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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:04:28 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Christine + +Author: Louis Énault + +Release Date: April 4, 2011 [EBook #35766] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHRISTINE *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + + + + + + + + +CHRISTINE + + +OUVRAGES DU MÊME AUTEUR + +Format in-18 Jésus. + + Constantinople et la Turquie. 1 vol. 3 50 + En province; 2e édition. 1 vol. 3 + Histoire d'une femme; 2e édition. 1 vol. 3 + Irène;--Le Mariage impromptu;--Deux villes mortes. 1 vol. 3 + Olga; 2e édition. 1 vol. 3 + Un drame intime; 2e édition. 1 vol. 3 + Le roman d'une veuve; 3e édition. 1 vol. 3 + La pupille de la Légion d'honneur; 2e édition. 2 vol. 6 + La destinée; 3e édition. 1 vol. 3 + Les perles noires; 2e édition. 1 vol. 3 + Le baptême du sang; 2e édition. 2 vol. 6 + Le secret de la confession; 2e édition. 2 vol. 6 + Alba; 4e édition. 1 vol. + Hermine; 2e édition. 1 vol. 2 + La rose blanche;--Inès;--Une larme ou petite + pluie abat grand vent; 2e édition. 1 vol. 2 + La vierge du Liban; 3e édition. 1 vol. 2 + Nadéje; 4e édition. 1 vol. 2 + Stella; 3e édition. 1 vol. 2 + Un amour en Laponie; 2e édition. 1 vol. 2 + L'amour en voyage (_Carine--Rose--la Bourgeoise + de Prague_); 4e édition. 1 vol. 2 + La vie à deux. 1 vol. 2 + Frantz Muller;--Le Rouet d'or.--Axel. 1 vol. 1 25 + Pêle-Mêle;--Nouvelles; 2e édition. 1 vol. 1 25 + + COULOMMIERS.--Typ. A. MOUSSIN + + + + +CHRISTINE + +PAR + +LOUIS ÉNAULT + +HUITIÈME ÉDITION + +PARIS + +LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie + +79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 + +1874 + +Droits de propriété et de traduction réservés. + + +A M. LE COMTE ARMAND DE PONTMARTIN + +LOUIS ÉNAULT + + + + +CHRISTINE + + + + +I + + +Le lac Mélar, dont les longs bras projetés dans toutes les directions +font communiquer l'intérieur de la Suède avec la mer Baltique, offre, +pendant les belles journées d'hiver, un assez curieux spectacle. +Pénétrant par mille canaux la ville bâtie sur ses flots mêmes, il +devient, dès que le froid décembre l'a couvert d'une couche de glace +unie et transparente, le boulevard de Gand, le Hyde-Park, le bois de +Boulogne et le Prater de Stockholm: c'est le rendez-vous de la fashion +suédoise, et l'étranger peut en deux heures y passer la revue complète +des merveilleux et des élégantes de cette gracieuse capitale. Le beau +golfe, qui s'incline et s'arrondit vers l'orient, est pour la ville de +Charles XII--cette Venise du Nord--ce que le Grand-Canal est pour la +cité des doges. On s'y rassemble, on s'y promène, on y flâne, on y +patine. Tout Stockholm est là de deux heures à quatre, comme tout Paris, +de quatre à six, est au Lac ou à la Cascade. + +En 184., par une radieuse après-midi de février, un traîneau lancé à +toute vitesse franchissait la place des Chevaliers, sur laquelle on +n'avait pas encore élevé la statue du roi Charles-Jean XIV, et laissant +à sa droite le noble palais de _Riddarhus_, débouchait au galop sur le +lac, à l'endroit même où l'un de ses bras s'infléchit comme pour enlacer +la ville dans sa molle étreinte. + +Deux jeunes gens, enveloppés de fourrures, étaient assis à l'arrière du +traîneau. + +«Que c'est donc beau, chevalier! dit l'un d'eux en se soulevant pour +mieux embrasser dans son ensemble la vaste étendue; il me semble que +j'ai pour la première fois l'idée de la blancheur; cette nappe uniforme +de neige amoncelée m'attire, m'éblouit, et m'attire encore. Elle donne à +l'atmosphère je ne sais quelle éclatante sérénité; je n'avais pas encore +vu cette lumière pure que tout répercute et que rien n'altère. C'est +vraiment beau! + +--Mon Dieu! reprit l'autre, je sais bien que cela ne vaut pas Paris. +Rien ne vaut Paris, mon cher comte! mais je conviens pourtant que ce +premier coup d'œil a bien son charme. + +--Je connais toutes les grandes villes d'Europe, reprit le premier +interlocuteur, et je vous déclare que je n'ai jamais admiré un plus +magnifique spectacle. + +--Alors je suis heureux d'avoir pu vous l'offrir comme bienvenue à votre +arrivée parmi nous. Vous autres diplomates, vous êtes un peu gâtés: +vous prenez la fleur de tout, et quand elle est cueillie, vous partez.» + +Le jeune homme sourit et ne répondit rien. C'est une habitude prudente, +qui ne compromet jamais: il l'avait prise avec un élève de M. de +Tallayrand dans sa première chancellerie. + +Le comte s'appelait Georges de Simiane. Longtemps attaché à la légation +française près d'une petite cour d'Allemagne, il venait de passer en +qualité de secrétaire à l'ambassade de Suède. Arrivé à Stockholm depuis +deux jours seulement, il avait eu la bonne fortune de retrouver le matin +même une de ses plus aimables relations d'autrefois dans le chevalier +Axel de Valborg, chambellan du roi, qui avait été reçu tout un hiver à +Paris chez la mère de Georges, Mme la marquise de Simiane. + +Ceux qui n'ont pas vécu dans les pays du Nord ne savent pas quelle vie +nouvelle leur apporte chaque hiver. Pendant de longues semaines, en +flocons drus et serrés, la neige tombe.... ou plutôt elle est si +abondante et si compacte, que l'on ne sait vraiment pas si elle tombe. +Vous marchez au sein d'un nuage de duvet froid; vous êtes enveloppé dans +un tourbillon blanc; à chaque pas que vous faites, il semble se +resserrer autour de vous et vous enlacer dans des entraves cotonneuses +et glacées. Le sol, sous vos pieds, c'est la neige; le ciel, sur vos +têtes, c'est encore la neige--toujours la neige. Il n'y a plus au monde +qu'un élément: la neige! C'est alors vraiment qu'il faut plaindre le +voyageur. L'instinct le conduit bien plus que la raison: il marche au +hasard, à demi aveuglé; ses chevaux, baissant tristement la tête et ne +pouvant plus retrouver la piste accoutumée, vont comme on les pousse, +sans savoir où; si vous vous arrêtez, si vous détournez les yeux, si +vous vous accordez une distraction d'un instant, vous ne retrouverez +plus votre route incertaine; vous êtes perdu! L'oreille, qui cherche en +vain à saisir une vibration dans l'air muet, s'effraye de ce calme +lugubre, symbole de la mort. La neige tombe sans bruit, et le pas mat +s'amortit dans une ouate molle.... Seulement, de temps en temps, un +corbeau secoue dans l'espace blanc ses ailes sombres et pesantes, et +mesure, par un croassement lugubre, les intervalles de ce silence plein +d'angoisse. + +Mais quand la neige a tombé pendant bien longtemps, quand la plaine, la +montagne et les bois ont reçu leur parure d'hiver, la scène change +d'aspect. Une nappe partout égale, immense, s'étend sur la nature +uniforme; les vallées sont remplies, les montagnes abaissées; un seul +niveau passe sur le pays tout entier. La Suède n'est plus qu'une vaste +plaine, déroulant d'horizon en horizon, pendant cinq cents lieues, ses +perspectives infinies. Quand, vers midi, la brume, roulée par un vent +léger, s'écarte; quand rien ne trouble la transparence bleue de l'éther, +le soleil, sur la neige immaculée, resplendit avec un incomparable +éclat. Il y a je ne sais quelle gaieté légère dans l'air vif et sec, et +les rayons qui se brisent sur la surface brillante projettent dans +l'atmosphère sereine une lumière éblouissante. La scène change d'aspect +quand on entre dans les bois. La tête brune des grands sapins est +poudrée à frimas; leurs bras longs et maigres accrochent la neige au +passage; elle reste attachée aux rameaux, çà et là, comme les flocons +d'une toison déchirée. Les longues aiguilles des pins se recouvrent de +cristallisations diamantées, et des girandoles de glaçons, étincelantes +pierreries de l'écrin des hivers, courent d'un arbre à l'autre, comme +les pendeloques d'un lustre constellé, reflétant mille feux dans les +facettes de leurs prismes. Dans les environs de Stockholm, ces grands +spectacles prennent un caractère plus étrange encore. La civilisation, +dont cette ville élégante est un foyer ardent, se mêle à la nature, et +l'homme anime de sa présence et de sa joie la scène magique du paysage. + +Le jour où commence ce récit, la ville entière semblait se répandre sur +son beau lac, dont la glace éclatante était à chaque instant sillonnée +de traîneaux et de patineurs, qui l'effleuraient par essaims rapides. +Les petites îles posées sur les rochers, et qui, pendant la saison +d'été, ressemblent de loin à des bouquets de fleurs dans des coupes de +granit et de porphyre, opposaient gaiement le contraste de leur verdure +foncée à la blanche monotonie de la plaine trop égale. + +Un de ces îlots, situé à un quart de lieue de Stockholm, était entouré +d'une foule compacte et un peu bruyante. Du côté de la ville, il +s'échancrait en un croissant profond, dont les extrémités étaient +garnies d'une double rangée d'épicéas noirs et de laryx argentés, mêlés +de quelques saules aux bourgeons bruns sur des rameaux d'un vert pâle. +Cette petite anse abritée servait d'arène favorite aux patineurs, qui +venaient faire assaut de grâce et d'agilité, devant une élite de juges +coiffés jusqu'aux yeux et cravatés jusqu'aux oreilles. + +Quelques femmes, descendues des traîneaux et appuyées aux bras de leurs +cavaliers servants, brillaient au premier rang et suivaient d'un œil +inquiet, comme on ferait chez nous les péripéties d'un steeple-chase, +les passes et les voltiges de cinq ou six virtuoses qui, dans leurs +jeux, décrivaient mille courbes, dessinaient des arabesques, brodaient +des festons, inventaient des figures, et, au milieu de leurs entrelacs +sans fin, traçaient rapidement des chiffres mystérieux, plus rapidement +effacés. Un jeune officier aux gardes, rose et blond comme un chérubin, +attirait particulièrement l'attention des belles promeneuses. Rien +n'égalait la souplesse et la force de ses muscles d'acier: il glissait à +travers mille obstacles sans s'y heurter jamais, et passait au milieu +des groupes sans effleurer la fourrure d'une pelisse ou la basque d'un +habit. Tout à coup, au plus vif de son élan, il s'arrêta, et, se +redressant sur le talon d'un seul patin, par une série de voiles +précipitées, il traça, sur la glace, qui se fendillait avec de petits +craquements secs, douze ou treize circonférences de même grandeur et se +coupant entre elles avec une régularité parfaite. Un murmure flatteur +s'éleva de toutes parts, et le jeune homme fut salué d'une triple salve +d'applaudissements. + +«Et dire qu'_Elle_ n'est pas là! fit-il en se penchant à l'oreille du +chevalier Valborg. + +--Voilà son traîneau qui passe, répondit celui-ci; à vrai dire, je +crois qu'il est vide, mais ses chevaux vous ont vu peut-être, c'est déjà +quelque chose. + +--Si peu!» reprit l'officier en riant. Et il s'élança de nouveau sur la +glace polie. + +Georges avait suivi des yeux la direction du regard de deux Suédois. Il +aperçut dans la distance un traîneau, vide en effet, qui se dirigeait +assez rapidement vers le nord. + +Comme le sport du patin n'est pas précisément dans les habitudes de la +diplomatie, le comte de Simiane trouva que ces exercices, fort +intéressants tout d'abord, finissaient par devenir assez monotones, et +il demanda de continuer sa promenade. Le cocher, à qui on ne donna point +d'ordre, suivit la route que le traîneau avait prise avant lui. + +Bientôt un point mouvant à l'horizon se détacha, noir sur la neige +blanche. C'était le traîneau qui revenait. Il approchait avec une +rapidité inouïe, et l'on put, au bout de quelques instants, distinguer +le harnachement rouge de quatre poneys noirs, de cette race d'Islande, +la plus petite de l'Europe, mais la plus intrépide, qui couraient comme +le vent. Je me trompe: ils bondissaient plutôt qu'ils ne couraient; leur +sabot soulevait la neige qui les enveloppait d'un tourbillon diaphane. +Leurs yeux brillaient comme des charbons; leurs naseaux soufflaient des +nuages, et ils secouaient, en mordant leur poitrail, leur épaisse et +rude crinière, emmêlée de givre. + +Quand les traîneaux se croisèrent, ni l'un ni l'autre ne ralentit son +allure, et c'est à peine si Georges put apercevoir, à demi couchée sur +une peau de renard bleu, une femme qui lui parut jeune. Il ne distingua +point ses traits; mais en la voyant ainsi passer dans son nuage rapide, +il se rappela ces divinités du Walhalla, les walkyries belles et +froides, qui traversent le ciel en emportant les âmes. + +«Est-ce que nous allons encore loin? dit M. de Simiane; je crois que +j'ai froid.» + +Le chevalier de Valborg lui jeta un regard malicieux et, sans rien +répondre, se contenta de siffler d'une certaine façon--sage économie de +paroles dans un pays où elles pourraient geler en l'air avant d'arriver +à destination. Aussitôt le cocher tourna bride. + +«Quelle est cette femme qui vous a salué de la main? demanda le comte au +cavalier. + +--C'est la comtesse de Rudden; on l'appelle ici la comtesse Christine. + +--Qui, on? + +--Tout le monde. + +--On s'en occupe donc? + +--On s'en préoccupe.... Elle n'est indifférente à personne; et tenez! +vous-même, vous ne l'avez pas même vue.... vous seriez incapable de la +reconnaître.... + +--Vous croyez? + +--J'en suis sûr! et pourtant vous me demandez déjà qui elle est. + +--Mettons que je ne vous ai rien demandé. + +--Soit! mais sachez que, si l'on s'occupe de la comtesse Christine, ce +n'est pas du tout comme vous l'entendez.... + +--Mais je vous jure que je ne l'entends d'aucune façon. + +--Mme de Rudden est une de ces femmes qui n'ont que des amis! + +--C'est ainsi qu'un homme du monde doit parler de toutes les femmes. + +--Oui; mais je parle sincèrement. + +--Et cet officier aux gardes qui dit: _Elle_? + +--C'est un des mille soupirants. Il ne compte pas. + +--Cela le regarde; mais il est du moins permis de trouver que votre +comtesse se donne des airs assez étranges, seule dans son traîneau, +emportée au galop sur la neige par quatre petits monstres. Je la tiens +pour une grande artiste: elle entend merveilleusement la mise en scène. + +--Elle! c'est la femme la plus simple du monde. + +--Chevalier, il n'y a pas de femme simple: la plus naïve est rouée comme +dix hommes. Mais, puisque nous retournons, je serais curieux de la voir. + +--C'est précisément ce que je vous disais.... + +--Je ne comprends plus. + +--A peine arrivé, vous voulez faire comme tous les papillons de +Stockholm, vous brûler les ailes à cette belle flamme. + +--Rassurez-vous, mon cher chevalier. Il y a longtemps que je n'ai plus +d'ailes. On ne s'en sert pas dans la diplomatie; nous les coupons comme +nos moustaches. + +--Alors il y a moins de danger,» dit Axel en riant. + +Les deux jeunes gens approchaient de l'îlot des patineurs. L'œil +perçant de Georges avait déjà reconnu le traîneau étroit et allongé de +la comtesse et ses chevaux islandais, qui creusaient la neige d'un pied +impatient. Un petit groupe entourait Mme de Rudden. Elle aperçut les +deux nouveaux venus, qui se tenaient à quelque distance dans la foule. +Son regard glissa légèrement, et pour ainsi dire sans le toucher, sur M. +de Simiane, et il s'arrêta un instant avec une expression d'enjouement +affectueux sur Axel, à qui elle rendit son salut avec un sourire. + +Georges, à première vue, lui donna trente ans, la trouva belle, mais la +jugea froide et même un peu hautaine. Sa pâleur était mate et vigoureuse +de teinte, comme celle de l'ivoire, et elle n'avait pas aux pommettes, +comme presque toutes les Suédoises, ces touffes de roses un peu trop +rouges que le froid fait éclore sur la joue. Elle avait relevé son +voile, et des bandeaux bruns à reflets d'or, trop appliqués sur le +front, échappant à la passe étroite du chapeau, coulaient en ondes +molles jusqu'au bas de son visage un peu long. Deux grands yeux, d'un +bleu si foncé que de loin ils paraissaient noirs, animaient sa +physionomie si expressive, même dans le repos. Un gros bouquet d'azalées +rouges était posé sur ses genoux, à côté de son manchon en peau de +cygne. Chacun de ceux qui venaient lui parler témoignait à la comtesse +une respectueuse déférence; elle montrait à tous cette bonne grâce polie +et cette bienveillance courtoise qui est le premier apanage et comme la +marque de la femme bien née. + +«Voulez-vous que je vous présente? demanda le chevalier sans plus de +façon. + +--Je n'en vois pas la nécessité. + +--Vous avez peur? + +--Non, malheureusement. + +--Pourquoi malheureusement? + +--C'est que la peur est le commencement de l'amour, comme de la sagesse, +et la sagesse est une bonne chose, et l'amour aussi! + +--Alors, venez! + +--Plus tard, si vous y tenez.... vous demanderez pour moi cette grâce à +Mme de Rudden.... mais ici, en plain air.... sans qu'elle ait pu +refuser.... Excusez-moi, chevalier, mais vous savez que je suis un peu +formaliste. + +--C'est que vous n'êtes pas encore fait à la simplicité cordiale de nos +mœurs du Nord.... Cela viendra.... et l'amour aussi.» + +Il était trois heures. Les nuits d'hiver ne se font point attendre sous +ces latitudes voisines du pôle. La comtesse regagna la ville, et la +foule la suivit comme une escorte. + +Georges et le chevalier ne s'y mêlèrent point; ils revenaient +tranquillement, causant et regardant. + +Devant eux, Stockholm, fièrement posé sur ses trois îles de granit, +entre le lac Mélar et la mer Baltique, dessinait sa silhouette élégante +sur un ciel de saphir pâle. Les flèches de ses églises, les toits de ses +maisons, la cime de ses palais, répercutaient comme des miroirs les +rayons du couchant, qui se prolongeaient en traînées de feu sur la +neige. Rien n'égale la splendeur de ces magnifiques adieux du soleil aux +trop courtes journées du Nord. L'astre enflammé descend peu à peu avec +une lenteur solennelle. Arrivé au bord extrême de l'horizon, il hésite +et s'arrête, et alors même qu'il a disparu, il reste si près de nous, +que l'on devine toujours sa présence. Cependant le ciel vers l'ouest +garde des teintes plus ardentes: c'est une palette radieuse, où les +nuances les plus riches se fondent et s'embrasent: il n'y a peut-être +que deux couleurs primitives, le rouge et le jaune, mais elles se +mêlent, se pénètrent, s'assortissent et se combinent de manière à nous +présenter dans une chaude harmonie les tons les plus radieux. Cette +lumière, qui naît à l'horizon dans une bande de pourpre foncé, va mourir +au zénith, au milieu de légers flocons orangés, qui ménagent la +transition avec l'azur sombre. Elle se dégrade d'une teinte à l'autre, +et tout à coup se réveille et s'avive, comme une voix qui rejaillit +d'échos en échos, et dont les vibrations se heurtent et se croisent dans +l'air sonore: parfois alors on a deux teintes superposées, dont +l'intensité même semble redoubler par le contraste; parfois de grands +nuages aux aspects étranges, chariots aux roues étincelantes, trônes +d'or, palais aux architectures fantastiques, croulant sous le vent, +s'élèvent de la mer, montent dans le ciel et se détachent vivement sur +ce fond resplendissant d'or et de feu. On comprend alors qu'en face de +ces spectacles sublimes Odin ait placé dans les nuages le paradis des +héros. + +Cependant les derniers rayons s'évanouissent, les splendeurs s'effacent, +le ciel s'éteint, les touffes de lilas remplacent les bouquets de roses; +aux teintes fauves de l'or rutilant succèdent les délicates pâleurs de +l'argent; enfin, c'est le tour de la nuit, nuit sereine et limpide, +dont l'ombre même a des reflets de perle, irisés de la lueur lactée des +opales. + +Georges était poëte à ses heures, et cette grande scène fit sur lui une +impression que peut-être il ne se croyait plus capable de ressentir. +L'homme qui se connaît le mieux a toujours dans son cœur des replis +secrets où la lumière ne pénètre point tous les jours. Et puis, à son +insu, le regard profond de la comtesse le suivait toujours; il se +surprit même, une fois ou deux, à chasser son souvenir. Mais comme, en +sa qualité de diplomate, il était de ceux qui prétendent que la parole a +été donnée à l'homme pour cacher sa pensée, il se garda bien de révéler +sa préoccupation naissante. + +Les deux amis dînèrent ensemble dans un club, et allèrent le soir au +Grand-Théâtre, où l'opéra, trois fois par semaine, réunit la société +aristocratique de Stockholm. Georges lorgna dans toutes les loges. Il ne +découvrit point Mme de Rudden. + + + + +II + + +Le président de la chambre des nobles donnait, le lendemain, un des plus +grands raouts de l'hiver. + +Georges reçut une invitation: c'était dans l'ordre. Il y vint, amené par +son ambassadeur. Les bals du grand monde, à Stockholm, sont fort +brillants. Les Suédois s'appellent eux-mêmes les Français du Nord: ils +aiment le plaisir et s'y livrent avec une ardeur toute méridionale. La +réunion était nombreuse, et l'on ne comptait pas les jolies femmes. +Georges parcourait de l'œil leur escadron volant: il cherchait +Christine. Il ne l'aperçut pas. Il était jeune et avait trop longtemps +vécu en Allemagne pour ne pas aimer la danse; il accepta donc sans trop +de regrets les compensations que lui offraient cinq ou six beautés à la +mode, fort empressées de donner aux étrangers, par leur accueil, une +idée favorable de l'hospitalité suédoise. + +Mme de Rudden entra pendant qu'il dansait une rédowa: elle traversa le +salon avec cet air de majesté gracieuse qui ne l'abandonnait jamais. +Georges ne voulut point retourner la tête, mais il suivait tous ses +mouvements dans les glaces; il entraîna sa danseuse vers elle pour la +voir de plus près. La robe de la comtesse l'effleura. Mais Mme de Rudden +ne fit qu'une apparition au milieu de la foule un peu bruyante: passé +vingt ans, les femmes vraiment distinguées ne dansent plus; elles +laissent ce plaisir à celles qui n'en ont pas d'autre. Elle se retira +dans un des boudoirs