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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire de Édouard Manet et de son oeuvre + +Author: Théodore Duret + +Release Date: April 28, 2011 [EBook #35986] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE ÉDOUARD MANET *** + + + + +Produced by Adrian Mastronardi, Hélène de Mink and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by The Internet Archive/Canadian Libraries and +Bibliothèque Nationale de France/Gallica) + + + + + + + + Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par + le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été + conservée et n'a pas été harmonisée. + + + + + HISTOIRE + + DE + + ÉDOUARD MANET + + ET DE SON OEUVRE + + + + +DU MÊME AUTEUR + + Critique d'Avant-garde.--Salon de 1870.--Les peintres + impressionnistes.--Claude Monet.--Renoir.--Édouard + Manet.--L'Art japonais.--Hokousaï.--James Whistler.--Sir + Joshua Reynolds et Gainsborough.--Richard Wagner.--Arthur + Schopenhauer.--Herbert Spencer. + + G. CHARPENTIER, éditeur. In-12. 1885. + + +Bibliothèque nationale.--Département des Estampes. Livres et Albums +illustrés du Japon catalogués. + + ERNEST LEROUX, éditeur. In-8º (illustré). 1900. + + +Histoire de James Mc N. Whistler et de son oeuvre. + + H. FLOURY, éditeur. In-4º (illustré). 1904. + + +_Il a été tiré de cet ouvrage 30 exemplaires numérotés sur papier du +Japon._ + + +Paris.--L. MARETHEUX, imp., 1, r. Cassette.--11606. + +[Illustration: PORTRAIT D'ÉDOUARD MANET, PAR ALPHONSE LEGROS (1863)] + + + + + THÉODORE DURET + + HISTOIRE + + DE + + ÉDOUARD MANET + + ET DE SON OEUVRE + + AVEC DOUZE ILLUSTRATIONS + + PARIS + LIBRAIRIE CHARPENTIER ET FASQUELLE + EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR + 11, RUE DE GRENELLE, 11 + + 1906 + Tous droits réservés. + + + + +ANNÉES DE JEUNESSE + + + + +I + +ANNÉES DE JEUNESSE + + +Édouard Manet naquit à Paris le 23 janvier 1832, au nº 5 de la rue des +Petits-Augustins, aujourd'hui rue Bonaparte, et fut baptisé le 2 +février de la même année en l'église Saint-Germain-des-Prés. Il devait +être l'aîné de trois frères. Leur père, magistrat, avait de la +fortune. Il appartenait à cette bourgeoisie qui s'épanouissait et +atteignait à la domination sous le règne de Louis-Philippe. Leur mère, +née Fournier, appartenait à la même classe de vieille et riche +bourgeoisie. Son père, agent diplomatique, avait pris part aux +négociations ayant porté le maréchal Bernadotte au trône de Suède. +Elle avait un frère dans l'armée, qui devait devenir colonel. + +La bourgeoisie, avant la révolution de 1848, qui lui a enlevé le +pouvoir, et la survenue du suffrage universel, qui l'a plus ou moins +mêlée avec le peuple, formait une véritable classe distincte. Après +avoir combattu et renversé la noblesse, elle s'était elle-même triée +et mise à part. Au milieu d'elle, les familles qui se consacraient au +barreau et à la magistrature gardaient des traditions et des habitudes +propres, venues des anciens parlements. Elles avaient une culture +d'esprit particulière, une instruction classique soignée, le culte de +la rhétorique qui prévalait au Palais. Dans ce milieu, les hommes qui +s'élevaient aux postes de la magistrature prenaient une sorte +d'ascendant et s'assuraient une considération certaine. La +magistrature à cette époque exerçait encore comme un sacerdoce. Elle +gardait la dignité de sa fonction, elle jouissait au dehors d'un +respect général. Le père d'Édouard Manet, juge au tribunal de la +Seine, personnifiait toutes les particularités de sa classe, la +bourgeoisie, et, dans sa classe, de son monde spécial, la +magistrature. + +Manet est donc né dans une condition sociale qu'on peut appeler +élevée, il a grandi dans un milieu de vieilles traditions. Les traits +de moeurs et de caractère dus à la naissance devaient persister chez +lui toute la vie, parallèlement à ses propensions d'artiste. Il +resterait essentiellement un homme du monde, d'une politesse parfaite, +d'un grand raffinement de manières, se plaisant en société, aimant à +fréquenter les salons, où sa verve et son esprit de saillie le +distinguaient et le faisaient goûter. + +Il fallait que chez un homme d'une telle manière d'être, l'impulsion +vers la vie artistique fût grande, pour que les penchants de l'artiste +finissent par l'emporter sur tous les autres. En effet, on peut dire +de Manet que la nature l'avait réellement créé pour être peintre, +qu'elle l'avait doué d'une vision et de sensations telles, qu'il ne +pouvait trouver l'emploi de sa vie qu'en s'adonnant à la peinture. +Dans ces circonstances, la vocation devait se révéler chez lui de très +bonne heure et le mettre sûrement en désaccord avec sa famille. + +La carrière qui l'attendait, dans la pensée des siens, était celle du +barreau, de la magistrature ou des fonctions publiques. Il recevrait +l'enseignement classique qui, à cette époque de monopole +universitaire, se donnait dans les collèges de l'État, il y prendrait +le grade de bachelier ès lettres, ferait ensuite son droit et +passerait ces examens qui lui conféreraient la qualité d'avocat. +C'était la voie toute naturelle que devait suivre son frère le plus +jeune, Gustave, qui, après être devenu avocat, sans exercer assidûment +sa profession, devait se servir de ses avantages de culture, pour +s'ouvrir une carrière à côté, d'abord comme conseiller municipal de +Paris, puis comme fonctionnaire de l'État, inspecteur général des +prisons. + +Mais Manet n'éprouva aucune envie de suivre la voie traditionnelle où +son frère devait s'engager. Il avait été confié, dans sa première +jeunesse, à l'abbé Poiloup, qui tenait une institution à Vaugirard. +Puis il avait été mis, pour continuer ses études, au collège Rollin. +Son oncle, le colonel Fournier, le frère de sa mère, faisait des +dessins dans ses loisirs et c'est auprès de lui, que, tout jeune +garçon, il a d'abord senti naître le goût du dessin et de la peinture, +que les circonstances développent ensuite jusqu'à en faire une +irrésistible passion. Toujours est-il que vers les seize ans, il avait +senti l'appel de la vocation d'une manière si puissante, qu'il exprima +sa volonté d'embrasser la carrière d'artiste. + +Un fils aîné, à cette époque, venant, dans une famille de vieilles +traditions bourgeoises, annoncer pareille détermination, y portait le +désespoir. Un artiste ne pouvait être qu'un déclassé, qu'un dévoyé. On +entreprit donc de l'amener à d'autres desseins. Comme il arrive en +cas de vocation contrariée, Manet entre alors en révolte ouverte. Il +se cabre tellement, qu'il devient impossible à ses parents de le +maintenir dans la voie qu'ils voulaient lui imposer. Mais consentir +aux désirs du jeune homme ne pouvait venir à leur pensée, et puisqu'il +se refusait à étudier le droit et qu'eux-mêmes lui fermaient la +carrière de l'art, pour sortir de l'impasse et par coup de tête, il +déclara qu'il serait marin. Ses parents préférèrent le voir partir, +plutôt que de le laisser entrer dans un atelier. Son père l'accompagna +au Havre, où il s'embarqua comme novice sur un navire de commerce _La +Guadeloupe_, faisant voile pour Rio-de-Janeiro. + +Il alla ainsi au Brésil et en revint, sans autre aventure qu'une +occasion qu'il eut d'exercer pour la première fois son talent de +peintre. La cargaison du navire comprenait des fromages de Hollande, +dont l'eau de mer avait terni la couleur. Le capitaine, qui +connaissait les dispositions de son novice, le choisit de préférence à +tous autres pour les remettre en état. Et Manet aimait à raconter que, +muni d'un pinceau et d'un pot de couleur convenable, il les avait en +effet peints de manière à donner pleine satisfaction. + +Lorsqu'il fut revenu du Brésil, ses parents, qui avaient sans doute +pensé que le voyage l'assouplirait et qu'ils pourraient au retour +l'amener à leurs idées, le trouvèrent tout aussi rebelle +qu'auparavant. Ils se résignèrent alors à l'inévitable, en lui +laissant embrasser la carrière d'artiste. + + + + +DANS L'ATELIER DE COUTURE + + + + +II + +DANS L'ATELIER DE COUTURE + + +Manet ayant vaincu la résistance de sa famille et obtenu d'elle de +suivre sa vocation, choisit, d'accord avec son père, Thomas Couture +pour maître et entra dans son atelier. + +Personne comme peintre n'a plus étudié que Manet pour acquérir le +métier. On comprendra donc qu'enfin entré dans un atelier, il se soit +mis à travailler et qu'il ait, au commencement, cherché à utiliser +l'enseignement à y recevoir. Mais doué d'un tempérament personnel, +soumis à ce travail des natures originales qui cherchent à s'ouvrir +leur voie, l'effort même auquel il se livrait pour dégager son talent +ne pouvait manquer d'en faire un élève fort peu soumis et en heurt +continuel avec son maître, car ils étaient tous les deux de caractères +fort différents. M. Antonin Proust, qui après avoir été l'ami de Manet +au collège Rollin était devenu son camarade d'atelier chez Couture, a +raconté dans la _Revue Blanche_ les rapports entre le maître et +l'élève, qui ne sont qu'une longue suite de heurts, de fâcheries +suivies de raccommodements, mais qui, venant d'une divergence +fondamentale, ne pouvaient manquer de se reproduire jusqu'à la +brouille définitive. En effet, le jeune homme que Couture avait reçu +dans son atelier était destiné, plus que tout autre, à saper l'art, +fait de traditions, dont il était un des apôtres. C'était le loup +auquel, en prenant Manet, il avait ouvert les portes de la bergerie. +Les deux hommes ne pouvaient donc éviter la rupture irrémédiable, +puisque ce que l'un défendait, l'autre d'instinct le combattait et, à +mesure que son jugement se fortifierait et prendrait conscience de +soi, devait s'appliquer à le détruire. + +Couture, au moment où, vers 1850, Manet entrait dans son atelier, +était un artiste renommé. Il tenait une place parmi les maîtres de la +peinture d'histoire, considérée alors comme formant l'essence de ce +qu'on appelait le grand art. Son esthétique était faite du respect de +certaines traditions, du culte de règles fixes et de l'observance de +procédés transmis. Il croyait, avec la majorité des artistes de son +temps, en l'excellence d'un idéal fixe, opposé à ce que l'on appelait +avec horreur le réalisme. Certains sujets seuls étaient alors crus +dignes de l'art; les scènes de l'antiquité, la représentation des +Grecs et des Romains jouissaient des préférences, comme nobles par +elles-mêmes; les hommes du temps présent, avec leurs redingotes et +leurs vêtements usuels, étaient au contraire à fuir, comme n'offrant +que des motifs réalistes, anti-artistiques; les sujets religieux +faisaient encore partie du grand art, cependant le nu en était avant +tout _et principium et fons_; puis, à un rang moins élevé mais encore +acceptable, venaient les compositions tirées des pays que +l'imagination entourait d'un prestige supérieur, l'Orient par exemple; +un paysage d'Egypte était par lui-même digne de l'art, un artiste +épris de l'idéal pouvait peindre les sables du désert, mais il fût +tombé dans le réalisme, et se fut abaissé, en peignant un pâturage de +Normandie, avec des vaches et des pommiers. Couture se tenait avec +ferveur dans les traditions de ce grand art. Il s'était mis surtout en +vue par un tableau d'énormes dimensions, exposé au Salon de 1847, où +il avait obtenu un succès éclatant: les _Romains de la décadence_. Le +tableau est au Louvre; en l'étudiant, on peut se rendre compte de ce +que valait ce grand art, tel que Couture et les contemporains le +cultivaient. + +Les Romains de la décadence! Voilà certes un sujet qui prête à +l'imagination et peut exercer la pensée. Mais Couture n'a conçu la +décadence romaine, qui a été en réalité la transformation d'une +société passant d'un état à un autre, que sous la forme d'un +affaiblissement physique. Ses Romains de la décadence sont des êtres +étiolés, des demi-eunuques pâles, consumés par l'orgie. Acceptons +après tout cette donnée, un artiste n'est pas obligé de se rendre un +compte philosophique de l'histoire. Cependant, ce que nous ne pouvons +lui passer, ce qui nous empêche d'admirer son oeuvre, c'est que ses +Romains ne sont en aucune façon des hommes antiques, soit qu'on +veuille rétablir, par l'étude précise des monuments figurés, le type +exact des vieux Romains, soit que, par la puissance de l'imagination, +on cherche à évoquer, pour représenter l'antiquité, des formes +différentes de celles de notre temps. + +Nicolas Poussin s'est livré, lui, à un travail de ce genre dans son +_Enlèvement des Sabines_. Il a réalisé une évocation du passé, il a +créé des hommes d'une certaine manière d'être, qui ne sont peut-être +pas tels que l'étaient les vrais Romains primitifs, pourtant qui sont +dus à une conception originale et nous transportent dans un monde +imaginé différent du nôtre. Mais les Romains de Couture n'offrent +rien de semblable, ils ne révèlent aucun travail de reconstitution, ce +sont des hommes très modernes, de simples modèles, que l'artiste a +fait poser et dont il a reproduit les traits, sans pouvoir les +transformer. Et alors ils sont disposés selon les préceptes légués et +les conventions acceptées; un groupe central en pleine lumière, puis +des groupes accessoires à droite et à gauche, tel personnage +s'équilibrant avec son pendant ou l'un faisant repoussoir à l'autre, +les ombres et les lumières factices et artificielles. Aucun lien ne +tient les personnages ensemble dans une action commune, ils restent +séparés, on sent l'effort qui les a posés à côté les uns des autres. +Nulle émotion ne se dégage donc de cette toile immense. + +Si on retourne à l'_Enlèvement des Sabines_, on voit au contraire que +Poussin a su faire concourir chaque être à un effet d'ensemble. La +foule en mouvement remue tout d'un souffle; aussi la vie, l'intérêt, +la terreur, naissent-ils de l'action. Les personnages petits +linéairement donnent une vraie sensation de force et d'ampleur, qui +manque aux êtres dont Couture a vainement agrandi les proportions. +C'est-à-dire que pour faire de la vraie peinture d'histoire, il faut +être d'un certain temps, que pour recréer effectivement l'antiquité, +il faut vivre, comme au XVIIe siècle, à une époque où la pensée se +meut naturellement dans une sphère de traditions littéraires et, par +surcroît, avoir du génie, comme Nicolas Poussin. Mais lorsque, toutes +les conditions changées, on veut perpétuer l'invention initiale, par +des procédés d'école, on n'obtient que des oeuvres pauvres, où +manquent le souffle et la vie. Tout l'effort de Couture n'a pu le +mener au but. Sa toile, dans son genre, est évidemment meilleure que +d'autres. Il a fallu après tout du talent pour agencer, même +imparfaitement, une aussi vaste composition, l'homme qui l'a exécutée +y montre, on ne saurait le nier, certaines qualités de peintre. Mais +toute la sueur et toute la peine n'ont pu réaliser, en dehors du temps +voulu et en l'absence du génie évocateur, la vision recherchée du +monde antique. + +L'art fait de traditions dont Couture était un des coryphées était +arrivé de son temps à la décrépitude; l'étude de ses oeuvres et de +celles des contemporains révèle son épuisement. Au moment où Manet +apparaissait, il y avait donc conflit entre les artistes en renom, +obstinés à continuer une tradition épuisée, et ces élèves cherchant +inconsciemment la vie et aspirant à créer des formes d'art, +appropriées aux besoins nouveaux. Couture était de ceux qui voulaient +maintenir indéfiniment les formules du passé, Manet était au premier +rang des jeunes, travaillés par l'esprit novateur. Les heurts et les +froissements survenus entre le maître et l'élève n'étaient donc que la +manifestation, sous forme de conflit personnel, de la lutte plus +profonde qui s'engageait entre des formes de pensée dissemblables et +des conceptions d'art antagonistes. + +On voit, en effet, par les souvenirs de M. Antonin Proust, que Manet +se prend d'une répulsion de plus en plus vive pour le genre que son +maître cultive et qu'il veut lui transmettre, la peinture d'histoire, +et qu'alors il se porte, à mesure qu'il prend conscience de son propre +talent, vers l'observation de la vie réelle. Couture qui découvre que +son élève lui échappe, pour aller vers ce que lui-même abhorre et +qualifie du nom méprisant de réalisme, croit lui fermer tout grand +avenir, en lui disant un jour: «Allez, mon garçon! vous ne serez +jamais que le Daumier de votre temps.» Prétendre ravaler quelqu'un +parce qu'on en fait un Daumier cause aujourd'hui de l'étonnement. +C'est que les temps sont changés! Daumier méprisé par les partisans de +la peinture d'histoire dominant de son vivant, comme un simple +caricaturiste et réaliste, est aujourd'hui admiré comme un des grands +artistes du passé. Couture, entêté dans l'ornière d'une forme d'art +décrépite, est au contraire maintenant dédaigné et son oeuvre tombe +dans l'oubli. + +Cette répulsion qui se développe chez Manet pour l'art de la tradition +se manifeste surtout par le mépris qu'il témoigne aux modèles posant +dans l'atelier et à l'étude du nu, telle qu'elle était alors conduite. +Le culte de l'antique, comme on le comprenait dans la première moitié +du XIXe siècle parmi les peintres, avait amené la recherche de modèles +spéciaux. On leur demandait des formes pleines. Les hommes en +particulier devaient avoir une poitrine large et bombée, un torse +puissant, des membres musclés. Les individus doués des qualités +requises, qui posaient alors dans les ateliers, s'étaient habitués à +prendre des attitudes prétendues expressives et héroïques, mais +toujours tendues et conventionnelles, d'où l'imprévu était banni. +Manet porté vers le naturel et épris de recherches s'irritait de ces +poses d'un type fixe et toujours les mêmes. Aussi faisait-il très +mauvais ménage avec les modèles. Il cherchait à en obtenir des poses +contraires à leurs habitudes, auxquelles ils se refusaient. Les +modèles connus, qui avaient vu les morceaux faits d'après leurs torses +conduire certains élèves à l'Ecole de Rome, alors la suprême +récompense, et qui, dans leur orgueil, s'attribuaient presque une part +du succès, se révoltaient de voir un tout jeune homme ne leur +témoigner aucun respect. Il paraît que fatigué de l'éternelle étude du +nu, Manet aurait essayé de draper et même d'habiller les modèles, ce +qui aurait causé parmi eux une véritable indignation. + +Manet en quittant définitivement Couture, vers 1856[1], était donc +très mal avec lui et en révolte ouverte contre son enseignement. Il +avait pris en horreur la peinture d'histoire et celle du nu, d'après +les modèles professionnels. + + [1] Un reçu conservé, daté de février 1856, montre qu'à cette + époque, Couture percevait encore la cotisation d'atelier de + Manet. + + + + +LES PREMIÈRES OEUVRES + + + + +III + +LES PREMIÈRES OEUVRES + + +Manet livré à lui-même alla s'établir dans un atelier de la rue +Lavoisier. Qu'allait-il faire? un point était clair à ses yeux. Il +délaisserait la tradition académique, les procédés conventionnels, le +prétendu idéal classique, dont il avait pris l'aversion dans l'atelier +de Couture, pour peindre la vie autour de lui. Ses modèles ne seraient +plus des êtres spéciaux professionnels, il les choisirait parmi les +hommes et les femmes variés d'aspect, que la multiplicité des types +humains peut offrir. Cependant entre cette première vue abstraite et +une réalisation, il y avait toute la distance qui sépare une +conception sans lignes arrêtées, de la création fixée dans des formes +précises. Il était à ce point de départ des novateurs qui se sentent +tourmentés par le démon de l'invention, mais qui, devant tirer de leur +fond des oeuvres neuves, entrent dans cette période de recherches où +il leur faut se découvrir eux-mêmes. + +Il continua à travailler, à regarder, à s'instruire. Il fréquenta le +Louvre et fit des voyages à l'étranger. Il visita la Hollande, où il +s'éprit de Frans Hals, et l'Allemagne, pour voir les musées de Dresde +et de Munich. Puis il alla en Italie, attiré surtout par les +Vénitiens. A cette époque appartiennent des copies faites de la façon +la plus serrée. Il copia un Rembrandt à Munich et rapporta de Florence +une tête de Philippo Lippi. Il copia aussi au Louvre les _Petits +cavaliers_ de Velasquez, la _Vierge au lapin blanc_, du Titien et le +_Portrait de Tintoret_ par lui-même. Il avait une admiration toute +particulière pour ce dernier maître; lorsqu'il allait au Louvre il ne +manquait point de s'arrêter devant son portrait, qu'il déclarait être +un des plus beaux du monde. + +En même temps il commençait à peindre d'après l'esthétique qu'il +s'était faite, en prenant ses modèles dans le monde vivant, autour +de lui. Une de ses premières oeuvres originales a été l'_Enfant aux +cerises_; un jeune garçon, coiffé d'une toque rouge, tient +devant lui une corbeille de cerises. Une oeuvre plus importante de +la même époque fut le _Buveur d'absinthe_, en 1859. Le buveur de +grandeur naturelle, coiffé d'un chapeau à haute forme, assis +enveloppé d'un manteau couleur brune, est d'aspect, lugubre. Il +donne bien l'idée de la ruine physique et morale où peut conduire +l'abus de l'absinthe. Ce tableau est certes caractéristique, mais +s'il révèle la personnalité de son auteur, il ne la montre cependant +pas encore dégagée de tout alliage et de toute réminiscence. Il fait +souvenir de l'atelier par où le peintre a passé. Il n'est que la +continuation plus accentée des morceaux produits chez Couture, qui, +par leur franchise et leur qualité de palette, avaient excité +l'approbation des autres élèves, mais qui, tout en étant déjà +puissants, gardaient encore la marque du lieu d'origine. Car il +n'est pas dans la nature des choses que le jeune homme entrant dans +la vie, quelle que soit son originalité native, puisse ne pas +prendre d'abord l'empreinte du milieu où il survient et du maître +dont il reçoit les premières leçons. + +[Illustration: LE TORERO MORT] + +Postérieure au _Buveur d'absinthe_ est la _Nymphe surprise_. Elle se +replie sur elle-même, en se couvrant en partie d'une draperie. C'est +un beau morceau de nu, mais où l'on sent encore le travail de l'homme +qui se cherche. On y découvre l'influence des Vénitiens. Le titre +aussi mythologique, qui apparaît comme une exception, dans la +nomenclature de ses tableaux et qu'il ne devait plus reprendre, montre +qu'en ce moment, Manet a vécu parmi les artistes de la Renaissance et +que, dans son admiration, il a emprunté à leur vocabulaire. + +S'il avait admiré les Vénitiens, il devait aussi s'éprendre des +Espagnols, Velasquez, le Greco et Goya. A cette époque des débuts, se +placent donc ses premiers motifs espagnols. Il ne faut cependant pas +croire que les tableaux où il a introduit des personnages espagnols +lui aient été inspirés surtout par la fréquentation de Velasquez et de +Goya. S'il était allé tout de suite visiter les musées de Hollande et +d'Allemagne, et étudier les Italiens chez eux, il ne devait aller voir +les Espagnols à Madrid qu'en 1865, alors que sa personnalité serait +pleinement développée. Les premiers tableaux consacrés à des sujets +espagnols lui ont été suggérés par la vue de chanteurs et de danseurs, +venus en troupe à Paris. Séduit par leur originalité, il avait +ressenti l'envie de les peindre. + +Parmi les tout premiers tableaux exécutés dans ces dispositions est le +_Ballet espagnol_, une toile où les personnages sont alignés les uns à +côté des autres, debout, ou assis. Là se révèle le don de Manet de +peindre en pleine lumière et d'associer, sans heurt, les tons les plus +variés. Puis, en 1862, il peint la danseuse _Lola de Valence_. Les +fleurs multicolores du jupon, le voile blanc et le fichu bleu qui +entourent la tête et les épaules de la jeune femme, sont rendus, avec +une extrême franchise. Le visage et les yeux si vivants présentent, +comme un type étrange, cette sorte de sauvagerie raffinée, apportée et +laissée sur le rivage de Valence par les Arabes. + +Manet n'avait à ce moment, où il était encore inconnu, que le poète +Baudelaire pour le fréquenter dans son atelier, le comprendre et +l'approuver. Baudelaire qui se piquait de ne reculer devant aucune +audace, pour qui personne n'était assez osé, qui faisait depuis +longtemps de la critique d'art, qu'il voulait tenir en dehors des +voies battues, avait découvert en Manet l'homme hardi, capable +d'innover. Il l'encourageait donc, il défendait ses oeuvres les plus +attaquées. Il ressentit une grande admiration pour Lola de Valence +peinte, et il composa en son honneur le quatrain suivant: + + Entre tant de beautés que partout on peut voir, + Je comprends bien, amis, que le désir balance; + Mais on voit scintiller dans Lola de Valence, + Le charme inattendu d'un bijou rose et noir. + +Cependant à celle époque, le Salon était le lieu obligé où tout +artiste devait se produire. L'entrée au Salon marquait le moment où le +débutant, sorti de la période d'études, se sentait assez sûr de lui +pour appeler le public à juger ses oeuvres. Manet chercha, pour la +première fois, à y pénétrer, en 1859, avec le _Buveur d'absinthe_. Le +jury d'examen le refusa. A cette époque les Salons n'avaient lieu que +tous les deux ans. Ils ne devaient devenir annuels qu'à partir de +1863. Il n'y en eut donc point en 1860, et Manet ne put revenir à la +charge qu'en 1861. Il présenta cette année-là à l'examen du jury les +_Portraits de M. et Mme M..._, (son père et sa mère) et l'_Espagnol +jouant de la guitare_, aussi connu comme le _Chanteur espagnol_, ou +encore, comme le _Guitarero_. Les deux tableaux cette fois-ci furent +admis. L'année 1861 marque ainsi le moment où Manet entre, pour la +première fois, en contact avec le public. Les portraits de son père et +de sa mère en buste, réunis sur une même toile, sont peints dans cette +manière un peu dure et d'opposition de noirs et de blancs, à laquelle +il s'abandonne dans certains de ses tableaux du début, par exemple +l'_Angélina_ de la collection Caillebotte, au Musée du Luxembourg. On +y voit apparaître en outre ce goût qu'il devait dégager plus tard, +mais qui alors se révélait inconsciemment, de peindre les natures +mortes. La mère tient une corbeille, où sont placés des pelotons de +laine multicolores, qui cependant s'harmonisent avec l'ensemble. Ces +portraits de dimensions réduites n'attiraient pas beaucoup les +regards et c'était l'autre oeuvre plus importante, où un Chanteur +espagnol était peint de grandeur naturelle, qui devait recueillir le +succès. + +Le chanteur avait été pris dans cette troupe de musiciens et de +danseurs, qui lui fournissait aussi le _Ballet espagnol_ et _Lola de +Valence_. Il avait donc le mérite d'être un véritable Espagnol. Il +offrait un de ces êtres cherchés dans la vie et hors des modèles +d'atelier, vers lesquels Manet se sentait, en opposition à +l'enseignement de Couture, définitivement porté. Il est assis sur un +banc vert, coiffé d'un sombrero, la tête par-dessous enveloppée d'un +mouchoir, veste noire, pantalon gris et espadrilles de lisière. Il +chante en pinçant de sa guitare. Théophile Gautier, dans sa critique +hebdomadaire du _Moniteur Universel_, a dit de lui: «Comme il braille +de bon courage en raclant le jambon!» Ce qui est à la fois vrai et +imaginé. Le _Chanteur espagnol_, appartenant à la période d'essais, +marque un pas en avant. Il laisse voir la poussée profonde qui se +produit chez l'artiste et va le conduire bientôt à l'épanouissement +complet de son originalité. Il est beaucoup plus dégagé des procédés +et des réminiscences d'atelier que le _Buveur d'absinthe_ présenté au +Salon en 1859; il est peint d'une manière plus franche et plus +personnelle. + +En somme, c'était un morceau où se montraient déjà les traits +particuliers de l'auteur. Cependant cette même originalité, qui devait +bientôt après, développée tout à fait, soulever de si violentes +tempêtes, n'en occasionna point à cette première apparition. Le +tableau était peint dans une gamme de tons gris et noirs, qui ne +heurtait pas trop l'oeil des spectateurs; quoique conçu dans la donnée +réaliste qu'on abhorrait alors, il demeurait hors de la réalité +ambiante, puisque le modèle, en sa qualité d'Espagnol, portait un +costume à part, qu'on pouvait juger fantaisiste, si bien que l'oeuvre +du débutant, sans attirer spécialement les regards du public, fut +remarquée des peintres et de certains critiques. Le jury lui décerna +une mention honorable et Théophile Gautier put conclure, en en +parlant: «Il y a beaucoup de talent dans cette figure de grandeur +naturelle, peinte en pleine pâte, d'une brosse vaillante et d'une +couleur vraie.» + +En 1862, il ne devait pas y avoir de Salon et ce n'est qu'en 1863 que +Manet put se présenter de nouveau, pour être encore une fois refusé. +Mais n'anticipons pas. Avant d'arriver à cette péripétie, qui devait +être décisive dans sa vie et le lancer en pleine carrière, il nous +faut jeter un dernier regard sur ses oeuvres de début. Parmi elles se +remarque la _Musique aux Tuileries_ de l'année 1861. A cette époque +le château des Tuileries, où l'Empereur tenait sa cour, était un +centre de vie luxueuse qui s'étendait au jardin. La musique qu'on y +faisait deux fois par semaine attirait une foule mondaine et élégante. +Le tableau de Manet a donc pour nous l'avantage de représenter les +moeurs et les costumes d'une époque disparue. Il est rendu encore plus +intéressant par les portraits qu'on y voit, le sien et ceux de +contemporains connus ou célèbres, tels que Baudelaire et Théophile +Gautier. Manet après avoir peint un sujet mondain, dans la _Musique +aux Tuileries_, en peignait un de l'ordre populaire, dans la +_Chanteuse des rues_. Le tableau est exécuté dans une tonalité +générale de gris, où le gris de la robe forme la note dominante. La +chanteuse debout tient sa guitare sous le bras, et mange les cerises. +L'ensemble aurait pu rester vulgaire, mais l'artiste a su l'embellir +par la qualité de la peinture en soi. + +Il peignait encore alors l'_Enfant à l'épée_. Un jeune garçon debout +et en marche tient, dans ses bras, une lourde épée. Cette toile d'une +gamme sobre devait être une des premières qui serait goûtée. Elle a +pris place au Musée de New-York. Avant de peindre l'_Enfant à l'épée_, +il avait déjà peint le _Gamin au chien_, un tableau très réussi, où un +jeune garçon est également le personnage. + +De l'année 1862 est le _Vieux musicien_, l'oeuvre la plus importante, +par les dimensions, de sa période des débuts. Le Vieux musicien au +entre de la toile sert de raison première à l'existence de l'ensemble. +Il est assis en plein air, son violon d'une main, l'archet de l'autre, +prêt à jouer. Les personnages autour attendent, pour l'écouter. +D'abord à gauche, une petite fille debout et de profil, un poupon dans +ses bras. Manet aimait beaucoup cette figure, il l'a reproduite à part +dans une eau-forte. A côté sont placés deux jeunes garçons, de face et +debout. Puis, dans le fond, apparaît, repris, le _Buveur d'absinthe_. +Enfin à droite, à moitié coupé par le cadre, se voit un Oriental, avec +turban et longue robe. La réunion de ces personnages si dissemblables +surprend d'abord, on est là en pleine fantaisie. Je ne sache pas que +Manet ait eu d'autre intention, en peignant ce tableau, que d'y mettre +des êtres divers, qui lui plaisaient et dont il voulait conserver +l'image. + +En cherchant à dégager l'idée qu'on peut se former de Manet pendant +ces années de début, on voit un homme qui, porté d'instinct vers des +voies originales, se soustrait à l'esthétique dominatrice autour de +lui et aux règles fixes observées dans les ateliers. Il cherche à +dégager sa personnalité, alors l'esprit en éveil et les yeux ouverts, +multiplie les études et regarde de divers côtés. Dans ses voyages, il +va vers des vieux maîtres, pour lesquels ils se sent de l'affinité. +Frans Hals en Hollande, les Vénitiens en Italie. Il étudie Velasquez +et Goya d'après les tableaux qui s'offrent d'abord d'eux en France. +Dans ces conditions, ses premières oeuvres portent la marque +d'influences et de reflets divers. Il y a celles du tout jeune homme +qui, produites dans l'atelier de Couture ou aussitôt après la sortie, +se rapprochent du premier maître. D'autres laissent voir la +fréquentation des Vénitiens ou une manière de parenté avec les maîtres +espagnols. Cependant les formes d'emprunt ne sont, en définitive, que +de surface. Elles ne pénètrent pas suffisamment les oeuvres pour qu'on +puisse trouver entre elles de caractères réellement dissemblables. Au +contraire, en les rangeant chronologiquement, on voit une personnalité +bien caractérisée, qui se montre dès la première, se retrouve ensuite +dans toutes les autres et se développe d'une manière constante. + +On se sent surtout tout de suite en présence d'un homme que la nature +a doué, dans le grand sens du mot. L'instinct qui avait poussé Manet à +vouloir être peintre ne l'avait pas trompé. En y cédant, il ne faisait +qu'obéir à la voix mystérieuse de la nature qui, en créant certains +êtres pour accomplir certaines besognes, leur donne la faculté de se +reconnaître et la force de vaincre les résistances à rencontrer. Tout +ce que Manet a exécuté, du jour où il a mis de la couleur sur une +toile, était oeuvre de peintre. Ses productions de début ont déjà +l'intensité de vie, la valeur de facture, le mérite de matière, +l'éclat de lumière, qui constituent les qualités picturales et +permettent seules de réaliser, par le pinceau, des créations +puissantes et durables. + + + + +LE DÉJEUNER SUR L'HERBE + + + + +IV + +LE DÉJEUNER SUR L'HERBE + + +En 1863 Manet avait trente et un ans. Le travail auquel il se livrait +pour se frayer sa voie, se découvrir lui-même, qui l'avait conduit à +produire des oeuvres de plus en plus personnelles, aboutit alors à la +réussite cherchée, dans une création où le novateur se trouve enfin +complet, le _Déjeuner sur l'herbe_. + +Ce tableau peint au commencement de 1863 qui, par ses dimensions, +dépassait toutes ses productions antérieures et sur lequel il avait +compté pour attirer l'attention, présenté au Salon, fut refusé par le +jury d'examen. Manet se voyait donc, en 1863, comme en 1859, condamné +par le jury. Mais cette année-là les refus multipliés vinrent frapper +un nombre inaccoutumé de jeunes artistes; les réclamations qui +s'élevèrent de tous côtés, les influences variées que les victimes +surent mettre en oeuvre, amenèrent une intervention de l'Empereur. +L'administration des Beaux-Arts continua à trouver bonnes les +éliminations du jury, mais, sur un ordre de l'empereur Napoléon III, +il fut permis aux refusés de se montrer au public. On leur accorda au +Palais de l'Industrie, le lieu même où se tenait le Salon, un certain +emplacement pour exposer leurs tableaux. A côté du Salon officiel, +l'année 1863 devait ainsi, par exception, en connaître un autre que +l'on appela des refusés. Ce salon est resté célèbre. On y voyait +Bracquemont, Cals, Cazin, Chintreuil, Fantin-Latour, Harpignies, +Jongkind, Jean-Paul Laurens, Legros, Manet, Pissarro, Vollon, +Whistler. Le _Déjeuner sur l'herbe_[2] par ses proportions y tenait +une grande place, de telle sorte qu'il devait être presque aussi vu +que s'il eût été au Salon officiel. Il attira en effet l'attention +mais d'une façon violente, en soulevant une véritable clameur de +réprobation. C'est qu'il différait réellement, comme facture et comme +procédés, comme choix de sujet et comme esthétique, de tout ce que la +tradition tenait alors pour bon et pour digne de louanges. + + [2] Le _Déjeuner sur l'herbe_, dans le catalogue du Salon annexe + ou des refusés de 1863, est appelé le _Bain_, d'après la femme + qui, au second plan, se tient dans l'eau. Mais le tableau fut + alors partout désigné sous le titre: le _Déjeuner sur l'herbe_, + qui a définitivement prévalu. + +Avec ce tableau se révélait une manière de peindre en dehors de la +manière courante, due à une vision propre et originale. On se trouvait +en face d'un nouveau venu, qui juxtaposait les tons divers sans +transition, ce que personne n'eût imaginé de faire à cette époque. On +voyait un homme venant renier la pratique reçue. Il supprimait la +combinaison alors universellement respectée de l'ombre et de la +lumière, conçues comme des oppositions fixes, pour la remplacer par +des oppositions de tons variables. Ce que l'on enseignait dans les +ateliers, que les peintres pratiquaient, était que, pour établir les +plans, modeler les contours, faire valoir certaines parties, il +fallait se servir de combinaisons d'ombre et de lumière. On pensait +surtout que plusieurs tons vifs ne pouvaient être mis côte à côte sans +transition et que le passage des parties claires aux autres devait se +faire par gradations, de façon à ce que des ombres vinssent adoucir +les heurts et fondre l'ensemble. Mais voici où cette technique, +générale dans les ateliers, avait conduit! Comme rien n'est plus rare +que l'artiste qui peut réellement peindre dans la lumière, mettre de +la vraie clarté sur une toile, quels que soient les moyens ou le +procédé, cette technique d'opposition constante d'ombre et de +soi-disant lumière avait amené la production d'oeuvres d'où, en +réalité, toute lumière avait disparu, et où l'ombre subsistait seule. +Les parties prétendues en clair, sans vigueur, ne se dégageaient plus +sur le noir des ombres. Presque tous les tableaux du temps se +présentaient à l'état sombre. L'éclat des tons clairs, des couleurs +joyeuses, la sensation du plein air et de la nature riante, en avaient +disparu. Le public s'était habitué à cette forme éteinte de la +peinture. Il s'y complaisait. Il n'en demandait pas d'autre. Il ne +soupçonnait même pas qu'il put y eu avoir d'autre. + +Tout à coup le _Déjeuner sur l'herbe_ lui mettait sous les yeux une +oeuvre peinte d'après des procédés différents. Il n'y avait plus à +proprement parler d'ombre dans le tableau. L'éternel mariage de la +lumière avec l'ombre, tenues pour choses fixes, ne s'y retrouvait pas. +La surface entière était pour ainsi dire peinte en clair, tout +l'ensemble était coloré. Les parties que les autres eussent mises dans +l'ombre laissaient voir des tons moins clairs mais cependant toujours +colorés et en valeur. Aussi ce _Déjeuner sur l'herbe_ venait-il faire +comme une énorme tache. Il donnait la sensation de quelque chose +d'outré. Il heurtait la vision. Il produisait, sur les yeux du public +de ce temps, l'effet de la pleine lumière sur les yeux du hibou. On +n'y découvrait que du «bariolage». Le mot avait été dit par un des +critiques les plus autorisés du temps, Paul Mantz, qui, dans la +_Gazette des Beaux-Arts_, ayant parlé des oeuvres de Manet, à +l'occasion d'une exposition particulière tenue chez Martinet, sur le +boulevard des Italiens, quelques semaines avant l'ouverture même du +Salon, les avait réprouvées comme «des tableaux qui, dans leur +bariolage rouge, bleu, jaune et noir, sont la caricature de la couleur +et non la couleur elle-même». Ce jugement correspondait pleinement à +la sensation que le public éprouvait, mis au Salon des refusés, devant +l'oeuvre de Manet. Pour lui, il n'y avait là qu'une débauche de +couleur. + +Si le _Déjeuner sur l'herbe_ heurtait par son système de coloris et +les procédés de facture, il soulevait une indignation encore plus +grande, s'il se peut, par le choix du sujet et la façon dont les +personnages étaient traités. A cette époque, en effet il n'y avait pas +seulement une manière de peindre et d'observer les règles +traditionnelles, que le public après les artistes avait acceptée et +qu'il jugeait seule bonne; il existait également toute une esthétique, +seule admise dans les ateliers et à laquelle le public s'était aussi +rangé. On honorait ce qu'on appelait l'idéal. On concevait le grand +art comme tenu dans une sphère jugée élevée, embrassant la peinture +d'histoire, la peinture religieuse, la représentation de l'antiquité +classique et de la mythologie. C'était seulement à cette forme d'art, +qui paraissait épurée et d'un caractère noble, que tous, artistes, +critiques et public, s'intéressaient. On s'inquiétait à chaque Salon +de son niveau, on se demandait si elle était en décadence ou en +progrès. Les artistes qui y brillaient, les débutants qui s'y +produisaient et promettaient d'y remplacer les vieux maîtres, +attiraient les yeux de tous. A eux allaient les encouragements, les +louanges, les récompenses. Ce grand art était devenu l'objet d'un +culte national. C'était un honneur pour la France de le perpétuer. +Elle y montrait sa supériorité sur les autres nations qui, dans les +voies de l'art compris de la sorte, lui étaient inférieures et +demeuraient en arrière. Ainsi l'amour des traditions, la poursuite de +ce qu'on appelait l'idéal, le souci de la gloire nationale, se +combinaient pour faire de l'art transmis l'objet d'un respect unanime. + +Or Manet, par le choix et le traitement de son sujet, venait attaquer +tous les sentiments que les autres respectaient, il venait renier le +grand art, honneur de la nation. Sur une toile de ces dimensions, +qu'on réservait seules alors aux motifs soi-disant à idéaliser, il +peignait, lui, une scène de réalisme, un _Déjeuner sur l'herbe_. Les +personnages de grandeur naturelle, répudiant toute pose héroïque, +étaient couchés ou assis sous des arbres, en train de festoyer; même à +côté d'eux s'étalaient, dans un absolu abandon, un tas d'accessoires, +des petits pains, une corbeille de fruits, un chapeau de paille, des +vêtements de femmes multicolores. Et comment les personnages +étaient-ils vêtus? Les deux