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diff --git a/35986-h/35986-h.htm b/35986-h/35986-h.htm new file mode 100644 index 0000000..a6b2100 --- /dev/null +++ b/35986-h/35986-h.htm @@ -0,0 +1,7929 @@ + <!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + <html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" + content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title> + The Project Gutenberg's eBook of Histoire de Édouard Manet et de son œuvre, by Théodore Duret</title> + <style type="text/css"> + + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + + h1,h2,h3,h4 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; + } + + hr.c5 {width: 5%; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} + hr.c15 {width: 15%; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} + + body {margin-left: 12%; + margin-right: 12%; + } + + .titre {text-align: center; font-weight: bold; + line-height: 2; margin-bottom: 2em; margin-top: 2em;} + + .titre2 {text-align: center; font-weight: bold; + line-height: 1.5; margin-top: 1.5em; margin-bottom: 1.5em;} + + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + .tdl {text-align: left; vertical-align: bottom;} + .tdr {text-align: right; vertical-align: bottom;} + + .pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ + /* visibility: hidden; */ + position: absolute; + left: 94%; + font-size: 10px; + font-variant: normal; + font-style: normal; + text-align: right; + background-color: #FFFACD; + border: 1px solid; + padding: 0.3em; + } /* page numbers */ + + .footnotes {border: dashed 1px; background-color: #F0FFFF} + .footnote {margin-left: 15%; margin-right: 15%; font-size: 0.9em;} + .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .6em; text-decoration: none; + font-style: normal;} + + .box {margin: auto; + text-align: center; + border: 1px solid; + padding: 1em; + background-color: #F0FFFF; + width: 25em;} + + sup {font-size: 0.7em;} + + .center {text-align: center;} + .smcap {font-variant: small-caps; font-size: 90%;} + + .figcenter {margin: auto; text-align: center;} + + .p1 {margin-top: 1em;} + .p2 {margin-top: 2em;} + .p4 {margin-top: 4em;} + .p6 {margin-top: 6em;} + .p8 {margin-top: 8em;} + + .ni2 {text-indent: -2em;} + + .font95 {font-size: 95%;} + .left5 {margin-left: 5%;} + .left30 {margin-left: 30%;} + .right {text-align: right;} + +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Histoire de Édouard Manet et de son oeuvre, by +Théodore Duret + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire de Édouard Manet et de son oeuvre + +Author: Théodore Duret + +Release Date: April 28, 2011 [EBook #35986] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE ÉDOUARD MANET *** + + + + +Produced by Adrian Mastronardi, Hélène de Mink and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by The Internet Archive/Canadian Libraries and +Bibliothèque Nationale de France/Gallica) + + + + + + +</pre> + + +<div class="box"> +<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. +L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. +Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div> +<p class="p4"><a name="Page_I" id="Page_I"></a></p> + +<div class="figcenter"><img src="images/cover.jpg" width="350" height="539" alt="cover" title="" /> +</div> + +<h2 class="titre">HISTOIRE<br /> +DE<br /> +<big>ÉDOUARD MANET</big><br /> +<small>ET DE SON ŒUVRE</small></h2> + +<p class="p4"><a name="Page_II" id="Page_II"></a></p> + +<p class="center"><b>DU MÊME AUTEUR</b></p> + +<p class="ni2"><b>Critique d'Avant-garde.</b>—Salon de 1870.—Les peintres +impressionnistes.—Claude Monet.—Renoir.—Édouard +Manet.—L'Art japonais.—Hokousaï.—James Whistler.—Sir +Joshua Reynolds et Gainsborough.—Richard +Wagner.—Arthur Schopenhauer.—Herbert Spencer.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">G. Charpentier</span>, éditeur. In-12. 1885.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p class="p2 center"><b>Bibliothèque nationale.—Département des Estampes. +Livres et Albums illustrés du Japon catalogués.</b></p> + +<p class="center"><span class="smcap">Ernest Leroux</span>, éditeur. In-8<sup>o</sup> (illustré). 1900.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p class="center"><b>Histoire de James Mc N. Whistler et de son œuvre.</b></p> + +<p class="center"><span class="smcap">H. Floury</span>, éditeur. In-4<sup>o</sup> (illustré). 1904.</p> +<hr class="c5" /> + +<p class="p2 center"><i>Il a été tiré de cet ouvrage<br /> +30 exemplaires numérotés sur papier du Japon.</i></p> + +<p class="p4 center"><small>Paris.—<span class="smcap">L. Maretheux</span>, imp., 1, r. Cassette.—11606.</small></p> +<p><a name="Page_III" id="Page_III"></a> +<a name="Page_IV" id="Page_IV"></a></p> + +<div class="p2 figcenter"><img src="images/frontispiece.jpg" width="300" height="416" +alt="PORTRAIT D'ÉDOUARD MANET" title="" /></div> +<p class="center"><span class="smcap"><b>PORTRAIT D'ÉDOUARD MANET, PAR ALPHONSe LEGROS</b><br /> +<b>(1863)</b></span></p> + +<p class="p4"><a name="Page_V" id="Page_V"></a></p> + +<h1 class="titre">THÉODORE DURET<br /> +<small>HISTOIRE</small><br /> + +<small>DE</small><br /> + +<big>ÉDOUARD MANET</big><br /> + +ET DE SON ŒUVRE<br /> + +<small>AVEC DOUZE ILLUSTRATIONS</small></h1> + +<p class="p4 center"><b>PARIS</b><br /> +<span class="smcap"><b>Librairie CHARPENTIER et FASQUELLE</b></span><br /> +<b>EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR</b><br /> +<small><b>11, RUE DE GRENELLE, 11</b></small></p> + +<p class="p2 center"><b>1906</b><br /> +<small><b>Tous droits réservés.</b></small></p> + +<p class="p4"><a name="Page_1" id="Page_1"></a> +<a name="Page_2" id="Page_2"></a></p> + +<h2>ANNÉES DE JEUNESSE</h2> +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span></p> + +<h3>I</h3> + +<h4>ANNÉES DE JEUNESSE</h4> + +<p class="p2">Édouard Manet naquit à Paris le 23 janvier 1832, +au n<sup>o</sup> 5 de la rue des Petits-Augustins, aujourd'hui +rue Bonaparte, et fut baptisé le 2 février de +la même année en l'église Saint-Germain-des-Prés. +Il devait être l'aîné de trois frères. Leur père, +magistrat, avait de la fortune. Il appartenait à cette +bourgeoisie qui s'épanouissait et atteignait à la +domination sous le règne de Louis-Philippe. Leur +mère, née Fournier, appartenait à la même classe +de vieille et riche bourgeoisie. Son père, agent +diplomatique, avait pris part aux négociations ayant +porté le maréchal Bernadotte au trône de Suède. +<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span> +Elle avait un frère dans l'armée, qui devait devenir +colonel.</p> + +<p>La bourgeoisie, avant la révolution de 1848, qui +lui a enlevé le pouvoir, et la survenue du suffrage +universel, qui l'a plus ou moins mêlée avec le +peuple, formait une véritable classe distincte. Après +avoir combattu et renversé la noblesse, elle s'était +elle-même triée et mise à part. Au milieu d'elle, les +familles qui se consacraient au barreau et à la +magistrature gardaient des traditions et des habitudes +propres, venues des anciens parlements. Elles +avaient une culture d'esprit particulière, une +instruction classique soignée, le culte de la rhétorique +qui prévalait au Palais. Dans ce milieu, les +hommes qui s'élevaient aux postes de la magistrature +prenaient une sorte d'ascendant et s'assuraient +une considération certaine. La magistrature à cette +époque exerçait encore comme un sacerdoce. Elle +gardait la dignité de sa fonction, elle jouissait au +dehors d'un respect général. Le père d'Édouard +Manet, juge au tribunal de la Seine, personnifiait +toutes les particularités de sa classe, la bourgeoisie, +et, dans sa classe, de son monde spécial, la magistrature.</p> + +<p>Manet est donc né dans une condition sociale +qu'on peut appeler élevée, il a grandi dans un +milieu de vieilles traditions. Les traits de mœurs et +<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span> +de caractère dus à la naissance devaient persister +chez lui toute la vie, parallèlement à ses propensions +d'artiste. Il resterait essentiellement un +homme du monde, d'une politesse parfaite, d'un +grand raffinement de manières, se plaisant en société, +aimant à fréquenter les salons, où sa verve et son +esprit de saillie le distinguaient et le faisaient +goûter.</p> + +<p>Il fallait que chez un homme d'une telle manière +d'être, l'impulsion vers la vie artistique fût grande, +pour que les penchants de l'artiste finissent par +l'emporter sur tous les autres. En effet, on peut +dire de Manet que la nature l'avait réellement créé +pour être peintre, qu'elle l'avait doué d'une vision +et de sensations telles, qu'il ne pouvait trouver +l'emploi de sa vie qu'en s'adonnant à la peinture. +Dans ces circonstances, la vocation devait se révéler +chez lui de très bonne heure et le mettre sûrement +en désaccord avec sa famille.</p> + +<p>La carrière qui l'attendait, dans la pensée des +siens, était celle du barreau, de la magistrature ou +des fonctions publiques. Il recevrait l'enseignement +classique qui, à cette époque de monopole universitaire, +se donnait dans les collèges de l'État, il +y prendrait le grade de bachelier ès lettres, ferait +ensuite son droit et passerait ces examens qui lui +conféreraient la qualité d'avocat. C'était la voie toute +<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> +naturelle que devait suivre son frère le plus jeune, +Gustave, qui, après être devenu avocat, sans exercer +assidûment sa profession, devait se servir de ses +avantages de culture, pour s'ouvrir une carrière à +côté, d'abord comme conseiller municipal de Paris, +puis comme fonctionnaire de l'État, inspecteur +général des prisons.</p> + +<p>Mais Manet n'éprouva aucune envie de suivre la +voie traditionnelle où son frère devait s'engager. Il +avait été confié, dans sa première jeunesse, à l'abbé +Poiloup, qui tenait une institution à Vaugirard. +Puis il avait été mis, pour continuer ses études, au +collège Rollin. Son oncle, le colonel Fournier, le +frère de sa mère, faisait des dessins dans ses loisirs +et c'est auprès de lui, que, tout jeune garçon, il a +d'abord senti naître le goût du dessin et de la +peinture, que les circonstances développent ensuite +jusqu'à en faire une irrésistible passion. Toujours +est-il que vers les seize ans, il avait senti +l'appel de la vocation d'une manière si puissante, +qu'il exprima sa volonté d'embrasser la carrière +d'artiste.</p> + +<p>Un fils aîné, à cette époque, venant, dans une +famille de vieilles traditions bourgeoises, annoncer +pareille détermination, y portait le désespoir. Un +artiste ne pouvait être qu'un déclassé, qu'un dévoyé. +On entreprit donc de l'amener à d'autres desseins. +<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span> +Comme il arrive en cas de vocation contrariée, +Manet entre alors en révolte ouverte. Il se cabre +tellement, qu'il devient impossible à ses parents de +le maintenir dans la voie qu'ils voulaient lui +imposer. Mais consentir aux désirs du jeune homme +ne pouvait venir à leur pensée, et puisqu'il se refusait +à étudier le droit et qu'eux-mêmes lui fermaient +la carrière de l'art, pour sortir de l'impasse et par +coup de tête, il déclara qu'il serait marin. Ses +parents préférèrent le voir partir, plutôt que de +le laisser entrer dans un atelier. Son père l'accompagna +au Havre, où il s'embarqua comme novice +sur un navire de commerce <i>La Guadeloupe</i>, faisant +voile pour Rio-de-Janeiro.</p> + +<p>Il alla ainsi au Brésil et en revint, sans autre +aventure qu'une occasion qu'il eut d'exercer pour la +première fois son talent de peintre. La cargaison du +navire comprenait des fromages de Hollande, dont +l'eau de mer avait terni la couleur. Le capitaine, +qui connaissait les dispositions de son novice, le +choisit de préférence à tous autres pour les remettre +en état. Et Manet aimait à raconter que, muni d'un +pinceau et d'un pot de couleur convenable, il les +avait en effet peints de manière à donner pleine +satisfaction.</p> + +<p>Lorsqu'il fut revenu du Brésil, ses parents, qui +avaient sans doute pensé que le voyage l'assouplirait +<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> +et qu'ils pourraient au retour l'amener à leurs +idées, le trouvèrent tout aussi rebelle qu'auparavant. +Ils se résignèrent alors à l'inévitable, en lui laissant +embrasser la carrière d'artiste.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span></p> + +<h3>DANS L'ATELIER DE COUTURE</h3> + +<p class="p4"><a name="Page_10" id="Page_10"></a> +<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span></p> + +<h3>II</h3> + +<h4>DANS L'ATELIER DE COUTURE</h4> + +<p class="p2">Manet ayant vaincu la résistance de sa famille et +obtenu d'elle de suivre sa vocation, choisit, d'accord +avec son père, Thomas Couture pour maître et entra +dans son atelier.</p> + +<p>Personne comme peintre n'a plus étudié que +Manet pour acquérir le métier. On comprendra donc +qu'enfin entré dans un atelier, il se soit mis à +travailler et qu'il ait, au commencement, cherché +à utiliser l'enseignement à y recevoir. Mais +doué d'un tempérament personnel, soumis à ce +travail des natures originales qui cherchent à +s'ouvrir leur voie, l'effort même auquel il se livrait +<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> +pour dégager son talent ne pouvait manquer d'en +faire un élève fort peu soumis et en heurt continuel +avec son maître, car ils étaient tous les deux de +caractères fort différents. M. Antonin Proust, qui +après avoir été l'ami de Manet au collège Rollin était +devenu son camarade d'atelier chez Couture, a +raconté dans la <i>Revue Blanche</i> les rapports entre le +maître et l'élève, qui ne sont qu'une longue suite de +heurts, de fâcheries suivies de raccommodements, +mais qui, venant d'une divergence fondamentale, ne +pouvaient manquer de se reproduire jusqu'à la +brouille définitive. En effet, le jeune homme que +Couture avait reçu dans son atelier était destiné, +plus que tout autre, à saper l'art, fait de traditions, +dont il était un des apôtres. C'était le loup auquel, +en prenant Manet, il avait ouvert les portes de la +bergerie. Les deux hommes ne pouvaient donc +éviter la rupture irrémédiable, puisque ce que l'un +défendait, l'autre d'instinct le combattait et, à +mesure que son jugement se fortifierait et prendrait +conscience de soi, devait s'appliquer à le détruire.</p> + +<p>Couture, au moment où, vers 1850, Manet entrait +dans son atelier, était un artiste renommé. Il tenait +une place parmi les maîtres de la peinture d'histoire, +considérée alors comme formant l'essence de ce +qu'on appelait le grand art. Son esthétique était +faite du respect de certaines traditions, du culte de +<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span> +règles fixes et de l'observance de procédés transmis. +Il croyait, avec la majorité des artistes de son temps, +en l'excellence d'un idéal fixe, opposé à ce que l'on +appelait avec horreur le réalisme. Certains sujets +seuls étaient alors crus dignes de l'art; les scènes +de l'antiquité, la représentation des Grecs et des +Romains jouissaient des préférences, comme nobles +par elles-mêmes; les hommes du temps présent, +avec leurs redingotes et leurs vêtements usuels, +étaient au contraire à fuir, comme n'offrant que +des motifs réalistes, anti-artistiques; les sujets +religieux faisaient encore partie du grand art, +cependant le nu en était avant tout <i>et principium et +fons</i>; puis, à un rang moins élevé mais encore +acceptable, venaient les compositions tirées des +pays que l'imagination entourait d'un prestige supérieur, +l'Orient par exemple; un paysage d'Egypte +était par lui-même digne de l'art, un artiste épris +de l'idéal pouvait peindre les sables du désert, mais +il fût tombé dans le réalisme, et se fut abaissé, en +peignant un pâturage de Normandie, avec des +vaches et des pommiers. Couture se tenait avec ferveur +dans les traditions de ce grand art. Il s'était +mis surtout en vue par un tableau d'énormes dimensions, +exposé au Salon de 1847, où il avait obtenu +un succès éclatant: les <i>Romains de la décadence</i>. +Le tableau est au Louvre; en l'étudiant, on peut se +<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> +rendre compte de ce que valait ce grand art, tel que +Couture et les contemporains le cultivaient.</p> + +<p>Les Romains de la décadence! Voilà certes un +sujet qui prête à l'imagination et peut exercer la +pensée. Mais Couture n'a conçu la décadence romaine, +qui a été en réalité la transformation d'une société +passant d'un état à un autre, que sous la forme d'un +affaiblissement physique. Ses Romains de la décadence +sont des êtres étiolés, des demi-eunuques +pâles, consumés par l'orgie. Acceptons après tout +cette donnée, un artiste n'est pas obligé de se rendre +un compte philosophique de l'histoire. Cependant, +ce que nous ne pouvons lui passer, ce qui nous empêche +d'admirer son œuvre, c'est que ses Romains +ne sont en aucune façon des hommes antiques, soit +qu'on veuille rétablir, par l'étude précise des monuments +figurés, le type exact des vieux Romains, soit +que, par la puissance de l'imagination, on cherche +à évoquer, pour représenter l'antiquité, des formes +différentes de celles de notre temps.</p> + +<p>Nicolas Poussin s'est livré, lui, à un travail de ce +genre dans son <i>Enlèvement des Sabines</i>. Il a réalisé +une évocation du passé, il a créé des hommes +d'une certaine manière d'être, qui ne sont peut-être +pas tels que l'étaient les vrais Romains primitifs, +pourtant qui sont dus à une conception originale et +nous transportent dans un monde imaginé différent +<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span> +du nôtre. Mais les Romains de Couture n'offrent +rien de semblable, ils ne révèlent aucun travail de +reconstitution, ce sont des hommes très modernes, +de simples modèles, que l'artiste a fait poser et +dont il a reproduit les traits, sans pouvoir les transformer. +Et alors ils sont disposés selon les préceptes +légués et les conventions acceptées; un groupe +central en pleine lumière, puis des groupes accessoires +à droite et à gauche, tel personnage s'équilibrant +avec son pendant ou l'un faisant repoussoir à +l'autre, les ombres et les lumières factices et artificielles. +Aucun lien ne tient les personnages ensemble +dans une action commune, ils restent séparés, on +sent l'effort qui les a posés à côté les uns des autres. +Nulle émotion ne se dégage donc de cette toile +immense.</p> + +<p>Si on retourne à l'<i>Enlèvement des Sabines</i>, on voit +au contraire que Poussin a su faire concourir +chaque être à un effet d'ensemble. La foule en mouvement +remue tout d'un souffle; aussi la vie, l'intérêt, +la terreur, naissent-ils de l'action. Les personnages +petits linéairement donnent une vraie +sensation de force et d'ampleur, qui manque aux +êtres dont Couture a vainement agrandi les proportions. +C'est-à-dire que pour faire de la vraie peinture +d'histoire, il faut être d'un certain temps, que +pour recréer effectivement l'antiquité, il faut vivre, +<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> +comme au xvii<sup>e</sup> siècle, à une époque où la pensée se +meut naturellement dans une sphère de traditions +littéraires et, par surcroît, avoir du génie, comme +Nicolas Poussin. Mais lorsque, toutes les conditions +changées, on veut perpétuer l'invention initiale, +par des procédés d'école, on n'obtient que des +œuvres pauvres, où manquent le souffle et la vie. +Tout l'effort de Couture n'a pu le mener au but. Sa +toile, dans son genre, est évidemment meilleure +que d'autres. Il a fallu après tout du talent pour +agencer, même imparfaitement, une aussi vaste +composition, l'homme qui l'a exécutée y montre, on +ne saurait le nier, certaines qualités de peintre. Mais +toute la sueur et toute la peine n'ont pu réaliser, +en dehors du temps voulu et en l'absence du génie +évocateur, la vision recherchée du monde antique.</p> + +<p>L'art fait de traditions dont Couture était un des +coryphées était arrivé de son temps à la décrépitude; +l'étude de ses œuvres et de celles des contemporains +révèle son épuisement. Au moment où +Manet apparaissait, il y avait donc conflit entre les +artistes en renom, obstinés à continuer une tradition +épuisée, et ces élèves cherchant inconsciemment +la vie et aspirant à créer des formes d'art, appropriées +aux besoins nouveaux. Couture était de ceux +qui voulaient maintenir indéfiniment les formules +du passé, Manet était au premier rang des jeunes, +<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span> +travaillés par l'esprit novateur. Les heurts et les +froissements survenus entre le maître et l'élève +n'étaient donc que la manifestation, sous forme +de conflit personnel, de la lutte plus profonde qui +s'engageait entre des formes de pensée dissemblables +et des conceptions d'art antagonistes.</p> + +<p>On voit, en effet, par les souvenirs de M. Antonin +Proust, que Manet se prend d'une répulsion de plus +en plus vive pour le genre que son maître cultive +et qu'il veut lui transmettre, la peinture d'histoire, +et qu'alors il se porte, à mesure qu'il prend conscience +de son propre talent, vers l'observation de la +vie réelle. Couture qui découvre que son élève lui +échappe, pour aller vers ce que lui-même abhorre +et qualifie du nom méprisant de réalisme, croit lui +fermer tout grand avenir, en lui disant un jour: +«Allez, mon garçon! vous ne serez jamais que le +Daumier de votre temps.» Prétendre ravaler quelqu'un +parce qu'on en fait un Daumier cause aujourd'hui +de l'étonnement. C'est que les temps sont +changés! Daumier méprisé par les partisans de la +peinture d'histoire dominant de son vivant, comme +un simple caricaturiste et réaliste, est aujourd'hui +admiré comme un des grands artistes du passé. +Couture, entêté dans l'ornière d'une forme d'art décrépite, +est au contraire maintenant dédaigné et son +œuvre tombe dans l'oubli.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> +Cette répulsion qui se développe chez Manet pour +l'art de la tradition se manifeste surtout par le +mépris qu'il témoigne aux modèles posant dans +l'atelier et à l'étude du nu, telle qu'elle était alors +conduite. Le culte de l'antique, comme on le comprenait +dans la première moitié du XIX<sup>e</sup> siècle parmi +les peintres, avait amené la recherche de modèles +spéciaux. On leur demandait des formes pleines. +Les hommes en particulier devaient avoir une poitrine +large et bombée, un torse puissant, des membres +musclés. Les individus doués des qualités +requises, qui posaient alors dans les ateliers, +s'étaient habitués à prendre des attitudes prétendues +expressives et héroïques, mais toujours tendues et +conventionnelles, d'où l'imprévu était banni. Manet +porté vers le naturel et épris de recherches s'irritait +de ces poses d'un type fixe et toujours les +mêmes. Aussi faisait-il très mauvais ménage avec +les modèles. Il cherchait à en obtenir des poses +contraires à leurs habitudes, auxquelles ils se refusaient. +Les modèles connus, qui avaient vu les morceaux +faits d'après leurs torses conduire certains +élèves à l'Ecole de Rome, alors la suprême récompense, +et qui, dans leur orgueil, s'attribuaient presque +une part du succès, se révoltaient de voir un +tout jeune homme ne leur témoigner aucun respect. +Il paraît que fatigué de l'éternelle étude du nu, +<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> +Manet aurait essayé de draper et même d'habiller +les modèles, ce qui aurait causé parmi eux une véritable +indignation.</p> + +<p>Manet en quittant définitivement Couture, vers +1856<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, était donc très mal avec lui et en révolte +ouverte contre son enseignement. Il avait pris en +horreur la peinture d'histoire et celle du nu, +d'après les modèles professionnels.</p> + +<p class="p4"><a name="Page_20" id="Page_20"></a> +<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span></p> + +<h2>LES PREMIÈRES ŒUVRES</h2> + +<p><a name="Page_22" id="Page_22"></a> +<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span></p> + +<h3>III</h3> + +<h4>LES PREMIÈRES ŒUVRES</h4> + +<p class="p2">Manet livré à lui-même alla s'établir dans un +atelier de la rue Lavoisier. Qu'allait-il faire? un +point était clair à ses yeux. Il délaisserait la tradition +académique, les procédés conventionnels, le +prétendu idéal classique, dont il avait pris l'aversion +dans l'atelier de Couture, pour peindre la vie autour +de lui. Ses modèles ne seraient plus des êtres spéciaux +professionnels, il les choisirait parmi les +hommes et les femmes variés d'aspect, que la multiplicité +des types humains peut offrir. Cependant +entre cette première vue abstraite et une réalisation, +il y avait toute la distance qui sépare une conception +<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> +sans lignes arrêtées, de la création fixée dans +des formes précises. Il était à ce point de départ des +novateurs qui se sentent tourmentés par le démon +de l'invention, mais qui, devant tirer de leur +fond des œuvres neuves, entrent dans cette période +de recherches où il leur faut se découvrir eux-mêmes.</p> + +<p>Il continua à travailler, à regarder, à s'instruire. +Il fréquenta le Louvre et fit des voyages à l'étranger. +Il visita la Hollande, où il s'éprit de Frans Hals, et +l'Allemagne, pour voir les musées de Dresde et de +Munich. Puis il alla en Italie, attiré surtout par les +Vénitiens. A cette époque appartiennent des copies +faites de la façon la plus serrée. Il copia un Rembrandt +à Munich et rapporta de Florence une tête de +Philippo Lippi. Il copia aussi au Louvre les <i>Petits +cavaliers</i> de Velasquez, la <i>Vierge au lapin blanc</i>, du +Titien et le <i>Portrait de Tintoret</i> par lui-même. Il +avait une admiration toute particulière pour ce dernier +maître; lorsqu'il allait au Louvre il ne manquait +point de s'arrêter devant son portrait, qu'il +déclarait être un des plus beaux du monde.</p> + +<div class="p2 figcenter"><img src="images/illus_024.jpg" width="450" height="236" +alt="LE TORERO MORT" title="" /></div> +<p class="center"><span class="smcap"><b>LE TORERO MORT</b></span></p> + +<p>En même temps il commençait à peindre d'après +l'esthétique qu'il s'était faite, en prenant ses modèles +dans le monde vivant, autour de lui. Une de ses +premières œuvres originales a été l'<i>Enfant aux +cerises</i>; un jeune garçon, coiffé d'une toque rouge, +<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span> +tient devant lui une corbeille de cerises. Une œuvre +plus importante de la même époque fut le <i>Buveur +d'absinthe</i>, en 1859. Le buveur de grandeur naturelle, +coiffé d'un chapeau à haute forme, assis enveloppé +d'un manteau couleur brune, est d'aspect, +lugubre. Il donne bien l'idée de la ruine physique et +morale où peut conduire l'abus de l'absinthe. Ce +tableau est certes caractéristique, mais s'il révèle la +personnalité de son auteur, il ne la montre cependant +pas encore dégagée de tout alliage et de toute +réminiscence. Il fait souvenir de l'atelier par où le +peintre a passé. Il n'est que la continuation plus +accentée des morceaux produits chez Couture, qui, +par leur franchise et leur qualité de palette, avaient +excité l'approbation des autres élèves, mais qui, tout +en étant déjà puissants, gardaient encore la marque +du lieu d'origine. Car il n'est pas dans la nature des +choses que le jeune homme entrant dans la vie, +quelle que soit son originalité native, puisse ne pas +prendre d'abord l'empreinte du milieu où il survient +et du maître dont il reçoit les premières leçons.</p> + +<p>Postérieure au <i>Buveur d'absinthe</i> est la <i>Nymphe +surprise</i>. Elle se replie sur elle-même, en se couvrant +en partie d'une draperie. C'est un beau morceau de +nu, mais où l'on sent encore le travail de l'homme +qui se cherche. On y découvre l'influence des Vénitiens. +Le titre aussi mythologique, qui apparaît +<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> +comme une exception, dans la nomenclature de ses +tableaux et qu'il ne devait plus reprendre, montre +qu'en ce moment, Manet a vécu parmi les artistes +de la Renaissance et que, dans son admiration, il a +emprunté à leur vocabulaire.</p> + +<p>S'il avait admiré les Vénitiens, il devait aussi +s'éprendre des Espagnols, Velasquez, le Greco et +Goya. A cette époque des débuts, se placent donc ses +premiers motifs espagnols. Il ne faut cependant pas +croire que les tableaux où il a introduit des personnages +espagnols lui aient été inspirés surtout par la +fréquentation de Velasquez et de Goya. S'il était +allé tout de suite visiter les musées de Hollande et +d'Allemagne, et étudier les Italiens chez eux, il ne +devait aller voir les Espagnols à Madrid qu'en 1865, +alors que sa personnalité serait pleinement développée. +Les premiers tableaux consacrés à des sujets +espagnols lui ont été suggérés par la vue de chanteurs +et de danseurs, venus en troupe à Paris. Séduit par +leur originalité, il avait ressenti l'envie de les peindre.</p> + +<p>Parmi les tout premiers tableaux exécutés dans +ces dispositions est le <i>Ballet espagnol</i>, une toile où +les personnages sont alignés les uns à côté des +autres, debout, ou assis. Là se révèle le don de +Manet de peindre en pleine lumière et d'associer, +sans heurt, les tons les plus variés. Puis, en 1862, +il peint la danseuse <i>Lola de Valence</i>. Les fleurs multicolores +<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span> +du jupon, le voile blanc et le fichu bleu +qui entourent la tête et les épaules de la jeune +femme, sont rendus, avec une extrême franchise. +Le visage et les yeux si vivants présentent, comme +un type étrange, cette sorte de sauvagerie raffinée, +apportée et laissée sur le rivage de Valence par les +Arabes.</p> + +<p>Manet n'avait à ce moment, où il était encore +inconnu, que le poète Baudelaire pour le fréquenter +dans son atelier, le comprendre et l'approuver. +Baudelaire qui se piquait de ne reculer devant +aucune audace, pour qui personne n'était assez osé, +qui faisait depuis longtemps de la critique d'art, +qu'il voulait tenir en dehors des voies battues, +avait découvert en Manet l'homme hardi, capable +d'innover. Il l'encourageait donc, il défendait ses +œuvres les plus attaquées. Il ressentit une grande +admiration pour Lola de Valence peinte, et il composa +en son honneur le quatrain suivant:</p> + +<p class="p30">Entre tant de beautés que partout on peut voir,<br /> +Je comprends bien, amis, que le désir balance;<br /> +Mais on voit scintiller dans Lola de Valence,<br /> +Le charme inattendu d'un bijou rose et noir.</p> + +<p>Cependant à celle époque, le Salon était le lieu +obligé où tout artiste devait se produire. L'entrée au +Salon marquait le moment où le débutant, sorti de +<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> +la période d'études, se sentait assez sûr de lui pour +appeler le public à juger ses œuvres. Manet chercha, +pour la première fois, à y pénétrer, en 1859, avec le +<i>Buveur d'absinthe</i>. Le jury d'examen le refusa. A +cette époque les Salons n'avaient lieu que tous les +deux ans. Ils ne devaient devenir annuels qu'à +partir de 1863. Il n'y en eut donc point en 1860, et +Manet ne put revenir à la charge qu'en 1861. Il présenta +cette année-là à l'examen du jury les <i>Portraits +de M. et M<sup>me</sup> M...</i>, (son père et sa mère) et l'<i>Espagnol +jouant de la guitare</i>, aussi connu comme le <i>Chanteur +espagnol</i>, ou encore, comme le <i>Guitarero</i>. Les deux +tableaux cette fois-ci furent admis. L'année 1861 +marque ainsi le moment où Manet entre, pour la +première fois, en contact avec le public. Les portraits +de son père et de sa mère en buste, réunis +sur une même toile, sont peints dans cette manière +un peu dure et d'opposition de noirs et de blancs, à +laquelle il s'abandonne dans certains de ses tableaux +du début, par exemple l'<i>Angélina</i> de la collection +Caillebotte, au Musée du Luxembourg. On y voit +apparaître en outre ce goût qu'il devait dégager +plus tard, mais qui alors se révélait inconsciemment, +de peindre les natures mortes. La mère tient +une corbeille, où sont placés des pelotons de laine +multicolores, qui cependant s'harmonisent avec +l'ensemble. Ces portraits de dimensions réduites +<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span> +n'attiraient pas beaucoup les regards et c'était +l'autre œuvre plus importante, où un Chanteur +espagnol était peint de grandeur naturelle, qui +devait recueillir le succès.</p> + +<p>Le chanteur avait été pris dans cette troupe de musiciens +et de danseurs, qui lui fournissait aussi le +<i>Ballet espagnol</i> et <i>Lola de Valence</i>. Il avait donc le +mérite d'être un véritable Espagnol. Il offrait un de +ces êtres cherchés dans la vie et hors des modèles +d'atelier, vers lesquels Manet se sentait, en opposition +à l'enseignement de Couture, définitivement +porté. Il est assis sur un banc vert, coiffé d'un sombrero, +la tête par-dessous enveloppée d'un mouchoir, +veste noire, pantalon gris et espadrilles de lisière. Il +chante en pinçant de sa guitare. Théophile Gautier, +dans sa critique hebdomadaire du <i>Moniteur Universel</i>, +a dit de lui: «Comme il braille de bon courage +en raclant le jambon!» Ce qui est à la fois +vrai et imaginé. Le <i>Chanteur espagnol</i>, appartenant +à la période d'essais, marque un pas en avant. Il +laisse voir la poussée profonde qui se produit chez +l'artiste et va le conduire bientôt à l'épanouissement +complet de son originalité. Il est beaucoup plus +dégagé des procédés et des réminiscences d'atelier +que le <i>Buveur d'absinthe</i> présenté au Salon en 1859; +il est peint d'une manière plus franche et plus +personnelle.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> +En somme, c'était un morceau où se montraient +déjà les traits particuliers de l'auteur. Cependant +cette même originalité, qui devait bientôt après, +développée tout à fait, soulever de si violentes +tempêtes, n'en occasionna point à cette première +apparition. Le tableau était peint dans une gamme +de tons gris et noirs, qui ne heurtait pas trop l'œil +des spectateurs; quoique conçu dans la donnée réaliste +qu'on abhorrait alors, il demeurait hors de la +réalité ambiante, puisque le modèle, en sa qualité +d'Espagnol, portait un costume à part, qu'on pouvait +juger fantaisiste, si bien que l'œuvre du débutant, +sans attirer spécialement les regards du public, +fut remarquée des peintres et de certains critiques. +Le jury lui décerna une mention honorable et Théophile +Gautier put conclure, en en parlant: «Il y a +beaucoup de talent dans cette figure de grandeur +naturelle, peinte en pleine pâte, d'une brosse vaillante +et d'une couleur vraie.»</p> + +<p>En 1862, il ne devait pas y avoir de Salon et ce +n'est qu'en 1863 que Manet put se présenter de +nouveau, pour être encore une fois refusé. Mais +n'anticipons pas. Avant d'arriver à cette péripétie, +qui devait être décisive dans sa vie et le lancer en +pleine carrière, il nous faut jeter un dernier regard +sur ses œuvres de début. Parmi elles se remarque la +<i>Musique aux Tuileries</i> de l'année 1861. A cette +<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> +époque le château des Tuileries, où l'Empereur +tenait sa cour, était un centre de vie luxueuse qui +s'étendait au jardin. La musique qu'on y faisait +deux fois par semaine attirait une foule mondaine +et élégante. Le tableau de Manet a donc pour nous +l'avantage de représenter les mœurs et les costumes +d'une époque disparue. Il est rendu encore plus +intéressant par les portraits qu'on y voit, le sien et +ceux de contemporains connus ou célèbres, tels que +Baudelaire et Théophile Gautier. Manet après avoir +peint un sujet mondain, dans la <i>Musique aux Tuileries</i>, +en peignait un de l'ordre populaire, dans la +<i>Chanteuse des rues</i>. Le tableau est exécuté dans une +tonalité générale de gris, où le gris de la robe forme +la note dominante. La chanteuse debout tient sa +guitare sous le bras, et mange les cerises. L'ensemble +aurait pu rester vulgaire, mais l'artiste a su +l'embellir par la qualité de la peinture en soi.</p> + +<p>Il peignait encore alors l'<i>Enfant à l'épée</i>. Un jeune +garçon debout et en marche tient, dans ses bras, une +lourde épée. Cette toile d'une gamme sobre devait +être une des premières qui serait goûtée. Elle a pris +place au Musée de New-York. Avant de peindre +l'<i>Enfant à l'épée</i>, il avait déjà peint le <i>Gamin au +chien</i>, un tableau très réussi, où un jeune garçon est +également le personnage.</p> + +<p>De l'année 1862 est le <i>Vieux musicien</i>, l'œuvre la +<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> +plus importante, par les dimensions, de sa période +des débuts. Le Vieux musicien au entre de la toile +sert de raison première à l'existence de l'ensemble. +Il est assis en plein air, son violon d'une main, +l'archet de l'autre, prêt à jouer. Les personnages +autour attendent, pour l'écouter. D'abord à gauche, +une petite fille debout et de profil, un poupon dans +ses bras. Manet aimait beaucoup cette figure, il l'a +reproduite à part dans une eau-forte. A côté sont +placés deux jeunes garçons, de face et debout. Puis, +dans le fond, apparaît, repris, le <i>Buveur d'absinthe</i>. +Enfin à droite, à moitié coupé par le cadre, se voit +un Oriental, avec turban et longue robe. La réunion +de ces personnages si dissemblables surprend +d'abord, on est là en pleine fantaisie. Je ne sache +pas que Manet ait eu d'autre intention, en peignant +ce tableau, que d'y mettre des êtres divers, qui lui +plaisaient et dont il voulait conserver l'image.</p> + +<p>En cherchant à dégager l'idée qu'on peut se former +de Manet pendant ces années de début, on voit un +homme qui, porté d'instinct vers des voies originales, +se soustrait à l'esthétique dominatrice autour +de lui et aux règles fixes observées dans les ateliers. +Il cherche à dégager sa personnalité, alors l'esprit +en éveil et les yeux ouverts, multiplie les études et +regarde de divers côtés. Dans ses voyages, il va vers +des vieux maîtres, pour lesquels ils se sent de l'affinité. +<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> +Frans Hals en Hollande, les Vénitiens en Italie. +Il étudie Velasquez et Goya d'après les tableaux qui +s'offrent d'abord d'eux en France. Dans ces conditions, +ses premières œuvres portent la marque d'influences +et de reflets divers. Il y a celles du tout +jeune homme qui, produites dans l'atelier de Couture +ou aussitôt après la sortie, se rapprochent du +premier maître. D'autres laissent voir la fréquentation +des Vénitiens ou une manière de parenté avec +les maîtres espagnols. Cependant les formes d'emprunt +ne sont, en définitive, que de surface. Elles ne +pénètrent pas suffisamment les œuvres pour qu'on +puisse trouver entre elles de caractères réellement +dissemblables. Au contraire, en les rangeant chronologiquement, +on voit une personnalité bien caractérisée, +qui se montre dès la première, se retrouve +ensuite dans toutes les autres et se développe d'une +manière constante.</p> + +<p>On se sent surtout tout de suite en présence d'un +homme que la nature a doué, dans le grand sens du +mot. L'instinct qui avait poussé Manet à vouloir +être peintre ne l'avait pas trompé. En y cédant, il +ne faisait qu'obéir à la voix mystérieuse de la nature +qui, en créant certains êtres pour accomplir certaines +besognes, leur donne la faculté de se reconnaître +et la force de vaincre les résistances à rencontrer. +Tout ce que Manet a exécuté, du jour où il +<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> +a mis de la couleur sur une toile, était œuvre de +peintre. Ses productions de début ont déjà l'intensité +de vie, la valeur de facture, le mérite de +matière, l'éclat de lumière, qui constituent les qualités +picturales et permettent seules de réaliser, par +le pinceau, des créations puissantes et durables.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span></p> + +<h2>LE DÉJEUNER SUR L'HERBE</h2> +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span> +<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span></p> + +<h3>IV</h3> + +<h4>LE DÉJEUNER SUR L'HERBE</h4> + +<p class="p2">En 1863 Manet avait trente et un ans. Le travail +auquel il se livrait pour se frayer sa voie, se découvrir +lui-même, qui l'avait conduit à produire des +œuvres de plus en plus personnelles, aboutit alors à +la réussite cherchée, dans une création où le novateur +se trouve enfin complet, le <i>Déjeuner sur l'herbe</i>.</p> + +<p>Ce tableau peint au commencement de 1863 qui, +par ses dimensions, dépassait toutes ses productions +antérieures et sur lequel il avait compté pour attirer +l'attention, présenté au Salon, fut refusé par le jury +d'examen. Manet se voyait donc, en 1863, comme +en 1859, condamné par le jury. Mais cette année-là +<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> +les refus multipliés vinrent frapper un nombre inaccoutumé +de jeunes artistes; les réclamations qui +s'élevèrent de tous côtés, les influences variées que +les victimes surent mettre en œuvre, amenèrent une +intervention de l'Empereur. L'administration des +Beaux-Arts continua à trouver bonnes les éliminations +du jury, mais, sur un ordre de l'empereur +Napoléon III, il fut permis aux refusés de se montrer +au public. On leur accorda au Palais de l'Industrie, +le lieu même où se tenait le Salon, un certain +emplacement pour exposer leurs tableaux. A côté du +Salon officiel, l'année 1863 devait ainsi, par exception, +en connaître un autre que l'on appela des +refusés. Ce salon est resté célèbre. On y voyait +Bracquemont, Cals, Cazin, Chintreuil, Fantin-Latour, +Harpignies, Jongkind, Jean-Paul Laurens, Legros, +Manet, Pissarro, Vollon, Whistler. Le <i>Déjeuner sur +l'herbe</i><a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> par ses proportions y tenait une grande +place, de telle sorte qu'il devait être presque aussi +vu que s'il eût été au Salon officiel. Il attira en effet +l'attention mais d'une façon violente, en soulevant +une véritable clameur de réprobation. C'est qu'il +<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> +différait réellement, comme facture et comme procédés, +comme choix de sujet et comme esthétique, +de tout ce que la tradition tenait alors pour bon et +pour digne de louanges.</p> + +<p>Avec ce tableau se révélait une manière de peindre +en dehors de la manière courante, due à une vision +propre et originale. On se trouvait en face d'un nouveau +venu, qui juxtaposait les tons divers sans transition, +ce que personne n'eût imaginé de faire à cette +époque. On voyait un homme venant renier la pratique +reçue. Il supprimait la combinaison alors +universellement respectée de l'ombre et de la lumière, +conçues comme des oppositions fixes, pour la remplacer +par des oppositions de tons variables. Ce +que l'on enseignait dans les ateliers, que les peintres +pratiquaient, était que, pour établir les plans, modeler +les contours, faire valoir certaines parties, il +fallait se servir de combinaisons d'ombre et de +lumière. On pensait surtout que plusieurs tons vifs +ne pouvaient être mis côte à côte sans transition et +que le passage des parties claires aux autres devait +se faire par gradations, de façon à ce que des ombres +vinssent adoucir les heurts et fondre l'ensemble. +Mais voici où cette technique, générale dans les ateliers, +avait conduit! Comme rien n'est plus rare que +l'artiste qui peut réellement peindre dans la lumière, +mettre de la vraie clarté sur une toile, quels que +<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> +soient les moyens ou le procédé, cette technique +d'opposition constante d'ombre et de soi-disant +lumière avait amené la production d'œuvres d'où, +en réalité, toute lumière avait disparu, et où l'ombre +subsistait seule. Les parties prétendues en clair, +sans vigueur, ne se dégageaient plus sur le noir des +ombres. Presque tous les tableaux du temps se présentaient +à l'état sombre. L'éclat des tons clairs, des +couleurs joyeuses, la sensation du plein air et de +la nature riante, en avaient disparu. Le public +s'était habitué à cette forme éteinte de la peinture. +Il s'y complaisait. Il n'en demandait pas d'autre. +Il ne soupçonnait même pas qu'il put y eu avoir +d'autre.</p> + +<p>Tout à coup le <i>Déjeuner sur l'herbe</i> lui mettait +sous les yeux une œuvre peinte d'après des procédés +différents. Il n'y avait plus à proprement parler +d'ombre dans le tableau. L'éternel mariage de la +lumière avec l'ombre, tenues pour choses fixes, ne +s'y retrouvait pas. La surface entière était pour +ainsi dire peinte en clair, tout l'ensemble était +coloré. Les parties que les autres eussent mises +dans l'ombre laissaient voir des tons moins clairs +mais cependant toujours colorés et en valeur. Aussi +ce <i>Déjeuner sur l'herbe</i> venait-il faire comme une +énorme tache. Il donnait la sensation de quelque +chose d'outré. Il heurtait la vision. Il produisait, sur +<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span> +les yeux du public de ce temps, l'effet de la pleine +lumière sur les yeux du hibou. On n'y découvrait +que du «bariolage». Le mot avait été dit par un +des critiques les plus autorisés du temps, Paul Mantz, +qui, dans la <i>Gazette des Beaux-Arts</i>, ayant parlé des +œuvres de Manet, à l'occasion d'une exposition particulière +tenue chez Martinet, sur le boulevard des +Italiens, quelques semaines avant l'ouverture même +du Salon, les avait réprouvées comme «des tableaux +qui, dans leur bariolage rouge, bleu, jaune +et noir, sont la caricature de la couleur et non la couleur +elle-même». Ce jugement correspondait pleinement +à la sensation que le public éprouvait, mis +au Salon des refusés, devant l'œuvre de Manet. Pour +lui, il n'y avait là qu'une débauche de couleur.