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+ The Project Gutenberg's eBook of Histoire de Édouard Manet et de son &oelig;uvre, by Théodore Duret</title>
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Histoire de Édouard Manet et de son oeuvre, by
+Théodore Duret
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire de Édouard Manet et de son oeuvre
+
+Author: Théodore Duret
+
+Release Date: April 28, 2011 [EBook #35986]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE ÉDOUARD MANET ***
+
+
+
+
+Produced by Adrian Mastronardi, Hélène de Mink and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by The Internet Archive/Canadian Libraries and
+Bibliothèque Nationale de France/Gallica)
+
+
+
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+</pre>
+
+
+<div class="box">
+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
+Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div>
+<p class="p4"><a name="Page_I" id="Page_I"></a></p>
+
+<div class="figcenter"><img src="images/cover.jpg" width="350" height="539" alt="cover" title="" />
+</div>
+
+<h2 class="titre">HISTOIRE<br />
+DE<br />
+<big>ÉDOUARD MANET</big><br />
+<small>ET DE SON &OElig;UVRE</small></h2>
+
+<p class="p4"><a name="Page_II" id="Page_II"></a></p>
+
+<p class="center"><b>DU MÊME AUTEUR</b></p>
+
+<p class="ni2"><b>Critique d'Avant-garde.</b>&mdash;Salon de 1870.&mdash;Les peintres
+impressionnistes.&mdash;Claude Monet.&mdash;Renoir.&mdash;Édouard
+Manet.&mdash;L'Art japonais.&mdash;Hokousaï.&mdash;James Whistler.&mdash;Sir
+Joshua Reynolds et Gainsborough.&mdash;Richard
+Wagner.&mdash;Arthur Schopenhauer.&mdash;Herbert Spencer.</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">G. Charpentier</span>, éditeur. In-12. 1885.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p class="p2 center"><b>Bibliothèque nationale.&mdash;Département des Estampes.
+Livres et Albums illustrés du Japon catalogués.</b></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">Ernest Leroux</span>, éditeur. In-8<sup>o</sup> (illustré). 1900.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p class="center"><b>Histoire de James Mc N. Whistler et de son &oelig;uvre.</b></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">H. Floury</span>, éditeur. In-4<sup>o</sup> (illustré). 1904.</p>
+<hr class="c5" />
+
+<p class="p2 center"><i>Il a été tiré de cet ouvrage<br />
+30 exemplaires numérotés sur papier du Japon.</i></p>
+
+<p class="p4 center"><small>Paris.&mdash;<span class="smcap">L. Maretheux</span>, imp., 1, r. Cassette.&mdash;11606.</small></p>
+<p><a name="Page_III" id="Page_III"></a>
+<a name="Page_IV" id="Page_IV"></a></p>
+
+<div class="p2 figcenter"><img src="images/frontispiece.jpg" width="300" height="416"
+alt="PORTRAIT D'ÉDOUARD MANET" title="" /></div>
+<p class="center"><span class="smcap"><b>PORTRAIT D'ÉDOUARD MANET, PAR ALPHONSe LEGROS</b><br />
+<b>(1863)</b></span></p>
+
+<p class="p4"><a name="Page_V" id="Page_V"></a></p>
+
+<h1 class="titre">THÉODORE DURET<br />
+<small>HISTOIRE</small><br />
+
+<small>DE</small><br />
+
+<big>ÉDOUARD MANET</big><br />
+
+ET DE SON &OElig;UVRE<br />
+
+<small>AVEC DOUZE ILLUSTRATIONS</small></h1>
+
+<p class="p4 center"><b>PARIS</b><br />
+<span class="smcap"><b>Librairie CHARPENTIER et FASQUELLE</b></span><br />
+<b>EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR</b><br />
+<small><b>11, RUE DE GRENELLE, 11</b></small></p>
+
+<p class="p2 center"><b>1906</b><br />
+<small><b>Tous droits réservés.</b></small></p>
+
+<p class="p4"><a name="Page_1" id="Page_1"></a>
+<a name="Page_2" id="Page_2"></a></p>
+
+<h2>ANNÉES DE JEUNESSE</h2>
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span></p>
+
+<h3>I</h3>
+
+<h4>ANNÉES DE JEUNESSE</h4>
+
+<p class="p2">Édouard Manet naquit à Paris le 23 janvier 1832,
+au n<sup>o</sup> 5 de la rue des Petits-Augustins, aujourd'hui
+rue Bonaparte, et fut baptisé le 2 février de
+la même année en l'église Saint-Germain-des-Prés.
+Il devait être l'aîné de trois frères. Leur père,
+magistrat, avait de la fortune. Il appartenait à cette
+bourgeoisie qui s'épanouissait et atteignait à la
+domination sous le règne de Louis-Philippe. Leur
+mère, née Fournier, appartenait à la même classe
+de vieille et riche bourgeoisie. Son père, agent
+diplomatique, avait pris part aux négociations ayant
+porté le maréchal Bernadotte au trône de Suède.
+<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span>
+Elle avait un frère dans l'armée, qui devait devenir
+colonel.</p>
+
+<p>La bourgeoisie, avant la révolution de 1848, qui
+lui a enlevé le pouvoir, et la survenue du suffrage
+universel, qui l'a plus ou moins mêlée avec le
+peuple, formait une véritable classe distincte. Après
+avoir combattu et renversé la noblesse, elle s'était
+elle-même triée et mise à part. Au milieu d'elle, les
+familles qui se consacraient au barreau et à la
+magistrature gardaient des traditions et des habitudes
+propres, venues des anciens parlements. Elles
+avaient une culture d'esprit particulière, une
+instruction classique soignée, le culte de la rhétorique
+qui prévalait au Palais. Dans ce milieu, les
+hommes qui s'élevaient aux postes de la magistrature
+prenaient une sorte d'ascendant et s'assuraient
+une considération certaine. La magistrature à cette
+époque exerçait encore comme un sacerdoce. Elle
+gardait la dignité de sa fonction, elle jouissait au
+dehors d'un respect général. Le père d'Édouard
+Manet, juge au tribunal de la Seine, personnifiait
+toutes les particularités de sa classe, la bourgeoisie,
+et, dans sa classe, de son monde spécial, la magistrature.</p>
+
+<p>Manet est donc né dans une condition sociale
+qu'on peut appeler élevée, il a grandi dans un
+milieu de vieilles traditions. Les traits de m&oelig;urs et
+<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span>
+de caractère dus à la naissance devaient persister
+chez lui toute la vie, parallèlement à ses propensions
+d'artiste. Il resterait essentiellement un
+homme du monde, d'une politesse parfaite, d'un
+grand raffinement de manières, se plaisant en société,
+aimant à fréquenter les salons, où sa verve et son
+esprit de saillie le distinguaient et le faisaient
+goûter.</p>
+
+<p>Il fallait que chez un homme d'une telle manière
+d'être, l'impulsion vers la vie artistique fût grande,
+pour que les penchants de l'artiste finissent par
+l'emporter sur tous les autres. En effet, on peut
+dire de Manet que la nature l'avait réellement créé
+pour être peintre, qu'elle l'avait doué d'une vision
+et de sensations telles, qu'il ne pouvait trouver
+l'emploi de sa vie qu'en s'adonnant à la peinture.
+Dans ces circonstances, la vocation devait se révéler
+chez lui de très bonne heure et le mettre sûrement
+en désaccord avec sa famille.</p>
+
+<p>La carrière qui l'attendait, dans la pensée des
+siens, était celle du barreau, de la magistrature ou
+des fonctions publiques. Il recevrait l'enseignement
+classique qui, à cette époque de monopole universitaire,
+se donnait dans les collèges de l'État, il
+y prendrait le grade de bachelier ès lettres, ferait
+ensuite son droit et passerait ces examens qui lui
+conféreraient la qualité d'avocat. C'était la voie toute
+<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span>
+naturelle que devait suivre son frère le plus jeune,
+Gustave, qui, après être devenu avocat, sans exercer
+assidûment sa profession, devait se servir de ses
+avantages de culture, pour s'ouvrir une carrière à
+côté, d'abord comme conseiller municipal de Paris,
+puis comme fonctionnaire de l'État, inspecteur
+général des prisons.</p>
+
+<p>Mais Manet n'éprouva aucune envie de suivre la
+voie traditionnelle où son frère devait s'engager. Il
+avait été confié, dans sa première jeunesse, à l'abbé
+Poiloup, qui tenait une institution à Vaugirard.
+Puis il avait été mis, pour continuer ses études, au
+collège Rollin. Son oncle, le colonel Fournier, le
+frère de sa mère, faisait des dessins dans ses loisirs
+et c'est auprès de lui, que, tout jeune garçon, il a
+d'abord senti naître le goût du dessin et de la
+peinture, que les circonstances développent ensuite
+jusqu'à en faire une irrésistible passion. Toujours
+est-il que vers les seize ans, il avait senti
+l'appel de la vocation d'une manière si puissante,
+qu'il exprima sa volonté d'embrasser la carrière
+d'artiste.</p>
+
+<p>Un fils aîné, à cette époque, venant, dans une
+famille de vieilles traditions bourgeoises, annoncer
+pareille détermination, y portait le désespoir. Un
+artiste ne pouvait être qu'un déclassé, qu'un dévoyé.
+On entreprit donc de l'amener à d'autres desseins.
+<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span>
+Comme il arrive en cas de vocation contrariée,
+Manet entre alors en révolte ouverte. Il se cabre
+tellement, qu'il devient impossible à ses parents de
+le maintenir dans la voie qu'ils voulaient lui
+imposer. Mais consentir aux désirs du jeune homme
+ne pouvait venir à leur pensée, et puisqu'il se refusait
+à étudier le droit et qu'eux-mêmes lui fermaient
+la carrière de l'art, pour sortir de l'impasse et par
+coup de tête, il déclara qu'il serait marin. Ses
+parents préférèrent le voir partir, plutôt que de
+le laisser entrer dans un atelier. Son père l'accompagna
+au Havre, où il s'embarqua comme novice
+sur un navire de commerce <i>La Guadeloupe</i>, faisant
+voile pour Rio-de-Janeiro.</p>
+
+<p>Il alla ainsi au Brésil et en revint, sans autre
+aventure qu'une occasion qu'il eut d'exercer pour la
+première fois son talent de peintre. La cargaison du
+navire comprenait des fromages de Hollande, dont
+l'eau de mer avait terni la couleur. Le capitaine,
+qui connaissait les dispositions de son novice, le
+choisit de préférence à tous autres pour les remettre
+en état. Et Manet aimait à raconter que, muni d'un
+pinceau et d'un pot de couleur convenable, il les
+avait en effet peints de manière à donner pleine
+satisfaction.</p>
+
+<p>Lorsqu'il fut revenu du Brésil, ses parents, qui
+avaient sans doute pensé que le voyage l'assouplirait
+<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span>
+et qu'ils pourraient au retour l'amener à leurs
+idées, le trouvèrent tout aussi rebelle qu'auparavant.
+Ils se résignèrent alors à l'inévitable, en lui laissant
+embrasser la carrière d'artiste.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span></p>
+
+<h3>DANS L'ATELIER DE COUTURE</h3>
+
+<p class="p4"><a name="Page_10" id="Page_10"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span></p>
+
+<h3>II</h3>
+
+<h4>DANS L'ATELIER DE COUTURE</h4>
+
+<p class="p2">Manet ayant vaincu la résistance de sa famille et
+obtenu d'elle de suivre sa vocation, choisit, d'accord
+avec son père, Thomas Couture pour maître et entra
+dans son atelier.</p>
+
+<p>Personne comme peintre n'a plus étudié que
+Manet pour acquérir le métier. On comprendra donc
+qu'enfin entré dans un atelier, il se soit mis à
+travailler et qu'il ait, au commencement, cherché
+à utiliser l'enseignement à y recevoir. Mais
+doué d'un tempérament personnel, soumis à ce
+travail des natures originales qui cherchent à
+s'ouvrir leur voie, l'effort même auquel il se livrait
+<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span>
+pour dégager son talent ne pouvait manquer d'en
+faire un élève fort peu soumis et en heurt continuel
+avec son maître, car ils étaient tous les deux de
+caractères fort différents. M. Antonin Proust, qui
+après avoir été l'ami de Manet au collège Rollin était
+devenu son camarade d'atelier chez Couture, a
+raconté dans la <i>Revue Blanche</i> les rapports entre le
+maître et l'élève, qui ne sont qu'une longue suite de
+heurts, de fâcheries suivies de raccommodements,
+mais qui, venant d'une divergence fondamentale, ne
+pouvaient manquer de se reproduire jusqu'à la
+brouille définitive. En effet, le jeune homme que
+Couture avait reçu dans son atelier était destiné,
+plus que tout autre, à saper l'art, fait de traditions,
+dont il était un des apôtres. C'était le loup auquel,
+en prenant Manet, il avait ouvert les portes de la
+bergerie. Les deux hommes ne pouvaient donc
+éviter la rupture irrémédiable, puisque ce que l'un
+défendait, l'autre d'instinct le combattait et, à
+mesure que son jugement se fortifierait et prendrait
+conscience de soi, devait s'appliquer à le détruire.</p>
+
+<p>Couture, au moment où, vers 1850, Manet entrait
+dans son atelier, était un artiste renommé. Il tenait
+une place parmi les maîtres de la peinture d'histoire,
+considérée alors comme formant l'essence de ce
+qu'on appelait le grand art. Son esthétique était
+faite du respect de certaines traditions, du culte de
+<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span>
+règles fixes et de l'observance de procédés transmis.
+Il croyait, avec la majorité des artistes de son temps,
+en l'excellence d'un idéal fixe, opposé à ce que l'on
+appelait avec horreur le réalisme. Certains sujets
+seuls étaient alors crus dignes de l'art; les scènes
+de l'antiquité, la représentation des Grecs et des
+Romains jouissaient des préférences, comme nobles
+par elles-mêmes; les hommes du temps présent,
+avec leurs redingotes et leurs vêtements usuels,
+étaient au contraire à fuir, comme n'offrant que
+des motifs réalistes, anti-artistiques; les sujets
+religieux faisaient encore partie du grand art,
+cependant le nu en était avant tout <i>et principium et
+fons</i>; puis, à un rang moins élevé mais encore
+acceptable, venaient les compositions tirées des
+pays que l'imagination entourait d'un prestige supérieur,
+l'Orient par exemple; un paysage d'Egypte
+était par lui-même digne de l'art, un artiste épris
+de l'idéal pouvait peindre les sables du désert, mais
+il fût tombé dans le réalisme, et se fut abaissé, en
+peignant un pâturage de Normandie, avec des
+vaches et des pommiers. Couture se tenait avec ferveur
+dans les traditions de ce grand art. Il s'était
+mis surtout en vue par un tableau d'énormes dimensions,
+exposé au Salon de 1847, où il avait obtenu
+un succès éclatant: les <i>Romains de la décadence</i>.
+Le tableau est au Louvre; en l'étudiant, on peut se
+<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span>
+rendre compte de ce que valait ce grand art, tel que
+Couture et les contemporains le cultivaient.</p>
+
+<p>Les Romains de la décadence! Voilà certes un
+sujet qui prête à l'imagination et peut exercer la
+pensée. Mais Couture n'a conçu la décadence romaine,
+qui a été en réalité la transformation d'une société
+passant d'un état à un autre, que sous la forme d'un
+affaiblissement physique. Ses Romains de la décadence
+sont des êtres étiolés, des demi-eunuques
+pâles, consumés par l'orgie. Acceptons après tout
+cette donnée, un artiste n'est pas obligé de se rendre
+un compte philosophique de l'histoire. Cependant,
+ce que nous ne pouvons lui passer, ce qui nous empêche
+d'admirer son &oelig;uvre, c'est que ses Romains
+ne sont en aucune façon des hommes antiques, soit
+qu'on veuille rétablir, par l'étude précise des monuments
+figurés, le type exact des vieux Romains, soit
+que, par la puissance de l'imagination, on cherche
+à évoquer, pour représenter l'antiquité, des formes
+différentes de celles de notre temps.</p>
+
+<p>Nicolas Poussin s'est livré, lui, à un travail de ce
+genre dans son <i>Enlèvement des Sabines</i>. Il a réalisé
+une évocation du passé, il a créé des hommes
+d'une certaine manière d'être, qui ne sont peut-être
+pas tels que l'étaient les vrais Romains primitifs,
+pourtant qui sont dus à une conception originale et
+nous transportent dans un monde imaginé différent
+<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span>
+du nôtre. Mais les Romains de Couture n'offrent
+rien de semblable, ils ne révèlent aucun travail de
+reconstitution, ce sont des hommes très modernes,
+de simples modèles, que l'artiste a fait poser et
+dont il a reproduit les traits, sans pouvoir les transformer.
+Et alors ils sont disposés selon les préceptes
+légués et les conventions acceptées; un groupe
+central en pleine lumière, puis des groupes accessoires
+à droite et à gauche, tel personnage s'équilibrant
+avec son pendant ou l'un faisant repoussoir à
+l'autre, les ombres et les lumières factices et artificielles.
+Aucun lien ne tient les personnages ensemble
+dans une action commune, ils restent séparés, on
+sent l'effort qui les a posés à côté les uns des autres.
+Nulle émotion ne se dégage donc de cette toile
+immense.</p>
+
+<p>Si on retourne à l'<i>Enlèvement des Sabines</i>, on voit
+au contraire que Poussin a su faire concourir
+chaque être à un effet d'ensemble. La foule en mouvement
+remue tout d'un souffle; aussi la vie, l'intérêt,
+la terreur, naissent-ils de l'action. Les personnages
+petits linéairement donnent une vraie
+sensation de force et d'ampleur, qui manque aux
+êtres dont Couture a vainement agrandi les proportions.
+C'est-à-dire que pour faire de la vraie peinture
+d'histoire, il faut être d'un certain temps, que
+pour recréer effectivement l'antiquité, il faut vivre,
+<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span>
+comme au xvii<sup>e</sup> siècle, à une époque où la pensée se
+meut naturellement dans une sphère de traditions
+littéraires et, par surcroît, avoir du génie, comme
+Nicolas Poussin. Mais lorsque, toutes les conditions
+changées, on veut perpétuer l'invention initiale,
+par des procédés d'école, on n'obtient que des
+&oelig;uvres pauvres, où manquent le souffle et la vie.
+Tout l'effort de Couture n'a pu le mener au but. Sa
+toile, dans son genre, est évidemment meilleure
+que d'autres. Il a fallu après tout du talent pour
+agencer, même imparfaitement, une aussi vaste
+composition, l'homme qui l'a exécutée y montre, on
+ne saurait le nier, certaines qualités de peintre. Mais
+toute la sueur et toute la peine n'ont pu réaliser,
+en dehors du temps voulu et en l'absence du génie
+évocateur, la vision recherchée du monde antique.</p>
+
+<p>L'art fait de traditions dont Couture était un des
+coryphées était arrivé de son temps à la décrépitude;
+l'étude de ses &oelig;uvres et de celles des contemporains
+révèle son épuisement. Au moment où
+Manet apparaissait, il y avait donc conflit entre les
+artistes en renom, obstinés à continuer une tradition
+épuisée, et ces élèves cherchant inconsciemment
+la vie et aspirant à créer des formes d'art, appropriées
+aux besoins nouveaux. Couture était de ceux
+qui voulaient maintenir indéfiniment les formules
+du passé, Manet était au premier rang des jeunes,
+<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span>
+travaillés par l'esprit novateur. Les heurts et les
+froissements survenus entre le maître et l'élève
+n'étaient donc que la manifestation, sous forme
+de conflit personnel, de la lutte plus profonde qui
+s'engageait entre des formes de pensée dissemblables
+et des conceptions d'art antagonistes.</p>
+
+<p>On voit, en effet, par les souvenirs de M. Antonin
+Proust, que Manet se prend d'une répulsion de plus
+en plus vive pour le genre que son maître cultive
+et qu'il veut lui transmettre, la peinture d'histoire,
+et qu'alors il se porte, à mesure qu'il prend conscience
+de son propre talent, vers l'observation de la
+vie réelle. Couture qui découvre que son élève lui
+échappe, pour aller vers ce que lui-même abhorre
+et qualifie du nom méprisant de réalisme, croit lui
+fermer tout grand avenir, en lui disant un jour:
+«Allez, mon garçon! vous ne serez jamais que le
+Daumier de votre temps.» Prétendre ravaler quelqu'un
+parce qu'on en fait un Daumier cause aujourd'hui
+de l'étonnement. C'est que les temps sont
+changés! Daumier méprisé par les partisans de la
+peinture d'histoire dominant de son vivant, comme
+un simple caricaturiste et réaliste, est aujourd'hui
+admiré comme un des grands artistes du passé.
+Couture, entêté dans l'ornière d'une forme d'art décrépite,
+est au contraire maintenant dédaigné et son
+&oelig;uvre tombe dans l'oubli.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span>
+Cette répulsion qui se développe chez Manet pour
+l'art de la tradition se manifeste surtout par le
+mépris qu'il témoigne aux modèles posant dans
+l'atelier et à l'étude du nu, telle qu'elle était alors
+conduite. Le culte de l'antique, comme on le comprenait
+dans la première moitié du XIX<sup>e</sup> siècle parmi
+les peintres, avait amené la recherche de modèles
+spéciaux. On leur demandait des formes pleines.
+Les hommes en particulier devaient avoir une poitrine
+large et bombée, un torse puissant, des membres
+musclés. Les individus doués des qualités
+requises, qui posaient alors dans les ateliers,
+s'étaient habitués à prendre des attitudes prétendues
+expressives et héroïques, mais toujours tendues et
+conventionnelles, d'où l'imprévu était banni. Manet
+porté vers le naturel et épris de recherches s'irritait
+de ces poses d'un type fixe et toujours les
+mêmes. Aussi faisait-il très mauvais ménage avec
+les modèles. Il cherchait à en obtenir des poses
+contraires à leurs habitudes, auxquelles ils se refusaient.
+Les modèles connus, qui avaient vu les morceaux
+faits d'après leurs torses conduire certains
+élèves à l'Ecole de Rome, alors la suprême récompense,
+et qui, dans leur orgueil, s'attribuaient presque
+une part du succès, se révoltaient de voir un
+tout jeune homme ne leur témoigner aucun respect.
+Il paraît que fatigué de l'éternelle étude du nu,
+<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span>
+Manet aurait essayé de draper et même d'habiller
+les modèles, ce qui aurait causé parmi eux une véritable
+indignation.</p>
+
+<p>Manet en quittant définitivement Couture, vers
+1856<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, était donc très mal avec lui et en révolte
+ouverte contre son enseignement. Il avait pris en
+horreur la peinture d'histoire et celle du nu,
+d'après les modèles professionnels.</p>
+
+<p class="p4"><a name="Page_20" id="Page_20"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span></p>
+
+<h2>LES PREMIÈRES &OElig;UVRES</h2>
+
+<p><a name="Page_22" id="Page_22"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span></p>
+
+<h3>III</h3>
+
+<h4>LES PREMIÈRES &OElig;UVRES</h4>
+
+<p class="p2">Manet livré à lui-même alla s'établir dans un
+atelier de la rue Lavoisier. Qu'allait-il faire? un
+point était clair à ses yeux. Il délaisserait la tradition
+académique, les procédés conventionnels, le
+prétendu idéal classique, dont il avait pris l'aversion
+dans l'atelier de Couture, pour peindre la vie autour
+de lui. Ses modèles ne seraient plus des êtres spéciaux
+professionnels, il les choisirait parmi les
+hommes et les femmes variés d'aspect, que la multiplicité
+des types humains peut offrir. Cependant
+entre cette première vue abstraite et une réalisation,
+il y avait toute la distance qui sépare une conception
+<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span>
+sans lignes arrêtées, de la création fixée dans
+des formes précises. Il était à ce point de départ des
+novateurs qui se sentent tourmentés par le démon
+de l'invention, mais qui, devant tirer de leur
+fond des &oelig;uvres neuves, entrent dans cette période
+de recherches où il leur faut se découvrir eux-mêmes.</p>
+
+<p>Il continua à travailler, à regarder, à s'instruire.
+Il fréquenta le Louvre et fit des voyages à l'étranger.
+Il visita la Hollande, où il s'éprit de Frans Hals, et
+l'Allemagne, pour voir les musées de Dresde et de
+Munich. Puis il alla en Italie, attiré surtout par les
+Vénitiens. A cette époque appartiennent des copies
+faites de la façon la plus serrée. Il copia un Rembrandt
+à Munich et rapporta de Florence une tête de
+Philippo Lippi. Il copia aussi au Louvre les <i>Petits
+cavaliers</i> de Velasquez, la <i>Vierge au lapin blanc</i>, du
+Titien et le <i>Portrait de Tintoret</i> par lui-même. Il
+avait une admiration toute particulière pour ce dernier
+maître; lorsqu'il allait au Louvre il ne manquait
+point de s'arrêter devant son portrait, qu'il
+déclarait être un des plus beaux du monde.</p>
+
+<div class="p2 figcenter"><img src="images/illus_024.jpg" width="450" height="236"
+alt="LE TORERO MORT" title="" /></div>
+<p class="center"><span class="smcap"><b>LE TORERO MORT</b></span></p>
+
+<p>En même temps il commençait à peindre d'après
+l'esthétique qu'il s'était faite, en prenant ses modèles
+dans le monde vivant, autour de lui. Une de ses
+premières &oelig;uvres originales a été l'<i>Enfant aux
+cerises</i>; un jeune garçon, coiffé d'une toque rouge,
+<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span>
+tient devant lui une corbeille de cerises. Une &oelig;uvre
+plus importante de la même époque fut le <i>Buveur
+d'absinthe</i>, en 1859. Le buveur de grandeur naturelle,
+coiffé d'un chapeau à haute forme, assis enveloppé
+d'un manteau couleur brune, est d'aspect,
+lugubre. Il donne bien l'idée de la ruine physique et
+morale où peut conduire l'abus de l'absinthe. Ce
+tableau est certes caractéristique, mais s'il révèle la
+personnalité de son auteur, il ne la montre cependant
+pas encore dégagée de tout alliage et de toute
+réminiscence. Il fait souvenir de l'atelier par où le
+peintre a passé. Il n'est que la continuation plus
+accentée des morceaux produits chez Couture, qui,
+par leur franchise et leur qualité de palette, avaient
+excité l'approbation des autres élèves, mais qui, tout
+en étant déjà puissants, gardaient encore la marque
+du lieu d'origine. Car il n'est pas dans la nature des
+choses que le jeune homme entrant dans la vie,
+quelle que soit son originalité native, puisse ne pas
+prendre d'abord l'empreinte du milieu où il survient
+et du maître dont il reçoit les premières leçons.</p>
+
+<p>Postérieure au <i>Buveur d'absinthe</i> est la <i>Nymphe
+surprise</i>. Elle se replie sur elle-même, en se couvrant
+en partie d'une draperie. C'est un beau morceau de
+nu, mais où l'on sent encore le travail de l'homme
+qui se cherche. On y découvre l'influence des Vénitiens.
+Le titre aussi mythologique, qui apparaît
+<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span>
+comme une exception, dans la nomenclature de ses
+tableaux et qu'il ne devait plus reprendre, montre
+qu'en ce moment, Manet a vécu parmi les artistes
+de la Renaissance et que, dans son admiration, il a
+emprunté à leur vocabulaire.</p>
+
+<p>S'il avait admiré les Vénitiens, il devait aussi
+s'éprendre des Espagnols, Velasquez, le Greco et
+Goya. A cette époque des débuts, se placent donc ses
+premiers motifs espagnols. Il ne faut cependant pas
+croire que les tableaux où il a introduit des personnages
+espagnols lui aient été inspirés surtout par la
+fréquentation de Velasquez et de Goya. S'il était
+allé tout de suite visiter les musées de Hollande et
+d'Allemagne, et étudier les Italiens chez eux, il ne
+devait aller voir les Espagnols à Madrid qu'en 1865,
+alors que sa personnalité serait pleinement développée.
+Les premiers tableaux consacrés à des sujets
+espagnols lui ont été suggérés par la vue de chanteurs
+et de danseurs, venus en troupe à Paris. Séduit par
+leur originalité, il avait ressenti l'envie de les peindre.</p>
+
+<p>Parmi les tout premiers tableaux exécutés dans
+ces dispositions est le <i>Ballet espagnol</i>, une toile où
+les personnages sont alignés les uns à côté des
+autres, debout, ou assis. Là se révèle le don de
+Manet de peindre en pleine lumière et d'associer,
+sans heurt, les tons les plus variés. Puis, en 1862,
+il peint la danseuse <i>Lola de Valence</i>. Les fleurs multicolores
+<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span>
+du jupon, le voile blanc et le fichu bleu
+qui entourent la tête et les épaules de la jeune
+femme, sont rendus, avec une extrême franchise.
+Le visage et les yeux si vivants présentent, comme
+un type étrange, cette sorte de sauvagerie raffinée,
+apportée et laissée sur le rivage de Valence par les
+Arabes.</p>
+
+<p>Manet n'avait à ce moment, où il était encore
+inconnu, que le poète Baudelaire pour le fréquenter
+dans son atelier, le comprendre et l'approuver.
+Baudelaire qui se piquait de ne reculer devant
+aucune audace, pour qui personne n'était assez osé,
+qui faisait depuis longtemps de la critique d'art,
+qu'il voulait tenir en dehors des voies battues,
+avait découvert en Manet l'homme hardi, capable
+d'innover. Il l'encourageait donc, il défendait ses
+&oelig;uvres les plus attaquées. Il ressentit une grande
+admiration pour Lola de Valence peinte, et il composa
+en son honneur le quatrain suivant:</p>
+
+<p class="p30">Entre tant de beautés que partout on peut voir,<br />
+Je comprends bien, amis, que le désir balance;<br />
+Mais on voit scintiller dans Lola de Valence,<br />
+Le charme inattendu d'un bijou rose et noir.</p>
+
+<p>Cependant à celle époque, le Salon était le lieu
+obligé où tout artiste devait se produire. L'entrée au
+Salon marquait le moment où le débutant, sorti de
+<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span>
+la période d'études, se sentait assez sûr de lui pour
+appeler le public à juger ses &oelig;uvres. Manet chercha,
+pour la première fois, à y pénétrer, en 1859, avec le
+<i>Buveur d'absinthe</i>. Le jury d'examen le refusa. A
+cette époque les Salons n'avaient lieu que tous les
+deux ans. Ils ne devaient devenir annuels qu'à
+partir de 1863. Il n'y en eut donc point en 1860, et
+Manet ne put revenir à la charge qu'en 1861. Il présenta
+cette année-là à l'examen du jury les <i>Portraits
+de M. et M<sup>me</sup> M...</i>, (son père et sa mère) et l'<i>Espagnol
+jouant de la guitare</i>, aussi connu comme le <i>Chanteur
+espagnol</i>, ou encore, comme le <i>Guitarero</i>. Les deux
+tableaux cette fois-ci furent admis. L'année 1861
+marque ainsi le moment où Manet entre, pour la
+première fois, en contact avec le public. Les portraits
+de son père et de sa mère en buste, réunis
+sur une même toile, sont peints dans cette manière
+un peu dure et d'opposition de noirs et de blancs, à
+laquelle il s'abandonne dans certains de ses tableaux
+du début, par exemple l'<i>Angélina</i> de la collection
+Caillebotte, au Musée du Luxembourg. On y voit
+apparaître en outre ce goût qu'il devait dégager
+plus tard, mais qui alors se révélait inconsciemment,
+de peindre les natures mortes. La mère tient
+une corbeille, où sont placés des pelotons de laine
+multicolores, qui cependant s'harmonisent avec
+l'ensemble. Ces portraits de dimensions réduites
+<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span>
+n'attiraient pas beaucoup les regards et c'était
+l'autre &oelig;uvre plus importante, où un Chanteur
+espagnol était peint de grandeur naturelle, qui
+devait recueillir le succès.</p>
+
+<p>Le chanteur avait été pris dans cette troupe de musiciens
+et de danseurs, qui lui fournissait aussi le
+<i>Ballet espagnol</i> et <i>Lola de Valence</i>. Il avait donc le
+mérite d'être un véritable Espagnol. Il offrait un de
+ces êtres cherchés dans la vie et hors des modèles
+d'atelier, vers lesquels Manet se sentait, en opposition
+à l'enseignement de Couture, définitivement
+porté. Il est assis sur un banc vert, coiffé d'un sombrero,
+la tête par-dessous enveloppée d'un mouchoir,
+veste noire, pantalon gris et espadrilles de lisière. Il
+chante en pinçant de sa guitare. Théophile Gautier,
+dans sa critique hebdomadaire du <i>Moniteur Universel</i>,
+a dit de lui: «Comme il braille de bon courage
+en raclant le jambon!» Ce qui est à la fois
+vrai et imaginé. Le <i>Chanteur espagnol</i>, appartenant
+à la période d'essais, marque un pas en avant. Il
+laisse voir la poussée profonde qui se produit chez
+l'artiste et va le conduire bientôt à l'épanouissement
+complet de son originalité. Il est beaucoup plus
+dégagé des procédés et des réminiscences d'atelier
+que le <i>Buveur d'absinthe</i> présenté au Salon en 1859;
+il est peint d'une manière plus franche et plus
+personnelle.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span>
+En somme, c'était un morceau où se montraient
+déjà les traits particuliers de l'auteur. Cependant
+cette même originalité, qui devait bientôt après,
+développée tout à fait, soulever de si violentes
+tempêtes, n'en occasionna point à cette première
+apparition. Le tableau était peint dans une gamme
+de tons gris et noirs, qui ne heurtait pas trop l'&oelig;il
+des spectateurs; quoique conçu dans la donnée réaliste
+qu'on abhorrait alors, il demeurait hors de la
+réalité ambiante, puisque le modèle, en sa qualité
+d'Espagnol, portait un costume à part, qu'on pouvait
+juger fantaisiste, si bien que l'&oelig;uvre du débutant,
+sans attirer spécialement les regards du public,
+fut remarquée des peintres et de certains critiques.
+Le jury lui décerna une mention honorable et Théophile
+Gautier put conclure, en en parlant: «Il y a
+beaucoup de talent dans cette figure de grandeur
+naturelle, peinte en pleine pâte, d'une brosse vaillante
+et d'une couleur vraie.»</p>
+
+<p>En 1862, il ne devait pas y avoir de Salon et ce
+n'est qu'en 1863 que Manet put se présenter de
+nouveau, pour être encore une fois refusé. Mais
+n'anticipons pas. Avant d'arriver à cette péripétie,
+qui devait être décisive dans sa vie et le lancer en
+pleine carrière, il nous faut jeter un dernier regard
+sur ses &oelig;uvres de début. Parmi elles se remarque la
+<i>Musique aux Tuileries</i> de l'année 1861. A cette
+<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span>
+époque le château des Tuileries, où l'Empereur
+tenait sa cour, était un centre de vie luxueuse qui
+s'étendait au jardin. La musique qu'on y faisait
+deux fois par semaine attirait une foule mondaine
+et élégante. Le tableau de Manet a donc pour nous
+l'avantage de représenter les m&oelig;urs et les costumes
+d'une époque disparue. Il est rendu encore plus
+intéressant par les portraits qu'on y voit, le sien et
+ceux de contemporains connus ou célèbres, tels que
+Baudelaire et Théophile Gautier. Manet après avoir
+peint un sujet mondain, dans la <i>Musique aux Tuileries</i>,
+en peignait un de l'ordre populaire, dans la
+<i>Chanteuse des rues</i>. Le tableau est exécuté dans une
+tonalité générale de gris, où le gris de la robe forme
+la note dominante. La chanteuse debout tient sa
+guitare sous le bras, et mange les cerises. L'ensemble
+aurait pu rester vulgaire, mais l'artiste a su
+l'embellir par la qualité de la peinture en soi.</p>
+
+<p>Il peignait encore alors l'<i>Enfant à l'épée</i>. Un jeune
+garçon debout et en marche tient, dans ses bras, une
+lourde épée. Cette toile d'une gamme sobre devait
+être une des premières qui serait goûtée. Elle a pris
+place au Musée de New-York. Avant de peindre
+l'<i>Enfant à l'épée</i>, il avait déjà peint le <i>Gamin au
+chien</i>, un tableau très réussi, où un jeune garçon est
+également le personnage.</p>
+
+<p>De l'année 1862 est le <i>Vieux musicien</i>, l'&oelig;uvre la
+<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span>
+plus importante, par les dimensions, de sa période
+des débuts. Le Vieux musicien au entre de la toile
+sert de raison première à l'existence de l'ensemble.
+Il est assis en plein air, son violon d'une main,
+l'archet de l'autre, prêt à jouer. Les personnages
+autour attendent, pour l'écouter. D'abord à gauche,
+une petite fille debout et de profil, un poupon dans
+ses bras. Manet aimait beaucoup cette figure, il l'a
+reproduite à part dans une eau-forte. A côté sont
+placés deux jeunes garçons, de face et debout. Puis,
+dans le fond, apparaît, repris, le <i>Buveur d'absinthe</i>.
+Enfin à droite, à moitié coupé par le cadre, se voit
+un Oriental, avec turban et longue robe. La réunion
+de ces personnages si dissemblables surprend
+d'abord, on est là en pleine fantaisie. Je ne sache
+pas que Manet ait eu d'autre intention, en peignant
+ce tableau, que d'y mettre des êtres divers, qui lui
+plaisaient et dont il voulait conserver l'image.</p>
+
+<p>En cherchant à dégager l'idée qu'on peut se former
+de Manet pendant ces années de début, on voit un
+homme qui, porté d'instinct vers des voies originales,
+se soustrait à l'esthétique dominatrice autour
+de lui et aux règles fixes observées dans les ateliers.
+Il cherche à dégager sa personnalité, alors l'esprit
+en éveil et les yeux ouverts, multiplie les études et
+regarde de divers côtés. Dans ses voyages, il va vers
+des vieux maîtres, pour lesquels ils se sent de l'affinité.
+<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span>
+Frans Hals en Hollande, les Vénitiens en Italie.
+Il étudie Velasquez et Goya d'après les tableaux qui
+s'offrent d'abord d'eux en France. Dans ces conditions,
+ses premières &oelig;uvres portent la marque d'influences
+et de reflets divers. Il y a celles du tout
+jeune homme qui, produites dans l'atelier de Couture
+ou aussitôt après la sortie, se rapprochent du
+premier maître. D'autres laissent voir la fréquentation
+des Vénitiens ou une manière de parenté avec
+les maîtres espagnols. Cependant les formes d'emprunt
+ne sont, en définitive, que de surface. Elles ne
+pénètrent pas suffisamment les &oelig;uvres pour qu'on
+puisse trouver entre elles de caractères réellement
+dissemblables. Au contraire, en les rangeant chronologiquement,
+on voit une personnalité bien caractérisée,
+qui se montre dès la première, se retrouve
+ensuite dans toutes les autres et se développe d'une
+manière constante.</p>
+
+<p>On se sent surtout tout de suite en présence d'un
+homme que la nature a doué, dans le grand sens du
+mot. L'instinct qui avait poussé Manet à vouloir
+être peintre ne l'avait pas trompé. En y cédant, il
+ne faisait qu'obéir à la voix mystérieuse de la nature
+qui, en créant certains êtres pour accomplir certaines
+besognes, leur donne la faculté de se reconnaître
+et la force de vaincre les résistances à rencontrer.
+Tout ce que Manet a exécuté, du jour où il
+<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span>
+a mis de la couleur sur une toile, était &oelig;uvre de
+peintre. Ses productions de début ont déjà l'intensité
+de vie, la valeur de facture, le mérite de
+matière, l'éclat de lumière, qui constituent les qualités
+picturales et permettent seules de réaliser, par
+le pinceau, des créations puissantes et durables.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span></p>
+
+<h2>LE DÉJEUNER SUR L'HERBE</h2>
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span>
+<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span></p>
+
+<h3>IV</h3>
+
+<h4>LE DÉJEUNER SUR L'HERBE</h4>
+
+<p class="p2">En 1863 Manet avait trente et un ans. Le travail
+auquel il se livrait pour se frayer sa voie, se découvrir
+lui-même, qui l'avait conduit à produire des
+&oelig;uvres de plus en plus personnelles, aboutit alors à
+la réussite cherchée, dans une création où le novateur
+se trouve enfin complet, le <i>Déjeuner sur l'herbe</i>.</p>
+
+<p>Ce tableau peint au commencement de 1863 qui,
+par ses dimensions, dépassait toutes ses productions
+antérieures et sur lequel il avait compté pour attirer
+l'attention, présenté au Salon, fut refusé par le jury
+d'examen. Manet se voyait donc, en 1863, comme
+en 1859, condamné par le jury. Mais cette année-là
+<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span>
+les refus multipliés vinrent frapper un nombre inaccoutumé
+de jeunes artistes; les réclamations qui
+s'élevèrent de tous côtés, les influences variées que
+les victimes surent mettre en &oelig;uvre, amenèrent une
+intervention de l'Empereur. L'administration des
+Beaux-Arts continua à trouver bonnes les éliminations
+du jury, mais, sur un ordre de l'empereur
+Napoléon III, il fut permis aux refusés de se montrer
+au public. On leur accorda au Palais de l'Industrie,
+le lieu même où se tenait le Salon, un certain
+emplacement pour exposer leurs tableaux. A côté du
+Salon officiel, l'année 1863 devait ainsi, par exception,
+en connaître un autre que l'on appela des
+refusés. Ce salon est resté célèbre. On y voyait
+Bracquemont, Cals, Cazin, Chintreuil, Fantin-Latour,
+Harpignies, Jongkind, Jean-Paul Laurens, Legros,
+Manet, Pissarro, Vollon, Whistler. Le <i>Déjeuner sur
+l'herbe</i><a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> par ses proportions y tenait une grande
+place, de telle sorte qu'il devait être presque aussi
+vu que s'il eût été au Salon officiel. Il attira en effet
+l'attention mais d'une façon violente, en soulevant
+une véritable clameur de réprobation. C'est qu'il
+<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span>
+différait réellement, comme facture et comme procédés,
+comme choix de sujet et comme esthétique,
+de tout ce que la tradition tenait alors pour bon et
+pour digne de louanges.</p>
+
+<p>Avec ce tableau se révélait une manière de peindre
+en dehors de la manière courante, due à une vision
+propre et originale. On se trouvait en face d'un nouveau
+venu, qui juxtaposait les tons divers sans transition,
+ce que personne n'eût imaginé de faire à cette
+époque. On voyait un homme venant renier la pratique
+reçue. Il supprimait la combinaison alors
+universellement respectée de l'ombre et de la lumière,
+conçues comme des oppositions fixes, pour la remplacer
+par des oppositions de tons variables. Ce
+que l'on enseignait dans les ateliers, que les peintres
+pratiquaient, était que, pour établir les plans, modeler
+les contours, faire valoir certaines parties, il
+fallait se servir de combinaisons d'ombre et de
+lumière. On pensait surtout que plusieurs tons vifs
+ne pouvaient être mis côte à côte sans transition et
+que le passage des parties claires aux autres devait
+se faire par gradations, de façon à ce que des ombres
+vinssent adoucir les heurts et fondre l'ensemble.
+Mais voici où cette technique, générale dans les ateliers,
+avait conduit! Comme rien n'est plus rare que
+l'artiste qui peut réellement peindre dans la lumière,
+mettre de la vraie clarté sur une toile, quels que
+<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span>
+soient les moyens ou le procédé, cette technique
+d'opposition constante d'ombre et de soi-disant
+lumière avait amené la production d'&oelig;uvres d'où,
+en réalité, toute lumière avait disparu, et où l'ombre
+subsistait seule. Les parties prétendues en clair,
+sans vigueur, ne se dégageaient plus sur le noir des
+ombres. Presque tous les tableaux du temps se présentaient
+à l'état sombre. L'éclat des tons clairs, des
+couleurs joyeuses, la sensation du plein air et de
+la nature riante, en avaient disparu. Le public
+s'était habitué à cette forme éteinte de la peinture.
+Il s'y complaisait. Il n'en demandait pas d'autre.
+Il ne soupçonnait même pas qu'il put y eu avoir
+d'autre.</p>
+
+<p>Tout à coup le <i>Déjeuner sur l'herbe</i> lui mettait
+sous les yeux une &oelig;uvre peinte d'après des procédés
+différents. Il n'y avait plus à proprement parler
+d'ombre dans le tableau. L'éternel mariage de la
+lumière avec l'ombre, tenues pour choses fixes, ne
+s'y retrouvait pas. La surface entière était pour
+ainsi dire peinte en clair, tout l'ensemble était
+coloré. Les parties que les autres eussent mises
+dans l'ombre laissaient voir des tons moins clairs
+mais cependant toujours colorés et en valeur. Aussi
+ce <i>Déjeuner sur l'herbe</i> venait-il faire comme une
+énorme tache. Il donnait la sensation de quelque
+chose d'outré. Il heurtait la vision. Il produisait, sur
+<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span>
+les yeux du public de ce temps, l'effet de la pleine
+lumière sur les yeux du hibou. On n'y découvrait
+que du «bariolage». Le mot avait été dit par un
+des critiques les plus autorisés du temps, Paul Mantz,
+qui, dans la <i>Gazette des Beaux-Arts</i>, ayant parlé des
+&oelig;uvres de Manet, à l'occasion d'une exposition particulière
+tenue chez Martinet, sur le boulevard des
+Italiens, quelques semaines avant l'ouverture même
+du Salon, les avait réprouvées comme «des tableaux
+qui, dans leur bariolage rouge, bleu, jaune
+et noir, sont la caricature de la couleur et non la couleur
+elle-même». Ce jugement correspondait pleinement
+à la sensation que le public éprouvait, mis
+au Salon des refusés, devant l'&oelig;uvre de Manet. Pour
+lui, il n'y avait là qu'une débauche de couleur.</p>
+
+<p>Si le <i>Déjeuner sur l'herbe</i> heurtait par son système
+de coloris et les procédés de facture, il soulevait
+une indignation encore plus grande, s'il se
+peut, par le choix du sujet et la façon dont les personnages
+étaient traités. A cette époque, en effet il
+n'y avait pas seulement une manière de peindre et
+d'observer les règles traditionnelles, que le public
+après les artistes avait acceptée et qu'il jugeait seule
+bonne; il existait également toute une esthétique,
+seule admise dans les ateliers et à laquelle le public
+s'était aussi rangé. On honorait ce qu'on appelait
+l'idéal. On concevait le grand art comme tenu dans
+<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span>
+une sphère jugée élevée, embrassant la peinture
+d'histoire, la peinture religieuse, la représentation
+de l'antiquité classique et de la mythologie. C'était
+seulement à cette forme d'art, qui paraissait épurée
+et d'un caractère noble, que tous, artistes, critiques
+et public, s'intéressaient. On s'inquiétait à chaque
+Salon de son niveau, on se demandait si elle était
+en décadence ou en progrès. Les artistes qui y
+brillaient, les débutants qui s'y produisaient et promettaient
+d'y remplacer les vieux maîtres, attiraient
+les yeux de tous. A eux allaient les encouragements,
+les louanges, les récompenses. Ce grand art était
+devenu l'objet d'un culte national. C'était un honneur
+pour la France de le perpétuer. Elle y montrait
+sa supériorité sur les autres nations qui, dans les
+voies de l'art compris de la sorte, lui étaient inférieures
+et demeuraient en arrière. Ainsi l'amour des
+traditions, la poursuite de ce qu'on appelait l'idéal,
+le souci de la gloire nationale, se combinaient pour
+faire de l'art transmis l'objet d'un respect unanime.</p>
+
+<p>Or Manet, par le choix et le traitement de son
+sujet, venait attaquer tous les sentiments que les
+autres respectaient, il venait renier le grand art,
+honneur de la nation. Sur une toile de ces dimensions,
+qu'on réservait seules alors aux motifs soi-disant
+à idéaliser, il peignait, lui, une scène de réalisme,
+un <i>Déjeuner sur l'herbe</i>. Les personnages de
+<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span>
+grandeur naturelle, répudiant toute pose héroïque,
+étaient couchés ou assis sous des arbres, en train de
+festoyer; même à côté d'eux s'étalaient, dans un
+absolu abandon, un tas d'accessoires, des petits pains,
+une corbeille de fruits, un chapeau de paille, des
+vêtements de femmes multicolores. Et comment les
+personnages étaient-ils vêtus? Les deux hommes
+représentés ne portaient aucun de ces costumes
+anciens ou étrangers qui, par leur dissemblance
+d'avec les habits en usage, eussent au moins permis
+au public de reconnaître une recherche du pittoresque
+et une manière d'embellissement, telles que
+Manet les avait lui-même pratiquées dans son <i>Chanteur
+espagnol</i>. Non, cette fois, on était en présence
+de gens en costumes bourgeois, d'une coupe commune,
+pris chez le tailleur du coin. C'est-à-dire que
+pour le public il y avait là comme une sorte de défi,
+une véritable provocation, la montre audacieuse de
+ce que tous honnissaient alors sous le nom de
+grossier réalisme.</p>
+
+<p>Comme si ce n'eût été assez de ces causes pour
+soulever l'indignation contre le tableau, la pudeur
+s'y voyait encore, au jugement du public, offensée.
