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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:04:28 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Christine, by Louis Énault
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Christine
+
+Author: Louis Énault
+
+Release Date: April 4, 2011 [EBook #35766]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHRISTINE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
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+CHRISTINE
+
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+Format in-18 Jésus.
+
+ Constantinople et la Turquie. 1 vol. 3 50
+ En province; 2e édition. 1 vol. 3
+ Histoire d'une femme; 2e édition. 1 vol. 3
+ Irène;--Le Mariage impromptu;--Deux villes mortes. 1 vol. 3
+ Olga; 2e édition. 1 vol. 3
+ Un drame intime; 2e édition. 1 vol. 3
+ Le roman d'une veuve; 3e édition. 1 vol. 3
+ La pupille de la Légion d'honneur; 2e édition. 2 vol. 6
+ La destinée; 3e édition. 1 vol. 3
+ Les perles noires; 2e édition. 1 vol. 3
+ Le baptême du sang; 2e édition. 2 vol. 6
+ Le secret de la confession; 2e édition. 2 vol. 6
+ Alba; 4e édition. 1 vol.
+ Hermine; 2e édition. 1 vol. 2
+ La rose blanche;--Inès;--Une larme ou petite
+ pluie abat grand vent; 2e édition. 1 vol. 2
+ La vierge du Liban; 3e édition. 1 vol. 2
+ Nadéje; 4e édition. 1 vol. 2
+ Stella; 3e édition. 1 vol. 2
+ Un amour en Laponie; 2e édition. 1 vol. 2
+ L'amour en voyage (_Carine--Rose--la Bourgeoise
+ de Prague_); 4e édition. 1 vol. 2
+ La vie à deux. 1 vol. 2
+ Frantz Muller;--Le Rouet d'or.--Axel. 1 vol. 1 25
+ Pêle-Mêle;--Nouvelles; 2e édition. 1 vol. 1 25
+
+ COULOMMIERS.--Typ. A. MOUSSIN
+
+
+
+
+CHRISTINE
+
+PAR
+
+LOUIS ÉNAULT
+
+HUITIÈME ÉDITION
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
+
+79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
+
+1874
+
+Droits de propriété et de traduction réservés.
+
+
+A M. LE COMTE ARMAND DE PONTMARTIN
+
+LOUIS ÉNAULT
+
+
+
+
+CHRISTINE
+
+
+
+
+I
+
+
+Le lac Mélar, dont les longs bras projetés dans toutes les directions
+font communiquer l'intérieur de la Suède avec la mer Baltique, offre,
+pendant les belles journées d'hiver, un assez curieux spectacle.
+Pénétrant par mille canaux la ville bâtie sur ses flots mêmes, il
+devient, dès que le froid décembre l'a couvert d'une couche de glace
+unie et transparente, le boulevard de Gand, le Hyde-Park, le bois de
+Boulogne et le Prater de Stockholm: c'est le rendez-vous de la fashion
+suédoise, et l'étranger peut en deux heures y passer la revue complète
+des merveilleux et des élégantes de cette gracieuse capitale. Le beau
+golfe, qui s'incline et s'arrondit vers l'orient, est pour la ville de
+Charles XII--cette Venise du Nord--ce que le Grand-Canal est pour la
+cité des doges. On s'y rassemble, on s'y promène, on y flâne, on y
+patine. Tout Stockholm est là de deux heures à quatre, comme tout Paris,
+de quatre à six, est au Lac ou à la Cascade.
+
+En 184., par une radieuse après-midi de février, un traîneau lancé à
+toute vitesse franchissait la place des Chevaliers, sur laquelle on
+n'avait pas encore élevé la statue du roi Charles-Jean XIV, et laissant
+à sa droite le noble palais de _Riddarhus_, débouchait au galop sur le
+lac, à l'endroit même où l'un de ses bras s'infléchit comme pour enlacer
+la ville dans sa molle étreinte.
+
+Deux jeunes gens, enveloppés de fourrures, étaient assis à l'arrière du
+traîneau.
+
+«Que c'est donc beau, chevalier! dit l'un d'eux en se soulevant pour
+mieux embrasser dans son ensemble la vaste étendue; il me semble que
+j'ai pour la première fois l'idée de la blancheur; cette nappe uniforme
+de neige amoncelée m'attire, m'éblouit, et m'attire encore. Elle donne à
+l'atmosphère je ne sais quelle éclatante sérénité; je n'avais pas encore
+vu cette lumière pure que tout répercute et que rien n'altère. C'est
+vraiment beau!
+
+--Mon Dieu! reprit l'autre, je sais bien que cela ne vaut pas Paris.
+Rien ne vaut Paris, mon cher comte! mais je conviens pourtant que ce
+premier coup d'œil a bien son charme.
+
+--Je connais toutes les grandes villes d'Europe, reprit le premier
+interlocuteur, et je vous déclare que je n'ai jamais admiré un plus
+magnifique spectacle.
+
+--Alors je suis heureux d'avoir pu vous l'offrir comme bienvenue à votre
+arrivée parmi nous. Vous autres diplomates, vous êtes un peu gâtés:
+vous prenez la fleur de tout, et quand elle est cueillie, vous partez.»
+
+Le jeune homme sourit et ne répondit rien. C'est une habitude prudente,
+qui ne compromet jamais: il l'avait prise avec un élève de M. de
+Tallayrand dans sa première chancellerie.
+
+Le comte s'appelait Georges de Simiane. Longtemps attaché à la légation
+française près d'une petite cour d'Allemagne, il venait de passer en
+qualité de secrétaire à l'ambassade de Suède. Arrivé à Stockholm depuis
+deux jours seulement, il avait eu la bonne fortune de retrouver le matin
+même une de ses plus aimables relations d'autrefois dans le chevalier
+Axel de Valborg, chambellan du roi, qui avait été reçu tout un hiver à
+Paris chez la mère de Georges, Mme la marquise de Simiane.
+
+Ceux qui n'ont pas vécu dans les pays du Nord ne savent pas quelle vie
+nouvelle leur apporte chaque hiver. Pendant de longues semaines, en
+flocons drus et serrés, la neige tombe.... ou plutôt elle est si
+abondante et si compacte, que l'on ne sait vraiment pas si elle tombe.
+Vous marchez au sein d'un nuage de duvet froid; vous êtes enveloppé dans
+un tourbillon blanc; à chaque pas que vous faites, il semble se
+resserrer autour de vous et vous enlacer dans des entraves cotonneuses
+et glacées. Le sol, sous vos pieds, c'est la neige; le ciel, sur vos
+têtes, c'est encore la neige--toujours la neige. Il n'y a plus au monde
+qu'un élément: la neige! C'est alors vraiment qu'il faut plaindre le
+voyageur. L'instinct le conduit bien plus que la raison: il marche au
+hasard, à demi aveuglé; ses chevaux, baissant tristement la tête et ne
+pouvant plus retrouver la piste accoutumée, vont comme on les pousse,
+sans savoir où; si vous vous arrêtez, si vous détournez les yeux, si
+vous vous accordez une distraction d'un instant, vous ne retrouverez
+plus votre route incertaine; vous êtes perdu! L'oreille, qui cherche en
+vain à saisir une vibration dans l'air muet, s'effraye de ce calme
+lugubre, symbole de la mort. La neige tombe sans bruit, et le pas mat
+s'amortit dans une ouate molle.... Seulement, de temps en temps, un
+corbeau secoue dans l'espace blanc ses ailes sombres et pesantes, et
+mesure, par un croassement lugubre, les intervalles de ce silence plein
+d'angoisse.
+
+Mais quand la neige a tombé pendant bien longtemps, quand la plaine, la
+montagne et les bois ont reçu leur parure d'hiver, la scène change
+d'aspect. Une nappe partout égale, immense, s'étend sur la nature
+uniforme; les vallées sont remplies, les montagnes abaissées; un seul
+niveau passe sur le pays tout entier. La Suède n'est plus qu'une vaste
+plaine, déroulant d'horizon en horizon, pendant cinq cents lieues, ses
+perspectives infinies. Quand, vers midi, la brume, roulée par un vent
+léger, s'écarte; quand rien ne trouble la transparence bleue de l'éther,
+le soleil, sur la neige immaculée, resplendit avec un incomparable
+éclat. Il y a je ne sais quelle gaieté légère dans l'air vif et sec, et
+les rayons qui se brisent sur la surface brillante projettent dans
+l'atmosphère sereine une lumière éblouissante. La scène change d'aspect
+quand on entre dans les bois. La tête brune des grands sapins est
+poudrée à frimas; leurs bras longs et maigres accrochent la neige au
+passage; elle reste attachée aux rameaux, çà et là, comme les flocons
+d'une toison déchirée. Les longues aiguilles des pins se recouvrent de
+cristallisations diamantées, et des girandoles de glaçons, étincelantes
+pierreries de l'écrin des hivers, courent d'un arbre à l'autre, comme
+les pendeloques d'un lustre constellé, reflétant mille feux dans les
+facettes de leurs prismes. Dans les environs de Stockholm, ces grands
+spectacles prennent un caractère plus étrange encore. La civilisation,
+dont cette ville élégante est un foyer ardent, se mêle à la nature, et
+l'homme anime de sa présence et de sa joie la scène magique du paysage.
+
+Le jour où commence ce récit, la ville entière semblait se répandre sur
+son beau lac, dont la glace éclatante était à chaque instant sillonnée
+de traîneaux et de patineurs, qui l'effleuraient par essaims rapides.
+Les petites îles posées sur les rochers, et qui, pendant la saison
+d'été, ressemblent de loin à des bouquets de fleurs dans des coupes de
+granit et de porphyre, opposaient gaiement le contraste de leur verdure
+foncée à la blanche monotonie de la plaine trop égale.
+
+Un de ces îlots, situé à un quart de lieue de Stockholm, était entouré
+d'une foule compacte et un peu bruyante. Du côté de la ville, il
+s'échancrait en un croissant profond, dont les extrémités étaient
+garnies d'une double rangée d'épicéas noirs et de laryx argentés, mêlés
+de quelques saules aux bourgeons bruns sur des rameaux d'un vert pâle.
+Cette petite anse abritée servait d'arène favorite aux patineurs, qui
+venaient faire assaut de grâce et d'agilité, devant une élite de juges
+coiffés jusqu'aux yeux et cravatés jusqu'aux oreilles.
+
+Quelques femmes, descendues des traîneaux et appuyées aux bras de leurs
+cavaliers servants, brillaient au premier rang et suivaient d'un œil
+inquiet, comme on ferait chez nous les péripéties d'un steeple-chase,
+les passes et les voltiges de cinq ou six virtuoses qui, dans leurs
+jeux, décrivaient mille courbes, dessinaient des arabesques, brodaient
+des festons, inventaient des figures, et, au milieu de leurs entrelacs
+sans fin, traçaient rapidement des chiffres mystérieux, plus rapidement
+effacés. Un jeune officier aux gardes, rose et blond comme un chérubin,
+attirait particulièrement l'attention des belles promeneuses. Rien
+n'égalait la souplesse et la force de ses muscles d'acier: il glissait à
+travers mille obstacles sans s'y heurter jamais, et passait au milieu
+des groupes sans effleurer la fourrure d'une pelisse ou la basque d'un
+habit. Tout à coup, au plus vif de son élan, il s'arrêta, et, se
+redressant sur le talon d'un seul patin, par une série de voiles
+précipitées, il traça, sur la glace, qui se fendillait avec de petits
+craquements secs, douze ou treize circonférences de même grandeur et se
+coupant entre elles avec une régularité parfaite. Un murmure flatteur
+s'éleva de toutes parts, et le jeune homme fut salué d'une triple salve
+d'applaudissements.
+
+«Et dire qu'_Elle_ n'est pas là! fit-il en se penchant à l'oreille du
+chevalier Valborg.
+
+--Voilà son traîneau qui passe, répondit celui-ci; à vrai dire, je
+crois qu'il est vide, mais ses chevaux vous ont vu peut-être, c'est déjà
+quelque chose.
+
+--Si peu!» reprit l'officier en riant. Et il s'élança de nouveau sur la
+glace polie.
+
+Georges avait suivi des yeux la direction du regard de deux Suédois. Il
+aperçut dans la distance un traîneau, vide en effet, qui se dirigeait
+assez rapidement vers le nord.
+
+Comme le sport du patin n'est pas précisément dans les habitudes de la
+diplomatie, le comte de Simiane trouva que ces exercices, fort
+intéressants tout d'abord, finissaient par devenir assez monotones, et
+il demanda de continuer sa promenade. Le cocher, à qui on ne donna point
+d'ordre, suivit la route que le traîneau avait prise avant lui.
+
+Bientôt un point mouvant à l'horizon se détacha, noir sur la neige
+blanche. C'était le traîneau qui revenait. Il approchait avec une
+rapidité inouïe, et l'on put, au bout de quelques instants, distinguer
+le harnachement rouge de quatre poneys noirs, de cette race d'Islande,
+la plus petite de l'Europe, mais la plus intrépide, qui couraient comme
+le vent. Je me trompe: ils bondissaient plutôt qu'ils ne couraient; leur
+sabot soulevait la neige qui les enveloppait d'un tourbillon diaphane.
+Leurs yeux brillaient comme des charbons; leurs naseaux soufflaient des
+nuages, et ils secouaient, en mordant leur poitrail, leur épaisse et
+rude crinière, emmêlée de givre.
+
+Quand les traîneaux se croisèrent, ni l'un ni l'autre ne ralentit son
+allure, et c'est à peine si Georges put apercevoir, à demi couchée sur
+une peau de renard bleu, une femme qui lui parut jeune. Il ne distingua
+point ses traits; mais en la voyant ainsi passer dans son nuage rapide,
+il se rappela ces divinités du Walhalla, les walkyries belles et
+froides, qui traversent le ciel en emportant les âmes.
+
+«Est-ce que nous allons encore loin? dit M. de Simiane; je crois que
+j'ai froid.»
+
+Le chevalier de Valborg lui jeta un regard malicieux et, sans rien
+répondre, se contenta de siffler d'une certaine façon--sage économie de
+paroles dans un pays où elles pourraient geler en l'air avant d'arriver
+à destination. Aussitôt le cocher tourna bride.
+
+«Quelle est cette femme qui vous a salué de la main? demanda le comte au
+cavalier.
+
+--C'est la comtesse de Rudden; on l'appelle ici la comtesse Christine.
+
+--Qui, on?
+
+--Tout le monde.
+
+--On s'en occupe donc?
+
+--On s'en préoccupe.... Elle n'est indifférente à personne; et tenez!
+vous-même, vous ne l'avez pas même vue.... vous seriez incapable de la
+reconnaître....
+
+--Vous croyez?
+
+--J'en suis sûr! et pourtant vous me demandez déjà qui elle est.
+
+--Mettons que je ne vous ai rien demandé.
+
+--Soit! mais sachez que, si l'on s'occupe de la comtesse Christine, ce
+n'est pas du tout comme vous l'entendez....
+
+--Mais je vous jure que je ne l'entends d'aucune façon.
+
+--Mme de Rudden est une de ces femmes qui n'ont que des amis!
+
+--C'est ainsi qu'un homme du monde doit parler de toutes les femmes.
+
+--Oui; mais je parle sincèrement.
+
+--Et cet officier aux gardes qui dit: _Elle_?
+
+--C'est un des mille soupirants. Il ne compte pas.
+
+--Cela le regarde; mais il est du moins permis de trouver que votre
+comtesse se donne des airs assez étranges, seule dans son traîneau,
+emportée au galop sur la neige par quatre petits monstres. Je la tiens
+pour une grande artiste: elle entend merveilleusement la mise en scène.
+
+--Elle! c'est la femme la plus simple du monde.
+
+--Chevalier, il n'y a pas de femme simple: la plus naïve est rouée comme
+dix hommes. Mais, puisque nous retournons, je serais curieux de la voir.
+
+--C'est précisément ce que je vous disais....
+
+--Je ne comprends plus.
+
+--A peine arrivé, vous voulez faire comme tous les papillons de
+Stockholm, vous brûler les ailes à cette belle flamme.
+
+--Rassurez-vous, mon cher chevalier. Il y a longtemps que je n'ai plus
+d'ailes. On ne s'en sert pas dans la diplomatie; nous les coupons comme
+nos moustaches.
+
+--Alors il y a moins de danger,» dit Axel en riant.
+
+Les deux jeunes gens approchaient de l'îlot des patineurs. L'œil
+perçant de Georges avait déjà reconnu le traîneau étroit et allongé de
+la comtesse et ses chevaux islandais, qui creusaient la neige d'un pied
+impatient. Un petit groupe entourait Mme de Rudden. Elle aperçut les
+deux nouveaux venus, qui se tenaient à quelque distance dans la foule.
+Son regard glissa légèrement, et pour ainsi dire sans le toucher, sur M.
+de Simiane, et il s'arrêta un instant avec une expression d'enjouement
+affectueux sur Axel, à qui elle rendit son salut avec un sourire.
+
+Georges, à première vue, lui donna trente ans, la trouva belle, mais la
+jugea froide et même un peu hautaine. Sa pâleur était mate et vigoureuse
+de teinte, comme celle de l'ivoire, et elle n'avait pas aux pommettes,
+comme presque toutes les Suédoises, ces touffes de roses un peu trop
+rouges que le froid fait éclore sur la joue. Elle avait relevé son
+voile, et des bandeaux bruns à reflets d'or, trop appliqués sur le
+front, échappant à la passe étroite du chapeau, coulaient en ondes
+molles jusqu'au bas de son visage un peu long. Deux grands yeux, d'un
+bleu si foncé que de loin ils paraissaient noirs, animaient sa
+physionomie si expressive, même dans le repos. Un gros bouquet d'azalées
+rouges était posé sur ses genoux, à côté de son manchon en peau de
+cygne. Chacun de ceux qui venaient lui parler témoignait à la comtesse
+une respectueuse déférence; elle montrait à tous cette bonne grâce polie
+et cette bienveillance courtoise qui est le premier apanage et comme la
+marque de la femme bien née.
+
+«Voulez-vous que je vous présente? demanda le chevalier sans plus de
+façon.
+
+--Je n'en vois pas la nécessité.
+
+--Vous avez peur?
+
+--Non, malheureusement.
+
+--Pourquoi malheureusement?
+
+--C'est que la peur est le commencement de l'amour, comme de la sagesse,
+et la sagesse est une bonne chose, et l'amour aussi!
+
+--Alors, venez!
+
+--Plus tard, si vous y tenez.... vous demanderez pour moi cette grâce à
+Mme de Rudden.... mais ici, en plain air.... sans qu'elle ait pu
+refuser.... Excusez-moi, chevalier, mais vous savez que je suis un peu
+formaliste.
+
+--C'est que vous n'êtes pas encore fait à la simplicité cordiale de nos
+mœurs du Nord.... Cela viendra.... et l'amour aussi.»
+
+Il était trois heures. Les nuits d'hiver ne se font point attendre sous
+ces latitudes voisines du pôle. La comtesse regagna la ville, et la
+foule la suivit comme une escorte.
+
+Georges et le chevalier ne s'y mêlèrent point; ils revenaient
+tranquillement, causant et regardant.
+
+Devant eux, Stockholm, fièrement posé sur ses trois îles de granit,
+entre le lac Mélar et la mer Baltique, dessinait sa silhouette élégante
+sur un ciel de saphir pâle. Les flèches de ses églises, les toits de ses
+maisons, la cime de ses palais, répercutaient comme des miroirs les
+rayons du couchant, qui se prolongeaient en traînées de feu sur la
+neige. Rien n'égale la splendeur de ces magnifiques adieux du soleil aux
+trop courtes journées du Nord. L'astre enflammé descend peu à peu avec
+une lenteur solennelle. Arrivé au bord extrême de l'horizon, il hésite
+et s'arrête, et alors même qu'il a disparu, il reste si près de nous,
+que l'on devine toujours sa présence. Cependant le ciel vers l'ouest
+garde des teintes plus ardentes: c'est une palette radieuse, où les
+nuances les plus riches se fondent et s'embrasent: il n'y a peut-être
+que deux couleurs primitives, le rouge et le jaune, mais elles se
+mêlent, se pénètrent, s'assortissent et se combinent de manière à nous
+présenter dans une chaude harmonie les tons les plus radieux. Cette
+lumière, qui naît à l'horizon dans une bande de pourpre foncé, va mourir
+au zénith, au milieu de légers flocons orangés, qui ménagent la
+transition avec l'azur sombre. Elle se dégrade d'une teinte à l'autre,
+et tout à coup se réveille et s'avive, comme une voix qui rejaillit
+d'échos en échos, et dont les vibrations se heurtent et se croisent dans
+l'air sonore: parfois alors on a deux teintes superposées, dont
+l'intensité même semble redoubler par le contraste; parfois de grands
+nuages aux aspects étranges, chariots aux roues étincelantes, trônes
+d'or, palais aux architectures fantastiques, croulant sous le vent,
+s'élèvent de la mer, montent dans le ciel et se détachent vivement sur
+ce fond resplendissant d'or et de feu. On comprend alors qu'en face de
+ces spectacles sublimes Odin ait placé dans les nuages le paradis des
+héros.
+
+Cependant les derniers rayons s'évanouissent, les splendeurs s'effacent,
+le ciel s'éteint, les touffes de lilas remplacent les bouquets de roses;
+aux teintes fauves de l'or rutilant succèdent les délicates pâleurs de
+l'argent; enfin, c'est le tour de la nuit, nuit sereine et limpide,
+dont l'ombre même a des reflets de perle, irisés de la lueur lactée des
+opales.
+
+Georges était poëte à ses heures, et cette grande scène fit sur lui une
+impression que peut-être il ne se croyait plus capable de ressentir.
+L'homme qui se connaît le mieux a toujours dans son cœur des replis
+secrets où la lumière ne pénètre point tous les jours. Et puis, à son
+insu, le regard profond de la comtesse le suivait toujours; il se
+surprit même, une fois ou deux, à chasser son souvenir. Mais comme, en
+sa qualité de diplomate, il était de ceux qui prétendent que la parole a
+été donnée à l'homme pour cacher sa pensée, il se garda bien de révéler
+sa préoccupation naissante.
+
+Les deux amis dînèrent ensemble dans un club, et allèrent le soir au
+Grand-Théâtre, où l'opéra, trois fois par semaine, réunit la société
+aristocratique de Stockholm. Georges lorgna dans toutes les loges. Il ne
+découvrit point Mme de Rudden.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le président de la chambre des nobles donnait, le lendemain, un des plus
+grands raouts de l'hiver.
+
+Georges reçut une invitation: c'était dans l'ordre. Il y vint, amené par
+son ambassadeur. Les bals du grand monde, à Stockholm, sont fort
+brillants. Les Suédois s'appellent eux-mêmes les Français du Nord: ils
+aiment le plaisir et s'y livrent avec une ardeur toute méridionale. La
+réunion était nombreuse, et l'on ne comptait pas les jolies femmes.
+Georges parcourait de l'œil leur escadron volant: il cherchait
+Christine. Il ne l'aperçut pas. Il était jeune et avait trop longtemps
+vécu en Allemagne pour ne pas aimer la danse; il accepta donc sans trop
+de regrets les compensations que lui offraient cinq ou six beautés à la
+mode, fort empressées de donner aux étrangers, par leur accueil, une
+idée favorable de l'hospitalité suédoise.
+
+Mme de Rudden entra pendant qu'il dansait une rédowa: elle traversa le
+salon avec cet air de majesté gracieuse qui ne l'abandonnait jamais.
+Georges ne voulut point retourner la tête, mais il suivait tous ses
+mouvements dans les glaces; il entraîna sa danseuse vers elle pour la
+voir de plus près. La robe de la comtesse l'effleura. Mais Mme de Rudden
+ne fit qu'une apparition au milieu de la foule un peu bruyante: passé
+vingt ans, les femmes vraiment distinguées ne dansent plus; elles
+laissent ce plaisir à celles qui n'en ont pas d'autre. Elle se retira
+dans un des boudoirs disposés autour du salon pour servir d'asile à la
+causerie discrète. Quelques hommes l'entourèrent bientôt, et elle devint
+le centre d'un petit groupe.
+
+Georges trouva que les rédowas suédoises duraient un peu trop longtemps,
+et quand il eut reconduit sa danseuse, il s'approcha du boudoir.
+
+La comtesse se faisait habiller à Paris; elle passait pour une des
+femmes les plus élégantes de Stockholm. Personne mieux qu'elle ne savait
+s'asseoir: c'est un art plus difficile qu'on ne pense. La crinoline
+n'avait pas franchi le Sund, et les armatures de fer ne faisaient pas
+encore de la jupe ballonnée des Sébastopols de velours et de soie. Mais
+Christine avait une façon particulière de ranger autour d'elle les plis
+nombreux et souples: elle donnait au costume moderne, si facilement
+ridicule entre des mains malhabiles, la noblesse et la distinction. M.
+de Simiane avait le sentiment trop vif de la forme pour ne pas faire
+toutes ces remarques du premier coup d'œil: avec lui les plus petites
+choses avaient leur importance, et c'était toujours par les yeux qu'on
+le prenait d'abord. La comtesse portait, ce soir-là, une robe de velours
+noir, dont le corsage, montant peut-être un peu haut, cachait à demi ses
+épaules, mais faisait ressortir, par un contraste de tons très-puissant,
+toute la beauté de son cou, un peu long, mais fin d'attaches et
+légèrement doré. C'était tout à la fois magnifique et simple; puis
+c'était chaste, comme est toujours la beauté vraie. La plus séduisante
+des grâces c'est la grâce décente. Les femmes semblent l'oublier
+quelquefois, les hommes s'en souviennent.
+
+La comtesse était assise dans un grand fauteuil, la tête un peu
+renversée en arrière sur le dossier, pour mieux écouter deux hommes qui
+lui parlaient debout. Cette pose, qui semblait si naturelle, une
+coquette l'eût choisie, car elle faisait merveilleusement valoir toute
+la beauté intelligente de sa physionomie. Son visage, vivement éclairé
+d'en haut par la lumière qui baignait ses cheveux et se jouait sur ses
+tempes transparentes, allait s'amincissant vers le bas de l'ovale
+allongé. En suivant le rayon de ses yeux, alors perdus dans le vague,
+on devinait qu'elle était faite pour regarder du côté du ciel.
+
+Georges s'arrêta un moment sur le seuil du boudoir, et l'observa de cet
+œil pénétrant et sagace de l'homme qui a beaucoup examiné les femmes.
+
+«Eh bien, fit le chevalier de Valborg, qui venait de le rejoindre, qu'en
+dites-vous?
+
+--Elle est vraiment belle!...
+
+--Et sage!
+
+--Cela regarde son mari.
+
+--Elle est veuve.
+
+--Elle a donc toutes les qualités?
+
+--Voulez-vous maintenant que je vous présente?
+
+--Je n'ai aucune objection. Soit!
+
+--Quelle froideur!
+
+--Ma foi, chevalier, prenez-le comme vous voudrez, mais je n'ai jamais
+pu souffrir les femmes parfaites.... vous me dites trop de bien de
+celle-ci.
+
+--N'en croyez que la moitié!
+
+--Ce serait encore trop! je suis sûr qu'elle est ridiculement gâtée....
+et prétentieuse!
+
+--C'est ce qui vous trompe: elle est aussi simple qu'elle est charmante.
+
+--Dites tout de suite que c'est la huitième merveille du monde, et n'en
+parlons plus. Tenez, l'orchestre joue une mazurka, je vais la danser...
+
+--Avec elle?
+
+--Non, vraiment, avec ce petit nez retroussé qui fait des mines au coin
+de la cheminée.
+
+--Eh mais! fit le chevalier; j'avais raison de vous le dire hier: vous
+avez peur.»
+
+Qu'il s'agisse d'un homme ou d'une femme, d'un quadrille ou d'un assaut,
+ce mot de peur, dans une bouche étrangère, sonne toujours mal aux
+oreilles françaises. Georges rentra dans le boudoir qu'il avait déjà
+quitté. Les hommes avec qui la comtesse causait s'étaient retirés peu à
+peu derrière son fauteuil, et en regardant par la porte du salon elle
+aperçut les deux jeunes gens. Axel prit son ami par le bras, et
+s'approchant de Mme de Rudden, il lui présenta M. de Simiane dans les
+règles et avec les formes de l'étiquette la plus cérémonieuse.
+
+La comtesse accueillit le nouveau venu avec la grâce aimable qui la
+distinguait, et lui indiqua de l'éventail un siège tout près du sien.
+Axel, debout devant eux, attendit que la glace fût suffisamment rompue,
+puis il se rappela fort à propos qu'il devait danser, et il laissa
+Georges et la comtesse en tête-à-tête au milieu de la foule.
+
+Georges était assez froid; la comtesse très-réservée: il fallut passer
+tout d'abord à travers ces généralités banales qui sont toujours le
+début frivole et mondain des relations les plus sérieuses; puis, peu à
+peu, comme si l'on se fût deviné avant de se connaître, tous deux se
+sentirent bientôt en confiance; l'entretien devint plus intime. On
+effleura tous les sujets, ainsi qu'il arrive entre gens à qui mille
+choses sont également connues et familières.
+
+Georges releva une observation fine de la comtesse et parut l'admirer
+peut-être un peu trop.
+
+«Savez-vous, lui dit-elle, que vos louanges ne sont pas flatteuses?
+elles marquent un certain étonnement dont vous ne pouvez pas vous
+défendre. On dit qu'à Paris vous nous prenez assez volontiers pour des
+barbares: «les barbares du Nord!» j'ai vu cela dans un de vos livres à
+la mode. Vous autres Français, vous êtes tellement civilisés!
+
+--Trop, peut-être! Mais ce n'est pas non plus ce qui vous manque;
+seulement, vous l'êtes autrement que nous.
+
+--Voudriez-vous m'expliquer la différence?
+
+--En ce moment je prends mes notes, et ce sera l'objet d'un _memorandum_
+que j'adresserai aux grandes puissances.... après vous l'avoir dédié.
+
+--J'ai peur d'attendre longtemps, et je le regrette d'autant plus que le
+sujet me semble piquant: vous avez eu le bonheur de voyager assez pour
+faire des comparaisons. Moi, je n'ai pas quitté la Suède, et je ne le
+regrette guère; j'aurais seulement voulu voir Paris. Est-ce que les
+Françaises sont vraiment belles?
+
+--Quelquefois.... mais....
+
+--Il y a un mais?
+
+--Hélas! oui; leur beauté, presque toujours, a plus d'éclat que de
+charme. Il leur manque ce je ne sais quoi d'intime que l'on retrouve
+seulement dans les races du Nord. A moins d'une grande passion, rare
+partout, rare surtout chez elles, leur beauté luit pour tout le monde,
+comme le soleil à midi.
+
+--Vous me semblez, dit la comtesse en riant, un casuiste subtil en ces
+matières, et je voudrais connaître votre opinion sur....
+
+--Les Suédoises?
+
+--Oh! une opinion générale.
+
+--Eh bien, dit Georges, si vous me permettez encore une comparaison
+astronomique, je dirai que de ce côté-ci de la Baltique vous êtes belles
+plus souvent à la façon de ces blondes étoiles qui se lèvent à minuit,
+et gardent leurs doux rayons pour deux yeux solitaires.
+
+--Est-ce que vous êtes poëte, monsieur le comte?
+
+--Hélas! non, madame, je suis diplomate.
+
+--Vous venez de rendre avec une image heureuse une idée trop flatteuse
+peut-être pour mes compatriotes. Je ne sais pas si elle est tout à fait
+vraie, mais je voudrais qu'elle le fût.
+
+--Cependant, reprit Georges en attachant sur elle un regard qui ne
+dissimulait pas assez son admiration vive, il y a des beautés tellement
+radieuses, qu'il serait peut-être injuste de les vouloir réduire au
+simple rôle d'étoiles; elles auraient le droit de se plaindre.
+
+--C'est qu'elles ne seraient pas raisonnables, dit la comtesse en riant;
+car il serait difficile, même à une femme, d'aller plus haut.
+
+--Après cela, fit Georges en relevant les yeux, ces chastes étoiles, on
+est souvent plusieurs à les regarder d'en bas.
+
+--Et elles n'en savent rien! reprit Christine avec un fin sourire.
+
+--C'est un malheur de plus, madame.
+
+--Pour qui? pour les étoiles?
+
+--Non, pour ceux qui les regardent.»
+
+Un nuage passa sur le front du jeune diplomate: la mélancolie lui
+allait bien; il parut s'abandonner à une rêverie silencieuse.
+
+«Les observations s'arrêtent là? demanda Christine; je le regrette, car
+vous m'intéressiez.
+
+--J'ai toujours cru, répondit-il, que les femmes de votre pays
+entendaient même ce qu'on ne leur disait pas.»
+
+Christine le regarda de son beau regard clair et franc; ses yeux
+s'arrêtèrent un instant sur les yeux du jeune homme, puis elle les
+détourna bientôt avec une expression d'inquiétude et de contrariété.
+Rien au monde n'était moins capable de lui plaire qu'un compliment
+banal; la menue monnaie de la galanterie n'était pas reçue chez elle. On
+va plus vite à Paris qu'à Stockholm. La comtesse le savait, et son
+esprit se mit en garde. C'était peine inutile: elle ne fut point
+attaquée. Georges avait parfois l'allure aventureuse; mais, s'il allait
+loin, il savait s'arrêter à temps. C'est là le tact suprême, et le monde
+seul peut le donner.
+
+Un murmure de l'orchestre arriva jusqu'au boudoir. M. de Simiane profita
+de l'occasion pour rompre le courant d'idées qui peut-être emportait
+l'âme de Christine loin de lui.
+
+«Vous dansez, madame? lui dit-il en reprenant son air d'enjouement
+léger.
+
+--Plus!
+
+--C'est une résolution?
+
+--Arrêtée.
+
+--Vous n'en changerez pas?
+
+--Je ne le crois guère.
+
+--C'est que....
+
+--Achevez.
+
+--J'ai bien envie de faire un tour de valse.
+
+--Ah! la raison est bonne, dit Christine en retrouvant son sourire; mais
+voilà les trois filles de l'ambassadeur d'Autriche; elles dansent comme
+des Péris.... ou des Allemandes.
+
+--Je voudrais danser avec une Suédoise.
+
+--Justement! voici venir la jolie Mina de Welfen: invitez-la, vous allez
+faire son bonheur.
+
+--J'aimerais mieux faire le mien! Madame la comtesse, c'est avec vous
+que je voudrais avoir l'honneur de valser.»
+
+L'orchestre achevait le prélude de l'_Invitation_, de Weber. Elle
+faisait fureur alors à Stockholm comme à Paris. La comtesse se leva, et,
+sans dire un mot, elle mit sa main dans celle de Georges. Deux couples
+passèrent en valsant dans le boudoir. Georges et Christine les suivirent
+et entrèrent dans le tourbillon.
+
+«Je crois que j'ai oublié! murmura la comtesse en essayant ses premiers
+pas.
+
+--Ayez confiance,» dit Georges à demi-voix en effleurant des lèvres son
+oreille nacrée.
+
+Et, raffermissant son étreinte, il l'enleva.
+
+O valse! poésie du corps! rhythme du mouvement harmonieux! hymne de la
+séduction, écrite avec des strophes de poses! ô valse! charme et
+enchantement! Werther avait raison de te maudire, et les prédicateurs
+n'ont pas tort de te défendre.
+
+Mais Werther n'a jamais sauvé personne, et tout le monde n'écoute pas
+les prédicateurs.
+
+Georges et Christine valsèrent.
+
+Christine avait le don de la grâce, et cette grâce, elle la portait en
+toute chose. La valse semblait faite pour lui donner l'occasion de
+déployer à la fois et de mettre dans leur jour éclatant toutes ces
+beautés de la femme, que, dans le repos, on pouvait seulement
+soupçonner. Le jeune homme l'enveloppait d'un long regard, et il
+admirait tour à tour cette taille élégante et souple qui ployait sous
+son bras; cette main un peu longue, mais si fine, qu'elle disparaissait
+dans la sienne; ces belles épaules que le mouvement de la valse tantôt
+noyait dans l'ombre et tantôt ramenait toutes frémissantes sous
+l'éclatante lumière. Cependant peu à peu la musique pénétrante,
+l'éblouissement des bougies, l'enivrement du tourbillon, le contact de
+ce beau corps contre sa poitrine, le vague parfum exhalé des cheveux,
+tout contribuait à jeter dans l'âme de Georges un trouble que depuis
+longtemps il ne connaissait plus.
+
+Depuis qu'il s'était engagé avec elle dans le cercle mouvant, il n'avait
+point adressé la parole à Christine. Il voulut rompre ce silence, qui
+devenait embarrassant pour tous deux, et il regarda son visage.
+L'animation de la danse l'avait en quelque sorte transfigurée. Un
+demi-sourire errait sur ses lèvres, légèrement, comme un oiseau qui
+voltige sans se poser; sa joue, naturellement pâle, se teintait d'un
+carmin délicat, comme si la rose de la jeunesse s'était épanouie en elle
+tout à coup. Elle sentit le regard qui s'arrêtait sur elle, et, relevant
+ses paupières brunes, elle tourna vers Georges ses grands yeux, qui
+semblaient nager dans la joie divine de l'extase. Elle était vraiment
+au-dessus de toute banalité plus ou moins élégamment tournée: un
+compliment vulgaire devait sonner comme une fausse note à son oreille.
+Georges le comprit, et il se tut.
+
+Comme il la reconduisait:
+
+«Weber est un grand et noble génie, lui dit-il, et nul, à mon gré, n'a
+mieux interprété les sentiments du cœur. Sa musique est comme le
+soupir de l'âme.
+
+--C'est pour cela que vous ne parlez point quand on la joue?
+
+--Oui, dit-il à son tour, c'est précisément parce qu'elle exprime si
+bien ce que je sens que je me garde de l'interrompre.»
+
+Christine se rassit.
+
+«On assure, fit-elle en lui jetant un coup d'œil rapide, que les
+Français parlent un peu légèrement des choses sérieuses.
+
+--Je ne sais pas, répondit-il; il y a fort longtemps que je vis à
+l'étranger.»
+
+Quelques amis de Christine s'étaient rapprochés d'elle. Georges la salua
+profondément et rentra dans le salon où l'on dansait.
+
+«En vérité, comtesse, dit un homme d'une quarantaine d'années qui venait
+de prendre la main de Mme de Rudden à l'instant même où M. de Simiane
+s'éloignait d'elle, je ne vous ai jamais vue comme ce soir. Vous devenez
+d'une beauté inquiétante.
+
+--Pour qui?
+
+--Pour moi!
+
+--Il y a si longtemps que vous êtes inquiet!
+
+--Hélas!
+
+--Et sans raison.... Je ne suis pas coquette, vous le savez bien....
+
+--Par malheur.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'alors vous auriez un défaut.
+
+--Monsieur le baron, vous devenez bien.... français.
+
+--Est-ce un compliment ou une épigramme?
+
+--Je ne fais pas d'épigrammes et je n'aime pas les compliments.
+
+--Je ne vous en faisais point en vous disant que jamais vous n'avez été
+plus belle.
+
+--Eh bien! tant mieux! dit-elle en riant, je veux l'être....
+
+--Ah! comtesse, _il_ ne fait que d'arriver!
+
+--Fou! dit Christine en cachant derrière son éventail une rougeur
+furtive.
+
+--Ma pauvre amie, reprit le causeur avec une nuance de mélancolie, vous
+ne savez pas encore mentir.
+
+--Cela viendra peut-être, dit-elle en riant, mais sans le regarder. En
+attendant, soyez assez bon pour faire demander mon traîneau.
+
+ * * * * *
+
+--Savez-vous, mon cher, disait de son côté le chevalier de Valborg en
+passant son bras sous celui du jeune homme, que vous faites rapidement
+vos conquêtes?
+
+--Je ne comprends pas....
+
+--Dissimulé!
+
+--Étourdi!
+
+--Enfin, mon cher, il y a trois ans qu'elle n'avait valsé....
+
+--Voilà une preuve!
+
+--Évidente!
+
+--Si elle ne danse point, c'est que vous ne l'invitiez pas....
+
+--Elle nous refuse!
+
+--C'est votre faute.
+
+--Et une demi-heure de tête-à-tête!
+
+--En plein bal!
+
+--La faveur n'en était que plus précieuse.
+
+--Que n'en preniez-vous votre part?
+
+--Et l'hospitalité! je m'en serais bien gardé: la comtesse, d'ailleurs,
+ne me l'aurait jamais pardonné, ni vous non plus.... Mais, vrai, comment
+la trouvez-vous?
+
+--Charmante!
+
+--Adorable, mon cher, un diamant sans tache!
+
+--Non: une perle; elle en a les douces lueurs.
+
+--Soit! mais dites-le plus bas, car la voici.»
+
+La comtesse, en effet, traversait le salon au bras de l'homme qui venait
+de demander son traîneau.
+
+«Qui donc est avec elle? fit Georges au chevalier.
+
+--C'est le major baron de Vendel: cinquante ans, mais le cœur jeune;
+un peu gros, mais parfaitement distingué; l'ami de la maison.
+
+--Ah?
+
+--Non pas comme vous l'entendez.
+
+--Un cousin?
+
+--Point. Un soupirant, mais pour le bon motif, comme vous dites en
+France; du reste, un vrai héros de roman.... une âme délicate et
+chevaleresque. Il se jetterait au feu ou à l'eau pour la comtesse. En
+attendant, il vient de faire la campagne des _Duchés_, où il a gagné de
+la gloire, deux blessures et une décoration, en se battant comme
+volontaire pour le Danemark.»
+
+La comtesse en ce moment passait devant les deux jeunes gens, qui
+causaient dans l'embrasure d'une fenêtre. Ils s'inclinèrent devant elle.
+Le major salua, non sans hauteur; Georges se redressa vivement sous son
+regard. Mais les yeux de Christine s'arrêtèrent sur les siens, et il ne
+vit plus qu'elle. Elle sourit doucement au chevalier de Valborg.
+
+«Voilà, dit Axel, un sourire qui a eu soin de se tromper d'adresse. Tout
+va bien; décidément, vous êtes né sous une heureuse étoile.
+
+--Je n'en sais rien, dit Georges; mais je ne fais jamais de sentiment
+après minuit.... Est-ce qu'on soupe à Stockholm? Je voudrais boire une
+bouteille de vin de France à la santé des Suédois....
+
+--Et des Suédoises!
+
+--Bien entendu!
+
+--Rien de plus facile. Nous avons ici notre _Café de Paris_, ainsi nommé
+parce qu'il est tenu par un Allemand et fréquenté par des Anglais. Il
+est dans la rue de la Reine, non loin du palais de la belle; car nous
+avons un palais, mon cher comte!
+
+--Eh bien! chevalier, je vous invite à souper.
+
+--J'accepte.
+
+--A la seule condition que nous ne parlerons pas d'elle.
+
+--J'aurai soin de vous désobéir.
+
+--_Andiamo!_»
+
+Les deux jeunes gens descendirent gaiement l'escalier d'honneur, garni
+d'un tapis rouge et planté de petits sapins auxquels on avait mis des
+fleurs de serre dans les branches, pour leur donner une apparence de
+végétation exotique.
+
+«Enveloppez-vous, dit Axel au moment où son groom ouvrait la porte du
+vestibule; il est une heure après minuit, nous allons passer les ponts,
+il fait trente degrés de froid à l'ombre, et mon traîneau est découvert!
+
+--_Andiamo!_» répéta Georges en modulant la délicieuse phrase que Mozart
+a mise dans la bouche de Zerline et de Mazetto. Et il se jeta au fond de
+la petite voiture basse, découverte comme le chevalier l'avait dit.
+
+Les chevaux, sans bruit, comme des fantômes, emportèrent le traîneau
+rapide, qui glissait sur la neige durcie. De chaque côté, les maisons
+noires semblaient courir; la lune riait dans le ciel, toute blanche,
+entre les nuages gris. Un coup de vent froid avertit les voyageurs
+qu'ils franchissaient la petite rivière de Norrstrom et les bains de
+Rosen. Ils entrèrent bientôt dans la longue rue de Drottninggatan (la
+rue de la Reine). Au bout de cinq minutes, les chevaux fumants
+s'arrêtaient devant la taverne de Hans-Bamberg, éclairée _a giorno_.
+Hans-Bamberg est honoré de la confiance de toute la jeunesse élégante,
+et il ne ferme jamais son café les nuits de bal. Les deux jeunes gens
+traversèrent, entre deux rangées de torches résineuses fixées au mur
+dans des anneaux ne fer, un petit vestibule garni d'arbres aux verts
+rameaux, et franchissant les vingt marches d'un escalier de bois, ils
+se trouvèrent à la porte de la salle commune.
+
+«Norra! un cabinet, dit Axel en prenant par le menton une grande et
+belle fille qui était venue à sa rencontre: c'est possible, j'espère?
+ajouta-t-il en lui tapant familièrement sur la joue.
+
+--Tout est possible à monsieur le chevalier.
+
+--Même de t'empêcher d'avoir des amoureux?
+
+--Cela plus que tout le reste! dit Norra en faisant une belle révérence.
+
+--Je te préviens, friponne, que je n'en crois pas un mot!... Mais
+n'importe.... c'est ton affaire; à souper!
+
+--Que veut monsieur le chevalier?
+
+--Ce que tu as.... des huîtres.
+
+--Monsieur le chevalier veut rire.... Il y a trois mois qu'elles sont
+gelées au fond de la mer.
+
+--C'est juste! Eh bien! ce que tu voudras, et du champagne Cliquot! Vous
+verrez, mon cher comte, qu'il faut venir en Suède pour boire des vins de
+France.
+
+--Il n'est pas encore frappé, monsieur le chevalier.
+
+--Eh bien! ma belle, ouvre la fenêtre, et ce sera fait tout de suite.»
+
+Norra descendit pour aller commander le souper.
+
+«Savez-vous, mon cher Axel, dit Georges en s'asseyant, que je vous
+trouve assez Sybarites de vous faire servir à table par de jolies
+filles?
+
+--Que voulez-vous, mon cher comte? nous aimons mieux cela que des
+garçons, comme chez vous; rien ne nous déplaît comme le service des
+hommes; celui des femmes est meilleur: leur main est plus légère; elles
+ont tout à la fois plus de prévenance, plus de douceur et plus de
+délicatesse. Je suis toujours tenté de rire de vos valets de pied,
+robustes gaillards qui portent à bras tendus.... une assiette de
+porcelaine ou un verre mousseline. Et puis j'avoue que j'aime assez,
+comme coup d'œil, voir passer et repasser devant moi ces jolies
+créatures en jupon court, en corset de couleur, le petit bonnet sur
+l'oreille,--un rien ce bonnet, un morceau de velours, et un bout de
+dentelle chiffonné sur le chignon,--et l'œil éveillé! Oui, j'aime
+mieux cela que vos laquais solennels, empesés dans leur cravate.»
+
+Axel eût peut-être continué longtemps sur ce ton, mais il fut interrompu
+par deux petits coups frappés à la porte.
+
+C'était Norra qui revenait accompagnée d'une seconde _piga_ (c'est le
+nom qu'on donne à ces jeunes filles[*]), portant les flacons et les
+plateaux. On eût dit deux jolis lutins échappés à cette fraîche province
+du Bléking, où le sang rose coule sous la peau satinée. En deux minutes
+le souper fut servi.
+
+[*: _Piga_ vient de l'adjectif _pig_, qui veut dire mutin,
+éveillé. Les jeunes filles de Stockholm ont mérité d'en faire le
+substantif qui les désigne.]
+
+«Plaise à Votre Honneur, si quelque chose manque, deux coups sur le
+verre.... et bon appétit!...»
+
+Les deux pigas sortirent en faisant force révérences.
+
+Axel découpa lestement un jerper, sorte de gibier de la taille d'un
+fort pigeon, à la chair blanche et savoureuse, dont le fumet délicat
+excite l'appétit et donne soif. Georges fit sauter le bouchon cerclé de
+fer d'une bouteille à fine encolure.
+
+«Et maintenant, dit le chevalier en choquant les verres, à la santé de
+vos amours.
+
+--Attendez donc!
+
+--Quoi!
+
+--La seconde bouteille!
+
+--Alors, dépêchons de boire la première.»
+
+Le souper fût très-gai, plein de verve: les deux jeunes gens étaient de
+joyeux compagnons. Cependant Georges versait plus qu'il ne buvait, en
+homme qui veut se taire et écouter. Axel ne demandait qu'à parler: il
+n'attendit pas le troisième verre pour commencer ses confidences.
+
+«Pardieu! dit-il, vous croyez que je ne vous vois pas venir? Vous n'osez
+pas m'interroger et vous brûlez d'envie de m'en tendre.... Ne soyez donc
+pas boutonné comme cela jusqu'au menton: vous apportez partout un air de
+chancellerie; nous ne sommes pas ici dans un congrès.
+
+--Je n'interroge jamais! dit Georges.
+
+--Mais vous écoutez toujours.
+
+--C'est un peu mon métier.
+
+--Vous vous arrangez de façon à cumuler le bénéfice du silence et de
+l'indiscrétion.
+
+--Et vous, comptez-vous donc pour rien le plaisir de parler?
+
+--Au fait, que voulez-vous savoir?
+
+--Tout ce qu'il vous plaira de m'apprendre.
+
+--Eh bien, sachez donc que la comtesse--car c'est de la comtesse qu'il
+s'agit, j'imagine!...
+
+--Eh oui, bourreau! pourquoi me retournez-vous ainsi sur les charbons?
+
+--Enfin, voilà un cri du cœur, et il vous comptera plus auprès de moi
+que deux bouteilles de Cliquot. Sachez donc que la comtesse est un ange.
+
+--Prenez garde, chevalier, vous allez tomber dans le lieu commun.
+
+--La comtesse est un ange que l'on accoupla jadis à un démon.
+
+--Son mari! Je connais cela, toutes les histoires commencent ainsi.
+
+--Alors, j'abrège; donc, M. le comte de Rudden était un assez piètre
+sire, pour ne pas dure plus, et il mérita.... tous les malheurs qu'il
+n'a pas eus. Enfin, après cinq ou six ans de cet enfer anticipé qu'on
+appelle un mariage mal assorti, le comte mourut. Ce fut la première
+politesse qu'il eût jamais faite à sa femme. Il la laissait jeune, riche
+et belle, et avec un passé de malheur que beaucoup d'hommes auraient
+bien voulu lui faire oublier.
+
+«La comtesse est la franchise même. Elle ne feignit donc point une
+douleur à laquelle d'ailleurs personne n'aurait crû. Mais elle porta
+sévèrement son deuil, et, avec ce sentiment des convenances qui ne
+l'abandonne jamais, elle quitta Stockholm, passa dix-huit mois dans ses
+terres, puis revint ici, et ouvrit ses salons, qui furent bientôt les
+plus agréables de la ville. M. de Rudden eût été assez étonné de la
+métamorphose; mais il eut le bon esprit de ne pas revenir. Cependant sa
+veuve fut demandée en mariage par tous ceux qui avaient quelque raison
+de se mettre sur les rangs, et même par d'autres. Celui-ci convoitait sa
+fortune; cet autre, sa beauté; un troisième, l'appui naturel qu'il
+trouverait dans ses alliances, car elle est des Oxen-Stjerna, et tient à
+tout ce qu'il y a de grand dans ce pays. Christine n'accepta personne:
+elle n'aimait point. Mais les amants repoussés devinrent pour elle les
+plus dévoués des amis. Que ceci soit dit à leur louange et à la sienne.
+
+--Et vous chevalier?
+
+--Moi, mon cher comte, sans doute j'aurais fait comme les autres; mais
+j'étais en France quand Mme de Rudden revint à Stockholm, et, à mon
+retour, je la trouvai si fortement retranchée dans sa position de veuve
+inexpugnable, que je résolus de commencer comme les autres avaient fini.
+
+--Et de finir comme ils avaient commencé?
+
+--Point, mais de me résigner tout d'abord à l'amitié sans passer par
+l'amour.
+
+--C'est pourtant le chemin le plus court et le plus sûr, à ce qu'on
+prétend. La belle veuve ne vous aura pas su gré de votre discrétion
+rare.... croyez-en ma vieille expérience.
+
+--Quel âge avez-vous, mon cher Georges?
+
+--Vingt-six ans, mon cher Axel.»
+
+Axel se mit à rire.
+
+«Mais les années de campagne comptent double! reprit le comte. Oui,
+continua-t-il, les femmes qui se défendent le mieux aiment cependant à
+être attaquées, ne fût-ce que pour se défendre! Elles veulent se
+refuser, mais elles ne veulent pas qu'on ne les demande point.
+
+--Ceci peut être vrai à Paris; mais c'est un manège de coquette, et nous
+ne comprenons guère toutes ces subtilités. Soyez certain que vous jugez
+mal Mme de Rudden. Elle est exempte d'artifice. Je vous l'ai déjà dit:
+c'est la simplicité même. Elle est trop bonne pour se complaire au
+spectacle du mal qu'elle aurait fait, et elle est trop étrangère à tout
+calcul de vanité pour traîner après elle un cortège de cœurs captifs.
+Je vous le répète: vous ne la connaissez point. Ce n'est pas une nature
+tout à fait comme une autre. Le jour où elle aimera, elle est femme à le
+dire la première et à mettre loyalement sa main dans la main de l'homme
+qu'elle aura choisi. Oh! celui-là sera un homme heureux, et je bois à sa
+santé!» continua le chevalier en choquant son verre contre celui du
+comte.
+
+Georges était devenu très-sérieux. Il trinqua sans boire.
+
+«Et ce major, ce baron de Vendel, reprit-il au bout d'un instant,
+qu'est-ce donc?
+
+--C'est le meilleur ami de la comtesse; il a pour elle, depuis tantôt
+dix ans, une amitié passionnée; ou plutôt il a de l'amour.--Allons! ne
+vous emportez pas: vous avez des yeux qui flambent! Cependant le choix
+d'un homme comme le major ne peut que vous flatter; il justifie vos
+préférences. Le baron ne cache pas ses sentiments; il s'en vanterait
+presque, et le monde les respecte, tant il les croit sincères. Christine
+est _sa dame_, comme disaient nos pères, et nos pères disaient bien. Il
+a pour elle le culte chevaleresque des preux du moyen âge; il irait se
+faire tuer, avec ses couleurs sur la poitrine, sa pensée au cœur et
+son nom sur les lèvres. Saluez, mon cher comte! on ne rencontre pas des
+amours comme celui-là tous les soirs! Christine le sait et s'en montre
+profondément reconnaissante. Mais il a cinquante ans et relâche tous les
+six mois un cran de son ceinturon. Ce n'est ni l'âge ni la taille qu'il
+faut pour aller chanter: _Je suis Lindor_! sous les fenêtres de Rosine.
+Du reste, le baron ne s'en fait point accroire, et il n'a aucun des
+ridicules d'un prétendant suranné. Il désire assez, n'espère pas
+beaucoup, et ne demande rien. «Aujourd'hui, lui dit-il parfois, vous
+êtes plus jeune que moi.... mais, dans dix ans, nous serons à peu près
+du même âge.» Ce brave major calcule à sa manière. «Je n'ai pas le droit
+d'être impatient; je n'aurais pas d'excuse. J'attendrai tant que vous
+voudrez,--toujours! si vous ne voulez jamais. Enfin, me voilà! vous
+savez où je suis.... j'y reste; vous n'avez qu'à me faire un signe, et
+même c'est inutile, je crois que je devinerai sans cela!
+
+--En attendant, soyons amis! répond Christine, car je ne fais cas de
+personne plus que de vous.»
+
+«Et ainsi vivent-ils dans ce clair de lune de l'amitié qu'aucun nuage
+n'a jamais obscurci. On assure que Christine lui a promis de ne pas se
+remarier ou de n'épouser que lui. Ce n'est pas le major qui l'a dit;
+mais on l'a répété devant lui, et il s'est contenté de répondre par un
+gros soupir. Voici, monsieur l'ambassadeur, à quel point nous en sommes,
+et il est fort possible que tout ceci vous donne à penser.
+
+--Je pense que la comtesse est une femme ravissante et que le major sera
+quelque jour le plus heureux des maris.
+
+--Et moi je crois que vous ne croyez que la moitié de ce que vous dites;
+mais c'est déjà beaucoup, et le temps nous apprendra la fin de
+l'histoire. Il est quatre heures; je n'entends plus de bruit nulle part:
+tous les soupeurs ont disparu; peut-être serez-vous bien aise de rêver
+tout seul: partons!»
+
+Norra, dormant debout, vint apporter la note avec un geste de
+somnambule: les deux jeunes gens quittèrent les derniers le bel
+établissement de Hans-Bamberg; Axel conduisit Georges jusqu'à sa porte,
+sur la grande place du _Stortorget_, la plus belle de Stockholm, et,
+après lui avoir souhaité des songes d'or, il reprit le chemin des quais
+en fredonnant un air d'opéra.
+
+
+
+
+III
+
+
+Le vin de Champagne, après un bal, n'a pas les vertus narcotiques de
+l'opium ou du hatchisch. Georges dormit peu, et, s'il fit des rêves, ce
+furent des rêves à demi éveillés. Ses yeux mal fermés revoyaient
+toujours la belle image de Christine, passant et repassant devant lui;
+il entendait encore les préludes de la valse de Weber; il pressait
+contre sa poitrine une taille fine, souple, frémissante; il respirait
+ce doux parfum de mimosa qui s'exhalait, quelques heures auparavant, de
+l'éventail et du mouchoir de la comtesse: son front brûlait. Puis, tout
+à coup, il éprouvait comme une sensation de froid: il se retrouvait sur
+le Mélar, la neige étendait devant lui sa nappe blanche sans fin. Les
+poneys noirs passaient comme le vent, emportant Christine, qui lui
+tendait les bras. Il s'élançait vers elle, et, au moment où il allait
+l'atteindre, les épaulettes du major lui barraient le chemin.
+
+Le réveil prolongea ces agitations de la nuit: le valet de chambre
+allait et venait dans l'appartement, faisant le feu, apportant le sucre,
+préparant le thé, attendant des ordres qu'il ne recevait pas. Le soleil
+était paresseux comme Georges; il oubliait de se lever: à midi, il ne
+faisait jour nulle part; Stockholm demeura enseveli dans un brouillard
+sombre. M. de Simiane passa le reste de sa journée à ranger ses papiers
+et à s'installer un peu: il ne sortit pas.
+
+Le lendemain, la matinée était souriante, le ciel bleu: Georges fit
+atteler deux beaux chevaux dalécarliens que le chevalier de Valborg lui
+avait cédés, et il fit une promenade sur la route de Haga; Haga est
+comme le Saint-Cloud de la Suède, et l'on y va par des routes
+charmantes, que fréquentent assez les gens du bel air. Comme il rentrait
+en ville, à la nuit tombante, sa voiture se croisa avec un traîneau
+fermé, qui en sortait. Il était lancé au grand trot. Le givre brodait
+d'arabesques la vitre obscurcie; c'est à peine si Georges put distinguer
+une forme à demi couchée sur les coussins. Il vit cependant que c'était
+une femme, mais il ne vit pas autre chose.
+
+Arrivé à la hauteur de la petite église de Sainte-Clara, située vers le
+milieu de la rue de la Reine, Georges donna l'adresse de la comtesse à
+son cocher, qui le mena chez elle et sonna.
+
+«Madame n'y est pas!» répondit le concierge, honnête Danois dont on
+avait fait un suisse, et que l'on affublait, dans les grandes occasions,
+d'une hallebarde et d'un baudrier.
+
+Georges descendit et se nomma.
+
+«Quand Mme la comtesse y est pour quelqu'un, elle y est pour tout le
+monde, fit avec une majestueuse solennité l'incorruptible gardien.
+
+--Au château!» dit le jeune homme assez brusquement.
+
+Les chevaux repartirent, et, franchissant au galop la place de
+Gustave-Adolphe et le pont du Nord, s'arrêtèrent tout en sueur au pied
+de la _Montée des Lions_, rampe gigantesque dont les lions de Charles
+XII semblent défendre l'accès. La sentinelle et le cocher échangèrent
+quelques mots; puis la voiture, entrant dans l'intérieur du palais,
+traversa deux cours et alla gagner la petite terrasse des Lynx, disposée
+en parterre et garnie de bouquets d'arbres. Le baron de Vendel s'y
+promenait avec le fils du ministre de la guerre. Le major avait l'air
+assez soucieux; Georges l'évita et fit demander le chevalier de Valborg.
+On lui répondit au bout d'un instant que le service retenait le
+chevalier dans les appartements. Georges écrivit au crayon sur sa carte:
+«J'ai besoin de vous: venez! On dit que vous serez libre à huit heures;
+je vous attendrai depuis sept.»
+
+Il alla ensuite lire les journaux dans un cercle, trouva les nouvelles
+diverses insignifiantes, la politique absurde, les feuilletons ennuyeux,
+et, en fin de compte, ne sachant plus que faire, dîna pour tuer le temps
+et rentra chez lui.
+
+A huit heures dix minutes il entendit un coup de sonnette brusque qui le
+fit bondir.
+
+C'était le chevalier.
+
+«Axel, je vous remercie, dit Georges en lui tendant les mains; vraiment,
+j'avais besoin de vous voir.
+
+--Je m'en doutais: aussi me voilà!
+
+--Merci encore! Eh bien?
+
+--Est-ce que vous savez déjà...
+
+--Rien! Qu'y a-t-il?
+
+--Avez-vous vu la comtesse?
+
+--Non.
+
+--Êtes-vous allé chez elle?
+
+--Oui, sans être reçu... Je suis d'assez méchante humeur...
+
+--A quelle heure y êtes-vous allé?
+
+--A quatre heures.
+
+--Elle était partie.
+
+--Partie!... Ah! et pourtant le major est toujours ici!
+
+--Comte, ce n'est pas bien ce que vous dites là. C'est une injure
+gratuite et que personne ne se permettrait chez nous. Un jour vous vous
+repentirez de vos paroles.
+
+--Soit! je m'en repens déjà; mais, de grâce, ou est-elle?
+
+--Près d'Upsala, chez son oncle, qui est très-mal. La nouvelle est
+arrivée à deux heures; la comtesse est partie à trois!...
+
+--Et... quand revient-elle?
+
+--On ne sait.
+
+--Upsala... c'est loin d'ici?
+
+--Trente ou quarante lieues.
+
+--J'y peux aller?
+
+--Oui, si vous voulez la perdre!
+
+--Axel, mon ami, je crois que je vais l'aimer.
+
+--Il est évident que vous l'adorerez... surtout si elle ne revient pas.
+
+--Mon cher Valborg, vous avez trop d'esprit pour moi.
+
+--Allons, ne vous fâchez pas! je vous donnerai de ses nouvelles.»
+
+
+
+
+IV
+
+
+Christine ne revint point à Stockholm de tout l'hiver. Je n'affirmerai
+point que le chevalier eut raison tout d'abord, et que, par cela seul
+qu'elle était absente, Georges l'adora; mais du moins il y pense
+très-souvent.
+
+Le comte de Simiane était jeune: il n'avait pas encore trente ans. Mais
+il y en avait déjà sept ou huit qu'il vivait de la vie du monde. Il
+avait connu la meilleure compagnie de l'Europe et passé quelques hivers
+dans des capitales plus renommées pour leur élégance que pour leur
+moralité. Beau, distingué, spirituel et discret, il n'avait pas
+rencontré beaucoup plus de cruelles qu'un surintendant de l'ancien
+régime.
+
+La facilité du plaisir est un de ces malheurs heureux dont on ne songe
+point à se plaindre, mais qui donne souvent à nos relations une légèreté
+fâcheuse et à nos sentiments une inconstance coupable. Georges faisait
+la cour à une femme comme un autre lui aurait dit bonjour. Il appelait
+cela être poli, et il était trop bien élevé pour ne pas être poli avec
+tout le monde. Mais ces intrigues, nouées par la fantaisie, dénouées par
+le caprice, ne lui rapportaient pas plus qu'elles ne lui coûtaient: le
+plaisir n'est pas même la petite monnaie du bonheur. Des millions de
+centimes ne font pas toujours une pièce d'or; il y a manière de compter.
+Si Christine fût restée à Stockholm, sans doute il eût été pour elle un
+poursuivant plus redoutable que les autres. Il eût apporté à son attaque
+cette furie française, qui peut conquérir autre chose que des provinces.
+Ou Christine eût été vaincue, et Georges, après les premiers
+enivrements, n'eût pas senti tout le prix de sa victoire; ou, par sa
+résistance, la noble femme eût fait vibrer en lui la fibre irascible et
+maladive de la vanité, et la tendresse serait morte, en naissant, des
+blessures de l'orgueil.
+
+L'absence arrangeait mieux les choses. Elle paraît d'une grâce nouvelle
+Mme de Rudden, si séduisante déjà; elle lui donnait la seule chose qui
+pût lui manquer: le prestige de l'éloignement et le mérite de
+l'impossible. Les femmes qu'elle laissait après elle n'avaient ni sa
+beauté ni son charme, et son souvenir, trop vif encore, en détournait
+Georges. Il lui dut ainsi les premières heures de solitude que sa
+jeunesse eût connues. La solitude, qui est mortelle aux petites
+passions, est favorable aux grandes. Elle leur donne cette conscience de
+soi, sans laquelle on n'est pas: elle les fortifie en les épurant. Il y
+a, dit-on, des arbres qui ne puisent leur séve et leur vie que dans les
+couches les plus reculées de l'humus profond; il y a des amours qui ne
+s'épanouissent en fleurs et en parfums que si leur racine a pénétré dans
+les cœurs jusqu'à la source sacrée des larmes. Georges avait échangé
+avec Christine un regard, quelques paroles, à peine un serrement de
+mains dans l'émotion sympathique d'une valse. Au bout d'une semaine, il
+avait pour elle un culte idéal; au bout d'un mois, il l'aimait.
+
+Et Christine? Christine ne fit de confidences à personne, et l'on ne
+sait jamais ce qui se passe dans le cœur des femmes,--même quand
+elles le disent! Quelques amis pourtant reçurent de ses lettres. Depuis
+longtemps, à chacune de ses absences, elle écrivait au baron de Vendel.
+Ainsi fit-elle cette fois comme toujours. On le savait; on lui demanda
+des nouvelles de la comtesse, et l'on apprit par lui qu'elle avait été
+appelée en toute hâte près d'un oncle malade dangereusement. Au bout
+d'un mois, Axel lui-même reçut une lettre. C'était la première fois que
+Mme de Rudden lui écrivait. Axel était l'ami de Georges.
+
+Le chevalier courut chez M. de Simiane. Il entra dans son cabinet, la
+lettre à la main, et toute ouverte.
+
+«Si vous croyez que je m'y trompe! lui dit-il; à d'autres, mon cher!...
+On ne m'adresse à moi que l'enveloppe! Mais ce n'est pas à mon mérite
+que je dois cette aimable lettre; je crois donc remplir les intentions
+de l'auteur....
+
+--Est-ce qu'elle parle de moi? dit Georges en prenant le billet.
+
+--Vous êtes plus amoureux que je ne pensais! Et les convenances? Sachez
+donc que vous n'êtes pas même nommé, et qu'il n'y a point de
+_post-scriptum_!»
+
+Georges dévorait la lettre des yeux.
+
+«Elle a d'autres correspondants que moi, reprit Axel; mais elle sait que
+je suis votre ami, et elle veut que vous la lisiez.
+
+--Je vous préviens que je n'en crois rien, répondit le comte tout en
+lisant.
+
+--Français et modeste!» reprit Axel en riant.
+
+La lettre était courte et simple. La comtesse annonçait la mort de son
+oncle, et disait qu'elle resterait quelques semaines encore près de la
+veuve et des enfants: elle ajoutait qu'elle regrettait Stockholm; elle
+chargeait le chevalier de lui envoyer des livres. C'était à peu près
+tout. Du reste, pas un mot de Georges. Mme de Rudden ne faisait point
+une seule allusion qui se pût rapporter à lui dans sa lettre; mais on
+découvrait dans son ensemble une nuance de rêverie tendre et des
+expressions à demi voilées de souvenirs et d'amitié, dont la gracieuse
+comtesse n'avait jamais encore senti le besoin vis-à-vis d'Axel.
+
+«Vous remarquerez, dit le chevalier, qu'elle a écrit en français.
+
+--C'est la langue de la cour, et vous vous en servez volontiers dans le
+monde.
+
+--Oui, mais jamais entre nous, à moins que.... enfin ne m'en faites pas
+dire davantage.»
+
+Valborg sortit en _oubliant_ la lettre.
+
+Georges passa la journée à la lire et à la relire. Il en creusa les
+phrases, et il en pesa les expressions, s'efforçant de découvrir le mot
+pensé sous le mot écrit. Mais elle était d'une convenance et d'une
+mesure parfaites. Ce sont les qualités qui distinguent les femmes du
+vrai monde. Georges put soupçonner une intention générale, si le
+chevalier disait vrai; mais rien de particulier dont il dût tirer
+avantage. Sans doute, c'était peu pour lui; mais pour elle, n'était-ce
+point déjà beaucoup? Il obtint du chevalier la permission de faire
+lui-même la réponse que celui-ci devait envoyer à la comtesse. Le
+premier jet ne lui réussit pas: il s'aperçut à la lecture que cette
+lettre d'un ami était celle d'un amoureux, qu'il mettait une déclaration
+dans la bouche du chevalier, et que sa passion brûlante courait sous la
+plume froide d'Axel. «Cela est trop, se dit-il, et puis, si la comtesse
+s'y trompait, si elle attribuait au chevalier qu'il ne lui dit que pour
+moi! il y a là un danger et la chose est délicate.» Il jeta son
+brouillon au feu, recommença et fut plus content de la seconde épreuve.
+C'était à peu près possible. Il parlait d'amitié, de souvenir.... des
+vifs souvenirs que la comtesse laissait partout, des regrets qui
+l'avaient suivie, des espérances qui l'attendaient.... Si réservée que
+l'expression fût toujours, on devinait comme un trouble secret.... Après
+une phrase assez émue, Georges glissa son nom assez habilement, en
+disant qu'il avait plus d'une fois demandé des nouvelles de la comtesse:
+rien de plus. Axel relut, approuva la rédaction, en se félicitant
+lui-même des progrès qu'il avait faits dans la langue française. «Ce
+n'est plus du français de Stockholm, c'est du français de Paris,
+disait-il, et je ne jurerais pas que l'on ne s'en apercevra point
+quelque part..., mais je ne crois pas que l'on s'en fâche,» ajouta-il.
+Il recopia la lettre et l'envoya.
+
+Au bout de trois semaines, Axel reçut un second billet plus court que
+l'autre. Il le porta sur-le-champ à son ami. Georges y trouva comme un
+souffle de printemps: l'espérance y battait des ailes; la vie courait et
+frémissait dans ces lignes écrites à la hâte pour demander les drames de
+Schiller et la Saga de Frithiof. La comtesse y parlait avec une émotion
+visible de l'heureux retour et du cher revoir, dont elle ne fixait point
+encore l'époque.
+
+
+
+
+V
+
+
+Cependant les premières brises de mai passent tièdes sur les montagnes;
+la sève court dans les branches flétries qui se relèvent, les bourgeons
+roses s'entr'ouvrent, et les feuilles se déplient, vertes au bout des
+rameaux noirs encore et déjà gonflés; la mousse refleurit avec la
+bruyère sur les rochers de granit, et les cataractes, secouant leurs
+chaînes de glace, sonnent et retentissent dans les bois.
+
+Le Mélar était libre, comme le lac Clara, son voisin; les steamers
+reprenaient chaque matin leur route vers le Nord. L'aristocratie, que ne
+retenaient point à Stockholm les affaires de la diète ou des charges à
+la cour, en attendant la saison des bains ou des voyages, retournait à
+ses villégiatures dans les châteaux.
+
+Georges voulut faire quelques visites aux familles dans lesquelles il
+avait été reçu l'hiver. Rien de plus facile autour de Stockholm. Le
+bateau vous emporte le matin et vous rapporte le soir, après avoir
+parcouru les détours du lac, sondant ses golfes, effleurant ses îles,
+visitant ses villages, prenant et débarquant partout ses passagers.
+
+La première excursion de M. de Simiane le conduisit au château de
+Skokloster, sur la rive occidentale du lac Clara. La famille illustre
+qui habite ce splendide domaine marche à la tête de la noblesse du
+royaume, et elle accueille le visiteur avec cette simplicité, cette
+courtoisie et cette grâce à la fois familière et digne, qui tient des
+réceptions princières et de l'hospitalité patriarcale.
+
+Georges ne trouva au château que la vieille comtesse douairière de
+Brahé. La famille, qui se composait de sa bru, veuve comme elle, et de
+deux jeunes enfants était allée battre les buissons dans le parc avec
+une amie en visite. Georges fut retenu à dîner. Le château est curieux
+pour un étranger, tout plein de souvenirs d'héroïsme et d'amour. Mme de
+Brahé racontait avec le charme infini de ces grandes dames d'autrefois,
+qui ont tout vu et qui savent tout dire; les heures s'écoulèrent donc
+assez vite, et la noble hôtesse en était encore à la seconde édition de
+cette élégie sentimentale de la belle Ebba Brahé, qui fut la Bérénice et
+la Marie Mancini de Gustave-Adolphe, quand Georges, jetant un œil
+distrait par la fenêtre ouverte, aperçut deux jeunes enfants, le frère
+et la sœur, qui s'en venaient courant dans la grande allée du parc.
+Deux femmes les suivaient: l'une était la comtesse de Brahé, avec
+laquelle Georges avait dansé une fois ou deux pendant les dernières
+fêtes de l'hiver; l'autre.... elle se retournait en ce moment vers la
+grande avenue de tilleuls et d'ormes qui traverse le parc dans toute sa
+longueur, et l'on ne pouvait point apercevoir son visage; mais à
+l'élégance de sa tournure et à la désinvolture superbe de son mouvement,
+M. de Simiane ne pouvait hésiter une seconde. En faut-il tant pour
+reconnaître la femme aimée? Un des enfants, revenant vers elle, la tira
+par sa robe pour lui donner une fleur: Georges revit le cher et doux
+visage. La surprise fut grande, et non moins grande l'émotion. Tout son
+sang reflua au cœur: il retomba, plutôt qu'il ne s'assit dans son
+fauteuil, et, pour se donner une contenance, il prit sur la cheminée un
+album de dessins, et se mit à étudier les costumes pittoresques de la
+Dalécarlie.
+
+Bientôt la porte s'ouvrit à deux battants, et les marmots, courant à
+leur grand'mère, répandirent sur ses genoux leurs mains pleines de
+fleurs.
+
+«Mes petits-enfants! dit à Georges la vieille comtesse en promenant des
+caresses sur les deux têtes blondes.
+
+--Charmants!» murmura Georges, déjà revenu de sa trop soudaine émotion.
+
+Les deux femmes entraient au même instant.
+
+«Quel joli tableau! dit, en regardant la grand'mère et les deux enfants,
+la comtesse de Rudden, qui n'apercevait point Georges, à demi caché par
+le dossier de chêne d'un fauteuil gothique; et moi aussi, grand'mère, je
+vous apporte des fleurs, continua-t-elle en se mettant à genoux à côté
+des enfants, aux pieds de la vieille comtesse.
+
+--Christine! Christine! que fais-tu?» dit en riant l'autre jeune femme,
+qui venait de saluer Georges.
+
+Christine se retourna, toujours à genoux, et aperçut M. de Simiane. Elle
+resta une ou deux secondes sans se relever, le regardant avec un
+ravissement muet.
+
+«Monsieur de Simiane! ma chère comtesse, dit la vieille dame en manière
+de présentation.
+
+--J'ai déjà vu monsieur,» dit Christine. Et elle rougit jusque dans ses
+cheveux.
+
+«Quel beau groupe vous faites tous ainsi!» s'écria la jeune veuve en se
+rapprochant d'eux.
+
+Plus d'un peintre, en effet, eût voulu reproduire sur sa toile cette
+belle scène pleine de grâce. La vieille grand'mère, avec son visage
+blanc sans rides, toute couverte de violettes, de primevères et
+d'anémones, souriait à ses deux petits-enfants, qui se pressaient contre
+elle à demi effrayés; Christine, encore à genoux, tournée vers Georges,
+le sein palpitant, avait l'expression de surprise effarouchée de la
+biche inquiète au fond des bois. L'air de la campagne avait bruni son
+teint; son œil nageait dans une sereine lumière; le vent, qui
+s'était joué dans ses cheveux, avait enlevé aux larges ailes du chapeau
+une de ses tresses, dont les anneaux dorés retombaient sur sa poitrine.
+Elle tenait à la main une branche d'aubépine fleurie, renversée sur son
+épaule, comme les palmes des vierges et des saints qui s'inclinent
+autour des madones dans les tableaux du Pérugin.
+
+Georges, immobile et charmé, gravait ces belles images dans son âme.
+
+Mais il y a des situations qu'il ne faut point prolonger. Il fit deux
+pas vers Christine, et lui tendit sa main pour la relever. Peut-être
+garda-t-il une seconde de trop celle qu'on lui donna; mais personne ne
+s'en aperçut. Christine tenait toujours la branche d'aubépine en fleur,
+qui se dressait entre eux, ombrageant les deux têtes et secouant sur
+elles ses grappes blanches et parfumées.
+
+«Ainsi la présentation est toute faite! dit Mme de Brahé. Vous vous
+connaissiez? Je vous en félicite l'un et l'autre, et je n'en suis que
+plus heureuse de vous réunir. Comte, j'aime Mme de Rudden comme ma
+fille, et c'est vraiment en famille que vous passerez la journée.»
+
+Cette journée-là fut courte pour Georges. C'était une de celles que,
+dans nos souvenirs, nous marquons d'une pierre blanche: le jeune homme
+éprouvait un immense bonheur à retrouver Christine. Jamais il ne l'avait
+si bien vue: elle lui parut cent fois plus belle qu'au bal; peut-être
+parce qu'il était seul, dans cette intimité toute cordiale, à goûter le
+charme qui était en elle. La comtesse était tout en noir; il trouva que
+le noir était la toilette distinguée par excellence, et la seule qui
+convint à une femme un peu grande. Les rubans violets, qui crevaient de
+quelques nœuds les longs crêpes du deuil, relevaient ce que cette
+couleur seule eût eu de trop sévère peut-être. Lui, de son côté, fut
+plein d'esprit, d'entrain et de gaieté. Il avait plus de fleurs
+épanouies dans l'âme que les enfants n'en avaient cueilli sur les gazons
+du parc, et si Christine eût pu écouter son cœur, elle eût entendu
+chanter tous les rossignols dû printemps de l'amour. Elle aussi était
+heureuse; mais son bonheur était mêlé d'un trouble secret, et tout
+voisin de la crainte.
+
+Le bateau d'Upsala devait reprendre le comte dans l'après-midi et le
+ramener à Stockholm. Christine demeurait de l'autre côté du lac, qui
+n'est pas très large. A quelque distance du bord, on pouvait, des
+fenêtres du château, apercevoir sa voiture qui venait l'attendre à un
+petit débarcadère, construit pour l'usage des deux châteaux amis. La
+barque de Skokloster ne partait de son rivage qu'après avoir vu les
+chevaux sur l'autre.
+
+Il fut convenu que Georges reconduirait Christine jusqu'à sa voiture, et
+que la barque attendrait le steamer: celui-ci n'attendait jamais; il
+stoppait un instant pour échanger ses lettres, et repartait aussitôt.
+L'arrangement proposé était chose toute naturelle, et personne ne fit
+d'objection. Mais la vieille comtesse, qui avait manqué le passage du
+bateau une fois dans sa vie, craignait toujours que ses visiteurs
+n'éprouvassent la même mésaventure. Aussi quand le moment approchait,
+elle songeait beaucoup plus à les hâter qu'à les retenir. C'est de quoi
+Georges n'eut garde de se plaindre. Quant à Mme de Rudden, elle avoua
+depuis qu'en ce moment elle n'avait pas trop de volonté. Elle suivait
+l'impulsion donnée, sans avoir même l'idée de la résistance; les autres
+voulaient pour elle. Elle noua ses rubans avec un mouvement fébrile;
+quand elle embrassa la petite-fille de son amie:
+
+«Vous me faites mal! dit l'enfant, étonnée de sa brusquerie soudaine.
+
+--Enveloppez-vous bien, ma toute belle,» dit la grand'mère, croyant que
+c'était de froid qu'elle tremblait.
+
+Georges, le chapeau à la main, paraissait d'un calme superbe; mais
+l'impatience le dévorait: il trouva qu'on prolongeait singulièrement les
+adieux, et que ces mille tendresses sentimentales, que les femmes
+échangent en se quittant, font perdre aux hommes un temps bien précieux.
+
+Enfin Christine prit la main qu'il lui tendait et entra dans la barque.
+
+«Adieu!--au revoir!--à bientôt!--écrivez-nous!»
+
+Toutes ces exclamations retentirent à la fois; puis les deux châtelaines
+rentrèrent avec les enfants, et trois coups d'aviron mirent les
+voyageurs en pleine eau.
+
+Quand Georges et Christine se virent seuls dans cette barque, avec un
+rameur, Suédois pur sang, qui n'entendait pas un mot de français,
+l'étrangeté de leur position les frappa tout d'abord: ils se regardèrent
+en souriant, et se dirent que ce n'était pas ainsi qu'ils auraient cru
+se retrouver.... «Car nous devions nous retrouver! dit Georges.
+
+--Je le désirais,» répondit Christine avec cette simplicité et cette
+franchise que tous ses amis louaient si fort en elle.
+
+Ils étaient assis l'un près de l'autre sur une planchette étroite, à
+l'arrière du batelet. Le lac Clara, qui succède au Mélar, n'est pas
+très-large en face de Skokloster; mais ses rives assez basses ont des
+ondulations charmantes. Çà et là des roches de granit et de porphyre,
+couronnées d'une aigrette de sapins tremblants, se dressent comme des
+géants pétrifiés; deux ou trois petites îles, jetées au milieu du lac
+irrégulièrement, rompent la monotonie des lignes et varient le tableau,
+auquel la grande masse carrée des constructions de Skokloster, bâti avec
+l'imposante lourdeur des premières années du dix-septième siècle,
+servait de fond magnifique. La soirée était splendide; de petits nuages
+roses couraient dans le ciel, ce beau ciel du Nord, si délicatement
+bleu; des vapeurs blanches, argentées, chassées par un vent frais,
+roulaient sur le lac vert et transparent, troué de mille fossettes,
+comme la joue d'un enfant qui rit.
+
+Les circonstances extérieures exercent sur nous plus d'influence qu'on
+ne le croirait tout d'abord, et l'on ne doit point reprocher au
+romancier de les décrire, parce qu'elles modifient souvent les
+sentiments chez ses personnages. En tête-à-tête, sous le ciel et au sein
+de la belle et libre nature, on ne parle point à une femme comme on
+ferait dans un salon, au coin du feu ou au bord d'un piano. C'est le
+privilège de notre âme de s'exalter et de s'agrandir avec les spectacles
+qui l'entourent.
+
+M. de Simiane et Mme de Rudden éprouvèrent d'abord un instant de
+contrainte, et cet embarras, qui n'est point sans charmes, d'un homme et
+d'une femme qui se trouvent seuls ensemble, pour la première fois, sous
+l'empire d'une émotion vraie et profonde. Pour avoir trop à se dire, ils
+ne se parlaient pas. Georges jouissait de son trouble même, et plus
+encore de celui de Christine. Il regardait à la dérobée sa belle
+compagne, qui laissait tremper dans l'eau le bout de son rameau fleuri.
+Elle fit un mouvement pour ramener son châle sur sa poitrine, et, comme
+le cachemire rebelle volait au vent sur ses épaules, Georges prit les
+deux bouts et les croisa sur elle, avec la douce câlinerie d'une jeune
+mère. Christine frissonnait. Sans le vouloir, sans le chercher du moins,
+Georges effleura sa main.
+
+«Comme vous avez froid!» lui dit-il. Il mit dans sa voix je ne sais
+quelle inflexion tendre et quelle douceur caressante.
+
+«Oui, reprit Christine sans relever les yeux; il faisait très chaud chez
+la comtesse; l'air est vif, j'ai été saisie. Ce ne sera rien; le trajet
+est si court!»
+
+Georges, sans répondre, jeta aux pieds de Christine son vêtement de
+dessus, avec une sorte de bonhomie brusque qui éloignait toute idée de
+galanterie ou de fadeur de salon, et, comme elle fit un geste pour
+l'engager à le reprendre, il se mit à genoux, et, malgré elle, il
+enveloppa ses petits pieds captifs.
+
+«Comment êtes-vous, maintenant?
+
+--Mieux, tout à fait bien! Et vous!
+
+--Oh! moi!...»
+
+Il prononça ces deux mots d'une voix où son âme émue vibrait tout
+entière. Il ne s'était point relevé, et il la regardait à genoux. C'est
+peut-être ainsi qu'il faut regarder les femmes; elles paraissent cent
+fois plus belles.... quand elles sont belles. On a l'air de les adorer
+avant de les aimer, et leur regard à elles nous arrive plus doux, en
+glissant à travers les cils, sous leurs longues paupières. Elles ont
+alors, tout en nous voyant, cette expression d'œil fermé si
+ravissante, que Raphaël donne toujours à ses plus belles madones. Une
+tendresse ineffable, profonde et sereine brillait sur le visage de
+Georges. Il avait éteint le feu de la passion dans ses yeux, qui
+n'avaient plus que l'humide éclat des larmes prêtes à couler. Ces yeux
+noirs, Christine les fixa malgré elle, attirée, retenue et comme
+fascinée par un charme magnétique. Elle était redevenue pâle. Sa
+poitrine ne battait pas, mais sa bouche frémissait, et l'ombre de ses
+cils abaissés palpitait sur sa joue comme une aile d'oiseau.
+
+«Relevez-vous!» dit-elle à Georges si bas, qu'à peine il entendit; et
+comme il restait toujours à genoux: «Je vous en prie! continua-t-elle en
+lui tendant la main.
+
+--J'étais si bien!» répondit-il. Cependant il se rassit près d'elle en
+gardant sa main.
+
+Ils se turent. Quels mots auraient valu ce silence?
+
+«Voulez-vous bien parler! dit Christine avec un enjouement feint; on
+dirait que vous avez peur de réveiller les poissons du lac.
+
+--Non, reprit-il, je me taisais pour ne point effaroucher mes rêves.
+
+--Attendez, pour rêver, que vous soyez seul.»
+
+Il ne répondit pas.
+
+«Que ce vieux manoir est beau!» dit Christine, comme effrayée de ce
+silence. Et elle montra de la main les tourelles du château de Brahé
+tout inondées des feux du soir.
+
+«Oui, fit Georges en regardant sans voir, d'autant plus beau pour moi
+qu'il est lié maintenant à mes plus chers souvenirs.»
+
+Un pli léger fronça le beau front de Christine; elle parut contrariée de
+l'insistance avec laquelle il ramenait la conversation sur eux-mêmes.
+
+Il s'en aperçut.
+
+«Pardonnez-moi, lui dit-il; mais je sens que ce moment sera peut-être
+unique dans ma vie.... Qui sait si jamais je retrouverai ainsi
+l'occasion favorable et l'heure propice.... qui sait si je vous reverrai
+jamais?...»
+
+Christine eut un geste de naïf effroi.
+
+«Si je vous reverrai jamais seule, continua-t-il, et, comme aujourd'hui,
+l'âme douce et clémente!»
+
+Elle le regarda sans rien dire, comme heureuse de l'entendre parler, et
+parler ainsi.
+
+«Depuis que je vous ai vue, reprit Georges.... oh! si peu! et pour sitôt
+vous perdre!... j'ai un secret là.... dans le cœur.
+
+--De grâce, ne me le dites pas!»
+
+Un nuage passa sur les yeux de Georges; ses émotions étaient soudaines
+et brusques, Christine craignit de l'avoir blessé.
+
+«Pas maintenant! fit-elle.
+
+--Ah! reprit Georges, vous le savez donc, puisqu'il vous déplaît de
+l'entendre?
+
+--Déplaire! dit Christine, vous ne le croyez pas.
+
+--Oh! merci! reprit-il à son tour, merci du fond de l'âme. Les autres
+savent combien vous êtes belle.... moi seul, à présent, je devine
+combien vous êtes bonne.
+
+--Ne m'en faites donc jamais repentir!» dit Christine avec un sourire
+pâle, en lui abandonnant sa main.
+
+Georges la regarda: son visage était comme transfiguré, sa joue
+s'animait d'une vive rougeur, comme si elle eût reflété la pourpre posée
+de ces aurores boréales qui se lèvent sur la neige de son pays; son
+œil était limpide comme l'eau du beau lac qu'ils traversaient; la vie
+respirait sur sa bouche, et l'on voyait que son âme s'épanouissait dans
+le bonheur, comme une fleur sous le soleil.
+
+Georges éprouva une folle envie de se jeter à ses pieds, de la serrer
+dans ses bras et de jurer sur ses lèvres tous les serments de l'amour.
+
+Elle vit son trouble profond, et, pour l'apaiser, elle mit sa main sur
+la bouche du jeune homme, et lui montra le batelier qui frappait le lac
+en cadence et chantait un lied amoureux. Il leur tournait le dos; mais
+il n'avait qu'un mouvement à faire pour les voir.
+
+Georges baisa mille fois la petite main qui d'elle-même s'était pressée
+sur ses lèvres, et qui semblait lui rendre involontairement ses baisers.
+Alors, d'une voix si basse, qu'elle paraissait calme, il dit à Christine
+combien elle avait été la préoccupation de sa pensée; il lui avoua que
+la première fois qu'il l'avait rencontrée sur le Mélar il l'avait jugée
+hautaine et fière, et qu'il avait cru ne l'aimer jamais, mais qu'au bal
+du lendemain, où tous étaient comme éblouis de sa beauté, lui s'était
+senti pénétré de sa grâce; il avait compris qu'une destinée peut tenir
+dans un moment, et que sa vie désormais, ce serait elle! Aussi, depuis
+son départ, il l'avait cherchée partout. Il n'avait eu qu'une sensation
+heureuse: c'était un jour, dans une rue de Stockholm, en respirant par
+hasard ce parfum de mimosa qu'elle avait porté.
+
+«Que je porte toujours,» reprit Christine en tirant son mouchoir.
+
+Il le saisit vivement, et, avec une folle ardeur, il s'enivra de ces
+senteurs exquises. Les parfums, subtils esprits des choses, émanations
+pures; haleine céleste, charme pénétrant, donnent l'éternité aux
+reliques humaines, et flottant dans l'air, rapprochent les âmes et les
+retiennent comme d'invisibles liens.
+
+«Enfin, continua Georges, depuis ce jour je vous ai aimée.... car je
+vous aime, Christine! Je vous aime avec la pureté des premières passions
+de la jeunesse, avec toutes les ardeurs qui s'allument dans une âme
+virile! Oh! j'ai bien souffert, allez! sans avoir un cœur ami pour
+épancher mon cœur, obligé de garder en mon sein un secret brûlant,
+sans pouvoir le répandre!
+
+--Et moi! dit-elle, comme entraînée par sa violence, croyez-vous donc
+que j'aie parlé?»
+
+Elle ne lui fit jamais d'autre aveu.
+
+«Je ne sais, ce que fait le _Prince-Karl_, murmura le batelier en se
+retournant vers Christine.
+
+--Il viendra, Piers! répondit la comtesse; soyez tranquille!»
+
+On était arrivé au milieu du lac; Piers souleva ses rames; les petites
+vagues berçaient le batelet, qui s'en allait à la dérive, doucement.
+L'homme avait repris à demi son lied, dont la mélodie lente et
+plaintive, mais infiniment tendre, s'accordait bien avec les paroles
+d'un chant populaire de la Dalécarlie, familier aux bateliers du lac
+Mélar, et dont la première strophe débute ainsi:
+
+ Perdus tous deux dans la steppe infinie!
+
+De temps en temps Georges et Christine en écoutaient un vers, puis leur
+pensée revenait à eux-mêmes.
+
+«J'en étais arrivé, continua Georges, à ne plus même oser parler de
+vous. Sur une femme, toute question est indiscrète, et quelle femme est
+jamais entourée de plus de respect que la femme vraiment aimée?»
+
+Christine le remercia du regard.
+
+«Et puis, dit-il, si vous saviez mes inquiétudes! vous si belle, vous
+devez être adorée; vous si tendre;--car vous êtes tendres,
+Christine,--vous devez aimer....
+
+--Mon Dieu! non, fit-elle avec un mouvement de tête doux et triste, je
+n'ai jamais pu!
+
+--Cela veut-il dire que vous ne pourrez jamais?
+
+--Voilà le _Prince-Karl_!» dit le rameur en sautant sur les avirons.
+
+Une colonne de fumée épaisse envoyait une spirale noire derrière les
+sapins et les mélèzes d'une petite île qui cachait encore le bateau.
+Christine tendit une main dégantée au jeune homme.
+
+«Est-ce votre réponse? demanda Georges.
+
+--Que vous êtes exigeant!... déjà!
+
+--Eh bien, non! reprit-il, ne répondez pas. Je ne demande plus rien....
+Ce que vous voudrez! ici comme toujours! Sachez seulement que je laisse
+ma vie à vos pieds, mon bonheur dans vos mains.»
+
+Le _Prince-Karl_ avait tourné l'île, et, jaloux sans doute de regagner
+le temps perdu, il arrivait à toute vapeur. Le remous des ondes battues
+par ses aubes puissantes fit danser la barque à la pointe des vagues.
+Christine, qui s'était levée, chancela. Georges étendit les bras pour la
+soutenir: elle frémit sous sa rapide étreinte....
+
+«Christine, Christine! lui dit-il à voix basse, je vous aime de toute
+mon âme!»
+
+Elle ferma les yeux et se laissa retomber sur la banquette de l'arrière.
+On avait accosté.
+
+«Adieu, madame,» dit Georges en la saluant et le pied déjà sur la
+première marche.
+
+Le bateau fila vers Stockholm; la barque se dirigea vers la rive
+orientale du lac. Christine envoya de la main un dernier adieu. Georges,
+debout près du pilote, agita son mouchoir. L'air ému lui apporta le
+parfum du mimosa; il regarda et vit sur la fine batiste un C et la
+couronne de perles qui cercle le front des comtesses.... C'était le
+mouchoir de Christine, qu'involontairement il avait gardé. Il cacha dans
+sa poitrine cette première relique de l'amour, si chère et si douce.
+
+
+
+
+VI
+
+GEORGES DE SIMIANE À HENRI DE PIENNES, À MUNICH.
+
+
+«Elle m'aime! je te dis qu'elle m'aime! Illumine ce soir la Pinacothèque
+en mon honneur! Qui donc a été assez fou pour dire du mal de la Suède,
+ou assez sot pour le croire? La Suède est un pays charmant, et Stockholm
+vaut Paris. Je sais qu'il y fait froid; mais on s'y chauffe si bien! et
+puis, le climat est sain, il n'y a nulle part autant de centenaires: on
+n'y meurt presque pas! Et comme on y vit! les hivers sont d'une gaieté
+folle; le carnaval dure six mois. Et les printemps, mon cher, si tu
+voyais ces printemps du Nord! On dirait une improvisation de la nature.
+Aujourd'hui rien, demain tout! Le matin, tu passes sur un rocher nu; le
+soir, à la même place, tu marches sur des fleurs!
+
+Tu as trop d'esprit pour me demander d'où me vient cet accès de lyrisme,
+et quel besoin j'éprouve tout à coup de chanter un hymne au mois de mai!
+
+Puisque je te dis qu'elle m'aime!
+
+Va! j'étais bien triste, hier encore, hier matin du moins. Il y avait si
+longtemps que je n'entendais plus parler d'elle! Je croyais par moments
+que tout était fini, avant que rien fût commencé, et que je ne la
+reverrais jamais, et il me prenait alors, non pas un désespoir,--n'abusons
+pas des grands mots,--mais une désespérance profonde, et je ne sais quel
+découragement plein d'amertume.
+
+Henri, nous avons vécu ensemble longtemps; tu es mon ami; mon seul ami;
+tu as été plus d'une fois témoin des orages de ma vie.... tu crois
+savoir ce que je puis souffrir, parce que tu sais de quelles passions ma
+nature est capable. Oh! la passion, c'est une grande chose, sans doute;
+mais la tendresse, c'est bien plus! Cette femme dont je t'ai parlé à
+peine, que j'avais vue deux fois, avec qui j'ai valsé dix minutes, eh
+bien, Henri, je ne voulais pas te le dire, mais je l'aimais! Peut-être
+n'éprouvais-je point pour elle ces ardents désirs qui, plus d'une fois
+déjà, se sont allumés en moi; mais je sentais à sa seule pensée une
+tristesse mêlée de je ne sais quelle douceur infinie; un charme prenait
+tout moi. Et elle n'était plus là! et je ne savais pas si elle
+reviendrait, et je ne pouvais même pas parler d'elle: quand on aime on
+devient discret: il y a un grand respect au fond de tout grand amour. Je
+me contentais de souffrir seul, et à toi-même, ami, je ne voulais pas te
+dire que je souffrais! Mais, vois-tu, la tristesse se cache mieux que la
+joie, et aujourd'hui la joie me flambe dans les yeux, me rit sur le
+visage; je suis heureux: je veux que tu le sois avec moi! Elle m'aime!
+c'est pour moi que le printemps fleurit; c'est pour moi que chantent les
+buissons; elle m'aime: je suis le roi du monde!... Je l'ai donc revue
+hier; plus belle que jamais, et plus touchante en sa grâce mélancolique;
+c'était au château de Skokloster, par hasard.... un hasard béni! Je ne
+te raconterai pas cette journée.... un enchantement depuis la première
+heure jusqu'à la dernière.... Il y a eu surtout une promenade en bateau
+sur un lac! Mais je ne suis pas un écrivain, moi, et puis les mots sont
+des traîtres, qui ne disent jamais ce qu'on veut leur faire dire. Il
+faudrait mettre tout cela en musique de Bellini, et aller le chanter
+sous ses fenêtres! C'est bien peu de chose pourtant! quelques paroles
+échangées à voix basse, sous les yeux d'un batelier.... il est vrai
+qu'il ne nous regardait pas! seulement le temps de traverser le lac!...
+Qu'il est étroit, ce lac!.... Avec elle, je me serais embarqué pour
+l'Amérique dans cette barque fragile.... Avec elle!... oh! mon ami,
+comme ces deux mots me sonnent doucement aux oreilles! Enfin, sa main
+rapidement serrée, baisée à peine, non!--pas même cela!--et c'est tout!
+et je sens que j'ai maintenant des souvenirs pour ma vie, si longue
+qu'elle puisse être. Ah! si seulement tu les avais vus, tournés vers
+moi, ces grands yeux d'un bleu sombre.... deux violettes qui regardent!
+A présent tu en sais autant que moi. Je n'ai rien demandé; on ne m'a
+rien promis; l'avenir est tout mystère, et je l'attends avec une
+confiance qui n'est pas sans trouble. Pour toi, cher ami, voilà
+décidément que tu passes à l'état de confident; pardonne-moi: je
+recommencerai.
+
+_P. S._ Quand tu écriras à Paris, dis donc à V.... de m'envoyer une
+caisse pleine de toutes sortes de choses. On ne s'habille pas ici: on se
+fagote et je tiens à représenter dignement mon pays!»
+
+ * * * * *
+
+Georges sonna pour envoyer cette lettre à l'ambassade: le courrier
+partait le jour même pour l'Allemagne.
+
+Le domestique, en rentrant, lui en remit une autre. Le cachet n'était
+point aux armes des Rudden: les trois merlettes au chef, et l'épée en
+pal, qu'il avait vues sur la voiture de la comtesse. C'était une étoile
+d'argent sur fond d'azur, dont les rayons effleuraient une mer de
+sinople. Il sut depuis que c'étaient les armes des Oxen-Stjerna. La
+comtesse, car la lettre était d'elle, redevenait jeune fille pour lui
+écrire; l'écusson conjugal des Rudden n'avait rien à voir dans sa
+lettre, et, par une attention délicate, elle avait repris, ce jour-là,
+les armes de son père. Georges regarda quelque temps ces jambages
+déliés, longs, peu formés, guère lisibles, qui allaient peut-être lui
+apprendre l'avenir de sa vie; il fit sauter le cachet, et, d'un seul
+coup d'œil, lut ces deux lignes:
+
+«Dans trois jours je serai à Stockholm. Si vous avez un peu de bonheur
+dans l'âme, n'y laissez lire personne.»
+
+Aucun timbre ne maculait l'enveloppe: le billet avait été apporté.
+Georges le relut vingt fois, étudiant chaque mot et chaque lettre,
+jusqu'à ce qu'il fût pour ainsi dire daguerréotypé dans sa tête; il
+atteignit alors un petit coffret d'ébène doublé de cèdre, l'ouvrit, en
+retira quelques papiers, des fleurs séchées, des rubans fanés qu'il jeta
+au feu; puis il mit à leur place la lettre et le mouchoir de la
+comtesse. Les célibataires qui ne furent pas toujours vertueux ont
+nécessairement, dans leur mobilier, une boîte discrète ou un tiroir
+secret, véritable appartement garni dont les habitants reçoivent plus
+ou moins souvent congé, suivant la constance ou la légèreté du
+propriétaire.
+
+«Dans trois jours! disait Georges en retirant la clef du coffret
+d'ébène. La lettre n'est pas datée.... mettons qu'elle soit écrite
+d'hier.... il le faut bien, pour qu'elle arrive aujourd'hui; Christine
+sera ici après-demain.... demain peut-être!... Demain!... ah! je ne me
+croyais pas si jeune!»
+
+Il se fit habiller et alla au cercle, où on ne l'avait pas vu depuis dix
+jours. Il traversa la salle de billard: le chevalier de Valborg faisait
+une poule avec cinq ou six jeunes gens, parmi lesquels se trouvait le
+baron de Vendel. Le chevalier vint à lui.
+
+«Victoire! mon cher, la belle comtesse revient! elle l'a écrit au major;
+voyez comme il a l'air radieux! Mais prenez garde! je crois que vos
+actions baissent.
+
+--Il faudrait pour cela qu'elles eussent monté.... Mais qui donc vous
+fait supposer que je sois en disgrâce?
+
+--C'est qu'elle ne m'a rien fait dire!...
+
+--Souvent femme varie!
+
+--Mon Dieu! oui, l'absence! Ah! l'absence, mon cher comte! mais elle
+revient! c'est là l'important! une fois sur le terrain, vous reprendrez
+vos avantages.
+
+--Croyez-vous? dit Georges avec bonhomie.
+
+--Ma foi, mon cher, avec les femmes, il faut tout croire.... et ne
+croire à rien.
+
+--Belle maxime! elle a cours en Suède?
+
+--Oui; mais nous l'avons fait venir de France.»
+
+
+CHRISTINE DE RUDDEN À MAÏA DE BJORN, À COPENHAGUE.
+
+«Chère Maïa! voici tantôt deux mois que je ne t'ai donné signe de vie;
+si je cherchais bien, je trouverais des excuses: la mort auprès de moi,
+des ennuis et des chagrins tout autour; un petit rôle de sœur de
+charité que j'ai joué à huis clos au bénéfice de ma tante et de mes
+cousines, et puis ceci, et puis cela! Enfin, ma chère, mille prétextes
+et mille excuses.... si seulement je savais mentir.... mais je ne sais
+pas! Donc, la vérité vraie, c'est que j'étais fort embarrassée de ce que
+j'avais à te dire.... Il y avait quelque chose, mais quoi?--Moi-même je
+ne le savais pas encore.... Je te vois d'ici bien intriguée, ma belle
+curieuse, et j'en ris! Or çà! madame l'ambassadrice, comment sont faits
+les secrétaires de la légation française à Copenhague? Il y en a un ici,
+un certain Georges de Simiane, qui est en train de ravager le cœur de
+ton amie. Ah! Maïa, que je suis heureuse de l'avoir si bien gardé, ce
+pauvre cœur, pour le lui donner tout entier! Tu fais un geste
+d'étonnement; tu demandes quels beaux feux ont si vite fondu toutes mes
+glaces: tu voudrais des détails. Le plus étonnant, ma chère, c'est qu'il
+n'y en a pas. Mon histoire, c'est tout et ce n'est rien! Je l'ai vu deux
+fois, trois peut-être, et encore ce n'est pas sûr! Mais il me semble que
+j'ai été créée et mise au monde pour lui.
+
+ Mon cœur, en le voyant, a reconnu son maître!
+
+«Prends garde, c'est un vers français que je cite là depuis que je....
+j'allais dire depuis que je l'aime, mais ce serait trop tôt, n'est-ce
+pas? je ne lis plus guère que des livres français. Je ne veux être
+étrangère à rien de ce qui l'intéresse. Il est très-beau, distingué plus
+encore, et jeune! Ah! trop jeune! c'est là son seul tort et mon seul
+malheur.... Vingt-six ans.... et moi!... c'est effrayant, n'est-ce
+pas?... Mais que veux-tu? ce n'est pas sa faute.... encore moins la
+mienne. Enfin, il en sera ce qu'il pourra. Il ne faut pas marchander
+avec son bonheur.... Mon bonheur, eh bien! oui, le mot est dit, et je ne
+le reprends pas! je suis heureuse.... depuis hier, et pour la première
+fois de ma vie. Tu sais que je l'avais rencontré au bal du comte de
+F.... Toi, chère âme calme et sereine, tu ne crois pas à ce que nos
+grand'mères appelaient le _coup de foudre_! Le coup de foudre a du vrai!
+Le lendemain je quittais Stockholm, mais j'emportais un souvenir!... De
+longs mois se passèrent; j'étais inquiète et triste; je me croyais
+oubliée: c'est notre sort, à nous autres femmes.... Les absentes ont
+tort, bien plus encore que les absents! Enfin, nous nous sommes revus,
+ce matin même, chez la comtesse de Brahé. Nous avons passé le lac
+ensemble. Oh! j'étais bien troublée, et lui bien ému. Chère Maïa, tu me
+l'as dit vingt fois, cette discrète émotion de celui qui nous aime,
+n'est-ce pas pour nous le plus tendre et le plus charmant des hommages?
+et si tu l'avais vu quand il me prenait la main! Sans ce batelier
+sournois, qui nous regardait du coin de l'œil, je crois que je me
+serais jetée à son cou la première.... Ne me gronde pas, ma belle
+sérieuse; je me suis assez grondée moi-même. Mais que veux-tu? J'ai
+perdu bien du temps! Personne ne m'a aimée, ou je n'ai aimé personne, ce
+qui revient absolument au même. Tu vois qu'il faut me pardonner quelque
+chose! Quant à celui-ci, je sens que je l'aimerais.... et tu sais, Maïa,
+si je puis aimer!... Je pars demain pour Stockholm, le cœur plein de
+joie et l'âme pleine de trouble. Je sens que ma destinée s'accomplit.
+Elle est en lui!... Je ne sais comment tout cela finira..., peut-être je
+souffrirai.... Souffrir pour lui, c'est encore du bonheur!»
+
+
+
+
+VII
+
+
+Christine revint à Stockholm le jour marqué. Son retour fut une fête: on
+eût dit une jeune reine rentrant dans ses États. Ses amis l'adoraient;
+on l'invitait partout. Le deuil récent l'empêchait d'accepter. Sa porte
+s'ouvrit à un battant, et elle ne reçut que les intimes: aux yeux de
+tous, Georges fut bientôt du nombre. Les amis de la comtesse s'en
+effrayèrent tout d'abord: autour d'une jolie femme, l'amitié est presque
+aussi jalouse que l'amour. La prudence et la retenue du jeune diplomate
+endormirent les soupçons des uns et désarmèrent les défiances des
+autres. Mais rien n'échappait à la clairvoyance du baron de Vendel: il
+n'y a que les amants aimés qui soient aveugles. Christine contenait mal
+son bonheur; il lui échappait de toutes parts.
+
+«Que vous êtes belle! lui dit un jour le baron d'un ton chagrin, plus
+belle que jamais, en vérité! vous vous transfigurez!
+
+--En êtes-vous fâché?
+
+--Oui.
+
+--Et pourquoi donc?
+
+--C'est le bonheur qui vous rend belle, et c'est l'amour qui vous rend
+heureuse!
+
+--Je retrouve là votre ancienne idée: l'amour est le fard de la
+femme....
+
+--Je vous aimais mieux quand vous n'en mettiez pas.»
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Stockholm, comme Paris, comme Vienne, comme toutes les grandes villes,
+n'est habité qu'une saison de l'année. Les belles Suédoises partent de
+leur capitale quand les hirondelles y arrivent: quelques-unes vont _en
+Europe_, c'est-à-dire qu'elles traversent le Sund; d'autres se
+contentent des bains de Gothenbourg: elles appellent cela aller dans le
+Midi! Il ne s'agit que de s'entendre. La plupart se livrent à la
+villégiature dans leurs châteaux, où, sans faire une grande dépense
+d'argent, elles ont la vie large et facile, servies par des paysans
+toujours un peu corvéables, et au milieu de ces mille aisances que la
+terre féconde donne partout au propriétaire qui daigne l'habiter.
+
+Mais Christine, depuis la mort du comte de Rudden, avait renoncé à ce
+genre de vie, qui exige la présence d'un homme. Elle passait tous les
+étés dans le château de l'oncle qu'elle venait de perdre; y retourner,
+c'était s'éloigner de Georges pendant cinq ou six mois: elle ne pouvait
+y songer. L'emmener dans ses terres, qu'elle n'avait pas visitées depuis
+dix ans, les convenances ne le permettaient point. Christine, comme
+toutes les femmes qui se respectent, respectait les lois du monde. Mais
+elle était ingénieuse: toutes les femmes le sont quand elles aiment;
+elle trouva donc le moyen de tout concilier.
+
+Il y avait, à une heure de Stockholm, de l'autre côté du château de
+Haga, une villa délicieuse, bâtie par un chargé d'affaires anglais. De
+magnifiques vues s'échappaient sur le parc royal, tout fier de ses beaux
+arbres plantés par Gustave III. Les deux petites rivières, qui brodent
+de leurs méandres ses gazons verts, traversaient le jardin de la villa,
+dessiné par milord; de charmantes promenades conduisaient dans toutes
+les directions. On pouvait entrer par une route et sortir par l'autre.
+En un mot, c'était une _petite maison_ à la campagne. Christine l'acheta
+et vint s'y établir en annonçant à ses amis qu'on l'y trouverait tous
+les soirs. Le major présida lui-même à tous les arrangements de
+l'installation avec une bonne grâce qui voilait sa tristesse. C'est lui
+qui voulut, avec le chevalier de Valborg, y amener la comtesse le jour
+où elle en prit possession.
+
+«Il sera bien ici! lui dit-il à l'oreille en lui donnant la main pour
+descendre de voiture.
+
+--J'espère, répondit-elle, que vous y serez tous bien.
+
+--Le site me plaît, dit le chevalier, et j'espère qu'on m'y verra
+souvent avec mon ami Simiane.
+
+--Vous y serez tous deux les bienvenus,» fit Christine.
+
+Le baron, qui avait gardé toute la vive impressionnabilité de la
+jeunesse, rougit en entendant prononcer le nom de son rival.
+
+«Pour moi, dit-il à la comtesse en s'enfonçant avec elle dans une allée
+du jardin anglais, j'espère n'y pas venir.
+
+--Et pourquoi donc? fit-elle d'un air de surprise fâchée.
+
+--J'y souffrirais trop! reprit-il à voix basse.
+
+--Et moi, si vous n'y veniez point?
+
+--Alors, mon choix n'est pas douteux, reprit-il avec cette résignation
+du martyr qui sourit à ses bourreaux.
+
+--A la bonne heure! vous voilà raisonnable, et c'est ainsi que vous me
+plaisez,» dit Christine en le ramenant vers le bassin de porphyre gris
+et bleu, où le chevalier jetait du pain aux poissons rouges.
+
+Christine avait toutes les délicatesses du cœur; mais elle aimait!
+et, dans cet enivrement du premier amour, elle ne s'apercevait même
+point qu'elle froissait une noble affection, et qu'elle méconnaissait
+une profonde tendresse. La présence du major ajoutait peu de chose à son
+bonheur, et, ce peu de chose, il le payait de son repos. C'est déjà une
+assez rude épreuve que de voir son amour méconnu. Qu'est-ce donc quand à
+cette première torture il s'en ajoute une seconde, celle de voir un
+autre amour préféré? Mais la femme que la passion domine est un peu
+comme ces prêtres d'Orient qui marchent vers la statue du dieu en
+foulant sous leurs pieds le corps vivant des dévots et des esclaves.
+
+Le major entra résolûment dans cette voie semée d'épines du sacrifice
+caché et de l'héroïsme inconnu. Christine ne comprit que plus tard la
+grandeur et le mérite de cette abnégation. Peut-être, s'il faut tout
+dire, était-ce aussi la faute du baron. Il avait l'amour maladroit:
+jamais il n'avait tant parlé que depuis que l'on en écoutait un autre.
+C'était au moins mal choisir son temps. Paisiblement, et pour ainsi dire
+peu à peu, il s'était habitué à son rôle d'ami préféré, et, tant que
+personne ne s'était présenté pour en jouer un plus brillant devant lui,
+il s'en était contenté. La présence de Georges bouleversait sa vie,
+réveillait ses rêves et interrompait ses espoirs à longue échéance. Rien
+ne se trahit pourtant au dehors; il y eut bien peut-être quelques accès
+d'irritabilité nerveuse, promptement réprimés: mais ce fut tout. «Si peu
+que je sois dans sa vie, se disait-il, c'est au moins cela! Ne lui ai-je
+pas juré cent fois d'obéir même à un caprice d'elle? Peut-être
+souffrirais-je davantage encore en ne la voyant pas. Mais la question
+n'est pas là: elle veut que je reste; restons: c'est la consigne!»
+
+La vie au cottage prit bientôt un caractère tout à fait intime. Axel, le
+major et Georges y venaient seuls régulièrement. Le drame se nouait
+entre ces quatre personnages. Christine commençait à perdre un peu de
+sa sérénité; le major était impassible; Axel observait, plus peut-être
+qu'on n'eût dû l'attendre de sa nature mobile et légère. Bientôt
+cependant M. de Vendel, qui était toujours dans les cadres de l'armée
+active, reçut l'ordre d'accompagner son général dans une tournée
+d'inspection. Christine le vit partir avec une émotion mêlée d'un
+plaisir secret: elle fut, à son insu, si charmante pour lui, qu'il
+comprit tout le plaisir qu'il lui faisait en s'en allant. L'amour qui
+n'a pas encore souffert a parfois cette naïveté d'égoïsme; son excuse,
+c'est qu'il ne s'en aperçoit point.
+
+Le major une fois parti, Axel vint beaucoup moins à la villa. Georges,
+au contraire, y alla davantage. Plus il voyait Christine, et plus il
+l'aimait. Tout resserrait l'attache de leurs cœurs. Ni l'un ni
+l'autre ne trouvaient le fond de leur amour: jamais bonheur n'avait été
+plus complet ni plus égal. Christine avait bien parfois dans l'âme
+quelque inquiétude vague; mais elle la cachait à Georges, et, le plus
+souvent, à elle-même. Georges ne voyait sur ses lèvres que des sourires,
+et tous ses chagrins inconnus, il les emportait avec une caresse. C'est
+ainsi que les amants consolent! Du reste, on ne savait point lequel
+aimait le plus; mais ni l'un ni l'autre ne pouvait aimer davantage.