disposés autour du salon pour servir d'asile à la +causerie discrète. Quelques hommes l'entourèrent bientôt, et elle devint +le centre d'un petit groupe. + +Georges trouva que les rédowas suédoises duraient un peu trop longtemps, +et quand il eut reconduit sa danseuse, il s'approcha du boudoir. + +La comtesse se faisait habiller à Paris; elle passait pour une des +femmes les plus élégantes de Stockholm. Personne mieux qu'elle ne savait +s'asseoir: c'est un art plus difficile qu'on ne pense. La crinoline +n'avait pas franchi le Sund, et les armatures de fer ne faisaient pas +encore de la jupe ballonnée des Sébastopols de velours et de soie. Mais +Christine avait une façon particulière de ranger autour d'elle les plis +nombreux et souples: elle donnait au costume moderne, si facilement +ridicule entre des mains malhabiles, la noblesse et la distinction. M. +de Simiane avait le sentiment trop vif de la forme pour ne pas faire +toutes ces remarques du premier coup d'œil: avec lui les plus petites +choses avaient leur importance, et c'était toujours par les yeux qu'on +le prenait d'abord. La comtesse portait, ce soir-là, une robe de velours +noir, dont le corsage, montant peut-être un peu haut, cachait à demi ses +épaules, mais faisait ressortir, par un contraste de tons très-puissant, +toute la beauté de son cou, un peu long, mais fin d'attaches et +légèrement doré. C'était tout à la fois magnifique et simple; puis +c'était chaste, comme est toujours la beauté vraie. La plus séduisante +des grâces c'est la grâce décente. Les femmes semblent l'oublier +quelquefois, les hommes s'en souviennent. + +La comtesse était assise dans un grand fauteuil, la tête un peu +renversée en arrière sur le dossier, pour mieux écouter deux hommes qui +lui parlaient debout. Cette pose, qui semblait si naturelle, une +coquette l'eût choisie, car elle faisait merveilleusement valoir toute +la beauté intelligente de sa physionomie. Son visage, vivement éclairé +d'en haut par la lumière qui baignait ses cheveux et se jouait sur ses +tempes transparentes, allait s'amincissant vers le bas de l'ovale +allongé. En suivant le rayon de ses yeux, alors perdus dans le vague, +on devinait qu'elle était faite pour regarder du côté du ciel. + +Georges s'arrêta un moment sur le seuil du boudoir, et l'observa de cet +œil pénétrant et sagace de l'homme qui a beaucoup examiné les femmes. + +«Eh bien, fit le chevalier de Valborg, qui venait de le rejoindre, qu'en +dites-vous? + +--Elle est vraiment belle!... + +--Et sage! + +--Cela regarde son mari. + +--Elle est veuve. + +--Elle a donc toutes les qualités? + +--Voulez-vous maintenant que je vous présente? + +--Je n'ai aucune objection. Soit! + +--Quelle froideur! + +--Ma foi, chevalier, prenez-le comme vous voudrez, mais je n'ai jamais +pu souffrir les femmes parfaites.... vous me dites trop de bien de +celle-ci. + +--N'en croyez que la moitié! + +--Ce serait encore trop! je suis sûr qu'elle est ridiculement gâtée.... +et prétentieuse! + +--C'est ce qui vous trompe: elle est aussi simple qu'elle est charmante. + +--Dites tout de suite que c'est la huitième merveille du monde, et n'en +parlons plus. Tenez, l'orchestre joue une mazurka, je vais la danser... + +--Avec elle? + +--Non, vraiment, avec ce petit nez retroussé qui fait des mines au coin +de la cheminée. + +--Eh mais! fit le chevalier; j'avais raison de vous le dire hier: vous +avez peur.» + +Qu'il s'agisse d'un homme ou d'une femme, d'un quadrille ou d'un assaut, +ce mot de peur, dans une bouche étrangère, sonne toujours mal aux +oreilles françaises. Georges rentra dans le boudoir qu'il avait déjà +quitté. Les hommes avec qui la comtesse causait s'étaient retirés peu à +peu derrière son fauteuil, et en regardant par la porte du salon elle +aperçut les deux jeunes gens. Axel prit son ami par le bras, et +s'approchant de Mme de Rudden, il lui présenta M. de Simiane dans les +règles et avec les formes de l'étiquette la plus cérémonieuse. + +La comtesse accueillit le nouveau venu avec la grâce aimable qui la +distinguait, et lui indiqua de l'éventail un siège tout près du sien. +Axel, debout devant eux, attendit que la glace fût suffisamment rompue, +puis il se rappela fort à propos qu'il devait danser, et il laissa +Georges et la comtesse en tête-à-tête au milieu de la foule. + +Georges était assez froid; la comtesse très-réservée: il fallut passer +tout d'abord à travers ces généralités banales qui sont toujours le +début frivole et mondain des relations les plus sérieuses; puis, peu à +peu, comme si l'on se fût deviné avant de se connaître, tous deux se +sentirent bientôt en confiance; l'entretien devint plus intime. On +effleura tous les sujets, ainsi qu'il arrive entre gens à qui mille +choses sont également connues et familières. + +Georges releva une observation fine de la comtesse et parut l'admirer +peut-être un peu trop. + +«Savez-vous, lui dit-elle, que vos louanges ne sont pas flatteuses? +elles marquent un certain étonnement dont vous ne pouvez pas vous +défendre. On dit qu'à Paris vous nous prenez assez volontiers pour des +barbares: «les barbares du Nord!» j'ai vu cela dans un de vos livres à +la mode. Vous autres Français, vous êtes tellement civilisés! + +--Trop, peut-être! Mais ce n'est pas non plus ce qui vous manque; +seulement, vous l'êtes autrement que nous. + +--Voudriez-vous m'expliquer la différence? + +--En ce moment je prends mes notes, et ce sera l'objet d'un _memorandum_ +que j'adresserai aux grandes puissances.... après vous l'avoir dédié. + +--J'ai peur d'attendre longtemps, et je le regrette d'autant plus que le +sujet me semble piquant: vous avez eu le bonheur de voyager assez pour +faire des comparaisons. Moi, je n'ai pas quitté la Suède, et je ne le +regrette guère; j'aurais seulement voulu voir Paris. Est-ce que les +Françaises sont vraiment belles? + +--Quelquefois.... mais.... + +--Il y a un mais? + +--Hélas! oui; leur beauté, presque toujours, a plus d'éclat que de +charme. Il leur manque ce je ne sais quoi d'intime que l'on retrouve +seulement dans les races du Nord. A moins d'une grande passion, rare +partout, rare surtout chez elles, leur beauté luit pour tout le monde, +comme le soleil à midi. + +--Vous me semblez, dit la comtesse en riant, un casuiste subtil en ces +matières, et je voudrais connaître votre opinion sur.... + +--Les Suédoises? + +--Oh! une opinion générale. + +--Eh bien, dit Georges, si vous me permettez encore une comparaison +astronomique, je dirai que de ce côté-ci de la Baltique vous êtes belles +plus souvent à la façon de ces blondes étoiles qui se lèvent à minuit, +et gardent leurs doux rayons pour deux yeux solitaires. + +--Est-ce que vous êtes poëte, monsieur le comte? + +--Hélas! non, madame, je suis diplomate. + +--Vous venez de rendre avec une image heureuse une idée trop flatteuse +peut-être pour mes compatriotes. Je ne sais pas si elle est tout à fait +vraie, mais je voudrais qu'elle le fût. + +--Cependant, reprit Georges en attachant sur elle un regard qui ne +dissimulait pas assez son admiration vive, il y a des beautés tellement +radieuses, qu'il serait peut-être injuste de les vouloir réduire au +simple rôle d'étoiles; elles auraient le droit de se plaindre. + +--C'est qu'elles ne seraient pas raisonnables, dit la comtesse en riant; +car il serait difficile, même à une femme, d'aller plus haut. + +--Après cela, fit Georges en relevant les yeux, ces chastes étoiles, on +est souvent plusieurs à les regarder d'en bas. + +--Et elles n'en savent rien! reprit Christine avec un fin sourire. + +--C'est un malheur de plus, madame. + +--Pour qui? pour les étoiles? + +--Non, pour ceux qui les regardent.» + +Un nuage passa sur le front du jeune diplomate: la mélancolie lui +allait bien; il parut s'abandonner à une rêverie silencieuse. + +«Les observations s'arrêtent là? demanda Christine; je le regrette, car +vous m'intéressiez. + +--J'ai toujours cru, répondit-il, que les femmes de votre pays +entendaient même ce qu'on ne leur disait pas.» + +Christine le regarda de son beau regard clair et franc; ses yeux +s'arrêtèrent un instant sur les yeux du jeune homme, puis elle les +détourna bientôt avec une expression d'inquiétude et de contrariété. +Rien au monde n'était moins capable de lui plaire qu'un compliment +banal; la menue monnaie de la galanterie n'était pas reçue chez elle. On +va plus vite à Paris qu'à Stockholm. La comtesse le savait, et son +esprit se mit en garde. C'était peine inutile: elle ne fut point +attaquée. Georges avait parfois l'allure aventureuse; mais, s'il allait +loin, il savait s'arrêter à temps. C'est là le tact suprême, et le monde +seul peut le donner. + +Un murmure de l'orchestre arriva jusqu'au boudoir. M. de Simiane profita +de l'occasion pour rompre le courant d'idées qui peut-être emportait +l'âme de Christine loin de lui. + +«Vous dansez, madame? lui dit-il en reprenant son air d'enjouement +léger. + +--Plus! + +--C'est une résolution? + +--Arrêtée. + +--Vous n'en changerez pas? + +--Je ne le crois guère. + +--C'est que.... + +--Achevez. + +--J'ai bien envie de faire un tour de valse. + +--Ah! la raison est bonne, dit Christine en retrouvant son sourire; mais +voilà les trois filles de l'ambassadeur d'Autriche; elles dansent comme +des Péris.... ou des Allemandes. + +--Je voudrais danser avec une Suédoise. + +--Justement! voici venir la jolie Mina de Welfen: invitez-la, vous allez +faire son bonheur. + +--J'aimerais mieux faire le mien! Madame la comtesse, c'est avec vous +que je voudrais avoir l'honneur de valser.» + +L'orchestre achevait le prélude de l'_Invitation_, de Weber. Elle +faisait fureur alors à Stockholm comme à Paris. La comtesse se leva, et, +sans dire un mot, elle mit sa main dans celle de Georges. Deux couples +passèrent en valsant dans le boudoir. Georges et Christine les suivirent +et entrèrent dans le tourbillon. + +«Je crois que j'ai oublié! murmura la comtesse en essayant ses premiers +pas. + +--Ayez confiance,» dit Georges à demi-voix en effleurant des lèvres son +oreille nacrée. + +Et, raffermissant son étreinte, il l'enleva. + +O valse! poésie du corps! rhythme du mouvement harmonieux! hymne de la +séduction, écrite avec des strophes de poses! ô valse! charme et +enchantement! Werther avait raison de te maudire, et les prédicateurs +n'ont pas tort de te défendre. + +Mais Werther n'a jamais sauvé personne, et tout le monde n'écoute pas +les prédicateurs. + +Georges et Christine valsèrent. + +Christine avait le don de la grâce, et cette grâce, elle la portait en +toute chose. La valse semblait faite pour lui donner l'occasion de +déployer à la fois et de mettre dans leur jour éclatant toutes ces +beautés de la femme, que, dans le repos, on pouvait seulement +soupçonner. Le jeune homme l'enveloppait d'un long regard, et il +admirait tour à tour cette taille élégante et souple qui ployait sous +son bras; cette main un peu longue, mais si fine, qu'elle disparaissait +dans la sienne; ces belles épaules que le mouvement de la valse tantôt +noyait dans l'ombre et tantôt ramenait toutes frémissantes sous +l'éclatante lumière. Cependant peu à peu la musique pénétrante, +l'éblouissement des bougies, l'enivrement du tourbillon, le contact de +ce beau corps contre sa poitrine, le vague parfum exhalé des cheveux, +tout contribuait à jeter dans l'âme de Georges un trouble que depuis +longtemps il ne connaissait plus. + +Depuis qu'il s'était engagé avec elle dans le cercle mouvant, il n'avait +point adressé la parole à Christine. Il voulut rompre ce silence, qui +devenait embarrassant pour tous deux, et il regarda son visage. +L'animation de la danse l'avait en quelque sorte transfigurée. Un +demi-sourire errait sur ses lèvres, légèrement, comme un oiseau qui +voltige sans se poser; sa joue, naturellement pâle, se teintait d'un +carmin délicat, comme si la rose de la jeunesse s'était épanouie en elle +tout à coup. Elle sentit le regard qui s'arrêtait sur elle, et, relevant +ses paupières brunes, elle tourna vers Georges ses grands yeux, qui +semblaient nager dans la joie divine de l'extase. Elle était vraiment +au-dessus de toute banalité plus ou moins élégamment tournée: un +compliment vulgaire devait sonner comme une fausse note à son oreille. +Georges le comprit, et il se tut. + +Comme il la reconduisait: + +«Weber est un grand et noble génie, lui dit-il, et nul, à mon gré, n'a +mieux interprété les sentiments du cœur. Sa musique est comme le +soupir de l'âme. + +--C'est pour cela que vous ne parlez point quand on la joue? + +--Oui, dit-il à son tour, c'est précisément parce qu'elle exprime si +bien ce que je sens que je me garde de l'interrompre.» + +Christine se rassit. + +«On assure, fit-elle en lui jetant un coup d'œil rapide, que les +Français parlent un peu légèrement des choses sérieuses. + +--Je ne sais pas, répondit-il; il y a fort longtemps que je vis à +l'étranger.» + +Quelques amis de Christine s'étaient rapprochés d'elle. Georges la salua +profondément et rentra dans le salon où l'on dansait. + +«En vérité, comtesse, dit un homme d'une quarantaine d'années qui venait +de prendre la main de Mme de Rudden à l'instant même où M. de Simiane +s'éloignait d'elle, je ne vous ai jamais vue comme ce soir. Vous devenez +d'une beauté inquiétante. + +--Pour qui? + +--Pour moi! + +--Il y a si longtemps que vous êtes inquiet! + +--Hélas! + +--Et sans raison.... Je ne suis pas coquette, vous le savez bien.... + +--Par malheur. + +--Pourquoi? + +--Parce qu'alors vous auriez un défaut. + +--Monsieur le baron, vous devenez bien.... français. + +--Est-ce un compliment ou une épigramme? + +--Je ne fais pas d'épigrammes et je n'aime pas les compliments. + +--Je ne vous en faisais point en vous disant que jamais vous n'avez été +plus belle. + +--Eh bien! tant mieux! dit-elle en riant, je veux l'être.... + +--Ah! comtesse, _il_ ne fait que d'arriver! + +--Fou! dit Christine en cachant derrière son éventail une rougeur +furtive. + +--Ma pauvre amie, reprit le causeur avec une nuance de mélancolie, vous +ne savez pas encore mentir. + +--Cela viendra peut-être, dit-elle en riant, mais sans le regarder. En +attendant, soyez assez bon pour faire demander mon traîneau. + + * * * * * + +--Savez-vous, mon cher, disait de son côté le chevalier de Valborg en +passant son bras sous celui du jeune homme, que vous faites rapidement +vos conquêtes? + +--Je ne comprends pas.... + +--Dissimulé! + +--Étourdi! + +--Enfin, mon cher, il y a trois ans qu'elle n'avait valsé.... + +--Voilà une preuve! + +--Évidente! + +--Si elle ne danse point, c'est que vous ne l'invitiez pas.... + +--Elle nous refuse! + +--C'est votre faute. + +--Et une demi-heure de tête-à-tête! + +--En plein bal! + +--La faveur n'en était que plus précieuse. + +--Que n'en preniez-vous votre part? + +--Et l'hospitalité! je m'en serais bien gardé: la comtesse, d'ailleurs, +ne me l'aurait jamais pardonné, ni vous non plus.... Mais, vrai, comment +la trouvez-vous? + +--Charmante! + +--Adorable, mon cher, un diamant sans tache! + +--Non: une perle; elle en a les douces lueurs. + +--Soit! mais dites-le plus bas, car la voici.» + +La comtesse, en effet, traversait le salon au bras de l'homme qui venait +de demander son traîneau. + +«Qui donc est avec elle? fit Georges au chevalier. + +--C'est le major baron de Vendel: cinquante ans, mais le cœur jeune; +un peu gros, mais parfaitement distingué; l'ami de la maison. + +--Ah? + +--Non pas comme vous l'entendez. + +--Un cousin? + +--Point. Un soupirant, mais pour le bon motif, comme vous dites en +France; du reste, un vrai héros de roman.... une âme délicate et +chevaleresque. Il se jetterait au feu ou à l'eau pour la comtesse. En +attendant, il vient de faire la campagne des _Duchés_, où il a gagné de +la gloire, deux blessures et une décoration, en se battant comme +volontaire pour le Danemark.» + +La comtesse en ce moment passait devant les deux jeunes gens, qui +causaient dans l'embrasure d'une fenêtre. Ils s'inclinèrent devant elle. +Le major salua, non sans hauteur; Georges se redressa vivement sous son +regard. Mais les yeux de Christine s'arrêtèrent sur les siens, et il ne +vit plus qu'elle. Elle sourit doucement au chevalier de Valborg. + +«Voilà, dit Axel, un sourire qui a eu soin de se tromper d'adresse. Tout +va bien; décidément, vous êtes né sous une heureuse étoile. + +--Je n'en sais rien, dit Georges; mais je ne fais jamais de sentiment +après minuit.... Est-ce qu'on soupe à Stockholm? Je voudrais boire une +bouteille de vin de France à la santé des Suédois.... + +--Et des Suédoises! + +--Bien entendu! + +--Rien de plus facile. Nous avons ici notre _Café de Paris_, ainsi nommé +parce qu'il est tenu par un Allemand et fréquenté par des Anglais. Il +est dans la rue de la Reine, non loin du palais de la belle; car nous +avons un palais, mon cher comte! + +--Eh bien! chevalier, je vous invite à souper. + +--J'accepte. + +--A la seule condition que nous ne parlerons pas d'elle. + +--J'aurai soin de vous désobéir. + +--_Andiamo!_» + +Les deux jeunes gens descendirent gaiement l'escalier d'honneur, garni +d'un tapis rouge et planté de petits sapins auxquels on avait mis des +fleurs de serre dans les branches, pour leur donner une apparence de +végétation exotique. + +«Enveloppez-vous, dit Axel au moment où son groom ouvrait la porte du +vestibule; il est une heure après minuit, nous allons passer les ponts, +il fait trente degrés de froid à l'ombre, et mon traîneau est découvert! + +--_Andiamo!_» répéta Georges en modulant la délicieuse phrase que Mozart +a mise dans la bouche de Zerline et de Mazetto. Et il se jeta au fond de +la petite voiture basse, découverte comme le chevalier l'avait dit. + +Les chevaux, sans bruit, comme des fantômes, emportèrent le traîneau +rapide, qui glissait sur la neige durcie. De chaque côté, les maisons +noires semblaient courir; la lune riait dans le ciel, toute blanche, +entre les nuages gris. Un coup de vent froid avertit les voyageurs +qu'ils franchissaient la petite rivière de Norrstrom et les bains de +Rosen. Ils entrèrent bientôt dans la longue rue de Drottninggatan (la +rue de la Reine). Au bout de cinq minutes, les chevaux fumants +s'arrêtaient devant la taverne de Hans-Bamberg, éclairée _a giorno_. +Hans-Bamberg est honoré de la confiance de toute la jeunesse élégante, +et il ne ferme jamais son café les nuits de bal. Les deux jeunes gens +traversèrent, entre deux rangées de torches résineuses fixées au mur +dans des anneaux ne fer, un petit vestibule garni d'arbres aux verts +rameaux, et franchissant les vingt marches d'un escalier de bois, ils +se trouvèrent à la porte de la salle commune. + +«Norra! un cabinet, dit Axel en prenant par le menton une grande et +belle fille qui était venue à sa rencontre: c'est possible, j'espère? +ajouta-t-il en lui tapant familièrement sur la joue. + +--Tout est possible à monsieur le chevalier. + +--Même de t'empêcher d'avoir des amoureux? + +--Cela plus que tout le reste! dit Norra en faisant une belle révérence. + +--Je te préviens, friponne, que je n'en crois pas un mot!... Mais +n'importe.... c'est ton affaire; à souper! + +--Que veut monsieur le chevalier? + +--Ce que tu as.... des huîtres. + +--Monsieur le chevalier veut rire.... Il y a trois mois qu'elles sont +gelées au fond de la mer. + +--C'est juste! Eh bien! ce que tu voudras, et du champagne Cliquot! Vous +verrez, mon cher comte, qu'il faut venir en Suède pour boire des vins de +France. + +--Il n'est pas encore frappé, monsieur le chevalier. + +--Eh bien! ma belle, ouvre la fenêtre, et ce sera fait tout de suite.» + +Norra descendit pour aller commander le souper. + +«Savez-vous, mon cher Axel, dit Georges en s'asseyant, que je vous +trouve assez Sybarites de vous faire servir à table par de jolies +filles? + +--Que voulez-vous, mon cher comte? nous aimons mieux cela que des +garçons, comme chez vous; rien ne nous déplaît comme le service des +hommes; celui des femmes est meilleur: leur main est plus légère; elles +ont tout à la fois plus de prévenance, plus de douceur et plus de +délicatesse. Je suis toujours tenté de rire de vos valets de pied, +robustes gaillards qui portent à bras tendus.... une assiette de +porcelaine ou un verre mousseline. Et puis j'avoue que j'aime assez, +comme coup d'œil, voir passer et repasser devant moi ces jolies +créatures en jupon court, en corset de couleur, le petit bonnet sur +l'oreille,--un rien ce bonnet, un morceau de velours, et un bout de +dentelle chiffonné sur le chignon,--et l'œil éveillé! Oui, j'aime +mieux cela que vos laquais solennels, empesés dans leur cravate.» + +Axel eût peut-être continué longtemps sur ce ton, mais il fut interrompu +par deux petits coups frappés à la porte. + +C'était Norra qui revenait accompagnée d'une seconde _piga_ (c'est le +nom qu'on donne à ces jeunes filles[*]), portant les flacons et les +plateaux. On eût dit deux jolis lutins échappés à cette fraîche province +du Bléking, où le sang rose coule sous la peau satinée. En deux minutes +le souper fut servi. + +[*: _Piga_ vient de l'adjectif _pig_, qui veut dire mutin, +éveillé. Les jeunes filles de Stockholm ont mérité d'en faire le +substantif qui les désigne.] + +«Plaise à Votre Honneur, si quelque chose manque, deux coups sur le +verre.... et bon appétit!...» + +Les deux pigas sortirent en faisant force révérences. + +Axel découpa lestement un jerper, sorte de gibier de la taille d'un +fort pigeon, à la chair blanche et savoureuse, dont le fumet délicat +excite l'appétit et donne soif. Georges fit sauter le bouchon cerclé de +fer d'une bouteille à fine encolure. + +«Et maintenant, dit le chevalier en choquant les verres, à la santé de +vos amours. + +--Attendez donc! + +--Quoi! + +--La seconde bouteille! + +--Alors, dépêchons de boire la première.» + +Le souper fût