+Manet y avait en effet groupé, au premier plan, deux
+hommes vêtus avec une femme nue, assise repliée
+sur elle-même, et mis encore, au second plan, une
+femme au bain. Manet qui sortait de l'atelier de
+<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span>
+Couture où tout l'enseignement avait porté sur la
+peinture du nu, qui voyait tout autour de lui le nu
+cultivé et honoré comme constituant l'essence même
+du grand art, n'avait pas encore pu s'en déprendre
+lui-même et, tout en voulant peindre une scène de
+la vie réelle, il y avait introduit une femme nue. La
+blancheur des chairs lui fournissait un de ces contrastes
+tels qu'il les aimait, avec les hommes en costumes
+noirs, et mettait une note claire tranchée, au
+milieu de la toile. L'idée d'associer ainsi, dans une
+scène de plein air, une femme nue avec des hommes
+vêtus, lui était venue de sa fréquentation avec les
+Vénitiens. C'est le <i>Concert</i> de Giorgione, au Musée du
+Louvre, où deux femmes nues se tiennent avec deux
+hommes habillés, dans un paysage, qui lui avait
+suggéré sa combinaison, et c'est de très bonne foi que
+lorsqu'il fut violemment attaqué, il demandait pourquoi
+on blâmait chez lui ce que l'on ne pensait
+nullement à reprocher à Giorgione. Mais, aux yeux
+du public, entre le nu de Manet et celui des Vénitiens
+de la Renaissance, il y avait des abîmes. L'un
+était, au moins le croyait-on, idéalisé, l'autre était
+du pur réalisme et comme tel offensait la pudeur.
+Cette femme nue vint donc s'ajouter comme un surcroît
+aux autres éléments de réprobation que présentait
+ce <i>Déjeuner sur l'herbe</i>.</p>
+
+<p>Alors le tableau excita une immense raillerie. Il
+<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span>
+devint l'&oelig;uvre, à sa manière, la plus célèbre des
+deux Salons. Il procura à son auteur une notoriété
+éclatante. Manet devint du coup le peintre dont on
+parla le plus dans Paris. Il avait compté sur cette
+toile pour obtenir la renommée. Il y avait réussi
+et beaucoup plus qu'il n'eût osé l'espérer; son nom
+était sur toute les lèvres. Mais le genre de réputation
+qui lui venait n'était cependant pas celui après
+lequel il avait soupiré. Il avait pensé que son originalité
+de forme et de fond, se produisant dans une
+grande &oelig;uvre, lui attirerait, avec les regards du
+public, la reconnaissance du talent qu'il se sentait,
+qu'on verrait en lui un maître à ses débuts, qu'on
+le saluerait comme un novateur, qu'il entrerait
+ainsi dans la voie du succès et de la faveur publique.
+Ce qui lui venait était un renom de révolté, d'excentrique.
+Il passait à l'état de réprouvé.</p>
+
+<p>Il s'établissait ainsi entre le public et lui une
+séparation profonde, qui devait le maintenir toute
+sa vie dans une bataille sans fin.</p>
+
+<p class="p4"><a name="Page_46" id="Page_46"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span></p>
+
+<h2>L'OLYMPIA</h2>
+<p><a name="Page_48" id="Page_48"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span></p>
+
+<h3>V</h3>
+
+<h4>L'OLYMPIA</h4>
+
+<p class="p2">Manet envoya au Salon de 1864 deux toiles, les
+<i>Anges au tombeau du Christ</i> et <i>Episode d'un combat
+de taureaux</i>, qui furent reçues. Elles étaient plus
+ou moins dans la manière déjà vue, aussi ne donnèrent-elles
+lieu à aucun jugement particulier. Elles
+laissèrent leur auteur, auprès du public, dans l'état
+de condamnation où l'avait mis le <i>Déjeuner sur
+l'herbe</i> de l'année précédente.</p>
+
+<p>En 1865, il envoya une &oelig;uvre sur laquelle il
+comptait pour frapper une seconde fois l'attention
+et se produire de nouveau, dans tout le développement
+de sa personnalité, l'<i>Olympia</i>, à laquelle il
+<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span>
+joignit un <i>Jésus insulté par les soldats</i>. L'<i>Olympia</i>
+avait été peinte en 1863, la même année que le
+<i>Déjeuner sur l'herbe</i>, après, comme une sorte de
+complément. Depuis que pur ses rigueurs, en 1863,
+le jury d'admission au Salon s'était attiré de l'Empereur
+une remontrance, par la faveur accordée aux
+artistes refusés d'exposer non loin des autres, il se
+montrait moins draconien. Relâché dans sa sévérité,
+il admettait maintenait des &oelig;uvres qu'il eût auparavant
+condamnées. C'est ce qui explique que Manet
+repoussé aux Salons de 1859 et de 1863 ait pu
+faire accepter en 1865 l'<i>Olympia</i> et le <i>Jésus insulté</i>,
+où il se produisait sous sa forme la plus personnelle.</p>
+
+<p>Les deux tableaux au Salon ameutèrent immédiatement
+le public. La tempête de railleries et d'insultes
+que le <i>Déjeuner sur l'herbe</i> avait soulevée se
+déchaîna de nouveau, pour aller sans cesse grandissant.
+Les particularités qui, chez Manet, avaient
+amené la désapprobation, avaient, en 1863, pris par
+surprise. Le public avait pu se demander s'il n'y
+avait pas là, après tout, l'outrance voulue d'un
+débutant, désireux d'attirer l'attention. Mais voilà
+que deux ans après, cette fois dans le lieu solennel
+du Salon officiel, le même Manet réapparaissait
+avec la même physionomie, remettant ses mêmes
+procédés sous les veux du public. Les traits insolites
+<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span>
+qu'on avait d'abord contemplés avec horreur dans le
+<i>Déjeuner sur l'herbe</i>, on les retrouvait accentués dans
+l'<i>Olympia</i>.</p>
+
+<p>Le tableau était peint dans une note lumineuse
+générale. En contraste avec les &oelig;uvres sombres et
+éteintes de l'époque, il ressortait comme une tache
+offensant les yeux. Les plans étaient établis sans
+repoussoir ou enveloppe d'ombre, clair sur clair;
+les couleurs les plus tranchées se trouvaient juxtaposées,
+sans demi-tons ou adoucissements. Certes,
+dans tout le Salon, seul Manet peignait de la sorte,
+et comme personne ne pouvait penser qu'un débutant,
+un nouveau venu, différant de tous les autres,
+des maîtres connus et respectés, pût avoir raison
+contre eux, on le condamnait sans rémission, on le
+rabaissait unanimement à la position d'outrancier, de
+révolté, d'ignorant, de barbare. Les connaisseurs, ou
+prétendus tels, ne trouvaient aucune expression
+assez forte pour rendre le mépris que ses procédés
+leur inspiraient.</p>
+
+<p>C'était là l'opinion sur la forme; sur le fond elle
+était au moins aussi sévère. <i>Olympia</i>, le sujet du
+tableau, était peinte nue, étendue sur un lit, le bras
+droit appuyé sur un coussin. Son corps reposait sur
+une sorte de châle de l'Inde à tons jaunes, semé de
+légères fleurs; derrière le lit, une négresse apportait à
+sa maîtresse un énorme bouquet, où l'audace des tons
+<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span>
+vifs juxtaposés se donnait libre cours. L'ensemble
+était complété par un chat noir, placé sur le lit
+contre la négresse, et faisant le gros dos. C'est-à-dire
+qu'on avait un nu pris dans la vie, conçu et
+traité de cette façon toute moderne que Manet avait
+adoptée définitivement, mais aussi un nu, aux yeux
+du public, offensant la pudeur et heurtant toute la
+tradition respectée et respectable du grand art. Si
+donc avec le <i>Déjeuner sur l'herbe</i> il avait déjà soulevé
+tout le monde contre lui, en portant atteinte au
+grand art de la tradition, avec l'<i>Olympia</i> il amenait
+un soulèvement encore plus grand, car il récidivait
+son attentat. Il l'aggravait, en manquant au respect
+que tous voulaient conserver pour ce qui faisait l'essence
+même du grand art, ce qui en constituait la
+part la plus élevée, le nu déclaré idéalisé et maintenu
+dans des formes épurées.</p>
+
+<div class="p2 figcenter"><img src="images/illus_052.jpg" width="400" height="275"
+alt="RECHERCHE POUR L'OLYMPIA" title="" /></div>
+<p class="center"><span class="smcap"><b>RECHERCHE POUR L'OLYMPIA</b></span></p>
+
+<p>Le nu comme on en concevait alors l'application
+était employé au rendu de la fable, de la mythologie
+et de l'histoire antique. Il donnait lieu à la production
+de tableaux laborieux. Lorsqu'il s'agissait des
+formes féminines, ses apôtres s'abstenaient plus
+spécialement de toute étude réelle de la vie, pour se
+tenir à des contours venus, par imitation ininterrompue,
+de la renaissance italienne. Il faut aussi se
+représenter qu'à cette époque, dans les musées, ce
+que l'on appelait la troisième manière de Raphaël
+<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span>
+et les &oelig;uvres de Guido Reni et des Carraches occupaient
+la première place et étaient regardées comme
+offrant le summum de l'art italien à son apogée.
+Dans un temps où l'on entretenait de pareilles idées
+sur l'école qui avait servi de point de départ au
+grand art traditionnel national dont on était fier,
+n'importe quel pastiche ou quelle répétition des
+formes admises pouvait satisfaire le sens esthétique.
+Un point essentiel, auquel on ne faillissait pas, était
+d'emprunter les appellations à la nomenclature mythologique,
+et le nombre des Vénus, des nymphes,
+des divinités grecques et romaines peintes en
+France, dans les deux premiers tiers du xix<sup>e</sup> siècle,
+est incalculable.</p>
+
+<p>Voilà que dans ce monde des déesses aux formes
+conventionnelles, Manet prétendait introduire une
+Parisienne moderne, une Olympia étendue sur un lit.
+Du reste il n'avait rien fait pour amoindrir le choc
+que son &oelig;uvre devait causer, il avait au contraire
+choisi un modèle à peindre d'un type aussi éloigné
+que possible du type admis et traditionnel. On sent
+ici l'homme qui, dans sa lutte pour se découvrir,
+avait pris en telle aversion les formes répétées par
+les autres, qu'il leur en opposait de tout à fait
+dissemblables. <i>Olympia</i> offrait l'image d'une jeune
+femme maigrelette, les jambes un peu osseuses, les
+épaules carrées. Quand on la regarde aujourd'hui,
+<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span>
+on la trouve aussi chaste que n'importe quelle
+nymphe mythologique, son corps fluet et singulier
+plaît par sa saveur, la tête est dessinée avec la précision
+d'un Holbein. Mais en 1865 personne n'était
+dans des dispositions à juger l'&oelig;uvre et à voir ce
+que l'artiste y avait mis. Olympia faisait simplement
+l'effet d'une créature venue on ne sait d'où,
+pour s'introduire dans la société des déesses. Le public
+indigné se soulevait contre l'intruse, et la malheureuse
+a été l'objet d'autant de railleries que le
+peintre même auquel elle devait le jour.</p>
+
+<p>Mais ce qui paraît maintenant réellement étonnant,
+ce qu'on ne voudrait croire, si le fait n'était
+certain, c'est qu'un être tout à fait épisodique, dû à
+une fantaisie d'artiste, le chat noir, devenait lui
+aussi l'objet d'invectives particulières, venant
+s'ajouter, pour faire repousser l'&oelig;uvre, à toutes les
+autres. Manet, qui aimait beaucoup les chats, avait
+introduit son chat dans le tableau par fantaisie, pour
+le pittoresque et aussi pour avoir un ton noir
+tranché, qui rehaussât, par le contraste, les tons
+blancs et roses dominant par ailleurs. Il a, à d'autres
+reprises, peint des chats: dans son tableau de la
+<i>Jeune femme couchée en costume espagnol</i>, où il a
+mis un petit chat gris, qui joue sur le plancher avec
+une orange, puis encore dans son <i>Déjeuner</i> du Salon
+de 1869, où un chat noir se pelotonne sur lui-même,
+<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span>
+en bas, devant la servante tenant la cafetière. Il a
+aussi, pour annoncer le livre des <i>Chats</i> de Champfleury,
+fait une gouache et une lithographie, où une
+chatte blanche et un chat noir s'ébattent sur les
+toits. Le chat de l'<i>Olympia</i> eût donc pu être
+accepté, comme une de ces fantaisies dont les artistes
+sont coutumiers. Mais le public était tellement
+irrité par ce qui venait de Manet, qu'il ne voulait
+rien lui passer. On se demande ce qui serait advenu
+de tant de toiles, où les artistes ont introduit des
+détails fantaisistes ou risqués, si les princes, qui
+autrefois étaient les seuls patrons de l'art, s'étaient
+montrés, à la Renaissance et depuis, aussi incapables
+de compréhension que les Parisiens de 1865.</p>
+
+<p>Je n'ai jamais pu penser à l'indignation soulevée
+par le chat de l'<i>Olympia</i>, sans me reporter au <i>Couronnement
+de la reine Marie de Médicis</i>. Là Rubens
+a pris une bien autre licence. Il a mis deux gros
+chiens de chasse sur le devant du tableau, dans la
+cathédrale, contre le maître-autel, où évêques et
+cardinaux officient. Henri IV au fond est relégué
+dans une galerie, tout juste visible, pendant que les
+deux bêtes se prélassent, sur le premier plan, comme
+d'importants personnages. Je me figure que ce sont
+ses propres chiens qu'Henri IV avait donné à
+peindre, qu'ils ont été mis là pour lui montrer des
+amis. Si un roi de France avait trouvé bon que des
+<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span>
+chiens fussent introduits dans une cathédrale au
+couronnement de la reine, les bourgeois parisiens
+trouvaient eux fort mauvais qu'un chat fût placé
+sur le lit d'une femme. Le chat noir de l'<i>Olympia</i> fut
+bientôt connu et honni de toute la ville. La caricature
+s'en empara et son gros dos et sa longue queue
+ont longtemps fourni matière aux rires et aux
+lazzis.</p>
+
+<p>Les deux tableaux de Manet attiraient les visiteurs
+au Salon par une sorte de fascination violente,
+comme le rouge les taureaux ou le miroir les
+alouettes. Tout le monde allait les voir. Devant
+eux il y avait foule ou plutôt attroupement. Ce
+n'étaient point en effet de paisibles spectateurs regardant,
+comme d'habitude, avec plus un moins d'intérêt,
+des &oelig;uvres dignes, à un titre quelconque, d'attention.
+C'étaient des gens qui exprimaient à haute
+voix leur horreur et éprouvaient le besoin de se
+communiquer les uns les autres leur colère, comme
+il arrive sur la place publique, lorsqu'au moment
+des grandes émotions, les passants s'attroupent et
+vocifèrent ensemble. Pas une parole d'approbation
+ou de simple tolérance ne s'élevait. L'hostilité était
+générale. Les uns riaient, haussaient les épaules et
+ne voyaient surtout là sujet qu'à un méprisant
+dédain, mais d'autres s'indignaient, montraient le
+poing et eussent voulu crever les toiles. Il fallut les
+<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span>
+protéger; des gardiens furent spécialement préposés
+à leur surveillance.</p>
+
+<p>Manet éprouvait le sort commun aux peintres
+originaux du siècle, venus rompre, avant lui,
+avec la routine et la tradition. Tous les autres&mdash;tous
+les grands&mdash;avaient eu également à subir
+la méconnaissance, les railleries et les insultes.
+C'est ainsi qu'on avait, au commencement du
+siècle, tenu dans l'ombre Ingres, soupçonné de
+subir l'influence des primitifs italiens, alors profondément
+méprisés. Puis on avait couvert d'injures
+Delacroix qui, disait-on, se livrait à des débauches
+de couleur et violait toutes les lois du dessin. Puis
+on avait longtemps ri des deux grands paysagistes
+Rousseau et Corot, apportant des formules nouvelles.
+Enfin on avait traîné dans la boue, accusé de laideur
+absolue, Courbet, qui cherchait dans la vie
+autour de lui les motifs de ses tableaux. Manet
+apparu en dernier semblait condenser sur lui,
+encore accrues, l'opposition et les attaques qu'avaient
+ensemble supportées tous les autres.</p>
+
+<p>Un changement s'était, en effet, opéré dans les
+années précédant sa venue. Le public qui s'intéressait
+aux choses d'art et prétendait juger les peintres
+s'était énormément accru. Antérieurement, jusqu'alors,
+la peinture ne s'était adressée qu'à un
+public restreint, composé d'artistes, de connaisseurs,
+<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span>
+de gens de lettres et de gens du monde. Les Salons
+ne s'étaient d'abord tenus qu'à d'assez longs intervalles,
+dans des locaux étroits, comme le Salon
+carré du Louvre; les tableaux exposés étaient peu
+nombreux et le nombre des visiteurs limité. Dans
+ces conditions la survenue des novateurs n'avait
+ému qu'un monde restreint; les luttes entre les
+écoles n'avaient point touché directement le grand
+public. Elles ne l'avaient atteint que de seconde
+main, comme bruit venu de loin. Mais depuis que
+l'immense palais construit en 1855 aux Champs-Élysées
+pour une exposition universelle avait été
+affecté à la tenue des Salons, depuis qu'à partir
+de 1863 ils étaient devenus annuels, que le nombre
+des &oelig;uvres exposées s'était énormément accru, le
+grand public, le peuple tout entier était entré en
+contact direct avec les peintres et prétendait maintenant
+prononcer sur eux. Or, il s'est trouvé que le
+peuple dans son ensemble, débutant comme juge
+des &oelig;uvres d'art, s'est montré plus épris du convenu,
+de la tradition, plus hostile aux nouveautés,
+moins capable de revenir sur ses erreurs, que le
+monde restreint qui avait été l'arbitre auparavant.
+Et Manet, le premier grand peintre original apparu
+depuis que les foules étaient venues s'entasser aux
+Salons, a dû subir une opposition, des mépris, des
+outrages dépassant, en continuité et en violence,
+<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span>
+tout ce que les autres novateurs ses devanciers
+avaient connu.</p>
+
+<p>La clameur que soulevaient l'<i>Olympia</i> et le <i>Jésus
+insulté</i>, s'ajoutant an bruit précédemment fait par le
+<i>Déjeuner sur l'herbe</i>, vint donner à Manet une notoriété
+telle qu'aucun peintre n'en avait encore possédée.
+La caricature sous toutes les formes, les journaux
+de toute opinion s'étant mis avec persistance à
+s'occuper de lui et de ses tableaux, il acquit bientôt
+un renom universel. Degas pouvait dire, sans exagérer,
+qu'il était aussi connu que Garibaldi. Lorsqu'il
+sortait dans la rue, les passants se retournaient
+pour le regarder. Quand il entrait dans un lieu public,
+son arrivée causait une rumeur, on se le désignait
+de l'un à l'autre comme une bête curieuse.
+Un débutant avait d'abord pu éprouver du contentement
+à se voir ainsi remarqué, mais l'attention
+publique, par la forme qu'elle avait décidément
+prise, avait bientôt détruit, chez celui qui en était
+l'objet, la satisfaction qu'elle avait pu d'abord procurer.
+L'homme ainsi mis particulièrement en vue
+n'arrivait à cette distinction, que parce qu'on ne le
+considérait que comme un être hors de la saine raison,
+que comme un barbare venant saccager le
+domaine de l'art et fouler aux pieds les traditions,
+partie de la gloire nationale. Personne ne daignait
+discuter ses &oelig;uvres pour y chercher ce qu'il avait
+<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span>
+voulu y mettre, pas une voix en crédit ne s'élevait,
+qui reconnût sa puissance de novateur et la réputation
+éclatante qu'il acquérait, ne se produisant que
+pour faire de lui un paria.</p>
+
+<p>Lorsque le Salon fut fermé, au mois d'août, désireux
+de se soustraire momentanément aux persécutions,
+il prit le chemin de Madrid, qu'il projetait de
+visiter depuis si longtemps. Ce fut là que je fis sa
+connaissance, d'une façon si singulière, et qui peint
+si bien son caractère impulsif, que je crois devoir
+raconter l'aventure.</p>
+
+<p>Je revenais du Portugal, que j'avais traversé en
+partie à cheval, et étais arrivé le matin même de
+Badajoz, après avoir fait quarante heures de diligence.
+On venait d'ouvrir à Madrid un nouvel hôtel
+à la Puerta del Sol, sur le modèle des grands hôtels
+européens, chose auparavant inconnue en Espagne.
+J'arrivais épuisé de fatigue et mourant littéralement
+de faim. Aussi le nouvel hôtel où j'étais descendu
+m'était-il apparu comme un lieu de délices, un
+véritable Eden. Le déjeuner devant lequel je m'étais
+assis m'avait tout de suite fait l'effet d'un festin de
+Lucullus. Je mangeais avec volupté. La salle était
+vide; seul un monsieur, à une certaine distance, se
+trouvait assis comme moi à la grande table. Il
+jugeait lui la cuisine exécrable, il commandait à
+chaque instant quelque nouveau plat, qu'il refusait
+<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span>
+ensuite irrité, comme immangeable. Chaque fois qu'il
+renvoyait le garçon, je le faisais au contraire revenir
+et, dans mon appétit famélique, reprenais indifféremment
+de tous les plats. Je n'avais du reste prêté
+aucune attention à ce voisin si difficile, lorsque, sur
+une nouvelle demande que je fis au garçon d'un plat
+qu'il avait refusé, il se leva brusquement et, se
+plaçant près de ma chaise, m'apostropha avec
+colère: «Ah çà! Monsieur, c'est pour me narguer,
+pour vous f... de moi que vous prétendez trouver
+bonne cette horrible cuisine et que chaque fois que
+je renvoie le garçon, vous le faites revenir?» Le
+profond étonnement que je laissai voir, à cette
+attaque imprévue, montra tout de suite à mon
+agresseur qu'il avait dû se méprendre sur le mobile
+de ma conduite, car déjà radouci, il me dit: «Vous
+me connaissez sans doute, vous savez qui je suis?»
+Encore plus étonné, je lui répondis: «Je ne sais qui
+vous êtes. Comment vous connaîtrais-je? J'arrive à
+l'instant du Portugal, où j'ai souffert de la faim, et
+la cuisine de cet hôtel me semble réellement excellente.»
+«Ah! vous arrivez du Portugal, dit-il, eh
+bien! moi, je viens de Paris.» Là se trouvait l'explication
+de notre différence de jugement sur la cuisine,
+qui prenait tout de suite un caractère comique.
+Aussi mon homme se mit-il à rire de son emportement.
+Il me fit alors ses excuses. Nous rapprochâmes
+<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span>
+nos chaises et finîmes de déjeuner
+ensemble.</p>
+
+<p>Après il se nomma. Il m'avoua qu'il avait cru
+découvrir en moi quelqu'un qui, l'ayant reconnu,
+avait voulu lui faire une mauvaise plaisanterie.
+L'idée de trouver à Madrid un commencement de
+ces persécutions, qu'il avait pensé fuir en quittant
+Paris, l'avait tout de suite exaspéré. La connaissance
+ainsi commencée se changea promptement en intimité.
+Nous visitâmes ensemble Madrid. Nous allions
+naturellement tous les jours faire une longue station
+devant les Velasquez, au musée du Prado. A cette
+époque, Madrid avait conservé son vieil aspect
+pittoresque. La Calle di Sevilla au centre de la ville
+était encore remplie de cafés, dans d'anciennes maisons,
+qui servaient de rendez-vous aux gens de la
+tauromachie, toreros, afficionados et aux danseuses.
+Ou tirait de grandes toiles d'une maison à l'autre,
+aux étages supérieurs, et la rue jouissait de l'ombre
+et d'une fraîcheur relative dans l'après-midi. Peuplée
+de son monde pittoresque, elle devint notre séjour
+préféré. Nous assistâmes aux courses de taureaux
+et Manet y prit des croquis, qui devaient lui
+servir à les peindre. Nous allâmes aussi à Tolède
+voir la cathédrale et les tableaux du Greco.</p>
+
+<p>Je n'ai pas besoin de dire combien Manet, qui
+avait si longtemps rêvé de l'Espagne, était satisfait
+<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span>
+de ce qu'il y voyait. Une chose gâtait cependant son
+plaisir, c'était la difficulté qu'il avait dès la première
+heure éprouvée et qui avait précisément
+amené notre rencontre, de se plier à la manière de
+vivre du lieu. Il ne pouvait s'y faire. Il avait
+renoncé à manger. Il éprouvait une répulsion invincible
+à l'odeur des plats qu'on lui apportait. C'était
+un Parisien qui, en définitive, ne se trouvait bien
+qu'à Paris. Au bout d'une dizaine de jours, réellement
+affamé et dépérissant, il dut repartir. Nous
+revînmes ensemble. On demandait à cette époque
+les passeports aux voyageurs, et à la gare d'Hendaye,
+le préposé aux passeports se mit à le considérer
+avec étonnement. Il s'arrangea pour faire venir
+sa femme et sa famille, afin qu'elles le vissent aussi.
+Les autres voyageurs, ayant bientôt su qui il était,
+se mirent également à le regarder. Ils se montraient
+tous très étonnés de voir ce peintre, dont la
+réputation de monstruosité artistique leur était parvenue,
+se présenter à eux sous les traits d'un
+homme du monde fort correct et fort poli.</p>
+
+<p>Rentré à Paris, il se remit au travail. Il avait à
+cette époque quitté son premier atelier de la rue
+Lavoisier et, après être resté quelque temps dans
+un autre rue de la Victoire, en avait définitivement
+pris un, qu'il devait garder des années, rue Guyot,
+aux Batignolles, derrière le parc Monceau.
+<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span></p>
+
+<p>Il s'était marié en 1863 avec M<sup>lle</sup> Suzanne Leenhoff,
+une Hollandaise, née à Delft. Elle appartenait à une
+famille adonnée aux arts. Un de ses frères, Ferdinand
+Leenhoff, était sculpteur et graveur. Elle était
+elle-même pianiste et, quoique ne jouant que dans
+l'intimité, elle cultivait son art assidûment. Manet
+devait donc trouver en elle une personne avec des
+goûts d'artiste, capable de le comprendre, et, de ce
+côté, lui venaient l'encouragement et l'appui qui le
+réconfortaient et lui permettaient de supporter les
+attaques du dehors. Son père était mort en 1862,
+laissant à ses trois fils une fortune à se partager,
+qui les mettait dans l'aisance. Manet se trouvait
+ainsi dans une position privilégiée parmi les
+artistes. Il pouvait vivre sans vendre de tableaux,
+que personne, dans ces premiers temps, n'eût voulu
+acheter, à n'importe quel prix, et il disposait de
+ressources suffisantes pour parer aux dépenses d'atelier
+et de modèles qu'exigeait la poursuite de son
+art.</p>
+
+<p>Après avoir habité, sa femme et lui, sur le boulevard
+des Batignolles, ils vinrent vivre, avec
+M<sup>me</sup> Manet mère, rue de Saint-Pétersbourg. Leur
+appartement conservait le mobilier paternel, de
+cette forme froide et rigide adoptée sous le règne
+de Louis-Philippe. On n'y découvrait point de
+bibelots ou d'objets curieux, à peine deux ou trois
+<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span>
+tableaux sur les murs, les portraits de son père et
+de sa mère peints par lui et son portrait peint par
+Fantin-Latour. Sa mère laissait voir cette distinction
+et cette aisance de manières des femmes du monde
+qui ont tenu un salon. Les assidus, membres de la
+famille, étaient les deux frères Eugène et Gustave.
+Depuis la mort du père, le conseil et comme le
+guide de tous se trouvait être un vieux cousin, M. de
+Jouy, avocat fort estimé du Palais. Manet devait
+peindre son portrait en 1879.</p>
+
+<p>Manet ne tranchait point en apparence sur son
+milieu. Rien en lui ne décelait spécialement l'artiste.
+Il était on ne peut plus correct dans sa tenue. C'est
+même en partie à son exemple qu'est dû ce changement,
+qui a conduit les artistes à répudier le genre
+fantaisiste qu'ils affectaient autrefois, pour prendre
+la rectitude de vêtement et de tenue des gens du
+monde.</p>
+
+<p>Rien n'était plus singulier que le contraste qui
+existait entre Manet, sa famille, son milieu et son
+rôle d'artiste rénovateur, venant répudier les traditions
+suivies et l'esthétique alors respectée. Cet
+homme contre lequel on se soulevait, dont on voulait
+faire un barbare, peignant avec sauvagerie des
+scènes jugées d'un bas réalisme, que la caricature,
+la raillerie, l'indignation de la foule poursuivaient
+comme une manière de déclassé, était sorti d'une
+<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span>
+famille distinguée, il vivait régulièrement avec sa
+femme et sa mère et devait conserver toute sa vie
+les manières raffinées du monde spécial auquel par
+sa naissance il appartenait.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span></p>
+
+<h2>L'EXPOSITION PARTICULIÈRE DE 1867</h2>
+<p class="p4"><a name="Page_68" id="Page_68"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span></p>
+
+<h3>VI</h3>
+
+<h4>L'EXPOSITION PARTICULIÈRE DE 1867</h4>
+
+<p class="p2">En 1866, Manet présenta au Salon deux tableaux,
+le <i>Fifre</i>, et l'<i>Acteur tragique</i>. Ils furent refusés par
+le jury.</p>
+
+<p>Ce refus se produisait comme la conséquence de
+l'indignation soulevée par les &oelig;uvres exposées
+l'année précédente. Le jury en 1865, encore sous le
+coup de la rebuffade que son excessive rigueur lui
+avait attirée en 1863 de l'Empereur, par l'établissement
+du Salon des refusés, avait bien pu se montrer
+coulant en recevant l'<i>Olympia</i> et le <i>Jésus insulté</i>,
+mais maintenant, soutenu par l'opinion qui s'élevait
+unanime contré Manet, il devait revenir à son
+<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span>
+ancienne rigueur. C'est ce qu'il faisait en repoussant,
+on peut dire les yeux fermés, les deux &oelig;uvres
+qui lui étaient soumises. Elles étaient en effet de
+celles que des juges non prévenus n'eussent pu
+qu'accepter, en y reconnaissant des qualités de facture
+de premier ordre, alors surtout que le choix et
+la disposition des sujets ne prêtaient point à la critique,
+par une nouveauté bien grande. Il s'agissait
+de deux personnages en pied, sur fonds neutres.</p>
+
+<p>Le <i>Fifre</i>, un tout jeune soldat, joue de son instrument.
+Il vit et ses yeux pétillent. Il est peint en
+pleine lumière. Le pantalon rouge, le baudrier
+blanc, les galons jaunes du bonnet de police, le fond
+bleu de la veste, juxtaposés sans ombre ou transition,
+présentent un ensemble d'une harmonie étonnante.
+Seul un homme spécialement doué a pu
+créer, avec des moyens aussi simples, une &oelig;uvre
+d'une telle valeur picturale. Mais aux yeux de la
+moyenne des peintres du temps, habitués, comme
+le public, aux ombres opaques et aux tons éteints,
+ce magnifique morceau de peinture heurtait la vue.
+Il semblait criard et violent.</p>
+
+<p>L'<i>Acteur tragique</i> digne de son nom, sombre et
+farouche, se tenait debout, vêtu de noir. C'était
+l'acteur Rouvière dans le rôle de Hamlet. Il n'y
+avait point ici de couleurs diverses juxtaposées
+comme dans le <i>Fifre</i>; le ton noir général des vêtements,
+<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span>
+en accord avec le gris du fond, eût dû faire
+accepter le tableau à des gens dont les yeux aimaient
+les ensembles fondus. Mais Manet, pour obtenir son
+effet tragique, avait peint les traits d'une brosse
+hardie, par touches puissantes, et il est supposable
+que c'est cette manière, considérée comme brutale,
+qui a dû servir de prétexte au jury pour sa condamnation.</p>
+
+<p>Manet voyait donc le jury revenir envers lui à
+cette inimitié de parti pris qui, pendant les premières
+années où il avait voulu se produire, l'avait
+tenu écarté. Il subissait de nouveau l'ostracisme.
+D'ailleurs il ne pouvait s'attendre à trouver au
+dehors la moindre commisération. Dans l'état de
+soulèvement où le <i>Déjeuner sur l'herbe</i> et l'<i>Olympia</i>
+avaient mis le public entier contre lui, il se voyait
+repoussé partout. Les artistes influents, les critiques,
+les connaisseurs, la presse entière le flétrissaient.
+Il avait pensé atteindre à la renommée par
+la production d'&oelig;uvres où il avait mis toute son originalité,
+il était, en effet, parvenu à une renommée
+extraordinaire de condamné. Il était tombé dans un
+abîme de réprobation. Il avait perdu, par surcroît,
+son unique défenseur fidèle de la première heure,
+Baudelaire, entré l'esprit éteint dans une maison de
+santé. Il se trouvait donc maintenant seul, son
+abandon paraissait irrévocable.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span>
+Cependant, à ce moment même, son originalité et
+son apport de nouveauté avaient agi sur plusieurs.
+Le besoin d'émancipation qui se manifestait chez
+lui ne pouvait être un fait isolé, il devait aussi exister
+chez d'autres et alors le bruit éclatant dont il
+était cause, en le mettant en vue, ne pouvait manquer
+de lui amener ceux-là. Cette obscure germination
+qui s'accomplit partout, qui fait que les choses
+neuves, croyances, doctrines, formes sociales, formes
+artistiques commencent d'abord à se manifester difficilement
+chez des individus isolés ou dans de petits
+groupes, pour s'étendre ensuite peu à peu, devait
+s'accomplir aussi en faveur de l'esthétique qu'il
+venait inaugurer. A l'heure même où il semblait à
+jamais repoussé de tous, il avait ainsi conquis, par
+affinité, un certain nombre de jeunes gens, qui
+allaient lui venir comme défenseurs, comme disciples
+ou comme spectateurs bienveillants.</p>
+
+<p>Il y avait alors à Paris deux jeunes hommes, liés
+par une amitié d'enfance: Cézanne et Émile Zola.
+Le premier voulait être peintre et débutait dans son
+art, le second s'était déjà produit brillamment dans
+la littérature. Tous les deux dédaignaient les chemins
+battus. Aussi ayant tout de suite remarqué l'&oelig;uvre
+de Manet, avaient-ils ressenti pour l'auteur cette
+sympathie de jeunes gens vaillants, entraînés, d'instinct,
+à se ranger du côté d'un homme jeune comme
+<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span>
+eux, attaqué brutalement. Leur sympathie devait se
+traduire en actes. Elle devait conduire le peintre à
+adopter, après un certain temps, la technique inaugurée
+par Manet, et, en effet, Cézanne, qui, au début,
+avait d'abord subi l'influence romantique de
+Delacroix, puis l'influence réaliste de Courbet, devait
+finir par se fixer définitivement à la peinture
+des tons clairs, en pleine lumière et en plein air. Et
+elle portait Zola l'écrivain, à se servir immédiatement
+de sa plume, pour se faire, auprès du public,
+le défenseur du novateur attaqué.</p>
+
+<p>M. de Villemessant dirigeait alors l'<i>Evénement</i>.
+C'était, avant la création du <i>Figaro</i> quotidien, le
+premier journal, paraissant tous les jours, qui fût
+survenu, avec un caractère littéraire, rédigé par
+des écrivains d'opinions libres et diverses. Aussi
+était-il très en faveur sur le boulevard et parmi
+les gens de lettres, les gens du monde et des
+théâtres. Zola avait été chargé par M. de Villemessant,
+qui recherchait les nouveaux venus, d'y
+rendre compte du salon de 1866. Il s'était tout
+de suite signalé par l'éclat de son style et le tour
+donné à sa critique. Ses articles étaient donc
+fort lus, lorsque dans l'un, publié le 4 mai, on
+avait vu poindre avec étonnement une théorie sur
+les artistes originaux, qui ne tendait à rien moins
+qu'à placer Manet parmi les maîtres. Cet article
+<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span>
+n'était qu'une préparation; en effet, le 7 mai, il en
+paraissait un autre très étudié, du meilleur style de
+l'auteur, consacré à un éloge enthousiaste de Manet
+et de ses &oelig;uvres. Zola, prenant en main la cause de
+l'artiste que le jury de cette année même repoussait
+du Salon, le déclarait lui grand peintre, prédisait
+à ses tableaux, dans l'avenir, une place au
+Louvre et de plus abîmait à ses pieds les peintres
+de la tradition alors au pinacle et adulés du
+public.</p>
+
+<p>L'article de Zola produisit sur le public du boulevard
+et de la rue la même indignation que les
+tableaux de Manet avaient produite sur celui du
+Salon. On n'en pouvait croire ses yeux! Dans un
+journal littéraire, patronné par les raffinés, lire
+l'éloge de ce réprouvé de Manet, voir qualifier
+d'&oelig;uvres de maître des créations jugées barbares,
+d'un affreux réalisme, qui avait rempli d'horreur
+les gens de goût et fait rire la ville entière! Le soulèvement
+fut universel. M. de Villemessant s'entendit
+dire que s'il ne se séparait de son critique
+d'art, les lecteurs se sépareraient de son journal. Il
+prit d'abord un moyen terme, en chargeant un
+second rédacteur de louer les artistes que le premier
+avait attaqués. Une telle demi-mesure ne pouvait
+suffire. On voulait que Zola se tût et lui-même,
+satisfait du coup porté et se refusant à toute concession,
+<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span>
+interrompit brusquement son Salon et abandonna
+le journal.</p>
+
+<p>Son départ fut accueilli comme la juste réparation
+d'un acte inqualifiable. Il avait agi de la façon la
+plus désintéressée, en prenant en main la cause de
+Manet, avec lequel il n'avait eu jusqu'alors aucune
+relation. Son acte lui avait été inspiré par une sincère
+admiration, et c'était par vaillance, par puissance
+de tempérament qu'il avait rompu de front
+avec l'opinion et pris le public comme à la gorge.
+Mais on ne voulut point croire qu'il en fût ainsi, on
+lui prêta les mobiles les plus bas. Il fut en butte aux
+pires accusations. Et son courage lui valut de passer
+pour un homme de mauvaise foi, manquant de respect
+à tout ce qui était respectable.</p>
+
+<p>Quelque temps après, M. Arsène Houssaye, qui
+dirigeait une revue d'art et de littérature, la <i>Revue
+du XIX<sup>e</sup> siècle</i>, où il voulait donner place à des
+articles sensationnels, demanda à Zola une étude
+spéciale sur Manet. Elle parut dans le numéro
+de janvier 1867. Zola cette fois-ci avait abandonné
+la partie d'attaque contre les peintres de la tradition,
+entrée dans les articles de l'<i>Evénement</i>, qui avait
+soulevé une si grande colère. Son étude consacrée
+exclusivement à Manet, relue aujourd'hui, ne paraît
+contenir que des vérités très simples. Les jugements
+qu'il y porte ne pourraient plus soulever d'opposition
+<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span>
+que chez ces retardataires, attachés aux formules
+tout à fait mortes, mais, an moment où ils parurent,
+ils firent l'effet de paradoxes. Il s'étendait surtout
+sur l'<i>Olympia</i>, il la louait sans réserve. Cela suffisait
+pour que l'on jugeât qu'il devait être au fond de
+mauvaise foi, ne pensant réellement pas un mot de
+ce qu'il écrivait. Olympia et son chat noir avaient
+suscité une telle réprobation, que la moindre défense
+en paraissait monstrueuse. Non content de la publicité
+que ses articles avaient reçue dans l'<i>Evénement</i>
+et dans la <i>Revue du XIX<sup>e</sup> siècle</i>, Zola, pour leur
+assurer la durée, les reproduisit en brochures.
+Après cette obstination, dans ce qu'on prenait pour
+une erreur perverse, il fut décidément considéré
+comme un homme dangereux et la presse entière
+resta fermée à sa critique d'art.</p>
+
+<div class="p2 figcenter"><img src="images/illus_076.jpg" width="600" height="480"
+alt="LE JARDIN" title="" /></div>
+<p class="center"><span class="smcap"><b>LE JARDIN</b></span></p>
+
+<p>Manet, sur le moment, ne se trouva avoir rien
+gagné au plaidoyer de Zola, puisqu'en définitive le
+public, dans sa colère, les mettait tous les deux au
+même rang de réprouvés. Mais cette défense retentissante
+ne l'avait pas moins sorti de l'isolement
+absolu où il s'était un moment trouvé. Elle allait
+encourager à venir vers lui les jeunes gens qui
+déjà se sentaient certaines affinités et, cherchant des
+voies nouvelles, le prendraient pour porte-drapeau.
+Il n'était plus seul, Zola était venu comme le premier
+d'un groupe de combattants qui allait se recruter.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span>
+Manet s'était vu interdire le Salon de 1866. En 1867
+devait se tenir une exposition universelle où, à côté
+des produits de l'industrie, on ferait une place aux
+&oelig;uvres d'art. Cette exposition dépassait en importance
+le Salon annuel. Les artistes de toutes nations
+mis à côté les uns des autres et destinés à être jugés,
+outre le public parisien, par des spectateurs du
+monde entier, devaient éprouver un intérêt particulier
+à s'y montrer. Manet essaya donc de s'y faire
+recevoir. Mais le jury appelé à désigner les &oelig;uvres
+admissibles le repoussa. En 1867 comme en 1866,
+il allait ainsi être étouffé. Il ne lui restait plus, dans
+cette extrémité, qu'à se produire quand même, en
+recourant à une exposition particulière.</p>
+
+<p>Il avait du reste déjà pratiqué une exposition de ce
+genre au commencement de 1863. Elle avait eu lieu
+sur le boulevard des Italiens, dans un local que l'on
+appelait <i>Chez Martinet</i>, du nom de son propriétaire,
+un homme d'initiative, qui soutenait les jeunes artistes
+inconnus ou discutés et prenait leurs tableaux
+pour les mettre sous les yeux du public. Manet avait
+groupé chez lui quatorze toiles, parmi lesquelles se
+voyaient la <i>Musique aux Tuileries</i>, le <i>Vieux musicien</i>,
+le <i>Ballet espagnol</i>, la <i>Chanteuse des rues</i>, <i>Lola
+de Valence</i>. Cet ensemble n'avait eu d'ailleurs aucun
+succès. Les visiteurs n'y avaient découvert que du
+«bariolage», selon l'expression employée à cette
+<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span>
+occasion par Paul Mantz dans la <i>Gazette des Beaux-Arts</i>.
+On peut même dire que cette exposition, en
+indisposant les esprits, avait contribué au refus que
+le jury du Salon faisait quelques semaines après du
+<i>Déjeuner sur l'herbe</i>.</p>
+
+<p>Mais Manet ne devait jamais se laisser rebuter; sa
+persistance à vouloir exposer en tout lieu et à montrer
+ses tableaux en toute circonstance devait être
+inébranlable. Il était convaincu que le public, par
+habitude, arriverait à se familiariser avec ses formes
+et ses procédés et qu'après s'en être d'abord offensé,
+il finirait par les trouver bons. Il avait raison au
+fond; seulement ce changement qu'il attendait tous
+les jours comme un accident heureux, susceptible de
+le favoriser à chaque nouvelle exposition, ne devait
+réellement avoir lieu qu'après une très longue
+bataille, continuée pendant des années, et ne serait
+obtenu que par ses &oelig;uvres accumulées tout entières.