hommes représentés ne portaient aucun de +ces costumes anciens ou étrangers qui, par leur dissemblance d'avec +les habits en usage, eussent au moins permis au public de reconnaître +une recherche du pittoresque et une manière d'embellissement, telles +que Manet les avait lui-même pratiquées dans son _Chanteur espagnol_. +Non, cette fois, on était en présence de gens en costumes bourgeois, +d'une coupe commune, pris chez le tailleur du coin. C'est-à-dire que +pour le public il y avait là comme une sorte de défi, une véritable +provocation, la montre audacieuse de ce que tous honnissaient alors +sous le nom de grossier réalisme. + +Comme si ce n'eût été assez de ces causes pour soulever l'indignation +contre le tableau, la pudeur s'y voyait encore, au jugement du public, +offensée. Manet y avait en effet groupé, au premier plan, deux hommes +vêtus avec une femme nue, assise repliée sur elle-même, et mis encore, +au second plan, une femme au bain. Manet qui sortait de l'atelier de +Couture où tout l'enseignement avait porté sur la peinture du nu, qui +voyait tout autour de lui le nu cultivé et honoré comme constituant +l'essence même du grand art, n'avait pas encore pu s'en déprendre +lui-même et, tout en voulant peindre une scène de la vie réelle, il y +avait introduit une femme nue. La blancheur des chairs lui fournissait +un de ces contrastes tels qu'il les aimait, avec les hommes en +costumes noirs, et mettait une note claire tranchée, au milieu de la +toile. L'idée d'associer ainsi, dans une scène de plein air, une femme +nue avec des hommes vêtus, lui était venue de sa fréquentation avec +les Vénitiens. C'est le _Concert_ de Giorgione, au Musée du Louvre, où +deux femmes nues se tiennent avec deux hommes habillés, dans un +paysage, qui lui avait suggéré sa combinaison, et c'est de très bonne +foi que lorsqu'il fut violemment attaqué, il demandait pourquoi on +blâmait chez lui ce que l'on ne pensait nullement à reprocher à +Giorgione. Mais, aux yeux du public, entre le nu de Manet et celui des +Vénitiens de la Renaissance, il y avait des abîmes. L'un était, au +moins le croyait-on, idéalisé, l'autre était du pur réalisme et comme +tel offensait la pudeur. Cette femme nue vint donc s'ajouter comme un +surcroît aux autres éléments de réprobation que présentait ce +_Déjeuner sur l'herbe_. + +Alors le tableau excita une immense raillerie. Il devint l'oeuvre, à +sa manière, la plus célèbre des deux Salons. Il procura à son auteur +une notoriété éclatante. Manet devint du coup le peintre dont on parla +le plus dans Paris. Il avait compté sur cette toile pour obtenir la +renommée. Il y avait réussi et beaucoup plus qu'il n'eût osé +l'espérer; son nom était sur toute les lèvres. Mais le genre de +réputation qui lui venait n'était cependant pas celui après lequel il +avait soupiré. Il avait pensé que son originalité de forme et de fond, +se produisant dans une grande oeuvre, lui attirerait, avec les regards +du public, la reconnaissance du talent qu'il se sentait, qu'on verrait +en lui un maître à ses débuts, qu'on le saluerait comme un novateur, +qu'il entrerait ainsi dans la voie du succès et de la faveur publique. +Ce qui lui venait était un renom de révolté, d'excentrique. Il passait +à l'état de réprouvé. + +Il s'établissait ainsi entre le public et lui une séparation profonde, +qui devait le maintenir toute sa vie dans une bataille sans fin. + + + + +L'OLYMPIA + + + + +V + +L'OLYMPIA + + +Manet envoya au Salon de 1864 deux toiles, les _Anges au tombeau du +Christ_ et _Episode d'un combat de taureaux_, qui furent reçues. Elles +étaient plus ou moins dans la manière déjà vue, aussi ne +donnèrent-elles lieu à aucun jugement particulier. Elles laissèrent +leur auteur, auprès du public, dans l'état de condamnation où l'avait +mis le _Déjeuner sur l'herbe_ de l'année précédente. + +En 1865, il envoya une oeuvre sur laquelle il comptait pour frapper +une seconde fois l'attention et se produire de nouveau, dans tout le +développement de sa personnalité, l'_Olympia_, à laquelle il joignit +un _Jésus insulté par les soldats_. L'_Olympia_ avait été peinte en +1863, la même année que le _Déjeuner sur l'herbe_, après, comme une +sorte de complément. Depuis que pur ses rigueurs, en 1863, le jury +d'admission au Salon s'était attiré de l'Empereur une remontrance, par +la faveur accordée aux artistes refusés d'exposer non loin des autres, +il se montrait moins draconien. Relâché dans sa sévérité, il admettait +maintenait des oeuvres qu'il eût auparavant condamnées. C'est ce qui +explique que Manet repoussé aux Salons de 1859 et de 1863 ait pu faire +accepter en 1865 l'_Olympia_ et le _Jésus insulté_, où il se +produisait sous sa forme la plus personnelle. + +Les deux tableaux au Salon ameutèrent immédiatement le public. La +tempête de railleries et d'insultes que le _Déjeuner sur l'herbe_ +avait soulevée se déchaîna de nouveau, pour aller sans cesse +grandissant. Les particularités qui, chez Manet, avaient amené la +désapprobation, avaient, en 1863, pris par surprise. Le public avait +pu se demander s'il n'y avait pas là, après tout, l'outrance voulue +d'un débutant, désireux d'attirer l'attention. Mais voilà que deux ans +après, cette fois dans le lieu solennel du Salon officiel, le même +Manet réapparaissait avec la même physionomie, remettant ses mêmes +procédés sous les veux du public. Les traits insolites qu'on avait +d'abord contemplés avec horreur dans le _Déjeuner sur l'herbe_, on les +retrouvait accentués dans l'_Olympia_. + +Le tableau était peint dans une note lumineuse générale. En contraste +avec les oeuvres sombres et éteintes de l'époque, il ressortait comme +une tache offensant les yeux. Les plans étaient établis sans +repoussoir ou enveloppe d'ombre, clair sur clair; les couleurs les +plus tranchées se trouvaient juxtaposées, sans demi-tons ou +adoucissements. Certes, dans tout le Salon, seul Manet peignait de la +sorte, et comme personne ne pouvait penser qu'un débutant, un nouveau +venu, différant de tous les autres, des maîtres connus et respectés, +pût avoir raison contre eux, on le condamnait sans rémission, on le +rabaissait unanimement à la position d'outrancier, de révolté, +d'ignorant, de barbare. Les connaisseurs, ou prétendus tels, ne +trouvaient aucune expression assez forte pour rendre le mépris que ses +procédés leur inspiraient. + +C'était là l'opinion sur la forme; sur le fond elle était au moins +aussi sévère. _Olympia_, le sujet du tableau, était peinte nue, +étendue sur un lit, le bras droit appuyé sur un coussin. Son corps +reposait sur une sorte de châle de l'Inde à tons jaunes, semé de +légères fleurs; derrière le lit, une négresse apportait à sa maîtresse +un énorme bouquet, où l'audace des tons vifs juxtaposés se donnait +libre cours. L'ensemble était complété par un chat noir, placé sur le +lit contre la négresse, et faisant le gros dos. C'est-à-dire qu'on +avait un nu pris dans la vie, conçu et traité de cette façon toute +moderne que Manet avait adoptée définitivement, mais aussi un nu, aux +yeux du public, offensant la pudeur et heurtant toute la tradition +respectée et respectable du grand art. Si donc avec le _Déjeuner sur +l'herbe_ il avait déjà soulevé tout le monde contre lui, en portant +atteinte au grand art de la tradition, avec l'_Olympia_ il amenait un +soulèvement encore plus grand, car il récidivait son attentat. Il +l'aggravait, en manquant au respect que tous voulaient conserver pour +ce qui faisait l'essence même du grand art, ce qui en constituait la +part la plus élevée, le nu déclaré idéalisé et maintenu dans des +formes épurées. + +Le nu comme on en concevait alors l'application était employé au rendu +de la fable, de la mythologie et de l'histoire antique. Il donnait +lieu à la production de tableaux laborieux. Lorsqu'il s'agissait des +formes féminines, ses apôtres s'abstenaient plus spécialement de toute +étude réelle de la vie, pour se tenir à des contours venus, par +imitation ininterrompue, de la renaissance italienne. Il faut aussi se +représenter qu'à cette époque, dans les musées, ce que l'on appelait +la troisième manière de Raphaël et les oeuvres de Guido Reni et des +Carraches occupaient la première place et étaient regardées comme +offrant le summum de l'art italien à son apogée. Dans un temps où l'on +entretenait de pareilles idées sur l'école qui avait servi de point de +départ au grand art traditionnel national dont on était fier, +n'importe quel pastiche ou quelle répétition des formes admises +pouvait satisfaire le sens esthétique. Un point essentiel, auquel on +ne faillissait pas, était d'emprunter les appellations à la +nomenclature mythologique, et le nombre des Vénus, des nymphes, des +divinités grecques et romaines peintes en France, dans les deux +premiers tiers du XIXe siècle, est incalculable. + +[Illustration: RECHERCHE POUR L'OLYMPIA] + +Voilà que dans ce monde des déesses aux formes conventionnelles, Manet +prétendait introduire une Parisienne moderne, une Olympia étendue sur +un lit. Du reste il n'avait rien fait pour amoindrir le choc que son +oeuvre devait causer, il avait au contraire choisi un modèle à peindre +d'un type aussi éloigné que possible du type admis et traditionnel. On +sent ici l'homme qui, dans sa lutte pour se découvrir, avait pris en +telle aversion les formes répétées par les autres, qu'il leur en +opposait de tout à fait dissemblables. _Olympia_ offrait l'image d'une +jeune femme maigrelette, les jambes un peu osseuses, les épaules +carrées. Quand on la regarde aujourd'hui, on la trouve aussi chaste +que n'importe quelle nymphe mythologique, son corps fluet et singulier +plaît par sa saveur, la tête est dessinée avec la précision d'un +Holbein. Mais en 1865 personne n'était dans des dispositions à juger +l'oeuvre et à voir ce que l'artiste y avait mis. Olympia faisait +simplement l'effet d'une créature venue on ne sait d'où, pour +s'introduire dans la société des déesses. Le public indigné se +soulevait contre l'intruse, et la malheureuse a été l'objet d'autant +de railleries que le peintre même auquel elle devait le jour. + +Mais ce qui paraît maintenant réellement étonnant, ce qu'on ne +voudrait croire, si le fait n'était certain, c'est qu'un être tout à +fait épisodique, dû à une fantaisie d'artiste, le chat noir, devenait +lui aussi l'objet d'invectives particulières, venant s'ajouter, pour +faire repousser l'oeuvre, à toutes les autres. Manet, qui aimait +beaucoup les chats, avait introduit son chat dans le tableau par +fantaisie, pour le pittoresque et aussi pour avoir un ton noir +tranché, qui rehaussât, par le contraste, les tons blancs et roses +dominant par ailleurs. Il a, à d'autres reprises, peint des chats: +dans son tableau de la _Jeune femme couchée en costume espagnol_, où +il a mis un petit chat gris, qui joue sur le plancher avec une orange, +puis encore dans son _Déjeuner_ du Salon de 1869, où un chat noir se +pelotonne sur lui-même, en bas, devant la servante tenant la +cafetière. Il a aussi, pour annoncer le livre des _Chats_ de +Champfleury, fait une gouache et une lithographie, où une chatte +blanche et un chat noir s'ébattent sur les toits. Le chat de +l'_Olympia_ eût donc pu être accepté, comme une de ces fantaisies dont +les artistes sont coutumiers. Mais le public était tellement irrité +par ce qui venait de Manet, qu'il ne voulait rien lui passer. On se +demande ce qui serait advenu de tant de toiles, où les artistes ont +introduit des détails fantaisistes ou risqués, si les princes, qui +autrefois étaient les seuls patrons de l'art, s'étaient montrés, à la +Renaissance et depuis, aussi incapables de compréhension que les +Parisiens de 1865. + +Je n'ai jamais pu penser à l'indignation soulevée par le chat de +l'_Olympia_, sans me reporter au _Couronnement de la reine Marie de +Médicis_. Là Rubens a pris une bien autre licence. Il a mis deux gros +chiens de chasse sur le devant du tableau, dans la cathédrale, contre +le maître-autel, où évêques et cardinaux officient. Henri IV au fond +est relégué dans une galerie, tout juste visible, pendant que les deux +bêtes se prélassent, sur le premier plan, comme d'importants +personnages. Je me figure que ce sont ses propres chiens qu'Henri IV +avait donné à peindre, qu'ils ont été mis là pour lui montrer des +amis. Si un roi de France avait trouvé bon que des chiens fussent +introduits dans une cathédrale au couronnement de la reine, les +bourgeois parisiens trouvaient eux fort mauvais qu'un chat fût placé +sur le lit d'une femme. Le chat noir de l'_Olympia_ fut bientôt connu +et honni de toute la ville. La caricature s'en empara et son gros dos +et sa longue queue ont longtemps fourni matière aux rires et aux +lazzis. + +Les deux tableaux de Manet attiraient les visiteurs au Salon par une +sorte de fascination violente, comme le rouge les taureaux ou le +miroir les alouettes. Tout le monde allait les voir. Devant eux il y +avait foule ou plutôt attroupement. Ce n'étaient point en effet de +paisibles spectateurs regardant, comme d'habitude, avec plus un moins +d'intérêt, des oeuvres dignes, à un titre quelconque, d'attention. +C'étaient des gens qui exprimaient à haute voix leur horreur et +éprouvaient le besoin de se communiquer les uns les autres leur +colère, comme il arrive sur la place publique, lorsqu'au moment des +grandes émotions, les passants s'attroupent et vocifèrent ensemble. +Pas une parole d'approbation ou de simple tolérance ne s'élevait. +L'hostilité était générale. Les uns riaient, haussaient les épaules et +ne voyaient surtout là sujet qu'à un méprisant dédain, mais d'autres +s'indignaient, montraient le poing et eussent voulu crever les toiles. +Il fallut les protéger; des gardiens furent spécialement préposés à +leur surveillance. + +Manet éprouvait le sort commun aux peintres originaux du siècle, venus +rompre, avant lui, avec la routine et la tradition. Tous les +autres--tous les grands--avaient eu également à subir la +méconnaissance, les railleries et les insultes. C'est ainsi qu'on +avait, au commencement du siècle, tenu dans l'ombre Ingres, soupçonné +de subir l'influence des primitifs italiens, alors profondément +méprisés. Puis on avait couvert d'injures Delacroix qui, disait-on, se +livrait à des débauches de couleur et violait toutes les lois du +dessin. Puis on avait longtemps ri des deux grands paysagistes +Rousseau et Corot, apportant des formules nouvelles. Enfin on avait +traîné dans la boue, accusé de laideur absolue, Courbet, qui cherchait +dans la vie autour de lui les motifs de ses tableaux. Manet apparu en +dernier semblait condenser sur lui, encore accrues, l'opposition et +les attaques qu'avaient ensemble supportées tous les autres. + +Un changement s'était, en effet, opéré dans les années précédant sa +venue. Le public qui s'intéressait aux choses d'art et prétendait +juger les peintres s'était énormément accru. Antérieurement, +jusqu'alors, la peinture ne s'était adressée qu'à un public restreint, +composé d'artistes, de connaisseurs, de gens de lettres et de gens du +monde. Les Salons ne s'étaient d'abord tenus qu'à d'assez longs +intervalles, dans des locaux étroits, comme le Salon carré du Louvre; +les tableaux exposés étaient peu nombreux et le nombre des visiteurs +limité. Dans ces conditions la survenue des novateurs n'avait ému +qu'un monde restreint; les luttes entre les écoles n'avaient point +touché directement le grand public. Elles ne l'avaient atteint que de +seconde main, comme bruit venu de loin. Mais depuis que l'immense +palais construit en 1855 aux Champs-Élysées pour une exposition +universelle avait été affecté à la tenue des Salons, depuis qu'à +partir de 1863 ils étaient devenus annuels, que le nombre des oeuvres +exposées s'était énormément accru, le grand public, le peuple tout +entier était entré en contact direct avec les peintres et prétendait +maintenant prononcer sur eux. Or, il s'est trouvé que le peuple dans +son ensemble, débutant comme juge des oeuvres d'art, s'est montré plus +épris du convenu, de la tradition, plus hostile aux nouveautés, moins +capable de revenir sur ses erreurs, que le monde restreint qui avait +été l'arbitre auparavant. Et Manet, le premier grand peintre original +apparu depuis que les foules étaient venues s'entasser aux Salons, a +dû subir une opposition, des mépris, des outrages dépassant, en +continuité et en violence, tout ce que les autres novateurs ses +devanciers avaient connu. + +La clameur que soulevaient l'_Olympia_ et le _Jésus insulté_, +s'ajoutant an bruit précédemment fait par le _Déjeuner sur l'herbe_, +vint donner à Manet une notoriété telle qu'aucun peintre n'en avait +encore possédée. La caricature sous toutes les formes, les journaux de +toute opinion s'étant mis avec persistance à s'occuper de lui et de +ses tableaux, il acquit bientôt un renom universel. Degas pouvait +dire, sans exagérer, qu'il était aussi connu que Garibaldi. Lorsqu'il +sortait dans la rue, les passants se retournaient pour le regarder. +Quand il entrait dans un lieu public, son arrivée causait une rumeur, +on se le désignait de l'un à l'autre comme une bête curieuse. Un +débutant avait d'abord pu éprouver du contentement à se voir ainsi +remarqué, mais l'attention publique, par la forme qu'elle avait +décidément prise, avait bientôt détruit, chez celui qui en était +l'objet, la satisfaction qu'elle avait pu d'abord procurer. L'homme +ainsi mis particulièrement en vue n'arrivait à cette distinction, que +parce qu'on ne le considérait que comme un être hors de la saine +raison, que comme un barbare venant saccager le domaine de l'art et +fouler aux pieds les traditions, partie de la gloire nationale. +Personne ne daignait discuter ses oeuvres pour y chercher ce qu'il +avait voulu y mettre, pas une voix en crédit ne s'élevait, qui +reconnût sa puissance de novateur et la réputation éclatante qu'il +acquérait, ne se produisant que pour faire de lui un paria. + +Lorsque le Salon fut fermé, au mois d'août, désireux de se soustraire +momentanément aux persécutions, il prit le chemin de Madrid, qu'il +projetait de visiter depuis si longtemps. Ce fut là que je fis sa +connaissance, d'une façon si singulière, et qui peint si bien son +caractère impulsif, que je crois devoir raconter l'aventure. + +Je revenais du Portugal, que j'avais traversé en partie à cheval, et +étais arrivé le matin même de Badajoz, après avoir fait quarante +heures de diligence. On venait d'ouvrir à Madrid un nouvel hôtel à la +Puerta del Sol, sur le modèle des grands hôtels européens, chose +auparavant inconnue en Espagne. J'arrivais épuisé de fatigue et +mourant littéralement de faim. Aussi le nouvel hôtel où j'étais +descendu m'était-il apparu comme un lieu de délices, un véritable +Eden. Le déjeuner devant lequel je m'étais assis m'avait tout de suite +fait l'effet d'un festin de Lucullus. Je mangeais avec volupté. La +salle était vide; seul un monsieur, à une certaine distance, se +trouvait assis comme moi à la grande table. Il jugeait lui la cuisine +exécrable, il commandait à chaque instant quelque nouveau plat, qu'il +refusait ensuite irrité, comme immangeable. Chaque fois qu'il +renvoyait le garçon, je le faisais au contraire revenir et, dans mon +appétit famélique, reprenais indifféremment de tous les plats. Je +n'avais du reste prêté aucune attention à ce voisin si difficile, +lorsque, sur une nouvelle demande que je fis au garçon d'un plat qu'il +avait refusé, il se leva brusquement et, se plaçant près de ma chaise, +m'apostropha avec colère: «Ah çà! Monsieur, c'est pour me narguer, +pour vous f... de moi que vous prétendez trouver bonne cette horrible +cuisine et que chaque fois que je renvoie le garçon, vous le faites +revenir?» Le profond étonnement que je laissai voir, à cette attaque +imprévue, montra tout de suite à mon agresseur qu'il avait dû se +méprendre sur le mobile de ma conduite, car déjà radouci, il me dit: +«Vous me connaissez sans doute, vous savez qui je suis?» Encore plus +étonné, je lui répondis: «Je ne sais qui vous êtes. Comment vous +connaîtrais-je? J'arrive à l'instant du Portugal, où j'ai souffert de +la faim, et la cuisine de cet hôtel me semble réellement excellente.» +«Ah! vous arrivez du Portugal, dit-il, eh bien! moi, je viens de +Paris.» Là se trouvait l'explication de notre différence de jugement +sur la cuisine, qui prenait tout de suite un caractère comique. Aussi +mon homme se mit-il à rire de son emportement. Il me fit alors ses +excuses. Nous rapprochâmes nos chaises et finîmes de déjeuner +ensemble. + +Après il se nomma. Il m'avoua qu'il avait cru découvrir en moi +quelqu'un qui, l'ayant reconnu, avait voulu lui faire une mauvaise +plaisanterie. L'idée de trouver à Madrid un commencement de ces +persécutions, qu'il avait pensé fuir en quittant Paris, l'avait tout +de suite exaspéré. La connaissance ainsi commencée se changea +promptement en intimité. Nous visitâmes ensemble Madrid. Nous allions +naturellement tous les jours faire une longue station devant les +Velasquez, au musée du Prado. A cette époque, Madrid avait conservé +son vieil aspect pittoresque. La Calle di Sevilla au centre de la +ville était encore remplie de cafés, dans d'anciennes maisons, qui +servaient de rendez-vous aux gens de la tauromachie, toreros, +afficionados et aux danseuses. Ou tirait de grandes toiles d'une +maison à l'autre, aux étages supérieurs, et la rue jouissait de +l'ombre et d'une fraîcheur relative dans l'après-midi. Peuplée de son +monde pittoresque, elle devint notre séjour préféré. Nous assistâmes +aux courses de taureaux et Manet y prit des croquis, qui devaient lui +servir à les peindre. Nous allâmes aussi à Tolède voir la cathédrale +et les tableaux du Greco. + +Je n'ai pas besoin de dire combien Manet, qui avait si longtemps rêvé +de l'Espagne, était satisfait de ce qu'il y voyait. Une chose gâtait +cependant son plaisir, c'était la difficulté qu'il avait dès la +première heure éprouvée et qui avait précisément amené notre +rencontre, de se plier à la manière de vivre du lieu. Il ne pouvait +s'y faire. Il avait renoncé à manger. Il éprouvait une répulsion +invincible à l'odeur des plats qu'on lui apportait. C'était un +Parisien qui, en définitive, ne se trouvait bien qu'à Paris. Au bout +d'une dizaine de jours, réellement affamé et dépérissant, il dut +repartir. Nous revînmes ensemble. On demandait à cette époque les +passeports aux voyageurs, et à la gare d'Hendaye, le préposé aux +passeports se mit à le considérer avec étonnement. Il s'arrangea pour +faire venir sa femme et sa famille, afin qu'elles le vissent aussi. +Les autres voyageurs, ayant bientôt su qui il était, se mirent +également à le regarder. Ils se montraient tous très étonnés de voir +ce peintre, dont la réputation de monstruosité artistique leur était +parvenue, se présenter à eux sous les traits d'un homme du monde fort +correct et fort poli. + +Rentré à Paris, il se remit au travail. Il avait à cette époque quitté +son premier atelier de la rue Lavoisier et, après être resté quelque +temps dans un autre rue de la Victoire, en avait définitivement pris +un, qu'il devait garder des années, rue Guyot, aux Batignolles, +derrière le parc Monceau. + +Il s'était marié en 1863 avec Mlle Suzanne Leenhoff, une Hollandaise, +née à Delft. Elle appartenait à une famille adonnée aux arts. Un de +ses frères, Ferdinand Leenhoff, était sculpteur et graveur. Elle était +elle-même pianiste et, quoique ne jouant que dans l'intimité, elle +cultivait son art assidûment. Manet devait donc trouver en elle une +personne avec des goûts d'artiste, capable de le comprendre, et, de ce +côté, lui venaient l'encouragement et l'appui qui le réconfortaient et +lui permettaient de supporter les attaques du dehors. Son père était +mort en 1862, laissant à ses trois fils une fortune à se partager, qui +les mettait dans l'aisance. Manet se trouvait ainsi dans une position +privilégiée parmi les artistes. Il pouvait vivre sans vendre de +tableaux, que personne, dans ces premiers temps, n'eût voulu acheter, +à n'importe quel prix, et il disposait de ressources suffisantes pour +parer aux dépenses d'atelier et de modèles qu'exigeait la poursuite de +son art. + +Après avoir habité, sa femme et lui, sur le boulevard des Batignolles, +ils vinrent vivre, avec Mme Manet mère, rue de Saint-Pétersbourg. Leur +appartement conservait le mobilier paternel, de cette forme froide et +rigide adoptée sous le règne de Louis-Philippe. On n'y découvrait +point de bibelots ou d'objets curieux, à peine deux ou trois tableaux +sur les murs, les portraits de son père et de sa mère peints par lui +et son portrait peint par Fantin-Latour. Sa mère laissait voir cette +distinction et cette aisance de manières des femmes du monde qui ont +tenu un salon. Les assidus, membres de la famille, étaient les deux +frères Eugène et Gustave. Depuis la mort du père, le conseil et comme +le guide de tous se trouvait être un vieux cousin, M. de Jouy, avocat +fort estimé du Palais. Manet devait peindre son portrait en 1879. + +Manet ne tranchait point en apparence sur son milieu. Rien en lui ne +décelait spécialement l'artiste. Il était on ne peut plus correct dans +sa tenue. C'est même en partie à son exemple qu'est dû ce changement, +qui a conduit les artistes à répudier le genre fantaisiste qu'ils +affectaient autrefois, pour prendre la rectitude de vêtement et de +tenue des gens du monde. + +Rien n'était plus singulier que le contraste qui existait entre Manet, +sa famille, son milieu et son rôle d'artiste rénovateur, venant +répudier les traditions suivies et l'esthétique alors respectée. Cet +homme contre lequel on se soulevait, dont on voulait faire un barbare, +peignant avec sauvagerie des scènes jugées d'un bas réalisme, que la +caricature, la raillerie, l'indignation de la foule poursuivaient +comme une manière de déclassé, était sorti d'une famille distinguée, +il vivait régulièrement avec sa femme et sa mère et devait conserver +toute sa vie les manières raffinées du monde spécial auquel par sa +naissance il appartenait. + + + + +L'EXPOSITION PARTICULIÈRE DE 1867 + + + + +VI + +L'EXPOSITION PARTICULIÈRE DE 1867 + + +En 1866, Manet présenta au Salon deux tableaux, le _Fifre_, et +l'_Acteur tragique_. Ils furent refusés par le jury. + +Ce refus se produisait comme la conséquence de l'indignation soulevée +par les oeuvres exposées l'année précédente. Le jury en 1865, encore +sous le coup de la rebuffade que son excessive rigueur lui avait +attirée en 1863 de l'Empereur, par l'établissement du Salon des +refusés, avait bien pu se montrer coulant en recevant l'_Olympia_ et +le _Jésus insulté_, mais maintenant, soutenu par l'opinion qui +s'élevait unanime contré Manet, il devait revenir à son ancienne +rigueur. C'est ce qu'il faisait en repoussant, on peut dire les yeux +fermés, les deux oeuvres qui lui étaient soumises. Elles étaient en +effet de celles que des juges non prévenus n'eussent pu qu'accepter, +en y reconnaissant des qualités de facture de premier ordre, alors +surtout que le choix et la disposition des sujets ne prêtaient point à +la critique, par une nouveauté bien grande. Il s'agissait de deux +personnages en pied, sur fonds neutres. + +Le _Fifre_, un tout jeune soldat, joue de son instrument. Il vit et +ses yeux pétillent. Il est peint en pleine lumière. Le pantalon rouge, +le baudrier blanc, les galons jaunes du bonnet de police, le fond bleu +de la veste, juxtaposés sans ombre ou transition, présentent un +ensemble d'une harmonie étonnante. Seul un homme spécialement doué a +pu créer, avec des moyens aussi simples, une oeuvre d'une telle valeur +picturale. Mais aux yeux de la moyenne des peintres du temps, +habitués, comme le public, aux ombres opaques et aux tons éteints, ce +magnifique morceau de peinture heurtait la vue. Il semblait criard et +violent. + +L'_Acteur tragique_ digne de son nom, sombre et farouche, se tenait +debout, vêtu de noir. C'était l'acteur Rouvière dans le rôle de +Hamlet. Il n'y avait point ici de couleurs diverses juxtaposées comme +dans le _Fifre_; le ton noir général des vêtements, en accord avec le +gris du fond, eût dû faire accepter le tableau à des gens dont les +yeux aimaient les ensembles fondus. Mais Manet, pour obtenir son effet +tragique, avait peint les traits d'une brosse hardie, par touches +puissantes, et il est supposable que c'est cette manière, considérée +comme brutale, qui a dû servir de prétexte au jury pour sa +condamnation. + +Manet voyait donc le jury revenir envers lui à cette inimitié de parti +pris qui, pendant les premières années où il avait voulu se produire, +l'avait tenu écarté. Il subissait de nouveau l'ostracisme. D'ailleurs +il ne pouvait s'attendre à trouver au dehors la moindre commisération. +Dans l'état de soulèvement où le _Déjeuner sur l'herbe_ et l'_Olympia_ +avaient mis le public entier contre lui, il se voyait repoussé +partout. Les artistes influents, les critiques, les connaisseurs, la +presse entière le flétrissaient. Il avait pensé atteindre à la +renommée par la production d'oeuvres où il avait mis toute son +originalité, il était, en effet, parvenu à une renommée extraordinaire +de condamné. Il était tombé dans un abîme de réprobation. Il avait +perdu, par surcroît, son unique défenseur fidèle de la première heure, +Baudelaire, entré l'esprit éteint dans une maison de santé. Il se +trouvait donc maintenant seul, son abandon paraissait irrévocable. + +Cependant, à ce moment même, son originalité et son apport de +nouveauté avaient agi sur plusieurs. Le besoin d'émancipation qui se +manifestait chez lui ne pouvait être un fait isolé, il devait aussi +exister chez d'autres et alors le bruit éclatant dont il était cause, +en le mettant en vue, ne pouvait manquer de lui amener ceux-là. Cette +obscure germination qui s'accomplit partout, qui fait que les choses +neuves, croyances, doctrines, formes sociales, formes artistiques +commencent d'abord à se manifester difficilement chez des individus +isolés ou dans de petits groupes, pour s'étendre ensuite peu à peu, +devait s'accomplir aussi en faveur de l'esthétique qu'il venait +inaugurer. A l'heure même où il semblait à jamais repoussé de tous, il +avait ainsi conquis, par affinité, un certain nombre de jeunes gens, +qui allaient lui venir comme défenseurs, comme disciples ou comme +spectateurs bienveillants. + +Il y avait alors à Paris deux jeunes hommes, liés par une amitié +d'enfance: Cézanne et Émile Zola. Le premier voulait être peintre et +débutait dans son art, le second s'était déjà produit brillamment dans +la littérature. Tous les deux dédaignaient les chemins battus. Aussi +ayant tout de suite remarqué l'oeuvre de Manet, avaient-ils ressenti +pour l'auteur cette sympathie de jeunes gens vaillants, entraînés, +d'instinct, à se ranger du côté d'un homme jeune comme eux, attaqué +brutalement. Leur sympathie devait se traduire en actes. Elle devait +conduire le peintre à adopter, après un certain temps, la technique +inaugurée par Manet, et, en effet, Cézanne, qui, au début, avait +d'abord subi l'influence romantique de Delacroix, puis l'influence +réaliste de Courbet, devait finir par se fixer définitivement à la +peinture des tons clairs, en pleine lumière et en plein air. Et elle +portait Zola l'écrivain, à se servir immédiatement de sa plume, pour +se faire, auprès du public, le défenseur du novateur attaqué. + +M. de Villemessant dirigeait alors l'_Evénement_. C'était, avant la +création du _Figaro_ quotidien, le premier journal, paraissant tous +les jours, qui fût survenu, avec un caractère littéraire, rédigé par +des écrivains d'opinions libres et diverses. Aussi était-il très en +faveur sur le boulevard et parmi les gens de lettres, les gens du +monde et des théâtres. Zola avait été chargé par M. de Villemessant, +qui recherchait les nouveaux venus, d'y rendre compte du salon de +1866. Il s'était tout de suite signalé par l'éclat de son style et le +tour donné à sa critique. Ses articles étaient donc fort lus, lorsque +dans l'un, publié le 4 mai, on avait vu poindre avec étonnement une +théorie sur les artistes originaux, qui ne tendait à rien moins qu'à +placer Manet parmi les maîtres. Cet article n'était qu'une +préparation; en effet, le 7 mai, il en paraissait un autre très +étudié, du meilleur style de l'auteur, consacré à un éloge +enthousiaste de Manet et de ses oeuvres. Zola, prenant en main la +cause de l'artiste que le jury de cette année même repoussait du +Salon, le déclarait lui grand peintre, prédisait à ses tableaux, dans +l'avenir, une place au Louvre et de plus abîmait à ses pieds les +peintres de la tradition alors au pinacle et adulés du public. + +L'article de Zola produisit sur le public du boulevard et de la rue la +même indignation que les tableaux de Manet avaient produite sur celui +du Salon. On n'en pouvait croire ses yeux! Dans un journal littéraire, +patronné par les raffinés, lire l'éloge de ce réprouvé de Manet, voir +qualifier d'oeuvres de maître des créations jugées barbares, d'un +affreux réalisme, qui avait rempli d'horreur les gens de goût et fait +rire la ville entière! Le soulèvement fut universel. M. de +Villemessant s'entendit dire que s'il ne se séparait de son critique +d'art, les lecteurs se sépareraient de son journal. Il prit d'abord un +moyen terme, en chargeant un second rédacteur de louer les artistes +que le premier avait attaqués. Une telle demi-mesure ne pouvait +suffire. On voulait que Zola se tût et lui-même, satisfait du coup +porté et se refusant à toute concession, interrompit brusquement son +Salon et abandonna le journal. + +Son départ fut accueilli comme la juste réparation d'un acte +inqualifiable. Il avait agi de la façon la plus désintéressée, en +prenant en main la cause de Manet, avec lequel il n'avait eu +jusqu'alors aucune relation. Son acte lui avait été inspiré par une +sincère admiration, et c'était par vaillance, par puissance de +tempérament qu'il avait rompu de front avec l'opinion et pris le +public comme à la gorge. Mais on ne voulut point croire qu'il en fût +ainsi, on lui prêta les mobiles les plus bas. Il fut en butte aux +pires accusations. Et son courage lui valut de passer pour un homme de +mauvaise foi, manquant de respect à tout ce qui était respectable. + +Quelque temps après, M. Arsène Houssaye, qui dirigeait une revue d'art +et de littérature, la _Revue du XIXe siècle_, où il voulait donner +place à des articles sensationnels, demanda à Zola une étude spéciale +sur Manet. Elle parut dans le numéro de janvier 1867. Zola cette +fois-ci avait abandonné la partie d'attaque contre les peintres de la +tradition, entrée dans les articles de l'_Evénement_, qui avait +soulevé une si grande colère. Son étude consacrée exclusivement à +Manet, relue aujourd'hui, ne paraît contenir que des vérités très +simples. Les jugements qu'il y porte ne pourraient plus soulever +d'opposition que chez ces retardataires, attachés aux formules tout à +fait mortes, mais, an moment où ils parurent, ils firent l'effet de +paradoxes. Il s'étendait surtout sur l'_Olympia_, il la louait sans +réserve. Cela suffisait pour que l'on jugeât qu'il devait être au fond +de mauvaise foi, ne pensant réellement pas un mot de ce qu'il +écrivait. Olympia et son chat noir avaient suscité une telle +réprobation, que la moindre défense en paraissait monstrueuse. Non +content de la publicité que ses articles avaient reçue dans +l'_Evénement_ et dans la _Revue du XIXe siècle_, Zola, pour leur +assurer la durée, les reproduisit en brochures. Après cette +obstination, dans ce qu'on prenait pour une erreur perverse, il fut +décidément considéré comme un homme dangereux et la presse entière +resta fermée à sa critique d'art. + +Manet, sur le moment, ne se trouva avoir rien gagné au plaidoyer de +Zola, puisqu'en définitive le public, dans sa colère, les mettait tous +les deux au même rang de réprouvés. Mais cette défense retentissante +ne l'avait pas moins sorti de l'isolement absolu où il s'était un +moment trouvé. Elle allait encourager à venir vers lui les jeunes gens +qui déjà se sentaient certaines affinités et, cherchant des voies +nouvelles, le prendraient pour porte-drapeau. Il n'était plus seul, +Zola était venu comme le premier d'un groupe de combattants qui allait +se recruter. + +[Illustration: LE JARDIN] + +Manet s'était vu interdire le Salon de 1866. En 1867 devait se tenir +une exposition universelle où, à côté des produits de l'industrie, on +ferait une place aux oeuvres d'art. Cette exposition dépassait en +importance le Salon annuel. Les artistes de toutes nations mis à côté +les uns des autres et destinés à être jugés, outre le public parisien, +par des spectateurs du monde entier, devaient éprouver un intérêt +particulier à s'y montrer. Manet essaya donc de s'y faire recevoir. +Mais le jury appelé à désigner les oeuvres admissibles le repoussa. En +1867 comme en 1866, il allait ainsi être étouffé. Il ne lui restait +plus, dans cette extrémité, qu'à se produire quand même, en recourant +à une exposition particulière. + +Il avait du reste déjà pratiqué une exposition de ce genre au +commencement de 1863. Elle avait eu lieu sur le boulevard des +Italiens, dans un local que l'on appelait _Chez Martinet_, du nom de +son propriétaire, un homme d'initiative, qui soutenait les jeunes +artistes inconnus ou discutés et prenait leurs tableaux pour les +mettre sous les yeux du public. Manet avait groupé chez lui quatorze +toiles, parmi lesquelles se voyaient la _Musique aux Tuileries_, le +_Vieux musicien_, le _Ballet espagnol_, la _Chanteuse des rues_, _Lola +de Valence_. Cet ensemble n'avait eu d'ailleurs aucun succès. Les +visiteurs n'y avaient découvert que du «bariolage», selon l'expression +employée à cette occasion par Paul Mantz dans la _Gazette des +Beaux-Arts_. On peut même dire que cette exposition, en indisposant +les esprits, avait contribué au refus que le jury du Salon faisait +quelques semaines après du _Déjeuner sur l'herbe_. + +Mais Manet ne devait jamais se laisser rebuter; sa persistance à +vouloir exposer en tout lieu et à montrer ses tableaux en toute +circonstance devait être inébranlable. Il était convaincu que le +public, par habitude, arriverait à se familiariser avec ses formes et +ses procédés et qu'après s'en être d'abord offensé, il finirait par +les trouver bons. Il avait raison au fond; seulement ce changement +qu'il attendait tous les jours comme un accident heureux, susceptible +de le favoriser à chaque nouvelle exposition, ne devait réellement +avoir lieu qu'après une très longue bataille, continuée pendant des +années, et ne serait obtenu que par ses oeuvres accumulées tout +entières. Toujours est-il qu'avec la détermination de se montrer en +toutes circonstances, il ne pouvait se résigner à perdre l'occasion +d'une exposition universelle qui s'offrait en 1867, en se laissant +étouffer par le refus d'un jury. Il se résolut à montrer l'ensemble de +ses oeuvres et, à cet effet, il fit élever une construction en bois, +une sorte de baraque, près du pont de l'Alma. Il avait obtenu +l'autorisation de la placer sur une contre-allée de l'avenue qui longe +les Champs-Elysées, sur le bord de l'eau. L'autorisation d'en élever +une semblable avait été accordée à Courbet qui, de même que Manet, +s'était vu fermer les portes de l'Exposition universelle. Placés l'un +près de l'autre, ils allaient donc tous les deux soumettre leurs +oeuvres au public dans un local particulier. + +L'exposition au pont de l'Alma s'ouvrit en mai 1867. Elle comptait +cinquante numéros, à peu près toute l'oeuvre de l'auteur. C'était un +magnifique ensemble de tableaux, qui sont pour la plupart maintenant +entrés dans les musées ou ont pris place dans les grandes collections +d'Europe ou d'Amérique. Mais le public ne voulut y voir qu'une réunion +de choses grossières. Il y retrouvait surtout le _Déjeuner sur +l'herbe_ et _l'Olympia_, qui l'avaient si profondément offensé, et le +temps écoulé depuis leur apparition était trop court pour qu'il pût +être amené à modifier son opinion. On ne faisait du reste aucun tri +entre les oeuvres, on les condamnait en bloc, comme conçues et +exécutées en dehors de toutes les règles du beau. La presse, la +caricature s'acharnèrent de nouveau contre Manet et son exposition ne +recueillit que railleries et réprobation. + +Si on eût été à même de juger avec indépendance et capable de regarder +sans prévention, on eût cependant pu se laisser éclairer par la +préface du catalogue des oeuvres exposées. On eût pu reconnaître en +la lisant, que cette outrecuidance qu'on attribuait à Manet, d'homme +jaloux de renverser toutes les règles, pour peindre d'une manière non +encore essayée, n'existait que dans l'imagination des détracteurs. Il +avait en effet inséré en tête de son catalogue, sous le titre de +_Motifs d'une exposition particulière_, un appel au public. On y +trouve une vue si juste sur son caractère et sur celui de son oeuvre, +que nous le reproduisons en entier: + + «Depuis 1861, M. Manet expose ou tente d'exposer. + + «Cette année, il s'est décidé à montrer directement au public + l'ensemble de ses travaux. + + «A ses débuts au Salon, M. Manet obtenait une mention. Mais + ensuite il s'est vu trop souvent écarté par le jury, pour ne pas + penser que si les tentatives d'art sont un combat, au moins + faut-il lutter à armes égales, c'est-à-dire pouvoir montrer aussi + ce qu'on a fait. + + «Sans cela, le peintre serait trop facilement enfermé dans un + cercle dont on ne sort plus. On le forcerait à empiler ses toiles + ou à les rouler dans un grenier. + + «L'admission, l'encouragement, les