très-gai, plein de verve: les deux jeunes gens étaient de +joyeux compagnons. Cependant Georges versait plus qu'il ne buvait, en +homme qui veut se taire et écouter. Axel ne demandait qu'à parler: il +n'attendit pas le troisième verre pour commencer ses confidences. + +«Pardieu! dit-il, vous croyez que je ne vous vois pas venir? Vous n'osez +pas m'interroger et vous brûlez d'envie de m'en tendre.... Ne soyez donc +pas boutonné comme cela jusqu'au menton: vous apportez partout un air de +chancellerie; nous ne sommes pas ici dans un congrès. + +--Je n'interroge jamais! dit Georges. + +--Mais vous écoutez toujours. + +--C'est un peu mon métier. + +--Vous vous arrangez de façon à cumuler le bénéfice du silence et de +l'indiscrétion. + +--Et vous, comptez-vous donc pour rien le plaisir de parler? + +--Au fait, que voulez-vous savoir? + +--Tout ce qu'il vous plaira de m'apprendre. + +--Eh bien, sachez donc que la comtesse--car c'est de la comtesse qu'il +s'agit, j'imagine!... + +--Eh oui, bourreau! pourquoi me retournez-vous ainsi sur les charbons? + +--Enfin, voilà un cri du cœur, et il vous comptera plus auprès de moi +que deux bouteilles de Cliquot. Sachez donc que la comtesse est un ange. + +--Prenez garde, chevalier, vous allez tomber dans le lieu commun. + +--La comtesse est un ange que l'on accoupla jadis à un démon. + +--Son mari! Je connais cela, toutes les histoires commencent ainsi. + +--Alors, j'abrège; donc, M. le comte de Rudden était un assez piètre +sire, pour ne pas dure plus, et il mérita.... tous les malheurs qu'il +n'a pas eus. Enfin, après cinq ou six ans de cet enfer anticipé qu'on +appelle un mariage mal assorti, le comte mourut. Ce fut la première +politesse qu'il eût jamais faite à sa femme. Il la laissait jeune, riche +et belle, et avec un passé de malheur que beaucoup d'hommes auraient +bien voulu lui faire oublier. + +«La comtesse est la franchise même. Elle ne feignit donc point une +douleur à laquelle d'ailleurs personne n'aurait crû. Mais elle porta +sévèrement son deuil, et, avec ce sentiment des convenances qui ne +l'abandonne jamais, elle quitta Stockholm, passa dix-huit mois dans ses +terres, puis revint ici, et ouvrit ses salons, qui furent bientôt les +plus agréables de la ville. M. de Rudden eût été assez étonné de la +métamorphose; mais il eut le bon esprit de ne pas revenir. Cependant sa +veuve fut demandée en mariage par tous ceux qui avaient quelque raison +de se mettre sur les rangs, et même par d'autres. Celui-ci convoitait sa +fortune; cet autre, sa beauté; un troisième, l'appui naturel qu'il +trouverait dans ses alliances, car elle est des Oxen-Stjerna, et tient à +tout ce qu'il y a de grand dans ce pays. Christine n'accepta personne: +elle n'aimait point. Mais les amants repoussés devinrent pour elle les +plus dévoués des amis. Que ceci soit dit à leur louange et à la sienne. + +--Et vous chevalier? + +--Moi, mon cher comte, sans doute j'aurais fait comme les autres; mais +j'étais en France quand Mme de Rudden revint à Stockholm, et, à mon +retour, je la trouvai si fortement retranchée dans sa position de veuve +inexpugnable, que je résolus de commencer comme les autres avaient fini. + +--Et de finir comme ils avaient commencé? + +--Point, mais de me résigner tout d'abord à l'amitié sans passer par +l'amour. + +--C'est pourtant le chemin le plus court et le plus sûr, à ce qu'on +prétend. La belle veuve ne vous aura pas su gré de votre discrétion +rare.... croyez-en ma vieille expérience. + +--Quel âge avez-vous, mon cher Georges? + +--Vingt-six ans, mon cher Axel.» + +Axel se mit à rire. + +«Mais les années de campagne comptent double! reprit le comte. Oui, +continua-t-il, les femmes qui se défendent le mieux aiment cependant à +être attaquées, ne fût-ce que pour se défendre! Elles veulent se +refuser, mais elles ne veulent pas qu'on ne les demande point. + +--Ceci peut être vrai à Paris; mais c'est un manège de coquette, et nous +ne comprenons guère toutes ces subtilités. Soyez certain que vous jugez +mal Mme de Rudden. Elle est exempte d'artifice. Je vous l'ai déjà dit: +c'est la simplicité même. Elle est trop bonne pour se complaire au +spectacle du mal qu'elle aurait fait, et elle est trop étrangère à tout +calcul de vanité pour traîner après elle un cortège de cœurs captifs. +Je vous le répète: vous ne la connaissez point. Ce n'est pas une nature +tout à fait comme une autre. Le jour où elle aimera, elle est femme à le +dire la première et à mettre loyalement sa main dans la main de l'homme +qu'elle aura choisi. Oh! celui-là sera un homme heureux, et je bois à sa +santé!» continua le chevalier en choquant son verre contre celui du +comte. + +Georges était devenu très-sérieux. Il trinqua sans boire. + +«Et ce major, ce baron de Vendel, reprit-il au bout d'un instant, +qu'est-ce donc? + +--C'est le meilleur ami de la comtesse; il a pour elle, depuis tantôt +dix ans, une amitié passionnée; ou plutôt il a de l'amour.--Allons! ne +vous emportez pas: vous avez des yeux qui flambent! Cependant le choix +d'un homme comme le major ne peut que vous flatter; il justifie vos +préférences. Le baron ne cache pas ses sentiments; il s'en vanterait +presque, et le monde les respecte, tant il les croit sincères. Christine +est _sa dame_, comme disaient nos pères, et nos pères disaient bien. Il +a pour elle le culte chevaleresque des preux du moyen âge; il irait se +faire tuer, avec ses couleurs sur la poitrine, sa pensée au cœur et +son nom sur les lèvres. Saluez, mon cher comte! on ne rencontre pas des +amours comme celui-là tous les soirs! Christine le sait et s'en montre +profondément reconnaissante. Mais il a cinquante ans et relâche tous les +six mois un cran de son ceinturon. Ce n'est ni l'âge ni la taille qu'il +faut pour aller chanter: _Je suis Lindor_! sous les fenêtres de Rosine. +Du reste, le baron ne s'en fait point accroire, et il n'a aucun des +ridicules d'un prétendant suranné. Il désire assez, n'espère pas +beaucoup, et ne demande rien. «Aujourd'hui, lui dit-il parfois, vous +êtes plus jeune que moi.... mais, dans dix ans, nous serons à peu près +du même âge.» Ce brave major calcule à sa manière. «Je n'ai pas le droit +d'être impatient; je n'aurais pas d'excuse. J'attendrai tant que vous +voudrez,--toujours! si vous ne voulez jamais. Enfin, me voilà! vous +savez où je suis.... j'y reste; vous n'avez qu'à me faire un signe, et +même c'est inutile, je crois que je devinerai sans cela! + +--En attendant, soyons amis! répond Christine, car je ne fais cas de +personne plus que de vous.» + +«Et ainsi vivent-ils dans ce clair de lune de l'amitié qu'aucun nuage +n'a jamais obscurci. On assure que Christine lui a promis de ne pas se +remarier ou de n'épouser que lui. Ce n'est pas le major qui l'a dit; +mais on l'a répété devant lui, et il s'est contenté de répondre par un +gros soupir. Voici, monsieur l'ambassadeur, à quel point nous en sommes, +et il est fort possible que tout ceci vous donne à penser. + +--Je pense que la comtesse est une femme ravissante et que le major sera +quelque jour le plus heureux des maris. + +--Et moi je crois que vous ne croyez que la moitié de ce que vous dites; +mais c'est déjà beaucoup, et le temps nous apprendra la fin de +l'histoire. Il est quatre heures; je n'entends plus de bruit nulle part: +tous les soupeurs ont disparu; peut-être serez-vous bien aise de rêver +tout seul: partons!» + +Norra, dormant debout, vint apporter la note avec un geste de +somnambule: les deux jeunes gens quittèrent les derniers le bel +établissement de Hans-Bamberg; Axel conduisit Georges jusqu'à sa porte, +sur la grande place du _Stortorget_, la plus belle de Stockholm, et, +après lui avoir souhaité des songes d'or, il reprit le chemin des quais +en fredonnant un air d'opéra. + + + + +III + + +Le vin de Champagne, après un bal, n'a pas les vertus narcotiques de +l'opium ou du hatchisch. Georges dormit peu, et, s'il fit des rêves, ce +furent des rêves à demi éveillés. Ses yeux mal fermés revoyaient +toujours la belle image de Christine, passant et repassant devant lui; +il entendait encore les préludes de la valse de Weber; il pressait +contre sa poitrine une taille fine, souple, frémissante; il respirait +ce doux parfum de mimosa qui s'exhalait, quelques heures auparavant, de +l'éventail et du mouchoir de la comtesse: son front brûlait. Puis, tout +à coup, il éprouvait comme une sensation de froid: il se retrouvait sur +le Mélar, la neige étendait devant lui sa nappe blanche sans fin. Les +poneys noirs passaient comme le vent, emportant Christine, qui lui +tendait les bras. Il s'élançait vers elle, et, au moment où il allait +l'atteindre, les épaulettes du major lui barraient le chemin. + +Le réveil prolongea ces agitations de la nuit: le valet de chambre +allait et venait dans l'appartement, faisant le feu, apportant le sucre, +préparant le thé, attendant des ordres qu'il ne recevait pas. Le soleil +était paresseux comme Georges; il oubliait de se lever: à midi, il ne +faisait jour nulle part; Stockholm demeura enseveli dans un brouillard +sombre. M. de Simiane passa le reste de sa journée à ranger ses papiers +et à s'installer un peu: il ne sortit pas. + +Le lendemain, la matinée était souriante, le ciel bleu: Georges fit +atteler deux beaux chevaux dalécarliens que le chevalier de Valborg lui +avait cédés, et il fit une promenade sur la route de Haga; Haga est +comme le Saint-Cloud de la Suède, et l'on y va par des routes +charmantes, que fréquentent assez les gens du bel air. Comme il rentrait +en ville, à la nuit tombante, sa voiture se croisa avec un traîneau +fermé, qui en sortait. Il était lancé au grand trot. Le givre brodait +d'arabesques la vitre obscurcie; c'est à peine si Georges put distinguer +une forme à demi couchée sur les coussins. Il vit cependant que c'était +une femme, mais il ne vit pas autre chose. + +Arrivé à la hauteur de la petite église de Sainte-Clara, située vers le +milieu de la rue de la Reine, Georges donna l'adresse de la comtesse à +son cocher, qui le mena chez elle et sonna. + +«Madame n'y est pas!» répondit le concierge, honnête Danois dont on +avait fait un suisse, et que l'on affublait, dans les grandes occasions, +d'une hallebarde et d'un baudrier. + +Georges descendit et se nomma. + +«Quand Mme la comtesse y est pour quelqu'un, elle y est pour tout le +monde, fit avec une majestueuse solennité l'incorruptible gardien. + +--Au château!» dit le jeune homme assez brusquement. + +Les chevaux repartirent, et, franchissant au galop la place de +Gustave-Adolphe et le pont du Nord, s'arrêtèrent tout en sueur au pied +de la _Montée des Lions_, rampe gigantesque dont les lions de Charles +XII semblent défendre l'accès. La sentinelle et le cocher échangèrent +quelques mots; puis la voiture, entrant dans l'intérieur du palais, +traversa deux cours et alla gagner la petite terrasse des Lynx, disposée +en parterre et garnie de bouquets d'arbres. Le baron de Vendel s'y +promenait avec le fils du ministre de la guerre. Le major avait l'air +assez soucieux; Georges l'évita et fit demander le chevalier de Valborg. +On lui répondit au bout d'un instant que le service retenait le +chevalier dans les appartements. Georges écrivit au crayon sur sa carte: +«J'ai besoin de vous: venez! On dit que vous serez libre à huit heures; +je vous attendrai depuis sept.» + +Il alla ensuite lire les journaux dans un cercle, trouva les nouvelles +diverses insignifiantes, la politique absurde, les feuilletons ennuyeux, +et, en fin de compte, ne sachant plus que faire, dîna pour tuer le temps +et rentra chez lui. + +A huit heures dix minutes il entendit un coup de sonnette brusque qui le +fit bondir. + +C'était le chevalier. + +«Axel, je vous remercie, dit Georges en lui tendant les mains; vraiment, +j'avais besoin de vous voir. + +--Je m'en doutais: aussi me voilà! + +--Merci encore! Eh bien? + +--Est-ce que vous savez déjà... + +--Rien! Qu'y a-t-il? + +--Avez-vous vu la comtesse? + +--Non. + +--Êtes-vous allé chez elle? + +--Oui, sans être reçu... Je suis d'assez méchante humeur... + +--A quelle heure y êtes-vous allé? + +--A quatre heures. + +--Elle était partie. + +--Partie!... Ah! et pourtant le major est toujours ici! + +--Comte, ce n'est pas bien ce que vous dites là. C'est une injure +gratuite et que personne ne se permettrait chez nous. Un jour vous vous +repentirez de vos paroles. + +--Soit! je m'en repens déjà; mais, de grâce, ou est-elle? + +--Près d'Upsala, chez son oncle, qui est très-mal. La nouvelle est +arrivée à deux heures; la comtesse est partie à trois!... + +--Et... quand revient-elle? + +--On ne sait. + +--Upsala... c'est loin d'ici? + +--Trente ou quarante lieues. + +--J'y peux aller? + +--Oui, si vous voulez la perdre! + +--Axel, mon ami, je crois que je vais l'aimer. + +--Il est évident que vous l'adorerez... surtout si elle ne revient pas. + +--Mon cher Valborg, vous avez trop d'esprit pour moi. + +--Allons, ne vous fâchez pas! je vous donnerai de ses nouvelles.» + + + + +IV + + +Christine ne revint point à Stockholm de tout l'hiver. Je n'affirmerai +point que le chevalier eut raison tout d'abord, et que, par cela seul +qu'elle était absente, Georges l'adora; mais du moins il y pense +très-souvent. + +Le comte de Simiane était jeune: il n'avait pas encore trente ans. Mais +il y en avait déjà sept ou huit qu'il vivait de la vie du monde. Il +avait connu la meilleure compagnie de l'Europe et passé quelques hivers +dans des capitales plus renommées pour leur élégance que pour leur +moralité. Beau, distingué, spirituel et discret, il n'avait pas +rencontré beaucoup plus de cruelles qu'un surintendant de l'ancien +régime. + +La facilité du plaisir est un de ces malheurs heureux dont on ne songe +point à se plaindre, mais qui donne souvent à nos relations une légèreté +fâcheuse et à nos sentiments une inconstance coupable. Georges faisait +la cour à une femme comme un autre lui aurait dit bonjour. Il appelait +cela être poli, et il était trop bien élevé pour ne pas être poli avec +tout le monde. Mais ces intrigues, nouées par la fantaisie, dénouées par +le caprice, ne lui rapportaient pas plus qu'elles ne lui coûtaient: le +plaisir n'est pas même la petite monnaie du bonheur. Des millions de +centimes ne font pas toujours une pièce d'or; il y a manière de compter. +Si Christine fût restée à Stockholm, sans doute il eût été pour elle un +poursuivant plus redoutable que les autres. Il eût apporté à son attaque +cette furie française, qui peut conquérir autre chose que des provinces. +Ou Christine eût été vaincue, et Georges, après les premiers +enivrements, n'eût pas senti tout le prix de sa victoire; ou, par sa +résistance, la noble femme eût fait vibrer en lui la fibre irascible et +maladive de la vanité, et la tendresse serait morte, en naissant, des +blessures de l'orgueil. + +L'absence arrangeait mieux les choses. Elle paraît d'une grâce nouvelle +Mme de Rudden, si séduisante déjà; elle lui donnait la seule chose qui +pût lui manquer: le prestige de l'éloignement et le mérite de +l'impossible. Les femmes qu'elle laissait après elle n'avaient ni sa +beauté ni son charme, et son souvenir, trop vif encore, en détournait +Georges. Il lui dut ainsi les premières heures de solitude que sa +jeunesse eût connues. La solitude, qui est mortelle aux petites +passions, est favorable aux grandes. Elle leur donne cette conscience de +soi, sans laquelle on n'est pas: elle les fortifie en les épurant. Il y +a, dit-on, des arbres qui ne puisent leur séve et leur vie que dans les +couches les plus reculées de l'humus profond; il y a des amours qui ne +s'épanouissent en fleurs et en parfums que si leur racine a pénétré dans +les cœurs jusqu'à la source sacrée des larmes. Georges avait échangé +avec Christine un regard, quelques paroles, à peine un serrement de +mains dans l'émotion sympathique d'une valse. Au bout d'une semaine, il +avait pour elle un culte idéal; au bout d'un mois, il l'aimait. + +Et Christine? Christine ne fit de confidences à personne, et l'on ne +sait jamais ce qui se passe dans le cœur des femmes,--même quand +elles le disent! Quelques amis pourtant reçurent de ses lettres. Depuis +longtemps, à chacune de ses absences, elle écrivait au baron de Vendel. +Ainsi fit-elle cette fois comme toujours. On le savait; on lui demanda +des nouvelles de la comtesse, et l'on apprit par lui qu'elle avait été +appelée en toute hâte près d'un oncle malade dangereusement. Au bout +d'un mois, Axel lui-même reçut une lettre. C'était la première fois que +Mme de Rudden lui écrivait. Axel était l'ami de Georges. + +Le chevalier courut chez M. de Simiane. Il entra dans son cabinet, la +lettre à la main, et toute ouverte. + +«Si vous croyez que je m'y trompe! lui dit-il; à d'autres, mon cher!... +On ne m'adresse à moi que l'enveloppe! Mais ce n'est pas à mon mérite +que je dois cette aimable lettre; je crois donc remplir les intentions +de l'auteur.... + +--Est-ce qu'elle parle de moi? dit Georges en prenant le billet. + +--Vous êtes plus amoureux que je ne pensais! Et les convenances? Sachez +donc que vous n'êtes pas même nommé, et qu'il n'y a point de +_post-scriptum_!» + +Georges dévorait la lettre des yeux. + +«Elle a d'autres correspondants que moi, reprit Axel; mais elle sait que +je suis votre ami, et elle veut que vous la lisiez. + +--Je vous préviens que je n'en crois rien, répondit le comte tout en +lisant. + +--Français et modeste!» reprit Axel en riant. + +La lettre était courte et simple. La comtesse annonçait la mort de son +oncle, et disait qu'elle resterait quelques semaines encore près de la +veuve et des enfants: elle ajoutait qu'elle regrettait Stockholm; elle +chargeait le chevalier de lui envoyer des livres. C'était à peu près +tout. Du reste, pas un mot de Georges. Mme de Rudden ne faisait point +une seule allusion qui se pût rapporter à lui dans sa lettre; mais on +découvrait dans son ensemble une nuance de rêverie tendre et des +expressions à demi voilées de souvenirs et d'amitié, dont la gracieuse +comtesse n'avait jamais encore senti le besoin vis-à-vis d'Axel. + +«Vous remarquerez, dit le chevalier, qu'elle a écrit en français. + +--C'est la langue de la cour, et vous vous en servez volontiers dans le +monde. + +--Oui, mais jamais entre nous, à moins que.... enfin ne m'en faites pas +dire davantage.» + +Valborg sortit en _oubliant_ la lettre. + +Georges passa la journée à la lire et à la relire. Il en creusa les +phrases, et il en pesa les expressions, s'efforçant de découvrir le mot +pensé sous le mot écrit. Mais elle était d'une convenance et d'une +mesure parfaites. Ce sont les qualités qui distinguent les femmes du +vrai monde. Georges put soupçonner une intention générale, si le +chevalier disait vrai; mais rien de particulier dont il dût tirer +avantage. Sans doute, c'était peu pour lui; mais pour elle, n'était-ce +point déjà beaucoup? Il obtint du chevalier la permission de faire +lui-même la réponse que celui-ci devait envoyer à la comtesse. Le +premier jet ne lui réussit pas: il s'aperçut à la lecture que cette +lettre d'un ami était celle d'un amoureux, qu'il mettait une déclaration +dans la bouche du chevalier, et que sa passion brûlante courait sous la +plume froide d'Axel. «Cela est trop, se dit-il, et puis, si la comtesse +s'y trompait, si elle attribuait au chevalier qu'il ne lui dit que pour +moi! il y a là un danger et la chose est délicate.» Il jeta son +brouillon au feu, recommença et fut plus content de la seconde épreuve. +C'était à peu près possible. Il parlait d'amitié, de souvenir.... des +vifs souvenirs que la comtesse laissait partout, des regrets qui +l'avaient suivie, des espérances qui l'attendaient.... Si réservée que +l'expression fût toujours, on devinait comme un trouble secret.... Après +une phrase assez émue, Georges glissa son nom assez habilement, en +disant qu'il avait plus d'une fois demandé des nouvelles de la comtesse: +rien de plus. Axel relut, approuva la rédaction, en se félicitant +lui-même des progrès qu'il avait faits dans la langue française. «Ce +n'est plus du français de Stockholm, c'est du français de Paris, +disait-il, et je ne jurerais pas que l'on ne s'en apercevra point +quelque part..., mais je ne crois pas que l'on s'en fâche,» ajouta-il. +Il recopia la lettre et l'envoya. + +Au bout de trois semaines, Axel reçut un second billet plus court que +l'autre. Il le porta sur-le-champ à son ami. Georges y trouva comme un +souffle de printemps: l'espérance y battait des ailes; la vie courait et +frémissait dans ces lignes écrites à la hâte pour demander les drames de +Schiller et la Saga de Frithiof. La comtesse y parlait avec une émotion +visible de l'heureux retour et du cher revoir, dont elle ne fixait point +encore l'époque. + + + + +V + + +Cependant les premières brises de mai passent tièdes sur les montagnes; +la sève court dans les branches flétries qui se relèvent, les bourgeons +roses s'entr'ouvrent, et les feuilles se déplient, vertes au bout des +rameaux noirs encore et déjà gonflés; la mousse refleurit avec la +bruyère sur les rochers de granit, et les cataractes, secouant leurs +chaînes de glace, sonnent et retentissent dans les bois. + +Le Mélar était libre, comme le lac Clara, son voisin; les steamers +reprenaient chaque matin leur route vers le Nord. L'aristocratie, que ne +retenaient point à Stockholm les affaires de la diète ou des charges à +la cour, en attendant la saison des bains ou des voyages, retournait à +ses villégiatures dans les châteaux. + +Georges voulut faire quelques visites aux familles dans lesquelles il +avait été reçu l'hiver. Rien de plus facile autour de Stockholm. Le +bateau vous emporte le matin et vous rapporte le soir, après avoir +parcouru les détours du lac, sondant ses golfes, effleurant ses îles, +visitant