1324" href="#Footnote_1324" class="fnanchor">[1324]</a>.</h3> + +<h4>FÉLIX, SÉVÈRE, PAULINE, ALBIN, FABIAN.</h4> + +<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p> + +<p>Père dénaturé, malheureux politique,<br /> +Esclave ambitieux d'une peur chimérique,<br /> +Polyeucte est donc mort! et par vos cruautés<br /> +Vous pensez conserver vos tristes dignités!<span class="dalign">1750</span><br /> +La faveur que pour lui je vous avois offerte,<br /> +Au lieu de le sauver, précipite sa perte!<br /> +J'ai prié, menacé, mais sans vous émouvoir;<br /> +Et vous m'avez cru fourbe ou de peu de pouvoir!<br /> +Eh bien! à vos dépens vous verrez que Sévère<a name="FNanchor_1325" id="FNanchor_1325" href="#Footnote_1325" class="fnanchor">[1325]</a><span class="dalign">1755</span><br /> +Ne se vante jamais que de ce qu'il peut faire;<br /> +Et par votre ruine il vous fera juger<br /> +Que qui peut bien vous perdre eût pu vous protéger.<br /> +Continuez aux Dieux ce service fidèle;<br /> +Par de telles horreurs montrez-leur votre zèle.<span class="dalign">1760</span><br /> +Adieu; mais quand l'orage éclatera sur vous,<br /> +Ne doutez point du bras dont partiront les coups.</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Arrêtez-vous, Seigneur, et d'une âme apaisée<a name="FNanchor_1326" id="FNanchor_1326" href="#Footnote_1326" class="fnanchor">[1326]</a><span class="pagenum"><a name="Page_569" id="Page_569">569</a></span><br /> +Souffrez que je vous livre une vengeance aisée.<br /> +<span class="i1">Ne me reprochez plus que par mes cruautés</span><span class="dalign">1765</span><br /> +Je tâche à conserver mes tristes dignités:<br /> +Je dépose à vos pieds l'éclat de leur faux lustre.<br /> +Celle où j'ose aspirer est d'un rang plus illustre;<br /> +Je m'y trouve forcé par un secret appas;<br /> +Je cède à des transports que je ne connois pas;<span class="dalign">1770</span><br /> +Et par un mouvement que je ne puis entendre,<br /> +De ma fureur je passe au zèle de mon gendre.<br /> +C'est lui, n'en doutez point, dont le sang innocent<br /> +Pour son persécuteur prie un Dieu tout-puissant;<br /> +Son amour épandu sur toute la famille<span class="dalign">1775</span><br /> +Tire après lui le père aussi bien que la fille.<br /> +J'en ai fait un martyr, sa mort me fait chrétien:<br /> +J'ai fait tout son bonheur, il veut faire le mien.<br /> +C'est ainsi qu'un chrétien se venge et se courrouce.<br /> +Heureuse cruauté dont la suite est si douce!<span class="dalign">1780</span><br /> +Donne la main, Pauline. Apportez des liens;<br /> +Immolez à vos Dieux ces deux nouveaux chrétiens:<br /> +Je le suis, elle l'est, suivez votre colère.</p> + +<p><span class="smcap i6">PAULINE.</span></p> + +<p>Qu'heureusement enfin je retrouve mon père!<br /> +Cet heureux changement rend mon bonheur parfait.</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Ma fille, il n'appartient qu'à la main qui le fait.</p> + +<p><span class="i6 smcap">SÉVÈRE.</span></p> + +<p>Qui ne seroit touché d'un si tendre spectacle?<br /> +De pareils changements ne vont point sans miracle.<br /> +Sans doute vos chrétiens, qu'on persécute en vain,<br /> +Ont quelque chose en eux qui surpasse l'humain:<span class="dalign">1790</span><br /> +Ils mènent une vie avec tant d'innocence,<br /> +Que le ciel leur en doit quelque reconnoissance:<br /> +Se relever plus forts, plus ils sont abattus,<br /> +N'est pas aussi l'effet des communes vertus.<span class="pagenum"><a name="Page_570" id="Page_570">570</a></span><br /> +Je les aimai toujours, quoi qu'on m'en ait pu dire;<span class="dalign">1795</span><br /> +Je n'en vois point mourir que mon cœur n'en soupire<a name="FNanchor_1327" id="FNanchor_1327" href="#Footnote_1327" class="fnanchor">[1327]</a>;<br /> +Et peut-être qu'un jour je les connoîtrai mieux.<br /> +J'approuve cependant que chacun ait ses Dieux,<br /> +Qu'il les serve à sa mode, et sans peur de la peine.<br /> +Si vous êtes chrétien, ne craignez plus ma haine;<span class="dalign">1800</span><br /> +Je les aime, Félix, et de leur protecteur<br /> +Je n'en veux pas sur vous faire un persécuteur<a name="FNanchor_1328" id="FNanchor_1328" href="#Footnote_1328" class="fnanchor">[1328]</a>.<br /> +<span class="i1">Gardez votre pouvoir, reprenez-en la marque;</span><br /> +Servez bien votre Dieu, servez notre monarque<a name="FNanchor_1329" id="FNanchor_1329" href="#Footnote_1329" class="fnanchor">[1329]</a>.<br /> +Je perdrai mon crédit envers Sa Majesté,<span class="dalign">1805</span><br /> +Ou vous verrez finir cette sévérité<a name="FNanchor_1330" id="FNanchor_1330" href="#Footnote_1330" class="fnanchor">[1330]</a>:<br /> +Par cette injuste haine il se fait trop d'outrage.</p> + +<p><span class="smcap i6">FÉLIX.</span></p> + +<p>Daigne le ciel en vous achever son ouvrage,<br /> +Et pour vous rendre un jour ce que vous méritez,<br /> +Vous inspirer bientôt toutes ses vérités<a name="FNanchor_1331" id="FNanchor_1331" href="#Footnote_1331" class="fnanchor">[1331]</a>!<span class="dalign">1810</span><br /> +<span class="i1">Nous autres, bénissons notre heureuse aventure:</span><br /> +Allons à nos martyrs donner la sépulture,<br /> +Baiser leurs corps sacrés, les mettre en digne lieu,<br /> +Et faire retentir partout le nom de Dieu.</p> +</div> +<p class="p2 center"><span class="smcap"><small><b>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</b></small></span></p> + +<hr class="c30" /> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_571" id="Page_571">571</a></span></p> + +<div class="footnotes"> +<h3>NOTES</h3> +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Tome II, p. 157.</p> + +<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Voyez la Notice de <i>l'Illusion</i>, tome II, p. 423 et 424.</p> + +<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>La jeunesse</i> (littéralement <i>les jeunesses</i>, <i>les actes de jeunesse</i>) +<i>du Cid</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <i>Vie de M. Corneille. Œuvres de Fontenelle....</i> édition de 1742, +tome III, p. 96.</p> + +<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> L'article de la <i>Gazette littéraire</i> est reproduit dans les <i>Œuvres +de Voltaire</i> publiées par M. Beuchot, tome XLI, p. 490 et 491.</p> + +<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Dans le volume intitulé <i>Chefs-d'œuvre du théâtre espagnol</i>. Paris, +Ladvocat, p. 169 et 170.</p> + +<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> <i>Histoire du Théâtre françois</i>, tome VI, p. 92.</p> + +<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Épître familière</i>, p. 17 et 18.</p> + +<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Vers 1 des variantes: voyez plus loin, p. <a href="#Page_103">103</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Mondory.</p> + +<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> La date de ces réflexions de Balzac ne permet pas de les +appliquer au <i>Cid</i>: elles se trouvent dans une lettre à Boisrobert +du 3 avril 1635 (livre VIII, lettre <span class="smcap">XLVI</span>, tome I, p. 395 et 396 de +l'édition in-folio de 1665). Du reste, elles ne peuvent pas davantage +concerner quelque autre pièce de Corneille, car un passage qui précède +immédiatement celui-ci, et que Mairet a pris soin de supprimer, +met tout à fait notre poëte hors de cause, et lui est même très-favorable. +Voyez la Notice sur <i>Médée</i>, tome II, p. 330 et 331.</p> + +<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> C'est-à-dire si <i>le Cid</i> n'eût pas été imprimé et exposé dans la +Galerie du Palais, où se vendaient alors les livres nouveaux. Voyez +la Notice sur <i>la Galerie du Palais</i>, tome II, p. 3-9.</p> + +<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> <i>Réponse à l'Ami du Cid....</i> p. 41 et 42.</p> + +<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Voyez <i>Lettres de Balzac</i>, tome I, p. 420, livre LX, lettre <span class="smcap">XXII</span>, à +M. de Moudory, 15 décembre 1636. Le passage suivant de cette lettre +nous montre quelle haute opinion Balzac avait de Mondory: «J'ai +plusieurs raisons de vous estimer, et pense le pouvoir faire du consentement +de nos plus sévères écoles, puisqu'ayant nettoyé votre scène +de toutes sortes d'ordures, vous pouvez vous glorifier d'avoir réconcilié +la comédie avec les ***, et la volupté avec la vertu. Pour moi, +qui ai besoin de plaisir, et n'en desire pas prendre néanmoins qui ne +soit bien purifié et que l'honnêteté ne permette, je vous remercie +avec le public du soin que vous avez de préparer de si agréables remèdes +à la tristesse et aux autres fâcheuses passions.» Il est permis +de penser que les trois étoiles qui se trouvent ici remplacent le mot +<i>ecclésiastiques</i> ou le mot <i>prédicateurs</i>. En effet, Chapuzeau, moins +réservé que Balzac, nous dit dans son <i>Théâtre françois</i> (p. 141): +«Pourquoi me tairois-je de l'avantage que les orateurs sacrés tirent +des comédiens, auprès de qui, et en public, et en particulier, ils se +vont former à un beau ton de voix et à un beau geste, aides nécessaires +au prédicateur pour toucher les cœurs?»</p> + +<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> <i>Le Comédien Mondory</i>, par Auguste Soulié. <i>Revue de Paris</i>, du +30 décembre 1838.</p> + +<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> On appelait <i>Chambre dorée</i> la grand'chambre du Parlement, à +cause de son plafond doré.—<i>Être assis sur les fleurs de lis</i> se disait +de ceux qui exerçaient quelque charge de judicature royale et surtout +dans une cour supérieure, parce que leurs siéges étaient couverts de +fleurs de lis.</p> + +<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> <i>Les Sosies</i>, comédie de Rotrou, représentée en 1636, un peu +avant <i>le Cid</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> <i>Recueil autographe des Lettres de Chapelain</i>, appartenant à +M. Sainte-Beuve: lettre adressée à M. Belin, au Mans. Voyez <i>Histoire +de la vie et des ouvrages de P. Corneille</i>, par M. J. Taschereau, +2<sup>e</sup> édition, p. 56.</p> + +<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> <i>Le Jugement du Cid</i>, p. 8.</p> + +<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> <i>Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise</i>, 1653, in-8<sup>o</sup>, +p. 186 et 187.</p> + +<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> <i>Le Virgile trauesty en vers burlesques de Monsieur Scarron.... +A Paris, chez Guillaume de Luyne</i>, 1653, <i>in</i>-4<sup>o</sup>, livre I, p. 11 et 12.</p> + +<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> <i>Lettre.... à l'illustre Academie</i>, p. 5. Mme de Sévigné a emprunté +à Scudéry cet argument pour s'en servir contre Racine; elle dit +presque dans les mêmes termes: «A propos de comédie, voilà <i>Bajazet</i>. +Si je pouvois vous envoyer la Champmeslé, vous trouveriez +cette comédie belle; mais sans elle, elle perd la moitié de ses attraits.» +(9 mars 1672, tome II, p. 529.)—En 1682, c'était cette +actrice qui jouait Chimène. Voyez la Notice de <i>la Galerie du Palais</i>, +tome II, p. 9.</p> + +<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Voici le passage textuel de la <i>Galerie historique des acteurs du +théâtre françois....</i> par P. D. Lemazurier.... 1810, tome I, p. 424 +et 425. Le rôle rempli par Montfleury suivant l'auteur n'y est pas +désigné, mais il est bien probable qu'il entend parler de celui de +Rodrigue: «Il joua d'original dans <i>le Cid</i> et dans <i>les Horaces</i>; Chapuzeau, +qui nous indique ces faits, le cite comme un comédien +parfait dès ce temps-là. Voici ses propres termes, livre III de son +<i>Théâtre françois</i>, p. 177 et 178.» Cet extrait que nous reproduisons +en le prolongeant jusqu'à la p. 179, où il est encore question de +Corneille, n'a nullement, comme on va le voir, le sens que lui donne +Lemazurier. De plus, Chapuzeau lui-même se trompe lorsqu'il prétend +que Corneille n'a pas donné ses premières pièces à Mondory. +«Cet établissement des comédiens (à l'hôtel de Bourgogne) se fit +il y a plus d'un siècle sur la fin du règne de François I<sup>er</sup>, mais ils ne +commencèrent à entrer en réputation que sous celui de Louis XIII, +lorsque le grand cardinal de Richelieu, protecteur des Muses, témoigna +qu'il aimoit la comédie, et qu'un Pierre Corneille mit ses vers +pompeux et tendres dans la bouche d'un Montfleury et d'un Bellerose, +qui étoient des comédiens achevés. <i>Le Cid</i>, dont le mérite s'attira +de si nobles ennemis, et <i>les Horaces</i>, que le même <i>Cid</i> eut plus à +craindre, parce que leur gloire alla plus loin que la sienne, furent +les deux premiers ouvrages de ce grand homme qui firent grand bruit; +et il a soutenu le théâtre jusques à cette heure de la même force. La +troupe royale, prenant cœur aux grands applaudissements qui accompagnoient +la représentation de ces admirables pièces, se fortifioit de +jour en jour; d'autant plus qu'une autre troupe du Roi, qui résidoit +au Marais, et où un Mondory, excellent comédien, attiroit le monde, +faisoit tous ses efforts pour acquérir de la réputation, et il arriva que +Corneille, quelque temps après, lui donna de ses ouvrages.»</p> + +<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Voyez tome I, p. 49, note 300.</p> + +<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Voyez la <i>Muse historique</i> de Loret du 9 octobre 1655.</p> + +<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> <i>Historiettes</i>, tome VII, p. 175.</p> + +<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> <i>Lettre à Mylord*** sur Baron</i>, p. 19.</p> + +<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Vers 405 et 406.</p> + +<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Voyez Lemazurier, tome I, p. 97 et 98.</p> + +<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> P. 19 de l'édition en 43 pages et p. 40 de l'édition en 96 pages.</p> + +<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Dans leur <i>Histoire du Théâtre françois</i> (tome V, p. 24, et tome IX, +p. 408), les frères Parfait ont conclu de certains passages de <i>la Comédie +des comédiens</i>, tragi-comédie de Gougenot, représentée en 1633, +qu'à partir de cette époque Beauchâteau et sa femme étaient entrés à +l'hôtel de Bourgogne pour ne le plus quitter; mais le témoignage +de Scudéry établit formellement qu'à la fin de 1636 une actrice du +nom de Beauchâteau jouait au théâtre du Marais.</p> + +<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Tome I, p. 48.</p> + +<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> <i>Lettre apologétique.</i> Voyez aux <i>Œuvres diverses</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Voyez notre <i>Notice biographique sur Corneille</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> <i>Le Souhait du Cid</i>, p. 35.</p> + +<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> <i>Épître familière du S<sup>r</sup> Mairet</i>, p. 18.</p> + +<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> <i>Œuvres de Fontenelle</i>, tome III, p. 100.</p> + +<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> <i>Historiettes</i>, tome II, p. 52.</p> + +<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> <i>Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise</i>, p. 187.</p> + +<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Tome II, p. 395. Ce sont ces belles scènes du I<sup>er</sup> acte qui ont +été le plus souvent parodiées. La plus connue et la moins mauvaise +de ces plaisanteries est <i>le Chapelain décoiffé</i>, de Gilles Boileau ou de +Furetière, qu'on trouve dans le <i>Ménagiana</i>, tome I, p. 145.</p> + +<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Acte II, scène <span class="smcap">I</span>. Il résulte de la <i>Lettre à Mylord</i> et de l'<i>Avertissement</i> +de Jolly que c'était seulement par tradition qu'on avait +conservé ces vers, et que l'on connaissait bien la scène à laquelle ils +appartenaient, mais non l'endroit précis où ils se plaçaient.—Voltaire, +dans son <i>Théâtre de Corneille</i> (1764, in-8<sup>o</sup>, tome I, p. 204), dit +qu'ils venaient après le vers 368: «Pour le faire abolir, etc.,» et citant +probablement de mémoire, il les donne avec quelques variantes: +<i>les</i> pour <i>ces</i>, au premier vers; <i>a tort</i> pour <i>n'a rien</i>, au deuxième; +<i>déshonorer</i> pour <i>perdre d'honneur</i> (voyez le vers 1466), au quatrième. +Un argument décisif en faveur du texte de 1730 et 1738, tout au +moins pour le second vers, c'est que <i>n'a rien</i> répond bien mieux au +passage de Castro imité par Corneille: <i>Y el otro ne cobra nada</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> Page 7.</p> + +<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> Voici la description bibliographique de la première édition: <i>Le +Cid</i>, tragi-comedie. <i>A Paris, chez Augustin Courbé....</i> M.DC.XXXVII. +Auec priuilege du Roy. 4 feuillets non chiffrés et 128 pages in-4<sup>o</sup>. +Le privilége porte: «Il est permis à Augustin Courbé, Marchand +Libraire à Paris, d'imprimer ou faire imprimer, et exposer en vente, +vn Liure intitulé, <i>Le Cid. Tragi-Comedie</i>, par M<sup>r</sup> Corneille.... Et +ledit Courbé a associé auec luy audit Priuilege François Targa.</p> + +<p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> <i>Lettres de Guy Patin</i>, édition de M. Reveillé-Parise, tome I, +p. 493 et 494, et <i>Historiettes de Tallemant des Réaux</i>, tome II, p. 163.</p> + +<p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> On ne sait sous quelle forme cette pièce parut pour la première +fois. Elle circula peut-être d'abord manuscrite. La seule édition que +nous connaissions forme 4 pages in-8<sup>o</sup>, sans date, et l'épître y est +suivie du <i>Rondeau</i> dont nous aurons à parler tout à l'heure. Pour le +texte de l'<i>Excuse</i>, voyez dans la présente édition les <i>Poésies diverses</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> <i>L'Auteur du vrai Cid espagnol.</i> Voyez p. <a href="#Page_20">20</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> Les <i>Observations sur le Cid</i>. Voyez p. <a href="#Page_23">23</a>, note 59.</p> + +<p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> <i>Épître familière du S<sup>r</sup> Mairet</i>, p. 19 et 20.</p> + +<p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> <i>Réponse à l'Ami du Cid</i>, p. 33.</p> + +<p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Voyez la Notice de <i>la Suivante</i>, tome II, p. 115.</p> + +<p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Nous connaissons de cette pièce deux éditions, toutes deux +in-8<sup>o</sup>. L'une forme 2 feuillets non chiffrés, l'autre 3 pages.</p> + +<p><a name="Footnote_52" id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> <i>Avertissement au besançonnois Mairet.</i> Voyez ci-après, p. <a href="#Page_67">67</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_53" id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> <i>Lettre du S<sup>r</sup> Claveret au S<sup>r</sup> Corneille</i>, p. 5.</p> + +<p><a name="Footnote_54" id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> La première édition de ce rondeau est fort rare; elle forme +1 feuillet in-4<sup>o</sup>. Un recueil de la Bibliothèque de l'Arsenal, catalogué +dans les Belles-Lettres sous le numéro 9809 et qui contient la plupart +des libelles publiés à l'occasion du <i>Cid</i>, en renferme un exemplaire. +Ce rondeau a été plus tard imprimé à la suite de l'<i>Excuse +à Ariste</i>. Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_19">19</a>, note 44. Le texte se trouve dans +notre édition parmi les <i>Poésies diverses</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_55" id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> <i>Épître familière du S<sup>r</sup> Mairet</i>, p. 21 et 22.</p> + +<p><a name="Footnote_56" id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> <i>Avertissement au besançonnois Mairet.</i> Voyez ci-après, p. <a href="#Page_67">67</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_57" id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> <i>Lettre du S<sup>r</sup> Claveret</i>, p. 6.</p> + +<p><a name="Footnote_58" id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> <i>Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise</i>, p. 188.</p> + +<p><a name="Footnote_59" id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> L'une a pour titre: <i>Les Fautes remarquées en la Tragicomedie du +Cid. A Paris. Aux despens de l'Autheur</i>. M.DC.XXXVII. Le titre de +départ porte: <i>Obseruations sur le Cid</i>. Le tout forme un petit volume +in-8<sup>o</sup>, contenant 43 pages,—Une autre édition est intitulée: <i>Obseruations +sur le Cid. A Paris. Aux despens de l'Autheur</i>. M.DC.XXXVII, +in-8<sup>o</sup>. Elle se compose de 1 feuillet de titre et de 96 pages.—Enfin +une troisième porte exactement le même titre que la précédente, avec +cette addition: <i>ensemble l'Excuse à Ariste et le Rondeau</i>; cette dernière +édition, également in-8<sup>o</sup>, se compose de 1 feuillet de titre, de +3 feuillets non chiffrés et de 96 pages. Dans sa <i>Lettre à l'Academie</i>, +Scudéry parle de la quatrième comme devant être prochainement +publiée, mais tout porte à croire qu'il n'a pas donné suite à ce +dessein.</p> + +<p><a name="Footnote_60" id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> Voyez l'<i>Avertissement</i>, tome I, p. <span class="smcap">XI</span>, et les <i>Poésies diverses</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_61" id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> <i>L'incognu et veritable amy de Messieurs Scudery et Corneille</i>, +p. 5 et 6.</p> + +<p><a name="Footnote_62" id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> M.DC.XXXVII, in-8<sup>o</sup>, 8 pages. Une autre édition, de 14 pages +et 1 feuillet, sur le titre de laquelle on lit: <i>Lettre apologitique</i> (sic).... est +suivie du sixain imprimé plus loin, p. 58, après la <i>Lettre pour M. de +Corneille....</i></p> + +<p><a name="Footnote_63" id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> Cet opuscule, de 32 p. in-4<sup>o</sup>, a pour adresse: <i>A Paris, M.DC.XXXVII</i>; +le titre est orné d'un fleuron des impressions de Toussainct Quinet. +En 1876, M. Émile Picot en a signalé un exemplaire, dans sa <i>Bibliographie +Cornélienne</i>, et M. Lormier l'a réimprimé sous ce titre, +pour la Société des bibliophiles normands: <i>La défense du Cid reproduite +d'après l'imprimé de 1637.... Rouen, imprimerie de Henry Boissel</i>, +M.DCCC.LXXIX, in-8<sup>o</sup> de 2 feuillets et 42 pages tiré à 100 exemplaires.—Nous +avons cru devoir demander la réimpression de deux +pages, afin de combler cette lacune importante dans notre description +des pièces relatives à la querelle du <i>Cid</i>. Signalons encore <i>La suitte du +Cid en abrégé ou le triomphe de son Autheur en despit des envieux</i>.—A +Villers Cotrets, chez Martin Baston. A l'enseigne du Vert-Galand, +vis à vis la rue des Mauvaises paroles, 8 pages in-8<sup>o</sup>, réimprimée par +M. Henri Chardon dans sa <i>Vie de Rotrou</i>, 1884. (Ch. M.-L., 1885.)</p> + +<p><a name="Footnote_64" id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> Cette façon de s'exprimer paraissait un peu servile à plusieurs +contemporains. Tallemant des Réaux dit à ce sujet: «Charrost, en +parlant du cardinal de Richelieu, l'appelle toujours mon maître; +cela est bien valet.» (<i>Historiettes</i>, tome V, p. 39, note.) La même +remarque est faite presque dans les mêmes termes dans le <i>Ménagiana</i> +(tome IV, p. 114): «M. le comte de Charrost, qui devoit toute sa +fortune au cardinal de Richelieu, en parlant de lui l'appelle toujours +son maître. M. du Puy ne pouvoit souffrir cela. Il disoit qu'un bon +François ne devoit point avoir d'autre maître que le Roi.» Il est vrai +que Charrost était comte, et Corneille simple bourgeois de Rouen. +Tallemant conteste même à Richelieu le titre qu'il recevait généralement: +«Le Cardinal, dit-il, a affecté de se faire appeler <i>Monseigneur</i>.» +(<i>Historiettes</i>, tome II, p. 21 note 2.) Du reste, quand il arrivait +qu'on ne lui donnât point ce titre, cela choquait plus ses flatteurs que +lui-même. Voyez <i>Historiettes</i>, tome II, p. 60.</p> + +<p><a name="Footnote_65" id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> <i>Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise</i>, p. 218.</p> + +<p><a name="Footnote_66" id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> <i>A Paris.</i> M.DC.XXXVII, in-8<sup>o</sup>, 7 pages.</p> + +<p><a name="Footnote_67" id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> M.DC.XXXVII, in-8<sup>o</sup>, 7 pages.</p> + +<p><a name="Footnote_68" id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_23">23</a> et <a href="#Page_24">24</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_69" id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> Tome XX, p. 90.</p> + +<p><a name="Footnote_70" id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> Article <i>Rotrou</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_71" id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> M.DC.XXXVII, in-8<sup>o</sup>, 36 pages.</p> + +<p><a name="Footnote_72" id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_16">16</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_73" id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> <i>A Paris.</i> M.DC.XXXVII, in-8<sup>o</sup> de 15 pages. Le titre de départ, +p. 3, est ainsi conçu: <i>Lettre contre une inuective du S<sup>r</sup> Corneille, soy +disant Autheur du Cid</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_74" id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> Page 4.</p> + +<p><a name="Footnote_75" id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> Page 13.</p> + +<p><a name="Footnote_76" id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> Page 9.</p> + +<p><a name="Footnote_77" id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> <i>Examen de ce qui s'est fait pour et contre le Cid</i>, p. 103.</p> + +<p><a name="Footnote_78" id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> Voyez tome I, p. 130, et tome II, p. 218 et 219.</p> + +<p><a name="Footnote_79" id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> In-8<sup>o</sup> de 13 pages, sans indication de lieu d'impression et sans +date.</p> + +<p><a name="Footnote_80" id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> Deuxième édition, p. 305, note 13.</p> + +<p><a name="Footnote_81" id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> Voyez tome II, p. 442, note 1254.</p> + +<p><a name="Footnote_82" id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> <i>Paris</i>, M.DC.XXXVII, in-8<sup>o</sup>, 8 pages.</p> + +<p><a name="Footnote_83" id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> <i>Paris</i>, M.DC.XXXVII, in-8<sup>o</sup>, 7 pages.</p> + +<p><a name="Footnote_84" id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> Voyez plus haut, p. <a href="#Page_24">24</a>, note 63.</p> + +<p><a name="Footnote_85" id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> In-8<sup>o</sup>, 8 pages.</p> + +<p><a name="Footnote_86" id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> Voyez ci-après, p. <a href="#Page_39">39</a> et <a href="#Page_40">40</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_87" id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> <i>Bibliothèque françoise</i>, 2<sup>e</sup> édition, p. 130 et 131.</p> + +<p><a name="Footnote_88" id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> Page 5.</p> + +<p><a name="Footnote_89" id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> Sans lieu ni date. In-8<sup>o</sup> de 5 pages et 1 feuillet blanc.</p> + +<p><a name="Footnote_90" id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> <i>A Paris</i>, M.DC.XXXVII, in-8<sup>o</sup>, 8 pages.</p> + +<p><a name="Footnote_91" id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> <i>A Paris, chez Anthoine de Sommaville, au Palais, à l'Escu de +France.</i> M.DC.XXXVII, in-8<sup>o</sup> de 11 pages.</p> + +<p><a name="Footnote_92" id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> <i>Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise</i>, 1653, p. 189-191.</p> + +<p><a name="Footnote_93" id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> Ce nom est imprimé ainsi dans le texte de Pellisson; toutefois, +dans son <i>Catalogue de Messieurs de l'Académie françoise</i>, p. 523 de la +<i>Relation</i>, il écrit <i>l'abbé de Bourzeyz; Bourzeis</i> est la forme adoptée le +plus généralement.</p> + +<p><a name="Footnote_94" id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> Registres du 30 juin 1637. (<i>Note de Pellisson.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_95" id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> Ce manuscrit appartient depuis longtemps à la Bibliothèque +impériale; il figure sous le n<sup>o</sup> Y 5666, à la page 549 du tome I des +Belles-Lettres du <i>Catalogue des livres imprimez de la Bibliothèque du +Roy</i>, publié en 1750. L'année dernière (1861) il a passé du Département +des imprimés au Département des manuscrits, où il porte actuellement +le n<sup>o</sup> 5541 du <i>Supplément français</i>. C'est un petit in-4<sup>o</sup> de +63 pages. Il était intitulé d'abord: <i>Les Sentimens de l'Academie françoise +touchant les observations faites sur la tragicomedie du Cid</i>. Ce titre a +été ainsi modifié: <i>Les Sentimens de l'Academie françoise sur la question +de la tragicomedie du Cid</i>. On lit en tête du premier feuillet cette note +de l'abbé Sallier, garde des manuscrits de la Bibliothèque du Roi: +«De la main de M<sup>r</sup> Chapelain, avec des apostilles de M. le cardinal de +Richelieu. Témoignage de M<sup>r</sup> l'abbé d'Olivet. 7<sup>bre</sup> 1737.» Dans le catalogue +imprimé de 1750, cette note est reproduite; mais d'Olivet n'est +pas nommé. Nous pensons, contrairement à l'opinion de Pellisson, +que quatre des sept apostilles sont entièrement de la main du Cardinal; +nous les passerons en revue une à une dans les notes suivantes.</p> + +<p><a name="Footnote_96" id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> Cette apostille qui se trouve à la page 5 est d'une écriture menue, +irrégulière, difficile à lire: c'est probablement celle de Citois. +A la page 13, ces deux apostilles: «il faut un exemple», «il faut +un tempérament», sont d'une grosse et belle écriture, qui présente +avec celle des lettres autographes de Richelieu la conformité la plus +frappante. A la page 29, à l'occasion du reproche fait à Rodrigue +d'avoir formé le dessein de tuer le Comte, dont la mort n'était pas +nécessaire pour sa satisfaction, on lit en marge cette note assez +étrange, de l'écriture que nous attribuons à Citois: «Faut voir si la +pièce le dit; car si cela n'est point on auroit tort de faire à croire à +Rodrigue qu'il voulût tuer le Comte, puisqu'on fait souvent en telles +occasions ce qu'on ne veut pas faire.»</p> + +<p><a name="Footnote_97" id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> Note de l'écriture qui paraît être celle de Citois; le mot <i>bon</i> est +tracé avec un peu plus de hardiesse que le reste; toutefois il est impossible +d'affirmer qu'il soit d'une autre main. A la page 37, apostille +de la grosse écriture que nous attribuons à Richelieu: «Il ne faut +point dire cela si absolument.»</p> + +<p><a name="Footnote_98" id="Footnote_98" href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> Ici la transcription est inexacte. Il y a dans le manuscrit +(p. 58): «Il faut adoucir cette expression.» Cette dernière apostille +est, suivant nous, de la main de Richelieu.</p> + +<p><a name="Footnote_99" id="Footnote_99" href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> Registres, 17 juillet 1637. (<i>Note de Pellisson.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_100" id="Footnote_100" href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> Registres, dernier juillet 1637. (<i>Note du même.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_101" id="Footnote_101" href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a> Registres, 23 novembre 1637. (<i>Note de Pellisson.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_102" id="Footnote_102" href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> <i>A Paris, chez Jean Camusat</i>, 1638, in-8<sup>o</sup>.</p> + +<p><a name="Footnote_103" id="Footnote_103" href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> <i>Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise</i>, p. 193-204.</p> + +<p><a name="Footnote_104" id="Footnote_104" href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> <i>A Paris, chez Antoine de Sommaville. Au Palais, à l'Escu de +France.</i> M.DC.XXXVII, in-8<sup>o</sup> de 14 pages et 1 feuillet blanc.</p> + +<p><a name="Footnote_105" id="Footnote_105" href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> <i>A Paris</i>, M.DC.XXXVII, in-8<sup>o</sup> de 14 pages.</p> + +<p><a name="Footnote_106" id="Footnote_106" href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> <i>A Paris</i>, M.DC.XXXVII, in-8<sup>o</sup> de 7 pages.</p> + +<p><a name="Footnote_107" id="Footnote_107" href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> <i>A Paris, imprimé aux despens de l'Autheur</i>, in-8<sup>o</sup> de 103 pages.</p> + +<p><a name="Footnote_108" id="Footnote_108" href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> «L'<i>Hôpital des pauvres enfermés</i> est un membre de l'Hôpital +général, où on a mis plusieurs pauvres pour les empêcher d'être fainéants +et vagabonds.» (<i>Dictionnaire universel de Furetière.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_109" id="Footnote_109" href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> In-8<sup>o</sup> de 16 pages, sans lieu ni date. Une autre édition en plus +gros caractères et formant 24 pages se trouve mentionnée dans les +notes recueillies par Van Praet (voyez ci-dessus, note 64 de la p. 25). +Cette pièce a été réimprimée dans le <i>Recueil de dissertations sur plusieurs +tragédies de Corneille et de Racine</i>.... publié par Granet en 1740, +tome I, p. 99; et dans le <i>Tableau historique.... de la poésie française.... +au seizième siècle</i>, par M. Sainte-Beuve, 1828, 2 vol. in-8<sup>o</sup>, tome I, p. 386.</p> + +<p><a name="Footnote_110" id="Footnote_110" href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a> <i>A Paris, chez Anthoine de Sommaville. Au Palais, dans la petite +Sale, à l'Escu de France</i>, M.DC.XXXVII, in-8<sup>o</sup> de 38 pages.</p> + +<p><a name="Footnote_111" id="Footnote_111" href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_25">25</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_112" id="Footnote_112" href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a> In-8<sup>o</sup> de 7 pages.</p> + +<p><a name="Footnote_113" id="Footnote_113" href="#FNanchor_113"><span class="label">[113]</span></a> 1637, in-8<sup>o</sup> de 12 pages.</p> + +<p><a name="Footnote_114" id="Footnote_114" href="#FNanchor_114"><span class="label">[114]</span></a> 1637, in-4<sup>o</sup> de 32 pages. Nous n'avons pu voir cet ouvrage; la +description que nous en donnons est tirée de l'<i>Histoire du Théâtre +françois</i> des frères Parfait (tome V, p. 270). Les notes recueillies par +Van Praet nous font seules connaître le nombre de pages de l'ouvrage. +Ce sont aussi ces notes qui nous apprennent qu'on trouve, +p. 11, une lettre de M. Mairet à M. Scudéry contenant sa généalogie, +datée de Belin du 30 septembre 1637. M. Taschereau indique +cette pièce comme étant du format in-8<sup>o</sup> et lui donne le titre suivant: +<i>Apologie pour Mairet contre les calomnies du S<sup>r</sup> Corneille en réponse à +la pièce intitulée: Advertissement au besançonnois Mairet</i>, titre qu'il a +pris sans doute sur une édition différente de celle dont nous venons +de parler.</p> + +<p><a name="Footnote_115" id="Footnote_115" href="#FNanchor_115"><span class="label">[115]</span></a> Cette lettre a été imprimée pour la première fois par Granet, +en 1740, dans son <i>Recueil de dissertations sur plusieurs tragédies de +Corneille et de Racine</i>, tome I, p. 114.</p> + +<p><a name="Footnote_116" id="Footnote_116" href="#FNanchor_116"><span class="label">[116]</span></a> François de Faudoas, dit d'Averton, comte de Belin; il avait +été gouverneur de Paris pendant la Ligue. Il fut assassiné par le +marquis de Bonnivet le 7 décembre 1642. Dans l'<i>Historiette</i> de Mondory +(tome VII, p. 172), Tallemant, parlant de la Lenoir, actrice du +théâtre du Marais, termine ainsi: «Le comte de Belin, qui avoit +Mairet à son commandement, faisoit faire des pièces à condition +qu'elle eût le principal personnage; car il en étoit amoureux, et la +troupe s'en trouvoit bien.»</p> + +<p><a name="Footnote_117" id="Footnote_117" href="#FNanchor_117"><span class="label">[117]</span></a> Il y a <i>fait</i>, et non <i>faite</i>, dans l'édition originale. Voyez des +exemples analogues dans la prose de Malherbe, tome II de l'édition +de M. Lalanne, p. 436, 442, 576, etc.</p> + +<p><a name="Footnote_118" id="Footnote_118" href="#FNanchor_118"><span class="label">[118]</span></a> <i>A Paris, chez Anthoine de Sommaville. Au Palais, dans la petite +Sale, à l'Escu de France.</i> M.CD.XXXVIII (<i>sic</i>, 1638), in-8<sup>o</sup> de +34 pages. Ce recueil a paru dès le commencement de l'année ou +même, malgré son millésime, à la fin de 1637. Chapelain écrit le +25 janvier 1638 à Balzac, en lui parlant de sa lettre sur <i>le Cid</i>: «On +l'a imprimée en papier volant, avec la mauvaise réponse de.... (<i>Scudéry</i>) +et le remercîment du même à l'Académie.» (<i>Histoire de la vie et +des ouvrages de Corneille</i>, par M. J. Taschereau, 2<sup>e</sup> édition, p. 312.)</p> + +<p><a name="Footnote_119" id="Footnote_119" href="#FNanchor_119"><span class="label">[119]</span></a> Une édition, publiée à part, de la <i>Lettre de Monsieur de Balzac +à Monsieur de Scudery, touchant ses Obseruations sur le Cid</i> (in-8<sup>o</sup> de +8 pages), offre ici une variante; on y lit: «des juges devant qui +vous l'avez appelé.»—Au sujet du passage auquel s'applique cette +variante, voyez plus loin, p. <a href="#Page_47">47</a> et <a href="#Page_48">48</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_120" id="Footnote_120" href="#FNanchor_120"><span class="label">[120]</span></a> Voyez tome I, p. 14, note 217.</p> + +<p><a name="Footnote_121" id="Footnote_121" href="#FNanchor_121"><span class="label">[121]</span></a> <i>Les Harangues ou discours academiques</i> de Jean-Baptiste Mangini. +Paris, Augustin Courbé, 1642, in-8<sup>o</sup>.</p> + +<p><a name="Footnote_122" id="Footnote_122" href="#FNanchor_122"><span class="label">[122]</span></a> «C'est beaucoup de s'être emparé des yeux de prime abord, +quoique ensuite un examen attentif trouve des critiques à faire. +Si tu me demandes mon sentiment, l'homme qui enlève les suffrages +est plus grand que celui qui les mérite.» (<i>Épître</i> c, § 3.)</p> + +<p><a name="Footnote_123" id="Footnote_123" href="#FNanchor_123"><span class="label">[123]</span></a> Cette lettre a été ainsi reproduite, d'après le recueil manuscrit +de lettres de Chapelain appartenant à M. Sainte-Beuve dans l'<i>Histoire +de la vie et des ouvrages de P. Corneille</i>, par M. J. Taschereau, 2<sup>e</sup> édition +(p. 308 et 309, note 17). Pellisson l'avait donnée, mais en abrégé +et sous forme indirecte, dans sa <i>Relation contenant l'histoire de l'Académie +françoise</i>, p. 205 et 206.</p> + +<p><a name="Footnote_124" id="Footnote_124" href="#FNanchor_124"><span class="label">[124]</span></a> Satire IX, vers 231-234.</p> + +<p><a name="Footnote_125" id="Footnote_125" href="#FNanchor_125"><span class="label">[125]</span></a> Mots espagnols signifiant: «pour le bien de la paix.»</p> + +<p><a name="Footnote_126" id="Footnote_126" href="#FNanchor_126"><span class="label">[126]</span></a> Recueil manuscrit de lettres de Chapelain appartenant à +M. Sainte-Beuve, cité par M. Taschereau, <i>Histoire de la vie et des ouvrages +de P. Corneille</i>, 2<sup>e</sup> édition, p. 104 et 105.</p> + +<p><a name="Footnote_127" id="Footnote_127" href="#FNanchor_127"><span class="label">[127]</span></a> Même recueil, cité par M. Taschereau, p. 105.</p> + +<p><a name="Footnote_128" id="Footnote_128" href="#FNanchor_128"><span class="label">[128]</span></a> <i>Lettres choisies du sieur Balzac</i>, Paris, 1647, in-8<sup>o</sup>, I<sup>r</sup>e partie, +p. 398. <i>Œuvres de Balzac</i>, in-fol., tome I, p. 542.</p> + +<p><a name="Footnote_129" id="Footnote_129" href="#FNanchor_129"><span class="label">[129]</span></a> A Poitiers.</p> + +<p><a name="Footnote_130" id="Footnote_130" href="#FNanchor_130"><span class="label">[130]</span></a> <i>Le Menteur</i>, acte I, scène <span class="smcap">I</span>. Variante des éditions de 1644-1656.</p> + +<p><a name="Footnote_131" id="Footnote_131" href="#FNanchor_131"><span class="label">[131]</span></a> Acte I, scène <span class="smcap">III</span>, vers 151 et 152.</p> + +<p><a name="Footnote_132" id="Footnote_132" href="#FNanchor_132"><span class="label">[132]</span></a> Vers 1559 et suivants.</p> + +<p><a name="Footnote_133" id="Footnote_133" href="#FNanchor_133"><span class="label">[133]</span></a> Voyez plus loin, p. <a href="#Page_98">98</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_134" id="Footnote_134" href="#FNanchor_134"><span class="label">[134]</span></a> Je dois une partie de ces renseignements, et beaucoup d'autres +dont je compte faire usage dans les notices suivantes, aux obligeantes +communications de M. Léon Guillard, bibliothécaire et archiviste de +la Comédie-Française.</p> + +<p><a name="Footnote_135" id="Footnote_135" href="#FNanchor_135"><span class="label">[135]</span></a> «Corneille opposa à ces écrits une lettre qu'il intitula <i>l'Ami +du Cid à Claveret</i>, in-8<sup>o</sup>, et dans laquelle il turlupina fort ce poëte.» +(Niceron, <i>Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres</i>, +Paris, 1727-1745; in-12 tome XX, p. 90.) Voyez la <i>Notice</i>, p. <a href="#Page_29">29</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_136" id="Footnote_136" href="#FNanchor_136"><span class="label">[136]</span></a> <i>Lettre apologétique.</i></p> + +<p><a name="Footnote_137" id="Footnote_137" href="#FNanchor_137"><span class="label">[137]</span></a> «Le lecteur, disent les frères Parfait, est bien le maître d'expliquer +au propre ou au figuré le titre que l'on donne ici à Claveret +de <i>tireur de bottes</i>, car pour nous ce sont lettres closes et impénétrables.» +(<i>Histoire du Théâtre françois</i>, tome IV, p. 452, note <i>a</i>.) +Nous ignorons également à quoi cette phrase fait allusion et quel +était l'état du père de Jean Claveret. Nous savons que ce dernier, +originaire d'Orléans, portait le titre d'avocat, ce qui n'empêche pas +l'auteur de la <i>Lettre pour M. de Corneille</i>, que nous reproduisons +ci-après, de dire (voyez p.<a href="#Page_57"> 57</a>) que Claveret «dans ses plus grandes +ambitions n'a jamais prétendu au delà de sommelier dans une médiocre +maison.»</p> + +<p><a name="Footnote_138" id="Footnote_138" href="#FNanchor_138"><span class="label">[138]</span></a> <i>Le Pèlerin amoureux</i> est une comédie non imprimée que les +frères Parfait placent la seconde parmi les pièces de Clavaret, mais +dont ils ne donnent point l'analyse; il est donc impossible de savoir +à quoi se rapportent les observations critiques que nous trouvons ici. +En 1634, c'est-à-dire à peu près à l'époque où dut être jouée la +pièce de Claveret, Rotrou a fait représenter <i>la Pèlerine amoureuse</i>, +tragi-comédie.</p> + +<p><a name="Footnote_139" id="Footnote_139" href="#FNanchor_139"><span class="label">[139]</span></a> Voyez sur Geoffrin, dit Jodelet, la Notice du <i>Menteur</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_140" id="Footnote_140" href="#FNanchor_140"><span class="label">[140]</span></a> Voyez la Notice de <i>la Place Royale</i>, tome II, p. 218, note 630.</p> + +<p><a name="Footnote_141" id="Footnote_141" href="#FNanchor_141"><span class="label">[141]</span></a> <i>Excuse à Ariste</i>, vers 50.</p> + +<p><a name="Footnote_142" id="Footnote_142" href="#FNanchor_142"><span class="label">[142]</span></a> Ceci est difficile à expliquer, car <i>la Place Royale</i> de Claveret a +dû, comme celle de Corneille, être jouée en 1635.</p> + +<p><a name="Footnote_143" id="Footnote_143" href="#FNanchor_143"><span class="label">[143]</span></a> Mairet classe cette pièce avant la <i>Reponse de</i> *** (voyez ci-dessus, +p. <a href="#Page_40">40</a>). Nous avons dû nous en rapporter à ce témoignage +contemporain plutôt qu'au sentiment de Niceron, qui, comme on va +le voir, intervertit cet ordre: «Corneille.... continua ses turlupinades +contre Claveret par une lettre qu'il intitula <i>Reponse de *** à *** +sous le nom d'Ariste,</i> in-8<sup>o</sup>. Elle fut suivie d'une seconde qui parut +sous ce titre: <i>Lettre pour M. de Corneille contre ces mots de la lettre +sous le nom d'Ariste</i>....» (Niceron, <i>Mémoires</i>, tome XX, p. 91.)</p> + +<p><a name="Footnote_144" id="Footnote_144" href="#FNanchor_144"><span class="label">[144]</span></a> Allusion à ce passage de la <i>Lettre à *** sous le nom d'Ariste</i> +(p. 4): «Encore qu'il (<i>Scudéry</i>) ait remarqué huit cents plaies sur +ce beau corps, je trouve toutefois qu'il en a négligé pour le moins +huit cents autres qui méritoient bien d'être sondées.»</p> + +<p><a name="Footnote_145" id="Footnote_145" href="#FNanchor_145"><span class="label">[145]</span></a> Cette épigramme et sa traduction, ainsi que la réponse qui +vient après, ont été imprimées, dans l'édition originale, à la suite +de la <i>Lettre</i> précédente.</p> + +<p><a name="Footnote_146" id="Footnote_146" href="#FNanchor_146"><span class="label">[146]</span></a> A la suite de la <i>Lettre apologitique</i> (voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_24">24</a>, +note 62, ce vers est un peu différent:</p> + +<p class="left5">Et charmants à les voir, et charmants à les lire.</p> + +<p><a name="Footnote_147" id="Footnote_147" href="#FNanchor_147"><span class="label">[147]</span></a> Mairet a parlé fort modestement de ses premières pièces dans +l'<i>Épître</i> qu'il a placée en tête des <i>Galanteries du duc d'Ossonne</i>: «Je +composai, dit-il, ma <i>Criséide</i> à seize ans, au sortir de philosophie, et +c'est de celle-là, et de <i>Silvie</i> qui la suivit un an après, que je dirois +volontiers à tout le monde: <i>Delicta juventutis meæ ne reminiscaris</i> +(<i>Psaume</i> <span class="smcap">XXIV</span>, verset 7). Je fis la <i>Silvanire</i> à vingt et un, <i>le Duc d'Ossonne</i> +à vingt-trois, <i>Virginie</i> à vingt-quatre, <i>Sophonisbe</i> à vingt-cinq.» +Il cite immédiatement après Corneille avec éloge. Voyez tome I, +p. 129.</p> + +<p><a name="Footnote_148" id="Footnote_148" href="#FNanchor_148"><span class="label">[148]</span></a> Pièce de Scudéry.</p> + +<p><a name="Footnote_149" id="Footnote_149" href="#FNanchor_149"><span class="label">[149]</span></a> Voyez tome II, p. 218.</p> + +<p><a name="Footnote_150" id="Footnote_150" href="#FNanchor_150"><span class="label">[150]</span></a> Sur la <i>Sophonisbe</i> de Mairet, voyez la Notice de la <i>Sophonisbe</i> +de Corneille.</p> + +<p><a name="Footnote_151" id="Footnote_151" href="#FNanchor_151"><span class="label">[151]</span></a> Allusion à ce passage des <i>Observations</i> de Scudéry (édition en +96 pages, p. 52): «O jugement de l'auteur, à quoi songez-vous? +O raison de l'auditeur, qu'êtes-vous devenue?»</p> + +<p><a name="Footnote_152" id="Footnote_152" href="#FNanchor_152"><span class="label">[152]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_29">29</a>-<a href="#Page_31">31</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_153" id="Footnote_153" href="#FNanchor_153"><span class="label">[153]</span></a> «Corneille, sans se nommer, fit tomber toutes ces critiques +par une <i>Lettre du désintéressé au sieur Mayret</i>, in-8<sup>o</sup>.» (Niceron, +<i>Mémoires</i>, tome XX, p. 92.)—Cet ouvrage est aussi mentionné +comme étant de Corneille dans Barbier, <i>Dictionnaire des ouvrages +anonymes et pseudonymes</i>, 2<sup>e</sup> édition, Paris, 1823, tome II, p. 242, +n<sup>o</sup> 9617.</p> + +<p><a name="Footnote_154" id="Footnote_154" href="#FNanchor_154"><span class="label">[154]</span></a> Voyez tome II, p. 22, note 54.</p> + +<p><a name="Footnote_155" id="Footnote_155" href="#FNanchor_155"><span class="label">[155]</span></a> <i>Le Prince déguisé</i>, tragi-comédie de Scudéry, fut représenté +en 1635 avec un grand succès. Le spectacle en était fort beau. (<i>Histoire +du Théâtre françois</i> par les frères Parfait, tome V, p. 126 et suivantes.)</p> + +<p><a name="Footnote_156" id="Footnote_156" href="#FNanchor_156"><span class="label">[156]</span></a> «On dit figurément: <i>donner l'estrapade à son esprit</i>, quand on +lui fait faire une violente application pour inventer quelque chose +difficile à trouver.» (<i>Dictionnaire universel de Furetière.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_157" id="Footnote_157" href="#FNanchor_157"><span class="label">[157]</span></a> «Ceux de votre pays, pour être accoutumés à ne boire que +du cidre, s'enivrent facilement lorsqu'ils boivent du vin.» (<i>Lettre +du sieur Claveret à M. de Corneille</i>, p. 3.)</p> + +<p><a name="Footnote_158" id="Footnote_158" href="#FNanchor_158"><span class="label">[158]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_54">54</a>, note 137.</p> + +<p><a name="Footnote_159" id="Footnote_159" href="#FNanchor_159"><span class="label">[159]</span></a> «S'il est du Parnasse comme du paradis, où l'on ne peut espérer +d'entrée avec des biens mal acquis, tombez d'accord avec moi +que nous en sommes exclus, si nous ne restituons publiquement la +réputation illégitime que ces deux pièces (la <i>Silvie</i> et <i>le Cid</i>) nous ont +donnée.» (<i>Épître familière du sieur Mairet</i>, p. 12.)</p> + +<p><a name="Footnote_160" id="Footnote_160" href="#FNanchor_160"><span class="label">[160]</span></a> «J'essayerai néanmoins de lui justifier la <i>Silvanire</i>, <i>le Duc +d'Ossonne</i>; la <i>Virginie</i> et la <i>Sophonisbe</i>, dans un ouvrage plus considérable +que cestui-ci.» (<i>Ibidem</i>, p. 8.)</p> + +<p><a name="Footnote_161" id="Footnote_161" href="#FNanchor_161"><span class="label">[161]</span></a> Ce n'est assurément pas Corneille qui a écrit ou même inspiré +ce passage, car il se défend avec énergie d'avoir accepté des juges. +Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_47">47</a> et <a href="#Page_48">48</a>, et ci-après, p. <a href="#Page_83">83</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_162" id="Footnote_162" href="#FNanchor_162"><span class="label">[162]</span></a> Attribué à Corneille par les frères Parfait, qui considèrent à +tort cet <i>Avertissement</i> comme une réponse à l'<i>Apologie pour M. Mairet</i> +(<i>Histoire du Théâtre françois</i>, tome V, p. 270). Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_41">41</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_163" id="Footnote_163" href="#FNanchor_163"><span class="label">[163]</span></a> «Personne ne cherche à tirer sa gloire de la critique d'autrui, +si ce n'est celui qui désespère de sa gloire propre.»</p> + +<p><a name="Footnote_164" id="Footnote_164" href="#FNanchor_164"><span class="label">[164]</span></a> «J'ai commencé de si bonne heure à faire parler de moi, qu'à +ma vingt-sixième année je me trouve aujourd'hui le plus ancien de +tous nos poëtes dramatiques.» Voyez encore ci-dessus, p. <a href="#Page_60">60</a>, note 147.