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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:04:53 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Histoire de Édouard Manet et de son oeuvre, by
+Théodore Duret
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire de Édouard Manet et de son oeuvre
+
+Author: Théodore Duret
+
+Release Date: April 28, 2011 [EBook #35986]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE ÉDOUARD MANET ***
+
+
+
+
+Produced by Adrian Mastronardi, Hélène de Mink and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by The Internet Archive/Canadian Libraries and
+Bibliothèque Nationale de France/Gallica)
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+ Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par
+ le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
+ conservée et n'a pas été harmonisée.
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+
+
+
+ HISTOIRE
+
+ DE
+
+ ÉDOUARD MANET
+
+ ET DE SON OEUVRE
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+ Critique d'Avant-garde.--Salon de 1870.--Les peintres
+ impressionnistes.--Claude Monet.--Renoir.--Édouard
+ Manet.--L'Art japonais.--Hokousaï.--James Whistler.--Sir
+ Joshua Reynolds et Gainsborough.--Richard Wagner.--Arthur
+ Schopenhauer.--Herbert Spencer.
+
+ G. CHARPENTIER, éditeur. In-12. 1885.
+
+
+Bibliothèque nationale.--Département des Estampes. Livres et Albums
+illustrés du Japon catalogués.
+
+ ERNEST LEROUX, éditeur. In-8º (illustré). 1900.
+
+
+Histoire de James Mc N. Whistler et de son oeuvre.
+
+ H. FLOURY, éditeur. In-4º (illustré). 1904.
+
+
+_Il a été tiré de cet ouvrage 30 exemplaires numérotés sur papier du
+Japon._
+
+
+Paris.--L. MARETHEUX, imp., 1, r. Cassette.--11606.
+
+[Illustration: PORTRAIT D'ÉDOUARD MANET, PAR ALPHONSE LEGROS (1863)]
+
+
+
+
+ THÉODORE DURET
+
+ HISTOIRE
+
+ DE
+
+ ÉDOUARD MANET
+
+ ET DE SON OEUVRE
+
+ AVEC DOUZE ILLUSTRATIONS
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE CHARPENTIER ET FASQUELLE
+ EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
+ 11, RUE DE GRENELLE, 11
+
+ 1906
+ Tous droits réservés.
+
+
+
+
+ANNÉES DE JEUNESSE
+
+
+
+
+I
+
+ANNÉES DE JEUNESSE
+
+
+Édouard Manet naquit à Paris le 23 janvier 1832, au nº 5 de la rue des
+Petits-Augustins, aujourd'hui rue Bonaparte, et fut baptisé le 2
+février de la même année en l'église Saint-Germain-des-Prés. Il devait
+être l'aîné de trois frères. Leur père, magistrat, avait de la
+fortune. Il appartenait à cette bourgeoisie qui s'épanouissait et
+atteignait à la domination sous le règne de Louis-Philippe. Leur mère,
+née Fournier, appartenait à la même classe de vieille et riche
+bourgeoisie. Son père, agent diplomatique, avait pris part aux
+négociations ayant porté le maréchal Bernadotte au trône de Suède.
+Elle avait un frère dans l'armée, qui devait devenir colonel.
+
+La bourgeoisie, avant la révolution de 1848, qui lui a enlevé le
+pouvoir, et la survenue du suffrage universel, qui l'a plus ou moins
+mêlée avec le peuple, formait une véritable classe distincte. Après
+avoir combattu et renversé la noblesse, elle s'était elle-même triée
+et mise à part. Au milieu d'elle, les familles qui se consacraient au
+barreau et à la magistrature gardaient des traditions et des habitudes
+propres, venues des anciens parlements. Elles avaient une culture
+d'esprit particulière, une instruction classique soignée, le culte de
+la rhétorique qui prévalait au Palais. Dans ce milieu, les hommes qui
+s'élevaient aux postes de la magistrature prenaient une sorte
+d'ascendant et s'assuraient une considération certaine. La
+magistrature à cette époque exerçait encore comme un sacerdoce. Elle
+gardait la dignité de sa fonction, elle jouissait au dehors d'un
+respect général. Le père d'Édouard Manet, juge au tribunal de la
+Seine, personnifiait toutes les particularités de sa classe, la
+bourgeoisie, et, dans sa classe, de son monde spécial, la
+magistrature.
+
+Manet est donc né dans une condition sociale qu'on peut appeler
+élevée, il a grandi dans un milieu de vieilles traditions. Les traits
+de moeurs et de caractère dus à la naissance devaient persister chez
+lui toute la vie, parallèlement à ses propensions d'artiste. Il
+resterait essentiellement un homme du monde, d'une politesse parfaite,
+d'un grand raffinement de manières, se plaisant en société, aimant à
+fréquenter les salons, où sa verve et son esprit de saillie le
+distinguaient et le faisaient goûter.
+
+Il fallait que chez un homme d'une telle manière d'être, l'impulsion
+vers la vie artistique fût grande, pour que les penchants de l'artiste
+finissent par l'emporter sur tous les autres. En effet, on peut dire
+de Manet que la nature l'avait réellement créé pour être peintre,
+qu'elle l'avait doué d'une vision et de sensations telles, qu'il ne
+pouvait trouver l'emploi de sa vie qu'en s'adonnant à la peinture.
+Dans ces circonstances, la vocation devait se révéler chez lui de très
+bonne heure et le mettre sûrement en désaccord avec sa famille.
+
+La carrière qui l'attendait, dans la pensée des siens, était celle du
+barreau, de la magistrature ou des fonctions publiques. Il recevrait
+l'enseignement classique qui, à cette époque de monopole
+universitaire, se donnait dans les collèges de l'État, il y prendrait
+le grade de bachelier ès lettres, ferait ensuite son droit et
+passerait ces examens qui lui conféreraient la qualité d'avocat.
+C'était la voie toute naturelle que devait suivre son frère le plus
+jeune, Gustave, qui, après être devenu avocat, sans exercer assidûment
+sa profession, devait se servir de ses avantages de culture, pour
+s'ouvrir une carrière à côté, d'abord comme conseiller municipal de
+Paris, puis comme fonctionnaire de l'État, inspecteur général des
+prisons.
+
+Mais Manet n'éprouva aucune envie de suivre la voie traditionnelle où
+son frère devait s'engager. Il avait été confié, dans sa première
+jeunesse, à l'abbé Poiloup, qui tenait une institution à Vaugirard.
+Puis il avait été mis, pour continuer ses études, au collège Rollin.
+Son oncle, le colonel Fournier, le frère de sa mère, faisait des
+dessins dans ses loisirs et c'est auprès de lui, que, tout jeune
+garçon, il a d'abord senti naître le goût du dessin et de la peinture,
+que les circonstances développent ensuite jusqu'à en faire une
+irrésistible passion. Toujours est-il que vers les seize ans, il avait
+senti l'appel de la vocation d'une manière si puissante, qu'il exprima
+sa volonté d'embrasser la carrière d'artiste.
+
+Un fils aîné, à cette époque, venant, dans une famille de vieilles
+traditions bourgeoises, annoncer pareille détermination, y portait le
+désespoir. Un artiste ne pouvait être qu'un déclassé, qu'un dévoyé. On
+entreprit donc de l'amener à d'autres desseins. Comme il arrive en
+cas de vocation contrariée, Manet entre alors en révolte ouverte. Il
+se cabre tellement, qu'il devient impossible à ses parents de le
+maintenir dans la voie qu'ils voulaient lui imposer. Mais consentir
+aux désirs du jeune homme ne pouvait venir à leur pensée, et puisqu'il
+se refusait à étudier le droit et qu'eux-mêmes lui fermaient la
+carrière de l'art, pour sortir de l'impasse et par coup de tête, il
+déclara qu'il serait marin. Ses parents préférèrent le voir partir,
+plutôt que de le laisser entrer dans un atelier. Son père l'accompagna
+au Havre, où il s'embarqua comme novice sur un navire de commerce _La
+Guadeloupe_, faisant voile pour Rio-de-Janeiro.
+
+Il alla ainsi au Brésil et en revint, sans autre aventure qu'une
+occasion qu'il eut d'exercer pour la première fois son talent de
+peintre. La cargaison du navire comprenait des fromages de Hollande,
+dont l'eau de mer avait terni la couleur. Le capitaine, qui
+connaissait les dispositions de son novice, le choisit de préférence à
+tous autres pour les remettre en état. Et Manet aimait à raconter que,
+muni d'un pinceau et d'un pot de couleur convenable, il les avait en
+effet peints de manière à donner pleine satisfaction.
+
+Lorsqu'il fut revenu du Brésil, ses parents, qui avaient sans doute
+pensé que le voyage l'assouplirait et qu'ils pourraient au retour
+l'amener à leurs idées, le trouvèrent tout aussi rebelle
+qu'auparavant. Ils se résignèrent alors à l'inévitable, en lui
+laissant embrasser la carrière d'artiste.
+
+
+
+
+DANS L'ATELIER DE COUTURE
+
+
+
+
+II
+
+DANS L'ATELIER DE COUTURE
+
+
+Manet ayant vaincu la résistance de sa famille et obtenu d'elle de
+suivre sa vocation, choisit, d'accord avec son père, Thomas Couture
+pour maître et entra dans son atelier.
+
+Personne comme peintre n'a plus étudié que Manet pour acquérir le
+métier. On comprendra donc qu'enfin entré dans un atelier, il se soit
+mis à travailler et qu'il ait, au commencement, cherché à utiliser
+l'enseignement à y recevoir. Mais doué d'un tempérament personnel,
+soumis à ce travail des natures originales qui cherchent à s'ouvrir
+leur voie, l'effort même auquel il se livrait pour dégager son talent
+ne pouvait manquer d'en faire un élève fort peu soumis et en heurt
+continuel avec son maître, car ils étaient tous les deux de caractères
+fort différents. M. Antonin Proust, qui après avoir été l'ami de Manet
+au collège Rollin était devenu son camarade d'atelier chez Couture, a
+raconté dans la _Revue Blanche_ les rapports entre le maître et
+l'élève, qui ne sont qu'une longue suite de heurts, de fâcheries
+suivies de raccommodements, mais qui, venant d'une divergence
+fondamentale, ne pouvaient manquer de se reproduire jusqu'à la
+brouille définitive. En effet, le jeune homme que Couture avait reçu
+dans son atelier était destiné, plus que tout autre, à saper l'art,
+fait de traditions, dont il était un des apôtres. C'était le loup
+auquel, en prenant Manet, il avait ouvert les portes de la bergerie.
+Les deux hommes ne pouvaient donc éviter la rupture irrémédiable,
+puisque ce que l'un défendait, l'autre d'instinct le combattait et, à
+mesure que son jugement se fortifierait et prendrait conscience de
+soi, devait s'appliquer à le détruire.
+
+Couture, au moment où, vers 1850, Manet entrait dans son atelier,
+était un artiste renommé. Il tenait une place parmi les maîtres de la
+peinture d'histoire, considérée alors comme formant l'essence de ce
+qu'on appelait le grand art. Son esthétique était faite du respect de
+certaines traditions, du culte de règles fixes et de l'observance de
+procédés transmis. Il croyait, avec la majorité des artistes de son
+temps, en l'excellence d'un idéal fixe, opposé à ce que l'on appelait
+avec horreur le réalisme. Certains sujets seuls étaient alors crus
+dignes de l'art; les scènes de l'antiquité, la représentation des
+Grecs et des Romains jouissaient des préférences, comme nobles par
+elles-mêmes; les hommes du temps présent, avec leurs redingotes et
+leurs vêtements usuels, étaient au contraire à fuir, comme n'offrant
+que des motifs réalistes, anti-artistiques; les sujets religieux
+faisaient encore partie du grand art, cependant le nu en était avant
+tout _et principium et fons_; puis, à un rang moins élevé mais encore
+acceptable, venaient les compositions tirées des pays que
+l'imagination entourait d'un prestige supérieur, l'Orient par exemple;
+un paysage d'Egypte était par lui-même digne de l'art, un artiste
+épris de l'idéal pouvait peindre les sables du désert, mais il fût
+tombé dans le réalisme, et se fut abaissé, en peignant un pâturage de
+Normandie, avec des vaches et des pommiers. Couture se tenait avec
+ferveur dans les traditions de ce grand art. Il s'était mis surtout en
+vue par un tableau d'énormes dimensions, exposé au Salon de 1847, où
+il avait obtenu un succès éclatant: les _Romains de la décadence_. Le
+tableau est au Louvre; en l'étudiant, on peut se rendre compte de ce
+que valait ce grand art, tel que Couture et les contemporains le
+cultivaient.
+
+Les Romains de la décadence! Voilà certes un sujet qui prête à
+l'imagination et peut exercer la pensée. Mais Couture n'a conçu la
+décadence romaine, qui a été en réalité la transformation d'une
+société passant d'un état à un autre, que sous la forme d'un
+affaiblissement physique. Ses Romains de la décadence sont des êtres
+étiolés, des demi-eunuques pâles, consumés par l'orgie. Acceptons
+après tout cette donnée, un artiste n'est pas obligé de se rendre un
+compte philosophique de l'histoire. Cependant, ce que nous ne pouvons
+lui passer, ce qui nous empêche d'admirer son oeuvre, c'est que ses
+Romains ne sont en aucune façon des hommes antiques, soit qu'on
+veuille rétablir, par l'étude précise des monuments figurés, le type
+exact des vieux Romains, soit que, par la puissance de l'imagination,
+on cherche à évoquer, pour représenter l'antiquité, des formes
+différentes de celles de notre temps.
+
+Nicolas Poussin s'est livré, lui, à un travail de ce genre dans son
+_Enlèvement des Sabines_. Il a réalisé une évocation du passé, il a
+créé des hommes d'une certaine manière d'être, qui ne sont peut-être
+pas tels que l'étaient les vrais Romains primitifs, pourtant qui sont
+dus à une conception originale et nous transportent dans un monde
+imaginé différent du nôtre. Mais les Romains de Couture n'offrent
+rien de semblable, ils ne révèlent aucun travail de reconstitution, ce
+sont des hommes très modernes, de simples modèles, que l'artiste a
+fait poser et dont il a reproduit les traits, sans pouvoir les
+transformer. Et alors ils sont disposés selon les préceptes légués et
+les conventions acceptées; un groupe central en pleine lumière, puis
+des groupes accessoires à droite et à gauche, tel personnage
+s'équilibrant avec son pendant ou l'un faisant repoussoir à l'autre,
+les ombres et les lumières factices et artificielles. Aucun lien ne
+tient les personnages ensemble dans une action commune, ils restent
+séparés, on sent l'effort qui les a posés à côté les uns des autres.
+Nulle émotion ne se dégage donc de cette toile immense.
+
+Si on retourne à l'_Enlèvement des Sabines_, on voit au contraire que
+Poussin a su faire concourir chaque être à un effet d'ensemble. La
+foule en mouvement remue tout d'un souffle; aussi la vie, l'intérêt,
+la terreur, naissent-ils de l'action. Les personnages petits
+linéairement donnent une vraie sensation de force et d'ampleur, qui
+manque aux êtres dont Couture a vainement agrandi les proportions.
+C'est-à-dire que pour faire de la vraie peinture d'histoire, il faut
+être d'un certain temps, que pour recréer effectivement l'antiquité,
+il faut vivre, comme au XVIIe siècle, à une époque où la pensée se
+meut naturellement dans une sphère de traditions littéraires et, par
+surcroît, avoir du génie, comme Nicolas Poussin. Mais lorsque, toutes
+les conditions changées, on veut perpétuer l'invention initiale, par
+des procédés d'école, on n'obtient que des oeuvres pauvres, où
+manquent le souffle et la vie. Tout l'effort de Couture n'a pu le
+mener au but. Sa toile, dans son genre, est évidemment meilleure que
+d'autres. Il a fallu après tout du talent pour agencer, même
+imparfaitement, une aussi vaste composition, l'homme qui l'a exécutée
+y montre, on ne saurait le nier, certaines qualités de peintre. Mais
+toute la sueur et toute la peine n'ont pu réaliser, en dehors du temps
+voulu et en l'absence du génie évocateur, la vision recherchée du
+monde antique.
+
+L'art fait de traditions dont Couture était un des coryphées était
+arrivé de son temps à la décrépitude; l'étude de ses oeuvres et de
+celles des contemporains révèle son épuisement. Au moment où Manet
+apparaissait, il y avait donc conflit entre les artistes en renom,
+obstinés à continuer une tradition épuisée, et ces élèves cherchant
+inconsciemment la vie et aspirant à créer des formes d'art,
+appropriées aux besoins nouveaux. Couture était de ceux qui voulaient
+maintenir indéfiniment les formules du passé, Manet était au premier
+rang des jeunes, travaillés par l'esprit novateur. Les heurts et les
+froissements survenus entre le maître et l'élève n'étaient donc que la
+manifestation, sous forme de conflit personnel, de la lutte plus
+profonde qui s'engageait entre des formes de pensée dissemblables et
+des conceptions d'art antagonistes.
+
+On voit, en effet, par les souvenirs de M. Antonin Proust, que Manet
+se prend d'une répulsion de plus en plus vive pour le genre que son
+maître cultive et qu'il veut lui transmettre, la peinture d'histoire,
+et qu'alors il se porte, à mesure qu'il prend conscience de son propre
+talent, vers l'observation de la vie réelle. Couture qui découvre que
+son élève lui échappe, pour aller vers ce que lui-même abhorre et
+qualifie du nom méprisant de réalisme, croit lui fermer tout grand
+avenir, en lui disant un jour: «Allez, mon garçon! vous ne serez
+jamais que le Daumier de votre temps.» Prétendre ravaler quelqu'un
+parce qu'on en fait un Daumier cause aujourd'hui de l'étonnement.
+C'est que les temps sont changés! Daumier méprisé par les partisans de
+la peinture d'histoire dominant de son vivant, comme un simple
+caricaturiste et réaliste, est aujourd'hui admiré comme un des grands
+artistes du passé. Couture, entêté dans l'ornière d'une forme d'art
+décrépite, est au contraire maintenant dédaigné et son oeuvre tombe
+dans l'oubli.
+
+Cette répulsion qui se développe chez Manet pour l'art de la tradition
+se manifeste surtout par le mépris qu'il témoigne aux modèles posant
+dans l'atelier et à l'étude du nu, telle qu'elle était alors conduite.
+Le culte de l'antique, comme on le comprenait dans la première moitié
+du XIXe siècle parmi les peintres, avait amené la recherche de modèles
+spéciaux. On leur demandait des formes pleines. Les hommes en
+particulier devaient avoir une poitrine large et bombée, un torse
+puissant, des membres musclés. Les individus doués des qualités
+requises, qui posaient alors dans les ateliers, s'étaient habitués à
+prendre des attitudes prétendues expressives et héroïques, mais
+toujours tendues et conventionnelles, d'où l'imprévu était banni.
+Manet porté vers le naturel et épris de recherches s'irritait de ces
+poses d'un type fixe et toujours les mêmes. Aussi faisait-il très
+mauvais ménage avec les modèles. Il cherchait à en obtenir des poses
+contraires à leurs habitudes, auxquelles ils se refusaient. Les
+modèles connus, qui avaient vu les morceaux faits d'après leurs torses
+conduire certains élèves à l'Ecole de Rome, alors la suprême
+récompense, et qui, dans leur orgueil, s'attribuaient presque une part
+du succès, se révoltaient de voir un tout jeune homme ne leur
+témoigner aucun respect. Il paraît que fatigué de l'éternelle étude du
+nu, Manet aurait essayé de draper et même d'habiller les modèles, ce
+qui aurait causé parmi eux une véritable indignation.
+
+Manet en quittant définitivement Couture, vers 1856[1], était donc
+très mal avec lui et en révolte ouverte contre son enseignement. Il
+avait pris en horreur la peinture d'histoire et celle du nu, d'après
+les modèles professionnels.
+
+ [1] Un reçu conservé, daté de février 1856, montre qu'à cette
+ époque, Couture percevait encore la cotisation d'atelier de
+ Manet.
+
+
+
+
+LES PREMIÈRES OEUVRES
+
+
+
+
+III
+
+LES PREMIÈRES OEUVRES
+
+
+Manet livré à lui-même alla s'établir dans un atelier de la rue
+Lavoisier. Qu'allait-il faire? un point était clair à ses yeux. Il
+délaisserait la tradition académique, les procédés conventionnels, le
+prétendu idéal classique, dont il avait pris l'aversion dans l'atelier
+de Couture, pour peindre la vie autour de lui. Ses modèles ne seraient
+plus des êtres spéciaux professionnels, il les choisirait parmi les
+hommes et les femmes variés d'aspect, que la multiplicité des types
+humains peut offrir. Cependant entre cette première vue abstraite et
+une réalisation, il y avait toute la distance qui sépare une
+conception sans lignes arrêtées, de la création fixée dans des formes
+précises. Il était à ce point de départ des novateurs qui se sentent
+tourmentés par le démon de l'invention, mais qui, devant tirer de leur
+fond des oeuvres neuves, entrent dans cette période de recherches où
+il leur faut se découvrir eux-mêmes.
+
+Il continua à travailler, à regarder, à s'instruire. Il fréquenta le
+Louvre et fit des voyages à l'étranger. Il visita la Hollande, où il
+s'éprit de Frans Hals, et l'Allemagne, pour voir les musées de Dresde
+et de Munich. Puis il alla en Italie, attiré surtout par les
+Vénitiens. A cette époque appartiennent des copies faites de la façon
+la plus serrée. Il copia un Rembrandt à Munich et rapporta de Florence
+une tête de Philippo Lippi. Il copia aussi au Louvre les _Petits
+cavaliers_ de Velasquez, la _Vierge au lapin blanc_, du Titien et le
+_Portrait de Tintoret_ par lui-même. Il avait une admiration toute
+particulière pour ce dernier maître; lorsqu'il allait au Louvre il ne
+manquait point de s'arrêter devant son portrait, qu'il déclarait être
+un des plus beaux du monde.
+
+En même temps il commençait à peindre d'après l'esthétique qu'il
+s'était faite, en prenant ses modèles dans le monde vivant, autour
+de lui. Une de ses premières oeuvres originales a été l'_Enfant aux
+cerises_; un jeune garçon, coiffé d'une toque rouge, tient
+devant lui une corbeille de cerises. Une oeuvre plus importante de
+la même époque fut le _Buveur d'absinthe_, en 1859. Le buveur de
+grandeur naturelle, coiffé d'un chapeau à haute forme, assis
+enveloppé d'un manteau couleur brune, est d'aspect, lugubre. Il
+donne bien l'idée de la ruine physique et morale où peut conduire
+l'abus de l'absinthe. Ce tableau est certes caractéristique, mais
+s'il révèle la personnalité de son auteur, il ne la montre cependant
+pas encore dégagée de tout alliage et de toute réminiscence. Il fait
+souvenir de l'atelier par où le peintre a passé. Il n'est que la
+continuation plus accentée des morceaux produits chez Couture, qui,
+par leur franchise et leur qualité de palette, avaient excité
+l'approbation des autres élèves, mais qui, tout en étant déjà
+puissants, gardaient encore la marque du lieu d'origine. Car il
+n'est pas dans la nature des choses que le jeune homme entrant dans
+la vie, quelle que soit son originalité native, puisse ne pas
+prendre d'abord l'empreinte du milieu où il survient et du maître
+dont il reçoit les premières leçons.
+
+[Illustration: LE TORERO MORT]
+
+Postérieure au _Buveur d'absinthe_ est la _Nymphe surprise_. Elle se
+replie sur elle-même, en se couvrant en partie d'une draperie. C'est
+un beau morceau de nu, mais où l'on sent encore le travail de l'homme
+qui se cherche. On y découvre l'influence des Vénitiens. Le titre
+aussi mythologique, qui apparaît comme une exception, dans la
+nomenclature de ses tableaux et qu'il ne devait plus reprendre, montre
+qu'en ce moment, Manet a vécu parmi les artistes de la Renaissance et
+que, dans son admiration, il a emprunté à leur vocabulaire.
+
+S'il avait admiré les Vénitiens, il devait aussi s'éprendre des
+Espagnols, Velasquez, le Greco et Goya. A cette époque des débuts, se
+placent donc ses premiers motifs espagnols. Il ne faut cependant pas
+croire que les tableaux où il a introduit des personnages espagnols
+lui aient été inspirés surtout par la fréquentation de Velasquez et de
+Goya. S'il était allé tout de suite visiter les musées de Hollande et
+d'Allemagne, et étudier les Italiens chez eux, il ne devait aller voir
+les Espagnols à Madrid qu'en 1865, alors que sa personnalité serait
+pleinement développée. Les premiers tableaux consacrés à des sujets
+espagnols lui ont été suggérés par la vue de chanteurs et de danseurs,
+venus en troupe à Paris. Séduit par leur originalité, il avait
+ressenti l'envie de les peindre.
+
+Parmi les tout premiers tableaux exécutés dans ces dispositions est le
+_Ballet espagnol_, une toile où les personnages sont alignés les uns à
+côté des autres, debout, ou assis. Là se révèle le don de Manet de
+peindre en pleine lumière et d'associer, sans heurt, les tons les plus
+variés. Puis, en 1862, il peint la danseuse _Lola de Valence_. Les
+fleurs multicolores du jupon, le voile blanc et le fichu bleu qui
+entourent la tête et les épaules de la jeune femme, sont rendus, avec
+une extrême franchise. Le visage et les yeux si vivants présentent,
+comme un type étrange, cette sorte de sauvagerie raffinée, apportée et
+laissée sur le rivage de Valence par les Arabes.
+
+Manet n'avait à ce moment, où il était encore inconnu, que le poète
+Baudelaire pour le fréquenter dans son atelier, le comprendre et
+l'approuver. Baudelaire qui se piquait de ne reculer devant aucune
+audace, pour qui personne n'était assez osé, qui faisait depuis
+longtemps de la critique d'art, qu'il voulait tenir en dehors des
+voies battues, avait découvert en Manet l'homme hardi, capable
+d'innover. Il l'encourageait donc, il défendait ses oeuvres les plus
+attaquées. Il ressentit une grande admiration pour Lola de Valence
+peinte, et il composa en son honneur le quatrain suivant:
+
+ Entre tant de beautés que partout on peut voir,
+ Je comprends bien, amis, que le désir balance;
+ Mais on voit scintiller dans Lola de Valence,
+ Le charme inattendu d'un bijou rose et noir.
+
+Cependant à celle époque, le Salon était le lieu obligé où tout
+artiste devait se produire. L'entrée au Salon marquait le moment où le
+débutant, sorti de la période d'études, se sentait assez sûr de lui
+pour appeler le public à juger ses oeuvres. Manet chercha, pour la
+première fois, à y pénétrer, en 1859, avec le _Buveur d'absinthe_. Le
+jury d'examen le refusa. A cette époque les Salons n'avaient lieu que
+tous les deux ans. Ils ne devaient devenir annuels qu'à partir de
+1863. Il n'y en eut donc point en 1860, et Manet ne put revenir à la
+charge qu'en 1861. Il présenta cette année-là à l'examen du jury les
+_Portraits de M. et Mme M..._, (son père et sa mère) et l'_Espagnol
+jouant de la guitare_, aussi connu comme le _Chanteur espagnol_, ou
+encore, comme le _Guitarero_. Les deux tableaux cette fois-ci furent
+admis. L'année 1861 marque ainsi le moment où Manet entre, pour la
+première fois, en contact avec le public. Les portraits de son père et
+de sa mère en buste, réunis sur une même toile, sont peints dans cette
+manière un peu dure et d'opposition de noirs et de blancs, à laquelle
+il s'abandonne dans certains de ses tableaux du début, par exemple
+l'_Angélina_ de la collection Caillebotte, au Musée du Luxembourg. On
+y voit apparaître en outre ce goût qu'il devait dégager plus tard,
+mais qui alors se révélait inconsciemment, de peindre les natures
+mortes. La mère tient une corbeille, où sont placés des pelotons de
+laine multicolores, qui cependant s'harmonisent avec l'ensemble. Ces
+portraits de dimensions réduites n'attiraient pas beaucoup les
+regards et c'était l'autre oeuvre plus importante, où un Chanteur
+espagnol était peint de grandeur naturelle, qui devait recueillir le
+succès.
+
+Le chanteur avait été pris dans cette troupe de musiciens et de
+danseurs, qui lui fournissait aussi le _Ballet espagnol_ et _Lola de
+Valence_. Il avait donc le mérite d'être un véritable Espagnol. Il
+offrait un de ces êtres cherchés dans la vie et hors des modèles
+d'atelier, vers lesquels Manet se sentait, en opposition à
+l'enseignement de Couture, définitivement porté. Il est assis sur un
+banc vert, coiffé d'un sombrero, la tête par-dessous enveloppée d'un
+mouchoir, veste noire, pantalon gris et espadrilles de lisière. Il
+chante en pinçant de sa guitare. Théophile Gautier, dans sa critique
+hebdomadaire du _Moniteur Universel_, a dit de lui: «Comme il braille
+de bon courage en raclant le jambon!» Ce qui est à la fois vrai et
+imaginé. Le _Chanteur espagnol_, appartenant à la période d'essais,
+marque un pas en avant. Il laisse voir la poussée profonde qui se
+produit chez l'artiste et va le conduire bientôt à l'épanouissement
+complet de son originalité. Il est beaucoup plus dégagé des procédés
+et des réminiscences d'atelier que le _Buveur d'absinthe_ présenté au
+Salon en 1859; il est peint d'une manière plus franche et plus
+personnelle.
+
+En somme, c'était un morceau où se montraient déjà les traits
+particuliers de l'auteur. Cependant cette même originalité, qui devait
+bientôt après, développée tout à fait, soulever de si violentes
+tempêtes, n'en occasionna point à cette première apparition. Le
+tableau était peint dans une gamme de tons gris et noirs, qui ne
+heurtait pas trop l'oeil des spectateurs; quoique conçu dans la donnée
+réaliste qu'on abhorrait alors, il demeurait hors de la réalité
+ambiante, puisque le modèle, en sa qualité d'Espagnol, portait un
+costume à part, qu'on pouvait juger fantaisiste, si bien que l'oeuvre
+du débutant, sans attirer spécialement les regards du public, fut
+remarquée des peintres et de certains critiques. Le jury lui décerna
+une mention honorable et Théophile Gautier put conclure, en en
+parlant: «Il y a beaucoup de talent dans cette figure de grandeur
+naturelle, peinte en pleine pâte, d'une brosse vaillante et d'une
+couleur vraie.»
+
+En 1862, il ne devait pas y avoir de Salon et ce n'est qu'en 1863 que
+Manet put se présenter de nouveau, pour être encore une fois refusé.
+Mais n'anticipons pas. Avant d'arriver à cette péripétie, qui devait
+être décisive dans sa vie et le lancer en pleine carrière, il nous
+faut jeter un dernier regard sur ses oeuvres de début. Parmi elles se
+remarque la _Musique aux Tuileries_ de l'année 1861. A cette époque
+le château des Tuileries, où l'Empereur tenait sa cour, était un
+centre de vie luxueuse qui s'étendait au jardin. La musique qu'on y
+faisait deux fois par semaine attirait une foule mondaine et élégante.
+Le tableau de Manet a donc pour nous l'avantage de représenter les
+moeurs et les costumes d'une époque disparue. Il est rendu encore plus
+intéressant par les portraits qu'on y voit, le sien et ceux de
+contemporains connus ou célèbres, tels que Baudelaire et Théophile
+Gautier. Manet après avoir peint un sujet mondain, dans la _Musique
+aux Tuileries_, en peignait un de l'ordre populaire, dans la
+_Chanteuse des rues_. Le tableau est exécuté dans une tonalité
+générale de gris, où le gris de la robe forme la note dominante. La
+chanteuse debout tient sa guitare sous le bras, et mange les cerises.
+L'ensemble aurait pu rester vulgaire, mais l'artiste a su l'embellir
+par la qualité de la peinture en soi.
+
+Il peignait encore alors l'_Enfant à l'épée_. Un jeune garçon debout
+et en marche tient, dans ses bras, une lourde épée. Cette toile d'une
+gamme sobre devait être une des premières qui serait goûtée. Elle a
+pris place au Musée de New-York. Avant de peindre l'_Enfant à l'épée_,
+il avait déjà peint le _Gamin au chien_, un tableau très réussi, où un
+jeune garçon est également le personnage.
+
+De l'année 1862 est le _Vieux musicien_, l'oeuvre la plus importante,
+par les dimensions, de sa période des débuts. Le Vieux musicien au
+entre de la toile sert de raison première à l'existence de l'ensemble.
+Il est assis en plein air, son violon d'une main, l'archet de l'autre,
+prêt à jouer. Les personnages autour attendent, pour l'écouter.
+D'abord à gauche, une petite fille debout et de profil, un poupon dans
+ses bras. Manet aimait beaucoup cette figure, il l'a reproduite à part
+dans une eau-forte. A côté sont placés deux jeunes garçons, de face et
+debout. Puis, dans le fond, apparaît, repris, le _Buveur d'absinthe_.
+Enfin à droite, à moitié coupé par le cadre, se voit un Oriental, avec
+turban et longue robe. La réunion de ces personnages si dissemblables
+surprend d'abord, on est là en pleine fantaisie. Je ne sache pas que
+Manet ait eu d'autre intention, en peignant ce tableau, que d'y mettre
+des êtres divers, qui lui plaisaient et dont il voulait conserver
+l'image.
+
+En cherchant à dégager l'idée qu'on peut se former de Manet pendant
+ces années de début, on voit un homme qui, porté d'instinct vers des
+voies originales, se soustrait à l'esthétique dominatrice autour de
+lui et aux règles fixes observées dans les ateliers. Il cherche à
+dégager sa personnalité, alors l'esprit en éveil et les yeux ouverts,
+multiplie les études et regarde de divers côtés. Dans ses voyages, il
+va vers des vieux maîtres, pour lesquels ils se sent de l'affinité.
+Frans Hals en Hollande, les Vénitiens en Italie. Il étudie Velasquez
+et Goya d'après les tableaux qui s'offrent d'abord d'eux en France.
+Dans ces conditions, ses premières oeuvres portent la marque
+d'influences et de reflets divers. Il y a celles du tout jeune homme
+qui, produites dans l'atelier de Couture ou aussitôt après la sortie,
+se rapprochent du premier maître. D'autres laissent voir la
+fréquentation des Vénitiens ou une manière de parenté avec les maîtres
+espagnols. Cependant les formes d'emprunt ne sont, en définitive, que
+de surface. Elles ne pénètrent pas suffisamment les oeuvres pour qu'on
+puisse trouver entre elles de caractères réellement dissemblables. Au
+contraire, en les rangeant chronologiquement, on voit une personnalité
+bien caractérisée, qui se montre dès la première, se retrouve ensuite
+dans toutes les autres et se développe d'une manière constante.
+
+On se sent surtout tout de suite en présence d'un homme que la nature
+a doué, dans le grand sens du mot. L'instinct qui avait poussé Manet à
+vouloir être peintre ne l'avait pas trompé. En y cédant, il ne faisait
+qu'obéir à la voix mystérieuse de la nature qui, en créant certains
+êtres pour accomplir certaines besognes, leur donne la faculté de se
+reconnaître et la force de vaincre les résistances à rencontrer. Tout
+ce que Manet a exécuté, du jour où il a mis de la couleur sur une
+toile, était oeuvre de peintre. Ses productions de début ont déjà
+l'intensité de vie, la valeur de facture, le mérite de matière,
+l'éclat de lumière, qui constituent les qualités picturales et
+permettent seules de réaliser, par le pinceau, des créations
+puissantes et durables.
+
+
+
+
+LE DÉJEUNER SUR L'HERBE
+
+
+
+
+IV
+
+LE DÉJEUNER SUR L'HERBE
+
+
+En 1863 Manet avait trente et un ans. Le travail auquel il se livrait
+pour se frayer sa voie, se découvrir lui-même, qui l'avait conduit à
+produire des oeuvres de plus en plus personnelles, aboutit alors à la
+réussite cherchée, dans une création où le novateur se trouve enfin
+complet, le _Déjeuner sur l'herbe_.
+
+Ce tableau peint au commencement de 1863 qui, par ses dimensions,
+dépassait toutes ses productions antérieures et sur lequel il avait
+compté pour attirer l'attention, présenté au Salon, fut refusé par le
+jury d'examen. Manet se voyait donc, en 1863, comme en 1859, condamné
+par le jury. Mais cette année-là les refus multipliés vinrent frapper
+un nombre inaccoutumé de jeunes artistes; les réclamations qui
+s'élevèrent de tous côtés, les influences variées que les victimes
+surent mettre en oeuvre, amenèrent une intervention de l'Empereur.
+L'administration des Beaux-Arts continua à trouver bonnes les
+éliminations du jury, mais, sur un ordre de l'empereur Napoléon III,
+il fut permis aux refusés de se montrer au public. On leur accorda au
+Palais de l'Industrie, le lieu même où se tenait le Salon, un certain
+emplacement pour exposer leurs tableaux. A côté du Salon officiel,
+l'année 1863 devait ainsi, par exception, en connaître un autre que
+l'on appela des refusés. Ce salon est resté célèbre. On y voyait
+Bracquemont, Cals, Cazin, Chintreuil, Fantin-Latour, Harpignies,
+Jongkind, Jean-Paul Laurens, Legros, Manet, Pissarro, Vollon,
+Whistler. Le _Déjeuner sur l'herbe_[2] par ses proportions y tenait
+une grande place, de telle sorte qu'il devait être presque aussi vu
+que s'il eût été au Salon officiel. Il attira en effet l'attention
+mais d'une façon violente, en soulevant une véritable clameur de
+réprobation. C'est qu'il différait réellement, comme facture et comme
+procédés, comme choix de sujet et comme esthétique, de tout ce que la
+tradition tenait alors pour bon et pour digne de louanges.
+
+ [2] Le _Déjeuner sur l'herbe_, dans le catalogue du Salon annexe
+ ou des refusés de 1863, est appelé le _Bain_, d'après la femme
+ qui, au second plan, se tient dans l'eau. Mais le tableau fut
+ alors partout désigné sous le titre: le _Déjeuner sur l'herbe_,
+ qui a définitivement prévalu.
+
+Avec ce tableau se révélait une manière de peindre en dehors de la
+manière courante, due à une vision propre et originale. On se trouvait
+en face d'un nouveau venu, qui juxtaposait les tons divers sans
+transition, ce que personne n'eût imaginé de faire à cette époque. On
+voyait un homme venant renier la pratique reçue. Il supprimait la
+combinaison alors universellement respectée de l'ombre et de la
+lumière, conçues comme des oppositions fixes, pour la remplacer par
+des oppositions de tons variables. Ce que l'on enseignait dans les
+ateliers, que les peintres pratiquaient, était que, pour établir les
+plans, modeler les contours, faire valoir certaines parties, il
+fallait se servir de combinaisons d'ombre et de lumière. On pensait
+surtout que plusieurs tons vifs ne pouvaient être mis côte à côte sans
+transition et que le passage des parties claires aux autres devait se
+faire par gradations, de façon à ce que des ombres vinssent adoucir
+les heurts et fondre l'ensemble. Mais voici où cette technique,
+générale dans les ateliers, avait conduit! Comme rien n'est plus rare
+que l'artiste qui peut réellement peindre dans la lumière, mettre de
+la vraie clarté sur une toile, quels que soient les moyens ou le
+procédé, cette technique d'opposition constante d'ombre et de
+soi-disant lumière avait amené la production d'oeuvres d'où, en
+réalité, toute lumière avait disparu, et où l'ombre subsistait seule.
+Les parties prétendues en clair, sans vigueur, ne se dégageaient plus
+sur le noir des ombres. Presque tous les tableaux du temps se
+présentaient à l'état sombre. L'éclat des tons clairs, des couleurs
+joyeuses, la sensation du plein air et de la nature riante, en avaient
+disparu. Le public s'était habitué à cette forme éteinte de la
+peinture. Il s'y complaisait. Il n'en demandait pas d'autre. Il ne
+soupçonnait même pas qu'il put y eu avoir d'autre.
+
+Tout à coup le _Déjeuner sur l'herbe_ lui mettait sous les yeux une
+oeuvre peinte d'après des procédés différents. Il n'y avait plus à
+proprement parler d'ombre dans le tableau. L'éternel mariage de la
+lumière avec l'ombre, tenues pour choses fixes, ne s'y retrouvait pas.
+La surface entière était pour ainsi dire peinte en clair, tout
+l'ensemble était coloré. Les parties que les autres eussent mises dans
+l'ombre laissaient voir des tons moins clairs mais cependant toujours
+colorés et en valeur. Aussi ce _Déjeuner sur l'herbe_ venait-il faire
+comme une énorme tache. Il donnait la sensation de quelque chose
+d'outré. Il heurtait la vision. Il produisait, sur les yeux du public
+de ce temps, l'effet de la pleine lumière sur les yeux du hibou. On
+n'y découvrait que du «bariolage». Le mot avait été dit par un des
+critiques les plus autorisés du temps, Paul Mantz, qui, dans la
+_Gazette des Beaux-Arts_, ayant parlé des oeuvres de Manet, à
+l'occasion d'une exposition particulière tenue chez Martinet, sur le
+boulevard des Italiens, quelques semaines avant l'ouverture même du
+Salon, les avait réprouvées comme «des tableaux qui, dans leur
+bariolage rouge, bleu, jaune et noir, sont la caricature de la couleur
+et non la couleur elle-même». Ce jugement correspondait pleinement à
+la sensation que le public éprouvait, mis au Salon des refusés, devant
+l'oeuvre de Manet. Pour lui, il n'y avait là qu'une débauche de
+couleur.
+
+Si le _Déjeuner sur l'herbe_ heurtait par son système de coloris et
+les procédés de facture, il soulevait une indignation encore plus
+grande, s'il se peut, par le choix du sujet et la façon dont les
+personnages étaient traités. A cette époque, en effet il n'y avait pas
+seulement une manière de peindre et d'observer les règles
+traditionnelles, que le public après les artistes avait acceptée et
+qu'il jugeait seule bonne; il existait également toute une esthétique,
+seule admise dans les ateliers et à laquelle le public s'était aussi
+rangé. On honorait ce qu'on appelait l'idéal. On concevait le grand
+art comme tenu dans une sphère jugée élevée, embrassant la peinture
+d'histoire, la peinture religieuse, la représentation de l'antiquité
+classique et de la mythologie. C'était seulement à cette forme d'art,
+qui paraissait épurée et d'un caractère noble, que tous, artistes,
+critiques et public, s'intéressaient. On s'inquiétait à chaque Salon
+de son niveau, on se demandait si elle était en décadence ou en
+progrès. Les artistes qui y brillaient, les débutants qui s'y
+produisaient et promettaient d'y remplacer les vieux maîtres,
+attiraient les yeux de tous. A eux allaient les encouragements, les
+louanges, les récompenses. Ce grand art était devenu l'objet d'un
+culte national. C'était un honneur pour la France de le perpétuer.
+Elle y montrait sa supériorité sur les autres nations qui, dans les
+voies de l'art compris de la sorte, lui étaient inférieures et
+demeuraient en arrière. Ainsi l'amour des traditions, la poursuite de
+ce qu'on appelait l'idéal, le souci de la gloire nationale, se
+combinaient pour faire de l'art transmis l'objet d'un respect unanime.
+
+Or Manet, par le choix et le traitement de son sujet, venait attaquer
+tous les sentiments que les autres respectaient, il venait renier le
+grand art, honneur de la nation. Sur une toile de ces dimensions,
+qu'on réservait seules alors aux motifs soi-disant à idéaliser, il
+peignait, lui, une scène de réalisme, un _Déjeuner sur l'herbe_. Les
+personnages de grandeur naturelle, répudiant toute pose héroïque,
+étaient couchés ou assis sous des arbres, en train de festoyer; même à
+côté d'eux s'étalaient, dans un absolu abandon, un tas d'accessoires,
+des petits pains, une corbeille de fruits, un chapeau de paille, des
+vêtements de femmes multicolores. Et comment les personnages
+étaient-ils vêtus? Les deux hommes représentés ne portaient aucun de
+ces costumes anciens ou étrangers qui, par leur dissemblance d'avec
+les habits en usage, eussent au moins permis au public de reconnaître
+une recherche du pittoresque et une manière d'embellissement, telles
+que Manet les avait lui-même pratiquées dans son _Chanteur espagnol_.
+Non, cette fois, on était en présence de gens en costumes bourgeois,
+d'une coupe commune, pris chez le tailleur du coin. C'est-à-dire que
+pour le public il y avait là comme une sorte de défi, une véritable
+provocation, la montre audacieuse de ce que tous honnissaient alors
+sous le nom de grossier réalisme.
+
+Comme si ce n'eût été assez de ces causes pour soulever l'indignation
+contre le tableau, la pudeur s'y voyait encore, au jugement du public,
+offensée. Manet y avait en effet groupé, au premier plan, deux hommes
+vêtus avec une femme nue, assise repliée sur elle-même, et mis encore,
+au second plan, une femme au bain. Manet qui sortait de l'atelier de
+Couture où tout l'enseignement avait porté sur la peinture du nu, qui
+voyait tout autour de lui le nu cultivé et honoré comme constituant
+l'essence même du grand art, n'avait pas encore pu s'en déprendre
+lui-même et, tout en voulant peindre une scène de la vie réelle, il y
+avait introduit une femme nue. La blancheur des chairs lui fournissait
+un de ces contrastes tels qu'il les aimait, avec les hommes en
+costumes noirs, et mettait une note claire tranchée, au milieu de la
+toile. L'idée d'associer ainsi, dans une scène de plein air, une femme
+nue avec des hommes vêtus, lui était venue de sa fréquentation avec
+les Vénitiens. C'est le _Concert_ de Giorgione, au Musée du Louvre, où
+deux femmes nues se tiennent avec deux hommes habillés, dans un
+paysage, qui lui avait suggéré sa combinaison, et c'est de très bonne
+foi que lorsqu'il fut violemment attaqué, il demandait pourquoi on
+blâmait chez lui ce que l'on ne pensait nullement à reprocher à
+Giorgione. Mais, aux yeux du public, entre le nu de Manet et celui des
+Vénitiens de la Renaissance, il y avait des abîmes. L'un était, au
+moins le croyait-on, idéalisé, l'autre était du pur réalisme et comme
+tel offensait la pudeur. Cette femme nue vint donc s'ajouter comme un
+surcroît aux autres éléments de réprobation que présentait ce
+_Déjeuner sur l'herbe_.
+
+Alors le tableau excita une immense raillerie. Il devint l'oeuvre, à
+sa manière, la plus célèbre des deux Salons. Il procura à son auteur
+une notoriété éclatante. Manet devint du coup le peintre dont on parla
+le plus dans Paris. Il avait compté sur cette toile pour obtenir la
+renommée. Il y avait réussi et beaucoup plus qu'il n'eût osé
+l'espérer; son nom était sur toute les lèvres. Mais le genre de
+réputation qui lui venait n'était cependant pas celui après lequel il
+avait soupiré. Il avait pensé que son originalité de forme et de fond,
+se produisant dans une grande oeuvre, lui attirerait, avec les regards
+du public, la reconnaissance du talent qu'il se sentait, qu'on verrait
+en lui un maître à ses débuts, qu'on le saluerait comme un novateur,
+qu'il entrerait ainsi dans la voie du succès et de la faveur publique.
+Ce qui lui venait était un renom de révolté, d'excentrique. Il passait
+à l'état de réprouvé.
+
+Il s'établissait ainsi entre le public et lui une séparation profonde,
+qui devait le maintenir toute sa vie dans une bataille sans fin.
+
+
+
+
+L'OLYMPIA
+
+
+
+
+V
+
+L'OLYMPIA
+
+
+Manet envoya au Salon de 1864 deux toiles, les _Anges au tombeau du
+Christ_ et _Episode d'un combat de taureaux_, qui furent reçues. Elles
+étaient plus ou moins dans la manière déjà vue, aussi ne
+donnèrent-elles lieu à aucun jugement particulier. Elles laissèrent
+leur auteur, auprès du public, dans l'état de condamnation où l'avait
+mis le _Déjeuner sur l'herbe_ de l'année précédente.
+
+En 1865, il envoya une oeuvre sur laquelle il comptait pour frapper
+une seconde fois l'attention et se produire de nouveau, dans tout le
+développement de sa personnalité, l'_Olympia_, à laquelle il joignit
+un _Jésus insulté par les soldats_. L'_Olympia_ avait été peinte en
+1863, la même année que le _Déjeuner sur l'herbe_, après, comme une
+sorte de complément. Depuis que pur ses rigueurs, en 1863, le jury
+d'admission au Salon s'était attiré de l'Empereur une remontrance, par
+la faveur accordée aux artistes refusés d'exposer non loin des autres,
+il se montrait moins draconien. Relâché dans sa sévérité, il admettait
+maintenait des oeuvres qu'il eût auparavant condamnées. C'est ce qui
+explique que Manet repoussé aux Salons de 1859 et de 1863 ait pu faire
+accepter en 1865 l'_Olympia_ et le _Jésus insulté_, où il se
+produisait sous sa forme la plus personnelle.
+
+Les deux tableaux au Salon ameutèrent immédiatement le public. La
+tempête de railleries et d'insultes que le _Déjeuner sur l'herbe_
+avait soulevée se déchaîna de nouveau, pour aller sans cesse
+grandissant. Les particularités qui, chez Manet, avaient amené la
+désapprobation, avaient, en 1863, pris par surprise. Le public avait
+pu se demander s'il n'y avait pas là, après tout, l'outrance voulue
+d'un débutant, désireux d'attirer l'attention. Mais voilà que deux ans
+après, cette fois dans le lieu solennel du Salon officiel, le même
+Manet réapparaissait avec la même physionomie, remettant ses mêmes
+procédés sous les veux du public. Les traits insolites qu'on avait
+d'abord contemplés avec horreur dans le _Déjeuner sur l'herbe_, on les
+retrouvait accentués dans l'_Olympia_.
+
+Le tableau était peint dans une note lumineuse générale. En contraste
+avec les oeuvres sombres et éteintes de l'époque, il ressortait comme
+une tache offensant les yeux. Les plans étaient établis sans
+repoussoir ou enveloppe d'ombre, clair sur clair; les couleurs les
+plus tranchées se trouvaient juxtaposées, sans demi-tons ou
+adoucissements. Certes, dans tout le Salon, seul Manet peignait de la
+sorte, et comme personne ne pouvait penser qu'un débutant, un nouveau
+venu, différant de tous les autres, des maîtres connus et respectés,
+pût avoir raison contre eux, on le condamnait sans rémission, on le
+rabaissait unanimement à la position d'outrancier, de révolté,
+d'ignorant, de barbare. Les connaisseurs, ou prétendus tels, ne
+trouvaient aucune expression assez forte pour rendre le mépris que ses
+procédés leur inspiraient.
+
+C'était là l'opinion sur la forme; sur le fond elle était au moins
+aussi sévère. _Olympia_, le sujet du tableau, était peinte nue,
+étendue sur un lit, le bras droit appuyé sur un coussin. Son corps
+reposait sur une sorte de châle de l'Inde à tons jaunes, semé de
+légères fleurs; derrière le lit, une négresse apportait à sa maîtresse
+un énorme bouquet, où l'audace des tons vifs juxtaposés se donnait
+libre cours. L'ensemble était complété par un chat noir, placé sur le
+lit contre la négresse, et faisant le gros dos. C'est-à-dire qu'on
+avait un nu pris dans la vie, conçu et traité de cette façon toute
+moderne que Manet avait adoptée définitivement, mais aussi un nu, aux
+yeux du public, offensant la pudeur et heurtant toute la tradition
+respectée et respectable du grand art. Si donc avec le _Déjeuner sur
+l'herbe_ il avait déjà soulevé tout le monde contre lui, en portant
+atteinte au grand art de la tradition, avec l'_Olympia_ il amenait un
+soulèvement encore plus grand, car il récidivait son attentat. Il
+l'aggravait, en manquant au respect que tous voulaient conserver pour
+ce qui faisait l'essence même du grand art, ce qui en constituait la
+part la plus élevée, le nu déclaré idéalisé et maintenu dans des
+formes épurées.
+
+Le nu comme on en concevait alors l'application était employé au rendu
+de la fable, de la mythologie et de l'histoire antique. Il donnait
+lieu à la production de tableaux laborieux. Lorsqu'il s'agissait des
+formes féminines, ses apôtres s'abstenaient plus spécialement de toute
+étude réelle de la vie, pour se tenir à des contours venus, par
+imitation ininterrompue, de la renaissance italienne. Il faut aussi se
+représenter qu'à cette époque, dans les musées, ce que l'on appelait
+la troisième manière de Raphaël et les oeuvres de Guido Reni et des
+Carraches occupaient la première place et étaient regardées comme
+offrant le summum de l'art italien à son apogée. Dans un temps où l'on
+entretenait de pareilles idées sur l'école qui avait servi de point de
+départ au grand art traditionnel national dont on était fier,
+n'importe quel pastiche ou quelle répétition des formes admises
+pouvait satisfaire le sens esthétique. Un point essentiel, auquel on
+ne faillissait pas, était d'emprunter les appellations à la
+nomenclature mythologique, et le nombre des Vénus, des nymphes, des
+divinités grecques et romaines peintes en France, dans les deux
+premiers tiers du XIXe siècle, est incalculable.
+
+[Illustration: RECHERCHE POUR L'OLYMPIA]
+
+Voilà que dans ce monde des déesses aux formes conventionnelles, Manet
+prétendait introduire une Parisienne moderne, une Olympia étendue sur
+un lit. Du reste il n'avait rien fait pour amoindrir le choc que son
+oeuvre devait causer, il avait au contraire choisi un modèle à peindre
+d'un type aussi éloigné que possible du type admis et traditionnel. On
+sent ici l'homme qui, dans sa lutte pour se découvrir, avait pris en
+telle aversion les formes répétées par les autres, qu'il leur en
+opposait de tout à fait dissemblables. _Olympia_ offrait l'image d'une
+jeune femme maigrelette, les jambes un peu osseuses, les épaules
+carrées. Quand on la regarde aujourd'hui, on la trouve aussi chaste
+que n'importe quelle nymphe mythologique, son corps fluet et singulier
+plaît par sa saveur, la tête est dessinée avec la précision d'un
+Holbein. Mais en 1865 personne n'était dans des dispositions à juger
+l'oeuvre et à voir ce que l'artiste y avait mis. Olympia faisait
+simplement l'effet d'une créature venue on ne sait d'où, pour
+s'introduire dans la société des déesses. Le public indigné se
+soulevait contre l'intruse, et la malheureuse a été l'objet d'autant
+de railleries que le peintre même auquel elle devait le jour.
+
+Mais ce qui paraît maintenant réellement étonnant, ce qu'on ne
+voudrait croire, si le fait n'était certain, c'est qu'un être tout à
+fait épisodique, dû à une fantaisie d'artiste, le chat noir, devenait
+lui aussi l'objet d'invectives particulières, venant s'ajouter, pour
+faire repousser l'oeuvre, à toutes les autres. Manet, qui aimait
+beaucoup les chats, avait introduit son chat dans le tableau par
+fantaisie, pour le pittoresque et aussi pour avoir un ton noir
+tranché, qui rehaussât, par le contraste, les tons blancs et roses
+dominant par ailleurs. Il a, à d'autres reprises, peint des chats:
+dans son tableau de la _Jeune femme couchée en costume espagnol_, où
+il a mis un petit chat gris, qui joue sur le plancher avec une orange,
+puis encore dans son _Déjeuner_ du Salon de 1869, où un chat noir se
+pelotonne sur lui-même, en bas, devant la servante tenant la
+cafetière. Il a aussi, pour annoncer le livre des _Chats_ de
+Champfleury, fait une gouache et une lithographie, où une chatte
+blanche et un chat noir s'ébattent sur les toits. Le chat de
+l'_Olympia_ eût donc pu être accepté, comme une de ces fantaisies dont
+les artistes sont coutumiers. Mais le public était tellement irrité
+par ce qui venait de Manet, qu'il ne voulait rien lui passer. On se
+demande ce qui serait advenu de tant de toiles, où les artistes ont
+introduit des détails fantaisistes ou risqués, si les princes, qui
+autrefois étaient les seuls patrons de l'art, s'étaient montrés, à la
+Renaissance et depuis, aussi incapables de compréhension que les
+Parisiens de 1865.
+
+Je n'ai jamais pu penser à l'indignation soulevée par le chat de
+l'_Olympia_, sans me reporter au _Couronnement de la reine Marie de
+Médicis_. Là Rubens a pris une bien autre licence. Il a mis deux gros
+chiens de chasse sur le devant du tableau, dans la cathédrale, contre
+le maître-autel, où évêques et cardinaux officient. Henri IV au fond
+est relégué dans une galerie, tout juste visible, pendant que les deux
+bêtes se prélassent, sur le premier plan, comme d'importants
+personnages. Je me figure que ce sont ses propres chiens qu'Henri IV
+avait donné à peindre, qu'ils ont été mis là pour lui montrer des
+amis. Si un roi de France avait trouvé bon que des chiens fussent
+introduits dans une cathédrale au couronnement de la reine, les
+bourgeois parisiens trouvaient eux fort mauvais qu'un chat fût placé
+sur le lit d'une femme. Le chat noir de l'_Olympia_ fut bientôt connu
+et honni de toute la ville. La caricature s'en empara et son gros dos
+et sa longue queue ont longtemps fourni matière aux rires et aux
+lazzis.
+
+Les deux tableaux de Manet attiraient les visiteurs au Salon par une
+sorte de fascination violente, comme le rouge les taureaux ou le
+miroir les alouettes. Tout le monde allait les voir. Devant eux il y
+avait foule ou plutôt attroupement. Ce n'étaient point en effet de
+paisibles spectateurs regardant, comme d'habitude, avec plus un moins
+d'intérêt, des oeuvres dignes, à un titre quelconque, d'attention.
+C'étaient des gens qui exprimaient à haute voix leur horreur et
+éprouvaient le besoin de se communiquer les uns les autres leur
+colère, comme il arrive sur la place publique, lorsqu'au moment des
+grandes émotions, les passants s'attroupent et vocifèrent ensemble.
+Pas une parole d'approbation ou de simple tolérance ne s'élevait.
+L'hostilité était générale. Les uns riaient, haussaient les épaules et
+ne voyaient surtout là sujet qu'à un méprisant dédain, mais d'autres
+s'indignaient, montraient le poing et eussent voulu crever les toiles.
+Il fallut les protéger; des gardiens furent spécialement préposés à
+leur surveillance.
+
+Manet éprouvait le sort commun aux peintres originaux du siècle, venus
+rompre, avant lui, avec la routine et la tradition. Tous les
+autres--tous les grands--avaient eu également à subir la
+méconnaissance, les railleries et les insultes. C'est ainsi qu'on
+avait, au commencement du siècle, tenu dans l'ombre Ingres, soupçonné
+de subir l'influence des primitifs italiens, alors profondément
+méprisés. Puis on avait couvert d'injures Delacroix qui, disait-on, se
+livrait à des débauches de couleur et violait toutes les lois du
+dessin. Puis on avait longtemps ri des deux grands paysagistes
+Rousseau et Corot, apportant des formules nouvelles. Enfin on avait
+traîné dans la boue, accusé de laideur absolue, Courbet, qui cherchait
+dans la vie autour de lui les motifs de ses tableaux. Manet apparu en
+dernier semblait condenser sur lui, encore accrues, l'opposition et
+les attaques qu'avaient ensemble supportées tous les autres.
+
+Un changement s'était, en effet, opéré dans les années précédant sa
+venue. Le public qui s'intéressait aux choses d'art et prétendait
+juger les peintres s'était énormément accru. Antérieurement,
+jusqu'alors, la peinture ne s'était adressée qu'à un public restreint,
+composé d'artistes, de connaisseurs, de gens de lettres et de gens du
+monde. Les Salons ne s'étaient d'abord tenus qu'à d'assez longs
+intervalles, dans des locaux étroits, comme le Salon carré du Louvre;
+les tableaux exposés étaient peu nombreux et le nombre des visiteurs
+limité. Dans ces conditions la survenue des novateurs n'avait ému
+qu'un monde restreint; les luttes entre les écoles n'avaient point
+touché directement le grand public. Elles ne l'avaient atteint que de
+seconde main, comme bruit venu de loin. Mais depuis que l'immense
+palais construit en 1855 aux Champs-Élysées pour une exposition
+universelle avait été affecté à la tenue des Salons, depuis qu'à
+partir de 1863 ils étaient devenus annuels, que le nombre des oeuvres
+exposées s'était énormément accru, le grand public, le peuple tout
+entier était entré en contact direct avec les peintres et prétendait
+maintenant prononcer sur eux. Or, il s'est trouvé que le peuple dans
+son ensemble, débutant comme juge des oeuvres d'art, s'est montré plus
+épris du convenu, de la tradition, plus hostile aux nouveautés, moins
+capable de revenir sur ses erreurs, que le monde restreint qui avait
+été l'arbitre auparavant. Et Manet, le premier grand peintre original
+apparu depuis que les foules étaient venues s'entasser aux Salons, a
+dû subir une opposition, des mépris, des outrages dépassant, en
+continuité et en violence, tout ce que les autres novateurs ses
+devanciers avaient connu.
+
+La clameur que soulevaient l'_Olympia_ et le _Jésus insulté_,
+s'ajoutant an bruit précédemment fait par le _Déjeuner sur l'herbe_,
+vint donner à Manet une notoriété telle qu'aucun peintre n'en avait
+encore possédée. La caricature sous toutes les formes, les journaux de
+toute opinion s'étant mis avec persistance à s'occuper de lui et de
+ses tableaux, il acquit bientôt un renom universel. Degas pouvait
+dire, sans exagérer, qu'il était aussi connu que Garibaldi. Lorsqu'il
+sortait dans la rue, les passants se retournaient pour le regarder.
+Quand il entrait dans un lieu public, son arrivée causait une rumeur,
+on se le désignait de l'un à l'autre comme une bête curieuse. Un
+débutant avait d'abord pu éprouver du contentement à se voir ainsi
+remarqué, mais l'attention publique, par la forme qu'elle avait
+décidément prise, avait bientôt détruit, chez celui qui en était
+l'objet, la satisfaction qu'elle avait pu d'abord procurer. L'homme
+ainsi mis particulièrement en vue n'arrivait à cette distinction, que
+parce qu'on ne le considérait que comme un être hors de la saine
+raison, que comme un barbare venant saccager le domaine de l'art et
+fouler aux pieds les traditions, partie de la gloire nationale.
+Personne ne daignait discuter ses oeuvres pour y chercher ce qu'il
+avait voulu y mettre, pas une voix en crédit ne s'élevait, qui
+reconnût sa puissance de novateur et la réputation éclatante qu'il
+acquérait, ne se produisant que pour faire de lui un paria.
+
+Lorsque le Salon fut fermé, au mois d'août, désireux de se soustraire
+momentanément aux persécutions, il prit le chemin de Madrid, qu'il
+projetait de visiter depuis si longtemps. Ce fut là que je fis sa
+connaissance, d'une façon si singulière, et qui peint si bien son
+caractère impulsif, que je crois devoir raconter l'aventure.
+
+Je revenais du Portugal, que j'avais traversé en partie à cheval, et
+étais arrivé le matin même de Badajoz, après avoir fait quarante
+heures de diligence. On venait d'ouvrir à Madrid un nouvel hôtel à la
+Puerta del Sol, sur le modèle des grands hôtels européens, chose
+auparavant inconnue en Espagne. J'arrivais épuisé de fatigue et
+mourant littéralement de faim. Aussi le nouvel hôtel où j'étais
+descendu m'était-il apparu comme un lieu de délices, un véritable
+Eden. Le déjeuner devant lequel je m'étais assis m'avait tout de suite
+fait l'effet d'un festin de Lucullus. Je mangeais avec volupté. La
+salle était vide; seul un monsieur, à une certaine distance, se
+trouvait assis comme moi à la grande table. Il jugeait lui la cuisine
+exécrable, il commandait à chaque instant quelque nouveau plat, qu'il
+refusait ensuite irrité, comme immangeable. Chaque fois qu'il
+renvoyait le garçon, je le faisais au contraire revenir et, dans mon
+appétit famélique, reprenais indifféremment de tous les plats. Je
+n'avais du reste prêté aucune attention à ce voisin si difficile,
+lorsque, sur une nouvelle demande que je fis au garçon d'un plat qu'il
+avait refusé, il se leva brusquement et, se plaçant près de ma chaise,
+m'apostropha avec colère: «Ah çà! Monsieur, c'est pour me narguer,
+pour vous f... de moi que vous prétendez trouver bonne cette horrible
+cuisine et que chaque fois que je renvoie le garçon, vous le faites
+revenir?» Le profond étonnement que je laissai voir, à cette attaque
+imprévue, montra tout de suite à mon agresseur qu'il avait dû se
+méprendre sur le mobile de ma conduite, car déjà radouci, il me dit:
+«Vous me connaissez sans doute, vous savez qui je suis?» Encore plus
+étonné, je lui répondis: «Je ne sais qui vous êtes. Comment vous
+connaîtrais-je? J'arrive à l'instant du Portugal, où j'ai souffert de
+la faim, et la cuisine de cet hôtel me semble réellement excellente.»
+«Ah! vous arrivez du Portugal, dit-il, eh bien! moi, je viens de
+Paris.» Là se trouvait l'explication de notre différence de jugement
+sur la cuisine, qui prenait tout de suite un caractère comique. Aussi
+mon homme se mit-il à rire de son emportement. Il me fit alors ses
+excuses. Nous rapprochâmes nos chaises et finîmes de déjeuner
+ensemble.
+
+Après il se nomma. Il m'avoua qu'il avait cru découvrir en moi
+quelqu'un qui, l'ayant reconnu, avait voulu lui faire une mauvaise
+plaisanterie. L'idée de trouver à Madrid un commencement de ces
+persécutions, qu'il avait pensé fuir en quittant Paris, l'avait tout
+de suite exaspéré. La connaissance ainsi commencée se changea
+promptement en intimité. Nous visitâmes ensemble Madrid. Nous allions
+naturellement tous les jours faire une longue station devant les
+Velasquez, au musée du Prado. A cette époque, Madrid avait conservé
+son vieil aspect pittoresque. La Calle di Sevilla au centre de la
+ville était encore remplie de cafés, dans d'anciennes maisons, qui
+servaient de rendez-vous aux gens de la tauromachie, toreros,
+afficionados et aux danseuses. Ou tirait de grandes toiles d'une
+maison à l'autre, aux étages supérieurs, et la rue jouissait de
+l'ombre et d'une fraîcheur relative dans l'après-midi. Peuplée de son
+monde pittoresque, elle devint notre séjour préféré. Nous assistâmes
+aux courses de taureaux et Manet y prit des croquis, qui devaient lui
+servir à les peindre. Nous allâmes aussi à Tolède voir la cathédrale
+et les tableaux du Greco.
+
+Je n'ai pas besoin de dire combien Manet, qui avait si longtemps rêvé
+de l'Espagne, était satisfait de ce qu'il y voyait. Une chose gâtait
+cependant son plaisir, c'était la difficulté qu'il avait dès la
+première heure éprouvée et qui avait précisément amené notre
+rencontre, de se plier à la manière de vivre du lieu. Il ne pouvait
+s'y faire. Il avait renoncé à manger. Il éprouvait une répulsion
+invincible à l'odeur des plats qu'on lui apportait. C'était un
+Parisien qui, en définitive, ne se trouvait bien qu'à Paris. Au bout
+d'une dizaine de jours, réellement affamé et dépérissant, il dut
+repartir. Nous revînmes ensemble. On demandait à cette époque les
+passeports aux voyageurs, et à la gare d'Hendaye, le préposé aux
+passeports se mit à le considérer avec étonnement. Il s'arrangea pour
+faire venir sa femme et sa famille, afin qu'elles le vissent aussi.
+Les autres voyageurs, ayant bientôt su qui il était, se mirent
+également à le regarder. Ils se montraient tous très étonnés de voir
+ce peintre, dont la réputation de monstruosité artistique leur était
+parvenue, se présenter à eux sous les traits d'un homme du monde fort
+correct et fort poli.
+
+Rentré à Paris, il se remit au travail. Il avait à cette époque quitté
+son premier atelier de la rue Lavoisier et, après être resté quelque
+temps dans un autre rue de la Victoire, en avait définitivement pris
+un, qu'il devait garder des années, rue Guyot, aux Batignolles,
+derrière le parc Monceau.
+
+Il s'était marié en 1863 avec Mlle Suzanne Leenhoff, une Hollandaise,
+née à Delft. Elle appartenait à une famille adonnée aux arts. Un de
+ses frères, Ferdinand Leenhoff, était sculpteur et graveur. Elle était
+elle-même pianiste et, quoique ne jouant que dans l'intimité, elle
+cultivait son art assidûment. Manet devait donc trouver en elle une
+personne avec des goûts d'artiste, capable de le comprendre, et, de ce
+côté, lui venaient l'encouragement et l'appui qui le réconfortaient et
+lui permettaient de supporter les attaques du dehors. Son père était
+mort en 1862, laissant à ses trois fils une fortune à se partager, qui
+les mettait dans l'aisance. Manet se trouvait ainsi dans une position
+privilégiée parmi les artistes. Il pouvait vivre sans vendre de
+tableaux, que personne, dans ces premiers temps, n'eût voulu acheter,
+à n'importe quel prix, et il disposait de ressources suffisantes pour
+parer aux dépenses d'atelier et de modèles qu'exigeait la poursuite de
+son art.
+
+Après avoir habité, sa femme et lui, sur le boulevard des Batignolles,
+ils vinrent vivre, avec Mme Manet mère, rue de Saint-Pétersbourg. Leur
+appartement conservait le mobilier paternel, de cette forme froide et
+rigide adoptée sous le règne de Louis-Philippe. On n'y découvrait
+point de bibelots ou d'objets curieux, à peine deux ou trois tableaux
+sur les murs, les portraits de son père et de sa mère peints par lui
+et son portrait peint par Fantin-Latour. Sa mère laissait voir cette
+distinction et cette aisance de manières des femmes du monde qui ont
+tenu un salon. Les assidus, membres de la famille, étaient les deux
+frères Eugène et Gustave. Depuis la mort du père, le conseil et comme
+le guide de tous se trouvait être un vieux cousin, M. de Jouy, avocat
+fort estimé du Palais. Manet devait peindre son portrait en 1879.
+
+Manet ne tranchait point en apparence sur son milieu. Rien en lui ne
+décelait spécialement l'artiste. Il était on ne peut plus correct dans
+sa tenue. C'est même en partie à son exemple qu'est dû ce changement,
+qui a conduit les artistes à répudier le genre fantaisiste qu'ils
+affectaient autrefois, pour prendre la rectitude de vêtement et de
+tenue des gens du monde.
+
+Rien n'était plus singulier que le contraste qui existait entre Manet,
+sa famille, son milieu et son rôle d'artiste rénovateur, venant
+répudier les traditions suivies et l'esthétique alors respectée. Cet
+homme contre lequel on se soulevait, dont on voulait faire un barbare,
+peignant avec sauvagerie des scènes jugées d'un bas réalisme, que la
+caricature, la raillerie, l'indignation de la foule poursuivaient
+comme une manière de déclassé, était sorti d'une famille distinguée,
+il vivait régulièrement avec sa femme et sa mère et devait conserver
+toute sa vie les manières raffinées du monde spécial auquel par sa
+naissance il appartenait.
+
+
+
+
+L'EXPOSITION PARTICULIÈRE DE 1867
+
+
+
+
+VI
+
+L'EXPOSITION PARTICULIÈRE DE 1867
+
+
+En 1866, Manet présenta au Salon deux tableaux, le _Fifre_, et
+l'_Acteur tragique_. Ils furent refusés par le jury.
+
+Ce refus se produisait comme la conséquence de l'indignation soulevée
+par les oeuvres exposées l'année précédente. Le jury en 1865, encore
+sous le coup de la rebuffade que son excessive rigueur lui avait
+attirée en 1863 de l'Empereur, par l'établissement du Salon des
+refusés, avait bien pu se montrer coulant en recevant l'_Olympia_ et
+le _Jésus insulté_, mais maintenant, soutenu par l'opinion qui
+s'élevait unanime contré Manet, il devait revenir à son ancienne
+rigueur. C'est ce qu'il faisait en repoussant, on peut dire les yeux
+fermés, les deux oeuvres qui lui étaient soumises. Elles étaient en
+effet de celles que des juges non prévenus n'eussent pu qu'accepter,
+en y reconnaissant des qualités de facture de premier ordre, alors
+surtout que le choix et la disposition des sujets ne prêtaient point à
+la critique, par une nouveauté bien grande. Il s'agissait de deux
+personnages en pied, sur fonds neutres.
+
+Le _Fifre_, un tout jeune soldat, joue de son instrument. Il vit et
+ses yeux pétillent. Il est peint en pleine lumière. Le pantalon rouge,
+le baudrier blanc, les galons jaunes du bonnet de police, le fond bleu
+de la veste, juxtaposés sans ombre ou transition, présentent un
+ensemble d'une harmonie étonnante. Seul un homme spécialement doué a
+pu créer, avec des moyens aussi simples, une oeuvre d'une telle valeur
+picturale. Mais aux yeux de la moyenne des peintres du temps,
+habitués, comme le public, aux ombres opaques et aux tons éteints, ce
+magnifique morceau de peinture heurtait la vue. Il semblait criard et
+violent.
+
+L'_Acteur tragique_ digne de son nom, sombre et farouche, se tenait
+debout, vêtu de noir. C'était l'acteur Rouvière dans le rôle de
+Hamlet. Il n'y avait point ici de couleurs diverses juxtaposées comme
+dans le _Fifre_; le ton noir général des vêtements, en accord avec le
+gris du fond, eût dû faire accepter le tableau à des gens dont les
+yeux aimaient les ensembles fondus. Mais Manet, pour obtenir son effet
+tragique, avait peint les traits d'une brosse hardie, par touches
+puissantes, et il est supposable que c'est cette manière, considérée
+comme brutale, qui a dû servir de prétexte au jury pour sa
+condamnation.
+
+Manet voyait donc le jury revenir envers lui à cette inimitié de parti
+pris qui, pendant les premières années où il avait voulu se produire,
+l'avait tenu écarté. Il subissait de nouveau l'ostracisme. D'ailleurs
+il ne pouvait s'attendre à trouver au dehors la moindre commisération.
+Dans l'état de soulèvement où le _Déjeuner sur l'herbe_ et l'_Olympia_
+avaient mis le public entier contre lui, il se voyait repoussé
+partout. Les artistes influents, les critiques, les connaisseurs, la
+presse entière le flétrissaient. Il avait pensé atteindre à la
+renommée par la production d'oeuvres où il avait mis toute son
+originalité, il était, en effet, parvenu à une renommée extraordinaire
+de condamné. Il était tombé dans un abîme de réprobation. Il avait
+perdu, par surcroît, son unique défenseur fidèle de la première heure,
+Baudelaire, entré l'esprit éteint dans une maison de santé. Il se
+trouvait donc maintenant seul, son abandon paraissait irrévocable.
+
+Cependant, à ce moment même, son originalité et son apport de
+nouveauté avaient agi sur plusieurs. Le besoin d'émancipation qui se
+manifestait chez lui ne pouvait être un fait isolé, il devait aussi
+exister chez d'autres et alors le bruit éclatant dont il était cause,
+en le mettant en vue, ne pouvait manquer de lui amener ceux-là. Cette
+obscure germination qui s'accomplit partout, qui fait que les choses
+neuves, croyances, doctrines, formes sociales, formes artistiques
+commencent d'abord à se manifester difficilement chez des individus
+isolés ou dans de petits groupes, pour s'étendre ensuite peu à peu,
+devait s'accomplir aussi en faveur de l'esthétique qu'il venait
+inaugurer. A l'heure même où il semblait à jamais repoussé de tous, il
+avait ainsi conquis, par affinité, un certain nombre de jeunes gens,
+qui allaient lui venir comme défenseurs, comme disciples ou comme
+spectateurs bienveillants.
+
+Il y avait alors à Paris deux jeunes hommes, liés par une amitié
+d'enfance: Cézanne et Émile Zola. Le premier voulait être peintre et
+débutait dans son art, le second s'était déjà produit brillamment dans
+la littérature. Tous les deux dédaignaient les chemins battus. Aussi
+ayant tout de suite remarqué l'oeuvre de Manet, avaient-ils ressenti
+pour l'auteur cette sympathie de jeunes gens vaillants, entraînés,
+d'instinct, à se ranger du côté d'un homme jeune comme eux, attaqué
+brutalement. Leur sympathie devait se traduire en actes. Elle devait
+conduire le peintre à adopter, après un certain temps, la technique
+inaugurée par Manet, et, en effet, Cézanne, qui, au début, avait
+d'abord subi l'influence romantique de Delacroix, puis l'influence
+réaliste de Courbet, devait finir par se fixer définitivement à la
+peinture des tons clairs, en pleine lumière et en plein air. Et elle
+portait Zola l'écrivain, à se servir immédiatement de sa plume, pour
+se faire, auprès du public, le défenseur du novateur attaqué.
+
+M. de Villemessant dirigeait alors l'_Evénement_. C'était, avant la
+création du _Figaro_ quotidien, le premier journal, paraissant tous
+les jours, qui fût survenu, avec un caractère littéraire, rédigé par
+des écrivains d'opinions libres et diverses. Aussi était-il très en
+faveur sur le boulevard et parmi les gens de lettres, les gens du
+monde et des théâtres. Zola avait été chargé par M. de Villemessant,
+qui recherchait les nouveaux venus, d'y rendre compte du salon de
+1866. Il s'était tout de suite signalé par l'éclat de son style et le
+tour donné à sa critique. Ses articles étaient donc fort lus, lorsque
+dans l'un, publié le 4 mai, on avait vu poindre avec étonnement une
+théorie sur les artistes originaux, qui ne tendait à rien moins qu'à
+placer Manet parmi les maîtres. Cet article n'était qu'une
+préparation; en effet, le 7 mai, il en paraissait un autre très
+étudié, du meilleur style de l'auteur, consacré à un éloge
+enthousiaste de Manet et de ses oeuvres. Zola, prenant en main la
+cause de l'artiste que le jury de cette année même repoussait du
+Salon, le déclarait lui grand peintre, prédisait à ses tableaux, dans
+l'avenir, une place au Louvre et de plus abîmait à ses pieds les
+peintres de la tradition alors au pinacle et adulés du public.
+
+L'article de Zola produisit sur le public du boulevard et de la rue la
+même indignation que les tableaux de Manet avaient produite sur celui
+du Salon. On n'en pouvait croire ses yeux! Dans un journal littéraire,
+patronné par les raffinés, lire l'éloge de ce réprouvé de Manet, voir
+qualifier d'oeuvres de maître des créations jugées barbares, d'un
+affreux réalisme, qui avait rempli d'horreur les gens de goût et fait
+rire la ville entière! Le soulèvement fut universel. M. de
+Villemessant s'entendit dire que s'il ne se séparait de son critique
+d'art, les lecteurs se sépareraient de son journal. Il prit d'abord un
+moyen terme, en chargeant un second rédacteur de louer les artistes
+que le premier avait attaqués. Une telle demi-mesure ne pouvait
+suffire. On voulait que Zola se tût et lui-même, satisfait du coup
+porté et se refusant à toute concession, interrompit brusquement son
+Salon et abandonna le journal.
+
+Son départ fut accueilli comme la juste réparation d'un acte
+inqualifiable. Il avait agi de la façon la plus désintéressée, en
+prenant en main la cause de Manet, avec lequel il n'avait eu
+jusqu'alors aucune relation. Son acte lui avait été inspiré par une
+sincère admiration, et c'était par vaillance, par puissance de
+tempérament qu'il avait rompu de front avec l'opinion et pris le
+public comme à la gorge. Mais on ne voulut point croire qu'il en fût
+ainsi, on lui prêta les mobiles les plus bas. Il fut en butte aux
+pires accusations. Et son courage lui valut de passer pour un homme de
+mauvaise foi, manquant de respect à tout ce qui était respectable.
+
+Quelque temps après, M. Arsène Houssaye, qui dirigeait une revue d'art
+et de littérature, la _Revue du XIXe siècle_, où il voulait donner
+place à des articles sensationnels, demanda à Zola une étude spéciale
+sur Manet. Elle parut dans le numéro de janvier 1867. Zola cette
+fois-ci avait abandonné la partie d'attaque contre les peintres de la
+tradition, entrée dans les articles de l'_Evénement_, qui avait
+soulevé une si grande colère. Son étude consacrée exclusivement à
+Manet, relue aujourd'hui, ne paraît contenir que des vérités très
+simples. Les jugements qu'il y porte ne pourraient plus soulever
+d'opposition que chez ces retardataires, attachés aux formules tout à
+fait mortes, mais, an moment où ils parurent, ils firent l'effet de
+paradoxes. Il s'étendait surtout sur l'_Olympia_, il la louait sans
+réserve. Cela suffisait pour que l'on jugeât qu'il devait être au fond
+de mauvaise foi, ne pensant réellement pas un mot de ce qu'il
+écrivait. Olympia et son chat noir avaient suscité une telle
+réprobation, que la moindre défense en paraissait monstrueuse. Non
+content de la publicité que ses articles avaient reçue dans
+l'_Evénement_ et dans la _Revue du XIXe siècle_, Zola, pour leur
+assurer la durée, les reproduisit en brochures. Après cette
+obstination, dans ce qu'on prenait pour une erreur perverse, il fut
+décidément considéré comme un homme dangereux et la presse entière
+resta fermée à sa critique d'art.
+
+Manet, sur le moment, ne se trouva avoir rien gagné au plaidoyer de
+Zola, puisqu'en définitive le public, dans sa colère, les mettait tous
+les deux au même rang de réprouvés. Mais cette défense retentissante
+ne l'avait pas moins sorti de l'isolement absolu où il s'était un
+moment trouvé. Elle allait encourager à venir vers lui les jeunes gens
+qui déjà se sentaient certaines affinités et, cherchant des voies
+nouvelles, le prendraient pour porte-drapeau. Il n'était plus seul,
+Zola était venu comme le premier d'un groupe de combattants qui allait
+se recruter.
+
+[Illustration: LE JARDIN]
+
+Manet s'était vu interdire le Salon de 1866. En 1867 devait se tenir
+une exposition universelle où, à côté des produits de l'industrie, on
+ferait une place aux oeuvres d'art. Cette exposition dépassait en
+importance le Salon annuel. Les artistes de toutes nations mis à côté
+les uns des autres et destinés à être jugés, outre le public parisien,
+par des spectateurs du monde entier, devaient éprouver un intérêt
+particulier à s'y montrer. Manet essaya donc de s'y faire recevoir.
+Mais le jury appelé à désigner les oeuvres admissibles le repoussa. En
+1867 comme en 1866, il allait ainsi être étouffé. Il ne lui restait
+plus, dans cette extrémité, qu'à se produire quand même, en recourant
+à une exposition particulière.
+
+Il avait du reste déjà pratiqué une exposition de ce genre au
+commencement de 1863. Elle avait eu lieu sur le boulevard des
+Italiens, dans un local que l'on appelait _Chez Martinet_, du nom de
+son propriétaire, un homme d'initiative, qui soutenait les jeunes
+artistes inconnus ou discutés et prenait leurs tableaux pour les
+mettre sous les yeux du public. Manet avait groupé chez lui quatorze
+toiles, parmi lesquelles se voyaient la _Musique aux Tuileries_, le
+_Vieux musicien_, le _Ballet espagnol_, la _Chanteuse des rues_, _Lola
+de Valence_. Cet ensemble n'avait eu d'ailleurs aucun succès. Les
+visiteurs n'y avaient découvert que du «bariolage», selon l'expression
+employée à cette occasion par Paul Mantz dans la _Gazette des
+Beaux-Arts_. On peut même dire que cette exposition, en indisposant
+les esprits, avait contribué au refus que le jury du Salon faisait
+quelques semaines après du _Déjeuner sur l'herbe_.
+
+Mais Manet ne devait jamais se laisser rebuter; sa persistance à
+vouloir exposer en tout lieu et à montrer ses tableaux en toute
+circonstance devait être inébranlable. Il était convaincu que le
+public, par habitude, arriverait à se familiariser avec ses formes et
+ses procédés et qu'après s'en être d'abord offensé, il finirait par
+les trouver bons. Il avait raison au fond; seulement ce changement
+qu'il attendait tous les jours comme un accident heureux, susceptible
+de le favoriser à chaque nouvelle exposition, ne devait réellement
+avoir lieu qu'après une très longue bataille, continuée pendant des
+années, et ne serait obtenu que par ses oeuvres accumulées tout
+entières. Toujours est-il qu'avec la détermination de se montrer en
+toutes circonstances, il ne pouvait se résigner à perdre l'occasion
+d'une exposition universelle qui s'offrait en 1867, en se laissant
+étouffer par le refus d'un jury. Il se résolut à montrer l'ensemble de
+ses oeuvres et, à cet effet, il fit élever une construction en bois,
+une sorte de baraque, près du pont de l'Alma. Il avait obtenu
+l'autorisation de la placer sur une contre-allée de l'avenue qui longe
+les Champs-Elysées, sur le bord de l'eau. L'autorisation d'en élever
+une semblable avait été accordée à Courbet qui, de même que Manet,
+s'était vu fermer les portes de l'Exposition universelle. Placés l'un
+près de l'autre, ils allaient donc tous les deux soumettre leurs
+oeuvres au public dans un local particulier.
+
+L'exposition au pont de l'Alma s'ouvrit en mai 1867. Elle comptait
+cinquante numéros, à peu près toute l'oeuvre de l'auteur. C'était un
+magnifique ensemble de tableaux, qui sont pour la plupart maintenant
+entrés dans les musées ou ont pris place dans les grandes collections
+d'Europe ou d'Amérique. Mais le public ne voulut y voir qu'une réunion
+de choses grossières. Il y retrouvait surtout le _Déjeuner sur
+l'herbe_ et _l'Olympia_, qui l'avaient si profondément offensé, et le
+temps écoulé depuis leur apparition était trop court pour qu'il pût
+être amené à modifier son opinion. On ne faisait du reste aucun tri
+entre les oeuvres, on les condamnait en bloc, comme conçues et
+exécutées en dehors de toutes les règles du beau. La presse, la
+caricature s'acharnèrent de nouveau contre Manet et son exposition ne
+recueillit que railleries et réprobation.
+
+Si on eût été à même de juger avec indépendance et capable de regarder
+sans prévention, on eût cependant pu se laisser éclairer par la
+préface du catalogue des oeuvres exposées. On eût pu reconnaître en
+la lisant, que cette outrecuidance qu'on attribuait à Manet, d'homme
+jaloux de renverser toutes les règles, pour peindre d'une manière non
+encore essayée, n'existait que dans l'imagination des détracteurs. Il
+avait en effet inséré en tête de son catalogue, sous le titre de
+_Motifs d'une exposition particulière_, un appel au public. On y
+trouve une vue si juste sur son caractère et sur celui de son oeuvre,
+que nous le reproduisons en entier:
+
+ «Depuis 1861, M. Manet expose ou tente d'exposer.
+
+ «Cette année, il s'est décidé à montrer directement au public
+ l'ensemble de ses travaux.
+
+ «A ses débuts au Salon, M. Manet obtenait une mention. Mais
+ ensuite il s'est vu trop souvent écarté par le jury, pour ne pas
+ penser que si les tentatives d'art sont un combat, au moins
+ faut-il lutter à armes égales, c'est-à-dire pouvoir montrer aussi
+ ce qu'on a fait.
+
+ «Sans cela, le peintre serait trop facilement enfermé dans un
+ cercle dont on ne sort plus. On le forcerait à empiler ses toiles
+ ou à les rouler dans un grenier.
+
+ «L'admission, l'encouragement, les récompenses officielles sont
+ en effet, dit-on, un brevet de talent aux yeux d'une partie du
+ public, prévenue dès lors pour ou contre les oeuvres reçues ou
+ refusées. Mais, d'un autre côté, on affirme au peintre que c'est
+ l'impression spontanée de ce même public, qui motive le peu
+ d'accueil que l'ont les divers jurys à ses toiles.
+
+ «Dans cette situation, on a conseillé à l'artiste d'attendre.
+
+ «Attendre quoi? Qu'il n'y ait plus de jury.
+
+ «Il a mieux aimé trancher la question avec le public.
+
+ «L'artiste ne dit pas aujourd'hui: Venez voir des oeuvres sans
+ défauts; mais: Venez voir des oeuvres sincères.
+
+ «C'est l'effet de la sincérité de donner aux oeuvres un caractère
+ qui les fait ressembler à une protestation, alors que le peintre
+ n'a songé qu'à rendre son impression.
+
+ «M. Manet n'a jamais voulu protester. C'est contre lui, qui ne
+ s'y attendait pas, qu'on a protesté au contraire, parce qu'il y a
+ un enseignement traditionnel de formes, de moyens, d'aspects de
+ peinture et que ceux qui ont été élevés dans de tels principes
+ n'en admettent plus d'autres. Ils y puisent une naïve
+ intolérance. En dehors de leurs formules, rien ne peut valoir, et
+ ils se font non seulement critiques, mais adversaires actifs.
+
+ «Montrer est la question vitale, le _sine qua non_ pour
+ l'artiste, car il arrive, après quelques contemplations, qu'on
+ se familiarise avec ce qui surprenait, et, si l'on veut,
+ choquait. Peu à peu on le comprend et on l'admet.
+
+ «Le temps lui-même agit sur les tableaux avec un insensible
+ polissoir et en fond les rudesses primitives.
+
+ «Montrer, c'est trouver des amis et des alliés pour la lutte.
+
+ «M. Manet a toujours reconnu le talent là où il se trouve et n'a
+ prétendu ni renverser une ancienne peinture, ni en créer une
+ nouvelle. Il a cherché simplement à être lui-même et non un
+ autre.
+
+ «D'ailleurs M. Manet a rencontré d'importantes sympathies et il a
+ pu s'apercevoir combien les jugements des hommes d'un vrai talent
+ lui deviennent de jour en jour plus favorables.
+
+ «Il ne s'agit donc plus, pour le peintre, que de se concilier le
+ public dont on lui a fait un soi-disant ennemi.»
+
+ Mai, 1867.
+
+Quand Manet disait: «M. Manet n'a jamais voulu protester. C'est contre
+lui, _qui ne s'y attendait pas_, qu'on a protesté au contraire.» Quand
+il disait encore: «M. Manet a toujours reconnu le talent là où il se
+trouve et n'a prétendu ni renverser une ancienne peinture, ni en
+créer une nouvelle. Il a cherché simplement à être lui-même et non un
+autre», il exprimait de bonne foi une parfaite vérité. L'idée de
+révolte personnelle, pour se soustraire aux préceptes des ateliers et
+à une tradition qu'il jugeait vieillie, lui était certes venue et lui
+appartenait, mais non celle qu'on lui prêtait, de chercher, avec
+outrance, à heurter les règles de tout temps observées. Rien n'était
+plus éloigné de son esprit. Jamais il n'avait entendu protester, de
+manière à froisser le public et à se l'aliéner. La situation de
+réprouvé qu'on lui faisait lui était au contraire odieuse. Il ne
+demandait qu'à conquérir le public, il avait toujours pensé qu'il y
+parviendrait. Il ne pouvait même s'expliquer comment les oeuvres qu'il
+produisait, selon sa pente naturelle, pouvaient être répulsives et
+pourquoi on s'indignait à leur vue. Aussi s'attendait-il toujours à
+voir le public revenir à de meilleurs sentiments à son égard. Chaque
+fois qu'un défenseur, un disciple parmi les jeunes ou un simple
+spectateur bienveillant se déclarait, il accueillait ces marques
+isolées avec une satisfaction hors de leur importance, croyant y voir
+le point de départ de ce changement envers lui, sur lequel il comptait
+toujours.