+Toujours est-il qu'avec la détermination de se montrer
+en toutes circonstances, il ne pouvait se résigner
+à perdre l'occasion d'une exposition universelle
+qui s'offrait en 1867, en se laissant étouffer par le
+refus d'un jury. Il se résolut à montrer l'ensemble
+de ses &oelig;uvres et, à cet effet, il fit élever une construction
+en bois, une sorte de baraque, près du pont
+de l'Alma. Il avait obtenu l'autorisation de la placer
+sur une contre-allée de l'avenue qui longe les Champs-Elysées,
+<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span>
+sur le bord de l'eau. L'autorisation d'en
+élever une semblable avait été accordée à Courbet
+qui, de même que Manet, s'était vu fermer les portes
+de l'Exposition universelle. Placés l'un près de
+l'autre, ils allaient donc tous les deux soumettre
+leurs &oelig;uvres au public dans un local particulier.</p>
+
+<p>L'exposition au pont de l'Alma s'ouvrit en mai
+1867. Elle comptait cinquante numéros, à peu près
+toute l'&oelig;uvre de l'auteur. C'était un magnifique
+ensemble de tableaux, qui sont pour la plupart
+maintenant entrés dans les musées ou ont pris
+place dans les grandes collections d'Europe ou
+d'Amérique. Mais le public ne voulut y voir qu'une
+réunion de choses grossières. Il y retrouvait surtout
+le <i>Déjeuner sur l'herbe</i> et <i>l'Olympia</i>, qui
+l'avaient si profondément offensé, et le temps écoulé
+depuis leur apparition était trop court pour qu'il
+pût être amené à modifier son opinion. On ne faisait
+du reste aucun tri entre les &oelig;uvres, on les condamnait
+en bloc, comme conçues et exécutées en dehors
+de toutes les règles du beau. La presse, la caricature
+s'acharnèrent de nouveau contre Manet et
+son exposition ne recueillit que railleries et réprobation.</p>
+
+<p>Si on eût été à même de juger avec indépendance
+et capable de regarder sans prévention, on eût
+cependant pu se laisser éclairer par la préface du
+<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span>
+catalogue des &oelig;uvres exposées. On eût pu reconnaître
+en la lisant, que cette outrecuidance qu'on attribuait
+à Manet, d'homme jaloux de renverser toutes les
+règles, pour peindre d'une manière non encore
+essayée, n'existait que dans l'imagination des
+détracteurs. Il avait en effet inséré en tête de son
+catalogue, sous le titre de <i>Motifs d'une exposition
+particulière</i>, un appel au public. On y trouve une
+vue si juste sur son caractère et sur celui de son
+&oelig;uvre, que nous le reproduisons en entier:</p>
+
+<div class="font95">
+<p>«Depuis 1861, M. Manet expose ou tente d'exposer.</p>
+
+<p>«Cette année, il s'est décidé à montrer directement
+au public l'ensemble de ses travaux.</p>
+
+<p>«A ses débuts au Salon, M. Manet obtenait une
+mention. Mais ensuite il s'est vu trop souvent
+écarté par le jury, pour ne pas penser que si les tentatives
+d'art sont un combat, au moins faut-il
+lutter à armes égales, c'est-à-dire pouvoir montrer
+aussi ce qu'on a fait.</p>
+
+<p>«Sans cela, le peintre serait trop facilement
+enfermé dans un cercle dont on ne sort plus. On le
+forcerait à empiler ses toiles ou à les rouler dans
+un grenier.</p>
+
+<p>«L'admission, l'encouragement, les récompenses
+officielles sont en effet, dit-on, un brevet de talent
+aux yeux d'une partie du public, prévenue dès lors
+<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span>
+pour ou contre les &oelig;uvres reçues ou refusées. Mais,
+d'un autre côté, on affirme au peintre que c'est l'impression
+spontanée de ce même public, qui motive le
+peu d'accueil que l'ont les divers jurys à ses toiles.</p>
+
+<p>«Dans cette situation, on a conseillé à l'artiste
+d'attendre.</p>
+
+<p>«Attendre quoi? Qu'il n'y ait plus de jury.</p>
+
+<p>«Il a mieux aimé trancher la question avec le
+public.</p>
+
+<p>«L'artiste ne dit pas aujourd'hui: Venez voir
+des &oelig;uvres sans défauts; mais: Venez voir des
+&oelig;uvres sincères.</p>
+
+<p>«C'est l'effet de la sincérité de donner aux
+&oelig;uvres un caractère qui les fait ressembler à une
+protestation, alors que le peintre n'a songé qu'à
+rendre son impression.</p>
+
+<p>«M. Manet n'a jamais voulu protester. C'est
+contre lui, qui ne s'y attendait pas, qu'on a protesté
+au contraire, parce qu'il y a un enseignement traditionnel
+de formes, de moyens, d'aspects de peinture
+et que ceux qui ont été élevés dans de tels principes
+n'en admettent plus d'autres. Ils y puisent
+une naïve intolérance. En dehors de leurs formules,
+rien ne peut valoir, et ils se font non seulement
+critiques, mais adversaires actifs.</p>
+
+<p>«Montrer est la question vitale, le <i>sine qua non</i>
+pour l'artiste, car il arrive, après quelques contemplations,
+<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span>
+qu'on se familiarise avec ce qui surprenait,
+et, si l'on veut, choquait. Peu à peu on le
+comprend et on l'admet.</p>
+
+<p>«Le temps lui-même agit sur les tableaux avec
+un insensible polissoir et en fond les rudesses primitives.</p>
+
+<p>«Montrer, c'est trouver des amis et des alliés pour
+la lutte.</p>
+
+<p>«M. Manet a toujours reconnu le talent là où il
+se trouve et n'a prétendu ni renverser une ancienne
+peinture, ni en créer une nouvelle. Il a cherché
+simplement à être lui-même et non un autre.</p>
+
+<p>«D'ailleurs M. Manet a rencontré d'importantes
+sympathies et il a pu s'apercevoir combien les jugements
+des hommes d'un vrai talent lui deviennent
+de jour en jour plus favorables.</p>
+
+<p>«Il ne s'agit donc plus, pour le peintre, que de
+se concilier le public dont on lui a fait un soi-disant
+ennemi.»</p>
+
+<p class="left5">Mai, 1867.</p>
+</div>
+
+<p>Quand Manet disait: «M. Manet n'a jamais
+voulu protester. C'est contre lui, <i>qui ne s'y attendait
+pas</i>, qu'on a protesté au contraire.» Quand il
+disait encore: «M. Manet a toujours reconnu le
+talent là où il se trouve et n'a prétendu ni renverser
+<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span>
+une ancienne peinture, ni en créer une nouvelle.
+Il a cherché simplement à être lui-même et non
+un autre», il exprimait de bonne foi une parfaite
+vérité. L'idée de révolte personnelle, pour se soustraire
+aux préceptes des ateliers et à une tradition
+qu'il jugeait vieillie, lui était certes venue et lui appartenait,
+mais non celle qu'on lui prêtait, de chercher,
+avec outrance, à heurter les règles de tout
+temps observées. Rien n'était plus éloigné de son
+esprit. Jamais il n'avait entendu protester, de
+manière à froisser le public et à se l'aliéner. La
+situation de réprouvé qu'on lui faisait lui était au
+contraire odieuse. Il ne demandait qu'à conquérir le
+public, il avait toujours pensé qu'il y parviendrait.
+Il ne pouvait même s'expliquer comment les
+&oelig;uvres qu'il produisait, selon sa pente naturelle,
+pouvaient être répulsives et pourquoi on s'indignait
+à leur vue. Aussi s'attendait-il toujours à voir le
+public revenir à de meilleurs sentiments à son égard.
+Chaque fois qu'un défenseur, un disciple parmi les
+jeunes ou un simple spectateur bienveillant se déclarait,
+il accueillait ces marques isolées avec une
+satisfaction hors de leur importance, croyant y voir
+le point de départ de ce changement envers lui, sur
+lequel il comptait toujours.</p>
+
+<p>Jamais en effet personne n'a peint avec plus de
+sincérité et, pour une part, avec plus de naïveté que
+<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span>
+Manet; jamais personne n'a, le pinceau à la main,
+absorbé par le sujet, cherché à le rendre plus fidèlement.
+Le dissentiment survenu entre le public et
+lui provenait donc d'une différence de vision. Manet
+et les autres ne voyaient pas de la même manière,
+leurs yeux ne percevaient pas de semblables images.
+Or, dans ce désaccord, c'était le peintre qui avait
+raison. Quand on disait: «Ce nouveau venu ne peut
+cependant être dans le vrai contre le peuple entier,
+qui le condamne et qui serait, lui, dans l'erreur»,
+c'était bien réellement le nouveau venu qui avait
+raison contre tous les autres, qui avaient tort, qui
+voyaient et jugeaient mal.</p>
+
+<p>Les autres ne promenaient autour d'eux que des
+yeux éteints, tandis que Manet possédait une vision
+éclatante. Les choses lui apparaissaient en pleine
+lumière, avec une splendeur exceptionnelle. La
+nature l'avait réellement doué d'une manière spéciale
+et, par là, l'avait créé pour être peintre, dans
+le grand sens du mot. C'est ce que Zola avait tout
+d'abord reconnu et qu'il criait à la foule, en lui
+disant: «Manet possède un tempérament à part, il
+est doué d'une vision inattendue. L'exception qui
+vous le rend antipathique est la raison même de sa
+supériorité. Elle doit le faire prédominer sur les
+artistes de cette tradition banale et de ces pastiches
+courants, que vous admirez, parce qu'ils sont à
+<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span>
+l'unisson de votre platitude, mais qui, dépourvus
+d'originalité et d'invention, ne sauraient vivre».</p>
+
+<p>La faculté de voir à part ne venait, chez Manet,
+ni d'un acte raisonné, ni d'un effort de volonté, ni
+du travail. Elle était le seul fait de la nature. Elle
+était le don. Elle correspondait chez lui peintre, à la
+supériorité qui chez l'écrivain crée le poète,
+l'homme à part, exceptionnellement inspiré. On
+peut apprendre le métier de la peinture et parvenir
+à peindre, on peut apprendre la versification et
+réussir à faire des vers, mais cela ne permettra à
+personne, qui n'a été spécialement doué, de se dire
+peintre ou poète, au sens élevé du mot. Manet avait
+été doué par la nature pour être peintre. Il voyait
+les choses dans un éclat de lumière, que les autres
+n'y découvraient pas, il fixait sur la toile les sensations
+qui avaient frappé son &oelig;il. En le faisant il
+agissait inconsciemment, puisque ce qu'il voyait
+lui venait de son organisation. Rien n'était donc
+plus faux que de l'accuser de s'adonner à la soi-disant
+peinture bariolée, de propos délibéré, et par
+pur désir d'attirer l'attention.</p>
+
+<p>Pour une part, l'originalité qui soulevait le
+public contre lui était donc l'effet d'une manière
+d'être organique, à laquelle il obéissait sans y pouvoir
+rien changer; mais pour l'autre, elle venait de
+l'esthétique particulière qui le guidait, et qui alors
+<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span>
+était le résultat d'une préférence. Aussi bien le choix
+lui en avait été dicté, en partie, par l'étude des
+devanciers, avec lesquels ses penchants l'avaient
+fait entrer plus spécialement en contact. Cet homme,
+accusé d'ignorance, avait étudié, comparé, copié
+dans les musées. Il avait fait des voyages pour connaître
+les maîtres étrangers. Ses affinités l'avaient
+porté vers Frans Hals parmi les Hollandais, les
+Vénitiens parmi les Italiens, Velasquez et Goya parmi
+les Espagnols. Or l'esthétique qui était sienne
+avait aussi été la leur.</p>
+
+<p>Tous ceux-là en effet avaient étudié la vie autour
+d'eux, s'étaient tenus dans le monde de leur temps,
+avaient peint les hommes de leur milieu, avec les
+costumes qu'ils portaient. Ce grossier réalisme que
+le public prétendait trouver chez Manet, pour lequel
+il l'accablait d'injures, n'était, sous une forme adaptée
+à des conditions nouvelles, que la peinture du
+monde vivant, telle que l'avaient connue les Hollandais,
+les Vénitiens et les Espagnols. Whistler a
+très bien dit, dans son <i>Ten o'clock</i>, que tous ceux-là
+avaient su reconnaître la beauté, dans les conditions
+de vie les plus diverses: «Comme Rembrandt
+quand il découvrait une grandeur pittoresque et une
+noble dignité au quartier juif d'Amsterdam, sans
+regretter que ses habitants ne fussent pas des Grecs.
+Comme Tintoret et Paul Véronèse parmi les Vénitiens,
+<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span>
+ne s'arrêtant pas à changer leurs brocarts de
+soie pour les draperies classiques d'Athènes. Comme
+Velasquez à la cour de Philippe, dont les Infantes,
+habillées de jupons inesthétiques, sont artistiquement
+de la même valeur que les marbres d'Elgin.»
+Ainsi cette accusation élevée contre Manet, de violer
+toutes les règles jusqu'à ce jour admises, ne venait
+que de la médiocrité de vision du public, que de son
+étroitesse de jugement, que de son ignorance du
+passé, que de son amour de la routine et de sa complaisance
+pour la banalité.</p>
+
+<p>Manet n'avait jamais connu cette révolte contre les
+règles et contre les maîtres qu'on lui prêtait.
+Personne n'admirait plus que lui les vrais maîtres
+modernes, Ingres, Delacroix, Courbet. Personne
+n'avait plus étudié que lui les maîtres anciens
+pour lesquels il se sentait de l'affinité. Il tenait
+d'ailleurs à proclamer lui-même, en toutes circonstances,
+le respect qu'il ressentait pour les grands
+artistes ses devanciers. Il n'était pas plus en
+dehors des réelles données de l'art que Wagner,
+qui a subi, en partie, les mêmes reproches que
+lui. Tout le monde voit aujourd'hui que Wagner
+n'a fait que développer la musique allemande,
+que loin d'être en contradiction avec le passé, il s'appuie
+en partie sur lui. Il a repris, par la liaison
+étroite du drame écrit et de la musique, le système
+<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span>
+de Glück et, pour l'orchestration et la polyphonie,
+s'est d'abord inspiré des dernières &oelig;uvres de
+Beethoven. Wagner n'a été en révolte que contre la
+banalité, la platitude et les formules triviales de son
+temps. Il en a été de même de Manet, il était en
+révolte contre le soi-disant grand art traditionnel et
+un prétendu idéal, qu'il jugeait décrépits et sans
+avenir. Il s'était personnellement mis à rechercher
+un renouveau, en s'appuyant sur l'observation du
+monde vivant. Par là il continuait l'école française
+et, à la suite des vrais maîtres qui, dans ce siècle,
+l'ont développée, lui faisait faire un pas en avant.</p>
+
+<p>On voit très bien cela maintenant, mais au
+moment, en 1867, où le public avait sous les yeux
+un ensemble d'&oelig;uvres qui lui eût déjà permis de le
+voir, ses préjugés et son ignorance l'en empêchaient,
+et il continuait et devait continuer longtemps à
+poursuivre Manet de ses railleries et de ses insultes.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span></p>
+<h2>DE 1868 A 1871</h2>
+<p class="p4"><a name="Page_90" id="Page_90"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span></p>
+
+<h3>VII</h3>
+
+<h4>DE 1868 A 1871</h4>
+
+<p class="p2">Manet, au cours des neuf années où, depuis 1859,
+il avait présenté des tableaux aux Salons ou expositions
+officielles, les avait vu repousser quatre fois et
+accepter seulement trois. Mais sa persistance à vouloir
+se montrer, sa décision, à l'occasion de l'Exposition
+universelle, de mettre sa production entière
+sous les yeux du public, le bruit énorme fait autour
+de son nom, lui avaient créé une importance assez
+grande, pour qu'il devînt à peu près impossible de le
+proscrire plus longtemps. En outre certains, tout en
+condamnant d'avance ses &oelig;uvres, exprimaient cependant
+le désir de les voir. D'autres, par pure générosité
+<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span>
+et esprit de justice, frappés de la persévérance d'un
+homme obstinément sur la brèche, eussent sûrement
+protesté contre les rigueurs du jury, si elles se
+fussent renouvelées. Toutes ces causes devaient
+donc amener, en faveur de Manet, un changement
+dans la conduite des jurys, tellement qu'après avoir
+vu ses tableaux refusés systématiquement aux Salons,
+il devait maintenant les voir, comme règle, admis,
+et les refus qui pourraient encore l'atteindre ne
+surviendraient plus que comme des exceptions.
+En 1868, il présente au Salon deux tableaux: le
+<i>Portrait d'Émile Zola</i>, et <i>Une jeune Femme</i>, qui sont
+donc reçus.</p>
+
+<p>Le <i>Portrait d'Emile Zola</i> était comme le <i>Fifre</i> de
+l'année précédente, un de ces puissants morceaux
+de peinture qui n'eussent pu manquer d'être admirés,
+par des spectateurs en état de juger sainement. Il
+souleva de nécessité cette sorte d'opposition qui
+accueillait les &oelig;uvres de son auteur, cependant les
+critiques se trouvèrent accompagnées de réserve.
+On ne put s'empêcher de remarquer la tête pleine
+de vie et de fermeté, où se révélait la force de caractère
+du modèle. La facture de diverses parties,
+d'une superbe pâte, ne pouvait non plus manquer
+de frapper certains artistes, plus ouverts que les
+autres. Ceux-là reconnaissaient que Manet possédait
+des qualités natives de peintre, mais après avoir
+<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span>
+autrefois déclaré qu'il en faisait un usage absolument
+détestable, ils commençaient à concéder que
+l'usage devenait moins mauvais. En somme le portrait
+ne souleva qu'une opposition mitigée.</p>
+
+<p>Toutefois, comme on ne faisait ces concessions
+qu'à contre-c&oelig;ur, ayant devant soi deux tableaux à
+juger, on se dédommageait sur l'autre, que l'on
+condamnait alors sans réserve. Il s'agissait d'une
+jeune femme en pied, de grandeur naturelle, vêtue
+d'un peignoir rose. Le visage laissait voir ce type
+spécial qui apparaissait sur les têtes peintes par
+Manet, comme une marque de famille, mais qui
+constituait précisément une de ces particularités
+ayant le don d'exaspérer. A côté de la femme était
+placé un perroquet sur un perchoir. Une telle fantaisie
+ne pouvait manquer non plus d'irriter, aussi
+la jeune femme fut-elle fort mal traitée par le public,
+qui la dénomma impoliment la <i>Femme au perroquet</i>.</p>
+
+<p>En 1869, Manet envoya au Salon le <i>Balcon</i> et le
+<i>Déjeuner</i>. Le <i>Balcon</i> souleva le mépris du public, à
+un tel point qu'on put croire que son auteur n'avait
+fait aucun progrès auprès de lui. Ce n'était plus
+cette colère qu'avaient vue le <i>Déjeuner sur l'herbe</i> et
+l'<i>Olympia</i>, le sujet ne la comportait pas, mais de la
+pure raillerie. On éprouvait le besoin de rire, aussi
+une gaieté bruyante régnait-elle dans l'attroupement
+<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span>
+formé en permanence devant le tableau. Il représentait
+deux jeunes femmes, l'une assise, l'autre debout,
+sur un balcon, avec un jeune homme debout par
+derrière, au second plan. Le balcon était peint en
+vert et aux pieds des femmes se trouvait un petit
+chien. Il semble étrange qu'une telle scène pût
+causer, à première vue, de l'hilarité. L'intérêt à y
+prendre résidait évidemment dans la valeur en soi
+de la peinture et dans les particularités de facture.
+Mais ce sont là des points qui échappent au public,
+à peu près en tout temps, et qui échappaient entièrement
+au public de cette époque, en présence de Manet.</p>
+
+<p>Il ne venait à l'esprit de personne non plus de se
+demander pourquoi, chaque année, on retournait
+devant ses tableaux et on les choisissait de préférence
+à tous autres pour se rencontrer. On eût pu
+se dire, avec un peu de réflexion, que cette singularité
+de composition et de facture, que cette lumière
+éclatante qui les faisaient ressortir et attiraient le
+public, étaient précisément la preuve chez l'artiste
+de ces facultés exceptionnelles, que seuls possèdent
+les vrais maîtres. Mais le public subissait l'attraction
+sans s'inquiéter d'en chercher la cause et une fois
+devant les &oelig;uvres, il se mettait d'abord à railler.
+Le balcon vert cette fois-ci lui paraissait une horreur.
+Avait-on jamais vu un balcon vert! Les deux femmes
+<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span>
+étaient, disait-on, désagréables de figure et mal
+fagotées et le chien, à leurs pieds, devenait un petit
+monstre, aussi en dehors du bon sens que le chat de
+l'<i>Olympia</i>.</p>
+
+<p>C'est que le public le prenait de haut avec Manet.
+Il le traitait en fort petit garçon. Il entendait le
+relever de ses erreurs et lui enseigner les règles de
+son art, qu'évidemment il ignorait. Pensez donc!
+avec lui on avait affaire à un homme qui méprisait
+le grand art traditionnel, considéré seul comme
+de l'art véritable. C'étaient des scènes de la vie
+de chaque jour qu'il s'acharnait à peindre. Il ne
+pouvait dès lors en imposer. Ah! en présence des
+&oelig;uvres du grand art, il en était autrement. Là le
+respect régnait. On entrait dans l'ordre des choses
+qu'on disait idéalisées. Or le public se rendait assez
+compte de son infirmité, pour savoir qu'il était, lui,
+incapable d'idéalisation. Il respectait donc de confiance
+les &oelig;uvres crues idéalisées comme supérieures.
+Puis les sujets mythologiques ou historiques, les
+costumes et les draperies prises hors des formes
+familières, le tenaient encore sur la réserve et l'empêchaient
+de se croire juge. Il passait ainsi devant
+les tableaux du soi-disant grand art traditionnel, aux
+formes soi-disant idéalisées, sans trop savoir s'il se
+plaisait ou non à les regarder, mais respectueux et
+admirant de confiance. Alors il arrivait devant les
+<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span>
+toiles de Manet et son attitude changeait. Il n'était
+plus retenu ici en rien, de manifester son opinion.
+Il ne s'agissait plus de dieux et de héros, on avait
+sous les yeux des hommes ordinaires, vêtus nomme
+le commun des mortels. Aussi le public se croyait-il
+apte à prononcer en toute sûreté et il s'en donnait
+à c&oelig;ur joie. C'étaient des femmes, et toutes les
+femmes se prenaient à regarder comment étaient
+façonnées leurs robes, qu'elles déclaraient affreuses,
+et les hommes clamaient que ces femmes n'étaient
+point jolies et désirables, puis on passait aux accessoires,
+pour les trouver ridicules, et au petit chien,
+pour le juger comique. Aller rire devant le <i>Balcon</i>
+était devenu un des plaisirs du Salon.</p>
+
+<p>Le <i>Balcon</i> attirait tellement l'attention que le
+<i>Déjeuner</i> demeurait comme négligé. Un jeune
+homme vêtu d'un veston de velours s'y trouvait
+placé sur le devant, appuyé contre une table encore
+servie, tandis qu'un homme assis et une servante
+debout se voyaient au second plan. C'était son beau-frère
+Léon Leenhoff, qui avait posé pour le jeune
+homme en veston de velours. Le tableau était peint
+dans une donnée générale de tons gris et noirs harmonieux,
+que le public eût pu être plus particulièrement
+porté à accepter. Il est même probable
+que, comme le portrait de Zola de l'année précédente,
+il eût rencontré une certaine faveur, si le
+<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span>
+soulèvement causé par le <i>Balcon</i> n'eût été tellement
+violent, qu'il s'étendait à lui.</p>
+
+<p>Cependant, maintenant que Manet, ayant comme
+forcé l'entrée des Salons, s'était pendant deux ans
+remis en vue, il devenait définitivement l'homme
+qui personnifiait le mouvement de révolte contre la
+tradition et la routine des ateliers. Il voyait donc
+venir vers lui, en admirateurs, ces artistes possédés
+eux aussi du besoin de l'originalité et à la recherche
+de voies nouvelles.</p>
+
+<p>Une des adhésions qu'il recueillit alors fut celle
+de M<sup>lle</sup> Berthe Morisot. Née à Bourges en 1841, elle
+appartenait à une famille de vieille bourgeoisie.
+Une vocation décidée l'avait portée vers la peinture.
+Son premier maître avait été Guichard, puis elle
+avait profité des conseils de Corot. Elle avait exposé
+aux Salons de 1864, 65, 66, 67 des tableaux remarqués
+de certains critiques. Tout en venant se rattacher
+à Manet, il ne faudrait point la donner comme
+devenue véritablement son élève. Manet qui avait
+en aversion la tradition des ateliers, qui était l'indépendance
+même, n'eût pu se prêter à enseigner
+régulièrement; mais par la montre de sa peinture
+aux Salons d'abord, puis pur ses conseils et sa
+sûreté de jugement, il devait, sans se transformer
+en professeur, agir sur un grand nombre d'artistes,
+en voie de se former ou déjà formés. M<sup>lle</sup> Morisot
+<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span>
+était du nombre. Elle devait subir son influence
+dans toute sa plénitude, pour arriver à peindre
+comme lui dans les tons clairs, sans l'intervention
+des ombres traditionnelles. Mais tout en se transformant
+de manière que ses &oelig;uvres doivent être
+rangées comme parenté, tout à côté de celles de
+l'initiateur, elle a toujours su garder son originalité.
+C'était une femme distinguée, d'un grand
+charme et d'une exquise sensibilité. Ses qualités
+féminines se retrouvent dans sa peinture, qui est
+raffinée et cependant sans ce maniérisme et cette
+sécheresse qu'on peut reprocher généralement aux
+artistes de son sexe. Elle allait se placer au premier
+rang dans l'école née sous l'influence de Manet, qui
+devait prendre le nom d'Impressionniste.</p>
+
+<p>Une grande intimité s'établit entre la famille de
+la jeune femme et celle du peintre, et quelques
+années après, elle épousa son frère cadet Eugène.
+Tout en lui donnant des conseils, Manet toujours à
+la recherche de modèles variés et caractéristiques
+s'était emparé d'elle pour la placer dans ses tableaux.
+Elle lui avait donné ainsi la femme assise dans le
+<i>Balcon</i>, qui excitait précisément au Salon de 1869
+une telle raillerie. Il peignit encore d'elle en 1870
+un grand portrait en pied, exposé au Salon de 1873
+sous le titre le <i>Repos</i> et en outre plusieurs portraits,
+à diverses époques, en buste ou en tête.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span>
+Un des tout premiers à se rallier à l'art de Manet
+et à comprendre la valeur de son système de peindre
+en tons clairs juxtaposés avait été Camille Pissarro.
+Né en 1830, il avait présenté aux Salons des tableaux
+dès 1859 et avait été reçu cette année-là. Depuis il
+s'était vu plusieurs fois repoussé, en particulier au
+Salon de 1863, et s'était alors trouvé le compagnon
+de Manet au Salon des refusés. Il prenait tout de
+suite la défense du <i>Déjeuner sur l'herbe</i> et de
+l'<i>Olympia</i>, parmi les jeunes artistes et les hommes
+de sa connaissance s'intéressant aux choses d'art.
+A l'écart des voies battues, il ne pouvait manquer
+d'accueillir avec joie la manifestation de formules
+nouvelles. Il fit personnellement la connaissance de
+Manet en 1866 et entra alors avec lui en relations
+amicales suivies. Il se sentait surtout porté vers la
+peinture de paysage; il devait s'y faire une place de
+maître par la sincérité de l'observation, le sentiment
+de la nature agreste et le charme rustique, que
+laisseraient voir ses &oelig;uvres.</p>
+
+<p>En 1862 quatre jeunes gens, Claude Monet, Renoir,
+Bazille, Sisley, se rencontraient dans l'atelier de
+Gleyre et s'y liaient d'amitié. Ils devaient après
+cela subir les mêmes influences, se faire une même
+esthétique et se développer concurremment. Au
+moment où ils cherchaient encore leur voie, Manet
+était en pleine production; aussi sa manière de
+<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span>
+peindre en clair devait-elle avoir sur eux une
+influence décisive.</p>
+
+<div class="figcenter"><img src="images/illus_100.jpg" width="300" height="404"
+alt="TÊTE D'ÉTUDE" title="" /></div>
+<p class="center"><span class="smcap"><b>TÊTE D'ÉTUDE</b></span></p>
+
+<p>Claude Monet en particulier, étant allé voir l'exposition
+faite chez Martinet en 1863 d'un ensemble
+d'&oelig;uvres de Manet, en avait reçu une véritable commotion.
+Il avait tout de suite reconnu que là étaient
+ses affinités. Il s'était donc mis à peindre en tons
+clairs et, comme il était porté vers la peinture de
+paysage, il s'était mis, en même temps, à peindre
+en plein air. L'adoption des tons clairs et de la pratique
+du plein air étaient alors des particularités
+assez neuves, pour ne pouvoir manquer d'attirer
+l'attention. Aussi lorsque Claude Monet apparut
+pour la première fois au Salon, en 1865, avec deux
+marines, fut-il remarqué. C'était l'année même où
+Manet faisait un si grand bruit avec son <i>Olympia</i>. Il
+avait complètement ignoré l'existence de Monet,
+plus jeune que lui de huit ans et resté jusqu'alors
+inconnu. Il découvrit au Salon les deux marines; les
+voyant signées d'un nom si semblable au sien, il
+crut à une sorte de plagiat et s'éleva d'abord contre
+leur auteur, en demandant avec humeur, autour de
+lui: «Quel est ce Monet qui a l'air de prendre mon
+nom et qui vient ainsi profiter du bruit que je
+fais?» Monet, au su de ces interrogations, prit grand
+soin d'accoler, en toutes circonstances, son prénom
+de Claude à son nom patronymique, pour se bien
+<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span>
+distinguer et empêcher toute confusion avec le
+quasi-homonyme.</p>
+
+<p>Les deux hommes restèrent après cela près d'un
+an sans se rapprocher, lorsqu'en 1866 Monet, conduit
+par Zacharie Astruc, alla voir Manet dans son
+atelier et, à partir de ce moment, les relations les
+plus amicales s'établirent entre eux. A cette époque,
+Renoir, Bazille et Sisley entraient également en
+rapports avec Manet et ainsi le groupe des quatre
+amis, d'abord formé dans l'atelier de Gleyre, se
+trouva tout entier uni à lui.</p>
+
+<p>Pissarro, Claude Monet, Renoir, Berthe Morisot,
+Cézanne, Sisley, étaient des peintres qui devaient
+partir du point de départ de la peinture claire, dont
+ils auraient reçu l'exemple de Manet, pour aller en
+avant dans une voie qui devait les conduire à ce que
+l'on appellerait l'Impressionnisme, mais Manet, sans
+les influencer d'une manière aussi directe, par son
+initiative de peindre les scènes du monde vivant,
+devait cependant agir sur certains autres artistes
+qui, le voyant entrer dans des voies nouvelles,
+allaient sentir qu'il leur conviendrait à eux aussi de
+s'y engager. Tel était Degas, de deux ans environ
+plus jeune que lui, doué d'une puissante originalité
+et d'une manière d'être très tranchée. Si Manet
+devait être surtout peintre, Degas devait être surtout
+dessinateur. Il avait été élève de Lamothe et de
+<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span>
+l'École des Beaux-Arts. Sous l'influence du premier
+enseignement, il semblait devoir se tenir à la rigide
+tradition classique. Parmi ses productions de jeunesse,
+se trouvent des dessins exécutés selon les
+procédés d'Ingres. Il avait aussi, de bonne heure,
+fait une copie de l'<i>Enlèvement des Sabines</i> du Poussin
+qui, par sa fidélité et sa précision, avait révélé ses
+dons naturels de dessinateur. Puis, commençant à
+produire des &oelig;uvres personnelles, il avait peint un
+tableau d'histoire, où Sémiramis avait formé le
+sujet. Tout paraissait donc indiquer qu'il se consacrerait
+aux sujets classiques, à la peinture d'histoire.
+Mais il avait l'esprit trop ouvert pour ne
+pas reconnaître que la tradition classique était
+épuisée. Il voyait en même temps apparaître, avec
+l'art de Manet, une esthétique nouvelle, appropriée
+aux besoins nouveaux. Aussi, délaissant la voie de
+la tradition où il était d'abord entré, s'engageait-il
+lui aussi, sans esprit de retour, dans celle de l'observation
+du monde vivant.</p>
+
+<p>Une grande amitié s'était établie entre Manet
+et Fantin-Latour, quoiqu'ils différassent profondément.
+Manet se montrait surtout vif dans ses
+allures, homme d'impulsion et de saillie, Fantin-Latour
+demeurait au contraire replié sur lui-même,
+porté à la rêverie et à la mélancolie. Les deux
+hommes s'étaient probablement sentis attirés l'un
+<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span>
+vers l'autre, par le contraste même qui existait entre
+eux. Leur liaison datait de 1857. Elle s'était nouée
+au Louvre où Fantin travaillait assidûment, persuadé
+que les meilleures leçons étaient à trouver
+auprès des vieux maîtres. Ils s'étaient d'abord rencontrés
+copiant les mêmes tableaux des Vénitiens,
+vers lesquels une commune admiration les avait
+portés. L'amitié ainsi commencée s'était resserrée à
+l'occasion du Salon de 1861, où ils avaient été reçus
+ensemble, et à l'occasion de celui de 1863, où ils
+avaient été tous les deux refusés. Fantin-Latour
+devait garder son originalité en face de Manet. Il
+peignait dans des tons gris qui lui étaient propres.
+Il avait exécuté, sous le titre d'<i>Hommage à Delacroix</i>,
+une composition mise au Salon de 1864,
+où un certain nombre de jeunes artistes étaient assemblés
+autour d'un portrait de Delacroix, et il y
+avait fait figurer Manet au premier plan. Il peignait
+aussi un portrait de son ami, exposé au Salon de
+1867.</p>
+
+<p>C'était un groupement qui se formait d'hommes
+pénétrés du besoin d'émancipation et unis par un
+même désir de trouver des voies nouvelles. Manet,
+par la renommée qu'on lui avait faite de révolté,
+devenait celui vers lequel les autres convergeaient.
+Il servait à les rallier et à les tenir ensemble. Le
+café Guerbois, aux Batignolles, à l'entrée de l'avenue
+<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span>
+de Clichy, devint le lieu choisi pour se réunir.
+Manet, qui habitait dans le voisinage, y venait fréquemment
+le soir. Le vendredi était le jour spécial,
+où l'on se rencontrait plus volontiers. A côté des
+peintres se voyaient des graveurs, Desboutins,
+Belot, un sculpteur poète Zacharie Astruc. Aux artistes
+se joignaient des hommes de lettres; Duranty,
+romancier et critique de l'école dite alors réaliste, y
+était fort assidu; on y trouvait aussi Zola, Cladel,
+Philippe Burty, Vignaux, Babou. D'autres, en assez
+grand nombre, y apparaissaient visiteurs irréguliers,
+plus ou moins liés d'amitié ou d'opinion avec
+les assidus du lieu.</p>
+
+<p>Ces hommes se trouvaient là groupés, sur la hauteur
+de la place Clichy, comme sur une sorte de
+mont Aventin. La grande ville au-dessous d'eux
+leur était hostile, elle semblait vouloir à jamais
+leur rester fermée. Mais ils possédaient la force de
+la jeunesse, ils avaient foi en l'avenir, ils se sentaient
+au-dessus du mépris et des railleries. L'isolement
+ne les effrayait point. Manet avait l'habitude
+de dire: «Il faut être mille ou seul.» Ils portaient
+véritablement en eux des éléments de renouveau et
+des germes de vie, et ils devaient à la longue
+réaliser leur rêve de conquérir la grande ville, qui
+maintenant les repoussait.</p>
+
+<p>En 1870, Manet exposa au Salon deux tableaux, la
+<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span>
+<i>Leçon de Musique</i> et le <i>Portrait de Mlle E. V.</i> (Eva
+Gonzalès).</p>
+
+<p>La <i>Leçon de Musique</i> présentait un sujet très
+simple, une scène à deux personnages de grandeur
+naturelle. Le maître qui donne la leçon, un jeune
+homme, est assis sur un divan. Il pince de la guitare
+pour accompagner l'élève, une jeune femme, placée
+près de lui, suivant du doigt, sur un cahier de
+musique, l'air qu'elle chante. Manet, selon son habitude
+de renouveler constamment ses modèles et de
+les choisir à physionomie tranchée, avait fait poser
+Zacharie Astruc pour le maître de musique. Il avait
+déjà peint un portrait de lui en 1863. Zacharie
+Astruc alors mêlé, en la double qualité de sculpteur
+et de poète, aux luttes du groupe rassemblé autour
+de Manet, possédait une tête caractéristique de Méridional
+et était un modèle toujours prêt. Manet,
+l'introduisait donc dans sa <i>Leçon de Musique</i>. Ce
+jeune homme et cette jeune femme assis simplement
+l'un près de l'autre ne pouvaient donner lieu à de
+bien vifs commentaires. Aussi le tableau ne souleva-t-il
+point la tempête et les railleries, comme le
+<i>Balcon</i> du Salon précédent; d'ailleurs il ne plut à
+personne et ne reçut qu'un accueil froidement
+méprisant.</p>
+
+<p>Entre les deux tableaux exposés annuellement
+par Manet, il y en avait toujours un qui attirait
+<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span>
+plus spécialement les regards, devant lequel la
+foule se tenait plus compacte, et cette année-ci ce
+fut le <i>Portrait de M<sup>lle</sup> E. V.</i> (Eva Gonzalès). Manet
+a peint en M<sup>lle</sup> Gonzalès la seule élève qu'il ait
+réellement eue et qu'il ait à peu près entièrement
+formée. Je dis à peu près, parce que la jeune fille,
+avant de se mettre sous sa direction, avait déjà
+reçu certaines leçons du peintre Chaplin. C'était
+une personne d'une beauté éclatante, à la Marie-Thérèse,
+fille d'Emmanuel Gonzalès, romancier et
+secrétaire de la Société des gens de lettres. Elle
+devait épouser le graveur Guérard et mourir toute
+jeune de suites de couches. Elle était parvenue assez
+rapidement, sous la direction de Manet, à peindre
+d'une manière vigoureuse, mais elle n'a pu produire
+que quelques &oelig;uvres avant de mourir.</p>
+
+<p>Eva Gonzalès avait été représentée par Manet de
+grandeur naturelle, assise devant un chevalet, peignant
+un bouquet de fleurs, vêtue d'une robe
+blanche: le fond était en gris clair et par terre
+s'étendait un tapis bleu azur. Le tableau se trouvait
+donc exécuté en pleine clarté, les couleurs diverses
+s'y trouvaient juxtaposées, comme toujours, sans
+transition et sans atténuation de demi-tons. Aussi
+cet arrangement offusquait-il; les visiteurs le
+déclaraient brutal et criard. Il fallait vraiment que
+le public, habitué depuis de longues années aux
+<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span>
+ombres opaques, que les peintres étendaient sur
+leurs toiles, se fût fait des yeux d'oiseau de nuit,
+pour que ce portrait d'Eva Gonzalès lui déplût.
+Si véritablement le tableau était peint tout en clair,
+il n'offrait cependant rien de heurté et de violent;
+l'ensemble était d'une grande tenue. On me permettra
+de reproduire le jugement qu'il me suggérait
+dans le moment, que publiait l'<i>Électeur libre</i> du
+9 juin 1870: «Nous déclarons, en face de ce portrait,
+qu'il nous est absolument impossible de
+comprendre ce qui peut exciter ce parti pris de
+dénigrement de tout ou partie du public. Le ton de
+l'ensemble n'est nullement cru ou criard; tout au
+contraire la robe blanche de la jeune fille, d'un ton
+éteint, se marie harmonieusement avec le tapis d'un
+bleu azuré et avec le fond gris du tableau; la pose
+est naturelle, le corps plein de mouvement et quant
+aux traits du visage, si on leur retrouve le type
+d'une saveur si particulière qui est celui de M. Manet,
+ce type est au moins cette fois-ci plein de vie
+et ne manque pas d'élégance.»</p>
+
+<p>Ces réflexions, maintenant que le tableau revu
+n'excite plus de désapprobation, peuvent sembler
+banales, mais lorsqu'elles parurent, dans un journal
+grave, elles firent l'effet de paradoxes. C'est du
+reste avec une peine extrême que je les avais fait
+accepter et je raconterai comment j'y étais parvenu,
+<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span>
+ce qui me donnera l'occasion de faire connaître la
+conduite que la presse tenait alors à l'égard de
+Manet. Tous les ans, lorsque le Salon s'ouvrait, les
+journaux illustrés et les feuilles de la caricature,
+avant d'avoir rien examiné, se livraient à un débordement
+de charges et de dessins grotesques, aussi
+offensants que possible. Manet était traité comme le
+dernier des rapins, produisant des &oelig;uvres simplement
+bouffonnes. Les grands journaux se taisaient,
+passaient son exposition sous silence ou, s'ils en
+parlaient, c'était pour montrer leur supériorité,
+pour faire la leçon au peintre et lui enseigner les
+règles de son art, qu'évidemment il ignorait. On
+voulait bien quelquefois lui reconnaître des dons
+naturels, mais pour déclarer aussitôt qu'il en faisait
+le plus mauvais usage. Telle était l'attitude des
+grands journaux, qui se respectaient encore assez
+pour ne pas trop s'abandonner aux injures. Mais
+dans les autres d'ordre secondaire, où la critique du
+Salon était confiée à des écrivains de rencontre ou
+aux premiers venus, on se livrait aux attaques les
+plus grossières. Le pire des malfaiteurs eût pu à
+peine exciter une poursuite aussi féroce, répétée
+d'année en année.</p>
+
+<p>Parmi les amis de Manet, cette conduite de la
+presse causait une colère sans mélange. Le public,
+on n'en parlait pas, on ressentait pour sa stupidité
+<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span>
+un tel mépris. Mais ces journalistes, qui faisaient la
+leçon aux autres, qui se targuaient auprès de leurs
+lecteurs de lumières spéciales et qui, incapables de
+compréhension, n'étayaient leurs critiques que sur
+des insultes! Ceux-là étaient de purs criminels.
+Cependant, que faire! Depuis la réprobation que
+Zola avait soulevée par ses articles, la presse entière
+demeurait fermée. Les directeurs de journaux faisaient
+bonne garde et tous les projets nourris autour
+de Manet pour s'insinuer dans certaines feuilles
+restaient vains.</p>
+
+<p>J'étais alors lié d'amitié avec les frères Picard.
+Ernest Picard, le député, avait fondé avec un groupe
+de parlementaires un journal, l'<i>Électeur libre</i>, dont
+son frère Arthur était devenu rédacteur en chef.
+J'allai trouver ce dernier et je convins avec
+lui de faire, pour son journal, le compte rendu
+du Salon de 1870. Ma collaboration serait gratuite,
+ce qui m'assurerait la liberté entière de mes jugements.
+Il ne se doutait point que mon intention fût
+de défendre Manet. Deux articles avaient paru, dont
+il s'était montré satisfait, mais avant que je n'eusse
+écrit le troisième, quelqu'un était allé lui dire qu'il
+pouvait s'attendre à ce qu'étant l'ami de Manet,
+j'entreprisse son éloge. Un matin, je vois entrer chez
+moi Arthur Picard tout effaré, qui me demande si
+j'avais réellement l'intention, comme on le croyait,
+<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span>
+de louer Manet, dans un journal aussi respectable
+que le sien, s'adressant à des lecteurs aussi choisis,
+etc, etc. Je lui répondis qu'en effet je me proposais
+d'écrire un article spécial sur Manet, où,
+selon la convention qui m'assurait la liberté de
+mes jugements, je dirais de ses &oelig;uvres le bien que
+j'en pensais. Mon visiteur abasourdi me déclara
+alors, que quand nous avions conclu notre arrangement,
+il n'avait été question de rien de semblable,
+que Manet et sa peinture étaient des choses à part
+et qu'il n'avait jamais pu venir à son esprit que,
+dans un journal tel que le sien, qui que ce soit
+chercherait à en faire l'éloge. Il se refuserait donc à
+publier un article qui soulèverait l'indignation de
+ses lecteurs. Après altercation, aucun de nous ne
+voulant céder, je lui dis que je renonçais à continuer
+la critique du Salon et qu'il eût à en charger qui
+bon lui semblerait. Quand il vit que le Salon commencé
+allait rester interrompu, après deux articles
+qui annonçaient une suite, il fut obligé de se
+radoucir. Bref, nous transigeâmes. Il accepterait
+l'éloge, à condition qu'il fût tellement atténué et
+enveloppé de circonlocutions que les lecteurs n'en
+fussent pas trop offensés. J'écrivis mon article sur
+ces données et il l'inséra dans son journal.</p>
+
+<p>Le Salon de 1870 contenait un tableau important
+que Fantin-Latour exposait sous le titre d'<i>Un atelier
+<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span>
+aux Batignolles</i>. C'était un de ces arrangements,
+tels qu'il en avait déjà peints, comme son <i>Hommage
+à Delacroix</i>, où se trouvaient réunis des hommes
+pénétrés de goûts communs. L'<i>Atelier aux Batignolles</i>
+représentait donc Manet assis devant un
+chevalet, en train de peindre et, groupés autour de
+lui, les artistes et écrivains qui avaient subi son
+influence ou étaient devenus ses défenseurs. On y
+voyait figurer Emile Zola, Claude Monet, Renoir,
+Bazille, Zacharie Astruc, Maître et Scholderer. Le
+tableau attira particulièrement l'attention. Il était
+peint dans une note générale grise et dans cette
+donnée réaliste, qui se produisant alors comme des
+choses neuves, eussent suffi à le faire remarquer.
+En outre, il venait offrir au public l'image de ces
+hommes révoltés qui l'intriguaient et il éprouvait du
+plaisir à pouvoir enfin les connaître. On avait appris
+vaguement, par les révélations de la presse, que
+dans un certain café des Batignolles, un groupe
+d'hommes se réunissait autour de Manet. Or, pour
+le public, il ne pouvait se dire et se préparer dans
+de telles réunions que des choses bizarres. Les
+Batignolles avaient d'ailleurs paru aux Parisiens,
+de la ville en bas, un lieu fort bien adapté
+à pareille société, car habiter ou fréquenter ce
+quartier entraînait presque une idée de ridicule et
+donnait matière aux plaisanteries. Le tableau de
+<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span>
+Fantin venant représenter Manet et son groupe dans
+un atelier aux Batignolles offrait au public et aux
+journalistes le qualificatif qu'ils attendaient en
+quelque sorte et qui répondait tout juste à leurs
+idées. Aussi Manet et ses amis furent-ils désignés
+généralement à ce moment et pendant quelques
+années après, comme formant l'école des Batignolles.</p>
+
+<p>Il n'y a jamais eu d'école des Batignolles. Cette
+désignation ne s'est produite et ne s'est appliquée
+qu'à faux. Au moment où elle naissait et trouvait
+cours, Manet et ses amis ne formaient pas encore
+d'école. Manet était en train de produire, selon la
+pente de sa nature. Autour de lui s'étaient réunis
+des jeunes gens, qui subissaient son influence et
+s'appropriaient sa manière de peindre en clair et
+par tons tranchés, mais sans pour cela devenir ses
+élèves. Ces débutants en étaient eux-mêmes alors à la
+période des essais et ce n'est que plus tard, que développés
+d'après des tendances communes, ils se distingueraient
+assez pour qu'on eût besoin de leur
+trouver un nom spécial et alors on les appellerait les
+Impressionnistes. Mais en attendant Manet et eux
+n'étaient reliés par aucun lien de maître et d'élèves;
+ce qui les avait mis et les tenait ensemble était un
+commun besoin d'indépendance et de nouveauté.</p>
+
+<p>Il ne faudrait pas croire non plus, en regardant le
+<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span>
+tableau de Fantin, que les amis de Manet eussent
+l'habitude de s'assembler dans son atelier tels qu'ils
+y sont représentés. C'était par une licence d'artiste,
+pour parvenir à les montrer tous ensemble, que
+Fantin avait conçu son groupement, qui n'a jamais
+existé que sur la toile. Manet avait bien son atelier
+aux Batignolles, mais ce n'était point un lieu de
+rencontre. Il était situé dans une maison assez
+pauvre de la rue Guyot, une rue écartée, derrière le
+parc Monceau. La maison, qui n'existe plus, était
+entourée de chantiers, de dépôts de toute sorte,
+avec des cours et de grands espaces vides. Ce quartier,
+alors peu habité, a été depuis entièrement
+transformé.</p>
+
+<p>L'atelier consistait en une grande pièce, presque
+délabrée. On n'y voyait que les tableaux produits,
+disposés en piles contre la muraille, avec ou sans
+cadres. Comme Manet n'avait encore vendu qu'une
+ou deux toiles, son &oelig;uvre se trouvait là tout
+entière accumulée. Il demeurait fort à l'écart.
+Il ne recevait la visite que des amis intimes.
+Il se trouvait donc dans les meilleures conditions
+pour travailler, aussi a-t-il à ce moment
+beaucoup produit. Outre les tableaux exposés aux
+Salons, il a encore peint les deux toiles des <i>Philosophes</i>,
+des hommes en pied, enveloppés de manteaux
+et d'une figure assez résignée pour avoir
+<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span>
+suggéré le titre. Dans la même donnée, il peignit
+encore le <i>Mendiant</i>, un véritable chiffonnier, qu'il
+avait rencontré et fait venir à son atelier. Il a tiré
+de ce sujet si pauvre en lui-même une de ces harmonies
+qui lui étaient propres, en argentant le gris
+de la blouse et le bleu du pantalon. Il y peignit aussi
+la <i>Joueuse de guitare</i>, une jeune femme vêtue de
+rose et de blanc, qui pince de la guitare et dont la
+physionomie est d'une saveur particulière. Les
+<i>Bulles de savon</i>, un morceau d'une touche sobre et
+puissante; un jeune garçon la tête relevée, un vase
+d'eau de savon à la main, souffle des bulles dans
+l'air.</p>
+
+<p>En 1867 et 1868, il peignit l'<i>Exécution de Maximilien</i>
+qui, avec les généraux Méjia et Miramon,
+avait été fusillé à Queretaro, au Mexique, le
+19 juin 1867. Cette composition de grande dimension
+tient une place importante dans son &oelig;uvre.
+Elle est unique en son genre. Elle est la seule qui
+donne une scène peinte sans avoir été vue. Elle
+constitue presque une création de cet ordre, auquel
+Manet avait voué une si grande aversion dans
+l'atelier de Couture, la peinture d'histoire. L'arrangement
+l'occupa pendant des mois. Il s'enquit
+d'abord des circonstances et des détails du drame.