récompenses officielles sont + en effet, dit-on, un brevet de talent aux yeux d'une partie du + public, prévenue dès lors pour ou contre les oeuvres reçues ou + refusées. Mais, d'un autre côté, on affirme au peintre que c'est + l'impression spontanée de ce même public, qui motive le peu + d'accueil que l'ont les divers jurys à ses toiles. + + «Dans cette situation, on a conseillé à l'artiste d'attendre. + + «Attendre quoi? Qu'il n'y ait plus de jury. + + «Il a mieux aimé trancher la question avec le public. + + «L'artiste ne dit pas aujourd'hui: Venez voir des oeuvres sans + défauts; mais: Venez voir des oeuvres sincères. + + «C'est l'effet de la sincérité de donner aux oeuvres un caractère + qui les fait ressembler à une protestation, alors que le peintre + n'a songé qu'à rendre son impression. + + «M. Manet n'a jamais voulu protester. C'est contre lui, qui ne + s'y attendait pas, qu'on a protesté au contraire, parce qu'il y a + un enseignement traditionnel de formes, de moyens, d'aspects de + peinture et que ceux qui ont été élevés dans de tels principes + n'en admettent plus d'autres. Ils y puisent une naïve + intolérance. En dehors de leurs formules, rien ne peut valoir, et + ils se font non seulement critiques, mais adversaires actifs. + + «Montrer est la question vitale, le _sine qua non_ pour + l'artiste, car il arrive, après quelques contemplations, qu'on + se familiarise avec ce qui surprenait, et, si l'on veut, + choquait. Peu à peu on le comprend et on l'admet. + + «Le temps lui-même agit sur les tableaux avec un insensible + polissoir et en fond les rudesses primitives. + + «Montrer, c'est trouver des amis et des alliés pour la lutte. + + «M. Manet a toujours reconnu le talent là où il se trouve et n'a + prétendu ni renverser une ancienne peinture, ni en créer une + nouvelle. Il a cherché simplement à être lui-même et non un + autre. + + «D'ailleurs M. Manet a rencontré d'importantes sympathies et il a + pu s'apercevoir combien les jugements des hommes d'un vrai talent + lui deviennent de jour en jour plus favorables. + + «Il ne s'agit donc plus, pour le peintre, que de se concilier le + public dont on lui a fait un soi-disant ennemi.» + + Mai, 1867. + +Quand Manet disait: «M. Manet n'a jamais voulu protester. C'est contre +lui, _qui ne s'y attendait pas_, qu'on a protesté au contraire.» Quand +il disait encore: «M. Manet a toujours reconnu le talent là où il se +trouve et n'a prétendu ni renverser une ancienne peinture, ni en +créer une nouvelle. Il a cherché simplement à être lui-même et non un +autre», il exprimait de bonne foi une parfaite vérité. L'idée de +révolte personnelle, pour se soustraire aux préceptes des ateliers et +à une tradition qu'il jugeait vieillie, lui était certes venue et lui +appartenait, mais non celle qu'on lui prêtait, de chercher, avec +outrance, à heurter les règles de tout temps observées. Rien n'était +plus éloigné de son esprit. Jamais il n'avait entendu protester, de +manière à froisser le public et à se l'aliéner. La situation de +réprouvé qu'on lui faisait lui était au contraire odieuse. Il ne +demandait qu'à conquérir le public, il avait toujours pensé qu'il y +parviendrait. Il ne pouvait même s'expliquer comment les oeuvres qu'il +produisait, selon sa pente naturelle, pouvaient être répulsives et +pourquoi on s'indignait à leur vue. Aussi s'attendait-il toujours à +voir le public revenir à de meilleurs sentiments à son égard. Chaque +fois qu'un défenseur, un disciple parmi les jeunes ou un simple +spectateur bienveillant se déclarait, il accueillait ces marques +isolées avec une satisfaction hors de leur importance, croyant y voir +le point de départ de ce changement envers lui, sur lequel il comptait +toujours. + +Jamais en effet personne n'a peint avec plus de sincérité et, pour une +part, avec plus de naïveté que Manet; jamais personne n'a, le pinceau +à la main, absorbé par le sujet, cherché à le rendre plus fidèlement. +Le dissentiment survenu entre le public et lui provenait donc d'une +différence de vision. Manet et les autres ne voyaient pas de la même +manière, leurs yeux ne percevaient pas de semblables images. Or, dans +ce désaccord, c'était le peintre qui avait raison. Quand on disait: +«Ce nouveau venu ne peut cependant être dans le vrai contre le peuple +entier, qui le condamne et qui serait, lui, dans l'erreur», c'était +bien réellement le nouveau venu qui avait raison contre tous les +autres, qui avaient tort, qui voyaient et jugeaient mal. + +Les autres ne promenaient autour d'eux que des yeux éteints, tandis +que Manet possédait une vision éclatante. Les choses lui +apparaissaient en pleine lumière, avec une splendeur exceptionnelle. +La nature l'avait réellement doué d'une manière spéciale et, par là, +l'avait créé pour être peintre, dans le grand sens du mot. C'est ce +que Zola avait tout d'abord reconnu et qu'il criait à la foule, en lui +disant: «Manet possède un tempérament à part, il est doué d'une vision +inattendue. L'exception qui vous le rend antipathique est la raison +même de sa supériorité. Elle doit le faire prédominer sur les artistes +de cette tradition banale et de ces pastiches courants, que vous +admirez, parce qu'ils sont à l'unisson de votre platitude, mais qui, +dépourvus d'originalité et d'invention, ne sauraient vivre». + +La faculté de voir à part ne venait, chez Manet, ni d'un acte +raisonné, ni d'un effort de volonté, ni du travail. Elle était le seul +fait de la nature. Elle était le don. Elle correspondait chez lui +peintre, à la supériorité qui chez l'écrivain crée le poète, l'homme à +part, exceptionnellement inspiré. On peut apprendre le métier de la +peinture et parvenir à peindre, on peut apprendre la versification et +réussir à faire des vers, mais cela ne permettra à personne, qui n'a +été spécialement doué, de se dire peintre ou poète, au sens élevé du +mot. Manet avait été doué par la nature pour être peintre. Il voyait +les choses dans un éclat de lumière, que les autres n'y découvraient +pas, il fixait sur la toile les sensations qui avaient frappé son +oeil. En le faisant il agissait inconsciemment, puisque ce qu'il +voyait lui venait de son organisation. Rien n'était donc plus faux que +de l'accuser de s'adonner à la soi-disant peinture bariolée, de propos +délibéré, et par pur désir d'attirer l'attention. + +Pour une part, l'originalité qui soulevait le public contre lui était +donc l'effet d'une manière d'être organique, à laquelle il obéissait +sans y pouvoir rien changer; mais pour l'autre, elle venait de +l'esthétique particulière qui le guidait, et qui alors était le +résultat d'une préférence. Aussi bien le choix lui en avait été dicté, +en partie, par l'étude des devanciers, avec lesquels ses penchants +l'avaient fait entrer plus spécialement en contact. Cet homme, accusé +d'ignorance, avait étudié, comparé, copié dans les musées. Il avait +fait des voyages pour connaître les maîtres étrangers. Ses affinités +l'avaient porté vers Frans Hals parmi les Hollandais, les Vénitiens +parmi les Italiens, Velasquez et Goya parmi les Espagnols. Or +l'esthétique qui était sienne avait aussi été la leur. + +Tous ceux-là en effet avaient étudié la vie autour d'eux, s'étaient +tenus dans le monde de leur temps, avaient peint les hommes de leur +milieu, avec les costumes qu'ils portaient. Ce grossier réalisme que +le public prétendait trouver chez Manet, pour lequel il l'accablait +d'injures, n'était, sous une forme adaptée à des conditions nouvelles, +que la peinture du monde vivant, telle que l'avaient connue les +Hollandais, les Vénitiens et les Espagnols. Whistler a très bien dit, +dans son _Ten o'clock_, que tous ceux-là avaient su reconnaître la +beauté, dans les conditions de vie les plus diverses: «Comme Rembrandt +quand il découvrait une grandeur pittoresque et une noble dignité au +quartier juif d'Amsterdam, sans regretter que ses habitants ne fussent +pas des Grecs. Comme Tintoret et Paul Véronèse parmi les Vénitiens, +ne s'arrêtant pas à changer leurs brocarts de soie pour les draperies +classiques d'Athènes. Comme Velasquez à la cour de Philippe, dont les +Infantes, habillées de jupons inesthétiques, sont artistiquement de la +même valeur que les marbres d'Elgin.» Ainsi cette accusation élevée +contre Manet, de violer toutes les règles jusqu'à ce jour admises, ne +venait que de la médiocrité de vision du public, que de son étroitesse +de jugement, que de son ignorance du passé, que de son amour de la +routine et de sa complaisance pour la banalité. + +Manet n'avait jamais connu cette révolte contre les règles et contre +les maîtres qu'on lui prêtait. Personne n'admirait plus que lui les +vrais maîtres modernes, Ingres, Delacroix, Courbet. Personne n'avait +plus étudié que lui les maîtres anciens pour lesquels il se sentait de +l'affinité. Il tenait d'ailleurs à proclamer lui-même, en toutes +circonstances, le respect qu'il ressentait pour les grands artistes +ses devanciers. Il n'était pas plus en dehors des réelles données de +l'art que Wagner, qui a subi, en partie, les mêmes reproches que lui. +Tout le monde voit aujourd'hui que Wagner n'a fait que développer la +musique allemande, que loin d'être en contradiction avec le passé, il +s'appuie en partie sur lui. Il a repris, par la liaison étroite du +drame écrit et de la musique, le système de Glück et, pour +l'orchestration et la polyphonie, s'est d'abord inspiré des dernières +oeuvres de Beethoven. Wagner n'a été en révolte que contre la +banalité, la platitude et les formules triviales de son temps. Il en a +été de même de Manet, il était en révolte contre le soi-disant grand +art traditionnel et un prétendu idéal, qu'il jugeait décrépits et sans +avenir. Il s'était personnellement mis à rechercher un renouveau, en +s'appuyant sur l'observation du monde vivant. Par là il continuait +l'école française et, à la suite des vrais maîtres qui, dans ce +siècle, l'ont développée, lui faisait faire un pas en avant. + +On voit très bien cela maintenant, mais au moment, en 1867, où le +public avait sous les yeux un ensemble d'oeuvres qui lui eût déjà +permis de le voir, ses préjugés et son ignorance l'en empêchaient, et +il continuait et devait continuer longtemps à poursuivre Manet de ses +railleries et de ses insultes. + + + + +DE 1868 A 1871 + + + + +VII + +DE 1868 A 1871 + + +Manet, au cours des neuf années où, depuis 1859, il avait présenté des +tableaux aux Salons ou expositions officielles, les avait vu repousser +quatre fois et accepter seulement trois. Mais sa persistance à vouloir +se montrer, sa décision, à l'occasion de l'Exposition universelle, de +mettre sa production entière sous les yeux du public, le bruit énorme +fait autour de son nom, lui avaient créé une importance assez grande, +pour qu'il devînt à peu près impossible de le proscrire plus +longtemps. En outre certains, tout en condamnant d'avance ses oeuvres, +exprimaient cependant le désir de les voir. D'autres, par pure +générosité et esprit de justice, frappés de la persévérance d'un +homme obstinément sur la brèche, eussent sûrement protesté contre les +rigueurs du jury, si elles se fussent renouvelées. Toutes ces causes +devaient donc amener, en faveur de Manet, un changement dans la +conduite des jurys, tellement qu'après avoir vu ses tableaux refusés +systématiquement aux Salons, il devait maintenant les voir, comme +règle, admis, et les refus qui pourraient encore l'atteindre ne +surviendraient plus que comme des exceptions. En 1868, il présente au +Salon deux tableaux: le _Portrait d'Émile Zola_, et _Une jeune Femme_, +qui sont donc reçus. + +Le _Portrait d'Emile Zola_ était comme le _Fifre_ de l'année +précédente, un de ces puissants morceaux de peinture qui n'eussent pu +manquer d'être admirés, par des spectateurs en état de juger +sainement. Il souleva de nécessité cette sorte d'opposition qui +accueillait les oeuvres de son auteur, cependant les critiques se +trouvèrent accompagnées de réserve. On ne put s'empêcher de remarquer +la tête pleine de vie et de fermeté, où se révélait la force de +caractère du modèle. La facture de diverses parties, d'une superbe +pâte, ne pouvait non plus manquer de frapper certains artistes, plus +ouverts que les autres. Ceux-là reconnaissaient que Manet possédait +des qualités natives de peintre, mais après avoir autrefois déclaré +qu'il en faisait un usage absolument détestable, ils commençaient à +concéder que l'usage devenait moins mauvais. En somme le portrait ne +souleva qu'une opposition mitigée. + +Toutefois, comme on ne faisait ces concessions qu'à contre-coeur, +ayant devant soi deux tableaux à juger, on se dédommageait sur +l'autre, que l'on condamnait alors sans réserve. Il s'agissait d'une +jeune femme en pied, de grandeur naturelle, vêtue d'un peignoir rose. +Le visage laissait voir ce type spécial qui apparaissait sur les têtes +peintes par Manet, comme une marque de famille, mais qui constituait +précisément une de ces particularités ayant le don d'exaspérer. A côté +de la femme était placé un perroquet sur un perchoir. Une telle +fantaisie ne pouvait manquer non plus d'irriter, aussi la jeune femme +fut-elle fort mal traitée par le public, qui la dénomma impoliment la +_Femme au perroquet_. + +En 1869, Manet envoya au Salon le _Balcon_ et le _Déjeuner_. Le +_Balcon_ souleva le mépris du public, à un tel point qu'on put croire +que son auteur n'avait fait aucun progrès auprès de lui. Ce n'était +plus cette colère qu'avaient vue le _Déjeuner sur l'herbe_ et +l'_Olympia_, le sujet ne la comportait pas, mais de la pure raillerie. +On éprouvait le besoin de rire, aussi une gaieté bruyante régnait-elle +dans l'attroupement formé en permanence devant le tableau. Il +représentait deux jeunes femmes, l'une assise, l'autre debout, sur un +balcon, avec un jeune homme debout par derrière, au second plan. Le +balcon était peint en vert et aux pieds des femmes se trouvait un +petit chien. Il semble étrange qu'une telle scène pût causer, à +première vue, de l'hilarité. L'intérêt à y prendre résidait évidemment +dans la valeur en soi de la peinture et dans les particularités de +facture. Mais ce sont là des points qui échappent au public, à peu +près en tout temps, et qui échappaient entièrement au public de cette +époque, en présence de Manet. + +Il ne venait à l'esprit de personne non plus de se demander pourquoi, +chaque année, on retournait devant ses tableaux et on les choisissait +de préférence à tous autres pour se rencontrer. On eût pu se dire, +avec un peu de réflexion, que cette singularité de composition et de +facture, que cette lumière éclatante qui les faisaient ressortir et +attiraient le public, étaient précisément la preuve chez l'artiste de +ces facultés exceptionnelles, que seuls possèdent les vrais maîtres. +Mais le public subissait l'attraction sans s'inquiéter d'en chercher +la cause et une fois devant les oeuvres, il se mettait d'abord à +railler. Le balcon vert cette fois-ci lui paraissait une horreur. +Avait-on jamais vu un balcon vert! Les deux femmes étaient, +disait-on, désagréables de figure et mal fagotées et le chien, à leurs +pieds, devenait un petit monstre, aussi en dehors du bon sens que le +chat de l'_Olympia_. + +C'est que le public le prenait de haut avec Manet. Il le traitait en +fort petit garçon. Il entendait le relever de ses erreurs et lui +enseigner les règles de son art, qu'évidemment il ignorait. Pensez +donc! avec lui on avait affaire à un homme qui méprisait le grand art +traditionnel, considéré seul comme de l'art véritable. C'étaient des +scènes de la vie de chaque jour qu'il s'acharnait à peindre. Il ne +pouvait dès lors en imposer. Ah! en présence des oeuvres du grand art, +il en était autrement. Là le respect régnait. On entrait dans l'ordre +des choses qu'on disait idéalisées. Or le public se rendait assez +compte de son infirmité, pour savoir qu'il était, lui, incapable +d'idéalisation. Il respectait donc de confiance les oeuvres crues +idéalisées comme supérieures. Puis les sujets mythologiques ou +historiques, les costumes et les draperies prises hors des formes +familières, le tenaient encore sur la réserve et l'empêchaient de se +croire juge. Il passait ainsi devant les tableaux du soi-disant grand +art traditionnel, aux formes soi-disant idéalisées, sans trop savoir +s'il se plaisait ou non à les regarder, mais respectueux et admirant +de confiance. Alors il arrivait devant les toiles de Manet et son +attitude changeait. Il n'était plus retenu ici en rien, de manifester +son opinion. Il ne s'agissait plus de dieux et de héros, on avait sous +les yeux des hommes ordinaires, vêtus nomme le commun des mortels. +Aussi le public se croyait-il apte à prononcer en toute sûreté et il +s'en donnait à coeur joie. C'étaient des femmes, et toutes les femmes +se prenaient à regarder comment étaient façonnées leurs robes, +qu'elles déclaraient affreuses, et les hommes clamaient que ces femmes +n'étaient point jolies et désirables, puis on passait aux accessoires, +pour les trouver ridicules, et au petit chien, pour le juger comique. +Aller rire devant le _Balcon_ était devenu un des plaisirs du Salon. + +Le _Balcon_ attirait tellement l'attention que le _Déjeuner_ demeurait +comme négligé. Un jeune homme vêtu d'un veston de velours s'y trouvait +placé sur le devant, appuyé contre une table encore servie, tandis +qu'un homme assis et une servante debout se voyaient au second plan. +C'était son beau-frère Léon Leenhoff, qui avait posé pour le jeune +homme en veston de velours. Le tableau était peint dans une donnée +générale de tons gris et noirs harmonieux, que le public eût pu être +plus particulièrement porté à accepter. Il est même probable que, +comme le portrait de Zola de l'année précédente, il eût rencontré une +certaine faveur, si le soulèvement causé par le _Balcon_ n'eût été +tellement violent, qu'il s'étendait à lui. + +Cependant, maintenant que Manet, ayant comme forcé l'entrée des +Salons, s'était pendant deux ans remis en vue, il devenait +définitivement l'homme qui personnifiait le mouvement de révolte +contre la tradition et la routine des ateliers. Il voyait donc venir +vers lui, en admirateurs, ces artistes possédés eux aussi du besoin de +l'originalité et à la recherche de voies nouvelles. + +Une des adhésions qu'il recueillit alors fut celle de Mlle Berthe +Morisot. Née à Bourges en 1841, elle appartenait à une famille de +vieille bourgeoisie. Une vocation décidée l'avait portée vers la +peinture. Son premier maître avait été Guichard, puis elle avait +profité des conseils de Corot. Elle avait exposé aux Salons de 1864, +65, 66, 67 des tableaux remarqués de certains critiques. Tout en +venant se rattacher à Manet, il ne faudrait point la donner comme +devenue véritablement son élève. Manet qui avait en aversion la +tradition des ateliers, qui était l'indépendance même, n'eût pu se +prêter à enseigner régulièrement; mais par la montre de sa peinture +aux Salons d'abord, puis pur ses conseils et sa sûreté de jugement, il +devait, sans se transformer en professeur, agir sur un grand nombre +d'artistes, en voie de se former ou déjà formés. Mlle Morisot était +du nombre. Elle devait subir son influence dans toute sa plénitude, +pour arriver à peindre comme lui dans les tons clairs, sans +l'intervention des ombres traditionnelles. Mais tout en se +transformant de manière que ses oeuvres doivent être rangées comme +parenté, tout à côté de celles de l'initiateur, elle a toujours su +garder son originalité. C'était une femme distinguée, d'un grand +charme et d'une exquise sensibilité. Ses qualités féminines se +retrouvent dans sa peinture, qui est raffinée et cependant sans ce +maniérisme et cette sécheresse qu'on peut reprocher généralement aux +artistes de son sexe. Elle allait se placer au premier rang dans +l'école née sous l'influence de Manet, qui devait prendre le nom +d'Impressionniste. + +Une grande intimité s'établit entre la famille de la jeune femme et +celle du peintre, et quelques années après, elle épousa son frère +cadet Eugène. Tout en lui donnant des conseils, Manet toujours à la +recherche de modèles variés et caractéristiques s'était emparé d'elle +pour la placer dans ses tableaux. Elle lui avait donné ainsi la femme +assise dans le _Balcon_, qui excitait précisément au Salon de 1869 une +telle raillerie. Il peignit encore d'elle en 1870 un grand portrait en +pied, exposé au Salon de 1873 sous le titre le _Repos_ et en outre +plusieurs portraits, à diverses époques, en buste ou en tête. + +Un des tout premiers à se rallier à l'art de Manet et à comprendre la +valeur de son système de peindre en tons clairs juxtaposés avait été +Camille Pissarro. Né en 1830, il avait présenté aux Salons des +tableaux dès 1859 et avait été reçu cette année-là. Depuis il s'était +vu plusieurs fois repoussé, en particulier au Salon de 1863, et +s'était alors trouvé le compagnon de Manet au Salon des refusés. Il +prenait tout de suite la défense du _Déjeuner sur l'herbe_ et de +l'_Olympia_, parmi les jeunes artistes et les hommes de sa +connaissance s'intéressant aux choses d'art. A l'écart des voies +battues, il ne pouvait manquer d'accueillir avec joie la manifestation +de formules nouvelles. Il fit personnellement la connaissance de Manet +en 1866 et entra alors avec lui en relations amicales suivies. Il se +sentait surtout porté vers la peinture de paysage; il devait s'y faire +une place de maître par la sincérité de l'observation, le sentiment de +la nature agreste et le charme rustique, que laisseraient voir ses +oeuvres. + +En 1862 quatre jeunes gens, Claude Monet, Renoir, Bazille, Sisley, se +rencontraient dans l'atelier de Gleyre et s'y liaient d'amitié. Ils +devaient après cela subir les mêmes influences, se faire une même +esthétique et se développer concurremment. Au moment où ils +cherchaient encore leur voie, Manet était en pleine production; aussi +sa manière de peindre en clair devait-elle avoir sur eux une +influence décisive. + +Claude Monet en particulier, étant allé voir l'exposition faite chez +Martinet en 1863 d'un ensemble d'oeuvres de Manet, en avait reçu une +véritable commotion. Il avait tout de suite reconnu que là étaient ses +affinités. Il s'était donc mis à peindre en tons clairs et, comme il +était porté vers la peinture de paysage, il s'était mis, en même +temps, à peindre en plein air. L'adoption des tons clairs et de la +pratique du plein air étaient alors des particularités assez neuves, +pour ne pouvoir manquer d'attirer l'attention. Aussi lorsque Claude +Monet apparut pour la première fois au Salon, en 1865, avec deux +marines, fut-il remarqué. C'était l'année même où Manet faisait un si +grand bruit avec son _Olympia_. Il avait complètement ignoré +l'existence de Monet, plus jeune que lui de huit ans et resté +jusqu'alors inconnu. Il découvrit au Salon les deux marines; les +voyant signées d'un nom si semblable au sien, il crut à une sorte de +plagiat et s'éleva d'abord contre leur auteur, en demandant avec +humeur, autour de lui: «Quel est ce Monet qui a l'air de prendre mon +nom et qui vient ainsi profiter du bruit que je fais?» Monet, au su de +ces interrogations, prit grand soin d'accoler, en toutes +circonstances, son prénom de Claude à son nom patronymique, pour se +bien distinguer et empêcher toute confusion avec le quasi-homonyme. + +[Illustration: TÊTE D'ÉTUDE] + +Les deux hommes restèrent après cela près d'un an sans se rapprocher, +lorsqu'en 1866 Monet, conduit par Zacharie Astruc, alla voir Manet +dans son atelier et, à partir de ce moment, les relations les plus +amicales s'établirent entre eux. A cette époque, Renoir, Bazille et +Sisley entraient également en rapports avec Manet et ainsi le groupe +des quatre amis, d'abord formé dans l'atelier de Gleyre, se trouva +tout entier uni à lui. + +Pissarro, Claude Monet, Renoir, Berthe Morisot, Cézanne, Sisley, +étaient des peintres qui devaient partir du point de départ de la +peinture claire, dont ils auraient reçu l'exemple de Manet, pour aller +en avant dans une voie qui devait les conduire à ce que l'on +appellerait l'Impressionnisme, mais Manet, sans les influencer d'une +manière aussi directe, par son initiative de peindre les scènes du +monde vivant, devait cependant agir sur certains autres artistes qui, +le voyant entrer dans des voies nouvelles, allaient sentir qu'il leur +conviendrait à eux aussi de s'y engager. Tel était Degas, de deux ans +environ plus jeune que lui, doué d'une puissante originalité et d'une +manière d'être très tranchée. Si Manet devait être surtout peintre, +Degas devait être surtout dessinateur. Il avait été élève de Lamothe +et de l'École des Beaux-Arts. Sous l'influence du premier +enseignement, il semblait devoir se tenir à la rigide tradition +classique. Parmi ses productions de jeunesse, se trouvent des dessins +exécutés selon les procédés d'Ingres. Il avait aussi, de bonne heure, +fait une copie de l'_Enlèvement des Sabines_ du Poussin qui, par sa +fidélité et sa précision, avait révélé ses dons naturels de +dessinateur. Puis, commençant à produire des oeuvres personnelles, il +avait peint un tableau d'histoire, où Sémiramis avait formé le sujet. +Tout paraissait donc indiquer qu'il se consacrerait aux sujets +classiques, à la peinture d'histoire. Mais il avait l'esprit trop +ouvert pour ne pas reconnaître que la tradition classique était +épuisée. Il voyait en même temps apparaître, avec l'art de Manet, une +esthétique nouvelle, appropriée aux besoins nouveaux. Aussi, +délaissant la voie de la tradition où il était d'abord entré, +s'engageait-il lui aussi, sans esprit de retour, dans celle de +l'observation du monde vivant. + +Une grande amitié s'était établie entre Manet et Fantin-Latour, +quoiqu'ils différassent profondément. Manet se montrait surtout vif +dans ses allures, homme d'impulsion et de saillie, Fantin-Latour +demeurait au contraire replié sur lui-même, porté à la rêverie et à la +mélancolie. Les deux hommes s'étaient probablement sentis attirés +l'un vers l'autre, par le contraste même qui existait entre eux. Leur +liaison datait de 1857. Elle s'était nouée au Louvre où Fantin +travaillait assidûment, persuadé que les meilleures leçons étaient à +trouver auprès des vieux maîtres. Ils s'étaient d'abord rencontrés +copiant les mêmes tableaux des Vénitiens, vers lesquels une commune +admiration les avait portés. L'amitié ainsi commencée s'était +resserrée à l'occasion du Salon de 1861, où ils avaient été reçus +ensemble, et à l'occasion de celui de 1863, où ils avaient été tous +les deux refusés. Fantin-Latour devait garder son originalité en face +de Manet. Il peignait dans des tons gris qui lui étaient propres. Il +avait exécuté, sous le titre d'_Hommage à Delacroix_, une composition +mise au Salon de 1864, où un certain nombre de jeunes artistes étaient +assemblés autour d'un portrait de Delacroix, et il y avait fait +figurer Manet au premier plan. Il peignait aussi un portrait de son +ami, exposé au Salon de 1867. + +C'était un groupement qui se formait d'hommes pénétrés du besoin +d'émancipation et unis par un même désir de trouver des voies +nouvelles. Manet, par la renommée qu'on lui avait faite de révolté, +devenait celui vers lequel les autres convergeaient. Il servait à les +rallier et à les tenir ensemble. Le café Guerbois, aux Batignolles, à +l'entrée de l'avenue de Clichy, devint le lieu choisi pour se réunir. +Manet, qui habitait dans le voisinage, y venait fréquemment le soir. +Le vendredi était le jour spécial, où l'on se rencontrait plus +volontiers. A côté des peintres se voyaient des graveurs, Desboutins, +Belot, un sculpteur poète Zacharie Astruc. Aux artistes se joignaient +des hommes de lettres; Duranty, romancier et critique de l'école dite +alors réaliste, y était fort assidu; on y trouvait aussi Zola, Cladel, +Philippe Burty, Vignaux, Babou. D'autres, en assez grand nombre, y +apparaissaient visiteurs irréguliers, plus ou moins liés d'amitié ou +d'opinion avec les assidus du lieu. + +Ces hommes se trouvaient là groupés, sur la hauteur de la place +Clichy, comme sur une sorte de mont Aventin. La grande ville +au-dessous d'eux leur était hostile, elle semblait vouloir à jamais +leur rester fermée. Mais ils possédaient la force de la jeunesse, ils +avaient foi en l'avenir, ils se sentaient au-dessus du mépris et des +railleries. L'isolement ne les effrayait point. Manet avait l'habitude +de dire: «Il faut être mille ou seul.» Ils portaient véritablement en +eux des éléments de renouveau et des germes de vie, et ils devaient à +la longue réaliser leur rêve de conquérir la grande ville, qui +maintenant les repoussait. + +En 1870, Manet exposa au Salon deux tableaux, la _Leçon de Musique_ +et le _Portrait de Mlle E. V._ (Eva Gonzalès). + +La _Leçon de Musique_ présentait un sujet très simple, une scène à +deux personnages de grandeur naturelle. Le maître qui donne la leçon, +un jeune homme, est assis sur un divan. Il pince de la guitare pour +accompagner l'élève, une jeune femme, placée près de lui, suivant du +doigt, sur un cahier de musique, l'air qu'elle chante. Manet, selon +son habitude de renouveler constamment ses modèles et de les choisir à +physionomie tranchée, avait fait poser Zacharie Astruc pour le maître +de musique. Il avait déjà peint un portrait de lui en 1863. Zacharie +Astruc alors mêlé, en la double qualité de sculpteur et de poète, aux +luttes du groupe rassemblé autour de Manet, possédait une tête +caractéristique de Méridional et était un modèle toujours prêt. Manet, +l'introduisait donc dans sa _Leçon de Musique_. Ce jeune homme et +cette jeune femme assis simplement l'un près de l'autre ne pouvaient +donner lieu à de bien vifs commentaires. Aussi le tableau ne +souleva-t-il point la tempête et les railleries, comme le _Balcon_ du +Salon précédent; d'ailleurs il ne plut à personne et ne reçut qu'un +accueil froidement méprisant. + +Entre les deux tableaux exposés annuellement par Manet, il y en avait +toujours un qui attirait plus spécialement les regards, devant lequel +la foule se tenait plus compacte, et cette année-ci ce fut le +_Portrait de Mlle E. V._ (Eva Gonzalès). Manet a peint en Mlle +Gonzalès la seule élève qu'il ait réellement eue et qu'il ait à peu +près entièrement formée. Je dis à peu près, parce que la jeune fille, +avant de se mettre sous sa direction, avait déjà reçu certaines leçons +du peintre Chaplin. C'était une personne d'une beauté éclatante, à la +Marie-Thérèse, fille d'Emmanuel Gonzalès, romancier et secrétaire de +la Société des gens de lettres. Elle devait épouser le graveur Guérard +et mourir toute jeune de suites de couches. Elle était parvenue assez +rapidement, sous la direction de Manet, à peindre d'une manière +vigoureuse, mais elle n'a pu produire que quelques oeuvres avant de +mourir. + +Eva Gonzalès avait été représentée par Manet de grandeur naturelle, +assise devant un chevalet, peignant un bouquet de fleurs, vêtue d'une +robe blanche: le fond était en gris clair et par terre s'étendait un +tapis bleu azur. Le tableau se trouvait donc exécuté en pleine clarté, +les couleurs diverses s'y trouvaient juxtaposées, comme toujours, sans +transition et sans atténuation de demi-tons. Aussi cet arrangement +offusquait-il; les visiteurs le déclaraient brutal et criard. Il +fallait vraiment que le public, habitué depuis de longues années aux +ombres opaques, que les peintres étendaient sur leurs toiles, se fût +fait des yeux d'oiseau de nuit, pour que ce portrait d'Eva Gonzalès +lui déplût. Si véritablement le tableau était peint tout en clair, il +n'offrait cependant rien de heurté et de violent; l'ensemble était +d'une grande tenue. On me permettra de reproduire le jugement qu'il me +suggérait dans le moment, que publiait l'_Électeur libre_ du 9 juin +1870: «Nous déclarons, en face de ce portrait, qu'il nous est +absolument impossible de comprendre ce qui peut exciter ce parti pris +de dénigrement de tout ou partie du public. Le ton de l'ensemble n'est +nullement cru ou criard; tout au contraire la robe blanche de la jeune +fille, d'un ton éteint, se marie harmonieusement avec le tapis d'un +bleu azuré et avec le fond gris du tableau; la pose est naturelle, le +corps plein de mouvement et quant aux traits du visage, si on leur +retrouve le type d'une saveur si particulière qui est celui de M. +Manet, ce type est au moins cette fois-ci plein de vie et ne manque +pas d'élégance.» + +Ces réflexions, maintenant que le tableau revu n'excite plus de +désapprobation, peuvent sembler banales, mais lorsqu'elles parurent, +dans un journal grave, elles firent l'effet de paradoxes. C'est du +reste avec une peine extrême que je les avais fait accepter et je +raconterai comment j'y étais parvenu, ce qui me donnera l'occasion de +faire connaître la conduite que la presse tenait alors à l'égard de +Manet. Tous les ans, lorsque le Salon s'ouvrait, les journaux +illustrés et les feuilles de la caricature, avant d'avoir rien +examiné, se livraient à un débordement de charges et de dessins +grotesques, aussi offensants que possible. Manet était traité comme le +dernier des rapins, produisant des oeuvres simplement bouffonnes. Les +grands journaux se taisaient, passaient son exposition sous silence +ou, s'ils en parlaient, c'était pour montrer leur supériorité, pour +faire la leçon au peintre et lui enseigner les règles de son art, +qu'évidemment il ignorait. On voulait bien quelquefois lui reconnaître +des dons naturels, mais pour déclarer aussitôt qu'il en faisait le +plus mauvais usage. Telle était l'attitude des grands journaux, qui se +respectaient encore assez pour ne pas trop s'abandonner aux injures. +Mais dans les autres d'ordre secondaire, où la critique du Salon était +confiée à des écrivains de rencontre ou aux premiers venus, on se +livrait aux attaques les plus grossières. Le pire des malfaiteurs eût +pu à peine exciter une poursuite aussi féroce, répétée d'année en +année. + +Parmi les amis de Manet, cette conduite de la presse causait une +colère sans mélange. Le public, on n'en parlait pas, on ressentait +pour sa stupidité un tel mépris. Mais ces journalistes, qui faisaient +la leçon aux autres, qui se targuaient auprès de leurs lecteurs de +lumières spéciales et qui, incapables de compréhension, n'étayaient +leurs critiques que sur des insultes! Ceux-là étaient de purs +criminels. Cependant, que faire! Depuis la réprobation que Zola avait +soulevée par ses articles, la presse entière demeurait fermée. Les +directeurs de journaux faisaient bonne garde et tous les projets +nourris autour de Manet pour s'insinuer dans certaines feuilles +restaient vains. + +J'étais alors lié d'amitié avec les frères Picard. Ernest Picard, le +député, avait fondé avec un groupe de parlementaires un journal, +l'_Électeur libre_, dont son frère Arthur était devenu rédacteur en +chef. J'allai trouver ce dernier et je convins avec lui de faire, pour +son journal, le compte rendu du Salon de 1870. Ma collaboration serait +gratuite, ce qui m'assurerait la liberté entière de mes jugements. Il +ne se doutait point que mon intention fût de défendre Manet. Deux +articles avaient paru, dont il s'était montré satisfait, mais avant +que je n'eusse écrit le troisième, quelqu'un était allé lui dire qu'il +pouvait s'attendre à ce qu'étant l'ami de Manet, j'entreprisse son +éloge. Un matin, je vois entrer chez moi Arthur Picard tout effaré, +qui me demande si j'avais réellement l'intention, comme on le +croyait, de louer Manet, dans un journal aussi respectable que le +sien, s'adressant à des lecteurs aussi choisis, etc, etc. Je lui +répondis qu'en effet je me proposais d'écrire un article spécial sur +Manet, où, selon la convention qui m'assurait la liberté de mes +jugements, je dirais de ses oeuvres le bien que j'en pensais. Mon +visiteur abasourdi me déclara alors, que quand nous avions conclu +notre arrangement, il n'avait été question de rien de semblable, que +Manet et sa peinture étaient des choses à part et qu'il n'avait jamais +pu venir à son esprit que, dans un journal tel que le sien, qui que ce +soit chercherait à en faire l'éloge. Il se refuserait donc à publier +un article qui soulèverait l'indignation de ses lecteurs. Après +altercation, aucun de nous ne voulant céder, je lui dis que je +renonçais à continuer la critique du Salon et qu'il eût à en charger +qui bon lui semblerait. Quand il vit que le Salon commencé allait +rester interrompu, après deux articles qui annonçaient une suite, il +fut obligé de se radoucir. Bref, nous transigeâmes. Il accepterait +l'éloge, à condition qu'il fût tellement atténué et enveloppé de +circonlocutions que les lecteurs n'en fussent pas trop offensés. +J'écrivis mon article sur ces données et il l'inséra dans son journal. + +Le Salon de 1870 contenait un tableau important que Fantin-Latour +exposait sous le titre d'_Un atelier aux Batignolles_. C'était un de +ces arrangements, tels qu'il en avait déjà peints, comme son _Hommage +à Delacroix_, où se trouvaient réunis des hommes pénétrés de goûts +communs. L'_Atelier aux Batignolles_ représentait donc Manet assis +devant un chevalet, en train de peindre et, groupés autour de lui, les +artistes et écrivains qui avaient subi son influence ou étaient +devenus ses défenseurs. On y voyait figurer Emile Zola, Claude Monet, +Renoir, Bazille, Zacharie Astruc, Maître et Scholderer. Le tableau +attira particulièrement l'attention. Il était peint dans une note +générale grise et dans cette donnée réaliste, qui se produisant alors +comme des choses neuves, eussent suffi à le faire remarquer. En outre, +il venait offrir au public l'image de ces hommes révoltés qui +l'intriguaient et il éprouvait du plaisir à pouvoir enfin les +connaître. On avait appris vaguement, par les révélations de la +presse, que dans un certain café des Batignolles, un groupe d'hommes +se réunissait autour de Manet. Or, pour le public, il ne pouvait se +dire et se préparer dans de telles réunions que des choses bizarres. +Les Batignolles avaient d'ailleurs paru aux Parisiens, de la ville en +bas, un lieu fort bien adapté à pareille société, car habiter ou +fréquenter ce quartier entraînait presque une idée de ridicule et +donnait matière aux plaisanteries. Le tableau de Fantin venant +représenter Manet et son groupe dans un atelier aux Batignolles +offrait au public et aux journalistes le qualificatif qu'ils +attendaient en quelque sorte et qui répondait tout juste à leurs +idées. Aussi Manet et ses amis furent-ils désignés généralement à ce +moment et pendant quelques années après, comme formant l'école des +Batignolles. + +Il n'y a jamais eu d'école des Batignolles. Cette désignation ne s'est +produite et ne s'est appliquée qu'à faux. Au moment où elle naissait +et trouvait cours, Manet et ses amis ne formaient pas encore d'école. +Manet était en train de produire, selon la pente de sa nature. Autour +de lui s'étaient réunis des jeunes gens, qui subissaient son influence +et s'appropriaient sa manière de peindre en clair et par tons +tranchés, mais sans pour cela devenir ses élèves. Ces débutants en +étaient eux-mêmes alors à la période des essais et ce n'est que plus +tard, que développés d'après des tendances communes, ils se +distingueraient assez pour qu'on eût besoin de leur trouver un nom +spécial et alors on les appellerait les Impressionnistes. Mais en +attendant Manet et eux n'étaient reliés par aucun lien de maître et +d'élèves; ce qui les avait mis et les tenait ensemble était un commun +besoin d'indépendance et de nouveauté. + +Il ne faudrait pas croire non plus, en regardant le tableau de +Fantin, que les amis de Manet eussent l'habitude de s'assembler dans +son atelier tels qu'ils y sont représentés. C'était par une licence +d'artiste, pour parvenir à les montrer tous ensemble, que Fantin avait +conçu son groupement, qui n'a jamais existé que sur la toile. Manet +avait bien son atelier aux Batignolles, mais ce n'était point un lieu +de rencontre. Il était situé dans une maison assez pauvre de la rue +Guyot, une rue écartée, derrière le parc Monceau. La maison, qui +n'existe plus, était entourée de chantiers, de dépôts de toute sorte, +avec des cours et de grands espaces vides. Ce quartier, alors peu +habité, a été depuis entièrement transformé. + +L'atelier consistait en une grande pièce, presque délabrée. On n'y +voyait que les tableaux produits, disposés en piles contre la +muraille, avec ou sans cadres. Comme Manet n'avait encore vendu qu'une +ou deux toiles, son oeuvre se trouvait là tout entière accumulée. Il +demeurait fort à l'écart. Il ne recevait la visite que des amis +intimes. Il se trouvait donc dans les meilleures conditions pour +travailler, aussi a-t-il à ce moment beaucoup produit. Outre les +tableaux exposés aux Salons, il a encore peint les deux toiles des +_Philosophes_, des hommes en pied, enveloppés de manteaux et d'une +figure assez résignée pour avoir suggéré le titre. Dans la même +donnée, il peignit encore le _Mendiant_, un véritable chiffonnier, +qu'il avait rencontré et fait venir à son atelier. Il a tiré de ce +sujet si pauvre en lui-même une de ces harmonies qui lui étaient +propres, en argentant le gris de la blouse et le bleu du pantalon. Il +y peignit aussi la _Joueuse de guitare_, une jeune femme vêtue de rose +et de blanc, qui pince de la guitare et dont la physionomie est d'une +saveur particulière. Les _Bulles de savon_, un morceau d'une touche +sobre et puissante; un jeune garçon la tête relevée, un vase d'eau de +savon à la main, souffle des bulles dans l'air. + +En 1867 et 1868, il peignit l'_Exécution de Maximilien_ qui, avec les +généraux Méjia et Miramon, avait été fusillé à Queretaro, au Mexique, +le 19 juin 1867. Cette composition de grande dimension tient une place +importante dans son oeuvre. Elle est unique en son genre. Elle est la +seule qui donne une scène peinte sans avoir été vue. Elle constitue +presque une création de cet ordre, auquel Manet avait voué une si +grande aversion dans l'atelier de Couture, la peinture d'histoire. +L'arrangement l'occupa pendant des mois. Il s'enquit d'abord des +circonstances et des détails du drame. C'est ainsi que, selon ce qui a +réellement eu lieu, les trois fusillés sont placés à une distance +exceptionnellement rapprochée du peloton d'exécution. Lorsqu'il se +crut sûr de son effet, il se mit à peindre le tableau, en faisant +poser une escouade de soldats, qu'on lui prêta d'une caserne, pour +représenter le peloton d'exécution. Il fit aussi poser deux de ses +amis, en transformant cependant leurs visages, pour figurer les +généraux Méjia et Miramon. La tête de Maximilien seule a été peinte +d'une manière conventionnelle, d'après une photographie. Une première +composition et même une seconde ne lui ayant pas paru conformes aux +renseignements précis qu'il avait fini par recueillir, il repeignit +l'oeuvre une troisième fois, sous une forme arrêtée et définitive. + +Dans ce même atelier de la rue Guyot, il peignit encore mon portrait, +en 1868. J'eus ainsi l'occasion de saisir sur le fait les propensions +et les habitudes qui le guidaient dans son travail. Le petit portrait +devait représenter l'original debout, la main gauche placée dans la +poche du gilet, la droite appuyée sur une canne. Le costume est un +«complet» gris, se détachant sur fond gris. Le tableau était donc tout +entier dans les gris. Mais lorsqu'il eut été peint, que je le +considérais comme terminé d'une manière heureuse, je vis cependant que +Manet n'en n'était pas satisfait. Il cherchait à y ajouter quelque +chose. Un jour que je revins, il me fit remettre dans la pose où il +m'avait d'abord tenu, et plaça près de moi un tabouret, qu'il se mit +à peindre, avec son dessus d'étoffe couleur grenat. Puis il eut l'idée +de prendre un volume broché, qu'il jeta sous le tabouret et peignit de +sa couleur vert clair. Il plaça encore, par-dessus le tabouret, un +plateau de laque avec une carafe, un verre et un couteau. Tous ces +objets constituèrent une addition de nature morte, de tons variés, +dans un angle du tableau, qui n'avait aucunement été prévue et que je +n'avais pu soupçonner. Mais après il ajouta un objet encore plus +inattendu, un citron sur le verre du petit plateau. + +Je l'avais regardé faire ces additions successives assez étonné, +lorsque me demandant quelle en pouvait être la cause, je compris que +j'avais en exercice, devant moi, sa manière instinctive et comme +organique de voir et de sentir. Évidemment, le tableau tout entier +gris et monochrome ne lui plaisait pas. Il lui manquait les couleurs, +qui pussent contenter son oeil, et ne les ayant pas mises d'abord, il +les avait ajoutées ensuite sous la forme de nature morte. Ainsi cette +pratique des tons clairs juxtaposés, des «taches» lumineuses qu'on lui +reprochait comme un «bariolage», qu'on l'accusait d'avoir adoptée +délibérément pour se distinguer quand même de tous les autres, était, +dans les profondeurs de l'être, l'instinct le plus franc, la manière +la plus naturelle de sentir. Mon portrait n'avait été fait que pour +lui et pour moi, je n'avais aucune idée de l'exposer et, en le +peignant tel qu'il l'avait successivement complété, je puis certifier +qu'il n'avait pensé qu'à se satisfaire lui-même, sans aucun souci de +ce qu'on pourrait en dire. + +En examinant depuis ses tableaux, à la lueur que le complément apporté +à mon portrait m'avait donnée, j'ai retrouvé partout cette même +pratique d'addition de parties claires, où il surélève, pour ainsi +dire, la note du coloris, à l'aide de quelques tons tranchés et à part +des autres. C'est ainsi que dans le _Déjeuner sur l'herbe_, se +trouvent répandus sur le sol les accessoires multicolores. C'est ainsi +que dans l'_Olympia_, il a mis le gros bouquet de fleurs variées et le +chat noir contre les blancs du lit. C'est ainsi que dans son tableau +l'_Artiste_, conçu précisément dans une note générale grise, comme mon +petit portrait, il a peint, par derrière le personnage debout, un +chien dons les tons clairs et en lumière. Par là s'explique son goût +pour les natures mortes, qu'il place, comme accessoires ou comme fond, +dans des oeuvres où il semble que d'autres n'eussent point pensé à les +mettre: dans le _Portrait d'Émile Zola_, dans le _Déjeuner_, dans le +_Bar aux Folies-Bergère_. Elles lui offraient le moyen d'introduire +ces juxtapositions de couleurs vives, qui étaient la joie de son +oeil. De même dans le _Balcon_, le balcon vert au premier plan, et, +dans l'_Argenteuil_, le bleu éclatant du fond, lui fournissent +l'occasion qu'il recherche, d'avoir une note surélevée de couleur, +venant se superposer à la gamme déjà claire de l'ensemble. + +On comprend dès lors l'opposition que ses oeuvres devaient rencontrer. +Elles révélaient une pratique diamétralement opposée à celle que les +autres suivaient, enseignée et recommandée dans les ateliers. Les +autres atténuaient l'éclat du coloris, fondaient les tons, +enveloppaient les contours d'ombre. Lui supprimait les ombres, mettait +tout en clair, juxtaposait les tons tranchés et, par-dessus +l'ensemble, plaçait encore quelque note accentuée de couleur. +L'habitude de Manet, en exécutant une oeuvre, était donc d'aller, dans +une voie ascensionnelle, vers le coloris de plus en plus éclatant et +les tons de plus en plus clairs. Mais il y avait si bien là le jeu +d'une propension naturelle, que ce qu'il faisait dans les cas +particuliers, il l'a fait, d'ensemble, à travers le temps. L'effort +qui apparaît dans chaque tableau pour y mettre plus de clarté s'est +retrouvé dans le développement graduel de l'oeuvre. On y reconnaît la +volonté constante d'obtenir un surcroît de clarté; ce qu'il a en effet +réalisé, puisque des débuts à la fin, ses productions rangées +chronologiquement laissent voir une marche ininterrompue vers un +éclat de plus en plus grand et une lumière de plus en plus vive. + +S'il avait rejeté la manière traditionnelle de distribuer l'ombre et +la lumière, pour suivre un système de coloris propre, il agissait avec +la même indépendance en procédant à la facture du tableau. Il se +comportait alors avec une telle hardiesse, qu'on peut dire qu'il +entrait dans son travail une grande part d'impulsion et qu'il ne +connaissait point le métier fixe. Les peintres, en général, ont leur +chemin tracé. Les sujets qu'ils abordent sont strictement définis. Ils +en écartent ce qui sort des limites marquées. Ils peignent dans leurs +ateliers, où l'arrangement des lumières leur est connu. Ils savent +quelle pose ils donneront à leurs modèles ou, s'ils se permettent un +arrangement nouveau, ils en scrutent d'abord les parties par des +dessins ou des études, de manière à s'assurer que les difficultés ne +seront pas trop grandes ou, s'ils en découvrent de telles, de manière +à les éliminer. Ainsi précautionnés, ils se mettent à l'oeuvre et, +comme ils ont d'ailleurs pour la plupart un métier convenable et une +pratique transmise, ils exécutent sans difficulté et font l'admiration +de ceux qui les regardent peindre, à coup sûr et avec une réussite +certaine. + +Manet lui, n'avait pas de cercle circonscrit, il peignait +indifféremment tout ce que les yeux peuvent voir: les êtres humains +sous tous les aspects, dans les arrangements les plus divers, le +paysage, les marines, les natures mortes, les fleurs, les animaux, en +plein air ou dans l'atelier. Variant sans cesse, il ne se tenait point +à un sujet une fois réussi pour le répéter. L'innovation, la recherche +perpétuelle formaient le fond de son esthétique. Son moyen principal +était la peinture à l'huile, mais il usait aussi de l'aquarelle, du +crayon, de la plume, du pastel et, comme graveur, de l'eau-forte et de +la lithographie. + +Avec ce système de tout peindre, d'employer les procédés les plus +divers, de ne point répéter une oeuvre une fois faite, il ne +connaissait pas, lui, les facilités du chemin battu. Il ne pouvait +arriver à l'exécution semblable et se maintenir dans la régulière +tenue. Pour donner une idée de sa manière hardie opposée à celles des +autres, il faut le comparer à ce cavalier qui, dans la chasse à +courre, se jette à travers champs, aborde, pour les sauter, tous les +obstacles, haies, murs, rivières et précipices, pendant que les autres +se limitent prudemment à sauter les moindres et, ensuite, passent par +les barrières ouvertes et finissent sur la grand'route. Évidemment le +premier cavalier, en arrivant au but, pourra avoir son chapeau +bosselé, ses habits foulés, il se sera éclaboussé au saut des +rivières, peut-être même aura-t-il vidé un instant les étriers, +pendant que les autres demeureront corrects, sans avoir subi de +déconvenue. Mais c'est celui qui s'est lancé à travers champs qui est +le grand cavalier, et c'était Manet qui, avec son système d'aborder +n'importe où, n'importe comment, n'importe quel sujet, était, parmi +les autres, le véritable, le grand artiste. + +C'est ce que ne savaient point reconnaître le public et la plupart des +critiques qui, gardant leur admiration pour les peintres sages de la +tradition, ne voyaient en Manet qu'un artiste sans méthode et déréglé. +Un des critiques célèbres du temps, Albert Wolff, le chroniqueur du +_Figaro_, entretenait, en particulier, de telles pensées et il lui +arriva, à quelques années du moment où nous sommes, un accident qui +peut servir à montrer avec quelle légèreté et quelle incompétence les +journalistes formaient leurs jugements. + +Wolff passait son temps, comme tant d'autres, à recommander à +l'admiration publique de ces médiocres, qui n'ont rien laissé et dont +le nom est déjà oublié, et alors que, par fortune, il rencontrait en +Manet l'homme si rare qui crée et qui invente, il n'avait pour lui que +du dédain. Ayant cependant fait sa connaissance, il était allé le voir +dans son atelier. Manet lui avait proposé de peindre son portrait. Il +avait accepté. Manet l'avait alors fait asseoir comme à la renverse, +dans un fauteuil recourbé, à balançoire. La pose offrait des +difficultés d'exécution à prévoir, entraînant à des longueurs qui +eussent peut-être porté d'autres à l'écarter. Mais Manet n'éprouvait +jamais de tels soucis. Après avoir conçu un arrangement quel qu'il +fût, il se mettait à l'oeuvre. Il avait donc commencé à peindre Wolff +et, selon sa manière hardie d'attaquer le morceau, il avait jeté par +places sur la toile les plaques et les taches de couleur, pour revenir +de nouveau sur chaque partie et, par additions successives, mener +l'ensemble au point d'achèvement qu'il jugerait convenable. Mais Wolff +n'avait probablement jamais vu peindre de la sorte et comme à la +troisième ou quatrième séance le portrait, loin d'être achevé, +conservait de ces parties tout juste indiquées, il exprima à ses amis, +par la ville, son étonnement que Manet, qu'il avait cru devoir +produire ses oeuvres avec facilité, de premier jet, fût, au contraire, +un homme qui tâtonnait et auquel l'achèvement d'un tableau demandait +beaucoup de temps. Ce n'était donc, comme il l'avait toujours pensé, +qu'un artiste fort incomplet, ignorant, à vrai dire, son métier. + +Manet auquel ces propos furent rapportés en fut très mécontent. Le +portrait ne fut point continué. Retrouvé après la mort de Manet dans +l'atelier, il fut remis par la famille à Wolff. Il subsiste, il a +fait partie de la vente de Wolff après décès. Il est en effet inachevé +et, par places, n'est qu'indiqué. Mais tel quel, il révèle le maître. +Seul un homme connaissant toutes les ressources de son art a pu mettre +ainsi, du premier jet, toutes les parties à leur place et fixer, dès +l'état d'esquisse, une tête aussi vivante et aussi superbe +d'expression. Cette oeuvre vient de la sorte nous révéler le peu de +valeur d'Albert Wolff comme critique d'art. + +Le Salon de 1870 était récemment fermé quand éclata la guerre +franco-allemande, suivie de l'invasion et du siège de Paris. Le groupe +d'hommes formé autour de Manet, qui se réunissait au café Guerbois, se +dispersa. Les uns s'en allèrent avec leur famille en province, +d'autres devinrent soldats, comme Bazille, que Fantin-Latour avait +placé au premier plan de son _Atelier aux Batignolles_ et qui devait +être tué à la bataille de Beaune-la-Rollande. Ceux qui restèrent à +Paris entrèrent, à divers titres, dans la garde nationale ou dans ces +fonctions que les besoins nouveaux nés du siège faisaient créer. Il ne +fut plus question pour personne de poursuites littéraires ou +artistiques. Manet ferma son atelier aux Batignolles, qu'on supposait +pouvoir être atteint par le bombardement. Il déménagea ses tableaux. +Il devint officier d'état-major de la garde nationale. Dépourvu de +connaissances militaires, il n'était désigné par aucune aptitude +spéciale pour tenir un poste quelconque. Mais il faisait comme tout le +monde, acte de dévouement, il revêtait l'uniforme, et quoique son +service ne fût généralement que nominal, il assista à la bataille de +Champigny et y porta des ordres dans le rayon du feu. + +Devenu officier d'état major, il avait pour chef Meissonier, colonel +dans le corps de l'état-major. Il n'y avait jamais eu entre eux la +moindre relation, placés qu'ils étaient aux deux pôles de l'art. Voilà +que le service militaire les rapprochait tout à coup, et mettait l'un, +artiste jeune et combattu, sous les ordres de l'autre, en pleine +gloire et supérieur par l'âge et le grade. Manet qui avait la vieille +urbanité française dans les moelles et était extrêmement sensible aux +procédés fut très froissé de la manière dont Meissonier le traita, +affectant, à son égard, une sorte de formalisme poli, mais d'où toute +idée de confraternité était bannie. Meissonier ne parut jamais savoir +qu'il fût peintre. Manet devait se souvenir de ce traitement, et +quelques années après il y répondit. Meissonier exposait chez Petit, +rue Saint-Georges, son tableau de la _Charge des cuirassiers_, qu'il +venait de peindre. Manet alla le voir. Sa venue excita tout de suite +l'attention des visiteurs, qui se groupèrent autour de lui, curieux de +savoir ce qu'il pourrait dire. Il donna, alors son opinion. «C'est +très bien, c'est vraiment très bien. Tout est en acier, excepté les +cuirasses.» Le mot courut Paris. + +Dans beaucoup de familles, on avait, avant l'investissement de Paris, +fait partir les femmes, les enfants et les vieillards pour diminuer +d'autant les bouches à nourrir, les hommes valides étaient seuls +restés. La mère et la femme de Manet s'étaient ainsi réfugiées à +Oloron, dans les Pyrénées. Après le siège, il alla les rejoindre. Il +reprit ses pinceaux, dont il ne s'était pas servi depuis des mois, +pour peindre diverses vues à Oloron et à Arcachon et le _Port de +Bordeaux_. Il a très bien rendu dans ce dernier tableau le fouillis +des navires à l'ancre et donné l'aspect d'un grand port. + +Rentré à Paris avant la fin de la Commune, il put assister à la +bataille qui s'engagea dans les rues entre l'armée de Versailles et +des gardes nationaux fédérés. Il a comme synthétisé, dans une +lithographie, la _Guerre civile_, l'horreur de cette lutte et de la +répression qui la suivit. + + + + +LE BON BOCK + + + + +VIII + +LE BON BOCK + + +Le siège de Paris et l'insurrection de la Commune, qui n'avait été +vaincue qu'à la fin de mai, avaient amené une telle perturbation dans +l'existence nationale, qu'en 1871 il ne put y avoir de Salon. Mais +lorsque la paix à l'extérieur comme à l'intérieur fut rétablie, une +sorte d'émulation générale porta tout le monde à se remettre au +travail et aux affaires, afin de se relever des désastres. Manet vit +venir à ce moment, pour la première fois, un acheteur important. Il +avait prié Alfred Stevens de l'aider à placer quelques tableaux et lui +en avait remis deux à cet effet, une nature morte et une marine. +Stevens les avait montrés à M. Durand-Ruel qui, comme marchand, +commençait à acheter les productions de la nouvelle école. C'était un +connaisseur capable d'apprécier les oeuvres d'après leur mérite +intrinsèque, il avait donc pris les deux tableaux. Puis, satisfait de +cette première affaire, il était allé presque aussitôt trouver Manet +et, faisant chez lui un nouveau choix, avait ainsi acquis, en janvier +1872, un total de vingt-huit toiles, pour 38.600 francs. Cette vente +devait réjouir Manet et enthousiasmer les jeunes peintres ses amis. Il +semblait qu'un vent favorable fût venu tout à coup enfler les voiles +et que le temps des difficultés fût passé. Ce n'étaient là que des +illusions. + +M. Durand-Ruel avait fait un coup d'audace, un acte téméraire, en +achetant les oeuvres d'un peintre aussi généralement réprouvé que +Manet. Rien ne lui servit de vouloir en forcer la vente. Elles lui +restèrent sur les bras. En se faisant l'introducteur et le +représentant d'une école nouvelle honnie de presque tous, il souleva +contre lui le plus grand nombre des collectionneurs, les autres +marchands et même les critiques et la presse. A partir de ce moment, +il dut cesser d'être neutre, pour devenir partisan, multiplier les +achats et prendre part ainsi, comme bailleur de fonds, au combat que +Manet et ses amis poursuivaient pour se faire accepter. Il eut à +connaître lui aussi ces déceptions qui, à chaque occasion où il +croyait toucher au succès, le lui montraient, s'évanouissant, pour +devenir d'une réalisation de plus en plus problématique. Et ce ne fut +qu'après de longues années de sacrifices pécuniaires, l'ayant fait +passer par de véritables crises d'argent, qu'il devait enfin pouvoir +obtenir la juste rémunération de ses longs efforts et de sa mise de +fonds. + +1872 vit reprendre la tenue des Salons annuels, interrompue en 1871. +Le Salon de cette année attira d'autant plus l'attention que beaucoup +y apparaissaient avec des envois qui portaient la marque de l'époque +tragique que l'on venait de traverser. Cependant, Manet ne se trouva +point prêt à exposer des oeuvres nouvelles. Il envoya un tableau peint +en 1866, mais alors représentant une action militaire, qui, après la +terrible guerre dont on sortait, prenait comme un caractère +d'actualité. C'était le _Combat du Kearsage et de l'Alabama_. Le +_Kearsage_ de la marine des États-Unis avait coulé en 1864, en vue de +Cherbourg, le corsaire des États Confédérés du Sud: l'_Alabama_. +L'_Alabama_ s'était longtemps tenu réfugié à Cherbourg pour éviter +d'être pris ou détruit par le _Kearsage_, beaucoup plus fort que lui, +mais enfin le capitaine Semmes, qui le commandait, lassé de rester +bloqué, s'était résolu à se mesurer avec l'adversaire, quels que +fussent les risques. Le combat avait eu cette particularité, +qu'annoncé d'avance, il avait pu se livrer en présence d'un certain +nombre de navires et de bateaux tenus à portée. Manet, informé à +temps, venu à Cherbourg, en avait été lui-même spectateur sur un +bateau pilote. C'était donc une scène vue qu'il avait représentée. Il +connaissait très bien la mer, pour avoir été quelque temps marin dans +sa jeunesse et, lorsqu'il l'a peinte, il l'a généralement montrée +comme une plaine qui s'élève vers l'horizon, ce qui est bien en effet +l'apparence qu'elle prend, quand on la regarde des grèves ou d'un +bateau, à raz l'eau. + +Manet avait représenté, dans son _Combat du Kearsage et de l'Alabama_, +la plaine liquide montant vers l'horizon, où les deux navires +enveloppés d'un nuage de fumée se combattaient; l'_Alabama_ vaincu +s'abîmait sous l'eau. Cette façon de peindre une marine avait, au +Salon, déconcerté le public qui, habitué à censurer Manet, s'était une +fois de plus mis à l'accuser d'excentricité voulue. Cependant le +tableau, très simple de facture, d'un ton presque uniforme, n'avait +point trop excité l'hostilité. Plusieurs critiques et un certain +nombre de connaisseurs avaient même trouvé à la scène un caractère de +grandeur. Ce tableau était apparu après une interruption d'une année, +où le public n'avait point eu l'occasion d'examiner des productions de +son auteur, il ne causait aucun soulèvement particulier. Une sorte +d'accalmie se faisait donc alors sur le nom de Manet. Les +circonstances se trouvaient ainsi rendues favorables pour une +péripétie qui allait se produire en sa faveur, au Salon de 1873: il +devait y voir une de ses oeuvres séduire le public et recueillir une +louange quasi universelle. + +[Illustration: LA PARISIENNE (PREMIER ÉTAT)] + +Il avait envoyé deux tableaux, le _Repos_ et le _Bon Bock_. A cette +époque, le jour qui précédait l'ouverture du Salon au public, que l'on +appelait du «vernissage», était réservé à une élite d'artistes, de +critiques, de connaisseurs, de gens de lettres et de gens du monde. +Ces visiteurs triés, étant allés, comme toujours, voir les tableaux de +Manet, avaient été séduits, à première vue, par le _Bon Bock_. Ils +l'avaient tout de suite tenu pour une oeuvre excellente. A la fin de +la journée du «vernissage», les artistes, les critiques, les amis des +peintres avaient coutume de se grouper dans le jardin du Palais de +l'Industrie, réservé à l'exposition de la sculpture. Là on se +communiquait les uns les autres ses premières impressions et, à la +sortie, il s'était prononcé des jugements, qui se répandaient au loin +et devaient être reproduits par la presse. Dans cette sorte +d'aréopage, on avait ratifié l'opinion favorable, d'abord formée sur +le _Bon Bock_ à travers les salles, on était convenu que Manet venait +de peindre un très bon tableau. Ce jugement du public d'élite, +propagé par la presse, fut accepté et partagé ensuite par le grand +public des jours suivants, et les visiteurs, jusqu'à la clôture du +Salon, éprouvèrent un grand plaisir à regarder ce _Bon Bock_. Ils +déclaraient que Manet venait enfin de s'amender et de produire une +oeuvre que l'on pût louer. + +Le tableau ainsi goûté était un portrait du graveur Belot, naguère +assidu au café Guerbois. Il était représenté en buste, de face, de +grandeur naturelle, sa pipe à la bouche, qu'il tenait d'une main, +pendant que dans l'autre, il avait un verre de bière, un bon bock. +Belot, doué d'une mine fleurie, semblait sourire, sur la toile, à ceux +qui venaient le regarder. Dès qu'on arrivait devant, on se sentait +agréablement pris par ce gros réjoui, et on lui rendait son bon +accueil en cordialité. Captivés ainsi d'abord, il n'y avait ensuite +aucune particularité de facture qui pût offusquer. Le personnage se +détachant sur un fond gris, coiffé d'une sorte de bonnet de loutre, +vêtu de gris, n'offrait aucune de ces juxtapositions de couleurs +vives, capables d'irriter. C'est ainsi que l'élite, la presse, le +grand public, saisis d'abord par le côté attrayant du sujet et n'y +trouvant ensuite aucune de ces particularités qui pussent les heurter, +se déclaraient cette fois-ci pleinement satisfaits d'une oeuvre de +Manet. + +La popularité du _Bon Bock_, assurée dès le premier jour, ne fit +ensuite que s'accroître. Le tableau fut reproduit de toutes les +manières, les revues de théâtre, à la fin de l'année, en firent un de +leurs épisodes sensationnels et un dîner, créé sous son nom par des +artistes et des gens de lettres, d'abord présidé par l'original, par +Belot, devait durer après sa mort. + +Cette survenue d'un tableau que l'on vantait permit à la presse et au +public de revenir momentanément, envers Manet, à de meilleurs +sentiments. Des critiques firent l'aveu que, dans leurs violences et +leurs mépris, ils s'étaient peut-être laissé entraîner trop loin. Mais +critiques et public étaient surtout d'accord pour se féliciter +eux-mêmes d'avoir longtemps pensé et dit, que toutes ces violences, ce +choix de motifs singuliers, ce «bariolage», dont Manet les avait +offensés, n'étaient de sa part qu'un dévergondage de jeunesse, qu'un +moyen violent d'attirer l'attention, et qu'enfin viendrait un moment +où il se mettrait à peindre selon les règles, comme les autres. Ils +voyaient le changement attendu se produire avec le _Bon Bock_, et le +tableau leur plaisait d'autant plus, qu'ils les laissait contents +d'eux-mêmes, pour avoir montré de la sagacité. Ce jugement des +critiques et du public n'était que le produit de la pure imagination. +Manet, en peignant son _Bon Bock_, avait agi avec sa naïveté de +facture et sa franchise ordinaires. Si le tableau se trouvait +favorablement accueilli au contraire des autres, la rencontre ne +venait que de circonstances fortuites. Il ne s'était nullement douté +qu'il produisait, en l'exécutant, une oeuvre qu'on jugerait adoucie, +qui plairait par exception, et il demeurait tout surpris du succès. + +Parmi ceux qui louaient le _Bon Bock_, il y avait aussi certains +connaisseurs, qui expliquaient que les qualités du tableau étaient +dues à l'influence de Frans Hals. Manet était allé, en 1872, faire un +voyage en Hollande, il avait revu les Frans Hals de Harlem, qui +l'avaient si vivement frappé dans sa jeunesse. De retour à Paris, +l'idée lui était venue, en souvenir, de peindre Belot, un verre de +bière à la main, et la pose du personnage coupé à mi-corps et contenu +dans un cadre restreint, une manière qui ne lui appartenait pas +précisément, avait pu lui venir aussi comme réminiscence. + +Il était donc certain qu'un connaisseur, devant le _Bon Bock_, pouvait +penser à Frans Hals. Mais les ressemblances ne consistaient qu'en +rapports de surface, qu'en imitations de pose. Comme facture et comme +touche, l'oeuvre était aussi personnellement de Manet que n'importe +quelle autre qu'il eût peinte. Cette volonté d'appuyer sur les +ressemblances qui pouvaient exister entre le _Bon Bock_ et les +buveurs de Frans Hals pour les signaler au public n'était, de la part +de plusieurs, qu'une manière détournée de continuer à combattre Manet, +en donnant à entendre qu'il ne savait peindre une oeuvre acceptable +qu'en s'inspirant d'un autre. Alfred Stevens s'était fait comme le +truchement de ceux-là, en disant de Belot, le verre à la main: «Il +boit de la bière de Harlem.» Le mot fut colporté. Stevens et Manet +étaient depuis longtemps liés ensemble. Ils ne s'influençaient point +comme artistes, leurs talents différaient, mais ils se voyaient +presque chaque jour au café Tortoni. Manet, froissé d'être ainsi +desservi par un ami, trouva l'occasion de lui rendre la monnaie de sa +pièce. Stevens, à quelque temps de là, exposait, chez un marchand de +la rue Laffitte, un tableau qu'il venait de peindre. Une jeune dame en +costume de ville s'avançait le long d'un rideau qu'elle semblait +vouloir entr'ouvrir, pour entrer par derrière dans un appartement. +Stevens avait peint, par fantaisie, à côté d'elle, sur le tapis, un +plumeau à épousseter. Manet dit alors de la dame, à la vue du plumeau: +«Tiens! elle a donc un rendez-vous avec le valet de chambre?» Stevens +fut encore plus froissé du mot de Manet que celui-ci ne l'avait été du +sien. Ils restèrent après cela assez longtemps en froid. + +Cependant, il y avait au Salon de 1873 un autre tableau de Manet, le +_Repos_, exposé en même temps que le _Bon Bock_, mais celui-là ne +rencontrait aucune faveur. Il était au contraire traité avec +l'habituelle raillerie qui accueillait les oeuvres de son auteur. Le +_Repos_ représentait une jeune femme vêtue de mousseline blanche, en +partie assise, en partie étendue sur un divan, les deux bras jetés de +chaque côté d'elle sur les coussins. Il avait été peint en 1870 et +Mlle Berthe Morisot avait servi de modèle. L'originalité de Manet s'y +déployait sans réserve. Dans un temps où l'on parlait toujours +d'idéal, où l'on prétendait qu'une création artistique devait être +idéalisée, c'était une oeuvre qui renfermait une part certaine +d'idéalisation. La jeune femme avec son visage mélancolique et ses +yeux profonds, avec son corps souple et élancé, à la fois chaste et +voluptueux, donnait la représentation idéalisée de la femme moderne, +de la Française et de la Parisienne. Mais le public et les critiques +étaient alors incapables de découvrir l'idéal lorsqu'il se rencontrait +allié à la personnalité, car, à leurs yeux, il ne pouvait exister que +sous des formes convenues et déterminées. + +C'est-à-dire que, dans le culte voué à la Renaissance italienne, on en +était arrivé à croire que la beauté, l'idéal, l'art lui-même +dépendaient de certaines observances et étaient liés à des types +particuliers. Dans ces idées on croyait pouvoir conserver +indéfiniment, par l'étude, la valeur que certaines formes avaient +reçue à l'origine d'artistes réellement inventeurs. Alors les uns +après les autres, de maîtres en élèves, on s'imaginait que parce qu'on +saurait dessiner les mêmes contours et peindre des figures analogues, +on perpétuerait les créations initiales. Il eût suffi, dans ce cas, de +posséder la faculté d'assimilation, d'être habile à imiter, pour +parvenir au génie et se hausser à son niveau. Mais ces formes de l'art +traditionnel, où l'on prétendait maintenir l'idéal, sous la répétition +d'hommes médiocres, avaient à la fin perdu toute valeur. Elles +n'avaient plus ni souffle, ni vie, et à plus forte raison ni poésie, +ni idéal, car la poésie et l'idéal, comme le parfum de la fleur, ne +peuvent être séparés de la vie. Ils ne sont attachés à aucune forme +particulière, ils ne dépendent d'aucune esthétique spéciale, mais +peuvent apparaître dans les conditions les plus diverses. Il leur faut +seulement, pour se manifester, l'intermédiaire du véritable artiste, +de l'homme heureusement doué, de l'inspiré, du sensitif qui, devant +les choses, voit se former en lui des images qui acquièrent des formes +embellies, des contours annoblis, un coloris plus éclatant, toute une +parure d'idéalisation. + +La tradition, quel qu'ait été le génie initial, ne peut rien +transmettre de grand. Les écoles traditionnelles finissent toutes +immanquablement par le pastiche et l'anémie. L'artiste qui pourra +produire des formes annoblies, des types véritablement idéalisés, sera +seul celui qui se remettra en face de la nature et de la vie, pour les +rendre à nouveau, d'une manière originale. Manet regardait les hommes +de son temps, les êtres vivants autour de lui, il leur trouvait leur +beauté propre et la faisait ressortir. Quand il peignait un gros +buveur, il lui donnait la gaîté, la face réjouie, les yeux noyés, que +comportait sa nature; quand il peignait une jeune femme distinguée, il +la douait du charme et de la grâce, qui sont l'apanage de son sexe, +Mais ce qui est bien fait pour montrer combien le public et avec lui +les critiques de la presse au jour le jour, sont incapables de +jugements suivis et d'appréciations sérieuses, c'est qu'eux tous qui, +depuis dix ans, poursuivaient Manet d'outrages, comme une sorte de +barbare contempteur de tout idéal, voué à un grossier réalisme, se +prenaient tout à coup à louer une de ses oeuvres, le _Bon Bock_, qui, +selon leur esthétique et d'après leurs dires, était, de toutes, celle +qu'ils auraient surtout dû repousser: un buveur rubicond, avec une +large panse, fumant sa pipe, le verre à la main. Et pendant qu'ils +admiraient cette oeuvre particulière, que leurs déclarations +antérieures eussent dû les amener à flétrir, ils raillaient et +bafouaient, en continuation de leur ancienne pratique, le _Repos_, une +jeune femme distinguée, élégante, aux yeux pleins d'un charme profond, +un type féminin véritablement idéalisé. + +En somme, ce qui se produisait à l'occasion de Manet était d'ordre +naturel; la conduite que l'on tenait envers lui est celle que l'on a +partout tenue envers les novateurs, qui viennent s'opposer aux modes +transmis pour leur en substituer d'autres. On commençait par +l'injurier, par repousser ses productions en bloc, comme venues d'une +esthétique monstrueuse et d'un travail grossier, mais tout en les +méprisant, on allait les regarder chaque année, on stationnait devant, +on se familiarisait de la sorte inconsciemment avec elles. Les traits +par lesquels elles se rapprochaient le plus des autres se faisaient +alors peu à peu accepter. + +C'est de là que venait le succès du _Bon Bock_. Le tableau ne +comportant pas, par son arrangement, ces côtés d'originalité +absolue contre lesquels on se soulevait, on se laissait aller +exceptionnellement à le louer. Selon la règle, on se prenait d'abord à +goûter l'art de Manet, par celle de ses oeuvres où le caractère propre +était mitigé, où l'audace manquait par hasard ou bien se trouvait +voilée. La grande originalité n'est jamais admise qu'à la longue. Que +se passe-t-il lorsqu'un peintre se développe? Les oeuvres du début +qui, à leur apparition, ont été critiquées et méprisées, dix ans +après, quand leur auteur a accentué sa manière, sont déclarées +excellentes, pour servir à attaquer les nouvelles, qu'on ne louera à +leur tour que beaucoup plus tard. + +Le temps est un intermédiaire essentiel. Combien parmi les plus +grands, ont travaillé et produit toute leur vie, sans être réellement +appréciés et dont les oeuvres capitales n'ont obtenu la reconnaissance +que longtemps après leur mort! Rembrandt a vu vendre son mobilier et +ses collections à l'encan, pour procurer quelques milliers de florins +à ses créanciers, que son travail ne pouvait leur obtenir. Il est mort +ensuite obscurément, si bien que les derniers temps de sa vie sont +entourés d'incertitude. Et en France, à Paris, parmi les toiles que +l'on possédait de lui, se trouvait un _Saint-Mathieu_, puissant au +suprême degré et qui par là même déplaisait. On le laissait dans +l'ombre, pour lui préférer des oeuvres plus douces; les critiques qui +écrivaient des livres sur le maître, il n'y a encore que quelques +années, en parlaient sous réserves. On y est venu à ce _Saint-Mathieu_ +et à l'ange qui l'inspire, on a enfin su les apprécier, on les a mis à +une place d'honneur au Louvre, mais alors que depuis deux cent trente +ans celui qui les avait peints était mort. + +Manet, quelque temps après le siège, avait dû abandonner son atelier +de la rue Guyot, la maison ayant été démolie. Il était alors venu +s'établir dans une vaste pièce, une sorte de grand salon, à +l'entresol, 4, rue de Saint-Pétersbourg, près de la place de l'Europe. +Il ne se trouvait plus là à l'écart, mais en plein Paris. Aussi la +solitude dans laquelle il avait précédemment vécu et travaillé +prit-elle fin. Il reçut les visites plus rapprochées de ses amis. Il +fut aussi fréquenté par un certain nombre de femmes et d'hommes +faisant partie du Tout-Paris, qui, attirés par son renom et l'agrément +de sa société, venaient le voir et, à l'occasion, consentaient à lui +servir de modèles. Avec son désir de rendre la vie sous tous ses +aspects, il put alors aborder des sujets absolument parisiens, qui lui +étaient interdits dans son isolement de la rue Guyot. C'est ainsi +qu'il peignit en 1873 son _Bal masqué_ ou _Bal de l'Opéra_, un tableau +de petite dimension, qui lui prit beaucoup de temps. A proprement +parler, ce n'est pas le bal de l'Opéra qui est montré, puisque la +scène ne se passe pas dans la salle, lieu de la danse, mais dans le +pourtour derrière les loges. Les personnages sont surtout des hommes +en habit et en chapeaux à haute forme, assemblés avec des femmes en +domino noir. Le ton du tableau est donc d'un noir presque uniforme et +il a fallu une singulière sûreté de coup d'oeil pour empêcher +l'absorption des détails par le fond monochrome. Sur l'ensemble des +costumes noirs, se détachent cependant quelques femmes travesties et, +par elles, des couleurs vives viennent mettre des notes d'éclat et +écarter la monotonie. + +Selon son habitude de choisir ses modèles dans la classe même des gens +à représenter, les personnages de son _Bal de l'Opéra_ furent pris +parmi les hommes du monde ses amis. Ils durent venir, par groupes de +deux ou trois ou isolément, en habit noir et en cravate blanche, poser +dans son atelier. Il fit entrer ainsi dans son assemblage: Chabrier le +compositeur de musique, Roudier un ami de collège, Albert Hecht un des +premiers amateurs qui eût acheté de sa peinture, Guillaudin et André +deux jeunes peintres, un colonel en retraite, etc. Il tenait à +s'assurer des types divers et à ce que, dans leur variété, ils +conservassent leur physionomie et leurs allures propres. Les hommes, +par exemple, ont leurs chapeaux placés sur la tête de la façon la plus +diverse. Ce n'est point là le résultat d'un arrangement fantaisiste, +mais bien de la manière dont tous ces hommes se coiffaient réellement. +Il leur disait en effet: «Comment mettez-vous votre chapeau, sans y +penser et dans vos moments d'abandon? eh bien! en posant, mettez-le +ainsi et non pas avec apprêt.» Il poussait si loin le désir de serrer +la vie, de ne rien peindre de _chic_, qu'il variait ses modèles, même +pour les figurants de second plan, dont on ne devait voir qu'un détail +de la tête ou une épaule. Il m'utilisa personnellement, en me prenant +une part du chapeau, une oreille et une joue avec de la barbe. Celle +moitié de visage ne pourrait être aujourd'hui reconnue et recevoir un +nom, mais, au moment où il la peignait, il trouvait qu'elle animait la +scène pour sa part et qu'elle était très ressemblante. + +Il peignit, à peu près dans le même temps que le _Bal de l'Opéra_, la +_Dame aux éventails_. C'est encore là un tableau parisien. La femme +qui a posé était très connue, pour son originalité de caractère et de +visage. Elle est étendue sur un canapé, vêtue d'un costume de +fantaisie, et autour d'elle, sur la muraille, sont placés des +éventails. Dans le _Monde nouveau_, en mars 1874, une revue d'art et +de littérature dirigée par Charles Cros, qui n'a eu que trois numéros, +a paru, sous le titre la _Parisienne_, un bois dessiné par Manet, +gravé par Prunaire, pour lequel avait posé la même femme peinte comme +la _Dame aux éventails_. + +Manet vit venir vers lui en 1873 le poète Stéphane Mallarmé. La +connaissance conduisit promptement à une vive amitié. Mallarmé devint +un de ses constants visiteurs. Manet devait illustrer plusieurs de ses +ouvrages, le _Corbeau_, traduit d'Edgar Poe en 1875, l'_Après-midi +d'un Faune_ en 1876 et peindre son portrait même en 1877. Le café +Guerbois était à ce moment-là abandonné. Les réunions qui s'y tenaient +avant la guerre n'avaient point été reprises après. Les assidus du +lieu, dispersés, vivaient maintenant trop loin les uns des autres pour +pouvoir se retrouver fréquemment ensemble. Cependant comme Manet avait +besoin de se rencontrer avec ses amis, il avait choisi, pour y venir +le soir, le café de la Nouvelle-Athènes sur la place Pigalle, +fréquenté par un monde mélangé d'hommes de lettres et d'artistes, et +là, pendant quelques années, les anciens habitués du café Guerbois +surent se revoir à l'occasion. + +En 1874, Manet envoya au Salon deux tableaux, le _Chemin de fer_ et le +_Polichinelle_, mais sans retrouver le succès que le _Bon Bock_ lui +avait valu l'année précédente. Avec son système de peindre chaque fois +devant la nature des scènes nouvelles, il ne pouvait profiter d'un +succès acquis, pour en obtenir à coup sûr un second. Cet avantage, que +tant d'autres savent s'assurer, lui était, de par son esthétique, +interdit. La plupart, lorsque certains sujets leur ont gagné la faveur +publique, s'y cantonnent et n'en sortent plus. On a vu ainsi de tout +temps des peintres qui, en se répétant, ont trouvé les louanges et la +fortune. Il leur suffit, pour ne pas lasser, de varier quelque peu les +détails. Public et critiques acceptent volontiers cette pratique. Ils +n'ont aucune peine à prendre pour suivre l'artiste, qui ne se +renouvelle point. La connaissance, une fois liée avec lui, peut se +poursuivre indéfiniment sur le même pied. Le public ne se doutant +point que la répétition, l'imitation de soi-même sont en art odieuses, +puisqu'elles ne peuvent conduire qu'à l'affaiblissement des effets +d'abord produits en mieux, trouve agréable de n'avoir point à faire +cet effort d'attention, que demande l'examen de sujets sans cesse +renouvelés, comme forme et comme fond. C'est ainsi que les artistes +sages, s'adaptant au goût moyen, cheminent contents d'eux-mêmes, sûrs +du succès, pendant que les vrais créateurs, tourmentés du besoin de se +renouveler, passent leur vie à combattre et reçoivent les horions. + +Manet en faisait l'expérience en 1874; après avoir vu son _Bon Bock_, +l'année précédente, devenir populaire et lui attirer les louanges, il +voyait maintenant son _Chemin de fer_ ramener les vieilles railleries. +Ce tableau marquait une nouveauté parmi ses envois au Salon, celle de +la peinture en plein air. Il l'avait exécuté dans un jardinet placé +derrière une maison de la rue de Rome. Le public et la presse ne +s'étaient pas bien rendu compte, pour en raisonner, qu'il s'agissait +d'une oeuvre produite directement en plein air. Ils avaient tout +simplement, comme d'habitude, été offensés par l'apparition des +couleurs vives, mises côte à côte, sans interposition de demi-tons ou +d'ombres conventionnelles. + +Au reproche d'être peint dans une gamme trop vive qu'on faisait au +tableau, s'ajoutait celui de présenter un sujet «incompréhensible». Il +n'y avait en effet, à proprement parler, pas de sujet sur la toile, +les deux êtres qui y figuraient ne se livraient à aucune action +significative ou amusante. Car le public ne cherche et ne regarde +presque jamais dans une oeuvre, que l'anecdote