</p> + +<p>Si le <i>Déjeuner sur l'herbe</i> heurtait par son système +de coloris et les procédés de facture, il soulevait +une indignation encore plus grande, s'il se +peut, par le choix du sujet et la façon dont les personnages +étaient traités. A cette époque, en effet il +n'y avait pas seulement une manière de peindre et +d'observer les règles traditionnelles, que le public +après les artistes avait acceptée et qu'il jugeait seule +bonne; il existait également toute une esthétique, +seule admise dans les ateliers et à laquelle le public +s'était aussi rangé. On honorait ce qu'on appelait +l'idéal. On concevait le grand art comme tenu dans +<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> +une sphère jugée élevée, embrassant la peinture +d'histoire, la peinture religieuse, la représentation +de l'antiquité classique et de la mythologie. C'était +seulement à cette forme d'art, qui paraissait épurée +et d'un caractère noble, que tous, artistes, critiques +et public, s'intéressaient. On s'inquiétait à chaque +Salon de son niveau, on se demandait si elle était +en décadence ou en progrès. Les artistes qui y +brillaient, les débutants qui s'y produisaient et promettaient +d'y remplacer les vieux maîtres, attiraient +les yeux de tous. A eux allaient les encouragements, +les louanges, les récompenses. Ce grand art était +devenu l'objet d'un culte national. C'était un honneur +pour la France de le perpétuer. Elle y montrait +sa supériorité sur les autres nations qui, dans les +voies de l'art compris de la sorte, lui étaient inférieures +et demeuraient en arrière. Ainsi l'amour des +traditions, la poursuite de ce qu'on appelait l'idéal, +le souci de la gloire nationale, se combinaient pour +faire de l'art transmis l'objet d'un respect unanime.</p> + +<p>Or Manet, par le choix et le traitement de son +sujet, venait attaquer tous les sentiments que les +autres respectaient, il venait renier le grand art, +honneur de la nation. Sur une toile de ces dimensions, +qu'on réservait seules alors aux motifs soi-disant +à idéaliser, il peignait, lui, une scène de réalisme, +un <i>Déjeuner sur l'herbe</i>. Les personnages de +<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span> +grandeur naturelle, répudiant toute pose héroïque, +étaient couchés ou assis sous des arbres, en train de +festoyer; même à côté d'eux s'étalaient, dans un +absolu abandon, un tas d'accessoires, des petits pains, +une corbeille de fruits, un chapeau de paille, des +vêtements de femmes multicolores. Et comment les +personnages étaient-ils vêtus? Les deux hommes +représentés ne portaient aucun de ces costumes +anciens ou étrangers qui, par leur dissemblance +d'avec les habits en usage, eussent au moins permis +au public de reconnaître une recherche du pittoresque +et une manière d'embellissement, telles que +Manet les avait lui-même pratiquées dans son <i>Chanteur +espagnol</i>. Non, cette fois, on était en présence +de gens en costumes bourgeois, d'une coupe commune, +pris chez le tailleur du coin. C'est-à-dire que +pour le public il y avait là comme une sorte de défi, +une véritable provocation, la montre audacieuse de +ce que tous honnissaient alors sous le nom de +grossier réalisme.</p> + +<p>Comme si ce n'eût été assez de ces causes pour +soulever l'indignation contre le tableau, la pudeur +s'y voyait encore, au jugement du public, offensée. +Manet y avait en effet groupé, au premier plan, deux +hommes vêtus avec une femme nue, assise repliée +sur elle-même, et mis encore, au second plan, une +femme au bain. Manet qui sortait de l'atelier de +<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> +Couture où tout l'enseignement avait porté sur la +peinture du nu, qui voyait tout autour de lui le nu +cultivé et honoré comme constituant l'essence même +du grand art, n'avait pas encore pu s'en déprendre +lui-même et, tout en voulant peindre une scène de +la vie réelle, il y avait introduit une femme nue. La +blancheur des chairs lui fournissait un de ces contrastes +tels qu'il les aimait, avec les hommes en costumes +noirs, et mettait une note claire tranchée, au +milieu de la toile. L'idée d'associer ainsi, dans une +scène de plein air, une femme nue avec des hommes +vêtus, lui était venue de sa fréquentation avec les +Vénitiens. C'est le <i>Concert</i> de Giorgione, au Musée du +Louvre, où deux femmes nues se tiennent avec deux +hommes habillés, dans un paysage, qui lui avait +suggéré sa combinaison, et c'est de très bonne foi que +lorsqu'il fut violemment attaqué, il demandait pourquoi +on blâmait chez lui ce que l'on ne pensait +nullement à reprocher à Giorgione. Mais, aux yeux +du public, entre le nu de Manet et celui des Vénitiens +de la Renaissance, il y avait des abîmes. L'un +était, au moins le croyait-on, idéalisé, l'autre était +du pur réalisme et comme tel offensait la pudeur. +Cette femme nue vint donc s'ajouter comme un surcroît +aux autres éléments de réprobation que présentait +ce <i>Déjeuner sur l'herbe</i>.</p> + +<p>Alors le tableau excita une immense raillerie. Il +<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span> +devint l'œuvre, à sa manière, la plus célèbre des +deux Salons. Il procura à son auteur une notoriété +éclatante. Manet devint du coup le peintre dont on +parla le plus dans Paris. Il avait compté sur cette +toile pour obtenir la renommée. Il y avait réussi +et beaucoup plus qu'il n'eût osé l'espérer; son nom +était sur toute les lèvres. Mais le genre de réputation +qui lui venait n'était cependant pas celui après +lequel il avait soupiré. Il avait pensé que son originalité +de forme et de fond, se produisant dans une +grande œuvre, lui attirerait, avec les regards du +public, la reconnaissance du talent qu'il se sentait, +qu'on verrait en lui un maître à ses débuts, qu'on +le saluerait comme un novateur, qu'il entrerait +ainsi dans la voie du succès et de la faveur publique. +Ce qui lui venait était un renom de révolté, d'excentrique. +Il passait à l'état de réprouvé.</p> + +<p>Il s'établissait ainsi entre le public et lui une +séparation profonde, qui devait le maintenir toute +sa vie dans une bataille sans fin.</p> + +<p class="p4"><a name="Page_46" id="Page_46"></a> +<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span></p> + +<h2>L'OLYMPIA</h2> +<p><a name="Page_48" id="Page_48"></a> +<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span></p> + +<h3>V</h3> + +<h4>L'OLYMPIA</h4> + +<p class="p2">Manet envoya au Salon de 1864 deux toiles, les +<i>Anges au tombeau du Christ</i> et <i>Episode d'un combat +de taureaux</i>, qui furent reçues. Elles étaient plus +ou moins dans la manière déjà vue, aussi ne donnèrent-elles +lieu à aucun jugement particulier. Elles +laissèrent leur auteur, auprès du public, dans l'état +de condamnation où l'avait mis le <i>Déjeuner sur +l'herbe</i> de l'année précédente.</p> + +<p>En 1865, il envoya une œuvre sur laquelle il +comptait pour frapper une seconde fois l'attention +et se produire de nouveau, dans tout le développement +de sa personnalité, l'<i>Olympia</i>, à laquelle il +<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> +joignit un <i>Jésus insulté par les soldats</i>. L'<i>Olympia</i> +avait été peinte en 1863, la même année que le +<i>Déjeuner sur l'herbe</i>, après, comme une sorte de +complément. Depuis que pur ses rigueurs, en 1863, +le jury d'admission au Salon s'était attiré de l'Empereur +une remontrance, par la faveur accordée aux +artistes refusés d'exposer non loin des autres, il se +montrait moins draconien. Relâché dans sa sévérité, +il admettait maintenait des œuvres qu'il eût auparavant +condamnées. C'est ce qui explique que Manet +repoussé aux Salons de 1859 et de 1863 ait pu +faire accepter en 1865 l'<i>Olympia</i> et le <i>Jésus insulté</i>, +où il se produisait sous sa forme la plus personnelle.</p> + +<p>Les deux tableaux au Salon ameutèrent immédiatement +le public. La tempête de railleries et d'insultes +que le <i>Déjeuner sur l'herbe</i> avait soulevée se +déchaîna de nouveau, pour aller sans cesse grandissant. +Les particularités qui, chez Manet, avaient +amené la désapprobation, avaient, en 1863, pris par +surprise. Le public avait pu se demander s'il n'y +avait pas là, après tout, l'outrance voulue d'un +débutant, désireux d'attirer l'attention. Mais voilà +que deux ans après, cette fois dans le lieu solennel +du Salon officiel, le même Manet réapparaissait +avec la même physionomie, remettant ses mêmes +procédés sous les veux du public. Les traits insolites +<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span> +qu'on avait d'abord contemplés avec horreur dans le +<i>Déjeuner sur l'herbe</i>, on les retrouvait accentués dans +l'<i>Olympia</i>.</p> + +<p>Le tableau était peint dans une note lumineuse +générale. En contraste avec les œuvres sombres et +éteintes de l'époque, il ressortait comme une tache +offensant les yeux. Les plans étaient établis sans +repoussoir ou enveloppe d'ombre, clair sur clair; +les couleurs les plus tranchées se trouvaient juxtaposées, +sans demi-tons ou adoucissements. Certes, +dans tout le Salon, seul Manet peignait de la sorte, +et comme personne ne pouvait penser qu'un débutant, +un nouveau venu, différant de tous les autres, +des maîtres connus et respectés, pût avoir raison +contre eux, on le condamnait sans rémission, on le +rabaissait unanimement à la position d'outrancier, de +révolté, d'ignorant, de barbare. Les connaisseurs, ou +prétendus tels, ne trouvaient aucune expression +assez forte pour rendre le mépris que ses procédés +leur inspiraient.</p> + +<p>C'était là l'opinion sur la forme; sur le fond elle +était au moins aussi sévère. <i>Olympia</i>, le sujet du +tableau, était peinte nue, étendue sur un lit, le bras +droit appuyé sur un coussin. Son corps reposait sur +une sorte de châle de l'Inde à tons jaunes, semé de +légères fleurs; derrière le lit, une négresse apportait à +sa maîtresse un énorme bouquet, où l'audace des tons +<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> +vifs juxtaposés se donnait libre cours. L'ensemble +était complété par un chat noir, placé sur le lit +contre la négresse, et faisant le gros dos. C'est-à-dire +qu'on avait un nu pris dans la vie, conçu et +traité de cette façon toute moderne que Manet avait +adoptée définitivement, mais aussi un nu, aux yeux +du public, offensant la pudeur et heurtant toute la +tradition respectée et respectable du grand art. Si +donc avec le <i>Déjeuner sur l'herbe</i> il avait déjà soulevé +tout le monde contre lui, en portant atteinte au +grand art de la tradition, avec l'<i>Olympia</i> il amenait +un soulèvement encore plus grand, car il récidivait +son attentat. Il l'aggravait, en manquant au respect +que tous voulaient conserver pour ce qui faisait l'essence +même du grand art, ce qui en constituait la +part la plus élevée, le nu déclaré idéalisé et maintenu +dans des formes épurées.</p> + +<div class="p2 figcenter"><img src="images/illus_052.jpg" width="400" height="275" +alt="RECHERCHE POUR L'OLYMPIA" title="" /></div> +<p class="center"><span class="smcap"><b>RECHERCHE POUR L'OLYMPIA</b></span></p> + +<p>Le nu comme on en concevait alors l'application +était employé au rendu de la fable, de la mythologie +et de l'histoire antique. Il donnait lieu à la production +de tableaux laborieux. Lorsqu'il s'agissait des +formes féminines, ses apôtres s'abstenaient plus +spécialement de toute étude réelle de la vie, pour se +tenir à des contours venus, par imitation ininterrompue, +de la renaissance italienne. Il faut aussi se +représenter qu'à cette époque, dans les musées, ce +que l'on appelait la troisième manière de Raphaël +<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span> +et les œuvres de Guido Reni et des Carraches occupaient +la première place et étaient regardées comme +offrant le summum de l'art italien à son apogée. +Dans un temps où l'on entretenait de pareilles idées +sur l'école qui avait servi de point de départ au +grand art traditionnel national dont on était fier, +n'importe quel pastiche ou quelle répétition des +formes admises pouvait satisfaire le sens esthétique. +Un point essentiel, auquel on ne faillissait pas, était +d'emprunter les appellations à la nomenclature mythologique, +et le nombre des Vénus, des nymphes, +des divinités grecques et romaines peintes en +France, dans les deux premiers tiers du xix<sup>e</sup> siècle, +est incalculable.</p> + +<p>Voilà que dans ce monde des déesses aux formes +conventionnelles, Manet prétendait introduire une +Parisienne moderne, une Olympia étendue sur un lit. +Du reste il n'avait rien fait pour amoindrir le choc +que son œuvre devait causer, il avait au contraire +choisi un modèle à peindre d'un type aussi éloigné +que possible du type admis et traditionnel. On sent +ici l'homme qui, dans sa lutte pour se découvrir, +avait pris en telle aversion les formes répétées par +les autres, qu'il leur en opposait de tout à fait +dissemblables. <i>Olympia</i> offrait l'image d'une jeune +femme maigrelette, les jambes un peu osseuses, les +épaules carrées. Quand on la regarde aujourd'hui, +<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> +on la trouve aussi chaste que n'importe quelle +nymphe mythologique, son corps fluet et singulier +plaît par sa saveur, la tête est dessinée avec la précision +d'un Holbein. Mais en 1865 personne n'était +dans des dispositions à juger l'œuvre et à voir ce +que l'artiste y avait mis. Olympia faisait simplement +l'effet d'une créature venue on ne sait d'où, +pour s'introduire dans la société des déesses. Le public +indigné se soulevait contre l'intruse, et la malheureuse +a été l'objet d'autant de railleries que le +peintre même auquel elle devait le jour.</p> + +<p>Mais ce qui paraît maintenant réellement étonnant, +ce qu'on ne voudrait croire, si le fait n'était +certain, c'est qu'un être tout à fait épisodique, dû à +une fantaisie d'artiste, le chat noir, devenait lui +aussi l'objet d'invectives particulières, venant +s'ajouter, pour faire repousser l'œuvre, à toutes les +autres. Manet, qui aimait beaucoup les chats, avait +introduit son chat dans le tableau par fantaisie, pour +le pittoresque et aussi pour avoir un ton noir +tranché, qui rehaussât, par le contraste, les tons +blancs et roses dominant par ailleurs. Il a, à d'autres +reprises, peint des chats: dans son tableau de la +<i>Jeune femme couchée en costume espagnol</i>, où il a +mis un petit chat gris, qui joue sur le plancher avec +une orange, puis encore dans son <i>Déjeuner</i> du Salon +de 1869, où un chat noir se pelotonne sur lui-même, +<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> +en bas, devant la servante tenant la cafetière. Il a +aussi, pour annoncer le livre des <i>Chats</i> de Champfleury, +fait une gouache et une lithographie, où une +chatte blanche et un chat noir s'ébattent sur les +toits. Le chat de l'<i>Olympia</i> eût donc pu être +accepté, comme une de ces fantaisies dont les artistes +sont coutumiers. Mais le public était tellement +irrité par ce qui venait de Manet, qu'il ne voulait +rien lui passer. On se demande ce qui serait advenu +de tant de toiles, où les artistes ont introduit des +détails fantaisistes ou risqués, si les princes, qui +autrefois étaient les seuls patrons de l'art, s'étaient +montrés, à la Renaissance et depuis, aussi incapables +de compréhension que les Parisiens de 1865.</p> + +<p>Je n'ai jamais pu penser à l'indignation soulevée +par le chat de l'<i>Olympia</i>, sans me reporter au <i>Couronnement +de la reine Marie de Médicis</i>. Là Rubens +a pris une bien autre licence. Il a mis deux gros +chiens de chasse sur le devant du tableau, dans la +cathédrale, contre le maître-autel, où évêques et +cardinaux officient. Henri IV au fond est relégué +dans une galerie, tout juste visible, pendant que les +deux bêtes se prélassent, sur le premier plan, comme +d'importants personnages. Je me figure que ce sont +ses propres chiens qu'Henri IV avait donné à +peindre, qu'ils ont été mis là pour lui montrer des +amis. Si un roi de France avait trouvé bon que des +<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span> +chiens fussent introduits dans une cathédrale au +couronnement de la reine, les bourgeois parisiens +trouvaient eux fort mauvais qu'un chat fût placé +sur le lit d'une femme. Le chat noir de l'<i>Olympia</i> fut +bientôt connu et honni de toute la ville. La caricature +s'en empara et son gros dos et sa longue queue +ont longtemps fourni matière aux rires et aux +lazzis.</p> + +<p>Les deux tableaux de Manet attiraient les visiteurs +au Salon par une sorte de fascination violente, +comme le rouge les taureaux ou le miroir les +alouettes. Tout le monde allait les voir. Devant +eux il y avait foule ou plutôt attroupement. Ce +n'étaient point en effet de paisibles spectateurs regardant, +comme d'habitude, avec plus un moins d'intérêt, +des œuvres dignes, à un titre quelconque, d'attention. +C'étaient des gens qui exprimaient à haute +voix leur horreur et éprouvaient le besoin de se +communiquer les uns les autres leur colère, comme +il arrive sur la place publique, lorsqu'au moment +des grandes émotions, les passants s'attroupent et +vocifèrent ensemble. Pas une parole d'approbation +ou de simple tolérance ne s'élevait. L'hostilité était +générale. Les uns riaient, haussaient les épaules et +ne voyaient surtout là sujet qu'à un méprisant +dédain, mais d'autres s'indignaient, montraient le +poing et eussent voulu crever les toiles. Il fallut les +<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> +protéger; des gardiens furent spécialement préposés +à leur surveillance.</p> + +<p>Manet éprouvait le sort commun aux peintres +originaux du siècle, venus rompre, avant lui, +avec la routine et la tradition. Tous les autres—tous +les grands—avaient eu également à subir +la méconnaissance, les railleries et les insultes. +C'est ainsi qu'on avait, au commencement du +siècle, tenu dans l'ombre Ingres, soupçonné de +subir l'influence des primitifs italiens, alors profondément +méprisés. Puis on avait couvert d'injures +Delacroix qui, disait-on, se livrait à des débauches +de couleur et violait toutes les lois du dessin. Puis +on avait longtemps ri des deux grands paysagistes +Rousseau et Corot, apportant des formules nouvelles. +Enfin on avait traîné dans la boue, accusé de laideur +absolue, Courbet, qui cherchait dans la vie +autour de lui les motifs de ses tableaux. Manet +apparu en dernier semblait condenser sur lui, +encore accrues, l'opposition et les attaques qu'avaient +ensemble supportées tous les autres.</p> + +<p>Un changement s'était, en effet, opéré dans les +années précédant sa venue. Le public qui s'intéressait +aux choses d'art et prétendait juger les peintres +s'était énormément accru. Antérieurement, jusqu'alors, +la peinture ne s'était adressée qu'à un +public restreint, composé d'artistes, de connaisseurs, +<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span> +de gens de lettres et de gens du monde. Les Salons +ne s'étaient d'abord tenus qu'à d'assez longs intervalles, +dans des locaux étroits, comme le Salon +carré du Louvre; les tableaux exposés étaient peu +nombreux et le nombre des visiteurs limité. Dans +ces conditions la survenue des novateurs n'avait +ému qu'un monde restreint; les luttes entre les +écoles n'avaient point touché directement le grand +public. Elles ne l'avaient atteint que de seconde +main, comme bruit venu de loin. Mais depuis que +l'immense palais construit en 1855 aux Champs-Élysées +pour une exposition universelle avait été +affecté à la tenue des Salons, depuis qu'à partir +de 1863 ils étaient devenus annuels, que le nombre +des œuvres exposées s'était énormément accru, le +grand public, le peuple tout entier était entré en +contact direct avec les peintres et prétendait maintenant +prononcer sur eux. Or, il s'est trouvé que le +peuple dans son ensemble, débutant comme juge +des œuvres d'art, s'est montré plus épris du convenu, +de la tradition, plus hostile aux nouveautés, +moins capable de revenir sur ses erreurs, que le +monde restreint qui avait été l'arbitre auparavant. +Et Manet, le premier grand peintre original apparu +depuis que les foules étaient venues s'entasser aux +Salons, a dû subir une opposition, des mépris, des +outrages dépassant, en continuité et en violence, +<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span> +tout ce que les autres novateurs ses devanciers +avaient connu.</p> + +<p>La clameur que soulevaient l'<i>Olympia</i> et le <i>Jésus +insulté</i>, s'ajoutant an bruit précédemment fait par le +<i>Déjeuner sur l'herbe</i>, vint donner à Manet une notoriété +telle qu'aucun peintre n'en avait encore possédée. +La caricature sous toutes les formes, les journaux +de toute opinion s'étant mis avec persistance à +s'occuper de lui et de ses tableaux, il acquit bientôt +un renom universel. Degas pouvait dire, sans exagérer, +qu'il était aussi connu que Garibaldi. Lorsqu'il +sortait dans la rue, les passants se retournaient +pour le regarder. Quand il entrait dans un lieu public, +son arrivée causait une rumeur, on se le désignait +de l'un à l'autre comme une bête curieuse. +Un débutant avait d'abord pu éprouver du contentement +à se voir ainsi remarqué, mais l'attention +publique, par la forme qu'elle avait décidément +prise, avait bientôt détruit, chez celui qui en était +l'objet, la satisfaction qu'elle avait pu d'abord procurer. +L'homme ainsi mis particulièrement en vue +n'arrivait à cette distinction, que parce qu'on ne le +considérait que comme un être hors de la saine raison, +que comme un barbare venant saccager le +domaine de l'art et fouler aux pieds les traditions, +partie de la gloire nationale. Personne ne daignait +discuter ses œuvres pour y chercher ce qu'il avait +<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span> +voulu y mettre, pas une voix en crédit ne s'élevait, +qui reconnût sa puissance de novateur et la réputation +éclatante qu'il acquérait, ne se produisant que +pour faire de lui un paria.</p> + +<p>Lorsque le Salon fut fermé, au mois d'août, désireux +de se soustraire momentanément aux persécutions, +il prit le chemin de Madrid, qu'il projetait de +visiter depuis si longtemps. Ce fut là que je fis sa +connaissance, d'une façon si singulière, et qui peint +si bien son caractère impulsif, que je crois devoir +raconter l'aventure.</p> + +<p>Je revenais du Portugal, que j'avais traversé en +partie à cheval, et étais arrivé le matin même de +Badajoz, après avoir fait quarante heures de diligence. +On venait d'ouvrir à Madrid un nouvel hôtel +à la Puerta del Sol, sur le modèle des grands hôtels +européens, chose auparavant inconnue en Espagne. +J'arrivais épuisé de fatigue et mourant littéralement +de faim. Aussi le nouvel hôtel où j'étais descendu +m'était-il apparu comme un lieu de délices, un +véritable Eden. Le déjeuner devant lequel je m'étais +assis m'avait tout de suite fait l'effet d'un festin de +Lucullus. Je mangeais avec volupté. La salle était +vide; seul un monsieur, à une certaine distance, se +trouvait assis comme moi à la grande table. Il +jugeait lui la cuisine exécrable, il commandait à +chaque instant quelque nouveau plat, qu'il refusait +<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> +ensuite irrité, comme immangeable. Chaque fois qu'il +renvoyait le garçon, je le faisais au contraire revenir +et, dans mon appétit famélique, reprenais indifféremment +de tous les plats. Je n'avais du reste prêté +aucune attention à ce voisin si difficile, lorsque, sur +une nouvelle demande que je fis au garçon d'un plat +qu'il avait refusé, il se leva brusquement et, se +plaçant près de ma chaise, m'apostropha avec +colère: «Ah çà! Monsieur, c'est pour me narguer, +pour vous f... de moi que vous prétendez trouver +bonne cette horrible cuisine et que chaque fois que +je renvoie le garçon, vous le faites revenir?» Le +profond étonnement que je laissai voir, à cette +attaque imprévue, montra tout de suite à mon +agresseur qu'il avait dû se méprendre sur le mobile +de ma conduite, car déjà radouci, il me dit: «Vous +me connaissez sans doute, vous savez qui je suis?» +Encore plus étonné, je lui répondis: «Je ne sais qui +vous êtes. Comment vous connaîtrais-je? J'arrive à +l'instant du Portugal, où j'ai souffert de la faim, et +la cuisine de cet hôtel me semble réellement excellente.» +«Ah! vous arrivez du Portugal, dit-il, eh +bien! moi, je viens de Paris.» Là se trouvait l'explication +de notre différence de jugement sur la cuisine, +qui prenait tout de suite un caractère comique. +Aussi mon homme se mit-il à rire de son emportement. +Il me fit alors ses excuses. Nous rapprochâmes +<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span> +nos chaises et finîmes de déjeuner +ensemble.</p> + +<p>Après il se nomma. Il m'avoua qu'il avait cru +découvrir en moi quelqu'un qui, l'ayant reconnu, +avait voulu lui faire une mauvaise plaisanterie. +L'idée de trouver à Madrid un commencement de +ces persécutions, qu'il avait pensé fuir en quittant +Paris, l'avait tout de suite exaspéré. La connaissance +ainsi commencée se changea promptement en intimité. +Nous visitâmes ensemble Madrid. Nous allions +naturellement tous les jours faire une longue station +devant les Velasquez, au musée du Prado. A cette +époque, Madrid avait conservé son vieil aspect +pittoresque. La Calle di Sevilla au centre de la ville +était encore remplie de cafés, dans d'anciennes maisons, +qui servaient de rendez-vous aux gens de la +tauromachie, toreros, afficionados et aux danseuses. +Ou tirait de grandes toiles d'une maison à l'autre, +aux étages supérieurs, et la rue jouissait de l'ombre +et d'une fraîcheur relative dans l'après-midi. Peuplée +de son monde pittoresque, elle devint notre séjour +préféré. Nous assistâmes aux courses de taureaux +et Manet y prit des croquis, qui devaient lui +servir à les peindre. Nous allâmes aussi à Tolède +voir la cathédrale et les tableaux du Greco.</p> + +<p>Je n'ai pas besoin de dire combien Manet, qui +avait si longtemps rêvé de l'Espagne, était satisfait +<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span> +de ce qu'il y voyait. Une chose gâtait cependant son +plaisir, c'était la difficulté qu'il avait dès la première +heure éprouvée et qui avait précisément +amené notre rencontre, de se plier à la manière de +vivre du lieu. Il ne pouvait s'y faire. Il avait +renoncé à manger. Il éprouvait une répulsion invincible +à l'odeur des plats qu'on lui apportait. C'était +un Parisien qui, en définitive, ne se trouvait bien +qu'à Paris. Au bout d'une dizaine de jours, réellement +affamé et dépérissant, il dut repartir. Nous +revînmes ensemble. On demandait à cette époque +les passeports aux voyageurs, et à la gare d'Hendaye, +le préposé aux passeports se mit à le considérer +avec étonnement. Il s'arrangea pour faire venir +sa femme et sa famille, afin qu'elles le vissent aussi. +Les autres voyageurs, ayant bientôt su qui il était, +se mirent également à le regarder. Ils se montraient +tous très étonnés de voir ce peintre, dont la +réputation de monstruosité artistique leur était parvenue, +se présenter à eux sous les traits d'un +homme du monde fort correct et fort poli.</p> + +<p>Rentré à Paris, il se remit au travail. Il avait à +cette époque quitté son premier atelier de la rue +Lavoisier et, après être resté quelque temps dans +un autre rue de la Victoire, en avait définitivement +pris un, qu'il devait garder des années, rue Guyot, +aux Batignolles, derrière le parc Monceau. +<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span></p> + +<p>Il s'était marié en 1863 avec M<sup>lle</sup> Suzanne Leenhoff, +une Hollandaise, née à Delft. Elle appartenait à une +famille adonnée aux arts. Un de ses frères, Ferdinand +Leenhoff, était sculpteur et graveur. Elle était +elle-même pianiste et, quoique ne jouant que dans +l'intimité, elle cultivait son art assidûment. Manet +devait donc trouver en elle une personne avec des +goûts d'artiste, capable de le comprendre, et, de ce +côté, lui venaient l'encouragement et l'appui qui le +réconfortaient et lui permettaient de supporter les +attaques du dehors. Son père était mort en 1862, +laissant à ses trois fils une fortune à se partager, +qui les mettait dans l'aisance. Manet se trouvait +ainsi dans une position privilégiée parmi les +artistes. Il pouvait vivre sans vendre de tableaux, +que personne, dans ces premiers temps, n'eût voulu +acheter, à n'importe quel prix, et il disposait de +ressources suffisantes pour parer aux dépenses d'atelier +et de modèles qu'exigeait la poursuite de son +art.</p> + +<p>Après avoir habité, sa femme et lui, sur le boulevard +des Batignolles, ils vinrent vivre, avec +M<sup>me</sup> Manet mère, rue de Saint-Pétersbourg. Leur +appartement conservait le mobilier paternel, de +cette forme froide et rigide adoptée sous le règne +de Louis-Philippe. On n'y découvrait point de +bibelots ou d'objets curieux, à peine deux ou trois +<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> +tableaux sur les murs, les portraits de son père et +de sa mère peints par lui et son portrait peint par +Fantin-Latour. Sa mère laissait voir cette distinction +et cette aisance de manières des femmes du monde +qui ont tenu un salon. Les assidus, membres de la +famille, étaient les deux frères Eugène et Gustave. +Depuis la mort du père, le conseil et comme le +guide de tous se trouvait être un vieux cousin, M. de +Jouy, avocat fort estimé du Palais. Manet devait +peindre son portrait en 1879.</p> + +<p>Manet ne tranchait point en apparence sur son +milieu. Rien en lui ne décelait spécialement l'artiste. +Il était on ne peut plus correct dans sa tenue. C'est +même en partie à son exemple qu'est dû ce changement, +qui a conduit les artistes à répudier le genre +fantaisiste qu'ils affectaient autrefois, pour prendre +la rectitude de vêtement et de tenue des gens du +monde.</p> + +<p>Rien n'était plus singulier que le contraste qui +existait entre Manet, sa famille, son milieu et son +rôle d'artiste rénovateur, venant répudier les traditions +suivies et l'esthétique alors respectée. Cet +homme contre lequel on se soulevait, dont on voulait +faire un barbare, peignant avec sauvagerie des +scènes jugées d'un bas réalisme, que la caricature, +la raillerie, l'indignation de la foule poursuivaient +comme une manière de déclassé, était sorti d'une +<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> +famille distinguée, il vivait régulièrement avec sa +femme et sa mère et devait conserver toute sa vie +les manières raffinées du monde spécial auquel par +sa naissance il appartenait.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span></p> + +<h2>L'EXPOSITION PARTICULIÈRE DE 1867</h2> +<p class="p4"><a name="Page_68" id="Page_68"></a> +<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span></p> + +<h3>VI</h3> + +<h4>L'EXPOSITION PARTICULIÈRE DE 1867</h4> + +<p class="p2">En 1866, Manet présenta au Salon deux tableaux, +le <i>Fifre</i>, et l'<i>Acteur tragique</i>. Ils furent refusés par +le jury.</p> + +<p>Ce refus se produisait comme la conséquence de +l'indignation soulevée par les œuvres exposées +l'année précédente. Le jury en 1865, encore sous le +coup de la rebuffade que son excessive rigueur lui +avait attirée en 1863 de l'Empereur, par l'établissement +du Salon des refusés, avait bien pu se montrer +coulant en recevant l'<i>Olympia</i> et le <i>Jésus insulté</i>, +mais maintenant, soutenu par l'opinion qui s'élevait +unanime contré Manet, il devait revenir à son +<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> +ancienne rigueur. C'est ce qu'il faisait en repoussant, +on peut dire les yeux fermés, les deux œuvres +qui lui étaient soumises. Elles étaient en effet de +celles que des juges non prévenus n'eussent pu +qu'accepter, en y reconnaissant des qualités de facture +de premier ordre, alors surtout que le choix et +la disposition des sujets ne prêtaient point à la critique, +par une nouveauté bien grande. Il s'agissait +de deux personnages en pied, sur fonds neutres.</p> + +<p>Le <i>Fifre</i>, un tout jeune soldat, joue de son instrument. +Il vit et ses yeux pétillent. Il est peint en +pleine lumière. Le pantalon rouge, le baudrier +blanc, les galons jaunes du bonnet de police, le fond +bleu de la veste, juxtaposés sans ombre ou transition, +présentent un ensemble d'une harmonie étonnante. +Seul un homme spécialement doué a pu +créer, avec des moyens aussi simples, une œuvre +d'une telle valeur picturale. Mais aux yeux de la +moyenne des peintres du temps, habitués, comme +le public, aux ombres opaques et aux tons éteints, +ce magnifique morceau de peinture heurtait la vue. +Il semblait criard et violent.</p> + +<p>L'<i>Acteur tragique</i> digne de son nom, sombre et +farouche, se tenait debout, vêtu de noir. C'était +l'acteur Rouvière dans le rôle de Hamlet. Il n'y +avait point ici de couleurs diverses juxtaposées +comme dans le <i>Fifre</i>; le ton noir général des vêtements, +<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> +en accord avec le gris du fond, eût dû faire +accepter le tableau à des gens dont les yeux aimaient +les ensembles fondus. Mais Manet, pour obtenir son +effet tragique, avait peint les traits d'une brosse +hardie, par touches puissantes, et il est supposable +que c'est cette manière, considérée comme brutale, +qui a dû servir de prétexte au jury pour sa condamnation.</p> + +<p>Manet voyait donc le jury revenir envers lui à +cette inimitié de parti pris qui, pendant les premières +années où il avait voulu se produire, l'avait +tenu écarté. Il subissait de nouveau l'ostracisme. +D'ailleurs il ne pouvait s'attendre à trouver au +dehors la moindre commisération. Dans l'état de +soulèvement où le <i>Déjeuner sur l'herbe</i> et l'<i>Olympia</i> +avaient mis le public entier contre lui, il se voyait +repoussé partout. Les artistes influents, les critiques, +les connaisseurs, la presse entière le flétrissaient. +Il avait pensé atteindre à la renommée par +la production d'œuvres où il avait mis toute son originalité, +il était, en effet, parvenu à une renommée +extraordinaire de condamné. Il était tombé dans un +abîme de réprobation. Il avait perdu, par surcroît, +son unique défenseur fidèle de la première heure, +Baudelaire, entré l'esprit éteint dans une maison de +santé. Il se trouvait donc maintenant seul, son +abandon paraissait irrévocable.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> +Cependant, à ce moment même, son originalité et +son apport de nouveauté avaient agi sur plusieurs. +Le besoin d'émancipation qui se manifestait chez +lui ne pouvait être un fait isolé, il devait aussi exister +chez d'autres et alors le bruit éclatant dont il +était cause, en le mettant en vue, ne pouvait manquer +de lui amener ceux-là. Cette obscure germination +qui s'accomplit partout, qui fait que les choses +neuves, croyances, doctrines, formes sociales, formes +artistiques commencent d'abord à se manifester difficilement +chez des individus isolés ou dans de petits +groupes, pour s'étendre ensuite peu à peu, devait +s'accomplir aussi en faveur de l'esthétique qu'il +venait inaugurer. A l'heure même où il semblait à +jamais repoussé de tous, il avait ainsi conquis, par +affinité, un certain nombre de jeunes gens, qui +allaient lui venir comme défenseurs, comme disciples +ou comme spectateurs bienveillants.</p> + +<p>Il y avait alors à Paris deux jeunes hommes, liés +par une amitié d'enfance: Cézanne et Émile Zola. +Le premier voulait être peintre et débutait dans son +art, le second s'était déjà produit brillamment dans +la littérature. Tous les deux dédaignaient les chemins +battus. Aussi ayant tout de suite remarqué l'œuvre +de Manet, avaient-ils ressenti pour l'auteur cette +sympathie de jeunes gens vaillants, entraînés, d'instinct, +à se ranger du côté d'un homme jeune comme +<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> +eux, attaqué brutalement. Leur sympathie devait se +traduire en actes. Elle devait conduire le peintre à +adopter, après un certain temps, la technique inaugurée +par Manet, et, en effet, Cézanne, qui, au début, +avait d'abord subi l'influence romantique de +Delacroix, puis l'influence réaliste de Courbet, devait +finir par se fixer définitivement à la peinture +des tons clairs, en pleine lumière et en plein air. Et +elle portait Zola l'écrivain, à se servir immédiatement +de sa plume, pour se faire, auprès du public, +le défenseur du novateur attaqué.</p> + +<p>M. de Villemessant dirigeait alors l'<i>Evénement</i>. +C'était, avant la création du <i>Figaro</i> quotidien, le +premier journal, paraissant tous les jours, qui fût +survenu, avec un caractère littéraire, rédigé par +des écrivains d'opinions libres et diverses. Aussi +était-il très en faveur sur le boulevard et parmi +les gens de lettres, les gens du monde et des +théâtres. Zola avait été chargé par M. de Villemessant, +qui recherchait les nouveaux venus, d'y +rendre compte du salon de 1866. Il s'était tout +de suite signalé par l'éclat de son style et le tour +donné à sa critique. Ses articles étaient donc +fort lus, lorsque dans l'un, publié le 4 mai, on +avait vu poindre avec étonnement une théorie sur +les artistes originaux, qui ne tendait à rien moins +qu'à placer Manet parmi les maîtres. Cet article +<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span> +n'était qu'une préparation; en effet, le 7 mai, il en +paraissait un autre très étudié, du meilleur style de +l'auteur, consacré à un éloge enthousiaste de Manet +et de ses œuvres. Zola, prenant en main la cause de +l'artiste que le jury de cette année même repoussait +du Salon, le déclarait lui grand peintre, prédisait +à ses tableaux, dans l'avenir, une place au +Louvre et de plus abîmait à ses pieds les peintres +de la tradition alors au pinacle et adulés du +public.</p> + +<p>L'article de Zola produisit sur le public du boulevard +et de la rue la même indignation que les +tableaux de Manet avaient produite sur celui du +Salon. On n'en pouvait croire ses yeux! Dans un +journal littéraire, patronné par les raffinés, lire +l'éloge de ce réprouvé de Manet, voir qualifier +d'œuvres de maître des créations jugées barbares, +d'un affreux réalisme, qui avait rempli d'horreur +les gens de goût et fait rire la ville entière! Le soulèvement +fut universel. M. de Villemessant s'entendit +dire que s'il ne se séparait de son critique +d'art, les lecteurs se sépareraient de son journal. Il +prit d'abord un moyen terme, en chargeant un +second rédacteur de louer les artistes que le premier +avait attaqués. Une telle demi-mesure ne pouvait +suffire. On voulait que Zola se tût et lui-même, +satisfait du coup porté et se refusant à toute concession, +<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span> +interrompit brusquement son Salon et abandonna +le journal.</p> + +<p>Son départ fut accueilli comme la juste réparation +d'un acte inqualifiable. Il avait agi de la façon la +plus désintéressée, en prenant en main la cause de +Manet, avec lequel il n'avait eu jusqu'alors aucune +relation. Son acte lui avait été inspiré par une sincère +admiration, et c'était par vaillance, par puissance +de tempérament qu'il avait rompu de front +avec l'opinion et pris le public comme à la gorge. +Mais on ne voulut point croire qu'il en fût ainsi, on +lui prêta les mobiles les plus bas. Il fut en butte aux +pires accusations. Et son courage lui valut de passer +pour un homme de mauvaise foi, manquant de respect +à tout ce qui était respectable.</p> + +<p>Quelque temps après, M. Arsène Houssaye, qui +dirigeait une revue d'art et de littérature, la <i>Revue +du XIX<sup>e</sup> siècle</i>, où il voulait donner place à des +articles sensationnels, demanda à Zola une étude +spéciale sur Manet. Elle parut dans le numéro +de janvier 1867. Zola cette fois-ci avait abandonné +la partie d'attaque contre les peintres de la tradition, +entrée dans les articles de l'<i>Evénement</i>, qui avait +soulevé une si grande colère. Son étude consacrée +exclusivement à Manet, relue aujourd'hui, ne paraît +contenir que des vérités très simples. Les jugements +qu'il y porte ne pourraient plus soulever d'opposition +<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span> +que chez ces retardataires, attachés aux formules +tout à fait mortes, mais, an moment où ils parurent, +ils firent l'effet de paradoxes. Il s'étendait surtout +sur l'<i>Olympia</i>, il la louait sans réserve. Cela suffisait +pour que l'on jugeât qu'il devait être au fond de +mauvaise foi, ne pensant réellement pas un mot de +ce qu'il écrivait. Olympia et son chat noir avaient +suscité une telle réprobation, que la moindre défense +en paraissait monstrueuse. Non content de la publicité +que ses articles avaient reçue dans l'<i>Evénement</i> +et dans la <i>Revue du XIX<sup>e</sup> siècle</i>, Zola, pour leur +assurer la durée, les reproduisit en brochures. +Après cette obstination, dans ce qu'on prenait pour +une erreur perverse, il fut décidément considéré +comme un homme dangereux et la presse entière +resta fermée à sa critique d'art.</p> + +<div class="p2 figcenter"><img src="images/illus_076.jpg" width="600" height="480" +alt="LE JARDIN" title="" /></div> +<p class="center"><span class="smcap"><b>LE JARDIN</b></span></p> + +<p>Manet, sur le moment, ne se trouva avoir rien +gagné au plaidoyer de Zola, puisqu'en définitive le +public, dans sa colère, les mettait tous les deux au +même rang de réprouvés. Mais cette défense retentissante +ne l'avait pas moins sorti de l'isolement +absolu où il s'était un moment trouvé. Elle allait +encourager à venir vers lui les jeunes gens qui +déjà se sentaient certaines affinités et, cherchant des +voies nouvelles, le prendraient pour porte-drapeau. +Il n'était plus seul, Zola était venu comme le premier +d'un groupe de combattants qui allait se recruter.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span> +Manet s'était vu interdire le Salon de 1866. En 1867 +devait se tenir une exposition universelle où, à côté +des produits de l'industrie, on ferait une place aux +œuvres d'art. Cette exposition dépassait en importance +le Salon annuel. Les artistes de toutes nations +mis à côté les uns des autres et destinés à être jugés, +outre le public parisien, par des spectateurs du +monde entier, devaient éprouver un intérêt particulier +à s'y montrer. Manet essaya donc de s'y faire +recevoir. Mais le jury appelé à désigner les œuvres +admissibles le repoussa. En 1867 comme en 1866, +il allait ainsi être étouffé. Il ne lui restait plus, dans +cette extrémité, qu'à se produire quand même, en +recourant à une exposition particulière.</p> + +<p>Il avait du reste déjà pratiqué une exposition de ce +genre au commencement de 1863. Elle avait eu lieu +sur le boulevard des Italiens, dans un local que l'on +appelait <i>Chez Martinet</i>, du nom de son propriétaire, +un homme d'initiative, qui soutenait les jeunes artistes +inconnus ou discutés et prenait leurs tableaux +pour les mettre sous les yeux du public. Manet avait +groupé chez lui quatorze toiles, parmi lesquelles se +voyaient la <i>Musique aux Tuileries</i>, le <i>Vieux musicien</i>, +le <i>Ballet espagnol</i>, la <i>Chanteuse des rues</i>, <i>Lola +de Valence</i>. Cet ensemble n'avait eu d'ailleurs aucun +succès. Les visiteurs n'y avaient découvert que du +«bariolage», selon l'expression employée à cette +<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span> +occasion par Paul Mantz dans la <i>Gazette des Beaux-Arts</i>. +On peut même dire que cette exposition, en +indisposant les esprits, avait contribué au refus que +le jury du Salon faisait quelques semaines après du +<i>Déjeuner sur l'herbe</i>.</p> + +<p>Mais Manet ne devait jamais se laisser rebuter; sa +persistance à vouloir exposer en tout lieu et à montrer +ses tableaux en toute circonstance devait être +inébranlable. Il était convaincu que le public, par +habitude, arriverait à se familiariser avec ses formes +et ses procédés et qu'après s'en être d'abord offensé, +il finirait par les trouver bons. Il avait raison au +fond; seulement ce changement qu'il attendait tous +les jours comme un accident heureux, susceptible de +le favoriser à chaque nouvelle exposition, ne devait +réellement avoir lieu qu'après une très longue +bataille, continuée pendant des années, et ne serait +obtenu que par ses œuvres accumulées tout entières. +Toujours est-il qu'avec la détermination de se montrer +en toutes circonstances, il ne pouvait se résigner +à perdre l'occasion d'une exposition universelle +qui s'offrait en 1867, en se laissant étouffer par le +refus d'un jury. Il se résolut à montrer l'ensemble +de ses œuvres et, à cet effet, il fit élever une construction +en bois, une sorte de baraque, près du pont +de l'Alma. Il avait obtenu l'autorisation de la placer +sur une contre-allée de l'avenue qui longe les Champs-Elysées, +<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> +sur le bord de l'eau. L'autorisation d'en +élever une semblable avait été accordée à Courbet +qui, de même que Manet, s'était vu fermer les portes +de l'Exposition universelle. Placés l'un près de +l'autre, ils allaient donc tous les deux soumettre +leurs œuvres au public dans un local particulier.