+C'est ainsi que, selon ce qui a réellement eu lieu,
+les trois fusillés sont placés à une distance exceptionnellement
+<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span>
+rapprochée du peloton d'exécution.
+Lorsqu'il se crut sûr de son effet, il se mit à peindre
+le tableau, en faisant poser une escouade de soldats,
+qu'on lui prêta d'une caserne, pour représenter le
+peloton d'exécution. Il fit aussi poser deux de ses
+amis, en transformant cependant leurs visages, pour
+figurer les généraux Méjia et Miramon. La tête de
+Maximilien seule a été peinte d'une manière conventionnelle,
+d'après une photographie. Une première
+composition et même une seconde ne lui ayant
+pas paru conformes aux renseignements précis qu'il
+avait fini par recueillir, il repeignit l'&oelig;uvre une
+troisième fois, sous une forme arrêtée et définitive.</p>
+
+<p>Dans ce même atelier de la rue Guyot, il peignit
+encore mon portrait, en 1868. J'eus ainsi l'occasion
+de saisir sur le fait les propensions et les habitudes
+qui le guidaient dans son travail. Le petit portrait
+devait représenter l'original debout, la main gauche
+placée dans la poche du gilet, la droite appuyée
+sur une canne. Le costume est un «complet» gris,
+se détachant sur fond gris. Le tableau était donc
+tout entier dans les gris. Mais lorsqu'il eut été
+peint, que je le considérais comme terminé d'une
+manière heureuse, je vis cependant que Manet n'en
+n'était pas satisfait. Il cherchait à y ajouter quelque
+chose. Un jour que je revins, il me fit remettre
+dans la pose où il m'avait d'abord tenu, et plaça
+<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span>
+près de moi un tabouret, qu'il se mit à peindre,
+avec son dessus d'étoffe couleur grenat. Puis il eut
+l'idée de prendre un volume broché, qu'il jeta sous
+le tabouret et peignit de sa couleur vert clair. Il
+plaça encore, par-dessus le tabouret, un plateau de
+laque avec une carafe, un verre et un couteau.
+Tous ces objets constituèrent une addition de nature
+morte, de tons variés, dans un angle du tableau,
+qui n'avait aucunement été prévue et que je n'avais
+pu soupçonner. Mais après il ajouta un objet encore
+plus inattendu, un citron sur le verre du petit
+plateau.</p>
+
+<p>Je l'avais regardé faire ces additions successives
+assez étonné, lorsque me demandant quelle en pouvait
+être la cause, je compris que j'avais en exercice,
+devant moi, sa manière instinctive et comme
+organique de voir et de sentir. Évidemment, le
+tableau tout entier gris et monochrome ne lui plaisait
+pas. Il lui manquait les couleurs, qui pussent
+contenter son &oelig;il, et ne les ayant pas mises d'abord,
+il les avait ajoutées ensuite sous la forme de nature
+morte. Ainsi cette pratique des tons clairs juxtaposés,
+des «taches» lumineuses qu'on lui reprochait
+comme un «bariolage», qu'on l'accusait d'avoir
+adoptée délibérément pour se distinguer quand
+même de tous les autres, était, dans les profondeurs
+de l'être, l'instinct le plus franc, la manière la plus
+<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span>
+naturelle de sentir. Mon portrait n'avait été fait que
+pour lui et pour moi, je n'avais aucune idée de
+l'exposer et, en le peignant tel qu'il l'avait successivement
+complété, je puis certifier qu'il n'avait
+pensé qu'à se satisfaire lui-même, sans aucun souci
+de ce qu'on pourrait en dire.</p>
+
+<p>En examinant depuis ses tableaux, à la lueur que
+le complément apporté à mon portrait m'avait
+donnée, j'ai retrouvé partout cette même pratique
+d'addition de parties claires, où il surélève, pour
+ainsi dire, la note du coloris, à l'aide de quelques
+tons tranchés et à part des autres. C'est ainsi que
+dans le <i>Déjeuner sur l'herbe</i>, se trouvent répandus
+sur le sol les accessoires multicolores. C'est ainsi
+que dans l'<i>Olympia</i>, il a mis le gros bouquet de
+fleurs variées et le chat noir contre les blancs du
+lit. C'est ainsi que dans son tableau l'<i>Artiste</i>, conçu
+précisément dans une note générale grise, comme
+mon petit portrait, il a peint, par derrière le personnage
+debout, un chien dons les tons clairs et en
+lumière. Par là s'explique son goût pour les natures
+mortes, qu'il place, comme accessoires ou comme
+fond, dans des &oelig;uvres où il semble que d'autres
+n'eussent point pensé à les mettre: dans le <i>Portrait
+d'Émile Zola</i>, dans le <i>Déjeuner</i>, dans le <i>Bar aux
+Folies-Bergère</i>. Elles lui offraient le moyen d'introduire
+ces juxtapositions de couleurs vives, qui étaient
+<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span>
+la joie de son &oelig;il. De même dans le <i>Balcon</i>, le
+balcon vert au premier plan, et, dans l'<i>Argenteuil</i>,
+le bleu éclatant du fond, lui fournissent l'occasion
+qu'il recherche, d'avoir une note surélevée de couleur,
+venant se superposer à la gamme déjà claire de
+l'ensemble.</p>
+
+<p>On comprend dès lors l'opposition que ses &oelig;uvres
+devaient rencontrer. Elles révélaient une pratique
+diamétralement opposée à celle que les autres suivaient,
+enseignée et recommandée dans les ateliers.
+Les autres atténuaient l'éclat du coloris, fondaient
+les tons, enveloppaient les contours d'ombre. Lui
+supprimait les ombres, mettait tout en clair, juxtaposait
+les tons tranchés et, par-dessus l'ensemble,
+plaçait encore quelque note accentuée de couleur.
+L'habitude de Manet, en exécutant une &oelig;uvre, était
+donc d'aller, dans une voie ascensionnelle, vers le
+coloris de plus en plus éclatant et les tons de plus en
+plus clairs. Mais il y avait si bien là le jeu d'une
+propension naturelle, que ce qu'il faisait dans les cas
+particuliers, il l'a fait, d'ensemble, à travers le
+temps. L'effort qui apparaît dans chaque tableau
+pour y mettre plus de clarté s'est retrouvé dans le
+développement graduel de l'&oelig;uvre. On y reconnaît
+la volonté constante d'obtenir un surcroît de clarté;
+ce qu'il a en effet réalisé, puisque des débuts à la
+fin, ses productions rangées chronologiquement
+<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span>
+laissent voir une marche ininterrompue vers un
+éclat de plus en plus grand et une lumière de plus
+en plus vive.</p>
+
+<p>S'il avait rejeté la manière traditionnelle de distribuer
+l'ombre et la lumière, pour suivre un système
+de coloris propre, il agissait avec la même indépendance
+en procédant à la facture du tableau. Il se
+comportait alors avec une telle hardiesse, qu'on
+peut dire qu'il entrait dans son travail une grande
+part d'impulsion et qu'il ne connaissait point le
+métier fixe. Les peintres, en général, ont leur chemin
+tracé. Les sujets qu'ils abordent sont strictement
+définis. Ils en écartent ce qui sort des limites marquées.
+Ils peignent dans leurs ateliers, où l'arrangement
+des lumières leur est connu. Ils savent quelle
+pose ils donneront à leurs modèles ou, s'ils se permettent
+un arrangement nouveau, ils en scrutent
+d'abord les parties par des dessins ou des études, de
+manière à s'assurer que les difficultés ne seront pas
+trop grandes ou, s'ils en découvrent de telles, de
+manière à les éliminer. Ainsi précautionnés, ils se
+mettent à l'&oelig;uvre et, comme ils ont d'ailleurs pour
+la plupart un métier convenable et une pratique
+transmise, ils exécutent sans difficulté et font l'admiration
+de ceux qui les regardent peindre, à coup
+sûr et avec une réussite certaine.</p>
+
+<p>Manet lui, n'avait pas de cercle circonscrit, il
+<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span>
+peignait indifféremment tout ce que les yeux peuvent
+voir: les êtres humains sous tous les aspects,
+dans les arrangements les plus divers, le paysage,
+les marines, les natures mortes, les fleurs, les animaux,
+en plein air ou dans l'atelier. Variant sans
+cesse, il ne se tenait point à un sujet une fois réussi
+pour le répéter. L'innovation, la recherche perpétuelle
+formaient le fond de son esthétique. Son
+moyen principal était la peinture à l'huile, mais il
+usait aussi de l'aquarelle, du crayon, de la plume,
+du pastel et, comme graveur, de l'eau-forte et de la
+lithographie.</p>
+
+<p>Avec ce système de tout peindre, d'employer les
+procédés les plus divers, de ne point répéter une
+&oelig;uvre une fois faite, il ne connaissait pas, lui, les
+facilités du chemin battu. Il ne pouvait arriver à
+l'exécution semblable et se maintenir dans la régulière
+tenue. Pour donner une idée de sa manière
+hardie opposée à celles des autres, il faut le comparer
+à ce cavalier qui, dans la chasse à courre, se
+jette à travers champs, aborde, pour les sauter, tous
+les obstacles, haies, murs, rivières et précipices,
+pendant que les autres se limitent prudemment à
+sauter les moindres et, ensuite, passent par les barrières
+ouvertes et finissent sur la grand'route. Évidemment
+le premier cavalier, en arrivant au but,
+pourra avoir son chapeau bosselé, ses habits foulés,
+<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span>
+il se sera éclaboussé au saut des rivières, peut-être
+même aura-t-il vidé un instant les étriers, pendant
+que les autres demeureront corrects, sans avoir subi
+de déconvenue. Mais c'est celui qui s'est lancé à travers
+champs qui est le grand cavalier, et c'était
+Manet qui, avec son système d'aborder n'importe
+où, n'importe comment, n'importe quel sujet, était,
+parmi les autres, le véritable, le grand artiste.</p>
+
+<p>C'est ce que ne savaient point reconnaître le
+public et la plupart des critiques qui, gardant leur
+admiration pour les peintres sages de la tradition,
+ne voyaient en Manet qu'un artiste sans méthode et
+déréglé. Un des critiques célèbres du temps, Albert
+Wolff, le chroniqueur du <i>Figaro</i>, entretenait, en
+particulier, de telles pensées et il lui arriva, à
+quelques années du moment où nous sommes, un
+accident qui peut servir à montrer avec quelle
+légèreté et quelle incompétence les journalistes formaient
+leurs jugements.</p>
+
+<p>Wolff passait son temps, comme tant d'autres, à
+recommander à l'admiration publique de ces médiocres,
+qui n'ont rien laissé et dont le nom est
+déjà oublié, et alors que, par fortune, il rencontrait
+en Manet l'homme si rare qui crée et qui invente,
+il n'avait pour lui que du dédain. Ayant cependant
+fait sa connaissance, il était allé le voir dans son
+atelier. Manet lui avait proposé de peindre son portrait.
+<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span>
+Il avait accepté. Manet l'avait alors fait asseoir
+comme à la renverse, dans un fauteuil recourbé, à
+balançoire. La pose offrait des difficultés d'exécution
+à prévoir, entraînant à des longueurs qui eussent
+peut-être porté d'autres à l'écarter. Mais Manet
+n'éprouvait jamais de tels soucis. Après avoir conçu
+un arrangement quel qu'il fût, il se mettait à
+l'&oelig;uvre. Il avait donc commencé à peindre Wolff et,
+selon sa manière hardie d'attaquer le morceau, il
+avait jeté par places sur la toile les plaques et les
+taches de couleur, pour revenir de nouveau sur
+chaque partie et, par additions successives, mener
+l'ensemble au point d'achèvement qu'il jugerait
+convenable. Mais Wolff n'avait probablement jamais
+vu peindre de la sorte et comme à la troisième ou
+quatrième séance le portrait, loin d'être achevé,
+conservait de ces parties tout juste indiquées, il
+exprima à ses amis, par la ville, son étonnement que
+Manet, qu'il avait cru devoir produire ses &oelig;uvres
+avec facilité, de premier jet, fût, au contraire, un
+homme qui tâtonnait et auquel l'achèvement d'un
+tableau demandait beaucoup de temps. Ce n'était
+donc, comme il l'avait toujours pensé, qu'un artiste
+fort incomplet, ignorant, à vrai dire, son métier.</p>
+
+<p>Manet auquel ces propos furent rapportés en fut
+très mécontent. Le portrait ne fut point continué.
+Retrouvé après la mort de Manet dans l'atelier, il
+<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span>
+fut remis par la famille à Wolff. Il subsiste, il a fait
+partie de la vente de Wolff après décès. Il est en
+effet inachevé et, par places, n'est qu'indiqué. Mais
+tel quel, il révèle le maître. Seul un homme connaissant
+toutes les ressources de son art a pu mettre
+ainsi, du premier jet, toutes les parties à leur place
+et fixer, dès l'état d'esquisse, une tête aussi vivante
+et aussi superbe d'expression. Cette &oelig;uvre vient de
+la sorte nous révéler le peu de valeur d'Albert Wolff
+comme critique d'art.</p>
+
+<p>Le Salon de 1870 était récemment fermé quand
+éclata la guerre franco-allemande, suivie de l'invasion
+et du siège de Paris. Le groupe d'hommes
+formé autour de Manet, qui se réunissait au café
+Guerbois, se dispersa. Les uns s'en allèrent avec leur
+famille en province, d'autres devinrent soldats,
+comme Bazille, que Fantin-Latour avait placé au
+premier plan de son <i>Atelier aux Batignolles</i> et qui
+devait être tué à la bataille de Beaune-la-Rollande.
+Ceux qui restèrent à Paris entrèrent, à divers titres,
+dans la garde nationale ou dans ces fonctions que
+les besoins nouveaux nés du siège faisaient créer. Il
+ne fut plus question pour personne de poursuites
+littéraires ou artistiques. Manet ferma son atelier aux
+Batignolles, qu'on supposait pouvoir être atteint
+par le bombardement. Il déménagea ses tableaux. Il
+devint officier d'état-major de la garde nationale.
+<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span>
+Dépourvu de connaissances militaires, il n'était
+désigné par aucune aptitude spéciale pour tenir un
+poste quelconque. Mais il faisait comme tout le
+monde, acte de dévouement, il revêtait l'uniforme,
+et quoique son service ne fût généralement que
+nominal, il assista à la bataille de Champigny et y
+porta des ordres dans le rayon du feu.</p>
+
+<p>Devenu officier d'état major, il avait pour chef
+Meissonier, colonel dans le corps de l'état-major. Il
+n'y avait jamais eu entre eux la moindre relation,
+placés qu'ils étaient aux deux pôles de l'art. Voilà
+que le service militaire les rapprochait tout à coup,
+et mettait l'un, artiste jeune et combattu, sous les
+ordres de l'autre, en pleine gloire et supérieur par
+l'âge et le grade. Manet qui avait la vieille urbanité
+française dans les moelles et était extrêmement sensible
+aux procédés fut très froissé de la manière
+dont Meissonier le traita, affectant, à son égard,
+une sorte de formalisme poli, mais d'où toute idée
+de confraternité était bannie. Meissonier ne parut
+jamais savoir qu'il fût peintre. Manet devait se souvenir
+de ce traitement, et quelques années après il y
+répondit. Meissonier exposait chez Petit, rue Saint-Georges,
+son tableau de la <i>Charge des cuirassiers</i>,
+qu'il venait de peindre. Manet alla le voir. Sa venue
+excita tout de suite l'attention des visiteurs, qui se
+groupèrent autour de lui, curieux de savoir ce qu'il
+<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span>
+pourrait dire. Il donna, alors son opinion. «C'est
+très bien, c'est vraiment très bien. Tout est en acier,
+excepté les cuirasses.» Le mot courut Paris.</p>
+
+<p>Dans beaucoup de familles, on avait, avant l'investissement
+de Paris, fait partir les femmes, les enfants
+et les vieillards pour diminuer d'autant les bouches
+à nourrir, les hommes valides étaient seuls restés.
+La mère et la femme de Manet s'étaient ainsi
+réfugiées à Oloron, dans les Pyrénées. Après le
+siège, il alla les rejoindre. Il reprit ses pinceaux,
+dont il ne s'était pas servi depuis des mois, pour
+peindre diverses vues à Oloron et à Arcachon et le
+<i>Port de Bordeaux</i>. Il a très bien rendu dans ce dernier
+tableau le fouillis des navires à l'ancre et donné
+l'aspect d'un grand port.</p>
+
+<p>Rentré à Paris avant la fin de la Commune, il put
+assister à la bataille qui s'engagea dans les rues
+entre l'armée de Versailles et des gardes nationaux
+fédérés. Il a comme synthétisé, dans une lithographie,
+la <i>Guerre civile</i>, l'horreur de cette lutte et
+de la répression qui la suivit.</p>
+
+<p class="p4"><a name="Page_126" id="Page_126"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span></p>
+
+<h2>LE BON BOCK</h2>
+<p><a name="Page_128" id="Page_128"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span></p>
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<h4>LE BON BOCK</h4>
+
+<p class="p2">Le siège de Paris et l'insurrection de la Commune,
+qui n'avait été vaincue qu'à la fin de mai, avaient
+amené une telle perturbation dans l'existence nationale,
+qu'en 1871 il ne put y avoir de Salon. Mais
+lorsque la paix à l'extérieur comme à l'intérieur fut
+rétablie, une sorte d'émulation générale porta tout
+le monde à se remettre au travail et aux affaires,
+afin de se relever des désastres. Manet vit venir à ce
+moment, pour la première fois, un acheteur important.
+Il avait prié Alfred Stevens de l'aider à placer
+quelques tableaux et lui en avait remis deux à cet
+effet, une nature morte et une marine. Stevens les
+<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span>
+avait montrés à M. Durand-Ruel qui, comme marchand,
+commençait à acheter les productions de la
+nouvelle école. C'était un connaisseur capable d'apprécier
+les &oelig;uvres d'après leur mérite intrinsèque,
+il avait donc pris les deux tableaux. Puis, satisfait
+de cette première affaire, il était allé presque aussitôt
+trouver Manet et, faisant chez lui un nouveau choix,
+avait ainsi acquis, en janvier 1872, un total de vingt-huit
+toiles, pour 38.600 francs. Cette vente devait
+réjouir Manet et enthousiasmer les jeunes peintres
+ses amis. Il semblait qu'un vent favorable fût venu
+tout à coup enfler les voiles et que le temps des difficultés
+fût passé. Ce n'étaient là que des illusions.</p>
+
+<p>M. Durand-Ruel avait fait un coup d'audace, un
+acte téméraire, en achetant les &oelig;uvres d'un peintre
+aussi généralement réprouvé que Manet. Rien ne lui
+servit de vouloir en forcer la vente. Elles lui restèrent
+sur les bras. En se faisant l'introducteur et le
+représentant d'une école nouvelle honnie de presque
+tous, il souleva contre lui le plus grand nombre des
+collectionneurs, les autres marchands et même les
+critiques et la presse. A partir de ce moment, il dut
+cesser d'être neutre, pour devenir partisan, multiplier
+les achats et prendre part ainsi, comme bailleur
+de fonds, au combat que Manet et ses amis poursuivaient
+pour se faire accepter. Il eut à connaître lui
+aussi ces déceptions qui, à chaque occasion où il
+<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span>
+croyait toucher au succès, le lui montraient, s'évanouissant,
+pour devenir d'une réalisation de plus en
+plus problématique. Et ce ne fut qu'après de longues
+années de sacrifices pécuniaires, l'ayant fait passer
+par de véritables crises d'argent, qu'il devait enfin
+pouvoir obtenir la juste rémunération de ses longs
+efforts et de sa mise de fonds.</p>
+
+<p>1872 vit reprendre la tenue des Salons annuels,
+interrompue en 1871. Le Salon de cette année attira
+d'autant plus l'attention que beaucoup y apparaissaient
+avec des envois qui portaient la marque de
+l'époque tragique que l'on venait de traverser.
+Cependant, Manet ne se trouva point prêt à exposer
+des &oelig;uvres nouvelles. Il envoya un tableau peint
+en 1866, mais alors représentant une action militaire,
+qui, après la terrible guerre dont on sortait,
+prenait comme un caractère d'actualité. C'était le
+<i>Combat du Kearsage et de l'Alabama</i>. Le <i>Kearsage</i>
+de la marine des États-Unis avait coulé en 1864,
+en vue de Cherbourg, le corsaire des États Confédérés
+du Sud: l'<i>Alabama</i>. L'<i>Alabama</i> s'était longtemps
+tenu réfugié à Cherbourg pour éviter d'être
+pris ou détruit par le <i>Kearsage</i>, beaucoup plus fort
+que lui, mais enfin le capitaine Semmes, qui le
+commandait, lassé de rester bloqué, s'était résolu à
+se mesurer avec l'adversaire, quels que fussent les
+risques. Le combat avait eu cette particularité,
+<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span>
+qu'annoncé d'avance, il avait pu se livrer en présence
+d'un certain nombre de navires et de bateaux
+tenus à portée. Manet, informé à temps, venu à
+Cherbourg, en avait été lui-même spectateur sur
+un bateau pilote. C'était donc une scène vue qu'il
+avait représentée. Il connaissait très bien la mer,
+pour avoir été quelque temps marin dans sa jeunesse
+et, lorsqu'il l'a peinte, il l'a généralement
+montrée comme une plaine qui s'élève vers l'horizon,
+ce qui est bien en effet l'apparence qu'elle
+prend, quand on la regarde des grèves ou d'un
+bateau, à raz l'eau.</p>
+
+<div class="p2 figcenter" style="width: 400px;">
+<img src="images/illus_132.jpg" width="400" height="269"
+alt="LA PARISIENNE 1" title="" /></div>
+<p class="center"><span class="smcap"><b>LA PARISIENNE (PREMIER ÉTAT)</b></span></p>
+
+<p>Manet avait représenté, dans son <i>Combat du Kearsage
+et de l'Alabama</i>, la plaine liquide montant
+vers l'horizon, où les deux navires enveloppés d'un
+nuage de fumée se combattaient; l'<i>Alabama</i> vaincu
+s'abîmait sous l'eau. Cette façon de peindre une
+marine avait, au Salon, déconcerté le public qui,
+habitué à censurer Manet, s'était une fois de plus
+mis à l'accuser d'excentricité voulue. Cependant le
+tableau, très simple de facture, d'un ton presque
+uniforme, n'avait point trop excité l'hostilité. Plusieurs
+critiques et un certain nombre de connaisseurs
+avaient même trouvé à la scène un caractère de
+grandeur. Ce tableau était apparu après une interruption
+d'une année, où le public n'avait point eu
+l'occasion d'examiner des productions de son auteur,
+<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span>
+il ne causait aucun soulèvement particulier. Une
+sorte d'accalmie se faisait donc alors sur le nom de
+Manet. Les circonstances se trouvaient ainsi rendues
+favorables pour une péripétie qui allait se
+produire en sa faveur, au Salon de 1873: il devait y
+voir une de ses &oelig;uvres séduire le public et recueillir
+une louange quasi universelle.</p>
+
+<p>Il avait envoyé deux tableaux, le <i>Repos</i> et le <i>Bon
+Bock</i>. A cette époque, le jour qui précédait l'ouverture
+du Salon au public, que l'on appelait du «vernissage»,
+était réservé à une élite d'artistes, de
+critiques, de connaisseurs, de gens de lettres et de
+gens du monde. Ces visiteurs triés, étant allés,
+comme toujours, voir les tableaux de Manet, avaient
+été séduits, à première vue, par le <i>Bon Bock</i>. Ils
+l'avaient tout de suite tenu pour une &oelig;uvre excellente.
+A la fin de la journée du «vernissage», les
+artistes, les critiques, les amis des peintres avaient
+coutume de se grouper dans le jardin du Palais de
+l'Industrie, réservé à l'exposition de la sculpture.
+Là on se communiquait les uns les autres ses premières
+impressions et, à la sortie, il s'était prononcé
+des jugements, qui se répandaient au loin et
+devaient être reproduits par la presse. Dans cette
+sorte d'aréopage, on avait ratifié l'opinion favorable,
+d'abord formée sur le <i>Bon Bock</i> à travers les salles,
+on était convenu que Manet venait de peindre un
+<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span>
+très bon tableau. Ce jugement du public d'élite,
+propagé par la presse, fut accepté et partagé ensuite
+par le grand public des jours suivants, et les visiteurs,
+jusqu'à la clôture du Salon, éprouvèrent un
+grand plaisir à regarder ce <i>Bon Bock</i>. Ils déclaraient
+que Manet venait enfin de s'amender et de produire
+une &oelig;uvre que l'on pût louer.</p>
+
+<p>Le tableau ainsi goûté était un portrait du graveur
+Belot, naguère assidu au café Guerbois. Il était
+représenté en buste, de face, de grandeur naturelle,
+sa pipe à la bouche, qu'il tenait d'une main, pendant
+que dans l'autre, il avait un verre de bière, un bon bock.
+Belot, doué d'une mine fleurie, semblait sourire,
+sur la toile, à ceux qui venaient le regarder.
+Dès qu'on arrivait devant, on se sentait agréablement
+pris par ce gros réjoui, et on lui rendait son
+bon accueil en cordialité. Captivés ainsi d'abord, il
+n'y avait ensuite aucune particularité de facture qui
+pût offusquer. Le personnage se détachant sur un
+fond gris, coiffé d'une sorte de bonnet de loutre,
+vêtu de gris, n'offrait aucune de ces juxtapositions
+de couleurs vives, capables d'irriter. C'est ainsi que
+l'élite, la presse, le grand public, saisis d'abord par
+le côté attrayant du sujet et n'y trouvant ensuite
+aucune de ces particularités qui pussent les heurter,
+se déclaraient cette fois-ci pleinement satisfaits
+d'une &oelig;uvre de Manet.
+<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span></p>
+
+<p>La popularité du <i>Bon Bock</i>, assurée dès le premier
+jour, ne fit ensuite que s'accroître. Le tableau fut
+reproduit de toutes les manières, les revues de
+théâtre, à la fin de l'année, en firent un de leurs
+épisodes sensationnels et un dîner, créé sous son
+nom par des artistes et des gens de lettres, d'abord
+présidé par l'original, par Belot, devait durer après
+sa mort.</p>
+
+<p>Cette survenue d'un tableau que l'on vantait
+permit à la presse et au public de revenir momentanément,
+envers Manet, à de meilleurs sentiments.
+Des critiques firent l'aveu que, dans leurs violences
+et leurs mépris, ils s'étaient peut-être laissé entraîner
+trop loin. Mais critiques et public étaient
+surtout d'accord pour se féliciter eux-mêmes d'avoir
+longtemps pensé et dit, que toutes ces violences, ce
+choix de motifs singuliers, ce «bariolage», dont
+Manet les avait offensés, n'étaient de sa part qu'un
+dévergondage de jeunesse, qu'un moyen violent d'attirer
+l'attention, et qu'enfin viendrait un moment où
+il se mettrait à peindre selon les règles, comme les
+autres. Ils voyaient le changement attendu se produire
+avec le <i>Bon Bock</i>, et le tableau leur plaisait
+d'autant plus, qu'ils les laissait contents d'eux-mêmes,
+pour avoir montré de la sagacité. Ce jugement
+des critiques et du public n'était que le produit
+de la pure imagination. Manet, en peignant
+<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span>
+son <i>Bon Bock</i>, avait agi avec sa naïveté de facture
+et sa franchise ordinaires. Si le tableau se trouvait
+favorablement accueilli au contraire des autres, la
+rencontre ne venait que de circonstances fortuites.
+Il ne s'était nullement douté qu'il produisait, en
+l'exécutant, une &oelig;uvre qu'on jugerait adoucie, qui
+plairait par exception, et il demeurait tout surpris
+du succès.</p>
+
+<p>Parmi ceux qui louaient le <i>Bon Bock</i>, il y avait
+aussi certains connaisseurs, qui expliquaient que les
+qualités du tableau étaient dues à l'influence de Frans
+Hals. Manet était allé, en 1872, faire un voyage en
+Hollande, il avait revu les Frans Hals de Harlem,
+qui l'avaient si vivement frappé dans sa jeunesse.
+De retour à Paris, l'idée lui était venue, en souvenir,
+de peindre Belot, un verre de bière à la main,
+et la pose du personnage coupé à mi-corps et contenu
+dans un cadre restreint, une manière qui ne
+lui appartenait pas précisément, avait pu lui venir
+aussi comme réminiscence.</p>
+
+<p>Il était donc certain qu'un connaisseur, devant le
+<i>Bon Bock</i>, pouvait penser à Frans Hals. Mais les ressemblances
+ne consistaient qu'en rapports de surface,
+qu'en imitations de pose. Comme facture et
+comme touche, l'&oelig;uvre était aussi personnellement
+de Manet que n'importe quelle autre qu'il eût
+peinte. Cette volonté d'appuyer sur les ressemblances
+<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span>
+qui pouvaient exister entre le <i>Bon Bock</i> et les buveurs
+de Frans Hals pour les signaler au public n'était, de
+la part de plusieurs, qu'une manière détournée de
+continuer à combattre Manet, en donnant à entendre
+qu'il ne savait peindre une &oelig;uvre acceptable qu'en
+s'inspirant d'un autre. Alfred Stevens s'était fait
+comme le truchement de ceux-là, en disant de Belot,
+le verre à la main: «Il boit de la bière de Harlem.»
+Le mot fut colporté. Stevens et Manet
+étaient depuis longtemps liés ensemble. Ils ne s'influençaient
+point comme artistes, leurs talents différaient,
+mais ils se voyaient presque chaque jour au
+café Tortoni. Manet, froissé d'être ainsi desservi
+par un ami, trouva l'occasion de lui rendre la monnaie
+de sa pièce. Stevens, à quelque temps de là,
+exposait, chez un marchand de la rue Laffitte, un
+tableau qu'il venait de peindre. Une jeune dame en
+costume de ville s'avançait le long d'un rideau qu'elle
+semblait vouloir entr'ouvrir, pour entrer par derrière
+dans un appartement. Stevens avait peint, par fantaisie,
+à côté d'elle, sur le tapis, un plumeau à épousseter.
+Manet dit alors de la dame, à la vue du plumeau:
+«Tiens! elle a donc un rendez-vous avec le
+valet de chambre?» Stevens fut encore plus froissé
+du mot de Manet que celui-ci ne l'avait été du sien.
+Ils restèrent après cela assez longtemps en froid.</p>
+
+<p>Cependant, il y avait au Salon de 1873 un autre
+<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span>
+tableau de Manet, le <i>Repos</i>, exposé en même temps
+que le <i>Bon Bock</i>, mais celui-là ne rencontrait
+aucune faveur. Il était au contraire traité avec l'habituelle
+raillerie qui accueillait les &oelig;uvres de son
+auteur. Le <i>Repos</i> représentait une jeune femme
+vêtue de mousseline blanche, en partie assise, en
+partie étendue sur un divan, les deux bras jetés de
+chaque côté d'elle sur les coussins. Il avait été peint
+en 1870 et M<sup>lle</sup> Berthe Morisot avait servi de modèle.
+L'originalité de Manet s'y déployait sans réserve.
+Dans un temps où l'on parlait toujours d'idéal, où
+l'on prétendait qu'une création artistique devait être
+idéalisée, c'était une &oelig;uvre qui renfermait une part
+certaine d'idéalisation. La jeune femme avec son
+visage mélancolique et ses yeux profonds, avec son
+corps souple et élancé, à la fois chaste et voluptueux,
+donnait la représentation idéalisée de la
+femme moderne, de la Française et de la Parisienne.
+Mais le public et les critiques étaient alors
+incapables de découvrir l'idéal lorsqu'il se rencontrait
+allié à la personnalité, car, à leurs yeux, il ne
+pouvait exister que sous des formes convenues et
+déterminées.</p>
+
+<p>C'est-à-dire que, dans le culte voué à la Renaissance
+italienne, on en était arrivé à croire que la
+beauté, l'idéal, l'art lui-même dépendaient de certaines
+observances et étaient liés à des types particuliers.
+<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span>
+Dans ces idées on croyait pouvoir conserver
+indéfiniment, par l'étude, la valeur que certaines
+formes avaient reçue à l'origine d'artistes réellement
+inventeurs. Alors les uns après les autres, de
+maîtres en élèves, on s'imaginait que parce qu'on
+saurait dessiner les mêmes contours et peindre des
+figures analogues, on perpétuerait les créations
+initiales. Il eût suffi, dans ce cas, de posséder la
+faculté d'assimilation, d'être habile à imiter, pour
+parvenir au génie et se hausser à son niveau. Mais
+ces formes de l'art traditionnel, où l'on prétendait
+maintenir l'idéal, sous la répétition d'hommes médiocres,
+avaient à la fin perdu toute valeur. Elles
+n'avaient plus ni souffle, ni vie, et à plus forte
+raison ni poésie, ni idéal, car la poésie et l'idéal,
+comme le parfum de la fleur, ne peuvent être séparés
+de la vie. Ils ne sont attachés à aucune forme
+particulière, ils ne dépendent d'aucune esthétique
+spéciale, mais peuvent apparaître dans les conditions
+les plus diverses. Il leur faut seulement, pour
+se manifester, l'intermédiaire du véritable artiste,
+de l'homme heureusement doué, de l'inspiré, du
+sensitif qui, devant les choses, voit se former en lui
+des images qui acquièrent des formes embellies, des
+contours annoblis, un coloris plus éclatant, toute
+une parure d'idéalisation.</p>
+
+<p>La tradition, quel qu'ait été le génie initial, ne
+<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span>
+peut rien transmettre de grand. Les écoles traditionnelles
+finissent toutes immanquablement par le pastiche
+et l'anémie. L'artiste qui pourra produire des
+formes annoblies, des types véritablement idéalisés,
+sera seul celui qui se remettra en face de la nature
+et de la vie, pour les rendre à nouveau, d'une manière
+originale. Manet regardait les hommes de son
+temps, les êtres vivants autour de lui, il leur trouvait
+leur beauté propre et la faisait ressortir. Quand
+il peignait un gros buveur, il lui donnait la gaîté, la
+face réjouie, les yeux noyés, que comportait sa
+nature; quand il peignait une jeune femme distinguée,
+il la douait du charme et de la grâce, qui sont
+l'apanage de son sexe, Mais ce qui est bien fait pour
+montrer combien le public et avec lui les critiques
+de la presse au jour le jour, sont incapables de jugements
+suivis et d'appréciations sérieuses, c'est
+qu'eux tous qui, depuis dix ans, poursuivaient Manet
+d'outrages, comme une sorte de barbare contempteur
+de tout idéal, voué à un grossier réalisme, se
+prenaient tout à coup à louer une de ses &oelig;uvres, le
+<i>Bon Bock</i>, qui, selon leur esthétique et d'après leurs
+dires, était, de toutes, celle qu'ils auraient surtout
+dû repousser: un buveur rubicond, avec une large
+panse, fumant sa pipe, le verre à la main. Et pendant
+qu'ils admiraient cette &oelig;uvre particulière, que
+leurs déclarations antérieures eussent dû les
+<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span>
+amener à flétrir, ils raillaient et bafouaient, en continuation
+de leur ancienne pratique, le <i>Repos</i>, une
+jeune femme distinguée, élégante, aux yeux pleins
+d'un charme profond, un type féminin véritablement
+idéalisé.</p>
+
+<p>En somme, ce qui se produisait à l'occasion de
+Manet était d'ordre naturel; la conduite que l'on
+tenait envers lui est celle que l'on a partout tenue
+envers les novateurs, qui viennent s'opposer aux
+modes transmis pour leur en substituer d'autres. On
+commençait par l'injurier, par repousser ses productions
+en bloc, comme venues d'une esthétique
+monstrueuse et d'un travail grossier, mais tout en
+les méprisant, on allait les regarder chaque année,
+on stationnait devant, on se familiarisait de la sorte
+inconsciemment avec elles. Les traits par lesquels
+elles se rapprochaient le plus des autres se faisaient
+alors peu à peu accepter.</p>
+
+<p>C'est de là que venait le succès du <i>Bon Bock</i>. Le
+tableau ne comportant pas, par son arrangement,
+ces côtés d'originalité absolue contre lesquels on se
+soulevait, on se laissait aller exceptionnellement à le
+louer. Selon la règle, on se prenait d'abord à goûter
+l'art de Manet, par celle de ses &oelig;uvres où le caractère
+propre était mitigé, où l'audace manquait par
+hasard ou bien se trouvait voilée. La grande originalité
+n'est jamais admise qu'à la longue. Que se
+<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span>
+passe-t-il lorsqu'un peintre se développe? Les &oelig;uvres
+du début qui, à leur apparition, ont été critiquées et
+méprisées, dix ans après, quand leur auteur a
+accentué sa manière, sont déclarées excellentes,
+pour servir à attaquer les nouvelles, qu'on ne louera
+à leur tour que beaucoup plus tard.</p>
+
+<p>Le temps est un intermédiaire essentiel. Combien
+parmi les plus grands, ont travaillé et produit toute
+leur vie, sans être réellement appréciés et dont les
+&oelig;uvres capitales n'ont obtenu la reconnaissance que
+longtemps après leur mort! Rembrandt a vu vendre
+son mobilier et ses collections à l'encan, pour procurer
+quelques milliers de florins à ses créanciers,
+que son travail ne pouvait leur obtenir. Il est mort
+ensuite obscurément, si bien que les derniers temps
+de sa vie sont entourés d'incertitude. Et en France,
+à Paris, parmi les toiles que l'on possédait de lui, se
+trouvait un <i>Saint-Mathieu</i>, puissant au suprême
+degré et qui par là même déplaisait. On le laissait
+dans l'ombre, pour lui préférer des &oelig;uvres plus
+douces; les critiques qui écrivaient des livres sur le
+maître, il n'y a encore que quelques années, en
+parlaient sous réserves. On y est venu à ce <i>Saint-Mathieu</i>
+et à l'ange qui l'inspire, on a enfin su les
+apprécier, on les a mis à une place d'honneur au
+Louvre, mais alors que depuis deux cent trente ans
+celui qui les avait peints était mort.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span>
+Manet, quelque temps après le siège, avait dû
+abandonner son atelier de la rue Guyot, la maison
+ayant été démolie. Il était alors venu s'établir dans
+une vaste pièce, une sorte de grand salon, à l'entresol,
+4, rue de Saint-Pétersbourg, près de la place
+de l'Europe. Il ne se trouvait plus là à l'écart, mais
+en plein Paris. Aussi la solitude dans laquelle il
+avait précédemment vécu et travaillé prit-elle fin. Il
+reçut les visites plus rapprochées de ses amis. Il
+fut aussi fréquenté par un certain nombre de femmes
+et d'hommes faisant partie du Tout-Paris, qui,
+attirés par son renom et l'agrément de sa société,
+venaient le voir et, à l'occasion, consentaient à lui
+servir de modèles. Avec son désir de rendre la vie
+sous tous ses aspects, il put alors aborder des sujets
+absolument parisiens, qui lui étaient interdits dans
+son isolement de la rue Guyot. C'est ainsi qu'il
+peignit en 1873 son <i>Bal masqué</i> ou <i>Bal de l'Opéra</i>,
+un tableau de petite dimension, qui lui prit beaucoup
+de temps. A proprement parler, ce n'est pas le bal
+de l'Opéra qui est montré, puisque la scène ne se
+passe pas dans la salle, lieu de la danse, mais dans
+le pourtour derrière les loges. Les personnages sont
+surtout des hommes en habit et en chapeaux à haute
+forme, assemblés avec des femmes en domino noir.
+Le ton du tableau est donc d'un noir presque uniforme
+et il a fallu une singulière sûreté de coup d'&oelig;il pour
+<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span>
+empêcher l'absorption des détails par le fond monochrome.
+Sur l'ensemble des costumes noirs, se
+détachent cependant quelques femmes travesties et,
+par elles, des couleurs vives viennent mettre des
+notes d'éclat et écarter la monotonie.</p>
+
+<p>Selon son habitude de choisir ses modèles dans la
+classe même des gens à représenter, les personnages
+de son <i>Bal de l'Opéra</i> furent pris parmi les hommes
+du monde ses amis. Ils durent venir, par groupes
+de deux ou trois ou isolément, en habit noir et en
+cravate blanche, poser dans son atelier. Il fit entrer
+ainsi dans son assemblage: Chabrier le compositeur
+de musique, Roudier un ami de collège, Albert
+Hecht un des premiers amateurs qui eût acheté de
+sa peinture, Guillaudin et André deux jeunes
+peintres, un colonel en retraite, etc. Il tenait à
+s'assurer des types divers et à ce que, dans leur
+variété, ils conservassent leur physionomie et leurs
+allures propres. Les hommes, par exemple, ont leurs
+chapeaux placés sur la tête de la façon la plus
+diverse. Ce n'est point là le résultat d'un arrangement
+fantaisiste, mais bien de la manière dont tous
+ces hommes se coiffaient réellement. Il leur disait
+en effet: «Comment mettez-vous votre chapeau,
+sans y penser et dans vos moments d'abandon? eh
+bien! en posant, mettez-le ainsi et non pas avec
+apprêt.» Il poussait si loin le désir de serrer la vie,
+<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span>
+de ne rien peindre de <i>chic</i>, qu'il variait ses modèles,
+même pour les figurants de second plan, dont on ne
+devait voir qu'un détail de la tête ou une épaule. Il
+m'utilisa personnellement, en me prenant une part
+du chapeau, une oreille et une joue avec de la barbe.
+Celle moitié de visage ne pourrait être aujourd'hui
+reconnue et recevoir un nom, mais, au moment où
+il la peignait, il trouvait qu'elle animait la scène pour
+sa part et qu'elle était très ressemblante.</p>
+
+<p>Il peignit, à peu près dans le même temps que le
+<i>Bal de l'Opéra</i>, la <i>Dame aux éventails</i>. C'est encore
+là un tableau parisien. La femme qui a posé était
+très connue, pour son originalité de caractère et de
+visage. Elle est étendue sur un canapé, vêtue d'un
+costume de fantaisie, et autour d'elle, sur la muraille,
+sont placés des éventails. Dans le <i>Monde nouveau</i>, en
+mars 1874, une revue d'art et de littérature dirigée
+par Charles Cros, qui n'a eu que trois numéros, a
+paru, sous le titre la <i>Parisienne</i>, un bois dessiné
+par Manet, gravé par Prunaire, pour lequel avait
+posé la même femme peinte comme la <i>Dame aux
+éventails</i>.</p>
+
+<p>Manet vit venir vers lui en 1873 le poète Stéphane
+Mallarmé. La connaissance conduisit promptement
+à une vive amitié. Mallarmé devint un de ses
+constants visiteurs. Manet devait illustrer plusieurs
+de ses ouvrages, le <i>Corbeau</i>, traduit d'Edgar Poe en
+<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span>
+1875, l'<i>Après-midi d'un Faune</i> en 1876 et peindre
+son portrait même en 1877. Le café Guerbois était à
+ce moment-là abandonné. Les réunions qui s'y
+tenaient avant la guerre n'avaient point été reprises
+après. Les assidus du lieu, dispersés, vivaient maintenant
+trop loin les uns des autres pour pouvoir se
+retrouver fréquemment ensemble. Cependant comme
+Manet avait besoin de se rencontrer avec ses amis,
+il avait choisi, pour y venir le soir, le café de la
+Nouvelle-Athènes sur la place Pigalle, fréquenté par
+un monde mélangé d'hommes de lettres et d'artistes,
+et là, pendant quelques années, les anciens habitués
+du café Guerbois surent se revoir à l'occasion.</p>
+
+<p>En 1874, Manet envoya au Salon deux tableaux,
+le <i>Chemin de fer</i> et le <i>Polichinelle</i>, mais sans
+retrouver le succès que le <i>Bon Bock</i> lui avait valu
+l'année précédente. Avec son système de peindre
+chaque fois devant la nature des scènes nouvelles, il
+ne pouvait profiter d'un succès acquis, pour en
+obtenir à coup sûr un second. Cet avantage, que
+tant d'autres savent s'assurer, lui était, de par son
+esthétique, interdit. La plupart, lorsque certains
+sujets leur ont gagné la faveur publique, s'y cantonnent
+et n'en sortent plus. On a vu ainsi de tout
+temps des peintres qui, en se répétant, ont trouvé
+les louanges et la fortune. Il leur suffit, pour ne pas
+lasser, de varier quelque peu les détails. Public et
+<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span>
+critiques acceptent volontiers cette pratique. Ils
+n'ont aucune peine à prendre pour suivre l'artiste,
+qui ne se renouvelle point. La connaissance, une
+fois liée avec lui, peut se poursuivre indéfiniment
+sur le même pied. Le public ne se doutant point que
+la répétition, l'imitation de soi-même sont en art
+odieuses, puisqu'elles ne peuvent conduire qu'à
+l'affaiblissement des effets d'abord produits en
+mieux, trouve agréable de n'avoir point à faire cet
+effort d'attention, que demande l'examen de sujets
+sans cesse renouvelés, comme forme et comme
+fond. C'est ainsi que les artistes sages, s'adaptant
+au goût moyen, cheminent contents d'eux-mêmes, sûrs
+du succès, pendant que les vrais créateurs, tourmentés
+du besoin de se renouveler, passent leur vie
+à combattre et reçoivent les horions.</p>
+
+<p>Manet en faisait l'expérience en 1874; après
+avoir vu son <i>Bon Bock</i>, l'année précédente, devenir
+populaire et lui attirer les louanges, il voyait
+maintenant son <i>Chemin de fer</i> ramener les vieilles
+railleries. Ce tableau marquait une nouveauté
+parmi ses envois au Salon, celle de la peinture
+en plein air. Il l'avait exécuté dans un jardinet
+placé derrière une maison de la rue de Rome. Le
+public et la presse ne s'étaient pas bien rendu
+compte, pour en raisonner, qu'il s'agissait d'une
+&oelig;uvre produite directement en plein air. Ils avaient
+<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span>
+tout simplement, comme d'habitude, été offensés
+par l'apparition des couleurs vives, mises côte à
+côte, sans interposition de demi-tons ou d'ombres
+conventionnelles.</p>
+
+<p>Au reproche d'être peint dans une gamme trop
+vive qu'on faisait au tableau, s'ajoutait celui de
+présenter un sujet «incompréhensible». Il n'y
+avait en effet, à proprement parler, pas de sujet sur
+la toile, les deux êtres qui y figuraient ne se
+livraient à aucune action significative ou amusante.
+Car le public ne cherche et ne regarde presque jamais
+dans une &oelig;uvre, que l'anecdote qui peut s'y laisser
+voir. Le mérite intrinsèque de la peinture, la valeur
+d'art due à la beauté des lignes ou à la qualité de
+la couleur, choses essentielles pour l'artiste ou le
+vrai connaisseur, restent incompris et ignorés des
+passants. Or, Manet avait mis dans son <i>Chemin de
+fer</i> deux personnes sur la toile, pour qu'elles y
+fussent simplement représentées vivantes. Il agissait
+ainsi en véritable peintre et eût pu se recommander
+des maîtres hollandais, qui ont si souvent tenu leurs
+personnages oisifs, ne se livrant à aucune action
+précise. Il avait représenté une jeune femme vêtue
+de bleu, assise contre une grille et tournée vers le
+spectateur, pendant que près d'elle, debout, une
+petite fille en blanc se tenait des deux mains aux
+barreaux. Cette grille servait de clôture à un jardinet,
+<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span>
+dominant la profonde tranchée où passe le
+chemin de fer de l'Ouest, près de la gare Saint-Lazare.