+
+Jamais en effet personne n'a peint avec plus de sincérité et, pour une
+part, avec plus de naïveté que Manet; jamais personne n'a, le pinceau
+à la main, absorbé par le sujet, cherché à le rendre plus fidèlement.
+Le dissentiment survenu entre le public et lui provenait donc d'une
+différence de vision. Manet et les autres ne voyaient pas de la même
+manière, leurs yeux ne percevaient pas de semblables images. Or, dans
+ce désaccord, c'était le peintre qui avait raison. Quand on disait:
+«Ce nouveau venu ne peut cependant être dans le vrai contre le peuple
+entier, qui le condamne et qui serait, lui, dans l'erreur», c'était
+bien réellement le nouveau venu qui avait raison contre tous les
+autres, qui avaient tort, qui voyaient et jugeaient mal.
+
+Les autres ne promenaient autour d'eux que des yeux éteints, tandis
+que Manet possédait une vision éclatante. Les choses lui
+apparaissaient en pleine lumière, avec une splendeur exceptionnelle.
+La nature l'avait réellement doué d'une manière spéciale et, par là,
+l'avait créé pour être peintre, dans le grand sens du mot. C'est ce
+que Zola avait tout d'abord reconnu et qu'il criait à la foule, en lui
+disant: «Manet possède un tempérament à part, il est doué d'une vision
+inattendue. L'exception qui vous le rend antipathique est la raison
+même de sa supériorité. Elle doit le faire prédominer sur les artistes
+de cette tradition banale et de ces pastiches courants, que vous
+admirez, parce qu'ils sont à l'unisson de votre platitude, mais qui,
+dépourvus d'originalité et d'invention, ne sauraient vivre».
+
+La faculté de voir à part ne venait, chez Manet, ni d'un acte
+raisonné, ni d'un effort de volonté, ni du travail. Elle était le seul
+fait de la nature. Elle était le don. Elle correspondait chez lui
+peintre, à la supériorité qui chez l'écrivain crée le poète, l'homme à
+part, exceptionnellement inspiré. On peut apprendre le métier de la
+peinture et parvenir à peindre, on peut apprendre la versification et
+réussir à faire des vers, mais cela ne permettra à personne, qui n'a
+été spécialement doué, de se dire peintre ou poète, au sens élevé du
+mot. Manet avait été doué par la nature pour être peintre. Il voyait
+les choses dans un éclat de lumière, que les autres n'y découvraient
+pas, il fixait sur la toile les sensations qui avaient frappé son
+oeil. En le faisant il agissait inconsciemment, puisque ce qu'il
+voyait lui venait de son organisation. Rien n'était donc plus faux que
+de l'accuser de s'adonner à la soi-disant peinture bariolée, de propos
+délibéré, et par pur désir d'attirer l'attention.
+
+Pour une part, l'originalité qui soulevait le public contre lui était
+donc l'effet d'une manière d'être organique, à laquelle il obéissait
+sans y pouvoir rien changer; mais pour l'autre, elle venait de
+l'esthétique particulière qui le guidait, et qui alors était le
+résultat d'une préférence. Aussi bien le choix lui en avait été dicté,
+en partie, par l'étude des devanciers, avec lesquels ses penchants
+l'avaient fait entrer plus spécialement en contact. Cet homme, accusé
+d'ignorance, avait étudié, comparé, copié dans les musées. Il avait
+fait des voyages pour connaître les maîtres étrangers. Ses affinités
+l'avaient porté vers Frans Hals parmi les Hollandais, les Vénitiens
+parmi les Italiens, Velasquez et Goya parmi les Espagnols. Or
+l'esthétique qui était sienne avait aussi été la leur.
+
+Tous ceux-là en effet avaient étudié la vie autour d'eux, s'étaient
+tenus dans le monde de leur temps, avaient peint les hommes de leur
+milieu, avec les costumes qu'ils portaient. Ce grossier réalisme que
+le public prétendait trouver chez Manet, pour lequel il l'accablait
+d'injures, n'était, sous une forme adaptée à des conditions nouvelles,
+que la peinture du monde vivant, telle que l'avaient connue les
+Hollandais, les Vénitiens et les Espagnols. Whistler a très bien dit,
+dans son _Ten o'clock_, que tous ceux-là avaient su reconnaître la
+beauté, dans les conditions de vie les plus diverses: «Comme Rembrandt
+quand il découvrait une grandeur pittoresque et une noble dignité au
+quartier juif d'Amsterdam, sans regretter que ses habitants ne fussent
+pas des Grecs. Comme Tintoret et Paul Véronèse parmi les Vénitiens,
+ne s'arrêtant pas à changer leurs brocarts de soie pour les draperies
+classiques d'Athènes. Comme Velasquez à la cour de Philippe, dont les
+Infantes, habillées de jupons inesthétiques, sont artistiquement de la
+même valeur que les marbres d'Elgin.» Ainsi cette accusation élevée
+contre Manet, de violer toutes les règles jusqu'à ce jour admises, ne
+venait que de la médiocrité de vision du public, que de son étroitesse
+de jugement, que de son ignorance du passé, que de son amour de la
+routine et de sa complaisance pour la banalité.
+
+Manet n'avait jamais connu cette révolte contre les règles et contre
+les maîtres qu'on lui prêtait. Personne n'admirait plus que lui les
+vrais maîtres modernes, Ingres, Delacroix, Courbet. Personne n'avait
+plus étudié que lui les maîtres anciens pour lesquels il se sentait de
+l'affinité. Il tenait d'ailleurs à proclamer lui-même, en toutes
+circonstances, le respect qu'il ressentait pour les grands artistes
+ses devanciers. Il n'était pas plus en dehors des réelles données de
+l'art que Wagner, qui a subi, en partie, les mêmes reproches que lui.
+Tout le monde voit aujourd'hui que Wagner n'a fait que développer la
+musique allemande, que loin d'être en contradiction avec le passé, il
+s'appuie en partie sur lui. Il a repris, par la liaison étroite du
+drame écrit et de la musique, le système de Glück et, pour
+l'orchestration et la polyphonie, s'est d'abord inspiré des dernières
+oeuvres de Beethoven. Wagner n'a été en révolte que contre la
+banalité, la platitude et les formules triviales de son temps. Il en a
+été de même de Manet, il était en révolte contre le soi-disant grand
+art traditionnel et un prétendu idéal, qu'il jugeait décrépits et sans
+avenir. Il s'était personnellement mis à rechercher un renouveau, en
+s'appuyant sur l'observation du monde vivant. Par là il continuait
+l'école française et, à la suite des vrais maîtres qui, dans ce
+siècle, l'ont développée, lui faisait faire un pas en avant.
+
+On voit très bien cela maintenant, mais au moment, en 1867, où le
+public avait sous les yeux un ensemble d'oeuvres qui lui eût déjà
+permis de le voir, ses préjugés et son ignorance l'en empêchaient, et
+il continuait et devait continuer longtemps à poursuivre Manet de ses
+railleries et de ses insultes.
+
+
+
+
+DE 1868 A 1871
+
+
+
+
+VII
+
+DE 1868 A 1871
+
+
+Manet, au cours des neuf années où, depuis 1859, il avait présenté des
+tableaux aux Salons ou expositions officielles, les avait vu repousser
+quatre fois et accepter seulement trois. Mais sa persistance à vouloir
+se montrer, sa décision, à l'occasion de l'Exposition universelle, de
+mettre sa production entière sous les yeux du public, le bruit énorme
+fait autour de son nom, lui avaient créé une importance assez grande,
+pour qu'il devînt à peu près impossible de le proscrire plus
+longtemps. En outre certains, tout en condamnant d'avance ses oeuvres,
+exprimaient cependant le désir de les voir. D'autres, par pure
+générosité et esprit de justice, frappés de la persévérance d'un
+homme obstinément sur la brèche, eussent sûrement protesté contre les
+rigueurs du jury, si elles se fussent renouvelées. Toutes ces causes
+devaient donc amener, en faveur de Manet, un changement dans la
+conduite des jurys, tellement qu'après avoir vu ses tableaux refusés
+systématiquement aux Salons, il devait maintenant les voir, comme
+règle, admis, et les refus qui pourraient encore l'atteindre ne
+surviendraient plus que comme des exceptions. En 1868, il présente au
+Salon deux tableaux: le _Portrait d'Émile Zola_, et _Une jeune Femme_,
+qui sont donc reçus.
+
+Le _Portrait d'Emile Zola_ était comme le _Fifre_ de l'année
+précédente, un de ces puissants morceaux de peinture qui n'eussent pu
+manquer d'être admirés, par des spectateurs en état de juger
+sainement. Il souleva de nécessité cette sorte d'opposition qui
+accueillait les oeuvres de son auteur, cependant les critiques se
+trouvèrent accompagnées de réserve. On ne put s'empêcher de remarquer
+la tête pleine de vie et de fermeté, où se révélait la force de
+caractère du modèle. La facture de diverses parties, d'une superbe
+pâte, ne pouvait non plus manquer de frapper certains artistes, plus
+ouverts que les autres. Ceux-là reconnaissaient que Manet possédait
+des qualités natives de peintre, mais après avoir autrefois déclaré
+qu'il en faisait un usage absolument détestable, ils commençaient à
+concéder que l'usage devenait moins mauvais. En somme le portrait ne
+souleva qu'une opposition mitigée.
+
+Toutefois, comme on ne faisait ces concessions qu'à contre-coeur,
+ayant devant soi deux tableaux à juger, on se dédommageait sur
+l'autre, que l'on condamnait alors sans réserve. Il s'agissait d'une
+jeune femme en pied, de grandeur naturelle, vêtue d'un peignoir rose.
+Le visage laissait voir ce type spécial qui apparaissait sur les têtes
+peintes par Manet, comme une marque de famille, mais qui constituait
+précisément une de ces particularités ayant le don d'exaspérer. A côté
+de la femme était placé un perroquet sur un perchoir. Une telle
+fantaisie ne pouvait manquer non plus d'irriter, aussi la jeune femme
+fut-elle fort mal traitée par le public, qui la dénomma impoliment la
+_Femme au perroquet_.
+
+En 1869, Manet envoya au Salon le _Balcon_ et le _Déjeuner_. Le
+_Balcon_ souleva le mépris du public, à un tel point qu'on put croire
+que son auteur n'avait fait aucun progrès auprès de lui. Ce n'était
+plus cette colère qu'avaient vue le _Déjeuner sur l'herbe_ et
+l'_Olympia_, le sujet ne la comportait pas, mais de la pure raillerie.
+On éprouvait le besoin de rire, aussi une gaieté bruyante régnait-elle
+dans l'attroupement formé en permanence devant le tableau. Il
+représentait deux jeunes femmes, l'une assise, l'autre debout, sur un
+balcon, avec un jeune homme debout par derrière, au second plan. Le
+balcon était peint en vert et aux pieds des femmes se trouvait un
+petit chien. Il semble étrange qu'une telle scène pût causer, à
+première vue, de l'hilarité. L'intérêt à y prendre résidait évidemment
+dans la valeur en soi de la peinture et dans les particularités de
+facture. Mais ce sont là des points qui échappent au public, à peu
+près en tout temps, et qui échappaient entièrement au public de cette
+époque, en présence de Manet.
+
+Il ne venait à l'esprit de personne non plus de se demander pourquoi,
+chaque année, on retournait devant ses tableaux et on les choisissait
+de préférence à tous autres pour se rencontrer. On eût pu se dire,
+avec un peu de réflexion, que cette singularité de composition et de
+facture, que cette lumière éclatante qui les faisaient ressortir et
+attiraient le public, étaient précisément la preuve chez l'artiste de
+ces facultés exceptionnelles, que seuls possèdent les vrais maîtres.
+Mais le public subissait l'attraction sans s'inquiéter d'en chercher
+la cause et une fois devant les oeuvres, il se mettait d'abord à
+railler. Le balcon vert cette fois-ci lui paraissait une horreur.
+Avait-on jamais vu un balcon vert! Les deux femmes étaient,
+disait-on, désagréables de figure et mal fagotées et le chien, à leurs
+pieds, devenait un petit monstre, aussi en dehors du bon sens que le
+chat de l'_Olympia_.
+
+C'est que le public le prenait de haut avec Manet. Il le traitait en
+fort petit garçon. Il entendait le relever de ses erreurs et lui
+enseigner les règles de son art, qu'évidemment il ignorait. Pensez
+donc! avec lui on avait affaire à un homme qui méprisait le grand art
+traditionnel, considéré seul comme de l'art véritable. C'étaient des
+scènes de la vie de chaque jour qu'il s'acharnait à peindre. Il ne
+pouvait dès lors en imposer. Ah! en présence des oeuvres du grand art,
+il en était autrement. Là le respect régnait. On entrait dans l'ordre
+des choses qu'on disait idéalisées. Or le public se rendait assez
+compte de son infirmité, pour savoir qu'il était, lui, incapable
+d'idéalisation. Il respectait donc de confiance les oeuvres crues
+idéalisées comme supérieures. Puis les sujets mythologiques ou
+historiques, les costumes et les draperies prises hors des formes
+familières, le tenaient encore sur la réserve et l'empêchaient de se
+croire juge. Il passait ainsi devant les tableaux du soi-disant grand
+art traditionnel, aux formes soi-disant idéalisées, sans trop savoir
+s'il se plaisait ou non à les regarder, mais respectueux et admirant
+de confiance. Alors il arrivait devant les toiles de Manet et son
+attitude changeait. Il n'était plus retenu ici en rien, de manifester
+son opinion. Il ne s'agissait plus de dieux et de héros, on avait sous
+les yeux des hommes ordinaires, vêtus nomme le commun des mortels.
+Aussi le public se croyait-il apte à prononcer en toute sûreté et il
+s'en donnait à coeur joie. C'étaient des femmes, et toutes les femmes
+se prenaient à regarder comment étaient façonnées leurs robes,
+qu'elles déclaraient affreuses, et les hommes clamaient que ces femmes
+n'étaient point jolies et désirables, puis on passait aux accessoires,
+pour les trouver ridicules, et au petit chien, pour le juger comique.
+Aller rire devant le _Balcon_ était devenu un des plaisirs du Salon.
+
+Le _Balcon_ attirait tellement l'attention que le _Déjeuner_ demeurait
+comme négligé. Un jeune homme vêtu d'un veston de velours s'y trouvait
+placé sur le devant, appuyé contre une table encore servie, tandis
+qu'un homme assis et une servante debout se voyaient au second plan.
+C'était son beau-frère Léon Leenhoff, qui avait posé pour le jeune
+homme en veston de velours. Le tableau était peint dans une donnée
+générale de tons gris et noirs harmonieux, que le public eût pu être
+plus particulièrement porté à accepter. Il est même probable que,
+comme le portrait de Zola de l'année précédente, il eût rencontré une
+certaine faveur, si le soulèvement causé par le _Balcon_ n'eût été
+tellement violent, qu'il s'étendait à lui.
+
+Cependant, maintenant que Manet, ayant comme forcé l'entrée des
+Salons, s'était pendant deux ans remis en vue, il devenait
+définitivement l'homme qui personnifiait le mouvement de révolte
+contre la tradition et la routine des ateliers. Il voyait donc venir
+vers lui, en admirateurs, ces artistes possédés eux aussi du besoin de
+l'originalité et à la recherche de voies nouvelles.
+
+Une des adhésions qu'il recueillit alors fut celle de Mlle Berthe
+Morisot. Née à Bourges en 1841, elle appartenait à une famille de
+vieille bourgeoisie. Une vocation décidée l'avait portée vers la
+peinture. Son premier maître avait été Guichard, puis elle avait
+profité des conseils de Corot. Elle avait exposé aux Salons de 1864,
+65, 66, 67 des tableaux remarqués de certains critiques. Tout en
+venant se rattacher à Manet, il ne faudrait point la donner comme
+devenue véritablement son élève. Manet qui avait en aversion la
+tradition des ateliers, qui était l'indépendance même, n'eût pu se
+prêter à enseigner régulièrement; mais par la montre de sa peinture
+aux Salons d'abord, puis pur ses conseils et sa sûreté de jugement, il
+devait, sans se transformer en professeur, agir sur un grand nombre
+d'artistes, en voie de se former ou déjà formés. Mlle Morisot était
+du nombre. Elle devait subir son influence dans toute sa plénitude,
+pour arriver à peindre comme lui dans les tons clairs, sans
+l'intervention des ombres traditionnelles. Mais tout en se
+transformant de manière que ses oeuvres doivent être rangées comme
+parenté, tout à côté de celles de l'initiateur, elle a toujours su
+garder son originalité. C'était une femme distinguée, d'un grand
+charme et d'une exquise sensibilité. Ses qualités féminines se
+retrouvent dans sa peinture, qui est raffinée et cependant sans ce
+maniérisme et cette sécheresse qu'on peut reprocher généralement aux
+artistes de son sexe. Elle allait se placer au premier rang dans
+l'école née sous l'influence de Manet, qui devait prendre le nom
+d'Impressionniste.
+
+Une grande intimité s'établit entre la famille de la jeune femme et
+celle du peintre, et quelques années après, elle épousa son frère
+cadet Eugène. Tout en lui donnant des conseils, Manet toujours à la
+recherche de modèles variés et caractéristiques s'était emparé d'elle
+pour la placer dans ses tableaux. Elle lui avait donné ainsi la femme
+assise dans le _Balcon_, qui excitait précisément au Salon de 1869 une
+telle raillerie. Il peignit encore d'elle en 1870 un grand portrait en
+pied, exposé au Salon de 1873 sous le titre le _Repos_ et en outre
+plusieurs portraits, à diverses époques, en buste ou en tête.
+
+Un des tout premiers à se rallier à l'art de Manet et à comprendre la
+valeur de son système de peindre en tons clairs juxtaposés avait été
+Camille Pissarro. Né en 1830, il avait présenté aux Salons des
+tableaux dès 1859 et avait été reçu cette année-là. Depuis il s'était
+vu plusieurs fois repoussé, en particulier au Salon de 1863, et
+s'était alors trouvé le compagnon de Manet au Salon des refusés. Il
+prenait tout de suite la défense du _Déjeuner sur l'herbe_ et de
+l'_Olympia_, parmi les jeunes artistes et les hommes de sa
+connaissance s'intéressant aux choses d'art. A l'écart des voies
+battues, il ne pouvait manquer d'accueillir avec joie la manifestation
+de formules nouvelles. Il fit personnellement la connaissance de Manet
+en 1866 et entra alors avec lui en relations amicales suivies. Il se
+sentait surtout porté vers la peinture de paysage; il devait s'y faire
+une place de maître par la sincérité de l'observation, le sentiment de
+la nature agreste et le charme rustique, que laisseraient voir ses
+oeuvres.
+
+En 1862 quatre jeunes gens, Claude Monet, Renoir, Bazille, Sisley, se
+rencontraient dans l'atelier de Gleyre et s'y liaient d'amitié. Ils
+devaient après cela subir les mêmes influences, se faire une même
+esthétique et se développer concurremment. Au moment où ils
+cherchaient encore leur voie, Manet était en pleine production; aussi
+sa manière de peindre en clair devait-elle avoir sur eux une
+influence décisive.
+
+Claude Monet en particulier, étant allé voir l'exposition faite chez
+Martinet en 1863 d'un ensemble d'oeuvres de Manet, en avait reçu une
+véritable commotion. Il avait tout de suite reconnu que là étaient ses
+affinités. Il s'était donc mis à peindre en tons clairs et, comme il
+était porté vers la peinture de paysage, il s'était mis, en même
+temps, à peindre en plein air. L'adoption des tons clairs et de la
+pratique du plein air étaient alors des particularités assez neuves,
+pour ne pouvoir manquer d'attirer l'attention. Aussi lorsque Claude
+Monet apparut pour la première fois au Salon, en 1865, avec deux
+marines, fut-il remarqué. C'était l'année même où Manet faisait un si
+grand bruit avec son _Olympia_. Il avait complètement ignoré
+l'existence de Monet, plus jeune que lui de huit ans et resté
+jusqu'alors inconnu. Il découvrit au Salon les deux marines; les
+voyant signées d'un nom si semblable au sien, il crut à une sorte de
+plagiat et s'éleva d'abord contre leur auteur, en demandant avec
+humeur, autour de lui: «Quel est ce Monet qui a l'air de prendre mon
+nom et qui vient ainsi profiter du bruit que je fais?» Monet, au su de
+ces interrogations, prit grand soin d'accoler, en toutes
+circonstances, son prénom de Claude à son nom patronymique, pour se
+bien distinguer et empêcher toute confusion avec le quasi-homonyme.
+
+[Illustration: TÊTE D'ÉTUDE]
+
+Les deux hommes restèrent après cela près d'un an sans se rapprocher,
+lorsqu'en 1866 Monet, conduit par Zacharie Astruc, alla voir Manet
+dans son atelier et, à partir de ce moment, les relations les plus
+amicales s'établirent entre eux. A cette époque, Renoir, Bazille et
+Sisley entraient également en rapports avec Manet et ainsi le groupe
+des quatre amis, d'abord formé dans l'atelier de Gleyre, se trouva
+tout entier uni à lui.
+
+Pissarro, Claude Monet, Renoir, Berthe Morisot, Cézanne, Sisley,
+étaient des peintres qui devaient partir du point de départ de la
+peinture claire, dont ils auraient reçu l'exemple de Manet, pour aller
+en avant dans une voie qui devait les conduire à ce que l'on
+appellerait l'Impressionnisme, mais Manet, sans les influencer d'une
+manière aussi directe, par son initiative de peindre les scènes du
+monde vivant, devait cependant agir sur certains autres artistes qui,
+le voyant entrer dans des voies nouvelles, allaient sentir qu'il leur
+conviendrait à eux aussi de s'y engager. Tel était Degas, de deux ans
+environ plus jeune que lui, doué d'une puissante originalité et d'une
+manière d'être très tranchée. Si Manet devait être surtout peintre,
+Degas devait être surtout dessinateur. Il avait été élève de Lamothe
+et de l'École des Beaux-Arts. Sous l'influence du premier
+enseignement, il semblait devoir se tenir à la rigide tradition
+classique. Parmi ses productions de jeunesse, se trouvent des dessins
+exécutés selon les procédés d'Ingres. Il avait aussi, de bonne heure,
+fait une copie de l'_Enlèvement des Sabines_ du Poussin qui, par sa
+fidélité et sa précision, avait révélé ses dons naturels de
+dessinateur. Puis, commençant à produire des oeuvres personnelles, il
+avait peint un tableau d'histoire, où Sémiramis avait formé le sujet.
+Tout paraissait donc indiquer qu'il se consacrerait aux sujets
+classiques, à la peinture d'histoire. Mais il avait l'esprit trop
+ouvert pour ne pas reconnaître que la tradition classique était
+épuisée. Il voyait en même temps apparaître, avec l'art de Manet, une
+esthétique nouvelle, appropriée aux besoins nouveaux. Aussi,
+délaissant la voie de la tradition où il était d'abord entré,
+s'engageait-il lui aussi, sans esprit de retour, dans celle de
+l'observation du monde vivant.
+
+Une grande amitié s'était établie entre Manet et Fantin-Latour,
+quoiqu'ils différassent profondément. Manet se montrait surtout vif
+dans ses allures, homme d'impulsion et de saillie, Fantin-Latour
+demeurait au contraire replié sur lui-même, porté à la rêverie et à la
+mélancolie. Les deux hommes s'étaient probablement sentis attirés
+l'un vers l'autre, par le contraste même qui existait entre eux. Leur
+liaison datait de 1857. Elle s'était nouée au Louvre où Fantin
+travaillait assidûment, persuadé que les meilleures leçons étaient à
+trouver auprès des vieux maîtres. Ils s'étaient d'abord rencontrés
+copiant les mêmes tableaux des Vénitiens, vers lesquels une commune
+admiration les avait portés. L'amitié ainsi commencée s'était
+resserrée à l'occasion du Salon de 1861, où ils avaient été reçus
+ensemble, et à l'occasion de celui de 1863, où ils avaient été tous
+les deux refusés. Fantin-Latour devait garder son originalité en face
+de Manet. Il peignait dans des tons gris qui lui étaient propres. Il
+avait exécuté, sous le titre d'_Hommage à Delacroix_, une composition
+mise au Salon de 1864, où un certain nombre de jeunes artistes étaient
+assemblés autour d'un portrait de Delacroix, et il y avait fait
+figurer Manet au premier plan. Il peignait aussi un portrait de son
+ami, exposé au Salon de 1867.
+
+C'était un groupement qui se formait d'hommes pénétrés du besoin
+d'émancipation et unis par un même désir de trouver des voies
+nouvelles. Manet, par la renommée qu'on lui avait faite de révolté,
+devenait celui vers lequel les autres convergeaient. Il servait à les
+rallier et à les tenir ensemble. Le café Guerbois, aux Batignolles, à
+l'entrée de l'avenue de Clichy, devint le lieu choisi pour se réunir.
+Manet, qui habitait dans le voisinage, y venait fréquemment le soir.
+Le vendredi était le jour spécial, où l'on se rencontrait plus
+volontiers. A côté des peintres se voyaient des graveurs, Desboutins,
+Belot, un sculpteur poète Zacharie Astruc. Aux artistes se joignaient
+des hommes de lettres; Duranty, romancier et critique de l'école dite
+alors réaliste, y était fort assidu; on y trouvait aussi Zola, Cladel,
+Philippe Burty, Vignaux, Babou. D'autres, en assez grand nombre, y
+apparaissaient visiteurs irréguliers, plus ou moins liés d'amitié ou
+d'opinion avec les assidus du lieu.
+
+Ces hommes se trouvaient là groupés, sur la hauteur de la place
+Clichy, comme sur une sorte de mont Aventin. La grande ville
+au-dessous d'eux leur était hostile, elle semblait vouloir à jamais
+leur rester fermée. Mais ils possédaient la force de la jeunesse, ils
+avaient foi en l'avenir, ils se sentaient au-dessus du mépris et des
+railleries. L'isolement ne les effrayait point. Manet avait l'habitude
+de dire: «Il faut être mille ou seul.» Ils portaient véritablement en
+eux des éléments de renouveau et des germes de vie, et ils devaient à
+la longue réaliser leur rêve de conquérir la grande ville, qui
+maintenant les repoussait.
+
+En 1870, Manet exposa au Salon deux tableaux, la _Leçon de Musique_
+et le _Portrait de Mlle E. V._ (Eva Gonzalès).
+
+La _Leçon de Musique_ présentait un sujet très simple, une scène à
+deux personnages de grandeur naturelle. Le maître qui donne la leçon,
+un jeune homme, est assis sur un divan. Il pince de la guitare pour
+accompagner l'élève, une jeune femme, placée près de lui, suivant du
+doigt, sur un cahier de musique, l'air qu'elle chante. Manet, selon
+son habitude de renouveler constamment ses modèles et de les choisir à
+physionomie tranchée, avait fait poser Zacharie Astruc pour le maître
+de musique. Il avait déjà peint un portrait de lui en 1863. Zacharie
+Astruc alors mêlé, en la double qualité de sculpteur et de poète, aux
+luttes du groupe rassemblé autour de Manet, possédait une tête
+caractéristique de Méridional et était un modèle toujours prêt. Manet,
+l'introduisait donc dans sa _Leçon de Musique_. Ce jeune homme et
+cette jeune femme assis simplement l'un près de l'autre ne pouvaient
+donner lieu à de bien vifs commentaires. Aussi le tableau ne
+souleva-t-il point la tempête et les railleries, comme le _Balcon_ du
+Salon précédent; d'ailleurs il ne plut à personne et ne reçut qu'un
+accueil froidement méprisant.
+
+Entre les deux tableaux exposés annuellement par Manet, il y en avait
+toujours un qui attirait plus spécialement les regards, devant lequel
+la foule se tenait plus compacte, et cette année-ci ce fut le
+_Portrait de Mlle E. V._ (Eva Gonzalès). Manet a peint en Mlle
+Gonzalès la seule élève qu'il ait réellement eue et qu'il ait à peu
+près entièrement formée. Je dis à peu près, parce que la jeune fille,
+avant de se mettre sous sa direction, avait déjà reçu certaines leçons
+du peintre Chaplin. C'était une personne d'une beauté éclatante, à la
+Marie-Thérèse, fille d'Emmanuel Gonzalès, romancier et secrétaire de
+la Société des gens de lettres. Elle devait épouser le graveur Guérard
+et mourir toute jeune de suites de couches. Elle était parvenue assez
+rapidement, sous la direction de Manet, à peindre d'une manière
+vigoureuse, mais elle n'a pu produire que quelques oeuvres avant de
+mourir.
+
+Eva Gonzalès avait été représentée par Manet de grandeur naturelle,
+assise devant un chevalet, peignant un bouquet de fleurs, vêtue d'une
+robe blanche: le fond était en gris clair et par terre s'étendait un
+tapis bleu azur. Le tableau se trouvait donc exécuté en pleine clarté,
+les couleurs diverses s'y trouvaient juxtaposées, comme toujours, sans
+transition et sans atténuation de demi-tons. Aussi cet arrangement
+offusquait-il; les visiteurs le déclaraient brutal et criard. Il
+fallait vraiment que le public, habitué depuis de longues années aux
+ombres opaques, que les peintres étendaient sur leurs toiles, se fût
+fait des yeux d'oiseau de nuit, pour que ce portrait d'Eva Gonzalès
+lui déplût. Si véritablement le tableau était peint tout en clair, il
+n'offrait cependant rien de heurté et de violent; l'ensemble était
+d'une grande tenue. On me permettra de reproduire le jugement qu'il me
+suggérait dans le moment, que publiait l'_Électeur libre_ du 9 juin
+1870: «Nous déclarons, en face de ce portrait, qu'il nous est
+absolument impossible de comprendre ce qui peut exciter ce parti pris
+de dénigrement de tout ou partie du public. Le ton de l'ensemble n'est
+nullement cru ou criard; tout au contraire la robe blanche de la jeune
+fille, d'un ton éteint, se marie harmonieusement avec le tapis d'un
+bleu azuré et avec le fond gris du tableau; la pose est naturelle, le
+corps plein de mouvement et quant aux traits du visage, si on leur
+retrouve le type d'une saveur si particulière qui est celui de M.
+Manet, ce type est au moins cette fois-ci plein de vie et ne manque
+pas d'élégance.»
+
+Ces réflexions, maintenant que le tableau revu n'excite plus de
+désapprobation, peuvent sembler banales, mais lorsqu'elles parurent,
+dans un journal grave, elles firent l'effet de paradoxes. C'est du
+reste avec une peine extrême que je les avais fait accepter et je
+raconterai comment j'y étais parvenu, ce qui me donnera l'occasion de
+faire connaître la conduite que la presse tenait alors à l'égard de
+Manet. Tous les ans, lorsque le Salon s'ouvrait, les journaux
+illustrés et les feuilles de la caricature, avant d'avoir rien
+examiné, se livraient à un débordement de charges et de dessins
+grotesques, aussi offensants que possible. Manet était traité comme le
+dernier des rapins, produisant des oeuvres simplement bouffonnes. Les
+grands journaux se taisaient, passaient son exposition sous silence
+ou, s'ils en parlaient, c'était pour montrer leur supériorité, pour
+faire la leçon au peintre et lui enseigner les règles de son art,
+qu'évidemment il ignorait. On voulait bien quelquefois lui reconnaître
+des dons naturels, mais pour déclarer aussitôt qu'il en faisait le
+plus mauvais usage. Telle était l'attitude des grands journaux, qui se
+respectaient encore assez pour ne pas trop s'abandonner aux injures.
+Mais dans les autres d'ordre secondaire, où la critique du Salon était
+confiée à des écrivains de rencontre ou aux premiers venus, on se
+livrait aux attaques les plus grossières. Le pire des malfaiteurs eût
+pu à peine exciter une poursuite aussi féroce, répétée d'année en
+année.
+
+Parmi les amis de Manet, cette conduite de la presse causait une
+colère sans mélange. Le public, on n'en parlait pas, on ressentait
+pour sa stupidité un tel mépris. Mais ces journalistes, qui faisaient
+la leçon aux autres, qui se targuaient auprès de leurs lecteurs de
+lumières spéciales et qui, incapables de compréhension, n'étayaient
+leurs critiques que sur des insultes! Ceux-là étaient de purs
+criminels. Cependant, que faire! Depuis la réprobation que Zola avait
+soulevée par ses articles, la presse entière demeurait fermée. Les
+directeurs de journaux faisaient bonne garde et tous les projets
+nourris autour de Manet pour s'insinuer dans certaines feuilles
+restaient vains.
+
+J'étais alors lié d'amitié avec les frères Picard. Ernest Picard, le
+député, avait fondé avec un groupe de parlementaires un journal,
+l'_Électeur libre_, dont son frère Arthur était devenu rédacteur en
+chef. J'allai trouver ce dernier et je convins avec lui de faire, pour
+son journal, le compte rendu du Salon de 1870. Ma collaboration serait
+gratuite, ce qui m'assurerait la liberté entière de mes jugements. Il
+ne se doutait point que mon intention fût de défendre Manet. Deux
+articles avaient paru, dont il s'était montré satisfait, mais avant
+que je n'eusse écrit le troisième, quelqu'un était allé lui dire qu'il
+pouvait s'attendre à ce qu'étant l'ami de Manet, j'entreprisse son
+éloge. Un matin, je vois entrer chez moi Arthur Picard tout effaré,
+qui me demande si j'avais réellement l'intention, comme on le
+croyait, de louer Manet, dans un journal aussi respectable que le
+sien, s'adressant à des lecteurs aussi choisis, etc, etc. Je lui
+répondis qu'en effet je me proposais d'écrire un article spécial sur
+Manet, où, selon la convention qui m'assurait la liberté de mes
+jugements, je dirais de ses oeuvres le bien que j'en pensais. Mon
+visiteur abasourdi me déclara alors, que quand nous avions conclu
+notre arrangement, il n'avait été question de rien de semblable, que
+Manet et sa peinture étaient des choses à part et qu'il n'avait jamais
+pu venir à son esprit que, dans un journal tel que le sien, qui que ce
+soit chercherait à en faire l'éloge. Il se refuserait donc à publier
+un article qui soulèverait l'indignation de ses lecteurs. Après
+altercation, aucun de nous ne voulant céder, je lui dis que je
+renonçais à continuer la critique du Salon et qu'il eût à en charger
+qui bon lui semblerait. Quand il vit que le Salon commencé allait
+rester interrompu, après deux articles qui annonçaient une suite, il
+fut obligé de se radoucir. Bref, nous transigeâmes. Il accepterait
+l'éloge, à condition qu'il fût tellement atténué et enveloppé de
+circonlocutions que les lecteurs n'en fussent pas trop offensés.
+J'écrivis mon article sur ces données et il l'inséra dans son journal.
+
+Le Salon de 1870 contenait un tableau important que Fantin-Latour
+exposait sous le titre d'_Un atelier aux Batignolles_. C'était un de
+ces arrangements, tels qu'il en avait déjà peints, comme son _Hommage
+à Delacroix_, où se trouvaient réunis des hommes pénétrés de goûts
+communs. L'_Atelier aux Batignolles_ représentait donc Manet assis
+devant un chevalet, en train de peindre et, groupés autour de lui, les
+artistes et écrivains qui avaient subi son influence ou étaient
+devenus ses défenseurs. On y voyait figurer Emile Zola, Claude Monet,
+Renoir, Bazille, Zacharie Astruc, Maître et Scholderer. Le tableau
+attira particulièrement l'attention. Il était peint dans une note
+générale grise et dans cette donnée réaliste, qui se produisant alors
+comme des choses neuves, eussent suffi à le faire remarquer. En outre,
+il venait offrir au public l'image de ces hommes révoltés qui
+l'intriguaient et il éprouvait du plaisir à pouvoir enfin les
+connaître. On avait appris vaguement, par les révélations de la
+presse, que dans un certain café des Batignolles, un groupe d'hommes
+se réunissait autour de Manet. Or, pour le public, il ne pouvait se
+dire et se préparer dans de telles réunions que des choses bizarres.
+Les Batignolles avaient d'ailleurs paru aux Parisiens, de la ville en
+bas, un lieu fort bien adapté à pareille société, car habiter ou
+fréquenter ce quartier entraînait presque une idée de ridicule et
+donnait matière aux plaisanteries. Le tableau de Fantin venant
+représenter Manet et son groupe dans un atelier aux Batignolles
+offrait au public et aux journalistes le qualificatif qu'ils
+attendaient en quelque sorte et qui répondait tout juste à leurs
+idées. Aussi Manet et ses amis furent-ils désignés généralement à ce
+moment et pendant quelques années après, comme formant l'école des
+Batignolles.
+
+Il n'y a jamais eu d'école des Batignolles. Cette désignation ne s'est
+produite et ne s'est appliquée qu'à faux. Au moment où elle naissait
+et trouvait cours, Manet et ses amis ne formaient pas encore d'école.
+Manet était en train de produire, selon la pente de sa nature. Autour
+de lui s'étaient réunis des jeunes gens, qui subissaient son influence
+et s'appropriaient sa manière de peindre en clair et par tons
+tranchés, mais sans pour cela devenir ses élèves. Ces débutants en
+étaient eux-mêmes alors à la période des essais et ce n'est que plus
+tard, que développés d'après des tendances communes, ils se
+distingueraient assez pour qu'on eût besoin de leur trouver un nom
+spécial et alors on les appellerait les Impressionnistes. Mais en
+attendant Manet et eux n'étaient reliés par aucun lien de maître et
+d'élèves; ce qui les avait mis et les tenait ensemble était un commun
+besoin d'indépendance et de nouveauté.
+
+Il ne faudrait pas croire non plus, en regardant le tableau de
+Fantin, que les amis de Manet eussent l'habitude de s'assembler dans
+son atelier tels qu'ils y sont représentés. C'était par une licence
+d'artiste, pour parvenir à les montrer tous ensemble, que Fantin avait
+conçu son groupement, qui n'a jamais existé que sur la toile. Manet
+avait bien son atelier aux Batignolles, mais ce n'était point un lieu
+de rencontre. Il était situé dans une maison assez pauvre de la rue
+Guyot, une rue écartée, derrière le parc Monceau. La maison, qui
+n'existe plus, était entourée de chantiers, de dépôts de toute sorte,
+avec des cours et de grands espaces vides. Ce quartier, alors peu
+habité, a été depuis entièrement transformé.
+
+L'atelier consistait en une grande pièce, presque délabrée. On n'y
+voyait que les tableaux produits, disposés en piles contre la
+muraille, avec ou sans cadres. Comme Manet n'avait encore vendu qu'une
+ou deux toiles, son oeuvre se trouvait là tout entière accumulée. Il
+demeurait fort à l'écart. Il ne recevait la visite que des amis
+intimes. Il se trouvait donc dans les meilleures conditions pour
+travailler, aussi a-t-il à ce moment beaucoup produit. Outre les
+tableaux exposés aux Salons, il a encore peint les deux toiles des
+_Philosophes_, des hommes en pied, enveloppés de manteaux et d'une
+figure assez résignée pour avoir suggéré le titre. Dans la même
+donnée, il peignit encore le _Mendiant_, un véritable chiffonnier,
+qu'il avait rencontré et fait venir à son atelier. Il a tiré de ce
+sujet si pauvre en lui-même une de ces harmonies qui lui étaient
+propres, en argentant le gris de la blouse et le bleu du pantalon. Il
+y peignit aussi la _Joueuse de guitare_, une jeune femme vêtue de rose
+et de blanc, qui pince de la guitare et dont la physionomie est d'une
+saveur particulière. Les _Bulles de savon_, un morceau d'une touche
+sobre et puissante; un jeune garçon la tête relevée, un vase d'eau de
+savon à la main, souffle des bulles dans l'air.
+
+En 1867 et 1868, il peignit l'_Exécution de Maximilien_ qui, avec les
+généraux Méjia et Miramon, avait été fusillé à Queretaro, au Mexique,
+le 19 juin 1867. Cette composition de grande dimension tient une place
+importante dans son oeuvre. Elle est unique en son genre. Elle est la
+seule qui donne une scène peinte sans avoir été vue. Elle constitue
+presque une création de cet ordre, auquel Manet avait voué une si
+grande aversion dans l'atelier de Couture, la peinture d'histoire.
+L'arrangement l'occupa pendant des mois. Il s'enquit d'abord des
+circonstances et des détails du drame. C'est ainsi que, selon ce qui a
+réellement eu lieu, les trois fusillés sont placés à une distance
+exceptionnellement rapprochée du peloton d'exécution. Lorsqu'il se
+crut sûr de son effet, il se mit à peindre le tableau, en faisant
+poser une escouade de soldats, qu'on lui prêta d'une caserne, pour
+représenter le peloton d'exécution. Il fit aussi poser deux de ses
+amis, en transformant cependant leurs visages, pour figurer les
+généraux Méjia et Miramon. La tête de Maximilien seule a été peinte
+d'une manière conventionnelle, d'après une photographie. Une première
+composition et même une seconde ne lui ayant pas paru conformes aux
+renseignements précis qu'il avait fini par recueillir, il repeignit
+l'oeuvre une troisième fois, sous une forme arrêtée et définitive.
+
+Dans ce même atelier de la rue Guyot, il peignit encore mon portrait,
+en 1868. J'eus ainsi l'occasion de saisir sur le fait les propensions
+et les habitudes qui le guidaient dans son travail. Le petit portrait
+devait représenter l'original debout, la main gauche placée dans la
+poche du gilet, la droite appuyée sur une canne. Le costume est un
+«complet» gris, se détachant sur fond gris. Le tableau était donc tout
+entier dans les gris. Mais lorsqu'il eut été peint, que je le
+considérais comme terminé d'une manière heureuse, je vis cependant que
+Manet n'en n'était pas satisfait. Il cherchait à y ajouter quelque
+chose. Un jour que je revins, il me fit remettre dans la pose où il
+m'avait d'abord tenu, et plaça près de moi un tabouret, qu'il se mit
+à peindre, avec son dessus d'étoffe couleur grenat. Puis il eut l'idée
+de prendre un volume broché, qu'il jeta sous le tabouret et peignit de
+sa couleur vert clair. Il plaça encore, par-dessus le tabouret, un
+plateau de laque avec une carafe, un verre et un couteau. Tous ces
+objets constituèrent une addition de nature morte, de tons variés,
+dans un angle du tableau, qui n'avait aucunement été prévue et que je
+n'avais pu soupçonner. Mais après il ajouta un objet encore plus
+inattendu, un citron sur le verre du petit plateau.
+
+Je l'avais regardé faire ces additions successives assez étonné,
+lorsque me demandant quelle en pouvait être la cause, je compris que
+j'avais en exercice, devant moi, sa manière instinctive et comme
+organique de voir et de sentir. Évidemment, le tableau tout entier
+gris et monochrome ne lui plaisait pas. Il lui manquait les couleurs,
+qui pussent contenter son oeil, et ne les ayant pas mises d'abord, il
+les avait ajoutées ensuite sous la forme de nature morte. Ainsi cette
+pratique des tons clairs juxtaposés, des «taches» lumineuses qu'on lui
+reprochait comme un «bariolage», qu'on l'accusait d'avoir adoptée
+délibérément pour se distinguer quand même de tous les autres, était,
+dans les profondeurs de l'être, l'instinct le plus franc, la manière
+la plus naturelle de sentir. Mon portrait n'avait été fait que pour
+lui et pour moi, je n'avais aucune idée de l'exposer et, en le
+peignant tel qu'il l'avait successivement complété, je puis certifier
+qu'il n'avait pensé qu'à se satisfaire lui-même, sans aucun souci de
+ce qu'on pourrait en dire.
+
+En examinant depuis ses tableaux, à la lueur que le complément apporté
+à mon portrait m'avait donnée, j'ai retrouvé partout cette même
+pratique d'addition de parties claires, où il surélève, pour ainsi
+dire, la note du coloris, à l'aide de quelques tons tranchés et à part
+des autres. C'est ainsi que dans le _Déjeuner sur l'herbe_, se
+trouvent répandus sur le sol les accessoires multicolores. C'est ainsi
+que dans l'_Olympia_, il a mis le gros bouquet de fleurs variées et le
+chat noir contre les blancs du lit. C'est ainsi que dans son tableau
+l'_Artiste_, conçu précisément dans une note générale grise, comme mon
+petit portrait, il a peint, par derrière le personnage debout, un
+chien dons les tons clairs et en lumière. Par là s'explique son goût
+pour les natures mortes, qu'il place, comme accessoires ou comme fond,
+dans des oeuvres où il semble que d'autres n'eussent point pensé à les
+mettre: dans le _Portrait d'Émile Zola_, dans le _Déjeuner_, dans le
+_Bar aux Folies-Bergère_. Elles lui offraient le moyen d'introduire
+ces juxtapositions de couleurs vives, qui étaient la joie de son
+oeil. De même dans le _Balcon_, le balcon vert au premier plan, et,
+dans l'_Argenteuil_, le bleu éclatant du fond, lui fournissent
+l'occasion qu'il recherche, d'avoir une note surélevée de couleur,
+venant se superposer à la gamme déjà claire de l'ensemble.
+
+On comprend dès lors l'opposition que ses oeuvres devaient rencontrer.
+Elles révélaient une pratique diamétralement opposée à celle que les
+autres suivaient, enseignée et recommandée dans les ateliers. Les
+autres atténuaient l'éclat du coloris, fondaient les tons,
+enveloppaient les contours d'ombre. Lui supprimait les ombres, mettait
+tout en clair, juxtaposait les tons tranchés et, par-dessus
+l'ensemble, plaçait encore quelque note accentuée de couleur.
+L'habitude de Manet, en exécutant une oeuvre, était donc d'aller, dans
+une voie ascensionnelle, vers le coloris de plus en plus éclatant et
+les tons de plus en plus clairs. Mais il y avait si bien là le jeu
+d'une propension naturelle, que ce qu'il faisait dans les cas
+particuliers, il l'a fait, d'ensemble, à travers le temps. L'effort
+qui apparaît dans chaque tableau pour y mettre plus de clarté s'est
+retrouvé dans le développement graduel de l'oeuvre. On y reconnaît la
+volonté constante d'obtenir un surcroît de clarté; ce qu'il a en effet
+réalisé, puisque des débuts à la fin, ses productions rangées
+chronologiquement laissent voir une marche ininterrompue vers un
+éclat de plus en plus grand et une lumière de plus en plus vive.
+
+S'il avait rejeté la manière traditionnelle de distribuer l'ombre et
+la lumière, pour suivre un système de coloris propre, il agissait avec
+la même indépendance en procédant à la facture du tableau. Il se
+comportait alors avec une telle hardiesse, qu'on peut dire qu'il
+entrait dans son travail une grande part d'impulsion et qu'il ne
+connaissait point le métier fixe. Les peintres, en général, ont leur
+chemin tracé. Les sujets qu'ils abordent sont strictement définis. Ils
+en écartent ce qui sort des limites marquées. Ils peignent dans leurs
+ateliers, où l'arrangement des lumières leur est connu. Ils savent
+quelle pose ils donneront à leurs modèles ou, s'ils se permettent un
+arrangement nouveau, ils en scrutent d'abord les parties par des
+dessins ou des études, de manière à s'assurer que les difficultés ne
+seront pas trop grandes ou, s'ils en découvrent de telles, de manière
+à les éliminer. Ainsi précautionnés, ils se mettent à l'oeuvre et,
+comme ils ont d'ailleurs pour la plupart un métier convenable et une
+pratique transmise, ils exécutent sans difficulté et font l'admiration
+de ceux qui les regardent peindre, à coup sûr et avec une réussite
+certaine.
+
+Manet lui, n'avait pas de cercle circonscrit, il peignait
+indifféremment tout ce que les yeux peuvent voir: les êtres humains
+sous tous les aspects, dans les arrangements les plus divers, le
+paysage, les marines, les natures mortes, les fleurs, les animaux, en
+plein air ou dans l'atelier. Variant sans cesse, il ne se tenait point
+à un sujet une fois réussi pour le répéter. L'innovation, la recherche
+perpétuelle formaient le fond de son esthétique. Son moyen principal
+était la peinture à l'huile, mais il usait aussi de l'aquarelle, du
+crayon, de la plume, du pastel et, comme graveur, de l'eau-forte et de
+la lithographie.
+
+Avec ce système de tout peindre, d'employer les procédés les plus
+divers, de ne point répéter une oeuvre une fois faite, il ne
+connaissait pas, lui, les facilités du chemin battu. Il ne pouvait
+arriver à l'exécution semblable et se maintenir dans la régulière
+tenue. Pour donner une idée de sa manière hardie opposée à celles des
+autres, il faut le comparer à ce cavalier qui, dans la chasse à
+courre, se jette à travers champs, aborde, pour les sauter, tous les
+obstacles, haies, murs, rivières et précipices, pendant que les autres
+se limitent prudemment à sauter les moindres et, ensuite, passent par
+les barrières ouvertes et finissent sur la grand'route. Évidemment le
+premier cavalier, en arrivant au but, pourra avoir son chapeau
+bosselé, ses habits foulés, il se sera éclaboussé au saut des
+rivières, peut-être même aura-t-il vidé un instant les étriers,
+pendant que les autres demeureront corrects, sans avoir subi de
+déconvenue. Mais c'est celui qui s'est lancé à travers champs qui est
+le grand cavalier, et c'était Manet qui, avec son système d'aborder
+n'importe où, n'importe comment, n'importe quel sujet, était, parmi
+les autres, le véritable, le grand artiste.
+
+C'est ce que ne savaient point reconnaître le public et la plupart des
+critiques qui, gardant leur admiration pour les peintres sages de la
+tradition, ne voyaient en Manet qu'un artiste sans méthode et déréglé.
+Un des critiques célèbres du temps, Albert Wolff, le chroniqueur du
+_Figaro_, entretenait, en particulier, de telles pensées et il lui
+arriva, à quelques années du moment où nous sommes, un accident qui
+peut servir à montrer avec quelle légèreté et quelle incompétence les
+journalistes formaient leurs jugements.
+
+Wolff passait son temps, comme tant d'autres, à recommander à
+l'admiration publique de ces médiocres, qui n'ont rien laissé et dont
+le nom est déjà oublié, et alors que, par fortune, il rencontrait en
+Manet l'homme si rare qui crée et qui invente, il n'avait pour lui que
+du dédain. Ayant cependant fait sa connaissance, il était allé le voir
+dans son atelier. Manet lui avait proposé de peindre son portrait. Il
+avait accepté. Manet l'avait alors fait asseoir comme à la renverse,
+dans un fauteuil recourbé, à balançoire. La pose offrait des
+difficultés d'exécution à prévoir, entraînant à des longueurs qui
+eussent peut-être porté d'autres à l'écarter. Mais Manet n'éprouvait
+jamais de tels soucis. Après avoir conçu un arrangement quel qu'il
+fût, il se mettait à l'oeuvre. Il avait donc commencé à peindre Wolff
+et, selon sa manière hardie d'attaquer le morceau, il avait jeté par
+places sur la toile les plaques et les taches de couleur, pour revenir
+de nouveau sur chaque partie et, par additions successives, mener
+l'ensemble au point d'achèvement qu'il jugerait convenable. Mais Wolff
+n'avait probablement jamais vu peindre de la sorte et comme à la
+troisième ou quatrième séance le portrait, loin d'être achevé,
+conservait de ces parties tout juste indiquées, il exprima à ses amis,
+par la ville, son étonnement que Manet, qu'il avait cru devoir
+produire ses oeuvres avec facilité, de premier jet, fût, au contraire,
+un homme qui tâtonnait et auquel l'achèvement d'un tableau demandait
+beaucoup de temps. Ce n'était donc, comme il l'avait toujours pensé,
+qu'un artiste fort incomplet, ignorant, à vrai dire, son métier.
+
+Manet auquel ces propos furent rapportés en fut très mécontent. Le
+portrait ne fut point continué. Retrouvé après la mort de Manet dans
+l'atelier, il fut remis par la famille à Wolff. Il subsiste, il a
+fait partie de la vente de Wolff après décès. Il est en effet inachevé
+et, par places, n'est qu'indiqué. Mais tel quel, il révèle le maître.
+Seul un homme connaissant toutes les ressources de son art a pu mettre
+ainsi, du premier jet, toutes les parties à leur place et fixer, dès
+l'état d'esquisse, une tête aussi vivante et aussi superbe
+d'expression. Cette oeuvre vient de la sorte nous révéler le peu de
+valeur d'Albert Wolff comme critique d'art.
+
+Le Salon de 1870 était récemment fermé quand éclata la guerre
+franco-allemande, suivie de l'invasion et du siège de Paris. Le groupe
+d'hommes formé autour de Manet, qui se réunissait au café Guerbois, se
+dispersa. Les uns s'en allèrent avec leur famille en province,
+d'autres devinrent soldats, comme Bazille, que Fantin-Latour avait
+placé au premier plan de son _Atelier aux Batignolles_ et qui devait
+être tué à la bataille de Beaune-la-Rollande. Ceux qui restèrent à
+Paris entrèrent, à divers titres, dans la garde nationale ou dans ces
+fonctions que les besoins nouveaux nés du siège faisaient créer. Il ne
+fut plus question pour personne de poursuites littéraires ou
+artistiques. Manet ferma son atelier aux Batignolles, qu'on supposait
+pouvoir être atteint par le bombardement. Il déménagea ses tableaux.
+Il devint officier d'état-major de la garde nationale. Dépourvu de
+connaissances militaires, il n'était désigné par aucune aptitude
+spéciale pour tenir un poste quelconque. Mais il faisait comme tout le
+monde, acte de dévouement, il revêtait l'uniforme, et quoique son
+service ne fût généralement que nominal, il assista à la bataille de
+Champigny et y porta des ordres dans le rayon du feu.
+
+Devenu officier d'état major, il avait pour chef Meissonier, colonel
+dans le corps de l'état-major. Il n'y avait jamais eu entre eux la
+moindre relation, placés qu'ils étaient aux deux pôles de l'art. Voilà
+que le service militaire les rapprochait tout à coup, et mettait l'un,
+artiste jeune et combattu, sous les ordres de l'autre, en pleine
+gloire et supérieur par l'âge et le grade. Manet qui avait la vieille
+urbanité française dans les moelles et était extrêmement sensible aux
+procédés fut très froissé de la manière dont Meissonier le traita,
+affectant, à son égard, une sorte de formalisme poli, mais d'où toute
+idée de confraternité était bannie. Meissonier ne parut jamais savoir
+qu'il fût peintre. Manet devait se souvenir de ce traitement, et
+quelques années après il y répondit. Meissonier exposait chez Petit,
+rue Saint-Georges, son tableau de la _Charge des cuirassiers_, qu'il
+venait de peindre. Manet alla le voir. Sa venue excita tout de suite
+l'attention des visiteurs, qui se groupèrent autour de lui, curieux de
+savoir ce qu'il pourrait dire. Il donna, alors son opinion. «C'est
+très bien, c'est vraiment très bien. Tout est en acier, excepté les
+cuirasses.» Le mot courut Paris.
+
+Dans beaucoup de familles, on avait, avant l'investissement de Paris,
+fait partir les femmes, les enfants et les vieillards pour diminuer
+d'autant les bouches à nourrir, les hommes valides étaient seuls
+restés. La mère et la femme de Manet s'étaient ainsi réfugiées à
+Oloron, dans les Pyrénées. Après le siège, il alla les rejoindre. Il
+reprit ses pinceaux, dont il ne s'était pas servi depuis des mois,
+pour peindre diverses vues à Oloron et à Arcachon et le _Port de
+Bordeaux_. Il a très bien rendu dans ce dernier tableau le fouillis
+des navires à l'ancre et donné l'aspect d'un grand port.
+
+Rentré à Paris avant la fin de la Commune, il put assister à la
+bataille qui s'engagea dans les rues entre l'armée de Versailles et
+des gardes nationaux fédérés. Il a comme synthétisé, dans une
+lithographie, la _Guerre civile_, l'horreur de cette lutte et de la
+répression qui la suivit.
+
+
+
+
+LE BON BOCK
+
+
+
+
+VIII
+
+LE BON BOCK
+
+
+Le siège de Paris et l'insurrection de la Commune, qui n'avait été
+vaincue qu'à la fin de mai, avaient amené une telle perturbation dans
+l'existence nationale, qu'en 1871 il ne put y avoir de Salon. Mais
+lorsque la paix à l'extérieur comme à l'intérieur fut rétablie, une
+sorte d'émulation générale porta tout le monde à se remettre au
+travail et aux affaires, afin de se relever des désastres. Manet vit
+venir à ce moment, pour la première fois, un acheteur important. Il
+avait prié Alfred Stevens de l'aider à placer quelques tableaux et lui
+en avait remis deux à cet effet, une nature morte et une marine.
+Stevens les avait montrés à M. Durand-Ruel qui, comme marchand,
+commençait à acheter les productions de la nouvelle école. C'était un
+connaisseur capable d'apprécier les oeuvres d'après leur mérite
+intrinsèque, il avait donc pris les deux tableaux. Puis, satisfait de
+cette première affaire, il était allé presque aussitôt trouver Manet
+et, faisant chez lui un nouveau choix, avait ainsi acquis, en janvier
+1872, un total de vingt-huit toiles, pour 38.600 francs. Cette vente
+devait réjouir Manet et enthousiasmer les jeunes peintres ses amis. Il
+semblait qu'un vent favorable fût venu tout à coup enfler les voiles
+et que le temps des difficultés fût passé. Ce n'étaient là que des
+illusions.
+
+M. Durand-Ruel avait fait un coup d'audace, un acte téméraire, en
+achetant les oeuvres d'un peintre aussi généralement réprouvé que
+Manet. Rien ne lui servit de vouloir en forcer la vente. Elles lui
+restèrent sur les bras. En se faisant l'introducteur et le
+représentant d'une école nouvelle honnie de presque tous, il souleva
+contre lui le plus grand nombre des collectionneurs, les autres
+marchands et même les critiques et la presse. A partir de ce moment,
+il dut cesser d'être neutre, pour devenir partisan, multiplier les
+achats et prendre part ainsi, comme bailleur de fonds, au combat que
+Manet et ses amis poursuivaient pour se faire accepter. Il eut à
+connaître lui aussi ces déceptions qui, à chaque occasion où il
+croyait toucher au succès, le lui montraient, s'évanouissant, pour
+devenir d'une réalisation de plus en plus problématique. Et ce ne fut
+qu'après de longues années de sacrifices pécuniaires, l'ayant fait
+passer par de véritables crises d'argent, qu'il devait enfin pouvoir
+obtenir la juste rémunération de ses longs efforts et de sa mise de
+fonds.
+
+1872 vit reprendre la tenue des Salons annuels, interrompue en 1871.
+Le Salon de cette année attira d'autant plus l'attention que beaucoup
+y apparaissaient avec des envois qui portaient la marque de l'époque
+tragique que l'on venait de traverser. Cependant, Manet ne se trouva
+point prêt à exposer des oeuvres nouvelles. Il envoya un tableau peint
+en 1866, mais alors représentant une action militaire, qui, après la
+terrible guerre dont on sortait, prenait comme un caractère
+d'actualité. C'était le _Combat du Kearsage et de l'Alabama_. Le
+_Kearsage_ de la marine des États-Unis avait coulé en 1864, en vue de
+Cherbourg, le corsaire des États Confédérés du Sud: l'_Alabama_.
+L'_Alabama_ s'était longtemps tenu réfugié à Cherbourg pour éviter
+d'être pris ou détruit par le _Kearsage_, beaucoup plus fort que lui,
+mais enfin le capitaine Semmes, qui le commandait, lassé de rester
+bloqué, s'était résolu à se mesurer avec l'adversaire, quels que
+fussent les risques. Le combat avait eu cette particularité,
+qu'annoncé d'avance, il avait pu se livrer en présence d'un certain
+nombre de navires et de bateaux tenus à portée. Manet, informé à
+temps, venu à Cherbourg, en avait été lui-même spectateur sur un
+bateau pilote. C'était donc une scène vue qu'il avait représentée. Il
+connaissait très bien la mer, pour avoir été quelque temps marin dans
+sa jeunesse et, lorsqu'il l'a peinte, il l'a généralement montrée
+comme une plaine qui s'élève vers l'horizon, ce qui est bien en effet
+l'apparence qu'elle prend, quand on la regarde des grèves ou d'un
+bateau, à raz l'eau.
+
+Manet avait représenté, dans son _Combat du Kearsage et de l'Alabama_,
+la plaine liquide montant vers l'horizon, où les deux navires
+enveloppés d'un nuage de fumée se combattaient; l'_Alabama_ vaincu
+s'abîmait sous l'eau. Cette façon de peindre une marine avait, au
+Salon, déconcerté le public qui, habitué à censurer Manet, s'était une
+fois de plus mis à l'accuser d'excentricité voulue. Cependant le
+tableau, très simple de facture, d'un ton presque uniforme, n'avait
+point trop excité l'hostilité. Plusieurs critiques et un certain
+nombre de connaisseurs avaient même trouvé à la scène un caractère de
+grandeur. Ce tableau était apparu après une interruption d'une année,
+où le public n'avait point eu l'occasion d'examiner des productions de
+son auteur, il ne causait aucun soulèvement particulier. Une sorte
+d'accalmie se faisait donc alors sur le nom de Manet. Les
+circonstances se trouvaient ainsi rendues favorables pour une
+péripétie qui allait se produire en sa faveur, au Salon de 1873: il
+devait y voir une de ses oeuvres séduire le public et recueillir une
+louange quasi universelle.
+
+[Illustration: LA PARISIENNE (PREMIER ÉTAT)]
+
+Il avait envoyé deux tableaux, le _Repos_ et le _Bon Bock_. A cette
+époque, le jour qui précédait l'ouverture du Salon au public, que l'on
+appelait du «vernissage», était réservé à une élite d'artistes, de
+critiques, de connaisseurs, de gens de lettres et de gens du monde.
+Ces visiteurs triés, étant allés, comme toujours, voir les tableaux de
+Manet, avaient été séduits, à première vue, par le _Bon Bock_. Ils
+l'avaient tout de suite tenu pour une oeuvre excellente. A la fin de
+la journée du «vernissage», les artistes, les critiques, les amis des
+peintres avaient coutume de se grouper dans le jardin du Palais de
+l'Industrie, réservé à l'exposition de la sculpture. Là on se
+communiquait les uns les autres ses premières impressions et, à la
+sortie, il s'était prononcé des jugements, qui se répandaient au loin
+et devaient être reproduits par la presse. Dans cette sorte
+d'aréopage, on avait ratifié l'opinion favorable, d'abord formée sur
+le _Bon Bock_ à travers les salles, on était convenu que Manet venait
+de peindre un très bon tableau. Ce jugement du public d'élite,
+propagé par la presse, fut accepté et partagé ensuite par le grand
+public des jours suivants, et les visiteurs, jusqu'à la clôture du
+Salon, éprouvèrent un grand plaisir à regarder ce _Bon Bock_. Ils
+déclaraient que Manet venait enfin de s'amender et de produire une
+oeuvre que l'on pût louer.
+
+Le tableau ainsi goûté était un portrait du graveur Belot, naguère
+assidu au café Guerbois. Il était représenté en buste, de face, de
+grandeur naturelle, sa pipe à la bouche, qu'il tenait d'une main,
+pendant que dans l'autre, il avait un verre de bière, un bon bock.
+Belot, doué d'une mine fleurie, semblait sourire, sur la toile, à ceux
+qui venaient le regarder. Dès qu'on arrivait devant, on se sentait
+agréablement pris par ce gros réjoui, et on lui rendait son bon
+accueil en cordialité. Captivés ainsi d'abord, il n'y avait ensuite
+aucune particularité de facture qui pût offusquer. Le personnage se
+détachant sur un fond gris, coiffé d'une sorte de bonnet de loutre,
+vêtu de gris, n'offrait aucune de ces juxtapositions de couleurs
+vives, capables d'irriter. C'est ainsi que l'élite, la presse, le
+grand public, saisis d'abord par le côté attrayant du sujet et n'y
+trouvant ensuite aucune de ces particularités qui pussent les heurter,
+se déclaraient cette fois-ci pleinement satisfaits d'une oeuvre de
+Manet.
+
+La popularité du _Bon Bock_, assurée dès le premier jour, ne fit
+ensuite que s'accroître. Le tableau fut reproduit de toutes les
+manières, les revues de théâtre, à la fin de l'année, en firent un de
+leurs épisodes sensationnels et un dîner, créé sous son nom par des
+artistes et des gens de lettres, d'abord présidé par l'original, par
+Belot, devait durer après sa mort.
+
+Cette survenue d'un tableau que l'on vantait permit à la presse et au
+public de revenir momentanément, envers Manet, à de meilleurs
+sentiments. Des critiques firent l'aveu que, dans leurs violences et
+leurs mépris, ils s'étaient peut-être laissé entraîner trop loin. Mais
+critiques et public étaient surtout d'accord pour se féliciter
+eux-mêmes d'avoir longtemps pensé et dit, que toutes ces violences, ce
+choix de motifs singuliers, ce «bariolage», dont Manet les avait
+offensés, n'étaient de sa part qu'un dévergondage de jeunesse, qu'un
+moyen violent d'attirer l'attention, et qu'enfin viendrait un moment
+où il se mettrait à peindre selon les règles, comme les autres. Ils
+voyaient le changement attendu se produire avec le _Bon Bock_, et le
+tableau leur plaisait d'autant plus, qu'ils les laissait contents
+d'eux-mêmes, pour avoir montré de la sagacité. Ce jugement des
+critiques et du public n'était que le produit de la pure imagination.
+Manet, en peignant son _Bon Bock_, avait agi avec sa naïveté de
+facture et sa franchise ordinaires. Si le tableau se trouvait
+favorablement accueilli au contraire des autres, la rencontre ne
+venait que de circonstances fortuites. Il ne s'était nullement douté
+qu'il produisait, en l'exécutant, une oeuvre qu'on jugerait adoucie,
+qui plairait par exception, et il demeurait tout surpris du succès.
+
+Parmi ceux qui louaient le _Bon Bock_, il y avait aussi certains
+connaisseurs, qui expliquaient que les qualités du tableau étaient
+dues à l'influence de Frans Hals. Manet était allé, en 1872, faire un
+voyage en Hollande, il avait revu les Frans Hals de Harlem, qui
+l'avaient si vivement frappé dans sa jeunesse. De retour à Paris,
+l'idée lui était venue, en souvenir, de peindre Belot, un verre de
+bière à la main, et la pose du personnage coupé à mi-corps et contenu
+dans un cadre restreint, une manière qui ne lui appartenait pas
+précisément, avait pu lui venir aussi comme réminiscence.
+
+Il était donc certain qu'un connaisseur, devant le _Bon Bock_, pouvait
+penser à Frans Hals. Mais les ressemblances ne consistaient qu'en
+rapports de surface, qu'en imitations de pose. Comme facture et comme
+touche, l'oeuvre était aussi personnellement de Manet que n'importe
+quelle autre qu'il eût peinte. Cette volonté d'appuyer sur les
+ressemblances qui pouvaient exister entre le _Bon Bock_ et les
+buveurs de Frans Hals pour les signaler au public n'était, de la part
+de plusieurs, qu'une manière détournée de continuer à combattre Manet,
+en donnant à entendre qu'il ne savait peindre une oeuvre acceptable
+qu'en s'inspirant d'un autre. Alfred Stevens s'était fait comme le
+truchement de ceux-là, en disant de Belot, le verre à la main: «Il
+boit de la bière de Harlem.» Le mot fut colporté. Stevens et Manet
+étaient depuis longtemps liés ensemble. Ils ne s'influençaient point
+comme artistes, leurs talents différaient, mais ils se voyaient
+presque chaque jour au café Tortoni. Manet, froissé d'être ainsi
+desservi par un ami, trouva l'occasion de lui rendre la monnaie de sa
+pièce. Stevens, à quelque temps de là, exposait, chez un marchand de
+la rue Laffitte, un tableau qu'il venait de peindre. Une jeune dame en
+costume de ville s'avançait le long d'un rideau qu'elle semblait
+vouloir entr'ouvrir, pour entrer par derrière dans un appartement.
+Stevens avait peint, par fantaisie, à côté d'elle, sur le tapis, un
+plumeau à épousseter. Manet dit alors de la dame, à la vue du plumeau:
+«Tiens! elle a donc un rendez-vous avec le valet de chambre?» Stevens
+fut encore plus froissé du mot de Manet que celui-ci ne l'avait été du
+sien. Ils restèrent après cela assez longtemps en froid.
+
+Cependant, il y avait au Salon de 1873 un autre tableau de Manet, le
+_Repos_, exposé en même temps que le _Bon Bock_, mais celui-là ne
+rencontrait aucune faveur. Il était au contraire traité avec
+l'habituelle raillerie qui accueillait les oeuvres de son auteur. Le
+_Repos_ représentait une jeune femme vêtue de mousseline blanche, en
+partie assise, en partie étendue sur un divan, les deux bras jetés de
+chaque côté d'elle sur les coussins. Il avait été peint en 1870 et
+Mlle Berthe Morisot avait servi de modèle. L'originalité de Manet s'y
+déployait sans réserve. Dans un temps où l'on parlait toujours
+d'idéal, où l'on prétendait qu'une création artistique devait être
+idéalisée, c'était une oeuvre qui renfermait une part certaine
+d'idéalisation. La jeune femme avec son visage mélancolique et ses
+yeux profonds, avec son corps souple et élancé, à la fois chaste et
+voluptueux, donnait la représentation idéalisée de la femme moderne,
+de la Française et de la Parisienne. Mais le public et les critiques
+étaient alors incapables de découvrir l'idéal lorsqu'il se rencontrait
+allié à la personnalité, car, à leurs yeux, il ne pouvait exister que
+sous des formes convenues et déterminées.
+
+C'est-à-dire que, dans le culte voué à la Renaissance italienne, on en
+était arrivé à croire que la beauté, l'idéal, l'art lui-même
+dépendaient de certaines observances et étaient liés à des types
+particuliers. Dans ces idées on croyait pouvoir conserver
+indéfiniment, par l'étude, la valeur que certaines formes avaient
+reçue à l'origine d'artistes réellement inventeurs. Alors les uns
+après les autres, de maîtres en élèves, on s'imaginait que parce qu'on
+saurait dessiner les mêmes contours et peindre des figures analogues,
+on perpétuerait les créations initiales. Il eût suffi, dans ce cas, de
+posséder la faculté d'assimilation, d'être habile à imiter, pour
+parvenir au génie et se hausser à son niveau. Mais ces formes de l'art
+traditionnel, où l'on prétendait maintenir l'idéal, sous la répétition
+d'hommes médiocres, avaient à la fin perdu toute valeur. Elles
+n'avaient plus ni souffle, ni vie, et à plus forte raison ni poésie,
+ni idéal, car la poésie et l'idéal, comme le parfum de la fleur, ne
+peuvent être séparés de la vie. Ils ne sont attachés à aucune forme
+particulière, ils ne dépendent d'aucune esthétique spéciale, mais
+peuvent apparaître dans les conditions les plus diverses. Il leur faut
+seulement, pour se manifester, l'intermédiaire du véritable artiste,
+de l'homme heureusement doué, de l'inspiré, du sensitif qui, devant
+les choses, voit se former en lui des images qui acquièrent des formes
+embellies, des contours annoblis, un coloris plus éclatant, toute une
+parure d'idéalisation.
+
+La tradition, quel qu'ait été le génie initial, ne peut rien
+transmettre de grand. Les écoles traditionnelles finissent toutes
+immanquablement par le pastiche et l'anémie. L'artiste qui pourra
+produire des formes annoblies, des types véritablement idéalisés, sera
+seul celui qui se remettra en face de la nature et de la vie, pour les
+rendre à nouveau, d'une manière originale. Manet regardait les hommes
+de son temps, les êtres vivants autour de lui, il leur trouvait leur
+beauté propre et la faisait ressortir. Quand il peignait un gros
+buveur, il lui donnait la gaîté, la face réjouie, les yeux noyés, que
+comportait sa nature; quand il peignait une jeune femme distinguée, il
+la douait du charme et de la grâce, qui sont l'apanage de son sexe,
+Mais ce qui est bien fait pour montrer combien le public et avec lui
+les critiques de la presse au jour le jour, sont incapables de
+jugements suivis et d'appréciations sérieuses, c'est qu'eux tous qui,
+depuis dix ans, poursuivaient Manet d'outrages, comme une sorte de
+barbare contempteur de tout idéal, voué à un grossier réalisme, se
+prenaient tout à coup à louer une de ses oeuvres, le _Bon Bock_, qui,
+selon leur esthétique et d'après leurs dires, était, de toutes, celle
+qu'ils auraient surtout dû repousser: un buveur rubicond, avec une
+large panse, fumant sa pipe, le verre à la main. Et pendant qu'ils
+admiraient cette oeuvre particulière, que leurs déclarations
+antérieures eussent dû les amener à flétrir, ils raillaient et
+bafouaient, en continuation de leur ancienne pratique, le _Repos_, une
+jeune femme distinguée, élégante, aux yeux pleins d'un charme profond,
+un type féminin véritablement idéalisé.
+
+En somme, ce qui se produisait à l'occasion de Manet était d'ordre
+naturel; la conduite que l'on tenait envers lui est celle que l'on a
+partout tenue envers les novateurs, qui viennent s'opposer aux modes
+transmis pour leur en substituer d'autres. On commençait par
+l'injurier, par repousser ses productions en bloc, comme venues d'une
+esthétique monstrueuse et d'un travail grossier, mais tout en les
+méprisant, on allait les regarder chaque année, on stationnait devant,
+on se familiarisait de la sorte inconsciemment avec elles. Les traits
+par lesquels elles se rapprochaient le plus des autres se faisaient
+alors peu à peu accepter.
+
+C'est de là que venait le succès du _Bon Bock_. Le tableau ne
+comportant pas, par son arrangement, ces côtés d'originalité
+absolue contre lesquels on se soulevait, on se laissait aller
+exceptionnellement à le louer. Selon la règle, on se prenait d'abord à
+goûter l'art de Manet, par celle de ses oeuvres où le caractère propre
+était mitigé, où l'audace manquait par hasard ou bien se trouvait
+voilée. La grande originalité n'est jamais admise qu'à la longue. Que
+se passe-t-il lorsqu'un peintre se développe? Les oeuvres du début
+qui, à leur apparition, ont été critiquées et méprisées, dix ans
+après, quand leur auteur a accentué sa manière, sont déclarées
+excellentes, pour servir à attaquer les nouvelles, qu'on ne louera à
+leur tour que beaucoup plus tard.
+
+Le temps est un intermédiaire essentiel. Combien parmi les plus
+grands, ont travaillé et produit toute leur vie, sans être réellement
+appréciés et dont les oeuvres capitales n'ont obtenu la reconnaissance
+que longtemps après leur mort! Rembrandt a vu vendre son mobilier et
+ses collections à l'encan, pour procurer quelques milliers de florins
+à ses créanciers, que son travail ne pouvait leur obtenir. Il est mort
+ensuite obscurément, si bien que les derniers temps de sa vie sont
+entourés d'incertitude. Et en France, à Paris, parmi les toiles que
+l'on possédait de lui, se trouvait un _Saint-Mathieu_, puissant au
+suprême degré et qui par là même déplaisait. On le laissait dans
+l'ombre, pour lui préférer des oeuvres plus douces; les critiques qui
+écrivaient des livres sur le maître, il n'y a encore que quelques
+années, en parlaient sous réserves. On y est venu à ce _Saint-Mathieu_
+et à l'ange qui l'inspire, on a enfin su les apprécier, on les a mis à
+une place d'honneur au Louvre, mais alors que depuis deux cent trente
+ans celui qui les avait peints était mort.
+
+Manet, quelque temps après le siège, avait dû abandonner son atelier
+de la rue Guyot, la maison ayant été démolie. Il était alors venu
+s'établir dans une vaste pièce, une sorte de grand salon, à
+l'entresol, 4, rue de Saint-Pétersbourg, près de la place de l'Europe.
+Il ne se trouvait plus là à l'écart, mais en plein Paris. Aussi la
+solitude dans laquelle il avait précédemment vécu et travaillé
+prit-elle fin. Il reçut les visites plus rapprochées de ses amis. Il
+fut aussi fréquenté par un certain nombre de femmes et d'hommes
+faisant partie du Tout-Paris, qui, attirés par son renom et l'agrément
+de sa société, venaient le voir et, à l'occasion, consentaient à lui
+servir de modèles. Avec son désir de rendre la vie sous tous ses
+aspects, il put alors aborder des sujets absolument parisiens, qui lui
+étaient interdits dans son isolement de la rue Guyot. C'est ainsi
+qu'il peignit en 1873 son _Bal masqué_ ou _Bal de l'Opéra_, un tableau
+de petite dimension, qui lui prit beaucoup de temps. A proprement
+parler, ce n'est pas le bal de l'Opéra qui est montré, puisque la
+scène ne se passe pas dans la salle, lieu de la danse, mais dans le
+pourtour derrière les loges. Les personnages sont surtout des hommes
+en habit et en chapeaux à haute forme, assemblés avec des femmes en
+domino noir. Le ton du tableau est donc d'un noir presque uniforme et
+il a fallu une singulière sûreté de coup d'oeil pour empêcher
+l'absorption des détails par le fond monochrome. Sur l'ensemble des
+costumes noirs, se détachent cependant quelques femmes travesties et,
+par elles, des couleurs vives viennent mettre des notes d'éclat et
+écarter la monotonie.
+
+Selon son habitude de choisir ses modèles dans la classe même des gens
+à représenter, les personnages de son _Bal de l'Opéra_ furent pris
+parmi les hommes du monde ses amis. Ils durent venir, par groupes de
+deux ou trois ou isolément, en habit noir et en cravate blanche, poser
+dans son atelier. Il fit entrer ainsi dans son assemblage: Chabrier le
+compositeur de musique, Roudier un ami de collège, Albert Hecht un des
+premiers amateurs qui eût acheté de sa peinture, Guillaudin et André
+deux jeunes peintres, un colonel en retraite, etc. Il tenait à
+s'assurer des types divers et à ce que, dans leur variété, ils
+conservassent leur physionomie et leurs allures propres. Les hommes,
+par exemple, ont leurs chapeaux placés sur la tête de la façon la plus
+diverse. Ce n'est point là le résultat d'un arrangement fantaisiste,
+mais bien de la manière dont tous ces hommes se coiffaient réellement.
+Il leur disait en effet: «Comment mettez-vous votre chapeau, sans y
+penser et dans vos moments d'abandon? eh bien! en posant, mettez-le
+ainsi et non pas avec apprêt.» Il poussait si loin le désir de serrer
+la vie, de ne rien peindre de _chic_, qu'il variait ses modèles, même
+pour les figurants de second plan, dont on ne devait voir qu'un détail
+de la tête ou une épaule. Il m'utilisa personnellement, en me prenant
+une part du chapeau, une oreille et une joue avec de la barbe. Celle
+moitié de visage ne pourrait être aujourd'hui reconnue et recevoir un
+nom, mais, au moment où il la peignait, il trouvait qu'elle animait la
+scène pour sa part et qu'elle était très ressemblante.
+
+Il peignit, à peu près dans le même temps que le _Bal de l'Opéra_, la
+_Dame aux éventails_. C'est encore là un tableau parisien. La femme
+qui a posé était très connue, pour son originalité de caractère et de
+visage. Elle est étendue sur un canapé, vêtue d'un costume de
+fantaisie, et autour d'elle, sur la muraille, sont placés des
+éventails. Dans le _Monde nouveau_, en mars 1874, une revue d'art et
+de littérature dirigée par Charles Cros, qui n'a eu que trois numéros,
+a paru, sous le titre la _Parisienne_, un bois dessiné par Manet,
+gravé par Prunaire, pour lequel avait posé la même femme peinte comme
+la _Dame aux éventails_.
+
+Manet vit venir vers lui en 1873 le poète Stéphane Mallarmé. La
+connaissance conduisit promptement à une vive amitié. Mallarmé devint
+un de ses constants visiteurs. Manet devait illustrer plusieurs de ses
+ouvrages, le _Corbeau_, traduit d'Edgar Poe en 1875, l'_Après-midi
+d'un Faune_ en 1876 et peindre son portrait même en 1877. Le café
+Guerbois était à ce moment-là abandonné. Les réunions qui s'y tenaient
+avant la guerre n'avaient point été reprises après. Les assidus du
+lieu, dispersés, vivaient maintenant trop loin les uns des autres pour
+pouvoir se retrouver fréquemment ensemble. Cependant comme Manet avait
+besoin de se rencontrer avec ses amis, il avait choisi, pour y venir
+le soir, le café de la Nouvelle-Athènes sur la place Pigalle,
+fréquenté par un monde mélangé d'hommes de lettres et d'artistes, et
+là, pendant quelques années, les anciens habitués du café Guerbois
+surent se revoir à l'occasion.
+
+En 1874, Manet envoya au Salon deux tableaux, le _Chemin de fer_ et le
+_Polichinelle_, mais sans retrouver le succès que le _Bon Bock_ lui
+avait valu l'année précédente. Avec son système de peindre chaque fois
+devant la nature des scènes nouvelles, il ne pouvait profiter d'un
+succès acquis, pour en obtenir à coup sûr un second. Cet avantage, que
+tant d'autres savent s'assurer, lui était, de par son esthétique,
+interdit. La plupart, lorsque certains sujets leur ont gagné la faveur
+publique, s'y cantonnent et n'en sortent plus. On a vu ainsi de tout
+temps des peintres qui, en se répétant, ont trouvé les louanges et la
+fortune. Il leur suffit, pour ne pas lasser, de varier quelque peu les
+détails. Public et critiques acceptent volontiers cette pratique. Ils
+n'ont aucune peine à prendre pour suivre l'artiste, qui ne se
+renouvelle point. La connaissance, une fois liée avec lui, peut se
+poursuivre indéfiniment sur le même pied. Le public ne se doutant
+point que la répétition, l'imitation de soi-même sont en art odieuses,
+puisqu'elles ne peuvent conduire qu'à l'affaiblissement des effets
+d'abord produits en mieux, trouve agréable de n'avoir point à faire
+cet effort d'attention, que demande l'examen de sujets sans cesse
+renouvelés, comme forme et comme fond. C'est ainsi que les artistes
+sages, s'adaptant au goût moyen, cheminent contents d'eux-mêmes, sûrs
+du succès, pendant que les vrais créateurs, tourmentés du besoin de se
+renouveler, passent leur vie à combattre et reçoivent les horions.
+
+Manet en faisait l'expérience en 1874; après avoir vu son _Bon Bock_,
+l'année précédente, devenir populaire et lui attirer les louanges, il
+voyait maintenant son _Chemin de fer_ ramener les vieilles railleries.
+Ce tableau marquait une nouveauté parmi ses envois au Salon, celle de
+la peinture en plein air. Il l'avait exécuté dans un jardinet placé
+derrière une maison de la rue de Rome. Le public et la presse ne
+s'étaient pas bien rendu compte, pour en raisonner, qu'il s'agissait
+d'une oeuvre produite directement en plein air. Ils avaient tout
+simplement, comme d'habitude, été offensés par l'apparition des
+couleurs vives, mises côte à côte, sans interposition de demi-tons ou
+d'ombres conventionnelles.
+
+Au reproche d'être peint dans une gamme trop vive qu'on faisait au
+tableau, s'ajoutait celui de présenter un sujet «incompréhensible». Il
+n'y avait en effet, à proprement parler, pas de sujet sur la toile,
+les deux êtres qui y figuraient ne se livraient à aucune action
+significative ou amusante. Car le public ne cherche et ne regarde
+presque jamais dans une oeuvre, que l'anecdote qui peut s'y laisser
+voir. Le mérite intrinsèque de la peinture, la valeur d'art due à la
+beauté des lignes ou à la qualité de la couleur, choses essentielles
+pour l'artiste ou le vrai connaisseur, restent incompris et ignorés
+des passants. Or, Manet avait mis dans son _Chemin de fer_ deux
+personnes sur la toile, pour qu'elles y fussent simplement
+représentées vivantes. Il agissait ainsi en véritable peintre et eût
+pu se recommander des maîtres hollandais, qui ont si souvent tenu
+leurs personnages oisifs, ne se livrant à aucune action précise. Il
+avait représenté une jeune femme vêtue de bleu, assise contre une
+grille et tournée vers le spectateur, pendant que près d'elle, debout,
+une petite fille en blanc se tenait des deux mains aux barreaux. Cette
+grille servait de clôture à un jardinet, dominant la profonde
+tranchée où passe le chemin de fer de l'Ouest, près de la gare
+Saint-Lazare. Par derrière les deux femmes, se voyaient des rails et
+la vapeur de locomotives, d'où le titre du tableau.
+
+Le _Chemin de fer_, le plus important par les dimensions, était, des
+deux envois au Salon, celui qui attirait surtout les regards. L'autre,
+le _Polichinelle_, dans un tout petit cadre, passait presque inaperçu.
+Cependant il plaisait assez à ceux qui venaient le regarder et il
+devait plaire tout particulièrement à quelqu'un. Mme Martinet,
+appartenant à la riche bourgeoisie parisienne, était liée avec Manet,
+qu'elle recevait assez souvent à dîner. C'était une fête pour elle que
+cette venue d'un homme dont la vivacité et la conversation brillante
+l'enchantaient. Elle l'avait en véritable amitié et elle eût bien
+voulu la lui témoigner, en lui prenant quelques tableaux. Mais la
+bonne dame ne s'y connaissait pas plus que les autres; elle partageait
+le sentiment commun sur les oeuvres de Manet, elle les trouvait
+désagréables. Elle disait, comme beaucoup de ceux qui rencontraient le
+peintre dans le monde: comment peut-il se faire qu'un homme si
+distingué peigne d'une manière si barbare? Enfin, en 1874, arrive le
+_Polichinelle_ qui la séduit. Le petit personnage, le chapeau sur
+l'oreille, la figure goguenarde, lui paraît charmant. Elle s'empresse
+ne l'acquérir et satisfait ainsi l'envie qu'elle éprouvait de faire
+plaisir à son ami Manet, en lui montrant chez elle une de ses oeuvres.
+
+
+
+
+LE PLEIN AIR
+
+
+
+
+IX
+
+LE PLEIN AIR
+
+
+Cependant les artistes que Manet avait attirés vers lui par son esprit
+d'innovation s'étaient à ce moment, en 1874, pleinement développés.
+Ils avaient formé un groupe produisant d'après des données assez
+neuves, pour qu'on eût senti le besoin de leur trouver un nom. On les
+avait alors appelés les Impressionnistes.
+
+Les Impressionnistes, qui étaient surtout des paysagistes, se
+distinguaient par deux particularités. Ils peignaient en tons clairs
+et systématiquement, en plein air, devant la nature. Ils avaient reçu
+de Manet l'exemple de la peinture en tons clairs et ils s'étaient mis
+à travailler en plein air, comme adoptant une pratique déjà connue au
+moment où ils survenaient. On ne saurait dire, en effet, que l'idée de
+peindre devant la nature puisse être spécialement revendiquée par
+quelqu'un. Il est des procédés qui ont surgi d'une façon en quelque
+sorte spontanée et que l'on voit ensuite s'être généralisés, sans que
+l'on puisse trop savoir comment la chose s'est faite. Mais enfin, s'il
+fallait absolument citer des noms, on pourrait faire honneur à
+Constable en Angleterre, à Corot et à Courbet en France, de la coutume
+de peindre directement en plein air. Je me rappelle personnellement
+avoir vu ces deux derniers, assis l'un près de l'autre dans un champ
+et peignant chacun une vue de la ville de Saintes, ma ville natale.
+Seulement ils se restreignaient, en plein air, à des tableaux de
+petites dimensions, que l'on n'appelait pas même des tableaux, mais
+des études, et leurs oeuvres importantes s'exécutaient à l'atelier.
+
+Les paysagistes du groupe impressionniste, allant plus loin que leurs
+devanciers, avaient généralisé le procédé de peindre en plein air, en
+en faisant une règle absolue. Avec eux, il n'y eut plus de paysage
+produit dans l'atelier. Tout paysage, quelle que fût son importance,
+ou le temps demandé pour son exécution, dut être mené à terme
+directement devant le site à représenter. Les Impressionnistes sont
+arrivés de la sorte à obtenir des effets nouveaux et inattendus.
+Placés en tous temps, obstinément devant la nature, ils ont pu saisir,
+pour les rendre, ces aspects fugitifs, qui avaient échappé aux autres,
+retenus dans l'atelier. Ils ont observé ces différences considérées
+par les autres comme négligeables mais, pour eux, devenues
+essentielles, qui existent dans l'aspect d'une même campagne, par un
+temps gris ou le plein soleil, par la pluie ou le brouillard, et aux
+diverses heures de la journée. Ils ont recherché les apparences
+changeantes que la végétation revêt selon les saisons. L'eau s'est
+nuancée, sur leurs toiles, des tons infiniment variés, que le limon
+qu'elle entraîne, les bords qu'elle reflète, l'angle sous lequel le
+soleil la frappe, peuvent lui faire prendre.
+
+Le groupe des premiers Impressionnistes comprenait Pissarro, Claude
+Monet, Renoir, Sisley. Ils étaient animés de pensées communes et, se
+tenant très près les uns des autres, ont tous contribué à
+l'épanouissement du système et à la découverte des règles à appliquer.
+Cependant s'il en est un qui ait plus particulièrement dégagé les
+traits propres de l'impressionnisme, c'est Claude Monet. Plus que tout
+autre, en effet, il a su donner à l'aspect fugitif de l'heure, à
+l'enveloppe ambiante de lumière, aux colorations éphémères des
+saisons l'importance décisive dans le rendu de la scène vue. Tellement
+qu'avec lui les impressions passagères sont devenues assez
+caractéristiques et distinctes pour former, par elles-mêmes et en
+elles-mêmes, le vrai motif du tableau. Personne n'avait donc, avant
+lui, poussé aussi loin l'étude des variations que l'apparence d'une
+scène naturelle peut offrir. Aussi, portant sa manière à l'extrême
+limite de ce qu'elle peut donner, devait-il peindre les mêmes meules
+dans un champ, ou la même façade de cathédrale à Rouen, un nombre de
+fois indéterminé, douze ou quinze fois, sans changer de place et sans
+modifier les lignes de fond du sujet, et cependant en exécutant bien
+réellement chaque fois un tableau nouveau. Il s'appliquait seulement à
+fixer chaque fois sur la toile un des aspects modifiés, que les
+changements de l'heure ou de l'atmosphère avaient fait prendre au
+sujet. L'impression ressentie variait dans chaque cas, et elle était
+saisie et rendue si effectivement que, dans chaque cas, elle lui
+permettait de produire un tableau différent.
+
+Les Impressionnistes sortis de la période d'essais étaient arrivés, en
+1874, à la pleine conscience d'eux-mêmes. Ils avaient fait cette
+année-là, sur le boulevard des Capucines, une première exposition
+d'ensemble de leurs oeuvres, qui avait attiré l'attention de la
+critique et du public. Mais la notoriété ainsi acquise n'avait eu
+d'autre résultat, que de soulever contre eux un immense mouvement de
+railleries et d'insultes. L'hostilité témoignée à Manet, à ses débuts,
+se reportait maintenant sur les Impressionnistes. Le peintre
+impressionniste devenait à son tour une sorte de paria, contre qui
+toute attaque paraissait licite.