+Christine avait pour Georges une affection dont la grâce parfois
+craintive touchait profondément le cœur du jeune homme. Georges avait
+pour Christine une tendresse passionnée qui enivrait l'âme de la femme.
+Ils vivaient beaucoup ensemble: pour mieux dire, ils ne se quittaient
+presque plus. Georges, après les affaires expédiées, se rendait chez la
+comtesse, tantôt en voiture et par la route de tout le monde, tantôt à
+cheval à travers champs. Le jour où, par hasard, il restait à la ville,
+il avait soin de se montrer partout et de faire du bruit pour une
+semaine. C'était du reste une précaution inutile; on ne s'occupait guère
+d'eux. Stockholm n'est pas aussi _petite ville_ que certains salons
+parisiens.
+
+ * * * * *
+
+On raconte les catastrophes et les péripéties d'une vie que le malheur
+traverse. On fait des livres avec les événements et les aventures des
+amours contrariés: le bonheur n'a pas d'histoire.
+
+ * * * * *
+
+L'été s'écoula comme un jour sans nuages. Ce fut pour eux une de ces
+saisons rapides et bénies qui ne reviennent jamais deux fois dans une
+existence. Georges le sentait, et il en jouissait avec une sorte
+d'avidité un peu âpre, qui parfois troublait Christine. Elle, au
+contraire, accueillait le bonheur avec une reconnaissance secrètement
+étonnée; elle ne le croyait plus fait pour elle, et il la surprenait
+autant qu'il la charmait. Son âme, trop délicate, avait gardé
+l'empreinte des premières douleurs de sa jeunesse, et, malgré
+l'affection dont on l'avait toujours entourée depuis, il lui était
+demeuré une sorte de défiance contre elle-même. Il en est souvent ainsi
+dans les natures les plus exquises, exposées d'abord aux durs
+froissements de la vie. Elles se replient sur elles-mêmes,
+invinciblement, et, quand, plus tard, une tendresse sympathique vient à
+elles pour les relever et leur créer une nouvelle vie, il faut de longs
+et patients efforts pour leur rendre cette confiance sereine qui est au
+bonheur comme le gage de sa durée. Ces souffrances morales de la
+première vie aigrissent, en les corrompant, les âmes vulgaires, qui se
+vengent plus tard sur ce qui les entoure: elles ont souffert; on
+souffrira par elles! mais les âmes généreuses rendent au contraire le
+bien pour le mal, et elles font la joie des autres, impuissantes
+seulement quand il s'agit de leur propre félicité. Il y a des plantes
+qui donnent leur parfum quand on les écrase!... mais quand une fois
+elles l'ont donné, elles ne peuvent plus refleurir.
+
+Christine avait gardé la fraîcheur et la tendresse des jeunes années;
+elle n'avait perdu que la confiance qui d'ordinaire les accompagne, et
+elle était devenue meilleure pour les autres en devenant moins bonne
+pour elle-même. Aucun amour, plus que celui de Georges, n'était capable
+de pacifier ses craintes et de lui rendre la seule chose qui lui
+manquât, la juste appréciation de soi. Mais, ici encore, l'excès de sa
+délicatesse l'égarait. Elle se sentait aimée plus qu'elle n'eût espéré,
+autant qu'elle pouvait désirer de l'être; mais, toujours ingénieuse à
+tourmenter ses joies mêmes, elle se demandait s'il ne se mêlait point
+trop de bonté à l'affection de M. de Simiane, s'il ne l'aimait point
+trop pour elle et pas assez pour lui. Elle eût voulu le savoir égoïste,
+pour se permettre enfin d'être heureuse tout à fait; noble et charmante
+erreur d'une adorable nature, qui craignait toujours de trop recevoir et
+de ne point donner assez, et dont le suprême bonheur était le bonheur de
+l'autre.
+
+Georges, qui n'était qu'un homme, soupçonnait ces raffinements plus
+encore qu'il ne les comprenait; il en avait cependant le pressentiment
+et l'inquiétude; car voici la lettre qu'il écrivait à son ami vers les
+premiers jours de l'automne.
+
+
+GEORGES À. HENRI.
+
+«Tu ne m'as pas répondu; je t'en aurais voulu si j'avais eu le temps.
+Mais j'ai passé une saison enchantée. C'est une vie à part dans ma vie.
+Cette femme, vois-tu, je ne saurais ni trop la louer ni l'aimer trop.
+Elle m'a fait pénétrer dans un monde nouveau de tendresse et d'amour.
+L'amour avec elle ne ressemble à rien de ce que l'on a connu, et quand
+je lui dis que j'aime pour la première fois, et qu'avant elle je n'ai
+jamais aimé, il me semble que je dis vrai. Tout en elle est tendresse et
+passion, avec une fraîcheur, et, si j'ose dire, une prime fleur de
+jeunesse, qui semble s'épanouir, ou plutôt s'entr'ouvrir pour moi. Je ne
+sais pas comment on a fait pour me la conserver ainsi: c'est sans doute
+une affaire de climat. Il y en aurait eu pour un hiver parisien. Je te
+jure qu'elle est parfaite. Et puis, elle est belle! Tu sais que c'est un
+détail auquel j'ai la faiblesse de tenir. Il y a des gens qui prétendent
+que l'on s'accoutume à tout, et qu'après huit jours il n'y a plus de
+différence entre une femme belle et une laide! C'est un paradoxe inventé
+sans doute par quelque victime des erreurs de la nature; mais il ne m'a
+jamais convaincu. Je pense, au contraire, que c'est précisément lorsque
+le calme succède aux premiers transports qu'il est doux d'arrêter sa vue
+sur les lignes pures et les gracieux contours d'un visage aimé, qui
+charme encore en reposant. C'est ce que je trouve chez Christine. Rien
+ne trouble en elle l'harmonieux accord de la femme qu'on devine et de la
+femme qu'on voit. Jamais âme plus noble ne s'est révélée sous de plus
+nobles traits.
+
+Voilà pourquoi je l'aime tant, avec un si complet détachement de tout ce
+qui n'est pas elle. Tu le sais, mon ami, j'ai besoin de la perfection
+comme si j'en étais digne! Une seule chose m'afflige, non pour moi,--mon
+égoïsme s'en réjouirait,--mais pour elle: je veux dire cette
+inguérissable défiance qu'elle a d'elle-même; cette crainte de ne jamais
+assez faire, alors qu'elle a déjà trop fait. Cette inquiétude rêveuse et
+vague, que l'on rencontre si peu chez nos Françaises, et qui est comme
+le fond même de son âme, elle l'oublie parfois.... mais elle y revient
+toujours. J'ai beau renouveler à ses pieds mes serments d'amour, je sens
+qu'elle les croit quand elle les entend, et je devine qu'elle en doute
+quand elle ne les entend plus. Ses adieux ont quelque chose de
+déchirant; quand nous nous quittons pour vingt-quatre heures, on dirait
+que nous ne devons plus nous revoir.
+
+Un jour je l'entendis qui murmurait en me regardant: «Oh! être jeune!»
+Ce mot me frappa. Est-ce que deux ou trois ans--quatre ou cinq, si tu
+veux--qu'elle a de plus que moi, pourraient l'effrayer? Chère folle! Je
+fis comme si je ne l'avais pas entendue; les consolations sont parfois
+maladroites: elles laissent croire aux gens qu'ils en ont besoin, et,
+avec cette nature, si fine qu'elle comprend trop, si délicate qu'un rien
+la blesse, tout devient dangereux.
+
+Quand je crois que ces idées tristes lui arrivent, je prends les
+meilleurs moyens de la distraire. Je prétends que son âge est un
+artifice de sa coquetterie, que les femmes n'ont d'autre extrait de
+naissance que celui qu'elles portent sur le visage, qu'elle a vingt ans
+le matin, et dix-huit le soir! et je te jure, Henri, que je dis vrai.
+Jamais la nature n'a plus fait pour une femme. Les glaces du Nord ont
+sans doute préservé chez elle la pureté du sang, et les années lui ont
+tout apporté sans lui rien prendre.
+
+Je ne puis pourtant pas lui expliquer tout cela; elle me reproche déjà
+de la trop juger, bien qu'elle-même ne s'en fasse pas faute dans le
+particulier, et pendant que je rédige mes dépêches. Quoi qu'il en soit,
+Henri, aime-la sans la connaître; aime-la parce qu'elle me rend heureux,
+bien heureux, en vérité! et je sens chaque jour grossir ma dette pour
+tout ce bonheur qui me vient d'elle. Il ne faut point qu'elle le sache
+pourtant, car elle assure qu'elle n'aime que les ingrats, qu'elle ne
+fait rien que pour elle-même, et qu'elle cessera de m'aimer la veille du
+jour où je devrai lui savoir gré de quelque chose. Ce n'est pas là, tu
+le vois, une femme comme une autre, et c'est sans doute pourquoi je
+l'aime; aucune ne m'aurait donné ce que j'ai reçu d'elle: la vie du
+cœur et la vie de l'âme. En elle je trouve une force et une
+direction; elle m'inspire, sans paraître seulement s'en douter: ce
+qu'elle veut, c'est ce qui doit être.
+
+Tu sais que je suis assez rude aux conseils; mais les femmes, plus que
+nous, ont la main légère et forte, douce et puissante, et je crois, en
+vérité, qu'elles seules peuvent conduire certains hommes, comme elles
+seules, dit-on, peuvent mener certains chevaux. Depuis que je l'ai vue,
+je sens que ma vie est meilleure: je suis dans un monde d'idées plus
+hautes. Tout est là, mon cher, tout est dans la femme qu'on aime!
+ailleurs il n'y a rien. Christine n'est pas un bas-bleu, sotte espèce
+que je n'ai jamais pu sentir; mais elle connaît la littérature de son
+pays et comprend la nôtre: elle m'explique ce que je ne sais pas et me
+demande ce qu'elle ignore, et nos heures passent rapides et charmantes;
+nous travaillons comme deux enfants, élèves et maîtres chacun à notre
+tour.
+
+Veux-tu un détail?
+
+Tu sais que j'adore la musique et que je ne puis souffrir le piano:
+c'est mon caractère! Un soir, j'avais été retenu à Stockholm tout le
+jour, et je ne pus venir qu'assez tard: je vis le salon éclairé. Nous
+nous tenons d'ordinaire dans un petit boudoir.... le mot est mal choisi,
+car ce n'est pas un boudoir comme tu l'entends, et l'on n'y trouve
+aucune de ces futilités, plus ou moins coûteuses, que recherche la main
+frivole des femmes. C'est une sorte de cabinet, entre son salon et sa
+chambre, où elle a ses livres, quelques tableaux et un petit portrait de
+moi à douze ans, qu'elle a copié au pastel avec beaucoup d'habileté;
+elle n'y reçoit jamais les étrangers, et c'est pour nous un sanctuaire,
+sacré comme la chambre à coucher d'une Anglaise.
+
+«Une visite!» me dis-je en apercevant les vitres qui flambaient; et,
+comme il me plaisait d'être seul, ce soir-là, je me permis un petit
+mouvement d'humeur. En approchant j'entendis les sons doux et voilés
+d'un de ces orgues de création nouvelle, qui font pénétrer la musique
+partout. Je demandai au valet de chambre s'il y avait du monde.
+
+«Personne, me répondit-il; madame est seule.»
+
+Je montai.
+
+Christine était assise devant l'orgue: elle jouait des mélodies
+suédoises en s'accompagnant à demi-voix. J'entrai sans bruit et
+j'écoutai.
+
+Après avoir effleuré, comme pour essayer les octaves, les touches
+d'ébène et d'ivoire, elle s'arrêta un instant, posa sa tête dans sa
+main, comme pour recueillir ses souvenirs ou sa pensée; puis, frappant
+deux ou trois accords, elle chanta, mais si doucement, et avec quel
+charme profond! ce lied populaire:
+
+ Perdus tous deux dans la steppe infinie!
+
+que nous avions entendu ensemble en traversant le lac Clara, le soir où,
+pour la première fois, je lui parlai d'amour.
+
+Je n'eus pas le courage de la laisser finir et je m'élançai vers elle en
+lui disant: «Merci! chère âme, merci!» Elle se retourna tout émue et
+vint à moi la main ouverte et le sourire aux lèvres.
+
+«Il y a longtemps, me dit-elle, que j'aurais voulu vous faire cette
+surprise; mais croiriez-vous qu'il n'y avait pas un orgue dans tout
+Stockholm? J'ai dû faire venir celui-ci de Hambourg. Voilà pourquoi
+vous avez attendu.»
+
+Que répondre à cela, Henri? j'ai pris sa main, je l'ai baisée, et je
+l'ai forcée de se remettre à jouer et à chanter.
+
+Sa voix, sans être puissante, et je l'aime mieux ainsi, est d'un timbre
+pur; elle sonne comme l'argent, et, si je pouvais comparer les sons aux
+couleurs, je dirais qu'elle est limpide comme son regard: elle a des
+notes de cristal. Quant à l'expression, c'est une âme qui chante!
+l'extase me prend quand je l'écoute; la musique ouvre ses ailes blanches
+et nous emporte! Jamais Christine ne m'avait paru plus belle que ce
+soir-là: elle avait ce front radieux que les peintres mystiques donnent
+à la sainte Cécile de la Légende dorée; c'est le même œil, agrandi
+par l'extase; le même visage, un peu allongé vers le bas, et sur lequel,
+quand on sait lire, on retrouve si bien la rêverie et la passion; ses
+mains fluettes et ses doigts fins voltigeaient sur les touches émues,
+caressant l'instrument plutôt qu'elles ne le touchaient, et réveillant
+les notes endormies qui se levaient à son appel et montaient dans l'air,
+pareilles à un essaim d'oiseaux mélodieux, dont elle venait d'ouvrir la
+cage.
+
+Comme elle achevait son chant, deux grosses larmes, qui tremblèrent un
+instant au bord de ses cils, ont coulé sur sa joue. Moi-même j'étais
+profondément ému.
+
+«Christine, lui ai-je dit, il ne faut plus jouer ainsi: vous vous faites
+mal.
+
+--Vous ai-je fait plaisir?» m'a-t-elle répondu avec un adorable
+sourire.
+
+Elle est là tout entière, mon ami; c'est le même dévouement dans les
+petites choses et dans les grandes, le même oubli de soi et la même
+préoccupation de l'autre. Henri, tu vois maintenant quelle est Mme de
+Rudden; tu peux juger si je dois m'attacher à elle. Je ne sais pas
+encore comment nous arrangerons notre vie; mais ce que je sais, c'est
+que rien ne nous séparera l'un de l'autre.»
+
+
+HENRI DE PIENNES À GEORGES DE SIMIANE.
+
+«Tu tiens ton bonheur dans ta main: ne l'ouvre pas. Le bonheur a des
+ailes; c'est un oiseau qui ne se pose jamais deux fois sur la même
+branche. Fais mettre les bans: je vais demander un congé; je veux être
+le premier à saluer la comtesse de Simiane. J'aurais voulu t'écrire plus
+longuement; mais tu ne lis pas les longues lettres, et je veux profiter,
+pour t'envoyer celle-ci, de l'occasion d'un certain M. Borgiloff, que
+j'ai beaucoup connu en Italie: il arrive de Florence et passe ici pour
+rejoindre la légation russe. Mon billet te sera peut-être remis par Mlle
+Nadége, sa fille, une brune aux yeux bleus, qui a fait tourner ici
+toutes les têtes. Au dernier bal de la cour, le galant roi Louis n'a
+regardé qu'elle. La douce Lola Montès a cassé trois cravaches le
+lendemain.»
+
+
+CHRISTINE À MAÏA DE DJORN.
+
+«_Il_ a été retenu toute la matinée, et _il_ dîne ce soir chez son
+ambassadeur. Si je n'étais allée moi-même à Stockholm, où nous nous
+sommes rencontrés _par hasard_ (connais-tu ces _hasards-là_?) je ne
+l'aurais pas vu aujourd'hui. Enfin, je l'ai aperçu: ce n'est pas une
+journée tout à fait perdue. Toutes mes minutes sont tellement prises,
+que je n'ai pas encore eu le temps de t'écrire depuis deux mois, à toi,
+ma meilleure, ma seule amie. Je n'ai, du reste, le temps de faire quoi
+que ce soit. Rien ne remplit la vie comme le bonheur. Quand il est là,
+c'est lui; et, quand il n'y est pas, c'est encore lui! Tu vois que c'est
+lui toujours! Le cher tyran m'a prise tout entière, et comme il m'a
+prise!
+
+J'habite un véritable paradis terrestre planté par un Anglais, qui ne
+s'en jugeait pas digne, puisqu'il l'a vendu. Je n'y ai pas encore
+rencontré de serpent, et je ne suis pas femme à l'écouter. Eve n'avait
+que seize ans; c'est ce qui a perdu son pauvre Adam. Le mien n'a rien à
+craindre. M. de Simiane est le meilleur des hommes. Je ne sais si
+l'amour m'aveugle, mais il me semble la perfection en tout: il
+m'humilie, et je crois parfois que je le voudrais moins bon. C'est l'âme
+la plus tendre et la plus ardente.... et vraie surtout! Il pourra bien
+ne plus m'aimer; mais me tromper, jamais il en est incapable comme
+d'une lâcheté. Ne plus m'aimer! ah! chère, cette seule pensée, vois-tu,
+c'est pour mon âme, au milieu même de son bonheur, comme ce petit grain
+noir dans le ciel d'une journée bleue, qui prédi les tempêtes aux
+matelots. Quand elle m'arrive, je la chasse; si elle revient encore et
+que je m'y abandonne, ma raison s'égare, mon sang court dans mes veines,
+bat dans mes tempes, et s'embrase: je deviens folle. Ne plus m'aimer! le
+pourrait-il? et ne l'ai-je pas enchaîné dans tous les liens que noue la
+tendresse?... C'est maintenant que je me réjouis de n'avoir pas toujours
+été heureuse. Je remercie ceux qui m'ont fait souffrir. On dit qu'il
+faut payer son bonheur tôt ou tard.... n'ai-je point payé le mien
+d'avance? Il y a deux jours, Georges était de charmante humeur, avec
+quelque chose d'épanoui sur le visage.... Si tu savais comme la joie lui
+va bien! C'était une de ces heures bénies où la confiance est absolue,
+et où chacun peut lire dans l'âme de l'autre. Je lui ai demandé son âge,
+qu'il m'a toujours caché; il m'a avoué qu'il n'avait que vingt-six ans.
+J'en ai trente-quatre. Comprends-tu, Maïa, tout ce que disent ces deux
+chiffres? Aujourd'hui, ce n'est rien, et l'on ne voit pas de différence.
+Nous n'avons notre âge ni l'un ni l'autre. Je suis plus jeune: il est
+plus vieux. Nous avons tous deux vingt-huit ans; mais bientôt il en aura
+trente et moi quarante. Est-ce qu'on peut aimer une femme de quarante
+ans? C'est malsain de penser à cela. Georges, s'il y pense, dissimule
+bien habilement,--mais je crois qu'il n'y pense pas. J'ai son âme comme
+il a la mienne.
+
+Hier, nous avons eu un entretien solennel.
+
+«Comtesse, m'a-t-il dit en entrant, vous m'excuserez si je me présente
+chez vous en cravate noire et en redingote.
+
+--Mon cher Georges, il me semble que c'est assez votre habitude, quand
+nous sommes seuls.
+
+--Oui, m'a-t-il répondu; mais aujourd'hui je vais faire une chose qui
+sort un peu de mes habitudes.
+
+--Parlez vite, vous m'effrayez!
+
+--Déjà, comtesse?»
+
+Je te jure, Maïa, que je ne savais pas ce qu'il allait me dire....
+j'étais si loin de m'attendre!...
+
+«Eh bien, qu'est-ce? lui ai-je demandé, un peu troublée malgré moi; vous
+me faites peur avec vos airs mystérieux!»
+
+Et comme je lui retirais ma main qu'il avait gardée:
+
+«Je viens, m'a-t-il dit, vous demander.... pour toujours.... cette
+petite main que vous voulez déjà me reprendre.»
+
+J'ai été saisie, et l'émotion m'a tout d'abord empêchée de répondre. Il
+a cru que j'hésitais; il n'a rien dit, mais il est devenu pâle, et j'ai
+senti trembler sa main.... O Maïa, que j'ai été heureuse de me voir
+aimée ainsi!
+
+«Georges, lui ai-je dit, je vous aime. Vous savez que je vous aime! Mais
+votre demande est si soudaine! je ne croyais pas.... vous ne pouvez pas
+exiger....
+
+--Je n'exige rien, Christine, m'a-t-il répondu d'une voix si douce et si
+triste!
+
+--Mon ami, lui ai-je dit alors, je suis prête à tout ce qui vous
+plaira.... je veux tout ce que vous voudrez. Vous ne souffrirez jamais
+pour moi ni par moi, Georges! Mais, à votre tour, soyez bon, et
+donnez-moi huit jours pour réfléchir.... Je vous le demande pour vous
+comme pour moi.»
+
+Il y a consenti. Je me suis mise à l'orgue: je ne pouvais plus parler.
+J'ai joué les airs qu'il aime. Je crois que j'ai bien joué, car, lorsque
+je l'ai regardé, j'ai vu qu'il avait aussi de grosses larmes dans les
+yeux. Mais, chère Maïa, je n'avais pas besoin de huit jours. Va! c'est
+tout réfléchi. Je ne serai jamais comtesse de Simiane. Il l'a voulu:
+c'est assez pour moi.... Oh! ne t'y trompe pas; je n'écris point ce mot
+sans une douleur profonde. C'est ma meilleure part de bonheur sur cette
+terre à laquelle je renonce; je le sais, mais je sens qu'il le faut....
+pour lui! Oh! il ne saura jamais le prix du sacrifice. Mais toi, Maïa,
+tu le comprendras et tu me plaindras.... Être la femme de l'homme qu'on
+aime, être à lui.... à la vie et à la mort! toujours!--toujours, ce
+grand mot de l'éternité humaine,--marcher avec lui, la main dans la
+main, sous l'œil des hommes, sous l'œil de Dieu, avec la faveur de
+tous! n'avoir plus à craindre, ni la tristesse des cheveux blancs, ni
+l'isolement des derniers jours; mais vieillir ensemble, doucement, au
+milieu des chers enfants qui vous aiment et vous rendent vos beaux jours
+en vous rajeunissant de leur jeunesse! N'est-ce pas là le plus grand
+bonheur qui puisse être donné à la femme? et ne sais-tu pas qu'au fond
+du cœur, dès que nous aimons, c'est ce bonheur-là que nous désirons
+toutes? Crois-tu que rien, même dans les plus heureuses liaisons,
+remplace jamais cela?
+
+Et pourtant! ce bonheur qui m'est offert, je le refuse. Je le refuse à
+cause de lui.... Je ne veux pas lui ménager de repentirs amers; je ne
+veux pas profiter des entraînements de son cœur; je ne veux pas être
+dans dix ans la femme d'un jeune mari: je ne veux pas lui forger des
+fers qu'il ne pourrait plus rompre quand il en sentirait le poids. Je
+sais bien que je me sacrifie; mais le sacrifice, sous une forme ou sous
+une autre, n'est-ce point toujours la vertu de la femme? Et puis, s'il
+faut tout te dire, à me sacrifier pour lui, j'éprouve je ne sais quel
+âpre bonheur et quel contentement douloureux! Oh! je l'aime bien, car il
+n'y a pas d'égoïsme dans mon amour. Je me suis promis de le rendre
+heureux, et je me tiendrai parole, advienne que pourra! Je crois qu'il
+m'aimera longtemps encore, et pourtant, il y a des moments où j'ai peur.
+
+Je ne connais rien de son passé; et, sache-le bien, cette ignorance
+absolue, c'est parfois une torture cruelle! Non, je ne sais rien de lui;
+mais il me semble que cette nature si délicate doit être terriblement
+mobile. Personne, je le crois, personne n'est plus capable d'être
+rapidement et fortement ému; mais peut-il garder la même émotion bien
+longtemps? Cette facilité d'impression qui le rend si séduisant, ne le
+rend-elle point en même temps incapable de constance, et le danger
+n'est-il pas, avec lui, tout à côté du charme? Ce qui m'effraye souvent
+chez Georges, c'est encore ce sentiment si vif de la beauté, qui le
+prédispose à l'enthousiasme pour tout ce qui réalise l'idéal à ses
+yeux,--mais qui doit si rapidement l'en détourner, dès que la
+désillusion arrive. Croirais-tu qu'il y a telles de ses louanges les
+plus exquises et les plus tendres dont je souffre, parce que je me
+persuade qu'il ne m'aimerait plus autant si je venais à les mériter
+moins?
+
+Ne dis pas que je suis trop subtile; si tu savais comme on le devient
+quand on a l'âme tendue vers une seule et unique pensée! Dans ton sage
+et calme bonheur, tu trouveras peut-être ces craintes folles et ces
+terreurs chimériques. Mais, quand on aime comme j'aime, on a toujours
+une inquiétude au fond du cœur. Celles-là n'aiment point qui ne
+craignent pas.
+
+Adieu, Maïa; ne prends point garde si cette lettre est un peu triste. Il
+pleut et j'ai froid. Demain il reviendra, et avec lui toute ma joie.
+Demain le ciel sera bleu, la brise tiède et mon âme en paix. Adieu
+encore, garde-moi cette bonne amitié, toujours la même, qui n'a ni
+veille ni lendemain.»
+
+
+MADAME DE BJORN À CHRISTINE.
+
+«Je te plains et je t'admire; tu me fais envie et tu me fais peur. Mais
+que puis-je te dire? Je ne connais rien à tous ces grands sentiments. Ne
+m'écris plus de pareilles lettres. Depuis que j'ai lu celle-ci, je passe
+ma vie à trembler. Je sens qu'un tel amour doit être tout toi; mais je
+ne sais pas s'il y a un homme au monde qui le mérite. J'aime beaucoup
+mon cher baron; mais je suis plus calme, et lui aussi, et nous n'en
+sommes pas plus malheureux. Quoique je n'aie pas ton imagination, je me
+doute bien que tu dois avoir des heures charmantes. Mais cette vie est
+un rêve: prends garde au réveil. A ta place j'aurais accepté. Tu seras
+belle longtemps: c'est de famille; M. de Bjorn, qui t'adore toujours, me
+dit que ta mère a fait des passions à cinquante ans. Le mariage a du
+bon, et, si rien n'est parfait en ce monde, c'est peut-être encore la
+meilleure chose parmi les mauvaises. Je ne te fais pas de morale,
+quoique je sois toujours un peu puritaine: je garde cela pour moi. Mais,
+au point de vue même du bonheur, le mariage est encore la plus sûre des
+garanties. Un inconstant est bien retenu par la douce voix d'un petit
+ange rose et blond qui lui crie: «Papa!» Il s'arrête sur le seuil, se
+retourne, voit la mère qui sourit,--et reste. S'il s'en va, il revient.
+Mais les autres! une fois partis, on ne les revoit jamais. Ce sont des
+oiseaux de passage qui chantent sur les branches, picorent le fruit....
+et s'envolent. Réfléchis encore!
+
+Aimée comme tu l'es, tu peux tout. Tu seras punie de passer à côté de
+ton bonheur. Ton bonheur! en le faisant, ne feras-tu pas le sien? Voilà
+vraiment un homme bien à plaindre, parce que la plus aimable femme de
+Suède aura quelques années de plus que lui, c'est-à-dire plus d'âme,
+plus de dévouement, plus de vraie tendresse, car il n'y a qu'à notre âge
+que l'on sache aimer, ma chère; à vingt ans une femme aime l'amour; à
+trente ans elle aime l'amant et le mari, surtout quand elle a le bonheur
+que les deux n'en fassent qu'un.
+
+Et ce pauvre major? un grand cœur, ma Christine! mais je ne suis pas
+assez éloquente pour plaider les causes perdues! en voilà un qui
+t'aimait! c'est toi qui l'as chargé d'une mission? C'est bien trouvé! Il
+est toujours heureux pour une femme d'être la cousine d'un ministre.
+
+Si ta protection pouvait nous envoyer à Paris! Je porte Copenhague sur
+mes épaules. Adieu. Mon amitié t'attend. Tâche de n'en avoir pas besoin!
+C'est un capital dont tu ne touches pas les intérêts; mais tu es sûre de
+le trouver toujours. Pardonne-moi cette comparaison financière: on a
+parlé argent autour de moi toute la soirée. C'est la maladie du jour, et
+je crois qu'elle est contagieuse.»
+
+
+
+
+IX
+
+
+L'été, puis l'automne, s'écoulèrent au milieu des joies sans mélanges de
+l'amour partagé. Ceux-là auront-ils jamais le droit de se plaindre, dont
+la vie a compté deux saisons de bonheur? Ils vivaient l'un pour l'autre.
+Christine se paraît pour Georges: c'était l'occupation de ses matinées;
+elle savait la coiffure qu'il préférait et la robe qui devait lui
+plaire. Partout et en tout il retrouvait chez elle sa pensée constante
+et cette préoccupation de lui qui est pour les amants comme la douce
+flatterie du cœur: c'est à de tels signes qu'on reconnaît l'amour.
+Quand on aime moins, on n'aime pas. Quatre années, depuis la trentième,
+avaient glissé sur Christine comme les siècles sur le marbre éternel de
+ces statues dont ils rendent la beauté plus éclatante encore et plus
+accomplie. Parfois, le matin, une petite ride imperceptible plissait la
+peau, trop fine, au bord de l'œil; parfois dans le réseau bleu des
+veines qui courent sur le front blanc, on eût dit, à l'heure du petit
+lever, qu'un rasoir avait promené sa lame mince: c'était tout. Et quand,
+pareille à la Vénus-Aphrodite, elle sortait du bain glacé, secouant les
+perles liquides de sa chevelure tordue, c'était un printemps de beauté.
+Elle avait gardé ses cheveux de quinze ans, si épais, qu'ils
+paraissaient bruns, quoiqu'ils fussent blonds, tant l'or se brunissait
+dans la profondeur de leur masse; mais cet or, qui se fonçait jusqu'au
+bronze, ne cessait pas d'être de l'or. On le voyait bien quand sa tête,
+appuyée sur le dossier du fauteuil gothique, recevait le rayon du soleil
+qui les traversait, les pénétrait et les faisait rayonner autour de son
+front, comme une auréole de lumière vivante; sa bouche, dans le sourire,
+avait la fraîcheur d'une bouche d'enfant: elle faisait penser à une
+fleur qui s'entr'ouvre. Jeune fille, Christine s'était peu souciée de sa
+beauté; je croirais assez volontiers que cette beauté s'ignorait
+elle-même. Maintenant elle la connaissait, et elle en était fière, à
+force d'en être heureuse. L'émotion surtout la transfigurait: son âme,
+devenue visible, se répandait sur ses traits et les animait. Elle
+s'exaltait facilement: un souffle de vie la pénétrait alors, et une
+sorte de lumière intérieure faisait resplendir son visage, comme ces
+beaux vases aux fines sculptures, que l'on éclaire tout à coup par
+dedans; son œil un peu allongé, comme la feuille dépliée du pêcher,
+si calme et si doux dans le repos, dégageait des effluves magnétiques;
+la passion respirait dans son sourire. Alors il s'exhalait d'elle comme
+un charme qu'il fallait subir. Mais elle était de celles que l'on
+pouvait surprendre à toute heure et voir toujours. Elle n'avait rien à
+cacher, parce qu'en elle tout était vrai, noble et grand, et c'était là
+le caractère particulier de sa beauté, qu'en la regardant on se sentait
+meilleur. Georges, en la tenant par la main, entra donc avec elle dans
+un monde dont il ne soupçonnait pas l'existence: ce monde mystique des
+races septentrionales, où les femmes savent épurer l'amour en l'élevant.
+Elle lui ouvrait des horizons inconnus, et si larges que son regard n'en
+sondait point la profondeur. Jamais deux âmes ne s'étaient ni mieux
+comprises ni plus pénétrées, et cet accord était si parfait, que, même
+éloignées, et par une sorte d'union mystérieuse dont le lien ne se
+rompait jamais, elles ressentaient chacune le contre-coup de ce qui
+frappait l'autre,--ensemble, malgré la distance.
+
+
+
+
+X
+
+
+Cependant la Suède frissonnait déjà sous son manteau de neige. L'hiver
+ramenait la campagne à la ville; les châteaux se dépeuplaient; on
+abandonnait les parcs, les cottages perdus dans les bois et les villas
+semées au bord des lacs. Christine revint plus tard que les autres; mais
+enfin elle dut revenir. Ce ne fut point sans regrets.
+
+Georges alla passer un dernier jour avec elle. Il avait neigé pendant la
+nuit; une nappe blanche couvrait les petits sentiers qui voyaient passer
+leur promenade chaque jour. Le bassin était gelé; les sapins secouaient
+d'un air mélancolique leur tête poudrée à frimas; les oiseaux consternés
+voletaient d'un arbre à l'autre en poussant des cris plaintifs. Georges
+et Christine déjeunèrent tous deux au coin du feu, en regardant la
+campagne triste. Vers midi, le soleil, entre deux nuages, montra son
+sourire pâle. Ils sortirent un instant pour revoir le parc, le bois, le
+jardin, tous ces lieux chers où s'étaient écoulés leurs plus beaux
+jours. Christine eut froid; ils rentrèrent, et passèrent leurs dernières
+heures à recueillir les souvenirs de leur amour. Ils devaient se revoir
+le lendemain à Stockholm: ils se quittèrent pourtant avec un serrement
+de cœur. Georges s'arrêta, tout hésitant, sur le seuil qu'il avait
+franchi tant de fois si joyeux. Les insensibles témoins de notre bonheur
+en gardent toujours quelque chose: la nature prend une part de notre
+âme: on s'en aperçoit à l'heure des adieux.
+
+Le major, revenu de son inspection depuis une semaine ou deux, alla, de
+compagnie avec le chevalier de Valborg, chercher Christine au cottage;
+tous deux la ramenèrent à la ville. Le major était plus épris que
+jamais, et pas le moins du monde découragé; le voyage lui avait fait du
+bien; il gardait encore des doutes consolants. «Ces Français ne savent
+pas aimer, se disait-il; leurs plus belles flammes ne sont que des feux
+de paille: cela brille, mais cela ne dure pas. Mon tour viendra!... et,
+s'il ne vient pas, continuait-il avec moins d'assurance, eh bien, je
+serai toujours près d'elle pour la défendre ou la consoler: c'est encore
+un assez beau rôle.»
+
+La vie à Stockholm fut à peu près ce qu'elle avait été à Haga: la
+comtesse retrouva sa société habituelle. Georges, le baron de Vendel et
+le chevalier de Valborg en formaient le noyau. Quelques comparses se
+groupaient autour d'eux. Les rapports de Georges et du baron dénotaient
+la meilleure intelligence; l'œil le plus exercé n'aurait jamais
+surpris entre eux la moindre apparence de rivalité. C'était comme un
+secret accord de tous deux pour enchanter la vie autour de leur idole:
+pour ne pas jeter sur elle l'ombre même d'une préoccupation ou d'une
+inquiétude, l'un savait cacher sa joie et l'autre sa tristesse. Tous
+deux lui présentaient un visage calme et riant. Vis-à-vis l'un de
+l'autre, ils gardaient en sa présence les formes courtoises et polies
+des gens du monde; passé le seuil du salon, ils ne se connaissaient
+plus, ce qui rendait parfois assez comique l'embarras du chevalier,
+quand il se trouvait entre les deux sans savoir auquel parler ou lequel
+suivre.
+
+La comtesse sortait peu. Elle dut pourtant se montrer dans quelques
+salons, et elle y brilla comme une belle étoile qui traverse la nuit et
+l'illumine. Elle s'aperçut bien que Georges l'aimait davantage après ces
+rapides éblouissements qu'elle lui donnait dans le monde. D'autres
+auraient pu s'en réjouir; elle était plus disposée à s'en affliger. Sa
+nature trop délicate ne lui permettait point d'en tirer avantage, même
+au profit de son amour: elle se disait que c'étaient là de mauvais
+triomphes, qui pouvaient flatter son orgueil, mais qui humiliaient son
+cœur. Elle ne voulait point que la vanité enlevât jamais la moindre
+part à la tendresse. Georges, cependant, avait des devoirs de position;
+elle les comprenait et s'y soumettait avec cette abnégation qui se
+retrouve toujours au fond de l'amour vrai. Il fallait qu'on le vît
+partout. Mais souvent il commençait et toujours il finissait la soirée
+chez elle. Les réunions du grand monde suédois sont dans tout leur éclat
+vers dix heures. Georges, après son apparition officielle, pouvait donc,
+sans blesser aucune convenance, aller demander une tasse de thé à la
+comtesse, qui l'attendait en comptant les minutes. Quand il était trop
+en retard, elle arrêtait la pendule.
+
+Le monde avait bien quelque soupçon de leur liaison; mais le monde est
+meilleur enfant qu'on ne pense. S'il déchire sans pitié ceux qui
+l'offensent ouvertement, il est au contraire tout rempli d'indulgence
+pour ceux qui lui montrent quelques égards en observant les convenances,
+qui sont sa loi suprême. Christine était adorée, même des femmes, et
+aucun souffle n'avait terni le pur diamant de son honneur. Ceux qui ont
+du cœur, c'est le petit nombre admiraient de loin, et non sans
+quelque secrète envie, ce ciel azuré de leur amour, que ne voilait
+jamais aucun nuage. Quelques-uns s'étonnaient qu'un Français pût montrer
+tant de constance, et, dans l'attente d'un abandon prochain, ils
+avaient la précaution de plaindre Christine par avance. En Suède comme
+en Norvége, on nous prend toujours pour les petits-fils des marquis
+badins du dix-huitième siècle. La mère de deux ou trois grandes filles,
+difficiles à marier, trouvait seule que Christine avait tort d'accaparer
+un si bon parti, devenu même inutile entre ses mains; mais elle ne
+faisait pas plus la majorité qu'une hirondelle ne fait le printemps.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Un soir, à l'ambassade d'Autriche, Georges, après avoir fait le whist
+d'un général et de deux diplomates, demanda son traîneau. Comme il
+passait devant la dernière banquette du salon, il entendit un
+chuchotement de voix moqueuses. Deux femmes causaient et riaient en le
+regardant. L'une d'elles était une Suédoise assez coquette, à laquelle
+il avait eu l'impardonnable tort de ne pas faire la cour. Il n'avait
+jamais vu l'autre.
+
+«Il n'a donc que la permission de dix heures? dit celle-ci d'une voix
+sèche et mordante à son amie, qui étouffait un méchant rire sous la
+nacre de l'éventail.
+
+--Oh! reprit la Suédoise entre deux éclats, il est bien gardé.... mais
+il faut convenir qu'il est très-docile: c'est une justice à lui rendre.
+
+Il faut être vraiment fort pour porter noblement le poids d'un amour
+vrai, les pieds sur la terre, mais la tête dans le ciel. Les femmes, en
+cela, sont plus vaillantes que nous; un grand sentiment les préserve
+toujours des petites passions; l'homme s'en défend moins bien. Georges
+devait mépriser une raillerie misérable. Il se sentit blessé au cœur
+par cette flèche barbelée du ridicule, qu'on n'arrache plus quand elle a
+pénétré. La vanité lui souffla dans l'âme toutes sortes de mauvais
+conseils.
+
+Il ralentit le pas; et, au lieu de descendre, il entra dans une galerie
+qui longeait les trois salons de l'appartement.
+
+«Pardieu! fit-il assez légèrement, Christine n'en mourra point pour
+m'avoir attendu une demi-heure de plus. Elle aime à se coucher tard.
+Comme elle me prend, cette femme, depuis un an!» Il jeta les yeux dans
+une glace pour se rajuster.... «Ah! dit-il en regardant sa cravate,
+c'est elle qui m'a refait ce nœud....» Un souvenir charmant lui
+arriva et changea ses pensées. «Je viens d'être injuste pour la première
+fois, se dit-il au fond du cœur; pauvre chère âme, comme elle vaut
+mieux à elle seule que tout ce monde ensemble! Serait-elle assez
+malheureuse! si elle m'avait entendu!» Il fit deux pas pour sortir. Le
+mauvais ange lui souffla tout bas: «Il y a dans ce salon deux femmes qui
+ont ri de toi!
+
+--Ne les écoute pas, lui disait son cœur, Christine t'attend.
+
+--Ne fût-ce que pour elle, reprenait la vanité maudite, tu dois leur
+prouver que tu es libre.... Christine te le demanderait si elle était
+là.... Fais-le pour elle!»
+
+Il rentra dans le bal.
+
+«Encore vous, cher comte! dit Axel en venant à sa rencontre. Que
+dira-t-on rue de la Reine?»
+
+Georges fronça le sourcil.
+
+«Rien, j'imagine, répondit-il avec un peu de sécheresse. Mais, vous,
+chevalier, dites-moi donc quelle est cette femme en robe vert pâle qui
+cause là-bas avec la petite baronne de Strom.
+
+--Cette femme est une jeune fille.
+
+--On ne s'en douterait pas! mais enfin qui est-elle?
+
+--Vous ne le savez pas?
+
+--Puisque je vous le demande!
+
+--Ce ne serait pas une raison.
+
+--Parole d'honneur!
+
+--Eh mais, continua le chevalier, voilà qui flatterait singulièrement
+l'aimable comtesse. Comment! vous ne connaissez pas même de vue, depuis
+huit jours qu'elle est ici, la nouvelle reine de l'hiver, la belle des
+belles, l'incomparable Nadéje, Mlle Borgiloff?
+
+--Non, en vérité, et voici la première fois que je la rencontre.
+
+--Au fait, c'est possible, vous sortez peu!
+
+--Moi? mais tous les soirs!
+
+--Alors c'est qu'elle vient tard, et que vous partez de bonne heure. Oh!
+il n'y a pas de mal à cela; vous y avez perdu les débuts d'une élégante
+dans nos salons: mais c'est un malheur facile à réparer.
+
+--Vous m'y aiderez, chevalier.»
+
+Et le comte, qui s'était rapproché de la porte, se mit à examiner Mlle
+Borgiloff avec une attention que peut-être Christine eût trouvée trop
+scrupuleuse.
+
+Pour un juge fin de la beauté féminine, Nadéje était loin de mériter
+l'éloge que le chevalier faisait d'elle. Elle avait beaucoup d'éclat,
+et, dans un cercle de femmes, c'était toujours elle que l'on remarquait
+la première; mais elle excitait l'attention bien plus qu'elle n'attirait
+la sympathie.
+
+Il y avait de la dureté dans les plans trop nettement accusés de son
+front; malgré la rondeur ferme et veloutée des joues, on devinait la
+saillie des pommettes accentuées; sa main, petite, mais dure de paume,
+sèche dans l'étreinte, avec un pouce trop fort et des doigts légèrement
+renflés au nœud des phalanges et carrément coupés, indiquait l'esprit
+positif, la volonté tenace et l'ardeur ambitieuse de la femme qui veut
+parvenir, son nez trop court (un peu plus il était écrasé) rappelait
+l'origine kalmouque de sa famille, plongée depuis trop peu de temps
+encore dans le grand courant de la civilisation occidentale. Pour être
+vrai, il fallait bien lui reconnaître une taille charmante, plus
+accomplie et mieux formée qu'il n'arrive d'ordinaire chez les jeunes
+filles, et une fleur de teint éblouissante:--des roses du Bengale
+écloses sur de la neige;--une bouche un peu grande, mais rouge comme la
+grenade mûre, et faisant luire, quand elle riait ou qu'elle parlait,
+l'éclair humide et nacré des dents blanches; ses beaux cheveux fièrement
+relevés, et dégageant la tempe, sans une perle, sans un ruban, sans une
+fleur, s'amoncelaient sur la nuque en masse sombre, dont le noir sans
+reflet absorbait la lumière et semblait l'éteindre. Son œil allongé
+avait l'air de s'ouvrir par une fente, comme celui des races félines:
+mais la passion pouvait le dilater puissamment; il se redressait aux
+coins vers les tempes, par une oblique chinoise qui donnait à sa
+physionomie, quelque chose de singulièrement piquant. Elle en jouait
+comme d'un instrument perfectionné: son regard avait des gammes de
+rayons, tantôt perçants et vifs, tantôt adoucis en de si molles
+langueurs, qu'on eût cru l'apercevoir à travers un voile de larmes.
+Beaucoup de femmes étaient plus belles; on en rencontre rarement de plus
+séduisantes: mais ce n'était point l'âme qu'elle séduisait.
+
+Nadéje n'était pas riche. C'était là le pied d'argile de la statue à
+tête d'or. Le plus clair de sa fortune était la protection du czar et
+les talents de son père, qui n'avait pas assez de naissance pour arriver
+au premier rang dans une carrière où la noblesse est souvent le premier
+des mérites. Une disgrâce ou une maladie pouvait la ruiner. N'ayant
+point l'indépendance que l'on trouve dans le patrimoine assuré de la
+famille, elle voulait donner par le mariage une base solide à son
+avenir. Cette préoccupation constante dominait chez elle tous les
+entraînements de la jeunesse. Si elle ne les étouffait point, Nadéje les
+ajournait. A vingt ans elle avait un plan de conduite. Élevée par son
+père au milieu des hommes, traversant dans toutes les capitales les
+sociétés les plus intelligentes de l'Europe, et s'appropriant tout, avec
+cette facilité d'assimilation qui est le propre de certaines races, elle
+mettait au service de ses petits intérêts des moyens assez puissants,
+qu'elle dirigeait avec le calme et la ruse froide d'un diplomate en
+jupons.
+
+Arrivée à Stockholm depuis peu, elle n'avait encore été présentée que
+dans deux ou trois salons; mais un secrétaire de son ambassade l'avait
+merveilleusement renseignée sur la cour et la ville. Elle avait ses
+notes particulières. Décidée à ne pas coiffer plus longtemps le chef
+vénérable de sainte Catherine, elle s'avançait vers le mariage sans
+faire de faux pas sur le terrain glissant du monde. Il ne lui manquait
+plus qu'une petite chose: le mari.
+
+En voyant rentrer Georges dans le salon, la physionomie de Nadéje opéra
+un changement à vue trop soudain pour être bien sincère. Elle n'écouta
+plus la petite baronne, qui continua seule sa chronique peu charitable.
+Elle leva au plafond, comme pour prendre le ciel à témoin, son œil
+innocent, qui se voila d'un nuage de rêverie; bientôt elle s'approcha de
+la cheminée, et d'un doigt distrait effeuilla dans une coupe de Chine
+une des roses de son bouquet. Elle tournait ses épaules vers Georges
+avec la cambrure de reins d'une cariatide: M. de Simiane ne pouvait voir
+qu'imparfaitement son visage. Nadéje, qui s'était trop regardée pour ne
+pas se bien connaître, se défiait un peu de son profil; mais elle
+montrait assez volontiers sa nuque opulente et les belles attaches de
+son cou.
+
+Georges la regardait fort attentivement, sans s'apercevoir qu'elle
+suivait dans la glace le mouvement de ses yeux.
+
+«Nommez-moi donc à cette belle Mélancolie, dit-il au chevalier.
+
+--Il paraît, reprit Axel, que j'ai le privilège de vos présentations;
+mais je vous préviens que je ne réponds pas des conséquences.»
+
+Ils s'avancèrent vers la jeune fille, qui tout à coup se retourna, au
+moment où ils n'étaient plus qu'à deux pas d'elle, avec un geste de
+surprise d'un naturel admirable: ses lèvres s'entr'ouvrirent comme pour
+un petit cri, qu'elle ne poussa point, et l'on put voir courir sur ses
+épaules de neige le frisson du réveil en sursaut. Aucun de ces détails
+n'échappa au jeune diplomate.
+
+Axel nomma le comte de Simiane, et tous trois commencèrent à causer
+debout, près de la cheminée, en ce moment déserte. Georges trouva que le
+chevalier aurait bien pu s'éloigner après la présentation. Il n'aimait
+pas les conversations à trois. Georges, sans même s'en apercevoir,
+commettait sa première infidélité. Quand un homme désire se trouver seul
+avec une jeune et jolie femme, il en offense une autre: celle qu'il
+aime.
+
+L'orchestre jouait les premières mesures d'une polka. Georges s'inclina
+devant la jeune fille et lui tendit la main en souriant; elle y mit la
+sienne avec une grâce charmante, au moment où deux jeunes officiers
+s'élançaient pour l'engager. On ne dansait pas encore; mais, à un
+certain mouvement de chaises et de fauteuils, Georges devina qu'il
+s'agissait d'un cotillon, cette danse qui, pour les uns, commence
+toujours trop tôt et finit toujours trop tard, tandis que, pour les
+autres, c'est précisément le contraire. M. de Simiane jeta un regard
+furtif sur la pendule; elle marquait onze heures moins un quart. «Et ma
+pauvre comtesse! pensa-t-il; à quelle heure arriverai-je chez elle?» Si
+diplomate que l'on soit, on ne peut pas tout cacher: une ombre obscurcit
+le visage du jeune homme, et Nadéje sentit comme un frémissement nerveux
+dans la main qui tenait la sienne. Elle releva sur le comte ses yeux
+qu'elle tenait baissés, et laissant passer son plus doux regard à
+travers de longs cils soyeux:
+
+«Monsieur le comte, lui dit-elle d'une voix timide, presque soumise, je
+ne veux pas vous devoir à une surprise: vous m'avez demandé une polka;
+je ne vous condamnerai point à un cotillon.» Elle ajouta, en le
+regardant à la dérobée: «On sait quand le cotillon commence, on ne sait
+pas quand il finit.» Et elle voulut dégager sa main: Georges la retint
+avec une contrainte polie et la regarda plus qu'il n'avait encore fait.
+
+Nadéje baissa de nouveau les yeux en rougissant: elle parut troublée
+comme une jeune pudeur à qui l'on parle d'amour pour la première fois.
+Georges l'enveloppa tout entière d'un long regard.
+
+«Il est vrai, répondit-il, que je n'avais point tant espéré; mais, si
+j'ai demandé moins, je n'en suis que plus charmé d'avoir davantage.»
+
+Nadéje s'appuya sur le bras de Georges avec plus d'abandon, et le jeune
+homme put voir sur son visage une expression de reconnaissance heureuse.
+
+Cependant le conducteur du cotillon, un jeune homme assez élégant et
+suffisamment sot pour son emploi, avait donné le signal des premières
+évolutions: bientôt les figures se succédèrent dans leur ordre
+capricieux et galant. Tour à tour les couples se perdaient dans la foule
+ou se reformaient à leur gré. Tantôt les cavaliers choisissaient leurs
+dames, tantôt les dames choisissaient leurs cavaliers. Georges et Nadéje
+se donnèrent des preuves insignifiantes d'abord, mais trop multipliées,
+de leur mutuelle préférence. Bientôt ils furent en coquetterie réglée.
+Georges se retrouvait, non sans un secret plaisir, sur son ancien
+terrain. Il y avait plus d'un an qu'il vivait aux pieds de la comtesse,
+sans se permettre la distraction même la plus innocente auprès d'une
+autre. Il est vrai qu'il n'en avait pas eu même le désir. Il n'en trouva
+pas moins sa conduite extraordinairement méritoire. Il se dit que peu
+d'hommes à sa place auraient poussé aussi loin le scrupule de la
+fidélité, et que, jusqu'à un certain point, c'était même donner à
+Christine une preuve de défiance que de ne pas oser s'occuper d'une
+autre femme, comme si elle avait à redouter la comparaison. La
+conclusion de tout ceci fut qu'il devait faire un peu la cour à Nadéje.
+Il est vrai que la jeune fille déploya pour sa conquête tout un arsenal
+de séductions: elle fut tour à tour railleuse et mélancolique,
+étincelante de verve ou recueillie en des silences pleins de choses.
+Elle était trop habile pour se permettre l'allusion même la plus
+indirecte contre Christine, et M. de Simiane n'était point d'ailleurs
+homme à la permettre; mais elle sut, en deux ou trois occasions, parler
+fort délicatement de ces grands sentiments du cœur, si beaux, qu'il
+faut les admirer partout où on les rencontre, mais si rares, qu'en les
+voyant on est excusé presque de leur porter envie. Tout cela fut
+indiqué plutôt que dit, avec ce tact suprême du monde, qui sait ne
+jamais blesser, glissant sur tout, n'appuyant sur rien. Puis Nadéje
+dansait à merveille; ce qui ajoutait beaucoup de persuasion à ses
+paroles. Le cotillon suédois a des pas de caractère qui développent la
+grâce de la femme et rehaussent l'élégance de sa beauté.
+
+Nadéje le savait et en abusait. Au milieu de ces figures qui commencent
+l'émancipation des jeunes filles, en leur permettant quelque liberté
+dans leurs choix, elle fit à Georges l'hommage de tous les siens: elle
+sollicitait le mouchoir avec le regard humble et amoureux de l'esclave
+qui attend le bon plaisir de son maître; elle lui offrait le bouquet
+avec le geste d'une sultane qui veut prendre un favori. Quand on la
+conduisit au fauteuil pour le pas du miroir, tous les danseurs
+défilèrent devant elle comme une armée de prétendants; une main légère,
+rapidement passée sur la glace, semblait effacer chaque nouvelle image:
+c'était le signe du refus. Georges, à son tour, et le dernier vint plier
+le genou sur le coussin de velours. Une seconde de trop, peut-être, elle
+contempla dans le miroir le visage du jeune homme, où perçait une nuance
+d'inquiétude; puis, se penchant vers lui, elle étendit la main, comme
+pour le relever, et ils valsèrent ensemble. Elle emmêla les pas.
+Georges, pour la soutenir sans doute, l'enlaça dans une étreinte plus
+puissante, et la rapprocha de sa poitrine. On eût dit qu'elle allait
+fléchir et incliner sa tête jusque sur l'épaule du danseur; mais tout à
+coup elle se dégagea, et s'arrêtant:
+
+«Assez! dit-elle, je vous en prie!»
+
+Georges la reconduisit à sa place, aussi troublé qu'elle paraissait
+l'être.
+
+Tout finit en ce monde, même les cotillons. Georges regarda furtivement
+à sa montre; il était près d'une heure: il sortit en toute hâte. Il
+était comme enivré d'elle; véritable ivresse, en effet, car il y avait
+du trouble dans son bonheur. Ce n'était plus l'émotion sans mélange, si
+douce et si pure qu'il avait ressentie un an plus tôt en valsant avec
+Christine. Il éprouvait, au contraire, cette inquiétude vague qui
+précède, dit-on, le remords. L'air de la nuit, en frappant son front,
+sec et froid, calma l'exaltation malsaine de ses idées.
+
+«Et Christine!» se demanda-t-il pour la première fois depuis deux
+heures.
+
+Il ne lui avait jamais fait, même en pensée, une aussi longue
+infidélité. Il n'était pas possible d'aller maintenant chez elle;
+cependant il donna l'ordre au cocher de prendre par la rue de la Reine.
+Ce n'était pas son chemin.
+
+«Il faut qu'il ait le diable au corps! murmura celui-ci en relevant son
+collet de fourrure; me faire faire un détour par cette bise aiguë!...»
+Il déchargea sa colère sur les pauvres chevaux, qui partirent au galop.
+
+La chambre à coucher de la comtesse donnait sur la rue: les fenêtres
+étaient encore éclairées, non pas de ces molles lueurs qui tombent du
+sein voilé de la lampe nocturne, comme pour garder le sommeil, mais de
+la vive clarté des bougies qui annonce l'insomnie et la veille.
+Christine n'était pas couchée.
+
+«Pauvre âme! murmura Georges en cachant sa tête dans ses mains, elle
+veille et elle souffre!»
+
+Quand l'égoïsme des mauvaises passions ne nous a pas encore pétrifié le
+cœur, nous ne pouvons subir de torture plus cruelle que la pensée
+d'une souffrance éprouvée pour nous et à cause de nous par une créature
+noble et dévouée. Ces douleurs-là sont poignantes entre toutes, et, si
+on mérite le nom d'homme, jusqu'à ce que le calme et la douce sérénité
+du bonheur soient revenus dans l'autre âme, rien ne peut ni les guérir
+ni les consoler.
+
+Les chevaux, qui connaissaient les habitudes de leur maître, avaient
+d'eux-mêmes ralenti le pas. «Chez moi!» cria Georges au cocher, et,
+jetant un dernier regard vers la fenêtre éclairée: «Christine!
+Christine! dit-il tout bas, c'est toi que j'aime!»
+
+La veille il n'aurait pas senti le besoin de le lui dire. On ne proteste
+jamais si fort que quand on commence à douter. Il rentra chez lui en
+maudissant Nadéje. C'était trop: il eût mieux valu n'y point penser.
+
+Le lendemain, en s'éveillant, il retrouva, mais un peu confus, le
+souvenir de ce qui s'était passé le soir précédent, et il essaya de se
+justifier à ses propres yeux, pour mieux se justifier aux yeux de la
+comtesse. Après tout, ce n'était pas un grand mal de s'être un peu
+attardé dans un bal et d'avoir dansé le cotillon avec une Russe qu'il
+voyait pour la première fois. Il est vrai que Christine l'attendait.
+Mais ne l'avait-il pas vue quelques heures auparavant, et la comtesse ne
+lui avait-elle pas dit cent fois qu'elle ne voulait le priver d'aucun
+plaisir?... Sans doute! mais ne lui avait-il pas répondu qu'il n'y avait
+point pour lui de plaisir où elle n'était pas? Enfin, s'il y avait
+faute, la faute était bien légère!
+
+Une voix secrète répondait qu'en amour il n'y a point de petites choses,
+et qu'on est très-coupable dès qu'on l'est un peu. C'était la première
+peine qu'il eût volontairement faite à la comtesse, et rien encore
+n'avait émoussé chez lui la pointe vive du remords.
+
+Le valet de chambre de Christine vint dès huit heures chercher de ses
+nouvelles. Il fit répondre qu'il était bien et qu'il irait chez la
+comtesse vers midi. Il n'est guère permis de se présenter plus tôt chez
+une femme.
+
+Christine l'accueillit avec cette grâce pénétrante qu'il n'avait
+retrouvée chez aucune autre, et qui, doucement lui prenait l'âme. Il vit
+bien qu'elle n'avait pas dormi; il crut voir qu'elle avait pleuré. Ces
+premières douleurs de l'amour, qui n'ont pas eu le temps de ravager
+l'âme, font plus beau le visage, sur lequel se répand une teinte douce
+de langueur et de mélancolie. Georges fut touché, et il voulut se
+défendre, alors qu'on ne l'attaquait pas.
+
+«Je n'étais qu'inquiète, répondit Christine; ne me rendez pas triste!
+
+--Si vous êtes triste, lui dit-il, j'ai tort; j'aurai tort, Christine,
+dès que vous ne serez plus heureuse.» Il se laissa glisser à ses genoux.
+«Je ne me relève que pardonné, ajouta-t-il en prenant sa main.
+
+--Alors relevez-vous, mais ne péchez plus!» dit-elle en souriant.
+
+Puis redevenant grave tout à coup:
+
+«Si vous saviez, Georges, ce que j'ai souffert cette nuit.... si vous
+pouviez savoir toutes mes suppositions, toutes mes craintes! Mais vous
+voilà.... Vous m'aimez?»
+
+Elle le regarda dans les yeux.
+
+«De toute mon âme, Christine!
+
+--C'est bien! avec vous le bonheur me revient.... Maintenant,
+causons.... C'était donc bien beau, monsieur, ce bal qui vous a fait
+m'oublier?
+
+--C'était brillant comme tous les bals officiels: des épaulettes et des
+diamants! Qui en a vu un en a vu mille! Je n'y veux plus mettre les
+pieds; laissons chercher le plaisir à ceux qui n'ont pas trouvé le
+bonheur.»
+
+L'antithèse était vieille comme le monde et digne d'être rimée sur les
+papiers roses d'un confiseur, au jour de l'an. Elle n'en fit pas moins
+son effet. La comtesse se sentit toute rassérénée, et, avec cette
+confiance un peu aveugle des natures généreuses, ce fut elle la première
+qui parla des nécessités de la position officielle, des exigences du
+monde et des devoirs que son nom et son rang imposaient à M. de Simiane.
+«Seulement, ajouta-t-elle, quand vous devrez rester si tard, je sortirai
+moi-même. Je ne passerai pas ainsi toute une soirée sans vous voir.»
+
+La paix fut signée; le nom de Nadéje ne fut point prononcé, et la
+comtesse n'eut pas même un soupçon.
+
+Christine oublia; Georges ne se souvint que pour entourer celle qu'il
+aimait d'attentions plus délicates et de soins plus empressés: ce fut
+comme un second printemps de leur amour, avec plus de feux que le
+premier. Christine en était tour à tour effrayée et charmée: tantôt elle
+s'abandonnait à l'impression heureuse, comme une femme qui se sent bien
+aimée et qui a mis son bonheur dans son amour; tantôt elle éprouvait un
+trouble secret devant ces fiévreuses ardeurs, et se surprenait à
+regretter tout bas la tendresse plus égale des premiers jours. Celles-là
+seules qui ne connaissent pas le cœur des hommes peuvent préférer la
+passion à la tendresse.
+
+Georges, cependant, continua de tenir sa vie en partie double. Il alla
+dans le monde plus que jamais. N'était-ce point Christine qui le
+voulait? La comtesse, un peu souffrante, resta près d'un mois sans
+sortir. Georges, pendant ce mois-là, ne manqua pas un seul jour à venir
+terminer la soirée chez elle. Nous devons ajouter que presque partout il
+rencontrait Nadéje.
+
+Ils étaient en commerce réglé de galanterie mondaine: on le remarquait
+déjà. Il est vrai que les coquetteries de la jeune Russe n'entamaient
+point son cœur; mais il s'en occupait quand elle était là, et s'en
+préoccupait quand elle n'y était pas: c'était trop. Il jouissait des
+grâces de son esprit avec une complaisance dangereuse déjà, sinon
+coupable encore.
+
+Georges était bon; ses ennemis mêmes n'ont jamais pu lui reprocher qu'un
+peu de faiblesse dans le caractère et d'irrésolution. Mais la force,
+cette vertu virile, n'est-elle pas nécessaire à celui qui porte dans ses
+mains le bonheur d'une femme?
+
+Georges, mécontent de lui, devint bientôt mécontent des autres. Il
+perdit peu à peu la sereine égalité de son humeur. Il devint nerveux et
+irritable et éprouva de temps en temps le besoin de se mettre en colère.
+Dans ces moments-là il en voulait à la comtesse de cette désespérante
+perfection qui ne lui donnait pas même le prétexte de se fâcher un peu.
+Souvent, dans un intérieur, jadis si calme, il rapportait les orages
+couvés au dehors. Ils n'éclataient pas sans doute; mais on pouvait, à
+son trouble, reconnaître au prix de quels efforts il parvenait à les
+contenir. Cela seul suffisait à faire le désespoir de Christine;
+désespoir muet, sans larmes et sans cris. Christine était une de ces
+belles âmes pour qui le dévouement semble être le premier des besoins,
+et qui ne sont jamais heureuses que du bonheur qu'elles donnent.
+L'agitation inquiète de Georges ne pouvait lui échapper longtemps; elle
+était trop discrète pour songer à lui en demander la cause et trop
+délicate pour n'en souffrir point. Bientôt, à divers symptômes, elle
+sentit que la pensée d'une autre femme troublait l'âme de Georges. Elle
+n'avait point de preuves; mais celles qui aiment n'ont-elles pas une
+sorte de devination magnétique qui leur apprend tout ce qu'on ne leur
+dit pas? Christine, d'ailleurs, entourée aujourd'hui d'hommages,
+inspirant aux plus nobles et aux meilleurs des sentiments
+chevaleresques, et pour laquelle ses amis avaient un culte plutôt qu'une
+affection, avait été comprimée dans sa première jeunesse, froissée dans
+les dures épreuves du mariage, et elle s'était peu à peu repliée sur
+elle-même: elle avait vécu au milieu du monde dans une vraie solitude de
+cœur; elle y contracta une sorte de défiance que pendant longtemps,
+rien ne put guérir. Elle crut également qu'il lui était difficile
+d'aimer et impossible d'être aimée. Elle ne se trompait donc pas quand
+elle disait à M. de Simiane qu'il lui avait apporté une nouvelle vie.
+
+Cette vie nouvelle et si complète avait eu pour eux toutes les grâces,
+toutes les fleurs et tous les parfums du printemps de la jeunesse et de
+l'amour. Christine fut si heureuse qu'elle pardonna bientôt au passé.
+N'était-ce point lui qui faisait le présent si beau? Et quelle
+reconnaissance pour Georges! Elle n'aimait pas; elle adorait. Peu de
+femmes ont connu des joies aussi profondes et plus ardentes, parce que
+chez aucune le don de soi ne fut plus complet et plus généreux. Mais dès
+que le doute entra dans son âme il dut se changer en angoisse poignante.
+Elle avait bravement porté la douleur avant d'aimer; et maintenant,
+désarmée par l'amour, elle se trouvait contre la vie sans courage et
+sans force. Elle souffrit: sa santé s'altéra; elle se trouva moins
+belle. «Georges a raison, pensait-elle; je ne mérite plus qu'il m'aime,
+s'il m'aime pour ma beauté seulement.» Elle se trompait, elle était
+toujours belle, et Georges l'aimait toujours; il y avait peut-être péril
+en la demeure, mais rien n'était perdu pour la défense; seulement
+Christine était trop fière pour se défendre! Elle ne connaissait pas le
+nom de sa rivale; mais elle ne doutait point qu'elle n'en eût une. Quand
+elle voyait Georges plus grave, elle croyait qu'il dissimulait; quand
+elle le trouvait plus tendre: «Il fait ce qu'il peut!» disait-elle; et
+tout en lui sachant gré de l'effort, elle ne s'en trouvait pas plus
+rassurée.
+
+Les cœurs les plus honnêtes ont d'étranges retours; l'inquiétude de
+Christine exagérait le mal à ses yeux, mais le mal existait. Nos
+sentiments les plus vrais et les meilleurs subissent certaines crises
+inévitables; les natures les plus impressionables sont aussi les plus
+changeantes. Georges ne s'était point repris; mais peut-être à son insu
+commençait-il à se détacher un peu. On ne sait pas comment l'amour
+vient: sait-on davantage comment il s'en va? Christine eût pu retenir
+celui qu'elle aimait; mais pour elle n'était-ce point déjà le plus grand
+des malheurs qu'il eût besoin d'être retenu!
+
+Le baron s'était rapproché d'elle, comme s'il se fût douté qu'elle
+allait souffrir; mais sa sympathie était discrète autant que délicate.
+Aucun nom ne fut prononcé par lui. Il était homme à cacher la vérité;
+Christine n'était pas femme à la demander.
+
+Georges, de son côté, n'était pas plus calme. En échange de ce bonheur
+jadis si complet, et qu'il perdait chaque jour davantage, que
+retrouvait-il donc? Au lieu d'une femme dévouée, ne voulant et ne
+sachant qu'aimer, il rencontra devant lui une coquette rompue à tous les
+artifices du monde, une main dure, pleine de ruse froide. Nadéje avait
+bien jugé le jeune diplomate. Elle devina promptement tout ce qu'il y
+avait en lui d'indécision et de faiblesse; elle s'étudia donc à
+l'encourager et à le désespérer tour à tour. Elle était avec lui le
+caprice même: il ne savait jamais quel accueil il allait en recevoir.
+Après quelques jours d'une intimité naissante, et pour lui pleine de
+charmes, elle le sevra tout à coup de ces menues faveurs, prodiguées le
+premier soir, et qui avaient si doucement chatouillé sa vanité d'homme à
+la mode. Elle était sans cesse entourée d'un escadron de jeunes beaux,
+qu'elle faisait manœuvrer contre Georges. Puis, au moment où elle le
+voyait à demi vaincu et prêt à fuir, elle lui en faisait une hécatombe,
+et paraissait n'avoir déjà plus d'attention que pour lui; une femme qui
+aime est incapable de tous ces calculs petits et misérables: mais la
+femme qui aime est-elle toujours la femme aimée?
+
+Entre Georges et Christine, l'abîme chaque jour se creusait. Rien ne
+semblait changé au premier abord. Tous les jours il allait chez elle; il
+avait les mêmes soins pour elle; il était reçu par elle avec la même
+bonté. Il paraissait même plus attentif, et elle semblait plus touchée:
+mais il éprouvait une sorte de contrainte, et elle, en lui parlant,
+sentait parfois que les larmes lui passaient dans la voix. Elle ne se
+plaignait point: elle attendait douloureusement le retour, le désirant
+toujours, l'espérant quelquefois, en doutant plus souvent, mais ne
+voulant point le hâter d'un mot. Georges, entre ces deux femmes, se
+trouvait embarrassé. Si jamais on lui eût parlé de quitter Christine, il
+se serait indigné sincèrement. Mais il comptait mener en même temps une
+affaire de tête et une affaire de cœur; ou plutôt, sans trop s'en
+rendre compte à lui-même, il cédait tour à tour à des attractions
+diverses. Ce n'était pas une nature mauvaise, et il avait même un peu
+moins d'égoïsme que l'on n'en rencontre d'ordinaire chez les hommes.
+Mais il n'avait pas cette force de vouloir qui fait le caractère. Il
+revenait parfois à de bons sentiments; alors il était mieux avec sa
+conscience: instinctivement il comprenait que le bon et le vrai il les
+rencontrait chez Christine, et chez Christine seule: il savait avec
+quelle tendresse indulgente, inépuisable, la noble femme accueillerait
+ce retour de son cœur. Mais il se trouvait que, la veille, Nadéje
+avait été charmante; pour causer avec lui elle avait refusé une mazurka
+et deux valses. Un tel sacrifice méritait quelque reconnaissance! Et
+ainsi la vie à deux, si unie, si calme et si douce, était remplacée peu
+à peu par cette existence à trois, troublée de remords et agitée de
+tiraillements douloureux. Ces amères et rudes épreuves sont moins rares
+qu'on ne le pense, même dans les liaisons qui ont gardé toute la liberté
+de leur choix, et l'écharpe municipale, tant calomniée, n'a pas le
+privilége exclusif de former des nœuds mal assortis.
+
+Christine résolut de se renfermer peu à peu davantage. Avec sa beauté,
+son esprit, et ce charme qu'elle gardait toujours aux yeux de M. de
+Simiane, elle eût pu l'éblouir encore, le ramener et le captiver. Elle
+dédaigna superbement ce que tant d'autres auraient recherché. Elle
+voulait ne devoir Georges qu'à lui-même. C'était un orgueil comme un
+autre--plus grand peut-être.
+
+Le nom de Nadéje fut enfin prononcé devant Mme de Rudden par une amie,
+avec une intention charitable, et accompagné de toutes sortes de
+commentaires, sur lesquels il n'était point possible de se tromper.
+
+Christine ne voulut pas même voir sa rivale: non point qu'au fond de
+l'âme elle n'éprouvât un âpre et ardent désir de connaître la femme qui
+lui enlevait son bonheur; mais elle eût cru, en se rencontrant avec
+elle, accepter une sorte de lutte qu'elle jugeait peu digne de Georges
+et d'elle-même. Il y avait dans une telle conduite une incontestable
+noblesse de cœur, et, avec un homme plus ferme que M. de Simiane la
+comtesse aurait eu cent fois raison. Mais peut-être avait-elle tort avec
+Georges, dont elle pouvait maintenant soupçonner les involontaires
+faiblesses, et qu'il fallait sauver de lui-même, en le sauvant pour
+elle.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Vers la fin de janvier, le comte de Lovendall, un des plus grands
+sportmen de la Suède, fit venir du Nord ses équipages à Stockholm, et
+annonça qu'il donnerait une chasse sur le Mélar. Le froid était
+rigoureux et la faim faisait sortir les loups du bois. Ils se
+rassemblaient par petites troupes et maraudaient dans les environs de la
+ville; les paysans se plaignaient et appelaient les veneurs à leur
+secours. Le comte adressa de nombreuses invitations, qui furent
+acceptées avec enthousiasme. La société oisive est partout la même, et
+elle saisit avidement toutes les occasions de se divertir. Il y a si peu
+de gens qui puissent se suffire, que tout est prétexte à se répandre
+hors de soi. Les femmes n'y mettent pas moins d'empressement que les
+hommes. On organisa des parties de traîneau; on arrangea des cavalcades:
+Stockholm prit un air de fête à la fois galante et guerrière. Les
+Suédoises, nerveuses et hardies, excellent dans tous les exercices du
+corps et montent très-bravement à cheval. On pourrait aisément, sans
+sortir du grand monde, lever chez elles un escadron d'amazones. Aussi,
+quand, vers dix heures du matin, la chasse, en bon ordre, débouchant par
+la place du Riddarholm, apparut au bord du lac gelé, le Mélar présenta
+tout à coup la scène la plus brillante et la plus animée. Les piqueurs
+du comte, en grande livrée de gala, conduisaient la petite troupe vers
+les îles couronnées de grands bois, où les rabatteurs avaient laissé
+leurs brisées. Les officiers, en uniformes chamarrés, escortaient les
+femmes en traîneau; l'habit rouge des veneurs tranchait sur le drap noir
+des longues robes de cheval. La neige volait sous les sabots d'acier, et
+parfois, soulevée par le vent, enveloppait la chasse tout entière de ses
+blancs tourbillons. De temps en temps la fanfare joyeuse éclatait, puis
+tout à coup se taisait, comme si les notes s'étaient gelées dans les
+pavillons de cuivre. Le chœur des rires sonores et des joyeux propos
+reprenait à son tour. Les loups étaient bien avertis. Par bonheur un
+détachement de piqueurs les gardait dans leurs îles. Cependant, quand on
+approcha des fourrés, le comte de Lovendall dut commander le silence
+dans les rangs.
+
+Christine avait voulu suivre la chasse: elle était restée trop longtemps
+enfermée; ses amis lui persuadèrent que le mouvement et l'exercice lui
+feraient du bien. Elle les crut. Elle avait voulu d'abord monter à
+cheval; on craignit la fatigue d'une trop longue journée, et elle se
+résigna au traîneau. Son attelage islandais était toujours
+merveilleusement tenu, et son cocher conduisait fort habilement ses
+petits chevaux à grandes guides. Le comte de Lovendall, passant près
+d'elle, lui dit tout bas qu'elle était la reine de sa fête et que les
+autres ne semblaient être que les dames de sa suite. Georges, le
+chevalier de Valborg et le baron de Vendel, tous trois écuyers
+consommés, entouraient son traîneau. Nadéje, sur un beau cheval noir
+paradait et piaffait au milieu d'un groupe de jeunes hommes. La belle
+Russe montait avec plus d'audace que de véritable élégance: elle
+exigeait trop, et l'on pouvait voir qu'elle avait la main dure. Le
+cheval bondissait sous elle, rongeait son frein et couvrait d'écume son
+poitrail. Un homme qui a connu les femmes, autant du moins qu'il est
+possible de les connaître, assurait qu'il n'aimait point les amazones.
+Il prétendait que l'habitude du cheval leur donnait une décision hardie,
+dont les suites étaient presque toujours fâcheuses; qu'elles contractent
+vite, dans ces exercices trop violents, un goût dangereux de domination,
+et que l'usage de la cravache compromet singulièrement l'aimable douceur
+qui est leur plus grand charme. Il y a peut-être un peu d'exagération
+dans cette idée, comme dans toutes les opinions absolues; mais il y a du
+vrai cependant: tout est un indice pour qui sait voir, et la façon dont
+une femme monte à cheval peut être une révélation de son caractère pour
+l'observateur attentif.
+
+Christine, en voyant passer Nadéje (elle connaissait maintenant sa
+rivale), la jugea sèche, impérieuse et hautaine. «Mon pauvre cher
+Georges, pensa-t-elle, si vraiment il l'aime, je le plains, car elle ne
+le rendra pas heureux. Elle est belle; mais elle n'est pas bonne, et il
+faut tant de choses pour qu'il soit heureux!... Il faut.... tout ce que
+je n'avais pas sans doute!»
+
+Nadéje passait devant le traîneau.
+
+Georges la salua; elle lui sourit et rendit le salut du bout de sa
+cravache, puis elle baissa la main et elle partit au galop au milieu de
+sa petite escorte. Christine jeta un coup d'œil rapide sur M. de
+Simiane. Ce n'était point Nadéje qu'il regardait; c'était elle-même.
+Elle vit dans ses yeux une expression de mélancolie rêveuse et de
+profonde tendresse. «Mon Dieu! se dit-elle, est-ce qu'il m'aimerait
+encore?» Et elle se sentit toute consolée.
+
+«Au galop!» cria-t-elle à son cocher.
+
+Il fit un appel de langue et rendit un peu. Les quatre poneys, qu'il
+avait peine à maintenir en main, bondirent sur la vaste plaine.
+Christine respira l'air vif à pleins poumons.
+
+C'était une journée froide et un peu triste, car elle était sans soleil,
+et le soleil est la dernière gaieté de l'hiver. De temps en temps la
+rafale passait dans les arbres en gémissant et secouait la neige, qui
+tombait sur les traîneaux en flocons légers, pareils à de larges gouttes
+de pluie blanche.
+
+Les loups s'étaient réfugiés dans une sorte d'archipel, dont les îlots
+n'étaient séparés que par de courts intervalles de neige et de glace.
+Traqués dans l'un, ils se jetaient rapidement dans l'autre. Par ces
+grands froids et dans la neige, le loup se décide moins facilement à
+prendre un parti et à risquer une pointe: il craint de se faire battre
+en plaine. Les chasseurs, suivis du reste de la compagnie, avaient
+d'abord cerné l'ensemble des îlots, lançant en avant leurs grands chiens
+découplés, dont on entendait au loin les voix sonores. Puis, à mesure
+que les loups, forcés dans leur retraite, s'étaient retirés vers le
+centre, le cercle s'était peu à peu rétréci. On arriva enfin au dernier
+îlot, dont l'épais fourré abritait la troupe sauvage. Une attaque bien
+sonnée y poussa les chiens, qui s'y jetèrent bravement, appuyés des
+piqueurs, et suivis de quelques chasseurs intrépides. Coupés de toutes
+parts, et forcés dans leur dernier asile, les loups firent d'abord tête
+aux chiens; mais après quelques minutes d'énergique défense, voyant,
+avec ce coup d'œil d'instinct que la nature donne aux bêtes sauvages,
+la partie inégale et la lutte impossible, ils ne songèrent plus qu'à la
+fuite, et débouquèrent tous à la fois, les crocs étincelants, le poil
+hérissé, roulant du feu sous leurs prunelles fauves. Harcelés par les
+limiers, décimés par une décharge à bout portant, rougissant la neige de
+leur sang qui fumait, ils firent leur trou, comme une volée de boulets,
+à travers la foule étonnée. Ce fut un moment d'inexprimable désordre:
+les voitures, trop rapprochées, reculaient les unes sur les autres, les
+femmes criaient, les chevaux se cabraient, les chiens, éventrés et
+traînant leurs entrailles, soulevaient leurs têtes mourantes avec des
+aboiements plaintifs. Un vieux loup, presque blanc, vrai chef de bande,
+vint tomber aux pieds des chevaux de Christine en poussant des
+hurlements féroces. Les deux poneys de volée tremblent sur leurs
+jarrets, frémissent et reculent, s'embarrassent eux-mêmes dans les
+traits emmêlés, et se jettent sur les deux autres; le cocher n'est plus
+maître de rien. Cependant, le traîneau, acculé contre une souche cachée
+dans la neige, se soulève et semble prêt à se renverser. Christine,
+pâle d'effroi, pousse un cri et met son mouchoir sur ses lèvres pour
+étouffer le nom de Georges qui lui échappe.
+
+Ce ne fut pas Georges qui répondit.
+
+Le baron de Vendel avait déjà mis pied à terre, et, jetant les rênes à
+son groom, il avait saisi, ramené et calmé l'attelage furieux.
+
+Où donc était Georges?
+
+Après le tumulte et le désordre du premier moment, toute la troupe,
+dirigée par le comte de Lovendall, qui sonnait à pleins poumons le
+_bien-lancer_, s'était mise à la queue des chiens, et donnait la chasse
+aux loups, poussés vers la ville.
+
+Nadéje montait un cheval de l'Ukraine, appartenant à l'ambassade, assez
+bien dressé, mais jeune encore et irritable. Depuis le commencement de
+la chasse, elle l'avait tourmenté comme à plaisir. Il se contint assez,
+tant qu'il fut au milieu des rangs, et pour ainsi dire emprisonné dans
+les autres; mais au moment du sauve-qui-peut général, affolé par le
+bruit et le mouvement, malmené par sa folle maîtresse, excité par les
+fanfares, effrayé par le hurlement des loups, il essaya de profiter du
+désordre pour se débarrasser de l'incommode fardeau. Nadéje résista bien
+aux deux premières pointes: c'était une nature assez vaillante, et
+d'ailleurs elle était soutenue par son amour-propre de femme vaniteuse
+qui se sent regardée. Mais comme le cheval se défendait de plus belle:
+«Rendez donc la main!» lui cria Georges.
+
+Elle obéit instinctivement; mais, en rendant la main, elle cingla d'un
+coup de cravache, comme par une dernière bravade, l'épaule du fougueux
+animal. Celui-ci bondit de colère et de douleur à travers les
+broussailles, et, libre enfin de toute entrave, mal contenu par une main
+trop faible, il s'élança au galop dans la plaine, emportant Nadéje
+éperdue sur ses reins puissants, comme Nessus le centaure emporta jadis
+Déjanire, belle et tremblante.
+
+La jeune fille n'eut que le temps de jeter à Georges un regard où
+l'angoisse se mêlait à la prière. C'était au même moment que Christine,
+non moins effrayée, criait à l'aide vers lui. Sans doute il vit l'une et
+n'entendit pas l'autre, car il enfonça l'éperon dans le ventre de son
+cheval et se précipita sur les traces de la belle Russe.
+
+Cependant Nadéje peu à peu se raffermit en selle et se laissa bravement
+emporter. Le fils des steppes buvait l'air libre, et, voyant se dérouler
+sous ses pieds la blanche étendue et le vaste espace, il oublia la
+chasse et se donna carrière pour son compte, s'enivrant de sa vitesse,
+et comme pris du vertige de sa course. Elle, penchée en avant, immobile
+sur l'étrier, fixe sur la selle et tenant assez courtes les rênes dans
+ses deux mains, essayait du moins de diriger l'ardeur qu'elle ne pouvait
+maîtriser tout à fait.
+
+Le cheval de Georges n'avait ni le même sang ni la même race; et, bien
+qu'il fût impitoyablement roulé par son maître, il perdait du terrain de
+minute en minute.
+
+Personne n'y prenait trop garde: le monde est une foule où chacun tire à
+soi! la chasse tournait toutes les têtes, et l'on s'occupait en ce
+moment des loups plus que des femmes. Les traîneaux eux-mêmes volaient
+sur la neige à la suite des cavaliers.
+
+Seule une pauvre créature oubliait tout autour d'elle.
+
+Presque debout dans son traîneau, la narine frémissante et gonflée, le
+mouchoir dans les dents pour respirer plus facilement, l'œil
+pétrifié, la pâleur au front, la mort dans l'âme, Christine regardait de
+loin la course éperdue de Georges et de Nadéje. Elle n'en perdait pas un
+seul incident. Sa prunelle, contractée comme celle de l'aigle, perçait
+la distance: elle se rendait compte du moindre détail avec une
+merveilleuse lucidité; elle voyait les efforts de l'une pour ralentir sa
+course, et les efforts de l'autre pour précipiter la sienne. Elle ne
+pouvait prévoir quel serait enfin le résultat de cette folle vitesse.
+Une anxiété terrible oppressait son sein.
+
+Cependant le vent se leva du nord et jeta la neige pénétrante et fine
+dans les yeux du cheval noir. Il s'arrêta une seconde, et, voyant venir
+à lui le tourbillon épaissi, il pirouetta par une demi-volte rapide, et,
+changeant de direction brusquement, tourna sur lui-même, comme s'il eût
+voulu décrire un grand cercle, dont Georges eût été le centre. Le
+cavalier, attentif à tous ses mouvements, coupa par une oblique, et ne
+tarda point à l'atteindre. Nadéje alors rassembla toute son énergie, et,
+se renversant violemment en arrière, sciant la bouche, puis lâchant une
+rêne et roidissant l'autre, elle jeta son cheval de côté. Celui-ci,
+voyant auprès de lui un autre cheval immobile, s'arrêta enfin.
+
+Tant que le danger dura, Nadéje avait courageusement lutté. Mais ses
+forces étaient à bout; elles l'abandonnèrent tout à coup: ses mains
+défaillantes laissèrent tomber les rênes. Georges n'eut que le temps de
+courir à elle; il la reçut presque évanouie dans ses bras. L'animation
+de la course avait peint ses joues des plus vives couleurs; mais dès
+qu'elle fut arrêtée, le sang reflua vivement au cœur, et elle devint
+pâle comme la neige dont le blanc tapis couvrait la terre; ses lèvres
+décolorées n'avaient plus de paroles, ses yeux éteints plus de regards.
+Mais, aperçue ainsi et comme à travers la poésie du danger, elle était
+peut-être plus séduisante encore. Elle avait perdu son chapeau; ses
+longs cheveux s'étaient dénoués: ils frémissaient sur son cou comme les
+ailes d'un cygne noir; ils inondèrent la tête et les épaules du jeune
+homme. Il la prit et l'enleva de terre comme un enfant; elle abandonnait
+mollement à ses étreintes son corps souple et charmant. Il la garda
+quelques secondes dans ses bras, jusqu'à ce qu'il sentît battre son
+cœur ranimé; puis il l'assit doucement sur la neige. Il n'avait rien
+pour la réchauffer: il se mit à genoux devant elle, ouvrit son habit,
+prit les deux mains glacées de la jeune fille, et les posa sur sa
+poitrine. Le vent lui jetait les cheveux de Nadéje au visage; il les
+écartait en frissonnant; ils revenaient d'eux-mêmes, et semblaient voler
+au-devant de ses baisers. Cependant la chaleur de la vie peu à peu la
+pénétrait; une teinte rose nuança délicatement ses joues; ses lèvres
+remuèrent comme si elles eussent parlé, mais on n'entendait point les
+paroles. Georges l'appela, tout bas, et comme s'il eût craint de la
+réveiller d'un beau rêve:
+
+«Nadéje! Nadéje! c'est moi! ne craignez rien.... revenez à vous! Nadéje!
+chère Nadéje!»
+
+Nadéje, lentement, doucement, avec la grâce et la langueur d'une gazelle
+mourante, releva ses longues paupières. Au lieu d'un regard, ce fut une
+larme qui s'en échappa.
+
+«Oh! j'étais bien, dit-elle; je croyais que j'allais mourir!»
+
+Georges ne répondit rien, mais il la couvrait d'un regard ardent. Nadéje
+vit ses cheveux dénoués et répandus; elle essaya de les relever.
+
+«Je ne puis pas!» murmura-t-elle avec un sourire pâle, en laissant
+retomber ses bras.
+
+Georges restait à genoux devant elle; il avait tiré ses gants et tenait
+toujours dans les siennes ses deux mains glacées.
+
+«Sauvée! sauvée par vous! dit Nadéje tout à coup, en le regardant avec
+un accent de reconnaissance passionnée. Oh! j'aimerai la vie, maintenant
+que je vous la dois.»
+
+Un petit fichu qu'elle portait au cou s'était détaché; Georges le
+renoua. Nadéje prit sa main qui tremblait, et, avec un geste de
+brusquerie tout à la fois charmante et sauvage, elle la baisa.... Puis
+elle le repoussa, rougit, et, comme vaincue par l'instinct de la sainte
+pudeur, cacha sa tête dans ses deux mains. Georges les écarta, non sans
+peine, et il vit son visage tout baigné de larmes.
+
+Christine fut oubliée.
+
+«Tu m'aimes donc? s'écria-t-il en la pressant dans ses bras.
+
+--Il le demande!» murmura Nadéje avec une voix d'ange.
+
+Ils échangèrent mille promesses et mille serments dans un seul baiser.
+
+Cependant Nadéje la première se dégagea de l'étreinte avec plus de
+vivacité qu'on n'eût dû l'attendre de la langueur sentimentale dans
+laquelle on la voyait plongée.
+
+Georges surpris releva les yeux.
+
+L'œil de Nadéje était fixe, et sa main étendue se dirigeait vers
+Stockholm.
+
+«Oh! cette femme, murmurait Nadéje, avec une sorte d'égarement, elle
+vient te prendre à moi. Je ne veux pas!» Et elle appuya sa tête sur la
+poitrine du jeune homme.
+
+Georges se retourna: il aperçut au loin un petit point noir, immobile
+d'abord, qui grossit en se rapprochant lentement, puis enfin dévora
+l'espace en devenant de plus en plus distinct.
+
+C'était le traîneau de Christine.
+
+La comtesse, nous l'avons dit, tout en suivant la chasse, d'un peu loin
+peut-être, car elle venait la dernière, n'avait perdu aucune des
+péripéties de la course. De l'œil et de la pensée elle avait
+surveillé la fuite de Nadéje et la poursuite de Georges: tant qu'elle
+les avait vus courant et séparés, elle n'avait éprouvé qu'une inquiétude
+vague; quand elle s'aperçut qu'ils étaient arrêtés et réunis,
+l'inquiétude devint une crainte réelle et bientôt une poignante
+angoisse. La course, l'air, la foule, l'animation de la chasse, ces
+mille bruits joyeux, le son des trompes entendu par intervalles, tout
+cela excita ses nerfs, troubla son sang, exalta son imagination, et
+elle prit un de ces partis violents que, dans le calme, elle eût
+repoussés comme indigne d'elle. Elle n'eut plus qu'une idée.... les
+séparer, interrompre le tête-à-tête, les glacer par sa présence....
+reprendre Georges! Nadéje avait raison.
+
+Christine avait l'exécution prompte. Mais, malgré l'émotion vive, elle
+avait aussi cette possession de soi-même, du moins à l'extérieur, qui
+n'abandonne jamais la femme du monde. Elle fit d'abord ralentir sa
+course. Axel et le major l'imitèrent.
+
+«J'ai peur, dit-elle au chevalier d'une voix assez dégagée, qu'il ne
+soit arrivé malheur à Mlle Borgiloff. Il n'y a qu'un moment, _ils_
+étaient (elle ne voulut pas prononcer le nom de Georges), ils étaient à
+la hauteur de ce petit bouquet de saules; je les ai vus encore plus loin
+qui couraient.... Maintenant, plus rien!... Si!... là-bas, là-bas! une
+sorte de tache brune sur la neige.... Si c'est eux, ils sont arrêtés....
+peut-être un accident.... il ne serait pas humain de laisser par ce
+froid une pauvre jeune fille blessée sur le lac.... Je ne connais pas
+Mlle Borgiloff, mais il y a des choses que l'on se doit entre femmes. Je
+veux lui offrir une place dans mon traîneau. Allons, messieurs, en
+avant! et qui m'aime me suive!»
+
+Tout cela fut dit avec une aisance et un naturel exquis. Le chevalier
+cependant ne fut pas maître d'un peu d'étonnement, qui se trahit dans
+son regard. M. de Vendel avait déjà fait signe au cocher, et tous
+ensemble partirent au galop dans la direction du petit groupe. Le fouet
+donna des ailes à l'attelage ardent. C'est à peine si, quoique bien
+montés tous deux, le major et le chevalier purent le suivre.
+
+En quelques minutes, qui semblèrent des siècles à l'impatience de
+Christine, on arriva tout près des fugitifs. La comtesse se pencha en
+dehors du traîneau; mais les deux chevaux, placés devant leurs maîtres,
+empêchaient de rien voir. Au-dessus de leurs têtes, avec des
+croassements sinistres, un vol de corbeaux tournoyait dans le ciel.
+Leurs ombres mobiles promenaient des taches sur la neige. On eût dit
+qu'ils flairaient une proie.
+
+«Y aurait-il vraiment un malheur?» pensa Christine, qui sentit la bonté
+entrer dans son âme, dès que l'inquiétude âpre, tyrannique et mortelle,
+en sortit pour lui faire place.
+
+On fut bientôt en présence.
+
+Georges s'avança, tenant en main les rênes des deux chevaux, qui
+piétinaient dans la neige et se cabraient à l'approche des autres.
+
+«Et Mlle Borgiloff?» demanda Christine, qui cherchait à l'apercevoir
+derrière Georges.
+
+Nadéje se leva et vint au-devant de Christine.
+
+«Je vous rends mille grâces, madame la comtesse, dit-elle en saluant, ce
+n'est plus rien.... un peu de fatigue.... un éblouissement.... mais le
+danger était grand. M. de Simiane m'a sauvé la vie.»
+
+Ce dernier mot entra comme un poignard dans le cœur de Christine.
+Georges devina combien elle souffrait.
+
+«Mademoiselle exagère, dit-il en retrouvant tout son calme, son cheval
+courait un peu trop vite; je n'ai eu que le mérite de l'arrêter, en
+prenant sa bride.
+
+--Au moment où je l'abandonnais!» dit Nadéje en fermant les yeux comme
+si elle eût vu encore le péril devant elle.
+
+Le regard de la comtesse allait de l'un à l'autre, sévère, plein
+d'interrogations muettes; Georges était très-pâle et son œil semblait
+fuir celui de Christine. Nadéje, au contraire, avait le teint animé par
+le vif incarnat du bonheur. Elle étalait ses vingt ans. Puis, le moment
+d'après, elle reprenait un air de gaucherie naïve: elle baissait les
+yeux comme si elle eût eu peur d'y laisser voir trop de choses; sa
+poitrine, qui battait, soulevait son corsage.
+
+On ne pouvait point songer à retrouver le chapeau, roulé par le vent
+dans la steppe, et il n'était guère possible de la laisser courir tête
+nue entre trois hommes.
+
+Christine lui offrit dans son traîneau une place qu'elle accepta, la fit
+asseoir auprès d'elle, l'enveloppa de ses fourrures et la coiffa de ses
+mains, à la créole, avec un mouchoir de soie rouge et or, trouvé dans
+une poche de sa pelisse. Elle était charmante ainsi. Seulement le
+mouchoir à la créole manque de majesté, de sorte qu'elle avait l'air
+d'une soubrette piquante à côté d'une grande dame qui avait bien voulu
+lui faire place dans sa voiture.... Mais la soubrette n'avait pas vingt
+ans.
+
+On reprit le chemin de Stockholm, assez lentement, et en causant comme
+de vieux amis. Georges, en présence de Christine, sentit bientôt tomber
+son exaltation folle. Sa pensée redevenait grave et triste: elle était
+tout entière à cette grande douleur si peu méritée et dont il était la
+cause. Il lisait sur le visage de Christine, comme nous lisons dans un
+livre dont maintes fois nous avons tourné les pages familières. Il
+connaissait l'énergie et la soudaineté de ses impressions, et il savait
+quels secrets mais violents contre-coups, étouffés dans son âme,
+altéraient tout à coup sa physionomie si sereine et si pure. Un cercle
+bleuâtre estompait ses yeux, et sur ses mains couraient des frissons
+nerveux. De temps en temps elle regardait Nadéje. «Si c'est elle qu'il
+aime, pensait-elle, il faudra bien que je l'aime aussi.... si je puis!»
+Une ou deux fois elle jeta les yeux du côté de Georges. Georges était
+près d'Axel, qui le séparait du traîneau. Il tourmentait machinalement
+son cheval: tous ses mouvements étaient saccadés et nerveux. Mille
+pensées, qui se succédaient dans son esprit, se reflétaient sur sa
+physionomie mobile. Il était mécontent de lui: il se reprochait de
+s'être si vite engagé à Nadéje; il trouvait ridicule la position de
+Christine, ramenant ainsi sa rivale dans sa voiture, et il s'irritait
+contre elle de se donner ainsi en spectacle avec Mlle Borgiloff. Puis le
+souvenir du passé lui revenait, et, se rappelant l'inépuisable bonté de
+Christine, son exquise délicatesse, sa tendresse profonde, son
+dévouement sans bornes, il se demandait de quel prix il allait payer
+tous ces trésors d'une âme qui s'était répandue à ses pieds. Christine
+le regarda par hasard dans un de ces moments où il redevenait lui-même;
+elle comprit ce qui se passait dans ce cœur troublé, elle devina la
+lutte, et, avec cette défiance sourde dont une année de bonheur n'avait
+pu la guérir: «Ainsi, dit-elle, il est entraîné vers elle
+invinciblement, et, comme il est bon, il s'attarde de mon côté, plein
+de regret du mal qu'il va me faire, plein de tendresse encore, de pitié
+douce et de compassion; il se sacrifie peut-être. C'est ce que je ne
+veux pas!»
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Le comte de Lovendall aimait les fêtes complètes.
+
+Le soir, il réunit dans un bal tous ses invités du matin. L'animation
+était grande et le plaisir partout. Les hommes causaient un peu de
+Nadéje; les femmes regardaient Georges; il ne tenait qu'à lui de se
+poser en héros de roman: il avait trop de tact pour le faire. L'état de
+son esprit ne lui permettait guère, d'ailleurs, de jouer un rôle, quel
+qu'il fût. Il ne savait plus vouloir: il se laissait aller aux
+événements, ballotté entre des craintes et des désirs, des espérances et
+des remords, le cœur troublé, l'âme incertaine, ne voyant plus le
+devoir et ne sachant pas où était le bonheur; fatalement condamné, quoi
+qu'il fît, à tromper une femme, et, s'il ne faisait rien pour cela, les
+trompant toutes deux, il abandonnait sa vie à l'aventure et laissait au
+hasard le soin de régler sa conduite. Les émotions de la journée, qui
+l'avaient si violemment surexcité, semblaient avoir détendu ses nerfs en
+s'apaisant. Il entra dans les salons du comte sans savoir ce qu'il y
+ferait. Christine n'y était point, et il fut tenté de s'en réjouir; ce
+qui était, comme on voit, une assez mauvaise pensée. Il est vrai que
+Nadéje absente ne lui aurait pas fait moins de plaisir: ce qu'il
+craignait surtout, c'était de les voir toutes deux à la fois. Cependant,
+comme Nadéje était là, il ne lui fut guère possible de n'aller point lui
+demander de ses nouvelles. Elle était très-pâle et ne semblait pas
+encore remise: elle lui parut très-touchante. Elle n'avait point, ce
+soir-là, son air habituel, ce maintien glacé de sceptique indifférence,
+qui, plus d'une fois, avait froissé les susceptibilités de Georges et
+irrité son orgueil. Elle paraissait, au contraire, rêveuse et comme
+recueillie doucement dans un bonheur grave. Elle reçut M. de Simiane
+avec un mélange de timidité amoureuse et de reconnaissance émue, et
+l'appela son sauveur. Georges s'assit auprès d'elle. Elle devina qu'il
+était triste. Assez habile pour ne pas heurter de front une pensée
+qu'elle comprenait trop pour ne pas la craindre, elle le promena et
+l'égara dans les détours d'une causerie ingénieuse; puis, peu à peu,
+avec des transitions ménagées et par des allusions transparentes, elle
+le ramena vers des idées moins dangereuses pour elle. Georges l'écouta,
+peut-être avec distraction tout d'abord; puis, à son insu, entraîné
+bientôt par ce charme magnétique que possède toujours une créature jeune
+et belle qui veut persuader, il se livra tout entier. Devant ses yeux
+passèrent des images confuses; les souvenirs brûlants du matin se
+rallumèrent dans son âme; il revit la jeune fille assise sur la neige,
+tout près de lui, presque dans ses bras, frémissante, les mains dans ses
+mains, et, pour ainsi dire, se ranimant à son souffle.... Il sentait
+encore sur ses lèvres le baiser qu'ils avaient échangé avec leurs
+serments. Il la regarda et la trouva plus belle que jamais: il comparait
+son épaule nue à toutes les blancheurs qui fournissent des métaphores
+aux poëtes, à la fourrure des hermines, au duvet des cygnes, au jasmin
+et aux camélias, à l'albâtre et au marbre de Paros, au lis qui
+entr'ouvre son calice d'argent et à l'aubépine en fleur.... et il pensa
+que, quelques heures auparavant, ils étaient là-bas tous deux, seuls,
+presque perdus dans l'espace immense.... quand Christine était venue
+interrompre ce rêve d'une matinée d'hiver.... Georges ne demandait pas
+mieux que de le continuer maintenant; les yeux de Nadéje ne disaient pas
+non.
+
+La porte s'ouvrit à deux battants, et on annonça Mme la comtesse de
+Rudden.
+
+Christine avait compris que l'avenir de son cœur allait se jouer ce
+soir-là: il y a des heures décisives dans la vie. Il se fit en elle, au
+dernier instant, une réaction subite: elle secoua ses langueurs; elle
+voulut voir sa rivale en face. Aussi, après avoir déclaré qu'elle
+n'irait point au bal, elle se fit habiller au dernier moment et demanda
+sa voiture.
+
+Personne ne se mettait mieux qu'elle; sa toilette fut un
+chef-d'œuvre, et, quand elle entra, le même mouvement d'admiration
+tourna vers elle tous les yeux. Sa robe semblait caresser son corps
+plutôt que de le couvrir; elle tenait par miracle; ses épaules en
+sortaient et s'épanouissaient dans l'éclat blond et chaud de leur
+radieux ivoire, brillantes sous les flots transparents de la gaze, dont
+la tête se dégageait, comme un astre sort en rayonnant d'un nuage
+d'argent; elle avait, pour la première fois, soulevé autour de son front
+ses cheveux,--d'ordinaire trop chastement plaqués à la tempe,--et
+légers, aériens, vivants, ils frissonnaient et éclairaient des riches
+reflets de l'or en fusion cette belle tempe large, veinée de réseaux
+bleus. En la voyant, on songeait à une belle reine qui venait de déposer
+sa couronne. Elle passa à côté de Nadéje, vit Georges et ne se détourna
+point. Elle alla s'asseoir dans le boudoir de la comtesse de Lovendall;
+un groupe d'hommes l'y suivit; elle en devint le centre, et, autour
+d'elle, anima tout de sa présence, de sa parole et de son charme. Ses
+amis se disaient qu'ils ne la reconnaissaient point. Georges l'observait
+de loin, avec un mélange d'étonnement et de curiosité, de plaisir et de
+vague inquiétude. Nadéje le comprit, et, comme ces sentiments-là
+pouvaient devenir dangereux: «Allez donc lui parler!» dit-elle avec le
+raffinement de politique d'un Machiavel en robe de satin.
+
+Il obéit sans répliquer et se mêla au groupe des louangeurs et des
+admirateurs: Christine le vit et en ressentit une joie secrète; mais
+Georges sut à peine trouver l'occasion de lui adresser quelques mots.
+Elle lui répondit comme à tout le monde. Il ne put se tenir d'en
+éprouver du dépit, et il accusa de coquetterie une femme qui, pendant un
+an, n'avait vu que lui au monde; je crois même qu'il murmura tout bas le
+grand mot d'ingratitude. Qui donc peut voir l'âme douloureuse à travers
+le masque souriant du visage? Georges revint vers Nadéje et lui parla
+d'amour avec colère. L'air n'était pas d'accord avec la chanson; mais
+Mlle Borgiloff était l'indulgence même! Peu à peu il s'excita lui-même,
+sans qu'il fût besoin de l'y aider. Il trouva que Nadéje était simple et
+naturelle, qu'elle n'avait pas besoin d'auditeurs, comme Christine, et
+que, pour son compte, il avait toujours mieux aimé le dialogue à deux
+que le discours public: il s'étourdit et s'exalta à froid, et, après
+avoir commencé par ne point dire ce qu'il pensait, il finit par penser
+ce qu'il disait. Au moment où les invités passèrent dans la salle du
+souper, il s'engageait de plus en plus vis-à-vis de Nadéje. Christine,
+au bras du major, alla s'asseoir à une table. M. de Simiane conduisit
+Mlle Borgiloff à une autre. Deux ou trois douairières, qui n'avaient
+plus d'amoureux depuis vingt ans, se préparèrent à compter les coups.
+
+ * * * * *
+
+En Suède on prolonge pendant tout janvier le règne pacifique des rois du
+gâteau, et chaque festin voit donner à ses favoris la couronne de la
+fève. La Fortune, qui est femme, a parfois des caprices cruels. Elle
+donna la fève de la première table à Christine, qui couronna le baron de
+Vendel, et celle de la seconde à Georges, qui partagea son trône avec
+Nadéje.
+
+On a eu tort d'abolir le souper: c'est le repas le plus gai et le moment
+le plus heureux de la journée; on ne le remplacera jamais.
+
+Le souper du comte de Lovendall fut charmant. L'esprit pétillait avec la
+mousse du vin d'Aï: les toasts joyeux s'échangeaient d'un groupe à
+l'autre; on mêla, chaque fois qu'ils burent, les noms des rois et des
+reines, en les saluant d'acclamations et de hurrahs; les propos malins
+voltigeaient sur toutes les lèvres; les traits légers s'entre-croisaient
+comme des flèches qui passent en sifflant dans l'air; on déclara que le
+sort avait beaucoup d'esprit, et que ces unions d'un jour auraient
+d'excellentes raisons pour ne pas finir.
+
+Mme de Rudden entendait et ne répondait pas; le major faisait comme s'il
+n'entendait point; Nadéje rougissait, Georges buvait: mais quatre
+cœurs étaient troublés.
+
+Après le souper, on organisa une de ces promenades dans les salons,
+mêlées de musique et de danses, si célèbres dans le Nord sous le nom de
+_Polonaises_. Nulle part la beauté de la femme ou l'élégance de l'homme
+ne se déploie avec plus de grâce et de majesté, dans une pompe plus
+grandiose et plus solennelle. On s'avance lentement, avec une démarche
+cadencée sur un rhythme indolent, qui imprime au corps entier un
+balancement harmonieux; les tailles flexibles se soulèvent et
+s'abaissent tour à tour, ondoyantes: c'est ainsi que sur les fleuves,
+qu'ils descendent en nageant, le mouvement caché des vagues berce une
+blanche troupe de cygnes. Le comte de Lovendall, qui conduisait la
+danse, avait donné la main à Mme de Rudden, les autres le suivaient par
+couples. Le cavalier offrait à sa dame tantôt une main, tantôt l'autre;
+parfois c'est à peine s'il osait serrer le bout de ses doigts minces, et
+parfois il les réunissait et les emprisonnait dans sa main; puis, sans
+quitter encore celle qu'il avait choisie, il passait de sa droite à sa
+gauche, de sa gauche à sa droite; le même mouvement se répétait sur
+toute la ligne, qui, tour à tour, aux appels de l'orchestre, pressait
+ou alanguissait la mesure; puis, sur les pas de son guide, elle
+s'engageait dans des arabesques ingénieuses, serrées, compliquées,
+inextricables, mais correctes, comme les allées vivantes d'un labyrinthe
+qui se meut, de telle sorte que le ruban animé, contourné dans tous les
+sens, pouvait, sans se rompre jamais, former mille nœuds et les
+défaire. Puis, à un moment donné, toutes les mains se quittèrent, tous
+les couples se dispersèrent comme dans un tumulte réglé, et chaque
+danseur, à son tour, passa devant chaque femme, mettant la main dans sa
+main et tournant avec elle.
+
+Quand le hasard de ces échanges amena Georges devant Christine, il y eut
+chez tous deux une émotion profonde: chez Georges une irritation
+nerveuse, chez Christine une palpitation douloureuse. Mais l'occasion
+n'était point propice: le monde n'est pas favorable à l'expansion des
+cœurs; il les resserre et les refoule sur eux-mêmes. C'est la
+solitude qui les invite à s'épancher. Deux mains gantées se touchèrent;
+mais le fluide électrique n'en jaillit point; les regards ne se
+rencontrèrent pas--ces regards émus, qui tremblent et brillent au fond
+des larmes. Les âmes restèrent fermées.
+
+ * * * * *
+
+Les explications en amour sont trop souvent inutiles: dès que la douce
+harmonie des cœurs est troublée, il est bien à craindre que rien ne
+puisse plus jamais la rétablir. Christine le savait. Elle savait que
+dans ces ruptures tristes, qui donnent un si éclatant démenti aux
+promesses d'éternité des sentiments humains, et qui nous rappellent si
+amèrement le néant et le vide de nos cœurs, il ne faut pas chercher
+d'où viennent les torts et à qui est la faute. Il est si rare que les
+forces soient égales chez les deux, et en même temps les volontés
+pareilles! Dès que l'on ne marche plus du même pas dans la voie que l'on
+suivait ensemble, chaque pas de plus nous sépare et nous éloigne
+davantage. Il faut prendre garde au premier!
+
+Mais à quoi bon écrire l'histoire douloureuse de ces déchirements,
+blessures cachées, dont le sang, qui s'épanche en dedans, nous étouffe?
+Qui ne connaît, hélas! cet enchaînement fatal de petites choses qui
+deviennent grandes, ces coups d'épingle de la vie journalière, qui peu à
+peu s'enveniment; cette mésintelligence latente et sourde, qui, tout à
+coup, se montre et éclate en ruptures soudaines, alors peut-être que
+tous deux s'aiment encore, alors que chacun regrettera l'autre? En
+amour, tout est si facilement irréparable, à moins que l'homme, par
+d'inattendus et brûlants retours de passion, n'emporte et ne fonde ces
+glaces naissantes; à moins que la femme, par le dévouement de sa
+tendresse, ne touche et ne désarme chez l'autre une irritabilité
+douloureuse!
+
+Christine l'aurait pu faire, sans doute; elle ne l'osa point. Il lui
+fallait le bonheur pour qu'elle osât: elle était désarmée par la douleur
+qui lui venait de Georges. Une invincible tristesse s'empara d'elle; et,
+désormais incurable en sa mélancolie, enfermée dans sa volonté muette,
+comme dans une tour, absorbée dans le regret de l'idéal évanoui, et
+repliée de plus en plus sur son amour et sur elle-même, elle ne fut plus
+capable de ces élans passionnés, souveraines inspirations de l'amour en
+ses crises suprêmes, dont la violence qui sauve secoue deux âmes et les
+rend l'une à l'autre. Mais elle était du moins assez ardemment éprise
+pour savoir mourir maintenant du sentiment qui jadis la faisait vivre.
+Comme tous ceux qui aiment pour aimer, aucune souffrance ne la pouvait
+rebuter; après avoir traversé lentement et en s'attardant la phase de
+l'ivresse, elle entra résolument dans celle de la douleur. Son amour
+était devenu sa vie, et doux ou amer, il ne dépendait plus d'elle de s'y
+soustraire.
+
+Le lendemain du bal, quand Georges vint la demander chez elle, on lui
+dit qu'elle était absente; il éprouva un mouvement d'impatiente
+humeur.... Ah! s'il eût pu la voir derrière son rideau, l'épiant et
+pleurant!
+
+
+CHRISTINE À MAÏA.
+
+«Le jour des larmes est arrivé: il ne m'aime plus! J'en suis sûre:
+l'illusion ne m'est plus permise, et tout est fini. Ne me console pas:
+ce serait inutile; ne me dis pas surtout, comme ces égoïstes maladroits,
+qui se défendent contre la pitié: «Je te l'avais prédit!» Plains-moi,
+pleure avec moi! voilà tout ce que je demande.... ou plutôt je ne
+demande rien.... rien ne m'est plus!... Ah! chère, chère amie! où es-tu?
+Pardonne-moi! Je t'offense peut-être; mais tu sais bien que ces
+mauvaises paroles ne sont pas de moi.... de moi à toi surtout!... Mais,
+vois-tu, je souffre cruellement.... et je ne sais pas souffrir....
+hélas! je n'apprendrai que trop! Il ne m'aime plus! Maïa, je sens que
+c'est la fin de moi! Oh! comme il m'avait cependant rattachée à cette
+vie qu'il brise aujourd'hui! Il ne m'aime plus! Depuis deux jours je me
+répète ce mot à chaque heure, à chaque minute: il ne m'aime plus!...
+C'est pourtant un noble cœur! L'infidélité lui répugne.... il souffre
+comme moi!... Il lutte courageusement, généreusement.... Mais tu connais
+ton amie, Maïa: tu sais si je suis femme à vouloir cette lutte, ou à
+jamais accepter un sacrifice. Oh! comme on est puni de son bonheur! Je
+mettais ma joie dans ce cœur qui venait à moi, de lui-même et en
+suivant sa pente.... Je repoussais jusqu'à l'idée d'un lien qui lui eût
+enlevé, avec le pouvoir de se reprendre, la liberté de se donner à
+chaque instant! et maintenant j'en suis à regretter de n'avoir pas même
+cette dernière consolation de sa présence assurée.
+
+«Comment cela s'est-il fait?» diras-tu. Eh? que sais-je? Sait-on jamais
+comment le malheur vient? On ne le voit que lorsqu'il est venu. C'est
+d'ailleurs toujours la même histoire, et il n'y en a qu'une pour toutes
+les femmes. Il est arrivé ici une jeune Russe: on l'appelle Nadéje
+Borgiloff; ni bien ni mal; plutôt bien: ce que les Français appellent la
+beauté du diable.... dix-neuf ans! Ah! sont-elles fières de leur
+jeunesse!
+
+Elles ont raison, après tout, puisque rien ne la remplace et qu'avec
+elle on se passe du reste.... Ils se sont rencontrés ici ou là; je ne
+sais: n'importe! Vois-tu, Maïa, j'avais tort peut-être de vivre ainsi
+dans l'isolement; j'aurais dû aller plus souvent dans le monde....
+
+Et quand j'y serais allée?... Ah! ta mère avait raison: on n'évite rien,
+et ce qui est écrit est écrit. Il l'a donc aimée, tout d'un coup, comme
+il m'avait aimée moi-même.... et voilà le danger et le châtiment de ces
+amours soudains; ils s'en vont comme ils viennent: rien avant, rien
+après!
+
+Mais moi, chère, le croirais-tu? je l'aime mieux depuis que je ne l'ai
+plus; non pas par ce vulgaire sentiment, trop commun chez la femme qui
+s'éprend de l'impossible et s'attache à ce qui veut la quitter, mais
+parce que, depuis ce moment surtout, j'ai vu combien il était noble et
+bon. Si tu savais comme il est déchiré, comme il voudrait m'aimer
+encore! J'en suis réduite à l'admirer quand il me blesse! Et pourtant,
+si je voulais.... Ah! chère amie, _si je voulais_! C'est ma dernière
+consolation, et il ne faut pas que j'en abuse. Oui d'un mot je le
+ramènerais à mes pieds; mais je sens que ce ne serait digne ni de lui ni
+de moi.... Et puis.... pour combien de temps? L'homme qui s'est une fois
+relevé ne reste plus guère à genoux. Qu'il soit donc libre tout à fait,
+tout d'un coup, libre sans même un remords!... Je ne te trompais pas
+quand je te disais que je l'aimais bien et que je ne voulais être ni un
+chagrin ni un obstacle dans sa vie. Je sens maintenant la joie amère du
+sacrifice; ce sera sans doute mon dernier bonheur ici-bas!... Une chose
+me contriste pourtant: je crains qu'il ne soit point heureux. Si tu
+savais que de choses il faut pour qu'il soit heureux, lui! Et il m'a dit
+tant de fois qu'il l'était avec moi! Si j'étais sa sœur, à coup sûr
+il ne l'épouserait point: elle est ambitieuse et froide, j'ai vu cela
+toute de suite: je crois qu'elle n'a de cœur que dans la tête. Le
+comte est riche; il a un bel avenir; il la mènera à Paris. Et voilà
+comme les mariages se font! Crois-tu, Maïa, qu'il y a bien des hommes
+aimés pour eux-mêmes? Et, quand nous les aimons ainsi, comment nous en
+récompensent-ils?... Mais adieu, Maïa! même avec toi je ne veux pas une
+plainte. Pendant ces rapides instants que le bonheur enchantait pour
+moi, je m'étais toujours promis d'être douce au malheur quand le malheur
+viendrait; c'est maintenant qu'il faut tenir parole. Adieu.»