+Par derrière les deux femmes, se voyaient
+des rails et la vapeur de locomotives, d'où le titre du
+tableau.</p>
+
+<p>Le <i>Chemin de fer</i>, le plus important par les dimensions,
+était, des deux envois au Salon, celui qui
+attirait surtout les regards. L'autre, le <i>Polichinelle</i>,
+dans un tout petit cadre, passait presque inaperçu.
+Cependant il plaisait assez à ceux qui venaient le regarder
+et il devait plaire tout particulièrement à
+quelqu'un. M<sup>me</sup> Martinet, appartenant à la riche bourgeoisie
+parisienne, était liée avec Manet, qu'elle
+recevait assez souvent à dîner. C'était une fête pour
+elle que cette venue d'un homme dont la vivacité et
+la conversation brillante l'enchantaient. Elle l'avait
+en véritable amitié et elle eût bien voulu la lui
+témoigner, en lui prenant quelques tableaux. Mais
+la bonne dame ne s'y connaissait pas plus que les
+autres; elle partageait le sentiment commun sur les
+&oelig;uvres de Manet, elle les trouvait désagréables.
+Elle disait, comme beaucoup de ceux qui rencontraient
+le peintre dans le monde: comment peut-il
+se faire qu'un homme si distingué peigne d'une
+manière si barbare? Enfin, en 1874, arrive le <i>Polichinelle</i>
+qui la séduit. Le petit personnage, le chapeau
+sur l'oreille, la figure goguenarde, lui paraît
+<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span>
+charmant. Elle s'empresse ne l'acquérir et satisfait
+ainsi l'envie qu'elle éprouvait de faire plaisir à son
+ami Manet, en lui montrant chez elle une de ses
+&oelig;uvres.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span></p>
+<h2>LE PLEIN AIR</h2>
+<p class="p4"><a name="Page_152" id="Page_152"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span></p>
+
+<h3>IX</h3>
+
+<h4>LE PLEIN AIR</h4>
+
+<p class="p2">Cependant les artistes que Manet avait attirés vers
+lui par son esprit d'innovation s'étaient à ce moment,
+en 1874, pleinement développés. Ils avaient
+formé un groupe produisant d'après des données
+assez neuves, pour qu'on eût senti le besoin de leur
+trouver un nom. On les avait alors appelés les
+Impressionnistes.</p>
+
+<p>Les Impressionnistes, qui étaient surtout des
+paysagistes, se distinguaient par deux particularités.
+Ils peignaient en tons clairs et systématiquement,
+en plein air, devant la nature. Ils avaient reçu de
+Manet l'exemple de la peinture en tons clairs et ils
+<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span>
+s'étaient mis à travailler en plein air, comme
+adoptant une pratique déjà connue au moment où
+ils survenaient. On ne saurait dire, en effet, que
+l'idée de peindre devant la nature puisse être spécialement
+revendiquée par quelqu'un. Il est des
+procédés qui ont surgi d'une façon en quelque
+sorte spontanée et que l'on voit ensuite s'être généralisés,
+sans que l'on puisse trop savoir comment
+la chose s'est faite. Mais enfin, s'il fallait absolument
+citer des noms, on pourrait faire honneur à
+Constable en Angleterre, à Corot et à Courbet en
+France, de la coutume de peindre directement en
+plein air. Je me rappelle personnellement avoir vu
+ces deux derniers, assis l'un près de l'autre dans un
+champ et peignant chacun une vue de la ville de
+Saintes, ma ville natale. Seulement ils se restreignaient,
+en plein air, à des tableaux de petites
+dimensions, que l'on n'appelait pas même des
+tableaux, mais des études, et leurs &oelig;uvres importantes
+s'exécutaient à l'atelier.</p>
+
+<p>Les paysagistes du groupe impressionniste, allant
+plus loin que leurs devanciers, avaient généralisé
+le procédé de peindre en plein air, en en faisant
+une règle absolue. Avec eux, il n'y eut plus de
+paysage produit dans l'atelier. Tout paysage, quelle
+que fût son importance, ou le temps demandé pour
+son exécution, dut être mené à terme directement
+<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span>
+devant le site à représenter. Les Impressionnistes
+sont arrivés de la sorte à obtenir des effets nouveaux
+et inattendus. Placés en tous temps, obstinément
+devant la nature, ils ont pu saisir, pour les rendre,
+ces aspects fugitifs, qui avaient échappé aux autres,
+retenus dans l'atelier. Ils ont observé ces différences
+considérées par les autres comme négligeables
+mais, pour eux, devenues essentielles,
+qui existent dans l'aspect d'une même campagne,
+par un temps gris ou le plein soleil, par la pluie ou
+le brouillard, et aux diverses heures de la journée.
+Ils ont recherché les apparences changeantes que la
+végétation revêt selon les saisons. L'eau s'est
+nuancée, sur leurs toiles, des tons infiniment
+variés, que le limon qu'elle entraîne, les bords
+qu'elle reflète, l'angle sous lequel le soleil la frappe,
+peuvent lui faire prendre.</p>
+
+<p>Le groupe des premiers Impressionnistes comprenait
+Pissarro, Claude Monet, Renoir, Sisley. Ils
+étaient animés de pensées communes et, se tenant
+très près les uns des autres, ont tous contribué à
+l'épanouissement du système et à la découverte des
+règles à appliquer. Cependant s'il en est un qui ait
+plus particulièrement dégagé les traits propres de
+l'impressionnisme, c'est Claude Monet. Plus que
+tout autre, en effet, il a su donner à l'aspect fugitif
+de l'heure, à l'enveloppe ambiante de lumière, aux
+<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span>
+colorations éphémères des saisons l'importance
+décisive dans le rendu de la scène vue. Tellement
+qu'avec lui les impressions passagères sont devenues
+assez caractéristiques et distinctes pour
+former, par elles-mêmes et en elles-mêmes, le
+vrai motif du tableau. Personne n'avait donc,
+avant lui, poussé aussi loin l'étude des variations
+que l'apparence d'une scène naturelle peut offrir.
+Aussi, portant sa manière à l'extrême limite de ce
+qu'elle peut donner, devait-il peindre les mêmes
+meules dans un champ, ou la même façade de
+cathédrale à Rouen, un nombre de fois indéterminé,
+douze ou quinze fois, sans changer de place et sans
+modifier les lignes de fond du sujet, et cependant
+en exécutant bien réellement chaque fois un tableau
+nouveau. Il s'appliquait seulement à fixer chaque
+fois sur la toile un des aspects modifiés, que les
+changements de l'heure ou de l'atmosphère avaient
+fait prendre au sujet. L'impression ressentie variait
+dans chaque cas, et elle était saisie et rendue si
+effectivement que, dans chaque cas, elle lui permettait
+de produire un tableau différent.</p>
+
+<div class="p2 figcenter"><img src="images/illus_156.jpg" width="420" height="273"
+alt="LA PARISIENNE 2" title="" /></div>
+<p class="center"><span class="smcap"><b>LA PARISIENNE (DEUXIÈME ÉTAT)</b></span></p>
+
+<p>Les Impressionnistes sortis de la période d'essais
+étaient arrivés, en 1874, à la pleine conscience
+d'eux-mêmes. Ils avaient fait cette année-là, sur le
+boulevard des Capucines, une première exposition
+d'ensemble de leurs &oelig;uvres, qui avait attiré l'attention
+<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span>
+de la critique et du public. Mais la notoriété
+ainsi acquise n'avait eu d'autre résultat, que de
+soulever contre eux un immense mouvement de
+railleries et d'insultes. L'hostilité témoignée à
+Manet, à ses débuts, se reportait maintenant sur les
+Impressionnistes. Le peintre impressionniste devenait
+à son tour une sorte de paria, contre qui toute
+attaque paraissait licite.</p>
+
+<p>Manet, qui, alors qu'il était universellement méprisé,
+avait trouvé des amis dans les hommes
+devenus maintenant les Impressionnistes, n'avait
+cessé de les suivre et de les encourager. Son intérêt
+s'était accru, lorsqu'il avait vu la manière de peindre
+en clair, la sienne d'abord, s'étendre sous leur pratique
+à de nouveaux domaines et donner naissance,
+surtout dans le paysage, à une forme d'art originale.
+Aussi rencontraient-ils en lui un ardent défenseur.
+Alors qu'il était encore lui-même violemment
+attaqué et qu'il avait beaucoup de peine à surmonter
+les difficultés qui l'assaillaient, il lui restait du
+temps et de l'énergie pour s'occuper d'eux et les
+aider. Il se trouvait à court d'argent, il dépensait
+réellement plus que la fortune paternelle le lui permettait
+et il lui fallait compter, comme supplément,
+sur la vente de ses &oelig;uvres, mais qui ne survenait
+qu'accidentellement et encore ne lui procurait que
+des sommes minimes. Il était donc dans une situation
+<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span>
+à ne pouvoir réellement se permettre la moindre
+largesse; cependant sa générosité naturelle et son
+amitié l'emportaient. Il s'ingéniait à aider ses amis,
+même de sa bourse. Il était allé en 1875 voir
+Claude Monet qui habitait Argenteuil et qui se
+voyait tellement combattu et méprisé, qu'il ne pouvait
+arriver que très difficilement à vivre de son
+travail; alors, à la recherche de combinaisons pour
+venir à son aide, il m'écrivait:</p>
+
+<div class="font95">
+<p class="right">«Mercredi.»</p>
+
+<p class="left5">«Mon cher Duret,</p>
+
+<p>«Je suis allé voir Monet hier. Je l'ai trouvé
+navré et tout à fait à la côte.</p>
+
+<p>«Il m'a demandé de lui trouver quelqu'un qui
+lui prendrait, <i>au choix</i>, de dix à vingt tableaux,
+à raison de 100 francs. Voulez-vous que nous fassions
+l'affaire à nous deux, soit 500 francs pour chacun?</p>
+
+<p>«Bien entendu personne, et lui le premier, ignorera
+que c'est nous qui faisons l'affaire. J'avais
+pensé à un marchand ou à un amateur quelconque,
+mais j'entrevois la possibilité d'un refus.</p>
+
+<p>«Il faut malheureusement s'y connaître comme
+nous, pour faire, malgré la répugnance qu'on
+pourrait avoir, une excellente affaire et en même
+<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span>
+temps rendre service à un homme de talent.
+Répondez-moi le plus tôt possible ou assignez-moi
+un rendez-vous.</p>
+
+<p class="left5">«Amitiés.</p>
+
+<p class="right">«<span class="smcap">E. Manet.</span>»</p></div>
+
+<p>Il semblera peut-être étrange que donner mille
+francs à un peintre impressionniste pour dix de ses
+tableaux ait jamais pu être un acte désintéressé.
+Mais tout est relatif et au moment où Manet écrivait
+cette lettre, il était plus difficile d'arracher
+cent francs pour un tableau de Claude Monet, qu'il
+ne l'est devenu depuis d'en obtenir dix mille.
+L'aversion, l'horreur,&mdash;je ne sais quel mot trouver
+qui soit assez fort pour exprimer le sentiment du
+public,&mdash;étaient alors telles, qu'en dehors d'une
+demi-douzaine de partisans, gens de goût, mais disposant
+de peu de ressources, considérés d'ailleurs
+comme des fous, personne ne voulait avoir de cette
+peinture, personne ne voulait se donner la peine de
+la regarder ou, si, par extraordinaire, quelqu'un la
+regardait, ce n'était que pour en rire. Les amateurs
+qui achetaient des tableaux n'eussent pas même
+consenti à recevoir en don une &oelig;uvre des Impressionnistes,
+invités à la mettre chez eux. Ils se
+fussent considérés ainsi comme dépréciant leurs
+collections et comme perdant leur renom d'hommes
+<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span>
+de goût. M. Durand-Ruel, le seul marchand qui eût
+encore acheté des &oelig;uvres si décriées, allait tellement
+contre le goût général, qu'il ne pouvait en
+vendre à n'importe quel prix. Après avoir longtemps
+persisté à faire des avances aux Impressionnistes,
+envers lesquels il se conduisait non plus en homme
+d'affaires, mais en ami dévoué, il avait empilé de
+leurs toiles et épuisé sa caisse, à un point qui le
+mettait dans l'impossibilité momentanée de les soutenir.
+Dans ces circonstances, l'aide que Manet
+concevait se produisait bien comme un acte de
+désintéressement.</p>
+
+<p>Manet cherchait, de toutes manières, à trouver
+des acheteurs aux Impressionnistes. Il gardait de
+leurs &oelig;uvres dans son atelier, qu'il s'efforçait de
+faire prendre aux personnes qui venaient le visiter,
+et il les vantait dans les termes les plus louangeurs.
+Claude Monet était de tous celui vers lequel
+il se sentait le plus vivement porté. Il admirait surtout
+son art de peindre l'eau, sous les apparences les
+plus diverses. Monet, disait-il, est le Raphaël de
+l'eau. Il le considérait comme tout à fait maître dans
+sa sphère. Un hiver il voulut peindre un effet de
+neige; j'en possédais précisément un de Monet
+qu'il vint voir; il dit, après l'avoir examiné: «Cela
+est parfait, on ne saurait faire mieux», et il renonça
+à peindre de la neige. Il s'établit ainsi entre eux
+<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span>
+une grande amitié et des rapports suivis, qui se sont
+toujours traduits par un échange de bons procédés.</p>
+
+<p>Manet fut amené à peindre Claude Monet et les
+siens plusieurs fois. Il le peignit, une première fois
+en 1874, dans son bateau sur la Seine. Monet, qui
+travaillait directement devant la nature, s'était
+aménagé un bateau, à l'époque où il habitait
+Argenteuil, pour y exécuter à l'aise ses vues de la
+Seine. Il l'avait disposé d'une façon particulière
+avec une petite cabine au fond, où se réfugier en
+cas de mauvais temps, et une tente par devant, sous
+laquelle il pouvait se tenir au soleil. Manet avait
+représenté Monet peignant sous la tente de son
+bateau et M<sup>me</sup> Monet, par derrière, assise dans la
+cabine. Il avait lui-même donné pour titre au
+tableau: <i>Monet dans son atelier</i>, en disant plaisamment:
+«Monet! son atelier, c'est son bateau.»
+Il a peint encore une fois Monet et sa famille en
+plein air, toujours en 1874, cette fois dans leur
+jardin. La femme et le fils sont assis sous des
+arbres, pendant que le père, contre une haie, s'occupe
+à jardiner.</p>
+
+<p>Manet avait été lui-même, dès ses débuts, un partisan
+de la peinture en plein air, que les Impressionnistes
+étaient venus adopter systématiquement.
+Avec ses idées de ne peindre que des choses vues,
+il avait commencé à faire des études de plein air dès
+<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span>
+1854, alors qu'il fréquentait encore l'atelier de Couture.
+En 1859, il a peint un paysage à Saint-Ouen
+qui s'est appelé la <i>Pêche</i>, où on voit la Seine avec
+ses rives et un pêcheur dans un bateau. Il devait
+ensuite avoir la fantaisie de placer sur cette toile
+son portrait et celui de sa femme, tous les deux
+vêtus de costumes à la Rubens, ce qui a fait prendre
+à l'&oelig;uvre un air composite assez singulier. Il peignit
+en 1861 des études dans le jardin des Tuileries,
+qui devaient lui servir à composer son tableau de la
+<i>Musique aux Tuileries</i>. Son paysage du <i>Déjeuner sur
+l'herbe</i> a été peint en 1863, d'après des études faites
+à l'île de Saint-Ouen. A son exposition de 1867 ont
+figuré diverses marines, des paysages, une course
+de chevaux, exécutés en plein air les années précédentes.
+En 1867, il peint, sur une toile de dimensions
+importantes, une <i>Vue de l'Exposition universelle</i>.
+La vue, prise du Trocadéro, s'étend sur le
+Champ de Mars, où cette année-là l'exposition était
+concentrée. Mais à ce moment le plein air était un
+des sujets les plus discutés, dans les réunions du
+café Guerbois, entre Manet et ses amis. Il s'adonnera
+donc désormais, d'une manière toute spéciale, à la
+peinture de plein air; il lui fera une part de plus
+en plus grande dans sa production.</p>
+
+<p>En 1868 et 1869 il passe une partie de l'été à Boulogne;
+il y peint des marines et des vues du port.
+<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span>
+L'une d'elles, connue sous le titre du <i>Clair de lune</i>
+ou du <i>Port de Boulogne</i>, a été prise d'une fenêtre
+de l'hôtel de Folkestone, sur le quai de Boulogne.
+Elle rend bien la magie de la nuit et l'apparence
+fantastique des nuages, emportés devant la lune.
+Deux toiles ont été consacrées au départ du bateau
+à vapeur, faisant le service entre Boulogne et
+Folkestone. En 1870, avant la guerre, il peint dans
+un jardin de Passy le petit tableau qui s'est appelé
+le <i>Jardin</i>, où l'on voit une jeune femme en blanc,
+assise près de son enfant placé dans une petite voiture
+et un jeune homme à côté, étendu sur l'herbe.
+En 1871 il peint le <i>Bassin d'Arcachon</i>, à son retour
+des Pyrénées, et le <i>Port de Bordeaux</i>, des fenêtres
+d'une maison située sur le quai des Chartrons.
+En 1872 il peint en Hollande, où il est allé, une
+marine. En 1873 ses tableaux de plein air sont particulièrement
+nombreux. Il passe une partie de l'été
+à Berck-sur-Mer; il y peint les <i>Hirondelles</i>. Sa mère
+et sa femme ont posé pour les dames représentées.
+Il les a réduites à des proportions tellement restreintes,
+que le tableau demeure presque un paysage
+pur. Le titre est venu de quelques hirondelles, qui
+volent par-dessus le terrain couvert de gazon. Il
+peint encore à Berck une vue de mer avec personnages.
+Sa femme est assise au premier plan; à côté
+d'elle Eugène Manet est étendu sur le sable et, au
+<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span>
+fond, la mer bleue s'élève vers l'horizon. Ce tableau
+s'est appelé <i>Sur la Plage</i>. Il peint, toujours à Berck,
+les <i>Pêcheurs en mer</i>; embarqué avec eux, il les a
+saisis sur le vif, à leur travail, pendant que l'embrun
+de la mer venait mouiller sa toile. Les longues
+années passées à terre sans naviguer lui avaient
+fait perdre le pied marin, acquis au cours de son
+voyage au Brésil, car il racontait que le mal de
+mer l'avait fort incommodé sur la barque de pêche.
+Il peint en outre, en plein air, en 1873, la <i>Partie
+de crocket</i>, et enfin le <i>Chemin de fer</i>, qu'il expose
+au Salon de 1874.</p>
+
+<p>Dans ses &oelig;uvres de plein air, Manet devait marquer
+sa manière personnelle, en face de ses amis les
+Impressionnistes. Eux, qui étaient principalement
+des paysagistes, peignaient surtout en plein air des
+paysages purs, où ils introduisaient accessoirement
+des figures humaines; tandis que lui, qui jusqu'à ce
+jour avait surtout peint des tableaux de figures,
+maintenant qu'il abordait plus particulièrement le
+plein air, se maintenait cependant dans sa véritable
+manière, en donnant à ses figures une grande
+importance, de telle sorte que le paysage ne formât
+le plus souvent autour d'elles que le cadre ou le
+fond de la scène.</p>
+
+<p>Dans ces idées Manet se résolut à frapper un coup.
+Jusqu'alors ses tableaux de plein air avaient été de
+<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span>
+dimensions assez restreintes. Le premier qu'il eût
+envoyé au Salon en 1874, le <i>Chemin de fer</i>, se trouvant
+de cet ordre, n'avait guère été reconnu pour ce
+qu'il était. Maintenant il en peindrait un où les
+personnages atteindraient la grandeur naturelle et
+qui serait tellement caractéristique, qu'on ne pourrait
+se méprendre à son sujet. Dans l'été de 1874, il
+s'assure une femme appropriée et obtient de son
+beau-frère Rudolph Leenhoff de venir poser. Il les
+emmène à Argenteuil. Là il les place l'un contre
+l'autre, dans un bateau, assis sur un banc, avec
+l'eau bleue, comme fond, et une des berges de la
+Seine, pour clore l'horizon. Il se met à les peindre,
+en plein soleil, sur une toile d'un mètre cinquante
+de haut et un mètre quinze de large. Peindre ainsi
+deux personnages de grandeur naturelle, en maintenant
+à chaque être et au paysage l'intensité de
+coloris que l'éclat du plein air leur donnait, était
+une tentative d'une extrême hardiesse. Il fallait
+pour la mener à bien un homme, doué d'abord d'une
+vision particulière, puis habitué à réaliser sur la
+toile la juxtaposition des tons les plus tranchés.</p>
+
+<p>L'&oelig;uvre terminée fut exposée, comme unique
+envoi, au Salon de 1875, sous le titre d'<i>Argenteuil</i>.
+Il s'était proposé de frapper un coup avec ce tableau.
+Il devait pleinement y réussir, mais non pas de la
+manière qu'il eût désirée. Quand il cherchait à
+<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span>
+attirer l'attention, c'était toujours avec l'espérance
+de captiver le public et la presse. Les déceptions ne
+le décourageaient point; après tant d'&oelig;uvres montrées
+sans trouver le succès recherché, il pensait
+toujours qu'il en produirait d'autres qui le lui
+obtiendraient. Il lui était arrivé une chance de ce
+genre avec le <i>Bon Bock</i>, mais par un concours exceptionnel
+de circonstances heureuses. Maintenant
+qu'avec son <i>Argenteuil</i>, il se proposait de frapper
+un coup d'éclat, en mettant dans une &oelig;uvre, comme
+il l'avait déjà fait, la marque de sa pleine originalité,
+la tentative, loin d'avoir le résultat favorable qu'il
+entrevoyait toujours, ne pouvait que soulever de
+nouveau l'hostilité que ses &oelig;uvres antérieures, produites
+dans les mêmes données, avaient fait naître.
+C'est ce qui allait en effet avoir lieu. L'<i>Argenteuil</i>
+devait être, avec le <i>Déjeuner sur l'herbe</i>, l'<i>Olympia</i>
+et le <i>Balcon</i>, celui de ses tableaux qui rencontrerait
+la désapprobation la plus violente et la plus universelle.</p>
+
+<p>Une des particularités qui avaient le plus déplu
+chez Manet avait été sa manière de peindre en tons
+clairs juxtaposés. On n'avait vu tout d'abord dans
+cette pratique qu'un «bariolage», et l'&oelig;il habitué
+aux tableaux enveloppés d'ombre en avait été offensé.
+Cependant, depuis plus de dix ans qu'il persistait à
+se produire aux Salons, et qu'il y revenait toujours
+<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span>
+le même, on avait fini par le tolérer. On avait même
+été jusqu'à accepter celles de ses &oelig;uvres conçues
+dans une gamme de couleurs moins vive que les
+autres. En outre, sans qu'on s'en rendît compte, par
+la seule puissance du vrai sur le convenu, du naïf sur
+l'artificiel, cette manière tant abhorrée d'appliquer
+les tons clairs sans ombres intermédiaires exerçait
+son influence et l'école française commençait à supprimer
+les ombres opaques, pour aller vers le clair.
+Ainsi l'accoutumance venue d'une part, et de l'autre
+un changement général se produisant, il se trouvait
+que l'art de Manet ne frappait plus par un air
+d'absolue étrangeté, qu'il n'était plus considéré
+comme entièrement en dehors des règles. Si on
+n'allait point encore jusqu'à l'accepter tout à fait,
+au moins on s'y habituait, dans une certaine limite.
+Mais voilà qu'avec cet <i>Argenteuil</i> peint en plein air,
+Manet accentuait tellement sa manière, qu'il se
+remettait vis-à-vis des autres dans l'état de séparation
+absolue, où il s'était trouvé à l'origine. L'éclat
+des tons se trouvait porté, par le fait d'un tableau
+peint en plein air, à un tel degré d'acuité, qu'il
+dépassait de beaucoup tout ce que les tableaux peints
+dans la lumière atténuée de l'atelier avaient laissé
+voir. Le gain que Manet avait pu faire, par l'accoutumance
+où l'on était entré avec ses tableaux d'atelier,
+était donc perdu pour ceux du plein air.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span>
+Aussi revoyait-on devant l'<i>Argenteuil</i> ces attroupements
+bruyants qui s'étaient produits devant le
+<i>Déjeuner sur l'herbe</i> et l'<i>Olympia</i>. L'éclat du plein
+air offusquait. Les spectateurs le trouvaient intolérable.
+Leurs yeux ne pouvaient le supporter. Un
+effet exaspérait par-dessus tout: l'eau de la Seine
+peinte d'un bleu intense. Il est pourtant certain que
+l'eau limpide et profonde d'une rivière, frappée,
+dans certaines conditions, par le soleil, laissera voir
+des tons d'un tel bleu, que la palette la plus riche
+ne pourra pleinement les rendre. Manet ayant peint
+la Seine à Argenteuil par un soleil ardent avait eu
+beau s'efforcer, l'eau bleue de son tableau avait dû
+rester, comme éclat, au-dessous de la réalité. Mais
+le public et les critiques n'étaient à même d'entrer
+dans aucune de ces considérations. Cette eau bleue
+leur causait une sorte de souffrance physique, elle
+les aveuglait. Devant le <i>Balcon</i> de 1869, tout le
+monde s'était récrié. Avait-on jamais vu un balcon
+vert! Maintenant tout le monde se soulevait contre
+l'eau de l'<i>Argenteuil</i>. Avait-on jamais vu de l'eau
+bleue dans une rivière!</p>
+
+<p>Il était vrai qu'on n'avait jamais vu apparaître,
+dans un tableau du Salon et même dans aucun autre
+tableau n'importe où, de l'eau bleue, peinte avec une
+telle intensité de coloris, puisque personne, excepté
+les Impressionnistes, ne s'était encore avisé d'aller
+<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span>
+peindre en plein soleil, directement devant la nature.
+Manet s'étant livré à une tentative originale
+et ayant travaillé dans des conditions encore inconnues
+devait par cela même produire une &oelig;uvre
+douée de caractères qui la différencieraient de
+toutes les autres. C'est précisément parce qu'il en
+était ainsi qu'elle eût dû être louée ou au moins
+prise en considération, comme hors de la banalité
+et du pastiche, qui sont la mort de l'art. Mais au
+contraire le public en art, comme en toutes choses,
+n'aime que les voies battues, commodes à sa nonchalance.
+Il est d'instinct l'ennemi des nouveautés.
+Cet <i>Argenteuil</i>, vu au Salon comme une &oelig;uvre sans
+précédent, déplaisait donc par cela même à tout le
+monde.</p>
+
+<p>Le tableau qui, par sa tonalité générale, soulevait
+l'hostilité, ne gagnait rien, lorsque les deux personnages
+qui y figuraient étaient considérés à part.
+D'abord on les déclarait laids et vulgaires. Et puis!
+que faisaient-ils assis sur un banc, dans ce bateau?
+Ils manquaient peut-être de raffinement, mais les
+canotiers qui vont, les hommes en tricot, les femmes
+en robes multicolores, s'amuser sur l'eau, n'ont
+jamais appartenu à l'élite sociale. D'ailleurs ils
+étaient assis dans le bateau, pour n'y rien faire autre
+chose que d'y être assis. C'était la question posée, à
+l'occasion du <i>Chemin de fer</i>, l'année précédente, où
+<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span>
+une femme et une petite fille avaient été représentées
+sans se livrer à aucune mimique particulière,
+simplement pour offrir deux figures à peindre. Le
+public insensible aux arrangements picturaux en
+eux-mêmes, qui demande toujours aux personnages
+d'un tableau d'accomplir une action bien déterminée,
+avait trouvé, en 1874, les femmes du <i>Chemin
+de fer</i> «incompréhensibles», et il jugeait, en 1875,
+étranges et méprisables les canotiers de l'<i>Argenteuil</i>,
+dans la simplicité de leur pose et de leur habillement.</p>
+
+<p>En peignant son <i>Argenteuil</i>, Manet avait représenté
+un côté de la vie parisienne, qui a presque
+entièrement disparu. Avant que la bicyclette ne fût
+connue, le canotage, les jours fériés, dans la belle
+saison, formait l'amusement d'une partie de la jeunesse.
+Argenteuil, Asnières, Bougival, voyaient accourir
+des bandes de jeunes gens des deux sexes qui,
+après avoir prodigué leurs forces à ramer sur l'eau,
+finissaient la journée par un festin au cabaret et un
+bal champêtre. La bicyclette a mis fin à ces divertissements;
+ceux qui s'y fussent autrefois adonnés se
+dispersent maintenant sur les routes. Les canotiers
+venaient de mondes différents, mais les femmes
+qu'ils emmenaient avec eux n'appartenaient qu'à la
+classe des femmes de plaisir de moyenne condition.
+Celle de l'<i>Argenteuil</i> est de cet ordre. Or comme
+<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span>
+Manet, serrant la vie d'aussi près que possible, ne
+mettait jamais sur le visage d'un être autre chose que
+ce que sa nature comportait, il a représenté cette
+femme du canotage, avec sa ligure banale, assise
+oisive et paresseuse. Il a bien rendu la grue que
+l'observation de la vie lui offrait. Il a encore peint un
+type analogue dans son tableau la <i>Prune</i>. Une femme,
+de celles qui attendent dans les cafés la rencontre à
+venir, accoudée sur une table, regarde l'&oelig;il vague,
+devant elle, dans le néant de sa pensée.</p>
+
+<p>Après avoir peint dans l'<i>Argenteuil</i> la vie à peu
+près disparue du canotage, Manet devait peindre,
+dans la <i>Servante de Bocks</i>, la vie, qui survenait alors
+et qui s'est depuis fort développée, du cabaret à chansons.
+On avait ouvert, sur le boulevard de Clichy,
+un établissement de cet ordre, appelé le Reichshoffen,
+où la bière était apportée par des servantes.
+Manet avait remarqué le mouvement des servantes
+qui, en posant d'une main un bock sur la table,
+devant le consommateur, savaient en tenir plusieurs
+de l'autre, sans laisser tomber la bière. Voulant
+peindre une de ces filles à l'&oelig;uvre, il s'interdit de
+prendre, pour poser, un modèle quelconque, il lui
+fallait la fille même. Il est de ces mouvements que
+seule une longue pratique a pu enseigner. Millet a
+peint une enfourneuse, une villageoise introduisant
+une miche dans un four, et il l'a peinte en indiquant
+<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span>
+avec justesse la saccade des deux bras et du dos
+qu'elle fait, pour détacher sa miche de la pelle qui
+la supporte et l'enfoncer dans le four. Tous les
+modèles de la terre n'auraient pu donner à Millet
+son enfourneuse. Il lui a fallu pour l'obtenir trouver
+une villageoise d'entre les villageoises, qui eût,
+toute sa vie, pétri et enfourné du pain. Désireux
+de peindre une servante de bocks, dans l'exercice si
+l'on peut dire de sa virtuosité, Manet s'adressa à
+celle du café qui lui parut la plus experte. Cette fille
+flairant l'aubaine affecta des scrupules et déclara
+qu'elle n'irait poser dans son atelier qu'accompagnée
+d'un «protecteur». Il dut en passer par là et les
+payer grassement tous les deux pendant qu'il exécutait
+son tableau. Le protecteur se trouva être un
+grand diable en blouse. Il l'a représenté, accoudé
+sur une table, la pipe à la bouche, tandis que la servante
+pose un bock près de lui, de son geste particulier.</p>
+
+<p>Le soulèvement causé au Salon de 1875 par
+l'<i>Argenteuil</i> avait été si violent, qu'il était presque
+venu remettre Manet dans la situation de réprouvé
+du début. Il conservait, il est vrai, pour le défendre,
+un groupe d'artistes, d'hommes de lettres, d'amis et
+de partisans qui lui avaient manqué autrefois. Mais
+leur voix qui pouvait être entendue, lorsque la réprobation
+faiblissait ou cessait même, comme à
+<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span>
+l'occasion du <i>Bon Bock</i>, était étouffée lorsque, comme
+dans le cas de l'<i>Argenteuil</i>, elle se déchaînait en
+tempête. Alors les ennemis avaient beau jeu et
+c'était par fortune qu'un ami comme M. Jules de
+Marthold parvenait à présenter une vigoureuse défense
+de l'art de Manet, dans un journal où il était
+rédacteur. La presse autrement ne s'ouvrait qu'aux
+railleries, aux caricatures, aux insultes et Manet,
+qui avait pensé qu'avec son essai de plein air, il
+parviendrait peut-être à captiver le public, se voyait
+de nouveau déçu et rejeté en plein combat.</p>
+
+<p>Il ne se décourageait jamais. L'insuccès de l'<i>Argenteuil</i>,
+loin de le faire renoncer à la peinture de
+plein air, ne fut qu'un stimulant pour l'y attacher.
+Il lui donnera donc maintenant, jusqu'à la fin, une
+place tout à fait régulière dans son &oelig;uvre. Il l'entremêlera
+systématiquement avec celle de l'atelier.
+Il avait, en même temps que l'<i>Argenteuil</i>, peint un
+autre tableau de plein air, <i>En bateau</i>, qu'il devait
+exposer au Salon de 1879, et étant allé en 1875
+faire un voyage à Venise, il en rapporta deux toiles
+de plein air. Le motif lui avait été fourni par les
+poteaux de couleurs vives, placés sur les canaux,
+devant la porte d'eau de certains palais.</p>
+
+<p>En 1875, l'été, il peint dans un jardin le <i>Linge</i>,
+pour l'exposer comme suite à l'<i>Argenteuil</i>. Il l'envoie,
+en effet, avec un autre tableau, l'<i>Artiste</i>, peint à
+<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span>
+l'atelier, au Salon de 1876, mais le Jury les refusa.
+Voilà donc que, tout à coup, après huit ans, le jury
+revenait à son ancienne rigueur et se remettait à
+frapper Manet d'ostracisme. Le refus du jury, en
+1876, se produisait comme la conséquence du soulèvement
+du public et de la presse contre l'<i>Argenteuil</i>
+de 1875, de même que le refus du jury, en
+1866, avait été la conséquence du soulèvement de
+l'opinion contre l'<i>Olympia</i> de 1865. Le jury était
+fondamentalement hostile à Manet; les peintres qui
+le composaient, alors ancrés dans la tradition et
+l'observance des vieilles règles, ne voyaient en lui
+qu'un révolté, à frapper le plus possible. Du moment
+qu'on ne voulait point admettre que le Salon fût un
+lieu, où l'originalité, comme suprême condition de
+tout art vivant, dût être la bienvenue, qu'on considérait
+au contraire qu'on ne devait y être reçu qu'en
+se soumettant aux préceptes inculqués, le jury ne
+pouvait que traiter Manet en réprouvé. Ses membres
+mettaient donc à profit, pour l'exclure, l'insuccès de
+son <i>Argenteuil</i> et ils le faisaient d'autant mieux que
+cette apparition de la peinture en plein air leur
+semblait devoir renverser tout ce qui restait encore
+debout du grand art traditionnel, tel qu'ils le concevaient.</p>
+
+<p>Comment auraient-ils pu se refuser la satisfaction
+de frapper Manet! Mais cet homme, à leurs yeux,
+<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span>
+était un monstre qui, alors qu'on lui faisait des
+concessions, qu'on commençait à tolérer ses déportements,
+loin de s'assagir, repartait de plus belle et
+se déchaînait aux extrêmes. Il était d'abord venu
+comme saccager le grand art du nu avec son
+<i>Déjeuner sur l'herbe</i> et son <i>Olympia</i>; il avait rejeté
+les règles enseignées de marier l'ombre avec les
+clairs, pour peindre par tons vifs juxtaposés. Voilà
+que depuis dix ans, cette manière, réapparaissant,
+commençait à agir sur les jeunes peintres, pour les
+débaucher, les éloigner de la sage tradition et par
+surcroît son auteur en arrivait maintenant, avec la
+peinture du plein air, à des outrances non soupçonnées,
+des scènes fixées directement devant la
+nature, le soleil ardent, l'eau bleue, les arbres verts,
+les multicolores habillements mis côte à côte, pour
+aveugler les gens et leur faire sans doute bientôt
+considérer les autres toiles du Salon, avec leurs
+ombres traditionnelles, comme des productions du
+Tartare. Il avait, en outre, engendré d'autres
+monstres, les Impressionnistes, qui rapportaient de
+la campagne des tableaux, où chaque jour ils surhaussaient
+l'éclat des tons. Enfin, la réprobation de
+la presse et du public s'étant produite en 1875
+comme pour les soutenir, ils reprenaient leur rôle de
+défenseurs de la tradition et de protecteurs des
+règles, en fermant de nouveau le Salon à Manet.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span>
+Les deux tableaux refusés, le <i>Linge</i> et l'<i>Artiste</i>,
+étaient des &oelig;uvres puissantes. Le <i>Linge</i> représentait
+une femme au milieu d'un jardin, vêtue d'une
+robe bleue. Elle était occupée à laver du linge dans
+un baquet, sur lequel un enfant debout s'appuyait
+des mains. Les effets de coloris étaient produits par
+la robe bleue de la femme, les grandes plantes
+vertes du jardin et des linges blancs, tendus sur des
+cordes. C'est dans cet assemblage que Manet avait
+réalisé la juxtaposition de tons vifs, demandée aux
+extrêmes ressources de sa palette, qui, analogues
+aux audaces de l'<i>Argenteuil</i>, avaient fait refuser le
+tableau.</p>
+
+<div class="p2 figcenter">
+<img src="images/illus_176.jpg" width="300" height="425"
+alt="LES BOTTINES" title="" /></div>
+<p class="center"><span class="smcap"><b>LES BOTTINES</b></span></p>
+
+<p>Mais pour que le jury étendît ses rigueurs à l'autre,
+à l'<i>Artiste</i>, il fallait qu'il fût réellement désireux
+de montrer toute sa colère, car celui-là, peint
+dans l'atelier, restait conforme à la donnée ordinaire
+de Manet, que les jurys, en recevant depuis
+des années ses tableaux, avaient par là même
+comme acceptée. C'était un portrait en pied du graveur
+Desboutins, vu de face, bourrant sa pipe, peint
+tout entier dans les gris, sans l'introduction de ces
+couleurs variées, capables d'offusquer. Il était plein
+d'air et de lumière et si, dans l'exécution de certaines
+parties, on voyait les touches et les indications sans
+fini précieux propres à Manet, ces particularités
+semblaient au moins à leur place, dans une &oelig;uvre
+<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span>
+de grandes dimensions, où le personnage se détachait
+comme un bloc.</p>
+
+<p>Manet, exclu du Salon, résolut de montrer ses
+tableaux dans son atelier. Il adressa des lettres à la
+presse, aux artistes, aux amateurs, aux hommes du
+monde, pour qu'ils vinssent les voir et les juger. Il
+plaça près d'eux un registre où les visiteurs purent
+écrire. Les remarques et les observations les plus
+diverses y furent consignées, quelques-unes saugrenues,
+beaucoup d'autres, où les gens, gardant
+naturellement l'anonyme, laissaient voir, par des
+grossièretés, combien était encore profonde l'hostilité
+contre l'artiste. Mais les amis et les partisans purent
+exprimer de leur côté leur approbation et leurs
+louanges. Manet était si connu, ses productions
+soulevaient d'abord une telle curiosité, on était si
+bien habitué à s'échauffer à son sujet, que l'exposition
+particulière de ses tableaux fit du bruit. Elle
+devint un événement parisien. Il fut de mode de
+visiter son atelier. De telle sorte que le refus du
+jury n'atteignit pas le résultat d'étouffement que ses
+auteurs s'en étaient promis. Les &oelig;uvres refusées,
+si elles échappèrent à la foule qui se bouscule aux
+Salons, furent en définitive vues de l'élite, qui
+s'intéresse aux choses d'art.</p>
+
+<p>La presse, il faut lui rendre cette justice, prit d'ailleurs
+presque entièrement parti pour Manet contre
+<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span>
+le jury. Ces journalistes mêmes qui, au précédent
+Salon, avaient témoigné de leur mépris pour l'<i>Argenteuil</i>
+et qui maintenant encore, en présence des
+&oelig;uvres montrées dans l'atelier, n'avaient que des
+critiques à exprimer, s'élevaient cependant contre
+l'ostracisme dont leur auteur était l'objet. On trouvait
+qu'un homme depuis si longtemps sur la brèche,
+déployant une telle volonté de travail, devait avoir
+le droit de se produire. Le jury abusait, pensait-on,
+de ses pouvoirs en le mettant en interdit. Qu'on le
+laissât donc exposer! Ce serait ensuite à la presse
+et au public à faire justice de ses erreurs. Tous
+s'étaient du reste acquittés de cette mission, en le
+poursuivant sans relâche de leurs sévérités. C'est
+pourquoi, après l'avoir si longtemps malmené, c'eût
+été un manque de générosité, que de venir maintenant
+approuver qu'on lui fermât le Salon. De
+telle sorte que le soulèvement causé par l'<i>Argenteuil</i>,
+sur lequel le jury s'était comme appuyé pour frapper
+Manet, n'amenait point l'approbation de son acte
+qu'il s'était promise. Et puis, comme on se dérangeait
+pour aller voir les tableaux dans l'atelier,
+le jury, moralement blâmé pour sa sévérité, n'en
+obtenait même pas l'avantage de pouvoir soustraire
+aux regards les audaces jugées démoralisantes du
+peintre.</p>
+
+<p>Manet se sentit donc assez défendu pour croire que
+<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span>
+les refus subis en 1876 ne se renouvelleraient pas
+en 1877. Malgré cela, pour se rouvrir avec certitude
+le Salon, il tint un certain compte des répulsions du
+jury, en ne présentant point cette fois-ci d'&oelig;uvre de
+plein air, mais en envoyant deux tableaux peints
+dans l'atelier. Le jury ne pouvait dès lors songer à
+renouveler ses refus et les tableaux furent déclarés
+admis. L'un d'eux fut cependant ensuite éliminé, à
+cause du sujet considéré comme trop libre.</p>
+
+<p>Le tableau éliminé avait pour titre <i>Nana</i>, d'après
+le roman d'Émile Zola. Il représentait une jeune
+femme à sa toilette, en corset et en jupon, à même
+de se pomponner. Jusque-là il n'offrait rien qui pût
+effaroucher et c'était un personnage accessoire qui,
+en lui donnant sa signification, avait amené le
+jury à l'exclure. Manet avait peint, sur un côté
+de la toile, contemplant la toilette de la jeune
+femme, un monsieur en habit noir, assis le chapeau
+sur la tête. Par ce personnage et le détail du chapeau,
+la femme était déterminée; sans qu'on eût besoin
+d'explications, on voyait qu'on avait affaire à une
+courtisane. Manet qui voulait peindre la vie sous
+tous ses aspects, qui cherchait à la rendre la plus
+vraie possible, avait trouvé moyen, par l'introduction
+auprès d'une femme d'un personnage masculin
+d'ailleurs inactif, d'établir un intérieur de courtisane.
+C'était un des côtés de la vie de plaisir qu'il
+<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span>
+rendait, mais à l'aide d'un artifice si simple et si
+tranquille, que l'ensemble n'avait rien d'offensant.</p>
+
+<p>On avait devant soi une &oelig;uvre d'art à juger uniquement
+comme telle et à ceux qui eussent voulu la
+considérer d'un autre point de vue, on pouvait dire:
+Honni soit qui mal y pense. Car jamais Manet n'a
+fait autre chose que de peindre, sans sous-entendu,
+les scènes conçues franchement, pour exister comme
+&oelig;uvres d'art. Quand on a voulu trouver dans son
+<i>Déjeuner sur l'herbe</i>, dans son <i>Olympia</i> ou dans sa
+<i>Nana</i> certaines intentions, ce sont simplement les
+accusateurs qui tiraient d'eux l'idée malsaine qu'il
+n'avait jamais eue. Lorsqu'on compare en particulier
+cette <i>Nana</i> aux nombreuses représentations de
+Joseph et de Putiphar, de Suzanne et des vieillards,
+de Nymphes et de Satyres, peintes par les grands
+maîtres et placées dans les musées, on reconnaît
+qu'elle est à côté d'une réserve parfaite. Mais le temps
+est encore ici un élément essentiel. Après la mort
+de leurs auteurs, les audaces s'apaisent et se font
+accepter, tandis que l'exposition tranquille de simples
+réalités, au moment où elle se produit, paraît offensante.
+Toujours est-il que le jury du Salon de 1877
+se refusait à montrer une courtisane, qu'on eût pu
+prendre pour une vertu, en comparaison de certaines
+dames tenues dans les musées. Il est présumable
+aussi que le Jury, qui tant de fois avait repoussé
+<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span>
+Manet, n'y regardait pas de si près et que <i>Nana</i> lui
+offrant un motif de refus à faire valoir, il s'empressait
+de le saisir, pour bannir un de ses tableaux de
+plus. L'autre envoi au Salon et celui-là exposé était
+le <i>Portrait de M. Faure, dans le rôle d'Hamlet</i>.</p>
+
+<p>M. Faure, baryton, était alors le chanteur le plus
+en renom du Grand-Opéra. Il avait noué des relations
+d'amitié avec Manet. Il fréquentait son atelier
+et, grand collectionneur, était devenu, après M. Durand-Ruel,
+le principal acheteur de ses tableaux.
+Manet l'avait représenté dans le rôle d'Hamlet, de
+l'opéra du même nom d'Ambroise Thomas. C'était la
+seconde fois qu'il peignait un Hamlet. Les deux
+n'ont aucune ressemblance. On est surpris d'abord,
+qu'un même rôle puisse fournir deux types aussi
+dissemblables. Mais lorsqu'on observe directement
+la vie on découvre une grande multiplicité d'aspects,
+sous des formes où l'on aurait d'abord pu soupçonner
+l'uniformité. Les Hamlet peints pur Manet, personnifiés
+par deux acteurs différents, engagés dans des
+genres différents, n'ont donc pu se ressembler. Le
+premier, peint en 1866, sous le nom de l'<i>Acteur tragique</i>,
+représentait Rouvière qui, en effet, acteur
+tragique, faisant surtout ressortir dans ses rôles le
+côté farouche, avait amené Manet à peindre un
+Hamlet ténébreux, porté à la vengeance. Le second,
+celui de cette année, représentait au contraire Faure,
+<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span>
+qui, ayant à chanter la musique d'Ambroise Thomas
+et à se faire entendre dans une immense salle
+d'Opéra, s'offrait sans caractère dramatique saillant
+et ne pouvait donner, ce que Manet avait en effet
+mis sur la toile, qu'un Hamlet à l'aspect de virtuose.</p>
+
+<p>Par exception, les deux tableaux envoyés au Salon
+de 1877 montraient des types empruntés à la littérature,
+l'un à une tragédie de Shakespeare, l'autre
+à un roman de Zola. Mais avec eux Manet n'était
+point remonté jusqu'à l'&oelig;uvre littéraire, pour y
+chercher le caractère original, que les auteurs
+avaient eux-mêmes voulu donner à leurs héros. Il
+s'était arrêté en route, en prenant, pour les peindre,
+des êtres vivants doués d'une physionomie propre.