ses villages, prenant et débarquant partout ses passagers. + +La première excursion de M. de Simiane le conduisit au château de +Skokloster, sur la rive occidentale du lac Clara. La famille illustre +qui habite ce splendide domaine marche à la tête de la noblesse du +royaume, et elle accueille le visiteur avec cette simplicité, cette +courtoisie et cette grâce à la fois familière et digne, qui tient des +réceptions princières et de l'hospitalité patriarcale. + +Georges ne trouva au château que la vieille comtesse douairière de +Brahé. La famille, qui se composait de sa bru, veuve comme elle, et de +deux jeunes enfants était allée battre les buissons dans le parc avec +une amie en visite. Georges fut retenu à dîner. Le château est curieux +pour un étranger, tout plein de souvenirs d'héroïsme et d'amour. Mme de +Brahé racontait avec le charme infini de ces grandes dames d'autrefois, +qui ont tout vu et qui savent tout dire; les heures s'écoulèrent donc +assez vite, et la noble hôtesse en était encore à la seconde édition de +cette élégie sentimentale de la belle Ebba Brahé, qui fut la Bérénice et +la Marie Mancini de Gustave-Adolphe, quand Georges, jetant un œil +distrait par la fenêtre ouverte, aperçut deux jeunes enfants, le frère +et la sœur, qui s'en venaient courant dans la grande allée du parc. +Deux femmes les suivaient: l'une était la comtesse de Brahé, avec +laquelle Georges avait dansé une fois ou deux pendant les dernières +fêtes de l'hiver; l'autre.... elle se retournait en ce moment vers la +grande avenue de tilleuls et d'ormes qui traverse le parc dans toute sa +longueur, et l'on ne pouvait point apercevoir son visage; mais à +l'élégance de sa tournure et à la désinvolture superbe de son mouvement, +M. de Simiane ne pouvait hésiter une seconde. En faut-il tant pour +reconnaître la femme aimée? Un des enfants, revenant vers elle, la tira +par sa robe pour lui donner une fleur: Georges revit le cher et doux +visage. La surprise fut grande, et non moins grande l'émotion. Tout son +sang reflua au cœur: il retomba, plutôt qu'il ne s'assit dans son +fauteuil, et, pour se donner une contenance, il prit sur la cheminée un +album de dessins, et se mit à étudier les costumes pittoresques de la +Dalécarlie. + +Bientôt la porte s'ouvrit à deux battants, et les marmots, courant à +leur grand'mère, répandirent sur ses genoux leurs mains pleines de +fleurs. + +«Mes petits-enfants! dit à Georges la vieille comtesse en promenant des +caresses sur les deux têtes blondes. + +--Charmants!» murmura Georges, déjà revenu de sa trop soudaine émotion. + +Les deux femmes entraient au même instant. + +«Quel joli tableau! dit, en regardant la grand'mère et les deux enfants, +la comtesse de Rudden, qui n'apercevait point Georges, à demi caché par +le dossier de chêne d'un fauteuil gothique; et moi aussi, grand'mère, je +vous apporte des fleurs, continua-t-elle en se mettant à genoux à côté +des enfants, aux pieds de la vieille comtesse. + +--Christine! Christine! que fais-tu?» dit en riant l'autre jeune femme, +qui venait de saluer Georges. + +Christine se retourna, toujours à genoux, et aperçut M. de Simiane. Elle +resta une ou deux secondes sans se relever, le regardant avec un +ravissement muet. + +«Monsieur de Simiane! ma chère comtesse, dit la vieille dame en manière +de présentation. + +--J'ai déjà vu monsieur,» dit Christine. Et elle rougit jusque dans ses +cheveux. + +«Quel beau groupe vous faites tous ainsi!» s'écria la jeune veuve en se +rapprochant d'eux. + +Plus d'un peintre, en effet, eût voulu reproduire sur sa toile cette +belle scène pleine de grâce. La vieille grand'mère, avec son visage +blanc sans rides, toute couverte de violettes, de primevères et +d'anémones, souriait à ses deux petits-enfants, qui se pressaient contre +elle à demi effrayés; Christine, encore à genoux, tournée vers Georges, +le sein palpitant, avait l'expression de surprise effarouchée de la +biche inquiète au fond des bois. L'air de la campagne avait bruni son +teint; son œil nageait dans une sereine lumière; le vent, qui +s'était joué dans ses cheveux, avait enlevé aux larges ailes du chapeau +une de ses tresses, dont les anneaux dorés retombaient sur sa poitrine. +Elle tenait à la main une branche d'aubépine fleurie, renversée sur son +épaule, comme les palmes des vierges et des saints qui s'inclinent +autour des madones dans les tableaux du Pérugin. + +Georges, immobile et charmé, gravait ces belles images dans son âme. + +Mais il y a des situations qu'il ne faut point prolonger. Il fit deux +pas vers Christine, et lui tendit sa main pour la relever. Peut-être +garda-t-il une seconde de trop celle qu'on lui donna; mais personne ne +s'en aperçut. Christine tenait toujours la branche d'aubépine en fleur, +qui se dressait entre eux, ombrageant les deux têtes et secouant sur +elles ses grappes blanches et parfumées. + +«Ainsi la présentation est toute faite! dit Mme de Brahé. Vous vous +connaissiez? Je vous en félicite l'un et l'autre, et je n'en suis que +plus heureuse de vous réunir. Comte, j'aime Mme de Rudden comme ma +fille, et c'est vraiment en famille que vous passerez la journée.» + +Cette journée-là fut courte pour Georges. C'était une de celles que, +dans nos souvenirs, nous marquons d'une pierre blanche: le jeune homme +éprouvait un immense bonheur à retrouver Christine. Jamais il ne l'avait +si bien vue: elle lui parut cent fois plus belle qu'au bal; peut-être +parce qu'il était seul, dans cette intimité toute cordiale, à goûter le +charme qui était en elle. La comtesse était tout en noir; il trouva que +le noir était la toilette distinguée par excellence, et la seule qui +convint à une femme un peu grande. Les rubans violets, qui crevaient de +quelques nœuds les longs crêpes du deuil, relevaient ce que cette +couleur seule eût eu de trop sévère peut-être. Lui, de son côté, fut +plein d'esprit, d'entrain et de gaieté. Il avait plus de fleurs +épanouies dans l'âme que les enfants n'en avaient cueilli sur les gazons +du parc, et si Christine eût pu écouter son cœur, elle eût entendu +chanter tous les rossignols dû printemps de l'amour. Elle aussi était +heureuse; mais son bonheur était mêlé d'un trouble secret, et tout +voisin de la crainte. + +Le bateau d'Upsala devait reprendre le comte dans l'après-midi et le +ramener à Stockholm. Christine demeurait de l'autre côté du lac, qui +n'est pas très large. A quelque distance du bord, on pouvait, des +fenêtres du château, apercevoir sa voiture qui venait l'attendre à un +petit débarcadère, construit pour l'usage des deux châteaux amis. La +barque de Skokloster ne partait de son rivage qu'après avoir vu les +chevaux sur l'autre. + +Il fut convenu que Georges reconduirait Christine jusqu'à sa voiture, et +que la barque attendrait le steamer: celui-ci n'attendait jamais; il +stoppait un instant pour échanger ses lettres, et repartait aussitôt. +L'arrangement proposé était chose toute naturelle, et personne ne fit +d'objection. Mais la vieille comtesse, qui avait manqué le passage du +bateau une fois dans sa vie, craignait toujours que ses visiteurs +n'éprouvassent la même mésaventure. Aussi quand le moment approchait, +elle songeait beaucoup plus à les hâter qu'à les retenir. C'est de quoi +Georges n'eut garde de se plaindre. Quant à Mme de Rudden, elle avoua +depuis qu'en ce moment elle n'avait pas trop de volonté. Elle suivait +l'impulsion donnée, sans avoir même l'idée de la résistance; les autres +voulaient pour elle. Elle noua ses rubans avec un mouvement fébrile; +quand elle embrassa la petite-fille de son amie: + +«Vous me faites mal! dit l'enfant, étonnée de sa brusquerie soudaine. + +--Enveloppez-vous bien, ma toute belle,» dit la grand'mère, croyant que +c'était de froid qu'elle tremblait. + +Georges, le chapeau à la main, paraissait d'un calme superbe; mais +l'impatience le dévorait: il trouva qu'on prolongeait singulièrement les +adieux, et que ces mille tendresses sentimentales, que les femmes +échangent en se quittant, font perdre aux hommes un temps bien précieux. + +Enfin Christine prit la main qu'il lui tendait et entra dans la barque. + +«Adieu!--au revoir!--à bientôt!--écrivez-nous!» + +Toutes ces exclamations retentirent à la fois; puis les deux châtelaines +rentrèrent avec les enfants, et trois coups d'aviron mirent les +voyageurs en pleine eau. + +Quand Georges et Christine se virent seuls dans cette barque, avec un +rameur, Suédois pur sang, qui n'entendait pas un mot de français, +l'étrangeté de leur position les frappa tout d'abord: ils se regardèrent +en souriant, et se dirent que ce n'était pas ainsi qu'ils auraient cru +se retrouver.... «Car nous devions nous retrouver! dit Georges. + +--Je le désirais,» répondit Christine avec cette simplicité et cette +franchise que tous ses amis louaient si fort en elle. + +Ils étaient assis l'un près de l'autre sur une planchette étroite, à +l'arrière du batelet. Le lac Clara, qui succède au Mélar, n'est pas +très-large en face de Skokloster; mais ses rives assez basses ont des +ondulations charmantes. Çà et là des roches de granit et de porphyre, +couronnées d'une aigrette de sapins tremblants, se dressent comme des +géants pétrifiés; deux ou trois petites îles, jetées au milieu du lac +irrégulièrement, rompent la monotonie des lignes et varient le tableau, +auquel la grande masse carrée des constructions de Skokloster, bâti avec +l'imposante lourdeur des premières années du dix-septième siècle, +servait de fond magnifique. La soirée était splendide; de petits nuages +roses couraient dans le ciel, ce beau ciel du Nord, si délicatement +bleu; des vapeurs blanches, argentées, chassées par un vent frais, +roulaient sur le lac vert et transparent, troué de mille fossettes, +comme la joue d'un enfant qui rit. + +Les circonstances extérieures exercent sur nous plus d'influence qu'on +ne le croirait tout d'abord, et l'on ne doit point reprocher au +romancier de les décrire, parce qu'elles modifient souvent les +sentiments chez ses personnages. En tête-à-tête, sous le ciel et au sein +de la belle et libre nature, on ne parle point à une femme comme on +ferait dans un salon, au coin du feu ou au bord d'un piano. C'est le +privilège de notre âme de s'exalter et de s'agrandir avec les spectacles +qui l'entourent. + +M. de Simiane et Mme de Rudden éprouvèrent d'abord un instant de +contrainte, et cet embarras, qui n'est point sans charmes, d'un homme et +d'une femme qui se trouvent seuls ensemble, pour la première fois, sous +l'empire d'une émotion vraie et profonde. Pour avoir trop à se dire, ils +ne se parlaient pas. Georges jouissait de son trouble même, et plus +encore de celui de Christine. Il regardait à la dérobée sa belle +compagne, qui laissait tremper dans l'eau le bout de son rameau fleuri. +Elle fit un mouvement pour ramener son châle sur sa poitrine, et, comme +le cachemire rebelle volait au vent sur ses épaules, Georges prit les +deux bouts et les croisa sur elle, avec la douce câlinerie d'une jeune +mère. Christine frissonnait. Sans le vouloir, sans le chercher du moins, +Georges effleura sa main. + +«Comme vous avez froid!» lui dit-il. Il mit dans sa voix je ne sais +quelle inflexion tendre et quelle douceur caressante. + +«Oui, reprit Christine sans relever les yeux; il faisait très chaud chez +la comtesse; l'air est vif, j'ai été saisie. Ce ne sera rien; le trajet +est si court!» + +Georges, sans répondre, jeta aux pieds de Christine son vêtement de +dessus, avec une sorte de bonhomie brusque qui éloignait toute idée de +galanterie ou de fadeur de salon, et, comme elle fit un geste pour +l'engager à le reprendre, il se mit à genoux, et, malgré elle, il +enveloppa ses petits pieds captifs. + +«Comment êtes-vous, maintenant? + +--Mieux, tout à fait bien! Et vous! + +--Oh! moi!...» + +Il prononça ces deux mots d'une voix où son âme émue vibrait tout +entière. Il ne s'était point relevé, et il la regardait à genoux. C'est +peut-être ainsi qu'il faut regarder les femmes; elles paraissent cent +fois plus belles.... quand elles sont belles. On a l'air de les adorer +avant de les aimer, et leur regard à elles nous arrive plus doux, en +glissant à travers les cils, sous leurs longues paupières. Elles ont +alors, tout en nous voyant, cette expression d'œil fermé si +ravissante, que Raphaël donne toujours à ses plus belles madones. Une +tendresse ineffable, profonde et sereine brillait sur le visage de +Georges. Il avait éteint le feu de la passion dans ses yeux, qui +n'avaient plus que l'humide éclat des larmes prêtes à couler. Ces yeux +noirs, Christine les fixa malgré elle, attirée, retenue et comme +fascinée par un charme magnétique. Elle était redevenue pâle. Sa +poitrine ne battait pas, mais sa bouche frémissait, et l'ombre de ses +cils abaissés palpitait sur sa joue comme une aile d'oiseau. + +«Relevez-vous!» dit-elle à Georges si bas, qu'à peine il entendit; et +comme il restait toujours à genoux: «Je vous en prie! continua-t-elle en +lui tendant la main. + +--J'étais si bien!» répondit-il. Cependant il se rassit près d'elle en +gardant sa main. + +Ils se turent. Quels mots auraient valu ce silence? + +«Voulez-vous bien parler! dit Christine avec un enjouement feint; on +dirait que vous avez peur de réveiller les poissons du lac. + +--Non, reprit-il, je me taisais pour ne point effaroucher mes rêves. + +--Attendez, pour rêver, que vous soyez seul.» + +Il ne répondit pas. + +«Que ce vieux manoir est beau!» dit Christine, comme effrayée de ce +silence. Et elle montra de la main les tourelles du château de Brahé +tout inondées des feux du soir. + +«Oui, fit Georges en regardant sans voir, d'autant plus beau pour moi +qu'il est lié maintenant à mes plus chers souvenirs.» + +Un pli léger fronça le beau front de Christine; elle parut contrariée de +l'insistance avec laquelle il ramenait la conversation sur eux-mêmes. + +Il s'en aperçut. + +«Pardonnez-moi, lui dit-il; mais je sens que ce moment sera peut-être +unique dans ma vie.... Qui sait si jamais je retrouverai ainsi +l'occasion favorable et l'heure propice.... qui sait si je vous reverrai +jamais?...» + +Christine eut un geste de naïf effroi. + +«Si je vous reverrai jamais seule, continua-t-il, et, comme aujourd'hui, +l'âme douce et clémente!» + +Elle le regarda sans rien dire, comme heureuse de l'entendre parler, et +parler ainsi. + +«Depuis que je vous ai vue, reprit Georges.... oh! si peu! et pour sitôt +vous perdre!... j'ai un secret là.... dans le cœur. + +--De grâce, ne me le dites pas!» + +Un nuage passa sur les yeux de Georges; ses émotions étaient soudaines +et brusques, Christine craignit de l'avoir blessé. + +«Pas maintenant! fit-elle. + +--Ah! reprit Georges, vous le savez donc, puisqu'il vous déplaît de +l'entendre? + +--Déplaire! dit Christine, vous ne le croyez pas. + +--Oh! merci! reprit-il à son tour, merci du fond de l'âme. Les autres +savent combien vous êtes belle.... moi seul, à présent, je devine +combien vous êtes bonne. + +--Ne m'en faites donc jamais repentir!» dit Christine avec un sourire +pâle, en lui abandonnant sa main. + +Georges la regarda: son visage était comme transfiguré, sa joue +s'animait d'une vive rougeur, comme si elle eût reflété la pourpre posée +de ces aurores boréales qui se lèvent sur la neige de son pays; son +œil était limpide comme l'eau du beau lac qu'ils traversaient; la vie +respirait sur sa bouche, et l'on voyait que son âme s'épanouissait dans +le bonheur, comme une fleur sous le soleil. + +Georges éprouva une folle envie de se jeter à ses pieds, de la serrer +dans ses bras et de jurer sur ses lèvres tous les serments de l'amour. + +Elle vit son trouble profond, et, pour l'apaiser, elle mit sa main sur +la bouche du jeune homme, et lui montra le batelier qui frappait le lac +en cadence et chantait un lied amoureux. Il leur tournait le dos; mais +il n'avait qu'un mouvement à faire pour les voir. + +Georges baisa mille fois la petite main qui d'elle-même s'était pressée +sur ses lèvres, et qui semblait lui rendre involontairement ses baisers. +Alors, d'une voix si basse, qu'elle paraissait calme, il dit à Christine +combien elle avait été la préoccupation de sa pensée; il lui avoua que +la première fois qu'il l'avait rencontrée sur le Mélar il l'avait jugée +hautaine et fière, et qu'il avait cru ne l'aimer jamais, mais qu'au bal +du lendemain, où tous étaient comme éblouis de sa beauté, lui s'était +senti pénétré de sa grâce; il avait compris qu'une destinée peut tenir +dans un moment, et que sa vie désormais, ce serait elle! Aussi, depuis +son départ, il l'avait cherchée partout. Il n'avait eu qu'une sensation +heureuse: c'était un jour, dans une rue de Stockholm, en respirant par +hasard ce parfum de mimosa qu'elle avait porté. + +«Que je porte toujours,» reprit Christine en tirant son mouchoir. + +Il le saisit vivement, et, avec une folle ardeur, il s'enivra de ces +senteurs exquises. Les parfums, subtils esprits des choses, émanations +pures; haleine céleste, charme pénétrant, donnent l'éternité aux +reliques humaines, et flottant dans l'air, rapprochent les âmes et les +retiennent comme d'invisibles liens. + +«Enfin, continua Georges, depuis ce jour je vous ai aimée.... car je +vous aime, Christine! Je vous aime avec la pureté des premières passions +de la jeunesse, avec toutes les ardeurs qui s'allument dans une âme +virile! Oh! j'ai bien souffert, allez! sans avoir un cœur ami pour +épancher mon cœur, obligé de garder en mon sein un secret brûlant, +sans pouvoir le répandre! + +--Et moi! dit-elle, comme entraînée par sa violence, croyez-vous donc +que j'aie parlé?» + +Elle ne lui fit jamais d'autre aveu. + +«Je ne sais, ce que fait le _Prince-Karl_, murmura le batelier en se +retournant vers Christine. + +--Il viendra, Piers! répondit la comtesse; soyez tranquille!» + +On était arrivé au milieu du lac; Piers souleva ses rames; les petites +vagues berçaient le batelet, qui s'en allait à la dérive, doucement. +L'homme avait repris à demi son lied, dont la mélodie lente et +plaintive, mais infiniment tendre, s'accordait bien avec les paroles +d'un chant populaire de la Dalécarlie, familier aux bateliers du lac +Mélar, et dont la première strophe débute ainsi: + + Perdus tous deux dans la steppe infinie! + +De temps en temps Georges et Christine en écoutaient un vers, puis leur +pensée revenait à eux-mêmes. + +«J'en étais arrivé, continua Georges, à ne plus même oser parler de +vous. Sur une femme, toute question est indiscrète, et quelle femme est +jamais entourée de plus de respect que la femme vraiment aimée?» + +Christine le remercia du regard. + +«Et puis, dit-il, si vous saviez mes inquiétudes! vous si belle, vous +devez être adorée; vous si tendre;--car vous êtes tendres, +Christine,--vous devez aimer.... + +--Mon Dieu! non, fit-elle avec un mouvement de tête doux et triste, je +n'ai jamais pu! + +--Cela veut-il dire que vous ne pourrez jamais? + +--Voilà le _Prince-Karl_!» dit le rameur en sautant sur les avirons. + +Une colonne de fumée épaisse envoyait une spirale noire derrière les +sapins et les mélèzes d'une petite île qui cachait encore le bateau. +Christine tendit une main dégantée au jeune homme. + +«Est-ce votre réponse? demanda Georges. + +--Que vous êtes exigeant!... déjà! + +--Eh bien, non! reprit-il, ne répondez pas. Je ne demande plus rien.... +Ce que vous voudrez! ici comme toujours! Sachez seulement que je laisse +ma vie à vos pieds, mon bonheur dans vos mains.» + +Le _Prince-Karl_ avait tourné l'île, et, jaloux sans doute de regagner +le temps perdu, il arrivait à toute vapeur. Le remous des ondes battues +par ses aubes puissantes fit danser la barque à la pointe des vagues. +Christine, qui s'était levée, chancela. Georges étendit les bras pour la +soutenir: elle frémit sous sa rapide étreinte.... + +«Christine, Christine! lui dit-il à voix basse, je vous aime de toute +mon âme!» + +Elle ferma les yeux et se laissa retomber sur la banquette de l'arrière. +On avait accosté. + +«Adieu, madame,» dit Georges en la saluant et le pied déjà sur la +première marche. + +Le bateau fila vers Stockholm; la barque se dirigea vers la rive +orientale du lac. Christine envoya de la main un dernier adieu. Georges, +debout près du pilote, agita son mouchoir. L'air ému lui apporta le +parfum du mimosa; il regarda et vit sur la fine batiste un C et la +couronne de perles qui cercle le front des comtesses.... C'était le +mouchoir de Christine, qu'involontairement il avait gardé. Il cacha dans +sa poitrine cette première relique de l'amour, si chère et si douce. + + + + +VI + +GEORGES DE SIMIANE À HENRI DE PIENNES, À MUNICH. + + +«Elle m'aime! je te dis qu'elle m'aime! Illumine ce soir la Pinacothèque +en mon honneur! Qui donc a été assez fou pour dire du mal de la Suède, +ou assez sot pour le croire? La Suède est un pays charmant, et Stockholm +vaut Paris. Je sais qu'il y fait froid; mais on s'y chauffe si bien! et +puis, le climat est sain, il n'y a nulle part autant de centenaires: on +n'y meurt presque pas! Et comme on y vit! les hivers sont d'une gaieté +folle; le carnaval dure six mois. Et les printemps, mon cher, si tu +voyais ces printemps du Nord! On dirait une improvisation de la nature. +Aujourd'hui rien, demain tout! Le matin, tu passes sur un rocher nu; le +soir, à la même place, tu marches sur des fleurs! + +Tu as trop d'esprit pour me demander d'où me vient cet accès de lyrisme, +et quel besoin j'éprouve tout à coup de chanter un hymne au mois de mai! + +Puisque je te dis qu'elle m'aime! + +Va! j'étais bien triste, hier encore, hier matin du moins. Il y avait si +longtemps que je n'entendais plus parler d'elle! Je croyais par moments +que tout était fini, avant que rien fût commencé, et que je ne la +reverrais jamais, et il me prenait alors, non pas un désespoir,--n'abusons +pas des grands mots,--mais une désespérance profonde, et je ne sais quel +découragement plein d'amertume. + +Henri, nous avons vécu ensemble longtemps; tu es mon ami; mon seul ami; +tu as été plus d'une fois témoin des orages de ma vie.... tu crois +savoir ce que je puis souffrir, parce que tu sais de quelles passions ma +nature est capable. Oh! la passion, c'est une grande chose, sans doute; +mais la tendresse, c'est bien plus! Cette femme dont je t'ai parlé à +peine, que j'avais vue deux fois, avec qui j'ai valsé dix minutes, eh +bien, Henri, je ne voulais pas te le dire, mais je l'aimais! Peut-être +n'éprouvais-je point pour elle ces ardents désirs qui, plus d'une fois +déjà, se sont allumés en moi; mais je sentais à sa seule pensée une +tristesse mêlée de je ne sais quelle douceur infinie; un charme prenait +tout moi. Et elle n'était plus là! et je ne savais pas si elle +reviendrait, et je ne pouvais même pas parler d'elle: quand on aime on +devient discret: il y a un grand respect au fond de tout grand amour. Je +me contentais de souffrir seul, et à toi-même, ami, je ne voulais pas te +dire que je souffrais! Mais, vois-tu, la tristesse se cache mieux que la +joie, et aujourd'hui la joie me flambe dans les yeux, me rit sur le +visage; je suis heureux: je veux que tu le sois avec moi! Elle m'aime! +c'est pour moi que le printemps fleurit; c'est pour moi que chantent les +buissons; elle m'aime: je suis le roi du monde!... Je l'ai donc revue +hier; plus belle que jamais, et plus touchante en sa grâce mélancolique; +c'était au château de Skokloster, par hasard.... un hasard béni! Je ne +te raconterai pas cette journée.... un enchantement depuis la première +heure jusqu'à la dernière.... Il y a eu surtout une promenade en bateau +sur un lac! Mais je ne suis pas un écrivain, moi, et puis les mots sont +des traîtres, qui ne disent jamais ce qu'on veut leur faire dire. Il +faudrait mettre tout cela en musique de Bellini, et aller le chanter +sous ses fenêtres! C'est bien peu de chose pourtant! quelques paroles +échangées à voix basse, sous les yeux d'un batelier.... il est vrai +qu'il ne nous regardait pas! seulement le temps de traverser le lac!... +Qu'il est étroit, ce lac!.... Avec elle, je me serais embarqué pour +l'Amérique dans cette barque fragile.... Avec elle!... oh! mon ami, +comme ces deux mots me sonnent doucement aux oreilles! Enfin, sa main +rapidement serrée, baisée à peine, non!