</p> + +<p>L'exposition au pont de l'Alma s'ouvrit en mai +1867. Elle comptait cinquante numéros, à peu près +toute l'œuvre de l'auteur. C'était un magnifique +ensemble de tableaux, qui sont pour la plupart +maintenant entrés dans les musées ou ont pris +place dans les grandes collections d'Europe ou +d'Amérique. Mais le public ne voulut y voir qu'une +réunion de choses grossières. Il y retrouvait surtout +le <i>Déjeuner sur l'herbe</i> et <i>l'Olympia</i>, qui +l'avaient si profondément offensé, et le temps écoulé +depuis leur apparition était trop court pour qu'il +pût être amené à modifier son opinion. On ne faisait +du reste aucun tri entre les œuvres, on les condamnait +en bloc, comme conçues et exécutées en dehors +de toutes les règles du beau. La presse, la caricature +s'acharnèrent de nouveau contre Manet et +son exposition ne recueillit que railleries et réprobation.</p> + +<p>Si on eût été à même de juger avec indépendance +et capable de regarder sans prévention, on eût +cependant pu se laisser éclairer par la préface du +<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> +catalogue des œuvres exposées. On eût pu reconnaître +en la lisant, que cette outrecuidance qu'on attribuait +à Manet, d'homme jaloux de renverser toutes les +règles, pour peindre d'une manière non encore +essayée, n'existait que dans l'imagination des +détracteurs. Il avait en effet inséré en tête de son +catalogue, sous le titre de <i>Motifs d'une exposition +particulière</i>, un appel au public. On y trouve une +vue si juste sur son caractère et sur celui de son +œuvre, que nous le reproduisons en entier:</p> + +<div class="font95"> +<p>«Depuis 1861, M. Manet expose ou tente d'exposer.</p> + +<p>«Cette année, il s'est décidé à montrer directement +au public l'ensemble de ses travaux.</p> + +<p>«A ses débuts au Salon, M. Manet obtenait une +mention. Mais ensuite il s'est vu trop souvent +écarté par le jury, pour ne pas penser que si les tentatives +d'art sont un combat, au moins faut-il +lutter à armes égales, c'est-à-dire pouvoir montrer +aussi ce qu'on a fait.</p> + +<p>«Sans cela, le peintre serait trop facilement +enfermé dans un cercle dont on ne sort plus. On le +forcerait à empiler ses toiles ou à les rouler dans +un grenier.</p> + +<p>«L'admission, l'encouragement, les récompenses +officielles sont en effet, dit-on, un brevet de talent +aux yeux d'une partie du public, prévenue dès lors +<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> +pour ou contre les œuvres reçues ou refusées. Mais, +d'un autre côté, on affirme au peintre que c'est l'impression +spontanée de ce même public, qui motive le +peu d'accueil que l'ont les divers jurys à ses toiles.</p> + +<p>«Dans cette situation, on a conseillé à l'artiste +d'attendre.</p> + +<p>«Attendre quoi? Qu'il n'y ait plus de jury.</p> + +<p>«Il a mieux aimé trancher la question avec le +public.</p> + +<p>«L'artiste ne dit pas aujourd'hui: Venez voir +des œuvres sans défauts; mais: Venez voir des +œuvres sincères.</p> + +<p>«C'est l'effet de la sincérité de donner aux +œuvres un caractère qui les fait ressembler à une +protestation, alors que le peintre n'a songé qu'à +rendre son impression.</p> + +<p>«M. Manet n'a jamais voulu protester. C'est +contre lui, qui ne s'y attendait pas, qu'on a protesté +au contraire, parce qu'il y a un enseignement traditionnel +de formes, de moyens, d'aspects de peinture +et que ceux qui ont été élevés dans de tels principes +n'en admettent plus d'autres. Ils y puisent +une naïve intolérance. En dehors de leurs formules, +rien ne peut valoir, et ils se font non seulement +critiques, mais adversaires actifs.</p> + +<p>«Montrer est la question vitale, le <i>sine qua non</i> +pour l'artiste, car il arrive, après quelques contemplations, +<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span> +qu'on se familiarise avec ce qui surprenait, +et, si l'on veut, choquait. Peu à peu on le +comprend et on l'admet.</p> + +<p>«Le temps lui-même agit sur les tableaux avec +un insensible polissoir et en fond les rudesses primitives.</p> + +<p>«Montrer, c'est trouver des amis et des alliés pour +la lutte.</p> + +<p>«M. Manet a toujours reconnu le talent là où il +se trouve et n'a prétendu ni renverser une ancienne +peinture, ni en créer une nouvelle. Il a cherché +simplement à être lui-même et non un autre.</p> + +<p>«D'ailleurs M. Manet a rencontré d'importantes +sympathies et il a pu s'apercevoir combien les jugements +des hommes d'un vrai talent lui deviennent +de jour en jour plus favorables.</p> + +<p>«Il ne s'agit donc plus, pour le peintre, que de +se concilier le public dont on lui a fait un soi-disant +ennemi.»</p> + +<p class="left5">Mai, 1867.</p> +</div> + +<p>Quand Manet disait: «M. Manet n'a jamais +voulu protester. C'est contre lui, <i>qui ne s'y attendait +pas</i>, qu'on a protesté au contraire.» Quand il +disait encore: «M. Manet a toujours reconnu le +talent là où il se trouve et n'a prétendu ni renverser +<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> +une ancienne peinture, ni en créer une nouvelle. +Il a cherché simplement à être lui-même et non +un autre», il exprimait de bonne foi une parfaite +vérité. L'idée de révolte personnelle, pour se soustraire +aux préceptes des ateliers et à une tradition +qu'il jugeait vieillie, lui était certes venue et lui appartenait, +mais non celle qu'on lui prêtait, de chercher, +avec outrance, à heurter les règles de tout +temps observées. Rien n'était plus éloigné de son +esprit. Jamais il n'avait entendu protester, de +manière à froisser le public et à se l'aliéner. La +situation de réprouvé qu'on lui faisait lui était au +contraire odieuse. Il ne demandait qu'à conquérir le +public, il avait toujours pensé qu'il y parviendrait. +Il ne pouvait même s'expliquer comment les +œuvres qu'il produisait, selon sa pente naturelle, +pouvaient être répulsives et pourquoi on s'indignait +à leur vue. Aussi s'attendait-il toujours à voir le +public revenir à de meilleurs sentiments à son égard. +Chaque fois qu'un défenseur, un disciple parmi les +jeunes ou un simple spectateur bienveillant se déclarait, +il accueillait ces marques isolées avec une +satisfaction hors de leur importance, croyant y voir +le point de départ de ce changement envers lui, sur +lequel il comptait toujours.</p> + +<p>Jamais en effet personne n'a peint avec plus de +sincérité et, pour une part, avec plus de naïveté que +<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span> +Manet; jamais personne n'a, le pinceau à la main, +absorbé par le sujet, cherché à le rendre plus fidèlement. +Le dissentiment survenu entre le public et +lui provenait donc d'une différence de vision. Manet +et les autres ne voyaient pas de la même manière, +leurs yeux ne percevaient pas de semblables images. +Or, dans ce désaccord, c'était le peintre qui avait +raison. Quand on disait: «Ce nouveau venu ne peut +cependant être dans le vrai contre le peuple entier, +qui le condamne et qui serait, lui, dans l'erreur», +c'était bien réellement le nouveau venu qui avait +raison contre tous les autres, qui avaient tort, qui +voyaient et jugeaient mal.</p> + +<p>Les autres ne promenaient autour d'eux que des +yeux éteints, tandis que Manet possédait une vision +éclatante. Les choses lui apparaissaient en pleine +lumière, avec une splendeur exceptionnelle. La +nature l'avait réellement doué d'une manière spéciale +et, par là, l'avait créé pour être peintre, dans +le grand sens du mot. C'est ce que Zola avait tout +d'abord reconnu et qu'il criait à la foule, en lui +disant: «Manet possède un tempérament à part, il +est doué d'une vision inattendue. L'exception qui +vous le rend antipathique est la raison même de sa +supériorité. Elle doit le faire prédominer sur les +artistes de cette tradition banale et de ces pastiches +courants, que vous admirez, parce qu'ils sont à +<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> +l'unisson de votre platitude, mais qui, dépourvus +d'originalité et d'invention, ne sauraient vivre».</p> + +<p>La faculté de voir à part ne venait, chez Manet, +ni d'un acte raisonné, ni d'un effort de volonté, ni +du travail. Elle était le seul fait de la nature. Elle +était le don. Elle correspondait chez lui peintre, à la +supériorité qui chez l'écrivain crée le poète, +l'homme à part, exceptionnellement inspiré. On +peut apprendre le métier de la peinture et parvenir +à peindre, on peut apprendre la versification et +réussir à faire des vers, mais cela ne permettra à +personne, qui n'a été spécialement doué, de se dire +peintre ou poète, au sens élevé du mot. Manet avait +été doué par la nature pour être peintre. Il voyait +les choses dans un éclat de lumière, que les autres +n'y découvraient pas, il fixait sur la toile les sensations +qui avaient frappé son œil. En le faisant il +agissait inconsciemment, puisque ce qu'il voyait +lui venait de son organisation. Rien n'était donc +plus faux que de l'accuser de s'adonner à la soi-disant +peinture bariolée, de propos délibéré, et par +pur désir d'attirer l'attention.</p> + +<p>Pour une part, l'originalité qui soulevait le +public contre lui était donc l'effet d'une manière +d'être organique, à laquelle il obéissait sans y pouvoir +rien changer; mais pour l'autre, elle venait de +l'esthétique particulière qui le guidait, et qui alors +<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> +était le résultat d'une préférence. Aussi bien le choix +lui en avait été dicté, en partie, par l'étude des +devanciers, avec lesquels ses penchants l'avaient +fait entrer plus spécialement en contact. Cet homme, +accusé d'ignorance, avait étudié, comparé, copié +dans les musées. Il avait fait des voyages pour connaître +les maîtres étrangers. Ses affinités l'avaient +porté vers Frans Hals parmi les Hollandais, les +Vénitiens parmi les Italiens, Velasquez et Goya parmi +les Espagnols. Or l'esthétique qui était sienne +avait aussi été la leur.</p> + +<p>Tous ceux-là en effet avaient étudié la vie autour +d'eux, s'étaient tenus dans le monde de leur temps, +avaient peint les hommes de leur milieu, avec les +costumes qu'ils portaient. Ce grossier réalisme que +le public prétendait trouver chez Manet, pour lequel +il l'accablait d'injures, n'était, sous une forme adaptée +à des conditions nouvelles, que la peinture du +monde vivant, telle que l'avaient connue les Hollandais, +les Vénitiens et les Espagnols. Whistler a +très bien dit, dans son <i>Ten o'clock</i>, que tous ceux-là +avaient su reconnaître la beauté, dans les conditions +de vie les plus diverses: «Comme Rembrandt +quand il découvrait une grandeur pittoresque et une +noble dignité au quartier juif d'Amsterdam, sans +regretter que ses habitants ne fussent pas des Grecs. +Comme Tintoret et Paul Véronèse parmi les Vénitiens, +<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span> +ne s'arrêtant pas à changer leurs brocarts de +soie pour les draperies classiques d'Athènes. Comme +Velasquez à la cour de Philippe, dont les Infantes, +habillées de jupons inesthétiques, sont artistiquement +de la même valeur que les marbres d'Elgin.» +Ainsi cette accusation élevée contre Manet, de violer +toutes les règles jusqu'à ce jour admises, ne venait +que de la médiocrité de vision du public, que de son +étroitesse de jugement, que de son ignorance du +passé, que de son amour de la routine et de sa complaisance +pour la banalité.</p> + +<p>Manet n'avait jamais connu cette révolte contre les +règles et contre les maîtres qu'on lui prêtait. +Personne n'admirait plus que lui les vrais maîtres +modernes, Ingres, Delacroix, Courbet. Personne +n'avait plus étudié que lui les maîtres anciens +pour lesquels il se sentait de l'affinité. Il tenait +d'ailleurs à proclamer lui-même, en toutes circonstances, +le respect qu'il ressentait pour les grands +artistes ses devanciers. Il n'était pas plus en +dehors des réelles données de l'art que Wagner, +qui a subi, en partie, les mêmes reproches que +lui. Tout le monde voit aujourd'hui que Wagner +n'a fait que développer la musique allemande, +que loin d'être en contradiction avec le passé, il s'appuie +en partie sur lui. Il a repris, par la liaison +étroite du drame écrit et de la musique, le système +<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span> +de Glück et, pour l'orchestration et la polyphonie, +s'est d'abord inspiré des dernières œuvres de +Beethoven. Wagner n'a été en révolte que contre la +banalité, la platitude et les formules triviales de son +temps. Il en a été de même de Manet, il était en +révolte contre le soi-disant grand art traditionnel et +un prétendu idéal, qu'il jugeait décrépits et sans +avenir. Il s'était personnellement mis à rechercher +un renouveau, en s'appuyant sur l'observation du +monde vivant. Par là il continuait l'école française +et, à la suite des vrais maîtres qui, dans ce siècle, +l'ont développée, lui faisait faire un pas en avant.</p> + +<p>On voit très bien cela maintenant, mais au +moment, en 1867, où le public avait sous les yeux +un ensemble d'œuvres qui lui eût déjà permis de le +voir, ses préjugés et son ignorance l'en empêchaient, +et il continuait et devait continuer longtemps à +poursuivre Manet de ses railleries et de ses insultes.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span></p> +<h2>DE 1868 A 1871</h2> +<p class="p4"><a name="Page_90" id="Page_90"></a> +<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span></p> + +<h3>VII</h3> + +<h4>DE 1868 A 1871</h4> + +<p class="p2">Manet, au cours des neuf années où, depuis 1859, +il avait présenté des tableaux aux Salons ou expositions +officielles, les avait vu repousser quatre fois et +accepter seulement trois. Mais sa persistance à vouloir +se montrer, sa décision, à l'occasion de l'Exposition +universelle, de mettre sa production entière +sous les yeux du public, le bruit énorme fait autour +de son nom, lui avaient créé une importance assez +grande, pour qu'il devînt à peu près impossible de le +proscrire plus longtemps. En outre certains, tout en +condamnant d'avance ses œuvres, exprimaient cependant +le désir de les voir. D'autres, par pure générosité +<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span> +et esprit de justice, frappés de la persévérance d'un +homme obstinément sur la brèche, eussent sûrement +protesté contre les rigueurs du jury, si elles se +fussent renouvelées. Toutes ces causes devaient +donc amener, en faveur de Manet, un changement +dans la conduite des jurys, tellement qu'après avoir +vu ses tableaux refusés systématiquement aux Salons, +il devait maintenant les voir, comme règle, admis, +et les refus qui pourraient encore l'atteindre ne +surviendraient plus que comme des exceptions. +En 1868, il présente au Salon deux tableaux: le +<i>Portrait d'Émile Zola</i>, et <i>Une jeune Femme</i>, qui sont +donc reçus.</p> + +<p>Le <i>Portrait d'Emile Zola</i> était comme le <i>Fifre</i> de +l'année précédente, un de ces puissants morceaux +de peinture qui n'eussent pu manquer d'être admirés, +par des spectateurs en état de juger sainement. Il +souleva de nécessité cette sorte d'opposition qui +accueillait les œuvres de son auteur, cependant les +critiques se trouvèrent accompagnées de réserve. +On ne put s'empêcher de remarquer la tête pleine +de vie et de fermeté, où se révélait la force de caractère +du modèle. La facture de diverses parties, +d'une superbe pâte, ne pouvait non plus manquer +de frapper certains artistes, plus ouverts que les +autres. Ceux-là reconnaissaient que Manet possédait +des qualités natives de peintre, mais après avoir +<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span> +autrefois déclaré qu'il en faisait un usage absolument +détestable, ils commençaient à concéder que +l'usage devenait moins mauvais. En somme le portrait +ne souleva qu'une opposition mitigée.</p> + +<p>Toutefois, comme on ne faisait ces concessions +qu'à contre-cœur, ayant devant soi deux tableaux à +juger, on se dédommageait sur l'autre, que l'on +condamnait alors sans réserve. Il s'agissait d'une +jeune femme en pied, de grandeur naturelle, vêtue +d'un peignoir rose. Le visage laissait voir ce type +spécial qui apparaissait sur les têtes peintes par +Manet, comme une marque de famille, mais qui +constituait précisément une de ces particularités +ayant le don d'exaspérer. A côté de la femme était +placé un perroquet sur un perchoir. Une telle fantaisie +ne pouvait manquer non plus d'irriter, aussi +la jeune femme fut-elle fort mal traitée par le public, +qui la dénomma impoliment la <i>Femme au perroquet</i>.</p> + +<p>En 1869, Manet envoya au Salon le <i>Balcon</i> et le +<i>Déjeuner</i>. Le <i>Balcon</i> souleva le mépris du public, à +un tel point qu'on put croire que son auteur n'avait +fait aucun progrès auprès de lui. Ce n'était plus +cette colère qu'avaient vue le <i>Déjeuner sur l'herbe</i> et +l'<i>Olympia</i>, le sujet ne la comportait pas, mais de la +pure raillerie. On éprouvait le besoin de rire, aussi +une gaieté bruyante régnait-elle dans l'attroupement +<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span> +formé en permanence devant le tableau. Il représentait +deux jeunes femmes, l'une assise, l'autre debout, +sur un balcon, avec un jeune homme debout par +derrière, au second plan. Le balcon était peint en +vert et aux pieds des femmes se trouvait un petit +chien. Il semble étrange qu'une telle scène pût +causer, à première vue, de l'hilarité. L'intérêt à y +prendre résidait évidemment dans la valeur en soi +de la peinture et dans les particularités de facture. +Mais ce sont là des points qui échappent au public, +à peu près en tout temps, et qui échappaient entièrement +au public de cette époque, en présence de Manet.</p> + +<p>Il ne venait à l'esprit de personne non plus de se +demander pourquoi, chaque année, on retournait +devant ses tableaux et on les choisissait de préférence +à tous autres pour se rencontrer. On eût pu +se dire, avec un peu de réflexion, que cette singularité +de composition et de facture, que cette lumière +éclatante qui les faisaient ressortir et attiraient le +public, étaient précisément la preuve chez l'artiste +de ces facultés exceptionnelles, que seuls possèdent +les vrais maîtres. Mais le public subissait l'attraction +sans s'inquiéter d'en chercher la cause et une fois +devant les œuvres, il se mettait d'abord à railler. +Le balcon vert cette fois-ci lui paraissait une horreur. +Avait-on jamais vu un balcon vert! Les deux femmes +<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> +étaient, disait-on, désagréables de figure et mal +fagotées et le chien, à leurs pieds, devenait un petit +monstre, aussi en dehors du bon sens que le chat de +l'<i>Olympia</i>.</p> + +<p>C'est que le public le prenait de haut avec Manet. +Il le traitait en fort petit garçon. Il entendait le +relever de ses erreurs et lui enseigner les règles de +son art, qu'évidemment il ignorait. Pensez donc! +avec lui on avait affaire à un homme qui méprisait +le grand art traditionnel, considéré seul comme +de l'art véritable. C'étaient des scènes de la vie +de chaque jour qu'il s'acharnait à peindre. Il ne +pouvait dès lors en imposer. Ah! en présence des +œuvres du grand art, il en était autrement. Là le +respect régnait. On entrait dans l'ordre des choses +qu'on disait idéalisées. Or le public se rendait assez +compte de son infirmité, pour savoir qu'il était, lui, +incapable d'idéalisation. Il respectait donc de confiance +les œuvres crues idéalisées comme supérieures. +Puis les sujets mythologiques ou historiques, les +costumes et les draperies prises hors des formes +familières, le tenaient encore sur la réserve et l'empêchaient +de se croire juge. Il passait ainsi devant +les tableaux du soi-disant grand art traditionnel, aux +formes soi-disant idéalisées, sans trop savoir s'il se +plaisait ou non à les regarder, mais respectueux et +admirant de confiance. Alors il arrivait devant les +<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> +toiles de Manet et son attitude changeait. Il n'était +plus retenu ici en rien, de manifester son opinion. +Il ne s'agissait plus de dieux et de héros, on avait +sous les yeux des hommes ordinaires, vêtus nomme +le commun des mortels. Aussi le public se croyait-il +apte à prononcer en toute sûreté et il s'en donnait +à cœur joie. C'étaient des femmes, et toutes les +femmes se prenaient à regarder comment étaient +façonnées leurs robes, qu'elles déclaraient affreuses, +et les hommes clamaient que ces femmes n'étaient +point jolies et désirables, puis on passait aux accessoires, +pour les trouver ridicules, et au petit chien, +pour le juger comique. Aller rire devant le <i>Balcon</i> +était devenu un des plaisirs du Salon.</p> + +<p>Le <i>Balcon</i> attirait tellement l'attention que le +<i>Déjeuner</i> demeurait comme négligé. Un jeune +homme vêtu d'un veston de velours s'y trouvait +placé sur le devant, appuyé contre une table encore +servie, tandis qu'un homme assis et une servante +debout se voyaient au second plan. C'était son beau-frère +Léon Leenhoff, qui avait posé pour le jeune +homme en veston de velours. Le tableau était peint +dans une donnée générale de tons gris et noirs harmonieux, +que le public eût pu être plus particulièrement +porté à accepter. Il est même probable +que, comme le portrait de Zola de l'année précédente, +il eût rencontré une certaine faveur, si le +<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span> +soulèvement causé par le <i>Balcon</i> n'eût été tellement +violent, qu'il s'étendait à lui.</p> + +<p>Cependant, maintenant que Manet, ayant comme +forcé l'entrée des Salons, s'était pendant deux ans +remis en vue, il devenait définitivement l'homme +qui personnifiait le mouvement de révolte contre la +tradition et la routine des ateliers. Il voyait donc +venir vers lui, en admirateurs, ces artistes possédés +eux aussi du besoin de l'originalité et à la recherche +de voies nouvelles.</p> + +<p>Une des adhésions qu'il recueillit alors fut celle +de M<sup>lle</sup> Berthe Morisot. Née à Bourges en 1841, elle +appartenait à une famille de vieille bourgeoisie. +Une vocation décidée l'avait portée vers la peinture. +Son premier maître avait été Guichard, puis elle +avait profité des conseils de Corot. Elle avait exposé +aux Salons de 1864, 65, 66, 67 des tableaux remarqués +de certains critiques. Tout en venant se rattacher +à Manet, il ne faudrait point la donner comme +devenue véritablement son élève. Manet qui avait +en aversion la tradition des ateliers, qui était l'indépendance +même, n'eût pu se prêter à enseigner +régulièrement; mais par la montre de sa peinture +aux Salons d'abord, puis pur ses conseils et sa +sûreté de jugement, il devait, sans se transformer +en professeur, agir sur un grand nombre d'artistes, +en voie de se former ou déjà formés. M<sup>lle</sup> Morisot +<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span> +était du nombre. Elle devait subir son influence +dans toute sa plénitude, pour arriver à peindre +comme lui dans les tons clairs, sans l'intervention +des ombres traditionnelles. Mais tout en se transformant +de manière que ses œuvres doivent être +rangées comme parenté, tout à côté de celles de +l'initiateur, elle a toujours su garder son originalité. +C'était une femme distinguée, d'un grand +charme et d'une exquise sensibilité. Ses qualités +féminines se retrouvent dans sa peinture, qui est +raffinée et cependant sans ce maniérisme et cette +sécheresse qu'on peut reprocher généralement aux +artistes de son sexe. Elle allait se placer au premier +rang dans l'école née sous l'influence de Manet, qui +devait prendre le nom d'Impressionniste.</p> + +<p>Une grande intimité s'établit entre la famille de +la jeune femme et celle du peintre, et quelques +années après, elle épousa son frère cadet Eugène. +Tout en lui donnant des conseils, Manet toujours à +la recherche de modèles variés et caractéristiques +s'était emparé d'elle pour la placer dans ses tableaux. +Elle lui avait donné ainsi la femme assise dans le +<i>Balcon</i>, qui excitait précisément au Salon de 1869 +une telle raillerie. Il peignit encore d'elle en 1870 +un grand portrait en pied, exposé au Salon de 1873 +sous le titre le <i>Repos</i> et en outre plusieurs portraits, +à diverses époques, en buste ou en tête.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span> +Un des tout premiers à se rallier à l'art de Manet +et à comprendre la valeur de son système de peindre +en tons clairs juxtaposés avait été Camille Pissarro. +Né en 1830, il avait présenté aux Salons des tableaux +dès 1859 et avait été reçu cette année-là. Depuis il +s'était vu plusieurs fois repoussé, en particulier au +Salon de 1863, et s'était alors trouvé le compagnon +de Manet au Salon des refusés. Il prenait tout de +suite la défense du <i>Déjeuner sur l'herbe</i> et de +l'<i>Olympia</i>, parmi les jeunes artistes et les hommes +de sa connaissance s'intéressant aux choses d'art. +A l'écart des voies battues, il ne pouvait manquer +d'accueillir avec joie la manifestation de formules +nouvelles. Il fit personnellement la connaissance de +Manet en 1866 et entra alors avec lui en relations +amicales suivies. Il se sentait surtout porté vers la +peinture de paysage; il devait s'y faire une place de +maître par la sincérité de l'observation, le sentiment +de la nature agreste et le charme rustique, que +laisseraient voir ses œuvres.</p> + +<p>En 1862 quatre jeunes gens, Claude Monet, Renoir, +Bazille, Sisley, se rencontraient dans l'atelier de +Gleyre et s'y liaient d'amitié. Ils devaient après +cela subir les mêmes influences, se faire une même +esthétique et se développer concurremment. Au +moment où ils cherchaient encore leur voie, Manet +était en pleine production; aussi sa manière de +<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span> +peindre en clair devait-elle avoir sur eux une +influence décisive.</p> + +<div class="figcenter"><img src="images/illus_100.jpg" width="300" height="404" +alt="TÊTE D'ÉTUDE" title="" /></div> +<p class="center"><span class="smcap"><b>TÊTE D'ÉTUDE</b></span></p> + +<p>Claude Monet en particulier, étant allé voir l'exposition +faite chez Martinet en 1863 d'un ensemble +d'œuvres de Manet, en avait reçu une véritable commotion. +Il avait tout de suite reconnu que là étaient +ses affinités. Il s'était donc mis à peindre en tons +clairs et, comme il était porté vers la peinture de +paysage, il s'était mis, en même temps, à peindre +en plein air. L'adoption des tons clairs et de la pratique +du plein air étaient alors des particularités +assez neuves, pour ne pouvoir manquer d'attirer +l'attention. Aussi lorsque Claude Monet apparut +pour la première fois au Salon, en 1865, avec deux +marines, fut-il remarqué. C'était l'année même où +Manet faisait un si grand bruit avec son <i>Olympia</i>. Il +avait complètement ignoré l'existence de Monet, +plus jeune que lui de huit ans et resté jusqu'alors +inconnu. Il découvrit au Salon les deux marines; les +voyant signées d'un nom si semblable au sien, il +crut à une sorte de plagiat et s'éleva d'abord contre +leur auteur, en demandant avec humeur, autour de +lui: «Quel est ce Monet qui a l'air de prendre mon +nom et qui vient ainsi profiter du bruit que je +fais?» Monet, au su de ces interrogations, prit grand +soin d'accoler, en toutes circonstances, son prénom +de Claude à son nom patronymique, pour se bien +<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span> +distinguer et empêcher toute confusion avec le +quasi-homonyme.</p> + +<p>Les deux hommes restèrent après cela près d'un +an sans se rapprocher, lorsqu'en 1866 Monet, conduit +par Zacharie Astruc, alla voir Manet dans son +atelier et, à partir de ce moment, les relations les +plus amicales s'établirent entre eux. A cette époque, +Renoir, Bazille et Sisley entraient également en +rapports avec Manet et ainsi le groupe des quatre +amis, d'abord formé dans l'atelier de Gleyre, se +trouva tout entier uni à lui.</p> + +<p>Pissarro, Claude Monet, Renoir, Berthe Morisot, +Cézanne, Sisley, étaient des peintres qui devaient +partir du point de départ de la peinture claire, dont +ils auraient reçu l'exemple de Manet, pour aller en +avant dans une voie qui devait les conduire à ce que +l'on appellerait l'Impressionnisme, mais Manet, sans +les influencer d'une manière aussi directe, par son +initiative de peindre les scènes du monde vivant, +devait cependant agir sur certains autres artistes +qui, le voyant entrer dans des voies nouvelles, +allaient sentir qu'il leur conviendrait à eux aussi de +s'y engager. Tel était Degas, de deux ans environ +plus jeune que lui, doué d'une puissante originalité +et d'une manière d'être très tranchée. Si Manet +devait être surtout peintre, Degas devait être surtout +dessinateur. Il avait été élève de Lamothe et de +<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span> +l'École des Beaux-Arts. Sous l'influence du premier +enseignement, il semblait devoir se tenir à la rigide +tradition classique. Parmi ses productions de jeunesse, +se trouvent des dessins exécutés selon les +procédés d'Ingres. Il avait aussi, de bonne heure, +fait une copie de l'<i>Enlèvement des Sabines</i> du Poussin +qui, par sa fidélité et sa précision, avait révélé ses +dons naturels de dessinateur. Puis, commençant à +produire des œuvres personnelles, il avait peint un +tableau d'histoire, où Sémiramis avait formé le +sujet. Tout paraissait donc indiquer qu'il se consacrerait +aux sujets classiques, à la peinture d'histoire. +Mais il avait l'esprit trop ouvert pour ne +pas reconnaître que la tradition classique était +épuisée. Il voyait en même temps apparaître, avec +l'art de Manet, une esthétique nouvelle, appropriée +aux besoins nouveaux. Aussi, délaissant la voie de +la tradition où il était d'abord entré, s'engageait-il +lui aussi, sans esprit de retour, dans celle de l'observation +du monde vivant.</p> + +<p>Une grande amitié s'était établie entre Manet +et Fantin-Latour, quoiqu'ils différassent profondément. +Manet se montrait surtout vif dans ses +allures, homme d'impulsion et de saillie, Fantin-Latour +demeurait au contraire replié sur lui-même, +porté à la rêverie et à la mélancolie. Les deux +hommes s'étaient probablement sentis attirés l'un +<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span> +vers l'autre, par le contraste même qui existait entre +eux. Leur liaison datait de 1857. Elle s'était nouée +au Louvre où Fantin travaillait assidûment, persuadé +que les meilleures leçons étaient à trouver +auprès des vieux maîtres. Ils s'étaient d'abord rencontrés +copiant les mêmes tableaux des Vénitiens, +vers lesquels une commune admiration les avait +portés. L'amitié ainsi commencée s'était resserrée à +l'occasion du Salon de 1861, où ils avaient été reçus +ensemble, et à l'occasion de celui de 1863, où ils +avaient été tous les deux refusés. Fantin-Latour +devait garder son originalité en face de Manet. Il +peignait dans des tons gris qui lui étaient propres. +Il avait exécuté, sous le titre d'<i>Hommage à Delacroix</i>, +une composition mise au Salon de 1864, +où un certain nombre de jeunes artistes étaient assemblés +autour d'un portrait de Delacroix, et il y +avait fait figurer Manet au premier plan. Il peignait +aussi un portrait de son ami, exposé au Salon de +1867.</p> + +<p>C'était un groupement qui se formait d'hommes +pénétrés du besoin d'émancipation et unis par un +même désir de trouver des voies nouvelles. Manet, +par la renommée qu'on lui avait faite de révolté, +devenait celui vers lequel les autres convergeaient. +Il servait à les rallier et à les tenir ensemble. Le +café Guerbois, aux Batignolles, à l'entrée de l'avenue +<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> +de Clichy, devint le lieu choisi pour se réunir. +Manet, qui habitait dans le voisinage, y venait fréquemment +le soir. Le vendredi était le jour spécial, +où l'on se rencontrait plus volontiers. A côté des +peintres se voyaient des graveurs, Desboutins, +Belot, un sculpteur poète Zacharie Astruc. Aux artistes +se joignaient des hommes de lettres; Duranty, +romancier et critique de l'école dite alors réaliste, y +était fort assidu; on y trouvait aussi Zola, Cladel, +Philippe Burty, Vignaux, Babou. D'autres, en assez +grand nombre, y apparaissaient visiteurs irréguliers, +plus ou moins liés d'amitié ou d'opinion avec +les assidus du lieu.</p> + +<p>Ces hommes se trouvaient là groupés, sur la hauteur +de la place Clichy, comme sur une sorte de +mont Aventin. La grande ville au-dessous d'eux +leur était hostile, elle semblait vouloir à jamais +leur rester fermée. Mais ils possédaient la force de +la jeunesse, ils avaient foi en l'avenir, ils se sentaient +au-dessus du mépris et des railleries. L'isolement +ne les effrayait point. Manet avait l'habitude +de dire: «Il faut être mille ou seul.» Ils portaient +véritablement en eux des éléments de renouveau et +des germes de vie, et ils devaient à la longue +réaliser leur rêve de conquérir la grande ville, qui +maintenant les repoussait.</p> + +<p>En 1870, Manet exposa au Salon deux tableaux, la +<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span> +<i>Leçon de Musique</i> et le <i>Portrait de Mlle E. V.</i> (Eva +Gonzalès).</p> + +<p>La <i>Leçon de Musique</i> présentait un sujet très +simple, une scène à deux personnages de grandeur +naturelle. Le maître qui donne la leçon, un jeune +homme, est assis sur un divan. Il pince de la guitare +pour accompagner l'élève, une jeune femme, placée +près de lui, suivant du doigt, sur un cahier de +musique, l'air qu'elle chante. Manet, selon son habitude +de renouveler constamment ses modèles et de +les choisir à physionomie tranchée, avait fait poser +Zacharie Astruc pour le maître de musique. Il avait +déjà peint un portrait de lui en 1863. Zacharie +Astruc alors mêlé, en la double qualité de sculpteur +et de poète, aux luttes du groupe rassemblé autour +de Manet, possédait une tête caractéristique de Méridional +et était un modèle toujours prêt. Manet, +l'introduisait donc dans sa <i>Leçon de Musique</i>. Ce +jeune homme et cette jeune femme assis simplement +l'un près de l'autre ne pouvaient donner lieu à de +bien vifs commentaires. Aussi le tableau ne souleva-t-il +point la tempête et les railleries, comme le +<i>Balcon</i> du Salon précédent; d'ailleurs il ne plut à +personne et ne reçut qu'un accueil froidement +méprisant.</p> + +<p>Entre les deux tableaux exposés annuellement +par Manet, il y en avait toujours un qui attirait +<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> +plus spécialement les regards, devant lequel la +foule se tenait plus compacte, et cette année-ci ce +fut le <i>Portrait de M<sup>lle</sup> E. V.</i> (Eva Gonzalès). Manet +a peint en M<sup>lle</sup> Gonzalès la seule élève qu'il ait +réellement eue et qu'il ait à peu près entièrement +formée. Je dis à peu près, parce que la jeune fille, +avant de se mettre sous sa direction, avait déjà +reçu certaines leçons du peintre Chaplin. C'était +une personne d'une beauté éclatante, à la Marie-Thérèse, +fille d'Emmanuel Gonzalès, romancier et +secrétaire de la Société des gens de lettres. Elle +devait épouser le graveur Guérard et mourir toute +jeune de suites de couches. Elle était parvenue assez +rapidement, sous la direction de Manet, à peindre +d'une manière vigoureuse, mais elle n'a pu produire +que quelques œuvres avant de mourir.</p> + +<p>Eva Gonzalès avait été représentée par Manet de +grandeur naturelle, assise devant un chevalet, peignant +un bouquet de fleurs, vêtue d'une robe +blanche: le fond était en gris clair et par terre +s'étendait un tapis bleu azur. Le tableau se trouvait +donc exécuté en pleine clarté, les couleurs diverses +s'y trouvaient juxtaposées, comme toujours, sans +transition et sans atténuation de demi-tons. Aussi +cet arrangement offusquait-il; les visiteurs le +déclaraient brutal et criard. Il fallait vraiment que +le public, habitué depuis de longues années aux +<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span> +ombres opaques, que les peintres étendaient sur +leurs toiles, se fût fait des yeux d'oiseau de nuit, +pour que ce portrait d'Eva Gonzalès lui déplût. +Si véritablement le tableau était peint tout en clair, +il n'offrait cependant rien de heurté et de violent; +l'ensemble était d'une grande tenue. On me permettra +de reproduire le jugement qu'il me suggérait +dans le moment, que publiait l'<i>Électeur libre</i> du +9 juin 1870: «Nous déclarons, en face de ce portrait, +qu'il nous est absolument impossible de +comprendre ce qui peut exciter ce parti pris de +dénigrement de tout ou partie du public. Le ton de +l'ensemble n'est nullement cru ou criard; tout au +contraire la robe blanche de la jeune fille, d'un ton +éteint, se marie harmonieusement avec le tapis d'un +bleu azuré et avec le fond gris du tableau; la pose +est naturelle, le corps plein de mouvement et quant +aux traits du visage, si on leur retrouve le type +d'une saveur si particulière qui est celui de M. Manet, +ce type est au moins cette fois-ci plein de vie +et ne manque pas d'élégance.»</p> + +<p>Ces réflexions, maintenant que le tableau revu +n'excite plus de désapprobation, peuvent sembler +banales, mais lorsqu'elles parurent, dans un journal +grave, elles firent l'effet de paradoxes. C'est du +reste avec une peine extrême que je les avais fait +accepter et je raconterai comment j'y étais parvenu, +<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span> +ce qui me donnera l'occasion de faire connaître la +conduite que la presse tenait alors à l'égard de +Manet. Tous les ans, lorsque le Salon s'ouvrait, les +journaux illustrés et les feuilles de la caricature, +avant d'avoir rien examiné, se livraient à un débordement +de charges et de dessins grotesques, aussi +offensants que possible. Manet était traité comme le +dernier des rapins, produisant des œuvres simplement +bouffonnes. Les grands journaux se taisaient, +passaient son exposition sous silence ou, s'ils en +parlaient, c'était pour montrer leur supériorité, +pour faire la leçon au peintre et lui enseigner les +règles de son art, qu'évidemment il ignorait. On +voulait bien quelquefois lui reconnaître des dons +naturels, mais pour déclarer aussitôt qu'il en faisait +le plus mauvais usage. Telle était l'attitude des +grands journaux, qui se respectaient encore assez +pour ne pas trop s'abandonner aux injures. Mais +dans les autres d'ordre secondaire, où la critique du +Salon était confiée à des écrivains de rencontre ou +aux premiers venus, on se livrait aux attaques les +plus grossières. Le pire des malfaiteurs eût pu à +peine exciter une poursuite aussi féroce, répétée +d'année en année.</p> + +<p>Parmi les amis de Manet, cette conduite de la +presse causait une colère sans mélange. Le public, +on n'en parlait pas, on ressentait pour sa stupidité +<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> +un tel mépris. Mais ces journalistes, qui faisaient la +leçon aux autres, qui se targuaient auprès de leurs +lecteurs de lumières spéciales et qui, incapables de +compréhension, n'étayaient leurs critiques que sur +des insultes! Ceux-là étaient de purs criminels. +Cependant, que faire! Depuis la réprobation que +Zola avait soulevée par ses articles, la presse entière +demeurait fermée. Les directeurs de journaux faisaient +bonne garde et tous les projets nourris autour +de Manet pour s'insinuer dans certaines feuilles +restaient vains.</p> + +<p>J'étais alors lié d'amitié avec les frères Picard. +Ernest Picard, le député, avait fondé avec un groupe +de parlementaires un journal, l'<i>Électeur libre</i>, dont +son frère Arthur était devenu rédacteur en chef. +J'allai trouver ce dernier et je convins avec +lui de faire, pour son journal, le compte rendu +du Salon de 1870. Ma collaboration serait gratuite, +ce qui m'assurerait la liberté entière de mes jugements. +Il ne se doutait point que mon intention fût +de défendre Manet. Deux articles avaient paru, dont +il s'était montré satisfait, mais avant que je n'eusse +écrit le troisième, quelqu'un était allé lui dire qu'il +pouvait s'attendre à ce qu'étant l'ami de Manet, +j'entreprisse son éloge. Un matin, je vois entrer chez +moi Arthur Picard tout effaré, qui me demande si +j'avais réellement l'intention, comme on le croyait, +<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span> +de louer Manet, dans un journal aussi respectable +que le sien, s'adressant à des lecteurs aussi choisis, +etc, etc. Je lui répondis qu'en effet je me proposais +d'écrire un article spécial sur Manet, où, +selon la convention qui m'assurait la liberté de +mes jugements, je dirais de ses œuvres le bien que +j'en pensais. Mon visiteur abasourdi me déclara +alors, que quand nous avions conclu notre arrangement, +il n'avait été question de rien de semblable, +que Manet et sa peinture étaient des choses à part +et qu'il n'avait jamais pu venir à son esprit que, +dans un journal tel que le sien, qui que ce soit +chercherait à en faire l'éloge. Il se refuserait donc à +publier un article qui soulèverait l'indignation de +ses lecteurs. Après altercation, aucun de nous ne +voulant céder, je lui dis que je renonçais à continuer +la critique du Salon et qu'il eût à en charger qui +bon lui semblerait. Quand il vit que le Salon commencé +allait rester interrompu, après deux articles +qui annonçaient une suite, il fut obligé de se +radoucir. Bref, nous transigeâmes. Il accepterait +l'éloge, à condition qu'il fût tellement atténué et +enveloppé de circonlocutions que les lecteurs n'en +fussent pas trop offensés. J'écrivis mon article sur +ces données et il l'inséra dans son journal.</p> + +<p>Le Salon de 1870 contenait un tableau important +que Fantin-Latour exposait sous le titre d'<i>Un atelier +<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span> +aux Batignolles</i>. C'était un de ces arrangements, +tels qu'il en avait déjà peints, comme son <i>Hommage +à Delacroix</i>, où se trouvaient réunis des hommes +pénétrés de goûts communs. L'<i>Atelier aux Batignolles</i> +représentait donc Manet assis devant un +chevalet, en train de peindre et, groupés autour de +lui, les artistes et écrivains qui avaient subi son +influence ou étaient devenus ses défenseurs. On y +voyait figurer Emile Zola, Claude Monet, Renoir, +Bazille, Zacharie Astruc, Maître et Scholderer. Le +tableau attira particulièrement l'attention. Il était +peint dans une note générale grise et dans cette +donnée réaliste, qui se produisant alors comme des +choses neuves, eussent suffi à le faire remarquer. +En outre, il venait offrir au public l'image de ces +hommes révoltés qui l'intriguaient et il éprouvait du +plaisir à pouvoir enfin les connaître. On avait appris +vaguement, par les révélations de la presse, que +dans un certain café des Batignolles, un groupe +d'hommes se réunissait autour de Manet. Or, pour +le public, il ne pouvait se dire et se préparer dans +de telles réunions que des choses bizarres. Les +Batignolles avaient d'ailleurs paru aux Parisiens, +de la ville en bas, un lieu fort bien adapté +à pareille société, car habiter ou fréquenter ce +quartier entraînait presque une idée de ridicule et +donnait matière aux plaisanteries. Le tableau de +<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> +Fantin venant représenter Manet et son groupe dans +un atelier aux Batignolles offrait au public et aux +journalistes le qualificatif qu'ils attendaient en +quelque sorte et qui répondait tout juste à leurs +idées. Aussi Manet et ses amis furent-ils désignés +généralement à ce moment et pendant quelques +années après, comme formant l'école des Batignolles.</p> + +<p>Il n'y a jamais eu d'école des Batignolles. Cette +désignation ne s'est produite et ne s'est appliquée +qu'à faux. Au moment où elle naissait et trouvait +cours, Manet et ses amis ne formaient pas encore +d'école. Manet était en train de produire, selon la +pente de sa nature. Autour de lui s'étaient réunis +des jeunes gens, qui subissaient son influence et +s'appropriaient sa manière de peindre en clair et +par tons tranchés, mais sans pour cela devenir ses +élèves. Ces débutants en étaient eux-mêmes alors à la +période des essais et ce n'est que plus tard, que développés +d'après des tendances communes, ils se distingueraient +assez pour qu'on eût besoin de leur +trouver un nom spécial et alors on les appellerait les +Impressionnistes. Mais en attendant Manet et eux +n'étaient reliés par aucun lien de maître et d'élèves; +ce qui les avait mis et les tenait ensemble était un +commun besoin d'indépendance et de nouveauté.</p> + +<p>Il ne faudrait pas croire non plus, en regardant le +<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> +tableau de Fantin, que les amis de Manet eussent +l'habitude de s'assembler dans son atelier tels qu'ils +y sont représentés. C'était par une licence d'artiste, +pour parvenir à les montrer tous ensemble, que +Fantin avait conçu son groupement, qui n'a jamais +existé que sur la toile. Manet avait bien son atelier +aux Batignolles, mais ce n'était point un lieu de +rencontre. Il était situé dans une maison assez +pauvre de la rue Guyot, une rue écartée, derrière le +parc Monceau. La maison, qui n'existe plus, était +entourée de chantiers, de dépôts de toute sorte, +avec des cours et de grands espaces vides. Ce quartier, +alors peu habité, a été depuis entièrement +transformé.