</p> + +<p><a name="Footnote_165" id="Footnote_165" href="#FNanchor_165"><span class="label">[165]</span></a> Voyez la <i>Notice biographique</i>, et ci-dessus, p. <a href="#Page_10">10</a>, note 16.</p> + +<p><a name="Footnote_166" id="Footnote_166" href="#FNanchor_166"><span class="label">[166]</span></a> La <i>Silvanire</i> est précédée d'une <i>Preface en forme de discours poetique</i>, +à Monsieur le comte de Carmail.</p> + +<p><a name="Footnote_167" id="Footnote_167" href="#FNanchor_167"><span class="label">[167]</span></a> La première division de cette préface, intitulée: <i>Du poete et +de ses parties</i>, commence ainsi: «Poëte proprement est celui-là qui +doué d'une excellence d'esprit et poussé d'une fureur divine, explique +en beaux vers des pensées qui semblent ne pouvoir pas être +produites du seul esprit humain.»</p> + +<p><a name="Footnote_168" id="Footnote_168" href="#FNanchor_168"><span class="label">[168]</span></a> «Disons donc que les anciens nous ont laissé des poëmes beaucoup +moins remplis à la vérité que ne sont les nôtres, tant pour la +raison que je viens d'apporter, que pour quelque autre à nous inconnue, +et qu'on n'infère pas de là que la rigueur de notre règle en ait +été la principale cause, comme veulent quelques-uns de ces Messieurs, +qui n'ont point envie de la recevoir. D'autant que nous ne pouvons +croire cela sans faire tort à ces grands esprits de l'antiquité, qui +sembleroient avoir eu moins d'invention en la composition de leurs +sujets, que nos modernes dramatiques, qui, nonobstant la difficulté +de cette loi, n'ont pas laissé d'en imaginer de parfaitement beaux et +parfaitement agréables, tels que sont par exemple le <i>Pastor fido</i>, la +<i>Filis de Scire</i> et, sans aller plus loin, la <i>Silvanire ou la Morte vive</i>.»</p> + +<p><a name="Footnote_169" id="Footnote_169" href="#FNanchor_169"><span class="label">[169]</span></a> «Pour son étendue, il est vrai qu'elle passe un peu au delà de +l'ordinaire, et que l'ayant plutôt faite pour l'hôtel de Montmorency +que pour l'hôtel de Bourgogne, je ne me suis pas beaucoup soucié +de la longueur, qui paroît principalement au dernier acte, à cause +de la foule des effets qu'il y faut nécessairement démêler: si c'est +un défaut, c'est pour les impatients et non pour les habiles.» La +<i>Silvanire</i> est dédiée à Madame la duchesse de Montmorency.</p> + +<p><a name="Footnote_170" id="Footnote_170" href="#FNanchor_170"><span class="label">[170]</span></a> Voyez p. <a href="#Page_76">76</a>, note 183.</p> + +<p><a name="Footnote_171" id="Footnote_171" href="#FNanchor_171"><span class="label">[171]</span></a> «Pour la <i>Chriséide</i>, il me suffira de lui dire qu'elle n'a jamais +vu le jour de mon consentement; qu'étant pleine des propres fautes +de mon enfance et de celles que le peu de soin de l'imprimeur y +laissa glisser, je fis ce que je pus pour en empêcher la distribution, +jusque-là même qu'un de vos compatriots, nommé Jacques Besongne, +qui l'avoit mise sous la presse, fut obligé par les poursuites de François +Targa, votre libraire, à qui j'en avois laissé procuration, de faire +un voyage en cette ville, où le pauvre homme mourut subitement, +à mon très-grand regret; ce sont des circonstances assez remarquables +pour vérifier ce que je dis.» (<i>Épître familière du S<sup>r</sup> Mairet</i>, p. 9.)</p> + +<p><a name="Footnote_172" id="Footnote_172" href="#FNanchor_172"><span class="label">[172]</span></a> <i>La Silvanire</i> est ornée d'un frontispice gravé, avec portrait de +<i>J. Mairet de Besançon</i>, et de cinq planches de Michel Lasne.</p> + +<p><a name="Footnote_173" id="Footnote_173" href="#FNanchor_173"><span class="label">[173]</span></a> <i>Excuse à Ariste</i>, vers 39 et 40. Le texte exact est:</p> + +<p class="left5">Et mon ambition, pour faire plus de bruit,<br /> +Ne les va point quêter (<i>les voix</i>) de réduit en réduit.</p> + +<p><a name="Footnote_174" id="Footnote_174" href="#FNanchor_174"><span class="label">[174]</span></a> En 1639 a paru: <i>Le grand et dernier Solyman ou la Mort de +Mustapha</i>, tragédie par M. Mairet. Représenté par la troupe Royalle, +<i>Paris, A. Courbé</i>, in-4<sup>o</sup>. On lit dans l'<i>Avertissement au lecteur</i>: «Je +t'avertis que le <i>Solyman</i> qu'on mit en lumière il y a deux ans n'est +pas de moi.» En effet, le <i>Soliman</i> publié en 1637 est de d'Alibray. +Les deux ouvrages sont imités de la pièce italienne du comte Bonarelli +de la Rovère.</p> + +<p><a name="Footnote_175" id="Footnote_175" href="#FNanchor_175"><span class="label">[175]</span></a> Voyez la Notice sur <i>Médée</i>, tome II, p. 330 et 331, et ci-dessus, +p. <a href="#Page_8">8</a> et <a href="#Page_9">9</a>, et note 11 de cette dernière page.</p> + +<p><a name="Footnote_176" id="Footnote_176" href="#FNanchor_176"><span class="label">[176]</span></a> Cette dédicace est intitulée: «<i>A tres-docte et tres-ingénieux +Anthoine Brun, procureur general au Parlement de Dole, epitre dedicatoire, +comique et familiere</i>,» et elle commence par ces mots: «Monsieur +mon tres-cher ami.»</p> + +<p><a name="Footnote_177" id="Footnote_177" href="#FNanchor_177"><span class="label">[177]</span></a> «Il est vrai qu'on nous fait au Louvre des sacrifices de louanges +et de fumées, comme si nous étions les dieux de l'antiquité les +plus délicats, où nous aurions besoin qu'on nous traitât plus grossièrement, +et qu'on nous offrît plutôt de bonnes hécatombes de +Poissy, avec une large effusion de vin d'Arbois, de Beaune et de +Coindrieux.»</p> + +<p><a name="Footnote_178" id="Footnote_178" href="#FNanchor_178"><span class="label">[178]</span></a> «Il est très-vrai que si mes premiers ouvrages ne furent guère +bons, au moins ne peut-on nier qu'ils n'ayent été l'heureuse semence +de beaucoup d'autres meilleurs, produits par les fécondes plumes +de MM. de Rotrou, de Scudéry, Corneille et du Ryer, que je nomme +ici suivant l'ordre du temps qu'ils ont commencé d'écrire après moi, +et de quelques autres, dont la réputation ira quelque jour jusques à +vous; particulièrement de deux jeunes auteurs des tragédies de <i>Cléopatre</i> +et de <i>Mithridate</i>, de qui l'apprentissage est un demi-chef-d'œuvre +qui donne de merveilleuses espérances des belles choses qu'ils pourront +faire à l'avenir.»</p> + +<p><a name="Footnote_179" id="Footnote_179" href="#FNanchor_179"><span class="label">[179]</span></a> <i>Cléopatre</i>, tragédie de Benserade, représentée en 1635.</p> + +<p><a name="Footnote_180" id="Footnote_180" href="#FNanchor_180"><span class="label">[180]</span></a> <i>La Mort de Mithridate</i>, tragédie de la Calprenède, représentée +en 1635.</p> + +<p><a name="Footnote_181" id="Footnote_181" href="#FNanchor_181"><span class="label">[181]</span></a> Nous ne savons de quel ouvrage il s'agit ici. Serait-ce de <i>la +Grande Pastorale</i> qui, suivant Pellisson, renfermait cinq cents vers +de la façon du Cardinal, et à l'impression de laquelle il renonça +après avoir pris connaissance des observations de Chapelain, que lui +communiqua Boisrobert (voyez <i>la Relation contenant l'histoire de +l'Académie françoise</i>, p. 179 et suivantes)? C'est probable; remarquons +toutefois que Pellisson ne dit mot de la collaboration de Mairet.</p> + +<p><a name="Footnote_182" id="Footnote_182" href="#FNanchor_182"><span class="label">[182]</span></a> Voici le passage des <i>Galanteries du duc d'Ossonne</i> auquel il est +fait allusion ici.</p> + +<p><a name="Footnote_183" id="Footnote_183" href="#FNanchor_183"><span class="label">[183]</span></a> On sait que Besançon, patrie de Mairet, et la Franche-Comté +tout entière n'étaient pas encore françaises: elles avaient appartenu +à l'empire d'Allemagne et faisaient alors partie des possessions de la +ligne espagnole de la maison d'Autriche.</p> + +<p><a name="Footnote_184" id="Footnote_184" href="#FNanchor_184"><span class="label">[184]</span></a> L'épître dédicatoire est adressée: <span class="smcap">A madame la duchesse +d'Aiguillon</span>, dans les éditions de 1648-56.—Marie-Madeleine de +Vignerot, nièce de Richelieu, avait épousé Antoine de Beauvoir, +marquis du Roure, seigneur de Combalet, qui fut tué en 1621 devant +Montauban. Le Cardinal la plaça près de la Reine, en qualité de +dame d'honneur, et fit revivre pour elle en 1638 le duché d'Aiguillon. +Toutefois ces mots: <i>A Madame de Combalet</i>, subsistèrent en tête +de la présente dédicace, dans les éditions du <i>Cid</i>, jusqu'en 1644 inclusivement. +On y substitua plus tard, comme nous venons de le dire: +<i>A Madame la duchesse d'Aiguillon</i>, dans les recueils des <i>Œuvres</i>, jusqu'en +1660, époque à laquelle Corneille supprima les dédicaces et +les avertissements. La duchesse mourut en 1675. Voyez ci-dessus, +p. <a href="#Page_18">18</a> et <a href="#Page_19">19</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_185" id="Footnote_185" href="#FNanchor_185"><span class="label">[185]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1654 et 56): vient encore triompher.</p> + +<p><a name="Footnote_186" id="Footnote_186" href="#FNanchor_186"><span class="label">[186]</span></a> Ce membre de phrase manque dans l'édition de 1637 in-12, +qui porte simplement: «alors j'ai cru qu'après les éloges, etc.»</p> + +<p><a name="Footnote_187" id="Footnote_187" href="#FNanchor_187"><span class="label">[187]</span></a> Cet extrait et les remarques qui le suivent ne se trouvent que +dans les éditions de 1648-56.—Au lieu de «lib. IX<sup>o</sup>, cap. v<sup>o</sup>,» +on lit dans les éditions données du vivant de Corneille: «lib. IV<sup>o</sup>, +cap. 5<sup>o</sup>.» Dans les impressions les plus récentes, à la faute IV<sup>o</sup>, +pour IX<sup>o</sup>, il s'en est joint une seconde: 50 pour 5<sup>o</sup>.</p> + +<p><a name="Footnote_188" id="Footnote_188" href="#FNanchor_188"><span class="label">[188]</span></a> «Il avait eu peu de jours auparavant<a name="FNanchor_188-a" id="FNanchor_188-a" href="#Footnote_188-a" class="fnanchor">[188-a]</a> un duel avec don +Gomèz, comte de Gormaz. Il le vainquit et lui donna la mort. +Le résultat de cet événement fut qu'il se maria avec doña Chimène, +fille et héritière de ce seigneur. Elle-même demanda au +Roi qu'il le lui donnât pour mari (car elle était fort éprise de ses +qualités), ou qu'il le châtiât conformément aux lois, pour avoir +donné la mort à son père. Le mariage, qui agréait à tous, s'accomplit; +ainsi grâce à la dot considérable de son épouse, qui s'ajouta +aux biens qu'il tenait de son père, il grandit en pouvoir et <i>en</i> richesses.»</p> + +<p>L'<i>Historia general d'España</i><a name="FNanchor_188-b" id="FNanchor_188-b" href="#Footnote_188-b" class="fnanchor">[188-b]</a>, d'où Corneille a tiré le fragment qui +précède son Avertissement, n'est qu'une traduction libre, faite par +le P. Mariana lui-même, de son histoire latine, intitulée <i>Historiæ +de rebus Hispaniæ libri</i> XXX, dont les diverses parties ont paru en +1592, 1595 et 1616. Voici le passage qui correspond, dans l'ouvrage +original, au fragment espagnol cité par Corneille:</p> + +<p><i>Gormatii comitem Gometium non multo antea, in privata contentione, +adacto in viscera gladio peremerat (Rodericus Diacius). Occisi patris, +pro quo supplicium debebatur, merces Semenæ filiæ conjugium fuit; quum +illa juvenis virtutem admirata, sibi virum dari, aut lege in eum agi regem +postulasset. Rodericus, ad paternam ditionem, dotali principatu occisi +soceri auctus, viribus et potentia validus</i>, etc.</p> + +<p class="left30">(Mariana, <i>Historiæ de rebus Hispaniæ</i> lib. IX, cap. V.)</p> + +<p><a name="Footnote_188-a" id="Footnote_188-a" href="#FNanchor_188-a"><span class="label">[188-a]</span></a> Afin de pouvoir, sans paraître se donner trop de licence, ramener +toute l'histoire à un seul jour, Corneille se sert un peu artificieusement +du texte de Mariana, dont les mots: <i>pocos dias antes</i> (dans +la rédaction latine: <i>non multo antea</i>) viennent immédiatement après +une phrase où il est parlé de l'âge de trente ans qu'avait alors Rodrigue; +cette phrase fait partie du récit d'une querelle que faisait au +roi Fernand l'empereur Henri II. Dans les romances, il y a un assez +long intervalle entre le duel et le mariage. Il paraît même que Chimène +était encore une enfant lors du duel et ne fit sa démarche auprès +du Roi qu'après un certain nombre d'années.</p> + +<p><a name="Footnote_188-b" id="Footnote_188-b" href="#FNanchor_188-b"><span class="label">[188-b]</span></a> Publiée pour la première fois en 1601, à Tolède, chez Pedro +Rodriguez, 2 vol. in-folio.</p> + +<p><a name="Footnote_189" id="Footnote_189" href="#FNanchor_189"><span class="label">[189]</span></a> Corneille a-t-il ici en vue les deux chroniques dont parle +M. Damas-Hinard (<i>Romancero</i>, tome II, p. 52), ou bien les deux +ouvrages connus sous les noms de <i>Chronique rimée</i> et de <i>Poëme</i> ou +<i>Chanson du Cid</i>, dont il est question au chapitre 1, p. 3, des <i>Documents +relatifs à l'histoire du Cid</i>, publiés par M. Hippolyte Lucas?</p> + +<p><a name="Footnote_190" id="Footnote_190" href="#FNanchor_190"><span class="label">[190]</span></a> Doña Elvire, fille aînée du Cid, épousa le roi don Ramire de +Navarre, et doña Sol, la cadette, l'infant don Sanche d'Aragon.</p> + +<p><a name="Footnote_191" id="Footnote_191" href="#FNanchor_191"><span class="label">[191]</span></a> «Ce Cid Ruis eut querelle avec D. Gomès, seigneur du lieu +de Gormès, qui avoit été conquêté par le roi D. Fernand sur les +Maures, peu d'années auparavant: tellement que entrant en combat +eux deux, D. Gomès fut tué. De lui resta une fille nommée D. Ximena +Gomès, laquelle faisoit grandes et continuelles plaintes de la +mort de son père; mais il ne passa longtemps qu'elle-même pria le +Roi de faire le mariage d'elle et du Cid, ce qu'il fit, et ainsi demeura +cette dame toute consolée.» (<i>Histoire générale d'Espagne</i>.... par Loys +de Mayerne Turquet. Édition de Lyon, 1587, in-fol., p. 334; +édition de Paris, 1635, 2 vol. in-fol., tome I, p. 297.) On lit en +marge en manchette: «Fille tôt consolée de la mort de son père.» +Évidemment c'est surtout à cette indication, que se rapporte la remarque +de Corneille.</p> + +<p><a name="Footnote_192" id="Footnote_192" href="#FNanchor_192"><span class="label">[192]</span></a> Sur ces traductions, voyez, au tome I, le passage de la <i>Notice +biographique</i> de Corneille où il est question de ses livres. Nous savons +par Fontenelle qu'il eut plus tard aussi dans sa bibliothèque la version +espagnole. Il n'en parle pas ici. Son silence s'accorde avec ce +qui est dit dans la <i>Notice du Cid</i> (p. 4 et suivantes) au sujet de la +traduction ou plutôt de l'imitation de Diamante.</p> + +<p><a name="Footnote_193" id="Footnote_193" href="#FNanchor_193"><span class="label">[193]</span></a> <i>Comedia del</i> Engañarse engañando, <i>jornada segunda</i>; la pièce +n'est pas divisée en scènes. Elle a été imprimée en 1625, dans la +<i>Segunda parte de las Comedias de don Guillem de Castro. Valencia, +por Miguel Sorolla.</i>—Le titre espagnol, qui signifie <i>se tromper en +trompant</i>, rappelle par la pensée et par la forme ce vieux proverbe, +regretté de la Fontaine (livre IV, fable <span class="smcap">XI</span>):</p> + +<p class="left5">Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autrui,<br /> +<span class="i4">Qui souvent s'engeigne soi-même.</span></p> + +<p><a name="Footnote_194" id="Footnote_194" href="#FNanchor_194"><span class="label">[194]</span></a> L'édition espagnole de 1625, indiquée à la note précédente, donne +<i>tengo</i>, au lieu de <i>siento</i>, et au dernier vers <i>vencer</i>, au lieu de <i>resistir</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_195" id="Footnote_195" href="#FNanchor_195"><span class="label">[195]</span></a> «Si le monde a raison de dire que ce qui éprouve le mérite +d'une femme, c'est d'avoir des désirs à vaincre, des occasions à rejeter, +je n'aurais ici qu'à exprimer ce que je sens: mon honneur n'en +deviendrait que plus éclatant. Mais une malignité qui se prévaut de +notions d'honneur mal entendues convertit volontiers en un aveu de +faute ce qui n'est que la tentation vaincue. Dès lors la femme qui +désire et qui résiste également, vaincra deux fois, si en résistant elle +sait encore se taire.»</p> + +<p><a name="Footnote_196" id="Footnote_196" href="#FNanchor_196"><span class="label">[196]</span></a> Voyez tome I, p. 38.</p> + +<p><a name="Footnote_197" id="Footnote_197" href="#FNanchor_197"><span class="label">[197]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_47">47</a>, <a href="#Page_48">48</a> et <a href="#Page_66">66</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_198" id="Footnote_198" href="#FNanchor_198"><span class="label">[198]</span></a> «Le désert ne m'a pas rendu si sauvage que je ne sois touché +des raretés qu'on nous apporte du monde,» dit Balzac dans sa lettre +à Scudéry.</p> + +<p><a name="Footnote_199" id="Footnote_199" href="#FNanchor_199"><span class="label">[199]</span></a> Allusion aux <i>Lettres choisies du Sieur de Balzac</i>. Paris, Augustin +Courbé, 1647, in-8<sup>o</sup>, 2 parties. La lettre à Scudéry figure à la p. 394 de +la 1<sup>re</sup> partie.—Il faut se souvenir que cet <i>Avertissement</i> a paru pour la +première fois dans l'édition de 1648: voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_79">79</a>, note 187.</p> + +<p><a name="Footnote_200" id="Footnote_200" href="#FNanchor_200"><span class="label">[200]</span></a> «Tourner sans scrupule le sens du bon Aristote du côté de la +politique» paraît signifier, d'après l'ensemble du passage, «tourner +le sens d'Aristote du côté de la politique de celui qui l'interprète, +de ses opinions, de ses intérêts, de ses passions.»</p> + +<p><a name="Footnote_201" id="Footnote_201" href="#FNanchor_201"><span class="label">[201]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1654 et de 1656): les préceptes qu'il nous en +a donnés.</p> + +<p><a name="Footnote_202" id="Footnote_202" href="#FNanchor_202"><span class="label">[202]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1654 et de 1656): et bien loin de s'amuser au +travail des bienséances.</p> + +<p><a name="Footnote_203" id="Footnote_203" href="#FNanchor_203"><span class="label">[203]</span></a> Voyez l'<i>Art poétique</i> d'Horace, vers 189 et 190.</p> + +<p><a name="Footnote_204" id="Footnote_204" href="#FNanchor_204"><span class="label">[204]</span></a> <i>Cet</i> est au masculin dans les impressions de 1648-1656, c'est-à-dire +dans toutes les éditions publiées par Corneille qui donnent +cet <i>Avertissement</i>. Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_22">22</a>, ligne 5.</p> + +<p><a name="Footnote_205" id="Footnote_205" href="#FNanchor_205"><span class="label">[205]</span></a> Corneille veut parler de Robortel qu'il nomme dans un passage +du <i>Discours de la tragédie</i> où il a déjà exposé les idées sur lesquelles +il revient ici. Voyez tome I, p. 59 et p. 33.</p> + +<p><a name="Footnote_206" id="Footnote_206" href="#FNanchor_206"><span class="label">[206]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1654 et de 1656): celui qui souffre en être aimé.</p> + +<p><a name="Footnote_207" id="Footnote_207" href="#FNanchor_207"><span class="label">[207]</span></a> Ces romances font partie tous deux du <i>Romancero general</i>. On +les trouve dans le <i>Romancero espagnol</i>.... traduction complète par +M. Damas-Hinard, 2 vol. in-18, tome II, p. 24 et 27.</p> + +<p><a name="Footnote_208" id="Footnote_208" href="#FNanchor_208"><span class="label">[208]</span></a> Ce dernier alinéa a été supprimé dans les éditions de 1654 et +de 1656, auxquelles il ne pouvait s'appliquer: elles ne contiennent +pas les extraits de Guillem de Castro dont parle ici Corneille, et que +l'on trouvera dans notre édition à l'<i>Appendice</i> qui suit la pièce.</p> + +<p><a name="Footnote_209" id="Footnote_209" href="#FNanchor_209"><span class="label">[209]</span></a> C'est-à-dire en lettres italiques.</p> + +<p><a name="Footnote_210" id="Footnote_210" href="#FNanchor_210"><span class="label">[210]</span></a> Corneille, dans ses diverses éditions, et après lui son frère, dans +celle de 1692, impriment en italiques les discours directs, les paroles +d'autrui rapportées par les acteurs, paroles qu'on met plus ordinairement +aujourd'hui entre guillemets. Ainsi dans <i>le Cid</i> (acte V, scène <span class="smcap">I</span>):</p> + +<p class="left5">On dira seulement: <i>Il adoroit Chimène,<br /> +Il n'a pas voulu vivre</i>, etc.;</p> + +<p>et dans la scène VI du même acte:</p> + +<p class="left5"><i>Ne crains rien</i>, m'a-t-il dit, quand il m'a désarmé;<br /> +<i>Je laisserois plutôt</i>, etc.</p> + +<p><a name="Footnote_211" id="Footnote_211" href="#FNanchor_211"><span class="label">[211]</span></a> «Par-devant le roi de Léon, un soir se présente doña Chimène, +demandant justice pour la mort de son père. + +«Elle demande justice contre le Cid, don Rodrigue de Bivar, qui +l'a rendue orpheline dès son enfance, quand elle comptait encore +bien peu d'années. + +«Si j'ai raison d'agir ainsi, ô Roi, tu le comprends, tu le sais +bien: les devoirs de l'honneur ne se laissent point méconnaître. + +«Chaque jour que le matin ramène, je vois celui qui s'est repu +comme un loup de mon sang, passer pour renouveler mes chagrins, +chevauchant sur un destrier. + +«Ordonne-lui, bon roi, car tu le peux, de ne plus aller et venir +par la rue que j'habite: un homme de valeur n'exerce pas sa +vengeance contre une femme. + +«Si mon père fit affront au sien, il l'a bien vengé, et si la mort +a payé le prix de l'honneur, que cela suffise à le tenir quitte. + +«J'appartiens à ta tutelle, ne permets pas que l'on m'offense: +l'offense qu'on peut me faire s'adresse à ta couronne. + +«—Taisez-vous, doña Chimène: vous m'affligez vivement. Mais +je saurai bien remédier à toutes vos peines. + +«Je ne saurais faire du mal au Cid; car c'est un homme de +grande valeur, il est le défenseur de mes royaumes, et je veux +qu'il me les conserve. + +«Mais je ferai avec lui un accommodement dont vous ne vous +trouverez point mal: c'est de prendre sa parole pour qu'il se marie +avec vous.» + +«Chimène demeure satisfaite, agréant cette merci du Roi, qui lui +destine pour protecteur celui qui l'a faite orpheline.»</p> + +<p><a name="Footnote_212" id="Footnote_212" href="#FNanchor_212"><span class="label">[212]</span></a> De Rodrigue et de Chimène le Roi prit la parole et la main, +afin de les unir ensemble en présence de Layn Calvo. + +«Les inimitiés anciennes furent réconciliées par l'amour; car où +préside l'amour, bien des torts s'oublient.... + +«Les fiancés arrivèrent ensemble et, au moment de donner la +main et le baiser, le Cid, regardant la mariée, lui dit tout troublé: + +«J'ai tué ton père, Chimène, mais non en trahison: je l'ai tué +d'homme à homme, pour venger une réelle injure. + +«J'ai tué un homme, et je te donne un homme: me voici pour faire +droit à ton grief, et au lieu du père mort tu reçois un époux honoré.» + +«Cela parut bien à tous; ils louèrent son prudent propos, et +ainsi se firent les noces de Rodrigue le Castillan.»</p> + +<p><a name="Footnote_213" id="Footnote_213" href="#FNanchor_213"><span class="label">[213]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660-1663): et depuis vingt-trois ans;—(édit. +de 1664) et depuis vingt-huit ans;—(édit. de 1668) et depuis trente-cinq +ans.—Ces dates sont peu précises: en 1682 il y avait, non +pas cinquante ans, mais seulement quarante-six, que <i>le Cid</i> avait été +représenté. Il y a d'autres inexactitudes de ce genre dans les écrits +de Corneille. Nous avons vu Claveret lui reprocher de s'être vanté +en 1637, dans la <i>Lettre apologétique</i>, de ses «trente années d'études.» +Voyez tome I, p. 129 et 130.</p> + +<p><a name="Footnote_214" id="Footnote_214" href="#FNanchor_214"><span class="label">[214]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660-1668): chez les anciens et les modernes.</p> + +<p><a name="Footnote_215" id="Footnote_215" href="#FNanchor_215"><span class="label">[215]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660-1664): entre un mari et une femme, une +mère et un fils, un frère et une sœur.—Voyez tome I, p. 65.</p> + +<p><a name="Footnote_216" id="Footnote_216" href="#FNanchor_216"><span class="label">[216]</span></a> Toutes les éditions, jusqu'à celle de 1692, qui, la première, +met les deux verbes au pluriel, donnent <i>s'accommodast.... et fortifiast</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_217" id="Footnote_217" href="#FNanchor_217"><span class="label">[217]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660): par la douleur où il l'abîme; et si la +présence, etc.</p> + +<p><a name="Footnote_218" id="Footnote_218" href="#FNanchor_218"><span class="label">[218]</span></a> Vers 1556.</p> + +<p><a name="Footnote_219" id="Footnote_219" href="#FNanchor_219"><span class="label">[219]</span></a> Vers 1667.</p> + +<p><a name="Footnote_220" id="Footnote_220" href="#FNanchor_220"><span class="label">[220]</span></a> Voyez la scène <span class="smcap">IV</span> de l'acte III, (page <a href="#Page_153">153</a>) et la scène <span class="smcap">I</span> de l'acte V. (page <a href="#Page_182">182</a>) </p> + +<p><a name="Footnote_221" id="Footnote_221" href="#FNanchor_221"><span class="label">[221]</span></a> Voyez la <i>Poétique</i>, fin du chapitre <span class="smcap">XXIV</span>.</p> + +<p><a name="Footnote_222" id="Footnote_222" href="#FNanchor_222"><span class="label">[222]</span></a> Voyez <i>las Mocedades del Cid</i>, au premier tiers de la seconde +journée; la pièce n'est pas divisée en scènes distinguées par des +chiffres.</p> + +<p><a name="Footnote_223" id="Footnote_223" href="#FNanchor_223"><span class="label">[223]</span></a> Corneille a remarqué dans le <i>Discours du Poëme dramatique</i> +(tome I, p. 48) que l'amour de l'Infante est un épisode détaché, et +dans l'<i>Examen</i> de <i>Clitandre</i> (tome I, p. 272), que don Fernand agit +seulement en qualité de juge et que ce roi «remplit assez mal la +dignité d'un si grand titre.» Il revient encore sur ces deux personnages +dans l'<i>Examen</i> d'<i>Horace</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_224" id="Footnote_224" href="#FNanchor_224"><span class="label">[224]</span></a> Voyez <i>las Mocedades del Cid</i>, au premier tiers de la première +journée.</p> + +<p><a name="Footnote_225" id="Footnote_225" href="#FNanchor_225"><span class="label">[225]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660-1663): Je ne pense pas non plus qu'il +manque beaucoup à ne jeter point, etc.</p> + +<p><a name="Footnote_226" id="Footnote_226" href="#FNanchor_226"><span class="label">[226]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660): que la règle des vingt-quatre heures.</p> + +<p><a name="Footnote_227" id="Footnote_227" href="#FNanchor_227"><span class="label">[227]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660): mais les vingt-quatre heures ne l'ont pas +permis.</p> + +<p><a name="Footnote_228" id="Footnote_228" href="#FNanchor_228"><span class="label">[228]</span></a> Corneille aurait pu l'assurer. Madoz dit que le flux se fait +sentir jusqu'à dix ou douze lieues au-dessus de Séville. (<i>Diccionario +geografico-estadistico-historico de España.</i> Madrid, 1847, gr. in-8<sup>o</sup>, +tome IX, p. 22.)</p> + +<p><a name="Footnote_229" id="Footnote_229" href="#FNanchor_229"><span class="label">[229]</span></a> Voyez tome I, p. 43.</p> + +<p><a name="Footnote_230" id="Footnote_230" href="#FNanchor_230"><span class="label">[230]</span></a> Voyez <i>las Mocedades del Cid</i>, deuxième journée.</p> + +<p><a name="Footnote_231" id="Footnote_231" href="#FNanchor_231"><span class="label">[231]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660 et de 1663); de rendre un service d'importance +à son roi.</p> + +<p><a name="Footnote_232" id="Footnote_232" href="#FNanchor_232"><span class="label">[232]</span></a> Ailleurs Corneille a déjà dit la même chose, mais en précisant +un peu plus: «<i>Le Cid</i> multiple encore davantage les lieux particuliers +sans quitter Séville; et comme la liaison de scènes n'y est pas +gardée, le théâtre, dès le premier acte, est la maison de Chimène, +l'appartement de l'Infante dans le palais du Roi, et la place publique; +le second y ajoute la chambre du Roi; et sans doute il y a quelque +excès dans cette licence.» (<i>Discours des trois unités</i>, tome I, p. 120.) +On doit bien penser que Scudéry ne manqua pas d'insister sur cette +irrégularité: «Le théâtre, dit-il, en est si mal entendu, qu'un même +lieu représentant l'appartement du Roi, celui de l'Infante, la maison +de Chimène et la rue, presque sans changer de face, le spectateur +ne sait le plus souvent où en sont les acteurs.» (<i>Fautes remarquées +dans la tragi-comédie du Cid</i>, p. 29.)—Actuellement on change les +décorations. Voyez la <i>Notice</i>, p. <a href="#Page_52">52</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_233" id="Footnote_233" href="#FNanchor_233"><span class="label">[233]</span></a> Voyez <i>las Mocedades del Cid</i>, au deuxième tiers de la première +journée.</p> + +<p><a name="Footnote_234" id="Footnote_234" href="#FNanchor_234"><span class="label">[234]</span></a> Voici le vrai texte de ce passage (<i>Art poétique</i>, vers 44 et 45):</p> + +<p class="left5"><i>Pleraque differat, et præsens in tempus omittat;<br /> +Hoc amet, hoc spernat promissi carminis auctor.</i></p> + +<p><a name="Footnote_235" id="Footnote_235" href="#FNanchor_235"><span class="label">[235]</span></a> Ici Corneille a changé le mode du verbe pour faire mieux concorder +les deux citations. Il y a dans l'<i>Art poétique</i> (vers 148):</p> + +<p class="left5"><i>Semper ad eventum festinat.</i></p> + +<p><a name="Footnote_236" id="Footnote_236" href="#FNanchor_236"><span class="label">[236]</span></a> Scudéry revient à deux reprises sur ce point: «Rodrigue +y paroît d'abord (<i>dans le troisième acte</i>) chez Chimène, avec une +épée qui fume encore du sang tout chaud qu'il vient de faire répandre +à son père; et par cette extravagance si peu attendue, il donne de +l'horreur à tous les judicieux qui le voient, et qui savent que ce +corps est encore dans la maison.» (<i>Fautes remarquées</i>, p. +22.)—«Rodrigue vient en plein jour revoir Chimène.... Si je ne +craignois de faire le plaisant mal à propos, je lui demanderois +volontiers s'il a donné de l'eau bénite en passant à ce pauvre mort +qui vraisemblablement est dans la salle.» (P. 27.)</p> + +<p class="left5"><a name="Footnote_237" id="Footnote_237" href="#FNanchor_237"><span class="label">[237]</span></a> +<i>Segnius irritant animos demissa per aurem,<br /> +Quam quæ sunt oculis subjecta fidelibus....</i></p> + +<p class="left30">(<i>Art poétique</i>, vers 180 et 181.)</p> + +<p><a name="Footnote_238" id="Footnote_238" href="#FNanchor_238"><span class="label">[238]</span></a> Nous avons confronté plusieurs exemplaires de l'édition originale, +parce qu'ils ne sont pas tous identiques: en les comparant, +nous avons constaté, comme on pourra le voir aux variantes, plusieurs +différences, dont une est très-notable: voyez vers 312-314, +p. <a href="#Page_122">122</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_239" id="Footnote_239" href="#FNanchor_239"><span class="label">[239]</span></a> Nous avons fait réimprimer cet avis à la fin de notre <i>Appendice +du Cid</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_240" id="Footnote_240" href="#FNanchor_240"><span class="label">[240]</span></a> <i>Fernand</i> ou Ferdinand I<sup>er</sup>, dit le Grand, mourut en 1075. <i>Doña +Urraque</i> est aussi un nom historique: les deux filles que laissa le roi +Fernand s'appelaient, l'une <i>doña Urraca</i>, l'autre <i>doña Elvira</i>. Nous +avons vu plus haut (p. 79), dans l'extrait de Mariana, <i>don Gomès</i>, +<i>Chimène</i>, et <i>don Rodrigue</i> (ou <i>Ruy Diaz de Bivar</i>, surnommé <i>le Cid</i>). +Le père de don Rodrigue est appelé par le même historien (livre IX, +chapitre v) <i>don Diego Laynez</i>. Quant à <i>don Arias</i>, qu'il nomme <i>don Arias +Gonzalès</i>, il parle de lui comme d'un vieil officier qui avait longtemps +servi sous le roi don Fernand. Les autres noms de ses acteurs, +Corneille les a trouvés également, à l'exception peut-être de celui +de <i>Léonor</i>, soit dans le livre IX de Mariana, soit dans don Guillem +de Castro; seulement il a donné ceux de <i>don Sanche</i> et de <i>don Alonse</i> +à d'autres personnages que ceux à qui ils appartiennent dans l'histoire +ou chez le poëte espagnol.</p> + +<p><a name="Footnote_241" id="Footnote_241" href="#FNanchor_241"><span class="label">[241]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1637-1656): <span class="smcap">Don Rodrigue</span>, fils de don Diègue +et amant de Chimène.</p> + +<p><a name="Footnote_242" id="Footnote_242" href="#FNanchor_242"><span class="label">[242]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1637-1644): <span class="smcap">Chimène</span>, maîtresse de don Rodrigue +et de don Sanche.</p> + +<p><a name="Footnote_243" id="Footnote_243" href="#FNanchor_243"><span class="label">[243]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1637-1656): <span class="smcap">Elvire</span>, suivante de Chimène.</p> + +<p><a name="Footnote_244" id="Footnote_244" href="#FNanchor_244"><span class="label">[244]</span></a> <i>Var.</i> <span class="smcap">TRAGI-COMÉDIE.</span> (1637-44)</p> + +<p><a name="Footnote_245" id="Footnote_245" href="#FNanchor_245"><span class="label">[245]</span></a> Voyez la <i>Notice</i>, p. <a href="#Page_51">51</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_246" id="Footnote_246" href="#FNanchor_246"><span class="label">[246]</span></a> <i>Var.</i> +<span class="smcap">SCÈNE PREMIÈRE.</span></p> + +<p><span class="smcap">LE COMTE, ELVIRE</span><a name="FNanchor_246-a" id="FNanchor_246-a" href="#Footnote_246-a" class="fnanchor">[246-a]</a>.</p> + +<p class="left5"><span class="smcap">ELV.</span> Entre tous ces amants dont la jeune ferveur<br /> +Adore votre fille et brigue ma faveur,<br /> +Don Rodrigue et don Sanche à l'envi font paroître<a name="FNanchor_246-b" id="FNanchor_246-b" href="#Footnote_246-b" class="fnanchor">[246-b]</a><br /> +Le beau feu qu'en leurs cœurs ses beautés ont fait naître.<br /> +Ce n'est pas que Chimène écoute leurs soupirs,<br /> +Ou d'un regard propice anime leurs desirs:<br /> +Au contraire, pour tous dedans l'indifférence,<br /> +Elle n'ôte à pas un ni donne d'espérance,<br /> +Et sans les voir d'un œil trop sévère ou trop doux,<br /> +C'est de votre seul choix qu'elle attend un époux.<br /> +<span class="smcap">LE COMTE.</span> [Elle est dans le devoir; tous deux sont dignes d'elle<a name="FNanchor_246-c" id="FNanchor_246-c" href="#Footnote_246-c" class="fnanchor">[246-c]</a>.]</p> + +<p><a name="Footnote_246-a" id="Footnote_246-a" href="#FNanchor_246-a"><span class="label">[246-a]</span></a> <span class="smcap">ELVIRE</span>, <span class="smcap">LE COMTE</span>. (1638 P.)</p> + +<p><a name="Footnote_246-b" id="Footnote_246-b" href="#FNanchor_246-b"><span class="label">[246-b]</span></a> Dans l'édition originale, et dans plusieurs de celles qui l'ont suivie, il y +a <i>parestre</i>, et à l'autre vers <i>naistre</i>. Nous avons signalé une rime semblable: +<i>cognestre</i> et <i>naistre</i>, dans <i>la Comédie des Tuileries</i> (voyez tome II, p. 315, +note 905). Dans l'intérieur des vers, les éditions les plus anciennes donnent tantôt +<i>parestre</i> (par exemple, à la variante du vers 1250), tantôt <i>paroistre</i> (à la variante +du vers 1419).</p> + +<p><a name="Footnote_246-c" id="Footnote_246-c" href="#FNanchor_246-c"><span class="label">[246-c]</span></a> On voit que, dans ses premières éditions, Corneille faisait dire au Comte +lui-même ce qu'à partir de 1660 Elvire rapporte comme un discours du Comte.</p> + + +<p><a name="Footnote_247" id="Footnote_247" href="#FNanchor_247"><span class="label">[247]</span></a> +<i>Var.</i> Qui n'enfle de pas un ni détruit l'espérance, (1637-56)<br /> +Et sans rien voir d'un œil trop sévère ou trop doux. (1660)</p> + +<p><a name="Footnote_248" id="Footnote_248" href="#FNanchor_248"><span class="label">[248]</span></a> <i>Var.</i> M'en ont donné tous deux un soudain témoignage. (1660)</p> + +<p><a name="Footnote_249" id="Footnote_249" href="#FNanchor_249"><span class="label">[249]</span></a> <i>Var.</i> Don Rodrigue surtout n'a trait de son visage. (1637 in-12)</p> + +<p><a name="Footnote_250" id="Footnote_250" href="#FNanchor_250"><span class="label">[250]</span></a> «J'ai vu feu M. Corneille fort en colère contre M. Racine pour une +bagatelle, tant les poëtes sont jaloux de leurs ouvrages. M. Corneille.... avoit +dit en parlant de don Diègue:</p> + +<p class="left5">Ses rides sur son front ont gravé ses exploits;</p> + +<p>M. Racine, par manière de parodie, s'en joua dans ses <i>Plaideurs</i>, où il dit +d'un sergent, acte I, scène <span class="smcap">I</span>:</p> + +<p class="left5">Ses rides sur son front gravoient tous ses exploits.</p> + +<p>«Quoi! disoit M. Corneille, ne tient-il qu'à un jeune homme de venir tourner +en ridicule les plus beaux vers des gens?» (<i>Ménagiana</i>, édition de 1715, +tome III, p. 306 et 307.)</p> + +<p><a name="Footnote_251" id="Footnote_251" href="#FNanchor_251"><span class="label">[251]</span></a> +<i>Var.</i> [Et ma fille, en un mot, peut l'aimer et me plaire.]<br /> +Va l'en entretenir; mais dans cet entretien<br /> +Cache mon sentiment et découvre le sien.<br /> +Je veux qu'à mon retour nous en parlions ensemble;<br /> +L'heure à présent m'appelle au conseil qui s'assemble:<br /> +Le Roi doit à son fils choisir un gouverneur,<br /> +Ou plutôt<a name="FNanchor_251-a" id="FNanchor_251-a" href="#Footnote_251-a" class="fnanchor">[251-a]</a> m'élever à ce haut rang d'honneur;<br /> +Ce que pour lui mon bras chaque jour exécute,<br /> +Me défend de penser qu'aucun me le dispute.</p> + +<p><span class="smcap">SCÈNE II</span><a name="FNanchor_251-b" id="FNanchor_251-b" href="#Footnote_251-b" class="fnanchor">[251-b]</a>.</p> + +<p><span class="smcap">CHIMÈNE, ELVIRE</span><a name="FNanchor_251-c" id="FNanchor_251-c" href="#Footnote_251-c" class="fnanchor">[251-c]</a>.</p> + +<p class="left5"><span class="smcap">ELVIRE</span>, <i>seule</i><a name="FNanchor_251-d" id="FNanchor_251-d" href="#Footnote_251-d" class="fnanchor">[251-d]</a>. Quelle douce nouvelle à ces jeunes amants!<br /> +Et que tout se dispose à leurs contentements!<br /> +<span class="smcap">CHIM.</span> Eh bien! Elvire, enfin que faut-il que j'espère?<br /> +Que dois-je devenir, et que t'a dit mon père?<br /> +<span class="smcap">ELV.</span> Deux mots dont tous vos sens doivent être charmés:<br /> +[Il estime Rodrigue autant que vous l'aimez.]<br /> +<span class="smcap">CHIM.</span> L'excès de ce bonheur me met en défiance:<br /> +Puis-je à de tels discours donner quelque croyance?<br /> +<span class="smcap">ELV.</span> Il passe bien plus outre, il approuve ses feux,<br /> +Et vous doit commander de répondre à ses vœux.<br /> +Jugez après cela, puisque tantôt son père<br /> +Au sortir du conseil doit proposer l'affaire,<br /> +S'il pouvoit avoir lieu de mieux prendre son temps,<br /> +[Et si tous vos desirs seront bientôt contents.] (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_251-a" id="Footnote_251-a" href="#FNanchor_251-a"><span class="label">[251-a]</span></a> L'édition de 1638 P. porte: «Au plutôt,» ce qui est sans doute une faute.</p> + +<p><a name="Footnote_251-b" id="Footnote_251-b" href="#FNanchor_251-b"><span class="label">[251-b]</span></a> Les scènes se trouvent ainsi reculées d'un rang, jusqu'à la fin de l'acte, +dans les éditions de 1637-56.—L'édition de 1638 P. numérote partout les +scènes en nombres ordinaux: <span class="smcap">SCÈNE DEUXIÈME</span>, <span class="smcap">SCÈNE TROISIÈME</span>, etc.</p> + +<p><a name="Footnote_251-c" id="Footnote_251-c" href="#FNanchor_251-c"><span class="label">[251-c]</span></a> <span class="smcap">ELVIRE</span>, <span class="smcap">CHIMÈNE</span>. (1638 P.)</p> + +<p><a name="Footnote_251-d" id="Footnote_251-d" href="#FNanchor_251-d"><span class="label">[251-d]</span></a> Le mot <i>seule</i> manque dans les éditions de 1638 P. et de 1644 in-12.</p> + +<p><a name="Footnote_252" id="Footnote_252" href="#FNanchor_252"><span class="label">[252]</span></a> <i>Var.</i> Il alloit au conseil, dont l'heure qu'il pressoit. (1660)</p> + +<p><a name="Footnote_253" id="Footnote_253" href="#FNanchor_253"><span class="label">[253]</span></a> <i>Var.</i> Vous verrez votre crainte heureusement déçue. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_254" id="Footnote_254" href="#FNanchor_254"><span class="label">[254]</span></a> <i>Var.</i> <span class="smcap">LE PAGE.</span> (1638 P. et 44 in-12)</p> + +<p><a name="Footnote_255" id="Footnote_255" href="#FNanchor_255"><span class="label">[255]</span></a> <i>Var.</i> <span class="smcap">L'INFANTE</span>, <i>au Page</i>. (1637-60)</p> + +<p><a name="Footnote_256" id="Footnote_256" href="#FNanchor_256"><span class="label">[256]</span></a> +<i>Var.</i> Va-t'en trouver Chimène, et lui dis de ma part. (1637-44)<br /> +<i>Var.</i> Va-t'en trouver Chimène, et dis-lui de ma part. (1648-56)</p> + +<p><a name="Footnote_257" id="Footnote_257" href="#FNanchor_257"><span class="label">[257]</span></a> Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12 et de 1638 L.—Il +se trouve trois vers plus loin dans l'édition de 1644 in-12.</p> + +<p><a name="Footnote_258" id="Footnote_258" href="#FNanchor_258"><span class="label">[258]</span></a> <i>Var.</i> Et je vous vois pensive et triste chaque jour. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_259" id="Footnote_259" href="#FNanchor_259"><span class="label">[259]</span></a> +<i>Var.</i> L'informer<a name="FNanchor_259-a" id="FNanchor_259-a" href="#Footnote_259-a" class="fnanchor">[259-a]</a> avec soin comme va son amour. (1637-44)<br /> +<i>Var.</i> Demander avec soin comme va son amour. (1648-56)</p> + +<p><a name="Footnote_259-a" id="Footnote_259-a" href="#FNanchor_259-a"><span class="label">[259-a]</span></a> Voyez tome I, p. 472, note 1532, et tome II, p. 31, note 94.</p> + +<p><a name="Footnote_260" id="Footnote_260" href="#FNanchor_260"><span class="label">[260]</span></a> +<i>Var.</i> J'en dois bien avoir soin: je l'ai presque forcée<br /> +A recevoir les coups dont son âme est blessée<a name="FNanchor_260-a" id="FNanchor_260-a" href="#Footnote_260-a" class="fnanchor">[260-a]</a>. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_260-a" id="Footnote_260-a" href="#FNanchor_260-a"><span class="label">[260-a]</span></a> A recevoir le coup dont son âme est blessée. (1644 in-12)</p> + +<p><a name="Footnote_261" id="Footnote_261" href="#FNanchor_261"><span class="label">[261]</span></a> <i>Var.</i> Je dois prendre intérêt à la fin de leurs peines. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_262" id="Footnote_262" href="#FNanchor_262"><span class="label">[262]</span></a> <i>Var.</i> On vous voit un chagrin qui va jusqu'à l'excès. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_263" id="Footnote_263" href="#FNanchor_263"><span class="label">[263]</span></a> +<i>Var.</i> Et plaignant ma foiblesse, admire ma vertu. (1637 in-4<sup>o</sup> et 39-56)<br /> +<i>Var.</i> Et plaignant ma tristesse, admire ma vertu. (1637 in-12 et 38)</p> + +<p><a name="Footnote_264" id="Footnote_264" href="#FNanchor_264"><span class="label">[264]</span></a> Voyez le <i>Lexique</i>, au mot <i>Cavalier</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_265" id="Footnote_265" href="#FNanchor_265"><span class="label">[265]</span></a> <i>Var.</i> Ce jeune chevalier, cet amant que je donne. (1637 in-4<sup>o</sup>, 38 P. et 39-44)</p> + +<p><a name="Footnote_266" id="Footnote_266" href="#FNanchor_266"><span class="label">[266]</span></a> «L'Infante dans <i>le Cid</i> avoue à Léonor l'amour secret qu'elle a pour lui, +et l'auroit pu faire un an ou six mois plus tôt.» (Corneille, <i>Examen de Polyeucte</i>.)</p> + +<p><a name="Footnote_267" id="Footnote_267" href="#FNanchor_267"><span class="label">[267]</span></a> <i>Var.</i> Si je sors du respect pour blâmer votre flamme. (1637 in-12 et 38 L.)</p> + +<p><a name="Footnote_268" id="Footnote_268" href="#FNanchor_268"><span class="label">[268]</span></a> +<i>Var.</i> Choisir pour votre amant un simple chevalier! (1637 in-4<sup>o</sup>, 38 P. et 39-44)<br /> +<i>Var.</i> Choisir pour votre amant un simple cavalier! (1637 in-12; 38 L. et 48-56)</p> + +<p><a name="Footnote_269" id="Footnote_269" href="#FNanchor_269"><span class="label">[269]</span></a> +<i>Var.</i> Et que dira le Roi? que dira la Castille?<br /> +Vous souvenez-vous point de qui vous êtes fille<a name="FNanchor_269-a" id="FNanchor_269-a" href="#Footnote_269-a" class="fnanchor">[269-a]</a>?<br /> +<span class="smcap">L'INF.</span> Oui, oui, je m'en souviens, et j'épandrai mon sang<br /> +Plutôt que de rien faire indigne de mon rang. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_269-a" id="Footnote_269-a" href="#FNanchor_269-a"><span class="label">[269-a]</span></a> Vous souvenez-vous bien de qui vous êtes fille? (1638 L.)</p> + +<p><a name="Footnote_270" id="Footnote_270" href="#FNanchor_270"><span class="label">[270]</span></a> <i>Var.</i> Si j'ai beaucoup d'amour, j'ai bien plus de courage. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_271" id="Footnote_271" href="#FNanchor_271"><span class="label">[271]</span></a> +<i>Var.</i> Un noble orgueil m'apprend qu'étant fille de roi. (1637, 38, 44 in-12 et 48-56)<br /> +<i>Var.</i> Un noble orgueil m'apprend qu'étant fille du Roi. (1639 et 44 in-4<sup>o</sup>)</p> + +<p><a name="Footnote_272" id="Footnote_272" href="#FNanchor_272"><span class="label">[272]</span></a> <i>Var.</i> Si l'amour vit d'espoir, il meurt avecque lui. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_273" id="Footnote_273" href="#FNanchor_273"><span class="label">[273]</span></a> L'édition de 1637 in-12 porte <i>guari</i>, pour <i>guéri</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_274" id="Footnote_274" href="#FNanchor_274"><span class="label">[274]</span></a> <i>Var.</i> Je suis au désespoir que l'amour me contraigne. (1637-60)</p> + +<p><a name="Footnote_275" id="Footnote_275" href="#FNanchor_275"><span class="label">[275]</span></a> +<i>Var.</i> Je ne m'en promets rien qu'une joie imparfaite.<br /> +Ma gloire et mon amour ont tous deux tant d'appas,<br /> +Que je meurs s'il s'achève et ne s'achève pas. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_276" id="Footnote_276" href="#FNanchor_276"><span class="label">[276]</span></a> <i>Var.</i> Pour souffrir la vertu si longtemps au supplice. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_277" id="Footnote_277" href="#FNanchor_277"><span class="label">[277]</span></a> Les mots <i>à Léonor</i> manquent dans les éditions de 1637-44.</p> + +<p><a name="Footnote_278" id="Footnote_278" href="#FNanchor_278"><span class="label">[278]</span></a> L'édition de 1637 in-12 porte <i>avant que</i>, pour <i>autant que</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_279" id="Footnote_279" href="#FNanchor_279"><span class="label">[279]</span></a> +<i>Var.</i> Vous choisissant peut-être on eût pu mieux choisir;<br /> +Mais le Roi m'a trouvé plus propre à son desir. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_280" id="Footnote_280" href="#FNanchor_280"><span class="label">[280]</span></a> <i>Var.</i> A l'honneur qu'on m'a fait ajoutez-en un autre. (1660 et 63)</p> + +<p><a name="Footnote_281" id="Footnote_281" href="#FNanchor_281"><span class="label">[281]</span></a> +<i>Var.</i> Rodrigue aime Chimène, et ce digne sujet<br /> +De ses affections est le plus cher objet:<br /> +Consentez-y, Monsieur, et l'acceptez pour gendre.<br /> +<span class="smcap">LE COMTE.</span> A de plus hauts partis Rodrigue doit prétendre. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_282" id="Footnote_282" href="#FNanchor_282"><span class="label">[282]</span></a> <i>Var.</i> Lui doit bien mettre au cœur une autre vanité. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_283" id="Footnote_283" href="#FNanchor_283"><span class="label">[283]</span></a> L'édition de 1682 porte, par erreur, <i>sous la loi</i>, pour <i>sous sa loi</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_284" id="Footnote_284" href="#FNanchor_284"><span class="label">[284]</span></a> +<i>Var.</i> Instruisez-le d'exemple, et vous ressouvenez<br /> +Qu'il faut faire à ses yeux ce que vous enseignez. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_285" id="Footnote_285" href="#FNanchor_285"><span class="label">[285]</span></a> <i>Var.</i> Là, dans un long tissu des belles actions. (1639 et 44 in-4<sup>o</sup>)</p> + +<p><a name="Footnote_286" id="Footnote_286" href="#FNanchor_286"><span class="label">[286]</span></a> <i>Var.</i> Attaquer une place et ranger une armée. (1660-64)</p> + +<p><a name="Footnote_287" id="Footnote_287" href="#FNanchor_287"><span class="label">[287]</span></a> <i>Var.</i> Les exemples vivants ont bien plus de pouvoir. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_288" id="Footnote_288" href="#FNanchor_288"><span class="label">[288]</span></a> +<i>Var.</i> Et si vous ne m'aviez, vous n'auriez plus de rois.<br /> +Chaque jour, chaque instant entasse pour ma gloire<br /> +Laurier dessus laurier, victoire sur victoire<a name="FNanchor_288-a" id="FNanchor_288-a" href="#Footnote_288-a" class="fnanchor">[288-a]</a>.<br /> +Le Prince, pour essai de générosité,<br /> +Gagneroit des combats marchant à mon côté;<br /> +Loin des froides leçons qu'à mon bras on préfère,<br /> +[Il apprendroit à vaincre en me regardant faire.]<br /> +<span class="smcap">DON DIÈG.</span> Vous me parlez en vain de ce que je connoi<a name="FNanchor_288-b" id="FNanchor_288-b" href="#Footnote_288-b" class="fnanchor">[288-b]</a>:<br /> +[Je vous ai vu combattre et commander sous moi.] (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_288-a" id="Footnote_288-a" href="#FNanchor_288-a"><span class="label">[288-a]</span></a> Lauriers dessus lauriers, victoire sur victoire. (1648-56)</p> + +<p><a name="Footnote_288-b" id="Footnote_288-b" href="#FNanchor_288-b"><span class="label">[288-b]</span></a> Voyez tome I, p. 421, note 3.</p> + +<p><a name="Footnote_289" id="Footnote_289" href="#FNanchor_289"><span class="label">[289]</span></a> <i>Var.</i> Un monarque entre nous met de la différence. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_290" id="Footnote_290" href="#FNanchor_290"><span class="label">[290]</span></a> <i>Var.</i> Parlons-en mieux, le Roi fait l'honneur à votre âge. (1644 in-4<sup>o</sup>)</p> + +<p><a name="Footnote_291" id="Footnote_291" href="#FNanchor_291"><span class="label">[291]</span></a> <i>Var.</i> Le Roi, quand il en fait, les mesure au courage. (1648-56)</p> + +<p><a name="Footnote_292" id="Footnote_292" href="#FNanchor_292"><span class="label">[292]</span></a> «On ne donnerait pas aujourd'hui un soufflet sur la joue d'un héros. Les +acteurs mêmes sont très-embarrassés à donner ce soufflet, ils font le semblant. +Cela n'est plus même souffert dans la comédie, et c'est le seul exemple qu'on +en ait sur le théâtre tragique. Il est à croire que c'est une des raisons qui +firent intituler <i>le Cid</i> tragi-comédie. Presque toutes les pièces de Scudéry et +de Boisrobert avaient été des tragi-comédies. On avait cru longtemps en +France qu'on ne pouvait supporter le tragique continu sans mélange d'aucune +familiarité. Le mot de <i>tragi-comédie</i> est très-ancien: Plaute l'emploie<a name="FNanchor_292-a" id="FNanchor_292-a" href="#Footnote_292-a" class="fnanchor">[292-a]</a> pour +désigner son <i>Amphitryon</i>, parce que si l'aventure de Sosie est comique, Amphitryon +est très-sérieusement affligé.» (<i>Voltaire.