+
+[Illustration: LA PARISIENNE (DEUXIÈME ÉTAT)]
+
+Manet, qui, alors qu'il était universellement méprisé, avait trouvé
+des amis dans les hommes devenus maintenant les Impressionnistes,
+n'avait cessé de les suivre et de les encourager. Son intérêt s'était
+accru, lorsqu'il avait vu la manière de peindre en clair, la sienne
+d'abord, s'étendre sous leur pratique à de nouveaux domaines et donner
+naissance, surtout dans le paysage, à une forme d'art originale. Aussi
+rencontraient-ils en lui un ardent défenseur. Alors qu'il était encore
+lui-même violemment attaqué et qu'il avait beaucoup de peine à
+surmonter les difficultés qui l'assaillaient, il lui restait du temps
+et de l'énergie pour s'occuper d'eux et les aider. Il se trouvait à
+court d'argent, il dépensait réellement plus que la fortune paternelle
+le lui permettait et il lui fallait compter, comme supplément, sur la
+vente de ses oeuvres, mais qui ne survenait qu'accidentellement et
+encore ne lui procurait que des sommes minimes. Il était donc dans une
+situation à ne pouvoir réellement se permettre la moindre largesse;
+cependant sa générosité naturelle et son amitié l'emportaient. Il
+s'ingéniait à aider ses amis, même de sa bourse. Il était allé en 1875
+voir Claude Monet qui habitait Argenteuil et qui se voyait tellement
+combattu et méprisé, qu'il ne pouvait arriver que très difficilement à
+vivre de son travail; alors, à la recherche de combinaisons pour venir
+à son aide, il m'écrivait:
+
+ «Mercredi.»
+
+ «Mon cher Duret,
+
+«Je suis allé voir Monet hier. Je l'ai trouvé navré et tout à fait à
+la côte.
+
+«Il m'a demandé de lui trouver quelqu'un qui lui prendrait, _au
+choix_, de dix à vingt tableaux, à raison de 100 francs. Voulez-vous
+que nous fassions l'affaire à nous deux, soit 500 francs pour chacun?
+
+«Bien entendu personne, et lui le premier, ignorera que c'est nous qui
+faisons l'affaire. J'avais pensé à un marchand ou à un amateur
+quelconque, mais j'entrevois la possibilité d'un refus.
+
+«Il faut malheureusement s'y connaître comme nous, pour faire, malgré
+la répugnance qu'on pourrait avoir, une excellente affaire et en même
+temps rendre service à un homme de talent. Répondez-moi le plus tôt
+possible ou assignez-moi un rendez-vous.
+
+ «Amitiés.
+
+ «E. MANET.»
+
+Il semblera peut-être étrange que donner mille francs à un peintre
+impressionniste pour dix de ses tableaux ait jamais pu être un acte
+désintéressé. Mais tout est relatif et au moment où Manet écrivait
+cette lettre, il était plus difficile d'arracher cent francs pour un
+tableau de Claude Monet, qu'il ne l'est devenu depuis d'en obtenir dix
+mille. L'aversion, l'horreur,--je ne sais quel mot trouver qui soit
+assez fort pour exprimer le sentiment du public,--étaient alors
+telles, qu'en dehors d'une demi-douzaine de partisans, gens de goût,
+mais disposant de peu de ressources, considérés d'ailleurs comme des
+fous, personne ne voulait avoir de cette peinture, personne ne voulait
+se donner la peine de la regarder ou, si, par extraordinaire,
+quelqu'un la regardait, ce n'était que pour en rire. Les amateurs qui
+achetaient des tableaux n'eussent pas même consenti à recevoir en
+don une oeuvre des Impressionnistes, invités à la mettre chez eux.
+Ils se fussent considérés ainsi comme dépréciant leurs collections et
+comme perdant leur renom d'hommes de goût. M. Durand-Ruel, le seul
+marchand qui eût encore acheté des oeuvres si décriées, allait tellement
+contre le goût général, qu'il ne pouvait en vendre à n'importe quel
+prix. Après avoir longtemps persisté à faire des avances aux
+Impressionnistes, envers lesquels il se conduisait non plus en homme
+d'affaires, mais en ami dévoué, il avait empilé de leurs toiles et
+épuisé sa caisse, à un point qui le mettait dans l'impossibilité
+momentanée de les soutenir. Dans ces circonstances, l'aide que Manet
+concevait se produisait bien comme un acte de désintéressement.
+
+Manet cherchait, de toutes manières, à trouver des acheteurs aux
+Impressionnistes. Il gardait de leurs oeuvres dans son atelier, qu'il
+s'efforçait de faire prendre aux personnes qui venaient le visiter, et
+il les vantait dans les termes les plus louangeurs. Claude Monet était
+de tous celui vers lequel il se sentait le plus vivement porté. Il
+admirait surtout son art de peindre l'eau, sous les apparences les
+plus diverses. Monet, disait-il, est le Raphaël de l'eau. Il le
+considérait comme tout à fait maître dans sa sphère. Un hiver il
+voulut peindre un effet de neige; j'en possédais précisément un de
+Monet qu'il vint voir; il dit, après l'avoir examiné: «Cela est
+parfait, on ne saurait faire mieux», et il renonça à peindre de la
+neige. Il s'établit ainsi entre eux une grande amitié et des rapports
+suivis, qui se sont toujours traduits par un échange de bons procédés.
+
+Manet fut amené à peindre Claude Monet et les siens plusieurs fois. Il
+le peignit, une première fois en 1874, dans son bateau sur la Seine.
+Monet, qui travaillait directement devant la nature, s'était aménagé
+un bateau, à l'époque où il habitait Argenteuil, pour y exécuter à
+l'aise ses vues de la Seine. Il l'avait disposé d'une façon
+particulière avec une petite cabine au fond, où se réfugier en cas de
+mauvais temps, et une tente par devant, sous laquelle il pouvait se
+tenir au soleil. Manet avait représenté Monet peignant sous la tente
+de son bateau et Mme Monet, par derrière, assise dans la cabine. Il
+avait lui-même donné pour titre au tableau: _Monet dans son atelier_,
+en disant plaisamment: «Monet! son atelier, c'est son bateau.» Il a
+peint encore une fois Monet et sa famille en plein air, toujours en
+1874, cette fois dans leur jardin. La femme et le fils sont assis sous
+des arbres, pendant que le père, contre une haie, s'occupe à jardiner.
+
+Manet avait été lui-même, dès ses débuts, un partisan de la peinture
+en plein air, que les Impressionnistes étaient venus adopter
+systématiquement. Avec ses idées de ne peindre que des choses vues, il
+avait commencé à faire des études de plein air dès 1854, alors qu'il
+fréquentait encore l'atelier de Couture. En 1859, il a peint un
+paysage à Saint-Ouen qui s'est appelé la _Pêche_, où on voit la Seine
+avec ses rives et un pêcheur dans un bateau. Il devait ensuite avoir
+la fantaisie de placer sur cette toile son portrait et celui de sa
+femme, tous les deux vêtus de costumes à la Rubens, ce qui a fait
+prendre à l'oeuvre un air composite assez singulier. Il peignit en
+1861 des études dans le jardin des Tuileries, qui devaient lui servir
+à composer son tableau de la _Musique aux Tuileries_. Son paysage du
+_Déjeuner sur l'herbe_ a été peint en 1863, d'après des études faites
+à l'île de Saint-Ouen. A son exposition de 1867 ont figuré diverses
+marines, des paysages, une course de chevaux, exécutés en plein air
+les années précédentes. En 1867, il peint, sur une toile de dimensions
+importantes, une _Vue de l'Exposition universelle_. La vue, prise du
+Trocadéro, s'étend sur le Champ de Mars, où cette année-là
+l'exposition était concentrée. Mais à ce moment le plein air était un
+des sujets les plus discutés, dans les réunions du café Guerbois,
+entre Manet et ses amis. Il s'adonnera donc désormais, d'une manière
+toute spéciale, à la peinture de plein air; il lui fera une part de
+plus en plus grande dans sa production.
+
+En 1868 et 1869 il passe une partie de l'été à Boulogne; il y peint
+des marines et des vues du port. L'une d'elles, connue sous le titre
+du _Clair de lune_ ou du _Port de Boulogne_, a été prise d'une fenêtre
+de l'hôtel de Folkestone, sur le quai de Boulogne. Elle rend bien la
+magie de la nuit et l'apparence fantastique des nuages, emportés
+devant la lune. Deux toiles ont été consacrées au départ du bateau à
+vapeur, faisant le service entre Boulogne et Folkestone. En 1870,
+avant la guerre, il peint dans un jardin de Passy le petit tableau qui
+s'est appelé le _Jardin_, où l'on voit une jeune femme en blanc,
+assise près de son enfant placé dans une petite voiture et un jeune
+homme à côté, étendu sur l'herbe. En 1871 il peint le _Bassin
+d'Arcachon_, à son retour des Pyrénées, et le _Port de Bordeaux_, des
+fenêtres d'une maison située sur le quai des Chartrons. En 1872 il
+peint en Hollande, où il est allé, une marine. En 1873 ses tableaux de
+plein air sont particulièrement nombreux. Il passe une partie de l'été
+à Berck-sur-Mer; il y peint les _Hirondelles_. Sa mère et sa femme ont
+posé pour les dames représentées. Il les a réduites à des proportions
+tellement restreintes, que le tableau demeure presque un paysage pur.
+Le titre est venu de quelques hirondelles, qui volent par-dessus le
+terrain couvert de gazon. Il peint encore à Berck une vue de mer avec
+personnages. Sa femme est assise au premier plan; à côté d'elle Eugène
+Manet est étendu sur le sable et, au fond, la mer bleue s'élève vers
+l'horizon. Ce tableau s'est appelé _Sur la Plage_. Il peint, toujours
+à Berck, les _Pêcheurs en mer_; embarqué avec eux, il les a saisis sur
+le vif, à leur travail, pendant que l'embrun de la mer venait mouiller
+sa toile. Les longues années passées à terre sans naviguer lui avaient
+fait perdre le pied marin, acquis au cours de son voyage au Brésil,
+car il racontait que le mal de mer l'avait fort incommodé sur la
+barque de pêche. Il peint en outre, en plein air, en 1873, la _Partie
+de crocket_, et enfin le _Chemin de fer_, qu'il expose au Salon de
+1874.
+
+Dans ses oeuvres de plein air, Manet devait marquer sa manière
+personnelle, en face de ses amis les Impressionnistes. Eux, qui
+étaient principalement des paysagistes, peignaient surtout en plein
+air des paysages purs, où ils introduisaient accessoirement des
+figures humaines; tandis que lui, qui jusqu'à ce jour avait surtout
+peint des tableaux de figures, maintenant qu'il abordait plus
+particulièrement le plein air, se maintenait cependant dans sa
+véritable manière, en donnant à ses figures une grande importance, de
+telle sorte que le paysage ne formât le plus souvent autour d'elles
+que le cadre ou le fond de la scène.
+
+Dans ces idées Manet se résolut à frapper un coup. Jusqu'alors ses
+tableaux de plein air avaient été de dimensions assez restreintes. Le
+premier qu'il eût envoyé au Salon en 1874, le _Chemin de fer_, se
+trouvant de cet ordre, n'avait guère été reconnu pour ce qu'il était.
+Maintenant il en peindrait un où les personnages atteindraient la
+grandeur naturelle et qui serait tellement caractéristique, qu'on ne
+pourrait se méprendre à son sujet. Dans l'été de 1874, il s'assure une
+femme appropriée et obtient de son beau-frère Rudolph Leenhoff de
+venir poser. Il les emmène à Argenteuil. Là il les place l'un contre
+l'autre, dans un bateau, assis sur un banc, avec l'eau bleue, comme
+fond, et une des berges de la Seine, pour clore l'horizon. Il se met à
+les peindre, en plein soleil, sur une toile d'un mètre cinquante de
+haut et un mètre quinze de large. Peindre ainsi deux personnages de
+grandeur naturelle, en maintenant à chaque être et au paysage
+l'intensité de coloris que l'éclat du plein air leur donnait, était
+une tentative d'une extrême hardiesse. Il fallait pour la mener à bien
+un homme, doué d'abord d'une vision particulière, puis habitué à
+réaliser sur la toile la juxtaposition des tons les plus tranchés.
+
+L'oeuvre terminée fut exposée, comme unique envoi, au Salon de 1875,
+sous le titre d'_Argenteuil_. Il s'était proposé de frapper un coup
+avec ce tableau. Il devait pleinement y réussir, mais non pas de la
+manière qu'il eût désirée. Quand il cherchait à attirer l'attention,
+c'était toujours avec l'espérance de captiver le public et la presse.
+Les déceptions ne le décourageaient point; après tant d'oeuvres
+montrées sans trouver le succès recherché, il pensait toujours qu'il
+en produirait d'autres qui le lui obtiendraient. Il lui était arrivé
+une chance de ce genre avec le _Bon Bock_, mais par un concours
+exceptionnel de circonstances heureuses. Maintenant qu'avec son
+_Argenteuil_, il se proposait de frapper un coup d'éclat, en mettant
+dans une oeuvre, comme il l'avait déjà fait, la marque de sa pleine
+originalité, la tentative, loin d'avoir le résultat favorable qu'il
+entrevoyait toujours, ne pouvait que soulever de nouveau l'hostilité
+que ses oeuvres antérieures, produites dans les mêmes données, avaient
+fait naître. C'est ce qui allait en effet avoir lieu. L'_Argenteuil_
+devait être, avec le _Déjeuner sur l'herbe_, l'_Olympia_ et le
+_Balcon_, celui de ses tableaux qui rencontrerait la désapprobation la
+plus violente et la plus universelle.
+
+Une des particularités qui avaient le plus déplu chez Manet avait été
+sa manière de peindre en tons clairs juxtaposés. On n'avait vu tout
+d'abord dans cette pratique qu'un «bariolage», et l'oeil habitué aux
+tableaux enveloppés d'ombre en avait été offensé. Cependant, depuis
+plus de dix ans qu'il persistait à se produire aux Salons, et qu'il y
+revenait toujours le même, on avait fini par le tolérer. On avait
+même été jusqu'à accepter celles de ses oeuvres conçues dans une gamme
+de couleurs moins vive que les autres. En outre, sans qu'on s'en
+rendît compte, par la seule puissance du vrai sur le convenu, du naïf
+sur l'artificiel, cette manière tant abhorrée d'appliquer les tons
+clairs sans ombres intermédiaires exerçait son influence et l'école
+française commençait à supprimer les ombres opaques, pour aller vers
+le clair. Ainsi l'accoutumance venue d'une part, et de l'autre un
+changement général se produisant, il se trouvait que l'art de Manet ne
+frappait plus par un air d'absolue étrangeté, qu'il n'était plus
+considéré comme entièrement en dehors des règles. Si on n'allait point
+encore jusqu'à l'accepter tout à fait, au moins on s'y habituait, dans
+une certaine limite. Mais voilà qu'avec cet _Argenteuil_ peint en
+plein air, Manet accentuait tellement sa manière, qu'il se remettait
+vis-à-vis des autres dans l'état de séparation absolue, où il s'était
+trouvé à l'origine. L'éclat des tons se trouvait porté, par le fait
+d'un tableau peint en plein air, à un tel degré d'acuité, qu'il
+dépassait de beaucoup tout ce que les tableaux peints dans la lumière
+atténuée de l'atelier avaient laissé voir. Le gain que Manet avait pu
+faire, par l'accoutumance où l'on était entré avec ses tableaux
+d'atelier, était donc perdu pour ceux du plein air.
+
+Aussi revoyait-on devant l'_Argenteuil_ ces attroupements bruyants qui
+s'étaient produits devant le _Déjeuner sur l'herbe_ et l'_Olympia_.
+L'éclat du plein air offusquait. Les spectateurs le trouvaient
+intolérable. Leurs yeux ne pouvaient le supporter. Un effet exaspérait
+par-dessus tout: l'eau de la Seine peinte d'un bleu intense. Il est
+pourtant certain que l'eau limpide et profonde d'une rivière, frappée,
+dans certaines conditions, par le soleil, laissera voir des tons d'un
+tel bleu, que la palette la plus riche ne pourra pleinement les
+rendre. Manet ayant peint la Seine à Argenteuil par un soleil ardent
+avait eu beau s'efforcer, l'eau bleue de son tableau avait dû rester,
+comme éclat, au-dessous de la réalité. Mais le public et les critiques
+n'étaient à même d'entrer dans aucune de ces considérations. Cette eau
+bleue leur causait une sorte de souffrance physique, elle les
+aveuglait. Devant le _Balcon_ de 1869, tout le monde s'était récrié.
+Avait-on jamais vu un balcon vert! Maintenant tout le monde se
+soulevait contre l'eau de l'_Argenteuil_. Avait-on jamais vu de l'eau
+bleue dans une rivière!
+
+Il était vrai qu'on n'avait jamais vu apparaître, dans un tableau du
+Salon et même dans aucun autre tableau n'importe où, de l'eau bleue,
+peinte avec une telle intensité de coloris, puisque personne, excepté
+les Impressionnistes, ne s'était encore avisé d'aller peindre en
+plein soleil, directement devant la nature. Manet s'étant livré à une
+tentative originale et ayant travaillé dans des conditions encore
+inconnues devait par cela même produire une oeuvre douée de caractères
+qui la différencieraient de toutes les autres. C'est précisément parce
+qu'il en était ainsi qu'elle eût dû être louée ou au moins prise en
+considération, comme hors de la banalité et du pastiche, qui sont la
+mort de l'art. Mais au contraire le public en art, comme en toutes
+choses, n'aime que les voies battues, commodes à sa nonchalance. Il
+est d'instinct l'ennemi des nouveautés. Cet _Argenteuil_, vu au Salon
+comme une oeuvre sans précédent, déplaisait donc par cela même à tout
+le monde.
+
+Le tableau qui, par sa tonalité générale, soulevait l'hostilité, ne
+gagnait rien, lorsque les deux personnages qui y figuraient étaient
+considérés à part. D'abord on les déclarait laids et vulgaires. Et
+puis! que faisaient-ils assis sur un banc, dans ce bateau? Ils
+manquaient peut-être de raffinement, mais les canotiers qui vont, les
+hommes en tricot, les femmes en robes multicolores, s'amuser sur
+l'eau, n'ont jamais appartenu à l'élite sociale. D'ailleurs ils
+étaient assis dans le bateau, pour n'y rien faire autre chose que d'y
+être assis. C'était la question posée, à l'occasion du _Chemin de
+fer_, l'année précédente, où une femme et une petite fille avaient
+été représentées sans se livrer à aucune mimique particulière,
+simplement pour offrir deux figures à peindre. Le public insensible
+aux arrangements picturaux en eux-mêmes, qui demande toujours aux
+personnages d'un tableau d'accomplir une action bien déterminée, avait
+trouvé, en 1874, les femmes du _Chemin de fer_ «incompréhensibles», et
+il jugeait, en 1875, étranges et méprisables les canotiers de
+l'_Argenteuil_, dans la simplicité de leur pose et de leur
+habillement.
+
+En peignant son _Argenteuil_, Manet avait représenté un côté de la vie
+parisienne, qui a presque entièrement disparu. Avant que la bicyclette
+ne fût connue, le canotage, les jours fériés, dans la belle saison,
+formait l'amusement d'une partie de la jeunesse. Argenteuil, Asnières,
+Bougival, voyaient accourir des bandes de jeunes gens des deux sexes
+qui, après avoir prodigué leurs forces à ramer sur l'eau, finissaient
+la journée par un festin au cabaret et un bal champêtre. La bicyclette
+a mis fin à ces divertissements; ceux qui s'y fussent autrefois
+adonnés se dispersent maintenant sur les routes. Les canotiers
+venaient de mondes différents, mais les femmes qu'ils emmenaient avec
+eux n'appartenaient qu'à la classe des femmes de plaisir de moyenne
+condition. Celle de l'_Argenteuil_ est de cet ordre. Or comme Manet,
+serrant la vie d'aussi près que possible, ne mettait jamais sur le
+visage d'un être autre chose que ce que sa nature comportait, il a
+représenté cette femme du canotage, avec sa ligure banale, assise
+oisive et paresseuse. Il a bien rendu la grue que l'observation de la
+vie lui offrait. Il a encore peint un type analogue dans son tableau
+la _Prune_. Une femme, de celles qui attendent dans les cafés la
+rencontre à venir, accoudée sur une table, regarde l'oeil vague,
+devant elle, dans le néant de sa pensée.
+
+Après avoir peint dans l'_Argenteuil_ la vie à peu près disparue du
+canotage, Manet devait peindre, dans la _Servante de Bocks_, la vie,
+qui survenait alors et qui s'est depuis fort développée, du cabaret à
+chansons. On avait ouvert, sur le boulevard de Clichy, un
+établissement de cet ordre, appelé le Reichshoffen, où la bière était
+apportée par des servantes. Manet avait remarqué le mouvement des
+servantes qui, en posant d'une main un bock sur la table, devant le
+consommateur, savaient en tenir plusieurs de l'autre, sans laisser
+tomber la bière. Voulant peindre une de ces filles à l'oeuvre, il
+s'interdit de prendre, pour poser, un modèle quelconque, il lui
+fallait la fille même. Il est de ces mouvements que seule une longue
+pratique a pu enseigner. Millet a peint une enfourneuse, une
+villageoise introduisant une miche dans un four, et il l'a peinte en
+indiquant avec justesse la saccade des deux bras et du dos qu'elle
+fait, pour détacher sa miche de la pelle qui la supporte et l'enfoncer
+dans le four. Tous les modèles de la terre n'auraient pu donner à
+Millet son enfourneuse. Il lui a fallu pour l'obtenir trouver une
+villageoise d'entre les villageoises, qui eût, toute sa vie, pétri et
+enfourné du pain. Désireux de peindre une servante de bocks, dans
+l'exercice si l'on peut dire de sa virtuosité, Manet s'adressa à celle
+du café qui lui parut la plus experte. Cette fille flairant l'aubaine
+affecta des scrupules et déclara qu'elle n'irait poser dans son
+atelier qu'accompagnée d'un «protecteur». Il dut en passer par là et
+les payer grassement tous les deux pendant qu'il exécutait son
+tableau. Le protecteur se trouva être un grand diable en blouse. Il
+l'a représenté, accoudé sur une table, la pipe à la bouche, tandis que
+la servante pose un bock près de lui, de son geste particulier.
+
+Le soulèvement causé au Salon de 1875 par l'_Argenteuil_ avait été si
+violent, qu'il était presque venu remettre Manet dans la situation de
+réprouvé du début. Il conservait, il est vrai, pour le défendre, un
+groupe d'artistes, d'hommes de lettres, d'amis et de partisans qui lui
+avaient manqué autrefois. Mais leur voix qui pouvait être entendue,
+lorsque la réprobation faiblissait ou cessait même, comme à
+l'occasion du _Bon Bock_, était étouffée lorsque, comme dans le cas de
+l'_Argenteuil_, elle se déchaînait en tempête. Alors les ennemis
+avaient beau jeu et c'était par fortune qu'un ami comme M. Jules de
+Marthold parvenait à présenter une vigoureuse défense de l'art de
+Manet, dans un journal où il était rédacteur. La presse autrement ne
+s'ouvrait qu'aux railleries, aux caricatures, aux insultes et Manet,
+qui avait pensé qu'avec son essai de plein air, il parviendrait
+peut-être à captiver le public, se voyait de nouveau déçu et rejeté en
+plein combat.
+
+Il ne se décourageait jamais. L'insuccès de l'_Argenteuil_, loin de le
+faire renoncer à la peinture de plein air, ne fut qu'un stimulant pour
+l'y attacher. Il lui donnera donc maintenant, jusqu'à la fin, une
+place tout à fait régulière dans son oeuvre. Il l'entremêlera
+systématiquement avec celle de l'atelier. Il avait, en même temps que
+l'_Argenteuil_, peint un autre tableau de plein air, _En bateau_,
+qu'il devait exposer au Salon de 1879, et étant allé en 1875 faire un
+voyage à Venise, il en rapporta deux toiles de plein air. Le motif lui
+avait été fourni par les poteaux de couleurs vives, placés sur les
+canaux, devant la porte d'eau de certains palais.
+
+En 1875, l'été, il peint dans un jardin le _Linge_, pour l'exposer
+comme suite à l'_Argenteuil_. Il l'envoie, en effet, avec un autre
+tableau, l'_Artiste_, peint à l'atelier, au Salon de 1876, mais le
+Jury les refusa. Voilà donc que, tout à coup, après huit ans, le jury
+revenait à son ancienne rigueur et se remettait à frapper Manet
+d'ostracisme. Le refus du jury, en 1876, se produisait comme la
+conséquence du soulèvement du public et de la presse contre
+l'_Argenteuil_ de 1875, de même que le refus du jury, en 1866, avait
+été la conséquence du soulèvement de l'opinion contre l'_Olympia_ de
+1865. Le jury était fondamentalement hostile à Manet; les peintres qui
+le composaient, alors ancrés dans la tradition et l'observance des
+vieilles règles, ne voyaient en lui qu'un révolté, à frapper le plus
+possible. Du moment qu'on ne voulait point admettre que le Salon fût
+un lieu, où l'originalité, comme suprême condition de tout art vivant,
+dût être la bienvenue, qu'on considérait au contraire qu'on ne devait
+y être reçu qu'en se soumettant aux préceptes inculqués, le jury ne
+pouvait que traiter Manet en réprouvé. Ses membres mettaient donc à
+profit, pour l'exclure, l'insuccès de son _Argenteuil_ et ils le
+faisaient d'autant mieux que cette apparition de la peinture en plein
+air leur semblait devoir renverser tout ce qui restait encore debout
+du grand art traditionnel, tel qu'ils le concevaient.
+
+Comment auraient-ils pu se refuser la satisfaction de frapper Manet!
+Mais cet homme, à leurs yeux, était un monstre qui, alors qu'on lui
+faisait des concessions, qu'on commençait à tolérer ses déportements,
+loin de s'assagir, repartait de plus belle et se déchaînait aux
+extrêmes. Il était d'abord venu comme saccager le grand art du nu avec
+son _Déjeuner sur l'herbe_ et son _Olympia_; il avait rejeté les
+règles enseignées de marier l'ombre avec les clairs, pour peindre par
+tons vifs juxtaposés. Voilà que depuis dix ans, cette manière,
+réapparaissant, commençait à agir sur les jeunes peintres, pour les
+débaucher, les éloigner de la sage tradition et par surcroît son
+auteur en arrivait maintenant, avec la peinture du plein air, à des
+outrances non soupçonnées, des scènes fixées directement devant la
+nature, le soleil ardent, l'eau bleue, les arbres verts, les
+multicolores habillements mis côte à côte, pour aveugler les gens et
+leur faire sans doute bientôt considérer les autres toiles du Salon,
+avec leurs ombres traditionnelles, comme des productions du Tartare.
+Il avait, en outre, engendré d'autres monstres, les Impressionnistes,
+qui rapportaient de la campagne des tableaux, où chaque jour ils
+surhaussaient l'éclat des tons. Enfin, la réprobation de la presse et
+du public s'étant produite en 1875 comme pour les soutenir, ils
+reprenaient leur rôle de défenseurs de la tradition et de protecteurs
+des règles, en fermant de nouveau le Salon à Manet.
+
+Les deux tableaux refusés, le _Linge_ et l'_Artiste_, étaient des
+oeuvres puissantes. Le _Linge_ représentait une femme au milieu d'un
+jardin, vêtue d'une robe bleue. Elle était occupée à laver du linge
+dans un baquet, sur lequel un enfant debout s'appuyait des mains. Les
+effets de coloris étaient produits par la robe bleue de la femme, les
+grandes plantes vertes du jardin et des linges blancs, tendus sur des
+cordes. C'est dans cet assemblage que Manet avait réalisé la
+juxtaposition de tons vifs, demandée aux extrêmes ressources de sa
+palette, qui, analogues aux audaces de l'_Argenteuil_, avaient fait
+refuser le tableau.
+
+Mais pour que le jury étendît ses rigueurs à l'autre, à l'_Artiste_,
+il fallait qu'il fût réellement désireux de montrer toute sa colère,
+car celui-là, peint dans l'atelier, restait conforme à la donnée
+ordinaire de Manet, que les jurys, en recevant depuis des années ses
+tableaux, avaient par là même comme acceptée. C'était un portrait en
+pied du graveur Desboutins, vu de face, bourrant sa pipe, peint tout
+entier dans les gris, sans l'introduction de ces couleurs variées,
+capables d'offusquer. Il était plein d'air et de lumière et si, dans
+l'exécution de certaines parties, on voyait les touches et les
+indications sans fini précieux propres à Manet, ces particularités
+semblaient au moins à leur place, dans une oeuvre de grandes
+dimensions, où le personnage se détachait comme un bloc.
+
+[Illustration: LES BOTTINES]
+
+Manet, exclu du Salon, résolut de montrer ses tableaux dans son
+atelier. Il adressa des lettres à la presse, aux artistes, aux
+amateurs, aux hommes du monde, pour qu'ils vinssent les voir et les
+juger. Il plaça près d'eux un registre où les visiteurs purent écrire.
+Les remarques et les observations les plus diverses y furent
+consignées, quelques-unes saugrenues, beaucoup d'autres, où les gens,
+gardant naturellement l'anonyme, laissaient voir, par des
+grossièretés, combien était encore profonde l'hostilité contre
+l'artiste. Mais les amis et les partisans purent exprimer de leur côté
+leur approbation et leurs louanges. Manet était si connu, ses
+productions soulevaient d'abord une telle curiosité, on était si bien
+habitué à s'échauffer à son sujet, que l'exposition particulière de
+ses tableaux fit du bruit. Elle devint un événement parisien. Il fut
+de mode de visiter son atelier. De telle sorte que le refus du jury
+n'atteignit pas le résultat d'étouffement que ses auteurs s'en étaient
+promis. Les oeuvres refusées, si elles échappèrent à la foule qui se
+bouscule aux Salons, furent en définitive vues de l'élite, qui
+s'intéresse aux choses d'art.
+
+La presse, il faut lui rendre cette justice, prit d'ailleurs presque
+entièrement parti pour Manet contre le jury. Ces journalistes mêmes
+qui, au précédent Salon, avaient témoigné de leur mépris pour
+l'_Argenteuil_ et qui maintenant encore, en présence des oeuvres
+montrées dans l'atelier, n'avaient que des critiques à exprimer,
+s'élevaient cependant contre l'ostracisme dont leur auteur était
+l'objet. On trouvait qu'un homme depuis si longtemps sur la brèche,
+déployant une telle volonté de travail, devait avoir le droit de se
+produire. Le jury abusait, pensait-on, de ses pouvoirs en le mettant
+en interdit. Qu'on le laissât donc exposer! Ce serait ensuite à la
+presse et au public à faire justice de ses erreurs. Tous s'étaient du
+reste acquittés de cette mission, en le poursuivant sans relâche de
+leurs sévérités. C'est pourquoi, après l'avoir si longtemps malmené,
+c'eût été un manque de générosité, que de venir maintenant approuver
+qu'on lui fermât le Salon. De telle sorte que le soulèvement causé par
+l'_Argenteuil_, sur lequel le jury s'était comme appuyé pour frapper
+Manet, n'amenait point l'approbation de son acte qu'il s'était
+promise. Et puis, comme on se dérangeait pour aller voir les tableaux
+dans l'atelier, le jury, moralement blâmé pour sa sévérité, n'en
+obtenait même pas l'avantage de pouvoir soustraire aux regards les
+audaces jugées démoralisantes du peintre.
+
+Manet se sentit donc assez défendu pour croire que les refus subis en
+1876 ne se renouvelleraient pas en 1877. Malgré cela, pour se rouvrir
+avec certitude le Salon, il tint un certain compte des répulsions du
+jury, en ne présentant point cette fois-ci d'oeuvre de plein air, mais
+en envoyant deux tableaux peints dans l'atelier. Le jury ne pouvait
+dès lors songer à renouveler ses refus et les tableaux furent déclarés
+admis. L'un d'eux fut cependant ensuite éliminé, à cause du sujet
+considéré comme trop libre.
+
+Le tableau éliminé avait pour titre _Nana_, d'après le roman d'Émile
+Zola. Il représentait une jeune femme à sa toilette, en corset et en
+jupon, à même de se pomponner. Jusque-là il n'offrait rien qui pût
+effaroucher et c'était un personnage accessoire qui, en lui donnant sa
+signification, avait amené le jury à l'exclure. Manet avait peint, sur
+un côté de la toile, contemplant la toilette de la jeune femme, un
+monsieur en habit noir, assis le chapeau sur la tête. Par ce
+personnage et le détail du chapeau, la femme était déterminée; sans
+qu'on eût besoin d'explications, on voyait qu'on avait affaire à une
+courtisane. Manet qui voulait peindre la vie sous tous ses aspects,
+qui cherchait à la rendre la plus vraie possible, avait trouvé moyen,
+par l'introduction auprès d'une femme d'un personnage masculin
+d'ailleurs inactif, d'établir un intérieur de courtisane. C'était un
+des côtés de la vie de plaisir qu'il rendait, mais à l'aide d'un
+artifice si simple et si tranquille, que l'ensemble n'avait rien
+d'offensant.
+
+On avait devant soi une oeuvre d'art à juger uniquement comme telle et
+à ceux qui eussent voulu la considérer d'un autre point de vue, on
+pouvait dire: Honni soit qui mal y pense. Car jamais Manet n'a fait
+autre chose que de peindre, sans sous-entendu, les scènes conçues
+franchement, pour exister comme oeuvres d'art. Quand on a voulu
+trouver dans son _Déjeuner sur l'herbe_, dans son _Olympia_ ou dans sa
+_Nana_ certaines intentions, ce sont simplement les accusateurs qui
+tiraient d'eux l'idée malsaine qu'il n'avait jamais eue. Lorsqu'on
+compare en particulier cette _Nana_ aux nombreuses représentations de
+Joseph et de Putiphar, de Suzanne et des vieillards, de Nymphes et de
+Satyres, peintes par les grands maîtres et placées dans les musées, on
+reconnaît qu'elle est à côté d'une réserve parfaite. Mais le temps est
+encore ici un élément essentiel. Après la mort de leurs auteurs, les
+audaces s'apaisent et se font accepter, tandis que l'exposition
+tranquille de simples réalités, au moment où elle se produit, paraît
+offensante. Toujours est-il que le jury du Salon de 1877 se refusait à
+montrer une courtisane, qu'on eût pu prendre pour une vertu, en
+comparaison de certaines dames tenues dans les musées. Il est
+présumable aussi que le Jury, qui tant de fois avait repoussé Manet,
+n'y regardait pas de si près et que _Nana_ lui offrant un motif de
+refus à faire valoir, il s'empressait de le saisir, pour bannir un de
+ses tableaux de plus. L'autre envoi au Salon et celui-là exposé était
+le _Portrait de M. Faure, dans le rôle d'Hamlet_.
+
+M. Faure, baryton, était alors le chanteur le plus en renom du
+Grand-Opéra. Il avait noué des relations d'amitié avec Manet. Il
+fréquentait son atelier et, grand collectionneur, était devenu, après
+M. Durand-Ruel, le principal acheteur de ses tableaux. Manet l'avait
+représenté dans le rôle d'Hamlet, de l'opéra du même nom d'Ambroise
+Thomas. C'était la seconde fois qu'il peignait un Hamlet. Les deux
+n'ont aucune ressemblance. On est surpris d'abord, qu'un même rôle
+puisse fournir deux types aussi dissemblables. Mais lorsqu'on observe
+directement la vie on découvre une grande multiplicité d'aspects, sous
+des formes où l'on aurait d'abord pu soupçonner l'uniformité. Les
+Hamlet peints pur Manet, personnifiés par deux acteurs différents,
+engagés dans des genres différents, n'ont donc pu se ressembler. Le
+premier, peint en 1866, sous le nom de l'_Acteur tragique_,
+représentait Rouvière qui, en effet, acteur tragique, faisant surtout
+ressortir dans ses rôles le côté farouche, avait amené Manet à peindre
+un Hamlet ténébreux, porté à la vengeance. Le second, celui de cette
+année, représentait au contraire Faure, qui, ayant à chanter la
+musique d'Ambroise Thomas et à se faire entendre dans une immense
+salle d'Opéra, s'offrait sans caractère dramatique saillant et ne
+pouvait donner, ce que Manet avait en effet mis sur la toile, qu'un
+Hamlet à l'aspect de virtuose.
+
+Par exception, les deux tableaux envoyés au Salon de 1877 montraient
+des types empruntés à la littérature, l'un à une tragédie de
+Shakespeare, l'autre à un roman de Zola. Mais avec eux Manet n'était
+point remonté jusqu'à l'oeuvre littéraire, pour y chercher le
+caractère original, que les auteurs avaient eux-mêmes voulu donner à
+leurs héros. Il s'était arrêté en route, en prenant, pour les peindre,
+des êtres vivants doués d'une physionomie propre. On voit par là que,
+contrairement aux romantiques et en particulier à Delacroix, il ne
+concevait point son art de la peinture comme devant se conformer à des
+oeuvres littéraires, pour en devenir une explication ou une
+illustration. Ses Hamlet ne sont donc point de Shakespeare, pas plus
+que sa Nana n'est de Zola. Dans le cas de ses Hamlet, il ne s'est
+point demandé quel était le type réellement créé par l'imagination de
+Shakespeare pour le rendre, il a peint deux êtres spéciaux, que lui
+offraient deux acteurs distincts, posant devant lui. De même que dans
+sa Nana, il a peint le modèle qu'une courtisane réelle lui
+fournissait, sans s'attacher à personnifier exactement la création du
+roman, et aussi reconnaît-on que sa Nana et celle de Zola sont deux
+femmes différentes.
+
+En 1878 comme en 1867, il devait y avoir une Exposition universelle
+où, à côté de l'Industrie, on ferait une place aux Beaux-Arts. Manet
+cette année-là n'envoya rien au Salon, mais désireux d'apparaître à la
+plus importante des expositions, il y présenta des oeuvres. Elles
+furent refusées. En 1878, comme en 1867, il voyait donc l'Exposition
+universelle se fermer pour lui. C'était un jury spécial qui
+choisissait les tableaux à exposer, mais il se recrutait parmi les
+mêmes peintres vieillis dans le respect des règles, qui formaient les
+jurys des Salons annuels. Or tous ceux-là qui, pleins de la croyance
+qu'ils devaient défendre la tradition, avaient autant que possible
+fermé les portes des Salons à Manet, s'ils avaient enfin été
+contraints par la force des choses de les lui ouvrir, se rejetaient
+sur l'Exposition universelle, comme sur un exceptionnel retranchement,
+pour l'en tenir à l'écart et l'empêcher de se produire.
+
+Manet frappé ainsi, pour la seconde fois, dans une occasion
+exceptionnelle, eut la pensée de recourir à une exposition
+particulière, comme il l'avait fait en 1867. Il rechercha un local et
+il rédigea même le catalogue des oeuvres à montrer, qui comprenait
+cent numéros. Puis il renonça à son projet. Il fut sans doute amené à
+s'abstenir ainsi, par la pensée qu'après l'énorme attention qui
+s'était portée sur ses oeuvres aux Salons, elles étaient assez connues
+pour qu'il pût se dispenser de les montrer à nouveau. Une autre cause,
+qui aussi l'arrêta, fut les frais considérables qu'une exposition à
+part eût amenés et qu'il ne pouvait encourir. Il continuait à ne
+vendre de tableaux que de loin en loin, à des prix fort minimes, et
+ses ressources limitées ne lui permettaient pas de répéter la dépense
+d'une installation spéciale, analogue à celle de 1867.
+
+Cependant le refus éprouvé par Manet en 1878 à l'Exposition
+universelle, après celui de 1876 au Salon, avait soulevé de nombreuses
+protestations dans la presse et chez les artistes. On pouvait
+s'apercevoir ainsi que toujours méprisé par le public dans son
+ensemble, il gagnait du terrain parmi une élite. Le nombre de ses
+partisans et de ses défenseurs s'accroissait, de telle sorte que le
+jury qui le condamnait avait à subir de fortes attaques et que même
+ses membres se voyaient individuellement pris à partie et recevaient à
+leur tour des injures. Aussi, se sentant de plus en plus soutenu,
+renonça-t-il, en se présentant au Salon de 1879, à ces ménagements
+qu'il avait cru devoir observer au Salon de 1877, après le refus de
+1876. Il avait alors écarté les tableaux de plein air, qui
+offusquaient particulièrement, pour n'envoyer que des toiles peintes
+dans l'atelier. Mais en 1879 il revient à la charge sans faire de
+concessions; il soumet au jury d'examen deux toiles, l'une _En
+bateau_, un plein air, l'autre _Dans la serre_, qui tout en ayant été
+peinte en lieu couvert, offrait cependant des tons très vifs. Les deux
+furent reçues.
+
+_En bateau_ avait été peint en 1874, avec l'_Argenteuil_, mais dans
+une gamme de tons moins violente. On n'y trouvait pas de détail aussi
+hardi que l'eau bleue, mise comme fond à l'_Argenteuil_. Le personnage
+principal, un canotier, tenait le gouvernail du bateau, vêtu d'un
+maillot blanc. Il s'harmonisait bien avec l'eau de la rivière d'un
+gris azur. Le tableau, relativement calme, s'il ne parvenait à
+recueillir l'approbation, passait au moins sans soulever une trop
+grande hostilité. _Dans la serre_ déplaisait au même titre que toutes
+les oeuvres de Manet, où se voyaient des tons variés et des couleurs
+vives. Deux personnages, une jeune femme et un jeune homme, s'y
+détachaient sur les plantes vertes d'une serre. La jeune femme était
+assise, étendue sur un banc; le jeune homme, accoudé sur le dossier du
+banc, causait tranquillement avec elle. La scène s'offrait pleine de
+charme, mais comme le fond était formé par les plantes vertes peintes
+dans tout leur éclat, le public, selon son habitude en semblable
+circonstance, déclarait l'arrangement criard, et ses pauvres yeux s'en
+trouvaient offusqués.
+
+Manet avait fait poser, pour son couple, un jeune ménage, M. et Mme
+Guillemet, amis de sa famille. La femme, une jolie personne très
+élégante, était connue pour le bon goût de ses toilettes. Aussi
+pouvant disposer d'un tel modèle avait-il su en profiter. On lui
+reprochait de ne peindre que des femmes vulgaires, mal habillées, et
+il ne pouvait oublier que son _Balcon_, de 1869, avait subi les
+railleries impitoyables, parce qu'on avait jugé que les dames qui s'y
+montraient étaient affreusement fagotées. Ayant à peindre cette
+fois-ci une élégante, il s'est étudié à maintenir à la robe ses plis
+rectilignes et sa coupe irréprochable, avec autant de soin que s'il
+eût travaillé pour un journal de modes. Mme Guillemet portait des
+chapeaux ravissants, qui excitaient d'autant plus la curiosité, qu'on
+savait qu'elle les faisait elle-même. Manet s'est appliqué en ami sur
+son chapeau, encore plus que sur sa robe. Il l'a rendu de telle sorte
+qu'aucune femme ne saurait manquer de le trouver à son goût. Il a
+repris l'arrangement de plantes vertes, mis comme fond à son tableau
+_Dans la Serre_, pour l'introduire dans une composition où sa femme,
+vêtue de gris, est représentée assise elle aussi sur un banc. Il a
+encore peint, dans le même temps, se détachant sur un fond de plantes
+vertes, mais cette fois assise dans un fauteuil, une jeune femme vêtue
+de noir, qui tient un éventail déployé.
+
+A ce moment, en 1879, Manet, au sommet de sa carrière, avait atteint
+le genre de renom qui devait lui appartenir de son vivant. C'était un
+des hommes les plus en vue de Paris. Tout le monde savait qui il
+était. Mais dans la masse du peuple et même dans cette foule
+restreinte qu'on appelle le _Tout Paris_, il demeurait incompris. On
+ne voyait toujours en lui qu'un artiste outré, violent, sans les
+qualités des vrais maîtres et, en définitive, il restait presque le
+réprouvé qu'il avait été à ses débuts. Une élite d'écrivains, de
+connaisseurs, d'artistes, de femmes distinguées, un noyau de disciples
+lui étaient venus, qui, sachant l'apprécier, lui témoignaient la plus
+vive amitié; il sentait que les jeunes artistes s'abandonnaient en
+partie à son influence. Mais ces avantages, dans un cercle restreint,
+ne le dédommageaient point du jugement que le peuple au dehors
+continuait à élever contre lui. Il ne connaissait pas cette
+philosophie qui porte les gens à se satisfaire eux-mêmes de leur
+mérite, en méprisant l'opinion des contemporains. Il avait eu dès
+l'abord conscience de sa valeur, il avait tout de suite vu qu'elle
+devrait être un jour universellement reconnue et faire mettre son
+oeuvre au premier rang. Mais cette reconnaissance qu'il se promettait
+toujours de voir venir reculait sans cesse, et chaque fois qu'elle
+s'évanouissait, il en éprouvait de la tristesse. Il comprenait la vie
+d'artiste sous la forme des succès éclatants d'un Rubens. Les
+honneurs, les postes officiels, les distinctions des académies,
+l'entrée dans les Instituts, puisque ces choses existaient et étaient
+acquises à d'autres, lui semblaient à lui aussi son dû. Il souffrait
+de ne pouvoir les obtenir, alors que les autres s'en paraient sous ses
+yeux.
+
+Homme du monde, ayant le goût de la société, c'était pour lui un
+perpétuel agacement de voir, dans les salons, les sourires et les
+compliments des femmes, les hommages des hommes aller à ces artistes
+en renom qui le combattaient, l'expulsaient des expositions,
+accaparaient les honneurs, pendant que lui, traité en artiste
+inférieur, n'était goûté que pour les manières distinguées et l'esprit
+de conversation qu'on lui reconnaissait comme seule supériorité. Et
+puis! pendant que les autres encore arrivaient à la richesse, il
+continuait d'empiler les toiles dans son atelier et, s'il en vendait
+de temps en temps, il n'en retirait que des sommes minimes, qui lui
+permettaient tout juste de faire face aux dépenses de sa vie, tenue
+sur un pied modeste. Lorsqu'il travaillait, lorsqu'il était avec ses
+amis, son entrain naturel, son élasticité de tempérament le
+maintenaient à l'état d'homme gai, mais lorsqu'il se retrouvait dans
+le monde, lorsque les refus des jurys ou les injures et les railleries
+de la presse se reproduisaient, il en ressentait une très grande
+amertume. A mesure que les années s'écoulaient, il devenait cet homme
+qui a eu certaines ambitions qu'il sait justifiées et qu'il croyait
+réalisables, et qui, à mesure qu'il les voit s'évanouir, éprouve une
+intime déception.
+
+Manet était un Parisien qui personnifiait, portés à toute leur
+puissance, les sentiments et les habitudes des Parisiens. Il
+représentait, avec sa sensibilité d'artiste, ses penchants d'homme du
+monde, son besoin de sociabilité, le Parisien par les côtés de
+raffinement où il se distingue, mais aussi où il arrive à un genre de
+vie presque artificiel. Il ne pouvait donc vivre qu'à Paris et, en
+outre, il ne pouvait y vivre que d'une certaine manière. A l'époque où
+il apparaissait, ce qu'on appelait le Boulevard, l'espace compris
+entre la rue Richelieu et la Chaussée-d'Antin, était depuis longtemps
+un lieu à part. Paris n'était point alors la ville envahie par les
+provinciaux et les étrangers, que les chemins de fer y versent
+aujourd'hui. Le Boulevard était encore libre de cohue, et, dans
+l'après-midi, une élite de gens, plus Parisiens que les autres,
+pouvait venir s'y rencontrer, s'y promener et y flâner. Il y a eu
+trois ou quatre générations d'hommes de raffinement fixés au
+Boulevard, par des liens aussi puissants que ceux qui peuvent attacher
+certaines plantes au sol nécessaire à leur vie. Pour ces gens-là,
+respirer l'air du Boulevard était un besoin et la nostalgie du
+Boulevard, par suite d'éloignement, devenait une maladie. Manet aura
+été un des derniers représentants de cette manière d'être; il sera
+resté un de ceux pour qui la fréquentation du Boulevard aura été une
+pratique de toute la vie.
+
+Il y avait sur le Boulevard un coin comme nul autre, une maison
+privilégiée, où les habitués étaient traditionnellement illustres, le
+café Tortoni, à l'angle de la rue Taitbout. Sa réputation remontait au
+premier empire, alors que Talleyrand l'avait choisi pour y dîner et
+s'y retrouver avec ses amis. Ensuite Alfred de Musset l'avait adopté
+et, quand il a montré dans Mardoche le jeune homme livré aux plaisirs
+de Paris, il le promène naturellement sur le Boulevard et il désigne
+le Boulevard en nommant Tortoni.
+
+ Mardoche habit marron, en landau de louage,
+ Pardevant Tortoni, passait en grand tapage.
+
+Après Musset, étaient venus Rossini et Théophile Gautier. Manet, comme
+enfant de Paris, était entré dans cette tradition. Dès l'origine, puis
+alors qu'il était le plus honni et repoussé, il allait faire sa
+visite quotidienne au Boulevard et sa station à Tortoni. On y était
+hostile ou indifférent à son art. Aussi ne se trouvait-il point là
+comme artiste et, entre lui et les gens avec lesquels s'étaient nouées
+ces relations familières, qui naissent du coudoiement quotidien, il
+n'était question ni de son esthétique, ni de ses succès ou insuccès.
+Il revenait tous les jours, simplement comme Parisien, mû par le
+besoin de fouler le sol d'élection du vrai Parisien.
+
+Le Boulevard, lieu de promenade tranquille, n'existe plus, il est
+devenu une grande rue cosmopolite. Les théâtres, les brasseries, les
+banques, les maisons à spectacles, attirent les foules, qui ont noyé
+les élégants et les raffinés. Le café Tortoni, soumis à la loi commune
+du changement et ne pouvant survivre à la disparition de la société
+dont il était le centre, s'est fermé. Il a été remplacé par une
+vulgaire boutique. Mais la maison subsiste, et je ne passe jamais
+auprès sans que Manet ne m'apparaisse. Je le revois assis devant le
+perron ou dans la salle en bas, ou encore déjeunant avec ses amis, au
+premier étage. Il reste ainsi dans le souvenir, comme un de ces
+anciens Parisiens sociables par-dessus tout.
+
+
+
+
+L'OEUVRE GRAVÉE
+
+
+
+
+X
+
+L'OEUVRE GRAVÉE
+
+
+L'oeuvre gravée de Manet se compose principalement d'eaux-fortes et de
+lithographies. Les eaux-fortes s'étendent de ses débuts à sa fin. Une
+des premières, _Silentium_, marque son commencement; la dernière,
+_Jeanne_, est de 1882. C'est entre les années 1862 et 1867 qu'il s'est
+surtout montré fécond comme aquafortiste. Il est alors dans cette
+période où il aime à faire poser des Espagnols, et un grand nombre de
+ses eaux-fortes est consacré à des motifs espagnols.
+
+Il apportait dans l'eau-forte cette coutume de ne point se répéter,
+qui était le fondement de son art. Il innovait sans cesse, même quand
+il mettait sous la forme gravée des sujets déjà peints. Plusieurs de
+ses eaux-fortes reproduisent de ses tableaux à l'huile, mais d'une
+manière très libre. On a ainsi deux eaux-fortes de l'_Olympia_, en
+deux dimensions. Elles laissent voir entre elles des différences et
+montrent également des variantes, sur le tableau original. La plus
+petite a été faite pour illustrer l'article d'Emile Zola de la _Revue
+du XIXe siècle_, réimprimé en brochure. Dans cette circonstance Manet,
+jaloux de soutenir l'éloge que Zola présentait de lui et de son
+_Olympia_, s'est appliqué à obtenir une grande précision de dessin et
+un rare fini des traits de la pointe.
+
+Les planches de ses eaux-fortes ont été laissées dans des états très
+divers; quelques-unes ne présentent que des esquisses ou même des
+indications de sujets cherchés, tandis que d'autres, comme _Lola de
+Valence_, l'_Enfant à l'Épée_, ont été très travaillées. L'ensemble de
+l'oeuvre comprend des reproductions de tableaux anciens, comme les
+_Petits cavaliers_, l'_Infante Marguerite_, _Philippe IV_ de
+Velasquez; des reproductions de ses propres tableaux, comme le _Buveur
+d'absinthe_, le _Gamin au chien_, le _Chanteur espagnol_, _Lola de
+Valence_, l'_Acteur tragique_, les _Bulles de savon_, _Mlle V*** en
+costume d'espada_, le _Liseur_; des compositions originales, comme
+_Silentium_, l'_Odalisque couchée_, la _Toilette_, la _Convalescente_;
+des portraits, comme ceux de Baudelaire, d'Edgar Poe, de son père.
+
+Une de ses eaux-fortes à laquelle on est particulièrement ramené par
+le charme qui s'en dégage, _Lola de Valence_, montre combien, quand le
+sujet l'y portait, il savait user des ressources les plus subtiles de
+l'outil. Pendant longtemps ses oeuvres gravées n'ont pourtant pas
+rencontré plus de faveur que ses tableaux. Elles étaient profondément
+dédaignées. Manet n'était, disait-on, qu'un artiste incomplet,
+dépourvu peut-être encore plus de science sur le terrain de la gravure
+que sur celui de la peinture. Mais sur les deux, il avait au contraire
+étudié les maîtres et savait ce qu'on peut apprendre. Il aimait, à
+l'occasion, à disserter sur le mérite des aquafortistes ses
+devanciers. Ceux qu'il goûtait le mieux, vers lesquels il s'était
+surtout senti porté, étaient Canal et Goya. Dans l'eau-forte comme
+dans la peinture, il était donc allé d'instinct vers Venise et
+l'Espagne.
+
+Ce n'est pas que ses sujets espagnols du début, pas plus que ceux qui
+les ont suivis, aient été traités d'une manière qui rappelle les
+procédés, soit de Canal, soit de Goya. Il était trop foncièrement
+original pour avoir pu imiter les autres. Mais dans plusieurs de ses
+eaux-fortes, comme dans certains de ses tableaux, il a aimé, de
+propos délibéré, à faire apparaître la réminiscence des devanciers ses
+favoris. C'est ainsi que sa _Femme à la mantille_ a été exécutée,
+ouvertement, dans la manière de Goya. L'emprunt à un étranger était
+d'ailleurs, dans ce cas, de circonstance, car il s'agissait
+d'illustrer, sous une forme appropriée, un sonnet intitulé _Fleur
+exotique_, inséré dans la collection des _Sonnets et Eaux-fortes_,
+publiée par Alphonse Lemerre en 1869, à laquelle les principaux poètes
+et artistes du temps avaient collaboré. L'eau-forte connue maintenant
+comme la _Femme à la mantille_ s'est même d'abord appelée _Fleur
+exotique_ et elle a été cataloguée sous ce titre à l'exposition
+posthume de Manet, à l'École des Beaux-Arts, en 1884. Dans
+quelques-unes de ses eaux-fortes, particulièrement dans le
+_Philosophe_, il a introduit des traits en zigzag, rappelant la
+manière de Canal, qu'il trouvait spécialement souple et charmante.
+
+Les eaux-fortes détachées sont au nombre d'une cinquantaine. Il existe
+dans les collections, en France et aux États-Unis, quelques pièces
+ignorées et non décrites, et ce ne sera que lorsqu'on aura fait les
+recherches nécessaires, qu'un catalogue définitif pourra être dressé.
+Les différentes eaux-fortes se trouvent en tirages et en épreuves de
+mérite fort divers, quelques-unes ont été très peu tirées et sont
+très rares. Neuf pièces, tirées à cinquante exemplaires, avec
+frontispice spécial,--guitare et chapeau,--ont paru en album chez
+Cadart et Chevalier en 1874: le _Chanteur espagnol_, les _Gitanos_,
+_Lola de Valence_, l'_Homme mort_, les _Petits cavaliers_, le _Gamin
+au chien_, la _Petite fille_, la _Toilette_, l'_Infante Marguerite_.
+
+Les lithographies sont moins nombreuses que les eaux-fortes, on n'en
+compte pas plus de douze: _Lola de Valence_ et la _Plainte Moresque_,
+comme frontispices à des oeuvres musicales, le _Gamin au chien_, le
+_Rendez-vous de chats_, les deux _Portraits de Mlle Morisot_, _Course
+à Longchamp_, le _Ballon_, l'_Exécution de Maximilien_, la _Guerre
+civile_, la _Barricade_, _Polichinelle_. A ranger à la suite des
+lithographies des dessins, reportés sur pierre et tirés comme
+lithographies: deux pièces, _Au Café_, et une pièce, _Au Paradis_ (Des
+spectateurs au théâtre).
+
+Il a donné à une publication spéciale, l'_Autographe_, du 2 avril
+1865, une page de croquis, où se voient le Buveur d'eau, un danseur et
+une danseuse espagnols et la tête de Lola de Valence, et à la même
+publication, en 1867, trois croquis, la tête du Buveur d'absinthe, la
+malade et le torero mort.
+
+La lithographie du _Rendez-vous de chats_, de grand format, a été
+faite en 1868, pour être collée au milieu d'une affiche annonçant le
+livre de Champfleury sur les chats. Avant de l'exécuter Manet avait
+combiné son sujet, sous la forme d'une gouache, avec la pensée
+d'arriver à frapper les passants. Il avait donc placé un chat noir à
+côté d'une chatte blanche. Tous les deux déroulent une longue queue
+dans l'espace; ils s'ébattent sur les toits; dans le fond, des tuyaux
+de cheminée correspondent au chat noir et la lune blanche et
+vermeille, à travers les nuages, forme une sorte de complément à la
+chatte blanche. Il s'était fort diverti à cette fantaisie. Il avait
+promis à Champfleury qu'elle attirerait les regards. Il ne l'avait pas
+trompé. A cette époque l'affiche illustrée à personnages, qui s'est
+tant répandue depuis, demeurait presque inconnue, l'affichage d'un
+motif dessiné était une nouveauté. Les passants s'attroupèrent donc
+devant ces chats. Ils les regardaient étonnés. Beaucoup se fâchaient,
+persuadés que Manet avait voulu se moquer d'eux. On revoyait ainsi,
+dans la rue, devant son affiche, le soulèvement qu'on avait vu aux
+Salons devant certains de ses tableaux. Cette lithographie, tirée à de
+nombreux exemplaires, s'est perdue sur les murailles; elle est devenue
+comme introuvable, au grand désespoir des collectionneurs. Une gravure
+sur bois, faite d'après le motif du _Rendez-vous de chats_, a été
+introduite dans le livre même de Champfleury, les _Chats_.
+
+Les portraits lithographiés de Mlle Morisot, sous deux formes
+différentes, au trait et en plein, ont été exécutés d'après un tableau
+à l'huile.
+
+[Illustration: JEANNE]
+
+La _Guerre civile_ et la _Barricade_ rappellent la bataille qui a eu
+lieu dans les rues de Paris, à la fin de mai 1871, entre les gardes
+nationaux fédérés et l'armée de Versailles. La _Guerre civile_ donne
+en particulier l'image tragique d'un garde national mort, abandonné le
+long d'une barricade démantelée. La scène n'a point été composée.
+Manet l'avait réellement vue, à l'angle de la rue de l'Arcade et du
+boulevard Malesherbes; il en avait pris un croquis sur place.
+
+Le _Polichinelle_, avec variantes, est d'abord apparu en aquarelle,
+puis dans le tableau à l'huile exposé au Salon de 1874. Il a enfin été
+répété sous la forme de lithographie coloriée. Théodore de Banville
+fit, pour cette dernière, un distique placé au bas:
+
+ Féroce et rose, avec du feu dans sa prunelle
+ Effronté, saoul, divin, c'est lui Polichinelle
+
+Indépendamment des eaux-fortes et des lithographies à l'état de pièces
+séparées, Manet a produit des séries d'eaux-fortes, de lithographies
+et de dessins sur bois, pour illustrer divers ouvrages.
+
+Il a ainsi illustré d'eaux-fortes le _Fleuve_, poésie de Charles Cros,
+en 1874. Une libellule comme frontispice, un oiseau volant, en
+cul-de-lampe, et six légères compositions, qui représentent les
+divers aspects de la nature que voit le fleuve dans son cours, depuis
+la montagne où il naît, jusqu'à la mer où il se perd.
+
+Il a illustré de six dessins reportés sur pierre et tirés comme
+lithographies le _Corbeau_ d'Edgar Poe, traduit par Stéphane Mallarmé,
+chez Lesclide, 1875. Le premier dessin, en frontispice, est une tête
+de corbeau, le dernier un _ex libris_, un corbeau volant. Les quatre
+autres illustrent le texte. Ils sont d'une grande puissance et
+atteignent au fantastique, où s'est élevé le poète lui-même. De
+pareilles compositions étaient trop hardies pour plaire tout d'abord.
+Les acheteurs furent si peu nombreux que l'éditeur s'abstint pour
+longtemps, après l'avoir annoncée, de publier une nouvelle oeuvre
+d'Edgar Poe, la _Cité en la Mer_, que Mallarmé et Manet avaient
+également traduite et illustrée de concert.
+
+Il a dessiné quatre petits bois pour l'illustration d'un tirage
+spécial de l'_Après-midi d'un Faune_, de Stéphane Mallarmé, en 1876.
+
+ Ces nymphes je les veux perpétuer.
+
+Il les a perpétuées, s'ébattant légères au milieu des roseaux, et le
+Faune les guette de loin. Ces quatre compositions sont d'un imprévu et
+d'une technique qui les distinguent de cette gravure sur bois
+généralement si banale au milieu de nous.
+
+En outre des bois exécutés comme illustrations de l'_Après-midi d'un
+Faune_, Manet a encore dessiné sur bois, pour la gravure: Une
+_Olympia_, montrant des variantes d'avec le tableau à l'huile, les
+eaux-fortes et l'aquarelle. Le _Chemin de fer_, reproduction de son
+tableau du Salon de 1874. _La Parisienne_, en trois variantes, pour le
+_Monde nouveau_, en 1874, dont deux, tirées comme épreuves, sont
+restées inédites.
+
+Il a donné au journal illustré la _Vie moderne_ des croquis et
+dessins, reproduits dans les numéros des 10 et 17 avril et 8 mai 1880.
+
+Il a dessiné un portrait de Courbet, pour figurer, reproduit par le
+procédé du gillotage, en tête de l'étude de M. d'Ideville sur Courbet,
+publiée en 1878. Courbet était mort à cette époque. Ce portrait si
+plein de vie n'a cependant été fait que de souvenir, à l'aide d'une
+photographie. Mais il a fait poser Claude Monet pour le portrait de
+lui reproduit également par le gillotage, dans le journal illustré la
+_Vie moderne_ du 12 juin 1880, et mis en tête du catalogue de
+l'exposition des oeuvres de Claude Monet, faite en juin 1880, à la
+_Vie moderne_, sur le boulevard des Italiens.
+
+Cette exposition avait été organisée par Georges Charpentier,
+l'éditeur, à qui appartenait le journal. Il avait pensé qu'elle
+servirait utilement Claude Monet et l'art impressionniste, mais on ne
+change pas tout à coup le goût du public et Monet était en 1880 si
+généralement méprisé, que l'exposition de ses oeuvres tenue dans un
+rez-de-chaussée, ouvert sur le boulevard, où l'on entrait
+gratuitement, ne fut guère qu'un passage de gens venant rire et se
+moquer. Charpentier avait fait imprimer un catalogue avec une notice
+sur Monet, qu'il m'avait demandée, et, en tête, comme attrait spécial,
+se trouvait le portrait de Monet par Manet. Il s'était imaginé que
+cette plaquette illustrée se recommanderait au public. Il en avait
+fixé le prix à cinquante centimes, mais les visiteurs se succédaient,
+sans que pas un voulût dépenser une somme aussi énorme pour un tel
+objet. Il en réduisit le prix à dix centimes. Le catalogue eut après
+cela quelques acheteurs. On l'avait tiré à un grand nombre
+d'exemplaires et, deux ou trois jours avant la fermeture de
+l'exposition, il en restait encore beaucoup. Charpentier décida qu'on
+les donnerait. En effet le gardien, d'un air engageant, en faisait
+l'offre aux visiteurs. Quelques-uns, les plus sages, prenaient le
+catalogue, c'était après tout du papier qui ne coûtait rien, mais la
+plupart le refusaient en riant. Ils se jugeaient ainsi fort malins.
+Cette exposition d'art impressionniste leur faisait l'effet d'une
+farce et l'offre du catalogue n'en était, à leurs yeux, que le
+couronnement. Ils croyaient donc prouver toute leur supériorité (à
+farceur, farceur et demi) en refusant l'offre et en montrant ainsi
+qu'ils n'étaient point dupes de la plaisanterie. Quand l'exposition se
+ferma, il restait un gros paquet de catalogues, qu'on n'avait réussi à
+faire prendre au public ni pour argent ni par amour.
+
+Cependant en 1899 il m'est tombé sous la main le catalogue d'un
+libraire, vendant des plaquettes curieuses, et j'y vis figurer celle
+de l'exposition de la _Vie moderne_, marquée comme chose rare et cotée
+un franc. Un franc! en 1899, le catalogue d'art impressionniste dont
+on n'avait pas voulu pour rien en 1880. Quelle révolution cela
+indiquait comme accomplie dans le goût du public!
+
+
+
+
+LES DESSINS ET LES PASTELS
+
+
+
+
+XI
+
+LES DESSINS ET LES PASTELS
+
+
+Les dessins de Manet confirmeraient, s'il en était besoin, le fait que
+ses tableaux de jeunesse nous avaient déjà appris, qu'il avait
+sérieusement étudié les vieux maîtres à ses débuts et au cours de ses
+voyages. M. Auguste Pellerin, dans sa collection si riche et si variée
+d'oeuvres de Manet, possède ses dessins du voyage d'Italie. Ils sont
+nombreux et montrent, ce à quoi on ne se serait peut-être pas attendu,
+qu'il ne s'était pas borné à étudier ces maîtres vers lesquels il se
+sentait plus particulièrement porté, mais qu'il avait aussi pris une
+réelle connaissance des autres. Beaucoup de ses croquis s'appliquent
+à des sujets de l'école romaine et un dessin, parmi les plus
+importants, reproduit une des figures principales de l'_Incendie du
+Borgo_, par Raphaël, dans les chambres du Vatican.
+
+Les dessins, chez Manet, demeurent généralement à l'état d'esquisses
+ou de croquis. Ils ont été faits pour saisir un aspect fugitif, un
+mouvement, un trait ou détail saillant. Dans cet ordre de travail, on
+peut dire qu'il était toujours prêt. De tout temps, il a eu près de
+lui, à l'atelier, des feuillets assemblés pour dessiner et, dans sa
+poche, un calepin avec un crayon. Le moindre objet ou détail d'un
+objet, qui intéressait ses regards, était immédiatement fixé sur le
+papier. Ces croquis, ces légers dessins qu'on peut appeler des
+instantanés, montrent avec quelle sûreté il saisissait le trait
+caractéristique, le mouvement décisif à dégager. Je ne trouve à lui
+comparer, dans cet ordre, qu'Hokousaï qui, dans les dessins de premier
+jet de sa _Mangoua_, a su associer la simplification à un parfait
+déterminisme du caractère. Aussi Manet admirait-il beaucoup ce qu'il
+avait pu voir d'Hokousaï, et les volumes de la _Mangoua_ qui lui
+étaient tombés sous la main étaient de sa part l'objet de louanges
+sans restriction. Le dessin avait été en effet compris par Manet, de
+même que par Hokousaï avant lui, comme surtout destiné à fixer
+l'aspect saillant d'un être ou d'un objet, sans complications et
+accessoires. Dans ces conditions, la sûreté de main doit correspondre
+à la justesse de vision et le mérite de l'oeuvre légère réside dans sa
+vérité. Le croquis tenu à sa forme sommaire, improvisée, doit
+cependant rendre ce qu'il rend d'une manière assez saisissable pour
+offrir une oeuvre vivante et intéressante dans sa fragilité. Or, les
+croquis de Manet font bien réellement voir comme réalisé ce qu'ils ont
+été appelés à représenter. M. de Saint-Albin a fourni le sujet de l'un
+d'eux. Le petit personnage a juste quelques centimètres; il a été
+crayonné d'un trait si rapide, que le contour en silhouette existe
+seul, sans les détails du visage ou des vêtements. Mais que cet être
+minuscule est donc ressemblant! On aurait pu multiplier les séances
+sur un portait de grandeur naturelle, sans dépasser le résultat obtenu
+ici du premier coup. M. de Saint-Albin était un homme aimable, un
+collectionneur, un original, qu'on voyait apparaître sur le Boulevard
+à une certaine heure de l'après-midi. Il personnifiait vers 1870 ce
+Parisien légendaire, que l'on disait n'avoir jamais pu quitter Paris.
+Manet l'a croqué regardant une estampe, avec son chapeau à larges
+bords, sa grosse cravate, son lorgnon, sa démarche spéciale et, sur le
+papier, il se trouve aussi saisissable, dans ses particularités, qu'il
+a jamais pu l'être rencontré sur le Boulevard.
+
+Il en est un autre que Manet a aussi pris sur le vif, le maréchal
+Bazaine. Un jour, au cours du procès Bazaine, nous nous rendîmes,
+Manet et moi, avec un groupe d'amis, à Trianon. C'était la première
+fois que nous y allions et je me rappelle que longtemps, nous
+contemplâmes, en silence, la scène imposante présentée par le conseil
+de guerre. A la fin, Manet avait fixé les yeux sur l'accusé. Tout à
+coup, tirant de sa poche le petit calepin qui ne le quittait jamais,
+il se mit à crayonner. Il décrivait un trait en rond, qui représentait
+la tête, et ajoutait deux ou trois points, pour la bouche et les yeux.
+Il avait ainsi dessiné plusieurs croquis, lorsque se tournant de
+droite et de gauche, il nous les montra, en disant: «Mais regardez
+donc cette boule de billard!» L'expression était absolument juste, car
+en examinant les croquis et en les comparant avec la tête de
+l'original placée devant soi, on constatait que la ressemblance était
+frappante. Un de ces croquis subsiste. Il a fait partie de la vente de
+Manet, en 1884. C'est un document historique.
+
+Il donne le vrai Bazaine, le Bazaine réel, en opposition aux deux ou
+trois autres, qu'à des moments différents, l'imagination a créés. Il y
+a eu d'abord le «glorieux» Bazaine, le général cru supérieur, en qui
+la France avait mis follement son espoir. Puis, après la capitulation,
+est venu le grand traître, le monstre qui ayant pu vaincre, ne l'a
+pas voulu. L'un est né de l'espérance, l'autre du désespoir. Le vrai
+était celui que Manet avait saisi et mis au point, l'être de petite
+intelligence, au regard fuyant, n'ayant d'autre qualité que la
+bravoure, incapable de diriger avec succès une grande armée, qui,
+lorsqu'il s'est senti perdu dans Metz, s'est laissé entraîner à des
+actes de félonie, pour lesquels il a été justement flétri et condamné.
+Tout cela est dans le petit croquis fait à Trianon, se lit sur la tête
+en «boule de billard».
+
+Manet a eu de tout temps l'habitude de se servir rapidement du crayon;
+on peut dire que son système de dessin n'a jamais varié. Mais à une
+pratique fondamentale, sont venus se superposer des procédés, qui ont
+changé avec les années. A ses débuts, il employait volontiers
+l'aquarelle dans des études préliminaires, pour fixer les tons ou
+l'arrangement de ses tableaux, ou même il reproduisait par ce moyen,
+sous une nouvelle forme, ses oeuvres déjà peintes à l'huile. Il a
+ainsi laissé un certain nombre d'aquarelles, consacrées au _Chanteur
+espagnol_, au _Déjeuner sur l'Herbe_, à l'_Olympia_, au _Christ aux
+Anges_, à la _Jeune femme couchée en costume espagnol_, aux _Courses_,
+etc. Il s'est aussi souvent servi de l'aquarelle pour prendre des vues
+en plein air ou s'assurer des indications de paysage. Mais en
+avançant, il ne recourt plus qu'accessoirement à ce moyen, pour user
+d'un nouveau, le pastel.
+
+Son premier pastel date de 1874. C'est un portrait de sa femme,
+étendue sur un canapé, exécuté dans une gamme de tons bleus-gris. A
+partir de ce moment, il continue à se servir du pastel, surtout pour
+les portraits de femme. Les productions de ce genre ont été
+particulièrement nombreuses à la fin de sa vie, alors qu'il avait été
+atteint par l'ataxie. Les oeuvres demandant une grande dépense de
+force physique lui étaient devenues d'abord difficiles, puis lui
+furent à la fin interdites, et le pastel lui permettait de se livrer à
+un travail relativement facile, qui le distrayait, en lui obtenant la
+société des femmes agréables qui venaient poser. Il a ainsi exécuté,
+dans les dernières années de sa vie, les portraits de femmes
+appartenant à des mondes divers: Mme Zola, Mme du Paty, Mme Guillemet,
+Mlle Lemaire, Mlle Lemonnier, Mlle Eva Gonzalès, Mme Méry Laurent, Mme
+Martin, Mlle Marie Colombier, etc. Quelques-uns des portraits les plus
+caractéristiques sont restés anonymes ou n'ont été désignés que par
+des titres fantaisistes: la _Femme au carlin_, la _Femme voilée_, la
+_Femme à la fourrure_, la _Viennoise_, _Sur le banc_.
+
+Il avait fini par prendre grand goût au pastel. Il y trouvait à la
+fois le moyen de fixer la lumière, de juxtaposer les tons vifs et de
+rendre des types variés. Aussi ses portraits au pastel offrent-ils un
+ensemble où l'on peut voir la femme, telle qu'elle s'est présentée
+dans la seconde moitié du XIXe siècle et, en addition, les
+combinaisons de coloris les plus délicates ou les plus osées.
+
+Il n'en a guère retiré avantage au point de vue pécuniaire. Il n'en a
+vendu que très peu, à des prix fort minimes. La plupart étaient faits
+pour des personnes amies, auxquelles il était heureux de plaire en les
+leur offrant. Il exposa cependant au journal la _Vie Moderne_, en
+avril 1880, une série d'oeuvres où les pastels tenaient la place
+principale, et le plus grand nombre était à vendre. On lui en acheta
+tout juste deux.
+
+En outre de ses portraits de femmes, il a aussi fait au pastel des
+portraits d'hommes, dont plusieurs sont des têtes à caractère. On a
+ainsi de lui Constantin Guys, cet artiste qui fut le dessinateur de
+l'_Illustrated London news_ lors de la guerre de Crimée, qui a produit
+des dessins et des aquarelles, où il passe des femmes élégantes et
+aristocratiques montrées dans de somptueux équipages, aux courtisanes
+présentées sous les formes les plus réalistes. Cabaner, le musicien
+incompris, en gestation perpétuelle d'oeuvres extraordinaires, qui se
+dédommageait de sa déconvenue en faisant des mots singuliers,
+reproduits par les petits journaux. Enfin le poète George Moore. Ce
+dernier, au moment où Manet l'a fait poser, était à cette période de
+la jeunesse où on se cherche une voie. Anglo-Irlandais il était venu à
+Paris pour étudier la peinture et, en même temps qu'il fréquentait les
+ateliers, il s'adonnait à la poésie. Il composait des vers même en
+français. Il était alors plongé dans une sorte de raffinement
+esthétique et de sentimentalisme quintessencié, qui lui donnait
+passablement l'air d'un homme absent. C'est ce trait de physionomie
+que Manet a saisi pour le fixer, en l'accentuant même, selon son
+habitude, et c'est ce qui a donné à son George Moore l'aspect si
+caractéristique, qui le distingue. Depuis l'original a délaissé le
+sentimentalisme et la nébulosité. Il est entré dans une voie opposée,
+en étudiant la vie réelle, il s'est fait sa place comme romancier de
+moeurs. Sa figure s'est modifiée naturellement, en même temps que
+changeaient son mode d'esprit et la tournure de ses pensées. Mais le
+portrait demeure comme le témoin de la sûreté d'observation avec
+laquelle son auteur savait saisir même ces traits de caractère, qui
+pouvaient n'être, en partie, que transitoires.
+
+
+
+
+LES DERNIÈRES ANNÉES
+
+
+
+
+XII
+
+LES DERNIÈRES ANNÉES
+
+
+Manet, après avoir quitté son atelier de la rue de Saint-Pétersbourg,
+en avait pris un, en 1879, au numéro 77 de la rue d'Amsterdam, où il
+devait rester jusqu'à sa mort.
+
+En 1880, il envoie au Salon _Chez le Père Lathuille_, un plein air, et
+le _Portrait de M. Antonin Proust_, exécuté dans l'atelier. Le premier
+de ces tableaux avait été peint dans le jardin du Père Lathuille, un
+des restaurants les plus vieux et les plus connus de Paris, situé à
+l'entrée de l'avenue de Clichy. Avant que les limites de la ville de
+Paris n'eussent été portées aux fortifications, il avait été une ces
+maisons, hors barrières, que les Parisiens fréquentaient le dimanche
+et où ils aimaient à célébrer noces et festins. Horace Vernet, en
+1820, l'avait donné comme fond à son tableau de bataille, le _Maréchal
+Moncey à la barrière de Clichy en 1814_. La lithographie, en
+popularisant le tableau, avait en même temps recommandé le restaurant
+aux patriotes, alors épris d'Horace Vernet et de ses oeuvres. Manet,
+qui habitait dans le voisinage, rue de Saint-Pétersbourg, allait y
+déjeuner ou dîner de temps en temps. Il avait eu l'idée d'utiliser le
+jardin, lieu tranquille, pour y peindre une scène de plein air: un
+tout jeune homme y ferait la cour à une femme. En bon observateur, il
+avait conçu sa scène, telle que la vie l'offre généralement, où les
+tout jeunes gens s'éprennent de femmes plus âgées qu'eux. Le tableau
+représente les amoureux assis à une table, où ils achèvent de
+déjeuner. Le jouvenceau montre la plénitude de sa passion et laisse
+deviner des demandes pressantes, tandis que la femme, une personne
+dans les trente ans, fait la mijaurée devant lui et se tient sur la
+réserve, pour le mieux captiver.
+
+On ne pouvait reprocher à Manet, devant cette scène, comme on l'avait
+fait devant d'autres, de peindre des gens dans des attitudes
+«incompréhensibles», ne se livrant à aucune action déterminée. Les
+amoureux du Père Lathuille jouaient si bien leur rôle, qu'on les
+comprenait à première vue. Manet, qui peignait la vie en la serrant
+toujours de près, pouvait trouver des motifs diversifiés à l'infini,
+parce que la vie est ainsi diversifiée. Aux scènes où les personnages
+simplement juxtaposés étaient tenus inactifs, telles que les yeux en
+rencontrent partout, il savait en faire succéder d'autres, où ils
+s'appliquaient à des actions caractéristiques. Il avait, du reste,
+dans le cas actuel, obtenu son effet par des moyens décisifs quoique
+très simples. Le jeune homme, dans sa franchise, vu de face, montre
+par l'animation de ses traits la passion qui le possède, tandis que se
+dissimulant presque et ne se présentant que d'un profil effacé, la
+femme révèle d'autant mieux sa pruderie affectée et sa réserve
+hypocrite.
+
+_Chez le Père Lathuille_ est peut-être de tous les tableaux de Manet
+celui qui laisse le mieux voir les particularités de la peinture en
+plein air. L'ensemble est tout entier maintenu dans la lumière. Les
+plans sont établis et les contours obtenus sans oppositions et sans
+contraste. Les parties qu'on voudrait dire dans l'ombre sont élevées à
+une telle intensité de clarté et de coloration, qu'elles ne se
+différencient presque pas de celles que la lumière frappe directement.
+
+L'autre tableau, le _Portrait de M. Antonin Proust_, avait été peint
+dans l'atelier et dans les tons sobres. L'original debout, de grandeur
+naturelle, arrêté aux genoux, est vêtu d'une redingote et coiffé d'un
+chapeau à haute forme, une main appuyée sur une canne, l'autre posée
+sur la hanche. C'est un morceau très ferme. La redingote boutonnée
+serre bien le personnage; on sent réellement l'existence du corps.
+Manet, lié d'amitié depuis le collège avec son modèle, l'avait peint
+de manière à révéler tout son caractère. En lui donnant la gravité de
+l'âge et de l'homme politique, il lui avait laissé la désinvolture et
+l'aisance de l'homme du monde et même encore avait su indiquer en lui
+l'élégant cavalier et le conquérant des débuts et de la jeunesse.
+
+En 1881, Manet envoya au Salon le _Portrait de M. Pertuiset, le
+chasseur de lions_, peint en plein air, et le _Portrait de M. Henri
+Rochefort_, peint dans l'atelier.
+
+Il avait choisi Pertuiset pour lui servir de modèle dans un plein air
+d'ordre particulier. Les Impressionnistes, avec leur système de
+travailler tout le temps devant la nature, étaient arrivés à en saisir
+les multiples aspects et à fixer ainsi sur la toile des effets
+inattendus. Ils avaient, par exemple, reconnu que l'hiver, au soleil,
+les ombres portées sur la neige peuvent être bleues et ils avaient
+peint de telles ombres bleues. Ils avaient encore découvert que,
+l'été, la lumière sous les arbres colore les terrains de tons violets
+et ils avaient peint des terrains sous bois violets. Renoir avait en
+particulier peint un bal à Montmartre, sous le titre de _Moulin de la
+galette_, et une _Balançoire_, où des personnages sont placés sous des
+arbres éclairés par le soleil. Il avait fait tomber sur eux des
+plaques de lumière à travers le feuillage, en colorant toute sa toile
+d'un ton général violet. Les tableaux peints en 1876 avaient été
+montrés en 1877, à l'exposition des Impressionnistes, rue Le Peletier.
+
+Cette nouveauté d'ombres bleues et violettes avait excité une
+indignation générale. Personne ne s'était sérieusement demandé si,
+lorsqu'il fait soleil, les ombres sur la neige et sous le feuillage
+pouvaient apparaître réellement colorées, telles que les
+Impressionnistes les représentaient. Il suffisait que les effets
+montrés n'eussent pas encore été vus, pour que l'esprit de routine
+amenât les spectateurs à se soulever violemment. Mais Manet, pour qui
+les Impressionnistes restaient de vieux amis, qui s'intéressait à
+toutes leurs tentatives, avait été frappé par leur manière hardie de
+peindre les ombres en plein air colorées. Il était allé regarder en
+particulier les reflets que le soleil donne sous le feuillage et,
+ayant trouvé qu'en effet les ombres prennent alors des tons où le
+violet prédomine, l'envie lui vint d'exécuter lui-même un tableau
+dans ces données.
+
+Il fit poser Pertuiset en l'été de 1880, sous les arbres de l'Elysée
+des Beaux-Arts, boulevard de Clichy. La lumière tamisée donne bien en
+effet une ombre violette générale, qui recouvre le terrain et
+enveloppe le modèle. Pertuiset était un chasseur émérite. Il avait été
+l'ami de Jules Gérard, célèbre sous le second empire, comme le Tueur
+de lions, et avait en partie hérité de sa renommée, pour avoir tué
+lui-même plusieurs lions. Manet a eu l'idée de le placer un genou en
+terre, comme à l'affût, la carabine à la main. C'est là une pose de
+pure fantaisie, qui lui a été suggérée par la qualité de chasseur du
+modèle, mais il ne faudrait pas en inférer qu'il ait voulu représenter
+une chasse au lion. S'il eût eu pareille intention, d'après son
+système de ne peindre que des scènes vues, il eût dû se transporter en
+Algérie, dans une région fréquentée par des lions, et y placer son
+modèle, ce qui n'était vraiment pas le cas, puisqu'il se contentait de
+le mettre au milieu d'un jardin parisien.
+
+A la fantaisie de montrer la pose d'un chasseur à l'affût, Manet avait
+ajouté celle de peindre au second plan une peau de lion, pour obtenir
+un ton tranchant sur l'uniformité du terrain. On a cru qu'il avait
+voulu figurer ainsi un lion, que Pertuiset eût été censé avoir tué sur
+le lieu même. Il n'en était rien. Son intention n'avait point été de
+représenter une vraie carcasse de lion. Il avait simplement peint la
+peau d'un lion, que Pertuiset avait tué près de Bône et qu'il
+conservait dans son appartement, étendue sur le parquet. Mais le
+tableau au Salon, avec son ton général violet, son chasseur à l'affût
+et la peau de lion par derrière, excita la bonne mesure de railleries
+qui attendait généralement les oeuvres de Manet. Comme d'habitude on
+n'eut point d'yeux pour le mérite intrinsèque de la peinture, on ne
+vit que l'originalité et la fantaisie auxquelles l'artiste s'était
+laissé aller, et qui cette fois encore dépassaient la compréhension du
+public.
+
+Manet avait demandé à Henri Rochefort de le peindre, attiré par le
+caractère de sa physionomie. Le portrait de Rochefort est un buste,
+avec la tête de profil, un peu retournée, et les bras croisés. C'est
+un morceau puissant, de nature à plaire à un connaisseur. Manet qui ne
+l'avait exécuté que mû par un sentiment artistique, sans penser à en
+tirer profit, l'offrit à l'original, et il eût été heureux de le lui
+voir accepter. Mais Rochefort, qui n'a jamais aimé que la peinture
+sèche et léchée, le trouvait déplaisant. Il n'en voulut pas et le
+refusa. Quelque temps après, Manet le comprit dans un lot de toiles
+vendu à M. Faure.
+
+Les tableaux exposés en 1881 n'avaient pas eu en somme plus de succès
+que ceux des précédents Salons. Cependant ils étaient cause d'une
+chose extraordinaire, ils procuraient à leur auteur une récompense
+officielle, ils lui obtenaient une médaille du jury. Cet octroi d'une
+médaille, faveur banale en elle-même, puisque chaque année elle se
+répétait au profit de peintres quelconques, devenait cependant, dans
+la circonstance, un notable événement. Manet tant de fois repoussé des
+Salons, écarté soigneusement des Expositions universelles et, par là,
+désigné à l'animadversion des artistes, comme un homme de pernicieux
+exemple, recevait tout à coup une récompense; mais le fait en lui-même
+montrait un tel renversement de conduite et d'opinion, qu'on sentait
+tout de suite qu'un changement profond avait dû s'accomplir quelque
+part. Il en était bien réellement ainsi et cette simple médaille
+marquait que les aspirations nouvelles, longtemps comprimées, venaient
+enfin de prévaloir et de se manifester avec éclat.
+
+Pour se rendre compte de l'évolution qui se produisait, il faut
+connaître le régime auquel le Salon était traditionnellement soumis et
+les règles données à la composition des jurys. Le Salon, comme
+ancienne institution, remontant jusqu'au XVIIe siècle, avait acquis un
+prestige très grand. Depuis, une société dissidente des Beaux-Arts
+s'est formée, l'habitude d'expositions particulières s'est
+généralisée, qui lui ont enlevé une partie de son importance, mais du
+temps de Manet, il jouissait toujours, avec son monopole, de la pleine
+faveur. Avoir la faculté de s'y produire devenait pour un artiste une
+question vitale. Là seulement il pouvait se promettre d'attirer
+d'abord l'attention, puis, s'il était parmi les heureux, d'obtenir la
+renommée, la gloire et enfin, par elles, la richesse et les honneurs.
+Or, d'après l'organisation en vigueur, le jury était le maître du
+Salon. Il décidait, avant l'ouverture, quels seraient les admis et les
+refusés, puis après, il décernait les récompenses, et elles étaient
+ainsi combinées, qu'elles établissaient comme des grades et fixaient
+le rang des artistes. En premier lieu, par l'octroi de mentions
+honorables et de médailles, on tirait les sujets choisis de la plèbe
+artistique et du milieu des débutants, pour les signaler à
+l'attention; puis les médailles élevaient à un certain moment leurs
+possesseurs à la position de Hors concours, c'est-à-dire que leurs
+oeuvres, soustraites à l'examen du jury, étaient désormais admises
+sans refus possible au Salon. Dans ces conditions les Hors concours
+formaient comme une compagnie de privilégiés, avec des droits
+supérieurs à ceux des autres artistes. En outre, les médaillés et
+surtout les Hors concours étaient gratifiés de décorations par le
+gouvernement. Or les médailles et les croix de la Légion d'honneur
+entraînaient une telle présomption de talent, que les peintres qui les
+obtenaient acquéraient la faveur de la clientèle riche, pour vendre
+leurs tableaux, et le monopole des commandes officielles. De telle
+sorte qu'entre les gens favorisés par les jurys et les autres, il y
+avait la différence de condition existant entre les hommes qui se
+voient ouvrir les chemins de la fortune et ceux qui se les voient
+barrés et obstrués.
+
+Si les jurys se fussent montrés impartiaux, enclins à aider les hommes
+d'initiative, l'immense pouvoir qu'ils possédaient eût pu passer sans
+soulever de protestations et exciter la haine, mais ils étaient loin
+d'exercer leurs droits dans un esprit de tolérance et d'impartialité.
+Ils se conduisaient au contraire en maîtres injustes, jaloux d'imposer
+une certaine esthétique, aux dépens de toute autre, et de maintenir la
+tradition avec rigueur. Sous la monarchie de Juillet, le jury avait
+été réglementairement formé par les membres de l'Institut,
+c'est-à-dire tout entier composé de peintres de la tradition, parvenus
+aux honneurs, pleins de leur importance, qui regardaient
+dédaigneusement ces nouveaux venus prétendant s'écarter des voies
+battues et méconnaître leurs règles. Dans ces conditions les artistes,
+pendant la première moitié du siècle, se sont trouvés former deux
+peuples: d'un côté les peintres de la tradition, imbus des bons
+principes, admis à plaisir aux Salons, y recevant médailles,
+décorations, puis monopolisant les commandes officielles, et de
+l'autre côté les novateurs, les indépendants, traités en révoltés, qui
+voient se fermer les Salons ou qui, si on les leur ouvre, ne reçoivent
+ni honneurs ni récompenses.
+
+[Illustration: LE CORBEAU]
+
+Sous la monarchie de Juillet, les Salons s'étaient donc fermés à tous
+les artistes originaux successivement: Rousseau, Decamps, Courbet.
+Cette partialité pour l'école traditionnelle, cette détermination de
+méconnaître toute manifestation d'art nouvelle, avaient amassé de
+telles haines qu'à la révolution de 1848 l'Institut fut dépouillé de
+sa vieille prérogative, et cette année-là vit un Salon sans jury, où
+tous les tableaux présentés furent admis indistinctement. L'absence
+totale de contrôle parut cependant excessive et, en 1849 et en 1850,
+les Salons connurent des jurys nommés par le suffrage de tous les
+artistes exposants. L'Empire survenu jugea ce système trop libéral. Un
+nouveau régime fut inauguré qui, avec des modifications de détail,
+devait durer tout le temps de l'Empire et après cela se perpétuer sons
+la troisième République. Les jurys furent composés, pour la plus
+grande part, d'artistes élus par les exposants, mais par les seuls
+exposants médaillés ou hors concours, et, pour l'autre part, de
+membres désignés pur l'administration des Beaux-Arts. C'est à de tels
+jurys que Manet devait d'être refusé aux Salons et exclu des
+Expositions universelles.