qui peut s'y laisser +voir. Le mérite intrinsèque de la peinture, la valeur d'art due à la +beauté des lignes ou à la qualité de la couleur, choses essentielles +pour l'artiste ou le vrai connaisseur, restent incompris et ignorés +des passants. Or, Manet avait mis dans son _Chemin de fer_ deux +personnes sur la toile, pour qu'elles y fussent simplement +représentées vivantes. Il agissait ainsi en véritable peintre et eût +pu se recommander des maîtres hollandais, qui ont si souvent tenu +leurs personnages oisifs, ne se livrant à aucune action précise. Il +avait représenté une jeune femme vêtue de bleu, assise contre une +grille et tournée vers le spectateur, pendant que près d'elle, debout, +une petite fille en blanc se tenait des deux mains aux barreaux. Cette +grille servait de clôture à un jardinet, dominant la profonde +tranchée où passe le chemin de fer de l'Ouest, près de la gare +Saint-Lazare. Par derrière les deux femmes, se voyaient des rails et +la vapeur de locomotives, d'où le titre du tableau. + +Le _Chemin de fer_, le plus important par les dimensions, était, des +deux envois au Salon, celui qui attirait surtout les regards. L'autre, +le _Polichinelle_, dans un tout petit cadre, passait presque inaperçu. +Cependant il plaisait assez à ceux qui venaient le regarder et il +devait plaire tout particulièrement à quelqu'un. Mme Martinet, +appartenant à la riche bourgeoisie parisienne, était liée avec Manet, +qu'elle recevait assez souvent à dîner. C'était une fête pour elle que +cette venue d'un homme dont la vivacité et la conversation brillante +l'enchantaient. Elle l'avait en véritable amitié et elle eût bien +voulu la lui témoigner, en lui prenant quelques tableaux. Mais la +bonne dame ne s'y connaissait pas plus que les autres; elle partageait +le sentiment commun sur les oeuvres de Manet, elle les trouvait +désagréables. Elle disait, comme beaucoup de ceux qui rencontraient le +peintre dans le monde: comment peut-il se faire qu'un homme si +distingué peigne d'une manière si barbare? Enfin, en 1874, arrive le +_Polichinelle_ qui la séduit. Le petit personnage, le chapeau sur +l'oreille, la figure goguenarde, lui paraît charmant. Elle s'empresse +ne l'acquérir et satisfait ainsi l'envie qu'elle éprouvait de faire +plaisir à son ami Manet, en lui montrant chez elle une de ses oeuvres. + + + + +LE PLEIN AIR + + + + +IX + +LE PLEIN AIR + + +Cependant les artistes que Manet avait attirés vers lui par son esprit +d'innovation s'étaient à ce moment, en 1874, pleinement développés. +Ils avaient formé un groupe produisant d'après des données assez +neuves, pour qu'on eût senti le besoin de leur trouver un nom. On les +avait alors appelés les Impressionnistes. + +Les Impressionnistes, qui étaient surtout des paysagistes, se +distinguaient par deux particularités. Ils peignaient en tons clairs +et systématiquement, en plein air, devant la nature. Ils avaient reçu +de Manet l'exemple de la peinture en tons clairs et ils s'étaient mis +à travailler en plein air, comme adoptant une pratique déjà connue au +moment où ils survenaient. On ne saurait dire, en effet, que l'idée de +peindre devant la nature puisse être spécialement revendiquée par +quelqu'un. Il est des procédés qui ont surgi d'une façon en quelque +sorte spontanée et que l'on voit ensuite s'être généralisés, sans que +l'on puisse trop savoir comment la chose s'est faite. Mais enfin, s'il +fallait absolument citer des noms, on pourrait faire honneur à +Constable en Angleterre, à Corot et à Courbet en France, de la coutume +de peindre directement en plein air. Je me rappelle personnellement +avoir vu ces deux derniers, assis l'un près de l'autre dans un champ +et peignant chacun une vue de la ville de Saintes, ma ville natale. +Seulement ils se restreignaient, en plein air, à des tableaux de +petites dimensions, que l'on n'appelait pas même des tableaux, mais +des études, et leurs oeuvres importantes s'exécutaient à l'atelier. + +Les paysagistes du groupe impressionniste, allant plus loin que leurs +devanciers, avaient généralisé le procédé de peindre en plein air, en +en faisant une règle absolue. Avec eux, il n'y eut plus de paysage +produit dans l'atelier. Tout paysage, quelle que fût son importance, +ou le temps demandé pour son exécution, dut être mené à terme +directement devant le site à représenter. Les Impressionnistes sont +arrivés de la sorte à obtenir des effets nouveaux et inattendus. +Placés en tous temps, obstinément devant la nature, ils ont pu saisir, +pour les rendre, ces aspects fugitifs, qui avaient échappé aux autres, +retenus dans l'atelier. Ils ont observé ces différences considérées +par les autres comme négligeables mais, pour eux, devenues +essentielles, qui existent dans l'aspect d'une même campagne, par un +temps gris ou le plein soleil, par la pluie ou le brouillard, et aux +diverses heures de la journée. Ils ont recherché les apparences +changeantes que la végétation revêt selon les saisons. L'eau s'est +nuancée, sur leurs toiles, des tons infiniment variés, que le limon +qu'elle entraîne, les bords qu'elle reflète, l'angle sous lequel le +soleil la frappe, peuvent lui faire prendre. + +Le groupe des premiers Impressionnistes comprenait Pissarro, Claude +Monet, Renoir, Sisley. Ils étaient animés de pensées communes et, se +tenant très près les uns des autres, ont tous contribué à +l'épanouissement du système et à la découverte des règles à appliquer. +Cependant s'il en est un qui ait plus particulièrement dégagé les +traits propres de l'impressionnisme, c'est Claude Monet. Plus que tout +autre, en effet, il a su donner à l'aspect fugitif de l'heure, à +l'enveloppe ambiante de lumière, aux colorations éphémères des +saisons l'importance décisive dans le rendu de la scène vue. Tellement +qu'avec lui les impressions passagères sont devenues assez +caractéristiques et distinctes pour former, par elles-mêmes et en +elles-mêmes, le vrai motif du tableau. Personne n'avait donc, avant +lui, poussé aussi loin l'étude des variations que l'apparence d'une +scène naturelle peut offrir. Aussi, portant sa manière à l'extrême +limite de ce qu'elle peut donner, devait-il peindre les mêmes meules +dans un champ, ou la même façade de cathédrale à Rouen, un nombre de +fois indéterminé, douze ou quinze fois, sans changer de place et sans +modifier les lignes de fond du sujet, et cependant en exécutant bien +réellement chaque fois un tableau nouveau. Il s'appliquait seulement à +fixer chaque fois sur la toile un des aspects modifiés, que les +changements de l'heure ou de l'atmosphère avaient fait prendre au +sujet. L'impression ressentie variait dans chaque cas, et elle était +saisie et rendue si effectivement que, dans chaque cas, elle lui +permettait de produire un tableau différent. + +Les Impressionnistes sortis de la période d'essais étaient arrivés, en +1874, à la pleine conscience d'eux-mêmes. Ils avaient fait cette +année-là, sur le boulevard des Capucines, une première exposition +d'ensemble de leurs oeuvres, qui avait attiré l'attention de la +critique et du public. Mais la notoriété ainsi acquise n'avait eu +d'autre résultat, que de soulever contre eux un immense mouvement de +railleries et d'insultes. L'hostilité témoignée à Manet, à ses débuts, +se reportait maintenant sur les Impressionnistes. Le peintre +impressionniste devenait à son tour une sorte de paria, contre qui +toute attaque paraissait licite. + +[Illustration: LA PARISIENNE (DEUXIÈME ÉTAT)] + +Manet, qui, alors qu'il était universellement méprisé, avait trouvé +des amis dans les hommes devenus maintenant les Impressionnistes, +n'avait cessé de les suivre et de les encourager. Son intérêt s'était +accru, lorsqu'il avait vu la manière de peindre en clair, la sienne +d'abord, s'étendre sous leur pratique à de nouveaux domaines et donner +naissance, surtout dans le paysage, à une forme d'art originale. Aussi +rencontraient-ils en lui un ardent défenseur. Alors qu'il était encore +lui-même violemment attaqué et qu'il avait beaucoup de peine à +surmonter les difficultés qui l'assaillaient, il lui restait du temps +et de l'énergie pour s'occuper d'eux et les aider. Il se trouvait à +court d'argent, il dépensait réellement plus que la fortune paternelle +le lui permettait et il lui fallait compter, comme supplément, sur la +vente de ses oeuvres, mais qui ne survenait qu'accidentellement et +encore ne lui procurait que des sommes minimes. Il était donc dans une +situation à ne pouvoir réellement se permettre la moindre largesse; +cependant sa générosité naturelle et son amitié l'emportaient. Il +s'ingéniait à aider ses amis, même de sa bourse. Il était allé en 1875 +voir Claude Monet qui habitait Argenteuil et qui se voyait tellement +combattu et méprisé, qu'il ne pouvait arriver que très difficilement à +vivre de son travail; alors, à la recherche de combinaisons pour venir +à son aide, il m'écrivait: + + «Mercredi.» + + «Mon cher Duret, + +«Je suis allé voir Monet hier. Je l'ai trouvé navré et tout à fait à +la côte. + +«Il m'a demandé de lui trouver quelqu'un qui lui prendrait, _au +choix_, de dix à vingt tableaux, à raison de 100 francs. Voulez-vous +que nous fassions l'affaire à nous deux, soit 500 francs pour chacun? + +«Bien entendu personne, et lui le premier, ignorera que c'est nous qui +faisons l'affaire. J'avais pensé à un marchand ou à un amateur +quelconque, mais j'entrevois la possibilité d'un refus. + +«Il faut malheureusement s'y connaître comme nous, pour faire, malgré +la répugnance qu'on pourrait avoir, une excellente affaire et en même +temps rendre service à un homme de talent. Répondez-moi le plus tôt +possible ou assignez-moi un rendez-vous. + + «Amitiés. + + «E. MANET.» + +Il semblera peut-être étrange que donner mille francs à un peintre +impressionniste pour dix de ses tableaux ait jamais pu être un acte +désintéressé. Mais tout est relatif et au moment où Manet écrivait +cette lettre, il était plus difficile d'arracher cent francs pour un +tableau de Claude Monet, qu'il ne l'est devenu depuis d'en obtenir dix +mille. L'aversion, l'horreur,--je ne sais quel mot trouver qui soit +assez fort pour exprimer le sentiment du public,--étaient alors +telles, qu'en dehors d'une demi-douzaine de partisans, gens de goût, +mais disposant de peu de ressources, considérés d'ailleurs comme des +fous, personne ne voulait avoir de cette peinture, personne ne voulait +se donner la peine de la regarder ou, si, par extraordinaire, +quelqu'un la regardait, ce n'était que pour en rire. Les amateurs qui +achetaient des tableaux n'eussent pas même consenti à recevoir en +don une oeuvre des Impressionnistes, invités à la mettre chez eux. +Ils se fussent considérés ainsi comme dépréciant leurs collections et +comme perdant leur renom d'hommes de goût. M. Durand-Ruel, le seul +marchand qui eût encore acheté des oeuvres si décriées, allait tellement +contre le goût général, qu'il ne pouvait en vendre à n'importe quel +prix. Après avoir longtemps persisté à faire des avances aux +Impressionnistes, envers lesquels il se conduisait non plus en homme +d'affaires, mais en ami dévoué, il avait empilé de leurs toiles et +épuisé sa caisse, à un point qui le mettait dans l'impossibilité +momentanée de les soutenir. Dans ces circonstances, l'aide que Manet +concevait se produisait bien comme un acte de désintéressement. + +Manet cherchait, de toutes manières, à trouver des acheteurs aux +Impressionnistes. Il gardait de leurs oeuvres dans son atelier, qu'il +s'efforçait de faire prendre aux personnes qui venaient le visiter, et +il les vantait dans les termes les plus louangeurs. Claude Monet était +de tous celui vers lequel il se sentait le plus vivement porté. Il +admirait surtout son art de peindre l'eau, sous les apparences les +plus diverses. Monet, disait-il, est le Raphaël de l'eau. Il le +considérait comme tout à fait maître dans sa sphère. Un hiver il +voulut peindre un effet de neige; j'en possédais précisément un de +Monet qu'il vint voir; il dit, après l'avoir examiné: «Cela est +parfait, on ne saurait faire mieux», et il renonça à peindre de la +neige. Il s'établit ainsi entre eux une grande amitié et des rapports +suivis, qui se sont toujours traduits par un échange de bons procédés. + +Manet fut amené à peindre Claude Monet et les siens plusieurs fois. Il +le peignit, une première fois en 1874, dans son bateau sur la Seine. +Monet, qui travaillait directement devant la nature, s'était aménagé +un bateau, à l'époque où il habitait Argenteuil, pour y exécuter à +l'aise ses vues de la Seine. Il l'avait disposé d'une façon +particulière avec une petite cabine au fond, où se réfugier en cas de +mauvais temps, et une tente par devant, sous laquelle il pouvait se +tenir au soleil. Manet avait représenté Monet peignant sous la tente +de son bateau et Mme Monet, par derrière, assise dans la cabine. Il +avait lui-même donné pour titre au tableau: _Monet dans son atelier_, +en disant plaisamment: «Monet! son atelier, c'est son bateau.» Il a +peint encore une fois Monet et sa famille en plein air, toujours en +1874, cette fois dans leur jardin. La femme et le fils sont assis sous +des arbres, pendant que le père, contre une haie, s'occupe à jardiner. + +Manet avait été lui-même, dès ses débuts, un partisan de la peinture +en plein air, que les Impressionnistes étaient venus adopter +systématiquement. Avec ses idées de ne peindre que des choses vues, il +avait commencé à faire des études de plein air dès 1854, alors qu'il +fréquentait encore l'atelier de Couture. En 1859, il a peint un +paysage à Saint-Ouen qui s'est appelé la _Pêche_, où on voit la Seine +avec ses rives et un pêcheur dans un bateau. Il devait ensuite avoir +la fantaisie de placer sur cette toile son portrait et celui de sa +femme, tous les deux vêtus de costumes à la Rubens, ce qui a fait +prendre à l'oeuvre un air composite assez singulier. Il peignit en +1861 des études dans le jardin des Tuileries, qui devaient lui servir +à composer son tableau de la _Musique aux Tuileries_. Son paysage du +_Déjeuner sur l'herbe_ a été peint en 1863, d'après des études faites +à l'île de Saint-Ouen. A son exposition de 1867 ont figuré diverses +marines, des paysages, une course de chevaux, exécutés en plein air +les années précédentes. En 1867, il peint, sur une toile de dimensions +importantes, une _Vue de l'Exposition universelle_. La vue, prise du +Trocadéro, s'étend sur le Champ de Mars, où cette année-là +l'exposition était concentrée. Mais à ce moment le plein air était un +des sujets les plus discutés, dans les réunions du café Guerbois, +entre Manet et ses amis. Il s'adonnera donc désormais, d'une manière +toute spéciale, à la peinture de plein air; il lui fera une part de +plus en plus grande dans sa production. + +En 1868 et 1869 il passe une partie de l'été à Boulogne; il y peint +des marines et des vues du port. L'une d'elles, connue sous le titre +du _Clair de lune_ ou du _Port de Boulogne_, a été prise d'une fenêtre +de l'hôtel de Folkestone, sur le quai de Boulogne. Elle rend bien la +magie de la nuit et l'apparence fantastique des nuages, emportés +devant la lune. Deux toiles ont été consacrées au départ du bateau à +vapeur, faisant le service entre Boulogne et Folkestone. En 1870, +avant la guerre, il peint dans un jardin de Passy le petit tableau qui +s'est appelé le _Jardin_, où l'on voit une jeune femme en blanc, +assise près de son enfant placé dans une petite voiture et un jeune +homme à côté, étendu sur l'herbe. En 1871 il peint le _Bassin +d'Arcachon_, à son retour des Pyrénées, et le _Port de Bordeaux_, des +fenêtres d'une maison située sur le quai des Chartrons. En 1872 il +peint en Hollande, où il est allé, une marine. En 1873 ses tableaux de +plein air sont particulièrement nombreux. Il passe une partie de l'été +à Berck-sur-Mer; il y peint les _Hirondelles_. Sa mère et sa femme ont +posé pour les dames représentées. Il les a réduites à des proportions +tellement restreintes, que le tableau demeure presque un paysage pur. +Le titre est venu de quelques hirondelles, qui volent par-dessus le +terrain couvert de gazon. Il peint encore à Berck une vue de mer avec +personnages. Sa femme est assise au premier plan; à côté d'elle Eugène +Manet est étendu sur le sable et, au fond, la mer bleue s'élève vers +l'horizon. Ce tableau s'est appelé _Sur la Plage_. Il peint, toujours +à Berck, les _Pêcheurs en mer_; embarqué avec eux, il les a saisis sur +le vif, à leur travail, pendant que l'embrun de la mer venait mouiller +sa toile. Les longues années passées à terre sans naviguer lui avaient +fait perdre le pied marin, acquis au cours de son voyage au Brésil, +car il racontait que le mal de mer l'avait fort incommodé sur la +barque de pêche. Il peint en outre, en plein air, en 1873, la _Partie +de crocket_, et enfin le _Chemin de fer_, qu'il expose au Salon de +1874. + +Dans ses oeuvres de plein air, Manet devait marquer sa manière +personnelle, en face de ses amis les Impressionnistes. Eux, qui +étaient principalement des paysagistes, peignaient surtout en plein +air des paysages purs, où ils introduisaient accessoirement des +figures humaines; tandis que lui, qui jusqu'à ce jour avait surtout +peint des tableaux de figures, maintenant qu'il abordait plus +particulièrement le plein air, se maintenait cependant dans sa +véritable manière, en donnant à ses figures une grande importance, de +telle sorte que le paysage ne formât le plus souvent autour d'elles +que le cadre ou le fond de la scène. + +Dans ces idées Manet se résolut à frapper un coup. Jusqu'alors ses +tableaux de plein air avaient été de dimensions assez restreintes. Le +premier qu'il eût envoyé au Salon en 1874, le _Chemin de fer_, se +trouvant de cet ordre, n'avait guère été reconnu pour ce qu'il était. +Maintenant il en peindrait un où les personnages atteindraient la +grandeur naturelle et qui serait tellement caractéristique, qu'on ne +pourrait se méprendre à son sujet. Dans l'été de 1874, il s'assure une +femme appropriée et obtient de son beau-frère Rudolph Leenhoff de +venir poser. Il les emmène à Argenteuil. Là il les place l'un contre +l'autre, dans un bateau, assis sur un banc, avec l'eau bleue, comme +fond, et une des berges de la Seine, pour clore l'horizon. Il se met à +les peindre, en plein soleil, sur une toile d'un mètre cinquante de +haut et un mètre quinze de large. Peindre ainsi deux personnages de +grandeur naturelle, en maintenant à chaque être et au paysage +l'intensité de coloris que l'éclat du plein air leur donnait, était +une tentative d'une extrême hardiesse. Il fallait pour la mener à bien +un homme, doué d'abord d'une vision particulière, puis habitué à +réaliser sur la toile la juxtaposition des tons les plus tranchés. + +L'oeuvre terminée fut exposée, comme unique envoi, au Salon de 1875, +sous le titre d'_Argenteuil_. Il s'était proposé de frapper un coup +avec ce tableau. Il devait pleinement y réussir, mais non pas de la +manière qu'il eût désirée. Quand il cherchait à attirer l'attention, +c'était toujours avec l'espérance de captiver le public et la presse. +Les déceptions ne le décourageaient point; après tant d'oeuvres +montrées sans trouver le succès recherché, il pensait toujours qu'il +en produirait d'autres qui le lui obtiendraient. Il lui était arrivé +une chance de ce genre avec le _Bon Bock_, mais par un concours +exceptionnel de circonstances heureuses. Maintenant qu'avec son +_Argenteuil_, il se proposait de frapper un coup d'éclat, en mettant +dans une oeuvre, comme il l'avait déjà fait, la marque de sa pleine +originalité, la tentative, loin d'avoir le résultat favorable qu'il +entrevoyait toujours, ne pouvait que soulever de nouveau l'hostilité +que ses oeuvres antérieures, produites dans les mêmes données, avaient +fait naître. C'est ce qui allait en effet avoir lieu. L'_Argenteuil_ +devait être, avec le _Déjeuner sur l'herbe_, l'_Olympia_ et le +_Balcon_, celui de ses tableaux qui rencontrerait la désapprobation la +plus violente et la plus universelle. + +Une des particularités qui avaient le plus déplu chez Manet avait été +sa manière de peindre en tons clairs juxtaposés. On n'avait vu tout +d'abord dans cette pratique qu'un «bariolage», et l'oeil habitué aux +tableaux enveloppés d'ombre en avait été offensé. Cependant, depuis +plus de dix ans qu'il persistait à se produire aux Salons, et qu'il y +revenait toujours le même, on avait fini par le tolérer. On avait +même été jusqu'à accepter celles de ses oeuvres conçues dans une gamme +de couleurs moins vive que les autres. En outre, sans qu'on s'en +rendît compte, par la seule puissance du vrai sur le convenu, du naïf +sur l'artificiel, cette manière tant abhorrée d'appliquer les tons +clairs sans ombres intermédiaires exerçait son influence et l'école +française commençait à supprimer les ombres opaques, pour aller vers +le clair. Ainsi l'accoutumance venue d'une part, et de l'autre un +changement général se produisant, il se trouvait que l'art de Manet ne +frappait plus par un air d'absolue étrangeté, qu'il n'était plus +considéré comme entièrement en dehors des règles. Si on n'allait point +encore jusqu'à l'accepter tout à fait, au moins on s'y habituait, dans +une certaine limite. Mais voilà qu'avec cet _Argenteuil_ peint en +plein air, Manet accentuait tellement sa manière, qu'il se remettait +vis-à-vis des autres dans l'état de séparation absolue, où il s'était +trouvé à l'origine. L'éclat des tons se trouvait porté, par le fait +d'un tableau peint en plein air, à un tel degré d'acuité, qu'il +dépassait de beaucoup tout ce que les tableaux peints dans la lumière +atténuée de l'atelier avaient laissé voir. Le gain que Manet avait pu +faire, par l'accoutumance où l'on était entré avec ses tableaux +d'atelier, était donc perdu pour ceux du plein air. + +Aussi revoyait-on devant l'_Argenteuil_ ces attroupements bruyants qui +s'étaient produits devant le _Déjeuner sur l'herbe_ et l'_Olympia_. +L'éclat du plein air offusquait. Les spectateurs le trouvaient +intolérable. Leurs yeux ne pouvaient le supporter. Un effet exaspérait +par-dessus tout: l'eau de la Seine peinte d'un bleu intense. Il est +pourtant certain que l'eau limpide et profonde d'une rivière, frappée, +dans certaines conditions, par le soleil, laissera voir des tons d'un +tel bleu, que la palette la plus riche ne pourra pleinement les +rendre. Manet ayant peint la Seine à Argenteuil par un soleil ardent +avait eu beau s'efforcer, l'eau bleue de son tableau avait dû rester, +comme éclat, au-dessous de la réalité. Mais le public et les critiques +n'étaient à même d'entrer dans aucune de ces considérations. Cette eau +bleue leur causait une sorte de souffrance physique, elle les +aveuglait. Devant le _Balcon_ de 1869, tout le monde s'était récrié. +Avait-on jamais vu un balcon vert! Maintenant tout le monde se +soulevait contre l'eau de l'_Argenteuil_. Avait-on jamais vu de l'eau +bleue dans une rivière! + +Il était vrai qu'on n'avait jamais vu apparaître, dans un tableau du +Salon et même dans aucun autre tableau n'importe où, de l'eau bleue, +peinte avec une telle intensité de coloris, puisque personne, excepté +les Impressionnistes, ne s'était encore avisé d'aller peindre en +plein soleil, directement devant la nature. Manet s'étant livré à une +tentative originale et ayant travaillé dans des conditions encore +inconnues devait par cela même produire une oeuvre douée de caractères +qui la différencieraient de toutes les autres. C'est précisément parce +qu'il en était ainsi qu'elle eût dû être louée ou au moins prise en +considération, comme hors de la banalité et du pastiche, qui sont la +mort de l'art. Mais au contraire le public en art, comme en toutes +choses, n'aime que les voies battues, commodes à sa nonchalance. Il +est d'instinct l'ennemi des nouveautés. Cet _Argenteuil_, vu au Salon +comme une oeuvre sans précédent, déplaisait donc par cela même à tout +le monde. + +Le tableau qui, par sa tonalité générale, soulevait l'hostilité, ne +gagnait rien, lorsque les deux personnages qui y figuraient étaient +considérés à part. D'abord on les déclarait laids et vulgaires. Et +puis! que faisaient-ils assis sur un banc, dans ce bateau? Ils +manquaient peut-être de raffinement, mais les canotiers qui vont, les +hommes en tricot, les femmes en robes multicolores, s'amuser sur +l'eau, n'ont jamais appartenu à l'élite sociale. D'ailleurs ils +étaient assis dans le bateau, pour n'y rien faire autre chose que d'y +être assis. C'était la question posée, à l'occasion du _Chemin de +fer_, l'année précédente, où une femme et une petite fille avaient +été représentées sans se livrer à aucune mimique particulière, +simplement pour offrir deux figures à peindre. Le public insensible +aux arrangements picturaux en eux-mêmes, qui demande toujours aux +personnages d'un tableau d'accomplir une action bien déterminée, avait +trouvé, en 1874, les femmes du _Chemin de fer_ «incompréhensibles», et +il jugeait, en 1875, étranges et méprisables les canotiers de +l'_Argenteuil_, dans la simplicité de leur pose et de leur +habillement. + +En peignant son _Argenteuil_, Manet avait représenté un côté de la vie +parisienne, qui a presque entièrement disparu. Avant que la bicyclette +ne fût connue, le canotage, les jours fériés, dans la belle saison, +formait l'amusement d'une partie de la jeunesse. Argenteuil, Asnières, +Bougival, voyaient accourir des bandes de jeunes gens des deux sexes +qui, après avoir prodigué leurs forces à ramer sur l'eau, finissaient +la journée par un festin au cabaret et un bal champêtre. La bicyclette +a mis fin à ces divertissements; ceux qui s'y fussent autrefois +adonnés se dispersent maintenant sur les routes. Les canotiers +venaient de mondes différents, mais les femmes qu'ils emmenaient avec +eux n'appartenaient qu'à la classe des femmes de plaisir de moyenne +condition. Celle de l'_Argenteuil_ est de cet ordre. Or comme Manet, +serrant la vie d'aussi près que possible, ne mettait jamais sur le +visage d'un être autre chose que ce que sa nature comportait, il a +représenté cette femme du canotage, avec sa ligure banale, assise +oisive et paresseuse. Il a bien rendu la grue que l'observation de la +vie lui offrait. Il a encore peint un type analogue dans son tableau +la _Prune_. Une femme, de celles qui attendent dans les cafés la +rencontre à venir, accoudée sur une table, regarde l'oeil vague, +devant elle, dans le néant de sa pensée. + +Après avoir peint dans l'_Argenteuil_ la vie à peu près disparue du +canotage, Manet devait peindre, dans la _Servante de Bocks_, la vie, +qui survenait alors et qui s'est depuis fort développée, du cabaret à +chansons. On avait ouvert, sur le boulevard de Clichy, un +établissement de cet ordre, appelé le Reichshoffen, où la bière était +apportée par des servantes. Manet avait remarqué le mouvement des +servantes qui, en posant d'une main un bock sur la table, devant le +consommateur, savaient en tenir plusieurs de l'autre, sans laisser +tomber la bière. Voulant peindre une de ces filles à l'oeuvre, il +s'interdit de prendre, pour poser, un modèle quelconque, il lui +fallait la fille même. Il est de ces mouvements que seule une longue +pratique a pu enseigner. Millet a peint une enfourneuse, une +villageoise introduisant une miche dans un four, et il l'a peinte en +indiquant avec justesse la saccade des deux bras et du dos qu'elle +fait, pour détacher sa miche de la pelle qui la supporte et l'enfoncer +dans le four. Tous les modèles de la terre n'auraient pu donner à +Millet son enfourneuse. Il lui a fallu pour l'obtenir trouver une +villageoise d'entre les villageoises, qui eût, toute sa vie, pétri et +enfourné du pain. Désireux de peindre une servante de bocks, dans +l'exercice si l'on peut dire de sa virtuosité, Manet s'adressa à celle +du café qui lui parut la plus experte. Cette fille flairant l'aubaine +affecta des scrupules et déclara qu'elle n'irait poser dans son +atelier qu'accompagnée d'un «protecteur». Il dut en passer par là et +les payer grassement tous les deux pendant qu'il exécutait son +tableau. Le protecteur se trouva être un grand diable en blouse. Il +l'a représenté, accoudé sur une table, la pipe à la bouche, tandis que +la servante pose un bock près de lui, de son geste particulier. + +Le soulèvement causé au Salon de 1875 par l'_Argenteuil_ avait été si +violent, qu'il était presque venu remettre Manet dans la situation de +réprouvé du début. Il conservait, il est vrai, pour le défendre, un +groupe d'artistes, d'hommes de lettres, d'amis et de partisans qui lui +avaient manqué autrefois. Mais leur voix qui pouvait être entendue, +lorsque la réprobation faiblissait ou cessait même, comme à +l'occasion du _Bon Bock_, était étouffée lorsque, comme dans le cas de +l'_Argenteuil_, elle se déchaînait en tempête. Alors les ennemis +avaient beau jeu et c'était par fortune qu'un ami comme M. Jules de +Marthold parvenait à présenter une vigoureuse défense de l'art de +Manet, dans un journal où il était rédacteur. La presse autrement ne +s'ouvrait qu'aux railleries, aux caricatures, aux insultes et Manet, +qui avait pensé qu'avec son essai de plein air, il parviendrait +peut-être à captiver le public, se voyait de nouveau déçu et rejeté en +plein combat. + +Il ne se décourageait jamais. L'insuccès de l'_Argenteuil_, loin de le +faire renoncer à la peinture de plein air, ne fut qu'un stimulant pour +l'y attacher. Il lui donnera donc maintenant, jusqu'à la fin, une +place tout à fait régulière dans son oeuvre. Il l'entremêlera +systématiquement avec celle de l'atelier. Il avait, en même temps que +l'_Argenteuil_, peint un autre tableau de plein air, _En bateau_, +qu'il devait exposer au Salon de 1879, et étant allé en 1875 faire un +voyage à Venise, il en rapporta deux toiles de plein air. Le motif lui +avait été fourni par les poteaux de couleurs vives, placés sur les +canaux, devant la porte d'eau de certains palais. + +En 1875, l'été, il peint dans un jardin le _Linge_, pour l'exposer +comme suite à l'_Argenteuil_. Il l'envoie, en effet, avec un autre +tableau, l'_Artiste_, peint à l'atelier, au Salon de 1876, mais le +Jury les refusa. Voilà donc que, tout à coup, après huit ans, le jury +revenait à son ancienne rigueur et se remettait à frapper Manet +d'ostracisme. Le refus du jury, en 1876, se produisait comme la +conséquence du soulèvement du public et de la presse contre +l'_Argenteuil_ de 1875, de même que le refus du jury, en 1866, avait +été la conséquence du soulèvement de l'opinion contre l'_Olympia_ de +1865. Le jury était fondamentalement hostile à Manet; les peintres qui +le composaient, alors ancrés dans la tradition et l'observance des +vieilles règles, ne voyaient en lui qu'un révolté, à frapper le plus +possible. Du moment qu'on ne voulait point admettre que le Salon fût +un lieu, où l'originalité, comme suprême condition de tout art vivant, +dût être la bienvenue, qu'on considérait au contraire qu'on ne devait +y être reçu qu'en se soumettant aux préceptes inculqués, le jury ne +pouvait que traiter Manet en réprouvé. Ses membres mettaient donc à +profit, pour l'exclure, l'insuccès de son _Argenteuil_ et ils le +faisaient d'autant mieux que cette apparition de la peinture en plein +air leur semblait devoir renverser tout ce qui restait encore debout +du grand art traditionnel, tel qu'ils le concevaient. + +Comment auraient-ils pu se refuser la satisfaction de frapper Manet! +Mais cet homme, à leurs yeux, était un monstre qui, alors qu'on lui +faisait des concessions, qu'on commençait à tolérer ses déportements, +loin de s'assagir, repartait de plus belle et se déchaînait aux +extrêmes. Il était d'abord venu comme saccager le grand art du nu avec +son _Déjeuner sur l'herbe_ et son _Olympia_; il avait rejeté les +règles enseignées de marier l'ombre avec les clairs, pour peindre par +tons vifs juxtaposés. Voilà que depuis dix ans, cette manière, +réapparaissant, commençait à agir sur les jeunes peintres, pour les +débaucher, les éloigner de la sage tradition et par surcroît son +auteur en arrivait maintenant, avec la peinture du plein air, à des +outrances non soupçonnées, des scènes fixées directement devant la +nature, le soleil ardent, l'eau bleue, les arbres verts, les +multicolores habillements mis côte à côte, pour aveugler les gens et +leur faire sans doute bientôt considérer les autres toiles du Salon, +avec leurs ombres traditionnelles, comme des productions du Tartare. +Il avait, en outre, engendré d'autres monstres, les Impressionnistes, +qui rapportaient de la campagne des tableaux, où chaque jour ils +surhaussaient l'éclat des tons. Enfin, la réprobation de la presse et +du public s'étant produite en 1875 comme pour les soutenir, ils +reprenaient leur rôle de défenseurs de la tradition et de protecteurs +des règles, en fermant de nouveau le Salon à Manet. + +Les deux tableaux refusés, le _Linge_ et l'_Artiste_, étaient des +oeuvres puissantes. Le _Linge_ représentait une femme au milieu d'un +jardin, vêtue d'une robe bleue. Elle était occupée à laver du linge +dans un baquet, sur lequel un enfant debout s'appuyait des mains. Les +effets de coloris étaient produits par la robe bleue de la femme, les +grandes plantes vertes du jardin et des linges blancs, tendus sur des +cordes. C'est dans cet assemblage que Manet avait réalisé la +juxtaposition de tons vifs, demandée aux extrêmes ressources de sa +palette, qui, analogues aux audaces de l'_Argenteuil_, avaient fait +refuser le tableau. + +Mais pour que le jury étendît ses rigueurs à l'autre, à l'_Artiste_, +il fallait qu'il fût réellement désireux de montrer toute sa colère, +car celui-là, peint dans l'atelier, restait conforme à la donnée +ordinaire de Manet, que les jurys, en recevant depuis des années ses +tableaux, avaient par là même comme acceptée. C'était un portrait en +pied du graveur Desboutins, vu de face, bourrant sa pipe, peint tout +entier dans les gris, sans l'introduction de ces couleurs variées, +capables d'offusquer. Il était plein d'air et de lumière et si, dans +l'exécution de certaines parties, on voyait les touches et les +indications sans fini précieux propres à Manet, ces particularités +semblaient au moins à leur place, dans une oeuvre de grandes +dimensions, où le personnage se détachait comme un bloc. + +[Illustration: LES BOTTINES] + +Manet, exclu du Salon, résolut de montrer ses tableaux dans son +atelier. Il adressa des lettres à la presse, aux artistes, aux +amateurs, aux hommes du monde, pour qu'ils vinssent les voir et les +juger. Il plaça près d'eux un registre où les visiteurs purent écrire. +Les remarques et les observations les plus diverses y furent +consignées, quelques-unes saugrenues, beaucoup d'autres, où les gens, +gardant naturellement l'anonyme, laissaient voir, par des +grossièretés, combien était encore profonde l'hostilité contre +l'artiste. Mais les amis et les partisans purent exprimer de leur côté +leur approbation et leurs louanges. Manet était si connu, ses +productions soulevaient d'abord une telle curiosité, on était si bien +habitué à s'échauffer à son sujet, que l'exposition particulière de +ses tableaux fit du bruit. Elle devint un événement parisien. Il fut +de mode de visiter son atelier. De telle sorte que le refus du jury +n'atteignit pas le résultat d'étouffement que ses auteurs s'en étaient +promis. Les oeuvres refusées, si elles échappèrent à la foule qui se +bouscule aux Salons, furent en définitive vues de l'élite, qui +s'intéresse aux choses d'art. + +La presse, il faut lui rendre cette justice, prit d'ailleurs presque +entièrement parti pour Manet contre le jury. Ces journalistes mêmes +qui, au précédent Salon, avaient témoigné de leur mépris pour +l'_Argenteuil_ et qui maintenant encore, en présence des oeuvres +montrées dans l'atelier, n'avaient que des critiques à exprimer, +s'élevaient cependant contre l'ostracisme dont leur auteur était +l'objet. On trouvait qu'un homme depuis si longtemps sur la brèche, +déployant une telle volonté de travail, devait avoir le droit de se +produire. Le jury abusait, pensait-on, de ses pouvoirs en le mettant +en interdit. Qu'on le laissât donc exposer! Ce serait ensuite à la +presse et au public à faire justice de ses erreurs. Tous s'étaient du +reste acquittés de cette mission, en le poursuivant sans relâche de +leurs sévérités. C'est pourquoi, après l'avoir si longtemps malmené, +c'eût été un manque de générosité, que de venir maintenant approuver +qu'on lui fermât le Salon. De telle sorte que le soulèvement causé par +l'_Argenteuil_, sur lequel le jury s'était comme appuyé pour frapper +Manet, n'amenait point l'approbation de son acte qu'il s'était +promise. Et puis, comme on se dérangeait pour aller voir les tableaux +dans l'atelier, le jury, moralement blâmé pour sa sévérité, n'en +obtenait même pas l'avantage de pouvoir soustraire aux regards les +audaces jugées démoralisantes du peintre. + +Manet se sentit donc assez défendu pour croire que les refus subis en +1876 ne se renouvelleraient pas en 1877. Malgré cela, pour se rouvrir +avec certitude le Salon, il tint un certain compte des répulsions du +jury, en ne présentant point cette fois-ci d'oeuvre de plein air, mais +en envoyant deux tableaux peints dans l'atelier. Le jury ne pouvait +dès lors songer à renouveler ses refus et les tableaux furent déclarés +admis. L'un d'eux fut cependant ensuite éliminé, à cause du sujet +considéré comme trop libre. + +Le tableau éliminé avait pour titre _Nana_, d'après le roman d'Émile +Zola. Il représentait une jeune femme à sa toilette, en corset et en +jupon, à même de se pomponner. Jusque-là il n'offrait rien qui pût +effaroucher et c'était un personnage accessoire qui, en lui donnant sa +signification, avait amené le jury à l'exclure. Manet avait peint, sur +un côté de la toile, contemplant la toilette de la jeune femme, un +monsieur en habit noir, assis le chapeau sur la tête. Par ce +personnage et le détail du chapeau, la femme était déterminée; sans +qu'on eût besoin d'explications, on voyait qu'on avait affaire à une +courtisane. Manet qui voulait peindre la vie sous tous ses aspects, +qui cherchait à la rendre la plus vraie possible, avait trouvé moyen, +par l'introduction auprès d'une femme d'un personnage masculin +d'ailleurs inactif, d'établir un intérieur de courtisane. C'était un +des côtés de la vie de plaisir qu'il rendait, mais à l'aide d'un +artifice si simple et si tranquille, que l'ensemble n'avait rien +d'offensant. + +On avait devant soi une oeuvre d'art à juger uniquement comme telle et +à ceux qui eussent voulu la considérer d'un autre point de vue, on +pouvait dire: Honni soit qui mal y pense. Car jamais Manet n'a fait +autre chose que de peindre, sans sous-entendu, les scènes conçues +franchement, pour exister comme oeuvres d'art. Quand on a voulu +trouver dans son _Déjeuner sur l'herbe_, dans son _Olympia_ ou dans sa +_Nana_ certaines intentions, ce sont simplement les accusateurs qui +tiraient d'eux l'idée malsaine qu'il n'avait jamais eue. Lorsqu'on +compare en particulier cette _Nana_ aux nombreuses représentations de +Joseph et de Putiphar, de Suzanne et des vieillards, de Nymphes et de +Satyres, peintes par les grands maîtres et placées dans les musées, on +reconnaît qu'elle est à côté d'une réserve parfaite. Mais le temps est +encore ici un élément essentiel. Après la mort de leurs auteurs, les +audaces s'apaisent et se font accepter, tandis que l'exposition +tranquille de simples réalités, au moment où elle se produit, paraît +offensante. Toujours est-il que le jury du Salon de 1877 se refusait à +montrer une courtisane, qu'on eût pu prendre pour une vertu, en +comparaison de certaines dames tenues dans les musées. Il est +présumable aussi que le Jury, qui tant de fois avait repoussé Manet, +n'y regardait pas de si près et que _Nana_ lui offrant un motif de +refus à faire valoir, il s'empressait de le saisir, pour bannir un de +ses tableaux de plus. L'autre envoi au Salon et celui-là exposé était +le _Portrait de M. Faure, dans le rôle d'Hamlet_. + +M. Faure, baryton, était alors le chanteur le plus en renom du +Grand-Opéra. Il avait noué des relations d'amitié avec Manet. Il +fréquentait son atelier et, grand collectionneur, était devenu, après +M. Durand-Ruel, le principal acheteur de ses tableaux. Manet l'avait +représenté dans le rôle d'Hamlet, de l'opéra du même nom d'Ambroise +Thomas. C'était la seconde fois qu'il peignait un Hamlet. Les deux +n'ont aucune ressemblance. On est surpris d'abord, qu'un même rôle +puisse fournir deux types aussi dissemblables. Mais lorsqu'on observe +directement la vie on découvre une grande multiplicité d'aspects, sous +des formes où l'on aurait d'abord pu soupçonner l'uniformité. Les +Hamlet peints pur Manet, personnifiés par deux acteurs différents, +engagés dans des genres différents, n'ont donc pu se ressembler. Le +premier, peint en 1866, sous le nom de l'_Acteur tragique_, +représentait Rouvière qui, en effet, acteur tragique, faisant surtout +ressortir dans ses rôles le côté farouche, avait amené Manet à peindre +un Hamlet ténébreux, porté à la vengeance. Le second, celui de cette +année, représentait au contraire Faure, qui, ayant à chanter la +musique d'Ambroise Thomas et à se faire entendre dans une immense +salle d'Opéra, s'offrait sans caractère dramatique saillant et ne +pouvait donner, ce que Manet avait en effet mis sur la toile, qu'un +Hamlet à l'aspect de virtuose. + +Par exception, les deux tableaux envoyés au Salon de 1877 montraient +des types empruntés à la littérature, l'un à une tragédie de +Shakespeare, l'autre