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_292-a" id="Footnote_292-a" href="#FNanchor_292-a"><span class="label">[292-a]</span></a> Dans le Prologue d'<i>Amphitryon</i> (vers 59 et 63), Plaute désigne la pièce par +le nom de <i>tragicocomœdia</i>, non pour la raison que donne ici Voltaire, mais parce +qu'on voit figurer ensemble dans ce drame, d'une part des dieux et des rois, personnages +de la tragédie, et de l'autre des esclaves, personnages de la comédie.</p> + +<p><a name="Footnote_293" id="Footnote_293" href="#FNanchor_293"><span class="label">[293]</span></a> Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12 et de 1638. Les +autres impressions de 1637-48 ont à la place, soit en marge, soit au-dessous +du nom de <span class="smcap">DON DIÈGUE</span>: <i>Ils mettent l'épée à la main.</i></p> + +<p><a name="Footnote_294" id="Footnote_294" href="#FNanchor_294"><span class="label">[294]</span></a> <i>Var.</i> O Dieu! ma force usée à ce besoin me laisse! (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_295" id="Footnote_295" href="#FNanchor_295"><span class="label">[295]</span></a> +<i>Var.</i> [Ne lui servira pas d'un petit ornement.]<br /> +<span class="smcap">DON DIÈG.</span> Épargnes-tu mon sang? <span class="smcap">LE COMTE.</span> Mon âme est satisfaite,<br /> +Et mes yeux à ma main reprochent ta défaite.<br /> +<span class="smcap">DON DIÈG.</span> Tu dédaignes ma vie! <span class="smcap">LE COMTE.</span> En arrêter le cours<br /> +Ne seroit que hâter la Parque de trois jours<a name="FNanchor_295-a" id="FNanchor_295-a" href="#Footnote_295-a" class="fnanchor">[295-a]</a>. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_295-a" id="Footnote_295-a" href="#FNanchor_295-a"><span class="label">[295-a]</span></a> Ce vers termine la scène dans les éditions indiquées.</p> + +<p><a name="Footnote_296" id="Footnote_296" href="#FNanchor_296"><span class="label">[296]</span></a> <i>Var.</i> <span class="smcap">DON DIÈGUE</span>, <i>seul.</i> (1637-60)</p> + +<p><a name="Footnote_297" id="Footnote_297" href="#FNanchor_297"><span class="label">[297]</span></a> +<i>Var.</i> [Passe, pour me venger, en de meilleures mains.]<br /> +Si Rodrigue est mon fils, il faut que l'amour cède,<br /> +Et qu'une ardeur plus haute à ses flammes succède:<br /> +Mon honneur est le sien, et le mortel affront<br /> +Qui tombe sur mon chef rejaillit sur son front<a name="FNanchor_297-a" id="FNanchor_297-a" href="#Footnote_297-a" class="fnanchor">[297-a]</a>. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_297-a" id="Footnote_297-a" href="#FNanchor_297-a"><span class="label">[297-a]</span></a> Ce vers termine la scène dans les éditions indiquées.</p> + +<p><a name="Footnote_298" id="Footnote_298" href="#FNanchor_298"><span class="label">[298]</span></a> +<i>Var.</i> Je l'ai vu tout sanglant, au milieu des batailles,<br /> +Se faire un beau rempart de mille funérailles.<br /> +<span class="smcap">DON RODR.</span> Son nom? c'est perdre temps en propos superflus.<br /> +<span class="smcap">DON DIÈG.</span> Donc pour te dire encor quelque chose de plus. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_299" id="Footnote_299" href="#FNanchor_299"><span class="label">[299]</span></a> <i>Var.</i> Montre-toi digne fils d'un tel père que moi. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_300" id="Footnote_300" href="#FNanchor_300"><span class="label">[300]</span></a> <i>Var.</i> Je m'en vais les pleurer: va, cours, vole, et nous venge. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_301" id="Footnote_301" href="#FNanchor_301"><span class="label">[301]</span></a> «On mettait alors des stances dans la plupart des tragédies, et on +en voit dans <i>Médée</i>. On les a bannies du théâtre. On a pensé que les personnages +qui parlent en vers d'une mesure déterminée ne devaient jamais +changer cette mesure, parce que s'ils s'expliquaient en prose, ils devraient +toujours continuer à parler en prose. Or les vers de six pieds étant substitués +à la prose, le personnage ne doit pas s'écarter de ce langage convenu. Les +stances donnent trop l'idée que c'est le poëte qui parle. Cela n'empêche pas +que ces stances du <i>Cid</i> ne soient fort belles et ne soient encore écoutées avec +beaucoup de plaisir.» (<i>Voltaire.</i>)—D'Aubignac a fait dans sa <i>Pratique du +théâtre</i> (p. 345 et 346) des réflexions analogues sur ces stances: «Pour +rendre.... vraisemblable qu'un homme récite des stances, c'est-à-dire qu'il fasse +des vers sur le théâtre, il faut qu'il y ait une couleur ou raison pour autoriser +ce changement de langage.... Souvent nos poëtes ont mis des stances en la +bouche d'un acteur parmi les plus grandes agitations de son esprit, comme +s'il étoit vraisemblable qu'un homme en cet état eût la liberté de faire des +chansons. C'est ce que les plus entendus au métier ont très-justement condamné +dans le plus fameux de nos poëmes, où nous avons vu un jeune seigneur, +recevant un commandement qui le réduisoit au point de ne savoir que +penser, que dire, ni que faire, et qui divisoit son esprit par une égale violence +entre sa passion et sa générosité, faire des stances au lieu même où il étoit, +c'est-à-dire composer à l'improviste une chanson au milieu d'une rue. Les +stances en étoient fort belles, mais elles n'étoient pas bien placées; il eût fallu +donner quelque loisir pour composer cette agréable plainte.» D'Aubignac +constate du reste le succès de ce morceau: «Les stances de Rodrigue, où son +esprit délibère entre son amour et son devoir, ont ravi toute la cour, et tout +Paris» (p. 402).</p> + +<p><a name="Footnote_302" id="Footnote_302" href="#FNanchor_302"><span class="label">[302]</span></a> <i>Var.</i> <span class="smcap">DON RODRIGUE</span>, <i>seul</i>. (1637-60)</p> + +<p><a name="Footnote_303" id="Footnote_303" href="#FNanchor_303"><span class="label">[303]</span></a> L'édition de 1682 porte par erreur: «Percé jusqu'au fond du cœur.»</p> + +<p><a name="Footnote_304" id="Footnote_304" href="#FNanchor_304"><span class="label">[304]</span></a> <i>Var.</i> L'un échauffe mon cœur, l'autre retient mon bras. (1637-55)</p> + +<p><a name="Footnote_305" id="Footnote_305" href="#FNanchor_305"><span class="label">[305]</span></a> +<i>Var.</i> Illustre tyrannie, adorable contrainte,<br /> +Par qui de ma raison la lumière est éteinte,<br /> +A mon aveuglement rendez un peu de jour<a name="FNanchor_305-a" id="FNanchor_305-a" href="#Footnote_305-a" class="fnanchor">[305-a]</a>. (1637 in-4<sup>o</sup> P. et 44 in-12)<br /> +<i>Var.</i> Impitoyable loi, cruelle tyrannie. (1637 in-12, 38 et 44 in-4<sup>o</sup>)</p> + +<p><a name="Footnote_305-a" id="Footnote_305-a" href="#FNanchor_305-a"><span class="label">[305-a]</span></a> Tel est le texte des deux éditions in-4<sup>o</sup> de 1637 qui appartiennent à la +Bibliothèque impériale. L'édition de l'Institut et celle de la Bibliothèque de +Versailles sont, pour ces trois vers, conformes à l'édition de 1682.</p> + +<p><a name="Footnote_306" id="Footnote_306" href="#FNanchor_306"><span class="label">[306]</span></a> <i>Var.</i> Noble ennemi de mon plus grand bonheur. (1637-48)</p> + +<p><a name="Footnote_307" id="Footnote_307" href="#FNanchor_307"><span class="label">[307]</span></a> <i>Var.</i> Qui fais toute ma peine. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_308" id="Footnote_308" href="#FNanchor_308"><span class="label">[308]</span></a> +<i>Var.</i> Qui venge cet affront irrite sa colère,<br /> +Et qui peut le souffrir ne la mérite pas<a name="FNanchor_308-a" id="FNanchor_308-a" href="#Footnote_308-a" class="fnanchor">[308-a]</a>.<br /> +Prévenons la douleur d'avoir failli contre elle,<br /> +<span class="i5">Qui nous seroit mortelle.</span><br /> +<span class="i2">Tout m'est fatal, rien ne me peut guérir,</span><br /> +<span class="i5">Ni soulager ma peine. (1637-56)</span></p> + +<p><a name="Footnote_308-a" id="Footnote_308-a" href="#FNanchor_308-a"><span class="label">[308-a]</span></a> Et qui peut la souffrir ne la mérite pas. (1637 in-12 et 38)—L'édition +de 1644 in-12 porte: «ne le mérite pas,» au lieu de: «ne la +mérite pas.»</p> + +<p><a name="Footnote_309" id="Footnote_309" href="#FNanchor_309"><span class="label">[309]</span></a> +<i>Var.</i> Allons, mon bras, du moins sauvons l'honneur,<br /> +Puisqu'aussi bien il faut perdre Chimène. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_310" id="Footnote_310" href="#FNanchor_310"><span class="label">[310]</span></a> L'édition de 1637 in-12 porte par erreur: «Oui, mon esprit est déçu.»</p> + +<p><a name="Footnote_311" id="Footnote_311" href="#FNanchor_311"><span class="label">[311]</span></a> +<i>Var.</i> Dois-je pas à mon père avant qu'à ma maîtresse? (1637-48)<br /> +<i>Var.</i> Dois-je pas à mon père autant qu'à ma maîtresse? (1652-56)</p> + +<p><a name="Footnote_312" id="Footnote_312" href="#FNanchor_312"><span class="label">[312]</span></a> <i>Var.</i> Et tous honteux d'avoir tant balancé. (1637, 38 L. et 39)</p> + +<p><a name="Footnote_313" id="Footnote_313" href="#FNanchor_313"><span class="label">[313]</span></a> <i>Var.</i> <span class="smcap">LE COMTE</span>, <span class="smcap">DON ARIAS</span>. (1638 P.)</p> + +<p><a name="Footnote_314" id="Footnote_314" href="#FNanchor_314"><span class="label">[314]</span></a> +<i>Var.</i> Je l'avoue entre nous, quand je lui fis l'affront,<br /> +J'eus le sang un peu chaud et le bras un peu prompt. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_315" id="Footnote_315" href="#FNanchor_315"><span class="label">[315]</span></a> +<i>Var.</i> Qu'il prenne donc ma vie, elle est en sa puissance.<br /> +<span class="smcap">DON ARIAS.</span> Un peu moins de transport et plus d'obéissance:<br /> +D'un prince qui vous aime apaisez le courroux. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_316" id="Footnote_316" href="#FNanchor_316"><span class="label">[316]</span></a> <i>Var.</i> Monsieur, pour conserver ma gloire et mon estime. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_317" id="Footnote_317" href="#FNanchor_317"><span class="label">[317]</span></a> <i>Var.</i> Et quelque grand qu'il fût, mes services présents. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_318" id="Footnote_318" href="#FNanchor_318"><span class="label">[318]</span></a> Voyez la Notice du <i>Cid</i>, p. <a href="#Page_17">17</a> et note 41.</p> + +<p><a name="Footnote_319" id="Footnote_319" href="#FNanchor_319"><span class="label">[319]</span></a> <i>Var.</i> Tout l'État périra plutôt que je périsse. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_320" id="Footnote_320" href="#FNanchor_320"><span class="label">[320]</span></a> Dans les premières éditions, il y a un point d'interrogation à la fin de ce +vers et du précédent.</p> + +<p><a name="Footnote_321" id="Footnote_321" href="#FNanchor_321"><span class="label">[321]</span></a> Voyez tome I, p. 150, note 479-a.</p> + +<p><a name="Footnote_322" id="Footnote_322" href="#FNanchor_322"><span class="label">[322]</span></a> <i>Var.</i> Tout couvert de lauriers, craignez encor la foudre. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_323" id="Footnote_323" href="#FNanchor_323"><span class="label">[323]</span></a> Il n'y a point ici de jeu de scène dans les éditions de 1637 in-12 et +de 1638. Dans celles de 1637 in-4<sup>o</sup> et de 1638-60, on lit: <i>Don Arias rentre</i>, +au lieu de: <i>Il est seul.</i></p> + +<p><a name="Footnote_324" id="Footnote_324" href="#FNanchor_324"><span class="label">[324]</span></a> +<i>Var.</i> Je m'étonne fort peu de menaces pareilles<a name="FNanchor_324-a" id="FNanchor_324-a" href="#Footnote_324-a" class="fnanchor">[324-a]</a>:<br /> +Dans les plus grands périls je fais plus de merveilles;<br /> +Et quand l'honneur y va, les plus cruels trépas<br /> +Présentés à mes yeux ne m'ébranleroient pas. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_324-a" id="Footnote_324-a" href="#FNanchor_324-a"><span class="label">[324-a]</span></a> L'édition de 1644 in-12 porte, par erreur:</p> + +<p><span class="left5">Je m'étonne fort peu de pareilles menaces.</span></p> + +<p>Cette transposition fortuite a cela de remarquable qu'elle donne au vers la +rime qu'il aura à partir de 1660.</p> + +<p><a name="Footnote_325" id="Footnote_325" href="#FNanchor_325"><span class="label">[325]</span></a> <i>Var.</i> <span class="smcap">DON RODRIGUE</span>, <span class="smcap">LE COMTE.</span> (1638 P.)</p> + +<p><a name="Footnote_326" id="Footnote_326" href="#FNanchor_326"><span class="label">[326]</span></a> <i>Var.</i> La valeur n'attend pas le nombre des années. (1637 in-12 et 38)—Cicéron +a dit dans la cinquième <i>Philippique</i>, chapitre <span class="smcap">XVII</span>: «C. Cæsar ineunte +ætate docuit ab excellenti eximiaque virtute progressum ætatis exspectari +non oportere;» et du Vair dans sa quatorzième <i>Harangue funèbre</i>, en parlant +de Louis XIII enfant: «Ne nous promet-il pas que nous verrons, et bientôt, la +vengeance de ce terrible assassinat? Ce sera son apprentissage, ce seront ses +premiers faits d'armes que la vengeance de son père. Ne mesurez pas sa puissance +par ses ans: la vertu aux âmes héroïques n'attend pas les années; elle fait +son progrès tout à coup.» (<i>Œvres de messire Guill. du Vair.</i> Paris, Séb. +Cramoisy, 1641, in-fol., p. 715.) Corneille, qui dans <i>Polyeucte</i> paraît s'être +rappelé un autre passage de du Vair, pourrait bien s'être souvenu ici de celui +que nous venons de citer. Voyez aussi l'<i>Appendice</i> du <i>Cid</i>, II, p. <a href="#Page_214">214</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_327" id="Footnote_327" href="#FNanchor_327"><span class="label">[327]</span></a> <i>Var.</i> Mais t'attaquer à moi! qui t'a rendu si vain? (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_328" id="Footnote_328" href="#FNanchor_328"><span class="label">[328]</span></a> <i>Var.</i> Mille et mille lauriers dont ta tête est couverte. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_329" id="Footnote_329" href="#FNanchor_329"><span class="label">[329]</span></a> <i>Var.</i> Et que voulant pour gendre un chevalier parfait. (1637 in-4<sup>o</sup>, 38 P., 39 et 44.)</p> + +<p><a name="Footnote_330" id="Footnote_330" href="#FNanchor_330"><span class="label">[330]</span></a> Corneille se rappelle sans doute ici ce passage de Sénèque: «Ignominiam +judicat gladiator cum inferiore componi, et scit cum sine gloria vinci +qui sine periculo vincitur.» (<i>De Providentia</i>, cap. <span class="smcap">III</span>.) Plus tard, dans son +<i>Arminius</i>, représenté en 1642, et imprimé seulement en 1644, Scudéry a reproduit +presque textuellement (acte I, scène <span class="smcap">III</span>) le vers de Corneille:</p> + +<p class="left5">Les lâches seulement dérobent la victoire,<br /> +Et vaincre sans péril seroit vaincre sans gloire;</p> + +<p>et par une singulière erreur, plusieurs critiques, confondant les dates, ont +voulu, à cette occasion, faire de Corneille un plagiaire de Scudéry.</p> + +<p><a name="Footnote_331" id="Footnote_331" href="#FNanchor_331"><span class="label">[331]</span></a> <i>Var.</i> Ton bonheur n'est couvert que d'un petit nuage. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_332" id="Footnote_332" href="#FNanchor_332"><span class="label">[332]</span></a> <i>Var.</i> Et je vous en contois la première nouvelle. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_333" id="Footnote_333" href="#FNanchor_333"><span class="label">[333]</span></a> <i>Var.</i> Impitoyable honneur, mortel à mes plaisirs. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_334" id="Footnote_334" href="#FNanchor_334"><span class="label">[334]</span></a> <i>Var.</i> Et de ma part mon âme, à tes ennuis sensible. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_335" id="Footnote_335" href="#FNanchor_335"><span class="label">[335]</span></a> <i>Var.</i> Les accommodements ne sont rien en ce point. (1638 P.)</p> + +<p><a name="Footnote_336" id="Footnote_336" href="#FNanchor_336"><span class="label">[336]</span></a> <i>Var.</i> Les affronts à l'honneur ne se réparent point. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_337" id="Footnote_337" href="#FNanchor_337"><span class="label">[337]</span></a> <i>Var.</i> En vain on fait agir la force et la prudence. (1637 in-12, 38 et 44 in-4<sup>o</sup>)</p> + +<p><a name="Footnote_338" id="Footnote_338" href="#FNanchor_338"><span class="label">[338]</span></a> Ce vers, dans l'édition de 1682, a une ponctuation différente et qui +change le sens:</p> + +<p class="left5">Que crains-tu d'un vieillard l'impuissante foiblesse?</p> + +<p><a name="Footnote_339" id="Footnote_339" href="#FNanchor_339"><span class="label">[339]</span></a> +<i>Var.</i> Souffrir un tel affront, étant né gentilhomme!<br /> +Soit qu'il cède ou résiste au feu qui le consomme. (1637-44)</p> + +<p><a name="Footnote_340" id="Footnote_340" href="#FNanchor_340"><span class="label">[340]</span></a> +<i>Var.</i> Chimène est généreuse, et quoiqu'intéressée,<br /> +Elle ne peut souffrir une lâche pensée. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_341" id="Footnote_341" href="#FNanchor_341"><span class="label">[341]</span></a> <i>Var.</i> Ah! Madame, en ce cas je n'ai point de souci. (1637 in-12)</p> + +<p><a name="Footnote_342" id="Footnote_342" href="#FNanchor_342"><span class="label">[342]</span></a> <i>Var.</i> <span class="smcap">L'INFANTE</span>, <span class="smcap">LE PAGE</span>, <span class="smcap">CHIMÈNE</span>, <span class="smcap">LÉONOR.</span> (1638 P.)</p> + +<p><a name="Footnote_343" id="Footnote_343" href="#FNanchor_343"><span class="label">[343]</span></a> <i>Var.</i> Hors de la ville ils sont sortis ensemble. (1637 in-12)</p> + +<p><a name="Footnote_344" id="Footnote_344" href="#FNanchor_344"><span class="label">[344]</span></a> <i>Var.</i> Avecque mon espoir fait renaître ma peine. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_345" id="Footnote_345" href="#FNanchor_345"><span class="label">[345]</span></a> +<i>Var.</i> Alors que le malade aime sa maladie. (1637-44)<br /> +<i>Var.</i> Sitôt que le malade aime sa maladie. (1648-60)</p> + +<p><a name="Footnote_346" id="Footnote_346" href="#FNanchor_346"><span class="label">[346]</span></a> <i>Var.</i> Il ne peut plus souffrir que l'on y remédie. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_347" id="Footnote_347" href="#FNanchor_347"><span class="label">[347]</span></a> <i>Var.</i> Mais toujours ce Rodrigue est indigne de vous. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_348" id="Footnote_348" href="#FNanchor_348"><span class="label">[348]</span></a> Telle est partout l'orthographe du mot dans les éditions publiées du +vivant de Corneille, et encore dans celle de 1692, et cela sans doute afin de +rendre certaines rimes plus satisfaisantes pour l'œil, comme par exemple celle-ci +(vers 1177 et 1178):</p> + +<p class="left5">L'espérance et l'amour d'un peuple qui l'adore, +Le soutien de Castille, et la terreur du More.</p> + +<p>Mais dans les <i>Discours</i> et les <i>Examens</i> Corneille écrit <i>les Maures</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_349" id="Footnote_349" href="#FNanchor_349"><span class="label">[349]</span></a> <i>Var.</i> Au milieu de l'Afrique arborer ses lauriers. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_350" id="Footnote_350" href="#FNanchor_350"><span class="label">[350]</span></a> <i>Var.</i> Et faire ses sujets des plus braves guerriers. (1637 in-12)</p> + +<p><a name="Footnote_351" id="Footnote_351" href="#FNanchor_351"><span class="label">[351]</span></a> +<i>Var.</i> Je veux que ce combat demeure pour certain,<br /> +Votre esprit va-t-il point bien vite pour sa main? (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_352" id="Footnote_352" href="#FNanchor_352"><span class="label">[352]</span></a> <i>Var.</i> Mais c'est le moindre mal que l'amour me prépare. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_353" id="Footnote_353" href="#FNanchor_353"><span class="label">[353]</span></a> +<i>Var.</i> <span class="smcap">LE ROI</span>, <span class="smcap">DON ARIAS</span>, <span class="smcap">DON SANCHE</span>, <span class="smcap">DON ALONSE</span>. (1637-56)—<span class="smcap">LE +ROI</span>, <span class="smcap">DON ARIAS</span>, <span class="smcap">DON SANCHE</span>. (1660)—Les éditions de 1637-60 portent partout: +<span class="smcap">LE ROI</span>, au lieu de <span class="smcap">DON FERNAND</span>.</p> + +<p><a name="Footnote_354" id="Footnote_354" href="#FNanchor_354"><span class="label">[354]</span></a> <i>Var.</i> Je lui rabattrai bien cette humeur si hautaine. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_355" id="Footnote_355" href="#FNanchor_355"><span class="label">[355]</span></a> <i>Var.</i> Je sais trop comme il faut dompter cette insolence. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_356" id="Footnote_356" href="#FNanchor_356"><span class="label">[356]</span></a> Dans les éditions de 1637 in-4<sup>o</sup> et de 1639-56: <i>Don Alonse rentre</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_357" id="Footnote_357" href="#FNanchor_357"><span class="label">[357]</span></a> <i>Var.</i> On voit bien qu'on a tort, mais une âme si haute. (1637-48)</p> + +<p><a name="Footnote_358" id="Footnote_358" href="#FNanchor_358"><span class="label">[358]</span></a> <i>Var.</i> Et que pourrez-vous dire? (1637 in-4<sup>o</sup>, 38 P. et 39-68)</p> + +<p><a name="Footnote_359" id="Footnote_359" href="#FNanchor_359"><span class="label">[359]</span></a> Les éditions de 1637 in-12 et de 1638 portent: «qui s'explique,» au +singulier.</p> + +<p><a name="Footnote_360" id="Footnote_360" href="#FNanchor_360"><span class="label">[360]</span></a> <i>Var.</i> Et c'est contre ce mot qu'a résisté le Comte. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_361" id="Footnote_361" href="#FNanchor_361"><span class="label">[361]</span></a> <i>Var.</i> Et j'estime l'ardeur en un jeune courage. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_362" id="Footnote_362" href="#FNanchor_362"><span class="label">[362]</span></a> <i>Var.</i> Vous parlez en soldat; je dois régir en roi. (1638)</p> + +<p><a name="Footnote_363" id="Footnote_363" href="#FNanchor_363"><span class="label">[363]</span></a> <i>Var.</i> Et quoi qu'il faille dire, et quoi qu'il veuille croire. (1637-48)</p> + +<p><a name="Footnote_364" id="Footnote_364" href="#FNanchor_364"><span class="label">[364]</span></a> +<i>Var.</i> Et par ce trait hardi d'une insolence extrême,<br /> +Il s'est pris à mon choix, il s'est pris à moi-même.<br /> +C'est moi qu'il satisfait en réparant ce tort.<br /> +N'en parlons plus. Au reste on nous menace fort;<br /> +Sur un avis reçu je crains une surprise.<br /> +<span class="smcap">DON ARIAS.</span> Les Mores contre vous font-ils quelque entreprise?<br /> +S'osent-ils préparer à des efforts nouveaux?<br /> +<span class="smcap">LE ROI.</span> Vers la bouche du fleuve on a vu leurs vaisseaux,<br /> +[Et vous n'ignorez pas qu'avec fort peu de peine<br /> +Un flux de pleine mer jusqu'ici les amène<a name="FNanchor_364-a" id="FNanchor_364-a" href="#Footnote_364-a" class="fnanchor">[364-a]</a>.]<br /> +<span class="smcap">DON ARIAS.</span> Tant de combats perdus leur ont ôté le cœur<br /> +D'attaquer désormais un si puissant vainqueur.<br /> +<span class="smcap">LE ROI.</span> N'importe, ils ne sauroient qu'avecque jalousie<br /> +Voir mon sceptre aujourd'hui régir l'Andalousie,<br /> +Et ce pays si beau que j'ai conquis sur eux<br /> +Réveille à tous moments leurs desseins généreux.<br /> +[C'est l'unique raison qui m'a fait dans Séville.] (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_364-a" id="Footnote_364-a" href="#FNanchor_364-a"><span class="label">[364-a]</span></a> Ces deux vers sont un peu plus bas dans les éditions de 1660-82.</p> + +<p><a name="Footnote_365" id="Footnote_365" href="#FNanchor_365"><span class="label">[365]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_97">97</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_366" id="Footnote_366" href="#FNanchor_366"><span class="label">[366]</span></a> <i>Var.</i> Sire, ils ont trop appris aux dépens de leurs têtes. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_367" id="Footnote_367" href="#FNanchor_367"><span class="label">[367]</span></a> +<i>Var.</i> Et le même ennemi que l'on vient de détruire,<br /> +S'il sait prendre son temps, est capable de nuire.<br /> +<i>Don Alonse revient</i><a name="FNanchor_367-a" id="FNanchor_367-a" href="#Footnote_367-a" class="fnanchor">[367-a]</a>. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_367-a" id="Footnote_367-a" href="#FNanchor_367-a"><span class="label">[367-a]</span></a> Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12 et de 1638.—Il +se trouve six vers plus bas dans l'édition de 1644 in-12.</p> + +<p><a name="Footnote_368" id="Footnote_368" href="#FNanchor_368"><span class="label">[368]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_97">97</a> et <a href="#Page_98">98</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_369" id="Footnote_369" href="#FNanchor_369"><span class="label">[369]</span></a> +<i>Var.</i> Puisqu'on fait bonne garde aux murs et sur le port,<br /> +Il suffit pour ce soir<a name="FNanchor_369-a" id="FNanchor_369-a" href="#Footnote_369-a" class="fnanchor">[369-a]</a>. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_369-a" id="Footnote_369-a" href="#FNanchor_369-a"><span class="label">[369-a]</span></a> Il n'y a pas ici de distinction de scène dans les éditions indiquées.</p> + +<p><a name="Footnote_370" id="Footnote_370" href="#FNanchor_370"><span class="label">[370]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_96">96</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_371" id="Footnote_371" href="#FNanchor_371"><span class="label">[371]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_95">95</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_372" id="Footnote_372" href="#FNanchor_372"><span class="label">[372]</span></a> Les éditions de 1639, de 1644 in-4<sup>o</sup> et de 1648 portent: «tout en +pleurs.»</p> + +<p><a name="Footnote_373" id="Footnote_373" href="#FNanchor_373"><span class="label">[373]</span></a> <i>Var.</i> Bien qu'à ses déplaisirs mon amour compatisse. (1652-60)</p> + +<p><a name="Footnote_374" id="Footnote_374" href="#FNanchor_374"><span class="label">[374]</span></a> <i>Var.</i> Ce juste châtiment de sa témérité. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_375" id="Footnote_375" href="#FNanchor_375"><span class="label">[375]</span></a> +<i>Var.</i><span class="i8">[<span class="smcap">DON DIÈG.</span> Entendez ma défense.]</span><br /> +<span class="smcap">CHIM.</span> Vengez-moi d'une mort.... <span class="smcap">DON DIÈG.</span> Qui punit l'insolence.<br /> +<span class="smcap">CHIM.</span> Rodrigue, Sire.... <span class="smcap">DON DIÈG.</span> A fait un coup d'homme de bien.<br /> +<span class="smcap">CHIM.</span> [Il a tué mon père.] (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_376" id="Footnote_376" href="#FNanchor_376"><span class="label">[376]</span></a> +<i>Var.</i> Une vengeance juste est sans peur du supplice<a name="FNanchor_376-a" id="FNanchor_376-a" href="#Footnote_376-a" class="fnanchor">[376-a]</a>. (1637-44)<br /> +<i>Var.</i> Une juste vengeance est sans peur du supplice. (1648-56)</p> + +<p><a name="Footnote_376-a" id="Footnote_376-a" href="#FNanchor_376-a"><span class="label">[376-a]</span></a> Les éditions de 1637 in-12 et de 1638 donnent <i>de supplice</i>, pour <i>du supplice</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_377" id="Footnote_377" href="#FNanchor_377"><span class="label">[377]</span></a> Entre ce vers et le suivant, on lit dans l'édition de 1692: <i>à don Diègue</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_378" id="Footnote_378" href="#FNanchor_378"><span class="label">[378]</span></a> L'édition de 1637 in-12 porte, par erreur, <i>vos yeux</i>, pour <i>mes yeux</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_379" id="Footnote_379" href="#FNanchor_379"><span class="label">[379]</span></a> +<i>Var.</i> [Rodrigue en votre cour vient d'en couvrir la terre,]<br /> +Et pour son coup d'essai son indigne attentat<br /> +D'un si ferme soutien a privé votre État,<br /> +De vos meilleurs soldats abattu l'assurance,<br /> +Et de vos ennemis relevé l'espérance.<br /> +J'arrivai sur le lieu sans force et sans couleur:<br /> +Je le trouvai sans vie. Excusez ma douleur<a name="FNanchor_379-a" id="FNanchor_379-a" href="#Footnote_379-a" class="fnanchor">[379-a]</a>. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_379-a" id="Footnote_379-a" href="#FNanchor_379-a"><span class="label">[379-a]</span></a> Je le treuvai sans vie. Excusez ma douleur. (1644 in-12)—Les +deux derniers vers de cette variante se trouvent aussi dans l'édition de 1660.</p> + +<p><a name="Footnote_380" id="Footnote_380" href="#FNanchor_380"><span class="label">[380]</span></a> <i>Var.</i> J'arrivai donc sans force, et le trouvai sans vie. (1637-60)</p> + +<p><a name="Footnote_381" id="Footnote_381" href="#FNanchor_381"><span class="label">[381]</span></a> <i>Var.</i> Il ne me parla point, mais pour mieux m'émouvoir. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_382" id="Footnote_382" href="#FNanchor_382"><span class="label">[382]</span></a> +<i>Var.</i> Un si vaillant guerrier qu'on vous vient de ravir. (1644 in-12)<br /> +<i>Var.</i> Un si vaillant guerrier qu'on vient de nous ravir. (1654 et 56)</p> + +<p><a name="Footnote_383" id="Footnote_383" href="#FNanchor_383"><span class="label">[383]</span></a> L'édition de 1637 in-4<sup>o</sup> I., et les éditions de 1638 L., de 1639, de 1644 +in-4<sup>o</sup> et de 1648 portent:</p> + +<p class="left5">Vengez-la par un autre, et le sang par le sang.</p> + +<p><a name="Footnote_384" id="Footnote_384" href="#FNanchor_384"><span class="label">[384]</span></a> +<i>Var.</i> Sacrifiez don Diègue et toute sa famille<br /> +A vous, à votre peuple, à toute la Castille:<br /> +Le soleil qui voit tout ne voit rien sous les cieux<br /> +Qui vous puisse payer un sang si précieux. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_385" id="Footnote_385" href="#FNanchor_385"><span class="label">[385]</span></a> +<i>Var.</i> Quand avecque la force on perd aussi la vie,<br /> +Sire, et que l'âge apporte aux hommes généreux<br /> +Avecque sa foiblesse un destin malheureux! (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_386" id="Footnote_386" href="#FNanchor_386"><span class="label">[386]</span></a> <i>Var.</i> Ni tous mes ennemis, ni tous mes envieux. (1637 in-12)</p> + +<p><a name="Footnote_387" id="Footnote_387" href="#FNanchor_387"><span class="label">[387]</span></a> +<i>Var.</i> L'orgueil dans votre cour l'a fait presque à vos yeux,<br /> +Et souillé sans respect l'honneur de ma vieillesse,<br /> +Avantagé de l'âge, et fort de ma foiblesse. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_388" id="Footnote_388" href="#FNanchor_388"><span class="label">[388]</span></a> <i>Var.</i> Du crime glorieux qui cause nos débats. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_389" id="Footnote_389" href="#FNanchor_389"><span class="label">[389]</span></a> <i>Var.</i> Et loin de murmurer d'un injuste décret. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_390" id="Footnote_390" href="#FNanchor_390"><span class="label">[390]</span></a> <span class="smcap">ELVIRE</span>, <span class="smcap">DON RODRIGUE</span>. (1638 P.)</p> + +<p><a name="Footnote_391" id="Footnote_391" href="#FNanchor_391"><span class="label">[391]</span></a> <i>Var.</i> Jamais un meurtrier s'offrit-il à son juge? (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_392" id="Footnote_392" href="#FNanchor_392"><span class="label">[392]</span></a> +<i>Var.</i> Et d'un heur sans pareil je me verrai combler,<br /> +Si pour mourir plus tôt je la puis redoubler. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_393" id="Footnote_393" href="#FNanchor_393"><span class="label">[393]</span></a> +<i>Var.</i> Veux-tu qu'un médisant l'accuse en sa misère<br /> +D'avoir reçu chez soi l'assassin de son père? (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_394" id="Footnote_394" href="#FNanchor_394"><span class="label">[394]</span></a> Dans les éditions de 1637 in-4<sup>o</sup> et de 1639-56: <i>Il se cache</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_395" id="Footnote_395" href="#FNanchor_395"><span class="label">[395]</span></a> <i>Var.</i> Madame, acceptez mon service. (1637-60)</p> + +<p><a name="Footnote_396" id="Footnote_396" href="#FNanchor_396"><span class="label">[396]</span></a> <i>Var.</i> Que bien souvent le crime échappe à sa longueur. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_397" id="Footnote_397" href="#FNanchor_397"><span class="label">[397]</span></a> <i>Var.</i> Souffrez qu'un chevalier vous venge par les armes. (1637 in-4<sup>o</sup>, 38 P., 39 et 44)</p> + +<p><a name="Footnote_398" id="Footnote_398" href="#FNanchor_398"><span class="label">[398]</span></a> <i>Var.</i> Ton avis importun m'ordonne du repos! (1637-60)</p> + +<p><a name="Footnote_399" id="Footnote_399" href="#FNanchor_399"><span class="label">[399]</span></a> +<i>Var.</i> Par où sera jamais mon âme satisfaite,<br /> +Si je pleure ma perte et la main qui l'a faite?<br /> +Et que puis-je espérer qu'un tourment éternel. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_400" id="Footnote_400" href="#FNanchor_400"><span class="label">[400]</span></a> Les éditions de 1637 in-12, de 1638 P., de 1644 et de 1682 portent +<i>du pouvoir</i>, pour <i>de pouvoir</i>: c'est sans doute une faute.</p> + +<p><a name="Footnote_401" id="Footnote_401" href="#FNanchor_401"><span class="label">[401]</span></a> +<i>Var.</i> Mon cœur prend son parti; mais contre leur effort,<br /> +Je sais que je suis fille, et que mon père est mort. (1637-56)<br /> +<i>Var.</i> Mon cœur prend son parti; mais malgré leur effort. (1660)</p> + +<p><a name="Footnote_402" id="Footnote_402" href="#FNanchor_402"><span class="label">[402]</span></a> <i>Var.</i> Quoi! j'aurai vu mourir mon père entre mes bras. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_403" id="Footnote_403" href="#FNanchor_403"><span class="label">[403]</span></a> <i>Var.</i> Son sang criera vengeance, et je ne l'aurai pas<a name="FNanchor_403-a" id="FNanchor_403-a" href="#Footnote_403-a" class="fnanchor">[403-a]</a>! (1637-in-12, 38 et 44 in-4<sup>o</sup>)</p> + +<p><a name="Footnote_403-a" id="Footnote_403-a" href="#FNanchor_403-a"><span class="label">[403-a]</span></a> Une confusion analogue entre <i>aura</i> et <i>orra</i> a eu lieu dans un passage de +Malherbe. Voyez l'édition de M. Lalanne, tome I, p. 72.</p> + +<p><a name="Footnote_404" id="Footnote_404" href="#FNanchor_404"><span class="label">[404]</span></a> <i>Var.</i> Dans un lâche silence étouffe mon honneur! (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_405" id="Footnote_405" href="#FNanchor_405"><span class="label">[405]</span></a> +<i>Var.</i> De conserver pour vous un homme incomparable,<br /> +Un amant si chéri: vous avez assez fait. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_406" id="Footnote_406" href="#FNanchor_406"><span class="label">[406]</span></a> +<i>Var.</i> Soûlez-vous du plaisir de m'empêcher de vivre. (1637-44 in-4<sup>o</sup> et 48-56)<br /> +<i>Var.</i> Soûlez-vous du desir de m'empêcher de vivre. (1644 in-12)</p> + +<p><a name="Footnote_407" id="Footnote_407" href="#FNanchor_407"><span class="label">[407]</span></a> +<i>Var.</i> De la main de ton père un coup irréparable<br /> +Déshonoroit du mien la vieillesse honorable. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_408" id="Footnote_408" href="#FNanchor_408"><span class="label">[408]</span></a> <i>Var.</i> J'ai pu douter encor si j'en prendrois vengeance. (1637-60)</p> + +<p><a name="Footnote_409" id="Footnote_409" href="#FNanchor_409"><span class="label">[409]</span></a> <i>Var.</i> J'ai retenu ma main, j'ai cru mon bras trop prompt. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_410" id="Footnote_410" href="#FNanchor_410"><span class="label">[410]</span></a> <i>Var.</i> Si je n'eusse opposé contre tous tes appas. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_411" id="Footnote_411" href="#FNanchor_411"><span class="label">[411]</span></a> <i>Var.</i> Qu'après m'avoir chéri quand je vivois sans blâme. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_412" id="Footnote_412" href="#FNanchor_412"><span class="label">[412]</span></a> +<i>Var.</i> Je te le dis encore, et veux, tant que j'expire,<br /> +Sans cesse le penser et sans cesse le dire. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_413" id="Footnote_413" href="#FNanchor_413"><span class="label">[413]</span></a> On lit dans l'édition de 1660: «J'y fais ce que j'ai dû,» ce qui est sans +doute une faute d'impression.</p> + +<p><a name="Footnote_414" id="Footnote_414" href="#FNanchor_414"><span class="label">[414]</span></a> <i>Var.</i> Je ne te puis blâmer d'avoir fui l'infamie. (1637-44 in-4<sup>o</sup> et 48-56)</p> + +<p><a name="Footnote_415" id="Footnote_415" href="#FNanchor_415"><span class="label">[415]</span></a> +<i>Var.</i> Et pour mieux tourmenter mon esprit éperdu,<br /> +Avec tant de rigueur mon astre me domine,<br /> +Qu'il me faut travailler moi-même à ta ruine. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_416" id="Footnote_416" href="#FNanchor_416"><span class="label">[416]</span></a> <i>Var.</i> Je la dois attaquer, mais tu la dois défendre. (1648-56)</p> + +<p><a name="Footnote_417" id="Footnote_417" href="#FNanchor_417"><span class="label">[417]</span></a> <i>Var.</i> Elle éclate bien mieux en te laissant en vie. (1637-52 et 55)</p> + +<p><a name="Footnote_418" id="Footnote_418" href="#FNanchor_418"><span class="label">[418]</span></a> <i>Var.</i> Malgré des feux si beaux, qui rompent ma colère. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_419" id="Footnote_419" href="#FNanchor_419"><span class="label">[419]</span></a> <i>Var.</i> Mais comble de misères! (1637-44)</p> + +<p><a name="Footnote_420" id="Footnote_420" href="#FNanchor_420"><span class="label">[420]</span></a> L'édition de 1639 porte, par erreur, <i>espérance</i>, pour <i>apparence</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_421" id="Footnote_421" href="#FNanchor_421"><span class="label">[421]</span></a> <i>Var.</i> Si j'en obtiens l'effet, je te donne ma foi. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_422" id="Footnote_422" href="#FNanchor_422"><span class="label">[422]</span></a> <span class="smcap">DON DIÈGUE</span>, <i>seul.</i> (1637-60)</p> + +<p><a name="Footnote_423" id="Footnote_423" href="#FNanchor_423"><span class="label">[423]</span></a> <i>Var.</i> Si peu que mes vieux ans m'ont laissé de vigueur. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_424" id="Footnote_424" href="#FNanchor_424"><span class="label">[424]</span></a> <i>Var.</i> Se consomme sans fruit à chercher ce vainqueur. (1637-44)</p> + +<p><a name="Footnote_425" id="Footnote_425" href="#FNanchor_425"><span class="label">[425]</span></a> On lit <i>leur ombre</i>, pour <i>leur nombre</i>, dans l'édition de 1644 in-4<sup>o</sup>.</p> + +<p><a name="Footnote_426" id="Footnote_426" href="#FNanchor_426"><span class="label">[426]</span></a> Par une erreur singulière, les éditions de 1660-64 portent:</p> + +<p class="left5">Rodrigue, enfin le ciel promet que je te voie!</p> + +<p><a name="Footnote_427" id="Footnote_427" href="#FNanchor_427"><span class="label">[427]</span></a> <i>Var.</i> <span class="smcap">DON RODR.</span> Hélas! c'est triomphant, mais avec peu de joie. (1638)</p> + +<p><a name="Footnote_428" id="Footnote_428" href="#FNanchor_428"><span class="label">[428]</span></a> +<i>Var.</i> Où fut jadis l'affront que ton courage efface<a name="FNanchor_428-a" id="FNanchor_428-a" href="#Footnote_428-a" class="fnanchor">[428-a]</a>.<br /> +<span class="smcap">DON RODR.</span> L'honneur vous en est dû: les cieux me sont témoins<br /> +Qu'étant sorti de vous je ne pouvois pas moins.<br /> +Je me tiens trop heureux, et mon âme est ravie<a name="FNanchor_428-b" id="FNanchor_428-b" href="#Footnote_428-b" class="fnanchor">[428-b]</a>. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_428-a" id="Footnote_428-a" href="#FNanchor_428-a"><span class="label">[428-a]</span></a> Où fut l'indigne affront que ton courage efface. (1637 in-4<sup>o</sup> I.)</p> + +<p><a name="Footnote_428-b" id="Footnote_428-b" href="#FNanchor_428-b"><span class="label">[428-b]</span></a> L'édition de 1644 in-4<sup>o</sup> porte: «et mon âme ravie.»</p> + +<p><a name="Footnote_429" id="Footnote_429" href="#FNanchor_429"><span class="label">[429]</span></a> <i>Var.</i> Si j'ose satisfaire à moi-même après vous. (1637-60)</p> + +<p><a name="Footnote_430" id="Footnote_430" href="#FNanchor_430"><span class="label">[430]</span></a> <i>Var.</i> Porte encore plus haut le fruit de ta victoire. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_431" id="Footnote_431" href="#FNanchor_431"><span class="label">[431]</span></a> <i>Var.</i> Mais d'un si brave cœur éloigne ces foiblesses. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_432" id="Footnote_432" href="#FNanchor_432"><span class="label">[432]</span></a> Les maximes de ce genre sur la facilité avec laquelle on remplace un +amant ou une maîtresse sont fréquentes dans le théâtre de Corneille:</p> + +<p class="left5">En la mort d'un amant vous ne perdez qu'un homme,<br /> +Dont la perte est facile à réparer dans Rome.</p> + +<p class="i10">(<i>Horace</i>, acte IV, scène <span class="smcap">III</span>.)</p> + +<p class="left5">Vous trouverez dans Rome assez d'autres maîtresses.</p> + +<p class="i10">(<i>Polyeucte</i>, acte II, scène <span class="smcap">I</span>.)</p> + +<p><a name="Footnote_433" id="Footnote_433" href="#FNanchor_433"><span class="label">[433]</span></a> <i>Var.</i> L'amour n'est qu'un plaisir, et l'honneur un devoir. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_434" id="Footnote_434" href="#FNanchor_434"><span class="label">[434]</span></a> <i>Var.</i> Vient surprendre la ville et piller la contrée. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_435" id="Footnote_435" href="#FNanchor_435"><span class="label">[435]</span></a> Il y a <i>amène</i> au singulier dans toutes les éditions publiées du vivant de +Corneille. Celle de 1692 donne <i>amènent</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_436" id="Footnote_436" href="#FNanchor_436"><span class="label">[436]</span></a> <i>Var.</i> Qui sachant mon affront, touchés d'un même zèle. (1660)</p> + +<p><a name="Footnote_437" id="Footnote_437" href="#FNanchor_437"><span class="label">[437]</span></a> +<i>Var.</i> Venoient m'offrir leur vie à venger ma querelle. (1637-44 in-4<sup>o</sup> et 48-56)<br /> +<i>Var.</i> Venoient m'offrir leur sang à venger ma querelle. (1644 in-12)</p> + +<p><a name="Footnote_438" id="Footnote_438" href="#FNanchor_438"><span class="label">[438]</span></a> <i>Var.</i> Pousse-la plus avant: force par ta vaillance. (1637-60)</p> + +<p><a name="Footnote_439" id="Footnote_439" href="#FNanchor_439"><span class="label">[439]</span></a> <i>Var.</i> La justice au pardon, et Chimène au silence. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_440" id="Footnote_440" href="#FNanchor_440"><span class="label">[440]</span></a> <i>Var.</i> Si tu l'aimes, apprends que retourner vainqueur. (1637-60)</p> + +<p><a name="Footnote_441" id="Footnote_441" href="#FNanchor_441"><span class="label">[441]</span></a> L'édition de 1682 porte, par erreur, <i>les louanges</i>, pour <i>ses louanges</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_442" id="Footnote_442" href="#FNanchor_442"><span class="label">[442]</span></a> <i>Var.</i> Qu'il daigne voir la main qui sauve sa province. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_443" id="Footnote_443" href="#FNanchor_443"><span class="label">[443]</span></a> <i>Var.</i> S'il a vaincu les rois, il a tué mon père. (1637 in-12)</p> + +<p><a name="Footnote_444" id="Footnote_444" href="#FNanchor_444"><span class="label">[444]</span></a> Toutes les éditions portent: <i>qu'ait produit</i>, sans accord.</p> + +<p><a name="Footnote_445" id="Footnote_445" href="#FNanchor_445"><span class="label">[445]</span></a> <i>Var.</i> Et combien que pour lui tout un peuple s'anime. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_446" id="Footnote_446" href="#FNanchor_446"><span class="label">[446]</span></a> <i>Voile</i> est au singulier dans les éditions antérieures à 1664.</p> + +<p><a name="Footnote_447" id="Footnote_447" href="#FNanchor_447"><span class="label">[447]</span></a> <i>Var.</i> Pompe où m'ensevelit sa première victoire. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_448" id="Footnote_448" href="#FNanchor_448"><span class="label">[448]</span></a> <i>Var.</i> Et lorsque mon amour prendra plus de pouvoir. (1637 in-12 et 44 in-4<sup>o</sup>)</p> + +<p><a name="Footnote_449" id="Footnote_449" href="#FNanchor_449"><span class="label">[449]</span></a> <i>Var.</i> Le péril dont Rodrigue a su vous retirer. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_450" id="Footnote_450" href="#FNanchor_450"><span class="label">[450]</span></a> <i>Var.</i> A moi seule aujourd'hui permet encor les larmes. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_451" id="Footnote_451" href="#FNanchor_451"><span class="label">[451]</span></a> +<i>Var.</i> J'accorde que chacun la vante avec justice. (1637 et 39-56)<br /> +<i>Var.</i> J'accorde que chacun le vante avec justice. (1638 P.)</p> + +<p><a name="Footnote_452" id="Footnote_452" href="#FNanchor_452"><span class="label">[452]</span></a> «Cet <i>hier</i> fait voir que la pièce dure deux jours dans Corneille: l'unité +de temps n'était pas encore une règle bien reconnue. Cependant, si la querelle +du Comte et sa mort arrivent la veille au soir, et si le lendemain tout est fini à +la même heure, l'unité de temps est observée. Les événements ne sont point +aussi pressés qu'on l'a reproché à Corneille, et tout est assez vraisemblable.» +(<i>Voltaire.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_453" id="Footnote_453" href="#FNanchor_453"><span class="label">[453]</span></a> <i>Var.</i> Ce qui fut bon alors ne l'est plus aujourd'hui. (1637-44)</p> + +<p><a name="Footnote_454" id="Footnote_454" href="#FNanchor_454"><span class="label">[454]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_136">136</a>, note 348.</p> + +<p><a name="Footnote_455" id="Footnote_455" href="#FNanchor_455"><span class="label">[455]</span></a> +<i>Var.</i> Ses faits nous ont rendu ce qu'ils nous ont ôté,<br /> +Et ton père en lui seul se voit ressuscité. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_456" id="Footnote_456" href="#FNanchor_456"><span class="label">[456]</span></a> +<i>Var.</i> Ah! Madame, souffrez qu'avecque liberté<br /> +Je pousse jusqu'au bout ma générosité.<br /> +Quoique mon cœur pour lui contre moi s'intéresse. (1637-56)<br /> +<i>Var.</i> Ah! ce n'est pas à moi d'avoir cette bonté. (1660)</p> + +<p><a name="Footnote_457" id="Footnote_457" href="#FNanchor_457"><span class="label">[457]</span></a> <i>Var.</i> Il peut me refuser, mais je ne me puis taire. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_458" id="Footnote_458" href="#FNanchor_458"><span class="label">[458]</span></a> <i>Var.</i> Adieu: tu pourras seule y songer à loisir. (1637-60)</p> + +<p><a name="Footnote_459" id="Footnote_459" href="#FNanchor_459"><span class="label">[459]</span></a> <i>Var.</i> Mais deux rois, tes captifs, seront ta récompense. (1637 in-12 et 44)</p> + +<p><a name="Footnote_460" id="Footnote_460" href="#FNanchor_460"><span class="label">[460]</span></a> Voyez le <i>Lexique</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_461" id="Footnote_461" href="#FNanchor_461"><span class="label">[461]</span></a> <i>Var.</i> Qu'il devienne l'effroi de Grenade et Tolède. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_462" id="Footnote_462" href="#FNanchor_462"><span class="label">[462]</span></a> <i>Var.</i> D'un si foible service elle a fait trop de conte. (1637 in-12)</p> + +<p><a name="Footnote_463" id="Footnote_463" href="#FNanchor_463"><span class="label">[463]</span></a> +<i>Var.</i> Et paroître à la cour eût hasardé ma tête,<br /> +Qu'à défendre l'État j'aimois bien mieux donner,<br /> +Qu'aux plaintes de Chimène ainsi l'abandonner. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_464" id="Footnote_464" href="#FNanchor_464"><span class="label">[464]</span></a> <i>Var.</i> J'excuse ta chaleur à venger une offense. (1638 L.)</p> + +<p><a name="Footnote_465" id="Footnote_465" href="#FNanchor_465"><span class="label">[465]</span></a> <i>Var.</i> Tant, à nous voir marcher en si bon équipage. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_466" id="Footnote_466" href="#FNanchor_466"><span class="label">[466]</span></a> +<i>Var.</i> Les plus épouvantés reprenoient le courage! (1638 L., 39 et 44 in-4<sup>o</sup>)<br /> +<i>Var.</i> Les plus épouvantés reprenoient du courage! (1644 in-12)</p> + +<p><a name="Footnote_467" id="Footnote_467" href="#FNanchor_467"><span class="label">[467]</span></a> <i>Var.</i> Et se tenant cachée, aide mon stratagème. (1637 in-12)</p> + +<p><a name="Footnote_468" id="Footnote_468" href="#FNanchor_468"><span class="label">[468]</span></a> +<i>Var.</i> Enfin avec le flux nous fit voir trente voiles;<br /> +L'onde s'enfloit dessous, et d'un commun effort<br /> +Les Mores et la mer entrèrent dans le port. (1637-60)</p> + +<p><a name="Footnote_469" id="Footnote_469" href="#FNanchor_469"><span class="label">[469]</span></a> <i>Var.</i> Les nôtres, au signal, de nos vaisseaux répondent. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_470" id="Footnote_470" href="#FNanchor_470"><span class="label">[470]</span></a> <i>Var.</i> Rétablit leur désordre, et leur rend leur vertu. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_471" id="Footnote_471" href="#FNanchor_471"><span class="label">[471]</span></a> Sorte de cimeterres. Voyez le <i>Lexique</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_472" id="Footnote_472" href="#FNanchor_472"><span class="label">[472]</span></a> +<i>Var.</i> Contre nous de pied ferme ils tirent les épées;<br /> +Des plus braves soldats les trames sont coupées<a name="FNanchor_472-a" id="FNanchor_472-a" href="#Footnote_472-a" class="fnanchor">[472-a]</a>. (1637-63)</p> + +<p><a name="Footnote_472-a" id="Footnote_472-a" href="#FNanchor_472-a"><span class="label">[472-a]</span></a> Jolly fait remarquer, dans l'avertissement de l'édition de 1738 (p. <span class="smcap">XX</span>), +que les comédiens ont ici toujours adopté la variante de préférence au texte, +sans doute afin d'éviter le mot <i>alfange</i>. Ils font encore de même aujourd'hui.</p> + +<p><a name="Footnote_473" id="Footnote_473" href="#FNanchor_473"><span class="label">[473]</span></a> <i>Var.</i> Sont les champs de carnage où triomphe la mort. (1644 in-4<sup>o</sup>)</p> + +<p><a name="Footnote_474" id="Footnote_474" href="#FNanchor_474"><span class="label">[474]</span></a> <i>Var.</i> Furent ensevelis dans l'horreur des ténèbres. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_475" id="Footnote_475" href="#FNanchor_475"><span class="label">[475]</span></a> +<i>Var.</i> Et n'en pus rien savoir jusques au point du jour.<br /> +Mais enfin sa clarté montra notre avantage:<br /> +Le More vit sa perte, et perdit le courage,<br /> +Et voyant un renfort qui nous vint secourir,<br /> +Changea l'ardeur de vaincre à la peur de mourir<a name="FNanchor_475-a" id="FNanchor_475-a" href="#Footnote_475-a" class="fnanchor">[475-a]</a>. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_475-a" id="Footnote_475-a" href="#FNanchor_475-a"><span class="label">[475-a]</span></a> Change l'ardeur de vaincre à la peur de mourir. (1637 in-12 et 44 in-4<sup>o</sup>)</p> + +<p><a name="Footnote_476" id="Footnote_476" href="#FNanchor_476"><span class="label">[476]</span></a> Toutes les éditions portent <i>chables</i>, excepté celles de 1644 in-12 et de +1660-64, qui donnent <i>câbles</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_477" id="Footnote_477" href="#FNanchor_477"><span class="label">[477]</span></a> <i>Var.</i> Nous laissent pour adieux des cris épouvantables. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_478" id="Footnote_478" href="#FNanchor_478"><span class="label">[478]</span></a> +<i>Var.</i> Si leurs rois avec eux ont pu se retirer. (1637 et 39-56)<br /> +<i>Var.</i> Si les rois avec eux ont pu se retirer. (1638)</p> + +<p><a name="Footnote_479" id="Footnote_479" href="#FNanchor_479"><span class="label">[479]</span></a> <i>Var.</i> Ainsi leur devoir cède à la frayeur plus forte. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_480" id="Footnote_480" href="#FNanchor_480"><span class="label">[480]</span></a> <i>Var.</i> Le flux les apporta; le reflux les emporte. (1637 in-12 et 44 in-4<sup>o</sup>)</p> + +<p><a name="Footnote_481" id="Footnote_481" href="#FNanchor_481"><span class="label">[481]</span></a> <i>Var.</i> Et quelque peu des leurs, tous chargés de nos coups. (1638)</p> + +<p><a name="Footnote_482" id="Footnote_482" href="#FNanchor_482"><span class="label">[482]</span></a> Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12 et de 1638 L.—Il +se trouve quatre vers plus haut dans les éditions de 1638 P., de 1639 +et de 1644 in-4<sup>o</sup>.</p> + +<p><a name="Footnote_483" id="Footnote_483" href="#FNanchor_483"><span class="label">[483]</span></a> <i>Var.</i> On me dit qu'elle l'aime, et je vais l'éprouver. (1637 in-12)</p> + +<p><a name="Footnote_484" id="Footnote_484" href="#FNanchor_484"><span class="label">[484]</span></a> <i>Var.</i> Contrefaites le triste. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_485" id="Footnote_485" href="#FNanchor_485"><span class="label">[485]</span></a> Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637-56.</p> + +<p><a name="Footnote_486" id="Footnote_486" href="#FNanchor_486"><span class="label">[486]</span></a> <i>Var.</i> Tu le posséderas, reprends ton allégresse. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_487" id="Footnote_487" href="#FNanchor_487"><span class="label">[487]</span></a> On lit <i>croyons</i>, pour <i>croyions</i>, dans les éditions de 1637-44 et de +1652-56.</p> + +<p><a name="Footnote_488" id="Footnote_488" href="#FNanchor_488"><span class="label">[488]</span></a> +<i>Var.</i> Ta tristesse, Chimène, a paru trop visible.<br /> +<span class="smcap">CHIM.</span> Eh bien! Sire, ajoutez ce comble à mes malheurs,<br /> +Nommez ma pâmoison l'effet de mes douleurs. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_489" id="Footnote_489" href="#FNanchor_489"><span class="label">[489]</span></a> <i>Var.</i> Dans leur sang épandu la justice étouffée. (1637, 39 et 48-56)</p> + +<p><a name="Footnote_490" id="Footnote_490" href="#FNanchor_490"><span class="label">[490]</span></a> <i>Var.</i> A tous vos chevaliers je demande sa tête. (1637 in-4<sup>o</sup>, 38 P., 39 et 44)</p> + +<p><a name="Footnote_491" id="Footnote_491" href="#FNanchor_491"><span class="label">[491]</span></a> <i>Var.</i> Et s'en sert d'un prétexte à ne paroître pas. (1637-60)</p> + +<p><a name="Footnote_492" id="Footnote_492" href="#FNanchor_492"><span class="label">[492]</span></a> <i>Var.</i> Sire, ôtez ces faveurs, qui terniroient sa gloire. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_493" id="Footnote_493" href="#FNanchor_493"><span class="label">[493]</span></a> +<i>Var.</i> Il l'a fait en brave homme, et le doit soutenir. (1637 in-4<sup>o</sup>, 38-44 in-4<sup>o</sup> et 48-56)<br /> +<i>Var.</i> Il a fait en brave homme, et le doit soutenir. (1637 in-12 et 44 in-12)</p> + +<p><a name="Footnote_494" id="Footnote_494" href="#FNanchor_494"><span class="label">[494]</span></a> <i>Var.</i> De tous mes chevaliers feroit ses ennemis. (1637 in-4<sup>o</sup>, 38 P., 39 et 44)</p> + +<p><a name="Footnote_495" id="Footnote_495" href="#FNanchor_495"><span class="label">[495]</span></a> <i>Var.</i> Laissez un camp ouvert, où n'entrera personne. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_496" id="Footnote_496" href="#FNanchor_496"><span class="label">[496]</span></a> <i>Var.</i> Faites ouvrir le camp: vous voyez l'assaillant. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_497" id="Footnote_497" href="#FNanchor_497"><span class="label">[497]</span></a> «Je me suis toujours repenti d'avoir fait dire au Roi, dans <i>le Cid</i>, qu'il +vouloit que Rodrigue se délassât une heure ou deux après la défaite des Maures +avant que de combattre don Sanche: je l'avois fait pour montrer que la pièce +étoit dans les vingt-quatre heures; et cela n'a servi qu'à avertir les spectateurs +de la contrainte avec laquelle je l'y ai réduite.» (<i>Discours de la tragédie</i>, +tome I, p. 96.)</p> + +<p><a name="Footnote_498" id="Footnote_498" href="#FNanchor_498"><span class="label">[498]</span></a> Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12, de 1638 et +de 1644 in-12.</p> + +<p><a name="Footnote_499" id="Footnote_499" href="#FNanchor_499"><span class="label">[499]</span></a> <i>Var.</i> Quel qu'il soit, même prix est acquis à sa peine. (1637-64)</p> + +<p><a name="Footnote_500" id="Footnote_500" href="#FNanchor_500"><span class="label">[500]</span></a> <i>Var.</i> Sire, c'est me donner une trop dure loi. (1637-44)</p> + +<p><a name="Footnote_501" id="Footnote_501" href="#FNanchor_501"><span class="label">[501]</span></a> <i>Var.</i> <span class="smcap">CHIMÈNE</span>, <span class="smcap">DON RODRIGUE</span>. (1638 P.)</p> + +<p><a name="Footnote_502" id="Footnote_502" href="#FNanchor_502"><span class="label">[502]</span></a> <i>Var.</i> Avant ce coup mortel, dire un dernier adieu. (1644 in-4<sup>o</sup>)</p> + +<p><a name="Footnote_503" id="Footnote_503" href="#FNanchor_503"><span class="label">[503]</span></a> +<i>Var.</i> Mon amour vous le doit, et mon cœur qui soupire<br /> +N'ose sans votre aveu sortir de votre empire.<br /> +[<span class="smcap">CHIM.</span> Tu vas mourir!] <span class="smcap">DON RODR.</span> J'y cours, et le Comte est vengé,<br /> +Aussitôt que de vous j'en aurai le congé. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_504" id="Footnote_504" href="#FNanchor_504"><span class="label">[504]</span></a> <i>Var.</i> Mais défendant mon roi, son peuple et le pays. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_505" id="Footnote_505" href="#FNanchor_505"><span class="label">[505]</span></a> <i>Var.</i> Je lui vais présenter mon estomac ouvert. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_506" id="Footnote_506" href="#FNanchor_506"><span class="label">[506]</span></a> <i>Var.</i> L'honneur te fut plus cher que je ne te suis chère. (1637-60)</p> + +<p><a name="Footnote_507" id="Footnote_507" href="#FNanchor_507"><span class="label">[507]</span></a> +<i>Var.</i> Puisqu'il trempa tes mains dans le sang de mon père,<br /> +Et te fit renoncer, malgré ta passion. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_508" id="Footnote_508" href="#FNanchor_508"><span class="label">[508]</span></a> <i>Var.</i> Non, sans vouloir mourir, laisse-moi te poursuivre. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_509" id="Footnote_509" href="#FNanchor_509"><span class="label">[509]</span></a> +<i>Var.</i> Mon honneur appuyé sur de si grands effets<br /> +Contre un autre ennemi n'a plus à se défendre. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_510" id="Footnote_510" href="#FNanchor_510"><span class="label">[510]</span></a> <i>Var.</i> Quand mon honneur y va, rien ne m'est précieux. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_511" id="Footnote_511" href="#FNanchor_511"><span class="label">[511]</span></a> Le mot est écrit ainsi dans les éditions de 1637-64; celles de 1668 et +de 1682 ont <i>veuillez</i> sans <i>i</i>; celle de 1692 donne <i>vouliez</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_512" id="Footnote_512" href="#FNanchor_512"><span class="label">[512]</span></a> <i>Var.</i> Préférant, en dépit de son âme ravie. (1637 in-4<sup>o</sup> I.,37 in-12 et 38)</p> + +<p><a name="Footnote_513" id="Footnote_513" href="#FNanchor_513"><span class="label">[513]</span></a> <i>Var.</i> Qui me livre à l'objet de mon aversion. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_514" id="Footnote_514" href="#FNanchor_514"><span class="label">[514]</span></a> <i>Var.</i> Et si jamais l'amour échauffa tes esprits. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_515" id="Footnote_515" href="#FNanchor_515"><span class="label">[515]</span></a> Dans les éditions de 1637-60 et dans celle de 1692: <span class="smcap">DON RODRIGUE</span>, <i>seul</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_516" id="Footnote_516" href="#FNanchor_516"><span class="label">[516]</span></a> <i>Var.</i> Contre ce fier tyran fait rebeller mes vœux? (1637-60)</p> + +<p><a name="Footnote_517" id="Footnote_517" href="#FNanchor_517"><span class="label">[517]</span></a> <i>Var.</i> S'il ne peut obtenir dessus mon sentiment. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_518" id="Footnote_518" href="#FNanchor_518"><span class="label">[518]</span></a> <i>Var.</i> Mais ma honte m'abuse, et ma raison s'étonne. (1637-60)</p> + +<p><a name="Footnote_519" id="Footnote_519" href="#FNanchor_519"><span class="label">[519]</span></a> <i>Var.</i> Marque-t-il pas déjà sur qui tu dois régner? (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_520" id="Footnote_520" href="#FNanchor_520"><span class="label">[520]</span></a> <i>Var.</i> Entre eux un père mort sème si peu de haine. (1637-60)</p> + +<p><a name="Footnote_521" id="Footnote_521" href="#FNanchor_521"><span class="label">[521]</span></a> +<i>Var.</i><span class="i8">Vous témoigner, Madame,</span><br /> +L'aise que je ressens du repos de votre âme. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_522" id="Footnote_522" href="#FNanchor_522"><span class="label">[522]</span></a> <i>Var.</i> Oh! qu'il s'en faut encor! (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_523" id="Footnote_523" href="#FNanchor_523"><span class="label">[523]</span></a> <i>Var.</i> Elle ne choisit point de ces mains généreuses. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_524" id="Footnote_524" href="#FNanchor_524"><span class="label">[524]</span></a> +<i>Var.</i> Don Sanche lui suffit: c'est la première fois<br /> +Que ce jeune seigneur endosse<a name="FNanchor_524-a" id="FNanchor_524-a" href="#Footnote_524-a" class="fnanchor">[524-a]</a> le harnois. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_524-a" id="Footnote_524-a" href="#FNanchor_524-a"><span class="label">[524-a]</span></a> L'édition de 1644 in-12 porte <i>endossa</i>, pour <i>endosse</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_525" id="Footnote_525" href="#FNanchor_525"><span class="label">[525]</span></a> <i>Var.</i> Un tel choix et si prompt vous doit bien faire voir. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_526" id="Footnote_526" href="#FNanchor_526"><span class="label">[526]</span></a> +<i>Var.</i> Et livrant à Rodrigue une victoire aisée,<br /> +Puisse l'autoriser à paroître apaisée. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_527" id="Footnote_527" href="#FNanchor_527"><span class="label">[527]</span></a> <i>Var.</i> A vous ressouvenir de qui vous êtes née. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_528" id="Footnote_528" href="#FNanchor_528"><span class="label">[528]</span></a> <i>Var.</i> Une ardeur bien plus digne à présent me consomme. (1637-44)</p> + +<p><a name="Footnote_529" id="Footnote_529" href="#FNanchor_529"><span class="label">[529]</span></a> <i>Var.</i> Et mes plus doux souhaits sont pleins d'un repentir. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_530" id="Footnote_530" href="#FNanchor_530"><span class="label">[530]</span></a> <i>Var.</i> Quoi! l'objet de ma haine ou bien de ma colère! (1637-64)</p> + +<p><a name="Footnote_531" id="Footnote_531" href="#FNanchor_531"><span class="label">[531]</span></a> +<i>Var.</i> Non, non, il vaut bien mieux que sa rare vaillance,<br /> +Lui gagnant un laurier, vous impose silence. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_532" id="Footnote_532" href="#FNanchor_532"><span class="label">[532]</span></a> +<i>Var.</i> Et le ciel, ennuyé de vous être si doux,<br /> +Vous lairra, par sa mort, don Sanche pour époux. (1637-44)<br /> +<i>Var.</i> Et nous verrons le ciel, mû d'un juste courroux. (1648-60)</p> + +<p><a name="Footnote_533" id="Footnote_533" href="#FNanchor_533"><span class="label">[533]</span></a> <i>Var.</i> Ne les redouble point par ce funeste augure. (1637-68)</p> + +<p><a name="Footnote_534" id="Footnote_534" href="#FNanchor_534"><span class="label">[534]</span></a> <i>Var.</i> Madame, à vos genoux j'apporte cette épée. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_535" id="Footnote_535" href="#FNanchor_535"><span class="label">[535]</span></a> Cette scène semble avoir fourni à Racine l'idée de l'admirable dialogue +d'Oreste et d'Hermione dans <i>Andromaque</i> (acte V, scène <span class="smcap">III</span>).</p> + +<p><a name="Footnote_536" id="Footnote_536" href="#FNanchor_536"><span class="label">[536]</span></a> +<i>Var.</i> [N'eût jamais succombé sous un tel assaillant.]<br /> +<span class="smcap">ELV.</span> Mais, Madame, écoutez. <span class="smcap">CHIM.</span> Que veux-tu que j'écoute?<br /> +Après ce que je vois puis-je être encore en doute?<br /> +J'obtiens pour mon malheur ce que j'ai demandé,<br /> +Et ma juste poursuite a trop bien succédé.<br /> +Pardonne, cher amant, à sa rigueur sanglante;<br /> +Songe que je sais fille aussi bien comme amante:<br /> +Si j'ai vengé mon père aux dépens de ton sang,<br /> +Du mien pour te venger j'épuiserai mon flanc;<br /> +Mon âme désormais n'a rien qui la retienne;<br /> +Elle ira recevoir ce pardon de la tienne.<br /> +Et toi qui me prétends acquérir par sa mort,<br /> +Ministre déloyal de mon rigoureux sort,<br /> +[N'espère rien de moi, tu ne m'as point servie.] (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_537" id="Footnote_537" href="#FNanchor_537"><span class="label">[537]</span></a> +<i>Var.</i> [Tu peindras son malheur, mon crime et ta vaillance?]<br /> +Qu'à tes yeux ce récit tranche mes tristes jours?<br /> +Va, va, je mourrai bien sans ce cruel secours<a name="FNanchor_537-a" id="FNanchor_537-a" href="#Footnote_537-a" class="fnanchor">[537-a]</a>;<br /> +Abandonne mon âme au mal qui la possède:<br /> +Pour venger mon amant, je ne veux point qu'on m'aide<a name="FNanchor_537-b" id="FNanchor_537-b" href="#Footnote_537-b" class="fnanchor">[537-b]</a>. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_537-a" id="Footnote_537-a" href="#FNanchor_537-a"><span class="label">[537-a]</span></a> Va, va, je mourrai bien sans ton cruel secours. (1644 in-12)</p> + +<p><a name="Footnote_537-b" id="Footnote_537-b" href="#FNanchor_537-b"><span class="label">[537-b]</span></a> Ce vers termine la scène dans les éditions indiquées.</p> + +<p><a name="Footnote_538" id="Footnote_538" href="#FNanchor_538"><span class="label">[538]</span></a> +<i>Var.</i> J'aimois, vous l'avez su; mais pour venger un père. (1637-44 in-4<sup>o</sup>)<br /> +<i>Var.</i> J'aimois, vous le savez; mais pour venger un père. (1644 in-12)</p> + +<p><a name="Footnote_539" id="Footnote_539" href="#FNanchor_539"><span class="label">[539]</span></a> Les éditions de 1637 I., de 1638 P., de 1639 et de 1644 in-4<sup>o</sup> portent +par erreur <i>prescrire</i>, pour <i>proscrire</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_540" id="Footnote_540" href="#FNanchor_540"><span class="label">[540]</span></a> +<i>Var.</i> D'avouer par sa bouche une amour légitime. (1637 P., 37 in-12 et 38)<br /> +—L'édition de 1644 porte <i>un amant</i>, pour <i>un amour</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_541" id="Footnote_541" href="#FNanchor_541"><span class="label">[541]</span></a> <i>Var.</i> Offrir à ses genoux ta vie et ton épée. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_542" id="Footnote_542" href="#FNanchor_542"><span class="label">[542]</span></a> <i>Var.</i> Une louable honte enfin t'en sollicite. (1637, 38 P., 39 et 44)</p> + +<p><a name="Footnote_543" id="Footnote_543" href="#FNanchor_543"><span class="label">[543]</span></a> <i>Var.</i> <span class="smcap">SCÈNE DERNIÈRE.</span> (1644 in-12)</p> + +<p><a name="Footnote_544" id="Footnote_544" href="#FNanchor_544"><span class="label">[544]</span></a> <i>Var.</i> Prenez une vengeance à toute autre impossible. (1637 in-12)</p> + +<p><a name="Footnote_545" id="Footnote_545" href="#FNanchor_545"><span class="label">[545]</span></a> <i>Var.</i> Et dites quelquefois, en songeant à mon sort. (1637-60)</p> + +<p><a name="Footnote_546" id="Footnote_546" href="#FNanchor_546"><span class="label">[546]</span></a> +<i>Var.</i> Mon amour a paru, je ne m'en puis dédire. (1637-56)<br /> +<i>Var.</i> Je vous en ai trop dit pour oser m'en dédire. (1660)</p> + +<p><a name="Footnote_547" id="Footnote_547" href="#FNanchor_547"><span class="label">[547]</span></a> <i>Var.</i> Et vous êtes mon roi, je vous dois obéir. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_548" id="Footnote_548" href="#FNanchor_548"><span class="label">[548]</span></a> +<i>Var.</i> Sire, quelle apparence, à ce triste hyménée,<br /> +Qu'un même jour commence et finisse mon deuil<a name="FNanchor_548-a" id="FNanchor_548-a" href="#Footnote_548-a" class="fnanchor">[548-a]</a>,<br /> +Mette en mon lit Rodrigue et mon père au cercueil?<br /> +C'est trop d'intelligence avec son homicide,<br /> +Vers ses mânes sacrés c'est me rendre perfide,<br /> +Et souiller mon honneur d'un reproche éternel. (1637-56)</p> + +<p><a name="Footnote_548-a" id="Footnote_548-a" href="#FNanchor_548-a"><span class="label">[548-a]</span></a> Les éditions de 1638 P., 39, 44, 48 et 56 écrivent <i>dueil</i>. Voyez le <i>Lexique</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_549" id="Footnote_549" href="#FNanchor_549"><span class="label">[549]</span></a> Les deux éditions de 1638 portent <i>ta victoire</i>, pour <i>sa victoire</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_550" id="Footnote_550" href="#FNanchor_550"><span class="label">[550]</span></a> +<i>Var.</i> A ce seul nom de Cid ils trembleront d'effroi. (1637 in-4<sup>o</sup> et 39-56)<br /> +<i>Var.</i> A ce seul nom de Cid ils tomberont d'effroi. (1637 in-12 et 38)</p> + +<p><a name="Footnote_551" id="Footnote_551" href="#FNanchor_551"><span class="label">[551]</span></a> L'édition de 1637 in-12 donne <i>contre moi</i>, au lieu de <i>contre toi</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_552" id="Footnote_552" href="#FNanchor_552"><span class="label">[552]</span></a> Les éditions de cette pièce sont nombreuses. Les premières remontent +à 1621 (dans la première partie des <i>Comedias</i> de Guillem de Castro, <i>Valencia</i>, +<i>Felipe Mey</i>), peut-être à 1618 (Valence, même imprimeur, mais cette date est +douteuse). L'édition séparée dont nous nous sommes servi pour les citations +espagnoles de l'<i>Appendice</i> est de 1796 (<i>Valencia, en la Imprenta de J. y T. de +Orga</i>), in-4<sup>o</sup>, très-correcte. Le texte lu par Corneille devait contenir des incorrections +et quelques légères variantes antérieures à une révision.</p> + +<p><a name="Footnote_553" id="Footnote_553" href="#FNanchor_553"><span class="label">[553]</span></a> Les <i>Observations</i> de Scudéry contiennent une liste de rapprochements +entre Guillem de Castro et Corneille, dressée avec l'intention avouée d'établir +que notre poëte doit tout à son modèle espagnol. Loin de dissimuler ses +emprunts, Corneille prit soin, dans ses éditions de 1648, 1652, 1656 (voyez +p. <a href="#Page_87">87</a>, note 209, et p. <a href="#Page_103">103</a>), de compléter le travail de Scudéry, fit imprimer en +caractères italiques tous ceux de ses vers qu'il regardait comme de véritables +imitations, et plaça en note au bas des pages le texte espagnol. Par malheur, +l'exiguïté de l'espace réservé à ces notes, le morcellement des citations, la +mauvaise impression que Corneille devait avoir sous les yeux, l'inexpérience +de ses propres imprimeurs, ont introduit dans ce travail une foule d'erreurs +de tous genres; il importait de les corriger, d'adopter une orthographe plus +uniforme et de motiver, quand ils en valaient la peine, les changements rendus +nécessaires par tant d'incorrections et de négligences. M. Viguier, à qui +nous devons déjà la traduction des romances espagnols placés par Corneille à +la suite de son <i>Avertissement</i>, a bien voulu s'offrir, comme lecteur curieux, et +nous ajouterons très-fin et très-habile appréciateur, de Corneille et du théâtre +espagnol, à nous seconder dans cette tâche délicate. Ce n'est là du reste que +la moindre des obligations que nous lui avons. On en jugera en lisant l'examen +comparatif des <i>Mocedades del Cid</i>, qui forme la deuxième section de cet <i>Appendice</i>, +et qu'il a entrepris tout exprès pour en enrichir cette édition.</p> + +<p><a name="Footnote_554" id="Footnote_554" href="#FNanchor_554"><span class="label">[554]</span></a> Voyez plus loin, p. <a href="#Page_216">216</a>, note 576.</p> + +<p><a name="Footnote_555" id="Footnote_555" href="#FNanchor_555"><span class="label">[555]</span></a> La seconde partie est un autre drame historique, tout à fait distinct, qui +n'appartient plus précisément à la <i>jeunesse</i> du Cid; <i>Mocedades</i> serait tout +aussi bien traduit par <i>les Prouesses</i> du Cid. Le théâtre espagnol possède des +<i>Mocedades de Roldan</i> (Roland), <i>de Bernardo del Carpio</i>, etc.</p> + +<p><a name="Footnote_556" id="Footnote_556" href="#FNanchor_556"><span class="label">[556]</span></a> On sait que les trois <i>Journées</i> de ces drames sont de longs actes, non +partagés en scènes à notre manière.</p> + +<p><a name="Footnote_557" id="Footnote_557" href="#FNanchor_557"><span class="label">[557]</span></a> Acte II, scène <span class="smcap">VIII</span>, vers 706-708. Dans les premières éditions (1637-56), +au lieu de <i>le Comte</i>, on lit au dernier vers: <i>l'Orgueil</i>, souvenir du surnom de +<i>Lozano</i> qu'avait le comte de Gormas.</p> + +<p><a name="Footnote_558" id="Footnote_558" href="#FNanchor_558"><span class="label">[558]</span></a> Acte I, scène <span class="smcap">III</span>, vers 177 et suivants.</p> + +<p><a name="Footnote_559" id="Footnote_559" href="#FNanchor_559"><span class="label">[559]</span></a> Acte I, scène <span class="smcap">III</span>, vers 225.</p> + +<p><a name="Footnote_560" id="Footnote_560" href="#FNanchor_560"><span class="label">[560]</span></a> Plusieurs des plus anciennes éditions n'ont pas même cette indication<br /> +trop courte: <span class="smcap">DON DIÈGUE</span>, <i>mettant l'épée à la main</i> ou <i>Ils mettent l'épée à la<br /> +main</i> (voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_117">117</a> et la note 293); le lecteur n'est mis sur la voie<br /> +que par ces mots: <i>Ton épée est à moi</i>.... et plus loin, à la fin de la scène,<br /> +par ce vers (supprimé à partir de 1660, voyez la note 295 de la p. 118):</p> + +<p class="left5">«Et mes yeux à ma main reprochent <i>ta défaite</i>.»</p> + +<p>On peut remarquer du reste que ce <i>duel</i>, qui n'est pas dans Castro, eût été +une impossibilité de plus pour Corneille, s'il eût dû avoir lieu <i>devant +le Roi</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_561" id="Footnote_561" href="#FNanchor_561"><span class="label">[561]</span></a> Acte I, scène <span class="smcap">IV</span>, vers 251 et suivants.</p> + +<p><a name="Footnote_562" id="Footnote_562" href="#FNanchor_562"><span class="label">[562]</span></a> Acte I, scène <span class="smcap">III</span>, vers 227 et 228.</p> + +<p><a name="Footnote_563" id="Footnote_563" href="#FNanchor_563"><span class="label">[563]</span></a> Dans Corneille, Rodrigue est fils unique:</p> + +<p>«Vous n'avez qu'une fille, et moi <i>je n'ai qu'un fils</i>.»</p> + +<p class="i8">(Acte I, scène <span class="smcap">III</span>, vers 167.)</p> + +<p><a name="Footnote_564" id="Footnote_564" href="#FNanchor_564"><span class="label">[564]</span></a> Acte I, scène <span class="smcap">IV</span>.</p> + +<p><a name="Footnote_565" id="Footnote_565" href="#FNanchor_565"><span class="label">[565]</span></a> +«Et <i>ce fer que mon bras ne peut plus soutenir</i>,<br /> +Je le remets au tien pour venger et punir.»</p> + +<p class="i8">(Acte I, scène <span class="smcap">V</span>, vers 271 et 272.)</p> + +<p><a name="Footnote_566" id="Footnote_566" href="#FNanchor_566"><span class="label">[566]</span></a> Voyez dans la première section de l'<i>Appendice</i>, p. <a href="#Page_200">200</a>, la citation relative +aux vers 262 et suivants.</p> + +<p><a name="Footnote_567" id="Footnote_567" href="#FNanchor_567"><span class="label">[567]</span></a> Nous n'examinons ce poëte que comparativement à Corneille, et nous +craindrions de faire une digression en remarquant que la tradition, à laquelle +il obéit tout en choisissant, a dû lui causer aussi quelque embarras. Il y a dans +ces légendes, tant de fois remaniées, bien des tons divers, selon le caractère plus +ou moins rude des siècles qui les ont traitées successivement. Les détails de +chevalerie et de cour, et d'autres encore, risquaient de faire dissonance et anachronisme +avec des données plus anciennes et toujours accréditées. Un censeur +<i>espagnol</i> qui aurait critiqué à ce point de vue Guillem de Castro aurait eu +gain de cause. Il est curieux de remarquer que deux traditions contraires font +de Rodrigue l'<i>aîné</i> ou le <i>plus jeune</i> des trois frères. Si le poëte Castro a eu +de bonnes raisons pour faire de Rodrigue l'aîné, il faut convenir qu'il a rendu +par là peu naturelle la conduite de don Diègue qui s'adresse d'abord à deux +adolescents pour savoir s'il en fera ses champions contre Gormas. Un examen +attentif ferait voir qu'en se résignant à cette faute, le poëte l'a fort bien sentie.</p> + +<p><a name="Footnote_568" id="Footnote_568" href="#FNanchor_568"><span class="label">[568]</span></a> Acte I, scène <span class="smcap">V</span>, vers 286.</p> + +<p><a name="Footnote_569" id="Footnote_569" href="#FNanchor_569"><span class="label">[569]</span></a> Acte I, scène <span class="smcap">IV</span>, vers 260.</p> + +<p><a name="Footnote_570" id="Footnote_570" href="#FNanchor_570"><span class="label">[570]</span></a> Acte I, scène <span class="smcap">V</span>, vers 282.</p> + +<p><a name="Footnote_571" id="Footnote_571" href="#FNanchor_571"><span class="label">[571]</span></a> Acte I, scène <span class="smcap">VI</span>, vers 291.</p> + +<p><a name="Footnote_572" id="Footnote_572" href="#FNanchor_572"><span class="label">[572]</span></a> Acte II, scène <span class="smcap">II</span>, vers 406.</p> + +<p><a name="Footnote_573" id="Footnote_573" href="#FNanchor_573"><span class="label">[573]</span></a> Ceci est moins juste. Arias est parent de don Diègue, et de son parti; +mais Corneille préfère le nom le plus sonore, et un moindre nombre de personnages.</p> + +<p><a name="Footnote_574" id="Footnote_574" href="#FNanchor_574"><span class="label">[574]</span></a> Voyez la Notice du <i>Cid</i>, p. <a href="#Page_17">17</a> et <a href="#Page_18">18</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_575" id="Footnote_575" href="#FNanchor_575"><span class="label">[575]</span></a> Acte II, scène <span class="smcap">I</span>, vers 382.</p> + +<p><a name="Footnote_576" id="Footnote_576" href="#FNanchor_576"><span class="label">[576]</span></a> <i>Que está allí</i>, mots qui, dans la citation de Corneille (voyez ci-dessus, +p. <a href="#Page_201">201</a>, vers 398), ne laissent pas d'être un peu embarrassants pour le lecteur.</p> + +<p><a name="Footnote_577" id="Footnote_577" href="#FNanchor_577"><span class="label">[577]</span></a> Plus motivé par la situation que dans Corneille.</p> + +<p><a name="Footnote_578" id="Footnote_578" href="#FNanchor_578"><span class="label">[578]</span></a> Par la colère:</p> + +<p class="left5">Y que es sangre suya y mia<br /> +la que yo tengo en los ojos,<br /> +sabes?</p> + +<p>—Voir l'interprétation détournée volontairement sans doute par Corneille, +vers 401 et 402, le sang porté aux yeux par la colère tenant à une locution +tout espagnole.</p> + +<p><a name="Footnote_579" id="Footnote_579" href="#FNanchor_579"><span class="label">[579]</span></a> C'est le vrai sens, plutôt que la réplique: <i>Que m'importe</i> (vers 402)?</p> + +<p class="left5">Y el saberlo (acorta—razones) qué ha de importar?</p> + +<p><a name="Footnote_580" id="Footnote_580" href="#FNanchor_580"><span class="label">[580]</span></a> Donnons cet exemple, entre tant d'autres, de la singulière rapidité d'expression +si goûtée des Espagnols, qui resterait obscure si elle n'était un peu +paraphrasée dans la traduction:</p> + +<p class="left5">Hijo, hijo, con mi voz<br /> +te envio ardiendo mi afrenta.</p> + +<p><a name="Footnote_581" id="Footnote_581" href="#FNanchor_581"><span class="label">[581]</span></a> Acte II, scène <span class="smcap">VIII</span>, vers 668-670.</p> + +<p><a name="Footnote_582" id="Footnote_582" href="#FNanchor_582"><span class="label">[582]</span></a> Acte II, scène <span class="smcap">VIII</span>, vers 676.</p> + +<p><a name="Footnote_583" id="Footnote_583" href="#FNanchor_583"><span class="label">[583]</span></a> <i>Ibidem</i>, vers 693-696.</p> + +<p><a name="Footnote_584" id="Footnote_584" href="#FNanchor_584"><span class="label">[584]</span></a> Ici un faux sens est donné par l'intelligent traducteur la Beaumelle, +d'après une édition fautive, qui devait être aussi celle de Corneille: «Et dût +l'<i>État</i> perdre <i>ses plus précieux appuis</i>....» Il lisait probablement, ainsi que +Corneille: «y aunque el <i>Reyno</i>....»</p> + +<p><a name="Footnote_585" id="Footnote_585" href="#FNanchor_585"><span class="label">[585]</span></a> Acte II, scène <span class="smcap">VIII</span>, vers 697.</p> + +<p><a name="Footnote_586" id="Footnote_586" href="#FNanchor_586"><span class="label">[586]</span></a> Acte II, scène <span class="smcap">VIII</span>, vers 732.</p> + +<p><a name="Footnote_587" id="Footnote_587" href="#FNanchor_587"><span class="label">[587]</span></a> <i>Ibidem</i>, vers 736.</p> + +<p><a name="Footnote_588" id="Footnote_588" href="#FNanchor_588"><span class="label">[588]</span></a> Acte III, scène <span class="smcap">I</span>.</p> + +<p><a name="Footnote_589" id="Footnote_589" href="#FNanchor_589"><span class="label">[589]</span></a> Acte III, scène <span class="smcap">III</span>, vers 846-848.</p> + +<p><a name="Footnote_590" id="Footnote_590" href="#FNanchor_590"><span class="label">[590]</span></a> Ceci est la fin du couplet de <i>quatre</i> vers, qui est suivi périodiquement +dans ce système d'un couplet de <i>cinq</i> vers, dont l'un est de trois ou quatre syllabes; +le couplet de cinq vers commence ici à <i>Seguiréle</i>. La réponse de Chimène +est interrompue par Rodrigue, qui vient s'agenouiller devant elle, et lui +demander la mort.</p> + +<p><a name="Footnote_591" id="Footnote_591" href="#FNanchor_591"><span class="label">[591]</span></a> Acte III, scène <span class="smcap">IV</span>, vers 972.</p> + +<p><a name="Footnote_592" id="Footnote_592" href="#FNanchor_592"><span class="label">[592]</span></a> <i>Ibidem</i>, vers 858.</p> + +<p><a name="Footnote_593" id="Footnote_593" href="#FNanchor_593"><span class="label">[593]</span></a> Texte difficile:</p> + +<p class="left5"><span class="i2">Pasa el mismo corazon,</span><br /> +que pienso que está en tu pecho</p> + +<p><a name="Footnote_594" id="Footnote_594" href="#FNanchor_594"><span class="label">[594]</span></a> Le mot <i>canas</i>, «cheveux blancs,» était noblement rendu par <i>vieillesse +honorable</i>, dans cette leçon des premières éditions: <i>De la main de ton +père</i><a name="FNanchor_594-a" id="FNanchor_594-a" href="#Footnote_594-a" class="fnanchor">[594-a]</a>, etc., que Corneille a changée, à regret sans doute, à partir de 1660.</p> + +<p><a name="Footnote_594-a" id="Footnote_594-a" href="#FNanchor_594-a"><span class="label">[594-a]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_154">154</a>, la variante des vers 873 et 874.</p> + +<p><a name="Footnote_595" id="Footnote_595" href="#FNanchor_595"><span class="label">[595]</span></a> Qu'on veuille bien nous pardonner ces rimes, qui seraient un essai fort +puéril, si elles n'étaient destinées à donner quelque idée du mètre employé +dans cette scène, alternativement avec les quatrains rimés.</p> + +<p><a name="Footnote_596" id="Footnote_596" href="#FNanchor_596"><span class="label">[596]</span></a> C'est ce dont le texte n'avertit point. Cette parenthèse est duc à la Beaumelle; +le cri: «Que vois-je?» n'a sans elle aucun sens. Corneille n'a pas trouvé +cette indication de scène, ce mouvement de Rodrigue revenant sans doute +sur ses pas; mais il a aussi mis beaucoup de larmes dans cette séparation, qui +<i>alors</i> en faisait tant couler, en cette première jeunesse de nos émotions théâtrales. +Les deux phrases entrecoupées qui précèdent n'ont tout leur sens qu'accompagnées +de sanglots.</p> + +<p><a name="Footnote_597" id="Footnote_597" href="#FNanchor_597"><span class="label">[597]</span></a> Acte III, scène <span class="smcap">IV</span>, vers 852.</p> + +<p><a name="Footnote_598" id="Footnote_598" href="#FNanchor_598"><span class="label">[598]</span></a> <i>Ibidem</i>, vers 856 et 857.</p> + +<p><a name="Footnote_599" id="Footnote_599" href="#FNanchor_599"><span class="label">[599]</span></a> Acte III, scène <span class="smcap">IV</span>, vers 869-874. La fin, depuis: «De la main de ton +père,» se lit dans les éditions de 1637 à 1656. L'avant-dernier vers, meilleur +que celui qui l'a remplacé à partir de 1660, se rattache enfin au texte cité +par Corneille: malheureusement le vers suivant aura paru faible par l'antithèse +des mots <i>déshonoroit</i> et <i>honorable</i>: c'est la remarque d'un habile critique +(M. Géruzez, <i>Théâtre choisi de Corneille</i>, p. 59).</p> + +<p><a name="Footnote_600" id="Footnote_600" href="#FNanchor_600"><span class="label">[600]</span></a> Acte III, scène <span class="smcap">IV</span>, vers 879.</p> + +<p><a name="Footnote_601" id="Footnote_601" href="#FNanchor_601"><span class="label">[601]</span></a> <i>Ibidem</i>, vers 917 et suivants.</p> + +<p><a name="Footnote_602" id="Footnote_602" href="#FNanchor_602"><span class="label">[602]</span></a> <i>Ibidem</i>, vers 921 et 922.</p> + +<p><a name="Footnote_603" id="Footnote_603" href="#FNanchor_603"><span class="label">[603]</span></a> <i>Ibidem</i>, vers 927 et 871.</p> + +<p><a name="Footnote_604" id="Footnote_604" href="#FNanchor_604"><span class="label">[604]</span></a> Corneille, dans l'<i>Examen</i> du <i>Cid</i> (voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_94">94</a> et <a href="#Page_95">95</a>), fait sur +cette scène et sur la première du cinquième acte, qui en est comme une variation, +des réflexions candides et sages dont nous recommandons la lecture.</p> + +<p><a name="Footnote_605" id="Footnote_605" href="#FNanchor_605"><span class="label">[605]</span></a> Acte III, scène <span class="smcap">V</span>, vers 1013 et 1014.</p> + +<p><a name="Footnote_606" id="Footnote_606" href="#FNanchor_606"><span class="label">[606]</span></a> <i>Ibidem</i>, vers 1020.</p> + +<p><a name="Footnote_607" id="Footnote_607" href="#FNanchor_607"><span class="label">[607]</span></a> «Je t'ai donné la vie par l'entremise de la nature: toi, tu me l'as rendue +par sa seule vaillance (de ta main).» Cela est beau, mais quel éclat incomparable +dans ces mots:</p> + +<p class="left5">«Porte, porte plus haut le fruit de ta victoire:<br /> +Je t'ai donné la vie, et tu me rends ma gloire<a name="FNanchor_607-a" id="FNanchor_607-a" href="#Footnote_607-a" class="fnanchor">[607-a]</a>!»</p> + +<p><a name="Footnote_607-a" id="Footnote_607-a" href="#FNanchor_607-a"><span class="label">[607-a]</span></a> Acte III, scène <span class="smcap">VI</span>, vers 1053 et 1054.</p> + +<p><a name="Footnote_608" id="Footnote_608" href="#FNanchor_608"><span class="label">[608]</span></a> Acte III, scène <span class="smcap">VI</span>, vers 1092-1094.</p> + +<p><a name="Footnote_609" id="Footnote_609" href="#FNanchor_609"><span class="label">[609]</span></a> <i>Ibidem</i>, vers 1086.</p> + +<p><a name="Footnote_610" id="Footnote_610" href="#FNanchor_610"><span class="label">[610]</span></a> Il faut se souvenir que ces premiers romances supposent qu'elle était enfant +quand Rodrigue, dont elle n'est pas connue, l'a rendue orpheline. Elle a +depuis attendu dans sa maison l'âge convenable pour faire cette démarche +devant le Roi.</p> + +<p><a name="Footnote_611" id="Footnote_611" href="#FNanchor_611"><span class="label">[611]</span></a> Acte IV, scène <span class="smcap">V</span>, vers 1340.</p> + +<p><a name="Footnote_612" id="Footnote_612" href="#FNanchor_612"><span class="label">[612]</span></a> <i>Ibidem</i>, vers 1347.</p> + +<p><a name="Footnote_613" id="Footnote_613" href="#FNanchor_613"><span class="label">[613]</span></a> Cette intervention de don Diègue, s'empressant d'accepter au nom de +son fils, est un détail noble et fort bien adapté, qui s'offrait naturellement à +l'imitation de Corneille. S'il l'a omis, on peut en entrevoir la raison dans la +gêne où le tenaient les considérations dont il va être parlé.</p> + +<p><a name="Footnote_614" id="Footnote_614" href="#FNanchor_614"><span class="label">[614]</span></a> Acte IV, scène <span class="smcap">V</span>, vers 1450-1453.</p> + +<p><a name="Footnote_615" id="Footnote_615" href="#FNanchor_615"><span class="label">[615]</span></a> Acte IV, scène <span class="smcap">V</span>, vers 1457-1464.</p> + +<p><a name="Footnote_616" id="Footnote_616" href="#FNanchor_616"><span class="label">[616]</span></a> <i>Ibidem</i>, vers 1391 et 1392.</p> + +<p><a name="Footnote_617" id="Footnote_617" href="#FNanchor_617"><span class="label">[617]</span></a> Acte V, scène <i>I</i>, vers 1559 et suivants.</p> + +<p><a name="Footnote_618" id="Footnote_618" href="#FNanchor_618"><span class="label">[618]</span></a> Un examen trop minutieux relèverait dans les deux vers suivants une +petite combinaison de circonstances que l'on ne comprend guère, mais qui +est indispensable à cette adroite conduite de la scène:</p> + +<p class="left5">«Mais <i>puisque mon devoir m'appelle auprès du Roi</i>,<br /> +Va de notre combat l'entretenir (<i>Chimène</i>) pour moi<a name="FNanchor_618-a" id="FNanchor_618-a" href="#Footnote_618-a" class="fnanchor">[618-a]</a>.»</p> + +<p><a name="Footnote_618-a" id="Footnote_618-a" href="#FNanchor_618-a"><span class="label">[618-a]</span></a> Acte V, scène <span class="smcap">VI</span>, vers 1751 et 1752.</p> + +<p><a name="Footnote_619" id="Footnote_619" href="#FNanchor_619"><span class="label">[619]</span></a> C'est exactement le double sens du grec homérique τιμορως +[Grec: timôros], analogie demeurée constante et bonne à noter dans l'histoire des idées humaines.</p> + +<p><a name="Footnote_620" id="Footnote_620" href="#FNanchor_620"><span class="label">[620]</span></a> On voit que l'étude consciencieuse qui précède conduit à des résultats +fort différents, sur plus d'un point, de ceux que d'autres sources nous ont fournis +(voyez p. <a href="#Page_5">5</a> et suivantes). Elle nous apprend, par exemple, qu'il y a une +édition du <i>Cid</i> de Diamante antérieure à celle de 1659. En outre, nous nous +fions volontiers à l'autorité d'un examen attentif qui n'a trouvé dans cette +pièce ni <i>beautés du premier ordre</i>, sauf la part de Corneille dans ce qui est faiblement +traduit d'après lui, ni emprunt direct fait à Castro. Enfin nous +sommes tout disposé à croire qu'il ne faut pas dire de Diamante qu'il a été +«un <i>des plus féconds</i> et des plus <i>renommés</i> poëtes dramatiques qu'ait produits +l'Espagne dans la seconde moitié du dix-septième siècle.» (<i>Note de +l'éditeur.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_621" id="Footnote_621" href="#FNanchor_621"><span class="label">[621]</span></a> Cet avis, qui contient quelques renseignements curieux sur l'accueil qui +fut fait au <i>Cid</i> à l'étranger, figure en tête du rare volume qui a pour titre: <i>Le +Cid</i>, tragi-comédie nouvelle, par le sieur Corneille. <i>A Leyden</i>, <i>chez Guillaume +Chrestien</i>, 1638, in-12.</p> + +<p><a name="Footnote_622" id="Footnote_622" href="#FNanchor_622"><span class="label">[622]</span></a> <i>Storia critica de' teatri</i>, Napoli, V. Orsino, 1788, tomo III, +p. 121-126.</p> + +<p><a name="Footnote_623" id="Footnote_623" href="#FNanchor_623"><span class="label">[623]</span></a> <i>Histoire littéraire d'Italie</i>, II<sup>e</sup> partie, chapitre <span class="smcap">XXI</span>, 2<sup>e</sup> édition, +tome VI, p. 128-143.</p> + +<p><a name="Footnote_624" id="Footnote_624" href="#FNanchor_624"><span class="label">[624]</span></a> Voyez ci-après, p. <a href="#Page_262">262</a>-<a href="#Page_272">272</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_625" id="Footnote_625" href="#FNanchor_625"><span class="label">[625]</span></a> Il y a <i>Tullius</i>, au lieu de <i>Tullus</i>, dans le texte de Laudun.</p> + +<p><a name="Footnote_626" id="Footnote_626" href="#FNanchor_626"><span class="label">[626]</span></a> <i>Journal des débats</i> du 9 juin 1852.</p> + +<p class="left5"><a name="Footnote_627" id="Footnote_627" href="#FNanchor_627"><span class="label">[627]</span></a> +<i>No vengo con alegria</i><br /> +<i>celebrar este dia,</i><br /> +<i>sino con mi llanto triste.</i></p> + +<p><a name="Footnote_628" id="Footnote_628" href="#FNanchor_628"><span class="label">[628]</span></a> Acte IV, scène <span class="smcap">V</span>, vers 1256 et 1257.</p> + +<p><a name="Footnote_629" id="Footnote_629" href="#FNanchor_629"><span class="label">[629]</span></a> Nous nous plaisons à rappeler que M. Viguier a bien voulu +relire à notre profit les auteurs dramatiques espagnols qui ont traité +les mêmes sujets que Corneille; c'est à lui que nous devons la plupart +des considérations qui précèdent.</p> + +<p><a name="Footnote_630" id="Footnote_630" href="#FNanchor_630"><span class="label">[630]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_63">63</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_631" id="Footnote_631" href="#FNanchor_631"><span class="label">[631]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_42">42</a> et <a href="#Page_43">43</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_632" id="Footnote_632" href="#FNanchor_632"><span class="label">[632]</span></a> Recueil manuscrit de lettres de Chapelain appartenant à +M. Sainte-Beuve, cité par M. J. Taschereau, <i>Histoire de la vie et des +ouvrages de P. Corneille</i>, 2<sup>e</sup> édition, p. 94.</p> + +<p><a name="Footnote_633" id="Footnote_633" href="#FNanchor_633"><span class="label">[633]</span></a> Recueil manuscrit de lettres de Chapelain appartenant à +M. Sainte-Beuve, cité par M. J. Taschereau, <i>Histoire de la vie et +des ouvrages de P. Corneille</i>, p. 95.</p> + +<p><a name="Footnote_634" id="Footnote_634" href="#FNanchor_634"><span class="label">[634]</span></a> <i>Histoire du Théâtre françois</i>, tome IX, p. 105.</p> + +<p><a name="Footnote_635" id="Footnote_635" href="#FNanchor_635"><span class="label">[635]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_13">13</a> et la note 23.</p> + +<p><a name="Footnote_636" id="Footnote_636" href="#FNanchor_636"><span class="label">[636]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_13">13</a>, et tome I, p. 258.</p> + +<p><a name="Footnote_637" id="Footnote_637" href="#FNanchor_637"><span class="label">[637]</span></a> Pages 51-53.</p> + +<p><a name="Footnote_638" id="Footnote_638" href="#FNanchor_638"><span class="label">[638]</span></a> <i>Théâtre françois</i>, par Chapuzeau, p. 93.</p> + +<p><a name="Footnote_639" id="Footnote_639" href="#FNanchor_639"><span class="label">[639]</span></a> Voyez plus loin, p. <a href="#Page_305">305</a>, les vers 533 et suivants, et la note 730.</p> + +<p><a name="Footnote_640" id="Footnote_640" href="#FNanchor_640"><span class="label">[640]</span></a> <i>Œuvres mêlées</i>, 1738, tome II, p. 163 et 164.</p> + +<p><a name="Footnote_641" id="Footnote_641" href="#FNanchor_641"><span class="label">[641]</span></a> Lemazurier cite Mme Lavoy le 30 juin 1705, Mlle Jouvenot +en décembre 1718, Mme Poisson en mai 1726, Mlle Rosalie le +14 mars 1759. C'est dans Camille que Mlle Rachel a fait son premier +début le 12 juin 1838, avec une recette de sept cent cinquante-trois +francs cinq centimes. Voyez plus loin, p. <a href="#Page_331">331</a>, note 782, la manière +dont elle interprétait un passage de ce rôle. Enfin c'est encore dans +le rôle de Camille que Mlle Karoly a débuté à l'Odéon le 7 septembre +1860.</p> + +<p><a name="Footnote_642" id="Footnote_642" href="#FNanchor_642"><span class="label">[642]</span></a> Voici la description bibliographique de la première édition: +<span class="smcap">Horace, tragedie</span>. <i>A Paris</i>, <i>chez Augustin Courbé</i>.... M.DC.XXXXI, +<i>auec priuilege du Roy</i>, in-4<sup>o</sup> de 5 feuillets et 103 pages, avec un frontispice +de le Brun, gravé par Daret, représentant la fin du combat. +En haut se trouve un cartouche dans lequel on lit: <i>Horace tragedie</i>. A +l'entour est une banderole portant: <i>Nec ferme res antiqua alia est +nobilior</i>. Titus Livius, l. I<sup>o</sup> (voyez ci-après, p. <a href="#Page_265">265</a>). Il y a eu, sous +la même date et chez le même libraire, une édition de format in-12.</p> + +<p><a name="Footnote_643" id="Footnote_643" href="#FNanchor_643"><span class="label">[643]</span></a> <i>Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise</i>, 1653, p. 218.</p> + +<p><a name="Footnote_644" id="Footnote_644" href="#FNanchor_644"><span class="label">[644]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_25">25</a> et <a href="#Page_41">41</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_645" id="Footnote_645" href="#FNanchor_645"><span class="label">[645]</span></a> <i>Troisième dissertation concernant le poëme dramatique, en forme +de remarques sur la tragédie de M. Corneille, intitulée l</i>'Œdipe.... +<i>par l'abbé d'Aubignac</i>, réimprimée dans le <i>Recueil de dissertations</i>.... +par l'abbé Granet, tome II, p. 8 et 9.</p> + +<p><a name="Footnote_646" id="Footnote_646" href="#FNanchor_646"><span class="label">[646]</span></a> Tome II, p. 162.</p> + +<p><a name="Footnote_647" id="Footnote_647" href="#FNanchor_647"><span class="label">[647]</span></a> Parfois Corneille, mieux avisé, faisait lire ses ouvrages avant +le jour de la première représentation, par quelque grand comédien. +Tallemant des Réaux nous fait assister à une assemblée de ce genre +chez Gédéon Tallemant le maître des requêtes; mais, par malheur, il +ne nous apprend pas de quelle pièce il est question: «Il (<i>G. Tallemant</i>) +vouloit faire l'habile homme et ne savoit rien. Une fois que +Floridor, qui est son compère, lui vint lire, pour faire sa cour, une +pièce de Corneille qu'on n'avoit point encore jouée, Mlle de Scudéry, +Mlle Robilleau, Sablière, moi et bien d'autres gens étions là; nous +nous tenions les côtés de rire de le voir décider et faire les plus saugrenus +jugements du monde; il n'y eut que lui à parler: vous +eussiez dit qu'il ordonnoit du quartier d'hiver dans une intendance +de province, comme il fit ensuite.» (Tome VI, p. 250.)</p> + +<p><a name="Footnote_648" id="Footnote_648" href="#FNanchor_648"><span class="label">[648]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_47">47</a> et <a href="#Page_48">48</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_649" id="Footnote_649" href="#FNanchor_649"><span class="label">[649]</span></a> Page 82.</p> + +<p><a name="Footnote_650" id="Footnote_650" href="#FNanchor_650"><span class="label">[650]</span></a> Voyez plus loin, p. <a href="#Page_274">274</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_651" id="Footnote_651" href="#FNanchor_651"><span class="label">[651]</span></a> <i>Pratique du théâtre</i>, p. 433 et 436.</p> + +<p><a name="Footnote_652" id="Footnote_652" href="#FNanchor_652"><span class="label">[652]</span></a> Armand-Jean du Plessis, cardinal et duc de Richelieu, ministre +de Louis XIII, né à Paris le 5 septembre 1585, mot le 4 décembre +1642. Nous nous sommes étendu longuement, dans la <i>Notice</i> de +<i>la Comédie des Tuileries</i> (tome II, p. 305 et suivantes) et dans la +<i>Notice</i> du <i>Cid</i>, sur ses rapports avec Corneille.—Dans l'édition originale +et dans l'édition séparée de 1655, le mot <i>Monseigneur</i> est répété: +<span class="smcap">A MONSEIGNEUR MONSEIGNEUR LE CARDINAL</span>, etc.—Cette épître dédicatoire +ne se trouve que dans les impressions de 1641-1656.</p> + +<p><a name="Footnote_653" id="Footnote_653" href="#FNanchor_653"><span class="label">[653]</span></a> <i>Nec ferme res antiqua alia est nobilior.</i> (Lib. I, cap. <span class="smcap">XXIV.</span>)</p> + +<p><a name="Footnote_654" id="Footnote_654" href="#FNanchor_654"><span class="label">[654]</span></a> Le mot <i>seulement</i> est omis dans les recueils de 1648-1656.</p> + +<p><a name="Footnote_655" id="Footnote_655" href="#FNanchor_655"><span class="label">[655]</span></a> A cette époque Corneille habitait encore Rouen; ce ne fut qu'en +1662 qu'il vint s'établir à Paris.</p> + +<p><a name="Footnote_656" id="Footnote_656" href="#FNanchor_656"><span class="label">[656]</span></a> «Je ne sais ce qu'on doit entendre par ces mots <i>être à V. É.</i> +Le cardinal de Richelieu faisait au grand Corneille une pension de +cinq cents écus, non pas au nom du Roi, mais de ses propres deniers.... +Cependant une pension de cinq cents écus que le grand +Corneille fut réduit à recevoir, ne paraît pas un titre suffisant pour +qu'il dît: <i>j'ai l'honneur d'être à V. É.</i>» (<i>Voltaire.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_657" id="Footnote_657" href="#FNanchor_657"><span class="label">[657]</span></a> On sait que Scipion et Lélius passaient pour les collaborateurs +de Térence, et même, aux yeux de quelques-uns, pour les auteurs +de ses comédies. Voilà pourquoi Corneille leur prête ici ce que dit +Térence lui-même, au commencement du prologue de l'<i>Andrienne</i>:</p> + +<p class="left5"><i>Poeta quum primum animum ad scribendum appulit,<br /> +Id sibi negoti credidit solum dari,<br /> +Populo ut placerent quas fecisset fabulas.</i></p> + +<p>«Lorsque notre poëte se décida à écrire, il crut que sa seule tâche +serait de faire que ses pièces plussent au peuple.»—Voyez encore +les vers 15 à 19 du prologue des <i>Adelphes</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_658" id="Footnote_658" href="#FNanchor_658"><span class="label">[658]</span></a> «C'est par ta faveur uniquement (<i>Horace parle à la muse</i>) que +les passants me montrent du doigt, <i>comme donnant au théâtre des +œuvres qui ont leur prix</i>. Que je respire et que je plaise (si vraiment +je plais), c'est à toi que je le dois.» (Livre IV, ode <span class="smcap">III</span>, +vers 21-24.) Dans Horace le troisième vers est:</p> + +<p class="left5"><i>Romanæ fidicen lyræ.</i></p> + +<p><a name="Footnote_659" id="Footnote_659" href="#FNanchor_659"><span class="label">[659]</span></a> «Cette expression <i>passionnément</i> montre combien tout dépend +des usages. <i>Je suis passionnément</i> est aujourd'hui la formule dont les +supérieurs se servent avec les inférieurs.» (<i>Voltaire.