+
+
+MAÏA À CHRISTINE.
+
+«Tête folle, tu me fais peur! Par bonheur, nous avons un congé. On
+traverse encore le Sund en traîneau; attends-moi: je t'arrive. Chère
+Christine, tu vois une baronne à tes pieds; j'y mets le baron, si tu
+veux; mais, par grâce, je t'en conjure, pas de précipitation inutile,
+rien d'irrévocable, d'irréparable!... Rien, entends-tu! rien avant de
+m'avoir revue! Attends! c'est tout ce que je te demande pour quinze ans
+d'affection vraie! Ah! sois donc un peu malheureuse, et tu verras si on
+t'aime!... Ta lettre! je l'ai trop lue, elle me donne le frisson.... Tu
+le sais, mon amitié est inquiète et troublée comme l'amour.... Je crois
+que je suis née pour être une amie!... _ton_ amie!... Si tu ne me
+promets pas d'être sage, je pars comme je suis, sans mes fourrures et
+sans mon baron....
+
+Mais ris donc un peu, malheureuse! Tu vois que je ne veux pas pleurer.
+Adieu, Christine chère, je t'aime tendrement!»
+
+
+GEORGES DE SIMIANE À HENRI DE PIENNES.
+
+«Je te le donne en cent ou en mille! Mais non, tu ne devinerais pas!
+Jette ta langue aux chiens: j'aime mieux te le dire tout de suite, et
+quand je te l'aurai dit, je te permets de ne pas le croire. La comtesse
+de Rudden, cette Christine que j'ai tant aimée, qui m'aimait tant... je
+le croyais, du moins, et elle aussi, j'imagine? eh bien, mon cher, elle
+se marie.... et pas avec moi!--Moi, elle m'a refusé.--Elle épouse un
+certain baron de Vendel, fort galant homme, je l'avoue, et qui lui fait
+la cour, c'est une justice à lui rendre, depuis dix ans à tout le moins!
+Tu vois que la vertu est toujours récompensée. Moi, cependant, je ne me
+doutais de rien; cela m'a frappé comme un coup de foudre dont on ne voit
+pas l'éclair.... Frappé! pas à mort, mais du moins assez étourdi, j'en
+conviens! Ce n'est point par elle que j'ai appris la nouvelle.... elle
+n'a pas daigné me voir! C'est par le chevalier de Valborg, qui sait
+tout; c'est par le public, qui répète tout, comme un écho sonore et
+stupide.
+
+Eh! cependant, il n'y a jamais rien eu de grave entre nous! Quand je dis
+_rien_, si l'on cherchait, il y aurait peut-être un bout de coquetterie
+avec cette jeune Russe dont tu m'as parlé, Mlle Borgiloff. Un cotillon
+dansé jusqu'à une heure du matin: cela se voit tous les jours; un
+cheval emporté que j'ai arrêté par la bride: le premier gendarme venu en
+aurait fait autant; et puis encore, tu vois, je ne veux rien te cacher,
+un gâteau des rois dont je lui ai donné la fève.... Fallait-il la
+manger! Et voilà tout! Depuis ce temps, Christine est complètement
+changée. Du reste, nous ne sommes, ni elle ni moi, gens à querelles et à
+raccommodements; le premier mot devait être le dernier.... et il n'a pas
+même été prononcé! Tu te rappelles ces blanches petites hermines de
+notre chère Bretagne? une tache les fait mourir. Ainsi de notre amour!
+Et encore, il n'y a que le soupçon d'une tache!
+
+J'ai été vraiment triste, cent fois plus que je ne te pourrais dire. On
+ne rompt pas en un jour ces puissantes attaches du cœur sans que le
+cœur ne saigne. Et elle? Eh bien, je te l'avoue, j'ai parfois des
+craintes.... je l'ai aperçue un jour au fond de sa voiture, si pâle!...
+après cela, elle était souvent pâle.... Enfin je suis allé pour la voir;
+je le devais, Henri, et, ne l'eussé-je pas dû, je l'aurais fait encore!
+N'ai-je pas vécu de sa vie pendant une année,--une année si courte et si
+longue?--Avec une larme, une parole, une caresse, tant de choses sont
+réparées, tant de torts oubliés! Elle ne m'a pas reçu.... Je suis
+retourné; on m'a répondu qu'elle n'était plus à Stockholm.... Cela m'a
+mis un peu en colère. J'ai déliré un jour ou deux. Je crois même que
+j'ai été fort dur envers Nadéje. Mlle Borgiloff a tout supporté avec une
+résignation touchante.... elle semblait me demander pardon de ce que je
+souffrais.... C'est un bon cœur que cette fille; elle mérite vraiment
+ce que je veux faire pour elle. Elle n'est pas riche; elle me l'a dit
+sans fausse honte et sans embarras bourgeois, comme une femme qui ne
+sait pas compter, mais qui veut tout dire. Mais n'ai-je point assez pour
+deux, et n'est-ce pas un bonheur de donner à ce qu'on aime?
+
+Enfin, mon cher Henri, trois ou quatre jours de ma vie m'ont fait
+comprendre les tourments des âmes damnées! Je ne savais s'il fallait
+rompre avec Nadéje,... mais l'aurais-je pu? ou renouer avec
+Christine.... mais l'eût-elle voulu?
+
+Je suis allé un soir dans un salon où j'ai vu que l'on me regardait d'un
+certain air. Les femmes semblaient avoir pitié de moi. Tu sais cette
+pitié moqueuse, plus intolérable que l'insulte des hommes!
+
+Le chevalier de Valborg est venu à moi. Je l'ai regardé dans les yeux.
+Je crois, Dieu me pardonne! que je lui aurais volontiers cherché
+querelle.
+
+«Eh bien, cher, m'a-t-il dit en me prenant par le bras, vous êtes
+philosophe?
+
+--Comme Chamfort, lui ai-je répondu; j'avale une couleuvre tous les
+matins: cela m'aide à digérer le reste de la journée.
+
+--Le moyen est héroïque: et aujourd'hui?
+
+--J'en ai avalé deux.
+
+--Cela se trouve bien!
+
+--Achevez donc! De quoi s'agit-il?
+
+--D'un mariage!»
+
+Ce mot m'a fait froid.
+
+«Et de quel mariage? Du mien?... On va bien vite!...»
+
+Et à part moi je me sentis fort irrité contre Nadéje.
+
+«Non, reprit le chevalier; je veux parler de celui de la comtesse.
+
+--Ah! elle se marie.
+
+--Vous ne le saviez pas?
+
+--Parole d'honneur! et elle épouse?
+
+--M. le baron de Vendel!
+
+--Cela devait être,» ai-je répondu avec un assez mauvais rire.
+
+Je n'ai rien à te cacher, Henri, même dans mes meilleurs jours, j'ai
+toujours été un peu jaloux de cet homme.... La nouvelle m'a bouleversé.
+Elle! Christine! déjà! elle qui paraissait m'aimer tant! Comment croire
+aux femmes, à présent?
+
+«Eh bien, m'a dit mon bourreau, il me semble que la couleuvre vous reste
+dans la gorge!»
+
+J'ai cru que les ongles m'allongeaient et qu'il me poussait des griffes.
+J'ai senti un nuage sur mes yeux; j'aurais étranglé le chevalier avec
+délices. Il y a des moments dans la vie où l'homme civilisé disparaît
+chez moi pour faire place au sauvage. Dans ces moments-là j'ai du sang
+de tigre dans les veines.
+
+Mais j'ai réfléchi qu'une scène de violence, ce serait trop scandaleux
+pour le corps diplomatique, et j'ai répondu avec mon plus beau sourire
+que les deux mariages se feraient en même temps.
+
+«Quel est donc l'autre! m'a-t-il demandé avec un étonnement vrai ou
+feint.
+
+--Le mien ne vous déplaise!
+
+--Avec qui?
+
+--Avec Mlle Borgiloff.
+
+--Me chargez-vous de l'annoncer à la comtesse?
+
+--Vous avait-elle chargé de m'apprendre le sien?
+
+--Non, en vérité.
+
+--Alors, attendez! Elle recevra un billet de part.
+
+--Comme tout le monde?
+
+--Sans doute. Voulez-vous être mon témoin?
+
+--Je serai celui de Mme de Rudden,» me répondit-il.
+
+Nous nous saluâmes avec assez de froideur, et je lui tournai le dos.
+
+Le lendemain, je demandai solennellement en mariage Mlle Borgiloff. Elle
+me fut accordée par M. son père avec un empressement flatteur. Depuis ce
+temps-là, je dois être le plus heureux des hommes. Nadéje est jeune,
+elle est belle.... elle m'aime.... je l'aime aussi, puisque Christine en
+a été jalouse! Je ne t'invite pas à la noce: ce sera très-simple; je
+n'ai pas la joie bruyante; d'ailleurs nous nous hâtons: il faut à tout
+prix sortir des positions fausses.
+
+Nous n'attendrons pas la corbeille de Paris. Ma femme.... ce mot me
+semble étrange sous ma plume, et je ne sais pas encore comment on
+l'écrit.... ma femme, donc, ira la choisir un peu plus tard. Adieu. Si
+jamais tu as envie de faire des romans en action; songe à mon dernier
+chapitre.»
+
+
+
+
+XIV
+
+
+A mesure que Georges s'était éloigné de Mme de Rudden, le major s'était
+rapproché d'elle: uniquement par bonté, tout d'abord, et pour ne la
+point laisser à son isolement et à sa douleur; puis bientôt avec la
+secrète espérance de la consoler pour son propre compte. Avec un
+sourire, Christine le rendait heureux pour huit jours; elle lui sourit
+plusieurs fois dans la même semaine. Le malheur l'attendrissait au lieu
+de l'aigrir, elle y compatissait davantage chez les autres depuis
+qu'elle le comprenait mieux en l'éprouvant davantage.
+
+Le baron rappela d'anciennes promesses.
+
+«Je n'ai rien promis, répondit Christine.
+
+--Vous ne m'avez pas défendu d'espérer.
+
+--Le moyen de vous en empêcher?»
+
+M. de Vendel crut voir dans les paroles de Christine un acquiescement à
+ses vœux: il crut, à force de désirer, et il entoura Christine de
+soins plus empressés. C'était l'homme le plus incapable d'une
+indiscrétion; mais, si sa bouche était muette, ses yeux étaient
+éloquents: ils parlaient de bonheur. Le monde traduisit, et, comme
+toujours, il fit un contre-sens; le chevalier de Valborg eut soin de le
+publier avec commentaires.
+
+Il en revint quelque chose aux oreilles de la comtesse. Elle ne fit rien
+pour accréditer ces bruits; rien non plus pour les démentir. Elle ne se
+préoccupait que de l'effet qu'ils pourraient produire sur M. de Simiane.
+Elle se disait qu'ils mettraient fin de toute manière à une incertitude
+maintenant intolérable. Si Georges l'aimait encore, ce coup violent,
+qu'elle n'aurait pas porté, le ramènerait à elle; et, comme elle
+suivrait alors les conseils de Maïa! comme elle enlacerait
+d'indissolubles liens ce cœur inconstant par faiblesse, qu'il fallait
+rendre heureux malgré lui!
+
+Si, au contraire, elle n'était plus aimée.... aimée comme elle voulait
+l'être.... si Georges n'avait plus pour elle qu'une reconnaissance
+tendre et les égards d'un cœur délicat, se préoccupant encore, alors
+même qu'il n'aime plus, du mal qu'il peut faire à ce qu'il a jadis aimé,
+il fallait l'affranchir et lui donner d'elle-même cette liberté qu'il
+était trop noble pour demander jamais, mais qu'elle était trop fière
+pour ne pas lui rendre.
+
+Christine, en agissant ainsi, obéissait à une inspiration généreuse;
+mais elle comptait sans le dépit qui peut déranger les meilleurs
+calculs, sans la vanité, qui se trouve si souvent au fond de l'amour
+chez les hommes. Elle ne savait pas encore combien Georges était capable
+de partis violents, de résolutions soudaines et désespérées....
+dussent-elles briser sa vie!
+
+La nouvelle du mariage de la comtesse se répandit assez rapidement à
+travers la ville; on félicita le baron, qui s'en défendait mal, parce
+qu'il y croyait lui-même; on approuvait Christine, qui ne se montrait
+guère. Le matin, dans le cercle des ambassadrices, on faisait des mots
+piquants sur le malheur de Georges. Il crut mettre la galerie de son
+côté en devançant la comtesse par son mariage avec Nadéje, qui fut
+officiellement annoncé.
+
+La nouvelle en fut portée à Christine par Valborg, dont la main étourdie
+la frappait mortellement au cœur. Elle demanda des détails et les
+écouta avec une fiévreuse avidité. Elle voulait savoir si l'on disait
+que les fiancés s'aimaient.
+
+«Ils s'adorent! répondit le chevalier, et c'est un peu ma faute.
+Imaginez que c'est moi qui ai présenté le comte à Mlle Borgiloff!»
+
+M. de Valborg examinait en ce moment les feuilles dépliées d'un éventail
+chinois; il ne put pas voir le regard navrant que lui jetait Christine.
+
+«Il n'a pas perdu de temps, reprit la comtesse, entraînée comme malgré
+elle à revenir sur ce douloureux sujet.
+
+--C'est encore moi qui en suis cause, dit M. de Valborg.
+
+--Et comment cela?
+
+--En lui apprenant votre propre mariage.
+
+--Ah! Et comment a-t-il pris la nouvelle?
+
+--Très-bien.... c'est-à-dire très-mal!... Je crois qu'il avait envie de
+me sauter à la gorge. Mais je lui pardonne de grand cœur, à ce pauvre
+Simiane: car enfin, comtesse, je comprends qu'on ne perde pas sans
+regret une femme comme vous; pour moi, je ne m'y serais jamais résigné.»
+
+Le chevalier attendit l'effet de ce compliment du dernier galant.
+Christine ne parut point y prendre garde.
+
+«Ainsi, continua-t-elle, vous lui avez annoncé mon mariage comme une
+chose tout à fait arrêtée?
+
+--Positivement! et c'est ce qui l'a décidé. Il a eu comme un éclair de
+rage dans les yeux.... Il n'y avait pas là de quoi flatter infiniment la
+belle Nadéje! Mais il s'est calmé bientôt, et je puis dire que je l'ai
+vu prendre sa résolution.
+
+--Je trouve, chevalier, que vous avez mis à tout ceci un peu plus de
+zèle qu'on ne vous en demandait. Qui vous avait donc chargé de publier
+ainsi mes bans dans les salons?
+
+--Et mais! comtesse, c'était la nouvelle du jour, et vous savez, les
+nouvelles, c'est toujours bon à raconter. Cela intéresse la
+conversation. Jamais je ne m'étais fait mieux écouter.»
+
+La comtesse leva imperceptiblement les épaules.
+
+«A quand le mariage? demanda-t-elle.
+
+--On parle du 1er mars.
+
+--Nous sommes au 20 février! c'est bien mener les choses!
+
+--Et vous, comtesse, quand?
+
+--Oh! moi.... il n'y a rien encore de certain.
+
+--Comment? dit Valborg en reculant son fauteuil, rien de certain!...
+Mais alors....»
+
+Il regarda la comtesse, sur le visage de qui la douleur était peinte; le
+jour se fit en lui; il entrevit une partie de la vérité, et, saisissant
+vivement la main de Christine:
+
+«Comtesse, comtesse, pardonnez-moi! Mon Dieu, qu'ai-je donc fait?
+
+--Le bonheur de votre ami, sans doute; il n'y a pas là de quoi vous
+affliger.
+
+--Son bonheur!... Ah! on n'aime pas deux fois.
+
+--Non! mais on aime cent fois.... les hommes du moins! Ne disiez-vous
+pas tout à l'heure qu'ils s'adoraient?
+
+--Je ne sais pas ce que je dis! reprit Valborg en cherchant son chapeau.
+
+--Peut-être alors faudrait-il moins parler,» reprit la comtesse avec
+douceur.
+
+Elle ne lui fit point d'autre reproche; mais, quand il eut laissé
+retomber la portière du salon, elle cacha sa tête dans ses mains et
+dévora ses larmes.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Georges cependant brusquait les choses pour arriver à un prompt
+dénoûment: il était d'une activité inquiète. «En voilà un qui aime sa
+femme!» disaient les observateurs superficiels; un œil clairvoyant
+eût aperçu plutôt les indices d'un cœur troublé qui voulait
+s'étourdir. Le vrai bonheur est plus calme.
+
+Nadéje s'occupait de ses robes et chiffonnait dans la corbeille. Elle ne
+s'aperçut point des soucis de son fiancé. On ne peut pas tout voir à la
+fois: elle regardait des dentelles! Peut-être Georges ne venait-il point
+chez elle aussi souvent qu'il eût dû; mais n'auraient-ils point le temps
+d'être ensemble, puisqu'ils ne devaient plus se quitter? Elle eut soin
+d'envoyer une lettre de part à la comtesse, avec une adresse de sa main.
+Georges ne le sut pas, et il eût trouvé sans doute le procédé d'un goût
+douteux.
+
+Toutes les échéances arrivent à leur jour. Georges regretta peut-être,
+le matin du 1er mars, que l'année ne fût pas bissextile; mais le
+temps des réflexions était passé: encore quelques heures, et le dernier
+mot de sa vie jeune et libre allait être dit pour jamais. Il n'avait
+pas un ami auprès de lui; ses pensées, qu'il ne pouvait confier à
+personne, lui retombaient sur le cœur.
+
+Nadéje était fille d'une mère polonaise; elle avait été élevée dans la
+religion catholique, apostolique et romaine. La bénédiction nuptiale dut
+avoir lieu dans la chapelle de cette communion, qui se trouve près du
+couvent des Dames-Françaises, et qui sert d'église à tous les
+catholiques suédois, ainsi qu'aux deux reines. On avait fixé l'heure de
+midi; mais longtemps à l'avance une foule d'élite remplissait l'enceinte
+trop étroite. On y retrouvait tous les étrangers de distinction (c'est
+la formule consacrée) et toute la société élégante de Stockholm, moins
+Christine et le baron de Vendel. Le chevalier de Valborg, appuyé contre
+la grande vasque de porphyre rose qui sert de fonts baptismaux,
+paraissait soucieux. On eût dit que c'était sa fiancée qu'un autre
+allait épouser. Quelques jeunes gens placés autour de lui n'eussent pas
+demandé mieux que de le faire causer, mais il paraissait vouloir être
+discret, ce jour-là, pour la première fois de sa vie.
+
+Au coup de midi, quatre ou cinq voitures s'arrêtèrent devant l'église.
+Le suisse, en grand costume, l'épée au côté, la hallebarde au poing,
+ouvrit la porte à deux battants, Georges parut, donnant la main à
+Nadéje.
+
+La fiancée portait son beau costume avec une suprême élégance; son long
+voile de dentelle blanche traînait derrière elle comme un manteau de
+reine. On l'accueillit par un murmure flatteur. Peut-être eût-on pu
+trouver que, pour une jeune fille, elle montrait trop d'assurance; mais
+elle était si près d'être femme! Quant à Georges, il avait l'impassible
+dignité de l'homme bien né qui sent tous les yeux fixés sur lui et qui
+garde ses pensées et cache ses impressions.
+
+Un vieux chapelain à cheveux blancs commença bientôt les cérémonies du
+rite catholique, au milieu d'une assemblée étrangère, qui admirait, non
+sans quelque étonnement, leur poésie grandiose, et les souvenirs
+bibliques des patriarches, mêlés aux pompes du sacrement; il rappelait
+les images douces et charmantes de ces héroïnes de la famille, force et
+parure de l'homme, poésie de la tente, fleurs du désert, grâce du chaste
+foyer, Rebecca, Rachel, Ruth et Noémi, mères fécondes et bénies, et il
+invoquait sur les têtes inclinées les faveurs du dieu d'Abraham, d'Isaac
+et de Jacob, qui fit la race d'Israël aussi nombreuse que les grains de
+sable de la mer.
+
+Quand le prêtre demanda tout haut au comte Georges de Simiane s'il
+prenait pour femme et légitime épouse Nadéje Borgiloff, présente devant
+lui, au moment où le fiancé prononça le _oui_ fatal, on entendit comme
+une plainte de l'orgue, un rapide accord des touches effleurées, un
+soupir dans les tuyaux, un gémissement vague: Georges se défendit mal
+d'un trouble involontaire; Nadéje le rappela à lui par un regard froid
+et ferme, et, à son tour, elle répondit d'une voix haute et sonore. Le
+prêtre monta à l'autel et célébra la messe; puis, à l'instant marqué par
+la liturgie, il se tourna vers l'assemblée et revint près des époux;
+deux jeunes hommes soulevèrent au-dessus de leurs têtes les plis
+flottants du voile symbolique: le rideau de l'orgue s'agita; un prélude
+d'une harmonie douce et triste jeta sur l'assemblée le frisson nerveux
+des grandes émotions; bientôt le chant se dégagea du groupe harmonieux
+des accords, vibrant, pathétique, inspiré. Une mélodie légère, aérienne,
+ailée sembla voltiger sous les arceaux de l'église et planer sur la tête
+de la foule ravie. Peu d'artistes, à Stockholm pas plus qu'ailleurs,
+eussent été capables de communiquer ainsi leur âme à l'ivoire
+insensible. On se regardait sans comprendre. Georges seul avait compris;
+car, dès les premières notes, il avait reconnu ce chant d'amour et de
+mélancolie, entendu pour la première fois sur le bateau de Skokloster,
+et que, par un beau soir d'été, Christine avait joué pour lui près des
+fenêtres ouvertes du salon, dans son cottage de Haga. C'était le lied
+dalécarlien:
+
+ Perdus tous deux dans la steppe infinie!
+
+«Vous me le jouerez souvent!» avait-il dit à la comtesse. Ni l'un ni
+l'autre ne songeaient alors qu'ils dussent, elle le jouer, et lui
+l'entendre jamais en de telles circonstances!
+
+L'essaim confus des souvenirs se leva tout à coup dans son âme, chantant
+et battant des ailes: il se rappela les joies évanouies du passé, ces
+joies profondes et pures dont elle l'avait si souvent enivré; il se
+rappela cette inépuisable et sereine tendresse de toutes les heures et
+de tous les instants; ce dévouement ingénieux, infatigable, toujours
+présent; cette délicatesse de l'esprit et cette prévenance du cœur,
+visibles dans les petites choses aussi bien que dans les grandes, comme
+si elle eût trouvé le suprême bonheur dans le don de sa vie incessamment
+renouvelé. Puis il se demandait comment il avait payé ces dettes sacrées
+du cœur; il s'accusa tout bas d'ingratitude; il se dit que sa
+précipitation devait être une injure pour Christine.... même coupable!
+Et, si elle était coupable, la faute ne venait-elle pas de lui? S'il y
+avait oubli des deux côtés, qui donc avait donné l'exemple? Pour la
+première fois, depuis sa résolution prise, il eut peur. Le doute lui
+vint, avec tout son cortège de remords et de poignantes amertumes.... Il
+s'avoua tout bas qu'il avait compromis son bonheur; une voix intérieure
+et puissante lui disait qu'il avait tué le bonheur d'une autre! Et,
+quand il cherchait s'il y avait des remèdes à ces malheurs qui étaient
+des fautes, le prêtre, l'autel, sa fiancée, sa conscience, tout
+répondait: «Il est trop tard!»
+
+Les deux époux s'étaient agenouillés sur les coussins de velours, pour
+écouter les dernières prières. Georges laissa tomber sa tête dans ses
+mains et oublia le monde.
+
+Cependant l'orgue jouait toujours: on le sentait frémir sous les
+attaques nerveuses de l'artiste inconnu. Il avait repris le thème
+primitif et le conduisait à travers ces variations habiles, qui sont
+comme les nuances de la pensée et les demi-teintes du sentiment. Quand
+la mélodie descend des hautes sources de l'inspiration, elle trouve les
+accents qui remuent le cœur et pénètrent l'âme. L'émotion a partout
+le même langage, et rien ne ressemble plus à un chant d'amour que le
+chant de la prière. Ce lied, trouvé au fond des bois par quelque paysan
+rêveur, agrandi par l'art, devenait, sous des mains habiles, le poëme
+harmonieux de la tendresse ineffable et des douleurs cachées.... Ceux
+qui connaissent la langue passionnée des sons soupçonnaient vaguement,
+chez l'exécutant, une de ces tragédies sans paroles de la vie intime,
+qui se jouent au fond de l'âme dans les moments suprêmes. Tantôt la
+phrase mélodique semblait emportée dans un orage de notes brûlantes, une
+ardeur fiévreuse précipitait son rhythme entraînant; tantôt elle se
+berçait comme au souffle d'une rêverie douce, et sa mélancolie semblait
+sourire: mais on se demandait de combien de larmes de tels sourires
+étaient faits. Tout à coup le clavier se troubla; le rhythme entrecoupé
+se dérobait sous les doigts qui ne le dominaient plus; la mesure,
+abrupte et languissante à la fois, vacillait comme la flamme sous le
+vent.... Dans la foule, on ne respirait plus! Mais bientôt la grande âme
+douloureuse rassembla ses forces dispersées comme pour un dernier
+effort; elle embrasa de ses flammes le clavier insensible; des notes de
+feu s'en échappaient, des effluves amoureux couraient dans l'air....
+Puis tout à coup le calme se fit, l'harmonieuse tempête s'apaisa, la
+phrase primitive reparut, douce, naïve et simple, comme soupirée par la
+voix d'une jeune fille. Et lentement elle s'éteignit sur les touches
+frémissantes, comme la plainte qu'on étouffe sur des lèvres dans un
+baiser!
+
+La cérémonie s'achevait. La foule sortit dans un tumulte d'émotions
+impossible à dépeindre. On avait presque oublié les époux. Quelques
+jeunes gens se groupèrent devant les portes de la chapelle pour
+attendre la sortie de l'artiste: «Il joue, disait-on, comme Jenny Lind
+aurait chanté.» On attendit vainement. Quand le suisse vint pour fermer
+la porte, on l'interrogea. Il répondit qu'il ne savait rien, mais que la
+tribune de l'orgue s'ouvrait sur le couvent, et qu'il était inutile de
+former des attroupements devant l'église!
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Christine, avons-nous besoin de la nommer au lecteur? était rentrée chez
+elle par des rues détournées, qui longeaient les vastes jardins du
+couvent. Elle trouva Maïa établie dans son salon. La baronne de Bjorn
+était arrivée le matin même du mariage. Elle était accourue chez son
+amie, et, ne la trouvant pas, elle l'avait attendue, en proie à une
+inquiétude pleine d'angoisses.
+
+Mme de Rudden, que l'excitation fébrile de la crise ne soutenait plus,
+se jeta, ou plutôt se laissa tomber dans les bras de la jeune baronne.
+Un profond sanglot souleva sa poitrine; ses yeux étaient secs, mais ses
+mains tremblaient; son front brûlait l'épaule de Maïa, sur laquelle il
+s'était posé. Maïa lui prit la tête et la baisa tendrement, puis elle
+l'éloigna un peu, comme pour mieux la voir. Elle fut effrayée des
+changements rapides que la douleur avait produits sur cette beauté si
+radieuse. Il y a un âge où les femmes ne doivent plus souffrir: elles
+ne se conservent que dans le calme heureux, les orages du malheur les
+effeuillent, comme les orages de l'atmosphère les dernières roses de
+l'automne.
+
+«Ce n'est plus moi! murmura Christine; tu ne peux pas me reconnaître.»
+
+Maïa la fit asseoir près du feu, lui ôta son chapeau et sa pelisse;
+Christine se laissait faire comme un enfant malade. Maïa se mit à genoux
+devant elle et prit ses deux mains, qu'elle réchauffa dans les siennes.
+
+«Mais parle donc! lui dit-elle tout à coup, tu me fais peur!
+
+--Je te fais peur! répéta Christine comme un écho.
+
+--Eh! sans doute, reprit Maïa; voilà dix-huit mois que je ne t'ai vue,
+et tu ne veux pas même me regarder!
+
+--Je te fais peur aujourd'hui; demain je te ferai pitié.
+
+--Tais-toi! dit Maïa; j'aime encore mieux ton silence! Tu roules, j'en
+suis sûre, quelque méchante pensée dans ta pauvre tête vide. Jure-moi
+que jamais....
+
+--Quoi?» fit Christine.... Puis, comprenant tout à coup: «Me tuer!»
+dit-elle. Et elle ajouta avec un regard où l'on pouvait mesurer la
+profondeur de son désespoir: «Se tuer!... Il n'y a que les impatients
+qui se tuent.... A quoi bon? est-ce qu'on ne meurt pas?
+
+--Ah! reprit Maïa, tu es cruelle pour ceux qui t'aiment.
+
+--Ceux que j'aimais ont été si bons pour moi! répondit-elle avec un
+sourire égaré.
+
+--Allons! dit Maïa d'un ton de douce autorité, c'est assez! chasse ce
+souvenir; je le veux: oublie!
+
+--Oublier! Comment fait-on? je n'ai jamais su.
+
+--Ah! reprit l'aimable femme fondant en larmes, tu as raison, chère
+Christine, je ne puis même plus consoler.... Laisse-moi donc pleurer
+avec toi!»
+
+Christine était assise au coin de la cheminée, dans un grand fauteuil;
+Maïa, toujours à ses pieds, posa la tête sur ses genoux. Bientôt
+Christine sentit ses mains toutes baignées d'une chaude rosée de pleurs.
+Peu à peu ses nerfs se détendirent, ses sanglots longtemps contenus
+éclatèrent; puis les larmes vinrent, abondantes, qui la calmèrent un
+peu. Dans la douleur comme dans la joie, les larmes, c'est toujours le
+trop-plein du cœur!
+
+Maïa, cependant, sous l'ingénieux prétexte qu'une maison depuis
+longtemps inhabitée est froide et malsaine, ne voulut point aller
+demeurer chez elle, où ses gens l'attendaient; elle obtint de son mari
+la permission de venir s'établir auprès de Christine, pour amortir au
+moins ces premières atteintes des grandes souffrances, qui frappent
+parfois sur les organisations nerveuses comme le coup de marteau de la
+folie. Elles vécurent ainsi, toujours ensemble, près de deux semaines,
+dans une intimité bienfaisante, ne recevant que le chevalier de Valborg,
+qui comprenait enfin l'étendue et l'intensité du mal qu'il avait fait,
+et le major, qui avait toutes les délicatesses comme il avait toutes les
+ardeurs de l'amour vrai. Il comprenait trop les tristesses de Christine
+pour ne pas les respecter. Deux jours avant le mariage de Georges il
+avait quitté Stockholm; il n'y revint qu'une semaine après. Il
+observait ces secrètes convenances du cœur qu'aucune civilité
+n'inscrit dans son code puéril et honnête, mais que devinent si bien
+certaines natures.
+
+La présence de Maïa rendait possibles de plus fréquentes assiduités chez
+Christine. Il essaya de la distraire. Enfin, assuré de l'appui de la
+baronne, il reparla de son mariage. Ce seul mot effaroucha Christine
+pour deux jours: les regrets ont aussi leur pudeur. Le major crut qu'il
+s'était trop hâté, et il résolut d'être plus patient à l'avenir; mais on
+devinait son silence.
+
+Un matin, ils déjeunaient tous trois; Christine, qui remarquait sa
+tristesse, lui tendit la main par-dessus la table.
+
+«Mon ami, lui dit-elle, j'ai une grâce à vous demander.
+
+--Parlez, chère Christine, vous savez qu'elle est accordée d'avance. Il
+me semble qu'en me la demandant c'est à moi que vous la faites.
+
+--Vois comme il est bon! dit-elle en se retournant vers Maïa.
+
+--Oui, dit Maïa, je sais que c'est le roi des hommes; mon cher baron ne
+vient qu'après.
+
+--Eh bien, mon ami, reprit Christine en lui jetant un regard qui eût
+attendri un tigre, il faut que vous me pardonniez le mal que je vais
+vous faire.»
+
+Une vive émotion se peignit sur les traits du major, mais il ne répondit
+rien.
+
+«Que veux-tu dire? demanda Maïa non moins inquiète.
+
+--Mes amis, reprit Christine, je ne suis pas bien; depuis quelque temps
+je souffre.
+
+--Je le vois bien, dit le baron.
+
+--Et vous ne m'en parlez pas!
+
+--C'est que je ne saurais vous guérir, reprit-il en hochant tristement
+la tête; du moins maintenant! ajouta-t-il en essayant de sourire.
+
+--Ni maintenant, ni jamais! reprit Christine, j'en ai grand'peur.
+
+--Toujours tes folles idées, fit Maïa avec un mouvement d'épaules.
+
+--Il ne faut donc pas songer aujourd'hui à un mariage que....
+
+--Que vous ne désirez pas, interrompit le major.
+
+--Pour lequel les forces me manqueraient, reprit Christine.
+
+--Comme vous voudrez, comtesse.... Ce n'est pas l'heure de vous
+apprendre mes sentiments; vous les connaissez. Ce que vous faites est
+toujours bien.
+
+--Vous ne perdez pas grand'chose! dit-elle en regardant ses bras
+amaigris et ses mains diaphanes.
+
+--Chacun est juge de ses malheurs, fit le baron avec un sourire triste;
+je ne me plains pas; mais du moins laissez-moi croire que je pourrais me
+plaindre.
+
+--Ah! murmura Christine en cachant sa tête dans ses mains, la vie est un
+jeu cruel! Quels nobles cœurs on déchire! et pourtant, je ne l'ai pas
+voulu! N'est-ce pas mon ami, que je ne l'ai pas voulu? Le malheur est
+sur moi! Que faire, mon Dieu?
+
+--Tout pour vous, Christine; rien pour moi!
+
+--Il m'aime comme j'aimais l'autre! pensa Christine.
+
+--Si vous voulez, reprit le major, je ne reviendrai plus!
+
+--Oh non! dit-elle, comme en proie à une terreur soudaine. Non! restez,
+restez. Vous et Maïa, vous êtes maintenant mes seuls amis. Si vous
+partez, je serai seule, toute seule... et il n'est pas temps encore. Un
+peu de patience! Maintenant je vous désire autour de moi. Vous voulez
+bien?»
+
+Le baron se tourna vers Maïa, sans prononcer une parole.
+
+«Chers amis, c'est que j'ai le droit d'être humble,» reprit la comtesse
+en leur tendant ses mains.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+On n'est pas impunément le jeune mari d'une jolie femme. Les rapides
+semaines de la lune de miel s'écoulèrent pour Georges dans une sorte de
+fièvre de plaisir, au milieu des fêtes, au sein d'une dissipation
+étourdie. Nadéje l'entraînait; il n'avait pas le temps d'être
+malheureux.
+
+Mais, au premier relâche, et dans l'intervalle de deux plaisirs, la
+pensée de Christine lui revint, et, une fois venue, elle resta, assidue,
+obstinée: le remords troubla ses joies mondaines. Bientôt il s'aperçut
+que Nadéje n'était pas celle qu'il avait rêvée. Le châtiment commençait.
+Il croyait avoir épousé une femme; il ne trouvait qu'une poupée, qui
+passait sa vie à s'habiller et à se déshabiller. Stockholm fut ébloui de
+ses toilettes; mais les femmes qui ont de si belles robes font en
+général plus de plaisir aux autres qu'à leurs maris. A vrai dire,
+Georges n'avait plus d'intérieur depuis qu'il était marié. Il éprouva
+quelques moments d'ennui; sa pensée fit beaucoup de chemin en arrière.
+Il était certain maintenant d'avoir passé à côté de son bonheur. C'est
+ce qui arrive à beaucoup dans ce monde. Comme tous ceux qui sont
+malheureux, il devint injuste, et, intervertissant les rôles, il accusa
+Christine de l'avoir sacrifié. Quand il se trouvait seul, il songeait
+aux heures charmantes passées près d'elle, si rapides et tellement
+remplies.
+
+Il s'aperçut bientôt que Nadéje ne l'aimait point, et il en souffrit;
+non point dans sa tendresse, qu'elle n'avait point éveillée, mais dans
+son orgueil si adroitement flatté d'abord, et maintenant si rudement
+déçu. Il vit clairement que l'ambition seule, avec l'intérêt, avait
+guidé son choix, et il en ressentait un mécontentement secret, que mille
+causes chaque jour venaient irriter encore.
+
+Sur beaucoup de choses, Nadéje et lui n'avaient point la même façon de
+voir. Sur beaucoup d'autres, Nadéje n'avait même pas d'opinion. Quand
+une pointe d'aigreur envenimait entre eux quelque querelle, Georges se
+rappelait cette sympathie si profonde entre la comtesse et lui, que l'un
+achevait toujours la phrase que l'autre avait commencée, comme si tous
+les deux n'avaient eu qu'une pensée. Il se disait qu'au lieu d'être un
+obstacle dans sa vie, elle en eût été la force, le conseil et la raison.
+Bientôt il éprouva contre le baron des accès de jalousie âpre. La
+jalousie était la seule nuance de l'amour que Christine lui eût encore
+jamais fait connaître.
+
+Il s'étonnait cependant que le mariage de la comtesse fit si peu de
+bruit à Stockholm; il se demandait si l'on ne voulait point avoir des
+ménagements pour lui. Christine était capable de tous les raffinements.
+Au lieu de lui en savoir gré, il s'en irritait. Enfin il interrogea le
+chevalier de Valborg, le seul des amis de la comtesse qu'il vît encore.
+
+«Elle ne se marie pas! dit le chevalier; et, si j'en crois le baron de
+Vendel, si je m'en crois moi-même, elle ne se mariera jamais. Ah! mon
+cher comte! vous êtes un homme dangereux; mais, cette fois, je ne vous
+en fais pas mon compliment: vous avez brisé le cœur d'une pauvre
+femme qui méritait mieux.»
+
+Cette parole de Valborg fut pour Georges le dernier trait de lumière. Il
+courut chez la comtesse, égaré, fou de douleur.
+
+On lui dit que Mme de Rudden était sortie. Il revint trois fois en deux
+jours, et comme, à la dernière tentative, il voulait forcer la porte,
+qu'un groom n'osait pas trop défendre, le vieux valet de chambre
+accourut.
+
+«Que veut monsieur? demanda-t-il en reconnaissant Georges.
+
+--Ne puis-je voir Mme la comtesse?
+
+--On ne la voit pas!
+
+--Pas même moi?»
+
+Le vieux serviteur le regarda sans répondre.
+
+«Est-ce que Mme de Rudden ne reçoit pas?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Quand recevra-t-elle?
+
+--Mme la comtesse ne l'a pas dit.»
+
+Georges rentra chez lui fort triste. C'était une de ces natures à la
+fois faibles et violentes, que les obstacles irritent. La femme qu'il ne
+pouvait plus obtenir était précisément celle qu'il était le plus près
+d'aimer. Les regrets se mêlèrent aux remords, et il entra dans une phase
+de tortures morales qui devint à ses propres yeux le commencement de
+l'expiation. Nadéje ne s'aperçut de la tristesse de son mari que pour
+s'en plaindre; elle laissa même échapper quelques mots de récrimination
+aigre, qui n'étaient guère propres à ramener le calme dans l'âme
+troublée du comte de Simiane.
+
+A quelque temps de là, il rencontra Mme de Bjorn; il la connaissait un
+peu et savait qu'elle était l'amie intime de la comtesse. Il alla droit
+à elle. Maïa voulut l'éviter; mais il lui parut si malheureux, qu'elle
+n'en eut pas le courage.
+
+«Si vous saviez ce que je souffre! dit-il en l'abordant.
+
+--Vous ne faites que votre devoir,» riposta la baronne.
+
+L'amie de la comtesse était à peu près de son âge: c'était une blonde
+piquante; un poëte de la cour avait comparé ses yeux à deux petits feux
+follets. Ils en avaient l'inquiétude et l'éclat et le mouvement. Mme de
+Bjorn n'était pas grande et méritait son surnom de _petite baronne_;
+sans être belle, elle était charmante: ses joues, ses mains, ses
+épaules, logeaient dans leurs fossettes de petites nichées d'amours.
+Avec cela, vive, pétulante, le cœur sur la main, et la main ouverte!
+Elle ne marchandait la vérité à personne, et se faisait assez craindre
+de ceux qu'elle n'aimait pas.
+
+«Je n'ai pas l'honneur de vous comprendre, dit Georges, qui savait que
+tout mauvais cas est niable: de grâce, expliquez-vous.
+
+--Non, ce serait trop long et c'est inutile. Si votre conscience ne vous
+a pas tout dit, je n'ai rien à vous apprendre.»
+
+Maïa parlait d'un ton qui ne permettait guère de réplique. Georges
+baissa la tête sans répondre.
+
+«Voilà comme vous êtes tous, reprit-elle en le regardant fixement; parce
+que vous savez vous faire aimer, vous croyez que tout est dit et que
+l'on n'a plus rien à vous demander; vous tuez une femme par votre
+inconstance et vos légèretés; vous en épousez une autre pendant qu'elle
+se meurt,... et il faut encore qu'on vous plaigne! ajouta-t-elle avec
+une ironie d'autant plus poignante qu'elle la contenait davantage. Eh
+bien, non! souffrez, monsieur, comme vous avez fait souffrir!... c'est
+maintenant ce qui peut vous arriver de mieux, s'il y a une justice
+là-haut!
+
+--Mais regardez-moi donc! s'écria Georges en lui prenant la main, et
+dites si je ne suis pas assez puni!
+
+--Oui, reprit Maïa en s'adoucissant, je vois que vous êtes malheureux,
+et cela m'aiderait à vous rendre quelque estime, si je pouvais oublier
+ce que je vois chaque jour.... Ah! si vous assistiez comme moi à ces
+tortures d'une âme brisée...
+
+--C'est plus que je ne puis supporter! dit Georges en se levant d'un
+bond. Chez elle! allons chez elle! je vous en supplie!
+
+--Non, non! je vous le défends: elle n'est point préparée à vous revoir.
+
+--Comme vous voudrez!» murmura-t-il en baissant la tête.
+
+Maïa n'était point encore désarmée; elle profita, elle abusa peut-être
+du silence et de l'abattement du jeune homme, et, sans pitié, avec cette
+éloquence particulière aux femmes, et qu'elles ont parfois à un si haut
+degré, quand la passion parle en elles, elle lui peignit l'amour de
+Christine, si ardent, que, n'ayant plus d'autre aliment, il se dévorait
+lui-même; si profondément dévoué, que, pour assurer le bonheur de
+l'autre, aucun sacrifice ne lui avait coûté, pas même le sacrifice de
+soi; un amour tel, en un mot, qu'un homme ne le rencontre pas deux fois
+dans sa vie. Quant à son mariage avec le baron, ce n'était qu'une fable.
+L'idée ne venait pas d'elle; car jamais elle n'eût consenti à contrister
+un homme digne de son estime et qui souffrait pour elle; et, cependant,
+elle ne l'avait point repoussé tout d'abord, parce qu'elle ne voulait
+point devoir l'amour de Georges à un scrupule ou à un remords.
+
+«Et pourtant je l'aimais! s'écria Georges, et de toute mon âme!
+
+--Vous voyez bien que non, reprit Maïa, puisque vous en avez épousé une
+autre. Est-ce qu'elle n'était pas aussi jalouse que vous? est-ce qu'elle
+n'a pas souffert autant que vous? Cependant Mlle Borgiloff ne l'a pas
+jetée dans les bras du major.»
+
+Georges ne trouvait pas une réponse; il éprouvait ce vertige qui nous
+prend quelquefois quand nous nous penchons sur les abîmes.
+
+«Quittez-moi maintenant, dit la baronne; il est deux heures; il faut que
+je rentre chez elle.»
+
+Georges baisa la main qu'elle lui tendait; elle y sentit tomber une
+larme.
+
+«Portez-lui mes respects, mes regrets,» murmura-t-il d'une voix
+suppliante: il allait ajouter.... et mon amour! il n'osa point.
+
+«Ah! dit Maïa en regardant la goutte amère qui tremblait encore sur sa
+main, c'est cette larme qu'il faudrait lui porter!»
+
+Quelques instants après, elle entra chez la comtesse.
+
+Christine était étendue sur la chaise longue; elle se leva, et, aussi
+vite que ses forces le lui permirent, courant au-devant de son amie:
+
+«Tu l'as vu! dit-elle en remarquant son trouble; ce visage a vu
+Georges!»
+
+Maïa lui passa un bras autour des épaules, et, la baisant au front,
+doucement, elle la contraignit à se rasseoir.
+
+«Si tu n'es pas calme, lui dit-elle, tu ne sauras rien.
+
+--Mais tu vois bien que je suis calme, dit Christine en cachant ses
+mains qui tremblaient. Je suis très-calme: mais parle, parle donc!»
+
+Maïa fut obligée d'avouer son entrevue avec M. de Simiane; et, comme
+elle prenait toutes sortes de précautions et de ménagements, choisissant
+ce qu'elle voulait dire et taisant ce qu'elle devait cacher:
+
+«Non, tout! dis-moi tout!» s'écria la comtesse avec une exaltation mal
+contenue.
+
+Maïa lui raconta leur entretien avec la plus scrupuleuse exactitude. Une
+fois ou deux, il lui arriva de se servir des expressions mêmes de
+Georges.
+
+«Oui! je reconnais ce mot-là, dit Christine, c'est ainsi qu'il a dû
+parler; il me semble l'entendre! je distingue son accent et sa voix: une
+voix charmante dont le timbre caresse....»
+
+Maïa vit bien qu'elle ne réussirait pas à la calmer; elle laissa la
+crise suivre son cours, espérant quelque adoucissement de sa violence
+même. C'était la première fois, depuis le mariage de Georges, qu'elle
+parlait avec tant d'abandon.
+
+«Ainsi, disait-elle quand Maïa eut terminé son récit, il n'est pas même
+heureux, et je me suis perdue inutilement!»
+
+On l'entendit à plusieurs reprises répéter encore, comme en se parlant à
+elle-même: «Il n'est pas heureux!»
+
+Peut-être ceux qui ont étudié beaucoup le cœur humain.... des femmes,
+prétendront-ils qu'au milieu de ses regrets, si vifs d'ailleurs et si
+sincères, il se glissait à son insu une secrète joie de voir que Georges
+n'avait pas trouvé auprès d'une autre le bonheur qu'il avait goûté près
+d'elle, que rien n'avait chassé son image, et qu'il l'aimait encore.
+
+Maïa suivait attentivement sur son visage tout ce travail de la pensée
+rapide. «Veux-tu, dit-elle en prenant sa main brûlante en la regardant
+fixement dans les yeux, veux-tu le revoir?» Un éclair passa sur le
+visage ranimé de la comtesse. Elle se jeta au cou de Maïa.
+
+«Oui!» lui dit-elle tout bas. Puis elle releva la tête, pâlit, mit sa
+main sur sa poitrine, et, au bout d'un instant de réflexion: «Non;
+reprit-elle, non, cela ne se peut pas, car cela ne se doit pas!... Pas
+maintenant, du moins, pas encore.... mais bientôt!» ajouta-t-elle avec
+un sourire qui eût rendu Georges fou d'amour et de douleur.
+
+Georges, cependant, avait repris, bon gré, mal gré, la vie du monde: il
+le fallait; ne fût-ce que pour éviter un éclat inutile. A travers les
+raouts et les soirées, il traînait le boulet conjugal, comme un forçat
+du mariage. Les femmes qui ne voyaient pas Christine commençaient à la
+plaindre tout bas.
+
+La comtesse ne sortait point; elle cachait le deuil de son cœur. Maïa
+la soignait comme une sœur. Le mois de mars eut deux ou trois belles
+matinées. Un jour, le soleil frappait aux fenêtres avec la pointe d'or
+de ses rayons; Maïa jeta une pelisse de fourrures sur les épaules de
+Christine.
+
+«Viens-tu boire un peu d'air? lui dit-elle; cela te fera du bien!»
+
+La voiture attendait tout attelée dans la cour.
+
+«Où allons-nous?
+
+--Je ne sais; où tu voudras, n'importe! nous allons pour aller! à
+Djurgaard, par exemple?
+
+--Soit!» dit Christine assez nonchalamment.
+
+La voiture s'engagea dans les faubourgs, longea les bassins du
+port--dont la glace, soulevée par le flot de la Baltique, se détachait
+déjà--passa devant la caserne du Roi, et s'engagea bientôt dans un parc
+superbe, semé de villas, de châteaux, de jardins, de théâtres en plein
+vent, de cafés en plein air, où la bourgeoisie de Stockholm fête le
+dimanche et vient se réjouir pendant les beaux soirs d'été. Elles
+descendirent près du château de Rosendal (la vallée des roses), non loin
+de cette belle coupe de porphyre, la plus grande du monde, dont les
+Anglais ne manquent jamais de mesurer avec leurs cannes le diamètre et
+la hauteur. Christine était mieux et pouvait marcher.
+
+«Allons voir les chênes,» dit Maïa.
+
+Une longue avenue de pins, qui ondulait avec les plis du terrain inégal,
+conduisait jusqu'au rond-point du parc, où un bouquet gigantesque de
+chênes centenaires, jetant leurs fortes racines entre les rochers de
+granit, flottait au vent comme un panache sur le front de la ville. Les
+deux femmes traversèrent à pas lents une clairière de gazon ras; mais,
+au moment de prendre une autre allée qui conduisait à un petit chalet
+suisse dominant la mer au loin, Christine s'arrêta tout à coup. Elle
+avait aperçu Georges qui venait à elle.
+
+Elle regarda Maïa.
+
+«Je le savais,» dit Mme de Bjorn.
+
+Christine se pressa en frissonnant contre son amie. Toutes deux
+s'assirent sur un banc. Georges s'approcha et se tint un moment devant
+elles, immobile et muet.
+
+Il releva les yeux, et, en voyant Christine si changée, il sentit une
+immense pitié s'emparer de lui.
+
+«Je vous fais peur, Georges?» dit Christine en remarquant l'émotion qui
+s'était emparée de lui.
+
+Deux larmes jaillirent des yeux du jeune homme.
+
+«Tu vois bien qu'il m'aime encore! fit-elle en serrant le bras de Maïa.
+
+--Oh! toujours, et plus que jamais!
+
+--Taisez-vous, reprit-elle en levant la main comme pour la poser sur les
+lèvres de Georges, taisez-vous! vous n'avez plus le droit de me le dire.
+
+--C'est vrai, fit-il en gardant sa main, et d'une voix où il y avait des
+larmes; mais j'ai du moins le droit de m'accuser d'avoir méconnu la plus
+chère et la plus adorée des femmes!
+
+--Ne vous accusez pas, reprit Christine; sans doute je ne devais pas
+être heureuse. Il y a eu dans ma vie plus d'un malentendu cruel;
+celui-ci fut le plus cruel de tous. Mais, enfin, des deux parts la
+loyauté est sauve; consolez-vous, car je crois que maintenant j'aime ma
+douleur.»
+
+Insensiblement l'émotion la gagnait; Maïa s'en aperçut.
+
+«Christine, lui dit-elle, il faut partir.» Et elle se leva la première.
+
+«Encore une minute!» dit Georges.
+
+La comtesse ne dit rien, mais elle regarda son amie.
+
+«Impossible! reprit Maïa; c'est assez, c'est trop déjà!
+
+--Ne vous reverrai-je point? demanda Georges avec la timidité d'un
+amoureux de quinze ans.
+
+--Je le voudrais, reprit Christine, mais cela serait mal: vous êtes le
+mari d'une autre. Je serai franche et droite jusqu'au bout, même contre
+moi! Je devais peut-être cette suprême entrevue à votre douleur et à
+notre passé.... plus serait trop! Adieu!»
+
+Le comte fit un geste de désespoir violent.
+
+«Georges, dit-elle en lui prenant la main, épargnez-moi! laissez-moi ma
+conscience. Que me resterait-il si je ne l'avais plus?»
+
+Maïa fit deux ou trois pas dans l'allée: les longues aiguilles des pins,
+broyées par ses petits pieds impatients, faisaient entendre un
+craquement sec: elle revint à Christine et toucha son bras.
+
+La comtesse voulut se lever. Ses forces la trahirent; elle se rassit et
+appuya sa tête contre le tronc du chêne auquel on avait adossé le banc
+rustique. Un vif incarnat couvrait sa joue, une toux sèche déchira sa
+poitrine. Bientôt elle pâlit en regardant Maïa. Quand elle retira le
+mouchoir qu'elle avait posé sur ses lèvres, Georges s'aperçut qu'il
+était rouge. Il ne trouva plus une parole: il y a des sentiments que les
+mots n'expriment pas. Sans la présence de Maïa, il l'aurait prise dans
+ses bras, serrée contre son cœur, et leurs deux âmes, plus que jamais
+éprises, eussent oublié le présent et retrouvé le passé.
+
+Devant l'amie, si indulgente qu'elle fût, chacun devait garder ses
+pensées.
+
+Enfin la comtesse fit un effort; elle se leva et prit le bras de Maïa,
+adressant à Georges un signe d'adieu.
+
+«Ne venez point! lui dit Mme de Bjorn; les gens sont au chalet, et il ne
+faut pas qu'on vous voie.»
+
+Georges, immobile à la même place, les suivit du regard. Christine
+traversa la pelouse lentement, et avec la grâce languissante d'un beau
+cygne blessé. Elle se retourna une dernière fois pour le voir. Mais
+bientôt les deux femmes entrèrent sous une allée d'épicéas et de
+tamarins; un pli du terrain les cacha tout à fait.
+
+Georges, resté seul, s'enfonça sous les plus sombres taillis du parc; il
+ne rentra chez lui que vers le soir. Nadéje avait dîné sans l'attendre,
+et était allée chez une de ses amies, où l'on répétait un certain
+quadrille, appelé les _Lanciers_, vieille danse rajeunie, que deux
+merveilleuses de Vienne venaient d'importer en Suède. Il put donc jouir
+en paix de l'âcre volupté de sa douleur, et savourer avec ses larmes ce
+que le poëte anglais appelle _the joy of grief_! Depuis qu'il avait revu
+Christine, il sentait le besoin de se cacher à tous les yeux et de vivre
+avec sa pensée solitaire. Cependant sa douleur avait retrouvé le calme.
+Il respectait trop les volontés de sa malheureuse amie pour se présenter
+chez elle; mais il passait chaque jour dans la rue de la Reine: il
+voyait au moins sa maison. Un matin, il trouva les volets fermés: un
+voisin lui apprit que Mme de Rudden avait quitté Stockholm.
+
+ * * * * *
+
+Quelques jours après, il recevait une lettre de Maïa, portant le timbre
+de Lübeck. La baronne lui annonçait que Christine, plus souffrante,
+avait dû quitter la Suède et chercher un ciel moins rigoureux.
+
+Georges resta trois mois sans nouvelles, livré aux tortures de
+l'incertitude et de l'absence, les plus grands des maux pour une âme
+aimante.
+
+ * * * * *
+
+Un matin que M. de Simiane travaillait dans son cabinet, un domestique
+sans livrée fut introduit près de lui. Cet homme venait l'avertir qu'une
+femme l'attendait en voiture dans une rue voisine qu'il lui nomma.
+Georges le suivit et aperçut bientôt la voiture. Un mouchoir s'agita,
+une portière s'ouvrit; il monta, et le cocher, sans attendre d'ordres,
+lança ses chevaux. Georges, à travers les doubles plis du voile noir,
+avait reconnu Maïa, dont les cheveux blonds éclairaient le visage. Il la
+regarda avec une inquiétude profonde, mais sans toutefois oser encore
+l'interroger, bien qu'il eût un nom dans le cœur et sur les lèvres.
+
+«C'est maintenant qu'il faut venir!» dit la baronne en lui serrant la
+main.
+
+Elle releva son voile; il vit qu'elle avait pleuré.
+
+«Et Christine? demanda-t-il, mais tout bas et comme un homme qui craint
+d'entendre sa voix.
+
+--Vous allez la voir, dit Maïa; du courage!»
+
+Georges jeta un regard distrait à la portière: il reconnut la route de
+Haga, qu'il avait si souvent parcourue pour aller chez la comtesse. Il
+eût voulu donner des ailes aux chevaux. Enfin on arriva.
+
+L'attelage fumant franchit la grille de fer doré que tant de fois sa
+main tremblante avait ouverte. Il contourna un tapis de gazon anglais,
+semé de bouquets d'arbres, et s'arrêta devant un petit perron de quatre
+marches, dont les houblons verts et le chèvrefeuille brodaient la rampe
+de festons flottants. C'était une radieuse matinée; juin souriait à la
+terre amoureuse et rajeunie; il y avait des chansons dans tous les
+arbres; le soleil étincelait dans les fenêtres et le printemps jetait
+des fleurs partout.
+
+Georges s'élança sur le perron; c'est à peine si Maïa put le suivre.
+Deux lévriers, favoris de Christine, couchés sur le ventre, et
+allongeant sur leurs pattes menues leur fin museau de brochet, gardaient
+la dernière marche. Ils reconnurent Georges, et se levèrent joyeusement
+pour lui lécher les mains.
+
+«Comme ils me haïraient, pensa-t-il, s'ils me connaissaient mieux!»
+
+Au bruit de la voiture, le vieux valet de chambre de la comtesse était
+accouru. En apercevant Georges il porta la main à son front.
+
+«Comment est-elle? demanda la baronne.
+
+--Elle se croit mieux.
+
+--Et vous, Niels, comment la trouvez-vous?
+
+--Plus mal.»
+
+Mme de Bjorn regarda Georges.
+
+«Remettez-vous, lui dit-elle, et soyez fort pour elle, sinon pour vous!
+
+--Entrons! dit le comte; maintenant je ne puis plus attendre.»
+
+Il se dirigea vers la chambre de Christine.
+
+«Pas là! dit le vieux Niels en hochant la tête, ici!» Et il montra le
+salon.
+
+«Attendez que je la prévienne, fit Maïa, qui passa la première.
+
+--Il est là! je sais qu'il est là! dit Christine; je le vois,
+poursuivit-elle en étendant le bras vers le mur, que son regard ardent
+semblait percer.
+
+--Oh! comme elle l'aime encore!» murmurait M. de Vendel, assis près de
+la fenêtre la tête entre ses mains.
+
+La porte se rouvrit: Georges s'élança vers le canapé sur lequel
+Christine était étendue, et tomba à genoux devant elle.
+
+«Georges! Georges!» dit Christine, mais si bas, qu'à peine on put
+l'entendre. Et de ses bras amaigris elle entoura la tête du jeune homme,
+qu'elle pressait contre sa poitrine.
+
+Georges la regarda, et fut frappé de sa beauté, plus peut-être que le
+jour où il la vit pour la première fois. C'est qu'elle était plus belle
+encore. Sa joue animée s'était teinte d'un soudain éclat: elle
+éblouissait. Son œil brillait d'un feu étrange; ses belles mains, que
+si souvent il avait couvertes de baisers, semblaient s'être encore
+allongées et amincies; elles avaient la transparence de la cire
+diaphane, et la plus légère pression rougissait leur blancheur délicate.
+Ses cheveux dénoués roulaient en ondes épaisses sur ses épaules, comme
+un ruisseau d'or fluide. Elle plongea ses yeux dans les yeux du jeune
+homme avec une expression d'ineffable tendresse. Elle oubliait le passé,
+elle oubliait l'avenir, l'avenir qu'il fallait mesurer par minutes. La
+vie, pour elle, se concentrait dans l'instant présent. Mais la violence
+de ses émotions l'épuisa: les roses blanchirent sur sa joue, ses lèvres
+se décolorèrent, ses yeux s'éteignirent; elle laissa retomber sa tête et
+s'évanouit.
+
+Maïa la prit dans ses bras et lui fit respirer des sels. Le baron se
+leva, fit quelques pas vers le lit de repos, et montrant la comtesse:
+
+«Voilà ce que vous en avez fait!» dit-il.
+
+Georges le regarda sans lui répondre. Sa bouche n'avait plus de voix,
+comme ses yeux n'avaient plus de larmes: l'angoisse sculptait sur son
+visage l'image de la douleur. Le baron regretta sa violence.... il se
+rassit sans ajouter un mot.
+
+Georges tenait toujours une des mains de Christine dans les siennes:
+Maïa soutenait sa tête échevelée et défaillante. Enfin elle revint à
+elle, essaya de sourire, et dit tout haut: Je suis mieux! pardon et
+merci!» Puis elle ajouta quelques mots tout bas et murmurés à l'oreille
+de son amie.
+
+Le baron, avec cette merveilleuse délicatesse qui semble donner un sens
+de plus à certaines natures, comprit que la comtesse désirait rester
+seule avec M. de Simiane, et, si avare qu'il fût de ses dernières
+minutes, comme s'il eût été jaloux de s'oublier et de se sacrifier
+jusqu'au bout, il sortit sur la pointe du pied.
+
+«Va le remercier,» dit Christine en serrant la main de Maïa.
+
+Celle-ci rejoignit le baron; Georges et la comtesse restèrent seuls.
+Georges avait posé ses lèvres sur les mains de Christine; il les
+mouillait de ses larmes.
+
+Ce fut elle la première qui retrouva la parole.
+
+«Georges, lui dit-elle, j'ai manqué de courage; je n'ai pas pu mourir
+sans vous revoir.»
+
+Il la regarda d'un air égaré.
+
+«O Christine! pardonnez-moi!
+
+--Pauvre cher! que veux-tu que je te pardonne? tu t'es trompé de chemin;
+mais ce n'est pas ta faute. Tu es allé où tu croyais le bonheur. Qui
+donc n'eût pas fait comme toi?
+
+--Christine, soyez bonne, ne m'accablez pas.... Je vous jure....
+
+--Ne jurez rien, mon ami; maintenant je sais tout... Ah! si du moins
+vous étiez heureux!
+
+--Heureux! peut-on l'être quand on vous a connue et perdue?
+
+--N'est-ce pas, dit-elle avec une sorte d'égarement passionné, n'est-ce
+pas que je savais bien aimer?
+
+--Oui, Christine.... et pourtant!
+
+--Pourtant.... j'ai fait comme si je ne vous aimais pas; mais
+écoutez-moi, Georges, car c'est comme le testament de mon cœur que je
+vous ouvre ici. Un jour vous vous le rappellerez avec une tristesse
+douce.... Quand je commençai de vous aimer, quand je recueillis, oh!
+avec quelle joie profonde! tous ces trésors de tendresse que vous
+répandiez à mes pieds, je vous promis, ou plutôt je me promis à moi-même
+de n'être jamais un obstacle dans votre vie. Cet obstacle, je crus
+l'être le jour où vous rencontrâtes.... celle qui est aujourd'hui votre
+femme.»
+
+Georges fit un geste de désespoir. Christine pressa d'une molle étreinte
+sa main tour à tour brûlante et glacée.
+
+«Ménagez-moi, lui dit-elle; j'ai encore besoin d'un peu de force.... Je
+vis vos incertitudes, reprit-elle après un instant de silence, je vis le
+trouble de votre âme, je vis vos combats, vos résistances, vos nobles
+efforts pour rester à moi! Et pour tout cela, je vous aimai plus
+encore.... Mais je ne crus point pouvoir vous rendre heureux
+davantage.... Vos désirs allaient plus loin.... Je sentais tout ce qu'il
+y avait en vous de reconnaissance profonde, de pitié généreuse, de
+tendresse délicate, de dévouement chevaleresque. Tout cela, c'était
+assez pour le bonheur de dix autres.... Ce n'était pas assez pour moi,
+Georges.... Georges, voilà ma faute: j'ai péché par orgueil; mais cet
+orgueil, c'était encore de l'amour.... je voulais donner.... je ne
+voulais pas recevoir. Je rompis violemment les liens que vous n'auriez
+pas voulu dénouer.... J'acceptai l'apparence d'un tort.... et vous fûtes
+libre!
+
+--Ainsi vous m'aimez encore!
+
+--Ah! malheureux! j'en meurs, et tu le demandes! Est-ce qu'on peut ne
+plus t'aimer?
+
+--Et moi! et moi, Christine!... Ma tête a pu un instant s'égarer, jamais
+mon cœur.... Je t'ai toujours aimée.... je t'aime!
+
+--Tais-toi, par pitié! Tu veux donc me rendre la mort impossible?
+
+--Mourir! toi!... Oh!... non, jamais! Je te défendrai.... je te
+cacherai.... La mort.... elle ne te verra pas!»
+
+Il l'entoura de ses deux bras....
+
+«Jamais! jamais plus je ne te quitterai!
+
+--Et Nadéje? murmura-t-elle.
+
+--Nadéje? reprit-il avec un geste de fou, les cheveux en désordre et
+l'œil hagard.... Qu'est-ce, Nadéje? je ne la connais pas.... je ne la
+reverrai de ma vie.
+
+--Et le devoir! dit-elle en soulevant, comme pour regarder le ciel une
+dernière fois, ses longues paupières fatiguées; le devoir!... un grand
+mot et une grande chose, que ta pauvre morte te supplie de n'oublier
+jamais! Le temps n'est plus où nous étions libres tous deux. Oh! les
+beaux jours! Mais comme ils ont passé vite! T'en souviens-tu de nos
+beaux jours?»
+
+Georges cacha sa tête dans ses mains.
+
+«Non, dit-elle avec une mutinerie d'enfant, regarde-moi. Maintenant, je
+veux te voir toujours! toujours! reprit-elle comme en se parlant à
+elle-même, toujours, avec moi, ce n'est pas bien long!»
+
+Et, comme il faisait un signe d'incrédulité:
+
+«Va, reprit-elle, je ne me trompe pas.... Si ce n'était pas vrai, tu ne
+serais pas ici. Mais avant que le soleil ait quitté cette fenêtre,
+Georges, je ne vivrai plus que dans ton cœur.»
+
+Elle parlait avec une telle conviction et un si profond accent de
+vérité, que Georges vit bien qu'elle ne le trompait point. Il étouffa
+ses sanglots pour ne pas troubler la sérénité de sa dernière heure, et
+il laissa couler ses larmes silencieuses.
+
+«Pourquoi pleurer? dit-elle d'une voix douce et faible: ne sais-tu pas
+que nous nous reverrons?
+
+--Oui! et bientôt!
+
+--Pas encore, je t'avertirai!» reprit-elle.
+
+Et un sourire ineffable vint éclairer ses lèvres, qui se fermèrent.
+
+Le baron et Maïa rentraient: ils s'arrêtèrent immobiles à deux pas du
+lit. Le soleil tournait l'angle de la maison. Son rayon quitta le lit de
+la mourante.
+
+«Il fait nuit, dit Christine.... et j'étouffe!»
+
+Maïa courut à la fenêtre et l'ouvrit. Un rouge-gorge chantait dans le
+cytise en fleur, sous lequel plus d'une fois Christine s'était assise,
+pendant que Georges, à ses pieds, lui lisait quelque poëte ou lui
+parlait d'amour. Elle prit leurs mains à tous trois, et les réunit dans
+la même étreinte; puis, sans relever les yeux, d'une voix qui
+s'éteignit, elle murmura: «Mes amis, mes chers amis!... Georges!
+Georges!...» Puis sa main se roidit et s'attacha dans une convulsion
+suprême à la main du jeune homme.
+
+Georges voulut la prendre dans ses bras.
+
+«Plus en ce monde!» lui dit Maïa en s'agenouillant devant son amie, dont
+elle ferma les yeux avec ses lèvres.
+
+La plus aimante et la plus douce des créatures avait quitté la terre
+pour toujours.
+
+Georges écarta brusquement Mme de Bjorn et reprit les deux mains de
+Christine: tantôt il la regardait tendrement, tantôt il promenait autour
+de lui des yeux égarés; des sanglots étouffés brisaient sa poitrine,
+puis il retombait dans un muet désespoir.
+
+Maïa et le baron voulurent l'arracher à cette contemplation funeste; et
+comme il leur résistait:
+
+«C'est maintenant, fit M. de Vendel, qu'il vous faut du courage!
+
+--Je n'en ai pas! dit Georges; il y a des choses qu'on ne peut point
+supporter.
+
+--Et moi donc, reprit le baron, comment fais-je depuis un an?»
+
+Georges ne répondit rien et se laissa emmener.
+
+Le lendemain, il revint à Haga, avec le baron, pour rendre à Christine
+les suprêmes devoirs. Tous deux accompagnèrent jusqu'à sa dernière
+demeure les restes de la comtesse, qui alla dormir avec ses pères dans
+la chapelle funèbre des Oxen-Stjerna.
+
+«Nous l'avons trop aimée, pour ne pas nous aimer en souvenir d'elle!»
+dit le major sur la tombe où l'on venait de sceller leur amour unique à
+tous deux.
+
+Georges lui serra la main, mais ne répondit qu'avec des larmes.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Le séjour de Stockholm devint insupportable à M. de Simiane. Sa santé
+s'épuisait; il tomba dans une sorte de marasme: on dut demander son
+rappel. Les médecins conseillèrent l'air de France. Il traversa le
+Gotha-Canal, creusé dans le granit des montagnes, comme l'escalier de
+Neptune du canal Calédonien, dont les marches liquides soulèvent et
+portent les flottes de Victoria à travers les sapins du Glen-Névis. Le
+bateau de Kiel se fait attendre un jour ou deux à Gothenbourg.
+
+Georges erra dans les environs assez tristement. Le matin du départ, un
+hasard funèbre l'amena près du cimetière, situé non loin de la ville, au
+pied d'une montagne, au bord d'une prairie. La porte était ouverte: il
+entra. Le cimetière de Gothenbourg n'est pas monumental; mais, si j'ose
+dire, il est intime. On n'y bâtit point aux riches défunts des palais de
+granit et de marbre, ou des villas de stuc, mais chaque tombe a son
+arbre et sa croix.
+
+Si vous aimez la pensée des morts, si déjà l'herbe cache une part de ce
+qui était vous, s'il vous plaît de retrouver les chers absents, ou du
+moins de vous croire près d'eux, ils auront pour vous un charme extrême,
+ces cimetières du Nord, avec leur ciel mélancolique, leurs longues
+allées de tilleuls et de chênes, leurs bouquets d'ormes et d'érables,
+leurs aunes tremblants et leurs grands bouleaux, dont les branches
+accablées caressent les pierres couvertes de mousse et les tombes de
+gazon fleuri.
+
+Le cimetière de Gothenbourg est grand; on n'y dispute pas, pouce à
+pouce, la dernière couche des morts; on n'y trouble point leur sommeil
+sacré; on y épargne à la douleur toutes ces vexations gratuites et
+mesquines dont elle s'irrite ailleurs; on n'est pas même contraint à
+suivre l'alignement vulgaire des inhumations officielles: on se groupe
+par familles. Parfois un couple d'amis s'isole à l'ombre d'un saule au
+blanc feuillage, uni dans la mort même, malgré la parole du maître:
+_Siccine separat amara mors!_ La mort ne les a pas séparés, et c'est
+dans le même sommeil qu'ils attendent le même réveil, ensemble!...
+
+«Je serais bien ici, dit Georges en s'arrêtant sous un grand tilleul, et
+je dormirais du moins dans la terre qui la garde! Mais non, reprit-il,
+elle ne le veut pas, car elle ne m'a pas encore averti.»
+
+Il cueillit sur une tombe une touffe de bruyère blanche, la cacha dans
+sa poitrine et sortit. Un aveugle à genoux près de la porte lui tendit
+une sébile de bois en murmurant: _Denka pa Döden!_ «Pensez aux morts!»
+
+Georges lui jeta un rixdale d'argent, et s'éloigna en frissonnant. «Oh!
+les morts, je ne les oublie pas!» se disait-il.
+
+Le bateau l'emporta, et quand, vers le soir, les côtes de Suède
+disparurent dans les flots embrasés du couchant, il lui sembla perdre
+Christine encore une fois.
+
+Georges est maintenant à Paris. Il passe au milieu du monde, insensible
+à ses joies comme à ses douleurs. Nadéje va souvent au bal: c'est la
+reine des belles nuits; mais Georges se retire d'assez bonne heure: il
+n'aime pas à voir danser le cotillon.
+
+Plusieurs femmes, de celles que la douleur attire, noble race qui
+s'épuise! auraient daigné le consoler en lui versant l'oubli avec
+l'amour. Georges est avec elles d'une politesse distraite et froide; il
+a toujours l'air d'écouter quand on lui parle, mais c'est à lui-même
+qu'il répond tout bas: _Denka pa Döden!_ «Pensez aux morts!»
+
+Stockholm, septembre 1856.
+
+
+FIN.
+
+
+COULOMMIERS.--TYP. A. MOUSSIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Christine, by Louis Énault
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHRISTINE ***
+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
+
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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--- /dev/null
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new file mode 100644
index 0000000..6a103f6
--- /dev/null
+++ b/35766-8.txt
@@ -0,0 +1,5942 @@
+The Project Gutenberg EBook of Christine, by Louis nault
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Christine
+
+Author: Louis nault
+
+Release Date: April 4, 2011 [EBook #35766]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHRISTINE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+CHRISTINE
+
+
+OUVRAGES DU MME AUTEUR
+
+Format in-18 Jsus.
+
+ Constantinople et la Turquie. 1 vol. 3 50
+ En province; 2e dition. 1 vol. 3
+ Histoire d'une femme; 2e dition. 1 vol. 3
+ Irne;--Le Mariage impromptu;--Deux villes mortes. 1 vol. 3
+ Olga; 2e dition. 1 vol. 3
+ Un drame intime; 2e dition. 1 vol. 3
+ Le roman d'une veuve; 3e dition. 1 vol. 3
+ La pupille de la Lgion d'honneur; 2e dition. 2 vol. 6
+ La destine; 3e dition. 1 vol. 3
+ Les perles noires; 2e dition. 1 vol. 3
+ Le baptme du sang; 2e dition. 2 vol. 6
+ Le secret de la confession; 2e dition. 2 vol. 6
+ Alba; 4e dition. 1 vol.
+ Hermine; 2e dition. 1 vol. 2
+ La rose blanche;--Ins;--Une larme ou petite
+ pluie abat grand vent; 2e dition. 1 vol. 2
+ La vierge du Liban; 3e dition. 1 vol. 2
+ Nadje; 4e dition. 1 vol. 2
+ Stella; 3e dition. 1 vol. 2
+ Un amour en Laponie; 2e dition. 1 vol. 2
+ L'amour en voyage (_Carine--Rose--la Bourgeoise
+ de Prague_); 4e dition. 1 vol. 2
+ La vie deux. 1 vol. 2
+ Frantz Muller;--Le Rouet d'or.--Axel. 1 vol. 1 25
+ Ple-Mle;--Nouvelles; 2e dition. 1 vol. 1 25
+
+ COULOMMIERS.--Typ. A. MOUSSIN
+
+
+
+
+
+CHRISTINE
+
+PAR
+
+LOUIS NAULT
+
+HUITIME DITION
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
+
+79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
+
+1874
+
+Droits de proprit et de traduction rservs.
+
+
+A M. LE COMTE ARMAND DE PONTMARTIN
+
+LOUIS NAULT
+
+
+
+
+CHRISTINE
+
+
+
+
+I
+
+
+Le lac Mlar, dont les longs bras projets dans toutes les directions
+font communiquer l'intrieur de la Sude avec la mer Baltique, offre,
+pendant les belles journes d'hiver, un assez curieux spectacle.
+Pntrant par mille canaux la ville btie sur ses flots mmes, il
+devient, ds que le froid dcembre l'a couvert d'une couche de glace
+unie et transparente, le boulevard de Gand, le Hyde-Park, le bois de
+Boulogne et le Prater de Stockholm: c'est le rendez-vous de la fashion
+sudoise, et l'tranger peut en deux heures y passer la revue complte
+des merveilleux et des lgantes de cette gracieuse capitale. Le beau
+golfe, qui s'incline et s'arrondit vers l'orient, est pour la ville de
+Charles XII--cette Venise du Nord--ce que le Grand-Canal est pour la
+cit des doges. On s'y rassemble, on s'y promne, on y flne, on y
+patine. Tout Stockholm est l de deux heures quatre, comme tout Paris,
+de quatre six, est au Lac ou la Cascade.
+
+En 184., par une radieuse aprs-midi de fvrier, un traneau lanc
+toute vitesse franchissait la place des Chevaliers, sur laquelle on
+n'avait pas encore lev la statue du roi Charles-Jean XIV, et laissant
+ sa droite le noble palais de _Riddarhus_, dbouchait au galop sur le
+lac, l'endroit mme o l'un de ses bras s'inflchit comme pour enlacer
+la ville dans sa molle treinte.
+
+Deux jeunes gens, envelopps de fourrures, taient assis l'arrire du
+traneau.
+
+Que c'est donc beau, chevalier! dit l'un d'eux en se soulevant pour
+mieux embrasser dans son ensemble la vaste tendue; il me semble que
+j'ai pour la premire fois l'ide de la blancheur; cette nappe uniforme
+de neige amoncele m'attire, m'blouit, et m'attire encore. Elle donne
+l'atmosphre je ne sais quelle clatante srnit; je n'avais pas encore
+vu cette lumire pure que tout rpercute et que rien n'altre. C'est
+vraiment beau!
+
+--Mon Dieu! reprit l'autre, je sais bien que cela ne vaut pas Paris.
+Rien ne vaut Paris, mon cher comte! mais je conviens pourtant que ce
+premier coup d'oeil a bien son charme.
+
+--Je connais toutes les grandes villes d'Europe, reprit le premier
+interlocuteur, et je vous dclare que je n'ai jamais admir un plus
+magnifique spectacle.
+
+--Alors je suis heureux d'avoir pu vous l'offrir comme bienvenue votre
+arrive parmi nous. Vous autres diplomates, vous tes un peu gts:
+vous prenez la fleur de tout, et quand elle est cueillie, vous partez.
+
+Le jeune homme sourit et ne rpondit rien. C'est une habitude prudente,
+qui ne compromet jamais: il l'avait prise avec un lve de M. de
+Tallayrand dans sa premire chancellerie.
+
+Le comte s'appelait Georges de Simiane. Longtemps attach la lgation
+franaise prs d'une petite cour d'Allemagne, il venait de passer en
+qualit de secrtaire l'ambassade de Sude. Arriv Stockholm depuis
+deux jours seulement, il avait eu la bonne fortune de retrouver le matin
+mme une de ses plus aimables relations d'autrefois dans le chevalier
+Axel de Valborg, chambellan du roi, qui avait t reu tout un hiver
+Paris chez la mre de Georges, Mme la marquise de Simiane.
+
+Ceux qui n'ont pas vcu dans les pays du Nord ne savent pas quelle vie
+nouvelle leur apporte chaque hiver. Pendant de longues semaines, en
+flocons drus et serrs, la neige tombe.... ou plutt elle est si
+abondante et si compacte, que l'on ne sait vraiment pas si elle tombe.
+Vous marchez au sein d'un nuage de duvet froid; vous tes envelopp dans
+un tourbillon blanc; chaque pas que vous faites, il semble se
+resserrer autour de vous et vous enlacer dans des entraves cotonneuses
+et glaces. Le sol, sous vos pieds, c'est la neige; le ciel, sur vos
+ttes, c'est encore la neige--toujours la neige. Il n'y a plus au monde
+qu'un lment: la neige! C'est alors vraiment qu'il faut plaindre le
+voyageur. L'instinct le conduit bien plus que la raison: il marche au
+hasard, demi aveugl; ses chevaux, baissant tristement la tte et ne
+pouvant plus retrouver la piste accoutume, vont comme on les pousse,
+sans savoir o; si vous vous arrtez, si vous dtournez les yeux, si
+vous vous accordez une distraction d'un instant, vous ne retrouverez
+plus votre route incertaine; vous tes perdu! L'oreille, qui cherche en
+vain saisir une vibration dans l'air muet, s'effraye de ce calme
+lugubre, symbole de la mort. La neige tombe sans bruit, et le pas mat
+s'amortit dans une ouate molle.... Seulement, de temps en temps, un
+corbeau secoue dans l'espace blanc ses ailes sombres et pesantes, et
+mesure, par un croassement lugubre, les intervalles de ce silence plein
+d'angoisse.
+
+Mais quand la neige a tomb pendant bien longtemps, quand la plaine, la
+montagne et les bois ont reu leur parure d'hiver, la scne change
+d'aspect. Une nappe partout gale, immense, s'tend sur la nature
+uniforme; les valles sont remplies, les montagnes abaisses; un seul
+niveau passe sur le pays tout entier. La Sude n'est plus qu'une vaste
+plaine, droulant d'horizon en horizon, pendant cinq cents lieues, ses
+perspectives infinies. Quand, vers midi, la brume, roule par un vent
+lger, s'carte; quand rien ne trouble la transparence bleue de l'ther,
+le soleil, sur la neige immacule, resplendit avec un incomparable
+clat. Il y a je ne sais quelle gaiet lgre dans l'air vif et sec, et
+les rayons qui se brisent sur la surface brillante projettent dans
+l'atmosphre sereine une lumire blouissante. La scne change d'aspect
+quand on entre dans les bois. La tte brune des grands sapins est
+poudre frimas; leurs bras longs et maigres accrochent la neige au
+passage; elle reste attache aux rameaux, et l, comme les flocons
+d'une toison dchire. Les longues aiguilles des pins se recouvrent de
+cristallisations diamantes, et des girandoles de glaons, tincelantes
+pierreries de l'crin des hivers, courent d'un arbre l'autre, comme
+les pendeloques d'un lustre constell, refltant mille feux dans les
+facettes de leurs prismes. Dans les environs de Stockholm, ces grands
+spectacles prennent un caractre plus trange encore. La civilisation,
+dont cette ville lgante est un foyer ardent, se mle la nature, et
+l'homme anime de sa prsence et de sa joie la scne magique du paysage.
+
+Le jour o commence ce rcit, la ville entire semblait se rpandre sur
+son beau lac, dont la glace clatante tait chaque instant sillonne
+de traneaux et de patineurs, qui l'effleuraient par essaims rapides.
+Les petites les poses sur les rochers, et qui, pendant la saison
+d't, ressemblent de loin des bouquets de fleurs dans des coupes de
+granit et de porphyre, opposaient gaiement le contraste de leur verdure
+fonce la blanche monotonie de la plaine trop gale.
+
+Un de ces lots, situ un quart de lieue de Stockholm, tait entour
+d'une foule compacte et un peu bruyante. Du ct de la ville, il
+s'chancrait en un croissant profond, dont les extrmits taient
+garnies d'une double range d'picas noirs et de laryx argents, mls
+de quelques saules aux bourgeons bruns sur des rameaux d'un vert ple.
+Cette petite anse abrite servait d'arne favorite aux patineurs, qui
+venaient faire assaut de grce et d'agilit, devant une lite de juges
+coiffs jusqu'aux yeux et cravats jusqu'aux oreilles.
+
+Quelques femmes, descendues des traneaux et appuyes aux bras de leurs
+cavaliers servants, brillaient au premier rang et suivaient d'un oeil
+inquiet, comme on ferait chez nous les pripties d'un steeple-chase,
+les passes et les voltiges de cinq ou six virtuoses qui, dans leurs
+jeux, dcrivaient mille courbes, dessinaient des arabesques, brodaient
+des festons, inventaient des figures, et, au milieu de leurs entrelacs
+sans fin, traaient rapidement des chiffres mystrieux, plus rapidement
+effacs. Un jeune officier aux gardes, rose et blond comme un chrubin,
+attirait particulirement l'attention des belles promeneuses. Rien
+n'galait la souplesse et la force de ses muscles d'acier: il glissait
+travers mille obstacles sans s'y heurter jamais, et passait au milieu
+des groupes sans effleurer la fourrure d'une pelisse ou la basque d'un
+habit. Tout coup, au plus vif de son lan, il s'arrta, et, se
+redressant sur le talon d'un seul patin, par une srie de voiles
+prcipites, il traa, sur la glace, qui se fendillait avec de petits
+craquements secs, douze ou treize circonfrences de mme grandeur et se
+coupant entre elles avec une rgularit parfaite. Un murmure flatteur
+s'leva de toutes parts, et le jeune homme fut salu d'une triple salve
+d'applaudissements.
+
+Et dire qu'_Elle_ n'est pas l! fit-il en se penchant l'oreille du
+chevalier Valborg.
+
+--Voil son traneau qui passe, rpondit celui-ci; vrai dire, je
+crois qu'il est vide, mais ses chevaux vous ont vu peut-tre, c'est dj
+quelque chose.
+
+--Si peu! reprit l'officier en riant. Et il s'lana de nouveau sur la
+glace polie.
+
+Georges avait suivi des yeux la direction du regard de deux Sudois. Il
+aperut dans la distance un traneau, vide en effet, qui se dirigeait
+assez rapidement vers le nord.
+
+Comme le sport du patin n'est pas prcisment dans les habitudes de la
+diplomatie, le comte de Simiane trouva que ces exercices, fort
+intressants tout d'abord, finissaient par devenir assez monotones, et
+il demanda de continuer sa promenade. Le cocher, qui on ne donna point
+d'ordre, suivit la route que le traneau avait prise avant lui.
+
+Bientt un point mouvant l'horizon se dtacha, noir sur la neige
+blanche. C'tait le traneau qui revenait. Il approchait avec une
+rapidit inoue, et l'on put, au bout de quelques instants, distinguer
+le harnachement rouge de quatre poneys noirs, de cette race d'Islande,
+la plus petite de l'Europe, mais la plus intrpide, qui couraient comme
+le vent. Je me trompe: ils bondissaient plutt qu'ils ne couraient; leur
+sabot soulevait la neige qui les enveloppait d'un tourbillon diaphane.
+Leurs yeux brillaient comme des charbons; leurs naseaux soufflaient des
+nuages, et ils secouaient, en mordant leur poitrail, leur paisse et
+rude crinire, emmle de givre.
+
+Quand les traneaux se croisrent, ni l'un ni l'autre ne ralentit son
+allure, et c'est peine si Georges put apercevoir, demi couche sur
+une peau de renard bleu, une femme qui lui parut jeune. Il ne distingua
+point ses traits; mais en la voyant ainsi passer dans son nuage rapide,
+il se rappela ces divinits du Walhalla, les walkyries belles et
+froides, qui traversent le ciel en emportant les mes.
+
+Est-ce que nous allons encore loin? dit M. de Simiane; je crois que
+j'ai froid.
+
+Le chevalier de Valborg lui jeta un regard malicieux et, sans rien
+rpondre, se contenta de siffler d'une certaine faon--sage conomie de
+paroles dans un pays o elles pourraient geler en l'air avant d'arriver
+ destination. Aussitt le cocher tourna bride.
+
+Quelle est cette femme qui vous a salu de la main? demanda le comte au
+cavalier.
+
+--C'est la comtesse de Rudden; on l'appelle ici la comtesse Christine.
+
+--Qui, on?
+
+--Tout le monde.
+
+--On s'en occupe donc?
+
+--On s'en proccupe.... Elle n'est indiffrente personne; et tenez!
+vous-mme, vous ne l'avez pas mme vue.... vous seriez incapable de la
+reconnatre....
+
+--Vous croyez?
+
+--J'en suis sr! et pourtant vous me demandez dj qui elle est.
+
+--Mettons que je ne vous ai rien demand.
+
+--Soit! mais sachez que, si l'on s'occupe de la comtesse Christine, ce
+n'est pas du tout comme vous l'entendez....
+
+--Mais je vous jure que je ne l'entends d'aucune faon.
+
+--Mme de Rudden est une de ces femmes qui n'ont que des amis!
+
+--C'est ainsi qu'un homme du monde doit parler de toutes les femmes.
+
+--Oui; mais je parle sincrement.
+
+--Et cet officier aux gardes qui dit: _Elle_?
+
+--C'est un des mille soupirants. Il ne compte pas.
+
+--Cela le regarde; mais il est du moins permis de trouver que votre
+comtesse se donne des airs assez tranges, seule dans son traneau,
+emporte au galop sur la neige par quatre petits monstres. Je la tiens
+pour une grande artiste: elle entend merveilleusement la mise en scne.
+
+--Elle! c'est la femme la plus simple du monde.
+
+--Chevalier, il n'y a pas de femme simple: la plus nave est roue comme
+dix hommes. Mais, puisque nous retournons, je serais curieux de la voir.
+
+--C'est prcisment ce que je vous disais....
+
+--Je ne comprends plus.
+
+--A peine arriv, vous voulez faire comme tous les papillons de
+Stockholm, vous brler les ailes cette belle flamme.
+
+--Rassurez-vous, mon cher chevalier. Il y a longtemps que je n'ai plus
+d'ailes. On ne s'en sert pas dans la diplomatie; nous les coupons comme
+nos moustaches.
+
+--Alors il y a moins de danger, dit Axel en riant.
+
+Les deux jeunes gens approchaient de l'lot des patineurs. L'oeil
+perant de Georges avait dj reconnu le traneau troit et allong de
+la comtesse et ses chevaux islandais, qui creusaient la neige d'un pied
+impatient. Un petit groupe entourait Mme de Rudden. Elle aperut les
+deux nouveaux venus, qui se tenaient quelque distance dans la foule.
+Son regard glissa lgrement, et pour ainsi dire sans le toucher, sur M.
+de Simiane, et il s'arrta un instant avec une expression d'enjouement
+affectueux sur Axel, qui elle rendit son salut avec un sourire.
+
+Georges, premire vue, lui donna trente ans, la trouva belle, mais la
+jugea froide et mme un peu hautaine. Sa pleur tait mate et vigoureuse
+de teinte, comme celle de l'ivoire, et elle n'avait pas aux pommettes,
+comme presque toutes les Sudoises, ces touffes de roses un peu trop
+rouges que le froid fait clore sur la joue. Elle avait relev son
+voile, et des bandeaux bruns reflets d'or, trop appliqus sur le
+front, chappant la passe troite du chapeau, coulaient en ondes
+molles jusqu'au bas de son visage un peu long. Deux grands yeux, d'un
+bleu si fonc que de loin ils paraissaient noirs, animaient sa
+physionomie si expressive, mme dans le repos. Un gros bouquet d'azales
+rouges tait pos sur ses genoux, ct de son manchon en peau de
+cygne. Chacun de ceux qui venaient lui parler tmoignait la comtesse
+une respectueuse dfrence; elle montrait tous cette bonne grce polie
+et cette bienveillance courtoise qui est le premier apanage et comme la
+marque de la femme bien ne.
+
+Voulez-vous que je vous prsente? demanda le chevalier sans plus de
+faon.
+
+--Je n'en vois pas la ncessit.
+
+--Vous avez peur?
+
+--Non, malheureusement.
+
+--Pourquoi malheureusement?
+
+--C'est que la peur est le commencement de l'amour, comme de la sagesse,
+et la sagesse est une bonne chose, et l'amour aussi!
+
+--Alors, venez!
+
+--Plus tard, si vous y tenez.... vous demanderez pour moi cette grce
+Mme de Rudden.... mais ici, en plain air.... sans qu'elle ait pu
+refuser.... Excusez-moi, chevalier, mais vous savez que je suis un peu
+formaliste.
+
+--C'est que vous n'tes pas encore fait la simplicit cordiale de nos
+moeurs du Nord.... Cela viendra.... et l'amour aussi.
+
+Il tait trois heures. Les nuits d'hiver ne se font point attendre sous
+ces latitudes voisines du ple. La comtesse regagna la ville, et la
+foule la suivit comme une escorte.
+
+Georges et le chevalier ne s'y mlrent point; ils revenaient
+tranquillement, causant et regardant.
+
+Devant eux, Stockholm, firement pos sur ses trois les de granit,
+entre le lac Mlar et la mer Baltique, dessinait sa silhouette lgante
+sur un ciel de saphir ple. Les flches de ses glises, les toits de ses
+maisons, la cime de ses palais, rpercutaient comme des miroirs les
+rayons du couchant, qui se prolongeaient en tranes de feu sur la
+neige. Rien n'gale la splendeur de ces magnifiques adieux du soleil aux
+trop courtes journes du Nord. L'astre enflamm descend peu peu avec
+une lenteur solennelle. Arriv au bord extrme de l'horizon, il hsite
+et s'arrte, et alors mme qu'il a disparu, il reste si prs de nous,
+que l'on devine toujours sa prsence. Cependant le ciel vers l'ouest
+garde des teintes plus ardentes: c'est une palette radieuse, o les
+nuances les plus riches se fondent et s'embrasent: il n'y a peut-tre
+que deux couleurs primitives, le rouge et le jaune, mais elles se
+mlent, se pntrent, s'assortissent et se combinent de manire nous
+prsenter dans une chaude harmonie les tons les plus radieux. Cette
+lumire, qui nat l'horizon dans une bande de pourpre fonc, va mourir
+au znith, au milieu de lgers flocons orangs, qui mnagent la
+transition avec l'azur sombre. Elle se dgrade d'une teinte l'autre,
+et tout coup se rveille et s'avive, comme une voix qui rejaillit
+d'chos en chos, et dont les vibrations se heurtent et se croisent dans
+l'air sonore: parfois alors on a deux teintes superposes, dont
+l'intensit mme semble redoubler par le contraste; parfois de grands
+nuages aux aspects tranges, chariots aux roues tincelantes, trnes
+d'or, palais aux architectures fantastiques, croulant sous le vent,
+s'lvent de la mer, montent dans le ciel et se dtachent vivement sur
+ce fond resplendissant d'or et de feu. On comprend alors qu'en face de
+ces spectacles sublimes Odin ait plac dans les nuages le paradis des
+hros.
+
+Cependant les derniers rayons s'vanouissent, les splendeurs s'effacent,
+le ciel s'teint, les touffes de lilas remplacent les bouquets de roses;
+aux teintes fauves de l'or rutilant succdent les dlicates pleurs de
+l'argent; enfin, c'est le tour de la nuit, nuit sereine et limpide,
+dont l'ombre mme a des reflets de perle, iriss de la lueur lacte des
+opales.
+
+Georges tait pote ses heures, et cette grande scne fit sur lui une
+impression que peut-tre il ne se croyait plus capable de ressentir.
+L'homme qui se connat le mieux a toujours dans son coeur des replis
+secrets o la lumire ne pntre point tous les jours. Et puis, son
+insu, le regard profond de la comtesse le suivait toujours; il se
+surprit mme, une fois ou deux, chasser son souvenir. Mais comme, en
+sa qualit de diplomate, il tait de ceux qui prtendent que la parole a
+t donne l'homme pour cacher sa pense, il se garda bien de rvler
+sa proccupation naissante.
+
+Les deux amis dnrent ensemble dans un club, et allrent le soir au
+Grand-Thtre, o l'opra, trois fois par semaine, runit la socit
+aristocratique de Stockholm. Georges lorgna dans toutes les loges. Il ne
+dcouvrit point Mme de Rudden.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le prsident de la chambre des nobles donnait, le lendemain, un des plus
+grands raouts de l'hiver.
+
+Georges reut une invitation: c'tait dans l'ordre. Il y vint, amen par
+son ambassadeur. Les bals du grand monde, Stockholm, sont fort
+brillants. Les Sudois s'appellent eux-mmes les Franais du Nord: ils
+aiment le plaisir et s'y livrent avec une ardeur toute mridionale. La
+runion tait nombreuse, et l'on ne comptait pas les jolies femmes.
+Georges parcourait de l'oeil leur escadron volant: il cherchait
+Christine. Il ne l'aperut pas. Il tait jeune et avait trop longtemps
+vcu en Allemagne pour ne pas aimer la danse; il accepta donc sans trop
+de regrets les compensations que lui offraient cinq ou six beauts la
+mode, fort empresses de donner aux trangers, par leur accueil, une
+ide favorable de l'hospitalit sudoise.
+
+Mme de Rudden entra pendant qu'il dansait une rdowa: elle traversa le
+salon avec cet air de majest gracieuse qui ne l'abandonnait jamais.
+Georges ne voulut point retourner la tte, mais il suivait tous ses
+mouvements dans les glaces; il entrana sa danseuse vers elle pour la
+voir de plus prs. La robe de la comtesse l'effleura. Mais Mme de Rudden
+ne fit qu'une apparition au milieu de la foule un peu bruyante: pass
+vingt ans, les femmes vraiment distingues ne dansent plus; elles
+laissent ce plaisir celles qui n'en ont pas d'autre. Elle se retira
+dans un des boudoirs disposs autour du salon pour servir d'asile la
+causerie discrte. Quelques hommes l'entourrent bientt, et elle devint
+le centre d'un petit groupe.
+
+Georges trouva que les rdowas sudoises duraient un peu trop longtemps,
+et quand il eut reconduit sa danseuse, il s'approcha du boudoir.
+
+La comtesse se faisait habiller Paris; elle passait pour une des
+femmes les plus lgantes de Stockholm. Personne mieux qu'elle ne savait
+s'asseoir: c'est un art plus difficile qu'on ne pense. La crinoline
+n'avait pas franchi le Sund, et les armatures de fer ne faisaient pas
+encore de la jupe ballonne des Sbastopols de velours et de soie. Mais
+Christine avait une faon particulire de ranger autour d'elle les plis
+nombreux et souples: elle donnait au costume moderne, si facilement
+ridicule entre des mains malhabiles, la noblesse et la distinction. M.
+de Simiane avait le sentiment trop vif de la forme pour ne pas faire
+toutes ces remarques du premier coup d'oeil: avec lui les plus petites
+choses avaient leur importance, et c'tait toujours par les yeux qu'on
+le prenait d'abord. La comtesse portait, ce soir-l, une robe de velours
+noir, dont le corsage, montant peut-tre un peu haut, cachait demi ses
+paules, mais faisait ressortir, par un contraste de tons trs-puissant,
+toute la beaut de son cou, un peu long, mais fin d'attaches et
+lgrement dor. C'tait tout la fois magnifique et simple; puis
+c'tait chaste, comme est toujours la beaut vraie. La plus sduisante
+des grces c'est la grce dcente. Les femmes semblent l'oublier
+quelquefois, les hommes s'en souviennent.
+
+La comtesse tait assise dans un grand fauteuil, la tte un peu
+renverse en arrire sur le dossier, pour mieux couter deux hommes qui
+lui parlaient debout. Cette pose, qui semblait si naturelle, une
+coquette l'et choisie, car elle faisait merveilleusement valoir toute
+la beaut intelligente de sa physionomie. Son visage, vivement clair
+d'en haut par la lumire qui baignait ses cheveux et se jouait sur ses
+tempes transparentes, allait s'amincissant vers le bas de l'ovale
+allong. En suivant le rayon de ses yeux, alors perdus dans le vague,
+on devinait qu'elle tait faite pour regarder du ct du ciel.
+
+Georges s'arrta un moment sur le seuil du boudoir, et l'observa de cet
+oeil pntrant et sagace de l'homme qui a beaucoup examin les femmes.
+
+Eh bien, fit le chevalier de Valborg, qui venait de le rejoindre, qu'en
+dites-vous?
+
+--Elle est vraiment belle!...
+
+--Et sage!
+
+--Cela regarde son mari.
+
+--Elle est veuve.
+
+--Elle a donc toutes les qualits?
+
+--Voulez-vous maintenant que je vous prsente?
+
+--Je n'ai aucune objection. Soit!
+
+--Quelle froideur!
+
+--Ma foi, chevalier, prenez-le comme vous voudrez, mais je n'ai jamais
+pu souffrir les femmes parfaites.... vous me dites trop de bien de
+celle-ci.
+
+--N'en croyez que la moiti!
+
+--Ce serait encore trop! je suis sr qu'elle est ridiculement gte....
+et prtentieuse!
+
+--C'est ce qui vous trompe: elle est aussi simple qu'elle est charmante.
+
+--Dites tout de suite que c'est la huitime merveille du monde, et n'en
+parlons plus. Tenez, l'orchestre joue une mazurka, je vais la danser...
+
+--Avec elle?
+
+--Non, vraiment, avec ce petit nez retrouss qui fait des mines au coin
+de la chemine.
+
+--Eh mais! fit le chevalier; j'avais raison de vous le dire hier: vous
+avez peur.
+
+Qu'il s'agisse d'un homme ou d'une femme, d'un quadrille ou d'un assaut,
+ce mot de peur, dans une bouche trangre, sonne toujours mal aux
+oreilles franaises. Georges rentra dans le boudoir qu'il avait dj
+quitt. Les hommes avec qui la comtesse causait s'taient retirs peu
+peu derrire son fauteuil, et en regardant par la porte du salon elle
+aperut les deux jeunes gens. Axel prit son ami par le bras, et
+s'approchant de Mme de Rudden, il lui prsenta M. de Simiane dans les
+rgles et avec les formes de l'tiquette la plus crmonieuse.
+
+La comtesse accueillit le nouveau venu avec la grce aimable qui la
+distinguait, et lui indiqua de l'ventail un sige tout prs du sien.
+Axel, debout devant eux, attendit que la glace ft suffisamment rompue,
+puis il se rappela fort propos qu'il devait danser, et il laissa
+Georges et la comtesse en tte--tte au milieu de la foule.
+
+Georges tait assez froid; la comtesse trs-rserve: il fallut passer
+tout d'abord travers ces gnralits banales qui sont toujours le
+dbut frivole et mondain des relations les plus srieuses; puis, peu
+peu, comme si l'on se ft devin avant de se connatre, tous deux se
+sentirent bientt en confiance; l'entretien devint plus intime. On
+effleura tous les sujets, ainsi qu'il arrive entre gens qui mille
+choses sont galement connues et familires.
+
+Georges releva une observation fine de la comtesse et parut l'admirer
+peut-tre un peu trop.
+
+Savez-vous, lui dit-elle, que vos louanges ne sont pas flatteuses?
+elles marquent un certain tonnement dont vous ne pouvez pas vous
+dfendre. On dit qu' Paris vous nous prenez assez volontiers pour des
+barbares: les barbares du Nord! j'ai vu cela dans un de vos livres
+la mode. Vous autres Franais, vous tes tellement civiliss!
+
+--Trop, peut-tre! Mais ce n'est pas non plus ce qui vous manque;
+seulement, vous l'tes autrement que nous.
+
+--Voudriez-vous m'expliquer la diffrence?
+
+--En ce moment je prends mes notes, et ce sera l'objet d'un _memorandum_
+que j'adresserai aux grandes puissances.... aprs vous l'avoir ddi.
+
+--J'ai peur d'attendre longtemps, et je le regrette d'autant plus que le
+sujet me semble piquant: vous avez eu le bonheur de voyager assez pour
+faire des comparaisons. Moi, je n'ai pas quitt la Sude, et je ne le
+regrette gure; j'aurais seulement voulu voir Paris. Est-ce que les
+Franaises sont vraiment belles?
+
+--Quelquefois.... mais....
+
+--Il y a un mais?
+
+--Hlas! oui; leur beaut, presque toujours, a plus d'clat que de
+charme. Il leur manque ce je ne sais quoi d'intime que l'on retrouve
+seulement dans les races du Nord. A moins d'une grande passion, rare
+partout, rare surtout chez elles, leur beaut luit pour tout le monde,
+comme le soleil midi.
+
+--Vous me semblez, dit la comtesse en riant, un casuiste subtil en ces
+matires, et je voudrais connatre votre opinion sur....
+
+--Les Sudoises?
+
+--Oh! une opinion gnrale.
+
+--Eh bien, dit Georges, si vous me permettez encore une comparaison
+astronomique, je dirai que de ce ct-ci de la Baltique vous tes belles
+plus souvent la faon de ces blondes toiles qui se lvent minuit,
+et gardent leurs doux rayons pour deux yeux solitaires.
+
+--Est-ce que vous tes pote, monsieur le comte?
+
+--Hlas! non, madame, je suis diplomate.
+
+--Vous venez de rendre avec une image heureuse une ide trop flatteuse
+peut-tre pour mes compatriotes. Je ne sais pas si elle est tout fait
+vraie, mais je voudrais qu'elle le ft.
+
+--Cependant, reprit Georges en attachant sur elle un regard qui ne
+dissimulait pas assez son admiration vive, il y a des beauts tellement
+radieuses, qu'il serait peut-tre injuste de les vouloir rduire au
+simple rle d'toiles; elles auraient le droit de se plaindre.
+
+--C'est qu'elles ne seraient pas raisonnables, dit la comtesse en riant;
+car il serait difficile, mme une femme, d'aller plus haut.
+
+--Aprs cela, fit Georges en relevant les yeux, ces chastes toiles, on
+est souvent plusieurs les regarder d'en bas.
+
+--Et elles n'en savent rien! reprit Christine avec un fin sourire.
+
+--C'est un malheur de plus, madame.
+
+--Pour qui? pour les toiles?
+
+--Non, pour ceux qui les regardent.
+
+Un nuage passa sur le front du jeune diplomate: la mlancolie lui
+allait bien; il parut s'abandonner une rverie silencieuse.
+
+Les observations s'arrtent l? demanda Christine; je le regrette, car
+vous m'intressiez.
+
+--J'ai toujours cru, rpondit-il, que les femmes de votre pays
+entendaient mme ce qu'on ne leur disait pas.
+
+Christine le regarda de son beau regard clair et franc; ses yeux
+s'arrtrent un instant sur les yeux du jeune homme, puis elle les
+dtourna bientt avec une expression d'inquitude et de contrarit.
+Rien au monde n'tait moins capable de lui plaire qu'un compliment
+banal; la menue monnaie de la galanterie n'tait pas reue chez elle. On
+va plus vite Paris qu' Stockholm. La comtesse le savait, et son
+esprit se mit en garde. C'tait peine inutile: elle ne fut point
+attaque. Georges avait parfois l'allure aventureuse; mais, s'il allait
+loin, il savait s'arrter temps. C'est l le tact suprme, et le monde
+seul peut le donner.
+
+Un murmure de l'orchestre arriva jusqu'au boudoir. M. de Simiane profita
+de l'occasion pour rompre le courant d'ides qui peut-tre emportait
+l'me de Christine loin de lui.
+
+Vous dansez, madame? lui dit-il en reprenant son air d'enjouement
+lger.
+
+--Plus!
+
+--C'est une rsolution?
+
+--Arrte.
+
+--Vous n'en changerez pas?
+
+--Je ne le crois gure.
+
+--C'est que....
+
+--Achevez.
+
+--J'ai bien envie de faire un tour de valse.
+
+--Ah! la raison est bonne, dit Christine en retrouvant son sourire; mais
+voil les trois filles de l'ambassadeur d'Autriche; elles dansent comme
+des Pris.... ou des Allemandes.
+
+--Je voudrais danser avec une Sudoise.
+
+--Justement! voici venir la jolie Mina de Welfen: invitez-la, vous allez
+faire son bonheur.
+
+--J'aimerais mieux faire le mien! Madame la comtesse, c'est avec vous
+que je voudrais avoir l'honneur de valser.
+
+L'orchestre achevait le prlude de l'_Invitation_, de Weber. Elle
+faisait fureur alors Stockholm comme Paris. La comtesse se leva, et,
+sans dire un mot, elle mit sa main dans celle de Georges. Deux couples
+passrent en valsant dans le boudoir. Georges et Christine les suivirent
+et entrrent dans le tourbillon.
+
+Je crois que j'ai oubli! murmura la comtesse en essayant ses premiers
+pas.
+
+--Ayez confiance, dit Georges demi-voix en effleurant des lvres son
+oreille nacre.
+
+Et, raffermissant son treinte, il l'enleva.
+
+O valse! posie du corps! rhythme du mouvement harmonieux! hymne de la
+sduction, crite avec des strophes de poses! valse! charme et
+enchantement! Werther avait raison de te maudire, et les prdicateurs
+n'ont pas tort de te dfendre.
+
+Mais Werther n'a jamais sauv personne, et tout le monde n'coute pas
+les prdicateurs.
+
+Georges et Christine valsrent.
+
+Christine avait le don de la grce, et cette grce, elle la portait en
+toute chose. La valse semblait faite pour lui donner l'occasion de
+dployer la fois et de mettre dans leur jour clatant toutes ces
+beauts de la femme, que, dans le repos, on pouvait seulement
+souponner. Le jeune homme l'enveloppait d'un long regard, et il
+admirait tour tour cette taille lgante et souple qui ployait sous
+son bras; cette main un peu longue, mais si fine, qu'elle disparaissait
+dans la sienne; ces belles paules que le mouvement de la valse tantt
+noyait dans l'ombre et tantt ramenait toutes frmissantes sous
+l'clatante lumire. Cependant peu peu la musique pntrante,
+l'blouissement des bougies, l'enivrement du tourbillon, le contact de
+ce beau corps contre sa poitrine, le vague parfum exhal des cheveux,
+tout contribuait jeter dans l'me de Georges un trouble que depuis
+longtemps il ne connaissait plus.
+
+Depuis qu'il s'tait engag avec elle dans le cercle mouvant, il n'avait
+point adress la parole Christine. Il voulut rompre ce silence, qui
+devenait embarrassant pour tous deux, et il regarda son visage.
+L'animation de la danse l'avait en quelque sorte transfigure. Un
+demi-sourire errait sur ses lvres, lgrement, comme un oiseau qui
+voltige sans se poser; sa joue, naturellement ple, se teintait d'un
+carmin dlicat, comme si la rose de la jeunesse s'tait panouie en elle
+tout coup. Elle sentit le regard qui s'arrtait sur elle, et, relevant
+ses paupires brunes, elle tourna vers Georges ses grands yeux, qui
+semblaient nager dans la joie divine de l'extase. Elle tait vraiment
+au-dessus de toute banalit plus ou moins lgamment tourne: un
+compliment vulgaire devait sonner comme une fausse note son oreille.
+Georges le comprit, et il se tut.
+
+Comme il la reconduisait:
+
+Weber est un grand et noble gnie, lui dit-il, et nul, mon gr, n'a
+mieux interprt les sentiments du coeur. Sa musique est comme le
+soupir de l'me.
+
+--C'est pour cela que vous ne parlez point quand on la joue?
+
+--Oui, dit-il son tour, c'est prcisment parce qu'elle exprime si
+bien ce que je sens que je me garde de l'interrompre.
+
+Christine se rassit.
+
+On assure, fit-elle en lui jetant un coup d'oeil rapide, que les
+Franais parlent un peu lgrement des choses srieuses.
+
+--Je ne sais pas, rpondit-il; il y a fort longtemps que je vis
+l'tranger.
+
+Quelques amis de Christine s'taient rapprochs d'elle. Georges la salua
+profondment et rentra dans le salon o l'on dansait.
+
+En vrit, comtesse, dit un homme d'une quarantaine d'annes qui venait
+de prendre la main de Mme de Rudden l'instant mme o M. de Simiane
+s'loignait d'elle, je ne vous ai jamais vue comme ce soir. Vous devenez
+d'une beaut inquitante.
+
+--Pour qui?
+
+--Pour moi!
+
+--Il y a si longtemps que vous tes inquiet!
+
+--Hlas!
+
+--Et sans raison.... Je ne suis pas coquette, vous le savez bien....
+
+--Par malheur.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'alors vous auriez un dfaut.
+
+--Monsieur le baron, vous devenez bien.... franais.
+
+--Est-ce un compliment ou une pigramme?
+
+--Je ne fais pas d'pigrammes et je n'aime pas les compliments.
+
+--Je ne vous en faisais point en vous disant que jamais vous n'avez t
+plus belle.
+
+--Eh bien! tant mieux! dit-elle en riant, je veux l'tre....
+
+--Ah! comtesse, _il_ ne fait que d'arriver!
+
+--Fou! dit Christine en cachant derrire son ventail une rougeur
+furtive.
+
+--Ma pauvre amie, reprit le causeur avec une nuance de mlancolie, vous
+ne savez pas encore mentir.
+
+--Cela viendra peut-tre, dit-elle en riant, mais sans le regarder. En
+attendant, soyez assez bon pour faire demander mon traneau.
+
+ * * * * *
+
+--Savez-vous, mon cher, disait de son ct le chevalier de Valborg en
+passant son bras sous celui du jeune homme, que vous faites rapidement
+vos conqutes?
+
+--Je ne comprends pas....
+
+--Dissimul!
+
+--tourdi!
+
+--Enfin, mon cher, il y a trois ans qu'elle n'avait vals....
+
+--Voil une preuve!
+
+--vidente!
+
+--Si elle ne danse point, c'est que vous ne l'invitiez pas....
+
+--Elle nous refuse!
+
+--C'est votre faute.
+
+--Et une demi-heure de tte--tte!
+
+--En plein bal!
+
+--La faveur n'en tait que plus prcieuse.
+
+--Que n'en preniez-vous votre part?
+
+--Et l'hospitalit! je m'en serais bien gard: la comtesse, d'ailleurs,
+ne me l'aurait jamais pardonn, ni vous non plus.... Mais, vrai, comment
+la trouvez-vous?
+
+--Charmante!
+
+--Adorable, mon cher, un diamant sans tache!
+
+--Non: une perle; elle en a les douces lueurs.
+
+--Soit! mais dites-le plus bas, car la voici.
+
+La comtesse, en effet, traversait le salon au bras de l'homme qui venait
+de demander son traneau.
+
+Qui donc est avec elle? fit Georges au chevalier.
+
+--C'est le major baron de Vendel: cinquante ans, mais le coeur jeune;
+un peu gros, mais parfaitement distingu; l'ami de la maison.
+
+--Ah?
+
+--Non pas comme vous l'entendez.
+
+--Un cousin?
+
+--Point. Un soupirant, mais pour le bon motif, comme vous dites en
+France; du reste, un vrai hros de roman.... une me dlicate et
+chevaleresque. Il se jetterait au feu ou l'eau pour la comtesse. En
+attendant, il vient de faire la campagne des _Duchs_, o il a gagn de
+la gloire, deux blessures et une dcoration, en se battant comme
+volontaire pour le Danemark.
+
+La comtesse en ce moment passait devant les deux jeunes gens, qui
+causaient dans l'embrasure d'une fentre. Ils s'inclinrent devant elle.
+Le major salua, non sans hauteur; Georges se redressa vivement sous son
+regard. Mais les yeux de Christine s'arrtrent sur les siens, et il ne
+vit plus qu'elle. Elle sourit doucement au chevalier de Valborg.
+
+Voil, dit Axel, un sourire qui a eu soin de se tromper d'adresse. Tout
+va bien; dcidment, vous tes n sous une heureuse toile.
+
+--Je n'en sais rien, dit Georges; mais je ne fais jamais de sentiment
+aprs minuit.... Est-ce qu'on soupe Stockholm? Je voudrais boire une
+bouteille de vin de France la sant des Sudois....
+
+--Et des Sudoises!
+
+--Bien entendu!
+
+--Rien de plus facile. Nous avons ici notre _Caf de Paris_, ainsi nomm
+parce qu'il est tenu par un Allemand et frquent par des Anglais. Il
+est dans la rue de la Reine, non loin du palais de la belle; car nous
+avons un palais, mon cher comte!