</p> + +<p>L'atelier consistait en une grande pièce, presque +délabrée. On n'y voyait que les tableaux produits, +disposés en piles contre la muraille, avec ou sans +cadres. Comme Manet n'avait encore vendu qu'une +ou deux toiles, son œuvre se trouvait là tout +entière accumulée. Il demeurait fort à l'écart. +Il ne recevait la visite que des amis intimes. +Il se trouvait donc dans les meilleures conditions +pour travailler, aussi a-t-il à ce moment +beaucoup produit. Outre les tableaux exposés aux +Salons, il a encore peint les deux toiles des <i>Philosophes</i>, +des hommes en pied, enveloppés de manteaux +et d'une figure assez résignée pour avoir +<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span> +suggéré le titre. Dans la même donnée, il peignit +encore le <i>Mendiant</i>, un véritable chiffonnier, qu'il +avait rencontré et fait venir à son atelier. Il a tiré +de ce sujet si pauvre en lui-même une de ces harmonies +qui lui étaient propres, en argentant le gris +de la blouse et le bleu du pantalon. Il y peignit aussi +la <i>Joueuse de guitare</i>, une jeune femme vêtue de +rose et de blanc, qui pince de la guitare et dont la +physionomie est d'une saveur particulière. Les +<i>Bulles de savon</i>, un morceau d'une touche sobre et +puissante; un jeune garçon la tête relevée, un vase +d'eau de savon à la main, souffle des bulles dans +l'air.</p> + +<p>En 1867 et 1868, il peignit l'<i>Exécution de Maximilien</i> +qui, avec les généraux Méjia et Miramon, +avait été fusillé à Queretaro, au Mexique, le +19 juin 1867. Cette composition de grande dimension +tient une place importante dans son œuvre. +Elle est unique en son genre. Elle est la seule qui +donne une scène peinte sans avoir été vue. Elle +constitue presque une création de cet ordre, auquel +Manet avait voué une si grande aversion dans +l'atelier de Couture, la peinture d'histoire. L'arrangement +l'occupa pendant des mois. Il s'enquit +d'abord des circonstances et des détails du drame. +C'est ainsi que, selon ce qui a réellement eu lieu, +les trois fusillés sont placés à une distance exceptionnellement +<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> +rapprochée du peloton d'exécution. +Lorsqu'il se crut sûr de son effet, il se mit à peindre +le tableau, en faisant poser une escouade de soldats, +qu'on lui prêta d'une caserne, pour représenter le +peloton d'exécution. Il fit aussi poser deux de ses +amis, en transformant cependant leurs visages, pour +figurer les généraux Méjia et Miramon. La tête de +Maximilien seule a été peinte d'une manière conventionnelle, +d'après une photographie. Une première +composition et même une seconde ne lui ayant +pas paru conformes aux renseignements précis qu'il +avait fini par recueillir, il repeignit l'œuvre une +troisième fois, sous une forme arrêtée et définitive.</p> + +<p>Dans ce même atelier de la rue Guyot, il peignit +encore mon portrait, en 1868. J'eus ainsi l'occasion +de saisir sur le fait les propensions et les habitudes +qui le guidaient dans son travail. Le petit portrait +devait représenter l'original debout, la main gauche +placée dans la poche du gilet, la droite appuyée +sur une canne. Le costume est un «complet» gris, +se détachant sur fond gris. Le tableau était donc +tout entier dans les gris. Mais lorsqu'il eut été +peint, que je le considérais comme terminé d'une +manière heureuse, je vis cependant que Manet n'en +n'était pas satisfait. Il cherchait à y ajouter quelque +chose. Un jour que je revins, il me fit remettre +dans la pose où il m'avait d'abord tenu, et plaça +<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> +près de moi un tabouret, qu'il se mit à peindre, +avec son dessus d'étoffe couleur grenat. Puis il eut +l'idée de prendre un volume broché, qu'il jeta sous +le tabouret et peignit de sa couleur vert clair. Il +plaça encore, par-dessus le tabouret, un plateau de +laque avec une carafe, un verre et un couteau. +Tous ces objets constituèrent une addition de nature +morte, de tons variés, dans un angle du tableau, +qui n'avait aucunement été prévue et que je n'avais +pu soupçonner. Mais après il ajouta un objet encore +plus inattendu, un citron sur le verre du petit +plateau.</p> + +<p>Je l'avais regardé faire ces additions successives +assez étonné, lorsque me demandant quelle en pouvait +être la cause, je compris que j'avais en exercice, +devant moi, sa manière instinctive et comme +organique de voir et de sentir. Évidemment, le +tableau tout entier gris et monochrome ne lui plaisait +pas. Il lui manquait les couleurs, qui pussent +contenter son œil, et ne les ayant pas mises d'abord, +il les avait ajoutées ensuite sous la forme de nature +morte. Ainsi cette pratique des tons clairs juxtaposés, +des «taches» lumineuses qu'on lui reprochait +comme un «bariolage», qu'on l'accusait d'avoir +adoptée délibérément pour se distinguer quand +même de tous les autres, était, dans les profondeurs +de l'être, l'instinct le plus franc, la manière la plus +<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> +naturelle de sentir. Mon portrait n'avait été fait que +pour lui et pour moi, je n'avais aucune idée de +l'exposer et, en le peignant tel qu'il l'avait successivement +complété, je puis certifier qu'il n'avait +pensé qu'à se satisfaire lui-même, sans aucun souci +de ce qu'on pourrait en dire.</p> + +<p>En examinant depuis ses tableaux, à la lueur que +le complément apporté à mon portrait m'avait +donnée, j'ai retrouvé partout cette même pratique +d'addition de parties claires, où il surélève, pour +ainsi dire, la note du coloris, à l'aide de quelques +tons tranchés et à part des autres. C'est ainsi que +dans le <i>Déjeuner sur l'herbe</i>, se trouvent répandus +sur le sol les accessoires multicolores. C'est ainsi +que dans l'<i>Olympia</i>, il a mis le gros bouquet de +fleurs variées et le chat noir contre les blancs du +lit. C'est ainsi que dans son tableau l'<i>Artiste</i>, conçu +précisément dans une note générale grise, comme +mon petit portrait, il a peint, par derrière le personnage +debout, un chien dons les tons clairs et en +lumière. Par là s'explique son goût pour les natures +mortes, qu'il place, comme accessoires ou comme +fond, dans des œuvres où il semble que d'autres +n'eussent point pensé à les mettre: dans le <i>Portrait +d'Émile Zola</i>, dans le <i>Déjeuner</i>, dans le <i>Bar aux +Folies-Bergère</i>. Elles lui offraient le moyen d'introduire +ces juxtapositions de couleurs vives, qui étaient +<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> +la joie de son œil. De même dans le <i>Balcon</i>, le +balcon vert au premier plan, et, dans l'<i>Argenteuil</i>, +le bleu éclatant du fond, lui fournissent l'occasion +qu'il recherche, d'avoir une note surélevée de couleur, +venant se superposer à la gamme déjà claire de +l'ensemble.</p> + +<p>On comprend dès lors l'opposition que ses œuvres +devaient rencontrer. Elles révélaient une pratique +diamétralement opposée à celle que les autres suivaient, +enseignée et recommandée dans les ateliers. +Les autres atténuaient l'éclat du coloris, fondaient +les tons, enveloppaient les contours d'ombre. Lui +supprimait les ombres, mettait tout en clair, juxtaposait +les tons tranchés et, par-dessus l'ensemble, +plaçait encore quelque note accentuée de couleur. +L'habitude de Manet, en exécutant une œuvre, était +donc d'aller, dans une voie ascensionnelle, vers le +coloris de plus en plus éclatant et les tons de plus en +plus clairs. Mais il y avait si bien là le jeu d'une +propension naturelle, que ce qu'il faisait dans les cas +particuliers, il l'a fait, d'ensemble, à travers le +temps. L'effort qui apparaît dans chaque tableau +pour y mettre plus de clarté s'est retrouvé dans le +développement graduel de l'œuvre. On y reconnaît +la volonté constante d'obtenir un surcroît de clarté; +ce qu'il a en effet réalisé, puisque des débuts à la +fin, ses productions rangées chronologiquement +<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> +laissent voir une marche ininterrompue vers un +éclat de plus en plus grand et une lumière de plus +en plus vive.</p> + +<p>S'il avait rejeté la manière traditionnelle de distribuer +l'ombre et la lumière, pour suivre un système +de coloris propre, il agissait avec la même indépendance +en procédant à la facture du tableau. Il se +comportait alors avec une telle hardiesse, qu'on +peut dire qu'il entrait dans son travail une grande +part d'impulsion et qu'il ne connaissait point le +métier fixe. Les peintres, en général, ont leur chemin +tracé. Les sujets qu'ils abordent sont strictement +définis. Ils en écartent ce qui sort des limites marquées. +Ils peignent dans leurs ateliers, où l'arrangement +des lumières leur est connu. Ils savent quelle +pose ils donneront à leurs modèles ou, s'ils se permettent +un arrangement nouveau, ils en scrutent +d'abord les parties par des dessins ou des études, de +manière à s'assurer que les difficultés ne seront pas +trop grandes ou, s'ils en découvrent de telles, de +manière à les éliminer. Ainsi précautionnés, ils se +mettent à l'œuvre et, comme ils ont d'ailleurs pour +la plupart un métier convenable et une pratique +transmise, ils exécutent sans difficulté et font l'admiration +de ceux qui les regardent peindre, à coup +sûr et avec une réussite certaine.</p> + +<p>Manet lui, n'avait pas de cercle circonscrit, il +<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> +peignait indifféremment tout ce que les yeux peuvent +voir: les êtres humains sous tous les aspects, +dans les arrangements les plus divers, le paysage, +les marines, les natures mortes, les fleurs, les animaux, +en plein air ou dans l'atelier. Variant sans +cesse, il ne se tenait point à un sujet une fois réussi +pour le répéter. L'innovation, la recherche perpétuelle +formaient le fond de son esthétique. Son +moyen principal était la peinture à l'huile, mais il +usait aussi de l'aquarelle, du crayon, de la plume, +du pastel et, comme graveur, de l'eau-forte et de la +lithographie.</p> + +<p>Avec ce système de tout peindre, d'employer les +procédés les plus divers, de ne point répéter une +œuvre une fois faite, il ne connaissait pas, lui, les +facilités du chemin battu. Il ne pouvait arriver à +l'exécution semblable et se maintenir dans la régulière +tenue. Pour donner une idée de sa manière +hardie opposée à celles des autres, il faut le comparer +à ce cavalier qui, dans la chasse à courre, se +jette à travers champs, aborde, pour les sauter, tous +les obstacles, haies, murs, rivières et précipices, +pendant que les autres se limitent prudemment à +sauter les moindres et, ensuite, passent par les barrières +ouvertes et finissent sur la grand'route. Évidemment +le premier cavalier, en arrivant au but, +pourra avoir son chapeau bosselé, ses habits foulés, +<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> +il se sera éclaboussé au saut des rivières, peut-être +même aura-t-il vidé un instant les étriers, pendant +que les autres demeureront corrects, sans avoir subi +de déconvenue. Mais c'est celui qui s'est lancé à travers +champs qui est le grand cavalier, et c'était +Manet qui, avec son système d'aborder n'importe +où, n'importe comment, n'importe quel sujet, était, +parmi les autres, le véritable, le grand artiste.</p> + +<p>C'est ce que ne savaient point reconnaître le +public et la plupart des critiques qui, gardant leur +admiration pour les peintres sages de la tradition, +ne voyaient en Manet qu'un artiste sans méthode et +déréglé. Un des critiques célèbres du temps, Albert +Wolff, le chroniqueur du <i>Figaro</i>, entretenait, en +particulier, de telles pensées et il lui arriva, à +quelques années du moment où nous sommes, un +accident qui peut servir à montrer avec quelle +légèreté et quelle incompétence les journalistes formaient +leurs jugements.</p> + +<p>Wolff passait son temps, comme tant d'autres, à +recommander à l'admiration publique de ces médiocres, +qui n'ont rien laissé et dont le nom est +déjà oublié, et alors que, par fortune, il rencontrait +en Manet l'homme si rare qui crée et qui invente, +il n'avait pour lui que du dédain. Ayant cependant +fait sa connaissance, il était allé le voir dans son +atelier. Manet lui avait proposé de peindre son portrait. +<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span> +Il avait accepté. Manet l'avait alors fait asseoir +comme à la renverse, dans un fauteuil recourbé, à +balançoire. La pose offrait des difficultés d'exécution +à prévoir, entraînant à des longueurs qui eussent +peut-être porté d'autres à l'écarter. Mais Manet +n'éprouvait jamais de tels soucis. Après avoir conçu +un arrangement quel qu'il fût, il se mettait à +l'œuvre. Il avait donc commencé à peindre Wolff et, +selon sa manière hardie d'attaquer le morceau, il +avait jeté par places sur la toile les plaques et les +taches de couleur, pour revenir de nouveau sur +chaque partie et, par additions successives, mener +l'ensemble au point d'achèvement qu'il jugerait +convenable. Mais Wolff n'avait probablement jamais +vu peindre de la sorte et comme à la troisième ou +quatrième séance le portrait, loin d'être achevé, +conservait de ces parties tout juste indiquées, il +exprima à ses amis, par la ville, son étonnement que +Manet, qu'il avait cru devoir produire ses œuvres +avec facilité, de premier jet, fût, au contraire, un +homme qui tâtonnait et auquel l'achèvement d'un +tableau demandait beaucoup de temps. Ce n'était +donc, comme il l'avait toujours pensé, qu'un artiste +fort incomplet, ignorant, à vrai dire, son métier.</p> + +<p>Manet auquel ces propos furent rapportés en fut +très mécontent. Le portrait ne fut point continué. +Retrouvé après la mort de Manet dans l'atelier, il +<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span> +fut remis par la famille à Wolff. Il subsiste, il a fait +partie de la vente de Wolff après décès. Il est en +effet inachevé et, par places, n'est qu'indiqué. Mais +tel quel, il révèle le maître. Seul un homme connaissant +toutes les ressources de son art a pu mettre +ainsi, du premier jet, toutes les parties à leur place +et fixer, dès l'état d'esquisse, une tête aussi vivante +et aussi superbe d'expression. Cette œuvre vient de +la sorte nous révéler le peu de valeur d'Albert Wolff +comme critique d'art.</p> + +<p>Le Salon de 1870 était récemment fermé quand +éclata la guerre franco-allemande, suivie de l'invasion +et du siège de Paris. Le groupe d'hommes +formé autour de Manet, qui se réunissait au café +Guerbois, se dispersa. Les uns s'en allèrent avec leur +famille en province, d'autres devinrent soldats, +comme Bazille, que Fantin-Latour avait placé au +premier plan de son <i>Atelier aux Batignolles</i> et qui +devait être tué à la bataille de Beaune-la-Rollande. +Ceux qui restèrent à Paris entrèrent, à divers titres, +dans la garde nationale ou dans ces fonctions que +les besoins nouveaux nés du siège faisaient créer. Il +ne fut plus question pour personne de poursuites +littéraires ou artistiques. Manet ferma son atelier aux +Batignolles, qu'on supposait pouvoir être atteint +par le bombardement. Il déménagea ses tableaux. Il +devint officier d'état-major de la garde nationale. +<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span> +Dépourvu de connaissances militaires, il n'était +désigné par aucune aptitude spéciale pour tenir un +poste quelconque. Mais il faisait comme tout le +monde, acte de dévouement, il revêtait l'uniforme, +et quoique son service ne fût généralement que +nominal, il assista à la bataille de Champigny et y +porta des ordres dans le rayon du feu.</p> + +<p>Devenu officier d'état major, il avait pour chef +Meissonier, colonel dans le corps de l'état-major. Il +n'y avait jamais eu entre eux la moindre relation, +placés qu'ils étaient aux deux pôles de l'art. Voilà +que le service militaire les rapprochait tout à coup, +et mettait l'un, artiste jeune et combattu, sous les +ordres de l'autre, en pleine gloire et supérieur par +l'âge et le grade. Manet qui avait la vieille urbanité +française dans les moelles et était extrêmement sensible +aux procédés fut très froissé de la manière +dont Meissonier le traita, affectant, à son égard, +une sorte de formalisme poli, mais d'où toute idée +de confraternité était bannie. Meissonier ne parut +jamais savoir qu'il fût peintre. Manet devait se souvenir +de ce traitement, et quelques années après il y +répondit. Meissonier exposait chez Petit, rue Saint-Georges, +son tableau de la <i>Charge des cuirassiers</i>, +qu'il venait de peindre. Manet alla le voir. Sa venue +excita tout de suite l'attention des visiteurs, qui se +groupèrent autour de lui, curieux de savoir ce qu'il +<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> +pourrait dire. Il donna, alors son opinion. «C'est +très bien, c'est vraiment très bien. Tout est en acier, +excepté les cuirasses.» Le mot courut Paris.</p> + +<p>Dans beaucoup de familles, on avait, avant l'investissement +de Paris, fait partir les femmes, les enfants +et les vieillards pour diminuer d'autant les bouches +à nourrir, les hommes valides étaient seuls restés. +La mère et la femme de Manet s'étaient ainsi +réfugiées à Oloron, dans les Pyrénées. Après le +siège, il alla les rejoindre. Il reprit ses pinceaux, +dont il ne s'était pas servi depuis des mois, pour +peindre diverses vues à Oloron et à Arcachon et le +<i>Port de Bordeaux</i>. Il a très bien rendu dans ce dernier +tableau le fouillis des navires à l'ancre et donné +l'aspect d'un grand port.</p> + +<p>Rentré à Paris avant la fin de la Commune, il put +assister à la bataille qui s'engagea dans les rues +entre l'armée de Versailles et des gardes nationaux +fédérés. Il a comme synthétisé, dans une lithographie, +la <i>Guerre civile</i>, l'horreur de cette lutte et +de la répression qui la suivit.</p> + +<p class="p4"><a name="Page_126" id="Page_126"></a> +<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span></p> + +<h2>LE BON BOCK</h2> +<p><a name="Page_128" id="Page_128"></a> +<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span></p> + +<h3>VIII</h3> + +<h4>LE BON BOCK</h4> + +<p class="p2">Le siège de Paris et l'insurrection de la Commune, +qui n'avait été vaincue qu'à la fin de mai, avaient +amené une telle perturbation dans l'existence nationale, +qu'en 1871 il ne put y avoir de Salon. Mais +lorsque la paix à l'extérieur comme à l'intérieur fut +rétablie, une sorte d'émulation générale porta tout +le monde à se remettre au travail et aux affaires, +afin de se relever des désastres. Manet vit venir à ce +moment, pour la première fois, un acheteur important. +Il avait prié Alfred Stevens de l'aider à placer +quelques tableaux et lui en avait remis deux à cet +effet, une nature morte et une marine. Stevens les +<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> +avait montrés à M. Durand-Ruel qui, comme marchand, +commençait à acheter les productions de la +nouvelle école. C'était un connaisseur capable d'apprécier +les œuvres d'après leur mérite intrinsèque, +il avait donc pris les deux tableaux. Puis, satisfait +de cette première affaire, il était allé presque aussitôt +trouver Manet et, faisant chez lui un nouveau choix, +avait ainsi acquis, en janvier 1872, un total de vingt-huit +toiles, pour 38.600 francs. Cette vente devait +réjouir Manet et enthousiasmer les jeunes peintres +ses amis. Il semblait qu'un vent favorable fût venu +tout à coup enfler les voiles et que le temps des difficultés +fût passé. Ce n'étaient là que des illusions.</p> + +<p>M. Durand-Ruel avait fait un coup d'audace, un +acte téméraire, en achetant les œuvres d'un peintre +aussi généralement réprouvé que Manet. Rien ne lui +servit de vouloir en forcer la vente. Elles lui restèrent +sur les bras. En se faisant l'introducteur et le +représentant d'une école nouvelle honnie de presque +tous, il souleva contre lui le plus grand nombre des +collectionneurs, les autres marchands et même les +critiques et la presse. A partir de ce moment, il dut +cesser d'être neutre, pour devenir partisan, multiplier +les achats et prendre part ainsi, comme bailleur +de fonds, au combat que Manet et ses amis poursuivaient +pour se faire accepter. Il eut à connaître lui +aussi ces déceptions qui, à chaque occasion où il +<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> +croyait toucher au succès, le lui montraient, s'évanouissant, +pour devenir d'une réalisation de plus en +plus problématique. Et ce ne fut qu'après de longues +années de sacrifices pécuniaires, l'ayant fait passer +par de véritables crises d'argent, qu'il devait enfin +pouvoir obtenir la juste rémunération de ses longs +efforts et de sa mise de fonds.</p> + +<p>1872 vit reprendre la tenue des Salons annuels, +interrompue en 1871. Le Salon de cette année attira +d'autant plus l'attention que beaucoup y apparaissaient +avec des envois qui portaient la marque de +l'époque tragique que l'on venait de traverser. +Cependant, Manet ne se trouva point prêt à exposer +des œuvres nouvelles. Il envoya un tableau peint +en 1866, mais alors représentant une action militaire, +qui, après la terrible guerre dont on sortait, +prenait comme un caractère d'actualité. C'était le +<i>Combat du Kearsage et de l'Alabama</i>. Le <i>Kearsage</i> +de la marine des États-Unis avait coulé en 1864, +en vue de Cherbourg, le corsaire des États Confédérés +du Sud: l'<i>Alabama</i>. L'<i>Alabama</i> s'était longtemps +tenu réfugié à Cherbourg pour éviter d'être +pris ou détruit par le <i>Kearsage</i>, beaucoup plus fort +que lui, mais enfin le capitaine Semmes, qui le +commandait, lassé de rester bloqué, s'était résolu à +se mesurer avec l'adversaire, quels que fussent les +risques. Le combat avait eu cette particularité, +<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span> +qu'annoncé d'avance, il avait pu se livrer en présence +d'un certain nombre de navires et de bateaux +tenus à portée. Manet, informé à temps, venu à +Cherbourg, en avait été lui-même spectateur sur +un bateau pilote. C'était donc une scène vue qu'il +avait représentée. Il connaissait très bien la mer, +pour avoir été quelque temps marin dans sa jeunesse +et, lorsqu'il l'a peinte, il l'a généralement +montrée comme une plaine qui s'élève vers l'horizon, +ce qui est bien en effet l'apparence qu'elle +prend, quand on la regarde des grèves ou d'un +bateau, à raz l'eau.</p> + +<div class="p2 figcenter" style="width: 400px;"> +<img src="images/illus_132.jpg" width="400" height="269" +alt="LA PARISIENNE 1" title="" /></div> +<p class="center"><span class="smcap"><b>LA PARISIENNE (PREMIER ÉTAT)</b></span></p> + +<p>Manet avait représenté, dans son <i>Combat du Kearsage +et de l'Alabama</i>, la plaine liquide montant +vers l'horizon, où les deux navires enveloppés d'un +nuage de fumée se combattaient; l'<i>Alabama</i> vaincu +s'abîmait sous l'eau. Cette façon de peindre une +marine avait, au Salon, déconcerté le public qui, +habitué à censurer Manet, s'était une fois de plus +mis à l'accuser d'excentricité voulue. Cependant le +tableau, très simple de facture, d'un ton presque +uniforme, n'avait point trop excité l'hostilité. Plusieurs +critiques et un certain nombre de connaisseurs +avaient même trouvé à la scène un caractère de +grandeur. Ce tableau était apparu après une interruption +d'une année, où le public n'avait point eu +l'occasion d'examiner des productions de son auteur, +<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span> +il ne causait aucun soulèvement particulier. Une +sorte d'accalmie se faisait donc alors sur le nom de +Manet. Les circonstances se trouvaient ainsi rendues +favorables pour une péripétie qui allait se +produire en sa faveur, au Salon de 1873: il devait y +voir une de ses œuvres séduire le public et recueillir +une louange quasi universelle.</p> + +<p>Il avait envoyé deux tableaux, le <i>Repos</i> et le <i>Bon +Bock</i>. A cette époque, le jour qui précédait l'ouverture +du Salon au public, que l'on appelait du «vernissage», +était réservé à une élite d'artistes, de +critiques, de connaisseurs, de gens de lettres et de +gens du monde. Ces visiteurs triés, étant allés, +comme toujours, voir les tableaux de Manet, avaient +été séduits, à première vue, par le <i>Bon Bock</i>. Ils +l'avaient tout de suite tenu pour une œuvre excellente. +A la fin de la journée du «vernissage», les +artistes, les critiques, les amis des peintres avaient +coutume de se grouper dans le jardin du Palais de +l'Industrie, réservé à l'exposition de la sculpture. +Là on se communiquait les uns les autres ses premières +impressions et, à la sortie, il s'était prononcé +des jugements, qui se répandaient au loin et +devaient être reproduits par la presse. Dans cette +sorte d'aréopage, on avait ratifié l'opinion favorable, +d'abord formée sur le <i>Bon Bock</i> à travers les salles, +on était convenu que Manet venait de peindre un +<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span> +très bon tableau. Ce jugement du public d'élite, +propagé par la presse, fut accepté et partagé ensuite +par le grand public des jours suivants, et les visiteurs, +jusqu'à la clôture du Salon, éprouvèrent un +grand plaisir à regarder ce <i>Bon Bock</i>. Ils déclaraient +que Manet venait enfin de s'amender et de produire +une œuvre que l'on pût louer.</p> + +<p>Le tableau ainsi goûté était un portrait du graveur +Belot, naguère assidu au café Guerbois. Il était +représenté en buste, de face, de grandeur naturelle, +sa pipe à la bouche, qu'il tenait d'une main, pendant +que dans l'autre, il avait un verre de bière, un bon bock. +Belot, doué d'une mine fleurie, semblait sourire, +sur la toile, à ceux qui venaient le regarder. +Dès qu'on arrivait devant, on se sentait agréablement +pris par ce gros réjoui, et on lui rendait son +bon accueil en cordialité. Captivés ainsi d'abord, il +n'y avait ensuite aucune particularité de facture qui +pût offusquer. Le personnage se détachant sur un +fond gris, coiffé d'une sorte de bonnet de loutre, +vêtu de gris, n'offrait aucune de ces juxtapositions +de couleurs vives, capables d'irriter. C'est ainsi que +l'élite, la presse, le grand public, saisis d'abord par +le côté attrayant du sujet et n'y trouvant ensuite +aucune de ces particularités qui pussent les heurter, +se déclaraient cette fois-ci pleinement satisfaits +d'une œuvre de Manet. +<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span></p> + +<p>La popularité du <i>Bon Bock</i>, assurée dès le premier +jour, ne fit ensuite que s'accroître. Le tableau fut +reproduit de toutes les manières, les revues de +théâtre, à la fin de l'année, en firent un de leurs +épisodes sensationnels et un dîner, créé sous son +nom par des artistes et des gens de lettres, d'abord +présidé par l'original, par Belot, devait durer après +sa mort.</p> + +<p>Cette survenue d'un tableau que l'on vantait +permit à la presse et au public de revenir momentanément, +envers Manet, à de meilleurs sentiments. +Des critiques firent l'aveu que, dans leurs violences +et leurs mépris, ils s'étaient peut-être laissé entraîner +trop loin. Mais critiques et public étaient +surtout d'accord pour se féliciter eux-mêmes d'avoir +longtemps pensé et dit, que toutes ces violences, ce +choix de motifs singuliers, ce «bariolage», dont +Manet les avait offensés, n'étaient de sa part qu'un +dévergondage de jeunesse, qu'un moyen violent d'attirer +l'attention, et qu'enfin viendrait un moment où +il se mettrait à peindre selon les règles, comme les +autres. Ils voyaient le changement attendu se produire +avec le <i>Bon Bock</i>, et le tableau leur plaisait +d'autant plus, qu'ils les laissait contents d'eux-mêmes, +pour avoir montré de la sagacité. Ce jugement +des critiques et du public n'était que le produit +de la pure imagination. Manet, en peignant +<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> +son <i>Bon Bock</i>, avait agi avec sa naïveté de facture +et sa franchise ordinaires. Si le tableau se trouvait +favorablement accueilli au contraire des autres, la +rencontre ne venait que de circonstances fortuites. +Il ne s'était nullement douté qu'il produisait, en +l'exécutant, une œuvre qu'on jugerait adoucie, qui +plairait par exception, et il demeurait tout surpris +du succès.</p> + +<p>Parmi ceux qui louaient le <i>Bon Bock</i>, il y avait +aussi certains connaisseurs, qui expliquaient que les +qualités du tableau étaient dues à l'influence de Frans +Hals. Manet était allé, en 1872, faire un voyage en +Hollande, il avait revu les Frans Hals de Harlem, +qui l'avaient si vivement frappé dans sa jeunesse. +De retour à Paris, l'idée lui était venue, en souvenir, +de peindre Belot, un verre de bière à la main, +et la pose du personnage coupé à mi-corps et contenu +dans un cadre restreint, une manière qui ne +lui appartenait pas précisément, avait pu lui venir +aussi comme réminiscence.</p> + +<p>Il était donc certain qu'un connaisseur, devant le +<i>Bon Bock</i>, pouvait penser à Frans Hals. Mais les ressemblances +ne consistaient qu'en rapports de surface, +qu'en imitations de pose. Comme facture et +comme touche, l'œuvre était aussi personnellement +de Manet que n'importe quelle autre qu'il eût +peinte. Cette volonté d'appuyer sur les ressemblances +<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> +qui pouvaient exister entre le <i>Bon Bock</i> et les buveurs +de Frans Hals pour les signaler au public n'était, de +la part de plusieurs, qu'une manière détournée de +continuer à combattre Manet, en donnant à entendre +qu'il ne savait peindre une œuvre acceptable qu'en +s'inspirant d'un autre. Alfred Stevens s'était fait +comme le truchement de ceux-là, en disant de Belot, +le verre à la main: «Il boit de la bière de Harlem.» +Le mot fut colporté. Stevens et Manet +étaient depuis longtemps liés ensemble. Ils ne s'influençaient +point comme artistes, leurs talents différaient, +mais ils se voyaient presque chaque jour au +café Tortoni. Manet, froissé d'être ainsi desservi +par un ami, trouva l'occasion de lui rendre la monnaie +de sa pièce. Stevens, à quelque temps de là, +exposait, chez un marchand de la rue Laffitte, un +tableau qu'il venait de peindre. Une jeune dame en +costume de ville s'avançait le long d'un rideau qu'elle +semblait vouloir entr'ouvrir, pour entrer par derrière +dans un appartement. Stevens avait peint, par fantaisie, +à côté d'elle, sur le tapis, un plumeau à épousseter. +Manet dit alors de la dame, à la vue du plumeau: +«Tiens! elle a donc un rendez-vous avec le +valet de chambre?» Stevens fut encore plus froissé +du mot de Manet que celui-ci ne l'avait été du sien. +Ils restèrent après cela assez longtemps en froid.</p> + +<p>Cependant, il y avait au Salon de 1873 un autre +<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> +tableau de Manet, le <i>Repos</i>, exposé en même temps +que le <i>Bon Bock</i>, mais celui-là ne rencontrait +aucune faveur. Il était au contraire traité avec l'habituelle +raillerie qui accueillait les œuvres de son +auteur. Le <i>Repos</i> représentait une jeune femme +vêtue de mousseline blanche, en partie assise, en +partie étendue sur un divan, les deux bras jetés de +chaque côté d'elle sur les coussins. Il avait été peint +en 1870 et M<sup>lle</sup> Berthe Morisot avait servi de modèle. +L'originalité de Manet s'y déployait sans réserve. +Dans un temps où l'on parlait toujours d'idéal, où +l'on prétendait qu'une création artistique devait être +idéalisée, c'était une œuvre qui renfermait une part +certaine d'idéalisation. La jeune femme avec son +visage mélancolique et ses yeux profonds, avec son +corps souple et élancé, à la fois chaste et voluptueux, +donnait la représentation idéalisée de la +femme moderne, de la Française et de la Parisienne. +Mais le public et les critiques étaient alors +incapables de découvrir l'idéal lorsqu'il se rencontrait +allié à la personnalité, car, à leurs yeux, il ne +pouvait exister que sous des formes convenues et +déterminées.</p> + +<p>C'est-à-dire que, dans le culte voué à la Renaissance +italienne, on en était arrivé à croire que la +beauté, l'idéal, l'art lui-même dépendaient de certaines +observances et étaient liés à des types particuliers. +<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> +Dans ces idées on croyait pouvoir conserver +indéfiniment, par l'étude, la valeur que certaines +formes avaient reçue à l'origine d'artistes réellement +inventeurs. Alors les uns après les autres, de +maîtres en élèves, on s'imaginait que parce qu'on +saurait dessiner les mêmes contours et peindre des +figures analogues, on perpétuerait les créations +initiales. Il eût suffi, dans ce cas, de posséder la +faculté d'assimilation, d'être habile à imiter, pour +parvenir au génie et se hausser à son niveau. Mais +ces formes de l'art traditionnel, où l'on prétendait +maintenir l'idéal, sous la répétition d'hommes médiocres, +avaient à la fin perdu toute valeur. Elles +n'avaient plus ni souffle, ni vie, et à plus forte +raison ni poésie, ni idéal, car la poésie et l'idéal, +comme le parfum de la fleur, ne peuvent être séparés +de la vie. Ils ne sont attachés à aucune forme +particulière, ils ne dépendent d'aucune esthétique +spéciale, mais peuvent apparaître dans les conditions +les plus diverses. Il leur faut seulement, pour +se manifester, l'intermédiaire du véritable artiste, +de l'homme heureusement doué, de l'inspiré, du +sensitif qui, devant les choses, voit se former en lui +des images qui acquièrent des formes embellies, des +contours annoblis, un coloris plus éclatant, toute +une parure d'idéalisation.</p> + +<p>La tradition, quel qu'ait été le génie initial, ne +<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> +peut rien transmettre de grand. Les écoles traditionnelles +finissent toutes immanquablement par le pastiche +et l'anémie. L'artiste qui pourra produire des +formes annoblies, des types véritablement idéalisés, +sera seul celui qui se remettra en face de la nature +et de la vie, pour les rendre à nouveau, d'une manière +originale. Manet regardait les hommes de son +temps, les êtres vivants autour de lui, il leur trouvait +leur beauté propre et la faisait ressortir. Quand +il peignait un gros buveur, il lui donnait la gaîté, la +face réjouie, les yeux noyés, que comportait sa +nature; quand il peignait une jeune femme distinguée, +il la douait du charme et de la grâce, qui sont +l'apanage de son sexe, Mais ce qui est bien fait pour +montrer combien le public et avec lui les critiques +de la presse au jour le jour, sont incapables de jugements +suivis et d'appréciations sérieuses, c'est +qu'eux tous qui, depuis dix ans, poursuivaient Manet +d'outrages, comme une sorte de barbare contempteur +de tout idéal, voué à un grossier réalisme, se +prenaient tout à coup à louer une de ses œuvres, le +<i>Bon Bock</i>, qui, selon leur esthétique et d'après leurs +dires, était, de toutes, celle qu'ils auraient surtout +dû repousser: un buveur rubicond, avec une large +panse, fumant sa pipe, le verre à la main. Et pendant +qu'ils admiraient cette œuvre particulière, que +leurs déclarations antérieures eussent dû les +<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span> +amener à flétrir, ils raillaient et bafouaient, en continuation +de leur ancienne pratique, le <i>Repos</i>, une +jeune femme distinguée, élégante, aux yeux pleins +d'un charme profond, un type féminin véritablement +idéalisé.</p> + +<p>En somme, ce qui se produisait à l'occasion de +Manet était d'ordre naturel; la conduite que l'on +tenait envers lui est celle que l'on a partout tenue +envers les novateurs, qui viennent s'opposer aux +modes transmis pour leur en substituer d'autres. On +commençait par l'injurier, par repousser ses productions +en bloc, comme venues d'une esthétique +monstrueuse et d'un travail grossier, mais tout en +les méprisant, on allait les regarder chaque année, +on stationnait devant, on se familiarisait de la sorte +inconsciemment avec elles. Les traits par lesquels +elles se rapprochaient le plus des autres se faisaient +alors peu à peu accepter.</p> + +<p>C'est de là que venait le succès du <i>Bon Bock</i>. Le +tableau ne comportant pas, par son arrangement, +ces côtés d'originalité absolue contre lesquels on se +soulevait, on se laissait aller exceptionnellement à le +louer. Selon la règle, on se prenait d'abord à goûter +l'art de Manet, par celle de ses œuvres où le caractère +propre était mitigé, où l'audace manquait par +hasard ou bien se trouvait voilée. La grande originalité +n'est jamais admise qu'à la longue. Que se +<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span> +passe-t-il lorsqu'un peintre se développe? Les œuvres +du début qui, à leur apparition, ont été critiquées et +méprisées, dix ans après, quand leur auteur a +accentué sa manière, sont déclarées excellentes, +pour servir à attaquer les nouvelles, qu'on ne louera +à leur tour que beaucoup plus tard.</p> + +<p>Le temps est un intermédiaire essentiel. Combien +parmi les plus grands, ont travaillé et produit toute +leur vie, sans être réellement appréciés et dont les +œuvres capitales n'ont obtenu la reconnaissance que +longtemps après leur mort! Rembrandt a vu vendre +son mobilier et ses collections à l'encan, pour procurer +quelques milliers de florins à ses créanciers, +que son travail ne pouvait leur obtenir. Il est mort +ensuite obscurément, si bien que les derniers temps +de sa vie sont entourés d'incertitude. Et en France, +à Paris, parmi les toiles que l'on possédait de lui, se +trouvait un <i>Saint-Mathieu</i>, puissant au suprême +degré et qui par là même déplaisait. On le laissait +dans l'ombre, pour lui préférer des œuvres plus +douces; les critiques qui écrivaient des livres sur le +maître, il n'y a encore que quelques années, en +parlaient sous réserves. On y est venu à ce <i>Saint-Mathieu</i> +et à l'ange qui l'inspire, on a enfin su les +apprécier, on les a mis à une place d'honneur au +Louvre, mais alors que depuis deux cent trente ans +celui qui les avait peints était mort.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span> +Manet, quelque temps après le siège, avait dû +abandonner son atelier de la rue Guyot, la maison +ayant été démolie. Il était alors venu s'établir dans +une vaste pièce, une sorte de grand salon, à l'entresol, +4, rue de Saint-Pétersbourg, près de la place +de l'Europe. Il ne se trouvait plus là à l'écart, mais +en plein Paris. Aussi la solitude dans laquelle il +avait précédemment vécu et travaillé prit-elle fin. Il +reçut les visites plus rapprochées de ses amis. Il +fut aussi fréquenté par un certain nombre de femmes +et d'hommes faisant partie du Tout-Paris, qui, +attirés par son renom et l'agrément de sa société, +venaient le voir et, à l'occasion, consentaient à lui +servir de modèles. Avec son désir de rendre la vie +sous tous ses aspects, il put alors aborder des sujets +absolument parisiens, qui lui étaient interdits dans +son isolement de la rue Guyot. C'est ainsi qu'il +peignit en 1873 son <i>Bal masqué</i> ou <i>Bal de l'Opéra</i>, +un tableau de petite dimension, qui lui prit beaucoup +de temps. A proprement parler, ce n'est pas le bal +de l'Opéra qui est montré, puisque la scène ne se +passe pas dans la salle, lieu de la danse, mais dans +le pourtour derrière les loges. Les personnages sont +surtout des hommes en habit et en chapeaux à haute +forme, assemblés avec des femmes en domino noir. +Le ton du tableau est donc d'un noir presque uniforme +et il a fallu une singulière sûreté de coup d'œil pour +<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span> +empêcher l'absorption des détails par le fond monochrome. +Sur l'ensemble des costumes noirs, se +détachent cependant quelques femmes travesties et, +par elles, des couleurs vives viennent mettre des +notes d'éclat et écarter la monotonie.</p> + +<p>Selon son habitude de choisir ses modèles dans la +classe même des gens à représenter, les personnages +de son <i>Bal de l'Opéra</i> furent pris parmi les hommes +du monde ses amis. Ils durent venir, par groupes +de deux ou trois ou isolément, en habit noir et en +cravate blanche, poser dans son atelier. Il fit entrer +ainsi dans son assemblage: Chabrier le compositeur +de musique, Roudier un ami de collège, Albert +Hecht un des premiers amateurs qui eût acheté de +sa peinture, Guillaudin et André deux jeunes +peintres, un colonel en retraite, etc. Il tenait à +s'assurer des types divers et à ce que, dans leur +variété, ils conservassent leur physionomie et leurs +allures propres. Les hommes, par exemple, ont leurs +chapeaux placés sur la tête de la façon la plus +diverse. Ce n'est point là le résultat d'un arrangement +fantaisiste, mais bien de la manière dont tous +ces hommes se coiffaient réellement. Il leur disait +en effet: «Comment mettez-vous votre chapeau, +sans y penser et dans vos moments d'abandon? eh +bien! en posant, mettez-le ainsi et non pas avec +apprêt.» Il poussait si loin le désir de serrer la vie, +<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span> +de ne rien peindre de <i>chic</i>, qu'il variait ses modèles, +même pour les figurants de second plan, dont on ne +devait voir qu'un détail de la tête ou une épaule. Il +m'utilisa personnellement, en me prenant une part +du chapeau, une oreille et une joue avec de la barbe. +Celle moitié de visage ne pourrait être aujourd'hui +reconnue et recevoir un nom, mais, au moment où +il la peignait, il trouvait qu'elle animait la scène pour +sa part et qu'elle était très ressemblante.</p> + +<p>Il peignit, à peu près dans le même temps que le +<i>Bal de l'Opéra</i>, la <i>Dame aux éventails</i>. C'est encore +là un tableau parisien. La femme qui a posé était +très connue, pour son originalité de caractère et de +visage. Elle est étendue sur un canapé, vêtue d'un +costume de fantaisie, et autour d'elle, sur la muraille, +sont placés des éventails. Dans le <i>Monde nouveau</i>, en +mars 1874, une revue d'art et de littérature dirigée +par Charles Cros, qui n'a eu que trois numéros, a +paru, sous le titre la <i>Parisienne</i>, un bois dessiné +par Manet, gravé par Prunaire, pour lequel avait +posé la même femme peinte comme la <i>Dame aux +éventails</i>.</p> + +<p>Manet vit venir vers lui en 1873 le poète Stéphane +Mallarmé. La connaissance conduisit promptement +à une vive amitié. Mallarmé devint un de ses +constants visiteurs. Manet devait illustrer plusieurs +de ses ouvrages, le <i>Corbeau</i>, traduit d'Edgar Poe en +<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span> +1875, l'<i>Après-midi d'un Faune</i> en 1876 et peindre +son portrait même en 1877. Le café Guerbois était à +ce moment-là abandonné. Les réunions qui s'y +tenaient avant la guerre n'avaient point été reprises +après. Les assidus du lieu, dispersés, vivaient maintenant +trop loin les uns des autres pour pouvoir se +retrouver fréquemment ensemble. Cependant comme +Manet avait besoin de se rencontrer avec ses amis, +il avait choisi, pour y venir le soir, le café de la +Nouvelle-Athènes sur la place Pigalle, fréquenté par +un monde mélangé d'hommes de lettres et d'artistes, +et là, pendant quelques années, les anciens habitués +du café Guerbois surent se revoir à l'occasion.</p> + +<p>En 1874, Manet envoya au Salon deux tableaux, +le <i>Chemin de fer</i> et le <i>Polichinelle</i>, mais sans +retrouver le succès que le <i>Bon Bock</i> lui avait valu +l'année précédente. Avec son système de peindre +chaque fois devant la nature des scènes nouvelles, il +ne pouvait profiter d'un succès acquis, pour en +obtenir à coup sûr un second. Cet avantage, que +tant d'autres savent s'assurer, lui était, de par son +esthétique, interdit. La plupart, lorsque certains +sujets leur ont gagné la faveur publique, s'y cantonnent +et n'en sortent plus. On a vu ainsi de tout +temps des peintres qui, en se répétant, ont trouvé +les louanges et la fortune. Il leur suffit, pour ne pas +lasser, de varier quelque peu les détails. Public et +<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> +critiques acceptent volontiers cette pratique. Ils +n'ont aucune peine à prendre pour suivre l'artiste, +qui ne se renouvelle point. La connaissance, une +fois liée avec lui, peut se poursuivre indéfiniment +sur le même pied. Le public ne se doutant point que +la répétition, l'imitation de soi-même sont en art +odieuses, puisqu'elles ne peuvent conduire qu'à +l'affaiblissement des effets d'abord produits en +mieux, trouve agréable de n'avoir point à faire cet +effort d'attention, que demande l'examen de sujets +sans cesse renouvelés, comme forme et comme +fond. C'est ainsi que les artistes sages, s'adaptant +au goût moyen, cheminent contents d'eux-mêmes, sûrs +du succès, pendant que les vrais créateurs, tourmentés +du besoin de se renouveler, passent leur vie +à combattre et reçoivent les horions.</p> + +<p>Manet en faisait l'expérience en 1874; après +avoir vu son <i>Bon Bock</i>, l'année précédente, devenir +populaire et lui attirer les louanges, il voyait +maintenant son <i>Chemin de fer</i> ramener les vieilles +railleries. Ce tableau marquait une nouveauté +parmi ses envois au Salon, celle de la peinture +en plein air. Il l'avait exécuté dans un jardinet +placé derrière une maison de la rue de Rome. Le +public et la presse ne s'étaient pas bien rendu +compte, pour en raisonner, qu'il s'agissait d'une +œuvre produite directement en plein air. Ils avaient +<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> +tout simplement, comme d'habitude, été offensés +par l'apparition des couleurs vives, mises côte à +côte, sans interposition de demi-tons ou d'ombres +conventionnelles.