--pas même cela!--et c'est tout! +et je sens que j'ai maintenant des souvenirs pour ma vie, si longue +qu'elle puisse être. Ah! si seulement tu les avais vus, tournés vers +moi, ces grands yeux d'un bleu sombre.... deux violettes qui regardent! +A présent tu en sais autant que moi. Je n'ai rien demandé; on ne m'a +rien promis; l'avenir est tout mystère, et je l'attends avec une +confiance qui n'est pas sans trouble. Pour toi, cher ami, voilà +décidément que tu passes à l'état de confident; pardonne-moi: je +recommencerai. + +_P. S._ Quand tu écriras à Paris, dis donc à V.... de m'envoyer une +caisse pleine de toutes sortes de choses. On ne s'habille pas ici: on se +fagote et je tiens à représenter dignement mon pays!» + + * * * * * + +Georges sonna pour envoyer cette lettre à l'ambassade: le courrier +partait le jour même pour l'Allemagne. + +Le domestique, en rentrant, lui en remit une autre. Le cachet n'était +point aux armes des Rudden: les trois merlettes au chef, et l'épée en +pal, qu'il avait vues sur la voiture de la comtesse. C'était une étoile +d'argent sur fond d'azur, dont les rayons effleuraient une mer de +sinople. Il sut depuis que c'étaient les armes des Oxen-Stjerna. La +comtesse, car la lettre était d'elle, redevenait jeune fille pour lui +écrire; l'écusson conjugal des Rudden n'avait rien à voir dans sa +lettre, et, par une attention délicate, elle avait repris, ce jour-là, +les armes de son père. Georges regarda quelque temps ces jambages +déliés, longs, peu formés, guère lisibles, qui allaient peut-être lui +apprendre l'avenir de sa vie; il fit sauter le cachet, et, d'un seul +coup d'œil, lut ces deux lignes: + +«Dans trois jours je serai à Stockholm. Si vous avez un peu de bonheur +dans l'âme, n'y laissez lire personne.» + +Aucun timbre ne maculait l'enveloppe: le billet avait été apporté. +Georges le relut vingt fois, étudiant chaque mot et chaque lettre, +jusqu'à ce qu'il fût pour ainsi dire daguerréotypé dans sa tête; il +atteignit alors un petit coffret d'ébène doublé de cèdre, l'ouvrit, en +retira quelques papiers, des fleurs séchées, des rubans fanés qu'il jeta +au feu; puis il mit à leur place la lettre et le mouchoir de la +comtesse. Les célibataires qui ne furent pas toujours vertueux ont +nécessairement, dans leur mobilier, une boîte discrète ou un tiroir +secret, véritable appartement garni dont les habitants reçoivent plus +ou moins souvent congé, suivant la constance ou la légèreté du +propriétaire. + +«Dans trois jours! disait Georges en retirant la clef du coffret +d'ébène. La lettre n'est pas datée.... mettons qu'elle soit écrite +d'hier.... il le faut bien, pour qu'elle arrive aujourd'hui; Christine +sera ici après-demain.... demain peut-être!... Demain!... ah! je ne me +croyais pas si jeune!» + +Il se fit habiller et alla au cercle, où on ne l'avait pas vu depuis dix +jours. Il traversa la salle de billard: le chevalier de Valborg faisait +une poule avec cinq ou six jeunes gens, parmi lesquels se trouvait le +baron de Vendel. Le chevalier vint à lui. + +«Victoire! mon cher, la belle comtesse revient! elle l'a écrit au major; +voyez comme il a l'air radieux! Mais prenez garde! je crois que vos +actions baissent. + +--Il faudrait pour cela qu'elles eussent monté.... Mais qui donc vous +fait supposer que je sois en disgrâce? + +--C'est qu'elle ne m'a rien fait dire!... + +--Souvent femme varie! + +--Mon Dieu! oui, l'absence! Ah! l'absence, mon cher comte! mais elle +revient! c'est là l'important! une fois sur le terrain, vous reprendrez +vos avantages. + +--Croyez-vous? dit Georges avec bonhomie. + +--Ma foi, mon cher, avec les femmes, il faut tout croire.... et ne +croire à rien. + +--Belle maxime! elle a cours en Suède? + +--Oui; mais nous l'avons fait venir de France.» + + +CHRISTINE DE RUDDEN À MAÏA DE BJORN, À COPENHAGUE. + +«Chère Maïa! voici tantôt deux mois que je ne t'ai donné signe de vie; +si je cherchais bien, je trouverais des excuses: la mort auprès de moi, +des ennuis et des chagrins tout autour; un petit rôle de sœur de +charité que j'ai joué à huis clos au bénéfice de ma tante et de mes +cousines, et puis ceci, et puis cela! Enfin, ma chère, mille prétextes +et mille excuses.... si seulement je savais mentir.... mais je ne sais +pas! Donc, la vérité vraie, c'est que j'étais fort embarrassée de ce que +j'avais à te dire.... Il y avait quelque chose, mais quoi?--Moi-même je +ne le savais pas encore.... Je te vois d'ici bien intriguée, ma belle +curieuse, et j'en ris! Or çà! madame l'ambassadrice, comment sont faits +les secrétaires de la légation française à Copenhague? Il y en a un ici, +un certain Georges de Simiane, qui est en train de ravager le cœur de +ton amie. Ah! Maïa, que je suis heureuse de l'avoir si bien gardé, ce +pauvre cœur, pour le lui donner tout entier! Tu fais un geste +d'étonnement; tu demandes quels beaux feux ont si vite fondu toutes mes +glaces: tu voudrais des détails. Le plus étonnant, ma chère, c'est qu'il +n'y en a pas. Mon histoire, c'est tout et ce n'est rien! Je l'ai vu deux +fois, trois peut-être, et encore ce n'est pas sûr! Mais il me semble que +j'ai été créée et mise au monde pour lui. + + Mon cœur, en le voyant, a reconnu son maître! + +«Prends garde, c'est un vers français que je cite là depuis que je.... +j'allais dire depuis que je l'aime, mais ce serait trop tôt, n'est-ce +pas? je ne lis plus guère que des livres français. Je ne veux être +étrangère à rien de ce qui l'intéresse. Il est très-beau, distingué plus +encore, et jeune! Ah! trop jeune! c'est là son seul tort et mon seul +malheur.... Vingt-six ans.... et moi!... c'est effrayant, n'est-ce +pas?... Mais que veux-tu? ce n'est pas sa faute.... encore moins la +mienne. Enfin, il en sera ce qu'il pourra. Il ne faut pas marchander +avec son bonheur.... Mon bonheur, eh bien! oui, le mot est dit, et je ne +le reprends pas! je suis heureuse.... depuis hier, et pour la première +fois de ma vie. Tu sais que je l'avais rencontré au bal du comte de +F.... Toi, chère âme calme et sereine, tu ne crois pas à ce que nos +grand'mères appelaient le _coup de foudre_! Le coup de foudre a du vrai! +Le lendemain je quittais Stockholm, mais j'emportais un souvenir!... De +longs mois se passèrent; j'étais inquiète et triste; je me croyais +oubliée: c'est notre sort, à nous autres femmes.... Les absentes ont +tort, bien plus encore que les absents! Enfin, nous nous sommes revus, +ce matin même, chez la comtesse de Brahé. Nous avons passé le lac +ensemble. Oh! j'étais bien troublée, et lui bien ému. Chère Maïa, tu me +l'as dit vingt fois, cette discrète émotion de celui qui nous aime, +n'est-ce pas pour nous le plus tendre et le plus charmant des hommages? +et si tu l'avais vu quand il me prenait la main! Sans ce batelier +sournois, qui nous regardait du coin de l'œil, je crois que je me +serais jetée à son cou la première.... Ne me gronde pas, ma belle +sérieuse; je me suis assez grondée moi-même. Mais que veux-tu? J'ai +perdu bien du temps! Personne ne m'a aimée, ou je n'ai aimé personne, ce +qui revient absolument au même. Tu vois qu'il faut me pardonner quelque +chose! Quant à celui-ci, je sens que je l'aimerais.... et tu sais, Maïa, +si je puis aimer!... Je pars demain pour Stockholm, le cœur plein de +joie et l'âme pleine de trouble. Je sens que ma destinée s'accomplit. +Elle est en lui!... Je ne sais comment tout cela finira..., peut-être je +souffrirai.... Souffrir pour lui, c'est encore du bonheur!» + + + + +VII + + +Christine revint à Stockholm le jour marqué. Son retour fut une fête: on +eût dit une jeune reine rentrant dans ses États. Ses amis l'adoraient; +on l'invitait partout. Le deuil récent l'empêchait d'accepter. Sa porte +s'ouvrit à un battant, et elle ne reçut que les intimes: aux yeux de +tous, Georges fut bientôt du nombre. Les amis de la comtesse s'en +effrayèrent tout d'abord: autour d'une jolie femme, l'amitié est presque +aussi jalouse que l'amour. La prudence et la retenue du jeune diplomate +endormirent les soupçons des uns et désarmèrent les défiances des +autres. Mais rien n'échappait à la clairvoyance du baron de Vendel: il +n'y a que les amants aimés qui soient aveugles. Christine contenait mal +son bonheur; il lui échappait de toutes parts. + +«Que vous êtes belle! lui dit un jour le baron d'un ton chagrin, plus +belle que jamais, en vérité! vous vous transfigurez! + +--En êtes-vous fâché? + +--Oui. + +--Et pourquoi donc? + +--C'est le bonheur qui vous rend belle, et c'est l'amour qui vous rend +heureuse! + +--Je retrouve là votre ancienne idée: l'amour est le fard de la +femme.... + +--Je vous aimais mieux quand vous n'en mettiez pas.» + + + + +VIII + + +Stockholm, comme Paris, comme Vienne, comme toutes les grandes villes, +n'est habité qu'une saison de l'année. Les belles Suédoises partent de +leur capitale quand les hirondelles y arrivent: quelques-unes vont _en +Europe_, c'est-à-dire qu'elles traversent le Sund; d'autres se +contentent des bains de Gothenbourg: elles appellent cela aller dans le +Midi! Il ne s'agit que de s'entendre. La plupart se livrent à la +villégiature dans leurs châteaux, où, sans faire une grande dépense +d'argent, elles ont la vie large et facile, servies par des paysans +toujours un peu corvéables, et au milieu de ces mille aisances que la +terre féconde donne partout au propriétaire qui daigne l'habiter. + +Mais Christine, depuis la mort du comte de Rudden, avait renoncé à ce +genre de vie, qui exige la présence d'un homme. Elle passait tous les +étés dans le château de l'oncle qu'elle venait de perdre; y retourner, +c'était s'éloigner de Georges pendant cinq ou six mois: elle ne pouvait +y songer. L'emmener dans ses terres, qu'elle n'avait pas visitées depuis +dix ans, les convenances ne le permettaient point. Christine, comme +toutes les femmes qui se respectent, respectait les lois du monde. Mais +elle était ingénieuse: toutes les femmes le sont quand elles aiment; +elle trouva donc le moyen de tout concilier. + +Il y avait, à une heure de Stockholm, de l'autre côté du château de +Haga, une villa délicieuse, bâtie par un chargé d'affaires anglais. De +magnifiques vues s'échappaient sur le parc royal, tout fier de ses beaux +arbres plantés par Gustave III. Les deux petites rivières, qui brodent +de leurs méandres ses gazons verts, traversaient le jardin de la villa, +dessiné par milord; de charmantes promenades conduisaient dans toutes +les directions. On pouvait entrer par une route et sortir par l'autre. +En un mot, c'était une _petite maison_ à la campagne. Christine l'acheta +et vint s'y établir en annonçant à ses amis qu'on l'y trouverait tous +les soirs. Le major présida lui-même à tous les arrangements de +l'installation avec une bonne grâce qui voilait sa tristesse. C'est lui +qui voulut, avec le chevalier de Valborg, y amener la comtesse le jour +où elle en prit possession. + +«Il sera bien ici! lui dit-il à l'oreille en lui donnant la main pour +descendre de voiture. + +--J'espère, répondit-elle, que vous y serez tous bien. + +--Le site me plaît, dit le chevalier, et j'espère qu'on m'y verra +souvent avec mon ami Simiane. + +--Vous y serez tous deux les bienvenus,» fit Christine. + +Le baron, qui avait gardé toute la vive impressionnabilité de la +jeunesse, rougit en entendant prononcer le nom de son rival. + +«Pour moi, dit-il à la comtesse en s'enfonçant avec elle dans une allée +du jardin anglais, j'espère n'y pas venir. + +--Et pourquoi donc? fit-elle d'un air de surprise fâchée. + +--J'y souffrirais trop! reprit-il à voix basse. + +--Et moi, si vous n'y veniez point? + +--Alors, mon choix n'est pas douteux, reprit-il avec cette résignation +du martyr qui sourit à ses bourreaux. + +--A la bonne heure! vous voilà raisonnable, et c'est ainsi que vous me +plaisez,» dit Christine en le ramenant vers le bassin de porphyre gris +et bleu, où le chevalier jetait du pain aux poissons rouges. + +Christine avait toutes les délicatesses du cœur; mais elle aimait! +et, dans cet enivrement du premier amour, elle ne s'apercevait même +point qu'elle froissait une noble affection, et qu'elle méconnaissait +une profonde tendresse. La présence du major ajoutait peu de chose à son +bonheur, et, ce peu de chose, il le payait de son repos. C'est déjà une +assez rude épreuve que de voir son amour méconnu. Qu'est-ce donc quand à +cette première torture il s'en ajoute une seconde, celle de voir un +autre amour préféré? Mais la femme que la passion domine est un peu +comme ces prêtres d'Orient qui marchent vers la statue du dieu en +foulant sous leurs pieds le corps vivant des dévots et des esclaves. + +Le major entra résolûment dans cette voie semée d'épines du sacrifice +caché et de l'héroïsme inconnu. Christine ne comprit que plus tard la +grandeur et le mérite de cette abnégation. Peut-être, s'il faut tout +dire, était-ce aussi la faute du baron. Il avait l'amour maladroit: +jamais il n'avait tant parlé que depuis que l'on en écoutait un autre. +C'était au moins mal choisir son temps. Paisiblement, et pour ainsi dire +peu à peu, il s'était habitué à son rôle d'ami préféré, et, tant que +personne ne s'était présenté pour en jouer un plus brillant devant lui, +il s'en était contenté. La présence de Georges bouleversait sa vie, +réveillait ses rêves et interrompait ses espoirs à longue échéance. Rien +ne se trahit pourtant au dehors; il y eut bien peut-être quelques accès +d'irritabilité nerveuse, promptement réprimés: mais ce fut tout. «Si peu +que je sois dans sa vie, se disait-il, c'est au moins cela! Ne lui ai-je +pas juré cent fois d'obéir même à un caprice d'elle? Peut-être +souffrirais-je davantage encore en ne la voyant pas. Mais la question +n'est pas là: elle veut que je reste; restons: c'est la consigne!» + +La vie au cottage prit bientôt un caractère tout à fait intime. Axel, le +major et Georges y venaient seuls régulièrement. Le drame se nouait +entre ces quatre personnages. Christine commençait à perdre un peu de +sa sérénité; le major était impassible; Axel observait, plus peut-être +qu'on n'eût dû l'attendre de sa nature mobile et légère. Bientôt +cependant M. de Vendel, qui était toujours dans les cadres de l'armée +active, reçut l'ordre d'accompagner son général dans une tournée +d'inspection. Christine le vit partir avec une émotion mêlée d'un +plaisir secret: elle fut, à son insu, si charmante pour lui, qu'il +comprit tout le plaisir qu'il lui faisait en s'en allant. L'amour qui +n'a pas encore souffert a parfois cette naïveté d'égoïsme; son excuse, +c'est qu'il ne s'en aperçoit point. + +Le major une fois parti, Axel vint beaucoup moins à la villa. Georges, +au contraire, y alla davantage. Plus il voyait Christine, et plus il +l'aimait. Tout resserrait l'attache de leurs cœurs. Ni l'un ni +l'autre ne trouvaient le fond de leur amour: jamais bonheur n'avait été +plus complet ni plus égal. Christine avait bien parfois dans l'âme +quelque inquiétude vague; mais elle la cachait à Georges, et, le plus +souvent, à elle-même. Georges ne voyait sur ses lèvres que des sourires, +et tous ses chagrins inconnus, il les emportait avec une caresse. C'est +ainsi que les amants consolent! Du reste, on ne savait point lequel +aimait le plus; mais ni l'un ni l'autre ne pouvait aimer davantage. +Christine avait pour Georges une affection dont la grâce parfois +craintive touchait profondément le cœur du jeune homme. Georges avait +pour Christine une tendresse passionnée qui enivrait l'âme de la femme. +Ils vivaient beaucoup ensemble: pour mieux dire, ils ne se quittaient +presque plus. Georges, après les affaires expédiées, se rendait chez la +comtesse, tantôt en voiture et par la route de tout le monde, tantôt à +cheval à travers champs. Le jour où, par hasard, il restait à la ville, +il avait soin de se montrer partout et de faire du bruit pour une +semaine. C'était du reste une précaution inutile; on ne s'occupait guère +d'eux. Stockholm n'est pas aussi _petite ville_ que certains salons +parisiens. + + * * * * * + +On raconte les catastrophes et les péripéties d'une vie que le malheur +traverse. On fait des livres avec les événements et les aventures des +amours contrariés: le bonheur n'a pas d'histoire. + + * * * * * + +L'été s'écoula comme un jour sans nuages. Ce fut pour eux une de ces +saisons rapides et bénies qui ne reviennent jamais deux fois dans une +existence. Georges le sentait, et il en jouissait avec une sorte +d'avidité un peu âpre, qui parfois troublait Christine. Elle, au +contraire, accueillait le bonheur avec une reconnaissance secrètement +étonnée; elle ne le croyait plus fait pour elle, et il la surprenait +autant qu'il la charmait. Son âme, trop délicate, avait gardé +l'empreinte des premières douleurs de sa jeunesse, et, malgré +l'affection dont on l'avait toujours entourée depuis, il lui était +demeuré une sorte de défiance contre elle-même. Il en est souvent ainsi +dans les natures les plus exquises, exposées d'abord aux durs +froissements de la vie. Elles se replient sur elles-mêmes, +invinciblement, et, quand, plus tard, une tendresse sympathique vient à +elles pour les relever et leur créer une nouvelle vie, il faut de longs +et patients efforts pour leur rendre cette confiance sereine qui est au +bonheur comme le gage de sa durée. Ces souffrances morales de la +première vie aigrissent, en les corrompant, les âmes vulgaires, qui se +vengent plus tard sur ce qui les entoure: elles ont souffert; on +souffrira par elles! mais les âmes généreuses rendent au contraire le +bien pour le mal, et elles font la joie des autres, impuissantes +seulement quand il s'agit de leur propre félicité. Il y a des plantes +qui donnent leur parfum quand on les écrase!... mais quand une fois +elles l'ont donné, elles ne peuvent plus refleurir. + +Christine avait gardé la fraîcheur et la tendresse des jeunes années; +elle n'avait perdu que la confiance qui d'ordinaire les accompagne, et +elle était devenue meilleure pour les autres en devenant moins bonne +pour elle-même. Aucun amour, plus que celui de Georges, n'était capable +de pacifier ses craintes et de lui rendre la seule chose qui lui +manquât, la juste appréciation de soi. Mais, ici encore, l'excès de sa +délicatesse l'égarait. Elle se sentait aimée plus qu'elle n'eût espéré, +autant qu'elle pouvait désirer de l'être; mais, toujours ingénieuse à +tourmenter ses joies mêmes, elle se demandait s'il ne se mêlait point +trop de bonté à l'affection de M. de Simiane, s'il ne l'aimait point +trop pour elle et pas assez pour lui. Elle eût voulu le savoir égoïste, +pour se permettre enfin d'être heureuse tout à fait; noble et charmante +erreur d'une adorable nature, qui craignait toujours de trop recevoir et +de ne point donner assez, et dont le suprême bonheur était le bonheur de +l'autre. + +Georges, qui n'était qu'un homme, soupçonnait ces raffinements plus +encore qu'il ne les comprenait; il en avait cependant le pressentiment +et l'inquiétude; car voici la lettre qu'il écrivait à son ami vers les +premiers jours de l'automne. + + +GEORGES À. HENRI. + +«Tu ne m'as pas répondu; je t'en aurais voulu si j'avais eu le temps. +Mais j'ai passé une saison enchantée. C'est une vie à part dans ma vie. +Cette femme, vois-tu, je ne saurais ni trop la louer ni l'aimer trop. +Elle m'a fait pénétrer dans un monde nouveau de tendresse et d'amour. +L'amour avec elle ne