+
+Les jurys nommés pour une part par les artistes récompensés, et pour
+l'autre par l'administration, avaient fini par soulever le même
+reproche qu'avait autrefois fait naître le jury de l'Institut. Sous
+une forme moins violente, ils se montraient au fond pénétrés du même
+esprit de partialité pour l'école de la tradition. Ils continuaient
+à ouvrir de préférence les portes du Salon à ces élèves qui
+répétaient leur manière. L'addition, aux membres du jury nommés par
+les artistes médaillés ou hors concours, de ces membres choisis par
+l'administration, n'apportait aucun élément d'indépendance d'esprit et
+de sympathie pour les novateurs, car l'administration des Beaux-Arts a
+presque toujours été un centre de routine et d'absolue médiocrité de
+jugement artistique. Les artistes indépendants, les novateurs, les
+hommes à l'écart des ateliers en vogue, d'ailleurs de plus en plus
+nombreux et soutenus au dehors par une élite grossissante de
+connaisseurs et de critiques, se voyaient donc toujours sacrifiés aux
+Salons. A la fin, il s'était formé un esprit de révolte contre la
+composition du jury, contre sa manière partiale de distribuer les
+récompenses, et enfin contre le système même de hiérarchie établi par
+les récompenses entre les artistes. L'hostilité contre le jury et la
+pratique des récompenses abaissait graduellement le prestige des
+Salons. Il devait plus tard en résulter une scission parmi les
+artistes, amenant la création d'une Société dissidente des Beaux-Arts,
+qui abolirait dans son sein toute récompense, et par la coutume, chez
+un grand nombre d'autres artistes, de se tenir à l'écart des Salons,
+pour se contenter de paraître dans des expositions particulières. Mais
+avant que le soulèvement des indépendants n'eût produit ces extrêmes
+résultats, il avait été assez puissant pour amener la transformation
+du Salon.
+
+Le Salon, depuis sa création par Colbert sous Louis XIV, était resté
+une institution d'État, placée sous le contrôle du gouvernement et en
+recevant sa loi. En 1881, l'État fit abandon de ses droits
+traditionnels. Les artistes réunis constituèrent légalement une
+société, qui hérita sur les Salons de l'autorité à laquelle l'État
+renonçait. La première conséquence du changement devait être
+d'éliminer des jurys cette part de membres nommée par l'administration
+des Beaux-Arts, qui s'y était trouvée si longtemps. Mais le
+mécontentement soulevé par la conduite des jurys, nommés en partie par
+l'administration et en partie par les artistes privilégiés, était
+devenu tel qu'en 1881 les artistes, qui allaient être délivrés des
+membres du jury nommés par l'administration, voulurent aussi se
+délivrer des autres, élus par le suffrage restreint des privilégiés.
+Le nouveau règlement, inauguré en 1881 par la Société des artistes
+français se constituant, porta que le jury des Salons serait
+entièrement formé de membres nommés par le suffrage de tous les
+exposants sans distinction. Les artistes en société reprenaient donc
+le système libéral d'élection du jury, appliqué par la seconde
+République aux Salons de 1849 et de 1850.
+
+Le jury du Salon de 1881, élu par le suffrage de tous les exposants,
+se trouva tout autre que les précédents. Les indépendants, les
+jeunes, qui, avec l'ancien système, n'avaient pu se faire élire
+qu'exceptionnellement, s'y voyaient maintenant en nombre et le jury,
+au lieu d'appartenir sans conteste, comme les précédents, aux
+partisans de la tradition, fut divisé en deux partis de force à peu
+près égale.
+
+Les indépendants, les jeunes, voulurent tout de suite se compter,
+faire essai de leur force, marquer par une action d'éclat leur rupture
+d'avec les anciens errements, et pour cela, l'acte le plus
+significatif qu'il pussent faire était de comprendre Manet parmi les
+récompensés. Ils résolurent donc de lui donner une seconde médaille.
+Ils crurent prudent de ne pas aller jusqu'à une première médaille, ce
+qui eût accru l'opposition à prévoir sans avantage décisif; car Manet
+ayant déjà été récompensé une première fois en 1861, par une mention
+honorable, une deuxième récompense, qu'elle fût sous la forme d'une
+seconde ou d'une première médaille, avait le même résultat de le
+placer parmi les Hors concours, c'est-à-dire parmi ces privilégiés qui
+voyaient leurs oeuvres admises de droit aux Salons, sans subir
+l'examen des jurys. Or, pour ceux qui voulaient faire une
+manifestation sur le nom de Manet, le grand point était précisément de
+le sortir de l'état de paria, où on l'avait tenu si longtemps, en le
+laissant sous le coup de la menace perpétuelle d'exclusion du Salon,
+pour l'élever à la position privilégiée de Hors concours. Ce résultat
+obtenu, la question de savoir sous quelle forme il l'avait été
+devenait secondaire.
+
+La coutume pour le jury était de passer d'abord à travers les salles
+et, là, de faire un premier choix devant les tableaux mêmes, des
+peintres, parmi lesquels on prendrait ensuite ceux qui, au vote
+définitif, recevraient des récompenses. Lorsque le jury fut parvenu
+devant le _Portrait de Pertuiset_, une discussion violente s'engagea,
+entre ces membres qui voulaient le comprendre parmi les tableaux
+capables d'obtenir une médaille à leur auteur, et les autres
+déterminés à l'exclure. Au cours de la discussion Cabanel, le
+président du jury, qui appartenait au parti de la tradition,
+d'ailleurs homme de bonne foi et d'idées libérales, se laissa aller à
+dire: «Messieurs, il n'y en a peut-être pas quatre ici, parmi nous,
+qui pourraient peindre une tête comme celle-là.» Il montrait ainsi son
+bon jugement, car Manet s'était appliqué sur la tête de Pertuiset,
+pour la bien mettre dans l'air et la faire entrer dans le chapeau qui
+la coiffait. A la désignation préliminaire, la majorité des voix
+n'était pas requise, il ne fallait obtenir que le tiers à peu près, et
+le _Portrait de Pertuiset_ recueillit plus que le nombre de suffrages
+voulus pour être accepté. Lorsque le moment du choix définitif arriva,
+pour lequel il fallait alors la majorité absolue des voix, les
+partisans de Manet s'étant comptés ne parvenaient pas à l'emporter sur
+l'autre parti, dont l'opposition persistait acharnée; il leur manquait
+une ou deux voix. Ce fut Gervex, au dernier moment, qui obtint le
+déplacement indispensable, en décidant Vollon et de Neuville, qui s'y
+étaient jusque-là refusés, à donner leur vote. Cabanel malgré sa
+louange relative, demeuré avec ses amis les peintres de la tradition,
+avait voté contre.
+
+L'octroi à Manet d'une médaille fit grand bruit, et amena au dehors,
+parmi les artistes, une division analogue à celle dont il avait été
+cause au jury du Salon. Les indépendants, les jeunes gens d'esprit
+émancipé, témoignèrent de leur approbation, tandis que les hommes
+restés fidèles aux traditions, les élèves soumis aux maîtres dans les
+ateliers, s'indignèrent. Parmi ces derniers, on rédigea une
+protestation violente où, après avoir cité les noms des membres du
+jury favorables à Manet, on invitait les artistes à se souvenir d'eux,
+pour ne plus jamais les renommer. Les membres qui avaient voté la
+médaille étaient au nombre de dix-sept: Bin, Cazin, Carolus-Duran,
+Duez, Feyen-Perrin, Gervex, Guillaumet, Guillemet, Henner, Lalanne,
+Lansyer, Lavieille, Em. Lévy, de Neuville, Roll, Vollon, Vuillefroy.
+
+La récompense décernée à Manet était une protestation contre les
+anciens errements des jurys, et tout le monde, au dehors, lui avait
+attribué ce caractère; mais cependant, parmi les membres du jury qui
+l'avaient accordée, plusieurs avaient agi sans esprit de protestation,
+mus par la seule idée de justice. Tous, en définitive, s'étaient
+trouvés de l'opinion que Manet était un homme dont le talent et
+l'apport méritaient d'être reconnus. A l'encontre du dédain que le
+public, la presse en général, et les vieux peintres attachés à la
+tradition, persistaient à lui manifester, ceux qui savaient observer
+devaient reconnaître que son action sur les jeunes artistes était, en
+réalité, énorme. Ce n'était plus, il est vrai, cette influence
+immédiate exercée sur le groupe des audacieux devenus les
+Impressionnistes. La pénétration, en étant moins éclatante, atteignait
+cependant les mieux doués de la nouvelle génération. On savait par
+exemple qu'à la vue des oeuvres de Manet, un des artistes les plus
+réputés parmi les jeunes, Bastien-Lepage, délaissant l'art
+traditionnel, s'était mis à peindre des scènes contemporaines. On
+pouvait reconnaître que semblable évolution, due à la même influence,
+s'opérait sous des formes diverses, chez la plupart des autres jeunes
+gens, qui s'adonnaient à peindre, dans la manière de plus en plus
+claire, des scènes prises de plus en plus à la vie réelle.
+
+Pendant que le public et la presse revenaient chaque année au Salon se
+livrer à leurs appréciations sans suite et à leurs critiques
+d'occasion, les hommes capables de porter des jugements d'ensemble ne
+pouvaient s'empêcher de voir que la peinture presque entière suivait
+le mouvement inauguré par Manet. Si on eût pu placer côte à côte, pour
+être vus simultanément, le Salon de 1861 où il débutait et celui de
+1881, tout le monde eût constaté, avec stupéfaction, la profonde
+transformation qui s'était opérée. On eût vu que le procédé
+traditionnel d'association de l'ombre et de la lumière d'après des
+règles fixes, qu'il avait d'abord répudié, pour peindre en tons clairs
+juxtaposés, était maintenant plus ou moins abandonné par les jeunes
+artistes, qui peignaient eux aussi en clair. On eût vu que le
+réalisme, la peinture du monde vivant, qui avait soulevé une telle
+horreur, se produisant d'abord avec lui, était devenu d'une pratique
+générale. On eût vu que le prétendu grand art traditionnel de la
+peinture d'histoire, de la mythologie et du nu soi-disant idéalisé,
+qu'il avait d'abord délaissé, était maintenant presque entièrement
+ignoré et ne restait plus cultivé que par les anciens, attachés aux
+errements de leur jeunesse. En vingt ans, procédés, sujets,
+esthétique, s'étaient transformés.
+
+Certes de tels mouvements d'ensemble ne sauraient avoir pour cause
+l'action individuelle d'un seul; ils viennent de besoins profonds et
+nouveaux, arrivant à se manifester d'une façon générale. Mais quelle
+que fût la profondeur du mouvement et quelqu'inéluctable qu'on veuille
+le juger, Manet en avait été l'initiateur, il avait été celui qui
+découvre la voie inexplorée et s'y engage le premier à ses risques et
+périls, sans esprit de retour. Les peintres de la tradition, qui se
+refusaient à innover, avaient tout de suite et justement reconnu en
+lui leur ennemi; ils avaient tout fait pour l'étouffer et le
+déconsidérer. Aussi, maintenant que les jeunes artistes, soustraits
+aux vieilles pratiques et favorisés par les changements accomplis,
+arrivaient à leur tour à l'influence et au pouvoir dans les jurys,
+c'était de leur part un acte de simple justice que de tirer Manet de
+la position de réprouvé, où les autres s'étaient appliqués à le
+maintenir.
+
+Une fois qu'un artiste était parvenu au rang de Hors concours, il
+était comme de règle que le gouvernement lui conférât la décoration de
+la Légion d'honneur. Cette distinction, dans de telles circonstances,
+semblait toute naturelle et on ne connaissait point de cas où elle eût
+été blâmée. Mais Manet était tellement à part, les deux partis qui se
+combattaient sur son nom étaient si irréductibles, que lorsqu'au
+nouvel an de 1882, M. Antonin Proust, ministre des Arts, vint le
+décorer, l'acte étonna, fut jugé audacieux et souleva, dans le parti
+de la tradition, le même mécontentement qu'avait suscité l'octroi de
+la médaille elle-même. M. Antonin Proust, pour décerner la décoration
+à Manet, avait commencé par se mettre à couvert des observations à
+prévoir de ses collègues, en s'entendant avec le chef du cabinet,
+Gambetta, aussi un ami de Manet, et en ne laissant par ailleurs rien
+transpirer de ses intentions. L'habitude, pour chaque ministre, était
+cependant de communiquer les promotions qu'il se proposait de faire
+au Conseil des ministres, et lorsque M. Antonin Proust vint lire sa
+liste, M. Grévy, le président de la République, prétendit mettre son
+veto en disant: «Ah! Manet, non.» Mais Gambetta, avec l'autorité qui
+lui appartenait, répondit: «Il est bien entendu, Monsieur le
+Président, que chaque ministre garde le droit de désigner les
+titulaires, dans la Légion d'honneur, des croix attribuées à son
+ministère, et que le président de la République ne fait que
+contresigner.» M. Grévy dut se rendre à cette sorte de rebuffade, et
+ces ministres qui désapprouvaient, eux aussi, la mesure, n'osèrent
+hasarder d'observations.
+
+Manet éprouva une grande satisfaction des récompenses qui lui étaient
+enfin décernées et qui, banales en elles-mêmes, acquéraient des
+circonstances une valeur exceptionnelle. Cet homme, que depuis si
+longtemps le public, la presse et la caricature foulaient aux pieds et
+traînaient dans la boue, que les peintres en renom, chargés de
+décorations et d'honneurs, affectaient de tenir à distance, entrait
+enfin dans le cercle des privilégiés et des artistes mis à un rang
+honoré. La séparation qu'on avait prétendu maintenir d'avec lui
+s'était abaissée. Et puis! cette médaille donnée par les jeunes, après
+tant de refus et d'expulsions de la part des autres, montrait qu'il
+avait été pris des deux parts comme l'initiateur d'un art sur lequel
+on s'était divisé et combattu. La médaille faisait présager le
+triomphe de l'esthétique qu'il avait inaugurée, sur celle de la
+tradition qu'il avait délaissée. Il était enfin reconnu; il voyait se
+produire cette appréciation de ses oeuvres toujours attendue, qui
+jusqu'alors l'avait fui, mais qui maintenant commençait à lui venir,
+d'une manière certaine. Il était incapable de feinte, aussi
+laissa-t-il voir autour de lui le plaisir que lui causaient les
+témoignages d'approbation qu'on lui donnait enfin. Avec sa politesse
+coutumière, il tint à porter ses remerciements aux membres du jury qui
+s'étaient déclarés en sa faveur, il leur fit à chacun une visite.
+
+Manet se trouvait donc parmi les récompensés au Salon de 1882. Sur les
+cadres de ses tableaux se voyait l'écriteau, signe de respectabilité,
+_Hors Concours_. Cela changeait évidemment sa situation auprès du
+public. Aussi ne se permettait-on plus de le railler avec le sans-gêne
+d'autrefois. D'ailleurs, l'accoutumance venue avec les années, on
+avait fini par trouver naturelles chez lui les particularités qui
+d'abord avaient paru intolérables. Mais quoique le public fût ainsi
+amené à ne plus se soulever devant ses oeuvres, il était encore loin
+de les comprendre et de les goûter. Leur originalité les tenait
+toujours méconnues. Lorsque les masses populaires ont formé certains
+jugements, elles en restent ensuite indéfiniment pénétrées, les
+changements ne surviennent chez elles qu'après un long temps, ou même
+ne se produisent qu'après l'arrivée de nouvelles générations. Si le
+public, au Salon de 1882, ne témoignait plus à Manet le même mépris,
+si la presse et la critique n'osaient plus se conduire envers lui en
+pédagogues, venant lui enseigner les règles de son art, public, presse
+et critique, n'appréciaient guère plus qu'autrefois ses tableaux, et
+son principal envoi de l'année offrait un motif qu'on cherchait comme
+d'habitude à s'expliquer.
+
+C'était: _Un bar aux Folies-Bergère_. Au centre, vue de face, se
+dressait la fille tenant le bar. Une glace par derrière la
+représentait en conversation avec un monsieur, qui n'apparaissait,
+lui, que reflété. C'est cette particularité de la glace, renvoyant
+l'image des personnages et des objets, qui faisait déclarer
+l'arrangement incompréhensible. Et puis cette fille ne se livrait
+encore à aucun acte déterminé qui pût amuser. Elle n'était sur la
+toile que pour y être telle quelle, dans l'attente du chaland. Il
+l'avait peinte de cette manière déjà appliquée à des créatures du même
+ordre, en lui laissant son oeil vague et sa figure placide. Le bar sur
+lequel reposent les produits destinés aux consommateurs lui avait
+permis d'introduire une de ces natures mortes qu'il aimait. Il s'était
+plu à placer là, cote à côte, des flacons, des bouteilles de liqueur,
+des fruits variés, choisis de telle sorte qu'ils lui offrissent les
+tons les plus vifs et les plus opposés. Il les a peints en pleine
+lumière, en les harmonisant cependant, et en les faisant entrer dans
+une même gamme d'ensemble.
+
+Le tableau exposé concurremment avec le _Bar aux Folies-Bergère_ avait
+pour titre _Jeanne_. Il représentait une jeune femme à mi-corps, vêtue
+d'une robe fleurie, coiffée d'un élégant chapeau, son ombrelle à la
+main. Elle était charmante, aussi échappait-elle au dénigrement qui
+accueillait, comme de règle, les êtres peints par Manet. Elle trouvait
+auprès du public un accueil bienveillant.
+
+Le Salon de 1882 était le dernier où Manet exposerait. Il ne devait
+point voir le succès relatif, à la fin obtenu, se changer en victoire
+définitive. Pour cela, il eût eu besoin de vivre encore longtemps et
+de continuer à produire. Or, il touchait au terme de sa carrière. La
+mort approchait. Dans l'automne de 1879, un jour qu'il sortait de son
+atelier, il avait été saisi d'une douleur aiguë aux reins, accompagnée
+d'une faiblesse des jambes, qui l'avait fait tomber sur le pavé.
+C'était la paralysie d'un centre nerveux, l'ataxie, un mal incurable
+qui se déclarait. Il allait encore vivre plus de trois ans avec la
+paralysie, qui lui rendrait la marche de plus en plus difficile et le
+tiendrait à la fin presque cloué sur sa chaise, mais elle resterait
+tout le temps locale. Elle ne lui enlèverait que la faculté de la
+locomotion, car la tête, ne devait être nullement atteinte et
+l'intelligence devait garder, jusqu'au dernier jour, toute sa
+lucidité. Ses facultés de peintre n'ont donc point été réduites par
+son mal. Il a encore pu exécuter le _Portrait de Pertuiset_ et le _Bar
+aux Folies-Bergère_. Si à la fin des oeuvres de telle dimension lui
+sont interdites, s'il doit se restreindre à des sujets ne demandant
+plus la même dépense de force physique, il peut toujours travailler
+assidûment, et il produit un grand nombre de tableaux de fleurs, de
+natures mortes, et des portraits au pastel.
+
+Il exécute aussi, pendant les trois années de sa maladie, des tableaux
+de plein air qui, par l'intensité de la lumière, marquent comme le
+summum de sa peinture dans ce genre. Il ne s'éloigne plus beaucoup de
+Paris, il passe les mois d'été dans le voisinage. En 1880, il est à
+Bellevue, près d'un établissement d'hydrothérapie, où il suit un
+traitement spécial. Le jardin de la maison qu'il habite lui fournit
+les motifs de plusieurs toiles. Sur l'une de grande dimension, il fait
+figurer une jeune femme amie de sa famille, assise, vêtue de bleu,
+contre un bosquet. Le tableau, sous le titre de _Jeune fille dans un
+jardin_, fera partie de sa vente, où il obtiendra du succès. En 1881,
+il passe l'été à Versailles, avenue de Villeneuve-l'Etang. Il peint,
+dans le jardin de la maison, une oeuvre vide d'êtres humains, où un
+simple banc, se détachant contre le mur couvert de plantes vertes,
+devient le personnage. Et ce tableau se distingue par l'éclat du
+coloris et l'intensité de la lumière. Il peint encore à Versailles un
+_Jeune taureau_ en plein air, au milieu d'un herbage, le seul tableau
+de ce genre qu'il ait produit. Dans l'été de 1882, le dernier qu'il
+eut à vivre, il occupe à Rueil la maison de campagne du dramaturge
+Labiche, qui la lui loue. Là il peint, tout simplement la façade de la
+maison. Elle est banale, moderne, carrée, avec des contrevents gris.
+Il tire de ce pauvre motif des toiles lumineuses et séduisantes.
+
+L'ataxie qui était venu le frapper se produirait comme la fin
+naturelle que comportait son organisme, C'était un homme d'une
+sensibilité excessive, d'une nervosité extrême. C'est à cela qu'il
+devait son acuité de vision. Les images transmises par l'oeil, passant
+à travers le cerveau, y prenaient cet éclat qui, fixé par le pinceau
+sur la toile, heurtait la vision banale des autres hommes. Mais cette
+faculté hors ligne, qui lui conférait sa supériorité d'artiste,
+entraînait en même temps la fragilité physique, et sous le poids du
+travail et de la terrible lutte qu'il avait toute sa vie soutenue,
+contre sa famille et contre son maître Couture d'abord, puis contre
+les jurys, contre la presse, contre le public, il succombait.
+D'ailleurs sa nervosité extrême venait de famille, car ses frères la
+partageaient, et, sous des formes accidentelles différentes, ils sont
+tous les deux morts jeunes comme lui, d'épuisement nerveux.
+
+Il eût pu cependant prolonger son existence, dans une certaine mesure,
+au delà du terme qu'elle devait atteindre, s'il s'était résigné à
+supporter son mal, sans essayer de vains remèdes. Sa femme, sa mère,
+son beau-frère, Léon Leenhoff, lui prodiguaient les soins les plus
+dévoués. Ses amis s'employaient de leur mieux à le distraire; mais cet
+homme si plein d'entrain ne pouvait supporter l'arrêt du mouvement. Il
+se confia à un médecin prétendant guérir les maladies nerveuses, qui
+fit sur lui l'expérience de ses remèdes, des poisons. Il s'en trouva
+momentanément bien, c'est-à-dire, qu'agissant, comme stimulant, ils
+lui procuraient un retour d'activité temporaire. Il en continua
+indéfiniment l'usage et abusa en particulier du seigle ergoté, qui
+amena un empoisonnement du sang. Un jour, le bas de sa jambe gauche,
+une partie du corps déjà malade et affaiblie par la paralysie, se
+trouva tout à fait morte. Il s'alita. La gangrène se mit dans la
+jambe. L'amputation dut être pratiquée. Il languit après cela dix-huit
+jours, sans qu'on lui eût révélé la terrible opération et qu'il connût
+la perte de son membre. Il était trop atteint pour pouvoir survivre.
+Il mourut le 30 avril 1883 et fut inhumé au cimetière de Passy. Son
+ami M. Antonin Proust fit entendre un dernier adieu sur sa tombe.
+
+Manet offrait le type du parfait Français. J'ai entendu Fantin-Latour
+dire: «Je l'ai mis dans mon hommage à Delacroix, avec sa tête de
+Gaulois.» Les peintres jugent par les yeux, et Fantin de cette manière
+jugeait bien. Il était blond, agile, de taille moyenne, le front
+s'était découvert de bonne heure. D'une physionomie ouverte et
+expressive, aucune feinte ne lui était possible, la mobilité de ses
+traits indiquait immédiatement les sentiments qui l'animaient. Le
+geste accompagnait chez lui la parole et une certaine mimique du
+visage soulignait la pensée. Il était tout d'impulsion et de saillie.
+Sa première vision comme peintre, son premier jugement comme homme
+étaient d'une étonnante sûreté. L'intuition lui révélait ce que la
+réflexion découvre aux autres. Il était fort spirituel, ses mots
+pouvaient être acérés, et en même temps il laissait voir une grande
+bonhomie et, dans certains cas, une véritable naïveté. Il se montrait
+extrêmement sensible aux bons et aux mauvais procédés. Il n'a jamais
+pu s'habituer aux insultes dont on l'abreuvait comme artiste, il en
+souffrait à la fin de sa vie autant qu'au premier jour. Il s'emportait
+d'abord contre ses détracteurs, quand leurs attaques se produisaient.
+Dans ses rapports d'homme à homme, il apparaissait de même
+susceptible. Il eut un duel avec Duranty, pour un échange de paroles
+aigres ayant conduit à un soufflet. Mais, avec cette susceptibilité et
+cette promptitude à relever les offenses, il ne gardait ensuite aucune
+sorte de rancune. C'était en somme un homme d'autant de coeur que
+d'esprit, et son commerce était aussi sûr que plein de charme.
+
+
+
+
+APRÈS LA MORT
+
+
+
+
+XIII
+
+APRÈS LA MORT
+
+
+La pensée vint tout de suite, aux amis de Manet mort, de faire une
+exposition générale de son oeuvre. Dans une réunion préliminaire
+formée de sa veuve, de ses frères, de M. Antonin Proust et de celui
+qui écrit ces lignes, nous décidâmes de demander la salle de l'École
+des Beaux-Arts, sur le quai Malaquais. L'espace dont on disposerait
+serait suffisant et le prestige attaché à l'École donnerait à
+l'exposition le caractère d'une sorte de triomphe posthume, que nous
+recherchions précisément. Manet m'avait, dans son testament, prié
+d'être son exécuteur testamentaire, et on jugea qu'il m'appartenait
+de faire, auprès de qui de droit, une première démarche, pour obtenir
+la salle de l'École des Beaux-Arts. J'expliquai qu'il faudrait
+m'adresser à M. Kaempfen, directeur des Beaux-Arts, dont les idées
+m'étaient assez connues pour que je pusse assurer d'avance que nous
+subirions un refus. Mais on décida de passer outre à mon objection, de
+suivre la filière, en voyant d'abord le directeur, sauf à s'adresser
+ensuite au ministre.
+
+J'allai donc trouver M. Kaempfen. C'était un vieil ami. Quand je lui
+eus exposé ma demande, qui l'étonna fort, il me répondit qu'il ne
+pouvait l'accueillir et, avec une bienveillante candeur, il me
+reprocha de l'avoir mis dans l'obligation de m'opposer un refus, en
+lui faisant visite pour un objet aussi extraordinaire. C'était à peu
+près comme si j'eusse prétendu que le curé de Notre-Dame m'ouvrît sa
+cathédrale pour glorifier Voltaire. J'étais préparé à la réponse de M.
+Kaempfen, que, connaissant ses goûts, je trouvai toute naturelle, et
+après lui avoir dit fort amicalement, de mon côté, que ma visite était
+surtout due au désir d'observer les convenances, j'ajoutai que nous
+allions porter notre demande au ministre.
+
+[Illustration: LE FLEUVE (D'APRÈS L'EAU-FORTE)]
+
+Lorsque j'eus fait connaître le refus éprouvé à la direction des
+Beaux-Arts, il fut décidé qu'on irait maintenant trouver le ministre,
+qui était Jules Ferry. J'étais lié aussi depuis longtemps avec
+celui-ci, et ses préférences artistiques semblables à celles de M.
+Kaempfen m'étaient assez connues, pour me convaincre que, si on
+m'envoyait vers lui comme on m'avait envoyé vers son subordonné,
+l'échec serait le même et cette fois sans recours. Ce fut donc M.
+Antonin Proust, député et ancien ministre, qui dut faire la démarche
+décisive. Il me prit avec lui et nous allâmes ensemble au ministère.
+M. Proust, dans ses _Souvenirs sur Édouard Manet_, a dit que Jules
+Ferry lui avait, par bienveillance pour Manet, accordé la salle de
+l'École des Beaux-Arts. Je n'ai aucune raison d'être défavorable à
+Jules Ferry, mais la vérité doit passer avant tout, et elle est que M.
+Proust a perdu le souvenir des faits ou que, par délicatesse, il
+cherche à laisser à un autre le mérite qui lui revient à lui-même. M.
+Proust était à ce moment, non seulement un des députés faisant partie
+de la majorité parlementaire qui soutenait le ministère, mais il était
+de plus membre de la Commission du budget et spécialement rapporteur
+du budget des Beaux-Arts, il avait été ministre des Arts dans le
+cabinet Gambetta et, sur une question touchant aux arts, ses demandes
+ne pouvaient qu'avoir une force irrésistible.
+
+Lorsque nous fûmes reçus par Jules Ferry, M. Proust lui dit, en termes
+exprès, qu'il demandait l'École des Beaux-Arts, pour une exposition
+posthume de l'oeuvre de Manet. Je vois encore le soubresaut de Ferry,
+fort contrarié, mais la question de jugement esthétique s'effaçait
+devant la nécessité politique, et comme ministre il dut accorder sans
+résistance la faveur que nous sollicitions. Je crus devoir alors lui
+exprimer, au nom de la famille et des amis de Manet, tous nos
+remerciements. Il m'arrêta, par un geste significatif et quelques
+mots, en me donnant à comprendre que nous n'avions aucune gratitude
+personnelle à lui témoigner, que sa bienveillance ne s'adressait qu'à
+un homme politique, auquel il ne pouvait songer à déplaire. C'est donc
+à l'influence possédée alors par M. Antonin Proust, que les amis de
+Manet ont dû d'obtenir l'École des Beaux-Arts pour exposer ses
+oeuvres.
+
+M. Proust eut ensuite l'idée d'inviter le président de la République,
+M. Jules Grévy, à venir visiter l'exposition projetée. Quelque temps
+auparavant, il avait avec Castagnary fait une exposition posthume de
+l'oeuvre de Courbet à l'École des Beaux-Arts, dans cette même salle
+qui nous était maintenant accordée. Sur son invitation, le président
+Grévy était venu la visiter. Il est probable qu'il ne s'y était rendu
+qu'avec la pensée d'honorer l'oeuvre d'un concitoyen, d'un
+Franc-Comtois comme lui, car son goût décidé pour l'art traditionnel
+ne devait aucunement le porter vers un talent aussi original que
+celui de Courbet. C'était donc trop prétendre, que de croire qu'il
+viendrait visiter l'exposition d'un artiste comme Manet, tenu à cette
+époque pour encore plus hors des règles que Courbet et n'ayant pas,
+comme celui-ci, l'attache personnelle de la communauté de province. M.
+Proust eût dû aussi se souvenir, que lorsqu'il avait naguère
+communiqué au conseil des ministres sa détermination de décorer Manet,
+M. Grévy avait hautement manifesté sa désapprobation, mais il pensait
+qu'après avoir amené le président à l'exposition de Courbet, il
+l'amènerait peut-être aussi à celle que nous projetions et qu'alors il
+devait, par amitié pour Manet, essayer d'y parvenir. Il me prit donc
+encore avec lui et nous nous rendîmes à l'Élysée.
+
+M. Grévy nous remercia fort courtoisement de notre démarche. Il avait
+beaucoup connu, alors qu'il était au barreau, M. et Mme Manet, les
+père et mère de l'artiste, chez lesquels il avait fréquenté. Il nous
+retint assez longtemps pour nous parler d'eux. Il nous raconta des
+anecdotes sur M. Manet juge et sur ses collègues du tribunal, devant
+lesquels il avait souvent plaidé. Je crois qu'il aurait eu plaisir à
+se rendre à notre invitation, à faire honneur au fils, en souvenir des
+parents qui avaient été ses amis; cependant il ne voulut prendre
+aucun engagement. Je compris qu'à ses yeux, il était impossible qu'un
+président de la République se commît, au point de visiter l'exposition
+d'un artiste aussi attaqué que Manet. Il ne devait donc point y venir.
+Nous avions ainsi rencontré, en remontant l'échelle administrative et
+gouvernementale, du directeur des Beaux-Arts au ministre et au
+président de la République, trois hommes également attachés au poncif,
+à l'art traditionnel, et partageant cette opinion, encore dominante
+chez la foule, que l'oeuvre de Manet ne méritait aucune reconnaissance
+et aucune consécration.
+
+L'École des Beaux-Arts ne nous ayant pas moins été accordée, nous
+songeâmes à réaliser l'exposition. Un comité de patronage et
+d'organisation fut formé, qui comprit: MM. Edmond Bazire, Marcel
+Bernstein, Philippe Burty, Jules de Jouy, Charles Deudon, Durand-Ruel,
+Fantin-Latour, J. Faure, de Fourcaud, Henri Gervex, Henri Guérard, A.
+Guillemet, Albert Hecht, l'abbé Hurel, Ferd. Leenhoff, Eugène Manet,
+Gustave Manet, de Nittis, Georges Petit, Léon Leenhoff, Roll, Alfred
+Stevens, Albert Wolff, Émile Zola, Antonin Proust, Théodore Duret. On
+décida de faire une exposition sans triage. On allait donc présenter
+au public, réunies et groupées, les toiles qui avaient le plus excité
+sa colère ou ses rires et celles que les jurys avaient refusées: le
+_Buveur d'absinthe_, le _Déjeuner_ _sur l'herbe_, l'_Olympia_, le
+_Fifre_, l'_Acteur tragique_, le _Balcon_, l'_Argenteuil_, le _Linge_,
+l'_Artiste_. C'était l'homme non expurgé, tel qu'il s'était produit au
+cours de sa carrière, qu'on montrerait. De telles expositions
+posthumes sont la pierre de touche et l'épreuve décisive. Lorsqu'un
+artiste meurt, il s'opère un changement immédiat dans la façon de voir
+son oeuvre. L'amour ou la haine, la popularité ou la défaveur, le
+manque ou la possession des honneurs attachés à la personne même et
+capables d'influencer le jugement, ont disparu. L'homme n'est plus là,
+et avec lui s'en est allé tout ce qui lui appartenait en propre. Les
+oeuvres isolées vont maintenant commencer à être jugées pour
+elles-mêmes. Or seules surmontent avantageusement pareille épreuve,
+qui sont originales et puissantes.
+
+Il est des peintres qui atteignent de leur vivant à un grand renom et
+qui souvent n'ont produit, en les répétant, que deux ou trois
+tableaux. L'étroitesse de la création échappe au public et à la
+moyenne des critiques, jugeant au jour le jour et sans suite. Comme
+ils ne voient les oeuvres envoyées aux Salons ou aux expositions
+privées que successivement et de loin en loin, ils s'en montrent
+satisfaits, sans reconnaître qu'ils n'ont devant eux que des choses
+déjà vues et des répétitions de répétitions. Mais après la mort de
+tels artistes, si on entreprend une exposition générale de ce qu'ils
+laissent, la pauvreté en apparaît tout de suite et vient crever les
+yeux. Les toiles accumulées se réduiront en définitive aux deux ou
+trois que l'homme, comme arrangement et comme sujet, a seules eu le
+pouvoir de trouver et le nombre n'aura d'autre résultat que de faire
+éclater l'indigence de l'ensemble. L'exposition posthume des oeuvres
+d'un peintre se produit donc comme une épreuve décisive qui, selon les
+cas, confirmera ou cassera le jugement provisoire antérieurement
+porté.
+
+L'exposition de l'oeuvre de Manet eut lieu à l'École des Beaux-Arts,
+en janvier 1884. Elle attira un grand concours de visiteurs et toute
+la presse et les critiques lui donnèrent leur attention[3]. Dans les
+années qui avaient précédé sa mort, Manet était devenu l'artiste sur
+lequel on s'était divisé, les indépendants, les jeunes en faisant leur
+porte-drapeau, et les hommes attachés à la tradition continuant à voir
+en lui leur ennemi. Deux partis de force inégale, il est vrai,
+s'étaient ainsi formés qui, du monde des artistes, s'étaient étendus à
+celui des critiques et des amateurs, et maintenant ils allaient se
+rencontrer à l'exposition posthume, avec la pensée de se confirmer,
+l'un dans son approbation, l'autre dans son hostilité. Mais si les
+partisans eurent tout de suite sujet d'accentuer leurs louanges, les
+ennemis ne purent persévérer dans leur réprobation et leurs critiques
+intransigeantes. Ils fléchissaient. On voyait ce spectacle curieux de
+gens qui, se rappelant l'ancien mépris qu'ils avaient sincèrement
+ressenti devant les oeuvres montrées pour la première fois aux Salons,
+et venus maintenant à l'exposition d'ensemble, avec la pensée de le
+retrouver et de le manifester à nouveau, quoi qu'ils en eussent, ne le
+retrouvaient plus, et, à leur étonnement, se sentaient maintenant tout
+autres. Les oeuvres étaient demeurées les mêmes, mais eux avaient
+changé. Le monde ambiant s'était modifié. Les années, en s'écoulant,
+avaient vu une esthétique nouvelle prévaloir, une vision différente se
+former, et on ne pouvait nier que la transformation ne se fût
+accomplie dans le sens indiqué par Manet et en suivant sa voie. Ce
+réalisme, apparu avec ses oeuvres, jugé alors une chose grossière,
+mais qui était simplement la peinture du monde vivant, maintenant
+accepté, était devenu d'une pratique courante. Cette façon de
+juxtaposer les tons clairs, d'abord condamnée chez lui comme une
+révolte individuelle, s'était aussi généralisée. Elle avait presque
+entièrement remplacé la manière de peindre sous des ombres épaisses.
+Toute la peinture s'en était ainsi allée vers la clarté, et la
+séparation, si profonde au début, constatée entre sa gamme de tons et
+celle des autres, n'existait plus.
+
+ [3] Une première étude suivie sur la vie et l'oeuvre de Manet a
+ paru à ce moment: EDMOND BAZIRE. _Édouard Manet._ A. Quantin,
+ Paris, 1884. In-8º illustré.
+
+Il fallait donc bien reconnaître, devant son oeuvre exposée aux
+Beaux-Arts, que Manet avait été un novateur fécond. Le ton général de
+la presse et des critiques, les commentaires des connaisseurs,
+montraient par suite un grand changement. On revenait des dédains
+antérieurs, du dénigrement systématique. L'époque de méconnaissance
+absolue était encore trop voisine, la période des insultes s'était
+trop prolongée, pour qu'on pût généralement louer sans réserves, mais
+tous en définitive admettaient maintenant que Manet avait été un
+artiste doué de puissance et d'invention. Cette conclusion s'imposait
+par l'évidence de ce que l'on voyait. Il n'existait point de
+répétition dans l'oeuvre exposée. Contrairement à ces artistes qui,
+lorsqu'ils ont trouvé une manière qui leur a valu la faveur publique,
+s'y tiennent ensuite immuables, Manet, lui, n'avait cessé de se
+renouveler. On pouvait constater qu'il était allé sans cesse vers plus
+de clarté et plus de lumière. On reconnaissait qu'il avait varié ses
+sujets et ses arrangements sans interruption. Dans les cent
+soixante-dix-neuf numéros du catalogue, composés de peintures à
+l'huile, d'aquarelles, de pastels, de dessins, d'eaux-fortes et de
+lithographies, on découvrait une incessante diversité.
+
+L'exposition de l'École des Beaux-Arts devait être suivie de la vente
+de l'atelier et d'oeuvres diverses, dans l'intérêt de la veuve. Il en
+résulterait une nouvelle épreuve, soutenue avec un nouveau public,
+celui de la rue. Manet avait atteint une telle notoriété, que son nom
+était descendu aux derniers rangs. Quand on le prononçait, n'importe
+quel cocher, balayeur ou garçon de café pouvait dire: Ah! oui, Manet!
+je connais, en se représentant tout de suite un artiste excentrique et
+dévoyé. Dans ces milieux où la capacité manque pour se former une
+opinion propre sur les choses d'art, les jugements ne peuvent venir
+que du dehors et sont donnés par les couches supérieures et la presse.
+Or la caricature, les insultes des journaux, le mépris des artistes en
+renom et des critiques s'étaient si longtemps exercés contre Manet,
+que le peuple en dessous en avait été empoisonné.
+
+Quand la vente fut annoncée par les journaux et des affiches,
+l'étonnement des passants fut donc grand. Une semblable tentative
+était-elle vraiment réalisable? Certes on savait que Manet possédait
+des défenseurs parmi les journalistes, les artistes et les amateurs,
+mais tous ceux-là étaient considérés dans le peuple comme des
+originaux, désireux de se signaler à tout prix et d'attirer n'importe
+comment l'attention. Cependant, qu'il y eût des gens capables d'aller
+jusqu'à donner leur argent, pour se distinguer des autres, paraissait
+à la plupart invraisemblable. La vente devint donc un événement, qui
+surexcitait la curiosité. Aussi l'exposition à l'Hôtel des ventes
+attira-t-elle un très grand concours de ces promeneurs du dimanche
+qui, à son intention, se détournaient du Boulevard, et le premier jour
+des enchères, l'Hôtel de la rue Drouot fut-il littéralement envahi. La
+vente avait lieu dans les salles du fond, 8 et 9, dont on avait enlevé
+la cloison et qui réunies formaient un assez grand local; mais il se
+trouva trop petit. La foule entassée dans le corridor et les pourtours
+déborda, par une poussée formidable. Le commissaire-priseur et les
+experts durent opérer dans un tout petit espace, au milieu de la
+cohue. On avait fait précédemment des ventes d'Impressionnistes, où
+les tableaux avaient été adjugés à des prix infimes, au milieu des
+rires et des quolibets, et la foule était venue à la vente de Manet
+dans de telles dispositions d'esprit qu'elle eût trouvé grand plaisir
+à voir se reproduire les avanies déversées sur les Impressionnistes.
+
+Les ventes des grands collectionneurs, des artistes célèbres après
+décès, attirent un monde d'élite, de critiques, de collectionneurs,
+d'hommes de goût en vue, qui s'y rendent, comme à des réunions où
+leur présence est obligée. Ceux-là n'assistaient point à la vente de
+Manet. Les grands marchands manquaient aussi. Les experts, M.
+Durand-Ruel, M. Georges Petit, le commissaire-priseur, M. Paul
+Chevalier, avaient fait de leur mieux pour parer à l'absence de leur
+clientèle habituelle, en stimulant les amis et partisans de Manet
+connus ou supposés tels. M. Durand-Ruel surtout s'était mis en
+campagne, pour trouver des acheteurs. La vente, commencée dans des
+conditions si précaires, prit tout de suite une allure de succès
+inespérée. Sur toutes oeuvres on mettait des enchères, et beaucoup
+parmi les acheteurs étaient des amateurs nouveaux et inattendus,
+venant grossir le groupe des amis connus. On vendait, entre autres,
+sept tableaux exposés aux Salons. Le _Bar aux Folies-Bergère_
+réalisait 5.800 francs; _Chez le père Lathuille_, 5.000 francs; le
+_Portrait de Faure en Hamlet_, 3.500 francs; la _Leçon de musique_,
+4.400 francs; le _Balcon_, 3.000 francs. Puis ensuite le _Linge_
+faisait 8.000 francs; _Nana_, 3.000 francs; la _Jeune fille dans les
+fleurs_, 3.000 francs. L'_Olympia_ était retirée à 10.000 francs et
+l'_Argenteuil_ à 12.000 francs. Ces prix semblaient, alors qu'on les
+criait, extraordinaires. Ils déconcertaient absolument ces
+spectateurs, venus pour assister à un insuccès et disposés à rire,
+mais se tenant maintenant silencieux. Manet se vend! disait la foule
+étonnée, à la sortie, et la nouvelle courut immédiatement tout Paris.
+La vente, en deux vacations, les 4 et 5 février 1884, produisait
+116.637 francs.
+
+Les ventes sont devenues des épreuves, qui permettent de déterminer la
+position des artistes. Il est certain que la valeur artistique et la
+valeur marchande d'une oeuvre ne s'accordent d'abord généralement
+point, qu'elles sont même le plus souvent en complète divergence.
+Mais à la longue, l'intervalle tend à se combler. Les marchands,
+les collectionneurs, qui possèdent certaines connaissances ou
+tout au moins du flair, doivent finir par ne mettre de grosses
+enchères que sur ces oeuvres laissant voir un mérite assez certain
+pour les garantir d'une dépréciation de prix dans l'avenir. Le
+succès aux enchères est donc devenu comme un criterium, qui sert
+approximativement à fixer l'opinion sur le mérite d'un artiste. La
+vente de l'atelier de Manet ayant réussi et les prix payés dépassant
+ce qu'on avait pu supposer, le public en reçut l'impression qu'il
+avait dû après tout se tromper, en plaçant Manet si bas, et qu'il
+fallait revenir envers lui à un meilleur jugement. Et comme
+l'exposition de son oeuvre à l'École des Beaux-Arts l'avait d'ailleurs
+fait monter dans l'estime de l'élite, capable de se former une opinion
+raisonnée, il se trouva que l'exposition des Beaux-Arts et la vente
+combinées le laissaient fort agrandi et élevé dans l'opinion
+générale.
+
+Cinq ans s'écoulèrent après l'exposition de l'École des Beaux-Arts,
+sans qu'une nouvelle occasion s'offrît de montrer un ensemble
+d'oeuvres de Manet, lorsqu'en 1889, une Exposition universelle avait
+lieu, où il serait représenté. Il allait ainsi obtenir réparation de
+l'injure qu'on lui avait faite en l'excluant des Expositions
+universelles de 1867 et de 1878. La réparation serait d'autant plus
+éclatante que, par suite du règlement de la nouvelle exposition, il y
+figurerait au milieu des maîtres du siècle entier. Les Expositions
+universelles de 1867 et 1878 ne s'étaient ouvertes qu'à des tableaux
+peints pendant la période décennale qui les avait précédées. Espacées
+de dix ans en dix ans, elles n'avaient reçu que des oeuvres produites
+dans l'intervalle de l'une à l'autre. Mais celle de 1889 devait, dans
+la pensée de ses auteurs, servir à commémorer le centenaire de la
+Révolution. Il fut donc décidé, par une innovation, qu'elle offrirait,
+à côté d'une exposition décennale comme les autres, une exposition
+dite centennale, qui s'étendrait aux peintres survenus entre les dates
+de 1789 et de 1889. Manet mort en 1883 était du nombre.
+
+L'exposition centennale était précisément aux mains de M. Antonin
+Proust, directeur, secondé, pour le choix et le placement des
+tableaux, par M. Roger Marx, inspecteur des Beaux-Arts. Tous les deux,
+comme admirateurs de Manet, allaient placer ses oeuvres en vue, dans
+le salon principal. C'était un redoutable honneur. Il lui faudrait
+entrer dans le rang des maîtres du siècle entier et être jugé en
+parallèle avec eux. Les oeuvres exposées étaient au nombre de
+quatorze; au premier rang: l'_Olympia_, le _Fifre_, le _Bon Bock_,
+l'_Argenteuil_, le _Portrait de M. Antonin Proust_, _Jeanne_. Ces
+tableaux soutenaient avantageusement la comparaison avec ceux des plus
+grands du siècle. Tout ce public spécial de peintres, de critiques, de
+connaisseurs, de gens de goût devait maintenant reconnaître, sans
+réserves, la maîtrise de l'homme qui les avait produits. L'Exposition
+universelle amenait les étrangers, dont le jugement était encore plus
+favorable. Les jeunes peintres du dehors faisaient tout spécialement
+de ses oeuvres l'objet de leurs études et de leurs observations. Les
+connaisseurs, en particulier des États-Unis et de l'Allemagne, s'en
+déclaraient hautement admirateurs et s'étonnaient qu'en France, dans
+le pays de leur production, elles eussent pu être si longtemps
+méconnues. L'Exposition universelle de 1889 venait ainsi compléter le
+travail favorable réalisé à l'École des Beaux-Arts. A son issue, il
+n'y avait presque plus personne, parmi les gens capables de juger
+réellement, qui se refusât à admettre que Manet était un maître, à
+placer au premier rang des maîtres du siècle.
+
+A la vente de l'atelier de Manet, en 1884, on avait fait retirer à sa
+veuve l'_Olympia_ et l'_Argenteuil_. L'intention avait été de réserver
+des oeuvres que, plus tard, on pourrait faire entrer dans les
+collections publiques. L'_Olympia_ à l'Exposition universelle de 1889
+avait tellement séduit un collectionneur américain, qu'il avait
+exprimé sa détermination de l'acquérir. Le peintre Sargent en ayant eu
+connaissance jugea fâcheux que l'oeuvre pût être perdue pour le public
+et qu'au lieu de prendre place dans un musée ouvert à tous, elle fût
+ensevelie au loin dans une collection particulière. Il crut qu'il y
+aurait moyen de la retenir en France et, pour aviser aux mesures à
+prendre, il fit part de ses craintes à Claude Monet. Celui-ci pensa
+tout de suite qu'il fallait faire entrer le tableau dans un musée de
+l'État, selon la prévision qu'on avait eue en amenant Mme Manet à le
+garder. Il prit donc l'initiative d'une souscription. On réunirait
+vingt mille francs à donner à Mme Manet, en échange de l'_Olympia_,
+qui serait remise au musée du Luxembourg.
+
+L'intention d'offrir l'_Olympia_ à l'État fut portée à la connaissance
+du public par les journaux. Alors il apparut que Manet avait fait,
+dans l'estime générale, assez de progrès pour qu'on admît l'idée de le
+voir pénétrer dans les musées. Oui! on acceptait qu'une de ses oeuvres
+entrât au Luxembourg, cependant on trouvait à redire au choix de
+l'_Olympia_. On voulait bien un tableau de lui, mais pas celui-là. On
+demandait un de ceux qui montraient ses qualités, sans ce qu'on
+appelait ses défauts, par exemple le _Chanteur espagnol_, du Salon de
+1861, récompensé par une mention honorable, ou le _Bon Bock_,
+accueilli par la faveur publique, au Salon de 1873. Manet présenté
+sous sa forme jugée sage eût convenu à tout le monde et si ses amis
+avaient voulu se plier à la concession demandée, on était prêt à
+accepter leur offre d'un tableau, à les en louer et à les en
+remercier.
+
+Mais les amis de Manet n'entendaient faire aucune concession. Ils
+avaient précisément choisi l'_Olympia_ pour l'offrir à l'État, comme
+une des oeuvres où l'originalité de l'artiste se manifestait dans sa
+plénitude. C'était le tableau historique, qui rappelait l'universel
+mépris, alors que seuls Baudelaire et Zola avaient osé affronter la
+colère publique, en déclarant leur admiration. Manet, homme de combat,
+n'avait jamais songé à faire de concessions; quand il avait envoyé aux
+Salons des tableaux jugés sages, c'était par hasard, sans qu'il s'en
+doutât. Mais l'_Olympia_ était demeurée comme l'enfant préféré de ses
+créations. Après l'avoir une première fois montrée au Salon de 1865,
+il l'avait encore produite à son exposition particulière de 1867 et
+depuis l'avait toujours tenue en vue dans son atelier. Ses amis,
+désireux de continuer la lutte après lui, jusqu'au triomphe définitif,
+l'avaient reprise comme l'occasion de bataille par excellence. Ils
+l'avaient fait figurer, au premier rang, à l'exposition de l'oeuvre
+entière à l'École des Beaux-Arts en 1884, ils l'avaient comprise parmi
+les toiles envoyées à l'Exposition universelle de 1889, et maintenant
+ils la choisissaient, de préférence à toute autre, pour l'offrir à
+l'État.
+
+Il devint donc évident que c'était une revanche éclatante, le triomphe
+pour Manet, que ses amis poursuivaient, par une souscription publique
+faite en vue d'acheter l'_Olympia_. Mais alors les anciens
+adversaires, les hommes dévoués à la tradition s'indignèrent de telles
+prétentions, qu'ils trouvaient excessives. Comment! on voulait, sans
+rien entendre, les forcer à recevoir le tableau qui les avait le plus
+révoltés, qui continuait le plus à leur déplaire, dans lequel ils ne
+voyaient toujours qu'un exemple corrupteur. Puisqu'il en était ainsi,
+ils s'opposeraient à ce que l'offre qu'on ménageait fût acceptée. Ce
+fut donc parmi les peintres de la tradition, dans les commissions des
+musées, parmi les fonctionnaires des Beaux-Arts, parmi certains
+critiques, un véritable soulèvement et la détermination de faire
+repousser par l'État le tableau qu'on voulait lui offrir. Les amis de
+Manet n'en persistèrent que davantage dans leur dessein. Alors on vit
+les deux partis, qui avaient existé pour et contre Manet et qui
+s'étaient longtemps tenus aux prises, se reformer et reprendre le
+combat. Chacun mit en oeuvre ses moyens d'influence et la presse
+servit de véhicule à des appels et à des lettres de toute sorte.
+
+La bataille ainsi engagée se poursuivit, mais en se prolongeant, elle
+amena à se ranger avec les amis de Manet tous ces artistes, hommes de
+lettres ou connaisseurs qui, partisans de l'originalité en art, se
+soulevaient contre la prétention des défenseurs de la tradition de
+tenir les musées fermés, comme ils avaient autre fois essayé de faire
+pour les Salons, aux oeuvres contraires à leurs formules et à leurs
+règles. La souscription finit ainsi par recueillir l'adhésion d'un tel
+nombre d'hommes célèbres ou en vue, qu'elle en prit un grand poids. En
+outre Claude Monet, sachant qu'en 1884 on n'avait obtenu l'usage de
+l'École des Beaux-Arts, pour l'exposition de l'oeuvre de Manet, qu'en
+passant par-dessus les subordonnés pour s'adresser personnellement au
+ministre avec l'appui d'un homme politique, était allé offrir
+l'_Olympia_ directement au ministre des Beaux-Arts, M. Fallières,
+présenté et soutenu par le député Camille Pelletan. Avant que le
+ministre n'eût pris de détermination, un changement de cabinet amenait
+le remplacement de M. Fallières par M. Bourgeois, et ce fut lui qui
+eut à prendre la décision. Mais à ce moment la souscription, par
+l'adhésion des noms éclatants recueillis, avait acquis une telle
+importance, que les opposants dans les commissions des musées et les
+bureaux des Beaux-Arts fléchissaient. M. Bourgeois, sous l'influence
+de M. Camille Pelletan, un de ses amis personnels et un de ses
+soutiens à la Chambre, intervenant alors pour l'acceptation, le
+tableau fut définitivement reçu par la commission et les directeurs du
+musée. Un arrêté ministériel, en date du 17 novembre 1890, l'acceptait
+régulièrement, pour être placé au Luxembourg.
+
+Claude Monet avait dû combattre pendant plus d'un an avant de
+triompher, mais la résistance opposée n'avait servi qu'à mieux mettre
+en relief son entreprise. Il avait réussi à forcer la porte du musée
+et Manet y entrait, sous sa forme la plus caractéristique. Voici quels
+avaient été les souscripteurs: Bracquemont, Philippe Burty, Albert
+Besnard, Maurice Bouchor, Félix Bouchor, de Bellio, Jean Béraud,
+Bérend, Marcel Bernstein, Bing, Léon Béclard, Edmond Bazire, Jacques
+Blanche, Boldini, Blot, Bourdin, Paul Bonnetain, Brandon.
+
+Cazin, Eugène Carrière, Jules Chéret, Emmanuel Chabrier, Clapisson,
+Gustave Caillebotte, Carriès.
+
+Degas, Desboutins, Dalou, Carolus Duran, Duez, Durand-Ruel, Dauphin,
+Armand Dayot, Jean Dolent, Théodore Duret.
+
+Fantin-Latour, Auguste Flameng.
+
+Guérard, Mme Guérard-Gonzalès, Paul Gallimard, Gervex, Guillemet,
+Gustave Geffroy.
+
+J.-K. Huysmans, Maurice Hamel, Harrison, Helleu.
+
+Jeanniot, Frantz-Jourdain, Roger-Jourdain.
+
+Lhermitte, Lerolle, M. et Mme Leclanché, Lautrec, Sutter Laumann,
+Stéphane Mallarmé, Octave Mirbeau, Roger Marx, Moreau-Nélaton,
+Alexandre Millerand, Claude Monet, Marius Michel, Louis Mullem,
+Oppenheim.
+
+Puvis de Chavannes, Antonin Proust, Camille Pelletan, Camille
+Pissarro, Portier, Georges Petit.
+
+Rodin, Th. Ribot, Renoir, Raffaelli, Ary Renan, Roll, Robin, H.
+Rouart, Félicien Rops, Antoine de la Rochefoucauld, J. Sargent, Mes de
+Scey-Montbéliard.
+
+Thorley.
+
+De Vuillefroy, Van Cutsem.
+
+L'_Olympia_ entrée depuis quelques années au Luxembourg s'y trouvait
+toujours isolée, lorsqu'un événement inattendu vint l'entourer de
+toute une famille. Le peintre Caillebotte mourait encore jeune, en
+février 1894, léguant sa collection de tableaux au musée du
+Luxembourg. Elle se composait exclusivement d'oeuvres de Manet, de
+Degas et des Impressionnistes Renoir, Claude Monet, Pissarro, Cézanne
+et Sisley. C'était toute cette partie de l'école moderne la plus
+attaquée, qui venait prendre place dans le musée de l'État. Manet se
+trouvait principalement représenté dans la collection par le _Balcon_,
+du Salon de 1869. De telle sorte que le Luxembourg, après avoir été
+contraint d'accepter avec l'_Olympia_ celui de ses tableaux qui avait
+soulevé la plus violente colère, était maintenant appelé à recevoir
+avec le _Balcon_ celui qui avait le plus excité les railleries. Il
+semblait ainsi que le sort réservât à Manet la réparation de placer
+d'abord, dans les musées de l'État, les deux oeuvres qui lui avaient
+le plus attiré d'avanies aux Salons.
+
+Le legs Caillebotte consterna le parti de la tradition. Les gens qui
+s'étaient auparavant échauffés pour faire repousser l'_Olympia_
+gémissaient. Ils prophétisaient la corruption du goût public. Ils
+annonçaient une irrémédiable décadence de l'art. Mais cette fois ils
+durent s'en tenir aux plaintes. Vaincus dans le combat livré pour
+tenir la porte fermée à l'_Olympia_, ils ne se sentaient plus en
+mesure de reprendre la lutte avec une chance quelconque de succès.
+Comment, en effet, eût-on pu refuser un legs formé d'objets, certes
+toujours décriés par beaucoup, mais que d'autres aussi prônaient? Qui
+eût décidé dans la circonstance? Il ne put donc être question de faire
+repousser la collection en bloc, mais l'hostilité se manifesta par la
+prétention de ne point l'accepter tout entière. On y ferait un choix
+restreint.
+
+Le donateur, dont le testament remontait à 1876, à une époque où Manet
+et les Impressionnistes étaient tellement décriés que leurs oeuvres
+lui paraissaient avoir peu de chances d'être acceptées, au cas de sa
+mort immédiate, avait eu la précaution de stipuler que les tableaux
+seraient gardés par ses héritiers jusqu'au moment où les progrès du
+goût public pourraient assurer leur acceptation par l'État. Il avait,
+en outre, eu le soin d'exiger qu'ils ne fussent envoyés à aucun musée
+de province, ni emmagasinés dans les greniers, mais fussent tous
+placés et tenus en vue au musée du Luxembourg. Ce fut sur
+l'impossibilité matérielle d'exécuter cette clause dans son
+intégralité, en arguant du manque de place, que les représentants de
+l'État s'appuyèrent pour arriver à faire un choix dans l'ensemble.
+
+Ils se déclaraient prêts à prendre la collection tout entière, mais à
+condition qu'on les laissât libres de n'exposer au Luxembourg que les
+oeuvres ayant leurs préférences et pouvant y trouver place, alors que
+les autres seraient envoyées aux palais de Compiègne et de
+Fontainebleau. Les héritiers de Caillebotte et son exécuteur
+testamentaire Renoir craignirent, s'ils laissaient entière liberté à
+l'État, qu'il ne plaçât que très peu des tableaux au Luxembourg et
+n'en envoyât le plus grand nombre à Compiègne et Fontainebleau, où ils
+seraient perdus pour le public, et se trouveraient comme relégués dans
+ces musées de province que le testateur avait prétendu écarter. Ils
+préférèrent donc consentir à ce que l'État fît, avec eux, un choix
+dans la collection, mais alors en s'imposant l'obligation de tenir
+tous les tableaux choisis au Luxembourg.
+
+L'État prit ainsi, pour les mettre au Luxembourg, deux tableaux de
+Manet sur trois, le _Balcon_ et _Angelina_, en laissant la _Partie de
+crocket_. Il prit six Renoir sur huit. Renoir était très bien
+représenté dans la collection par son _Moulin de la Galette_ et sa
+_Balançoire_, qui furent parmi les premiers agréés. On prit encore
+huit Claude Monet sur seize; six Sisley sur neuf; sept Pissarro sur
+dix-huit; tous les Degas, de petite dimension, au nombre de sept.
+Devant les oeuvres de Cézanne, qui inspiraient encore à cette époque
+un effroi général, les répugnances se manifestèrent très fortes.
+Enfin la Commission des Musées se laissa aller à prendre, sur quatre
+tableaux, les deux moindres, en abandonnant les plus caractéristiques,
+des _Baigneurs_, de vrais géants, et un _Vase de fleurs_, plein de
+grandeur.
+
+L'art de Manet et des Impressionnistes introduit au musée de l'État
+allait aussi prendre sa place aux ventes publiques. Aucune vente
+importante n'était venue s'ajouter à celle de l'atelier en 1884,
+lorsque, dix ans après, les circonstances m'obligèrent à me défaire de
+la collection que j'avais formée d'oeuvres de Manet, de Degas et des
+Impressionnistes. Cinq tableaux de Manet allaient entre autres être
+soumis aux enchères. La vente qui eut lieu le 19 mars 1894, à la
+galerie Petit, rue de Sèze, attira cette fois le public spécial
+d'habitués, critiques, collectionneurs, marchands, qui suivent les
+grandes ventes. On ne vit point cette invasion extraordinaire du
+peuple de la rue, survenue, en 1884, à l'Hôtel Drouot. Personne ne
+pensait plus, à ce moment, qu'une vente des oeuvres de Manet fût une
+occasion de venir se moquer et s'ébahir. Les prix atteints montraient
+une grande avance sur ceux de 1884. _Chez le père Lathuille_, du Salon
+de 1880, était adjugé 8.000 francs; le _Repos_, du Salon de 1873,
+11.000 francs; le _Torero saluant_, 10.500 francs; le _Port de
+Bordeaux_, 6.300 francs; la _Jeune femme au_ _chapeau noir_, 5.100
+francs. Les tableaux de Degas et des Impressionnistes réalisaient des
+prix proportionnellement élevés. On voyait apparaître, pour la
+première fois aux enchères, des oeuvres de Cézanne, celui des peintres
+impressionnistes qui avait conservé le dernier la réputation de n'être
+qu'un barbare, foulant aux pieds toutes les règles. Et ses oeuvres
+trouvaient des acheteurs, qui se les disputaient devant le public
+surpris, mais ne pensant nullement à manifester de désapprobation.
+
+[Illustration: PORTRAIT DE M. MANET PÈRE (D'APRÈS L'EAU-FORTE)]
+
+Les tableaux vendus allaient prendre place dans les grandes
+collections de l'Europe et de l'Amérique ou dans les musées publics.
+La _Conversation_ de Degas, devait, en effet, bientôt entrer à la
+National-Galerie de Berlin, et la _Jeune femme au bal_, de Mlle Berthe
+Morisot, était acquise, à la vente même, par le musée du Luxembourg.
+Cet achat devait compléter la collection d'oeuvres de Manet et des
+Impressionnistes, que le don de l'_Olympia_ et le legs Caillebotte
+avaient fait entrer au Luxembourg. Le legs Caillebotte comprenait des
+exemples de tous les Impressionnistes, sauf de la seule Mlle Morisot.
+Lorsque ma vente survint, Stéphane Mallarmé, qui éprouvait pour Mlle
+Morisot--Mme Eugène Manet--une vive amitié, et qui tenait son talent
+en grande admiration, se mit en rapports avec M. Roujon, le directeur
+des Beaux-Arts. Il lui représenta que la _Jeune femme au bal_ de ma
+collection offrait un excellent exemple de son auteur, et que le musée
+comblerait avec elle une lacune regrettable. M. Roujon, qui
+connaissait le goût sûr et fin de Mallarmé, se laissa facilement
+convaincre, et, d'accord avec M. Bénédite, le conservateur du musée du
+Luxembourg, décida l'acquisition de l'oeuvre signalée.
+
+A partir de 1889, on avait donc vu se succéder une série d'événements,
+d'où Manet avait tiré une consécration qu'on pouvait dire définitive.
+L'exposition universelle de 1889, le mettant en parallèle avec les
+maîtres du siècle entier, avait universellement amené à reconnaître
+qu'il allait de pair avec eux. La souscription de l'_Olympia_ et le
+legs Caillebotte l'avaient fait entrer au musée du Luxembourg, où tout
+le monde, sauf à discuter sur les oeuvres à choisir, avait concédé
+qu'il avait sa place marquée. Et, comme complément, la vente de mars
+1894 avait montré les collectionneurs venant acquérir ses oeuvres à
+hauts prix, ainsi que celles des Impressionnistes. C'était la fin de
+la terrible lutte engagée en 1859, alors que Manet avait envoyé le
+_Buveur d'absinthe_ à un premier Salon. Il était mort avant d'avoir pu
+assister au succès définitif, mais ses amis, poursuivant le combat,
+l'avaient enfin obtenu. Il avait ainsi fallu lutter pendant
+trente-cinq ans pour triompher d'une des plus formidables oppositions
+que l'esprit de routine ait jamais élevées contre l'originalité et
+l'invention. Après les derniers succès, il ne devait plus y avoir,
+pour les amis de Manet, de véritable combat à livrer. Le calme s'était
+donc fait, et on ne s'attendait plus à des incidents particuliers,
+lorsqu'il s'en produisit un au loin.
+
+La _National-galerie_, à Berlin, est un édifice récent inauguré en
+1876. Il a été construit pour recevoir les oeuvres des peintres
+allemands modernes; cependant les admissions se sont étendues aux
+étrangers, et des peintres de toute nationalité ont fini par y être
+représentés. Le directeur actuel, M. de Tschudi, a été un des
+premiers, en Allemagne, à juger à leur valeur Manet et les
+Impressionnistes, et, en homme convaincu, il voulut les faire figurer
+eux aussi dans sa galerie[4]. Il se rendit d'ailleurs compte que ce
+serait une chose trop risquée que de prétendre acheter de leurs
+oeuvres avec les fonds mis à sa disposition par l'État, mais il sut
+gagner des personnes riches et en obtint, en don, des sommes avec
+lesquelles il acquit _Dans la serre_, du Salon de 1879, de Manet, la
+_Conversation_, de Degas, deux _Vues de Vétheuil_, de Claude Monet, et
+des paysages de Pissarro, de Cézanne et de Sisley.
+
+ [4] M. de Tschudi a écrit une étude sur Manet. Bruno Cassirer,
+ éditeur, Berlin, 1902, in-8 illustré.
+
+M. de Tschudi, possesseur de cet ensemble, le groupa dans une des
+salles, à la partie principale de la galerie, au premier étage. Cette
+entrée de Manet, de Degas et des Impressionnistes dans un musée
+national fit grand bruit à Berlin. Elle donna lieu aux commentaires
+divers de la presse et des connaisseurs. L'empereur Guillaume II
+voulut se rendre compte personnellement de quoi il s'agissait et venu,
+sans l'apprentissage nécessaire, devant des artistes originaux et
+nouveaux pour lui, il ne put apprécier leur art. Le mérite des oeuvres
+lui échappant, il jugea qu'elles n'avaient point de raison d'être. Il
+ordonna donc leur enlèvement et il les fit remplacer par d'autres.
+Peut-être que dans des circonstances différentes, il les eût tout à
+fait expulsées, mais eu égard à la manière dont elles étaient entrées
+à la galerie, il borna son action à les faire sortir de la place
+choisie où on les avait mises au premier étage, pour les tenir en un
+lieu moins apparent, au second.
+
+
+
+
+EN 1900
+
+
+
+
+XIV
+
+EN 1900
+
+
+Sous la coupole de la _National gallery_ à Londres, consacrée aux
+maîtres anciens, se lit l'inscription suivante: «_The works of those
+who have stood the test of ages, have a claim to that respect and
+veneration, to which no modern can pretend._» C'est là une belle
+sentence, parfaitement appropriée, qui serait à sa place dans tous les
+grands musées. En disant que les artistes qui ont supporté l'épreuve
+des siècles ont droit à un respect et à une vénération auxquels les
+modernes ne sauraient prétendre, elle indique que c'est le temps qui
+est le grand arbitre et qui prononce en dernier ressort. Il n'y a pas
+de jugement sûr et du classement définitif à se promettre, en dehors
+de l'action du temps et quelquefois d'un long temps. Les contemporains
+sont presque toujours incapables d'établir la vraie valeur des
+artistes et des écrivains qu'ils ont sous les yeux.
+
+Il s'opère tous les vingt ou trente ans, alors qu'une génération cède
+la place à une autre, un travail, qui fait tomber dans l'oubli la
+plupart des hommes prônés de leur vivant et jugés immortels.
+Quelques-uns surnagent seuls dans le naufrage de tous les autres. Et
+ce ne sont pas toujours ceux qu'admiraient le plus les contemporains,
+qui acquièrent la survie. Les hommes d'abord méconnus, ou le plus
+combattus, sont souvent mis à un haut rang par la postérité. Le
+travail qui abaisse le plus grand nombre, et élève quelques-uns
+s'opère naturellement. Il ne dépend pas de l'action réfléchie des
+nouvelles générations. Ce n'est pas par un choix délibéré qu'elles
+gardent seulement, pour se les approprier, certains hommes. La
+décision faisant les condamnés et les élus vient du temps. Mais alors
+pour lui ce sont, en dehors des considérations passagères, la valeur
+réelle et le mérite intrinsèque, qui créent les titres. Il conserve
+seuls les hommes doués de ces qualités puissantes, capables de
+toucher à jamais. Les contemporains pouvaient ne pas les voir
+ou les dédaigner, préférant admirer ces dons superficiels qui
+correspondaient à leur goût du moment, mais aussitôt que la génération
+éphémère a disparu, que le temps est survenu, ce sont véritablement
+alors les qualités profondes et intrinsèques qui se dégagent, pour
+luire mettre à leur vraie place définitive ceux qui les possèdent.
+
+En 1900, l'Exposition universelle, avec ses sections décennales et
+centennales des Beaux-Arts, a permis de se rendre compte du travail
+accompli par le temps, dans le domaine de la peinture, pour élever ou
+abaisser les morts du dernier demi-siècle. Manet a été reconnu comme
+ayant grandi dans l'opinion et comme s'étant élevé, depuis
+l'exposition précédente de 1889. M. Roger Marx, inspecteur des
+Beaux-Arts, à qui avait été remis le choix des tableaux à exposer,
+n'avait nullement pris, pour les montrer, ces toiles, jugées sages. Il
+avait tenu, au contraire, à présenter Manet sous sa forme la plus
+personnelle. Il avait donc mis au centre du panneau qui lui était
+consacré le _Déjeuner sur l'herbe_, du Salon des refusés, en 1863, et
+l'avait flanqué, d'un côté, de l'_Artiste_, refusé au Salon de 1876,
+et de l'autre, du _Portrait d'Eva Gonzalès_ et du _Bar aux
+Folies-Bergère_. Le tableau le plus en vue était donc celui-là même
+qui, le premier, avait attiré à son auteur l'animadversion générale;
+mais maintenant il n'inspirait plus de répulsion, on se plaisait, au
+contraire, à en reconnaître la puissance et l'originalité. Trente-sept
+ans s'étaient écoulés depuis que le tableau vu pour la première fois
+avait semblé monstrueux, dix-sept ans s'étaient écoulés depuis que son
+auteur était mort et le temps, opérant son travail, laissait
+maintenant découvrir dans l'oeuvre les qualités profondes qui assurent
+accès auprès de la postérité. Manet, à l'épreuve de 1900, a donc
+définitivement pris place parmi ce petit nombre d'artistes que le
+temps respecte, pour lesquels il travaille et qu'il élève.
+
+En cherchant aujourd'hui à dégager ses qualités dominantes, on en
+trouve surtout deux, d'abord la valeur de la peinture en soi, les
+mérites de palette, qui font que la matière est chez lui supérieure,
+puis le fait d'avoir rendu avec originalité le monde vivant autour de
+lui. On comprend que ces avantages soient de nature à assurer la
+durée, mais on s'explique aussi qu'ils ne puissent attirer tout
+d'abord les louanges, car, l'histoire est là pour le prouver, ce sont
+aussi ceux qui touchent le moins communément les contemporains et
+demandent le plus long temps pour exercer la séduction. Ce que nous
+appelons la valeur de la peinture en soi, les mérites de palette,
+correspondent à l'originalité du style chez les écrivains. Or, si les
+contemporains peuvent déjà errer en marquant les rangs entre les
+hommes de plume et si souvent ils mettent sur le même pied les auteurs
+de grand style et d'autres qui n'en ont pas, à plus forte raison
+peuvent-ils se tromper dans leurs jugements sur les peintres en voie
+de production, car l'art de la peinture est peut-être, de tous, celui
+où il est d'abord le plus difficile de voir juste.
+
+Si le mérite de la peinture en soi, les qualités de palette demandent
+déjà pur elles-mêmes du temps pour se faire reconnaître, il semble que
+quand elles se rencontrent, chez un artiste, comme elles se sont
+rencontrées chez Manet, avec la particularité de peindre la vie autour
+de soi, alors qu'elles forment la combinaison de toutes peut-être la
+plus grande, elles forment aussi celle de toutes la plus longue à être
+appréciée. On n'a qu'à voir quel a été le sort de Velasquez, de Frans
+Hals et des Vénitiens, qui ont également, chacun à leur manière, peint
+la vie et les hommes de leur temps. Ils triomphent aujourd'hui, mais
+depuis peu seulement. En Espagne ce n'est pas Velasquez, c'est Murillo
+qui était mis au premier rang. Au dix-huitième siècle et au
+commencement du dix-neuvième, on payait très cher les Van der Werff
+que l'on faisait entrer dans les collections, alors qu'on écartait les
+Frans Hals, qu'on eût eus à vil prix. Et on peut encore se souvenir
+d'avoir vu Guido Reni tenir les meilleures places dans les musées, au
+détriment du Tintoret. Quand on constate que cette rencontre des
+qualités de palette et de l'application à peindre la vie a pu exister
+chez les plus grands, en les tenant cependant très longtemps méconnus,
+on voit qu'elle a tout simplement amené Manet à subir le sort de ses
+devanciers et que la même erreur de jugement qui avait régné ailleurs
+est aussi venue régner en France. En observant combien lent a été le
+mouvement, qui a fini par mettre les grands artistes à leur juste
+place, on doit penser que le travail du temps en faveur de Manet n'est
+pas terminé, et que l'avenir lui réserve un surcroît d'estime.
+
+Mais, dès maintenant, au point d'appréciation où il est parvenu, on
+peut préciser ce qu'il a personnellement apporté et ce qu'il a, par
+son exemple, fait naître autour de lui. A un moment où une tradition
+vieillie tenait l'art dans la routine, il est venu marquer le retour à
+la fécondité, par l'étude de la vie. Doué d'une originalité et d'un
+éclat de vision naturels, il a sorti la peinture des ombres
+conventionnelles où on la plongeait, pour la ramener à ces tons
+clairs, qui ont été le propre des grandes écoles à leurs moments
+heureux. L'oeuvre qu'il a personnellement produite est puissante et
+variée. Il a, en outre, ouvert la voie à des artistes féconds et
+originaux. De telle sorte que l'initiateur et le groupe venu de son
+exemple, Manet et les Impressionnistes, ne peuvent être séparés et
+forment un ensemble caractéristique, venant compléter l'Ecole
+française au XIXe siècle.
+
+Le temps qui classe définitivement les oeuvres est éclectique. Il
+donne la consécration aux écoles diverses. Il met souvent sur le même
+pied réconciliés, les hommes qui, de leur vivant, s'étaient
+anathémisés et avaient prétendu représenter des systèmes exclusifs. Ce
+qui compte à ses yeux, ce sont la vie, l'originalité, l'invention,
+mais alors les oeuvres qui possèdent ces mérites, de quelque manière
+que ce soit, sont également reconnues par lui. Il ne bannit point ceux
+qu'il a une fois admis, pour leur en substituer d'autres. Son
+impartialité s'étend à toutes les révolutions de l'esthétique, et,
+sans toucher aux maîtres qu'au cours des trois derniers siècles il a
+consacrés, il tiendra Manet et les Impressionnistes au premier rang,
+après eux, comme ayant su ajouter de nouvelles formes à celles qui ont
+fait, en succession, l'éclat et la grandeur de la peinture française.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ I.--Années de jeunesse 3
+
+ II.--Dans l'atelier de Couture 11
+
+ III.--Les premières oeuvres 23
+
+ IV.--_Le Déjeuner sur l'herbe_ 37
+
+ V.--_L'Olympia_ 49
+
+ VI.--L'Exposition particulière de 1867 69
+
+ VII.--De 1868 à 1871 91
+
+ VIII.--_Le Bon Bock_ 129
+
+ IX.--Le plein air 153
+
+ X.--L'oeuvre gravée 195
+
+ XI.--Les dessins et les pastels 209
+
+ XII.--Les dernières années 219
+
+ XIII.--Après la mort 251
+
+ XIV.--En 1900 283
+
+
+ Paris.--L. MARETHEUX, imp., 1, r. Cassette.--11607.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de Édouard Manet et de son
+oeuvre, by Théodore Duret
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE ÉDOUARD MANET ***
+
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+
+Produced by Adrian Mastronardi, Hélène de Mink and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by The Internet Archive/Canadian Libraries and
+Bibliothèque Nationale de France/Gallica)
+
+
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+will be renamed.
+
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+
+
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+
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+electronic works
+
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
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+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
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+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ http://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+ The Project Gutenberg's eBook of Histoire de Édouard Manet et de son &oelig;uvre, by Théodore Duret</title>
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Histoire de Édouard Manet et de son oeuvre, by
+Théodore Duret
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire de Édouard Manet et de son oeuvre
+
+Author: Théodore Duret
+
+Release Date: April 28, 2011 [EBook #35986]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE ÉDOUARD MANET ***
+
+
+
+
+Produced by Adrian Mastronardi, Hélène de Mink and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by The Internet Archive/Canadian Libraries and
+Bibliothèque Nationale de France/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<div class="box">
+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
+Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div>
+<p class="p4"><a name="Page_I" id="Page_I"></a></p>
+
+<div class="figcenter"><img src="images/cover.jpg" width="350" height="539" alt="cover" title="" />
+</div>
+
+<h2 class="titre">HISTOIRE<br />
+DE<br />
+<big>ÉDOUARD MANET</big><br />
+<small>ET DE SON &OElig;UVRE</small></h2>
+
+<p class="p4"><a name="Page_II" id="Page_II"></a></p>
+
+<p class="center"><b>DU MÊME AUTEUR</b></p>
+
+<p class="ni2"><b>Critique d'Avant-garde.</b>&mdash;Salon de 1870.&mdash;Les peintres
+impressionnistes.&mdash;Claude Monet.&mdash;Renoir.&mdash;Édouard
+Manet.&mdash;L'Art japonais.&mdash;Hokousaï.&mdash;James Whistler.&mdash;Sir
+Joshua Reynolds et Gainsborough.&mdash;Richard
+Wagner.&mdash;Arthur Schopenhauer.&mdash;Herbert Spencer.</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">G. Charpentier</span>, éditeur. In-12. 1885.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p class="p2 center"><b>Bibliothèque nationale.&mdash;Département des Estampes.
+Livres et Albums illustrés du Japon catalogués.</b></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">Ernest Leroux</span>, éditeur. In-8<sup>o</sup> (illustré). 1900.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p class="center"><b>Histoire de James Mc N. Whistler et de son &oelig;uvre.</b></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">H. Floury</span>, éditeur. In-4<sup>o</sup> (illustré). 1904.</p>
+<hr class="c5" />
+
+<p class="p2 center"><i>Il a été tiré de cet ouvrage<br />
+30 exemplaires numérotés sur papier du Japon.</i></p>
+
+<p class="p4 center"><small>Paris.&mdash;<span class="smcap">L. Maretheux</span>, imp., 1, r. Cassette.&mdash;11606.</small></p>
+<p><a name="Page_III" id="Page_III"></a>
+<a name="Page_IV" id="Page_IV"></a></p>
+
+<div class="p2 figcenter"><img src="images/frontispiece.jpg" width="300" height="416"
+alt="PORTRAIT D'ÉDOUARD MANET" title="" /></div>
+<p class="center"><span class="smcap"><b>PORTRAIT D'ÉDOUARD MANET, PAR ALPHONSe LEGROS</b><br />
+<b>(1863)</b></span></p>
+
+<p class="p4"><a name="Page_V" id="Page_V"></a></p>
+
+<h1 class="titre">THÉODORE DURET<br />
+<small>HISTOIRE</small><br />
+
+<small>DE</small><br />
+
+<big>ÉDOUARD MANET</big><br />
+
+ET DE SON &OElig;UVRE<br />
+
+<small>AVEC DOUZE ILLUSTRATIONS</small></h1>
+
+<p class="p4 center"><b>PARIS</b><br />
+<span class="smcap"><b>Librairie CHARPENTIER et FASQUELLE</b></span><br />
+<b>EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR</b><br />
+<small><b>11, RUE DE GRENELLE, 11</b></small></p>
+
+<p class="p2 center"><b>1906</b><br />
+<small><b>Tous droits réservés.</b></small></p>
+
+<p class="p4"><a name="Page_1" id="Page_1"></a>
+<a name="Page_2" id="Page_2"></a></p>
+
+<h2>ANNÉES DE JEUNESSE</h2>
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span></p>
+
+<h3>I</h3>
+
+<h4>ANNÉES DE JEUNESSE</h4>
+
+<p class="p2">Édouard Manet naquit à Paris le 23 janvier 1832,
+au n<sup>o</sup> 5 de la rue des Petits-Augustins, aujourd'hui
+rue Bonaparte, et fut baptisé le 2 février de
+la même année en l'église Saint-Germain-des-Prés.
+Il devait être l'aîné de trois frères. Leur père,
+magistrat, avait de la fortune. Il appartenait à cette
+bourgeoisie qui s'épanouissait et atteignait à la
+domination sous le règne de Louis-Philippe. Leur
+mère, née Fournier, appartenait à la même classe
+de vieille et riche bourgeoisie. Son père, agent
+diplomatique, avait pris part aux négociations ayant
+porté le maréchal Bernadotte au trône de Suède.
+<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span>
+Elle avait un frère dans l'armée, qui devait devenir
+colonel.</p>
+
+<p>La bourgeoisie, avant la révolution de 1848, qui
+lui a enlevé le pouvoir, et la survenue du suffrage
+universel, qui l'a plus ou moins mêlée avec le
+peuple, formait une véritable classe distincte. Après
+avoir combattu et renversé la noblesse, elle s'était
+elle-même triée et mise à part. Au milieu d'elle, les
+familles qui se consacraient au barreau et à la
+magistrature gardaient des traditions et des habitudes
+propres, venues des anciens parlements. Elles
+avaient une culture d'esprit particulière, une
+instruction classique soignée, le culte de la rhétorique
+qui prévalait au Palais. Dans ce milieu, les
+hommes qui s'élevaient aux postes de la magistrature
+prenaient une sorte d'ascendant et s'assuraient
+une considération certaine. La magistrature à cette
+époque exerçait encore comme un sacerdoce. Elle
+gardait la dignité de sa fonction, elle jouissait au
+dehors d'un respect général. Le père d'Édouard
+Manet, juge au tribunal de la Seine, personnifiait
+toutes les particularités de sa classe, la bourgeoisie,
+et, dans sa classe, de son monde spécial, la magistrature.</p>
+
+<p>Manet est donc né dans une condition sociale
+qu'on peut appeler élevée, il a grandi dans un
+milieu de vieilles traditions. Les traits de m&oelig;urs et
+<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span>
+de caractère dus à la naissance devaient persister
+chez lui toute la vie, parallèlement à ses propensions
+d'artiste. Il resterait essentiellement un
+homme du monde, d'une politesse parfaite, d'un
+grand raffinement de manières, se plaisant en société,
+aimant à fréquenter les salons, où sa verve et son
+esprit de saillie le distinguaient et le faisaient
+goûter.</p>
+
+<p>Il fallait que chez un homme d'une telle manière
+d'être, l'impulsion vers la vie artistique fût grande,
+pour que les penchants de l'artiste finissent par
+l'emporter sur tous les autres. En effet, on peut
+dire de Manet que la nature l'avait réellement créé
+pour être peintre, qu'elle l'avait doué d'une vision
+et de sensations telles, qu'il ne pouvait trouver
+l'emploi de sa vie qu'en s'adonnant à la peinture.
+Dans ces circonstances, la vocation devait se révéler
+chez lui de très bonne heure et le mettre sûrement
+en désaccord avec sa famille.</p>
+
+<p>La carrière qui l'attendait, dans la pensée des
+siens, était celle du barreau, de la magistrature ou
+des fonctions publiques. Il recevrait l'enseignement
+classique qui, à cette époque de monopole universitaire,
+se donnait dans les collèges de l'État, il
+y prendrait le grade de bachelier ès lettres, ferait
+ensuite son droit et passerait ces examens qui lui
+conféreraient la qualité d'avocat. C'était la voie toute
+<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span>
+naturelle que devait suivre son frère le plus jeune,
+Gustave, qui, après être devenu avocat, sans exercer
+assidûment sa profession, devait se servir de ses
+avantages de culture, pour s'ouvrir une carrière à
+côté, d'abord comme conseiller municipal de Paris,
+puis comme fonctionnaire de l'État, inspecteur
+général des prisons.</p>
+
+<p>Mais Manet n'éprouva aucune envie de suivre la
+voie traditionnelle où son frère devait s'engager. Il
+avait été confié, dans sa première jeunesse, à l'abbé
+Poiloup, qui tenait une institution à Vaugirard.
+Puis il avait été mis, pour continuer ses études, au
+collège Rollin. Son oncle, le colonel Fournier, le
+frère de sa mère, faisait des dessins dans ses loisirs
+et c'est auprès de lui, que, tout jeune garçon, il a
+d'abord senti naître le goût du dessin et de la
+peinture, que les circonstances développent ensuite
+jusqu'à en faire une irrésistible passion. Toujours
+est-il que vers les seize ans, il avait senti
+l'appel de la vocation d'une manière si puissante,
+qu'il exprima sa volonté d'embrasser la carrière
+d'artiste.</p>
+
+<p>Un fils aîné, à cette époque, venant, dans une
+famille de vieilles traditions bourgeoises, annoncer
+pareille détermination, y portait le désespoir. Un
+artiste ne pouvait être qu'un déclassé, qu'un dévoyé.
+On entreprit donc de l'amener à d'autres desseins.
+<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span>
+Comme il arrive en cas de vocation contrariée,
+Manet entre alors en révolte ouverte. Il se cabre
+tellement, qu'il devient impossible à ses parents de
+le maintenir dans la voie qu'ils voulaient lui
+imposer. Mais consentir aux désirs du jeune homme
+ne pouvait venir à leur pensée, et puisqu'il se refusait
+à étudier le droit et qu'eux-mêmes lui fermaient
+la carrière de l'art, pour sortir de l'impasse et par
+coup de tête, il déclara qu'il serait marin. Ses
+parents préférèrent le voir partir, plutôt que de
+le laisser entrer dans un atelier. Son père l'accompagna
+au Havre, où il s'embarqua comme novice
+sur un navire de commerce <i>La Guadeloupe</i>, faisant
+voile pour Rio-de-Janeiro.</p>
+
+<p>Il alla ainsi au Brésil et en revint, sans autre
+aventure qu'une occasion qu'il eut d'exercer pour la
+première fois son talent de peintre. La cargaison du
+navire comprenait des fromages de Hollande, dont
+l'eau de mer avait terni la couleur. Le capitaine,
+qui connaissait les dispositions de son novice, le
+choisit de préférence à tous autres pour les remettre
+en état. Et Manet aimait à raconter que, muni d'un
+pinceau et d'un pot de couleur convenable, il les
+avait en effet peints de manière à donner pleine
+satisfaction.</p>
+
+<p>Lorsqu'il fut revenu du Brésil, ses parents, qui
+avaient sans doute pensé que le voyage l'assouplirait
+<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span>
+et qu'ils pourraient au retour l'amener à leurs
+idées, le trouvèrent tout aussi rebelle qu'auparavant.
+Ils se résignèrent alors à l'inévitable, en lui laissant
+embrasser la carrière d'artiste.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span></p>
+
+<h3>DANS L'ATELIER DE COUTURE</h3>
+
+<p class="p4"><a name="Page_10" id="Page_10"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span></p>
+
+<h3>II</h3>
+
+<h4>DANS L'ATELIER DE COUTURE</h4>
+
+<p class="p2">Manet ayant vaincu la résistance de sa famille et
+obtenu d'elle de suivre sa vocation, choisit, d'accord
+avec son père, Thomas Couture pour maître et entra
+dans son atelier.</p>
+
+<p>Personne comme peintre n'a plus étudié que
+Manet pour acquérir le métier. On comprendra donc
+qu'enfin entré dans un atelier, il se soit mis à
+travailler et qu'il ait, au commencement, cherché
+à utiliser l'enseignement à y recevoir. Mais
+doué d'un tempérament personnel, soumis à ce
+travail des natures originales qui cherchent à
+s'ouvrir leur voie, l'effort même auquel il se livrait
+<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span>
+pour dégager son talent ne pouvait manquer d'en
+faire un élève fort peu soumis et en heurt continuel
+avec son maître, car ils étaient tous les deux de
+caractères fort différents. M. Antonin Proust, qui
+après avoir été l'ami de Manet au collège Rollin était
+devenu son camarade d'atelier chez Couture, a
+raconté dans la <i>Revue Blanche</i> les rapports entre le
+maître et l'élève, qui ne sont qu'une longue suite de
+heurts, de fâcheries suivies de raccommodements,
+mais qui, venant d'une divergence fondamentale, ne
+pouvaient manquer de se reproduire jusqu'à la
+brouille définitive. En effet, le jeune homme que
+Couture avait reçu dans son atelier était destiné,
+plus que tout autre, à saper l'art, fait de traditions,
+dont il était un des apôtres. C'était le loup auquel,
+en prenant Manet, il avait ouvert les portes de la
+bergerie. Les deux hommes ne pouvaient donc
+éviter la rupture irrémédiable, puisque ce que l'un
+défendait, l'autre d'instinct le combattait et, à
+mesure que son jugement se fortifierait et prendrait
+conscience de soi, devait s'appliquer à le détruire.</p>
+
+<p>Couture, au moment où, vers 1850, Manet entrait
+dans son atelier, était un artiste renommé. Il tenait
+une place parmi les maîtres de la peinture d'histoire,
+considérée alors comme formant l'essence de ce
+qu'on appelait le grand art. Son esthétique était
+faite du respect de certaines traditions, du culte de
+<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span>
+règles fixes et de l'observance de procédés transmis.
+Il croyait, avec la majorité des artistes de son temps,
+en l'excellence d'un idéal fixe, opposé à ce que l'on
+appelait avec horreur le réalisme. Certains sujets
+seuls étaient alors crus dignes de l'art; les scènes
+de l'antiquité, la représentation des Grecs et des
+Romains jouissaient des préférences, comme nobles
+par elles-mêmes; les hommes du temps présent,
+avec leurs redingotes et leurs vêtements usuels,
+étaient au contraire à fuir, comme n'offrant que
+des motifs réalistes, anti-artistiques; les sujets
+religieux faisaient encore partie du grand art,
+cependant le nu en était avant tout <i>et principium et
+fons</i>; puis, à un rang moins élevé mais encore
+acceptable, venaient les compositions tirées des
+pays que l'imagination entourait d'un prestige supérieur,
+l'Orient par exemple; un paysage d'Egypte
+était par lui-même digne de l'art, un artiste épris
+de l'idéal pouvait peindre les sables du désert, mais
+il fût tombé dans le réalisme, et se fut abaissé, en
+peignant un pâturage de Normandie, avec des
+vaches et des pommiers. Couture se tenait avec ferveur
+dans les traditions de ce grand art. Il s'était
+mis surtout en vue par un tableau d'énormes dimensions,
+exposé au Salon de 1847, où il avait obtenu
+un succès éclatant: les <i>Romains de la décadence</i>.