</p> + +<p>Au reproche d'être peint dans une gamme trop +vive qu'on faisait au tableau, s'ajoutait celui de +présenter un sujet «incompréhensible». Il n'y +avait en effet, à proprement parler, pas de sujet sur +la toile, les deux êtres qui y figuraient ne se +livraient à aucune action significative ou amusante. +Car le public ne cherche et ne regarde presque jamais +dans une œuvre, que l'anecdote qui peut s'y laisser +voir. Le mérite intrinsèque de la peinture, la valeur +d'art due à la beauté des lignes ou à la qualité de +la couleur, choses essentielles pour l'artiste ou le +vrai connaisseur, restent incompris et ignorés des +passants. Or, Manet avait mis dans son <i>Chemin de +fer</i> deux personnes sur la toile, pour qu'elles y +fussent simplement représentées vivantes. Il agissait +ainsi en véritable peintre et eût pu se recommander +des maîtres hollandais, qui ont si souvent tenu leurs +personnages oisifs, ne se livrant à aucune action +précise. Il avait représenté une jeune femme vêtue +de bleu, assise contre une grille et tournée vers le +spectateur, pendant que près d'elle, debout, une +petite fille en blanc se tenait des deux mains aux +barreaux. Cette grille servait de clôture à un jardinet, +<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span> +dominant la profonde tranchée où passe le +chemin de fer de l'Ouest, près de la gare Saint-Lazare. +Par derrière les deux femmes, se voyaient +des rails et la vapeur de locomotives, d'où le titre du +tableau.</p> + +<p>Le <i>Chemin de fer</i>, le plus important par les dimensions, +était, des deux envois au Salon, celui qui +attirait surtout les regards. L'autre, le <i>Polichinelle</i>, +dans un tout petit cadre, passait presque inaperçu. +Cependant il plaisait assez à ceux qui venaient le regarder +et il devait plaire tout particulièrement à +quelqu'un. M<sup>me</sup> Martinet, appartenant à la riche bourgeoisie +parisienne, était liée avec Manet, qu'elle +recevait assez souvent à dîner. C'était une fête pour +elle que cette venue d'un homme dont la vivacité et +la conversation brillante l'enchantaient. Elle l'avait +en véritable amitié et elle eût bien voulu la lui +témoigner, en lui prenant quelques tableaux. Mais +la bonne dame ne s'y connaissait pas plus que les +autres; elle partageait le sentiment commun sur les +œuvres de Manet, elle les trouvait désagréables. +Elle disait, comme beaucoup de ceux qui rencontraient +le peintre dans le monde: comment peut-il +se faire qu'un homme si distingué peigne d'une +manière si barbare? Enfin, en 1874, arrive le <i>Polichinelle</i> +qui la séduit. Le petit personnage, le chapeau +sur l'oreille, la figure goguenarde, lui paraît +<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> +charmant. Elle s'empresse ne l'acquérir et satisfait +ainsi l'envie qu'elle éprouvait de faire plaisir à son +ami Manet, en lui montrant chez elle une de ses +œuvres.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span></p> +<h2>LE PLEIN AIR</h2> +<p class="p4"><a name="Page_152" id="Page_152"></a> +<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span></p> + +<h3>IX</h3> + +<h4>LE PLEIN AIR</h4> + +<p class="p2">Cependant les artistes que Manet avait attirés vers +lui par son esprit d'innovation s'étaient à ce moment, +en 1874, pleinement développés. Ils avaient +formé un groupe produisant d'après des données +assez neuves, pour qu'on eût senti le besoin de leur +trouver un nom. On les avait alors appelés les +Impressionnistes.</p> + +<p>Les Impressionnistes, qui étaient surtout des +paysagistes, se distinguaient par deux particularités. +Ils peignaient en tons clairs et systématiquement, +en plein air, devant la nature. Ils avaient reçu de +Manet l'exemple de la peinture en tons clairs et ils +<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> +s'étaient mis à travailler en plein air, comme +adoptant une pratique déjà connue au moment où +ils survenaient. On ne saurait dire, en effet, que +l'idée de peindre devant la nature puisse être spécialement +revendiquée par quelqu'un. Il est des +procédés qui ont surgi d'une façon en quelque +sorte spontanée et que l'on voit ensuite s'être généralisés, +sans que l'on puisse trop savoir comment +la chose s'est faite. Mais enfin, s'il fallait absolument +citer des noms, on pourrait faire honneur à +Constable en Angleterre, à Corot et à Courbet en +France, de la coutume de peindre directement en +plein air. Je me rappelle personnellement avoir vu +ces deux derniers, assis l'un près de l'autre dans un +champ et peignant chacun une vue de la ville de +Saintes, ma ville natale. Seulement ils se restreignaient, +en plein air, à des tableaux de petites +dimensions, que l'on n'appelait pas même des +tableaux, mais des études, et leurs œuvres importantes +s'exécutaient à l'atelier.</p> + +<p>Les paysagistes du groupe impressionniste, allant +plus loin que leurs devanciers, avaient généralisé +le procédé de peindre en plein air, en en faisant +une règle absolue. Avec eux, il n'y eut plus de +paysage produit dans l'atelier. Tout paysage, quelle +que fût son importance, ou le temps demandé pour +son exécution, dut être mené à terme directement +<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span> +devant le site à représenter. Les Impressionnistes +sont arrivés de la sorte à obtenir des effets nouveaux +et inattendus. Placés en tous temps, obstinément +devant la nature, ils ont pu saisir, pour les rendre, +ces aspects fugitifs, qui avaient échappé aux autres, +retenus dans l'atelier. Ils ont observé ces différences +considérées par les autres comme négligeables +mais, pour eux, devenues essentielles, +qui existent dans l'aspect d'une même campagne, +par un temps gris ou le plein soleil, par la pluie ou +le brouillard, et aux diverses heures de la journée. +Ils ont recherché les apparences changeantes que la +végétation revêt selon les saisons. L'eau s'est +nuancée, sur leurs toiles, des tons infiniment +variés, que le limon qu'elle entraîne, les bords +qu'elle reflète, l'angle sous lequel le soleil la frappe, +peuvent lui faire prendre.</p> + +<p>Le groupe des premiers Impressionnistes comprenait +Pissarro, Claude Monet, Renoir, Sisley. Ils +étaient animés de pensées communes et, se tenant +très près les uns des autres, ont tous contribué à +l'épanouissement du système et à la découverte des +règles à appliquer. Cependant s'il en est un qui ait +plus particulièrement dégagé les traits propres de +l'impressionnisme, c'est Claude Monet. Plus que +tout autre, en effet, il a su donner à l'aspect fugitif +de l'heure, à l'enveloppe ambiante de lumière, aux +<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> +colorations éphémères des saisons l'importance +décisive dans le rendu de la scène vue. Tellement +qu'avec lui les impressions passagères sont devenues +assez caractéristiques et distinctes pour +former, par elles-mêmes et en elles-mêmes, le +vrai motif du tableau. Personne n'avait donc, +avant lui, poussé aussi loin l'étude des variations +que l'apparence d'une scène naturelle peut offrir. +Aussi, portant sa manière à l'extrême limite de ce +qu'elle peut donner, devait-il peindre les mêmes +meules dans un champ, ou la même façade de +cathédrale à Rouen, un nombre de fois indéterminé, +douze ou quinze fois, sans changer de place et sans +modifier les lignes de fond du sujet, et cependant +en exécutant bien réellement chaque fois un tableau +nouveau. Il s'appliquait seulement à fixer chaque +fois sur la toile un des aspects modifiés, que les +changements de l'heure ou de l'atmosphère avaient +fait prendre au sujet. L'impression ressentie variait +dans chaque cas, et elle était saisie et rendue si +effectivement que, dans chaque cas, elle lui permettait +de produire un tableau différent.</p> + +<div class="p2 figcenter"><img src="images/illus_156.jpg" width="420" height="273" +alt="LA PARISIENNE 2" title="" /></div> +<p class="center"><span class="smcap"><b>LA PARISIENNE (DEUXIÈME ÉTAT)</b></span></p> + +<p>Les Impressionnistes sortis de la période d'essais +étaient arrivés, en 1874, à la pleine conscience +d'eux-mêmes. Ils avaient fait cette année-là, sur le +boulevard des Capucines, une première exposition +d'ensemble de leurs œuvres, qui avait attiré l'attention +<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span> +de la critique et du public. Mais la notoriété +ainsi acquise n'avait eu d'autre résultat, que de +soulever contre eux un immense mouvement de +railleries et d'insultes. L'hostilité témoignée à +Manet, à ses débuts, se reportait maintenant sur les +Impressionnistes. Le peintre impressionniste devenait +à son tour une sorte de paria, contre qui toute +attaque paraissait licite.</p> + +<p>Manet, qui, alors qu'il était universellement méprisé, +avait trouvé des amis dans les hommes +devenus maintenant les Impressionnistes, n'avait +cessé de les suivre et de les encourager. Son intérêt +s'était accru, lorsqu'il avait vu la manière de peindre +en clair, la sienne d'abord, s'étendre sous leur pratique +à de nouveaux domaines et donner naissance, +surtout dans le paysage, à une forme d'art originale. +Aussi rencontraient-ils en lui un ardent défenseur. +Alors qu'il était encore lui-même violemment +attaqué et qu'il avait beaucoup de peine à surmonter +les difficultés qui l'assaillaient, il lui restait du +temps et de l'énergie pour s'occuper d'eux et les +aider. Il se trouvait à court d'argent, il dépensait +réellement plus que la fortune paternelle le lui permettait +et il lui fallait compter, comme supplément, +sur la vente de ses œuvres, mais qui ne survenait +qu'accidentellement et encore ne lui procurait que +des sommes minimes. Il était donc dans une situation +<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span> +à ne pouvoir réellement se permettre la moindre +largesse; cependant sa générosité naturelle et son +amitié l'emportaient. Il s'ingéniait à aider ses amis, +même de sa bourse. Il était allé en 1875 voir +Claude Monet qui habitait Argenteuil et qui se +voyait tellement combattu et méprisé, qu'il ne pouvait +arriver que très difficilement à vivre de son +travail; alors, à la recherche de combinaisons pour +venir à son aide, il m'écrivait:</p> + +<div class="font95"> +<p class="right">«Mercredi.»</p> + +<p class="left5">«Mon cher Duret,</p> + +<p>«Je suis allé voir Monet hier. Je l'ai trouvé +navré et tout à fait à la côte.</p> + +<p>«Il m'a demandé de lui trouver quelqu'un qui +lui prendrait, <i>au choix</i>, de dix à vingt tableaux, +à raison de 100 francs. Voulez-vous que nous fassions +l'affaire à nous deux, soit 500 francs pour chacun?</p> + +<p>«Bien entendu personne, et lui le premier, ignorera +que c'est nous qui faisons l'affaire. J'avais +pensé à un marchand ou à un amateur quelconque, +mais j'entrevois la possibilité d'un refus.</p> + +<p>«Il faut malheureusement s'y connaître comme +nous, pour faire, malgré la répugnance qu'on +pourrait avoir, une excellente affaire et en même +<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span> +temps rendre service à un homme de talent. +Répondez-moi le plus tôt possible ou assignez-moi +un rendez-vous.</p> + +<p class="left5">«Amitiés.</p> + +<p class="right">«<span class="smcap">E. Manet.</span>»</p></div> + +<p>Il semblera peut-être étrange que donner mille +francs à un peintre impressionniste pour dix de ses +tableaux ait jamais pu être un acte désintéressé. +Mais tout est relatif et au moment où Manet écrivait +cette lettre, il était plus difficile d'arracher +cent francs pour un tableau de Claude Monet, qu'il +ne l'est devenu depuis d'en obtenir dix mille. +L'aversion, l'horreur,—je ne sais quel mot trouver +qui soit assez fort pour exprimer le sentiment du +public,—étaient alors telles, qu'en dehors d'une +demi-douzaine de partisans, gens de goût, mais disposant +de peu de ressources, considérés d'ailleurs +comme des fous, personne ne voulait avoir de cette +peinture, personne ne voulait se donner la peine de +la regarder ou, si, par extraordinaire, quelqu'un la +regardait, ce n'était que pour en rire. Les amateurs +qui achetaient des tableaux n'eussent pas même +consenti à recevoir en don une œuvre des Impressionnistes, +invités à la mettre chez eux. Ils se +fussent considérés ainsi comme dépréciant leurs +collections et comme perdant leur renom d'hommes +<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> +de goût. M. Durand-Ruel, le seul marchand qui eût +encore acheté des œuvres si décriées, allait tellement +contre le goût général, qu'il ne pouvait en +vendre à n'importe quel prix. Après avoir longtemps +persisté à faire des avances aux Impressionnistes, +envers lesquels il se conduisait non plus en homme +d'affaires, mais en ami dévoué, il avait empilé de +leurs toiles et épuisé sa caisse, à un point qui le +mettait dans l'impossibilité momentanée de les soutenir. +Dans ces circonstances, l'aide que Manet +concevait se produisait bien comme un acte de +désintéressement.</p> + +<p>Manet cherchait, de toutes manières, à trouver +des acheteurs aux Impressionnistes. Il gardait de +leurs œuvres dans son atelier, qu'il s'efforçait de +faire prendre aux personnes qui venaient le visiter, +et il les vantait dans les termes les plus louangeurs. +Claude Monet était de tous celui vers lequel +il se sentait le plus vivement porté. Il admirait surtout +son art de peindre l'eau, sous les apparences les +plus diverses. Monet, disait-il, est le Raphaël de +l'eau. Il le considérait comme tout à fait maître dans +sa sphère. Un hiver il voulut peindre un effet de +neige; j'en possédais précisément un de Monet +qu'il vint voir; il dit, après l'avoir examiné: «Cela +est parfait, on ne saurait faire mieux», et il renonça +à peindre de la neige. Il s'établit ainsi entre eux +<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> +une grande amitié et des rapports suivis, qui se sont +toujours traduits par un échange de bons procédés.</p> + +<p>Manet fut amené à peindre Claude Monet et les +siens plusieurs fois. Il le peignit, une première fois +en 1874, dans son bateau sur la Seine. Monet, qui +travaillait directement devant la nature, s'était +aménagé un bateau, à l'époque où il habitait +Argenteuil, pour y exécuter à l'aise ses vues de la +Seine. Il l'avait disposé d'une façon particulière +avec une petite cabine au fond, où se réfugier en +cas de mauvais temps, et une tente par devant, sous +laquelle il pouvait se tenir au soleil. Manet avait +représenté Monet peignant sous la tente de son +bateau et M<sup>me</sup> Monet, par derrière, assise dans la +cabine. Il avait lui-même donné pour titre au +tableau: <i>Monet dans son atelier</i>, en disant plaisamment: +«Monet! son atelier, c'est son bateau.» +Il a peint encore une fois Monet et sa famille en +plein air, toujours en 1874, cette fois dans leur +jardin. La femme et le fils sont assis sous des +arbres, pendant que le père, contre une haie, s'occupe +à jardiner.</p> + +<p>Manet avait été lui-même, dès ses débuts, un partisan +de la peinture en plein air, que les Impressionnistes +étaient venus adopter systématiquement. +Avec ses idées de ne peindre que des choses vues, +il avait commencé à faire des études de plein air dès +<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span> +1854, alors qu'il fréquentait encore l'atelier de Couture. +En 1859, il a peint un paysage à Saint-Ouen +qui s'est appelé la <i>Pêche</i>, où on voit la Seine avec +ses rives et un pêcheur dans un bateau. Il devait +ensuite avoir la fantaisie de placer sur cette toile +son portrait et celui de sa femme, tous les deux +vêtus de costumes à la Rubens, ce qui a fait prendre +à l'œuvre un air composite assez singulier. Il peignit +en 1861 des études dans le jardin des Tuileries, +qui devaient lui servir à composer son tableau de la +<i>Musique aux Tuileries</i>. Son paysage du <i>Déjeuner sur +l'herbe</i> a été peint en 1863, d'après des études faites +à l'île de Saint-Ouen. A son exposition de 1867 ont +figuré diverses marines, des paysages, une course +de chevaux, exécutés en plein air les années précédentes. +En 1867, il peint, sur une toile de dimensions +importantes, une <i>Vue de l'Exposition universelle</i>. +La vue, prise du Trocadéro, s'étend sur le +Champ de Mars, où cette année-là l'exposition était +concentrée. Mais à ce moment le plein air était un +des sujets les plus discutés, dans les réunions du +café Guerbois, entre Manet et ses amis. Il s'adonnera +donc désormais, d'une manière toute spéciale, à la +peinture de plein air; il lui fera une part de plus +en plus grande dans sa production.</p> + +<p>En 1868 et 1869 il passe une partie de l'été à Boulogne; +il y peint des marines et des vues du port. +<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span> +L'une d'elles, connue sous le titre du <i>Clair de lune</i> +ou du <i>Port de Boulogne</i>, a été prise d'une fenêtre +de l'hôtel de Folkestone, sur le quai de Boulogne. +Elle rend bien la magie de la nuit et l'apparence +fantastique des nuages, emportés devant la lune. +Deux toiles ont été consacrées au départ du bateau +à vapeur, faisant le service entre Boulogne et +Folkestone. En 1870, avant la guerre, il peint dans +un jardin de Passy le petit tableau qui s'est appelé +le <i>Jardin</i>, où l'on voit une jeune femme en blanc, +assise près de son enfant placé dans une petite voiture +et un jeune homme à côté, étendu sur l'herbe. +En 1871 il peint le <i>Bassin d'Arcachon</i>, à son retour +des Pyrénées, et le <i>Port de Bordeaux</i>, des fenêtres +d'une maison située sur le quai des Chartrons. +En 1872 il peint en Hollande, où il est allé, une +marine. En 1873 ses tableaux de plein air sont particulièrement +nombreux. Il passe une partie de l'été +à Berck-sur-Mer; il y peint les <i>Hirondelles</i>. Sa mère +et sa femme ont posé pour les dames représentées. +Il les a réduites à des proportions tellement restreintes, +que le tableau demeure presque un paysage +pur. Le titre est venu de quelques hirondelles, qui +volent par-dessus le terrain couvert de gazon. Il +peint encore à Berck une vue de mer avec personnages. +Sa femme est assise au premier plan; à côté +d'elle Eugène Manet est étendu sur le sable et, au +<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span> +fond, la mer bleue s'élève vers l'horizon. Ce tableau +s'est appelé <i>Sur la Plage</i>. Il peint, toujours à Berck, +les <i>Pêcheurs en mer</i>; embarqué avec eux, il les a +saisis sur le vif, à leur travail, pendant que l'embrun +de la mer venait mouiller sa toile. Les longues +années passées à terre sans naviguer lui avaient +fait perdre le pied marin, acquis au cours de son +voyage au Brésil, car il racontait que le mal de +mer l'avait fort incommodé sur la barque de pêche. +Il peint en outre, en plein air, en 1873, la <i>Partie +de crocket</i>, et enfin le <i>Chemin de fer</i>, qu'il expose +au Salon de 1874.</p> + +<p>Dans ses œuvres de plein air, Manet devait marquer +sa manière personnelle, en face de ses amis les +Impressionnistes. Eux, qui étaient principalement +des paysagistes, peignaient surtout en plein air des +paysages purs, où ils introduisaient accessoirement +des figures humaines; tandis que lui, qui jusqu'à ce +jour avait surtout peint des tableaux de figures, +maintenant qu'il abordait plus particulièrement le +plein air, se maintenait cependant dans sa véritable +manière, en donnant à ses figures une grande +importance, de telle sorte que le paysage ne formât +le plus souvent autour d'elles que le cadre ou le +fond de la scène.</p> + +<p>Dans ces idées Manet se résolut à frapper un coup. +Jusqu'alors ses tableaux de plein air avaient été de +<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span> +dimensions assez restreintes. Le premier qu'il eût +envoyé au Salon en 1874, le <i>Chemin de fer</i>, se trouvant +de cet ordre, n'avait guère été reconnu pour ce +qu'il était. Maintenant il en peindrait un où les +personnages atteindraient la grandeur naturelle et +qui serait tellement caractéristique, qu'on ne pourrait +se méprendre à son sujet. Dans l'été de 1874, il +s'assure une femme appropriée et obtient de son +beau-frère Rudolph Leenhoff de venir poser. Il les +emmène à Argenteuil. Là il les place l'un contre +l'autre, dans un bateau, assis sur un banc, avec +l'eau bleue, comme fond, et une des berges de la +Seine, pour clore l'horizon. Il se met à les peindre, +en plein soleil, sur une toile d'un mètre cinquante +de haut et un mètre quinze de large. Peindre ainsi +deux personnages de grandeur naturelle, en maintenant +à chaque être et au paysage l'intensité de +coloris que l'éclat du plein air leur donnait, était +une tentative d'une extrême hardiesse. Il fallait +pour la mener à bien un homme, doué d'abord d'une +vision particulière, puis habitué à réaliser sur la +toile la juxtaposition des tons les plus tranchés.</p> + +<p>L'œuvre terminée fut exposée, comme unique +envoi, au Salon de 1875, sous le titre d'<i>Argenteuil</i>. +Il s'était proposé de frapper un coup avec ce tableau. +Il devait pleinement y réussir, mais non pas de la +manière qu'il eût désirée. Quand il cherchait à +<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span> +attirer l'attention, c'était toujours avec l'espérance +de captiver le public et la presse. Les déceptions ne +le décourageaient point; après tant d'œuvres montrées +sans trouver le succès recherché, il pensait +toujours qu'il en produirait d'autres qui le lui +obtiendraient. Il lui était arrivé une chance de ce +genre avec le <i>Bon Bock</i>, mais par un concours exceptionnel +de circonstances heureuses. Maintenant +qu'avec son <i>Argenteuil</i>, il se proposait de frapper +un coup d'éclat, en mettant dans une œuvre, comme +il l'avait déjà fait, la marque de sa pleine originalité, +la tentative, loin d'avoir le résultat favorable qu'il +entrevoyait toujours, ne pouvait que soulever de +nouveau l'hostilité que ses œuvres antérieures, produites +dans les mêmes données, avaient fait naître. +C'est ce qui allait en effet avoir lieu. L'<i>Argenteuil</i> +devait être, avec le <i>Déjeuner sur l'herbe</i>, l'<i>Olympia</i> +et le <i>Balcon</i>, celui de ses tableaux qui rencontrerait +la désapprobation la plus violente et la plus universelle.</p> + +<p>Une des particularités qui avaient le plus déplu +chez Manet avait été sa manière de peindre en tons +clairs juxtaposés. On n'avait vu tout d'abord dans +cette pratique qu'un «bariolage», et l'œil habitué +aux tableaux enveloppés d'ombre en avait été offensé. +Cependant, depuis plus de dix ans qu'il persistait à +se produire aux Salons, et qu'il y revenait toujours +<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> +le même, on avait fini par le tolérer. On avait même +été jusqu'à accepter celles de ses œuvres conçues +dans une gamme de couleurs moins vive que les +autres. En outre, sans qu'on s'en rendît compte, par +la seule puissance du vrai sur le convenu, du naïf sur +l'artificiel, cette manière tant abhorrée d'appliquer +les tons clairs sans ombres intermédiaires exerçait +son influence et l'école française commençait à supprimer +les ombres opaques, pour aller vers le clair. +Ainsi l'accoutumance venue d'une part, et de l'autre +un changement général se produisant, il se trouvait +que l'art de Manet ne frappait plus par un air +d'absolue étrangeté, qu'il n'était plus considéré +comme entièrement en dehors des règles. Si on +n'allait point encore jusqu'à l'accepter tout à fait, +au moins on s'y habituait, dans une certaine limite. +Mais voilà qu'avec cet <i>Argenteuil</i> peint en plein air, +Manet accentuait tellement sa manière, qu'il se +remettait vis-à-vis des autres dans l'état de séparation +absolue, où il s'était trouvé à l'origine. L'éclat +des tons se trouvait porté, par le fait d'un tableau +peint en plein air, à un tel degré d'acuité, qu'il +dépassait de beaucoup tout ce que les tableaux peints +dans la lumière atténuée de l'atelier avaient laissé +voir. Le gain que Manet avait pu faire, par l'accoutumance +où l'on était entré avec ses tableaux d'atelier, +était donc perdu pour ceux du plein air.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> +Aussi revoyait-on devant l'<i>Argenteuil</i> ces attroupements +bruyants qui s'étaient produits devant le +<i>Déjeuner sur l'herbe</i> et l'<i>Olympia</i>. L'éclat du plein +air offusquait. Les spectateurs le trouvaient intolérable. +Leurs yeux ne pouvaient le supporter. Un +effet exaspérait par-dessus tout: l'eau de la Seine +peinte d'un bleu intense. Il est pourtant certain que +l'eau limpide et profonde d'une rivière, frappée, +dans certaines conditions, par le soleil, laissera voir +des tons d'un tel bleu, que la palette la plus riche +ne pourra pleinement les rendre. Manet ayant peint +la Seine à Argenteuil par un soleil ardent avait eu +beau s'efforcer, l'eau bleue de son tableau avait dû +rester, comme éclat, au-dessous de la réalité. Mais +le public et les critiques n'étaient à même d'entrer +dans aucune de ces considérations. Cette eau bleue +leur causait une sorte de souffrance physique, elle +les aveuglait. Devant le <i>Balcon</i> de 1869, tout le +monde s'était récrié. Avait-on jamais vu un balcon +vert! Maintenant tout le monde se soulevait contre +l'eau de l'<i>Argenteuil</i>. Avait-on jamais vu de l'eau +bleue dans une rivière!</p> + +<p>Il était vrai qu'on n'avait jamais vu apparaître, +dans un tableau du Salon et même dans aucun autre +tableau n'importe où, de l'eau bleue, peinte avec une +telle intensité de coloris, puisque personne, excepté +les Impressionnistes, ne s'était encore avisé d'aller +<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> +peindre en plein soleil, directement devant la nature. +Manet s'étant livré à une tentative originale +et ayant travaillé dans des conditions encore inconnues +devait par cela même produire une œuvre +douée de caractères qui la différencieraient de +toutes les autres. C'est précisément parce qu'il en +était ainsi qu'elle eût dû être louée ou au moins +prise en considération, comme hors de la banalité +et du pastiche, qui sont la mort de l'art. Mais au +contraire le public en art, comme en toutes choses, +n'aime que les voies battues, commodes à sa nonchalance. +Il est d'instinct l'ennemi des nouveautés. +Cet <i>Argenteuil</i>, vu au Salon comme une œuvre sans +précédent, déplaisait donc par cela même à tout le +monde.</p> + +<p>Le tableau qui, par sa tonalité générale, soulevait +l'hostilité, ne gagnait rien, lorsque les deux personnages +qui y figuraient étaient considérés à part. +D'abord on les déclarait laids et vulgaires. Et puis! +que faisaient-ils assis sur un banc, dans ce bateau? +Ils manquaient peut-être de raffinement, mais les +canotiers qui vont, les hommes en tricot, les femmes +en robes multicolores, s'amuser sur l'eau, n'ont +jamais appartenu à l'élite sociale. D'ailleurs ils +étaient assis dans le bateau, pour n'y rien faire autre +chose que d'y être assis. C'était la question posée, à +l'occasion du <i>Chemin de fer</i>, l'année précédente, où +<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> +une femme et une petite fille avaient été représentées +sans se livrer à aucune mimique particulière, +simplement pour offrir deux figures à peindre. Le +public insensible aux arrangements picturaux en +eux-mêmes, qui demande toujours aux personnages +d'un tableau d'accomplir une action bien déterminée, +avait trouvé, en 1874, les femmes du <i>Chemin +de fer</i> «incompréhensibles», et il jugeait, en 1875, +étranges et méprisables les canotiers de l'<i>Argenteuil</i>, +dans la simplicité de leur pose et de leur habillement.</p> + +<p>En peignant son <i>Argenteuil</i>, Manet avait représenté +un côté de la vie parisienne, qui a presque +entièrement disparu. Avant que la bicyclette ne fût +connue, le canotage, les jours fériés, dans la belle +saison, formait l'amusement d'une partie de la jeunesse. +Argenteuil, Asnières, Bougival, voyaient accourir +des bandes de jeunes gens des deux sexes qui, +après avoir prodigué leurs forces à ramer sur l'eau, +finissaient la journée par un festin au cabaret et un +bal champêtre. La bicyclette a mis fin à ces divertissements; +ceux qui s'y fussent autrefois adonnés se +dispersent maintenant sur les routes. Les canotiers +venaient de mondes différents, mais les femmes +qu'ils emmenaient avec eux n'appartenaient qu'à la +classe des femmes de plaisir de moyenne condition. +Celle de l'<i>Argenteuil</i> est de cet ordre. Or comme +<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span> +Manet, serrant la vie d'aussi près que possible, ne +mettait jamais sur le visage d'un être autre chose que +ce que sa nature comportait, il a représenté cette +femme du canotage, avec sa ligure banale, assise +oisive et paresseuse. Il a bien rendu la grue que +l'observation de la vie lui offrait. Il a encore peint un +type analogue dans son tableau la <i>Prune</i>. Une femme, +de celles qui attendent dans les cafés la rencontre à +venir, accoudée sur une table, regarde l'œil vague, +devant elle, dans le néant de sa pensée.</p> + +<p>Après avoir peint dans l'<i>Argenteuil</i> la vie à peu +près disparue du canotage, Manet devait peindre, +dans la <i>Servante de Bocks</i>, la vie, qui survenait alors +et qui s'est depuis fort développée, du cabaret à chansons. +On avait ouvert, sur le boulevard de Clichy, +un établissement de cet ordre, appelé le Reichshoffen, +où la bière était apportée par des servantes. +Manet avait remarqué le mouvement des servantes +qui, en posant d'une main un bock sur la table, +devant le consommateur, savaient en tenir plusieurs +de l'autre, sans laisser tomber la bière. Voulant +peindre une de ces filles à l'œuvre, il s'interdit de +prendre, pour poser, un modèle quelconque, il lui +fallait la fille même. Il est de ces mouvements que +seule une longue pratique a pu enseigner. Millet a +peint une enfourneuse, une villageoise introduisant +une miche dans un four, et il l'a peinte en indiquant +<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> +avec justesse la saccade des deux bras et du dos +qu'elle fait, pour détacher sa miche de la pelle qui +la supporte et l'enfoncer dans le four. Tous les +modèles de la terre n'auraient pu donner à Millet +son enfourneuse. Il lui a fallu pour l'obtenir trouver +une villageoise d'entre les villageoises, qui eût, +toute sa vie, pétri et enfourné du pain. Désireux +de peindre une servante de bocks, dans l'exercice si +l'on peut dire de sa virtuosité, Manet s'adressa à +celle du café qui lui parut la plus experte. Cette fille +flairant l'aubaine affecta des scrupules et déclara +qu'elle n'irait poser dans son atelier qu'accompagnée +d'un «protecteur». Il dut en passer par là et les +payer grassement tous les deux pendant qu'il exécutait +son tableau. Le protecteur se trouva être un +grand diable en blouse. Il l'a représenté, accoudé +sur une table, la pipe à la bouche, tandis que la servante +pose un bock près de lui, de son geste particulier.</p> + +<p>Le soulèvement causé au Salon de 1875 par +l'<i>Argenteuil</i> avait été si violent, qu'il était presque +venu remettre Manet dans la situation de réprouvé +du début. Il conservait, il est vrai, pour le défendre, +un groupe d'artistes, d'hommes de lettres, d'amis et +de partisans qui lui avaient manqué autrefois. Mais +leur voix qui pouvait être entendue, lorsque la réprobation +faiblissait ou cessait même, comme à +<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span> +l'occasion du <i>Bon Bock</i>, était étouffée lorsque, comme +dans le cas de l'<i>Argenteuil</i>, elle se déchaînait en +tempête. Alors les ennemis avaient beau jeu et +c'était par fortune qu'un ami comme M. Jules de +Marthold parvenait à présenter une vigoureuse défense +de l'art de Manet, dans un journal où il était +rédacteur. La presse autrement ne s'ouvrait qu'aux +railleries, aux caricatures, aux insultes et Manet, +qui avait pensé qu'avec son essai de plein air, il +parviendrait peut-être à captiver le public, se voyait +de nouveau déçu et rejeté en plein combat.</p> + +<p>Il ne se décourageait jamais. L'insuccès de l'<i>Argenteuil</i>, +loin de le faire renoncer à la peinture de +plein air, ne fut qu'un stimulant pour l'y attacher. +Il lui donnera donc maintenant, jusqu'à la fin, une +place tout à fait régulière dans son œuvre. Il l'entremêlera +systématiquement avec celle de l'atelier. +Il avait, en même temps que l'<i>Argenteuil</i>, peint un +autre tableau de plein air, <i>En bateau</i>, qu'il devait +exposer au Salon de 1879, et étant allé en 1875 +faire un voyage à Venise, il en rapporta deux toiles +de plein air. Le motif lui avait été fourni par les +poteaux de couleurs vives, placés sur les canaux, +devant la porte d'eau de certains palais.</p> + +<p>En 1875, l'été, il peint dans un jardin le <i>Linge</i>, +pour l'exposer comme suite à l'<i>Argenteuil</i>. Il l'envoie, +en effet, avec un autre tableau, l'<i>Artiste</i>, peint à +<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> +l'atelier, au Salon de 1876, mais le Jury les refusa. +Voilà donc que, tout à coup, après huit ans, le jury +revenait à son ancienne rigueur et se remettait à +frapper Manet d'ostracisme. Le refus du jury, en +1876, se produisait comme la conséquence du soulèvement +du public et de la presse contre l'<i>Argenteuil</i> +de 1875, de même que le refus du jury, en +1866, avait été la conséquence du soulèvement de +l'opinion contre l'<i>Olympia</i> de 1865. Le jury était +fondamentalement hostile à Manet; les peintres qui +le composaient, alors ancrés dans la tradition et +l'observance des vieilles règles, ne voyaient en lui +qu'un révolté, à frapper le plus possible. Du moment +qu'on ne voulait point admettre que le Salon fût un +lieu, où l'originalité, comme suprême condition de +tout art vivant, dût être la bienvenue, qu'on considérait +au contraire qu'on ne devait y être reçu qu'en +se soumettant aux préceptes inculqués, le jury ne +pouvait que traiter Manet en réprouvé. Ses membres +mettaient donc à profit, pour l'exclure, l'insuccès de +son <i>Argenteuil</i> et ils le faisaient d'autant mieux que +cette apparition de la peinture en plein air leur +semblait devoir renverser tout ce qui restait encore +debout du grand art traditionnel, tel qu'ils le concevaient.</p> + +<p>Comment auraient-ils pu se refuser la satisfaction +de frapper Manet! Mais cet homme, à leurs yeux, +<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span> +était un monstre qui, alors qu'on lui faisait des +concessions, qu'on commençait à tolérer ses déportements, +loin de s'assagir, repartait de plus belle et +se déchaînait aux extrêmes. Il était d'abord venu +comme saccager le grand art du nu avec son +<i>Déjeuner sur l'herbe</i> et son <i>Olympia</i>; il avait rejeté +les règles enseignées de marier l'ombre avec les +clairs, pour peindre par tons vifs juxtaposés. Voilà +que depuis dix ans, cette manière, réapparaissant, +commençait à agir sur les jeunes peintres, pour les +débaucher, les éloigner de la sage tradition et par +surcroît son auteur en arrivait maintenant, avec la +peinture du plein air, à des outrances non soupçonnées, +des scènes fixées directement devant la +nature, le soleil ardent, l'eau bleue, les arbres verts, +les multicolores habillements mis côte à côte, pour +aveugler les gens et leur faire sans doute bientôt +considérer les autres toiles du Salon, avec leurs +ombres traditionnelles, comme des productions du +Tartare. Il avait, en outre, engendré d'autres +monstres, les Impressionnistes, qui rapportaient de +la campagne des tableaux, où chaque jour ils surhaussaient +l'éclat des tons. Enfin, la réprobation de +la presse et du public s'étant produite en 1875 +comme pour les soutenir, ils reprenaient leur rôle de +défenseurs de la tradition et de protecteurs des +règles, en fermant de nouveau le Salon à Manet.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> +Les deux tableaux refusés, le <i>Linge</i> et l'<i>Artiste</i>, +étaient des œuvres puissantes. Le <i>Linge</i> représentait +une femme au milieu d'un jardin, vêtue d'une +robe bleue. Elle était occupée à laver du linge dans +un baquet, sur lequel un enfant debout s'appuyait +des mains. Les effets de coloris étaient produits par +la robe bleue de la femme, les grandes plantes +vertes du jardin et des linges blancs, tendus sur des +cordes. C'est dans cet assemblage que Manet avait +réalisé la juxtaposition de tons vifs, demandée aux +extrêmes ressources de sa palette, qui, analogues +aux audaces de l'<i>Argenteuil</i>, avaient fait refuser le +tableau.</p> + +<div class="p2 figcenter"> +<img src="images/illus_176.jpg" width="300" height="425" +alt="LES BOTTINES" title="" /></div> +<p class="center"><span class="smcap"><b>LES BOTTINES</b></span></p> + +<p>Mais pour que le jury étendît ses rigueurs à l'autre, +à l'<i>Artiste</i>, il fallait qu'il fût réellement désireux +de montrer toute sa colère, car celui-là, peint +dans l'atelier, restait conforme à la donnée ordinaire +de Manet, que les jurys, en recevant depuis +des années ses tableaux, avaient par là même +comme acceptée. C'était un portrait en pied du graveur +Desboutins, vu de face, bourrant sa pipe, peint +tout entier dans les gris, sans l'introduction de ces +couleurs variées, capables d'offusquer. Il était plein +d'air et de lumière et si, dans l'exécution de certaines +parties, on voyait les touches et les indications sans +fini précieux propres à Manet, ces particularités +semblaient au moins à leur place, dans une œuvre +<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> +de grandes dimensions, où le personnage se détachait +comme un bloc.</p> + +<p>Manet, exclu du Salon, résolut de montrer ses +tableaux dans son atelier. Il adressa des lettres à la +presse, aux artistes, aux amateurs, aux hommes du +monde, pour qu'ils vinssent les voir et les juger. Il +plaça près d'eux un registre où les visiteurs purent +écrire. Les remarques et les observations les plus +diverses y furent consignées, quelques-unes saugrenues, +beaucoup d'autres, où les gens, gardant +naturellement l'anonyme, laissaient voir, par des +grossièretés, combien était encore profonde l'hostilité +contre l'artiste. Mais les amis et les partisans purent +exprimer de leur côté leur approbation et leurs +louanges. Manet était si connu, ses productions +soulevaient d'abord une telle curiosité, on était si +bien habitué à s'échauffer à son sujet, que l'exposition +particulière de ses tableaux fit du bruit. Elle +devint un événement parisien. Il fut de mode de +visiter son atelier. De telle sorte que le refus du +jury n'atteignit pas le résultat d'étouffement que ses +auteurs s'en étaient promis. Les œuvres refusées, +si elles échappèrent à la foule qui se bouscule aux +Salons, furent en définitive vues de l'élite, qui +s'intéresse aux choses d'art.</p> + +<p>La presse, il faut lui rendre cette justice, prit d'ailleurs +presque entièrement parti pour Manet contre +<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> +le jury. Ces journalistes mêmes qui, au précédent +Salon, avaient témoigné de leur mépris pour l'<i>Argenteuil</i> +et qui maintenant encore, en présence des +œuvres montrées dans l'atelier, n'avaient que des +critiques à exprimer, s'élevaient cependant contre +l'ostracisme dont leur auteur était l'objet. On trouvait +qu'un homme depuis si longtemps sur la brèche, +déployant une telle volonté de travail, devait avoir +le droit de se produire. Le jury abusait, pensait-on, +de ses pouvoirs en le mettant en interdit. Qu'on le +laissât donc exposer! Ce serait ensuite à la presse +et au public à faire justice de ses erreurs. Tous +s'étaient du reste acquittés de cette mission, en le +poursuivant sans relâche de leurs sévérités. C'est +pourquoi, après l'avoir si longtemps malmené, c'eût +été un manque de générosité, que de venir maintenant +approuver qu'on lui fermât le Salon. De +telle sorte que le soulèvement causé par l'<i>Argenteuil</i>, +sur lequel le jury s'était comme appuyé pour frapper +Manet, n'amenait point l'approbation de son acte +qu'il s'était promise. Et puis, comme on se dérangeait +pour aller voir les tableaux dans l'atelier, +le jury, moralement blâmé pour sa sévérité, n'en +obtenait même pas l'avantage de pouvoir soustraire +aux regards les audaces jugées démoralisantes du +peintre.</p> + +<p>Manet se sentit donc assez défendu pour croire que +<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> +les refus subis en 1876 ne se renouvelleraient pas +en 1877. Malgré cela, pour se rouvrir avec certitude +le Salon, il tint un certain compte des répulsions du +jury, en ne présentant point cette fois-ci d'œuvre de +plein air, mais en envoyant deux tableaux peints +dans l'atelier. Le jury ne pouvait dès lors songer à +renouveler ses refus et les tableaux furent déclarés +admis. L'un d'eux fut cependant ensuite éliminé, à +cause du sujet considéré comme trop libre.</p> + +<p>Le tableau éliminé avait pour titre <i>Nana</i>, d'après +le roman d'Émile Zola. Il représentait une jeune +femme à sa toilette, en corset et en jupon, à même +de se pomponner. Jusque-là il n'offrait rien qui pût +effaroucher et c'était un personnage accessoire qui, +en lui donnant sa signification, avait amené le +jury à l'exclure. Manet avait peint, sur un côté +de la toile, contemplant la toilette de la jeune +femme, un monsieur en habit noir, assis le chapeau +sur la tête. Par ce personnage et le détail du chapeau, +la femme était déterminée; sans qu'on eût besoin +d'explications, on voyait qu'on avait affaire à une +courtisane. Manet qui voulait peindre la vie sous +tous ses aspects, qui cherchait à la rendre la plus +vraie possible, avait trouvé moyen, par l'introduction +auprès d'une femme d'un personnage masculin +d'ailleurs inactif, d'établir un intérieur de courtisane. +C'était un des côtés de la vie de plaisir qu'il +<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span> +rendait, mais à l'aide d'un artifice si simple et si +tranquille, que l'ensemble n'avait rien d'offensant.</p> + +<p>On avait devant soi une œuvre d'art à juger uniquement +comme telle et à ceux qui eussent voulu la +considérer d'un autre point de vue, on pouvait dire: +Honni soit qui mal y pense. Car jamais Manet n'a +fait autre chose que de peindre, sans sous-entendu, +les scènes conçues franchement, pour exister comme +œuvres d'art. Quand on a voulu trouver dans son +<i>Déjeuner sur l'herbe</i>, dans son <i>Olympia</i> ou dans sa +<i>Nana</i> certaines intentions, ce sont simplement les +accusateurs qui tiraient d'eux l'idée malsaine qu'il +n'avait jamais eue. Lorsqu'on compare en particulier +cette <i>Nana</i> aux nombreuses représentations de +Joseph et de Putiphar, de Suzanne et des vieillards, +de Nymphes et de Satyres, peintes par les grands +maîtres et placées dans les musées, on reconnaît +qu'elle est à côté d'une réserve parfaite. Mais le temps +est encore ici un élément essentiel. Après la mort +de leurs auteurs, les audaces s'apaisent et se font +accepter, tandis que l'exposition tranquille de simples +réalités, au moment où elle se produit, paraît offensante. +Toujours est-il que le jury du Salon de 1877 +se refusait à montrer une courtisane, qu'on eût pu +prendre pour une vertu, en comparaison de certaines +dames tenues dans les musées. Il est présumable +aussi que le Jury, qui tant de fois avait repoussé +<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> +Manet, n'y regardait pas de si près et que <i>Nana</i> lui +offrant un motif de refus à faire valoir, il s'empressait +de le saisir, pour bannir un de ses tableaux de +plus. L'autre envoi au Salon et celui-là exposé était +le <i>Portrait de M. Faure, dans le rôle d'Hamlet</i>.</p> + +<p>M. Faure, baryton, était alors le chanteur le plus +en renom du Grand-Opéra. Il avait noué des relations +d'amitié avec Manet. Il fréquentait son atelier +et, grand collectionneur, était devenu, après M. Durand-Ruel, +le principal acheteur de ses tableaux. +Manet l'avait représenté dans le rôle d'Hamlet, de +l'opéra du même nom d'Ambroise Thomas. C'était la +seconde fois qu'il peignait un Hamlet. Les deux +n'ont aucune ressemblance. On est surpris d'abord, +qu'un même rôle puisse fournir deux types aussi +dissemblables. Mais lorsqu'on observe directement +la vie on découvre une grande multiplicité d'aspects, +sous des formes où l'on aurait d'abord pu soupçonner +l'uniformité. Les Hamlet peints pur Manet, personnifiés +par deux acteurs différents, engagés dans des +genres différents, n'ont donc pu se ressembler. Le +premier, peint en 1866, sous le nom de l'<i>Acteur tragique</i>, +représentait Rouvière qui, en effet, acteur +tragique, faisant surtout ressortir dans ses rôles le +côté farouche, avait amené Manet à peindre un +Hamlet ténébreux, porté à la vengeance. Le second, +celui de cette année, représentait au contraire Faure, +<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> +qui, ayant à chanter la musique d'Ambroise Thomas +et à se faire entendre dans une immense salle +d'Opéra, s'offrait sans caractère dramatique saillant +et ne pouvait donner, ce que Manet avait en effet +mis sur la toile, qu'un Hamlet à l'aspect de virtuose.</p> + +<p>Par exception, les deux tableaux envoyés au Salon +de 1877 montraient des types empruntés à la littérature, +l'un à une tragédie de Shakespeare, l'autre +à un roman de Zola. Mais avec eux Manet n'était +point remonté jusqu'à l'œuvre littéraire, pour y +chercher le caractère original, que les auteurs +avaient eux-mêmes voulu donner à leurs héros. Il +s'était arrêté en route, en prenant, pour les peindre, +des êtres vivants doués d'une physionomie propre. +On voit par là que, contrairement aux romantiques +et en particulier à Delacroix, il ne concevait point +son art de la peinture comme devant se conformer à +des œuvres littéraires, pour en devenir une explication +ou une illustration. Ses Hamlet ne sont donc +point de Shakespeare, pas plus que sa Nana n'est de +Zola. Dans le cas de ses Hamlet, il ne s'est point +demandé quel était le type réellement créé par +l'imagination de Shakespeare pour le rendre, il a +peint deux êtres spéciaux, que lui offraient deux +acteurs distincts, posant devant lui. De même que +dans sa Nana, il a peint le modèle qu'une courtisane +réelle lui fournissait, sans s'attacher à personnifier +<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span> +exactement la création du roman, et aussi +reconnaît-on que sa Nana et celle de Zola sont deux +femmes différentes.