+
+--Eh bien! chevalier, je vous invite souper.
+
+--J'accepte.
+
+--A la seule condition que nous ne parlerons pas d'elle.
+
+--J'aurai soin de vous dsobir.
+
+--_Andiamo!_
+
+Les deux jeunes gens descendirent gaiement l'escalier d'honneur, garni
+d'un tapis rouge et plant de petits sapins auxquels on avait mis des
+fleurs de serre dans les branches, pour leur donner une apparence de
+vgtation exotique.
+
+Enveloppez-vous, dit Axel au moment o son groom ouvrait la porte du
+vestibule; il est une heure aprs minuit, nous allons passer les ponts,
+il fait trente degrs de froid l'ombre, et mon traneau est dcouvert!
+
+--_Andiamo!_ rpta Georges en modulant la dlicieuse phrase que Mozart
+a mise dans la bouche de Zerline et de Mazetto. Et il se jeta au fond de
+la petite voiture basse, dcouverte comme le chevalier l'avait dit.
+
+Les chevaux, sans bruit, comme des fantmes, emportrent le traneau
+rapide, qui glissait sur la neige durcie. De chaque ct, les maisons
+noires semblaient courir; la lune riait dans le ciel, toute blanche,
+entre les nuages gris. Un coup de vent froid avertit les voyageurs
+qu'ils franchissaient la petite rivire de Norrstrom et les bains de
+Rosen. Ils entrrent bientt dans la longue rue de Drottninggatan (la
+rue de la Reine). Au bout de cinq minutes, les chevaux fumants
+s'arrtaient devant la taverne de Hans-Bamberg, claire _a giorno_.
+Hans-Bamberg est honor de la confiance de toute la jeunesse lgante,
+et il ne ferme jamais son caf les nuits de bal. Les deux jeunes gens
+traversrent, entre deux ranges de torches rsineuses fixes au mur
+dans des anneaux ne fer, un petit vestibule garni d'arbres aux verts
+rameaux, et franchissant les vingt marches d'un escalier de bois, ils
+se trouvrent la porte de la salle commune.
+
+Norra! un cabinet, dit Axel en prenant par le menton une grande et
+belle fille qui tait venue sa rencontre: c'est possible, j'espre?
+ajouta-t-il en lui tapant familirement sur la joue.
+
+--Tout est possible monsieur le chevalier.
+
+--Mme de t'empcher d'avoir des amoureux?
+
+--Cela plus que tout le reste! dit Norra en faisant une belle rvrence.
+
+--Je te prviens, friponne, que je n'en crois pas un mot!... Mais
+n'importe.... c'est ton affaire; souper!
+
+--Que veut monsieur le chevalier?
+
+--Ce que tu as.... des hutres.
+
+--Monsieur le chevalier veut rire.... Il y a trois mois qu'elles sont
+geles au fond de la mer.
+
+--C'est juste! Eh bien! ce que tu voudras, et du champagne Cliquot! Vous
+verrez, mon cher comte, qu'il faut venir en Sude pour boire des vins de
+France.
+
+--Il n'est pas encore frapp, monsieur le chevalier.
+
+--Eh bien! ma belle, ouvre la fentre, et ce sera fait tout de suite.
+
+Norra descendit pour aller commander le souper.
+
+Savez-vous, mon cher Axel, dit Georges en s'asseyant, que je vous
+trouve assez Sybarites de vous faire servir table par de jolies
+filles?
+
+--Que voulez-vous, mon cher comte? nous aimons mieux cela que des
+garons, comme chez vous; rien ne nous dplat comme le service des
+hommes; celui des femmes est meilleur: leur main est plus lgre; elles
+ont tout la fois plus de prvenance, plus de douceur et plus de
+dlicatesse. Je suis toujours tent de rire de vos valets de pied,
+robustes gaillards qui portent bras tendus.... une assiette de
+porcelaine ou un verre mousseline. Et puis j'avoue que j'aime assez,
+comme coup d'oeil, voir passer et repasser devant moi ces jolies
+cratures en jupon court, en corset de couleur, le petit bonnet sur
+l'oreille,--un rien ce bonnet, un morceau de velours, et un bout de
+dentelle chiffonn sur le chignon,--et l'oeil veill! Oui, j'aime
+mieux cela que vos laquais solennels, empess dans leur cravate.
+
+Axel et peut-tre continu longtemps sur ce ton, mais il fut interrompu
+par deux petits coups frapps la porte.
+
+C'tait Norra qui revenait accompagne d'une seconde _piga_ (c'est le
+nom qu'on donne ces jeunes filles[*]), portant les flacons et les
+plateaux. On et dit deux jolis lutins chapps cette frache province
+du Blking, o le sang rose coule sous la peau satine. En deux minutes
+le souper fut servi.
+
+[*: _Piga_ vient de l'adjectif _pig_, qui veut dire mutin,
+veill. Les jeunes filles de Stockholm ont mrit d'en faire le
+substantif qui les dsigne.]
+
+Plaise Votre Honneur, si quelque chose manque, deux coups sur le
+verre.... et bon apptit!...
+
+Les deux pigas sortirent en faisant force rvrences.
+
+Axel dcoupa lestement un jerper, sorte de gibier de la taille d'un
+fort pigeon, la chair blanche et savoureuse, dont le fumet dlicat
+excite l'apptit et donne soif. Georges fit sauter le bouchon cercl de
+fer d'une bouteille fine encolure.
+
+Et maintenant, dit le chevalier en choquant les verres, la sant de
+vos amours.
+
+--Attendez donc!
+
+--Quoi!
+
+--La seconde bouteille!
+
+--Alors, dpchons de boire la premire.
+
+Le souper ft trs-gai, plein de verve: les deux jeunes gens taient de
+joyeux compagnons. Cependant Georges versait plus qu'il ne buvait, en
+homme qui veut se taire et couter. Axel ne demandait qu' parler: il
+n'attendit pas le troisime verre pour commencer ses confidences.
+
+Pardieu! dit-il, vous croyez que je ne vous vois pas venir? Vous n'osez
+pas m'interroger et vous brlez d'envie de m'en tendre.... Ne soyez donc
+pas boutonn comme cela jusqu'au menton: vous apportez partout un air de
+chancellerie; nous ne sommes pas ici dans un congrs.
+
+--Je n'interroge jamais! dit Georges.
+
+--Mais vous coutez toujours.
+
+--C'est un peu mon mtier.
+
+--Vous vous arrangez de faon cumuler le bnfice du silence et de
+l'indiscrtion.
+
+--Et vous, comptez-vous donc pour rien le plaisir de parler?
+
+--Au fait, que voulez-vous savoir?
+
+--Tout ce qu'il vous plaira de m'apprendre.
+
+--Eh bien, sachez donc que la comtesse--car c'est de la comtesse qu'il
+s'agit, j'imagine!...
+
+--Eh oui, bourreau! pourquoi me retournez-vous ainsi sur les charbons?
+
+--Enfin, voil un cri du coeur, et il vous comptera plus auprs de moi
+que deux bouteilles de Cliquot. Sachez donc que la comtesse est un ange.
+
+--Prenez garde, chevalier, vous allez tomber dans le lieu commun.
+
+--La comtesse est un ange que l'on accoupla jadis un dmon.
+
+--Son mari! Je connais cela, toutes les histoires commencent ainsi.
+
+--Alors, j'abrge; donc, M. le comte de Rudden tait un assez pitre
+sire, pour ne pas dure plus, et il mrita.... tous les malheurs qu'il
+n'a pas eus. Enfin, aprs cinq ou six ans de cet enfer anticip qu'on
+appelle un mariage mal assorti, le comte mourut. Ce fut la premire
+politesse qu'il et jamais faite sa femme. Il la laissait jeune, riche
+et belle, et avec un pass de malheur que beaucoup d'hommes auraient
+bien voulu lui faire oublier.
+
+La comtesse est la franchise mme. Elle ne feignit donc point une
+douleur laquelle d'ailleurs personne n'aurait cr. Mais elle porta
+svrement son deuil, et, avec ce sentiment des convenances qui ne
+l'abandonne jamais, elle quitta Stockholm, passa dix-huit mois dans ses
+terres, puis revint ici, et ouvrit ses salons, qui furent bientt les
+plus agrables de la ville. M. de Rudden et t assez tonn de la
+mtamorphose; mais il eut le bon esprit de ne pas revenir. Cependant sa
+veuve fut demande en mariage par tous ceux qui avaient quelque raison
+de se mettre sur les rangs, et mme par d'autres. Celui-ci convoitait sa
+fortune; cet autre, sa beaut; un troisime, l'appui naturel qu'il
+trouverait dans ses alliances, car elle est des Oxen-Stjerna, et tient
+tout ce qu'il y a de grand dans ce pays. Christine n'accepta personne:
+elle n'aimait point. Mais les amants repousss devinrent pour elle les
+plus dvous des amis. Que ceci soit dit leur louange et la sienne.
+
+--Et vous chevalier?
+
+--Moi, mon cher comte, sans doute j'aurais fait comme les autres; mais
+j'tais en France quand Mme de Rudden revint Stockholm, et, mon
+retour, je la trouvai si fortement retranche dans sa position de veuve
+inexpugnable, que je rsolus de commencer comme les autres avaient fini.
+
+--Et de finir comme ils avaient commenc?
+
+--Point, mais de me rsigner tout d'abord l'amiti sans passer par
+l'amour.
+
+--C'est pourtant le chemin le plus court et le plus sr, ce qu'on
+prtend. La belle veuve ne vous aura pas su gr de votre discrtion
+rare.... croyez-en ma vieille exprience.
+
+--Quel ge avez-vous, mon cher Georges?
+
+--Vingt-six ans, mon cher Axel.
+
+Axel se mit rire.
+
+Mais les annes de campagne comptent double! reprit le comte. Oui,
+continua-t-il, les femmes qui se dfendent le mieux aiment cependant
+tre attaques, ne ft-ce que pour se dfendre! Elles veulent se
+refuser, mais elles ne veulent pas qu'on ne les demande point.
+
+--Ceci peut tre vrai Paris; mais c'est un mange de coquette, et nous
+ne comprenons gure toutes ces subtilits. Soyez certain que vous jugez
+mal Mme de Rudden. Elle est exempte d'artifice. Je vous l'ai dj dit:
+c'est la simplicit mme. Elle est trop bonne pour se complaire au
+spectacle du mal qu'elle aurait fait, et elle est trop trangre tout
+calcul de vanit pour traner aprs elle un cortge de coeurs captifs.
+Je vous le rpte: vous ne la connaissez point. Ce n'est pas une nature
+tout fait comme une autre. Le jour o elle aimera, elle est femme le
+dire la premire et mettre loyalement sa main dans la main de l'homme
+qu'elle aura choisi. Oh! celui-l sera un homme heureux, et je bois sa
+sant! continua le chevalier en choquant son verre contre celui du
+comte.
+
+Georges tait devenu trs-srieux. Il trinqua sans boire.
+
+Et ce major, ce baron de Vendel, reprit-il au bout d'un instant,
+qu'est-ce donc?
+
+--C'est le meilleur ami de la comtesse; il a pour elle, depuis tantt
+dix ans, une amiti passionne; ou plutt il a de l'amour.--Allons! ne
+vous emportez pas: vous avez des yeux qui flambent! Cependant le choix
+d'un homme comme le major ne peut que vous flatter; il justifie vos
+prfrences. Le baron ne cache pas ses sentiments; il s'en vanterait
+presque, et le monde les respecte, tant il les croit sincres. Christine
+est _sa dame_, comme disaient nos pres, et nos pres disaient bien. Il
+a pour elle le culte chevaleresque des preux du moyen ge; il irait se
+faire tuer, avec ses couleurs sur la poitrine, sa pense au coeur et
+son nom sur les lvres. Saluez, mon cher comte! on ne rencontre pas des
+amours comme celui-l tous les soirs! Christine le sait et s'en montre
+profondment reconnaissante. Mais il a cinquante ans et relche tous les
+six mois un cran de son ceinturon. Ce n'est ni l'ge ni la taille qu'il
+faut pour aller chanter: _Je suis Lindor_! sous les fentres de Rosine.
+Du reste, le baron ne s'en fait point accroire, et il n'a aucun des
+ridicules d'un prtendant surann. Il dsire assez, n'espre pas
+beaucoup, et ne demande rien. Aujourd'hui, lui dit-il parfois, vous
+tes plus jeune que moi.... mais, dans dix ans, nous serons peu prs
+du mme ge. Ce brave major calcule sa manire. Je n'ai pas le droit
+d'tre impatient; je n'aurais pas d'excuse. J'attendrai tant que vous
+voudrez,--toujours! si vous ne voulez jamais. Enfin, me voil! vous
+savez o je suis.... j'y reste; vous n'avez qu' me faire un signe, et
+mme c'est inutile, je crois que je devinerai sans cela!
+
+--En attendant, soyons amis! rpond Christine, car je ne fais cas de
+personne plus que de vous.
+
+Et ainsi vivent-ils dans ce clair de lune de l'amiti qu'aucun nuage
+n'a jamais obscurci. On assure que Christine lui a promis de ne pas se
+remarier ou de n'pouser que lui. Ce n'est pas le major qui l'a dit;
+mais on l'a rpt devant lui, et il s'est content de rpondre par un
+gros soupir. Voici, monsieur l'ambassadeur, quel point nous en sommes,
+et il est fort possible que tout ceci vous donne penser.
+
+--Je pense que la comtesse est une femme ravissante et que le major sera
+quelque jour le plus heureux des maris.
+
+--Et moi je crois que vous ne croyez que la moiti de ce que vous dites;
+mais c'est dj beaucoup, et le temps nous apprendra la fin de
+l'histoire. Il est quatre heures; je n'entends plus de bruit nulle part:
+tous les soupeurs ont disparu; peut-tre serez-vous bien aise de rver
+tout seul: partons!
+
+Norra, dormant debout, vint apporter la note avec un geste de
+somnambule: les deux jeunes gens quittrent les derniers le bel
+tablissement de Hans-Bamberg; Axel conduisit Georges jusqu' sa porte,
+sur la grande place du _Stortorget_, la plus belle de Stockholm, et,
+aprs lui avoir souhait des songes d'or, il reprit le chemin des quais
+en fredonnant un air d'opra.
+
+
+
+
+III
+
+
+Le vin de Champagne, aprs un bal, n'a pas les vertus narcotiques de
+l'opium ou du hatchisch. Georges dormit peu, et, s'il fit des rves, ce
+furent des rves demi veills. Ses yeux mal ferms revoyaient
+toujours la belle image de Christine, passant et repassant devant lui;
+il entendait encore les prludes de la valse de Weber; il pressait
+contre sa poitrine une taille fine, souple, frmissante; il respirait
+ce doux parfum de mimosa qui s'exhalait, quelques heures auparavant, de
+l'ventail et du mouchoir de la comtesse: son front brlait. Puis, tout
+ coup, il prouvait comme une sensation de froid: il se retrouvait sur
+le Mlar, la neige tendait devant lui sa nappe blanche sans fin. Les
+poneys noirs passaient comme le vent, emportant Christine, qui lui
+tendait les bras. Il s'lanait vers elle, et, au moment o il allait
+l'atteindre, les paulettes du major lui barraient le chemin.
+
+Le rveil prolongea ces agitations de la nuit: le valet de chambre
+allait et venait dans l'appartement, faisant le feu, apportant le sucre,
+prparant le th, attendant des ordres qu'il ne recevait pas. Le soleil
+tait paresseux comme Georges; il oubliait de se lever: midi, il ne
+faisait jour nulle part; Stockholm demeura enseveli dans un brouillard
+sombre. M. de Simiane passa le reste de sa journe ranger ses papiers
+et s'installer un peu: il ne sortit pas.
+
+Le lendemain, la matine tait souriante, le ciel bleu: Georges fit
+atteler deux beaux chevaux dalcarliens que le chevalier de Valborg lui
+avait cds, et il fit une promenade sur la route de Haga; Haga est
+comme le Saint-Cloud de la Sude, et l'on y va par des routes
+charmantes, que frquentent assez les gens du bel air. Comme il rentrait
+en ville, la nuit tombante, sa voiture se croisa avec un traneau
+ferm, qui en sortait. Il tait lanc au grand trot. Le givre brodait
+d'arabesques la vitre obscurcie; c'est peine si Georges put distinguer
+une forme demi couche sur les coussins. Il vit cependant que c'tait
+une femme, mais il ne vit pas autre chose.
+
+Arriv la hauteur de la petite glise de Sainte-Clara, situe vers le
+milieu de la rue de la Reine, Georges donna l'adresse de la comtesse
+son cocher, qui le mena chez elle et sonna.
+
+Madame n'y est pas! rpondit le concierge, honnte Danois dont on
+avait fait un suisse, et que l'on affublait, dans les grandes occasions,
+d'une hallebarde et d'un baudrier.
+
+Georges descendit et se nomma.
+
+Quand Mme la comtesse y est pour quelqu'un, elle y est pour tout le
+monde, fit avec une majestueuse solennit l'incorruptible gardien.
+
+--Au chteau! dit le jeune homme assez brusquement.
+
+Les chevaux repartirent, et, franchissant au galop la place de
+Gustave-Adolphe et le pont du Nord, s'arrtrent tout en sueur au pied
+de la _Monte des Lions_, rampe gigantesque dont les lions de Charles
+XII semblent dfendre l'accs. La sentinelle et le cocher changrent
+quelques mots; puis la voiture, entrant dans l'intrieur du palais,
+traversa deux cours et alla gagner la petite terrasse des Lynx, dispose
+en parterre et garnie de bouquets d'arbres. Le baron de Vendel s'y
+promenait avec le fils du ministre de la guerre. Le major avait l'air
+assez soucieux; Georges l'vita et fit demander le chevalier de Valborg.
+On lui rpondit au bout d'un instant que le service retenait le
+chevalier dans les appartements. Georges crivit au crayon sur sa carte:
+J'ai besoin de vous: venez! On dit que vous serez libre huit heures;
+je vous attendrai depuis sept.
+
+Il alla ensuite lire les journaux dans un cercle, trouva les nouvelles
+diverses insignifiantes, la politique absurde, les feuilletons ennuyeux,
+et, en fin de compte, ne sachant plus que faire, dna pour tuer le temps
+et rentra chez lui.
+
+A huit heures dix minutes il entendit un coup de sonnette brusque qui le
+fit bondir.
+
+C'tait le chevalier.
+
+Axel, je vous remercie, dit Georges en lui tendant les mains; vraiment,
+j'avais besoin de vous voir.
+
+--Je m'en doutais: aussi me voil!
+
+--Merci encore! Eh bien?
+
+--Est-ce que vous savez dj...
+
+--Rien! Qu'y a-t-il?
+
+--Avez-vous vu la comtesse?
+
+--Non.
+
+--tes-vous all chez elle?
+
+--Oui, sans tre reu... Je suis d'assez mchante humeur...
+
+--A quelle heure y tes-vous all?
+
+--A quatre heures.
+
+--Elle tait partie.
+
+--Partie!... Ah! et pourtant le major est toujours ici!
+
+--Comte, ce n'est pas bien ce que vous dites l. C'est une injure
+gratuite et que personne ne se permettrait chez nous. Un jour vous vous
+repentirez de vos paroles.
+
+--Soit! je m'en repens dj; mais, de grce, ou est-elle?
+
+--Prs d'Upsala, chez son oncle, qui est trs-mal. La nouvelle est
+arrive deux heures; la comtesse est partie trois!...
+
+--Et... quand revient-elle?
+
+--On ne sait.
+
+--Upsala... c'est loin d'ici?
+
+--Trente ou quarante lieues.
+
+--J'y peux aller?
+
+--Oui, si vous voulez la perdre!
+
+--Axel, mon ami, je crois que je vais l'aimer.
+
+--Il est vident que vous l'adorerez... surtout si elle ne revient pas.
+
+--Mon cher Valborg, vous avez trop d'esprit pour moi.
+
+--Allons, ne vous fchez pas! je vous donnerai de ses nouvelles.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Christine ne revint point Stockholm de tout l'hiver. Je n'affirmerai
+point que le chevalier eut raison tout d'abord, et que, par cela seul
+qu'elle tait absente, Georges l'adora; mais du moins il y pense
+trs-souvent.
+
+Le comte de Simiane tait jeune: il n'avait pas encore trente ans. Mais
+il y en avait dj sept ou huit qu'il vivait de la vie du monde. Il
+avait connu la meilleure compagnie de l'Europe et pass quelques hivers
+dans des capitales plus renommes pour leur lgance que pour leur
+moralit. Beau, distingu, spirituel et discret, il n'avait pas
+rencontr beaucoup plus de cruelles qu'un surintendant de l'ancien
+rgime.
+
+La facilit du plaisir est un de ces malheurs heureux dont on ne songe
+point se plaindre, mais qui donne souvent nos relations une lgret
+fcheuse et nos sentiments une inconstance coupable. Georges faisait
+la cour une femme comme un autre lui aurait dit bonjour. Il appelait
+cela tre poli, et il tait trop bien lev pour ne pas tre poli avec
+tout le monde. Mais ces intrigues, noues par la fantaisie, dnoues par
+le caprice, ne lui rapportaient pas plus qu'elles ne lui cotaient: le
+plaisir n'est pas mme la petite monnaie du bonheur. Des millions de
+centimes ne font pas toujours une pice d'or; il y a manire de compter.
+Si Christine ft reste Stockholm, sans doute il et t pour elle un
+poursuivant plus redoutable que les autres. Il et apport son attaque
+cette furie franaise, qui peut conqurir autre chose que des provinces.
+Ou Christine et t vaincue, et Georges, aprs les premiers
+enivrements, n'et pas senti tout le prix de sa victoire; ou, par sa
+rsistance, la noble femme et fait vibrer en lui la fibre irascible et
+maladive de la vanit, et la tendresse serait morte, en naissant, des
+blessures de l'orgueil.
+
+L'absence arrangeait mieux les choses. Elle parat d'une grce nouvelle
+Mme de Rudden, si sduisante dj; elle lui donnait la seule chose qui
+pt lui manquer: le prestige de l'loignement et le mrite de
+l'impossible. Les femmes qu'elle laissait aprs elle n'avaient ni sa
+beaut ni son charme, et son souvenir, trop vif encore, en dtournait
+Georges. Il lui dut ainsi les premires heures de solitude que sa
+jeunesse et connues. La solitude, qui est mortelle aux petites
+passions, est favorable aux grandes. Elle leur donne cette conscience de
+soi, sans laquelle on n'est pas: elle les fortifie en les purant. Il y
+a, dit-on, des arbres qui ne puisent leur sve et leur vie que dans les
+couches les plus recules de l'humus profond; il y a des amours qui ne
+s'panouissent en fleurs et en parfums que si leur racine a pntr dans
+les coeurs jusqu' la source sacre des larmes. Georges avait chang
+avec Christine un regard, quelques paroles, peine un serrement de
+mains dans l'motion sympathique d'une valse. Au bout d'une semaine, il
+avait pour elle un culte idal; au bout d'un mois, il l'aimait.
+
+Et Christine? Christine ne fit de confidences personne, et l'on ne
+sait jamais ce qui se passe dans le coeur des femmes,--mme quand
+elles le disent! Quelques amis pourtant reurent de ses lettres. Depuis
+longtemps, chacune de ses absences, elle crivait au baron de Vendel.
+Ainsi fit-elle cette fois comme toujours. On le savait; on lui demanda
+des nouvelles de la comtesse, et l'on apprit par lui qu'elle avait t
+appele en toute hte prs d'un oncle malade dangereusement. Au bout
+d'un mois, Axel lui-mme reut une lettre. C'tait la premire fois que
+Mme de Rudden lui crivait. Axel tait l'ami de Georges.
+
+Le chevalier courut chez M. de Simiane. Il entra dans son cabinet, la
+lettre la main, et toute ouverte.
+
+Si vous croyez que je m'y trompe! lui dit-il; d'autres, mon cher!...
+On ne m'adresse moi que l'enveloppe! Mais ce n'est pas mon mrite
+que je dois cette aimable lettre; je crois donc remplir les intentions
+de l'auteur....
+
+--Est-ce qu'elle parle de moi? dit Georges en prenant le billet.
+
+--Vous tes plus amoureux que je ne pensais! Et les convenances? Sachez
+donc que vous n'tes pas mme nomm, et qu'il n'y a point de
+_post-scriptum_!
+
+Georges dvorait la lettre des yeux.
+
+Elle a d'autres correspondants que moi, reprit Axel; mais elle sait que
+je suis votre ami, et elle veut que vous la lisiez.
+
+--Je vous prviens que je n'en crois rien, rpondit le comte tout en
+lisant.
+
+--Franais et modeste! reprit Axel en riant.
+
+La lettre tait courte et simple. La comtesse annonait la mort de son
+oncle, et disait qu'elle resterait quelques semaines encore prs de la
+veuve et des enfants: elle ajoutait qu'elle regrettait Stockholm; elle
+chargeait le chevalier de lui envoyer des livres. C'tait peu prs
+tout. Du reste, pas un mot de Georges. Mme de Rudden ne faisait point
+une seule allusion qui se pt rapporter lui dans sa lettre; mais on
+dcouvrait dans son ensemble une nuance de rverie tendre et des
+expressions demi voiles de souvenirs et d'amiti, dont la gracieuse
+comtesse n'avait jamais encore senti le besoin vis--vis d'Axel.
+
+Vous remarquerez, dit le chevalier, qu'elle a crit en franais.
+
+--C'est la langue de la cour, et vous vous en servez volontiers dans le
+monde.
+
+--Oui, mais jamais entre nous, moins que.... enfin ne m'en faites pas
+dire davantage.
+
+Valborg sortit en _oubliant_ la lettre.
+
+Georges passa la journe la lire et la relire. Il en creusa les
+phrases, et il en pesa les expressions, s'efforant de dcouvrir le mot
+pens sous le mot crit. Mais elle tait d'une convenance et d'une
+mesure parfaites. Ce sont les qualits qui distinguent les femmes du
+vrai monde. Georges put souponner une intention gnrale, si le
+chevalier disait vrai; mais rien de particulier dont il dt tirer
+avantage. Sans doute, c'tait peu pour lui; mais pour elle, n'tait-ce
+point dj beaucoup? Il obtint du chevalier la permission de faire
+lui-mme la rponse que celui-ci devait envoyer la comtesse. Le
+premier jet ne lui russit pas: il s'aperut la lecture que cette
+lettre d'un ami tait celle d'un amoureux, qu'il mettait une dclaration
+dans la bouche du chevalier, et que sa passion brlante courait sous la
+plume froide d'Axel. Cela est trop, se dit-il, et puis, si la comtesse
+s'y trompait, si elle attribuait au chevalier qu'il ne lui dit que pour
+moi! il y a l un danger et la chose est dlicate. Il jeta son
+brouillon au feu, recommena et fut plus content de la seconde preuve.
+C'tait peu prs possible. Il parlait d'amiti, de souvenir.... des
+vifs souvenirs que la comtesse laissait partout, des regrets qui
+l'avaient suivie, des esprances qui l'attendaient.... Si rserve que
+l'expression ft toujours, on devinait comme un trouble secret.... Aprs
+une phrase assez mue, Georges glissa son nom assez habilement, en
+disant qu'il avait plus d'une fois demand des nouvelles de la comtesse:
+rien de plus. Axel relut, approuva la rdaction, en se flicitant
+lui-mme des progrs qu'il avait faits dans la langue franaise. Ce
+n'est plus du franais de Stockholm, c'est du franais de Paris,
+disait-il, et je ne jurerais pas que l'on ne s'en apercevra point
+quelque part..., mais je ne crois pas que l'on s'en fche, ajouta-il.
+Il recopia la lettre et l'envoya.
+
+Au bout de trois semaines, Axel reut un second billet plus court que
+l'autre. Il le porta sur-le-champ son ami. Georges y trouva comme un
+souffle de printemps: l'esprance y battait des ailes; la vie courait et
+frmissait dans ces lignes crites la hte pour demander les drames de
+Schiller et la Saga de Frithiof. La comtesse y parlait avec une motion
+visible de l'heureux retour et du cher revoir, dont elle ne fixait point
+encore l'poque.
+
+
+
+
+V
+
+
+Cependant les premires brises de mai passent tides sur les montagnes;
+la sve court dans les branches fltries qui se relvent, les bourgeons
+roses s'entr'ouvrent, et les feuilles se dplient, vertes au bout des
+rameaux noirs encore et dj gonfls; la mousse refleurit avec la
+bruyre sur les rochers de granit, et les cataractes, secouant leurs
+chanes de glace, sonnent et retentissent dans les bois.
+
+Le Mlar tait libre, comme le lac Clara, son voisin; les steamers
+reprenaient chaque matin leur route vers le Nord. L'aristocratie, que ne
+retenaient point Stockholm les affaires de la dite ou des charges
+la cour, en attendant la saison des bains ou des voyages, retournait
+ses villgiatures dans les chteaux.
+
+Georges voulut faire quelques visites aux familles dans lesquelles il
+avait t reu l'hiver. Rien de plus facile autour de Stockholm. Le
+bateau vous emporte le matin et vous rapporte le soir, aprs avoir
+parcouru les dtours du lac, sondant ses golfes, effleurant ses les,
+visitant ses villages, prenant et dbarquant partout ses passagers.
+
+La premire excursion de M. de Simiane le conduisit au chteau de
+Skokloster, sur la rive occidentale du lac Clara. La famille illustre
+qui habite ce splendide domaine marche la tte de la noblesse du
+royaume, et elle accueille le visiteur avec cette simplicit, cette
+courtoisie et cette grce la fois familire et digne, qui tient des
+rceptions princires et de l'hospitalit patriarcale.
+
+Georges ne trouva au chteau que la vieille comtesse douairire de
+Brah. La famille, qui se composait de sa bru, veuve comme elle, et de
+deux jeunes enfants tait alle battre les buissons dans le parc avec
+une amie en visite. Georges fut retenu dner. Le chteau est curieux
+pour un tranger, tout plein de souvenirs d'hrosme et d'amour. Mme de
+Brah racontait avec le charme infini de ces grandes dames d'autrefois,
+qui ont tout vu et qui savent tout dire; les heures s'coulrent donc
+assez vite, et la noble htesse en tait encore la seconde dition de
+cette lgie sentimentale de la belle Ebba Brah, qui fut la Brnice et
+la Marie Mancini de Gustave-Adolphe, quand Georges, jetant un oeil
+distrait par la fentre ouverte, aperut deux jeunes enfants, le frre
+et la soeur, qui s'en venaient courant dans la grande alle du parc.
+Deux femmes les suivaient: l'une tait la comtesse de Brah, avec
+laquelle Georges avait dans une fois ou deux pendant les dernires
+ftes de l'hiver; l'autre.... elle se retournait en ce moment vers la
+grande avenue de tilleuls et d'ormes qui traverse le parc dans toute sa
+longueur, et l'on ne pouvait point apercevoir son visage; mais
+l'lgance de sa tournure et la dsinvolture superbe de son mouvement,
+M. de Simiane ne pouvait hsiter une seconde. En faut-il tant pour
+reconnatre la femme aime? Un des enfants, revenant vers elle, la tira
+par sa robe pour lui donner une fleur: Georges revit le cher et doux
+visage. La surprise fut grande, et non moins grande l'motion. Tout son
+sang reflua au coeur: il retomba, plutt qu'il ne s'assit dans son
+fauteuil, et, pour se donner une contenance, il prit sur la chemine un
+album de dessins, et se mit tudier les costumes pittoresques de la
+Dalcarlie.
+
+Bientt la porte s'ouvrit deux battants, et les marmots, courant
+leur grand'mre, rpandirent sur ses genoux leurs mains pleines de
+fleurs.
+
+Mes petits-enfants! dit Georges la vieille comtesse en promenant des
+caresses sur les deux ttes blondes.
+
+--Charmants! murmura Georges, dj revenu de sa trop soudaine motion.
+
+Les deux femmes entraient au mme instant.
+
+Quel joli tableau! dit, en regardant la grand'mre et les deux enfants,
+la comtesse de Rudden, qui n'apercevait point Georges, demi cach par
+le dossier de chne d'un fauteuil gothique; et moi aussi, grand'mre, je
+vous apporte des fleurs, continua-t-elle en se mettant genoux ct
+des enfants, aux pieds de la vieille comtesse.
+
+--Christine! Christine! que fais-tu? dit en riant l'autre jeune femme,
+qui venait de saluer Georges.
+
+Christine se retourna, toujours genoux, et aperut M. de Simiane. Elle
+resta une ou deux secondes sans se relever, le regardant avec un
+ravissement muet.
+
+Monsieur de Simiane! ma chre comtesse, dit la vieille dame en manire
+de prsentation.
+
+--J'ai dj vu monsieur, dit Christine. Et elle rougit jusque dans ses
+cheveux.
+
+Quel beau groupe vous faites tous ainsi! s'cria la jeune veuve en se
+rapprochant d'eux.
+
+Plus d'un peintre, en effet, et voulu reproduire sur sa toile cette
+belle scne pleine de grce. La vieille grand'mre, avec son visage
+blanc sans rides, toute couverte de violettes, de primevres et
+d'anmones, souriait ses deux petits-enfants, qui se pressaient contre
+elle demi effrays; Christine, encore genoux, tourne vers Georges,
+le sein palpitant, avait l'expression de surprise effarouche de la
+biche inquite au fond des bois. L'air de la campagne avait bruni son
+teint; son oeil nageait dans une sereine lumire; le vent, qui
+s'tait jou dans ses cheveux, avait enlev aux larges ailes du chapeau
+une de ses tresses, dont les anneaux dors retombaient sur sa poitrine.
+Elle tenait la main une branche d'aubpine fleurie, renverse sur son
+paule, comme les palmes des vierges et des saints qui s'inclinent
+autour des madones dans les tableaux du Prugin.
+
+Georges, immobile et charm, gravait ces belles images dans son me.
+
+Mais il y a des situations qu'il ne faut point prolonger. Il fit deux
+pas vers Christine, et lui tendit sa main pour la relever. Peut-tre
+garda-t-il une seconde de trop celle qu'on lui donna; mais personne ne
+s'en aperut. Christine tenait toujours la branche d'aubpine en fleur,
+qui se dressait entre eux, ombrageant les deux ttes et secouant sur
+elles ses grappes blanches et parfumes.
+
+Ainsi la prsentation est toute faite! dit Mme de Brah. Vous vous
+connaissiez? Je vous en flicite l'un et l'autre, et je n'en suis que
+plus heureuse de vous runir. Comte, j'aime Mme de Rudden comme ma
+fille, et c'est vraiment en famille que vous passerez la journe.
+
+Cette journe-l fut courte pour Georges. C'tait une de celles que,
+dans nos souvenirs, nous marquons d'une pierre blanche: le jeune homme
+prouvait un immense bonheur retrouver Christine. Jamais il ne l'avait
+si bien vue: elle lui parut cent fois plus belle qu'au bal; peut-tre
+parce qu'il tait seul, dans cette intimit toute cordiale, goter le
+charme qui tait en elle. La comtesse tait tout en noir; il trouva que
+le noir tait la toilette distingue par excellence, et la seule qui
+convint une femme un peu grande. Les rubans violets, qui crevaient de
+quelques noeuds les longs crpes du deuil, relevaient ce que cette
+couleur seule et eu de trop svre peut-tre. Lui, de son ct, fut
+plein d'esprit, d'entrain et de gaiet. Il avait plus de fleurs
+panouies dans l'me que les enfants n'en avaient cueilli sur les gazons
+du parc, et si Christine et pu couter son coeur, elle et entendu
+chanter tous les rossignols d printemps de l'amour. Elle aussi tait
+heureuse; mais son bonheur tait ml d'un trouble secret, et tout
+voisin de la crainte.
+
+Le bateau d'Upsala devait reprendre le comte dans l'aprs-midi et le
+ramener Stockholm. Christine demeurait de l'autre ct du lac, qui
+n'est pas trs large. A quelque distance du bord, on pouvait, des
+fentres du chteau, apercevoir sa voiture qui venait l'attendre un
+petit dbarcadre, construit pour l'usage des deux chteaux amis. La
+barque de Skokloster ne partait de son rivage qu'aprs avoir vu les
+chevaux sur l'autre.
+
+Il fut convenu que Georges reconduirait Christine jusqu' sa voiture, et
+que la barque attendrait le steamer: celui-ci n'attendait jamais; il
+stoppait un instant pour changer ses lettres, et repartait aussitt.
+L'arrangement propos tait chose toute naturelle, et personne ne fit
+d'objection. Mais la vieille comtesse, qui avait manqu le passage du
+bateau une fois dans sa vie, craignait toujours que ses visiteurs
+n'prouvassent la mme msaventure. Aussi quand le moment approchait,
+elle songeait beaucoup plus les hter qu' les retenir. C'est de quoi
+Georges n'eut garde de se plaindre. Quant Mme de Rudden, elle avoua
+depuis qu'en ce moment elle n'avait pas trop de volont. Elle suivait
+l'impulsion donne, sans avoir mme l'ide de la rsistance; les autres
+voulaient pour elle. Elle noua ses rubans avec un mouvement fbrile;
+quand elle embrassa la petite-fille de son amie:
+
+Vous me faites mal! dit l'enfant, tonne de sa brusquerie soudaine.
+
+--Enveloppez-vous bien, ma toute belle, dit la grand'mre, croyant que
+c'tait de froid qu'elle tremblait.
+
+Georges, le chapeau la main, paraissait d'un calme superbe; mais
+l'impatience le dvorait: il trouva qu'on prolongeait singulirement les
+adieux, et que ces mille tendresses sentimentales, que les femmes
+changent en se quittant, font perdre aux hommes un temps bien prcieux.
+
+Enfin Christine prit la main qu'il lui tendait et entra dans la barque.
+
+Adieu!--au revoir!-- bientt!--crivez-nous!
+
+Toutes ces exclamations retentirent la fois; puis les deux chtelaines
+rentrrent avec les enfants, et trois coups d'aviron mirent les
+voyageurs en pleine eau.
+
+Quand Georges et Christine se virent seuls dans cette barque, avec un
+rameur, Sudois pur sang, qui n'entendait pas un mot de franais,
+l'tranget de leur position les frappa tout d'abord: ils se regardrent
+en souriant, et se dirent que ce n'tait pas ainsi qu'ils auraient cru
+se retrouver.... Car nous devions nous retrouver! dit Georges.
+
+--Je le dsirais, rpondit Christine avec cette simplicit et cette
+franchise que tous ses amis louaient si fort en elle.
+
+Ils taient assis l'un prs de l'autre sur une planchette troite,
+l'arrire du batelet. Le lac Clara, qui succde au Mlar, n'est pas
+trs-large en face de Skokloster; mais ses rives assez basses ont des
+ondulations charmantes. et l des roches de granit et de porphyre,
+couronnes d'une aigrette de sapins tremblants, se dressent comme des
+gants ptrifis; deux ou trois petites les, jetes au milieu du lac
+irrgulirement, rompent la monotonie des lignes et varient le tableau,
+auquel la grande masse carre des constructions de Skokloster, bti avec
+l'imposante lourdeur des premires annes du dix-septime sicle,
+servait de fond magnifique. La soire tait splendide; de petits nuages
+roses couraient dans le ciel, ce beau ciel du Nord, si dlicatement
+bleu; des vapeurs blanches, argentes, chasses par un vent frais,
+roulaient sur le lac vert et transparent, trou de mille fossettes,
+comme la joue d'un enfant qui rit.
+
+Les circonstances extrieures exercent sur nous plus d'influence qu'on
+ne le croirait tout d'abord, et l'on ne doit point reprocher au
+romancier de les dcrire, parce qu'elles modifient souvent les
+sentiments chez ses personnages. En tte--tte, sous le ciel et au sein
+de la belle et libre nature, on ne parle point une femme comme on
+ferait dans un salon, au coin du feu ou au bord d'un piano. C'est le
+privilge de notre me de s'exalter et de s'agrandir avec les spectacles
+qui l'entourent.
+
+M. de Simiane et Mme de Rudden prouvrent d'abord un instant de
+contrainte, et cet embarras, qui n'est point sans charmes, d'un homme et
+d'une femme qui se trouvent seuls ensemble, pour la premire fois, sous
+l'empire d'une motion vraie et profonde. Pour avoir trop se dire, ils
+ne se parlaient pas. Georges jouissait de son trouble mme, et plus
+encore de celui de Christine. Il regardait la drobe sa belle
+compagne, qui laissait tremper dans l'eau le bout de son rameau fleuri.
+Elle fit un mouvement pour ramener son chle sur sa poitrine, et, comme
+le cachemire rebelle volait au vent sur ses paules, Georges prit les
+deux bouts et les croisa sur elle, avec la douce clinerie d'une jeune
+mre. Christine frissonnait. Sans le vouloir, sans le chercher du moins,
+Georges effleura sa main.
+
+Comme vous avez froid! lui dit-il. Il mit dans sa voix je ne sais
+quelle inflexion tendre et quelle douceur caressante.
+
+Oui, reprit Christine sans relever les yeux; il faisait trs chaud chez
+la comtesse; l'air est vif, j'ai t saisie. Ce ne sera rien; le trajet
+est si court!
+
+Georges, sans rpondre, jeta aux pieds de Christine son vtement de
+dessus, avec une sorte de bonhomie brusque qui loignait toute ide de
+galanterie ou de fadeur de salon, et, comme elle fit un geste pour
+l'engager le reprendre, il se mit genoux, et, malgr elle, il
+enveloppa ses petits pieds captifs.
+
+Comment tes-vous, maintenant?
+
+--Mieux, tout fait bien! Et vous!
+
+--Oh! moi!...
+
+Il pronona ces deux mots d'une voix o son me mue vibrait tout
+entire. Il ne s'tait point relev, et il la regardait genoux. C'est
+peut-tre ainsi qu'il faut regarder les femmes; elles paraissent cent
+fois plus belles.... quand elles sont belles. On a l'air de les adorer
+avant de les aimer, et leur regard elles nous arrive plus doux, en
+glissant travers les cils, sous leurs longues paupires. Elles ont
+alors, tout en nous voyant, cette expression d'oeil ferm si
+ravissante, que Raphal donne toujours ses plus belles madones. Une
+tendresse ineffable, profonde et sereine brillait sur le visage de
+Georges. Il avait teint le feu de la passion dans ses yeux, qui
+n'avaient plus que l'humide clat des larmes prtes couler. Ces yeux
+noirs, Christine les fixa malgr elle, attire, retenue et comme
+fascine par un charme magntique. Elle tait redevenue ple. Sa
+poitrine ne battait pas, mais sa bouche frmissait, et l'ombre de ses
+cils abaisss palpitait sur sa joue comme une aile d'oiseau.
+
+Relevez-vous! dit-elle Georges si bas, qu' peine il entendit; et
+comme il restait toujours genoux: Je vous en prie! continua-t-elle en
+lui tendant la main.
+
+--J'tais si bien! rpondit-il. Cependant il se rassit prs d'elle en
+gardant sa main.
+
+Ils se turent. Quels mots auraient valu ce silence?
+
+Voulez-vous bien parler! dit Christine avec un enjouement feint; on
+dirait que vous avez peur de rveiller les poissons du lac.
+
+--Non, reprit-il, je me taisais pour ne point effaroucher mes rves.
+
+--Attendez, pour rver, que vous soyez seul.
+
+Il ne rpondit pas.
+
+Que ce vieux manoir est beau! dit Christine, comme effraye de ce
+silence. Et elle montra de la main les tourelles du chteau de Brah
+tout inondes des feux du soir.
+
+Oui, fit Georges en regardant sans voir, d'autant plus beau pour moi
+qu'il est li maintenant mes plus chers souvenirs.
+
+Un pli lger frona le beau front de Christine; elle parut contrarie de
+l'insistance avec laquelle il ramenait la conversation sur eux-mmes.
+
+Il s'en aperut.
+
+Pardonnez-moi, lui dit-il; mais je sens que ce moment sera peut-tre
+unique dans ma vie.... Qui sait si jamais je retrouverai ainsi
+l'occasion favorable et l'heure propice.... qui sait si je vous reverrai
+jamais?...
+
+Christine eut un geste de naf effroi.
+
+Si je vous reverrai jamais seule, continua-t-il, et, comme aujourd'hui,
+l'me douce et clmente!
+
+Elle le regarda sans rien dire, comme heureuse de l'entendre parler, et
+parler ainsi.
+
+Depuis que je vous ai vue, reprit Georges.... oh! si peu! et pour sitt
+vous perdre!... j'ai un secret l.... dans le coeur.
+
+--De grce, ne me le dites pas!
+
+Un nuage passa sur les yeux de Georges; ses motions taient soudaines
+et brusques, Christine craignit de l'avoir bless.
+
+Pas maintenant! fit-elle.
+
+--Ah! reprit Georges, vous le savez donc, puisqu'il vous dplat de
+l'entendre?
+
+--Dplaire! dit Christine, vous ne le croyez pas.
+
+--Oh! merci! reprit-il son tour, merci du fond de l'me. Les autres
+savent combien vous tes belle.... moi seul, prsent, je devine
+combien vous tes bonne.
+
+--Ne m'en faites donc jamais repentir! dit Christine avec un sourire
+ple, en lui abandonnant sa main.
+
+Georges la regarda: son visage tait comme transfigur, sa joue
+s'animait d'une vive rougeur, comme si elle et reflt la pourpre pose
+de ces aurores borales qui se lvent sur la neige de son pays; son
+oeil tait limpide comme l'eau du beau lac qu'ils traversaient; la vie
+respirait sur sa bouche, et l'on voyait que son me s'panouissait dans
+le bonheur, comme une fleur sous le soleil.
+
+Georges prouva une folle envie de se jeter ses pieds, de la serrer
+dans ses bras et de jurer sur ses lvres tous les serments de l'amour.
+
+Elle vit son trouble profond, et, pour l'apaiser, elle mit sa main sur
+la bouche du jeune homme, et lui montra le batelier qui frappait le lac
+en cadence et chantait un lied amoureux. Il leur tournait le dos; mais
+il n'avait qu'un mouvement faire pour les voir.
+
+Georges baisa mille fois la petite main qui d'elle-mme s'tait presse
+sur ses lvres, et qui semblait lui rendre involontairement ses baisers.
+Alors, d'une voix si basse, qu'elle paraissait calme, il dit Christine
+combien elle avait t la proccupation de sa pense; il lui avoua que
+la premire fois qu'il l'avait rencontre sur le Mlar il l'avait juge
+hautaine et fire, et qu'il avait cru ne l'aimer jamais, mais qu'au bal
+du lendemain, o tous taient comme blouis de sa beaut, lui s'tait
+senti pntr de sa grce; il avait compris qu'une destine peut tenir
+dans un moment, et que sa vie dsormais, ce serait elle! Aussi, depuis
+son dpart, il l'avait cherche partout. Il n'avait eu qu'une sensation
+heureuse: c'tait un jour, dans une rue de Stockholm, en respirant par
+hasard ce parfum de mimosa qu'elle avait port.
+
+Que je porte toujours, reprit Christine en tirant son mouchoir.
+
+Il le saisit vivement, et, avec une folle ardeur, il s'enivra de ces
+senteurs exquises. Les parfums, subtils esprits des choses, manations
+pures; haleine cleste, charme pntrant, donnent l'ternit aux
+reliques humaines, et flottant dans l'air, rapprochent les mes et les
+retiennent comme d'invisibles liens.
+
+Enfin, continua Georges, depuis ce jour je vous ai aime.... car je
+vous aime, Christine! Je vous aime avec la puret des premires passions
+de la jeunesse, avec toutes les ardeurs qui s'allument dans une me
+virile! Oh! j'ai bien souffert, allez! sans avoir un coeur ami pour
+pancher mon coeur, oblig de garder en mon sein un secret brlant,
+sans pouvoir le rpandre!
+
+--Et moi! dit-elle, comme entrane par sa violence, croyez-vous donc
+que j'aie parl?
+
+Elle ne lui fit jamais d'autre aveu.
+
+Je ne sais, ce que fait le _Prince-Karl_, murmura le batelier en se
+retournant vers Christine.
+
+--Il viendra, Piers! rpondit la comtesse; soyez tranquille!
+
+On tait arriv au milieu du lac; Piers souleva ses rames; les petites
+vagues beraient le batelet, qui s'en allait la drive, doucement.
+L'homme avait repris demi son lied, dont la mlodie lente et
+plaintive, mais infiniment tendre, s'accordait bien avec les paroles
+d'un chant populaire de la Dalcarlie, familier aux bateliers du lac
+Mlar, et dont la premire strophe dbute ainsi:
+
+ Perdus tous deux dans la steppe infinie!
+
+De temps en temps Georges et Christine en coutaient un vers, puis leur
+pense revenait eux-mmes.
+
+J'en tais arriv, continua Georges, ne plus mme oser parler de
+vous. Sur une femme, toute question est indiscrte, et quelle femme est
+jamais entoure de plus de respect que la femme vraiment aime?
+
+Christine le remercia du regard.
+
+Et puis, dit-il, si vous saviez mes inquitudes! vous si belle, vous
+devez tre adore; vous si tendre;--car vous tes tendres,
+Christine,--vous devez aimer....
+
+--Mon Dieu! non, fit-elle avec un mouvement de tte doux et triste, je
+n'ai jamais pu!
+
+--Cela veut-il dire que vous ne pourrez jamais?
+
+--Voil le _Prince-Karl_! dit le rameur en sautant sur les avirons.
+
+Une colonne de fume paisse envoyait une spirale noire derrire les
+sapins et les mlzes d'une petite le qui cachait encore le bateau.
+Christine tendit une main dgante au jeune homme.
+
+Est-ce votre rponse? demanda Georges.
+
+--Que vous tes exigeant!... dj!
+
+--Eh bien, non! reprit-il, ne rpondez pas. Je ne demande plus rien....
+Ce que vous voudrez! ici comme toujours! Sachez seulement que je laisse
+ma vie vos pieds, mon bonheur dans vos mains.
+
+Le _Prince-Karl_ avait tourn l'le, et, jaloux sans doute de regagner
+le temps perdu, il arrivait toute vapeur. Le remous des ondes battues
+par ses aubes puissantes fit danser la barque la pointe des vagues.
+Christine, qui s'tait leve, chancela. Georges tendit les bras pour la
+soutenir: elle frmit sous sa rapide treinte....
+
+Christine, Christine! lui dit-il voix basse, je vous aime de toute
+mon me!
+
+Elle ferma les yeux et se laissa retomber sur la banquette de l'arrire.
+On avait accost.
+
+Adieu, madame, dit Georges en la saluant et le pied dj sur la
+premire marche.
+
+Le bateau fila vers Stockholm; la barque se dirigea vers la rive
+orientale du lac. Christine envoya de la main un dernier adieu. Georges,
+debout prs du pilote, agita son mouchoir. L'air mu lui apporta le
+parfum du mimosa; il regarda et vit sur la fine batiste un C et la
+couronne de perles qui cercle le front des comtesses.... C'tait le
+mouchoir de Christine, qu'involontairement il avait gard. Il cacha dans
+sa poitrine cette premire relique de l'amour, si chre et si douce.
+
+
+
+
+VI
+
+GEORGES DE SIMIANE HENRI DE PIENNES, MUNICH.
+
+
+Elle m'aime! je te dis qu'elle m'aime! Illumine ce soir la Pinacothque
+en mon honneur! Qui donc a t assez fou pour dire du mal de la Sude,
+ou assez sot pour le croire? La Sude est un pays charmant, et Stockholm
+vaut Paris. Je sais qu'il y fait froid; mais on s'y chauffe si bien! et
+puis, le climat est sain, il n'y a nulle part autant de centenaires: on
+n'y meurt presque pas! Et comme on y vit! les hivers sont d'une gaiet
+folle; le carnaval dure six mois. Et les printemps, mon cher, si tu
+voyais ces printemps du Nord! On dirait une improvisation de la nature.
+Aujourd'hui rien, demain tout! Le matin, tu passes sur un rocher nu; le
+soir, la mme place, tu marches sur des fleurs!
+
+Tu as trop d'esprit pour me demander d'o me vient cet accs de lyrisme,
+et quel besoin j'prouve tout coup de chanter un hymne au mois de mai!
+
+Puisque je te dis qu'elle m'aime!
+
+Va! j'tais bien triste, hier encore, hier matin du moins. Il y avait si
+longtemps que je n'entendais plus parler d'elle! Je croyais par moments
+que tout tait fini, avant que rien ft commenc, et que je ne la
+reverrais jamais, et il me prenait alors, non pas un dsespoir,--n'abusons
+pas des grands mots,--mais une dsesprance profonde, et je ne sais quel
+dcouragement plein d'amertume.
+
+Henri, nous avons vcu ensemble longtemps; tu es mon ami; mon seul ami;
+tu as t plus d'une fois tmoin des orages de ma vie.... tu crois
+savoir ce que je puis souffrir, parce que tu sais de quelles passions ma
+nature est capable. Oh! la passion, c'est une grande chose, sans doute;
+mais la tendresse, c'est bien plus! Cette femme dont je t'ai parl
+peine, que j'avais vue deux fois, avec qui j'ai vals dix minutes, eh
+bien, Henri, je ne voulais pas te le dire, mais je l'aimais! Peut-tre
+n'prouvais-je point pour elle ces ardents dsirs qui, plus d'une fois
+dj, se sont allums en moi; mais je sentais sa seule pense une
+tristesse mle de je ne sais quelle douceur infinie; un charme prenait
+tout moi. Et elle n'tait plus l! et je ne savais pas si elle
+reviendrait, et je ne pouvais mme pas parler d'elle: quand on aime on
+devient discret: il y a un grand respect au fond de tout grand amour. Je
+me contentais de souffrir seul, et toi-mme, ami, je ne voulais pas te
+dire que je souffrais! Mais, vois-tu, la tristesse se cache mieux que la
+joie, et aujourd'hui la joie me flambe dans les yeux, me rit sur le
+visage; je suis heureux: je veux que tu le sois avec moi! Elle m'aime!
+c'est pour moi que le printemps fleurit; c'est pour moi que chantent les
+buissons; elle m'aime: je suis le roi du monde!... Je l'ai donc revue
+hier; plus belle que jamais, et plus touchante en sa grce mlancolique;
+c'tait au chteau de Skokloster, par hasard.... un hasard bni! Je ne
+te raconterai pas cette journe.... un enchantement depuis la premire
+heure jusqu' la dernire.... Il y a eu surtout une promenade en bateau
+sur un lac! Mais je ne suis pas un crivain, moi, et puis les mots sont
+des tratres, qui ne disent jamais ce qu'on veut leur faire dire. Il
+faudrait mettre tout cela en musique de Bellini, et aller le chanter
+sous ses fentres! C'est bien peu de chose pourtant! quelques paroles
+changes voix basse, sous les yeux d'un batelier.... il est vrai
+qu'il ne nous regardait pas! seulement le temps de traverser le lac!...
+Qu'il est troit, ce lac!.... Avec elle, je me serais embarqu pour
+l'Amrique dans cette barque fragile.... Avec elle!... oh! mon ami,
+comme ces deux mots me sonnent doucement aux oreilles! Enfin, sa main
+rapidement serre, baise peine, non!--pas mme cela!--et c'est tout!
+et je sens que j'ai maintenant des souvenirs pour ma vie, si longue
+qu'elle puisse tre. Ah! si seulement tu les avais vus, tourns vers
+moi, ces grands yeux d'un bleu sombre.... deux violettes qui regardent!
+A prsent tu en sais autant que moi. Je n'ai rien demand; on ne m'a
+rien promis; l'avenir est tout mystre, et je l'attends avec une
+confiance qui n'est pas sans trouble. Pour toi, cher ami, voil
+dcidment que tu passes l'tat de confident; pardonne-moi: je
+recommencerai.
+
+_P. S._ Quand tu criras Paris, dis donc V.... de m'envoyer une
+caisse pleine de toutes sortes de choses. On ne s'habille pas ici: on se
+fagote et je tiens reprsenter dignement mon pays!
+
+ * * * * *
+
+Georges sonna pour envoyer cette lettre l'ambassade: le courrier
+partait le jour mme pour l'Allemagne.
+
+Le domestique, en rentrant, lui en remit une autre. Le cachet n'tait
+point aux armes des Rudden: les trois merlettes au chef, et l'pe en
+pal, qu'il avait vues sur la voiture de la comtesse. C'tait une toile
+d'argent sur fond d'azur, dont les rayons effleuraient une mer de
+sinople. Il sut depuis que c'taient les armes des Oxen-Stjerna. La
+comtesse, car la lettre tait d'elle, redevenait jeune fille pour lui
+crire; l'cusson conjugal des Rudden n'avait rien voir dans sa
+lettre, et, par une attention dlicate, elle avait repris, ce jour-l,
+les armes de son pre. Georges regarda quelque temps ces jambages
+dlis, longs, peu forms, gure lisibles, qui allaient peut-tre lui
+apprendre l'avenir de sa vie; il fit sauter le cachet, et, d'un seul
+coup d'oeil, lut ces deux lignes:
+
+Dans trois jours je serai Stockholm. Si vous avez un peu de bonheur
+dans l'me, n'y laissez lire personne.
+
+Aucun timbre ne maculait l'enveloppe: le billet avait t apport.
+Georges le relut vingt fois, tudiant chaque mot et chaque lettre,
+jusqu' ce qu'il ft pour ainsi dire daguerrotyp dans sa tte; il
+atteignit alors un petit coffret d'bne doubl de cdre, l'ouvrit, en
+retira quelques papiers, des fleurs sches, des rubans fans qu'il jeta
+au feu; puis il mit leur place la lettre et le mouchoir de la
+comtesse. Les clibataires qui ne furent pas toujours vertueux ont
+ncessairement, dans leur mobilier, une bote discrte ou un tiroir
+secret, vritable appartement garni dont les habitants reoivent plus
+ou moins souvent cong, suivant la constance ou la lgret du
+propritaire.
+
+Dans trois jours! disait Georges en retirant la clef du coffret
+d'bne. La lettre n'est pas date.... mettons qu'elle soit crite
+d'hier.... il le faut bien, pour qu'elle arrive aujourd'hui; Christine
+sera ici aprs-demain.... demain peut-tre!... Demain!... ah! je ne me
+croyais pas si jeune!
+
+Il se fit habiller et alla au cercle, o on ne l'avait pas vu depuis dix
+jours. Il traversa la salle de billard: le chevalier de Valborg faisait
+une poule avec cinq ou six jeunes gens, parmi lesquels se trouvait le
+baron de Vendel. Le chevalier vint lui.
+
+Victoire! mon cher, la belle comtesse revient! elle l'a crit au major;
+voyez comme il a l'air radieux! Mais prenez garde! je crois que vos
+actions baissent.
+
+--Il faudrait pour cela qu'elles eussent mont.... Mais qui donc vous
+fait supposer que je sois en disgrce?
+
+--C'est qu'elle ne m'a rien fait dire!...
+
+--Souvent femme varie!
+
+--Mon Dieu! oui, l'absence! Ah! l'absence, mon cher comte! mais elle
+revient! c'est l l'important! une fois sur le terrain, vous reprendrez
+vos avantages.
+
+--Croyez-vous? dit Georges avec bonhomie.
+
+--Ma foi, mon cher, avec les femmes, il faut tout croire.... et ne
+croire rien.
+
+--Belle maxime! elle a cours en Sude?
+
+--Oui; mais nous l'avons fait venir de France.
+
+
+CHRISTINE DE RUDDEN MAA DE BJORN, COPENHAGUE.
+
+Chre Maa! voici tantt deux mois que je ne t'ai donn signe de vie;
+si je cherchais bien, je trouverais des excuses: la mort auprs de moi,
+des ennuis et des chagrins tout autour; un petit rle de soeur de
+charit que j'ai jou huis clos au bnfice de ma tante et de mes
+cousines, et puis ceci, et puis cela! Enfin, ma chre, mille prtextes
+et mille excuses.... si seulement je savais mentir.... mais je ne sais
+pas! Donc, la vrit vraie, c'est que j'tais fort embarrasse de ce que
+j'avais te dire.... Il y avait quelque chose, mais quoi?--Moi-mme je
+ne le savais pas encore.... Je te vois d'ici bien intrigue, ma belle
+curieuse, et j'en ris! Or ! madame l'ambassadrice, comment sont faits
+les secrtaires de la lgation franaise Copenhague? Il y en a un ici,
+un certain Georges de Simiane, qui est en train de ravager le coeur de
+ton amie. Ah! Maa, que je suis heureuse de l'avoir si bien gard, ce
+pauvre coeur, pour le lui donner tout entier! Tu fais un geste
+d'tonnement; tu demandes quels beaux feux ont si vite fondu toutes mes
+glaces: tu voudrais des dtails. Le plus tonnant, ma chre, c'est qu'il
+n'y en a pas. Mon histoire, c'est tout et ce n'est rien! Je l'ai vu deux
+fois, trois peut-tre, et encore ce n'est pas sr! Mais il me semble que
+j'ai t cre et mise au monde pour lui.
+
+ Mon coeur, en le voyant, a reconnu son matre!
+
+Prends garde, c'est un vers franais que je cite l depuis que je....
+j'allais dire depuis que je l'aime, mais ce serait trop tt, n'est-ce
+pas? je ne lis plus gure que des livres franais. Je ne veux tre
+trangre rien de ce qui l'intresse. Il est trs-beau, distingu plus
+encore, et jeune! Ah! trop jeune! c'est l son seul tort et mon seul
+malheur.... Vingt-six ans.... et moi!... c'est effrayant, n'est-ce
+pas?... Mais que veux-tu? ce n'est pas sa faute.... encore moins la
+mienne. Enfin, il en sera ce qu'il pourra. Il ne faut pas marchander
+avec son bonheur.... Mon bonheur, eh bien! oui, le mot est dit, et je ne
+le reprends pas! je suis heureuse.... depuis hier, et pour la premire
+fois de ma vie. Tu sais que je l'avais rencontr au bal du comte de
+F.... Toi, chre me calme et sereine, tu ne crois pas ce que nos
+grand'mres appelaient le _coup de foudre_! Le coup de foudre a du vrai!
+Le lendemain je quittais Stockholm, mais j'emportais un souvenir!... De
+longs mois se passrent; j'tais inquite et triste; je me croyais
+oublie: c'est notre sort, nous autres femmes.... Les absentes ont
+tort, bien plus encore que les absents! Enfin, nous nous sommes revus,
+ce matin mme, chez la comtesse de Brah. Nous avons pass le lac
+ensemble. Oh! j'tais bien trouble, et lui bien mu. Chre Maa, tu me
+l'as dit vingt fois, cette discrte motion de celui qui nous aime,
+n'est-ce pas pour nous le plus tendre et le plus charmant des hommages?
+et si tu l'avais vu quand il me prenait la main! Sans ce batelier
+sournois, qui nous regardait du coin de l'oeil, je crois que je me
+serais jete son cou la premire.... Ne me gronde pas, ma belle
+srieuse; je me suis assez gronde moi-mme. Mais que veux-tu? J'ai
+perdu bien du temps! Personne ne m'a aime, ou je n'ai aim personne, ce
+qui revient absolument au mme. Tu vois qu'il faut me pardonner quelque
+chose! Quant celui-ci, je sens que je l'aimerais.... et tu sais, Maa,
+si je puis aimer!... Je pars demain pour Stockholm, le coeur plein de
+joie et l'me pleine de trouble. Je sens que ma destine s'accomplit.
+Elle est en lui!... Je ne sais comment tout cela finira..., peut-tre je
+souffrirai.... Souffrir pour lui, c'est encore du bonheur!
+
+
+
+
+VII
+
+
+Christine revint Stockholm le jour marqu. Son retour fut une fte: on
+et dit une jeune reine rentrant dans ses tats. Ses amis l'adoraient;
+on l'invitait partout. Le deuil rcent l'empchait d'accepter. Sa porte
+s'ouvrit un battant, et elle ne reut que les intimes: aux yeux de
+tous, Georges fut bientt du nombre. Les amis de la comtesse s'en
+effrayrent tout d'abord: autour d'une jolie femme, l'amiti est presque
+aussi jalouse que l'amour. La prudence et la retenue du jeune diplomate
+endormirent les soupons des uns et dsarmrent les dfiances des
+autres. Mais rien n'chappait la clairvoyance du baron de Vendel: il
+n'y a que les amants aims qui soient aveugles. Christine contenait mal
+son bonheur; il lui chappait de toutes parts.
+
+Que vous tes belle! lui dit un jour le baron d'un ton chagrin, plus
+belle que jamais, en vrit! vous vous transfigurez!
+
+--En tes-vous fch?
+
+--Oui.
+
+--Et pourquoi donc?
+
+--C'est le bonheur qui vous rend belle, et c'est l'amour qui vous rend
+heureuse!
+
+--Je retrouve l votre ancienne ide: l'amour est le fard de la
+femme....
+
+--Je vous aimais mieux quand vous n'en mettiez pas.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Stockholm, comme Paris, comme Vienne, comme toutes les grandes villes,
+n'est habit qu'une saison de l'anne. Les belles Sudoises partent de
+leur capitale quand les hirondelles y arrivent: quelques-unes vont _en
+Europe_, c'est--dire qu'elles traversent le Sund; d'autres se
+contentent des bains de Gothenbourg: elles appellent cela aller dans le
+Midi! Il ne s'agit que de s'entendre. La plupart se livrent la
+villgiature dans leurs chteaux, o, sans faire une grande dpense
+d'argent, elles ont la vie large et facile, servies par des paysans
+toujours un peu corvables, et au milieu de ces mille aisances que la
+terre fconde donne partout au propritaire qui daigne l'habiter.
+
+Mais Christine, depuis la mort du comte de Rudden, avait renonc ce
+genre de vie, qui exige la prsence d'un homme. Elle passait tous les
+ts dans le chteau de l'oncle qu'elle venait de perdre; y retourner,
+c'tait s'loigner de Georges pendant cinq ou six mois: elle ne pouvait
+y songer. L'emmener dans ses terres, qu'elle n'avait pas visites depuis
+dix ans, les convenances ne le permettaient point. Christine, comme
+toutes les femmes qui se respectent, respectait les lois du monde. Mais
+elle tait ingnieuse: toutes les femmes le sont quand elles aiment;
+elle trouva donc le moyen de tout concilier.
+
+Il y avait, une heure de Stockholm, de l'autre ct du chteau de
+Haga, une villa dlicieuse, btie par un charg d'affaires anglais. De
+magnifiques vues s'chappaient sur le parc royal, tout fier de ses beaux
+arbres plants par Gustave III. Les deux petites rivires, qui brodent
+de leurs mandres ses gazons verts, traversaient le jardin de la villa,
+dessin par milord; de charmantes promenades conduisaient dans toutes
+les directions. On pouvait entrer par une route et sortir par l'autre.
+En un mot, c'tait une _petite maison_ la campagne. Christine l'acheta
+et vint s'y tablir en annonant ses amis qu'on l'y trouverait tous
+les soirs. Le major prsida lui-mme tous les arrangements de
+l'installation avec une bonne grce qui voilait sa tristesse. C'est lui
+qui voulut, avec le chevalier de Valborg, y amener la comtesse le jour
+o elle en prit possession.
+
+Il sera bien ici! lui dit-il l'oreille en lui donnant la main pour
+descendre de voiture.
+
+--J'espre, rpondit-elle, que vous y serez tous bien.
+
+--Le site me plat, dit le chevalier, et j'espre qu'on m'y verra
+souvent avec mon ami Simiane.
+
+--Vous y serez tous deux les bienvenus, fit Christine.
+
+Le baron, qui avait gard toute la vive impressionnabilit de la
+jeunesse, rougit en entendant prononcer le nom de son rival.
+
+Pour moi, dit-il la comtesse en s'enfonant avec elle dans une alle
+du jardin anglais, j'espre n'y pas venir.
+
+--Et pourquoi donc? fit-elle d'un air de surprise fche.
+
+--J'y souffrirais trop! reprit-il voix basse.
+
+--Et moi, si vous n'y veniez point?
+
+--Alors, mon choix n'est pas douteux, reprit-il avec cette rsignation
+du martyr qui sourit ses bourreaux.
+
+--A la bonne heure! vous voil raisonnable, et c'est ainsi que vous me
+plaisez, dit Christine en le ramenant vers le bassin de porphyre gris
+et bleu, o le chevalier jetait du pain aux poissons rouges.
+
+Christine avait toutes les dlicatesses du coeur; mais elle aimait!
+et, dans cet enivrement du premier amour, elle ne s'apercevait mme
+point qu'elle froissait une noble affection, et qu'elle mconnaissait
+une profonde tendresse. La prsence du major ajoutait peu de chose son
+bonheur, et, ce peu de chose, il le payait de son repos. C'est dj une
+assez rude preuve que de voir son amour mconnu. Qu'est-ce donc quand
+cette premire torture il s'en ajoute une seconde, celle de voir un
+autre amour prfr? Mais la femme que la passion domine est un peu
+comme ces prtres d'Orient qui marchent vers la statue du dieu en
+foulant sous leurs pieds le corps vivant des dvots et des esclaves.
+
+Le major entra rsolment dans cette voie seme d'pines du sacrifice
+cach et de l'hrosme inconnu. Christine ne comprit que plus tard la
+grandeur et le mrite de cette abngation. Peut-tre, s'il faut tout
+dire, tait-ce aussi la faute du baron. Il avait l'amour maladroit:
+jamais il n'avait tant parl que depuis que l'on en coutait un autre.
+C'tait au moins mal choisir son temps. Paisiblement, et pour ainsi dire
+peu peu, il s'tait habitu son rle d'ami prfr, et, tant que
+personne ne s'tait prsent pour en jouer un plus brillant devant lui,
+il s'en tait content. La prsence de Georges bouleversait sa vie,
+rveillait ses rves et interrompait ses espoirs longue chance. Rien
+ne se trahit pourtant au dehors; il y eut bien peut-tre quelques accs
+d'irritabilit nerveuse, promptement rprims: mais ce fut tout. Si peu
+que je sois dans sa vie, se disait-il, c'est au moins cela! Ne lui ai-je
+pas jur cent fois d'obir mme un caprice d'elle? Peut-tre
+souffrirais-je davantage encore en ne la voyant pas. Mais la question
+n'est pas l: elle veut que je reste; restons: c'est la consigne!
+
+La vie au cottage prit bientt un caractre tout fait intime. Axel, le
+major et Georges y venaient seuls rgulirement. Le drame se nouait
+entre ces quatre personnages. Christine commenait perdre un peu de
+sa srnit; le major tait impassible; Axel observait, plus peut-tre
+qu'on n'et d l'attendre de sa nature mobile et lgre. Bientt
+cependant M. de Vendel, qui tait toujours dans les cadres de l'arme
+active, reut l'ordre d'accompagner son gnral dans une tourne
+d'inspection. Christine le vit partir avec une motion mle d'un
+plaisir secret: elle fut, son insu, si charmante pour lui, qu'il
+comprit tout le plaisir qu'il lui faisait en s'en allant. L'amour qui
+n'a pas encore souffert a parfois cette navet d'gosme; son excuse,
+c'est qu'il ne s'en aperoit point.
+
+Le major une fois parti, Axel vint beaucoup moins la villa. Georges,
+au contraire, y alla davantage. Plus il voyait Christine, et plus il
+l'aimait. Tout resserrait l'attache de leurs coeurs. Ni l'un ni
+l'autre ne trouvaient le fond de leur amour: jamais bonheur n'avait t
+plus complet ni plus gal. Christine avait bien parfois dans l'me
+quelque inquitude vague; mais elle la cachait Georges, et, le plus
+souvent, elle-mme. Georges ne voyait sur ses lvres que des sourires,
+et tous ses chagrins inconnus, il les emportait avec une caresse. C'est
+ainsi que les amants consolent! Du reste, on ne savait point lequel
+aimait le plus; mais ni l'un ni l'autre ne pouvait aimer davantage.
+Christine avait pour Georges une affection dont la grce parfois
+craintive touchait profondment le coeur du jeune homme. Georges avait
+pour Christine une tendresse passionne qui enivrait l'me de la femme.
+Ils vivaient beaucoup ensemble: pour mieux dire, ils ne se quittaient
+presque plus. Georges, aprs les affaires expdies, se rendait chez la
+comtesse, tantt en voiture et par la route de tout le monde, tantt
+cheval travers champs. Le jour o, par hasard, il restait la ville,
+il avait soin de se montrer partout et de faire du bruit pour une
+semaine. C'tait du reste une prcaution inutile; on ne s'occupait gure
+d'eux. Stockholm n'est pas aussi _petite ville_ que certains salons
+parisiens.
+
+ * * * * *
+
+On raconte les catastrophes et les pripties d'une vie que le malheur
+traverse. On fait des livres avec les vnements et les aventures des
+amours contraris: le bonheur n'a pas d'histoire.
+
+ * * * * *
+
+L't s'coula comme un jour sans nuages. Ce fut pour eux une de ces
+saisons rapides et bnies qui ne reviennent jamais deux fois dans une
+existence. Georges le sentait, et il en jouissait avec une sorte
+d'avidit un peu pre, qui parfois troublait Christine. Elle, au
+contraire, accueillait le bonheur avec une reconnaissance secrtement
+tonne; elle ne le croyait plus fait pour elle, et il la surprenait
+autant qu'il la charmait. Son me, trop dlicate, avait gard
+l'empreinte des premires douleurs de sa jeunesse, et, malgr
+l'affection dont on l'avait toujours entoure depuis, il lui tait
+demeur une sorte de dfiance contre elle-mme. Il en est souvent ainsi
+dans les natures les plus exquises, exposes d'abord aux durs
+froissements de la vie. Elles se replient sur elles-mmes,
+invinciblement, et, quand, plus tard, une tendresse sympathique vient
+elles pour les relever et leur crer une nouvelle vie, il faut de longs
+et patients efforts pour leur rendre cette confiance sereine qui est au
+bonheur comme le gage de sa dure. Ces souffrances morales de la
+premire vie aigrissent, en les corrompant, les mes vulgaires, qui se
+vengent plus tard sur ce qui les entoure: elles ont souffert; on
+souffrira par elles! mais les mes gnreuses rendent au contraire le
+bien pour le mal, et elles font la joie des autres, impuissantes
+seulement quand il s'agit de leur propre flicit. Il y a des plantes
+qui donnent leur parfum quand on les crase!... mais quand une fois
+elles l'ont donn, elles ne peuvent plus refleurir.
+
+Christine avait gard la fracheur et la tendresse des jeunes annes;
+elle n'avait perdu que la confiance qui d'ordinaire les accompagne, et
+elle tait devenue meilleure pour les autres en devenant moins bonne
+pour elle-mme. Aucun amour, plus que celui de Georges, n'tait capable
+de pacifier ses craintes et de lui rendre la seule chose qui lui
+manqut, la juste apprciation de soi. Mais, ici encore, l'excs de sa
+dlicatesse l'garait. Elle se sentait aime plus qu'elle n'et espr,
+autant qu'elle pouvait dsirer de l'tre; mais, toujours ingnieuse
+tourmenter ses joies mmes, elle se demandait s'il ne se mlait point
+trop de bont l'affection de M. de Simiane, s'il ne l'aimait point
+trop pour elle et pas assez pour lui. Elle et voulu le savoir goste,
+pour se permettre enfin d'tre heureuse tout fait; noble et charmante
+erreur d'une adorable nature, qui craignait toujours de trop recevoir et
+de ne point donner assez, et dont le suprme bonheur tait le bonheur de
+l'autre.
+
+Georges, qui n'tait qu'un homme, souponnait ces raffinements plus
+encore qu'il ne les comprenait; il en avait cependant le pressentiment
+et l'inquitude; car voici la lettre qu'il crivait son ami vers les
+premiers jours de l'automne.
+
+
+GEORGES . HENRI.
+
+Tu ne m'as pas rpondu; je t'en aurais voulu si j'avais eu le temps.
+Mais j'ai pass une saison enchante. C'est une vie part dans ma vie.
+Cette femme, vois-tu, je ne saurais ni trop la louer ni l'aimer trop.
+Elle m'a fait pntrer dans un monde nouveau de tendresse et d'amour.
+L'amour avec elle ne ressemble rien de ce que l'on a connu, et quand
+je lui dis que j'aime pour la premire fois, et qu'avant elle je n'ai
+jamais aim, il me semble que je dis vrai. Tout en elle est tendresse et
+passion, avec une fracheur, et, si j'ose dire, une prime fleur de
+jeunesse, qui semble s'panouir, ou plutt s'entr'ouvrir pour moi. Je ne
+sais pas comment on a fait pour me la conserver ainsi: c'est sans doute
+une affaire de climat. Il y en aurait eu pour un hiver parisien. Je te
+jure qu'elle est parfaite. Et puis, elle est belle! Tu sais que c'est un
+dtail auquel j'ai la faiblesse de tenir. Il y a des gens qui prtendent
+que l'on s'accoutume tout, et qu'aprs huit jours il n'y a plus de
+diffrence entre une femme belle et une laide! C'est un paradoxe invent
+sans doute par quelque victime des erreurs de la nature; mais il ne m'a
+jamais convaincu. Je pense, au contraire, que c'est prcisment lorsque
+le calme succde aux premiers transports qu'il est doux d'arrter sa vue
+sur les lignes pures et les gracieux contours d'un visage aim, qui
+charme encore en reposant. C'est ce que je trouve chez Christine. Rien
+ne trouble en elle l'harmonieux accord de la femme qu'on devine et de la
+femme qu'on voit. Jamais me plus noble ne s'est rvle sous de plus
+nobles traits.
+
+Voil pourquoi je l'aime tant, avec un si complet dtachement de tout ce
+qui n'est pas elle. Tu le sais, mon ami, j'ai besoin de la perfection
+comme si j'en tais digne! Une seule chose m'afflige, non pour moi,--mon
+gosme s'en rjouirait,--mais pour elle: je veux dire cette
+ingurissable dfiance qu'elle a d'elle-mme; cette crainte de ne jamais
+assez faire, alors qu'elle a dj trop fait. Cette inquitude rveuse et
+vague, que l'on rencontre si peu chez nos Franaises, et qui est comme
+le fond mme de son me, elle l'oublie parfois.... mais elle y revient
+toujours. J'ai beau renouveler ses pieds mes serments d'amour, je sens
+qu'elle les croit quand elle les entend, et je devine qu'elle en doute
+quand elle ne les entend plus. Ses adieux ont quelque chose de
+dchirant; quand nous nous quittons pour vingt-quatre heures, on dirait
+que nous ne devons plus nous revoir.
+
+Un jour je l'entendis qui murmurait en me regardant: Oh! tre jeune!
+Ce mot me frappa. Est-ce que deux ou trois ans--quatre ou cinq, si tu
+veux--qu'elle a de plus que moi, pourraient l'effrayer? Chre folle! Je
+fis comme si je ne l'avais pas entendue; les consolations sont parfois
+maladroites: elles laissent croire aux gens qu'ils en ont besoin, et,
+avec cette nature, si fine qu'elle comprend trop, si dlicate qu'un rien
+la blesse, tout devient dangereux.
+
+Quand je crois que ces ides tristes lui arrivent, je prends les
+meilleurs moyens de la distraire. Je prtends que son ge est un
+artifice de sa coquetterie, que les femmes n'ont d'autre extrait de
+naissance que celui qu'elles portent sur le visage, qu'elle a vingt ans
+le matin, et dix-huit le soir! et je te jure, Henri, que je dis vrai.
+Jamais la nature n'a plus fait pour une femme. Les glaces du Nord ont
+sans doute prserv chez elle la puret du sang, et les annes lui ont
+tout apport sans lui rien prendre.
+
+Je ne puis pourtant pas lui expliquer tout cela; elle me reproche dj
+de la trop juger, bien qu'elle-mme ne s'en fasse pas faute dans le
+particulier, et pendant que je rdige mes dpches. Quoi qu'il en soit,
+Henri, aime-la sans la connatre; aime-la parce qu'elle me rend heureux,
+bien heureux, en vrit! et je sens chaque jour grossir ma dette pour
+tout ce bonheur qui me vient d'elle. Il ne faut point qu'elle le sache
+pourtant, car elle assure qu'elle n'aime que les ingrats, qu'elle ne
+fait rien que pour elle-mme, et qu'elle cessera de m'aimer la veille du
+jour o je devrai lui savoir gr de quelque chose. Ce n'est pas l, tu
+le vois, une femme comme une autre, et c'est sans doute pourquoi je
+l'aime; aucune ne m'aurait donn ce que j'ai reu d'elle: la vie du
+coeur et la vie de l'me. En elle je trouve une force et une
+direction; elle m'inspire, sans paratre seulement s'en douter: ce
+qu'elle veut, c'est ce qui doit tre.
+
+Tu sais que je suis assez rude aux conseils; mais les femmes, plus que
+nous, ont la main lgre et forte, douce et puissante, et je crois, en
+vrit, qu'elles seules peuvent conduire certains hommes, comme elles
+seules, dit-on, peuvent mener certains chevaux. Depuis que je l'ai vue,
+je sens que ma vie est meilleure: je suis dans un monde d'ides plus
+hautes. Tout est l, mon cher, tout est dans la femme qu'on aime!
+ailleurs il n'y a rien. Christine n'est pas un bas-bleu, sotte espce
+que je n'ai jamais pu sentir; mais elle connat la littrature de son
+pays et comprend la ntre: elle m'explique ce que je ne sais pas et me
+demande ce qu'elle ignore, et nos heures passent rapides et charmantes;
+nous travaillons comme deux enfants, lves et matres chacun notre
+tour.
+
+Veux-tu un dtail?
+
+Tu sais que j'adore la musique et que je ne puis souffrir le piano:
+c'est mon caractre! Un soir, j'avais t retenu Stockholm tout le
+jour, et je ne pus venir qu'assez tard: je vis le salon clair. Nous
+nous tenons d'ordinaire dans un petit boudoir.... le mot est mal choisi,
+car ce n'est pas un boudoir comme tu l'entends, et l'on n'y trouve
+aucune de ces futilits, plus ou moins coteuses, que recherche la main
+frivole des femmes. C'est une sorte de cabinet, entre son salon et sa
+chambre, o elle a ses livres, quelques tableaux et un petit portrait de
+moi douze ans, qu'elle a copi au pastel avec beaucoup d'habilet;
+elle n'y reoit jamais les trangers, et c'est pour nous un sanctuaire,
+sacr comme la chambre coucher d'une Anglaise.
+
+Une visite! me dis-je en apercevant les vitres qui flambaient; et,
+comme il me plaisait d'tre seul, ce soir-l, je me permis un petit
+mouvement d'humeur. En approchant j'entendis les sons doux et voils
+d'un de ces orgues de cration nouvelle, qui font pntrer la musique
+partout. Je demandai au valet de chambre s'il y avait du monde.
+
+Personne, me rpondit-il; madame est seule.
+
+Je montai.
+
+Christine tait assise devant l'orgue: elle jouait des mlodies
+sudoises en s'accompagnant demi-voix. J'entrai sans bruit et
+j'coutai.
+
+Aprs avoir effleur, comme pour essayer les octaves, les touches
+d'bne et d'ivoire, elle s'arrta un instant, posa sa tte dans sa
+main, comme pour recueillir ses souvenirs ou sa pense; puis, frappant
+deux ou trois accords, elle chanta, mais si doucement, et avec quel
+charme profond! ce lied populaire:
+
+ Perdus tous deux dans la steppe infinie!
+
+que nous avions entendu ensemble en traversant le lac Clara, le soir o,
+pour la premire fois, je lui parlai d'amour.
+
+Je n'eus pas le courage de la laisser finir et je m'lanai vers elle en
+lui disant: Merci! chre me, merci! Elle se retourna tout mue et
+vint moi la main ouverte et le sourire aux lvres.
+
+Il y a longtemps, me dit-elle, que j'aurais voulu vous faire cette
+surprise; mais croiriez-vous qu'il n'y avait pas un orgue dans tout
+Stockholm? J'ai d faire venir celui-ci de Hambourg. Voil pourquoi
+vous avez attendu.
+
+Que rpondre cela, Henri? j'ai pris sa main, je l'ai baise, et je
+l'ai force de se remettre jouer et chanter.
+
+Sa voix, sans tre puissante, et je l'aime mieux ainsi, est d'un timbre
+pur; elle sonne comme l'argent, et, si je pouvais comparer les sons aux
+couleurs, je dirais qu'elle est limpide comme son regard: elle a des
+notes de cristal. Quant l'expression, c'est une me qui chante!
+l'extase me prend quand je l'coute; la musique ouvre ses ailes blanches
+et nous emporte! Jamais Christine ne m'avait paru plus belle que ce
+soir-l: elle avait ce front radieux que les peintres mystiques donnent
+ la sainte Ccile de la Lgende dore; c'est le mme oeil, agrandi
+par l'extase; le mme visage, un peu allong vers le bas, et sur lequel,
+quand on sait lire, on retrouve si bien la rverie et la passion; ses
+mains fluettes et ses doigts fins voltigeaient sur les touches mues,
+caressant l'instrument plutt qu'elles ne le touchaient, et rveillant
+les notes endormies qui se levaient son appel et montaient dans l'air,
+pareilles un essaim d'oiseaux mlodieux, dont elle venait d'ouvrir la
+cage.
+
+Comme elle achevait son chant, deux grosses larmes, qui tremblrent un
+instant au bord de ses cils, ont coul sur sa joue. Moi-mme j'tais
+profondment mu.
+
+Christine, lui ai-je dit, il ne faut plus jouer ainsi: vous vous faites
+mal.
+
+--Vous ai-je fait plaisir? m'a-t-elle rpondu avec un adorable
+sourire.
+
+Elle est l tout entire, mon ami; c'est le mme dvouement dans les
+petites choses et dans les grandes, le mme oubli de soi et la mme
+proccupation de l'autre. Henri, tu vois maintenant quelle est Mme de
+Rudden; tu peux juger si je dois m'attacher elle. Je ne sais pas
+encore comment nous arrangerons notre vie; mais ce que je sais, c'est
+que rien ne nous sparera l'un de l'autre.
+
+
+HENRI DE PIENNES GEORGES DE SIMIANE.
+
+Tu tiens ton bonheur dans ta main: ne l'ouvre pas. Le bonheur a des
+ailes; c'est un oiseau qui ne se pose jamais deux fois sur la mme
+branche. Fais mettre les bans: je vais demander un cong; je veux tre
+le premier saluer la comtesse de Simiane. J'aurais voulu t'crire plus
+longuement; mais tu ne lis pas les longues lettres, et je veux profiter,
+pour t'envoyer celle-ci, de l'occasion d'un certain M. Borgiloff, que
+j'ai beaucoup connu en Italie: il arrive de Florence et passe ici pour
+rejoindre la lgation russe. Mon billet te sera peut-tre remis par Mlle
+Nadge, sa fille, une brune aux yeux bleus, qui a fait tourner ici
+toutes les ttes. Au dernier bal de la cour, le galant roi Louis n'a
+regard qu'elle. La douce Lola Monts a cass trois cravaches le
+lendemain.
+
+
+CHRISTINE MAA DE DJORN.
+
+_Il_ a t retenu toute la matine, et _il_ dne ce soir chez son
+ambassadeur. Si je n'tais alle moi-mme Stockholm, o nous nous
+sommes rencontrs _par hasard_ (connais-tu ces _hasards-l_?) je ne
+l'aurais pas vu aujourd'hui. Enfin, je l'ai aperu: ce n'est pas une
+journe tout fait perdue. Toutes mes minutes sont tellement prises,
+que je n'ai pas encore eu le temps de t'crire depuis deux mois, toi,
+ma meilleure, ma seule amie. Je n'ai, du reste, le temps de faire quoi
+que ce soit. Rien ne remplit la vie comme le bonheur. Quand il est l,
+c'est lui; et, quand il n'y est pas, c'est encore lui! Tu vois que c'est
+lui toujours! Le cher tyran m'a prise tout entire, et comme il m'a
+prise!
+
+J'habite un vritable paradis terrestre plant par un Anglais, qui ne
+s'en jugeait pas digne, puisqu'il l'a vendu. Je n'y ai pas encore
+rencontr de serpent, et je ne suis pas femme l'couter. Eve n'avait
+que seize ans; c'est ce qui a perdu son pauvre Adam. Le mien n'a rien
+craindre. M. de Simiane est le meilleur des hommes. Je ne sais si
+l'amour m'aveugle, mais il me semble la perfection en tout: il
+m'humilie, et je crois parfois que je le voudrais moins bon. C'est l'me
+la plus tendre et la plus ardente.... et vraie surtout! Il pourra bien
+ne plus m'aimer; mais me tromper, jamais il en est incapable comme
+d'une lchet. Ne plus m'aimer! ah! chre, cette seule pense, vois-tu,
+c'est pour mon me, au milieu mme de son bonheur, comme ce petit grain
+noir dans le ciel d'une journe bleue, qui prdi les temptes aux
+matelots. Quand elle m'arrive, je la chasse; si elle revient encore et
+que je m'y abandonne, ma raison s'gare, mon sang court dans mes veines,
+bat dans mes tempes, et s'embrase: je deviens folle. Ne plus m'aimer! le
+pourrait-il? et ne l'ai-je pas enchan dans tous les liens que noue la
+tendresse?... C'est maintenant que je me rjouis de n'avoir pas toujours
+t heureuse. Je remercie ceux qui m'ont fait souffrir. On dit qu'il
+faut payer son bonheur tt ou tard.... n'ai-je point pay le mien
+d'avance? Il y a deux jours, Georges tait de charmante humeur, avec
+quelque chose d'panoui sur le visage.... Si tu savais comme la joie lui
+va bien! C'tait une de ces heures bnies o la confiance est absolue,
+et o chacun peut lire dans l'me de l'autre. Je lui ai demand son ge,
+qu'il m'a toujours cach; il m'a avou qu'il n'avait que vingt-six ans.
+J'en ai trente-quatre. Comprends-tu, Maa, tout ce que disent ces deux
+chiffres? Aujourd'hui, ce n'est rien, et l'on ne voit pas de diffrence.
+Nous n'avons notre ge ni l'un ni l'autre. Je suis plus jeune: il est
+plus vieux. Nous avons tous deux vingt-huit ans; mais bientt il en aura
+trente et moi quarante. Est-ce qu'on peut aimer une femme de quarante
+ans? C'est malsain de penser cela. Georges, s'il y pense, dissimule
+bien habilement,--mais je crois qu'il n'y pense pas. J'ai son me comme
+il a la mienne.
+
+Hier, nous avons eu un entretien solennel.
+
+Comtesse, m'a-t-il dit en entrant, vous m'excuserez si je me prsente
+chez vous en cravate noire et en redingote.
+
+--Mon cher Georges, il me semble que c'est assez votre habitude, quand
+nous sommes seuls.
+
+--Oui, m'a-t-il rpondu; mais aujourd'hui je vais faire une chose qui
+sort un peu de mes habitudes.
+
+--Parlez vite, vous m'effrayez!
+
+--Dj, comtesse?
+
+Je te jure, Maa, que je ne savais pas ce qu'il allait me dire....
+j'tais si loin de m'attendre!...
+
+Eh bien, qu'est-ce? lui ai-je demand, un peu trouble malgr moi; vous
+me faites peur avec vos airs mystrieux!
+
+Et comme je lui retirais ma main qu'il avait garde:
+
+Je viens, m'a-t-il dit, vous demander.... pour toujours.... cette
+petite main que vous voulez dj me reprendre.
+
+J'ai t saisie, et l'motion m'a tout d'abord empche de rpondre. Il
+a cru que j'hsitais; il n'a rien dit, mais il est devenu ple, et j'ai
+senti trembler sa main.... O Maa, que j'ai t heureuse de me voir
+aime ainsi!
+
+Georges, lui ai-je dit, je vous aime. Vous savez que je vous aime! Mais
+votre demande est si soudaine! je ne croyais pas.... vous ne pouvez pas
+exiger....
+
+--Je n'exige rien, Christine, m'a-t-il rpondu d'une voix si douce et si
+triste!
+
+--Mon ami, lui ai-je dit alors, je suis prte tout ce qui vous
+plaira.... je veux tout ce que vous voudrez. Vous ne souffrirez jamais
+pour moi ni par moi, Georges! Mais, votre tour, soyez bon, et
+donnez-moi huit jours pour rflchir.... Je vous le demande pour vous
+comme pour moi.
+
+Il y a consenti. Je me suis mise l'orgue: je ne pouvais plus parler.
+J'ai jou les airs qu'il aime. Je crois que j'ai bien jou, car, lorsque
+je l'ai regard, j'ai vu qu'il avait aussi de grosses larmes dans les
+yeux. Mais, chre Maa, je n'avais pas besoin de huit jours. Va! c'est
+tout rflchi. Je ne serai jamais comtesse de Simiane. Il l'a voulu:
+c'est assez pour moi.... Oh! ne t'y trompe pas; je n'cris point ce mot
+sans une douleur profonde. C'est ma meilleure part de bonheur sur cette
+terre laquelle je renonce; je le sais, mais je sens qu'il le faut....
+pour lui! Oh! il ne saura jamais le prix du sacrifice. Mais toi, Maa,
+tu le comprendras et tu me plaindras.... tre la femme de l'homme qu'on
+aime, tre lui.... la vie et la mort! toujours!--toujours, ce
+grand mot de l'ternit humaine,--marcher avec lui, la main dans la
+main, sous l'oeil des hommes, sous l'oeil de Dieu, avec la faveur de
+tous! n'avoir plus craindre, ni la tristesse des cheveux blancs, ni
+l'isolement des derniers jours; mais vieillir ensemble, doucement, au
+milieu des chers enfants qui vous aiment et vous rendent vos beaux jours
+en vous rajeunissant de leur jeunesse! N'est-ce pas l le plus grand
+bonheur qui puisse tre donn la femme? et ne sais-tu pas qu'au fond
+du coeur, ds que nous aimons, c'est ce bonheur-l que nous dsirons
+toutes? Crois-tu que rien, mme dans les plus heureuses liaisons,
+remplace jamais cela?
+
+Et pourtant! ce bonheur qui m'est offert, je le refuse. Je le refuse
+cause de lui.... Je ne veux pas lui mnager de repentirs amers; je ne
+veux pas profiter des entranements de son coeur; je ne veux pas tre
+dans dix ans la femme d'un jeune mari: je ne veux pas lui forger des
+fers qu'il ne pourrait plus rompre quand il en sentirait le poids. Je
+sais bien que je me sacrifie; mais le sacrifice, sous une forme ou sous
+une autre, n'est-ce point toujours la vertu de la femme? Et puis, s'il
+faut tout te dire, me sacrifier pour lui, j'prouve je ne sais quel
+pre bonheur et quel contentement douloureux! Oh! je l'aime bien, car il
+n'y a pas d'gosme dans mon amour. Je me suis promis de le rendre
+heureux, et je me tiendrai parole, advienne que pourra! Je crois qu'il
+m'aimera longtemps encore, et pourtant, il y a des moments o j'ai peur.
+
+Je ne connais rien de son pass; et, sache-le bien, cette ignorance
+absolue, c'est parfois une torture cruelle! Non, je ne sais rien de lui;
+mais il me semble que cette nature si dlicate doit tre terriblement
+mobile. Personne, je le crois, personne n'est plus capable d'tre
+rapidement et fortement mu; mais peut-il garder la mme motion bien
+longtemps? Cette facilit d'impression qui le rend si sduisant, ne le
+rend-elle point en mme temps incapable de constance, et le danger
+n'est-il pas, avec lui, tout ct du charme? Ce qui m'effraye souvent
+chez Georges, c'est encore ce sentiment si vif de la beaut, qui le
+prdispose l'enthousiasme pour tout ce qui ralise l'idal ses
+yeux,--mais qui doit si rapidement l'en dtourner, ds que la
+dsillusion arrive. Croirais-tu qu'il y a telles de ses louanges les
+plus exquises et les plus tendres dont je souffre, parce que je me
+persuade qu'il ne m'aimerait plus autant si je venais les mriter
+moins?
+
+Ne dis pas que je suis trop subtile; si tu savais comme on le devient
+quand on a l'me tendue vers une seule et unique pense! Dans ton sage
+et calme bonheur, tu trouveras peut-tre ces craintes folles et ces
+terreurs chimriques. Mais, quand on aime comme j'aime, on a toujours
+une inquitude au fond du coeur. Celles-l n'aiment point qui ne
+craignent pas.
+
+Adieu, Maa; ne prends point garde si cette lettre est un peu triste. Il
+pleut et j'ai froid. Demain il reviendra, et avec lui toute ma joie.
+Demain le ciel sera bleu, la brise tide et mon me en paix. Adieu
+encore, garde-moi cette bonne amiti, toujours la mme, qui n'a ni
+veille ni lendemain.
+
+
+MADAME DE BJORN CHRISTINE.
+
+Je te plains et je t'admire; tu me fais envie et tu me fais peur. Mais
+que puis-je te dire? Je ne connais rien tous ces grands sentiments. Ne
+m'cris plus de pareilles lettres. Depuis que j'ai lu celle-ci, je passe
+ma vie trembler. Je sens qu'un tel amour doit tre tout toi; mais je
+ne sais pas s'il y a un homme au monde qui le mrite. J'aime beaucoup
+mon cher baron; mais je suis plus calme, et lui aussi, et nous n'en
+sommes pas plus malheureux. Quoique je n'aie pas ton imagination, je me
+doute bien que tu dois avoir des heures charmantes. Mais cette vie est
+un rve: prends garde au rveil. A ta place j'aurais accept. Tu seras
+belle longtemps: c'est de famille; M. de Bjorn, qui t'adore toujours, me
+dit que ta mre a fait des passions cinquante ans. Le mariage a du
+bon, et, si rien n'est parfait en ce monde, c'est peut-tre encore la
+meilleure chose parmi les mauvaises. Je ne te fais pas de morale,
+quoique je sois toujours un peu puritaine: je garde cela pour moi. Mais,
+au point de vue mme du bonheur, le mariage est encore la plus sre des
+garanties. Un inconstant est bien retenu par la douce voix d'un petit
+ange rose et blond qui lui crie: Papa! Il s'arrte sur le seuil, se
+retourne, voit la mre qui sourit,--et reste. S'il s'en va, il revient.
+Mais les autres! une fois partis, on ne les revoit jamais. Ce sont des
+oiseaux de passage qui chantent sur les branches, picorent le fruit....
+et s'envolent. Rflchis encore!
+
+Aime comme tu l'es, tu peux tout. Tu seras punie de passer ct de
+ton bonheur. Ton bonheur! en le faisant, ne feras-tu pas le sien? Voil
+vraiment un homme bien plaindre, parce que la plus aimable femme de
+Sude aura quelques annes de plus que lui, c'est--dire plus d'me,
+plus de dvouement, plus de vraie tendresse, car il n'y a qu' notre ge
+que l'on sache aimer, ma chre; vingt ans une femme aime l'amour;
+trente ans elle aime l'amant et le mari, surtout quand elle a le bonheur
+que les deux n'en fassent qu'un.
+
+Et ce pauvre major? un grand coeur, ma Christine! mais je ne suis pas
+assez loquente pour plaider les causes perdues! en voil un qui
+t'aimait! c'est toi qui l'as charg d'une mission? C'est bien trouv! Il
+est toujours heureux pour une femme d'tre la cousine d'un ministre.
+
+Si ta protection pouvait nous envoyer Paris! Je porte Copenhague sur
+mes paules. Adieu. Mon amiti t'attend. Tche de n'en avoir pas besoin!
+C'est un capital dont tu ne touches pas les intrts; mais tu es sre de
+le trouver toujours. Pardonne-moi cette comparaison financire: on a
+parl argent autour de moi toute la soire. C'est la maladie du jour, et
+je crois qu'elle est contagieuse.
+
+
+
+
+IX
+
+
+L't, puis l'automne, s'coulrent au milieu des joies sans mlanges de
+l'amour partag. Ceux-l auront-ils jamais le droit de se plaindre, dont
+la vie a compt deux saisons de bonheur? Ils vivaient l'un pour l'autre.
+Christine se parat pour Georges: c'tait l'occupation de ses matines;
+elle savait la coiffure qu'il prfrait et la robe qui devait lui
+plaire. Partout et en tout il retrouvait chez elle sa pense constante
+et cette proccupation de lui qui est pour les amants comme la douce
+flatterie du coeur: c'est de tels signes qu'on reconnat l'amour.
+Quand on aime moins, on n'aime pas. Quatre annes, depuis la trentime,
+avaient gliss sur Christine comme les sicles sur le marbre ternel de
+ces statues dont ils rendent la beaut plus clatante encore et plus
+accomplie. Parfois, le matin, une petite ride imperceptible plissait la
+peau, trop fine, au bord de l'oeil; parfois dans le rseau bleu des
+veines qui courent sur le front blanc, on et dit, l'heure du petit
+lever, qu'un rasoir avait promen sa lame mince: c'tait tout. Et quand,
+pareille la Vnus-Aphrodite, elle sortait du bain glac, secouant les
+perles liquides de sa chevelure tordue, c'tait un printemps de beaut.
+Elle avait gard ses cheveux de quinze ans, si pais, qu'ils
+paraissaient bruns, quoiqu'ils fussent blonds, tant l'or se brunissait
+dans la profondeur de leur masse; mais cet or, qui se fonait jusqu'au
+bronze, ne cessait pas d'tre de l'or. On le voyait bien quand sa tte,
+appuye sur le dossier du fauteuil gothique, recevait le rayon du soleil
+qui les traversait, les pntrait et les faisait rayonner autour de son
+front, comme une aurole de lumire vivante; sa bouche, dans le sourire,
+avait la fracheur d'une bouche d'enfant: elle faisait penser une
+fleur qui s'entr'ouvre. Jeune fille, Christine s'tait peu soucie de sa
+beaut; je croirais assez volontiers que cette beaut s'ignorait
+elle-mme. Maintenant elle la connaissait, et elle en tait fire,
+force d'en tre heureuse. L'motion surtout la transfigurait: son me,
+devenue visible, se rpandait sur ses traits et les animait. Elle
+s'exaltait facilement: un souffle de vie la pntrait alors, et une
+sorte de lumire intrieure faisait resplendir son visage, comme ces
+beaux vases aux fines sculptures, que l'on claire tout coup par
+dedans; son oeil un peu allong, comme la feuille dplie du pcher,
+si calme et si doux dans le repos, dgageait des effluves magntiques;
+la passion respirait dans son sourire. Alors il s'exhalait d'elle comme
+un charme qu'il fallait subir. Mais elle tait de celles que l'on
+pouvait surprendre toute heure et voir toujours. Elle n'avait rien
+cacher, parce qu'en elle tout tait vrai, noble et grand, et c'tait l
+le caractre particulier de sa beaut, qu'en la regardant on se sentait
+meilleur. Georges, en la tenant par la main, entra donc avec elle dans
+un monde dont il ne souponnait pas l'existence: ce monde mystique des
+races septentrionales, o les femmes savent purer l'amour en l'levant.
+Elle lui ouvrait des horizons inconnus, et si larges que son regard n'en
+sondait point la profondeur. Jamais deux mes ne s'taient ni mieux
+comprises ni plus pntres, et cet accord tait si parfait, que, mme
+loignes, et par une sorte d'union mystrieuse dont le lien ne se
+rompait jamais, elles ressentaient chacune le contre-coup de ce qui
+frappait l'autre,--ensemble, malgr la distance.
+
+
+
+
+X
+
+
+Cependant la Sude frissonnait dj sous son manteau de neige. L'hiver
+ramenait la campagne la ville; les chteaux se dpeuplaient; on
+abandonnait les parcs, les cottages perdus dans les bois et les villas
+semes au bord des lacs. Christine revint plus tard que les autres; mais
+enfin elle dut revenir. Ce ne fut point sans regrets.
+
+Georges alla passer un dernier jour avec elle. Il avait neig pendant la
+nuit; une nappe blanche couvrait les petits sentiers qui voyaient passer
+leur promenade chaque jour. Le bassin tait gel; les sapins secouaient
+d'un air mlancolique leur tte poudre frimas; les oiseaux consterns
+voletaient d'un arbre l'autre en poussant des cris plaintifs. Georges
+et Christine djeunrent tous deux au coin du feu, en regardant la
+campagne triste. Vers midi, le soleil, entre deux nuages, montra son
+sourire ple. Ils sortirent un instant pour revoir le parc, le bois, le
+jardin, tous ces lieux chers o s'taient couls leurs plus beaux
+jours. Christine eut froid; ils rentrrent, et passrent leurs dernires
+heures recueillir les souvenirs de leur amour. Ils devaient se revoir
+le lendemain Stockholm: ils se quittrent pourtant avec un serrement
+de coeur. Georges s'arrta, tout hsitant, sur le seuil qu'il avait
+franchi tant de fois si joyeux. Les insensibles tmoins de notre bonheur
+en gardent toujours quelque chose: la nature prend une part de notre
+me: on s'en aperoit l'heure des adieux.
+
+Le major, revenu de son inspection depuis une semaine ou deux, alla, de
+compagnie avec le chevalier de Valborg, chercher Christine au cottage;
+tous deux la ramenrent la ville. Le major tait plus pris que
+jamais, et pas le moins du monde dcourag; le voyage lui avait fait du
+bien; il gardait encore des doutes consolants. Ces Franais ne savent
+pas aimer, se disait-il; leurs plus belles flammes ne sont que des feux
+de paille: cela brille, mais cela ne dure pas. Mon tour viendra!... et,
+s'il ne vient pas, continuait-il avec moins d'assurance, eh bien, je
+serai toujours prs d'elle pour la dfendre ou la consoler: c'est encore
+un assez beau rle.
+
+La vie Stockholm fut peu prs ce qu'elle avait t Haga: la
+comtesse retrouva sa socit habituelle. Georges, le baron de Vendel et
+le chevalier de Valborg en formaient le noyau. Quelques comparses se
+groupaient autour d'eux. Les rapports de Georges et du baron dnotaient
+la meilleure intelligence; l'oeil le plus exerc n'aurait jamais
+surpris entre eux la moindre apparence de rivalit. C'tait comme un
+secret accord de tous deux pour enchanter la vie autour de leur idole:
+pour ne pas jeter sur elle l'ombre mme d'une proccupation ou d'une
+inquitude, l'un savait cacher sa joie et l'autre sa tristesse. Tous
+deux lui prsentaient un visage calme et riant. Vis--vis l'un de
+l'autre, ils gardaient en sa prsence les formes courtoises et polies
+des gens du monde; pass le seuil du salon, ils ne se connaissaient
+plus, ce qui rendait parfois assez comique l'embarras du chevalier,
+quand il se trouvait entre les deux sans savoir auquel parler ou lequel
+suivre.
+
+La comtesse sortait peu. Elle dut pourtant se montrer dans quelques
+salons, et elle y brilla comme une belle toile qui traverse la nuit et
+l'illumine. Elle s'aperut bien que Georges l'aimait davantage aprs ces
+rapides blouissements qu'elle lui donnait dans le monde. D'autres
+auraient pu s'en rjouir; elle tait plus dispose s'en affliger. Sa
+nature trop dlicate ne lui permettait point d'en tirer avantage, mme
+au profit de son amour: elle se disait que c'taient l de mauvais
+triomphes, qui pouvaient flatter son orgueil, mais qui humiliaient son
+coeur. Elle ne voulait point que la vanit enlevt jamais la moindre
+part la tendresse. Georges, cependant, avait des devoirs de position;
+elle les comprenait et s'y soumettait avec cette abngation qui se
+retrouve toujours au fond de l'amour vrai. Il fallait qu'on le vt
+partout. Mais souvent il commenait et toujours il finissait la soire
+chez elle. Les runions du grand monde sudois sont dans tout leur clat
+vers dix heures. Georges, aprs son apparition officielle, pouvait donc,
+sans blesser aucune convenance, aller demander une tasse de th la
+comtesse, qui l'attendait en comptant les minutes. Quand il tait trop
+en retard, elle arrtait la pendule.
+
+Le monde avait bien quelque soupon de leur liaison; mais le monde est
+meilleur enfant qu'on ne pense. S'il dchire sans piti ceux qui
+l'offensent ouvertement, il est au contraire tout rempli d'indulgence
+pour ceux qui lui montrent quelques gards en observant les convenances,
+qui sont sa loi suprme. Christine tait adore, mme des femmes, et
+aucun souffle n'avait terni le pur diamant de son honneur. Ceux qui ont
+du coeur, c'est le petit nombre admiraient de loin, et non sans
+quelque secrte envie, ce ciel azur de leur amour, que ne voilait
+jamais aucun nuage. Quelques-uns s'tonnaient qu'un Franais pt montrer
+tant de constance, et, dans l'attente d'un abandon prochain, ils
+avaient la prcaution de plaindre Christine par avance. En Sude comme
+en Norvge, on nous prend toujours pour les petits-fils des marquis
+badins du dix-huitime sicle. La mre de deux ou trois grandes filles,
+difficiles marier, trouvait seule que Christine avait tort d'accaparer
+un si bon parti, devenu mme inutile entre ses mains; mais elle ne
+faisait pas plus la majorit qu'une hirondelle ne fait le printemps.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Un soir, l'ambassade d'Autriche, Georges, aprs avoir fait le whist
+d'un gnral et de deux diplomates, demanda son traneau. Comme il
+passait devant la dernire banquette du salon, il entendit un
+chuchotement de voix moqueuses. Deux femmes causaient et riaient en le
+regardant. L'une d'elles tait une Sudoise assez coquette, laquelle
+il avait eu l'impardonnable tort de ne pas faire la cour. Il n'avait
+jamais vu l'autre.
+
+Il n'a donc que la permission de dix heures? dit celle-ci d'une voix
+sche et mordante son amie, qui touffait un mchant rire sous la
+nacre de l'ventail.
+
+--Oh! reprit la Sudoise entre deux clats, il est bien gard.... mais
+il faut convenir qu'il est trs-docile: c'est une justice lui rendre.
+
+Il faut tre vraiment fort pour porter noblement le poids d'un amour
+vrai, les pieds sur la terre, mais la tte dans le ciel. Les femmes, en
+cela, sont plus vaillantes que nous; un grand sentiment les prserve
+toujours des petites passions; l'homme s'en dfend moins bien. Georges
+devait mpriser une raillerie misrable. Il se sentit bless au coeur
+par cette flche barbele du ridicule, qu'on n'arrache plus quand elle a
+pntr. La vanit lui souffla dans l'me toutes sortes de mauvais
+conseils.
+
+Il ralentit le pas; et, au lieu de descendre, il entra dans une galerie
+qui longeait les trois salons de l'appartement.
+
+Pardieu! fit-il assez lgrement, Christine n'en mourra point pour
+m'avoir attendu une demi-heure de plus. Elle aime se coucher tard.
+Comme elle me prend, cette femme, depuis un an! Il jeta les yeux dans
+une glace pour se rajuster.... Ah! dit-il en regardant sa cravate,
+c'est elle qui m'a refait ce noeud.... Un souvenir charmant lui
+arriva et changea ses penses. Je viens d'tre injuste pour la premire
+fois, se dit-il au fond du coeur; pauvre chre me, comme elle vaut
+mieux elle seule que tout ce monde ensemble! Serait-elle assez
+malheureuse! si elle m'avait entendu! Il fit deux pas pour sortir. Le
+mauvais ange lui souffla tout bas: Il y a dans ce salon deux femmes qui
+ont ri de toi!
+
+--Ne les coute pas, lui disait son coeur, Christine t'attend.
+
+--Ne ft-ce que pour elle, reprenait la vanit maudite, tu dois leur
+prouver que tu es libre.... Christine te le demanderait si elle tait
+l.... Fais-le pour elle!
+
+Il rentra dans le bal.
+
+Encore vous, cher comte! dit Axel en venant sa rencontre. Que
+dira-t-on rue de la Reine?
+
+Georges frona le sourcil.
+
+Rien, j'imagine, rpondit-il avec un peu de scheresse. Mais, vous,
+chevalier, dites-moi donc quelle est cette femme en robe vert ple qui
+cause l-bas avec la petite baronne de Strom.
+
+--Cette femme est une jeune fille.
+
+--On ne s'en douterait pas! mais enfin qui est-elle?
+
+--Vous ne le savez pas?
+
+--Puisque je vous le demande!
+
+--Ce ne serait pas une raison.
+
+--Parole d'honneur!
+
+--Eh mais, continua le chevalier, voil qui flatterait singulirement
+l'aimable comtesse. Comment! vous ne connaissez pas mme de vue, depuis
+huit jours qu'elle est ici, la nouvelle reine de l'hiver, la belle des
+belles, l'incomparable Nadje, Mlle Borgiloff?
+
+--Non, en vrit, et voici la premire fois que je la rencontre.
+
+--Au fait, c'est possible, vous sortez peu!
+
+--Moi? mais tous les soirs!
+
+--Alors c'est qu'elle vient tard, et que vous partez de bonne heure. Oh!
+il n'y a pas de mal cela; vous y avez perdu les dbuts d'une lgante
+dans nos salons: mais c'est un malheur facile rparer.
+
+--Vous m'y aiderez, chevalier.
+
+Et le comte, qui s'tait rapproch de la porte, se mit examiner Mlle
+Borgiloff avec une attention que peut-tre Christine et trouve trop
+scrupuleuse.
+
+Pour un juge fin de la beaut fminine, Nadje tait loin de mriter
+l'loge que le chevalier faisait d'elle. Elle avait beaucoup d'clat,
+et, dans un cercle de femmes, c'tait toujours elle que l'on remarquait
+la premire; mais elle excitait l'attention bien plus qu'elle n'attirait
+la sympathie.
+
+Il y avait de la duret dans les plans trop nettement accuss de son
+front; malgr la rondeur ferme et veloute des joues, on devinait la
+saillie des pommettes accentues; sa main, petite, mais dure de paume,
+sche dans l'treinte, avec un pouce trop fort et des doigts lgrement
+renfls au noeud des phalanges et carrment coups, indiquait l'esprit
+positif, la volont tenace et l'ardeur ambitieuse de la femme qui veut
+parvenir, son nez trop court (un peu plus il tait cras) rappelait
+l'origine kalmouque de sa famille, plonge depuis trop peu de temps
+encore dans le grand courant de la civilisation occidentale. Pour tre
+vrai, il fallait bien lui reconnatre une taille charmante, plus
+accomplie et mieux forme qu'il n'arrive d'ordinaire chez les jeunes
+filles, et une fleur de teint blouissante:--des roses du Bengale
+closes sur de la neige;--une bouche un peu grande, mais rouge comme la
+grenade mre, et faisant luire, quand elle riait ou qu'elle parlait,
+l'clair humide et nacr des dents blanches; ses beaux cheveux firement
+relevs, et dgageant la tempe, sans une perle, sans un ruban, sans une
+fleur, s'amoncelaient sur la nuque en masse sombre, dont le noir sans
+reflet absorbait la lumire et semblait l'teindre. Son oeil allong
+avait l'air de s'ouvrir par une fente, comme celui des races flines:
+mais la passion pouvait le dilater puissamment; il se redressait aux
+coins vers les tempes, par une oblique chinoise qui donnait sa
+physionomie, quelque chose de singulirement piquant. Elle en jouait
+comme d'un instrument perfectionn: son regard avait des gammes de
+rayons, tantt perants et vifs, tantt adoucis en de si molles
+langueurs, qu'on et cru l'apercevoir travers un voile de larmes.