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_660" id="Footnote_660" href="#FNanchor_660"><span class="label">[660]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1647 et de 1656): et très-obligé.</p> + +<p><a name="Footnote_661" id="Footnote_661" href="#FNanchor_661"><span class="label">[661]</span></a> Livre I, chapitres <span class="smcap">XXIII-XXVI.</span>—Cet extrait de Tite Live ne se +trouve que dans les recueils de 1648-1656.—Corneille, après avoir +donné, en tête de <i>Cinna</i>, le texte de Sénèque qui lui a fourni le sujet +de cette pièce, a eu l'heureuse idée d'y ajouter l'imitation que Montaigne +a faite de ce morceau avec son originalité et son indépendance +habituelles. A défaut d'un traducteur aussi illustre pour le fragment +de Tite Live qui sert d'argument à <i>Horace</i>, nous avons choisi la +version de Blaise de Vigenère, la plus récente qui existât au temps +où Corneille écrivait sa tragédie.</p> + +<p>(XXIII.) «.... Déjà d'un très-grand effort d'une part et d'autre +s'apprêtoient à la guerre ressemblant à une civile, entre presque les +propres pères et les enfants, tous les deux peuples étant descendus +de la race troyenne, parce que la ville de Lavinium avoit été fondée +par les Troyens, et de Lavinium, venue et peuplée celle d'Albane, +et de la lignée des rois d'Albane, procédés ceux de Rome. Mais l'issue +en fin de la guerre retrancha beaucoup de la compassion pitoyable +qui eût pu succéder de cette querelle; pour autant qu'il n'y eut aucune +bataille donnée; ains seulement l'habitation de l'une des villes +étant démolie, les deux peuples furent mêlés et confondus en un seul. +Les Albaniens avec une grosse armée furent les premiers à entrer +dans le territoire de Rome, où ils se campèrent à cinq mille pas +seulement des murailles, se remparant d'une bonne tranchée alentour, +qui fut depuis durant quelques siècles appelée la fosse Cluilienne, +du nom de leur chef; jusqu'à ce que par succession de +temps il s'est aboli et éteint avec l'ouvrage. En ce logis-là Cluilius, +roi d'Albane, fina ses jours, et l'armée créa Métius Suffétius dictateur. +Cependant Tullus encouragé spécialement de la mort du Roi, +et alléguant que la grande justice des Dieux avoit commencé par +le chef adversaire de prendre vengeance sur tout le nom albanien +de la guerre injustement par eux suscitée, se coule secrètement une +nuit avec son armée outre le camp des ennemis, si bien qu'il entre +dedans leurs confins à son tour; ce qui rappela Métius du lieu +où il étoit campé, pour s'approcher avec ses forces le plus près des +Romains qu'il lui fût possible: d'où il dépêcha un héraut à Tullus +pour lui faire entendre qu'avant de venir au combat il s'entreverroit +volontiers avec lui, et que s'ils parlementoient ensemble, il s'assuroit +bien de lui faire quelques ouvertures qui ne lui importeroient +moins qu'à ceux d'Albane. Tullus ne le voulant éconduire de cette +requête, encore qu'il connût assez clairement que ce n'étoient que +cassades, met ses gens en bataille. Les Albaniens sortent aussi à +l'encontre, et après qu'ils se furent rangés en ordonnance d'une +part et d'autre, tous prêts à s'entre-choquer, les deux chefs avec +aucuns des principaux autour d'eux s'advancent au milieu des deux +osts, là où celui d'Albane commence ainsi à parler: «Les torts +griefs qui ont été faits et les choses qu'on a répétées suivant le +traité, lesquelles néanmoins on n'a voulu rendre, il me semble +avoir entendu que notre roi Cluilius en a été le seul motif, et par +conséquent de la guerre qui s'en est ensuivie, et si ne fais doute, +sire Tullus, que vous-même ne le croyez ainsi; mais pour en +parler à la vérité, plutôt que de chercher à dire je ne sais quoi de +belle et magnifique apparence, c'est une convoitise de régner qui +éperonne à prendre les armes deux peuples alliés et voisins. Si à +bon droit ou à tort, je ne veux rien gloser là-dessus, le remettant +à la conscience et secrète pensée de celui qui a suscité cette +guerre, durant laquelle les Abaniens m'ont élu pour leur chef. +Trop bien vous avertirois-je volontiers d'un seul point. Le pouvoir +des Thoscans combien il est grand tout autour de vous et de +nous, et de vous principalement, de tant plus que vous en êtes +plus proches, vous le devez tant mieux savoir. Ils ont de grandes +forces par terre, et par la mer encore plus; et souvenez-vous que +tout aussitôt que vous aurez donné le mot pour venir à la charge, +ces deux armées leur serviront de passe-temps et jouet; afin de +se ruer tout à coup sur les uns las et harassés du combat, et les +autres qui seront mis en route et défaits: le victorieux et vaincu +tout ensemble. Par quoi, si les Dieux nous aiment, au lieu que +non contents d'une liberté assurée, nous nous voulons de gaieté +de cœur précipiter à un douteux hasard de commander ou de servir, +cherchons à la bonne heure quelque autre expédient pour décider +lequel des deux peuples régnera sur l'autre, sans beaucoup +de perte, et sans guère répandre de sang.» Ce langage ne déplut +à Tullus, nonobstant que de son naturel, et de l'espérance de la +victoire, qui le rendoit tant plus haut à la main, il fût assez difficile +à ferrer; et comme ils étoient après d'une part et d'autre à en chercher +des moyens, la fortune leur en présenta l'occasion.</p> + +<p>(XXIV.) «Car d'aventure se trouvèrent lors en chacune des deux +armées trois frères jumeaux ne différant comme en rien d'âge et de +force: les Horaces et Curiatiens. De cela on ne fait nulle doute; +<i>de tous les anciens beaux faits d'armes n'y en ayant point de plus brave +et renommé que cestui-ci</i>. Néanmoins en une chose si manifeste et +connue, il se trouve une incertitude des noms: de quel peuple étoient +les Horaces et de quel les Curiatiens, car les auteurs varient en cet +endroit: la plupart toutefois appellent les Horaces Romains; par +quoi je leur veux adhérer. Les rois moyennent envers eux de leur +faire accepter le combat, trois contre trois, pour l'honneur et gloire +de leur patrie; car la domination demoureroit à celui dont les +champions auroient le dessus....</p> + +<p>(XXV.) «L'accord passé, les trois jumeaux s'en vont armer, suivant +ce qui avoit été arrêté; et comme chacun des deux peuples exhortât les +siens à bien faire, leur remettant devant les yeux les Dieux du pays, +la patrie, leurs progénitures, ensemble tout ce qui étoit demeuré de +citoyens à la ville, tout ce qui en étoit là présent au camp; revisitant +tantôt leurs armures, tantôt leurs bras et les mains; eux hardis et de +naturel, et renforcés d'abondant par le courage qu'on leur donnoit, +s'avancent au milieu des deux osts étant en bataille, qui avoient fait +haut d'une part et d'autre devant leurs remparts, plus exempts du péril +qui se présentoit que de soin et travail d'esprit; car il y alloit de l'empire +et domination; le tout dépendant de la vaillance et fortune de si peu +d'hommes. Au moyen de quoi chacun demeure transporté en suspens +après ce mal plaisant spectacle. Finalement, le signal donné, ces +trois de chaque côté braves jeunes hommes se vont rencontrer la tête +baissée, tout ainsi que si c'eussent été deux bataillons qui s'affrontassent, +charriant quand et eux la même impétuosité et furie de deux +grosses et puissantes armées, sans se soucier ni ceux-ci ni ceux-là de +leur propre danger, ni que rien se présentât à leurs cœurs que l'empire +ou la servitude et conséquemment la fortune que devoient courir +leurs choses publiques, toute telle qu'ils la leur feroient. Dès la première +démarche et assaut, que leurs harnois commencèrent à cliqueter +et leurs flamboyantes épées à tresluire, une grande horreur saisit soudain +les regardants, et ne balançant encore l'espérance de la victoire +d'un côté ni de l'autre, chacun demeuroit entrepris et de voix et +d'haleine. Étant de là venus aux mains, et que non-seulement l'agilité +de leur corps et la remuante escrime des glaives et armes tiroient +à soi les yeux de l'assistance, mais les plaies aussi et le sang qui en +découloit, les deux Romains, ayant blessé les trois Albaniens, tombèrent +tous roides morts l'un sur l'autre. A la chute desquels comme +toute l'armée d'Albane eut jeté un haut cri d'allégresse, les légions +romaines au rebours, hors de tout espoir de victoire, mais non pas +d'un poignant souci, demeurèrent éperdues et comme transies de +crainte pour celui qu'ils voyoient entorner par les trois Curiatiens. +Mais de bonheur il se trouva sain et entier de ses membres; tellement +que s'il n'étoit pour répondre lui tout seul à l'encontre de trois, il leur +pouvoit bien néanmoins tenir pied l'un après l'autre. Au moyen de +quoi, pour les séparer il se met à fuir, jugeant en soi que chacun d'eux +iroit après, selon que leurs blessures le pourroient permettre. Et déjà +s'étoit quelque peu éloigné de la place où avoit été le conflit, quand +détournant la tête en arrière, il aperçoit qu'ils le poursuivoient fort +distants l'un de l'autre, dont le premier n'étoit désormais guère loin +de lui. Il retourne sur celui-là d'une très-grande âpreté et furie; et +comme l'armée d'Albane écriât à ses frères de le secourir, déjà l'Horace +l'ayant mis par terre se préparoit pour donner au second. Les Romains +lors par un cri tel qu'ont accoutumé de jeter ceux qui inespérément +se reviennent de la peur qu'ils ont eue, donnent courage à +leur champion, et il se hâte tant qu'il peut de mettre fin à cette mêlée, +si bien qu'avant que le tiers, lequel n'étoit plus guère loin, y pût +arriver à temps, il met à mort le second Curiatien. Or par là étoit +la partie rendue égale de nombre; car ils ne restoient plus qu'un à +un, mais non pas égaux ni d'espérance, ni de force; car le corps de +l'un non encore touché de blessure, et sa double victoire, l'amenoient +prompt et gaillard au troisième combat, là où l'autre traînant une +foible carcasse jà élangourée de plaies, élangourée de courir, tout +abattu et déconfit pour la mort de ses frères, fut comme exposé à la +gueule d'un ennemi frais et victorieux. Parquoi il n'y eut point de +résistance; car le Romain tressaillant de joie: «J'ai, dit-il, jà envoyé +là-bas deux des frères; le troisième, avec la cause de cette +guerre, je l'y vais dépêcher aussi, à ce que dorénavant le Romain +commande sur l'Albanien.» Ce disant, il lui met l'épée à la gorge, +qu'à grand'peine pouvoit-il soutenir ses armes, et le dépouille étant +tombé du coup. Les Romains triomphants d'éjouissement en leurs +cœurs, lui font fort grand fête, et le reçoivent avec autant plus +d'allégresse que la chose avoit presque été déplorée; puis se mettent +à ensevelir chacun les siens; mais non pas d'une même chère: +comme ceux dont les uns avoient accru leur domination, et les autres +se voyoient réduits sous la subjection et pouvoir d'autrui. Les +sépultures en sont encore debout au même endroit où chacun d'eux +vint à rendre l'âme: des deux Romains en un seul tombeau en tirant +vers Albane, et des trois Albaniens du côté de Rome, mais à la +même distance et selon qu'ils finèrent leurs jours.</p> + +<p>(XXVI.) «Avant que déloger de ce lieu, Métius, suivant l'accord +fait, demande à Tullus ce qu'il lui vouloit commander; il lui ordonne +de tenir la jeunesse en armes, parce qu'il se serviroit d'eux s'il avoit +la guerre contre les Veïentes. Et là-dessus les deux armées se retirèrent +chacune chez soi. Mais Horace marchoit le premier, portant +devant soi la dépouille des trois jumeaux; lequel sa sœur, fille encore, +qui avoit été accordée à l'un d'eux, vint rencontrer hors de la +porte Capène; et ayant reconnu sur les épaules de son frère la cotte +d'armes de son fiancé, qu'elle avoit ouvrée de ses propres mains, se +prend à déchirer le visage et arracher ses cheveux, appelant lamentablement +le défunt par son nom. De quoi le jouvenceau, tout fier +et superbe encore de sa victoire, irrité en son cœur de voir ainsi les +pleurs et criailleries de sa sœur troubler une si grande joie publique, +mettant la main à l'épée, la lui passe à travers le corps d'outre en outre, +en disant ces aigres et piquantes paroles: «Va-t'en doncques trouver +ton époux avec ce hâtif et inconsidéré amourachement; oublieuse +que tu es de tes frères morts et de celui qui reste en vie; oublieuse de +la gloire de ton pays: qu'ainsi en puisse-t-il prendre à quelconque +Romaine qui fera deuil pour l'ennemi!» Cet acte-là sembla inhumain +et par trop cruel, tant aux patriciens qu'au commun peuple. +Mais ses mérites tous récents supportoient aucunement le forfait. Si +ne laissa il pas toutefois d'en être appelé devant le Roi, lequel pour +non être auteur d'un si piteux jugement, désagréable à tout le peuple, +ensemble de l'exécution qui s'en ensuivroit, ayant fait assembler +l'audience: «Je commets (ce dit-il) deux hommes pour faire le procès +à Horace selon la loi du crime de perduellion.» Cette loi étoit +d'une teneur fort horrible pour lui: «Que les duumvirs jugent +Horace avoir commis perduellion et crime de félonie: s'il en appelle, +qu'il relève son appel, et le soutienne le mieux qu'il pourra. +Si la sentence des duumvirs obtient et l'emporte, qu'on lui bande +le chef, et soit pendu et étranglé d'un cordeau à un arbre malencontreux, +l'ayant auparavant fouetté au dedans des remparts ou +dehors.» Par cette loi les duumvirs ayant été premièrement établis, +parce qu'ils ne voyoient pas que suivant icelle ils eussent pouvoir +d'absoudre, même un innocent, le condamnèrent. Et alors l'un +d'eux prononçant la sentence: «Horace, dit-il, je te déclare perduellion +et condamne pour tel. Va, licteur, et lui lie les mains.» +Le licteur s'étoit déjà approché pour lui mettre la hart au col, quand +Horace par l'admonestement de Tullus, favorable et benin interprétateur +de la loi: «J'en appelle,» dit-il, et relève quand et quand son +appel devant le peuple, où la cause fut de nouveau plaidée. Mais ce +qui mut le plus les gens en ce jugement, fut Horace le père du criminel, +criant à haute voix qu'il déclaroit sa fille avoir été justement +mise à mort; et si ainsi n'étoit, qu'il châtieroit son fils selon le droit +et autorité paternelle qu'il avoit sur lui. Requéroit puis après de ne +le vouloir point du tout priver d'enfants, lui que naguères on avoit +vu avec une si florissante lignée. Et là-dessus le pauvre vieillard embrassant +son fils, montroit les dépouilles des Curiatiens, élevées en +cet endroit que maintenant on appelle la Pile Horatienne, avec telles +autres paroles pleines d'une grand'véhémence: «Pourrez-vous donc, +seigneurs Quirites, souffrir de voir celui-là lié, garrotté sous les +fourches, expirer parmi les coups de fouet et tourments, que vous +avez vu tout présentement marcher en un tel triomphe et honneur +de victoire? lequel si horrible et hideux spectacle à grand'peine +les yeux des Albaniens sauroient comporter. Va, licteur, et +lui lie les mains, qui naguères avec les armes ont acquis la domination +au peuple romain. Va lui bander le chef, qui a délivré cette +cité de servitude; pends-le par le col et étrangle à un arbre malencontreux; +bats-le à coups de verges au dedans des remparts, +pourvu que ce soit entre ces dards et dépouille ennemie, ou +dehors, pourvu que ce soit entre les sépultures des Curiatiens. +Car où pourroit-on mener ce jeune homme que les enseignes de sa +gloire, que les marques de son honneur ne le garantissent d'un si +cruel et honteux supplice?» Le peuple ne put supporter ne les +larmes du père, ne le courage du fils, se montrant égal en l'un et +l'autre péril, et l'absolurent plus par admiration de sa vaillance, que +pour le mérite et droit de la cause. Mais à ce qu'un meurtre si +manifeste fût au moins réparé par quelque forme d'amende et punition, +le père eut commandement de purger son fils des deniers +publics: lequel après certains sacrifices propitiatoires, dont la charge +fut depuis commise à la famille horatienne, ayant tendu une perche +au travers de la rue, fit passer le jeune homme dessous, la tête bouchée, +tout ainsi que sous un gibet. On l'a toujours maintenu et refait +depuis au dépens du public jusqu'à l'heure présente, et s'appelle encore +pour le jourd'hui la perche ou chevron de la sœur; à qui l'on +dressa une sépulture de pierre de taille au propre lieu où elle expira.» +(<i>Les Décades qui se trouvent de Tite Live mises en françois; la +première par Blaise de Vigenère, Bourbonnois</i>.... A Paris, chez Nicolas +Chesneau, M.D.LXXXIII, in-fol., p. 19-23.)</p> + +<p><a name="Footnote_662" id="Footnote_662" href="#FNanchor_662"><span class="label">[662]</span></a> Corneille n'a pas suivi, pour ces quatre chapitres, le texte, fort +amélioré, de son contemporain Gruter, dont le Tite Live avait paru +en 1608 et avait été réimprimé en 1619 et en 1628, c'est-à-dire à la +veille de la représentation et de l'impression d'<i>Horace</i>. Attachant naturellement +peu d'importance, pour l'objet qu'il avait en vue, aux +détails de critique et de philologie, il a pris comme au hasard un +texte plus ancien, qui se rapproche beaucoup de celui de Badius +(Paris, 1537), et où se trouve mainte leçon rejetée depuis; entre autres, +vers la fin du chapitre XXIII, l'inintelligible <i>Volscis</i>, que Vigenère +n'a pas traduit.</p> + +<p><a name="Footnote_663" id="Footnote_663" href="#FNanchor_663"><span class="label">[663]</span></a> Et dans les précédentes et les suivantes. Voyez les indications +qui accompagnent les noms des personnages à la fin de la scène <span class="smcap">V</span> +du IV<sup>e</sup> acte, p. <a href="#Page_340">340</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_664" id="Footnote_664" href="#FNanchor_664"><span class="label">[664]</span></a> <i>D'ailleurs</i> est omis dans les éditions de 1660 et de 1663.</p> + +<p><a name="Footnote_665" id="Footnote_665" href="#FNanchor_665"><span class="label">[665]</span></a> Voyez la <i>Poétique</i>, fin du chapitre <span class="smcap">XI</span>.</p> + +<p class="i3"><a name="Footnote_666" id="Footnote_666" href="#FNanchor_666"><span class="label">[666]</span></a> +<i>Ne pueros coram populo Medea trucidet.</i></p> + +<p class="i8">(<i>Art poétique</i>, vers 185.)</p> + +<p><a name="Footnote_667" id="Footnote_667" href="#FNanchor_667"><span class="label">[667]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660 et de 1663): L'adoucissement que j'ai apporté +à rectifier, etc.</p> + +<p><a name="Footnote_668" id="Footnote_668" href="#FNanchor_668"><span class="label">[668]</span></a> Voyez tome I, p. 81.</p> + +<p><a name="Footnote_669" id="Footnote_669" href="#FNanchor_669"><span class="label">[669]</span></a> Corneille répond ici à l'abbé d'Aubignac. Voyez la Notice +d'<i>Horace</i>, p. <a href="#Page_256">256</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_670" id="Footnote_670" href="#FNanchor_670"><span class="label">[670]</span></a> Ce mot <i>chute</i> paraît bien fort et ne s'accorde guère avec ce +que nous lisons dans le reste de l'<i>Examen</i>. D'Aubignac a dit, plus +exactement sans doute: «La mort de Camille.... n'a pas été approuvée +au théâtre» (voyez la Notice d'<i>Horace</i>, p. <a href="#Page_256">256</a>); et Corneille +lui-même, un peu plus loin (p. 279): «Tout ce cinquième +est encore une des causes du peu de satisfaction que laisse cette +tragédie.»</p> + +<p><a name="Footnote_671" id="Footnote_671" href="#FNanchor_671"><span class="label">[671]</span></a> Voyez tome I, p. 29.</p> + +<p><a name="Footnote_672" id="Footnote_672" href="#FNanchor_672"><span class="label">[672]</span></a> <i>Art poétique</i>, vers 126 et 127.</p> + +<p><a name="Footnote_673" id="Footnote_673" href="#FNanchor_673"><span class="label">[673]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660): Pour le lieu, bien que l'unité y soit +exacte, j'y ai fait voir quelque contrainte, quand j'ai parlé de la +réduction de la tragédie au roman (<i>voyez tome I</i>, <i>p.</i> 85 <i>et</i> 86). Il +est constant, etc.—Corneille fait remarquer dans le <i>Discours des trois +unités</i> (tome I, p. 122) qu'il n'a pu réduire que trois pièces à la stricte +unité de lieu: <i>Horace</i>, <i>Polyeucte</i> et <i>Pompée</i>; mais dans son <i>Discours de +la tragédie</i> (tome I, p. 85), il dit finement que, même dans <i>Horace</i>, +l'unité de lieu est bien artificielle, et que dans un roman on procéderait +tout autrement. L'abbé d'Aubignac, dans sa <i>Pratique du théâtre</i> +(p. 140 et 141), s'était d'abord exprimé ainsi: «Hors <i>les Horaces</i> de +M. Corneille, je doute que nous en ayons un seul (<i>un seul poëme +dramatique</i>) où l'unité du lieu soit rigoureusement gardée; pour le +moins est-il certain que je n'en ai point vu.» Lorsqu'il se fut brouillé +avec notre poëte, il effaça, sans doute en vue d'une nouvelle édition, +la première phrase de ce passage sur un exemplaire que possède la +Bibliothèque impériale, et après ces mots: «que je n'en ai point +vu,» il écrivit ce qui suit: «Quand l'<i>Horace</i> de Corneille fut vu +dans Paris, je crus que la scène étoit dans la salle du palais du père, +comme tout se peut assez bien accommoder; mais l'auteur m'assura +qu'il n'y avoit pas pensé, et que si l'unité de lieu s'y trouvoit observée, +c'étoit par hasard, et ce qu'il en a dit longtemps après n'est qu'un +galimatias auquel on ne comprend rien, tant nos poëtes ont peu d'intelligence +de leur art et de leurs propres ouvrages.»</p> + +<p><a name="Footnote_674" id="Footnote_674" href="#FNanchor_674"><span class="label">[674]</span></a> Horace, <i>Art poétique</i>, vers 242.</p> + +<p><a name="Footnote_675" id="Footnote_675" href="#FNanchor_675"><span class="label">[675]</span></a> Voyez vers 187 et suivants. (fin page <a href="#Page_495">495</a>)</p> + +<p><a name="Footnote_676" id="Footnote_676" href="#FNanchor_676"><span class="label">[676]</span></a> Voyez la <span class="smcap">I</span><sup>re</sup> scène du I<sup>er</sup>r acte d'<i>Andromède</i>, et la <span class="smcap">III</span><sup>e</sup> scène +du II<sup>e</sup> acte d'<i>Œdipe</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_677" id="Footnote_677" href="#FNanchor_677"><span class="label">[677]</span></a> Voyez vers 215 et suivants (page <a href="#Page_496">496</a>).</p> + +<p><a name="Footnote_678" id="Footnote_678" href="#FNanchor_678"><span class="label">[678]</span></a> Voyez la <span class="smcap">III</span><sup>e</sup> scène du I<sup>er</sup> acte de <i>Polyeucte</i> (page <a href="#Page_493">493</a>).</p> + +<p><a name="Footnote_679" id="Footnote_679" href="#FNanchor_679"><span class="label">[679]</span></a> Corneille répond encore ici à l'abbé d'Aubignac. Voyez la Notice +d'<i>Horace</i>, p. <a href="#Page_256">256</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_680" id="Footnote_680" href="#FNanchor_680"><span class="label">[680]</span></a> Voyez p. <a href="#Page_276">276</a>, note 673.</p> + +<p><a name="Footnote_681" id="Footnote_681" href="#FNanchor_681"><span class="label">[681]</span></a> <i>Var.</i> C'en est assez et trop pour une âme commune. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_682" id="Footnote_682" href="#FNanchor_682"><span class="label">[682]</span></a> <i>Var.</i> Qui du moindre péril n'attend qu'une infortune. (1641-48 et 55 A.)</p> + +<p><a name="Footnote_683" id="Footnote_683" href="#FNanchor_683"><span class="label">[683]</span></a> <i>Var.</i> D'un tel abaissement un grand cœur est honteux. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_684" id="Footnote_684" href="#FNanchor_684"><span class="label">[684]</span></a> +<i>Var.</i> Je suis Romaine, hélas! puisque mon époux l'est;<br /> +L'hymen me fait de Rome embrasser l'intérêt;<br /> +Mais il tiendroit mon âme en esclave enchaînée,<br /> +S'il m'ôtoit le penser des lieux où je suis née. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_685" id="Footnote_685" href="#FNanchor_685"><span class="label">[685]</span></a> <i>Var.</i> Quand entre nous et toi je vois la guerre ouverte. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_686" id="Footnote_686" href="#FNanchor_686"><span class="label">[686]</span></a> «Ce vers admirable est resté en proverbe.» (<i>Voltaire.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_687" id="Footnote_687" href="#FNanchor_687"><span class="label">[687]</span></a> +<i>Var.</i> Je sais qu'il doit s'accroître, et que tes bons destins. (1641-55 et 60)<br /> +<i>Var.</i> Je sais qu'il doit s'accroître, et que ces bons destins. (1656)</p> + +<p><a name="Footnote_688" id="Footnote_688" href="#FNanchor_688"><span class="label">[688]</span></a> <i>Var.</i> Que si dedans nos murs vous aviez pris naissance. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_689" id="Footnote_689" href="#FNanchor_689"><span class="label">[689]</span></a> <i>Var.</i> Tant qu'on ne s'est choqué qu'en des légers combats. (1656)</p> + +<p><a name="Footnote_690" id="Footnote_690" href="#FNanchor_690"><span class="label">[690]</span></a> +<i>Var.</i> Et garde, en attendant ses funestes rigueurs. (1641-55)<br /> +<i>Var.</i> Et garde, en attendant ces funestes rigueurs. (1656)</p> + +<p><a name="Footnote_691" id="Footnote_691" href="#FNanchor_691"><span class="label">[691]</span></a> <i>Var.</i> Et qu'en ceci Camille agit bien autrement! (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_692" id="Footnote_692" href="#FNanchor_692"><span class="label">[692]</span></a> <i>Var.</i> Le sien irrésolu, tremblotant, incertain. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_693" id="Footnote_693" href="#FNanchor_693"><span class="label">[693]</span></a> <i>Var.</i> Une soudaine joie éclata sur son front. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_694" id="Footnote_694" href="#FNanchor_694"><span class="label">[694]</span></a> +<i>Var.</i> Je forme des soupçons d'an sujet trop léger:<br /> +Le jour d'une bataille est mal propre à changer;<br /> +D'un nouveau trait alors peu d'âmes sont blessées,<br /> +[Et dans un si grand trouble on a d'autres pensées;]<br /> +Mais on n'a pas aussi de si gais entretiens. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_695" id="Footnote_695" href="#FNanchor_695"><span class="label">[695]</span></a> <i>Var.</i> Pourquoi fuir, et vouloir que je vous entretienne? (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_696" id="Footnote_696" href="#FNanchor_696"><span class="label">[696]</span></a> Dans l'édition de 1641 in-12, on a imprimé par erreur <i>contre elle</i>, pour +<i>comme elle</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_697" id="Footnote_697" href="#FNanchor_697"><span class="label">[697]</span></a> <i>Var.</i> Ou digne de mes pleurs, ou digne de ma haine. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_698" id="Footnote_698" href="#FNanchor_698"><span class="label">[698]</span></a> +<i>Var.</i> Envers un ennemi qui nous peut obliger?<br /> +<span class="smcap">CAM.</span> D'un serment solennel qui nous peut dégager? (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_699" id="Footnote_699" href="#FNanchor_699"><span class="label">[699]</span></a> <i>Var.</i> Lui permet de nourrir un espoir bien plus doux. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_700" id="Footnote_700" href="#FNanchor_700"><span class="label">[700]</span></a> +<i>Var.</i> Quelques cinq ou six mois après que de sa sœur<br /> +L'hyménée eut rendu mon frère possesseur,<br /> +Vous le savez, Julie, il obtint de mon père. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_701" id="Footnote_701" href="#FNanchor_701"><span class="label">[701]</span></a> <i>Var.</i> En même instant conclut notre hymen et la guerre. (1641 in-4<sup>o</sup>)</p> + +<p><a name="Footnote_702" id="Footnote_702" href="#FNanchor_702"><span class="label">[702]</span></a> L'édition de 1641 in-12 porte par erreur <i>fait naître</i>, pour <i>fit naître</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_703" id="Footnote_703" href="#FNanchor_703"><span class="label">[703]</span></a> <i>Var.</i> Et contre sa coutume, il ne me put déplaire. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_704" id="Footnote_704" href="#FNanchor_704"><span class="label">[704]</span></a> On trouve dans l'édition de 1656 la singulière leçon que voici:</p> + +<p class="left5">Soit que Rome y succombe, ou qu'Albe <i>aille dessous</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_705" id="Footnote_705" href="#FNanchor_705"><span class="label">[705]</span></a> +<i>Var.</i> Mon cœur, quelque grand feu qui pour toi le consomme,<br /> +Ne veut ni le vainqueur ni l'esclave de Rome. (1641-48 et 55 A.)</p> + +<p><a name="Footnote_706" id="Footnote_706" href="#FNanchor_706"><span class="label">[706]</span></a> <i>Var.</i> Qu'ainsi dans la maison tu t'oses retirer? (1641 in-12)</p> + +<p><a name="Footnote_707" id="Footnote_707" href="#FNanchor_707"><span class="label">[707]</span></a> <i>Var.</i> Aussi bon citoyen comme fidèle amant. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_708" id="Footnote_708" href="#FNanchor_708"><span class="label">[708]</span></a> <i>Var.</i> Dieux! qui l'eût jamais cru? Déjà les deux armées. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_709" id="Footnote_709" href="#FNanchor_709"><span class="label">[709]</span></a> «J'ose dire que, dans ce discours imité de Tite Live, l'auteur français +est au-dessus du romain, plus nerveux, plus touchant....» (<i>Voltaire.</i>)—Voyez +ci-dessus, p. <a href="#Page_263">263</a>-<a href="#Page_265">265</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_710" id="Footnote_710" href="#FNanchor_710"><span class="label">[710]</span></a> <i>Var.</i> Et le plus beau triomphe est arrousé de pleurs? (1641 et 55 A.)</p> + +<p><a name="Footnote_711" id="Footnote_711" href="#FNanchor_711"><span class="label">[711]</span></a> <i>Var.</i> Que le parti plus foible obéisse au plus fort. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_712" id="Footnote_712" href="#FNanchor_712"><span class="label">[712]</span></a> <i>Var.</i> A ces mots il se tait: d'aise chacun soupire. (1641-64)</p> + +<p><a name="Footnote_713" id="Footnote_713" href="#FNanchor_713"><span class="label">[713]</span></a> Ce vers et le précédent, comme Voltaire l'a fait remarquer, se retrouvent, +à un mot près, dans la comédie du <i>Menteur</i> (acte V, scène <span class="smcap">VII</span>).</p> + +<p><a name="Footnote_714" id="Footnote_714" href="#FNanchor_714"><span class="label">[714]</span></a> <i>Var.</i> Et ne nous opposant d'autres bras que les vôtres. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_715" id="Footnote_715" href="#FNanchor_715"><span class="label">[715]</span></a> <i>Var.</i> Nous croirons, la voyant tout entière en vos mains. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_716" id="Footnote_716" href="#FNanchor_716"><span class="label">[716]</span></a> <i>Var.</i> Ce que je vous dois être et ce que je vous suis. (1641-60)</p> + +<p><a name="Footnote_717" id="Footnote_717" href="#FNanchor_717"><span class="label">[717]</span></a> <i>Var.</i> Vu ceux qu'elle rejette, et les trois qu'elle nomme. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_718" id="Footnote_718" href="#FNanchor_718"><span class="label">[718]</span></a> <i>Var.</i> Si Rome et tout l'État perdoient moins à ma mort. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_719" id="Footnote_719" href="#FNanchor_719"><span class="label">[719]</span></a> La scène commence à ce vers dans les éditions de 1641-56, où le vers +précédent termine la scène <span class="smcap">I</span>.</p> + +<p><a name="Footnote_720" id="Footnote_720" href="#FNanchor_720"><span class="label">[720]</span></a> <i>Var.</i> Dirai-je au dictateur, qui devers vous m'envoie. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_721" id="Footnote_721" href="#FNanchor_721"><span class="label">[721]</span></a> <i>Var.</i> Comme il ne nous prend pas pour des âmes communes. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_722" id="Footnote_722" href="#FNanchor_722"><span class="label">[722]</span></a> L'édition de 1682 porte, par erreur, <i>comme</i>, pour <i>contre</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_723" id="Footnote_723" href="#FNanchor_723"><span class="label">[723]</span></a> <i>Var.</i> Je vois que votre honneur gît à verser mon sang. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_724" id="Footnote_724" href="#FNanchor_724"><span class="label">[724]</span></a> <i>Var.</i> Sur ceux dont notre guerre a consommé la vie. (1641-48 et 55 A.)</p> + +<p><a name="Footnote_725" id="Footnote_725" href="#FNanchor_725"><span class="label">[725]</span></a> «Cette tirade fit un effet surprenant sur tout le public, et les deux +derniers vers sont devenus un proverbe ou plutôt une maxime admirable.»<br /> +<span class="i8">(<i>Voltaire.</i>)</span></p> + +<p><a name="Footnote_726" id="Footnote_726" href="#FNanchor_726"><span class="label">[726]</span></a> «A ces mots: «Je ne vous connois plus.—Je vous connois encore,» +on se récria d'admiration....» (<i>Voltaire.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_727" id="Footnote_727" href="#FNanchor_727"><span class="label">[727]</span></a> <i>Var.</i> A se ressouvenir qu'elle est toujours ma femme. (1641-60)</p> + +<p><a name="Footnote_728" id="Footnote_728" href="#FNanchor_728"><span class="label">[728]</span></a> <i>Var.</i> Consommez avec lui toute cette foiblesse. (1641-48 et 55 A.)</p> + +<p><a name="Footnote_729" id="Footnote_729" href="#FNanchor_729"><span class="label">[729]</span></a> Cette indication manque dans les éditions de 1641-48 et de 1655 A.</p> + +<p><a name="Footnote_730" id="Footnote_730" href="#FNanchor_730"><span class="label">[730]</span></a> <i>Var.</i> Iras-tu, ma chère âme<a name="FNanchor_730-a" id="FNanchor_730-a" href="#Footnote_730-a" class="fnanchor">[730-a]</a>, et ce funeste honneur. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_730-a" id="Footnote_730-a" href="#FNanchor_730-a"><span class="label">[730-a]</span></a> «<i>Chère âme</i> ne révoltait point en 1639, et ces expressions tendres rendaient +encore la situation plus haute. Depuis peu même une grande actrice a +rétabli cette expression <i>ma chère âme</i>.» (<i>Voltaire.</i>)—Voyez la <i>Notice</i>, p. <a href="#Page_252">252</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_731" id="Footnote_731" href="#FNanchor_731"><span class="label">[731]</span></a> <i>Var.</i> Elle se prend aux Dieux, qu'elle ose quereller. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_732" id="Footnote_732" href="#FNanchor_732"><span class="label">[732]</span></a> <i>Var.</i> Autre de plus de morts n'a couvert cette terre. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_733" id="Footnote_733" href="#FNanchor_733"><span class="label">[733]</span></a> <i>Var.</i> Et que par mon amour ma valeur endormie. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_734" id="Footnote_734" href="#FNanchor_734"><span class="label">[734]</span></a> Voyez tome I, p. 150, note 479-a.</p> + +<p><a name="Footnote_735" id="Footnote_735" href="#FNanchor_735"><span class="label">[735]</span></a> <i>Var.</i> Et vivrai sans reproche, ou finirai sans honte. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_736" id="Footnote_736" href="#FNanchor_736"><span class="label">[736]</span></a> <i>Var.</i> Viendras-tu point encor me présenter sa tête. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_737" id="Footnote_737" href="#FNanchor_737"><span class="label">[737]</span></a> Voyez <i>Cinna</i>, acte III, scène <span class="smcap">V</span>, (page <a href="#Page_431">431</a>) vers 1070.—On a aussi rapproché de +ce passage des mouvements tout semblables, ou très-voisins, qui se trouvent +chez Racine et chez Voltaire: par exemple dans <i>Bajazet</i>, acte III, scène <span class="smcap">I</span>, et +acte IV, scène <span class="smcap">V</span>; <i>Iphigénie</i>, acte IV, scène <span class="smcap">I</span>; <i>Britannicus</i>, acte V, scène <span class="smcap">I</span>; +<i>Zaïre</i>, acte II, scène <span class="smcap">III</span>, et acte IV, scène <span class="smcap">II</span>.</p> + +<p><a name="Footnote_738" id="Footnote_738" href="#FNanchor_738"><span class="label">[738]</span></a> <i>Var.</i> Vous pleurez, ma chère âme? (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_739" id="Footnote_739" href="#FNanchor_739"><span class="label">[739]</span></a> <i>Var.</i> Et lorsque notre hymen allume son flambeau. (1641-60)</p> + +<p><a name="Footnote_740" id="Footnote_740" href="#FNanchor_740"><span class="label">[740]</span></a> <i>Var.</i> N'attaquez plus ma gloire avecque vos douleurs. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_741" id="Footnote_741" href="#FNanchor_741"><span class="label">[741]</span></a> On lit, dans l'édition de 1682, <i>des crimes</i>, pour <i>de crimes</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_742" id="Footnote_742" href="#FNanchor_742"><span class="label">[742]</span></a> <i>Var.</i> Votre zèle au pays vous défend de tels soins. (1641-60)</p> + +<p><a name="Footnote_743" id="Footnote_743" href="#FNanchor_743"><span class="label">[743]</span></a> <i>Var.</i> Femme<a name="FNanchor_743-a" id="FNanchor_743-a" href="#Footnote_743-a" class="fnanchor">[743-a]</a>, que t'ai-je fait, et quelle est mon offense. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_743-a" id="Footnote_743-a" href="#FNanchor_743-a"><span class="label">[743-a]</span></a> Voltaire fait ici, au sujet du mot <i>femme</i>, une remarque qu'on ne +songerait plus, ce nous semble, à faire aujourd'hui: «La naïveté, dit-il, qui +régnait encore en ce temps-là dans les écrits permettait ce mot. La rudesse romaine +y paraît même tout entière.»</p> + +<p><a name="Footnote_744" id="Footnote_744" href="#FNanchor_744"><span class="label">[744]</span></a> <i>Var.</i> Que t'a fait mon honneur, femme, et pourquoi viens-tu. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_745" id="Footnote_745" href="#FNanchor_745"><span class="label">[745]</span></a> <i>Var.</i> Du moins contente-toi de l'avoir offensée. (1641)</p> + +<p><a name="Footnote_746" id="Footnote_746" href="#FNanchor_746"><span class="label">[746]</span></a> +<i>Var.</i> Et si notre foiblesse avoit pu les changer,<br /> +Nous vous laissons ici pour les encourager. (1641-64)</p> + +<p><a name="Footnote_747" id="Footnote_747" href="#FNanchor_747"><span class="label">[747]</span></a> <i>Var.</i> Allons, ma sœur, allons, ne perdons point de larmes. (1641-48 et 55 A.)</p> + +<p><a name="Footnote_748" id="Footnote_748" href="#FNanchor_748"><span class="label">[748]</span></a> <i>Var.</i> Contre tant de vertu ce sont de foibles armes. (1641, 48, 55 et 60)</p> + +<p><a name="Footnote_749" id="Footnote_749" href="#FNanchor_749"><span class="label">[749]</span></a> Voltaire fait ici une critique dont nous ne reproduisons les termes +que parce qu'ils ont trait à l'histoire de la scène française: «Ce monologue +de Sabine est, dit-il, absolument inutile, et fait languir la pièce. Les +comédiens voulaient alors des monologues. La déclamation approchait du +chant, surtout celle des femmes; les auteurs avaient cette complaisance pour +elles....»</p> + +<p><a name="Footnote_750" id="Footnote_750" href="#FNanchor_750"><span class="label">[750]</span></a> <i>Var.</i> La nature ou l'amour parlent pour chacun d'eux. (1641 et 55 A.)</p> + +<p><a name="Footnote_751" id="Footnote_751" href="#FNanchor_751"><span class="label">[751]</span></a> <i>Var.</i> Et puis voir maintenant le combat sans terreur. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_752" id="Footnote_752" href="#FNanchor_752"><span class="label">[752]</span></a> L'édition de 1663 porte <i>de miens</i>, pour <i>des miens</i>: c'est très-vraisemblablement +une erreur.</p> + +<p><a name="Footnote_753" id="Footnote_753" href="#FNanchor_753"><span class="label">[753]</span></a> +<i>Var.</i> Ou si le triste sort de leurs armes<a name="FNanchor_753-a" id="FNanchor_753-a" href="#Footnote_753-a" class="fnanchor">[753-a]</a> impies<br /> +De tous les combattants a fait autant d'hosties? (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_753-a" id="Footnote_753-a" href="#FNanchor_753-a"><span class="label">[753-a]</span></a> L'édition de 1656 porte, par erreur, <i>âmes</i>, pour <i>armes</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_754" id="Footnote_754" href="#FNanchor_754"><span class="label">[754]</span></a> <i>Var.</i> De tous les combattants fait-il autant d'hosties<a name="FNanchor_754-a" id="FNanchor_754-a" href="#Footnote_754-a" class="fnanchor">[754-a]</a>? (1663 et 64)</p> + +<p><a name="Footnote_754-a" id="Footnote_754-a" href="#FNanchor_754-a"><span class="label">[754-a]</span></a>«_Hostie_ ne se dit plus, et c'est dommage; il ne +reste plus que le mot de _victime_....» (_Voltaire._) Voyez le <i>Lexique</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_755" id="Footnote_755" href="#FNanchor_755"><span class="label">[755]</span></a> <i>Var.</i> Pour tous tant qu'ils étoient m'a condamnée aux pleurs. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_756" id="Footnote_756" href="#FNanchor_756"><span class="label">[756]</span></a> <i>Var.</i> Et l'un et l'autre camp s'est mis à murmurer. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_757" id="Footnote_757" href="#FNanchor_757"><span class="label">[757]</span></a> <i>Var.</i> Et prenant pour affront la pitié<a name="FNanchor_757-a" id="FNanchor_757-a" href="#Footnote_757-a" class="fnanchor">[757-a]</a> qu'on a d'eux. (1656)</p> + +<p><a name="Footnote_757-a" id="Footnote_757-a" href="#FNanchor_757-a"><span class="label">[757-a]</span></a> Il y a <i>piété</i>, au lieu de <i>pitié</i>, dans l'édition de 1656, mais c'est évidemment +une erreur.</p> + +<p><a name="Footnote_758" id="Footnote_758" href="#FNanchor_758"><span class="label">[758]</span></a> +<i>Var.</i> Et mourront par les mains qui les ont séparés,<br /> +Que quitter les honneurs qui leur sont déférés. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_759" id="Footnote_759" href="#FNanchor_759"><span class="label">[759]</span></a> <i>Var.</i> Quoi? dans leur dureté ces cœurs de fer s'obstinent! (1641-60)</p> + +<p><a name="Footnote_760" id="Footnote_760" href="#FNanchor_760"><span class="label">[760]</span></a> <i>Var.</i> Ils le font, mais d'ailleurs les deux camps se mutinent. (1641-64)</p> + +<p><a name="Footnote_761" id="Footnote_761" href="#FNanchor_761"><span class="label">[761]</span></a> <i>Var.</i> Les mêmes Dieux à Tulle ont inspiré ce choix. (1641-48 et 55 A.)</p> + +<p><a name="Footnote_762" id="Footnote_762" href="#FNanchor_762"><span class="label">[762]</span></a> <i>Var.</i> Et de qui l'absolue et sainte autorité. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_763" id="Footnote_763" href="#FNanchor_763"><span class="label">[763]</span></a> <i>Var.</i> Que de chercher leurs lois ailleurs qu'en leurs oracles. (1655 A.)</p> + +<p><a name="Footnote_764" id="Footnote_764" href="#FNanchor_764"><span class="label">[764]</span></a> On lit dans <i>Psyché</i> (acte II, scène <span class="smcap">III</span>):</p> + +<p class="left5">Un oracle jamais n'est sans obscurité:<br /> +On l'entend d'autant moins que mieux on croit l'entendre.</p> + +<p><a name="Footnote_765" id="Footnote_765" href="#FNanchor_765"><span class="label">[765]</span></a> +<i>Var.</i> Comme vous je l'espère. <span class="smcap">CAM.</span> Et je n'ose y songer.<br /> +<span class="smcap">JUL.</span> L'effet nous fera voir qui sait mieux en juger. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_766" id="Footnote_766" href="#FNanchor_766"><span class="label">[766]</span></a> +<i>Var.</i> Je ne puis approuver tant de trouble en notre âme. (1641 in-4<sup>o</sup>, 48-54 et 56)<br /> +<i>Var.</i> Je ne puis approuver tant de trouble en mon âme. (1655 A.)</p> + +<p><a name="Footnote_767" id="Footnote_767" href="#FNanchor_767"><span class="label">[767]</span></a> L'édition de 1641 in-12 donne <i>deux maux</i>, pour <i>des maux</i>: c'est évidemment +une erreur.</p> + +<p><a name="Footnote_768" id="Footnote_768" href="#FNanchor_768"><span class="label">[768]</span></a> <i>Var.</i> On ne compare point des nœuds si différents. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_769" id="Footnote_769" href="#FNanchor_769"><span class="label">[769]</span></a> +<i>Var.</i> Le peuvent mettre hors de votre fantaisie;<br /> +Ce qu'elles font souvent, faites-le par raison. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_770" id="Footnote_770" href="#FNanchor_770"><span class="label">[770]</span></a> L'édition de 1682 porte: <i>connoissiez</i>, pour <i>connoissez</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_771" id="Footnote_771" href="#FNanchor_771"><span class="label">[771]</span></a> <i>Var.</i> Ne nous consolez point: la raison importune. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_772" id="Footnote_772" href="#FNanchor_772"><span class="label">[772]</span></a> +<i>Var.</i> Quand elle ose combattre une telle infortune. (1641-54, 55 B. et 56)<br /> +<i>Var.</i> Quand elle ose combattre une telle fortune. (1655 A.)</p> + +<p><a name="Footnote_773" id="Footnote_773" href="#FNanchor_773"><span class="label">[773]</span></a> <i>Var.</i> Qui peut vouloir mourir peut braver les malheurs. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_774" id="Footnote_774" href="#FNanchor_774"><span class="label">[774]</span></a> <i>Var.</i> La vouloir contrefaire est une lâcheté. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_775" id="Footnote_775" href="#FNanchor_775"><span class="label">[775]</span></a> <i>Var.</i> Et nos soldats trahis ne l'ont pas achevé? (1641-60)</p> + +<p><a name="Footnote_776" id="Footnote_776" href="#FNanchor_776"><span class="label">[776]</span></a> «Voilà ce fameux <i>qu'il mourût</i>, ce trait du plus grand sublime, ce mot +auquel il n'en est aucun de comparable dans toute l'antiquité<a name="FNanchor_776-a" id="FNanchor_776-a" href="#Footnote_776-a" class="fnanchor">[776-a]</a>; tout l'auditoire +fut si transporté, qu'on n'entendit jamais le vers faible qui suit; et le morceau:</p> + +<p>N'eût-il que d'un moment retardé (<i>lisez</i>: reculé) sa défaite,</p> + +<p>étant plein de chaleur, augmente encore la force du <i>qu'il mourût</i>....» (<i>Voltaire.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_776-a" id="Footnote_776-a" href="#FNanchor_776-a"><span class="label">[776-a]</span></a> Cela est vrai, et c'est en vain, nous le croyons, qu'on a cherché un mot +semblable dans les auteurs anciens. Le <i>moriamur</i>, de Calpurnius (voyez Tite +Live, livre XXII, chapitre <span class="smcap">XCIX</span>), n'a aucun rapport avec la réponse sublime +du vieil Horace, et nous ne comprenons pas qu'on l'en ait rapproché. Le <i>moreretur</i>, +<i>inquies</i>, de Cicéron, dans le <i>Discours pour C. Rubirius Postumus</i> +(chapitre <span class="smcap">X</span>, § 29), peut bien se traduire par: «Que vouliez-vous qu'il fît?—Qu'il +mourût, direz-vous;» mais la ressemblance est toute superficielle: +la pensée, le sentiment, la situation, tout est différent.—Un rapprochement +plus opportun, mais bien propre à faire ressortir, quoiqu'au fond l'idée soit +semblable, l'originalité de Corneille, ce serait peut-être celui de ces vers de la +tragédie des <i>Juives</i> (acte IV, vers 33 et suivants) de notre vieux poëte Garnier:</p> + +<p class="left5">C'est vergongne à un roi de survivre vaincu:<br /> +Un bon cœur n'eût jamais son malheur survécu.<br /> +—Et qu'eussiez-vous pu faire?—Un acte magnanime,<br /> +Qui malgré le destin m'eût acquis de l'estime.<br /> +Je fusse mort en roi, fièrement combattant,<br /> +Maint barbare adversaire à mes pieds abattant.</p> + +<p><a name="Footnote_777" id="Footnote_777" href="#FNanchor_777"><span class="label">[777]</span></a> <i>Var.</i> Eh! mon père, prenez un plus doux sentiment. (1641-48 et 55 A.)</p> + +<p><a name="Footnote_778" id="Footnote_778" href="#FNanchor_778"><span class="label">[778]</span></a> <i>Var.</i> Eût-il fait avec lui périr le nom d'Horace! (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_779" id="Footnote_779" href="#FNanchor_779"><span class="label">[779]</span></a> Voltaire rapproche cet endroit d'<i>Horace</i> de la scène <span class="smcap">V</span> du V<sup>e</sup> acte du +<i>Cid</i>: «Je ne sais s'il n'y a pas dans cette scène un artifice trop visible, une +méprise trop longtemps soutenue. Il semble que l'auteur ait eu plus d'égards +au jeu de théâtre qu'à la vraisemblance. C'est le même défaut que dans la scène +de Chimène avec don Sanche dans <i>le Cid</i>....»</p> + +<p><a name="Footnote_780" id="Footnote_780" href="#FNanchor_780"><span class="label">[780]</span></a> +<i>Var.</i> Le combat par sa fuite est-il pas terminé?<br /> +<span class="smcap">VAL.</span> Albe ainsi quelque temps se l'est imaginé;<br /> +Mais elle a bientôt vu que c'étoit fuir<a name="FNanchor_780-a" id="FNanchor_780-a" href="#Footnote_780-a" class="fnanchor">[780-a]</a> en homme. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_780-a" id="Footnote_780-a" href="#FNanchor_780-a"><span class="label">[780-a]</span></a> L'édition de 1655 A. porte <i>fait</i>, au lieu de <i>fuir</i>, et au premier vers de +la variante <i>la fuite</i>, pour <i>sa fuite</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_781" id="Footnote_781" href="#FNanchor_781"><span class="label">[781]</span></a> <i>Var.</i> Il sait bien se tirer d'un pas si hasardeux<a name="FNanchor_781-a" id="FNanchor_781-a" href="#Footnote_781-a" class="fnanchor">[781-a]</a>. (1641-63)</p> + +<p><a name="Footnote_781-a" id="Footnote_781-a" href="#FNanchor_781-a"><span class="label">[781-a]</span></a> Voltaire a donné dans son édition l'ancienne leçon <i>hasardeux</i>, au lieu de +<i>dangereux</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_782" id="Footnote_782" href="#FNanchor_782"><span class="label">[782]</span></a> Depuis ce cri jusqu'à la scène IV il y a, suivant la remarque que Voltaire +fait sur le commencement de cette dernière scène, «un long silence de +Camille dont on ne s'est pas seulement aperçu, parce que l'âme était toute +remplie du destin des Horaces et des Curiaces et de celui de Rome.» +Mlle Rachel le faisait bien apercevoir. «Elle a souvent créé des effets nouveaux, +dit à cette occasion M. Véron dans les <i>Mémoires d'un bourgeois de +Paris</i> (tome IV, p. 165). Je citerai surtout la scène du fauteuil dans le quatrième +acte d'<i>Horace</i>. Sa pantomime, alors qu'elle apprend la mort de son amant, est +d'un grand effet scénique; mais elle excite plutôt encore dans cette situation +la terreur que les larmes. Je tiens d'ailleurs de Mlle Rachel elle-même que ce +fut à un état de malaise physique qu'elle emprunta l'idée et les moyens d'exécution +de cette pantomime: elle venait d'être saignée; elle ne fit que reproduire +sur le théâtre l'abattement profond et les menaces douloureuses de syncope +qu'elle éprouva.»</p> + +<p><a name="Footnote_783" id="Footnote_783" href="#FNanchor_783"><span class="label">[783]</span></a> Voyez plus haut, p. <a href="#Page_266">266</a> et suivantes, le récit de Tite Live.</p> + +<p><a name="Footnote_784" id="Footnote_784" href="#FNanchor_784"><span class="label">[784]</span></a> Dans l'édition de 1656, on lit <i>l'horreur</i>, pour <i>l'erreur</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_785" id="Footnote_785" href="#FNanchor_785"><span class="label">[785]</span></a> +<i>Var.</i> Et remet à demain le pompeux sacrifice<br /> +Que nous devons aux Dieux pour un tel bénéfice. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_786" id="Footnote_786" href="#FNanchor_786"><span class="label">[786]</span></a> +<i>Var.</i> Cette belle action si puissamment le touche,<br /> +Qu'il vous veut rendre grâce, et de sa propre bouche,<br /> +D'avoir donné vos fils au bien de son État. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_787" id="Footnote_787" href="#FNanchor_787"><span class="label">[787]</span></a> +<i>Var.