</p> + +<p>En 1878 comme en 1867, il devait y avoir une +Exposition universelle où, à côté de l'Industrie, on +ferait une place aux Beaux-Arts. Manet cette année-là +n'envoya rien au Salon, mais désireux d'apparaître +à la plus importante des expositions, il y présenta +des œuvres. Elles furent refusées. En 1878, comme +en 1867, il voyait donc l'Exposition universelle se +fermer pour lui. C'était un jury spécial qui choisissait +les tableaux à exposer, mais il se recrutait parmi +les mêmes peintres vieillis dans le respect des règles, +qui formaient les jurys des Salons annuels. Or tous +ceux-là qui, pleins de la croyance qu'ils devaient +défendre la tradition, avaient autant que possible +fermé les portes des Salons à Manet, s'ils avaient +enfin été contraints par la force des choses de les +lui ouvrir, se rejetaient sur l'Exposition universelle, +comme sur un exceptionnel retranchement, pour +l'en tenir à l'écart et l'empêcher de se produire.</p> + +<p>Manet frappé ainsi, pour la seconde fois, dans une +occasion exceptionnelle, eut la pensée de recourir à +une exposition particulière, comme il l'avait fait +en 1867. Il rechercha un local et il rédigea même le +catalogue des œuvres à montrer, qui comprenait +cent numéros. Puis il renonça à son projet. Il fut +<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> +sans doute amené à s'abstenir ainsi, par la pensée +qu'après l'énorme attention qui s'était portée sur +ses œuvres aux Salons, elles étaient assez connues pour +qu'il pût se dispenser de les montrer à nouveau. +Une autre cause, qui aussi l'arrêta, fut les frais +considérables qu'une exposition à part eût amenés +et qu'il ne pouvait encourir. Il continuait à ne +vendre de tableaux que de loin en loin, à des prix +fort minimes, et ses ressources limitées ne lui +permettaient pas de répéter la dépense d'une installation +spéciale, analogue à celle de 1867.</p> + +<p>Cependant le refus éprouvé par Manet en 1878 à +l'Exposition universelle, après celui de 1876 au +Salon, avait soulevé de nombreuses protestations +dans la presse et chez les artistes. On pouvait +s'apercevoir ainsi que toujours méprisé par le public +dans son ensemble, il gagnait du terrain parmi une +élite. Le nombre de ses partisans et de ses défenseurs +s'accroissait, de telle sorte que le jury qui le +condamnait avait à subir de fortes attaques et que +même ses membres se voyaient individuellement +pris à partie et recevaient à leur tour des injures. +Aussi, se sentant de plus en plus soutenu, renonça-t-il, +en se présentant au Salon de 1879, à ces ménagements +qu'il avait cru devoir observer au Salon +de 1877, après le refus de 1876. Il avait alors écarté +les tableaux de plein air, qui offusquaient particulièrement, +<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span> +pour n'envoyer que des toiles peintes +dans l'atelier. Mais en 1879 il revient à la charge +sans faire de concessions; il soumet au jury d'examen +deux toiles, l'une <i>En bateau</i>, un plein air, l'autre +<i>Dans la serre</i>, qui tout en ayant été peinte en lieu +couvert, offrait cependant des tons très vifs. Les +deux furent reçues.</p> + +<p><i>En bateau</i> avait été peint en 1874, avec l'<i>Argenteuil</i>, +mais dans une gamme de tons moins violente. +On n'y trouvait pas de détail aussi hardi que l'eau +bleue, mise comme fond à l'<i>Argenteuil</i>. Le personnage +principal, un canotier, tenait le gouvernail du +bateau, vêtu d'un maillot blanc. Il s'harmonisait +bien avec l'eau de la rivière d'un gris azur. Le +tableau, relativement calme, s'il ne parvenait à +recueillir l'approbation, passait au moins sans soulever +une trop grande hostilité. <i>Dans la serre</i> déplaisait +au même titre que toutes les œuvres de Manet, +où se voyaient des tons variés et des couleurs vives. +Deux personnages, une jeune femme et un jeune +homme, s'y détachaient sur les plantes vertes d'une +serre. La jeune femme était assise, étendue sur un +banc; le jeune homme, accoudé sur le dossier du +banc, causait tranquillement avec elle. La scène +s'offrait pleine de charme, mais comme le fond était +formé par les plantes vertes peintes dans tout leur +éclat, le public, selon son habitude en semblable +<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span> +circonstance, déclarait l'arrangement criard, et ses +pauvres yeux s'en trouvaient offusqués.</p> + +<p>Manet avait fait poser, pour son couple, un jeune +ménage, M. et M<sup>me</sup> Guillemet, amis de sa famille. +La femme, une jolie personne très élégante, était +connue pour le bon goût de ses toilettes. Aussi pouvant +disposer d'un tel modèle avait-il su en profiter. +On lui reprochait de ne peindre que des femmes +vulgaires, mal habillées, et il ne pouvait oublier que +son <i>Balcon</i>, de 1869, avait subi les railleries impitoyables, +parce qu'on avait jugé que les dames qui +s'y montraient étaient affreusement fagotées. Ayant +à peindre cette fois-ci une élégante, il s'est étudié à +maintenir à la robe ses plis rectilignes et sa coupe +irréprochable, avec autant de soin que s'il eût travaillé +pour un journal de modes. M<sup>me</sup> Guillemet +portait des chapeaux ravissants, qui excitaient d'autant +plus la curiosité, qu'on savait qu'elle les faisait +elle-même. Manet s'est appliqué en ami sur son +chapeau, encore plus que sur sa robe. Il l'a rendu +de telle sorte qu'aucune femme ne saurait manquer +de le trouver à son goût. Il a repris l'arrangement +de plantes vertes, mis comme fond à son +tableau <i>Dans la Serre</i>, pour l'introduire dans une +composition où sa femme, vêtue de gris, est représentée +assise elle aussi sur un banc. Il a encore peint, +dans le même temps, se détachant sur un fond de +<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span> +plantes vertes, mais cette fois assise dans un fauteuil, +une jeune femme vêtue de noir, qui tient un +éventail déployé.</p> + +<p>A ce moment, en 1879, Manet, au sommet de sa +carrière, avait atteint le genre de renom qui devait +lui appartenir de son vivant. C'était un des hommes +les plus en vue de Paris. Tout le monde savait qui il +était. Mais dans la masse du peuple et même dans +cette foule restreinte qu'on appelle le <i>Tout Paris</i>, il +demeurait incompris. On ne voyait toujours en lui +qu'un artiste outré, violent, sans les qualités des +vrais maîtres et, en définitive, il restait presque le +réprouvé qu'il avait été à ses débuts. Une élite +d'écrivains, de connaisseurs, d'artistes, de femmes +distinguées, un noyau de disciples lui étaient venus, +qui, sachant l'apprécier, lui témoignaient la plus +vive amitié; il sentait que les jeunes artistes s'abandonnaient +en partie à son influence. Mais ces avantages, +dans un cercle restreint, ne le dédommageaient +point du jugement que le peuple au dehors continuait +à élever contre lui. Il ne connaissait pas cette +philosophie qui porte les gens à se satisfaire eux-mêmes +de leur mérite, en méprisant l'opinion des +contemporains. Il avait eu dès l'abord conscience de +sa valeur, il avait tout de suite vu qu'elle devrait +être un jour universellement reconnue et faire mettre +son œuvre au premier rang. Mais cette reconnaissance +<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span> +qu'il se promettait toujours de voir venir +reculait sans cesse, et chaque fois qu'elle s'évanouissait, +il en éprouvait de la tristesse. Il comprenait +la vie d'artiste sous la forme des succès +éclatants d'un Rubens. Les honneurs, les postes +officiels, les distinctions des académies, l'entrée +dans les Instituts, puisque ces choses existaient et étaient +acquises à d'autres, lui semblaient à lui aussi son +dû. Il souffrait de ne pouvoir les obtenir, alors que +les autres s'en paraient sous ses yeux.</p> + +<p>Homme du monde, ayant le goût de la société, +c'était pour lui un perpétuel agacement de voir, dans +les salons, les sourires et les compliments des +femmes, les hommages des hommes aller à ces +artistes en renom qui le combattaient, l'expulsaient +des expositions, accaparaient les honneurs, pendant +que lui, traité en artiste inférieur, n'était goûté que +pour les manières distinguées et l'esprit de conversation +qu'on lui reconnaissait comme seule supériorité. +Et puis! pendant que les autres encore arrivaient +à la richesse, il continuait d'empiler les toiles +dans son atelier et, s'il en vendait de temps en +temps, il n'en retirait que des sommes minimes, +qui lui permettaient tout juste de faire face aux +dépenses de sa vie, tenue sur un pied modeste. +Lorsqu'il travaillait, lorsqu'il était avec ses amis, +son entrain naturel, son élasticité de tempérament +<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span> +le maintenaient à l'état d'homme gai, mais lorsqu'il +se retrouvait dans le monde, lorsque les refus des +jurys ou les injures et les railleries de la presse se +reproduisaient, il en ressentait une très grande +amertume. A mesure que les années s'écoulaient, il +devenait cet homme qui a eu certaines ambitions +qu'il sait justifiées et qu'il croyait réalisables, et qui, +à mesure qu'il les voit s'évanouir, éprouve une +intime déception.</p> + +<p>Manet était un Parisien qui personnifiait, portés +à toute leur puissance, les sentiments et les habitudes +des Parisiens. Il représentait, avec sa sensibilité +d'artiste, ses penchants d'homme du monde, son +besoin de sociabilité, le Parisien par les côtés de +raffinement où il se distingue, mais aussi où il +arrive à un genre de vie presque artificiel. Il ne +pouvait donc vivre qu'à Paris et, en outre, il ne +pouvait y vivre que d'une certaine manière. A +l'époque où il apparaissait, ce qu'on appelait le Boulevard, +l'espace compris entre la rue Richelieu et la +Chaussée-d'Antin, était depuis longtemps un lieu à +part. Paris n'était point alors la ville envahie par +les provinciaux et les étrangers, que les chemins de +fer y versent aujourd'hui. Le Boulevard était encore +libre de cohue, et, dans l'après-midi, une élite de +gens, plus Parisiens que les autres, pouvait venir +s'y rencontrer, s'y promener et y flâner. Il y a eu +<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span> +trois ou quatre générations d'hommes de raffinement +fixés au Boulevard, par des liens aussi puissants +que ceux qui peuvent attacher certaines plantes au +sol nécessaire à leur vie. Pour ces gens-là, respirer +l'air du Boulevard était un besoin et la nostalgie du +Boulevard, par suite d'éloignement, devenait une +maladie. Manet aura été un des derniers représentants +de cette manière d'être; il sera resté un de ceux +pour qui la fréquentation du Boulevard aura été une +pratique de toute la vie.</p> + +<p>Il y avait sur le Boulevard un coin comme nul +autre, une maison privilégiée, où les habitués +étaient traditionnellement illustres, le café Tortoni, +à l'angle de la rue Taitbout. Sa réputation remontait +au premier empire, alors que Talleyrand l'avait +choisi pour y dîner et s'y retrouver avec ses amis. +Ensuite Alfred de Musset l'avait adopté et, quand il +a montré dans Mardoche le jeune homme livré aux +plaisirs de Paris, il le promène naturellement sur +le Boulevard et il désigne le Boulevard en nommant +Tortoni.</p> + +<p class="left30">Mardoche habit marron, en landau de louage,<br /> +Pardevant Tortoni, passait en grand tapage.</p> + +<p>Après Musset, étaient venus Rossini et Théophile +Gautier. Manet, comme enfant de Paris, était entré +dans cette tradition. Dès l'origine, puis alors qu'il +<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> +était le plus honni et repoussé, il allait faire sa visite +quotidienne au Boulevard et sa station à Tortoni. +On y était hostile ou indifférent à son art. Aussi ne +se trouvait-il point là comme artiste et, entre lui et +les gens avec lesquels s'étaient nouées ces relations +familières, qui naissent du coudoiement quotidien, +il n'était question ni de son esthétique, ni de ses +succès ou insuccès. Il revenait tous les jours, simplement +comme Parisien, mû par le besoin de fouler +le sol d'élection du vrai Parisien.</p> + +<p>Le Boulevard, lieu de promenade tranquille, +n'existe plus, il est devenu une grande rue cosmopolite. +Les théâtres, les brasseries, les banques, les +maisons à spectacles, attirent les foules, qui ont noyé +les élégants et les raffinés. Le café Tortoni, soumis +à la loi commune du changement et ne pouvant survivre +à la disparition de la société dont il était le +centre, s'est fermé. Il a été remplacé par une vulgaire +boutique. Mais la maison subsiste, et je ne +passe jamais auprès sans que Manet ne m'apparaisse. +Je le revois assis devant le perron ou dans la salle en +bas, ou encore déjeunant avec ses amis, au premier +étage. Il reste ainsi dans le souvenir, comme un de +ces anciens Parisiens sociables par-dessus tout.</p> + +<p class="p4"><a name="Page_192" id="Page_192"></a> +<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span></p> + +<h2>L'ŒUVRE GRAVÉE</h2> +<p class="p4"><a name="Page_194" id="Page_194"></a> +<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span></p> + +<h3>X</h3> + +<h4>L'ŒUVRE GRAVÉE</h4> + +<p class="p2">L'œuvre gravée de Manet se compose principalement +d'eaux-fortes et de lithographies. Les eaux-fortes +s'étendent de ses débuts à sa fin. Une des premières, +<i>Silentium</i>, marque son commencement; la +dernière, <i>Jeanne</i>, est de 1882. C'est entre les années +1862 et 1867 qu'il s'est surtout montré fécond +comme aquafortiste. Il est alors dans cette période +où il aime à faire poser des Espagnols, et un grand +nombre de ses eaux-fortes est consacré à des motifs +espagnols.</p> + +<p>Il apportait dans l'eau-forte cette coutume de ne +point se répéter, qui était le fondement de son art. +<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> +Il innovait sans cesse, même quand il mettait sous +la forme gravée des sujets déjà peints. Plusieurs de +ses eaux-fortes reproduisent de ses tableaux à +l'huile, mais d'une manière très libre. On a ainsi +deux eaux-fortes de l'<i>Olympia</i>, en deux dimensions. +Elles laissent voir entre elles des différences et +montrent également des variantes, sur le tableau +original. La plus petite a été faite pour illustrer +l'article d'Emile Zola de la <i>Revue du XIX<sup>e</sup> siècle</i>, +réimprimé en brochure. Dans cette circonstance +Manet, jaloux de soutenir l'éloge que Zola présentait +de lui et de son <i>Olympia</i>, s'est appliqué à obtenir +une grande précision de dessin et un rare fini des +traits de la pointe.</p> + +<p>Les planches de ses eaux-fortes ont été laissées +dans des états très divers; quelques-unes ne présentent +que des esquisses ou même des indications +de sujets cherchés, tandis que d'autres, comme +<i>Lola de Valence</i>, l'<i>Enfant à l'Épée</i>, ont été très travaillées. +L'ensemble de l'œuvre comprend des reproductions +de tableaux anciens, comme les <i>Petits +cavaliers</i>, l'<i>Infante Marguerite</i>, <i>Philippe IV</i> de Velasquez; +des reproductions de ses propres tableaux, +comme le <i>Buveur d'absinthe</i>, le <i>Gamin au chien</i>, le +<i>Chanteur espagnol</i>, <i>Lola de Valence</i>, l'<i>Acteur tragique</i>, +les <i>Bulles de savon</i>, <i>Mlle V*** en costume +d'espada</i>, le <i>Liseur</i>; des compositions originales, +<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span> +comme <i>Silentium</i>, l'<i>Odalisque couchée</i>, la <i>Toilette</i>, +la <i>Convalescente</i>; des portraits, comme ceux de Baudelaire, +d'Edgar Poe, de son père.</p> + +<p>Une de ses eaux-fortes à laquelle on est particulièrement +ramené par le charme qui s'en dégage, +<i>Lola de Valence</i>, montre combien, quand le sujet +l'y portait, il savait user des ressources les plus subtiles +de l'outil. Pendant longtemps ses œuvres gravées +n'ont pourtant pas rencontré plus de faveur +que ses tableaux. Elles étaient profondément +dédaignées. Manet n'était, disait-on, qu'un artiste +incomplet, dépourvu peut-être encore plus de +science sur le terrain de la gravure que sur celui de +la peinture. Mais sur les deux, il avait au contraire +étudié les maîtres et savait ce qu'on peut apprendre. +Il aimait, à l'occasion, à disserter sur le mérite des +aquafortistes ses devanciers. Ceux qu'il goûtait le +mieux, vers lesquels il s'était surtout senti porté, +étaient Canal et Goya. Dans l'eau-forte comme dans +la peinture, il était donc allé d'instinct vers Venise +et l'Espagne.</p> + +<p>Ce n'est pas que ses sujets espagnols du début, +pas plus que ceux qui les ont suivis, aient été traités +d'une manière qui rappelle les procédés, soit de +Canal, soit de Goya. Il était trop foncièrement original +pour avoir pu imiter les autres. Mais dans plusieurs +de ses eaux-fortes, comme dans certains de +<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span> +ses tableaux, il a aimé, de propos délibéré, à faire +apparaître la réminiscence des devanciers ses favoris. +C'est ainsi que sa <i>Femme à la mantille</i> a été +exécutée, ouvertement, dans la manière de Goya. +L'emprunt à un étranger était d'ailleurs, dans ce +cas, de circonstance, car il s'agissait d'illustrer, sous +une forme appropriée, un sonnet intitulé <i>Fleur +exotique</i>, inséré dans la collection des <i>Sonnets et +Eaux-fortes</i>, publiée par Alphonse Lemerre en 1869, +à laquelle les principaux poètes et artistes du temps +avaient collaboré. L'eau-forte connue maintenant +comme la <i>Femme à la mantille</i> s'est même d'abord +appelée <i>Fleur exotique</i> et elle a été cataloguée sous +ce titre à l'exposition posthume de Manet, à l'École +des Beaux-Arts, en 1884. Dans quelques-unes de +ses eaux-fortes, particulièrement dans le <i>Philosophe</i>, +il a introduit des traits en zigzag, rappelant la +manière de Canal, qu'il trouvait spécialement +souple et charmante.</p> + +<p>Les eaux-fortes détachées sont au nombre d'une +cinquantaine. Il existe dans les collections, en +France et aux États-Unis, quelques pièces ignorées +et non décrites, et ce ne sera que lorsqu'on aura +fait les recherches nécessaires, qu'un catalogue définitif +pourra être dressé. Les différentes eaux-fortes +se trouvent en tirages et en épreuves de mérite fort +divers, quelques-unes ont été très peu tirées et sont +<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span> +très rares. Neuf pièces, tirées à cinquante exemplaires, +avec frontispice spécial,—guitare et chapeau,—ont +paru en album chez Cadart et Chevalier +en 1874: le <i>Chanteur espagnol</i>, les <i>Gitanos</i>, <i>Lola de +Valence</i>, l'<i>Homme mort</i>, les <i>Petits cavaliers</i>, le <i>Gamin +au chien</i>, la <i>Petite fille</i>, la <i>Toilette</i>, l'<i>Infante +Marguerite</i>.</p> + +<p>Les lithographies sont moins nombreuses que les +eaux-fortes, on n'en compte pas plus de douze: +<i>Lola de Valence</i> et la <i>Plainte Moresque</i>, comme frontispices +à des œuvres musicales, le <i>Gamin au chien</i>, +le <i>Rendez-vous de chats</i>, les deux <i>Portraits de M<sup>lle</sup> Morisot</i>, +<i>Course à Longchamp</i>, le <i>Ballon</i>, l'<i>Exécution de +Maximilien</i>, la <i>Guerre civile</i>, la <i>Barricade</i>, <i>Polichinelle</i>. +A ranger à la suite des lithographies des dessins, +reportés sur pierre et tirés comme lithographies: +deux pièces, <i>Au Café</i>, et une pièce, <i>Au +Paradis</i> (Des spectateurs au théâtre).</p> + +<p>Il a donné à une publication spéciale, l'<i>Autographe</i>, +du 2 avril 1865, une page de croquis, où se +voient le Buveur d'eau, un danseur et une danseuse +espagnols et la tête de Lola de Valence, et à la même +publication, en 1867, trois croquis, la tête du Buveur +d'absinthe, la malade et le torero mort.</p> + +<p>La lithographie du <i>Rendez-vous de chats</i>, de grand +format, a été faite en 1868, pour être collée au milieu +d'une affiche annonçant le livre de Champfleury sur +<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span> +les chats. Avant de l'exécuter Manet avait combiné +son sujet, sous la forme d'une gouache, avec la +pensée d'arriver à frapper les passants. Il avait donc +placé un chat noir à côté d'une chatte blanche. Tous +les deux déroulent une longue queue dans l'espace; +ils s'ébattent sur les toits; dans le fond, des tuyaux +de cheminée correspondent au chat noir et la lune +blanche et vermeille, à travers les nuages, forme +une sorte de complément à la chatte blanche. Il +s'était fort diverti à cette fantaisie. Il avait promis à +Champfleury qu'elle attirerait les regards. Il ne +l'avait pas trompé. A cette époque l'affiche illustrée +à personnages, qui s'est tant répandue depuis, demeurait +presque inconnue, l'affichage d'un motif +dessiné était une nouveauté. Les passants s'attroupèrent +donc devant ces chats. Ils les regardaient +étonnés. Beaucoup se fâchaient, persuadés que Manet +avait voulu se moquer d'eux. On revoyait ainsi, +dans la rue, devant son affiche, le soulèvement qu'on +avait vu aux Salons devant certains de ses tableaux. +Cette lithographie, tirée à de nombreux exemplaires, +s'est perdue sur les murailles; elle est +devenue comme introuvable, au grand désespoir des +collectionneurs. Une gravure sur bois, faite d'après +le motif du <i>Rendez-vous de chats</i>, a été introduite +dans le livre même de Champfleury, les <i>Chats</i>.</p> + +<p>Les portraits lithographiés de M<sup>lle</sup> Morisot, sous +<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span> +deux formes différentes, au trait et en plein, ont été +exécutés d'après un tableau à l'huile.</p> + +<div class="figcenter"><img src="images/illus_200.jpg" width="350" height="486" +alt="JEANNE" title="" /></div> +<p class="center"><span class="smcap"><b>JEANNE</b></span></p> + +<p>La <i>Guerre civile</i> et la <i>Barricade</i> rappellent la +bataille qui a eu lieu dans les rues de Paris, à la +fin de mai 1871, entre les gardes nationaux fédérés +et l'armée de Versailles. La <i>Guerre civile</i> donne en +particulier l'image tragique d'un garde national +mort, abandonné le long d'une barricade démantelée. +La scène n'a point été composée. Manet +l'avait réellement vue, à l'angle de la rue de +l'Arcade et du boulevard Malesherbes; il en avait +pris un croquis sur place.</p> + +<p>Le <i>Polichinelle</i>, avec variantes, est d'abord apparu +en aquarelle, puis dans le tableau à l'huile exposé +au Salon de 1874. Il a enfin été répété sous la forme +de lithographie coloriée. Théodore de Banville fit, +pour cette dernière, un distique placé au bas:</p> + +<p class="left30">Féroce et rose, avec du feu dans sa prunelle<br /> +Effronté, saoul, divin, c'est lui Polichinelle</p> + +<p>Indépendamment des eaux-fortes et des lithographies +à l'état de pièces séparées, Manet a produit +des séries d'eaux-fortes, de lithographies et de +dessins sur bois, pour illustrer divers ouvrages.</p> + +<p>Il a ainsi illustré d'eaux-fortes le <i>Fleuve</i>, poésie +de Charles Cros, en 1874. Une libellule comme frontispice, +un oiseau volant, en cul-de-lampe, et six +<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span> +légères compositions, qui représentent les divers +aspects de la nature que voit le fleuve dans son +cours, depuis la montagne où il naît, jusqu'à la mer +où il se perd.</p> + +<p>Il a illustré de six dessins reportés sur pierre et +tirés comme lithographies le <i>Corbeau</i> d'Edgar Poe, +traduit par Stéphane Mallarmé, chez Lesclide, 1875. +Le premier dessin, en frontispice, est une tête de +corbeau, le dernier un <i>ex libris</i>, un corbeau volant. +Les quatre autres illustrent le texte. Ils sont d'une +grande puissance et atteignent au fantastique, où +s'est élevé le poète lui-même. De pareilles compositions +étaient trop hardies pour plaire tout d'abord. +Les acheteurs furent si peu nombreux que l'éditeur +s'abstint pour longtemps, après l'avoir annoncée, de +publier une nouvelle œuvre d'Edgar Poe, la <i>Cité en +la Mer</i>, que Mallarmé et Manet avaient également +traduite et illustrée de concert.</p> + +<p>Il a dessiné quatre petits bois pour l'illustration +d'un tirage spécial de l'<i>Après-midi d'un Faune</i>, de +Stéphane Mallarmé, en 1876.</p> + +<p class="left30">Ces nymphes je les veux perpétuer.</p> + +<p>Il les a perpétuées, s'ébattant légères au milieu des +roseaux, et le Faune les guette de loin. Ces quatre +compositions sont d'un imprévu et d'une technique +<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span> +qui les distinguent de cette gravure sur bois généralement +si banale au milieu de nous.</p> + +<p>En outre des bois exécutés comme illustrations +de l'<i>Après-midi d'un Faune</i>, Manet a encore dessiné +sur bois, pour la gravure: Une <i>Olympia</i>, montrant +des variantes d'avec le tableau à l'huile, les eaux-fortes +et l'aquarelle. Le <i>Chemin de fer</i>, reproduction +de son tableau du Salon de 1874. <i>La Parisienne</i>, +en trois variantes, pour le <i>Monde nouveau</i>, en 1874, +dont deux, tirées comme épreuves, sont restées +inédites.</p> + +<p>Il a donné au journal illustré la <i>Vie moderne</i> des +croquis et dessins, reproduits dans les numéros +des 10 et 17 avril et 8 mai 1880.</p> + +<p>Il a dessiné un portrait de Courbet, pour figurer, +reproduit par le procédé du gillotage, en tête de +l'étude de M. d'Ideville sur Courbet, publiée +en 1878. Courbet était mort à cette époque. Ce +portrait si plein de vie n'a cependant été fait que de +souvenir, à l'aide d'une photographie. Mais il a fait +poser Claude Monet pour le portrait de lui reproduit +également par le gillotage, dans le journal +illustré la <i>Vie moderne</i> du 12 juin 1880, et mis en +tête du catalogue de l'exposition des œuvres de +Claude Monet, faite en juin 1880, à la <i>Vie moderne</i>, +sur le boulevard des Italiens.</p> + +<p>Cette exposition avait été organisée par Georges +<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span> +Charpentier, l'éditeur, à qui appartenait le journal. +Il avait pensé qu'elle servirait utilement Claude +Monet et l'art impressionniste, mais on ne change +pas tout à coup le goût du public et Monet était +en 1880 si généralement méprisé, que l'exposition +de ses œuvres tenue dans un rez-de-chaussée, +ouvert sur le boulevard, où l'on entrait gratuitement, +ne fut guère qu'un passage de gens venant +rire et se moquer. Charpentier avait fait imprimer +un catalogue avec une notice sur Monet, qu'il +m'avait demandée, et, en tête, comme attrait spécial, +se trouvait le portrait de Monet par Manet. Il s'était +imaginé que cette plaquette illustrée se recommanderait +au public. Il en avait fixé le prix à cinquante +centimes, mais les visiteurs se succédaient, sans que +pas un voulût dépenser une somme aussi énorme +pour un tel objet. Il en réduisit le prix à dix +centimes. Le catalogue eut après cela quelques +acheteurs. On l'avait tiré à un grand nombre +d'exemplaires et, deux ou trois jours avant la fermeture +de l'exposition, il en restait encore beaucoup. +Charpentier décida qu'on les donnerait. En effet le +gardien, d'un air engageant, en faisait l'offre aux +visiteurs. Quelques-uns, les plus sages, prenaient le +catalogue, c'était après tout du papier qui ne coûtait +rien, mais la plupart le refusaient en riant. Ils se +jugeaient ainsi fort malins. Cette exposition d'art +<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span> +impressionniste leur faisait l'effet d'une farce et +l'offre du catalogue n'en était, à leurs yeux, que le +couronnement. Ils croyaient donc prouver toute leur +supériorité (à farceur, farceur et demi) en refusant +l'offre et en montrant ainsi qu'ils n'étaient +point dupes de la plaisanterie. Quand l'exposition se +ferma, il restait un gros paquet de catalogues, +qu'on n'avait réussi à faire prendre au public ni +pour argent ni par amour.</p> + +<p>Cependant en 1899 il m'est tombé sous la main +le catalogue d'un libraire, vendant des plaquettes +curieuses, et j'y vis figurer celle de l'exposition de la +<i>Vie moderne</i>, marquée comme chose rare et cotée un +franc. Un franc! en 1899, le catalogue d'art impressionniste +dont on n'avait pas voulu pour rien +en 1880. Quelle révolution cela indiquait comme +accomplie dans le goût du public!</p> + +<p class="p4"><a name="Page_206" id="Page_206"></a> +<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span></p> + +<h2>LES DESSINS ET LES PASTELS</h2> +<p class="p2"><a name="Page_208" id="Page_208"></a> +<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span></p> + +<h3>XI</h3> + +<h4>LES DESSINS ET LES PASTELS</h4> + +<p>Les dessins de Manet confirmeraient, s'il en était +besoin, le fait que ses tableaux de jeunesse nous +avaient déjà appris, qu'il avait sérieusement étudié +les vieux maîtres à ses débuts et au cours de ses +voyages. M. Auguste Pellerin, dans sa collection si +riche et si variée d'œuvres de Manet, possède ses +dessins du voyage d'Italie. Ils sont nombreux et +montrent, ce à quoi on ne se serait peut-être pas +attendu, qu'il ne s'était pas borné à étudier ces +maîtres vers lesquels il se sentait plus particulièrement +porté, mais qu'il avait aussi pris une réelle +connaissance des autres. Beaucoup de ses croquis +<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span> +s'appliquent à des sujets de l'école romaine et un +dessin, parmi les plus importants, reproduit une des +figures principales de l'<i>Incendie du Borgo</i>, par Raphaël, +dans les chambres du Vatican.</p> + +<p>Les dessins, chez Manet, demeurent généralement +à l'état d'esquisses ou de croquis. Ils ont été faits +pour saisir un aspect fugitif, un mouvement, un trait +ou détail saillant. Dans cet ordre de travail, on +peut dire qu'il était toujours prêt. De tout temps, il +a eu près de lui, à l'atelier, des feuillets assemblés +pour dessiner et, dans sa poche, un calepin avec un +crayon. Le moindre objet ou détail d'un objet, qui +intéressait ses regards, était immédiatement fixé sur +le papier. Ces croquis, ces légers dessins qu'on peut +appeler des instantanés, montrent avec quelle sûreté +il saisissait le trait caractéristique, le mouvement +décisif à dégager. Je ne trouve à lui comparer, dans +cet ordre, qu'Hokousaï qui, dans les dessins de premier +jet de sa <i>Mangoua</i>, a su associer la simplification +à un parfait déterminisme du caractère. Aussi +Manet admirait-il beaucoup ce qu'il avait pu voir +d'Hokousaï, et les volumes de la <i>Mangoua</i> qui lui +étaient tombés sous la main étaient de sa part +l'objet de louanges sans restriction. Le dessin avait +été en effet compris par Manet, de même que par +Hokousaï avant lui, comme surtout destiné à fixer +l'aspect saillant d'un être ou d'un objet, sans complications +<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span> +et accessoires. Dans ces conditions, la sûreté +de main doit correspondre à la justesse de vision et +le mérite de l'œuvre légère réside dans sa vérité. +Le croquis tenu à sa forme sommaire, improvisée, +doit cependant rendre ce qu'il rend d'une manière +assez saisissable pour offrir une œuvre vivante et +intéressante dans sa fragilité. Or, les croquis de +Manet font bien réellement voir comme réalisé ce +qu'ils ont été appelés à représenter. M. de Saint-Albin +a fourni le sujet de l'un d'eux. Le petit personnage +a juste quelques centimètres; il a été +crayonné d'un trait si rapide, que le contour en +silhouette existe seul, sans les détails du visage ou +des vêtements. Mais que cet être minuscule est donc +ressemblant! On aurait pu multiplier les séances +sur un portait de grandeur naturelle, sans dépasser +le résultat obtenu ici du premier coup. M. de Saint-Albin +était un homme aimable, un collectionneur, +un original, qu'on voyait apparaître sur le Boulevard +à une certaine heure de l'après-midi. Il personnifiait +vers 1870 ce Parisien légendaire, que l'on disait +n'avoir jamais pu quitter Paris. Manet l'a croqué +regardant une estampe, avec son chapeau à larges +bords, sa grosse cravate, son lorgnon, sa démarche +spéciale et, sur le papier, il se trouve aussi saisissable, +dans ses particularités, qu'il a jamais pu +l'être rencontré sur le Boulevard.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span> +Il en est un autre que Manet a aussi pris sur le +vif, le maréchal Bazaine. Un jour, au cours du +procès Bazaine, nous nous rendîmes, Manet et moi, +avec un groupe d'amis, à Trianon. C'était la première +fois que nous y allions et je me rappelle que +longtemps, nous contemplâmes, en silence, la scène +imposante présentée par le conseil de guerre. A la +fin, Manet avait fixé les yeux sur l'accusé. Tout à +coup, tirant de sa poche le petit calepin qui ne le +quittait jamais, il se mit à crayonner. Il décrivait +un trait en rond, qui représentait la tête, et ajoutait +deux ou trois points, pour la bouche et les yeux. +Il avait ainsi dessiné plusieurs croquis, lorsque se +tournant de droite et de gauche, il nous les montra, +en disant: «Mais regardez donc cette boule de billard!» +L'expression était absolument juste, car en +examinant les croquis et en les comparant avec la +tête de l'original placée devant soi, on constatait que +la ressemblance était frappante. Un de ces croquis +subsiste. Il a fait partie de la vente de Manet, en +1884. C'est un document historique.</p> + +<p>Il donne le vrai Bazaine, le Bazaine réel, en +opposition aux deux ou trois autres, qu'à des moments +différents, l'imagination a créés. Il y a eu +d'abord le «glorieux» Bazaine, le général cru supérieur, +en qui la France avait mis follement son +espoir. Puis, après la capitulation, est venu le grand +<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span> +traître, le monstre qui ayant pu vaincre, ne l'a pas +voulu. L'un est né de l'espérance, l'autre du désespoir. +Le vrai était celui que Manet avait saisi et mis +au point, l'être de petite intelligence, au regard +fuyant, n'ayant d'autre qualité que la bravoure, +incapable de diriger avec succès une grande armée, +qui, lorsqu'il s'est senti perdu dans Metz, s'est laissé +entraîner à des actes de félonie, pour lesquels il a +été justement flétri et condamné. Tout cela est dans +le petit croquis fait à Trianon, se lit sur la tête en +«boule de billard».</p> + +<p>Manet a eu de tout temps l'habitude de se servir +rapidement du crayon; on peut dire que son système +de dessin n'a jamais varié. Mais à une pratique fondamentale, +sont venus se superposer des procédés, +qui ont changé avec les années. A ses débuts, il +employait volontiers l'aquarelle dans des études préliminaires, +pour fixer les tons ou l'arrangement de +ses tableaux, ou même il reproduisait par ce moyen, +sous une nouvelle forme, ses œuvres déjà peintes à +l'huile. Il a ainsi laissé un certain nombre d'aquarelles, +consacrées au <i>Chanteur espagnol</i>, au <i>Déjeuner +sur l'Herbe</i>, à l'<i>Olympia</i>, au <i>Christ aux Anges</i>, à la +<i>Jeune femme couchée en costume espagnol</i>, aux +<i>Courses</i>, etc. Il s'est aussi souvent servi de l'aquarelle +pour prendre des vues en plein air ou s'assurer +des indications de paysage. Mais en avançant, il ne +<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span> +recourt plus qu'accessoirement à ce moyen, pour +user d'un nouveau, le pastel.</p> + +<p>Son premier pastel date de 1874. C'est un portrait +de sa femme, étendue sur un canapé, exécuté dans +une gamme de tons bleus-gris. A partir de ce moment, +il continue à se servir du pastel, surtout pour +les portraits de femme. Les productions de ce genre +ont été particulièrement nombreuses à la fin de sa +vie, alors qu'il avait été atteint par l'ataxie. Les +œuvres demandant une grande dépense de force physique +lui étaient devenues d'abord difficiles, puis lui +furent à la fin interdites, et le pastel lui permettait +de se livrer à un travail relativement facile, qui le +distrayait, en lui obtenant la société des femmes +agréables qui venaient poser. Il a ainsi exécuté, dans +les dernières années de sa vie, les portraits de +femmes appartenant à des mondes divers: M<sup>me</sup> Zola, +M<sup>me</sup> du Paty, M<sup>me</sup> Guillemet, M<sup>lle</sup> Lemaire, M<sup>lle</sup> Lemonnier, +M<sup>lle</sup> Eva Gonzalès, M<sup>me</sup> Méry Laurent, +M<sup>me</sup> Martin, M<sup>lle</sup> Marie Colombier, etc. Quelques-uns +des portraits les plus caractéristiques sont restés +anonymes ou n'ont été désignés que par des titres +fantaisistes: la <i>Femme au carlin</i>, la <i>Femme voilée</i>, +la <i>Femme à la fourrure</i>, la <i>Viennoise</i>, <i>Sur le banc</i>.</p> + +<p>Il avait fini par prendre grand goût au pastel. Il y +trouvait à la fois le moyen de fixer la lumière, de +juxtaposer les tons vifs et de rendre des types +<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span> +variés. Aussi ses portraits au pastel offrent-ils un +ensemble où l'on peut voir la femme, telle qu'elle +s'est présentée dans la seconde moitié du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle +et, en addition, les combinaisons de coloris les plus +délicates ou les plus osées.</p> + +<p>Il n'en a guère retiré avantage au point de vue +pécuniaire. Il n'en a vendu que très peu, à des prix +fort minimes. La plupart étaient faits pour des personnes +amies, auxquelles il était heureux de plaire +en les leur offrant. Il exposa cependant au journal +la <i>Vie Moderne</i>, en avril 1880, une série d'œuvres +où les pastels tenaient la place principale, et le plus +grand nombre était à vendre. On lui en acheta tout juste deux.</p> + +<p>En outre de ses portraits de femmes, il a aussi +fait au pastel des portraits d'hommes, dont plusieurs +sont des têtes à caractère. On a ainsi de lui Constantin +Guys, cet artiste qui fut le dessinateur de +l'<i>Illustrated London news</i> lors de la guerre de +Crimée, qui a produit des dessins et des aquarelles, +où il passe des femmes élégantes et aristocratiques +montrées dans de somptueux équipages, aux courtisanes +présentées sous les formes les plus réalistes. +Cabaner, le musicien incompris, en gestation perpétuelle +d'œuvres extraordinaires, qui se dédommageait +de sa déconvenue en faisant des mots singuliers, +reproduits par les petits journaux. Enfin le +<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span> +poète George Moore. Ce dernier, au moment où +Manet l'a fait poser, était à cette période de la jeunesse +où on se cherche une voie. Anglo-Irlandais il +était venu à Paris pour étudier la peinture et, en +même temps qu'il fréquentait les ateliers, il s'adonnait +à la poésie. Il composait des vers même en +français. Il était alors plongé dans une sorte de +raffinement esthétique et de sentimentalisme quintessencié, +qui lui donnait passablement l'air d'un +homme absent. C'est ce trait de physionomie que +Manet a saisi pour le fixer, en l'accentuant même, +selon son habitude, et c'est ce qui a donné à son +George Moore l'aspect si caractéristique, qui le distingue. +Depuis l'original a délaissé le sentimentalisme +et la nébulosité. Il est entré dans une voie +opposée, en étudiant la vie réelle, il s'est fait sa +place comme romancier de mœurs. Sa figure s'est +modifiée naturellement, en même temps que changeaient +son mode d'esprit et la tournure de ses +pensées. Mais le portrait demeure comme le témoin +de la sûreté d'observation avec laquelle son auteur +savait saisir même ces traits de caractère, qui pouvaient +n'être, en partie, que transitoires.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span></p> + +<h2>LES DERNIÈRES ANNÉES</h2> +<p class="p4"><a name="Page_218" id="Page_218"></a> +<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span></p> + +<h3>XII</h3> + +<h4>LES DERNIÈRES ANNÉES</h4> + +<p class="p2">Manet, après avoir quitté son atelier de la rue de +Saint-Pétersbourg, en avait pris un, en 1879, au +numéro 77 de la rue d'Amsterdam, où il devait +rester jusqu'à sa mort.</p> + +<p>En 1880, il envoie au Salon <i>Chez le Père Lathuille</i>, +un plein air, et le <i>Portrait de M. Antonin Proust</i>, +exécuté dans l'atelier. Le premier de ces tableaux +avait été peint dans le jardin du Père Lathuille, un +des restaurants les plus vieux et les plus connus de +Paris, situé à l'entrée de l'avenue de Clichy. Avant +que les limites de la ville de Paris n'eussent été +portées aux fortifications, il avait été une ces maisons, +<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span> +hors barrières, que les Parisiens fréquentaient +le dimanche et où ils aimaient à célébrer noces et +festins. Horace Vernet, en 1820, l'avait donné comme +fond à son tableau de bataille, le <i>Maréchal Moncey +à la barrière de Clichy en 1814</i>. La lithographie, en +popularisant le tableau, avait en même temps recommandé +le restaurant aux patriotes, alors épris +d'Horace Vernet et de ses œuvres. Manet, qui habitait +dans le voisinage, rue de Saint-Pétersbourg, +allait y déjeuner ou dîner de temps en temps. Il +avait eu l'idée d'utiliser le jardin, lieu tranquille, +pour y peindre une scène de plein air: un tout +jeune homme y ferait la cour à une femme. En bon +observateur, il avait conçu sa scène, telle que +la vie l'offre généralement, où les tout jeunes gens +s'éprennent de femmes plus âgées qu'eux. Le tableau +représente les amoureux assis à une table, où ils +achèvent de déjeuner. Le jouvenceau montre la plénitude +de sa passion et laisse deviner des demandes +pressantes, tandis que la femme, une personne dans +les trente ans, fait la mijaurée devant lui et se +tient sur la réserve, pour le mieux captiver.</p> + +<p>On ne pouvait reprocher à Manet, devant cette +scène, comme on l'avait fait devant d'autres, de +peindre des gens dans des attitudes «incompréhensibles», +ne se livrant à aucune action déterminée. +Les amoureux du Père Lathuille jouaient si bien +<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span> +leur rôle, qu'on les comprenait à première vue. +Manet, qui peignait la vie en la serrant toujours de +près, pouvait trouver des motifs diversifiés à l'infini, +parce que la vie est ainsi diversifiée. Aux scènes où +les personnages simplement juxtaposés étaient tenus +inactifs, telles que les yeux en rencontrent partout, +il savait en faire succéder d'autres, où ils s'appliquaient +à des actions caractéristiques. Il avait, du +reste, dans le cas actuel, obtenu son effet par des +moyens décisifs quoique très simples. Le jeune +homme, dans sa franchise, vu de face, montre par +l'animation de ses traits la passion qui le possède, +tandis que se dissimulant presque et ne se présentant +que d'un profil effacé, la femme révèle +d'autant mieux sa pruderie affectée et sa réserve +hypocrite.</p> + +<p><i>Chez le Père Lathuille</i> est peut-être de tous les tableaux +de Manet celui qui laisse le mieux voir les +particularités de la peinture en plein air. L'ensemble +est tout entier maintenu dans la lumière. Les plans +sont établis et les contours obtenus sans oppositions +et sans contraste. Les parties qu'on voudrait dire +dans l'ombre sont élevées à une telle intensité de +clarté et de coloration, qu'elles ne se différencient +presque pas de celles que la lumière frappe directement.</p> + +<p>L'autre tableau, le <i>Portrait de M. Antonin Proust</i>, +<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span> +avait été peint dans l'atelier et dans les tons sobres. +L'original debout, de grandeur naturelle, arrêté aux +genoux, est vêtu d'une redingote et coiffé d'un chapeau +à haute forme, une main appuyée sur une +canne, l'autre posée sur la hanche. C'est un morceau +très ferme. La redingote boutonnée serre bien +le personnage; on sent réellement l'existence du +corps. Manet, lié d'amitié depuis le collège avec son +modèle, l'avait peint de manière à révéler tout son +caractère. En lui donnant la gravité de l'âge et de +l'homme politique, il lui avait laissé la désinvolture +et l'aisance de l'homme du monde et même encore +avait su indiquer en lui l'élégant cavalier et +le conquérant des débuts et de la jeunesse.</p> + +<p>En 1881, Manet envoya au Salon le <i>Portrait de +M. Pertuiset, le chasseur de lions</i>, peint en plein air, +et le <i>Portrait de M. Henri Rochefort</i>, peint dans +l'atelier.</p> + +<p>Il avait choisi Pertuiset pour lui servir de modèle +dans un plein air d'ordre particulier. Les Impressionnistes, +avec leur système de travailler tout le +temps devant la nature, étaient arrivés à en saisir +les multiples aspects et à fixer ainsi sur la toile des +effets inattendus. Ils avaient, par exemple, reconnu +que l'hiver, au soleil, les ombres portées sur la +neige peuvent être bleues et ils avaient peint de +telles ombres bleues. Ils avaient encore découvert +<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span> +que, l'été, la lumière sous les arbres colore les terrains +de tons violets et ils avaient peint des terrains +sous bois violets. Renoir avait en particulier peint +un bal à Montmartre, sous le titre de <i>Moulin de la +galette</i>, et une <i>Balançoire</i>, où des personnages sont +placés sous des arbres éclairés par le soleil. Il avait +fait tomber sur eux des plaques de lumière à travers +le feuillage, en colorant toute sa toile d'un ton général +violet. Les tableaux peints en 1876 avaient été +montrés en 1877, à l'exposition des Impressionnistes, +rue Le Peletier.