à un roman de Zola. Mais avec eux Manet n'était +point remonté jusqu'à l'oeuvre littéraire, pour y chercher le +caractère original, que les auteurs avaient eux-mêmes voulu donner à +leurs héros. Il s'était arrêté en route, en prenant, pour les peindre, +des êtres vivants doués d'une physionomie propre. On voit par là que, +contrairement aux romantiques et en particulier à Delacroix, il ne +concevait point son art de la peinture comme devant se conformer à des +oeuvres littéraires, pour en devenir une explication ou une +illustration. Ses Hamlet ne sont donc point de Shakespeare, pas plus +que sa Nana n'est de Zola. Dans le cas de ses Hamlet, il ne s'est +point demandé quel était le type réellement créé par l'imagination de +Shakespeare pour le rendre, il a peint deux êtres spéciaux, que lui +offraient deux acteurs distincts, posant devant lui. De même que dans +sa Nana, il a peint le modèle qu'une courtisane réelle lui +fournissait, sans s'attacher à personnifier exactement la création du +roman, et aussi reconnaît-on que sa Nana et celle de Zola sont deux +femmes différentes. + +En 1878 comme en 1867, il devait y avoir une Exposition universelle +où, à côté de l'Industrie, on ferait une place aux Beaux-Arts. Manet +cette année-là n'envoya rien au Salon, mais désireux d'apparaître à la +plus importante des expositions, il y présenta des oeuvres. Elles +furent refusées. En 1878, comme en 1867, il voyait donc l'Exposition +universelle se fermer pour lui. C'était un jury spécial qui +choisissait les tableaux à exposer, mais il se recrutait parmi les +mêmes peintres vieillis dans le respect des règles, qui formaient les +jurys des Salons annuels. Or tous ceux-là qui, pleins de la croyance +qu'ils devaient défendre la tradition, avaient autant que possible +fermé les portes des Salons à Manet, s'ils avaient enfin été +contraints par la force des choses de les lui ouvrir, se rejetaient +sur l'Exposition universelle, comme sur un exceptionnel retranchement, +pour l'en tenir à l'écart et l'empêcher de se produire. + +Manet frappé ainsi, pour la seconde fois, dans une occasion +exceptionnelle, eut la pensée de recourir à une exposition +particulière, comme il l'avait fait en 1867. Il rechercha un local et +il rédigea même le catalogue des oeuvres à montrer, qui comprenait +cent numéros. Puis il renonça à son projet. Il fut sans doute amené à +s'abstenir ainsi, par la pensée qu'après l'énorme attention qui +s'était portée sur ses oeuvres aux Salons, elles étaient assez connues +pour qu'il pût se dispenser de les montrer à nouveau. Une autre cause, +qui aussi l'arrêta, fut les frais considérables qu'une exposition à +part eût amenés et qu'il ne pouvait encourir. Il continuait à ne +vendre de tableaux que de loin en loin, à des prix fort minimes, et +ses ressources limitées ne lui permettaient pas de répéter la dépense +d'une installation spéciale, analogue à celle de 1867. + +Cependant le refus éprouvé par Manet en 1878 à l'Exposition +universelle, après celui de 1876 au Salon, avait soulevé de nombreuses +protestations dans la presse et chez les artistes. On pouvait +s'apercevoir ainsi que toujours méprisé par le public dans son +ensemble, il gagnait du terrain parmi une élite. Le nombre de ses +partisans et de ses défenseurs s'accroissait, de telle sorte que le +jury qui le condamnait avait à subir de fortes attaques et que même +ses membres se voyaient individuellement pris à partie et recevaient à +leur tour des injures. Aussi, se sentant de plus en plus soutenu, +renonça-t-il, en se présentant au Salon de 1879, à ces ménagements +qu'il avait cru devoir observer au Salon de 1877, après le refus de +1876. Il avait alors écarté les tableaux de plein air, qui +offusquaient particulièrement, pour n'envoyer que des toiles peintes +dans l'atelier. Mais en 1879 il revient à la charge sans faire de +concessions; il soumet au jury d'examen deux toiles, l'une _En +bateau_, un plein air, l'autre _Dans la serre_, qui tout en ayant été +peinte en lieu couvert, offrait cependant des tons très vifs. Les deux +furent reçues. + +_En bateau_ avait été peint en 1874, avec l'_Argenteuil_, mais dans +une gamme de tons moins violente. On n'y trouvait pas de détail aussi +hardi que l'eau bleue, mise comme fond à l'_Argenteuil_. Le personnage +principal, un canotier, tenait le gouvernail du bateau, vêtu d'un +maillot blanc. Il s'harmonisait bien avec l'eau de la rivière d'un +gris azur. Le tableau, relativement calme, s'il ne parvenait à +recueillir l'approbation, passait au moins sans soulever une trop +grande hostilité. _Dans la serre_ déplaisait au même titre que toutes +les oeuvres de Manet, où se voyaient des tons variés et des couleurs +vives. Deux personnages, une jeune femme et un jeune homme, s'y +détachaient sur les plantes vertes d'une serre. La jeune femme était +assise, étendue sur un banc; le jeune homme, accoudé sur le dossier du +banc, causait tranquillement avec elle. La scène s'offrait pleine de +charme, mais comme le fond était formé par les plantes vertes peintes +dans tout leur éclat, le public, selon son habitude en semblable +circonstance, déclarait l'arrangement criard, et ses pauvres yeux s'en +trouvaient offusqués. + +Manet avait fait poser, pour son couple, un jeune ménage, M. et Mme +Guillemet, amis de sa famille. La femme, une jolie personne très +élégante, était connue pour le bon goût de ses toilettes. Aussi +pouvant disposer d'un tel modèle avait-il su en profiter. On lui +reprochait de ne peindre que des femmes vulgaires, mal habillées, et +il ne pouvait oublier que son _Balcon_, de 1869, avait subi les +railleries impitoyables, parce qu'on avait jugé que les dames qui s'y +montraient étaient affreusement fagotées. Ayant à peindre cette +fois-ci une élégante, il s'est étudié à maintenir à la robe ses plis +rectilignes et sa coupe irréprochable, avec autant de soin que s'il +eût travaillé pour un journal de modes. Mme Guillemet portait des +chapeaux ravissants, qui excitaient d'autant plus la curiosité, qu'on +savait qu'elle les faisait elle-même. Manet s'est appliqué en ami sur +son chapeau, encore plus que sur sa robe. Il l'a rendu de telle sorte +qu'aucune femme ne saurait manquer de le trouver à son goût. Il a +repris l'arrangement de plantes vertes, mis comme fond à son tableau +_Dans la Serre_, pour l'introduire dans une composition où sa femme, +vêtue de gris, est représentée assise elle aussi sur un banc. Il a +encore peint, dans le même temps, se détachant sur un fond de plantes +vertes, mais cette fois assise dans un fauteuil, une jeune femme vêtue +de noir, qui tient un éventail déployé. + +A ce moment, en 1879, Manet, au sommet de sa carrière, avait atteint +le genre de renom qui devait lui appartenir de son vivant. C'était un +des hommes les plus en vue de Paris. Tout le monde savait qui il +était. Mais dans la masse du peuple et même dans cette foule +restreinte qu'on appelle le _Tout Paris_, il demeurait incompris. On +ne voyait toujours en lui qu'un artiste outré, violent, sans les +qualités des vrais maîtres et, en définitive, il restait presque le +réprouvé qu'il avait été à ses débuts. Une élite d'écrivains, de +connaisseurs, d'artistes, de femmes distinguées, un noyau de disciples +lui étaient venus, qui, sachant l'apprécier, lui témoignaient la plus +vive amitié; il sentait que les jeunes artistes s'abandonnaient en +partie à son influence. Mais ces avantages, dans un cercle restreint, +ne le dédommageaient point du jugement que le peuple au dehors +continuait à élever contre lui. Il ne connaissait pas cette +philosophie qui porte les gens à se satisfaire eux-mêmes de leur +mérite, en méprisant l'opinion des contemporains. Il avait eu dès +l'abord conscience de sa valeur, il avait tout de suite vu qu'elle +devrait être un jour universellement reconnue et faire mettre son +oeuvre au premier rang. Mais cette reconnaissance qu'il se promettait +toujours de voir venir reculait sans cesse, et chaque fois qu'elle +s'évanouissait, il en éprouvait de la tristesse. Il comprenait la vie +d'artiste sous la forme des succès éclatants d'un Rubens. Les +honneurs, les postes officiels, les distinctions des académies, +l'entrée dans les Instituts, puisque ces choses existaient et étaient +acquises à d'autres, lui semblaient à lui aussi son dû. Il souffrait +de ne pouvoir les obtenir, alors que les autres s'en paraient sous ses +yeux. + +Homme du monde, ayant le goût de la société, c'était pour lui un +perpétuel agacement de voir, dans les salons, les sourires et les +compliments des femmes, les hommages des hommes aller à ces artistes +en renom qui le combattaient, l'expulsaient des expositions, +accaparaient les honneurs, pendant que lui, traité en artiste +inférieur, n'était goûté que pour les manières distinguées et l'esprit +de conversation qu'on lui reconnaissait comme seule supériorité. Et +puis! pendant que les autres encore arrivaient à la richesse, il +continuait d'empiler les toiles dans son atelier et, s'il en vendait +de temps en temps, il n'en retirait que des sommes minimes, qui lui +permettaient tout juste de faire face aux dépenses de sa vie, tenue +sur un pied modeste. Lorsqu'il travaillait, lorsqu'il était avec ses +amis, son entrain naturel, son élasticité de tempérament le +maintenaient à l'état d'homme gai, mais lorsqu'il se retrouvait dans +le monde, lorsque les refus des jurys ou les injures et les railleries +de la presse se reproduisaient, il en ressentait une très grande +amertume. A mesure que les années s'écoulaient, il devenait cet homme +qui a eu certaines ambitions qu'il sait justifiées et qu'il croyait +réalisables, et qui, à mesure qu'il les voit s'évanouir, éprouve une +intime déception. + +Manet était un Parisien qui personnifiait, portés à toute leur +puissance, les sentiments et les habitudes des Parisiens. Il +représentait, avec sa sensibilité d'artiste, ses penchants d'homme du +monde, son besoin de sociabilité, le Parisien par les côtés de +raffinement où il se distingue, mais aussi où il arrive à un genre de +vie presque artificiel. Il ne pouvait donc vivre qu'à Paris et, en +outre, il ne pouvait y vivre que d'une certaine manière. A l'époque où +il apparaissait, ce qu'on appelait le Boulevard, l'espace compris +entre la rue Richelieu et la Chaussée-d'Antin, était depuis longtemps +un lieu à part. Paris n'était point alors la ville envahie par les +provinciaux et les étrangers, que les chemins de fer y versent +aujourd'hui. Le Boulevard était encore libre de cohue, et, dans +l'après-midi, une élite de gens, plus Parisiens que les autres, +pouvait venir s'y rencontrer, s'y promener et y flâner. Il y a eu +trois ou quatre générations d'hommes de raffinement fixés au +Boulevard, par des liens aussi puissants que ceux qui peuvent attacher +certaines plantes au sol nécessaire à leur vie. Pour ces gens-là, +respirer l'air du Boulevard était un besoin et la nostalgie du +Boulevard, par suite d'éloignement, devenait une maladie. Manet aura +été un des derniers représentants de cette manière d'être; il sera +resté un de ceux pour qui la fréquentation du Boulevard aura été une +pratique de toute la vie. + +Il y avait sur le Boulevard un coin comme nul autre, une maison +privilégiée, où les habitués étaient traditionnellement illustres, le +café Tortoni, à l'angle de la rue Taitbout. Sa réputation remontait au +premier empire, alors que Talleyrand l'avait choisi pour y dîner et +s'y retrouver avec ses amis. Ensuite Alfred de Musset l'avait adopté +et, quand il a montré dans Mardoche le jeune homme livré aux plaisirs +de Paris, il le promène naturellement sur le Boulevard et il désigne +le Boulevard en nommant Tortoni. + + Mardoche habit marron, en landau de louage, + Pardevant Tortoni, passait en grand tapage. + +Après Musset, étaient venus Rossini et Théophile Gautier. Manet, comme +enfant de Paris, était entré dans cette tradition. Dès l'origine, puis +alors qu'il était le plus honni et repoussé, il allait faire sa +visite quotidienne au Boulevard et sa station à Tortoni. On y était +hostile ou indifférent à son art. Aussi ne se trouvait-il point là +comme artiste et, entre lui et les gens avec lesquels s'étaient nouées +ces relations familières, qui naissent du coudoiement quotidien, il +n'était question ni de son esthétique, ni de ses succès ou insuccès. +Il revenait tous les jours, simplement comme Parisien, mû par le +besoin de fouler le sol d'élection du vrai Parisien. + +Le Boulevard, lieu de promenade tranquille, n'existe plus, il est +devenu une grande rue cosmopolite. Les théâtres, les brasseries, les +banques, les maisons à spectacles, attirent les foules, qui ont noyé +les élégants et les raffinés. Le café Tortoni, soumis à la loi commune +du changement et ne pouvant survivre à la disparition de la société +dont il était le centre, s'est fermé. Il a été remplacé par une +vulgaire boutique. Mais la maison subsiste, et je ne passe jamais +auprès sans que Manet ne m'apparaisse. Je le revois assis devant le +perron ou dans la salle en bas, ou encore déjeunant avec ses amis, au +premier étage. Il reste ainsi dans le souvenir, comme un de ces +anciens Parisiens sociables par-dessus tout. + + + + +L'OEUVRE GRAVÉE + + + + +X + +L'OEUVRE GRAVÉE + + +L'oeuvre gravée de Manet se compose principalement d'eaux-fortes et de +lithographies. Les eaux-fortes s'étendent de ses débuts à sa fin. Une +des premières, _Silentium_, marque son commencement; la dernière, +_Jeanne_, est de 1882. C'est entre les années 1862 et 1867 qu'il s'est +surtout montré fécond comme aquafortiste. Il est alors dans cette +période où il aime à faire poser des Espagnols, et un grand nombre de +ses eaux-fortes est consacré à des motifs espagnols. + +Il apportait dans l'eau-forte cette coutume de ne point se répéter, +qui était le fondement de son art. Il innovait sans cesse, même quand +il mettait sous la forme gravée des sujets déjà peints. Plusieurs de +ses eaux-fortes reproduisent de ses tableaux à l'huile, mais d'une +manière très libre. On a ainsi deux eaux-fortes de l'_Olympia_, en +deux dimensions. Elles laissent voir entre elles des différences et +montrent également des variantes, sur le tableau original. La plus +petite a été faite pour illustrer l'article d'Emile Zola de la _Revue +du XIXe siècle_, réimprimé en brochure. Dans cette circonstance Manet, +jaloux de soutenir l'éloge que Zola présentait de lui et de son +_Olympia_, s'est appliqué à obtenir une grande précision de dessin et +un rare fini des traits de la pointe. + +Les planches de ses eaux-fortes ont été laissées dans des états très +divers; quelques-unes ne présentent que des esquisses ou même des +indications de sujets cherchés, tandis que d'autres, comme _Lola de +Valence_, l'_Enfant à l'Épée_, ont été très travaillées. L'ensemble de +l'oeuvre comprend des reproductions de tableaux anciens, comme les +_Petits cavaliers_, l'_Infante Marguerite_, _Philippe IV_ de +Velasquez; des reproductions de ses propres tableaux, comme le _Buveur +d'absinthe_, le _Gamin au chien_, le _Chanteur espagnol_, _Lola de +Valence_, l'_Acteur tragique_, les _Bulles de savon_, _Mlle V*** en +costume d'espada_, le _Liseur_; des compositions originales, comme +_Silentium_, l'_Odalisque couchée_, la _Toilette_, la _Convalescente_; +des portraits, comme ceux de Baudelaire, d'Edgar Poe, de son père. + +Une de ses eaux-fortes à laquelle on est particulièrement ramené par +le charme qui s'en dégage, _Lola de Valence_, montre combien, quand le +sujet l'y portait, il savait user des ressources les plus subtiles de +l'outil. Pendant longtemps ses oeuvres gravées n'ont pourtant pas +rencontré plus de faveur que ses tableaux. Elles étaient profondément +dédaignées. Manet n'était, disait-on, qu'un artiste incomplet, +dépourvu peut-être encore plus de science sur le terrain de la gravure +que sur celui de la peinture. Mais sur les deux, il avait au contraire +étudié les maîtres et savait ce qu'on peut apprendre. Il aimait, à +l'occasion, à disserter sur le mérite des aquafortistes ses +devanciers. Ceux qu'il goûtait le mieux, vers lesquels il s'était +surtout senti porté, étaient Canal et Goya. Dans l'eau-forte comme +dans la peinture, il était donc allé d'instinct vers Venise et +l'Espagne. + +Ce n'est pas que ses sujets espagnols du début, pas plus que ceux qui +les ont suivis, aient été traités d'une manière qui rappelle les +procédés, soit de Canal, soit de Goya. Il était trop foncièrement +original pour avoir pu imiter les autres. Mais dans plusieurs de ses +eaux-fortes, comme dans certains de ses tableaux, il a aimé, de +propos délibéré, à faire apparaître la réminiscence des devanciers ses +favoris. C'est ainsi que sa _Femme à la mantille_ a été exécutée, +ouvertement, dans la manière de Goya. L'emprunt à un étranger était +d'ailleurs, dans ce cas, de circonstance, car il s'agissait +d'illustrer, sous une forme appropriée, un sonnet intitulé _Fleur +exotique_, inséré dans la collection des _Sonnets et Eaux-fortes_, +publiée par Alphonse Lemerre en 1869, à laquelle les principaux poètes +et artistes du temps avaient collaboré. L'eau-forte connue maintenant +comme la _Femme à la mantille_ s'est même d'abord appelée _Fleur +exotique_ et elle a été cataloguée sous ce titre à l'exposition +posthume de Manet, à l'École des Beaux-Arts, en 1884. Dans +quelques-unes de ses eaux-fortes, particulièrement dans le +_Philosophe_, il a introduit des traits en zigzag, rappelant la +manière de Canal, qu'il trouvait spécialement souple et charmante. + +Les eaux-fortes détachées sont au nombre d'une cinquantaine. Il existe +dans les collections, en France et aux États-Unis, quelques pièces +ignorées et non décrites, et ce ne sera que lorsqu'on aura fait les +recherches nécessaires, qu'un catalogue définitif pourra être dressé. +Les différentes eaux-fortes se trouvent en tirages et en épreuves de +mérite fort divers, quelques-unes ont été très peu tirées et sont +très rares. Neuf pièces, tirées à cinquante exemplaires, avec +frontispice spécial,--guitare et chapeau,--ont paru en album chez +Cadart et Chevalier en 1874: le _Chanteur espagnol_, les _Gitanos_, +_Lola de Valence_, l'_Homme mort_, les _Petits cavaliers_, le _Gamin +au chien_, la _Petite fille_, la _Toilette_, l'_Infante Marguerite_. + +Les lithographies sont moins nombreuses que les eaux-fortes, on n'en +compte pas plus de douze: _Lola de Valence_ et la _Plainte Moresque_, +comme frontispices à des oeuvres musicales, le _Gamin au chien_, le +_Rendez-vous de chats_, les deux _Portraits de Mlle Morisot_, _Course +à Longchamp_, le _Ballon_, l'_Exécution de Maximilien_, la _Guerre +civile_, la _Barricade_, _Polichinelle_. A ranger à la suite des +lithographies des dessins, reportés sur pierre et tirés comme +lithographies: deux pièces, _Au Café_, et une pièce, _Au Paradis_ (Des +spectateurs au théâtre). + +Il a donné à une publication spéciale, l'_Autographe_, du 2 avril +1865, une page de croquis, où se voient le Buveur d'eau, un danseur et +une danseuse espagnols et la tête de Lola de Valence, et à la même +publication, en 1867, trois croquis, la tête du Buveur d'absinthe, la +malade et le torero mort. + +La lithographie du _Rendez-vous de chats_, de grand format, a été +faite en 1868, pour être collée au milieu d'une affiche annonçant le +livre de Champfleury sur les chats. Avant de l'exécuter Manet avait +combiné son sujet, sous la forme d'une gouache, avec la pensée +d'arriver à frapper les passants. Il avait donc placé un chat noir à +côté d'une chatte blanche. Tous les deux déroulent une longue queue +dans l'espace; ils s'ébattent sur les toits; dans le fond, des tuyaux +de cheminée correspondent au chat noir et la lune blanche et +vermeille, à travers les nuages, forme une sorte de complément à la +chatte blanche. Il s'était fort diverti à cette fantaisie. Il avait +promis à Champfleury qu'elle attirerait les regards. Il ne l'avait pas +trompé. A cette époque l'affiche illustrée à personnages, qui s'est +tant répandue depuis, demeurait presque inconnue, l'affichage d'un +motif dessiné était une nouveauté. Les passants s'attroupèrent donc +devant ces chats. Ils les regardaient étonnés. Beaucoup se fâchaient, +persuadés que Manet avait voulu se moquer d'eux. On revoyait ainsi, +dans la rue, devant son affiche, le soulèvement qu'on avait vu aux +Salons devant certains de ses tableaux. Cette lithographie, tirée à de +nombreux exemplaires, s'est perdue sur les murailles; elle est devenue +comme introuvable, au grand désespoir des collectionneurs. Une gravure +sur bois, faite d'après le motif du _Rendez-vous de chats_, a été +introduite dans le livre même de Champfleury, les _Chats_. + +Les portraits lithographiés de Mlle Morisot, sous deux formes +différentes, au trait et en plein, ont été exécutés d'après un tableau +à l'huile. + +[Illustration: JEANNE] + +La _Guerre civile_ et la _Barricade_ rappellent la bataille qui a eu +lieu dans les rues de Paris, à la fin de mai 1871, entre les gardes +nationaux fédérés et l'armée de Versailles. La _Guerre civile_ donne +en particulier l'image tragique d'un garde national mort, abandonné le +long d'une barricade démantelée. La scène n'a point été composée. +Manet l'avait réellement vue, à l'angle de la rue de l'Arcade et du +boulevard Malesherbes; il en avait pris un croquis sur place. + +Le _Polichinelle_, avec variantes, est d'abord apparu en aquarelle, +puis dans le tableau à l'huile exposé au Salon de 1874. Il a enfin été +répété sous la forme de lithographie coloriée. Théodore de Banville +fit, pour cette dernière, un distique placé au bas: + + Féroce et rose, avec du feu dans sa prunelle + Effronté, saoul, divin, c'est lui Polichinelle + +Indépendamment des eaux-fortes et des lithographies à l'état de pièces +séparées, Manet a produit des séries d'eaux-fortes, de lithographies +et de dessins sur bois, pour illustrer divers ouvrages. + +Il a ainsi illustré d'eaux-fortes le _Fleuve_, poésie de Charles Cros, +en 1874. Une libellule comme frontispice, un oiseau volant, en +cul-de-lampe, et six légères compositions, qui représentent les +divers aspects de la nature que voit le fleuve dans son cours, depuis +la montagne où il naît, jusqu'à la mer où il se perd. + +Il a illustré de six dessins reportés sur pierre et tirés comme +lithographies le _Corbeau_ d'Edgar Poe, traduit par Stéphane Mallarmé, +chez Lesclide, 1875. Le premier dessin, en frontispice, est une tête +de corbeau, le dernier un _ex libris_, un corbeau volant. Les quatre +autres illustrent le texte. Ils sont d'une grande puissance et +atteignent au fantastique, où s'est élevé le poète lui-même. De +pareilles compositions étaient trop hardies pour plaire tout d'abord. +Les acheteurs furent si peu nombreux que l'éditeur s'abstint pour +longtemps, après l'avoir annoncée, de publier une nouvelle oeuvre +d'Edgar Poe, la _Cité en la Mer_, que Mallarmé et Manet avaient +également traduite et illustrée de concert. + +Il a dessiné quatre petits bois pour l'illustration d'un tirage +spécial de l'_Après-midi d'un Faune_, de Stéphane Mallarmé, en 1876. + + Ces nymphes je les veux perpétuer. + +Il les a perpétuées, s'ébattant légères au milieu des roseaux, et le +Faune les guette de loin. Ces quatre compositions sont d'un imprévu et +d'une technique qui les distinguent de cette gravure sur bois +généralement si banale au milieu de nous. + +En outre des bois exécutés comme illustrations de l'_Après-midi d'un +Faune_, Manet a encore dessiné sur bois, pour la gravure: Une +_Olympia_, montrant des variantes d'avec le tableau à l'huile, les +eaux-fortes et l'aquarelle. Le _Chemin de fer_, reproduction de son +tableau du Salon de 1874. _La Parisienne_, en trois variantes, pour le +_Monde nouveau_, en 1874, dont deux, tirées comme épreuves, sont +restées inédites. + +Il a donné au journal illustré la _Vie moderne_ des croquis et +dessins, reproduits dans les numéros des 10 et 17 avril et 8 mai 1880. + +Il a dessiné un portrait de Courbet, pour figurer, reproduit par le +procédé du gillotage, en tête de l'étude de M. d'Ideville sur Courbet, +publiée en 1878. Courbet était mort à cette époque. Ce portrait si +plein de vie n'a cependant été fait que de souvenir, à l'aide d'une +photographie. Mais il a fait poser Claude Monet pour le portrait de +lui reproduit également par le gillotage, dans le journal illustré la +_Vie moderne_ du 12 juin 1880, et mis en tête du catalogue de +l'exposition des oeuvres de Claude Monet, faite en juin 1880, à la +_Vie moderne_, sur le boulevard des Italiens. + +Cette exposition avait été organisée par Georges Charpentier, +l'éditeur, à qui appartenait le journal. Il avait pensé qu'elle +servirait utilement Claude Monet et l'art impressionniste, mais on ne +change pas tout à coup le goût du public et Monet était en 1880 si +généralement méprisé, que l'exposition de ses oeuvres tenue dans un +rez-de-chaussée, ouvert sur le boulevard, où l'on entrait +gratuitement, ne fut guère qu'un passage de gens venant rire et se +moquer. Charpentier avait fait imprimer un catalogue avec une notice +sur Monet, qu'il m'avait demandée, et, en tête, comme attrait spécial, +se trouvait le portrait de Monet par Manet. Il s'était imaginé que +cette plaquette illustrée se recommanderait au public. Il en avait +fixé le prix à cinquante centimes, mais les visiteurs se succédaient, +sans que pas un voulût dépenser une somme aussi énorme pour un tel +objet. Il en réduisit le prix à dix centimes. Le catalogue eut après +cela quelques acheteurs. On l'avait tiré à un grand nombre +d'exemplaires et, deux ou trois jours avant la fermeture de +l'exposition, il en restait encore beaucoup. Charpentier décida qu'on +les donnerait. En effet le gardien, d'un air engageant, en faisait +l'offre aux visiteurs. Quelques-uns, les plus sages, prenaient le +catalogue, c'était après tout du papier qui ne coûtait rien, mais la +plupart le refusaient en riant. Ils se jugeaient ainsi fort malins. +Cette exposition d'art impressionniste leur faisait l'effet d'une +farce et l'offre du catalogue n'en était, à leurs yeux, que le +couronnement. Ils croyaient donc prouver toute leur supériorité (à +farceur, farceur et demi) en refusant l'offre et en montrant ainsi +qu'ils n'étaient point dupes de la plaisanterie. Quand l'exposition se +ferma, il restait un gros paquet de catalogues, qu'on n'avait réussi à +faire prendre au public ni pour argent ni par amour. + +Cependant en 1899 il m'est tombé sous la main le catalogue d'un +libraire, vendant des plaquettes curieuses, et j'y vis figurer celle +de l'exposition de la _Vie moderne_, marquée comme chose rare et cotée +un franc. Un franc! en 1899, le catalogue d'art impressionniste dont +on n'avait pas voulu pour rien en 1880. Quelle révolution cela +indiquait comme accomplie dans le goût du public! + + + + +LES DESSINS ET LES PASTELS + + + + +XI + +LES DESSINS ET LES PASTELS + + +Les dessins de Manet confirmeraient, s'il en était besoin, le fait que +ses tableaux de jeunesse nous avaient déjà appris, qu'il avait +sérieusement étudié les vieux maîtres à ses débuts et au cours de ses +voyages. M. Auguste Pellerin, dans sa collection si riche et si variée +d'oeuvres de Manet, possède ses dessins du voyage d'Italie. Ils sont +nombreux et montrent, ce à quoi on ne se serait peut-être pas attendu, +qu'il ne s'était pas borné à étudier ces maîtres vers lesquels il se +sentait plus particulièrement porté, mais qu'il avait aussi pris une +réelle connaissance des autres. Beaucoup de ses croquis s'appliquent +à des sujets de l'école romaine et un dessin, parmi les plus +importants, reproduit une des figures principales de l'_Incendie du +Borgo_, par Raphaël, dans les chambres du Vatican. + +Les dessins, chez Manet, demeurent généralement à l'état d'esquisses +ou de croquis. Ils ont été faits pour saisir un aspect fugitif, un +mouvement, un trait ou détail saillant. Dans cet ordre de travail, on +peut dire qu'il était toujours prêt. De tout temps, il a eu près de +lui, à l'atelier, des feuillets assemblés pour dessiner et, dans sa +poche, un calepin avec un crayon. Le moindre objet ou détail d'un +objet, qui intéressait ses regards, était immédiatement fixé sur le +papier. Ces croquis, ces légers dessins qu'on peut appeler des +instantanés, montrent avec quelle sûreté il saisissait le trait +caractéristique, le mouvement décisif à dégager. Je ne trouve à lui +comparer, dans cet ordre, qu'Hokousaï qui, dans les dessins de premier +jet de sa _Mangoua_, a su associer la simplification à un parfait +déterminisme du caractère. Aussi Manet admirait-il beaucoup ce qu'il +avait pu voir d'Hokousaï, et les volumes de la _Mangoua_ qui lui +étaient tombés sous la main étaient de sa part l'objet de louanges +sans restriction. Le dessin avait été en effet compris par Manet, de +même que par Hokousaï avant lui, comme surtout destiné à fixer +l'aspect saillant d'un être ou d'un objet, sans complications et +accessoires. Dans ces conditions, la sûreté de main doit correspondre +à la justesse de vision et le mérite de l'oeuvre légère réside dans sa +vérité. Le croquis tenu à sa forme sommaire, improvisée, doit +cependant rendre ce qu'il rend d'une manière assez saisissable pour +offrir une oeuvre vivante et intéressante dans sa fragilité. Or, les +croquis de Manet font bien réellement voir comme réalisé ce qu'ils ont +été appelés à représenter. M. de Saint-Albin a fourni le sujet de l'un +d'eux. Le petit personnage a juste quelques centimètres; il a été +crayonné d'un trait si rapide, que le contour en silhouette existe +seul, sans les détails du visage ou des vêtements. Mais que cet être +minuscule est donc ressemblant! On aurait pu multiplier les séances +sur un portait de grandeur naturelle, sans dépasser le résultat obtenu +ici du premier coup. M. de Saint-Albin était un homme aimable, un +collectionneur, un original, qu'on voyait apparaître sur le Boulevard +à une certaine heure de l'après-midi. Il personnifiait vers 1870 ce +Parisien légendaire, que l'on disait n'avoir jamais pu quitter Paris. +Manet l'a croqué regardant une estampe, avec son chapeau à larges +bords, sa grosse cravate, son lorgnon, sa démarche spéciale et, sur le +papier, il se trouve aussi saisissable, dans ses particularités, qu'il +a jamais pu l'être rencontré sur le Boulevard. + +Il en est un autre que Manet a aussi pris sur le vif, le maréchal +Bazaine. Un jour, au cours du procès Bazaine, nous nous rendîmes, +Manet et moi, avec un groupe d'amis, à Trianon. C'était la première +fois que nous y allions et je me rappelle que longtemps, nous +contemplâmes, en silence, la scène imposante présentée par le conseil +de guerre. A la fin, Manet avait fixé les yeux sur l'accusé. Tout à +coup, tirant de sa poche le petit calepin qui ne le quittait jamais, +il se mit à crayonner. Il décrivait un trait en rond, qui représentait +la tête, et ajoutait deux ou trois points, pour la bouche et les yeux. +Il avait ainsi dessiné plusieurs croquis, lorsque se tournant de +droite et de gauche, il nous les montra, en disant: «Mais regardez +donc cette boule de billard!» L'expression était absolument juste, car +en examinant les croquis et en les comparant avec la tête de +l'original placée devant soi, on constatait que la ressemblance était +frappante. Un de ces croquis subsiste. Il a fait partie de la vente de +Manet, en 1884. C'est un document historique. + +Il donne le vrai Bazaine, le Bazaine réel, en opposition aux deux ou +trois autres, qu'à des moments différents, l'imagination a créés. Il y +a eu d'abord le «glorieux» Bazaine, le général cru supérieur, en qui +la France avait mis follement son espoir. Puis, après la capitulation, +est venu le grand traître, le monstre qui ayant pu vaincre, ne l'a +pas voulu. L'un est né de l'espérance, l'autre du désespoir. Le vrai +était celui que Manet avait saisi et mis au point, l'être de petite +intelligence, au regard fuyant, n'ayant d'autre qualité que la +bravoure, incapable de diriger avec succès une grande armée, qui, +lorsqu'il s'est senti perdu dans Metz, s'est laissé entraîner à des +actes de félonie, pour lesquels il a été justement flétri et condamné. +Tout cela est dans le petit croquis fait à Trianon, se lit sur la tête +en «boule de billard». + +Manet a eu de tout temps l'habitude de se servir rapidement du crayon; +on peut dire que son système de dessin n'a jamais varié. Mais à une +pratique fondamentale, sont venus se superposer des procédés, qui ont +changé avec les années. A ses débuts, il employait volontiers +l'aquarelle dans des études préliminaires, pour fixer les tons ou +l'arrangement de ses tableaux, ou même il reproduisait par ce moyen, +sous une nouvelle forme, ses oeuvres déjà peintes à l'huile. Il a +ainsi laissé un certain nombre d'aquarelles, consacrées au _Chanteur +espagnol_, au _Déjeuner sur l'Herbe_, à l'_Olympia_, au _Christ aux +Anges_, à la _Jeune femme couchée en costume espagnol_, aux _Courses_, +etc. Il s'est aussi souvent servi de l'aquarelle pour prendre des vues +en plein air ou s'assurer des indications de paysage. Mais en +avançant, il ne recourt plus qu'accessoirement à ce moyen, pour user +d'un nouveau, le pastel. + +Son premier pastel date de 1874. C'est un portrait de sa femme, +étendue sur un canapé, exécuté dans une gamme de tons bleus-gris. A +partir de ce moment, il continue à se servir du pastel, surtout pour +les portraits de femme. Les productions de ce genre ont été +particulièrement nombreuses à la fin de sa vie, alors qu'il avait été +atteint par l'ataxie. Les oeuvres demandant une grande dépense de +force physique lui étaient devenues d'abord difficiles, puis lui +furent à la fin interdites, et le pastel lui permettait de se livrer à +un travail relativement facile, qui le distrayait, en lui obtenant la +société des femmes agréables qui venaient poser. Il a ainsi exécuté, +dans les dernières années de sa vie, les portraits de femmes +appartenant à des mondes divers: Mme Zola, Mme du Paty, Mme Guillemet, +Mlle Lemaire, Mlle Lemonnier, Mlle Eva Gonzalès, Mme Méry Laurent, Mme +Martin, Mlle Marie Colombier, etc. Quelques-uns des portraits les plus +caractéristiques sont restés anonymes ou n'ont été désignés que par +des titres fantaisistes: la _Femme au carlin_, la _Femme voilée_, la +_Femme à la fourrure_, la _Viennoise_, _Sur le banc_. + +Il avait fini par prendre grand goût au pastel. Il y trouvait à la +fois le moyen de fixer la lumière, de juxtaposer les tons vifs et de +rendre des types variés. Aussi ses portraits au pastel offrent-ils un +ensemble où l'on peut voir la femme, telle qu'elle s'est présentée +dans la seconde moitié du XIXe siècle et, en addition, les +combinaisons de coloris les plus délicates ou les plus osées. + +Il n'en a guère retiré avantage au point de vue pécuniaire. Il n'en a +vendu que très peu, à des prix fort minimes. La plupart étaient faits +pour des personnes amies, auxquelles il était heureux de plaire en les +leur offrant. Il exposa cependant au journal la _Vie Moderne_, en +avril 1880, une série d'oeuvres où les pastels tenaient la place +principale, et le plus grand nombre était à vendre. On lui en acheta +tout juste deux. + +En outre de ses portraits de femmes, il a aussi fait au pastel des +portraits d'hommes, dont plusieurs sont des têtes à caractère. On a +ainsi de lui Constantin Guys, cet artiste qui fut le dessinateur de +l'_Illustrated London news_ lors de la guerre de Crimée, qui a produit +des dessins et des aquarelles, où il passe des femmes élégantes et +aristocratiques montrées dans de somptueux équipages, aux courtisanes +présentées sous les formes les plus réalistes. Cabaner, le musicien +incompris, en gestation perpétuelle d'oeuvres extraordinaires, qui se +dédommageait de sa déconvenue en faisant des mots singuliers, +reproduits par les petits journaux. Enfin le poète George Moore. Ce +dernier, au moment où Manet l'a fait poser, était à cette période de +la jeunesse où on se cherche une voie. Anglo-Irlandais il était venu à +Paris pour étudier la peinture et, en même temps qu'il fréquentait les +ateliers, il s'adonnait à la poésie. Il composait des vers même en +français. Il était alors plongé dans une sorte de raffinement +esthétique et de sentimentalisme quintessencié, qui lui donnait +passablement l'air d'un homme absent. C'est ce trait de physionomie +que Manet a saisi pour le fixer, en l'accentuant même, selon son +habitude, et c'est ce qui a donné à son George Moore l'aspect si +caractéristique, qui le distingue. Depuis l'original a délaissé le +sentimentalisme et la nébulosité. Il est entré dans une voie opposée, +en étudiant la vie réelle, il s'est fait sa place comme romancier de +moeurs. Sa figure s'est modifiée naturellement, en même temps que +changeaient son mode d'esprit et la tournure de ses pensées. Mais le +portrait demeure comme le témoin de la sûreté d'observation avec +laquelle son auteur savait saisir même ces traits de caractère, qui +pouvaient n'être, en partie, que transitoires. + + + + +LES DERNIÈRES ANNÉES + + + + +XII + +LES DERNIÈRES ANNÉES + + +Manet, après avoir quitté son atelier de la rue de Saint-Pétersbourg, +en avait pris un, en 1879, au numéro 77 de la rue d'Amsterdam, où il +devait rester jusqu'à sa mort. + +En 1880, il envoie au Salon _Chez le Père Lathuille_, un plein air, et +le _Portrait de M. Antonin Proust_, exécuté dans l'atelier. Le premier +de ces tableaux avait été peint dans le jardin du Père Lathuille, un +des restaurants les plus vieux et les plus connus de Paris, situé à +l'entrée de l'avenue de Clichy. Avant que les limites de la ville de +Paris n'eussent été portées aux fortifications, il avait été une ces +maisons, hors barrières, que les Parisiens fréquentaient le dimanche +et où ils aimaient à célébrer noces et festins. Horace Vernet, en +1820, l'avait donné comme fond à son tableau de bataille, le _Maréchal +Moncey à la barrière de Clichy en 1814_. La lithographie, en +popularisant le tableau, avait en même temps recommandé le restaurant +aux patriotes, alors épris d'Horace Vernet et de ses oeuvres. Manet, +qui habitait dans le voisinage, rue de Saint-Pétersbourg, allait y +déjeuner ou dîner de temps en temps. Il avait eu l'idée d'utiliser le +jardin, lieu tranquille, pour y peindre une scène de plein air: un +tout jeune homme y ferait la cour à une femme. En bon observateur, il +avait conçu sa scène, telle que la vie l'offre généralement, où les +tout jeunes gens s'éprennent de femmes plus âgées qu'eux. Le tableau +représente les amoureux assis à une table, où ils achèvent de +déjeuner. Le jouvenceau montre la plénitude de sa passion et laisse +deviner des demandes pressantes, tandis que la femme, une personne +dans les trente ans, fait la mijaurée devant lui et se tient sur la +réserve, pour le mieux captiver. + +On ne pouvait reprocher à Manet, devant cette scène, comme on l'avait +fait devant d'autres, de peindre des gens dans des attitudes +«incompréhensibles», ne se livrant à aucune action déterminée. Les +amoureux du Père Lathuille jouaient si bien leur rôle, qu'on les +comprenait à première vue. Manet, qui peignait la vie en la serrant +toujours de près, pouvait trouver des motifs diversifiés à l'infini, +parce que la vie est ainsi diversifiée. Aux scènes où les personnages +simplement juxtaposés étaient tenus inactifs, telles que les yeux en +rencontrent partout, il savait en faire succéder d'autres, où ils +s'appliquaient à des actions caractéristiques. Il avait, du reste, +dans le cas actuel, obtenu son effet par des moyens décisifs quoique +très simples. Le jeune homme, dans sa franchise, vu de face, montre +par l'animation de ses traits la passion qui le possède, tandis que se +dissimulant presque et ne se présentant que d'un profil effacé, la +femme révèle d'autant mieux sa pruderie affectée et sa réserve +hypocrite. + +_Chez le Père Lathuille_ est peut-être de tous les tableaux de Manet +celui qui laisse le mieux voir les particularités de la peinture en +plein air. L'ensemble est tout entier maintenu dans la lumière. Les +plans sont établis et les contours obtenus sans oppositions et sans +contraste. Les parties qu'on voudrait dire dans l'ombre sont élevées à +une telle intensité de clarté et de coloration, qu'elles ne se +différencient presque pas de celles que la lumière frappe directement. + +L'autre tableau, le _Portrait de M. Antonin Proust_, avait été peint +dans l'atelier et dans les tons sobres. L'original debout, de grandeur +naturelle, arrêté aux genoux, est vêtu d'une redingote et coiffé d'un +chapeau à haute forme, une main appuyée sur une canne, l'autre posée +sur la hanche. C'est un morceau très ferme. La redingote boutonnée +serre bien le personnage; on sent réellement l'existence du corps. +Manet, lié d'amitié depuis le collège avec son modèle, l'avait peint +de manière à révéler tout son caractère. En lui donnant la gravité de +l'âge et de l'homme politique, il lui avait laissé la désinvolture et +l'aisance de l'homme du monde et même encore avait su indiquer en lui +l'élégant cavalier et le conquérant des débuts et de la jeunesse. + +En 1881, Manet envoya au Salon le _Portrait de M. Pertuiset, le +chasseur de lions_, peint en plein air, et le _Portrait de M. Henri +Rochefort_, peint dans l'atelier. + +Il avait choisi Pertuiset pour lui servir de modèle dans un plein air +d'ordre particulier. Les Impressionnistes, avec leur système de +travailler tout le temps devant la nature, étaient arrivés à en saisir +les multiples aspects et à fixer ainsi sur la toile des effets +inattendus. Ils avaient, par exemple, reconnu que l'hiver, au soleil, +les ombres portées sur la neige peuvent