</i> Du service de l'un, et du sang des deux autres.<br /> +<span class="smcap">VAL.</span> Le Roi ne sait que c'est d'honorer à demi. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_788" id="Footnote_788" href="#FNanchor_788"><span class="label">[788]</span></a> <i>Var.</i> Fait qu'il estime encor l'honneur qu'il vous veut faire. (1641-60)</p> + +<p><a name="Footnote_789" id="Footnote_789" href="#FNanchor_789"><span class="label">[789]</span></a> <i>Var.</i> Tous nos maux à ce prix nous doivent être doux. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_790" id="Footnote_790" href="#FNanchor_790"><span class="label">[790]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_162">162</a>, vers 1058 et note 432.</p> + +<p><a name="Footnote_791" id="Footnote_791" href="#FNanchor_791"><span class="label">[791]</span></a> <i>Var.</i> Je m'en vais à Sabine en porter la nouvelle. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_792" id="Footnote_792" href="#FNanchor_792"><span class="label">[792]</span></a> +<i>Var.</i> Un oracle m'assure, un songe m'épouvante;<br /> +La bataille m'effraie, et la paix me contente. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_793" id="Footnote_793" href="#FNanchor_793"><span class="label">[793]</span></a> +<i>Var.</i> Les deux camps mutinés un tel choix désavouent;<br /> +Ils rompent la partie, et les Dieux la renouent. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_794" id="Footnote_794" href="#FNanchor_794"><span class="label">[794]</span></a> +<i>Var.</i> Dieux! sentois-je point lors des douleurs trop légères. (1641-56)<br /> +<i>Var.</i> Ne sentois-je point lors des douleurs trop légères. (1660)</p> + +<p><a name="Footnote_795" id="Footnote_795" href="#FNanchor_795"><span class="label">[795]</span></a> <i>Var.</i> Pour le malheur de Rome et la mort des deux frères? (1641 in-12)</p> + +<p><a name="Footnote_796" id="Footnote_796" href="#FNanchor_796"><span class="label">[796]</span></a> +<i>Var.</i> Me flattois-je point trop quand je croyois pouvoir. (1641-56)<br /> +<i>Var.</i> Ne me flattois-je point quand je croyois pouvoir. (1660)</p> + +<p><a name="Footnote_797" id="Footnote_797" href="#FNanchor_797"><span class="label">[797]</span></a> <i>Var.</i> Mais ce n'est encor rien au prix de ce qui reste. (1641-48 et 55 A.)</p> + +<p><a name="Footnote_798" id="Footnote_798" href="#FNanchor_798"><span class="label">[798]</span></a> <i>Var.</i> On demande ma joie en un coup si funeste. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_799" id="Footnote_799" href="#FNanchor_799"><span class="label">[799]</span></a> +<i>Var.</i> C'est gloire de passer pour des cœurs abattus,<br /> +Quand la brutalité fait les hautes vertus. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_800" id="Footnote_800" href="#FNanchor_800"><span class="label">[800]</span></a> <i>Var. Procule et deux autres soldats</i><a name="FNanchor_800-a" id="FNanchor_800-a" href="#Footnote_800-a" class="fnanchor">[800-a]</a> <i>portant chacun une épée des +Curiaces</i>. (1641-60)</p> + +<p><a name="Footnote_800-a" id="Footnote_800-a" href="#FNanchor_800-a"><span class="label">[800-a]</span></a> <i>Et les deux autres soldats.</i> (1641 in-12 et 47)</p> + +<p><a name="Footnote_801" id="Footnote_801" href="#FNanchor_801"><span class="label">[801]</span></a> Voyez la Notice d'<i>Horace</i>, p. <a href="#Page_248">248</a> et note 627.</p> + +<p><a name="Footnote_802" id="Footnote_802" href="#FNanchor_802"><span class="label">[802]</span></a> <i>Var.</i> O d'une indigne sœur l'insupportable audace! (1641-60)</p> + +<p><a name="Footnote_803" id="Footnote_803" href="#FNanchor_803"><span class="label">[803]</span></a> <i>Var.</i> Tigre affamé de sang, qui me défends les larmes. (1641-48 et 55 A.)</p> + +<p><a name="Footnote_804" id="Footnote_804" href="#FNanchor_804"><span class="label">[804]</span></a> <i>Var.</i> Puissent de tels malheurs accompagner ta vie. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_805" id="Footnote_805" href="#FNanchor_805"><span class="label">[805]</span></a> «Ces imprécations de Camille, dit Voltaire, ont toujours été un beau +morceau de déclamation, et ont fait valoir toutes les actrices qui ont joué ce +rôle.» Voyez la Notice d'<i>Horace</i>, p. <a href="#Page_253">253</a> et note 641.</p> + +<p><a name="Footnote_806" id="Footnote_806" href="#FNanchor_806"><span class="label">[806]</span></a> <i>Var.</i> Que le courroux du ciel allumé par mes yeux. (1656)</p> + +<p><a name="Footnote_807" id="Footnote_807" href="#FNanchor_807"><span class="label">[807]</span></a> <i>Var.</i> Puissé-je de mes yeux voir tomber cette foudre. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_808" id="Footnote_808" href="#FNanchor_808"><span class="label">[808]</span></a> <i>Var. Mettant l'épée à la main.</i> (1641-48 et 55 A.)</p> + +<p><a name="Footnote_809" id="Footnote_809" href="#FNanchor_809"><span class="label">[809]</span></a> <i>Var.</i> Va dedans les enfers joindre ton Curiace. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_810" id="Footnote_810" href="#FNanchor_810"><span class="label">[810]</span></a> <i>Var.</i> <span class="smcap">CAMILLE</span>, <i>derrière le théâtre</i>. (1663)</p> + +<p><a name="Footnote_811" id="Footnote_811" href="#FNanchor_811"><span class="label">[811]</span></a> Voyez la Notice d'<i>Horace</i>, p. <a href="#Page_252">252</a> et <a href="#Page_253">253</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_812" id="Footnote_812" href="#FNanchor_812"><span class="label">[812]</span></a> <i>Var.</i> La plus prompte vengeance est la plus légitime. (1647)</p> + +<p><a name="Footnote_813" id="Footnote_813" href="#FNanchor_813"><span class="label">[813]</span></a> Racine a dit dans <i>Andromaque</i> (acte IV, scène <span class="smcap">V</span>)</p> + +<p class="left5">Que peut-on refuser à ces généreux coups?</p> + +<p><a name="Footnote_814" id="Footnote_814" href="#FNanchor_814"><span class="label">[814]</span></a> <i>Var.</i> Que je te plaise mieux tombé dans l'infamie? (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_815" id="Footnote_815" href="#FNanchor_815"><span class="label">[815]</span></a> <i>Var.</i> Mais aussi je renonce à la vertu romaine. (1641-48 et 55 A.)</p> + +<p><a name="Footnote_816" id="Footnote_816" href="#FNanchor_816"><span class="label">[816]</span></a> <i>Var.</i> N'importe: tous ses traits me sembleront fort doux. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_817" id="Footnote_817" href="#FNanchor_817"><span class="label">[817]</span></a> +<i>Var.</i> Disposez de mon sort, les lois vous en font maître;<br /> +J'ai cru devoir ce coup aux lieux qui m'ont vu naître.<br /> +Si mon zèle au pays vous semble criminel. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_818" id="Footnote_818" href="#FNanchor_818"><span class="label">[818]</span></a> +<i>Var.</i> Reprenez votre sang de qui ma lâcheté<br /> +A si mal à propos souillé la pureté. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_819" id="Footnote_819" href="#FNanchor_819"><span class="label">[819]</span></a> <i>Var.</i> Et ne les punit point, pour ne se pas punir. (1641-60)</p> + +<p><a name="Footnote_820" id="Footnote_820" href="#FNanchor_820"><span class="label">[820]</span></a> <i>Var.</i> <span class="smcap">TROUPE DES GARDES.</span> (1655 A. et 56)</p> + +<p><a name="Footnote_821" id="Footnote_821" href="#FNanchor_821"><span class="label">[821]</span></a> Entre ce vers et le suivant, Voltaire a ajouté cette indication qui n'est +point inutile: <i>montrant Valère</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_822" id="Footnote_822" href="#FNanchor_822"><span class="label">[822]</span></a> <i>Var.</i> Je sais que peut ce coup sur l'esprit le plus fort. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_823" id="Footnote_823" href="#FNanchor_823"><span class="label">[823]</span></a> <i>Var.</i> Quelque soulagement à votre affliction. (1641 in-12 et 47)</p> + +<p><a name="Footnote_824" id="Footnote_824" href="#FNanchor_824"><span class="label">[824]</span></a> <i>Var.</i> Et que Tulle vous plaint autant comme il vous aime. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_825" id="Footnote_825" href="#FNanchor_825"><span class="label">[825]</span></a> On lit <i>les hauts faits</i>, pour <i>ses hauts faits</i>, dans l'édition de 1682.—L'édition +de 1655 A. porte: «ses beaux faits.»</p> + +<p><a name="Footnote_826" id="Footnote_826" href="#FNanchor_826"><span class="label">[826]</span></a> L'édition de 1682 et celle de 1665 A. sont les seules qui aient <i>le méritent</i>; +toutes les autres portent: <i>les méritent</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_827" id="Footnote_827" href="#FNanchor_827"><span class="label">[827]</span></a> +<i>Var.</i> Vu le sang qu'a versé cette guerre funeste,<br /> +Et tant de nœuds d'hymen dont nos heureux destins<br /> +Ont uni si souvent des peuples si voisins,<br /> +Peu de nous ont joui d'un succès si prospère,<br /> +Qu'ils n'aient perdu dans Albe un cousin, un beau-frère,<br /> +Un oncle, un gendre même, et ne donnent des pleurs. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_828" id="Footnote_828" href="#FNanchor_828"><span class="label">[828]</span></a> L'édition de 1655 A. porte <i>trouble</i>, au lieu de <i>bonheur</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_829" id="Footnote_829" href="#FNanchor_829"><span class="label">[829]</span></a> <i>Var.</i> Et ne peut excuser la douleur véhémente. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_830" id="Footnote_830" href="#FNanchor_830"><span class="label">[830]</span></a> Les éditions de 1641 et de 1660 ont seules <i>rejaillir</i>: toutes les autres +portent <i>rejallir</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_831" id="Footnote_831" href="#FNanchor_831"><span class="label">[831]</span></a> <i>Var.</i> Et croyez avec nous qu'en tous ces trois combats. (1652, 54 et 56)</p> + +<p><a name="Footnote_832" id="Footnote_832" href="#FNanchor_832"><span class="label">[832]</span></a> <i>Var.</i> Vous savez l'action, vous le venez d'entendre. (1641 et 55 A.)</p> + +<p><a name="Footnote_833" id="Footnote_833" href="#FNanchor_833"><span class="label">[833]</span></a> +<i>Var.</i> Et le plus innocent que le ciel ait vu naître,<br /> +Quand il le croit coupable, il commence de l'être. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_834" id="Footnote_834" href="#FNanchor_834"><span class="label">[834]</span></a> <i>Var.</i> Qu'en amant de sa sœur il accuse le frère. (1652, 54 et 56)</p> + +<p><a name="Footnote_835" id="Footnote_835" href="#FNanchor_835"><span class="label">[835]</span></a> +<i>Var.</i> Prend droit par ses effets de juger de sa force,<br /> +Et s'ose imaginer, par un mauvais discours,<br /> +Que qui fait un miracle en doit faire toujours. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_836" id="Footnote_836" href="#FNanchor_836"><span class="label">[836]</span></a> <i>Var.</i> Si l'on n'en veut déchoir, il ne faut plus rien faire. (1641-56)</p> + +<p><a name="Footnote_837" id="Footnote_837" href="#FNanchor_837"><span class="label">[837]</span></a> Les éditions de 1641-56 ajoutent <span class="smcap">JULIE</span> aux personnages de cette scène.</p> + +<p><a name="Footnote_838" id="Footnote_838" href="#FNanchor_838"><span class="label">[838]</span></a> Ce jeu de scène et les suivants, jusqu'à la fin de la pièce, manquent dans +les éditions de 1641-48 et dans celle de 1655 A.</p> + +<p><a name="Footnote_839" id="Footnote_839" href="#FNanchor_839"><span class="label">[839]</span></a> <i>Var.</i> Toi qui par des douleurs à tes devoirs contraires. (1641 et 55 A.)</p> + +<p><a name="Footnote_840" id="Footnote_840" href="#FNanchor_840"><span class="label">[840]</span></a> <i>Var.</i> Veux quitter un mari pour rejoindre les frères. (1641 in-12)</p> + +<p><a name="Footnote_841" id="Footnote_841" href="#FNanchor_841"><span class="label">[841]</span></a> Don Arias dit au Comte dans <i>le Cid</i>, acte II, scène <span class="smcap">I</span>, vers 390:</p> + +<p class="left5">Avec tous vos lauriers craignez encor le foudre.</p> + +<p><a name="Footnote_842" id="Footnote_842" href="#FNanchor_842"><span class="label">[842]</span></a> Voyez plus haut, p. <a href="#Page_271">271</a> et <a href="#Page_272">272</a>, le discours du vieil Horace dans Tite Live.</p> + +<p><a name="Footnote_843" id="Footnote_843" href="#FNanchor_843"><span class="label">[843]</span></a> <i>Var.</i> Dis, Valère, dis-nous, puisqu'il faut qu'il périsse. (1641-48 et 55 A.)</p> + +<p><a name="Footnote_844" id="Footnote_844" href="#FNanchor_844"><span class="label">[844]</span></a> <i>Var.</i> Et Rome avec ses pleurs y mettra trop d'obstacle. (1641-60)</p> + +<p><a name="Footnote_845" id="Footnote_845" href="#FNanchor_845"><span class="label">[845]</span></a> L'édition de 1682 porte <i>vous le préviendrez</i>, pour <i>vous les préviendrez</i>; +c'est sans doute une erreur.</p> + +<p><a name="Footnote_846" id="Footnote_846" href="#FNanchor_846"><span class="label">[846]</span></a> +<i>Var.</i> Ce qu'il a fait pour elle, il le peut encor faire:<br /> +Il la peut garantir encor d'un sort contraire. (1641-60)</p> + +<p><a name="Footnote_847" id="Footnote_847" href="#FNanchor_847"><span class="label">[847]</span></a> Ces deux vers rappellent, bien que la pensée soit toute différente, la fin de +cette phrase de Malherbe (voyez l'édition de M. L. Lalanne, tome I, p. 188):</p> + +<p class="left5">Apollon à portes ouvertes<br /> +Laisse indifféremment cueillir<br /> +Les belles feuilles toujours vertes<br /> +Qui gardent les noms de vieillir;<br /> +Mais l'art d'en faire les couronnes<br /> +N'est pas su de toutes personnes....</p> + +<p><a name="Footnote_848" id="Footnote_848" href="#FNanchor_848"><span class="label">[848]</span></a> +<i>Var.</i> Ta chaleur généreuse a produit ton forfait. (1647 et 55 A.) +<i>Var.</i> Sa chaleur dangereuse a produit ton forfait. (1656)</p> + +<p><a name="Footnote_849" id="Footnote_849" href="#FNanchor_849"><span class="label">[849]</span></a> <i>Var. Le Roi se lève, et tous le suivent hormis Julie.</i></p> + +<div class="left5"> +<p>SCÈNE IV.</p> + +<p><span class="smcap">JULIE.</span></p> + +<p>Camille, ainsi le ciel t'avoit bien avertie<br /> +Des tragiques succès qu'il t'avoit préparés;<br /> +Mais toujours du secret il cache une partie<br /> +Aux esprits les plus nets et les mieux éclairés.<br /> +<span class="i1">Il sembloit nous parler de ton proche hyménée,</span><br /> +Il sembloit tout promettre à tes vœux innocents;<br /> +Et nous cachant ainsi ta mort inopinée,<br /> +Sa voix n'est que trop vraie en trompant notre sens:<br /> +<span class="i1">«Albe et Rome aujourd'hui prennent une autre face;</span><br /> +Tes vœux sont exaucés, elles goûtent la paix;<br /> +Et tu vas être unie avec ton Curiace,<br /> +Sans qu'aucun mauvais sort t'en sépare jamais<a name="FNanchor_849-a" id="FNanchor_849-a" href="#Footnote_849-a" class="fnanchor">[849-a]</a>.» (1641-56)</p></div> + +<p><a name="Footnote_849-a" id="Footnote_849-a" href="#FNanchor_849-a"><span class="label">[849-a]</span></a> Ce commentaire de Julie sur le sens de l'oracle, dit Voltaire, est visiblement +imité de la fin du <i>Pastor fido</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_850" id="Footnote_850" href="#FNanchor_850"><span class="label">[850]</span></a> Voyez la <i>Notice biographique</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_851" id="Footnote_851" href="#FNanchor_851"><span class="label">[851]</span></a> M. Rathery, <i>Des anciennes institutions judiciaires de la Normandie</i>, +dans la <i>Revue française</i> du mois de mars 1839, p. 269.—Voyez aussi +l'<i>Introduction</i> du <i>Diaire, ou Journal du chancelier Seguier en Normandie +après la sédition des nu-pieds, et documents relatifs à ce voyage et +à la sédition</i>, publiés pour la première fois par A. Floquet. Rouen, +1842, in-8<sup>o</sup>.</p> + +<p><a name="Footnote_852" id="Footnote_852" href="#FNanchor_852"><span class="label">[852]</span></a> Tallemant des Réaux, tome II, p. 47.</p> + +<p><a name="Footnote_853" id="Footnote_853" href="#FNanchor_853"><span class="label">[853]</span></a> M. Rathery, p. 271.—M. Édouard Fournier, <i>Notes sur la +vie de Corneille</i>, p. <span class="smcap">CXVII-CXIX</span>, en tête de <i>Corneille à la Butte Saint-Roch</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_854" id="Footnote_854" href="#FNanchor_854"><span class="label">[854]</span></a> <i>Remarques sur Cinna</i>, acte V, scène <span class="smcap">III</span>, vers 1701.</p> + +<p><a name="Footnote_855" id="Footnote_855" href="#FNanchor_855"><span class="label">[855]</span></a> <i>Anecdotes dramatiques</i>, p. 103.</p> + +<p><a name="Footnote_856" id="Footnote_856" href="#FNanchor_856"><span class="label">[856]</span></a> <i>Histoire du Théâtre françois</i>, tome V, p. 92.</p> + +<p><a name="Footnote_857" id="Footnote_857" href="#FNanchor_857"><span class="label">[857]</span></a> Voyez la Notice d'<i>Horace</i>, p. <a href="#Page_249">249</a> et <a href="#Page_250">250</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_858" id="Footnote_858" href="#FNanchor_858"><span class="label">[858]</span></a> <i>Mercure de France</i>, p. 847.</p> + +<p><a name="Footnote_859" id="Footnote_859" href="#FNanchor_859"><span class="label">[859]</span></a> Page 123.</p> + +<p><a name="Footnote_860" id="Footnote_860" href="#FNanchor_860"><span class="label">[860]</span></a> Pièce de Scarron, représentée en 1653.</p> + +<p><a name="Footnote_861" id="Footnote_861" href="#FNanchor_861"><span class="label">[861]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_251">251</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_862" id="Footnote_862" href="#FNanchor_862"><span class="label">[862]</span></a> Voyez ci-après, p. <a href="#Page_385">385</a>, note 906.</p> + +<p><a name="Footnote_863" id="Footnote_863" href="#FNanchor_863"><span class="label">[863]</span></a> Tome VI, p. 94, note <i>a</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_864" id="Footnote_864" href="#FNanchor_864"><span class="label">[864]</span></a> Tome I, p. 47.</p> + +<p><a name="Footnote_865" id="Footnote_865" href="#FNanchor_865"><span class="label">[865]</span></a> Acte V, scène <span class="smcap">II</span>, vers 1562 et 1563.</p> + +<p><a name="Footnote_866" id="Footnote_866" href="#FNanchor_866"><span class="label">[866]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_51">51</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_867" id="Footnote_867" href="#FNanchor_867"><span class="label">[867]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_52">52</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_868" id="Footnote_868" href="#FNanchor_868"><span class="label">[868]</span></a> Voyez ci-après, p.<a href="#Page_379"> 379</a> et <a href="#Page_380">380</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_869" id="Footnote_869" href="#FNanchor_869"><span class="label">[869]</span></a> Voyez tome I, p. 120.</p> + +<p><a name="Footnote_870" id="Footnote_870" href="#FNanchor_870"><span class="label">[870]</span></a> Tome III, p. 66 et 67.</p> + +<p><a name="Footnote_871" id="Footnote_871" href="#FNanchor_871"><span class="label">[871]</span></a> Le récit de Sénèque est traduit en entier dans l'<i>Histoire romaine</i> +de Coeffeteau (1621), fort goûtée au temps de Corneille, et de l'autorité +de laquelle il s'appuie à la fin de l'avertissement de <i>Polyeucte</i>. +Voyez plus loin, p. <a href="#Page_478">478</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_872" id="Footnote_872" href="#FNanchor_872"><span class="label">[872]</span></a> Ces extraits, contrairement à l'usage ordinaire de Corneille, se +trouvent en tête de l'édition originale. La première édition du <i>Cid</i> +n'a point les romances; ni la première d'<i>Horace</i>, l'extrait de Tite +Live.</p> + +<p><a name="Footnote_873" id="Footnote_873" href="#FNanchor_873"><span class="label">[873]</span></a> Voyez tome II, p. 4.</p> + +<p><a name="Footnote_874" id="Footnote_874" href="#FNanchor_874"><span class="label">[874]</span></a> Voyez plus loin, p. <a href="#Page_378">378</a> et note 892.</p> + +<p><a name="Footnote_875" id="Footnote_875" href="#FNanchor_875"><span class="label">[875]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_17">17</a> et <a href="#Page_107">107</a> note 250.</p> + +<p><a name="Footnote_876" id="Footnote_876" href="#FNanchor_876"><span class="label">[876]</span></a> Cette épître dédicatoire, ainsi que l'extrait de Sénèque qui la +suit, ne se trouvent que dans l'édition originale et dans les recueils +de 1648-1656.—Pierre du Puget, seigneur de Montauron ou Montoron, +des Carles et Caussidière, la Chevrette et la Marche, premier +président des finances au bureau de Montauban, mourut à Paris le +23 juin 1664. Tallemant des Réaux nous apprend dans son <i>Historiette +sur Louis treizième</i> (tome II, p. 248) que «Montauron avoit +donné deux cents pistoles à Corneille pour <i>Cinna</i>.» Ce témoignage, +qui émane d'un allié de Montauron, car sa fille naturelle avait épousé +Gédéon Tallemant, est beaucoup plus digne de confiance que l'assertion +du <i>Journal de Verdun</i> (juin 1701, p. 410), qui porte à mille +pistoles le présent de Montauron. La libéralité de ce financier envers +les gens de lettres et leur empressement à lui adresser des dédicaces +étaient devenus un sujet de plaisanteries et d'allusions de toutes +sortes. Dans son <i>Parnasse réformé</i> (p. 132 et 133), Guéret propose +les réformes suivantes: «<i>Article X.</i> Défendons de mentir dans les +épîtres dédicatoires. <i>Article XI.</i> Supprimons tous les panégyriques à +la Montoron....» Ailleurs, dans sa <i>Promenade de Saint-Cloud</i> (imprimée +dans les <i>Mémoires historiques et critiques de Bruys</i>, Paris, +1751, in-12, tome II, p. 238), Guéret se commente ainsi lui-même: +«Si vous ignorez ce que c'est que les <i>Panégyriques à la Montoron</i>, +vous n'avez qu'à le demander à M. Corneille, et il vous dira que son +<i>Cinna</i> n'a pas été la plus malheureuse de ses dédicaces.»—Du +reste, à cette époque, comme le fait remarquer Tallemant (tome VI, +p. 227, note 2), «tout s'appeloit <i>à la Montauron</i>.» Pierre Gontier, +dans un passage de ses <i>Exercitationes hygiasticæ</i> (Lyon, 1688, p. 111), +cité par M. Paulin Paris, parle de petits pains au lait <i>à la Montauron</i>; +et Tallemant nous raconte une sanglante allusion à cette +façon de parler, qui tombe fort directement sur un membre de sa +famille: «Une fois, dit-il, aux Comédiens du Marais, Monsieur d'Orléans +y étant, quelqu'un fut assez sot pour dire qu'on attendoit M. de +Moutauron. Les gens de Monsieur d'Orléans le firent jouer à la farce, +et il y avoit une fille <i>à la Montauron</i> qu'on disoit être mariée <i>Tallemant +quellement</i>.» La fortune de Montauron ne suffit pas longtemps à ses +prodigalités insensées, et bientôt Scarron put écrire le passage suivant, +rapporté par M. Paulin Paris dans son commentaire sur Tallemant +des Réaux (tome VI, p. 235):</p> + +<p class="left5">Ce n'est que maroquin perdu<br /> +Que les livres que l'on dédie<br /> +Depuis que Montauron mendie;<br /> +Montauron dont le quart d'écu<br /> +S'attrapoit si bien à la glu<br /> +De l'ode ou de la comédie.</p> + +<p><a name="Footnote_877" id="Footnote_877" href="#FNanchor_877"><span class="label">[877]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1648-1656): Cela étant, ne puis-je pas avec +justice donner le portrait de l'une de ces héroïques vertus à celui +qui....</p> + +<p><a name="Footnote_878" id="Footnote_878" href="#FNanchor_878"><span class="label">[878]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1648-1656): tout ensemble la cause et l'effet +l'une de l'autre? Je le puis certes d'autant plus justement que je vois +votre générosité, comme voulant imiter ce grand empereur, prendre +plaisir à s'étendre sur les gens de lettres, en un temps, etc. (voyez +p. <a href="#Page_372">372</a>).</p> + +<p><a name="Footnote_879" id="Footnote_879" href="#FNanchor_879"><span class="label">[879]</span></a> C'est cette flatterie, supprimée par Corneille dès 1648 (voyez +la note précédente), qui a fait dire à Scarron: «Soit que la nécessité +soit mère de l'invention, ou que l'invention soit partie essentielle du +poëte, quelques poëtes au grand collier ont eu celle d'aller chercher +dans les Finances ceux qui dépensoient leur bien aussi aisément qu'ils +l'avoient amassé. Je ne doute point que ces marchands poëtiques +n'ayent donné à ces publicains libéraux toutes les vertus, jusques +aux militaires.» (Dédicace <i>A très-honnête et très-divertissante chienne +dame Guillemette, petite levrette de ma sœur</i>, en tête de: <i>la Suite des +Œuvres burlesques de M<sup>r</sup> Scarron</i>, seconde partie. Paris, T. Quinet, +1648, in-4<sup>o</sup>.)</p> + +<p><a name="Footnote_880" id="Footnote_880" href="#FNanchor_880"><span class="label">[880]</span></a> «Il y en a, dit Scarron dans la dédicace que nous venons de +citer, qui rendent de l'encens pour de l'encens, et des louanges pour +des louanges.»</p> + +<p><a name="Footnote_881" id="Footnote_881" href="#FNanchor_881"><span class="label">[881]</span></a> Ces deux premiers mots de la phrase manquent dans les éditions +de 1648-1656.</p> + +<p><a name="Footnote_882" id="Footnote_882" href="#FNanchor_882"><span class="label">[882]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1648-1656): de sorte qu'il n'en est point.</p> + +<p><a name="Footnote_883" id="Footnote_883" href="#FNanchor_883"><span class="label">[883]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1648-1656): Trouvez bon.</p> + +<p><a name="Footnote_884" id="Footnote_884" href="#FNanchor_884"><span class="label">[884]</span></a> Voyez p. <a href="#Page_369">369</a>, note 876.</p> + +<p><a name="Footnote_885" id="Footnote_885" href="#FNanchor_885"><span class="label">[885]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1656): Votre très-humble, très obéissant et très-obligé +serviteur.</p> + +<p><a name="Footnote_886" id="Footnote_886" href="#FNanchor_886"><span class="label">[886]</span></a> Corneille a omis ici quelques mots. Voici quel est le texte de +Sénèque: <i>In communi quidem republica gladium movit: quum hoc ætatis +esset quod tu nunc es, duodevicesimum, etc.</i> Dans le reste du morceau +l'édition suivie par Corneille ne diffère que par un petit nombre +de leçons, insignifiantes pour la plupart, du texte des impressions +les plus modernes.</p> + +<p><a name="Footnote_887" id="Footnote_887" href="#FNanchor_887"><span class="label">[887]</span></a> L'édition originale de <i>Cinna</i> porte <i>Salvidientium</i>, pour <i>Salvidienum</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_888" id="Footnote_888" href="#FNanchor_888"><span class="label">[888]</span></a> L'entretien d'Auguste et de Livie est beaucoup plus long dans +Dion Cassius, où il s'étend depuis le chapitre <span class="smcap">XIV</span> jusqu'au chapitre +<span class="smcap">XXII</span> du livre LV.</p> + +<p><a name="Footnote_889" id="Footnote_889" href="#FNanchor_889"><span class="label">[889]</span></a> Nous suivons le texte de la première édition de <i>Cinna</i>, qui a +une virgule après <i>impedio</i>; c'est bien la ponctuation que veut le sens. +Dans l'impression de 1648, au lieu de la virgule, il y a un point, ce +qui altère la pensée de Sénèque, mais est conforme à la traduction +de Montaigne.</p> + +<p><a name="Footnote_890" id="Footnote_890" href="#FNanchor_890"><span class="label">[890]</span></a> Cet extrait des <i>Essais</i> de Montaigne ne se trouve que dans +la première édition d'<i>Horace</i>. Corneille ne l'a pas reproduit à la suite +de l'extrait latin, dans ses recueils de 1648-1656. Il tiendra lieu ici +d'une traduction du morceau de Sénèque.</p> + +<p><a name="Footnote_891" id="Footnote_891" href="#FNanchor_891"><span class="label">[891]</span></a> «<i>Affranchi</i>, du mot latin <i>libertus</i>, ou <i>libertinus</i>; car ce dernier +ne veut pas dire, comme on l'a cru longtemps, fils d'affranchi.» (<i>Note +de M. le Clerc sur Montaigne.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_892" id="Footnote_892" href="#FNanchor_892"><span class="label">[892]</span></a> Quand Corneille fit imprimer <i>Cinna</i> dans la seconde partie de +ses <i>Œuvres</i>, en 1648, il le fit précéder d'une lettre de Balzac, qui se +trouve encore dans l'édition de 1656. Cette lettre, qui est du 17 janvier +1643, avait déjà été comprise dans le tome II des <i>Lettres choisies +du sieur de Balzac</i>. Paris, Aug. Courbé, 1647, in-8<sup>o</sup>, p. 437 et +suivantes. Dans notre édition elle figurera à sa date parmi les <i>Lettres</i> +de Corneille, auxquelles nous avons joint celles qui lui ont été +adressées.</p> + +<p><a name="Footnote_893" id="Footnote_893" href="#FNanchor_893"><span class="label">[893]</span></a> Corneille revient dans le <i>Discours des trois unités</i> (tome I, p. 105) +sur ces «illustres suffrages» accordés à <i>Cinna</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_894" id="Footnote_894" href="#FNanchor_894"><span class="label">[894]</span></a> Voyez le commencement du <i>Discours du poëme dramatique</i>, +tome I, p. 14 et suivantes; et le <i>Discours de la tragédie</i>, p. 81 et +suivantes.</p> + +<p><a name="Footnote_895" id="Footnote_895" href="#FNanchor_895"><span class="label">[895]</span></a> Ici Corneille répond à une question directe que lui avait posée +d'Aubignac: «Je ne puis approuver que dans la salle d'un palais, +où apparemment il y a toujours des gens qui vont et qui viennent, +on fasse une longue narration d'aventures secrètes et qui ne pourroient +être découvertes sans grand péril; d'où vient que je n'ai jamais +pu bien concevoir comment Monsieur Corneille peut faire qu'en +un même lieu Cinna conte à Émilie tout l'ordre et toutes les circonstances +d'une grande conspiration contre Auguste, et qu'Auguste +y tienne un conseil de confidence avec ses deux favoris; car si c'est +un lieu public, comme il le semble, puisqu'Auguste en fait retirer les +autres courtisans, quelle apparence que Cinna vienne y faire visite à +Émilie avec un entretien et un récit de choses si périlleuses, qui +pouvoient être entendues de ceux de la cour qui passoient en ce +lieu? Et si c'est un lieu particulier, par exemple le cabinet de l'Empereur, +qui en fait retirer ceux qu'il ne veut pas rendre participants +de son secret, comment est-il vraisemblable qu'il soit venu faire ce +discours à Émilie? et moins encore qu'Émilie y fasse des plaintes +enragées contre l'Empereur? Voilà une difficulté que Monsieur +Corneille résoudra quand il lui plaira.» (<i>La Pratique du théâtre</i>, +p. 396 et 397.)</p> + +<p><a name="Footnote_896" id="Footnote_896" href="#FNanchor_896"><span class="label">[896]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660 et de 1663): de cette entreprise, dont il +étoit un des chefs.—Le reste de la phrase manque dans l'édition +de 1660, qui continue ainsi: «et bien loin de pouvoir, etc.»</p> + +<p><a name="Footnote_897" id="Footnote_897" href="#FNanchor_897"><span class="label">[897]</span></a> Voyez l'Examen de <i>Médée</i>, tome II, p. 337.</p> + +<p><a name="Footnote_898" id="Footnote_898" href="#FNanchor_898"><span class="label">[898]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660-1664): Émilie a joie d'apprendre.</p> + +<p><a name="Footnote_899" id="Footnote_899" href="#FNanchor_899"><span class="label">[899]</span></a> L'édition de 1660 a de plus, au commencement de ce paragraphe, +la phrase suivante: «C'est ici la dernière pièce où je me +suis pardonné de longs monologues: celui d'Émilie ouvre le théâtre, +Cinna en fait un au troisième acte, et Auguste et Maxime chacun un +au quatrième.</p> + +<p><a name="Footnote_900" id="Footnote_900" href="#FNanchor_900"><span class="label">[900]</span></a> Voltaire, par un scrupule de clarté, a ainsi modifié, dans son +édition du <i>Théâtre de Corneille</i> (1764), le commencement de ce paragraphe: +«Comme les vers de ma tragédie d'<i>Horace</i>....»</p> + +<p><a name="Footnote_901" id="Footnote_901" href="#FNanchor_901"><span class="label">[901]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660): on peut dire que ceux-ci ont quelque +chose de plus achevé.</p> + +<p><a name="Footnote_902" id="Footnote_902" href="#FNanchor_902"><span class="label">[902]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660): et de raisonnement, ou de sentiments.</p> + +<p><a name="Footnote_903" id="Footnote_903" href="#FNanchor_903"><span class="label">[903]</span></a> Sénèque dit simplement petit-fils, mais c'est Dion (livre LV, +chapitre <span class="smcap">XIV</span>) qui a appris à Corneille que Cinna, auquel il donne le +prénom de Cneius, et non de Lucius, comme Sénèque, était fils d'une +fille de Pompée.</p> + +<p><a name="Footnote_904" id="Footnote_904" href="#FNanchor_904"><span class="label">[904]</span></a> Suétone nous apprend, dans sa <i>Vie d'Auguste</i> (chapitre <span class="smcap">XXVII</span>), +qu'Octavien proscrivit C. Toranius, son tuteur, qui avait été le +collègue de son père dans l'édilité; Valère-Maxime (livre IX, +chapitre <span class="smcap">XI</span>, 5) raconte qu'une fois proscrit, Toranius fut livré par son +propre fils, lequel indiqua aux centurions qui le cherchaient, la retraite +où il était caché, son âge et les marques auxquelles ils pourraient +le reconnaître. Toranius avait été préteur.</p> + +<p><a name="Footnote_905" id="Footnote_905" href="#FNanchor_905"><span class="label">[905]</span></a> Pour le lieu particulier de chaque acte, voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_366">366</a>, +<a href="#Page_379">379</a> et <a href="#Page_380">380</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_906" id="Footnote_906" href="#FNanchor_906"><span class="label">[906]</span></a> L'édition originale a pour titre, comme nous l'avons dit dans la <i>Notice</i>, +<span class="smcap">Cinna</span>, <span class="smcap">ov la clemence d'Avgvste</span>.</p> + +<p><a name="Footnote_907" id="Footnote_907" href="#FNanchor_907"><span class="label">[907]</span></a> Émilie ne se trouve pas sur le théâtre; elle y entre au commencement de +la pièce; c'est Corneille qui nous l'apprend en ces termes dans le <i>Discours des +trois unités</i> (tome I, p. 108 et 109): «L'auditeur attend l'acteur; et bien que le +théâtre représente la chambre ou le cabinet de celui qui parle, il ne peut toutefois +s'y montrer qu'il ne vienne de derrière la tapisserie, et il n'est pas toujours +aisé de rendre raison de ce qu'il vient de faire en ville avant que de rentrer +chez lui, puisque même quelquefois il est vraisemblable qu'il n'en est pas sorti. +Je n'ai vu personne se scandaliser de voir Émilie commencer <i>Cinna</i> sans dire +pourquoi elle vient dans sa chambre: elle est présumée y être avant que la +pièce commence, et ce n'est que la nécessité de la représentation qui la fait +sortir de derrière le théâtre pour y venir.»—Voyez sur ce monologue le +<i>Discours du poëme dramatique</i> (tome I, p. 45).—«Plusieurs actrices, dit +Voltaire, ont supprimé ce monologue dans les représentations. Le public même +paraissait souhaiter ce retranchement.... Cependant j'étais si touché des beautés +répandues dans cette première scène, que j'engageai l'actrice qui jouait Émilie +à la remettre au théâtre, et elle fut très-bien reçue.»</p> + +<p><a name="Footnote_908" id="Footnote_908" href="#FNanchor_908"><span class="label">[908]</span></a> +<i>Var</i>. A qui la mort d'un père a donné la naissance. (1643-56)<br /> +<i>Var.</i> Que d'un juste devoir soutient la violence. (1660)</p> + +<p><a name="Footnote_909" id="Footnote_909" href="#FNanchor_909"><span class="label">[909]</span></a> +<i>Var.</i> Vous régnez sur mon âme avecque trop d'empire<a name="FNanchor_909-a" id="FNanchor_909-a" href="#Footnote_909-a" class="fnanchor">[909-a]</a>:<br /> +Pour le moins un moment souffrez que je respire. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_909-a" id="Footnote_909-a" href="#FNanchor_909-a"><span class="label">[909-a]</span></a> Ce vers, par une erreur d'impression, a été omis dans l'édition de 1656.</p> + +<p><a name="Footnote_910" id="Footnote_910" href="#FNanchor_910"><span class="label">[910]</span></a> <i>Var.</i> Quand je regarde Auguste en son trône de gloire. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_911" id="Footnote_911" href="#FNanchor_911"><span class="label">[911]</span></a> <i>Var.</i> Quand il faut, pour le perdre, exposer mon amant. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_912" id="Footnote_912" href="#FNanchor_912"><span class="label">[912]</span></a> <i>Var.</i> Te demander son sang, c'est exposer le tien. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_913" id="Footnote_913" href="#FNanchor_913"><span class="label">[913]</span></a> +<i>Var.</i> Souvent dessus ton chef renverser l'entreprise,<br /> +Porter sur toi les coups dont tu le veux frapper. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_914" id="Footnote_914" href="#FNanchor_914"><span class="label">[914]</span></a> <i>Var.</i> Il te peut, en tombant, accabler sous sa chute. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_915" id="Footnote_915" href="#FNanchor_915"><span class="label">[915]</span></a> +<i>Var.</i> Et je tiens qu'il faut mettre au rang des grands malheurs<br /> +La mort d'un ennemi qui nous coûte des pleurs. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_916" id="Footnote_916" href="#FNanchor_916"><span class="label">[916]</span></a> <i>Var.</i> Que cette passion dût être refroidie. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_917" id="Footnote_917" href="#FNanchor_917"><span class="label">[917]</span></a> <i>Var.</i> Ont encore besoin que vous parliez pour eux. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_918" id="Footnote_918" href="#FNanchor_918"><span class="label">[918]</span></a> «Ce sentiment atroce et ces beaux vers ont été imités par Racine dans +<i>Andromaque</i> (acte IV, scène <span class="smcap">IV</span>):</p> + +<p><span class="i10">Ma vengeance est perdue</span><br /> +S'il ignore en mourant que c'est moi qui le tue.»</p> + +<p class="i8">(<i>Voltaire.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_919" id="Footnote_919" href="#FNanchor_919"><span class="label">[919]</span></a> <i>Var.</i> Quand je songe aux hasards que je lui fais courir. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_920" id="Footnote_920" href="#FNanchor_920"><span class="label">[920]</span></a> Sénèque a dit dans sa <span class="smcap">IV</span><sup>e</sup> <i>épître</i>: <i>Quisquis vitam contempsit, tuæ dominus +est.</i> «Quiconque méprise la vie est maître de la tienne.»</p> + +<p><a name="Footnote_921" id="Footnote_921" href="#FNanchor_921"><span class="label">[921]</span></a> <i>Var.</i> Des grandeurs du péril n'est-elle point troublée? (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_922" id="Footnote_922" href="#FNanchor_922"><span class="label">[922]</span></a> <i>Var.</i> Jamais de telle ardeur on ne jura sa mort. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_923" id="Footnote_923" href="#FNanchor_923"><span class="label">[923]</span></a> <i>Var.</i> Qu'ils semblent, comme moi, venger une maîtresse. (1643)</p> + +<p><a name="Footnote_924" id="Footnote_924" href="#FNanchor_924"><span class="label">[924]</span></a> <i>Var.</i> Vous eussiez vu leurs yeux s'allumer de fureur. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_925" id="Footnote_925" href="#FNanchor_925"><span class="label">[925]</span></a> On raconte que lorsque Michel Baron reparut au mois de mars 1720, +à l'âge de soixante-huit ans, dans le rôle de Cinna, on le vit, dans la même +minute, <i>pâlir</i> et <i>rougir</i> comme le vers l'indiquait.—Larive, dans son +<i>Cours de déclamation</i> (tome II, p. 6), nie obstinément la possibilité du +fait; il semble toutefois que les comédiens du dix-septième siècle aient +eu le secret de pâlir à volonté. Tallemant dit en parlant de Floridor +(tome VII, p. 176): «Il est toujours pâle, ainsi point de changement de +visage.»</p> + +<p><a name="Footnote_926" id="Footnote_926" href="#FNanchor_926"><span class="label">[926]</span></a> +<i>Var.</i> Où le but des soldats et des chefs les plus braves,<br /> +C'étoit d'être vainqueurs pour devenir esclaves<a name="FNanchor_926-a" id="FNanchor_926-a" href="#Footnote_926-a" class="fnanchor">[926-a]</a>;<br /> +Où chacun trahissoit, aux yeux de l'univers,<br /> +Soi-même et son pays, pour assurer ses fers,<br /> +Et tâchant d'acquérir avec le nom de traître<br /> +L'abominable honneur de lui donner un maître. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_926-a" id="Footnote_926-a" href="#FNanchor_926-a"><span class="label">[926-a]</span></a> Étoit d'être vainqueurs pour devenir esclaves. (1648-56)</p> + +<p><a name="Footnote_927" id="Footnote_927" href="#FNanchor_927"><span class="label">[927]</span></a> <i>Var.</i> De leur concorde affreuse, horrible, impitoyable. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_928" id="Footnote_928" href="#FNanchor_928"><span class="label">[928]</span></a> «Dufresne employa un jour une petite adresse qui produisit un grand +effet. En commençant ce récit, il cacha derrière lui une de ses mains dans +laquelle il tenait son casque surmonté d'un panache rouge; et lorsqu'il fut +arrivé à ces vers, il montra subitement le casque et le panache rouge; et les +agitant vivement, il sembla présenter aux spectateurs la tête et la chevelure +sanglante dont il est question dans les vers de Corneille. Les spectateurs furent +saisis de terreur: Dufresne avait réussi. Mais ces sortes de jeux de théâtre, +fruits de la combinaison et du calcul, ne peuvent être répétés.» (<i>Galerie historique +des acteurs du théâtre français</i>, par Lemazurier, tome I, p. 510.)</p> + +<p><a name="Footnote_929" id="Footnote_929" href="#FNanchor_929"><span class="label">[929]</span></a> <i>Var.</i> Sans exprimer encore avecque tous ces traits<a name="FNanchor_929-a" id="FNanchor_929-a" href="#Footnote_929-a" class="fnanchor">[929-a]</a>. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_929-a" id="Footnote_929-a" href="#FNanchor_929-a"><span class="label">[929-a]</span></a> Les éditions de 1652-56 portent, par erreur, <i>ses traits</i>, pour <i>ces traits</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_930" id="Footnote_930" href="#FNanchor_930"><span class="label">[930]</span></a> <i>Var.</i> Ces illustres proscrits, ces demi-dieux mortels. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_931" id="Footnote_931" href="#FNanchor_931"><span class="label">[931]</span></a> Voltaire, dans l'édition de 1764, a remplacé «dans le trône» par «sur +le trône.»</p> + +<p><a name="Footnote_932" id="Footnote_932" href="#FNanchor_932"><span class="label">[932]</span></a> +<i>Var.</i> Rendons toutefois grâce à la bonté céleste,<br /> +Que de nos trois tyrans c'est le seul qui nous reste. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_933" id="Footnote_933" href="#FNanchor_933"><span class="label">[933]</span></a> Antoine et Lépide.</p> + +<p><a name="Footnote_934" id="Footnote_934" href="#FNanchor_934"><span class="label">[934]</span></a> C'est une allusion à une circonstance historique, à la dignité sacerdotale +qu'Auguste avait conférée à Cinna: voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_374">374</a>. Sénèque nous +apprend aussi (voyez p. <a href="#Page_373">373</a>) que les conjurés voulaient attaquer Auguste pendant +qu'il célébrerait un sacrifice: <i>Sacrificantem placuerat adoriri</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_935" id="Footnote_935" href="#FNanchor_935"><span class="label">[935]</span></a> On lit <i>ayeuls</i> dans l'édition de 1656.</p> + +<p><a name="Footnote_936" id="Footnote_936" href="#FNanchor_936"><span class="label">[936]</span></a> <i>Var.</i> César celui de<a name="FNanchor_936-a" id="FNanchor_936-a" href="#Footnote_936-a" class="fnanchor">[936-a]</a> prince ou bien d'usurpateur. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_936-a" id="Footnote_936-a" href="#FNanchor_936-a"><span class="label">[936-a]</span></a> L'édition de 1656 porte, par erreur, <i>du prince</i>, pour <i>de prince</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_937" id="Footnote_937" href="#FNanchor_937"><span class="label">[937]</span></a> «Cette expression sublime: <i>mourir tout entier</i>, est prise du latin d'Horace +(Livre III, ode <span class="smcap">XXX</span>, vers 6) <i>non omnis moriar</i>, et <i>tout entier</i> est plus énergique. +Racine l'a imitée dans sa belle pièce d'<i>Iphigénie</i> (acte I, scène <span class="smcap">II</span>):</p> + +<p class="left5">Ne laisser aucun nom et mourir tout entier.»</p> + +<p class="i8">(<i>Voltaire.</i>)</p> + +<p>Pompée dit de même dans la <i>Pharsale</i> de Lucain (livre VIII, vers 266 et 267):</p> + +<p><span class="i7"><i>Non omnis in arvis</i></span><br /> +<i>Emathiis cecidi,</i></p> + +<p>«Je n'ai pas succombé tout entier dans les champs de l'Émathie.»</p> + +<p><a name="Footnote_938" id="Footnote_938" href="#FNanchor_938"><span class="label">[938]</span></a> +<i>Var.</i> Ont-ils perdu celui de derniers des Romains?<br /> +Et sont-ils morts entiers avecque leurs desseins? (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_939" id="Footnote_939" href="#FNanchor_939"><span class="label">[939]</span></a> <i>Var.</i> Et que.... Mais quel sujet mène Évandre vers nous? (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_940" id="Footnote_940" href="#FNanchor_940"><span class="label">[940]</span></a> <i>Var.</i> Et puisque désormais tu ne me peux venger. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_941" id="Footnote_941" href="#FNanchor_941"><span class="label">[941]</span></a> <i>Var.</i> Et ne lui permets point de m'ôter mon amant. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_942" id="Footnote_942" href="#FNanchor_942"><span class="label">[942]</span></a> <i>Var.</i> Heureux pour vous servir d'abandonner la vie. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_943" id="Footnote_943" href="#FNanchor_943"><span class="label">[943]</span></a> +<i>Var.</i> Dans un si grand péril vos jours sont assurés:<br /> +Vos desseins ne sont sus d'aucun des conjurés;<br /> +Et décrivant tantôt les misères romaines. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_944" id="Footnote_944" href="#FNanchor_944"><span class="label">[944]</span></a> <i>Var.</i> La mort de Toranius, père d'Émilie.</p> + +<p><a name="Footnote_945" id="Footnote_945" href="#FNanchor_945"><span class="label">[945]</span></a> +<i>Var.</i> De peur que trop d'ardeur touchant vos intérêts<br /> +Sur mon visage ému ne peignît nos secrets:<br /> +Notre amour n'est connu que d'Évandre et Fulvie. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_946" id="Footnote_946" href="#FNanchor_946"><span class="label">[946]</span></a> Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1643-60.</p> + +<p><a name="Footnote_947" id="Footnote_947" href="#FNanchor_947"><span class="label">[947]</span></a> Fénelon, dans sa <i>Lettre à l'Académie</i> sur l'éloquence, dit: «Il me +semble qu'on a donné souvent aux Romains un discours fastueux; je ne +trouve point de proportion entre l'emphase avec laquelle Auguste parle +dans la tragédie de <i>Cinna</i> et la modeste simplicité avec laquelle Suétone le +dépeint.» Il est vrai; mais ne faut-il pas quelque chose de plus relevé sur +le théâtre que dans Suétone? Il y a un milieu à garder entre l'enflure et +la simplicité. Il faut avouer que Corneille a quelquefois passé les bornes. +L'archevêque de Cambrai avait d'autant plus raison de reprendre cette enflure +vicieuse, que de son temps les comédiens chargeaient encore ce défaut +par la plus ridicule affectation dans l'habillement, dans la déclamation et +dans les gestes. On voyait Auguste arriver avec la démarche d'un matamore, +coiffé d'une perruque carrée qui descendait par devant jusqu'à la ceinture; +cette perruque était farcie de feuilles de laurier et surmontée d'un large +chapeau avec deux rangs de plumes rouges. Auguste, ainsi défiguré par des +bateleurs gaulois sur un théâtre de marionnettes, était quelque chose de bien +étrange. Il se plaçait sur un énorme fauteuil à deux gradins, et Maxime et +Cinna étaient sur deux petits tabourets. La déclamation ampoulée répondait +parfaitement à cet étalage, et surtout Auguste ne manquait pas de regarder +Cinna et Maxime du haut en bas avec un noble dédain, en prononçant ces vers:</p> + +<p class="left5">Enfin tout ce qu'adore en ma haute fortune,<br /> +D'un courtisan flatteur la présence importune.</p> + +<p>Il faisait bien sentir que c'était eux qu'il regardait comme des courtisans +flatteurs. En effet, il n'y a rien dans le commencement de cette scène qui +empêche que ces vers ne puissent être joués ainsi. Auguste n'a point encore +parlé avec bonté, avec amitié, à Cinna et à Maxime; il ne leur a encore parlé +que de son pouvoir absolu sur la terre et sur l'onde.» (<i>Voltaire.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_948" id="Footnote_948" href="#FNanchor_948"><span class="label">[948]</span></a> <i>Var.</i> Cette grandeur sans borne et ce superbe rang. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_949" id="Footnote_949" href="#FNanchor_949"><span class="label">[949]</span></a> «Remarquez bien cette expression, disait Racine à son fils. On dit +aspirer à monter; mais il faut connoître le cœur humain aussi bien que Corneille +l'a connu pour pouvoir dire de l'ambitieux qu'il aspire à descendre.»—Chaulmer +écrivait en 1638, dans sa <i>Mort de Pompée</i> (acte I, scène <span class="smcap">I</span>), ces vers +qui, bien qu'ils contiennent une idée fort différente, ont une grande analogie +d'expression avec ceux de notre poëte:</p> + +<p class="left5">Gardons la liberté de la chose publique,<br /> +Déjà presque soumise au pouvoir tyrannique<br /> +D'un enfant sans respect, ou d'un tigre plutôt<br /> +Qui sortant de son antre, ose aspirer si haut;<br /> +Qu'il sache en se perdant que qui veut y prétendre,<br /> +Plus il cherche à monter, plus il trouve à descendre.</p> + +<p><a name="Footnote_950" id="Footnote_950" href="#FNanchor_950"><span class="label">[950]</span></a> +<i>Var.</i> Sylla s'en est démis, mon père l'a gardé,<br /> +Différents en leur fin comme en leur procédé:<br /> +L'un, cruel et barbare, est mort aimé, tranquille. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_951" id="Footnote_951" href="#FNanchor_951"><span class="label">[951]</span></a> Voyez dans le livre LII de Dion Cassius, chapitres <span class="smcap">I-XLI</span>, la délibération +d'Auguste avec Agrippa et Mécène, et les longs discours de ses deux conseillers. +Cinna ouvre ici le même avis que Mécène; et Maxime, le même qu'Agrippa.</p> + +<p><a name="Footnote_952" id="Footnote_952" href="#FNanchor_952"><span class="label">[952]</span></a> +<i>Var.</i> Si vous laissant séduire à ces impressions,<br /> +Vous-même condamnez toutes vos actions. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_953" id="Footnote_953" href="#FNanchor_953"><span class="label">[953]</span></a> +<i>Var.</i> Lorsque notre valeur nous gagne une province,<br /> +Gouvernant justement, on devient juste prince. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_954" id="Footnote_954" href="#FNanchor_954"><span class="label">[954]</span></a> +<i>Var.</i> Mais sa mort vous fait peur? Seigneur, les destinées<br /> +D'un soin bien plus exact veillent sur vos années. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_955" id="Footnote_955" href="#FNanchor_955"><span class="label">[955]</span></a> Les éditions de 1652-56 portent:</p> + +<p class="left5">L'empire où sa vertu l'a fait <i>seul</i> arriver.