+Le tableau est au Louvre; en l'étudiant, on peut se
+<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span>
+rendre compte de ce que valait ce grand art, tel que
+Couture et les contemporains le cultivaient.</p>
+
+<p>Les Romains de la décadence! Voilà certes un
+sujet qui prête à l'imagination et peut exercer la
+pensée. Mais Couture n'a conçu la décadence romaine,
+qui a été en réalité la transformation d'une société
+passant d'un état à un autre, que sous la forme d'un
+affaiblissement physique. Ses Romains de la décadence
+sont des êtres étiolés, des demi-eunuques
+pâles, consumés par l'orgie. Acceptons après tout
+cette donnée, un artiste n'est pas obligé de se rendre
+un compte philosophique de l'histoire. Cependant,
+ce que nous ne pouvons lui passer, ce qui nous empêche
+d'admirer son &oelig;uvre, c'est que ses Romains
+ne sont en aucune façon des hommes antiques, soit
+qu'on veuille rétablir, par l'étude précise des monuments
+figurés, le type exact des vieux Romains, soit
+que, par la puissance de l'imagination, on cherche
+à évoquer, pour représenter l'antiquité, des formes
+différentes de celles de notre temps.</p>
+
+<p>Nicolas Poussin s'est livré, lui, à un travail de ce
+genre dans son <i>Enlèvement des Sabines</i>. Il a réalisé
+une évocation du passé, il a créé des hommes
+d'une certaine manière d'être, qui ne sont peut-être
+pas tels que l'étaient les vrais Romains primitifs,
+pourtant qui sont dus à une conception originale et
+nous transportent dans un monde imaginé différent
+<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span>
+du nôtre. Mais les Romains de Couture n'offrent
+rien de semblable, ils ne révèlent aucun travail de
+reconstitution, ce sont des hommes très modernes,
+de simples modèles, que l'artiste a fait poser et
+dont il a reproduit les traits, sans pouvoir les transformer.
+Et alors ils sont disposés selon les préceptes
+légués et les conventions acceptées; un groupe
+central en pleine lumière, puis des groupes accessoires
+à droite et à gauche, tel personnage s'équilibrant
+avec son pendant ou l'un faisant repoussoir à
+l'autre, les ombres et les lumières factices et artificielles.
+Aucun lien ne tient les personnages ensemble
+dans une action commune, ils restent séparés, on
+sent l'effort qui les a posés à côté les uns des autres.
+Nulle émotion ne se dégage donc de cette toile
+immense.</p>
+
+<p>Si on retourne à l'<i>Enlèvement des Sabines</i>, on voit
+au contraire que Poussin a su faire concourir
+chaque être à un effet d'ensemble. La foule en mouvement
+remue tout d'un souffle; aussi la vie, l'intérêt,
+la terreur, naissent-ils de l'action. Les personnages
+petits linéairement donnent une vraie
+sensation de force et d'ampleur, qui manque aux
+êtres dont Couture a vainement agrandi les proportions.
+C'est-à-dire que pour faire de la vraie peinture
+d'histoire, il faut être d'un certain temps, que
+pour recréer effectivement l'antiquité, il faut vivre,
+<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span>
+comme au xvii<sup>e</sup> siècle, à une époque où la pensée se
+meut naturellement dans une sphère de traditions
+littéraires et, par surcroît, avoir du génie, comme
+Nicolas Poussin. Mais lorsque, toutes les conditions
+changées, on veut perpétuer l'invention initiale,
+par des procédés d'école, on n'obtient que des
+&oelig;uvres pauvres, où manquent le souffle et la vie.
+Tout l'effort de Couture n'a pu le mener au but. Sa
+toile, dans son genre, est évidemment meilleure
+que d'autres. Il a fallu après tout du talent pour
+agencer, même imparfaitement, une aussi vaste
+composition, l'homme qui l'a exécutée y montre, on
+ne saurait le nier, certaines qualités de peintre. Mais
+toute la sueur et toute la peine n'ont pu réaliser,
+en dehors du temps voulu et en l'absence du génie
+évocateur, la vision recherchée du monde antique.</p>
+
+<p>L'art fait de traditions dont Couture était un des
+coryphées était arrivé de son temps à la décrépitude;
+l'étude de ses &oelig;uvres et de celles des contemporains
+révèle son épuisement. Au moment où
+Manet apparaissait, il y avait donc conflit entre les
+artistes en renom, obstinés à continuer une tradition
+épuisée, et ces élèves cherchant inconsciemment
+la vie et aspirant à créer des formes d'art, appropriées
+aux besoins nouveaux. Couture était de ceux
+qui voulaient maintenir indéfiniment les formules
+du passé, Manet était au premier rang des jeunes,
+<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span>
+travaillés par l'esprit novateur. Les heurts et les
+froissements survenus entre le maître et l'élève
+n'étaient donc que la manifestation, sous forme
+de conflit personnel, de la lutte plus profonde qui
+s'engageait entre des formes de pensée dissemblables
+et des conceptions d'art antagonistes.</p>
+
+<p>On voit, en effet, par les souvenirs de M. Antonin
+Proust, que Manet se prend d'une répulsion de plus
+en plus vive pour le genre que son maître cultive
+et qu'il veut lui transmettre, la peinture d'histoire,
+et qu'alors il se porte, à mesure qu'il prend conscience
+de son propre talent, vers l'observation de la
+vie réelle. Couture qui découvre que son élève lui
+échappe, pour aller vers ce que lui-même abhorre
+et qualifie du nom méprisant de réalisme, croit lui
+fermer tout grand avenir, en lui disant un jour:
+«Allez, mon garçon! vous ne serez jamais que le
+Daumier de votre temps.» Prétendre ravaler quelqu'un
+parce qu'on en fait un Daumier cause aujourd'hui
+de l'étonnement. C'est que les temps sont
+changés! Daumier méprisé par les partisans de la
+peinture d'histoire dominant de son vivant, comme
+un simple caricaturiste et réaliste, est aujourd'hui
+admiré comme un des grands artistes du passé.
+Couture, entêté dans l'ornière d'une forme d'art décrépite,
+est au contraire maintenant dédaigné et son
+&oelig;uvre tombe dans l'oubli.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span>
+Cette répulsion qui se développe chez Manet pour
+l'art de la tradition se manifeste surtout par le
+mépris qu'il témoigne aux modèles posant dans
+l'atelier et à l'étude du nu, telle qu'elle était alors
+conduite. Le culte de l'antique, comme on le comprenait
+dans la première moitié du XIX<sup>e</sup> siècle parmi
+les peintres, avait amené la recherche de modèles
+spéciaux. On leur demandait des formes pleines.
+Les hommes en particulier devaient avoir une poitrine
+large et bombée, un torse puissant, des membres
+musclés. Les individus doués des qualités
+requises, qui posaient alors dans les ateliers,
+s'étaient habitués à prendre des attitudes prétendues
+expressives et héroïques, mais toujours tendues et
+conventionnelles, d'où l'imprévu était banni. Manet
+porté vers le naturel et épris de recherches s'irritait
+de ces poses d'un type fixe et toujours les
+mêmes. Aussi faisait-il très mauvais ménage avec
+les modèles. Il cherchait à en obtenir des poses
+contraires à leurs habitudes, auxquelles ils se refusaient.
+Les modèles connus, qui avaient vu les morceaux
+faits d'après leurs torses conduire certains
+élèves à l'Ecole de Rome, alors la suprême récompense,
+et qui, dans leur orgueil, s'attribuaient presque
+une part du succès, se révoltaient de voir un
+tout jeune homme ne leur témoigner aucun respect.
+Il paraît que fatigué de l'éternelle étude du nu,
+<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span>
+Manet aurait essayé de draper et même d'habiller
+les modèles, ce qui aurait causé parmi eux une véritable
+indignation.</p>
+
+<p>Manet en quittant définitivement Couture, vers
+1856<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, était donc très mal avec lui et en révolte
+ouverte contre son enseignement. Il avait pris en
+horreur la peinture d'histoire et celle du nu,
+d'après les modèles professionnels.</p>
+
+<p class="p4"><a name="Page_20" id="Page_20"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span></p>
+
+<h2>LES PREMIÈRES &OElig;UVRES</h2>
+
+<p><a name="Page_22" id="Page_22"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span></p>
+
+<h3>III</h3>
+
+<h4>LES PREMIÈRES &OElig;UVRES</h4>
+
+<p class="p2">Manet livré à lui-même alla s'établir dans un
+atelier de la rue Lavoisier. Qu'allait-il faire? un
+point était clair à ses yeux. Il délaisserait la tradition
+académique, les procédés conventionnels, le
+prétendu idéal classique, dont il avait pris l'aversion
+dans l'atelier de Couture, pour peindre la vie autour
+de lui. Ses modèles ne seraient plus des êtres spéciaux
+professionnels, il les choisirait parmi les
+hommes et les femmes variés d'aspect, que la multiplicité
+des types humains peut offrir. Cependant
+entre cette première vue abstraite et une réalisation,
+il y avait toute la distance qui sépare une conception
+<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span>
+sans lignes arrêtées, de la création fixée dans
+des formes précises. Il était à ce point de départ des
+novateurs qui se sentent tourmentés par le démon
+de l'invention, mais qui, devant tirer de leur
+fond des &oelig;uvres neuves, entrent dans cette période
+de recherches où il leur faut se découvrir eux-mêmes.</p>
+
+<p>Il continua à travailler, à regarder, à s'instruire.
+Il fréquenta le Louvre et fit des voyages à l'étranger.
+Il visita la Hollande, où il s'éprit de Frans Hals, et
+l'Allemagne, pour voir les musées de Dresde et de
+Munich. Puis il alla en Italie, attiré surtout par les
+Vénitiens. A cette époque appartiennent des copies
+faites de la façon la plus serrée. Il copia un Rembrandt
+à Munich et rapporta de Florence une tête de
+Philippo Lippi. Il copia aussi au Louvre les <i>Petits
+cavaliers</i> de Velasquez, la <i>Vierge au lapin blanc</i>, du
+Titien et le <i>Portrait de Tintoret</i> par lui-même. Il
+avait une admiration toute particulière pour ce dernier
+maître; lorsqu'il allait au Louvre il ne manquait
+point de s'arrêter devant son portrait, qu'il
+déclarait être un des plus beaux du monde.</p>
+
+<div class="p2 figcenter"><img src="images/illus_024.jpg" width="450" height="236"
+alt="LE TORERO MORT" title="" /></div>
+<p class="center"><span class="smcap"><b>LE TORERO MORT</b></span></p>
+
+<p>En même temps il commençait à peindre d'après
+l'esthétique qu'il s'était faite, en prenant ses modèles
+dans le monde vivant, autour de lui. Une de ses
+premières &oelig;uvres originales a été l'<i>Enfant aux
+cerises</i>; un jeune garçon, coiffé d'une toque rouge,
+<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span>
+tient devant lui une corbeille de cerises. Une &oelig;uvre
+plus importante de la même époque fut le <i>Buveur
+d'absinthe</i>, en 1859. Le buveur de grandeur naturelle,
+coiffé d'un chapeau à haute forme, assis enveloppé
+d'un manteau couleur brune, est d'aspect,
+lugubre. Il donne bien l'idée de la ruine physique et
+morale où peut conduire l'abus de l'absinthe. Ce
+tableau est certes caractéristique, mais s'il révèle la
+personnalité de son auteur, il ne la montre cependant
+pas encore dégagée de tout alliage et de toute
+réminiscence. Il fait souvenir de l'atelier par où le
+peintre a passé. Il n'est que la continuation plus
+accentée des morceaux produits chez Couture, qui,
+par leur franchise et leur qualité de palette, avaient
+excité l'approbation des autres élèves, mais qui, tout
+en étant déjà puissants, gardaient encore la marque
+du lieu d'origine. Car il n'est pas dans la nature des
+choses que le jeune homme entrant dans la vie,
+quelle que soit son originalité native, puisse ne pas
+prendre d'abord l'empreinte du milieu où il survient
+et du maître dont il reçoit les premières leçons.</p>
+
+<p>Postérieure au <i>Buveur d'absinthe</i> est la <i>Nymphe
+surprise</i>. Elle se replie sur elle-même, en se couvrant
+en partie d'une draperie. C'est un beau morceau de
+nu, mais où l'on sent encore le travail de l'homme
+qui se cherche. On y découvre l'influence des Vénitiens.
+Le titre aussi mythologique, qui apparaît
+<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span>
+comme une exception, dans la nomenclature de ses
+tableaux et qu'il ne devait plus reprendre, montre
+qu'en ce moment, Manet a vécu parmi les artistes
+de la Renaissance et que, dans son admiration, il a
+emprunté à leur vocabulaire.</p>
+
+<p>S'il avait admiré les Vénitiens, il devait aussi
+s'éprendre des Espagnols, Velasquez, le Greco et
+Goya. A cette époque des débuts, se placent donc ses
+premiers motifs espagnols. Il ne faut cependant pas
+croire que les tableaux où il a introduit des personnages
+espagnols lui aient été inspirés surtout par la
+fréquentation de Velasquez et de Goya. S'il était
+allé tout de suite visiter les musées de Hollande et
+d'Allemagne, et étudier les Italiens chez eux, il ne
+devait aller voir les Espagnols à Madrid qu'en 1865,
+alors que sa personnalité serait pleinement développée.
+Les premiers tableaux consacrés à des sujets
+espagnols lui ont été suggérés par la vue de chanteurs
+et de danseurs, venus en troupe à Paris. Séduit par
+leur originalité, il avait ressenti l'envie de les peindre.</p>
+
+<p>Parmi les tout premiers tableaux exécutés dans
+ces dispositions est le <i>Ballet espagnol</i>, une toile où
+les personnages sont alignés les uns à côté des
+autres, debout, ou assis. Là se révèle le don de
+Manet de peindre en pleine lumière et d'associer,
+sans heurt, les tons les plus variés. Puis, en 1862,
+il peint la danseuse <i>Lola de Valence</i>. Les fleurs multicolores
+<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span>
+du jupon, le voile blanc et le fichu bleu
+qui entourent la tête et les épaules de la jeune
+femme, sont rendus, avec une extrême franchise.
+Le visage et les yeux si vivants présentent, comme
+un type étrange, cette sorte de sauvagerie raffinée,
+apportée et laissée sur le rivage de Valence par les
+Arabes.</p>
+
+<p>Manet n'avait à ce moment, où il était encore
+inconnu, que le poète Baudelaire pour le fréquenter
+dans son atelier, le comprendre et l'approuver.
+Baudelaire qui se piquait de ne reculer devant
+aucune audace, pour qui personne n'était assez osé,
+qui faisait depuis longtemps de la critique d'art,
+qu'il voulait tenir en dehors des voies battues,
+avait découvert en Manet l'homme hardi, capable
+d'innover. Il l'encourageait donc, il défendait ses
+&oelig;uvres les plus attaquées. Il ressentit une grande
+admiration pour Lola de Valence peinte, et il composa
+en son honneur le quatrain suivant:</p>
+
+<p class="p30">Entre tant de beautés que partout on peut voir,<br />
+Je comprends bien, amis, que le désir balance;<br />
+Mais on voit scintiller dans Lola de Valence,<br />
+Le charme inattendu d'un bijou rose et noir.</p>
+
+<p>Cependant à celle époque, le Salon était le lieu
+obligé où tout artiste devait se produire. L'entrée au
+Salon marquait le moment où le débutant, sorti de
+<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span>
+la période d'études, se sentait assez sûr de lui pour
+appeler le public à juger ses &oelig;uvres. Manet chercha,
+pour la première fois, à y pénétrer, en 1859, avec le
+<i>Buveur d'absinthe</i>. Le jury d'examen le refusa. A
+cette époque les Salons n'avaient lieu que tous les
+deux ans. Ils ne devaient devenir annuels qu'à
+partir de 1863. Il n'y en eut donc point en 1860, et
+Manet ne put revenir à la charge qu'en 1861. Il présenta
+cette année-là à l'examen du jury les <i>Portraits
+de M. et M<sup>me</sup> M...</i>, (son père et sa mère) et l'<i>Espagnol
+jouant de la guitare</i>, aussi connu comme le <i>Chanteur
+espagnol</i>, ou encore, comme le <i>Guitarero</i>. Les deux
+tableaux cette fois-ci furent admis. L'année 1861
+marque ainsi le moment où Manet entre, pour la
+première fois, en contact avec le public. Les portraits
+de son père et de sa mère en buste, réunis
+sur une même toile, sont peints dans cette manière
+un peu dure et d'opposition de noirs et de blancs, à
+laquelle il s'abandonne dans certains de ses tableaux
+du début, par exemple l'<i>Angélina</i> de la collection
+Caillebotte, au Musée du Luxembourg. On y voit
+apparaître en outre ce goût qu'il devait dégager
+plus tard, mais qui alors se révélait inconsciemment,
+de peindre les natures mortes. La mère tient
+une corbeille, où sont placés des pelotons de laine
+multicolores, qui cependant s'harmonisent avec
+l'ensemble. Ces portraits de dimensions réduites
+<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span>
+n'attiraient pas beaucoup les regards et c'était
+l'autre &oelig;uvre plus importante, où un Chanteur
+espagnol était peint de grandeur naturelle, qui
+devait recueillir le succès.</p>
+
+<p>Le chanteur avait été pris dans cette troupe de musiciens
+et de danseurs, qui lui fournissait aussi le
+<i>Ballet espagnol</i> et <i>Lola de Valence</i>. Il avait donc le
+mérite d'être un véritable Espagnol. Il offrait un de
+ces êtres cherchés dans la vie et hors des modèles
+d'atelier, vers lesquels Manet se sentait, en opposition
+à l'enseignement de Couture, définitivement
+porté. Il est assis sur un banc vert, coiffé d'un sombrero,
+la tête par-dessous enveloppée d'un mouchoir,
+veste noire, pantalon gris et espadrilles de lisière. Il
+chante en pinçant de sa guitare. Théophile Gautier,
+dans sa critique hebdomadaire du <i>Moniteur Universel</i>,
+a dit de lui: «Comme il braille de bon courage
+en raclant le jambon!» Ce qui est à la fois
+vrai et imaginé. Le <i>Chanteur espagnol</i>, appartenant
+à la période d'essais, marque un pas en avant. Il
+laisse voir la poussée profonde qui se produit chez
+l'artiste et va le conduire bientôt à l'épanouissement
+complet de son originalité. Il est beaucoup plus
+dégagé des procédés et des réminiscences d'atelier
+que le <i>Buveur d'absinthe</i> présenté au Salon en 1859;
+il est peint d'une manière plus franche et plus
+personnelle.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span>
+En somme, c'était un morceau où se montraient
+déjà les traits particuliers de l'auteur. Cependant
+cette même originalité, qui devait bientôt après,
+développée tout à fait, soulever de si violentes
+tempêtes, n'en occasionna point à cette première
+apparition. Le tableau était peint dans une gamme
+de tons gris et noirs, qui ne heurtait pas trop l'&oelig;il
+des spectateurs; quoique conçu dans la donnée réaliste
+qu'on abhorrait alors, il demeurait hors de la
+réalité ambiante, puisque le modèle, en sa qualité
+d'Espagnol, portait un costume à part, qu'on pouvait
+juger fantaisiste, si bien que l'&oelig;uvre du débutant,
+sans attirer spécialement les regards du public,
+fut remarquée des peintres et de certains critiques.
+Le jury lui décerna une mention honorable et Théophile
+Gautier put conclure, en en parlant: «Il y a
+beaucoup de talent dans cette figure de grandeur
+naturelle, peinte en pleine pâte, d'une brosse vaillante
+et d'une couleur vraie.»</p>
+
+<p>En 1862, il ne devait pas y avoir de Salon et ce
+n'est qu'en 1863 que Manet put se présenter de
+nouveau, pour être encore une fois refusé. Mais
+n'anticipons pas. Avant d'arriver à cette péripétie,
+qui devait être décisive dans sa vie et le lancer en
+pleine carrière, il nous faut jeter un dernier regard
+sur ses &oelig;uvres de début. Parmi elles se remarque la
+<i>Musique aux Tuileries</i> de l'année 1861. A cette
+<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span>
+époque le château des Tuileries, où l'Empereur
+tenait sa cour, était un centre de vie luxueuse qui
+s'étendait au jardin. La musique qu'on y faisait
+deux fois par semaine attirait une foule mondaine
+et élégante. Le tableau de Manet a donc pour nous
+l'avantage de représenter les m&oelig;urs et les costumes
+d'une époque disparue. Il est rendu encore plus
+intéressant par les portraits qu'on y voit, le sien et
+ceux de contemporains connus ou célèbres, tels que
+Baudelaire et Théophile Gautier. Manet après avoir
+peint un sujet mondain, dans la <i>Musique aux Tuileries</i>,
+en peignait un de l'ordre populaire, dans la
+<i>Chanteuse des rues</i>. Le tableau est exécuté dans une
+tonalité générale de gris, où le gris de la robe forme
+la note dominante. La chanteuse debout tient sa
+guitare sous le bras, et mange les cerises. L'ensemble
+aurait pu rester vulgaire, mais l'artiste a su
+l'embellir par la qualité de la peinture en soi.</p>
+
+<p>Il peignait encore alors l'<i>Enfant à l'épée</i>. Un jeune
+garçon debout et en marche tient, dans ses bras, une
+lourde épée. Cette toile d'une gamme sobre devait
+être une des premières qui serait goûtée. Elle a pris
+place au Musée de New-York. Avant de peindre
+l'<i>Enfant à l'épée</i>, il avait déjà peint le <i>Gamin au
+chien</i>, un tableau très réussi, où un jeune garçon est
+également le personnage.</p>
+
+<p>De l'année 1862 est le <i>Vieux musicien</i>, l'&oelig;uvre la
+<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span>
+plus importante, par les dimensions, de sa période
+des débuts. Le Vieux musicien au entre de la toile
+sert de raison première à l'existence de l'ensemble.
+Il est assis en plein air, son violon d'une main,
+l'archet de l'autre, prêt à jouer. Les personnages
+autour attendent, pour l'écouter. D'abord à gauche,
+une petite fille debout et de profil, un poupon dans
+ses bras. Manet aimait beaucoup cette figure, il l'a
+reproduite à part dans une eau-forte. A côté sont
+placés deux jeunes garçons, de face et debout. Puis,
+dans le fond, apparaît, repris, le <i>Buveur d'absinthe</i>.
+Enfin à droite, à moitié coupé par le cadre, se voit
+un Oriental, avec turban et longue robe. La réunion
+de ces personnages si dissemblables surprend
+d'abord, on est là en pleine fantaisie. Je ne sache
+pas que Manet ait eu d'autre intention, en peignant
+ce tableau, que d'y mettre des êtres divers, qui lui
+plaisaient et dont il voulait conserver l'image.</p>
+
+<p>En cherchant à dégager l'idée qu'on peut se former
+de Manet pendant ces années de début, on voit un
+homme qui, porté d'instinct vers des voies originales,
+se soustrait à l'esthétique dominatrice autour
+de lui et aux règles fixes observées dans les ateliers.
+Il cherche à dégager sa personnalité, alors l'esprit
+en éveil et les yeux ouverts, multiplie les études et
+regarde de divers côtés. Dans ses voyages, il va vers
+des vieux maîtres, pour lesquels ils se sent de l'affinité.
+<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span>
+Frans Hals en Hollande, les Vénitiens en Italie.
+Il étudie Velasquez et Goya d'après les tableaux qui
+s'offrent d'abord d'eux en France. Dans ces conditions,
+ses premières &oelig;uvres portent la marque d'influences
+et de reflets divers. Il y a celles du tout
+jeune homme qui, produites dans l'atelier de Couture
+ou aussitôt après la sortie, se rapprochent du
+premier maître. D'autres laissent voir la fréquentation
+des Vénitiens ou une manière de parenté avec
+les maîtres espagnols. Cependant les formes d'emprunt
+ne sont, en définitive, que de surface. Elles ne
+pénètrent pas suffisamment les &oelig;uvres pour qu'on
+puisse trouver entre elles de caractères réellement
+dissemblables. Au contraire, en les rangeant chronologiquement,
+on voit une personnalité bien caractérisée,
+qui se montre dès la première, se retrouve
+ensuite dans toutes les autres et se développe d'une
+manière constante.</p>
+
+<p>On se sent surtout tout de suite en présence d'un
+homme que la nature a doué, dans le grand sens du
+mot. L'instinct qui avait poussé Manet à vouloir
+être peintre ne l'avait pas trompé. En y cédant, il
+ne faisait qu'obéir à la voix mystérieuse de la nature
+qui, en créant certains êtres pour accomplir certaines
+besognes, leur donne la faculté de se reconnaître
+et la force de vaincre les résistances à rencontrer.
+Tout ce que Manet a exécuté, du jour où il
+<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span>
+a mis de la couleur sur une toile, était &oelig;uvre de
+peintre. Ses productions de début ont déjà l'intensité
+de vie, la valeur de facture, le mérite de
+matière, l'éclat de lumière, qui constituent les qualités
+picturales et permettent seules de réaliser, par
+le pinceau, des créations puissantes et durables.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span></p>
+
+<h2>LE DÉJEUNER SUR L'HERBE</h2>
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span>
+<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span></p>
+
+<h3>IV</h3>
+
+<h4>LE DÉJEUNER SUR L'HERBE</h4>
+
+<p class="p2">En 1863 Manet avait trente et un ans. Le travail
+auquel il se livrait pour se frayer sa voie, se découvrir
+lui-même, qui l'avait conduit à produire des
+&oelig;uvres de plus en plus personnelles, aboutit alors à
+la réussite cherchée, dans une création où le novateur
+se trouve enfin complet, le <i>Déjeuner sur l'herbe</i>.</p>
+
+<p>Ce tableau peint au commencement de 1863 qui,
+par ses dimensions, dépassait toutes ses productions
+antérieures et sur lequel il avait compté pour attirer
+l'attention, présenté au Salon, fut refusé par le jury
+d'examen. Manet se voyait donc, en 1863, comme
+en 1859, condamné par le jury. Mais cette année-là
+<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span>
+les refus multipliés vinrent frapper un nombre inaccoutumé
+de jeunes artistes; les réclamations qui
+s'élevèrent de tous côtés, les influences variées que
+les victimes surent mettre en &oelig;uvre, amenèrent une
+intervention de l'Empereur. L'administration des
+Beaux-Arts continua à trouver bonnes les éliminations
+du jury, mais, sur un ordre de l'empereur
+Napoléon III, il fut permis aux refusés de se montrer
+au public. On leur accorda au Palais de l'Industrie,
+le lieu même où se tenait le Salon, un certain
+emplacement pour exposer leurs tableaux. A côté du
+Salon officiel, l'année 1863 devait ainsi, par exception,
+en connaître un autre que l'on appela des
+refusés. Ce salon est resté célèbre. On y voyait
+Bracquemont, Cals, Cazin, Chintreuil, Fantin-Latour,
+Harpignies, Jongkind, Jean-Paul Laurens, Legros,
+Manet, Pissarro, Vollon, Whistler. Le <i>Déjeuner sur
+l'herbe</i><a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> par ses proportions y tenait une grande
+place, de telle sorte qu'il devait être presque aussi
+vu que s'il eût été au Salon officiel. Il attira en effet
+l'attention mais d'une façon violente, en soulevant
+une véritable clameur de réprobation. C'est qu'il
+<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span>
+différait réellement, comme facture et comme procédés,
+comme choix de sujet et comme esthétique,
+de tout ce que la tradition tenait alors pour bon et
+pour digne de louanges.</p>
+
+<p>Avec ce tableau se révélait une manière de peindre
+en dehors de la manière courante, due à une vision
+propre et originale. On se trouvait en face d'un nouveau
+venu, qui juxtaposait les tons divers sans transition,
+ce que personne n'eût imaginé de faire à cette
+époque. On voyait un homme venant renier la pratique
+reçue. Il supprimait la combinaison alors
+universellement respectée de l'ombre et de la lumière,
+conçues comme des oppositions fixes, pour la remplacer
+par des oppositions de tons variables. Ce
+que l'on enseignait dans les ateliers, que les peintres
+pratiquaient, était que, pour établir les plans, modeler
+les contours, faire valoir certaines parties, il
+fallait se servir de combinaisons d'ombre et de
+lumière. On pensait surtout que plusieurs tons vifs
+ne pouvaient être mis côte à côte sans transition et
+que le passage des parties claires aux autres devait
+se faire par gradations, de façon à ce que des ombres
+vinssent adoucir les heurts et fondre l'ensemble.
+Mais voici où cette technique, générale dans les ateliers,
+avait conduit! Comme rien n'est plus rare que
+l'artiste qui peut réellement peindre dans la lumière,
+mettre de la vraie clarté sur une toile, quels que
+<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span>
+soient les moyens ou le procédé, cette technique
+d'opposition constante d'ombre et de soi-disant
+lumière avait amené la production d'&oelig;uvres d'où,
+en réalité, toute lumière avait disparu, et où l'ombre
+subsistait seule. Les parties prétendues en clair,
+sans vigueur, ne se dégageaient plus sur le noir des
+ombres. Presque tous les tableaux du temps se présentaient
+à l'état sombre. L'éclat des tons clairs, des
+couleurs joyeuses, la sensation du plein air et de
+la nature riante, en avaient disparu. Le public
+s'était habitué à cette forme éteinte de la peinture.
+Il s'y complaisait. Il n'en demandait pas d'autre.
+Il ne soupçonnait même pas qu'il put y eu avoir
+d'autre.</p>
+
+<p>Tout à coup le <i>Déjeuner sur l'herbe</i> lui mettait
+sous les yeux une &oelig;uvre peinte d'après des procédés
+différents. Il n'y avait plus à proprement parler
+d'ombre dans le tableau. L'éternel mariage de la
+lumière avec l'ombre, tenues pour choses fixes, ne
+s'y retrouvait pas. La surface entière était pour
+ainsi dire peinte en clair, tout l'ensemble était
+coloré. Les parties que les autres eussent mises
+dans l'ombre laissaient voir des tons moins clairs
+mais cependant toujours colorés et en valeur. Aussi
+ce <i>Déjeuner sur l'herbe</i> venait-il faire comme une
+énorme tache. Il donnait la sensation de quelque
+chose d'outré. Il heurtait la vision. Il produisait, sur
+<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span>
+les yeux du public de ce temps, l'effet de la pleine
+lumière sur les yeux du hibou. On n'y découvrait
+que du «bariolage». Le mot avait été dit par un
+des critiques les plus autorisés du temps, Paul Mantz,
+qui, dans la <i>Gazette des Beaux-Arts</i>, ayant parlé des
+&oelig;uvres de Manet, à l'occasion d'une exposition particulière
+tenue chez Martinet, sur le boulevard des
+Italiens, quelques semaines avant l'ouverture même
+du Salon, les avait réprouvées comme «des tableaux
+qui, dans leur bariolage rouge, bleu, jaune
+et noir, sont la caricature de la couleur et non la couleur
+elle-même». Ce jugement correspondait pleinement
+à la sensation que le public éprouvait, mis
+au Salon des refusés, devant l'&oelig;uvre de Manet. Pour
+lui, il n'y avait là qu'une débauche de couleur.</p>
+
+<p>Si le <i>Déjeuner sur l'herbe</i> heurtait par son système
+de coloris et les procédés de facture, il soulevait
+une indignation encore plus grande, s'il se
+peut, par le choix du sujet et la façon dont les personnages
+étaient traités. A cette époque, en effet il
+n'y avait pas seulement une manière de peindre et
+d'observer les règles traditionnelles, que le public
+après les artistes avait acceptée et qu'il jugeait seule
+bonne; il existait également toute une esthétique,
+seule admise dans les ateliers et à laquelle le public
+s'était aussi rangé. On honorait ce qu'on appelait
+l'idéal. On concevait le grand art comme tenu dans
+<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span>
+une sphère jugée élevée, embrassant la peinture
+d'histoire, la peinture religieuse, la représentation
+de l'antiquité classique et de la mythologie. C'était
+seulement à cette forme d'art, qui paraissait épurée
+et d'un caractère noble, que tous, artistes, critiques
+et public, s'intéressaient. On s'inquiétait à chaque
+Salon de son niveau, on se demandait si elle était
+en décadence ou en progrès. Les artistes qui y
+brillaient, les débutants qui s'y produisaient et promettaient
+d'y remplacer les vieux maîtres, attiraient
+les yeux de tous. A eux allaient les encouragements,
+les louanges, les récompenses. Ce grand art était
+devenu l'objet d'un culte national. C'était un honneur
+pour la France de le perpétuer. Elle y montrait
+sa supériorité sur les autres nations qui, dans les
+voies de l'art compris de la sorte, lui étaient inférieures
+et demeuraient en arrière. Ainsi l'amour des
+traditions, la poursuite de ce qu'on appelait l'idéal,
+le souci de la gloire nationale, se combinaient pour
+faire de l'art transmis l'objet d'un respect unanime.</p>
+
+<p>Or Manet, par le choix et le traitement de son
+sujet, venait attaquer tous les sentiments que les
+autres respectaient, il venait renier le grand art,
+honneur de la nation. Sur une toile de ces dimensions,
+qu'on réservait seules alors aux motifs soi-disant
+à idéaliser, il peignait, lui, une scène de réalisme,
+un <i>Déjeuner sur l'herbe</i>. Les personnages de
+<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span>
+grandeur naturelle, répudiant toute pose héroïque,
+étaient couchés ou assis sous des arbres, en train de
+festoyer; même à côté d'eux s'étalaient, dans un
+absolu abandon, un tas d'accessoires, des petits pains,
+une corbeille de fruits, un chapeau de paille, des
+vêtements de femmes multicolores. Et comment les
+personnages étaient-ils vêtus? Les deux hommes
+représentés ne portaient aucun de ces costumes
+anciens ou étrangers qui, par leur dissemblance
+d'avec les habits en usage, eussent au moins permis
+au public de reconnaître une recherche du pittoresque
+et une manière d'embellissement, telles que
+Manet les avait lui-même pratiquées dans son <i>Chanteur
+espagnol</i>. Non, cette fois, on était en présence
+de gens en costumes bourgeois, d'une coupe commune,
+pris chez le tailleur du coin. C'est-à-dire que
+pour le public il y avait là comme une sorte de défi,
+une véritable provocation, la montre audacieuse de
+ce que tous honnissaient alors sous le nom de
+grossier réalisme.</p>
+
+<p>Comme si ce n'eût été assez de ces causes pour
+soulever l'indignation contre le tableau, la pudeur
+s'y voyait encore, au jugement du public, offensée.
+Manet y avait en effet groupé, au premier plan, deux
+hommes vêtus avec une femme nue, assise repliée
+sur elle-même, et mis encore, au second plan, une
+femme au bain. Manet qui sortait de l'atelier de
+<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span>
+Couture où tout l'enseignement avait porté sur la
+peinture du nu, qui voyait tout autour de lui le nu
+cultivé et honoré comme constituant l'essence même
+du grand art, n'avait pas encore pu s'en déprendre
+lui-même et, tout en voulant peindre une scène de
+la vie réelle, il y avait introduit une femme nue. La
+blancheur des chairs lui fournissait un de ces contrastes
+tels qu'il les aimait, avec les hommes en costumes
+noirs, et mettait une note claire tranchée, au
+milieu de la toile. L'idée d'associer ainsi, dans une
+scène de plein air, une femme nue avec des hommes
+vêtus, lui était venue de sa fréquentation avec les
+Vénitiens. C'est le <i>Concert</i> de Giorgione, au Musée du
+Louvre, où deux femmes nues se tiennent avec deux
+hommes habillés, dans un paysage, qui lui avait
+suggéré sa combinaison, et c'est de très bonne foi que
+lorsqu'il fut violemment attaqué, il demandait pourquoi
+on blâmait chez lui ce que l'on ne pensait
+nullement à reprocher à Giorgione. Mais, aux yeux
+du public, entre le nu de Manet et celui des Vénitiens
+de la Renaissance, il y avait des abîmes. L'un
+était, au moins le croyait-on, idéalisé, l'autre était
+du pur réalisme et comme tel offensait la pudeur.
+Cette femme nue vint donc s'ajouter comme un surcroît
+aux autres éléments de réprobation que présentait
+ce <i>Déjeuner sur l'herbe</i>.</p>
+
+<p>Alors le tableau excita une immense raillerie. Il
+<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span>
+devint l'&oelig;uvre, à sa manière, la plus célèbre des
+deux Salons. Il procura à son auteur une notoriété
+éclatante. Manet devint du coup le peintre dont on
+parla le plus dans Paris. Il avait compté sur cette
+toile pour obtenir la renommée. Il y avait réussi
+et beaucoup plus qu'il n'eût osé l'espérer; son nom
+était sur toute les lèvres. Mais le genre de réputation
+qui lui venait n'était cependant pas celui après
+lequel il avait soupiré. Il avait pensé que son originalité
+de forme et de fond, se produisant dans une
+grande &oelig;uvre, lui attirerait, avec les regards du
+public, la reconnaissance du talent qu'il se sentait,
+qu'on verrait en lui un maître à ses débuts, qu'on
+le saluerait comme un novateur, qu'il entrerait
+ainsi dans la voie du succès et de la faveur publique.
+Ce qui lui venait était un renom de révolté, d'excentrique.
+Il passait à l'état de réprouvé.</p>
+
+<p>Il s'établissait ainsi entre le public et lui une
+séparation profonde, qui devait le maintenir toute
+sa vie dans une bataille sans fin.</p>
+
+<p class="p4"><a name="Page_46" id="Page_46"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span></p>
+
+<h2>L'OLYMPIA</h2>
+<p><a name="Page_48" id="Page_48"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span></p>
+
+<h3>V</h3>
+
+<h4>L'OLYMPIA</h4>
+
+<p class="p2">Manet envoya au Salon de 1864 deux toiles, les
+<i>Anges au tombeau du Christ</i> et <i>Episode d'un combat
+de taureaux</i>, qui furent reçues. Elles étaient plus
+ou moins dans la manière déjà vue, aussi ne donnèrent-elles
+lieu à aucun jugement particulier. Elles
+laissèrent leur auteur, auprès du public, dans l'état
+de condamnation où l'avait mis le <i>Déjeuner sur
+l'herbe</i> de l'année précédente.</p>
+
+<p>En 1865, il envoya une &oelig;uvre sur laquelle il
+comptait pour frapper une seconde fois l'attention
+et se produire de nouveau, dans tout le développement
+de sa personnalité, l'<i>Olympia</i>, à laquelle il
+<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span>
+joignit un <i>Jésus insulté par les soldats</i>. L'<i>Olympia</i>
+avait été peinte en 1863, la même année que le
+<i>Déjeuner sur l'herbe</i>, après, comme une sorte de
+complément. Depuis que pur ses rigueurs, en 1863,
+le jury d'admission au Salon s'était attiré de l'Empereur
+une remontrance, par la faveur accordée aux
+artistes refusés d'exposer non loin des autres, il se
+montrait moins draconien. Relâché dans sa sévérité,
+il admettait maintenait des &oelig;uvres qu'il eût auparavant
+condamnées. C'est ce qui explique que Manet
+repoussé aux Salons de 1859 et de 1863 ait pu
+faire accepter en 1865 l'<i>Olympia</i> et le <i>Jésus insulté</i>,
+où il se produisait sous sa forme la plus personnelle.</p>
+
+<p>Les deux tableaux au Salon ameutèrent immédiatement
+le public. La tempête de railleries et d'insultes
+que le <i>Déjeuner sur l'herbe</i> avait soulevée se
+déchaîna de nouveau, pour aller sans cesse grandissant.
+Les particularités qui, chez Manet, avaient
+amené la désapprobation, avaient, en 1863, pris par
+surprise. Le public avait pu se demander s'il n'y
+avait pas là, après tout, l'outrance voulue d'un
+débutant, désireux d'attirer l'attention. Mais voilà
+que deux ans après, cette fois dans le lieu solennel
+du Salon officiel, le même Manet réapparaissait
+avec la même physionomie, remettant ses mêmes
+procédés sous les veux du public. Les traits insolites
+<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span>
+qu'on avait d'abord contemplés avec horreur dans le
+<i>Déjeuner sur l'herbe</i>, on les retrouvait accentués dans
+l'<i>Olympia</i>.</p>
+
+<p>Le tableau était peint dans une note lumineuse
+générale. En contraste avec les &oelig;uvres sombres et
+éteintes de l'époque, il ressortait comme une tache
+offensant les yeux. Les plans étaient établis sans
+repoussoir ou enveloppe d'ombre, clair sur clair;
+les couleurs les plus tranchées se trouvaient juxtaposées,
+sans demi-tons ou adoucissements. Certes,
+dans tout le Salon, seul Manet peignait de la sorte,
+et comme personne ne pouvait penser qu'un débutant,
+un nouveau venu, différant de tous les autres,
+des maîtres connus et respectés, pût avoir raison
+contre eux, on le condamnait sans rémission, on le
+rabaissait unanimement à la position d'outrancier, de
+révolté, d'ignorant, de barbare. Les connaisseurs, ou
+prétendus tels, ne trouvaient aucune expression
+assez forte pour rendre le mépris que ses procédés
+leur inspiraient.</p>
+
+<p>C'était là l'opinion sur la forme; sur le fond elle
+était au moins aussi sévère. <i>Olympia</i>, le sujet du
+tableau, était peinte nue, étendue sur un lit, le bras
+droit appuyé sur un coussin. Son corps reposait sur
+une sorte de châle de l'Inde à tons jaunes, semé de
+légères fleurs; derrière le lit, une négresse apportait à
+sa maîtresse un énorme bouquet, où l'audace des tons
+<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span>
+vifs juxtaposés se donnait libre cours. L'ensemble
+était complété par un chat noir, placé sur le lit
+contre la négresse, et faisant le gros dos. C'est-à-dire
+qu'on avait un nu pris dans la vie, conçu et
+traité de cette façon toute moderne que Manet avait
+adoptée définitivement, mais aussi un nu, aux yeux
+du public, offensant la pudeur et heurtant toute la
+tradition respectée et respectable du grand art. Si
+donc avec le <i>Déjeuner sur l'herbe</i> il avait déjà soulevé
+tout le monde contre lui, en portant atteinte au
+grand art de la tradition, avec l'<i>Olympia</i> il amenait
+un soulèvement encore plus grand, car il récidivait
+son attentat. Il l'aggravait, en manquant au respect
+que tous voulaient conserver pour ce qui faisait l'essence
+même du grand art, ce qui en constituait la
+part la plus élevée, le nu déclaré idéalisé et maintenu
+dans des formes épurées.</p>
+
+<div class="p2 figcenter"><img src="images/illus_052.jpg" width="400" height="275"
+alt="RECHERCHE POUR L'OLYMPIA" title="" /></div>
+<p class="center"><span class="smcap"><b>RECHERCHE POUR L'OLYMPIA</b></span></p>
+
+<p>Le nu comme on en concevait alors l'application
+était employé au rendu de la fable, de la mythologie
+et de l'histoire antique. Il donnait lieu à la production
+de tableaux laborieux. Lorsqu'il s'agissait des
+formes féminines, ses apôtres s'abstenaient plus
+spécialement de toute étude réelle de la vie, pour se
+tenir à des contours venus, par imitation ininterrompue,
+de la renaissance italienne. Il faut aussi se
+représenter qu'à cette époque, dans les musées, ce
+que l'on appelait la troisième manière de Raphaël
+<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span>
+et les &oelig;uvres de Guido Reni et des Carraches occupaient
+la première place et étaient regardées comme
+offrant le summum de l'art italien à son apogée.
+Dans un temps où l'on entretenait de pareilles idées
+sur l'école qui avait servi de point de départ au
+grand art traditionnel national dont on était fier,
+n'importe quel pastiche ou quelle répétition des
+formes admises pouvait satisfaire le sens esthétique.
+Un point essentiel, auquel on ne faillissait pas, était
+d'emprunter les appellations à la nomenclature mythologique,
+et le nombre des Vénus, des nymphes,
+des divinités grecques et romaines peintes en
+France, dans les deux premiers tiers du xix<sup>e</sup> siècle,
+est incalculable.</p>
+
+<p>Voilà que dans ce monde des déesses aux formes
+conventionnelles, Manet prétendait introduire une
+Parisienne moderne, une Olympia étendue sur un lit.
+Du reste il n'avait rien fait pour amoindrir le choc
+que son &oelig;uvre devait causer, il avait au contraire
+choisi un modèle à peindre d'un type aussi éloigné
+que possible du type admis et traditionnel. On sent
+ici l'homme qui, dans sa lutte pour se découvrir,
+avait pris en telle aversion les formes répétées par
+les autres, qu'il leur en opposait de tout à fait
+dissemblables. <i>Olympia</i> offrait l'image d'une jeune
+femme maigrelette, les jambes un peu osseuses, les
+épaules carrées. Quand on la regarde aujourd'hui,
+<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span>
+on la trouve aussi chaste que n'importe quelle
+nymphe mythologique, son corps fluet et singulier
+plaît par sa saveur, la tête est dessinée avec la précision
+d'un Holbein. Mais en 1865 personne n'était
+dans des dispositions à juger l'&oelig;uvre et à voir ce
+que l'artiste y avait mis. Olympia faisait simplement
+l'effet d'une créature venue on ne sait d'où,
+pour s'introduire dans la société des déesses. Le public
+indigné se soulevait contre l'intruse, et la malheureuse
+a été l'objet d'autant de railleries que le
+peintre même auquel elle devait le jour.</p>
+
+<p>Mais ce qui paraît maintenant réellement étonnant,
+ce qu'on ne voudrait croire, si le fait n'était
+certain, c'est qu'un être tout à fait épisodique, dû à
+une fantaisie d'artiste, le chat noir, devenait lui
+aussi l'objet d'invectives particulières, venant
+s'ajouter, pour faire repousser l'&oelig;uvre, à toutes les
+autres. Manet, qui aimait beaucoup les chats, avait
+introduit son chat dans le tableau par fantaisie, pour
+le pittoresque et aussi pour avoir un ton noir
+tranché, qui rehaussât, par le contraste, les tons
+blancs et roses dominant par ailleurs. Il a, à d'autres
+reprises, peint des chats: dans son tableau de la
+<i>Jeune femme couchée en costume espagnol</i>, où il a
+mis un petit chat gris, qui joue sur le plancher avec
+une orange, puis encore dans son <i>Déjeuner</i> du Salon
+de 1869, où un chat noir se pelotonne sur lui-même,
+<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span>
+en bas, devant la servante tenant la cafetière. Il a
+aussi, pour annoncer le livre des <i>Chats</i> de Champfleury,
+fait une gouache et une lithographie, où une
+chatte blanche et un chat noir s'ébattent sur les
+toits. Le chat de l'<i>Olympia</i> eût donc pu être
+accepté, comme une de ces fantaisies dont les artistes
+sont coutumiers. Mais le public était tellement
+irrité par ce qui venait de Manet, qu'il ne voulait
+rien lui passer. On se demande ce qui serait advenu
+de tant de toiles, où les artistes ont introduit des
+détails fantaisistes ou risqués, si les princes, qui
+autrefois étaient les seuls patrons de l'art, s'étaient
+montrés, à la Renaissance et depuis, aussi incapables
+de compréhension que les Parisiens de 1865.</p>
+
+<p>Je n'ai jamais pu penser à l'indignation soulevée
+par le chat de l'<i>Olympia</i>, sans me reporter au <i>Couronnement
+de la reine Marie de Médicis</i>. Là Rubens
+a pris une bien autre licence. Il a mis deux gros
+chiens de chasse sur le devant du tableau, dans la
+cathédrale, contre le maître-autel, où évêques et
+cardinaux officient. Henri IV au fond est relégué
+dans une galerie, tout juste visible, pendant que les
+deux bêtes se prélassent, sur le premier plan, comme
+d'importants personnages. Je me figure que ce sont
+ses propres chiens qu'Henri IV avait donné à
+peindre, qu'ils ont été mis là pour lui montrer des
+amis. Si un roi de France avait trouvé bon que des
+<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span>
+chiens fussent introduits dans une cathédrale au
+couronnement de la reine, les bourgeois parisiens
+trouvaient eux fort mauvais qu'un chat fût placé
+sur le lit d'une femme. Le chat noir de l'<i>Olympia</i> fut
+bientôt connu et honni de toute la ville. La caricature
+s'en empara et son gros dos et sa longue queue
+ont longtemps fourni matière aux rires et aux
+lazzis.</p>
+
+<p>Les deux tableaux de Manet attiraient les visiteurs
+au Salon par une sorte de fascination violente,
+comme le rouge les taureaux ou le miroir les
+alouettes. Tout le monde allait les voir. Devant
+eux il y avait foule ou plutôt attroupement. Ce
+n'étaient point en effet de paisibles spectateurs regardant,
+comme d'habitude, avec plus un moins d'intérêt,
+des &oelig;uvres dignes, à un titre quelconque, d'attention.
+C'étaient des gens qui exprimaient à haute
+voix leur horreur et éprouvaient le besoin de se
+communiquer les uns les autres leur colère, comme
+il arrive sur la place publique, lorsqu'au moment
+des grandes émotions, les passants s'attroupent et
+vocifèrent ensemble. Pas une parole d'approbation
+ou de simple tolérance ne s'élevait. L'hostilité était
+générale. Les uns riaient, haussaient les épaules et
+ne voyaient surtout là sujet qu'à un méprisant
+dédain, mais d'autres s'indignaient, montraient le
+poing et eussent voulu crever les toiles. Il fallut les
+<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span>
+protéger; des gardiens furent spécialement préposés
+à leur surveillance.</p>
+
+<p>Manet éprouvait le sort commun aux peintres
+originaux du siècle, venus rompre, avant lui,
+avec la routine et la tradition. Tous les autres&mdash;tous
+les grands&mdash;avaient eu également à subir
+la méconnaissance, les railleries et les insultes.
+C'est ainsi qu'on avait, au commencement du
+siècle, tenu dans l'ombre Ingres, soupçonné de
+subir l'influence des primitifs italiens, alors profondément
+méprisés. Puis on avait couvert d'injures
+Delacroix qui, disait-on, se livrait à des débauches
+de couleur et violait toutes les lois du dessin. Puis
+on avait longtemps ri des deux grands paysagistes
+Rousseau et Corot, apportant des formules nouvelles.
+Enfin on avait traîné dans la boue, accusé de laideur
+absolue, Courbet, qui cherchait dans la vie
+autour de lui les motifs de ses tableaux. Manet
+apparu en dernier semblait condenser sur lui,
+encore accrues, l'opposition et les attaques qu'avaient
+ensemble supportées tous les autres.</p>
+
+<p>Un changement s'était, en effet, opéré dans les
+années précédant sa venue. Le public qui s'intéressait
+aux choses d'art et prétendait juger les peintres
+s'était énormément accru. Antérieurement, jusqu'alors,
+la peinture ne s'était adressée qu'à un
+public restreint, composé d'artistes, de connaisseurs,
+<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span>
+de gens de lettres et de gens du monde. Les Salons
+ne s'étaient d'abord tenus qu'à d'assez longs intervalles,
+dans des locaux étroits, comme le Salon
+carré du Louvre; les tableaux exposés étaient peu
+nombreux et le nombre des visiteurs limité. Dans
+ces conditions la survenue des novateurs n'avait
+ému qu'un monde restreint; les luttes entre les
+écoles n'avaient point touché directement le grand
+public. Elles ne l'avaient atteint que de seconde
+main, comme bruit venu de loin. Mais depuis que
+l'immense palais construit en 1855 aux Champs-Élysées
+pour une exposition universelle avait été
+affecté à la tenue des Salons, depuis qu'à partir
+de 1863 ils étaient devenus annuels, que le nombre
+des &oelig;uvres exposées s'était énormément accru, le
+grand public, le peuple tout entier était entré en
+contact direct avec les peintres et prétendait maintenant
+prononcer sur eux. Or, il s'est trouvé que le
+peuple dans son ensemble, débutant comme juge
+des &oelig;uvres d'art, s'est montré plus épris du convenu,
+de la tradition, plus hostile aux nouveautés,
+moins capable de revenir sur ses erreurs, que le
+monde restreint qui avait été l'arbitre auparavant.
+Et Manet, le premier grand peintre original apparu
+depuis que les foules étaient venues s'entasser aux
+Salons, a dû subir une opposition, des mépris, des
+outrages dépassant, en continuité et en violence,
+<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span>
+tout ce que les autres novateurs ses devanciers
+avaient connu.</p>
+
+<p>La clameur que soulevaient l'<i>Olympia</i> et le <i>Jésus
+insulté</i>, s'ajoutant an bruit précédemment fait par le
+<i>Déjeuner sur l'herbe</i>, vint donner à Manet une notoriété
+telle qu'aucun peintre n'en avait encore possédée.
+La caricature sous toutes les formes, les journaux
+de toute opinion s'étant mis avec persistance à
+s'occuper de lui et de ses tableaux, il acquit bientôt
+un renom universel. Degas pouvait dire, sans exagérer,
+qu'il était aussi connu que Garibaldi. Lorsqu'il
+sortait dans la rue, les passants se retournaient
+pour le regarder. Quand il entrait dans un lieu public,
+son arrivée causait une rumeur, on se le désignait
+de l'un à l'autre comme une bête curieuse.
+Un débutant avait d'abord pu éprouver du contentement
+à se voir ainsi remarqué, mais l'attention
+publique, par la forme qu'elle avait décidément
+prise, avait bientôt détruit, chez celui qui en était
+l'objet, la satisfaction qu'elle avait pu d'abord procurer.
+L'homme ainsi mis particulièrement en vue
+n'arrivait à cette distinction, que parce qu'on ne le
+considérait que comme un être hors de la saine raison,
+que comme un barbare venant saccager le
+domaine de l'art et fouler aux pieds les traditions,
+partie de la gloire nationale. Personne ne daignait
+discuter ses &oelig;uvres pour y chercher ce qu'il avait
+<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span>
+voulu y mettre, pas une voix en crédit ne s'élevait,
+qui reconnût sa puissance de novateur et la réputation
+éclatante qu'il acquérait, ne se produisant que
+pour faire de lui un paria.</p>
+
+<p>Lorsque le Salon fut fermé, au mois d'août, désireux
+de se soustraire momentanément aux persécutions,
+il prit le chemin de Madrid, qu'il projetait de
+visiter depuis si longtemps. Ce fut là que je fis sa
+connaissance, d'une façon si singulière, et qui peint
+si bien son caractère impulsif, que je crois devoir
+raconter l'aventure.</p>
+
+<p>Je revenais du Portugal, que j'avais traversé en
+partie à cheval, et étais arrivé le matin même de
+Badajoz, après avoir fait quarante heures de diligence.
+On venait d'ouvrir à Madrid un nouvel hôtel
+à la Puerta del Sol, sur le modèle des grands hôtels
+européens, chose auparavant inconnue en Espagne.
+J'arrivais épuisé de fatigue et mourant littéralement
+de faim. Aussi le nouvel hôtel où j'étais descendu
+m'était-il apparu comme un lieu de délices, un
+véritable Eden. Le déjeuner devant lequel je m'étais
+assis m'avait tout de suite fait l'effet d'un festin de
+Lucullus. Je mangeais avec volupté. La salle était
+vide; seul un monsieur, à une certaine distance, se
+trouvait assis comme moi à la grande table. Il
+jugeait lui la cuisine exécrable, il commandait à
+chaque instant quelque nouveau plat, qu'il refusait
+<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span>
+ensuite irrité, comme immangeable. Chaque fois qu'il
+renvoyait le garçon, je le faisais au contraire revenir
+et, dans mon appétit famélique, reprenais indifféremment
+de tous les plats. Je n'avais du reste prêté
+aucune attention à ce voisin si difficile, lorsque, sur
+une nouvelle demande que je fis au garçon d'un plat
+qu'il avait refusé, il se leva brusquement et, se
+plaçant près de ma chaise, m'apostropha avec
+colère: «Ah çà! Monsieur, c'est pour me narguer,
+pour vous f... de moi que vous prétendez trouver
+bonne cette horrible cuisine et que chaque fois que
+je renvoie le garçon, vous le faites revenir?» Le
+profond étonnement que je laissai voir, à cette
+attaque imprévue, montra tout de suite à mon
+agresseur qu'il avait dû se méprendre sur le mobile
+de ma conduite, car déjà radouci, il me dit: «Vous
+me connaissez sans doute, vous savez qui je suis?»
+Encore plus étonné, je lui répondis: «Je ne sais qui
+vous êtes. Comment vous connaîtrais-je? J'arrive à
+l'instant du Portugal, où j'ai souffert de la faim, et
+la cuisine de cet hôtel me semble réellement excellente.»
+«Ah! vous arrivez du Portugal, dit-il, eh
+bien! moi, je viens de Paris.» Là se trouvait l'explication
+de notre différence de jugement sur la cuisine,
+qui prenait tout de suite un caractère comique.
+Aussi mon homme se mit-il à rire de son emportement.
+Il me fit alors ses excuses. Nous rapprochâmes
+<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span>
+nos chaises et finîmes de déjeuner
+ensemble.</p>
+
+<p>Après il se nomma. Il m'avoua qu'il avait cru
+découvrir en moi quelqu'un qui, l'ayant reconnu,
+avait voulu lui faire une mauvaise plaisanterie.
+L'idée de trouver à Madrid un commencement de
+ces persécutions, qu'il avait pensé fuir en quittant
+Paris, l'avait tout de suite exaspéré. La connaissance
+ainsi commencée se changea promptement en intimité.
+Nous visitâmes ensemble Madrid. Nous allions
+naturellement tous les jours faire une longue station
+devant les Velasquez, au musée du Prado. A cette
+époque, Madrid avait conservé son vieil aspect
+pittoresque. La Calle di Sevilla au centre de la ville
+était encore remplie de cafés, dans d'anciennes maisons,
+qui servaient de rendez-vous aux gens de la
+tauromachie, toreros, afficionados et aux danseuses.
+Ou tirait de grandes toiles d'une maison à l'autre,
+aux étages supérieurs, et la rue jouissait de l'ombre
+et d'une fraîcheur relative dans l'après-midi. Peuplée
+de son monde pittoresque, elle devint notre séjour
+préféré. Nous assistâmes aux courses de taureaux
+et Manet y prit des croquis, qui devaient lui
+servir à les peindre. Nous allâmes aussi à Tolède
+voir la cathédrale et les tableaux du Greco.</p>
+
+<p>Je n'ai pas besoin de dire combien Manet, qui
+avait si longtemps rêvé de l'Espagne, était satisfait
+<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span>
+de ce qu'il y voyait. Une chose gâtait cependant son
+plaisir, c'était la difficulté qu'il avait dès la première
+heure éprouvée et qui avait précisément
+amené notre rencontre, de se plier à la manière de
+vivre du lieu. Il ne pouvait s'y faire. Il avait
+renoncé à manger. Il éprouvait une répulsion invincible
+à l'odeur des plats qu'on lui apportait. C'était
+un Parisien qui, en définitive, ne se trouvait bien
+qu'à Paris. Au bout d'une dizaine de jours, réellement
+affamé et dépérissant, il dut repartir. Nous
+revînmes ensemble. On demandait à cette époque
+les passeports aux voyageurs, et à la gare d'Hendaye,
+le préposé aux passeports se mit à le considérer
+avec étonnement. Il s'arrangea pour faire venir
+sa femme et sa famille, afin qu'elles le vissent aussi.
+Les autres voyageurs, ayant bientôt su qui il était,
+se mirent également à le regarder. Ils se montraient
+tous très étonnés de voir ce peintre, dont la
+réputation de monstruosité artistique leur était parvenue,
+se présenter à eux sous les traits d'un
+homme du monde fort correct et fort poli.</p>
+
+<p>Rentré à Paris, il se remit au travail. Il avait à
+cette époque quitté son premier atelier de la rue
+Lavoisier et, après être resté quelque temps dans
+un autre rue de la Victoire, en avait définitivement
+pris un, qu'il devait garder des années, rue Guyot,
+aux Batignolles, derrière le parc Monceau.
+<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span></p>
+
+<p>Il s'était marié en 1863 avec M<sup>lle</sup> Suzanne Leenhoff,
+une Hollandaise, née à Delft. Elle appartenait à une
+famille adonnée aux arts. Un de ses frères, Ferdinand
+Leenhoff, était sculpteur et graveur. Elle était
+elle-même pianiste et, quoique ne jouant que dans
+l'intimité, elle cultivait son art assidûment. Manet
+devait donc trouver en elle une personne avec des
+goûts d'artiste, capable de le comprendre, et, de ce
+côté, lui venaient l'encouragement et l'appui qui le
+réconfortaient et lui permettaient de supporter les
+attaques du dehors. Son père était mort en 1862,
+laissant à ses trois fils une fortune à se partager,
+qui les mettait dans l'aisance. Manet se trouvait
+ainsi dans une position privilégiée parmi les
+artistes. Il pouvait vivre sans vendre de tableaux,
+que personne, dans ces premiers temps, n'eût voulu
+acheter, à n'importe quel prix, et il disposait de
+ressources suffisantes pour parer aux dépenses d'atelier
+et de modèles qu'exigeait la poursuite de son
+art.</p>
+
+<p>Après avoir habité, sa femme et lui, sur le boulevard
+des Batignolles, ils vinrent vivre, avec
+M<sup>me</sup> Manet mère, rue de Saint-Pétersbourg. Leur
+appartement conservait le mobilier paternel, de
+cette forme froide et rigide adoptée sous le règne
+de Louis-Philippe. On n'y découvrait point de
+bibelots ou d'objets curieux, à peine deux ou trois
+<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span>
+tableaux sur les murs, les portraits de son père et
+de sa mère peints par lui et son portrait peint par
+Fantin-Latour. Sa mère laissait voir cette distinction
+et cette aisance de manières des femmes du monde
+qui ont tenu un salon. Les assidus, membres de la
+famille, étaient les deux frères Eugène et Gustave.
+Depuis la mort du père, le conseil et comme le
+guide de tous se trouvait être un vieux cousin, M. de
+Jouy, avocat fort estimé du Palais. Manet devait
+peindre son portrait en 1879.</p>
+
+<p>Manet ne tranchait point en apparence sur son
+milieu. Rien en lui ne décelait spécialement l'artiste.
+Il était on ne peut plus correct dans sa tenue. C'est
+même en partie à son exemple qu'est dû ce changement,
+qui a conduit les artistes à répudier le genre
+fantaisiste qu'ils affectaient autrefois, pour prendre
+la rectitude de vêtement et de tenue des gens du
+monde.</p>
+
+<p>Rien n'était plus singulier que le contraste qui
+existait entre Manet, sa famille, son milieu et son
+rôle d'artiste rénovateur, venant répudier les traditions
+suivies et l'esthétique alors respectée. Cet
+homme contre lequel on se soulevait, dont on voulait
+faire un barbare, peignant avec sauvagerie des
+scènes jugées d'un bas réalisme, que la caricature,
+la raillerie, l'indignation de la foule poursuivaient
+comme une manière de déclassé, était sorti d'une
+<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span>
+famille distinguée, il vivait régulièrement avec sa
+femme et sa mère et devait conserver toute sa vie
+les manières raffinées du monde spécial auquel par
+sa naissance il appartenait.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span></p>
+
+<h2>L'EXPOSITION PARTICULIÈRE DE 1867</h2>
+<p class="p4"><a name="Page_68" id="Page_68"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span></p>
+
+<h3>VI</h3>
+
+<h4>L'EXPOSITION PARTICULIÈRE DE 1867</h4>
+
+<p class="p2">En 1866, Manet présenta au Salon deux tableaux,
+le <i>Fifre</i>, et l'<i>Acteur tragique</i>. Ils furent refusés par
+le jury.</p>
+
+<p>Ce refus se produisait comme la conséquence de
+l'indignation soulevée par les &oelig;uvres exposées
+l'année précédente. Le jury en 1865, encore sous le
+coup de la rebuffade que son excessive rigueur lui
+avait attirée en 1863 de l'Empereur, par l'établissement
+du Salon des refusés, avait bien pu se montrer
+coulant en recevant l'<i>Olympia</i> et le <i>Jésus insulté</i>,
+mais maintenant, soutenu par l'opinion qui s'élevait
+unanime contré Manet, il devait revenir à son
+<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span>
+ancienne rigueur. C'est ce qu'il faisait en repoussant,
+on peut dire les yeux fermés, les deux &oelig;uvres
+qui lui étaient soumises. Elles étaient en effet de
+celles que des juges non prévenus n'eussent pu
+qu'accepter, en y reconnaissant des qualités de facture
+de premier ordre, alors surtout que le choix et
+la disposition des sujets ne prêtaient point à la critique,
+par une nouveauté bien grande. Il s'agissait
+de deux personnages en pied, sur fonds neutres.</p>
+
+<p>Le <i>Fifre</i>, un tout jeune soldat, joue de son instrument.
+Il vit et ses yeux pétillent. Il est peint en
+pleine lumière. Le pantalon rouge, le baudrier
+blanc, les galons jaunes du bonnet de police, le fond
+bleu de la veste, juxtaposés sans ombre ou transition,
+présentent un ensemble d'une harmonie étonnante.
+Seul un homme spécialement doué a pu
+créer, avec des moyens aussi simples, une &oelig;uvre
+d'une telle valeur picturale. Mais aux yeux de la
+moyenne des peintres du temps, habitués, comme
+le public, aux ombres opaques et aux tons éteints,
+ce magnifique morceau de peinture heurtait la vue.
+Il semblait criard et violent.</p>
+
+<p>L'<i>Acteur tragique</i> digne de son nom, sombre et
+farouche, se tenait debout, vêtu de noir. C'était
+l'acteur Rouvière dans le rôle de Hamlet. Il n'y
+avait point ici de couleurs diverses juxtaposées
+comme dans le <i>Fifre</i>; le ton noir général des vêtements,
+<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span>
+en accord avec le gris du fond, eût dû faire
+accepter le tableau à des gens dont les yeux aimaient
+les ensembles fondus. Mais Manet, pour obtenir son
+effet tragique, avait peint les traits d'une brosse
+hardie, par touches puissantes, et il est supposable
+que c'est cette manière, considérée comme brutale,
+qui a dû servir de prétexte au jury pour sa condamnation.</p>
+
+<p>Manet voyait donc le jury revenir envers lui à
+cette inimitié de parti pris qui, pendant les premières
+années où il avait voulu se produire, l'avait
+tenu écarté. Il subissait de nouveau l'ostracisme.
+D'ailleurs il ne pouvait s'attendre à trouver au
+dehors la moindre commisération. Dans l'état de
+soulèvement où le <i>Déjeuner sur l'herbe</i> et l'<i>Olympia</i>
+avaient mis le public entier contre lui, il se voyait
+repoussé partout. Les artistes influents, les critiques,
+les connaisseurs, la presse entière le flétrissaient.
+Il avait pensé atteindre à la renommée par
+la production d'&oelig;uvres où il avait mis toute son originalité,
+il était, en effet, parvenu à une renommée
+extraordinaire de condamné. Il était tombé dans un
+abîme de réprobation. Il avait perdu, par surcroît,
+son unique défenseur fidèle de la première heure,
+Baudelaire, entré l'esprit éteint dans une maison de
+santé. Il se trouvait donc maintenant seul, son
+abandon paraissait irrévocable.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span>
+Cependant, à ce moment même, son originalité et
+son apport de nouveauté avaient agi sur plusieurs.
+Le besoin d'émancipation qui se manifestait chez
+lui ne pouvait être un fait isolé, il devait aussi exister
+chez d'autres et alors le bruit éclatant dont il
+était cause, en le mettant en vue, ne pouvait manquer
+de lui amener ceux-là. Cette obscure germination
+qui s'accomplit partout, qui fait que les choses
+neuves, croyances, doctrines, formes sociales, formes
+artistiques commencent d'abord à se manifester difficilement
+chez des individus isolés ou dans de petits
+groupes, pour s'étendre ensuite peu à peu, devait
+s'accomplir aussi en faveur de l'esthétique qu'il
+venait inaugurer. A l'heure même où il semblait à
+jamais repoussé de tous, il avait ainsi conquis, par
+affinité, un certain nombre de jeunes gens, qui
+allaient lui venir comme défenseurs, comme disciples
+ou comme spectateurs bienveillants.</p>
+
+<p>Il y avait alors à Paris deux jeunes hommes, liés
+par une amitié d'enfance: Cézanne et Émile Zola.
+Le premier voulait être peintre et débutait dans son
+art, le second s'était déjà produit brillamment dans
+la littérature. Tous les deux dédaignaient les chemins
+battus. Aussi ayant tout de suite remarqué l'&oelig;uvre
+de Manet, avaient-ils ressenti pour l'auteur cette
+sympathie de jeunes gens vaillants, entraînés, d'instinct,
+à se ranger du côté d'un homme jeune comme
+<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span>
+eux, attaqué brutalement. Leur sympathie devait se
+traduire en actes. Elle devait conduire le peintre à
+adopter, après un certain temps, la technique inaugurée
+par Manet, et, en effet, Cézanne, qui, au début,
+avait d'abord subi l'influence romantique de
+Delacroix, puis l'influence réaliste de Courbet, devait
+finir par se fixer définitivement à la peinture
+des tons clairs, en pleine lumière et en plein air. Et
+elle portait Zola l'écrivain, à se servir immédiatement
+de sa plume, pour se faire, auprès du public,
+le défenseur du novateur attaqué.</p>
+
+<p>M. de Villemessant dirigeait alors l'<i>Evénement</i>.
+C'était, avant la création du <i>Figaro</i> quotidien, le
+premier journal, paraissant tous les jours, qui fût
+survenu, avec un caractère littéraire, rédigé par
+des écrivains d'opinions libres et diverses. Aussi
+était-il très en faveur sur le boulevard et parmi
+les gens de lettres, les gens du monde et des
+théâtres. Zola avait été chargé par M. de Villemessant,
+qui recherchait les nouveaux venus, d'y
+rendre compte du salon de 1866. Il s'était tout
+de suite signalé par l'éclat de son style et le tour
+donné à sa critique. Ses articles étaient donc
+fort lus, lorsque dans l'un, publié le 4 mai, on
+avait vu poindre avec étonnement une théorie sur
+les artistes originaux, qui ne tendait à rien moins
+qu'à placer Manet parmi les maîtres. Cet article
+<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span>
+n'était qu'une préparation; en effet, le 7 mai, il en
+paraissait un autre très étudié, du meilleur style de
+l'auteur, consacré à un éloge enthousiaste de Manet
+et de ses &oelig;uvres. Zola, prenant en main la cause de
+l'artiste que le jury de cette année même repoussait
+du Salon, le déclarait lui grand peintre, prédisait
+à ses tableaux, dans l'avenir, une place au
+Louvre et de plus abîmait à ses pieds les peintres
+de la tradition alors au pinacle et adulés du
+public.</p>
+
+<p>L'article de Zola produisit sur le public du boulevard
+et de la rue la même indignation que les
+tableaux de Manet avaient produite sur celui du
+Salon. On n'en pouvait croire ses yeux! Dans un
+journal littéraire, patronné par les raffinés, lire
+l'éloge de ce réprouvé de Manet, voir qualifier
+d'&oelig;uvres de maître des créations jugées barbares,
+d'un affreux réalisme, qui avait rempli d'horreur
+les gens de goût et fait rire la ville entière! Le soulèvement
+fut universel. M. de Villemessant s'entendit
+dire que s'il ne se séparait de son critique
+d'art, les lecteurs se sépareraient de son journal. Il
+prit d'abord un moyen terme, en chargeant un
+second rédacteur de louer les artistes que le premier
+avait attaqués. Une telle demi-mesure ne pouvait
+suffire. On voulait que Zola se tût et lui-même,
+satisfait du coup porté et se refusant à toute concession,
+<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span>
+interrompit brusquement son Salon et abandonna
+le journal.</p>
+
+<p>Son départ fut accueilli comme la juste réparation
+d'un acte inqualifiable. Il avait agi de la façon la
+plus désintéressée, en prenant en main la cause de
+Manet, avec lequel il n'avait eu jusqu'alors aucune
+relation. Son acte lui avait été inspiré par une sincère
+admiration, et c'était par vaillance, par puissance
+de tempérament qu'il avait rompu de front
+avec l'opinion et pris le public comme à la gorge.
+Mais on ne voulut point croire qu'il en fût ainsi, on
+lui prêta les mobiles les plus bas. Il fut en butte aux
+pires accusations. Et son courage lui valut de passer
+pour un homme de mauvaise foi, manquant de respect
+à tout ce qui était respectable.</p>
+
+<p>Quelque temps après, M. Arsène Houssaye, qui
+dirigeait une revue d'art et de littérature, la <i>Revue
+du XIX<sup>e</sup> siècle</i>, où il voulait donner place à des
+articles sensationnels, demanda à Zola une étude
+spéciale sur Manet. Elle parut dans le numéro
+de janvier 1867. Zola cette fois-ci avait abandonné
+la partie d'attaque contre les peintres de la tradition,
+entrée dans les articles de l'<i>Evénement</i>, qui avait
+soulevé une si grande colère. Son étude consacrée
+exclusivement à Manet, relue aujourd'hui, ne paraît
+contenir que des vérités très simples. Les jugements
+qu'il y porte ne pourraient plus soulever d'opposition
+<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span>
+que chez ces retardataires, attachés aux formules
+tout à fait mortes, mais, an moment où ils parurent,
+ils firent l'effet de paradoxes. Il s'étendait surtout
+sur l'<i>Olympia</i>, il la louait sans réserve. Cela suffisait
+pour que l'on jugeât qu'il devait être au fond de
+mauvaise foi, ne pensant réellement pas un mot de
+ce qu'il écrivait. Olympia et son chat noir avaient
+suscité une telle réprobation, que la moindre défense
+en paraissait monstrueuse. Non content de la publicité
+que ses articles avaient reçue dans l'<i>Evénement</i>
+et dans la <i>Revue du XIX<sup>e</sup> siècle</i>, Zola, pour leur
+assurer la durée, les reproduisit en brochures.
+Après cette obstination, dans ce qu'on prenait pour
+une erreur perverse, il fut décidément considéré
+comme un homme dangereux et la presse entière
+resta fermée à sa critique d'art.</p>
+
+<div class="p2 figcenter"><img src="images/illus_076.jpg" width="600" height="480"
+alt="LE JARDIN" title="" /></div>
+<p class="center"><span class="smcap"><b>LE JARDIN</b></span></p>
+
+<p>Manet, sur le moment, ne se trouva avoir rien
+gagné au plaidoyer de Zola, puisqu'en définitive le
+public, dans sa colère, les mettait tous les deux au
+même rang de réprouvés. Mais cette défense retentissante
+ne l'avait pas moins sorti de l'isolement
+absolu où il s'était un moment trouvé. Elle allait
+encourager à venir vers lui les jeunes gens qui
+déjà se sentaient certaines affinités et, cherchant des
+voies nouvelles, le prendraient pour porte-drapeau.
+Il n'était plus seul, Zola était venu comme le premier
+d'un groupe de combattants qui allait se recruter.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span>
+Manet s'était vu interdire le Salon de 1866. En 1867
+devait se tenir une exposition universelle où, à côté
+des produits de l'industrie, on ferait une place aux
+&oelig;uvres d'art. Cette exposition dépassait en importance
+le Salon annuel. Les artistes de toutes nations
+mis à côté les uns des autres et destinés à être jugés,
+outre le public parisien, par des spectateurs du
+monde entier, devaient éprouver un intérêt particulier
+à s'y montrer. Manet essaya donc de s'y faire
+recevoir. Mais le jury appelé à désigner les &oelig;uvres
+admissibles le repoussa. En 1867 comme en 1866,
+il allait ainsi être étouffé. Il ne lui restait plus, dans
+cette extrémité, qu'à se produire quand même, en
+recourant à une exposition particulière.</p>
+
+<p>Il avait du reste déjà pratiqué une exposition de ce
+genre au commencement de 1863. Elle avait eu lieu
+sur le boulevard des Italiens, dans un local que l'on
+appelait <i>Chez Martinet</i>, du nom de son propriétaire,
+un homme d'initiative, qui soutenait les jeunes artistes
+inconnus ou discutés et prenait leurs tableaux
+pour les mettre sous les yeux du public. Manet avait
+groupé chez lui quatorze toiles, parmi lesquelles se
+voyaient la <i>Musique aux Tuileries</i>, le <i>Vieux musicien</i>,
+le <i>Ballet espagnol</i>, la <i>Chanteuse des rues</i>, <i>Lola
+de Valence</i>. Cet ensemble n'avait eu d'ailleurs aucun
+succès. Les visiteurs n'y avaient découvert que du
+«bariolage», selon l'expression employée à cette
+<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span>
+occasion par Paul Mantz dans la <i>Gazette des Beaux-Arts</i>.
+On peut même dire que cette exposition, en
+indisposant les esprits, avait contribué au refus que
+le jury du Salon faisait quelques semaines après du
+<i>Déjeuner sur l'herbe</i>.</p>
+
+<p>Mais Manet ne devait jamais se laisser rebuter; sa
+persistance à vouloir exposer en tout lieu et à montrer
+ses tableaux en toute circonstance devait être
+inébranlable. Il était convaincu que le public, par
+habitude, arriverait à se familiariser avec ses formes
+et ses procédés et qu'après s'en être d'abord offensé,
+il finirait par les trouver bons. Il avait raison au
+fond; seulement ce changement qu'il attendait tous
+les jours comme un accident heureux, susceptible de
+le favoriser à chaque nouvelle exposition, ne devait
+réellement avoir lieu qu'après une très longue
+bataille, continuée pendant des années, et ne serait
+obtenu que par ses &oelig;uvres accumulées tout entières.
+Toujours est-il qu'avec la détermination de se montrer
+en toutes circonstances, il ne pouvait se résigner
+à perdre l'occasion d'une exposition universelle
+qui s'offrait en 1867, en se laissant étouffer par le
+refus d'un jury. Il se résolut à montrer l'ensemble
+de ses &oelig;uvres et, à cet effet, il fit élever une construction
+en bois, une sorte de baraque, près du pont
+de l'Alma. Il avait obtenu l'autorisation de la placer
+sur une contre-allée de l'avenue qui longe les Champs-Elysées,
+<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span>
+sur le bord de l'eau. L'autorisation d'en
+élever une semblable avait été accordée à Courbet
+qui, de même que Manet, s'était vu fermer les portes
+de l'Exposition universelle. Placés l'un près de
+l'autre, ils allaient donc tous les deux soumettre
+leurs &oelig;uvres au public dans un local particulier.</p>
+
+<p>L'exposition au pont de l'Alma s'ouvrit en mai
+1867. Elle comptait cinquante numéros, à peu près
+toute l'&oelig;uvre de l'auteur. C'était un magnifique
+ensemble de tableaux, qui sont pour la plupart
+maintenant entrés dans les musées ou ont pris
+place dans les grandes collections d'Europe ou
+d'Amérique. Mais le public ne voulut y voir qu'une
+réunion de choses grossières. Il y retrouvait surtout
+le <i>Déjeuner sur l'herbe</i> et <i>l'Olympia</i>, qui
+l'avaient si profondément offensé, et le temps écoulé
+depuis leur apparition était trop court pour qu'il
+pût être amené à modifier son opinion. On ne faisait
+du reste aucun tri entre les &oelig;uvres, on les condamnait
+en bloc, comme conçues et exécutées en dehors
+de toutes les règles du beau. La presse, la caricature
+s'acharnèrent de nouveau contre Manet et
+son exposition ne recueillit que railleries et réprobation.</p>
+
+<p>Si on eût été à même de juger avec indépendance
+et capable de regarder sans prévention, on eût
+cependant pu se laisser éclairer par la préface du
+<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span>
+catalogue des &oelig;uvres exposées. On eût pu reconnaître
+en la lisant, que cette outrecuidance qu'on attribuait
+à Manet, d'homme jaloux de renverser toutes les
+règles, pour peindre d'une manière non encore
+essayée, n'existait que dans l'imagination des
+détracteurs. Il avait en effet inséré en tête de son
+catalogue, sous le titre de <i>Motifs d'une exposition
+particulière</i>, un appel au public. On y trouve une
+vue si juste sur son caractère et sur celui de son
+&oelig;uvre, que nous le reproduisons en entier:</p>
+
+<div class="font95">
+<p>«Depuis 1861, M. Manet expose ou tente d'exposer.</p>
+
+<p>«Cette année, il s'est décidé à montrer directement
+au public l'ensemble de ses travaux.</p>
+
+<p>«A ses débuts au Salon, M. Manet obtenait une
+mention. Mais ensuite il s'est vu trop souvent
+écarté par le jury, pour ne pas penser que si les tentatives
+d'art sont un combat, au moins faut-il
+lutter à armes égales, c'est-à-dire pouvoir montrer
+aussi ce qu'on a fait.</p>
+
+<p>«Sans cela, le peintre serait trop facilement
+enfermé dans un cercle dont on ne sort plus. On le
+forcerait à empiler ses toiles ou à les rouler dans
+un grenier.</p>
+
+<p>«L'admission, l'encouragement, les récompenses
+officielles sont en effet, dit-on, un brevet de talent
+aux yeux d'une partie du public, prévenue dès lors
+<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span>
+pour ou contre les &oelig;uvres reçues ou refusées. Mais,
+d'un autre côté, on affirme au peintre que c'est l'impression
+spontanée de ce même public, qui motive le
+peu d'accueil que l'ont les divers jurys à ses toiles.</p>
+
+<p>«Dans cette situation, on a conseillé à l'artiste
+d'attendre.</p>
+
+<p>«Attendre quoi? Qu'il n'y ait plus de jury.</p>
+
+<p>«Il a mieux aimé trancher la question avec le
+public.</p>
+
+<p>«L'artiste ne dit pas aujourd'hui: Venez voir
+des &oelig;uvres sans défauts; mais: Venez voir des
+&oelig;uvres sincères.</p>
+
+<p>«C'est l'effet de la sincérité de donner aux
+&oelig;uvres un caractère qui les fait ressembler à une
+protestation, alors que le peintre n'a songé qu'à
+rendre son impression.</p>
+
+<p>«M. Manet n'a jamais voulu protester. C'est
+contre lui, qui ne s'y attendait pas, qu'on a protesté
+au contraire, parce qu'il y a un enseignement traditionnel
+de formes, de moyens, d'aspects de peinture
+et que ceux qui ont été élevés dans de tels principes
+n'en admettent plus d'autres. Ils y puisent
+une naïve intolérance. En dehors de leurs formules,
+rien ne peut valoir, et ils se font non seulement
+critiques, mais adversaires actifs.</p>
+
+<p>«Montrer est la question vitale, le <i>sine qua non</i>
+pour l'artiste, car il arrive, après quelques contemplations,
+<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span>
+qu'on se familiarise avec ce qui surprenait,
+et, si l'on veut, choquait. Peu à peu on le
+comprend et on l'admet.</p>
+
+<p>«Le temps lui-même agit sur les tableaux avec
+un insensible polissoir et en fond les rudesses primitives.</p>
+
+<p>«Montrer, c'est trouver des amis et des alliés pour
+la lutte.</p>
+
+<p>«M. Manet a toujours reconnu le talent là où il
+se trouve et n'a prétendu ni renverser une ancienne
+peinture, ni en créer une nouvelle. Il a cherché
+simplement à être lui-même et non un autre.</p>
+
+<p>«D'ailleurs M. Manet a rencontré d'importantes
+sympathies et il a pu s'apercevoir combien les jugements
+des hommes d'un vrai talent lui deviennent
+de jour en jour plus favorables.</p>
+
+<p>«Il ne s'agit donc plus, pour le peintre, que de
+se concilier le public dont on lui a fait un soi-disant
+ennemi.»</p>
+
+<p class="left5">Mai, 1867.</p>
+</div>
+
+<p>Quand Manet disait: «M. Manet n'a jamais
+voulu protester. C'est contre lui, <i>qui ne s'y attendait
+pas</i>, qu'on a protesté au contraire.» Quand il
+disait encore: «M. Manet a toujours reconnu le
+talent là où il se trouve et n'a prétendu ni renverser
+<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span>
+une ancienne peinture, ni en créer une nouvelle.
+Il a cherché simplement à être lui-même et non
+un autre», il exprimait de bonne foi une parfaite
+vérité. L'idée de révolte personnelle, pour se soustraire
+aux préceptes des ateliers et à une tradition
+qu'il jugeait vieillie, lui était certes venue et lui appartenait,
+mais non celle qu'on lui prêtait, de chercher,
+avec outrance, à heurter les règles de tout
+temps observées. Rien n'était plus éloigné de son
+esprit. Jamais il n'avait entendu protester, de
+manière à froisser le public et à se l'aliéner. La
+situation de réprouvé qu'on lui faisait lui était au
+contraire odieuse. Il ne demandait qu'à conquérir le
+public, il avait toujours pensé qu'il y parviendrait.
+Il ne pouvait même s'expliquer comment les
+&oelig;uvres qu'il produisait, selon sa pente naturelle,
+pouvaient être répulsives et pourquoi on s'indignait
+à leur vue. Aussi s'attendait-il toujours à voir le
+public revenir à de meilleurs sentiments à son égard.
+Chaque fois qu'un défenseur, un disciple parmi les
+jeunes ou un simple spectateur bienveillant se déclarait,
+il accueillait ces marques isolées avec une
+satisfaction hors de leur importance, croyant y voir
+le point de départ de ce changement envers lui, sur
+lequel il comptait toujours.</p>
+
+<p>Jamais en effet personne n'a peint avec plus de
+sincérité et, pour une part, avec plus de naïveté que
+<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span>
+Manet; jamais personne n'a, le pinceau à la main,
+absorbé par le sujet, cherché à le rendre plus fidèlement.
+Le dissentiment survenu entre le public et
+lui provenait donc d'une différence de vision. Manet
+et les autres ne voyaient pas de la même manière,
+leurs yeux ne percevaient pas de semblables images.
+Or, dans ce désaccord, c'était le peintre qui avait
+raison. Quand on disait: «Ce nouveau venu ne peut
+cependant être dans le vrai contre le peuple entier,
+qui le condamne et qui serait, lui, dans l'erreur»,
+c'était bien réellement le nouveau venu qui avait
+raison contre tous les autres, qui avaient tort, qui
+voyaient et jugeaient mal.</p>
+
+<p>Les autres ne promenaient autour d'eux que des
+yeux éteints, tandis que Manet possédait une vision
+éclatante. Les choses lui apparaissaient en pleine
+lumière, avec une splendeur exceptionnelle. La
+nature l'avait réellement doué d'une manière spéciale
+et, par là, l'avait créé pour être peintre, dans
+le grand sens du mot. C'est ce que Zola avait tout
+d'abord reconnu et qu'il criait à la foule, en lui
+disant: «Manet possède un tempérament à part, il
+est doué d'une vision inattendue. L'exception qui
+vous le rend antipathique est la raison même de sa
+supériorité. Elle doit le faire prédominer sur les
+artistes de cette tradition banale et de ces pastiches
+courants, que vous admirez, parce qu'ils sont à
+<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span>
+l'unisson de votre platitude, mais qui, dépourvus
+d'originalité et d'invention, ne sauraient vivre».</p>
+
+<p>La faculté de voir à part ne venait, chez Manet,
+ni d'un acte raisonné, ni d'un effort de volonté, ni
+du travail. Elle était le seul fait de la nature. Elle
+était le don. Elle correspondait chez lui peintre, à la
+supériorité qui chez l'écrivain crée le poète,
+l'homme à part, exceptionnellement inspiré. On
+peut apprendre le métier de la peinture et parvenir
+à peindre, on peut apprendre la versification et
+réussir à faire des vers, mais cela ne permettra à
+personne, qui n'a été spécialement doué, de se dire
+peintre ou poète, au sens élevé du mot. Manet avait
+été doué par la nature pour être peintre. Il voyait
+les choses dans un éclat de lumière, que les autres
+n'y découvraient pas, il fixait sur la toile les sensations
+qui avaient frappé son &oelig;il. En le faisant il
+agissait inconsciemment, puisque ce qu'il voyait
+lui venait de son organisation. Rien n'était donc
+plus faux que de l'accuser de s'adonner à la soi-disant
+peinture bariolée, de propos délibéré, et par
+pur désir d'attirer l'attention.</p>
+
+<p>Pour une part, l'originalité qui soulevait le
+public contre lui était donc l'effet d'une manière
+d'être organique, à laquelle il obéissait sans y pouvoir
+rien changer; mais pour l'autre, elle venait de
+l'esthétique particulière qui le guidait, et qui alors
+<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span>
+était le résultat d'une préférence. Aussi bien le choix
+lui en avait été dicté, en partie, par l'étude des
+devanciers, avec lesquels ses penchants l'avaient
+fait entrer plus spécialement en contact. Cet homme,
+accusé d'ignorance, avait étudié, comparé, copié
+dans les musées. Il avait fait des voyages pour connaître
+les maîtres étrangers. Ses affinités l'avaient
+porté vers Frans Hals parmi les Hollandais, les
+Vénitiens parmi les Italiens, Velasquez et Goya parmi
+les Espagnols. Or l'esthétique qui était sienne
+avait aussi été la leur.</p>
+
+<p>Tous ceux-là en effet avaient étudié la vie autour
+d'eux, s'étaient tenus dans le monde de leur temps,
+avaient peint les hommes de leur milieu, avec les
+costumes qu'ils portaient. Ce grossier réalisme que
+le public prétendait trouver chez Manet, pour lequel
+il l'accablait d'injures, n'était, sous une forme adaptée
+à des conditions nouvelles, que la peinture du
+monde vivant, telle que l'avaient connue les Hollandais,
+les Vénitiens et les Espagnols. Whistler a
+très bien dit, dans son <i>Ten o'clock</i>, que tous ceux-là
+avaient su reconnaître la beauté, dans les conditions
+de vie les plus diverses: «Comme Rembrandt
+quand il découvrait une grandeur pittoresque et une
+noble dignité au quartier juif d'Amsterdam, sans
+regretter que ses habitants ne fussent pas des Grecs.
+Comme Tintoret et Paul Véronèse parmi les Vénitiens,
+<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span>
+ne s'arrêtant pas à changer leurs brocarts de
+soie pour les draperies classiques d'Athènes. Comme
+Velasquez à la cour de Philippe, dont les Infantes,
+habillées de jupons inesthétiques, sont artistiquement
+de la même valeur que les marbres d'Elgin.»
+Ainsi cette accusation élevée contre Manet, de violer
+toutes les règles jusqu'à ce jour admises, ne venait
+que de la médiocrité de vision du public, que de son
+étroitesse de jugement, que de son ignorance du
+passé, que de son amour de la routine et de sa complaisance
+pour la banalité.</p>
+
+<p>Manet n'avait jamais connu cette révolte contre les
+règles et contre les maîtres qu'on lui prêtait.