+On voit par là que, contrairement aux romantiques
+et en particulier à Delacroix, il ne concevait point
+son art de la peinture comme devant se conformer à
+des &oelig;uvres littéraires, pour en devenir une explication
+ou une illustration. Ses Hamlet ne sont donc
+point de Shakespeare, pas plus que sa Nana n'est de
+Zola. Dans le cas de ses Hamlet, il ne s'est point
+demandé quel était le type réellement créé par
+l'imagination de Shakespeare pour le rendre, il a
+peint deux êtres spéciaux, que lui offraient deux
+acteurs distincts, posant devant lui. De même que
+dans sa Nana, il a peint le modèle qu'une courtisane
+réelle lui fournissait, sans s'attacher à personnifier
+<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span>
+exactement la création du roman, et aussi
+reconnaît-on que sa Nana et celle de Zola sont deux
+femmes différentes.</p>
+
+<p>En 1878 comme en 1867, il devait y avoir une
+Exposition universelle où, à côté de l'Industrie, on
+ferait une place aux Beaux-Arts. Manet cette année-là
+n'envoya rien au Salon, mais désireux d'apparaître
+à la plus importante des expositions, il y présenta
+des &oelig;uvres. Elles furent refusées. En 1878, comme
+en 1867, il voyait donc l'Exposition universelle se
+fermer pour lui. C'était un jury spécial qui choisissait
+les tableaux à exposer, mais il se recrutait parmi
+les mêmes peintres vieillis dans le respect des règles,
+qui formaient les jurys des Salons annuels. Or tous
+ceux-là qui, pleins de la croyance qu'ils devaient
+défendre la tradition, avaient autant que possible
+fermé les portes des Salons à Manet, s'ils avaient
+enfin été contraints par la force des choses de les
+lui ouvrir, se rejetaient sur l'Exposition universelle,
+comme sur un exceptionnel retranchement, pour
+l'en tenir à l'écart et l'empêcher de se produire.</p>
+
+<p>Manet frappé ainsi, pour la seconde fois, dans une
+occasion exceptionnelle, eut la pensée de recourir à
+une exposition particulière, comme il l'avait fait
+en 1867. Il rechercha un local et il rédigea même le
+catalogue des &oelig;uvres à montrer, qui comprenait
+cent numéros. Puis il renonça à son projet. Il fut
+<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span>
+sans doute amené à s'abstenir ainsi, par la pensée
+qu'après l'énorme attention qui s'était portée sur
+ses &oelig;uvres aux Salons, elles étaient assez connues pour
+qu'il pût se dispenser de les montrer à nouveau.
+Une autre cause, qui aussi l'arrêta, fut les frais
+considérables qu'une exposition à part eût amenés
+et qu'il ne pouvait encourir. Il continuait à ne
+vendre de tableaux que de loin en loin, à des prix
+fort minimes, et ses ressources limitées ne lui
+permettaient pas de répéter la dépense d'une installation
+spéciale, analogue à celle de 1867.</p>
+
+<p>Cependant le refus éprouvé par Manet en 1878 à
+l'Exposition universelle, après celui de 1876 au
+Salon, avait soulevé de nombreuses protestations
+dans la presse et chez les artistes. On pouvait
+s'apercevoir ainsi que toujours méprisé par le public
+dans son ensemble, il gagnait du terrain parmi une
+élite. Le nombre de ses partisans et de ses défenseurs
+s'accroissait, de telle sorte que le jury qui le
+condamnait avait à subir de fortes attaques et que
+même ses membres se voyaient individuellement
+pris à partie et recevaient à leur tour des injures.
+Aussi, se sentant de plus en plus soutenu, renonça-t-il,
+en se présentant au Salon de 1879, à ces ménagements
+qu'il avait cru devoir observer au Salon
+de 1877, après le refus de 1876. Il avait alors écarté
+les tableaux de plein air, qui offusquaient particulièrement,
+<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span>
+pour n'envoyer que des toiles peintes
+dans l'atelier. Mais en 1879 il revient à la charge
+sans faire de concessions; il soumet au jury d'examen
+deux toiles, l'une <i>En bateau</i>, un plein air, l'autre
+<i>Dans la serre</i>, qui tout en ayant été peinte en lieu
+couvert, offrait cependant des tons très vifs. Les
+deux furent reçues.</p>
+
+<p><i>En bateau</i> avait été peint en 1874, avec l'<i>Argenteuil</i>,
+mais dans une gamme de tons moins violente.
+On n'y trouvait pas de détail aussi hardi que l'eau
+bleue, mise comme fond à l'<i>Argenteuil</i>. Le personnage
+principal, un canotier, tenait le gouvernail du
+bateau, vêtu d'un maillot blanc. Il s'harmonisait
+bien avec l'eau de la rivière d'un gris azur. Le
+tableau, relativement calme, s'il ne parvenait à
+recueillir l'approbation, passait au moins sans soulever
+une trop grande hostilité. <i>Dans la serre</i> déplaisait
+au même titre que toutes les &oelig;uvres de Manet,
+où se voyaient des tons variés et des couleurs vives.
+Deux personnages, une jeune femme et un jeune
+homme, s'y détachaient sur les plantes vertes d'une
+serre. La jeune femme était assise, étendue sur un
+banc; le jeune homme, accoudé sur le dossier du
+banc, causait tranquillement avec elle. La scène
+s'offrait pleine de charme, mais comme le fond était
+formé par les plantes vertes peintes dans tout leur
+éclat, le public, selon son habitude en semblable
+<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span>
+circonstance, déclarait l'arrangement criard, et ses
+pauvres yeux s'en trouvaient offusqués.</p>
+
+<p>Manet avait fait poser, pour son couple, un jeune
+ménage, M. et M<sup>me</sup> Guillemet, amis de sa famille.
+La femme, une jolie personne très élégante, était
+connue pour le bon goût de ses toilettes. Aussi pouvant
+disposer d'un tel modèle avait-il su en profiter.
+On lui reprochait de ne peindre que des femmes
+vulgaires, mal habillées, et il ne pouvait oublier que
+son <i>Balcon</i>, de 1869, avait subi les railleries impitoyables,
+parce qu'on avait jugé que les dames qui
+s'y montraient étaient affreusement fagotées. Ayant
+à peindre cette fois-ci une élégante, il s'est étudié à
+maintenir à la robe ses plis rectilignes et sa coupe
+irréprochable, avec autant de soin que s'il eût travaillé
+pour un journal de modes. M<sup>me</sup> Guillemet
+portait des chapeaux ravissants, qui excitaient d'autant
+plus la curiosité, qu'on savait qu'elle les faisait
+elle-même. Manet s'est appliqué en ami sur son
+chapeau, encore plus que sur sa robe. Il l'a rendu
+de telle sorte qu'aucune femme ne saurait manquer
+de le trouver à son goût. Il a repris l'arrangement
+de plantes vertes, mis comme fond à son
+tableau <i>Dans la Serre</i>, pour l'introduire dans une
+composition où sa femme, vêtue de gris, est représentée
+assise elle aussi sur un banc. Il a encore peint,
+dans le même temps, se détachant sur un fond de
+<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span>
+plantes vertes, mais cette fois assise dans un fauteuil,
+une jeune femme vêtue de noir, qui tient un
+éventail déployé.</p>
+
+<p>A ce moment, en 1879, Manet, au sommet de sa
+carrière, avait atteint le genre de renom qui devait
+lui appartenir de son vivant. C'était un des hommes
+les plus en vue de Paris. Tout le monde savait qui il
+était. Mais dans la masse du peuple et même dans
+cette foule restreinte qu'on appelle le <i>Tout Paris</i>, il
+demeurait incompris. On ne voyait toujours en lui
+qu'un artiste outré, violent, sans les qualités des
+vrais maîtres et, en définitive, il restait presque le
+réprouvé qu'il avait été à ses débuts. Une élite
+d'écrivains, de connaisseurs, d'artistes, de femmes
+distinguées, un noyau de disciples lui étaient venus,
+qui, sachant l'apprécier, lui témoignaient la plus
+vive amitié; il sentait que les jeunes artistes s'abandonnaient
+en partie à son influence. Mais ces avantages,
+dans un cercle restreint, ne le dédommageaient
+point du jugement que le peuple au dehors continuait
+à élever contre lui. Il ne connaissait pas cette
+philosophie qui porte les gens à se satisfaire eux-mêmes
+de leur mérite, en méprisant l'opinion des
+contemporains. Il avait eu dès l'abord conscience de
+sa valeur, il avait tout de suite vu qu'elle devrait
+être un jour universellement reconnue et faire mettre
+son &oelig;uvre au premier rang. Mais cette reconnaissance
+<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span>
+qu'il se promettait toujours de voir venir
+reculait sans cesse, et chaque fois qu'elle s'évanouissait,
+il en éprouvait de la tristesse. Il comprenait
+la vie d'artiste sous la forme des succès
+éclatants d'un Rubens. Les honneurs, les postes
+officiels, les distinctions des académies, l'entrée
+dans les Instituts, puisque ces choses existaient et étaient
+acquises à d'autres, lui semblaient à lui aussi son
+dû. Il souffrait de ne pouvoir les obtenir, alors que
+les autres s'en paraient sous ses yeux.</p>
+
+<p>Homme du monde, ayant le goût de la société,
+c'était pour lui un perpétuel agacement de voir, dans
+les salons, les sourires et les compliments des
+femmes, les hommages des hommes aller à ces
+artistes en renom qui le combattaient, l'expulsaient
+des expositions, accaparaient les honneurs, pendant
+que lui, traité en artiste inférieur, n'était goûté que
+pour les manières distinguées et l'esprit de conversation
+qu'on lui reconnaissait comme seule supériorité.
+Et puis! pendant que les autres encore arrivaient
+à la richesse, il continuait d'empiler les toiles
+dans son atelier et, s'il en vendait de temps en
+temps, il n'en retirait que des sommes minimes,
+qui lui permettaient tout juste de faire face aux
+dépenses de sa vie, tenue sur un pied modeste.
+Lorsqu'il travaillait, lorsqu'il était avec ses amis,
+son entrain naturel, son élasticité de tempérament
+<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span>
+le maintenaient à l'état d'homme gai, mais lorsqu'il
+se retrouvait dans le monde, lorsque les refus des
+jurys ou les injures et les railleries de la presse se
+reproduisaient, il en ressentait une très grande
+amertume. A mesure que les années s'écoulaient, il
+devenait cet homme qui a eu certaines ambitions
+qu'il sait justifiées et qu'il croyait réalisables, et qui,
+à mesure qu'il les voit s'évanouir, éprouve une
+intime déception.</p>
+
+<p>Manet était un Parisien qui personnifiait, portés
+à toute leur puissance, les sentiments et les habitudes
+des Parisiens. Il représentait, avec sa sensibilité
+d'artiste, ses penchants d'homme du monde, son
+besoin de sociabilité, le Parisien par les côtés de
+raffinement où il se distingue, mais aussi où il
+arrive à un genre de vie presque artificiel. Il ne
+pouvait donc vivre qu'à Paris et, en outre, il ne
+pouvait y vivre que d'une certaine manière. A
+l'époque où il apparaissait, ce qu'on appelait le Boulevard,
+l'espace compris entre la rue Richelieu et la
+Chaussée-d'Antin, était depuis longtemps un lieu à
+part. Paris n'était point alors la ville envahie par
+les provinciaux et les étrangers, que les chemins de
+fer y versent aujourd'hui. Le Boulevard était encore
+libre de cohue, et, dans l'après-midi, une élite de
+gens, plus Parisiens que les autres, pouvait venir
+s'y rencontrer, s'y promener et y flâner. Il y a eu
+<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span>
+trois ou quatre générations d'hommes de raffinement
+fixés au Boulevard, par des liens aussi puissants
+que ceux qui peuvent attacher certaines plantes au
+sol nécessaire à leur vie. Pour ces gens-là, respirer
+l'air du Boulevard était un besoin et la nostalgie du
+Boulevard, par suite d'éloignement, devenait une
+maladie. Manet aura été un des derniers représentants
+de cette manière d'être; il sera resté un de ceux
+pour qui la fréquentation du Boulevard aura été une
+pratique de toute la vie.</p>
+
+<p>Il y avait sur le Boulevard un coin comme nul
+autre, une maison privilégiée, où les habitués
+étaient traditionnellement illustres, le café Tortoni,
+à l'angle de la rue Taitbout. Sa réputation remontait
+au premier empire, alors que Talleyrand l'avait
+choisi pour y dîner et s'y retrouver avec ses amis.
+Ensuite Alfred de Musset l'avait adopté et, quand il
+a montré dans Mardoche le jeune homme livré aux
+plaisirs de Paris, il le promène naturellement sur
+le Boulevard et il désigne le Boulevard en nommant
+Tortoni.</p>
+
+<p class="left30">Mardoche habit marron, en landau de louage,<br />
+Pardevant Tortoni, passait en grand tapage.</p>
+
+<p>Après Musset, étaient venus Rossini et Théophile
+Gautier. Manet, comme enfant de Paris, était entré
+dans cette tradition. Dès l'origine, puis alors qu'il
+<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span>
+était le plus honni et repoussé, il allait faire sa visite
+quotidienne au Boulevard et sa station à Tortoni.
+On y était hostile ou indifférent à son art. Aussi ne
+se trouvait-il point là comme artiste et, entre lui et
+les gens avec lesquels s'étaient nouées ces relations
+familières, qui naissent du coudoiement quotidien,
+il n'était question ni de son esthétique, ni de ses
+succès ou insuccès. Il revenait tous les jours, simplement
+comme Parisien, mû par le besoin de fouler
+le sol d'élection du vrai Parisien.</p>
+
+<p>Le Boulevard, lieu de promenade tranquille,
+n'existe plus, il est devenu une grande rue cosmopolite.
+Les théâtres, les brasseries, les banques, les
+maisons à spectacles, attirent les foules, qui ont noyé
+les élégants et les raffinés. Le café Tortoni, soumis
+à la loi commune du changement et ne pouvant survivre
+à la disparition de la société dont il était le
+centre, s'est fermé. Il a été remplacé par une vulgaire
+boutique. Mais la maison subsiste, et je ne
+passe jamais auprès sans que Manet ne m'apparaisse.
+Je le revois assis devant le perron ou dans la salle en
+bas, ou encore déjeunant avec ses amis, au premier
+étage. Il reste ainsi dans le souvenir, comme un de
+ces anciens Parisiens sociables par-dessus tout.</p>
+
+<p class="p4"><a name="Page_192" id="Page_192"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span></p>
+
+<h2>L'&OElig;UVRE GRAVÉE</h2>
+<p class="p4"><a name="Page_194" id="Page_194"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span></p>
+
+<h3>X</h3>
+
+<h4>L'&OElig;UVRE GRAVÉE</h4>
+
+<p class="p2">L'&oelig;uvre gravée de Manet se compose principalement
+d'eaux-fortes et de lithographies. Les eaux-fortes
+s'étendent de ses débuts à sa fin. Une des premières,
+<i>Silentium</i>, marque son commencement; la
+dernière, <i>Jeanne</i>, est de 1882. C'est entre les années
+1862 et 1867 qu'il s'est surtout montré fécond
+comme aquafortiste. Il est alors dans cette période
+où il aime à faire poser des Espagnols, et un grand
+nombre de ses eaux-fortes est consacré à des motifs
+espagnols.</p>
+
+<p>Il apportait dans l'eau-forte cette coutume de ne
+point se répéter, qui était le fondement de son art.
+<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span>
+Il innovait sans cesse, même quand il mettait sous
+la forme gravée des sujets déjà peints. Plusieurs de
+ses eaux-fortes reproduisent de ses tableaux à
+l'huile, mais d'une manière très libre. On a ainsi
+deux eaux-fortes de l'<i>Olympia</i>, en deux dimensions.
+Elles laissent voir entre elles des différences et
+montrent également des variantes, sur le tableau
+original. La plus petite a été faite pour illustrer
+l'article d'Emile Zola de la <i>Revue du XIX<sup>e</sup> siècle</i>,
+réimprimé en brochure. Dans cette circonstance
+Manet, jaloux de soutenir l'éloge que Zola présentait
+de lui et de son <i>Olympia</i>, s'est appliqué à obtenir
+une grande précision de dessin et un rare fini des
+traits de la pointe.</p>
+
+<p>Les planches de ses eaux-fortes ont été laissées
+dans des états très divers; quelques-unes ne présentent
+que des esquisses ou même des indications
+de sujets cherchés, tandis que d'autres, comme
+<i>Lola de Valence</i>, l'<i>Enfant à l'Épée</i>, ont été très travaillées.
+L'ensemble de l'&oelig;uvre comprend des reproductions
+de tableaux anciens, comme les <i>Petits
+cavaliers</i>, l'<i>Infante Marguerite</i>, <i>Philippe IV</i> de Velasquez;
+des reproductions de ses propres tableaux,
+comme le <i>Buveur d'absinthe</i>, le <i>Gamin au chien</i>, le
+<i>Chanteur espagnol</i>, <i>Lola de Valence</i>, l'<i>Acteur tragique</i>,
+les <i>Bulles de savon</i>, <i>Mlle V*** en costume
+d'espada</i>, le <i>Liseur</i>; des compositions originales,
+<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span>
+comme <i>Silentium</i>, l'<i>Odalisque couchée</i>, la <i>Toilette</i>,
+la <i>Convalescente</i>; des portraits, comme ceux de Baudelaire,
+d'Edgar Poe, de son père.</p>
+
+<p>Une de ses eaux-fortes à laquelle on est particulièrement
+ramené par le charme qui s'en dégage,
+<i>Lola de Valence</i>, montre combien, quand le sujet
+l'y portait, il savait user des ressources les plus subtiles
+de l'outil. Pendant longtemps ses &oelig;uvres gravées
+n'ont pourtant pas rencontré plus de faveur
+que ses tableaux. Elles étaient profondément
+dédaignées. Manet n'était, disait-on, qu'un artiste
+incomplet, dépourvu peut-être encore plus de
+science sur le terrain de la gravure que sur celui de
+la peinture. Mais sur les deux, il avait au contraire
+étudié les maîtres et savait ce qu'on peut apprendre.
+Il aimait, à l'occasion, à disserter sur le mérite des
+aquafortistes ses devanciers. Ceux qu'il goûtait le
+mieux, vers lesquels il s'était surtout senti porté,
+étaient Canal et Goya. Dans l'eau-forte comme dans
+la peinture, il était donc allé d'instinct vers Venise
+et l'Espagne.</p>
+
+<p>Ce n'est pas que ses sujets espagnols du début,
+pas plus que ceux qui les ont suivis, aient été traités
+d'une manière qui rappelle les procédés, soit de
+Canal, soit de Goya. Il était trop foncièrement original
+pour avoir pu imiter les autres. Mais dans plusieurs
+de ses eaux-fortes, comme dans certains de
+<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span>
+ses tableaux, il a aimé, de propos délibéré, à faire
+apparaître la réminiscence des devanciers ses favoris.
+C'est ainsi que sa <i>Femme à la mantille</i> a été
+exécutée, ouvertement, dans la manière de Goya.
+L'emprunt à un étranger était d'ailleurs, dans ce
+cas, de circonstance, car il s'agissait d'illustrer, sous
+une forme appropriée, un sonnet intitulé <i>Fleur
+exotique</i>, inséré dans la collection des <i>Sonnets et
+Eaux-fortes</i>, publiée par Alphonse Lemerre en 1869,
+à laquelle les principaux poètes et artistes du temps
+avaient collaboré. L'eau-forte connue maintenant
+comme la <i>Femme à la mantille</i> s'est même d'abord
+appelée <i>Fleur exotique</i> et elle a été cataloguée sous
+ce titre à l'exposition posthume de Manet, à l'École
+des Beaux-Arts, en 1884. Dans quelques-unes de
+ses eaux-fortes, particulièrement dans le <i>Philosophe</i>,
+il a introduit des traits en zigzag, rappelant la
+manière de Canal, qu'il trouvait spécialement
+souple et charmante.</p>
+
+<p>Les eaux-fortes détachées sont au nombre d'une
+cinquantaine. Il existe dans les collections, en
+France et aux États-Unis, quelques pièces ignorées
+et non décrites, et ce ne sera que lorsqu'on aura
+fait les recherches nécessaires, qu'un catalogue définitif
+pourra être dressé. Les différentes eaux-fortes
+se trouvent en tirages et en épreuves de mérite fort
+divers, quelques-unes ont été très peu tirées et sont
+<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span>
+très rares. Neuf pièces, tirées à cinquante exemplaires,
+avec frontispice spécial,&mdash;guitare et chapeau,&mdash;ont
+paru en album chez Cadart et Chevalier
+en 1874: le <i>Chanteur espagnol</i>, les <i>Gitanos</i>, <i>Lola de
+Valence</i>, l'<i>Homme mort</i>, les <i>Petits cavaliers</i>, le <i>Gamin
+au chien</i>, la <i>Petite fille</i>, la <i>Toilette</i>, l'<i>Infante
+Marguerite</i>.</p>
+
+<p>Les lithographies sont moins nombreuses que les
+eaux-fortes, on n'en compte pas plus de douze:
+<i>Lola de Valence</i> et la <i>Plainte Moresque</i>, comme frontispices
+à des &oelig;uvres musicales, le <i>Gamin au chien</i>,
+le <i>Rendez-vous de chats</i>, les deux <i>Portraits de M<sup>lle</sup> Morisot</i>,
+<i>Course à Longchamp</i>, le <i>Ballon</i>, l'<i>Exécution de
+Maximilien</i>, la <i>Guerre civile</i>, la <i>Barricade</i>, <i>Polichinelle</i>.
+A ranger à la suite des lithographies des dessins,
+reportés sur pierre et tirés comme lithographies:
+deux pièces, <i>Au Café</i>, et une pièce, <i>Au
+Paradis</i> (Des spectateurs au théâtre).</p>
+
+<p>Il a donné à une publication spéciale, l'<i>Autographe</i>,
+du 2 avril 1865, une page de croquis, où se
+voient le Buveur d'eau, un danseur et une danseuse
+espagnols et la tête de Lola de Valence, et à la même
+publication, en 1867, trois croquis, la tête du Buveur
+d'absinthe, la malade et le torero mort.</p>
+
+<p>La lithographie du <i>Rendez-vous de chats</i>, de grand
+format, a été faite en 1868, pour être collée au milieu
+d'une affiche annonçant le livre de Champfleury sur
+<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span>
+les chats. Avant de l'exécuter Manet avait combiné
+son sujet, sous la forme d'une gouache, avec la
+pensée d'arriver à frapper les passants. Il avait donc
+placé un chat noir à côté d'une chatte blanche. Tous
+les deux déroulent une longue queue dans l'espace;
+ils s'ébattent sur les toits; dans le fond, des tuyaux
+de cheminée correspondent au chat noir et la lune
+blanche et vermeille, à travers les nuages, forme
+une sorte de complément à la chatte blanche. Il
+s'était fort diverti à cette fantaisie. Il avait promis à
+Champfleury qu'elle attirerait les regards. Il ne
+l'avait pas trompé. A cette époque l'affiche illustrée
+à personnages, qui s'est tant répandue depuis, demeurait
+presque inconnue, l'affichage d'un motif
+dessiné était une nouveauté. Les passants s'attroupèrent
+donc devant ces chats. Ils les regardaient
+étonnés. Beaucoup se fâchaient, persuadés que Manet
+avait voulu se moquer d'eux. On revoyait ainsi,
+dans la rue, devant son affiche, le soulèvement qu'on
+avait vu aux Salons devant certains de ses tableaux.
+Cette lithographie, tirée à de nombreux exemplaires,
+s'est perdue sur les murailles; elle est
+devenue comme introuvable, au grand désespoir des
+collectionneurs. Une gravure sur bois, faite d'après
+le motif du <i>Rendez-vous de chats</i>, a été introduite
+dans le livre même de Champfleury, les <i>Chats</i>.</p>
+
+<p>Les portraits lithographiés de M<sup>lle</sup> Morisot, sous
+<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span>
+deux formes différentes, au trait et en plein, ont été
+exécutés d'après un tableau à l'huile.</p>
+
+<div class="figcenter"><img src="images/illus_200.jpg" width="350" height="486"
+alt="JEANNE" title="" /></div>
+<p class="center"><span class="smcap"><b>JEANNE</b></span></p>
+
+<p>La <i>Guerre civile</i> et la <i>Barricade</i> rappellent la
+bataille qui a eu lieu dans les rues de Paris, à la
+fin de mai 1871, entre les gardes nationaux fédérés
+et l'armée de Versailles. La <i>Guerre civile</i> donne en
+particulier l'image tragique d'un garde national
+mort, abandonné le long d'une barricade démantelée.
+La scène n'a point été composée. Manet
+l'avait réellement vue, à l'angle de la rue de
+l'Arcade et du boulevard Malesherbes; il en avait
+pris un croquis sur place.</p>
+
+<p>Le <i>Polichinelle</i>, avec variantes, est d'abord apparu
+en aquarelle, puis dans le tableau à l'huile exposé
+au Salon de 1874. Il a enfin été répété sous la forme
+de lithographie coloriée. Théodore de Banville fit,
+pour cette dernière, un distique placé au bas:</p>
+
+<p class="left30">Féroce et rose, avec du feu dans sa prunelle<br />
+Effronté, saoul, divin, c'est lui Polichinelle</p>
+
+<p>Indépendamment des eaux-fortes et des lithographies
+à l'état de pièces séparées, Manet a produit
+des séries d'eaux-fortes, de lithographies et de
+dessins sur bois, pour illustrer divers ouvrages.</p>
+
+<p>Il a ainsi illustré d'eaux-fortes le <i>Fleuve</i>, poésie
+de Charles Cros, en 1874. Une libellule comme frontispice,
+un oiseau volant, en cul-de-lampe, et six
+<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span>
+légères compositions, qui représentent les divers
+aspects de la nature que voit le fleuve dans son
+cours, depuis la montagne où il naît, jusqu'à la mer
+où il se perd.</p>
+
+<p>Il a illustré de six dessins reportés sur pierre et
+tirés comme lithographies le <i>Corbeau</i> d'Edgar Poe,
+traduit par Stéphane Mallarmé, chez Lesclide, 1875.
+Le premier dessin, en frontispice, est une tête de
+corbeau, le dernier un <i>ex libris</i>, un corbeau volant.
+Les quatre autres illustrent le texte. Ils sont d'une
+grande puissance et atteignent au fantastique, où
+s'est élevé le poète lui-même. De pareilles compositions
+étaient trop hardies pour plaire tout d'abord.
+Les acheteurs furent si peu nombreux que l'éditeur
+s'abstint pour longtemps, après l'avoir annoncée, de
+publier une nouvelle &oelig;uvre d'Edgar Poe, la <i>Cité en
+la Mer</i>, que Mallarmé et Manet avaient également
+traduite et illustrée de concert.</p>
+
+<p>Il a dessiné quatre petits bois pour l'illustration
+d'un tirage spécial de l'<i>Après-midi d'un Faune</i>, de
+Stéphane Mallarmé, en 1876.</p>
+
+<p class="left30">Ces nymphes je les veux perpétuer.</p>
+
+<p>Il les a perpétuées, s'ébattant légères au milieu des
+roseaux, et le Faune les guette de loin. Ces quatre
+compositions sont d'un imprévu et d'une technique
+<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span>
+qui les distinguent de cette gravure sur bois généralement
+si banale au milieu de nous.</p>
+
+<p>En outre des bois exécutés comme illustrations
+de l'<i>Après-midi d'un Faune</i>, Manet a encore dessiné
+sur bois, pour la gravure: Une <i>Olympia</i>, montrant
+des variantes d'avec le tableau à l'huile, les eaux-fortes
+et l'aquarelle. Le <i>Chemin de fer</i>, reproduction
+de son tableau du Salon de 1874. <i>La Parisienne</i>,
+en trois variantes, pour le <i>Monde nouveau</i>, en 1874,
+dont deux, tirées comme épreuves, sont restées
+inédites.</p>
+
+<p>Il a donné au journal illustré la <i>Vie moderne</i> des
+croquis et dessins, reproduits dans les numéros
+des 10 et 17 avril et 8 mai 1880.</p>
+
+<p>Il a dessiné un portrait de Courbet, pour figurer,
+reproduit par le procédé du gillotage, en tête de
+l'étude de M. d'Ideville sur Courbet, publiée
+en 1878. Courbet était mort à cette époque. Ce
+portrait si plein de vie n'a cependant été fait que de
+souvenir, à l'aide d'une photographie. Mais il a fait
+poser Claude Monet pour le portrait de lui reproduit
+également par le gillotage, dans le journal
+illustré la <i>Vie moderne</i> du 12 juin 1880, et mis en
+tête du catalogue de l'exposition des &oelig;uvres de
+Claude Monet, faite en juin 1880, à la <i>Vie moderne</i>,
+sur le boulevard des Italiens.</p>
+
+<p>Cette exposition avait été organisée par Georges
+<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span>
+Charpentier, l'éditeur, à qui appartenait le journal.
+Il avait pensé qu'elle servirait utilement Claude
+Monet et l'art impressionniste, mais on ne change
+pas tout à coup le goût du public et Monet était
+en 1880 si généralement méprisé, que l'exposition
+de ses &oelig;uvres tenue dans un rez-de-chaussée,
+ouvert sur le boulevard, où l'on entrait gratuitement,
+ne fut guère qu'un passage de gens venant
+rire et se moquer. Charpentier avait fait imprimer
+un catalogue avec une notice sur Monet, qu'il
+m'avait demandée, et, en tête, comme attrait spécial,
+se trouvait le portrait de Monet par Manet. Il s'était
+imaginé que cette plaquette illustrée se recommanderait
+au public. Il en avait fixé le prix à cinquante
+centimes, mais les visiteurs se succédaient, sans que
+pas un voulût dépenser une somme aussi énorme
+pour un tel objet. Il en réduisit le prix à dix
+centimes. Le catalogue eut après cela quelques
+acheteurs. On l'avait tiré à un grand nombre
+d'exemplaires et, deux ou trois jours avant la fermeture
+de l'exposition, il en restait encore beaucoup.
+Charpentier décida qu'on les donnerait. En effet le
+gardien, d'un air engageant, en faisait l'offre aux
+visiteurs. Quelques-uns, les plus sages, prenaient le
+catalogue, c'était après tout du papier qui ne coûtait
+rien, mais la plupart le refusaient en riant. Ils se
+jugeaient ainsi fort malins. Cette exposition d'art
+<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span>
+impressionniste leur faisait l'effet d'une farce et
+l'offre du catalogue n'en était, à leurs yeux, que le
+couronnement. Ils croyaient donc prouver toute leur
+supériorité (à farceur, farceur et demi) en refusant
+l'offre et en montrant ainsi qu'ils n'étaient
+point dupes de la plaisanterie. Quand l'exposition se
+ferma, il restait un gros paquet de catalogues,
+qu'on n'avait réussi à faire prendre au public ni
+pour argent ni par amour.</p>
+
+<p>Cependant en 1899 il m'est tombé sous la main
+le catalogue d'un libraire, vendant des plaquettes
+curieuses, et j'y vis figurer celle de l'exposition de la
+<i>Vie moderne</i>, marquée comme chose rare et cotée un
+franc. Un franc! en 1899, le catalogue d'art impressionniste
+dont on n'avait pas voulu pour rien
+en 1880. Quelle révolution cela indiquait comme
+accomplie dans le goût du public!</p>
+
+<p class="p4"><a name="Page_206" id="Page_206"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span></p>
+
+<h2>LES DESSINS ET LES PASTELS</h2>
+<p class="p2"><a name="Page_208" id="Page_208"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span></p>
+
+<h3>XI</h3>
+
+<h4>LES DESSINS ET LES PASTELS</h4>
+
+<p>Les dessins de Manet confirmeraient, s'il en était
+besoin, le fait que ses tableaux de jeunesse nous
+avaient déjà appris, qu'il avait sérieusement étudié
+les vieux maîtres à ses débuts et au cours de ses
+voyages. M. Auguste Pellerin, dans sa collection si
+riche et si variée d'&oelig;uvres de Manet, possède ses
+dessins du voyage d'Italie. Ils sont nombreux et
+montrent, ce à quoi on ne se serait peut-être pas
+attendu, qu'il ne s'était pas borné à étudier ces
+maîtres vers lesquels il se sentait plus particulièrement
+porté, mais qu'il avait aussi pris une réelle
+connaissance des autres. Beaucoup de ses croquis
+<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span>
+s'appliquent à des sujets de l'école romaine et un
+dessin, parmi les plus importants, reproduit une des
+figures principales de l'<i>Incendie du Borgo</i>, par Raphaël,
+dans les chambres du Vatican.</p>
+
+<p>Les dessins, chez Manet, demeurent généralement
+à l'état d'esquisses ou de croquis. Ils ont été faits
+pour saisir un aspect fugitif, un mouvement, un trait
+ou détail saillant. Dans cet ordre de travail, on
+peut dire qu'il était toujours prêt. De tout temps, il
+a eu près de lui, à l'atelier, des feuillets assemblés
+pour dessiner et, dans sa poche, un calepin avec un
+crayon. Le moindre objet ou détail d'un objet, qui
+intéressait ses regards, était immédiatement fixé sur
+le papier. Ces croquis, ces légers dessins qu'on peut
+appeler des instantanés, montrent avec quelle sûreté
+il saisissait le trait caractéristique, le mouvement
+décisif à dégager. Je ne trouve à lui comparer, dans
+cet ordre, qu'Hokousaï qui, dans les dessins de premier
+jet de sa <i>Mangoua</i>, a su associer la simplification
+à un parfait déterminisme du caractère. Aussi
+Manet admirait-il beaucoup ce qu'il avait pu voir
+d'Hokousaï, et les volumes de la <i>Mangoua</i> qui lui
+étaient tombés sous la main étaient de sa part
+l'objet de louanges sans restriction. Le dessin avait
+été en effet compris par Manet, de même que par
+Hokousaï avant lui, comme surtout destiné à fixer
+l'aspect saillant d'un être ou d'un objet, sans complications
+<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span>
+et accessoires. Dans ces conditions, la sûreté
+de main doit correspondre à la justesse de vision et
+le mérite de l'&oelig;uvre légère réside dans sa vérité.
+Le croquis tenu à sa forme sommaire, improvisée,
+doit cependant rendre ce qu'il rend d'une manière
+assez saisissable pour offrir une &oelig;uvre vivante et
+intéressante dans sa fragilité. Or, les croquis de
+Manet font bien réellement voir comme réalisé ce
+qu'ils ont été appelés à représenter. M. de Saint-Albin
+a fourni le sujet de l'un d'eux. Le petit personnage
+a juste quelques centimètres; il a été
+crayonné d'un trait si rapide, que le contour en
+silhouette existe seul, sans les détails du visage ou
+des vêtements. Mais que cet être minuscule est donc
+ressemblant! On aurait pu multiplier les séances
+sur un portait de grandeur naturelle, sans dépasser
+le résultat obtenu ici du premier coup. M. de Saint-Albin
+était un homme aimable, un collectionneur,
+un original, qu'on voyait apparaître sur le Boulevard
+à une certaine heure de l'après-midi. Il personnifiait
+vers 1870 ce Parisien légendaire, que l'on disait
+n'avoir jamais pu quitter Paris. Manet l'a croqué
+regardant une estampe, avec son chapeau à larges
+bords, sa grosse cravate, son lorgnon, sa démarche
+spéciale et, sur le papier, il se trouve aussi saisissable,
+dans ses particularités, qu'il a jamais pu
+l'être rencontré sur le Boulevard.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span>
+Il en est un autre que Manet a aussi pris sur le
+vif, le maréchal Bazaine. Un jour, au cours du
+procès Bazaine, nous nous rendîmes, Manet et moi,
+avec un groupe d'amis, à Trianon. C'était la première
+fois que nous y allions et je me rappelle que
+longtemps, nous contemplâmes, en silence, la scène
+imposante présentée par le conseil de guerre. A la
+fin, Manet avait fixé les yeux sur l'accusé. Tout à
+coup, tirant de sa poche le petit calepin qui ne le
+quittait jamais, il se mit à crayonner. Il décrivait
+un trait en rond, qui représentait la tête, et ajoutait
+deux ou trois points, pour la bouche et les yeux.
+Il avait ainsi dessiné plusieurs croquis, lorsque se
+tournant de droite et de gauche, il nous les montra,
+en disant: «Mais regardez donc cette boule de billard!»
+L'expression était absolument juste, car en
+examinant les croquis et en les comparant avec la
+tête de l'original placée devant soi, on constatait que
+la ressemblance était frappante. Un de ces croquis
+subsiste. Il a fait partie de la vente de Manet, en
+1884. C'est un document historique.</p>
+
+<p>Il donne le vrai Bazaine, le Bazaine réel, en
+opposition aux deux ou trois autres, qu'à des moments
+différents, l'imagination a créés. Il y a eu
+d'abord le «glorieux» Bazaine, le général cru supérieur,
+en qui la France avait mis follement son
+espoir. Puis, après la capitulation, est venu le grand
+<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span>
+traître, le monstre qui ayant pu vaincre, ne l'a pas
+voulu. L'un est né de l'espérance, l'autre du désespoir.
+Le vrai était celui que Manet avait saisi et mis
+au point, l'être de petite intelligence, au regard
+fuyant, n'ayant d'autre qualité que la bravoure,
+incapable de diriger avec succès une grande armée,
+qui, lorsqu'il s'est senti perdu dans Metz, s'est laissé
+entraîner à des actes de félonie, pour lesquels il a
+été justement flétri et condamné. Tout cela est dans
+le petit croquis fait à Trianon, se lit sur la tête en
+«boule de billard».</p>
+
+<p>Manet a eu de tout temps l'habitude de se servir
+rapidement du crayon; on peut dire que son système
+de dessin n'a jamais varié. Mais à une pratique fondamentale,
+sont venus se superposer des procédés,
+qui ont changé avec les années. A ses débuts, il
+employait volontiers l'aquarelle dans des études préliminaires,
+pour fixer les tons ou l'arrangement de
+ses tableaux, ou même il reproduisait par ce moyen,
+sous une nouvelle forme, ses &oelig;uvres déjà peintes à
+l'huile. Il a ainsi laissé un certain nombre d'aquarelles,
+consacrées au <i>Chanteur espagnol</i>, au <i>Déjeuner
+sur l'Herbe</i>, à l'<i>Olympia</i>, au <i>Christ aux Anges</i>, à la
+<i>Jeune femme couchée en costume espagnol</i>, aux
+<i>Courses</i>, etc. Il s'est aussi souvent servi de l'aquarelle
+pour prendre des vues en plein air ou s'assurer
+des indications de paysage. Mais en avançant, il ne
+<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span>
+recourt plus qu'accessoirement à ce moyen, pour
+user d'un nouveau, le pastel.</p>
+
+<p>Son premier pastel date de 1874. C'est un portrait
+de sa femme, étendue sur un canapé, exécuté dans
+une gamme de tons bleus-gris. A partir de ce moment,
+il continue à se servir du pastel, surtout pour
+les portraits de femme. Les productions de ce genre
+ont été particulièrement nombreuses à la fin de sa
+vie, alors qu'il avait été atteint par l'ataxie. Les
+&oelig;uvres demandant une grande dépense de force physique
+lui étaient devenues d'abord difficiles, puis lui
+furent à la fin interdites, et le pastel lui permettait
+de se livrer à un travail relativement facile, qui le
+distrayait, en lui obtenant la société des femmes
+agréables qui venaient poser. Il a ainsi exécuté, dans
+les dernières années de sa vie, les portraits de
+femmes appartenant à des mondes divers: M<sup>me</sup> Zola,
+M<sup>me</sup> du Paty, M<sup>me</sup> Guillemet, M<sup>lle</sup> Lemaire, M<sup>lle</sup> Lemonnier,
+M<sup>lle</sup> Eva Gonzalès, M<sup>me</sup> Méry Laurent,
+M<sup>me</sup> Martin, M<sup>lle</sup> Marie Colombier, etc. Quelques-uns
+des portraits les plus caractéristiques sont restés
+anonymes ou n'ont été désignés que par des titres
+fantaisistes: la <i>Femme au carlin</i>, la <i>Femme voilée</i>,
+la <i>Femme à la fourrure</i>, la <i>Viennoise</i>, <i>Sur le banc</i>.</p>
+
+<p>Il avait fini par prendre grand goût au pastel. Il y
+trouvait à la fois le moyen de fixer la lumière, de
+juxtaposer les tons vifs et de rendre des types
+<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span>
+variés. Aussi ses portraits au pastel offrent-ils un
+ensemble où l'on peut voir la femme, telle qu'elle
+s'est présentée dans la seconde moitié du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle
+et, en addition, les combinaisons de coloris les plus
+délicates ou les plus osées.</p>
+
+<p>Il n'en a guère retiré avantage au point de vue
+pécuniaire. Il n'en a vendu que très peu, à des prix
+fort minimes. La plupart étaient faits pour des personnes
+amies, auxquelles il était heureux de plaire
+en les leur offrant. Il exposa cependant au journal
+la <i>Vie Moderne</i>, en avril 1880, une série d'&oelig;uvres
+où les pastels tenaient la place principale, et le plus
+grand nombre était à vendre. On lui en acheta tout juste deux.</p>
+
+<p>En outre de ses portraits de femmes, il a aussi
+fait au pastel des portraits d'hommes, dont plusieurs
+sont des têtes à caractère. On a ainsi de lui Constantin
+Guys, cet artiste qui fut le dessinateur de
+l'<i>Illustrated London news</i> lors de la guerre de
+Crimée, qui a produit des dessins et des aquarelles,
+où il passe des femmes élégantes et aristocratiques
+montrées dans de somptueux équipages, aux courtisanes
+présentées sous les formes les plus réalistes.
+Cabaner, le musicien incompris, en gestation perpétuelle
+d'&oelig;uvres extraordinaires, qui se dédommageait
+de sa déconvenue en faisant des mots singuliers,
+reproduits par les petits journaux. Enfin le
+<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span>
+poète George Moore. Ce dernier, au moment où
+Manet l'a fait poser, était à cette période de la jeunesse
+où on se cherche une voie. Anglo-Irlandais il
+était venu à Paris pour étudier la peinture et, en
+même temps qu'il fréquentait les ateliers, il s'adonnait
+à la poésie. Il composait des vers même en
+français. Il était alors plongé dans une sorte de
+raffinement esthétique et de sentimentalisme quintessencié,
+qui lui donnait passablement l'air d'un
+homme absent. C'est ce trait de physionomie que
+Manet a saisi pour le fixer, en l'accentuant même,
+selon son habitude, et c'est ce qui a donné à son
+George Moore l'aspect si caractéristique, qui le distingue.
+Depuis l'original a délaissé le sentimentalisme
+et la nébulosité. Il est entré dans une voie
+opposée, en étudiant la vie réelle, il s'est fait sa
+place comme romancier de m&oelig;urs. Sa figure s'est
+modifiée naturellement, en même temps que changeaient
+son mode d'esprit et la tournure de ses
+pensées. Mais le portrait demeure comme le témoin
+de la sûreté d'observation avec laquelle son auteur
+savait saisir même ces traits de caractère, qui pouvaient
+n'être, en partie, que transitoires.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span></p>
+
+<h2>LES DERNIÈRES ANNÉES</h2>
+<p class="p4"><a name="Page_218" id="Page_218"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span></p>
+
+<h3>XII</h3>
+
+<h4>LES DERNIÈRES ANNÉES</h4>
+
+<p class="p2">Manet, après avoir quitté son atelier de la rue de
+Saint-Pétersbourg, en avait pris un, en 1879, au
+numéro 77 de la rue d'Amsterdam, où il devait
+rester jusqu'à sa mort.</p>
+
+<p>En 1880, il envoie au Salon <i>Chez le Père Lathuille</i>,
+un plein air, et le <i>Portrait de M. Antonin Proust</i>,
+exécuté dans l'atelier. Le premier de ces tableaux
+avait été peint dans le jardin du Père Lathuille, un
+des restaurants les plus vieux et les plus connus de
+Paris, situé à l'entrée de l'avenue de Clichy. Avant
+que les limites de la ville de Paris n'eussent été
+portées aux fortifications, il avait été une ces maisons,
+<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span>
+hors barrières, que les Parisiens fréquentaient
+le dimanche et où ils aimaient à célébrer noces et
+festins. Horace Vernet, en 1820, l'avait donné comme
+fond à son tableau de bataille, le <i>Maréchal Moncey
+à la barrière de Clichy en 1814</i>. La lithographie, en
+popularisant le tableau, avait en même temps recommandé
+le restaurant aux patriotes, alors épris
+d'Horace Vernet et de ses &oelig;uvres. Manet, qui habitait
+dans le voisinage, rue de Saint-Pétersbourg,
+allait y déjeuner ou dîner de temps en temps. Il
+avait eu l'idée d'utiliser le jardin, lieu tranquille,
+pour y peindre une scène de plein air: un tout
+jeune homme y ferait la cour à une femme. En bon
+observateur, il avait conçu sa scène, telle que
+la vie l'offre généralement, où les tout jeunes gens
+s'éprennent de femmes plus âgées qu'eux. Le tableau
+représente les amoureux assis à une table, où ils
+achèvent de déjeuner. Le jouvenceau montre la plénitude
+de sa passion et laisse deviner des demandes
+pressantes, tandis que la femme, une personne dans
+les trente ans, fait la mijaurée devant lui et se
+tient sur la réserve, pour le mieux captiver.</p>
+
+<p>On ne pouvait reprocher à Manet, devant cette
+scène, comme on l'avait fait devant d'autres, de
+peindre des gens dans des attitudes «incompréhensibles»,
+ne se livrant à aucune action déterminée.
+Les amoureux du Père Lathuille jouaient si bien
+<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span>
+leur rôle, qu'on les comprenait à première vue.
+Manet, qui peignait la vie en la serrant toujours de
+près, pouvait trouver des motifs diversifiés à l'infini,
+parce que la vie est ainsi diversifiée. Aux scènes où
+les personnages simplement juxtaposés étaient tenus
+inactifs, telles que les yeux en rencontrent partout,
+il savait en faire succéder d'autres, où ils s'appliquaient
+à des actions caractéristiques. Il avait, du
+reste, dans le cas actuel, obtenu son effet par des
+moyens décisifs quoique très simples. Le jeune
+homme, dans sa franchise, vu de face, montre par
+l'animation de ses traits la passion qui le possède,
+tandis que se dissimulant presque et ne se présentant
+que d'un profil effacé, la femme révèle
+d'autant mieux sa pruderie affectée et sa réserve
+hypocrite.</p>
+
+<p><i>Chez le Père Lathuille</i> est peut-être de tous les tableaux
+de Manet celui qui laisse le mieux voir les
+particularités de la peinture en plein air. L'ensemble
+est tout entier maintenu dans la lumière. Les plans
+sont établis et les contours obtenus sans oppositions
+et sans contraste. Les parties qu'on voudrait dire
+dans l'ombre sont élevées à une telle intensité de
+clarté et de coloration, qu'elles ne se différencient
+presque pas de celles que la lumière frappe directement.</p>
+
+<p>L'autre tableau, le <i>Portrait de M. Antonin Proust</i>,
+<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span>
+avait été peint dans l'atelier et dans les tons sobres.