+Beaucoup de femmes taient plus belles; on en rencontre rarement de plus
+sduisantes: mais ce n'tait point l'me qu'elle sduisait.
+
+Nadje n'tait pas riche. C'tait l le pied d'argile de la statue
+tte d'or. Le plus clair de sa fortune tait la protection du czar et
+les talents de son pre, qui n'avait pas assez de naissance pour arriver
+au premier rang dans une carrire o la noblesse est souvent le premier
+des mrites. Une disgrce ou une maladie pouvait la ruiner. N'ayant
+point l'indpendance que l'on trouve dans le patrimoine assur de la
+famille, elle voulait donner par le mariage une base solide son
+avenir. Cette proccupation constante dominait chez elle tous les
+entranements de la jeunesse. Si elle ne les touffait point, Nadje les
+ajournait. A vingt ans elle avait un plan de conduite. leve par son
+pre au milieu des hommes, traversant dans toutes les capitales les
+socits les plus intelligentes de l'Europe, et s'appropriant tout, avec
+cette facilit d'assimilation qui est le propre de certaines races, elle
+mettait au service de ses petits intrts des moyens assez puissants,
+qu'elle dirigeait avec le calme et la ruse froide d'un diplomate en
+jupons.
+
+Arrive Stockholm depuis peu, elle n'avait encore t prsente que
+dans deux ou trois salons; mais un secrtaire de son ambassade l'avait
+merveilleusement renseigne sur la cour et la ville. Elle avait ses
+notes particulires. Dcide ne pas coiffer plus longtemps le chef
+vnrable de sainte Catherine, elle s'avanait vers le mariage sans
+faire de faux pas sur le terrain glissant du monde. Il ne lui manquait
+plus qu'une petite chose: le mari.
+
+En voyant rentrer Georges dans le salon, la physionomie de Nadje opra
+un changement vue trop soudain pour tre bien sincre. Elle n'couta
+plus la petite baronne, qui continua seule sa chronique peu charitable.
+Elle leva au plafond, comme pour prendre le ciel tmoin, son oeil
+innocent, qui se voila d'un nuage de rverie; bientt elle s'approcha de
+la chemine, et d'un doigt distrait effeuilla dans une coupe de Chine
+une des roses de son bouquet. Elle tournait ses paules vers Georges
+avec la cambrure de reins d'une cariatide: M. de Simiane ne pouvait voir
+qu'imparfaitement son visage. Nadje, qui s'tait trop regarde pour ne
+pas se bien connatre, se dfiait un peu de son profil; mais elle
+montrait assez volontiers sa nuque opulente et les belles attaches de
+son cou.
+
+Georges la regardait fort attentivement, sans s'apercevoir qu'elle
+suivait dans la glace le mouvement de ses yeux.
+
+Nommez-moi donc cette belle Mlancolie, dit-il au chevalier.
+
+--Il parat, reprit Axel, que j'ai le privilge de vos prsentations;
+mais je vous prviens que je ne rponds pas des consquences.
+
+Ils s'avancrent vers la jeune fille, qui tout coup se retourna, au
+moment o ils n'taient plus qu' deux pas d'elle, avec un geste de
+surprise d'un naturel admirable: ses lvres s'entr'ouvrirent comme pour
+un petit cri, qu'elle ne poussa point, et l'on put voir courir sur ses
+paules de neige le frisson du rveil en sursaut. Aucun de ces dtails
+n'chappa au jeune diplomate.
+
+Axel nomma le comte de Simiane, et tous trois commencrent causer
+debout, prs de la chemine, en ce moment dserte. Georges trouva que le
+chevalier aurait bien pu s'loigner aprs la prsentation. Il n'aimait
+pas les conversations trois. Georges, sans mme s'en apercevoir,
+commettait sa premire infidlit. Quand un homme dsire se trouver seul
+avec une jeune et jolie femme, il en offense une autre: celle qu'il
+aime.
+
+L'orchestre jouait les premires mesures d'une polka. Georges s'inclina
+devant la jeune fille et lui tendit la main en souriant; elle y mit la
+sienne avec une grce charmante, au moment o deux jeunes officiers
+s'lanaient pour l'engager. On ne dansait pas encore; mais, un
+certain mouvement de chaises et de fauteuils, Georges devina qu'il
+s'agissait d'un cotillon, cette danse qui, pour les uns, commence
+toujours trop tt et finit toujours trop tard, tandis que, pour les
+autres, c'est prcisment le contraire. M. de Simiane jeta un regard
+furtif sur la pendule; elle marquait onze heures moins un quart. Et ma
+pauvre comtesse! pensa-t-il; quelle heure arriverai-je chez elle? Si
+diplomate que l'on soit, on ne peut pas tout cacher: une ombre obscurcit
+le visage du jeune homme, et Nadje sentit comme un frmissement nerveux
+dans la main qui tenait la sienne. Elle releva sur le comte ses yeux
+qu'elle tenait baisss, et laissant passer son plus doux regard
+travers de longs cils soyeux:
+
+Monsieur le comte, lui dit-elle d'une voix timide, presque soumise, je
+ne veux pas vous devoir une surprise: vous m'avez demand une polka;
+je ne vous condamnerai point un cotillon. Elle ajouta, en le
+regardant la drobe: On sait quand le cotillon commence, on ne sait
+pas quand il finit. Et elle voulut dgager sa main: Georges la retint
+avec une contrainte polie et la regarda plus qu'il n'avait encore fait.
+
+Nadje baissa de nouveau les yeux en rougissant: elle parut trouble
+comme une jeune pudeur qui l'on parle d'amour pour la premire fois.
+Georges l'enveloppa tout entire d'un long regard.
+
+Il est vrai, rpondit-il, que je n'avais point tant espr; mais, si
+j'ai demand moins, je n'en suis que plus charm d'avoir davantage.
+
+Nadje s'appuya sur le bras de Georges avec plus d'abandon, et le jeune
+homme put voir sur son visage une expression de reconnaissance heureuse.
+
+Cependant le conducteur du cotillon, un jeune homme assez lgant et
+suffisamment sot pour son emploi, avait donn le signal des premires
+volutions: bientt les figures se succdrent dans leur ordre
+capricieux et galant. Tour tour les couples se perdaient dans la foule
+ou se reformaient leur gr. Tantt les cavaliers choisissaient leurs
+dames, tantt les dames choisissaient leurs cavaliers. Georges et Nadje
+se donnrent des preuves insignifiantes d'abord, mais trop multiplies,
+de leur mutuelle prfrence. Bientt ils furent en coquetterie rgle.
+Georges se retrouvait, non sans un secret plaisir, sur son ancien
+terrain. Il y avait plus d'un an qu'il vivait aux pieds de la comtesse,
+sans se permettre la distraction mme la plus innocente auprs d'une
+autre. Il est vrai qu'il n'en avait pas eu mme le dsir. Il n'en trouva
+pas moins sa conduite extraordinairement mritoire. Il se dit que peu
+d'hommes sa place auraient pouss aussi loin le scrupule de la
+fidlit, et que, jusqu' un certain point, c'tait mme donner
+Christine une preuve de dfiance que de ne pas oser s'occuper d'une
+autre femme, comme si elle avait redouter la comparaison. La
+conclusion de tout ceci fut qu'il devait faire un peu la cour Nadje.
+Il est vrai que la jeune fille dploya pour sa conqute tout un arsenal
+de sductions: elle fut tour tour railleuse et mlancolique,
+tincelante de verve ou recueillie en des silences pleins de choses.
+Elle tait trop habile pour se permettre l'allusion mme la plus
+indirecte contre Christine, et M. de Simiane n'tait point d'ailleurs
+homme la permettre; mais elle sut, en deux ou trois occasions, parler
+fort dlicatement de ces grands sentiments du coeur, si beaux, qu'il
+faut les admirer partout o on les rencontre, mais si rares, qu'en les
+voyant on est excus presque de leur porter envie. Tout cela fut
+indiqu plutt que dit, avec ce tact suprme du monde, qui sait ne
+jamais blesser, glissant sur tout, n'appuyant sur rien. Puis Nadje
+dansait merveille; ce qui ajoutait beaucoup de persuasion ses
+paroles. Le cotillon sudois a des pas de caractre qui dveloppent la
+grce de la femme et rehaussent l'lgance de sa beaut.
+
+Nadje le savait et en abusait. Au milieu de ces figures qui commencent
+l'mancipation des jeunes filles, en leur permettant quelque libert
+dans leurs choix, elle fit Georges l'hommage de tous les siens: elle
+sollicitait le mouchoir avec le regard humble et amoureux de l'esclave
+qui attend le bon plaisir de son matre; elle lui offrait le bouquet
+avec le geste d'une sultane qui veut prendre un favori. Quand on la
+conduisit au fauteuil pour le pas du miroir, tous les danseurs
+dfilrent devant elle comme une arme de prtendants; une main lgre,
+rapidement passe sur la glace, semblait effacer chaque nouvelle image:
+c'tait le signe du refus. Georges, son tour, et le dernier vint plier
+le genou sur le coussin de velours. Une seconde de trop, peut-tre, elle
+contempla dans le miroir le visage du jeune homme, o perait une nuance
+d'inquitude; puis, se penchant vers lui, elle tendit la main, comme
+pour le relever, et ils valsrent ensemble. Elle emmla les pas.
+Georges, pour la soutenir sans doute, l'enlaa dans une treinte plus
+puissante, et la rapprocha de sa poitrine. On et dit qu'elle allait
+flchir et incliner sa tte jusque sur l'paule du danseur; mais tout
+coup elle se dgagea, et s'arrtant:
+
+Assez! dit-elle, je vous en prie!
+
+Georges la reconduisit sa place, aussi troubl qu'elle paraissait
+l'tre.
+
+Tout finit en ce monde, mme les cotillons. Georges regarda furtivement
+ sa montre; il tait prs d'une heure: il sortit en toute hte. Il
+tait comme enivr d'elle; vritable ivresse, en effet, car il y avait
+du trouble dans son bonheur. Ce n'tait plus l'motion sans mlange, si
+douce et si pure qu'il avait ressentie un an plus tt en valsant avec
+Christine. Il prouvait, au contraire, cette inquitude vague qui
+prcde, dit-on, le remords. L'air de la nuit, en frappant son front,
+sec et froid, calma l'exaltation malsaine de ses ides.
+
+Et Christine! se demanda-t-il pour la premire fois depuis deux
+heures.
+
+Il ne lui avait jamais fait, mme en pense, une aussi longue
+infidlit. Il n'tait pas possible d'aller maintenant chez elle;
+cependant il donna l'ordre au cocher de prendre par la rue de la Reine.
+Ce n'tait pas son chemin.
+
+Il faut qu'il ait le diable au corps! murmura celui-ci en relevant son
+collet de fourrure; me faire faire un dtour par cette bise aigu!...
+Il dchargea sa colre sur les pauvres chevaux, qui partirent au galop.
+
+La chambre coucher de la comtesse donnait sur la rue: les fentres
+taient encore claires, non pas de ces molles lueurs qui tombent du
+sein voil de la lampe nocturne, comme pour garder le sommeil, mais de
+la vive clart des bougies qui annonce l'insomnie et la veille.
+Christine n'tait pas couche.
+
+Pauvre me! murmura Georges en cachant sa tte dans ses mains, elle
+veille et elle souffre!
+
+Quand l'gosme des mauvaises passions ne nous a pas encore ptrifi le
+coeur, nous ne pouvons subir de torture plus cruelle que la pense
+d'une souffrance prouve pour nous et cause de nous par une crature
+noble et dvoue. Ces douleurs-l sont poignantes entre toutes, et, si
+on mrite le nom d'homme, jusqu' ce que le calme et la douce srnit
+du bonheur soient revenus dans l'autre me, rien ne peut ni les gurir
+ni les consoler.
+
+Les chevaux, qui connaissaient les habitudes de leur matre, avaient
+d'eux-mmes ralenti le pas. Chez moi! cria Georges au cocher, et,
+jetant un dernier regard vers la fentre claire: Christine!
+Christine! dit-il tout bas, c'est toi que j'aime!
+
+La veille il n'aurait pas senti le besoin de le lui dire. On ne proteste
+jamais si fort que quand on commence douter. Il rentra chez lui en
+maudissant Nadje. C'tait trop: il et mieux valu n'y point penser.
+
+Le lendemain, en s'veillant, il retrouva, mais un peu confus, le
+souvenir de ce qui s'tait pass le soir prcdent, et il essaya de se
+justifier ses propres yeux, pour mieux se justifier aux yeux de la
+comtesse. Aprs tout, ce n'tait pas un grand mal de s'tre un peu
+attard dans un bal et d'avoir dans le cotillon avec une Russe qu'il
+voyait pour la premire fois. Il est vrai que Christine l'attendait.
+Mais ne l'avait-il pas vue quelques heures auparavant, et la comtesse ne
+lui avait-elle pas dit cent fois qu'elle ne voulait le priver d'aucun
+plaisir?... Sans doute! mais ne lui avait-il pas rpondu qu'il n'y avait
+point pour lui de plaisir o elle n'tait pas? Enfin, s'il y avait
+faute, la faute tait bien lgre!
+
+Une voix secrte rpondait qu'en amour il n'y a point de petites choses,
+et qu'on est trs-coupable ds qu'on l'est un peu. C'tait la premire
+peine qu'il et volontairement faite la comtesse, et rien encore
+n'avait mouss chez lui la pointe vive du remords.
+
+Le valet de chambre de Christine vint ds huit heures chercher de ses
+nouvelles. Il fit rpondre qu'il tait bien et qu'il irait chez la
+comtesse vers midi. Il n'est gure permis de se prsenter plus tt chez
+une femme.
+
+Christine l'accueillit avec cette grce pntrante qu'il n'avait
+retrouve chez aucune autre, et qui, doucement lui prenait l'me. Il vit
+bien qu'elle n'avait pas dormi; il crut voir qu'elle avait pleur. Ces
+premires douleurs de l'amour, qui n'ont pas eu le temps de ravager
+l'me, font plus beau le visage, sur lequel se rpand une teinte douce
+de langueur et de mlancolie. Georges fut touch, et il voulut se
+dfendre, alors qu'on ne l'attaquait pas.
+
+Je n'tais qu'inquite, rpondit Christine; ne me rendez pas triste!
+
+--Si vous tes triste, lui dit-il, j'ai tort; j'aurai tort, Christine,
+ds que vous ne serez plus heureuse. Il se laissa glisser ses genoux.
+Je ne me relve que pardonn, ajouta-t-il en prenant sa main.
+
+--Alors relevez-vous, mais ne pchez plus! dit-elle en souriant.
+
+Puis redevenant grave tout coup:
+
+Si vous saviez, Georges, ce que j'ai souffert cette nuit.... si vous
+pouviez savoir toutes mes suppositions, toutes mes craintes! Mais vous
+voil.... Vous m'aimez?
+
+Elle le regarda dans les yeux.
+
+De toute mon me, Christine!
+
+--C'est bien! avec vous le bonheur me revient.... Maintenant,
+causons.... C'tait donc bien beau, monsieur, ce bal qui vous a fait
+m'oublier?
+
+--C'tait brillant comme tous les bals officiels: des paulettes et des
+diamants! Qui en a vu un en a vu mille! Je n'y veux plus mettre les
+pieds; laissons chercher le plaisir ceux qui n'ont pas trouv le
+bonheur.
+
+L'antithse tait vieille comme le monde et digne d'tre rime sur les
+papiers roses d'un confiseur, au jour de l'an. Elle n'en fit pas moins
+son effet. La comtesse se sentit toute rassrne, et, avec cette
+confiance un peu aveugle des natures gnreuses, ce fut elle la premire
+qui parla des ncessits de la position officielle, des exigences du
+monde et des devoirs que son nom et son rang imposaient M. de Simiane.
+Seulement, ajouta-t-elle, quand vous devrez rester si tard, je sortirai
+moi-mme. Je ne passerai pas ainsi toute une soire sans vous voir.
+
+La paix fut signe; le nom de Nadje ne fut point prononc, et la
+comtesse n'eut pas mme un soupon.
+
+Christine oublia; Georges ne se souvint que pour entourer celle qu'il
+aimait d'attentions plus dlicates et de soins plus empresss: ce fut
+comme un second printemps de leur amour, avec plus de feux que le
+premier. Christine en tait tour tour effraye et charme: tantt elle
+s'abandonnait l'impression heureuse, comme une femme qui se sent bien
+aime et qui a mis son bonheur dans son amour; tantt elle prouvait un
+trouble secret devant ces fivreuses ardeurs, et se surprenait
+regretter tout bas la tendresse plus gale des premiers jours. Celles-l
+seules qui ne connaissent pas le coeur des hommes peuvent prfrer la
+passion la tendresse.
+
+Georges, cependant, continua de tenir sa vie en partie double. Il alla
+dans le monde plus que jamais. N'tait-ce point Christine qui le
+voulait? La comtesse, un peu souffrante, resta prs d'un mois sans
+sortir. Georges, pendant ce mois-l, ne manqua pas un seul jour venir
+terminer la soire chez elle. Nous devons ajouter que presque partout il
+rencontrait Nadje.
+
+Ils taient en commerce rgl de galanterie mondaine: on le remarquait
+dj. Il est vrai que les coquetteries de la jeune Russe n'entamaient
+point son coeur; mais il s'en occupait quand elle tait l, et s'en
+proccupait quand elle n'y tait pas: c'tait trop. Il jouissait des
+grces de son esprit avec une complaisance dangereuse dj, sinon
+coupable encore.
+
+Georges tait bon; ses ennemis mmes n'ont jamais pu lui reprocher qu'un
+peu de faiblesse dans le caractre et d'irrsolution. Mais la force,
+cette vertu virile, n'est-elle pas ncessaire celui qui porte dans ses
+mains le bonheur d'une femme?
+
+Georges, mcontent de lui, devint bientt mcontent des autres. Il
+perdit peu peu la sereine galit de son humeur. Il devint nerveux et
+irritable et prouva de temps en temps le besoin de se mettre en colre.
+Dans ces moments-l il en voulait la comtesse de cette dsesprante
+perfection qui ne lui donnait pas mme le prtexte de se fcher un peu.
+Souvent, dans un intrieur, jadis si calme, il rapportait les orages
+couvs au dehors. Ils n'clataient pas sans doute; mais on pouvait,
+son trouble, reconnatre au prix de quels efforts il parvenait les
+contenir. Cela seul suffisait faire le dsespoir de Christine;
+dsespoir muet, sans larmes et sans cris. Christine tait une de ces
+belles mes pour qui le dvouement semble tre le premier des besoins,
+et qui ne sont jamais heureuses que du bonheur qu'elles donnent.
+L'agitation inquite de Georges ne pouvait lui chapper longtemps; elle
+tait trop discrte pour songer lui en demander la cause et trop
+dlicate pour n'en souffrir point. Bientt, divers symptmes, elle
+sentit que la pense d'une autre femme troublait l'me de Georges. Elle
+n'avait point de preuves; mais celles qui aiment n'ont-elles pas une
+sorte de devination magntique qui leur apprend tout ce qu'on ne leur
+dit pas? Christine, d'ailleurs, entoure aujourd'hui d'hommages,
+inspirant aux plus nobles et aux meilleurs des sentiments
+chevaleresques, et pour laquelle ses amis avaient un culte plutt qu'une
+affection, avait t comprime dans sa premire jeunesse, froisse dans
+les dures preuves du mariage, et elle s'tait peu peu replie sur
+elle-mme: elle avait vcu au milieu du monde dans une vraie solitude de
+coeur; elle y contracta une sorte de dfiance que pendant longtemps,
+rien ne put gurir. Elle crut galement qu'il lui tait difficile
+d'aimer et impossible d'tre aime. Elle ne se trompait donc pas quand
+elle disait M. de Simiane qu'il lui avait apport une nouvelle vie.
+
+Cette vie nouvelle et si complte avait eu pour eux toutes les grces,
+toutes les fleurs et tous les parfums du printemps de la jeunesse et de
+l'amour. Christine fut si heureuse qu'elle pardonna bientt au pass.
+N'tait-ce point lui qui faisait le prsent si beau? Et quelle
+reconnaissance pour Georges! Elle n'aimait pas; elle adorait. Peu de
+femmes ont connu des joies aussi profondes et plus ardentes, parce que
+chez aucune le don de soi ne fut plus complet et plus gnreux. Mais ds
+que le doute entra dans son me il dut se changer en angoisse poignante.
+Elle avait bravement port la douleur avant d'aimer; et maintenant,
+dsarme par l'amour, elle se trouvait contre la vie sans courage et
+sans force. Elle souffrit: sa sant s'altra; elle se trouva moins
+belle. Georges a raison, pensait-elle; je ne mrite plus qu'il m'aime,
+s'il m'aime pour ma beaut seulement. Elle se trompait, elle tait
+toujours belle, et Georges l'aimait toujours; il y avait peut-tre pril
+en la demeure, mais rien n'tait perdu pour la dfense; seulement
+Christine tait trop fire pour se dfendre! Elle ne connaissait pas le
+nom de sa rivale; mais elle ne doutait point qu'elle n'en et une. Quand
+elle voyait Georges plus grave, elle croyait qu'il dissimulait; quand
+elle le trouvait plus tendre: Il fait ce qu'il peut! disait-elle; et
+tout en lui sachant gr de l'effort, elle ne s'en trouvait pas plus
+rassure.
+
+Les coeurs les plus honntes ont d'tranges retours; l'inquitude de
+Christine exagrait le mal ses yeux, mais le mal existait. Nos
+sentiments les plus vrais et les meilleurs subissent certaines crises
+invitables; les natures les plus impressionables sont aussi les plus
+changeantes. Georges ne s'tait point repris; mais peut-tre son insu
+commenait-il se dtacher un peu. On ne sait pas comment l'amour
+vient: sait-on davantage comment il s'en va? Christine et pu retenir
+celui qu'elle aimait; mais pour elle n'tait-ce point dj le plus grand
+des malheurs qu'il et besoin d'tre retenu!
+
+Le baron s'tait rapproch d'elle, comme s'il se ft dout qu'elle
+allait souffrir; mais sa sympathie tait discrte autant que dlicate.
+Aucun nom ne fut prononc par lui. Il tait homme cacher la vrit;
+Christine n'tait pas femme la demander.
+
+Georges, de son ct, n'tait pas plus calme. En change de ce bonheur
+jadis si complet, et qu'il perdait chaque jour davantage, que
+retrouvait-il donc? Au lieu d'une femme dvoue, ne voulant et ne
+sachant qu'aimer, il rencontra devant lui une coquette rompue tous les
+artifices du monde, une main dure, pleine de ruse froide. Nadje avait
+bien jug le jeune diplomate. Elle devina promptement tout ce qu'il y
+avait en lui d'indcision et de faiblesse; elle s'tudia donc
+l'encourager et le dsesprer tour tour. Elle tait avec lui le
+caprice mme: il ne savait jamais quel accueil il allait en recevoir.
+Aprs quelques jours d'une intimit naissante, et pour lui pleine de
+charmes, elle le sevra tout coup de ces menues faveurs, prodigues le
+premier soir, et qui avaient si doucement chatouill sa vanit d'homme
+la mode. Elle tait sans cesse entoure d'un escadron de jeunes beaux,
+qu'elle faisait manoeuvrer contre Georges. Puis, au moment o elle le
+voyait demi vaincu et prt fuir, elle lui en faisait une hcatombe,
+et paraissait n'avoir dj plus d'attention que pour lui; une femme qui
+aime est incapable de tous ces calculs petits et misrables: mais la
+femme qui aime est-elle toujours la femme aime?
+
+Entre Georges et Christine, l'abme chaque jour se creusait. Rien ne
+semblait chang au premier abord. Tous les jours il allait chez elle; il
+avait les mmes soins pour elle; il tait reu par elle avec la mme
+bont. Il paraissait mme plus attentif, et elle semblait plus touche:
+mais il prouvait une sorte de contrainte, et elle, en lui parlant,
+sentait parfois que les larmes lui passaient dans la voix. Elle ne se
+plaignait point: elle attendait douloureusement le retour, le dsirant
+toujours, l'esprant quelquefois, en doutant plus souvent, mais ne
+voulant point le hter d'un mot. Georges, entre ces deux femmes, se
+trouvait embarrass. Si jamais on lui et parl de quitter Christine, il
+se serait indign sincrement. Mais il comptait mener en mme temps une
+affaire de tte et une affaire de coeur; ou plutt, sans trop s'en
+rendre compte lui-mme, il cdait tour tour des attractions
+diverses. Ce n'tait pas une nature mauvaise, et il avait mme un peu
+moins d'gosme que l'on n'en rencontre d'ordinaire chez les hommes.
+Mais il n'avait pas cette force de vouloir qui fait le caractre. Il
+revenait parfois de bons sentiments; alors il tait mieux avec sa
+conscience: instinctivement il comprenait que le bon et le vrai il les
+rencontrait chez Christine, et chez Christine seule: il savait avec
+quelle tendresse indulgente, inpuisable, la noble femme accueillerait
+ce retour de son coeur. Mais il se trouvait que, la veille, Nadje
+avait t charmante; pour causer avec lui elle avait refus une mazurka
+et deux valses. Un tel sacrifice mritait quelque reconnaissance! Et
+ainsi la vie deux, si unie, si calme et si douce, tait remplace peu
+ peu par cette existence trois, trouble de remords et agite de
+tiraillements douloureux. Ces amres et rudes preuves sont moins rares
+qu'on ne le pense, mme dans les liaisons qui ont gard toute la libert
+de leur choix, et l'charpe municipale, tant calomnie, n'a pas le
+privilge exclusif de former des noeuds mal assortis.
+
+Christine rsolut de se renfermer peu peu davantage. Avec sa beaut,
+son esprit, et ce charme qu'elle gardait toujours aux yeux de M. de
+Simiane, elle et pu l'blouir encore, le ramener et le captiver. Elle
+ddaigna superbement ce que tant d'autres auraient recherch. Elle
+voulait ne devoir Georges qu' lui-mme. C'tait un orgueil comme un
+autre--plus grand peut-tre.
+
+Le nom de Nadje fut enfin prononc devant Mme de Rudden par une amie,
+avec une intention charitable, et accompagn de toutes sortes de
+commentaires, sur lesquels il n'tait point possible de se tromper.
+
+Christine ne voulut pas mme voir sa rivale: non point qu'au fond de
+l'me elle n'prouvt un pre et ardent dsir de connatre la femme qui
+lui enlevait son bonheur; mais elle et cru, en se rencontrant avec
+elle, accepter une sorte de lutte qu'elle jugeait peu digne de Georges
+et d'elle-mme. Il y avait dans une telle conduite une incontestable
+noblesse de coeur, et, avec un homme plus ferme que M. de Simiane la
+comtesse aurait eu cent fois raison. Mais peut-tre avait-elle tort avec
+Georges, dont elle pouvait maintenant souponner les involontaires
+faiblesses, et qu'il fallait sauver de lui-mme, en le sauvant pour
+elle.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Vers la fin de janvier, le comte de Lovendall, un des plus grands
+sportmen de la Sude, fit venir du Nord ses quipages Stockholm, et
+annona qu'il donnerait une chasse sur le Mlar. Le froid tait
+rigoureux et la faim faisait sortir les loups du bois. Ils se
+rassemblaient par petites troupes et maraudaient dans les environs de la
+ville; les paysans se plaignaient et appelaient les veneurs leur
+secours. Le comte adressa de nombreuses invitations, qui furent
+acceptes avec enthousiasme. La socit oisive est partout la mme, et
+elle saisit avidement toutes les occasions de se divertir. Il y a si peu
+de gens qui puissent se suffire, que tout est prtexte se rpandre
+hors de soi. Les femmes n'y mettent pas moins d'empressement que les
+hommes. On organisa des parties de traneau; on arrangea des cavalcades:
+Stockholm prit un air de fte la fois galante et guerrire. Les
+Sudoises, nerveuses et hardies, excellent dans tous les exercices du
+corps et montent trs-bravement cheval. On pourrait aisment, sans
+sortir du grand monde, lever chez elles un escadron d'amazones. Aussi,
+quand, vers dix heures du matin, la chasse, en bon ordre, dbouchant par
+la place du Riddarholm, apparut au bord du lac gel, le Mlar prsenta
+tout coup la scne la plus brillante et la plus anime. Les piqueurs
+du comte, en grande livre de gala, conduisaient la petite troupe vers
+les les couronnes de grands bois, o les rabatteurs avaient laiss
+leurs brises. Les officiers, en uniformes chamarrs, escortaient les
+femmes en traneau; l'habit rouge des veneurs tranchait sur le drap noir
+des longues robes de cheval. La neige volait sous les sabots d'acier, et
+parfois, souleve par le vent, enveloppait la chasse tout entire de ses
+blancs tourbillons. De temps en temps la fanfare joyeuse clatait, puis
+tout coup se taisait, comme si les notes s'taient geles dans les
+pavillons de cuivre. Le choeur des rires sonores et des joyeux propos
+reprenait son tour. Les loups taient bien avertis. Par bonheur un
+dtachement de piqueurs les gardait dans leurs les. Cependant, quand on
+approcha des fourrs, le comte de Lovendall dut commander le silence
+dans les rangs.
+
+Christine avait voulu suivre la chasse: elle tait reste trop longtemps
+enferme; ses amis lui persuadrent que le mouvement et l'exercice lui
+feraient du bien. Elle les crut. Elle avait voulu d'abord monter
+cheval; on craignit la fatigue d'une trop longue journe, et elle se
+rsigna au traneau. Son attelage islandais tait toujours
+merveilleusement tenu, et son cocher conduisait fort habilement ses
+petits chevaux grandes guides. Le comte de Lovendall, passant prs
+d'elle, lui dit tout bas qu'elle tait la reine de sa fte et que les
+autres ne semblaient tre que les dames de sa suite. Georges, le
+chevalier de Valborg et le baron de Vendel, tous trois cuyers
+consomms, entouraient son traneau. Nadje, sur un beau cheval noir
+paradait et piaffait au milieu d'un groupe de jeunes hommes. La belle
+Russe montait avec plus d'audace que de vritable lgance: elle
+exigeait trop, et l'on pouvait voir qu'elle avait la main dure. Le
+cheval bondissait sous elle, rongeait son frein et couvrait d'cume son
+poitrail. Un homme qui a connu les femmes, autant du moins qu'il est
+possible de les connatre, assurait qu'il n'aimait point les amazones.
+Il prtendait que l'habitude du cheval leur donnait une dcision hardie,
+dont les suites taient presque toujours fcheuses; qu'elles contractent
+vite, dans ces exercices trop violents, un got dangereux de domination,
+et que l'usage de la cravache compromet singulirement l'aimable douceur
+qui est leur plus grand charme. Il y a peut-tre un peu d'exagration
+dans cette ide, comme dans toutes les opinions absolues; mais il y a du
+vrai cependant: tout est un indice pour qui sait voir, et la faon dont
+une femme monte cheval peut tre une rvlation de son caractre pour
+l'observateur attentif.
+
+Christine, en voyant passer Nadje (elle connaissait maintenant sa
+rivale), la jugea sche, imprieuse et hautaine. Mon pauvre cher
+Georges, pensa-t-elle, si vraiment il l'aime, je le plains, car elle ne
+le rendra pas heureux. Elle est belle; mais elle n'est pas bonne, et il
+faut tant de choses pour qu'il soit heureux!... Il faut.... tout ce que
+je n'avais pas sans doute!
+
+Nadje passait devant le traneau.
+
+Georges la salua; elle lui sourit et rendit le salut du bout de sa
+cravache, puis elle baissa la main et elle partit au galop au milieu de
+sa petite escorte. Christine jeta un coup d'oeil rapide sur M. de
+Simiane. Ce n'tait point Nadje qu'il regardait; c'tait elle-mme.
+Elle vit dans ses yeux une expression de mlancolie rveuse et de
+profonde tendresse. Mon Dieu! se dit-elle, est-ce qu'il m'aimerait
+encore? Et elle se sentit toute console.
+
+Au galop! cria-t-elle son cocher.
+
+Il fit un appel de langue et rendit un peu. Les quatre poneys, qu'il
+avait peine maintenir en main, bondirent sur la vaste plaine.
+Christine respira l'air vif pleins poumons.
+
+C'tait une journe froide et un peu triste, car elle tait sans soleil,
+et le soleil est la dernire gaiet de l'hiver. De temps en temps la
+rafale passait dans les arbres en gmissant et secouait la neige, qui
+tombait sur les traneaux en flocons lgers, pareils de larges gouttes
+de pluie blanche.
+
+Les loups s'taient rfugis dans une sorte d'archipel, dont les lots
+n'taient spars que par de courts intervalles de neige et de glace.
+Traqus dans l'un, ils se jetaient rapidement dans l'autre. Par ces
+grands froids et dans la neige, le loup se dcide moins facilement
+prendre un parti et risquer une pointe: il craint de se faire battre
+en plaine. Les chasseurs, suivis du reste de la compagnie, avaient
+d'abord cern l'ensemble des lots, lanant en avant leurs grands chiens
+dcoupls, dont on entendait au loin les voix sonores. Puis, mesure
+que les loups, forcs dans leur retraite, s'taient retirs vers le
+centre, le cercle s'tait peu peu rtrci. On arriva enfin au dernier
+lot, dont l'pais fourr abritait la troupe sauvage. Une attaque bien
+sonne y poussa les chiens, qui s'y jetrent bravement, appuys des
+piqueurs, et suivis de quelques chasseurs intrpides. Coups de toutes
+parts, et forcs dans leur dernier asile, les loups firent d'abord tte
+aux chiens; mais aprs quelques minutes d'nergique dfense, voyant,
+avec ce coup d'oeil d'instinct que la nature donne aux btes sauvages,
+la partie ingale et la lutte impossible, ils ne songrent plus qu' la
+fuite, et dbouqurent tous la fois, les crocs tincelants, le poil
+hriss, roulant du feu sous leurs prunelles fauves. Harcels par les
+limiers, dcims par une dcharge bout portant, rougissant la neige de
+leur sang qui fumait, ils firent leur trou, comme une vole de boulets,
+ travers la foule tonne. Ce fut un moment d'inexprimable dsordre:
+les voitures, trop rapproches, reculaient les unes sur les autres, les
+femmes criaient, les chevaux se cabraient, les chiens, ventrs et
+tranant leurs entrailles, soulevaient leurs ttes mourantes avec des
+aboiements plaintifs. Un vieux loup, presque blanc, vrai chef de bande,
+vint tomber aux pieds des chevaux de Christine en poussant des
+hurlements froces. Les deux poneys de vole tremblent sur leurs
+jarrets, frmissent et reculent, s'embarrassent eux-mmes dans les
+traits emmls, et se jettent sur les deux autres; le cocher n'est plus
+matre de rien. Cependant, le traneau, accul contre une souche cache
+dans la neige, se soulve et semble prt se renverser. Christine,
+ple d'effroi, pousse un cri et met son mouchoir sur ses lvres pour
+touffer le nom de Georges qui lui chappe.
+
+Ce ne fut pas Georges qui rpondit.
+
+Le baron de Vendel avait dj mis pied terre, et, jetant les rnes
+son groom, il avait saisi, ramen et calm l'attelage furieux.
+
+O donc tait Georges?
+
+Aprs le tumulte et le dsordre du premier moment, toute la troupe,
+dirige par le comte de Lovendall, qui sonnait pleins poumons le
+_bien-lancer_, s'tait mise la queue des chiens, et donnait la chasse
+aux loups, pousss vers la ville.
+
+Nadje montait un cheval de l'Ukraine, appartenant l'ambassade, assez
+bien dress, mais jeune encore et irritable. Depuis le commencement de
+la chasse, elle l'avait tourment comme plaisir. Il se contint assez,
+tant qu'il fut au milieu des rangs, et pour ainsi dire emprisonn dans
+les autres; mais au moment du sauve-qui-peut gnral, affol par le
+bruit et le mouvement, malmen par sa folle matresse, excit par les
+fanfares, effray par le hurlement des loups, il essaya de profiter du
+dsordre pour se dbarrasser de l'incommode fardeau. Nadje rsista bien
+aux deux premires pointes: c'tait une nature assez vaillante, et
+d'ailleurs elle tait soutenue par son amour-propre de femme vaniteuse
+qui se sent regarde. Mais comme le cheval se dfendait de plus belle:
+Rendez donc la main! lui cria Georges.
+
+Elle obit instinctivement; mais, en rendant la main, elle cingla d'un
+coup de cravache, comme par une dernire bravade, l'paule du fougueux
+animal. Celui-ci bondit de colre et de douleur travers les
+broussailles, et, libre enfin de toute entrave, mal contenu par une main
+trop faible, il s'lana au galop dans la plaine, emportant Nadje
+perdue sur ses reins puissants, comme Nessus le centaure emporta jadis
+Djanire, belle et tremblante.
+
+La jeune fille n'eut que le temps de jeter Georges un regard o
+l'angoisse se mlait la prire. C'tait au mme moment que Christine,
+non moins effraye, criait l'aide vers lui. Sans doute il vit l'une et
+n'entendit pas l'autre, car il enfona l'peron dans le ventre de son
+cheval et se prcipita sur les traces de la belle Russe.
+
+Cependant Nadje peu peu se raffermit en selle et se laissa bravement
+emporter. Le fils des steppes buvait l'air libre, et, voyant se drouler
+sous ses pieds la blanche tendue et le vaste espace, il oublia la
+chasse et se donna carrire pour son compte, s'enivrant de sa vitesse,
+et comme pris du vertige de sa course. Elle, penche en avant, immobile
+sur l'trier, fixe sur la selle et tenant assez courtes les rnes dans
+ses deux mains, essayait du moins de diriger l'ardeur qu'elle ne pouvait
+matriser tout fait.
+
+Le cheval de Georges n'avait ni le mme sang ni la mme race; et, bien
+qu'il ft impitoyablement roul par son matre, il perdait du terrain de
+minute en minute.
+
+Personne n'y prenait trop garde: le monde est une foule o chacun tire
+soi! la chasse tournait toutes les ttes, et l'on s'occupait en ce
+moment des loups plus que des femmes. Les traneaux eux-mmes volaient
+sur la neige la suite des cavaliers.
+
+Seule une pauvre crature oubliait tout autour d'elle.
+
+Presque debout dans son traneau, la narine frmissante et gonfle, le
+mouchoir dans les dents pour respirer plus facilement, l'oeil
+ptrifi, la pleur au front, la mort dans l'me, Christine regardait de
+loin la course perdue de Georges et de Nadje. Elle n'en perdait pas un
+seul incident. Sa prunelle, contracte comme celle de l'aigle, perait
+la distance: elle se rendait compte du moindre dtail avec une
+merveilleuse lucidit; elle voyait les efforts de l'une pour ralentir sa
+course, et les efforts de l'autre pour prcipiter la sienne. Elle ne
+pouvait prvoir quel serait enfin le rsultat de cette folle vitesse.
+Une anxit terrible oppressait son sein.
+
+Cependant le vent se leva du nord et jeta la neige pntrante et fine
+dans les yeux du cheval noir. Il s'arrta une seconde, et, voyant venir
+ lui le tourbillon paissi, il pirouetta par une demi-volte rapide, et,
+changeant de direction brusquement, tourna sur lui-mme, comme s'il et
+voulu dcrire un grand cercle, dont Georges et t le centre. Le
+cavalier, attentif tous ses mouvements, coupa par une oblique, et ne
+tarda point l'atteindre. Nadje alors rassembla toute son nergie, et,
+se renversant violemment en arrire, sciant la bouche, puis lchant une
+rne et roidissant l'autre, elle jeta son cheval de ct. Celui-ci,
+voyant auprs de lui un autre cheval immobile, s'arrta enfin.
+
+Tant que le danger dura, Nadje avait courageusement lutt. Mais ses
+forces taient bout; elles l'abandonnrent tout coup: ses mains
+dfaillantes laissrent tomber les rnes. Georges n'eut que le temps de
+courir elle; il la reut presque vanouie dans ses bras. L'animation
+de la course avait peint ses joues des plus vives couleurs; mais ds
+qu'elle fut arrte, le sang reflua vivement au coeur, et elle devint
+ple comme la neige dont le blanc tapis couvrait la terre; ses lvres
+dcolores n'avaient plus de paroles, ses yeux teints plus de regards.
+Mais, aperue ainsi et comme travers la posie du danger, elle tait
+peut-tre plus sduisante encore. Elle avait perdu son chapeau; ses
+longs cheveux s'taient dnous: ils frmissaient sur son cou comme les
+ailes d'un cygne noir; ils inondrent la tte et les paules du jeune
+homme. Il la prit et l'enleva de terre comme un enfant; elle abandonnait
+mollement ses treintes son corps souple et charmant. Il la garda
+quelques secondes dans ses bras, jusqu' ce qu'il sentt battre son
+coeur ranim; puis il l'assit doucement sur la neige. Il n'avait rien
+pour la rchauffer: il se mit genoux devant elle, ouvrit son habit,
+prit les deux mains glaces de la jeune fille, et les posa sur sa
+poitrine. Le vent lui jetait les cheveux de Nadje au visage; il les
+cartait en frissonnant; ils revenaient d'eux-mmes, et semblaient voler
+au-devant de ses baisers. Cependant la chaleur de la vie peu peu la
+pntrait; une teinte rose nuana dlicatement ses joues; ses lvres
+remurent comme si elles eussent parl, mais on n'entendait point les
+paroles. Georges l'appela, tout bas, et comme s'il et craint de la
+rveiller d'un beau rve:
+
+Nadje! Nadje! c'est moi! ne craignez rien.... revenez vous! Nadje!
+chre Nadje!
+
+Nadje, lentement, doucement, avec la grce et la langueur d'une gazelle
+mourante, releva ses longues paupires. Au lieu d'un regard, ce fut une
+larme qui s'en chappa.
+
+Oh! j'tais bien, dit-elle; je croyais que j'allais mourir!
+
+Georges ne rpondit rien, mais il la couvrait d'un regard ardent. Nadje
+vit ses cheveux dnous et rpandus; elle essaya de les relever.
+
+Je ne puis pas! murmura-t-elle avec un sourire ple, en laissant
+retomber ses bras.
+
+Georges restait genoux devant elle; il avait tir ses gants et tenait
+toujours dans les siennes ses deux mains glaces.
+
+Sauve! sauve par vous! dit Nadje tout coup, en le regardant avec
+un accent de reconnaissance passionne. Oh! j'aimerai la vie, maintenant
+que je vous la dois.
+
+Un petit fichu qu'elle portait au cou s'tait dtach; Georges le
+renoua. Nadje prit sa main qui tremblait, et, avec un geste de
+brusquerie tout la fois charmante et sauvage, elle la baisa.... Puis
+elle le repoussa, rougit, et, comme vaincue par l'instinct de la sainte
+pudeur, cacha sa tte dans ses deux mains. Georges les carta, non sans
+peine, et il vit son visage tout baign de larmes.
+
+Christine fut oublie.
+
+Tu m'aimes donc? s'cria-t-il en la pressant dans ses bras.
+
+--Il le demande! murmura Nadje avec une voix d'ange.
+
+Ils changrent mille promesses et mille serments dans un seul baiser.
+
+Cependant Nadje la premire se dgagea de l'treinte avec plus de
+vivacit qu'on n'et d l'attendre de la langueur sentimentale dans
+laquelle on la voyait plonge.
+
+Georges surpris releva les yeux.
+
+L'oeil de Nadje tait fixe, et sa main tendue se dirigeait vers
+Stockholm.
+
+Oh! cette femme, murmurait Nadje, avec une sorte d'garement, elle
+vient te prendre moi. Je ne veux pas! Et elle appuya sa tte sur la
+poitrine du jeune homme.
+
+Georges se retourna: il aperut au loin un petit point noir, immobile
+d'abord, qui grossit en se rapprochant lentement, puis enfin dvora
+l'espace en devenant de plus en plus distinct.
+
+C'tait le traneau de Christine.
+
+La comtesse, nous l'avons dit, tout en suivant la chasse, d'un peu loin
+peut-tre, car elle venait la dernire, n'avait perdu aucune des
+pripties de la course. De l'oeil et de la pense elle avait
+surveill la fuite de Nadje et la poursuite de Georges: tant qu'elle
+les avait vus courant et spars, elle n'avait prouv qu'une inquitude
+vague; quand elle s'aperut qu'ils taient arrts et runis,
+l'inquitude devint une crainte relle et bientt une poignante
+angoisse. La course, l'air, la foule, l'animation de la chasse, ces
+mille bruits joyeux, le son des trompes entendu par intervalles, tout
+cela excita ses nerfs, troubla son sang, exalta son imagination, et
+elle prit un de ces partis violents que, dans le calme, elle et
+repousss comme indigne d'elle. Elle n'eut plus qu'une ide.... les
+sparer, interrompre le tte--tte, les glacer par sa prsence....
+reprendre Georges! Nadje avait raison.
+
+Christine avait l'excution prompte. Mais, malgr l'motion vive, elle
+avait aussi cette possession de soi-mme, du moins l'extrieur, qui
+n'abandonne jamais la femme du monde. Elle fit d'abord ralentir sa
+course. Axel et le major l'imitrent.
+
+J'ai peur, dit-elle au chevalier d'une voix assez dgage, qu'il ne
+soit arriv malheur Mlle Borgiloff. Il n'y a qu'un moment, _ils_
+taient (elle ne voulut pas prononcer le nom de Georges), ils taient
+la hauteur de ce petit bouquet de saules; je les ai vus encore plus loin
+qui couraient.... Maintenant, plus rien!... Si!... l-bas, l-bas! une
+sorte de tache brune sur la neige.... Si c'est eux, ils sont arrts....
+peut-tre un accident.... il ne serait pas humain de laisser par ce
+froid une pauvre jeune fille blesse sur le lac.... Je ne connais pas
+Mlle Borgiloff, mais il y a des choses que l'on se doit entre femmes. Je
+veux lui offrir une place dans mon traneau. Allons, messieurs, en
+avant! et qui m'aime me suive!
+
+Tout cela fut dit avec une aisance et un naturel exquis. Le chevalier
+cependant ne fut pas matre d'un peu d'tonnement, qui se trahit dans
+son regard. M. de Vendel avait dj fait signe au cocher, et tous
+ensemble partirent au galop dans la direction du petit groupe. Le fouet
+donna des ailes l'attelage ardent. C'est peine si, quoique bien
+monts tous deux, le major et le chevalier purent le suivre.
+
+En quelques minutes, qui semblrent des sicles l'impatience de
+Christine, on arriva tout prs des fugitifs. La comtesse se pencha en
+dehors du traneau; mais les deux chevaux, placs devant leurs matres,
+empchaient de rien voir. Au-dessus de leurs ttes, avec des
+croassements sinistres, un vol de corbeaux tournoyait dans le ciel.
+Leurs ombres mobiles promenaient des taches sur la neige. On et dit
+qu'ils flairaient une proie.
+
+Y aurait-il vraiment un malheur? pensa Christine, qui sentit la bont
+entrer dans son me, ds que l'inquitude pre, tyrannique et mortelle,
+en sortit pour lui faire place.
+
+On fut bientt en prsence.
+
+Georges s'avana, tenant en main les rnes des deux chevaux, qui
+pitinaient dans la neige et se cabraient l'approche des autres.
+
+Et Mlle Borgiloff? demanda Christine, qui cherchait l'apercevoir
+derrire Georges.
+
+Nadje se leva et vint au-devant de Christine.
+
+Je vous rends mille grces, madame la comtesse, dit-elle en saluant, ce
+n'est plus rien.... un peu de fatigue.... un blouissement.... mais le
+danger tait grand. M. de Simiane m'a sauv la vie.
+
+Ce dernier mot entra comme un poignard dans le coeur de Christine.
+Georges devina combien elle souffrait.
+
+Mademoiselle exagre, dit-il en retrouvant tout son calme, son cheval
+courait un peu trop vite; je n'ai eu que le mrite de l'arrter, en
+prenant sa bride.
+
+--Au moment o je l'abandonnais! dit Nadje en fermant les yeux comme
+si elle et vu encore le pril devant elle.
+
+Le regard de la comtesse allait de l'un l'autre, svre, plein
+d'interrogations muettes; Georges tait trs-ple et son oeil semblait
+fuir celui de Christine. Nadje, au contraire, avait le teint anim par
+le vif incarnat du bonheur. Elle talait ses vingt ans. Puis, le moment
+d'aprs, elle reprenait un air de gaucherie nave: elle baissait les
+yeux comme si elle et eu peur d'y laisser voir trop de choses; sa
+poitrine, qui battait, soulevait son corsage.
+
+On ne pouvait point songer retrouver le chapeau, roul par le vent
+dans la steppe, et il n'tait gure possible de la laisser courir tte
+nue entre trois hommes.
+
+Christine lui offrit dans son traneau une place qu'elle accepta, la fit
+asseoir auprs d'elle, l'enveloppa de ses fourrures et la coiffa de ses
+mains, la crole, avec un mouchoir de soie rouge et or, trouv dans
+une poche de sa pelisse. Elle tait charmante ainsi. Seulement le
+mouchoir la crole manque de majest, de sorte qu'elle avait l'air
+d'une soubrette piquante ct d'une grande dame qui avait bien voulu
+lui faire place dans sa voiture.... Mais la soubrette n'avait pas vingt
+ans.
+
+On reprit le chemin de Stockholm, assez lentement, et en causant comme
+de vieux amis. Georges, en prsence de Christine, sentit bientt tomber
+son exaltation folle. Sa pense redevenait grave et triste: elle tait
+tout entire cette grande douleur si peu mrite et dont il tait la
+cause. Il lisait sur le visage de Christine, comme nous lisons dans un
+livre dont maintes fois nous avons tourn les pages familires. Il
+connaissait l'nergie et la soudainet de ses impressions, et il savait
+quels secrets mais violents contre-coups, touffs dans son me,
+altraient tout coup sa physionomie si sereine et si pure. Un cercle
+bleutre estompait ses yeux, et sur ses mains couraient des frissons
+nerveux. De temps en temps elle regardait Nadje. Si c'est elle qu'il
+aime, pensait-elle, il faudra bien que je l'aime aussi.... si je puis!
+Une ou deux fois elle jeta les yeux du ct de Georges. Georges tait
+prs d'Axel, qui le sparait du traneau. Il tourmentait machinalement
+son cheval: tous ses mouvements taient saccads et nerveux. Mille
+penses, qui se succdaient dans son esprit, se refltaient sur sa
+physionomie mobile. Il tait mcontent de lui: il se reprochait de
+s'tre si vite engag Nadje; il trouvait ridicule la position de
+Christine, ramenant ainsi sa rivale dans sa voiture, et il s'irritait
+contre elle de se donner ainsi en spectacle avec Mlle Borgiloff. Puis le
+souvenir du pass lui revenait, et, se rappelant l'inpuisable bont de
+Christine, son exquise dlicatesse, sa tendresse profonde, son
+dvouement sans bornes, il se demandait de quel prix il allait payer
+tous ces trsors d'une me qui s'tait rpandue ses pieds. Christine
+le regarda par hasard dans un de ces moments o il redevenait lui-mme;
+elle comprit ce qui se passait dans ce coeur troubl, elle devina la
+lutte, et, avec cette dfiance sourde dont une anne de bonheur n'avait
+pu la gurir: Ainsi, dit-elle, il est entran vers elle
+invinciblement, et, comme il est bon, il s'attarde de mon ct, plein
+de regret du mal qu'il va me faire, plein de tendresse encore, de piti
+douce et de compassion; il se sacrifie peut-tre. C'est ce que je ne
+veux pas!
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Le comte de Lovendall aimait les ftes compltes.
+
+Le soir, il runit dans un bal tous ses invits du matin. L'animation
+tait grande et le plaisir partout. Les hommes causaient un peu de
+Nadje; les femmes regardaient Georges; il ne tenait qu' lui de se
+poser en hros de roman: il avait trop de tact pour le faire. L'tat de
+son esprit ne lui permettait gure, d'ailleurs, de jouer un rle, quel
+qu'il ft. Il ne savait plus vouloir: il se laissait aller aux
+vnements, ballott entre des craintes et des dsirs, des esprances et
+des remords, le coeur troubl, l'me incertaine, ne voyant plus le
+devoir et ne sachant pas o tait le bonheur; fatalement condamn, quoi
+qu'il ft, tromper une femme, et, s'il ne faisait rien pour cela, les
+trompant toutes deux, il abandonnait sa vie l'aventure et laissait au
+hasard le soin de rgler sa conduite. Les motions de la journe, qui
+l'avaient si violemment surexcit, semblaient avoir dtendu ses nerfs en
+s'apaisant. Il entra dans les salons du comte sans savoir ce qu'il y
+ferait. Christine n'y tait point, et il fut tent de s'en rjouir; ce
+qui tait, comme on voit, une assez mauvaise pense. Il est vrai que
+Nadje absente ne lui aurait pas fait moins de plaisir: ce qu'il
+craignait surtout, c'tait de les voir toutes deux la fois. Cependant,
+comme Nadje tait l, il ne lui fut gure possible de n'aller point lui
+demander de ses nouvelles. Elle tait trs-ple et ne semblait pas
+encore remise: elle lui parut trs-touchante. Elle n'avait point, ce
+soir-l, son air habituel, ce maintien glac de sceptique indiffrence,
+qui, plus d'une fois, avait froiss les susceptibilits de Georges et
+irrit son orgueil. Elle paraissait, au contraire, rveuse et comme
+recueillie doucement dans un bonheur grave. Elle reut M. de Simiane
+avec un mlange de timidit amoureuse et de reconnaissance mue, et
+l'appela son sauveur. Georges s'assit auprs d'elle. Elle devina qu'il
+tait triste. Assez habile pour ne pas heurter de front une pense
+qu'elle comprenait trop pour ne pas la craindre, elle le promena et
+l'gara dans les dtours d'une causerie ingnieuse; puis, peu peu,
+avec des transitions mnages et par des allusions transparentes, elle
+le ramena vers des ides moins dangereuses pour elle. Georges l'couta,
+peut-tre avec distraction tout d'abord; puis, son insu, entran
+bientt par ce charme magntique que possde toujours une crature jeune
+et belle qui veut persuader, il se livra tout entier. Devant ses yeux
+passrent des images confuses; les souvenirs brlants du matin se
+rallumrent dans son me; il revit la jeune fille assise sur la neige,
+tout prs de lui, presque dans ses bras, frmissante, les mains dans ses
+mains, et, pour ainsi dire, se ranimant son souffle.... Il sentait
+encore sur ses lvres le baiser qu'ils avaient chang avec leurs
+serments. Il la regarda et la trouva plus belle que jamais: il comparait
+son paule nue toutes les blancheurs qui fournissent des mtaphores
+aux potes, la fourrure des hermines, au duvet des cygnes, au jasmin
+et aux camlias, l'albtre et au marbre de Paros, au lis qui
+entr'ouvre son calice d'argent et l'aubpine en fleur.... et il pensa
+que, quelques heures auparavant, ils taient l-bas tous deux, seuls,
+presque perdus dans l'espace immense.... quand Christine tait venue
+interrompre ce rve d'une matine d'hiver.... Georges ne demandait pas
+mieux que de le continuer maintenant; les yeux de Nadje ne disaient pas
+non.
+
+La porte s'ouvrit deux battants, et on annona Mme la comtesse de
+Rudden.
+
+Christine avait compris que l'avenir de son coeur allait se jouer ce
+soir-l: il y a des heures dcisives dans la vie. Il se fit en elle, au
+dernier instant, une raction subite: elle secoua ses langueurs; elle
+voulut voir sa rivale en face. Aussi, aprs avoir dclar qu'elle
+n'irait point au bal, elle se fit habiller au dernier moment et demanda
+sa voiture.
+
+Personne ne se mettait mieux qu'elle; sa toilette fut un
+chef-d'oeuvre, et, quand elle entra, le mme mouvement d'admiration
+tourna vers elle tous les yeux. Sa robe semblait caresser son corps
+plutt que de le couvrir; elle tenait par miracle; ses paules en
+sortaient et s'panouissaient dans l'clat blond et chaud de leur
+radieux ivoire, brillantes sous les flots transparents de la gaze, dont
+la tte se dgageait, comme un astre sort en rayonnant d'un nuage
+d'argent; elle avait, pour la premire fois, soulev autour de son front
+ses cheveux,--d'ordinaire trop chastement plaqus la tempe,--et
+lgers, ariens, vivants, ils frissonnaient et clairaient des riches
+reflets de l'or en fusion cette belle tempe large, veine de rseaux
+bleus. En la voyant, on songeait une belle reine qui venait de dposer
+sa couronne. Elle passa ct de Nadje, vit Georges et ne se dtourna
+point. Elle alla s'asseoir dans le boudoir de la comtesse de Lovendall;
+un groupe d'hommes l'y suivit; elle en devint le centre, et, autour
+d'elle, anima tout de sa prsence, de sa parole et de son charme. Ses
+amis se disaient qu'ils ne la reconnaissaient point. Georges l'observait
+de loin, avec un mlange d'tonnement et de curiosit, de plaisir et de
+vague inquitude. Nadje le comprit, et, comme ces sentiments-l
+pouvaient devenir dangereux: Allez donc lui parler! dit-elle avec le
+raffinement de politique d'un Machiavel en robe de satin.
+
+Il obit sans rpliquer et se mla au groupe des louangeurs et des
+admirateurs: Christine le vit et en ressentit une joie secrte; mais
+Georges sut peine trouver l'occasion de lui adresser quelques mots.
+Elle lui rpondit comme tout le monde. Il ne put se tenir d'en
+prouver du dpit, et il accusa de coquetterie une femme qui, pendant un
+an, n'avait vu que lui au monde; je crois mme qu'il murmura tout bas le
+grand mot d'ingratitude. Qui donc peut voir l'me douloureuse travers
+le masque souriant du visage? Georges revint vers Nadje et lui parla
+d'amour avec colre. L'air n'tait pas d'accord avec la chanson; mais
+Mlle Borgiloff tait l'indulgence mme! Peu peu il s'excita lui-mme,
+sans qu'il ft besoin de l'y aider. Il trouva que Nadje tait simple et
+naturelle, qu'elle n'avait pas besoin d'auditeurs, comme Christine, et
+que, pour son compte, il avait toujours mieux aim le dialogue deux
+que le discours public: il s'tourdit et s'exalta froid, et, aprs
+avoir commenc par ne point dire ce qu'il pensait, il finit par penser
+ce qu'il disait. Au moment o les invits passrent dans la salle du
+souper, il s'engageait de plus en plus vis--vis de Nadje. Christine,
+au bras du major, alla s'asseoir une table. M. de Simiane conduisit
+Mlle Borgiloff une autre. Deux ou trois douairires, qui n'avaient
+plus d'amoureux depuis vingt ans, se prparrent compter les coups.
+
+ * * * * *
+
+En Sude on prolonge pendant tout janvier le rgne pacifique des rois du
+gteau, et chaque festin voit donner ses favoris la couronne de la
+fve. La Fortune, qui est femme, a parfois des caprices cruels. Elle
+donna la fve de la premire table Christine, qui couronna le baron de
+Vendel, et celle de la seconde Georges, qui partagea son trne avec
+Nadje.
+
+On a eu tort d'abolir le souper: c'est le repas le plus gai et le moment
+le plus heureux de la journe; on ne le remplacera jamais.
+
+Le souper du comte de Lovendall fut charmant. L'esprit ptillait avec la
+mousse du vin d'A: les toasts joyeux s'changeaient d'un groupe
+l'autre; on mla, chaque fois qu'ils burent, les noms des rois et des
+reines, en les saluant d'acclamations et de hurrahs; les propos malins
+voltigeaient sur toutes les lvres; les traits lgers s'entre-croisaient
+comme des flches qui passent en sifflant dans l'air; on dclara que le
+sort avait beaucoup d'esprit, et que ces unions d'un jour auraient
+d'excellentes raisons pour ne pas finir.
+
+Mme de Rudden entendait et ne rpondait pas; le major faisait comme s'il
+n'entendait point; Nadje rougissait, Georges buvait: mais quatre
+coeurs taient troubls.
+
+Aprs le souper, on organisa une de ces promenades dans les salons,
+mles de musique et de danses, si clbres dans le Nord sous le nom de
+_Polonaises_. Nulle part la beaut de la femme ou l'lgance de l'homme
+ne se dploie avec plus de grce et de majest, dans une pompe plus
+grandiose et plus solennelle. On s'avance lentement, avec une dmarche
+cadence sur un rhythme indolent, qui imprime au corps entier un
+balancement harmonieux; les tailles flexibles se soulvent et
+s'abaissent tour tour, ondoyantes: c'est ainsi que sur les fleuves,
+qu'ils descendent en nageant, le mouvement cach des vagues berce une
+blanche troupe de cygnes. Le comte de Lovendall, qui conduisait la
+danse, avait donn la main Mme de Rudden, les autres le suivaient par
+couples. Le cavalier offrait sa dame tantt une main, tantt l'autre;
+parfois c'est peine s'il osait serrer le bout de ses doigts minces, et
+parfois il les runissait et les emprisonnait dans sa main; puis, sans
+quitter encore celle qu'il avait choisie, il passait de sa droite sa
+gauche, de sa gauche sa droite; le mme mouvement se rptait sur
+toute la ligne, qui, tour tour, aux appels de l'orchestre, pressait
+ou alanguissait la mesure; puis, sur les pas de son guide, elle
+s'engageait dans des arabesques ingnieuses, serres, compliques,
+inextricables, mais correctes, comme les alles vivantes d'un labyrinthe
+qui se meut, de telle sorte que le ruban anim, contourn dans tous les
+sens, pouvait, sans se rompre jamais, former mille noeuds et les
+dfaire. Puis, un moment donn, toutes les mains se quittrent, tous
+les couples se dispersrent comme dans un tumulte rgl, et chaque
+danseur, son tour, passa devant chaque femme, mettant la main dans sa
+main et tournant avec elle.
+
+Quand le hasard de ces changes amena Georges devant Christine, il y eut
+chez tous deux une motion profonde: chez Georges une irritation
+nerveuse, chez Christine une palpitation douloureuse. Mais l'occasion
+n'tait point propice: le monde n'est pas favorable l'expansion des
+coeurs; il les resserre et les refoule sur eux-mmes. C'est la
+solitude qui les invite s'pancher. Deux mains gantes se touchrent;
+mais le fluide lectrique n'en jaillit point; les regards ne se
+rencontrrent pas--ces regards mus, qui tremblent et brillent au fond
+des larmes. Les mes restrent fermes.
+
+ * * * * *
+
+Les explications en amour sont trop souvent inutiles: ds que la douce
+harmonie des coeurs est trouble, il est bien craindre que rien ne
+puisse plus jamais la rtablir. Christine le savait. Elle savait que
+dans ces ruptures tristes, qui donnent un si clatant dmenti aux
+promesses d'ternit des sentiments humains, et qui nous rappellent si
+amrement le nant et le vide de nos coeurs, il ne faut pas chercher
+d'o viennent les torts et qui est la faute. Il est si rare que les
+forces soient gales chez les deux, et en mme temps les volonts
+pareilles! Ds que l'on ne marche plus du mme pas dans la voie que l'on
+suivait ensemble, chaque pas de plus nous spare et nous loigne
+davantage. Il faut prendre garde au premier!
+
+Mais quoi bon crire l'histoire douloureuse de ces dchirements,
+blessures caches, dont le sang, qui s'panche en dedans, nous touffe?
+Qui ne connat, hlas! cet enchanement fatal de petites choses qui
+deviennent grandes, ces coups d'pingle de la vie journalire, qui peu
+peu s'enveniment; cette msintelligence latente et sourde, qui, tout
+coup, se montre et clate en ruptures soudaines, alors peut-tre que
+tous deux s'aiment encore, alors que chacun regrettera l'autre? En
+amour, tout est si facilement irrparable, moins que l'homme, par
+d'inattendus et brlants retours de passion, n'emporte et ne fonde ces
+glaces naissantes; moins que la femme, par le dvouement de sa
+tendresse, ne touche et ne dsarme chez l'autre une irritabilit
+douloureuse!
+
+Christine l'aurait pu faire, sans doute; elle ne l'osa point. Il lui
+fallait le bonheur pour qu'elle ost: elle tait dsarme par la douleur
+qui lui venait de Georges. Une invincible tristesse s'empara d'elle; et,
+dsormais incurable en sa mlancolie, enferme dans sa volont muette,
+comme dans une tour, absorbe dans le regret de l'idal vanoui, et
+replie de plus en plus sur son amour et sur elle-mme, elle ne fut plus
+capable de ces lans passionns, souveraines inspirations de l'amour en
+ses crises suprmes, dont la violence qui sauve secoue deux mes et les
+rend l'une l'autre. Mais elle tait du moins assez ardemment prise
+pour savoir mourir maintenant du sentiment qui jadis la faisait vivre.
+Comme tous ceux qui aiment pour aimer, aucune souffrance ne la pouvait
+rebuter; aprs avoir travers lentement et en s'attardant la phase de
+l'ivresse, elle entra rsolument dans celle de la douleur. Son amour
+tait devenu sa vie, et doux ou amer, il ne dpendait plus d'elle de s'y
+soustraire.
+
+Le lendemain du bal, quand Georges vint la demander chez elle, on lui
+dit qu'elle tait absente; il prouva un mouvement d'impatiente
+humeur.... Ah! s'il et pu la voir derrire son rideau, l'piant et
+pleurant!
+
+
+CHRISTINE MAA.
+
+Le jour des larmes est arriv: il ne m'aime plus! J'en suis sre:
+l'illusion ne m'est plus permise, et tout est fini. Ne me console pas:
+ce serait inutile; ne me dis pas surtout, comme ces gostes maladroits,
+qui se dfendent contre la piti: Je te l'avais prdit! Plains-moi,
+pleure avec moi! voil tout ce que je demande.... ou plutt je ne
+demande rien.... rien ne m'est plus!... Ah! chre, chre amie! o es-tu?
+Pardonne-moi! Je t'offense peut-tre; mais tu sais bien que ces
+mauvaises paroles ne sont pas de moi.... de moi toi surtout!... Mais,
+vois-tu, je souffre cruellement.... et je ne sais pas souffrir....
+hlas! je n'apprendrai que trop! Il ne m'aime plus! Maa, je sens que
+c'est la fin de moi! Oh! comme il m'avait cependant rattache cette
+vie qu'il brise aujourd'hui! Il ne m'aime plus! Depuis deux jours je me
+rpte ce mot chaque heure, chaque minute: il ne m'aime plus!...
+C'est pourtant un noble coeur! L'infidlit lui rpugne.... il souffre
+comme moi!... Il lutte courageusement, gnreusement.... Mais tu connais
+ton amie, Maa: tu sais si je suis femme vouloir cette lutte, ou
+jamais accepter un sacrifice. Oh! comme on est puni de son bonheur! Je
+mettais ma joie dans ce coeur qui venait moi, de lui-mme et en
+suivant sa pente.... Je repoussais jusqu' l'ide d'un lien qui lui et
+enlev, avec le pouvoir de se reprendre, la libert de se donner
+chaque instant! et maintenant j'en suis regretter de n'avoir pas mme
+cette dernire consolation de sa prsence assure.
+
+Comment cela s'est-il fait? diras-tu. Eh? que sais-je? Sait-on jamais
+comment le malheur vient? On ne le voit que lorsqu'il est venu. C'est
+d'ailleurs toujours la mme histoire, et il n'y en a qu'une pour toutes
+les femmes. Il est arriv ici une jeune Russe: on l'appelle Nadje
+Borgiloff; ni bien ni mal; plutt bien: ce que les Franais appellent la
+beaut du diable.... dix-neuf ans! Ah! sont-elles fires de leur
+jeunesse!
+
+Elles ont raison, aprs tout, puisque rien ne la remplace et qu'avec
+elle on se passe du reste.... Ils se sont rencontrs ici ou l; je ne
+sais: n'importe! Vois-tu, Maa, j'avais tort peut-tre de vivre ainsi
+dans l'isolement; j'aurais d aller plus souvent dans le monde....
+
+Et quand j'y serais alle?... Ah! ta mre avait raison: on n'vite rien,
+et ce qui est crit est crit. Il l'a donc aime, tout d'un coup, comme
+il m'avait aime moi-mme.... et voil le danger et le chtiment de ces
+amours soudains; ils s'en vont comme ils viennent: rien avant, rien
+aprs!
+
+Mais moi, chre, le croirais-tu? je l'aime mieux depuis que je ne l'ai
+plus; non pas par ce vulgaire sentiment, trop commun chez la femme qui
+s'prend de l'impossible et s'attache ce qui veut la quitter, mais
+parce que, depuis ce moment surtout, j'ai vu combien il tait noble et
+bon. Si tu savais comme il est dchir, comme il voudrait m'aimer
+encore! J'en suis rduite l'admirer quand il me blesse! Et pourtant,
+si je voulais.... Ah! chre amie, _si je voulais_! C'est ma dernire
+consolation, et il ne faut pas que j'en abuse. Oui d'un mot je le
+ramnerais mes pieds; mais je sens que ce ne serait digne ni de lui ni
+de moi.... Et puis.... pour combien de temps? L'homme qui s'est une fois
+relev ne reste plus gure genoux. Qu'il soit donc libre tout fait,
+tout d'un coup, libre sans mme un remords!... Je ne te trompais pas
+quand je te disais que je l'aimais bien et que je ne voulais tre ni un
+chagrin ni un obstacle dans sa vie. Je sens maintenant la joie amre du
+sacrifice; ce sera sans doute mon dernier bonheur ici-bas!... Une chose
+me contriste pourtant: je crains qu'il ne soit point heureux. Si tu
+savais que de choses il faut pour qu'il soit heureux, lui! Et il m'a dit
+tant de fois qu'il l'tait avec moi! Si j'tais sa soeur, coup sr
+il ne l'pouserait point: elle est ambitieuse et froide, j'ai vu cela
+toute de suite: je crois qu'elle n'a de coeur que dans la tte. Le
+comte est riche; il a un bel avenir; il la mnera Paris. Et voil
+comme les mariages se font! Crois-tu, Maa, qu'il y a bien des hommes
+aims pour eux-mmes? Et, quand nous les aimons ainsi, comment nous en
+rcompensent-ils?... Mais adieu, Maa! mme avec toi je ne veux pas une
+plainte. Pendant ces rapides instants que le bonheur enchantait pour
+moi, je m'tais toujours promis d'tre douce au malheur quand le malheur
+viendrait; c'est maintenant qu'il faut tenir parole. Adieu.
+
+
+MAA CHRISTINE.
+
+Tte folle, tu me fais peur! Par bonheur, nous avons un cong. On
+traverse encore le Sund en traneau; attends-moi: je t'arrive. Chre
+Christine, tu vois une baronne tes pieds; j'y mets le baron, si tu
+veux; mais, par grce, je t'en conjure, pas de prcipitation inutile,
+rien d'irrvocable, d'irrparable!... Rien, entends-tu! rien avant de
+m'avoir revue! Attends! c'est tout ce que je te demande pour quinze ans
+d'affection vraie! Ah! sois donc un peu malheureuse, et tu verras si on
+t'aime!... Ta lettre! je l'ai trop lue, elle me donne le frisson.... Tu
+le sais, mon amiti est inquite et trouble comme l'amour.... Je crois
+que je suis ne pour tre une amie!... _ton_ amie!... Si tu ne me
+promets pas d'tre sage, je pars comme je suis, sans mes fourrures et
+sans mon baron....
+
+Mais ris donc un peu, malheureuse! Tu vois que je ne veux pas pleurer.
+Adieu, Christine chre, je t'aime tendrement!
+
+
+GEORGES DE SIMIANE HENRI DE PIENNES.
+
+Je te le donne en cent ou en mille! Mais non, tu ne devinerais pas!
+Jette ta langue aux chiens: j'aime mieux te le dire tout de suite, et
+quand je te l'aurai dit, je te permets de ne pas le croire. La comtesse
+de Rudden, cette Christine que j'ai tant aime, qui m'aimait tant... je
+le croyais, du moins, et elle aussi, j'imagine? eh bien, mon cher, elle
+se marie.... et pas avec moi!--Moi, elle m'a refus.--Elle pouse un
+certain baron de Vendel, fort galant homme, je l'avoue, et qui lui fait
+la cour, c'est une justice lui rendre, depuis dix ans tout le moins!
+Tu vois que la vertu est toujours rcompense. Moi, cependant, je ne me
+doutais de rien; cela m'a frapp comme un coup de foudre dont on ne voit
+pas l'clair.... Frapp! pas mort, mais du moins assez tourdi, j'en
+conviens! Ce n'est point par elle que j'ai appris la nouvelle.... elle
+n'a pas daign me voir! C'est par le chevalier de Valborg, qui sait
+tout; c'est par le public, qui rpte tout, comme un cho sonore et
+stupide.
+
+Eh! cependant, il n'y a jamais rien eu de grave entre nous! Quand je dis
+_rien_, si l'on cherchait, il y aurait peut-tre un bout de coquetterie
+avec cette jeune Russe dont tu m'as parl, Mlle Borgiloff. Un cotillon
+dans jusqu' une heure du matin: cela se voit tous les jours; un
+cheval emport que j'ai arrt par la bride: le premier gendarme venu en
+aurait fait autant; et puis encore, tu vois, je ne veux rien te cacher,
+un gteau des rois dont je lui ai donn la fve.... Fallait-il la
+manger! Et voil tout! Depuis ce temps, Christine est compltement
+change. Du reste, nous ne sommes, ni elle ni moi, gens querelles et
+raccommodements; le premier mot devait tre le dernier.... et il n'a pas
+mme t prononc! Tu te rappelles ces blanches petites hermines de
+notre chre Bretagne? une tache les fait mourir. Ainsi de notre amour!
+Et encore, il n'y a que le soupon d'une tache!
+
+J'ai t vraiment triste, cent fois plus que je ne te pourrais dire. On
+ne rompt pas en un jour ces puissantes attaches du coeur sans que le
+coeur ne saigne. Et elle? Eh bien, je te l'avoue, j'ai parfois des
+craintes.... je l'ai aperue un jour au fond de sa voiture, si ple!...
+aprs cela, elle tait souvent ple.... Enfin je suis all pour la voir;
+je le devais, Henri, et, ne l'euss-je pas d, je l'aurais fait encore!
+N'ai-je pas vcu de sa vie pendant une anne,--une anne si courte et si
+longue?--Avec une larme, une parole, une caresse, tant de choses sont
+rpares, tant de torts oublis! Elle ne m'a pas reu.... Je suis
+retourn; on m'a rpondu qu'elle n'tait plus Stockholm.... Cela m'a
+mis un peu en colre. J'ai dlir un jour ou deux. Je crois mme que
+j'ai t fort dur envers Nadje. Mlle Borgiloff a tout support avec une
+rsignation touchante.... elle semblait me demander pardon de ce que je
+souffrais.... C'est un bon coeur que cette fille; elle mrite vraiment
+ce que je veux faire pour elle. Elle n'est pas riche; elle me l'a dit
+sans fausse honte et sans embarras bourgeois, comme une femme qui ne
+sait pas compter, mais qui veut tout dire. Mais n'ai-je point assez pour
+deux, et n'est-ce pas un bonheur de donner ce qu'on aime?
+
+Enfin, mon cher Henri, trois ou quatre jours de ma vie m'ont fait
+comprendre les tourments des mes damnes! Je ne savais s'il fallait
+rompre avec Nadje,... mais l'aurais-je pu? ou renouer avec
+Christine.... mais l'et-elle voulu?
+
+Je suis all un soir dans un salon o j'ai vu que l'on me regardait d'un
+certain air. Les femmes semblaient avoir piti de moi. Tu sais cette
+piti moqueuse, plus intolrable que l'insulte des hommes!
+
+Le chevalier de Valborg est venu moi. Je l'ai regard dans les yeux.
+Je crois, Dieu me pardonne! que je lui aurais volontiers cherch
+querelle.
+
+Eh bien, cher, m'a-t-il dit en me prenant par le bras, vous tes
+philosophe?
+
+--Comme Chamfort, lui ai-je rpondu; j'avale une couleuvre tous les
+matins: cela m'aide digrer le reste de la journe.
+
+--Le moyen est hroque: et aujourd'hui?
+
+--J'en ai aval deux.
+
+--Cela se trouve bien!
+
+--Achevez donc! De quoi s'agit-il?
+
+--D'un mariage!
+
+Ce mot m'a fait froid.
+
+Et de quel mariage? Du mien?... On va bien vite!...
+
+Et part moi je me sentis fort irrit contre Nadje.
+
+Non, reprit le chevalier; je veux parler de celui de la comtesse.
+
+--Ah! elle se marie.
+
+--Vous ne le saviez pas?
+
+--Parole d'honneur! et elle pouse?
+
+--M. le baron de Vendel!
+
+--Cela devait tre, ai-je rpondu avec un assez mauvais rire.
+
+Je n'ai rien te cacher, Henri, mme dans mes meilleurs jours, j'ai
+toujours t un peu jaloux de cet homme.... La nouvelle m'a boulevers.
+Elle! Christine! dj! elle qui paraissait m'aimer tant! Comment croire
+aux femmes, prsent?
+
+Eh bien, m'a dit mon bourreau, il me semble que la couleuvre vous reste
+dans la gorge!
+
+J'ai cru que les ongles m'allongeaient et qu'il me poussait des griffes.
+J'ai senti un nuage sur mes yeux; j'aurais trangl le chevalier avec
+dlices. Il y a des moments dans la vie o l'homme civilis disparat
+chez moi pour faire place au sauvage. Dans ces moments-l j'ai du sang
+de tigre dans les veines.
+
+Mais j'ai rflchi qu'une scne de violence, ce serait trop scandaleux
+pour le corps diplomatique, et j'ai rpondu avec mon plus beau sourire
+que les deux mariages se feraient en mme temps.
+
+Quel est donc l'autre! m'a-t-il demand avec un tonnement vrai ou
+feint.
+
+--Le mien ne vous dplaise!
+
+--Avec qui?
+
+--Avec Mlle Borgiloff.
+
+--Me chargez-vous de l'annoncer la comtesse?
+
+--Vous avait-elle charg de m'apprendre le sien?
+
+--Non, en vrit.
+
+--Alors, attendez! Elle recevra un billet de part.
+
+--Comme tout le monde?
+
+--Sans doute. Voulez-vous tre mon tmoin?
+
+--Je serai celui de Mme de Rudden, me rpondit-il.
+
+Nous nous salumes avec assez de froideur, et je lui tournai le dos.
+
+Le lendemain, je demandai solennellement en mariage Mlle Borgiloff. Elle
+me fut accorde par M. son pre avec un empressement flatteur. Depuis ce
+temps-l, je dois tre le plus heureux des hommes. Nadje est jeune,
+elle est belle.... elle m'aime.... je l'aime aussi, puisque Christine en
+a t jalouse! Je ne t'invite pas la noce: ce sera trs-simple; je
+n'ai pas la joie bruyante; d'ailleurs nous nous htons: il faut tout
+prix sortir des positions fausses.
+
+Nous n'attendrons pas la corbeille de Paris. Ma femme.... ce mot me
+semble trange sous ma plume, et je ne sais pas encore comment on
+l'crit.... ma femme, donc, ira la choisir un peu plus tard. Adieu. Si
+jamais tu as envie de faire des romans en action; songe mon dernier
+chapitre.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+A mesure que Georges s'tait loign de Mme de Rudden, le major s'tait
+rapproch d'elle: uniquement par bont, tout d'abord, et pour ne la
+point laisser son isolement et sa douleur; puis bientt avec la
+secrte esprance de la consoler pour son propre compte. Avec un
+sourire, Christine le rendait heureux pour huit jours; elle lui sourit
+plusieurs fois dans la mme semaine. Le malheur l'attendrissait au lieu
+de l'aigrir, elle y compatissait davantage chez les autres depuis
+qu'elle le comprenait mieux en l'prouvant davantage.
+
+Le baron rappela d'anciennes promesses.
+
+Je n'ai rien promis, rpondit Christine.
+
+--Vous ne m'avez pas dfendu d'esprer.
+
+--Le moyen de vous en empcher?
+
+M. de Vendel crut voir dans les paroles de Christine un acquiescement
+ses voeux: il crut, force de dsirer, et il entoura Christine de
+soins plus empresss. C'tait l'homme le plus incapable d'une
+indiscrtion; mais, si sa bouche tait muette, ses yeux taient
+loquents: ils parlaient de bonheur. Le monde traduisit, et, comme
+toujours, il fit un contre-sens; le chevalier de Valborg eut soin de le
+publier avec commentaires.
+
+Il en revint quelque chose aux oreilles de la comtesse. Elle ne fit rien
+pour accrditer ces bruits; rien non plus pour les dmentir. Elle ne se
+proccupait que de l'effet qu'ils pourraient produire sur M. de Simiane.
+Elle se disait qu'ils mettraient fin de toute manire une incertitude
+maintenant intolrable. Si Georges l'aimait encore, ce coup violent,
+qu'elle n'aurait pas port, le ramnerait elle; et, comme elle
+suivrait alors les conseils de Maa! comme elle enlacerait
+d'indissolubles liens ce coeur inconstant par faiblesse, qu'il fallait
+rendre heureux malgr lui!
+
+Si, au contraire, elle n'tait plus aime.... aime comme elle voulait
+l'tre.... si Georges n'avait plus pour elle qu'une reconnaissance
+tendre et les gards d'un coeur dlicat, se proccupant encore, alors
+mme qu'il n'aime plus, du mal qu'il peut faire ce qu'il a jadis aim,
+il fallait l'affranchir et lui donner d'elle-mme cette libert qu'il
+tait trop noble pour demander jamais, mais qu'elle tait trop fire
+pour ne pas lui rendre.
+
+Christine, en agissant ainsi, obissait une inspiration gnreuse;
+mais elle comptait sans le dpit qui peut dranger les meilleurs
+calculs, sans la vanit, qui se trouve si souvent au fond de l'amour
+chez les hommes. Elle ne savait pas encore combien Georges tait capable
+de partis violents, de rsolutions soudaines et dsespres....
+dussent-elles briser sa vie!
+
+La nouvelle du mariage de la comtesse se rpandit assez rapidement
+travers la ville; on flicita le baron, qui s'en dfendait mal, parce
+qu'il y croyait lui-mme; on approuvait Christine, qui ne se montrait
+gure. Le matin, dans le cercle des ambassadrices, on faisait des mots
+piquants sur le malheur de Georges. Il crut mettre la galerie de son
+ct en devanant la comtesse par son mariage avec Nadje, qui fut
+officiellement annonc.
+
+La nouvelle en fut porte Christine par Valborg, dont la main tourdie
+la frappait mortellement au coeur. Elle demanda des dtails et les
+couta avec une fivreuse avidit. Elle voulait savoir si l'on disait
+que les fiancs s'aimaient.
+
+Ils s'adorent! rpondit le chevalier, et c'est un peu ma faute.
+Imaginez que c'est moi qui ai prsent le comte Mlle Borgiloff!
+
+M. de Valborg examinait en ce moment les feuilles dplies d'un ventail
+chinois; il ne put pas voir le regard navrant que lui jetait Christine.
+
+Il n'a pas perdu de temps, reprit la comtesse, entrane comme malgr
+elle revenir sur ce douloureux sujet.
+
+--C'est encore moi qui en suis cause, dit M. de Valborg.
+
+--Et comment cela?
+
+--En lui apprenant votre propre mariage.
+
+--Ah! Et comment a-t-il pris la nouvelle?
+
+--Trs-bien.... c'est--dire trs-mal!... Je crois qu'il avait envie de
+me sauter la gorge. Mais je lui pardonne de grand coeur, ce pauvre
+Simiane: car enfin, comtesse, je comprends qu'on ne perde pas sans
+regret une femme comme vous; pour moi, je ne m'y serais jamais rsign.
+
+Le chevalier attendit l'effet de ce compliment du dernier galant.
+Christine ne parut point y prendre garde.
+
+Ainsi, continua-t-elle, vous lui avez annonc mon mariage comme une
+chose tout fait arrte?
+
+--Positivement! et c'est ce qui l'a dcid. Il a eu comme un clair de
+rage dans les yeux.... Il n'y avait pas l de quoi flatter infiniment la
+belle Nadje! Mais il s'est calm bientt, et je puis dire que je l'ai
+vu prendre sa rsolution.
+
+--Je trouve, chevalier, que vous avez mis tout ceci un peu plus de
+zle qu'on ne vous en demandait. Qui vous avait donc charg de publier
+ainsi mes bans dans les salons?
+
+--Et mais! comtesse, c'tait la nouvelle du jour, et vous savez, les
+nouvelles, c'est toujours bon raconter. Cela intresse la
+conversation. Jamais je ne m'tais fait mieux couter.
+
+La comtesse leva imperceptiblement les paules.
+
+A quand le mariage? demanda-t-elle.
+
+--On parle du 1er mars.
+
+--Nous sommes au 20 fvrier! c'est bien mener les choses!
+
+--Et vous, comtesse, quand?
+
+--Oh! moi.... il n'y a rien encore de certain.
+
+--Comment? dit Valborg en reculant son fauteuil, rien de certain!...
+Mais alors....
+
+Il regarda la comtesse, sur le visage de qui la douleur tait peinte; le
+jour se fit en lui; il entrevit une partie de la vrit, et, saisissant
+vivement la main de Christine:
+
+Comtesse, comtesse, pardonnez-moi! Mon Dieu, qu'ai-je donc fait?
+
+--Le bonheur de votre ami, sans doute; il n'y a pas l de quoi vous
+affliger.
+
+--Son bonheur!... Ah! on n'aime pas deux fois.
+
+--Non! mais on aime cent fois.... les hommes du moins! Ne disiez-vous
+pas tout l'heure qu'ils s'adoraient?
+
+--Je ne sais pas ce que je dis! reprit Valborg en cherchant son chapeau.
+
+--Peut-tre alors faudrait-il moins parler, reprit la comtesse avec
+douceur.
+
+Elle ne lui fit point d'autre reproche; mais, quand il eut laiss
+retomber la portire du salon, elle cacha sa tte dans ses mains et
+dvora ses larmes.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Georges cependant brusquait les choses pour arriver un prompt
+dnoment: il tait d'une activit inquite. En voil un qui aime sa
+femme! disaient les observateurs superficiels; un oeil clairvoyant
+et aperu plutt les indices d'un coeur troubl qui voulait
+s'tourdir. Le vrai bonheur est plus calme.
+
+Nadje s'occupait de ses robes et chiffonnait dans la corbeille. Elle ne
+s'aperut point des soucis de son fianc. On ne peut pas tout voir la
+fois: elle regardait des dentelles! Peut-tre Georges ne venait-il point
+chez elle aussi souvent qu'il et d; mais n'auraient-ils point le temps
+d'tre ensemble, puisqu'ils ne devaient plus se quitter? Elle eut soin
+d'envoyer une lettre de part la comtesse, avec une adresse de sa main.
+Georges ne le sut pas, et il et trouv sans doute le procd d'un got
+douteux.
+
+Toutes les chances arrivent leur jour. Georges regretta peut-tre,
+le matin du 1er mars, que l'anne ne ft pas bissextile; mais le
+temps des rflexions tait pass: encore quelques heures, et le dernier
+mot de sa vie jeune et libre allait tre dit pour jamais. Il n'avait
+pas un ami auprs de lui; ses penses, qu'il ne pouvait confier
+personne, lui retombaient sur le coeur.
+
+Nadje tait fille d'une mre polonaise; elle avait t leve dans la
+religion catholique, apostolique et romaine. La bndiction nuptiale dut
+avoir lieu dans la chapelle de cette communion, qui se trouve prs du
+couvent des Dames-Franaises, et qui sert d'glise tous les
+catholiques sudois, ainsi qu'aux deux reines. On avait fix l'heure de
+midi; mais longtemps l'avance une foule d'lite remplissait l'enceinte
+trop troite. On y retrouvait tous les trangers de distinction (c'est
+la formule consacre) et toute la socit lgante de Stockholm, moins
+Christine et le baron de Vendel. Le chevalier de Valborg, appuy contre
+la grande vasque de porphyre rose qui sert de fonts baptismaux,
+paraissait soucieux. On et dit que c'tait sa fiance qu'un autre
+allait pouser. Quelques jeunes gens placs autour de lui n'eussent pas
+demand mieux que de le faire causer, mais il paraissait vouloir tre
+discret, ce jour-l, pour la premire fois de sa vie.
+
+Au coup de midi, quatre ou cinq voitures s'arrtrent devant l'glise.
+Le suisse, en grand costume, l'pe au ct, la hallebarde au poing,
+ouvrit la porte deux battants, Georges parut, donnant la main
+Nadje.
+
+La fiance portait son beau costume avec une suprme lgance; son long
+voile de dentelle blanche tranait derrire elle comme un manteau de
+reine. On l'accueillit par un murmure flatteur. Peut-tre et-on pu
+trouver que, pour une jeune fille, elle montrait trop d'assurance; mais
+elle tait si prs d'tre femme! Quant Georges, il avait l'impassible
+dignit de l'homme bien n qui sent tous les yeux fixs sur lui et qui
+garde ses penses et cache ses impressions.
+
+Un vieux chapelain cheveux blancs commena bientt les crmonies du
+rite catholique, au milieu d'une assemble trangre, qui admirait, non
+sans quelque tonnement, leur posie grandiose, et les souvenirs
+bibliques des patriarches, mls aux pompes du sacrement; il rappelait
+les images douces et charmantes de ces hrones de la famille, force et
+parure de l'homme, posie de la tente, fleurs du dsert, grce du chaste
+foyer, Rebecca, Rachel, Ruth et Nomi, mres fcondes et bnies, et il
+invoquait sur les ttes inclines les faveurs du dieu d'Abraham, d'Isaac
+et de Jacob, qui fit la race d'Isral aussi nombreuse que les grains de
+sable de la mer.
+
+Quand le prtre demanda tout haut au comte Georges de Simiane s'il
+prenait pour femme et lgitime pouse Nadje Borgiloff, prsente devant
+lui, au moment o le fianc pronona le _oui_ fatal, on entendit comme
+une plainte de l'orgue, un rapide accord des touches effleures, un
+soupir dans les tuyaux, un gmissement vague: Georges se dfendit mal
+d'un trouble involontaire; Nadje le rappela lui par un regard froid
+et ferme, et, son tour, elle rpondit d'une voix haute et sonore. Le
+prtre monta l'autel et clbra la messe; puis, l'instant marqu par
+la liturgie, il se tourna vers l'assemble et revint prs des poux;
+deux jeunes hommes soulevrent au-dessus de leurs ttes les plis
+flottants du voile symbolique: le rideau de l'orgue s'agita; un prlude
+d'une harmonie douce et triste jeta sur l'assemble le frisson nerveux
+des grandes motions; bientt le chant se dgagea du groupe harmonieux
+des accords, vibrant, pathtique, inspir. Une mlodie lgre, arienne,
+aile sembla voltiger sous les arceaux de l'glise et planer sur la tte
+de la foule ravie. Peu d'artistes, Stockholm pas plus qu'ailleurs,
+eussent t capables de communiquer ainsi leur me l'ivoire
+insensible. On se regardait sans comprendre. Georges seul avait compris;
+car, ds les premires notes, il avait reconnu ce chant d'amour et de
+mlancolie, entendu pour la premire fois sur le bateau de Skokloster,
+et que, par un beau soir d't, Christine avait jou pour lui prs des
+fentres ouvertes du salon, dans son cottage de Haga. C'tait le lied
+dalcarlien:
+
+ Perdus tous deux dans la steppe infinie!
+
+Vous me le jouerez souvent! avait-il dit la comtesse. Ni l'un ni
+l'autre ne songeaient alors qu'ils dussent, elle le jouer, et lui
+l'entendre jamais en de telles circonstances!
+
+L'essaim confus des souvenirs se leva tout coup dans son me, chantant
+et battant des ailes: il se rappela les joies vanouies du pass, ces
+joies profondes et pures dont elle l'avait si souvent enivr; il se
+rappela cette inpuisable et sereine tendresse de toutes les heures et
+de tous les instants; ce dvouement ingnieux, infatigable, toujours
+prsent; cette dlicatesse de l'esprit et cette prvenance du coeur,
+visibles dans les petites choses aussi bien que dans les grandes, comme
+si elle et trouv le suprme bonheur dans le don de sa vie incessamment
+renouvel. Puis il se demandait comment il avait pay ces dettes sacres
+du coeur; il s'accusa tout bas d'ingratitude; il se dit que sa
+prcipitation devait tre une injure pour Christine.... mme coupable!
+Et, si elle tait coupable, la faute ne venait-elle pas de lui? S'il y
+avait oubli des deux cts, qui donc avait donn l'exemple? Pour la
+premire fois, depuis sa rsolution prise, il eut peur. Le doute lui
+vint, avec tout son cortge de remords et de poignantes amertumes.... Il
+s'avoua tout bas qu'il avait compromis son bonheur; une voix intrieure
+et puissante lui disait qu'il avait tu le bonheur d'une autre! Et,
+quand il cherchait s'il y avait des remdes ces malheurs qui taient
+des fautes, le prtre, l'autel, sa fiance, sa conscience, tout
+rpondait: Il est trop tard!
+
+Les deux poux s'taient agenouills sur les coussins de velours, pour
+couter les dernires prires. Georges laissa tomber sa tte dans ses
+mains et oublia le monde.
+
+Cependant l'orgue jouait toujours: on le sentait frmir sous les
+attaques nerveuses de l'artiste inconnu. Il avait repris le thme
+primitif et le conduisait travers ces variations habiles, qui sont
+comme les nuances de la pense et les demi-teintes du sentiment. Quand
+la mlodie descend des hautes sources de l'inspiration, elle trouve les
+accents qui remuent le coeur et pntrent l'me. L'motion a partout
+le mme langage, et rien ne ressemble plus un chant d'amour que le
+chant de la prire. Ce lied, trouv au fond des bois par quelque paysan
+rveur, agrandi par l'art, devenait, sous des mains habiles, le pome
+harmonieux de la tendresse ineffable et des douleurs caches.... Ceux
+qui connaissent la langue passionne des sons souponnaient vaguement,
+chez l'excutant, une de ces tragdies sans paroles de la vie intime,
+qui se jouent au fond de l'me dans les moments suprmes. Tantt la
+phrase mlodique semblait emporte dans un orage de notes brlantes, une
+ardeur fivreuse prcipitait son rhythme entranant; tantt elle se
+berait comme au souffle d'une rverie douce, et sa mlancolie semblait
+sourire: mais on se demandait de combien de larmes de tels sourires
+taient faits. Tout coup le clavier se troubla; le rhythme entrecoup
+se drobait sous les doigts qui ne le dominaient plus; la mesure,
+abrupte et languissante la fois, vacillait comme la flamme sous le
+vent.... Dans la foule, on ne respirait plus! Mais bientt la grande me
+douloureuse rassembla ses forces disperses comme pour un dernier
+effort; elle embrasa de ses flammes le clavier insensible; des notes de
+feu s'en chappaient, des effluves amoureux couraient dans l'air....
+Puis tout coup le calme se fit, l'harmonieuse tempte s'apaisa, la
+phrase primitive reparut, douce, nave et simple, comme soupire par la
+voix d'une jeune fille. Et lentement elle s'teignit sur les touches
+frmissantes, comme la plainte qu'on touffe sur des lvres dans un
+baiser!
+
+La crmonie s'achevait. La foule sortit dans un tumulte d'motions
+impossible dpeindre. On avait presque oubli les poux. Quelques
+jeunes gens se grouprent devant les portes de la chapelle pour
+attendre la sortie de l'artiste: Il joue, disait-on, comme Jenny Lind
+aurait chant. On attendit vainement. Quand le suisse vint pour fermer
+la porte, on l'interrogea. Il rpondit qu'il ne savait rien, mais que la
+tribune de l'orgue s'ouvrait sur le couvent, et qu'il tait inutile de
+former des attroupements devant l'glise!
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Christine, avons-nous besoin de la nommer au lecteur? tait rentre chez
+elle par des rues dtournes, qui longeaient les vastes jardins du
+couvent. Elle trouva Maa tablie dans son salon. La baronne de Bjorn
+tait arrive le matin mme du mariage. Elle tait accourue chez son
+amie, et, ne la trouvant pas, elle l'avait attendue, en proie une
+inquitude pleine d'angoisses.
+
+Mme de Rudden, que l'excitation fbrile de la crise ne soutenait plus,
+se jeta, ou plutt se laissa tomber dans les bras de la jeune baronne.
+Un profond sanglot souleva sa poitrine; ses yeux taient secs, mais ses
+mains tremblaient; son front brlait l'paule de Maa, sur laquelle il
+s'tait pos. Maa lui prit la tte et la baisa tendrement, puis elle
+l'loigna un peu, comme pour mieux la voir. Elle fut effraye des
+changements rapides que la douleur avait produits sur cette beaut si
+radieuse. Il y a un ge o les femmes ne doivent plus souffrir: elles
+ne se conservent que dans le calme heureux, les orages du malheur les
+effeuillent, comme les orages de l'atmosphre les dernires roses de
+l'automne.
+
+Ce n'est plus moi! murmura Christine; tu ne peux pas me reconnatre.
+
+Maa la fit asseoir prs du feu, lui ta son chapeau et sa pelisse;
+Christine se laissait faire comme un enfant malade. Maa se mit genoux
+devant elle et prit ses deux mains, qu'elle rchauffa dans les siennes.
+
+Mais parle donc! lui dit-elle tout coup, tu me fais peur!
+
+--Je te fais peur! rpta Christine comme un cho.
+
+--Eh! sans doute, reprit Maa; voil dix-huit mois que je ne t'ai vue,
+et tu ne veux pas mme me regarder!
+
+--Je te fais peur aujourd'hui; demain je te ferai piti.
+
+--Tais-toi! dit Maa; j'aime encore mieux ton silence! Tu roules, j'en
+suis sre, quelque mchante pense dans ta pauvre tte vide. Jure-moi
+que jamais....
+
+--Quoi? fit Christine.... Puis, comprenant tout coup: Me tuer!
+dit-elle. Et elle ajouta avec un regard o l'on pouvait mesurer la
+profondeur de son dsespoir: Se tuer!... Il n'y a que les impatients
+qui se tuent.... A quoi bon? est-ce qu'on ne meurt pas?
+
+--Ah! reprit Maa, tu es cruelle pour ceux qui t'aiment.
+
+--Ceux que j'aimais ont t si bons pour moi! rpondit-elle avec un
+sourire gar.
+
+--Allons! dit Maa d'un ton de douce autorit, c'est assez! chasse ce
+souvenir; je le veux: oublie!
+
+--Oublier! Comment fait-on? je n'ai jamais su.
+
+--Ah! reprit l'aimable femme fondant en larmes, tu as raison, chre
+Christine, je ne puis mme plus consoler.... Laisse-moi donc pleurer
+avec toi!
+
+Christine tait assise au coin de la chemine, dans un grand fauteuil;
+Maa, toujours ses pieds, posa la tte sur ses genoux. Bientt
+Christine sentit ses mains toutes baignes d'une chaude rose de pleurs.
+Peu peu ses nerfs se dtendirent, ses sanglots longtemps contenus
+clatrent; puis les larmes vinrent, abondantes, qui la calmrent un
+peu. Dans la douleur comme dans la joie, les larmes, c'est toujours le
+trop-plein du coeur!
+
+Maa, cependant, sous l'ingnieux prtexte qu'une maison depuis
+longtemps inhabite est froide et malsaine, ne voulut point aller
+demeurer chez elle, o ses gens l'attendaient; elle obtint de son mari
+la permission de venir s'tablir auprs de Christine, pour amortir au
+moins ces premires atteintes des grandes souffrances, qui frappent
+parfois sur les organisations nerveuses comme le coup de marteau de la
+folie. Elles vcurent ainsi, toujours ensemble, prs de deux semaines,
+dans une intimit bienfaisante, ne recevant que le chevalier de Valborg,
+qui comprenait enfin l'tendue et l'intensit du mal qu'il avait fait,
+et le major, qui avait toutes les dlicatesses comme il avait toutes les
+ardeurs de l'amour vrai. Il comprenait trop les tristesses de Christine
+pour ne pas les respecter. Deux jours avant le mariage de Georges il
+avait quitt Stockholm; il n'y revint qu'une semaine aprs. Il
+observait ces secrtes convenances du coeur qu'aucune civilit
+n'inscrit dans son code puril et honnte, mais que devinent si bien
+certaines natures.
+
+La prsence de Maa rendait possibles de plus frquentes assiduits chez
+Christine. Il essaya de la distraire. Enfin, assur de l'appui de la
+baronne, il reparla de son mariage. Ce seul mot effaroucha Christine
+pour deux jours: les regrets ont aussi leur pudeur. Le major crut qu'il
+s'tait trop ht, et il rsolut d'tre plus patient l'avenir; mais on
+devinait son silence.
+
+Un matin, ils djeunaient tous trois; Christine, qui remarquait sa
+tristesse, lui tendit la main par-dessus la table.
+
+Mon ami, lui dit-elle, j'ai une grce vous demander.
+
+--Parlez, chre Christine, vous savez qu'elle est accorde d'avance. Il
+me semble qu'en me la demandant c'est moi que vous la faites.
+
+--Vois comme il est bon! dit-elle en se retournant vers Maa.
+
+--Oui, dit Maa, je sais que c'est le roi des hommes; mon cher baron ne
+vient qu'aprs.
+
+--Eh bien, mon ami, reprit Christine en lui jetant un regard qui et
+attendri un tigre, il faut que vous me pardonniez le mal que je vais
+vous faire.
+
+Une vive motion se peignit sur les traits du major, mais il ne rpondit
+rien.
+
+Que veux-tu dire? demanda Maa non moins inquite.
+
+--Mes amis, reprit Christine, je ne suis pas bien; depuis quelque temps
+je souffre.
+
+--Je le vois bien, dit le baron.
+
+--Et vous ne m'en parlez pas!
+
+--C'est que je ne saurais vous gurir, reprit-il en hochant tristement
+la tte; du moins maintenant! ajouta-t-il en essayant de sourire.
+
+--Ni maintenant, ni jamais! reprit Christine, j'en ai grand'peur.
+
+--Toujours tes folles ides, fit Maa avec un mouvement d'paules.
+
+--Il ne faut donc pas songer aujourd'hui un mariage que....
+
+--Que vous ne dsirez pas, interrompit le major.
+
+--Pour lequel les forces me manqueraient, reprit Christine.
+
+--Comme vous voudrez, comtesse.... Ce n'est pas l'heure de vous
+apprendre mes sentiments; vous les connaissez. Ce que vous faites est
+toujours bien.
+
+--Vous ne perdez pas grand'chose! dit-elle en regardant ses bras
+amaigris et ses mains diaphanes.
+
+--Chacun est juge de ses malheurs, fit le baron avec un sourire triste;
+je ne me plains pas; mais du moins laissez-moi croire que je pourrais me
+plaindre.
+
+--Ah! murmura Christine en cachant sa tte dans ses mains, la vie est un
+jeu cruel! Quels nobles coeurs on dchire! et pourtant, je ne l'ai pas
+voulu! N'est-ce pas mon ami, que je ne l'ai pas voulu? Le malheur est
+sur moi! Que faire, mon Dieu?
+
+--Tout pour vous, Christine; rien pour moi!
+
+--Il m'aime comme j'aimais l'autre! pensa Christine.
+
+--Si vous voulez, reprit le major, je ne reviendrai plus!
+
+--Oh non! dit-elle, comme en proie une terreur soudaine. Non! restez,
+restez. Vous et Maa, vous tes maintenant mes seuls amis. Si vous
+partez, je serai seule, toute seule... et il n'est pas temps encore. Un
+peu de patience! Maintenant je vous dsire autour de moi. Vous voulez
+bien?
+
+Le baron se tourna vers Maa, sans prononcer une parole.
+
+Chers amis, c'est que j'ai le droit d'tre humble, reprit la comtesse
+en leur tendant ses mains.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+On n'est pas impunment le jeune mari d'une jolie femme. Les rapides
+semaines de la lune de miel s'coulrent pour Georges dans une sorte de
+fivre de plaisir, au milieu des ftes, au sein d'une dissipation
+tourdie. Nadje l'entranait; il n'avait pas le temps d'tre
+malheureux.
+
+Mais, au premier relche, et dans l'intervalle de deux plaisirs, la
+pense de Christine lui revint, et, une fois venue, elle resta, assidue,
+obstine: le remords troubla ses joies mondaines. Bientt il s'aperut
+que Nadje n'tait pas celle qu'il avait rve. Le chtiment commenait.
+Il croyait avoir pous une femme; il ne trouvait qu'une poupe, qui
+passait sa vie s'habiller et se dshabiller. Stockholm fut bloui de
+ses toilettes; mais les femmes qui ont de si belles robes font en
+gnral plus de plaisir aux autres qu' leurs maris. A vrai dire,
+Georges n'avait plus d'intrieur depuis qu'il tait mari. Il prouva
+quelques moments d'ennui; sa pense fit beaucoup de chemin en arrire.
+Il tait certain maintenant d'avoir pass ct de son bonheur. C'est
+ce qui arrive beaucoup dans ce monde. Comme tous ceux qui sont
+malheureux, il devint injuste, et, intervertissant les rles, il accusa
+Christine de l'avoir sacrifi. Quand il se trouvait seul, il songeait
+aux heures charmantes passes prs d'elle, si rapides et tellement
+remplies.
+
+Il s'aperut bientt que Nadje ne l'aimait point, et il en souffrit;
+non point dans sa tendresse, qu'elle n'avait point veille, mais dans
+son orgueil si adroitement flatt d'abord, et maintenant si rudement
+du. Il vit clairement que l'ambition seule, avec l'intrt, avait
+guid son choix, et il en ressentait un mcontentement secret, que mille
+causes chaque jour venaient irriter encore.
+
+Sur beaucoup de choses, Nadje et lui n'avaient point la mme faon de
+voir. Sur beaucoup d'autres, Nadje n'avait mme pas d'opinion. Quand
+une pointe d'aigreur envenimait entre eux quelque querelle, Georges se
+rappelait cette sympathie si profonde entre la comtesse et lui, que l'un
+achevait toujours la phrase que l'autre avait commence, comme si tous
+les deux n'avaient eu qu'une pense. Il se disait qu'au lieu d'tre un
+obstacle dans sa vie, elle en et t la force, le conseil et la raison.
+Bientt il prouva contre le baron des accs de jalousie pre. La
+jalousie tait la seule nuance de l'amour que Christine lui et encore
+jamais fait connatre.
+
+Il s'tonnait cependant que le mariage de la comtesse fit si peu de
+bruit Stockholm; il se demandait si l'on ne voulait point avoir des
+mnagements pour lui. Christine tait capable de tous les raffinements.
+Au lieu de lui en savoir gr, il s'en irritait. Enfin il interrogea le
+chevalier de Valborg, le seul des amis de la comtesse qu'il vt encore.
+
+Elle ne se marie pas! dit le chevalier; et, si j'en crois le baron de
+Vendel, si je m'en crois moi-mme, elle ne se mariera jamais. Ah! mon
+cher comte! vous tes un homme dangereux; mais, cette fois, je ne vous
+en fais pas mon compliment: vous avez bris le coeur d'une pauvre
+femme qui mritait mieux.
+
+Cette parole de Valborg fut pour Georges le dernier trait de lumire. Il
+courut chez la comtesse, gar, fou de douleur.
+
+On lui dit que Mme de Rudden tait sortie. Il revint trois fois en deux
+jours, et comme, la dernire tentative, il voulait forcer la porte,
+qu'un groom n'osait pas trop dfendre, le vieux valet de chambre
+accourut.
+
+Que veut monsieur? demanda-t-il en reconnaissant Georges.
+
+--Ne puis-je voir Mme la comtesse?
+
+--On ne la voit pas!
+
+--Pas mme moi?
+
+Le vieux serviteur le regarda sans rpondre.
+
+Est-ce que Mme de Rudden ne reoit pas?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Quand recevra-t-elle?
+
+--Mme la comtesse ne l'a pas dit.
+
+Georges rentra chez lui fort triste. C'tait une de ces natures la
+fois faibles et violentes, que les obstacles irritent. La femme qu'il ne
+pouvait plus obtenir tait prcisment celle qu'il tait le plus prs
+d'aimer. Les regrets se mlrent aux remords, et il entra dans une phase
+de tortures morales qui devint ses propres yeux le commencement de
+l'expiation. Nadje ne s'aperut de la tristesse de son mari que pour
+s'en plaindre; elle laissa mme chapper quelques mots de rcrimination
+aigre, qui n'taient gure propres ramener le calme dans l'me
+trouble du comte de Simiane.
+
+A quelque temps de l, il rencontra Mme de Bjorn; il la connaissait un
+peu et savait qu'elle tait l'amie intime de la comtesse. Il alla droit
+ elle. Maa voulut l'viter; mais il lui parut si malheureux, qu'elle
+n'en eut pas le courage.
+
+Si vous saviez ce que je souffre! dit-il en l'abordant.
+
+--Vous ne faites que votre devoir, riposta la baronne.
+
+L'amie de la comtesse tait peu prs de son ge: c'tait une blonde
+piquante; un pote de la cour avait compar ses yeux deux petits feux
+follets. Ils en avaient l'inquitude et l'clat et le mouvement. Mme de
+Bjorn n'tait pas grande et mritait son surnom de _petite baronne_;
+sans tre belle, elle tait charmante: ses joues, ses mains, ses
+paules, logeaient dans leurs fossettes de petites niches d'amours.
+Avec cela, vive, ptulante, le coeur sur la main, et la main ouverte!
+Elle ne marchandait la vrit personne, et se faisait assez craindre
+de ceux qu'elle n'aimait pas.
+
+Je n'ai pas l'honneur de vous comprendre, dit Georges, qui savait que
+tout mauvais cas est niable: de grce, expliquez-vous.
+
+--Non, ce serait trop long et c'est inutile. Si votre conscience ne vous
+a pas tout dit, je n'ai rien vous apprendre.
+
+Maa parlait d'un ton qui ne permettait gure de rplique. Georges
+baissa la tte sans rpondre.
+
+Voil comme vous tes tous, reprit-elle en le regardant fixement; parce
+que vous savez vous faire aimer, vous croyez que tout est dit et que
+l'on n'a plus rien vous demander; vous tuez une femme par votre
+inconstance et vos lgrets; vous en pousez une autre pendant qu'elle
+se meurt,... et il faut encore qu'on vous plaigne! ajouta-t-elle avec
+une ironie d'autant plus poignante qu'elle la contenait davantage. Eh
+bien, non! souffrez, monsieur, comme vous avez fait souffrir!... c'est
+maintenant ce qui peut vous arriver de mieux, s'il y a une justice
+l-haut!
+
+--Mais regardez-moi donc! s'cria Georges en lui prenant la main, et
+dites si je ne suis pas assez puni!
+
+--Oui, reprit Maa en s'adoucissant, je vois que vous tes malheureux,
+et cela m'aiderait vous rendre quelque estime, si je pouvais oublier
+ce que je vois chaque jour.... Ah! si vous assistiez comme moi ces
+tortures d'une me brise...
+
+--C'est plus que je ne puis supporter! dit Georges en se levant d'un
+bond. Chez elle! allons chez elle! je vous en supplie!
+
+--Non, non! je vous le dfends: elle n'est point prpare vous revoir.
+
+--Comme vous voudrez! murmura-t-il en baissant la tte.
+
+Maa n'tait point encore dsarme; elle profita, elle abusa peut-tre
+du silence et de l'abattement du jeune homme, et, sans piti, avec cette
+loquence particulire aux femmes, et qu'elles ont parfois un si haut
+degr, quand la passion parle en elles, elle lui peignit l'amour de
+Christine, si ardent, que, n'ayant plus d'autre aliment, il se dvorait
+lui-mme; si profondment dvou, que, pour assurer le bonheur de
+l'autre, aucun sacrifice ne lui avait cot, pas mme le sacrifice de
+soi; un amour tel, en un mot, qu'un homme ne le rencontre pas deux fois
+dans sa vie. Quant son mariage avec le baron, ce n'tait qu'une fable.
+L'ide ne venait pas d'elle; car jamais elle n'et consenti contrister
+un homme digne de son estime et qui souffrait pour elle; et, cependant,
+elle ne l'avait point repouss tout d'abord, parce qu'elle ne voulait
+point devoir l'amour de Georges un scrupule ou un remords.
+
+Et pourtant je l'aimais! s'cria Georges, et de toute mon me!
+
+--Vous voyez bien que non, reprit Maa, puisque vous en avez pous une
+autre. Est-ce qu'elle n'tait pas aussi jalouse que vous? est-ce qu'elle
+n'a pas souffert autant que vous? Cependant Mlle Borgiloff ne l'a pas
+jete dans les bras du major.
+
+Georges ne trouvait pas une rponse; il prouvait ce vertige qui nous
+prend quelquefois quand nous nous penchons sur les abmes.
+
+Quittez-moi maintenant, dit la baronne; il est deux heures; il faut que
+je rentre chez elle.
+
+Georges baisa la main qu'elle lui tendait; elle y sentit tomber une
+larme.
+
+Portez-lui mes respects, mes regrets, murmura-t-il d'une voix
+suppliante: il allait ajouter.... et mon amour! il n'osa point.
+
+Ah! dit Maa en regardant la goutte amre qui tremblait encore sur sa
+main, c'est cette larme qu'il faudrait lui porter!
+
+Quelques instants aprs, elle entra chez la comtesse.
+
+Christine tait tendue sur la chaise longue; elle se leva, et, aussi
+vite que ses forces le lui permirent, courant au-devant de son amie:
+
+Tu l'as vu! dit-elle en remarquant son trouble; ce visage a vu
+Georges!
+
+Maa lui passa un bras autour des paules, et, la baisant au front,
+doucement, elle la contraignit se rasseoir.
+
+Si tu n'es pas calme, lui dit-elle, tu ne sauras rien.
+
+--Mais tu vois bien que je suis calme, dit Christine en cachant ses
+mains qui tremblaient. Je suis trs-calme: mais parle, parle donc!
+
+Maa fut oblige d'avouer son entrevue avec M. de Simiane; et, comme
+elle prenait toutes sortes de prcautions et de mnagements, choisissant
+ce qu'elle voulait dire et taisant ce qu'elle devait cacher:
+
+Non, tout! dis-moi tout! s'cria la comtesse avec une exaltation mal
+contenue.
+
+Maa lui raconta leur entretien avec la plus scrupuleuse exactitude. Une
+fois ou deux, il lui arriva de se servir des expressions mmes de
+Georges.
+
+Oui! je reconnais ce mot-l, dit Christine, c'est ainsi qu'il a d
+parler; il me semble l'entendre! je distingue son accent et sa voix: une
+voix charmante dont le timbre caresse....
+
+Maa vit bien qu'elle ne russirait pas la calmer; elle laissa la
+crise suivre son cours, esprant quelque adoucissement de sa violence
+mme. C'tait la premire fois, depuis le mariage de Georges, qu'elle
+parlait avec tant d'abandon.
+
+Ainsi, disait-elle quand Maa eut termin son rcit, il n'est pas mme
+heureux, et je me suis perdue inutilement!