ressemble à rien de ce que l'on a connu, et quand +je lui dis que j'aime pour la première fois, et qu'avant elle je n'ai +jamais aimé, il me semble que je dis vrai. Tout en elle est tendresse et +passion, avec une fraîcheur, et, si j'ose dire, une prime fleur de +jeunesse, qui semble s'épanouir, ou plutôt s'entr'ouvrir pour moi. Je ne +sais pas comment on a fait pour me la conserver ainsi: c'est sans doute +une affaire de climat. Il y en aurait eu pour un hiver parisien. Je te +jure qu'elle est parfaite. Et puis, elle est belle! Tu sais que c'est un +détail auquel j'ai la faiblesse de tenir. Il y a des gens qui prétendent +que l'on s'accoutume à tout, et qu'après huit jours il n'y a plus de +différence entre une femme belle et une laide! C'est un paradoxe inventé +sans doute par quelque victime des erreurs de la nature; mais il ne m'a +jamais convaincu. Je pense, au contraire, que c'est précisément lorsque +le calme succède aux premiers transports qu'il est doux d'arrêter sa vue +sur les lignes pures et les gracieux contours d'un visage aimé, qui +charme encore en reposant. C'est ce que je trouve chez Christine. Rien +ne trouble en elle l'harmonieux accord de la femme qu'on devine et de la +femme qu'on voit. Jamais âme plus noble ne s'est révélée sous de plus +nobles traits. + +Voilà pourquoi je l'aime tant, avec un si complet détachement de tout ce +qui n'est pas elle. Tu le sais, mon ami, j'ai besoin de la perfection +comme si j'en étais digne! Une seule chose m'afflige, non pour moi,--mon +égoïsme s'en réjouirait,--mais pour elle: je veux dire cette +inguérissable défiance qu'elle a d'elle-même; cette crainte de ne jamais +assez faire, alors qu'elle a déjà trop fait. Cette inquiétude rêveuse et +vague, que l'on rencontre si peu chez nos Françaises, et qui est comme +le fond même de son âme, elle l'oublie parfois.... mais elle y revient +toujours. J'ai beau renouveler à ses pieds mes serments d'amour, je sens +qu'elle les croit quand elle les entend, et je devine qu'elle en doute +quand elle ne les entend plus. Ses adieux ont quelque chose de +déchirant; quand nous nous quittons pour vingt-quatre heures, on dirait +que nous ne devons plus nous revoir. + +Un jour je l'entendis qui murmurait en me regardant: «Oh! être jeune!» +Ce mot me frappa. Est-ce que deux ou trois ans--quatre ou cinq, si tu +veux--qu'elle a de plus que moi, pourraient l'effrayer? Chère folle! Je +fis comme si je ne l'avais pas entendue; les consolations sont parfois +maladroites: elles laissent croire aux gens qu'ils en ont besoin, et, +avec cette nature, si fine qu'elle comprend trop, si délicate qu'un rien +la blesse, tout devient dangereux. + +Quand je crois que ces idées tristes lui arrivent, je prends les +meilleurs moyens de la distraire. Je prétends que son âge est un +artifice de sa coquetterie, que les femmes n'ont d'autre extrait de +naissance que celui qu'elles portent sur le visage, qu'elle a vingt ans +le matin, et dix-huit le soir! et je te jure, Henri, que je dis vrai. +Jamais la nature n'a plus fait pour une femme. Les glaces du Nord ont +sans doute préservé chez elle la pureté du sang, et les années lui ont +tout apporté sans lui rien prendre. + +Je ne puis pourtant pas lui expliquer tout cela; elle me reproche déjà +de la trop juger, bien qu'elle-même ne s'en fasse pas faute dans le +particulier, et pendant que je rédige mes dépêches. Quoi qu'il en soit, +Henri, aime-la sans la connaître; aime-la parce qu'elle me rend heureux, +bien heureux, en vérité! et je sens chaque jour grossir ma dette pour +tout ce bonheur qui me vient d'elle. Il ne faut point qu'elle le sache +pourtant, car elle assure qu'elle n'aime que les ingrats, qu'elle ne +fait rien que pour elle-même, et qu'elle cessera de m'aimer la veille du +jour où je devrai lui savoir gré de quelque chose. Ce n'est pas là, tu +le vois, une femme comme une autre, et c'est sans doute pourquoi je +l'aime; aucune ne m'aurait donné ce que j'ai reçu d'elle: la vie du +cœur et la vie de l'âme. En elle je trouve une force et une +direction; elle m'inspire, sans paraître seulement s'en douter: ce +qu'elle veut, c'est ce qui doit être. + +Tu sais que je suis assez rude aux conseils; mais les femmes, plus que +nous, ont la main légère et forte, douce et puissante, et je crois, en +vérité, qu'elles seules peuvent conduire certains hommes, comme elles +seules, dit-on, peuvent mener certains chevaux. Depuis que je l'ai vue, +je sens que ma vie est meilleure: je suis dans un monde d'idées plus +hautes. Tout est là, mon cher, tout est dans la femme qu'on aime! +ailleurs il n'y a rien. Christine n'est pas un bas-bleu, sotte espèce +que je n'ai jamais pu sentir; mais elle connaît la littérature de son +pays et comprend la nôtre: elle m'explique ce que je ne sais pas et me +demande ce qu'elle ignore, et nos heures passent rapides et charmantes; +nous travaillons comme deux enfants, élèves et maîtres chacun à notre +tour. + +Veux-tu un détail? + +Tu sais que j'adore la musique et que je ne puis souffrir le piano: +c'est mon caractère! Un soir, j'avais été retenu à Stockholm tout le +jour, et je ne pus venir qu'assez tard: je vis le salon éclairé. Nous +nous tenons d'ordinaire dans un petit boudoir.... le mot est mal choisi, +car ce n'est pas un boudoir comme tu l'entends, et l'on n'y trouve +aucune de ces futilités, plus ou moins coûteuses, que recherche la main +frivole des femmes. C'est une sorte de cabinet, entre son salon et sa +chambre, où elle a ses livres, quelques tableaux et un petit portrait de +moi à douze ans, qu'elle a copié au pastel avec beaucoup d'habileté; +elle n'y reçoit jamais les étrangers, et c'est pour nous un sanctuaire, +sacré comme la chambre à coucher d'une Anglaise. + +«Une visite!» me dis-je en apercevant les vitres qui flambaient; et, +comme il me plaisait d'être seul, ce soir-là, je me permis un petit +mouvement d'humeur. En approchant j'entendis les sons doux et voilés +d'un de ces orgues de création nouvelle, qui font pénétrer la musique +partout. Je demandai au valet de chambre s'il y avait du monde. + +«Personne, me répondit-il; madame est seule.» + +Je montai. + +Christine était assise devant l'orgue: elle jouait des mélodies +suédoises en s'accompagnant à demi-voix. J'entrai sans bruit et +j'écoutai. + +Après avoir effleuré, comme pour essayer les octaves, les touches +d'ébène et d'ivoire, elle s'arrêta un instant, posa sa tête dans sa +main, comme pour recueillir ses souvenirs ou sa pensée; puis, frappant +deux ou trois accords, elle chanta, mais si doucement, et avec quel +charme profond! ce lied populaire: + + Perdus tous deux dans la steppe infinie! + +que nous avions entendu ensemble en traversant le lac Clara, le soir où, +pour la première fois, je lui parlai d'amour. + +Je n'eus pas le courage de la laisser finir et je m'élançai vers elle en +lui disant: «Merci! chère âme, merci!» Elle se retourna tout émue et +vint à moi la main ouverte et le sourire aux lèvres. + +«Il y a longtemps, me dit-elle, que j'aurais voulu vous faire cette +surprise; mais croiriez-vous qu'il n'y avait pas un orgue dans tout +Stockholm? J'ai dû faire venir celui-ci de Hambourg. Voilà pourquoi +vous avez attendu.» + +Que répondre à cela, Henri? j'ai pris sa main, je l'ai baisée, et je +l'ai forcée de se remettre à jouer et à chanter. + +Sa voix, sans être puissante, et je l'aime mieux ainsi, est d'un timbre +pur; elle sonne comme l'argent, et, si je pouvais comparer les sons aux +couleurs, je dirais qu'elle est limpide comme son regard: elle a des +notes de cristal. Quant à l'expression, c'est une âme qui chante! +l'extase me prend quand je l'écoute; la musique ouvre ses ailes blanches +et nous emporte! Jamais Christine ne m'avait paru plus belle que ce +soir-là: elle avait ce front radieux que les peintres mystiques donnent +à la sainte Cécile de la Légende dorée; c'est le même œil, agrandi +par l'extase; le même visage, un peu allongé vers le bas, et sur lequel, +quand on sait lire, on retrouve si bien la rêverie et la passion; ses +mains fluettes et ses doigts fins voltigeaient sur les touches émues, +caressant l'instrument plutôt qu'elles ne le touchaient, et réveillant +les notes endormies qui se levaient à son appel et montaient dans l'air, +pareilles à un essaim d'oiseaux mélodieux, dont elle venait d'ouvrir la +cage. + +Comme elle achevait son chant, deux grosses larmes, qui tremblèrent un +instant au bord de ses cils, ont coulé sur sa joue. Moi-même j'étais +profondément ému. + +«Christine, lui ai-je dit, il ne faut plus jouer ainsi: vous vous faites +mal. + +--Vous ai-je fait plaisir?» m'a-t-elle répondu avec un adorable +sourire. + +Elle est là tout entière, mon ami; c'est le même dévouement dans les +petites choses et dans les grandes, le même oubli de soi et la même +préoccupation de l'autre. Henri, tu vois maintenant quelle est Mme de +Rudden; tu peux juger si je dois m'attacher à elle. Je ne sais pas +encore comment nous arrangerons notre vie; mais ce que je sais, c'est +que rien ne nous séparera l'un de l'autre.» + + +HENRI DE PIENNES À GEORGES DE SIMIANE. + +«Tu tiens ton bonheur dans ta main: ne l'ouvre pas. Le bonheur a des +ailes; c'est un oiseau qui ne se pose jamais deux fois sur la même +branche. Fais mettre les bans: je vais demander un congé; je veux être +le premier à saluer la comtesse de Simiane. J'aurais voulu t'écrire plus +longuement; mais tu ne lis pas les longues lettres, et je veux profiter, +pour t'envoyer celle-ci, de l'occasion d'un certain M. Borgiloff, que +j'ai beaucoup connu en Italie: il arrive de Florence et passe ici pour +rejoindre la légation russe. Mon billet te sera peut-être remis par Mlle +Nadége, sa fille, une brune aux yeux bleus, qui a fait tourner ici +toutes les têtes. Au dernier bal de la cour, le galant roi Louis n'a +regardé qu'elle. La douce Lola Montès a cassé trois cravaches le +lendemain.» + + +CHRISTINE À MAÏA DE DJORN. + +«_Il_ a été retenu toute la matinée, et _il_ dîne ce soir chez son +ambassadeur. Si je n'étais allée moi-même à Stockholm, où nous nous +sommes rencontrés _par hasard_ (connais-tu ces _hasards-là_?) je ne +l'aurais pas vu aujourd'hui. Enfin, je l'ai aperçu: ce n'est pas une +journée tout à fait perdue. Toutes mes minutes sont tellement prises, +que je n'ai pas encore eu le temps de t'écrire depuis deux mois, à toi, +ma meilleure, ma seule amie. Je n'ai, du reste, le temps de faire quoi +que ce soit. Rien ne remplit la vie comme le bonheur. Quand il est là, +c'est lui; et, quand il n'y est pas, c'est encore lui! Tu vois que c'est +lui toujours! Le cher tyran m'a prise tout entière, et comme il m'a +prise! + +J'habite un véritable paradis terrestre planté par un Anglais, qui ne +s'en jugeait pas digne, puisqu'il l'a vendu. Je n'y ai pas encore +rencontré de serpent, et je ne suis pas femme à l'écouter. Eve n'avait +que seize ans; c'est ce qui a perdu son pauvre Adam. Le mien n'a rien à +craindre. M. de Simiane est le meilleur des hommes. Je ne sais si +l'amour m'aveugle, mais il me semble la perfection en tout: il +m'humilie, et je crois parfois que je le voudrais moins bon. C'est l'âme +la plus tendre et la plus ardente.... et vraie surtout! Il pourra bien +ne plus m'aimer; mais me tromper, jamais il en est incapable comme +d'une lâcheté. Ne plus m'aimer! ah! chère, cette seule pensée, vois-tu, +c'est pour mon âme, au milieu même de son bonheur, comme ce petit grain +noir dans le ciel d'une journée bleue, qui prédi les tempêtes aux +matelots. Quand elle m'arrive, je la chasse; si elle revient encore et +que je m'y abandonne, ma raison s'égare, mon sang court dans mes veines, +bat dans mes tempes, et s'embrase: je deviens folle. Ne plus m'aimer! le +pourrait-il? et ne l'ai-je pas enchaîné dans tous les liens que noue la +tendresse?... C'est maintenant que je me réjouis de n'avoir pas toujours +été heureuse. Je remercie ceux qui m'ont fait souffrir. On dit qu'il +faut payer son bonheur tôt ou tard.... n'ai-je point payé le mien +d'avance? Il y a deux jours, Georges était de charmante humeur, avec +quelque chose d'épanoui sur le visage.... Si tu savais comme la joie lui +va bien! C'était une de ces heures bénies où la confiance est absolue, +et où chacun peut lire dans l'âme de l'autre. Je lui ai demandé son âge, +qu'il m'a toujours caché; il m'a avoué qu'il n'avait que vingt-six ans. +J'en ai trente-quatre. Comprends-tu, Maïa, tout ce que disent ces deux +chiffres? Aujourd'hui, ce n'est rien, et l'on ne voit pas de différence. +Nous n'avons notre âge ni l'un ni l'autre. Je suis plus jeune: il est +plus vieux. Nous avons tous deux vingt-huit ans; mais bientôt il en aura +trente et moi quarante. Est-ce qu'on peut aimer une femme de quarante +ans? C'est malsain de penser à cela. Georges, s'il y pense, dissimule +bien habilement,--mais je crois qu'il n'y pense pas. J'ai son âme comme +il a la mienne. + +Hier, nous avons eu un entretien solennel. + +«Comtesse, m'a-t-il dit en entrant, vous m'excuserez si je me présente +chez vous en cravate noire et en redingote. + +--Mon cher Georges, il me semble que c'est assez votre habitude, quand +nous sommes seuls. + +--Oui, m'a-t-il répondu; mais aujourd'hui je vais faire une chose qui +sort un peu de mes habitudes. + +--Parlez vite, vous m'effrayez! + +--Déjà, comtesse?» + +Je te jure, Maïa, que je ne savais pas ce qu'il allait me dire.... +j'étais si loin de m'attendre!... + +«Eh bien, qu'est-ce? lui ai-je demandé, un peu troublée malgré moi; vous +me faites peur avec vos airs mystérieux!» + +Et comme je lui retirais ma main qu'il avait gardée: + +«Je viens, m'a-t-il dit, vous demander.... pour toujours.... cette +petite main que vous voulez déjà me reprendre.» + +J'ai été saisie, et l'émotion m'a tout d'abord empêchée de répondre. Il +a cru que j'hésitais; il n'a rien dit, mais il est devenu pâle, et j'ai +senti trembler sa main.... O Maïa, que j'ai été heureuse de me voir +aimée ainsi! + +«Georges, lui ai-je dit, je vous aime. Vous savez que je vous aime! Mais +votre demande est si soudaine! je ne croyais pas.... vous ne pouvez pas +exiger.... + +--Je n'exige rien, Christine, m'a-t-il répondu d'une voix si douce et si +triste! + +--Mon ami, lui ai-je dit alors, je suis prête à tout ce qui vous +plaira.... je veux tout ce que vous voudrez. Vous ne souffrirez jamais +pour moi ni par moi, Georges! Mais, à votre tour, soyez bon, et +donnez-moi huit jours pour réfléchir.... Je vous le demande pour vous +comme pour moi.» + +Il y a consenti. Je me suis mise à l'orgue: je ne pouvais plus parler. +J'ai joué les airs qu'il aime. Je crois que j'ai bien joué, car, lorsque +je l'ai regardé, j'ai vu qu'il avait aussi de grosses larmes dans les +yeux. Mais, chère Maïa, je n'avais pas besoin de huit jours. Va! c'est +tout réfléchi. Je ne serai jamais comtesse de Simiane. Il l'a voulu: +c'est assez pour moi.... Oh! ne t'y trompe pas; je n'écris point ce mot +sans une douleur profonde. C'est ma meilleure part de bonheur sur cette +terre à laquelle je renonce; je le sais, mais je sens qu'il le faut.... +pour lui! Oh! il ne saura jamais le prix du sacrifice. Mais toi, Maïa, +tu le comprendras et tu me plaindras.... Être la femme de l'homme qu'on +aime, être à lui.... à la vie et à la mort! toujours!--toujours, ce +grand mot de l'éternité humaine,--marcher avec lui, la main dans la +main, sous l'œil des hommes, sous l'œil de Dieu, avec la faveur de +tous! n'avoir plus à craindre, ni la tristesse des cheveux blancs, ni +l'isolement des derniers jours; mais vieillir ensemble, doucement, au +milieu des chers enfants qui vous aiment et vous rendent vos beaux jours +en vous rajeunissant de leur jeunesse! N'est-ce pas là le plus grand +bonheur qui puisse être donné à la femme? et ne sais-tu pas qu'au fond +du cœur, dès que nous aimons, c'est ce bonheur-là que nous désirons +toutes? Crois-tu que rien, même dans les plus heureuses liaisons, +remplace jamais cela? + +Et pourtant! ce bonheur qui m'est offert, je le refuse. Je le refuse à +cause de lui.... Je ne veux pas lui ménager de repentirs amers; je ne +veux pas profiter des entraînements de son cœur; je ne veux pas être +dans dix ans la femme d'un jeune mari: je ne veux pas lui forger des +fers qu'il ne pourrait plus rompre quand il en sentirait le poids. Je +sais bien que je me sacrifie; mais le sacrifice, sous une forme ou sous +une autre, n'est-ce point toujours la vertu de la femme? Et puis, s'il +faut tout te dire, à me sacrifier pour lui, j'éprouve je ne sais quel +âpre bonheur et quel contentement douloureux! Oh! je l'aime bien, car il +n'y a pas d'égoïsme dans mon amour. Je me suis promis de le rendre +heureux, et je me tiendrai parole, advienne que pourra! Je crois qu'il +m'aimera longtemps encore, et pourtant, il y a des moments où j'ai peur. + +Je ne connais rien de son passé; et, sache-le bien, cette ignorance +absolue, c'est parfois une torture cruelle! Non, je ne sais rien de lui; +mais il me semble que cette nature si délicate doit être terriblement +mobile. Personne, je le crois, personne n'est plus capable d'être +rapidement et fortement ému; mais peut-il garder la même émotion bien +longtemps? Cette facilité d'impression qui le rend si séduisant, ne le +rend-elle point en même temps incapable de constance, et le danger +n'est-il pas, avec lui, tout à côté du charme? Ce qui m'effraye souvent +chez Georges, c'est encore ce sentiment si vif de la beauté, qui le +prédispose à l'enthousiasme pour tout ce qui réalise l'idéal à ses +yeux,--mais qui doit si rapidement l'en détourner, dès que la +désillusion arrive. Croirais-tu qu'il y a telles de ses louanges les +plus exquises et les plus tendres dont je souffre, parce que je me +persuade qu'il ne m'aimerait plus autant si je venais à les mériter +moins? + +Ne dis pas que je suis trop subtile; si tu savais comme on le devient +quand on a l'âme tendue vers une seule et unique pensée! Dans ton sage +et calme bonheur, tu trouveras peut-être ces craintes folles et ces +terreurs chimériques. Mais, quand on aime comme j'aime, on a toujours +une inquiétude au fond du cœur. Celles-là n'aiment point qui ne +craignent pas. + +Adieu, Maïa; ne prends point garde si cette lettre est un peu triste. Il +pleut et j'ai froid. Demain il reviendra, et avec lui toute ma joie. +Demain le ciel sera bleu, la brise tiède et mon âme en paix. Adieu +encore, garde-moi cette bonne amitié, toujours la même, qui n'a ni +veille ni lendemain.» + + +MADAME DE BJORN À CHRISTINE. + +«Je te plains et je t'admire; tu me fais envie et tu me fais peur. Mais +que puis-je te dire? Je ne connais rien à tous ces grands sentiments. Ne +m'écris plus de pareilles lettres. Depuis que j'ai lu celle-ci, je passe +ma vie à trembler. Je sens qu'un tel amour doit être tout toi; mais je +ne sais pas s'il y a un homme au monde qui le mérite. J'aime beaucoup +mon cher baron; mais je suis plus calme, et lui aussi, et nous n'en +sommes pas plus malheureux. Quoique je n'aie pas ton imagination, je me +doute bien que tu dois avoir des heures charmantes. Mais cette vie est +un rêve: prends garde au réveil. A ta place j'aurais accepté. Tu seras +belle longtemps: c'est de famille; M. de Bjorn, qui t'adore toujours, me +dit que ta mère a fait des passions à cinquante ans. Le mariage a du +bon, et, si rien n'est parfait en ce monde, c'est peut-être encore la +meilleure chose parmi les mauvaises. Je ne te fais pas de morale, +quoique je sois toujours un peu puritaine: je garde cela pour moi. Mais, +au point de vue même du bonheur, le mariage est encore la plus sûre des +garanties. Un inconstant est bien retenu par la douce voix d'un petit +ange rose et blond qui lui crie: «Papa!» Il s'arrête sur le seuil, se +retourne, voit la mère qui sourit,--et reste. S'il s'en va, il revient. +Mais les autres! une fois partis, on ne les revoit jamais. Ce sont des +oiseaux de passage qui chantent sur les branches, picorent le fruit.... +et s'envolent. Réfléchis encore! + +Aimée comme tu l'es, tu peux tout. Tu seras punie de passer à côté de +ton bonheur. Ton bonheur! en le faisant, ne feras-tu pas le sien? Voilà +vraiment un homme bien à plaindre, parce que la plus aimable femme de +Suède aura quelques années de plus que lui, c'est-à-dire plus d'âme, +plus de dévouement, plus de vraie tendresse, car il n'y a qu'à notre âge +que l'on sache aimer, ma chère; à vingt ans une femme aime l'amour; à +trente ans elle aime l'amant et le mari, surtout quand elle a le bonheur +que les deux n'en fassent qu'un. + +Et ce pauvre major? un grand cœur, ma Christine! mais je ne suis pas +assez éloquente pour plaider les causes perdues! en voilà un qui +t'aimait! c'est toi qui l'as chargé d'une mission? C'est bien trouvé! Il +est toujours heureux pour une femme d'être la cousine d'un ministre. + +Si ta protection pouvait nous envoyer à Paris! Je porte Copenhague sur +mes épaules. Adieu. Mon amitié t'attend. Tâche de n'en avoir pas besoin! +C'est un capital dont tu ne touches pas les intérêts; mais tu es sûre de +le trouver toujours. Pardonne-moi cette comparaison financière: on a +parlé argent autour de moi toute la soirée. C'est la maladie du jour, et +je crois qu'elle est contagieuse.» + + + + +IX + + +L'été, puis l'automne, s'écoulèrent au milieu des joies sans mélanges de +l'amour partagé. Ceux-là auront-ils jamais le droit de se plaindre, dont +la vie a compté deux saisons de bonheur? Ils vivaient l'un pour l'autre. +Christine se paraît pour Georges: c'était l'occupation de ses matinées; +elle savait la coiffure qu'il préférait et la robe qui devait lui +plaire. Partout et en tout il retrouvait chez elle sa pensée constante +et cette préoccupation de lui qui est pour les amants comme la douce +flatterie du cœur: c'est à de tels signes qu'on reconnaît l'amour. +Quand on aime moins, on n'aime pas. Quatre années, depuis la trentième, +avaient