+L'original debout, de grandeur naturelle, arrêté aux
+genoux, est vêtu d'une redingote et coiffé d'un chapeau
+à haute forme, une main appuyée sur une
+canne, l'autre posée sur la hanche. C'est un morceau
+très ferme. La redingote boutonnée serre bien
+le personnage; on sent réellement l'existence du
+corps. Manet, lié d'amitié depuis le collège avec son
+modèle, l'avait peint de manière à révéler tout son
+caractère. En lui donnant la gravité de l'âge et de
+l'homme politique, il lui avait laissé la désinvolture
+et l'aisance de l'homme du monde et même encore
+avait su indiquer en lui l'élégant cavalier et
+le conquérant des débuts et de la jeunesse.</p>
+
+<p>En 1881, Manet envoya au Salon le <i>Portrait de
+M. Pertuiset, le chasseur de lions</i>, peint en plein air,
+et le <i>Portrait de M. Henri Rochefort</i>, peint dans
+l'atelier.</p>
+
+<p>Il avait choisi Pertuiset pour lui servir de modèle
+dans un plein air d'ordre particulier. Les Impressionnistes,
+avec leur système de travailler tout le
+temps devant la nature, étaient arrivés à en saisir
+les multiples aspects et à fixer ainsi sur la toile des
+effets inattendus. Ils avaient, par exemple, reconnu
+que l'hiver, au soleil, les ombres portées sur la
+neige peuvent être bleues et ils avaient peint de
+telles ombres bleues. Ils avaient encore découvert
+<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span>
+que, l'été, la lumière sous les arbres colore les terrains
+de tons violets et ils avaient peint des terrains
+sous bois violets. Renoir avait en particulier peint
+un bal à Montmartre, sous le titre de <i>Moulin de la
+galette</i>, et une <i>Balançoire</i>, où des personnages sont
+placés sous des arbres éclairés par le soleil. Il avait
+fait tomber sur eux des plaques de lumière à travers
+le feuillage, en colorant toute sa toile d'un ton général
+violet. Les tableaux peints en 1876 avaient été
+montrés en 1877, à l'exposition des Impressionnistes,
+rue Le Peletier.</p>
+
+<p>Cette nouveauté d'ombres bleues et violettes avait
+excité une indignation générale. Personne ne s'était
+sérieusement demandé si, lorsqu'il fait soleil, les
+ombres sur la neige et sous le feuillage pouvaient
+apparaître réellement colorées, telles que les Impressionnistes
+les représentaient. Il suffisait que les
+effets montrés n'eussent pas encore été vus, pour
+que l'esprit de routine amenât les spectateurs à se
+soulever violemment. Mais Manet, pour qui les Impressionnistes
+restaient de vieux amis, qui s'intéressait
+à toutes leurs tentatives, avait été frappé par
+leur manière hardie de peindre les ombres en plein
+air colorées. Il était allé regarder en particulier les
+reflets que le soleil donne sous le feuillage et, ayant
+trouvé qu'en effet les ombres prennent alors des
+tons où le violet prédomine, l'envie lui vint d'exécuter
+<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span>
+lui-même un tableau dans ces données.</p>
+
+<p>Il fit poser Pertuiset en l'été de 1880, sous les
+arbres de l'Elysée des Beaux-Arts, boulevard de
+Clichy. La lumière tamisée donne bien en effet une
+ombre violette générale, qui recouvre le terrain et
+enveloppe le modèle. Pertuiset était un chasseur
+émérite. Il avait été l'ami de Jules Gérard, célèbre
+sous le second empire, comme le Tueur de lions, et
+avait en partie hérité de sa renommée, pour avoir
+tué lui-même plusieurs lions. Manet a eu l'idée de
+le placer un genou en terre, comme à l'affût, la carabine
+à la main. C'est là une pose de pure fantaisie,
+qui lui a été suggérée par la qualité de chasseur
+du modèle, mais il ne faudrait pas en inférer qu'il
+ait voulu représenter une chasse au lion. S'il eût eu
+pareille intention, d'après son système de ne peindre
+que des scènes vues, il eût dû se transporter en
+Algérie, dans une région fréquentée par des lions,
+et y placer son modèle, ce qui n'était vraiment pas
+le cas, puisqu'il se contentait de le mettre au milieu
+d'un jardin parisien.</p>
+
+<p>A la fantaisie de montrer la pose d'un chasseur à
+l'affût, Manet avait ajouté celle de peindre au second
+plan une peau de lion, pour obtenir un ton tranchant
+sur l'uniformité du terrain. On a cru qu'il
+avait voulu figurer ainsi un lion, que Pertuiset eût
+été censé avoir tué sur le lieu même. Il n'en était
+<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span>
+rien. Son intention n'avait point été de représenter
+une vraie carcasse de lion. Il avait simplement peint
+la peau d'un lion, que Pertuiset avait tué près de
+Bône et qu'il conservait dans son appartement,
+étendue sur le parquet. Mais le tableau au Salon,
+avec son ton général violet, son chasseur à l'affût et
+la peau de lion par derrière, excita la bonne mesure
+de railleries qui attendait généralement les &oelig;uvres
+de Manet. Comme d'habitude on n'eut point d'yeux
+pour le mérite intrinsèque de la peinture, on ne vit
+que l'originalité et la fantaisie auxquelles l'artiste
+s'était laissé aller, et qui cette fois encore dépassaient
+la compréhension du public.</p>
+
+<p>Manet avait demandé à Henri Rochefort de le
+peindre, attiré par le caractère de sa physionomie.
+Le portrait de Rochefort est un buste, avec la tête
+de profil, un peu retournée, et les bras croisés. C'est
+un morceau puissant, de nature à plaire à un connaisseur.
+Manet qui ne l'avait exécuté que mû par
+un sentiment artistique, sans penser à en tirer profit,
+l'offrit à l'original, et il eût été heureux de le lui voir
+accepter. Mais Rochefort, qui n'a jamais aimé que la
+peinture sèche et léchée, le trouvait déplaisant. Il
+n'en voulut pas et le refusa. Quelque temps après,
+Manet le comprit dans un lot de toiles vendu à
+M. Faure.</p>
+
+<p>Les tableaux exposés en 1881 n'avaient pas eu
+<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span>
+en somme plus de succès que ceux des précédents
+Salons. Cependant ils étaient cause d'une chose
+extraordinaire, ils procuraient à leur auteur une
+récompense officielle, ils lui obtenaient une médaille
+du jury. Cet octroi d'une médaille, faveur banale en
+elle-même, puisque chaque année elle se répétait au
+profit de peintres quelconques, devenait cependant,
+dans la circonstance, un notable événement. Manet
+tant de fois repoussé des Salons, écarté soigneusement
+des Expositions universelles et, par là, désigné
+à l'animadversion des artistes, comme un
+homme de pernicieux exemple, recevait tout à coup
+une récompense; mais le fait en lui-même montrait
+un tel renversement de conduite et d'opinion, qu'on
+sentait tout de suite qu'un changement profond avait
+dû s'accomplir quelque part. Il en était bien réellement
+ainsi et cette simple médaille marquait que
+les aspirations nouvelles, longtemps comprimées,
+venaient enfin de prévaloir et de se manifester avec
+éclat.</p>
+
+<p>Pour se rendre compte de l'évolution qui se produisait,
+il faut connaître le régime auquel le Salon
+était traditionnellement soumis et les règles données
+à la composition des jurys. Le Salon, comme ancienne
+institution, remontant jusqu'au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle,
+avait acquis un prestige très grand. Depuis, une
+société dissidente des Beaux-Arts s'est formée,
+<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span>
+l'habitude d'expositions particulières s'est généralisée,
+qui lui ont enlevé une partie de son importance,
+mais du temps de Manet, il jouissait toujours,
+avec son monopole, de la pleine faveur. Avoir la
+faculté de s'y produire devenait pour un artiste
+une question vitale. Là seulement il pouvait se
+promettre d'attirer d'abord l'attention, puis, s'il
+était parmi les heureux, d'obtenir la renommée, la
+gloire et enfin, par elles, la richesse et les honneurs.
+Or, d'après l'organisation en vigueur, le jury était le
+maître du Salon. Il décidait, avant l'ouverture, quels
+seraient les admis et les refusés, puis après, il décernait
+les récompenses, et elles étaient ainsi combinées,
+qu'elles établissaient comme des grades et fixaient le
+rang des artistes. En premier lieu, par l'octroi de
+mentions honorables et de médailles, on tirait les
+sujets choisis de la plèbe artistique et du milieu des
+débutants, pour les signaler à l'attention; puis les
+médailles élevaient à un certain moment leurs possesseurs
+à la position de Hors concours, c'est-à-dire
+que leurs &oelig;uvres, soustraites à l'examen du jury,
+étaient désormais admises sans refus possible au
+Salon. Dans ces conditions les Hors concours formaient
+comme une compagnie de privilégiés, avec
+des droits supérieurs à ceux des autres artistes. En
+outre, les médaillés et surtout les Hors concours
+étaient gratifiés de décorations par le gouvernement.
+<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span>
+Or les médailles et les croix de la Légion d'honneur
+entraînaient une telle présomption de talent, que les
+peintres qui les obtenaient acquéraient la faveur de
+la clientèle riche, pour vendre leurs tableaux, et le
+monopole des commandes officielles. De telle sorte
+qu'entre les gens favorisés par les jurys et les autres,
+il y avait la différence de condition existant entre les
+hommes qui se voient ouvrir les chemins de la fortune
+et ceux qui se les voient barrés et obstrués.</p>
+
+<p>Si les jurys se fussent montrés impartiaux, enclins
+à aider les hommes d'initiative, l'immense pouvoir
+qu'ils possédaient eût pu passer sans soulever de protestations
+et exciter la haine, mais ils étaient loin
+d'exercer leurs droits dans un esprit de tolérance et
+d'impartialité. Ils se conduisaient au contraire en
+maîtres injustes, jaloux d'imposer une certaine esthétique,
+aux dépens de toute autre, et de maintenir la
+tradition avec rigueur. Sous la monarchie de Juillet,
+le jury avait été réglementairement formé par les
+membres de l'Institut, c'est-à-dire tout entier composé
+de peintres de la tradition, parvenus aux honneurs,
+pleins de leur importance, qui regardaient
+dédaigneusement ces nouveaux venus prétendant
+s'écarter des voies battues et méconnaître leurs
+règles. Dans ces conditions les artistes, pendant la
+première moitié du siècle, se sont trouvés former
+deux peuples: d'un côté les peintres de la tradition,
+<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span>
+imbus des bons principes, admis à plaisir aux Salons,
+y recevant médailles, décorations, puis monopolisant
+les commandes officielles, et de l'autre côté
+les novateurs, les indépendants, traités en révoltés,
+qui voient se fermer les Salons ou qui, si on les leur
+ouvre, ne reçoivent ni honneurs ni récompenses.</p>
+
+<div class="p2 figcenter"><img src="images/illus_228.jpg" width="350" height="347"
+alt="LE CORBEAU" title="" /></div>
+<p class="center"><span class="smcap"><b>LE CORBEAU</b></span></p>
+
+<p>Sous la monarchie de Juillet, les Salons s'étaient
+donc fermés à tous les artistes originaux successivement:
+Rousseau, Decamps, Courbet. Cette
+partialité pour l'école traditionnelle, cette détermination
+de méconnaître toute manifestation d'art
+nouvelle, avaient amassé de telles haines qu'à la
+révolution de 1848 l'Institut fut dépouillé de sa
+vieille prérogative, et cette année-là vit un Salon sans
+jury, où tous les tableaux présentés furent admis
+indistinctement. L'absence totale de contrôle parut
+cependant excessive et, en 1849 et en 1850, les
+Salons connurent des jurys nommés par le suffrage
+de tous les artistes exposants. L'Empire survenu
+jugea ce système trop libéral. Un nouveau régime
+fut inauguré qui, avec des modifications de détail,
+devait durer tout le temps de l'Empire et après cela
+se perpétuer sons la troisième République. Les jurys
+furent composés, pour la plus grande part, d'artistes
+élus par les exposants, mais par les seuls exposants
+médaillés ou hors concours, et, pour l'autre part, de
+membres désignés pur l'administration des Beaux-Arts.
+<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span>
+C'est à de tels jurys que Manet devait d'être
+refusé aux Salons et exclu des Expositions universelles.</p>
+
+<p>Les jurys nommés pour une part par les artistes
+récompensés, et pour l'autre par l'administration,
+avaient fini par soulever le même reproche qu'avait
+autrefois fait naître le jury de l'Institut. Sous une
+forme moins violente, ils se montraient au fond
+pénétrés du même esprit de partialité pour l'école
+de la tradition. Ils continuaient à ouvrir de préférence
+les portes du Salon à ces élèves qui répétaient
+leur manière. L'addition, aux membres du
+jury nommés par les artistes médaillés ou hors
+concours, de ces membres choisis par l'administration,
+n'apportait aucun élément d'indépendance
+d'esprit et de sympathie pour les novateurs, car
+l'administration des Beaux-Arts a presque toujours
+été un centre de routine et d'absolue médiocrité
+de jugement artistique. Les artistes indépendants,
+les novateurs, les hommes à l'écart des ateliers
+en vogue, d'ailleurs de plus en plus nombreux et
+soutenus au dehors par une élite grossissante
+de connaisseurs et de critiques, se voyaient donc
+toujours sacrifiés aux Salons. A la fin, il s'était
+formé un esprit de révolte contre la composition du
+jury, contre sa manière partiale de distribuer les
+récompenses, et enfin contre le système même de
+<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span>
+hiérarchie établi par les récompenses entre les
+artistes. L'hostilité contre le jury et la pratique des
+récompenses abaissait graduellement le prestige des
+Salons. Il devait plus tard en résulter une scission
+parmi les artistes, amenant la création d'une Société
+dissidente des Beaux-Arts, qui abolirait dans son
+sein toute récompense, et par la coutume, chez un
+grand nombre d'autres artistes, de se tenir à l'écart
+des Salons, pour se contenter de paraître dans des
+expositions particulières. Mais avant que le soulèvement
+des indépendants n'eût produit ces extrêmes
+résultats, il avait été assez puissant pour amener la
+transformation du Salon.</p>
+
+<p>Le Salon, depuis sa création par Colbert sous
+Louis XIV, était resté une institution d'État, placée
+sous le contrôle du gouvernement et en recevant sa
+loi. En 1881, l'État fit abandon de ses droits traditionnels.
+Les artistes réunis constituèrent légalement
+une société, qui hérita sur les Salons de l'autorité
+à laquelle l'État renonçait. La première
+conséquence du changement devait être d'éliminer
+des jurys cette part de membres nommée par l'administration
+des Beaux-Arts, qui s'y était trouvée si
+longtemps. Mais le mécontentement soulevé par la
+conduite des jurys, nommés en partie par l'administration
+et en partie par les artistes privilégiés,
+était devenu tel qu'en 1881 les artistes, qui allaient
+<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span>
+être délivrés des membres du jury nommés par
+l'administration, voulurent aussi se délivrer des
+autres, élus par le suffrage restreint des privilégiés.
+Le nouveau règlement, inauguré en 1881 par la
+Société des artistes français se constituant, porta
+que le jury des Salons serait entièrement formé de
+membres nommés par le suffrage de tous les exposants
+sans distinction. Les artistes en société reprenaient
+donc le système libéral d'élection du jury,
+appliqué par la seconde République aux Salons de
+1849 et de 1850.</p>
+
+<p>Le jury du Salon de 1881, élu par le suffrage de
+tous les exposants, se trouva tout autre que les
+précédents. Les indépendants, les jeunes, qui, avec
+l'ancien système, n'avaient pu se faire élire qu'exceptionnellement,
+s'y voyaient maintenant en
+nombre et le jury, au lieu d'appartenir sans conteste,
+comme les précédents, aux partisans de la
+tradition, fut divisé en deux partis de force à peu
+près égale.</p>
+
+<p>Les indépendants, les jeunes, voulurent tout de
+suite se compter, faire essai de leur force, marquer
+par une action d'éclat leur rupture d'avec les anciens
+errements, et pour cela, l'acte le plus significatif
+qu'il pussent faire était de comprendre Manet
+parmi les récompensés. Ils résolurent donc de lui
+donner une seconde médaille. Ils crurent prudent
+<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span>
+de ne pas aller jusqu'à une première médaille, ce
+qui eût accru l'opposition à prévoir sans avantage
+décisif; car Manet ayant déjà été récompensé une
+première fois en 1861, par une mention honorable,
+une deuxième récompense, qu'elle fût sous la forme
+d'une seconde ou d'une première médaille, avait le
+même résultat de le placer parmi les Hors concours,
+c'est-à-dire parmi ces privilégiés qui voyaient leurs
+&oelig;uvres admises de droit aux Salons, sans subir
+l'examen des jurys. Or, pour ceux qui voulaient
+faire une manifestation sur le nom de Manet, le
+grand point était précisément de le sortir de l'état
+de paria, où on l'avait tenu si longtemps, en le laissant
+sous le coup de la menace perpétuelle d'exclusion
+du Salon, pour l'élever à la position privilégiée
+de Hors concours. Ce résultat obtenu, la question de
+savoir sous quelle forme il l'avait été devenait
+secondaire.</p>
+
+<p>La coutume pour le jury était de passer d'abord
+à travers les salles et, là, de faire un premier choix
+devant les tableaux mêmes, des peintres, parmi
+lesquels on prendrait ensuite ceux qui, au vote
+définitif, recevraient des récompenses. Lorsque le
+jury fut parvenu devant le <i>Portrait de Pertuiset</i>,
+une discussion violente s'engagea, entre ces membres
+qui voulaient le comprendre parmi les tableaux
+capables d'obtenir une médaille à leur auteur, et les
+<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span>
+autres déterminés à l'exclure. Au cours de la
+discussion Cabanel, le président du jury, qui appartenait
+au parti de la tradition, d'ailleurs homme de
+bonne foi et d'idées libérales, se laissa aller à dire:
+«Messieurs, il n'y en a peut-être pas quatre ici,
+parmi nous, qui pourraient peindre une tête comme
+celle-là.» Il montrait ainsi son bon jugement, car
+Manet s'était appliqué sur la tête de Pertuiset, pour
+la bien mettre dans l'air et la faire entrer dans le
+chapeau qui la coiffait. A la désignation préliminaire,
+la majorité des voix n'était pas requise, il ne fallait
+obtenir que le tiers à peu près, et le <i>Portrait de Pertuiset</i>
+recueillit plus que le nombre de suffrages
+voulus pour être accepté. Lorsque le moment du
+choix définitif arriva, pour lequel il fallait alors la
+majorité absolue des voix, les partisans de Manet
+s'étant comptés ne parvenaient pas à l'emporter sur
+l'autre parti, dont l'opposition persistait acharnée;
+il leur manquait une ou deux voix. Ce fut Gervex,
+au dernier moment, qui obtint le déplacement
+indispensable, en décidant Vollon et de Neuville,
+qui s'y étaient jusque-là refusés, à donner leur vote.
+Cabanel malgré sa louange relative, demeuré avec
+ses amis les peintres de la tradition, avait voté
+contre.</p>
+
+<p>L'octroi à Manet d'une médaille fit grand bruit, et
+amena au dehors, parmi les artistes, une division
+<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span>
+analogue à celle dont il avait été cause au jury du
+Salon. Les indépendants, les jeunes gens d'esprit
+émancipé, témoignèrent de leur approbation, tandis
+que les hommes restés fidèles aux traditions, les
+élèves soumis aux maîtres dans les ateliers, s'indignèrent.
+Parmi ces derniers, on rédigea une protestation
+violente où, après avoir cité les noms des
+membres du jury favorables à Manet, on invitait les
+artistes à se souvenir d'eux, pour ne plus jamais les
+renommer. Les membres qui avaient voté la
+médaille étaient au nombre de dix-sept: Bin, Cazin,
+Carolus-Duran, Duez, Feyen-Perrin, Gervex, Guillaumet,
+Guillemet, Henner, Lalanne, Lansyer,
+Lavieille, Em. Lévy, de Neuville, Roll, Vollon,
+Vuillefroy.</p>
+
+<p>La récompense décernée à Manet était une protestation
+contre les anciens errements des jurys, et tout
+le monde, au dehors, lui avait attribué ce caractère;
+mais cependant, parmi les membres du jury qui
+l'avaient accordée, plusieurs avaient agi sans esprit
+de protestation, mus par la seule idée de justice.
+Tous, en définitive, s'étaient trouvés de l'opinion
+que Manet était un homme dont le talent et l'apport
+méritaient d'être reconnus. A l'encontre du dédain
+que le public, la presse en général, et les vieux
+peintres attachés à la tradition, persistaient à lui
+manifester, ceux qui savaient observer devaient
+<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span>
+reconnaître que son action sur les jeunes artistes
+était, en réalité, énorme. Ce n'était plus, il est vrai,
+cette influence immédiate exercée sur le groupe des
+audacieux devenus les Impressionnistes. La pénétration,
+en étant moins éclatante, atteignait cependant
+les mieux doués de la nouvelle génération. On
+savait par exemple qu'à la vue des &oelig;uvres de Manet,
+un des artistes les plus réputés parmi les jeunes,
+Bastien-Lepage, délaissant l'art traditionnel, s'était
+mis à peindre des scènes contemporaines. On pouvait
+reconnaître que semblable évolution, due à la
+même influence, s'opérait sous des formes diverses,
+chez la plupart des autres jeunes gens, qui s'adonnaient
+à peindre, dans la manière de plus en plus
+claire, des scènes prises de plus en plus à la vie
+réelle.</p>
+
+<p>Pendant que le public et la presse revenaient
+chaque année au Salon se livrer à leurs appréciations
+sans suite et à leurs critiques d'occasion, les hommes
+capables de porter des jugements d'ensemble ne
+pouvaient s'empêcher de voir que la peinture presque
+entière suivait le mouvement inauguré par
+Manet. Si on eût pu placer côte à côte, pour être
+vus simultanément, le Salon de 1861 où il débutait
+et celui de 1881, tout le monde eût constaté, avec
+stupéfaction, la profonde transformation qui s'était
+opérée. On eût vu que le procédé traditionnel d'association
+<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span>
+de l'ombre et de la lumière d'après des règles
+fixes, qu'il avait d'abord répudié, pour peindre en
+tons clairs juxtaposés, était maintenant plus ou
+moins abandonné par les jeunes artistes, qui
+peignaient eux aussi en clair. On eût vu que le
+réalisme, la peinture du monde vivant, qui avait
+soulevé une telle horreur, se produisant d'abord
+avec lui, était devenu d'une pratique générale. On
+eût vu que le prétendu grand art traditionnel de la
+peinture d'histoire, de la mythologie et du nu
+soi-disant idéalisé, qu'il avait d'abord délaissé, était
+maintenant presque entièrement ignoré et ne restait
+plus cultivé que par les anciens, attachés aux errements
+de leur jeunesse. En vingt ans, procédés,
+sujets, esthétique, s'étaient transformés.</p>
+
+<p>Certes de tels mouvements d'ensemble ne sauraient
+avoir pour cause l'action individuelle d'un
+seul; ils viennent de besoins profonds et nouveaux,
+arrivant à se manifester d'une façon générale. Mais
+quelle que fût la profondeur du mouvement et quelqu'inéluctable
+qu'on veuille le juger, Manet en avait
+été l'initiateur, il avait été celui qui découvre la voie
+inexplorée et s'y engage le premier à ses risques et
+périls, sans esprit de retour. Les peintres de la tradition,
+qui se refusaient à innover, avaient tout de
+suite et justement reconnu en lui leur ennemi; ils
+avaient tout fait pour l'étouffer et le déconsidérer.
+<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span>
+Aussi, maintenant que les jeunes artistes, soustraits
+aux vieilles pratiques et favorisés par les changements
+accomplis, arrivaient à leur tour à l'influence
+et au pouvoir dans les jurys, c'était de leur part un
+acte de simple justice que de tirer Manet de la position
+de réprouvé, où les autres s'étaient appliqués à
+le maintenir.</p>
+
+<p>Une fois qu'un artiste était parvenu au rang de
+Hors concours, il était comme de règle que le gouvernement
+lui conférât la décoration de la Légion
+d'honneur. Cette distinction, dans de telles circonstances,
+semblait toute naturelle et on ne connaissait
+point de cas où elle eût été blâmée. Mais Manet était
+tellement à part, les deux partis qui se combattaient
+sur son nom étaient si irréductibles, que lorsqu'au
+nouvel an de 1882, M. Antonin Proust, ministre des
+Arts, vint le décorer, l'acte étonna, fut jugé audacieux
+et souleva, dans le parti de la tradition, le
+même mécontentement qu'avait suscité l'octroi de
+la médaille elle-même. M. Antonin Proust, pour
+décerner la décoration à Manet, avait commencé par
+se mettre à couvert des observations à prévoir de ses
+collègues, en s'entendant avec le chef du cabinet,
+Gambetta, aussi un ami de Manet, et en ne laissant
+par ailleurs rien transpirer de ses intentions. L'habitude,
+pour chaque ministre, était cependant de
+communiquer les promotions qu'il se proposait de
+<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span>
+faire au Conseil des ministres, et lorsque M. Antonin
+Proust vint lire sa liste, M. Grévy, le président de
+la République, prétendit mettre son veto en disant:
+«Ah! Manet, non.» Mais Gambetta, avec l'autorité
+qui lui appartenait, répondit: «Il est bien entendu,
+Monsieur le Président, que chaque ministre garde
+le droit de désigner les titulaires, dans la Légion
+d'honneur, des croix attribuées à son ministère, et
+que le président de la République ne fait que contresigner.»
+M. Grévy dut se rendre à cette sorte de
+rebuffade, et ces ministres qui désapprouvaient, eux
+aussi, la mesure, n'osèrent hasarder d'observations.</p>
+
+<p>Manet éprouva une grande satisfaction des récompenses
+qui lui étaient enfin décernées et qui, banales
+en elles-mêmes, acquéraient des circonstances une
+valeur exceptionnelle. Cet homme, que depuis si
+longtemps le public, la presse et la caricature foulaient
+aux pieds et traînaient dans la boue, que les
+peintres en renom, chargés de décorations et d'honneurs,
+affectaient de tenir à distance, entrait enfin
+dans le cercle des privilégiés et des artistes mis à
+un rang honoré. La séparation qu'on avait prétendu
+maintenir d'avec lui s'était abaissée. Et puis! cette
+médaille donnée par les jeunes, après tant de refus
+et d'expulsions de la part des autres, montrait qu'il
+avait été pris des deux parts comme l'initiateur
+d'un art sur lequel on s'était divisé et combattu. La
+<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span>
+médaille faisait présager le triomphe de l'esthétique
+qu'il avait inaugurée, sur celle de la tradition
+qu'il avait délaissée. Il était enfin reconnu; il voyait
+se produire cette appréciation de ses &oelig;uvres toujours
+attendue, qui jusqu'alors l'avait fui, mais qui
+maintenant commençait à lui venir, d'une manière
+certaine. Il était incapable de feinte, aussi laissa-t-il
+voir autour de lui le plaisir que lui causaient les
+témoignages d'approbation qu'on lui donnait enfin.
+Avec sa politesse coutumière, il tint à porter ses
+remerciements aux membres du jury qui s'étaient
+déclarés en sa faveur, il leur fit à chacun une visite.</p>
+
+<p>Manet se trouvait donc parmi les récompensés au
+Salon de 1882. Sur les cadres de ses tableaux se
+voyait l'écriteau, signe de respectabilité, <i>Hors Concours</i>.
+Cela changeait évidemment sa situation auprès
+du public. Aussi ne se permettait-on plus de le
+railler avec le sans-gêne d'autrefois. D'ailleurs, l'accoutumance
+venue avec les années, on avait fini par
+trouver naturelles chez lui les particularités qui
+d'abord avaient paru intolérables. Mais quoique le
+public fût ainsi amené à ne plus se soulever devant
+ses &oelig;uvres, il était encore loin de les comprendre et
+de les goûter. Leur originalité les tenait toujours
+méconnues. Lorsque les masses populaires ont formé
+certains jugements, elles en restent ensuite indéfiniment
+pénétrées, les changements ne surviennent
+<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span>
+chez elles qu'après un long temps, ou même ne se
+produisent qu'après l'arrivée de nouvelles générations.
+Si le public, au Salon de 1882, ne témoignait
+plus à Manet le même mépris, si la presse et la
+critique n'osaient plus se conduire envers lui en
+pédagogues, venant lui enseigner les règles de
+son art, public, presse et critique, n'appréciaient
+guère plus qu'autrefois ses tableaux, et son principal
+envoi de l'année offrait un motif qu'on cherchait
+comme d'habitude à s'expliquer.</p>
+
+<p>C'était: <i>Un bar aux Folies-Bergère</i>. Au centre, vue
+de face, se dressait la fille tenant le bar. Une glace
+par derrière la représentait en conversation avec un
+monsieur, qui n'apparaissait, lui, que reflété. C'est
+cette particularité de la glace, renvoyant l'image des
+personnages et des objets, qui faisait déclarer l'arrangement
+incompréhensible. Et puis cette fille ne
+se livrait encore à aucun acte déterminé qui pût
+amuser. Elle n'était sur la toile que pour y être telle
+quelle, dans l'attente du chaland. Il l'avait peinte de
+cette manière déjà appliquée à des créatures du
+même ordre, en lui laissant son &oelig;il vague et sa
+figure placide. Le bar sur lequel reposent les produits
+destinés aux consommateurs lui avait permis
+d'introduire une de ces natures mortes qu'il aimait.
+Il s'était plu à placer là, cote à côte, des flacons, des
+bouteilles de liqueur, des fruits variés, choisis de
+<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span>
+telle sorte qu'ils lui offrissent les tons les plus vifs
+et les plus opposés. Il les a peints en pleine lumière,
+en les harmonisant cependant, et en les faisant
+entrer dans une même gamme d'ensemble.</p>
+
+<p>Le tableau exposé concurremment avec le <i>Bar aux
+Folies-Bergère</i> avait pour titre <i>Jeanne</i>. Il représentait
+une jeune femme à mi-corps, vêtue d'une robe
+fleurie, coiffée d'un élégant chapeau, son ombrelle
+à la main. Elle était charmante, aussi échappait-elle
+au dénigrement qui accueillait, comme de
+règle, les êtres peints par Manet. Elle trouvait auprès
+du public un accueil bienveillant.</p>
+
+<p>Le Salon de 1882 était le dernier où Manet exposerait.
+Il ne devait point voir le succès relatif, à la
+fin obtenu, se changer en victoire définitive. Pour
+cela, il eût eu besoin de vivre encore longtemps
+et de continuer à produire. Or, il touchait au
+terme de sa carrière. La mort approchait. Dans
+l'automne de 1879, un jour qu'il sortait de son atelier,
+il avait été saisi d'une douleur aiguë aux reins,
+accompagnée d'une faiblesse des jambes, qui l'avait
+fait tomber sur le pavé. C'était la paralysie d'un
+centre nerveux, l'ataxie, un mal incurable qui se
+déclarait. Il allait encore vivre plus de trois ans
+avec la paralysie, qui lui rendrait la marche de plus
+en plus difficile et le tiendrait à la fin presque cloué
+sur sa chaise, mais elle resterait tout le temps locale.
+<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span>
+Elle ne lui enlèverait que la faculté de la locomotion,
+car la tête, ne devait être nullement atteinte et
+l'intelligence devait garder, jusqu'au dernier jour,
+toute sa lucidité. Ses facultés de peintre n'ont donc
+point été réduites par son mal. Il a encore pu exécuter
+le <i>Portrait de Pertuiset</i> et le <i>Bar aux Folies-Bergère</i>.
+Si à la fin des &oelig;uvres de telle dimension
+lui sont interdites, s'il doit se restreindre à des
+sujets ne demandant plus la même dépense de force
+physique, il peut toujours travailler assidûment, et
+il produit un grand nombre de tableaux de fleurs,
+de natures mortes, et des portraits au pastel.</p>
+
+<p>Il exécute aussi, pendant les trois années de sa
+maladie, des tableaux de plein air qui, par l'intensité
+de la lumière, marquent comme le summum de
+sa peinture dans ce genre. Il ne s'éloigne plus beaucoup
+de Paris, il passe les mois d'été dans le voisinage.
+En 1880, il est à Bellevue, près d'un établissement
+d'hydrothérapie, où il suit un traitement
+spécial. Le jardin de la maison qu'il habite lui
+fournit les motifs de plusieurs toiles. Sur l'une de
+grande dimension, il fait figurer une jeune femme
+amie de sa famille, assise, vêtue de bleu, contre un
+bosquet. Le tableau, sous le titre de <i>Jeune fille dans
+un jardin</i>, fera partie de sa vente, où il obtiendra du
+succès. En 1881, il passe l'été à Versailles, avenue
+de Villeneuve-l'Etang. Il peint, dans le jardin de la
+<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span>
+maison, une &oelig;uvre vide d'êtres humains, où un
+simple banc, se détachant contre le mur couvert de
+plantes vertes, devient le personnage. Et ce tableau
+se distingue par l'éclat du coloris et l'intensité de la
+lumière. Il peint encore à Versailles un <i>Jeune taureau</i>
+en plein air, au milieu d'un herbage, le seul tableau
+de ce genre qu'il ait produit. Dans l'été de 1882,
+le dernier qu'il eut à vivre, il occupe à Rueil la
+maison de campagne du dramaturge Labiche, qui
+la lui loue. Là il peint, tout simplement la façade de
+la maison. Elle est banale, moderne, carrée, avec
+des contrevents gris. Il tire de ce pauvre motif des
+toiles lumineuses et séduisantes.</p>
+
+<p>L'ataxie qui était venu le frapper se produirait
+comme la fin naturelle que comportait son organisme,
+C'était un homme d'une sensibilité excessive,
+d'une nervosité extrême. C'est à cela qu'il devait
+son acuité de vision. Les images transmises par
+l'&oelig;il, passant à travers le cerveau, y prenaient cet
+éclat qui, fixé par le pinceau sur la toile, heurtait
+la vision banale des autres hommes. Mais cette
+faculté hors ligne, qui lui conférait sa supériorité
+d'artiste, entraînait en même temps la fragilité physique,
+et sous le poids du travail et de la terrible
+lutte qu'il avait toute sa vie soutenue, contre sa
+famille et contre son maître Couture d'abord, puis
+contre les jurys, contre la presse, contre le public,
+<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span>
+il succombait. D'ailleurs sa nervosité extrême venait
+de famille, car ses frères la partageaient, et, sous
+des formes accidentelles différentes, ils sont tous les
+deux morts jeunes comme lui, d'épuisement nerveux.</p>
+
+<p>Il eût pu cependant prolonger son existence, dans
+une certaine mesure, au delà du terme qu'elle devait
+atteindre, s'il s'était résigné à supporter son mal,
+sans essayer de vains remèdes. Sa femme, sa mère,
+son beau-frère, Léon Leenhoff, lui prodiguaient les
+soins les plus dévoués. Ses amis s'employaient de
+leur mieux à le distraire; mais cet homme si plein
+d'entrain ne pouvait supporter l'arrêt du mouvement.
+Il se confia à un médecin prétendant guérir
+les maladies nerveuses, qui fit sur lui l'expérience
+de ses remèdes, des poisons. Il s'en trouva momentanément
+bien, c'est-à-dire, qu'agissant, comme
+stimulant, ils lui procuraient un retour d'activité
+temporaire. Il en continua indéfiniment l'usage et
+abusa en particulier du seigle ergoté, qui amena un
+empoisonnement du sang. Un jour, le bas de sa
+jambe gauche, une partie du corps déjà malade et
+affaiblie par la paralysie, se trouva tout à fait morte.
+Il s'alita. La gangrène se mit dans la jambe. L'amputation
+dut être pratiquée. Il languit après cela
+dix-huit jours, sans qu'on lui eût révélé la terrible
+opération et qu'il connût la perte de son membre. Il
+était trop atteint pour pouvoir survivre. Il mourut
+<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span>
+le 30 avril 1883 et fut inhumé au cimetière de
+Passy. Son ami M. Antonin Proust fit entendre un
+dernier adieu sur sa tombe.</p>
+
+<p>Manet offrait le type du parfait Français. J'ai
+entendu Fantin-Latour dire: «Je l'ai mis dans mon
+hommage à Delacroix, avec sa tête de Gaulois.»
+Les peintres jugent par les yeux, et Fantin de cette
+manière jugeait bien. Il était blond, agile, de taille
+moyenne, le front s'était découvert de bonne heure.
+D'une physionomie ouverte et expressive, aucune
+feinte ne lui était possible, la mobilité de ses traits
+indiquait immédiatement les sentiments qui l'animaient.
+Le geste accompagnait chez lui la parole et
+une certaine mimique du visage soulignait la pensée.
+Il était tout d'impulsion et de saillie. Sa première
+vision comme peintre, son premier jugement comme
+homme étaient d'une étonnante sûreté. L'intuition
+lui révélait ce que la réflexion découvre aux autres.
+Il était fort spirituel, ses mots pouvaient être acérés,
+et en même temps il laissait voir une grande
+bonhomie et, dans certains cas, une véritable
+naïveté. Il se montrait extrêmement sensible aux
+bons et aux mauvais procédés. Il n'a jamais pu
+s'habituer aux insultes dont on l'abreuvait comme
+artiste, il en souffrait à la fin de sa vie autant qu'au
+premier jour. Il s'emportait d'abord contre ses
+détracteurs, quand leurs attaques se produisaient.
+<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span>
+Dans ses rapports d'homme à homme, il apparaissait
+de même susceptible. Il eut un duel avec Duranty,
+pour un échange de paroles aigres ayant conduit à un
+soufflet. Mais, avec cette susceptibilité et cette promptitude
+à relever les offenses, il ne gardait ensuite
+aucune sorte de rancune. C'était en somme un
+homme d'autant de c&oelig;ur que d'esprit, et son commerce
+était aussi sûr que plein de charme.</p>
+
+<p class="p4"><a name="Page_248" id="Page_248"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span></p>
+
+<h2>APRÈS LA MORT</h2>
+<p class="p4"><a name="Page_250" id="Page_250"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span></p>
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<h4>APRÈS LA MORT</h4>
+
+<p class="p2">La pensée vint tout de suite, aux amis de Manet
+mort, de faire une exposition générale de son
+&oelig;uvre. Dans une réunion préliminaire formée de
+sa veuve, de ses frères, de M. Antonin Proust et
+de celui qui écrit ces lignes, nous décidâmes de
+demander la salle de l'École des Beaux-Arts, sur le
+quai Malaquais. L'espace dont on disposerait serait
+suffisant et le prestige attaché à l'École donnerait
+à l'exposition le caractère d'une sorte de triomphe
+posthume, que nous recherchions précisément.
+Manet m'avait, dans son testament, prié d'être son
+exécuteur testamentaire, et on jugea qu'il m'appartenait
+<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span>
+de faire, auprès de qui de droit, une
+première démarche, pour obtenir la salle de l'École
+des Beaux-Arts. J'expliquai qu'il faudrait m'adresser
+à M. Kaempfen, directeur des Beaux-Arts, dont les
+idées m'étaient assez connues pour que je pusse
+assurer d'avance que nous subirions un refus. Mais
+on décida de passer outre à mon objection, de suivre
+la filière, en voyant d'abord le directeur, sauf à
+s'adresser ensuite au ministre.</p>
+
+<p>J'allai donc trouver M. Kaempfen. C'était un vieil
+ami. Quand je lui eus exposé ma demande, qui
+l'étonna fort, il me répondit qu'il ne pouvait l'accueillir
+et, avec une bienveillante candeur, il me
+reprocha de l'avoir mis dans l'obligation de m'opposer
+un refus, en lui faisant visite pour un objet
+aussi extraordinaire. C'était à peu près comme si
+j'eusse prétendu que le curé de Notre-Dame m'ouvrît
+sa cathédrale pour glorifier Voltaire. J'étais préparé
+à la réponse de M. Kaempfen, que, connaissant ses
+goûts, je trouvai toute naturelle, et après lui avoir
+dit fort amicalement, de mon côté, que ma visite
+était surtout due au désir d'observer les convenances,
+j'ajoutai que nous allions porter notre demande au
+ministre.</p>
+
+<div class="p2 figcenter"><img src="images/illus_252.jpg" width="450" height="259"
+alt="LE FLEUVE" title="" /></div>
+<p class="center"><span class="smcap"><b>LE FLEUVE (D'APRÈS L'EAU-FORTE)</b></span></p>
+
+<p>Lorsque j'eus fait connaître le refus éprouvé à la
+direction des Beaux-Arts, il fut décidé qu'on irait
+maintenant trouver le ministre, qui était Jules
+<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span>
+Ferry. J'étais lié aussi depuis longtemps avec celui-ci,
+et ses préférences artistiques semblables à celles
+de M. Kaempfen m'étaient assez connues, pour me
+convaincre que, si on m'envoyait vers lui comme
+on m'avait envoyé vers son subordonné, l'échec
+serait le même et cette fois sans recours. Ce fut
+donc M. Antonin Proust, député et ancien ministre,
+qui dut faire la démarche décisive. Il me prit avec lui
+et nous allâmes ensemble au ministère. M. Proust,
+dans ses <i>Souvenirs sur Édouard Manet</i>, a dit que
+Jules Ferry lui avait, par bienveillance pour Manet,
+accordé la salle de l'École des Beaux-Arts. Je n'ai
+aucune raison d'être défavorable à Jules Ferry,
+mais la vérité doit passer avant tout, et elle est que
+M. Proust a perdu le souvenir des faits ou que, par
+délicatesse, il cherche à laisser à un autre le mérite
+qui lui revient à lui-même. M. Proust était à ce
+moment, non seulement un des députés faisant
+partie de la majorité parlementaire qui soutenait le
+ministère, mais il était de plus membre de la Commission
+du budget et spécialement rapporteur du
+budget des Beaux-Arts, il avait été ministre des
+Arts dans le cabinet Gambetta et, sur une question
+touchant aux arts, ses demandes ne pouvaient
+qu'avoir une force irrésistible.</p>
+
+<p>Lorsque nous fûmes reçus par Jules Ferry,
+M. Proust lui dit, en termes exprès, qu'il demandait
+<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span>
+l'École des Beaux-Arts, pour une exposition
+posthume de l'&oelig;uvre de Manet. Je vois encore le
+soubresaut de Ferry, fort contrarié, mais la question
+de jugement esthétique s'effaçait devant la nécessité
+politique, et comme ministre il dut accorder sans
+résistance la faveur que nous sollicitions. Je crus
+devoir alors lui exprimer, au nom de la famille et
+des amis de Manet, tous nos remerciements. Il
+m'arrêta, par un geste significatif et quelques mots,
+en me donnant à comprendre que nous n'avions
+aucune gratitude personnelle à lui témoigner, que
+sa bienveillance ne s'adressait qu'à un homme politique,
+auquel il ne pouvait songer à déplaire. C'est
+donc à l'influence possédée alors par M. Antonin
+Proust, que les amis de Manet ont dû d'obtenir
+l'École des Beaux-Arts pour exposer ses &oelig;uvres.</p>
+
+<p>M. Proust eut ensuite l'idée d'inviter le président
+de la République, M. Jules Grévy, à venir visiter
+l'exposition projetée. Quelque temps auparavant, il
+avait avec Castagnary fait une exposition posthume
+de l'&oelig;uvre de Courbet à l'École des Beaux-Arts,
+dans cette même salle qui nous était maintenant
+accordée. Sur son invitation, le président Grévy
+était venu la visiter. Il est probable qu'il ne s'y était
+rendu qu'avec la pensée d'honorer l'&oelig;uvre d'un
+concitoyen, d'un Franc-Comtois comme lui, car son
+goût décidé pour l'art traditionnel ne devait aucunement
+<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span>
+le porter vers un talent aussi original que
+celui de Courbet. C'était donc trop prétendre, que
+de croire qu'il viendrait visiter l'exposition d'un artiste
+comme Manet, tenu à cette époque pour encore
+plus hors des règles que Courbet et n'ayant pas,
+comme celui-ci, l'attache personnelle de la communauté
+de province. M. Proust eût dû aussi se
+souvenir, que lorsqu'il avait naguère communiqué
+au conseil des ministres sa détermination de décorer
+Manet, M. Grévy avait hautement manifesté sa
+désapprobation, mais il pensait qu'après avoir amené
+le président à l'exposition de Courbet, il l'amènerait
+peut-être aussi à celle que nous projetions et
+qu'alors il devait, par amitié pour Manet, essayer
+d'y parvenir. Il me prit donc encore avec lui et nous
+nous rendîmes à l'Élysée.</p>
+
+<p>M. Grévy nous remercia fort courtoisement de
+notre démarche. Il avait beaucoup connu, alors
+qu'il était au barreau, M. et M<sup>me</sup> Manet, les père
+et mère de l'artiste, chez lesquels il avait fréquenté.
+Il nous retint assez longtemps pour nous parler
+d'eux. Il nous raconta des anecdotes sur M. Manet
+juge et sur ses collègues du tribunal, devant lesquels
+il avait souvent plaidé. Je crois qu'il aurait eu
+plaisir à se rendre à notre invitation, à faire honneur
+au fils, en souvenir des parents qui avaient
+été ses amis; cependant il ne voulut prendre aucun
+<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span>
+engagement. Je compris qu'à ses yeux, il était impossible
+qu'un président de la République se commît,
+au point de visiter l'exposition d'un artiste aussi
+attaqué que Manet. Il ne devait donc point y venir.
+Nous avions ainsi rencontré, en remontant l'échelle
+administrative et gouvernementale, du directeur des
+Beaux-Arts au ministre et au président de la République,
+trois hommes également attachés au poncif,
+à l'art traditionnel, et partageant cette opinion,
+encore dominante chez la foule, que l'&oelig;uvre de
+Manet ne méritait aucune reconnaissance et aucune
+consécration.</p>
+
+<p>L'École des Beaux-Arts ne nous ayant pas moins
+été accordée, nous songeâmes à réaliser l'exposition.
+Un comité de patronage et d'organisation fut formé,
+qui comprit: MM. Edmond Bazire, Marcel Bernstein,
+Philippe Burty, Jules de Jouy, Charles Deudon,
+Durand-Ruel, Fantin-Latour, J. Faure, de Fourcaud,
+Henri Gervex, Henri Guérard, A. Guillemet, Albert
+Hecht, l'abbé Hurel, Ferd. Leenhoff, Eugène Manet,
+Gustave Manet, de Nittis, Georges Petit, Léon Leenhoff,
+Roll, Alfred Stevens, Albert Wolff, Émile Zola, Antonin
+Proust, Théodore Duret. On décida de faire une
+exposition sans triage. On allait donc présenter au public,
+réunies et groupées, les toiles qui avaient le plus
+excité sa colère ou ses rires et celles que les jurys
+avaient refusées: le <i>Buveur d'absinthe</i>, le <i>Déjeuner</i>
+<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span>
+<i>sur l'herbe</i>, l'<i>Olympia</i>, le <i>Fifre</i>, l'<i>Acteur tragique</i>,
+le <i>Balcon</i>, l'<i>Argenteuil</i>, le <i>Linge</i>, l'<i>Artiste</i>. C'était
+l'homme non expurgé, tel qu'il s'était produit au
+cours de sa carrière, qu'on montrerait. De telles
+expositions posthumes sont la pierre de touche et
+l'épreuve décisive. Lorsqu'un artiste meurt, il s'opère
+un changement immédiat dans la façon de voir son
+&oelig;uvre. L'amour ou la haine, la popularité ou la
+défaveur, le manque ou la possession des honneurs
+attachés à la personne même et capables d'influencer
+le jugement, ont disparu. L'homme n'est plus
+là, et avec lui s'en est allé tout ce qui lui appartenait
+en propre. Les &oelig;uvres isolées vont maintenant
+commencer à être jugées pour elles-mêmes. Or seules
+surmontent avantageusement pareille épreuve,
+qui sont originales et puissantes.</p>
+
+<p>Il est des peintres qui atteignent de leur vivant
+à un grand renom et qui souvent n'ont produit, en
+les répétant, que deux ou trois tableaux. L'étroitesse
+de la création échappe au public et à la moyenne
+des critiques, jugeant au jour le jour et sans suite.