+
+On l'entendit plusieurs reprises rpter encore, comme en se parlant
+elle-mme: Il n'est pas heureux!
+
+Peut-tre ceux qui ont tudi beaucoup le coeur humain.... des femmes,
+prtendront-ils qu'au milieu de ses regrets, si vifs d'ailleurs et si
+sincres, il se glissait son insu une secrte joie de voir que Georges
+n'avait pas trouv auprs d'une autre le bonheur qu'il avait got prs
+d'elle, que rien n'avait chass son image, et qu'il l'aimait encore.
+
+Maa suivait attentivement sur son visage tout ce travail de la pense
+rapide. Veux-tu, dit-elle en prenant sa main brlante en la regardant
+fixement dans les yeux, veux-tu le revoir? Un clair passa sur le
+visage ranim de la comtesse. Elle se jeta au cou de Maa.
+
+Oui! lui dit-elle tout bas. Puis elle releva la tte, plit, mit sa
+main sur sa poitrine, et, au bout d'un instant de rflexion: Non;
+reprit-elle, non, cela ne se peut pas, car cela ne se doit pas!... Pas
+maintenant, du moins, pas encore.... mais bientt! ajouta-t-elle avec
+un sourire qui et rendu Georges fou d'amour et de douleur.
+
+Georges, cependant, avait repris, bon gr, mal gr, la vie du monde: il
+le fallait; ne ft-ce que pour viter un clat inutile. A travers les
+raouts et les soires, il tranait le boulet conjugal, comme un forat
+du mariage. Les femmes qui ne voyaient pas Christine commenaient la
+plaindre tout bas.
+
+La comtesse ne sortait point; elle cachait le deuil de son coeur. Maa
+la soignait comme une soeur. Le mois de mars eut deux ou trois belles
+matines. Un jour, le soleil frappait aux fentres avec la pointe d'or
+de ses rayons; Maa jeta une pelisse de fourrures sur les paules de
+Christine.
+
+Viens-tu boire un peu d'air? lui dit-elle; cela te fera du bien!
+
+La voiture attendait tout attele dans la cour.
+
+O allons-nous?
+
+--Je ne sais; o tu voudras, n'importe! nous allons pour aller!
+Djurgaard, par exemple?
+
+--Soit! dit Christine assez nonchalamment.
+
+La voiture s'engagea dans les faubourgs, longea les bassins du
+port--dont la glace, souleve par le flot de la Baltique, se dtachait
+dj--passa devant la caserne du Roi, et s'engagea bientt dans un parc
+superbe, sem de villas, de chteaux, de jardins, de thtres en plein
+vent, de cafs en plein air, o la bourgeoisie de Stockholm fte le
+dimanche et vient se rjouir pendant les beaux soirs d't. Elles
+descendirent prs du chteau de Rosendal (la valle des roses), non loin
+de cette belle coupe de porphyre, la plus grande du monde, dont les
+Anglais ne manquent jamais de mesurer avec leurs cannes le diamtre et
+la hauteur. Christine tait mieux et pouvait marcher.
+
+Allons voir les chnes, dit Maa.
+
+Une longue avenue de pins, qui ondulait avec les plis du terrain ingal,
+conduisait jusqu'au rond-point du parc, o un bouquet gigantesque de
+chnes centenaires, jetant leurs fortes racines entre les rochers de
+granit, flottait au vent comme un panache sur le front de la ville. Les
+deux femmes traversrent pas lents une clairire de gazon ras; mais,
+au moment de prendre une autre alle qui conduisait un petit chalet
+suisse dominant la mer au loin, Christine s'arrta tout coup. Elle
+avait aperu Georges qui venait elle.
+
+Elle regarda Maa.
+
+Je le savais, dit Mme de Bjorn.
+
+Christine se pressa en frissonnant contre son amie. Toutes deux
+s'assirent sur un banc. Georges s'approcha et se tint un moment devant
+elles, immobile et muet.
+
+Il releva les yeux, et, en voyant Christine si change, il sentit une
+immense piti s'emparer de lui.
+
+Je vous fais peur, Georges? dit Christine en remarquant l'motion qui
+s'tait empare de lui.
+
+Deux larmes jaillirent des yeux du jeune homme.
+
+Tu vois bien qu'il m'aime encore! fit-elle en serrant le bras de Maa.
+
+--Oh! toujours, et plus que jamais!
+
+--Taisez-vous, reprit-elle en levant la main comme pour la poser sur les
+lvres de Georges, taisez-vous! vous n'avez plus le droit de me le dire.
+
+--C'est vrai, fit-il en gardant sa main, et d'une voix o il y avait des
+larmes; mais j'ai du moins le droit de m'accuser d'avoir mconnu la plus
+chre et la plus adore des femmes!
+
+--Ne vous accusez pas, reprit Christine; sans doute je ne devais pas
+tre heureuse. Il y a eu dans ma vie plus d'un malentendu cruel;
+celui-ci fut le plus cruel de tous. Mais, enfin, des deux parts la
+loyaut est sauve; consolez-vous, car je crois que maintenant j'aime ma
+douleur.
+
+Insensiblement l'motion la gagnait; Maa s'en aperut.
+
+Christine, lui dit-elle, il faut partir. Et elle se leva la premire.
+
+Encore une minute! dit Georges.
+
+La comtesse ne dit rien, mais elle regarda son amie.
+
+Impossible! reprit Maa; c'est assez, c'est trop dj!
+
+--Ne vous reverrai-je point? demanda Georges avec la timidit d'un
+amoureux de quinze ans.
+
+--Je le voudrais, reprit Christine, mais cela serait mal: vous tes le
+mari d'une autre. Je serai franche et droite jusqu'au bout, mme contre
+moi! Je devais peut-tre cette suprme entrevue votre douleur et
+notre pass.... plus serait trop! Adieu!
+
+Le comte fit un geste de dsespoir violent.
+
+Georges, dit-elle en lui prenant la main, pargnez-moi! laissez-moi ma
+conscience. Que me resterait-il si je ne l'avais plus?
+
+Maa fit deux ou trois pas dans l'alle: les longues aiguilles des pins,
+broyes par ses petits pieds impatients, faisaient entendre un
+craquement sec: elle revint Christine et toucha son bras.
+
+La comtesse voulut se lever. Ses forces la trahirent; elle se rassit et
+appuya sa tte contre le tronc du chne auquel on avait adoss le banc
+rustique. Un vif incarnat couvrait sa joue, une toux sche dchira sa
+poitrine. Bientt elle plit en regardant Maa. Quand elle retira le
+mouchoir qu'elle avait pos sur ses lvres, Georges s'aperut qu'il
+tait rouge. Il ne trouva plus une parole: il y a des sentiments que les
+mots n'expriment pas. Sans la prsence de Maa, il l'aurait prise dans
+ses bras, serre contre son coeur, et leurs deux mes, plus que jamais
+prises, eussent oubli le prsent et retrouv le pass.
+
+Devant l'amie, si indulgente qu'elle ft, chacun devait garder ses
+penses.
+
+Enfin la comtesse fit un effort; elle se leva et prit le bras de Maa,
+adressant Georges un signe d'adieu.
+
+Ne venez point! lui dit Mme de Bjorn; les gens sont au chalet, et il ne
+faut pas qu'on vous voie.
+
+Georges, immobile la mme place, les suivit du regard. Christine
+traversa la pelouse lentement, et avec la grce languissante d'un beau
+cygne bless. Elle se retourna une dernire fois pour le voir. Mais
+bientt les deux femmes entrrent sous une alle d'picas et de
+tamarins; un pli du terrain les cacha tout fait.
+
+Georges, rest seul, s'enfona sous les plus sombres taillis du parc; il
+ne rentra chez lui que vers le soir. Nadje avait dn sans l'attendre,
+et tait alle chez une de ses amies, o l'on rptait un certain
+quadrille, appel les _Lanciers_, vieille danse rajeunie, que deux
+merveilleuses de Vienne venaient d'importer en Sude. Il put donc jouir
+en paix de l'cre volupt de sa douleur, et savourer avec ses larmes ce
+que le pote anglais appelle _the joy of grief_! Depuis qu'il avait revu
+Christine, il sentait le besoin de se cacher tous les yeux et de vivre
+avec sa pense solitaire. Cependant sa douleur avait retrouv le calme.
+Il respectait trop les volonts de sa malheureuse amie pour se prsenter
+chez elle; mais il passait chaque jour dans la rue de la Reine: il
+voyait au moins sa maison. Un matin, il trouva les volets ferms: un
+voisin lui apprit que Mme de Rudden avait quitt Stockholm.
+
+ * * * * *
+
+Quelques jours aprs, il recevait une lettre de Maa, portant le timbre
+de Lbeck. La baronne lui annonait que Christine, plus souffrante,
+avait d quitter la Sude et chercher un ciel moins rigoureux.
+
+Georges resta trois mois sans nouvelles, livr aux tortures de
+l'incertitude et de l'absence, les plus grands des maux pour une me
+aimante.
+
+ * * * * *
+
+Un matin que M. de Simiane travaillait dans son cabinet, un domestique
+sans livre fut introduit prs de lui. Cet homme venait l'avertir qu'une
+femme l'attendait en voiture dans une rue voisine qu'il lui nomma.
+Georges le suivit et aperut bientt la voiture. Un mouchoir s'agita,
+une portire s'ouvrit; il monta, et le cocher, sans attendre d'ordres,
+lana ses chevaux. Georges, travers les doubles plis du voile noir,
+avait reconnu Maa, dont les cheveux blonds clairaient le visage. Il la
+regarda avec une inquitude profonde, mais sans toutefois oser encore
+l'interroger, bien qu'il et un nom dans le coeur et sur les lvres.
+
+C'est maintenant qu'il faut venir! dit la baronne en lui serrant la
+main.
+
+Elle releva son voile; il vit qu'elle avait pleur.
+
+Et Christine? demanda-t-il, mais tout bas et comme un homme qui craint
+d'entendre sa voix.
+
+--Vous allez la voir, dit Maa; du courage!
+
+Georges jeta un regard distrait la portire: il reconnut la route de
+Haga, qu'il avait si souvent parcourue pour aller chez la comtesse. Il
+et voulu donner des ailes aux chevaux. Enfin on arriva.
+
+L'attelage fumant franchit la grille de fer dor que tant de fois sa
+main tremblante avait ouverte. Il contourna un tapis de gazon anglais,
+sem de bouquets d'arbres, et s'arrta devant un petit perron de quatre
+marches, dont les houblons verts et le chvrefeuille brodaient la rampe
+de festons flottants. C'tait une radieuse matine; juin souriait la
+terre amoureuse et rajeunie; il y avait des chansons dans tous les
+arbres; le soleil tincelait dans les fentres et le printemps jetait
+des fleurs partout.
+
+Georges s'lana sur le perron; c'est peine si Maa put le suivre.
+Deux lvriers, favoris de Christine, couchs sur le ventre, et
+allongeant sur leurs pattes menues leur fin museau de brochet, gardaient
+la dernire marche. Ils reconnurent Georges, et se levrent joyeusement
+pour lui lcher les mains.
+
+Comme ils me haraient, pensa-t-il, s'ils me connaissaient mieux!
+
+Au bruit de la voiture, le vieux valet de chambre de la comtesse tait
+accouru. En apercevant Georges il porta la main son front.
+
+Comment est-elle? demanda la baronne.
+
+--Elle se croit mieux.
+
+--Et vous, Niels, comment la trouvez-vous?
+
+--Plus mal.
+
+Mme de Bjorn regarda Georges.
+
+Remettez-vous, lui dit-elle, et soyez fort pour elle, sinon pour vous!
+
+--Entrons! dit le comte; maintenant je ne puis plus attendre.
+
+Il se dirigea vers la chambre de Christine.
+
+Pas l! dit le vieux Niels en hochant la tte, ici! Et il montra le
+salon.
+
+Attendez que je la prvienne, fit Maa, qui passa la premire.
+
+--Il est l! je sais qu'il est l! dit Christine; je le vois,
+poursuivit-elle en tendant le bras vers le mur, que son regard ardent
+semblait percer.
+
+--Oh! comme elle l'aime encore! murmurait M. de Vendel, assis prs de
+la fentre la tte entre ses mains.
+
+La porte se rouvrit: Georges s'lana vers le canap sur lequel
+Christine tait tendue, et tomba genoux devant elle.
+
+Georges! Georges! dit Christine, mais si bas, qu' peine on put
+l'entendre. Et de ses bras amaigris elle entoura la tte du jeune homme,
+qu'elle pressait contre sa poitrine.
+
+Georges la regarda, et fut frapp de sa beaut, plus peut-tre que le
+jour o il la vit pour la premire fois. C'est qu'elle tait plus belle
+encore. Sa joue anime s'tait teinte d'un soudain clat: elle
+blouissait. Son oeil brillait d'un feu trange; ses belles mains, que
+si souvent il avait couvertes de baisers, semblaient s'tre encore
+allonges et amincies; elles avaient la transparence de la cire
+diaphane, et la plus lgre pression rougissait leur blancheur dlicate.
+Ses cheveux dnous roulaient en ondes paisses sur ses paules, comme
+un ruisseau d'or fluide. Elle plongea ses yeux dans les yeux du jeune
+homme avec une expression d'ineffable tendresse. Elle oubliait le pass,
+elle oubliait l'avenir, l'avenir qu'il fallait mesurer par minutes. La
+vie, pour elle, se concentrait dans l'instant prsent. Mais la violence
+de ses motions l'puisa: les roses blanchirent sur sa joue, ses lvres
+se dcolorrent, ses yeux s'teignirent; elle laissa retomber sa tte et
+s'vanouit.
+
+Maa la prit dans ses bras et lui fit respirer des sels. Le baron se
+leva, fit quelques pas vers le lit de repos, et montrant la comtesse:
+
+Voil ce que vous en avez fait! dit-il.
+
+Georges le regarda sans lui rpondre. Sa bouche n'avait plus de voix,
+comme ses yeux n'avaient plus de larmes: l'angoisse sculptait sur son
+visage l'image de la douleur. Le baron regretta sa violence.... il se
+rassit sans ajouter un mot.
+
+Georges tenait toujours une des mains de Christine dans les siennes:
+Maa soutenait sa tte chevele et dfaillante. Enfin elle revint
+elle, essaya de sourire, et dit tout haut: Je suis mieux! pardon et
+merci! Puis elle ajouta quelques mots tout bas et murmurs l'oreille
+de son amie.
+
+Le baron, avec cette merveilleuse dlicatesse qui semble donner un sens
+de plus certaines natures, comprit que la comtesse dsirait rester
+seule avec M. de Simiane, et, si avare qu'il ft de ses dernires
+minutes, comme s'il et t jaloux de s'oublier et de se sacrifier
+jusqu'au bout, il sortit sur la pointe du pied.
+
+Va le remercier, dit Christine en serrant la main de Maa.
+
+Celle-ci rejoignit le baron; Georges et la comtesse restrent seuls.
+Georges avait pos ses lvres sur les mains de Christine; il les
+mouillait de ses larmes.
+
+Ce fut elle la premire qui retrouva la parole.
+
+Georges, lui dit-elle, j'ai manqu de courage; je n'ai pas pu mourir
+sans vous revoir.
+
+Il la regarda d'un air gar.
+
+O Christine! pardonnez-moi!
+
+--Pauvre cher! que veux-tu que je te pardonne? tu t'es tromp de chemin;
+mais ce n'est pas ta faute. Tu es all o tu croyais le bonheur. Qui
+donc n'et pas fait comme toi?
+
+--Christine, soyez bonne, ne m'accablez pas.... Je vous jure....
+
+--Ne jurez rien, mon ami; maintenant je sais tout... Ah! si du moins
+vous tiez heureux!
+
+--Heureux! peut-on l'tre quand on vous a connue et perdue?
+
+--N'est-ce pas, dit-elle avec une sorte d'garement passionn, n'est-ce
+pas que je savais bien aimer?
+
+--Oui, Christine.... et pourtant!
+
+--Pourtant.... j'ai fait comme si je ne vous aimais pas; mais
+coutez-moi, Georges, car c'est comme le testament de mon coeur que je
+vous ouvre ici. Un jour vous vous le rappellerez avec une tristesse
+douce.... Quand je commenai de vous aimer, quand je recueillis, oh!
+avec quelle joie profonde! tous ces trsors de tendresse que vous
+rpandiez mes pieds, je vous promis, ou plutt je me promis moi-mme
+de n'tre jamais un obstacle dans votre vie. Cet obstacle, je crus
+l'tre le jour o vous rencontrtes.... celle qui est aujourd'hui votre
+femme.
+
+Georges fit un geste de dsespoir. Christine pressa d'une molle treinte
+sa main tour tour brlante et glace.
+
+Mnagez-moi, lui dit-elle; j'ai encore besoin d'un peu de force.... Je
+vis vos incertitudes, reprit-elle aprs un instant de silence, je vis le
+trouble de votre me, je vis vos combats, vos rsistances, vos nobles
+efforts pour rester moi! Et pour tout cela, je vous aimai plus
+encore.... Mais je ne crus point pouvoir vous rendre heureux
+davantage.... Vos dsirs allaient plus loin.... Je sentais tout ce qu'il
+y avait en vous de reconnaissance profonde, de piti gnreuse, de
+tendresse dlicate, de dvouement chevaleresque. Tout cela, c'tait
+assez pour le bonheur de dix autres.... Ce n'tait pas assez pour moi,
+Georges.... Georges, voil ma faute: j'ai pch par orgueil; mais cet
+orgueil, c'tait encore de l'amour.... je voulais donner.... je ne
+voulais pas recevoir. Je rompis violemment les liens que vous n'auriez
+pas voulu dnouer.... J'acceptai l'apparence d'un tort.... et vous ftes
+libre!
+
+--Ainsi vous m'aimez encore!
+
+--Ah! malheureux! j'en meurs, et tu le demandes! Est-ce qu'on peut ne
+plus t'aimer?
+
+--Et moi! et moi, Christine!... Ma tte a pu un instant s'garer, jamais
+mon coeur.... Je t'ai toujours aime.... je t'aime!
+
+--Tais-toi, par piti! Tu veux donc me rendre la mort impossible?
+
+--Mourir! toi!... Oh!... non, jamais! Je te dfendrai.... je te
+cacherai.... La mort.... elle ne te verra pas!
+
+Il l'entoura de ses deux bras....
+
+Jamais! jamais plus je ne te quitterai!
+
+--Et Nadje? murmura-t-elle.
+
+--Nadje? reprit-il avec un geste de fou, les cheveux en dsordre et
+l'oeil hagard.... Qu'est-ce, Nadje? je ne la connais pas.... je ne la
+reverrai de ma vie.
+
+--Et le devoir! dit-elle en soulevant, comme pour regarder le ciel une
+dernire fois, ses longues paupires fatigues; le devoir!... un grand
+mot et une grande chose, que ta pauvre morte te supplie de n'oublier
+jamais! Le temps n'est plus o nous tions libres tous deux. Oh! les
+beaux jours! Mais comme ils ont pass vite! T'en souviens-tu de nos
+beaux jours?
+
+Georges cacha sa tte dans ses mains.
+
+Non, dit-elle avec une mutinerie d'enfant, regarde-moi. Maintenant, je
+veux te voir toujours! toujours! reprit-elle comme en se parlant
+elle-mme, toujours, avec moi, ce n'est pas bien long!
+
+Et, comme il faisait un signe d'incrdulit:
+
+Va, reprit-elle, je ne me trompe pas.... Si ce n'tait pas vrai, tu ne
+serais pas ici. Mais avant que le soleil ait quitt cette fentre,
+Georges, je ne vivrai plus que dans ton coeur.
+
+Elle parlait avec une telle conviction et un si profond accent de
+vrit, que Georges vit bien qu'elle ne le trompait point. Il touffa
+ses sanglots pour ne pas troubler la srnit de sa dernire heure, et
+il laissa couler ses larmes silencieuses.
+
+Pourquoi pleurer? dit-elle d'une voix douce et faible: ne sais-tu pas
+que nous nous reverrons?
+
+--Oui! et bientt!
+
+--Pas encore, je t'avertirai! reprit-elle.
+
+Et un sourire ineffable vint clairer ses lvres, qui se fermrent.
+
+Le baron et Maa rentraient: ils s'arrtrent immobiles deux pas du
+lit. Le soleil tournait l'angle de la maison. Son rayon quitta le lit de
+la mourante.
+
+Il fait nuit, dit Christine.... et j'touffe!
+
+Maa courut la fentre et l'ouvrit. Un rouge-gorge chantait dans le
+cytise en fleur, sous lequel plus d'une fois Christine s'tait assise,
+pendant que Georges, ses pieds, lui lisait quelque pote ou lui
+parlait d'amour. Elle prit leurs mains tous trois, et les runit dans
+la mme treinte; puis, sans relever les yeux, d'une voix qui
+s'teignit, elle murmura: Mes amis, mes chers amis!... Georges!
+Georges!... Puis sa main se roidit et s'attacha dans une convulsion
+suprme la main du jeune homme.
+
+Georges voulut la prendre dans ses bras.
+
+Plus en ce monde! lui dit Maa en s'agenouillant devant son amie, dont
+elle ferma les yeux avec ses lvres.
+
+La plus aimante et la plus douce des cratures avait quitt la terre
+pour toujours.
+
+Georges carta brusquement Mme de Bjorn et reprit les deux mains de
+Christine: tantt il la regardait tendrement, tantt il promenait autour
+de lui des yeux gars; des sanglots touffs brisaient sa poitrine,
+puis il retombait dans un muet dsespoir.
+
+Maa et le baron voulurent l'arracher cette contemplation funeste; et
+comme il leur rsistait:
+
+C'est maintenant, fit M. de Vendel, qu'il vous faut du courage!
+
+--Je n'en ai pas! dit Georges; il y a des choses qu'on ne peut point
+supporter.
+
+--Et moi donc, reprit le baron, comment fais-je depuis un an?
+
+Georges ne rpondit rien et se laissa emmener.
+
+Le lendemain, il revint Haga, avec le baron, pour rendre Christine
+les suprmes devoirs. Tous deux accompagnrent jusqu' sa dernire
+demeure les restes de la comtesse, qui alla dormir avec ses pres dans
+la chapelle funbre des Oxen-Stjerna.
+
+Nous l'avons trop aime, pour ne pas nous aimer en souvenir d'elle!
+dit le major sur la tombe o l'on venait de sceller leur amour unique
+tous deux.
+
+Georges lui serra la main, mais ne rpondit qu'avec des larmes.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Le sjour de Stockholm devint insupportable M. de Simiane. Sa sant
+s'puisait; il tomba dans une sorte de marasme: on dut demander son
+rappel. Les mdecins conseillrent l'air de France. Il traversa le
+Gotha-Canal, creus dans le granit des montagnes, comme l'escalier de
+Neptune du canal Caldonien, dont les marches liquides soulvent et
+portent les flottes de Victoria travers les sapins du Glen-Nvis. Le
+bateau de Kiel se fait attendre un jour ou deux Gothenbourg.
+
+Georges erra dans les environs assez tristement. Le matin du dpart, un
+hasard funbre l'amena prs du cimetire, situ non loin de la ville, au
+pied d'une montagne, au bord d'une prairie. La porte tait ouverte: il
+entra. Le cimetire de Gothenbourg n'est pas monumental; mais, si j'ose
+dire, il est intime. On n'y btit point aux riches dfunts des palais de
+granit et de marbre, ou des villas de stuc, mais chaque tombe a son
+arbre et sa croix.
+
+Si vous aimez la pense des morts, si dj l'herbe cache une part de ce
+qui tait vous, s'il vous plat de retrouver les chers absents, ou du
+moins de vous croire prs d'eux, ils auront pour vous un charme extrme,
+ces cimetires du Nord, avec leur ciel mlancolique, leurs longues
+alles de tilleuls et de chnes, leurs bouquets d'ormes et d'rables,
+leurs aunes tremblants et leurs grands bouleaux, dont les branches
+accables caressent les pierres couvertes de mousse et les tombes de
+gazon fleuri.
+
+Le cimetire de Gothenbourg est grand; on n'y dispute pas, pouce
+pouce, la dernire couche des morts; on n'y trouble point leur sommeil
+sacr; on y pargne la douleur toutes ces vexations gratuites et
+mesquines dont elle s'irrite ailleurs; on n'est pas mme contraint
+suivre l'alignement vulgaire des inhumations officielles: on se groupe
+par familles. Parfois un couple d'amis s'isole l'ombre d'un saule au
+blanc feuillage, uni dans la mort mme, malgr la parole du matre:
+_Siccine separat amara mors!_ La mort ne les a pas spars, et c'est
+dans le mme sommeil qu'ils attendent le mme rveil, ensemble!...
+
+Je serais bien ici, dit Georges en s'arrtant sous un grand tilleul, et
+je dormirais du moins dans la terre qui la garde! Mais non, reprit-il,
+elle ne le veut pas, car elle ne m'a pas encore averti.
+
+Il cueillit sur une tombe une touffe de bruyre blanche, la cacha dans
+sa poitrine et sortit. Un aveugle genoux prs de la porte lui tendit
+une sbile de bois en murmurant: _Denka pa Dden!_ Pensez aux morts!
+
+Georges lui jeta un rixdale d'argent, et s'loigna en frissonnant. Oh!
+les morts, je ne les oublie pas! se disait-il.
+
+Le bateau l'emporta, et quand, vers le soir, les ctes de Sude
+disparurent dans les flots embrass du couchant, il lui sembla perdre
+Christine encore une fois.
+
+Georges est maintenant Paris. Il passe au milieu du monde, insensible
+ ses joies comme ses douleurs. Nadje va souvent au bal: c'est la
+reine des belles nuits; mais Georges se retire d'assez bonne heure: il
+n'aime pas voir danser le cotillon.
+
+Plusieurs femmes, de celles que la douleur attire, noble race qui
+s'puise! auraient daign le consoler en lui versant l'oubli avec
+l'amour. Georges est avec elles d'une politesse distraite et froide; il
+a toujours l'air d'couter quand on lui parle, mais c'est lui-mme
+qu'il rpond tout bas: _Denka pa Dden!_ Pensez aux morts!
+
+Stockholm, septembre 1856.
+
+
+FIN.
+
+
+COULOMMIERS.--TYP. A. MOUSSIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Christine, by Louis nault
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHRISTINE ***
+
+***** This file should be named 35766-8.txt or 35766-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/5/7/6/35766/
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
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+distribution of electronic works, by using or distributing this work
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
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+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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+opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+ The Project Gutenberg eBook of Christine, par Louis nault.
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+The Project Gutenberg EBook of Christine, by Louis nault
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Christine
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+Author: Louis nault
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+Release Date: April 4, 2011 [EBook #35766]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHRISTINE ***
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
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+<h1>C H R I S T I N E</h1>
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+<tr valign="bottom"><td align="center" colspan="2">&mdash;&mdash;&mdash;<br />
+&nbsp;<br /></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td align="left">Constantinople et la Turquie. 1 vol.</td><td align="left">3 50</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td align="left">En province; 2<sup>e</sup> dition. 1 vol.</td><td align="left">3</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td align="left">Histoire d'une femme; 2<sup>e</sup> dition. 1 vol.</td><td align="left">3</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td align="left">Irne;&mdash;Le Mariage impromptu;&mdash;Deux villes mortes. 1 vol.</td><td align="left">3</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td align="left">Olga; 2<sup>e</sup> dition. 1 vol.</td><td align="left">3</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td align="left">Un drame intime; 2<sup>e</sup> dition. 1 vol.</td><td align="left">3</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td align="left">Le roman d'une veuve; 3<sup>e</sup> dition. 1 vol.</td><td align="left">3</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td align="left">La pupille de la Lgion d'honneur; 2<sup>e</sup> dition. 2 vol.</td><td align="left">6</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td align="left">La destine; 3<sup>e</sup> dition. 1 vol.</td><td align="left">3</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td align="left">Les perles noires; 2<sup>e</sup> dition. 1 vol.</td><td align="left">3</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td align="left">Le baptme du sang; 2<sup>e</sup> dition. 2 vol.</td><td align="left">6</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td align="left">Le secret de la confession; 2<sup>e</sup> dition. 2 vol.</td><td align="left">6</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td align="left">Alba; 4<sup>e</sup> dition. 1 vol.</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td align="left">Hermine; 2<sup>e</sup> dition. 1 vol.</td><td align="left">2</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td align="left">La rose blanche;&mdash;Ins;&mdash;Une larme ou petite pluie abat grand vent; 2<sup>e</sup> dition. 1 vol. &nbsp; &nbsp;</td><td align="left">2</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td align="left">La vierge du Liban; 3<sup>e</sup> dition. 1 vol.</td><td align="left">2</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td align="left">Nadje; 4<sup>e</sup> dition. 1 vol.</td><td align="left">2</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td align="left">Stella; 3<sup>e</sup> dition. 1 vol.</td><td align="left">2</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td align="left">Un amour en Laponie; 2<sup>e</sup> dition. 1 vol.</td><td align="left">2</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td align="left">L'amour en voyage (<i>Carine&mdash;Rose&mdash;la Bourgeoise de Prague</i>); 4<sup>e</sup> dition. 1 vol.</td><td align="left">2</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td align="left">La vie deux. 1 vol.</td><td align="left">2</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td align="left">Frantz Muller;&mdash;Le Rouet d'or.&mdash;Axel. 1 vol.</td><td align="left">1 25</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td align="left">Ple-Mle;&mdash;Nouvelles; 2<sup>e</sup> dition. 1 vol.</td><td align="left">1 25</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp;<br />
+&nbsp;<br /></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td align="center" colspan="2"><small>COULOMMIERS.&mdash;Typ. A. MOUSSIN</small></td></tr>
+</table>
+
+<h1>C H R I S T I N E</h1>
+
+<p class="cb"><small>PAR</small><br />
+<br />
+LOUIS NAULT</p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;<br />
+HUITIME DITION<br />
+&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">PARIS<br />
+LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup><br />
+<small>79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79</small><br />
+&mdash;<br />
+1874<br />
+<small>Droits de proprit et de traduction rservs.</small></p>
+
+<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">A M. LE COMTE ARMAND DE PONTMARTIN</p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="r">LOUIS NAULT</p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_002" id="page_002"></a></p>
+
+<p><a name="page_003" id="page_003"></a></p>
+
+<h1> CHRISTINE</h1>
+
+<table summary="toc" border="4" cellpadding="5"><tr><td>
+<a href="#I"><b>I, </b></a>
+<a href="#II"><b>II, </b></a>
+<a href="#III"><b>III, </b></a>
+<a href="#IV"><b>IV, </b></a>
+<a href="#V"><b>V, </b></a>
+<a href="#VI"><b>VI, </b></a>
+<a href="#VII"><b>VII, </b></a>
+<a href="#VIII"><b>VIII, </b></a>
+<a href="#IX"><b>IX, </b></a>
+<a href="#X"><b>X, </b></a>
+<a href="#XI"><b>XI, </b></a>
+<a href="#XII"><b>XII, </b></a>
+<a href="#XIII"><b>XIII, </b></a>
+<a href="#XIV"><b>XIV, </b></a>
+<a href="#XV"><b>XV, </b></a>
+<a href="#XVI"><b>XVI, </b></a>
+<a href="#XVII"><b>XVII, </b></a>
+<a href="#XVIII"><b>XVIII</b></a>
+</td></tr>
+</table>
+
+<h3><a name="I" id="I"></a>I</h3>
+
+<p>Le lac Mlar, dont les longs bras projets dans toutes les directions
+font communiquer l'intrieur de la Sude avec la mer Baltique, offre,
+pendant les belles journes d'hiver, un assez curieux spectacle.
+Pntrant par mille canaux la ville btie sur ses flots mmes, il
+devient, ds que le froid dcembre l'a couvert d'une couche de glace
+unie et transparente, le boulevard de Gand, le Hyde-Park, le bois de
+Boulogne et le Prater de Stockholm: c'est le rendez-vous de la fashion
+sudoise, et l'tranger peut en deux heures y passer la revue complte
+des merveilleux et des lgantes de cette gracieuse capitale. Le beau
+golfe, qui s'incline et s'arrondit vers l'orient, est pour la ville de
+Charles XII&mdash;cette Venise du Nord&mdash;ce<a name="page_004" id="page_004"></a> que le Grand-Canal est pour la
+cit des doges. On s'y rassemble, on s'y promne, on y flne, on y
+patine. Tout Stockholm est l de deux heures quatre, comme tout Paris,
+de quatre six, est au Lac ou la Cascade.</p>
+
+<p>En 184., par une radieuse aprs-midi de fvrier, un traneau lanc
+toute vitesse franchissait la place des Chevaliers, sur laquelle on
+n'avait pas encore lev la statue du roi Charles-Jean XIV, et laissant
+ sa droite le noble palais de <i>Riddarhus</i>, dbouchait au galop sur le
+lac, l'endroit mme o l'un de ses bras s'inflchit comme pour enlacer
+la ville dans sa molle treinte.</p>
+
+<p>Deux jeunes gens, envelopps de fourrures, taient assis l'arrire du
+traneau.</p>
+
+<p>Que c'est donc beau, chevalier! dit l'un d'eux en se soulevant pour
+mieux embrasser dans son ensemble la vaste tendue; il me semble que
+j'ai pour la premire fois l'ide de la blancheur; cette nappe uniforme
+de neige amoncele m'attire, m'blouit, et m'attire encore. Elle donne
+l'atmosphre je ne sais quelle clatante srnit; je n'avais pas encore
+vu cette lumire pure que tout rpercute et que rien n'altre. C'est
+vraiment beau!</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! reprit l'autre, je sais bien que cela ne vaut pas Paris.
+Rien ne vaut Paris, mon cher comte! mais je conviens pourtant que ce
+premier coup d'&oelig;il a bien son charme.</p>
+
+<p>&mdash;Je connais toutes les grandes villes d'Europe, reprit le premier
+interlocuteur, et je vous dclare que je n'ai jamais admir un plus
+magnifique spectacle.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je suis heureux d'avoir pu vous l'offrir comme bienvenue votre
+arrive parmi nous. Vous<a name="page_005" id="page_005"></a> autres diplomates, vous tes un peu gts:
+vous prenez la fleur de tout, et quand elle est cueillie, vous partez.</p>
+
+<p>Le jeune homme sourit et ne rpondit rien. C'est une habitude prudente,
+qui ne compromet jamais: il l'avait prise avec un lve de M. de
+Tallayrand dans sa premire chancellerie.</p>
+
+<p>Le comte s'appelait Georges de Simiane. Longtemps attach la lgation
+franaise prs d'une petite cour d'Allemagne, il venait de passer en
+qualit de secrtaire l'ambassade de Sude. Arriv Stockholm depuis
+deux jours seulement, il avait eu la bonne fortune de retrouver le matin
+mme une de ses plus aimables relations d'autrefois dans le chevalier
+Axel de Valborg, chambellan du roi, qui avait t reu tout un hiver
+Paris chez la mre de Georges, Mme la marquise de Simiane.</p>
+
+<p>Ceux qui n'ont pas vcu dans les pays du Nord ne savent pas quelle vie
+nouvelle leur apporte chaque hiver. Pendant de longues semaines, en
+flocons drus et serrs, la neige tombe.... ou plutt elle est si
+abondante et si compacte, que l'on ne sait vraiment pas si elle tombe.
+Vous marchez au sein d'un nuage de duvet froid; vous tes envelopp dans
+un tourbillon blanc; chaque pas que vous faites, il semble se
+resserrer autour de vous et vous enlacer dans des entraves cotonneuses
+et glaces. Le sol, sous vos pieds, c'est la neige; le ciel, sur vos
+ttes, c'est encore la neige&mdash;toujours la neige. Il n'y a plus au monde
+qu'un lment: la neige! C'est alors vraiment qu'il faut plaindre le
+voyageur. L'instinct le conduit bien plus<a name="page_006" id="page_006"></a> que la raison: il marche au
+hasard, demi aveugl; ses chevaux, baissant tristement la tte et ne
+pouvant plus retrouver la piste accoutume, vont comme on les pousse,
+sans savoir o; si vous vous arrtez, si vous dtournez les yeux, si
+vous vous accordez une distraction d'un instant, vous ne retrouverez
+plus votre route incertaine; vous tes perdu! L'oreille, qui cherche en
+vain saisir une vibration dans l'air muet, s'effraye de ce calme
+lugubre, symbole de la mort. La neige tombe sans bruit, et le pas mat
+s'amortit dans une ouate molle.... Seulement, de temps en temps, un
+corbeau secoue dans l'espace blanc ses ailes sombres et pesantes, et
+mesure, par un croassement lugubre, les intervalles de ce silence plein
+d'angoisse.</p>
+
+<p>Mais quand la neige a tomb pendant bien longtemps, quand la plaine, la
+montagne et les bois ont reu leur parure d'hiver, la scne change
+d'aspect. Une nappe partout gale, immense, s'tend sur la nature
+uniforme; les valles sont remplies, les montagnes abaisses; un seul
+niveau passe sur le pays tout entier. La Sude n'est plus qu'une vaste
+plaine, droulant d'horizon en horizon, pendant cinq cents lieues, ses
+perspectives infinies. Quand, vers midi, la brume, roule par un vent
+lger, s'carte; quand rien ne trouble la transparence bleue de l'ther,
+le soleil, sur la neige immacule, resplendit avec un incomparable
+clat. Il y a je ne sais quelle gaiet lgre dans l'air vif et sec, et
+les rayons qui se brisent sur la surface brillante projettent dans
+l'atmosphre sereine une lumire blouissante. La scne change d'aspect
+quand on entre dans les bois. La tte brune des grands sapins<a name="page_007" id="page_007"></a> est
+poudre frimas; leurs bras longs et maigres accrochent la neige au
+passage; elle reste attache aux rameaux, et l, comme les flocons
+d'une toison dchire. Les longues aiguilles des pins se recouvrent de
+cristallisations diamantes, et des girandoles de glaons, tincelantes
+pierreries de l'crin des hivers, courent d'un arbre l'autre, comme
+les pendeloques d'un lustre constell, refltant mille feux dans les
+facettes de leurs prismes. Dans les environs de Stockholm, ces grands
+spectacles prennent un caractre plus trange encore. La civilisation,
+dont cette ville lgante est un foyer ardent, se mle la nature, et
+l'homme anime de sa prsence et de sa joie la scne magique du paysage.</p>
+
+<p>Le jour o commence ce rcit, la ville entire semblait se rpandre sur
+son beau lac, dont la glace clatante tait chaque instant sillonne
+de traneaux et de patineurs, qui l'effleuraient par essaims rapides.
+Les petites les poses sur les rochers, et qui, pendant la saison
+d't, ressemblent de loin des bouquets de fleurs dans des coupes de
+granit et de porphyre, opposaient gaiement le contraste de leur verdure
+fonce la blanche monotonie de la plaine trop gale.</p>
+
+<p>Un de ces lots, situ un quart de lieue de Stockholm, tait entour
+d'une foule compacte et un peu bruyante. Du ct de la ville, il
+s'chancrait en un croissant profond, dont les extrmits taient
+garnies d'une double range d'picas noirs et de laryx argents, mls
+de quelques saules aux bourgeons bruns sur des rameaux d'un vert ple.
+Cette petite anse abrite<a name="page_008" id="page_008"></a> servait d'arne favorite aux patineurs, qui
+venaient faire assaut de grce et d'agilit, devant une lite de juges
+coiffs jusqu'aux yeux et cravats jusqu'aux oreilles.</p>
+
+<p>Quelques femmes, descendues des traneaux et appuyes aux bras de leurs
+cavaliers servants, brillaient au premier rang et suivaient d'un &oelig;il
+inquiet, comme on ferait chez nous les pripties d'un steeple-chase,
+les passes et les voltiges de cinq ou six virtuoses qui, dans leurs
+jeux, dcrivaient mille courbes, dessinaient des arabesques, brodaient
+des festons, inventaient des figures, et, au milieu de leurs entrelacs
+sans fin, traaient rapidement des chiffres mystrieux, plus rapidement
+effacs. Un jeune officier aux gardes, rose et blond comme un chrubin,
+attirait particulirement l'attention des belles promeneuses. Rien
+n'galait la souplesse et la force de ses muscles d'acier: il glissait
+travers mille obstacles sans s'y heurter jamais, et passait au milieu
+des groupes sans effleurer la fourrure d'une pelisse ou la basque d'un
+habit. Tout coup, au plus vif de son lan, il s'arrta, et, se
+redressant sur le talon d'un seul patin, par une srie de voiles
+prcipites, il traa, sur la glace, qui se fendillait avec de petits
+craquements secs, douze ou treize circonfrences de mme grandeur et se
+coupant entre elles avec une rgularit parfaite. Un murmure flatteur
+s'leva de toutes parts, et le jeune homme fut salu d'une triple salve
+d'applaudissements.</p>
+
+<p>Et dire qu'<i>Elle</i> n'est pas l! fit-il en se penchant l'oreille du
+chevalier Valborg.</p>
+
+<p>&mdash;Voil son traneau qui passe, rpondit celui-ci;<a name="page_009" id="page_009"></a> vrai dire, je
+crois qu'il est vide, mais ses chevaux vous ont vu peut-tre, c'est dj
+quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Si peu! reprit l'officier en riant. Et il s'lana de nouveau sur la
+glace polie.</p>
+
+<p>Georges avait suivi des yeux la direction du regard de deux Sudois. Il
+aperut dans la distance un traneau, vide en effet, qui se dirigeait
+assez rapidement vers le nord.</p>
+
+<p>Comme le sport du patin n'est pas prcisment dans les habitudes de la
+diplomatie, le comte de Simiane trouva que ces exercices, fort
+intressants tout d'abord, finissaient par devenir assez monotones, et
+il demanda de continuer sa promenade. Le cocher, qui on ne donna point
+d'ordre, suivit la route que le traneau avait prise avant lui.</p>
+
+<p>Bientt un point mouvant l'horizon se dtacha, noir sur la neige
+blanche. C'tait le traneau qui revenait. Il approchait avec une
+rapidit inoue, et l'on put, au bout de quelques instants, distinguer
+le harnachement rouge de quatre poneys noirs, de cette race d'Islande,
+la plus petite de l'Europe, mais la plus intrpide, qui couraient comme
+le vent. Je me trompe: ils bondissaient plutt qu'ils ne couraient; leur
+sabot soulevait la neige qui les enveloppait d'un tourbillon diaphane.
+Leurs yeux brillaient comme des charbons; leurs naseaux soufflaient des
+nuages, et ils secouaient, en mordant leur poitrail, leur paisse et
+rude crinire, emmle de givre.</p>
+
+<p>Quand les traneaux se croisrent, ni l'un ni l'autre ne ralentit son
+allure, et c'est peine si Georges put apercevoir, demi couche sur
+une peau de renard<a name="page_010" id="page_010"></a> bleu, une femme qui lui parut jeune. Il ne distingua
+point ses traits; mais en la voyant ainsi passer dans son nuage rapide,
+il se rappela ces divinits du Walhalla, les walkyries belles et
+froides, qui traversent le ciel en emportant les mes.</p>
+
+<p>Est-ce que nous allons encore loin? dit M. de Simiane; je crois que
+j'ai froid.</p>
+
+<p>Le chevalier de Valborg lui jeta un regard malicieux et, sans rien
+rpondre, se contenta de siffler d'une certaine faon&mdash;sage conomie de
+paroles dans un pays o elles pourraient geler en l'air avant d'arriver
+ destination. Aussitt le cocher tourna bride.</p>
+
+<p>Quelle est cette femme qui vous a salu de la main? demanda le comte au
+cavalier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la comtesse de Rudden; on l'appelle ici la comtesse Christine.</p>
+
+<p>&mdash;Qui, on?</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;On s'en occupe donc?</p>
+
+<p>&mdash;On s'en proccupe.... Elle n'est indiffrente personne; et tenez!
+vous-mme, vous ne l'avez pas mme vue.... vous seriez incapable de la
+reconnatre....</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis sr! et pourtant vous me demandez dj qui elle est.</p>
+
+<p>&mdash;Mettons que je ne vous ai rien demand.</p>
+
+<p>&mdash;Soit! mais sachez que, si l'on s'occupe de la comtesse Christine, ce
+n'est pas du tout comme vous l'entendez....</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous jure que je ne l'entends d'aucune faon.<a name="page_011" id="page_011"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mme de Rudden est une de ces femmes qui n'ont que des amis!</p>
+
+<p>&mdash;C'est ainsi qu'un homme du monde doit parler de toutes les femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais je parle sincrement.</p>
+
+<p>&mdash;Et cet officier aux gardes qui dit: <i>Elle</i>?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un des mille soupirants. Il ne compte pas.</p>
+
+<p>&mdash;Cela le regarde; mais il est du moins permis de trouver que votre
+comtesse se donne des airs assez tranges, seule dans son traneau,
+emporte au galop sur la neige par quatre petits monstres. Je la tiens
+pour une grande artiste: elle entend merveilleusement la mise en scne.</p>
+
+<p>&mdash;Elle! c'est la femme la plus simple du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier, il n'y a pas de femme simple: la plus nave est roue comme
+dix hommes. Mais, puisque nous retournons, je serais curieux de la voir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est prcisment ce que je vous disais....</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends plus.</p>
+
+<p>&mdash;A peine arriv, vous voulez faire comme tous les papillons de
+Stockholm, vous brler les ailes cette belle flamme.</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, mon cher chevalier. Il y a longtemps que je n'ai plus
+d'ailes. On ne s'en sert pas dans la diplomatie; nous les coupons comme
+nos moustaches.</p>
+
+<p>&mdash;Alors il y a moins de danger, dit Axel en riant.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens approchaient de l'lot des patineurs. L'&oelig;il
+perant de Georges avait dj reconnu le traneau troit et allong de
+la comtesse et ses chevaux<a name="page_012" id="page_012"></a> islandais, qui creusaient la neige d'un pied
+impatient. Un petit groupe entourait Mme de Rudden. Elle aperut les
+deux nouveaux venus, qui se tenaient quelque distance dans la foule.
+Son regard glissa lgrement, et pour ainsi dire sans le toucher, sur M.
+de Simiane, et il s'arrta un instant avec une expression d'enjouement
+affectueux sur Axel, qui elle rendit son salut avec un sourire.</p>
+
+<p>Georges, premire vue, lui donna trente ans, la trouva belle, mais la
+jugea froide et mme un peu hautaine. Sa pleur tait mate et vigoureuse
+de teinte, comme celle de l'ivoire, et elle n'avait pas aux pommettes,
+comme presque toutes les Sudoises, ces touffes de roses un peu trop
+rouges que le froid fait clore sur la joue. Elle avait relev son
+voile, et des bandeaux bruns reflets d'or, trop appliqus sur le
+front, chappant la passe troite du chapeau, coulaient en ondes
+molles jusqu'au bas de son visage un peu long. Deux grands yeux, d'un
+bleu si fonc que de loin ils paraissaient noirs, animaient sa
+physionomie si expressive, mme dans le repos. Un gros bouquet d'azales
+rouges tait pos sur ses genoux, ct de son manchon en peau de
+cygne. Chacun de ceux qui venaient lui parler tmoignait la comtesse
+une respectueuse dfrence; elle montrait tous cette bonne grce polie
+et cette bienveillance courtoise qui est le premier apanage et comme la
+marque de la femme bien ne.</p>
+
+<p>Voulez-vous que je vous prsente? demanda le chevalier sans plus de
+faon.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en vois pas la ncessit.<a name="page_013" id="page_013"></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous avez peur?</p>
+
+<p>&mdash;Non, malheureusement.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi malheureusement?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que la peur est le commencement de l'amour, comme de la sagesse,
+et la sagesse est une bonne chose, et l'amour aussi!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, venez!</p>
+
+<p>&mdash;Plus tard, si vous y tenez.... vous demanderez pour moi cette grce
+Mme de Rudden.... mais ici, en plain air.... sans qu'elle ait pu
+refuser.... Excusez-moi, chevalier, mais vous savez que je suis un peu
+formaliste.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vous n'tes pas encore fait la simplicit cordiale de nos
+m&oelig;urs du Nord.... Cela viendra.... et l'amour aussi.</p>
+
+<p>Il tait trois heures. Les nuits d'hiver ne se font point attendre sous
+ces latitudes voisines du ple. La comtesse regagna la ville, et la
+foule la suivit comme une escorte.</p>
+
+<p>Georges et le chevalier ne s'y mlrent point; ils revenaient
+tranquillement, causant et regardant.</p>
+
+<p>Devant eux, Stockholm, firement pos sur ses trois les de granit,
+entre le lac Mlar et la mer Baltique, dessinait sa silhouette lgante
+sur un ciel de saphir ple. Les flches de ses glises, les toits de ses
+maisons, la cime de ses palais, rpercutaient comme des miroirs les
+rayons du couchant, qui se prolongeaient en tranes de feu sur la
+neige. Rien n'gale la splendeur de ces magnifiques adieux du soleil aux
+trop courtes journes du Nord. L'astre enflamm descend peu peu avec
+une lenteur solennelle. Arriv au bord extrme<a name="page_014" id="page_014"></a> de l'horizon, il hsite
+et s'arrte, et alors mme qu'il a disparu, il reste si prs de nous,
+que l'on devine toujours sa prsence. Cependant le ciel vers l'ouest
+garde des teintes plus ardentes: c'est une palette radieuse, o les
+nuances les plus riches se fondent et s'embrasent: il n'y a peut-tre
+que deux couleurs primitives, le rouge et le jaune, mais elles se
+mlent, se pntrent, s'assortissent et se combinent de manire nous
+prsenter dans une chaude harmonie les tons les plus radieux. Cette
+lumire, qui nat l'horizon dans une bande de pourpre fonc, va mourir
+au znith, au milieu de lgers flocons orangs, qui mnagent la
+transition avec l'azur sombre. Elle se dgrade d'une teinte l'autre,
+et tout coup se rveille et s'avive, comme une voix qui rejaillit
+d'chos en chos, et dont les vibrations se heurtent et se croisent dans
+l'air sonore: parfois alors on a deux teintes superposes, dont
+l'intensit mme semble redoubler par le contraste; parfois de grands
+nuages aux aspects tranges, chariots aux roues tincelantes, trnes
+d'or, palais aux architectures fantastiques, croulant sous le vent,
+s'lvent de la mer, montent dans le ciel et se dtachent vivement sur
+ce fond resplendissant d'or et de feu. On comprend alors qu'en face de
+ces spectacles sublimes Odin ait plac dans les nuages le paradis des
+hros.</p>
+
+<p>Cependant les derniers rayons s'vanouissent, les splendeurs s'effacent,
+le ciel s'teint, les touffes de lilas remplacent les bouquets de roses;
+aux teintes fauves de l'or rutilant succdent les dlicates pleurs de
+l'argent; enfin, c'est le tour de la nuit, nuit sereine et<a name="page_015" id="page_015"></a> limpide,
+dont l'ombre mme a des reflets de perle, iriss de la lueur lacte des
+opales.</p>
+
+<p>Georges tait pote ses heures, et cette grande scne fit sur lui une
+impression que peut-tre il ne se croyait plus capable de ressentir.
+L'homme qui se connat le mieux a toujours dans son c&oelig;ur des replis
+secrets o la lumire ne pntre point tous les jours. Et puis, son
+insu, le regard profond de la comtesse le suivait toujours; il se
+surprit mme, une fois ou deux, chasser son souvenir. Mais comme, en
+sa qualit de diplomate, il tait de ceux qui prtendent que la parole a
+t donne l'homme pour cacher sa pense, il se garda bien de rvler
+sa proccupation naissante.</p>
+
+<p>Les deux amis dnrent ensemble dans un club, et allrent le soir au
+Grand-Thtre, o l'opra, trois fois par semaine, runit la socit
+aristocratique de Stockholm. Georges lorgna dans toutes les loges. Il ne
+dcouvrit point Mme de Rudden.</p>
+
+<h3><a name="II" id="II"></a>II</h3>
+
+<p>Le prsident de la chambre des nobles donnait, le lendemain, un des plus
+grands raouts de l'hiver.</p>
+
+<p>Georges reut une invitation: c'tait dans l'ordre. Il y vint, amen par
+son ambassadeur. Les bals du grand monde, Stockholm, sont fort
+brillants. Les Sudois s'appellent eux-mmes les Franais du Nord:<a name="page_016" id="page_016"></a> ils
+aiment le plaisir et s'y livrent avec une ardeur toute mridionale. La
+runion tait nombreuse, et l'on ne comptait pas les jolies femmes.
+Georges parcourait de l'&oelig;il leur escadron volant: il cherchait
+Christine. Il ne l'aperut pas. Il tait jeune et avait trop longtemps
+vcu en Allemagne pour ne pas aimer la danse; il accepta donc sans trop
+de regrets les compensations que lui offraient cinq ou six beauts la
+mode, fort empresses de donner aux trangers, par leur accueil, une
+ide favorable de l'hospitalit sudoise.</p>
+
+<p>Mme de Rudden entra pendant qu'il dansait une rdowa: elle traversa le
+salon avec cet air de majest gracieuse qui ne l'abandonnait jamais.
+Georges ne voulut point retourner la tte, mais il suivait tous ses
+mouvements dans les glaces; il entrana sa danseuse vers elle pour la
+voir de plus prs. La robe de la comtesse l'effleura. Mais Mme de Rudden
+ne fit qu'une apparition au milieu de la foule un peu bruyante: pass
+vingt ans, les femmes vraiment distingues ne dansent plus; elles
+laissent ce plaisir celles qui n'en ont pas d'autre. Elle se retira
+dans un des boudoirs disposs autour du salon pour servir d'asile la
+causerie discrte. Quelques hommes l'entourrent bientt, et elle devint
+le centre d'un petit groupe.</p>
+
+<p>Georges trouva que les rdowas sudoises duraient un peu trop longtemps,
+et quand il eut reconduit sa danseuse, il s'approcha du boudoir.</p>
+
+<p>La comtesse se faisait habiller Paris; elle passait pour une des
+femmes les plus lgantes de Stockholm. Personne mieux qu'elle ne savait
+s'asseoir: c'est un art plus difficile qu'on ne pense. La crinoline
+n'avait<a name="page_017" id="page_017"></a> pas franchi le Sund, et les armatures de fer ne faisaient pas
+encore de la jupe ballonne des Sbastopols de velours et de soie. Mais
+Christine avait une faon particulire de ranger autour d'elle les plis
+nombreux et souples: elle donnait au costume moderne, si facilement
+ridicule entre des mains malhabiles, la noblesse et la distinction. M.
+de Simiane avait le sentiment trop vif de la forme pour ne pas faire
+toutes ces remarques du premier coup d'&oelig;il: avec lui les plus petites
+choses avaient leur importance, et c'tait toujours par les yeux qu'on
+le prenait d'abord. La comtesse portait, ce soir-l, une robe de velours
+noir, dont le corsage, montant peut-tre un peu haut, cachait demi ses
+paules, mais faisait ressortir, par un contraste de tons trs-puissant,
+toute la beaut de son cou, un peu long, mais fin d'attaches et
+lgrement dor. C'tait tout la fois magnifique et simple; puis
+c'tait chaste, comme est toujours la beaut vraie. La plus sduisante
+des grces c'est la grce dcente. Les femmes semblent l'oublier
+quelquefois, les hommes s'en souviennent.</p>
+
+<p>La comtesse tait assise dans un grand fauteuil, la tte un peu
+renverse en arrire sur le dossier, pour mieux couter deux hommes qui
+lui parlaient debout. Cette pose, qui semblait si naturelle, une
+coquette l'et choisie, car elle faisait merveilleusement valoir toute
+la beaut intelligente de sa physionomie. Son visage, vivement clair
+d'en haut par la lumire qui baignait ses cheveux et se jouait sur ses
+tempes transparentes, allait s'amincissant vers le bas de l'ovale
+allong. En suivant le rayon de ses yeux, alors perdus<a name="page_018" id="page_018"></a> dans le vague,
+on devinait qu'elle tait faite pour regarder du ct du ciel.</p>
+
+<p>Georges s'arrta un moment sur le seuil du boudoir, et l'observa de cet
+&oelig;il pntrant et sagace de l'homme qui a beaucoup examin les femmes.</p>
+
+<p>Eh bien, fit le chevalier de Valborg, qui venait de le rejoindre, qu'en
+dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est vraiment belle!...</p>
+
+<p>&mdash;Et sage!</p>
+
+<p>&mdash;Cela regarde son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est veuve.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a donc toutes les qualits?</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous maintenant que je vous prsente?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai aucune objection. Soit!</p>
+
+<p>&mdash;Quelle froideur!</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, chevalier, prenez-le comme vous voudrez, mais je n'ai jamais
+pu souffrir les femmes parfaites.... vous me dites trop de bien de
+celle-ci.</p>
+
+<p>&mdash;N'en croyez que la moiti!</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait encore trop! je suis sr qu'elle est ridiculement gte....
+et prtentieuse!</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qui vous trompe: elle est aussi simple qu'elle est charmante.</p>
+
+<p>&mdash;Dites tout de suite que c'est la huitime merveille du monde, et n'en
+parlons plus. Tenez, l'orchestre joue une mazurka, je vais la danser...</p>
+
+<p>&mdash;Avec elle?</p>
+
+<p>&mdash;Non, vraiment, avec ce petit nez retrouss qui fait des mines au coin
+de la chemine.</p>
+
+<p>&mdash;Eh mais! fit le chevalier; j'avais raison de vous le dire hier: vous
+avez peur.<a name="page_019" id="page_019"></a></p>
+
+<p>Qu'il s'agisse d'un homme ou d'une femme, d'un quadrille ou d'un assaut,
+ce mot de peur, dans une bouche trangre, sonne toujours mal aux
+oreilles franaises. Georges rentra dans le boudoir qu'il avait dj
+quitt. Les hommes avec qui la comtesse causait s'taient retirs peu
+peu derrire son fauteuil, et en regardant par la porte du salon elle
+aperut les deux jeunes gens. Axel prit son ami par le bras, et
+s'approchant de Mme de Rudden, il lui prsenta M. de Simiane dans les
+rgles et avec les formes de l'tiquette la plus crmonieuse.</p>
+
+<p>La comtesse accueillit le nouveau venu avec la grce aimable qui la
+distinguait, et lui indiqua de l'ventail un sige tout prs du sien.
+Axel, debout devant eux, attendit que la glace ft suffisamment rompue,
+puis il se rappela fort propos qu'il devait danser, et il laissa
+Georges et la comtesse en tte--tte au milieu de la foule.</p>
+
+<p>Georges tait assez froid; la comtesse trs-rserve: il fallut passer
+tout d'abord travers ces gnralits banales qui sont toujours le
+dbut frivole et mondain des relations les plus srieuses; puis, peu
+peu, comme si l'on se ft devin avant de se connatre, tous deux se
+sentirent bientt en confiance; l'entretien devint plus intime. On
+effleura tous les sujets, ainsi qu'il arrive entre gens qui mille
+choses sont galement connues et familires.</p>
+
+<p>Georges releva une observation fine de la comtesse et parut l'admirer
+peut-tre un peu trop.</p>
+
+<p>Savez-vous, lui dit-elle, que vos louanges ne sont pas flatteuses?
+elles marquent un certain tonnement<a name="page_020" id="page_020"></a> dont vous ne pouvez pas vous
+dfendre. On dit qu' Paris vous nous prenez assez volontiers pour des
+barbares: les barbares du Nord! j'ai vu cela dans un de vos livres
+la mode. Vous autres Franais, vous tes tellement civiliss!</p>
+
+<p>&mdash;Trop, peut-tre! Mais ce n'est pas non plus ce qui vous manque;
+seulement, vous l'tes autrement que nous.</p>
+
+<p>&mdash;Voudriez-vous m'expliquer la diffrence?</p>
+
+<p>&mdash;En ce moment je prends mes notes, et ce sera l'objet d'un <i>memorandum</i>
+que j'adresserai aux grandes puissances.... aprs vous l'avoir ddi.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur d'attendre longtemps, et je le regrette d'autant plus que le
+sujet me semble piquant: vous avez eu le bonheur de voyager assez pour
+faire des comparaisons. Moi, je n'ai pas quitt la Sude, et je ne le
+regrette gure; j'aurais seulement voulu voir Paris. Est-ce que les
+Franaises sont vraiment belles?</p>
+
+<p>&mdash;Quelquefois.... mais....</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un mais?</p>
+
+<p>&mdash;Hlas! oui; leur beaut, presque toujours, a plus d'clat que de
+charme. Il leur manque ce je ne sais quoi d'intime que l'on retrouve
+seulement dans les races du Nord. A moins d'une grande passion, rare
+partout, rare surtout chez elles, leur beaut luit pour tout le monde,
+comme le soleil midi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me semblez, dit la comtesse en riant, un casuiste subtil en ces
+matires, et je voudrais connatre votre opinion sur....</p>
+
+<p>&mdash;Les Sudoises?<a name="page_021" id="page_021"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oh! une opinion gnrale.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Georges, si vous me permettez encore une comparaison
+astronomique, je dirai que de ce ct-ci de la Baltique vous tes belles
+plus souvent la faon de ces blondes toiles qui se lvent minuit,
+et gardent leurs doux rayons pour deux yeux solitaires.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous tes pote, monsieur le comte?</p>
+
+<p>&mdash;Hlas! non, madame, je suis diplomate.</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez de rendre avec une image heureuse une ide trop flatteuse
+peut-tre pour mes compatriotes. Je ne sais pas si elle est tout fait
+vraie, mais je voudrais qu'elle le ft.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, reprit Georges en attachant sur elle un regard qui ne
+dissimulait pas assez son admiration vive, il y a des beauts tellement
+radieuses, qu'il serait peut-tre injuste de les vouloir rduire au
+simple rle d'toiles; elles auraient le droit de se plaindre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'elles ne seraient pas raisonnables, dit la comtesse en riant;
+car il serait difficile, mme une femme, d'aller plus haut.</p>
+
+<p>&mdash;Aprs cela, fit Georges en relevant les yeux, ces chastes toiles, on
+est souvent plusieurs les regarder d'en bas.</p>
+
+<p>&mdash;Et elles n'en savent rien! reprit Christine avec un fin sourire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un malheur de plus, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Pour qui? pour les toiles?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pour ceux qui les regardent.</p>
+
+<p>Un nuage passa sur le front du jeune diplomate: la<a name="page_022" id="page_022"></a> mlancolie lui
+allait bien; il parut s'abandonner une rverie silencieuse.</p>
+
+<p>Les observations s'arrtent l? demanda Christine; je le regrette, car
+vous m'intressiez.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai toujours cru, rpondit-il, que les femmes de votre pays
+entendaient mme ce qu'on ne leur disait pas.</p>
+
+<p>Christine le regarda de son beau regard clair et franc; ses yeux
+s'arrtrent un instant sur les yeux du jeune homme, puis elle les
+dtourna bientt avec une expression d'inquitude et de contrarit.
+Rien au monde n'tait moins capable de lui plaire qu'un compliment
+banal; la menue monnaie de la galanterie n'tait pas reue chez elle. On
+va plus vite Paris qu' Stockholm. La comtesse le savait, et son
+esprit se mit en garde. C'tait peine inutile: elle ne fut point
+attaque. Georges avait parfois l'allure aventureuse; mais, s'il allait
+loin, il savait s'arrter temps. C'est l le tact suprme, et le monde
+seul peut le donner.</p>
+
+<p>Un murmure de l'orchestre arriva jusqu'au boudoir. M. de Simiane profita
+de l'occasion pour rompre le courant d'ides qui peut-tre emportait
+l'me de Christine loin de lui.</p>
+
+<p>Vous dansez, madame? lui dit-il en reprenant son air d'enjouement
+lger.</p>
+
+<p>&mdash;Plus!</p>
+
+<p>&mdash;C'est une rsolution?</p>
+
+<p>&mdash;Arrte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'en changerez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le crois gure.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que....<a name="page_023" id="page_023"></a></p>
+
+<p>&mdash;Achevez.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bien envie de faire un tour de valse.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la raison est bonne, dit Christine en retrouvant son sourire; mais
+voil les trois filles de l'ambassadeur d'Autriche; elles dansent comme
+des Pris.... ou des Allemandes.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais danser avec une Sudoise.</p>
+
+<p>&mdash;Justement! voici venir la jolie Mina de Welfen: invitez-la, vous allez
+faire son bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux faire le mien! Madame la comtesse, c'est avec vous
+que je voudrais avoir l'honneur de valser.</p>
+
+<p>L'orchestre achevait le prlude de l'<i>Invitation</i>, de Weber. Elle
+faisait fureur alors Stockholm comme Paris. La comtesse se leva, et,
+sans dire un mot, elle mit sa main dans celle de Georges. Deux couples
+passrent en valsant dans le boudoir. Georges et Christine les suivirent
+et entrrent dans le tourbillon.</p>
+
+<p>Je crois que j'ai oubli! murmura la comtesse en essayant ses premiers
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ayez confiance, dit Georges demi-voix en effleurant des lvres son
+oreille nacre.</p>
+
+<p>Et, raffermissant son treinte, il l'enleva.</p>
+
+<p>O valse! posie du corps! rhythme du mouvement harmonieux! hymne de la
+sduction, crite avec des strophes de poses! valse! charme et
+enchantement! Werther avait raison de te maudire, et les prdicateurs
+n'ont pas tort de te dfendre.</p>
+
+<p>Mais Werther n'a jamais sauv personne, et tout le monde n'coute pas
+les prdicateurs.</p>
+
+<p>Georges et Christine valsrent.<a name="page_024" id="page_024"></a></p>
+
+<p>Christine avait le don de la grce, et cette grce, elle la portait en
+toute chose. La valse semblait faite pour lui donner l'occasion de
+dployer la fois et de mettre dans leur jour clatant toutes ces
+beauts de la femme, que, dans le repos, on pouvait seulement
+souponner. Le jeune homme l'enveloppait d'un long regard, et il
+admirait tour tour cette taille lgante et souple qui ployait sous
+son bras; cette main un peu longue, mais si fine, qu'elle disparaissait
+dans la sienne; ces belles paules que le mouvement de la valse tantt
+noyait dans l'ombre et tantt ramenait toutes frmissantes sous
+l'clatante lumire. Cependant peu peu la musique pntrante,
+l'blouissement des bougies, l'enivrement du tourbillon, le contact de
+ce beau corps contre sa poitrine, le vague parfum exhal des cheveux,
+tout contribuait jeter dans l'me de Georges un trouble que depuis
+longtemps il ne connaissait plus.</p>
+
+<p>Depuis qu'il s'tait engag avec elle dans le cercle mouvant, il n'avait
+point adress la parole Christine. Il voulut rompre ce silence, qui
+devenait embarrassant pour tous deux, et il regarda son visage.
+L'animation de la danse l'avait en quelque sorte transfigure. Un
+demi-sourire errait sur ses lvres, lgrement, comme un oiseau qui
+voltige sans se poser; sa joue, naturellement ple, se teintait d'un
+carmin dlicat, comme si la rose de la jeunesse s'tait panouie en elle
+tout coup. Elle sentit le regard qui s'arrtait sur elle, et, relevant
+ses paupires brunes, elle tourna vers Georges ses grands yeux, qui
+semblaient nager dans la joie divine de l'extase. Elle tait vraiment
+au-dessus<a name="page_025" id="page_025"></a> de toute banalit plus ou moins lgamment tourne: un
+compliment vulgaire devait sonner comme une fausse note son oreille.
+Georges le comprit, et il se tut.</p>
+
+<p>Comme il la reconduisait:</p>
+
+<p>Weber est un grand et noble gnie, lui dit-il, et nul, mon gr, n'a
+mieux interprt les sentiments du c&oelig;ur. Sa musique est comme le
+soupir de l'me.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela que vous ne parlez point quand on la joue?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-il son tour, c'est prcisment parce qu'elle exprime si
+bien ce que je sens que je me garde de l'interrompre.</p>
+
+<p>Christine se rassit.</p>
+
+<p>On assure, fit-elle en lui jetant un coup d'&oelig;il rapide, que les
+Franais parlent un peu lgrement des choses srieuses.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, rpondit-il; il y a fort longtemps que je vis
+l'tranger.</p>
+
+<p>Quelques amis de Christine s'taient rapprochs d'elle. Georges la salua
+profondment et rentra dans le salon o l'on dansait.</p>
+
+<p>En vrit, comtesse, dit un homme d'une quarantaine d'annes qui venait
+de prendre la main de Mme de Rudden l'instant mme o M. de Simiane
+s'loignait d'elle, je ne vous ai jamais vue comme ce soir. Vous devenez
+d'une beaut inquitante.</p>
+
+<p>&mdash;Pour qui?</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi!</p>
+
+<p>&mdash;Il y a si longtemps que vous tes inquiet!</p>
+
+<p>&mdash;Hlas!<a name="page_026" id="page_026"></a></p>
+
+<p>&mdash;Et sans raison.... Je ne suis pas coquette, vous le savez bien....</p>
+
+<p>&mdash;Par malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'alors vous auriez un dfaut.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le baron, vous devenez bien.... franais.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce un compliment ou une pigramme?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne fais pas d'pigrammes et je n'aime pas les compliments.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous en faisais point en vous disant que jamais vous n'avez t
+plus belle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! tant mieux! dit-elle en riant, je veux l'tre....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! comtesse, <i>il</i> ne fait que d'arriver!</p>
+
+<p>&mdash;Fou! dit Christine en cachant derrire son ventail une rougeur
+furtive.</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre amie, reprit le causeur avec une nuance de mlancolie, vous
+ne savez pas encore mentir.</p>
+
+<p>&mdash;Cela viendra peut-tre, dit-elle en riant, mais sans le regarder. En
+attendant, soyez assez bon pour faire demander mon traneau.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, mon cher, disait de son ct le chevalier de Valborg en
+passant son bras sous celui du jeune homme, que vous faites rapidement
+vos conqutes?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas....</p>
+
+<p>&mdash;Dissimul!</p>
+
+<p>&mdash;tourdi!</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, mon cher, il y a trois ans qu'elle n'avait vals....<a name="page_027" id="page_027"></a></p>
+
+<p>&mdash;Voil une preuve!</p>
+
+<p>&mdash;vidente!</p>
+
+<p>&mdash;Si elle ne danse point, c'est que vous ne l'invitiez pas....</p>
+
+<p>&mdash;Elle nous refuse!</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre faute.</p>
+
+<p>&mdash;Et une demi-heure de tte--tte!</p>
+
+<p>&mdash;En plein bal!</p>
+
+<p>&mdash;La faveur n'en tait que plus prcieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Que n'en preniez-vous votre part?</p>
+
+<p>&mdash;Et l'hospitalit! je m'en serais bien gard: la comtesse, d'ailleurs,
+ne me l'aurait jamais pardonn, ni vous non plus.... Mais, vrai, comment
+la trouvez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Charmante!</p>
+
+<p>&mdash;Adorable, mon cher, un diamant sans tache!</p>
+
+<p>&mdash;Non: une perle; elle en a les douces lueurs.</p>
+
+<p>&mdash;Soit! mais dites-le plus bas, car la voici.</p>
+
+<p>La comtesse, en effet, traversait le salon au bras de l'homme qui venait
+de demander son traneau.</p>
+
+<p>Qui donc est avec elle? fit Georges au chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le major baron de Vendel: cinquante ans, mais le c&oelig;ur jeune;
+un peu gros, mais parfaitement distingu; l'ami de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Ah?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas comme vous l'entendez.</p>
+
+<p>&mdash;Un cousin?</p>
+
+<p>&mdash;Point. Un soupirant, mais pour le bon motif, comme vous dites en
+France; du reste, un vrai hros de roman.... une me dlicate et
+chevaleresque. Il se jetterait au feu ou l'eau pour la comtesse. En
+attendant,<a name="page_028" id="page_028"></a> il vient de faire la campagne des <i>Duchs</i>, o il a gagn de
+la gloire, deux blessures et une dcoration, en se battant comme
+volontaire pour le Danemark.</p>
+
+<p>La comtesse en ce moment passait devant les deux jeunes gens, qui
+causaient dans l'embrasure d'une fentre. Ils s'inclinrent devant elle.
+Le major salua, non sans hauteur; Georges se redressa vivement sous son
+regard. Mais les yeux de Christine s'arrtrent sur les siens, et il ne
+vit plus qu'elle. Elle sourit doucement au chevalier de Valborg.</p>
+
+<p>Voil, dit Axel, un sourire qui a eu soin de se tromper d'adresse. Tout
+va bien; dcidment, vous tes n sous une heureuse toile.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, dit Georges; mais je ne fais jamais de sentiment
+aprs minuit.... Est-ce qu'on soupe Stockholm? Je voudrais boire une
+bouteille de vin de France la sant des Sudois....</p>
+
+<p>&mdash;Et des Sudoises!</p>
+
+<p>&mdash;Bien entendu!</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus facile. Nous avons ici notre <i>Caf de Paris</i>, ainsi nomm
+parce qu'il est tenu par un Allemand et frquent par des Anglais. Il
+est dans la rue de la Reine, non loin du palais de la belle; car nous
+avons un palais, mon cher comte!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! chevalier, je vous invite souper.</p>
+
+<p>&mdash;J'accepte.</p>
+
+<p>&mdash;A la seule condition que nous ne parlerons pas d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai soin de vous dsobir.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Andiamo!</i><a name="page_029" id="page_029"></a></p>
+
+<p>Les deux jeunes gens descendirent gaiement l'escalier d'honneur, garni
+d'un tapis rouge et plant de petits sapins auxquels on avait mis des
+fleurs de serre dans les branches, pour leur donner une apparence de
+vgtation exotique.</p>
+
+<p>Enveloppez-vous, dit Axel au moment o son groom ouvrait la porte du
+vestibule; il est une heure aprs minuit, nous allons passer les ponts,
+il fait trente degrs de froid l'ombre, et mon traneau est dcouvert!</p>
+
+<p>&mdash;<i>Andiamo!</i> rpta Georges en modulant la dlicieuse phrase que Mozart
+a mise dans la bouche de Zerline et de Mazetto. Et il se jeta au fond de
+la petite voiture basse, dcouverte comme le chevalier l'avait dit.</p>
+
+<p>Les chevaux, sans bruit, comme des fantmes, emportrent le traneau
+rapide, qui glissait sur la neige durcie. De chaque ct, les maisons
+noires semblaient courir; la lune riait dans le ciel, toute blanche,
+entre les nuages gris. Un coup de vent froid avertit les voyageurs
+qu'ils franchissaient la petite rivire de Norrstrom et les bains de
+Rosen. Ils entrrent bientt dans la longue rue de Drottninggatan (la
+rue de la Reine). Au bout de cinq minutes, les chevaux fumants
+s'arrtaient devant la taverne de Hans-Bamberg, claire <i>a giorno</i>.
+Hans-Bamberg est honor de la confiance de toute la jeunesse lgante,
+et il ne ferme jamais son caf les nuits de bal. Les deux jeunes gens
+traversrent, entre deux ranges de torches rsineuses fixes au mur
+dans des anneaux ne fer, un petit vestibule garni d'arbres aux verts
+rameaux, et franchissant les vingt<a name="page_030" id="page_030"></a> marches d'un escalier de bois, ils
+se trouvrent la porte de la salle commune.</p>
+
+<p>Norra! un cabinet, dit Axel en prenant par le menton une grande et
+belle fille qui tait venue sa rencontre: c'est possible, j'espre?
+ajouta-t-il en lui tapant familirement sur la joue.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est possible monsieur le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Mme de t'empcher d'avoir des amoureux?</p>
+
+<p>&mdash;Cela plus que tout le reste! dit Norra en faisant une belle rvrence.</p>
+
+<p>&mdash;Je te prviens, friponne, que je n'en crois pas un mot!... Mais
+n'importe.... c'est ton affaire; souper!</p>
+
+<p>&mdash;Que veut monsieur le chevalier?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que tu as.... des hutres.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le chevalier veut rire.... Il y a trois mois qu'elles sont
+geles au fond de la mer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste! Eh bien! ce que tu voudras, et du champagne Cliquot! Vous
+verrez, mon cher comte, qu'il faut venir en Sude pour boire des vins de
+France.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas encore frapp, monsieur le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ma belle, ouvre la fentre, et ce sera fait tout de suite.</p>
+
+<p>Norra descendit pour aller commander le souper.</p>
+
+<p>Savez-vous, mon cher Axel, dit Georges en s'asseyant, que je vous
+trouve assez Sybarites de vous faire servir table par de jolies
+filles?</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, mon cher comte? nous aimons mieux cela que des
+garons, comme chez vous; rien ne nous dplat comme le service des
+hommes; celui des<a name="page_031" id="page_031"></a> femmes est meilleur: leur main est plus lgre; elles
+ont tout la fois plus de prvenance, plus de douceur et plus de
+dlicatesse. Je suis toujours tent de rire de vos valets de pied,
+robustes gaillards qui portent bras tendus.... une assiette de
+porcelaine ou un verre mousseline. Et puis j'avoue que j'aime assez,
+comme coup d'&oelig;il, voir passer et repasser devant moi ces jolies
+cratures en jupon court, en corset de couleur, le petit bonnet sur
+l'oreille,&mdash;un rien ce bonnet, un morceau de velours, et un bout de
+dentelle chiffonn sur le chignon,&mdash;et l'&oelig;il veill! Oui, j'aime
+mieux cela que vos laquais solennels, empess dans leur cravate.</p>
+
+<p>Axel et peut-tre continu longtemps sur ce ton, mais il fut interrompu
+par deux petits coups frapps la porte.</p>
+
+<p>C'tait Norra qui revenait accompagne d'une seconde <i>piga</i> (c'est le
+nom qu'on donne ces jeunes filles<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[*]</a>), portant les flacons et les
+plateaux. On et dit deux jolis lutins chapps cette frache province
+du Blking, o le sang rose coule sous la peau satine. En deux minutes
+le souper fut servi.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[*]</span></a> <i>Piga</i> vient de l'adjectif <i>pig</i>, qui veut dire mutin,
+veill. Les jeunes filles de Stockholm ont mrit d'en faire le
+substantif qui les dsigne.</p></div>
+
+<p>Plaise Votre Honneur, si quelque chose manque, deux coups sur le
+verre.... et bon apptit!...</p>
+
+<p>Les deux pigas sortirent en faisant force rvrences.</p>
+
+<p>Axel dcoupa lestement un jerper, sorte de gibier<a name="page_032" id="page_032"></a> de la taille d'un
+fort pigeon, la chair blanche et savoureuse, dont le fumet dlicat
+excite l'apptit et donne soif. Georges fit sauter le bouchon cercl de
+fer d'une bouteille fine encolure.</p>
+
+<p>Et maintenant, dit le chevalier en choquant les verres, la sant de
+vos amours.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez donc!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi!</p>
+
+<p>&mdash;La seconde bouteille!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dpchons de boire la premire.</p>
+
+<p>Le souper ft trs-gai, plein de verve: les deux jeunes gens taient de
+joyeux compagnons. Cependant Georges versait plus qu'il ne buvait, en
+homme qui veut se taire et couter. Axel ne demandait qu' parler: il
+n'attendit pas le troisime verre pour commencer ses confidences.</p>
+
+<p>Pardieu! dit-il, vous croyez que je ne vous vois pas venir? Vous n'osez
+pas m'interroger et vous brlez d'envie de m'en tendre.... Ne soyez donc
+pas boutonn comme cela jusqu'au menton: vous apportez partout un air de
+chancellerie; nous ne sommes pas ici dans un congrs.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'interroge jamais! dit Georges.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous coutez toujours.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un peu mon mtier.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous arrangez de faon cumuler le bnfice du silence et de
+l'indiscrtion.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, comptez-vous donc pour rien le plaisir de parler?</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, que voulez-vous savoir?</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce qu'il vous plaira de m'apprendre.<a name="page_033" id="page_033"></a></p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, sachez donc que la comtesse&mdash;car c'est de la comtesse qu'il
+s'agit, j'imagine!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh oui, bourreau! pourquoi me retournez-vous ainsi sur les charbons?</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, voil un cri du c&oelig;ur, et il vous comptera plus auprs de moi
+que deux bouteilles de Cliquot. Sachez donc que la comtesse est un ange.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, chevalier, vous allez tomber dans le lieu commun.</p>
+
+<p>&mdash;La comtesse est un ange que l'on accoupla jadis un dmon.</p>
+
+<p>&mdash;Son mari! Je connais cela, toutes les histoires commencent ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, j'abrge; donc, M. le comte de Rudden tait un assez pitre
+sire, pour ne pas dure plus, et il mrita.... tous les malheurs qu'il
+n'a pas eus. Enfin, aprs cinq ou six ans de cet enfer anticip qu'on
+appelle un mariage mal assorti, le comte mourut. Ce fut la premire
+politesse qu'il et jamais faite sa femme. Il la laissait jeune, riche
+et belle, et avec un pass de malheur que beaucoup d'hommes auraient
+bien voulu lui faire oublier.</p>
+
+<p>La comtesse est la franchise mme. Elle ne feignit donc point une
+douleur laquelle d'ailleurs personne n'aurait cr. Mais elle porta
+svrement son deuil, et, avec ce sentiment des convenances qui ne
+l'abandonne jamais, elle quitta Stockholm, passa dix-huit mois dans ses
+terres, puis revint ici, et ouvrit ses salons, qui furent bientt les
+plus agrables de la ville. M. de Rudden et t assez tonn de la
+mtamorphose; mais il eut le bon esprit de ne pas revenir. Cependant sa
+veuve<a name="page_034" id="page_034"></a> fut demande en mariage par tous ceux qui avaient quelque raison
+de se mettre sur les rangs, et mme par d'autres. Celui-ci convoitait sa
+fortune; cet autre, sa beaut; un troisime, l'appui naturel qu'il
+trouverait dans ses alliances, car elle est des Oxen-Stjerna, et tient
+tout ce qu'il y a de grand dans ce pays. Christine n'accepta personne:
+elle n'aimait point. Mais les amants repousss devinrent pour elle les
+plus dvous des amis. Que ceci soit dit leur louange et la sienne.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous chevalier?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, mon cher comte, sans doute j'aurais fait comme les autres; mais
+j'tais en France quand Mme de Rudden revint Stockholm, et, mon
+retour, je la trouvai si fortement retranche dans sa position de veuve
+inexpugnable, que je rsolus de commencer comme les autres avaient fini.</p>
+
+<p>&mdash;Et de finir comme ils avaient commenc?</p>
+
+<p>&mdash;Point, mais de me rsigner tout d'abord l'amiti sans passer par
+l'amour.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant le chemin le plus court et le plus sr, ce qu'on
+prtend. La belle veuve ne vous aura pas su gr de votre discrtion
+rare.... croyez-en ma vieille exprience.</p>
+
+<p>&mdash;Quel ge avez-vous, mon cher Georges?</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-six ans, mon cher Axel.</p>
+
+<p>Axel se mit rire.</p>
+
+<p>Mais les annes de campagne comptent double! reprit le comte. Oui,
+continua-t-il, les femmes qui se dfendent le mieux aiment cependant
+tre attaques, ne ft-ce que pour se dfendre! Elles veulent se
+refuser,<a name="page_035" id="page_035"></a> mais elles ne veulent pas qu'on ne les demande point.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci peut tre vrai Paris; mais c'est un mange de coquette, et nous
+ne comprenons gure toutes ces subtilits. Soyez certain que vous jugez
+mal Mme de Rudden. Elle est exempte d'artifice. Je vous l'ai dj dit:
+c'est la simplicit mme. Elle est trop bonne pour se complaire au
+spectacle du mal qu'elle aurait fait, et elle est trop trangre tout
+calcul de vanit pour traner aprs elle un cortge de c&oelig;urs captifs.
+Je vous le rpte: vous ne la connaissez point. Ce n'est pas une nature
+tout fait comme une autre. Le jour o elle aimera, elle est femme le
+dire la premire et mettre loyalement sa main dans la main de l'homme
+qu'elle aura choisi. Oh! celui-l sera un homme heureux, et je bois sa
+sant! continua le chevalier en choquant son verre contre celui du
+comte.</p>
+
+<p>Georges tait devenu trs-srieux. Il trinqua sans boire.</p>
+
+<p>Et ce major, ce baron de Vendel, reprit-il au bout d'un instant,
+qu'est-ce donc?</p>
+
+<p>&mdash;C'est le meilleur ami de la comtesse; il a pour elle, depuis tantt
+dix ans, une amiti passionne; ou plutt il a de l'amour.&mdash;Allons! ne
+vous emportez pas: vous avez des yeux qui flambent! Cependant le choix
+d'un homme comme le major ne peut que vous flatter; il justifie vos
+prfrences. Le baron ne cache pas ses sentiments; il s'en vanterait
+presque, et le monde les respecte, tant il les croit sincres. Christine
+est <i>sa dame</i>, comme disaient nos pres, et nos pres disaient bien. Il
+a pour elle le culte chevaleresque<a name="page_036" id="page_036"></a> des preux du moyen ge; il irait se
+faire tuer, avec ses couleurs sur la poitrine, sa pense au c&oelig;ur et
+son nom sur les lvres. Saluez, mon cher comte! on ne rencontre pas des
+amours comme celui-l tous les soirs! Christine le sait et s'en montre
+profondment reconnaissante. Mais il a cinquante ans et relche tous les
+six mois un cran de son ceinturon. Ce n'est ni l'ge ni la taille qu'il
+faut pour aller chanter: <i>Je suis Lindor</i>! sous les fentres de Rosine.
+Du reste, le baron ne s'en fait point accroire, et il n'a aucun des
+ridicules d'un prtendant surann. Il dsire assez, n'espre pas
+beaucoup, et ne demande rien. Aujourd'hui, lui dit-il parfois, vous
+tes plus jeune que moi.... mais, dans dix ans, nous serons peu prs
+du mme ge. Ce brave major calcule sa manire. Je n'ai pas le droit
+d'tre impatient; je n'aurais pas d'excuse. J'attendrai tant que vous
+voudrez,&mdash;toujours! si vous ne voulez jamais. Enfin, me voil! vous
+savez o je suis.... j'y reste; vous n'avez qu' me faire un signe, et
+mme c'est inutile, je crois que je devinerai sans cela!</p>
+
+<p>&mdash;En attendant, soyons amis! rpond Christine, car je ne fais cas de
+personne plus que de vous.</p>
+
+<p>Et ainsi vivent-ils dans ce clair de lune de l'amiti qu'aucun nuage
+n'a jamais obscurci. On assure que Christine lui a promis de ne pas se
+remarier ou de n'pouser que lui. Ce n'est pas le major qui l'a dit;
+mais on l'a rpt devant lui, et il s'est content de rpondre par un
+gros soupir. Voici, monsieur l'ambassadeur, quel point nous en sommes,
+et il est fort possible que tout ceci vous donne penser.<a name="page_037" id="page_037"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je pense que la comtesse est une femme ravissante et que le major sera
+quelque jour le plus heureux des maris.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi je crois que vous ne croyez que la moiti de ce que vous dites;
+mais c'est dj beaucoup, et le temps nous apprendra la fin de
+l'histoire. Il est quatre heures; je n'entends plus de bruit nulle part:
+tous les soupeurs ont disparu; peut-tre serez-vous bien aise de rver
+tout seul: partons!</p>
+
+<p>Norra, dormant debout, vint apporter la note avec un geste de
+somnambule: les deux jeunes gens quittrent les derniers le bel
+tablissement de Hans-Bamberg; Axel conduisit Georges jusqu' sa porte,
+sur la grande place du <i>Stortorget</i>, la plus belle de Stockholm, et,
+aprs lui avoir souhait des songes d'or, il reprit le chemin des quais
+en fredonnant un air d'opra.</p>
+
+<h3><a name="III" id="III"></a>III</h3>
+
+<p>Le vin de Champagne, aprs un bal, n'a pas les vertus narcotiques de
+l'opium ou du hatchisch. Georges dormit peu, et, s'il fit des rves, ce
+furent des rves demi veills. Ses yeux mal ferms revoyaient
+toujours la belle image de Christine, passant et repassant devant lui;
+il entendait encore les prludes de la valse de Weber; il pressait
+contre sa poitrine<a name="page_038" id="page_038"></a> une taille fine, souple, frmissante; il respirait
+ce doux parfum de mimosa qui s'exhalait, quelques heures auparavant, de
+l'ventail et du mouchoir de la comtesse: son front brlait. Puis, tout
+ coup, il prouvait comme une sensation de froid: il se retrouvait sur
+le Mlar, la neige tendait devant lui sa nappe blanche sans fin. Les
+poneys noirs passaient comme le vent, emportant Christine, qui lui
+tendait les bras. Il s'lanait vers elle, et, au moment o il allait
+l'atteindre, les paulettes du major lui barraient le chemin.</p>
+
+<p>Le rveil prolongea ces agitations de la nuit: le valet de chambre
+allait et venait dans l'appartement, faisant le feu, apportant le sucre,
+prparant le th, attendant des ordres qu'il ne recevait pas. Le soleil
+tait paresseux comme Georges; il oubliait de se lever: midi, il ne
+faisait jour nulle part; Stockholm demeura enseveli dans un brouillard
+sombre. M. de Simiane passa le reste de sa journe ranger ses papiers
+et s'installer un peu: il ne sortit pas.</p>
+
+<p>Le lendemain, la matine tait souriante, le ciel bleu: Georges fit
+atteler deux beaux chevaux dalcarliens que le chevalier de Valborg lui
+avait cds, et il fit une promenade sur la route de Haga; Haga est
+comme le Saint-Cloud de la Sude, et l'on y va par des routes
+charmantes, que frquentent assez les gens du bel air. Comme il rentrait
+en ville, la nuit tombante, sa voiture se croisa avec un traneau
+ferm, qui en sortait. Il tait lanc au grand trot. Le givre brodait
+d'arabesques la vitre obscurcie; c'est peine si Georges put distinguer
+une forme demi couche sur<a name="page_039" id="page_039"></a> les coussins. Il vit cependant que c'tait
+une femme, mais il ne vit pas autre chose.</p>
+
+<p>Arriv la hauteur de la petite glise de Sainte-Clara, situe vers le
+milieu de la rue de la Reine, Georges donna l'adresse de la comtesse
+son cocher, qui le mena chez elle et sonna.</p>
+
+<p>Madame n'y est pas! rpondit le concierge, honnte Danois dont on
+avait fait un suisse, et que l'on affublait, dans les grandes occasions,
+d'une hallebarde et d'un baudrier.</p>
+
+<p>Georges descendit et se nomma.</p>
+
+<p>Quand Mme la comtesse y est pour quelqu'un, elle y est pour tout le
+monde, fit avec une majestueuse solennit l'incorruptible gardien.</p>
+
+<p>&mdash;Au chteau! dit le jeune homme assez brusquement.</p>
+
+<p>Les chevaux repartirent, et, franchissant au galop la place de
+Gustave-Adolphe et le pont du Nord, s'arrtrent tout en sueur au pied
+de la <i>Monte des Lions</i>, rampe gigantesque dont les lions de Charles
+XII semblent dfendre l'accs. La sentinelle et le cocher changrent
+quelques mots; puis la voiture, entrant dans l'intrieur du palais,
+traversa deux cours et alla gagner la petite terrasse des Lynx, dispose
+en parterre et garnie de bouquets d'arbres. Le baron de Vendel s'y
+promenait avec le fils du ministre de la guerre. Le major avait l'air
+assez soucieux; Georges l'vita et fit demander le chevalier de Valborg.
+On lui rpondit au bout d'un instant que le service retenait le
+chevalier dans les appartements. Georges crivit au crayon sur sa carte:
+J'ai besoin de vous: venez! On dit que<a name="page_040" id="page_040"></a> vous serez libre huit heures;
+je vous attendrai depuis sept.</p>
+
+<p>Il alla ensuite lire les journaux dans un cercle, trouva les nouvelles
+diverses insignifiantes, la politique absurde, les feuilletons ennuyeux,
+et, en fin de compte, ne sachant plus que faire, dna pour tuer le temps
+et rentra chez lui.</p>
+
+<p>A huit heures dix minutes il entendit un coup de sonnette brusque qui le
+fit bondir.</p>
+
+<p>C'tait le chevalier.</p>
+
+<p>Axel, je vous remercie, dit Georges en lui tendant les mains; vraiment,
+j'avais besoin de vous voir.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en doutais: aussi me voil!</p>
+
+<p>&mdash;Merci encore! Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous savez dj...</p>
+
+<p>&mdash;Rien! Qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous vu la comtesse?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;tes-vous all chez elle?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans tre reu... Je suis d'assez mchante humeur...</p>
+
+<p>&mdash;A quelle heure y tes-vous all?</p>
+
+<p>&mdash;A quatre heures.</p>
+
+<p>&mdash;Elle tait partie.</p>
+
+<p>&mdash;Partie!... Ah! et pourtant le major est toujours ici!</p>
+
+<p>&mdash;Comte, ce n'est pas bien ce que vous dites l. C'est une injure
+gratuite et que personne ne se permettrait chez nous. Un jour vous vous
+repentirez de vos paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Soit! je m'en repens dj; mais, de grce, ou est-elle?<a name="page_041" id="page_041"></a></p>
+
+<p>&mdash;Prs d'Upsala, chez son oncle, qui est trs-mal. La nouvelle est
+arrive deux heures; la comtesse est partie trois!...</p>
+
+<p>&mdash;Et... quand revient-elle?</p>
+
+<p>&mdash;On ne sait.</p>
+
+<p>&mdash;Upsala... c'est loin d'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Trente ou quarante lieues.</p>
+
+<p>&mdash;J'y peux aller?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si vous voulez la perdre!</p>
+
+<p>&mdash;Axel, mon ami, je crois que je vais l'aimer.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vident que vous l'adorerez... surtout si elle ne revient pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Valborg, vous avez trop d'esprit pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, ne vous fchez pas! je vous donnerai de ses nouvelles.</p>
+
+<h3><a name="IV" id="IV"></a>IV</h3>
+
+<p>Christine ne revint point Stockholm de tout l'hiver. Je n'affirmerai
+point que le chevalier eut raison tout d'abord, et que, par cela seul
+qu'elle tait absente, Georges l'adora; mais du moins il y pense
+trs-souvent.</p>
+
+<p>Le comte de Simiane tait jeune: il n'avait pas encore trente ans. Mais
+il y en avait dj sept ou huit qu'il vivait de la vie du monde. Il
+avait connu la meilleure<a name="page_042" id="page_042"></a> compagnie de l'Europe et pass quelques hivers
+dans des capitales plus renommes pour leur lgance que pour leur
+moralit. Beau, distingu, spirituel et discret, il n'avait pas
+rencontr beaucoup plus de cruelles qu'un surintendant de l'ancien
+rgime.</p>
+
+<p>La facilit du plaisir est un de ces malheurs heureux dont on ne songe
+point se plaindre, mais qui donne souvent nos relations une lgret
+fcheuse et nos sentiments une inconstance coupable. Georges faisait
+la cour une femme comme un autre lui aurait dit bonjour. Il appelait
+cela tre poli, et il tait trop bien lev pour ne pas tre poli avec
+tout le monde. Mais ces intrigues, noues par la fantaisie, dnoues par
+le caprice, ne lui rapportaient pas plus qu'elles ne lui cotaient: le
+plaisir n'est pas mme la petite monnaie du bonheur. Des millions de
+centimes ne font pas toujours une pice d'or; il y a manire de compter.
+Si Christine ft reste Stockholm, sans doute il et t pour elle un
+poursuivant plus redoutable que les autres. Il et apport son attaque
+cette furie franaise, qui peut conqurir autre chose que des provinces.
+Ou Christine et t vaincue, et Georges, aprs les premiers
+enivrements, n'et pas senti tout le prix de sa victoire; ou, par sa
+rsistance, la noble femme et fait vibrer en lui la fibre irascible et
+maladive de la vanit, et la tendresse serait morte, en naissant, des
+blessures de l'orgueil.</p>
+
+<p>L'absence arrangeait mieux les choses. Elle parat d'une grce nouvelle
+Mme de Rudden, si sduisante dj; elle lui donnait la seule chose qui
+pt lui manquer: le prestige de l'loignement et le mrite de
+l'impossible.<a name="page_043" id="page_043"></a> Les femmes qu'elle laissait aprs elle n'avaient ni sa
+beaut ni son charme, et son souvenir, trop vif encore, en dtournait
+Georges. Il lui dut ainsi les premires heures de solitude que sa
+jeunesse et connues. La solitude, qui est mortelle aux petites
+passions, est favorable aux grandes. Elle leur donne cette conscience de
+soi, sans laquelle on n'est pas: elle les fortifie en les purant. Il y
+a, dit-on, des arbres qui ne puisent leur sve et leur vie que dans les
+couches les plus recules de l'humus profond; il y a des amours qui ne
+s'panouissent en fleurs et en parfums que si leur racine a pntr dans
+les c&oelig;urs jusqu' la source sacre des larmes. Georges avait chang
+avec Christine un regard, quelques paroles, peine un serrement de
+mains dans l'motion sympathique d'une valse. Au bout d'une semaine, il
+avait pour elle un culte idal; au bout d'un mois, il l'aimait.</p>
+
+<p>Et Christine? Christine ne fit de confidences personne, et l'on ne
+sait jamais ce qui se passe dans le c&oelig;ur des femmes,&mdash;mme quand
+elles le disent! Quelques amis pourtant reurent de ses lettres. Depuis
+longtemps, chacune de ses absences, elle crivait au baron de Vendel.
+Ainsi fit-elle cette fois comme toujours. On le savait; on lui demanda
+des nouvelles de la comtesse, et l'on apprit par lui qu'elle avait t
+appele en toute hte prs d'un oncle malade dangereusement. Au bout
+d'un mois, Axel lui-mme reut une lettre. C'tait la premire fois que
+Mme de Rudden lui crivait. Axel tait l'ami de Georges.</p>
+
+<p>Le chevalier courut chez M. de Simiane. Il entra dans son cabinet, la
+lettre la main, et toute ouverte.<a name="page_044" id="page_044"></a></p>
+
+<p>Si vous croyez que je m'y trompe! lui dit-il; d'autres, mon cher!...
+On ne m'adresse moi que l'enveloppe! Mais ce n'est pas mon mrite
+que je dois cette aimable lettre; je crois donc remplir les intentions
+de l'auteur....</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'elle parle de moi? dit Georges en prenant le billet.</p>
+
+<p>&mdash;Vous tes plus amoureux que je ne pensais! Et les convenances? Sachez
+donc que vous n'tes pas mme nomm, et qu'il n'y a point de
+<i>post-scriptum</i>!</p>
+
+<p>Georges dvorait la lettre des yeux.</p>
+
+<p>Elle a d'autres correspondants que moi, reprit Axel; mais elle sait que
+je suis votre ami, et elle veut que vous la lisiez.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous prviens que je n'en crois rien, rpondit le comte tout en
+lisant.</p>
+
+<p>&mdash;Franais et modeste! reprit Axel en riant.</p>
+
+<p>La lettre tait courte et simple. La comtesse annonait la mort de son
+oncle, et disait qu'elle resterait quelques semaines encore prs de la
+veuve et des enfants: elle ajoutait qu'elle regrettait Stockholm; elle
+chargeait le chevalier de lui envoyer des livres. C'tait peu prs
+tout. Du reste, pas un mot de Georges. Mme de Rudden ne faisait point
+une seule allusion qui se pt rapporter lui dans sa lettre; mais on
+dcouvrait dans son ensemble une nuance de rverie tendre et des
+expressions demi voiles de souvenirs et d'amiti, dont la gracieuse
+comtesse n'avait jamais encore senti le besoin vis--vis d'Axel.</p>
+
+<p>Vous remarquerez, dit le chevalier, qu'elle a crit en franais.<a name="page_045" id="page_045"></a></p>
+
+<p>&mdash;C'est la langue de la cour, et vous vous en servez volontiers dans le
+monde.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais jamais entre nous, moins que.... enfin ne m'en faites pas
+dire davantage.</p>
+
+<p>Valborg sortit en <i>oubliant</i> la lettre.</p>
+
+<p>Georges passa la journe la lire et la relire. Il en creusa les
+phrases, et il en pesa les expressions, s'efforant de dcouvrir le mot
+pens sous le mot crit. Mais elle tait d'une convenance et d'une
+mesure parfaites. Ce sont les qualits qui distinguent les femmes du
+vrai monde. Georges put souponner une intention gnrale, si le
+chevalier disait vrai; mais rien de particulier dont il dt tirer
+avantage. Sans doute, c'tait peu pour lui; mais pour elle, n'tait-ce
+point dj beaucoup? Il obtint du chevalier la permission de faire
+lui-mme la rponse que celui-ci devait envoyer la comtesse. Le
+premier jet ne lui russit pas: il s'aperut la lecture que cette
+lettre d'un ami tait celle d'un amoureux, qu'il mettait une dclaration
+dans la bouche du chevalier, et que sa passion brlante courait sous la
+plume froide d'Axel. Cela est trop, se dit-il, et puis, si la comtesse
+s'y trompait, si elle attribuait au chevalier qu'il ne lui dit que pour
+moi! il y a l un danger et la chose est dlicate. Il jeta son
+brouillon au feu, recommena et fut plus content de la seconde preuve.
+C'tait peu prs possible. Il parlait d'amiti, de souvenir.... des
+vifs souvenirs que la comtesse laissait partout, des regrets qui
+l'avaient suivie, des esprances qui l'attendaient.... Si rserve que
+l'expression ft toujours, on devinait comme un trouble secret.... Aprs
+une phrase assez mue, Georges glissa<a name="page_046" id="page_046"></a> son nom assez habilement, en
+disant qu'il avait plus d'une fois demand des nouvelles de la comtesse:
+rien de plus. Axel relut, approuva la rdaction, en se flicitant
+lui-mme des progrs qu'il avait faits dans la langue franaise. Ce
+n'est plus du franais de Stockholm, c'est du franais de Paris,
+disait-il, et je ne jurerais pas que l'on ne s'en apercevra point
+quelque part..., mais je ne crois pas que l'on s'en fche, ajouta-il.
+Il recopia la lettre et l'envoya.</p>
+
+<p>Au bout de trois semaines, Axel reut un second billet plus court que
+l'autre. Il le porta sur-le-champ son ami. Georges y trouva comme un
+souffle de printemps: l'esprance y battait des ailes; la vie courait et
+frmissait dans ces lignes crites la hte pour demander les drames de
+Schiller et la Saga de Frithiof. La comtesse y parlait avec une motion
+visible de l'heureux retour et du cher revoir, dont elle ne fixait point
+encore l'poque.</p>
+
+<h3><a name="V" id="V"></a>V</h3>
+
+<p>Cependant les premires brises de mai passent tides sur les montagnes;
+la sve court dans les branches fltries qui se relvent, les bourgeons
+roses s'entr'ouvrent, et les feuilles se dplient, vertes au bout des
+rameaux noirs encore et dj gonfls; la mousse refleurit avec la
+bruyre sur les rochers de granit, et les<a name="page_047" id="page_047"></a> cataractes, secouant leurs
+chanes de glace, sonnent et retentissent dans les bois.</p>
+
+<p>Le Mlar tait libre, comme le lac Clara, son voisin; les steamers
+reprenaient chaque matin leur route vers le Nord. L'aristocratie, que ne
+retenaient point Stockholm les affaires de la dite ou des charges
+la cour, en attendant la saison des bains ou des voyages, retournait
+ses villgiatures dans les chteaux.</p>
+
+<p>Georges voulut faire quelques visites aux familles dans lesquelles il
+avait t reu l'hiver. Rien de plus facile autour de Stockholm. Le
+bateau vous emporte le matin et vous rapporte le soir, aprs avoir
+parcouru les dtours du lac, sondant ses golfes, effleurant ses les,
+visitant ses villages, prenant et dbarquant partout ses passagers.</p>
+
+<p>La premire excursion de M. de Simiane le conduisit au chteau de
+Skokloster, sur la rive occidentale du lac Clara. La famille illustre
+qui habite ce splendide domaine marche la tte de la noblesse du
+royaume, et elle accueille le visiteur avec cette simplicit, cette
+courtoisie et cette grce la fois familire et digne, qui tient des
+rceptions princires et de l'hospitalit patriarcale.</p>
+
+<p>Georges ne trouva au chteau que la vieille comtesse douairire de
+Brah. La famille, qui se composait de sa bru, veuve comme elle, et de
+deux jeunes enfants tait alle battre les buissons dans le parc avec
+une amie en visite. Georges fut retenu dner. Le chteau est curieux
+pour un tranger, tout plein de souvenirs d'hrosme et d'amour. Mme de
+Brah racontait avec le charme infini de ces grandes dames d'autrefois,<a name="page_048" id="page_048"></a>
+qui ont tout vu et qui savent tout dire; les heures s'coulrent donc
+assez vite, et la noble htesse en tait encore la seconde dition de
+cette lgie sentimentale de la belle Ebba Brah, qui fut la Brnice et
+la Marie Mancini de Gustave-Adolphe, quand Georges, jetant un &oelig;il
+distrait par la fentre ouverte, aperut deux jeunes enfants, le frre
+et la s&oelig;ur, qui s'en venaient courant dans la grande alle du parc.
+Deux femmes les suivaient: l'une tait la comtesse de Brah, avec
+laquelle Georges avait dans une fois ou deux pendant les dernires
+ftes de l'hiver; l'autre.... elle se retournait en ce moment vers la
+grande avenue de tilleuls et d'ormes qui traverse le parc dans toute sa
+longueur, et l'on ne pouvait point apercevoir son visage; mais
+l'lgance de sa tournure et la dsinvolture superbe de son mouvement,
+M. de Simiane ne pouvait hsiter une seconde. En faut-il tant pour
+reconnatre la femme aime? Un des enfants, revenant vers elle, la tira
+par sa robe pour lui donner une fleur: Georges revit le cher et doux
+visage. La surprise fut grande, et non moins grande l'motion. Tout son
+sang reflua au c&oelig;ur: il retomba, plutt qu'il ne s'assit dans son
+fauteuil, et, pour se donner une contenance, il prit sur la chemine un
+album de dessins, et se mit tudier les costumes pittoresques de la
+Dalcarlie.</p>
+
+<p>Bientt la porte s'ouvrit deux battants, et les marmots, courant
+leur grand'mre, rpandirent sur ses genoux leurs mains pleines de
+fleurs.</p>
+
+<p>Mes petits-enfants! dit Georges la vieille comtesse en promenant des
+caresses sur les deux ttes blondes<a name="page_049" id="page_049"></a>.</p>
+
+<p>&mdash;Charmants! murmura Georges, dj revenu de sa trop soudaine motion.</p>
+
+<p>Les deux femmes entraient au mme instant.</p>
+
+<p>Quel joli tableau! dit, en regardant la grand'mre et les deux enfants,
+la comtesse de Rudden, qui n'apercevait point Georges, demi cach par
+le dossier de chne d'un fauteuil gothique; et moi aussi, grand'mre, je
+vous apporte des fleurs, continua-t-elle en se mettant genoux ct
+des enfants, aux pieds de la vieille comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Christine! Christine! que fais-tu? dit en riant l'autre jeune femme,
+qui venait de saluer Georges.</p>
+
+<p>Christine se retourna, toujours genoux, et aperut M. de Simiane. Elle
+resta une ou deux secondes sans se relever, le regardant avec un
+ravissement muet.</p>
+
+<p>Monsieur de Simiane! ma chre comtesse, dit la vieille dame en manire
+de prsentation.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dj vu monsieur, dit Christine. Et elle rougit jusque dans ses
+cheveux.</p>
+
+<p>Quel beau groupe vous faites tous ainsi! s'cria la jeune veuve en se
+rapprochant d'eux.</p>
+
+<p>Plus d'un peintre, en effet, et voulu reproduire sur sa toile cette
+belle scne pleine de grce. La vieille grand'mre, avec son visage
+blanc sans rides, toute couverte de violettes, de primevres et
+d'anmones, souriait ses deux petits-enfants, qui se pressaient contre
+elle demi effrays; Christine, encore genoux, tourne vers Georges,
+le sein palpitant, avait l'expression de surprise effarouche de la
+biche inquite au fond des bois. L'air de la campagne avait bruni son
+teint; son &oelig;il nageait dans une sereine lumire; le<a name="page_050" id="page_050"></a> vent, qui
+s'tait jou dans ses cheveux, avait enlev aux larges ailes du chapeau
+une de ses tresses, dont les anneaux dors retombaient sur sa poitrine.
+Elle tenait la main une branche d'aubpine fleurie, renverse sur son
+paule, comme les palmes des vierges et des saints qui s'inclinent
+autour des madones dans les tableaux du Prugin.</p>
+
+<p>Georges, immobile et charm, gravait ces belles images dans son me.</p>
+
+<p>Mais il y a des situations qu'il ne faut point prolonger. Il fit deux
+pas vers Christine, et lui tendit sa main pour la relever. Peut-tre
+garda-t-il une seconde de trop celle qu'on lui donna; mais personne ne
+s'en aperut. Christine tenait toujours la branche d'aubpine en fleur,
+qui se dressait entre eux, ombrageant les deux ttes et secouant sur
+elles ses grappes blanches et parfumes.</p>
+
+<p>Ainsi la prsentation est toute faite! dit Mme de Brah. Vous vous
+connaissiez? Je vous en flicite l'un et l'autre, et je n'en suis que
+plus heureuse de vous runir. Comte, j'aime Mme de Rudden comme ma
+fille, et c'est vraiment en famille que vous passerez la journe.</p>
+
+<p>Cette journe-l fut courte pour Georges. C'tait une de celles que,
+dans nos souvenirs, nous marquons d'une pierre blanche: le jeune homme
+prouvait un immense bonheur retrouver Christine. Jamais il ne l'avait
+si bien vue: elle lui parut cent fois plus belle qu'au bal; peut-tre
+parce qu'il tait seul, dans cette intimit toute cordiale, goter le
+charme qui tait en elle. La comtesse tait tout en noir; il trouva que
+le<a name="page_051" id="page_051"></a> noir tait la toilette distingue par excellence, et la seule qui
+convint une femme un peu grande. Les rubans violets, qui crevaient de
+quelques n&oelig;uds les longs crpes du deuil, relevaient ce que cette
+couleur seule et eu de trop svre peut-tre. Lui, de son ct, fut
+plein d'esprit, d'entrain et de gaiet. Il avait plus de fleurs
+panouies dans l'me que les enfants n'en avaient cueilli sur les gazons
+du parc, et si Christine et pu couter son c&oelig;ur, elle et entendu
+chanter tous les rossignols d printemps de l'amour. Elle aussi tait
+heureuse; mais son bonheur tait ml d'un trouble secret, et tout
+voisin de la crainte.</p>
+
+<p>Le bateau d'Upsala devait reprendre le comte dans l'aprs-midi et le
+ramener Stockholm. Christine demeurait de l'autre ct du lac, qui
+n'est pas trs large. A quelque distance du bord, on pouvait, des
+fentres du chteau, apercevoir sa voiture qui venait l'attendre un
+petit dbarcadre, construit pour l'usage des deux chteaux amis. La
+barque de Skokloster ne partait de son rivage qu'aprs avoir vu les
+chevaux sur l'autre.</p>
+
+<p>Il fut convenu que Georges reconduirait Christine jusqu' sa voiture, et
+que la barque attendrait le steamer: celui-ci n'attendait jamais; il
+stoppait un instant pour changer ses lettres, et repartait aussitt.
+L'arrangement propos tait chose toute naturelle, et personne ne fit
+d'objection. Mais la vieille comtesse, qui avait manqu le passage du
+bateau une fois dans sa vie, craignait toujours que ses visiteurs
+n'prouvassent la mme msaventure. Aussi quand le moment approchait,
+elle songeait beaucoup plus les hter qu' les retenir. C'est de quoi
+Georges n'eut garde de se plaindre.<a name="page_052" id="page_052"></a> Quant Mme de Rudden, elle avoua
+depuis qu'en ce moment elle n'avait pas trop de volont. Elle suivait
+l'impulsion donne, sans avoir mme l'ide de la rsistance; les autres
+voulaient pour elle. Elle noua ses rubans avec un mouvement fbrile;
+quand elle embrassa la petite-fille de son amie:</p>
+
+<p>Vous me faites mal! dit l'enfant, tonne de sa brusquerie soudaine.</p>
+
+<p>&mdash;Enveloppez-vous bien, ma toute belle, dit la grand'mre, croyant que
+c'tait de froid qu'elle tremblait.</p>
+
+<p>Georges, le chapeau la main, paraissait d'un calme superbe; mais
+l'impatience le dvorait: il trouva qu'on prolongeait singulirement les
+adieux, et que ces mille tendresses sentimentales, que les femmes
+changent en se quittant, font perdre aux hommes un temps bien prcieux.</p>
+
+<p>Enfin Christine prit la main qu'il lui tendait et entra dans la barque.</p>
+
+<p>Adieu!&mdash;au revoir!&mdash; bientt!&mdash;crivez-nous!</p>
+
+<p>Toutes ces exclamations retentirent la fois; puis les deux chtelaines
+rentrrent avec les enfants, et trois coups d'aviron mirent les
+voyageurs en pleine eau.</p>
+
+<p>Quand Georges et Christine se virent seuls dans cette barque, avec un
+rameur, Sudois pur sang, qui n'entendait pas un mot de franais,
+l'tranget de leur position les frappa tout d'abord: ils se regardrent
+en souriant, et se dirent que ce n'tait pas ainsi qu'ils auraient cru
+se retrouver.... Car nous devions nous retrouver! dit Georges.<a name="page_053" id="page_053"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je le dsirais, rpondit Christine avec cette simplicit et cette
+franchise que tous ses amis louaient si fort en elle.</p>
+
+<p>Ils taient assis l'un prs de l'autre sur une planchette troite,
+l'arrire du batelet. Le lac Clara, qui succde au Mlar, n'est pas
+trs-large en face de Skokloster; mais ses rives assez basses ont des
+ondulations charmantes. et l des roches de granit et de porphyre,
+couronnes d'une aigrette de sapins tremblants, se dressent comme des
+gants ptrifis; deux ou trois petites les, jetes au milieu du lac
+irrgulirement, rompent la monotonie des lignes et varient le tableau,
+auquel la grande masse carre des constructions de Skokloster, bti avec
+l'imposante lourdeur des premires annes du dix-septime sicle,
+servait de fond magnifique. La soire tait splendide; de petits nuages
+roses couraient dans le ciel, ce beau ciel du Nord, si dlicatement
+bleu; des vapeurs blanches, argentes, chasses par un vent frais,
+roulaient sur le lac vert et transparent, trou de mille fossettes,
+comme la joue d'un enfant qui rit.</p>
+
+<p>Les circonstances extrieures exercent sur nous plus d'influence qu'on
+ne le croirait tout d'abord, et l'on ne doit point reprocher au
+romancier de les dcrire, parce qu'elles modifient souvent les
+sentiments chez ses personnages. En tte--tte, sous le ciel et au sein
+de la belle et libre nature, on ne parle point une femme comme on
+ferait dans un salon, au coin du feu ou au bord d'un piano. C'est le
+privilge de notre me de s'exalter et de s'agrandir avec les spectacles
+qui l'entourent.<a name="page_054" id="page_054"></a></p>
+
+<p>M. de Simiane et Mme de Rudden prouvrent d'abord un instant de
+contrainte, et cet embarras, qui n'est point sans charmes, d'un homme et
+d'une femme qui se trouvent seuls ensemble, pour la premire fois, sous
+l'empire d'une motion vraie et profonde. Pour avoir trop se dire, ils
+ne se parlaient pas. Georges jouissait de son trouble mme, et plus
+encore de celui de Christine. Il regardait la drobe sa belle
+compagne, qui laissait tremper dans l'eau le bout de son rameau fleuri.