</p> + +<p>Cette nouveauté d'ombres bleues et violettes avait +excité une indignation générale. Personne ne s'était +sérieusement demandé si, lorsqu'il fait soleil, les +ombres sur la neige et sous le feuillage pouvaient +apparaître réellement colorées, telles que les Impressionnistes +les représentaient. Il suffisait que les +effets montrés n'eussent pas encore été vus, pour +que l'esprit de routine amenât les spectateurs à se +soulever violemment. Mais Manet, pour qui les Impressionnistes +restaient de vieux amis, qui s'intéressait +à toutes leurs tentatives, avait été frappé par +leur manière hardie de peindre les ombres en plein +air colorées. Il était allé regarder en particulier les +reflets que le soleil donne sous le feuillage et, ayant +trouvé qu'en effet les ombres prennent alors des +tons où le violet prédomine, l'envie lui vint d'exécuter +<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span> +lui-même un tableau dans ces données.</p> + +<p>Il fit poser Pertuiset en l'été de 1880, sous les +arbres de l'Elysée des Beaux-Arts, boulevard de +Clichy. La lumière tamisée donne bien en effet une +ombre violette générale, qui recouvre le terrain et +enveloppe le modèle. Pertuiset était un chasseur +émérite. Il avait été l'ami de Jules Gérard, célèbre +sous le second empire, comme le Tueur de lions, et +avait en partie hérité de sa renommée, pour avoir +tué lui-même plusieurs lions. Manet a eu l'idée de +le placer un genou en terre, comme à l'affût, la carabine +à la main. C'est là une pose de pure fantaisie, +qui lui a été suggérée par la qualité de chasseur +du modèle, mais il ne faudrait pas en inférer qu'il +ait voulu représenter une chasse au lion. S'il eût eu +pareille intention, d'après son système de ne peindre +que des scènes vues, il eût dû se transporter en +Algérie, dans une région fréquentée par des lions, +et y placer son modèle, ce qui n'était vraiment pas +le cas, puisqu'il se contentait de le mettre au milieu +d'un jardin parisien.</p> + +<p>A la fantaisie de montrer la pose d'un chasseur à +l'affût, Manet avait ajouté celle de peindre au second +plan une peau de lion, pour obtenir un ton tranchant +sur l'uniformité du terrain. On a cru qu'il +avait voulu figurer ainsi un lion, que Pertuiset eût +été censé avoir tué sur le lieu même. Il n'en était +<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span> +rien. Son intention n'avait point été de représenter +une vraie carcasse de lion. Il avait simplement peint +la peau d'un lion, que Pertuiset avait tué près de +Bône et qu'il conservait dans son appartement, +étendue sur le parquet. Mais le tableau au Salon, +avec son ton général violet, son chasseur à l'affût et +la peau de lion par derrière, excita la bonne mesure +de railleries qui attendait généralement les œuvres +de Manet. Comme d'habitude on n'eut point d'yeux +pour le mérite intrinsèque de la peinture, on ne vit +que l'originalité et la fantaisie auxquelles l'artiste +s'était laissé aller, et qui cette fois encore dépassaient +la compréhension du public.</p> + +<p>Manet avait demandé à Henri Rochefort de le +peindre, attiré par le caractère de sa physionomie. +Le portrait de Rochefort est un buste, avec la tête +de profil, un peu retournée, et les bras croisés. C'est +un morceau puissant, de nature à plaire à un connaisseur. +Manet qui ne l'avait exécuté que mû par +un sentiment artistique, sans penser à en tirer profit, +l'offrit à l'original, et il eût été heureux de le lui voir +accepter. Mais Rochefort, qui n'a jamais aimé que la +peinture sèche et léchée, le trouvait déplaisant. Il +n'en voulut pas et le refusa. Quelque temps après, +Manet le comprit dans un lot de toiles vendu à +M. Faure.</p> + +<p>Les tableaux exposés en 1881 n'avaient pas eu +<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span> +en somme plus de succès que ceux des précédents +Salons. Cependant ils étaient cause d'une chose +extraordinaire, ils procuraient à leur auteur une +récompense officielle, ils lui obtenaient une médaille +du jury. Cet octroi d'une médaille, faveur banale en +elle-même, puisque chaque année elle se répétait au +profit de peintres quelconques, devenait cependant, +dans la circonstance, un notable événement. Manet +tant de fois repoussé des Salons, écarté soigneusement +des Expositions universelles et, par là, désigné +à l'animadversion des artistes, comme un +homme de pernicieux exemple, recevait tout à coup +une récompense; mais le fait en lui-même montrait +un tel renversement de conduite et d'opinion, qu'on +sentait tout de suite qu'un changement profond avait +dû s'accomplir quelque part. Il en était bien réellement +ainsi et cette simple médaille marquait que +les aspirations nouvelles, longtemps comprimées, +venaient enfin de prévaloir et de se manifester avec +éclat.</p> + +<p>Pour se rendre compte de l'évolution qui se produisait, +il faut connaître le régime auquel le Salon +était traditionnellement soumis et les règles données +à la composition des jurys. Le Salon, comme ancienne +institution, remontant jusqu'au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, +avait acquis un prestige très grand. Depuis, une +société dissidente des Beaux-Arts s'est formée, +<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span> +l'habitude d'expositions particulières s'est généralisée, +qui lui ont enlevé une partie de son importance, +mais du temps de Manet, il jouissait toujours, +avec son monopole, de la pleine faveur. Avoir la +faculté de s'y produire devenait pour un artiste +une question vitale. Là seulement il pouvait se +promettre d'attirer d'abord l'attention, puis, s'il +était parmi les heureux, d'obtenir la renommée, la +gloire et enfin, par elles, la richesse et les honneurs. +Or, d'après l'organisation en vigueur, le jury était le +maître du Salon. Il décidait, avant l'ouverture, quels +seraient les admis et les refusés, puis après, il décernait +les récompenses, et elles étaient ainsi combinées, +qu'elles établissaient comme des grades et fixaient le +rang des artistes. En premier lieu, par l'octroi de +mentions honorables et de médailles, on tirait les +sujets choisis de la plèbe artistique et du milieu des +débutants, pour les signaler à l'attention; puis les +médailles élevaient à un certain moment leurs possesseurs +à la position de Hors concours, c'est-à-dire +que leurs œuvres, soustraites à l'examen du jury, +étaient désormais admises sans refus possible au +Salon. Dans ces conditions les Hors concours formaient +comme une compagnie de privilégiés, avec +des droits supérieurs à ceux des autres artistes. En +outre, les médaillés et surtout les Hors concours +étaient gratifiés de décorations par le gouvernement. +<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span> +Or les médailles et les croix de la Légion d'honneur +entraînaient une telle présomption de talent, que les +peintres qui les obtenaient acquéraient la faveur de +la clientèle riche, pour vendre leurs tableaux, et le +monopole des commandes officielles. De telle sorte +qu'entre les gens favorisés par les jurys et les autres, +il y avait la différence de condition existant entre les +hommes qui se voient ouvrir les chemins de la fortune +et ceux qui se les voient barrés et obstrués.</p> + +<p>Si les jurys se fussent montrés impartiaux, enclins +à aider les hommes d'initiative, l'immense pouvoir +qu'ils possédaient eût pu passer sans soulever de protestations +et exciter la haine, mais ils étaient loin +d'exercer leurs droits dans un esprit de tolérance et +d'impartialité. Ils se conduisaient au contraire en +maîtres injustes, jaloux d'imposer une certaine esthétique, +aux dépens de toute autre, et de maintenir la +tradition avec rigueur. Sous la monarchie de Juillet, +le jury avait été réglementairement formé par les +membres de l'Institut, c'est-à-dire tout entier composé +de peintres de la tradition, parvenus aux honneurs, +pleins de leur importance, qui regardaient +dédaigneusement ces nouveaux venus prétendant +s'écarter des voies battues et méconnaître leurs +règles. Dans ces conditions les artistes, pendant la +première moitié du siècle, se sont trouvés former +deux peuples: d'un côté les peintres de la tradition, +<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span> +imbus des bons principes, admis à plaisir aux Salons, +y recevant médailles, décorations, puis monopolisant +les commandes officielles, et de l'autre côté +les novateurs, les indépendants, traités en révoltés, +qui voient se fermer les Salons ou qui, si on les leur +ouvre, ne reçoivent ni honneurs ni récompenses.</p> + +<div class="p2 figcenter"><img src="images/illus_228.jpg" width="350" height="347" +alt="LE CORBEAU" title="" /></div> +<p class="center"><span class="smcap"><b>LE CORBEAU</b></span></p> + +<p>Sous la monarchie de Juillet, les Salons s'étaient +donc fermés à tous les artistes originaux successivement: +Rousseau, Decamps, Courbet. Cette +partialité pour l'école traditionnelle, cette détermination +de méconnaître toute manifestation d'art +nouvelle, avaient amassé de telles haines qu'à la +révolution de 1848 l'Institut fut dépouillé de sa +vieille prérogative, et cette année-là vit un Salon sans +jury, où tous les tableaux présentés furent admis +indistinctement. L'absence totale de contrôle parut +cependant excessive et, en 1849 et en 1850, les +Salons connurent des jurys nommés par le suffrage +de tous les artistes exposants. L'Empire survenu +jugea ce système trop libéral. Un nouveau régime +fut inauguré qui, avec des modifications de détail, +devait durer tout le temps de l'Empire et après cela +se perpétuer sons la troisième République. Les jurys +furent composés, pour la plus grande part, d'artistes +élus par les exposants, mais par les seuls exposants +médaillés ou hors concours, et, pour l'autre part, de +membres désignés pur l'administration des Beaux-Arts. +<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span> +C'est à de tels jurys que Manet devait d'être +refusé aux Salons et exclu des Expositions universelles.</p> + +<p>Les jurys nommés pour une part par les artistes +récompensés, et pour l'autre par l'administration, +avaient fini par soulever le même reproche qu'avait +autrefois fait naître le jury de l'Institut. Sous une +forme moins violente, ils se montraient au fond +pénétrés du même esprit de partialité pour l'école +de la tradition. Ils continuaient à ouvrir de préférence +les portes du Salon à ces élèves qui répétaient +leur manière. L'addition, aux membres du +jury nommés par les artistes médaillés ou hors +concours, de ces membres choisis par l'administration, +n'apportait aucun élément d'indépendance +d'esprit et de sympathie pour les novateurs, car +l'administration des Beaux-Arts a presque toujours +été un centre de routine et d'absolue médiocrité +de jugement artistique. Les artistes indépendants, +les novateurs, les hommes à l'écart des ateliers +en vogue, d'ailleurs de plus en plus nombreux et +soutenus au dehors par une élite grossissante +de connaisseurs et de critiques, se voyaient donc +toujours sacrifiés aux Salons. A la fin, il s'était +formé un esprit de révolte contre la composition du +jury, contre sa manière partiale de distribuer les +récompenses, et enfin contre le système même de +<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span> +hiérarchie établi par les récompenses entre les +artistes. L'hostilité contre le jury et la pratique des +récompenses abaissait graduellement le prestige des +Salons. Il devait plus tard en résulter une scission +parmi les artistes, amenant la création d'une Société +dissidente des Beaux-Arts, qui abolirait dans son +sein toute récompense, et par la coutume, chez un +grand nombre d'autres artistes, de se tenir à l'écart +des Salons, pour se contenter de paraître dans des +expositions particulières. Mais avant que le soulèvement +des indépendants n'eût produit ces extrêmes +résultats, il avait été assez puissant pour amener la +transformation du Salon.</p> + +<p>Le Salon, depuis sa création par Colbert sous +Louis XIV, était resté une institution d'État, placée +sous le contrôle du gouvernement et en recevant sa +loi. En 1881, l'État fit abandon de ses droits traditionnels. +Les artistes réunis constituèrent légalement +une société, qui hérita sur les Salons de l'autorité +à laquelle l'État renonçait. La première +conséquence du changement devait être d'éliminer +des jurys cette part de membres nommée par l'administration +des Beaux-Arts, qui s'y était trouvée si +longtemps. Mais le mécontentement soulevé par la +conduite des jurys, nommés en partie par l'administration +et en partie par les artistes privilégiés, +était devenu tel qu'en 1881 les artistes, qui allaient +<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span> +être délivrés des membres du jury nommés par +l'administration, voulurent aussi se délivrer des +autres, élus par le suffrage restreint des privilégiés. +Le nouveau règlement, inauguré en 1881 par la +Société des artistes français se constituant, porta +que le jury des Salons serait entièrement formé de +membres nommés par le suffrage de tous les exposants +sans distinction. Les artistes en société reprenaient +donc le système libéral d'élection du jury, +appliqué par la seconde République aux Salons de +1849 et de 1850.</p> + +<p>Le jury du Salon de 1881, élu par le suffrage de +tous les exposants, se trouva tout autre que les +précédents. Les indépendants, les jeunes, qui, avec +l'ancien système, n'avaient pu se faire élire qu'exceptionnellement, +s'y voyaient maintenant en +nombre et le jury, au lieu d'appartenir sans conteste, +comme les précédents, aux partisans de la +tradition, fut divisé en deux partis de force à peu +près égale.</p> + +<p>Les indépendants, les jeunes, voulurent tout de +suite se compter, faire essai de leur force, marquer +par une action d'éclat leur rupture d'avec les anciens +errements, et pour cela, l'acte le plus significatif +qu'il pussent faire était de comprendre Manet +parmi les récompensés. Ils résolurent donc de lui +donner une seconde médaille. Ils crurent prudent +<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span> +de ne pas aller jusqu'à une première médaille, ce +qui eût accru l'opposition à prévoir sans avantage +décisif; car Manet ayant déjà été récompensé une +première fois en 1861, par une mention honorable, +une deuxième récompense, qu'elle fût sous la forme +d'une seconde ou d'une première médaille, avait le +même résultat de le placer parmi les Hors concours, +c'est-à-dire parmi ces privilégiés qui voyaient leurs +œuvres admises de droit aux Salons, sans subir +l'examen des jurys. Or, pour ceux qui voulaient +faire une manifestation sur le nom de Manet, le +grand point était précisément de le sortir de l'état +de paria, où on l'avait tenu si longtemps, en le laissant +sous le coup de la menace perpétuelle d'exclusion +du Salon, pour l'élever à la position privilégiée +de Hors concours. Ce résultat obtenu, la question de +savoir sous quelle forme il l'avait été devenait +secondaire.</p> + +<p>La coutume pour le jury était de passer d'abord +à travers les salles et, là, de faire un premier choix +devant les tableaux mêmes, des peintres, parmi +lesquels on prendrait ensuite ceux qui, au vote +définitif, recevraient des récompenses. Lorsque le +jury fut parvenu devant le <i>Portrait de Pertuiset</i>, +une discussion violente s'engagea, entre ces membres +qui voulaient le comprendre parmi les tableaux +capables d'obtenir une médaille à leur auteur, et les +<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span> +autres déterminés à l'exclure. Au cours de la +discussion Cabanel, le président du jury, qui appartenait +au parti de la tradition, d'ailleurs homme de +bonne foi et d'idées libérales, se laissa aller à dire: +«Messieurs, il n'y en a peut-être pas quatre ici, +parmi nous, qui pourraient peindre une tête comme +celle-là.» Il montrait ainsi son bon jugement, car +Manet s'était appliqué sur la tête de Pertuiset, pour +la bien mettre dans l'air et la faire entrer dans le +chapeau qui la coiffait. A la désignation préliminaire, +la majorité des voix n'était pas requise, il ne fallait +obtenir que le tiers à peu près, et le <i>Portrait de Pertuiset</i> +recueillit plus que le nombre de suffrages +voulus pour être accepté. Lorsque le moment du +choix définitif arriva, pour lequel il fallait alors la +majorité absolue des voix, les partisans de Manet +s'étant comptés ne parvenaient pas à l'emporter sur +l'autre parti, dont l'opposition persistait acharnée; +il leur manquait une ou deux voix. Ce fut Gervex, +au dernier moment, qui obtint le déplacement +indispensable, en décidant Vollon et de Neuville, +qui s'y étaient jusque-là refusés, à donner leur vote. +Cabanel malgré sa louange relative, demeuré avec +ses amis les peintres de la tradition, avait voté +contre.</p> + +<p>L'octroi à Manet d'une médaille fit grand bruit, et +amena au dehors, parmi les artistes, une division +<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span> +analogue à celle dont il avait été cause au jury du +Salon. Les indépendants, les jeunes gens d'esprit +émancipé, témoignèrent de leur approbation, tandis +que les hommes restés fidèles aux traditions, les +élèves soumis aux maîtres dans les ateliers, s'indignèrent. +Parmi ces derniers, on rédigea une protestation +violente où, après avoir cité les noms des +membres du jury favorables à Manet, on invitait les +artistes à se souvenir d'eux, pour ne plus jamais les +renommer. Les membres qui avaient voté la +médaille étaient au nombre de dix-sept: Bin, Cazin, +Carolus-Duran, Duez, Feyen-Perrin, Gervex, Guillaumet, +Guillemet, Henner, Lalanne, Lansyer, +Lavieille, Em. Lévy, de Neuville, Roll, Vollon, +Vuillefroy.</p> + +<p>La récompense décernée à Manet était une protestation +contre les anciens errements des jurys, et tout +le monde, au dehors, lui avait attribué ce caractère; +mais cependant, parmi les membres du jury qui +l'avaient accordée, plusieurs avaient agi sans esprit +de protestation, mus par la seule idée de justice. +Tous, en définitive, s'étaient trouvés de l'opinion +que Manet était un homme dont le talent et l'apport +méritaient d'être reconnus. A l'encontre du dédain +que le public, la presse en général, et les vieux +peintres attachés à la tradition, persistaient à lui +manifester, ceux qui savaient observer devaient +<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span> +reconnaître que son action sur les jeunes artistes +était, en réalité, énorme. Ce n'était plus, il est vrai, +cette influence immédiate exercée sur le groupe des +audacieux devenus les Impressionnistes. La pénétration, +en étant moins éclatante, atteignait cependant +les mieux doués de la nouvelle génération. On +savait par exemple qu'à la vue des œuvres de Manet, +un des artistes les plus réputés parmi les jeunes, +Bastien-Lepage, délaissant l'art traditionnel, s'était +mis à peindre des scènes contemporaines. On pouvait +reconnaître que semblable évolution, due à la +même influence, s'opérait sous des formes diverses, +chez la plupart des autres jeunes gens, qui s'adonnaient +à peindre, dans la manière de plus en plus +claire, des scènes prises de plus en plus à la vie +réelle.</p> + +<p>Pendant que le public et la presse revenaient +chaque année au Salon se livrer à leurs appréciations +sans suite et à leurs critiques d'occasion, les hommes +capables de porter des jugements d'ensemble ne +pouvaient s'empêcher de voir que la peinture presque +entière suivait le mouvement inauguré par +Manet. Si on eût pu placer côte à côte, pour être +vus simultanément, le Salon de 1861 où il débutait +et celui de 1881, tout le monde eût constaté, avec +stupéfaction, la profonde transformation qui s'était +opérée. On eût vu que le procédé traditionnel d'association +<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span> +de l'ombre et de la lumière d'après des règles +fixes, qu'il avait d'abord répudié, pour peindre en +tons clairs juxtaposés, était maintenant plus ou +moins abandonné par les jeunes artistes, qui +peignaient eux aussi en clair. On eût vu que le +réalisme, la peinture du monde vivant, qui avait +soulevé une telle horreur, se produisant d'abord +avec lui, était devenu d'une pratique générale. On +eût vu que le prétendu grand art traditionnel de la +peinture d'histoire, de la mythologie et du nu +soi-disant idéalisé, qu'il avait d'abord délaissé, était +maintenant presque entièrement ignoré et ne restait +plus cultivé que par les anciens, attachés aux errements +de leur jeunesse. En vingt ans, procédés, +sujets, esthétique, s'étaient transformés.</p> + +<p>Certes de tels mouvements d'ensemble ne sauraient +avoir pour cause l'action individuelle d'un +seul; ils viennent de besoins profonds et nouveaux, +arrivant à se manifester d'une façon générale. Mais +quelle que fût la profondeur du mouvement et quelqu'inéluctable +qu'on veuille le juger, Manet en avait +été l'initiateur, il avait été celui qui découvre la voie +inexplorée et s'y engage le premier à ses risques et +périls, sans esprit de retour. Les peintres de la tradition, +qui se refusaient à innover, avaient tout de +suite et justement reconnu en lui leur ennemi; ils +avaient tout fait pour l'étouffer et le déconsidérer. +<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span> +Aussi, maintenant que les jeunes artistes, soustraits +aux vieilles pratiques et favorisés par les changements +accomplis, arrivaient à leur tour à l'influence +et au pouvoir dans les jurys, c'était de leur part un +acte de simple justice que de tirer Manet de la position +de réprouvé, où les autres s'étaient appliqués à +le maintenir.</p> + +<p>Une fois qu'un artiste était parvenu au rang de +Hors concours, il était comme de règle que le gouvernement +lui conférât la décoration de la Légion +d'honneur. Cette distinction, dans de telles circonstances, +semblait toute naturelle et on ne connaissait +point de cas où elle eût été blâmée. Mais Manet était +tellement à part, les deux partis qui se combattaient +sur son nom étaient si irréductibles, que lorsqu'au +nouvel an de 1882, M. Antonin Proust, ministre des +Arts, vint le décorer, l'acte étonna, fut jugé audacieux +et souleva, dans le parti de la tradition, le +même mécontentement qu'avait suscité l'octroi de +la médaille elle-même. M. Antonin Proust, pour +décerner la décoration à Manet, avait commencé par +se mettre à couvert des observations à prévoir de ses +collègues, en s'entendant avec le chef du cabinet, +Gambetta, aussi un ami de Manet, et en ne laissant +par ailleurs rien transpirer de ses intentions. L'habitude, +pour chaque ministre, était cependant de +communiquer les promotions qu'il se proposait de +<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span> +faire au Conseil des ministres, et lorsque M. Antonin +Proust vint lire sa liste, M. Grévy, le président de +la République, prétendit mettre son veto en disant: +«Ah! Manet, non.» Mais Gambetta, avec l'autorité +qui lui appartenait, répondit: «Il est bien entendu, +Monsieur le Président, que chaque ministre garde +le droit de désigner les titulaires, dans la Légion +d'honneur, des croix attribuées à son ministère, et +que le président de la République ne fait que contresigner.» +M. Grévy dut se rendre à cette sorte de +rebuffade, et ces ministres qui désapprouvaient, eux +aussi, la mesure, n'osèrent hasarder d'observations.</p> + +<p>Manet éprouva une grande satisfaction des récompenses +qui lui étaient enfin décernées et qui, banales +en elles-mêmes, acquéraient des circonstances une +valeur exceptionnelle. Cet homme, que depuis si +longtemps le public, la presse et la caricature foulaient +aux pieds et traînaient dans la boue, que les +peintres en renom, chargés de décorations et d'honneurs, +affectaient de tenir à distance, entrait enfin +dans le cercle des privilégiés et des artistes mis à +un rang honoré. La séparation qu'on avait prétendu +maintenir d'avec lui s'était abaissée. Et puis! cette +médaille donnée par les jeunes, après tant de refus +et d'expulsions de la part des autres, montrait qu'il +avait été pris des deux parts comme l'initiateur +d'un art sur lequel on s'était divisé et combattu. La +<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span> +médaille faisait présager le triomphe de l'esthétique +qu'il avait inaugurée, sur celle de la tradition +qu'il avait délaissée. Il était enfin reconnu; il voyait +se produire cette appréciation de ses œuvres toujours +attendue, qui jusqu'alors l'avait fui, mais qui +maintenant commençait à lui venir, d'une manière +certaine. Il était incapable de feinte, aussi laissa-t-il +voir autour de lui le plaisir que lui causaient les +témoignages d'approbation qu'on lui donnait enfin. +Avec sa politesse coutumière, il tint à porter ses +remerciements aux membres du jury qui s'étaient +déclarés en sa faveur, il leur fit à chacun une visite.</p> + +<p>Manet se trouvait donc parmi les récompensés au +Salon de 1882. Sur les cadres de ses tableaux se +voyait l'écriteau, signe de respectabilité, <i>Hors Concours</i>. +Cela changeait évidemment sa situation auprès +du public. Aussi ne se permettait-on plus de le +railler avec le sans-gêne d'autrefois. D'ailleurs, l'accoutumance +venue avec les années, on avait fini par +trouver naturelles chez lui les particularités qui +d'abord avaient paru intolérables. Mais quoique le +public fût ainsi amené à ne plus se soulever devant +ses œuvres, il était encore loin de les comprendre et +de les goûter. Leur originalité les tenait toujours +méconnues. Lorsque les masses populaires ont formé +certains jugements, elles en restent ensuite indéfiniment +pénétrées, les changements ne surviennent +<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span> +chez elles qu'après un long temps, ou même ne se +produisent qu'après l'arrivée de nouvelles générations. +Si le public, au Salon de 1882, ne témoignait +plus à Manet le même mépris, si la presse et la +critique n'osaient plus se conduire envers lui en +pédagogues, venant lui enseigner les règles de +son art, public, presse et critique, n'appréciaient +guère plus qu'autrefois ses tableaux, et son principal +envoi de l'année offrait un motif qu'on cherchait +comme d'habitude à s'expliquer.</p> + +<p>C'était: <i>Un bar aux Folies-Bergère</i>. Au centre, vue +de face, se dressait la fille tenant le bar. Une glace +par derrière la représentait en conversation avec un +monsieur, qui n'apparaissait, lui, que reflété. C'est +cette particularité de la glace, renvoyant l'image des +personnages et des objets, qui faisait déclarer l'arrangement +incompréhensible. Et puis cette fille ne +se livrait encore à aucun acte déterminé qui pût +amuser. Elle n'était sur la toile que pour y être telle +quelle, dans l'attente du chaland. Il l'avait peinte de +cette manière déjà appliquée à des créatures du +même ordre, en lui laissant son œil vague et sa +figure placide. Le bar sur lequel reposent les produits +destinés aux consommateurs lui avait permis +d'introduire une de ces natures mortes qu'il aimait. +Il s'était plu à placer là, cote à côte, des flacons, des +bouteilles de liqueur, des fruits variés, choisis de +<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span> +telle sorte qu'ils lui offrissent les tons les plus vifs +et les plus opposés. Il les a peints en pleine lumière, +en les harmonisant cependant, et en les faisant +entrer dans une même gamme d'ensemble.</p> + +<p>Le tableau exposé concurremment avec le <i>Bar aux +Folies-Bergère</i> avait pour titre <i>Jeanne</i>. Il représentait +une jeune femme à mi-corps, vêtue d'une robe +fleurie, coiffée d'un élégant chapeau, son ombrelle +à la main. Elle était charmante, aussi échappait-elle +au dénigrement qui accueillait, comme de +règle, les êtres peints par Manet. Elle trouvait auprès +du public un accueil bienveillant.</p> + +<p>Le Salon de 1882 était le dernier où Manet exposerait. +Il ne devait point voir le succès relatif, à la +fin obtenu, se changer en victoire définitive. Pour +cela, il eût eu besoin de vivre encore longtemps +et de continuer à produire. Or, il touchait au +terme de sa carrière. La mort approchait. Dans +l'automne de 1879, un jour qu'il sortait de son atelier, +il avait été saisi d'une douleur aiguë aux reins, +accompagnée d'une faiblesse des jambes, qui l'avait +fait tomber sur le pavé. C'était la paralysie d'un +centre nerveux, l'ataxie, un mal incurable qui se +déclarait. Il allait encore vivre plus de trois ans +avec la paralysie, qui lui rendrait la marche de plus +en plus difficile et le tiendrait à la fin presque cloué +sur sa chaise, mais elle resterait tout le temps locale. +<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span> +Elle ne lui enlèverait que la faculté de la locomotion, +car la tête, ne devait être nullement atteinte et +l'intelligence devait garder, jusqu'au dernier jour, +toute sa lucidité. Ses facultés de peintre n'ont donc +point été réduites par son mal. Il a encore pu exécuter +le <i>Portrait de Pertuiset</i> et le <i>Bar aux Folies-Bergère</i>. +Si à la fin des œuvres de telle dimension +lui sont interdites, s'il doit se restreindre à des +sujets ne demandant plus la même dépense de force +physique, il peut toujours travailler assidûment, et +il produit un grand nombre de tableaux de fleurs, +de natures mortes, et des portraits au pastel.</p> + +<p>Il exécute aussi, pendant les trois années de sa +maladie, des tableaux de plein air qui, par l'intensité +de la lumière, marquent comme le summum de +sa peinture dans ce genre. Il ne s'éloigne plus beaucoup +de Paris, il passe les mois d'été dans le voisinage. +En 1880, il est à Bellevue, près d'un établissement +d'hydrothérapie, où il suit un traitement +spécial. Le jardin de la maison qu'il habite lui +fournit les motifs de plusieurs toiles. Sur l'une de +grande dimension, il fait figurer une jeune femme +amie de sa famille, assise, vêtue de bleu, contre un +bosquet. Le tableau, sous le titre de <i>Jeune fille dans +un jardin</i>, fera partie de sa vente, où il obtiendra du +succès. En 1881, il passe l'été à Versailles, avenue +de Villeneuve-l'Etang. Il peint, dans le jardin de la +<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span> +maison, une œuvre vide d'êtres humains, où un +simple banc, se détachant contre le mur couvert de +plantes vertes, devient le personnage. Et ce tableau +se distingue par l'éclat du coloris et l'intensité de la +lumière. Il peint encore à Versailles un <i>Jeune taureau</i> +en plein air, au milieu d'un herbage, le seul tableau +de ce genre qu'il ait produit. Dans l'été de 1882, +le dernier qu'il eut à vivre, il occupe à Rueil la +maison de campagne du dramaturge Labiche, qui +la lui loue. Là il peint, tout simplement la façade de +la maison. Elle est banale, moderne, carrée, avec +des contrevents gris. Il tire de ce pauvre motif des +toiles lumineuses et séduisantes.</p> + +<p>L'ataxie qui était venu le frapper se produirait +comme la fin naturelle que comportait son organisme, +C'était un homme d'une sensibilité excessive, +d'une nervosité extrême. C'est à cela qu'il devait +son acuité de vision. Les images transmises par +l'œil, passant à travers le cerveau, y prenaient cet +éclat qui, fixé par le pinceau sur la toile, heurtait +la vision banale des autres hommes. Mais cette +faculté hors ligne, qui lui conférait sa supériorité +d'artiste, entraînait en même temps la fragilité physique, +et sous le poids du travail et de la terrible +lutte qu'il avait toute sa vie soutenue, contre sa +famille et contre son maître Couture d'abord, puis +contre les jurys, contre la presse, contre le public, +<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span> +il succombait. D'ailleurs sa nervosité extrême venait +de famille, car ses frères la partageaient, et, sous +des formes accidentelles différentes, ils sont tous les +deux morts jeunes comme lui, d'épuisement nerveux.</p> + +<p>Il eût pu cependant prolonger son existence, dans +une certaine mesure, au delà du terme qu'elle devait +atteindre, s'il s'était résigné à supporter son mal, +sans essayer de vains remèdes. Sa femme, sa mère, +son beau-frère, Léon Leenhoff, lui prodiguaient les +soins les plus dévoués. Ses amis s'employaient de +leur mieux à le distraire; mais cet homme si plein +d'entrain ne pouvait supporter l'arrêt du mouvement. +Il se confia à un médecin prétendant guérir +les maladies nerveuses, qui fit sur lui l'expérience +de ses remèdes, des poisons. Il s'en trouva momentanément +bien, c'est-à-dire, qu'agissant, comme +stimulant, ils lui procuraient un retour d'activité +temporaire. Il en continua indéfiniment l'usage et +abusa en particulier du seigle ergoté, qui amena un +empoisonnement du sang. Un jour, le bas de sa +jambe gauche, une partie du corps déjà malade et +affaiblie par la paralysie, se trouva tout à fait morte. +Il s'alita. La gangrène se mit dans la jambe. L'amputation +dut être pratiquée. Il languit après cela +dix-huit jours, sans qu'on lui eût révélé la terrible +opération et qu'il connût la perte de son membre. Il +était trop atteint pour pouvoir survivre. Il mourut +<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span> +le 30 avril 1883 et fut inhumé au cimetière de +Passy. Son ami M. Antonin Proust fit entendre un +dernier adieu sur sa tombe.</p> + +<p>Manet offrait le type du parfait Français. J'ai +entendu Fantin-Latour dire: «Je l'ai mis dans mon +hommage à Delacroix, avec sa tête de Gaulois.» +Les peintres jugent par les yeux, et Fantin de cette +manière jugeait bien. Il était blond, agile, de taille +moyenne, le front s'était découvert de bonne heure. +D'une physionomie ouverte et expressive, aucune +feinte ne lui était possible, la mobilité de ses traits +indiquait immédiatement les sentiments qui l'animaient. +Le geste accompagnait chez lui la parole et +une certaine mimique du visage soulignait la pensée. +Il était tout d'impulsion et de saillie. Sa première +vision comme peintre, son premier jugement comme +homme étaient d'une étonnante sûreté. L'intuition +lui révélait ce que la réflexion découvre aux autres. +Il était fort spirituel, ses mots pouvaient être acérés, +et en même temps il laissait voir une grande +bonhomie et, dans certains cas, une véritable +naïveté. Il se montrait extrêmement sensible aux +bons et aux mauvais procédés. Il n'a jamais pu +s'habituer aux insultes dont on l'abreuvait comme +artiste, il en souffrait à la fin de sa vie autant qu'au +premier jour. Il s'emportait d'abord contre ses +détracteurs, quand leurs attaques se produisaient. +<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span> +Dans ses rapports d'homme à homme, il apparaissait +de même susceptible. Il eut un duel avec Duranty, +pour un échange de paroles aigres ayant conduit à un +soufflet. Mais, avec cette susceptibilité et cette promptitude +à relever les offenses, il ne gardait ensuite +aucune sorte de rancune. C'était en somme un +homme d'autant de cœur que d'esprit, et son commerce +était aussi sûr que plein de charme.</p> + +<p class="p4"><a name="Page_248" id="Page_248"></a> +<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span></p> + +<h2>APRÈS LA MORT</h2> +<p class="p4"><a name="Page_250" id="Page_250"></a> +<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span></p> + +<h3>XIII</h3> + +<h4>APRÈS LA MORT</h4> + +<p class="p2">La pensée vint tout de suite, aux amis de Manet +mort, de faire une exposition générale de son +œuvre. Dans une réunion préliminaire formée de +sa veuve, de ses frères, de M. Antonin Proust et +de celui qui écrit ces lignes, nous décidâmes de +demander la salle de l'École des Beaux-Arts, sur le +quai Malaquais. L'espace dont on disposerait serait +suffisant et le prestige attaché à l'École donnerait +à l'exposition le caractère d'une sorte de triomphe +posthume, que nous recherchions précisément. +Manet m'avait, dans son testament, prié d'être son +exécuteur testamentaire, et on jugea qu'il m'appartenait +<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span> +de faire, auprès de qui de droit, une +première démarche, pour obtenir la salle de l'École +des Beaux-Arts. J'expliquai qu'il faudrait m'adresser +à M. Kaempfen, directeur des Beaux-Arts, dont les +idées m'étaient assez connues pour que je pusse +assurer d'avance que nous subirions un refus. Mais +on décida de passer outre à mon objection, de suivre +la filière, en voyant d'abord le directeur, sauf à +s'adresser ensuite au ministre.</p> + +<p>J'allai donc trouver M. Kaempfen. C'était un vieil +ami. Quand je lui eus exposé ma demande, qui +l'étonna fort, il me répondit qu'il ne pouvait l'accueillir +et, avec une bienveillante candeur, il me +reprocha de l'avoir mis dans l'obligation de m'opposer +un refus, en lui faisant visite pour un objet +aussi extraordinaire. C'était à peu près comme si +j'eusse prétendu que le curé de Notre-Dame m'ouvrît +sa cathédrale pour glorifier Voltaire. J'étais préparé +à la réponse de M. Kaempfen, que, connaissant ses +goûts, je trouvai toute naturelle, et après lui avoir +dit fort amicalement, de mon côté, que ma visite +était surtout due au désir d'observer les convenances, +j'ajoutai que nous allions porter notre demande au +ministre.</p> + +<div class="p2 figcenter"><img src="images/illus_252.jpg" width="450" height="259" +alt="LE FLEUVE" title="" /></div> +<p class="center"><span class="smcap"><b>LE FLEUVE (D'APRÈS L'EAU-FORTE)</b></span></p> + +<p>Lorsque j'eus fait connaître le refus éprouvé à la +direction des Beaux-Arts, il fut décidé qu'on irait +maintenant trouver le ministre, qui était Jules +<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span> +Ferry. J'étais lié aussi depuis longtemps avec celui-ci, +et ses préférences artistiques semblables à celles +de M. Kaempfen m'étaient assez connues, pour me +convaincre que, si on m'envoyait vers lui comme +on m'avait envoyé vers son subordonné, l'échec +serait le même et cette fois sans recours. Ce fut +donc M. Antonin Proust, député et ancien ministre, +qui dut faire la démarche décisive. Il me prit avec lui +et nous allâmes ensemble au ministère. M. Proust, +dans ses <i>Souvenirs sur Édouard Manet</i>, a dit que +Jules Ferry lui avait, par bienveillance pour Manet, +accordé la salle de l'École des Beaux-Arts. Je n'ai +aucune raison d'être défavorable à Jules Ferry, +mais la vérité doit passer avant tout, et elle est que +M. Proust a perdu le souvenir des faits ou que, par +délicatesse, il cherche à laisser à un autre le mérite +qui lui revient à lui-même. M. Proust était à ce +moment, non seulement un des députés faisant +partie de la majorité parlementaire qui soutenait le +ministère, mais il était de plus membre de la Commission +du budget et spécialement rapporteur du +budget des Beaux-Arts, il avait été ministre des +Arts dans le cabinet Gambetta et, sur une question +touchant aux arts, ses demandes ne pouvaient +qu'avoir une force irrésistible.</p> + +<p>Lorsque nous fûmes reçus par Jules Ferry, +M. Proust lui dit, en termes exprès, qu'il demandait +<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span> +l'École des Beaux-Arts, pour une exposition +posthume de l'œuvre de Manet. Je vois encore le +soubresaut de Ferry, fort contrarié, mais la question +de jugement esthétique s'effaçait devant la nécessité +politique, et comme ministre il dut accorder sans +résistance la faveur que nous sollicitions. Je crus +devoir alors lui exprimer, au nom de la famille et +des amis de Manet, tous nos remerciements. Il +m'arrêta, par un geste significatif et quelques mots, +en me donnant à comprendre que nous n'avions +aucune gratitude personnelle à lui témoigner, que +sa bienveillance ne s'adressait qu'à un homme politique, +auquel il ne pouvait songer à déplaire. C'est +donc à l'influence possédée alors par M. Antonin +Proust, que les amis de Manet ont dû d'obtenir +l'École des Beaux-Arts pour exposer ses œuvres.</p> + +<p>M. Proust eut ensuite l'idée d'inviter le président +de la République, M. Jules Grévy, à venir visiter +l'exposition projetée. Quelque temps auparavant, il +avait avec Castagnary fait une exposition posthume +de l'œuvre de Courbet à l'École des Beaux-Arts, +dans cette même salle qui nous était maintenant +accordée. Sur son invitation, le président Grévy +était venu la visiter. Il est probable qu'il ne s'y était +rendu qu'avec la pensée d'honorer l'œuvre d'un +concitoyen, d'un Franc-Comtois comme lui, car son +goût décidé pour l'art traditionnel ne devait aucunement +<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span> +le porter vers un talent aussi original que +celui de Courbet. C'était donc trop prétendre, que +de croire qu'il viendrait visiter l'exposition d'un artiste +comme Manet, tenu à cette époque pour encore +plus hors des règles que Courbet et n'ayant pas, +comme celui-ci, l'attache personnelle de la communauté +de province. M. Proust eût dû aussi se +souvenir, que lorsqu'il avait naguère communiqué +au conseil des ministres sa détermination de décorer +Manet, M. Grévy avait hautement manifesté sa +désapprobation, mais il pensait qu'après avoir amené +le président à l'exposition de Courbet, il l'amènerait +peut-être aussi à celle que nous projetions et +qu'alors il devait, par amitié pour Manet, essayer +d'y parvenir. Il me prit donc encore avec lui et nous +nous rendîmes à l'Élysée.</p> + +<p>M. Grévy nous remercia fort courtoisement de +notre démarche. Il avait beaucoup connu, alors +qu'il était au barreau, M. et M<sup>me</sup> Manet, les père +et mère de l'artiste, chez lesquels il avait fréquenté. +Il nous retint assez longtemps pour nous parler +d'eux. Il nous raconta des anecdotes sur M. Manet +juge et sur ses collègues du tribunal, devant lesquels +il avait souvent plaidé. Je crois qu'il aurait eu +plaisir à se rendre à notre invitation, à faire honneur +au fils, en souvenir des parents qui avaient +été ses amis; cependant il ne voulut prendre aucun +<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span> +engagement. Je compris qu'à ses yeux, il était impossible +qu'un président de la République se commît, +au point de visiter l'exposition d'un artiste aussi +attaqué que Manet. Il ne devait donc point y venir. +Nous avions ainsi rencontré, en remontant l'échelle +administrative et gouvernementale, du directeur des +Beaux-Arts au ministre et au président de la République, +trois hommes également attachés au poncif, +à l'art traditionnel, et partageant cette opinion, +encore dominante chez la foule, que l'œuvre de +Manet ne méritait aucune reconnaissance et aucune +consécration.</p> + +<p>L'École des Beaux-Arts ne nous ayant pas moins +été accordée, nous songeâmes à réaliser l'exposition. +Un comité de patronage et d'organisation fut formé, +qui comprit: MM. Edmond Bazire, Marcel Bernstein, +Philippe Burty, Jules de Jouy, Charles Deudon, +Durand-Ruel, Fantin-Latour, J. Faure, de Fourcaud, +Henri Gervex, Henri Guérard, A. Guillemet, Albert +Hecht, l'abbé Hurel, Ferd. Leenhoff, Eugène Manet, +Gustave Manet, de Nittis, Georges Petit, Léon Leenhoff, +Roll, Alfred Stevens, Albert Wolff, Émile Zola, Antonin +Proust, Théodore Duret. On décida de faire une +exposition sans triage. On allait donc présenter au public, +réunies et groupées, les toiles qui avaient le plus +excité sa colère ou ses rires et celles que les jurys +avaient refusées: le <i>Buveur d'absinthe</i>, le <i>Déjeuner</i> +<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span> +<i>sur l'herbe</i>, l'<i>Olympia</i>, le <i>Fifre</i>, l'<i>Acteur tragique</i>, +le <i>Balcon</i>, l'<i>Argenteuil</i>, le <i>Linge</i>, l'<i>Artiste</i>. C'était +l'homme non expurgé, tel qu'il s'était produit au +cours de sa carrière, qu'on montrerait. De telles +expositions posthumes sont la pierre de touche et +l'épreuve décisive. Lorsqu'un artiste meurt, il s'opère +un changement immédiat dans la façon de voir son +œuvre. L'amour ou la haine, la popularité ou la +défaveur, le manque ou la possession des honneurs +attachés à la personne même et capables d'influencer +le jugement, ont disparu. L'homme n'est plus +là, et avec lui s'en est allé tout ce qui lui appartenait +en propre. Les œuvres isolées vont maintenant +commencer à être jugées pour elles-mêmes. Or seules +surmontent avantageusement pareille épreuve, +qui sont originales et puissantes.</p> + +<p>Il est des peintres qui atteignent de leur vivant +à un grand renom et qui souvent n'ont produit, en +les répétant, que deux ou trois tableaux. L'étroitesse +de la création échappe au public et à la moyenne +des critiques, jugeant au jour le jour et sans suite. +Comme ils ne voient les œuvres envoyées aux Salons +ou aux expositions privées que successivement et de +loin en loin, ils s'en montrent satisfaits, sans reconnaître +qu'ils n'ont devant eux que des choses déjà +vues et des répétitions de répétitions. Mais après la +mort de tels artistes, si on entreprend une exposition +<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span> +générale de ce qu'ils laissent, la pauvreté en apparaît +tout de suite et vient crever les yeux. Les toiles +accumulées se réduiront en définitive aux deux ou +trois que l'homme, comme arrangement et comme +sujet, a seules eu le pouvoir de trouver et le nombre +n'aura d'autre résultat que de faire éclater l'indigence +de l'ensemble. L'exposition posthume des +œuvres d'un peintre se produit donc comme une +épreuve décisive qui, selon les cas, confirmera ou +cassera le jugement provisoire antérieurement porté.