être bleues et ils avaient +peint de telles ombres bleues. Ils avaient encore découvert que, +l'été, la lumière sous les arbres colore les terrains de tons violets +et ils avaient peint des terrains sous bois violets. Renoir avait en +particulier peint un bal à Montmartre, sous le titre de _Moulin de la +galette_, et une _Balançoire_, où des personnages sont placés sous des +arbres éclairés par le soleil. Il avait fait tomber sur eux des +plaques de lumière à travers le feuillage, en colorant toute sa toile +d'un ton général violet. Les tableaux peints en 1876 avaient été +montrés en 1877, à l'exposition des Impressionnistes, rue Le Peletier. + +Cette nouveauté d'ombres bleues et violettes avait excité une +indignation générale. Personne ne s'était sérieusement demandé si, +lorsqu'il fait soleil, les ombres sur la neige et sous le feuillage +pouvaient apparaître réellement colorées, telles que les +Impressionnistes les représentaient. Il suffisait que les effets +montrés n'eussent pas encore été vus, pour que l'esprit de routine +amenât les spectateurs à se soulever violemment. Mais Manet, pour qui +les Impressionnistes restaient de vieux amis, qui s'intéressait à +toutes leurs tentatives, avait été frappé par leur manière hardie de +peindre les ombres en plein air colorées. Il était allé regarder en +particulier les reflets que le soleil donne sous le feuillage et, +ayant trouvé qu'en effet les ombres prennent alors des tons où le +violet prédomine, l'envie lui vint d'exécuter lui-même un tableau +dans ces données. + +Il fit poser Pertuiset en l'été de 1880, sous les arbres de l'Elysée +des Beaux-Arts, boulevard de Clichy. La lumière tamisée donne bien en +effet une ombre violette générale, qui recouvre le terrain et +enveloppe le modèle. Pertuiset était un chasseur émérite. Il avait été +l'ami de Jules Gérard, célèbre sous le second empire, comme le Tueur +de lions, et avait en partie hérité de sa renommée, pour avoir tué +lui-même plusieurs lions. Manet a eu l'idée de le placer un genou en +terre, comme à l'affût, la carabine à la main. C'est là une pose de +pure fantaisie, qui lui a été suggérée par la qualité de chasseur du +modèle, mais il ne faudrait pas en inférer qu'il ait voulu représenter +une chasse au lion. S'il eût eu pareille intention, d'après son +système de ne peindre que des scènes vues, il eût dû se transporter en +Algérie, dans une région fréquentée par des lions, et y placer son +modèle, ce qui n'était vraiment pas le cas, puisqu'il se contentait de +le mettre au milieu d'un jardin parisien. + +A la fantaisie de montrer la pose d'un chasseur à l'affût, Manet avait +ajouté celle de peindre au second plan une peau de lion, pour obtenir +un ton tranchant sur l'uniformité du terrain. On a cru qu'il avait +voulu figurer ainsi un lion, que Pertuiset eût été censé avoir tué sur +le lieu même. Il n'en était rien. Son intention n'avait point été de +représenter une vraie carcasse de lion. Il avait simplement peint la +peau d'un lion, que Pertuiset avait tué près de Bône et qu'il +conservait dans son appartement, étendue sur le parquet. Mais le +tableau au Salon, avec son ton général violet, son chasseur à l'affût +et la peau de lion par derrière, excita la bonne mesure de railleries +qui attendait généralement les oeuvres de Manet. Comme d'habitude on +n'eut point d'yeux pour le mérite intrinsèque de la peinture, on ne +vit que l'originalité et la fantaisie auxquelles l'artiste s'était +laissé aller, et qui cette fois encore dépassaient la compréhension du +public. + +Manet avait demandé à Henri Rochefort de le peindre, attiré par le +caractère de sa physionomie. Le portrait de Rochefort est un buste, +avec la tête de profil, un peu retournée, et les bras croisés. C'est +un morceau puissant, de nature à plaire à un connaisseur. Manet qui ne +l'avait exécuté que mû par un sentiment artistique, sans penser à en +tirer profit, l'offrit à l'original, et il eût été heureux de le lui +voir accepter. Mais Rochefort, qui n'a jamais aimé que la peinture +sèche et léchée, le trouvait déplaisant. Il n'en voulut pas et le +refusa. Quelque temps après, Manet le comprit dans un lot de toiles +vendu à M. Faure. + +Les tableaux exposés en 1881 n'avaient pas eu en somme plus de succès +que ceux des précédents Salons. Cependant ils étaient cause d'une +chose extraordinaire, ils procuraient à leur auteur une récompense +officielle, ils lui obtenaient une médaille du jury. Cet octroi d'une +médaille, faveur banale en elle-même, puisque chaque année elle se +répétait au profit de peintres quelconques, devenait cependant, dans +la circonstance, un notable événement. Manet tant de fois repoussé des +Salons, écarté soigneusement des Expositions universelles et, par là, +désigné à l'animadversion des artistes, comme un homme de pernicieux +exemple, recevait tout à coup une récompense; mais le fait en lui-même +montrait un tel renversement de conduite et d'opinion, qu'on sentait +tout de suite qu'un changement profond avait dû s'accomplir quelque +part. Il en était bien réellement ainsi et cette simple médaille +marquait que les aspirations nouvelles, longtemps comprimées, venaient +enfin de prévaloir et de se manifester avec éclat. + +Pour se rendre compte de l'évolution qui se produisait, il faut +connaître le régime auquel le Salon était traditionnellement soumis et +les règles données à la composition des jurys. Le Salon, comme +ancienne institution, remontant jusqu'au XVIIe siècle, avait acquis un +prestige très grand. Depuis, une société dissidente des Beaux-Arts +s'est formée, l'habitude d'expositions particulières s'est +généralisée, qui lui ont enlevé une partie de son importance, mais du +temps de Manet, il jouissait toujours, avec son monopole, de la pleine +faveur. Avoir la faculté de s'y produire devenait pour un artiste une +question vitale. Là seulement il pouvait se promettre d'attirer +d'abord l'attention, puis, s'il était parmi les heureux, d'obtenir la +renommée, la gloire et enfin, par elles, la richesse et les honneurs. +Or, d'après l'organisation en vigueur, le jury était le maître du +Salon. Il décidait, avant l'ouverture, quels seraient les admis et les +refusés, puis après, il décernait les récompenses, et elles étaient +ainsi combinées, qu'elles établissaient comme des grades et fixaient +le rang des artistes. En premier lieu, par l'octroi de mentions +honorables et de médailles, on tirait les sujets choisis de la plèbe +artistique et du milieu des débutants, pour les signaler à +l'attention; puis les médailles élevaient à un certain moment leurs +possesseurs à la position de Hors concours, c'est-à-dire que leurs +oeuvres, soustraites à l'examen du jury, étaient désormais admises +sans refus possible au Salon. Dans ces conditions les Hors concours +formaient comme une compagnie de privilégiés, avec des droits +supérieurs à ceux des autres artistes. En outre, les médaillés et +surtout les Hors concours étaient gratifiés de décorations par le +gouvernement. Or les médailles et les croix de la Légion d'honneur +entraînaient une telle présomption de talent, que les peintres qui les +obtenaient acquéraient la faveur de la clientèle riche, pour vendre +leurs tableaux, et le monopole des commandes officielles. De telle +sorte qu'entre les gens favorisés par les jurys et les autres, il y +avait la différence de condition existant entre les hommes qui se +voient ouvrir les chemins de la fortune et ceux qui se les voient +barrés et obstrués. + +Si les jurys se fussent montrés impartiaux, enclins à aider les hommes +d'initiative, l'immense pouvoir qu'ils possédaient eût pu passer sans +soulever de protestations et exciter la haine, mais ils étaient loin +d'exercer leurs droits dans un esprit de tolérance et d'impartialité. +Ils se conduisaient au contraire en maîtres injustes, jaloux d'imposer +une certaine esthétique, aux dépens de toute autre, et de maintenir la +tradition avec rigueur. Sous la monarchie de Juillet, le jury avait +été réglementairement formé par les membres de l'Institut, +c'est-à-dire tout entier composé de peintres de la tradition, parvenus +aux honneurs, pleins de leur importance, qui regardaient +dédaigneusement ces nouveaux venus prétendant s'écarter des voies +battues et méconnaître leurs règles. Dans ces conditions les artistes, +pendant la première moitié du siècle, se sont trouvés former deux +peuples: d'un côté les peintres de la tradition, imbus des bons +principes, admis à plaisir aux Salons, y recevant médailles, +décorations, puis monopolisant les commandes officielles, et de +l'autre côté les novateurs, les indépendants, traités en révoltés, qui +voient se fermer les Salons ou qui, si on les leur ouvre, ne reçoivent +ni honneurs ni récompenses. + +[Illustration: LE CORBEAU] + +Sous la monarchie de Juillet, les Salons s'étaient donc fermés à tous +les artistes originaux successivement: Rousseau, Decamps, Courbet. +Cette partialité pour l'école traditionnelle, cette détermination de +méconnaître toute manifestation d'art nouvelle, avaient amassé de +telles haines qu'à la révolution de 1848 l'Institut fut dépouillé de +sa vieille prérogative, et cette année-là vit un Salon sans jury, où +tous les tableaux présentés furent admis indistinctement. L'absence +totale de contrôle parut cependant excessive et, en 1849 et en 1850, +les Salons connurent des jurys nommés par le suffrage de tous les +artistes exposants. L'Empire survenu jugea ce système trop libéral. Un +nouveau régime fut inauguré qui, avec des modifications de détail, +devait durer tout le temps de l'Empire et après cela se perpétuer sons +la troisième République. Les jurys furent composés, pour la plus +grande part, d'artistes élus par les exposants, mais par les seuls +exposants médaillés ou hors concours, et, pour l'autre part, de +membres désignés pur l'administration des Beaux-Arts. C'est à de tels +jurys que Manet devait d'être refusé aux Salons et exclu des +Expositions universelles. + +Les jurys nommés pour une part par les artistes récompensés, et pour +l'autre par l'administration, avaient fini par soulever le même +reproche qu'avait autrefois fait naître le jury de l'Institut. Sous +une forme moins violente, ils se montraient au fond pénétrés du même +esprit de partialité pour l'école de la tradition. Ils continuaient +à ouvrir de préférence les portes du Salon à ces élèves qui +répétaient leur manière. L'addition, aux membres du jury nommés par +les artistes médaillés ou hors concours, de ces membres choisis par +l'administration, n'apportait aucun élément d'indépendance d'esprit et +de sympathie pour les novateurs, car l'administration des Beaux-Arts a +presque toujours été un centre de routine et d'absolue médiocrité de +jugement artistique. Les artistes indépendants, les novateurs, les +hommes à l'écart des ateliers en vogue, d'ailleurs de plus en plus +nombreux et soutenus au dehors par une élite grossissante de +connaisseurs et de critiques, se voyaient donc toujours sacrifiés aux +Salons. A la fin, il s'était formé un esprit de révolte contre la +composition du jury, contre sa manière partiale de distribuer les +récompenses, et enfin contre le système même de hiérarchie établi par +les récompenses entre les artistes. L'hostilité contre le jury et la +pratique des récompenses abaissait graduellement le prestige des +Salons. Il devait plus tard en résulter une scission parmi les +artistes, amenant la création d'une Société dissidente des Beaux-Arts, +qui abolirait dans son sein toute récompense, et par la coutume, chez +un grand nombre d'autres artistes, de se tenir à l'écart des Salons, +pour se contenter de paraître dans des expositions particulières. Mais +avant que le soulèvement des indépendants n'eût produit ces extrêmes +résultats, il avait été assez puissant pour amener la transformation +du Salon. + +Le Salon, depuis sa création par Colbert sous Louis XIV, était resté +une institution d'État, placée sous le contrôle du gouvernement et en +recevant sa loi. En 1881, l'État fit abandon de ses droits +traditionnels. Les artistes réunis constituèrent légalement une +société, qui hérita sur les Salons de l'autorité à laquelle l'État +renonçait. La première conséquence du changement devait être +d'éliminer des jurys cette part de membres nommée par l'administration +des Beaux-Arts, qui s'y était trouvée si longtemps. Mais le +mécontentement soulevé par la conduite des jurys, nommés en partie par +l'administration et en partie par les artistes privilégiés, était +devenu tel qu'en 1881 les artistes, qui allaient être délivrés des +membres du jury nommés par l'administration, voulurent aussi se +délivrer des autres, élus par le suffrage restreint des privilégiés. +Le nouveau règlement, inauguré en 1881 par la Société des artistes +français se constituant, porta que le jury des Salons serait +entièrement formé de membres nommés par le suffrage de tous les +exposants sans distinction. Les artistes en société reprenaient donc +le système libéral d'élection du jury, appliqué par la seconde +République aux Salons de 1849 et de 1850. + +Le jury du Salon de 1881, élu par le suffrage de tous les exposants, +se trouva tout autre que les précédents. Les indépendants, les +jeunes, qui, avec l'ancien système, n'avaient pu se faire élire +qu'exceptionnellement, s'y voyaient maintenant en nombre et le jury, +au lieu d'appartenir sans conteste, comme les précédents, aux +partisans de la tradition, fut divisé en deux partis de force à peu +près égale. + +Les indépendants, les jeunes, voulurent tout de suite se compter, +faire essai de leur force, marquer par une action d'éclat leur rupture +d'avec les anciens errements, et pour cela, l'acte le plus +significatif qu'il pussent faire était de comprendre Manet parmi les +récompensés. Ils résolurent donc de lui donner une seconde médaille. +Ils crurent prudent de ne pas aller jusqu'à une première médaille, ce +qui eût accru l'opposition à prévoir sans avantage décisif; car Manet +ayant déjà été récompensé une première fois en 1861, par une mention +honorable, une deuxième récompense, qu'elle fût sous la forme d'une +seconde ou d'une première médaille, avait le même résultat de le +placer parmi les Hors concours, c'est-à-dire parmi ces privilégiés qui +voyaient leurs oeuvres admises de droit aux Salons, sans subir +l'examen des jurys. Or, pour ceux qui voulaient faire une +manifestation sur le nom de Manet, le grand point était précisément de +le sortir de l'état de paria, où on l'avait tenu si longtemps, en le +laissant sous le coup de la menace perpétuelle d'exclusion du Salon, +pour l'élever à la position privilégiée de Hors concours. Ce résultat +obtenu, la question de savoir sous quelle forme il l'avait été +devenait secondaire. + +La coutume pour le jury était de passer d'abord à travers les salles +et, là, de faire un premier choix devant les tableaux mêmes, des +peintres, parmi lesquels on prendrait ensuite ceux qui, au vote +définitif, recevraient des récompenses. Lorsque le jury fut parvenu +devant le _Portrait de Pertuiset_, une discussion violente s'engagea, +entre ces membres qui voulaient le comprendre parmi les tableaux +capables d'obtenir une médaille à leur auteur, et les autres +déterminés à l'exclure. Au cours de la discussion Cabanel, le +président du jury, qui appartenait au parti de la tradition, +d'ailleurs homme de bonne foi et d'idées libérales, se laissa aller à +dire: «Messieurs, il n'y en a peut-être pas quatre ici, parmi nous, +qui pourraient peindre une tête comme celle-là.» Il montrait ainsi son +bon jugement, car Manet s'était appliqué sur la tête de Pertuiset, +pour la bien mettre dans l'air et la faire entrer dans le chapeau qui +la coiffait. A la désignation préliminaire, la majorité des voix +n'était pas requise, il ne fallait obtenir que le tiers à peu près, et +le _Portrait de Pertuiset_ recueillit plus que le nombre de suffrages +voulus pour être accepté. Lorsque le moment du choix définitif arriva, +pour lequel il fallait alors la majorité absolue des voix, les +partisans de Manet s'étant comptés ne parvenaient pas à l'emporter sur +l'autre parti, dont l'opposition persistait acharnée; il leur manquait +une ou deux voix. Ce fut Gervex, au dernier moment, qui obtint le +déplacement indispensable, en décidant Vollon et de Neuville, qui s'y +étaient jusque-là refusés, à donner leur vote. Cabanel malgré sa +louange relative, demeuré avec ses amis les peintres de la tradition, +avait voté contre. + +L'octroi à Manet d'une médaille fit grand bruit, et amena au dehors, +parmi les artistes, une division analogue à celle dont il avait été +cause au jury du Salon. Les indépendants, les jeunes gens d'esprit +émancipé, témoignèrent de leur approbation, tandis que les hommes +restés fidèles aux traditions, les élèves soumis aux maîtres dans les +ateliers, s'indignèrent. Parmi ces derniers, on rédigea une +protestation violente où, après avoir cité les noms des membres du +jury favorables à Manet, on invitait les artistes à se souvenir d'eux, +pour ne plus jamais les renommer. Les membres qui avaient voté la +médaille étaient au nombre de dix-sept: Bin, Cazin, Carolus-Duran, +Duez, Feyen-Perrin, Gervex, Guillaumet, Guillemet, Henner, Lalanne, +Lansyer, Lavieille, Em. Lévy, de Neuville, Roll, Vollon, Vuillefroy. + +La récompense décernée à Manet était une protestation contre les +anciens errements des jurys, et tout le monde, au dehors, lui avait +attribué ce caractère; mais cependant, parmi les membres du jury qui +l'avaient accordée, plusieurs avaient agi sans esprit de protestation, +mus par la seule idée de justice. Tous, en définitive, s'étaient +trouvés de l'opinion que Manet était un homme dont le talent et +l'apport méritaient d'être reconnus. A l'encontre du dédain que le +public, la presse en général, et les vieux peintres attachés à la +tradition, persistaient à lui manifester, ceux qui savaient observer +devaient reconnaître que son action sur les jeunes artistes était, en +réalité, énorme. Ce n'était plus, il est vrai, cette influence +immédiate exercée sur le groupe des audacieux devenus les +Impressionnistes. La pénétration, en étant moins éclatante, atteignait +cependant les mieux doués de la nouvelle génération. On savait par +exemple qu'à la vue des oeuvres de Manet, un des artistes les plus +réputés parmi les jeunes, Bastien-Lepage, délaissant l'art +traditionnel, s'était mis à peindre des scènes contemporaines. On +pouvait reconnaître que semblable évolution, due à la même influence, +s'opérait sous des formes diverses, chez la plupart des autres jeunes +gens, qui s'adonnaient à peindre, dans la manière de plus en plus +claire, des scènes prises de plus en plus à la vie réelle. + +Pendant que le public et la presse revenaient chaque année au Salon se +livrer à leurs appréciations sans suite et à leurs critiques +d'occasion, les hommes capables de porter des jugements d'ensemble ne +pouvaient s'empêcher de voir que la peinture presque entière suivait +le mouvement inauguré par Manet. Si on eût pu placer côte à côte, pour +être vus simultanément, le Salon de 1861 où il débutait et celui de +1881, tout le monde eût constaté, avec stupéfaction, la profonde +transformation qui s'était opérée. On eût vu que le procédé +traditionnel d'association de l'ombre et de la lumière d'après des +règles fixes, qu'il avait d'abord répudié, pour peindre en tons clairs +juxtaposés, était maintenant plus ou moins abandonné par les jeunes +artistes, qui peignaient eux aussi en clair. On eût vu que le +réalisme, la peinture du monde vivant, qui avait soulevé une telle +horreur, se produisant d'abord avec lui, était devenu d'une pratique +générale. On eût vu que le prétendu grand art traditionnel de la +peinture d'histoire, de la mythologie et du nu soi-disant idéalisé, +qu'il avait d'abord délaissé, était maintenant presque entièrement +ignoré et ne restait plus cultivé que par les anciens, attachés aux +errements de leur jeunesse. En vingt ans, procédés, sujets, +esthétique, s'étaient transformés. + +Certes de tels mouvements d'ensemble ne sauraient avoir pour cause +l'action individuelle d'un seul; ils viennent de besoins profonds et +nouveaux, arrivant à se manifester d'une façon générale. Mais quelle +que fût la profondeur du mouvement et quelqu'inéluctable qu'on veuille +le juger, Manet en avait été l'initiateur, il avait été celui qui +découvre la voie inexplorée et s'y engage le premier à ses risques et +périls, sans esprit de retour. Les peintres de la tradition, qui se +refusaient à innover, avaient tout de suite et justement reconnu en +lui leur ennemi; ils avaient tout fait pour l'étouffer et le +déconsidérer. Aussi, maintenant que les jeunes artistes, soustraits +aux vieilles pratiques et favorisés par les changements accomplis, +arrivaient à leur tour à l'influence et au pouvoir dans les jurys, +c'était de leur part un acte de simple justice que de tirer Manet de +la position de réprouvé, où les autres s'étaient appliqués à le +maintenir. + +Une fois qu'un artiste était parvenu au rang de Hors concours, il +était comme de règle que le gouvernement lui conférât la décoration de +la Légion d'honneur. Cette distinction, dans de telles circonstances, +semblait toute naturelle et on ne connaissait point de cas où elle eût +été blâmée. Mais Manet était tellement à part, les deux partis qui se +combattaient sur son nom étaient si irréductibles, que lorsqu'au +nouvel an de 1882, M. Antonin Proust, ministre des Arts, vint le +décorer, l'acte étonna, fut jugé audacieux et souleva, dans le parti +de la tradition, le même mécontentement qu'avait suscité l'octroi de +la médaille elle-même. M. Antonin Proust, pour décerner la décoration +à Manet, avait commencé par se mettre à couvert des observations à +prévoir de ses collègues, en s'entendant avec le chef du cabinet, +Gambetta, aussi un ami de Manet, et en ne laissant par ailleurs rien +transpirer de ses intentions. L'habitude, pour chaque ministre, était +cependant de communiquer les promotions qu'il se proposait de faire +au Conseil des ministres, et lorsque M. Antonin Proust vint lire sa +liste, M. Grévy, le président de la République, prétendit mettre son +veto en disant: «Ah! Manet, non.» Mais Gambetta, avec l'autorité qui +lui appartenait, répondit: «Il est bien entendu, Monsieur le +Président, que chaque ministre garde le droit de désigner les +titulaires, dans la Légion d'honneur, des croix attribuées à son +ministère, et que le président de la République ne fait que +contresigner.» M. Grévy dut se rendre à cette sorte de rebuffade, et +ces ministres qui désapprouvaient, eux aussi, la mesure, n'osèrent +hasarder d'observations. + +Manet éprouva une grande satisfaction des récompenses qui lui étaient +enfin décernées et qui, banales en elles-mêmes, acquéraient des +circonstances une valeur exceptionnelle. Cet homme, que depuis si +longtemps le public, la presse et la caricature foulaient aux pieds et +traînaient dans la boue, que les peintres en renom, chargés de +décorations et d'honneurs, affectaient de tenir à distance, entrait +enfin dans le cercle des privilégiés et des artistes mis à un rang +honoré. La séparation qu'on avait prétendu maintenir d'avec lui +s'était abaissée. Et puis! cette médaille donnée par les jeunes, après +tant de refus et d'expulsions de la part des autres, montrait qu'il +avait été pris des deux parts comme l'initiateur d'un art sur lequel +on s'était divisé et combattu. La médaille faisait présager le +triomphe de l'esthétique qu'il avait inaugurée, sur celle de la +tradition qu'il avait délaissée. Il était enfin reconnu; il voyait se +produire cette appréciation de ses oeuvres toujours attendue, qui +jusqu'alors l'avait fui, mais qui maintenant commençait à lui venir, +d'une manière certaine. Il était incapable de feinte, aussi +laissa-t-il voir autour de lui le plaisir que lui causaient les +témoignages d'approbation qu'on lui donnait enfin. Avec sa politesse +coutumière, il tint à porter ses remerciements aux membres du jury qui +s'étaient déclarés en sa faveur, il leur fit à chacun une visite. + +Manet se trouvait donc parmi les récompensés au Salon de 1882. Sur les +cadres de ses tableaux se voyait l'écriteau, signe de respectabilité, +_Hors Concours_. Cela changeait évidemment sa situation auprès du +public. Aussi ne se permettait-on plus de le railler avec le sans-gêne +d'autrefois. D'ailleurs, l'accoutumance venue avec les années, on +avait fini par trouver naturelles chez lui les particularités qui +d'abord avaient paru intolérables. Mais quoique le public fût ainsi +amené à ne plus se soulever devant ses oeuvres, il était encore loin +de les comprendre et de les goûter. Leur originalité les tenait +toujours méconnues. Lorsque les masses populaires ont formé certains +jugements, elles en restent ensuite indéfiniment pénétrées, les +changements ne surviennent chez elles qu'après un long temps, ou même +ne se produisent qu'après l'arrivée de nouvelles générations. Si le +public, au Salon de 1882, ne témoignait plus à Manet le même mépris, +si la presse et la critique n'osaient plus se conduire envers lui en +pédagogues, venant lui enseigner les règles de son art, public, presse +et critique, n'appréciaient guère plus qu'autrefois ses tableaux, et +son principal envoi de l'année offrait un motif qu'on cherchait comme +d'habitude à s'expliquer. + +C'était: _Un bar aux Folies-Bergère_. Au centre, vue de face, se +dressait la fille tenant le bar. Une glace par derrière la +représentait en conversation avec un monsieur, qui n'apparaissait, +lui, que reflété. C'est cette particularité de la glace, renvoyant +l'image des personnages et des objets, qui faisait déclarer +l'arrangement incompréhensible. Et puis cette fille ne se livrait +encore à aucun acte déterminé qui pût amuser. Elle n'était sur la +toile que pour y être telle quelle, dans l'attente du chaland. Il +l'avait peinte de cette manière déjà appliquée à des créatures du même +ordre, en lui laissant son oeil vague et sa figure placide. Le bar sur +lequel reposent les produits destinés aux consommateurs lui avait +permis d'introduire une de ces natures mortes qu'il aimait. Il s'était +plu à placer là, cote à côte, des flacons, des bouteilles de liqueur, +des fruits variés, choisis de telle sorte qu'ils lui offrissent les +tons les plus vifs et les plus opposés. Il les a peints en pleine +lumière, en les harmonisant cependant, et en les faisant entrer dans +une même gamme d'ensemble. + +Le tableau exposé concurremment avec le _Bar aux Folies-Bergère_ avait +pour titre _Jeanne_. Il représentait une jeune femme à mi-corps, vêtue +d'une robe fleurie, coiffée d'un élégant chapeau, son ombrelle à la +main. Elle était charmante, aussi échappait-elle au dénigrement qui +accueillait, comme de règle, les êtres peints par Manet. Elle trouvait +auprès du public un accueil bienveillant. + +Le Salon de 1882 était le dernier où Manet exposerait. Il ne devait +point voir le succès relatif, à la fin obtenu, se changer en victoire +définitive. Pour cela, il eût eu besoin de vivre encore longtemps et +de continuer à produire. Or, il touchait au terme de sa carrière. La +mort approchait. Dans l'automne de 1879, un jour qu'il sortait de son +atelier, il avait été saisi d'une douleur aiguë aux reins, accompagnée +d'une faiblesse des jambes, qui l'avait fait tomber sur le pavé. +C'était la paralysie d'un centre nerveux, l'ataxie, un mal incurable +qui se déclarait. Il allait encore vivre plus de trois ans avec la +paralysie, qui lui rendrait la marche de plus en plus difficile et le +tiendrait à la fin presque cloué sur sa chaise, mais elle resterait +tout le temps locale. Elle ne lui enlèverait que la faculté de la +locomotion, car la tête, ne devait être nullement atteinte et +l'intelligence devait garder, jusqu'au dernier jour, toute sa +lucidité. Ses facultés de peintre n'ont donc point été réduites par +son mal. Il a encore pu exécuter le _Portrait de Pertuiset_ et le _Bar +aux Folies-Bergère_. Si à la fin des oeuvres de telle dimension lui +sont interdites, s'il doit se restreindre à des sujets ne demandant +plus la même dépense de force physique, il peut toujours travailler +assidûment, et il produit un grand nombre de tableaux de fleurs, de +natures mortes, et des portraits au pastel. + +Il exécute aussi, pendant les trois années de sa maladie, des tableaux +de plein air qui, par l'intensité de la lumière, marquent comme le +summum de sa peinture dans ce genre. Il ne s'éloigne plus beaucoup de +Paris, il passe les mois d'été dans le voisinage. En 1880, il est à +Bellevue, près d'un établissement d'hydrothérapie, où il suit un +traitement spécial. Le jardin de la maison qu'il habite lui fournit +les motifs de plusieurs toiles. Sur l'une de grande dimension, il fait +figurer une jeune femme amie de sa famille, assise, vêtue de bleu, +contre un bosquet. Le tableau, sous le titre de _Jeune fille dans un +jardin_, fera partie de sa vente, où il obtiendra du succès. En 1881, +il passe l'été à Versailles, avenue de Villeneuve-l'Etang. Il peint, +dans le jardin de la maison, une oeuvre vide d'êtres humains, où un +simple banc, se détachant contre le mur couvert de plantes vertes, +devient le personnage. Et ce tableau se distingue par l'éclat du +coloris et l'intensité de la lumière. Il peint encore à Versailles un +_Jeune taureau_ en plein air, au milieu d'un herbage, le seul tableau +de ce genre qu'il ait produit. Dans l'été de 1882, le dernier qu'il +eut à vivre, il occupe à Rueil la maison de campagne du dramaturge +Labiche, qui la lui loue. Là il peint, tout simplement la façade de la +maison. Elle est banale, moderne, carrée, avec des contrevents gris. +Il tire de ce pauvre motif des toiles lumineuses et séduisantes. + +L'ataxie qui était venu le frapper se produirait comme la fin +naturelle que comportait son organisme, C'était un homme d'une +sensibilité excessive, d'une nervosité extrême. C'est à cela qu'il +devait son acuité de vision. Les images transmises par l'oeil, passant +à travers le cerveau, y prenaient cet éclat qui, fixé par le pinceau +sur la toile, heurtait la vision banale des autres hommes. Mais cette +faculté hors ligne, qui lui conférait sa supériorité d'artiste, +entraînait en même temps la fragilité physique, et sous le poids du +travail et de la terrible lutte qu'il avait toute sa vie soutenue, +contre sa famille et contre son maître Couture d'abord, puis contre +les jurys, contre la presse, contre le public, il succombait. +D'ailleurs sa nervosité extrême venait de famille, car ses frères la +partageaient, et, sous des formes accidentelles différentes, ils sont +tous les deux morts jeunes comme lui, d'épuisement nerveux. + +Il eût pu cependant prolonger son existence, dans une certaine mesure, +au delà du terme qu'elle devait atteindre, s'il s'était résigné à +supporter son mal, sans essayer de vains remèdes. Sa femme, sa mère, +son beau-frère, Léon Leenhoff, lui prodiguaient les soins les plus +dévoués. Ses amis s'employaient de leur mieux à le distraire; mais cet +homme si plein d'entrain ne pouvait supporter l'arrêt du mouvement. Il +se confia à un médecin prétendant guérir les maladies nerveuses, qui +fit sur lui l'expérience de ses remèdes, des poisons. Il s'en trouva +momentanément bien, c'est-à-dire, qu'agissant, comme stimulant, ils +lui procuraient un retour d'activité temporaire. Il en continua +indéfiniment l'usage et abusa en particulier du seigle ergoté, qui +amena un empoisonnement du sang. Un jour, le bas de sa jambe gauche, +une partie du corps déjà malade et affaiblie par la paralysie, se +trouva tout à fait morte. Il s'alita. La gangrène se mit dans la +jambe. L'amputation dut être pratiquée. Il languit après cela dix-huit +jours, sans qu'on lui eût révélé la terrible opération et qu'il connût +la perte de son membre. Il était trop atteint pour pouvoir survivre. +Il mourut le 30 avril 1883 et fut inhumé au cimetière de Passy. Son +ami M. Antonin Proust fit entendre un dernier adieu sur sa tombe. + +Manet offrait le type du parfait Français. J'ai entendu Fantin-Latour +dire: «Je l'ai mis dans mon hommage à Delacroix, avec sa tête de +Gaulois.» Les peintres jugent par les yeux, et Fantin de cette manière +jugeait bien. Il était blond, agile, de taille moyenne, le front +s'était découvert de bonne heure. D'une physionomie ouverte et +expressive, aucune feinte ne lui était possible, la mobilité de ses +traits indiquait immédiatement les sentiments qui l'animaient. Le +geste accompagnait chez lui la parole et une certaine mimique du +visage soulignait la pensée. Il était tout d'impulsion et de saillie. +Sa première vision comme peintre, son premier jugement comme homme +étaient d'une étonnante sûreté. L'intuition lui révélait ce que la +réflexion découvre aux autres. Il était fort spirituel, ses mots +pouvaient être acérés, et en même temps il laissait voir une grande +bonhomie et, dans certains cas, une véritable naïveté. Il se montrait +extrêmement sensible aux bons et aux mauvais procédés. Il n'a jamais +pu s'habituer aux insultes dont on l'abreuvait comme artiste, il en +souffrait à la fin de sa vie autant qu'au premier jour. Il s'emportait +d'abord contre ses détracteurs, quand leurs attaques se produisaient. +Dans ses rapports d'homme à homme, il apparaissait de même +susceptible. Il eut un duel avec Duranty, pour un échange de paroles +aigres ayant conduit à un soufflet. Mais, avec cette susceptibilité et +cette promptitude à relever les offenses, il ne gardait ensuite aucune +sorte de rancune. C'était en somme un homme d'autant de coeur que +d'esprit, et son commerce était aussi sûr que plein de charme. + + + + +APRÈS LA MORT + + + + +XIII + +APRÈS LA MORT + + +La pensée vint tout de suite, aux amis de Manet mort, de faire une +exposition générale de son oeuvre. Dans une réunion préliminaire +formée de sa veuve, de ses frères, de M. Antonin Proust et de celui +qui écrit ces lignes, nous décidâmes de demander la salle de l'École +des Beaux-Arts, sur le quai Malaquais. L'espace dont on disposerait +serait suffisant et le prestige attaché à l'École donnerait à +l'exposition le caractère d'une sorte de triomphe posthume, que nous +recherchions précisément. Manet m'avait, dans son testament, prié +d'être son exécuteur testamentaire, et on jugea qu'il m'appartenait +de faire, auprès de qui de droit, une première démarche, pour obtenir +la salle de l'École des Beaux-Arts. J'expliquai qu'il faudrait +m'adresser à M. Kaempfen, directeur des Beaux-Arts, dont les idées +m'étaient assez connues pour que je pusse assurer d'avance que nous +subirions un refus. Mais on décida de passer outre à mon objection, de +suivre la filière, en voyant d'abord le directeur, sauf à s'adresser +ensuite au ministre. + +J'allai donc trouver M. Kaempfen. C'était un vieil ami. Quand je lui +eus exposé ma demande, qui l'étonna fort, il me répondit qu'il ne +pouvait l'accueillir et, avec une bienveillante candeur, il me +reprocha de l'avoir mis dans l'obligation de m'opposer un refus, en +lui faisant visite pour un objet aussi extraordinaire. C'était à peu +près comme si j'eusse prétendu que le curé de Notre-Dame m'ouvrît sa +cathédrale pour glorifier Voltaire. J'étais préparé à la réponse de M. +Kaempfen, que, connaissant ses goûts, je trouvai toute naturelle, et +après lui avoir dit fort amicalement, de mon côté, que ma visite était +surtout due au désir d'observer les convenances, j'ajoutai que nous +allions porter notre demande au ministre. + +[Illustration: LE FLEUVE (D'APRÈS L'EAU-FORTE)] + +Lorsque j'eus fait connaître le refus éprouvé à la direction des +Beaux-Arts, il fut décidé qu'on irait maintenant trouver le ministre, +qui était Jules Ferry. J'étais lié aussi depuis longtemps avec +celui-ci, et ses préférences artistiques semblables à celles de M. +Kaempfen m'étaient assez connues, pour me convaincre que, si on +m'envoyait vers lui comme on m'avait envoyé vers son subordonné, +l'échec serait le même et cette fois sans recours. Ce fut donc M. +Antonin Proust, député et ancien ministre, qui dut faire la démarche +décisive. Il me prit avec lui et nous allâmes ensemble au ministère. +M. Proust, dans ses _Souvenirs sur Édouard Manet_, a dit que Jules +Ferry lui avait, par bienveillance pour Manet, accordé la salle de +l'École des Beaux-Arts. Je n'ai aucune raison d'être défavorable à +Jules Ferry, mais la vérité doit passer avant tout, et elle est que M. +Proust a perdu le souvenir des faits ou que, par délicatesse, il +cherche à laisser à un autre le mérite qui lui revient à lui-même. M. +Proust était à ce moment, non seulement un des députés faisant partie +de la majorité parlementaire qui soutenait le ministère, mais il était +de plus membre de la Commission du budget et spécialement rapporteur +du budget des Beaux-Arts, il avait été ministre des Arts dans le +cabinet Gambetta et, sur une question touchant aux arts, ses demandes +ne pouvaient qu'avoir une force irrésistible. + +Lorsque nous fûmes reçus par Jules Ferry, M. Proust lui dit, en termes +exprès, qu'il demandait l'École des Beaux-Arts, pour une exposition +posthume de l'oeuvre de Manet. Je vois encore le soubresaut de Ferry, +fort contrarié, mais la question de jugement esthétique s'effaçait +devant la nécessité politique, et comme ministre il dut accorder sans +résistance la faveur que nous sollicitions. Je crus devoir alors lui +exprimer, au nom de la famille et des amis de Manet, tous nos +remerciements. Il m'arrêta, par un geste significatif et quelques +mots, en me donnant à comprendre que nous n'avions aucune gratitude +personnelle à lui témoigner, que sa bienveillance ne s'adressait qu'à +un homme politique, auquel il ne pouvait songer à déplaire. C'est donc +à l'influence possédée alors par M. Antonin Proust, que les amis de +Manet ont dû d'obtenir l'École des Beaux-Arts pour exposer ses +oeuvres. + +M. Proust eut ensuite l'idée d'inviter le président de la République, +M. Jules Grévy, à venir visiter l'exposition projetée. Quelque temps +auparavant, il avait avec Castagnary fait une exposition posthume de +l'oeuvre de Courbet à l'École des Beaux-Arts, dans cette même salle +qui nous était maintenant accordée. Sur son invitation, le président +Grévy était venu la visiter. Il est probable qu'il ne s'y était rendu +qu'avec la pensée d'honorer l'oeuvre d'un concitoyen, d'un +Franc-Comtois comme lui, car son goût décidé pour l'art traditionnel +ne devait aucunement le porter vers un talent aussi original que +celui de Courbet. C'était donc trop prétendre, que de croire qu'il +viendrait visiter l'exposition d'un artiste comme Manet, tenu à cette +époque pour encore plus hors des règles que Courbet et n'ayant pas, +comme celui-ci, l'attache personnelle de la communauté de province. M. +Proust eût dû aussi se souvenir, que lorsqu'il avait naguère +communiqué au conseil des ministres sa détermination de décorer Manet, +M. Grévy avait hautement manifesté sa désapprobation, mais il pensait +qu'après avoir amené le président à l'exposition de Courbet, il +l'amènerait peut-être aussi à celle que nous projetions et qu'alors il +devait, par amitié pour Manet, essayer d'y parvenir. Il me prit donc +encore avec lui et nous nous rendîmes à l'Élysée. + +M. Grévy nous remercia fort courtoisement de notre démarche. Il avait +beaucoup connu, alors qu'il était au barreau, M. et Mme Manet, les +père et mère de l'artiste, chez lesquels il avait fréquenté. Il nous +retint assez longtemps pour nous parler d'eux. Il nous raconta des +anecdotes sur M. Manet juge et sur ses collègues du tribunal, devant +lesquels il avait souvent plaidé. Je crois qu'il aurait eu plaisir à +se rendre à notre invitation, à faire honneur au fils, en souvenir des +parents qui avaient été ses amis; cependant il ne voulut prendre +aucun engagement. Je compris qu'à ses yeux, il était impossible qu'un +président de la République se commît, au point de visiter l'exposition +d'un artiste aussi attaqué que Manet. Il ne devait donc point y venir. +Nous avions ainsi rencontré, en remontant l'échelle administrative et +gouvernementale, du directeur des Beaux-Arts au ministre et au +président de la République, trois hommes également attachés au poncif, +à l'art traditionnel, et partageant cette opinion, encore dominante +chez la foule, que l'oeuvre de Manet ne méritait aucune reconnaissance +et aucune consécration. + +L'École des Beaux-Arts ne nous ayant pas moins été accordée, nous +songeâmes à réaliser l'exposition. Un comité de patronage et +d'organisation fut formé, qui comprit: MM. Edmond Bazire, Marcel +Bernstein, Philippe Burty, Jules de Jouy, Charles Deudon, Durand-Ruel, +Fantin-Latour, J. Faure, de Fourcaud, Henri Gervex, Henri Guérard, A. +Guillemet, Albert Hecht, l'abbé Hurel, Ferd. Leenhoff, Eugène Manet, +Gustave Manet, de Nittis, Georges Petit, Léon Leenhoff, Roll, Alfred +Stevens, Albert Wolff, Émile Zola, Antonin Proust, Théodore Duret. On +décida de faire une exposition sans triage. On allait donc présenter +au public, réunies et groupées, les toiles qui avaient le plus excité +sa colère ou ses rires et celles que les jurys avaient refusées: le +_Buveur d'absinthe_, le _Déjeuner_ _sur l'herbe_, l'_Olympia_, le +_Fifre_, l'_Acteur tragique_, le _Balcon_, l'_Argenteuil_, le _Linge_, +l'_Artiste_. C'était l'homme non expurgé, tel qu'il s'était produit au +cours de sa carrière, qu'on montrerait. De telles expositions +posthumes sont la pierre de touche et l'épreuve décisive. Lorsqu'un +artiste meurt, il s'opère un changement immédiat dans la façon de voir +son oeuvre. L'amour ou la haine, la popularité ou la défaveur, le +manque