+Elle fit un mouvement pour ramener son chle sur sa poitrine, et, comme
+le cachemire rebelle volait au vent sur ses paules, Georges prit les
+deux bouts et les croisa sur elle, avec la douce clinerie d'une jeune
+mre. Christine frissonnait. Sans le vouloir, sans le chercher du moins,
+Georges effleura sa main.</p>
+
+<p>Comme vous avez froid! lui dit-il. Il mit dans sa voix je ne sais
+quelle inflexion tendre et quelle douceur caressante.</p>
+
+<p>Oui, reprit Christine sans relever les yeux; il faisait trs chaud chez
+la comtesse; l'air est vif, j'ai t saisie. Ce ne sera rien; le trajet
+est si court!</p>
+
+<p>Georges, sans rpondre, jeta aux pieds de Christine son vtement de
+dessus, avec une sorte de bonhomie brusque qui loignait toute ide de
+galanterie ou de fadeur de salon, et, comme elle fit un geste pour
+l'engager le reprendre, il se mit genoux, et, malgr elle, il
+enveloppa ses petits pieds captifs.</p>
+
+<p>Comment tes-vous, maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Mieux, tout fait bien! Et vous!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi!...<a name="page_055" id="page_055"></a></p>
+
+<p>Il pronona ces deux mots d'une voix o son me mue vibrait tout
+entire. Il ne s'tait point relev, et il la regardait genoux. C'est
+peut-tre ainsi qu'il faut regarder les femmes; elles paraissent cent
+fois plus belles.... quand elles sont belles. On a l'air de les adorer
+avant de les aimer, et leur regard elles nous arrive plus doux, en
+glissant travers les cils, sous leurs longues paupires. Elles ont
+alors, tout en nous voyant, cette expression d'&oelig;il ferm si
+ravissante, que Raphal donne toujours ses plus belles madones. Une
+tendresse ineffable, profonde et sereine brillait sur le visage de
+Georges. Il avait teint le feu de la passion dans ses yeux, qui
+n'avaient plus que l'humide clat des larmes prtes couler. Ces yeux
+noirs, Christine les fixa malgr elle, attire, retenue et comme
+fascine par un charme magntique. Elle tait redevenue ple. Sa
+poitrine ne battait pas, mais sa bouche frmissait, et l'ombre de ses
+cils abaisss palpitait sur sa joue comme une aile d'oiseau.</p>
+
+<p>Relevez-vous! dit-elle Georges si bas, qu' peine il entendit; et
+comme il restait toujours genoux: Je vous en prie! continua-t-elle en
+lui tendant la main.</p>
+
+<p>&mdash;J'tais si bien! rpondit-il. Cependant il se rassit prs d'elle en
+gardant sa main.</p>
+
+<p>Ils se turent. Quels mots auraient valu ce silence?</p>
+
+<p>Voulez-vous bien parler! dit Christine avec un enjouement feint; on
+dirait que vous avez peur de rveiller les poissons du lac.</p>
+
+<p>&mdash;Non, reprit-il, je me taisais pour ne point effaroucher mes rves.<a name="page_056" id="page_056"></a></p>
+
+<p>&mdash;Attendez, pour rver, que vous soyez seul.</p>
+
+<p>Il ne rpondit pas.</p>
+
+<p>Que ce vieux manoir est beau! dit Christine, comme effraye de ce
+silence. Et elle montra de la main les tourelles du chteau de Brah
+tout inondes des feux du soir.</p>
+
+<p>Oui, fit Georges en regardant sans voir, d'autant plus beau pour moi
+qu'il est li maintenant mes plus chers souvenirs.</p>
+
+<p>Un pli lger frona le beau front de Christine; elle parut contrarie de
+l'insistance avec laquelle il ramenait la conversation sur eux-mmes.</p>
+
+<p>Il s'en aperut.</p>
+
+<p>Pardonnez-moi, lui dit-il; mais je sens que ce moment sera peut-tre
+unique dans ma vie.... Qui sait si jamais je retrouverai ainsi
+l'occasion favorable et l'heure propice.... qui sait si je vous reverrai
+jamais?...</p>
+
+<p>Christine eut un geste de naf effroi.</p>
+
+<p>Si je vous reverrai jamais seule, continua-t-il, et, comme aujourd'hui,
+l'me douce et clmente!</p>
+
+<p>Elle le regarda sans rien dire, comme heureuse de l'entendre parler, et
+parler ainsi.</p>
+
+<p>Depuis que je vous ai vue, reprit Georges.... oh! si peu! et pour sitt
+vous perdre!... j'ai un secret l.... dans le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;De grce, ne me le dites pas!</p>
+
+<p>Un nuage passa sur les yeux de Georges; ses motions taient soudaines
+et brusques, Christine craignit de l'avoir bless.</p>
+
+<p>Pas maintenant! fit-elle.<a name="page_057" id="page_057"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ah! reprit Georges, vous le savez donc, puisqu'il vous dplat de
+l'entendre?</p>
+
+<p>&mdash;Dplaire! dit Christine, vous ne le croyez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci! reprit-il son tour, merci du fond de l'me. Les autres
+savent combien vous tes belle.... moi seul, prsent, je devine
+combien vous tes bonne.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'en faites donc jamais repentir! dit Christine avec un sourire
+ple, en lui abandonnant sa main.</p>
+
+<p>Georges la regarda: son visage tait comme transfigur, sa joue
+s'animait d'une vive rougeur, comme si elle et reflt la pourpre pose
+de ces aurores borales qui se lvent sur la neige de son pays; son
+&oelig;il tait limpide comme l'eau du beau lac qu'ils traversaient; la vie
+respirait sur sa bouche, et l'on voyait que son me s'panouissait dans
+le bonheur, comme une fleur sous le soleil.</p>
+
+<p>Georges prouva une folle envie de se jeter ses pieds, de la serrer
+dans ses bras et de jurer sur ses lvres tous les serments de l'amour.</p>
+
+<p>Elle vit son trouble profond, et, pour l'apaiser, elle mit sa main sur
+la bouche du jeune homme, et lui montra le batelier qui frappait le lac
+en cadence et chantait un lied amoureux. Il leur tournait le dos; mais
+il n'avait qu'un mouvement faire pour les voir.</p>
+
+<p>Georges baisa mille fois la petite main qui d'elle-mme s'tait presse
+sur ses lvres, et qui semblait lui rendre involontairement ses baisers.
+Alors, d'une voix si basse, qu'elle paraissait calme, il dit Christine
+combien elle avait t la proccupation de sa pense; il lui avoua que
+la premire fois qu'il l'avait<a name="page_058" id="page_058"></a> rencontre sur le Mlar il l'avait juge
+hautaine et fire, et qu'il avait cru ne l'aimer jamais, mais qu'au bal
+du lendemain, o tous taient comme blouis de sa beaut, lui s'tait
+senti pntr de sa grce; il avait compris qu'une destine peut tenir
+dans un moment, et que sa vie dsormais, ce serait elle! Aussi, depuis
+son dpart, il l'avait cherche partout. Il n'avait eu qu'une sensation
+heureuse: c'tait un jour, dans une rue de Stockholm, en respirant par
+hasard ce parfum de mimosa qu'elle avait port.</p>
+
+<p>Que je porte toujours, reprit Christine en tirant son mouchoir.</p>
+
+<p>Il le saisit vivement, et, avec une folle ardeur, il s'enivra de ces
+senteurs exquises. Les parfums, subtils esprits des choses, manations
+pures; haleine cleste, charme pntrant, donnent l'ternit aux
+reliques humaines, et flottant dans l'air, rapprochent les mes et les
+retiennent comme d'invisibles liens.</p>
+
+<p>Enfin, continua Georges, depuis ce jour je vous ai aime.... car je
+vous aime, Christine! Je vous aime avec la puret des premires passions
+de la jeunesse, avec toutes les ardeurs qui s'allument dans une me
+virile! Oh! j'ai bien souffert, allez! sans avoir un c&oelig;ur ami pour
+pancher mon c&oelig;ur, oblig de garder en mon sein un secret brlant,
+sans pouvoir le rpandre!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi! dit-elle, comme entrane par sa violence, croyez-vous donc
+que j'aie parl?</p>
+
+<p>Elle ne lui fit jamais d'autre aveu.</p>
+
+<p>Je ne sais, ce que fait le <i>Prince-Karl</i>, murmura le batelier en se
+retournant vers Christine.<a name="page_059" id="page_059"></a></p>
+
+<p>&mdash;Il viendra, Piers! rpondit la comtesse; soyez tranquille!</p>
+
+<p>On tait arriv au milieu du lac; Piers souleva ses rames; les petites
+vagues beraient le batelet, qui s'en allait la drive, doucement.
+L'homme avait repris demi son lied, dont la mlodie lente et
+plaintive, mais infiniment tendre, s'accordait bien avec les paroles
+d'un chant populaire de la Dalcarlie, familier aux bateliers du lac
+Mlar, et dont la premire strophe dbute ainsi:</p>
+
+<p class="c">Perdus tous deux dans la steppe infinie!</p>
+
+<p>De temps en temps Georges et Christine en coutaient un vers, puis leur
+pense revenait eux-mmes.</p>
+
+<p>J'en tais arriv, continua Georges, ne plus mme oser parler de
+vous. Sur une femme, toute question est indiscrte, et quelle femme est
+jamais entoure de plus de respect que la femme vraiment aime?</p>
+
+<p>Christine le remercia du regard.</p>
+
+<p>Et puis, dit-il, si vous saviez mes inquitudes! vous si belle, vous
+devez tre adore; vous si tendre;&mdash;car vous tes tendres,
+Christine,&mdash;vous devez aimer....</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! non, fit-elle avec un mouvement de tte doux et triste, je
+n'ai jamais pu!</p>
+
+<p>&mdash;Cela veut-il dire que vous ne pourrez jamais?</p>
+
+<p>&mdash;Voil le <i>Prince-Karl</i>! dit le rameur en sautant sur les avirons.</p>
+
+<p>Une colonne de fume paisse envoyait une spirale noire derrire les
+sapins et les mlzes d'une petite le qui cachait encore le bateau.
+Christine tendit une main dgante au jeune homme.<a name="page_060" id="page_060"></a></p>
+
+<p>Est-ce votre rponse? demanda Georges.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous tes exigeant!... dj!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, non! reprit-il, ne rpondez pas. Je ne demande plus rien....
+Ce que vous voudrez! ici comme toujours! Sachez seulement que je laisse
+ma vie vos pieds, mon bonheur dans vos mains.</p>
+
+<p>Le <i>Prince-Karl</i> avait tourn l'le, et, jaloux sans doute de regagner
+le temps perdu, il arrivait toute vapeur. Le remous des ondes battues
+par ses aubes puissantes fit danser la barque la pointe des vagues.
+Christine, qui s'tait leve, chancela. Georges tendit les bras pour la
+soutenir: elle frmit sous sa rapide treinte....</p>
+
+<p>Christine, Christine! lui dit-il voix basse, je vous aime de toute
+mon me!</p>
+
+<p>Elle ferma les yeux et se laissa retomber sur la banquette de l'arrire.
+On avait accost.</p>
+
+<p>Adieu, madame, dit Georges en la saluant et le pied dj sur la
+premire marche.</p>
+
+<p>Le bateau fila vers Stockholm; la barque se dirigea vers la rive
+orientale du lac. Christine envoya de la main un dernier adieu. Georges,
+debout prs du pilote, agita son mouchoir. L'air mu lui apporta le
+parfum du mimosa; il regarda et vit sur la fine batiste un C et la
+couronne de perles qui cercle le front des comtesses.... C'tait le
+mouchoir de Christine, qu'involontairement il avait gard. Il cacha dans
+sa poitrine cette premire relique de l'amour, si chre et si douce.<a name="page_061" id="page_061"></a></p>
+
+<h3><a name="VI" id="VI"></a>VI<br /><br />
+GEORGES DE SIMIANE HENRI DE PIENNES, MUNICH.</h3>
+
+<p>Elle m'aime! je te dis qu'elle m'aime! Illumine ce soir la Pinacothque
+en mon honneur! Qui donc a t assez fou pour dire du mal de la Sude,
+ou assez sot pour le croire? La Sude est un pays charmant, et Stockholm
+vaut Paris. Je sais qu'il y fait froid; mais on s'y chauffe si bien! et
+puis, le climat est sain, il n'y a nulle part autant de centenaires: on
+n'y meurt presque pas! Et comme on y vit! les hivers sont d'une gaiet
+folle; le carnaval dure six mois. Et les printemps, mon cher, si tu
+voyais ces printemps du Nord! On dirait une improvisation de la nature.
+Aujourd'hui rien, demain tout! Le matin, tu passes sur un rocher nu; le
+soir, la mme place, tu marches sur des fleurs!</p>
+
+<p>Tu as trop d'esprit pour me demander d'o me vient cet accs de lyrisme,
+et quel besoin j'prouve tout coup de chanter un hymne au mois de mai!</p>
+
+<p>Puisque je te dis qu'elle m'aime!</p>
+
+<p>Va! j'tais bien triste, hier encore, hier matin du moins. Il y avait si
+longtemps que je n'entendais plus parler d'elle! Je croyais par moments
+que tout tait fini, avant que rien ft commenc, et que je ne la
+reverrais jamais, et il me prenait alors, non pas un<a name="page_062" id="page_062"></a>
+dsespoir,&mdash;n'abusons pas des grands mots,&mdash;mais une dsesprance
+profonde, et je ne sais quel dcouragement plein d'amertume.</p>
+
+<p>Henri, nous avons vcu ensemble longtemps; tu es mon ami; mon seul ami;
+tu as t plus d'une fois tmoin des orages de ma vie.... tu crois
+savoir ce que je puis souffrir, parce que tu sais de quelles passions ma
+nature est capable. Oh! la passion, c'est une grande chose, sans doute;
+mais la tendresse, c'est bien plus! Cette femme dont je t'ai parl
+peine, que j'avais vue deux fois, avec qui j'ai vals dix minutes, eh
+bien, Henri, je ne voulais pas te le dire, mais je l'aimais! Peut-tre
+n'prouvais-je point pour elle ces ardents dsirs qui, plus d'une fois
+dj, se sont allums en moi; mais je sentais sa seule pense une
+tristesse mle de je ne sais quelle douceur infinie; un charme prenait
+tout moi. Et elle n'tait plus l! et je ne savais pas si elle
+reviendrait, et je ne pouvais mme pas parler d'elle: quand on aime on
+devient discret: il y a un grand respect au fond de tout grand amour. Je
+me contentais de souffrir seul, et toi-mme, ami, je ne voulais pas te
+dire que je souffrais! Mais, vois-tu, la tristesse se cache mieux que la
+joie, et aujourd'hui la joie me flambe dans les yeux, me rit sur le
+visage; je suis heureux: je veux que tu le sois avec moi! Elle m'aime!
+c'est pour moi que le printemps fleurit; c'est pour moi que chantent les
+buissons; elle m'aime: je suis le roi du monde!... Je l'ai donc revue
+hier; plus belle que jamais, et plus touchante en sa grce mlancolique;
+c'tait au chteau de Skokloster, par hasard.... un hasard bni! Je ne
+te raconterai pas<a name="page_063" id="page_063"></a> cette journe.... un enchantement depuis la premire
+heure jusqu' la dernire.... Il y a eu surtout une promenade en bateau
+sur un lac! Mais je ne suis pas un crivain, moi, et puis les mots sont
+des tratres, qui ne disent jamais ce qu'on veut leur faire dire. Il
+faudrait mettre tout cela en musique de Bellini, et aller le chanter
+sous ses fentres! C'est bien peu de chose pourtant! quelques paroles
+changes voix basse, sous les yeux d'un batelier.... il est vrai
+qu'il ne nous regardait pas! seulement le temps de traverser le lac!...
+Qu'il est troit, ce lac!.... Avec elle, je me serais embarqu pour
+l'Amrique dans cette barque fragile.... Avec elle!... oh! mon ami,
+comme ces deux mots me sonnent doucement aux oreilles! Enfin, sa main
+rapidement serre, baise peine, non!&mdash;pas mme cela!&mdash;et c'est tout!
+et je sens que j'ai maintenant des souvenirs pour ma vie, si longue
+qu'elle puisse tre. Ah! si seulement tu les avais vus, tourns vers
+moi, ces grands yeux d'un bleu sombre.... deux violettes qui regardent!
+A prsent tu en sais autant que moi. Je n'ai rien demand; on ne m'a
+rien promis; l'avenir est tout mystre, et je l'attends avec une
+confiance qui n'est pas sans trouble. Pour toi, cher ami, voil
+dcidment que tu passes l'tat de confident; pardonne-moi: je
+recommencerai.</p>
+
+<p><i>P. S.</i> Quand tu criras Paris, dis donc V.... de m'envoyer une
+caisse pleine de toutes sortes de choses. On ne s'habille pas ici: on se
+fagote et je tiens reprsenter dignement mon pays!</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Georges sonna pour envoyer cette lettre l'ambassade:<a name="page_064" id="page_064"></a> le courrier
+partait le jour mme pour l'Allemagne.</p>
+
+<p>Le domestique, en rentrant, lui en remit une autre. Le cachet n'tait
+point aux armes des Rudden: les trois merlettes au chef, et l'pe en
+pal, qu'il avait vues sur la voiture de la comtesse. C'tait une toile
+d'argent sur fond d'azur, dont les rayons effleuraient une mer de
+sinople. Il sut depuis que c'taient les armes des Oxen-Stjerna. La
+comtesse, car la lettre tait d'elle, redevenait jeune fille pour lui
+crire; l'cusson conjugal des Rudden n'avait rien voir dans sa
+lettre, et, par une attention dlicate, elle avait repris, ce jour-l,
+les armes de son pre. Georges regarda quelque temps ces jambages
+dlis, longs, peu forms, gure lisibles, qui allaient peut-tre lui
+apprendre l'avenir de sa vie; il fit sauter le cachet, et, d'un seul
+coup d'&oelig;il, lut ces deux lignes:</p>
+
+<p>Dans trois jours je serai Stockholm. Si vous avez un peu de bonheur
+dans l'me, n'y laissez lire personne.</p>
+
+<p>Aucun timbre ne maculait l'enveloppe: le billet avait t apport.
+Georges le relut vingt fois, tudiant chaque mot et chaque lettre,
+jusqu' ce qu'il ft pour ainsi dire daguerrotyp dans sa tte; il
+atteignit alors un petit coffret d'bne doubl de cdre, l'ouvrit, en
+retira quelques papiers, des fleurs sches, des rubans fans qu'il jeta
+au feu; puis il mit leur place la lettre et le mouchoir de la
+comtesse. Les clibataires qui ne furent pas toujours vertueux ont
+ncessairement, dans leur mobilier, une bote discrte ou un tiroir
+secret, vritable appartement garni dont les<a name="page_065" id="page_065"></a> habitants reoivent plus
+ou moins souvent cong, suivant la constance ou la lgret du
+propritaire.</p>
+
+<p>Dans trois jours! disait Georges en retirant la clef du coffret
+d'bne. La lettre n'est pas date.... mettons qu'elle soit crite
+d'hier.... il le faut bien, pour qu'elle arrive aujourd'hui; Christine
+sera ici aprs-demain.... demain peut-tre!... Demain!... ah! je ne me
+croyais pas si jeune!</p>
+
+<p>Il se fit habiller et alla au cercle, o on ne l'avait pas vu depuis dix
+jours. Il traversa la salle de billard: le chevalier de Valborg faisait
+une poule avec cinq ou six jeunes gens, parmi lesquels se trouvait le
+baron de Vendel. Le chevalier vint lui.</p>
+
+<p>Victoire! mon cher, la belle comtesse revient! elle l'a crit au major;
+voyez comme il a l'air radieux! Mais prenez garde! je crois que vos
+actions baissent.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait pour cela qu'elles eussent mont.... Mais qui donc vous
+fait supposer que je sois en disgrce?</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'elle ne m'a rien fait dire!...</p>
+
+<p>&mdash;Souvent femme varie!</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! oui, l'absence! Ah! l'absence, mon cher comte! mais elle
+revient! c'est l l'important! une fois sur le terrain, vous reprendrez
+vos avantages.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous? dit Georges avec bonhomie.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, mon cher, avec les femmes, il faut tout croire.... et ne
+croire rien.</p>
+
+<p>&mdash;Belle maxime! elle a cours en Sude?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais nous l'avons fait venir de France.<a name="page_066" id="page_066"></a></p>
+
+<p class="c">CHRISTINE DE RUDDEN MAA DE BJORN, COPENHAGUE.</p>
+
+<p>Chre Maa! voici tantt deux mois que je ne t'ai donn signe de vie;
+si je cherchais bien, je trouverais des excuses: la mort auprs de moi,
+des ennuis et des chagrins tout autour; un petit rle de s&oelig;ur de
+charit que j'ai jou huis clos au bnfice de ma tante et de mes
+cousines, et puis ceci, et puis cela! Enfin, ma chre, mille prtextes
+et mille excuses.... si seulement je savais mentir.... mais je ne sais
+pas! Donc, la vrit vraie, c'est que j'tais fort embarrasse de ce que
+j'avais te dire.... Il y avait quelque chose, mais quoi?&mdash;Moi-mme je
+ne le savais pas encore.... Je te vois d'ici bien intrigue, ma belle
+curieuse, et j'en ris! Or ! madame l'ambassadrice, comment sont faits
+les secrtaires de la lgation franaise Copenhague? Il y en a un ici,
+un certain Georges de Simiane, qui est en train de ravager le c&oelig;ur de
+ton amie. Ah! Maa, que je suis heureuse de l'avoir si bien gard, ce
+pauvre c&oelig;ur, pour le lui donner tout entier! Tu fais un geste
+d'tonnement; tu demandes quels beaux feux ont si vite fondu toutes mes
+glaces: tu voudrais des dtails. Le plus tonnant, ma chre, c'est qu'il
+n'y en a pas. Mon histoire, c'est tout et ce n'est rien! Je l'ai vu deux
+fois, trois peut-tre, et encore ce n'est pas sr! Mais il me semble que
+j'ai t cre et mise au monde pour lui.</p>
+
+<p class="c">Mon c&oelig;ur, en le voyant, a reconnu son matre!</p>
+
+<p>Prends garde, c'est un vers franais que je cite l depuis que je....
+j'allais dire depuis que je l'aime, mais ce serait trop tt, n'est-ce
+pas? je ne lis plus gure que des livres franais. Je ne veux tre
+trangre rien de ce qui l'intresse. Il est trs-beau, distingu plus
+encore, et jeune! Ah! trop jeune! c'est l son seul tort et mon seul
+malheur.... Vingt-six ans.... et moi!... c'est effrayant, n'est-ce
+pas?... Mais que veux-tu? ce n'est pas sa faute.... encore moins la
+mienne. Enfin, il en sera ce qu'il pourra. Il ne faut pas marchander
+avec son bonheur.... Mon bonheur, eh bien! oui, le mot est dit, et je ne
+le reprends pas! je suis heureuse.... depuis hier, et pour la premire
+fois de ma vie. Tu sais que je l'avais rencontr au bal du comte de
+F.... Toi, chre me calme et sereine, tu ne crois pas ce que nos
+grand'mres appelaient le <i>coup de foudre</i>! Le coup de foudre a du vrai!
+Le lendemain je quittais Stockholm, mais j'emportais un souvenir!... De
+longs mois se passrent; j'tais inquite et triste; je me croyais
+oublie: c'est notre sort, nous autres femmes.... Les absentes ont
+tort, bien plus encore que les absents! Enfin, nous nous sommes revus,
+ce matin mme, chez la comtesse de Brah. Nous avons pass le lac
+ensemble. Oh! j'tais bien trouble, et lui bien mu. Chre Maa, tu me
+l'as dit vingt fois, cette discrte motion de celui qui nous aime,
+n'est-ce pas pour nous le plus tendre et le plus charmant des hommages?
+et si tu l'avais vu quand il me prenait la main! Sans ce batelier
+sournois, qui nous regardait du coin de l'&oelig;il, je crois que je me
+serais jete son cou la premire.... Ne me gronde<a name="page_068" id="page_068"></a> pas, ma belle
+srieuse; je me suis assez gronde moi-mme. Mais que veux-tu? J'ai
+perdu bien du temps! Personne ne m'a aime, ou je n'ai aim personne, ce
+qui revient absolument au mme. Tu vois qu'il faut me pardonner quelque
+chose! Quant celui-ci, je sens que je l'aimerais.... et tu sais, Maa,
+si je puis aimer!... Je pars demain pour Stockholm, le c&oelig;ur plein de
+joie et l'me pleine de trouble. Je sens que ma destine s'accomplit.
+Elle est en lui!... Je ne sais comment tout cela finira..., peut-tre je
+souffrirai.... Souffrir pour lui, c'est encore du bonheur!</p>
+
+<h3><a name="VII" id="VII"></a>VII</h3>
+
+<p>Christine revint Stockholm le jour marqu. Son retour fut une fte: on
+et dit une jeune reine rentrant dans ses tats. Ses amis l'adoraient;
+on l'invitait partout. Le deuil rcent l'empchait d'accepter. Sa porte
+s'ouvrit un battant, et elle ne reut que les intimes: aux yeux de
+tous, Georges fut bientt du nombre. Les amis de la comtesse s'en
+effrayrent tout d'abord: autour d'une jolie femme, l'amiti est presque
+aussi jalouse que l'amour. La prudence et la retenue du jeune diplomate
+endormirent les soupons des uns et dsarmrent les dfiances des
+autres. Mais rien n'chappait la clairvoyance du baron de Vendel: il
+n'y<a name="page_069" id="page_069"></a> a que les amants aims qui soient aveugles. Christine contenait mal
+son bonheur; il lui chappait de toutes parts.</p>
+
+<p>Que vous tes belle! lui dit un jour le baron d'un ton chagrin, plus
+belle que jamais, en vrit! vous vous transfigurez!</p>
+
+<p>&mdash;En tes-vous fch?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;C'est le bonheur qui vous rend belle, et c'est l'amour qui vous rend
+heureuse!</p>
+
+<p>&mdash;Je retrouve l votre ancienne ide: l'amour est le fard de la
+femme....</p>
+
+<p>&mdash;Je vous aimais mieux quand vous n'en mettiez pas.</p>
+
+<h3><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h3>
+
+<p>Stockholm, comme Paris, comme Vienne, comme toutes les grandes villes,
+n'est habit qu'une saison de l'anne. Les belles Sudoises partent de
+leur capitale quand les hirondelles y arrivent: quelques-unes vont <i>en
+Europe</i>, c'est--dire qu'elles traversent le Sund; d'autres se
+contentent des bains de Gothenbourg: elles appellent cela aller dans le
+Midi! Il ne s'agit que de s'entendre. La plupart se livrent la
+villgiature dans leurs chteaux, o, sans faire une grande dpense
+d'argent, elles ont la vie large et facile, servies par des<a name="page_070" id="page_070"></a> paysans
+toujours un peu corvables, et au milieu de ces mille aisances que la
+terre fconde donne partout au propritaire qui daigne l'habiter.</p>
+
+<p>Mais Christine, depuis la mort du comte de Rudden, avait renonc ce
+genre de vie, qui exige la prsence d'un homme. Elle passait tous les
+ts dans le chteau de l'oncle qu'elle venait de perdre; y retourner,
+c'tait s'loigner de Georges pendant cinq ou six mois: elle ne pouvait
+y songer. L'emmener dans ses terres, qu'elle n'avait pas visites depuis
+dix ans, les convenances ne le permettaient point. Christine, comme
+toutes les femmes qui se respectent, respectait les lois du monde. Mais
+elle tait ingnieuse: toutes les femmes le sont quand elles aiment;
+elle trouva donc le moyen de tout concilier.</p>
+
+<p>Il y avait, une heure de Stockholm, de l'autre ct du chteau de
+Haga, une villa dlicieuse, btie par un charg d'affaires anglais. De
+magnifiques vues s'chappaient sur le parc royal, tout fier de ses beaux
+arbres plants par Gustave III. Les deux petites rivires, qui brodent
+de leurs mandres ses gazons verts, traversaient le jardin de la villa,
+dessin par milord; de charmantes promenades conduisaient dans toutes
+les directions. On pouvait entrer par une route et sortir par l'autre.
+En un mot, c'tait une <i>petite maison</i> la campagne. Christine l'acheta
+et vint s'y tablir en annonant ses amis qu'on l'y trouverait tous
+les soirs. Le major prsida lui-mme tous les arrangements de
+l'installation avec une bonne grce qui voilait sa tristesse. C'est lui
+qui voulut, avec le chevalier de Valborg, y amener la comtesse le jour
+o elle en prit possession.<a name="page_071" id="page_071"></a></p>
+
+<p>Il sera bien ici! lui dit-il l'oreille en lui donnant la main pour
+descendre de voiture.</p>
+
+<p>&mdash;J'espre, rpondit-elle, que vous y serez tous bien.</p>
+
+<p>&mdash;Le site me plat, dit le chevalier, et j'espre qu'on m'y verra
+souvent avec mon ami Simiane.</p>
+
+<p>&mdash;Vous y serez tous deux les bienvenus, fit Christine.</p>
+
+<p>Le baron, qui avait gard toute la vive impressionnabilit de la
+jeunesse, rougit en entendant prononcer le nom de son rival.</p>
+
+<p>Pour moi, dit-il la comtesse en s'enfonant avec elle dans une alle
+du jardin anglais, j'espre n'y pas venir.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc? fit-elle d'un air de surprise fche.</p>
+
+<p>&mdash;J'y souffrirais trop! reprit-il voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, si vous n'y veniez point?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, mon choix n'est pas douteux, reprit-il avec cette rsignation
+du martyr qui sourit ses bourreaux.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! vous voil raisonnable, et c'est ainsi que vous me
+plaisez, dit Christine en le ramenant vers le bassin de porphyre gris
+et bleu, o le chevalier jetait du pain aux poissons rouges.</p>
+
+<p>Christine avait toutes les dlicatesses du c&oelig;ur; mais elle aimait!
+et, dans cet enivrement du premier amour, elle ne s'apercevait mme
+point qu'elle froissait une noble affection, et qu'elle mconnaissait
+une profonde tendresse. La prsence du major ajoutait peu de chose son
+bonheur, et, ce peu de chose, il le payait de son<a name="page_072" id="page_072"></a> repos. C'est dj une
+assez rude preuve que de voir son amour mconnu. Qu'est-ce donc quand
+cette premire torture il s'en ajoute une seconde, celle de voir un
+autre amour prfr? Mais la femme que la passion domine est un peu
+comme ces prtres d'Orient qui marchent vers la statue du dieu en
+foulant sous leurs pieds le corps vivant des dvots et des esclaves.</p>
+
+<p>Le major entra rsolment dans cette voie seme d'pines du sacrifice
+cach et de l'hrosme inconnu. Christine ne comprit que plus tard la
+grandeur et le mrite de cette abngation. Peut-tre, s'il faut tout
+dire, tait-ce aussi la faute du baron. Il avait l'amour maladroit:
+jamais il n'avait tant parl que depuis que l'on en coutait un autre.
+C'tait au moins mal choisir son temps. Paisiblement, et pour ainsi dire
+peu peu, il s'tait habitu son rle d'ami prfr, et, tant que
+personne ne s'tait prsent pour en jouer un plus brillant devant lui,
+il s'en tait content. La prsence de Georges bouleversait sa vie,
+rveillait ses rves et interrompait ses espoirs longue chance. Rien
+ne se trahit pourtant au dehors; il y eut bien peut-tre quelques accs
+d'irritabilit nerveuse, promptement rprims: mais ce fut tout. Si peu
+que je sois dans sa vie, se disait-il, c'est au moins cela! Ne lui ai-je
+pas jur cent fois d'obir mme un caprice d'elle? Peut-tre
+souffrirais-je davantage encore en ne la voyant pas. Mais la question
+n'est pas l: elle veut que je reste; restons: c'est la consigne!</p>
+
+<p>La vie au cottage prit bientt un caractre tout fait intime. Axel, le
+major et Georges y venaient seuls rgulirement. Le drame se nouait
+entre ces quatre<a name="page_073" id="page_073"></a> personnages. Christine commenait perdre un peu de
+sa srnit; le major tait impassible; Axel observait, plus peut-tre
+qu'on n'et d l'attendre de sa nature mobile et lgre. Bientt
+cependant M. de Vendel, qui tait toujours dans les cadres de l'arme
+active, reut l'ordre d'accompagner son gnral dans une tourne
+d'inspection. Christine le vit partir avec une motion mle d'un
+plaisir secret: elle fut, son insu, si charmante pour lui, qu'il
+comprit tout le plaisir qu'il lui faisait en s'en allant. L'amour qui
+n'a pas encore souffert a parfois cette navet d'gosme; son excuse,
+c'est qu'il ne s'en aperoit point.</p>
+
+<p>Le major une fois parti, Axel vint beaucoup moins la villa. Georges,
+au contraire, y alla davantage. Plus il voyait Christine, et plus il
+l'aimait. Tout resserrait l'attache de leurs c&oelig;urs. Ni l'un ni
+l'autre ne trouvaient le fond de leur amour: jamais bonheur n'avait t
+plus complet ni plus gal. Christine avait bien parfois dans l'me
+quelque inquitude vague; mais elle la cachait Georges, et, le plus
+souvent, elle-mme. Georges ne voyait sur ses lvres que des sourires,
+et tous ses chagrins inconnus, il les emportait avec une caresse. C'est
+ainsi que les amants consolent! Du reste, on ne savait point lequel
+aimait le plus; mais ni l'un ni l'autre ne pouvait aimer davantage.
+Christine avait pour Georges une affection dont la grce parfois
+craintive touchait profondment le c&oelig;ur du jeune homme. Georges avait
+pour Christine une tendresse passionne qui enivrait l'me de la femme.
+Ils vivaient beaucoup ensemble: pour mieux dire, ils ne se quittaient
+presque plus. Georges, aprs les affaires expdies,<a name="page_074" id="page_074"></a> se rendait chez la
+comtesse, tantt en voiture et par la route de tout le monde, tantt
+cheval travers champs. Le jour o, par hasard, il restait la ville,
+il avait soin de se montrer partout et de faire du bruit pour une
+semaine. C'tait du reste une prcaution inutile; on ne s'occupait gure
+d'eux. Stockholm n'est pas aussi <i>petite ville</i> que certains salons
+parisiens.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>On raconte les catastrophes et les pripties d'une vie que le malheur
+traverse. On fait des livres avec les vnements et les aventures des
+amours contraris: le bonheur n'a pas d'histoire.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>L't s'coula comme un jour sans nuages. Ce fut pour eux une de ces
+saisons rapides et bnies qui ne reviennent jamais deux fois dans une
+existence. Georges le sentait, et il en jouissait avec une sorte
+d'avidit un peu pre, qui parfois troublait Christine. Elle, au
+contraire, accueillait le bonheur avec une reconnaissance secrtement
+tonne; elle ne le croyait plus fait pour elle, et il la surprenait
+autant qu'il la charmait. Son me, trop dlicate, avait gard
+l'empreinte des premires douleurs de sa jeunesse, et, malgr
+l'affection dont on l'avait toujours entoure depuis, il lui tait
+demeur une sorte de dfiance contre elle-mme. Il en est souvent ainsi
+dans les natures les plus exquises, exposes d'abord aux durs
+froissements de la vie. Elles se replient sur elles-mmes,
+invinciblement, et, quand, plus tard, une tendresse sympathique vient
+elles pour les relever et leur crer une nouvelle vie, il faut de longs
+et patients efforts pour leur rendre cette confiance<a name="page_075" id="page_075"></a> sereine qui est au
+bonheur comme le gage de sa dure. Ces souffrances morales de la
+premire vie aigrissent, en les corrompant, les mes vulgaires, qui se
+vengent plus tard sur ce qui les entoure: elles ont souffert; on
+souffrira par elles! mais les mes gnreuses rendent au contraire le
+bien pour le mal, et elles font la joie des autres, impuissantes
+seulement quand il s'agit de leur propre flicit. Il y a des plantes
+qui donnent leur parfum quand on les crase!... mais quand une fois
+elles l'ont donn, elles ne peuvent plus refleurir.</p>
+
+<p>Christine avait gard la fracheur et la tendresse des jeunes annes;
+elle n'avait perdu que la confiance qui d'ordinaire les accompagne, et
+elle tait devenue meilleure pour les autres en devenant moins bonne
+pour elle-mme. Aucun amour, plus que celui de Georges, n'tait capable
+de pacifier ses craintes et de lui rendre la seule chose qui lui
+manqut, la juste apprciation de soi. Mais, ici encore, l'excs de sa
+dlicatesse l'garait. Elle se sentait aime plus qu'elle n'et espr,
+autant qu'elle pouvait dsirer de l'tre; mais, toujours ingnieuse
+tourmenter ses joies mmes, elle se demandait s'il ne se mlait point
+trop de bont l'affection de M. de Simiane, s'il ne l'aimait point
+trop pour elle et pas assez pour lui. Elle et voulu le savoir goste,
+pour se permettre enfin d'tre heureuse tout fait; noble et charmante
+erreur d'une adorable nature, qui craignait toujours de trop recevoir et
+de ne point donner assez, et dont le suprme bonheur tait le bonheur de
+l'autre.</p>
+
+<p>Georges, qui n'tait qu'un homme, souponnait ces<a name="page_076" id="page_076"></a> raffinements plus
+encore qu'il ne les comprenait; il en avait cependant le pressentiment
+et l'inquitude; car voici la lettre qu'il crivait son ami vers les
+premiers jours de l'automne.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p class="c">GEORGES . HENRI.</p>
+
+<p>Tu ne m'as pas rpondu; je t'en aurais voulu si j'avais eu le temps.
+Mais j'ai pass une saison enchante. C'est une vie part dans ma vie.
+Cette femme, vois-tu, je ne saurais ni trop la louer ni l'aimer trop.
+Elle m'a fait pntrer dans un monde nouveau de tendresse et d'amour.
+L'amour avec elle ne ressemble rien de ce que l'on a connu, et quand
+je lui dis que j'aime pour la premire fois, et qu'avant elle je n'ai
+jamais aim, il me semble que je dis vrai. Tout en elle est tendresse et
+passion, avec une fracheur, et, si j'ose dire, une prime fleur de
+jeunesse, qui semble s'panouir, ou plutt s'entr'ouvrir pour moi. Je ne
+sais pas comment on a fait pour me la conserver ainsi: c'est sans doute
+une affaire de climat. Il y en aurait eu pour un hiver parisien. Je te
+jure qu'elle est parfaite. Et puis, elle est belle! Tu sais que c'est un
+dtail auquel j'ai la faiblesse de tenir. Il y a des gens qui prtendent
+que l'on s'accoutume tout, et qu'aprs huit jours il n'y a plus de
+diffrence entre une femme belle et une laide! C'est un paradoxe invent
+sans doute par quelque victime des erreurs de la nature; mais il ne m'a
+jamais convaincu. Je pense, au contraire, que c'est<a name="page_077" id="page_077"></a> prcisment lorsque
+le calme succde aux premiers transports qu'il est doux d'arrter sa vue
+sur les lignes pures et les gracieux contours d'un visage aim, qui
+charme encore en reposant. C'est ce que je trouve chez Christine. Rien
+ne trouble en elle l'harmonieux accord de la femme qu'on devine et de la
+femme qu'on voit. Jamais me plus noble ne s'est rvle sous de plus
+nobles traits.</p>
+
+<p>Voil pourquoi je l'aime tant, avec un si complet dtachement de tout ce
+qui n'est pas elle. Tu le sais, mon ami, j'ai besoin de la perfection
+comme si j'en tais digne! Une seule chose m'afflige, non pour moi,&mdash;mon
+gosme s'en rjouirait,&mdash;mais pour elle: je veux dire cette
+ingurissable dfiance qu'elle a d'elle-mme; cette crainte de ne jamais
+assez faire, alors qu'elle a dj trop fait. Cette inquitude rveuse et
+vague, que l'on rencontre si peu chez nos Franaises, et qui est comme
+le fond mme de son me, elle l'oublie parfois.... mais elle y revient
+toujours. J'ai beau renouveler ses pieds mes serments d'amour, je sens
+qu'elle les croit quand elle les entend, et je devine qu'elle en doute
+quand elle ne les entend plus. Ses adieux ont quelque chose de
+dchirant; quand nous nous quittons pour vingt-quatre heures, on dirait
+que nous ne devons plus nous revoir.</p>
+
+<p>Un jour je l'entendis qui murmurait en me regardant: Oh! tre jeune!
+Ce mot me frappa. Est-ce que deux ou trois ans&mdash;quatre ou cinq, si tu
+veux&mdash;qu'elle a de plus que moi, pourraient l'effrayer? Chre folle! Je
+fis comme si je ne l'avais pas entendue; les consolations sont parfois
+maladroites: elles laissent<a name="page_078" id="page_078"></a> croire aux gens qu'ils en ont besoin, et,
+avec cette nature, si fine qu'elle comprend trop, si dlicate qu'un rien
+la blesse, tout devient dangereux.</p>
+
+<p>Quand je crois que ces ides tristes lui arrivent, je prends les
+meilleurs moyens de la distraire. Je prtends que son ge est un
+artifice de sa coquetterie, que les femmes n'ont d'autre extrait de
+naissance que celui qu'elles portent sur le visage, qu'elle a vingt ans
+le matin, et dix-huit le soir! et je te jure, Henri, que je dis vrai.
+Jamais la nature n'a plus fait pour une femme. Les glaces du Nord ont
+sans doute prserv chez elle la puret du sang, et les annes lui ont
+tout apport sans lui rien prendre.</p>
+
+<p>Je ne puis pourtant pas lui expliquer tout cela; elle me reproche dj
+de la trop juger, bien qu'elle-mme ne s'en fasse pas faute dans le
+particulier, et pendant que je rdige mes dpches. Quoi qu'il en soit,
+Henri, aime-la sans la connatre; aime-la parce qu'elle me rend heureux,
+bien heureux, en vrit! et je sens chaque jour grossir ma dette pour
+tout ce bonheur qui me vient d'elle. Il ne faut point qu'elle le sache
+pourtant, car elle assure qu'elle n'aime que les ingrats, qu'elle ne
+fait rien que pour elle-mme, et qu'elle cessera de m'aimer la veille du
+jour o je devrai lui savoir gr de quelque chose. Ce n'est pas l, tu
+le vois, une femme comme une autre, et c'est sans doute pourquoi je
+l'aime; aucune ne m'aurait donn ce que j'ai reu d'elle: la vie du
+c&oelig;ur et la vie de l'me. En elle je trouve une force et une
+direction; elle m'inspire, sans paratre seulement s'en douter: ce
+qu'elle veut, c'est ce qui doit tre.<a name="page_079" id="page_079"></a></p>
+
+<p>Tu sais que je suis assez rude aux conseils; mais les femmes, plus que
+nous, ont la main lgre et forte, douce et puissante, et je crois, en
+vrit, qu'elles seules peuvent conduire certains hommes, comme elles
+seules, dit-on, peuvent mener certains chevaux. Depuis que je l'ai vue,
+je sens que ma vie est meilleure: je suis dans un monde d'ides plus
+hautes. Tout est l, mon cher, tout est dans la femme qu'on aime!
+ailleurs il n'y a rien. Christine n'est pas un bas-bleu, sotte espce
+que je n'ai jamais pu sentir; mais elle connat la littrature de son
+pays et comprend la ntre: elle m'explique ce que je ne sais pas et me
+demande ce qu'elle ignore, et nos heures passent rapides et charmantes;
+nous travaillons comme deux enfants, lves et matres chacun notre
+tour.</p>
+
+<p>Veux-tu un dtail?</p>
+
+<p>Tu sais que j'adore la musique et que je ne puis souffrir le piano:
+c'est mon caractre! Un soir, j'avais t retenu Stockholm tout le
+jour, et je ne pus venir qu'assez tard: je vis le salon clair. Nous
+nous tenons d'ordinaire dans un petit boudoir.... le mot est mal choisi,
+car ce n'est pas un boudoir comme tu l'entends, et l'on n'y trouve
+aucune de ces futilits, plus ou moins coteuses, que recherche la main
+frivole des femmes. C'est une sorte de cabinet, entre son salon et sa
+chambre, o elle a ses livres, quelques tableaux et un petit portrait de
+moi douze ans, qu'elle a copi au pastel avec beaucoup d'habilet;
+elle n'y reoit jamais les trangers, et c'est pour nous un sanctuaire,
+sacr comme la chambre coucher d'une Anglaise.</p>
+
+<p>Une visite! me dis-je en apercevant les vitres<a name="page_080" id="page_080"></a> qui flambaient; et,
+comme il me plaisait d'tre seul, ce soir-l, je me permis un petit
+mouvement d'humeur. En approchant j'entendis les sons doux et voils
+d'un de ces orgues de cration nouvelle, qui font pntrer la musique
+partout. Je demandai au valet de chambre s'il y avait du monde.</p>
+
+<p>Personne, me rpondit-il; madame est seule.</p>
+
+<p>Je montai.</p>
+
+<p>Christine tait assise devant l'orgue: elle jouait des mlodies
+sudoises en s'accompagnant demi-voix. J'entrai sans bruit et
+j'coutai.</p>
+
+<p>Aprs avoir effleur, comme pour essayer les octaves, les touches
+d'bne et d'ivoire, elle s'arrta un instant, posa sa tte dans sa
+main, comme pour recueillir ses souvenirs ou sa pense; puis, frappant
+deux ou trois accords, elle chanta, mais si doucement, et avec quel
+charme profond! ce lied populaire:</p>
+
+<p class="c">Perdus tous deux dans la steppe infinie!</p>
+
+<p class="nind">que nous avions entendu ensemble en traversant le lac Clara, le soir o,
+pour la premire fois, je lui parlai d'amour.</p>
+
+<p>Je n'eus pas le courage de la laisser finir et je m'lanai vers elle en
+lui disant: Merci! chre me, merci! Elle se retourna tout mue et
+vint moi la main ouverte et le sourire aux lvres.</p>
+
+<p>Il y a longtemps, me dit-elle, que j'aurais voulu vous faire cette
+surprise; mais croiriez-vous qu'il n'y avait pas un orgue dans tout
+Stockholm? J'ai d faire<a name="page_081" id="page_081"></a> venir celui-ci de Hambourg. Voil pourquoi
+vous avez attendu.</p>
+
+<p>Que rpondre cela, Henri? j'ai pris sa main, je l'ai baise, et je
+l'ai force de se remettre jouer et chanter.</p>
+
+<p>Sa voix, sans tre puissante, et je l'aime mieux ainsi, est d'un timbre
+pur; elle sonne comme l'argent, et, si je pouvais comparer les sons aux
+couleurs, je dirais qu'elle est limpide comme son regard: elle a des
+notes de cristal. Quant l'expression, c'est une me qui chante!
+l'extase me prend quand je l'coute; la musique ouvre ses ailes blanches
+et nous emporte! Jamais Christine ne m'avait paru plus belle que ce
+soir-l: elle avait ce front radieux que les peintres mystiques donnent
+ la sainte Ccile de la Lgende dore; c'est le mme &oelig;il, agrandi
+par l'extase; le mme visage, un peu allong vers le bas, et sur lequel,
+quand on sait lire, on retrouve si bien la rverie et la passion; ses
+mains fluettes et ses doigts fins voltigeaient sur les touches mues,
+caressant l'instrument plutt qu'elles ne le touchaient, et rveillant
+les notes endormies qui se levaient son appel et montaient dans l'air,
+pareilles un essaim d'oiseaux mlodieux, dont elle venait d'ouvrir la
+cage.</p>
+
+<p>Comme elle achevait son chant, deux grosses larmes, qui tremblrent un
+instant au bord de ses cils, ont coul sur sa joue. Moi-mme j'tais
+profondment mu.</p>
+
+<p>Christine, lui ai-je dit, il ne faut plus jouer ainsi: vous vous faites
+mal.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ai-je fait plaisir? m'a-t-elle rpondu avec un adorable
+sourire.<a name="page_082" id="page_082"></a></p>
+
+<p>Elle est l tout entire, mon ami; c'est le mme dvouement dans les
+petites choses et dans les grandes, le mme oubli de soi et la mme
+proccupation de l'autre. Henri, tu vois maintenant quelle est Mme de
+Rudden; tu peux juger si je dois m'attacher elle. Je ne sais pas
+encore comment nous arrangerons notre vie; mais ce que je sais, c'est
+que rien ne nous sparera l'un de l'autre.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p class="c">HENRI DE PIENNES GEORGES DE SIMIANE.</p>
+
+<p>Tu tiens ton bonheur dans ta main: ne l'ouvre pas. Le bonheur a des
+ailes; c'est un oiseau qui ne se pose jamais deux fois sur la mme
+branche. Fais mettre les bans: je vais demander un cong; je veux tre
+le premier saluer la comtesse de Simiane. J'aurais voulu t'crire plus
+longuement; mais tu ne lis pas les longues lettres, et je veux profiter,
+pour t'envoyer celle-ci, de l'occasion d'un certain M. Borgiloff, que
+j'ai beaucoup connu en Italie: il arrive de Florence et passe ici pour
+rejoindre la lgation russe. Mon billet te sera peut-tre remis par Mlle
+Nadge, sa fille, une brune aux yeux bleus, qui a fait tourner ici
+toutes les ttes. Au dernier bal de la cour, le galant roi Louis n'a
+regard qu'elle. La douce Lola Monts a cass trois cravaches le
+lendemain.<a name="page_083" id="page_083"></a></p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p class="c">CHRISTINE MAA DE DJORN.</p>
+
+<p><i>Il</i> a t retenu toute la matine, et <i>il</i> dne ce soir chez son
+ambassadeur. Si je n'tais alle moi-mme Stockholm, o nous nous
+sommes rencontrs <i>par hasard</i> (connais-tu ces <i>hasards-l</i>?) je ne
+l'aurais pas vu aujourd'hui. Enfin, je l'ai aperu: ce n'est pas une
+journe tout fait perdue. Toutes mes minutes sont tellement prises,
+que je n'ai pas encore eu le temps de t'crire depuis deux mois, toi,
+ma meilleure, ma seule amie. Je n'ai, du reste, le temps de faire quoi
+que ce soit. Rien ne remplit la vie comme le bonheur. Quand il est l,
+c'est lui; et, quand il n'y est pas, c'est encore lui! Tu vois que c'est
+lui toujours! Le cher tyran m'a prise tout entire, et comme il m'a
+prise!</p>
+
+<p>J'habite un vritable paradis terrestre plant par un Anglais, qui ne
+s'en jugeait pas digne, puisqu'il l'a vendu. Je n'y ai pas encore
+rencontr de serpent, et je ne suis pas femme l'couter. Eve n'avait
+que seize ans; c'est ce qui a perdu son pauvre Adam. Le mien n'a rien
+craindre. M. de Simiane est le meilleur des hommes. Je ne sais si
+l'amour m'aveugle, mais il me semble la perfection en tout: il
+m'humilie, et je crois parfois que je le voudrais moins bon. C'est l'me
+la plus tendre et la plus ardente.... et vraie surtout! Il pourra bien
+ne plus m'aimer; mais me tromper, jamais il en est incapable<a name="page_084" id="page_084"></a> comme
+d'une lchet. Ne plus m'aimer! ah! chre, cette seule pense, vois-tu,
+c'est pour mon me, au milieu mme de son bonheur, comme ce petit grain
+noir dans le ciel d'une journe bleue, qui prdi les temptes aux
+matelots. Quand elle m'arrive, je la chasse; si elle revient encore et
+que je m'y abandonne, ma raison s'gare, mon sang court dans mes veines,
+bat dans mes tempes, et s'embrase: je deviens folle. Ne plus m'aimer! le
+pourrait-il? et ne l'ai-je pas enchan dans tous les liens que noue la
+tendresse?... C'est maintenant que je me rjouis de n'avoir pas toujours
+t heureuse. Je remercie ceux qui m'ont fait souffrir. On dit qu'il
+faut payer son bonheur tt ou tard.... n'ai-je point pay le mien
+d'avance? Il y a deux jours, Georges tait de charmante humeur, avec
+quelque chose d'panoui sur le visage.... Si tu savais comme la joie lui
+va bien! C'tait une de ces heures bnies o la confiance est absolue,
+et o chacun peut lire dans l'me de l'autre. Je lui ai demand son ge,
+qu'il m'a toujours cach; il m'a avou qu'il n'avait que vingt-six ans.
+J'en ai trente-quatre. Comprends-tu, Maa, tout ce que disent ces deux
+chiffres? Aujourd'hui, ce n'est rien, et l'on ne voit pas de diffrence.
+Nous n'avons notre ge ni l'un ni l'autre. Je suis plus jeune: il est
+plus vieux. Nous avons tous deux vingt-huit ans; mais bientt il en aura
+trente et moi quarante. Est-ce qu'on peut aimer une femme de quarante
+ans? C'est malsain de penser cela. Georges, s'il y pense, dissimule
+bien habilement,&mdash;mais je crois qu'il n'y pense pas. J'ai son me comme
+il a la mienne.<a name="page_085" id="page_085"></a></p>
+
+<p>Hier, nous avons eu un entretien solennel.</p>
+
+<p>Comtesse, m'a-t-il dit en entrant, vous m'excuserez si je me prsente
+chez vous en cravate noire et en redingote.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Georges, il me semble que c'est assez votre habitude, quand
+nous sommes seuls.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, m'a-t-il rpondu; mais aujourd'hui je vais faire une chose qui
+sort un peu de mes habitudes.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez vite, vous m'effrayez!</p>
+
+<p>&mdash;Dj, comtesse?</p>
+
+<p>Je te jure, Maa, que je ne savais pas ce qu'il allait me dire....
+j'tais si loin de m'attendre!...</p>
+
+<p>Eh bien, qu'est-ce? lui ai-je demand, un peu trouble malgr moi; vous
+me faites peur avec vos airs mystrieux!</p>
+
+<p>Et comme je lui retirais ma main qu'il avait garde:</p>
+
+<p>Je viens, m'a-t-il dit, vous demander.... pour toujours.... cette
+petite main que vous voulez dj me reprendre.</p>
+
+<p>J'ai t saisie, et l'motion m'a tout d'abord empche de rpondre. Il
+a cru que j'hsitais; il n'a rien dit, mais il est devenu ple, et j'ai
+senti trembler sa main.... O Maa, que j'ai t heureuse de me voir
+aime ainsi!</p>
+
+<p>Georges, lui ai-je dit, je vous aime. Vous savez que je vous aime! Mais
+votre demande est si soudaine! je ne croyais pas.... vous ne pouvez pas
+exiger....</p>
+
+<p>&mdash;Je n'exige rien, Christine, m'a-t-il rpondu d'une voix si douce et si
+triste!</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, lui ai-je dit alors, je suis prte tout ce qui vous
+plaira.... je veux tout ce que vous voudrez.<a name="page_086" id="page_086"></a> Vous ne souffrirez jamais
+pour moi ni par moi, Georges! Mais, votre tour, soyez bon, et
+donnez-moi huit jours pour rflchir.... Je vous le demande pour vous
+comme pour moi.</p>
+
+<p>Il y a consenti. Je me suis mise l'orgue: je ne pouvais plus parler.
+J'ai jou les airs qu'il aime. Je crois que j'ai bien jou, car, lorsque
+je l'ai regard, j'ai vu qu'il avait aussi de grosses larmes dans les
+yeux. Mais, chre Maa, je n'avais pas besoin de huit jours. Va! c'est
+tout rflchi. Je ne serai jamais comtesse de Simiane. Il l'a voulu:
+c'est assez pour moi.... Oh! ne t'y trompe pas; je n'cris point ce mot
+sans une douleur profonde. C'est ma meilleure part de bonheur sur cette
+terre laquelle je renonce; je le sais, mais je sens qu'il le faut....
+pour lui! Oh! il ne saura jamais le prix du sacrifice. Mais toi, Maa,
+tu le comprendras et tu me plaindras.... tre la femme de l'homme qu'on
+aime, tre lui.... la vie et la mort! toujours!&mdash;toujours, ce
+grand mot de l'ternit humaine,&mdash;marcher avec lui, la main dans la
+main, sous l'&oelig;il des hommes, sous l'&oelig;il de Dieu, avec la faveur de
+tous! n'avoir plus craindre, ni la tristesse des cheveux blancs, ni
+l'isolement des derniers jours; mais vieillir ensemble, doucement, au
+milieu des chers enfants qui vous aiment et vous rendent vos beaux jours
+en vous rajeunissant de leur jeunesse! N'est-ce pas l le plus grand
+bonheur qui puisse tre donn la femme? et ne sais-tu pas qu'au fond
+du c&oelig;ur, ds que nous aimons, c'est ce bonheur-l que nous dsirons
+toutes? Crois-tu que rien, mme dans les plus heureuses liaisons,
+remplace jamais cela?<a name="page_087" id="page_087"></a></p>
+
+<p>Et pourtant! ce bonheur qui m'est offert, je le refuse. Je le refuse
+cause de lui.... Je ne veux pas lui mnager de repentirs amers; je ne
+veux pas profiter des entranements de son c&oelig;ur; je ne veux pas tre
+dans dix ans la femme d'un jeune mari: je ne veux pas lui forger des
+fers qu'il ne pourrait plus rompre quand il en sentirait le poids. Je
+sais bien que je me sacrifie; mais le sacrifice, sous une forme ou sous
+une autre, n'est-ce point toujours la vertu de la femme? Et puis, s'il
+faut tout te dire, me sacrifier pour lui, j'prouve je ne sais quel
+pre bonheur et quel contentement douloureux! Oh! je l'aime bien, car il
+n'y a pas d'gosme dans mon amour. Je me suis promis de le rendre
+heureux, et je me tiendrai parole, advienne que pourra! Je crois qu'il
+m'aimera longtemps encore, et pourtant, il y a des moments o j'ai peur.</p>
+
+<p>Je ne connais rien de son pass; et, sache-le bien, cette ignorance
+absolue, c'est parfois une torture cruelle! Non, je ne sais rien de lui;
+mais il me semble que cette nature si dlicate doit tre terriblement
+mobile. Personne, je le crois, personne n'est plus capable d'tre
+rapidement et fortement mu; mais peut-il garder la mme motion bien
+longtemps? Cette facilit d'impression qui le rend si sduisant, ne le
+rend-elle point en mme temps incapable de constance, et le danger
+n'est-il pas, avec lui, tout ct du charme? Ce qui m'effraye souvent
+chez Georges, c'est encore ce sentiment si vif de la beaut, qui le
+prdispose l'enthousiasme pour tout ce qui ralise l'idal ses
+yeux,&mdash;mais qui doit si rapidement l'en dtourner, ds que la
+dsillusion arrive. Croirais-tu<a name="page_088" id="page_088"></a> qu'il y a telles de ses louanges les
+plus exquises et les plus tendres dont je souffre, parce que je me
+persuade qu'il ne m'aimerait plus autant si je venais les mriter
+moins?</p>
+
+<p>Ne dis pas que je suis trop subtile; si tu savais comme on le devient
+quand on a l'me tendue vers une seule et unique pense! Dans ton sage
+et calme bonheur, tu trouveras peut-tre ces craintes folles et ces
+terreurs chimriques. Mais, quand on aime comme j'aime, on a toujours
+une inquitude au fond du c&oelig;ur. Celles-l n'aiment point qui ne
+craignent pas.</p>
+
+<p>Adieu, Maa; ne prends point garde si cette lettre est un peu triste. Il
+pleut et j'ai froid. Demain il reviendra, et avec lui toute ma joie.
+Demain le ciel sera bleu, la brise tide et mon me en paix. Adieu
+encore, garde-moi cette bonne amiti, toujours la mme, qui n'a ni
+veille ni lendemain.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p class="c">MADAME DE BJORN CHRISTINE.</p>
+
+<p>Je te plains et je t'admire; tu me fais envie et tu me fais peur. Mais
+que puis-je te dire? Je ne connais rien tous ces grands sentiments. Ne
+m'cris plus de pareilles lettres. Depuis que j'ai lu celle-ci, je passe
+ma vie trembler. Je sens qu'un tel amour doit tre tout toi; mais je
+ne sais pas s'il y a un homme au monde qui le mrite. J'aime beaucoup
+mon cher baron; mais je suis plus calme, et lui aussi, et nous n'en
+sommes pas plus malheureux. Quoique je n'aie pas ton imagination,<a name="page_089" id="page_089"></a> je me
+doute bien que tu dois avoir des heures charmantes. Mais cette vie est
+un rve: prends garde au rveil. A ta place j'aurais accept. Tu seras
+belle longtemps: c'est de famille; M. de Bjorn, qui t'adore toujours, me
+dit que ta mre a fait des passions cinquante ans. Le mariage a du
+bon, et, si rien n'est parfait en ce monde, c'est peut-tre encore la
+meilleure chose parmi les mauvaises. Je ne te fais pas de morale,
+quoique je sois toujours un peu puritaine: je garde cela pour moi. Mais,
+au point de vue mme du bonheur, le mariage est encore la plus sre des
+garanties. Un inconstant est bien retenu par la douce voix d'un petit
+ange rose et blond qui lui crie: Papa! Il s'arrte sur le seuil, se
+retourne, voit la mre qui sourit,&mdash;et reste. S'il s'en va, il revient.
+Mais les autres! une fois partis, on ne les revoit jamais. Ce sont des
+oiseaux de passage qui chantent sur les branches, picorent le fruit....
+et s'envolent. Rflchis encore!</p>
+
+<p>Aime comme tu l'es, tu peux tout. Tu seras punie de passer ct de
+ton bonheur. Ton bonheur! en le faisant, ne feras-tu pas le sien? Voil
+vraiment un homme bien plaindre, parce que la plus aimable femme de
+Sude aura quelques annes de plus que lui, c'est--dire plus d'me,
+plus de dvouement, plus de vraie tendresse, car il n'y a qu' notre ge
+que l'on sache aimer, ma chre; vingt ans une femme aime l'amour;
+trente ans elle aime l'amant et le mari, surtout quand elle a le bonheur
+que les deux n'en fassent qu'un.</p>
+
+<p>Et ce pauvre major? un grand c&oelig;ur, ma Christine! mais je ne suis pas
+assez loquente pour plaider les<a name="page_090" id="page_090"></a> causes perdues! en voil un qui
+t'aimait! c'est toi qui l'as charg d'une mission? C'est bien trouv! Il
+est toujours heureux pour une femme d'tre la cousine d'un ministre.</p>
+
+<p>Si ta protection pouvait nous envoyer Paris! Je porte Copenhague sur
+mes paules. Adieu. Mon amiti t'attend. Tche de n'en avoir pas besoin!
+C'est un capital dont tu ne touches pas les intrts; mais tu es sre de
+le trouver toujours. Pardonne-moi cette comparaison financire: on a
+parl argent autour de moi toute la soire. C'est la maladie du jour, et
+je crois qu'elle est contagieuse.</p>
+
+<h3><a name="IX" id="IX"></a>IX</h3>
+
+<p>L't, puis l'automne, s'coulrent au milieu des joies sans mlanges de
+l'amour partag. Ceux-l auront-ils jamais le droit de se plaindre, dont
+la vie a compt deux saisons de bonheur? Ils vivaient l'un pour l'autre.
+Christine se parat pour Georges: c'tait l'occupation de ses matines;
+elle savait la coiffure qu'il prfrait et la robe qui devait lui
+plaire. Partout et en tout il retrouvait chez elle sa pense constante
+et cette proccupation de lui qui est pour les amants comme la douce
+flatterie du c&oelig;ur: c'est de tels signes qu'on reconnat l'amour.
+Quand on aime moins, on n'aime pas. Quatre annes, depuis la trentime,
+avaient gliss sur<a name="page_091" id="page_091"></a> Christine comme les sicles sur le marbre ternel de
+ces statues dont ils rendent la beaut plus clatante encore et plus
+accomplie. Parfois, le matin, une petite ride imperceptible plissait la
+peau, trop fine, au bord de l'&oelig;il; parfois dans le rseau bleu des
+veines qui courent sur le front blanc, on et dit, l'heure du petit
+lever, qu'un rasoir avait promen sa lame mince: c'tait tout. Et quand,
+pareille la Vnus-Aphrodite, elle sortait du bain glac, secouant les
+perles liquides de sa chevelure tordue, c'tait un printemps de beaut.
+Elle avait gard ses cheveux de quinze ans, si pais, qu'ils
+paraissaient bruns, quoiqu'ils fussent blonds, tant l'or se brunissait
+dans la profondeur de leur masse; mais cet or, qui se fonait jusqu'au
+bronze, ne cessait pas d'tre de l'or. On le voyait bien quand sa tte,
+appuye sur le dossier du fauteuil gothique, recevait le rayon du soleil
+qui les traversait, les pntrait et les faisait rayonner autour de son
+front, comme une aurole de lumire vivante; sa bouche, dans le sourire,
+avait la fracheur d'une bouche d'enfant: elle faisait penser une
+fleur qui s'entr'ouvre. Jeune fille, Christine s'tait peu soucie de sa
+beaut; je croirais assez volontiers que cette beaut s'ignorait
+elle-mme. Maintenant elle la connaissait, et elle en tait fire,
+force d'en tre heureuse. L'motion surtout la transfigurait: son me,
+devenue visible, se rpandait sur ses traits et les animait. Elle
+s'exaltait facilement: un souffle de vie la pntrait alors, et une
+sorte de lumire intrieure faisait resplendir son visage, comme ces
+beaux vases aux fines sculptures, que l'on claire tout coup par
+dedans; son &oelig;il un peu allong,<a name="page_092" id="page_092"></a> comme la feuille dplie du pcher,
+si calme et si doux dans le repos, dgageait des effluves magntiques;
+la passion respirait dans son sourire. Alors il s'exhalait d'elle comme
+un charme qu'il fallait subir. Mais elle tait de celles que l'on
+pouvait surprendre toute heure et voir toujours. Elle n'avait rien
+cacher, parce qu'en elle tout tait vrai, noble et grand, et c'tait l
+le caractre particulier de sa beaut, qu'en la regardant on se sentait
+meilleur. Georges, en la tenant par la main, entra donc avec elle dans
+un monde dont il ne souponnait pas l'existence: ce monde mystique des
+races septentrionales, o les femmes savent purer l'amour en l'levant.
+Elle lui ouvrait des horizons inconnus, et si larges que son regard n'en
+sondait point la profondeur. Jamais deux mes ne s'taient ni mieux
+comprises ni plus pntres, et cet accord tait si parfait, que, mme
+loignes, et par une sorte d'union mystrieuse dont le lien ne se
+rompait jamais, elles ressentaient chacune le contre-coup de ce qui
+frappait l'autre,&mdash;ensemble, malgr la distance.</p>
+
+<h3><a name="X" id="X"></a>X</h3>
+
+<p>Cependant la Sude frissonnait dj sous son manteau de neige. L'hiver
+ramenait la campagne la ville; les chteaux se dpeuplaient; on
+abandonnait les parcs,<a name="page_093" id="page_093"></a> les cottages perdus dans les bois et les villas
+semes au bord des lacs. Christine revint plus tard que les autres; mais
+enfin elle dut revenir. Ce ne fut point sans regrets.</p>
+
+<p>Georges alla passer un dernier jour avec elle. Il avait neig pendant la
+nuit; une nappe blanche couvrait les petits sentiers qui voyaient passer
+leur promenade chaque jour. Le bassin tait gel; les sapins secouaient
+d'un air mlancolique leur tte poudre frimas; les oiseaux consterns
+voletaient d'un arbre l'autre en poussant des cris plaintifs. Georges
+et Christine djeunrent tous deux au coin du feu, en regardant la
+campagne triste. Vers midi, le soleil, entre deux nuages, montra son
+sourire ple. Ils sortirent un instant pour revoir le parc, le bois, le
+jardin, tous ces lieux chers o s'taient couls leurs plus beaux
+jours. Christine eut froid; ils rentrrent, et passrent leurs dernires
+heures recueillir les souvenirs de leur amour. Ils devaient se revoir
+le lendemain Stockholm: ils se quittrent pourtant avec un serrement
+de c&oelig;ur. Georges s'arrta, tout hsitant, sur le seuil qu'il avait
+franchi tant de fois si joyeux. Les insensibles tmoins de notre bonheur
+en gardent toujours quelque chose: la nature prend une part de notre
+me: on s'en aperoit l'heure des adieux.</p>
+
+<p>Le major, revenu de son inspection depuis une semaine ou deux, alla, de
+compagnie avec le chevalier de Valborg, chercher Christine au cottage;
+tous deux la ramenrent la ville. Le major tait plus pris que
+jamais, et pas le moins du monde dcourag; le voyage lui avait fait du
+bien; il gardait encore des<a name="page_094" id="page_094"></a> doutes consolants. Ces Franais ne savent
+pas aimer, se disait-il; leurs plus belles flammes ne sont que des feux
+de paille: cela brille, mais cela ne dure pas. Mon tour viendra!... et,
+s'il ne vient pas, continuait-il avec moins d'assurance, eh bien, je
+serai toujours prs d'elle pour la dfendre ou la consoler: c'est encore
+un assez beau rle.</p>
+
+<p>La vie Stockholm fut peu prs ce qu'elle avait t Haga: la
+comtesse retrouva sa socit habituelle. Georges, le baron de Vendel et
+le chevalier de Valborg en formaient le noyau. Quelques comparses se
+groupaient autour d'eux. Les rapports de Georges et du baron dnotaient
+la meilleure intelligence; l'&oelig;il le plus exerc n'aurait jamais
+surpris entre eux la moindre apparence de rivalit. C'tait comme un
+secret accord de tous deux pour enchanter la vie autour de leur idole:
+pour ne pas jeter sur elle l'ombre mme d'une proccupation ou d'une
+inquitude, l'un savait cacher sa joie et l'autre sa tristesse. Tous
+deux lui prsentaient un visage calme et riant. Vis--vis l'un de
+l'autre, ils gardaient en sa prsence les formes courtoises et polies
+des gens du monde; pass le seuil du salon, ils ne se connaissaient
+plus, ce qui rendait parfois assez comique l'embarras du chevalier,
+quand il se trouvait entre les deux sans savoir auquel parler ou lequel
+suivre.</p>
+
+<p>La comtesse sortait peu. Elle dut pourtant se montrer dans quelques
+salons, et elle y brilla comme une belle toile qui traverse la nuit et
+l'illumine. Elle s'aperut bien que Georges l'aimait davantage aprs ces
+rapides blouissements qu'elle lui donnait dans le<a name="page_095" id="page_095"></a> monde. D'autres
+auraient pu s'en rjouir; elle tait plus dispose s'en affliger. Sa
+nature trop dlicate ne lui permettait point d'en tirer avantage, mme
+au profit de son amour: elle se disait que c'taient l de mauvais
+triomphes, qui pouvaient flatter son orgueil, mais qui humiliaient son
+c&oelig;ur. Elle ne voulait point que la vanit enlevt jamais la moindre
+part la tendresse. Georges, cependant, avait des devoirs de position;
+elle les comprenait et s'y soumettait avec cette abngation qui se
+retrouve toujours au fond de l'amour vrai. Il fallait qu'on le vt
+partout. Mais souvent il commenait et toujours il finissait la soire
+chez elle. Les runions du grand monde sudois sont dans tout leur clat
+vers dix heures. Georges, aprs son apparition officielle, pouvait donc,
+sans blesser aucune convenance, aller demander une tasse de th la
+comtesse, qui l'attendait en comptant les minutes. Quand il tait trop
+en retard, elle arrtait la pendule.</p>
+
+<p>Le monde avait bien quelque soupon de leur liaison; mais le monde est
+meilleur enfant qu'on ne pense. S'il dchire sans piti ceux qui
+l'offensent ouvertement, il est au contraire tout rempli d'indulgence
+pour ceux qui lui montrent quelques gards en observant les convenances,
+qui sont sa loi suprme. Christine tait adore, mme des femmes, et
+aucun souffle n'avait terni le pur diamant de son honneur. Ceux qui ont
+du c&oelig;ur, c'est le petit nombre admiraient de loin, et non sans
+quelque secrte envie, ce ciel azur de leur amour, que ne voilait
+jamais aucun nuage. Quelques-uns s'tonnaient qu'un Franais pt montrer
+tant de constance, et, dans l'attente<a name="page_096" id="page_096"></a> d'un abandon prochain, ils
+avaient la prcaution de plaindre Christine par avance. En Sude comme
+en Norvge, on nous prend toujours pour les petits-fils des marquis
+badins du dix-huitime sicle. La mre de deux ou trois grandes filles,
+difficiles marier, trouvait seule que Christine avait tort d'accaparer
+un si bon parti, devenu mme inutile entre ses mains; mais elle ne
+faisait pas plus la majorit qu'une hirondelle ne fait le printemps.</p>
+
+<h3><a name="XI" id="XI"></a>XI</h3>
+
+<p>Un soir, l'ambassade d'Autriche, Georges, aprs avoir fait le whist
+d'un gnral et de deux diplomates, demanda son traneau. Comme il
+passait devant la dernire banquette du salon, il entendit un
+chuchotement de voix moqueuses. Deux femmes causaient et riaient en le
+regardant. L'une d'elles tait une Sudoise assez coquette, laquelle
+il avait eu l'impardonnable tort de ne pas faire la cour. Il n'avait
+jamais vu l'autre.</p>
+
+<p>Il n'a donc que la permission de dix heures? dit celle-ci d'une voix
+sche et mordante son amie, qui touffait un mchant rire sous la
+nacre de l'ventail.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! reprit la Sudoise entre deux clats, il est bien gard.... mais
+il faut convenir qu'il est trs-docile: c'est une justice lui rendre.<a name="page_097" id="page_097"></a></p>
+
+<p>Il faut tre vraiment fort pour porter noblement le poids d'un amour
+vrai, les pieds sur la terre, mais la tte dans le ciel. Les femmes, en
+cela, sont plus vaillantes que nous; un grand sentiment les prserve
+toujours des petites passions; l'homme s'en dfend moins bien. Georges
+devait mpriser une raillerie misrable. Il se sentit bless au c&oelig;ur
+par cette flche barbele du ridicule, qu'on n'arrache plus quand elle a
+pntr. La vanit lui souffla dans l'me toutes sortes de mauvais
+conseils.</p>
+
+<p>Il ralentit le pas; et, au lieu de descendre, il entra dans une galerie
+qui longeait les trois salons de l'appartement.</p>
+
+<p>Pardieu! fit-il assez lgrement, Christine n'en mourra point pour
+m'avoir attendu une demi-heure de plus. Elle aime se coucher tard.
+Comme elle me prend, cette femme, depuis un an! Il jeta les yeux dans
+une glace pour se rajuster.... Ah! dit-il en regardant sa cravate,
+c'est elle qui m'a refait ce n&oelig;ud.... Un souvenir charmant lui
+arriva et changea ses penses. Je viens d'tre injuste pour la premire
+fois, se dit-il au fond du c&oelig;ur; pauvre chre me, comme elle vaut
+mieux elle seule que tout ce monde ensemble! Serait-elle assez
+malheureuse! si elle m'avait entendu! Il fit deux pas pour sortir. Le
+mauvais ange lui souffla tout bas: Il y a dans ce salon deux femmes qui
+ont ri de toi!</p>
+
+<p>&mdash;Ne les coute pas, lui disait son c&oelig;ur, Christine t'attend.</p>
+
+<p>&mdash;Ne ft-ce que pour elle, reprenait la vanit maudite, tu dois leur
+prouver que tu es libre.... Christine<a name="page_098" id="page_098"></a> te le demanderait si elle tait
+l.... Fais-le pour elle!</p>
+
+<p>Il rentra dans le bal.</p>
+
+<p>Encore vous, cher comte! dit Axel en venant sa rencontre. Que
+dira-t-on rue de la Reine?</p>
+
+<p>Georges frona le sourcil.</p>
+
+<p>Rien, j'imagine, rpondit-il avec un peu de scheresse. Mais, vous,
+chevalier, dites-moi donc quelle est cette femme en robe vert ple qui
+cause l-bas avec la petite baronne de Strom.</p>
+
+<p>&mdash;Cette femme est une jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;On ne s'en douterait pas! mais enfin qui est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne le savez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Puisque je vous le demande!</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne serait pas une raison.</p>
+
+<p>&mdash;Parole d'honneur!</p>
+
+<p>&mdash;Eh mais, continua le chevalier, voil qui flatterait singulirement
+l'aimable comtesse. Comment! vous ne connaissez pas mme de vue, depuis
+huit jours qu'elle est ici, la nouvelle reine de l'hiver, la belle des
+belles, l'incomparable Nadje, Mlle Borgiloff?</p>
+
+<p>&mdash;Non, en vrit, et voici la premire fois que je la rencontre.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, c'est possible, vous sortez peu!</p>
+
+<p>&mdash;Moi? mais tous les soirs!</p>
+
+<p>&mdash;Alors c'est qu'elle vient tard, et que vous partez de bonne heure. Oh!
+il n'y a pas de mal cela; vous y avez perdu les dbuts d'une lgante
+dans nos salons: mais c'est un malheur facile rparer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'y aiderez, chevalier.<a name="page_099" id="page_099"></a></p>
+
+<p>Et le comte, qui s'tait rapproch de la porte, se mit examiner Mlle
+Borgiloff avec une attention que peut-tre Christine et trouve trop
+scrupuleuse.</p>
+
+<p>Pour un juge fin de la beaut fminine, Nadje tait loin de mriter
+l'loge que le chevalier faisait d'elle. Elle avait beaucoup d'clat,
+et, dans un cercle de femmes, c'tait toujours elle que l'on remarquait
+la premire; mais elle excitait l'attention bien plus qu'elle n'attirait
+la sympathie.</p>
+
+<p>Il y avait de la duret dans les plans trop nettement accuss de son
+front; malgr la rondeur ferme et veloute des joues, on devinait la
+saillie des pommettes accentues; sa main, petite, mais dure de paume,
+sche dans l'treinte, avec un pouce trop fort et des doigts lgrement
+renfls au n&oelig;ud des phalanges et carrment coups, indiquait l'esprit
+positif, la volont tenace et l'ardeur ambitieuse de la femme qui veut
+parvenir, son nez trop court (un peu plus il tait cras) rappelait
+l'origine kalmouque de sa famille, plonge depuis trop peu de temps
+encore dans le grand courant de la civilisation occidentale. Pour tre
+vrai, il fallait bien lui reconnatre une taille charmante, plus
+accomplie et mieux forme qu'il n'arrive d'ordinaire chez les jeunes
+filles, et une fleur de teint blouissante:&mdash;des roses du Bengale
+closes sur de la neige;&mdash;une bouche un peu grande, mais rouge comme la
+grenade mre, et faisant luire, quand elle riait ou qu'elle parlait,
+l'clair humide et nacr des dents blanches; ses beaux cheveux firement
+relevs, et dgageant la tempe, sans une perle, sans un ruban, sans une
+fleur, s'amoncelaient sur la nuque en masse<a name="page_100" id="page_100"></a> sombre, dont le noir sans
+reflet absorbait la lumire et semblait l'teindre. Son &oelig;il allong
+avait l'air de s'ouvrir par une fente, comme celui des races flines:
+mais la passion pouvait le dilater puissamment; il se redressait aux
+coins vers les tempes, par une oblique chinoise qui donnait sa
+physionomie, quelque chose de singulirement piquant. Elle en jouait
+comme d'un instrument perfectionn: son regard avait des gammes de
+rayons, tantt perants et vifs, tantt adoucis en de si molles
+langueurs, qu'on et cru l'apercevoir travers un voile de larmes.
+Beaucoup de femmes taient plus belles; on en rencontre rarement de plus
+sduisantes: mais ce n'tait point l'me qu'elle sduisait.</p>
+
+<p>Nadje n'tait pas riche. C'tait l le pied d'argile de la statue
+tte d'or. Le plus clair de sa fortune tait la protection du czar et
+les talents de son pre, qui n'avait pas assez de naissance pour arriver
+au premier rang dans une carrire o la noblesse est souvent le premier
+des mrites. Une disgrce ou une maladie pouvait la ruiner. N'ayant
+point l'indpendance que l'on trouve dans le patrimoine assur de la
+famille, elle voulait donner par le mariage une base solide son
+avenir. Cette proccupation constante dominait chez elle tous les
+entranements de la jeunesse. Si elle ne les touffait point, Nadje les
+ajournait. A vingt ans elle avait un plan de conduite. leve par son
+pre au milieu des hommes, traversant dans toutes les capitales les
+socits les plus intelligentes de l'Europe, et s'appropriant tout, avec
+cette facilit d'assimilation qui est le propre de certaines races, elle
+mettait au service de<a name="page_101" id="page_101"></a> ses petits intrts des moyens assez puissants,
+qu'elle dirigeait avec le calme et la ruse froide d'un diplomate en
+jupons.</p>
+
+<p>Arrive Stockholm depuis peu, elle n'avait encore t prsente que
+dans deux ou trois salons; mais un secrtaire de son ambassade l'avait
+merveilleusement renseigne sur la cour et la ville. Elle avait ses
+notes particulires. Dcide ne pas coiffer plus longtemps le chef
+vnrable de sainte Catherine, elle s'avanait vers le mariage sans
+faire de faux pas sur le terrain glissant du monde. Il ne lui manquait
+plus qu'une petite chose: le mari.</p>
+
+<p>En voyant rentrer Georges dans le salon, la physionomie de Nadje opra
+un changement vue trop soudain pour tre bien sincre. Elle n'couta
+plus la petite baronne, qui continua seule sa chronique peu charitable.
+Elle leva au plafond, comme pour prendre le ciel tmoin, son &oelig;il
+innocent, qui se voila d'un nuage de rverie; bientt elle s'approcha de
+la chemine, et d'un doigt distrait effeuilla dans une coupe de Chine
+une des roses de son bouquet. Elle tournait ses paules vers Georges
+avec la cambrure de reins d'une cariatide: M. de Simiane ne pouvait voir
+qu'imparfaitement son visage. Nadje, qui s'tait trop regarde pour ne
+pas se bien connatre, se dfiait un peu de son profil; mais elle
+montrait assez volontiers sa nuque opulente et les belles attaches de
+son cou.</p>
+
+<p>Georges la regardait fort attentivement, sans s'apercevoir qu'elle
+suivait dans la glace le mouvement de ses yeux.<a name="page_102" id="page_102"></a></p>
+
+<p>Nommez-moi donc cette belle Mlancolie, dit-il au chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Il parat, reprit Axel, que j'ai le privilge de vos prsentations;
+mais je vous prviens que je ne rponds pas des consquences.</p>
+
+<p>Ils s'avancrent vers la jeune fille, qui tout coup se retourna, au
+moment o ils n'taient plus qu' deux pas d'elle, avec un geste de
+surprise d'un naturel admirable: ses lvres s'entr'ouvrirent comme pour
+un petit cri, qu'elle ne poussa point, et l'on put voir courir sur ses
+paules de neige le frisson du rveil en sursaut. Aucun de ces dtails
+n'chappa au jeune diplomate.</p>
+
+<p>Axel nomma le comte de Simiane, et tous trois commencrent causer
+debout, prs de la chemine, en ce moment dserte. Georges trouva que le
+chevalier aurait bien pu s'loigner aprs la prsentation. Il n'aimait
+pas les conversations trois. Georges, sans mme s'en apercevoir,
+commettait sa premire infidlit. Quand un homme dsire se trouver seul
+avec une jeune et jolie femme, il en offense une autre: celle qu'il
+aime.</p>
+
+<p>L'orchestre jouait les premires mesures d'une polka. Georges s'inclina
+devant la jeune fille et lui tendit la main en souriant; elle y mit la
+sienne avec une grce charmante, au moment o deux jeunes officiers
+s'lanaient pour l'engager. On ne dansait pas encore; mais, un
+certain mouvement de chaises et de fauteuils, Georges devina qu'il
+s'agissait d'un cotillon, cette danse qui, pour les uns, commence
+toujours trop tt et finit toujours trop tard, tandis que, pour les<a name="page_103" id="page_103"></a>
+autres, c'est prcisment le contraire. M. de Simiane jeta un regard
+furtif sur la pendule; elle marquait onze heures moins un quart. Et ma
+pauvre comtesse! pensa-t-il; quelle heure arriverai-je chez elle? Si
+diplomate que l'on soit, on ne peut pas tout cacher: une ombre obscurcit
+le visage du jeune homme, et Nadje sentit comme un frmissement nerveux
+dans la main qui tenait la sienne. Elle releva sur le comte ses yeux
+qu'elle tenait baisss, et laissant passer son plus doux regard
+travers de longs cils soyeux:</p>
+
+<p>Monsieur le comte, lui dit-elle d'une voix timide, presque soumise, je
+ne veux pas vous devoir une surprise: vous m'avez demand une polka;
+je ne vous condamnerai point un cotillon. Elle ajouta, en le
+regardant la drobe: On sait quand le cotillon commence, on ne sait
+pas quand il finit. Et elle voulut dgager sa main: Georges la retint
+avec une contrainte polie et la regarda plus qu'il n'avait encore fait.</p>
+
+<p>Nadje baissa de nouveau les yeux en rougissant: elle parut trouble
+comme une jeune pudeur qui l'on parle d'amour pour la premire fois.
+Georges l'enveloppa tout entire d'un long regard.</p>
+
+<p>Il est vrai, rpondit-il, que je n'avais point tant espr; mais, si
+j'ai demand moins, je n'en suis que plus charm d'avoir davantage.</p>
+
+<p>Nadje s'appuya sur le bras de Georges avec plus d'abandon, et le jeune
+homme put voir sur son visage une expression de reconnaissance heureuse.</p>
+
+<p>Cependant le conducteur du cotillon, un jeune homme assez lgant et
+suffisamment sot pour son emploi, avait donn le signal des premires
+volutions:<a name="page_104" id="page_104"></a> bientt les figures se succdrent dans leur ordre
+capricieux et galant. Tour tour les couples se perdaient dans la foule
+ou se reformaient leur gr. Tantt les cavaliers choisissaient leurs
+dames, tantt les dames choisissaient leurs cavaliers. Georges et Nadje
+se donnrent des preuves insignifiantes d'abord, mais trop multiplies,
+de leur mutuelle prfrence. Bientt ils furent en coquetterie rgle.
+Georges se retrouvait, non sans un secret plaisir, sur son ancien
+terrain. Il y avait plus d'un an qu'il vivait aux pieds de la comtesse,
+sans se permettre la distraction mme la plus innocente auprs d'une
+autre. Il est vrai qu'il n'en avait pas eu mme le dsir. Il n'en trouva
+pas moins sa conduite extraordinairement mritoire. Il se dit que peu
+d'hommes sa place auraient pouss aussi loin le scrupule de la
+fidlit, et que, jusqu' un certain point, c'tait mme donner
+Christine une preuve de dfiance que de ne pas oser s'occuper d'une
+autre femme, comme si elle avait redouter la comparaison. La
+conclusion de tout ceci fut qu'il devait faire un peu la cour Nadje.
+Il est vrai que la jeune fille dploya pour sa conqute tout un arsenal
+de sductions: elle fut tour tour railleuse et mlancolique,
+tincelante de verve ou recueillie en des silences pleins de choses.
+Elle tait trop habile pour se permettre l'allusion mme la plus
+indirecte contre Christine, et M. de Simiane n'tait point d'ailleurs
+homme la permettre; mais elle sut, en deux ou trois occasions, parler
+fort dlicatement de ces grands sentiments du c&oelig;ur, si beaux, qu'il
+faut les admirer partout o on les rencontre, mais si rares, qu'en les
+voyant on est excus<a name="page_105" id="page_105"></a> presque de leur porter envie. Tout cela fut
+indiqu plutt que dit, avec ce tact suprme du monde, qui sait ne
+jamais blesser, glissant sur tout, n'appuyant sur rien. Puis Nadje
+dansait merveille; ce qui ajoutait beaucoup de persuasion ses
+paroles. Le cotillon sudois a des pas de caractre qui dveloppent la
+grce de la femme et rehaussent l'lgance de sa beaut.</p>
+
+<p>Nadje le savait et en abusait. Au milieu de ces figures qui commencent
+l'mancipation des jeunes filles, en leur permettant quelque libert
+dans leurs choix, elle fit Georges l'hommage de tous les siens: elle
+sollicitait le mouchoir avec le regard humble et amoureux de l'esclave
+qui attend le bon plaisir de son matre; elle lui offrait le bouquet
+avec le geste d'une sultane qui veut prendre un favori. Quand on la
+conduisit au fauteuil pour le pas du miroir, tous les danseurs
+dfilrent devant elle comme une arme de prtendants; une main lgre,
+rapidement passe sur la glace, semblait effacer chaque nouvelle image:
+c'tait le signe du refus. Georges, son tour, et le dernier vint plier
+le genou sur le coussin de velours. Une seconde de trop, peut-tre, elle
+contempla dans le miroir le visage du jeune homme, o perait une nuance
+d'inquitude; puis, se penchant vers lui, elle tendit la main, comme
+pour le relever, et ils valsrent ensemble. Elle emmla les pas.
+Georges, pour la soutenir sans doute, l'enlaa dans une treinte plus
+puissante, et la rapprocha de sa poitrine. On et dit qu'elle allait
+flchir et incliner sa tte jusque sur l'paule du danseur; mais tout
+coup elle se dgagea, et s'arrtant:</p>
+
+<p>Assez! dit-elle, je vous en prie!<a name="page_106" id="page_106"></a></p>
+
+<p>Georges la reconduisit sa place, aussi troubl qu'elle paraissait
+l'tre.</p>
+
+<p>Tout finit en ce monde, mme les cotillons. Georges regarda furtivement
+ sa montre; il tait prs d'une heure: il sortit en toute hte. Il
+tait comme enivr d'elle; vritable ivresse, en effet, car il y avait
+du trouble dans son bonheur. Ce n'tait plus l'motion sans mlange, si
+douce et si pure qu'il avait ressentie un an plus tt en valsant avec
+Christine. Il prouvait, au contraire, cette inquitude vague qui
+prcde, dit-on, le remords. L'air de la nuit, en frappant son front,
+sec et froid, calma l'exaltation malsaine de ses ides.</p>
+
+<p>Et Christine! se demanda-t-il pour la premire fois depuis deux
+heures.</p>
+
+<p>Il ne lui avait jamais fait, mme en pense, une aussi longue
+infidlit. Il n'tait pas possible d'aller maintenant chez elle;
+cependant il donna l'ordre au cocher de prendre par la rue de la Reine.
+Ce n'tait pas son chemin.</p>
+
+<p>Il faut qu'il ait le diable au corps! murmura celui-ci en relevant son
+collet de fourrure; me faire faire un dtour par cette bise aigu!...
+Il dchargea sa colre sur les pauvres chevaux, qui partirent au galop.</p>
+
+<p>La chambre coucher de la comtesse donnait sur la rue: les fentres
+taient encore claires, non pas de ces molles lueurs qui tombent du
+sein voil de la lampe nocturne, comme pour garder le sommeil, mais de
+la vive clart des bougies qui annonce l'insomnie et la veille.
+Christine n'tait pas couche.</p>
+
+<p>Pauvre me! murmura Georges en cachant sa tte dans ses mains, elle
+veille et elle souffre!<a name="page_107" id="page_107"></a></p>
+
+<p>Quand l'gosme des mauvaises passions ne nous a pas encore ptrifi le
+c&oelig;ur, nous ne pouvons subir de torture plus cruelle que la pense
+d'une souffrance prouve pour nous et cause de nous par une crature
+noble et dvoue. Ces douleurs-l sont poignantes entre toutes, et, si
+on mrite le nom d'homme, jusqu' ce que le calme et la douce srnit
+du bonheur soient revenus dans l'autre me, rien ne peut ni les gurir
+ni les consoler.</p>
+
+<p>Les chevaux, qui connaissaient les habitudes de leur matre, avaient
+d'eux-mmes ralenti le pas. Chez moi! cria Georges au cocher, et,
+jetant un dernier regard vers la fentre claire: Christine!
+Christine! dit-il tout bas, c'est toi que j'aime!</p>
+
+<p>La veille il n'aurait pas senti le besoin de le lui dire. On ne proteste
+jamais si fort que quand on commence douter. Il rentra chez lui en
+maudissant Nadje. C'tait trop: il et mieux valu n'y point penser.</p>
+
+<p>Le lendemain, en s'veillant, il retrouva, mais un peu confus, le
+souvenir de ce qui s'tait pass le soir prcdent, et il essaya de se
+justifier ses propres yeux, pour mieux se justifier aux yeux de la
+comtesse. Aprs tout, ce n'tait pas un grand mal de s'tre un peu
+attard dans un bal et d'avoir dans le cotillon avec une Russe qu'il
+voyait pour la premire fois. Il est vrai que Christine l'attendait.
+Mais ne l'avait-il pas vue quelques heures auparavant, et la comtesse ne
+lui avait-elle pas dit cent fois qu'elle ne voulait le priver d'aucun
+plaisir?... Sans doute! mais ne lui avait-il pas rpondu qu'il n'y avait
+point pour lui de plaisir o elle<a name="page_108" id="page_108"></a> n'tait pas? Enfin, s'il y avait
+faute, la faute tait bien lgre!</p>
+
+<p>Une voix secrte rpondait qu'en amour il n'y a point de petites choses,
+et qu'on est trs-coupable ds qu'on l'est un peu. C'tait la premire
+peine qu'il et volontairement faite la comtesse, et rien encore
+n'avait mouss chez lui la pointe vive du remords.</p>
+
+<p>Le valet de chambre de Christine vint ds huit heures chercher de ses
+nouvelles. Il fit rpondre qu'il tait bien et qu'il irait chez la
+comtesse vers midi. Il n'est gure permis de se prsenter plus tt chez
+une femme.</p>
+
+<p>Christine l'accueillit avec cette grce pntrante qu'il n'avait
+retrouve chez aucune autre, et qui, doucement lui prenait l'me. Il vit
+bien qu'elle n'avait pas dormi; il crut voir qu'elle avait pleur. Ces
+premires douleurs de l'amour, qui n'ont pas eu le temps de ravager
+l'me, font plus beau le visage, sur lequel se rpand une teinte douce
+de langueur et de mlancolie. Georges fut touch, et il voulut se
+dfendre, alors qu'on ne l'attaquait pas.</p>
+
+<p>Je n'tais qu'inquite, rpondit Christine; ne me rendez pas triste!</p>
+
+<p>&mdash;Si vous tes triste, lui dit-il, j'ai tort; j'aurai tort, Christine,
+ds que vous ne serez plus heureuse. Il se laissa glisser ses genoux.
+Je ne me relve que pardonn, ajouta-t-il en prenant sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Alors relevez-vous, mais ne pchez plus! dit-elle en souriant.</p>
+
+<p>Puis redevenant grave tout coup:</p>
+
+<p>Si vous saviez, Georges, ce que j'ai souffert cette nuit.... si vous
+pouviez savoir toutes mes suppositions,<a name="page_109" id="page_109"></a> toutes mes craintes! Mais vous
+voil.... Vous m'aimez?</p>
+
+<p>Elle le regarda dans les yeux.</p>
+
+<p>De toute mon me, Christine!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien! avec vous le bonheur me revient.... Maintenant,
+causons.... C'tait donc bien beau, monsieur, ce bal qui vous a fait
+m'oublier?</p>
+
+<p>&mdash;C'tait brillant comme tous les bals officiels: des paulettes et des
+diamants! Qui en a vu un en a vu mille! Je n'y veux plus mettre les
+pieds; laissons chercher le plaisir ceux qui n'ont pas trouv le
+bonheur.</p>
+
+<p>L'antithse tait vieille comme le monde et digne d'tre rime sur les
+papiers roses d'un confiseur, au jour de l'an. Elle n'en fit pas moins
+son effet. La comtesse se sentit toute rassrne, et, avec cette
+confiance un peu aveugle des natures gnreuses, ce fut elle la premire
+qui parla des ncessits de la position officielle, des exigences du
+monde et des devoirs que son nom et son rang imposaient M. de Simiane.
+Seulement, ajouta-t-elle, quand vous devrez rester si tard, je sortirai
+moi-mme. Je ne passerai pas ainsi toute une soire sans vous voir.</p>
+
+<p>La paix fut signe; le nom de Nadje ne fut point prononc, et la
+comtesse n'eut pas mme un soupon.</p>
+
+<p>Christine oublia; Georges ne se souvint que pour entourer celle qu'il
+aimait d'attentions plus dlicates et de soins plus empresss: ce fut
+comme un second printemps de leur amour, avec plus de feux que le
+premier. Christine en tait tour tour effraye et charme: tantt elle
+s'abandonnait l'impression<a name="page_110" id="page_110"></a> heureuse, comme une femme qui se sent bien
+aime et qui a mis son bonheur dans son amour; tantt elle prouvait un
+trouble secret devant ces fivreuses ardeurs, et se surprenait
+regretter tout bas la tendresse plus gale des premiers jours. Celles-l
+seules qui ne connaissent pas le c&oelig;ur des hommes peuvent prfrer la
+passion la tendresse.</p>
+
+<p>Georges, cependant, continua de tenir sa vie en partie double. Il alla
+dans le monde plus que jamais. N'tait-ce point Christine qui le
+voulait? La comtesse, un peu souffrante, resta prs d'un mois sans
+sortir. Georges, pendant ce mois-l, ne manqua pas un seul jour venir
+terminer la soire chez elle. Nous devons ajouter que presque partout il
+rencontrait Nadje.</p>
+
+<p>Ils taient en commerce rgl de galanterie mondaine: on le remarquait
+dj. Il est vrai que les coquetteries de la jeune Russe n'entamaient
+point son c&oelig;ur; mais il s'en occupait quand elle tait l, et s'en
+proccupait quand elle n'y tait pas: c'tait trop. Il jouissait des
+grces de son esprit avec une complaisance dangereuse dj, sinon
+coupable encore.</p>
+
+<p>Georges tait bon; ses ennemis mmes n'ont jamais pu lui reprocher qu'un
+peu de faiblesse dans le caractre et d'irrsolution. Mais la force,
+cette vertu virile, n'est-elle pas ncessaire celui qui porte dans ses
+mains le bonheur d'une femme?</p>
+
+<p>Georges, mcontent de lui, devint bientt mcontent des autres. Il
+perdit peu peu la sereine galit de son humeur. Il devint nerveux et
+irritable et prouva de temps en temps le besoin de se mettre en colre.
+Dans ces moments-l il en voulait la comtesse<a name="page_111" id="page_111"></a> de cette dsesprante
+perfection qui ne lui donnait pas mme le prtexte de se fcher un peu.
+Souvent, dans un intrieur, jadis si calme, il rapportait les orages
+couvs au dehors. Ils n'clataient pas sans doute; mais on pouvait,
+son trouble, reconnatre au prix de quels efforts il parvenait les
+contenir. Cela seul suffisait faire le dsespoir de Christine;
+dsespoir muet, sans larmes et sans cris. Christine tait une de ces
+belles mes pour qui le dvouement semble tre le premier des besoins,
+et qui ne sont jamais heureuses que du bonheur qu'elles donnent.
+L'agitation inquite de Georges ne pouvait lui chapper longtemps; elle
+tait trop discrte pour songer lui en demander la cause et trop
+dlicate pour n'en souffrir point. Bientt, divers symptmes, elle
+sentit que la pense d'une autre femme troublait l'me de Georges. Elle
+n'avait point de preuves; mais celles qui aiment n'ont-elles pas une
+sorte de devination magntique qui leur apprend tout ce qu'on ne leur
+dit pas? Christine, d'ailleurs, entoure aujourd'hui d'hommages,
+inspirant aux plus nobles et aux meilleurs des sentiments
+chevaleresques, et pour laquelle ses amis avaient un culte plutt qu'une
+affection, avait t comprime dans sa premire jeunesse, froisse dans
+les dures preuves du mariage, et elle s'tait peu peu replie sur
+elle-mme: elle avait vcu au milieu du monde dans une vraie solitude de
+c&oelig;ur; elle y contracta une sorte de dfiance que pendant longtemps,
+rien ne put gurir. Elle crut galement qu'il lui tait difficile
+d'aimer et impossible d'tre aime. Elle ne se trompait donc pas quand
+elle disait M. de Simiane qu'il lui avait apport une nouvelle vie.<a name="page_112" id="page_112"></a></p>
+
+<p>Cette vie nouvelle et si complte avait eu pour eux toutes les grces,
+toutes les fleurs et tous les parfums du printemps de la jeunesse et de
+l'amour. Christine fut si heureuse qu'elle pardonna bientt au pass.
+N'tait-ce point lui qui faisait le prsent si beau? Et quelle
+reconnaissance pour Georges! Elle n'aimait pas; elle adorait. Peu de
+femmes ont connu des joies aussi profondes et plus ardentes, parce que
+chez aucune le don de soi ne fut plus complet et plus gnreux. Mais ds
+que le doute entra dans son me il dut se changer en angoisse poignante.
+Elle avait bravement port la douleur avant d'aimer; et maintenant,
+dsarme par l'amour, elle se trouvait contre la vie sans courage et
+sans force. Elle souffrit: sa sant s'altra; elle se trouva moins
+belle. Georges a raison, pensait-elle; je ne mrite plus qu'il m'aime,
+s'il m'aime pour ma beaut seulement. Elle se trompait, elle tait
+toujours belle, et Georges l'aimait toujours; il y avait peut-tre pril
+en la demeure, mais rien n'tait perdu pour la dfense; seulement
+Christine tait trop fire pour se dfendre! Elle ne connaissait pas le
+nom de sa rivale; mais elle ne doutait point qu'elle n'en et une. Quand
+elle voyait Georges plus grave, elle croyait qu'il dissimulait; quand
+elle le trouvait plus tendre: Il fait ce qu'il peut! disait-elle; et
+tout en lui sachant gr de l'effort, elle ne s'en trouvait pas plus
+rassure.</p>
+
+<p>Les c&oelig;urs les plus honntes ont d'tranges retours; l'inquitude de
+Christine exagrait le mal ses yeux, mais le mal existait. Nos
+sentiments les plus vrais et les meilleurs subissent certaines crises
+invitables; les<a name="page_113" id="page_113"></a> natures les plus impressionables sont aussi les plus
+changeantes. Georges ne s'tait point repris; mais peut-tre son insu
+commenait-il se dtacher un peu. On ne sait pas comment l'amour
+vient: sait-on davantage comment il s'en va? Christine et pu retenir
+celui qu'elle aimait; mais pour elle n'tait-ce point dj le plus grand
+des malheurs qu'il et besoin d'tre retenu!</p>
+
+<p>Le baron s'tait rapproch d'elle, comme s'il se ft dout qu'elle
+allait souffrir; mais sa sympathie tait discrte autant que dlicate.
+Aucun nom ne fut prononc par lui. Il tait homme cacher la vrit;
+Christine n'tait pas femme la demander.</p>
+
+<p>Georges, de son ct, n'tait pas plus calme. En change de ce bonheur
+jadis si complet, et qu'il perdait chaque jour davantage, que
+retrouvait-il donc? Au lieu d'une femme dvoue, ne voulant et ne
+sachant qu'aimer, il rencontra devant lui une coquette rompue tous les
+artifices du monde, une main dure, pleine de ruse froide. Nadje avait
+bien jug le jeune diplomate. Elle devina promptement tout ce qu'il y
+avait en lui d'indcision et de faiblesse; elle s'tudia donc
+l'encourager et le dsesprer tour tour. Elle tait avec lui le
+caprice mme: il ne savait jamais quel accueil il allait en recevoir.
+Aprs quelques jours d'une intimit naissante, et pour lui pleine de
+charmes, elle le sevra tout coup de ces menues faveurs, prodigues le
+premier soir, et qui avaient si doucement chatouill sa vanit d'homme
+la mode. Elle tait sans cesse entoure d'un escadron de jeunes beaux,
+qu'elle faisait man&oelig;uvrer contre Georges. Puis, au moment o elle<a name="page_114" id="page_114"></a> le
+voyait demi vaincu et prt fuir, elle lui en faisait une hcatombe,
+et paraissait n'avoir dj plus d'attention que pour lui; une femme qui
+aime est incapable de tous ces calculs petits et misrables: mais la
+femme qui aime est-elle toujours la femme aime?</p>
+
+<p>Entre Georges et Christine, l'abme chaque jour se creusait. Rien ne
+semblait chang au premier abord. Tous les jours il allait chez elle; il
+avait les mmes soins pour elle; il tait reu par elle avec la mme
+bont. Il paraissait mme plus attentif, et elle semblait plus touche:
+mais il prouvait une sorte de contrainte, et elle, en lui parlant,
+sentait parfois que les larmes lui passaient dans la voix. Elle ne se
+plaignait point: elle attendait douloureusement le retour, le dsirant
+toujours, l'esprant quelquefois, en doutant plus souvent, mais ne
+voulant point le hter d'un mot. Georges, entre ces deux femmes, se
+trouvait embarrass. Si jamais on lui et parl de quitter Christine, il
+se serait indign sincrement. Mais il comptait mener en mme temps une
+affaire de tte et une affaire de c&oelig;ur; ou plutt, sans trop s'en
+rendre compte lui-mme, il cdait tour tour des attractions
+diverses. Ce n'tait pas une nature mauvaise, et il avait mme un peu
+moins d'gosme que l'on n'en rencontre d'ordinaire chez les hommes.
+Mais il n'avait pas cette force de vouloir qui fait le caractre. Il
+revenait parfois de bons sentiments; alors il tait mieux avec sa
+conscience: instinctivement il comprenait que le bon et le vrai il les
+rencontrait chez Christine, et chez Christine seule: il savait avec
+quelle tendresse indulgente, inpuisable, la noble femme accueillerait
+ce retour de son c&oelig;ur.<a name="page_115" id="page_115"></a> Mais il se trouvait que, la veille, Nadje
+avait t charmante; pour causer avec lui elle avait refus une mazurka
+et deux valses. Un tel sacrifice mritait quelque reconnaissance! Et
+ainsi la vie deux, si unie, si calme et si douce, tait remplace peu
+ peu par cette existence trois, trouble de remords et agite de
+tiraillements douloureux. Ces amres et rudes preuves sont moins rares
+qu'on ne le pense, mme dans les liaisons qui ont gard toute la libert
+de leur choix, et l'charpe municipale, tant calomnie, n'a pas le
+privilge exclusif de former des n&oelig;uds mal assortis.</p>
+
+<p>Christine rsolut de se renfermer peu peu davantage. Avec sa beaut,
+son esprit, et ce charme qu'elle gardait toujours aux yeux de M. de
+Simiane, elle et pu l'blouir encore, le ramener et le captiver. Elle
+ddaigna superbement ce que tant d'autres auraient recherch. Elle
+voulait ne devoir Georges qu' lui-mme. C'tait un orgueil comme un
+autre&mdash;plus grand peut-tre.</p>
+
+<p>Le nom de Nadje fut enfin prononc devant Mme de Rudden par une amie,
+avec une intention charitable, et accompagn de toutes sortes de
+commentaires, sur lesquels il n'tait point possible de se tromper.</p>
+
+<p>Christine ne voulut pas mme voir sa rivale: non point qu'au fond de
+l'me elle n'prouvt un pre et ardent dsir de connatre la femme qui
+lui enlevait son bonheur; mais elle et cru, en se rencontrant avec
+elle, accepter une sorte de lutte qu'elle jugeait peu digne de Georges
+et d'elle-mme. Il y avait dans une telle conduite une incontestable
+noblesse de c&oelig;ur, et, avec un homme plus ferme que M. de Simiane la<a name="page_116" id="page_116"></a>
+comtesse aurait eu cent fois raison. Mais peut-tre avait-elle tort avec
+Georges, dont elle pouvait maintenant souponner les involontaires
+faiblesses, et qu'il fallait sauver de lui-mme, en le sauvant pour
+elle.</p>
+
+<h3><a name="XII" id="XII"></a>XII</h3>
+
+<p>Vers la fin de janvier, le comte de Lovendall, un des plus grands
+sportmen de la Sude, fit venir du Nord ses quipages Stockholm, et
+annona qu'il donnerait une chasse sur le Mlar. Le froid tait
+rigoureux et la faim faisait sortir les loups du bois. Ils se
+rassemblaient par petites troupes et maraudaient dans les environs de la
+ville; les paysans se plaignaient et appelaient les veneurs leur
+secours. Le comte adressa de nombreuses invitations, qui furent
+acceptes avec enthousiasme. La socit oisive est partout la mme, et
+elle saisit avidement toutes les occasions de se divertir. Il y a si peu
+de gens qui puissent se suffire, que tout est prtexte se rpandre
+hors de soi. Les femmes n'y mettent pas moins d'empressement que les
+hommes. On organisa des parties de traneau; on arrangea des cavalcades:
+Stockholm prit un air de fte la fois galante et guerrire. Les
+Sudoises, nerveuses et hardies, excellent dans tous les exercices du
+corps et montent trs-bravement cheval. On pourrait aisment, sans
+sortir du grand monde, lever chez elles un escadron<a name="page_117" id="page_117"></a> d'amazones. Aussi,
+quand, vers dix heures du matin, la chasse, en bon ordre, dbouchant par
+la place du Riddarholm, apparut au bord du lac gel, le Mlar prsenta
+tout coup la scne la plus brillante et la plus anime. Les piqueurs
+du comte, en grande livre de gala, conduisaient la petite troupe vers
+les les couronnes de grands bois, o les rabatteurs avaient laiss
+leurs brises. Les officiers, en uniformes chamarrs, escortaient les
+femmes en traneau; l'habit rouge des veneurs tranchait sur le drap noir
+des longues robes de cheval. La neige volait sous les sabots d'acier, et
+parfois, souleve par le vent, enveloppait la chasse tout entire de ses
+blancs tourbillons. De temps en temps la fanfare joyeuse clatait, puis
+tout coup se taisait, comme si les notes s'taient geles dans les
+pavillons de cuivre. Le ch&oelig;ur des rires sonores et des joyeux propos
+reprenait son tour. Les loups taient bien avertis. Par bonheur un
+dtachement de piqueurs les gardait dans leurs les. Cependant, quand on
+approcha des fourrs, le comte de Lovendall dut commander le silence
+dans les rangs.</p>
+
+<p>Christine avait voulu suivre la chasse: elle tait reste trop longtemps
+enferme; ses amis lui persuadrent que le mouvement et l'exercice lui
+feraient du bien. Elle les crut. Elle avait voulu d'abord monter
+cheval; on craignit la fatigue d'une trop longue journe, et elle se
+rsigna au traneau. Son attelage islandais tait toujours
+merveilleusement tenu, et son cocher conduisait fort habilement ses
+petits chevaux grandes guides. Le comte de Lovendall, passant prs
+d'elle, lui dit tout bas qu'elle tait la reine de sa fte<a name="page_118" id="page_118"></a> et que les
+autres ne semblaient tre que les dames de sa suite. Georges, le
+chevalier de Valborg et le baron de Vendel, tous trois cuyers
+consomms, entouraient son traneau. Nadje, sur un beau cheval noir
+paradait et piaffait au milieu d'un groupe de jeunes hommes. La belle
+Russe montait avec plus d'audace que de vritable lgance: elle
+exigeait trop, et l'on pouvait voir qu'elle avait la main dure. Le
+cheval bondissait sous elle, rongeait son frein et couvrait d'cume son
+poitrail. Un homme qui a connu les femmes, autant du moins qu'il est
+possible de les connatre, assurait qu'il n'aimait point les amazones.
+Il prtendait que l'habitude du cheval leur donnait une dcision hardie,
+dont les suites taient presque toujours fcheuses; qu'elles contractent
+vite, dans ces exercices trop violents, un got dangereux de domination,
+et que l'usage de la cravache compromet singulirement l'aimable douceur
+qui est leur plus grand charme. Il y a peut-tre un peu d'exagration
+dans cette ide, comme dans toutes les opinions absolues; mais il y a du
+vrai cependant: tout est un indice pour qui sait voir, et la faon dont
+une femme monte cheval peut tre une rvlation de son caractre pour
+l'observateur attentif.</p>
+
+<p>Christine, en voyant passer Nadje (elle connaissait maintenant sa
+rivale), la jugea sche, imprieuse et hautaine. Mon pauvre cher
+Georges, pensa-t-elle, si vraiment il l'aime, je le plains, car elle ne
+le rendra pas heureux. Elle est belle; mais elle n'est pas bonne, et il
+faut tant de choses pour qu'il soit heureux!... Il faut.... tout ce que
+je n'avais pas sans doute!<a name="page_119" id="page_119"></a></p>
+
+<p>Nadje passait devant le traneau.</p>
+
+<p>Georges la salua; elle lui sourit et rendit le salut du bout de sa
+cravache, puis elle baissa la main et elle partit au galop au milieu de
+sa petite escorte. Christine jeta un coup d'&oelig;il rapide sur M. de
+Simiane. Ce n'tait point Nadje qu'il regardait; c'tait elle-mme.
+Elle vit dans ses yeux une expression de mlancolie rveuse et de
+profonde tendresse. Mon Dieu! se dit-elle, est-ce qu'il m'aimerait
+encore? Et elle se sentit toute console.</p>
+
+<p>Au galop! cria-t-elle son cocher.</p>
+
+<p>Il fit un appel de langue et rendit un peu. Les quatre poneys, qu'il
+avait peine maintenir en main, bondirent sur la vaste plaine.
+Christine respira l'air vif pleins poumons.</p>
+
+<p>C'tait une journe froide et un peu triste, car elle tait sans soleil,
+et le soleil est la dernire gaiet de l'hiver. De temps en temps la
+rafale passait dans les arbres en gmissant et secouait la neige, qui
+tombait sur les traneaux en flocons lgers, pareils de larges gouttes
+de pluie blanche.</p>
+
+<p>Les loups s'taient rfugis dans une sorte d'archipel, dont les lots
+n'taient spars que par de courts intervalles de neige et de glace.