</p> + +<p><a name="Footnote_956" id="Footnote_956" href="#FNanchor_956"><span class="label">[956]</span></a> <i>Var.</i> Par la même vertu la gloire est donc flétrie. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_957" id="Footnote_957" href="#FNanchor_957"><span class="label">[957]</span></a> <i>Var.</i> Si de ses plus hauts faits l'infamie est le prix! (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_958" id="Footnote_958" href="#FNanchor_958"><span class="label">[958]</span></a> <i>Var.</i> Mais ce n'est pas un crime indigne de pardon. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_959" id="Footnote_959" href="#FNanchor_959"><span class="label">[959]</span></a> L'édition de 1655 seule porte: «Il passe,» au singulier.</p> + +<p><a name="Footnote_960" id="Footnote_960" href="#FNanchor_960"><span class="label">[960]</span></a> <i>Var.</i> Quand nous avons pu vivre avecque plus de gloire. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_961" id="Footnote_961" href="#FNanchor_961"><span class="label">[961]</span></a> +<i>Var.</i> Avecque jugement punit et récompense,<br /> +Ne précipite rien de peur d'un successeur,<br /> +[Et dispose de tout en juste possesseur.] (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_962" id="Footnote_962" href="#FNanchor_962"><span class="label">[962]</span></a> <i>Var.</i> Les magistrats donnés aux plus séditieux. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_963" id="Footnote_963" href="#FNanchor_963"><span class="label">[963]</span></a> <i>Var.</i> Dedans le champ d'autrui largement ils moissonnent. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_964" id="Footnote_964" href="#FNanchor_964"><span class="label">[964]</span></a> <i>Var.</i> Le pire des États est l'État populaire<a name="FNanchor_964-a" id="FNanchor_964-a" href="#Footnote_964-a" class="fnanchor">[964-a]</a>. (1643)</p> + +<p><a name="Footnote_964-a" id="Footnote_964-a" href="#FNanchor_964-a"><span class="label">[964-a]</span></a> Bossuet, dans son <i>cinquième Avertissement aux protestants</i>, a dit presque +dans les mêmes termes: «L'État populaire, le pire de tous;» et Cyrano de +Bergerac, dans sa <i>Lettre contre les frondeurs</i>: «Le gouvernement populaire +est le pire fléau dont Dieu afflige un État quand il le veut châtier.» Voyez les +<i>Notes sur la vie de Corneille</i>, que M. Édouard Fournier a placées en tête de +sa comédie de <i>Corneille à la Butte Saint-Roch</i> (p. <span class="smcap">CXX</span>).</p> + +<p><a name="Footnote_965" id="Footnote_965" href="#FNanchor_965"><span class="label">[965]</span></a> +<i>Var.</i> Est une heureuse erreur dont elle est idolâtre,<br /> +Par qui le monde entier, rangé dessous ses lois. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_966" id="Footnote_966" href="#FNanchor_966"><span class="label">[966]</span></a> L'édition de 1655 porte: «<i>la</i> monarchique.»</p> + +<p><a name="Footnote_967" id="Footnote_967" href="#FNanchor_967"><span class="label">[967]</span></a> <i>Var.</i> S'il est vrai que du ciel la prudence infinie. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_968" id="Footnote_968" href="#FNanchor_968"><span class="label">[968]</span></a> <i>Var.</i> Il est certain aussi que cet ordre des cieux. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_969" id="Footnote_969" href="#FNanchor_969"><span class="label">[969]</span></a> +<i>Var.</i> Ce que tous ses consuls n'ont pu faire deux fois,<br /> +Et qu'a fait avant eux le second de ses rois. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_970" id="Footnote_970" href="#FNanchor_970"><span class="label">[970]</span></a> <i>Var.</i> De nous vendre bien cher les grands biens qu'ils nous font. (1643-64)</p> + +<p><a name="Footnote_971" id="Footnote_971" href="#FNanchor_971"><span class="label">[971]</span></a> Souvenir de Virgile (<i>Énéide</i>, livre II, vers 291 et 292):</p> + +<p class="left5"><span class="i10"><i>Si Pergama dextra</i></span><br /> +<i>Defendi possent, etiam hac defensa fuissent.</i></p> + +<p>«Si Pergame (<i>dit Hector</i>) eût pu être défendu par la droite d'un guerrier, elle +l'aurait été par celle-ci.»</p> + +<p><a name="Footnote_972" id="Footnote_972" href="#FNanchor_972"><span class="label">[972]</span></a> <i>Var.</i> Et devoit cet honneur aux mânes d'un tel homme. (1643-56)</p> + +<p class="left5"><a name="Footnote_973" id="Footnote_973" href="#FNanchor_973"><span class="label">[973]</span></a> +<i>Nec quemquam jam ferre potest, Cæsarve priorem,<br /> +Pompeiusve parem.</i></p> + +<p class="i8">(Lucain, <i>Pharsale</i>, livre I, vers 125 et 126.)</p> + +<p>«Et César ne peut plus souffrir de supérieur, ni Pompée d'égal.»</p> + +<p><a name="Footnote_974" id="Footnote_974" href="#FNanchor_974"><span class="label">[974]</span></a> On a rapproché de ces vers la phrase suivante de Tacite (<i>Annales</i>, livre I, +chapitre <span class="smcap">IX</span>): ....<i>non aliud discordantis patriæ remedium fuisse, quam ut ab +uno regeretur</i>, «il n'y eut pas d'autre remède pour la patrie en discorde que +d'être gouvernée par un seul;» et celle-ci de Florus (livre IV, chapitre <span class="smcap">III</span>): +<i>Aliter salvus esse non potuit</i> (populus romanus), <i>nisi confugisset ad servitutem</i>, +«le peuple romain ne put être sauvé qu'en ayant recours à la servitude.»</p> + +<p><a name="Footnote_975" id="Footnote_975" href="#FNanchor_975"><span class="label">[975]</span></a> <i>Var.</i> Et si votre bonté la veut favoriser. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_976" id="Footnote_976" href="#FNanchor_976"><span class="label">[976]</span></a> <i>Var.</i> Que le malheur du temps ne nous eût pas fait voir. (1643 in-4<sup>o</sup>)</p> + +<p><a name="Footnote_977" id="Footnote_977" href="#FNanchor_977"><span class="label">[977]</span></a> C'est une flatterie semblable à celle que Lucain (<i>Pharsale</i>, livre I, vers 37 +et 38) adresse à Néron:</p> + +<p class="left5"><i>Jam nihil, o Superi, querimur: scelera ipsa nefasque<br /> +Hac mercede placent.</i></p> + +<p>«Nous ne nous plaignons plus de rien, ô Dieux: les forfaits mêmes et le crime +nous plaisent à ce prix.»</p> + +<p><a name="Footnote_978" id="Footnote_978" href="#FNanchor_978"><span class="label">[978]</span></a><i>Var.</i> Conservez-vous, Seigneur, lui conservant un maître. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_979" id="Footnote_979" href="#FNanchor_979"><span class="label">[979]</span></a> +<i>Var.</i> Et daignez assurer le bien commun de tous,<br /> +Laissant un successeur qui soit digne de vous. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_980" id="Footnote_980" href="#FNanchor_980"><span class="label">[980]</span></a> <i>Var.</i> Je sais bien que vos cœurs n'ont point pour moi de fard. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_981" id="Footnote_981" href="#FNanchor_981"><span class="label">[981]</span></a> <i>Var.</i> Votre amour pour tous deux fait ce combat d'esprits. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_982" id="Footnote_982" href="#FNanchor_982"><span class="label">[982]</span></a> <i>Var.</i> Et je veux que chacun en reçoive le prix. (1643-60)</p> + +<p><a name="Footnote_983" id="Footnote_983" href="#FNanchor_983"><span class="label">[983]</span></a> <i>Var.</i> Vous n'êtes pas pour elle un homme à dédaigner. (1643-60)</p> + +<p><a name="Footnote_984" id="Footnote_984" href="#FNanchor_984"><span class="label">[984]</span></a> <i>Var.</i> Je présume plutôt qu'elle en sera ravie. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_985" id="Footnote_985" href="#FNanchor_985"><span class="label">[985]</span></a> <i>Var.</i> Adieu: j'en vais porter la nouvelle à Livie. (1643 in-4<sup>o</sup>)</p> + +<p><a name="Footnote_986" id="Footnote_986" href="#FNanchor_986"><span class="label">[986]</span></a> <i>Var.</i> Auguste aura soûlé ses damnables envies. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_987" id="Footnote_987" href="#FNanchor_987"><span class="label">[987]</span></a> Voyez tome I, p. 148, note 3.</p> + +<p><a name="Footnote_988" id="Footnote_988" href="#FNanchor_988"><span class="label">[988]</span></a> <i>Var.</i> Ont fait tomber l'État sous des lois tyranniques. (1643)</p> + +<p><a name="Footnote_989" id="Footnote_989" href="#FNanchor_989"><span class="label">[989]</span></a> +<i>Var.</i> [Donc pour vous Émilie est un objet de haine,]<br /> +Et cette récompense est pour vous une peine?<br /> +<span class="smcap">CINNA.</span> Oui, mais pour le braver jusque dans les enfers,<br /> +Quand nous aurons vengé Rome des maux soufferts,<br /> +Et que par son trépas je l'aurai méritée. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_990" id="Footnote_990" href="#FNanchor_990"><span class="label">[990]</span></a> +<i>Var.</i> Sa ligue se romproit s'il en étoit démis. (1643)<br /> +<i>Var.</i> Sa ligue se romproit s'il s'en étoit démis. (1648-56)</p> + +<p><a name="Footnote_991" id="Footnote_991" href="#FNanchor_991"><span class="label">[991]</span></a> <i>Var.</i> Ils servent, abusés, la passion d'un homme. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_992" id="Footnote_992" href="#FNanchor_992"><span class="label">[992]</span></a> <i>Var.</i> Mon amour inconnue, avant que d'éclater. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_993" id="Footnote_993" href="#FNanchor_993"><span class="label">[993]</span></a> +<i>Var.</i> Un exemple à faillir n'autorise jamais.<br /> +<span class="smcap">EUPH.</span> Sa faute contre lui vous rend tout légitime. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_994" id="Footnote_994" href="#FNanchor_994"><span class="label">[994]</span></a> <i>Var.</i> Va; devant qu'il soit peu, je t'irai retrouver. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_995" id="Footnote_995" href="#FNanchor_995"><span class="label">[995]</span></a> <i>Var.</i> Pour t'aller dire après ce que je me propose. (1643-64)</p> + +<p><a name="Footnote_996" id="Footnote_996" href="#FNanchor_996"><span class="label">[996]</span></a> <i>Var.</i> D'un penser si profond quel est le triste objet? (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_997" id="Footnote_997" href="#FNanchor_997"><span class="label">[997]</span></a> +<i>Var.</i> Plût aux Dieux que César, avecque tous ses soins,<br /> +Ou s'en fit plus aimer, ou m'aimât un peu moins! (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_998" id="Footnote_998" href="#FNanchor_998"><span class="label">[998]</span></a> <i>Var.</i> Je sens dedans le cœur mille remords cuisants. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_999" id="Footnote_999" href="#FNanchor_999"><span class="label">[999]</span></a> <i>Var.</i> Je crois que Brute même, à quel point qu'on le prise. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1000" id="Footnote_1000" href="#FNanchor_1000"><span class="label">[1000]</span></a> <i>Var.</i> Et qu'avant que frapper elle lui fit sentir. (1643-63)</p> + +<p><a name="Footnote_1001" id="Footnote_1001" href="#FNanchor_1001"><span class="label">[1001]</span></a> <i>Var.</i> Qui même fait en lâche un acte généreux. (1643-64)</p> + +<p><a name="Footnote_1002" id="Footnote_1002" href="#FNanchor_1002"><span class="label">[1002]</span></a> <i>Var.</i> Que tu sais mal nommer le glorieux empire. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1003" id="Footnote_1003" href="#FNanchor_1003"><span class="label">[1003]</span></a> <i>Var.</i> Mais plutôt qu'à bon droit tu le nommes foiblesse. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1004" id="Footnote_1004" href="#FNanchor_1004"><span class="label">[1004]</span></a> +<i>Var.</i> Ou s'il l'ose combattre, il n'ose en triompher. (1643)<br /> +<i>Var.</i> Et que s'il le combat, il n'ose en triompher. (1648-64)</p> + +<p><a name="Footnote_1005" id="Footnote_1005" href="#FNanchor_1005"><span class="label">[1005]</span></a> <i>Var.</i> Mais voici de retour cette belle inhumaine. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1006" id="Footnote_1006" href="#FNanchor_1006"><span class="label">[1006]</span></a> +<i>Var.</i> Tes amis généreux n'ont point manqué de foi,<br /> +Et ne m'ont point réduite à m'employer pour toi. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1007" id="Footnote_1007" href="#FNanchor_1007"><span class="label">[1007]</span></a> <i>Var.</i> Et si nos cœurs étoient conformes en desirs. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1008" id="Footnote_1008" href="#FNanchor_1008"><span class="label">[1008]</span></a> <i>Var.</i> Mais je n'ose parler, et je ne me puis taire. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1009" id="Footnote_1009" href="#FNanchor_1009"><span class="label">[1009]</span></a> <i>Var.</i> Que peut un bel objet attendre d'un grand cœur! (1643-60)</p> + +<p><a name="Footnote_1010" id="Footnote_1010" href="#FNanchor_1010"><span class="label">[1010]</span></a> <i>Var.</i> Jeter un roi du trône, et donner ses États. (1643-60)</p> + +<p><a name="Footnote_1011" id="Footnote_1011" href="#FNanchor_1011"><span class="label">[1011]</span></a> «Voilà une imitation admirable de ces beaux vers d'Horace (livre II, ode 1, +vers 23 et 24):</p> + +<p class="left5"><i>Et cuncta terrarum subacta,<br /> +Præter atrocem animum Catonis.</i></p> + +<p>«Et tout l'univers subjugué, hormis l'âme indomptable de Caton.»</p> + +<p class="i8">(<i>Voltaire.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_1012" id="Footnote_1012" href="#FNanchor_1012"><span class="label">[1012]</span></a> <i>Var.</i> Aussi n'est-ce qu'à vous que je le veux devoir. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1013" id="Footnote_1013" href="#FNanchor_1013"><span class="label">[1013]</span></a> <i>Var.</i> J'obéis sans réserve à tous vos mouvements. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1014" id="Footnote_1014" href="#FNanchor_1014"><span class="label">[1014]</span></a> <i>Var.</i> Et quand il faut répandre un sang si malheureux. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1015" id="Footnote_1015" href="#FNanchor_1015"><span class="label">[1015]</span></a> <i>Var.</i> Et le sang et la vie à qui le fait servir. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1016" id="Footnote_1016" href="#FNanchor_1016"><span class="label">[1016]</span></a> <i>Var.</i> Implorer la faveur d'esclaves tels que nous. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1017" id="Footnote_1017" href="#FNanchor_1017"><span class="label">[1017]</span></a> +<i>Var.</i> Aux deux bouts de la terre en est-il d'assez vain<br /> +Pour prétendre égaler un citoyen romain? (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1018" id="Footnote_1018" href="#FNanchor_1018"><span class="label">[1018]</span></a> +<i>Var.</i> Je saurai bien sans toi, dans ma noble colère,<br /> +Venger les fers de Rome et le sang de mon père. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1019" id="Footnote_1019" href="#FNanchor_1019"><span class="label">[1019]</span></a> <i>Var.</i> Je t'aime toutefois, tel que tu puisses être. (1643-60)</p> + +<p><a name="Footnote_1020" id="Footnote_1020" href="#FNanchor_1020"><span class="label">[1020]</span></a> <i>Var.</i> Tu te plains d'un amour qui te veut rendre traître. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1021" id="Footnote_1021" href="#FNanchor_1021"><span class="label">[1021]</span></a> Voyez tome I, p. 328, note 1083.</p> + +<p><a name="Footnote_1022" id="Footnote_1022" href="#FNanchor_1022"><span class="label">[1022]</span></a> +<i>Var.</i> Je l'ai juré, j'y cours, et vous serez vengée;<br /> +Mais ma main, aussitôt dedans mon sein plongée. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1023" id="Footnote_1023" href="#FNanchor_1023"><span class="label">[1023]</span></a> <i>Var.</i> A ce crime forcé joindra le châtiment<a name="FNanchor_1023-a" id="FNanchor_1023-a" href="#Footnote_1023-a" class="fnanchor">[1023-a]</a>. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1023-a" id="Footnote_1023-a" href="#FNanchor_1023-a"><span class="label">[1023-a]</span></a> Racine s'est rappelé ce passage dans <i>Andromaque</i> (acte IV, scène <span class="smcap">III</span>)</p> + +<p class="left5">Et mes sanglantes mains, sur moi-même tournées,<br /> +Aussitôt, malgré lui, joindront nos destinées.</p> + +<p><a name="Footnote_1024" id="Footnote_1024" href="#FNanchor_1024"><span class="label">[1024]</span></a> <i>Var.</i> Recouvrera sa gloire aussitôt que perdue. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1025" id="Footnote_1025" href="#FNanchor_1025"><span class="label">[1025]</span></a> <span class="smcap">GARDES</span> manque dans l'édition de 1643.—<span class="smcap">TROUPE DE GARDES.</span> (1648-60)</p> + +<p><a name="Footnote_1026" id="Footnote_1026" href="#FNanchor_1026"><span class="label">[1026]</span></a> <i>Var.</i> On ne conçoit qu'à force une telle fureur. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1027" id="Footnote_1027" href="#FNanchor_1027"><span class="label">[1027]</span></a> +<i>Var.</i> Encore pour Maxime, il m'en fait avertir<a name="FNanchor_1027-a" id="FNanchor_1027-a" href="#Footnote_1027-a" class="fnanchor">[1027-a]</a>,<br /> +Et s'est laissé toucher à quelque repentir. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1027-a" id="Footnote_1027-a" href="#FNanchor_1027-a"><span class="label">[1027-a]</span></a> <i>Unus ex conseiis deferebat</i>, «c'était un des complices qui dénonçait la +conjuration:» voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_373">373</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_1028" id="Footnote_1028" href="#FNanchor_1028"><span class="label">[1028]</span></a> <i>Var.</i> Que sur les conjurés fait un juste remords. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1029" id="Footnote_1029" href="#FNanchor_1029"><span class="label">[1029]</span></a> <i>Var.</i> O le plus déloyal que l'enfer ait produit! (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1030" id="Footnote_1030" href="#FNanchor_1030"><span class="label">[1030]</span></a> Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1643-60.</p> + +<p><a name="Footnote_1031" id="Footnote_1031" href="#FNanchor_1031"><span class="label">[1031]</span></a> Ce jeu de scène manque dans les deux éditions de 1643. Il se trouve deux +vers plus haut dans les éditions de 1648-60.</p> + +<p><a name="Footnote_1032" id="Footnote_1032" href="#FNanchor_1032"><span class="label">[1032]</span></a> +<i>Var.</i> Il l'a jugé trop grand pour se le pardonner:<br /> +A peine du palais il a pu retourner. (1643-60)</p> + +<p><a name="Footnote_1033" id="Footnote_1033" href="#FNanchor_1033"><span class="label">[1033]</span></a> <i>Var.</i> Que de tous les côtés lançant un œil farouche. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1034" id="Footnote_1034" href="#FNanchor_1034"><span class="label">[1034]</span></a> <i>Var.</i> Que je n'ignore pas ce que j'ai mérité. (1643-60)</p> + +<p><a name="Footnote_1035" id="Footnote_1035" href="#FNanchor_1035"><span class="label">[1035]</span></a> +<i>Var.</i> Et l'eau grosse et rapide, et la nuit survenue,<br /> +L'ont dérobé sur l'heure à ma débile vue.<br /> +<span class="smcap">AUG.</span> Sous ses justes remords il a trop succombé. (1643-56)<br /> +<i>Var.</i> Dont l'eau grosse et rapide et la nuit assez noire. (1660-64)</p> + +<p><a name="Footnote_1036" id="Footnote_1036" href="#FNanchor_1036"><span class="label">[1036]</span></a> <i>Var.</i> Sous le pressant remords il a trop succombé. (1660)</p> + +<p><a name="Footnote_1037" id="Footnote_1037" href="#FNanchor_1037"><span class="label">[1037]</span></a> <span class="smcap">AUGUSTE</span>, <i>seul.</i> (1648-60)</p> + +<p><a name="Footnote_1038" id="Footnote_1038" href="#FNanchor_1038"><span class="label">[1038]</span></a> Sextus Pompée.</p> + +<p><a name="Footnote_1039" id="Footnote_1039" href="#FNanchor_1039"><span class="label">[1039]</span></a> Dans la guerre entre Octave et les adhérents d'Antoine, après la bataille +de Philippes.</p> + +<p><a name="Footnote_1040" id="Footnote_1040" href="#FNanchor_1040"><span class="label">[1040]</span></a> Voyez p. <a href="#Page_384">384</a>, note 903.</p> + +<p><a name="Footnote_1041" id="Footnote_1041" href="#FNanchor_1041"><span class="label">[1041]</span></a> +<i>Var.</i> Et puis ose accuser ton destin d'injustice,<br /> +Si les tiens maintenant s'arment pour ton supplice,<br /> +Et si par ton exemple à ta perte guidés. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1042" id="Footnote_1042" href="#FNanchor_1042"><span class="label">[1042]</span></a> <i>Var.</i> Ils violent les droits que tu n'as pas gardés! (1643-64)</p> + +<p><a name="Footnote_1043" id="Footnote_1043" href="#FNanchor_1043"><span class="label">[1043]</span></a> Ce vers rappelle, mais par les mots et par le son plutôt que par la pensée, +la fin de la première strophe des <i>Larmes de saint Pierre</i> de Malherbe:</p> + +<p class="left5">Fait de tous les assauts que la rage peut faire<br /> +Une fidèle preuve à l'infidélité.</p> + +<p>(Voyez le Malherbe de M. Lalanne, tome I, p. 4.)</p> + +<p><a name="Footnote_1044" id="Footnote_1044" href="#FNanchor_1044"><span class="label">[1044]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_373">373</a>: <i>Quid ergo! ego percussorem meum securum +ambulare patiar, me sollicito?</i></p> + +<p><a name="Footnote_1045" id="Footnote_1045" href="#FNanchor_1045"><span class="label">[1045]</span></a> <i>Quis finis erit suppliciorum? quis sanguinis?</i> (P. 374.)</p> + +<p><a name="Footnote_1046" id="Footnote_1046" href="#FNanchor_1046"><span class="label">[1046]</span></a> <i>Var.</i> Rome a pour ma ruine un hydre trop fertile. (1652-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1047" id="Footnote_1047" href="#FNanchor_1047"><span class="label">[1047]</span></a> <i>Ego sum nobilibus adolescentulis expositum caput, in quod mucrones +acuant.</i> (P. 374.)</p> + +<p><a name="Footnote_1048" id="Footnote_1048" href="#FNanchor_1048"><span class="label">[1048]</span></a> <i>Non est tanti vita, si, ut ego non peream, tam multa perdenda sunt.</i> +(<i>Ibidem.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_1049" id="Footnote_1049" href="#FNanchor_1049"><span class="label">[1049]</span></a> <i>Var.</i> Éteins-en le flambeau dans le sang d'un ingrat. (1643-60)</p> + +<p><a name="Footnote_1050" id="Footnote_1050" href="#FNanchor_1050"><span class="label">[1050]</span></a> Toutes les éditions publiées du vivant de Corneille portent <i>nous-mêmes</i>, +avec une <i>s</i>, à l'exception de celle de 1643 in-4<sup>o</sup>, qui donne <i>nous-même</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_1051" id="Footnote_1051" href="#FNanchor_1051"><span class="label">[1051]</span></a> Voyez la <i>Notice</i>, p. <a href="#Page_365">365</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_1052" id="Footnote_1052" href="#FNanchor_1052"><span class="label">[1052]</span></a> <i>Admittis muliebre consilium?</i> (P. 374.)</p> + +<p><a name="Footnote_1053" id="Footnote_1053" href="#FNanchor_1053"><span class="label">[1053]</span></a> +<i>Var.</i> Seigneur, jusques ici votre sévérité<br /> +A fait beaucoup de bruit, et n'a rien profité. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1054" id="Footnote_1054" href="#FNanchor_1054"><span class="label">[1054]</span></a> +<i>Var.</i> N'a point mis de frayeur dedans l'esprit d'Égnace<a name="FNanchor_1054-a" id="FNanchor_1054-a" href="#Footnote_1054-a" class="fnanchor">[1054-a]</a>,<br /> +Dont Cinna maintenant ose imiter l'audace. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1054-a" id="Footnote_1054-a" href="#FNanchor_1054-a"><span class="label">[1054-a]</span></a> Tous ces noms sont aussi empruntés à Sénèque: voyez p. <a href="#Page_374">374</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_1055" id="Footnote_1055" href="#FNanchor_1055"><span class="label">[1055]</span></a> Voyez tome I, p. 169, note 560.</p> + +<p><a name="Footnote_1056" id="Footnote_1056" href="#FNanchor_1056"><span class="label">[1056]</span></a> <i>Nunc tenta quomodo tibi cedat clementia.</i> (P. 374.)</p> + +<p><a name="Footnote_1057" id="Footnote_1057" href="#FNanchor_1057"><span class="label">[1057]</span></a> <i>Jam nocere tibi non potest, prodesse famæ tuæ potest.</i> (<i>Ibidem.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_1058" id="Footnote_1058" href="#FNanchor_1058"><span class="label">[1058]</span></a> <i>Var.</i> Aussi dedans la place où je m'en vais descendre. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1059" id="Footnote_1059" href="#FNanchor_1059"><span class="label">[1059]</span></a> +<i>Var.</i> Je sais les soins qu'un roi doit avoir de sa vie,<br /> +A quoi le bien public, en ce cas, le convie. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1060" id="Footnote_1060" href="#FNanchor_1060"><span class="label">[1060]</span></a> L'édition de 1682 porte, par erreur, <i>conjecture</i>, pour <i>conjoncture</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_1061" id="Footnote_1061" href="#FNanchor_1061"><span class="label">[1061]</span></a> Les éditions de 1643 in-4<sup>o</sup>, de 1648-54, de 1656 et de 1660 portent <i>il +fait</i>, pour <i>il faut</i>. Quel que soit le nombre des éditions qui reproduisent +cette leçon, ce ne peut être qu'une faute typographique.</p> + +<p><a name="Footnote_1062" id="Footnote_1062" href="#FNanchor_1062"><span class="label">[1062]</span></a> Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1643-60.</p> + +<p><a name="Footnote_1063" id="Footnote_1063" href="#FNanchor_1063"><span class="label">[1063]</span></a> <i>Var.</i> Il m'échappe: suivons, et le forçons de voir. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1064" id="Footnote_1064" href="#FNanchor_1064"><span class="label">[1064]</span></a> +<i>Var.</i> Faire un second effort contre ce grand courroux;<br /> +J'en rendois grâce aux Dieux, quand soudain Polyclète. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1065" id="Footnote_1065" href="#FNanchor_1065"><span class="label">[1065]</span></a> <i>Var.</i> Mais ce qui plus m'étonne, et que je viens d'apprendre. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1066" id="Footnote_1066" href="#FNanchor_1066"><span class="label">[1066]</span></a> <i>Var.</i> Une vaine frayeur m'a pu tantôt troubler. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1067" id="Footnote_1067" href="#FNanchor_1067"><span class="label">[1067]</span></a> <i>Var.</i> Que d'abord son éclat vous fera reconnoître. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1068" id="Footnote_1068" href="#FNanchor_1068"><span class="label">[1068]</span></a> <i>Var.</i> Est de voir que César sait tout votre secret. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1069" id="Footnote_1069" href="#FNanchor_1069"><span class="label">[1069]</span></a> <i>Var.</i> Nous avons un vaisseau tout prêt dessus la rive. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1070" id="Footnote_1070" href="#FNanchor_1070"><span class="label">[1070]</span></a> Les éditions de 1668 et de 1682 portent, par erreur, <i>de fortune</i>, pour <i>la +fortune</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_1071" id="Footnote_1071" href="#FNanchor_1071"><span class="label">[1071]</span></a> <i>Var.</i> Quoi! si ton amitié pour Cinna t'intéresse. (1643-63)</p> + +<p><a name="Footnote_1072" id="Footnote_1072" href="#FNanchor_1072"><span class="label">[1072]</span></a> Les éditions de 1652-56 portent <i>ta maîtresse</i>, pour <i>sa maîtresse</i>, ce qui +est certainement une erreur.</p> + +<p><a name="Footnote_1073" id="Footnote_1073" href="#FNanchor_1073"><span class="label">[1073]</span></a> L'édition de 1643 in-4<sup>o</sup> porte <i>sans loi</i>, pour <i>sans toi</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_1074" id="Footnote_1074" href="#FNanchor_1074"><span class="label">[1074]</span></a> <i>Var.</i> Si c'est te faire tort que de me défier. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1075" id="Footnote_1075" href="#FNanchor_1075"><span class="label">[1075]</span></a> <i>Var.</i> Et porte avec son nom à la postérité. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1076" id="Footnote_1076" href="#FNanchor_1076"><span class="label">[1076]</span></a> <i>Var.</i> Il te reste autre fruit que la honte et la rage. (1643 et 48)</p> + +<p><a name="Footnote_1077" id="Footnote_1077" href="#FNanchor_1077"><span class="label">[1077]</span></a> <i>Var.</i> Mais que peut-on attendre aussi de tes pareils? (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1078" id="Footnote_1078" href="#FNanchor_1078"><span class="label">[1078]</span></a> <i>Var.</i> Et pour changer d'état, il ne change point d'âme. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1079" id="Footnote_1079" href="#FNanchor_1079"><span class="label">[1079]</span></a> <i>Var.</i> N'a su prendre un rayon de générosité. (1660)</p> + +<p><a name="Footnote_1080" id="Footnote_1080" href="#FNanchor_1080"><span class="label">[1080]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_374">374</a>: <i>Quum alteram poni Cinnæ cathedram jussisset: +«Hoc, inquit, primum a te peto, ne me loquentem interpelles, ne medio sermone +meo proclames; dabitur tibi loquendi liberum tempus.</i>»</p> + +<p><a name="Footnote_1081" id="Footnote_1081" href="#FNanchor_1081"><span class="label">[1081]</span></a> +<i>Var.</i> Ce fut dedans leur camp que tu pris la naissance;<br /> +Et quand après leur mort tu vins en ma puissance,<br /> +Leur haine héréditaire, ayant passé dans toi,<br /> +T'avoit mis à la main les armes contre moi. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1082" id="Footnote_1082" href="#FNanchor_1082"><span class="label">[1082]</span></a> <i>Ego te, Cinna, quum in hostium castris invenissem, non factum tantum +mihi inimicum, sed natum, servavi.</i> (P. 374)</p> + +<p><a name="Footnote_1083" id="Footnote_1083" href="#FNanchor_1083"><span class="label">[1083]</span></a> +<i>Var.</i> Et le sang t'ayant fait d'un contraire parti,<br /> +Ton inclination ne l'a point démenti:<br /> +Comme elle l'a suivi, les effets l'ont suivie. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1084" id="Footnote_1084" href="#FNanchor_1084"><span class="label">[1084]</span></a> <i>Patrimonium tibi omne concessi.</i> (P. 374.)</p> + +<p><a name="Footnote_1085" id="Footnote_1085" href="#FNanchor_1085"><span class="label">[1085]</span></a> <i>Sacerdotium tibi petenti, præteritis compluribus quorum parentes mecum +militaverant, dedi.</i> (<i>Ibidem.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_1086" id="Footnote_1086" href="#FNanchor_1086"><span class="label">[1086]</span></a> +<i>Var.</i> M'ont conservé le jour qu'à présent je respire,<br /> +Et m'ont de tout leur sang acheté cet empire. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1087" id="Footnote_1087" href="#FNanchor_1087"><span class="label">[1087]</span></a> <i>Hodie tam felix es et tam dives, ut victo victores invideant.</i> (P. 374.)</p> + +<p><a name="Footnote_1088" id="Footnote_1088" href="#FNanchor_1088"><span class="label">[1088]</span></a> +<i>Var.</i> Après tant de travaux montrer un peu de haine. (1643 in-4<sup>o</sup>)<br /> +<i>Var.</i> Après tant de faveurs montrer un peu de haine. (1643 in-12 et 48-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1089" id="Footnote_1089" href="#FNanchor_1089"><span class="label">[1089]</span></a> <i>Quum sic de te meruerim, occidere me constituisti.</i> (P. 374.)</p> + +<p><a name="Footnote_1090" id="Footnote_1090" href="#FNanchor_1090"><span class="label">[1090]</span></a> <i>Quum ad hanc vocem exclamasset Cinna, procul hanc ab se abesse dementiam: +«Non præstas, inquit, fidem, Cinna; convenerat ne interloquereris. +Occidere, inquam, me paras.</i>» (P. 374 et 375.)</p> + +<p><a name="Footnote_1091" id="Footnote_1091" href="#FNanchor_1091"><span class="label">[1091]</span></a> +<i>Var.</i> Assurée au besoin du secours des premiers.<br /> +Te dirai-je les noms de tous ces meurtriers? (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1092" id="Footnote_1092" href="#FNanchor_1092"><span class="label">[1092]</span></a> Monvel comptait ici les conjurés sur ses doigts; après le nom de Maxime, +il laissait retomber sa main en disant la fin du vers, puis il semblait s'apprêter +à reprendre son compte, qu'il abandonnait définitivement en disant:</p> + +<p class="left5">Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé.</p> + +<p>Talma admirait fort ce jeu de scène très-familier, mais d'un effet saisissant, et +il fut longtemps avant d'oser le pratiquer.</p> + +<p><a name="Footnote_1093" id="Footnote_1093" href="#FNanchor_1093"><span class="label">[1093]</span></a> <i>Et quum defixum videret, nec ex conventione jam, sed ex conscientia +tacentem: «Quo, inquit, hoc animo facis?</i>» (P. 375.)</p> + +<p><a name="Footnote_1094" id="Footnote_1094" href="#FNanchor_1094"><span class="label">[1094]</span></a> <i>Ut ipse sis princeps? Male, mehercule, cum republica agitur, si tibi ad +imperandum nihil præter me obstat.</i> (<i>Ibidem.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_1095" id="Footnote_1095" href="#FNanchor_1095"><span class="label">[1095]</span></a> <i>Var.</i> Mais en un triste état on la verroit réduite. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1096" id="Footnote_1096" href="#FNanchor_1096"><span class="label">[1096]</span></a> «Ces vers et les suivants occasionnèrent un jour une saillie singulière. Le +dernier maréchal de la Feuillade, étant sur le théâtre, dit tout haut à Auguste: +«Ah! tu me gâtes le <i>soyons amis</i>, <i>Cinna</i>.» Le vieux comédien qui jouait Auguste +se déconcerta et crut avoir mal joué. Le maréchal, après la pièce, lui +dit: «Ce n'est pas vous qui m'avez déplu, c'est Auguste, qui dit à Cinna qu'il +n'a aucun mérite, qu'il n'est propre à rien, qu'il fait pitié, et qui ensuite lui +dit: «Soyons amis.» Si le Roi m'en disait autant, je le remercierais de son +amitié.» (<i>Voltaire.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_1097" id="Footnote_1097" href="#FNanchor_1097"><span class="label">[1097]</span></a> <i>Cedo, si spes tuas solus impedio, Paulusne te et Fabius Maximus et +Cossi et Servilii ferent, tantumque agmen nobilium, non inania nomina præferentium, +sed eorum qui imaginibus suis decori sunt?</i> (P. 375.)</p> + +<p><a name="Footnote_1098" id="Footnote_1098" href="#FNanchor_1098"><span class="label">[1098]</span></a> <i>Var.</i> Cette stupidité s'est enfin dissipée. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1099" id="Footnote_1099" href="#FNanchor_1099"><span class="label">[1099]</span></a> +<i>Var.</i> Oui, Seigneur, du dessein je suis la seule cause:<br /> +C'est pour moi qu'il conspire, et c'est pour moi qu'il ose. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1100" id="Footnote_1100" href="#FNanchor_1100"><span class="label">[1100]</span></a> <i>Var.</i> Ces flammes dans nos cœurs dès longtemps étoient nées. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1101" id="Footnote_1101" href="#FNanchor_1101"><span class="label">[1101]</span></a> <i>Var.</i> Mon père l'eut pareil de ceux qu'il vous a faits. (1643-64)</p> + +<p><a name="Footnote_1102" id="Footnote_1102" href="#FNanchor_1102"><span class="label">[1102]</span></a> Voyez acte III, scène <span class="smcap">IV</span>, (page <a href="#Page_535">535</a>) vers 1035 et 1036.</p> + +<p><a name="Footnote_1103" id="Footnote_1103" href="#FNanchor_1103"><span class="label">[1103]</span></a> <i>Var.</i> Ayant avec un père un amant à venger. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1104" id="Footnote_1104" href="#FNanchor_1104"><span class="label">[1104]</span></a> <i>Var.</i> A mes chastes desirs la trouvant inflexible. (1643-60)</p> + +<p><a name="Footnote_1105" id="Footnote_1105" href="#FNanchor_1105"><span class="label">[1105]</span></a> +<i>Var.</i> Mais enfin le ciel m'aime, et parmi tant de maux +Il m'a rendu Maxime, et l'a sauvé des eaux. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1106" id="Footnote_1106" href="#FNanchor_1106"><span class="label">[1106]</span></a> Voltaire, dans l'édition de 1786, a remplacé <i>enlevé</i> par <i>arraché</i>. Il fait +commencer la scène au vers 1665.</p> + +<p><a name="Footnote_1107" id="Footnote_1107" href="#FNanchor_1107"><span class="label">[1107]</span></a> +<i>Var.</i> A vos bontés, Seigneur, j'en demanderai deux,<br /> +Le supplice d'Euphorbe, et ma mort à leurs yeux. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1108" id="Footnote_1108" href="#FNanchor_1108"><span class="label">[1108]</span></a> Il y a <i>destin</i> dans toutes les éditions de Corneille, et même encore dans +celle de 1692. Le mot paraît être pris dans un sens conforme à celui de <i>se +proposer</i>, <i>résoudre</i>, qu'avait autrefois le verbe <i>destiner</i> (voyez le <i>Lexique</i>). +Voltaire a substitué <i>dessein</i> à <i>destin</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_1109" id="Footnote_1109" href="#FNanchor_1109"><span class="label">[1109]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_375">375</a>: <i>Vitam tibi, inquit, Cinna, iterum do, prius +hosti, nunc insidiatori ac parricidæ. Ex hodierno die inter nos amicitia incipiat. +Contendamus utrum ego meliore fide vitam tibi dederim, an tu debeas.</i></p> + +<p><a name="Footnote_1110" id="Footnote_1110" href="#FNanchor_1110"><span class="label">[1110]</span></a> <i>Post hæc detulit ultro consulatum.</i> (P. 375.)—Cinna fut consul l'an 5 +avant Jésus-Christ.</p> + +<p><a name="Footnote_1111" id="Footnote_1111" href="#FNanchor_1111"><span class="label">[1111]</span></a> <i>Var.</i> Apprends, à mon exemple, à vaincre ta colère. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1112" id="Footnote_1112" href="#FNanchor_1112"><span class="label">[1112]</span></a> <i>Var.</i> Et pour preuve, Seigneur, je ne veux que moi-même. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1113" id="Footnote_1113" href="#FNanchor_1113"><span class="label">[1113]</span></a> Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1643-60.</p> + +<p><a name="Footnote_1114" id="Footnote_1114" href="#FNanchor_1114"><span class="label">[1114]</span></a> <i>Nullis amplius insidiis ab ullo petitus est.</i> (P. 375.)</p> + +<p><a name="Footnote_1115" id="Footnote_1115" href="#FNanchor_1115"><span class="label">[1115]</span></a> L'édition de 1682 porte, par erreur, <i>tout</i>, pour <i>trop</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_1116" id="Footnote_1116" href="#FNanchor_1116"><span class="label">[1116]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_38">38</a>. Le passage que nous reproduisons ici +est extrait de la page 87 de cet ouvrage.</p> + +<p><a name="Footnote_1117" id="Footnote_1117" href="#FNanchor_1117"><span class="label">[1117]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_254">254</a> et <a href="#Page_255">255</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_1118" id="Footnote_1118" href="#FNanchor_1118"><span class="label">[1118]</span></a> <i>Œuvres</i>, Paris, B. Brunet, 1742, tome III, p. 103.</p> + +<p><a name="Footnote_1119" id="Footnote_1119" href="#FNanchor_1119"><span class="label">[1119]</span></a> Note de Voltaire sur la scène <span class="smcap">VI</span> de l'acte II de <i>Polyeucte</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_1120" id="Footnote_1120" href="#FNanchor_1120"><span class="label">[1120]</span></a> M. Guizot, <i>Corneille et son temps</i>, p. 200.</p> + +<p><a name="Footnote_1121" id="Footnote_1121" href="#FNanchor_1121"><span class="label">[1121]</span></a> Voyez la fin de la note 1 de la page suivante.—Lemazurier, +<i>Galerie des acteurs du théâtre français</i>, tome I, p. 317.—Aimé Martin, +<i>Œuvres de Corneille</i>, tome I, p. <span class="smcap">XLI</span>, note 1.—M. Édouard +Fournier, <i>Notes sur la vie de Corneille</i>, p. <span class="smcap">XL</span>.</p> + +<p><a name="Footnote_1122" id="Footnote_1122" href="#FNanchor_1122"><span class="label">[1122]</span></a> On trouve dans l'édition de M. Lefèvre la distribution de rôles +suivante, qui, si elle était authentique, établirait que la pièce a été +jouée au Marais: <span class="smcap">Polyeucte</span>, <i>d'Orgemont</i>; <span class="smcap">Sévère</span>, <i>Floridor</i>; <span class="smcap">Néarque</span>, +<i>Desurlis</i>; <span class="smcap">Pauline</span>, <i>Mlle Duclos</i>; mais nous avons déjà eu bien +souvent l'occasion de voir que les renseignements de ce genre ne reposent +dans cette édition sur aucun document certain. Nous ne citerons +que pour mémoire une autre source tout aussi peu sûre: un +<i>Journal du Théâtre</i> françois manuscrit qui se trouve aujourd'hui à la +Bibliothèque impériale et qui appartenait autrefois à M. Beffara. +Une note de cet amateur, placée en tête du premier volume, attribue +avec beaucoup de vraisemblance l'ouvrage à de Mouhy, auteur +des <i>Tablettes dramatiques</i>. On y lit (tome II, folio 804 recto): «Les +acteurs qui jouèrent d'original dans <i>Polyeucte</i> furent Baron, Champmeslé, +la Thuillerie, Hauteroche, Beauval, Guérin, Hubert, le Comte, +et les demoiselles le Comte et Guyot.»</p> + +<p><a name="Footnote_1123" id="Footnote_1123" href="#FNanchor_1123"><span class="label">[1123]</span></a> <i>Pratique du théâtre</i>, livre IV, nouveau chapitre <span class="smcap">VI</span> manuscrit, +intitulé: <i>des Discours de piété</i>, dirigé principalement contre <i>Polyeucte</i> +et <i>Théodore</i>, et ajouté à l'exemplaire que nous avons déjà cité ci-dessus, +p. 276, note 2.</p> + +<p><a name="Footnote_1124" id="Footnote_1124" href="#FNanchor_1124"><span class="label">[1124]</span></a> Note sur la scène <span class="smcap">III</span> de l'acte IV.</p> + +<p><a name="Footnote_1125" id="Footnote_1125" href="#FNanchor_1125"><span class="label">[1125]</span></a> Note sur la scène <span class="smcap">VI</span> de l'acte V.</p> + +<p><a name="Footnote_1126" id="Footnote_1126" href="#FNanchor_1126"><span class="label">[1126]</span></a> Voyez, dans les <i>Mémoires d'Hippolyte Clairon</i> (p. 110 et suivantes), +une <i>Étude de Pauline dans Polyeucte</i>, et dans les <i>Mémoires +pour Marie-Françoise Dumesnil en réponse aux Mémoires d'Hippolyte +Clairon</i> (p. 168 et suivantes), une critique très-vive, mais fort juste, +de cette <i>Étude</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_1127" id="Footnote_1127" href="#FNanchor_1127"><span class="label">[1127]</span></a> <i>Lettre à Mylord*** sur Baron et Mlle Lecouvreur</i>, p. 23-25.</p> + +<p><a name="Footnote_1128" id="Footnote_1128" href="#FNanchor_1128"><span class="label">[1128]</span></a> <i>Histoire du Théâtre françois</i>, par <i>C. G. Étienne</i> et <i>B. Martainville</i>, +tome III, p. 56 et note.</p> + +<p><a name="Footnote_1129" id="Footnote_1129" href="#FNanchor_1129"><span class="label">[1129]</span></a> Page 215.</p> + +<p><a name="Footnote_1130" id="Footnote_1130" href="#FNanchor_1130"><span class="label">[1130]</span></a> Le 1<sup>er</sup> mai 1794.—Lemazurier, tome I, p. 555.</p> + +<p><a name="Footnote_1131" id="Footnote_1131" href="#FNanchor_1131"><span class="label">[1131]</span></a> Anne d'Autriche, fille aînée de Philippe III, roi d'Espagne, +mariée à Louis XIII le 25 décembre 1615, devint régente du royaume +quatre jours après la mort du Roi, le 18 mai 1643, c'est-à-dire entre +l'époque où Corneille obtint le privilége de <i>Polyeucte</i> et celle où +cette pièce fut imprimée (voyez plus haut, p. <a href="#Page_468">468</a>). On trouve ici +l'expression fort naturelle de la reconnaissance de Corneille envers +la Reine, qui s'était montrée très-favorable au <i>Cid</i> et à son auteur +(voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_15">15</a> et <a href="#Page_16">16</a>). C'était d'abord à Louis XIII que +cette dédicace devait être adressée. On lit dans l'<i>Historiette</i> que lui +a consacrée Tallemant des Réaux (tome II, p. 248): «Depuis la +mort du Cardinal, M. de Schomberg lui dit que Corneille vouloit +lui dédier la tragédie de <i>Polyeucte</i>. Cela lui fit peur, parce que Montauron +avoit donné deux cents pistoles à Corneille pour <i>Cinna</i>. «Il +n'est pas nécessaire, dit-il.—Ah! Sire, reprit M. de Schomberg, +ce n'est point par intérêt.—Bien donc, dit-il, il me fera plaisir.» +Ce fut à la Reine qu'on la dédia, car le Roi mourut entre deux.»—Cette +épître et l'<i>Abrégé du martyre</i>, qui la suit, se trouvent dans les +éditions antérieures à 1660 et dans une édition in-12 de 1664 que +possède la Bibliothèque impériale.</p> + +<p><a name="Footnote_1132" id="Footnote_1132" href="#FNanchor_1132"><span class="label">[1132]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): et quelque +respect.</p> + +<p><a name="Footnote_1133" id="Footnote_1133" href="#FNanchor_1133"><span class="label">[1133]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): mais une pièce +de théâtre qui....</p> + +<p><a name="Footnote_1134" id="Footnote_1134" href="#FNanchor_1134"><span class="label">[1134]</span></a> Les éditions de 1648-1655 portent: «hommage,» au singulier.</p> + +<p><a name="Footnote_1135" id="Footnote_1135" href="#FNanchor_1135"><span class="label">[1135]</span></a> Le 18 août 1643.</p> + +<p><a name="Footnote_1136" id="Footnote_1136" href="#FNanchor_1136"><span class="label">[1136]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): sur le bord.</p> + +<p><a name="Footnote_1137" id="Footnote_1137" href="#FNanchor_1137"><span class="label">[1137]</span></a> Siméon Métaphraste, ainsi nommé parce qu'il a paraphrasé les +vies des saints, est né dans le dixième siècle, à Constantinople. Ce +fut, dit-on, Constantin Porphyrogénète qui l'engagea à rassembler +les vies des saints. Louis Lippomani, né à Venise vers 1500, publia, +de 1551 à 1558, 6 volumes in-4<sup>o</sup> de vies des saints. Les deux derniers +contiennent la traduction latine de celles qui avaient été recueillies +par Métaphraste; enfin Laurent Surius, né en 1522 à Lubeck, +publia en 1570 un recueil en 6 volumes in-folio intitulé: <i>Vitæ +sanctorum ab Aloysio Lipomanno olim conscriptæ</i>, qui fut ensuite augmenté +par Mosander.—Nous n'avons pas besoin de faire remarquer +que le titre: <i>Abrégé du martyre de saint Polyeucte</i>, ne s'applique qu'aux +deux paragraphes de cet Avertissement qui commencent l'un par: +«Polyeucte et Néarque,» et l'autre par: «Son beau-père Félix.»</p> + +<p><a name="Footnote_1138" id="Footnote_1138" href="#FNanchor_1138"><span class="label">[1138]</span></a> <i>Melitinæ, in Armenia, sancti Polyeucti martyris, qui, in persecutione +ejusdem Decii, multa passus, martyrii coronam adeptus est.</i></p> + +<p><a name="Footnote_1139" id="Footnote_1139" href="#FNanchor_1139"><span class="label">[1139]</span></a> <i>Nicomediæ vero in Bithynia Quadratus est passus, Melitinæ in +Armenia Polyeuctus.</i> (<i>Annales ecclesiastici</i>.... <i>Romæ</i>, 1594, in-fol., +tome II, p. 459, ann. 254.)</p> + +<p><a name="Footnote_1140" id="Footnote_1140" href="#FNanchor_1140"><span class="label">[1140]</span></a> L'édition de 1656 et celle de 1664 in-12 portent, par erreur, +<i>Superius</i>, pour <i>Surius</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_1141" id="Footnote_1141" href="#FNanchor_1141"><span class="label">[1141]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): Néarque étoit +chrétien, et Polyeucte suivoit encore la secte des gentils, mais avec +toutes les qualités....</p> + +<p><a name="Footnote_1142" id="Footnote_1142" href="#FNanchor_1142"><span class="label">[1142]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): lui dit Polyeucte.</p> + +<p><a name="Footnote_1143" id="Footnote_1143" href="#FNanchor_1143"><span class="label">[1143]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): de votre Messie.</p> + +<p><a name="Footnote_1144" id="Footnote_1144" href="#FNanchor_1144"><span class="label">[1144]</span></a> Voltaire, dans l'édition de 1764, a ainsi modifié ce passage: +«Néarque l'ayant éclairci sur l'illusion du scrupule où il était.»</p> + +<p><a name="Footnote_1145" id="Footnote_1145" href="#FNanchor_1145"><span class="label">[1145]</span></a> «Il (<i>Décius</i>) commença son voyage, qui lui fut si heureux, qu'il +remporta une glorieuse victoire sur les Perses et apaisa les tumultes +qui s'étoient élevés en Orient.» (Paris, N. et J. de la Coste, 1637, +in-fol., livre XVII, p. 716.)</p> + +<p><a name="Footnote_1146" id="Footnote_1146" href="#FNanchor_1146"><span class="label">[1146]</span></a> L'édition de 1664 in-12, conforme en ceci aux éditions antérieures +à 1660, et non au recueil de même date, qu'elle contient, +comme nous l'avons dit, les deux pièces préliminaires qui précèdent, +et ne contient pas l'<i>Examen</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_1147" id="Footnote_1147" href="#FNanchor_1147"><span class="label">[1147]</span></a> Voyez tome I, p. 59.</p> + +<p><a name="Footnote_1148" id="Footnote_1148" href="#FNanchor_1148"><span class="label">[1148]</span></a> Les éditions de 1660 et de 1663 portent: «Mirturnus.»</p> + +<p><a name="Footnote_1149" id="Footnote_1149" href="#FNanchor_1149"><span class="label">[1149]</span></a> «Mors.... illa salutaris, quam Christus, ut vitam mortalibus +restitueret, non invitus ac libenter sane oppetivit, non esset profecto +tragice deploranda, si minus in theatrum afferri deberent quæ viro +probo accidissent, ac ferenda indigne potius quam miseranda esse +viderentur. Quum enim ille sit Deus, est etiam is homo, quem quid +probum, quid justum, quid summa virtute præditum dicam?...» etc. +(<i>Antonii Sebastiani Minturni de Poeta</i>.... <i>libri sex</i>. Venetiis, 1559, +in-4<sup>o</sup>, livre III, p. 182 et 183.)</p> + +<p><a name="Footnote_1150" id="Footnote_1150" href="#FNanchor_1150"><span class="label">[1150]</span></a> Voyez tome I, p. 34, note 269.</p> + +<p><a name="Footnote_1151" id="Footnote_1151" href="#FNanchor_1151"><span class="label">[1151]</span></a> <i>Ibidem</i>, p. 102, note 395.</p> + +<p><a name="Footnote_1152" id="Footnote_1152" href="#FNanchor_1152"><span class="label">[1152]</span></a> <i>Ibidem</i>, p. 102, note 394.</p> + +<p><a name="Footnote_1153" id="Footnote_1153" href="#FNanchor_1153"><span class="label">[1153]</span></a> <i>Ibidem</i>, p. 102, note 393.</p> + +<p><a name="Footnote_1154" id="Footnote_1154" href="#FNanchor_1154"><span class="label">[1154]</span></a> Il y a <i>Bersabée</i>, et non, comme dans la Bible, <i>Bethsabée</i>, dans +toutes les éditions publiées du vivant de Corneille, et encore dans +celle de 1692.</p> + +<p><a name="Footnote_1155" id="Footnote_1155" href="#FNanchor_1155"><span class="label">[1155]</span></a> <i>Polyeucte</i> ne fut imprimé qu'après la représentation de <i>Pompée</i>. +Voyez la Notice de cette dernière tragédie.</p> + +<p><a name="Footnote_1156" id="Footnote_1156" href="#FNanchor_1156"><span class="label">[1156]</span></a> Voyez acte I, scène <span class="smcap">III</span> (page <a href="#Page_493">493</a>).</p> + +<p><a name="Footnote_1157" id="Footnote_1157" href="#FNanchor_1157"><span class="label">[1157]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660 et de 1663): qui se représente.</p> + +<p><a name="Footnote_1158" id="Footnote_1158" href="#FNanchor_1158"><span class="label">[1158]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660-1664): en les apprenant à un des acteurs; +mais il faut....</p> + +<p><a name="Footnote_1159" id="Footnote_1159" href="#FNanchor_1159"><span class="label">[1159]</span></a> Voyez <i>le Cid</i>, acte I, scène <span class="smcap">II</span> (p. <a href="#Page_109">109</a>).</p> + +<p><a name="Footnote_1160" id="Footnote_1160" href="#FNanchor_1160"><span class="label">[1160]</span></a> Acte II, scène <span class="smcap">I</span>, vers 391 et 392. Le passage est ici un peu +modifié. Il y a dans la pièce:</p> + +<p class="left5">Et depuis, jusqu'ici chaque jour ses courriers<br /> +M'apportent en tribut ses vœux et ses lauriers.