ou la possession des honneurs attachés à la personne même et +capables d'influencer le jugement, ont disparu. L'homme n'est plus là, +et avec lui s'en est allé tout ce qui lui appartenait en propre. Les +oeuvres isolées vont maintenant commencer à être jugées pour +elles-mêmes. Or seules surmontent avantageusement pareille épreuve, +qui sont originales et puissantes. + +Il est des peintres qui atteignent de leur vivant à un grand renom et +qui souvent n'ont produit, en les répétant, que deux ou trois +tableaux. L'étroitesse de la création échappe au public et à la +moyenne des critiques, jugeant au jour le jour et sans suite. Comme +ils ne voient les oeuvres envoyées aux Salons ou aux expositions +privées que successivement et de loin en loin, ils s'en montrent +satisfaits, sans reconnaître qu'ils n'ont devant eux que des choses +déjà vues et des répétitions de répétitions. Mais après la mort de +tels artistes, si on entreprend une exposition générale de ce qu'ils +laissent, la pauvreté en apparaît tout de suite et vient crever les +yeux. Les toiles accumulées se réduiront en définitive aux deux ou +trois que l'homme, comme arrangement et comme sujet, a seules eu le +pouvoir de trouver et le nombre n'aura d'autre résultat que de faire +éclater l'indigence de l'ensemble. L'exposition posthume des oeuvres +d'un peintre se produit donc comme une épreuve décisive qui, selon les +cas, confirmera ou cassera le jugement provisoire antérieurement +porté. + +L'exposition de l'oeuvre de Manet eut lieu à l'École des Beaux-Arts, +en janvier 1884. Elle attira un grand concours de visiteurs et toute +la presse et les critiques lui donnèrent leur attention[3]. Dans les +années qui avaient précédé sa mort, Manet était devenu l'artiste sur +lequel on s'était divisé, les indépendants, les jeunes en faisant leur +porte-drapeau, et les hommes attachés à la tradition continuant à voir +en lui leur ennemi. Deux partis de force inégale, il est vrai, +s'étaient ainsi formés qui, du monde des artistes, s'étaient étendus à +celui des critiques et des amateurs, et maintenant ils allaient se +rencontrer à l'exposition posthume, avec la pensée de se confirmer, +l'un dans son approbation, l'autre dans son hostilité. Mais si les +partisans eurent tout de suite sujet d'accentuer leurs louanges, les +ennemis ne purent persévérer dans leur réprobation et leurs critiques +intransigeantes. Ils fléchissaient. On voyait ce spectacle curieux de +gens qui, se rappelant l'ancien mépris qu'ils avaient sincèrement +ressenti devant les oeuvres montrées pour la première fois aux Salons, +et venus maintenant à l'exposition d'ensemble, avec la pensée de le +retrouver et de le manifester à nouveau, quoi qu'ils en eussent, ne le +retrouvaient plus, et, à leur étonnement, se sentaient maintenant tout +autres. Les oeuvres étaient demeurées les mêmes, mais eux avaient +changé. Le monde ambiant s'était modifié. Les années, en s'écoulant, +avaient vu une esthétique nouvelle prévaloir, une vision différente se +former, et on ne pouvait nier que la transformation ne se fût +accomplie dans le sens indiqué par Manet et en suivant sa voie. Ce +réalisme, apparu avec ses oeuvres, jugé alors une chose grossière, +mais qui était simplement la peinture du monde vivant, maintenant +accepté, était devenu d'une pratique courante. Cette façon de +juxtaposer les tons clairs, d'abord condamnée chez lui comme une +révolte individuelle, s'était aussi généralisée. Elle avait presque +entièrement remplacé la manière de peindre sous des ombres épaisses. +Toute la peinture s'en était ainsi allée vers la clarté, et la +séparation, si profonde au début, constatée entre sa gamme de tons et +celle des autres, n'existait plus. + + [3] Une première étude suivie sur la vie et l'oeuvre de Manet a + paru à ce moment: EDMOND BAZIRE. _Édouard Manet._ A. Quantin, + Paris, 1884. In-8º illustré. + +Il fallait donc bien reconnaître, devant son oeuvre exposée aux +Beaux-Arts, que Manet avait été un novateur fécond. Le ton général de +la presse et des critiques, les commentaires des connaisseurs, +montraient par suite un grand changement. On revenait des dédains +antérieurs, du dénigrement systématique. L'époque de méconnaissance +absolue était encore trop voisine, la période des insultes s'était +trop prolongée, pour qu'on pût généralement louer sans réserves, mais +tous en définitive admettaient maintenant que Manet avait été un +artiste doué de puissance et d'invention. Cette conclusion s'imposait +par l'évidence de ce que l'on voyait. Il n'existait point de +répétition dans l'oeuvre exposée. Contrairement à ces artistes qui, +lorsqu'ils ont trouvé une manière qui leur a valu la faveur publique, +s'y tiennent ensuite immuables, Manet, lui, n'avait cessé de se +renouveler. On pouvait constater qu'il était allé sans cesse vers plus +de clarté et plus de lumière. On reconnaissait qu'il avait varié ses +sujets et ses arrangements sans interruption. Dans les cent +soixante-dix-neuf numéros du catalogue, composés de peintures à +l'huile, d'aquarelles, de pastels, de dessins, d'eaux-fortes et de +lithographies, on découvrait une incessante diversité. + +L'exposition de l'École des Beaux-Arts devait être suivie de la vente +de l'atelier et d'oeuvres diverses, dans l'intérêt de la veuve. Il en +résulterait une nouvelle épreuve, soutenue avec un nouveau public, +celui de la rue. Manet avait atteint une telle notoriété, que son nom +était descendu aux derniers rangs. Quand on le prononçait, n'importe +quel cocher, balayeur ou garçon de café pouvait dire: Ah! oui, Manet! +je connais, en se représentant tout de suite un artiste excentrique et +dévoyé. Dans ces milieux où la capacité manque pour se former une +opinion propre sur les choses d'art, les jugements ne peuvent venir +que du dehors et sont donnés par les couches supérieures et la presse. +Or la caricature, les insultes des journaux, le mépris des artistes en +renom et des critiques s'étaient si longtemps exercés contre Manet, +que le peuple en dessous en avait été empoisonné. + +Quand la vente fut annoncée par les journaux et des affiches, +l'étonnement des passants fut donc grand. Une semblable tentative +était-elle vraiment réalisable? Certes on savait que Manet possédait +des défenseurs parmi les journalistes, les artistes et les amateurs, +mais tous ceux-là étaient considérés dans le peuple comme des +originaux, désireux de se signaler à tout prix et d'attirer n'importe +comment l'attention. Cependant, qu'il y eût des gens capables d'aller +jusqu'à donner leur argent, pour se distinguer des autres, paraissait +à la plupart invraisemblable. La vente devint donc un événement, qui +surexcitait la curiosité. Aussi l'exposition à l'Hôtel des ventes +attira-t-elle un très grand concours de ces promeneurs du dimanche +qui, à son intention, se détournaient du Boulevard, et le premier jour +des enchères, l'Hôtel de la rue Drouot fut-il littéralement envahi. La +vente avait lieu dans les salles du fond, 8 et 9, dont on avait enlevé +la cloison et qui réunies formaient un assez grand local; mais il se +trouva trop petit. La foule entassée dans le corridor et les pourtours +déborda, par une poussée formidable. Le commissaire-priseur et les +experts durent opérer dans un tout petit espace, au milieu de la +cohue. On avait fait précédemment des ventes d'Impressionnistes, où +les tableaux avaient été adjugés à des prix infimes, au milieu des +rires et des quolibets, et la foule était venue à la vente de Manet +dans de telles dispositions d'esprit qu'elle eût trouvé grand plaisir +à voir se reproduire les avanies déversées sur les Impressionnistes. + +Les ventes des grands collectionneurs, des artistes célèbres après +décès, attirent un monde d'élite, de critiques, de collectionneurs, +d'hommes de goût en vue, qui s'y rendent, comme à des réunions où +leur présence est obligée. Ceux-là n'assistaient point à la vente de +Manet. Les grands marchands manquaient aussi. Les experts, M. +Durand-Ruel, M. Georges Petit, le commissaire-priseur, M. Paul +Chevalier, avaient fait de leur mieux pour parer à l'absence de leur +clientèle habituelle, en stimulant les amis et partisans de Manet +connus ou supposés tels. M. Durand-Ruel surtout s'était mis en +campagne, pour trouver des acheteurs. La vente, commencée dans des +conditions si précaires, prit tout de suite une allure de succès +inespérée. Sur toutes oeuvres on mettait des enchères, et beaucoup +parmi les acheteurs étaient des amateurs nouveaux et inattendus, +venant grossir le groupe des amis connus. On vendait, entre autres, +sept tableaux exposés aux Salons. Le _Bar aux Folies-Bergère_ +réalisait 5.800 francs; _Chez le père Lathuille_, 5.000 francs; le +_Portrait de Faure en Hamlet_, 3.500 francs; la _Leçon de musique_, +4.400 francs; le _Balcon_, 3.000 francs. Puis ensuite le _Linge_ +faisait 8.000 francs; _Nana_, 3.000 francs; la _Jeune fille dans les +fleurs_, 3.000 francs. L'_Olympia_ était retirée à 10.000 francs et +l'_Argenteuil_ à 12.000 francs. Ces prix semblaient, alors qu'on les +criait, extraordinaires. Ils déconcertaient absolument ces +spectateurs, venus pour assister à un insuccès et disposés à rire, +mais se tenant maintenant silencieux. Manet se vend! disait la foule +étonnée, à la sortie, et la nouvelle courut immédiatement tout Paris. +La vente, en deux vacations, les 4 et 5 février 1884, produisait +116.637 francs. + +Les ventes sont devenues des épreuves, qui permettent de déterminer la +position des artistes. Il est certain que la valeur artistique et la +valeur marchande d'une oeuvre ne s'accordent d'abord généralement +point, qu'elles sont même le plus souvent en complète divergence. +Mais à la longue, l'intervalle tend à se combler. Les marchands, +les collectionneurs, qui possèdent certaines connaissances ou +tout au moins du flair, doivent finir par ne mettre de grosses +enchères que sur ces oeuvres laissant voir un mérite assez certain +pour les garantir d'une dépréciation de prix dans l'avenir. Le +succès aux enchères est donc devenu comme un criterium, qui sert +approximativement à fixer l'opinion sur le mérite d'un artiste. La +vente de l'atelier de Manet ayant réussi et les prix payés dépassant +ce qu'on avait pu supposer, le public en reçut l'impression qu'il +avait dû après tout se tromper, en plaçant Manet si bas, et qu'il +fallait revenir envers lui à un meilleur jugement. Et comme +l'exposition de son oeuvre à l'École des Beaux-Arts l'avait d'ailleurs +fait monter dans l'estime de l'élite, capable de se former une opinion +raisonnée, il se trouva que l'exposition des Beaux-Arts et la vente +combinées le laissaient fort agrandi et élevé dans l'opinion +générale. + +Cinq ans s'écoulèrent après l'exposition de l'École des Beaux-Arts, +sans qu'une nouvelle occasion s'offrît de montrer un ensemble +d'oeuvres de Manet, lorsqu'en 1889, une Exposition universelle avait +lieu, où il serait représenté. Il allait ainsi obtenir réparation de +l'injure qu'on lui avait faite en l'excluant des Expositions +universelles de 1867 et de 1878. La réparation serait d'autant plus +éclatante que, par suite du règlement de la nouvelle exposition, il y +figurerait au milieu des maîtres du siècle entier. Les Expositions +universelles de 1867 et 1878 ne s'étaient ouvertes qu'à des tableaux +peints pendant la période décennale qui les avait précédées. Espacées +de dix ans en dix ans, elles n'avaient reçu que des oeuvres produites +dans l'intervalle de l'une à l'autre. Mais celle de 1889 devait, dans +la pensée de ses auteurs, servir à commémorer le centenaire de la +Révolution. Il fut donc décidé, par une innovation, qu'elle offrirait, +à côté d'une exposition décennale comme les autres, une exposition +dite centennale, qui s'étendrait aux peintres survenus entre les dates +de 1789 et de 1889. Manet mort en 1883 était du nombre. + +L'exposition centennale était précisément aux mains de M. Antonin +Proust, directeur, secondé, pour le choix et le placement des +tableaux, par M. Roger Marx, inspecteur des Beaux-Arts. Tous les deux, +comme admirateurs de Manet, allaient placer ses oeuvres en vue, dans +le salon principal. C'était un redoutable honneur. Il lui faudrait +entrer dans le rang des maîtres du siècle entier et être jugé en +parallèle avec eux. Les oeuvres exposées étaient au nombre de +quatorze; au premier rang: l'_Olympia_, le _Fifre_, le _Bon Bock_, +l'_Argenteuil_, le _Portrait de M. Antonin Proust_, _Jeanne_. Ces +tableaux soutenaient avantageusement la comparaison avec ceux des plus +grands du siècle. Tout ce public spécial de peintres, de critiques, de +connaisseurs, de gens de goût devait maintenant reconnaître, sans +réserves, la maîtrise de l'homme qui les avait produits. L'Exposition +universelle amenait les étrangers, dont le jugement était encore plus +favorable. Les jeunes peintres du dehors faisaient tout spécialement +de ses oeuvres l'objet de leurs études et de leurs observations. Les +connaisseurs, en particulier des États-Unis et de l'Allemagne, s'en +déclaraient hautement admirateurs et s'étonnaient qu'en France, dans +le pays de leur production, elles eussent pu être si longtemps +méconnues. L'Exposition universelle de 1889 venait ainsi compléter le +travail favorable réalisé à l'École des Beaux-Arts. A son issue, il +n'y avait presque plus personne, parmi les gens capables de juger +réellement, qui se refusât à admettre que Manet était un maître, à +placer au premier rang des maîtres du siècle. + +A la vente de l'atelier de Manet, en 1884, on avait fait retirer à sa +veuve l'_Olympia_ et l'_Argenteuil_. L'intention avait été de réserver +des oeuvres que, plus tard, on pourrait faire entrer dans les +collections publiques. L'_Olympia_ à l'Exposition universelle de 1889 +avait tellement séduit un collectionneur américain, qu'il avait +exprimé sa détermination de l'acquérir. Le peintre Sargent en ayant eu +connaissance jugea fâcheux que l'oeuvre pût être perdue pour le public +et qu'au lieu de prendre place dans un musée ouvert à tous, elle fût +ensevelie au loin dans une collection particulière. Il crut qu'il y +aurait moyen de la retenir en France et, pour aviser aux mesures à +prendre, il fit part de ses craintes à Claude Monet. Celui-ci pensa +tout de suite qu'il fallait faire entrer le tableau dans un musée de +l'État, selon la prévision qu'on avait eue en amenant Mme Manet à le +garder. Il prit donc l'initiative d'une souscription. On réunirait +vingt mille francs à donner à Mme Manet, en échange de l'_Olympia_, +qui serait remise au musée du Luxembourg. + +L'intention d'offrir l'_Olympia_ à l'État fut portée à la connaissance +du public par les journaux. Alors il apparut que Manet avait fait, +dans l'estime générale, assez de progrès pour qu'on admît l'idée de le +voir pénétrer dans les musées. Oui! on acceptait qu'une de ses oeuvres +entrât au Luxembourg, cependant on trouvait à redire au choix de +l'_Olympia_. On voulait bien un tableau de lui, mais pas celui-là. On +demandait un de ceux qui montraient ses qualités, sans ce qu'on +appelait ses défauts, par exemple le _Chanteur espagnol_, du Salon de +1861, récompensé par une mention honorable, ou le _Bon Bock_, +accueilli par la faveur publique, au Salon de 1873. Manet présenté +sous sa forme jugée sage eût convenu à tout le monde et si ses amis +avaient voulu se plier à la concession demandée, on était prêt à +accepter leur offre d'un tableau, à les en louer et à les en +remercier. + +Mais les amis de Manet n'entendaient faire aucune concession. Ils +avaient précisément choisi l'_Olympia_ pour l'offrir à l'État, comme +une des oeuvres où l'originalité de l'artiste se manifestait dans sa +plénitude. C'était le tableau historique, qui rappelait l'universel +mépris, alors que seuls Baudelaire et Zola avaient osé affronter la +colère publique, en déclarant leur admiration. Manet, homme de combat, +n'avait jamais songé à faire de concessions; quand il avait envoyé aux +Salons des tableaux jugés sages, c'était par hasard, sans qu'il s'en +doutât. Mais l'_Olympia_ était demeurée comme l'enfant préféré de ses +créations. Après l'avoir une première fois montrée au Salon de 1865, +il l'avait encore produite à son exposition particulière de 1867 et +depuis l'avait toujours tenue en vue dans son atelier. Ses amis, +désireux de continuer la lutte après lui, jusqu'au triomphe définitif, +l'avaient reprise comme l'occasion de bataille par excellence. Ils +l'avaient fait figurer, au premier rang, à l'exposition de l'oeuvre +entière à l'École des Beaux-Arts en 1884, ils l'avaient comprise parmi +les toiles envoyées à l'Exposition universelle de 1889, et maintenant +ils la choisissaient, de préférence à toute autre, pour l'offrir à +l'État. + +Il devint donc évident que c'était une revanche éclatante, le triomphe +pour Manet, que ses amis poursuivaient, par une souscription publique +faite en vue d'acheter l'_Olympia_. Mais alors les anciens +adversaires, les hommes dévoués à la tradition s'indignèrent de telles +prétentions, qu'ils trouvaient excessives. Comment! on voulait, sans +rien entendre, les forcer à recevoir le tableau qui les avait le plus +révoltés, qui continuait le plus à leur déplaire, dans lequel ils ne +voyaient toujours qu'un exemple corrupteur. Puisqu'il en était ainsi, +ils s'opposeraient à ce que l'offre qu'on ménageait fût acceptée. Ce +fut donc parmi les peintres de la tradition, dans les commissions des +musées, parmi les fonctionnaires des Beaux-Arts, parmi certains +critiques, un véritable soulèvement et la détermination de faire +repousser par l'État le tableau qu'on voulait lui offrir. Les amis de +Manet n'en persistèrent que davantage dans leur dessein. Alors on vit +les deux partis, qui avaient existé pour et contre Manet et qui +s'étaient longtemps tenus aux prises, se reformer et reprendre le +combat. Chacun mit en oeuvre ses moyens d'influence et la presse +servit de véhicule à des appels et à des lettres de toute sorte. + +La bataille ainsi engagée se poursuivit, mais en se prolongeant, elle +amena à se ranger avec les amis de Manet tous ces artistes, hommes de +lettres ou connaisseurs qui, partisans de l'originalité en art, se +soulevaient contre la prétention des défenseurs de la tradition de +tenir les musées fermés, comme ils avaient autre fois essayé de faire +pour les Salons, aux oeuvres contraires à leurs formules et à leurs +règles. La souscription finit ainsi par recueillir l'adhésion d'un tel +nombre d'hommes célèbres ou en vue, qu'elle en prit un grand poids. En +outre Claude Monet, sachant qu'en 1884 on n'avait obtenu l'usage de +l'École des Beaux-Arts, pour l'exposition de l'oeuvre de Manet, qu'en +passant par-dessus les subordonnés pour s'adresser personnellement au +ministre avec l'appui d'un homme politique, était allé offrir +l'_Olympia_ directement au ministre des Beaux-Arts, M. Fallières, +présenté et soutenu par le député Camille Pelletan. Avant que le +ministre n'eût pris de détermination, un changement de cabinet amenait +le remplacement de M. Fallières par M. Bourgeois, et ce fut lui qui +eut à prendre la décision. Mais à ce moment la souscription, par +l'adhésion des noms éclatants recueillis, avait acquis une telle +importance, que les opposants dans les commissions des musées et les +bureaux des Beaux-Arts fléchissaient. M. Bourgeois, sous l'influence +de M. Camille Pelletan, un de ses amis personnels et un de ses +soutiens à la Chambre, intervenant alors pour l'acceptation, le +tableau fut définitivement reçu par la commission et les directeurs du +musée. Un arrêté ministériel, en date du 17 novembre 1890, l'acceptait +régulièrement, pour être placé au Luxembourg. + +Claude Monet avait dû combattre pendant plus d'un an avant de +triompher, mais la résistance opposée n'avait servi qu'à mieux mettre +en relief son entreprise. Il avait réussi à forcer la porte du musée +et Manet y entrait, sous sa forme la plus caractéristique. Voici quels +avaient été les souscripteurs: Bracquemont, Philippe Burty, Albert +Besnard, Maurice Bouchor, Félix Bouchor, de Bellio, Jean Béraud, +Bérend, Marcel Bernstein, Bing, Léon Béclard, Edmond Bazire, Jacques +Blanche, Boldini, Blot, Bourdin, Paul Bonnetain, Brandon. + +Cazin, Eugène Carrière, Jules Chéret, Emmanuel Chabrier, Clapisson, +Gustave Caillebotte, Carriès. + +Degas, Desboutins, Dalou, Carolus Duran, Duez, Durand-Ruel, Dauphin, +Armand Dayot, Jean Dolent, Théodore Duret. + +Fantin-Latour, Auguste Flameng. + +Guérard, Mme Guérard-Gonzalès, Paul Gallimard, Gervex, Guillemet, +Gustave Geffroy. + +J.-K. Huysmans, Maurice Hamel, Harrison, Helleu. + +Jeanniot, Frantz-Jourdain, Roger-Jourdain. + +Lhermitte, Lerolle, M. et Mme Leclanché, Lautrec, Sutter Laumann, +Stéphane Mallarmé, Octave Mirbeau, Roger Marx, Moreau-Nélaton, +Alexandre Millerand, Claude Monet, Marius Michel, Louis Mullem, +Oppenheim. + +Puvis de Chavannes, Antonin Proust, Camille Pelletan, Camille +Pissarro, Portier, Georges Petit. + +Rodin, Th. Ribot, Renoir, Raffaelli, Ary Renan, Roll, Robin, H. +Rouart, Félicien Rops, Antoine de la Rochefoucauld, J. Sargent, Mes de +Scey-Montbéliard. + +Thorley. + +De Vuillefroy, Van Cutsem. + +L'_Olympia_ entrée depuis quelques années au Luxembourg s'y trouvait +toujours isolée, lorsqu'un événement inattendu vint l'entourer de +toute une famille. Le peintre Caillebotte mourait encore jeune, en +février 1894, léguant sa collection de tableaux au musée du +Luxembourg. Elle se composait exclusivement d'oeuvres de Manet, de +Degas et des Impressionnistes Renoir, Claude Monet, Pissarro, Cézanne +et Sisley. C'était toute cette partie de l'école moderne la plus +attaquée, qui venait prendre place dans le musée de l'État. Manet se +trouvait principalement représenté dans la collection par le _Balcon_, +du Salon de 1869. De telle sorte que le Luxembourg, après avoir été +contraint d'accepter avec l'_Olympia_ celui de ses tableaux qui avait +soulevé la plus violente colère, était maintenant appelé à recevoir +avec le _Balcon_ celui qui avait le plus excité les railleries. Il +semblait ainsi que le sort réservât à Manet la réparation de placer +d'abord, dans les musées de l'État, les deux oeuvres qui lui avaient +le plus attiré d'avanies aux Salons. + +Le legs Caillebotte consterna le parti de la tradition. Les gens qui +s'étaient auparavant échauffés pour faire repousser l'_Olympia_ +gémissaient. Ils prophétisaient la corruption du goût public. Ils +annonçaient une irrémédiable décadence de l'art. Mais cette fois ils +durent s'en tenir aux plaintes. Vaincus dans le combat livré pour +tenir la porte fermée à l'_Olympia_, ils ne se sentaient plus en +mesure de reprendre la lutte avec une chance quelconque de succès. +Comment, en effet, eût-on pu refuser un legs formé d'objets, certes +toujours décriés par beaucoup, mais que d'autres aussi prônaient? Qui +eût décidé dans la circonstance? Il ne put donc être question de faire +repousser la collection en bloc, mais l'hostilité se manifesta par la +prétention de ne point l'accepter tout entière. On y ferait un choix +restreint. + +Le donateur, dont le testament remontait à 1876, à une époque où Manet +et les Impressionnistes étaient tellement décriés que leurs oeuvres +lui paraissaient avoir peu de chances d'être acceptées, au cas de sa +mort immédiate, avait eu la précaution de stipuler que les tableaux +seraient gardés par ses héritiers jusqu'au moment où les progrès du +goût public pourraient assurer leur acceptation par l'État. Il avait, +en outre, eu le soin d'exiger qu'ils ne fussent envoyés à aucun musée +de province, ni emmagasinés dans les greniers, mais fussent tous +placés et tenus en vue au musée du Luxembourg. Ce fut sur +l'impossibilité matérielle d'exécuter cette clause dans son +intégralité, en arguant du manque de place, que les représentants de +l'État s'appuyèrent pour arriver à faire un choix dans l'ensemble. + +Ils se déclaraient prêts à prendre la collection tout entière, mais à +condition qu'on les laissât libres de n'exposer au Luxembourg que les +oeuvres ayant leurs préférences et pouvant y trouver place, alors que +les autres seraient envoyées aux palais de Compiègne et de +Fontainebleau. Les héritiers de Caillebotte et son exécuteur +testamentaire Renoir craignirent, s'ils laissaient entière liberté à +l'État, qu'il ne plaçât que très peu des tableaux au Luxembourg et +n'en envoyât le plus grand nombre à Compiègne et Fontainebleau, où ils +seraient perdus pour le public, et se trouveraient comme relégués dans +ces musées de province que le testateur avait prétendu écarter. Ils +préférèrent donc consentir à ce que l'État fît, avec eux, un choix +dans la collection, mais alors en s'imposant l'obligation de tenir +tous les tableaux choisis au Luxembourg. + +L'État prit ainsi, pour les mettre au Luxembourg, deux tableaux de +Manet sur trois, le _Balcon_ et _Angelina_, en laissant la _Partie de +crocket_. Il prit six Renoir sur huit. Renoir était très bien +représenté dans la collection par son _Moulin de la Galette_ et sa +_Balançoire_, qui furent parmi les premiers agréés. On prit encore +huit Claude Monet sur seize; six Sisley sur neuf; sept Pissarro sur +dix-huit; tous les Degas, de petite dimension, au nombre de sept. +Devant les oeuvres de Cézanne, qui inspiraient encore à cette époque +un effroi général, les répugnances se manifestèrent très fortes. +Enfin la Commission des Musées se laissa aller à prendre, sur quatre +tableaux, les deux moindres, en abandonnant les plus caractéristiques, +des _Baigneurs_, de vrais géants, et un _Vase de fleurs_, plein de +grandeur. + +L'art de Manet et des Impressionnistes introduit au musée de l'État +allait aussi prendre sa place aux ventes publiques. Aucune vente +importante n'était venue s'ajouter à celle de l'atelier en 1884, +lorsque, dix ans après, les circonstances m'obligèrent à me défaire de +la collection que j'avais formée d'oeuvres de Manet, de Degas et des +Impressionnistes. Cinq tableaux de Manet allaient entre autres être +soumis aux enchères. La vente qui eut lieu le 19 mars 1894, à la +galerie Petit, rue de Sèze, attira cette fois le public spécial +d'habitués, critiques, collectionneurs, marchands, qui suivent les +grandes ventes. On ne vit point cette invasion extraordinaire du +peuple de la rue, survenue, en 1884, à l'Hôtel Drouot. Personne ne +pensait plus, à ce moment, qu'une vente des oeuvres de Manet fût une +occasion de venir se moquer et s'ébahir. Les prix atteints montraient +une grande avance sur ceux de 1884. _Chez le père Lathuille_, du Salon +de 1880, était adjugé 8.000 francs; le _Repos_, du Salon de 1873, +11.000 francs; le _Torero saluant_, 10.500 francs; le _Port de +Bordeaux_, 6.300 francs; la _Jeune femme au_ _chapeau noir_, 5.100 +francs. Les tableaux de Degas et des Impressionnistes réalisaient des +prix proportionnellement élevés. On voyait apparaître, pour la +première fois aux enchères, des oeuvres de Cézanne, celui des peintres +impressionnistes qui avait conservé le dernier la réputation de n'être +qu'un barbare, foulant aux pieds toutes les règles. Et ses oeuvres +trouvaient des acheteurs, qui se les disputaient devant le public +surpris, mais ne pensant nullement à manifester de désapprobation. + +[Illustration: PORTRAIT DE M. MANET PÈRE (D'APRÈS L'EAU-FORTE)] + +Les tableaux vendus allaient prendre place dans les grandes +collections de l'Europe et de l'Amérique ou dans les musées publics. +La _Conversation_ de Degas, devait, en effet, bientôt entrer à la +National-Galerie de Berlin, et la _Jeune femme au bal_, de Mlle Berthe +Morisot, était acquise, à la vente même, par le musée du Luxembourg. +Cet achat devait compléter la collection d'oeuvres de Manet et des +Impressionnistes, que le don de l'_Olympia_ et le legs Caillebotte +avaient fait entrer au Luxembourg. Le legs Caillebotte comprenait des +exemples de tous les Impressionnistes, sauf de la seule Mlle Morisot. +Lorsque ma vente survint, Stéphane Mallarmé, qui éprouvait pour Mlle +Morisot--Mme Eugène Manet--une vive amitié, et qui tenait son talent +en grande admiration, se mit en rapports avec M. Roujon, le directeur +des Beaux-Arts. Il lui représenta que la _Jeune femme au bal_ de ma +collection offrait un excellent exemple de son auteur, et que le musée +comblerait avec elle une lacune regrettable. M. Roujon, qui +connaissait le goût sûr et fin de Mallarmé, se laissa facilement +convaincre, et, d'accord avec M. Bénédite, le conservateur du musée du +Luxembourg, décida l'acquisition de l'oeuvre signalée. + +A partir de 1889, on avait donc vu se succéder une série d'événements, +d'où Manet avait tiré une consécration qu'on pouvait dire définitive. +L'exposition universelle de 1889, le mettant en parallèle avec les +maîtres du siècle entier, avait universellement amené à reconnaître +qu'il allait de pair avec eux. La souscription de l'_Olympia_ et le +legs Caillebotte l'avaient fait entrer au musée du Luxembourg, où tout +le monde, sauf à discuter sur les oeuvres à choisir, avait concédé +qu'il avait sa place marquée. Et, comme complément, la vente de mars +1894 avait montré les collectionneurs venant acquérir ses oeuvres à +hauts prix, ainsi que celles des Impressionnistes. C'était la fin de +la terrible lutte engagée en 1859, alors que Manet avait envoyé le +_Buveur d'absinthe_ à un premier Salon. Il était mort avant d'avoir pu +assister au succès définitif, mais ses amis, poursuivant le combat, +l'avaient enfin obtenu. Il avait ainsi fallu lutter pendant +trente-cinq ans pour triompher d'une des plus formidables oppositions +que l'esprit de routine ait jamais élevées contre l'originalité et +l'invention. Après les derniers succès, il ne devait plus y avoir, +pour les amis de Manet, de véritable combat à livrer. Le calme s'était +donc fait, et on ne s'attendait plus à des incidents particuliers, +lorsqu'il s'en produisit un au loin. + +La _National-galerie_, à Berlin, est un édifice récent inauguré en +1876. Il a été construit pour recevoir les oeuvres des peintres +allemands modernes; cependant les admissions se sont étendues aux +étrangers, et des peintres de toute nationalité ont fini par y être +représentés. Le directeur actuel, M. de Tschudi, a été un des +premiers, en Allemagne, à juger à leur valeur Manet et les +Impressionnistes, et, en homme convaincu, il voulut les faire figurer +eux aussi dans sa galerie[4]. Il se rendit d'ailleurs compte que ce +serait une chose trop risquée que de prétendre acheter de leurs +oeuvres avec les fonds mis à sa disposition par l'État, mais il sut +gagner des personnes riches et en obtint, en don, des sommes avec +lesquelles il acquit _Dans la serre_, du Salon de 1879, de Manet, la +_Conversation_, de Degas, deux _Vues de Vétheuil_, de Claude Monet, et +des paysages de Pissarro, de Cézanne et de Sisley. + + [4] M. de Tschudi a écrit une étude sur Manet. Bruno Cassirer, + éditeur, Berlin, 1902, in-8 illustré. + +M. de Tschudi, possesseur de cet ensemble, le groupa dans une des +salles, à la partie principale de la galerie, au premier étage. Cette +entrée de Manet, de Degas et des Impressionnistes dans un musée +national fit grand bruit à Berlin. Elle donna lieu aux commentaires +divers de la presse et des connaisseurs. L'empereur Guillaume II +voulut se rendre compte personnellement de quoi il s'agissait et venu, +sans l'apprentissage nécessaire, devant des artistes originaux et +nouveaux pour lui, il ne put apprécier leur art. Le mérite des oeuvres +lui échappant, il jugea qu'elles n'avaient point de raison d'être. Il +ordonna donc leur enlèvement et il les fit remplacer par d'autres. +Peut-être que dans des circonstances différentes, il les eût tout à +fait expulsées, mais eu égard à la manière dont elles étaient entrées +à la galerie, il borna son action à les faire sortir de la place +choisie où on les avait mises au premier étage, pour les tenir en un +lieu moins apparent, au second. + + + + +EN 1900 + + + + +XIV + +EN 1900 + + +Sous la coupole de la _National gallery_ à Londres, consacrée aux +maîtres anciens, se lit l'inscription suivante: «_The works of those +who have stood the test of ages, have a claim to that respect and +veneration, to which no modern can pretend._» C'est là une belle +sentence, parfaitement appropriée, qui serait à sa place dans tous les +grands musées. En disant que les artistes qui ont supporté l'épreuve +des siècles ont droit à un respect et à une vénération auxquels les +modernes ne sauraient prétendre, elle indique que c'est le temps qui +est le grand arbitre et qui prononce en dernier ressort. Il n'y a pas +de jugement sûr et du classement définitif à se promettre, en dehors +de l'action du temps et quelquefois d'un long temps. Les contemporains +sont presque toujours incapables d'établir la vraie valeur des +artistes et des écrivains qu'ils ont sous les yeux. + +Il s'opère tous les vingt ou trente ans, alors qu'une génération cède +la place à une autre, un travail, qui fait tomber dans l'oubli la +plupart des hommes prônés de leur vivant et jugés immortels. +Quelques-uns surnagent seuls dans le naufrage de tous les autres. Et +ce ne sont pas toujours ceux qu'admiraient le plus les contemporains, +qui acquièrent la survie. Les hommes d'abord méconnus, ou le plus +combattus, sont souvent mis à un haut rang par la postérité. Le +travail qui abaisse le plus grand nombre, et élève quelques-uns +s'opère naturellement. Il ne dépend pas de l'action réfléchie des +nouvelles générations. Ce n'est pas par un choix délibéré qu'elles +gardent seulement, pour se les approprier, certains hommes. La +décision faisant les condamnés et les élus vient du temps. Mais alors +pour lui ce sont, en dehors des considérations passagères, la valeur +réelle et le mérite intrinsèque, qui créent les titres. Il conserve +seuls les hommes doués de ces qualités puissantes, capables de +toucher à jamais. Les contemporains pouvaient ne pas les voir +ou les dédaigner, préférant admirer ces dons superficiels qui +correspondaient à leur goût du moment, mais aussitôt que la génération +éphémère a disparu, que le temps est survenu, ce sont véritablement +alors les qualités profondes et intrinsèques qui se dégagent, pour +luire mettre à leur vraie place définitive ceux qui les possèdent. + +En 1900, l'Exposition universelle, avec ses sections décennales et +centennales des Beaux-Arts, a permis de se rendre compte du travail +accompli par le temps, dans le domaine de la peinture, pour élever ou +abaisser les morts du dernier demi-siècle. Manet a été reconnu comme +ayant grandi dans l'opinion et comme s'étant élevé, depuis +l'exposition précédente de 1889. M. Roger Marx, inspecteur des +Beaux-Arts, à qui avait été remis le choix des tableaux à exposer, +n'avait nullement pris, pour les montrer, ces toiles, jugées sages. Il +avait tenu, au contraire, à présenter Manet sous sa forme la plus +personnelle. Il avait donc mis au centre du panneau qui lui était +consacré le _Déjeuner sur l'herbe_, du Salon des refusés, en 1863, et +l'avait flanqué, d'un côté, de l'_Artiste_, refusé au Salon de 1876, +et de l'autre, du _Portrait d'Eva Gonzalès_ et du _Bar aux +Folies-Bergère_. Le tableau le plus en vue était donc celui-là même +qui, le premier, avait attiré à son auteur l'animadversion générale; +mais maintenant il n'inspirait plus de répulsion, on se plaisait, au +contraire, à en reconnaître la puissance et l'originalité. Trente-sept +ans s'étaient écoulés depuis que le tableau vu pour la première fois +avait semblé monstrueux, dix-sept ans s'étaient écoulés depuis que son +auteur était mort et le temps, opérant son travail, laissait +maintenant découvrir dans l'oeuvre les qualités profondes qui assurent +accès auprès de la postérité. Manet, à l'épreuve de 1900, a donc +définitivement pris place parmi ce petit nombre d'artistes que le +temps respecte, pour lesquels il travaille et qu'il élève. + +En cherchant aujourd'hui à dégager ses qualités dominantes, on en +trouve surtout deux, d'abord la valeur de la peinture en soi, les +mérites de palette, qui font que la matière est chez lui supérieure, +puis le fait d'avoir rendu avec originalité le monde vivant autour de +lui. On comprend que ces avantages soient de nature à assurer la +durée, mais on s'explique aussi qu'ils ne puissent attirer tout +d'abord les louanges, car, l'histoire est là pour le prouver, ce sont +aussi ceux qui touchent le moins communément les contemporains et +demandent le plus long temps pour exercer la séduction. Ce que nous +appelons la valeur de la peinture en soi, les mérites de palette, +correspondent à l'originalité du style chez les écrivains. Or, si les +contemporains peuvent déjà errer en marquant les rangs entre les +hommes de plume et si souvent ils mettent sur le même pied les auteurs +de grand style et d'autres qui n'en ont pas, à plus forte raison +peuvent-ils se tromper dans leurs jugements sur les peintres en voie +de production, car l'art de la peinture est peut-être, de tous, celui +où il est d'abord le plus difficile de voir juste. + +Si le mérite de la peinture en soi, les qualités de palette demandent +déjà pur elles-mêmes du temps pour se faire reconnaître, il semble que +quand elles se rencontrent, chez un artiste, comme elles se sont +rencontrées chez Manet, avec la particularité de peindre la vie autour +de soi, alors qu'elles forment la combinaison de toutes peut-être la +plus grande, elles forment aussi celle de toutes la plus longue à être +appréciée. On n'a qu'à voir quel a été le sort de Velasquez, de Frans +Hals et des Vénitiens, qui ont également, chacun à leur manière, peint +la vie et les hommes de leur temps. Ils triomphent aujourd'hui, mais +depuis peu seulement. En Espagne ce n'est pas Velasquez, c'est Murillo +qui était mis au premier rang. Au dix-huitième siècle et au +commencement du dix-neuvième, on payait très cher les Van der Werff +que l'on faisait entrer dans les collections, alors qu'on écartait les +Frans Hals, qu'on eût eus à vil prix. Et on peut encore se souvenir +d'avoir vu Guido Reni tenir les meilleures places dans les musées, au +détriment du Tintoret. Quand on constate que cette rencontre des +qualités de palette et de l'application à peindre la vie a pu exister +chez les plus grands, en les tenant cependant très longtemps méconnus, +on voit qu'elle a tout simplement amené Manet à subir le sort de ses +devanciers et que la même erreur de jugement qui avait régné ailleurs +est aussi venue régner en France. En observant combien lent a été le +mouvement, qui a fini par mettre les grands artistes à leur juste +place, on doit penser que le travail du temps en faveur de Manet n'est +pas terminé, et que l'avenir lui réserve un surcroît d'estime. + +Mais, dès maintenant, au point d'appréciation où il est parvenu, on +peut préciser ce qu'il a personnellement apporté et ce qu'il a, par +son exemple, fait naître autour de lui. A un moment où une tradition +vieillie tenait l'art dans la routine, il est venu marquer le retour à +la fécondité, par l'étude de la vie. Doué d'une originalité et d'un +éclat de vision naturels, il a sorti la peinture des ombres +conventionnelles où on la plongeait, pour la ramener à ces tons +clairs, qui ont été le propre des grandes écoles à leurs moments +heureux. L'oeuvre qu'il a personnellement produite est puissante et +variée. Il a, en outre, ouvert la voie à des artistes féconds et +originaux. De telle sorte que l'initiateur et le groupe venu de son +exemple, Manet et les Impressionnistes, ne peuvent être séparés et +forment un ensemble caractéristique, venant compléter l'Ecole +française au XIXe siècle. + +Le temps qui classe définitivement les oeuvres est éclectique. Il +donne la consécration aux écoles diverses. Il met souvent sur le même +pied réconciliés, les hommes qui, de leur vivant, s'étaient +anathémisés et avaient prétendu représenter des systèmes exclusifs. Ce +qui compte à ses yeux, ce sont la vie, l'originalité, l'invention, +mais alors les oeuvres qui possèdent ces mérites, de quelque manière +que ce soit, sont également reconnues par lui. Il ne bannit point ceux +qu'il a une fois admis, pour leur en substituer d'autres. Son +impartialité s'étend à toutes les révolutions de l'esthétique, et, +sans toucher aux maîtres qu'au cours des trois derniers siècles il a +consacrés, il tiendra Manet et les Impressionnistes au premier rang, +après eux, comme ayant su ajouter de nouvelles formes à celles qui ont +fait, en succession, l'éclat et la grandeur de la peinture française. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + I.--Années de jeunesse 3 + + II.--Dans l'atelier de Couture 11 + + III.--Les premières oeuvres 23 + + IV.--_Le Déjeuner sur l'herbe_ 37 + + V.--_L'Olympia_ 49 + + VI.--L'Exposition particulière de 1867 69 + + VII.--De 1868 à 1871 91 + + VIII.--_Le Bon Bock_ 129 + + IX.--Le plein air 153 + + X.--L'oeuvre gravée 195 + + XI.--Les dessins et les pastels 209 + + XII.--Les dernières années 219 + + XIII.--Après la mort 251 + + XIV.--En 1900 283 + + + Paris.--L. MARETHEUX, imp., 1, r. Cassette.--11607. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de Édouard Manet et de son +oeuvre, by Théodore Duret + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE ÉDOUARD MANET *** + +***** This file should be named 35986-8.txt or 35986-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/5/9/8/35986/ + +Produced by Adrian Mastronardi, Hélène de Mink and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by The Internet Archive/Canadian Libraries and +Bibliothèque Nationale de France/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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