glissé sur Christine comme les siècles sur le marbre éternel de +ces statues dont ils rendent la beauté plus éclatante encore et plus +accomplie. Parfois, le matin, une petite ride imperceptible plissait la +peau, trop fine, au bord de l'œil; parfois dans le réseau bleu des +veines qui courent sur le front blanc, on eût dit, à l'heure du petit +lever, qu'un rasoir avait promené sa lame mince: c'était tout. Et quand, +pareille à la Vénus-Aphrodite, elle sortait du bain glacé, secouant les +perles liquides de sa chevelure tordue, c'était un printemps de beauté. +Elle avait gardé ses cheveux de quinze ans, si épais, qu'ils +paraissaient bruns, quoiqu'ils fussent blonds, tant l'or se brunissait +dans la profondeur de leur masse; mais cet or, qui se fonçait jusqu'au +bronze, ne cessait pas d'être de l'or. On le voyait bien quand sa tête, +appuyée sur le dossier du fauteuil gothique, recevait le rayon du soleil +qui les traversait, les pénétrait et les faisait rayonner autour de son +front, comme une auréole de lumière vivante; sa bouche, dans le sourire, +avait la fraîcheur d'une bouche d'enfant: elle faisait penser à une +fleur qui s'entr'ouvre. Jeune fille, Christine s'était peu souciée de sa +beauté; je croirais assez volontiers que cette beauté s'ignorait +elle-même. Maintenant elle la connaissait, et elle en était fière, à +force d'en être heureuse. L'émotion surtout la transfigurait: son âme, +devenue visible, se répandait sur ses traits et les animait. Elle +s'exaltait facilement: un souffle de vie la pénétrait alors, et une +sorte de lumière intérieure faisait resplendir son visage, comme ces +beaux vases aux fines sculptures, que l'on éclaire tout à coup par +dedans; son œil un peu allongé, comme la feuille dépliée du pêcher, +si calme et si doux dans le repos, dégageait des effluves magnétiques; +la passion respirait dans son sourire. Alors il s'exhalait d'elle comme +un charme qu'il fallait subir. Mais elle était de celles que l'on +pouvait surprendre à toute heure et voir toujours. Elle n'avait rien à +cacher, parce qu'en elle tout était vrai, noble et grand, et c'était là +le caractère particulier de sa beauté, qu'en la regardant on se sentait +meilleur. Georges, en la tenant par la main, entra donc avec elle dans +un monde dont il ne soupçonnait pas l'existence: ce monde mystique des +races septentrionales, où les femmes savent épurer l'amour en l'élevant. +Elle lui ouvrait des horizons inconnus, et si larges que son regard n'en +sondait point la profondeur. Jamais deux âmes ne s'étaient ni mieux +comprises ni plus pénétrées, et cet accord était si parfait, que, même +éloignées, et par une sorte d'union mystérieuse dont le lien ne se +rompait jamais, elles ressentaient chacune le contre-coup de ce qui +frappait l'autre,--ensemble, malgré la distance. + + + + +X + + +Cependant la Suède frissonnait déjà sous son manteau de neige. L'hiver +ramenait la campagne à la ville; les châteaux se dépeuplaient; on +abandonnait les parcs, les cottages perdus dans les bois et les villas +semées au bord des lacs. Christine revint plus tard que les autres; mais +enfin elle dut revenir. Ce ne fut point sans regrets. + +Georges alla passer un dernier jour avec elle. Il avait neigé pendant la +nuit; une nappe blanche couvrait les petits sentiers qui voyaient passer +leur promenade chaque jour. Le bassin était gelé; les sapins secouaient +d'un air mélancolique leur tête poudrée à frimas; les oiseaux consternés +voletaient d'un arbre à l'autre en poussant des cris plaintifs. Georges +et Christine déjeunèrent tous deux au coin du feu, en regardant la +campagne triste. Vers midi, le soleil, entre deux nuages, montra son +sourire pâle. Ils sortirent un instant pour revoir le parc, le bois, le +jardin, tous ces lieux chers où s'étaient écoulés leurs plus beaux +jours. Christine eut froid; ils rentrèrent, et passèrent leurs dernières +heures à recueillir les souvenirs de leur amour. Ils devaient se revoir +le lendemain à Stockholm: ils se quittèrent pourtant avec un serrement +de cœur. Georges s'arrêta, tout hésitant, sur le seuil qu'il avait +franchi tant de fois si joyeux. Les insensibles témoins de notre bonheur +en gardent toujours quelque chose: la nature prend une part de notre +âme: on s'en aperçoit à l'heure des adieux. + +Le major, revenu de son inspection depuis une semaine ou deux, alla, de +compagnie avec le chevalier de Valborg, chercher Christine au cottage; +tous deux la ramenèrent à la ville. Le major était plus épris que +jamais, et pas le moins du monde découragé; le voyage lui avait fait du +bien; il gardait encore des doutes consolants. «Ces Français ne savent +pas aimer, se disait-il; leurs plus belles flammes ne sont que des feux +de paille: cela brille, mais cela ne dure pas. Mon tour viendra!... et, +s'il ne vient pas, continuait-il avec moins d'assurance, eh bien, je +serai toujours près d'elle pour la défendre ou la consoler: c'est encore +un assez beau rôle.» + +La vie à Stockholm fut à peu près ce qu'elle avait été à Haga: la +comtesse retrouva sa société habituelle. Georges, le baron de Vendel et +le chevalier de Valborg en formaient le noyau. Quelques comparses se +groupaient autour d'eux. Les rapports de Georges et du baron dénotaient +la meilleure intelligence; l'œil le plus exercé n'aurait jamais +surpris entre eux la moindre apparence de rivalité. C'était comme un +secret accord de tous deux pour enchanter la vie autour de leur idole: +pour ne pas jeter sur elle l'ombre même d'une préoccupation ou d'une +inquiétude, l'un savait cacher sa joie et l'autre sa tristesse. Tous +deux lui présentaient un visage calme et riant. Vis-à-vis l'un de +l'autre, ils gardaient en sa présence les formes courtoises et polies +des gens du monde; passé le seuil du salon, ils ne se connaissaient +plus, ce qui rendait parfois assez comique l'embarras du chevalier, +quand il se trouvait entre les deux sans savoir auquel parler ou lequel +suivre. + +La comtesse sortait peu. Elle dut pourtant se montrer dans quelques +salons, et elle y brilla comme une belle étoile qui traverse la nuit et +l'illumine. Elle s'aperçut bien que Georges l'aimait davantage après ces +rapides éblouissements qu'elle lui donnait dans le monde. D'autres +auraient pu s'en réjouir; elle était plus disposée à s'en affliger. Sa +nature trop délicate ne lui permettait point d'en tirer avantage, même +au profit de son amour: elle se disait que c'étaient là de mauvais +triomphes, qui pouvaient flatter son orgueil, mais qui humiliaient son +cœur. Elle ne voulait point que la vanité enlevât jamais la moindre +part à la tendresse. Georges, cependant, avait des devoirs de position; +elle les comprenait et s'y soumettait avec cette abnégation qui se +retrouve toujours au fond de l'amour vrai. Il fallait qu'on le vît +partout. Mais souvent il commençait et toujours il finissait la soirée +chez elle. Les réunions du grand monde suédois sont dans tout leur éclat +vers dix heures. Georges, après son apparition officielle, pouvait donc, +sans blesser aucune convenance, aller demander une tasse de thé à la +comtesse, qui l'attendait en comptant les minutes. Quand il était trop +en retard, elle arrêtait la pendule. + +Le monde avait bien quelque soupçon de leur liaison; mais le monde est +meilleur enfant qu'on ne pense. S'il déchire sans pitié ceux qui +l'offensent ouvertement, il est au contraire tout rempli d'indulgence +pour ceux qui lui montrent quelques égards en observant les convenances, +qui sont sa loi suprême. Christine était adorée, même des femmes, et +aucun souffle n'avait terni le pur diamant de son honneur. Ceux qui ont +du cœur, c'est le petit nombre admiraient de loin, et non sans +quelque secrète envie, ce ciel azuré de leur amour, que ne voilait +jamais aucun nuage. Quelques-uns s'étonnaient qu'un Français pût montrer +tant de constance, et, dans l'attente d'un abandon prochain, ils +avaient la précaution de plaindre Christine par avance. En Suède comme +en Norvége, on nous prend toujours pour les petits-fils des marquis +badins du dix-huitième siècle. La mère de deux ou trois grandes filles, +difficiles à marier, trouvait seule que Christine avait tort d'accaparer +un si bon parti, devenu même inutile entre ses mains; mais elle ne +faisait pas plus la majorité qu'une hirondelle ne fait le printemps. + + + + +XI + + +Un soir, à l'ambassade d'Autriche, Georges, après avoir fait le whist +d'un général et de deux diplomates, demanda son traîneau. Comme il +passait devant la dernière banquette du salon, il entendit un +chuchotement de voix moqueuses. Deux femmes causaient et riaient en le +regardant. L'une d'elles était une Suédoise assez coquette, à laquelle +il avait eu l'impardonnable tort de ne pas faire la cour. Il n'avait +jamais vu l'autre. + +«Il n'a donc que la permission de dix heures? dit celle-ci d'une voix +sèche et mordante à son amie, qui étouffait un méchant rire sous la +nacre de l'éventail. + +--Oh! reprit la Suédoise entre deux éclats, il est bien gardé.... mais +il faut convenir qu'il est très-docile: c'est une justice à lui rendre. + +Il faut être vraiment fort pour porter noblement le poids d'un amour +vrai, les pieds sur la terre, mais la tête dans le ciel. Les femmes, en +cela, sont plus vaillantes que nous; un grand sentiment les préserve +toujours des petites passions; l'homme s'en défend moins bien. Georges +devait mépriser une raillerie misérable. Il se sentit blessé au cœur +par cette flèche barbelée du ridicule, qu'on n'arrache plus quand elle a +pénétré. La vanité lui souffla dans l'âme toutes sortes de mauvais +conseils. + +Il ralentit le pas; et, au lieu de descendre, il entra dans une galerie +qui longeait les trois salons de l'appartement. + +«Pardieu! fit-il assez légèrement, Christine n'en mourra point pour +m'avoir attendu une demi-heure de plus. Elle aime à se coucher tard. +Comme elle me prend, cette femme, depuis un an!» Il jeta les yeux dans +une glace pour se rajuster.... «Ah! dit-il en regardant sa cravate, +c'est elle qui m'a refait ce nœud....» Un souvenir charmant lui +arriva et changea ses pensées. «Je viens d'être injuste pour la première +fois, se dit-il au fond du cœur; pauvre chère âme, comme elle vaut +mieux à elle seule que tout ce monde ensemble! Serait-elle assez +malheureuse! si elle m'avait entendu!» Il fit deux pas pour sortir. Le +mauvais ange lui souffla tout bas: «Il y a dans ce salon deux femmes qui +ont ri de toi! + +--Ne les écoute pas, lui disait son cœur, Christine t'attend. + +--Ne fût-ce que pour elle, reprenait la vanité maudite, tu dois leur +prouver que tu es libre.... Christine te le demanderait si elle était +là.... Fais-le pour elle!» + +Il rentra dans le bal. + +«Encore vous, cher comte! dit Axel en venant à sa rencontre. Que +dira-t-on rue de la Reine?» + +Georges fronça le sourcil. + +«Rien, j'imagine, répondit-il avec un peu de sécheresse. Mais, vous, +chevalier, dites-moi donc quelle est cette femme en robe vert pâle qui +cause là-bas avec la petite baronne de Strom. + +--Cette femme est une jeune fille. + +--On ne s'en douterait pas! mais enfin qui est-elle? + +--Vous ne le savez pas? + +--Puisque je vous le demande! + +--Ce ne serait pas une raison. + +--Parole d'honneur! + +--Eh mais, continua le chevalier, voilà qui flatterait singulièrement +l'aimable comtesse. Comment! vous ne connaissez pas même de vue, depuis +huit jours qu'elle est ici, la nouvelle reine de l'hiver, la belle des +belles, l'incomparable Nadéje, Mlle Borgiloff? + +--Non, en vérité, et voici la première fois que je la rencontre. + +--Au fait, c'est possible, vous sortez peu! + +--Moi? mais tous les soirs! + +--Alors c'est qu'elle vient tard, et que vous partez de bonne heure. Oh! +il n'y a pas de mal à cela; vous y avez perdu les débuts d'une élégante +dans nos salons: mais c'est un malheur facile à réparer. + +--Vous m'y aiderez, chevalier.» + +Et le comte, qui s'était rapproché de la porte, se mit à examiner Mlle +Borgiloff avec une attention que peut-être Christine eût trouvée trop +scrupuleuse. + +Pour un juge fin de la beauté féminine, Nadéje était loin de mériter +l'éloge que le chevalier faisait d'elle. Elle avait beaucoup d'éclat, +et, dans un cercle de femmes, c'était toujours elle que l'on remarquait +la première; mais elle excitait l'attention bien plus qu'elle n'attirait +la sympathie. + +Il y avait de la dureté dans les plans trop nettement accusés de son +front; malgré la rondeur ferme et veloutée des joues, on devinait la +saillie des pommettes accentuées; sa main, petite, mais dure de paume, +sèche dans l'étreinte, avec un pouce trop fort et des doigts légèrement +renflés au nœud des phalanges et carrément coupés, indiquait l'esprit +positif, la volonté tenace et l'ardeur ambitieuse de la femme qui veut +parvenir, son nez trop court (un peu plus il était écrasé) rappelait +l'origine kalmouque de sa famille, plongée depuis trop peu de temps +encore dans le grand courant de la civilisation occidentale. Pour être +vrai, il fallait bien lui reconnaître une taille charmante, plus +accomplie et mieux formée qu'il n'arrive d'ordinaire chez les jeunes +filles, et une fleur de teint éblouissante:--des roses du Bengale +écloses sur de la neige;--une bouche un peu grande, mais rouge comme la +grenade mûre, et faisant luire, quand elle riait ou qu'elle parlait, +l'éclair humide et nacré des dents blanches; ses beaux cheveux fièrement +relevés, et dégageant la tempe, sans une perle, sans un ruban, sans une +fleur, s'amoncelaient sur la nuque en masse sombre, dont le noir sans +reflet absorbait la lumière et semblait l'éteindre. Son œil allongé +avait l'air de s'ouvrir par une fente, comme celui des races félines: +mais la passion pouvait le dilater puissamment; il se redressait aux +coins vers les tempes, par une oblique chinoise qui donnait à sa +physionomie, quelque chose de singulièrement piquant. Elle en jouait +comme d'un instrument perfectionné: son regard avait des gammes de +rayons, tantôt perçants et vifs, tantôt adoucis en de si molles +langueurs, qu'on eût cru l'apercevoir à travers un voile de larmes. +Beaucoup de femmes étaient plus belles; on en rencontre rarement de plus +séduisantes: mais ce n'était point l'âme qu'elle séduisait. + +Nadéje n'était pas riche. C'était là le pied d'argile de la statue à +tête d'or. Le plus clair de sa fortune était la protection du czar et +les talents de son père, qui n'avait pas assez de naissance pour arriver +au premier rang dans une carrière où la noblesse est souvent le premier +des mérites. Une disgrâce ou une maladie pouvait la ruiner. N'ayant +point l'indépendance que l'on trouve dans le patrimoine assuré de la +famille, elle voulait donner par le mariage une base solide à son +avenir. Cette préoccupation constante dominait chez elle tous les +entraînements de la jeunesse. Si elle ne les étouffait point, Nadéje les +ajournait. A vingt ans elle avait un plan de conduite. Élevée par son +père au milieu des hommes, traversant dans toutes les capitales les +sociétés les plus intelligentes de l'Europe, et s'appropriant tout, avec +cette facilité d'assimilation qui est le propre de certaines races, elle +mettait au service de ses petits intérêts des moyens assez puissants, +qu'elle dirigeait avec le calme et la ruse froide d'un diplomate en +jupons. + +Arrivée à Stockholm depuis peu, elle n'avait encore été présentée que +dans deux ou trois salons; mais un secrétaire de son ambassade l'avait +merveilleusement renseignée sur la cour et la ville. Elle avait ses +notes particulières. Décidée à ne pas coiffer plus longtemps le chef +vénérable de sainte Catherine, elle s'avançait vers le mariage sans +faire de faux pas sur le terrain glissant du monde. Il ne lui manquait +plus qu'une petite chose: le mari. + +En voyant rentrer Georges dans le salon, la physionomie de Nadéje opéra +un changement à vue trop soudain pour être bien sincère. Elle n'écouta +plus la petite baronne, qui continua seule sa chronique peu charitable. +Elle leva au plafond, comme pour prendre le ciel à témoin, son œil +innocent, qui se voila d'un nuage de rêverie; bientôt elle s'approcha de +la cheminée, et d'un doigt distrait effeuilla dans une coupe de Chine +une des roses de son bouquet. Elle tournait ses épaules vers Georges +avec la cambrure de reins d'une cariatide: M. de Simiane ne pouvait voir +qu'imparfaitement son visage. Nadéje, qui s'était trop regardée pour ne +pas se bien connaître, se défiait un peu de son profil; mais elle +montrait assez volontiers sa nuque opulente et les belles attaches de +son cou. + +Georges la regardait fort attentivement, sans s'apercevoir qu'elle +suivait dans la glace le mouvement de ses yeux. + +«Nommez-moi donc à cette belle Mélancolie, dit-il au chevalier. + +--Il paraît, reprit Axel, que j'ai le privilège de vos présentations; +mais je vous préviens que je ne réponds pas des conséquences.» + +Ils s'avancèrent vers la jeune fille, qui tout à coup se retourna, au +moment où ils n'étaient plus qu'à deux pas d'elle, avec un geste de +surprise d'un naturel admirable: ses lèvres s'entr'ouvrirent comme pour +un petit cri, qu'elle ne poussa point, et l'on put voir courir sur ses +épaules de neige le frisson du réveil en sursaut. Aucun de ces détails +n'échappa au jeune diplomate. + +Axel nomma le comte de Simiane, et tous trois commencèrent à causer +debout, près de la cheminée, en ce moment déserte. Georges trouva que le +chevalier aurait bien pu s'éloigner après la présentation. Il n'aimait +pas les conversations à trois. Georges, sans même s'en apercevoir, +commettait sa première infidélité. Quand un homme désire se trouver seul +avec une jeune et jolie femme, il en offense une autre: celle qu'il +aime. + +L'orchestre jouait les premières mesures d'une polka. Georges s'inclina +devant la jeune fille et lui tendit la main en souriant; elle y mit la +sienne avec une grâce charmante, au moment où deux jeunes officiers +s'élançaient pour l'engager. On ne dansait pas encore; mais, à un +certain mouvement de chaises et de fauteuils, Georges devina qu'il +s'agissait d'un cotillon, cette danse qui, pour les uns, commence +toujours trop tôt et finit toujours trop tard, tandis que, pour les +autres, c'est précisément le contraire. M. de Simiane jeta un regard +furtif sur la pendule; elle marquait onze heures moins un quart. «Et ma +pauvre comtesse! pensa-t-il; à quelle heure arriverai-je chez elle?» Si +diplomate que l'on soit, on ne peut pas tout cacher: une ombre obscurcit +le visage du jeune homme, et Nadéje sentit comme un frémissement nerveux +dans la main qui tenait la sienne. Elle releva sur le comte ses yeux +qu'elle tenait baissés, et laissant passer son plus doux regard à +travers de longs cils soyeux: + +«Monsieur le comte, lui dit-elle d'une voix timide, presque soumise, je +ne veux pas vous devoir à une surprise: vous m'avez demandé une polka; +je ne vous condamnerai point à un cotillon.» Elle ajouta, en le +regardant à la dérobée: «On sait quand le cotillon commence, on ne sait +pas quand il finit.» Et elle voulut dégager sa main: Georges la retint +avec une contrainte polie et la regarda plus qu'il n'avait encore fait. + +Nadéje baissa de nouveau les yeux en rougissant: elle parut troublée +comme une jeune pudeur à qui l'on parle d'amour pour la première fois. +Georges l'enveloppa tout entière d'un long regard. + +«Il est vrai, répondit-il, que je n'avais point tant espéré; mais, si +j'ai demandé moins, je n'en suis que plus charmé d'avoir davantage.» + +Nadéje s'appuya sur le bras de Georges avec plus d'abandon, et le jeune +homme put voir sur son visage une expression de reconnaissance heureuse. + +Cependant le conducteur du cotillon, un jeune homme assez élégant et +suffisamment sot pour son emploi, avait donné le signal des premières +évolutions: bientôt les figures se succédèrent dans leur ordre +capricieux et galant. Tour à tour les couples se perdaient dans la foule +ou se reformaient à leur gré. Tantôt les cavaliers choisissaient leurs +dames, tantôt les dames choisissaient leurs cavaliers. Georges et Nadéje +se donnèrent des preuves insignifiantes d'abord, mais trop multipliées, +de leur mutuelle préférence. Bientôt ils furent en coquetterie réglée. +Georges se retrouvait, non sans un secret plaisir, sur son ancien +terrain. Il y avait plus d'un an qu'il vivait aux pieds de la comtesse, +sans se permettre la distraction même la plus innocente auprès d'une +autre. Il est vrai qu'il n'en avait pas eu même le désir. Il n'en trouva +pas moins sa conduite extraordinairement méritoire. Il se dit que peu +d'hommes à sa place auraient poussé aussi loin le scrupule de la +fidélité, et que, jusqu'à un certain point, c'était même donner à +Christine une preuve de défiance que de ne pas oser s'occuper d'une +autre femme, comme si elle avait à redouter la comparaison. La +conclusion de tout ceci fut qu'il devait faire un peu la cour à Nadéje. +Il est vrai que la jeune fille déploya pour sa conquête tout un arsenal +de séductions: elle fut tour à tour railleuse et mélancolique, +étincelante de verve ou recueillie en des silences pleins de choses. +Elle était trop habile pour se permettre l'allusion même la plus +indirecte contre Christine, et M. de Simiane n'était point d'ailleurs +homme à la permettre; mais elle sut, en deux ou trois occasions, parler +fort délicatement de ces grands sentiments du cœur, si beaux, qu'il +faut les admirer partout où on les rencontre, mais si rares, qu'en les +voyant on est excusé presque de leur porter envie. Tout cela fut +indiqué plutôt que dit, avec ce tact suprême du monde, qui sait ne +jamais blesser, glissant sur tout, n'appuyant sur rien. Puis Nadéje +dansait à merveille; ce qui ajoutait beaucoup de persuasion à ses +paroles. Le cotillon suédois a des pas de caractère