</p> + +<p><a name="Footnote_1161" id="Footnote_1161" href="#FNanchor_1161"><span class="label">[1161]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660 et de 1663): dont elle se servoit.</p> + +<p><a name="Footnote_1162" id="Footnote_1162" href="#FNanchor_1162"><span class="label">[1162]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660 et de 1663): qui l'eût laissée ignorer.</p> + +<p><a name="Footnote_1163" id="Footnote_1163" href="#FNanchor_1163"><span class="label">[1163]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660-1664): plus tôt qu'elle ne la fait.</p> + +<p><a name="Footnote_1164" id="Footnote_1164" href="#FNanchor_1164"><span class="label">[1164]</span></a> Voyez acte V, scène <span class="smcap">V</span> (p. <a href="#Page_567">567</a>).</p> + +<p><a name="Footnote_1165" id="Footnote_1165" href="#FNanchor_1165"><span class="label">[1165]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1660-1664): indigne de le faire.</p> + +<p><a name="Footnote_1166" id="Footnote_1166" href="#FNanchor_1166"><span class="label">[1166]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1643-1663 et de 1664 in-12): seigneur d'Arménie.</p> + +<p><a name="Footnote_1167" id="Footnote_1167" href="#FNanchor_1167"><span class="label">[1167]</span></a> <span class="smcap">Var.</span> (édit. de 1643-1664): favori de l'Empereur.</p> + +<p><a name="Footnote_1168" id="Footnote_1168" href="#FNanchor_1168"><span class="label">[1168]</span></a> Le mot <i>chrétienne</i> ne se trouve pas dans les deux éditions in-4<sup>o</sup> (1643 +et 1648).</p> + +<p><a name="Footnote_1169" id="Footnote_1169" href="#FNanchor_1169"><span class="label">[1169]</span></a> <i>Var.</i> Ni le juste pouvoir qu'elle prend sur une âme. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1170" id="Footnote_1170" href="#FNanchor_1170"><span class="label">[1170]</span></a> +<i>Var.</i> Pour ne rien déférer aux soupirs d'une amante?<br /> +Remettons ce dessein qui l'accable d'ennui;<br /> +Nous le pourrons demain aussi bien qu'aujourd'hui.<br /> +<span class="smcap">NÉARQUE.</span> Oui, mais où prenez-vous l'infaillible assurance. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1171" id="Footnote_1171" href="#FNanchor_1171"><span class="label">[1171]</span></a> <i>Var.</i> Ce Dieu, qui tient votre âme et vos jours dans sa main. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1172" id="Footnote_1172" href="#FNanchor_1172"><span class="label">[1172]</span></a> +<i>Var.</i> Vous a-t-il assuré du pouvoir de demain? (1643)<br /> +<i>Var.</i> Vous a-t-il assuré de le pouvoir demain? (1648-56)<br /> +<i>Var.</i> Le bras qui la versoit s'arrête et se courrouce;<br /> +Notre cœur s'endurcit, et sa pointe s'émousse,<br /> +Et cette sainte ardeur qui nous emporte au bien<br /> +Tombe sur un rocher, et n'opère plus rien. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1173" id="Footnote_1173" href="#FNanchor_1173"><span class="label">[1173]</span></a> Malherbe a dit:</p> + +<p class="left5">A des cœurs bien touchés tarder la jouissance,<br /> +C'est infailliblement leur croître le desir.</p> + +<p class="i8">(Édition de M. Lalanne, tome I, p. 237.)</p> + +<p><a name="Footnote_1174" id="Footnote_1174" href="#FNanchor_1174"><span class="label">[1174]</span></a> <i>Var.</i> Et d'un rayon divin nous dessillant les yeux. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1175" id="Footnote_1175" href="#FNanchor_1175"><span class="label">[1175]</span></a> <i>Var.</i> Quoique je le préfère aux grandeurs d'un empire. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1176" id="Footnote_1176" href="#FNanchor_1176"><span class="label">[1176]</span></a> <i>Var.</i> Ce songe si rempli de noires visions<a name="FNanchor_1176-a" id="FNanchor_1176-a" href="#Footnote_1176-a" class="fnanchor">[1176-a]</a>. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1176-a" id="Footnote_1176-a" href="#FNanchor_1176-a"><span class="label">[1176-a]</span></a> On lit: «des noires visions,» dans l'édition de 1656.</p> + +<p><a name="Footnote_1177" id="Footnote_1177" href="#FNanchor_1177"><span class="label">[1177]</span></a> <i>Var.</i> Dieu ne veut point d'un cœur que le monde domine. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1178" id="Footnote_1178" href="#FNanchor_1178"><span class="label">[1178]</span></a> <i>Var.</i> Mais ce grand roi des rois, ce seigneur des seigneurs. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1179" id="Footnote_1179" href="#FNanchor_1179"><span class="label">[1179]</span></a> <i>Var.</i> Il ne faut rien aimer qu'après lui, qu'en lui-même. (1654 et 56)</p> + +<p><a name="Footnote_1180" id="Footnote_1180" href="#FNanchor_1180"><span class="label">[1180]</span></a> Molière ne se rappelait-il point ce passage lorsqu'il faisait dire à Orgon:</p> + +<p class="left5">De toutes amitiés il détache mon âme;<br /> +Et je verrois mourir frère, enfants, mère et femme,<br /> +Que je m'en soucierois autant que de cela.</p> + +<p class="i8"><i>(Tartuffe</i>, acte I, scène <span class="smcap">VI</span>.)</p> + +<p><a name="Footnote_1181" id="Footnote_1181" href="#FNanchor_1181"><span class="label">[1181]</span></a> <i>Var.</i> Mais que vous êtes loin de cette amour parfaite. (1643-68)</p> + +<p><a name="Footnote_1182" id="Footnote_1182" href="#FNanchor_1182"><span class="label">[1182]</span></a> <i>Var.</i> Je ne vous puis parler que les larmes aux yeux. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1183" id="Footnote_1183" href="#FNanchor_1183"><span class="label">[1183]</span></a> +<i>Var.</i> Est grandeur de courage aussitôt que foiblesse. (1643 et 48 in-4<sup>o</sup>)<br /> +<i>Var.</i> Digne des plus grands cœurs, n'est rien moins que foiblesse. (1648 in-12 et 52-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1184" id="Footnote_1184" href="#FNanchor_1184"><span class="label">[1184]</span></a> +<i>Var.</i> Voilà, ma Stratonice, en ce siècle où nous sommes,<br /> +Notre empire absolu sur les esprits des hommes. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1185" id="Footnote_1185" href="#FNanchor_1185"><span class="label">[1185]</span></a> <i>Var.</i> Et jusqu'à la conquête ils nous traitent en reines. (1643-60)</p> + +<p><a name="Footnote_1186" id="Footnote_1186" href="#FNanchor_1186"><span class="label">[1186]</span></a> +<i>Var.</i> Le mien est bien étrange, et quoique Arménienne. (1643-56)<br /> +<i>Var.</i> Quelque peu de crédit qu'entre vous il obtienne. (1660-64)</p> + +<p><a name="Footnote_1187" id="Footnote_1187" href="#FNanchor_1187"><span class="label">[1187]</span></a> +<i>Var.</i> Dont encore pour lui tu me vois l'âme atteinte.<br /> +<span class="smcap">STRAT.</span> Je crois que vous l'aimez autant qu'on peut aimer.<br /> +Mais quel songe, après tout, a pu vous alarmer? (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1188" id="Footnote_1188" href="#FNanchor_1188"><span class="label">[1188]</span></a> «Plusieurs personnes ont entendu dire au marquis de Saint-Aulaire, +mort à l'âge de cent ans, que l'hôtel de Rambouillet avait condamné ce songe +de Pauline. On disait que, dans une pièce chrétienne, ce songe est envoyé +par Dieu même, et que, dans ce cas, Dieu, qui a en vue la conversion de +Pauline, doit faire servir ce songe à cette même conversion; mais qu'au contraire +il semble uniquement fait pour inspirer à Pauline de la haine contre +les chrétiens; qu'elle voit des chrétiens qui assassinent son mari, et qu'elle +devait voir tout le contraire.» (<i>Voltaire.</i>)—Sur l'appréciation de l'hôtel de +Rambouillet, voyez ci-dessus, la <i>Notice</i>, p. <a href="#Page_465">465</a> et <a href="#Page_466">466</a>.—M. Parelle a fait +remarquer que Néarque a d'avance, dans la scène <span class="smcap">I</span>, vers 53, 59 et 60, répondu +à cette critique:</p> + +<p class="left5">Ainsi du genre humain l'ennemi vous abuse,<br /> +.........................................<br /> +Et ce songe rempli de noires visions<br /> +N'est que le coup d'essai de ses illusions.</p> + +<p><a name="Footnote_1189" id="Footnote_1189" href="#FNanchor_1189"><span class="label">[1189]</span></a> Les éditions de 1648 in-4<sup>o</sup> et de 1652-56 portent <i>donné</i>, au masculin, ce +qui, sans parler du défaut d'accord, fait un hiatus.</p> + +<p><a name="Footnote_1190" id="Footnote_1190" href="#FNanchor_1190"><span class="label">[1190]</span></a> Voyez plus loin, p. <a href="#Page_524">524</a> note 1244.</p> + +<p class="left5"><a name="Footnote_1191" id="Footnote_1191" href="#FNanchor_1191"><span class="label">[1191]</span></a> +<i>Var.</i><span class="i4">Que depuis peu ton songe. (1648 in-12 et 52-56)</span></p> + +<p><a name="Footnote_1192" id="Footnote_1192" href="#FNanchor_1192"><span class="label">[1192]</span></a> <i>Var.</i> En d'étranges frayeurs depuis un peu me plonge! (1643 et 48 in-4<sup>o</sup>)</p> + +<p><a name="Footnote_1193" id="Footnote_1193" href="#FNanchor_1193"><span class="label">[1193]</span></a> <i>Var.</i> De grâce, apprenez-moi ce qui vous peut toucher. (1643 et 48 in-4<sup>o</sup>)</p> + +<p><a name="Footnote_1194" id="Footnote_1194" href="#FNanchor_1194"><span class="label">[1194]</span></a> +<i>Var.</i> Témoin de ses hauts faits, encor qu'à son dommage,<br /> +Il en voulut tout mort connoître le visage. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1195" id="Footnote_1195" href="#FNanchor_1195"><span class="label">[1195]</span></a> <i>Var.</i> Chacun plaignit son sort, bien qu'il en fût jaloux. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1196" id="Footnote_1196" href="#FNanchor_1196"><span class="label">[1196]</span></a> +<i>Var.</i> Ce généreux monarque en eut l'âme ravie,<br /> +Et vaincu qu'il étoit, oublia son malheur,<br /> +Pour dans son auteur même honorer la valeur. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1197" id="Footnote_1197" href="#FNanchor_1197"><span class="label">[1197]</span></a> <i>Var.</i> Et comme au bout du mois sa santé fut parfaite. (1664 in-8<sup>o</sup>)</p> + +<p><a name="Footnote_1198" id="Footnote_1198" href="#FNanchor_1198"><span class="label">[1198]</span></a> +<i>Var.</i> L'Empereur lui témoigne une amour infinie,<br /> +Et ravi du succès, l'envoie en Arménie. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1199" id="Footnote_1199" href="#FNanchor_1199"><span class="label">[1199]</span></a> <i>Var.</i> Et par un sacrifice en rendre grâce aux Dieux. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1200" id="Footnote_1200" href="#FNanchor_1200"><span class="label">[1200]</span></a> <i>Var.</i> Je ne me réponds pas de toute ma vertu. (1643-60)</p> + +<p><a name="Footnote_1201" id="Footnote_1201" href="#FNanchor_1201"><span class="label">[1201]</span></a> Au lieu de «Que fait,» les éditions de 1648-54 portent «Qui fait;» celle +de 1655, «Qui font.»</p> + +<p><a name="Footnote_1202" id="Footnote_1202" href="#FNanchor_1202"><span class="label">[1202]</span></a> <i>Var.</i> Du reste mon esprit ne s'en met guère en peine. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1203" id="Footnote_1203" href="#FNanchor_1203"><span class="label">[1203]</span></a> <i>Var.</i> Cet adorable objet consent que je le voie! (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1204" id="Footnote_1204" href="#FNanchor_1204"><span class="label">[1204]</span></a> +<i>Var.</i> En lui parlant d'amour, l'as-tu vu s'émouvoir? (1643)<br /> +<i>Var.</i> En lui parlant de moi, l'as-tu vu s'émouvoir? (1648-60)</p> + +<p><a name="Footnote_1205" id="Footnote_1205" href="#FNanchor_1205"><span class="label">[1205]</span></a> On lit <i>chargé</i>, pour <i>changé</i>, dans l'édition de 1660.</p> + +<p><a name="Footnote_1206" id="Footnote_1206" href="#FNanchor_1206"><span class="label">[1206]</span></a> <i>Var.</i> Me croyez-vous, Seigneur? ne la revoyez point. (1655)</p> + +<p><a name="Footnote_1207" id="Footnote_1207" href="#FNanchor_1207"><span class="label">[1207]</span></a> Voyez ci-dessus, p. <a href="#Page_162">162</a>, note 432, où l'on a imprimé, par inadvertance +<i>dans Rome</i>, pour <i>à Rome</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_1208" id="Footnote_1208" href="#FNanchor_1208"><span class="label">[1208]</span></a> <i>Var.</i> J'ai de la peine encore à croire tes discours. (1643-60)</p> + +<p><a name="Footnote_1209" id="Footnote_1209" href="#FNanchor_1209"><span class="label">[1209]</span></a> <i>Var.</i> De son dernier soupir lui puisse faire hommage. (1643-56 et 68)</p> + +<p><a name="Footnote_1210" id="Footnote_1210" href="#FNanchor_1210"><span class="label">[1210]</span></a> <i>Var.</i> Dans un tel désespoir il suit sa passion. (1643 et 48 in-4<sup>o</sup>)</p> + +<p><a name="Footnote_1211" id="Footnote_1211" href="#FNanchor_1211"><span class="label">[1211]</span></a> <i>Var.</i> Sans que l'objet présent l'irrite et la redouble. (1643-60)</p> + +<p><a name="Footnote_1212" id="Footnote_1212" href="#FNanchor_1212"><span class="label">[1212]</span></a> <i>Var.</i> Oui, je l'aime, Sévère, et n'en fais point d'excuse. (1643-64)</p> + +<p><a name="Footnote_1213" id="Footnote_1213" href="#FNanchor_1213"><span class="label">[1213]</span></a> <i>Var.</i> Je découvris en vous d'assez illustres marques. (1648 in-4<sup>o</sup>)</p> + +<p><a name="Footnote_1214" id="Footnote_1214" href="#FNanchor_1214"><span class="label">[1214]</span></a> <i>Var.</i> Vous acquitte aisément de tous vos déplaisirs! (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1215" id="Footnote_1215" href="#FNanchor_1215"><span class="label">[1215]</span></a> <i>Var.</i> De la plus forte amour vous portez vos esprits. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1216" id="Footnote_1216" href="#FNanchor_1216"><span class="label">[1216]</span></a> <i>Var.</i> La faveur au mépris, et l'amour à la haine. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1217" id="Footnote_1217" href="#FNanchor_1217"><span class="label">[1217]</span></a> +<i>Var.</i> Je me tiendrois heureux entre les bras d'un autre. (1643-60)—Voyez +tome I, p. 228, note 759-a.</p> + +<p><a name="Footnote_1218" id="Footnote_1218" href="#FNanchor_1218"><span class="label">[1218]</span></a> +<i>Var.</i> Je vous aimai, Sévère; et si dedans mon âme<br /> +Je pouvois étouffer les restes de ma flamme. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1219" id="Footnote_1219" href="#FNanchor_1219"><span class="label">[1219]</span></a> <i>Var.</i> Ma raison, il est vrai, dompte mes mouvements. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1220" id="Footnote_1220" href="#FNanchor_1220"><span class="label">[1220]</span></a> +<i>Var.</i> De plus bas sentiments n'auroient pas méritée<br /> +Cette parfaite amour que vous m'avez portée. (1643 et 48 in-4<sup>o</sup>)<br /> +<i>Var.</i> De plus bas sentiments d'une ardeur moins discrète<br /> +N'auroient pas mérité cette amour si parfaite. (1648 in-12-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1221" id="Footnote_1221" href="#FNanchor_1221"><span class="label">[1221]</span></a> <i>Var.</i> Ah! Pauline, excusez une aveugle douleur. (1643-60)</p> + +<p><a name="Footnote_1222" id="Footnote_1222" href="#FNanchor_1222"><span class="label">[1222]</span></a> +<i>Var.</i> Je nommais inconstance, et prenois pour des crimes<br /> +D'un vertueux devoir les efforts légitimes. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1223" id="Footnote_1223" href="#FNanchor_1223"><span class="label">[1223]</span></a> +<i>Var.</i> D'un cœur comme le mien qu'est-ce qu'elle n'obtienne?<br /> +Vous réveillez les soins que je dois à la mienne. (1643-56)<br /> +<i>Var.</i> Il n'est rien que sur moi cette gloire n'obtienne. (1660-64)</p> + +<p><a name="Footnote_1224" id="Footnote_1224" href="#FNanchor_1224"><span class="label">[1224]</span></a> <i>Var.</i> Je la veux éviter, mêmes au sacrifice. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1225" id="Footnote_1225" href="#FNanchor_1225"><span class="label">29[1225]</span></a> Les éditions de 1668 et de 1682 portent: «Je vous ai plaint,» avec le +participe invariable.</p> + +<p><a name="Footnote_1226" id="Footnote_1226" href="#FNanchor_1226"><span class="label">[1226]</span></a> <i>Var.</i> Et quoique je m'effraye avec peu de justice. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1227" id="Footnote_1227" href="#FNanchor_1227"><span class="label">[1227]</span></a> <i>Var.</i> Vous-même êtes témoin des vœux qu'il fait pour lui. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1228" id="Footnote_1228" href="#FNanchor_1228"><span class="label">[1228]</span></a> <i>Var.</i> A quoi que sa vertu le puisse disposer. (1643-64)</p> + +<p><a name="Footnote_1229" id="Footnote_1229" href="#FNanchor_1229"><span class="label">[1229]</span></a> <i>Var.</i> Et vous ressouvenez que sa faveur est grande. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1230" id="Footnote_1230" href="#FNanchor_1230"><span class="label">[1230]</span></a> Voyez la <i>Notice</i>, p. <a href="#Page_466">466</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_1231" id="Footnote_1231" href="#FNanchor_1231"><span class="label">[1231]</span></a> <i>Var.</i> Et mourir dans leur temple, ou bien les en chasser. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1232" id="Footnote_1232" href="#FNanchor_1232"><span class="label">[1232]</span></a> <i>Var.</i> Je le viens de promettre, et je vais l'accomplir. (1643-60)</p> + +<p><a name="Footnote_1233" id="Footnote_1233" href="#FNanchor_1233"><span class="label">[1233]</span></a> <i>Var.</i> Par une sainte vie il la faut mériter. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1234" id="Footnote_1234" href="#FNanchor_1234"><span class="label">[1234]</span></a> <i>Var.</i> Voyez que votre vie à Dieu mêmes importe. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1235" id="Footnote_1235" href="#FNanchor_1235"><span class="label">[1235]</span></a> Les deux vers suivants sont la reproduction textuelle des vers 75 et 76.</p> + +<p><a name="Footnote_1236" id="Footnote_1236" href="#FNanchor_1236"><span class="label">[1236]</span></a> L'édition de 1682 porte, par erreur: «aux pieds,» pour «aux yeux.»</p> + +<p><a name="Footnote_1237" id="Footnote_1237" href="#FNanchor_1237"><span class="label">[1237]</span></a> <i>Var.</i> Allons mourir pour lui, comme il est mort pour nous<a name="FNanchor_1237-a" id="FNanchor_1237-a" href="#Footnote_1237-a" class="fnanchor">[1237-a]</a>. (1643 et 48 in-4<sup>o</sup>)</p> + +<p><a name="Footnote_1237-a" id="Footnote_1237-a" href="#FNanchor_1237-a"><span class="label">[1237-a]</span></a> «Néarque ne fait ici que répéter en deux vers languissants ce qu'a dit +Polyeucte; aussi j'ai vu souvent supprimer ces vers à la représentation.»</p> + +<p>(<i>Voltaire.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_1238" id="Footnote_1238" href="#FNanchor_1238"><span class="label">[1238]</span></a> +<i>Var.</i> Mille pensers divers, que mes troubles produisent,<br /> +Dans mon cœur incertain à l'envi se détruisent:<br /> +Nul espoir ne me flatte où j'ose persister;<br /> +Nulle peur ne m'effraye où j'ose m'arrêter. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1239" id="Footnote_1239" href="#FNanchor_1239"><span class="label">[1239]</span></a> <i>Var.</i> Veut tantôt mon bonheur, et tantôt ma ruine. (1643 et 48 in-4<sup>o</sup>)</p> + +<p><a name="Footnote_1240" id="Footnote_1240" href="#FNanchor_1240"><span class="label">[1240]</span></a> <i>Var.</i> L'un et l'autre le frappe avec si peu d'effet. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1241" id="Footnote_1241" href="#FNanchor_1241"><span class="label">[1241]</span></a> <i>Var.</i> L'autre un désespéré qui le lui veut ôter. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1242" id="Footnote_1242" href="#FNanchor_1242"><span class="label">[1242]</span></a> On lit: «<i>Ont</i> de nouveau reçue,» dans les éditions de 1663 et de 1664.</p> + +<p><a name="Footnote_1243" id="Footnote_1243" href="#FNanchor_1243"><span class="label">[1243]</span></a> On lit: «sur <i>son</i> visage,» dans les éditions de 1648-54 et de 1656.</p> + +<p><a name="Footnote_1244" id="Footnote_1244" href="#FNanchor_1244"><span class="label">[1244]</span></a> Dans sa <i>Pratique du théâtre</i> (nouveau chapitre manuscrit du livre VI), +l'abbé d'Aubignac fait la remarque suivante: «Dans le <i>Polyeucte</i> de Corneille.... +Stratonice, qui n'est qu'une simple suivante, et quelques autres acteurs font +plusieurs discours en faveur de la religion des païens et disent une infinité d'injures +contre le christianisme, qu'ils ne traitent que de crimes et d'extravagances, +et l'auteur n'introduit aucun acteur capable d'y répondre et d'en détruire +la fausseté; cela fit un si mauvais effet que feu M. le cardinal de Richelieu +ne le put jamais approuver.»</p> + +<p><a name="Footnote_1245" id="Footnote_1245" href="#FNanchor_1245"><span class="label">[1245]</span></a> <i>Var.</i> Qui trahit bien les Dieux auroit pu vous trahir. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1246" id="Footnote_1246" href="#FNanchor_1246"><span class="label">[1246]</span></a> <i>Var.</i> Et si de cette amour tu peux être ébahie. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1247" id="Footnote_1247" href="#FNanchor_1247"><span class="label">[1247]</span></a> Voyez tome I, p. 208, note 692.</p> + +<p><a name="Footnote_1248" id="Footnote_1248" href="#FNanchor_1248"><span class="label">[1248]</span></a> <i>Var.</i> Que l'on s'est aperçu de leur peu de respect. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1249" id="Footnote_1249" href="#FNanchor_1249"><span class="label">[1249]</span></a> Les éditions de 1643-63 donnent: «s'emportants,» avec une <i>s</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_1250" id="Footnote_1250" href="#FNanchor_1250"><span class="label">[1250]</span></a> <i>Var.</i> Oyez, Félix, suit-il, oyez, peuple, oyez, tous. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1251" id="Footnote_1251" href="#FNanchor_1251"><span class="label">[1251]</span></a> +<i>Var.</i> Seul maître du destin, seul être indépendant,<br /> +Substance qui jamais ne reçoit d'accident. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1252" id="Footnote_1252" href="#FNanchor_1252"><span class="label">[1252]</span></a> <i>Var.</i> Il le veut élever, il le peut mettre bas. (1643-63)</p> + +<p><a name="Footnote_1253" id="Footnote_1253" href="#FNanchor_1253"><span class="label">[1253]</span></a> +<i>Var.</i> N'en ayez plus l'esprit si fort inquiété:<br /> +Il se repentira de son impiété.<br /> +<span class="smcap">PAUL.</span> Quoi? vous espérez donc qu'il change de courage? (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1254" id="Footnote_1254" href="#FNanchor_1254"><span class="label">[1254]</span></a> <i>Var.</i> Je lui fais trop de grâce encor de consentir. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1255" id="Footnote_1255" href="#FNanchor_1255"><span class="label">[1255]</span></a> <i>Var.</i> La même peine est due à des crimes semblables. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1256" id="Footnote_1256" href="#FNanchor_1256"><span class="label">[1256]</span></a> L'édition de 1648 in-4<sup>o</sup> donne, par erreur, <i>son sang</i>, pour <i>son rang</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_1257" id="Footnote_1257" href="#FNanchor_1257"><span class="label">[1257]</span></a> <i>Var.</i> Où le crime d'État se mêle au sacrilége. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1258" id="Footnote_1258" href="#FNanchor_1258"><span class="label">[1258]</span></a> <i>Var.</i> Voyez qu'avecque lui vous perdez votre fille. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1259" id="Footnote_1259" href="#FNanchor_1259"><span class="label">[1259]</span></a> Toutes les éditions portent <i>succée</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_1260" id="Footnote_1260" href="#FNanchor_1260"><span class="label">[1260]</span></a> <i>Var.</i> Que sans examiner son âme ait embrassée. (1643-64)</p> + +<p><a name="Footnote_1261" id="Footnote_1261" href="#FNanchor_1261"><span class="label">[1261]</span></a> +<i>Var.</i> Ils cherchent de la gloire à mépriser les Dieux. (1643-64 in-8<sup>o</sup>)<br /> +<i>Var.</i> Ils cherchent de la gloire à mépriser des Dieux. (1664 in-12)</p> + +<p><a name="Footnote_1262" id="Footnote_1262" href="#FNanchor_1262"><span class="label">[1262]</span></a> +<i>Var.</i> Et j'ai, pour l'accepter, éteint les plus beaux feux<br /> +Qui d'une âme bien née aient mérité les vœux. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1263" id="Footnote_1263" href="#FNanchor_1263"><span class="label">[1263]</span></a> +<i>Var.</i> Vous m'importunez trop. PAUL. Dieux! que viens-je d'entendre?<br /> +<span class="smcap">FÉL.</span> [Je n'aime la pitié qu'au prix que j'en veux prendre:]<br /> +Par tant de vains efforts malgré moi m'en toucher,<br /> +C'est perdre avec le temps des pleurs à me fâcher.<br /> +Vous m'en avez donné, mais je veux bien qu'on sache. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1264" id="Footnote_1264" href="#FNanchor_1264"><span class="label">[1264]</span></a> <i>Var.</i> Tantôt jusques ici je le ferai venir. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1265" id="Footnote_1265" href="#FNanchor_1265"><span class="label">[1265]</span></a> <i>Var.</i> Mais vous n'êtes pas prêt encor de le réduire. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1266" id="Footnote_1266" href="#FNanchor_1266"><span class="label">[1266]</span></a> <i>Var.</i> Aussi tantôt pour lui je m'expose au trépas. (1655)</p> + +<p><a name="Footnote_1267" id="Footnote_1267" href="#FNanchor_1267"><span class="label">[1267]</span></a> <i>Var.</i> Et des mépris reçus son esprit indigné. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1268" id="Footnote_1268" href="#FNanchor_1268"><span class="label">[1268]</span></a> <i>Var.</i> J'emploierai puis après le pouvoir de Pauline. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1269" id="Footnote_1269" href="#FNanchor_1269"><span class="label">[1269]</span></a> <i>Var.</i> Et même sa prison n'est pas fort assurée. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1270" id="Footnote_1270" href="#FNanchor_1270"><span class="label">[1270]</span></a> +<i>Var.</i> [Gardes, oseriez-vous me rendre un bon office?]<br /> +<span class="smcap">CLÉON.</span> Nous n'osons plus, Seigneur, vous rendre aucun service.<br /> +<span class="smcap">POL.</span> Je ne vous parle pas de me faire évader. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1271" id="Footnote_1271" href="#FNanchor_1271"><span class="label">[1271]</span></a> <i>Var.</i> Je crois que sans péril cela se peut bien faire. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1272" id="Footnote_1272" href="#FNanchor_1272"><span class="label">[1272]</span></a> +<i>Var.</i> Puisque c'est pour Sévère, à tout je me dispense.<br /> +<span class="smcap">POL.</span> Lui-même, à mon défaut, fera ta récompense.<br /> +Le plus tôt vaut le mieux; va donc, et promptement.<br /> +<span class="smcap">CLÉON.</span> J'y cours, et vous m'aurez ici dans un moment. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1273" id="Footnote_1273" href="#FNanchor_1273"><span class="label">[1273]</span></a> <i>Var.</i> <span class="smcap">POLYEUCTE</span>, <i>seul</i>, <i>ses gardes s'étant retirés aux coins du théâtre</i>. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1274" id="Footnote_1274" href="#FNanchor_1274"><span class="label">[1274]</span></a> Cette figure rappelle ces vers de Lucrèce (livre IV, vers 1129 et 1130):</p> + +<p class="left5"><span class="i8">.... <i>Medio de fonte leporum</i></span><br /> +<i>Surgit amari aliquid, quod in ipsis floribus angat.</i></p> + +<p><a name="Footnote_1275" id="Footnote_1275" href="#FNanchor_1275"><span class="label">[1275]</span></a> «J'ai ouï dire souvent à M. Corneille qu'il avoit fait, dans son <i>Polyeucte</i>, +au sujet de la Fortune, ces deux vers si célèbres:</p> + +<p class="left5">Et comme elle a l'éclat du verre,<br /> +Elle en a la fragilité,</p> + +<p>sans savoir qu'ils fussent de M. Godeau, évêque de Vence; car ils sont originairement +de M. Godeau, qui les avoit faits, dans son <i>Ode</i> au cardinal +de Richelieu, quinze ans avant que M. Corneille les eût faits dans son +<i>Polyeucte</i>. Il est assez ordinaire de se rencontrer ainsi dans la pensée et +dans l'expression des autres.» (Observation de Ménage, p. 116 des <i>Poésies +de Malherbe avec les Observations de Ménage</i>, <i>segonde édition</i>, 1689, in-12.) +Ménage, comme le fait remarquer M. Taschereau, cite ici de mémoire. La +pièce de Godeau, fort louangeuse, il est vrai, pour le cardinal de Richelieu, +est toutefois intitulée: <i>Au Roy. Ode.</i> Elle est in-4<sup>o</sup>. On lit à la fin de la +trente-troisième strophe:</p> + +<p class="left5">Mais leur gloire tombe par terre,<br /> +Et comme elle a l'éclat du verre,<br /> +Elle en a la fragilité.</p> + +<p>Publius Syrus avait dit:</p> + +<p class="left5"><i>Fortuna vitrea est; tum quum splendet, frangitur.</i></p> + +<p><a name="Footnote_1276" id="Footnote_1276" href="#FNanchor_1276"><span class="label">[1276]</span></a> <i>Var.</i> Dessus ces illustres coupables<a name="FNanchor_1276-a" id="FNanchor_1276-a" href="#Footnote_1276-a" class="fnanchor">[1276-a]</a>. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1276-a" id="Footnote_1276-a" href="#FNanchor_1276-a"><span class="label">[1276-a]</span></a> On a rapproché de cet endroit les vers bien connus d'Horace (livre III, +ode 1, vers 17 et 18):</p> + +<p class="left5"><i>Destrictus ensis cui super impia<br /> +Cervice pendet....</i></p> + +<p><a name="Footnote_1277" id="Footnote_1277" href="#FNanchor_1277"><span class="label">[1277]</span></a> <i>Var.</i> Tigre affamé de sang, Décie impitoyable. (1643-48 in-4<sup>o</sup>)</p> + +<p><a name="Footnote_1278" id="Footnote_1278" href="#FNanchor_1278"><span class="label">[1278]</span></a> L'empereur Décius périt, comme l'on sait, dans sa guerre contre les +Goths.</p> + +<p><a name="Footnote_1279" id="Footnote_1279" href="#FNanchor_1279"><span class="label">[1279]</span></a> <i>Var.</i> Qu'un rival plus puissant lui donne dans les yeux. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1280" id="Footnote_1280" href="#FNanchor_1280"><span class="label">[1280]</span></a> <i>Var.</i> Vains appas, vous ne m'êtes rien. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1281" id="Footnote_1281" href="#FNanchor_1281"><span class="label">[1281]</span></a> L'édition de 1682 porte, par erreur, <i>qui le puisse</i>, pour <i>qui les puisse</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_1282" id="Footnote_1282" href="#FNanchor_1282"><span class="label">[1282]</span></a> +<i>Var.</i> Et l'effort généreux de cette amour parfaite<br /> +Vient-il à mon secours, ou bien à ma défaite? (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1283" id="Footnote_1283" href="#FNanchor_1283"><span class="label">[1283]</span></a> +<i>Var.</i> Vous seul vous haïssez, lorsque chacun vous aime;<br /> +Vous seul exécutez tout ce que j'ai rêvé. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1284" id="Footnote_1284" href="#FNanchor_1284"><span class="label">[1284]</span></a> <i>Var.</i> Tu me quittes, ingrat, et mêmes avec joie. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1285" id="Footnote_1285" href="#FNanchor_1285"><span class="label">[1285]</span></a> <i>Var.</i> Encore s'il marquoit un heureux repentir. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1286" id="Footnote_1286" href="#FNanchor_1286"><span class="label">[1286]</span></a> +<i>Var.</i> Et si l'on peut au ciel emporter des douleurs,<br /> +J'en emporte de voir l'excès de vos malheurs. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1287" id="Footnote_1287" href="#FNanchor_1287"><span class="label">[1287]</span></a> Voyez la Notice de <i>Polyeucte</i>, p. <a href="#Page_468">468</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_1288" id="Footnote_1288" href="#FNanchor_1288"><span class="label">[1288]</span></a> <i>Var.</i> Au nom de cet amour, venez suivre mes pas. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1289" id="Footnote_1289" href="#FNanchor_1289"><span class="label">[1289]</span></a> +<i>Var.</i> Sévère? est-ce le fait d'un homme généreux,<br /> +De venir jusqu'ici braver un malheureux? (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1290" id="Footnote_1290" href="#FNanchor_1290"><span class="label">[1290]</span></a> <i>Var.</i> Je vous ai fait, Sévère, une incivilité<a name="FNanchor_1290-a" id="FNanchor_1290-a" href="#Footnote_1290-a" class="fnanchor">[1290-a]</a>. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1290-a" id="Footnote_1290-a" href="#FNanchor_1290-a"><span class="label">[1290-a]</span></a> Les éditions de 1654 et de 1656 donnent, par erreur, <i>infidélité</i>, pour +<i>incivilité</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_1291" id="Footnote_1291" href="#FNanchor_1291"><span class="label">[1291]</span></a> <i>Var.</i> Souffrez, avant mourir, que je vous le résigne. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1292" id="Footnote_1292" href="#FNanchor_1292"><span class="label">[1292]</span></a> <i>Var.</i> Qu'il n'est point aux enfers d'horreur que je n'endure. (1664)</p> + +<p><a name="Footnote_1293" id="Footnote_1293" href="#FNanchor_1293"><span class="label">[1293]</span></a> +<i>Var.</i> Je m'en vais sans réponse après cette prière,<br /> +Et si vous n'êtes tel que je l'ose espérer. (1643-56)<br /> +<i>Var.</i> Adieu: résolvez seul ce que vous devez faire. (1660-64)</p> + +<p><a name="Footnote_1294" id="Footnote_1294" href="#FNanchor_1294"><span class="label">[1294]</span></a> <i>Var.</i> Et qu'une femme enfin dans l'infélicité. (1643-64)</p> + +<p><a name="Footnote_1295" id="Footnote_1295" href="#FNanchor_1295"><span class="label">[1295]</span></a> +<i>Var.</i> [Nous en avons beaucoup pour être de vrais Dieux<a name="FNanchor_1295-a" id="FNanchor_1295-a" href="#Footnote_1295-a" class="fnanchor">[1295-a]</a>.]<br /> +Peut-être qu'après tout ces croyances publiques<br /> +Ne sont qu'inventions de sages politiques,<br /> +Pour contenir un peuple ou bien pour l'émouvoir,<br /> +Et dessus sa foiblesse affermir leur pouvoir.<a name="FNanchor_1295-b" id="FNanchor_1295-b" href="#Footnote_1295-b" class="fnanchor">[1295-b]</a><br /> +[Enfin chez les chrétiens les mœurs sont innocentes,<br /> +Les vices détestés, les vertus florissantes;]<br /> +Jamais un adultère, un traître, un assassin;<br /> +Jamais d'ivrognerie, et jamais de larcin:<br /> +Ce n'est qu'amour entre eux, que charité sincère;<br /> +Chacun y chérit l'autre, et le secourt en frère;<br /> +[Ils font des vœux pour nous qui les persécutons.] (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1295-a" id="Footnote_1295-a" href="#FNanchor_1295-a"><span class="label">[1295-a]</span></a> Lemazurier rapporte (tome I, p. 92) que quand Baron arrivait à ce +vers, «il s'approchait de Fabian, comme lorsqu'on craint d'être entendu; +et pour obliger ce confident à ne pas perdre un mot de ce qu'il allait lui dire, +il lui mettait la main sur l'épaule.»</p> + +<p><a name="Footnote_1295-b" id="Footnote_1295-b" href="#FNanchor_1295-b"><span class="label">[1295-b]</span></a> «Quoique ces vers n'expriment que le doute vague d'un païen, à qui +les extravagances de sa religion rendoient suspectes toutes les autres religions, +et qui n'avoit aucune connoissance des preuves évidentes de la nôtre, M. Corneille +s'est reproché plusieurs fois de les avoir fait imprimer.» (<i>Œuvres de +Corneille</i>, édition de 1738, <i>Avertissement</i> de Jolly, tome I, p. <span class="smcap">XXX</span>.)</p> + +<p><a name="Footnote_1296" id="Footnote_1296" href="#FNanchor_1296"><span class="label">[1296]</span></a> «Remarquez ici que Racine, dans <i>Esther</i> (acte III, scène <span class="smcap">IV</span>), exprime +la même chose en cinq vers:</p> + +<p class="left5">Pendant que votre main, sur eux appesantie,<br /> +A leurs persécuteurs les livroit sans secours,<br /> +Ils conjuroient ce Dieu de veiller sur vos jours,<br /> +De rompre des méchants les trames criminelles,<br /> +De mettre votre trône à l'ombre de ses ailes.»</p> + +<p class="i8">(<i>Voltaire.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_1297" id="Footnote_1297" href="#FNanchor_1297"><span class="label">[1297]</span></a> <i>Var.</i> Que tu le connois mal! tout son fait n'est que mine. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1298" id="Footnote_1298" href="#FNanchor_1298"><span class="label">[1298]</span></a> +<i>Var.</i> Je connois avant lui la cour et ses intriques,<br /> +J'en connois les détours, j'en connois les pratiques. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1299" id="Footnote_1299" href="#FNanchor_1299"><span class="label">[1299]</span></a> <i>Var.</i> Mais un vieux courtisan n'est pas si fort crédule. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1300" id="Footnote_1300" href="#FNanchor_1300"><span class="label">[1300]</span></a> <i>Var.</i> Et loin de le tirer de ce pas hasardeux. (1643-63)</p> + +<p><a name="Footnote_1301" id="Footnote_1301" href="#FNanchor_1301"><span class="label">[1301]</span></a> En marge, dans les éditions de 1643 et de 1648 in-4<sup>o</sup>: <i>Il parle à +Cléon.</i></p> + +<p><a name="Footnote_1302" id="Footnote_1302" href="#FNanchor_1302"><span class="label">[1302]</span></a> En marge, dans les éditions de 1643 et de 1648 in-4<sup>o</sup>: <i>Cléon rentre</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_1303" id="Footnote_1303" href="#FNanchor_1303"><span class="label">[1303]</span></a> <i>Var.</i> Que votre défiance est un étrange mal! (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1304" id="Footnote_1304" href="#FNanchor_1304"><span class="label">[1304]</span></a> Il y a <i>à faire</i>, et non <i>affaire</i>, dans toutes les éditions qui ont paru du +vivant de Corneille, et de même dans l'impression de 1692, et dans celle +de 1764, publiée par Voltaire.</p> + +<p><a name="Footnote_1305" id="Footnote_1305" href="#FNanchor_1305"><span class="label">[1305]</span></a> <i>Var.</i> J'aurai fait mon devoir, quoi qui puisse arriver. (1660-64)</p> + +<p><a name="Footnote_1306" id="Footnote_1306" href="#FNanchor_1306"><span class="label">[1306]</span></a> En marge, dans les éditions de 1643 et de 1648 in-4<sup>o</sup>: <i>Polyeucte vient +avec ses gardes, qui soudain se retirent</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_1307" id="Footnote_1307" href="#FNanchor_1307"><span class="label">[1307]</span></a> +<i>Var.</i> Aussi bien un chrétien n'est rien sans les souffrances;<br /> +Les plus cruels tourments nous sont des récompenses. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1308" id="Footnote_1308" href="#FNanchor_1308"><span class="label">[1308]</span></a> <i>Var.</i> Le sucre empoisonné que versent vos paroles. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1309" id="Footnote_1309" href="#FNanchor_1309"><span class="label">[1309]</span></a> <i>Var.</i> Mais malgré ma bonté, qui croît quand tu l'irrites. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1310" id="Footnote_1310" href="#FNanchor_1310"><span class="label">[1310]</span></a> +<i>Var.</i> Ma pitié, tant s'en faut, cherche à vous soulager:<br /> +Notre amour vous emporte à des douleurs si vraies. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1311" id="Footnote_1311" href="#FNanchor_1311"><span class="label">[1311]</span></a> +<i>Var.</i> Que rien qu'un autre amour ne peut guérir ces plaies. (1643)<br /> +<i>Var.</i> Que rien qu'un autre amour ne peut guérir ses plaies. (1648-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1312" id="Footnote_1312" href="#FNanchor_1312"><span class="label">[1312]</span></a> <i>Var.</i> Peux-tu voir tant de pleurs d'un cœur si détaché? (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1313" id="Footnote_1313" href="#FNanchor_1313"><span class="label">[1313]</span></a> <i>Var.</i> Et qui par un excès de cette même amour. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1314" id="Footnote_1314" href="#FNanchor_1314"><span class="label">[1314]</span></a> «Ce vers est dans <i>le Cid</i> (vers 878), et est à sa place dans les deux +pièces.» (<i>Voltaire.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_1315" id="Footnote_1315" href="#FNanchor_1315"><span class="label">[1315]</span></a> En marge, dans les éditions de 1643 et de 1648 in-4<sup>o</sup>: <i>Cléon et les autres +gardes sortent et conduisent Polyeucte; Pauline le suit</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_1316" id="Footnote_1316" href="#FNanchor_1316"><span class="label">[1316]</span></a> Du Vair a dit à la fin du Livre II de son <i>Traité de la constance</i>: «S'il +nous mène aux coups, il nous mène à la gloire.»</p> + +<p><a name="Footnote_1317" id="Footnote_1317" href="#FNanchor_1317"><span class="label">[1317]</span></a> +<i>Var.</i> Je te suivrai partout et mêmes au trépas.<br /> +<span class="smcap">POL.</span> Sortez de votre erreur, ou ne me suivez pas. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1318" id="Footnote_1318" href="#FNanchor_1318"><span class="label">[1318]</span></a> <i>Var.</i> Que la rage d'un peuple à présent se déploie. (1643-60)</p> + +<p><a name="Footnote_1319" id="Footnote_1319" href="#FNanchor_1319"><span class="label">[1319]</span></a> +<i>Var.</i> Du moins j'ai satisfait à mon cœur affligé:<br /> +Pour amollir le sien je n'ai rien négligé. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1320" id="Footnote_1320" href="#FNanchor_1320"><span class="label">[1320]</span></a> +<i>Var.</i> Et leur gloire en a crû, loin d'en être affoiblie.<br /> +Jamais nos vieux héros n'ont eu de mauvais sang,<br /> +Qu'ils n'eussent, pour le perdre, ouvert leur propre flanc. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1321" id="Footnote_1321" href="#FNanchor_1321"><span class="label">[1321]</span></a> <i>Var.</i> Par ses pleurs et ses cris pourra vous émouvoir.... (1643-60)</p> + +<p><a name="Footnote_1322" id="Footnote_1322" href="#FNanchor_1322"><span class="label">[1322]</span></a> <i>Var.</i> Va donc y donner ordre et voir ce qu'elle fait. (1643-63)</p> + +<p><a name="Footnote_1323" id="Footnote_1323" href="#FNanchor_1323"><span class="label">[1323]</span></a> L'édition de 1648 in-4<sup>o</sup> porte, par erreur, <i>vous plaignez</i>, pour <i>vous peignez</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_1324" id="Footnote_1324" href="#FNanchor_1324"><span class="label">[1324]</span></a> Voyez la Notice de <i>Polyeucte</i>, p. <a href="#Page_468">468</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_1325" id="Footnote_1325" href="#FNanchor_1325"><span class="label">[1325]</span></a> <i>Var.</i> Eh bien! à vos dépens vous saurez que Sévère. (1643-60)</p> + +<p><a name="Footnote_1326" id="Footnote_1326" href="#FNanchor_1326"><span class="label">[1326]</span></a> <i>Var.</i> Arrêtez-vous, Sévère, et d'une âme apaisée. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1327" id="Footnote_1327" href="#FNanchor_1327"><span class="label">[1327]</span></a> <i>Var.</i> Je n'en vois point mourir que ce cœur n'en soupire. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1328" id="Footnote_1328" href="#FNanchor_1328"><span class="label">[1328]</span></a> <i>Var.</i> Je n'en veux pas en vous faire un persécuteur. (1643-63)</p> + +<p><a name="Footnote_1329" id="Footnote_1329" href="#FNanchor_1329"><span class="label">[1329]</span></a> «La manière dont le fameux Baron récitait ces vers en appuyant sur <i>servez +votre</i><a name="FNanchor_1329-a" id="FNanchor_1329-a" href="#Footnote_1329-a" class="fnanchor">[1329-a]</a> <i>monarque</i>, était reçue avec transport.» (<i>Voltaire</i>, édition de 1764.)</p> + +<p><a name="Footnote_1329-a" id="Footnote_1329-a" href="#FNanchor_1329-a"><span class="label">[1329-a]</span></a> Dans le texte, Voltaire ne donne pas <i>votre</i>, mais <i>notre</i>, comme les éditions +publiées par Corneille.</p> + +<p><a name="Footnote_1330" id="Footnote_1330" href="#FNanchor_1330"><span class="label">[1330]</span></a> <i>Var.</i> Ou bien il quittera cette sévérité. (1643-56)</p> + +<p><a name="Footnote_1331" id="Footnote_1331" href="#FNanchor_1331"><span class="label">[1331]</span></a> <i>Var.</i> Vous inspire bientôt toutes ses vérités! (1643 et 48 in-4<sup>o</sup>)</p> +<hr class="c5" /> +</div> +</div> + +<h2 class="p4">TABLE DES MATIÈRES</h2> + +<h4>CONTENUES DANS LE TROISIÈME VOLUME.</h4> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="5" summary="TOC"> +<tr> + <td class="tdl pt">LE CID, tragédie</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl2">Notice</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_3">3</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl1"><span class="smcap">Écrits en faveur du Cid</span>, attribués à Corneille<br /> + par Niceron ou par les frères Parfait:</td> + <td> </td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl3"> I. L'Ami du Cid</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_53">53</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl3"> II. Lettre pour M. de Corneille, contre ces mots de la<br /> + lettre sous le nom d'Ariste: <i>Je fis donc résolution de guérir ces idolâtres</i></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_56">56</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl3">III. Réponse de *** à *** sous le nom d'Ariste</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_59">59</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl3">IV. Lettre du désintéressé au sieur Mairet</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_62">62</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl3"> V. Avertissement au Besançonnois Mairet</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_67">67</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl2">A Madame de Combalet</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_77">77</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl2">Extrait de Mariana et Avertissement</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_79">79</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl2"><i>Romance primero</i></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_87">87</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl2"><i>Romance segundo</i></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_90">90</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl2">Examen</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_91">91</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl2">Liste des éditions qui ont été collationnées pour les variantes du <i>Cid</i></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_102">102</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl1"><span class="smcap">Le Cid</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_105">105</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl2"><span class="smcap">Appendice:</span></td> + <td> </td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl3"> I. Passages des <i>Mocedades del Cid</i> de Guillem de Castro,<br /> + imités par Corneille et signalés par lui</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_199">199</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl3"><span class="pagenum"><a name="Page_572" id="Page_572">572</a></span> + II. Analyse comparative du drame de Guillem de Castro:<br /> + <i>la Jeunesse du Cid</i></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_207">207</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl3">III. Aux amateurs de la langue françoise (Avertissement<br /> + de l'édition de Leyde)</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_240">240</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="pt tdl">HORACE, tragédie</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_243">243</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl2">Notice</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_245">245</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl2">A Monseigneur le cardinal duc de Richelieu</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_258">258</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl2">Extrait de Tite Live</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_262">262</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl2">Examen</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_273">273</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl2">Liste des éditions qui ont été collationnées pour les variantes +d'<i>Horace</i></td> +<td class="tdr"><a href="#Page_281">281</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl1"><span class="smcap">Horace</span></td> +<td class="tdr"><a href="#Page_283">283</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl pt">CINNA, tragédie</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_359">359</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl2">Notice</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_361">361</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl2">A Monsieur de Montoron</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_369">369</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl2">Extrait de Sénèque</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_373">373</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl2">Extrait de Montagne</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_376">376</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl2">Examen</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_379">379</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl2">Liste des éditions qui ont été collationnées pour les variantes +de <i>Cinna</i></td> +<td class="tdr"><a href="#Page_383">383</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl1"><span class="smcap">Cinna</span></td> +<td class="tdr"><a href="#Page_385">385</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl pt">POLYEUCTE, <span class="smcap">MARTYR</span>, tragédie chrétienne</td> +<td class="tdr">463</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl2">Notice</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_465">465</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl2">A la Reine régente</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_471">471</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl2">Abrégé du martyre de saint Polyeucte</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_474">474</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl2">Examen</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_478">478</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl2">Liste des éditions qui ont été collationnées pour les variantes +de <i>Polyeucte</i></td> +<td class="tdr"><a href="#Page_485">485</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl1"><span class="smcap">Polyeucte</span></td> +<td class="tdr"><a href="#Page_487">487</a></td> +</tr> +</table> + +<p class="p2 center"><span class="smcap"><small><b>FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.</b></small></span></p> + +<p class="font90 center p4"><small>Paris.—Imprimerie de Ch. Lahure et C<sup>ie</sup>, rue de Fleurus, 9.</small></p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres de P. Corneille, Tome III, by +Pierre Corneille + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE P. CORNEILLE, TOME III *** + +***** This file should be named 36011-h.htm or 36011-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/0/1/36011/ + +Produced by Hélène de Mink, Carlo Traverso and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/36011-h/images/001.jpg b/36011-h/images/001.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f3b1eed --- /dev/null +++ b/36011-h/images/001.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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