+Comme ils ne voient les &oelig;uvres envoyées aux Salons
+ou aux expositions privées que successivement et de
+loin en loin, ils s'en montrent satisfaits, sans reconnaître
+qu'ils n'ont devant eux que des choses déjà
+vues et des répétitions de répétitions. Mais après la
+mort de tels artistes, si on entreprend une exposition
+<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span>
+générale de ce qu'ils laissent, la pauvreté en apparaît
+tout de suite et vient crever les yeux. Les toiles
+accumulées se réduiront en définitive aux deux ou
+trois que l'homme, comme arrangement et comme
+sujet, a seules eu le pouvoir de trouver et le nombre
+n'aura d'autre résultat que de faire éclater l'indigence
+de l'ensemble. L'exposition posthume des
+&oelig;uvres d'un peintre se produit donc comme une
+épreuve décisive qui, selon les cas, confirmera ou
+cassera le jugement provisoire antérieurement porté.</p>
+
+<p>L'exposition de l'&oelig;uvre de Manet eut lieu à l'École
+des Beaux-Arts, en janvier 1884. Elle attira un grand
+concours de visiteurs et toute la presse et les critiques
+lui donnèrent leur attention<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. Dans les années
+qui avaient précédé sa mort, Manet était devenu
+l'artiste sur lequel on s'était divisé, les indépendants,
+les jeunes en faisant leur porte-drapeau, et
+les hommes attachés à la tradition continuant à
+voir en lui leur ennemi. Deux partis de force inégale,
+il est vrai, s'étaient ainsi formés qui, du
+monde des artistes, s'étaient étendus à celui des critiques
+et des amateurs, et maintenant ils allaient se
+rencontrer à l'exposition posthume, avec la pensée
+de se confirmer, l'un dans son approbation, l'autre
+<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span>
+dans son hostilité. Mais si les partisans eurent tout
+de suite sujet d'accentuer leurs louanges, les ennemis
+ne purent persévérer dans leur réprobation et leurs
+critiques intransigeantes. Ils fléchissaient. On voyait
+ce spectacle curieux de gens qui, se rappelant
+l'ancien mépris qu'ils avaient sincèrement ressenti
+devant les &oelig;uvres montrées pour la première fois
+aux Salons, et venus maintenant à l'exposition
+d'ensemble, avec la pensée de le retrouver et de le
+manifester à nouveau, quoi qu'ils en eussent, ne le
+retrouvaient plus, et, à leur étonnement, se sentaient
+maintenant tout autres. Les &oelig;uvres étaient demeurées
+les mêmes, mais eux avaient changé. Le
+monde ambiant s'était modifié. Les années, en
+s'écoulant, avaient vu une esthétique nouvelle prévaloir,
+une vision différente se former, et on ne
+pouvait nier que la transformation ne se fût accomplie
+dans le sens indiqué par Manet et en suivant
+sa voie. Ce réalisme, apparu avec ses &oelig;uvres, jugé
+alors une chose grossière, mais qui était simplement
+la peinture du monde vivant, maintenant
+accepté, était devenu d'une pratique courante. Cette
+façon de juxtaposer les tons clairs, d'abord condamnée
+chez lui comme une révolte individuelle,
+s'était aussi généralisée. Elle avait presque entièrement
+remplacé la manière de peindre sous des
+ombres épaisses. Toute la peinture s'en était ainsi
+<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span>
+allée vers la clarté, et la séparation, si profonde au
+début, constatée entre sa gamme de tons et celle
+des autres, n'existait plus.</p>
+
+<p>Il fallait donc bien reconnaître, devant son &oelig;uvre
+exposée aux Beaux-Arts, que Manet avait été un
+novateur fécond. Le ton général de la presse et des
+critiques, les commentaires des connaisseurs, montraient
+par suite un grand changement. On revenait
+des dédains antérieurs, du dénigrement systématique.
+L'époque de méconnaissance absolue était
+encore trop voisine, la période des insultes s'était
+trop prolongée, pour qu'on pût généralement louer
+sans réserves, mais tous en définitive admettaient
+maintenant que Manet avait été un artiste doué de
+puissance et d'invention. Cette conclusion s'imposait
+par l'évidence de ce que l'on voyait. Il n'existait
+point de répétition dans l'&oelig;uvre exposée. Contrairement
+à ces artistes qui, lorsqu'ils ont trouvé une
+manière qui leur a valu la faveur publique, s'y
+tiennent ensuite immuables, Manet, lui, n'avait
+cessé de se renouveler. On pouvait constater qu'il
+était allé sans cesse vers plus de clarté et plus
+de lumière. On reconnaissait qu'il avait varié
+ses sujets et ses arrangements sans interruption.
+Dans les cent soixante-dix-neuf numéros du catalogue,
+composés de peintures à l'huile, d'aquarelles,
+de pastels, de dessins, d'eaux-fortes et de lithographies,
+<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span>
+on découvrait une incessante diversité.</p>
+
+<p>L'exposition de l'École des Beaux-Arts devait être
+suivie de la vente de l'atelier et d'&oelig;uvres diverses,
+dans l'intérêt de la veuve. Il en résulterait une
+nouvelle épreuve, soutenue avec un nouveau public,
+celui de la rue. Manet avait atteint une telle notoriété,
+que son nom était descendu aux derniers
+rangs. Quand on le prononçait, n'importe quel
+cocher, balayeur ou garçon de café pouvait dire:
+Ah! oui, Manet! je connais, en se représentant tout
+de suite un artiste excentrique et dévoyé. Dans ces
+milieux où la capacité manque pour se former une
+opinion propre sur les choses d'art, les jugements
+ne peuvent venir que du dehors et sont donnés par
+les couches supérieures et la presse. Or la caricature,
+les insultes des journaux, le mépris des artistes en
+renom et des critiques s'étaient si longtemps exercés
+contre Manet, que le peuple en dessous en avait été
+empoisonné.</p>
+
+<p>Quand la vente fut annoncée par les journaux et
+des affiches, l'étonnement des passants fut donc
+grand. Une semblable tentative était-elle vraiment
+réalisable? Certes on savait que Manet possédait des
+défenseurs parmi les journalistes, les artistes et les
+amateurs, mais tous ceux-là étaient considérés dans
+le peuple comme des originaux, désireux de se
+signaler à tout prix et d'attirer n'importe comment
+<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span>
+l'attention. Cependant, qu'il y eût des gens capables
+d'aller jusqu'à donner leur argent, pour se distinguer
+des autres, paraissait à la plupart invraisemblable.
+La vente devint donc un événement, qui
+surexcitait la curiosité. Aussi l'exposition à l'Hôtel
+des ventes attira-t-elle un très grand concours de
+ces promeneurs du dimanche qui, à son intention,
+se détournaient du Boulevard, et le premier jour des
+enchères, l'Hôtel de la rue Drouot fut-il littéralement
+envahi. La vente avait lieu dans les salles du
+fond, 8 et 9, dont on avait enlevé la cloison et qui
+réunies formaient un assez grand local; mais il se
+trouva trop petit. La foule entassée dans le corridor
+et les pourtours déborda, par une poussée formidable.
+Le commissaire-priseur et les experts durent opérer
+dans un tout petit espace, au milieu de la cohue. On
+avait fait précédemment des ventes d'Impressionnistes,
+où les tableaux avaient été adjugés à des
+prix infimes, au milieu des rires et des quolibets, et
+la foule était venue à la vente de Manet dans de
+telles dispositions d'esprit qu'elle eût trouvé grand
+plaisir à voir se reproduire les avanies déversées sur
+les Impressionnistes.</p>
+
+<p>Les ventes des grands collectionneurs, des artistes
+célèbres après décès, attirent un monde d'élite, de
+critiques, de collectionneurs, d'hommes de goût en
+vue, qui s'y rendent, comme à des réunions où leur
+<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span>
+présence est obligée. Ceux-là n'assistaient point à la
+vente de Manet. Les grands marchands manquaient
+aussi. Les experts, M. Durand-Ruel, M. Georges
+Petit, le commissaire-priseur, M. Paul Chevalier,
+avaient fait de leur mieux pour parer à l'absence de
+leur clientèle habituelle, en stimulant les amis et
+partisans de Manet connus ou supposés tels. M. Durand-Ruel
+surtout s'était mis en campagne, pour
+trouver des acheteurs. La vente, commencée dans
+des conditions si précaires, prit tout de suite une
+allure de succès inespérée. Sur toutes &oelig;uvres on
+mettait des enchères, et beaucoup parmi les acheteurs
+étaient des amateurs nouveaux et inattendus,
+venant grossir le groupe des amis connus. On vendait,
+entre autres, sept tableaux exposés aux Salons. Le <i>Bar
+aux Folies-Bergère</i> réalisait 5.800 francs; <i>Chez le
+père Lathuille</i>, 5.000 francs; le <i>Portrait de Faure
+en Hamlet</i>, 3.500 francs; la <i>Leçon de musique</i>,
+4.400 francs; le <i>Balcon</i>, 3.000 francs. Puis ensuite
+le <i>Linge</i> faisait 8.000 francs; <i>Nana</i>, 3.000 francs;
+la <i>Jeune fille dans les fleurs</i>, 3.000 francs. L'<i>Olympia</i>
+était retirée à 10.000 francs et l'<i>Argenteuil</i> à
+12.000 francs. Ces prix semblaient, alors qu'on les
+criait, extraordinaires. Ils déconcertaient absolument
+ces spectateurs, venus pour assister à un insuccès
+et disposés à rire, mais se tenant maintenant silencieux.
+Manet se vend! disait la foule étonnée, à la
+<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span>
+sortie, et la nouvelle courut immédiatement tout
+Paris. La vente, en deux vacations, les 4 et 5 février
+1884, produisait 116.637 francs.</p>
+
+<p>Les ventes sont devenues des épreuves, qui permettent
+de déterminer la position des artistes. Il
+est certain que la valeur artistique et la valeur
+marchande d'une &oelig;uvre ne s'accordent d'abord généralement
+point, qu'elles sont même le plus
+souvent en complète divergence. Mais à la longue,
+l'intervalle tend à se combler. Les marchands, les
+collectionneurs, qui possèdent certaines connaissances
+ou tout au moins du flair, doivent finir par
+ne mettre de grosses enchères que sur ces &oelig;uvres
+laissant voir un mérite assez certain pour les garantir
+d'une dépréciation de prix dans l'avenir. Le succès
+aux enchères est donc devenu comme un criterium,
+qui sert approximativement à fixer l'opinion sur
+le mérite d'un artiste. La vente de l'atelier de Manet
+ayant réussi et les prix payés dépassant ce qu'on
+avait pu supposer, le public en reçut l'impression
+qu'il avait dû après tout se tromper, en plaçant
+Manet si bas, et qu'il fallait revenir envers lui à un
+meilleur jugement. Et comme l'exposition de son
+&oelig;uvre à l'École des Beaux-Arts l'avait d'ailleurs
+fait monter dans l'estime de l'élite, capable de se
+former une opinion raisonnée, il se trouva que
+l'exposition des Beaux-Arts et la vente combinées le
+<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span>
+laissaient fort agrandi et élevé dans l'opinion générale.</p>
+
+<p>Cinq ans s'écoulèrent après l'exposition de l'École
+des Beaux-Arts, sans qu'une nouvelle occasion s'offrît
+de montrer un ensemble d'&oelig;uvres de Manet,
+lorsqu'en 1889, une Exposition universelle avait
+lieu, où il serait représenté. Il allait ainsi obtenir
+réparation de l'injure qu'on lui avait faite en l'excluant
+des Expositions universelles de 1867 et de
+1878. La réparation serait d'autant plus éclatante
+que, par suite du règlement de la nouvelle exposition,
+il y figurerait au milieu des maîtres du siècle
+entier. Les Expositions universelles de 1867 et 1878
+ne s'étaient ouvertes qu'à des tableaux peints pendant
+la période décennale qui les avait précédées.
+Espacées de dix ans en dix ans, elles n'avaient reçu
+que des &oelig;uvres produites dans l'intervalle de l'une à
+l'autre. Mais celle de 1889 devait, dans la pensée
+de ses auteurs, servir à commémorer le centenaire
+de la Révolution. Il fut donc décidé, par une innovation,
+qu'elle offrirait, à côté d'une exposition
+décennale comme les autres, une exposition dite
+centennale, qui s'étendrait aux peintres survenus
+entre les dates de 1789 et de 1889. Manet mort en
+1883 était du nombre.</p>
+
+<p>L'exposition centennale était précisément aux mains
+de M. Antonin Proust, directeur, secondé, pour le
+<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span>
+choix et le placement des tableaux, par M. Roger
+Marx, inspecteur des Beaux-Arts. Tous les deux,
+comme admirateurs de Manet, allaient placer ses
+&oelig;uvres en vue, dans le salon principal. C'était un
+redoutable honneur. Il lui faudrait entrer dans le
+rang des maîtres du siècle entier et être jugé en
+parallèle avec eux. Les &oelig;uvres exposées étaient au
+nombre de quatorze; au premier rang: l'<i>Olympia</i>,
+le <i>Fifre</i>, le <i>Bon Bock</i>, l'<i>Argenteuil</i>, le <i>Portrait de
+M. Antonin Proust</i>, <i>Jeanne</i>. Ces tableaux soutenaient
+avantageusement la comparaison avec ceux
+des plus grands du siècle. Tout ce public spécial
+de peintres, de critiques, de connaisseurs, de gens
+de goût devait maintenant reconnaître, sans réserves,
+la maîtrise de l'homme qui les avait produits.
+L'Exposition universelle amenait les étrangers,
+dont le jugement était encore plus favorable. Les
+jeunes peintres du dehors faisaient tout spécialement
+de ses &oelig;uvres l'objet de leurs études et de leurs
+observations. Les connaisseurs, en particulier des
+États-Unis et de l'Allemagne, s'en déclaraient hautement
+admirateurs et s'étonnaient qu'en France,
+dans le pays de leur production, elles eussent pu
+être si longtemps méconnues. L'Exposition universelle
+de 1889 venait ainsi compléter le travail favorable
+réalisé à l'École des Beaux-Arts. A son issue,
+il n'y avait presque plus personne, parmi les gens
+<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span>
+capables de juger réellement, qui se refusât à
+admettre que Manet était un maître, à placer au
+premier rang des maîtres du siècle.</p>
+
+<p>A la vente de l'atelier de Manet, en 1884, on avait
+fait retirer à sa veuve l'<i>Olympia</i> et l'<i>Argenteuil</i>.
+L'intention avait été de réserver des &oelig;uvres que,
+plus tard, on pourrait faire entrer dans les collections
+publiques. L'<i>Olympia</i> à l'Exposition universelle
+de 1889 avait tellement séduit un collectionneur
+américain, qu'il avait exprimé sa détermination de
+l'acquérir. Le peintre Sargent en ayant eu connaissance
+jugea fâcheux que l'&oelig;uvre pût être perdue
+pour le public et qu'au lieu de prendre place dans
+un musée ouvert à tous, elle fût ensevelie au loin
+dans une collection particulière. Il crut qu'il y
+aurait moyen de la retenir en France et, pour
+aviser aux mesures à prendre, il fit part de ses
+craintes à Claude Monet. Celui-ci pensa tout de
+suite qu'il fallait faire entrer le tableau dans un
+musée de l'État, selon la prévision qu'on avait eue
+en amenant M<sup>me</sup> Manet à le garder. Il prit donc
+l'initiative d'une souscription. On réunirait vingt
+mille francs à donner à M<sup>me</sup> Manet, en échange de
+l'<i>Olympia</i>, qui serait remise au musée du Luxembourg.</p>
+
+<p>L'intention d'offrir l'<i>Olympia</i> à l'État fut portée à
+la connaissance du public par les journaux. Alors
+<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span>
+il apparut que Manet avait fait, dans l'estime générale,
+assez de progrès pour qu'on admît l'idée de le
+voir pénétrer dans les musées. Oui! on acceptait
+qu'une de ses &oelig;uvres entrât au Luxembourg, cependant
+on trouvait à redire au choix de l'<i>Olympia</i>. On
+voulait bien un tableau de lui, mais pas celui-là.
+On demandait un de ceux qui montraient ses qualités,
+sans ce qu'on appelait ses défauts, par exemple
+le <i>Chanteur espagnol</i>, du Salon de 1861, récompensé
+par une mention honorable, ou le <i>Bon Bock</i>, accueilli
+par la faveur publique, au Salon de 1873. Manet
+présenté sous sa forme jugée sage eût convenu à
+tout le monde et si ses amis avaient voulu se plier
+à la concession demandée, on était prêt à accepter
+leur offre d'un tableau, à les en louer et à les en
+remercier.</p>
+
+<p>Mais les amis de Manet n'entendaient faire aucune
+concession. Ils avaient précisément choisi l'<i>Olympia</i>
+pour l'offrir à l'État, comme une des &oelig;uvres où
+l'originalité de l'artiste se manifestait dans sa plénitude.
+C'était le tableau historique, qui rappelait
+l'universel mépris, alors que seuls Baudelaire et
+Zola avaient osé affronter la colère publique, en
+déclarant leur admiration. Manet, homme de combat,
+n'avait jamais songé à faire de concessions; quand
+il avait envoyé aux Salons des tableaux jugés
+sages, c'était par hasard, sans qu'il s'en doutât. Mais
+<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span>
+l'<i>Olympia</i> était demeurée comme l'enfant préféré
+de ses créations. Après l'avoir une première fois
+montrée au Salon de 1865, il l'avait encore produite
+à son exposition particulière de 1867 et depuis
+l'avait toujours tenue en vue dans son atelier. Ses
+amis, désireux de continuer la lutte après lui,
+jusqu'au triomphe définitif, l'avaient reprise comme
+l'occasion de bataille par excellence. Ils l'avaient
+fait figurer, au premier rang, à l'exposition de
+l'&oelig;uvre entière à l'École des Beaux-Arts en 1884,
+ils l'avaient comprise parmi les toiles envoyées à
+l'Exposition universelle de 1889, et maintenant ils
+la choisissaient, de préférence à toute autre, pour
+l'offrir à l'État.</p>
+
+<p>Il devint donc évident que c'était une revanche
+éclatante, le triomphe pour Manet, que ses amis
+poursuivaient, par une souscription publique faite
+en vue d'acheter l'<i>Olympia</i>. Mais alors les anciens
+adversaires, les hommes dévoués à la tradition s'indignèrent
+de telles prétentions, qu'ils trouvaient
+excessives. Comment! on voulait, sans rien entendre,
+les forcer à recevoir le tableau qui les avait le plus
+révoltés, qui continuait le plus à leur déplaire, dans
+lequel ils ne voyaient toujours qu'un exemple corrupteur.
+Puisqu'il en était ainsi, ils s'opposeraient
+à ce que l'offre qu'on ménageait fût acceptée. Ce
+fut donc parmi les peintres de la tradition, dans les
+<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">270</a></span>
+commissions des musées, parmi les fonctionnaires
+des Beaux-Arts, parmi certains critiques, un véritable
+soulèvement et la détermination de faire repousser
+par l'État le tableau qu'on voulait lui offrir.
+Les amis de Manet n'en persistèrent que davantage
+dans leur dessein. Alors on vit les deux partis, qui
+avaient existé pour et contre Manet et qui s'étaient
+longtemps tenus aux prises, se reformer et reprendre
+le combat. Chacun mit en &oelig;uvre ses moyens d'influence
+et la presse servit de véhicule à des appels et
+à des lettres de toute sorte.</p>
+
+<p>La bataille ainsi engagée se poursuivit, mais en
+se prolongeant, elle amena à se ranger avec les
+amis de Manet tous ces artistes, hommes de lettres
+ou connaisseurs qui, partisans de l'originalité en
+art, se soulevaient contre la prétention des défenseurs
+de la tradition de tenir les musées fermés,
+comme ils avaient autre fois essayé de faire pour les
+Salons, aux &oelig;uvres contraires à leurs formules
+et à leurs règles. La souscription finit ainsi par
+recueillir l'adhésion d'un tel nombre d'hommes
+célèbres ou en vue, qu'elle en prit un grand poids.
+En outre Claude Monet, sachant qu'en 1884 on n'avait
+obtenu l'usage de l'École des Beaux-Arts, pour l'exposition
+de l'&oelig;uvre de Manet, qu'en passant par-dessus
+les subordonnés pour s'adresser personnellement au
+ministre avec l'appui d'un homme politique, était
+<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">271</a></span>
+allé offrir l'<i>Olympia</i> directement au ministre des
+Beaux-Arts, M. Fallières, présenté et soutenu par
+le député Camille Pelletan. Avant que le ministre
+n'eût pris de détermination, un changement de cabinet
+amenait le remplacement de M. Fallières par
+M. Bourgeois, et ce fut lui qui eut à prendre la
+décision. Mais à ce moment la souscription, par
+l'adhésion des noms éclatants recueillis, avait acquis
+une telle importance, que les opposants dans les
+commissions des musées et les bureaux des Beaux-Arts
+fléchissaient. M. Bourgeois, sous l'influence de
+M. Camille Pelletan, un de ses amis personnels et
+un de ses soutiens à la Chambre, intervenant alors
+pour l'acceptation, le tableau fut définitivement
+reçu par la commission et les directeurs du musée.
+Un arrêté ministériel, en date du 17 novembre 1890,
+l'acceptait régulièrement, pour être placé au Luxembourg.</p>
+
+<p>Claude Monet avait dû combattre pendant plus
+d'un an avant de triompher, mais la résistance opposée
+n'avait servi qu'à mieux mettre en relief son
+entreprise. Il avait réussi à forcer la porte du musée
+et Manet y entrait, sous sa forme la plus caractéristique.
+Voici quels avaient été les souscripteurs:
+Bracquemont, Philippe Burty, Albert Besnard, Maurice
+Bouchor, Félix Bouchor, de Bellio, Jean Béraud,
+Bérend, Marcel Bernstein, Bing, Léon Béclard, Edmond
+<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span>
+Bazire, Jacques Blanche, Boldini, Blot, Bourdin,
+Paul Bonnetain, Brandon.</p>
+
+<p>Cazin, Eugène Carrière, Jules Chéret, Emmanuel
+Chabrier, Clapisson, Gustave Caillebotte, Carriès.</p>
+
+<p>Degas, Desboutins, Dalou, Carolus Duran, Duez,
+Durand-Ruel, Dauphin, Armand Dayot, Jean Dolent,
+Théodore Duret.</p>
+
+<p>Fantin-Latour, Auguste Flameng.</p>
+
+<p>Guérard, M<sup>me</sup> Guérard-Gonzalès, Paul Gallimard,
+Gervex, Guillemet, Gustave Geffroy.</p>
+
+<p>J.-K. Huysmans, Maurice Hamel, Harrison, Helleu.</p>
+
+<p>Jeanniot, Frantz-Jourdain, Roger-Jourdain.</p>
+
+<p>Lhermitte, Lerolle, M. et M<sup>me</sup> Leclanché, Lautrec,
+Sutter Laumann, Stéphane Mallarmé, Octave Mirbeau,
+Roger Marx, Moreau-Nélaton, Alexandre
+Millerand, Claude Monet, Marius Michel, Louis
+Mullem, Oppenheim.</p>
+
+<p>Puvis de Chavannes, Antonin Proust, Camille
+Pelletan, Camille Pissarro, Portier, Georges Petit.</p>
+
+<p>Rodin, Th. Ribot, Renoir, Raffaelli, Ary Renan,
+Roll, Robin, H. Rouart, Félicien Rops, Antoine de
+la Rochefoucauld, J. Sargent, M<sup>es</sup> de Scey-Montbéliard.</p>
+
+<p>Thorley.</p>
+
+<p>De Vuillefroy, Van Cutsem.</p>
+
+<p>L'<i>Olympia</i> entrée depuis quelques années au
+<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span>
+Luxembourg s'y trouvait toujours isolée, lorsqu'un
+événement inattendu vint l'entourer de toute une
+famille. Le peintre Caillebotte mourait encore jeune,
+en février 1894, léguant sa collection de tableaux au
+musée du Luxembourg. Elle se composait exclusivement
+d'&oelig;uvres de Manet, de Degas et des Impressionnistes
+Renoir, Claude Monet, Pissarro, Cézanne
+et Sisley. C'était toute cette partie de l'école moderne
+la plus attaquée, qui venait prendre place dans le
+musée de l'État. Manet se trouvait principalement
+représenté dans la collection par le <i>Balcon</i>, du Salon
+de 1869. De telle sorte que le Luxembourg, après
+avoir été contraint d'accepter avec l'<i>Olympia</i> celui
+de ses tableaux qui avait soulevé la plus violente
+colère, était maintenant appelé à recevoir avec le
+<i>Balcon</i> celui qui avait le plus excité les railleries.
+Il semblait ainsi que le sort réservât à Manet la
+réparation de placer d'abord, dans les musées de
+l'État, les deux &oelig;uvres qui lui avaient le plus attiré
+d'avanies aux Salons.</p>
+
+<p>Le legs Caillebotte consterna le parti de la tradition.
+Les gens qui s'étaient auparavant échauffés
+pour faire repousser l'<i>Olympia</i> gémissaient. Ils prophétisaient
+la corruption du goût public. Ils annonçaient
+une irrémédiable décadence de l'art. Mais
+cette fois ils durent s'en tenir aux plaintes. Vaincus
+dans le combat livré pour tenir la porte fermée à
+<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span>
+l'<i>Olympia</i>, ils ne se sentaient plus en mesure de
+reprendre la lutte avec une chance quelconque de
+succès. Comment, en effet, eût-on pu refuser un legs
+formé d'objets, certes toujours décriés par beaucoup,
+mais que d'autres aussi prônaient? Qui eût décidé
+dans la circonstance? Il ne put donc être question
+de faire repousser la collection en bloc, mais l'hostilité
+se manifesta par la prétention de ne point
+l'accepter tout entière. On y ferait un choix restreint.</p>
+
+<p>Le donateur, dont le testament remontait à 1876,
+à une époque où Manet et les Impressionnistes
+étaient tellement décriés que leurs &oelig;uvres lui
+paraissaient avoir peu de chances d'être acceptées,
+au cas de sa mort immédiate, avait eu la précaution
+de stipuler que les tableaux seraient gardés par ses
+héritiers jusqu'au moment où les progrès du goût
+public pourraient assurer leur acceptation par l'État.
+Il avait, en outre, eu le soin d'exiger qu'ils ne fussent
+envoyés à aucun musée de province, ni emmagasinés
+dans les greniers, mais fussent tous placés
+et tenus en vue au musée du Luxembourg. Ce fut
+sur l'impossibilité matérielle d'exécuter cette clause
+dans son intégralité, en arguant du manque de
+place, que les représentants de l'État s'appuyèrent
+pour arriver à faire un choix dans l'ensemble.</p>
+
+<p>Ils se déclaraient prêts à prendre la collection tout
+<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span>
+entière, mais à condition qu'on les laissât libres de
+n'exposer au Luxembourg que les &oelig;uvres ayant
+leurs préférences et pouvant y trouver place, alors
+que les autres seraient envoyées aux palais de Compiègne
+et de Fontainebleau. Les héritiers de Caillebotte
+et son exécuteur testamentaire Renoir craignirent,
+s'ils laissaient entière liberté à l'État, qu'il
+ne plaçât que très peu des tableaux au Luxembourg
+et n'en envoyât le plus grand nombre à Compiègne
+et Fontainebleau, où ils seraient perdus pour le
+public, et se trouveraient comme relégués dans ces
+musées de province que le testateur avait prétendu
+écarter. Ils préférèrent donc consentir à ce que
+l'État fît, avec eux, un choix dans la collection, mais
+alors en s'imposant l'obligation de tenir tous les
+tableaux choisis au Luxembourg.</p>
+
+<p>L'État prit ainsi, pour les mettre au Luxembourg,
+deux tableaux de Manet sur trois, le <i>Balcon</i> et
+<i>Angelina</i>, en laissant la <i>Partie de crocket</i>. Il prit six
+Renoir sur huit. Renoir était très bien représenté
+dans la collection par son <i>Moulin de la Galette</i> et sa
+<i>Balançoire</i>, qui furent parmi les premiers agréés.
+On prit encore huit Claude Monet sur seize; six
+Sisley sur neuf; sept Pissarro sur dix-huit; tous les
+Degas, de petite dimension, au nombre de sept.
+Devant les &oelig;uvres de Cézanne, qui inspiraient encore
+à cette époque un effroi général, les répugnances se
+<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">276</a></span>
+manifestèrent très fortes. Enfin la Commission des
+Musées se laissa aller à prendre, sur quatre tableaux,
+les deux moindres, en abandonnant les plus caractéristiques,
+des <i>Baigneurs</i>, de vrais géants, et un
+<i>Vase de fleurs</i>, plein de grandeur.</p>
+
+<div class="p2 figcenter"><img src="images/illus_276.jpg" width="350" height="524"
+alt="PORTRAIT M. MANET PÈRE" title="" /></div>
+<p class="center"><span class="smcap"><b>PORTRAIT DE M. MANET PÈRE (D'APRÈS L'EAU-FORTE)</b></span></p>
+
+<p>L'art de Manet et des Impressionnistes introduit
+au musée de l'État allait aussi prendre sa place
+aux ventes publiques. Aucune vente importante
+n'était venue s'ajouter à celle de l'atelier en 1884,
+lorsque, dix ans après, les circonstances m'obligèrent
+à me défaire de la collection que j'avais
+formée d'&oelig;uvres de Manet, de Degas et des Impressionnistes.
+Cinq tableaux de Manet allaient entre
+autres être soumis aux enchères. La vente qui eut
+lieu le 19 mars 1894, à la galerie Petit, rue de Sèze,
+attira cette fois le public spécial d'habitués, critiques,
+collectionneurs, marchands, qui suivent les
+grandes ventes. On ne vit point cette invasion extraordinaire
+du peuple de la rue, survenue, en 1884,
+à l'Hôtel Drouot. Personne ne pensait plus, à ce
+moment, qu'une vente des &oelig;uvres de Manet fût une
+occasion de venir se moquer et s'ébahir. Les prix
+atteints montraient une grande avance sur ceux
+de 1884. <i>Chez le père Lathuille</i>, du Salon de 1880,
+était adjugé 8.000 francs; le <i>Repos</i>, du Salon de 1873,
+11.000 francs; le <i>Torero saluant</i>, 10.500 francs; le
+<i>Port de Bordeaux</i>, 6.300 francs; la <i>Jeune femme au</i>
+<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span>
+<i>chapeau noir</i>, 5.100 francs. Les tableaux de Degas et
+des Impressionnistes réalisaient des prix proportionnellement
+élevés. On voyait apparaître, pour la
+première fois aux enchères, des &oelig;uvres de Cézanne,
+celui des peintres impressionnistes qui avait conservé
+le dernier la réputation de n'être qu'un barbare,
+foulant aux pieds toutes les règles. Et ses
+&oelig;uvres trouvaient des acheteurs, qui se les disputaient
+devant le public surpris, mais ne pensant
+nullement à manifester de désapprobation.</p>
+
+<p>Les tableaux vendus allaient prendre place dans
+les grandes collections de l'Europe et de l'Amérique
+ou dans les musées publics. La <i>Conversation</i> de
+Degas, devait, en effet, bientôt entrer à la National-Galerie
+de Berlin, et la <i>Jeune femme au bal</i>, de
+M<sup>lle</sup> Berthe Morisot, était acquise, à la vente même,
+par le musée du Luxembourg. Cet achat devait
+compléter la collection d'&oelig;uvres de Manet et des
+Impressionnistes, que le don de l'<i>Olympia</i> et le legs
+Caillebotte avaient fait entrer au Luxembourg. Le
+legs Caillebotte comprenait des exemples de tous les
+Impressionnistes, sauf de la seule M<sup>lle</sup> Morisot.
+Lorsque ma vente survint, Stéphane Mallarmé,
+qui éprouvait pour M<sup>lle</sup> Morisot&mdash;M<sup>me</sup> Eugène
+Manet&mdash;une vive amitié, et qui tenait son talent
+en grande admiration, se mit en rapports avec
+M. Roujon, le directeur des Beaux-Arts. Il lui représenta
+<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">278</a></span>
+que la <i>Jeune femme au bal</i> de ma collection
+offrait un excellent exemple de son auteur, et que
+le musée comblerait avec elle une lacune regrettable.
+M. Roujon, qui connaissait le goût sûr et fin
+de Mallarmé, se laissa facilement convaincre, et,
+d'accord avec M. Bénédite, le conservateur du musée
+du Luxembourg, décida l'acquisition de l'&oelig;uvre
+signalée.</p>
+
+<p>A partir de 1889, on avait donc vu se succéder une
+série d'événements, d'où Manet avait tiré une consécration
+qu'on pouvait dire définitive. L'exposition
+universelle de 1889, le mettant en parallèle avec
+les maîtres du siècle entier, avait universellement
+amené à reconnaître qu'il allait de pair avec eux. La
+souscription de l'<i>Olympia</i> et le legs Caillebotte
+l'avaient fait entrer au musée du Luxembourg, où
+tout le monde, sauf à discuter sur les &oelig;uvres à
+choisir, avait concédé qu'il avait sa place marquée.
+Et, comme complément, la vente de mars 1894
+avait montré les collectionneurs venant acquérir ses
+&oelig;uvres à hauts prix, ainsi que celles des Impressionnistes.
+C'était la fin de la terrible lutte engagée
+en 1859, alors que Manet avait envoyé le <i>Buveur
+d'absinthe</i> à un premier Salon. Il était mort avant
+d'avoir pu assister au succès définitif, mais ses amis,
+poursuivant le combat, l'avaient enfin obtenu. Il
+avait ainsi fallu lutter pendant trente-cinq ans pour
+<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span>
+triompher d'une des plus formidables oppositions
+que l'esprit de routine ait jamais élevées contre l'originalité
+et l'invention. Après les derniers succès, il
+ne devait plus y avoir, pour les amis de Manet, de
+véritable combat à livrer. Le calme s'était donc fait,
+et on ne s'attendait plus à des incidents particuliers,
+lorsqu'il s'en produisit un au loin.</p>
+
+<p>La <i>National-galerie</i>, à Berlin, est un édifice récent
+inauguré en 1876. Il a été construit pour recevoir
+les &oelig;uvres des peintres allemands modernes; cependant
+les admissions se sont étendues aux étrangers,
+et des peintres de toute nationalité ont fini par y
+être représentés. Le directeur actuel, M. de Tschudi,
+a été un des premiers, en Allemagne, à juger à leur
+valeur Manet et les Impressionnistes, et, en homme
+convaincu, il voulut les faire figurer eux aussi dans
+sa galerie<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. Il se rendit d'ailleurs compte que ce
+serait une chose trop risquée que de prétendre
+acheter de leurs &oelig;uvres avec les fonds mis à sa disposition
+par l'État, mais il sut gagner des personnes
+riches et en obtint, en don, des sommes avec lesquelles
+il acquit <i>Dans la serre</i>, du Salon de 1879,
+de Manet, la <i>Conversation</i>, de Degas, deux <i>Vues de
+Vétheuil</i>, de Claude Monet, et des paysages de Pissarro,
+de Cézanne et de Sisley.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span></p>
+
+<p>M. de Tschudi, possesseur de cet ensemble, le
+groupa dans une des salles, à la partie principale de
+la galerie, au premier étage. Cette entrée de Manet,
+de Degas et des Impressionnistes dans un musée
+national fit grand bruit à Berlin. Elle donna lieu
+aux commentaires divers de la presse et des connaisseurs.
+L'empereur Guillaume II voulut se
+rendre compte personnellement de quoi il s'agissait
+et venu, sans l'apprentissage nécessaire, devant des
+artistes originaux et nouveaux pour lui, il ne put
+apprécier leur art. Le mérite des &oelig;uvres lui échappant,
+il jugea qu'elles n'avaient point de raison
+d'être. Il ordonna donc leur enlèvement et il les fit
+remplacer par d'autres. Peut-être que dans des circonstances
+différentes, il les eût tout à fait expulsées,
+mais eu égard à la manière dont elles étaient
+entrées à la galerie, il borna son action à les faire
+sortir de la place choisie où on les avait mises au
+premier étage, pour les tenir en un lieu moins
+apparent, au second.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span></p>
+
+<h2>EN 1900</h2>
+<p class="p4"><a name="Page_282" id="Page_282"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span></p>
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<h4>EN 1900</h4>
+
+<p class="p2">Sous la coupole de la <i>National gallery</i> à Londres,
+consacrée aux maîtres anciens, se lit l'inscription
+suivante: «<i>The works of those who have stood the
+test of ages, have a claim to that respect and veneration,
+to which no modern can pretend.</i>» C'est là une
+belle sentence, parfaitement appropriée, qui serait à
+sa place dans tous les grands musées. En disant que
+les artistes qui ont supporté l'épreuve des siècles ont
+droit à un respect et à une vénération auxquels les
+modernes ne sauraient prétendre, elle indique que
+c'est le temps qui est le grand arbitre et qui prononce
+en dernier ressort. Il n'y a pas de jugement
+<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span>
+sûr et du classement définitif à se promettre, en
+dehors de l'action du temps et quelquefois d'un
+long temps. Les contemporains sont presque toujours
+incapables d'établir la vraie valeur des artistes
+et des écrivains qu'ils ont sous les yeux.</p>
+
+<p>Il s'opère tous les vingt ou trente ans, alors
+qu'une génération cède la place à une autre, un
+travail, qui fait tomber dans l'oubli la plupart des
+hommes prônés de leur vivant et jugés immortels.
+Quelques-uns surnagent seuls dans le naufrage de
+tous les autres. Et ce ne sont pas toujours ceux
+qu'admiraient le plus les contemporains, qui acquièrent
+la survie. Les hommes d'abord méconnus,
+ou le plus combattus, sont souvent mis à un haut
+rang par la postérité. Le travail qui abaisse le plus
+grand nombre, et élève quelques-uns s'opère naturellement.
+Il ne dépend pas de l'action réfléchie des
+nouvelles générations. Ce n'est pas par un choix
+délibéré qu'elles gardent seulement, pour se les
+approprier, certains hommes. La décision faisant
+les condamnés et les élus vient du temps. Mais alors
+pour lui ce sont, en dehors des considérations passagères,
+la valeur réelle et le mérite intrinsèque,
+qui créent les titres. Il conserve seuls les hommes
+doués de ces qualités puissantes, capables de toucher
+à jamais. Les contemporains pouvaient ne pas les
+voir ou les dédaigner, préférant admirer ces dons
+<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span>
+superficiels qui correspondaient à leur goût du
+moment, mais aussitôt que la génération éphémère
+a disparu, que le temps est survenu, ce sont véritablement
+alors les qualités profondes et intrinsèques
+qui se dégagent, pour luire mettre à leur vraie place
+définitive ceux qui les possèdent.</p>
+
+<p>En 1900, l'Exposition universelle, avec ses sections
+décennales et centennales des Beaux-Arts, a
+permis de se rendre compte du travail accompli
+par le temps, dans le domaine de la peinture, pour
+élever ou abaisser les morts du dernier demi-siècle.
+Manet a été reconnu comme ayant grandi dans
+l'opinion et comme s'étant élevé, depuis l'exposition
+précédente de 1889. M. Roger Marx, inspecteur des
+Beaux-Arts, à qui avait été remis le choix des tableaux
+à exposer, n'avait nullement pris, pour les
+montrer, ces toiles, jugées sages. Il avait tenu, au
+contraire, à présenter Manet sous sa forme la plus
+personnelle. Il avait donc mis au centre du panneau
+qui lui était consacré le <i>Déjeuner sur l'herbe</i>, du
+Salon des refusés, en 1863, et l'avait flanqué, d'un
+côté, de l'<i>Artiste</i>, refusé au Salon de 1876, et de
+l'autre, du <i>Portrait d'Eva Gonzalès</i> et du <i>Bar aux
+Folies-Bergère</i>. Le tableau le plus en vue était donc
+celui-là même qui, le premier, avait attiré à son
+auteur l'animadversion générale; mais maintenant
+il n'inspirait plus de répulsion, on se plaisait, au
+<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">286</a></span>
+contraire, à en reconnaître la puissance et l'originalité.
+Trente-sept ans s'étaient écoulés depuis que
+le tableau vu pour la première fois avait semblé
+monstrueux, dix-sept ans s'étaient écoulés depuis
+que son auteur était mort et le temps, opérant son
+travail, laissait maintenant découvrir dans l'&oelig;uvre
+les qualités profondes qui assurent accès auprès de
+la postérité. Manet, à l'épreuve de 1900, a donc définitivement
+pris place parmi ce petit nombre d'artistes
+que le temps respecte, pour lesquels il travaille
+et qu'il élève.</p>
+
+<p>En cherchant aujourd'hui à dégager ses qualités
+dominantes, on en trouve surtout deux, d'abord la
+valeur de la peinture en soi, les mérites de palette,
+qui font que la matière est chez lui supérieure, puis
+le fait d'avoir rendu avec originalité le monde
+vivant autour de lui. On comprend que ces avantages
+soient de nature à assurer la durée, mais on
+s'explique aussi qu'ils ne puissent attirer tout
+d'abord les louanges, car, l'histoire est là pour le
+prouver, ce sont aussi ceux qui touchent le moins
+communément les contemporains et demandent le
+plus long temps pour exercer la séduction. Ce que
+nous appelons la valeur de la peinture en soi, les
+mérites de palette, correspondent à l'originalité du
+style chez les écrivains. Or, si les contemporains
+peuvent déjà errer en marquant les rangs entre les
+<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span>
+hommes de plume et si souvent ils mettent sur le
+même pied les auteurs de grand style et d'autres
+qui n'en ont pas, à plus forte raison peuvent-ils se
+tromper dans leurs jugements sur les peintres en
+voie de production, car l'art de la peinture est peut-être,
+de tous, celui où il est d'abord le plus difficile
+de voir juste.</p>
+
+<p>Si le mérite de la peinture en soi, les qualités de
+palette demandent déjà pur elles-mêmes du temps
+pour se faire reconnaître, il semble que quand elles
+se rencontrent, chez un artiste, comme elles se sont
+rencontrées chez Manet, avec la particularité de
+peindre la vie autour de soi, alors qu'elles forment
+la combinaison de toutes peut-être la plus grande,
+elles forment aussi celle de toutes la plus longue à
+être appréciée. On n'a qu'à voir quel a été le sort
+de Velasquez, de Frans Hals et des Vénitiens, qui
+ont également, chacun à leur manière, peint la vie
+et les hommes de leur temps. Ils triomphent aujourd'hui,
+mais depuis peu seulement. En Espagne ce
+n'est pas Velasquez, c'est Murillo qui était mis au
+premier rang. Au dix-huitième siècle et au commencement
+du dix-neuvième, on payait très cher les
+Van der Werff que l'on faisait entrer dans les collections,
+alors qu'on écartait les Frans Hals, qu'on
+eût eus à vil prix. Et on peut encore se souvenir
+d'avoir vu Guido Reni tenir les meilleures places
+<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span>
+dans les musées, au détriment du Tintoret. Quand
+on constate que cette rencontre des qualités de
+palette et de l'application à peindre la vie a pu exister
+chez les plus grands, en les tenant cependant
+très longtemps méconnus, on voit qu'elle a tout
+simplement amené Manet à subir le sort de ses devanciers
+et que la même erreur de jugement qui
+avait régné ailleurs est aussi venue régner en France.
+En observant combien lent a été le mouvement, qui
+a fini par mettre les grands artistes à leur juste place,
+on doit penser que le travail du temps en faveur de
+Manet n'est pas terminé, et que l'avenir lui réserve
+un surcroît d'estime.</p>
+
+<p>Mais, dès maintenant, au point d'appréciation où
+il est parvenu, on peut préciser ce qu'il a personnellement
+apporté et ce qu'il a, par son exemple,
+fait naître autour de lui. A un moment où une tradition
+vieillie tenait l'art dans la routine, il est venu
+marquer le retour à la fécondité, par l'étude de la
+vie. Doué d'une originalité et d'un éclat de vision
+naturels, il a sorti la peinture des ombres conventionnelles
+où on la plongeait, pour la ramener à ces
+tons clairs, qui ont été le propre des grandes écoles
+à leurs moments heureux. L'&oelig;uvre qu'il a personnellement
+produite est puissante et variée. Il a, en
+outre, ouvert la voie à des artistes féconds et originaux.
+De telle sorte que l'initiateur et le groupe
+<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">289</a></span>
+venu de son exemple, Manet et les Impressionnistes,
+ne peuvent être séparés et forment un ensemble
+caractéristique, venant compléter l'Ecole française
+au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>Le temps qui classe définitivement les &oelig;uvres
+est éclectique. Il donne la consécration aux écoles
+diverses. Il met souvent sur le même pied réconciliés,
+les hommes qui, de leur vivant, s'étaient anathémisés
+et avaient prétendu représenter des systèmes
+exclusifs. Ce qui compte à ses yeux, ce sont la
+vie, l'originalité, l'invention, mais alors les &oelig;uvres
+qui possèdent ces mérites, de quelque manière que ce
+soit, sont également reconnues par lui. Il ne bannit
+point ceux qu'il a une fois admis, pour leur en substituer
+d'autres. Son impartialité s'étend à toutes les
+révolutions de l'esthétique, et, sans toucher aux
+maîtres qu'au cours des trois derniers siècles il a
+consacrés, il tiendra Manet et les Impressionnistes
+au premier rang, après eux, comme ayant su ajouter
+de nouvelles formes à celles qui ont fait, en succession,
+l'éclat et la grandeur de la peinture française.</p>
+
+<p><a name="Page_290" id="Page_290"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">291</a></span></p>
+
+<hr class="c15 p4" />
+<div class="p4 footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Un reçu conservé, daté de février 1856, montre qu'à cette
+époque, Couture percevait encore la cotisation d'atelier de Manet.</p>
+
+<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Le <i>Déjeuner sur l'herbe</i>, dans le catalogue du Salon annexe
+ou des refusés de 1863, est appelé le <i>Bain</i>, d'après la femme
+qui, au second plan, se tient dans l'eau. Mais le tableau fut alors
+partout désigné sous le titre: le <i>Déjeuner sur l'herbe</i>, qui a définitivement
+prévalu.</p>
+
+<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Une première étude suivie sur la vie et l'&oelig;uvre de Manet a
+paru à ce moment: <span class="smcap">Edmond Bazire.</span> <i>Édouard Manet.</i> A. Quantin,
+Paris, 1884. In-8<sup>o</sup> illustré.</p>
+
+<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> M. de Tschudi a écrit une étude sur Manet. Bruno Cassirer,
+éditeur, Berlin, 1902, in-8 illustré.</p>
+
+<hr class="c5" />
+</div></div>
+
+<h2 class="p4">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="2" summary="toc">
+<tr>
+<td class="tdr">I.</td>
+<td class="tdl">&mdash; Années de jeunesse</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_3">3</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">II.</td>
+<td class="tdl">&mdash; Dans l'atelier de Couture</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_11">11</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">III.</td>
+<td class="tdl">&mdash; Les premières &oelig;uvres</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_23">23</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">IV.</td>
+<td class="tdl">&mdash; <i>Le Déjeuner sur l'herbe</i></td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_37">37</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">V.</td>
+<td class="tdl">&mdash; <i>L'Olympia</i></td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_49">49</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">VI.</td>
+<td class="tdl">&mdash; L'Exposition particulière de 1867</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_69">69</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">VII.</td>
+<td class="tdl">&mdash; De 1868 à 1871</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_91">91</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">VIII.</td>
+<td class="tdl">&mdash; <i>Le Bon Bock</i></td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_129">129</a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">292</a></span></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">IX.</td>
+<td class="tdl">&mdash; Le plein air</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_153">153</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">X.</td>
+<td class="tdl">&mdash; L'&oelig;uvre gravée</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_195">195</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">XI.</td>
+<td class="tdl">&mdash; Les dessins et les pastels</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_209">209</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">XII.</td>
+<td class="tdl">&mdash; Les dernières années</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_219">219</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">XIII.</td>
+<td class="tdl">&mdash; Après la mort</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_251">251</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">XIV.</td>
+<td class="tdl">&mdash; En 1900</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_283">283</a></td>
+</tr>
+</table>
+
+<hr class="c5 p4" />
+
+<p class="center"><small><b>Paris.&mdash;<span class="smcap">L. Maretheux</span>, imp., 1, r. Cassette.&mdash;11607.</b></small></p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de Édouard Manet et de son
+oeuvre, by Théodore Duret
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE ÉDOUARD MANET ***
+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+collection are in the public domain in the United States. If an
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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