+Personne n'admirait plus que lui les vrais maîtres
+modernes, Ingres, Delacroix, Courbet. Personne
+n'avait plus étudié que lui les maîtres anciens
+pour lesquels il se sentait de l'affinité. Il tenait
+d'ailleurs à proclamer lui-même, en toutes circonstances,
+le respect qu'il ressentait pour les grands
+artistes ses devanciers. Il n'était pas plus en
+dehors des réelles données de l'art que Wagner,
+qui a subi, en partie, les mêmes reproches que
+lui. Tout le monde voit aujourd'hui que Wagner
+n'a fait que développer la musique allemande,
+que loin d'être en contradiction avec le passé, il s'appuie
+en partie sur lui. Il a repris, par la liaison
+étroite du drame écrit et de la musique, le système
+<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span>
+de Glück et, pour l'orchestration et la polyphonie,
+s'est d'abord inspiré des dernières &oelig;uvres de
+Beethoven. Wagner n'a été en révolte que contre la
+banalité, la platitude et les formules triviales de son
+temps. Il en a été de même de Manet, il était en
+révolte contre le soi-disant grand art traditionnel et
+un prétendu idéal, qu'il jugeait décrépits et sans
+avenir. Il s'était personnellement mis à rechercher
+un renouveau, en s'appuyant sur l'observation du
+monde vivant. Par là il continuait l'école française
+et, à la suite des vrais maîtres qui, dans ce siècle,
+l'ont développée, lui faisait faire un pas en avant.</p>
+
+<p>On voit très bien cela maintenant, mais au
+moment, en 1867, où le public avait sous les yeux
+un ensemble d'&oelig;uvres qui lui eût déjà permis de le
+voir, ses préjugés et son ignorance l'en empêchaient,
+et il continuait et devait continuer longtemps à
+poursuivre Manet de ses railleries et de ses insultes.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span></p>
+<h2>DE 1868 A 1871</h2>
+<p class="p4"><a name="Page_90" id="Page_90"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span></p>
+
+<h3>VII</h3>
+
+<h4>DE 1868 A 1871</h4>
+
+<p class="p2">Manet, au cours des neuf années où, depuis 1859,
+il avait présenté des tableaux aux Salons ou expositions
+officielles, les avait vu repousser quatre fois et
+accepter seulement trois. Mais sa persistance à vouloir
+se montrer, sa décision, à l'occasion de l'Exposition
+universelle, de mettre sa production entière
+sous les yeux du public, le bruit énorme fait autour
+de son nom, lui avaient créé une importance assez
+grande, pour qu'il devînt à peu près impossible de le
+proscrire plus longtemps. En outre certains, tout en
+condamnant d'avance ses &oelig;uvres, exprimaient cependant
+le désir de les voir. D'autres, par pure générosité
+<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span>
+et esprit de justice, frappés de la persévérance d'un
+homme obstinément sur la brèche, eussent sûrement
+protesté contre les rigueurs du jury, si elles se
+fussent renouvelées. Toutes ces causes devaient
+donc amener, en faveur de Manet, un changement
+dans la conduite des jurys, tellement qu'après avoir
+vu ses tableaux refusés systématiquement aux Salons,
+il devait maintenant les voir, comme règle, admis,
+et les refus qui pourraient encore l'atteindre ne
+surviendraient plus que comme des exceptions.
+En 1868, il présente au Salon deux tableaux: le
+<i>Portrait d'Émile Zola</i>, et <i>Une jeune Femme</i>, qui sont
+donc reçus.</p>
+
+<p>Le <i>Portrait d'Emile Zola</i> était comme le <i>Fifre</i> de
+l'année précédente, un de ces puissants morceaux
+de peinture qui n'eussent pu manquer d'être admirés,
+par des spectateurs en état de juger sainement. Il
+souleva de nécessité cette sorte d'opposition qui
+accueillait les &oelig;uvres de son auteur, cependant les
+critiques se trouvèrent accompagnées de réserve.
+On ne put s'empêcher de remarquer la tête pleine
+de vie et de fermeté, où se révélait la force de caractère
+du modèle. La facture de diverses parties,
+d'une superbe pâte, ne pouvait non plus manquer
+de frapper certains artistes, plus ouverts que les
+autres. Ceux-là reconnaissaient que Manet possédait
+des qualités natives de peintre, mais après avoir
+<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span>
+autrefois déclaré qu'il en faisait un usage absolument
+détestable, ils commençaient à concéder que
+l'usage devenait moins mauvais. En somme le portrait
+ne souleva qu'une opposition mitigée.</p>
+
+<p>Toutefois, comme on ne faisait ces concessions
+qu'à contre-c&oelig;ur, ayant devant soi deux tableaux à
+juger, on se dédommageait sur l'autre, que l'on
+condamnait alors sans réserve. Il s'agissait d'une
+jeune femme en pied, de grandeur naturelle, vêtue
+d'un peignoir rose. Le visage laissait voir ce type
+spécial qui apparaissait sur les têtes peintes par
+Manet, comme une marque de famille, mais qui
+constituait précisément une de ces particularités
+ayant le don d'exaspérer. A côté de la femme était
+placé un perroquet sur un perchoir. Une telle fantaisie
+ne pouvait manquer non plus d'irriter, aussi
+la jeune femme fut-elle fort mal traitée par le public,
+qui la dénomma impoliment la <i>Femme au perroquet</i>.</p>
+
+<p>En 1869, Manet envoya au Salon le <i>Balcon</i> et le
+<i>Déjeuner</i>. Le <i>Balcon</i> souleva le mépris du public, à
+un tel point qu'on put croire que son auteur n'avait
+fait aucun progrès auprès de lui. Ce n'était plus
+cette colère qu'avaient vue le <i>Déjeuner sur l'herbe</i> et
+l'<i>Olympia</i>, le sujet ne la comportait pas, mais de la
+pure raillerie. On éprouvait le besoin de rire, aussi
+une gaieté bruyante régnait-elle dans l'attroupement
+<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span>
+formé en permanence devant le tableau. Il représentait
+deux jeunes femmes, l'une assise, l'autre debout,
+sur un balcon, avec un jeune homme debout par
+derrière, au second plan. Le balcon était peint en
+vert et aux pieds des femmes se trouvait un petit
+chien. Il semble étrange qu'une telle scène pût
+causer, à première vue, de l'hilarité. L'intérêt à y
+prendre résidait évidemment dans la valeur en soi
+de la peinture et dans les particularités de facture.
+Mais ce sont là des points qui échappent au public,
+à peu près en tout temps, et qui échappaient entièrement
+au public de cette époque, en présence de Manet.</p>
+
+<p>Il ne venait à l'esprit de personne non plus de se
+demander pourquoi, chaque année, on retournait
+devant ses tableaux et on les choisissait de préférence
+à tous autres pour se rencontrer. On eût pu
+se dire, avec un peu de réflexion, que cette singularité
+de composition et de facture, que cette lumière
+éclatante qui les faisaient ressortir et attiraient le
+public, étaient précisément la preuve chez l'artiste
+de ces facultés exceptionnelles, que seuls possèdent
+les vrais maîtres. Mais le public subissait l'attraction
+sans s'inquiéter d'en chercher la cause et une fois
+devant les &oelig;uvres, il se mettait d'abord à railler.
+Le balcon vert cette fois-ci lui paraissait une horreur.
+Avait-on jamais vu un balcon vert! Les deux femmes
+<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span>
+étaient, disait-on, désagréables de figure et mal
+fagotées et le chien, à leurs pieds, devenait un petit
+monstre, aussi en dehors du bon sens que le chat de
+l'<i>Olympia</i>.</p>
+
+<p>C'est que le public le prenait de haut avec Manet.
+Il le traitait en fort petit garçon. Il entendait le
+relever de ses erreurs et lui enseigner les règles de
+son art, qu'évidemment il ignorait. Pensez donc!
+avec lui on avait affaire à un homme qui méprisait
+le grand art traditionnel, considéré seul comme
+de l'art véritable. C'étaient des scènes de la vie
+de chaque jour qu'il s'acharnait à peindre. Il ne
+pouvait dès lors en imposer. Ah! en présence des
+&oelig;uvres du grand art, il en était autrement. Là le
+respect régnait. On entrait dans l'ordre des choses
+qu'on disait idéalisées. Or le public se rendait assez
+compte de son infirmité, pour savoir qu'il était, lui,
+incapable d'idéalisation. Il respectait donc de confiance
+les &oelig;uvres crues idéalisées comme supérieures.
+Puis les sujets mythologiques ou historiques, les
+costumes et les draperies prises hors des formes
+familières, le tenaient encore sur la réserve et l'empêchaient
+de se croire juge. Il passait ainsi devant
+les tableaux du soi-disant grand art traditionnel, aux
+formes soi-disant idéalisées, sans trop savoir s'il se
+plaisait ou non à les regarder, mais respectueux et
+admirant de confiance. Alors il arrivait devant les
+<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span>
+toiles de Manet et son attitude changeait. Il n'était
+plus retenu ici en rien, de manifester son opinion.
+Il ne s'agissait plus de dieux et de héros, on avait
+sous les yeux des hommes ordinaires, vêtus nomme
+le commun des mortels. Aussi le public se croyait-il
+apte à prononcer en toute sûreté et il s'en donnait
+à c&oelig;ur joie. C'étaient des femmes, et toutes les
+femmes se prenaient à regarder comment étaient
+façonnées leurs robes, qu'elles déclaraient affreuses,
+et les hommes clamaient que ces femmes n'étaient
+point jolies et désirables, puis on passait aux accessoires,
+pour les trouver ridicules, et au petit chien,
+pour le juger comique. Aller rire devant le <i>Balcon</i>
+était devenu un des plaisirs du Salon.</p>
+
+<p>Le <i>Balcon</i> attirait tellement l'attention que le
+<i>Déjeuner</i> demeurait comme négligé. Un jeune
+homme vêtu d'un veston de velours s'y trouvait
+placé sur le devant, appuyé contre une table encore
+servie, tandis qu'un homme assis et une servante
+debout se voyaient au second plan. C'était son beau-frère
+Léon Leenhoff, qui avait posé pour le jeune
+homme en veston de velours. Le tableau était peint
+dans une donnée générale de tons gris et noirs harmonieux,
+que le public eût pu être plus particulièrement
+porté à accepter. Il est même probable
+que, comme le portrait de Zola de l'année précédente,
+il eût rencontré une certaine faveur, si le
+<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span>
+soulèvement causé par le <i>Balcon</i> n'eût été tellement
+violent, qu'il s'étendait à lui.</p>
+
+<p>Cependant, maintenant que Manet, ayant comme
+forcé l'entrée des Salons, s'était pendant deux ans
+remis en vue, il devenait définitivement l'homme
+qui personnifiait le mouvement de révolte contre la
+tradition et la routine des ateliers. Il voyait donc
+venir vers lui, en admirateurs, ces artistes possédés
+eux aussi du besoin de l'originalité et à la recherche
+de voies nouvelles.</p>
+
+<p>Une des adhésions qu'il recueillit alors fut celle
+de M<sup>lle</sup> Berthe Morisot. Née à Bourges en 1841, elle
+appartenait à une famille de vieille bourgeoisie.
+Une vocation décidée l'avait portée vers la peinture.
+Son premier maître avait été Guichard, puis elle
+avait profité des conseils de Corot. Elle avait exposé
+aux Salons de 1864, 65, 66, 67 des tableaux remarqués
+de certains critiques. Tout en venant se rattacher
+à Manet, il ne faudrait point la donner comme
+devenue véritablement son élève. Manet qui avait
+en aversion la tradition des ateliers, qui était l'indépendance
+même, n'eût pu se prêter à enseigner
+régulièrement; mais par la montre de sa peinture
+aux Salons d'abord, puis pur ses conseils et sa
+sûreté de jugement, il devait, sans se transformer
+en professeur, agir sur un grand nombre d'artistes,
+en voie de se former ou déjà formés. M<sup>lle</sup> Morisot
+<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span>
+était du nombre. Elle devait subir son influence
+dans toute sa plénitude, pour arriver à peindre
+comme lui dans les tons clairs, sans l'intervention
+des ombres traditionnelles. Mais tout en se transformant
+de manière que ses &oelig;uvres doivent être
+rangées comme parenté, tout à côté de celles de
+l'initiateur, elle a toujours su garder son originalité.
+C'était une femme distinguée, d'un grand
+charme et d'une exquise sensibilité. Ses qualités
+féminines se retrouvent dans sa peinture, qui est
+raffinée et cependant sans ce maniérisme et cette
+sécheresse qu'on peut reprocher généralement aux
+artistes de son sexe. Elle allait se placer au premier
+rang dans l'école née sous l'influence de Manet, qui
+devait prendre le nom d'Impressionniste.</p>
+
+<p>Une grande intimité s'établit entre la famille de
+la jeune femme et celle du peintre, et quelques
+années après, elle épousa son frère cadet Eugène.
+Tout en lui donnant des conseils, Manet toujours à
+la recherche de modèles variés et caractéristiques
+s'était emparé d'elle pour la placer dans ses tableaux.
+Elle lui avait donné ainsi la femme assise dans le
+<i>Balcon</i>, qui excitait précisément au Salon de 1869
+une telle raillerie. Il peignit encore d'elle en 1870
+un grand portrait en pied, exposé au Salon de 1873
+sous le titre le <i>Repos</i> et en outre plusieurs portraits,
+à diverses époques, en buste ou en tête.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span>
+Un des tout premiers à se rallier à l'art de Manet
+et à comprendre la valeur de son système de peindre
+en tons clairs juxtaposés avait été Camille Pissarro.
+Né en 1830, il avait présenté aux Salons des tableaux
+dès 1859 et avait été reçu cette année-là. Depuis il
+s'était vu plusieurs fois repoussé, en particulier au
+Salon de 1863, et s'était alors trouvé le compagnon
+de Manet au Salon des refusés. Il prenait tout de
+suite la défense du <i>Déjeuner sur l'herbe</i> et de
+l'<i>Olympia</i>, parmi les jeunes artistes et les hommes
+de sa connaissance s'intéressant aux choses d'art.
+A l'écart des voies battues, il ne pouvait manquer
+d'accueillir avec joie la manifestation de formules
+nouvelles. Il fit personnellement la connaissance de
+Manet en 1866 et entra alors avec lui en relations
+amicales suivies. Il se sentait surtout porté vers la
+peinture de paysage; il devait s'y faire une place de
+maître par la sincérité de l'observation, le sentiment
+de la nature agreste et le charme rustique, que
+laisseraient voir ses &oelig;uvres.</p>
+
+<p>En 1862 quatre jeunes gens, Claude Monet, Renoir,
+Bazille, Sisley, se rencontraient dans l'atelier de
+Gleyre et s'y liaient d'amitié. Ils devaient après
+cela subir les mêmes influences, se faire une même
+esthétique et se développer concurremment. Au
+moment où ils cherchaient encore leur voie, Manet
+était en pleine production; aussi sa manière de
+<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span>
+peindre en clair devait-elle avoir sur eux une
+influence décisive.</p>
+
+<div class="figcenter"><img src="images/illus_100.jpg" width="300" height="404"
+alt="TÊTE D'ÉTUDE" title="" /></div>
+<p class="center"><span class="smcap"><b>TÊTE D'ÉTUDE</b></span></p>
+
+<p>Claude Monet en particulier, étant allé voir l'exposition
+faite chez Martinet en 1863 d'un ensemble
+d'&oelig;uvres de Manet, en avait reçu une véritable commotion.
+Il avait tout de suite reconnu que là étaient
+ses affinités. Il s'était donc mis à peindre en tons
+clairs et, comme il était porté vers la peinture de
+paysage, il s'était mis, en même temps, à peindre
+en plein air. L'adoption des tons clairs et de la pratique
+du plein air étaient alors des particularités
+assez neuves, pour ne pouvoir manquer d'attirer
+l'attention. Aussi lorsque Claude Monet apparut
+pour la première fois au Salon, en 1865, avec deux
+marines, fut-il remarqué. C'était l'année même où
+Manet faisait un si grand bruit avec son <i>Olympia</i>. Il
+avait complètement ignoré l'existence de Monet,
+plus jeune que lui de huit ans et resté jusqu'alors
+inconnu. Il découvrit au Salon les deux marines; les
+voyant signées d'un nom si semblable au sien, il
+crut à une sorte de plagiat et s'éleva d'abord contre
+leur auteur, en demandant avec humeur, autour de
+lui: «Quel est ce Monet qui a l'air de prendre mon
+nom et qui vient ainsi profiter du bruit que je
+fais?» Monet, au su de ces interrogations, prit grand
+soin d'accoler, en toutes circonstances, son prénom
+de Claude à son nom patronymique, pour se bien
+<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span>
+distinguer et empêcher toute confusion avec le
+quasi-homonyme.</p>
+
+<p>Les deux hommes restèrent après cela près d'un
+an sans se rapprocher, lorsqu'en 1866 Monet, conduit
+par Zacharie Astruc, alla voir Manet dans son
+atelier et, à partir de ce moment, les relations les
+plus amicales s'établirent entre eux. A cette époque,
+Renoir, Bazille et Sisley entraient également en
+rapports avec Manet et ainsi le groupe des quatre
+amis, d'abord formé dans l'atelier de Gleyre, se
+trouva tout entier uni à lui.</p>
+
+<p>Pissarro, Claude Monet, Renoir, Berthe Morisot,
+Cézanne, Sisley, étaient des peintres qui devaient
+partir du point de départ de la peinture claire, dont
+ils auraient reçu l'exemple de Manet, pour aller en
+avant dans une voie qui devait les conduire à ce que
+l'on appellerait l'Impressionnisme, mais Manet, sans
+les influencer d'une manière aussi directe, par son
+initiative de peindre les scènes du monde vivant,
+devait cependant agir sur certains autres artistes
+qui, le voyant entrer dans des voies nouvelles,
+allaient sentir qu'il leur conviendrait à eux aussi de
+s'y engager. Tel était Degas, de deux ans environ
+plus jeune que lui, doué d'une puissante originalité
+et d'une manière d'être très tranchée. Si Manet
+devait être surtout peintre, Degas devait être surtout
+dessinateur. Il avait été élève de Lamothe et de
+<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span>
+l'École des Beaux-Arts. Sous l'influence du premier
+enseignement, il semblait devoir se tenir à la rigide
+tradition classique. Parmi ses productions de jeunesse,
+se trouvent des dessins exécutés selon les
+procédés d'Ingres. Il avait aussi, de bonne heure,
+fait une copie de l'<i>Enlèvement des Sabines</i> du Poussin
+qui, par sa fidélité et sa précision, avait révélé ses
+dons naturels de dessinateur. Puis, commençant à
+produire des &oelig;uvres personnelles, il avait peint un
+tableau d'histoire, où Sémiramis avait formé le
+sujet. Tout paraissait donc indiquer qu'il se consacrerait
+aux sujets classiques, à la peinture d'histoire.
+Mais il avait l'esprit trop ouvert pour ne
+pas reconnaître que la tradition classique était
+épuisée. Il voyait en même temps apparaître, avec
+l'art de Manet, une esthétique nouvelle, appropriée
+aux besoins nouveaux. Aussi, délaissant la voie de
+la tradition où il était d'abord entré, s'engageait-il
+lui aussi, sans esprit de retour, dans celle de l'observation
+du monde vivant.</p>
+
+<p>Une grande amitié s'était établie entre Manet
+et Fantin-Latour, quoiqu'ils différassent profondément.
+Manet se montrait surtout vif dans ses
+allures, homme d'impulsion et de saillie, Fantin-Latour
+demeurait au contraire replié sur lui-même,
+porté à la rêverie et à la mélancolie. Les deux
+hommes s'étaient probablement sentis attirés l'un
+<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span>
+vers l'autre, par le contraste même qui existait entre
+eux. Leur liaison datait de 1857. Elle s'était nouée
+au Louvre où Fantin travaillait assidûment, persuadé
+que les meilleures leçons étaient à trouver
+auprès des vieux maîtres. Ils s'étaient d'abord rencontrés
+copiant les mêmes tableaux des Vénitiens,
+vers lesquels une commune admiration les avait
+portés. L'amitié ainsi commencée s'était resserrée à
+l'occasion du Salon de 1861, où ils avaient été reçus
+ensemble, et à l'occasion de celui de 1863, où ils
+avaient été tous les deux refusés. Fantin-Latour
+devait garder son originalité en face de Manet. Il
+peignait dans des tons gris qui lui étaient propres.
+Il avait exécuté, sous le titre d'<i>Hommage à Delacroix</i>,
+une composition mise au Salon de 1864,
+où un certain nombre de jeunes artistes étaient assemblés
+autour d'un portrait de Delacroix, et il y
+avait fait figurer Manet au premier plan. Il peignait
+aussi un portrait de son ami, exposé au Salon de
+1867.</p>
+
+<p>C'était un groupement qui se formait d'hommes
+pénétrés du besoin d'émancipation et unis par un
+même désir de trouver des voies nouvelles. Manet,
+par la renommée qu'on lui avait faite de révolté,
+devenait celui vers lequel les autres convergeaient.
+Il servait à les rallier et à les tenir ensemble. Le
+café Guerbois, aux Batignolles, à l'entrée de l'avenue
+<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span>
+de Clichy, devint le lieu choisi pour se réunir.
+Manet, qui habitait dans le voisinage, y venait fréquemment
+le soir. Le vendredi était le jour spécial,
+où l'on se rencontrait plus volontiers. A côté des
+peintres se voyaient des graveurs, Desboutins,
+Belot, un sculpteur poète Zacharie Astruc. Aux artistes
+se joignaient des hommes de lettres; Duranty,
+romancier et critique de l'école dite alors réaliste, y
+était fort assidu; on y trouvait aussi Zola, Cladel,
+Philippe Burty, Vignaux, Babou. D'autres, en assez
+grand nombre, y apparaissaient visiteurs irréguliers,
+plus ou moins liés d'amitié ou d'opinion avec
+les assidus du lieu.</p>
+
+<p>Ces hommes se trouvaient là groupés, sur la hauteur
+de la place Clichy, comme sur une sorte de
+mont Aventin. La grande ville au-dessous d'eux
+leur était hostile, elle semblait vouloir à jamais
+leur rester fermée. Mais ils possédaient la force de
+la jeunesse, ils avaient foi en l'avenir, ils se sentaient
+au-dessus du mépris et des railleries. L'isolement
+ne les effrayait point. Manet avait l'habitude
+de dire: «Il faut être mille ou seul.» Ils portaient
+véritablement en eux des éléments de renouveau et
+des germes de vie, et ils devaient à la longue
+réaliser leur rêve de conquérir la grande ville, qui
+maintenant les repoussait.</p>
+
+<p>En 1870, Manet exposa au Salon deux tableaux, la
+<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span>
+<i>Leçon de Musique</i> et le <i>Portrait de Mlle E. V.</i> (Eva
+Gonzalès).</p>
+
+<p>La <i>Leçon de Musique</i> présentait un sujet très
+simple, une scène à deux personnages de grandeur
+naturelle. Le maître qui donne la leçon, un jeune
+homme, est assis sur un divan. Il pince de la guitare
+pour accompagner l'élève, une jeune femme, placée
+près de lui, suivant du doigt, sur un cahier de
+musique, l'air qu'elle chante. Manet, selon son habitude
+de renouveler constamment ses modèles et de
+les choisir à physionomie tranchée, avait fait poser
+Zacharie Astruc pour le maître de musique. Il avait
+déjà peint un portrait de lui en 1863. Zacharie
+Astruc alors mêlé, en la double qualité de sculpteur
+et de poète, aux luttes du groupe rassemblé autour
+de Manet, possédait une tête caractéristique de Méridional
+et était un modèle toujours prêt. Manet,
+l'introduisait donc dans sa <i>Leçon de Musique</i>. Ce
+jeune homme et cette jeune femme assis simplement
+l'un près de l'autre ne pouvaient donner lieu à de
+bien vifs commentaires. Aussi le tableau ne souleva-t-il
+point la tempête et les railleries, comme le
+<i>Balcon</i> du Salon précédent; d'ailleurs il ne plut à
+personne et ne reçut qu'un accueil froidement
+méprisant.</p>
+
+<p>Entre les deux tableaux exposés annuellement
+par Manet, il y en avait toujours un qui attirait
+<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span>
+plus spécialement les regards, devant lequel la
+foule se tenait plus compacte, et cette année-ci ce
+fut le <i>Portrait de M<sup>lle</sup> E. V.</i> (Eva Gonzalès). Manet
+a peint en M<sup>lle</sup> Gonzalès la seule élève qu'il ait
+réellement eue et qu'il ait à peu près entièrement
+formée. Je dis à peu près, parce que la jeune fille,
+avant de se mettre sous sa direction, avait déjà
+reçu certaines leçons du peintre Chaplin. C'était
+une personne d'une beauté éclatante, à la Marie-Thérèse,
+fille d'Emmanuel Gonzalès, romancier et
+secrétaire de la Société des gens de lettres. Elle
+devait épouser le graveur Guérard et mourir toute
+jeune de suites de couches. Elle était parvenue assez
+rapidement, sous la direction de Manet, à peindre
+d'une manière vigoureuse, mais elle n'a pu produire
+que quelques &oelig;uvres avant de mourir.</p>
+
+<p>Eva Gonzalès avait été représentée par Manet de
+grandeur naturelle, assise devant un chevalet, peignant
+un bouquet de fleurs, vêtue d'une robe
+blanche: le fond était en gris clair et par terre
+s'étendait un tapis bleu azur. Le tableau se trouvait
+donc exécuté en pleine clarté, les couleurs diverses
+s'y trouvaient juxtaposées, comme toujours, sans
+transition et sans atténuation de demi-tons. Aussi
+cet arrangement offusquait-il; les visiteurs le
+déclaraient brutal et criard. Il fallait vraiment que
+le public, habitué depuis de longues années aux
+<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span>
+ombres opaques, que les peintres étendaient sur
+leurs toiles, se fût fait des yeux d'oiseau de nuit,
+pour que ce portrait d'Eva Gonzalès lui déplût.
+Si véritablement le tableau était peint tout en clair,
+il n'offrait cependant rien de heurté et de violent;
+l'ensemble était d'une grande tenue. On me permettra
+de reproduire le jugement qu'il me suggérait
+dans le moment, que publiait l'<i>Électeur libre</i> du
+9 juin 1870: «Nous déclarons, en face de ce portrait,
+qu'il nous est absolument impossible de
+comprendre ce qui peut exciter ce parti pris de
+dénigrement de tout ou partie du public. Le ton de
+l'ensemble n'est nullement cru ou criard; tout au
+contraire la robe blanche de la jeune fille, d'un ton
+éteint, se marie harmonieusement avec le tapis d'un
+bleu azuré et avec le fond gris du tableau; la pose
+est naturelle, le corps plein de mouvement et quant
+aux traits du visage, si on leur retrouve le type
+d'une saveur si particulière qui est celui de M. Manet,
+ce type est au moins cette fois-ci plein de vie
+et ne manque pas d'élégance.»</p>
+
+<p>Ces réflexions, maintenant que le tableau revu
+n'excite plus de désapprobation, peuvent sembler
+banales, mais lorsqu'elles parurent, dans un journal
+grave, elles firent l'effet de paradoxes. C'est du
+reste avec une peine extrême que je les avais fait
+accepter et je raconterai comment j'y étais parvenu,
+<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span>
+ce qui me donnera l'occasion de faire connaître la
+conduite que la presse tenait alors à l'égard de
+Manet. Tous les ans, lorsque le Salon s'ouvrait, les
+journaux illustrés et les feuilles de la caricature,
+avant d'avoir rien examiné, se livraient à un débordement
+de charges et de dessins grotesques, aussi
+offensants que possible. Manet était traité comme le
+dernier des rapins, produisant des &oelig;uvres simplement
+bouffonnes. Les grands journaux se taisaient,
+passaient son exposition sous silence ou, s'ils en
+parlaient, c'était pour montrer leur supériorité,
+pour faire la leçon au peintre et lui enseigner les
+règles de son art, qu'évidemment il ignorait. On
+voulait bien quelquefois lui reconnaître des dons
+naturels, mais pour déclarer aussitôt qu'il en faisait
+le plus mauvais usage. Telle était l'attitude des
+grands journaux, qui se respectaient encore assez
+pour ne pas trop s'abandonner aux injures. Mais
+dans les autres d'ordre secondaire, où la critique du
+Salon était confiée à des écrivains de rencontre ou
+aux premiers venus, on se livrait aux attaques les
+plus grossières. Le pire des malfaiteurs eût pu à
+peine exciter une poursuite aussi féroce, répétée
+d'année en année.</p>
+
+<p>Parmi les amis de Manet, cette conduite de la
+presse causait une colère sans mélange. Le public,
+on n'en parlait pas, on ressentait pour sa stupidité
+<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span>
+un tel mépris. Mais ces journalistes, qui faisaient la
+leçon aux autres, qui se targuaient auprès de leurs
+lecteurs de lumières spéciales et qui, incapables de
+compréhension, n'étayaient leurs critiques que sur
+des insultes! Ceux-là étaient de purs criminels.
+Cependant, que faire! Depuis la réprobation que
+Zola avait soulevée par ses articles, la presse entière
+demeurait fermée. Les directeurs de journaux faisaient
+bonne garde et tous les projets nourris autour
+de Manet pour s'insinuer dans certaines feuilles
+restaient vains.</p>
+
+<p>J'étais alors lié d'amitié avec les frères Picard.
+Ernest Picard, le député, avait fondé avec un groupe
+de parlementaires un journal, l'<i>Électeur libre</i>, dont
+son frère Arthur était devenu rédacteur en chef.
+J'allai trouver ce dernier et je convins avec
+lui de faire, pour son journal, le compte rendu
+du Salon de 1870. Ma collaboration serait gratuite,
+ce qui m'assurerait la liberté entière de mes jugements.
+Il ne se doutait point que mon intention fût
+de défendre Manet. Deux articles avaient paru, dont
+il s'était montré satisfait, mais avant que je n'eusse
+écrit le troisième, quelqu'un était allé lui dire qu'il
+pouvait s'attendre à ce qu'étant l'ami de Manet,
+j'entreprisse son éloge. Un matin, je vois entrer chez
+moi Arthur Picard tout effaré, qui me demande si
+j'avais réellement l'intention, comme on le croyait,
+<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span>
+de louer Manet, dans un journal aussi respectable
+que le sien, s'adressant à des lecteurs aussi choisis,
+etc, etc. Je lui répondis qu'en effet je me proposais
+d'écrire un article spécial sur Manet, où,
+selon la convention qui m'assurait la liberté de
+mes jugements, je dirais de ses &oelig;uvres le bien que
+j'en pensais. Mon visiteur abasourdi me déclara
+alors, que quand nous avions conclu notre arrangement,
+il n'avait été question de rien de semblable,
+que Manet et sa peinture étaient des choses à part
+et qu'il n'avait jamais pu venir à son esprit que,
+dans un journal tel que le sien, qui que ce soit
+chercherait à en faire l'éloge. Il se refuserait donc à
+publier un article qui soulèverait l'indignation de
+ses lecteurs. Après altercation, aucun de nous ne
+voulant céder, je lui dis que je renonçais à continuer
+la critique du Salon et qu'il eût à en charger qui
+bon lui semblerait. Quand il vit que le Salon commencé
+allait rester interrompu, après deux articles
+qui annonçaient une suite, il fut obligé de se
+radoucir. Bref, nous transigeâmes. Il accepterait
+l'éloge, à condition qu'il fût tellement atténué et
+enveloppé de circonlocutions que les lecteurs n'en
+fussent pas trop offensés. J'écrivis mon article sur
+ces données et il l'inséra dans son journal.</p>
+
+<p>Le Salon de 1870 contenait un tableau important
+que Fantin-Latour exposait sous le titre d'<i>Un atelier
+<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span>
+aux Batignolles</i>. C'était un de ces arrangements,
+tels qu'il en avait déjà peints, comme son <i>Hommage
+à Delacroix</i>, où se trouvaient réunis des hommes
+pénétrés de goûts communs. L'<i>Atelier aux Batignolles</i>
+représentait donc Manet assis devant un
+chevalet, en train de peindre et, groupés autour de
+lui, les artistes et écrivains qui avaient subi son
+influence ou étaient devenus ses défenseurs. On y
+voyait figurer Emile Zola, Claude Monet, Renoir,
+Bazille, Zacharie Astruc, Maître et Scholderer. Le
+tableau attira particulièrement l'attention. Il était
+peint dans une note générale grise et dans cette
+donnée réaliste, qui se produisant alors comme des
+choses neuves, eussent suffi à le faire remarquer.
+En outre, il venait offrir au public l'image de ces
+hommes révoltés qui l'intriguaient et il éprouvait du
+plaisir à pouvoir enfin les connaître. On avait appris
+vaguement, par les révélations de la presse, que
+dans un certain café des Batignolles, un groupe
+d'hommes se réunissait autour de Manet. Or, pour
+le public, il ne pouvait se dire et se préparer dans
+de telles réunions que des choses bizarres. Les
+Batignolles avaient d'ailleurs paru aux Parisiens,
+de la ville en bas, un lieu fort bien adapté
+à pareille société, car habiter ou fréquenter ce
+quartier entraînait presque une idée de ridicule et
+donnait matière aux plaisanteries. Le tableau de
+<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span>
+Fantin venant représenter Manet et son groupe dans
+un atelier aux Batignolles offrait au public et aux
+journalistes le qualificatif qu'ils attendaient en
+quelque sorte et qui répondait tout juste à leurs
+idées. Aussi Manet et ses amis furent-ils désignés
+généralement à ce moment et pendant quelques
+années après, comme formant l'école des Batignolles.</p>
+
+<p>Il n'y a jamais eu d'école des Batignolles. Cette
+désignation ne s'est produite et ne s'est appliquée
+qu'à faux. Au moment où elle naissait et trouvait
+cours, Manet et ses amis ne formaient pas encore
+d'école. Manet était en train de produire, selon la
+pente de sa nature. Autour de lui s'étaient réunis
+des jeunes gens, qui subissaient son influence et
+s'appropriaient sa manière de peindre en clair et
+par tons tranchés, mais sans pour cela devenir ses
+élèves. Ces débutants en étaient eux-mêmes alors à la
+période des essais et ce n'est que plus tard, que développés
+d'après des tendances communes, ils se distingueraient
+assez pour qu'on eût besoin de leur
+trouver un nom spécial et alors on les appellerait les
+Impressionnistes. Mais en attendant Manet et eux
+n'étaient reliés par aucun lien de maître et d'élèves;
+ce qui les avait mis et les tenait ensemble était un
+commun besoin d'indépendance et de nouveauté.</p>
+
+<p>Il ne faudrait pas croire non plus, en regardant le
+<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span>
+tableau de Fantin, que les amis de Manet eussent
+l'habitude de s'assembler dans son atelier tels qu'ils
+y sont représentés. C'était par une licence d'artiste,
+pour parvenir à les montrer tous ensemble, que
+Fantin avait conçu son groupement, qui n'a jamais
+existé que sur la toile. Manet avait bien son atelier
+aux Batignolles, mais ce n'était point un lieu de
+rencontre. Il était situé dans une maison assez
+pauvre de la rue Guyot, une rue écartée, derrière le
+parc Monceau. La maison, qui n'existe plus, était
+entourée de chantiers, de dépôts de toute sorte,
+avec des cours et de grands espaces vides. Ce quartier,
+alors peu habité, a été depuis entièrement
+transformé.</p>
+
+<p>L'atelier consistait en une grande pièce, presque
+délabrée. On n'y voyait que les tableaux produits,
+disposés en piles contre la muraille, avec ou sans
+cadres. Comme Manet n'avait encore vendu qu'une
+ou deux toiles, son &oelig;uvre se trouvait là tout
+entière accumulée. Il demeurait fort à l'écart.
+Il ne recevait la visite que des amis intimes.
+Il se trouvait donc dans les meilleures conditions
+pour travailler, aussi a-t-il à ce moment
+beaucoup produit. Outre les tableaux exposés aux
+Salons, il a encore peint les deux toiles des <i>Philosophes</i>,
+des hommes en pied, enveloppés de manteaux
+et d'une figure assez résignée pour avoir
+<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span>
+suggéré le titre. Dans la même donnée, il peignit
+encore le <i>Mendiant</i>, un véritable chiffonnier, qu'il
+avait rencontré et fait venir à son atelier. Il a tiré
+de ce sujet si pauvre en lui-même une de ces harmonies
+qui lui étaient propres, en argentant le gris
+de la blouse et le bleu du pantalon. Il y peignit aussi
+la <i>Joueuse de guitare</i>, une jeune femme vêtue de
+rose et de blanc, qui pince de la guitare et dont la
+physionomie est d'une saveur particulière. Les
+<i>Bulles de savon</i>, un morceau d'une touche sobre et
+puissante; un jeune garçon la tête relevée, un vase
+d'eau de savon à la main, souffle des bulles dans
+l'air.</p>
+
+<p>En 1867 et 1868, il peignit l'<i>Exécution de Maximilien</i>
+qui, avec les généraux Méjia et Miramon,
+avait été fusillé à Queretaro, au Mexique, le
+19 juin 1867. Cette composition de grande dimension
+tient une place importante dans son &oelig;uvre.
+Elle est unique en son genre. Elle est la seule qui
+donne une scène peinte sans avoir été vue. Elle
+constitue presque une création de cet ordre, auquel
+Manet avait voué une si grande aversion dans
+l'atelier de Couture, la peinture d'histoire. L'arrangement
+l'occupa pendant des mois. Il s'enquit
+d'abord des circonstances et des détails du drame.
+C'est ainsi que, selon ce qui a réellement eu lieu,
+les trois fusillés sont placés à une distance exceptionnellement
+<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span>
+rapprochée du peloton d'exécution.
+Lorsqu'il se crut sûr de son effet, il se mit à peindre
+le tableau, en faisant poser une escouade de soldats,
+qu'on lui prêta d'une caserne, pour représenter le
+peloton d'exécution. Il fit aussi poser deux de ses
+amis, en transformant cependant leurs visages, pour
+figurer les généraux Méjia et Miramon. La tête de
+Maximilien seule a été peinte d'une manière conventionnelle,
+d'après une photographie. Une première
+composition et même une seconde ne lui ayant
+pas paru conformes aux renseignements précis qu'il
+avait fini par recueillir, il repeignit l'&oelig;uvre une
+troisième fois, sous une forme arrêtée et définitive.</p>
+
+<p>Dans ce même atelier de la rue Guyot, il peignit
+encore mon portrait, en 1868. J'eus ainsi l'occasion
+de saisir sur le fait les propensions et les habitudes
+qui le guidaient dans son travail. Le petit portrait
+devait représenter l'original debout, la main gauche
+placée dans la poche du gilet, la droite appuyée
+sur une canne. Le costume est un «complet» gris,
+se détachant sur fond gris. Le tableau était donc
+tout entier dans les gris. Mais lorsqu'il eut été
+peint, que je le considérais comme terminé d'une
+manière heureuse, je vis cependant que Manet n'en
+n'était pas satisfait. Il cherchait à y ajouter quelque
+chose. Un jour que je revins, il me fit remettre
+dans la pose où il m'avait d'abord tenu, et plaça
+<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span>
+près de moi un tabouret, qu'il se mit à peindre,
+avec son dessus d'étoffe couleur grenat. Puis il eut
+l'idée de prendre un volume broché, qu'il jeta sous
+le tabouret et peignit de sa couleur vert clair. Il
+plaça encore, par-dessus le tabouret, un plateau de
+laque avec une carafe, un verre et un couteau.
+Tous ces objets constituèrent une addition de nature
+morte, de tons variés, dans un angle du tableau,
+qui n'avait aucunement été prévue et que je n'avais
+pu soupçonner. Mais après il ajouta un objet encore
+plus inattendu, un citron sur le verre du petit
+plateau.</p>
+
+<p>Je l'avais regardé faire ces additions successives
+assez étonné, lorsque me demandant quelle en pouvait
+être la cause, je compris que j'avais en exercice,
+devant moi, sa manière instinctive et comme
+organique de voir et de sentir. Évidemment, le
+tableau tout entier gris et monochrome ne lui plaisait
+pas. Il lui manquait les couleurs, qui pussent
+contenter son &oelig;il, et ne les ayant pas mises d'abord,
+il les avait ajoutées ensuite sous la forme de nature
+morte. Ainsi cette pratique des tons clairs juxtaposés,
+des «taches» lumineuses qu'on lui reprochait
+comme un «bariolage», qu'on l'accusait d'avoir
+adoptée délibérément pour se distinguer quand
+même de tous les autres, était, dans les profondeurs
+de l'être, l'instinct le plus franc, la manière la plus
+<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span>
+naturelle de sentir. Mon portrait n'avait été fait que
+pour lui et pour moi, je n'avais aucune idée de
+l'exposer et, en le peignant tel qu'il l'avait successivement
+complété, je puis certifier qu'il n'avait
+pensé qu'à se satisfaire lui-même, sans aucun souci
+de ce qu'on pourrait en dire.</p>
+
+<p>En examinant depuis ses tableaux, à la lueur que
+le complément apporté à mon portrait m'avait
+donnée, j'ai retrouvé partout cette même pratique
+d'addition de parties claires, où il surélève, pour
+ainsi dire, la note du coloris, à l'aide de quelques
+tons tranchés et à part des autres. C'est ainsi que
+dans le <i>Déjeuner sur l'herbe</i>, se trouvent répandus
+sur le sol les accessoires multicolores. C'est ainsi
+que dans l'<i>Olympia</i>, il a mis le gros bouquet de
+fleurs variées et le chat noir contre les blancs du
+lit. C'est ainsi que dans son tableau l'<i>Artiste</i>, conçu
+précisément dans une note générale grise, comme
+mon petit portrait, il a peint, par derrière le personnage
+debout, un chien dons les tons clairs et en
+lumière. Par là s'explique son goût pour les natures
+mortes, qu'il place, comme accessoires ou comme
+fond, dans des &oelig;uvres où il semble que d'autres
+n'eussent point pensé à les mettre: dans le <i>Portrait
+d'Émile Zola</i>, dans le <i>Déjeuner</i>, dans le <i>Bar aux
+Folies-Bergère</i>. Elles lui offraient le moyen d'introduire
+ces juxtapositions de couleurs vives, qui étaient
+<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span>
+la joie de son &oelig;il. De même dans le <i>Balcon</i>, le
+balcon vert au premier plan, et, dans l'<i>Argenteuil</i>,
+le bleu éclatant du fond, lui fournissent l'occasion
+qu'il recherche, d'avoir une note surélevée de couleur,
+venant se superposer à la gamme déjà claire de
+l'ensemble.</p>
+
+<p>On comprend dès lors l'opposition que ses &oelig;uvres
+devaient rencontrer. Elles révélaient une pratique
+diamétralement opposée à celle que les autres suivaient,
+enseignée et recommandée dans les ateliers.
+Les autres atténuaient l'éclat du coloris, fondaient
+les tons, enveloppaient les contours d'ombre. Lui
+supprimait les ombres, mettait tout en clair, juxtaposait
+les tons tranchés et, par-dessus l'ensemble,
+plaçait encore quelque note accentuée de couleur.
+L'habitude de Manet, en exécutant une &oelig;uvre, était
+donc d'aller, dans une voie ascensionnelle, vers le
+coloris de plus en plus éclatant et les tons de plus en
+plus clairs. Mais il y avait si bien là le jeu d'une
+propension naturelle, que ce qu'il faisait dans les cas
+particuliers, il l'a fait, d'ensemble, à travers le
+temps. L'effort qui apparaît dans chaque tableau
+pour y mettre plus de clarté s'est retrouvé dans le
+développement graduel de l'&oelig;uvre. On y reconnaît
+la volonté constante d'obtenir un surcroît de clarté;
+ce qu'il a en effet réalisé, puisque des débuts à la
+fin, ses productions rangées chronologiquement
+<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span>
+laissent voir une marche ininterrompue vers un
+éclat de plus en plus grand et une lumière de plus
+en plus vive.</p>
+
+<p>S'il avait rejeté la manière traditionnelle de distribuer
+l'ombre et la lumière, pour suivre un système
+de coloris propre, il agissait avec la même indépendance
+en procédant à la facture du tableau. Il se
+comportait alors avec une telle hardiesse, qu'on
+peut dire qu'il entrait dans son travail une grande
+part d'impulsion et qu'il ne connaissait point le
+métier fixe. Les peintres, en général, ont leur chemin
+tracé. Les sujets qu'ils abordent sont strictement
+définis. Ils en écartent ce qui sort des limites marquées.
+Ils peignent dans leurs ateliers, où l'arrangement
+des lumières leur est connu. Ils savent quelle
+pose ils donneront à leurs modèles ou, s'ils se permettent
+un arrangement nouveau, ils en scrutent
+d'abord les parties par des dessins ou des études, de
+manière à s'assurer que les difficultés ne seront pas
+trop grandes ou, s'ils en découvrent de telles, de
+manière à les éliminer. Ainsi précautionnés, ils se
+mettent à l'&oelig;uvre et, comme ils ont d'ailleurs pour
+la plupart un métier convenable et une pratique
+transmise, ils exécutent sans difficulté et font l'admiration
+de ceux qui les regardent peindre, à coup
+sûr et avec une réussite certaine.</p>
+
+<p>Manet lui, n'avait pas de cercle circonscrit, il
+<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span>
+peignait indifféremment tout ce que les yeux peuvent
+voir: les êtres humains sous tous les aspects,
+dans les arrangements les plus divers, le paysage,
+les marines, les natures mortes, les fleurs, les animaux,
+en plein air ou dans l'atelier. Variant sans
+cesse, il ne se tenait point à un sujet une fois réussi
+pour le répéter. L'innovation, la recherche perpétuelle
+formaient le fond de son esthétique. Son
+moyen principal était la peinture à l'huile, mais il
+usait aussi de l'aquarelle, du crayon, de la plume,
+du pastel et, comme graveur, de l'eau-forte et de la
+lithographie.</p>
+
+<p>Avec ce système de tout peindre, d'employer les
+procédés les plus divers, de ne point répéter une
+&oelig;uvre une fois faite, il ne connaissait pas, lui, les
+facilités du chemin battu. Il ne pouvait arriver à
+l'exécution semblable et se maintenir dans la régulière
+tenue. Pour donner une idée de sa manière
+hardie opposée à celles des autres, il faut le comparer
+à ce cavalier qui, dans la chasse à courre, se
+jette à travers champs, aborde, pour les sauter, tous
+les obstacles, haies, murs, rivières et précipices,
+pendant que les autres se limitent prudemment à
+sauter les moindres et, ensuite, passent par les barrières
+ouvertes et finissent sur la grand'route. Évidemment
+le premier cavalier, en arrivant au but,
+pourra avoir son chapeau bosselé, ses habits foulés,
+<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span>
+il se sera éclaboussé au saut des rivières, peut-être
+même aura-t-il vidé un instant les étriers, pendant
+que les autres demeureront corrects, sans avoir subi
+de déconvenue. Mais c'est celui qui s'est lancé à travers
+champs qui est le grand cavalier, et c'était
+Manet qui, avec son système d'aborder n'importe
+où, n'importe comment, n'importe quel sujet, était,
+parmi les autres, le véritable, le grand artiste.</p>
+
+<p>C'est ce que ne savaient point reconnaître le
+public et la plupart des critiques qui, gardant leur
+admiration pour les peintres sages de la tradition,
+ne voyaient en Manet qu'un artiste sans méthode et
+déréglé. Un des critiques célèbres du temps, Albert
+Wolff, le chroniqueur du <i>Figaro</i>, entretenait, en
+particulier, de telles pensées et il lui arriva, à
+quelques années du moment où nous sommes, un
+accident qui peut servir à montrer avec quelle
+légèreté et quelle incompétence les journalistes formaient
+leurs jugements.</p>
+
+<p>Wolff passait son temps, comme tant d'autres, à
+recommander à l'admiration publique de ces médiocres,
+qui n'ont rien laissé et dont le nom est
+déjà oublié, et alors que, par fortune, il rencontrait
+en Manet l'homme si rare qui crée et qui invente,
+il n'avait pour lui que du dédain. Ayant cependant
+fait sa connaissance, il était allé le voir dans son
+atelier. Manet lui avait proposé de peindre son portrait.
+<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span>
+Il avait accepté. Manet l'avait alors fait asseoir
+comme à la renverse, dans un fauteuil recourbé, à
+balançoire. La pose offrait des difficultés d'exécution
+à prévoir, entraînant à des longueurs qui eussent
+peut-être porté d'autres à l'écarter. Mais Manet
+n'éprouvait jamais de tels soucis. Après avoir conçu
+un arrangement quel qu'il fût, il se mettait à
+l'&oelig;uvre. Il avait donc commencé à peindre Wolff et,
+selon sa manière hardie d'attaquer le morceau, il
+avait jeté par places sur la toile les plaques et les
+taches de couleur, pour revenir de nouveau sur
+chaque partie et, par additions successives, mener
+l'ensemble au point d'achèvement qu'il jugerait
+convenable. Mais Wolff n'avait probablement jamais
+vu peindre de la sorte et comme à la troisième ou
+quatrième séance le portrait, loin d'être achevé,
+conservait de ces parties tout juste indiquées, il
+exprima à ses amis, par la ville, son étonnement que
+Manet, qu'il avait cru devoir produire ses &oelig;uvres
+avec facilité, de premier jet, fût, au contraire, un
+homme qui tâtonnait et auquel l'achèvement d'un
+tableau demandait beaucoup de temps. Ce n'était
+donc, comme il l'avait toujours pensé, qu'un artiste
+fort incomplet, ignorant, à vrai dire, son métier.</p>
+
+<p>Manet auquel ces propos furent rapportés en fut
+très mécontent. Le portrait ne fut point continué.
+Retrouvé après la mort de Manet dans l'atelier, il
+<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span>
+fut remis par la famille à Wolff. Il subsiste, il a fait
+partie de la vente de Wolff après décès. Il est en
+effet inachevé et, par places, n'est qu'indiqué. Mais
+tel quel, il révèle le maître. Seul un homme connaissant
+toutes les ressources de son art a pu mettre
+ainsi, du premier jet, toutes les parties à leur place
+et fixer, dès l'état d'esquisse, une tête aussi vivante
+et aussi superbe d'expression. Cette &oelig;uvre vient de
+la sorte nous révéler le peu de valeur d'Albert Wolff
+comme critique d'art.</p>
+
+<p>Le Salon de 1870 était récemment fermé quand
+éclata la guerre franco-allemande, suivie de l'invasion
+et du siège de Paris. Le groupe d'hommes
+formé autour de Manet, qui se réunissait au café
+Guerbois, se dispersa. Les uns s'en allèrent avec leur
+famille en province, d'autres devinrent soldats,
+comme Bazille, que Fantin-Latour avait placé au
+premier plan de son <i>Atelier aux Batignolles</i> et qui
+devait être tué à la bataille de Beaune-la-Rollande.
+Ceux qui restèrent à Paris entrèrent, à divers titres,
+dans la garde nationale ou dans ces fonctions que
+les besoins nouveaux nés du siège faisaient créer. Il
+ne fut plus question pour personne de poursuites
+littéraires ou artistiques. Manet ferma son atelier aux
+Batignolles, qu'on supposait pouvoir être atteint
+par le bombardement. Il déménagea ses tableaux. Il
+devint officier d'état-major de la garde nationale.
+<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span>
+Dépourvu de connaissances militaires, il n'était
+désigné par aucune aptitude spéciale pour tenir un
+poste quelconque. Mais il faisait comme tout le
+monde, acte de dévouement, il revêtait l'uniforme,
+et quoique son service ne fût généralement que
+nominal, il assista à la bataille de Champigny et y
+porta des ordres dans le rayon du feu.</p>
+
+<p>Devenu officier d'état major, il avait pour chef
+Meissonier, colonel dans le corps de l'état-major. Il
+n'y avait jamais eu entre eux la moindre relation,
+placés qu'ils étaient aux deux pôles de l'art. Voilà
+que le service militaire les rapprochait tout à coup,
+et mettait l'un, artiste jeune et combattu, sous les
+ordres de l'autre, en pleine gloire et supérieur par
+l'âge et le grade. Manet qui avait la vieille urbanité
+française dans les moelles et était extrêmement sensible
+aux procédés fut très froissé de la manière
+dont Meissonier le traita, affectant, à son égard,
+une sorte de formalisme poli, mais d'où toute idée
+de confraternité était bannie. Meissonier ne parut
+jamais savoir qu'il fût peintre. Manet devait se souvenir
+de ce traitement, et quelques années après il y
+répondit. Meissonier exposait chez Petit, rue Saint-Georges,
+son tableau de la <i>Charge des cuirassiers</i>,
+qu'il venait de peindre. Manet alla le voir. Sa venue
+excita tout de suite l'attention des visiteurs, qui se
+groupèrent autour de lui, curieux de savoir ce qu'il
+<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span>
+pourrait dire. Il donna, alors son opinion. «C'est
+très bien, c'est vraiment très bien. Tout est en acier,
+excepté les cuirasses.» Le mot courut Paris.</p>
+
+<p>Dans beaucoup de familles, on avait, avant l'investissement
+de Paris, fait partir les femmes, les enfants
+et les vieillards pour diminuer d'autant les bouches
+à nourrir, les hommes valides étaient seuls restés.
+La mère et la femme de Manet s'étaient ainsi
+réfugiées à Oloron, dans les Pyrénées. Après le
+siège, il alla les rejoindre. Il reprit ses pinceaux,
+dont il ne s'était pas servi depuis des mois, pour
+peindre diverses vues à Oloron et à Arcachon et le
+<i>Port de Bordeaux</i>. Il a très bien rendu dans ce dernier
+tableau le fouillis des navires à l'ancre et donné
+l'aspect d'un grand port.</p>
+
+<p>Rentré à Paris avant la fin de la Commune, il put
+assister à la bataille qui s'engagea dans les rues
+entre l'armée de Versailles et des gardes nationaux
+fédérés. Il a comme synthétisé, dans une lithographie,
+la <i>Guerre civile</i>, l'horreur de cette lutte et
+de la répression qui la suivit.</p>
+
+<p class="p4"><a name="Page_126" id="Page_126"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span></p>
+
+<h2>LE BON BOCK</h2>
+<p><a name="Page_128" id="Page_128"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span></p>
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<h4>LE BON BOCK</h4>
+
+<p class="p2">Le siège de Paris et l'insurrection de la Commune,
+qui n'avait été vaincue qu'à la fin de mai, avaient
+amené une telle perturbation dans l'existence nationale,
+qu'en 1871 il ne put y avoir de Salon. Mais
+lorsque la paix à l'extérieur comme à l'intérieur fut
+rétablie, une sorte d'émulation générale porta tout
+le monde à se remettre au travail et aux affaires,
+afin de se relever des désastres. Manet vit venir à ce
+moment, pour la première fois, un acheteur important.
+Il avait prié Alfred Stevens de l'aider à placer
+quelques tableaux et lui en avait remis deux à cet
+effet, une nature morte et une marine. Stevens les
+<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span>
+avait montrés à M. Durand-Ruel qui, comme marchand,
+commençait à acheter les productions de la
+nouvelle école. C'était un connaisseur capable d'apprécier
+les &oelig;uvres d'après leur mérite intrinsèque,
+il avait donc pris les deux tableaux. Puis, satisfait
+de cette première affaire, il était allé presque aussitôt
+trouver Manet et, faisant chez lui un nouveau choix,
+avait ainsi acquis, en janvier 1872, un total de vingt-huit
+toiles, pour 38.600 francs. Cette vente devait
+réjouir Manet et enthousiasmer les jeunes peintres
+ses amis. Il semblait qu'un vent favorable fût venu
+tout à coup enfler les voiles et que le temps des difficultés
+fût passé. Ce n'étaient là que des illusions.</p>
+
+<p>M. Durand-Ruel avait fait un coup d'audace, un
+acte téméraire, en achetant les &oelig;uvres d'un peintre
+aussi généralement réprouvé que Manet. Rien ne lui
+servit de vouloir en forcer la vente. Elles lui restèrent
+sur les bras. En se faisant l'introducteur et le
+représentant d'une école nouvelle honnie de presque
+tous, il souleva contre lui le plus grand nombre des
+collectionneurs, les autres marchands et même les
+critiques et la presse. A partir de ce moment, il dut
+cesser d'être neutre, pour devenir partisan, multiplier
+les achats et prendre part ainsi, comme bailleur
+de fonds, au combat que Manet et ses amis poursuivaient
+pour se faire accepter. Il eut à connaître lui
+aussi ces déceptions qui, à chaque occasion où il
+<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span>
+croyait toucher au succès, le lui montraient, s'évanouissant,
+pour devenir d'une réalisation de plus en
+plus problématique. Et ce ne fut qu'après de longues
+années de sacrifices pécuniaires, l'ayant fait passer
+par de véritables crises d'argent, qu'il devait enfin
+pouvoir obtenir la juste rémunération de ses longs
+efforts et de sa mise de fonds.</p>
+
+<p>1872 vit reprendre la tenue des Salons annuels,
+interrompue en 1871. Le Salon de cette année attira
+d'autant plus l'attention que beaucoup y apparaissaient
+avec des envois qui portaient la marque de
+l'époque tragique que l'on venait de traverser.
+Cependant, Manet ne se trouva point prêt à exposer
+des &oelig;uvres nouvelles. Il envoya un tableau peint
+en 1866, mais alors représentant une action militaire,
+qui, après la terrible guerre dont on sortait,
+prenait comme un caractère d'actualité. C'était le
+<i>Combat du Kearsage et de l'Alabama</i>. Le <i>Kearsage</i>
+de la marine des États-Unis avait coulé en 1864,
+en vue de Cherbourg, le corsaire des États Confédérés
+du Sud: l'<i>Alabama</i>. L'<i>Alabama</i> s'était longtemps
+tenu réfugié à Cherbourg pour éviter d'être
+pris ou détruit par le <i>Kearsage</i>, beaucoup plus fort
+que lui, mais enfin le capitaine Semmes, qui le
+commandait, lassé de rester bloqué, s'était résolu à
+se mesurer avec l'adversaire, quels que fussent les
+risques. Le combat avait eu cette particularité,
+<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span>
+qu'annoncé d'avance, il avait pu se livrer en présence
+d'un certain nombre de navires et de bateaux
+tenus à portée. Manet, informé à temps, venu à
+Cherbourg, en avait été lui-même spectateur sur
+un bateau pilote. C'était donc une scène vue qu'il
+avait représentée. Il connaissait très bien la mer,
+pour avoir été quelque temps marin dans sa jeunesse
+et, lorsqu'il l'a peinte, il l'a généralement
+montrée comme une plaine qui s'élève vers l'horizon,
+ce qui est bien en effet l'apparence qu'elle
+prend, quand on la regarde des grèves ou d'un
+bateau, à raz l'eau.</p>
+
+<div class="p2 figcenter" style="width: 400px;">
+<img src="images/illus_132.jpg" width="400" height="269"
+alt="LA PARISIENNE 1" title="" /></div>
+<p class="center"><span class="smcap"><b>LA PARISIENNE (PREMIER ÉTAT)</b></span></p>
+
+<p>Manet avait représenté, dans son <i>Combat du Kearsage
+et de l'Alabama</i>, la plaine liquide montant
+vers l'horizon, où les deux navires enveloppés d'un
+nuage de fumée se combattaient; l'<i>Alabama</i> vaincu
+s'abîmait sous l'eau. Cette façon de peindre une
+marine avait, au Salon, déconcerté le public qui,
+habitué à censurer Manet, s'était une fois de plus
+mis à l'accuser d'excentricité voulue. Cependant le
+tableau, très simple de facture, d'un ton presque
+uniforme, n'avait point trop excité l'hostilité. Plusieurs
+critiques et un certain nombre de connaisseurs
+avaient même trouvé à la scène un caractère de
+grandeur. Ce tableau était apparu après une interruption
+d'une année, où le public n'avait point eu
+l'occasion d'examiner des productions de son auteur,
+<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span>
+il ne causait aucun soulèvement particulier. Une
+sorte d'accalmie se faisait donc alors sur le nom de
+Manet. Les circonstances se trouvaient ainsi rendues
+favorables pour une péripétie qui allait se
+produire en sa faveur, au Salon de 1873: il devait y
+voir une de ses &oelig;uvres séduire le public et recueillir
+une louange quasi universelle.</p>
+
+<p>Il avait envoyé deux tableaux, le <i>Repos</i> et le <i>Bon
+Bock</i>. A cette époque, le jour qui précédait l'ouverture
+du Salon au public, que l'on appelait du «vernissage»,
+était réservé à une élite d'artistes, de
+critiques, de connaisseurs, de gens de lettres et de
+gens du monde. Ces visiteurs triés, étant allés,
+comme toujours, voir les tableaux de Manet, avaient
+été séduits, à première vue, par le <i>Bon Bock</i>. Ils
+l'avaient tout de suite tenu pour une &oelig;uvre excellente.
+A la fin de la journée du «vernissage», les
+artistes, les critiques, les amis des peintres avaient
+coutume de se grouper dans le jardin du Palais de
+l'Industrie, réservé à l'exposition de la sculpture.
+Là on se communiquait les uns les autres ses premières
+impressions et, à la sortie, il s'était prononcé
+des jugements, qui se répandaient au loin et
+devaient être reproduits par la presse. Dans cette
+sorte d'aréopage, on avait ratifié l'opinion favorable,
+d'abord formée sur le <i>Bon Bock</i> à travers les salles,
+on était convenu que Manet venait de peindre un
+<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span>
+très bon tableau. Ce jugement du public d'élite,
+propagé par la presse, fut accepté et partagé ensuite
+par le grand public des jours suivants, et les visiteurs,
+jusqu'à la clôture du Salon, éprouvèrent un
+grand plaisir à regarder ce <i>Bon Bock</i>. Ils déclaraient
+que Manet venait enfin de s'amender et de produire
+une &oelig;uvre que l'on pût louer.</p>
+
+<p>Le tableau ainsi goûté était un portrait du graveur
+Belot, naguère assidu au café Guerbois. Il était
+représenté en buste, de face, de grandeur naturelle,
+sa pipe à la bouche, qu'il tenait d'une main, pendant
+que dans l'autre, il avait un verre de bière, un bon bock.
+Belot, doué d'une mine fleurie, semblait sourire,
+sur la toile, à ceux qui venaient le regarder.
+Dès qu'on arrivait devant, on se sentait agréablement
+pris par ce gros réjoui, et on lui rendait son
+bon accueil en cordialité. Captivés ainsi d'abord, il
+n'y avait ensuite aucune particularité de facture qui
+pût offusquer. Le personnage se détachant sur un
+fond gris, coiffé d'une sorte de bonnet de loutre,
+vêtu de gris, n'offrait aucune de ces juxtapositions
+de couleurs vives, capables d'irriter. C'est ainsi que
+l'élite, la presse, le grand public, saisis d'abord par
+le côté attrayant du sujet et n'y trouvant ensuite
+aucune de ces particularités qui pussent les heurter,
+se déclaraient cette fois-ci pleinement satisfaits
+d'une &oelig;uvre de Manet.
+<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span></p>
+
+<p>La popularité du <i>Bon Bock</i>, assurée dès le premier
+jour, ne fit ensuite que s'accroître. Le tableau fut
+reproduit de toutes les manières, les revues de
+théâtre, à la fin de l'année, en firent un de leurs
+épisodes sensationnels et un dîner, créé sous son
+nom par des artistes et des gens de lettres, d'abord
+présidé par l'original, par Belot, devait durer après
+sa mort.</p>
+
+<p>Cette survenue d'un tableau que l'on vantait
+permit à la presse et au public de revenir momentanément,
+envers Manet, à de meilleurs sentiments.
+Des critiques firent l'aveu que, dans leurs violences
+et leurs mépris, ils s'étaient peut-être laissé entraîner
+trop loin. Mais critiques et public étaient
+surtout d'accord pour se féliciter eux-mêmes d'avoir
+longtemps pensé et dit, que toutes ces violences, ce
+choix de motifs singuliers, ce «bariolage», dont
+Manet les avait offensés, n'étaient de sa part qu'un
+dévergondage de jeunesse, qu'un moyen violent d'attirer
+l'attention, et qu'enfin viendrait un moment où
+il se mettrait à peindre selon les règles, comme les
+autres. Ils voyaient le changement attendu se produire
+avec le <i>Bon Bock</i>, et le tableau leur plaisait
+d'autant plus, qu'ils les laissait contents d'eux-mêmes,
+pour avoir montré de la sagacité. Ce jugement
+des critiques et du public n'était que le produit
+de la pure imagination. Manet, en peignant
+<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span>
+son <i>Bon Bock</i>, avait agi avec sa naïveté de facture
+et sa franchise ordinaires. Si le tableau se trouvait
+favorablement accueilli au contraire des autres, la
+rencontre ne venait que de circonstances fortuites.
+Il ne s'était nullement douté qu'il produisait, en
+l'exécutant, une &oelig;uvre qu'on jugerait adoucie, qui
+plairait par exception, et il demeurait tout surpris
+du succès.</p>
+
+<p>Parmi ceux qui louaient le <i>Bon Bock</i>, il y avait
+aussi certains connaisseurs, qui expliquaient que les
+qualités du tableau étaient dues à l'influence de Frans
+Hals. Manet était allé, en 1872, faire un voyage en
+Hollande, il avait revu les Frans Hals de Harlem,
+qui l'avaient si vivement frappé dans sa jeunesse.
+De retour à Paris, l'idée lui était venue, en souvenir,
+de peindre Belot, un verre de bière à la main,
+et la pose du personnage coupé à mi-corps et contenu
+dans un cadre restreint, une manière qui ne
+lui appartenait pas précisément, avait pu lui venir
+aussi comme réminiscence.</p>
+
+<p>Il était donc certain qu'un connaisseur, devant le
+<i>Bon Bock</i>, pouvait penser à Frans Hals. Mais les ressemblances
+ne consistaient qu'en rapports de surface,
+qu'en imitations de pose. Comme facture et
+comme touche, l'&oelig;uvre était aussi personnellement
+de Manet que n'importe quelle autre qu'il eût
+peinte. Cette volonté d'appuyer sur les ressemblances
+<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span>
+qui pouvaient exister entre le <i>Bon Bock</i> et les buveurs
+de Frans Hals pour les signaler au public n'était, de
+la part de plusieurs, qu'une manière détournée de
+continuer à combattre Manet, en donnant à entendre
+qu'il ne savait peindre une &oelig;uvre acceptable qu'en
+s'inspirant d'un autre. Alfred Stevens s'était fait
+comme le truchement de ceux-là, en disant de Belot,
+le verre à la main: «Il boit de la bière de Harlem.»
+Le mot fut colporté. Stevens et Manet
+étaient depuis longtemps liés ensemble. Ils ne s'influençaient
+point comme artistes, leurs talents différaient,
+mais ils se voyaient presque chaque jour au
+café Tortoni. Manet, froissé d'être ainsi desservi
+par un ami, trouva l'occasion de lui rendre la monnaie
+de sa pièce. Stevens, à quelque temps de là,
+exposait, chez un marchand de la rue Laffitte, un
+tableau qu'il venait de peindre. Une jeune dame en
+costume de ville s'avançait le long d'un rideau qu'elle
+semblait vouloir entr'ouvrir, pour entrer par derrière
+dans un appartement. Stevens avait peint, par fantaisie,
+à côté d'elle, sur le tapis, un plumeau à épousseter.
+Manet dit alors de la dame, à la vue du plumeau:
+«Tiens! elle a donc un rendez-vous avec le
+valet de chambre?» Stevens fut encore plus froissé
+du mot de Manet que celui-ci ne l'avait été du sien.
+Ils restèrent après cela assez longtemps en froid.</p>
+
+<p>Cependant, il y avait au Salon de 1873 un autre
+<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span>
+tableau de Manet, le <i>Repos</i>, exposé en même temps
+que le <i>Bon Bock</i>, mais celui-là ne rencontrait
+aucune faveur. Il était au contraire traité avec l'habituelle
+raillerie qui accueillait les &oelig;uvres de son
+auteur. Le <i>Repos</i> représentait une jeune femme
+vêtue de mousseline blanche, en partie assise, en
+partie étendue sur un divan, les deux bras jetés de
+chaque côté d'elle sur les coussins. Il avait été peint
+en 1870 et M<sup>lle</sup> Berthe Morisot avait servi de modèle.
+L'originalité de Manet s'y déployait sans réserve.
+Dans un temps où l'on parlait toujours d'idéal, où
+l'on prétendait qu'une création artistique devait être
+idéalisée, c'était une &oelig;uvre qui renfermait une part
+certaine d'idéalisation. La jeune femme avec son
+visage mélancolique et ses yeux profonds, avec son
+corps souple et élancé, à la fois chaste et voluptueux,
+donnait la représentation idéalisée de la
+femme moderne, de la Française et de la Parisienne.
+Mais le public et les critiques étaient alors
+incapables de découvrir l'idéal lorsqu'il se rencontrait
+allié à la personnalité, car, à leurs yeux, il ne
+pouvait exister que sous des formes convenues et
+déterminées.</p>
+
+<p>C'est-à-dire que, dans le culte voué à la Renaissance
+italienne, on en était arrivé à croire que la
+beauté, l'idéal, l'art lui-même dépendaient de certaines
+observances et étaient liés à des types particuliers.
+<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span>
+Dans ces idées on croyait pouvoir conserver
+indéfiniment, par l'étude, la valeur que certaines
+formes avaient reçue à l'origine d'artistes réellement
+inventeurs. Alors les uns après les autres, de
+maîtres en élèves, on s'imaginait que parce qu'on
+saurait dessiner les mêmes contours et peindre des
+figures analogues, on perpétuerait les créations
+initiales. Il eût suffi, dans ce cas, de posséder la
+faculté d'assimilation, d'être habile à imiter, pour
+parvenir au génie et se hausser à son niveau. Mais
+ces formes de l'art traditionnel, où l'on prétendait
+maintenir l'idéal, sous la répétition d'hommes médiocres,
+avaient à la fin perdu toute valeur. Elles
+n'avaient plus ni souffle, ni vie, et à plus forte
+raison ni poésie, ni idéal, car la poésie et l'idéal,
+comme le parfum de la fleur, ne peuvent être séparés
+de la vie. Ils ne sont attachés à aucune forme
+particulière, ils ne dépendent d'aucune esthétique
+spéciale, mais peuvent apparaître dans les conditions
+les plus diverses. Il leur faut seulement, pour
+se manifester, l'intermédiaire du véritable artiste,
+de l'homme heureusement doué, de l'inspiré, du
+sensitif qui, devant les choses, voit se former en lui
+des images qui acquièrent des formes embellies, des
+contours annoblis, un coloris plus éclatant, toute
+une parure d'idéalisation.</p>
+
+<p>La tradition, quel qu'ait été le génie initial, ne
+<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span>
+peut rien transmettre de grand. Les écoles traditionnelles
+finissent toutes immanquablement par le pastiche
+et l'anémie. L'artiste qui pourra produire des
+formes annoblies, des types véritablement idéalisés,
+sera seul celui qui se remettra en face de la nature
+et de la vie, pour les rendre à nouveau, d'une manière
+originale. Manet regardait les hommes de son
+temps, les êtres vivants autour de lui, il leur trouvait
+leur beauté propre et la faisait ressortir. Quand
+il peignait un gros buveur, il lui donnait la gaîté, la
+face réjouie, les yeux noyés, que comportait sa
+nature; quand il peignait une jeune femme distinguée,
+il la douait du charme et de la grâce, qui sont
+l'apanage de son sexe, Mais ce qui est bien fait pour
+montrer combien le public et avec lui les critiques
+de la presse au jour le jour, sont incapables de jugements
+suivis et d'appréciations sérieuses, c'est
+qu'eux tous qui, depuis dix ans, poursuivaient Manet
+d'outrages, comme une sorte de barbare contempteur
+de tout idéal, voué à un grossier réalisme, se
+prenaient tout à coup à louer une de ses &oelig;uvres, le
+<i>Bon Bock</i>, qui, selon leur esthétique et d'après leurs
+dires, était, de toutes, celle qu'ils auraient surtout
+dû repousser: un buveur rubicond, avec une large
+panse, fumant sa pipe, le verre à la main. Et pendant
+qu'ils admiraient cette &oelig;uvre particulière, que
+leurs déclarations antérieures eussent dû les
+<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span>
+amener à flétrir, ils raillaient et bafouaient, en continuation
+de leur ancienne pratique, le <i>Repos</i>, une
+jeune femme distinguée, élégante, aux yeux pleins
+d'un charme profond, un type féminin véritablement
+idéalisé.</p>
+
+<p>En somme, ce qui se produisait à l'occasion de
+Manet était d'ordre naturel; la conduite que l'on
+tenait envers lui est celle que l'on a partout tenue
+envers les novateurs, qui viennent s'opposer aux
+modes transmis pour leur en substituer d'autres. On
+commençait par l'injurier, par repousser ses productions
+en bloc, comme venues d'une esthétique
+monstrueuse et d'un travail grossier, mais tout en
+les méprisant, on allait les regarder chaque année,
+on stationnait devant, on se familiarisait de la sorte
+inconsciemment avec elles. Les traits par lesquels
+elles se rapprochaient le plus des autres se faisaient
+alors peu à peu accepter.</p>
+
+<p>C'est de là que venait le succès du <i>Bon Bock</i>. Le
+tableau ne comportant pas, par son arrangement,
+ces côtés d'originalité absolue contre lesquels on se
+soulevait, on se laissait aller exceptionnellement à le
+louer. Selon la règle, on se prenait d'abord à goûter
+l'art de Manet, par celle de ses &oelig;uvres où le caractère
+propre était mitigé, où l'audace manquait par
+hasard ou bien se trouvait voilée. La grande originalité
+n'est jamais admise qu'à la longue. Que se
+<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span>
+passe-t-il lorsqu'un peintre se développe? Les &oelig;uvres
+du début qui, à leur apparition, ont été critiquées et
+méprisées, dix ans après, quand leur auteur a
+accentué sa manière, sont déclarées excellentes,
+pour servir à attaquer les nouvelles, qu'on ne louera
+à leur tour que beaucoup plus tard.</p>
+
+<p>Le temps est un intermédiaire essentiel. Combien
+parmi les plus grands, ont travaillé et produit toute
+leur vie, sans être réellement appréciés et dont les
+&oelig;uvres capitales n'ont obtenu la reconnaissance que
+longtemps après leur mort! Rembrandt a vu vendre
+son mobilier et ses collections à l'encan, pour procurer
+quelques milliers de florins à ses créanciers,
+que son travail ne pouvait leur obtenir. Il est mort
+ensuite obscurément, si bien que les derniers temps
+de sa vie sont entourés d'incertitude. Et en France,
+à Paris, parmi les toiles que l'on possédait de lui, se
+trouvait un <i>Saint-Mathieu</i>, puissant au suprême
+degré et qui par là même déplaisait. On le laissait
+dans l'ombre, pour lui préférer des &oelig;uvres plus
+douces; les critiques qui écrivaient des livres sur le
+maître, il n'y a encore que quelques années, en
+parlaient sous réserves. On y est venu à ce <i>Saint-Mathieu</i>
+et à l'ange qui l'inspire, on a enfin su les
+apprécier, on les a mis à une place d'honneur au
+Louvre, mais alors que depuis deux cent trente ans
+celui qui les avait peints était mort.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span>
+Manet, quelque temps après le siège, avait dû
+abandonner son atelier de la rue Guyot, la maison
+ayant été démolie. Il était alors venu s'établir dans
+une vaste pièce, une sorte de grand salon, à l'entresol,
+4, rue de Saint-Pétersbourg, près de la place
+de l'Europe. Il ne se trouvait plus là à l'écart, mais
+en plein Paris. Aussi la solitude dans laquelle il
+avait précédemment vécu et travaillé prit-elle fin. Il
+reçut les visites plus rapprochées de ses amis. Il
+fut aussi fréquenté par un certain nombre de femmes
+et d'hommes faisant partie du Tout-Paris, qui,
+attirés par son renom et l'agrément de sa société,
+venaient le voir et, à l'occasion, consentaient à lui
+servir de modèles. Avec son désir de rendre la vie
+sous tous ses aspects, il put alors aborder des sujets
+absolument parisiens, qui lui étaient interdits dans
+son isolement de la rue Guyot. C'est ainsi qu'il
+peignit en 1873 son <i>Bal masqué</i> ou <i>Bal de l'Opéra</i>,
+un tableau de petite dimension, qui lui prit beaucoup
+de temps. A proprement parler, ce n'est pas le bal
+de l'Opéra qui est montré, puisque la scène ne se
+passe pas dans la salle, lieu de la danse, mais dans
+le pourtour derrière les loges. Les personnages sont
+surtout des hommes en habit et en chapeaux à haute
+forme, assemblés avec des femmes en domino noir.
+Le ton du tableau est donc d'un noir presque uniforme
+et il a fallu une singulière sûreté de coup d'&oelig;il pour
+<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span>
+empêcher l'absorption des détails par le fond monochrome.
+Sur l'ensemble des costumes noirs, se
+détachent cependant quelques femmes travesties et,
+par elles, des couleurs vives viennent mettre des
+notes d'éclat et écarter la monotonie.</p>
+
+<p>Selon son habitude de choisir ses modèles dans la
+classe même des gens à représenter, les personnages
+de son <i>Bal de l'Opéra</i> furent pris parmi les hommes
+du monde ses amis. Ils durent venir, par groupes
+de deux ou trois ou isolément, en habit noir et en
+cravate blanche, poser dans son atelier. Il fit entrer
+ainsi dans son assemblage: Chabrier le compositeur
+de musique, Roudier un ami de collège, Albert
+Hecht un des premiers amateurs qui eût acheté de
+sa peinture, Guillaudin et André deux jeunes
+peintres, un colonel en retraite, etc. Il tenait à
+s'assurer des types divers et à ce que, dans leur
+variété, ils conservassent leur physionomie et leurs
+allures propres. Les hommes, par exemple, ont leurs
+chapeaux placés sur la tête de la façon la plus
+diverse. Ce n'est point là le résultat d'un arrangement
+fantaisiste, mais bien de la manière dont tous
+ces hommes se coiffaient réellement. Il leur disait
+en effet: «Comment mettez-vous votre chapeau,
+sans y penser et dans vos moments d'abandon? eh
+bien! en posant, mettez-le ainsi et non pas avec
+apprêt.» Il poussait si loin le désir de serrer la vie,
+<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span>
+de ne rien peindre de <i>chic</i>, qu'il variait ses modèles,
+même pour les figurants de second plan, dont on ne
+devait voir qu'un détail de la tête ou une épaule. Il
+m'utilisa personnellement, en me prenant une part
+du chapeau, une oreille et une joue avec de la barbe.
+Celle moitié de visage ne pourrait être aujourd'hui
+reconnue et recevoir un nom, mais, au moment où
+il la peignait, il trouvait qu'elle animait la scène pour
+sa part et qu'elle était très ressemblante.</p>
+
+<p>Il peignit, à peu près dans le même temps que le
+<i>Bal de l'Opéra</i>, la <i>Dame aux éventails</i>. C'est encore
+là un tableau parisien. La femme qui a posé était
+très connue, pour son originalité de caractère et de
+visage. Elle est étendue sur un canapé, vêtue d'un
+costume de fantaisie, et autour d'elle, sur la muraille,
+sont placés des éventails. Dans le <i>Monde nouveau</i>, en
+mars 1874, une revue d'art et de littérature dirigée
+par Charles Cros, qui n'a eu que trois numéros, a
+paru, sous le titre la <i>Parisienne</i>, un bois dessiné
+par Manet, gravé par Prunaire, pour lequel avait
+posé la même femme peinte comme la <i>Dame aux
+éventails</i>.</p>
+
+<p>Manet vit venir vers lui en 1873 le poète Stéphane
+Mallarmé. La connaissance conduisit promptement
+à une vive amitié. Mallarmé devint un de ses
+constants visiteurs. Manet devait illustrer plusieurs
+de ses ouvrages, le <i>Corbeau</i>, traduit d'Edgar Poe en
+<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span>
+1875, l'<i>Après-midi d'un Faune</i> en 1876 et peindre
+son portrait même en 1877. Le café Guerbois était à
+ce moment-là abandonné. Les réunions qui s'y
+tenaient avant la guerre n'avaient point été reprises
+après. Les assidus du lieu, dispersés, vivaient maintenant
+trop loin les uns des autres pour pouvoir se
+retrouver fréquemment ensemble. Cependant comme
+Manet avait besoin de se rencontrer avec ses amis,
+il avait choisi, pour y venir le soir, le café de la
+Nouvelle-Athènes sur la place Pigalle, fréquenté par
+un monde mélangé d'hommes de lettres et d'artistes,
+et là, pendant quelques années, les anciens habitués
+du café Guerbois surent se revoir à l'occasion.</p>
+
+<p>En 1874, Manet envoya au Salon deux tableaux,
+le <i>Chemin de fer</i> et le <i>Polichinelle</i>, mais sans
+retrouver le succès que le <i>Bon Bock</i> lui avait valu
+l'année précédente. Avec son système de peindre
+chaque fois devant la nature des scènes nouvelles, il
+ne pouvait profiter d'un succès acquis, pour en
+obtenir à coup sûr un second. Cet avantage, que
+tant d'autres savent s'assurer, lui était, de par son
+esthétique, interdit. La plupart, lorsque certains
+sujets leur ont gagné la faveur publique, s'y cantonnent
+et n'en sortent plus. On a vu ainsi de tout
+temps des peintres qui, en se répétant, ont trouvé
+les louanges et la fortune. Il leur suffit, pour ne pas
+lasser, de varier quelque peu les détails. Public et
+<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span>
+critiques acceptent volontiers cette pratique. Ils
+n'ont aucune peine à prendre pour suivre l'artiste,
+qui ne se renouvelle point. La connaissance, une
+fois liée avec lui, peut se poursuivre indéfiniment
+sur le même pied. Le public ne se doutant point que
+la répétition, l'imitation de soi-même sont en art
+odieuses, puisqu'elles ne peuvent conduire qu'à
+l'affaiblissement des effets d'abord produits en
+mieux, trouve agréable de n'avoir point à faire cet
+effort d'attention, que demande l'examen de sujets
+sans cesse renouvelés, comme forme et comme
+fond. C'est ainsi que les artistes sages, s'adaptant
+au goût moyen, cheminent contents d'eux-mêmes, sûrs
+du succès, pendant que les vrais créateurs, tourmentés
+du besoin de se renouveler, passent leur vie
+à combattre et reçoivent les horions.</p>
+
+<p>Manet en faisait l'expérience en 1874; après
+avoir vu son <i>Bon Bock</i>, l'année précédente, devenir
+populaire et lui attirer les louanges, il voyait
+maintenant son <i>Chemin de fer</i> ramener les vieilles
+railleries. Ce tableau marquait une nouveauté
+parmi ses envois au Salon, celle de la peinture
+en plein air. Il l'avait exécuté dans un jardinet
+placé derrière une maison de la rue de Rome. Le
+public et la presse ne s'étaient pas bien rendu
+compte, pour en raisonner, qu'il s'agissait d'une
+&oelig;uvre produite directement en plein air. Ils avaient
+<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span>
+tout simplement, comme d'habitude, été offensés
+par l'apparition des couleurs vives, mises côte à
+côte, sans interposition de demi-tons ou d'ombres
+conventionnelles.</p>
+
+<p>Au reproche d'être peint dans une gamme trop
+vive qu'on faisait au tableau, s'ajoutait celui de
+présenter un sujet «incompréhensible». Il n'y
+avait en effet, à proprement parler, pas de sujet sur
+la toile, les deux êtres qui y figuraient ne se
+livraient à aucune action significative ou amusante.
+Car le public ne cherche et ne regarde presque jamais
+dans une &oelig;uvre, que l'anecdote qui peut s'y laisser
+voir. Le mérite intrinsèque de la peinture, la valeur
+d'art due à la beauté des lignes ou à la qualité de
+la couleur, choses essentielles pour l'artiste ou le
+vrai connaisseur, restent incompris et ignorés des
+passants. Or, Manet avait mis dans son <i>Chemin de
+fer</i> deux personnes sur la toile, pour qu'elles y
+fussent simplement représentées vivantes. Il agissait
+ainsi en véritable peintre et eût pu se recommander
+des maîtres hollandais, qui ont si souvent tenu leurs
+personnages oisifs, ne se livrant à aucune action
+précise. Il avait représenté une jeune femme vêtue
+de bleu, assise contre une grille et tournée vers le
+spectateur, pendant que près d'elle, debout, une
+petite fille en blanc se tenait des deux mains aux
+barreaux. Cette grille servait de clôture à un jardinet,
+<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span>
+dominant la profonde tranchée où passe le
+chemin de fer de l'Ouest, près de la gare Saint-Lazare.
+Par derrière les deux femmes, se voyaient
+des rails et la vapeur de locomotives, d'où le titre du
+tableau.</p>
+
+<p>Le <i>Chemin de fer</i>, le plus important par les dimensions,
+était, des deux envois au Salon, celui qui
+attirait surtout les regards. L'autre, le <i>Polichinelle</i>,
+dans un tout petit cadre, passait presque inaperçu.
+Cependant il plaisait assez à ceux qui venaient le regarder
+et il devait plaire tout particulièrement à
+quelqu'un. M<sup>me</sup> Martinet, appartenant à la riche bourgeoisie
+parisienne, était liée avec Manet, qu'elle
+recevait assez souvent à dîner. C'était une fête pour
+elle que cette venue d'un homme dont la vivacité et
+la conversation brillante l'enchantaient. Elle l'avait
+en véritable amitié et elle eût bien voulu la lui
+témoigner, en lui prenant quelques tableaux. Mais
+la bonne dame ne s'y connaissait pas plus que les
+autres; elle partageait le sentiment commun sur les
+&oelig;uvres de Manet, elle les trouvait désagréables.
+Elle disait, comme beaucoup de ceux qui rencontraient
+le peintre dans le monde: comment peut-il
+se faire qu'un homme si distingué peigne d'une
+manière si barbare? Enfin, en 1874, arrive le <i>Polichinelle</i>
+qui la séduit. Le petit personnage, le chapeau
+sur l'oreille, la figure goguenarde, lui paraît
+<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span>
+charmant. Elle s'empresse ne l'acquérir et satisfait
+ainsi l'envie qu'elle éprouvait de faire plaisir à son
+ami Manet, en lui montrant chez elle une de ses
+&oelig;uvres.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span></p>
+<h2>LE PLEIN AIR</h2>
+<p class="p4"><a name="Page_152" id="Page_152"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span></p>
+
+<h3>IX</h3>
+
+<h4>LE PLEIN AIR</h4>
+
+<p class="p2">Cependant les artistes que Manet avait attirés vers
+lui par son esprit d'innovation s'étaient à ce moment,
+en 1874, pleinement développés. Ils avaient
+formé un groupe produisant d'après des données
+assez neuves, pour qu'on eût senti le besoin de leur
+trouver un nom. On les avait alors appelés les
+Impressionnistes.</p>
+
+<p>Les Impressionnistes, qui étaient surtout des
+paysagistes, se distinguaient par deux particularités.
+Ils peignaient en tons clairs et systématiquement,
+en plein air, devant la nature. Ils avaient reçu de
+Manet l'exemple de la peinture en tons clairs et ils
+<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span>
+s'étaient mis à travailler en plein air, comme
+adoptant une pratique déjà connue au moment où
+ils survenaient. On ne saurait dire, en effet, que
+l'idée de peindre devant la nature puisse être spécialement
+revendiquée par quelqu'un. Il est des
+procédés qui ont surgi d'une façon en quelque
+sorte spontanée et que l'on voit ensuite s'être généralisés,
+sans que l'on puisse trop savoir comment
+la chose s'est faite. Mais enfin, s'il fallait absolument
+citer des noms, on pourrait faire honneur à
+Constable en Angleterre, à Corot et à Courbet en
+France, de la coutume de peindre directement en
+plein air. Je me rappelle personnellement avoir vu
+ces deux derniers, assis l'un près de l'autre dans un
+champ et peignant chacun une vue de la ville de
+Saintes, ma ville natale. Seulement ils se restreignaient,
+en plein air, à des tableaux de petites
+dimensions, que l'on n'appelait pas même des
+tableaux, mais des études, et leurs &oelig;uvres importantes
+s'exécutaient à l'atelier.</p>
+
+<p>Les paysagistes du groupe impressionniste, allant
+plus loin que leurs devanciers, avaient généralisé
+le procédé de peindre en plein air, en en faisant
+une règle absolue. Avec eux, il n'y eut plus de
+paysage produit dans l'atelier. Tout paysage, quelle
+que fût son importance, ou le temps demandé pour
+son exécution, dut être mené à terme directement
+<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span>
+devant le site à représenter. Les Impressionnistes
+sont arrivés de la sorte à obtenir des effets nouveaux
+et inattendus. Placés en tous temps, obstinément
+devant la nature, ils ont pu saisir, pour les rendre,
+ces aspects fugitifs, qui avaient échappé aux autres,
+retenus dans l'atelier. Ils ont observé ces différences
+considérées par les autres comme négligeables
+mais, pour eux, devenues essentielles,
+qui existent dans l'aspect d'une même campagne,
+par un temps gris ou le plein soleil, par la pluie ou
+le brouillard, et aux diverses heures de la journée.
+Ils ont recherché les apparences changeantes que la
+végétation revêt selon les saisons. L'eau s'est
+nuancée, sur leurs toiles, des tons infiniment
+variés, que le limon qu'elle entraîne, les bords
+qu'elle reflète, l'angle sous lequel le soleil la frappe,
+peuvent lui faire prendre.</p>
+
+<p>Le groupe des premiers Impressionnistes comprenait
+Pissarro, Claude Monet, Renoir, Sisley. Ils
+étaient animés de pensées communes et, se tenant
+très près les uns des autres, ont tous contribué à
+l'épanouissement du système et à la découverte des
+règles à appliquer. Cependant s'il en est un qui ait
+plus particulièrement dégagé les traits propres de
+l'impressionnisme, c'est Claude Monet. Plus que
+tout autre, en effet, il a su donner à l'aspect fugitif
+de l'heure, à l'enveloppe ambiante de lumière, aux
+<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span>
+colorations éphémères des saisons l'importance
+décisive dans le rendu de la scène vue. Tellement
+qu'avec lui les impressions passagères sont devenues
+assez caractéristiques et distinctes pour
+former, par elles-mêmes et en elles-mêmes, le
+vrai motif du tableau. Personne n'avait donc,
+avant lui, poussé aussi loin l'étude des variations
+que l'apparence d'une scène naturelle peut offrir.
+Aussi, portant sa manière à l'extrême limite de ce
+qu'elle peut donner, devait-il peindre les mêmes
+meules dans un champ, ou la même façade de
+cathédrale à Rouen, un nombre de fois indéterminé,
+douze ou quinze fois, sans changer de place et sans
+modifier les lignes de fond du sujet, et cependant
+en exécutant bien réellement chaque fois un tableau
+nouveau. Il s'appliquait seulement à fixer chaque
+fois sur la toile un des aspects modifiés, que les
+changements de l'heure ou de l'atmosphère avaient
+fait prendre au sujet. L'impression ressentie variait
+dans chaque cas, et elle était saisie et rendue si
+effectivement que, dans chaque cas, elle lui permettait
+de produire un tableau différent.</p>
+
+<div class="p2 figcenter"><img src="images/illus_156.jpg" width="420" height="273"
+alt="LA PARISIENNE 2" title="" /></div>
+<p class="center"><span class="smcap"><b>LA PARISIENNE (DEUXIÈME ÉTAT)</b></span></p>
+
+<p>Les Impressionnistes sortis de la période d'essais
+étaient arrivés, en 1874, à la pleine conscience
+d'eux-mêmes. Ils avaient fait cette année-là, sur le
+boulevard des Capucines, une première exposition
+d'ensemble de leurs &oelig;uvres, qui avait attiré l'attention
+<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span>
+de la critique et du public. Mais la notoriété
+ainsi acquise n'avait eu d'autre résultat, que de
+soulever contre eux un immense mouvement de
+railleries et d'insultes. L'hostilité témoignée à
+Manet, à ses débuts, se reportait maintenant sur les
+Impressionnistes. Le peintre impressionniste devenait
+à son tour une sorte de paria, contre qui toute
+attaque paraissait licite.</p>
+
+<p>Manet, qui, alors qu'il était universellement méprisé,
+avait trouvé des amis dans les hommes
+devenus maintenant les Impressionnistes, n'avait
+cessé de les suivre et de les encourager. Son intérêt
+s'était accru, lorsqu'il avait vu la manière de peindre
+en clair, la sienne d'abord, s'étendre sous leur pratique
+à de nouveaux domaines et donner naissance,
+surtout dans le paysage, à une forme d'art originale.