+Traqus dans l'un, ils se jetaient rapidement dans l'autre. Par ces
+grands froids et dans la neige, le loup se dcide moins facilement
+prendre un parti et risquer une pointe: il craint de se faire battre
+en plaine. Les chasseurs, suivis du reste de la compagnie, avaient
+d'abord cern l'ensemble des lots, lanant en avant leurs grands chiens
+dcoupls, dont on entendait au loin les voix<a name="page_120" id="page_120"></a> sonores. Puis, mesure
+que les loups, forcs dans leur retraite, s'taient retirs vers le
+centre, le cercle s'tait peu peu rtrci. On arriva enfin au dernier
+lot, dont l'pais fourr abritait la troupe sauvage. Une attaque bien
+sonne y poussa les chiens, qui s'y jetrent bravement, appuys des
+piqueurs, et suivis de quelques chasseurs intrpides. Coups de toutes
+parts, et forcs dans leur dernier asile, les loups firent d'abord tte
+aux chiens; mais aprs quelques minutes d'nergique dfense, voyant,
+avec ce coup d'&oelig;il d'instinct que la nature donne aux btes sauvages,
+la partie ingale et la lutte impossible, ils ne songrent plus qu' la
+fuite, et dbouqurent tous la fois, les crocs tincelants, le poil
+hriss, roulant du feu sous leurs prunelles fauves. Harcels par les
+limiers, dcims par une dcharge bout portant, rougissant la neige de
+leur sang qui fumait, ils firent leur trou, comme une vole de boulets,
+ travers la foule tonne. Ce fut un moment d'inexprimable dsordre:
+les voitures, trop rapproches, reculaient les unes sur les autres, les
+femmes criaient, les chevaux se cabraient, les chiens, ventrs et
+tranant leurs entrailles, soulevaient leurs ttes mourantes avec des
+aboiements plaintifs. Un vieux loup, presque blanc, vrai chef de bande,
+vint tomber aux pieds des chevaux de Christine en poussant des
+hurlements froces. Les deux poneys de vole tremblent sur leurs
+jarrets, frmissent et reculent, s'embarrassent eux-mmes dans les
+traits emmls, et se jettent sur les deux autres; le cocher n'est plus
+matre de rien. Cependant, le traneau, accul contre une souche cache
+dans la neige, se soulve et semble<a name="page_121" id="page_121"></a> prt se renverser. Christine,
+ple d'effroi, pousse un cri et met son mouchoir sur ses lvres pour
+touffer le nom de Georges qui lui chappe.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas Georges qui rpondit.</p>
+
+<p>Le baron de Vendel avait dj mis pied terre, et, jetant les rnes
+son groom, il avait saisi, ramen et calm l'attelage furieux.</p>
+
+<p>O donc tait Georges?</p>
+
+<p>Aprs le tumulte et le dsordre du premier moment, toute la troupe,
+dirige par le comte de Lovendall, qui sonnait pleins poumons le
+<i>bien-lancer</i>, s'tait mise la queue des chiens, et donnait la chasse
+aux loups, pousss vers la ville.</p>
+
+<p>Nadje montait un cheval de l'Ukraine, appartenant l'ambassade, assez
+bien dress, mais jeune encore et irritable. Depuis le commencement de
+la chasse, elle l'avait tourment comme plaisir. Il se contint assez,
+tant qu'il fut au milieu des rangs, et pour ainsi dire emprisonn dans
+les autres; mais au moment du sauve-qui-peut gnral, affol par le
+bruit et le mouvement, malmen par sa folle matresse, excit par les
+fanfares, effray par le hurlement des loups, il essaya de profiter du
+dsordre pour se dbarrasser de l'incommode fardeau. Nadje rsista bien
+aux deux premires pointes: c'tait une nature assez vaillante, et
+d'ailleurs elle tait soutenue par son amour-propre de femme vaniteuse
+qui se sent regarde. Mais comme le cheval se dfendait de plus belle:
+Rendez donc la main! lui cria Georges.</p>
+
+<p>Elle obit instinctivement; mais, en rendant la main, elle cingla d'un
+coup de cravache, comme par une dernire<a name="page_122" id="page_122"></a> bravade, l'paule du fougueux
+animal. Celui-ci bondit de colre et de douleur travers les
+broussailles, et, libre enfin de toute entrave, mal contenu par une main
+trop faible, il s'lana au galop dans la plaine, emportant Nadje
+perdue sur ses reins puissants, comme Nessus le centaure emporta jadis
+Djanire, belle et tremblante.</p>
+
+<p>La jeune fille n'eut que le temps de jeter Georges un regard o
+l'angoisse se mlait la prire. C'tait au mme moment que Christine,
+non moins effraye, criait l'aide vers lui. Sans doute il vit l'une et
+n'entendit pas l'autre, car il enfona l'peron dans le ventre de son
+cheval et se prcipita sur les traces de la belle Russe.</p>
+
+<p>Cependant Nadje peu peu se raffermit en selle et se laissa bravement
+emporter. Le fils des steppes buvait l'air libre, et, voyant se drouler
+sous ses pieds la blanche tendue et le vaste espace, il oublia la
+chasse et se donna carrire pour son compte, s'enivrant de sa vitesse,
+et comme pris du vertige de sa course. Elle, penche en avant, immobile
+sur l'trier, fixe sur la selle et tenant assez courtes les rnes dans
+ses deux mains, essayait du moins de diriger l'ardeur qu'elle ne pouvait
+matriser tout fait.</p>
+
+<p>Le cheval de Georges n'avait ni le mme sang ni la mme race; et, bien
+qu'il ft impitoyablement roul par son matre, il perdait du terrain de
+minute en minute.</p>
+
+<p>Personne n'y prenait trop garde: le monde est une foule o chacun tire
+soi! la chasse tournait toutes les ttes, et l'on s'occupait en ce
+moment des loups plus<a name="page_123" id="page_123"></a> que des femmes. Les traneaux eux-mmes volaient
+sur la neige la suite des cavaliers.</p>
+
+<p>Seule une pauvre crature oubliait tout autour d'elle.</p>
+
+<p>Presque debout dans son traneau, la narine frmissante et gonfle, le
+mouchoir dans les dents pour respirer plus facilement, l'&oelig;il
+ptrifi, la pleur au front, la mort dans l'me, Christine regardait de
+loin la course perdue de Georges et de Nadje. Elle n'en perdait pas un
+seul incident. Sa prunelle, contracte comme celle de l'aigle, perait
+la distance: elle se rendait compte du moindre dtail avec une
+merveilleuse lucidit; elle voyait les efforts de l'une pour ralentir sa
+course, et les efforts de l'autre pour prcipiter la sienne. Elle ne
+pouvait prvoir quel serait enfin le rsultat de cette folle vitesse.
+Une anxit terrible oppressait son sein.</p>
+
+<p>Cependant le vent se leva du nord et jeta la neige pntrante et fine
+dans les yeux du cheval noir. Il s'arrta une seconde, et, voyant venir
+ lui le tourbillon paissi, il pirouetta par une demi-volte rapide, et,
+changeant de direction brusquement, tourna sur lui-mme, comme s'il et
+voulu dcrire un grand cercle, dont Georges et t le centre. Le
+cavalier, attentif tous ses mouvements, coupa par une oblique, et ne
+tarda point l'atteindre. Nadje alors rassembla toute son nergie, et,
+se renversant violemment en arrire, sciant la bouche, puis lchant une
+rne et roidissant l'autre, elle jeta son cheval de ct. Celui-ci,
+voyant auprs de lui un autre cheval immobile, s'arrta enfin.</p>
+
+<p>Tant que le danger dura, Nadje avait courageusement<a name="page_124" id="page_124"></a> lutt. Mais ses
+forces taient bout; elles l'abandonnrent tout coup: ses mains
+dfaillantes laissrent tomber les rnes. Georges n'eut que le temps de
+courir elle; il la reut presque vanouie dans ses bras. L'animation
+de la course avait peint ses joues des plus vives couleurs; mais ds
+qu'elle fut arrte, le sang reflua vivement au c&oelig;ur, et elle devint
+ple comme la neige dont le blanc tapis couvrait la terre; ses lvres
+dcolores n'avaient plus de paroles, ses yeux teints plus de regards.
+Mais, aperue ainsi et comme travers la posie du danger, elle tait
+peut-tre plus sduisante encore. Elle avait perdu son chapeau; ses
+longs cheveux s'taient dnous: ils frmissaient sur son cou comme les
+ailes d'un cygne noir; ils inondrent la tte et les paules du jeune
+homme. Il la prit et l'enleva de terre comme un enfant; elle abandonnait
+mollement ses treintes son corps souple et charmant. Il la garda
+quelques secondes dans ses bras, jusqu' ce qu'il sentt battre son
+c&oelig;ur ranim; puis il l'assit doucement sur la neige. Il n'avait rien
+pour la rchauffer: il se mit genoux devant elle, ouvrit son habit,
+prit les deux mains glaces de la jeune fille, et les posa sur sa
+poitrine. Le vent lui jetait les cheveux de Nadje au visage; il les
+cartait en frissonnant; ils revenaient d'eux-mmes, et semblaient voler
+au-devant de ses baisers. Cependant la chaleur de la vie peu peu la
+pntrait; une teinte rose nuana dlicatement ses joues; ses lvres
+remurent comme si elles eussent parl, mais on n'entendait point les
+paroles. Georges l'appela, tout bas, et comme s'il et craint de la
+rveiller d'un beau rve:<a name="page_125" id="page_125"></a></p>
+
+<p>Nadje! Nadje! c'est moi! ne craignez rien.... revenez vous! Nadje!
+chre Nadje!</p>
+
+<p>Nadje, lentement, doucement, avec la grce et la langueur d'une gazelle
+mourante, releva ses longues paupires. Au lieu d'un regard, ce fut une
+larme qui s'en chappa.</p>
+
+<p>Oh! j'tais bien, dit-elle; je croyais que j'allais mourir!</p>
+
+<p>Georges ne rpondit rien, mais il la couvrait d'un regard ardent. Nadje
+vit ses cheveux dnous et rpandus; elle essaya de les relever.</p>
+
+<p>Je ne puis pas! murmura-t-elle avec un sourire ple, en laissant
+retomber ses bras.</p>
+
+<p>Georges restait genoux devant elle; il avait tir ses gants et tenait
+toujours dans les siennes ses deux mains glaces.</p>
+
+<p>Sauve! sauve par vous! dit Nadje tout coup, en le regardant avec
+un accent de reconnaissance passionne. Oh! j'aimerai la vie, maintenant
+que je vous la dois.</p>
+
+<p>Un petit fichu qu'elle portait au cou s'tait dtach; Georges le
+renoua. Nadje prit sa main qui tremblait, et, avec un geste de
+brusquerie tout la fois charmante et sauvage, elle la baisa.... Puis
+elle le repoussa, rougit, et, comme vaincue par l'instinct de la sainte
+pudeur, cacha sa tte dans ses deux mains. Georges les carta, non sans
+peine, et il vit son visage tout baign de larmes.</p>
+
+<p>Christine fut oublie.</p>
+
+<p>Tu m'aimes donc? s'cria-t-il en la pressant dans ses bras.<a name="page_126" id="page_126"></a></p>
+
+<p>&mdash;Il le demande! murmura Nadje avec une voix d'ange.</p>
+
+<p>Ils changrent mille promesses et mille serments dans un seul baiser.</p>
+
+<p>Cependant Nadje la premire se dgagea de l'treinte avec plus de
+vivacit qu'on n'et d l'attendre de la langueur sentimentale dans
+laquelle on la voyait plonge.</p>
+
+<p>Georges surpris releva les yeux.</p>
+
+<p>L'&oelig;il de Nadje tait fixe, et sa main tendue se dirigeait vers
+Stockholm.</p>
+
+<p>Oh! cette femme, murmurait Nadje, avec une sorte d'garement, elle
+vient te prendre moi. Je ne veux pas! Et elle appuya sa tte sur la
+poitrine du jeune homme.</p>
+
+<p>Georges se retourna: il aperut au loin un petit point noir, immobile
+d'abord, qui grossit en se rapprochant lentement, puis enfin dvora
+l'espace en devenant de plus en plus distinct.</p>
+
+<p>C'tait le traneau de Christine.</p>
+
+<p>La comtesse, nous l'avons dit, tout en suivant la chasse, d'un peu loin
+peut-tre, car elle venait la dernire, n'avait perdu aucune des
+pripties de la course. De l'&oelig;il et de la pense elle avait
+surveill la fuite de Nadje et la poursuite de Georges: tant qu'elle
+les avait vus courant et spars, elle n'avait prouv qu'une inquitude
+vague; quand elle s'aperut qu'ils taient arrts et runis,
+l'inquitude devint une crainte relle et bientt une poignante
+angoisse. La course, l'air, la foule, l'animation de la chasse, ces
+mille bruits joyeux, le son des trompes entendu par intervalles, tout
+cela<a name="page_127" id="page_127"></a> excita ses nerfs, troubla son sang, exalta son imagination, et
+elle prit un de ces partis violents que, dans le calme, elle et
+repousss comme indigne d'elle. Elle n'eut plus qu'une ide.... les
+sparer, interrompre le tte--tte, les glacer par sa prsence....
+reprendre Georges! Nadje avait raison.</p>
+
+<p>Christine avait l'excution prompte. Mais, malgr l'motion vive, elle
+avait aussi cette possession de soi-mme, du moins l'extrieur, qui
+n'abandonne jamais la femme du monde. Elle fit d'abord ralentir sa
+course. Axel et le major l'imitrent.</p>
+
+<p>J'ai peur, dit-elle au chevalier d'une voix assez dgage, qu'il ne
+soit arriv malheur Mlle Borgiloff. Il n'y a qu'un moment, <i>ils</i>
+taient (elle ne voulut pas prononcer le nom de Georges), ils taient
+la hauteur de ce petit bouquet de saules; je les ai vus encore plus loin
+qui couraient.... Maintenant, plus rien!... Si!... l-bas, l-bas! une
+sorte de tache brune sur la neige.... Si c'est eux, ils sont arrts....
+peut-tre un accident.... il ne serait pas humain de laisser par ce
+froid une pauvre jeune fille blesse sur le lac.... Je ne connais pas
+Mlle Borgiloff, mais il y a des choses que l'on se doit entre femmes. Je
+veux lui offrir une place dans mon traneau. Allons, messieurs, en
+avant! et qui m'aime me suive!</p>
+
+<p>Tout cela fut dit avec une aisance et un naturel exquis. Le chevalier
+cependant ne fut pas matre d'un peu d'tonnement, qui se trahit dans
+son regard. M. de Vendel avait dj fait signe au cocher, et tous
+ensemble partirent au galop dans la direction du petit groupe. Le fouet
+donna des ailes l'attelage ardent. C'est <a name="page_128" id="page_128"></a> peine si, quoique bien
+monts tous deux, le major et le chevalier purent le suivre.</p>
+
+<p>En quelques minutes, qui semblrent des sicles l'impatience de
+Christine, on arriva tout prs des fugitifs. La comtesse se pencha en
+dehors du traneau; mais les deux chevaux, placs devant leurs matres,
+empchaient de rien voir. Au-dessus de leurs ttes, avec des
+croassements sinistres, un vol de corbeaux tournoyait dans le ciel.
+Leurs ombres mobiles promenaient des taches sur la neige. On et dit
+qu'ils flairaient une proie.</p>
+
+<p>Y aurait-il vraiment un malheur? pensa Christine, qui sentit la bont
+entrer dans son me, ds que l'inquitude pre, tyrannique et mortelle,
+en sortit pour lui faire place.</p>
+
+<p>On fut bientt en prsence.</p>
+
+<p>Georges s'avana, tenant en main les rnes des deux chevaux, qui
+pitinaient dans la neige et se cabraient l'approche des autres.</p>
+
+<p>Et Mlle Borgiloff? demanda Christine, qui cherchait l'apercevoir
+derrire Georges.</p>
+
+<p>Nadje se leva et vint au-devant de Christine.</p>
+
+<p>Je vous rends mille grces, madame la comtesse, dit-elle en saluant, ce
+n'est plus rien.... un peu de fatigue.... un blouissement.... mais le
+danger tait grand. M. de Simiane m'a sauv la vie.</p>
+
+<p>Ce dernier mot entra comme un poignard dans le c&oelig;ur de Christine.
+Georges devina combien elle souffrait.</p>
+
+<p>Mademoiselle exagre, dit-il en retrouvant tout son calme, son cheval
+courait un peu trop vite; je n'ai eu que le mrite de l'arrter, en
+prenant sa bride.<a name="page_129" id="page_129"></a></p>
+
+<p>&mdash;Au moment o je l'abandonnais! dit Nadje en fermant les yeux comme
+si elle et vu encore le pril devant elle.</p>
+
+<p>Le regard de la comtesse allait de l'un l'autre, svre, plein
+d'interrogations muettes; Georges tait trs-ple et son &oelig;il semblait
+fuir celui de Christine. Nadje, au contraire, avait le teint anim par
+le vif incarnat du bonheur. Elle talait ses vingt ans. Puis, le moment
+d'aprs, elle reprenait un air de gaucherie nave: elle baissait les
+yeux comme si elle et eu peur d'y laisser voir trop de choses; sa
+poitrine, qui battait, soulevait son corsage.</p>
+
+<p>On ne pouvait point songer retrouver le chapeau, roul par le vent
+dans la steppe, et il n'tait gure possible de la laisser courir tte
+nue entre trois hommes.</p>
+
+<p>Christine lui offrit dans son traneau une place qu'elle accepta, la fit
+asseoir auprs d'elle, l'enveloppa de ses fourrures et la coiffa de ses
+mains, la crole, avec un mouchoir de soie rouge et or, trouv dans
+une poche de sa pelisse. Elle tait charmante ainsi. Seulement le
+mouchoir la crole manque de majest, de sorte qu'elle avait l'air
+d'une soubrette piquante ct d'une grande dame qui avait bien voulu
+lui faire place dans sa voiture.... Mais la soubrette n'avait pas vingt
+ans.</p>
+
+<p>On reprit le chemin de Stockholm, assez lentement, et en causant comme
+de vieux amis. Georges, en prsence de Christine, sentit bientt tomber
+son exaltation folle. Sa pense redevenait grave et triste: elle tait
+tout entire cette grande douleur si peu mrite et dont<a name="page_130" id="page_130"></a> il tait la
+cause. Il lisait sur le visage de Christine, comme nous lisons dans un
+livre dont maintes fois nous avons tourn les pages familires. Il
+connaissait l'nergie et la soudainet de ses impressions, et il savait
+quels secrets mais violents contre-coups, touffs dans son me,
+altraient tout coup sa physionomie si sereine et si pure. Un cercle
+bleutre estompait ses yeux, et sur ses mains couraient des frissons
+nerveux. De temps en temps elle regardait Nadje. Si c'est elle qu'il
+aime, pensait-elle, il faudra bien que je l'aime aussi.... si je puis!
+Une ou deux fois elle jeta les yeux du ct de Georges. Georges tait
+prs d'Axel, qui le sparait du traneau. Il tourmentait machinalement
+son cheval: tous ses mouvements taient saccads et nerveux. Mille
+penses, qui se succdaient dans son esprit, se refltaient sur sa
+physionomie mobile. Il tait mcontent de lui: il se reprochait de
+s'tre si vite engag Nadje; il trouvait ridicule la position de
+Christine, ramenant ainsi sa rivale dans sa voiture, et il s'irritait
+contre elle de se donner ainsi en spectacle avec Mlle Borgiloff. Puis le
+souvenir du pass lui revenait, et, se rappelant l'inpuisable bont de
+Christine, son exquise dlicatesse, sa tendresse profonde, son
+dvouement sans bornes, il se demandait de quel prix il allait payer
+tous ces trsors d'une me qui s'tait rpandue ses pieds. Christine
+le regarda par hasard dans un de ces moments o il redevenait lui-mme;
+elle comprit ce qui se passait dans ce c&oelig;ur troubl, elle devina la
+lutte, et, avec cette dfiance sourde dont une anne de bonheur n'avait
+pu la gurir: Ainsi, dit-elle, il est entran vers elle
+invinciblement, et,<a name="page_131" id="page_131"></a> comme il est bon, il s'attarde de mon ct, plein
+de regret du mal qu'il va me faire, plein de tendresse encore, de piti
+douce et de compassion; il se sacrifie peut-tre. C'est ce que je ne
+veux pas!</p>
+
+<h3><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h3>
+
+<p>Le comte de Lovendall aimait les ftes compltes.</p>
+
+<p>Le soir, il runit dans un bal tous ses invits du matin. L'animation
+tait grande et le plaisir partout. Les hommes causaient un peu de
+Nadje; les femmes regardaient Georges; il ne tenait qu' lui de se
+poser en hros de roman: il avait trop de tact pour le faire. L'tat de
+son esprit ne lui permettait gure, d'ailleurs, de jouer un rle, quel
+qu'il ft. Il ne savait plus vouloir: il se laissait aller aux
+vnements, ballott entre des craintes et des dsirs, des esprances et
+des remords, le c&oelig;ur troubl, l'me incertaine, ne voyant plus le
+devoir et ne sachant pas o tait le bonheur; fatalement condamn, quoi
+qu'il ft, tromper une femme, et, s'il ne faisait rien pour cela, les
+trompant toutes deux, il abandonnait sa vie l'aventure et laissait au
+hasard le soin de rgler sa conduite. Les motions de la journe, qui
+l'avaient si violemment surexcit, semblaient avoir dtendu ses nerfs en
+s'apaisant. Il entra dans les salons du comte sans savoir ce qu'il y
+ferait. Christine n'y tait point, et il fut tent<a name="page_132" id="page_132"></a> de s'en rjouir; ce
+qui tait, comme on voit, une assez mauvaise pense. Il est vrai que
+Nadje absente ne lui aurait pas fait moins de plaisir: ce qu'il
+craignait surtout, c'tait de les voir toutes deux la fois. Cependant,
+comme Nadje tait l, il ne lui fut gure possible de n'aller point lui
+demander de ses nouvelles. Elle tait trs-ple et ne semblait pas
+encore remise: elle lui parut trs-touchante. Elle n'avait point, ce
+soir-l, son air habituel, ce maintien glac de sceptique indiffrence,
+qui, plus d'une fois, avait froiss les susceptibilits de Georges et
+irrit son orgueil. Elle paraissait, au contraire, rveuse et comme
+recueillie doucement dans un bonheur grave. Elle reut M. de Simiane
+avec un mlange de timidit amoureuse et de reconnaissance mue, et
+l'appela son sauveur. Georges s'assit auprs d'elle. Elle devina qu'il
+tait triste. Assez habile pour ne pas heurter de front une pense
+qu'elle comprenait trop pour ne pas la craindre, elle le promena et
+l'gara dans les dtours d'une causerie ingnieuse; puis, peu peu,
+avec des transitions mnages et par des allusions transparentes, elle
+le ramena vers des ides moins dangereuses pour elle. Georges l'couta,
+peut-tre avec distraction tout d'abord; puis, son insu, entran
+bientt par ce charme magntique que possde toujours une crature jeune
+et belle qui veut persuader, il se livra tout entier. Devant ses yeux
+passrent des images confuses; les souvenirs brlants du matin se
+rallumrent dans son me; il revit la jeune fille assise sur la neige,
+tout prs de lui, presque dans ses bras, frmissante, les mains dans ses
+mains, et, pour ainsi dire, se ranimant son souffle.... Il sentait<a name="page_133" id="page_133"></a>
+encore sur ses lvres le baiser qu'ils avaient chang avec leurs
+serments. Il la regarda et la trouva plus belle que jamais: il comparait
+son paule nue toutes les blancheurs qui fournissent des mtaphores
+aux potes, la fourrure des hermines, au duvet des cygnes, au jasmin
+et aux camlias, l'albtre et au marbre de Paros, au lis qui
+entr'ouvre son calice d'argent et l'aubpine en fleur.... et il pensa
+que, quelques heures auparavant, ils taient l-bas tous deux, seuls,
+presque perdus dans l'espace immense.... quand Christine tait venue
+interrompre ce rve d'une matine d'hiver.... Georges ne demandait pas
+mieux que de le continuer maintenant; les yeux de Nadje ne disaient pas
+non.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit deux battants, et on annona Mme la comtesse de
+Rudden.</p>
+
+<p>Christine avait compris que l'avenir de son c&oelig;ur allait se jouer ce
+soir-l: il y a des heures dcisives dans la vie. Il se fit en elle, au
+dernier instant, une raction subite: elle secoua ses langueurs; elle
+voulut voir sa rivale en face. Aussi, aprs avoir dclar qu'elle
+n'irait point au bal, elle se fit habiller au dernier moment et demanda
+sa voiture.</p>
+
+<p>Personne ne se mettait mieux qu'elle; sa toilette fut un
+chef-d'&oelig;uvre, et, quand elle entra, le mme mouvement d'admiration
+tourna vers elle tous les yeux. Sa robe semblait caresser son corps
+plutt que de le couvrir; elle tenait par miracle; ses paules en
+sortaient et s'panouissaient dans l'clat blond et chaud de leur
+radieux ivoire, brillantes sous les flots transparents de la gaze, dont
+la tte se dgageait, comme un astre sort<a name="page_134" id="page_134"></a> en rayonnant d'un nuage
+d'argent; elle avait, pour la premire fois, soulev autour de son front
+ses cheveux,&mdash;d'ordinaire trop chastement plaqus la tempe,&mdash;et
+lgers, ariens, vivants, ils frissonnaient et clairaient des riches
+reflets de l'or en fusion cette belle tempe large, veine de rseaux
+bleus. En la voyant, on songeait une belle reine qui venait de dposer
+sa couronne. Elle passa ct de Nadje, vit Georges et ne se dtourna
+point. Elle alla s'asseoir dans le boudoir de la comtesse de Lovendall;
+un groupe d'hommes l'y suivit; elle en devint le centre, et, autour
+d'elle, anima tout de sa prsence, de sa parole et de son charme. Ses
+amis se disaient qu'ils ne la reconnaissaient point. Georges l'observait
+de loin, avec un mlange d'tonnement et de curiosit, de plaisir et de
+vague inquitude. Nadje le comprit, et, comme ces sentiments-l
+pouvaient devenir dangereux: Allez donc lui parler! dit-elle avec le
+raffinement de politique d'un Machiavel en robe de satin.</p>
+
+<p>Il obit sans rpliquer et se mla au groupe des louangeurs et des
+admirateurs: Christine le vit et en ressentit une joie secrte; mais
+Georges sut peine trouver l'occasion de lui adresser quelques mots.
+Elle lui rpondit comme tout le monde. Il ne put se tenir d'en
+prouver du dpit, et il accusa de coquetterie une femme qui, pendant un
+an, n'avait vu que lui au monde; je crois mme qu'il murmura tout bas le
+grand mot d'ingratitude. Qui donc peut voir l'me douloureuse travers
+le masque souriant du visage? Georges revint vers Nadje et lui parla
+d'amour avec colre. L'air n'tait pas d'accord avec la chanson; mais<a name="page_135" id="page_135"></a>
+Mlle Borgiloff tait l'indulgence mme! Peu peu il s'excita lui-mme,
+sans qu'il ft besoin de l'y aider. Il trouva que Nadje tait simple et
+naturelle, qu'elle n'avait pas besoin d'auditeurs, comme Christine, et
+que, pour son compte, il avait toujours mieux aim le dialogue deux
+que le discours public: il s'tourdit et s'exalta froid, et, aprs
+avoir commenc par ne point dire ce qu'il pensait, il finit par penser
+ce qu'il disait. Au moment o les invits passrent dans la salle du
+souper, il s'engageait de plus en plus vis--vis de Nadje. Christine,
+au bras du major, alla s'asseoir une table. M. de Simiane conduisit
+Mlle Borgiloff une autre. Deux ou trois douairires, qui n'avaient
+plus d'amoureux depuis vingt ans, se prparrent compter les coups.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>En Sude on prolonge pendant tout janvier le rgne pacifique des rois du
+gteau, et chaque festin voit donner ses favoris la couronne de la
+fve. La Fortune, qui est femme, a parfois des caprices cruels. Elle
+donna la fve de la premire table Christine, qui couronna le baron de
+Vendel, et celle de la seconde Georges, qui partagea son trne avec
+Nadje.</p>
+
+<p>On a eu tort d'abolir le souper: c'est le repas le plus gai et le moment
+le plus heureux de la journe; on ne le remplacera jamais.</p>
+
+<p>Le souper du comte de Lovendall fut charmant. L'esprit ptillait avec la
+mousse du vin d'A: les toasts joyeux s'changeaient d'un groupe
+l'autre; on mla, chaque fois qu'ils burent, les noms des rois et des
+reines, en les saluant d'acclamations et de hurrahs;<a name="page_136" id="page_136"></a> les propos malins
+voltigeaient sur toutes les lvres; les traits lgers s'entre-croisaient
+comme des flches qui passent en sifflant dans l'air; on dclara que le
+sort avait beaucoup d'esprit, et que ces unions d'un jour auraient
+d'excellentes raisons pour ne pas finir.</p>
+
+<p>Mme de Rudden entendait et ne rpondait pas; le major faisait comme s'il
+n'entendait point; Nadje rougissait, Georges buvait: mais quatre
+c&oelig;urs taient troubls.</p>
+
+<p>Aprs le souper, on organisa une de ces promenades dans les salons,
+mles de musique et de danses, si clbres dans le Nord sous le nom de
+<i>Polonaises</i>. Nulle part la beaut de la femme ou l'lgance de l'homme
+ne se dploie avec plus de grce et de majest, dans une pompe plus
+grandiose et plus solennelle. On s'avance lentement, avec une dmarche
+cadence sur un rhythme indolent, qui imprime au corps entier un
+balancement harmonieux; les tailles flexibles se soulvent et
+s'abaissent tour tour, ondoyantes: c'est ainsi que sur les fleuves,
+qu'ils descendent en nageant, le mouvement cach des vagues berce une
+blanche troupe de cygnes. Le comte de Lovendall, qui conduisait la
+danse, avait donn la main Mme de Rudden, les autres le suivaient par
+couples. Le cavalier offrait sa dame tantt une main, tantt l'autre;
+parfois c'est peine s'il osait serrer le bout de ses doigts minces, et
+parfois il les runissait et les emprisonnait dans sa main; puis, sans
+quitter encore celle qu'il avait choisie, il passait de sa droite sa
+gauche, de sa gauche sa droite; le mme mouvement se rptait sur
+toute la ligne, qui, tour tour,<a name="page_137" id="page_137"></a> aux appels de l'orchestre, pressait
+ou alanguissait la mesure; puis, sur les pas de son guide, elle
+s'engageait dans des arabesques ingnieuses, serres, compliques,
+inextricables, mais correctes, comme les alles vivantes d'un labyrinthe
+qui se meut, de telle sorte que le ruban anim, contourn dans tous les
+sens, pouvait, sans se rompre jamais, former mille n&oelig;uds et les
+dfaire. Puis, un moment donn, toutes les mains se quittrent, tous
+les couples se dispersrent comme dans un tumulte rgl, et chaque
+danseur, son tour, passa devant chaque femme, mettant la main dans sa
+main et tournant avec elle.</p>
+
+<p>Quand le hasard de ces changes amena Georges devant Christine, il y eut
+chez tous deux une motion profonde: chez Georges une irritation
+nerveuse, chez Christine une palpitation douloureuse. Mais l'occasion
+n'tait point propice: le monde n'est pas favorable l'expansion des
+c&oelig;urs; il les resserre et les refoule sur eux-mmes. C'est la
+solitude qui les invite s'pancher. Deux mains gantes se touchrent;
+mais le fluide lectrique n'en jaillit point; les regards ne se
+rencontrrent pas&mdash;ces regards mus, qui tremblent et brillent au fond
+des larmes. Les mes restrent fermes.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Les explications en amour sont trop souvent inutiles: ds que la douce
+harmonie des c&oelig;urs est trouble, il est bien craindre que rien ne
+puisse plus jamais la rtablir. Christine le savait. Elle savait que
+dans ces ruptures tristes, qui donnent un si clatant dmenti aux
+promesses d'ternit des sentiments humains, et qui nous rappellent si
+amrement le nant<a name="page_138" id="page_138"></a> et le vide de nos c&oelig;urs, il ne faut pas chercher
+d'o viennent les torts et qui est la faute. Il est si rare que les
+forces soient gales chez les deux, et en mme temps les volonts
+pareilles! Ds que l'on ne marche plus du mme pas dans la voie que l'on
+suivait ensemble, chaque pas de plus nous spare et nous loigne
+davantage. Il faut prendre garde au premier!</p>
+
+<p>Mais quoi bon crire l'histoire douloureuse de ces dchirements,
+blessures caches, dont le sang, qui s'panche en dedans, nous touffe?
+Qui ne connat, hlas! cet enchanement fatal de petites choses qui
+deviennent grandes, ces coups d'pingle de la vie journalire, qui peu
+peu s'enveniment; cette msintelligence latente et sourde, qui, tout
+coup, se montre et clate en ruptures soudaines, alors peut-tre que
+tous deux s'aiment encore, alors que chacun regrettera l'autre? En
+amour, tout est si facilement irrparable, moins que l'homme, par
+d'inattendus et brlants retours de passion, n'emporte et ne fonde ces
+glaces naissantes; moins que la femme, par le dvouement de sa
+tendresse, ne touche et ne dsarme chez l'autre une irritabilit
+douloureuse!</p>
+
+<p>Christine l'aurait pu faire, sans doute; elle ne l'osa point. Il lui
+fallait le bonheur pour qu'elle ost: elle tait dsarme par la douleur
+qui lui venait de Georges. Une invincible tristesse s'empara d'elle; et,
+dsormais incurable en sa mlancolie, enferme dans sa volont muette,
+comme dans une tour, absorbe dans le regret de l'idal vanoui, et
+replie de plus en plus sur son amour et sur elle-mme, elle ne fut plus
+capable de ces lans passionns, souveraines inspirations de<a name="page_139" id="page_139"></a> l'amour en
+ses crises suprmes, dont la violence qui sauve secoue deux mes et les
+rend l'une l'autre. Mais elle tait du moins assez ardemment prise
+pour savoir mourir maintenant du sentiment qui jadis la faisait vivre.
+Comme tous ceux qui aiment pour aimer, aucune souffrance ne la pouvait
+rebuter; aprs avoir travers lentement et en s'attardant la phase de
+l'ivresse, elle entra rsolument dans celle de la douleur. Son amour
+tait devenu sa vie, et doux ou amer, il ne dpendait plus d'elle de s'y
+soustraire.</p>
+
+<p>Le lendemain du bal, quand Georges vint la demander chez elle, on lui
+dit qu'elle tait absente; il prouva un mouvement d'impatiente
+humeur.... Ah! s'il et pu la voir derrire son rideau, l'piant et
+pleurant!</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p class="c">CHRISTINE MAA.</p>
+
+<p>Le jour des larmes est arriv: il ne m'aime plus! J'en suis sre:
+l'illusion ne m'est plus permise, et tout est fini. Ne me console pas:
+ce serait inutile; ne me dis pas surtout, comme ces gostes maladroits,
+qui se dfendent contre la piti: Je te l'avais prdit! Plains-moi,
+pleure avec moi! voil tout ce que je demande.... ou plutt je ne
+demande rien.... rien ne m'est plus!... Ah! chre, chre amie! o es-tu?
+Pardonne-moi! Je t'offense peut-tre; mais tu sais bien que ces
+mauvaises paroles ne sont pas de moi.... de moi toi surtout!... Mais,
+vois-tu, je souffre cruellement.... et je ne sais pas souffrir....
+hlas! je n'apprendrai<a name="page_140" id="page_140"></a> que trop! Il ne m'aime plus! Maa, je sens que
+c'est la fin de moi! Oh! comme il m'avait cependant rattache cette
+vie qu'il brise aujourd'hui! Il ne m'aime plus! Depuis deux jours je me
+rpte ce mot chaque heure, chaque minute: il ne m'aime plus!...
+C'est pourtant un noble c&oelig;ur! L'infidlit lui rpugne.... il souffre
+comme moi!... Il lutte courageusement, gnreusement.... Mais tu connais
+ton amie, Maa: tu sais si je suis femme vouloir cette lutte, ou
+jamais accepter un sacrifice. Oh! comme on est puni de son bonheur! Je
+mettais ma joie dans ce c&oelig;ur qui venait moi, de lui-mme et en
+suivant sa pente.... Je repoussais jusqu' l'ide d'un lien qui lui et
+enlev, avec le pouvoir de se reprendre, la libert de se donner
+chaque instant! et maintenant j'en suis regretter de n'avoir pas mme
+cette dernire consolation de sa prsence assure.</p>
+
+<p>Comment cela s'est-il fait? diras-tu. Eh? que sais-je? Sait-on jamais
+comment le malheur vient? On ne le voit que lorsqu'il est venu. C'est
+d'ailleurs toujours la mme histoire, et il n'y en a qu'une pour toutes
+les femmes. Il est arriv ici une jeune Russe: on l'appelle Nadje
+Borgiloff; ni bien ni mal; plutt bien: ce que les Franais appellent la
+beaut du diable.... dix-neuf ans! Ah! sont-elles fires de leur
+jeunesse!</p>
+
+<p>Elles ont raison, aprs tout, puisque rien ne la remplace et qu'avec
+elle on se passe du reste.... Ils se sont rencontrs ici ou l; je ne
+sais: n'importe! Vois-tu, Maa, j'avais tort peut-tre de vivre ainsi
+dans l'isolement; j'aurais d aller plus souvent dans le monde....<a name="page_141" id="page_141"></a></p>
+
+<p>Et quand j'y serais alle?... Ah! ta mre avait raison: on n'vite rien,
+et ce qui est crit est crit. Il l'a donc aime, tout d'un coup, comme
+il m'avait aime moi-mme.... et voil le danger et le chtiment de ces
+amours soudains; ils s'en vont comme ils viennent: rien avant, rien
+aprs!</p>
+
+<p>Mais moi, chre, le croirais-tu? je l'aime mieux depuis que je ne l'ai
+plus; non pas par ce vulgaire sentiment, trop commun chez la femme qui
+s'prend de l'impossible et s'attache ce qui veut la quitter, mais
+parce que, depuis ce moment surtout, j'ai vu combien il tait noble et
+bon. Si tu savais comme il est dchir, comme il voudrait m'aimer
+encore! J'en suis rduite l'admirer quand il me blesse! Et pourtant,
+si je voulais.... Ah! chre amie, <i>si je voulais</i>! C'est ma dernire
+consolation, et il ne faut pas que j'en abuse. Oui d'un mot je le
+ramnerais mes pieds; mais je sens que ce ne serait digne ni de lui ni
+de moi.... Et puis.... pour combien de temps? L'homme qui s'est une fois
+relev ne reste plus gure genoux. Qu'il soit donc libre tout fait,
+tout d'un coup, libre sans mme un remords!... Je ne te trompais pas
+quand je te disais que je l'aimais bien et que je ne voulais tre ni un
+chagrin ni un obstacle dans sa vie. Je sens maintenant la joie amre du
+sacrifice; ce sera sans doute mon dernier bonheur ici-bas!... Une chose
+me contriste pourtant: je crains qu'il ne soit point heureux. Si tu
+savais que de choses il faut pour qu'il soit heureux, lui! Et il m'a dit
+tant de fois qu'il l'tait avec moi! Si j'tais sa s&oelig;ur, coup sr
+il ne l'pouserait point: elle est ambitieuse et froide, j'ai vu cela
+toute de suite: je crois qu'elle n'a de<a name="page_142" id="page_142"></a> c&oelig;ur que dans la tte. Le
+comte est riche; il a un bel avenir; il la mnera Paris. Et voil
+comme les mariages se font! Crois-tu, Maa, qu'il y a bien des hommes
+aims pour eux-mmes? Et, quand nous les aimons ainsi, comment nous en
+rcompensent-ils?... Mais adieu, Maa! mme avec toi je ne veux pas une
+plainte. Pendant ces rapides instants que le bonheur enchantait pour
+moi, je m'tais toujours promis d'tre douce au malheur quand le malheur
+viendrait; c'est maintenant qu'il faut tenir parole. Adieu.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p class="c">MAA CHRISTINE.</p>
+
+<p>Tte folle, tu me fais peur! Par bonheur, nous avons un cong. On
+traverse encore le Sund en traneau; attends-moi: je t'arrive. Chre
+Christine, tu vois une baronne tes pieds; j'y mets le baron, si tu
+veux; mais, par grce, je t'en conjure, pas de prcipitation inutile,
+rien d'irrvocable, d'irrparable!... Rien, entends-tu! rien avant de
+m'avoir revue! Attends! c'est tout ce que je te demande pour quinze ans
+d'affection vraie! Ah! sois donc un peu malheureuse, et tu verras si on
+t'aime!... Ta lettre! je l'ai trop lue, elle me donne le frisson.... Tu
+le sais, mon amiti est inquite et trouble comme l'amour.... Je crois
+que je suis ne pour tre une amie!... <i>ton</i> amie!... Si tu ne me
+promets pas d'tre sage, je pars comme je suis, sans mes fourrures et
+sans mon baron....</p>
+
+<p>Mais ris donc un peu, malheureuse! Tu vois que je<a name="page_143" id="page_143"></a> ne veux pas pleurer.
+Adieu, Christine chre, je t'aime tendrement!</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p class="c">GEORGES DE SIMIANE HENRI DE PIENNES.</p>
+
+<p>Je te le donne en cent ou en mille! Mais non, tu ne devinerais pas!
+Jette ta langue aux chiens: j'aime mieux te le dire tout de suite, et
+quand je te l'aurai dit, je te permets de ne pas le croire. La comtesse
+de Rudden, cette Christine que j'ai tant aime, qui m'aimait tant... je
+le croyais, du moins, et elle aussi, j'imagine? eh bien, mon cher, elle
+se marie.... et pas avec moi!&mdash;Moi, elle m'a refus.&mdash;Elle pouse un
+certain baron de Vendel, fort galant homme, je l'avoue, et qui lui fait
+la cour, c'est une justice lui rendre, depuis dix ans tout le moins!
+Tu vois que la vertu est toujours rcompense. Moi, cependant, je ne me
+doutais de rien; cela m'a frapp comme un coup de foudre dont on ne voit
+pas l'clair.... Frapp! pas mort, mais du moins assez tourdi, j'en
+conviens! Ce n'est point par elle que j'ai appris la nouvelle.... elle
+n'a pas daign me voir! C'est par le chevalier de Valborg, qui sait
+tout; c'est par le public, qui rpte tout, comme un cho sonore et
+stupide.</p>
+
+<p>Eh! cependant, il n'y a jamais rien eu de grave entre nous! Quand je dis
+<i>rien</i>, si l'on cherchait, il y aurait peut-tre un bout de coquetterie
+avec cette jeune Russe dont tu m'as parl, Mlle Borgiloff. Un cotillon
+dans jusqu' une heure du matin: cela se voit tous les<a name="page_144" id="page_144"></a> jours; un
+cheval emport que j'ai arrt par la bride: le premier gendarme venu en
+aurait fait autant; et puis encore, tu vois, je ne veux rien te cacher,
+un gteau des rois dont je lui ai donn la fve.... Fallait-il la
+manger! Et voil tout! Depuis ce temps, Christine est compltement
+change. Du reste, nous ne sommes, ni elle ni moi, gens querelles et
+raccommodements; le premier mot devait tre le dernier.... et il n'a pas
+mme t prononc! Tu te rappelles ces blanches petites hermines de
+notre chre Bretagne? une tache les fait mourir. Ainsi de notre amour!
+Et encore, il n'y a que le soupon d'une tache!</p>
+
+<p>J'ai t vraiment triste, cent fois plus que je ne te pourrais dire. On
+ne rompt pas en un jour ces puissantes attaches du c&oelig;ur sans que le
+c&oelig;ur ne saigne. Et elle? Eh bien, je te l'avoue, j'ai parfois des
+craintes.... je l'ai aperue un jour au fond de sa voiture, si ple!...
+aprs cela, elle tait souvent ple.... Enfin je suis all pour la voir;
+je le devais, Henri, et, ne l'euss-je pas d, je l'aurais fait encore!
+N'ai-je pas vcu de sa vie pendant une anne,&mdash;une anne si courte et si
+longue?&mdash;Avec une larme, une parole, une caresse, tant de choses sont
+rpares, tant de torts oublis! Elle ne m'a pas reu.... Je suis
+retourn; on m'a rpondu qu'elle n'tait plus Stockholm.... Cela m'a
+mis un peu en colre. J'ai dlir un jour ou deux. Je crois mme que
+j'ai t fort dur envers Nadje. Mlle Borgiloff a tout support avec une
+rsignation touchante.... elle semblait me demander pardon de ce que je
+souffrais.... C'est un bon c&oelig;ur que cette fille; elle mrite vraiment
+ce que je veux faire pour elle. Elle n'est pas riche; elle me l'a dit
+sans<a name="page_145" id="page_145"></a> fausse honte et sans embarras bourgeois, comme une femme qui ne
+sait pas compter, mais qui veut tout dire. Mais n'ai-je point assez pour
+deux, et n'est-ce pas un bonheur de donner ce qu'on aime?</p>
+
+<p>Enfin, mon cher Henri, trois ou quatre jours de ma vie m'ont fait
+comprendre les tourments des mes damnes! Je ne savais s'il fallait
+rompre avec Nadje,... mais l'aurais-je pu? ou renouer avec
+Christine.... mais l'et-elle voulu?</p>
+
+<p>Je suis all un soir dans un salon o j'ai vu que l'on me regardait d'un
+certain air. Les femmes semblaient avoir piti de moi. Tu sais cette
+piti moqueuse, plus intolrable que l'insulte des hommes!</p>
+
+<p>Le chevalier de Valborg est venu moi. Je l'ai regard dans les yeux.
+Je crois, Dieu me pardonne! que je lui aurais volontiers cherch
+querelle.</p>
+
+<p>Eh bien, cher, m'a-t-il dit en me prenant par le bras, vous tes
+philosophe?</p>
+
+<p>&mdash;Comme Chamfort, lui ai-je rpondu; j'avale une couleuvre tous les
+matins: cela m'aide digrer le reste de la journe.</p>
+
+<p>&mdash;Le moyen est hroque: et aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai aval deux.</p>
+
+<p>&mdash;Cela se trouve bien!</p>
+
+<p>&mdash;Achevez donc! De quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>&mdash;D'un mariage!</p>
+
+<p>Ce mot m'a fait froid.</p>
+
+<p>Et de quel mariage? Du mien?... On va bien vite!...</p>
+
+<p>Et part moi je me sentis fort irrit contre Nadje.</p>
+
+<p>Non, reprit le chevalier; je veux parler de celui de la comtesse.<a name="page_146" id="page_146"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ah! elle se marie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne le saviez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Parole d'honneur! et elle pouse?</p>
+
+<p>&mdash;M. le baron de Vendel!</p>
+
+<p>&mdash;Cela devait tre, ai-je rpondu avec un assez mauvais rire.</p>
+
+<p>Je n'ai rien te cacher, Henri, mme dans mes meilleurs jours, j'ai
+toujours t un peu jaloux de cet homme.... La nouvelle m'a boulevers.
+Elle! Christine! dj! elle qui paraissait m'aimer tant! Comment croire
+aux femmes, prsent?</p>
+
+<p>Eh bien, m'a dit mon bourreau, il me semble que la couleuvre vous reste
+dans la gorge!</p>
+
+<p>J'ai cru que les ongles m'allongeaient et qu'il me poussait des griffes.
+J'ai senti un nuage sur mes yeux; j'aurais trangl le chevalier avec
+dlices. Il y a des moments dans la vie o l'homme civilis disparat
+chez moi pour faire place au sauvage. Dans ces moments-l j'ai du sang
+de tigre dans les veines.</p>
+
+<p>Mais j'ai rflchi qu'une scne de violence, ce serait trop scandaleux
+pour le corps diplomatique, et j'ai rpondu avec mon plus beau sourire
+que les deux mariages se feraient en mme temps.</p>
+
+<p>Quel est donc l'autre! m'a-t-il demand avec un tonnement vrai ou
+feint.</p>
+
+<p>&mdash;Le mien ne vous dplaise!</p>
+
+<p>&mdash;Avec qui?</p>
+
+<p>&mdash;Avec Mlle Borgiloff.</p>
+
+<p>&mdash;Me chargez-vous de l'annoncer la comtesse?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avait-elle charg de m'apprendre le sien?</p>
+
+<p>&mdash;Non, en vrit.<a name="page_147" id="page_147"></a></p>
+
+<p>&mdash;Alors, attendez! Elle recevra un billet de part.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tout le monde?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. Voulez-vous tre mon tmoin?</p>
+
+<p>&mdash;Je serai celui de Mme de Rudden, me rpondit-il.</p>
+
+<p>Nous nous salumes avec assez de froideur, et je lui tournai le dos.</p>
+
+<p>Le lendemain, je demandai solennellement en mariage Mlle Borgiloff. Elle
+me fut accorde par M. son pre avec un empressement flatteur. Depuis ce
+temps-l, je dois tre le plus heureux des hommes. Nadje est jeune,
+elle est belle.... elle m'aime.... je l'aime aussi, puisque Christine en
+a t jalouse! Je ne t'invite pas la noce: ce sera trs-simple; je
+n'ai pas la joie bruyante; d'ailleurs nous nous htons: il faut tout
+prix sortir des positions fausses.</p>
+
+<p>Nous n'attendrons pas la corbeille de Paris. Ma femme.... ce mot me
+semble trange sous ma plume, et je ne sais pas encore comment on
+l'crit.... ma femme, donc, ira la choisir un peu plus tard. Adieu. Si
+jamais tu as envie de faire des romans en action; songe mon dernier
+chapitre.</p>
+
+<h3><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV</h3>
+
+<p>A mesure que Georges s'tait loign de Mme de Rudden, le major s'tait
+rapproch d'elle: uniquement par bont, tout d'abord, et pour ne la
+point laisser son<a name="page_148" id="page_148"></a> isolement et sa douleur; puis bientt avec la
+secrte esprance de la consoler pour son propre compte. Avec un
+sourire, Christine le rendait heureux pour huit jours; elle lui sourit
+plusieurs fois dans la mme semaine. Le malheur l'attendrissait au lieu
+de l'aigrir, elle y compatissait davantage chez les autres depuis
+qu'elle le comprenait mieux en l'prouvant davantage.</p>
+
+<p>Le baron rappela d'anciennes promesses.</p>
+
+<p>Je n'ai rien promis, rpondit Christine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'avez pas dfendu d'esprer.</p>
+
+<p>&mdash;Le moyen de vous en empcher?</p>
+
+<p>M. de Vendel crut voir dans les paroles de Christine un acquiescement
+ses v&oelig;ux: il crut, force de dsirer, et il entoura Christine de
+soins plus empresss. C'tait l'homme le plus incapable d'une
+indiscrtion; mais, si sa bouche tait muette, ses yeux taient
+loquents: ils parlaient de bonheur. Le monde traduisit, et, comme
+toujours, il fit un contre-sens; le chevalier de Valborg eut soin de le
+publier avec commentaires.</p>
+
+<p>Il en revint quelque chose aux oreilles de la comtesse. Elle ne fit rien
+pour accrditer ces bruits; rien non plus pour les dmentir. Elle ne se
+proccupait que de l'effet qu'ils pourraient produire sur M. de Simiane.
+Elle se disait qu'ils mettraient fin de toute manire une incertitude
+maintenant intolrable. Si Georges l'aimait encore, ce coup violent,
+qu'elle n'aurait pas port, le ramnerait elle; et, comme elle
+suivrait alors les conseils de Maa! comme elle enlacerait
+d'indissolubles liens ce c&oelig;ur inconstant par faiblesse, qu'il fallait
+rendre heureux malgr lui!<a name="page_149" id="page_149"></a></p>
+
+<p>Si, au contraire, elle n'tait plus aime.... aime comme elle voulait
+l'tre.... si Georges n'avait plus pour elle qu'une reconnaissance
+tendre et les gards d'un c&oelig;ur dlicat, se proccupant encore, alors
+mme qu'il n'aime plus, du mal qu'il peut faire ce qu'il a jadis aim,
+il fallait l'affranchir et lui donner d'elle-mme cette libert qu'il
+tait trop noble pour demander jamais, mais qu'elle tait trop fire
+pour ne pas lui rendre.</p>
+
+<p>Christine, en agissant ainsi, obissait une inspiration gnreuse;
+mais elle comptait sans le dpit qui peut dranger les meilleurs
+calculs, sans la vanit, qui se trouve si souvent au fond de l'amour
+chez les hommes. Elle ne savait pas encore combien Georges tait capable
+de partis violents, de rsolutions soudaines et dsespres....
+dussent-elles briser sa vie!</p>
+
+<p>La nouvelle du mariage de la comtesse se rpandit assez rapidement
+travers la ville; on flicita le baron, qui s'en dfendait mal, parce
+qu'il y croyait lui-mme; on approuvait Christine, qui ne se montrait
+gure. Le matin, dans le cercle des ambassadrices, on faisait des mots
+piquants sur le malheur de Georges. Il crut mettre la galerie de son
+ct en devanant la comtesse par son mariage avec Nadje, qui fut
+officiellement annonc.</p>
+
+<p>La nouvelle en fut porte Christine par Valborg, dont la main tourdie
+la frappait mortellement au c&oelig;ur. Elle demanda des dtails et les
+couta avec une fivreuse avidit. Elle voulait savoir si l'on disait
+que les fiancs s'aimaient.</p>
+
+<p>Ils s'adorent! rpondit le chevalier, et c'est un peu<a name="page_150" id="page_150"></a> ma faute.
+Imaginez que c'est moi qui ai prsent le comte Mlle Borgiloff!</p>
+
+<p>M. de Valborg examinait en ce moment les feuilles dplies d'un ventail
+chinois; il ne put pas voir le regard navrant que lui jetait Christine.</p>
+
+<p>Il n'a pas perdu de temps, reprit la comtesse, entrane comme malgr
+elle revenir sur ce douloureux sujet.</p>
+
+<p>&mdash;C'est encore moi qui en suis cause, dit M. de Valborg.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;En lui apprenant votre propre mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Et comment a-t-il pris la nouvelle?</p>
+
+<p>&mdash;Trs-bien.... c'est--dire trs-mal!... Je crois qu'il avait envie de
+me sauter la gorge. Mais je lui pardonne de grand c&oelig;ur, ce pauvre
+Simiane: car enfin, comtesse, je comprends qu'on ne perde pas sans
+regret une femme comme vous; pour moi, je ne m'y serais jamais rsign.</p>
+
+<p>Le chevalier attendit l'effet de ce compliment du dernier galant.
+Christine ne parut point y prendre garde.</p>
+
+<p>Ainsi, continua-t-elle, vous lui avez annonc mon mariage comme une
+chose tout fait arrte?</p>
+
+<p>&mdash;Positivement! et c'est ce qui l'a dcid. Il a eu comme un clair de
+rage dans les yeux.... Il n'y avait pas l de quoi flatter infiniment la
+belle Nadje! Mais il s'est calm bientt, et je puis dire que je l'ai
+vu prendre sa rsolution.</p>
+
+<p>&mdash;Je trouve, chevalier, que vous avez mis tout ceci un peu plus de
+zle qu'on ne vous en demandait.<a name="page_151" id="page_151"></a> Qui vous avait donc charg de publier
+ainsi mes bans dans les salons?</p>
+
+<p>&mdash;Et mais! comtesse, c'tait la nouvelle du jour, et vous savez, les
+nouvelles, c'est toujours bon raconter. Cela intresse la
+conversation. Jamais je ne m'tais fait mieux couter.</p>
+
+<p>La comtesse leva imperceptiblement les paules.</p>
+
+<p>A quand le mariage? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;On parle du 1<sup>er</sup> mars.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes au 20 fvrier! c'est bien mener les choses!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, comtesse, quand?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi.... il n'y a rien encore de certain.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? dit Valborg en reculant son fauteuil, rien de certain!...
+Mais alors....</p>
+
+<p>Il regarda la comtesse, sur le visage de qui la douleur tait peinte; le
+jour se fit en lui; il entrevit une partie de la vrit, et, saisissant
+vivement la main de Christine:</p>
+
+<p>Comtesse, comtesse, pardonnez-moi! Mon Dieu, qu'ai-je donc fait?</p>
+
+<p>&mdash;Le bonheur de votre ami, sans doute; il n'y a pas l de quoi vous
+affliger.</p>
+
+<p>&mdash;Son bonheur!... Ah! on n'aime pas deux fois.</p>
+
+<p>&mdash;Non! mais on aime cent fois.... les hommes du moins! Ne disiez-vous
+pas tout l'heure qu'ils s'adoraient?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas ce que je dis! reprit Valborg en cherchant son chapeau.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-tre alors faudrait-il moins parler, reprit la comtesse avec
+douceur.<a name="page_152" id="page_152"></a></p>
+
+<p>Elle ne lui fit point d'autre reproche; mais, quand il eut laiss
+retomber la portire du salon, elle cacha sa tte dans ses mains et
+dvora ses larmes.</p>
+
+<h3><a name="XV" id="XV"></a>XV</h3>
+
+<p>Georges cependant brusquait les choses pour arriver un prompt
+dnoment: il tait d'une activit inquite. En voil un qui aime sa
+femme! disaient les observateurs superficiels; un &oelig;il clairvoyant
+et aperu plutt les indices d'un c&oelig;ur troubl qui voulait
+s'tourdir. Le vrai bonheur est plus calme.</p>
+
+<p>Nadje s'occupait de ses robes et chiffonnait dans la corbeille. Elle ne
+s'aperut point des soucis de son fianc. On ne peut pas tout voir la
+fois: elle regardait des dentelles! Peut-tre Georges ne venait-il point
+chez elle aussi souvent qu'il et d; mais n'auraient-ils point le temps
+d'tre ensemble, puisqu'ils ne devaient plus se quitter? Elle eut soin
+d'envoyer une lettre de part la comtesse, avec une adresse de sa main.
+Georges ne le sut pas, et il et trouv sans doute le procd d'un got
+douteux.</p>
+
+<p>Toutes les chances arrivent leur jour. Georges regretta peut-tre,
+le matin du 1<sup>er</sup> mars, que l'anne ne ft pas bissextile; mais le
+temps des rflexions tait pass: encore quelques heures, et le dernier
+mot de sa vie jeune et libre allait tre dit pour jamais. Il<a name="page_153" id="page_153"></a> n'avait
+pas un ami auprs de lui; ses penses, qu'il ne pouvait confier
+personne, lui retombaient sur le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Nadje tait fille d'une mre polonaise; elle avait t leve dans la
+religion catholique, apostolique et romaine. La bndiction nuptiale dut
+avoir lieu dans la chapelle de cette communion, qui se trouve prs du
+couvent des Dames-Franaises, et qui sert d'glise tous les
+catholiques sudois, ainsi qu'aux deux reines. On avait fix l'heure de
+midi; mais longtemps l'avance une foule d'lite remplissait l'enceinte
+trop troite. On y retrouvait tous les trangers de distinction (c'est
+la formule consacre) et toute la socit lgante de Stockholm, moins
+Christine et le baron de Vendel. Le chevalier de Valborg, appuy contre
+la grande vasque de porphyre rose qui sert de fonts baptismaux,
+paraissait soucieux. On et dit que c'tait sa fiance qu'un autre
+allait pouser. Quelques jeunes gens placs autour de lui n'eussent pas
+demand mieux que de le faire causer, mais il paraissait vouloir tre
+discret, ce jour-l, pour la premire fois de sa vie.</p>
+
+<p>Au coup de midi, quatre ou cinq voitures s'arrtrent devant l'glise.
+Le suisse, en grand costume, l'pe au ct, la hallebarde au poing,
+ouvrit la porte deux battants, Georges parut, donnant la main
+Nadje.</p>
+
+<p>La fiance portait son beau costume avec une suprme lgance; son long
+voile de dentelle blanche tranait derrire elle comme un manteau de
+reine. On l'accueillit par un murmure flatteur. Peut-tre et-on pu
+trouver que, pour une jeune fille, elle montrait<a name="page_154" id="page_154"></a> trop d'assurance; mais
+elle tait si prs d'tre femme! Quant Georges, il avait l'impassible
+dignit de l'homme bien n qui sent tous les yeux fixs sur lui et qui
+garde ses penses et cache ses impressions.</p>
+
+<p>Un vieux chapelain cheveux blancs commena bientt les crmonies du
+rite catholique, au milieu d'une assemble trangre, qui admirait, non
+sans quelque tonnement, leur posie grandiose, et les souvenirs
+bibliques des patriarches, mls aux pompes du sacrement; il rappelait
+les images douces et charmantes de ces hrones de la famille, force et
+parure de l'homme, posie de la tente, fleurs du dsert, grce du chaste
+foyer, Rebecca, Rachel, Ruth et Nomi, mres fcondes et bnies, et il
+invoquait sur les ttes inclines les faveurs du dieu d'Abraham, d'Isaac
+et de Jacob, qui fit la race d'Isral aussi nombreuse que les grains de
+sable de la mer.</p>
+
+<p>Quand le prtre demanda tout haut au comte Georges de Simiane s'il
+prenait pour femme et lgitime pouse Nadje Borgiloff, prsente devant
+lui, au moment o le fianc pronona le <i>oui</i> fatal, on entendit comme
+une plainte de l'orgue, un rapide accord des touches effleures, un
+soupir dans les tuyaux, un gmissement vague: Georges se dfendit mal
+d'un trouble involontaire; Nadje le rappela lui par un regard froid
+et ferme, et, son tour, elle rpondit d'une voix haute et sonore. Le
+prtre monta l'autel et clbra la messe; puis, l'instant marqu par
+la liturgie, il se tourna vers l'assemble et revint prs des poux;
+deux jeunes hommes soulevrent au-dessus de leurs ttes les plis
+flottants du voile symbolique:<a name="page_155" id="page_155"></a> le rideau de l'orgue s'agita; un prlude
+d'une harmonie douce et triste jeta sur l'assemble le frisson nerveux
+des grandes motions; bientt le chant se dgagea du groupe harmonieux
+des accords, vibrant, pathtique, inspir. Une mlodie lgre, arienne,
+aile sembla voltiger sous les arceaux de l'glise et planer sur la tte
+de la foule ravie. Peu d'artistes, Stockholm pas plus qu'ailleurs,
+eussent t capables de communiquer ainsi leur me l'ivoire
+insensible. On se regardait sans comprendre. Georges seul avait compris;
+car, ds les premires notes, il avait reconnu ce chant d'amour et de
+mlancolie, entendu pour la premire fois sur le bateau de Skokloster,
+et que, par un beau soir d't, Christine avait jou pour lui prs des
+fentres ouvertes du salon, dans son cottage de Haga. C'tait le lied
+dalcarlien:</p>
+
+<p class="c">Perdus tous deux dans la steppe infinie!</p>
+
+<p>Vous me le jouerez souvent! avait-il dit la comtesse. Ni l'un ni
+l'autre ne songeaient alors qu'ils dussent, elle le jouer, et lui
+l'entendre jamais en de telles circonstances!</p>
+
+<p>L'essaim confus des souvenirs se leva tout coup dans son me, chantant
+et battant des ailes: il se rappela les joies vanouies du pass, ces
+joies profondes et pures dont elle l'avait si souvent enivr; il se
+rappela cette inpuisable et sereine tendresse de toutes les heures et
+de tous les instants; ce dvouement ingnieux, infatigable, toujours
+prsent; cette dlicatesse de l'esprit et cette prvenance du c&oelig;ur,
+visibles<a name="page_156" id="page_156"></a> dans les petites choses aussi bien que dans les grandes, comme
+si elle et trouv le suprme bonheur dans le don de sa vie incessamment
+renouvel. Puis il se demandait comment il avait pay ces dettes sacres
+du c&oelig;ur; il s'accusa tout bas d'ingratitude; il se dit que sa
+prcipitation devait tre une injure pour Christine.... mme coupable!
+Et, si elle tait coupable, la faute ne venait-elle pas de lui? S'il y
+avait oubli des deux cts, qui donc avait donn l'exemple? Pour la
+premire fois, depuis sa rsolution prise, il eut peur. Le doute lui
+vint, avec tout son cortge de remords et de poignantes amertumes.... Il
+s'avoua tout bas qu'il avait compromis son bonheur; une voix intrieure
+et puissante lui disait qu'il avait tu le bonheur d'une autre! Et,
+quand il cherchait s'il y avait des remdes ces malheurs qui taient
+des fautes, le prtre, l'autel, sa fiance, sa conscience, tout
+rpondait: Il est trop tard!</p>
+
+<p>Les deux poux s'taient agenouills sur les coussins de velours, pour
+couter les dernires prires. Georges laissa tomber sa tte dans ses
+mains et oublia le monde.</p>
+
+<p>Cependant l'orgue jouait toujours: on le sentait frmir sous les
+attaques nerveuses de l'artiste inconnu. Il avait repris le thme
+primitif et le conduisait travers ces variations habiles, qui sont
+comme les nuances de la pense et les demi-teintes du sentiment. Quand
+la mlodie descend des hautes sources de l'inspiration, elle trouve les
+accents qui remuent le c&oelig;ur et pntrent l'me. L'motion a partout
+le mme langage, et rien ne ressemble plus un chant d'amour que le<a name="page_157" id="page_157"></a>
+chant de la prire. Ce lied, trouv au fond des bois par quelque paysan
+rveur, agrandi par l'art, devenait, sous des mains habiles, le pome
+harmonieux de la tendresse ineffable et des douleurs caches.... Ceux
+qui connaissent la langue passionne des sons souponnaient vaguement,
+chez l'excutant, une de ces tragdies sans paroles de la vie intime,
+qui se jouent au fond de l'me dans les moments suprmes. Tantt la
+phrase mlodique semblait emporte dans un orage de notes brlantes, une
+ardeur fivreuse prcipitait son rhythme entranant; tantt elle se
+berait comme au souffle d'une rverie douce, et sa mlancolie semblait
+sourire: mais on se demandait de combien de larmes de tels sourires
+taient faits. Tout coup le clavier se troubla; le rhythme entrecoup
+se drobait sous les doigts qui ne le dominaient plus; la mesure,
+abrupte et languissante la fois, vacillait comme la flamme sous le
+vent.... Dans la foule, on ne respirait plus! Mais bientt la grande me
+douloureuse rassembla ses forces disperses comme pour un dernier
+effort; elle embrasa de ses flammes le clavier insensible; des notes de
+feu s'en chappaient, des effluves amoureux couraient dans l'air....
+Puis tout coup le calme se fit, l'harmonieuse tempte s'apaisa, la
+phrase primitive reparut, douce, nave et simple, comme soupire par la
+voix d'une jeune fille. Et lentement elle s'teignit sur les touches
+frmissantes, comme la plainte qu'on touffe sur des lvres dans un
+baiser!</p>
+
+<p>La crmonie s'achevait. La foule sortit dans un tumulte d'motions
+impossible dpeindre. On avait presque oubli les poux. Quelques
+jeunes gens se<a name="page_158" id="page_158"></a> grouprent devant les portes de la chapelle pour
+attendre la sortie de l'artiste: Il joue, disait-on, comme Jenny Lind
+aurait chant. On attendit vainement. Quand le suisse vint pour fermer
+la porte, on l'interrogea. Il rpondit qu'il ne savait rien, mais que la
+tribune de l'orgue s'ouvrait sur le couvent, et qu'il tait inutile de
+former des attroupements devant l'glise!</p>
+
+<h3><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI</h3>
+
+<p>Christine, avons-nous besoin de la nommer au lecteur? tait rentre chez
+elle par des rues dtournes, qui longeaient les vastes jardins du
+couvent. Elle trouva Maa tablie dans son salon. La baronne de Bjorn
+tait arrive le matin mme du mariage. Elle tait accourue chez son
+amie, et, ne la trouvant pas, elle l'avait attendue, en proie une
+inquitude pleine d'angoisses.</p>
+
+<p>Mme de Rudden, que l'excitation fbrile de la crise ne soutenait plus,
+se jeta, ou plutt se laissa tomber dans les bras de la jeune baronne.
+Un profond sanglot souleva sa poitrine; ses yeux taient secs, mais ses
+mains tremblaient; son front brlait l'paule de Maa, sur laquelle il
+s'tait pos. Maa lui prit la tte et la baisa tendrement, puis elle
+l'loigna un peu, comme pour mieux la voir. Elle fut effraye des
+changements rapides que la douleur avait produits sur cette beaut si
+radieuse. Il y a un ge o les femmes ne doivent<a name="page_159" id="page_159"></a> plus souffrir: elles
+ne se conservent que dans le calme heureux, les orages du malheur les
+effeuillent, comme les orages de l'atmosphre les dernires roses de
+l'automne.</p>
+
+<p>Ce n'est plus moi! murmura Christine; tu ne peux pas me reconnatre.</p>
+
+<p>Maa la fit asseoir prs du feu, lui ta son chapeau et sa pelisse;
+Christine se laissait faire comme un enfant malade. Maa se mit genoux
+devant elle et prit ses deux mains, qu'elle rchauffa dans les siennes.</p>
+
+<p>Mais parle donc! lui dit-elle tout coup, tu me fais peur!</p>
+
+<p>&mdash;Je te fais peur! rpta Christine comme un cho.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! sans doute, reprit Maa; voil dix-huit mois que je ne t'ai vue,
+et tu ne veux pas mme me regarder!</p>
+
+<p>&mdash;Je te fais peur aujourd'hui; demain je te ferai piti.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi! dit Maa; j'aime encore mieux ton silence! Tu roules, j'en
+suis sre, quelque mchante pense dans ta pauvre tte vide. Jure-moi
+que jamais....</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? fit Christine.... Puis, comprenant tout coup: Me tuer!
+dit-elle. Et elle ajouta avec un regard o l'on pouvait mesurer la
+profondeur de son dsespoir: Se tuer!... Il n'y a que les impatients
+qui se tuent.... A quoi bon? est-ce qu'on ne meurt pas?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! reprit Maa, tu es cruelle pour ceux qui t'aiment.</p>
+
+<p>&mdash;Ceux que j'aimais ont t si bons pour moi! rpondit-elle avec un
+sourire gar.<a name="page_160" id="page_160"></a></p>
+
+<p>&mdash;Allons! dit Maa d'un ton de douce autorit, c'est assez! chasse ce
+souvenir; je le veux: oublie!</p>
+
+<p>&mdash;Oublier! Comment fait-on? je n'ai jamais su.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! reprit l'aimable femme fondant en larmes, tu as raison, chre
+Christine, je ne puis mme plus consoler.... Laisse-moi donc pleurer
+avec toi!</p>
+
+<p>Christine tait assise au coin de la chemine, dans un grand fauteuil;
+Maa, toujours ses pieds, posa la tte sur ses genoux. Bientt
+Christine sentit ses mains toutes baignes d'une chaude rose de pleurs.
+Peu peu ses nerfs se dtendirent, ses sanglots longtemps contenus
+clatrent; puis les larmes vinrent, abondantes, qui la calmrent un
+peu. Dans la douleur comme dans la joie, les larmes, c'est toujours le
+trop-plein du c&oelig;ur!</p>
+
+<p>Maa, cependant, sous l'ingnieux prtexte qu'une maison depuis
+longtemps inhabite est froide et malsaine, ne voulut point aller
+demeurer chez elle, o ses gens l'attendaient; elle obtint de son mari
+la permission de venir s'tablir auprs de Christine, pour amortir au
+moins ces premires atteintes des grandes souffrances, qui frappent
+parfois sur les organisations nerveuses comme le coup de marteau de la
+folie. Elles vcurent ainsi, toujours ensemble, prs de deux semaines,
+dans une intimit bienfaisante, ne recevant que le chevalier de Valborg,
+qui comprenait enfin l'tendue et l'intensit du mal qu'il avait fait,
+et le major, qui avait toutes les dlicatesses comme il avait toutes les
+ardeurs de l'amour vrai. Il comprenait trop les tristesses de Christine
+pour ne pas les respecter. Deux jours avant le mariage de Georges il
+avait quitt Stockholm; il n'y revint qu'une semaine aprs. Il
+observait<a name="page_161" id="page_161"></a> ces secrtes convenances du c&oelig;ur qu'aucune civilit
+n'inscrit dans son code puril et honnte, mais que devinent si bien
+certaines natures.</p>
+
+<p>La prsence de Maa rendait possibles de plus frquentes assiduits chez
+Christine. Il essaya de la distraire. Enfin, assur de l'appui de la
+baronne, il reparla de son mariage. Ce seul mot effaroucha Christine
+pour deux jours: les regrets ont aussi leur pudeur. Le major crut qu'il
+s'tait trop ht, et il rsolut d'tre plus patient l'avenir; mais on
+devinait son silence.</p>
+
+<p>Un matin, ils djeunaient tous trois; Christine, qui remarquait sa
+tristesse, lui tendit la main par-dessus la table.</p>
+
+<p>Mon ami, lui dit-elle, j'ai une grce vous demander.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, chre Christine, vous savez qu'elle est accorde d'avance. Il
+me semble qu'en me la demandant c'est moi que vous la faites.</p>
+
+<p>&mdash;Vois comme il est bon! dit-elle en se retournant vers Maa.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Maa, je sais que c'est le roi des hommes; mon cher baron ne
+vient qu'aprs.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon ami, reprit Christine en lui jetant un regard qui et
+attendri un tigre, il faut que vous me pardonniez le mal que je vais
+vous faire.</p>
+
+<p>Une vive motion se peignit sur les traits du major, mais il ne rpondit
+rien.</p>
+
+<p>Que veux-tu dire? demanda Maa non moins inquite.</p>
+
+<p>&mdash;Mes amis, reprit Christine, je ne suis pas bien; depuis quelque temps
+je souffre.<a name="page_162" id="page_162"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je le vois bien, dit le baron.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne m'en parlez pas!</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je ne saurais vous gurir, reprit-il en hochant tristement
+la tte; du moins maintenant! ajouta-t-il en essayant de sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Ni maintenant, ni jamais! reprit Christine, j'en ai grand'peur.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours tes folles ides, fit Maa avec un mouvement d'paules.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut donc pas songer aujourd'hui un mariage que....</p>
+
+<p>&mdash;Que vous ne dsirez pas, interrompit le major.</p>
+
+<p>&mdash;Pour lequel les forces me manqueraient, reprit Christine.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voudrez, comtesse.... Ce n'est pas l'heure de vous
+apprendre mes sentiments; vous les connaissez. Ce que vous faites est
+toujours bien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne perdez pas grand'chose! dit-elle en regardant ses bras
+amaigris et ses mains diaphanes.</p>
+
+<p>&mdash;Chacun est juge de ses malheurs, fit le baron avec un sourire triste;
+je ne me plains pas; mais du moins laissez-moi croire que je pourrais me
+plaindre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! murmura Christine en cachant sa tte dans ses mains, la vie est un
+jeu cruel! Quels nobles c&oelig;urs on dchire! et pourtant, je ne l'ai pas
+voulu! N'est-ce pas mon ami, que je ne l'ai pas voulu? Le malheur est
+sur moi! Que faire, mon Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Tout pour vous, Christine; rien pour moi!</p>
+
+<p>&mdash;Il m'aime comme j'aimais l'autre! pensa Christine.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez, reprit le major, je ne reviendrai plus!<a name="page_163" id="page_163"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oh non! dit-elle, comme en proie une terreur soudaine. Non! restez,
+restez. Vous et Maa, vous tes maintenant mes seuls amis. Si vous
+partez, je serai seule, toute seule... et il n'est pas temps encore. Un
+peu de patience! Maintenant je vous dsire autour de moi. Vous voulez
+bien?</p>
+
+<p>Le baron se tourna vers Maa, sans prononcer une parole.</p>
+
+<p>Chers amis, c'est que j'ai le droit d'tre humble, reprit la comtesse
+en leur tendant ses mains.</p>
+
+<h3><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII</h3>
+
+<p>On n'est pas impunment le jeune mari d'une jolie femme. Les rapides
+semaines de la lune de miel s'coulrent pour Georges dans une sorte de
+fivre de plaisir, au milieu des ftes, au sein d'une dissipation
+tourdie. Nadje l'entranait; il n'avait pas le temps d'tre
+malheureux.</p>
+
+<p>Mais, au premier relche, et dans l'intervalle de deux plaisirs, la
+pense de Christine lui revint, et, une fois venue, elle resta, assidue,
+obstine: le remords troubla ses joies mondaines. Bientt il s'aperut
+que Nadje n'tait pas celle qu'il avait rve. Le chtiment commenait.
+Il croyait avoir pous une femme; il ne trouvait qu'une poupe, qui
+passait sa vie s'habiller et se dshabiller. Stockholm fut bloui de
+ses toilettes;<a name="page_164" id="page_164"></a> mais les femmes qui ont de si belles robes font en
+gnral plus de plaisir aux autres qu' leurs maris. A vrai dire,
+Georges n'avait plus d'intrieur depuis qu'il tait mari. Il prouva
+quelques moments d'ennui; sa pense fit beaucoup de chemin en arrire.
+Il tait certain maintenant d'avoir pass ct de son bonheur. C'est
+ce qui arrive beaucoup dans ce monde. Comme tous ceux qui sont
+malheureux, il devint injuste, et, intervertissant les rles, il accusa
+Christine de l'avoir sacrifi. Quand il se trouvait seul, il songeait
+aux heures charmantes passes prs d'elle, si rapides et tellement
+remplies.</p>
+
+<p>Il s'aperut bientt que Nadje ne l'aimait point, et il en souffrit;
+non point dans sa tendresse, qu'elle n'avait point veille, mais dans
+son orgueil si adroitement flatt d'abord, et maintenant si rudement
+du. Il vit clairement que l'ambition seule, avec l'intrt, avait
+guid son choix, et il en ressentait un mcontentement secret, que mille
+causes chaque jour venaient irriter encore.</p>
+
+<p>Sur beaucoup de choses, Nadje et lui n'avaient point la mme faon de
+voir. Sur beaucoup d'autres, Nadje n'avait mme pas d'opinion. Quand
+une pointe d'aigreur envenimait entre eux quelque querelle, Georges se
+rappelait cette sympathie si profonde entre la comtesse et lui, que l'un
+achevait toujours la phrase que l'autre avait commence, comme si tous
+les deux n'avaient eu qu'une pense. Il se disait qu'au lieu d'tre un
+obstacle dans sa vie, elle en et t la force, le conseil et la raison.
+Bientt il prouva contre le baron des accs de jalousie pre. La
+jalousie tait la seule<a name="page_165" id="page_165"></a> nuance de l'amour que Christine lui et encore
+jamais fait connatre.</p>
+
+<p>Il s'tonnait cependant que le mariage de la comtesse fit si peu de
+bruit Stockholm; il se demandait si l'on ne voulait point avoir des
+mnagements pour lui. Christine tait capable de tous les raffinements.
+Au lieu de lui en savoir gr, il s'en irritait. Enfin il interrogea le
+chevalier de Valborg, le seul des amis de la comtesse qu'il vt encore.</p>
+
+<p>Elle ne se marie pas! dit le chevalier; et, si j'en crois le baron de
+Vendel, si je m'en crois moi-mme, elle ne se mariera jamais. Ah! mon
+cher comte! vous tes un homme dangereux; mais, cette fois, je ne vous
+en fais pas mon compliment: vous avez bris le c&oelig;ur d'une pauvre
+femme qui mritait mieux.</p>
+
+<p>Cette parole de Valborg fut pour Georges le dernier trait de lumire. Il
+courut chez la comtesse, gar, fou de douleur.</p>
+
+<p>On lui dit que Mme de Rudden tait sortie. Il revint trois fois en deux
+jours, et comme, la dernire tentative, il voulait forcer la porte,
+qu'un groom n'osait pas trop dfendre, le vieux valet de chambre
+accourut.</p>
+
+<p>Que veut monsieur? demanda-t-il en reconnaissant Georges.</p>
+
+<p>&mdash;Ne puis-je voir Mme la comtesse?</p>
+
+<p>&mdash;On ne la voit pas!</p>
+
+<p>&mdash;Pas mme moi?</p>
+
+<p>Le vieux serviteur le regarda sans rpondre.</p>
+
+<p>Est-ce que Mme de Rudden ne reoit pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur.<a name="page_166" id="page_166"></a></p>
+
+<p>&mdash;Quand recevra-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Mme la comtesse ne l'a pas dit.</p>
+
+<p>Georges rentra chez lui fort triste. C'tait une de ces natures la
+fois faibles et violentes, que les obstacles irritent. La femme qu'il ne
+pouvait plus obtenir tait prcisment celle qu'il tait le plus prs
+d'aimer. Les regrets se mlrent aux remords, et il entra dans une phase
+de tortures morales qui devint ses propres yeux le commencement de
+l'expiation. Nadje ne s'aperut de la tristesse de son mari que pour
+s'en plaindre; elle laissa mme chapper quelques mots de rcrimination
+aigre, qui n'taient gure propres ramener le calme dans l'me
+trouble du comte de Simiane.</p>
+
+<p>A quelque temps de l, il rencontra Mme de Bjorn; il la connaissait un
+peu et savait qu'elle tait l'amie intime de la comtesse. Il alla droit
+ elle. Maa voulut l'viter; mais il lui parut si malheureux, qu'elle
+n'en eut pas le courage.</p>
+
+<p>Si vous saviez ce que je souffre! dit-il en l'abordant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne faites que votre devoir, riposta la baronne.</p>
+
+<p>L'amie de la comtesse tait peu prs de son ge: c'tait une blonde
+piquante; un pote de la cour avait compar ses yeux deux petits feux
+follets. Ils en avaient l'inquitude et l'clat et le mouvement. Mme de
+Bjorn n'tait pas grande et mritait son surnom de <i>petite baronne</i>;
+sans tre belle, elle tait charmante: ses joues, ses mains, ses
+paules, logeaient dans leurs fossettes de petites niches d'amours.
+Avec<a name="page_167" id="page_167"></a> cela, vive, ptulante, le c&oelig;ur sur la main, et la main ouverte!
+Elle ne marchandait la vrit personne, et se faisait assez craindre
+de ceux qu'elle n'aimait pas.</p>
+
+<p>Je n'ai pas l'honneur de vous comprendre, dit Georges, qui savait que
+tout mauvais cas est niable: de grce, expliquez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce serait trop long et c'est inutile. Si votre conscience ne vous
+a pas tout dit, je n'ai rien vous apprendre.</p>
+
+<p>Maa parlait d'un ton qui ne permettait gure de rplique. Georges
+baissa la tte sans rpondre.</p>
+
+<p>Voil comme vous tes tous, reprit-elle en le regardant fixement; parce
+que vous savez vous faire aimer, vous croyez que tout est dit et que
+l'on n'a plus rien vous demander; vous tuez une femme par votre
+inconstance et vos lgrets; vous en pousez une autre pendant qu'elle
+se meurt,... et il faut encore qu'on vous plaigne! ajouta-t-elle avec
+une ironie d'autant plus poignante qu'elle la contenait davantage. Eh
+bien, non! souffrez, monsieur, comme vous avez fait souffrir!... c'est
+maintenant ce qui peut vous arriver de mieux, s'il y a une justice
+l-haut!</p>
+
+<p>&mdash;Mais regardez-moi donc! s'cria Georges en lui prenant la main, et
+dites si je ne suis pas assez puni!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit Maa en s'adoucissant, je vois que vous tes malheureux,
+et cela m'aiderait vous rendre quelque estime, si je pouvais oublier
+ce que je vois chaque jour.... Ah! si vous assistiez comme moi ces
+tortures d'une me brise...<a name="page_168" id="page_168"></a></p>
+
+<p>&mdash;C'est plus que je ne puis supporter! dit Georges en se levant d'un
+bond. Chez elle! allons chez elle! je vous en supplie!</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! je vous le dfends: elle n'est point prpare vous revoir.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voudrez! murmura-t-il en baissant la tte.</p>
+
+<p>Maa n'tait point encore dsarme; elle profita, elle abusa peut-tre
+du silence et de l'abattement du jeune homme, et, sans piti, avec cette
+loquence particulire aux femmes, et qu'elles ont parfois un si haut
+degr, quand la passion parle en elles, elle lui peignit l'amour de
+Christine, si ardent, que, n'ayant plus d'autre aliment, il se dvorait
+lui-mme; si profondment dvou, que, pour assurer le bonheur de
+l'autre, aucun sacrifice ne lui avait cot, pas mme le sacrifice de
+soi; un amour tel, en un mot, qu'un homme ne le rencontre pas deux fois
+dans sa vie. Quant son mariage avec le baron, ce n'tait qu'une fable.
+L'ide ne venait pas d'elle; car jamais elle n'et consenti contrister
+un homme digne de son estime et qui souffrait pour elle; et, cependant,
+elle ne l'avait point repouss tout d'abord, parce qu'elle ne voulait
+point devoir l'amour de Georges un scrupule ou un remords.</p>
+
+<p>Et pourtant je l'aimais! s'cria Georges, et de toute mon me!</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien que non, reprit Maa, puisque vous en avez pous une
+autre. Est-ce qu'elle n'tait pas aussi jalouse que vous? est-ce qu'elle
+n'a pas souffert autant que vous? Cependant Mlle Borgiloff ne l'a pas
+jete dans les bras du major.<a name="page_169" id="page_169"></a></p>
+
+<p>Georges ne trouvait pas une rponse; il prouvait ce vertige qui nous
+prend quelquefois quand nous nous penchons sur les abmes.</p>
+
+<p>Quittez-moi maintenant, dit la baronne; il est deux heures; il faut que
+je rentre chez elle.</p>
+
+<p>Georges baisa la main qu'elle lui tendait; elle y sentit tomber une
+larme.</p>
+
+<p>Portez-lui mes respects, mes regrets, murmura-t-il d'une voix
+suppliante: il allait ajouter.... et mon amour! il n'osa point.</p>
+
+<p>Ah! dit Maa en regardant la goutte amre qui tremblait encore sur sa
+main, c'est cette larme qu'il faudrait lui porter!</p>
+
+<p>Quelques instants aprs, elle entra chez la comtesse.</p>
+
+<p>Christine tait tendue sur la chaise longue; elle se leva, et, aussi
+vite que ses forces le lui permirent, courant au-devant de son amie:</p>
+
+<p>Tu l'as vu! dit-elle en remarquant son trouble; ce visage a vu
+Georges!</p>
+
+<p>Maa lui passa un bras autour des paules, et, la baisant au front,
+doucement, elle la contraignit se rasseoir.</p>
+
+<p>Si tu n'es pas calme, lui dit-elle, tu ne sauras rien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu vois bien que je suis calme, dit Christine en cachant ses
+mains qui tremblaient. Je suis trs-calme: mais parle, parle donc!</p>
+
+<p>Maa fut oblige d'avouer son entrevue avec M. de Simiane; et, comme
+elle prenait toutes sortes de prcautions et de mnagements, choisissant
+ce qu'elle voulait dire et taisant ce qu'elle devait cacher:<a name="page_170" id="page_170"></a></p>
+
+<p>Non, tout! dis-moi tout! s'cria la comtesse avec une exaltation mal
+contenue.</p>
+
+<p>Maa lui raconta leur entretien avec la plus scrupuleuse exactitude. Une
+fois ou deux, il lui arriva de se servir des expressions mmes de
+Georges.</p>
+
+<p>Oui! je reconnais ce mot-l, dit Christine, c'est ainsi qu'il a d
+parler; il me semble l'entendre! je distingue son accent et sa voix: une
+voix charmante dont le timbre caresse....</p>
+
+<p>Maa vit bien qu'elle ne russirait pas la calmer; elle laissa la
+crise suivre son cours, esprant quelque adoucissement de sa violence
+mme. C'tait la premire fois, depuis le mariage de Georges, qu'elle
+parlait avec tant d'abandon.</p>
+
+<p>Ainsi, disait-elle quand Maa eut termin son rcit, il n'est pas mme
+heureux, et je me suis perdue inutilement!</p>
+
+<p>On l'entendit plusieurs reprises rpter encore, comme en se parlant
+elle-mme: Il n'est pas heureux!</p>
+
+<p>Peut-tre ceux qui ont tudi beaucoup le c&oelig;ur humain.... des femmes,
+prtendront-ils qu'au milieu de ses regrets, si vifs d'ailleurs et si
+sincres, il se glissait son insu une secrte joie de voir que Georges
+n'avait pas trouv auprs d'une autre le bonheur qu'il avait got prs
+d'elle, que rien n'avait chass son image, et qu'il l'aimait encore.</p>
+
+<p>Maa suivait attentivement sur son visage tout ce travail de la pense
+rapide. Veux-tu, dit-elle en prenant sa main brlante en la regardant
+fixement dans les yeux, veux-tu le revoir?<a name="page_171" id="page_171"></a> Un clair passa sur le
+visage ranim de la comtesse. Elle se jeta au cou de Maa.</p>
+
+<p>Oui! lui dit-elle tout bas. Puis elle releva la tte, plit, mit sa
+main sur sa poitrine, et, au bout d'un instant de rflexion: Non;
+reprit-elle, non, cela ne se peut pas, car cela ne se doit pas!... Pas
+maintenant, du moins, pas encore.... mais bientt! ajouta-t-elle avec
+un sourire qui et rendu Georges fou d'amour et de douleur.</p>
+
+<p>Georges, cependant, avait repris, bon gr, mal gr, la vie du monde: il
+le fallait; ne ft-ce que pour viter un clat inutile. A travers les
+raouts et les soires, il tranait le boulet conjugal, comme un forat
+du mariage. Les femmes qui ne voyaient pas Christine commenaient la
+plaindre tout bas.</p>
+
+<p>La comtesse ne sortait point; elle cachait le deuil de son c&oelig;ur. Maa
+la soignait comme une s&oelig;ur. Le mois de mars eut deux ou trois belles
+matines. Un jour, le soleil frappait aux fentres avec la pointe d'or
+de ses rayons; Maa jeta une pelisse de fourrures sur les paules de
+Christine.</p>
+
+<p>Viens-tu boire un peu d'air? lui dit-elle; cela te fera du bien!</p>
+
+<p>La voiture attendait tout attele dans la cour.</p>
+
+<p>O allons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais; o tu voudras, n'importe! nous allons pour aller!
+Djurgaard, par exemple?</p>
+
+<p>&mdash;Soit! dit Christine assez nonchalamment.</p>
+
+<p>La voiture s'engagea dans les faubourgs, longea les bassins du
+port&mdash;dont la glace, souleve par le flot de la Baltique, se dtachait
+dj&mdash;passa devant la caserne<a name="page_172" id="page_172"></a> du Roi, et s'engagea bientt dans un parc
+superbe, sem de villas, de chteaux, de jardins, de thtres en plein
+vent, de cafs en plein air, o la bourgeoisie de Stockholm fte le
+dimanche et vient se rjouir pendant les beaux soirs d't. Elles
+descendirent prs du chteau de Rosendal (la valle des roses), non loin
+de cette belle coupe de porphyre, la plus grande du monde, dont les
+Anglais ne manquent jamais de mesurer avec leurs cannes le diamtre et
+la hauteur. Christine tait mieux et pouvait marcher.</p>
+
+<p>Allons voir les chnes, dit Maa.</p>
+
+<p>Une longue avenue de pins, qui ondulait avec les plis du terrain ingal,
+conduisait jusqu'au rond-point du parc, o un bouquet gigantesque de
+chnes centenaires, jetant leurs fortes racines entre les rochers de
+granit, flottait au vent comme un panache sur le front de la ville. Les
+deux femmes traversrent pas lents une clairire de gazon ras; mais,
+au moment de prendre une autre alle qui conduisait un petit chalet
+suisse dominant la mer au loin, Christine s'arrta tout coup. Elle
+avait aperu Georges qui venait elle.</p>
+
+<p>Elle regarda Maa.</p>
+
+<p>Je le savais, dit Mme de Bjorn.</p>
+
+<p>Christine se pressa en frissonnant contre son amie. Toutes deux
+s'assirent sur un banc. Georges s'approcha et se tint un moment devant
+elles, immobile et muet.</p>
+
+<p>Il releva les yeux, et, en voyant Christine si change, il sentit une
+immense piti s'emparer de lui.</p>
+
+<p>Je vous fais peur, Georges? dit Christine en remarquant l'motion qui
+s'tait empare de lui.<a name="page_173" id="page_173"></a></p>
+
+<p>Deux larmes jaillirent des yeux du jeune homme.</p>
+
+<p>Tu vois bien qu'il m'aime encore! fit-elle en serrant le bras de Maa.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! toujours, et plus que jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, reprit-elle en levant la main comme pour la poser sur les
+lvres de Georges, taisez-vous! vous n'avez plus le droit de me le dire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, fit-il en gardant sa main, et d'une voix o il y avait des
+larmes; mais j'ai du moins le droit de m'accuser d'avoir mconnu la plus
+chre et la plus adore des femmes!</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous accusez pas, reprit Christine; sans doute je ne devais pas
+tre heureuse. Il y a eu dans ma vie plus d'un malentendu cruel;
+celui-ci fut le plus cruel de tous. Mais, enfin, des deux parts la
+loyaut est sauve; consolez-vous, car je crois que maintenant j'aime ma
+douleur.</p>
+
+<p>Insensiblement l'motion la gagnait; Maa s'en aperut.</p>
+
+<p>Christine, lui dit-elle, il faut partir. Et elle se leva la premire.</p>
+
+<p>Encore une minute! dit Georges.</p>
+
+<p>La comtesse ne dit rien, mais elle regarda son amie.</p>
+
+<p>Impossible! reprit Maa; c'est assez, c'est trop dj!</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous reverrai-je point? demanda Georges avec la timidit d'un
+amoureux de quinze ans.</p>
+
+<p>&mdash;Je le voudrais, reprit Christine, mais cela serait mal: vous tes le
+mari d'une autre. Je serai franche et droite jusqu'au bout, mme contre
+moi! Je devais peut-tre cette suprme entrevue votre douleur et
+notre pass.... plus serait trop! Adieu!<a name="page_174" id="page_174"></a></p>
+
+<p>Le comte fit un geste de dsespoir violent.</p>
+
+<p>Georges, dit-elle en lui prenant la main, pargnez-moi! laissez-moi ma
+conscience. Que me resterait-il si je ne l'avais plus?</p>
+
+<p>Maa fit deux ou trois pas dans l'alle: les longues aiguilles des pins,
+broyes par ses petits pieds impatients, faisaient entendre un
+craquement sec: elle revint Christine et toucha son bras.</p>
+
+<p>La comtesse voulut se lever. Ses forces la trahirent; elle se rassit et
+appuya sa tte contre le tronc du chne auquel on avait adoss le banc
+rustique. Un vif incarnat couvrait sa joue, une toux sche dchira sa
+poitrine. Bientt elle plit en regardant Maa. Quand elle retira le
+mouchoir qu'elle avait pos sur ses lvres, Georges s'aperut qu'il
+tait rouge. Il ne trouva plus une parole: il y a des sentiments que les
+mots n'expriment pas. Sans la prsence de Maa, il l'aurait prise dans
+ses bras, serre contre son c&oelig;ur, et leurs deux mes, plus que jamais
+prises, eussent oubli le prsent et retrouv le pass.</p>
+
+<p>Devant l'amie, si indulgente qu'elle ft, chacun devait garder ses
+penses.</p>
+
+<p>Enfin la comtesse fit un effort; elle se leva et prit le bras de Maa,
+adressant Georges un signe d'adieu.</p>
+
+<p>Ne venez point! lui dit Mme de Bjorn; les gens sont au chalet, et il ne
+faut pas qu'on vous voie.</p>
+
+<p>Georges, immobile la mme place, les suivit du regard. Christine
+traversa la pelouse lentement, et avec la grce languissante d'un beau
+cygne bless. Elle se retourna une dernire fois pour le voir. Mais
+bientt les deux femmes entrrent sous une alle d'picas<a name="page_175" id="page_175"></a> et de
+tamarins; un pli du terrain les cacha tout fait.</p>
+
+<p>Georges, rest seul, s'enfona sous les plus sombres taillis du parc; il
+ne rentra chez lui que vers le soir. Nadje avait dn sans l'attendre,
+et tait alle chez une de ses amies, o l'on rptait un certain
+quadrille, appel les <i>Lanciers</i>, vieille danse rajeunie, que deux
+merveilleuses de Vienne venaient d'importer en Sude. Il put donc jouir
+en paix de l'cre volupt de sa douleur, et savourer avec ses larmes ce
+que le pote anglais appelle <i>the joy of grief</i>! Depuis qu'il avait revu
+Christine, il sentait le besoin de se cacher tous les yeux et de vivre
+avec sa pense solitaire. Cependant sa douleur avait retrouv le calme.
+Il respectait trop les volonts de sa malheureuse amie pour se prsenter
+chez elle; mais il passait chaque jour dans la rue de la Reine: il
+voyait au moins sa maison. Un matin, il trouva les volets ferms: un
+voisin lui apprit que Mme de Rudden avait quitt Stockholm.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Quelques jours aprs, il recevait une lettre de Maa, portant le timbre
+de Lbeck. La baronne lui annonait que Christine, plus souffrante,
+avait d quitter la Sude et chercher un ciel moins rigoureux.</p>
+
+<p>Georges resta trois mois sans nouvelles, livr aux tortures de
+l'incertitude et de l'absence, les plus grands des maux pour une me
+aimante.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Un matin que M. de Simiane travaillait dans son cabinet, un domestique
+sans livre fut introduit prs de lui. Cet homme venait l'avertir qu'une
+femme l'attendait<a name="page_176" id="page_176"></a> en voiture dans une rue voisine qu'il lui nomma.
+Georges le suivit et aperut bientt la voiture. Un mouchoir s'agita,
+une portire s'ouvrit; il monta, et le cocher, sans attendre d'ordres,
+lana ses chevaux. Georges, travers les doubles plis du voile noir,
+avait reconnu Maa, dont les cheveux blonds clairaient le visage. Il la
+regarda avec une inquitude profonde, mais sans toutefois oser encore
+l'interroger, bien qu'il et un nom dans le c&oelig;ur et sur les lvres.</p>
+
+<p>C'est maintenant qu'il faut venir! dit la baronne en lui serrant la
+main.</p>
+
+<p>Elle releva son voile; il vit qu'elle avait pleur.</p>
+
+<p>Et Christine? demanda-t-il, mais tout bas et comme un homme qui craint
+d'entendre sa voix.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez la voir, dit Maa; du courage!</p>
+
+<p>Georges jeta un regard distrait la portire: il reconnut la route de
+Haga, qu'il avait si souvent parcourue pour aller chez la comtesse. Il
+et voulu donner des ailes aux chevaux. Enfin on arriva.</p>
+
+<p>L'attelage fumant franchit la grille de fer dor que tant de fois sa
+main tremblante avait ouverte. Il contourna un tapis de gazon anglais,
+sem de bouquets d'arbres, et s'arrta devant un petit perron de quatre
+marches, dont les houblons verts et le chvrefeuille brodaient la rampe
+de festons flottants. C'tait une radieuse matine; juin souriait la
+terre amoureuse et rajeunie; il y avait des chansons dans tous les
+arbres; le soleil tincelait dans les fentres et le printemps jetait
+des fleurs partout.</p>
+
+<p>Georges s'lana sur le perron; c'est peine si Maa put le suivre.
+Deux lvriers, favoris de Christine, couchs<a name="page_177" id="page_177"></a> sur le ventre, et
+allongeant sur leurs pattes menues leur fin museau de brochet, gardaient
+la dernire marche. Ils reconnurent Georges, et se levrent joyeusement
+pour lui lcher les mains.</p>
+
+<p>Comme ils me haraient, pensa-t-il, s'ils me connaissaient mieux!</p>
+
+<p>Au bruit de la voiture, le vieux valet de chambre de la comtesse tait
+accouru. En apercevant Georges il porta la main son front.</p>
+
+<p>Comment est-elle? demanda la baronne.</p>
+
+<p>&mdash;Elle se croit mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, Niels, comment la trouvez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Plus mal.</p>
+
+<p>Mme de Bjorn regarda Georges.</p>
+
+<p>Remettez-vous, lui dit-elle, et soyez fort pour elle, sinon pour vous!</p>
+
+<p>&mdash;Entrons! dit le comte; maintenant je ne puis plus attendre.</p>
+
+<p>Il se dirigea vers la chambre de Christine.</p>
+
+<p>Pas l! dit le vieux Niels en hochant la tte, ici! Et il montra le
+salon.</p>
+
+<p>Attendez que je la prvienne, fit Maa, qui passa la premire.</p>
+
+<p>&mdash;Il est l! je sais qu'il est l! dit Christine; je le vois,
+poursuivit-elle en tendant le bras vers le mur, que son regard ardent
+semblait percer.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! comme elle l'aime encore! murmurait M. de Vendel, assis prs de
+la fentre la tte entre ses mains.</p>
+
+<p>La porte se rouvrit: Georges s'lana vers le canap sur lequel
+Christine tait tendue, et tomba genoux devant elle.<a name="page_178" id="page_178"></a></p>
+
+<p>Georges! Georges! dit Christine, mais si bas, qu' peine on put
+l'entendre. Et de ses bras amaigris elle entoura la tte du jeune homme,
+qu'elle pressait contre sa poitrine.</p>
+
+<p>Georges la regarda, et fut frapp de sa beaut, plus peut-tre que le
+jour o il la vit pour la premire fois. C'est qu'elle tait plus belle
+encore. Sa joue anime s'tait teinte d'un soudain clat: elle
+blouissait. Son &oelig;il brillait d'un feu trange; ses belles mains, que
+si souvent il avait couvertes de baisers, semblaient s'tre encore
+allonges et amincies; elles avaient la transparence de la cire
+diaphane, et la plus lgre pression rougissait leur blancheur dlicate.
+Ses cheveux dnous roulaient en ondes paisses sur ses paules, comme
+un ruisseau d'or fluide. Elle plongea ses yeux dans les yeux du jeune
+homme avec une expression d'ineffable tendresse. Elle oubliait le pass,
+elle oubliait l'avenir, l'avenir qu'il fallait mesurer par minutes. La
+vie, pour elle, se concentrait dans l'instant prsent. Mais la violence
+de ses motions l'puisa: les roses blanchirent sur sa joue, ses lvres
+se dcolorrent, ses yeux s'teignirent; elle laissa retomber sa tte et
+s'vanouit.</p>
+
+<p>Maa la prit dans ses bras et lui fit respirer des sels. Le baron se
+leva, fit quelques pas vers le lit de repos, et montrant la comtesse:</p>
+
+<p>Voil ce que vous en avez fait! dit-il.</p>
+
+<p>Georges le regarda sans lui rpondre. Sa bouche n'avait plus de voix,
+comme ses yeux n'avaient plus de larmes: l'angoisse sculptait sur son
+visage l'image de la douleur. Le baron regretta sa violence.... il se
+rassit sans ajouter un mot.<a name="page_179" id="page_179"></a></p>
+
+<p>Georges tenait toujours une des mains de Christine dans les siennes:
+Maa soutenait sa tte chevele et dfaillante. Enfin elle revint
+elle, essaya de sourire, et dit tout haut: Je suis mieux! pardon et
+merci! Puis elle ajouta quelques mots tout bas et murmurs l'oreille
+de son amie.</p>
+
+<p>Le baron, avec cette merveilleuse dlicatesse qui semble donner un sens
+de plus certaines natures, comprit que la comtesse dsirait rester
+seule avec M. de Simiane, et, si avare qu'il ft de ses dernires
+minutes, comme s'il et t jaloux de s'oublier et de se sacrifier
+jusqu'au bout, il sortit sur la pointe du pied.</p>
+
+<p>Va le remercier, dit Christine en serrant la main de Maa.</p>
+
+<p>Celle-ci rejoignit le baron; Georges et la comtesse restrent seuls.
+Georges avait pos ses lvres sur les mains de Christine; il les
+mouillait de ses larmes.</p>
+
+<p>Ce fut elle la premire qui retrouva la parole.</p>
+
+<p>Georges, lui dit-elle, j'ai manqu de courage; je n'ai pas pu mourir
+sans vous revoir.</p>
+
+<p>Il la regarda d'un air gar.</p>
+
+<p>O Christine! pardonnez-moi!</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre cher! que veux-tu que je te pardonne? tu t'es tromp de chemin;
+mais ce n'est pas ta faute. Tu es all o tu croyais le bonheur. Qui
+donc n'et pas fait comme toi?</p>
+
+<p>&mdash;Christine, soyez bonne, ne m'accablez pas.... Je vous jure....</p>
+
+<p>&mdash;Ne jurez rien, mon ami; maintenant je sais tout... Ah! si du moins
+vous tiez heureux!<a name="page_180" id="page_180"></a></p>
+
+<p>&mdash;Heureux! peut-on l'tre quand on vous a connue et perdue?</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas, dit-elle avec une sorte d'garement passionn, n'est-ce
+pas que je savais bien aimer?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Christine.... et pourtant!</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant.... j'ai fait comme si je ne vous aimais pas; mais
+coutez-moi, Georges, car c'est comme le testament de mon c&oelig;ur que je
+vous ouvre ici. Un jour vous vous le rappellerez avec une tristesse
+douce.... Quand je commenai de vous aimer, quand je recueillis, oh!
+avec quelle joie profonde! tous ces trsors de tendresse que vous
+rpandiez mes pieds, je vous promis, ou plutt je me promis moi-mme
+de n'tre jamais un obstacle dans votre vie. Cet obstacle, je crus
+l'tre le jour o vous rencontrtes.... celle qui est aujourd'hui votre
+femme.</p>
+
+<p>Georges fit un geste de dsespoir. Christine pressa d'une molle treinte
+sa main tour tour brlante et glace.</p>
+
+<p>Mnagez-moi, lui dit-elle; j'ai encore besoin d'un peu de force.... Je
+vis vos incertitudes, reprit-elle aprs un instant de silence, je vis le
+trouble de votre me, je vis vos combats, vos rsistances, vos nobles
+efforts pour rester moi! Et pour tout cela, je vous aimai plus
+encore.... Mais je ne crus point pouvoir vous rendre heureux
+davantage.... Vos dsirs allaient plus loin.... Je sentais tout ce qu'il
+y avait en vous de reconnaissance profonde, de piti gnreuse, de
+tendresse dlicate, de dvouement chevaleresque. Tout cela, c'tait
+assez pour le bonheur de dix autres.... Ce n'tait pas assez pour moi,
+Georges.... Georges, voil<a name="page_181" id="page_181"></a> ma faute: j'ai pch par orgueil; mais cet
+orgueil, c'tait encore de l'amour.... je voulais donner.... je ne
+voulais pas recevoir. Je rompis violemment les liens que vous n'auriez
+pas voulu dnouer.... J'acceptai l'apparence d'un tort.... et vous ftes
+libre!</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi vous m'aimez encore!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! malheureux! j'en meurs, et tu le demandes! Est-ce qu'on peut ne
+plus t'aimer?</p>
+
+<p>&mdash;Et moi! et moi, Christine!... Ma tte a pu un instant s'garer, jamais
+mon c&oelig;ur.... Je t'ai toujours aime.... je t'aime!</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, par piti! Tu veux donc me rendre la mort impossible?</p>
+
+<p>&mdash;Mourir! toi!... Oh!... non, jamais! Je te dfendrai.... je te
+cacherai.... La mort.... elle ne te verra pas!</p>
+
+<p>Il l'entoura de ses deux bras....</p>
+
+<p>Jamais! jamais plus je ne te quitterai!</p>
+
+<p>&mdash;Et Nadje? murmura-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Nadje? reprit-il avec un geste de fou, les cheveux en dsordre et
+l'&oelig;il hagard.... Qu'est-ce, Nadje? je ne la connais pas.... je ne la
+reverrai de ma vie.</p>
+
+<p>&mdash;Et le devoir! dit-elle en soulevant, comme pour regarder le ciel une
+dernire fois, ses longues paupires fatigues; le devoir!... un grand
+mot et une grande chose, que ta pauvre morte te supplie de n'oublier
+jamais! Le temps n'est plus o nous tions libres tous deux. Oh! les
+beaux jours! Mais comme ils ont pass vite! T'en souviens-tu de nos
+beaux jours?<a name="page_182" id="page_182"></a></p>
+
+<p>Georges cacha sa tte dans ses mains.</p>
+
+<p>Non, dit-elle avec une mutinerie d'enfant, regarde-moi. Maintenant, je
+veux te voir toujours! toujours! reprit-elle comme en se parlant
+elle-mme, toujours, avec moi, ce n'est pas bien long!</p>
+
+<p>Et, comme il faisait un signe d'incrdulit:</p>
+
+<p>Va, reprit-elle, je ne me trompe pas.... Si ce n'tait pas vrai, tu ne
+serais pas ici. Mais avant que le soleil ait quitt cette fentre,
+Georges, je ne vivrai plus que dans ton c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Elle parlait avec une telle conviction et un si profond accent de
+vrit, que Georges vit bien qu'elle ne le trompait point. Il touffa
+ses sanglots pour ne pas troubler la srnit de sa dernire heure, et
+il laissa couler ses larmes silencieuses.</p>
+
+<p>Pourquoi pleurer? dit-elle d'une voix douce et faible: ne sais-tu pas
+que nous nous reverrons?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! et bientt!</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, je t'avertirai! reprit-elle.</p>
+
+<p>Et un sourire ineffable vint clairer ses lvres, qui se fermrent.</p>
+
+<p>Le baron et Maa rentraient: ils s'arrtrent immobiles deux pas du
+lit. Le soleil tournait l'angle de la maison. Son rayon quitta le lit de
+la mourante.</p>
+
+<p>Il fait nuit, dit Christine.... et j'touffe!</p>
+
+<p>Maa courut la fentre et l'ouvrit. Un rouge-gorge chantait dans le
+cytise en fleur, sous lequel plus d'une fois Christine s'tait assise,
+pendant que Georges, ses pieds, lui lisait quelque pote ou lui
+parlait d'amour. Elle prit leurs mains tous trois, et les runit dans
+la mme treinte; puis, sans relever les<a name="page_183" id="page_183"></a> yeux, d'une voix qui
+s'teignit, elle murmura: Mes amis, mes chers amis!... Georges!
+Georges!... Puis sa main se roidit et s'attacha dans une convulsion
+suprme la main du jeune homme.</p>
+
+<p>Georges voulut la prendre dans ses bras.</p>
+
+<p>Plus en ce monde! lui dit Maa en s'agenouillant devant son amie, dont
+elle ferma les yeux avec ses lvres.</p>
+
+<p>La plus aimante et la plus douce des cratures avait quitt la terre
+pour toujours.</p>
+
+<p>Georges carta brusquement Mme de Bjorn et reprit les deux mains de
+Christine: tantt il la regardait tendrement, tantt il promenait autour
+de lui des yeux gars; des sanglots touffs brisaient sa poitrine,
+puis il retombait dans un muet dsespoir.</p>
+
+<p>Maa et le baron voulurent l'arracher cette contemplation funeste; et
+comme il leur rsistait:</p>
+
+<p>C'est maintenant, fit M. de Vendel, qu'il vous faut du courage!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai pas! dit Georges; il y a des choses qu'on ne peut point
+supporter.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi donc, reprit le baron, comment fais-je depuis un an?</p>
+
+<p>Georges ne rpondit rien et se laissa emmener.</p>
+
+<p>Le lendemain, il revint Haga, avec le baron, pour rendre Christine
+les suprmes devoirs. Tous deux accompagnrent jusqu' sa dernire
+demeure les restes de la comtesse, qui alla dormir avec ses pres dans
+la chapelle funbre des Oxen-Stjerna.</p>
+
+<p>Nous l'avons trop aime, pour ne pas nous aimer en souvenir d'elle!
+dit le major sur la tombe<a name="page_184" id="page_184"></a> o l'on venait de sceller leur amour unique
+tous deux.</p>
+
+<p>Georges lui serra la main, mais ne rpondit qu'avec des larmes.</p>
+
+<h3><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII</h3>
+
+<p>Le sjour de Stockholm devint insupportable M. de Simiane. Sa sant
+s'puisait; il tomba dans une sorte de marasme: on dut demander son
+rappel. Les mdecins conseillrent l'air de France. Il traversa le
+Gotha-Canal, creus dans le granit des montagnes, comme l'escalier de
+Neptune du canal Caldonien, dont les marches liquides soulvent et
+portent les flottes de Victoria travers les sapins du Glen-Nvis. Le
+bateau de Kiel se fait attendre un jour ou deux Gothenbourg.</p>
+
+<p>Georges erra dans les environs assez tristement. Le matin du dpart, un
+hasard funbre l'amena prs du cimetire, situ non loin de la ville, au
+pied d'une montagne, au bord d'une prairie. La porte tait ouverte: il
+entra. Le cimetire de Gothenbourg n'est pas monumental; mais, si j'ose
+dire, il est intime. On n'y btit point aux riches dfunts des palais de
+granit et de marbre, ou des villas de stuc, mais chaque tombe a son
+arbre et sa croix.</p>
+
+<p>Si vous aimez la pense des morts, si dj l'herbe cache une part de ce
+qui tait vous, s'il vous plat de<a name="page_185" id="page_185"></a> retrouver les chers absents, ou du
+moins de vous croire prs d'eux, ils auront pour vous un charme extrme,
+ces cimetires du Nord, avec leur ciel mlancolique, leurs longues
+alles de tilleuls et de chnes, leurs bouquets d'ormes et d'rables,
+leurs aunes tremblants et leurs grands bouleaux, dont les branches
+accables caressent les pierres couvertes de mousse et les tombes de
+gazon fleuri.</p>
+
+<p>Le cimetire de Gothenbourg est grand; on n'y dispute pas, pouce
+pouce, la dernire couche des morts; on n'y trouble point leur sommeil
+sacr; on y pargne la douleur toutes ces vexations gratuites et
+mesquines dont elle s'irrite ailleurs; on n'est pas mme contraint
+suivre l'alignement vulgaire des inhumations officielles: on se groupe
+par familles. Parfois un couple d'amis s'isole l'ombre d'un saule au
+blanc feuillage, uni dans la mort mme, malgr la parole du matre:
+<i>Siccine separat amara mors!</i> La mort ne les a pas spars, et c'est
+dans le mme sommeil qu'ils attendent le mme rveil, ensemble!...</p>
+
+<p>Je serais bien ici, dit Georges en s'arrtant sous un grand tilleul, et
+je dormirais du moins dans la terre qui la garde! Mais non, reprit-il,
+elle ne le veut pas, car elle ne m'a pas encore averti.</p>
+
+<p>Il cueillit sur une tombe une touffe de bruyre blanche, la cacha dans
+sa poitrine et sortit. Un aveugle genoux prs de la porte lui tendit
+une sbile de bois en murmurant: <i>Denka pa Dden!</i> Pensez aux morts!</p>
+
+<p>Georges lui jeta un rixdale d'argent, et s'loigna en frissonnant. Oh!
+les morts, je ne les oublie pas! se disait-il.<a name="page_186" id="page_186"></a></p>
+
+<p>Le bateau l'emporta, et quand, vers le soir, les ctes de Sude
+disparurent dans les flots embrass du couchant, il lui sembla perdre
+Christine encore une fois.</p>
+
+<p>Georges est maintenant Paris. Il passe au milieu du monde, insensible
+ ses joies comme ses douleurs. Nadje va souvent au bal: c'est la
+reine des belles nuits; mais Georges se retire d'assez bonne heure: il
+n'aime pas voir danser le cotillon.</p>
+
+<p>Plusieurs femmes, de celles que la douleur attire, noble race qui
+s'puise! auraient daign le consoler en lui versant l'oubli avec
+l'amour. Georges est avec elles d'une politesse distraite et froide; il
+a toujours l'air d'couter quand on lui parle, mais c'est lui-mme
+qu'il rpond tout bas: <i>Denka pa Dden!</i> Pensez aux morts!</p>
+
+<p><br /><br />
+<br />
+Stockholm, septembre 1856.<br />
+</p>
+
+<p class="c"><br /><br />
+<br />
+FIN.</p>
+
+<p class="c"><br />
+<br />
+<br />&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;<br />
+COULOMMIERS.&mdash;TYP. A. MOUSSIN<br />
+&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<hr />
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Christine, by Louis nault
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHRISTINE ***
+
+***** This file should be named 35766-h.htm or 35766-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/5/7/6/35766/
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
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+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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