</p> + +<p>L'exposition de l'œuvre de Manet eut lieu à l'École +des Beaux-Arts, en janvier 1884. Elle attira un grand +concours de visiteurs et toute la presse et les critiques +lui donnèrent leur attention<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. Dans les années +qui avaient précédé sa mort, Manet était devenu +l'artiste sur lequel on s'était divisé, les indépendants, +les jeunes en faisant leur porte-drapeau, et +les hommes attachés à la tradition continuant à +voir en lui leur ennemi. Deux partis de force inégale, +il est vrai, s'étaient ainsi formés qui, du +monde des artistes, s'étaient étendus à celui des critiques +et des amateurs, et maintenant ils allaient se +rencontrer à l'exposition posthume, avec la pensée +de se confirmer, l'un dans son approbation, l'autre +<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span> +dans son hostilité. Mais si les partisans eurent tout +de suite sujet d'accentuer leurs louanges, les ennemis +ne purent persévérer dans leur réprobation et leurs +critiques intransigeantes. Ils fléchissaient. On voyait +ce spectacle curieux de gens qui, se rappelant +l'ancien mépris qu'ils avaient sincèrement ressenti +devant les œuvres montrées pour la première fois +aux Salons, et venus maintenant à l'exposition +d'ensemble, avec la pensée de le retrouver et de le +manifester à nouveau, quoi qu'ils en eussent, ne le +retrouvaient plus, et, à leur étonnement, se sentaient +maintenant tout autres. Les œuvres étaient demeurées +les mêmes, mais eux avaient changé. Le +monde ambiant s'était modifié. Les années, en +s'écoulant, avaient vu une esthétique nouvelle prévaloir, +une vision différente se former, et on ne +pouvait nier que la transformation ne se fût accomplie +dans le sens indiqué par Manet et en suivant +sa voie. Ce réalisme, apparu avec ses œuvres, jugé +alors une chose grossière, mais qui était simplement +la peinture du monde vivant, maintenant +accepté, était devenu d'une pratique courante. Cette +façon de juxtaposer les tons clairs, d'abord condamnée +chez lui comme une révolte individuelle, +s'était aussi généralisée. Elle avait presque entièrement +remplacé la manière de peindre sous des +ombres épaisses. Toute la peinture s'en était ainsi +<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span> +allée vers la clarté, et la séparation, si profonde au +début, constatée entre sa gamme de tons et celle +des autres, n'existait plus.</p> + +<p>Il fallait donc bien reconnaître, devant son œuvre +exposée aux Beaux-Arts, que Manet avait été un +novateur fécond. Le ton général de la presse et des +critiques, les commentaires des connaisseurs, montraient +par suite un grand changement. On revenait +des dédains antérieurs, du dénigrement systématique. +L'époque de méconnaissance absolue était +encore trop voisine, la période des insultes s'était +trop prolongée, pour qu'on pût généralement louer +sans réserves, mais tous en définitive admettaient +maintenant que Manet avait été un artiste doué de +puissance et d'invention. Cette conclusion s'imposait +par l'évidence de ce que l'on voyait. Il n'existait +point de répétition dans l'œuvre exposée. Contrairement +à ces artistes qui, lorsqu'ils ont trouvé une +manière qui leur a valu la faveur publique, s'y +tiennent ensuite immuables, Manet, lui, n'avait +cessé de se renouveler. On pouvait constater qu'il +était allé sans cesse vers plus de clarté et plus +de lumière. On reconnaissait qu'il avait varié +ses sujets et ses arrangements sans interruption. +Dans les cent soixante-dix-neuf numéros du catalogue, +composés de peintures à l'huile, d'aquarelles, +de pastels, de dessins, d'eaux-fortes et de lithographies, +<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span> +on découvrait une incessante diversité.</p> + +<p>L'exposition de l'École des Beaux-Arts devait être +suivie de la vente de l'atelier et d'œuvres diverses, +dans l'intérêt de la veuve. Il en résulterait une +nouvelle épreuve, soutenue avec un nouveau public, +celui de la rue. Manet avait atteint une telle notoriété, +que son nom était descendu aux derniers +rangs. Quand on le prononçait, n'importe quel +cocher, balayeur ou garçon de café pouvait dire: +Ah! oui, Manet! je connais, en se représentant tout +de suite un artiste excentrique et dévoyé. Dans ces +milieux où la capacité manque pour se former une +opinion propre sur les choses d'art, les jugements +ne peuvent venir que du dehors et sont donnés par +les couches supérieures et la presse. Or la caricature, +les insultes des journaux, le mépris des artistes en +renom et des critiques s'étaient si longtemps exercés +contre Manet, que le peuple en dessous en avait été +empoisonné.</p> + +<p>Quand la vente fut annoncée par les journaux et +des affiches, l'étonnement des passants fut donc +grand. Une semblable tentative était-elle vraiment +réalisable? Certes on savait que Manet possédait des +défenseurs parmi les journalistes, les artistes et les +amateurs, mais tous ceux-là étaient considérés dans +le peuple comme des originaux, désireux de se +signaler à tout prix et d'attirer n'importe comment +<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span> +l'attention. Cependant, qu'il y eût des gens capables +d'aller jusqu'à donner leur argent, pour se distinguer +des autres, paraissait à la plupart invraisemblable. +La vente devint donc un événement, qui +surexcitait la curiosité. Aussi l'exposition à l'Hôtel +des ventes attira-t-elle un très grand concours de +ces promeneurs du dimanche qui, à son intention, +se détournaient du Boulevard, et le premier jour des +enchères, l'Hôtel de la rue Drouot fut-il littéralement +envahi. La vente avait lieu dans les salles du +fond, 8 et 9, dont on avait enlevé la cloison et qui +réunies formaient un assez grand local; mais il se +trouva trop petit. La foule entassée dans le corridor +et les pourtours déborda, par une poussée formidable. +Le commissaire-priseur et les experts durent opérer +dans un tout petit espace, au milieu de la cohue. On +avait fait précédemment des ventes d'Impressionnistes, +où les tableaux avaient été adjugés à des +prix infimes, au milieu des rires et des quolibets, et +la foule était venue à la vente de Manet dans de +telles dispositions d'esprit qu'elle eût trouvé grand +plaisir à voir se reproduire les avanies déversées sur +les Impressionnistes.</p> + +<p>Les ventes des grands collectionneurs, des artistes +célèbres après décès, attirent un monde d'élite, de +critiques, de collectionneurs, d'hommes de goût en +vue, qui s'y rendent, comme à des réunions où leur +<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span> +présence est obligée. Ceux-là n'assistaient point à la +vente de Manet. Les grands marchands manquaient +aussi. Les experts, M. Durand-Ruel, M. Georges +Petit, le commissaire-priseur, M. Paul Chevalier, +avaient fait de leur mieux pour parer à l'absence de +leur clientèle habituelle, en stimulant les amis et +partisans de Manet connus ou supposés tels. M. Durand-Ruel +surtout s'était mis en campagne, pour +trouver des acheteurs. La vente, commencée dans +des conditions si précaires, prit tout de suite une +allure de succès inespérée. Sur toutes œuvres on +mettait des enchères, et beaucoup parmi les acheteurs +étaient des amateurs nouveaux et inattendus, +venant grossir le groupe des amis connus. On vendait, +entre autres, sept tableaux exposés aux Salons. Le <i>Bar +aux Folies-Bergère</i> réalisait 5.800 francs; <i>Chez le +père Lathuille</i>, 5.000 francs; le <i>Portrait de Faure +en Hamlet</i>, 3.500 francs; la <i>Leçon de musique</i>, +4.400 francs; le <i>Balcon</i>, 3.000 francs. Puis ensuite +le <i>Linge</i> faisait 8.000 francs; <i>Nana</i>, 3.000 francs; +la <i>Jeune fille dans les fleurs</i>, 3.000 francs. L'<i>Olympia</i> +était retirée à 10.000 francs et l'<i>Argenteuil</i> à +12.000 francs. Ces prix semblaient, alors qu'on les +criait, extraordinaires. Ils déconcertaient absolument +ces spectateurs, venus pour assister à un insuccès +et disposés à rire, mais se tenant maintenant silencieux. +Manet se vend! disait la foule étonnée, à la +<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span> +sortie, et la nouvelle courut immédiatement tout +Paris. La vente, en deux vacations, les 4 et 5 février +1884, produisait 116.637 francs.</p> + +<p>Les ventes sont devenues des épreuves, qui permettent +de déterminer la position des artistes. Il +est certain que la valeur artistique et la valeur +marchande d'une œuvre ne s'accordent d'abord généralement +point, qu'elles sont même le plus +souvent en complète divergence. Mais à la longue, +l'intervalle tend à se combler. Les marchands, les +collectionneurs, qui possèdent certaines connaissances +ou tout au moins du flair, doivent finir par +ne mettre de grosses enchères que sur ces œuvres +laissant voir un mérite assez certain pour les garantir +d'une dépréciation de prix dans l'avenir. Le succès +aux enchères est donc devenu comme un criterium, +qui sert approximativement à fixer l'opinion sur +le mérite d'un artiste. La vente de l'atelier de Manet +ayant réussi et les prix payés dépassant ce qu'on +avait pu supposer, le public en reçut l'impression +qu'il avait dû après tout se tromper, en plaçant +Manet si bas, et qu'il fallait revenir envers lui à un +meilleur jugement. Et comme l'exposition de son +œuvre à l'École des Beaux-Arts l'avait d'ailleurs +fait monter dans l'estime de l'élite, capable de se +former une opinion raisonnée, il se trouva que +l'exposition des Beaux-Arts et la vente combinées le +<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span> +laissaient fort agrandi et élevé dans l'opinion générale.</p> + +<p>Cinq ans s'écoulèrent après l'exposition de l'École +des Beaux-Arts, sans qu'une nouvelle occasion s'offrît +de montrer un ensemble d'œuvres de Manet, +lorsqu'en 1889, une Exposition universelle avait +lieu, où il serait représenté. Il allait ainsi obtenir +réparation de l'injure qu'on lui avait faite en l'excluant +des Expositions universelles de 1867 et de +1878. La réparation serait d'autant plus éclatante +que, par suite du règlement de la nouvelle exposition, +il y figurerait au milieu des maîtres du siècle +entier. Les Expositions universelles de 1867 et 1878 +ne s'étaient ouvertes qu'à des tableaux peints pendant +la période décennale qui les avait précédées. +Espacées de dix ans en dix ans, elles n'avaient reçu +que des œuvres produites dans l'intervalle de l'une à +l'autre. Mais celle de 1889 devait, dans la pensée +de ses auteurs, servir à commémorer le centenaire +de la Révolution. Il fut donc décidé, par une innovation, +qu'elle offrirait, à côté d'une exposition +décennale comme les autres, une exposition dite +centennale, qui s'étendrait aux peintres survenus +entre les dates de 1789 et de 1889. Manet mort en +1883 était du nombre.</p> + +<p>L'exposition centennale était précisément aux mains +de M. Antonin Proust, directeur, secondé, pour le +<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span> +choix et le placement des tableaux, par M. Roger +Marx, inspecteur des Beaux-Arts. Tous les deux, +comme admirateurs de Manet, allaient placer ses +œuvres en vue, dans le salon principal. C'était un +redoutable honneur. Il lui faudrait entrer dans le +rang des maîtres du siècle entier et être jugé en +parallèle avec eux. Les œuvres exposées étaient au +nombre de quatorze; au premier rang: l'<i>Olympia</i>, +le <i>Fifre</i>, le <i>Bon Bock</i>, l'<i>Argenteuil</i>, le <i>Portrait de +M. Antonin Proust</i>, <i>Jeanne</i>. Ces tableaux soutenaient +avantageusement la comparaison avec ceux +des plus grands du siècle. Tout ce public spécial +de peintres, de critiques, de connaisseurs, de gens +de goût devait maintenant reconnaître, sans réserves, +la maîtrise de l'homme qui les avait produits. +L'Exposition universelle amenait les étrangers, +dont le jugement était encore plus favorable. Les +jeunes peintres du dehors faisaient tout spécialement +de ses œuvres l'objet de leurs études et de leurs +observations. Les connaisseurs, en particulier des +États-Unis et de l'Allemagne, s'en déclaraient hautement +admirateurs et s'étonnaient qu'en France, +dans le pays de leur production, elles eussent pu +être si longtemps méconnues. L'Exposition universelle +de 1889 venait ainsi compléter le travail favorable +réalisé à l'École des Beaux-Arts. A son issue, +il n'y avait presque plus personne, parmi les gens +<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span> +capables de juger réellement, qui se refusât à +admettre que Manet était un maître, à placer au +premier rang des maîtres du siècle.</p> + +<p>A la vente de l'atelier de Manet, en 1884, on avait +fait retirer à sa veuve l'<i>Olympia</i> et l'<i>Argenteuil</i>. +L'intention avait été de réserver des œuvres que, +plus tard, on pourrait faire entrer dans les collections +publiques. L'<i>Olympia</i> à l'Exposition universelle +de 1889 avait tellement séduit un collectionneur +américain, qu'il avait exprimé sa détermination de +l'acquérir. Le peintre Sargent en ayant eu connaissance +jugea fâcheux que l'œuvre pût être perdue +pour le public et qu'au lieu de prendre place dans +un musée ouvert à tous, elle fût ensevelie au loin +dans une collection particulière. Il crut qu'il y +aurait moyen de la retenir en France et, pour +aviser aux mesures à prendre, il fit part de ses +craintes à Claude Monet. Celui-ci pensa tout de +suite qu'il fallait faire entrer le tableau dans un +musée de l'État, selon la prévision qu'on avait eue +en amenant M<sup>me</sup> Manet à le garder. Il prit donc +l'initiative d'une souscription. On réunirait vingt +mille francs à donner à M<sup>me</sup> Manet, en échange de +l'<i>Olympia</i>, qui serait remise au musée du Luxembourg.</p> + +<p>L'intention d'offrir l'<i>Olympia</i> à l'État fut portée à +la connaissance du public par les journaux. Alors +<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span> +il apparut que Manet avait fait, dans l'estime générale, +assez de progrès pour qu'on admît l'idée de le +voir pénétrer dans les musées. Oui! on acceptait +qu'une de ses œuvres entrât au Luxembourg, cependant +on trouvait à redire au choix de l'<i>Olympia</i>. On +voulait bien un tableau de lui, mais pas celui-là. +On demandait un de ceux qui montraient ses qualités, +sans ce qu'on appelait ses défauts, par exemple +le <i>Chanteur espagnol</i>, du Salon de 1861, récompensé +par une mention honorable, ou le <i>Bon Bock</i>, accueilli +par la faveur publique, au Salon de 1873. Manet +présenté sous sa forme jugée sage eût convenu à +tout le monde et si ses amis avaient voulu se plier +à la concession demandée, on était prêt à accepter +leur offre d'un tableau, à les en louer et à les en +remercier.</p> + +<p>Mais les amis de Manet n'entendaient faire aucune +concession. Ils avaient précisément choisi l'<i>Olympia</i> +pour l'offrir à l'État, comme une des œuvres où +l'originalité de l'artiste se manifestait dans sa plénitude. +C'était le tableau historique, qui rappelait +l'universel mépris, alors que seuls Baudelaire et +Zola avaient osé affronter la colère publique, en +déclarant leur admiration. Manet, homme de combat, +n'avait jamais songé à faire de concessions; quand +il avait envoyé aux Salons des tableaux jugés +sages, c'était par hasard, sans qu'il s'en doutât. Mais +<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span> +l'<i>Olympia</i> était demeurée comme l'enfant préféré +de ses créations. Après l'avoir une première fois +montrée au Salon de 1865, il l'avait encore produite +à son exposition particulière de 1867 et depuis +l'avait toujours tenue en vue dans son atelier. Ses +amis, désireux de continuer la lutte après lui, +jusqu'au triomphe définitif, l'avaient reprise comme +l'occasion de bataille par excellence. Ils l'avaient +fait figurer, au premier rang, à l'exposition de +l'œuvre entière à l'École des Beaux-Arts en 1884, +ils l'avaient comprise parmi les toiles envoyées à +l'Exposition universelle de 1889, et maintenant ils +la choisissaient, de préférence à toute autre, pour +l'offrir à l'État.</p> + +<p>Il devint donc évident que c'était une revanche +éclatante, le triomphe pour Manet, que ses amis +poursuivaient, par une souscription publique faite +en vue d'acheter l'<i>Olympia</i>. Mais alors les anciens +adversaires, les hommes dévoués à la tradition s'indignèrent +de telles prétentions, qu'ils trouvaient +excessives. Comment! on voulait, sans rien entendre, +les forcer à recevoir le tableau qui les avait le plus +révoltés, qui continuait le plus à leur déplaire, dans +lequel ils ne voyaient toujours qu'un exemple corrupteur. +Puisqu'il en était ainsi, ils s'opposeraient +à ce que l'offre qu'on ménageait fût acceptée. Ce +fut donc parmi les peintres de la tradition, dans les +<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">270</a></span> +commissions des musées, parmi les fonctionnaires +des Beaux-Arts, parmi certains critiques, un véritable +soulèvement et la détermination de faire repousser +par l'État le tableau qu'on voulait lui offrir. +Les amis de Manet n'en persistèrent que davantage +dans leur dessein. Alors on vit les deux partis, qui +avaient existé pour et contre Manet et qui s'étaient +longtemps tenus aux prises, se reformer et reprendre +le combat. Chacun mit en œuvre ses moyens d'influence +et la presse servit de véhicule à des appels et +à des lettres de toute sorte.</p> + +<p>La bataille ainsi engagée se poursuivit, mais en +se prolongeant, elle amena à se ranger avec les +amis de Manet tous ces artistes, hommes de lettres +ou connaisseurs qui, partisans de l'originalité en +art, se soulevaient contre la prétention des défenseurs +de la tradition de tenir les musées fermés, +comme ils avaient autre fois essayé de faire pour les +Salons, aux œuvres contraires à leurs formules +et à leurs règles. La souscription finit ainsi par +recueillir l'adhésion d'un tel nombre d'hommes +célèbres ou en vue, qu'elle en prit un grand poids. +En outre Claude Monet, sachant qu'en 1884 on n'avait +obtenu l'usage de l'École des Beaux-Arts, pour l'exposition +de l'œuvre de Manet, qu'en passant par-dessus +les subordonnés pour s'adresser personnellement au +ministre avec l'appui d'un homme politique, était +<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">271</a></span> +allé offrir l'<i>Olympia</i> directement au ministre des +Beaux-Arts, M. Fallières, présenté et soutenu par +le député Camille Pelletan. Avant que le ministre +n'eût pris de détermination, un changement de cabinet +amenait le remplacement de M. Fallières par +M. Bourgeois, et ce fut lui qui eut à prendre la +décision. Mais à ce moment la souscription, par +l'adhésion des noms éclatants recueillis, avait acquis +une telle importance, que les opposants dans les +commissions des musées et les bureaux des Beaux-Arts +fléchissaient. M. Bourgeois, sous l'influence de +M. Camille Pelletan, un de ses amis personnels et +un de ses soutiens à la Chambre, intervenant alors +pour l'acceptation, le tableau fut définitivement +reçu par la commission et les directeurs du musée. +Un arrêté ministériel, en date du 17 novembre 1890, +l'acceptait régulièrement, pour être placé au Luxembourg.</p> + +<p>Claude Monet avait dû combattre pendant plus +d'un an avant de triompher, mais la résistance opposée +n'avait servi qu'à mieux mettre en relief son +entreprise. Il avait réussi à forcer la porte du musée +et Manet y entrait, sous sa forme la plus caractéristique. +Voici quels avaient été les souscripteurs: +Bracquemont, Philippe Burty, Albert Besnard, Maurice +Bouchor, Félix Bouchor, de Bellio, Jean Béraud, +Bérend, Marcel Bernstein, Bing, Léon Béclard, Edmond +<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span> +Bazire, Jacques Blanche, Boldini, Blot, Bourdin, +Paul Bonnetain, Brandon.</p> + +<p>Cazin, Eugène Carrière, Jules Chéret, Emmanuel +Chabrier, Clapisson, Gustave Caillebotte, Carriès.</p> + +<p>Degas, Desboutins, Dalou, Carolus Duran, Duez, +Durand-Ruel, Dauphin, Armand Dayot, Jean Dolent, +Théodore Duret.</p> + +<p>Fantin-Latour, Auguste Flameng.</p> + +<p>Guérard, M<sup>me</sup> Guérard-Gonzalès, Paul Gallimard, +Gervex, Guillemet, Gustave Geffroy.</p> + +<p>J.-K. Huysmans, Maurice Hamel, Harrison, Helleu.</p> + +<p>Jeanniot, Frantz-Jourdain, Roger-Jourdain.</p> + +<p>Lhermitte, Lerolle, M. et M<sup>me</sup> Leclanché, Lautrec, +Sutter Laumann, Stéphane Mallarmé, Octave Mirbeau, +Roger Marx, Moreau-Nélaton, Alexandre +Millerand, Claude Monet, Marius Michel, Louis +Mullem, Oppenheim.</p> + +<p>Puvis de Chavannes, Antonin Proust, Camille +Pelletan, Camille Pissarro, Portier, Georges Petit.</p> + +<p>Rodin, Th. Ribot, Renoir, Raffaelli, Ary Renan, +Roll, Robin, H. Rouart, Félicien Rops, Antoine de +la Rochefoucauld, J. Sargent, M<sup>es</sup> de Scey-Montbéliard.</p> + +<p>Thorley.</p> + +<p>De Vuillefroy, Van Cutsem.</p> + +<p>L'<i>Olympia</i> entrée depuis quelques années au +<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span> +Luxembourg s'y trouvait toujours isolée, lorsqu'un +événement inattendu vint l'entourer de toute une +famille. Le peintre Caillebotte mourait encore jeune, +en février 1894, léguant sa collection de tableaux au +musée du Luxembourg. Elle se composait exclusivement +d'œuvres de Manet, de Degas et des Impressionnistes +Renoir, Claude Monet, Pissarro, Cézanne +et Sisley. C'était toute cette partie de l'école moderne +la plus attaquée, qui venait prendre place dans le +musée de l'État. Manet se trouvait principalement +représenté dans la collection par le <i>Balcon</i>, du Salon +de 1869. De telle sorte que le Luxembourg, après +avoir été contraint d'accepter avec l'<i>Olympia</i> celui +de ses tableaux qui avait soulevé la plus violente +colère, était maintenant appelé à recevoir avec le +<i>Balcon</i> celui qui avait le plus excité les railleries. +Il semblait ainsi que le sort réservât à Manet la +réparation de placer d'abord, dans les musées de +l'État, les deux œuvres qui lui avaient le plus attiré +d'avanies aux Salons.</p> + +<p>Le legs Caillebotte consterna le parti de la tradition. +Les gens qui s'étaient auparavant échauffés +pour faire repousser l'<i>Olympia</i> gémissaient. Ils prophétisaient +la corruption du goût public. Ils annonçaient +une irrémédiable décadence de l'art. Mais +cette fois ils durent s'en tenir aux plaintes. Vaincus +dans le combat livré pour tenir la porte fermée à +<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span> +l'<i>Olympia</i>, ils ne se sentaient plus en mesure de +reprendre la lutte avec une chance quelconque de +succès. Comment, en effet, eût-on pu refuser un legs +formé d'objets, certes toujours décriés par beaucoup, +mais que d'autres aussi prônaient? Qui eût décidé +dans la circonstance? Il ne put donc être question +de faire repousser la collection en bloc, mais l'hostilité +se manifesta par la prétention de ne point +l'accepter tout entière. On y ferait un choix restreint.</p> + +<p>Le donateur, dont le testament remontait à 1876, +à une époque où Manet et les Impressionnistes +étaient tellement décriés que leurs œuvres lui +paraissaient avoir peu de chances d'être acceptées, +au cas de sa mort immédiate, avait eu la précaution +de stipuler que les tableaux seraient gardés par ses +héritiers jusqu'au moment où les progrès du goût +public pourraient assurer leur acceptation par l'État. +Il avait, en outre, eu le soin d'exiger qu'ils ne fussent +envoyés à aucun musée de province, ni emmagasinés +dans les greniers, mais fussent tous placés +et tenus en vue au musée du Luxembourg. Ce fut +sur l'impossibilité matérielle d'exécuter cette clause +dans son intégralité, en arguant du manque de +place, que les représentants de l'État s'appuyèrent +pour arriver à faire un choix dans l'ensemble.</p> + +<p>Ils se déclaraient prêts à prendre la collection tout +<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span> +entière, mais à condition qu'on les laissât libres de +n'exposer au Luxembourg que les œuvres ayant +leurs préférences et pouvant y trouver place, alors +que les autres seraient envoyées aux palais de Compiègne +et de Fontainebleau. Les héritiers de Caillebotte +et son exécuteur testamentaire Renoir craignirent, +s'ils laissaient entière liberté à l'État, qu'il +ne plaçât que très peu des tableaux au Luxembourg +et n'en envoyât le plus grand nombre à Compiègne +et Fontainebleau, où ils seraient perdus pour le +public, et se trouveraient comme relégués dans ces +musées de province que le testateur avait prétendu +écarter. Ils préférèrent donc consentir à ce que +l'État fît, avec eux, un choix dans la collection, mais +alors en s'imposant l'obligation de tenir tous les +tableaux choisis au Luxembourg.</p> + +<p>L'État prit ainsi, pour les mettre au Luxembourg, +deux tableaux de Manet sur trois, le <i>Balcon</i> et +<i>Angelina</i>, en laissant la <i>Partie de crocket</i>. Il prit six +Renoir sur huit. Renoir était très bien représenté +dans la collection par son <i>Moulin de la Galette</i> et sa +<i>Balançoire</i>, qui furent parmi les premiers agréés. +On prit encore huit Claude Monet sur seize; six +Sisley sur neuf; sept Pissarro sur dix-huit; tous les +Degas, de petite dimension, au nombre de sept. +Devant les œuvres de Cézanne, qui inspiraient encore +à cette époque un effroi général, les répugnances se +<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">276</a></span> +manifestèrent très fortes. Enfin la Commission des +Musées se laissa aller à prendre, sur quatre tableaux, +les deux moindres, en abandonnant les plus caractéristiques, +des <i>Baigneurs</i>, de vrais géants, et un +<i>Vase de fleurs</i>, plein de grandeur.</p> + +<div class="p2 figcenter"><img src="images/illus_276.jpg" width="350" height="524" +alt="PORTRAIT M. MANET PÈRE" title="" /></div> +<p class="center"><span class="smcap"><b>PORTRAIT DE M. MANET PÈRE (D'APRÈS L'EAU-FORTE)</b></span></p> + +<p>L'art de Manet et des Impressionnistes introduit +au musée de l'État allait aussi prendre sa place +aux ventes publiques. Aucune vente importante +n'était venue s'ajouter à celle de l'atelier en 1884, +lorsque, dix ans après, les circonstances m'obligèrent +à me défaire de la collection que j'avais +formée d'œuvres de Manet, de Degas et des Impressionnistes. +Cinq tableaux de Manet allaient entre +autres être soumis aux enchères. La vente qui eut +lieu le 19 mars 1894, à la galerie Petit, rue de Sèze, +attira cette fois le public spécial d'habitués, critiques, +collectionneurs, marchands, qui suivent les +grandes ventes. On ne vit point cette invasion extraordinaire +du peuple de la rue, survenue, en 1884, +à l'Hôtel Drouot. Personne ne pensait plus, à ce +moment, qu'une vente des œuvres de Manet fût une +occasion de venir se moquer et s'ébahir. Les prix +atteints montraient une grande avance sur ceux +de 1884. <i>Chez le père Lathuille</i>, du Salon de 1880, +était adjugé 8.000 francs; le <i>Repos</i>, du Salon de 1873, +11.000 francs; le <i>Torero saluant</i>, 10.500 francs; le +<i>Port de Bordeaux</i>, 6.300 francs; la <i>Jeune femme au</i> +<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span> +<i>chapeau noir</i>, 5.100 francs. Les tableaux de Degas et +des Impressionnistes réalisaient des prix proportionnellement +élevés. On voyait apparaître, pour la +première fois aux enchères, des œuvres de Cézanne, +celui des peintres impressionnistes qui avait conservé +le dernier la réputation de n'être qu'un barbare, +foulant aux pieds toutes les règles. Et ses +œuvres trouvaient des acheteurs, qui se les disputaient +devant le public surpris, mais ne pensant +nullement à manifester de désapprobation.</p> + +<p>Les tableaux vendus allaient prendre place dans +les grandes collections de l'Europe et de l'Amérique +ou dans les musées publics. La <i>Conversation</i> de +Degas, devait, en effet, bientôt entrer à la National-Galerie +de Berlin, et la <i>Jeune femme au bal</i>, de +M<sup>lle</sup> Berthe Morisot, était acquise, à la vente même, +par le musée du Luxembourg. Cet achat devait +compléter la collection d'œuvres de Manet et des +Impressionnistes, que le don de l'<i>Olympia</i> et le legs +Caillebotte avaient fait entrer au Luxembourg. Le +legs Caillebotte comprenait des exemples de tous les +Impressionnistes, sauf de la seule M<sup>lle</sup> Morisot. +Lorsque ma vente survint, Stéphane Mallarmé, +qui éprouvait pour M<sup>lle</sup> Morisot—M<sup>me</sup> Eugène +Manet—une vive amitié, et qui tenait son talent +en grande admiration, se mit en rapports avec +M. Roujon, le directeur des Beaux-Arts. Il lui représenta +<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">278</a></span> +que la <i>Jeune femme au bal</i> de ma collection +offrait un excellent exemple de son auteur, et que +le musée comblerait avec elle une lacune regrettable. +M. Roujon, qui connaissait le goût sûr et fin +de Mallarmé, se laissa facilement convaincre, et, +d'accord avec M. Bénédite, le conservateur du musée +du Luxembourg, décida l'acquisition de l'œuvre +signalée.</p> + +<p>A partir de 1889, on avait donc vu se succéder une +série d'événements, d'où Manet avait tiré une consécration +qu'on pouvait dire définitive. L'exposition +universelle de 1889, le mettant en parallèle avec +les maîtres du siècle entier, avait universellement +amené à reconnaître qu'il allait de pair avec eux. La +souscription de l'<i>Olympia</i> et le legs Caillebotte +l'avaient fait entrer au musée du Luxembourg, où +tout le monde, sauf à discuter sur les œuvres à +choisir, avait concédé qu'il avait sa place marquée. +Et, comme complément, la vente de mars 1894 +avait montré les collectionneurs venant acquérir ses +œuvres à hauts prix, ainsi que celles des Impressionnistes. +C'était la fin de la terrible lutte engagée +en 1859, alors que Manet avait envoyé le <i>Buveur +d'absinthe</i> à un premier Salon. Il était mort avant +d'avoir pu assister au succès définitif, mais ses amis, +poursuivant le combat, l'avaient enfin obtenu. Il +avait ainsi fallu lutter pendant trente-cinq ans pour +<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span> +triompher d'une des plus formidables oppositions +que l'esprit de routine ait jamais élevées contre l'originalité +et l'invention. Après les derniers succès, il +ne devait plus y avoir, pour les amis de Manet, de +véritable combat à livrer. Le calme s'était donc fait, +et on ne s'attendait plus à des incidents particuliers, +lorsqu'il s'en produisit un au loin.</p> + +<p>La <i>National-galerie</i>, à Berlin, est un édifice récent +inauguré en 1876. Il a été construit pour recevoir +les œuvres des peintres allemands modernes; cependant +les admissions se sont étendues aux étrangers, +et des peintres de toute nationalité ont fini par y +être représentés. Le directeur actuel, M. de Tschudi, +a été un des premiers, en Allemagne, à juger à leur +valeur Manet et les Impressionnistes, et, en homme +convaincu, il voulut les faire figurer eux aussi dans +sa galerie<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. Il se rendit d'ailleurs compte que ce +serait une chose trop risquée que de prétendre +acheter de leurs œuvres avec les fonds mis à sa disposition +par l'État, mais il sut gagner des personnes +riches et en obtint, en don, des sommes avec lesquelles +il acquit <i>Dans la serre</i>, du Salon de 1879, +de Manet, la <i>Conversation</i>, de Degas, deux <i>Vues de +Vétheuil</i>, de Claude Monet, et des paysages de Pissarro, +de Cézanne et de Sisley.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span></p> + +<p>M. de Tschudi, possesseur de cet ensemble, le +groupa dans une des salles, à la partie principale de +la galerie, au premier étage. Cette entrée de Manet, +de Degas et des Impressionnistes dans un musée +national fit grand bruit à Berlin. Elle donna lieu +aux commentaires divers de la presse et des connaisseurs. +L'empereur Guillaume II voulut se +rendre compte personnellement de quoi il s'agissait +et venu, sans l'apprentissage nécessaire, devant des +artistes originaux et nouveaux pour lui, il ne put +apprécier leur art. Le mérite des œuvres lui échappant, +il jugea qu'elles n'avaient point de raison +d'être. Il ordonna donc leur enlèvement et il les fit +remplacer par d'autres. Peut-être que dans des circonstances +différentes, il les eût tout à fait expulsées, +mais eu égard à la manière dont elles étaient +entrées à la galerie, il borna son action à les faire +sortir de la place choisie où on les avait mises au +premier étage, pour les tenir en un lieu moins +apparent, au second.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span></p> + +<h2>EN 1900</h2> +<p class="p4"><a name="Page_282" id="Page_282"></a> +<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span></p> + +<h3>XIV</h3> + +<h4>EN 1900</h4> + +<p class="p2">Sous la coupole de la <i>National gallery</i> à Londres, +consacrée aux maîtres anciens, se lit l'inscription +suivante: «<i>The works of those who have stood the +test of ages, have a claim to that respect and veneration, +to which no modern can pretend.</i>» C'est là une +belle sentence, parfaitement appropriée, qui serait à +sa place dans tous les grands musées. En disant que +les artistes qui ont supporté l'épreuve des siècles ont +droit à un respect et à une vénération auxquels les +modernes ne sauraient prétendre, elle indique que +c'est le temps qui est le grand arbitre et qui prononce +en dernier ressort. Il n'y a pas de jugement +<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span> +sûr et du classement définitif à se promettre, en +dehors de l'action du temps et quelquefois d'un +long temps. Les contemporains sont presque toujours +incapables d'établir la vraie valeur des artistes +et des écrivains qu'ils ont sous les yeux.</p> + +<p>Il s'opère tous les vingt ou trente ans, alors +qu'une génération cède la place à une autre, un +travail, qui fait tomber dans l'oubli la plupart des +hommes prônés de leur vivant et jugés immortels. +Quelques-uns surnagent seuls dans le naufrage de +tous les autres. Et ce ne sont pas toujours ceux +qu'admiraient le plus les contemporains, qui acquièrent +la survie. Les hommes d'abord méconnus, +ou le plus combattus, sont souvent mis à un haut +rang par la postérité. Le travail qui abaisse le plus +grand nombre, et élève quelques-uns s'opère naturellement. +Il ne dépend pas de l'action réfléchie des +nouvelles générations. Ce n'est pas par un choix +délibéré qu'elles gardent seulement, pour se les +approprier, certains hommes. La décision faisant +les condamnés et les élus vient du temps. Mais alors +pour lui ce sont, en dehors des considérations passagères, +la valeur réelle et le mérite intrinsèque, +qui créent les titres. Il conserve seuls les hommes +doués de ces qualités puissantes, capables de toucher +à jamais. Les contemporains pouvaient ne pas les +voir ou les dédaigner, préférant admirer ces dons +<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span> +superficiels qui correspondaient à leur goût du +moment, mais aussitôt que la génération éphémère +a disparu, que le temps est survenu, ce sont véritablement +alors les qualités profondes et intrinsèques +qui se dégagent, pour luire mettre à leur vraie place +définitive ceux qui les possèdent.</p> + +<p>En 1900, l'Exposition universelle, avec ses sections +décennales et centennales des Beaux-Arts, a +permis de se rendre compte du travail accompli +par le temps, dans le domaine de la peinture, pour +élever ou abaisser les morts du dernier demi-siècle. +Manet a été reconnu comme ayant grandi dans +l'opinion et comme s'étant élevé, depuis l'exposition +précédente de 1889. M. Roger Marx, inspecteur des +Beaux-Arts, à qui avait été remis le choix des tableaux +à exposer, n'avait nullement pris, pour les +montrer, ces toiles, jugées sages. Il avait tenu, au +contraire, à présenter Manet sous sa forme la plus +personnelle. Il avait donc mis au centre du panneau +qui lui était consacré le <i>Déjeuner sur l'herbe</i>, du +Salon des refusés, en 1863, et l'avait flanqué, d'un +côté, de l'<i>Artiste</i>, refusé au Salon de 1876, et de +l'autre, du <i>Portrait d'Eva Gonzalès</i> et du <i>Bar aux +Folies-Bergère</i>. Le tableau le plus en vue était donc +celui-là même qui, le premier, avait attiré à son +auteur l'animadversion générale; mais maintenant +il n'inspirait plus de répulsion, on se plaisait, au +<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">286</a></span> +contraire, à en reconnaître la puissance et l'originalité. +Trente-sept ans s'étaient écoulés depuis que +le tableau vu pour la première fois avait semblé +monstrueux, dix-sept ans s'étaient écoulés depuis +que son auteur était mort et le temps, opérant son +travail, laissait maintenant découvrir dans l'œuvre +les qualités profondes qui assurent accès auprès de +la postérité. Manet, à l'épreuve de 1900, a donc définitivement +pris place parmi ce petit nombre d'artistes +que le temps respecte, pour lesquels il travaille +et qu'il élève.</p> + +<p>En cherchant aujourd'hui à dégager ses qualités +dominantes, on en trouve surtout deux, d'abord la +valeur de la peinture en soi, les mérites de palette, +qui font que la matière est chez lui supérieure, puis +le fait d'avoir rendu avec originalité le monde +vivant autour de lui. On comprend que ces avantages +soient de nature à assurer la durée, mais on +s'explique aussi qu'ils ne puissent attirer tout +d'abord les louanges, car, l'histoire est là pour le +prouver, ce sont aussi ceux qui touchent le moins +communément les contemporains et demandent le +plus long temps pour exercer la séduction. Ce que +nous appelons la valeur de la peinture en soi, les +mérites de palette, correspondent à l'originalité du +style chez les écrivains. Or, si les contemporains +peuvent déjà errer en marquant les rangs entre les +<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span> +hommes de plume et si souvent ils mettent sur le +même pied les auteurs de grand style et d'autres +qui n'en ont pas, à plus forte raison peuvent-ils se +tromper dans leurs jugements sur les peintres en +voie de production, car l'art de la peinture est peut-être, +de tous, celui où il est d'abord le plus difficile +de voir juste.</p> + +<p>Si le mérite de la peinture en soi, les qualités de +palette demandent déjà pur elles-mêmes du temps +pour se faire reconnaître, il semble que quand elles +se rencontrent, chez un artiste, comme elles se sont +rencontrées chez Manet, avec la particularité de +peindre la vie autour de soi, alors qu'elles forment +la combinaison de toutes peut-être la plus grande, +elles forment aussi celle de toutes la plus longue à +être appréciée. On n'a qu'à voir quel a été le sort +de Velasquez, de Frans Hals et des Vénitiens, qui +ont également, chacun à leur manière, peint la vie +et les hommes de leur temps. Ils triomphent aujourd'hui, +mais depuis peu seulement. En Espagne ce +n'est pas Velasquez, c'est Murillo qui était mis au +premier rang. Au dix-huitième siècle et au commencement +du dix-neuvième, on payait très cher les +Van der Werff que l'on faisait entrer dans les collections, +alors qu'on écartait les Frans Hals, qu'on +eût eus à vil prix. Et on peut encore se souvenir +d'avoir vu Guido Reni tenir les meilleures places +<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span> +dans les musées, au détriment du Tintoret. Quand +on constate que cette rencontre des qualités de +palette et de l'application à peindre la vie a pu exister +chez les plus grands, en les tenant cependant +très longtemps méconnus, on voit qu'elle a tout +simplement amené Manet à subir le sort de ses devanciers +et que la même erreur de jugement qui +avait régné ailleurs est aussi venue régner en France. +En observant combien lent a été le mouvement, qui +a fini par mettre les grands artistes à leur juste place, +on doit penser que le travail du temps en faveur de +Manet n'est pas terminé, et que l'avenir lui réserve +un surcroît d'estime.</p> + +<p>Mais, dès maintenant, au point d'appréciation où +il est parvenu, on peut préciser ce qu'il a personnellement +apporté et ce qu'il a, par son exemple, +fait naître autour de lui. A un moment où une tradition +vieillie tenait l'art dans la routine, il est venu +marquer le retour à la fécondité, par l'étude de la +vie. Doué d'une originalité et d'un éclat de vision +naturels, il a sorti la peinture des ombres conventionnelles +où on la plongeait, pour la ramener à ces +tons clairs, qui ont été le propre des grandes écoles +à leurs moments heureux. L'œuvre qu'il a personnellement +produite est puissante et variée. Il a, en +outre, ouvert la voie à des artistes féconds et originaux. +De telle sorte que l'initiateur et le groupe +<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">289</a></span> +venu de son exemple, Manet et les Impressionnistes, +ne peuvent être séparés et forment un ensemble +caractéristique, venant compléter l'Ecole française +au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>Le temps qui classe définitivement les œuvres +est éclectique. Il donne la consécration aux écoles +diverses. Il met souvent sur le même pied réconciliés, +les hommes qui, de leur vivant, s'étaient anathémisés +et avaient prétendu représenter des systèmes +exclusifs. Ce qui compte à ses yeux, ce sont la +vie, l'originalité, l'invention, mais alors les œuvres +qui possèdent ces mérites, de quelque manière que ce +soit, sont également reconnues par lui. Il ne bannit +point ceux qu'il a une fois admis, pour leur en substituer +d'autres. Son impartialité s'étend à toutes les +révolutions de l'esthétique, et, sans toucher aux +maîtres qu'au cours des trois derniers siècles il a +consacrés, il tiendra Manet et les Impressionnistes +au premier rang, après eux, comme ayant su ajouter +de nouvelles formes à celles qui ont fait, en succession, +l'éclat et la grandeur de la peinture française.</p> + +<p><a name="Page_290" id="Page_290"></a> +<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">291</a></span></p> + +<hr class="c15 p4" /> +<div class="p4 footnotes"><h3>NOTES:</h3> +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Un reçu conservé, daté de février 1856, montre qu'à cette +époque, Couture percevait encore la cotisation d'atelier de Manet.</p> + +<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Le <i>Déjeuner sur l'herbe</i>, dans le catalogue du Salon annexe +ou des refusés de 1863, est appelé le <i>Bain</i>, d'après la femme +qui, au second plan, se tient dans l'eau. Mais le tableau fut alors +partout désigné sous le titre: le <i>Déjeuner sur l'herbe</i>, qui a définitivement +prévalu.</p> + +<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Une première étude suivie sur la vie et l'œuvre de Manet a +paru à ce moment: <span class="smcap">Edmond Bazire.</span> <i>Édouard Manet.</i> A. Quantin, +Paris, 1884. In-8<sup>o</sup> illustré.</p> + +<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> M. de Tschudi a écrit une étude sur Manet. Bruno Cassirer, +éditeur, Berlin, 1902, in-8 illustré.</p> + +<hr class="c5" /> +</div></div> + +<h2 class="p4">TABLE DES MATIÈRES</h2> + +<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="2" summary="toc"> +<tr> +<td class="tdr">I.</td> +<td class="tdl">— Années de jeunesse</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_3">3</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdr">II.</td> +<td class="tdl">— Dans l'atelier de Couture</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_11">11</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdr">III.</td> +<td class="tdl">— Les premières œuvres</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_23">23</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdr">IV.</td> +<td class="tdl">— <i>Le Déjeuner sur l'herbe</i></td> +<td class="tdr"><a href="#Page_37">37</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdr">V.</td> +<td class="tdl">— <i>L'Olympia</i></td> +<td class="tdr"><a href="#Page_49">49</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdr">VI.</td> +<td class="tdl">— L'Exposition particulière de 1867</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_69">69</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdr">VII.</td> +<td class="tdl">— De 1868 à 1871</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_91">91</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdr">VIII.</td> +<td class="tdl">— <i>Le Bon Bock</i></td> +<td class="tdr"><a href="#Page_129">129</a> +<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">292</a></span></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdr">IX.</td> +<td class="tdl">— Le plein air</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_153">153</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdr">X.</td> +<td class="tdl">— L'œuvre gravée</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_195">195</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdr">XI.</td> +<td class="tdl">— Les dessins et les pastels</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_209">209</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdr">XII.</td> +<td class="tdl">— Les dernières années</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_219">219</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdr">XIII.</td> +<td class="tdl">— Après la mort</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_251">251</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdr">XIV.</td> +<td class="tdl">— En 1900</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_283">283</a></td> +</tr> +</table> + +<hr class="c5 p4" /> + +<p class="center"><small><b>Paris.—<span class="smcap">L. Maretheux</span>, imp., 1, r. Cassette.—11607.</b></small></p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de Édouard Manet et de son +oeuvre, by Théodore Duret + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE ÉDOUARD MANET *** + +***** This file should be named 35986-h.htm or 35986-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/5/9/8/35986/ + +Produced by Adrian Mastronardi, Hélène de Mink and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by The Internet Archive/Canadian Libraries and +Bibliothèque Nationale de France/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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