+Aussi rencontraient-ils en lui un ardent défenseur.
+Alors qu'il était encore lui-même violemment
+attaqué et qu'il avait beaucoup de peine à surmonter
+les difficultés qui l'assaillaient, il lui restait du
+temps et de l'énergie pour s'occuper d'eux et les
+aider. Il se trouvait à court d'argent, il dépensait
+réellement plus que la fortune paternelle le lui permettait
+et il lui fallait compter, comme supplément,
+sur la vente de ses &oelig;uvres, mais qui ne survenait
+qu'accidentellement et encore ne lui procurait que
+des sommes minimes. Il était donc dans une situation
+<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span>
+à ne pouvoir réellement se permettre la moindre
+largesse; cependant sa générosité naturelle et son
+amitié l'emportaient. Il s'ingéniait à aider ses amis,
+même de sa bourse. Il était allé en 1875 voir
+Claude Monet qui habitait Argenteuil et qui se
+voyait tellement combattu et méprisé, qu'il ne pouvait
+arriver que très difficilement à vivre de son
+travail; alors, à la recherche de combinaisons pour
+venir à son aide, il m'écrivait:</p>
+
+<div class="font95">
+<p class="right">«Mercredi.»</p>
+
+<p class="left5">«Mon cher Duret,</p>
+
+<p>«Je suis allé voir Monet hier. Je l'ai trouvé
+navré et tout à fait à la côte.</p>
+
+<p>«Il m'a demandé de lui trouver quelqu'un qui
+lui prendrait, <i>au choix</i>, de dix à vingt tableaux,
+à raison de 100 francs. Voulez-vous que nous fassions
+l'affaire à nous deux, soit 500 francs pour chacun?</p>
+
+<p>«Bien entendu personne, et lui le premier, ignorera
+que c'est nous qui faisons l'affaire. J'avais
+pensé à un marchand ou à un amateur quelconque,
+mais j'entrevois la possibilité d'un refus.</p>
+
+<p>«Il faut malheureusement s'y connaître comme
+nous, pour faire, malgré la répugnance qu'on
+pourrait avoir, une excellente affaire et en même
+<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span>
+temps rendre service à un homme de talent.
+Répondez-moi le plus tôt possible ou assignez-moi
+un rendez-vous.</p>
+
+<p class="left5">«Amitiés.</p>
+
+<p class="right">«<span class="smcap">E. Manet.</span>»</p></div>
+
+<p>Il semblera peut-être étrange que donner mille
+francs à un peintre impressionniste pour dix de ses
+tableaux ait jamais pu être un acte désintéressé.
+Mais tout est relatif et au moment où Manet écrivait
+cette lettre, il était plus difficile d'arracher
+cent francs pour un tableau de Claude Monet, qu'il
+ne l'est devenu depuis d'en obtenir dix mille.
+L'aversion, l'horreur,&mdash;je ne sais quel mot trouver
+qui soit assez fort pour exprimer le sentiment du
+public,&mdash;étaient alors telles, qu'en dehors d'une
+demi-douzaine de partisans, gens de goût, mais disposant
+de peu de ressources, considérés d'ailleurs
+comme des fous, personne ne voulait avoir de cette
+peinture, personne ne voulait se donner la peine de
+la regarder ou, si, par extraordinaire, quelqu'un la
+regardait, ce n'était que pour en rire. Les amateurs
+qui achetaient des tableaux n'eussent pas même
+consenti à recevoir en don une &oelig;uvre des Impressionnistes,
+invités à la mettre chez eux. Ils se
+fussent considérés ainsi comme dépréciant leurs
+collections et comme perdant leur renom d'hommes
+<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span>
+de goût. M. Durand-Ruel, le seul marchand qui eût
+encore acheté des &oelig;uvres si décriées, allait tellement
+contre le goût général, qu'il ne pouvait en
+vendre à n'importe quel prix. Après avoir longtemps
+persisté à faire des avances aux Impressionnistes,
+envers lesquels il se conduisait non plus en homme
+d'affaires, mais en ami dévoué, il avait empilé de
+leurs toiles et épuisé sa caisse, à un point qui le
+mettait dans l'impossibilité momentanée de les soutenir.
+Dans ces circonstances, l'aide que Manet
+concevait se produisait bien comme un acte de
+désintéressement.</p>
+
+<p>Manet cherchait, de toutes manières, à trouver
+des acheteurs aux Impressionnistes. Il gardait de
+leurs &oelig;uvres dans son atelier, qu'il s'efforçait de
+faire prendre aux personnes qui venaient le visiter,
+et il les vantait dans les termes les plus louangeurs.
+Claude Monet était de tous celui vers lequel
+il se sentait le plus vivement porté. Il admirait surtout
+son art de peindre l'eau, sous les apparences les
+plus diverses. Monet, disait-il, est le Raphaël de
+l'eau. Il le considérait comme tout à fait maître dans
+sa sphère. Un hiver il voulut peindre un effet de
+neige; j'en possédais précisément un de Monet
+qu'il vint voir; il dit, après l'avoir examiné: «Cela
+est parfait, on ne saurait faire mieux», et il renonça
+à peindre de la neige. Il s'établit ainsi entre eux
+<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span>
+une grande amitié et des rapports suivis, qui se sont
+toujours traduits par un échange de bons procédés.</p>
+
+<p>Manet fut amené à peindre Claude Monet et les
+siens plusieurs fois. Il le peignit, une première fois
+en 1874, dans son bateau sur la Seine. Monet, qui
+travaillait directement devant la nature, s'était
+aménagé un bateau, à l'époque où il habitait
+Argenteuil, pour y exécuter à l'aise ses vues de la
+Seine. Il l'avait disposé d'une façon particulière
+avec une petite cabine au fond, où se réfugier en
+cas de mauvais temps, et une tente par devant, sous
+laquelle il pouvait se tenir au soleil. Manet avait
+représenté Monet peignant sous la tente de son
+bateau et M<sup>me</sup> Monet, par derrière, assise dans la
+cabine. Il avait lui-même donné pour titre au
+tableau: <i>Monet dans son atelier</i>, en disant plaisamment:
+«Monet! son atelier, c'est son bateau.»
+Il a peint encore une fois Monet et sa famille en
+plein air, toujours en 1874, cette fois dans leur
+jardin. La femme et le fils sont assis sous des
+arbres, pendant que le père, contre une haie, s'occupe
+à jardiner.</p>
+
+<p>Manet avait été lui-même, dès ses débuts, un partisan
+de la peinture en plein air, que les Impressionnistes
+étaient venus adopter systématiquement.
+Avec ses idées de ne peindre que des choses vues,
+il avait commencé à faire des études de plein air dès
+<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span>
+1854, alors qu'il fréquentait encore l'atelier de Couture.
+En 1859, il a peint un paysage à Saint-Ouen
+qui s'est appelé la <i>Pêche</i>, où on voit la Seine avec
+ses rives et un pêcheur dans un bateau. Il devait
+ensuite avoir la fantaisie de placer sur cette toile
+son portrait et celui de sa femme, tous les deux
+vêtus de costumes à la Rubens, ce qui a fait prendre
+à l'&oelig;uvre un air composite assez singulier. Il peignit
+en 1861 des études dans le jardin des Tuileries,
+qui devaient lui servir à composer son tableau de la
+<i>Musique aux Tuileries</i>. Son paysage du <i>Déjeuner sur
+l'herbe</i> a été peint en 1863, d'après des études faites
+à l'île de Saint-Ouen. A son exposition de 1867 ont
+figuré diverses marines, des paysages, une course
+de chevaux, exécutés en plein air les années précédentes.
+En 1867, il peint, sur une toile de dimensions
+importantes, une <i>Vue de l'Exposition universelle</i>.
+La vue, prise du Trocadéro, s'étend sur le
+Champ de Mars, où cette année-là l'exposition était
+concentrée. Mais à ce moment le plein air était un
+des sujets les plus discutés, dans les réunions du
+café Guerbois, entre Manet et ses amis. Il s'adonnera
+donc désormais, d'une manière toute spéciale, à la
+peinture de plein air; il lui fera une part de plus
+en plus grande dans sa production.</p>
+
+<p>En 1868 et 1869 il passe une partie de l'été à Boulogne;
+il y peint des marines et des vues du port.
+<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span>
+L'une d'elles, connue sous le titre du <i>Clair de lune</i>
+ou du <i>Port de Boulogne</i>, a été prise d'une fenêtre
+de l'hôtel de Folkestone, sur le quai de Boulogne.
+Elle rend bien la magie de la nuit et l'apparence
+fantastique des nuages, emportés devant la lune.
+Deux toiles ont été consacrées au départ du bateau
+à vapeur, faisant le service entre Boulogne et
+Folkestone. En 1870, avant la guerre, il peint dans
+un jardin de Passy le petit tableau qui s'est appelé
+le <i>Jardin</i>, où l'on voit une jeune femme en blanc,
+assise près de son enfant placé dans une petite voiture
+et un jeune homme à côté, étendu sur l'herbe.
+En 1871 il peint le <i>Bassin d'Arcachon</i>, à son retour
+des Pyrénées, et le <i>Port de Bordeaux</i>, des fenêtres
+d'une maison située sur le quai des Chartrons.
+En 1872 il peint en Hollande, où il est allé, une
+marine. En 1873 ses tableaux de plein air sont particulièrement
+nombreux. Il passe une partie de l'été
+à Berck-sur-Mer; il y peint les <i>Hirondelles</i>. Sa mère
+et sa femme ont posé pour les dames représentées.
+Il les a réduites à des proportions tellement restreintes,
+que le tableau demeure presque un paysage
+pur. Le titre est venu de quelques hirondelles, qui
+volent par-dessus le terrain couvert de gazon. Il
+peint encore à Berck une vue de mer avec personnages.
+Sa femme est assise au premier plan; à côté
+d'elle Eugène Manet est étendu sur le sable et, au
+<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span>
+fond, la mer bleue s'élève vers l'horizon. Ce tableau
+s'est appelé <i>Sur la Plage</i>. Il peint, toujours à Berck,
+les <i>Pêcheurs en mer</i>; embarqué avec eux, il les a
+saisis sur le vif, à leur travail, pendant que l'embrun
+de la mer venait mouiller sa toile. Les longues
+années passées à terre sans naviguer lui avaient
+fait perdre le pied marin, acquis au cours de son
+voyage au Brésil, car il racontait que le mal de
+mer l'avait fort incommodé sur la barque de pêche.
+Il peint en outre, en plein air, en 1873, la <i>Partie
+de crocket</i>, et enfin le <i>Chemin de fer</i>, qu'il expose
+au Salon de 1874.</p>
+
+<p>Dans ses &oelig;uvres de plein air, Manet devait marquer
+sa manière personnelle, en face de ses amis les
+Impressionnistes. Eux, qui étaient principalement
+des paysagistes, peignaient surtout en plein air des
+paysages purs, où ils introduisaient accessoirement
+des figures humaines; tandis que lui, qui jusqu'à ce
+jour avait surtout peint des tableaux de figures,
+maintenant qu'il abordait plus particulièrement le
+plein air, se maintenait cependant dans sa véritable
+manière, en donnant à ses figures une grande
+importance, de telle sorte que le paysage ne formât
+le plus souvent autour d'elles que le cadre ou le
+fond de la scène.</p>
+
+<p>Dans ces idées Manet se résolut à frapper un coup.
+Jusqu'alors ses tableaux de plein air avaient été de
+<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span>
+dimensions assez restreintes. Le premier qu'il eût
+envoyé au Salon en 1874, le <i>Chemin de fer</i>, se trouvant
+de cet ordre, n'avait guère été reconnu pour ce
+qu'il était. Maintenant il en peindrait un où les
+personnages atteindraient la grandeur naturelle et
+qui serait tellement caractéristique, qu'on ne pourrait
+se méprendre à son sujet. Dans l'été de 1874, il
+s'assure une femme appropriée et obtient de son
+beau-frère Rudolph Leenhoff de venir poser. Il les
+emmène à Argenteuil. Là il les place l'un contre
+l'autre, dans un bateau, assis sur un banc, avec
+l'eau bleue, comme fond, et une des berges de la
+Seine, pour clore l'horizon. Il se met à les peindre,
+en plein soleil, sur une toile d'un mètre cinquante
+de haut et un mètre quinze de large. Peindre ainsi
+deux personnages de grandeur naturelle, en maintenant
+à chaque être et au paysage l'intensité de
+coloris que l'éclat du plein air leur donnait, était
+une tentative d'une extrême hardiesse. Il fallait
+pour la mener à bien un homme, doué d'abord d'une
+vision particulière, puis habitué à réaliser sur la
+toile la juxtaposition des tons les plus tranchés.</p>
+
+<p>L'&oelig;uvre terminée fut exposée, comme unique
+envoi, au Salon de 1875, sous le titre d'<i>Argenteuil</i>.
+Il s'était proposé de frapper un coup avec ce tableau.
+Il devait pleinement y réussir, mais non pas de la
+manière qu'il eût désirée. Quand il cherchait à
+<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span>
+attirer l'attention, c'était toujours avec l'espérance
+de captiver le public et la presse. Les déceptions ne
+le décourageaient point; après tant d'&oelig;uvres montrées
+sans trouver le succès recherché, il pensait
+toujours qu'il en produirait d'autres qui le lui
+obtiendraient. Il lui était arrivé une chance de ce
+genre avec le <i>Bon Bock</i>, mais par un concours exceptionnel
+de circonstances heureuses. Maintenant
+qu'avec son <i>Argenteuil</i>, il se proposait de frapper
+un coup d'éclat, en mettant dans une &oelig;uvre, comme
+il l'avait déjà fait, la marque de sa pleine originalité,
+la tentative, loin d'avoir le résultat favorable qu'il
+entrevoyait toujours, ne pouvait que soulever de
+nouveau l'hostilité que ses &oelig;uvres antérieures, produites
+dans les mêmes données, avaient fait naître.
+C'est ce qui allait en effet avoir lieu. L'<i>Argenteuil</i>
+devait être, avec le <i>Déjeuner sur l'herbe</i>, l'<i>Olympia</i>
+et le <i>Balcon</i>, celui de ses tableaux qui rencontrerait
+la désapprobation la plus violente et la plus universelle.</p>
+
+<p>Une des particularités qui avaient le plus déplu
+chez Manet avait été sa manière de peindre en tons
+clairs juxtaposés. On n'avait vu tout d'abord dans
+cette pratique qu'un «bariolage», et l'&oelig;il habitué
+aux tableaux enveloppés d'ombre en avait été offensé.
+Cependant, depuis plus de dix ans qu'il persistait à
+se produire aux Salons, et qu'il y revenait toujours
+<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span>
+le même, on avait fini par le tolérer. On avait même
+été jusqu'à accepter celles de ses &oelig;uvres conçues
+dans une gamme de couleurs moins vive que les
+autres. En outre, sans qu'on s'en rendît compte, par
+la seule puissance du vrai sur le convenu, du naïf sur
+l'artificiel, cette manière tant abhorrée d'appliquer
+les tons clairs sans ombres intermédiaires exerçait
+son influence et l'école française commençait à supprimer
+les ombres opaques, pour aller vers le clair.
+Ainsi l'accoutumance venue d'une part, et de l'autre
+un changement général se produisant, il se trouvait
+que l'art de Manet ne frappait plus par un air
+d'absolue étrangeté, qu'il n'était plus considéré
+comme entièrement en dehors des règles. Si on
+n'allait point encore jusqu'à l'accepter tout à fait,
+au moins on s'y habituait, dans une certaine limite.
+Mais voilà qu'avec cet <i>Argenteuil</i> peint en plein air,
+Manet accentuait tellement sa manière, qu'il se
+remettait vis-à-vis des autres dans l'état de séparation
+absolue, où il s'était trouvé à l'origine. L'éclat
+des tons se trouvait porté, par le fait d'un tableau
+peint en plein air, à un tel degré d'acuité, qu'il
+dépassait de beaucoup tout ce que les tableaux peints
+dans la lumière atténuée de l'atelier avaient laissé
+voir. Le gain que Manet avait pu faire, par l'accoutumance
+où l'on était entré avec ses tableaux d'atelier,
+était donc perdu pour ceux du plein air.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span>
+Aussi revoyait-on devant l'<i>Argenteuil</i> ces attroupements
+bruyants qui s'étaient produits devant le
+<i>Déjeuner sur l'herbe</i> et l'<i>Olympia</i>. L'éclat du plein
+air offusquait. Les spectateurs le trouvaient intolérable.
+Leurs yeux ne pouvaient le supporter. Un
+effet exaspérait par-dessus tout: l'eau de la Seine
+peinte d'un bleu intense. Il est pourtant certain que
+l'eau limpide et profonde d'une rivière, frappée,
+dans certaines conditions, par le soleil, laissera voir
+des tons d'un tel bleu, que la palette la plus riche
+ne pourra pleinement les rendre. Manet ayant peint
+la Seine à Argenteuil par un soleil ardent avait eu
+beau s'efforcer, l'eau bleue de son tableau avait dû
+rester, comme éclat, au-dessous de la réalité. Mais
+le public et les critiques n'étaient à même d'entrer
+dans aucune de ces considérations. Cette eau bleue
+leur causait une sorte de souffrance physique, elle
+les aveuglait. Devant le <i>Balcon</i> de 1869, tout le
+monde s'était récrié. Avait-on jamais vu un balcon
+vert! Maintenant tout le monde se soulevait contre
+l'eau de l'<i>Argenteuil</i>. Avait-on jamais vu de l'eau
+bleue dans une rivière!</p>
+
+<p>Il était vrai qu'on n'avait jamais vu apparaître,
+dans un tableau du Salon et même dans aucun autre
+tableau n'importe où, de l'eau bleue, peinte avec une
+telle intensité de coloris, puisque personne, excepté
+les Impressionnistes, ne s'était encore avisé d'aller
+<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span>
+peindre en plein soleil, directement devant la nature.
+Manet s'étant livré à une tentative originale
+et ayant travaillé dans des conditions encore inconnues
+devait par cela même produire une &oelig;uvre
+douée de caractères qui la différencieraient de
+toutes les autres. C'est précisément parce qu'il en
+était ainsi qu'elle eût dû être louée ou au moins
+prise en considération, comme hors de la banalité
+et du pastiche, qui sont la mort de l'art. Mais au
+contraire le public en art, comme en toutes choses,
+n'aime que les voies battues, commodes à sa nonchalance.
+Il est d'instinct l'ennemi des nouveautés.
+Cet <i>Argenteuil</i>, vu au Salon comme une &oelig;uvre sans
+précédent, déplaisait donc par cela même à tout le
+monde.</p>
+
+<p>Le tableau qui, par sa tonalité générale, soulevait
+l'hostilité, ne gagnait rien, lorsque les deux personnages
+qui y figuraient étaient considérés à part.
+D'abord on les déclarait laids et vulgaires. Et puis!
+que faisaient-ils assis sur un banc, dans ce bateau?
+Ils manquaient peut-être de raffinement, mais les
+canotiers qui vont, les hommes en tricot, les femmes
+en robes multicolores, s'amuser sur l'eau, n'ont
+jamais appartenu à l'élite sociale. D'ailleurs ils
+étaient assis dans le bateau, pour n'y rien faire autre
+chose que d'y être assis. C'était la question posée, à
+l'occasion du <i>Chemin de fer</i>, l'année précédente, où
+<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span>
+une femme et une petite fille avaient été représentées
+sans se livrer à aucune mimique particulière,
+simplement pour offrir deux figures à peindre. Le
+public insensible aux arrangements picturaux en
+eux-mêmes, qui demande toujours aux personnages
+d'un tableau d'accomplir une action bien déterminée,
+avait trouvé, en 1874, les femmes du <i>Chemin
+de fer</i> «incompréhensibles», et il jugeait, en 1875,
+étranges et méprisables les canotiers de l'<i>Argenteuil</i>,
+dans la simplicité de leur pose et de leur habillement.</p>
+
+<p>En peignant son <i>Argenteuil</i>, Manet avait représenté
+un côté de la vie parisienne, qui a presque
+entièrement disparu. Avant que la bicyclette ne fût
+connue, le canotage, les jours fériés, dans la belle
+saison, formait l'amusement d'une partie de la jeunesse.
+Argenteuil, Asnières, Bougival, voyaient accourir
+des bandes de jeunes gens des deux sexes qui,
+après avoir prodigué leurs forces à ramer sur l'eau,
+finissaient la journée par un festin au cabaret et un
+bal champêtre. La bicyclette a mis fin à ces divertissements;
+ceux qui s'y fussent autrefois adonnés se
+dispersent maintenant sur les routes. Les canotiers
+venaient de mondes différents, mais les femmes
+qu'ils emmenaient avec eux n'appartenaient qu'à la
+classe des femmes de plaisir de moyenne condition.
+Celle de l'<i>Argenteuil</i> est de cet ordre. Or comme
+<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span>
+Manet, serrant la vie d'aussi près que possible, ne
+mettait jamais sur le visage d'un être autre chose que
+ce que sa nature comportait, il a représenté cette
+femme du canotage, avec sa ligure banale, assise
+oisive et paresseuse. Il a bien rendu la grue que
+l'observation de la vie lui offrait. Il a encore peint un
+type analogue dans son tableau la <i>Prune</i>. Une femme,
+de celles qui attendent dans les cafés la rencontre à
+venir, accoudée sur une table, regarde l'&oelig;il vague,
+devant elle, dans le néant de sa pensée.</p>
+
+<p>Après avoir peint dans l'<i>Argenteuil</i> la vie à peu
+près disparue du canotage, Manet devait peindre,
+dans la <i>Servante de Bocks</i>, la vie, qui survenait alors
+et qui s'est depuis fort développée, du cabaret à chansons.
+On avait ouvert, sur le boulevard de Clichy,
+un établissement de cet ordre, appelé le Reichshoffen,
+où la bière était apportée par des servantes.
+Manet avait remarqué le mouvement des servantes
+qui, en posant d'une main un bock sur la table,
+devant le consommateur, savaient en tenir plusieurs
+de l'autre, sans laisser tomber la bière. Voulant
+peindre une de ces filles à l'&oelig;uvre, il s'interdit de
+prendre, pour poser, un modèle quelconque, il lui
+fallait la fille même. Il est de ces mouvements que
+seule une longue pratique a pu enseigner. Millet a
+peint une enfourneuse, une villageoise introduisant
+une miche dans un four, et il l'a peinte en indiquant
+<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span>
+avec justesse la saccade des deux bras et du dos
+qu'elle fait, pour détacher sa miche de la pelle qui
+la supporte et l'enfoncer dans le four. Tous les
+modèles de la terre n'auraient pu donner à Millet
+son enfourneuse. Il lui a fallu pour l'obtenir trouver
+une villageoise d'entre les villageoises, qui eût,
+toute sa vie, pétri et enfourné du pain. Désireux
+de peindre une servante de bocks, dans l'exercice si
+l'on peut dire de sa virtuosité, Manet s'adressa à
+celle du café qui lui parut la plus experte. Cette fille
+flairant l'aubaine affecta des scrupules et déclara
+qu'elle n'irait poser dans son atelier qu'accompagnée
+d'un «protecteur». Il dut en passer par là et les
+payer grassement tous les deux pendant qu'il exécutait
+son tableau. Le protecteur se trouva être un
+grand diable en blouse. Il l'a représenté, accoudé
+sur une table, la pipe à la bouche, tandis que la servante
+pose un bock près de lui, de son geste particulier.</p>
+
+<p>Le soulèvement causé au Salon de 1875 par
+l'<i>Argenteuil</i> avait été si violent, qu'il était presque
+venu remettre Manet dans la situation de réprouvé
+du début. Il conservait, il est vrai, pour le défendre,
+un groupe d'artistes, d'hommes de lettres, d'amis et
+de partisans qui lui avaient manqué autrefois. Mais
+leur voix qui pouvait être entendue, lorsque la réprobation
+faiblissait ou cessait même, comme à
+<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span>
+l'occasion du <i>Bon Bock</i>, était étouffée lorsque, comme
+dans le cas de l'<i>Argenteuil</i>, elle se déchaînait en
+tempête. Alors les ennemis avaient beau jeu et
+c'était par fortune qu'un ami comme M. Jules de
+Marthold parvenait à présenter une vigoureuse défense
+de l'art de Manet, dans un journal où il était
+rédacteur. La presse autrement ne s'ouvrait qu'aux
+railleries, aux caricatures, aux insultes et Manet,
+qui avait pensé qu'avec son essai de plein air, il
+parviendrait peut-être à captiver le public, se voyait
+de nouveau déçu et rejeté en plein combat.</p>
+
+<p>Il ne se décourageait jamais. L'insuccès de l'<i>Argenteuil</i>,
+loin de le faire renoncer à la peinture de
+plein air, ne fut qu'un stimulant pour l'y attacher.
+Il lui donnera donc maintenant, jusqu'à la fin, une
+place tout à fait régulière dans son &oelig;uvre. Il l'entremêlera
+systématiquement avec celle de l'atelier.
+Il avait, en même temps que l'<i>Argenteuil</i>, peint un
+autre tableau de plein air, <i>En bateau</i>, qu'il devait
+exposer au Salon de 1879, et étant allé en 1875
+faire un voyage à Venise, il en rapporta deux toiles
+de plein air. Le motif lui avait été fourni par les
+poteaux de couleurs vives, placés sur les canaux,
+devant la porte d'eau de certains palais.</p>
+
+<p>En 1875, l'été, il peint dans un jardin le <i>Linge</i>,
+pour l'exposer comme suite à l'<i>Argenteuil</i>. Il l'envoie,
+en effet, avec un autre tableau, l'<i>Artiste</i>, peint à
+<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span>
+l'atelier, au Salon de 1876, mais le Jury les refusa.
+Voilà donc que, tout à coup, après huit ans, le jury
+revenait à son ancienne rigueur et se remettait à
+frapper Manet d'ostracisme. Le refus du jury, en
+1876, se produisait comme la conséquence du soulèvement
+du public et de la presse contre l'<i>Argenteuil</i>
+de 1875, de même que le refus du jury, en
+1866, avait été la conséquence du soulèvement de
+l'opinion contre l'<i>Olympia</i> de 1865. Le jury était
+fondamentalement hostile à Manet; les peintres qui
+le composaient, alors ancrés dans la tradition et
+l'observance des vieilles règles, ne voyaient en lui
+qu'un révolté, à frapper le plus possible. Du moment
+qu'on ne voulait point admettre que le Salon fût un
+lieu, où l'originalité, comme suprême condition de
+tout art vivant, dût être la bienvenue, qu'on considérait
+au contraire qu'on ne devait y être reçu qu'en
+se soumettant aux préceptes inculqués, le jury ne
+pouvait que traiter Manet en réprouvé. Ses membres
+mettaient donc à profit, pour l'exclure, l'insuccès de
+son <i>Argenteuil</i> et ils le faisaient d'autant mieux que
+cette apparition de la peinture en plein air leur
+semblait devoir renverser tout ce qui restait encore
+debout du grand art traditionnel, tel qu'ils le concevaient.</p>
+
+<p>Comment auraient-ils pu se refuser la satisfaction
+de frapper Manet! Mais cet homme, à leurs yeux,
+<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span>
+était un monstre qui, alors qu'on lui faisait des
+concessions, qu'on commençait à tolérer ses déportements,
+loin de s'assagir, repartait de plus belle et
+se déchaînait aux extrêmes. Il était d'abord venu
+comme saccager le grand art du nu avec son
+<i>Déjeuner sur l'herbe</i> et son <i>Olympia</i>; il avait rejeté
+les règles enseignées de marier l'ombre avec les
+clairs, pour peindre par tons vifs juxtaposés. Voilà
+que depuis dix ans, cette manière, réapparaissant,
+commençait à agir sur les jeunes peintres, pour les
+débaucher, les éloigner de la sage tradition et par
+surcroît son auteur en arrivait maintenant, avec la
+peinture du plein air, à des outrances non soupçonnées,
+des scènes fixées directement devant la
+nature, le soleil ardent, l'eau bleue, les arbres verts,
+les multicolores habillements mis côte à côte, pour
+aveugler les gens et leur faire sans doute bientôt
+considérer les autres toiles du Salon, avec leurs
+ombres traditionnelles, comme des productions du
+Tartare. Il avait, en outre, engendré d'autres
+monstres, les Impressionnistes, qui rapportaient de
+la campagne des tableaux, où chaque jour ils surhaussaient
+l'éclat des tons. Enfin, la réprobation de
+la presse et du public s'étant produite en 1875
+comme pour les soutenir, ils reprenaient leur rôle de
+défenseurs de la tradition et de protecteurs des
+règles, en fermant de nouveau le Salon à Manet.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span>
+Les deux tableaux refusés, le <i>Linge</i> et l'<i>Artiste</i>,
+étaient des &oelig;uvres puissantes. Le <i>Linge</i> représentait
+une femme au milieu d'un jardin, vêtue d'une
+robe bleue. Elle était occupée à laver du linge dans
+un baquet, sur lequel un enfant debout s'appuyait
+des mains. Les effets de coloris étaient produits par
+la robe bleue de la femme, les grandes plantes
+vertes du jardin et des linges blancs, tendus sur des
+cordes. C'est dans cet assemblage que Manet avait
+réalisé la juxtaposition de tons vifs, demandée aux
+extrêmes ressources de sa palette, qui, analogues
+aux audaces de l'<i>Argenteuil</i>, avaient fait refuser le
+tableau.</p>
+
+<div class="p2 figcenter">
+<img src="images/illus_176.jpg" width="300" height="425"
+alt="LES BOTTINES" title="" /></div>
+<p class="center"><span class="smcap"><b>LES BOTTINES</b></span></p>
+
+<p>Mais pour que le jury étendît ses rigueurs à l'autre,
+à l'<i>Artiste</i>, il fallait qu'il fût réellement désireux
+de montrer toute sa colère, car celui-là, peint
+dans l'atelier, restait conforme à la donnée ordinaire
+de Manet, que les jurys, en recevant depuis
+des années ses tableaux, avaient par là même
+comme acceptée. C'était un portrait en pied du graveur
+Desboutins, vu de face, bourrant sa pipe, peint
+tout entier dans les gris, sans l'introduction de ces
+couleurs variées, capables d'offusquer. Il était plein
+d'air et de lumière et si, dans l'exécution de certaines
+parties, on voyait les touches et les indications sans
+fini précieux propres à Manet, ces particularités
+semblaient au moins à leur place, dans une &oelig;uvre
+<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span>
+de grandes dimensions, où le personnage se détachait
+comme un bloc.</p>
+
+<p>Manet, exclu du Salon, résolut de montrer ses
+tableaux dans son atelier. Il adressa des lettres à la
+presse, aux artistes, aux amateurs, aux hommes du
+monde, pour qu'ils vinssent les voir et les juger. Il
+plaça près d'eux un registre où les visiteurs purent
+écrire. Les remarques et les observations les plus
+diverses y furent consignées, quelques-unes saugrenues,
+beaucoup d'autres, où les gens, gardant
+naturellement l'anonyme, laissaient voir, par des
+grossièretés, combien était encore profonde l'hostilité
+contre l'artiste. Mais les amis et les partisans purent
+exprimer de leur côté leur approbation et leurs
+louanges. Manet était si connu, ses productions
+soulevaient d'abord une telle curiosité, on était si
+bien habitué à s'échauffer à son sujet, que l'exposition
+particulière de ses tableaux fit du bruit. Elle
+devint un événement parisien. Il fut de mode de
+visiter son atelier. De telle sorte que le refus du
+jury n'atteignit pas le résultat d'étouffement que ses
+auteurs s'en étaient promis. Les &oelig;uvres refusées,
+si elles échappèrent à la foule qui se bouscule aux
+Salons, furent en définitive vues de l'élite, qui
+s'intéresse aux choses d'art.</p>
+
+<p>La presse, il faut lui rendre cette justice, prit d'ailleurs
+presque entièrement parti pour Manet contre
+<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span>
+le jury. Ces journalistes mêmes qui, au précédent
+Salon, avaient témoigné de leur mépris pour l'<i>Argenteuil</i>
+et qui maintenant encore, en présence des
+&oelig;uvres montrées dans l'atelier, n'avaient que des
+critiques à exprimer, s'élevaient cependant contre
+l'ostracisme dont leur auteur était l'objet. On trouvait
+qu'un homme depuis si longtemps sur la brèche,
+déployant une telle volonté de travail, devait avoir
+le droit de se produire. Le jury abusait, pensait-on,
+de ses pouvoirs en le mettant en interdit. Qu'on le
+laissât donc exposer! Ce serait ensuite à la presse
+et au public à faire justice de ses erreurs. Tous
+s'étaient du reste acquittés de cette mission, en le
+poursuivant sans relâche de leurs sévérités. C'est
+pourquoi, après l'avoir si longtemps malmené, c'eût
+été un manque de générosité, que de venir maintenant
+approuver qu'on lui fermât le Salon. De
+telle sorte que le soulèvement causé par l'<i>Argenteuil</i>,
+sur lequel le jury s'était comme appuyé pour frapper
+Manet, n'amenait point l'approbation de son acte
+qu'il s'était promise. Et puis, comme on se dérangeait
+pour aller voir les tableaux dans l'atelier,
+le jury, moralement blâmé pour sa sévérité, n'en
+obtenait même pas l'avantage de pouvoir soustraire
+aux regards les audaces jugées démoralisantes du
+peintre.</p>
+
+<p>Manet se sentit donc assez défendu pour croire que
+<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span>
+les refus subis en 1876 ne se renouvelleraient pas
+en 1877. Malgré cela, pour se rouvrir avec certitude
+le Salon, il tint un certain compte des répulsions du
+jury, en ne présentant point cette fois-ci d'&oelig;uvre de
+plein air, mais en envoyant deux tableaux peints
+dans l'atelier. Le jury ne pouvait dès lors songer à
+renouveler ses refus et les tableaux furent déclarés
+admis. L'un d'eux fut cependant ensuite éliminé, à
+cause du sujet considéré comme trop libre.</p>
+
+<p>Le tableau éliminé avait pour titre <i>Nana</i>, d'après
+le roman d'Émile Zola. Il représentait une jeune
+femme à sa toilette, en corset et en jupon, à même
+de se pomponner. Jusque-là il n'offrait rien qui pût
+effaroucher et c'était un personnage accessoire qui,
+en lui donnant sa signification, avait amené le
+jury à l'exclure. Manet avait peint, sur un côté
+de la toile, contemplant la toilette de la jeune
+femme, un monsieur en habit noir, assis le chapeau
+sur la tête. Par ce personnage et le détail du chapeau,
+la femme était déterminée; sans qu'on eût besoin
+d'explications, on voyait qu'on avait affaire à une
+courtisane. Manet qui voulait peindre la vie sous
+tous ses aspects, qui cherchait à la rendre la plus
+vraie possible, avait trouvé moyen, par l'introduction
+auprès d'une femme d'un personnage masculin
+d'ailleurs inactif, d'établir un intérieur de courtisane.
+C'était un des côtés de la vie de plaisir qu'il
+<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span>
+rendait, mais à l'aide d'un artifice si simple et si
+tranquille, que l'ensemble n'avait rien d'offensant.</p>
+
+<p>On avait devant soi une &oelig;uvre d'art à juger uniquement
+comme telle et à ceux qui eussent voulu la
+considérer d'un autre point de vue, on pouvait dire:
+Honni soit qui mal y pense. Car jamais Manet n'a
+fait autre chose que de peindre, sans sous-entendu,
+les scènes conçues franchement, pour exister comme
+&oelig;uvres d'art. Quand on a voulu trouver dans son
+<i>Déjeuner sur l'herbe</i>, dans son <i>Olympia</i> ou dans sa
+<i>Nana</i> certaines intentions, ce sont simplement les
+accusateurs qui tiraient d'eux l'idée malsaine qu'il
+n'avait jamais eue. Lorsqu'on compare en particulier
+cette <i>Nana</i> aux nombreuses représentations de
+Joseph et de Putiphar, de Suzanne et des vieillards,
+de Nymphes et de Satyres, peintes par les grands
+maîtres et placées dans les musées, on reconnaît
+qu'elle est à côté d'une réserve parfaite. Mais le temps
+est encore ici un élément essentiel. Après la mort
+de leurs auteurs, les audaces s'apaisent et se font
+accepter, tandis que l'exposition tranquille de simples
+réalités, au moment où elle se produit, paraît offensante.
+Toujours est-il que le jury du Salon de 1877
+se refusait à montrer une courtisane, qu'on eût pu
+prendre pour une vertu, en comparaison de certaines
+dames tenues dans les musées. Il est présumable
+aussi que le Jury, qui tant de fois avait repoussé
+<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span>
+Manet, n'y regardait pas de si près et que <i>Nana</i> lui
+offrant un motif de refus à faire valoir, il s'empressait
+de le saisir, pour bannir un de ses tableaux de
+plus. L'autre envoi au Salon et celui-là exposé était
+le <i>Portrait de M. Faure, dans le rôle d'Hamlet</i>.</p>
+
+<p>M. Faure, baryton, était alors le chanteur le plus
+en renom du Grand-Opéra. Il avait noué des relations
+d'amitié avec Manet. Il fréquentait son atelier
+et, grand collectionneur, était devenu, après M. Durand-Ruel,
+le principal acheteur de ses tableaux.
+Manet l'avait représenté dans le rôle d'Hamlet, de
+l'opéra du même nom d'Ambroise Thomas. C'était la
+seconde fois qu'il peignait un Hamlet. Les deux
+n'ont aucune ressemblance. On est surpris d'abord,
+qu'un même rôle puisse fournir deux types aussi
+dissemblables. Mais lorsqu'on observe directement
+la vie on découvre une grande multiplicité d'aspects,
+sous des formes où l'on aurait d'abord pu soupçonner
+l'uniformité. Les Hamlet peints pur Manet, personnifiés
+par deux acteurs différents, engagés dans des
+genres différents, n'ont donc pu se ressembler. Le
+premier, peint en 1866, sous le nom de l'<i>Acteur tragique</i>,
+représentait Rouvière qui, en effet, acteur
+tragique, faisant surtout ressortir dans ses rôles le
+côté farouche, avait amené Manet à peindre un
+Hamlet ténébreux, porté à la vengeance. Le second,
+celui de cette année, représentait au contraire Faure,
+<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span>
+qui, ayant à chanter la musique d'Ambroise Thomas
+et à se faire entendre dans une immense salle
+d'Opéra, s'offrait sans caractère dramatique saillant
+et ne pouvait donner, ce que Manet avait en effet
+mis sur la toile, qu'un Hamlet à l'aspect de virtuose.</p>
+
+<p>Par exception, les deux tableaux envoyés au Salon
+de 1877 montraient des types empruntés à la littérature,
+l'un à une tragédie de Shakespeare, l'autre
+à un roman de Zola. Mais avec eux Manet n'était
+point remonté jusqu'à l'&oelig;uvre littéraire, pour y
+chercher le caractère original, que les auteurs
+avaient eux-mêmes voulu donner à leurs héros. Il
+s'était arrêté en route, en prenant, pour les peindre,
+des êtres vivants doués d'une physionomie propre.
+On voit par là que, contrairement aux romantiques
+et en particulier à Delacroix, il ne concevait point
+son art de la peinture comme devant se conformer à
+des &oelig;uvres littéraires, pour en devenir une explication
+ou une illustration. Ses Hamlet ne sont donc
+point de Shakespeare, pas plus que sa Nana n'est de
+Zola. Dans le cas de ses Hamlet, il ne s'est point
+demandé quel était le type réellement créé par
+l'imagination de Shakespeare pour le rendre, il a
+peint deux êtres spéciaux, que lui offraient deux
+acteurs distincts, posant devant lui. De même que
+dans sa Nana, il a peint le modèle qu'une courtisane
+réelle lui fournissait, sans s'attacher à personnifier
+<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span>
+exactement la création du roman, et aussi
+reconnaît-on que sa Nana et celle de Zola sont deux
+femmes différentes.</p>
+
+<p>En 1878 comme en 1867, il devait y avoir une
+Exposition universelle où, à côté de l'Industrie, on
+ferait une place aux Beaux-Arts. Manet cette année-là
+n'envoya rien au Salon, mais désireux d'apparaître
+à la plus importante des expositions, il y présenta
+des &oelig;uvres. Elles furent refusées. En 1878, comme
+en 1867, il voyait donc l'Exposition universelle se
+fermer pour lui. C'était un jury spécial qui choisissait
+les tableaux à exposer, mais il se recrutait parmi
+les mêmes peintres vieillis dans le respect des règles,
+qui formaient les jurys des Salons annuels. Or tous
+ceux-là qui, pleins de la croyance qu'ils devaient
+défendre la tradition, avaient autant que possible
+fermé les portes des Salons à Manet, s'ils avaient
+enfin été contraints par la force des choses de les
+lui ouvrir, se rejetaient sur l'Exposition universelle,
+comme sur un exceptionnel retranchement, pour
+l'en tenir à l'écart et l'empêcher de se produire.</p>
+
+<p>Manet frappé ainsi, pour la seconde fois, dans une
+occasion exceptionnelle, eut la pensée de recourir à
+une exposition particulière, comme il l'avait fait
+en 1867. Il rechercha un local et il rédigea même le
+catalogue des &oelig;uvres à montrer, qui comprenait
+cent numéros. Puis il renonça à son projet. Il fut
+<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span>
+sans doute amené à s'abstenir ainsi, par la pensée
+qu'après l'énorme attention qui s'était portée sur
+ses &oelig;uvres aux Salons, elles étaient assez connues pour
+qu'il pût se dispenser de les montrer à nouveau.
+Une autre cause, qui aussi l'arrêta, fut les frais
+considérables qu'une exposition à part eût amenés
+et qu'il ne pouvait encourir. Il continuait à ne
+vendre de tableaux que de loin en loin, à des prix
+fort minimes, et ses ressources limitées ne lui
+permettaient pas de répéter la dépense d'une installation
+spéciale, analogue à celle de 1867.</p>
+
+<p>Cependant le refus éprouvé par Manet en 1878 à
+l'Exposition universelle, après celui de 1876 au
+Salon, avait soulevé de nombreuses protestations
+dans la presse et chez les artistes. On pouvait
+s'apercevoir ainsi que toujours méprisé par le public
+dans son ensemble, il gagnait du terrain parmi une
+élite. Le nombre de ses partisans et de ses défenseurs
+s'accroissait, de telle sorte que le jury qui le
+condamnait avait à subir de fortes attaques et que
+même ses membres se voyaient individuellement
+pris à partie et recevaient à leur tour des injures.
+Aussi, se sentant de plus en plus soutenu, renonça-t-il,
+en se présentant au Salon de 1879, à ces ménagements
+qu'il avait cru devoir observer au Salon
+de 1877, après le refus de 1876. Il avait alors écarté
+les tableaux de plein air, qui offusquaient particulièrement,
+<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span>
+pour n'envoyer que des toiles peintes
+dans l'atelier. Mais en 1879 il revient à la charge
+sans faire de concessions; il soumet au jury d'examen
+deux toiles, l'une <i>En bateau</i>, un plein air, l'autre
+<i>Dans la serre</i>, qui tout en ayant été peinte en lieu
+couvert, offrait cependant des tons très vifs. Les
+deux furent reçues.</p>
+
+<p><i>En bateau</i> avait été peint en 1874, avec l'<i>Argenteuil</i>,
+mais dans une gamme de tons moins violente.
+On n'y trouvait pas de détail aussi hardi que l'eau
+bleue, mise comme fond à l'<i>Argenteuil</i>. Le personnage
+principal, un canotier, tenait le gouvernail du
+bateau, vêtu d'un maillot blanc. Il s'harmonisait
+bien avec l'eau de la rivière d'un gris azur. Le
+tableau, relativement calme, s'il ne parvenait à
+recueillir l'approbation, passait au moins sans soulever
+une trop grande hostilité. <i>Dans la serre</i> déplaisait
+au même titre que toutes les &oelig;uvres de Manet,
+où se voyaient des tons variés et des couleurs vives.
+Deux personnages, une jeune femme et un jeune
+homme, s'y détachaient sur les plantes vertes d'une
+serre. La jeune femme était assise, étendue sur un
+banc; le jeune homme, accoudé sur le dossier du
+banc, causait tranquillement avec elle. La scène
+s'offrait pleine de charme, mais comme le fond était
+formé par les plantes vertes peintes dans tout leur
+éclat, le public, selon son habitude en semblable
+<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span>
+circonstance, déclarait l'arrangement criard, et ses
+pauvres yeux s'en trouvaient offusqués.</p>
+
+<p>Manet avait fait poser, pour son couple, un jeune
+ménage, M. et M<sup>me</sup> Guillemet, amis de sa famille.
+La femme, une jolie personne très élégante, était
+connue pour le bon goût de ses toilettes. Aussi pouvant
+disposer d'un tel modèle avait-il su en profiter.
+On lui reprochait de ne peindre que des femmes
+vulgaires, mal habillées, et il ne pouvait oublier que
+son <i>Balcon</i>, de 1869, avait subi les railleries impitoyables,
+parce qu'on avait jugé que les dames qui
+s'y montraient étaient affreusement fagotées. Ayant
+à peindre cette fois-ci une élégante, il s'est étudié à
+maintenir à la robe ses plis rectilignes et sa coupe
+irréprochable, avec autant de soin que s'il eût travaillé
+pour un journal de modes. M<sup>me</sup> Guillemet
+portait des chapeaux ravissants, qui excitaient d'autant
+plus la curiosité, qu'on savait qu'elle les faisait
+elle-même. Manet s'est appliqué en ami sur son
+chapeau, encore plus que sur sa robe. Il l'a rendu
+de telle sorte qu'aucune femme ne saurait manquer
+de le trouver à son goût. Il a repris l'arrangement
+de plantes vertes, mis comme fond à son
+tableau <i>Dans la Serre</i>, pour l'introduire dans une
+composition où sa femme, vêtue de gris, est représentée
+assise elle aussi sur un banc. Il a encore peint,
+dans le même temps, se détachant sur un fond de
+<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span>
+plantes vertes, mais cette fois assise dans un fauteuil,
+une jeune femme vêtue de noir, qui tient un
+éventail déployé.</p>
+
+<p>A ce moment, en 1879, Manet, au sommet de sa
+carrière, avait atteint le genre de renom qui devait
+lui appartenir de son vivant. C'était un des hommes
+les plus en vue de Paris. Tout le monde savait qui il
+était. Mais dans la masse du peuple et même dans
+cette foule restreinte qu'on appelle le <i>Tout Paris</i>, il
+demeurait incompris. On ne voyait toujours en lui
+qu'un artiste outré, violent, sans les qualités des
+vrais maîtres et, en définitive, il restait presque le
+réprouvé qu'il avait été à ses débuts. Une élite
+d'écrivains, de connaisseurs, d'artistes, de femmes
+distinguées, un noyau de disciples lui étaient venus,
+qui, sachant l'apprécier, lui témoignaient la plus
+vive amitié; il sentait que les jeunes artistes s'abandonnaient
+en partie à son influence. Mais ces avantages,
+dans un cercle restreint, ne le dédommageaient
+point du jugement que le peuple au dehors continuait
+à élever contre lui. Il ne connaissait pas cette
+philosophie qui porte les gens à se satisfaire eux-mêmes
+de leur mérite, en méprisant l'opinion des
+contemporains. Il avait eu dès l'abord conscience de
+sa valeur, il avait tout de suite vu qu'elle devrait
+être un jour universellement reconnue et faire mettre
+son &oelig;uvre au premier rang. Mais cette reconnaissance
+<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span>
+qu'il se promettait toujours de voir venir
+reculait sans cesse, et chaque fois qu'elle s'évanouissait,
+il en éprouvait de la tristesse. Il comprenait
+la vie d'artiste sous la forme des succès
+éclatants d'un Rubens. Les honneurs, les postes
+officiels, les distinctions des académies, l'entrée
+dans les Instituts, puisque ces choses existaient et étaient
+acquises à d'autres, lui semblaient à lui aussi son
+dû. Il souffrait de ne pouvoir les obtenir, alors que
+les autres s'en paraient sous ses yeux.</p>
+
+<p>Homme du monde, ayant le goût de la société,
+c'était pour lui un perpétuel agacement de voir, dans
+les salons, les sourires et les compliments des
+femmes, les hommages des hommes aller à ces
+artistes en renom qui le combattaient, l'expulsaient
+des expositions, accaparaient les honneurs, pendant
+que lui, traité en artiste inférieur, n'était goûté que
+pour les manières distinguées et l'esprit de conversation
+qu'on lui reconnaissait comme seule supériorité.
+Et puis! pendant que les autres encore arrivaient
+à la richesse, il continuait d'empiler les toiles
+dans son atelier et, s'il en vendait de temps en
+temps, il n'en retirait que des sommes minimes,
+qui lui permettaient tout juste de faire face aux
+dépenses de sa vie, tenue sur un pied modeste.
+Lorsqu'il travaillait, lorsqu'il était avec ses amis,
+son entrain naturel, son élasticité de tempérament
+<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span>
+le maintenaient à l'état d'homme gai, mais lorsqu'il
+se retrouvait dans le monde, lorsque les refus des
+jurys ou les injures et les railleries de la presse se
+reproduisaient, il en ressentait une très grande
+amertume. A mesure que les années s'écoulaient, il
+devenait cet homme qui a eu certaines ambitions
+qu'il sait justifiées et qu'il croyait réalisables, et qui,
+à mesure qu'il les voit s'évanouir, éprouve une
+intime déception.</p>
+
+<p>Manet était un Parisien qui personnifiait, portés
+à toute leur puissance, les sentiments et les habitudes
+des Parisiens. Il représentait, avec sa sensibilité
+d'artiste, ses penchants d'homme du monde, son
+besoin de sociabilité, le Parisien par les côtés de
+raffinement où il se distingue, mais aussi où il
+arrive à un genre de vie presque artificiel. Il ne
+pouvait donc vivre qu'à Paris et, en outre, il ne
+pouvait y vivre que d'une certaine manière. A
+l'époque où il apparaissait, ce qu'on appelait le Boulevard,
+l'espace compris entre la rue Richelieu et la
+Chaussée-d'Antin, était depuis longtemps un lieu à
+part. Paris n'était point alors la ville envahie par
+les provinciaux et les étrangers, que les chemins de
+fer y versent aujourd'hui. Le Boulevard était encore
+libre de cohue, et, dans l'après-midi, une élite de
+gens, plus Parisiens que les autres, pouvait venir
+s'y rencontrer, s'y promener et y flâner. Il y a eu
+<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span>
+trois ou quatre générations d'hommes de raffinement
+fixés au Boulevard, par des liens aussi puissants
+que ceux qui peuvent attacher certaines plantes au
+sol nécessaire à leur vie. Pour ces gens-là, respirer
+l'air du Boulevard était un besoin et la nostalgie du
+Boulevard, par suite d'éloignement, devenait une
+maladie. Manet aura été un des derniers représentants
+de cette manière d'être; il sera resté un de ceux
+pour qui la fréquentation du Boulevard aura été une
+pratique de toute la vie.</p>
+
+<p>Il y avait sur le Boulevard un coin comme nul
+autre, une maison privilégiée, où les habitués
+étaient traditionnellement illustres, le café Tortoni,
+à l'angle de la rue Taitbout. Sa réputation remontait
+au premier empire, alors que Talleyrand l'avait
+choisi pour y dîner et s'y retrouver avec ses amis.
+Ensuite Alfred de Musset l'avait adopté et, quand il
+a montré dans Mardoche le jeune homme livré aux
+plaisirs de Paris, il le promène naturellement sur
+le Boulevard et il désigne le Boulevard en nommant
+Tortoni.</p>
+
+<p class="left30">Mardoche habit marron, en landau de louage,<br />
+Pardevant Tortoni, passait en grand tapage.</p>
+
+<p>Après Musset, étaient venus Rossini et Théophile
+Gautier. Manet, comme enfant de Paris, était entré
+dans cette tradition. Dès l'origine, puis alors qu'il
+<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span>
+était le plus honni et repoussé, il allait faire sa visite
+quotidienne au Boulevard et sa station à Tortoni.
+On y était hostile ou indifférent à son art. Aussi ne
+se trouvait-il point là comme artiste et, entre lui et
+les gens avec lesquels s'étaient nouées ces relations
+familières, qui naissent du coudoiement quotidien,
+il n'était question ni de son esthétique, ni de ses
+succès ou insuccès. Il revenait tous les jours, simplement
+comme Parisien, mû par le besoin de fouler
+le sol d'élection du vrai Parisien.</p>
+
+<p>Le Boulevard, lieu de promenade tranquille,
+n'existe plus, il est devenu une grande rue cosmopolite.
+Les théâtres, les brasseries, les banques, les
+maisons à spectacles, attirent les foules, qui ont noyé
+les élégants et les raffinés. Le café Tortoni, soumis
+à la loi commune du changement et ne pouvant survivre
+à la disparition de la société dont il était le
+centre, s'est fermé. Il a été remplacé par une vulgaire
+boutique. Mais la maison subsiste, et je ne
+passe jamais auprès sans que Manet ne m'apparaisse.
+Je le revois assis devant le perron ou dans la salle en
+bas, ou encore déjeunant avec ses amis, au premier
+étage. Il reste ainsi dans le souvenir, comme un de
+ces anciens Parisiens sociables par-dessus tout.</p>
+
+<p class="p4"><a name="Page_192" id="Page_192"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span></p>
+
+<h2>L'&OElig;UVRE GRAVÉE</h2>
+<p class="p4"><a name="Page_194" id="Page_194"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span></p>
+
+<h3>X</h3>
+
+<h4>L'&OElig;UVRE GRAVÉE</h4>
+
+<p class="p2">L'&oelig;uvre gravée de Manet se compose principalement
+d'eaux-fortes et de lithographies. Les eaux-fortes
+s'étendent de ses débuts à sa fin. Une des premières,
+<i>Silentium</i>, marque son commencement; la
+dernière, <i>Jeanne</i>, est de 1882. C'est entre les années
+1862 et 1867 qu'il s'est surtout montré fécond
+comme aquafortiste. Il est alors dans cette période
+où il aime à faire poser des Espagnols, et un grand
+nombre de ses eaux-fortes est consacré à des motifs
+espagnols.</p>
+
+<p>Il apportait dans l'eau-forte cette coutume de ne
+point se répéter, qui était le fondement de son art.
+<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span>
+Il innovait sans cesse, même quand il mettait sous
+la forme gravée des sujets déjà peints. Plusieurs de
+ses eaux-fortes reproduisent de ses tableaux à
+l'huile, mais d'une manière très libre. On a ainsi
+deux eaux-fortes de l'<i>Olympia</i>, en deux dimensions.
+Elles laissent voir entre elles des différences et
+montrent également des variantes, sur le tableau
+original. La plus petite a été faite pour illustrer
+l'article d'Emile Zola de la <i>Revue du XIX<sup>e</sup> siècle</i>,
+réimprimé en brochure. Dans cette circonstance
+Manet, jaloux de soutenir l'éloge que Zola présentait
+de lui et de son <i>Olympia</i>, s'est appliqué à obtenir
+une grande précision de dessin et un rare fini des
+traits de la pointe.</p>
+
+<p>Les planches de ses eaux-fortes ont été laissées
+dans des états très divers; quelques-unes ne présentent
+que des esquisses ou même des indications
+de sujets cherchés, tandis que d'autres, comme
+<i>Lola de Valence</i>, l'<i>Enfant à l'Épée</i>, ont été très travaillées.
+L'ensemble de l'&oelig;uvre comprend des reproductions
+de tableaux anciens, comme les <i>Petits
+cavaliers</i>, l'<i>Infante Marguerite</i>, <i>Philippe IV</i> de Velasquez;
+des reproductions de ses propres tableaux,
+comme le <i>Buveur d'absinthe</i>, le <i>Gamin au chien</i>, le
+<i>Chanteur espagnol</i>, <i>Lola de Valence</i>, l'<i>Acteur tragique</i>,
+les <i>Bulles de savon</i>, <i>Mlle V*** en costume
+d'espada</i>, le <i>Liseur</i>; des compositions originales,
+<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span>
+comme <i>Silentium</i>, l'<i>Odalisque couchée</i>, la <i>Toilette</i>,
+la <i>Convalescente</i>; des portraits, comme ceux de Baudelaire,
+d'Edgar Poe, de son père.</p>
+
+<p>Une de ses eaux-fortes à laquelle on est particulièrement
+ramené par le charme qui s'en dégage,
+<i>Lola de Valence</i>, montre combien, quand le sujet
+l'y portait, il savait user des ressources les plus subtiles
+de l'outil. Pendant longtemps ses &oelig;uvres gravées
+n'ont pourtant pas rencontré plus de faveur
+que ses tableaux. Elles étaient profondément
+dédaignées. Manet n'était, disait-on, qu'un artiste
+incomplet, dépourvu peut-être encore plus de
+science sur le terrain de la gravure que sur celui de
+la peinture. Mais sur les deux, il avait au contraire
+étudié les maîtres et savait ce qu'on peut apprendre.
+Il aimait, à l'occasion, à disserter sur le mérite des
+aquafortistes ses devanciers. Ceux qu'il goûtait le
+mieux, vers lesquels il s'était surtout senti porté,
+étaient Canal et Goya. Dans l'eau-forte comme dans
+la peinture, il était donc allé d'instinct vers Venise
+et l'Espagne.</p>
+
+<p>Ce n'est pas que ses sujets espagnols du début,
+pas plus que ceux qui les ont suivis, aient été traités
+d'une manière qui rappelle les procédés, soit de
+Canal, soit de Goya. Il était trop foncièrement original
+pour avoir pu imiter les autres. Mais dans plusieurs
+de ses eaux-fortes, comme dans certains de
+<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span>
+ses tableaux, il a aimé, de propos délibéré, à faire
+apparaître la réminiscence des devanciers ses favoris.
+C'est ainsi que sa <i>Femme à la mantille</i> a été
+exécutée, ouvertement, dans la manière de Goya.
+L'emprunt à un étranger était d'ailleurs, dans ce
+cas, de circonstance, car il s'agissait d'illustrer, sous
+une forme appropriée, un sonnet intitulé <i>Fleur
+exotique</i>, inséré dans la collection des <i>Sonnets et
+Eaux-fortes</i>, publiée par Alphonse Lemerre en 1869,
+à laquelle les principaux poètes et artistes du temps
+avaient collaboré. L'eau-forte connue maintenant
+comme la <i>Femme à la mantille</i> s'est même d'abord
+appelée <i>Fleur exotique</i> et elle a été cataloguée sous
+ce titre à l'exposition posthume de Manet, à l'École
+des Beaux-Arts, en 1884. Dans quelques-unes de
+ses eaux-fortes, particulièrement dans le <i>Philosophe</i>,
+il a introduit des traits en zigzag, rappelant la
+manière de Canal, qu'il trouvait spécialement
+souple et charmante.</p>
+
+<p>Les eaux-fortes détachées sont au nombre d'une
+cinquantaine. Il existe dans les collections, en
+France et aux États-Unis, quelques pièces ignorées
+et non décrites, et ce ne sera que lorsqu'on aura
+fait les recherches nécessaires, qu'un catalogue définitif
+pourra être dressé. Les différentes eaux-fortes
+se trouvent en tirages et en épreuves de mérite fort
+divers, quelques-unes ont été très peu tirées et sont
+<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span>
+très rares. Neuf pièces, tirées à cinquante exemplaires,
+avec frontispice spécial,&mdash;guitare et chapeau,&mdash;ont
+paru en album chez Cadart et Chevalier
+en 1874: le <i>Chanteur espagnol</i>, les <i>Gitanos</i>, <i>Lola de
+Valence</i>, l'<i>Homme mort</i>, les <i>Petits cavaliers</i>, le <i>Gamin
+au chien</i>, la <i>Petite fille</i>, la <i>Toilette</i>, l'<i>Infante
+Marguerite</i>.</p>
+
+<p>Les lithographies sont moins nombreuses que les
+eaux-fortes, on n'en compte pas plus de douze:
+<i>Lola de Valence</i> et la <i>Plainte Moresque</i>, comme frontispices
+à des &oelig;uvres musicales, le <i>Gamin au chien</i>,
+le <i>Rendez-vous de chats</i>, les deux <i>Portraits de M<sup>lle</sup> Morisot</i>,
+<i>Course à Longchamp</i>, le <i>Ballon</i>, l'<i>Exécution de
+Maximilien</i>, la <i>Guerre civile</i>, la <i>Barricade</i>, <i>Polichinelle</i>.
+A ranger à la suite des lithographies des dessins,
+reportés sur pierre et tirés comme lithographies:
+deux pièces, <i>Au Café</i>, et une pièce, <i>Au
+Paradis</i> (Des spectateurs au théâtre).</p>
+
+<p>Il a donné à une publication spéciale, l'<i>Autographe</i>,
+du 2 avril 1865, une page de croquis, où se
+voient le Buveur d'eau, un danseur et une danseuse
+espagnols et la tête de Lola de Valence, et à la même
+publication, en 1867, trois croquis, la tête du Buveur
+d'absinthe, la malade et le torero mort.</p>
+
+<p>La lithographie du <i>Rendez-vous de chats</i>, de grand
+format, a été faite en 1868, pour être collée au milieu
+d'une affiche annonçant le livre de Champfleury sur
+<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span>
+les chats. Avant de l'exécuter Manet avait combiné
+son sujet, sous la forme d'une gouache, avec la
+pensée d'arriver à frapper les passants. Il avait donc
+placé un chat noir à côté d'une chatte blanche. Tous
+les deux déroulent une longue queue dans l'espace;
+ils s'ébattent sur les toits; dans le fond, des tuyaux
+de cheminée correspondent au chat noir et la lune
+blanche et vermeille, à travers les nuages, forme
+une sorte de complément à la chatte blanche. Il
+s'était fort diverti à cette fantaisie. Il avait promis à
+Champfleury qu'elle attirerait les regards. Il ne
+l'avait pas trompé. A cette époque l'affiche illustrée
+à personnages, qui s'est tant répandue depuis, demeurait
+presque inconnue, l'affichage d'un motif
+dessiné était une nouveauté. Les passants s'attroupèrent
+donc devant ces chats. Ils les regardaient
+étonnés. Beaucoup se fâchaient, persuadés que Manet
+avait voulu se moquer d'eux. On revoyait ainsi,
+dans la rue, devant son affiche, le soulèvement qu'on
+avait vu aux Salons devant certains de ses tableaux.
+Cette lithographie, tirée à de nombreux exemplaires,
+s'est perdue sur les murailles; elle est
+devenue comme introuvable, au grand désespoir des
+collectionneurs. Une gravure sur bois, faite d'après
+le motif du <i>Rendez-vous de chats</i>, a été introduite
+dans le livre même de Champfleury, les <i>Chats</i>.</p>
+
+<p>Les portraits lithographiés de M<sup>lle</sup> Morisot, sous
+<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span>
+deux formes différentes, au trait et en plein, ont été
+exécutés d'après un tableau à l'huile.</p>
+
+<div class="figcenter"><img src="images/illus_200.jpg" width="350" height="486"
+alt="JEANNE" title="" /></div>
+<p class="center"><span class="smcap"><b>JEANNE</b></span></p>
+
+<p>La <i>Guerre civile</i> et la <i>Barricade</i> rappellent la
+bataille qui a eu lieu dans les rues de Paris, à la
+fin de mai 1871, entre les gardes nationaux fédérés
+et l'armée de Versailles. La <i>Guerre civile</i> donne en
+particulier l'image tragique d'un garde national
+mort, abandonné le long d'une barricade démantelée.
+La scène n'a point été composée. Manet
+l'avait réellement vue, à l'angle de la rue de
+l'Arcade et du boulevard Malesherbes; il en avait
+pris un croquis sur place.</p>
+
+<p>Le <i>Polichinelle</i>, avec variantes, est d'abord apparu
+en aquarelle, puis dans le tableau à l'huile exposé
+au Salon de 1874. Il a enfin été répété sous la forme
+de lithographie coloriée. Théodore de Banville fit,
+pour cette dernière, un distique placé au bas:</p>
+
+<p class="left30">Féroce et rose, avec du feu dans sa prunelle<br />
+Effronté, saoul, divin, c'est lui Polichinelle</p>
+
+<p>Indépendamment des eaux-fortes et des lithographies
+à l'état de pièces séparées, Manet a produit
+des séries d'eaux-fortes, de lithographies et de
+dessins sur bois, pour illustrer divers ouvrages.</p>
+
+<p>Il a ainsi illustré d'eaux-fortes le <i>Fleuve</i>, poésie
+de Charles Cros, en 1874. Une libellule comme frontispice,
+un oiseau volant, en cul-de-lampe, et six
+<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span>
+légères compositions, qui représentent les divers
+aspects de la nature que voit le fleuve dans son
+cours, depuis la montagne où il naît, jusqu'à la mer
+où il se perd.</p>
+
+<p>Il a illustré de six dessins reportés sur pierre et
+tirés comme lithographies le <i>Corbeau</i> d'Edgar Poe,
+traduit par Stéphane Mallarmé, chez Lesclide, 1875.
+Le premier dessin, en frontispice, est une tête de
+corbeau, le dernier un <i>ex libris</i>, un corbeau volant.
+Les quatre autres illustrent le texte. Ils sont d'une
+grande puissance et atteignent au fantastique, où
+s'est élevé le poète lui-même. De pareilles compositions
+étaient trop hardies pour plaire tout d'abord.
+Les acheteurs furent si peu nombreux que l'éditeur
+s'abstint pour longtemps, après l'avoir annoncée, de
+publier une nouvelle &oelig;uvre d'Edgar Poe, la <i>Cité en
+la Mer</i>, que Mallarmé et Manet avaient également
+traduite et illustrée de concert.</p>
+
+<p>Il a dessiné quatre petits bois pour l'illustration
+d'un tirage spécial de l'<i>Après-midi d'un Faune</i>, de
+Stéphane Mallarmé, en 1876.</p>
+
+<p class="left30">Ces nymphes je les veux perpétuer.</p>
+
+<p>Il les a perpétuées, s'ébattant légères au milieu des
+roseaux, et le Faune les guette de loin. Ces quatre
+compositions sont d'un imprévu et d'une technique
+<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span>
+qui les distinguent de cette gravure sur bois généralement
+si banale au milieu de nous.</p>
+
+<p>En outre des bois exécutés comme illustrations
+de l'<i>Après-midi d'un Faune</i>, Manet a encore dessiné
+sur bois, pour la gravure: Une <i>Olympia</i>, montrant
+des variantes d'avec le tableau à l'huile, les eaux-fortes
+et l'aquarelle. Le <i>Chemin de fer</i>, reproduction
+de son tableau du Salon de 1874. <i>La Parisienne</i>,
+en trois variantes, pour le <i>Monde nouveau</i>, en 1874,
+dont deux, tirées comme épreuves, sont restées
+inédites.</p>
+
+<p>Il a donné au journal illustré la <i>Vie moderne</i> des
+croquis et dessins, reproduits dans les numéros
+des 10 et 17 avril et 8 mai 1880.</p>
+
+<p>Il a dessiné un portrait de Courbet, pour figurer,
+reproduit par le procédé du gillotage, en tête de
+l'étude de M. d'Ideville sur Courbet, publiée
+en 1878. Courbet était mort à cette époque. Ce
+portrait si plein de vie n'a cependant été fait que de
+souvenir, à l'aide d'une photographie. Mais il a fait
+poser Claude Monet pour le portrait de lui reproduit
+également par le gillotage, dans le journal
+illustré la <i>Vie moderne</i> du 12 juin 1880, et mis en
+tête du catalogue de l'exposition des &oelig;uvres de
+Claude Monet, faite en juin 1880, à la <i>Vie moderne</i>,
+sur le boulevard des Italiens.</p>
+
+<p>Cette exposition avait été organisée par Georges
+<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span>
+Charpentier, l'éditeur, à qui appartenait le journal.
+Il avait pensé qu'elle servirait utilement Claude
+Monet et l'art impressionniste, mais on ne change
+pas tout à coup le goût du public et Monet était
+en 1880 si généralement méprisé, que l'exposition
+de ses &oelig;uvres tenue dans un rez-de-chaussée,
+ouvert sur le boulevard, où l'on entrait gratuitement,
+ne fut guère qu'un passage de gens venant
+rire et se moquer. Charpentier avait fait imprimer
+un catalogue avec une notice sur Monet, qu'il
+m'avait demandée, et, en tête, comme attrait spécial,
+se trouvait le portrait de Monet par Manet. Il s'était
+imaginé que cette plaquette illustrée se recommanderait
+au public. Il en avait fixé le prix à cinquante
+centimes, mais les visiteurs se succédaient, sans que
+pas un voulût dépenser une somme aussi énorme
+pour un tel objet. Il en réduisit le prix à dix
+centimes. Le catalogue eut après cela quelques
+acheteurs. On l'avait tiré à un grand nombre
+d'exemplaires et, deux ou trois jours avant la fermeture
+de l'exposition, il en restait encore beaucoup.
+Charpentier décida qu'on les donnerait. En effet le
+gardien, d'un air engageant, en faisait l'offre aux
+visiteurs. Quelques-uns, les plus sages, prenaient le
+catalogue, c'était après tout du papier qui ne coûtait
+rien, mais la plupart le refusaient en riant. Ils se
+jugeaient ainsi fort malins. Cette exposition d'art
+<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span>
+impressionniste leur faisait l'effet d'une farce et
+l'offre du catalogue n'en était, à leurs yeux, que le
+couronnement. Ils croyaient donc prouver toute leur
+supériorité (à farceur, farceur et demi) en refusant
+l'offre et en montrant ainsi qu'ils n'étaient
+point dupes de la plaisanterie. Quand l'exposition se
+ferma, il restait un gros paquet de catalogues,
+qu'on n'avait réussi à faire prendre au public ni
+pour argent ni par amour.</p>
+
+<p>Cependant en 1899 il m'est tombé sous la main
+le catalogue d'un libraire, vendant des plaquettes
+curieuses, et j'y vis figurer celle de l'exposition de la
+<i>Vie moderne</i>, marquée comme chose rare et cotée un
+franc. Un franc! en 1899, le catalogue d'art impressionniste
+dont on n'avait pas voulu pour rien
+en 1880. Quelle révolution cela indiquait comme
+accomplie dans le goût du public!</p>
+
+<p class="p4"><a name="Page_206" id="Page_206"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span></p>
+
+<h2>LES DESSINS ET LES PASTELS</h2>
+<p class="p2"><a name="Page_208" id="Page_208"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span></p>
+
+<h3>XI</h3>
+
+<h4>LES DESSINS ET LES PASTELS</h4>
+
+<p>Les dessins de Manet confirmeraient, s'il en était
+besoin, le fait que ses tableaux de jeunesse nous
+avaient déjà appris, qu'il avait sérieusement étudié
+les vieux maîtres à ses débuts et au cours de ses
+voyages. M. Auguste Pellerin, dans sa collection si
+riche et si variée d'&oelig;uvres de Manet, possède ses
+dessins du voyage d'Italie. Ils sont nombreux et
+montrent, ce à quoi on ne se serait peut-être pas
+attendu, qu'il ne s'était pas borné à étudier ces
+maîtres vers lesquels il se sentait plus particulièrement
+porté, mais qu'il avait aussi pris une réelle
+connaissance des autres. Beaucoup de ses croquis
+<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span>
+s'appliquent à des sujets de l'école romaine et un
+dessin, parmi les plus importants, reproduit une des
+figures principales de l'<i>Incendie du Borgo</i>, par Raphaël,
+dans les chambres du Vatican.</p>
+
+<p>Les dessins, chez Manet, demeurent généralement
+à l'état d'esquisses ou de croquis. Ils ont été faits
+pour saisir un aspect fugitif, un mouvement, un trait
+ou détail saillant. Dans cet ordre de travail, on
+peut dire qu'il était toujours prêt. De tout temps, il
+a eu près de lui, à l'atelier, des feuillets assemblés
+pour dessiner et, dans sa poche, un calepin avec un
+crayon. Le moindre objet ou détail d'un objet, qui
+intéressait ses regards, était immédiatement fixé sur
+le papier. Ces croquis, ces légers dessins qu'on peut
+appeler des instantanés, montrent avec quelle sûreté
+il saisissait le trait caractéristique, le mouvement
+décisif à dégager. Je ne trouve à lui comparer, dans
+cet ordre, qu'Hokousaï qui, dans les dessins de premier
+jet de sa <i>Mangoua</i>, a su associer la simplification
+à un parfait déterminisme du caractère. Aussi
+Manet admirait-il beaucoup ce qu'il avait pu voir
+d'Hokousaï, et les volumes de la <i>Mangoua</i> qui lui
+étaient tombés sous la main étaient de sa part
+l'objet de louanges sans restriction. Le dessin avait
+été en effet compris par Manet, de même que par
+Hokousaï avant lui, comme surtout destiné à fixer
+l'aspect saillant d'un être ou d'un objet, sans complications
+<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span>
+et accessoires. Dans ces conditions, la sûreté
+de main doit correspondre à la justesse de vision et
+le mérite de l'&oelig;uvre légère réside dans sa vérité.
+Le croquis tenu à sa forme sommaire, improvisée,
+doit cependant rendre ce qu'il rend d'une manière
+assez saisissable pour offrir une &oelig;uvre vivante et
+intéressante dans sa fragilité. Or, les croquis de
+Manet font bien réellement voir comme réalisé ce
+qu'ils ont été appelés à représenter. M. de Saint-Albin
+a fourni le sujet de l'un d'eux. Le petit personnage
+a juste quelques centimètres; il a été
+crayonné d'un trait si rapide, que le contour en
+silhouette existe seul, sans les détails du visage ou
+des vêtements. Mais que cet être minuscule est donc
+ressemblant! On aurait pu multiplier les séances
+sur un portait de grandeur naturelle, sans dépasser
+le résultat obtenu ici du premier coup. M. de Saint-Albin
+était un homme aimable, un collectionneur,
+un original, qu'on voyait apparaître sur le Boulevard
+à une certaine heure de l'après-midi. Il personnifiait
+vers 1870 ce Parisien légendaire, que l'on disait
+n'avoir jamais pu quitter Paris. Manet l'a croqué
+regardant une estampe, avec son chapeau à larges
+bords, sa grosse cravate, son lorgnon, sa démarche
+spéciale et, sur le papier, il se trouve aussi saisissable,
+dans ses particularités, qu'il a jamais pu
+l'être rencontré sur le Boulevard.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span>
+Il en est un autre que Manet a aussi pris sur le
+vif, le maréchal Bazaine. Un jour, au cours du
+procès Bazaine, nous nous rendîmes, Manet et moi,
+avec un groupe d'amis, à Trianon. C'était la première
+fois que nous y allions et je me rappelle que
+longtemps, nous contemplâmes, en silence, la scène
+imposante présentée par le conseil de guerre. A la
+fin, Manet avait fixé les yeux sur l'accusé. Tout à
+coup, tirant de sa poche le petit calepin qui ne le
+quittait jamais, il se mit à crayonner. Il décrivait
+un trait en rond, qui représentait la tête, et ajoutait
+deux ou trois points, pour la bouche et les yeux.
+Il avait ainsi dessiné plusieurs croquis, lorsque se
+tournant de droite et de gauche, il nous les montra,
+en disant: «Mais regardez donc cette boule de billard!»
+L'expression était absolument juste, car en
+examinant les croquis et en les comparant avec la
+tête de l'original placée devant soi, on constatait que
+la ressemblance était frappante. Un de ces croquis
+subsiste. Il a fait partie de la vente de Manet, en
+1884. C'est un document historique.</p>
+
+<p>Il donne le vrai Bazaine, le Bazaine réel, en
+opposition aux deux ou trois autres, qu'à des moments
+différents, l'imagination a créés. Il y a eu
+d'abord le «glorieux» Bazaine, le général cru supérieur,
+en qui la France avait mis follement son
+espoir. Puis, après la capitulation, est venu le grand
+<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span>
+traître, le monstre qui ayant pu vaincre, ne l'a pas
+voulu. L'un est né de l'espérance, l'autre du désespoir.
+Le vrai était celui que Manet avait saisi et mis
+au point, l'être de petite intelligence, au regard
+fuyant, n'ayant d'autre qualité que la bravoure,
+incapable de diriger avec succès une grande armée,
+qui, lorsqu'il s'est senti perdu dans Metz, s'est laissé
+entraîner à des actes de félonie, pour lesquels il a
+été justement flétri et condamné. Tout cela est dans
+le petit croquis fait à Trianon, se lit sur la tête en
+«boule de billard».</p>
+
+<p>Manet a eu de tout temps l'habitude de se servir
+rapidement du crayon; on peut dire que son système
+de dessin n'a jamais varié. Mais à une pratique fondamentale,
+sont venus se superposer des procédés,
+qui ont changé avec les années. A ses débuts, il
+employait volontiers l'aquarelle dans des études préliminaires,
+pour fixer les tons ou l'arrangement de
+ses tableaux, ou même il reproduisait par ce moyen,
+sous une nouvelle forme, ses &oelig;uvres déjà peintes à
+l'huile. Il a ainsi laissé un certain nombre d'aquarelles,
+consacrées au <i>Chanteur espagnol</i>, au <i>Déjeuner
+sur l'Herbe</i>, à l'<i>Olympia</i>, au <i>Christ aux Anges</i>, à la
+<i>Jeune femme couchée en costume espagnol</i>, aux
+<i>Courses</i>, etc. Il s'est aussi souvent servi de l'aquarelle
+pour prendre des vues en plein air ou s'assurer
+des indications de paysage. Mais en avançant, il ne
+<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span>
+recourt plus qu'accessoirement à ce moyen, pour
+user d'un nouveau, le pastel.</p>
+
+<p>Son premier pastel date de 1874. C'est un portrait
+de sa femme, étendue sur un canapé, exécuté dans
+une gamme de tons bleus-gris. A partir de ce moment,
+il continue à se servir du pastel, surtout pour
+les portraits de femme. Les productions de ce genre
+ont été particulièrement nombreuses à la fin de sa
+vie, alors qu'il avait été atteint par l'ataxie. Les
+&oelig;uvres demandant une grande dépense de force physique
+lui étaient devenues d'abord difficiles, puis lui
+furent à la fin interdites, et le pastel lui permettait
+de se livrer à un travail relativement facile, qui le
+distrayait, en lui obtenant la société des femmes
+agréables qui venaient poser. Il a ainsi exécuté, dans
+les dernières années de sa vie, les portraits de
+femmes appartenant à des mondes divers: M<sup>me</sup> Zola,
+M<sup>me</sup> du Paty, M<sup>me</sup> Guillemet, M<sup>lle</sup> Lemaire, M<sup>lle</sup> Lemonnier,
+M<sup>lle</sup> Eva Gonzalès, M<sup>me</sup> Méry Laurent,
+M<sup>me</sup> Martin, M<sup>lle</sup> Marie Colombier, etc. Quelques-uns
+des portraits les plus caractéristiques sont restés
+anonymes ou n'ont été désignés que par des titres
+fantaisistes: la <i>Femme au carlin</i>, la <i>Femme voilée</i>,
+la <i>Femme à la fourrure</i>, la <i>Viennoise</i>, <i>Sur le banc</i>.</p>
+
+<p>Il avait fini par prendre grand goût au pastel. Il y
+trouvait à la fois le moyen de fixer la lumière, de
+juxtaposer les tons vifs et de rendre des types
+<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span>
+variés. Aussi ses portraits au pastel offrent-ils un
+ensemble où l'on peut voir la femme, telle qu'elle
+s'est présentée dans la seconde moitié du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle
+et, en addition, les combinaisons de coloris les plus
+délicates ou les plus osées.</p>
+
+<p>Il n'en a guère retiré avantage au point de vue
+pécuniaire. Il n'en a vendu que très peu, à des prix
+fort minimes. La plupart étaient faits pour des personnes
+amies, auxquelles il était heureux de plaire
+en les leur offrant. Il exposa cependant au journal
+la <i>Vie Moderne</i>, en avril 1880, une série d'&oelig;uvres
+où les pastels tenaient la place principale, et le plus
+grand nombre était à vendre. On lui en acheta tout juste deux.</p>
+
+<p>En outre de ses portraits de femmes, il a aussi
+fait au pastel des portraits d'hommes, dont plusieurs
+sont des têtes à caractère. On a ainsi de lui Constantin
+Guys, cet artiste qui fut le dessinateur de
+l'<i>Illustrated London news</i> lors de la guerre de
+Crimée, qui a produit des dessins et des aquarelles,
+où il passe des femmes élégantes et aristocratiques
+montrées dans de somptueux équipages, aux courtisanes
+présentées sous les formes les plus réalistes.
+Cabaner, le musicien incompris, en gestation perpétuelle
+d'&oelig;uvres extraordinaires, qui se dédommageait
+de sa déconvenue en faisant des mots singuliers,
+reproduits par les petits journaux. Enfin le
+<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span>
+poète George Moore. Ce dernier, au moment où
+Manet l'a fait poser, était à cette période de la jeunesse
+où on se cherche une voie. Anglo-Irlandais il
+était venu à Paris pour étudier la peinture et, en
+même temps qu'il fréquentait les ateliers, il s'adonnait
+à la poésie. Il composait des vers même en
+français. Il était alors plongé dans une sorte de
+raffinement esthétique et de sentimentalisme quintessencié,
+qui lui donnait passablement l'air d'un
+homme absent. C'est ce trait de physionomie que
+Manet a saisi pour le fixer, en l'accentuant même,
+selon son habitude, et c'est ce qui a donné à son
+George Moore l'aspect si caractéristique, qui le distingue.
+Depuis l'original a délaissé le sentimentalisme
+et la nébulosité. Il est entré dans une voie
+opposée, en étudiant la vie réelle, il s'est fait sa
+place comme romancier de m&oelig;urs. Sa figure s'est
+modifiée naturellement, en même temps que changeaient
+son mode d'esprit et la tournure de ses
+pensées. Mais le portrait demeure comme le témoin
+de la sûreté d'observation avec laquelle son auteur
+savait saisir même ces traits de caractère, qui pouvaient
+n'être, en partie, que transitoires.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span></p>
+
+<h2>LES DERNIÈRES ANNÉES</h2>
+<p class="p4"><a name="Page_218" id="Page_218"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span></p>
+
+<h3>XII</h3>
+
+<h4>LES DERNIÈRES ANNÉES</h4>
+
+<p class="p2">Manet, après avoir quitté son atelier de la rue de
+Saint-Pétersbourg, en avait pris un, en 1879, au
+numéro 77 de la rue d'Amsterdam, où il devait
+rester jusqu'à sa mort.</p>
+
+<p>En 1880, il envoie au Salon <i>Chez le Père Lathuille</i>,
+un plein air, et le <i>Portrait de M. Antonin Proust</i>,
+exécuté dans l'atelier. Le premier de ces tableaux
+avait été peint dans le jardin du Père Lathuille, un
+des restaurants les plus vieux et les plus connus de
+Paris, situé à l'entrée de l'avenue de Clichy. Avant
+que les limites de la ville de Paris n'eussent été
+portées aux fortifications, il avait été une ces maisons,
+<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span>
+hors barrières, que les Parisiens fréquentaient
+le dimanche et où ils aimaient à célébrer noces et
+festins. Horace Vernet, en 1820, l'avait donné comme
+fond à son tableau de bataille, le <i>Maréchal Moncey
+à la barrière de Clichy en 1814</i>. La lithographie, en
+popularisant le tableau, avait en même temps recommandé
+le restaurant aux patriotes, alors épris
+d'Horace Vernet et de ses &oelig;uvres. Manet, qui habitait
+dans le voisinage, rue de Saint-Pétersbourg,
+allait y déjeuner ou dîner de temps en temps. Il
+avait eu l'idée d'utiliser le jardin, lieu tranquille,
+pour y peindre une scène de plein air: un tout
+jeune homme y ferait la cour à une femme. En bon
+observateur, il avait conçu sa scène, telle que
+la vie l'offre généralement, où les tout jeunes gens
+s'éprennent de femmes plus âgées qu'eux. Le tableau
+représente les amoureux assis à une table, où ils
+achèvent de déjeuner. Le jouvenceau montre la plénitude
+de sa passion et laisse deviner des demandes
+pressantes, tandis que la femme, une personne dans
+les trente ans, fait la mijaurée devant lui et se
+tient sur la réserve, pour le mieux captiver.</p>
+
+<p>On ne pouvait reprocher à Manet, devant cette
+scène, comme on l'avait fait devant d'autres, de
+peindre des gens dans des attitudes «incompréhensibles»,
+ne se livrant à aucune action déterminée.
+Les amoureux du Père Lathuille jouaient si bien
+<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span>
+leur rôle, qu'on les comprenait à première vue.
+Manet, qui peignait la vie en la serrant toujours de
+près, pouvait trouver des motifs diversifiés à l'infini,
+parce que la vie est ainsi diversifiée. Aux scènes où
+les personnages simplement juxtaposés étaient tenus
+inactifs, telles que les yeux en rencontrent partout,
+il savait en faire succéder d'autres, où ils s'appliquaient
+à des actions caractéristiques. Il avait, du
+reste, dans le cas actuel, obtenu son effet par des
+moyens décisifs quoique très simples. Le jeune
+homme, dans sa franchise, vu de face, montre par
+l'animation de ses traits la passion qui le possède,
+tandis que se dissimulant presque et ne se présentant
+que d'un profil effacé, la femme révèle
+d'autant mieux sa pruderie affectée et sa réserve
+hypocrite.</p>
+
+<p><i>Chez le Père Lathuille</i> est peut-être de tous les tableaux
+de Manet celui qui laisse le mieux voir les
+particularités de la peinture en plein air. L'ensemble
+est tout entier maintenu dans la lumière. Les plans
+sont établis et les contours obtenus sans oppositions
+et sans contraste. Les parties qu'on voudrait dire
+dans l'ombre sont élevées à une telle intensité de
+clarté et de coloration, qu'elles ne se différencient
+presque pas de celles que la lumière frappe directement.</p>
+
+<p>L'autre tableau, le <i>Portrait de M. Antonin Proust</i>,
+<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span>
+avait été peint dans l'atelier et dans les tons sobres.
+L'original debout, de grandeur naturelle, arrêté aux
+genoux, est vêtu d'une redingote et coiffé d'un chapeau
+à haute forme, une main appuyée sur une
+canne, l'autre posée sur la hanche. C'est un morceau
+très ferme. La redingote boutonnée serre bien
+le personnage; on sent réellement l'existence du
+corps. Manet, lié d'amitié depuis le collège avec son
+modèle, l'avait peint de manière à révéler tout son
+caractère. En lui donnant la gravité de l'âge et de
+l'homme politique, il lui avait laissé la désinvolture
+et l'aisance de l'homme du monde et même encore
+avait su indiquer en lui l'élégant cavalier et
+le conquérant des débuts et de la jeunesse.</p>
+
+<p>En 1881, Manet envoya au Salon le <i>Portrait de
+M. Pertuiset, le chasseur de lions</i>, peint en plein air,
+et le <i>Portrait de M. Henri Rochefort</i>, peint dans
+l'atelier.</p>
+
+<p>Il avait choisi Pertuiset pour lui servir de modèle
+dans un plein air d'ordre particulier. Les Impressionnistes,
+avec leur système de travailler tout le
+temps devant la nature, étaient arrivés à en saisir
+les multiples aspects et à fixer ainsi sur la toile des
+effets inattendus. Ils avaient, par exemple, reconnu
+que l'hiver, au soleil, les ombres portées sur la
+neige peuvent être bleues et ils avaient peint de
+telles ombres bleues. Ils avaient encore découvert
+<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span>
+que, l'été, la lumière sous les arbres colore les terrains
+de tons violets et ils avaient peint des terrains
+sous bois violets. Renoir avait en particulier peint
+un bal à Montmartre, sous le titre de <i>Moulin de la
+galette</i>, et une <i>Balançoire</i>, où des personnages sont
+placés sous des arbres éclairés par le soleil. Il avait
+fait tomber sur eux des plaques de lumière à travers
+le feuillage, en colorant toute sa toile d'un ton général
+violet. Les tableaux peints en 1876 avaient été
+montrés en 1877, à l'exposition des Impressionnistes,
+rue Le Peletier.</p>
+
+<p>Cette nouveauté d'ombres bleues et violettes avait
+excité une indignation générale. Personne ne s'était
+sérieusement demandé si, lorsqu'il fait soleil, les
+ombres sur la neige et sous le feuillage pouvaient
+apparaître réellement colorées, telles que les Impressionnistes
+les représentaient. Il suffisait que les
+effets montrés n'eussent pas encore été vus, pour
+que l'esprit de routine amenât les spectateurs à se
+soulever violemment. Mais Manet, pour qui les Impressionnistes
+restaient de vieux amis, qui s'intéressait
+à toutes leurs tentatives, avait été frappé par
+leur manière hardie de peindre les ombres en plein
+air colorées. Il était allé regarder en particulier les
+reflets que le soleil donne sous le feuillage et, ayant
+trouvé qu'en effet les ombres prennent alors des
+tons où le violet prédomine, l'envie lui vint d'exécuter
+<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span>
+lui-même un tableau dans ces données.</p>
+
+<p>Il fit poser Pertuiset en l'été de 1880, sous les
+arbres de l'Elysée des Beaux-Arts, boulevard de
+Clichy. La lumière tamisée donne bien en effet une
+ombre violette générale, qui recouvre le terrain et
+enveloppe le modèle. Pertuiset était un chasseur
+émérite. Il avait été l'ami de Jules Gérard, célèbre
+sous le second empire, comme le Tueur de lions, et
+avait en partie hérité de sa renommée, pour avoir
+tué lui-même plusieurs lions. Manet a eu l'idée de
+le placer un genou en terre, comme à l'affût, la carabine
+à la main. C'est là une pose de pure fantaisie,
+qui lui a été suggérée par la qualité de chasseur
+du modèle, mais il ne faudrait pas en inférer qu'il
+ait voulu représenter une chasse au lion. S'il eût eu
+pareille intention, d'après son système de ne peindre
+que des scènes vues, il eût dû se transporter en
+Algérie, dans une région fréquentée par des lions,
+et y placer son modèle, ce qui n'était vraiment pas
+le cas, puisqu'il se contentait de le mettre au milieu
+d'un jardin parisien.</p>
+
+<p>A la fantaisie de montrer la pose d'un chasseur à
+l'affût, Manet avait ajouté celle de peindre au second
+plan une peau de lion, pour obtenir un ton tranchant
+sur l'uniformité du terrain. On a cru qu'il
+avait voulu figurer ainsi un lion, que Pertuiset eût
+été censé avoir tué sur le lieu même. Il n'en était
+<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span>
+rien. Son intention n'avait point été de représenter
+une vraie carcasse de lion. Il avait simplement peint
+la peau d'un lion, que Pertuiset avait tué près de
+Bône et qu'il conservait dans son appartement,
+étendue sur le parquet. Mais le tableau au Salon,
+avec son ton général violet, son chasseur à l'affût et
+la peau de lion par derrière, excita la bonne mesure
+de railleries qui attendait généralement les &oelig;uvres
+de Manet. Comme d'habitude on n'eut point d'yeux
+pour le mérite intrinsèque de la peinture, on ne vit
+que l'originalité et la fantaisie auxquelles l'artiste
+s'était laissé aller, et qui cette fois encore dépassaient
+la compréhension du public.</p>
+
+<p>Manet avait demandé à Henri Rochefort de le
+peindre, attiré par le caractère de sa physionomie.
+Le portrait de Rochefort est un buste, avec la tête
+de profil, un peu retournée, et les bras croisés. C'est
+un morceau puissant, de nature à plaire à un connaisseur.
+Manet qui ne l'avait exécuté que mû par
+un sentiment artistique, sans penser à en tirer profit,
+l'offrit à l'original, et il eût été heureux de le lui voir
+accepter. Mais Rochefort, qui n'a jamais aimé que la
+peinture sèche et léchée, le trouvait déplaisant. Il
+n'en voulut pas et le refusa. Quelque temps après,
+Manet le comprit dans un lot de toiles vendu à
+M. Faure.</p>
+
+<p>Les tableaux exposés en 1881 n'avaient pas eu
+<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span>
+en somme plus de succès que ceux des précédents
+Salons. Cependant ils étaient cause d'une chose
+extraordinaire, ils procuraient à leur auteur une
+récompense officielle, ils lui obtenaient une médaille
+du jury. Cet octroi d'une médaille, faveur banale en
+elle-même, puisque chaque année elle se répétait au
+profit de peintres quelconques, devenait cependant,
+dans la circonstance, un notable événement. Manet
+tant de fois repoussé des Salons, écarté soigneusement
+des Expositions universelles et, par là, désigné
+à l'animadversion des artistes, comme un
+homme de pernicieux exemple, recevait tout à coup
+une récompense; mais le fait en lui-même montrait
+un tel renversement de conduite et d'opinion, qu'on
+sentait tout de suite qu'un changement profond avait
+dû s'accomplir quelque part. Il en était bien réellement
+ainsi et cette simple médaille marquait que
+les aspirations nouvelles, longtemps comprimées,
+venaient enfin de prévaloir et de se manifester avec
+éclat.</p>
+
+<p>Pour se rendre compte de l'évolution qui se produisait,
+il faut connaître le régime auquel le Salon
+était traditionnellement soumis et les règles données
+à la composition des jurys. Le Salon, comme ancienne
+institution, remontant jusqu'au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle,
+avait acquis un prestige très grand. Depuis, une
+société dissidente des Beaux-Arts s'est formée,
+<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span>
+l'habitude d'expositions particulières s'est généralisée,
+qui lui ont enlevé une partie de son importance,
+mais du temps de Manet, il jouissait toujours,
+avec son monopole, de la pleine faveur. Avoir la
+faculté de s'y produire devenait pour un artiste
+une question vitale. Là seulement il pouvait se
+promettre d'attirer d'abord l'attention, puis, s'il
+était parmi les heureux, d'obtenir la renommée, la
+gloire et enfin, par elles, la richesse et les honneurs.
+Or, d'après l'organisation en vigueur, le jury était le
+maître du Salon. Il décidait, avant l'ouverture, quels
+seraient les admis et les refusés, puis après, il décernait
+les récompenses, et elles étaient ainsi combinées,
+qu'elles établissaient comme des grades et fixaient le
+rang des artistes. En premier lieu, par l'octroi de
+mentions honorables et de médailles, on tirait les
+sujets choisis de la plèbe artistique et du milieu des
+débutants, pour les signaler à l'attention; puis les
+médailles élevaient à un certain moment leurs possesseurs
+à la position de Hors concours, c'est-à-dire
+que leurs &oelig;uvres, soustraites à l'examen du jury,
+étaient désormais admises sans refus possible au
+Salon. Dans ces conditions les Hors concours formaient
+comme une compagnie de privilégiés, avec
+des droits supérieurs à ceux des autres artistes. En
+outre, les médaillés et surtout les Hors concours
+étaient gratifiés de décorations par le gouvernement.
+<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span>
+Or les médailles et les croix de la Légion d'honneur
+entraînaient une telle présomption de talent, que les
+peintres qui les obtenaient acquéraient la faveur de
+la clientèle riche, pour vendre leurs tableaux, et le
+monopole des commandes officielles. De telle sorte
+qu'entre les gens favorisés par les jurys et les autres,
+il y avait la différence de condition existant entre les
+hommes qui se voient ouvrir les chemins de la fortune
+et ceux qui se les voient barrés et obstrués.</p>
+
+<p>Si les jurys se fussent montrés impartiaux, enclins
+à aider les hommes d'initiative, l'immense pouvoir
+qu'ils possédaient eût pu passer sans soulever de protestations
+et exciter la haine, mais ils étaient loin
+d'exercer leurs droits dans un esprit de tolérance et
+d'impartialité. Ils se conduisaient au contraire en
+maîtres injustes, jaloux d'imposer une certaine esthétique,
+aux dépens de toute autre, et de maintenir la
+tradition avec rigueur. Sous la monarchie de Juillet,
+le jury avait été réglementairement formé par les
+membres de l'Institut, c'est-à-dire tout entier composé
+de peintres de la tradition, parvenus aux honneurs,
+pleins de leur importance, qui regardaient
+dédaigneusement ces nouveaux venus prétendant
+s'écarter des voies battues et méconnaître leurs
+règles. Dans ces conditions les artistes, pendant la
+première moitié du siècle, se sont trouvés former
+deux peuples: d'un côté les peintres de la tradition,
+<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span>
+imbus des bons principes, admis à plaisir aux Salons,
+y recevant médailles, décorations, puis monopolisant
+les commandes officielles, et de l'autre côté
+les novateurs, les indépendants, traités en révoltés,
+qui voient se fermer les Salons ou qui, si on les leur
+ouvre, ne reçoivent ni honneurs ni récompenses.</p>
+
+<div class="p2 figcenter"><img src="images/illus_228.jpg" width="350" height="347"
+alt="LE CORBEAU" title="" /></div>
+<p class="center"><span class="smcap"><b>LE CORBEAU</b></span></p>
+
+<p>Sous la monarchie de Juillet, les Salons s'étaient
+donc fermés à tous les artistes originaux successivement:
+Rousseau, Decamps, Courbet. Cette
+partialité pour l'école traditionnelle, cette détermination
+de méconnaître toute manifestation d'art
+nouvelle, avaient amassé de telles haines qu'à la
+révolution de 1848 l'Institut fut dépouillé de sa
+vieille prérogative, et cette année-là vit un Salon sans
+jury, où tous les tableaux présentés furent admis
+indistinctement. L'absence totale de contrôle parut
+cependant excessive et, en 1849 et en 1850, les
+Salons connurent des jurys nommés par le suffrage
+de tous les artistes exposants. L'Empire survenu
+jugea ce système trop libéral. Un nouveau régime
+fut inauguré qui, avec des modifications de détail,
+devait durer tout le temps de l'Empire et après cela
+se perpétuer sons la troisième République. Les jurys
+furent composés, pour la plus grande part, d'artistes
+élus par les exposants, mais par les seuls exposants
+médaillés ou hors concours, et, pour l'autre part, de
+membres désignés pur l'administration des Beaux-Arts.
+<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span>
+C'est à de tels jurys que Manet devait d'être
+refusé aux Salons et exclu des Expositions universelles.</p>
+
+<p>Les jurys nommés pour une part par les artistes
+récompensés, et pour l'autre par l'administration,
+avaient fini par soulever le même reproche qu'avait
+autrefois fait naître le jury de l'Institut. Sous une
+forme moins violente, ils se montraient au fond
+pénétrés du même esprit de partialité pour l'école
+de la tradition. Ils continuaient à ouvrir de préférence
+les portes du Salon à ces élèves qui répétaient
+leur manière. L'addition, aux membres du
+jury nommés par les artistes médaillés ou hors
+concours, de ces membres choisis par l'administration,
+n'apportait aucun élément d'indépendance
+d'esprit et de sympathie pour les novateurs, car
+l'administration des Beaux-Arts a presque toujours
+été un centre de routine et d'absolue médiocrité
+de jugement artistique. Les artistes indépendants,
+les novateurs, les hommes à l'écart des ateliers
+en vogue, d'ailleurs de plus en plus nombreux et
+soutenus au dehors par une élite grossissante
+de connaisseurs et de critiques, se voyaient donc
+toujours sacrifiés aux Salons. A la fin, il s'était
+formé un esprit de révolte contre la composition du
+jury, contre sa manière partiale de distribuer les
+récompenses, et enfin contre le système même de
+<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span>
+hiérarchie établi par les récompenses entre les
+artistes. L'hostilité contre le jury et la pratique des
+récompenses abaissait graduellement le prestige des
+Salons. Il devait plus tard en résulter une scission
+parmi les artistes, amenant la création d'une Société
+dissidente des Beaux-Arts, qui abolirait dans son
+sein toute récompense, et par la coutume, chez un
+grand nombre d'autres artistes, de se tenir à l'écart
+des Salons, pour se contenter de paraître dans des
+expositions particulières. Mais avant que le soulèvement
+des indépendants n'eût produit ces extrêmes
+résultats, il avait été assez puissant pour amener la
+transformation du Salon.</p>
+
+<p>Le Salon, depuis sa création par Colbert sous
+Louis XIV, était resté une institution d'État, placée
+sous le contrôle du gouvernement et en recevant sa
+loi. En 1881, l'État fit abandon de ses droits traditionnels.
+Les artistes réunis constituèrent légalement
+une société, qui hérita sur les Salons de l'autorité
+à laquelle l'État renonçait. La première
+conséquence du changement devait être d'éliminer
+des jurys cette part de membres nommée par l'administration
+des Beaux-Arts, qui s'y était trouvée si
+longtemps. Mais le mécontentement soulevé par la
+conduite des jurys, nommés en partie par l'administration
+et en partie par les artistes privilégiés,
+était devenu tel qu'en 1881 les artistes, qui allaient
+<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span>
+être délivrés des membres du jury nommés par
+l'administration, voulurent aussi se délivrer des
+autres, élus par le suffrage restreint des privilégiés.
+Le nouveau règlement, inauguré en 1881 par la
+Société des artistes français se constituant, porta
+que le jury des Salons serait entièrement formé de
+membres nommés par le suffrage de tous les exposants
+sans distinction. Les artistes en société reprenaient
+donc le système libéral d'élection du jury,
+appliqué par la seconde République aux Salons de
+1849 et de 1850.</p>
+
+<p>Le jury du Salon de 1881, élu par le suffrage de
+tous les exposants, se trouva tout autre que les
+précédents. Les indépendants, les jeunes, qui, avec
+l'ancien système, n'avaient pu se faire élire qu'exceptionnellement,
+s'y voyaient maintenant en
+nombre et le jury, au lieu d'appartenir sans conteste,
+comme les précédents, aux partisans de la
+tradition, fut divisé en deux partis de force à peu
+près égale.</p>
+
+<p>Les indépendants, les jeunes, voulurent tout de
+suite se compter, faire essai de leur force, marquer
+par une action d'éclat leur rupture d'avec les anciens
+errements, et pour cela, l'acte le plus significatif
+qu'il pussent faire était de comprendre Manet
+parmi les récompensés. Ils résolurent donc de lui
+donner une seconde médaille. Ils crurent prudent
+<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span>
+de ne pas aller jusqu'à une première médaille, ce
+qui eût accru l'opposition à prévoir sans avantage
+décisif; car Manet ayant déjà été récompensé une
+première fois en 1861, par une mention honorable,
+une deuxième récompense, qu'elle fût sous la forme
+d'une seconde ou d'une première médaille, avait le
+même résultat de le placer parmi les Hors concours,
+c'est-à-dire parmi ces privilégiés qui voyaient leurs
+&oelig;uvres admises de droit aux Salons, sans subir
+l'examen des jurys. Or, pour ceux qui voulaient
+faire une manifestation sur le nom de Manet, le
+grand point était précisément de le sortir de l'état
+de paria, où on l'avait tenu si longtemps, en le laissant
+sous le coup de la menace perpétuelle d'exclusion
+du Salon, pour l'élever à la position privilégiée
+de Hors concours. Ce résultat obtenu, la question de
+savoir sous quelle forme il l'avait été devenait
+secondaire.</p>
+
+<p>La coutume pour le jury était de passer d'abord
+à travers les salles et, là, de faire un premier choix
+devant les tableaux mêmes, des peintres, parmi
+lesquels on prendrait ensuite ceux qui, au vote
+définitif, recevraient des récompenses. Lorsque le
+jury fut parvenu devant le <i>Portrait de Pertuiset</i>,
+une discussion violente s'engagea, entre ces membres
+qui voulaient le comprendre parmi les tableaux
+capables d'obtenir une médaille à leur auteur, et les
+<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span>
+autres déterminés à l'exclure. Au cours de la
+discussion Cabanel, le président du jury, qui appartenait
+au parti de la tradition, d'ailleurs homme de
+bonne foi et d'idées libérales, se laissa aller à dire:
+«Messieurs, il n'y en a peut-être pas quatre ici,
+parmi nous, qui pourraient peindre une tête comme
+celle-là.» Il montrait ainsi son bon jugement, car
+Manet s'était appliqué sur la tête de Pertuiset, pour
+la bien mettre dans l'air et la faire entrer dans le
+chapeau qui la coiffait. A la désignation préliminaire,
+la majorité des voix n'était pas requise, il ne fallait
+obtenir que le tiers à peu près, et le <i>Portrait de Pertuiset</i>
+recueillit plus que le nombre de suffrages
+voulus pour être accepté. Lorsque le moment du
+choix définitif arriva, pour lequel il fallait alors la
+majorité absolue des voix, les partisans de Manet
+s'étant comptés ne parvenaient pas à l'emporter sur
+l'autre parti, dont l'opposition persistait acharnée;
+il leur manquait une ou deux voix. Ce fut Gervex,
+au dernier moment, qui obtint le déplacement
+indispensable, en décidant Vollon et de Neuville,
+qui s'y étaient jusque-là refusés, à donner leur vote.
+Cabanel malgré sa louange relative, demeuré avec
+ses amis les peintres de la tradition, avait voté
+contre.</p>
+
+<p>L'octroi à Manet d'une médaille fit grand bruit, et
+amena au dehors, parmi les artistes, une division
+<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span>
+analogue à celle dont il avait été cause au jury du
+Salon. Les indépendants, les jeunes gens d'esprit
+émancipé, témoignèrent de leur approbation, tandis
+que les hommes restés fidèles aux traditions, les
+élèves soumis aux maîtres dans les ateliers, s'indignèrent.
+Parmi ces derniers, on rédigea une protestation
+violente où, après avoir cité les noms des
+membres du jury favorables à Manet, on invitait les
+artistes à se souvenir d'eux, pour ne plus jamais les
+renommer. Les membres qui avaient voté la
+médaille étaient au nombre de dix-sept: Bin, Cazin,
+Carolus-Duran, Duez, Feyen-Perrin, Gervex, Guillaumet,
+Guillemet, Henner, Lalanne, Lansyer,
+Lavieille, Em. Lévy, de Neuville, Roll, Vollon,
+Vuillefroy.</p>
+
+<p>La récompense décernée à Manet était une protestation
+contre les anciens errements des jurys, et tout
+le monde, au dehors, lui avait attribué ce caractère;
+mais cependant, parmi les membres du jury qui
+l'avaient accordée, plusieurs avaient agi sans esprit
+de protestation, mus par la seule idée de justice.
+Tous, en définitive, s'étaient trouvés de l'opinion
+que Manet était un homme dont le talent et l'apport
+méritaient d'être reconnus. A l'encontre du dédain
+que le public, la presse en général, et les vieux
+peintres attachés à la tradition, persistaient à lui
+manifester, ceux qui savaient observer devaient
+<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span>
+reconnaître que son action sur les jeunes artistes
+était, en réalité, énorme. Ce n'était plus, il est vrai,
+cette influence immédiate exercée sur le groupe des
+audacieux devenus les Impressionnistes. La pénétration,
+en étant moins éclatante, atteignait cependant
+les mieux doués de la nouvelle génération. On
+savait par exemple qu'à la vue des &oelig;uvres de Manet,
+un des artistes les plus réputés parmi les jeunes,
+Bastien-Lepage, délaissant l'art traditionnel, s'était
+mis à peindre des scènes contemporaines. On pouvait
+reconnaître que semblable évolution, due à la
+même influence, s'opérait sous des formes diverses,
+chez la plupart des autres jeunes gens, qui s'adonnaient
+à peindre, dans la manière de plus en plus
+claire, des scènes prises de plus en plus à la vie
+réelle.</p>
+
+<p>Pendant que le public et la presse revenaient
+chaque année au Salon se livrer à leurs appréciations
+sans suite et à leurs critiques d'occasion, les hommes
+capables de porter des jugements d'ensemble ne
+pouvaient s'empêcher de voir que la peinture presque
+entière suivait le mouvement inauguré par
+Manet. Si on eût pu placer côte à côte, pour être
+vus simultanément, le Salon de 1861 où il débutait
+et celui de 1881, tout le monde eût constaté, avec
+stupéfaction, la profonde transformation qui s'était
+opérée. On eût vu que le procédé traditionnel d'association
+<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span>
+de l'ombre et de la lumière d'après des règles
+fixes, qu'il avait d'abord répudié, pour peindre en
+tons clairs juxtaposés, était maintenant plus ou
+moins abandonné par les jeunes artistes, qui
+peignaient eux aussi en clair. On eût vu que le
+réalisme, la peinture du monde vivant, qui avait
+soulevé une telle horreur, se produisant d'abord
+avec lui, était devenu d'une pratique générale. On
+eût vu que le prétendu grand art traditionnel de la
+peinture d'histoire, de la mythologie et du nu
+soi-disant idéalisé, qu'il avait d'abord délaissé, était
+maintenant presque entièrement ignoré et ne restait
+plus cultivé que par les anciens, attachés aux errements
+de leur jeunesse. En vingt ans, procédés,
+sujets, esthétique, s'étaient transformés.</p>
+
+<p>Certes de tels mouvements d'ensemble ne sauraient
+avoir pour cause l'action individuelle d'un
+seul; ils viennent de besoins profonds et nouveaux,
+arrivant à se manifester d'une façon générale. Mais
+quelle que fût la profondeur du mouvement et quelqu'inéluctable
+qu'on veuille le juger, Manet en avait
+été l'initiateur, il avait été celui qui découvre la voie
+inexplorée et s'y engage le premier à ses risques et
+périls, sans esprit de retour. Les peintres de la tradition,
+qui se refusaient à innover, avaient tout de
+suite et justement reconnu en lui leur ennemi; ils
+avaient tout fait pour l'étouffer et le déconsidérer.
+<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span>
+Aussi, maintenant que les jeunes artistes, soustraits
+aux vieilles pratiques et favorisés par les changements
+accomplis, arrivaient à leur tour à l'influence
+et au pouvoir dans les jurys, c'était de leur part un
+acte de simple justice que de tirer Manet de la position
+de réprouvé, où les autres s'étaient appliqués à
+le maintenir.</p>
+
+<p>Une fois qu'un artiste était parvenu au rang de
+Hors concours, il était comme de règle que le gouvernement
+lui conférât la décoration de la Légion
+d'honneur. Cette distinction, dans de telles circonstances,
+semblait toute naturelle et on ne connaissait
+point de cas où elle eût été blâmée. Mais Manet était
+tellement à part, les deux partis qui se combattaient
+sur son nom étaient si irréductibles, que lorsqu'au
+nouvel an de 1882, M. Antonin Proust, ministre des
+Arts, vint le décorer, l'acte étonna, fut jugé audacieux
+et souleva, dans le parti de la tradition, le
+même mécontentement qu'avait suscité l'octroi de
+la médaille elle-même. M. Antonin Proust, pour
+décerner la décoration à Manet, avait commencé par
+se mettre à couvert des observations à prévoir de ses
+collègues, en s'entendant avec le chef du cabinet,
+Gambetta, aussi un ami de Manet, et en ne laissant
+par ailleurs rien transpirer de ses intentions. L'habitude,
+pour chaque ministre, était cependant de
+communiquer les promotions qu'il se proposait de
+<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span>
+faire au Conseil des ministres, et lorsque M. Antonin
+Proust vint lire sa liste, M. Grévy, le président de
+la République, prétendit mettre son veto en disant:
+«Ah! Manet, non.» Mais Gambetta, avec l'autorité
+qui lui appartenait, répondit: «Il est bien entendu,
+Monsieur le Président, que chaque ministre garde
+le droit de désigner les titulaires, dans la Légion
+d'honneur, des croix attribuées à son ministère, et
+que le président de la République ne fait que contresigner.»
+M. Grévy dut se rendre à cette sorte de
+rebuffade, et ces ministres qui désapprouvaient, eux
+aussi, la mesure, n'osèrent hasarder d'observations.</p>
+
+<p>Manet éprouva une grande satisfaction des récompenses
+qui lui étaient enfin décernées et qui, banales
+en elles-mêmes, acquéraient des circonstances une
+valeur exceptionnelle. Cet homme, que depuis si
+longtemps le public, la presse et la caricature foulaient
+aux pieds et traînaient dans la boue, que les
+peintres en renom, chargés de décorations et d'honneurs,
+affectaient de tenir à distance, entrait enfin
+dans le cercle des privilégiés et des artistes mis à
+un rang honoré. La séparation qu'on avait prétendu
+maintenir d'avec lui s'était abaissée. Et puis! cette
+médaille donnée par les jeunes, après tant de refus
+et d'expulsions de la part des autres, montrait qu'il
+avait été pris des deux parts comme l'initiateur
+d'un art sur lequel on s'était divisé et combattu. La
+<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span>
+médaille faisait présager le triomphe de l'esthétique
+qu'il avait inaugurée, sur celle de la tradition
+qu'il avait délaissée. Il était enfin reconnu; il voyait
+se produire cette appréciation de ses &oelig;uvres toujours
+attendue, qui jusqu'alors l'avait fui, mais qui
+maintenant commençait à lui venir, d'une manière
+certaine. Il était incapable de feinte, aussi laissa-t-il
+voir autour de lui le plaisir que lui causaient les
+témoignages d'approbation qu'on lui donnait enfin.
+Avec sa politesse coutumière, il tint à porter ses
+remerciements aux membres du jury qui s'étaient
+déclarés en sa faveur, il leur fit à chacun une visite.</p>
+
+<p>Manet se trouvait donc parmi les récompensés au
+Salon de 1882. Sur les cadres de ses tableaux se
+voyait l'écriteau, signe de respectabilité, <i>Hors Concours</i>.
+Cela changeait évidemment sa situation auprès
+du public. Aussi ne se permettait-on plus de le
+railler avec le sans-gêne d'autrefois. D'ailleurs, l'accoutumance
+venue avec les années, on avait fini par
+trouver naturelles chez lui les particularités qui
+d'abord avaient paru intolérables. Mais quoique le
+public fût ainsi amené à ne plus se soulever devant
+ses &oelig;uvres, il était encore loin de les comprendre et
+de les goûter. Leur originalité les tenait toujours
+méconnues. Lorsque les masses populaires ont formé
+certains jugements, elles en restent ensuite indéfiniment
+pénétrées, les changements ne surviennent
+<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span>
+chez elles qu'après un long temps, ou même ne se
+produisent qu'après l'arrivée de nouvelles générations.
+Si le public, au Salon de 1882, ne témoignait
+plus à Manet le même mépris, si la presse et la
+critique n'osaient plus se conduire envers lui en
+pédagogues, venant lui enseigner les règles de
+son art, public, presse et critique, n'appréciaient
+guère plus qu'autrefois ses tableaux, et son principal
+envoi de l'année offrait un motif qu'on cherchait
+comme d'habitude à s'expliquer.</p>
+
+<p>C'était: <i>Un bar aux Folies-Bergère</i>. Au centre, vue
+de face, se dressait la fille tenant le bar. Une glace
+par derrière la représentait en conversation avec un
+monsieur, qui n'apparaissait, lui, que reflété. C'est
+cette particularité de la glace, renvoyant l'image des
+personnages et des objets, qui faisait déclarer l'arrangement
+incompréhensible. Et puis cette fille ne
+se livrait encore à aucun acte déterminé qui pût
+amuser. Elle n'était sur la toile que pour y être telle
+quelle, dans l'attente du chaland. Il l'avait peinte de
+cette manière déjà appliquée à des créatures du
+même ordre, en lui laissant son &oelig;il vague et sa
+figure placide. Le bar sur lequel reposent les produits
+destinés aux consommateurs lui avait permis
+d'introduire une de ces natures mortes qu'il aimait.
+Il s'était plu à placer là, cote à côte, des flacons, des
+bouteilles de liqueur, des fruits variés, choisis de
+<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span>
+telle sorte qu'ils lui offrissent les tons les plus vifs
+et les plus opposés. Il les a peints en pleine lumière,
+en les harmonisant cependant, et en les faisant
+entrer dans une même gamme d'ensemble.</p>
+
+<p>Le tableau exposé concurremment avec le <i>Bar aux
+Folies-Bergère</i> avait pour titre <i>Jeanne</i>. Il représentait
+une jeune femme à mi-corps, vêtue d'une robe
+fleurie, coiffée d'un élégant chapeau, son ombrelle
+à la main. Elle était charmante, aussi échappait-elle
+au dénigrement qui accueillait, comme de
+règle, les êtres peints par Manet. Elle trouvait auprès
+du public un accueil bienveillant.</p>
+
+<p>Le Salon de 1882 était le dernier où Manet exposerait.
+Il ne devait point voir le succès relatif, à la
+fin obtenu, se changer en victoire définitive. Pour
+cela, il eût eu besoin de vivre encore longtemps
+et de continuer à produire. Or, il touchait au
+terme de sa carrière. La mort approchait. Dans
+l'automne de 1879, un jour qu'il sortait de son atelier,
+il avait été saisi d'une douleur aiguë aux reins,
+accompagnée d'une faiblesse des jambes, qui l'avait
+fait tomber sur le pavé. C'était la paralysie d'un
+centre nerveux, l'ataxie, un mal incurable qui se
+déclarait. Il allait encore vivre plus de trois ans
+avec la paralysie, qui lui rendrait la marche de plus
+en plus difficile et le tiendrait à la fin presque cloué
+sur sa chaise, mais elle resterait tout le temps locale.
+<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span>
+Elle ne lui enlèverait que la faculté de la locomotion,
+car la tête, ne devait être nullement atteinte et
+l'intelligence devait garder, jusqu'au dernier jour,
+toute sa lucidité. Ses facultés de peintre n'ont donc
+point été réduites par son mal. Il a encore pu exécuter
+le <i>Portrait de Pertuiset</i> et le <i>Bar aux Folies-Bergère</i>.
+Si à la fin des &oelig;uvres de telle dimension
+lui sont interdites, s'il doit se restreindre à des
+sujets ne demandant plus la même dépense de force
+physique, il peut toujours travailler assidûment, et
+il produit un grand nombre de tableaux de fleurs,
+de natures mortes, et des portraits au pastel.</p>
+
+<p>Il exécute aussi, pendant les trois années de sa
+maladie, des tableaux de plein air qui, par l'intensité
+de la lumière, marquent comme le summum de
+sa peinture dans ce genre. Il ne s'éloigne plus beaucoup
+de Paris, il passe les mois d'été dans le voisinage.
+En 1880, il est à Bellevue, près d'un établissement
+d'hydrothérapie, où il suit un traitement
+spécial. Le jardin de la maison qu'il habite lui
+fournit les motifs de plusieurs toiles. Sur l'une de
+grande dimension, il fait figurer une jeune femme
+amie de sa famille, assise, vêtue de bleu, contre un
+bosquet. Le tableau, sous le titre de <i>Jeune fille dans
+un jardin</i>, fera partie de sa vente, où il obtiendra du
+succès. En 1881, il passe l'été à Versailles, avenue
+de Villeneuve-l'Etang. Il peint, dans le jardin de la
+<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span>
+maison, une &oelig;uvre vide d'êtres humains, où un
+simple banc, se détachant contre le mur couvert de
+plantes vertes, devient le personnage. Et ce tableau
+se distingue par l'éclat du coloris et l'intensité de la
+lumière. Il peint encore à Versailles un <i>Jeune taureau</i>
+en plein air, au milieu d'un herbage, le seul tableau
+de ce genre qu'il ait produit. Dans l'été de 1882,
+le dernier qu'il eut à vivre, il occupe à Rueil la
+maison de campagne du dramaturge Labiche, qui
+la lui loue. Là il peint, tout simplement la façade de
+la maison. Elle est banale, moderne, carrée, avec
+des contrevents gris. Il tire de ce pauvre motif des
+toiles lumineuses et séduisantes.</p>
+
+<p>L'ataxie qui était venu le frapper se produirait
+comme la fin naturelle que comportait son organisme,
+C'était un homme d'une sensibilité excessive,
+d'une nervosité extrême. C'est à cela qu'il devait
+son acuité de vision. Les images transmises par
+l'&oelig;il, passant à travers le cerveau, y prenaient cet
+éclat qui, fixé par le pinceau sur la toile, heurtait
+la vision banale des autres hommes. Mais cette
+faculté hors ligne, qui lui conférait sa supériorité
+d'artiste, entraînait en même temps la fragilité physique,
+et sous le poids du travail et de la terrible
+lutte qu'il avait toute sa vie soutenue, contre sa
+famille et contre son maître Couture d'abord, puis
+contre les jurys, contre la presse, contre le public,
+<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span>
+il succombait. D'ailleurs sa nervosité extrême venait
+de famille, car ses frères la partageaient, et, sous
+des formes accidentelles différentes, ils sont tous les
+deux morts jeunes comme lui, d'épuisement nerveux.</p>
+
+<p>Il eût pu cependant prolonger son existence, dans
+une certaine mesure, au delà du terme qu'elle devait
+atteindre, s'il s'était résigné à supporter son mal,
+sans essayer de vains remèdes. Sa femme, sa mère,
+son beau-frère, Léon Leenhoff, lui prodiguaient les
+soins les plus dévoués. Ses amis s'employaient de
+leur mieux à le distraire; mais cet homme si plein
+d'entrain ne pouvait supporter l'arrêt du mouvement.
+Il se confia à un médecin prétendant guérir
+les maladies nerveuses, qui fit sur lui l'expérience
+de ses remèdes, des poisons. Il s'en trouva momentanément
+bien, c'est-à-dire, qu'agissant, comme
+stimulant, ils lui procuraient un retour d'activité
+temporaire. Il en continua indéfiniment l'usage et
+abusa en particulier du seigle ergoté, qui amena un
+empoisonnement du sang. Un jour, le bas de sa
+jambe gauche, une partie du corps déjà malade et
+affaiblie par la paralysie, se trouva tout à fait morte.
+Il s'alita. La gangrène se mit dans la jambe. L'amputation
+dut être pratiquée. Il languit après cela
+dix-huit jours, sans qu'on lui eût révélé la terrible
+opération et qu'il connût la perte de son membre. Il
+était trop atteint pour pouvoir survivre. Il mourut
+<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span>
+le 30 avril 1883 et fut inhumé au cimetière de
+Passy. Son ami M. Antonin Proust fit entendre un
+dernier adieu sur sa tombe.</p>
+
+<p>Manet offrait le type du parfait Français. J'ai
+entendu Fantin-Latour dire: «Je l'ai mis dans mon
+hommage à Delacroix, avec sa tête de Gaulois.»
+Les peintres jugent par les yeux, et Fantin de cette
+manière jugeait bien. Il était blond, agile, de taille
+moyenne, le front s'était découvert de bonne heure.
+D'une physionomie ouverte et expressive, aucune
+feinte ne lui était possible, la mobilité de ses traits
+indiquait immédiatement les sentiments qui l'animaient.
+Le geste accompagnait chez lui la parole et
+une certaine mimique du visage soulignait la pensée.
+Il était tout d'impulsion et de saillie. Sa première
+vision comme peintre, son premier jugement comme
+homme étaient d'une étonnante sûreté. L'intuition
+lui révélait ce que la réflexion découvre aux autres.
+Il était fort spirituel, ses mots pouvaient être acérés,
+et en même temps il laissait voir une grande
+bonhomie et, dans certains cas, une véritable
+naïveté. Il se montrait extrêmement sensible aux
+bons et aux mauvais procédés. Il n'a jamais pu
+s'habituer aux insultes dont on l'abreuvait comme
+artiste, il en souffrait à la fin de sa vie autant qu'au
+premier jour. Il s'emportait d'abord contre ses
+détracteurs, quand leurs attaques se produisaient.
+<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span>
+Dans ses rapports d'homme à homme, il apparaissait
+de même susceptible. Il eut un duel avec Duranty,
+pour un échange de paroles aigres ayant conduit à un
+soufflet. Mais, avec cette susceptibilité et cette promptitude
+à relever les offenses, il ne gardait ensuite
+aucune sorte de rancune. C'était en somme un
+homme d'autant de c&oelig;ur que d'esprit, et son commerce
+était aussi sûr que plein de charme.</p>
+
+<p class="p4"><a name="Page_248" id="Page_248"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span></p>
+
+<h2>APRÈS LA MORT</h2>
+<p class="p4"><a name="Page_250" id="Page_250"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span></p>
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<h4>APRÈS LA MORT</h4>
+
+<p class="p2">La pensée vint tout de suite, aux amis de Manet
+mort, de faire une exposition générale de son
+&oelig;uvre. Dans une réunion préliminaire formée de
+sa veuve, de ses frères, de M. Antonin Proust et
+de celui qui écrit ces lignes, nous décidâmes de
+demander la salle de l'École des Beaux-Arts, sur le
+quai Malaquais. L'espace dont on disposerait serait
+suffisant et le prestige attaché à l'École donnerait
+à l'exposition le caractère d'une sorte de triomphe
+posthume, que nous recherchions précisément.
+Manet m'avait, dans son testament, prié d'être son
+exécuteur testamentaire, et on jugea qu'il m'appartenait
+<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span>
+de faire, auprès de qui de droit, une
+première démarche, pour obtenir la salle de l'École
+des Beaux-Arts. J'expliquai qu'il faudrait m'adresser
+à M. Kaempfen, directeur des Beaux-Arts, dont les
+idées m'étaient assez connues pour que je pusse
+assurer d'avance que nous subirions un refus. Mais
+on décida de passer outre à mon objection, de suivre
+la filière, en voyant d'abord le directeur, sauf à
+s'adresser ensuite au ministre.</p>
+
+<p>J'allai donc trouver M. Kaempfen. C'était un vieil
+ami. Quand je lui eus exposé ma demande, qui
+l'étonna fort, il me répondit qu'il ne pouvait l'accueillir
+et, avec une bienveillante candeur, il me
+reprocha de l'avoir mis dans l'obligation de m'opposer
+un refus, en lui faisant visite pour un objet
+aussi extraordinaire. C'était à peu près comme si
+j'eusse prétendu que le curé de Notre-Dame m'ouvrît
+sa cathédrale pour glorifier Voltaire. J'étais préparé
+à la réponse de M. Kaempfen, que, connaissant ses
+goûts, je trouvai toute naturelle, et après lui avoir
+dit fort amicalement, de mon côté, que ma visite
+était surtout due au désir d'observer les convenances,
+j'ajoutai que nous allions porter notre demande au
+ministre.</p>
+
+<div class="p2 figcenter"><img src="images/illus_252.jpg" width="450" height="259"
+alt="LE FLEUVE" title="" /></div>
+<p class="center"><span class="smcap"><b>LE FLEUVE (D'APRÈS L'EAU-FORTE)</b></span></p>
+
+<p>Lorsque j'eus fait connaître le refus éprouvé à la
+direction des Beaux-Arts, il fut décidé qu'on irait
+maintenant trouver le ministre, qui était Jules
+<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span>
+Ferry. J'étais lié aussi depuis longtemps avec celui-ci,
+et ses préférences artistiques semblables à celles
+de M. Kaempfen m'étaient assez connues, pour me
+convaincre que, si on m'envoyait vers lui comme
+on m'avait envoyé vers son subordonné, l'échec
+serait le même et cette fois sans recours. Ce fut
+donc M. Antonin Proust, député et ancien ministre,
+qui dut faire la démarche décisive. Il me prit avec lui
+et nous allâmes ensemble au ministère. M. Proust,
+dans ses <i>Souvenirs sur Édouard Manet</i>, a dit que
+Jules Ferry lui avait, par bienveillance pour Manet,
+accordé la salle de l'École des Beaux-Arts. Je n'ai
+aucune raison d'être défavorable à Jules Ferry,
+mais la vérité doit passer avant tout, et elle est que
+M. Proust a perdu le souvenir des faits ou que, par
+délicatesse, il cherche à laisser à un autre le mérite
+qui lui revient à lui-même. M. Proust était à ce
+moment, non seulement un des députés faisant
+partie de la majorité parlementaire qui soutenait le
+ministère, mais il était de plus membre de la Commission
+du budget et spécialement rapporteur du
+budget des Beaux-Arts, il avait été ministre des
+Arts dans le cabinet Gambetta et, sur une question
+touchant aux arts, ses demandes ne pouvaient
+qu'avoir une force irrésistible.</p>
+
+<p>Lorsque nous fûmes reçus par Jules Ferry,
+M. Proust lui dit, en termes exprès, qu'il demandait
+<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span>
+l'École des Beaux-Arts, pour une exposition
+posthume de l'&oelig;uvre de Manet. Je vois encore le
+soubresaut de Ferry, fort contrarié, mais la question
+de jugement esthétique s'effaçait devant la nécessité
+politique, et comme ministre il dut accorder sans
+résistance la faveur que nous sollicitions. Je crus
+devoir alors lui exprimer, au nom de la famille et
+des amis de Manet, tous nos remerciements. Il
+m'arrêta, par un geste significatif et quelques mots,
+en me donnant à comprendre que nous n'avions
+aucune gratitude personnelle à lui témoigner, que
+sa bienveillance ne s'adressait qu'à un homme politique,
+auquel il ne pouvait songer à déplaire. C'est
+donc à l'influence possédée alors par M. Antonin
+Proust, que les amis de Manet ont dû d'obtenir
+l'École des Beaux-Arts pour exposer ses &oelig;uvres.</p>
+
+<p>M. Proust eut ensuite l'idée d'inviter le président
+de la République, M. Jules Grévy, à venir visiter
+l'exposition projetée. Quelque temps auparavant, il
+avait avec Castagnary fait une exposition posthume
+de l'&oelig;uvre de Courbet à l'École des Beaux-Arts,
+dans cette même salle qui nous était maintenant
+accordée. Sur son invitation, le président Grévy
+était venu la visiter. Il est probable qu'il ne s'y était
+rendu qu'avec la pensée d'honorer l'&oelig;uvre d'un
+concitoyen, d'un Franc-Comtois comme lui, car son
+goût décidé pour l'art traditionnel ne devait aucunement
+<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span>
+le porter vers un talent aussi original que
+celui de Courbet. C'était donc trop prétendre, que
+de croire qu'il viendrait visiter l'exposition d'un artiste
+comme Manet, tenu à cette époque pour encore
+plus hors des règles que Courbet et n'ayant pas,
+comme celui-ci, l'attache personnelle de la communauté
+de province. M. Proust eût dû aussi se
+souvenir, que lorsqu'il avait naguère communiqué
+au conseil des ministres sa détermination de décorer
+Manet, M. Grévy avait hautement manifesté sa
+désapprobation, mais il pensait qu'après avoir amené
+le président à l'exposition de Courbet, il l'amènerait
+peut-être aussi à celle que nous projetions et
+qu'alors il devait, par amitié pour Manet, essayer
+d'y parvenir. Il me prit donc encore avec lui et nous
+nous rendîmes à l'Élysée.</p>
+
+<p>M. Grévy nous remercia fort courtoisement de
+notre démarche. Il avait beaucoup connu, alors
+qu'il était au barreau, M. et M<sup>me</sup> Manet, les père
+et mère de l'artiste, chez lesquels il avait fréquenté.
+Il nous retint assez longtemps pour nous parler
+d'eux. Il nous raconta des anecdotes sur M. Manet
+juge et sur ses collègues du tribunal, devant lesquels
+il avait souvent plaidé. Je crois qu'il aurait eu
+plaisir à se rendre à notre invitation, à faire honneur
+au fils, en souvenir des parents qui avaient
+été ses amis; cependant il ne voulut prendre aucun
+<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span>
+engagement. Je compris qu'à ses yeux, il était impossible
+qu'un président de la République se commît,
+au point de visiter l'exposition d'un artiste aussi
+attaqué que Manet. Il ne devait donc point y venir.
+Nous avions ainsi rencontré, en remontant l'échelle
+administrative et gouvernementale, du directeur des
+Beaux-Arts au ministre et au président de la République,
+trois hommes également attachés au poncif,
+à l'art traditionnel, et partageant cette opinion,
+encore dominante chez la foule, que l'&oelig;uvre de
+Manet ne méritait aucune reconnaissance et aucune
+consécration.</p>
+
+<p>L'École des Beaux-Arts ne nous ayant pas moins
+été accordée, nous songeâmes à réaliser l'exposition.
+Un comité de patronage et d'organisation fut formé,
+qui comprit: MM. Edmond Bazire, Marcel Bernstein,
+Philippe Burty, Jules de Jouy, Charles Deudon,
+Durand-Ruel, Fantin-Latour, J. Faure, de Fourcaud,
+Henri Gervex, Henri Guérard, A. Guillemet, Albert
+Hecht, l'abbé Hurel, Ferd. Leenhoff, Eugène Manet,
+Gustave Manet, de Nittis, Georges Petit, Léon Leenhoff,
+Roll, Alfred Stevens, Albert Wolff, Émile Zola, Antonin
+Proust, Théodore Duret. On décida de faire une
+exposition sans triage. On allait donc présenter au public,
+réunies et groupées, les toiles qui avaient le plus
+excité sa colère ou ses rires et celles que les jurys
+avaient refusées: le <i>Buveur d'absinthe</i>, le <i>Déjeuner</i>
+<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span>
+<i>sur l'herbe</i>, l'<i>Olympia</i>, le <i>Fifre</i>, l'<i>Acteur tragique</i>,
+le <i>Balcon</i>, l'<i>Argenteuil</i>, le <i>Linge</i>, l'<i>Artiste</i>. C'était
+l'homme non expurgé, tel qu'il s'était produit au
+cours de sa carrière, qu'on montrerait. De telles
+expositions posthumes sont la pierre de touche et
+l'épreuve décisive. Lorsqu'un artiste meurt, il s'opère
+un changement immédiat dans la façon de voir son
+&oelig;uvre. L'amour ou la haine, la popularité ou la
+défaveur, le manque ou la possession des honneurs
+attachés à la personne même et capables d'influencer
+le jugement, ont disparu. L'homme n'est plus
+là, et avec lui s'en est allé tout ce qui lui appartenait
+en propre. Les &oelig;uvres isolées vont maintenant
+commencer à être jugées pour elles-mêmes. Or seules
+surmontent avantageusement pareille épreuve,
+qui sont originales et puissantes.</p>
+
+<p>Il est des peintres qui atteignent de leur vivant
+à un grand renom et qui souvent n'ont produit, en
+les répétant, que deux ou trois tableaux. L'étroitesse
+de la création échappe au public et à la moyenne
+des critiques, jugeant au jour le jour et sans suite.
+Comme ils ne voient les &oelig;uvres envoyées aux Salons
+ou aux expositions privées que successivement et de
+loin en loin, ils s'en montrent satisfaits, sans reconnaître
+qu'ils n'ont devant eux que des choses déjà
+vues et des répétitions de répétitions. Mais après la
+mort de tels artistes, si on entreprend une exposition
+<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span>
+générale de ce qu'ils laissent, la pauvreté en apparaît
+tout de suite et vient crever les yeux. Les toiles
+accumulées se réduiront en définitive aux deux ou
+trois que l'homme, comme arrangement et comme
+sujet, a seules eu le pouvoir de trouver et le nombre
+n'aura d'autre résultat que de faire éclater l'indigence
+de l'ensemble. L'exposition posthume des
+&oelig;uvres d'un peintre se produit donc comme une
+épreuve décisive qui, selon les cas, confirmera ou
+cassera le jugement provisoire antérieurement porté.</p>
+
+<p>L'exposition de l'&oelig;uvre de Manet eut lieu à l'École
+des Beaux-Arts, en janvier 1884. Elle attira un grand
+concours de visiteurs et toute la presse et les critiques
+lui donnèrent leur attention<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. Dans les années
+qui avaient précédé sa mort, Manet était devenu
+l'artiste sur lequel on s'était divisé, les indépendants,
+les jeunes en faisant leur porte-drapeau, et
+les hommes attachés à la tradition continuant à
+voir en lui leur ennemi. Deux partis de force inégale,
+il est vrai, s'étaient ainsi formés qui, du
+monde des artistes, s'étaient étendus à celui des critiques
+et des amateurs, et maintenant ils allaient se
+rencontrer à l'exposition posthume, avec la pensée
+de se confirmer, l'un dans son approbation, l'autre
+<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span>
+dans son hostilité. Mais si les partisans eurent tout
+de suite sujet d'accentuer leurs louanges, les ennemis
+ne purent persévérer dans leur réprobation et leurs
+critiques intransigeantes. Ils fléchissaient. On voyait
+ce spectacle curieux de gens qui, se rappelant
+l'ancien mépris qu'ils avaient sincèrement ressenti
+devant les &oelig;uvres montrées pour la première fois
+aux Salons, et venus maintenant à l'exposition
+d'ensemble, avec la pensée de le retrouver et de le
+manifester à nouveau, quoi qu'ils en eussent, ne le
+retrouvaient plus, et, à leur étonnement, se sentaient
+maintenant tout autres. Les &oelig;uvres étaient demeurées
+les mêmes, mais eux avaient changé. Le
+monde ambiant s'était modifié. Les années, en
+s'écoulant, avaient vu une esthétique nouvelle prévaloir,
+une vision différente se former, et on ne
+pouvait nier que la transformation ne se fût accomplie
+dans le sens indiqué par Manet et en suivant
+sa voie. Ce réalisme, apparu avec ses &oelig;uvres, jugé
+alors une chose grossière, mais qui était simplement
+la peinture du monde vivant, maintenant
+accepté, était devenu d'une pratique courante. Cette
+façon de juxtaposer les tons clairs, d'abord condamnée
+chez lui comme une révolte individuelle,
+s'était aussi généralisée. Elle avait presque entièrement
+remplacé la manière de peindre sous des
+ombres épaisses. Toute la peinture s'en était ainsi
+<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span>
+allée vers la clarté, et la séparation, si profonde au
+début, constatée entre sa gamme de tons et celle
+des autres, n'existait plus.</p>
+
+<p>Il fallait donc bien reconnaître, devant son &oelig;uvre
+exposée aux Beaux-Arts, que Manet avait été un
+novateur fécond. Le ton général de la presse et des
+critiques, les commentaires des connaisseurs, montraient
+par suite un grand changement. On revenait
+des dédains antérieurs, du dénigrement systématique.
+L'époque de méconnaissance absolue était
+encore trop voisine, la période des insultes s'était
+trop prolongée, pour qu'on pût généralement louer
+sans réserves, mais tous en définitive admettaient
+maintenant que Manet avait été un artiste doué de
+puissance et d'invention. Cette conclusion s'imposait
+par l'évidence de ce que l'on voyait. Il n'existait
+point de répétition dans l'&oelig;uvre exposée. Contrairement
+à ces artistes qui, lorsqu'ils ont trouvé une
+manière qui leur a valu la faveur publique, s'y
+tiennent ensuite immuables, Manet, lui, n'avait
+cessé de se renouveler. On pouvait constater qu'il
+était allé sans cesse vers plus de clarté et plus
+de lumière. On reconnaissait qu'il avait varié
+ses sujets et ses arrangements sans interruption.
+Dans les cent soixante-dix-neuf numéros du catalogue,
+composés de peintures à l'huile, d'aquarelles,
+de pastels, de dessins, d'eaux-fortes et de lithographies,
+<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span>
+on découvrait une incessante diversité.</p>
+
+<p>L'exposition de l'École des Beaux-Arts devait être
+suivie de la vente de l'atelier et d'&oelig;uvres diverses,
+dans l'intérêt de la veuve. Il en résulterait une
+nouvelle épreuve, soutenue avec un nouveau public,
+celui de la rue. Manet avait atteint une telle notoriété,
+que son nom était descendu aux derniers
+rangs. Quand on le prononçait, n'importe quel
+cocher, balayeur ou garçon de café pouvait dire:
+Ah! oui, Manet! je connais, en se représentant tout
+de suite un artiste excentrique et dévoyé. Dans ces
+milieux où la capacité manque pour se former une
+opinion propre sur les choses d'art, les jugements
+ne peuvent venir que du dehors et sont donnés par
+les couches supérieures et la presse. Or la caricature,
+les insultes des journaux, le mépris des artistes en
+renom et des critiques s'étaient si longtemps exercés
+contre Manet, que le peuple en dessous en avait été
+empoisonné.</p>
+
+<p>Quand la vente fut annoncée par les journaux et
+des affiches, l'étonnement des passants fut donc
+grand. Une semblable tentative était-elle vraiment
+réalisable? Certes on savait que Manet possédait des
+défenseurs parmi les journalistes, les artistes et les
+amateurs, mais tous ceux-là étaient considérés dans
+le peuple comme des originaux, désireux de se
+signaler à tout prix et d'attirer n'importe comment
+<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span>
+l'attention. Cependant, qu'il y eût des gens capables
+d'aller jusqu'à donner leur argent, pour se distinguer
+des autres, paraissait à la plupart invraisemblable.
+La vente devint donc un événement, qui
+surexcitait la curiosité. Aussi l'exposition à l'Hôtel
+des ventes attira-t-elle un très grand concours de
+ces promeneurs du dimanche qui, à son intention,
+se détournaient du Boulevard, et le premier jour des
+enchères, l'Hôtel de la rue Drouot fut-il littéralement
+envahi. La vente avait lieu dans les salles du
+fond, 8 et 9, dont on avait enlevé la cloison et qui
+réunies formaient un assez grand local; mais il se
+trouva trop petit. La foule entassée dans le corridor
+et les pourtours déborda, par une poussée formidable.
+Le commissaire-priseur et les experts durent opérer
+dans un tout petit espace, au milieu de la cohue. On
+avait fait précédemment des ventes d'Impressionnistes,
+où les tableaux avaient été adjugés à des
+prix infimes, au milieu des rires et des quolibets, et
+la foule était venue à la vente de Manet dans de
+telles dispositions d'esprit qu'elle eût trouvé grand
+plaisir à voir se reproduire les avanies déversées sur
+les Impressionnistes.</p>
+
+<p>Les ventes des grands collectionneurs, des artistes
+célèbres après décès, attirent un monde d'élite, de
+critiques, de collectionneurs, d'hommes de goût en
+vue, qui s'y rendent, comme à des réunions où leur
+<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span>
+présence est obligée. Ceux-là n'assistaient point à la
+vente de Manet. Les grands marchands manquaient
+aussi. Les experts, M. Durand-Ruel, M. Georges
+Petit, le commissaire-priseur, M. Paul Chevalier,
+avaient fait de leur mieux pour parer à l'absence de
+leur clientèle habituelle, en stimulant les amis et
+partisans de Manet connus ou supposés tels. M. Durand-Ruel
+surtout s'était mis en campagne, pour
+trouver des acheteurs. La vente, commencée dans
+des conditions si précaires, prit tout de suite une
+allure de succès inespérée. Sur toutes &oelig;uvres on
+mettait des enchères, et beaucoup parmi les acheteurs
+étaient des amateurs nouveaux et inattendus,
+venant grossir le groupe des amis connus. On vendait,
+entre autres, sept tableaux exposés aux Salons. Le <i>Bar
+aux Folies-Bergère</i> réalisait 5.800 francs; <i>Chez le
+père Lathuille</i>, 5.000 francs; le <i>Portrait de Faure
+en Hamlet</i>, 3.500 francs; la <i>Leçon de musique</i>,
+4.400 francs; le <i>Balcon</i>, 3.000 francs. Puis ensuite
+le <i>Linge</i> faisait 8.000 francs; <i>Nana</i>, 3.000 francs;
+la <i>Jeune fille dans les fleurs</i>, 3.000 francs. L'<i>Olympia</i>
+était retirée à 10.000 francs et l'<i>Argenteuil</i> à
+12.000 francs. Ces prix semblaient, alors qu'on les
+criait, extraordinaires. Ils déconcertaient absolument
+ces spectateurs, venus pour assister à un insuccès
+et disposés à rire, mais se tenant maintenant silencieux.
+Manet se vend! disait la foule étonnée, à la
+<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span>
+sortie, et la nouvelle courut immédiatement tout
+Paris. La vente, en deux vacations, les 4 et 5 février
+1884, produisait 116.637 francs.</p>
+
+<p>Les ventes sont devenues des épreuves, qui permettent
+de déterminer la position des artistes. Il
+est certain que la valeur artistique et la valeur
+marchande d'une &oelig;uvre ne s'accordent d'abord généralement
+point, qu'elles sont même le plus
+souvent en complète divergence. Mais à la longue,
+l'intervalle tend à se combler. Les marchands, les
+collectionneurs, qui possèdent certaines connaissances
+ou tout au moins du flair, doivent finir par
+ne mettre de grosses enchères que sur ces &oelig;uvres
+laissant voir un mérite assez certain pour les garantir
+d'une dépréciation de prix dans l'avenir. Le succès
+aux enchères est donc devenu comme un criterium,
+qui sert approximativement à fixer l'opinion sur
+le mérite d'un artiste. La vente de l'atelier de Manet
+ayant réussi et les prix payés dépassant ce qu'on
+avait pu supposer, le public en reçut l'impression
+qu'il avait dû après tout se tromper, en plaçant
+Manet si bas, et qu'il fallait revenir envers lui à un
+meilleur jugement. Et comme l'exposition de son
+&oelig;uvre à l'École des Beaux-Arts l'avait d'ailleurs
+fait monter dans l'estime de l'élite, capable de se
+former une opinion raisonnée, il se trouva que
+l'exposition des Beaux-Arts et la vente combinées le
+<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span>
+laissaient fort agrandi et élevé dans l'opinion générale.</p>
+
+<p>Cinq ans s'écoulèrent après l'exposition de l'École
+des Beaux-Arts, sans qu'une nouvelle occasion s'offrît
+de montrer un ensemble d'&oelig;uvres de Manet,
+lorsqu'en 1889, une Exposition universelle avait
+lieu, où il serait représenté. Il allait ainsi obtenir
+réparation de l'injure qu'on lui avait faite en l'excluant
+des Expositions universelles de 1867 et de
+1878. La réparation serait d'autant plus éclatante
+que, par suite du règlement de la nouvelle exposition,
+il y figurerait au milieu des maîtres du siècle
+entier. Les Expositions universelles de 1867 et 1878
+ne s'étaient ouvertes qu'à des tableaux peints pendant
+la période décennale qui les avait précédées.
+Espacées de dix ans en dix ans, elles n'avaient reçu
+que des &oelig;uvres produites dans l'intervalle de l'une à
+l'autre. Mais celle de 1889 devait, dans la pensée
+de ses auteurs, servir à commémorer le centenaire
+de la Révolution. Il fut donc décidé, par une innovation,
+qu'elle offrirait, à côté d'une exposition
+décennale comme les autres, une exposition dite
+centennale, qui s'étendrait aux peintres survenus
+entre les dates de 1789 et de 1889. Manet mort en
+1883 était du nombre.</p>
+
+<p>L'exposition centennale était précisément aux mains
+de M. Antonin Proust, directeur, secondé, pour le
+<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span>
+choix et le placement des tableaux, par M. Roger
+Marx, inspecteur des Beaux-Arts. Tous les deux,
+comme admirateurs de Manet, allaient placer ses
+&oelig;uvres en vue, dans le salon principal. C'était un
+redoutable honneur. Il lui faudrait entrer dans le
+rang des maîtres du siècle entier et être jugé en
+parallèle avec eux. Les &oelig;uvres exposées étaient au
+nombre de quatorze; au premier rang: l'<i>Olympia</i>,
+le <i>Fifre</i>, le <i>Bon Bock</i>, l'<i>Argenteuil</i>, le <i>Portrait de
+M. Antonin Proust</i>, <i>Jeanne</i>. Ces tableaux soutenaient
+avantageusement la comparaison avec ceux
+des plus grands du siècle. Tout ce public spécial
+de peintres, de critiques, de connaisseurs, de gens
+de goût devait maintenant reconnaître, sans réserves,
+la maîtrise de l'homme qui les avait produits.
+L'Exposition universelle amenait les étrangers,
+dont le jugement était encore plus favorable. Les
+jeunes peintres du dehors faisaient tout spécialement
+de ses &oelig;uvres l'objet de leurs études et de leurs
+observations. Les connaisseurs, en particulier des
+États-Unis et de l'Allemagne, s'en déclaraient hautement
+admirateurs et s'étonnaient qu'en France,
+dans le pays de leur production, elles eussent pu
+être si longtemps méconnues. L'Exposition universelle
+de 1889 venait ainsi compléter le travail favorable
+réalisé à l'École des Beaux-Arts. A son issue,
+il n'y avait presque plus personne, parmi les gens
+<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span>
+capables de juger réellement, qui se refusât à
+admettre que Manet était un maître, à placer au
+premier rang des maîtres du siècle.</p>
+
+<p>A la vente de l'atelier de Manet, en 1884, on avait
+fait retirer à sa veuve l'<i>Olympia</i> et l'<i>Argenteuil</i>.
+L'intention avait été de réserver des &oelig;uvres que,
+plus tard, on pourrait faire entrer dans les collections
+publiques. L'<i>Olympia</i> à l'Exposition universelle
+de 1889 avait tellement séduit un collectionneur
+américain, qu'il avait exprimé sa détermination de
+l'acquérir. Le peintre Sargent en ayant eu connaissance
+jugea fâcheux que l'&oelig;uvre pût être perdue
+pour le public et qu'au lieu de prendre place dans
+un musée ouvert à tous, elle fût ensevelie au loin
+dans une collection particulière. Il crut qu'il y
+aurait moyen de la retenir en France et, pour
+aviser aux mesures à prendre, il fit part de ses
+craintes à Claude Monet. Celui-ci pensa tout de
+suite qu'il fallait faire entrer le tableau dans un
+musée de l'État, selon la prévision qu'on avait eue
+en amenant M<sup>me</sup> Manet à le garder. Il prit donc
+l'initiative d'une souscription. On réunirait vingt
+mille francs à donner à M<sup>me</sup> Manet, en échange de
+l'<i>Olympia</i>, qui serait remise au musée du Luxembourg.</p>
+
+<p>L'intention d'offrir l'<i>Olympia</i> à l'État fut portée à
+la connaissance du public par les journaux. Alors
+<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span>
+il apparut que Manet avait fait, dans l'estime générale,
+assez de progrès pour qu'on admît l'idée de le
+voir pénétrer dans les musées. Oui! on acceptait
+qu'une de ses &oelig;uvres entrât au Luxembourg, cependant
+on trouvait à redire au choix de l'<i>Olympia</i>. On
+voulait bien un tableau de lui, mais pas celui-là.
+On demandait un de ceux qui montraient ses qualités,
+sans ce qu'on appelait ses défauts, par exemple
+le <i>Chanteur espagnol</i>, du Salon de 1861, récompensé
+par une mention honorable, ou le <i>Bon Bock</i>, accueilli
+par la faveur publique, au Salon de 1873. Manet
+présenté sous sa forme jugée sage eût convenu à
+tout le monde et si ses amis avaient voulu se plier
+à la concession demandée, on était prêt à accepter
+leur offre d'un tableau, à les en louer et à les en
+remercier.</p>
+
+<p>Mais les amis de Manet n'entendaient faire aucune
+concession. Ils avaient précisément choisi l'<i>Olympia</i>
+pour l'offrir à l'État, comme une des &oelig;uvres où
+l'originalité de l'artiste se manifestait dans sa plénitude.
+C'était le tableau historique, qui rappelait
+l'universel mépris, alors que seuls Baudelaire et
+Zola avaient osé affronter la colère publique, en
+déclarant leur admiration. Manet, homme de combat,
+n'avait jamais songé à faire de concessions; quand
+il avait envoyé aux Salons des tableaux jugés
+sages, c'était par hasard, sans qu'il s'en doutât. Mais
+<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span>
+l'<i>Olympia</i> était demeurée comme l'enfant préféré
+de ses créations. Après l'avoir une première fois
+montrée au Salon de 1865, il l'avait encore produite
+à son exposition particulière de 1867 et depuis
+l'avait toujours tenue en vue dans son atelier. Ses
+amis, désireux de continuer la lutte après lui,
+jusqu'au triomphe définitif, l'avaient reprise comme
+l'occasion de bataille par excellence. Ils l'avaient
+fait figurer, au premier rang, à l'exposition de
+l'&oelig;uvre entière à l'École des Beaux-Arts en 1884,
+ils l'avaient comprise parmi les toiles envoyées à
+l'Exposition universelle de 1889, et maintenant ils
+la choisissaient, de préférence à toute autre, pour
+l'offrir à l'État.</p>
+
+<p>Il devint donc évident que c'était une revanche
+éclatante, le triomphe pour Manet, que ses amis
+poursuivaient, par une souscription publique faite
+en vue d'acheter l'<i>Olympia</i>. Mais alors les anciens
+adversaires, les hommes dévoués à la tradition s'indignèrent
+de telles prétentions, qu'ils trouvaient
+excessives. Comment! on voulait, sans rien entendre,
+les forcer à recevoir le tableau qui les avait le plus
+révoltés, qui continuait le plus à leur déplaire, dans
+lequel ils ne voyaient toujours qu'un exemple corrupteur.
+Puisqu'il en était ainsi, ils s'opposeraient
+à ce que l'offre qu'on ménageait fût acceptée. Ce
+fut donc parmi les peintres de la tradition, dans les
+<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">270</a></span>
+commissions des musées, parmi les fonctionnaires
+des Beaux-Arts, parmi certains critiques, un véritable
+soulèvement et la détermination de faire repousser
+par l'État le tableau qu'on voulait lui offrir.
+Les amis de Manet n'en persistèrent que davantage
+dans leur dessein. Alors on vit les deux partis, qui
+avaient existé pour et contre Manet et qui s'étaient
+longtemps tenus aux prises, se reformer et reprendre
+le combat. Chacun mit en &oelig;uvre ses moyens d'influence
+et la presse servit de véhicule à des appels et
+à des lettres de toute sorte.</p>
+
+<p>La bataille ainsi engagée se poursuivit, mais en
+se prolongeant, elle amena à se ranger avec les
+amis de Manet tous ces artistes, hommes de lettres
+ou connaisseurs qui, partisans de l'originalité en
+art, se soulevaient contre la prétention des défenseurs
+de la tradition de tenir les musées fermés,
+comme ils avaient autre fois essayé de faire pour les
+Salons, aux &oelig;uvres contraires à leurs formules
+et à leurs règles. La souscription finit ainsi par
+recueillir l'adhésion d'un tel nombre d'hommes
+célèbres ou en vue, qu'elle en prit un grand poids.
+En outre Claude Monet, sachant qu'en 1884 on n'avait
+obtenu l'usage de l'École des Beaux-Arts, pour l'exposition
+de l'&oelig;uvre de Manet, qu'en passant par-dessus
+les subordonnés pour s'adresser personnellement au
+ministre avec l'appui d'un homme politique, était
+<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">271</a></span>
+allé offrir l'<i>Olympia</i> directement au ministre des
+Beaux-Arts, M. Fallières, présenté et soutenu par
+le député Camille Pelletan. Avant que le ministre
+n'eût pris de détermination, un changement de cabinet
+amenait le remplacement de M. Fallières par
+M. Bourgeois, et ce fut lui qui eut à prendre la
+décision. Mais à ce moment la souscription, par
+l'adhésion des noms éclatants recueillis, avait acquis
+une telle importance, que les opposants dans les
+commissions des musées et les bureaux des Beaux-Arts
+fléchissaient. M. Bourgeois, sous l'influence de
+M. Camille Pelletan, un de ses amis personnels et
+un de ses soutiens à la Chambre, intervenant alors
+pour l'acceptation, le tableau fut définitivement
+reçu par la commission et les directeurs du musée.
+Un arrêté ministériel, en date du 17 novembre 1890,
+l'acceptait régulièrement, pour être placé au Luxembourg.</p>
+
+<p>Claude Monet avait dû combattre pendant plus
+d'un an avant de triompher, mais la résistance opposée
+n'avait servi qu'à mieux mettre en relief son
+entreprise. Il avait réussi à forcer la porte du musée
+et Manet y entrait, sous sa forme la plus caractéristique.
+Voici quels avaient été les souscripteurs:
+Bracquemont, Philippe Burty, Albert Besnard, Maurice
+Bouchor, Félix Bouchor, de Bellio, Jean Béraud,
+Bérend, Marcel Bernstein, Bing, Léon Béclard, Edmond
+<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span>
+Bazire, Jacques Blanche, Boldini, Blot, Bourdin,
+Paul Bonnetain, Brandon.</p>
+
+<p>Cazin, Eugène Carrière, Jules Chéret, Emmanuel
+Chabrier, Clapisson, Gustave Caillebotte, Carriès.</p>
+
+<p>Degas, Desboutins, Dalou, Carolus Duran, Duez,
+Durand-Ruel, Dauphin, Armand Dayot, Jean Dolent,
+Théodore Duret.</p>
+
+<p>Fantin-Latour, Auguste Flameng.</p>
+
+<p>Guérard, M<sup>me</sup> Guérard-Gonzalès, Paul Gallimard,
+Gervex, Guillemet, Gustave Geffroy.</p>
+
+<p>J.-K. Huysmans, Maurice Hamel, Harrison, Helleu.</p>
+
+<p>Jeanniot, Frantz-Jourdain, Roger-Jourdain.</p>
+
+<p>Lhermitte, Lerolle, M. et M<sup>me</sup> Leclanché, Lautrec,
+Sutter Laumann, Stéphane Mallarmé, Octave Mirbeau,
+Roger Marx, Moreau-Nélaton, Alexandre
+Millerand, Claude Monet, Marius Michel, Louis
+Mullem, Oppenheim.</p>
+
+<p>Puvis de Chavannes, Antonin Proust, Camille
+Pelletan, Camille Pissarro, Portier, Georges Petit.</p>
+
+<p>Rodin, Th. Ribot, Renoir, Raffaelli, Ary Renan,
+Roll, Robin, H. Rouart, Félicien Rops, Antoine de
+la Rochefoucauld, J. Sargent, M<sup>es</sup> de Scey-Montbéliard.</p>
+
+<p>Thorley.</p>
+
+<p>De Vuillefroy, Van Cutsem.</p>
+
+<p>L'<i>Olympia</i> entrée depuis quelques années au
+<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span>
+Luxembourg s'y trouvait toujours isolée, lorsqu'un
+événement inattendu vint l'entourer de toute une
+famille. Le peintre Caillebotte mourait encore jeune,
+en février 1894, léguant sa collection de tableaux au
+musée du Luxembourg. Elle se composait exclusivement
+d'&oelig;uvres de Manet, de Degas et des Impressionnistes
+Renoir, Claude Monet, Pissarro, Cézanne
+et Sisley. C'était toute cette partie de l'école moderne
+la plus attaquée, qui venait prendre place dans le
+musée de l'État. Manet se trouvait principalement
+représenté dans la collection par le <i>Balcon</i>, du Salon
+de 1869. De telle sorte que le Luxembourg, après
+avoir été contraint d'accepter avec l'<i>Olympia</i> celui
+de ses tableaux qui avait soulevé la plus violente
+colère, était maintenant appelé à recevoir avec le
+<i>Balcon</i> celui qui avait le plus excité les railleries.
+Il semblait ainsi que le sort réservât à Manet la
+réparation de placer d'abord, dans les musées de
+l'État, les deux &oelig;uvres qui lui avaient le plus attiré
+d'avanies aux Salons.</p>
+
+<p>Le legs Caillebotte consterna le parti de la tradition.
+Les gens qui s'étaient auparavant échauffés
+pour faire repousser l'<i>Olympia</i> gémissaient. Ils prophétisaient
+la corruption du goût public. Ils annonçaient
+une irrémédiable décadence de l'art. Mais
+cette fois ils durent s'en tenir aux plaintes. Vaincus
+dans le combat livré pour tenir la porte fermée à
+<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span>
+l'<i>Olympia</i>, ils ne se sentaient plus en mesure de
+reprendre la lutte avec une chance quelconque de
+succès. Comment, en effet, eût-on pu refuser un legs
+formé d'objets, certes toujours décriés par beaucoup,
+mais que d'autres aussi prônaient? Qui eût décidé
+dans la circonstance? Il ne put donc être question
+de faire repousser la collection en bloc, mais l'hostilité
+se manifesta par la prétention de ne point
+l'accepter tout entière. On y ferait un choix restreint.</p>
+
+<p>Le donateur, dont le testament remontait à 1876,
+à une époque où Manet et les Impressionnistes
+étaient tellement décriés que leurs &oelig;uvres lui
+paraissaient avoir peu de chances d'être acceptées,
+au cas de sa mort immédiate, avait eu la précaution
+de stipuler que les tableaux seraient gardés par ses
+héritiers jusqu'au moment où les progrès du goût
+public pourraient assurer leur acceptation par l'État.
+Il avait, en outre, eu le soin d'exiger qu'ils ne fussent
+envoyés à aucun musée de province, ni emmagasinés
+dans les greniers, mais fussent tous placés
+et tenus en vue au musée du Luxembourg. Ce fut
+sur l'impossibilité matérielle d'exécuter cette clause
+dans son intégralité, en arguant du manque de
+place, que les représentants de l'État s'appuyèrent
+pour arriver à faire un choix dans l'ensemble.</p>
+
+<p>Ils se déclaraient prêts à prendre la collection tout
+<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span>
+entière, mais à condition qu'on les laissât libres de
+n'exposer au Luxembourg que les &oelig;uvres ayant
+leurs préférences et pouvant y trouver place, alors
+que les autres seraient envoyées aux palais de Compiègne
+et de Fontainebleau. Les héritiers de Caillebotte
+et son exécuteur testamentaire Renoir craignirent,
+s'ils laissaient entière liberté à l'État, qu'il
+ne plaçât que très peu des tableaux au Luxembourg
+et n'en envoyât le plus grand nombre à Compiègne
+et Fontainebleau, où ils seraient perdus pour le
+public, et se trouveraient comme relégués dans ces
+musées de province que le testateur avait prétendu
+écarter. Ils préférèrent donc consentir à ce que
+l'État fît, avec eux, un choix dans la collection, mais
+alors en s'imposant l'obligation de tenir tous les
+tableaux choisis au Luxembourg.</p>
+
+<p>L'État prit ainsi, pour les mettre au Luxembourg,
+deux tableaux de Manet sur trois, le <i>Balcon</i> et
+<i>Angelina</i>, en laissant la <i>Partie de crocket</i>. Il prit six
+Renoir sur huit. Renoir était très bien représenté
+dans la collection par son <i>Moulin de la Galette</i> et sa
+<i>Balançoire</i>, qui furent parmi les premiers agréés.
+On prit encore huit Claude Monet sur seize; six
+Sisley sur neuf; sept Pissarro sur dix-huit; tous les
+Degas, de petite dimension, au nombre de sept.
+Devant les &oelig;uvres de Cézanne, qui inspiraient encore
+à cette époque un effroi général, les répugnances se
+<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">276</a></span>
+manifestèrent très fortes. Enfin la Commission des
+Musées se laissa aller à prendre, sur quatre tableaux,
+les deux moindres, en abandonnant les plus caractéristiques,
+des <i>Baigneurs</i>, de vrais géants, et un
+<i>Vase de fleurs</i>, plein de grandeur.</p>
+
+<div class="p2 figcenter"><img src="images/illus_276.jpg" width="350" height="524"
+alt="PORTRAIT M. MANET PÈRE" title="" /></div>
+<p class="center"><span class="smcap"><b>PORTRAIT DE M. MANET PÈRE (D'APRÈS L'EAU-FORTE)</b></span></p>
+
+<p>L'art de Manet et des Impressionnistes introduit
+au musée de l'État allait aussi prendre sa place
+aux ventes publiques. Aucune vente importante
+n'était venue s'ajouter à celle de l'atelier en 1884,
+lorsque, dix ans après, les circonstances m'obligèrent
+à me défaire de la collection que j'avais
+formée d'&oelig;uvres de Manet, de Degas et des Impressionnistes.
+Cinq tableaux de Manet allaient entre
+autres être soumis aux enchères. La vente qui eut
+lieu le 19 mars 1894, à la galerie Petit, rue de Sèze,
+attira cette fois le public spécial d'habitués, critiques,
+collectionneurs, marchands, qui suivent les
+grandes ventes. On ne vit point cette invasion extraordinaire
+du peuple de la rue, survenue, en 1884,
+à l'Hôtel Drouot. Personne ne pensait plus, à ce
+moment, qu'une vente des &oelig;uvres de Manet fût une
+occasion de venir se moquer et s'ébahir. Les prix
+atteints montraient une grande avance sur ceux
+de 1884. <i>Chez le père Lathuille</i>, du Salon de 1880,
+était adjugé 8.000 francs; le <i>Repos</i>, du Salon de 1873,
+11.000 francs; le <i>Torero saluant</i>, 10.500 francs; le
+<i>Port de Bordeaux</i>, 6.300 francs; la <i>Jeune femme au</i>
+<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span>
+<i>chapeau noir</i>, 5.100 francs. Les tableaux de Degas et
+des Impressionnistes réalisaient des prix proportionnellement
+élevés. On voyait apparaître, pour la
+première fois aux enchères, des &oelig;uvres de Cézanne,
+celui des peintres impressionnistes qui avait conservé
+le dernier la réputation de n'être qu'un barbare,
+foulant aux pieds toutes les règles. Et ses
+&oelig;uvres trouvaient des acheteurs, qui se les disputaient
+devant le public surpris, mais ne pensant
+nullement à manifester de désapprobation.</p>
+
+<p>Les tableaux vendus allaient prendre place dans
+les grandes collections de l'Europe et de l'Amérique
+ou dans les musées publics. La <i>Conversation</i> de
+Degas, devait, en effet, bientôt entrer à la National-Galerie
+de Berlin, et la <i>Jeune femme au bal</i>, de
+M<sup>lle</sup> Berthe Morisot, était acquise, à la vente même,
+par le musée du Luxembourg. Cet achat devait
+compléter la collection d'&oelig;uvres de Manet et des
+Impressionnistes, que le don de l'<i>Olympia</i> et le legs
+Caillebotte avaient fait entrer au Luxembourg. Le
+legs Caillebotte comprenait des exemples de tous les
+Impressionnistes, sauf de la seule M<sup>lle</sup> Morisot.
+Lorsque ma vente survint, Stéphane Mallarmé,
+qui éprouvait pour M<sup>lle</sup> Morisot&mdash;M<sup>me</sup> Eugène
+Manet&mdash;une vive amitié, et qui tenait son talent
+en grande admiration, se mit en rapports avec
+M. Roujon, le directeur des Beaux-Arts. Il lui représenta
+<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">278</a></span>
+que la <i>Jeune femme au bal</i> de ma collection
+offrait un excellent exemple de son auteur, et que
+le musée comblerait avec elle une lacune regrettable.
+M. Roujon, qui connaissait le goût sûr et fin
+de Mallarmé, se laissa facilement convaincre, et,
+d'accord avec M. Bénédite, le conservateur du musée
+du Luxembourg, décida l'acquisition de l'&oelig;uvre
+signalée.</p>
+
+<p>A partir de 1889, on avait donc vu se succéder une
+série d'événements, d'où Manet avait tiré une consécration
+qu'on pouvait dire définitive. L'exposition
+universelle de 1889, le mettant en parallèle avec
+les maîtres du siècle entier, avait universellement
+amené à reconnaître qu'il allait de pair avec eux. La
+souscription de l'<i>Olympia</i> et le legs Caillebotte
+l'avaient fait entrer au musée du Luxembourg, où
+tout le monde, sauf à discuter sur les &oelig;uvres à
+choisir, avait concédé qu'il avait sa place marquée.
+Et, comme complément, la vente de mars 1894
+avait montré les collectionneurs venant acquérir ses
+&oelig;uvres à hauts prix, ainsi que celles des Impressionnistes.
+C'était la fin de la terrible lutte engagée
+en 1859, alors que Manet avait envoyé le <i>Buveur
+d'absinthe</i> à un premier Salon. Il était mort avant
+d'avoir pu assister au succès définitif, mais ses amis,
+poursuivant le combat, l'avaient enfin obtenu. Il
+avait ainsi fallu lutter pendant trente-cinq ans pour
+<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span>
+triompher d'une des plus formidables oppositions
+que l'esprit de routine ait jamais élevées contre l'originalité
+et l'invention. Après les derniers succès, il
+ne devait plus y avoir, pour les amis de Manet, de
+véritable combat à livrer. Le calme s'était donc fait,
+et on ne s'attendait plus à des incidents particuliers,
+lorsqu'il s'en produisit un au loin.</p>
+
+<p>La <i>National-galerie</i>, à Berlin, est un édifice récent
+inauguré en 1876. Il a été construit pour recevoir
+les &oelig;uvres des peintres allemands modernes; cependant
+les admissions se sont étendues aux étrangers,
+et des peintres de toute nationalité ont fini par y
+être représentés. Le directeur actuel, M. de Tschudi,
+a été un des premiers, en Allemagne, à juger à leur
+valeur Manet et les Impressionnistes, et, en homme
+convaincu, il voulut les faire figurer eux aussi dans
+sa galerie<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. Il se rendit d'ailleurs compte que ce
+serait une chose trop risquée que de prétendre
+acheter de leurs &oelig;uvres avec les fonds mis à sa disposition
+par l'État, mais il sut gagner des personnes
+riches et en obtint, en don, des sommes avec lesquelles
+il acquit <i>Dans la serre</i>, du Salon de 1879,
+de Manet, la <i>Conversation</i>, de Degas, deux <i>Vues de
+Vétheuil</i>, de Claude Monet, et des paysages de Pissarro,
+de Cézanne et de Sisley.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span></p>
+
+<p>M. de Tschudi, possesseur de cet ensemble, le
+groupa dans une des salles, à la partie principale de
+la galerie, au premier étage. Cette entrée de Manet,
+de Degas et des Impressionnistes dans un musée
+national fit grand bruit à Berlin. Elle donna lieu
+aux commentaires divers de la presse et des connaisseurs.
+L'empereur Guillaume II voulut se
+rendre compte personnellement de quoi il s'agissait
+et venu, sans l'apprentissage nécessaire, devant des
+artistes originaux et nouveaux pour lui, il ne put
+apprécier leur art. Le mérite des &oelig;uvres lui échappant,
+il jugea qu'elles n'avaient point de raison
+d'être. Il ordonna donc leur enlèvement et il les fit
+remplacer par d'autres. Peut-être que dans des circonstances
+différentes, il les eût tout à fait expulsées,
+mais eu égard à la manière dont elles étaient
+entrées à la galerie, il borna son action à les faire
+sortir de la place choisie où on les avait mises au
+premier étage, pour les tenir en un lieu moins
+apparent, au second.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span></p>
+
+<h2>EN 1900</h2>
+<p class="p4"><a name="Page_282" id="Page_282"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span></p>
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<h4>EN 1900</h4>
+
+<p class="p2">Sous la coupole de la <i>National gallery</i> à Londres,
+consacrée aux maîtres anciens, se lit l'inscription
+suivante: «<i>The works of those who have stood the
+test of ages, have a claim to that respect and veneration,
+to which no modern can pretend.</i>» C'est là une
+belle sentence, parfaitement appropriée, qui serait à
+sa place dans tous les grands musées. En disant que
+les artistes qui ont supporté l'épreuve des siècles ont
+droit à un respect et à une vénération auxquels les
+modernes ne sauraient prétendre, elle indique que
+c'est le temps qui est le grand arbitre et qui prononce
+en dernier ressort. Il n'y a pas de jugement
+<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span>
+sûr et du classement définitif à se promettre, en
+dehors de l'action du temps et quelquefois d'un
+long temps. Les contemporains sont presque toujours
+incapables d'établir la vraie valeur des artistes
+et des écrivains qu'ils ont sous les yeux.</p>
+
+<p>Il s'opère tous les vingt ou trente ans, alors
+qu'une génération cède la place à une autre, un
+travail, qui fait tomber dans l'oubli la plupart des
+hommes prônés de leur vivant et jugés immortels.
+Quelques-uns surnagent seuls dans le naufrage de
+tous les autres. Et ce ne sont pas toujours ceux
+qu'admiraient le plus les contemporains, qui acquièrent
+la survie. Les hommes d'abord méconnus,
+ou le plus combattus, sont souvent mis à un haut
+rang par la postérité. Le travail qui abaisse le plus
+grand nombre, et élève quelques-uns s'opère naturellement.
+Il ne dépend pas de l'action réfléchie des
+nouvelles générations. Ce n'est pas par un choix
+délibéré qu'elles gardent seulement, pour se les
+approprier, certains hommes. La décision faisant
+les condamnés et les élus vient du temps. Mais alors
+pour lui ce sont, en dehors des considérations passagères,
+la valeur réelle et le mérite intrinsèque,
+qui créent les titres. Il conserve seuls les hommes
+doués de ces qualités puissantes, capables de toucher
+à jamais. Les contemporains pouvaient ne pas les
+voir ou les dédaigner, préférant admirer ces dons
+<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span>
+superficiels qui correspondaient à leur goût du
+moment, mais aussitôt que la génération éphémère
+a disparu, que le temps est survenu, ce sont véritablement
+alors les qualités profondes et intrinsèques
+qui se dégagent, pour luire mettre à leur vraie place
+définitive ceux qui les possèdent.</p>
+
+<p>En 1900, l'Exposition universelle, avec ses sections
+décennales et centennales des Beaux-Arts, a
+permis de se rendre compte du travail accompli
+par le temps, dans le domaine de la peinture, pour
+élever ou abaisser les morts du dernier demi-siècle.
+Manet a été reconnu comme ayant grandi dans
+l'opinion et comme s'étant élevé, depuis l'exposition
+précédente de 1889. M. Roger Marx, inspecteur des
+Beaux-Arts, à qui avait été remis le choix des tableaux
+à exposer, n'avait nullement pris, pour les
+montrer, ces toiles, jugées sages. Il avait tenu, au
+contraire, à présenter Manet sous sa forme la plus
+personnelle. Il avait donc mis au centre du panneau
+qui lui était consacré le <i>Déjeuner sur l'herbe</i>, du
+Salon des refusés, en 1863, et l'avait flanqué, d'un
+côté, de l'<i>Artiste</i>, refusé au Salon de 1876, et de
+l'autre, du <i>Portrait d'Eva Gonzalès</i> et du <i>Bar aux
+Folies-Bergère</i>. Le tableau le plus en vue était donc
+celui-là même qui, le premier, avait attiré à son
+auteur l'animadversion générale; mais maintenant
+il n'inspirait plus de répulsion, on se plaisait, au
+<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">286</a></span>
+contraire, à en reconnaître la puissance et l'originalité.
+Trente-sept ans s'étaient écoulés depuis que
+le tableau vu pour la première fois avait semblé
+monstrueux, dix-sept ans s'étaient écoulés depuis
+que son auteur était mort et le temps, opérant son
+travail, laissait maintenant découvrir dans l'&oelig;uvre
+les qualités profondes qui assurent accès auprès de
+la postérité. Manet, à l'épreuve de 1900, a donc définitivement
+pris place parmi ce petit nombre d'artistes
+que le temps respecte, pour lesquels il travaille
+et qu'il élève.</p>
+
+<p>En cherchant aujourd'hui à dégager ses qualités
+dominantes, on en trouve surtout deux, d'abord la
+valeur de la peinture en soi, les mérites de palette,
+qui font que la matière est chez lui supérieure, puis
+le fait d'avoir rendu avec originalité le monde
+vivant autour de lui. On comprend que ces avantages
+soient de nature à assurer la durée, mais on
+s'explique aussi qu'ils ne puissent attirer tout
+d'abord les louanges, car, l'histoire est là pour le
+prouver, ce sont aussi ceux qui touchent le moins
+communément les contemporains et demandent le
+plus long temps pour exercer la séduction. Ce que
+nous appelons la valeur de la peinture en soi, les
+mérites de palette, correspondent à l'originalité du
+style chez les écrivains. Or, si les contemporains
+peuvent déjà errer en marquant les rangs entre les
+<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span>
+hommes de plume et si souvent ils mettent sur le
+même pied les auteurs de grand style et d'autres
+qui n'en ont pas, à plus forte raison peuvent-ils se
+tromper dans leurs jugements sur les peintres en
+voie de production, car l'art de la peinture est peut-être,
+de tous, celui où il est d'abord le plus difficile
+de voir juste.</p>
+
+<p>Si le mérite de la peinture en soi, les qualités de
+palette demandent déjà pur elles-mêmes du temps
+pour se faire reconnaître, il semble que quand elles
+se rencontrent, chez un artiste, comme elles se sont
+rencontrées chez Manet, avec la particularité de
+peindre la vie autour de soi, alors qu'elles forment
+la combinaison de toutes peut-être la plus grande,
+elles forment aussi celle de toutes la plus longue à
+être appréciée. On n'a qu'à voir quel a été le sort
+de Velasquez, de Frans Hals et des Vénitiens, qui
+ont également, chacun à leur manière, peint la vie
+et les hommes de leur temps. Ils triomphent aujourd'hui,
+mais depuis peu seulement. En Espagne ce
+n'est pas Velasquez, c'est Murillo qui était mis au
+premier rang. Au dix-huitième siècle et au commencement
+du dix-neuvième, on payait très cher les
+Van der Werff que l'on faisait entrer dans les collections,
+alors qu'on écartait les Frans Hals, qu'on
+eût eus à vil prix. Et on peut encore se souvenir
+d'avoir vu Guido Reni tenir les meilleures places
+<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span>
+dans les musées, au détriment du Tintoret. Quand
+on constate que cette rencontre des qualités de
+palette et de l'application à peindre la vie a pu exister
+chez les plus grands, en les tenant cependant
+très longtemps méconnus, on voit qu'elle a tout
+simplement amené Manet à subir le sort de ses devanciers
+et que la même erreur de jugement qui
+avait régné ailleurs est aussi venue régner en France.
+En observant combien lent a été le mouvement, qui
+a fini par mettre les grands artistes à leur juste place,
+on doit penser que le travail du temps en faveur de
+Manet n'est pas terminé, et que l'avenir lui réserve
+un surcroît d'estime.</p>
+
+<p>Mais, dès maintenant, au point d'appréciation où
+il est parvenu, on peut préciser ce qu'il a personnellement
+apporté et ce qu'il a, par son exemple,
+fait naître autour de lui. A un moment où une tradition
+vieillie tenait l'art dans la routine, il est venu
+marquer le retour à la fécondité, par l'étude de la
+vie. Doué d'une originalité et d'un éclat de vision
+naturels, il a sorti la peinture des ombres conventionnelles
+où on la plongeait, pour la ramener à ces
+tons clairs, qui ont été le propre des grandes écoles
+à leurs moments heureux. L'&oelig;uvre qu'il a personnellement
+produite est puissante et variée. Il a, en
+outre, ouvert la voie à des artistes féconds et originaux.
+De telle sorte que l'initiateur et le groupe
+<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">289</a></span>
+venu de son exemple, Manet et les Impressionnistes,
+ne peuvent être séparés et forment un ensemble
+caractéristique, venant compléter l'Ecole française
+au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>Le temps qui classe définitivement les &oelig;uvres
+est éclectique. Il donne la consécration aux écoles
+diverses. Il met souvent sur le même pied réconciliés,
+les hommes qui, de leur vivant, s'étaient anathémisés
+et avaient prétendu représenter des systèmes
+exclusifs. Ce qui compte à ses yeux, ce sont la
+vie, l'originalité, l'invention, mais alors les &oelig;uvres
+qui possèdent ces mérites, de quelque manière que ce
+soit, sont également reconnues par lui. Il ne bannit
+point ceux qu'il a une fois admis, pour leur en substituer
+d'autres. Son impartialité s'étend à toutes les
+révolutions de l'esthétique, et, sans toucher aux
+maîtres qu'au cours des trois derniers siècles il a
+consacrés, il tiendra Manet et les Impressionnistes
+au premier rang, après eux, comme ayant su ajouter
+de nouvelles formes à celles qui ont fait, en succession,
+l'éclat et la grandeur de la peinture française.</p>
+
+<p><a name="Page_290" id="Page_290"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">291</a></span></p>
+
+<hr class="c15 p4" />
+<div class="p4 footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Un reçu conservé, daté de février 1856, montre qu'à cette
+époque, Couture percevait encore la cotisation d'atelier de Manet.</p>
+
+<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Le <i>Déjeuner sur l'herbe</i>, dans le catalogue du Salon annexe
+ou des refusés de 1863, est appelé le <i>Bain</i>, d'après la femme
+qui, au second plan, se tient dans l'eau. Mais le tableau fut alors
+partout désigné sous le titre: le <i>Déjeuner sur l'herbe</i>, qui a définitivement
+prévalu.</p>
+
+<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Une première étude suivie sur la vie et l'&oelig;uvre de Manet a
+paru à ce moment: <span class="smcap">Edmond Bazire.</span> <i>Édouard Manet.</i> A. Quantin,
+Paris, 1884. In-8<sup>o</sup> illustré.</p>
+
+<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> M. de Tschudi a écrit une étude sur Manet. Bruno Cassirer,
+éditeur, Berlin, 1902, in-8 illustré.</p>
+
+<hr class="c5" />
+</div></div>
+
+<h2 class="p4">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="2" summary="toc">
+<tr>
+<td class="tdr">I.</td>
+<td class="tdl">&mdash; Années de jeunesse</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_3">3</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">II.</td>
+<td class="tdl">&mdash; Dans l'atelier de Couture</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_11">11</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">III.</td>
+<td class="tdl">&mdash; Les premières &oelig;uvres</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_23">23</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">IV.</td>
+<td class="tdl">&mdash; <i>Le Déjeuner sur l'herbe</i></td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_37">37</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">V.</td>
+<td class="tdl">&mdash; <i>L'Olympia</i></td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_49">49</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">VI.</td>
+<td class="tdl">&mdash; L'Exposition particulière de 1867</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_69">69</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">VII.</td>
+<td class="tdl">&mdash; De 1868 à 1871</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_91">91</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">VIII.</td>
+<td class="tdl">&mdash; <i>Le Bon Bock</i></td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_129">129</a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">292</a></span></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">IX.</td>
+<td class="tdl">&mdash; Le plein air</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_153">153</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">X.</td>
+<td class="tdl">&mdash; L'&oelig;uvre gravée</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_195">195</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">XI.</td>
+<td class="tdl">&mdash; Les dessins et les pastels</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_209">209</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">XII.</td>
+<td class="tdl">&mdash; Les dernières années</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_219">219</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">XIII.</td>
+<td class="tdl">&mdash; Après la mort</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_251">251</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">XIV.</td>
+<td class="tdl">&mdash; En 1900</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_283">283</a></td>
+</tr>
+</table>
+
+<hr class="c5 p4" />
+
+<p class="center"><small><b>Paris.&mdash;<span class="smcap">L. Maretheux</span>, imp., 1, r. Cassette.&mdash;11607.</b></small></p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de Édouard Manet et de son
+oeuvre, by Théodore Duret
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE ÉDOUARD MANET ***
+
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+
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+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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+ Chief Executive and Director
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
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+approach us with offers to donate.
+
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+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+
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