qui développent la +grâce de la femme et rehaussent l'élégance de sa beauté. + +Nadéje le savait et en abusait. Au milieu de ces figures qui commencent +l'émancipation des jeunes filles, en leur permettant quelque liberté +dans leurs choix, elle fit à Georges l'hommage de tous les siens: elle +sollicitait le mouchoir avec le regard humble et amoureux de l'esclave +qui attend le bon plaisir de son maître; elle lui offrait le bouquet +avec le geste d'une sultane qui veut prendre un favori. Quand on la +conduisit au fauteuil pour le pas du miroir, tous les danseurs +défilèrent devant elle comme une armée de prétendants; une main légère, +rapidement passée sur la glace, semblait effacer chaque nouvelle image: +c'était le signe du refus. Georges, à son tour, et le dernier vint plier +le genou sur le coussin de velours. Une seconde de trop, peut-être, elle +contempla dans le miroir le visage du jeune homme, où perçait une nuance +d'inquiétude; puis, se penchant vers lui, elle étendit la main, comme +pour le relever, et ils valsèrent ensemble. Elle emmêla les pas. +Georges, pour la soutenir sans doute, l'enlaça dans une étreinte plus +puissante, et la rapprocha de sa poitrine. On eût dit qu'elle allait +fléchir et incliner sa tête jusque sur l'épaule du danseur; mais tout à +coup elle se dégagea, et s'arrêtant: + +«Assez! dit-elle, je vous en prie!» + +Georges la reconduisit à sa place, aussi troublé qu'elle paraissait +l'être. + +Tout finit en ce monde, même les cotillons. Georges regarda furtivement +à sa montre; il était près d'une heure: il sortit en toute hâte. Il +était comme enivré d'elle; véritable ivresse, en effet, car il y avait +du trouble dans son bonheur. Ce n'était plus l'émotion sans mélange, si +douce et si pure qu'il avait ressentie un an plus tôt en valsant avec +Christine. Il éprouvait, au contraire, cette inquiétude vague qui +précède, dit-on, le remords. L'air de la nuit, en frappant son front, +sec et froid, calma l'exaltation malsaine de ses idées. + +«Et Christine!» se demanda-t-il pour la première fois depuis deux +heures. + +Il ne lui avait jamais fait, même en pensée, une aussi longue +infidélité. Il n'était pas possible d'aller maintenant chez elle; +cependant il donna l'ordre au cocher de prendre par la rue de la Reine. +Ce n'était pas son chemin. + +«Il faut qu'il ait le diable au corps! murmura celui-ci en relevant son +collet de fourrure; me faire faire un détour par cette bise aiguë!...» +Il déchargea sa colère sur les pauvres chevaux, qui partirent au galop. + +La chambre à coucher de la comtesse donnait sur la rue: les fenêtres +étaient encore éclairées, non pas de ces molles lueurs qui tombent du +sein voilé de la lampe nocturne, comme pour garder le sommeil, mais de +la vive clarté des bougies qui annonce l'insomnie et la veille. +Christine n'était pas couchée. + +«Pauvre âme! murmura Georges en cachant sa tête dans ses mains, elle +veille et elle souffre!» + +Quand l'égoïsme des mauvaises passions ne nous a pas encore pétrifié le +cœur, nous ne pouvons subir de torture plus cruelle que la pensée +d'une souffrance éprouvée pour nous et à cause de nous par une créature +noble et dévouée. Ces douleurs-là sont poignantes entre toutes, et, si +on mérite le nom d'homme, jusqu'à ce que le calme et la douce sérénité +du bonheur soient revenus dans l'autre âme, rien ne peut ni les guérir +ni les consoler. + +Les chevaux, qui connaissaient les habitudes de leur maître, avaient +d'eux-mêmes ralenti le pas. «Chez moi!» cria Georges au cocher, et, +jetant un dernier regard vers la fenêtre éclairée: «Christine! +Christine! dit-il tout bas, c'est toi que j'aime!» + +La veille il n'aurait pas senti le besoin de le lui dire. On ne proteste +jamais si fort que quand on commence à douter. Il rentra chez lui en +maudissant Nadéje. C'était trop: il eût mieux valu n'y point penser. + +Le lendemain, en s'éveillant, il retrouva, mais un peu confus, le +souvenir de ce qui s'était passé le soir précédent, et il essaya de se +justifier à ses propres yeux, pour mieux se justifier aux yeux de la +comtesse. Après tout, ce n'était pas un grand mal de s'être un peu +attardé dans un bal et d'avoir dansé le cotillon avec une Russe qu'il +voyait pour la première fois. Il est vrai que Christine l'attendait. +Mais ne l'avait-il pas vue quelques heures auparavant, et la comtesse ne +lui avait-elle pas dit cent fois qu'elle ne voulait le priver d'aucun +plaisir?... Sans doute! mais ne lui avait-il pas répondu qu'il n'y avait +point pour lui de plaisir où elle n'était pas? Enfin, s'il y avait +faute, la faute était bien légère! + +Une voix secrète répondait qu'en amour il n'y a point de petites choses, +et qu'on est très-coupable dès qu'on l'est un peu. C'était la première +peine qu'il eût volontairement faite à la comtesse, et rien encore +n'avait émoussé chez lui la pointe vive du remords. + +Le valet de chambre de Christine vint dès huit heures chercher de ses +nouvelles. Il fit répondre qu'il était bien et qu'il irait chez la +comtesse vers midi. Il n'est guère permis de se présenter plus tôt chez +une femme. + +Christine l'accueillit avec cette grâce pénétrante qu'il n'avait +retrouvée chez aucune autre, et qui, doucement lui prenait l'âme. Il vit +bien qu'elle n'avait pas dormi; il crut voir qu'elle avait pleuré. Ces +premières douleurs de l'amour, qui n'ont pas eu le temps de ravager +l'âme, font plus beau le visage, sur lequel se répand une teinte douce +de langueur et de mélancolie. Georges fut touché, et il voulut se +défendre, alors qu'on ne l'attaquait pas. + +«Je n'étais qu'inquiète, répondit Christine; ne me rendez pas triste! + +--Si vous êtes triste, lui dit-il, j'ai tort; j'aurai tort, Christine, +dès que vous ne serez plus heureuse.» Il se laissa glisser à ses genoux. +«Je ne me relève que pardonné, ajouta-t-il en prenant sa main. + +--Alors relevez-vous, mais ne péchez plus!» dit-elle en souriant. + +Puis redevenant grave tout à coup: + +«Si vous saviez, Georges, ce que j'ai souffert cette nuit.... si vous +pouviez savoir toutes mes suppositions, toutes mes craintes! Mais vous +voilà.... Vous m'aimez?» + +Elle le regarda dans les yeux. + +«De toute mon âme, Christine! + +--C'est bien! avec vous le bonheur me revient.... Maintenant, +causons.... C'était donc bien beau, monsieur, ce bal qui vous a fait +m'oublier? + +--C'était brillant comme tous les bals officiels: des épaulettes et des +diamants! Qui en a vu un en a vu mille! Je n'y veux plus mettre les +pieds; laissons chercher le plaisir à ceux qui n'ont pas trouvé le +bonheur.» + +L'antithèse était vieille comme le monde et digne d'être rimée sur les +papiers roses d'un confiseur, au jour de l'an. Elle n'en fit pas moins +son effet. La comtesse se sentit toute rassérénée, et, avec cette +confiance un peu aveugle des natures généreuses, ce fut elle la première +qui parla des nécessités de la position officielle, des exigences du +monde et des devoirs que son nom et son rang imposaient à M. de Simiane. +«Seulement, ajouta-t-elle, quand vous devrez rester si tard, je sortirai +moi-même. Je ne passerai pas ainsi toute une soirée sans vous voir.» + +La paix fut signée; le nom de Nadéje ne fut point prononcé, et la +comtesse n'eut pas même un soupçon. + +Christine oublia; Georges ne se souvint que pour entourer celle qu'il +aimait d'attentions plus délicates et de soins plus empressés: ce fut +comme un second printemps de leur amour, avec plus de feux que le +premier. Christine en était tour à tour effrayée et charmée: tantôt elle +s'abandonnait à l'impression heureuse, comme une femme qui se sent bien +aimée et qui a mis son bonheur dans son amour; tantôt elle éprouvait un +trouble secret devant ces fiévreuses ardeurs, et se surprenait à +regretter tout bas la tendresse plus égale des premiers jours. Celles-là +seules qui ne connaissent pas le cœur des hommes peuvent préférer la +passion à la tendresse. + +Georges, cependant, continua de tenir sa vie en partie double. Il alla +dans le monde plus que jamais. N'était-ce point Christine qui le +voulait? La comtesse, un peu souffrante, resta près d'un mois sans +sortir. Georges, pendant ce mois-là, ne manqua pas un seul jour à venir +terminer la soirée chez elle. Nous devons ajouter que presque partout il +rencontrait Nadéje. + +Ils étaient en commerce réglé de galanterie mondaine: on le remarquait +déjà. Il est vrai que les coquetteries de la jeune Russe n'entamaient +point son cœur; mais il s'en occupait quand elle était là, et s'en +préoccupait quand elle n'y était pas: c'était trop. Il jouissait des +grâces de son esprit avec une complaisance dangereuse déjà, sinon +coupable encore. + +Georges était bon; ses ennemis mêmes n'ont jamais pu lui reprocher qu'un +peu de faiblesse dans le caractère et d'irrésolution. Mais la force, +cette vertu virile, n'est-elle pas nécessaire à celui qui porte dans ses +mains le bonheur d'une femme? + +Georges, mécontent de lui, devint bientôt mécontent des autres. Il +perdit peu à peu la sereine égalité de son humeur. Il devint nerveux et +irritable et éprouva de temps en temps le besoin de se mettre en colère. +Dans ces moments-là il en voulait à la comtesse de cette désespérante +perfection qui ne lui donnait pas même le prétexte de se fâcher un peu. +Souvent, dans un intérieur, jadis si calme, il rapportait les orages +couvés au dehors. Ils n'éclataient pas sans doute; mais on pouvait, à +son trouble, reconnaître au prix de quels efforts il parvenait à les +contenir. Cela seul suffisait à faire le désespoir de Christine; +désespoir muet, sans larmes et sans cris. Christine était une de ces +belles âmes pour qui le dévouement semble être le premier des besoins, +et qui ne sont jamais heureuses que du bonheur qu'elles donnent. +L'agitation inquiète de Georges ne pouvait lui échapper longtemps; elle +était trop discrète pour songer à lui en demander la cause et trop +délicate pour n'en souffrir point. Bientôt, à divers symptômes, elle +sentit que la pensée d'une autre femme troublait l'âme de Georges. Elle +n'avait point de preuves; mais celles qui aiment n'ont-elles pas une +sorte de devination magnétique qui leur apprend tout ce qu'on ne leur +dit pas? Christine, d'ailleurs, entourée aujourd'hui d'hommages, +inspirant aux plus nobles et aux meilleurs des sentiments +chevaleresques, et pour laquelle ses amis avaient un culte plutôt qu'une +affection, avait été comprimée dans sa première jeunesse, froissée dans +les dures épreuves du mariage, et elle s'était peu à peu repliée sur +elle-même: elle avait vécu au milieu du monde dans une vraie solitude de +cœur; elle y contracta une sorte de défiance que pendant longtemps, +rien ne put guérir. Elle crut également qu'il lui était difficile +d'aimer et impossible d'être aimée. Elle ne se trompait donc pas quand +elle disait à M. de Simiane qu'il lui avait apporté une nouvelle vie. + +Cette vie nouvelle et si complète avait eu pour eux toutes les grâces, +toutes les fleurs et tous les parfums du printemps de la jeunesse et de +l'amour. Christine fut si heureuse qu'elle pardonna bientôt au passé. +N'était-ce point lui qui faisait le présent si beau? Et quelle +reconnaissance pour Georges! Elle n'aimait pas; elle adorait. Peu de +femmes ont connu des joies aussi profondes et plus ardentes, parce que +chez aucune le don de soi ne fut plus complet et plus généreux. Mais dès +que le doute entra dans son âme il dut se changer en angoisse poignante. +Elle avait bravement porté la douleur avant d'aimer; et maintenant, +désarmée par l'amour, elle se trouvait contre la vie sans courage et +sans force. Elle souffrit: sa santé s'altéra; elle se trouva moins +belle. «Georges a raison, pensait-elle; je ne mérite plus qu'il m'aime, +s'il m'aime pour ma beauté seulement.» Elle se trompait, elle était +toujours belle, et Georges l'aimait toujours; il y avait peut-être péril +en la demeure, mais rien n'était perdu pour la défense; seulement +Christine était trop fière pour se défendre! Elle ne connaissait pas le +nom de sa rivale; mais elle ne doutait point qu'elle n'en eût une. Quand +elle voyait Georges plus grave, elle croyait qu'il dissimulait; quand +elle le trouvait plus tendre: «Il fait ce qu'il peut!» disait-elle; et +tout en lui sachant gré de l'effort, elle ne s'en trouvait pas plus +rassurée. + +Les cœurs les plus honnêtes ont d'étranges retours; l'inquiétude de +Christine exagérait le mal à ses yeux, mais le mal existait. Nos +sentiments les plus vrais et les meilleurs subissent certaines crises +inévitables; les natures les plus impressionables sont aussi les plus +changeantes. Georges ne s'était point repris; mais peut-être à son insu +commençait-il à se détacher un peu. On ne sait pas comment l'amour +vient: sait-on davantage comment il s'en va? Christine eût pu retenir +celui qu'elle aimait; mais pour elle n'était-ce point déjà le plus grand +des malheurs qu'il eût besoin d'être retenu! + +Le baron s'était rapproché d'elle, comme s'il se fût douté qu'elle +allait souffrir; mais sa sympathie était discrète autant que délicate. +Aucun nom ne fut prononcé par lui. Il était homme à cacher la vérité; +Christine n'était pas femme à la demander. + +Georges, de son côté, n'était pas plus calme. En échange de ce bonheur +jadis si complet, et qu'il perdait chaque jour davantage, que +retrouvait-il donc? Au lieu d'une femme dévouée, ne voulant et ne +sachant qu'aimer, il rencontra devant lui une coquette rompue à tous les +artifices du monde, une main dure, pleine de ruse froide. Nadéje avait +bien jugé le jeune diplomate. Elle devina promptement tout ce qu'il y +avait en lui d'indécision et de faiblesse; elle s'étudia donc à +l'encourager et à le désespérer tour à tour. Elle était avec lui le +caprice même: il ne savait jamais quel accueil il allait en recevoir. +Après quelques jours d'une intimité naissante, et pour lui pleine de +charmes, elle le sevra tout à coup de ces menues faveurs, prodiguées le +premier soir, et qui avaient si doucement chatouillé sa vanité d'homme à +la mode. Elle était sans cesse entourée d'un escadron de jeunes beaux, +qu'elle faisait manœuvrer contre Georges. Puis, au moment où elle le +voyait à demi vaincu et prêt à fuir, elle lui en faisait une hécatombe, +et paraissait n'avoir déjà plus d'attention que pour lui; une femme qui +aime est incapable de tous ces calculs petits et misérables: mais la +femme qui aime est-elle toujours la femme aimée? + +Entre Georges et Christine, l'abîme chaque jour se creusait. Rien ne +semblait changé au premier abord. Tous les jours il allait chez elle; il +avait les mêmes soins pour elle; il était reçu par elle avec la même +bonté. Il paraissait même plus attentif, et elle semblait plus touchée: +mais il éprouvait une sorte de contrainte, et elle, en lui parlant, +sentait parfois que les larmes lui passaient dans la voix. Elle ne se +plaignait point: elle attendait douloureusement le retour, le désirant +toujours, l'espérant quelquefois, en doutant plus souvent, mais ne +voulant point le hâter d'un mot. Georges, entre ces deux femmes, se +trouvait embarrassé. Si jamais on lui eût parlé de quitter Christine, il +se serait indigné sincèrement. Mais il comptait mener en même temps une +affaire de tête et une affaire de cœur; ou plutôt, sans trop s'en +rendre compte à lui-même, il cédait tour à tour à des attractions +diverses. Ce n'était pas une nature mauvaise, et il avait même un peu +moins d'égoïsme que l'on n'en rencontre d'ordinaire chez les hommes. +Mais il n'avait pas cette force de vouloir qui fait le caractère. Il +revenait parfois à de bons sentiments; alors il était mieux avec sa +conscience: instinctivement il comprenait que le bon et le vrai il les +rencontrait chez Christine, et chez Christine seule: il savait avec +quelle tendresse indulgente, inépuisable, la noble femme accueillerait +ce retour de son cœur. Mais il se trouvait que, la veille, Nadéje +avait été charmante; pour causer avec lui elle avait refusé une mazurka +et deux valses. Un tel sacrifice méritait quelque reconnaissance! Et +ainsi la vie à deux, si unie, si calme et si douce, était remplacée peu +à peu par cette existence à trois, troublée de remords et agitée de +tiraillements douloureux. Ces amères et rudes épreuves sont moins rares +qu'on ne le pense, même dans les liaisons qui ont gardé toute la liberté +de leur choix, et l'écharpe municipale, tant calomniée, n'a pas le +privilége exclusif de former des nœuds mal assortis. + +Christine résolut de se renfermer peu à peu davantage. Avec sa beauté, +son esprit, et ce charme qu'elle gardait toujours aux yeux de M. de +Simiane, elle eût pu l'éblouir encore, le ramener et le captiver. Elle +dédaigna superbement ce que tant d'autres auraient recherché. Elle +voulait ne devoir Georges qu'à lui-même. C'était un orgueil comme un +autre--plus grand peut-être. + +Le nom de Nadéje fut enfin prononcé devant Mme de Rudden par une amie, +avec une intention charitable, et accompagné de toutes sortes de +commentaires, sur lesquels il n'était point possible de se tromper. + +Christine ne voulut pas même voir sa rivale: non point qu'au fond de +l'âme elle n'éprouvât un âpre et ardent désir de connaître la femme qui +lui enlevait son bonheur; mais elle eût cru, en se rencontrant avec +elle, accepter une sorte de lutte qu'elle jugeait peu digne de Georges +et d'elle-même. Il y avait dans une telle conduite une incontestable +noblesse de cœur, et, avec un homme plus ferme que M. de Simiane la +comtesse aurait eu cent fois raison. Mais peut-être avait-elle tort avec +Georges, dont elle pouvait maintenant soupçonner les involontaires +faiblesses, et qu'il fallait sauver de lui-même, en le sauvant pour +elle. + + + + +XII + + +Vers la fin de janvier, le comte de Lovendall, un des plus grands +sportmen de la Suède, fit venir du Nord ses équipages à Stockholm, et +annonça qu'il donnerait une chasse sur le Mélar. Le froid était +rigoureux et la faim faisait sortir les loups du bois. Ils se +rassemblaient par petites troupes et maraudaient dans les environs de la +ville; les paysans se plaignaient et appelaient les veneurs à leur +secours. Le comte adressa de nombreuses invitations, qui furent +acceptées avec enthousiasme. La société oisive est partout la même, et +elle saisit avidement toutes les occasions de se divertir. Il y a si peu +de gens qui puissent se suffire, que tout est prétexte à se répandre +hors de soi. Les femmes n'y mettent pas moins d'empressement que les +hommes. On organisa des parties de traîneau; on arrangea des cavalcades: +Stockholm prit un air de fête à la fois galante et guerrière. Les +Suédoises, nerveuses et hardies, excellent dans tous les exercices du +corps et montent très-bravement à cheval. On pourrait aisément, sans +sortir du grand monde, lever chez elles un escadron d'amazones. Aussi, +quand, vers dix heures du matin, la chasse, en bon ordre, débouchant par +la place du Riddarholm, apparut au bord du lac gelé, le Mélar présenta +tout à coup la scène la plus brillante et la plus animée. Les piqueurs +du comte, en grande livrée de gala, conduisaient la petite troupe vers +les îles couronnées de grands bois, où les rabatteurs avaient laissé +leurs brisées. Les officiers, en uniformes chamarrés, escortaient les +femmes en traîneau; l'habit rouge des veneurs tranchait sur le drap noir +des longues robes de cheval. La neige volait sous les sabots d'acier, et +parfois, soulevée par le vent, enveloppait la chasse tout entière de ses +blancs tourbillons. De temps en temps la fanfare joyeuse éclatait, puis +tout à coup se taisait, comme si les notes s'étaient gelées dans les +pavillons de cuivre. Le chœur des rires sonores et des joyeux propos +reprenait à son tour. Les loups étaient bien avertis. Par bonheur un +détachement de piqueurs les gardait dans leurs îles. Cependant, quand on +approcha des fourrés, le comte de Lovendall dut commander le silence +dans les rangs. + +Christine avait voulu suivre la chasse: elle était restée trop longtemps +enfermée; ses amis lui persuadèrent que le mouvement et l'exercice lui +feraient du bien. Elle les crut. Elle avait voulu d'abord monter à +cheval; on craignit la fatigue d'une trop longue journée, et elle se +résigna au traîneau. Son attelage islandais était toujours +merveilleusement tenu, et son cocher conduisait fort habilement ses +petits chevaux à grandes guides. Le comte de Lovendall, passant près +d'elle, lui dit tout bas qu'elle était la reine de sa fête et que les +autres ne semblaient être que les dames de sa suite. Georges, le +chevalier de Valborg et le baron de Vendel, tous trois écuyers +consommés, entouraient son traîneau. Nadéje, sur un beau cheval noir +paradait et piaffait au milieu d'un groupe de jeunes hommes. La belle +Russe montait avec plus d'audace que de véritable élégance: elle +exigeait trop, et l'on pouvait voir qu'elle avait la main dure. Le +cheval bondissait sous elle, rongeait son frein et couvrait d'écume son +poitrail. Un homme qui a connu les femmes, autant du moins qu'il est +possible de les connaître, assurait qu'il n'aimait point les amazones. +Il prétendait que l'habitude du cheval leur donnait une décision hardie, +dont les suites étaient presque toujours fâcheuses; qu'elles contractent +vite, dans ces exercices trop violents, un goût dangereux de domination, +et que l'usage de la cravache compromet singulièrement l'aimable douceur +qui est leur plus grand charme. Il y a peut-être un peu d'exagération +dans cette idée, comme dans toutes les opinions absolues; mais il y a du +vrai cependant: tout est un indice pour qui sait voir, et la façon dont +une femme monte à cheval peut être une révélation de son caractère pour +l'observateur attentif. + +Christine, en voyant passer Nadéje (elle connaissait maintenant sa +rivale), la jugea sèche, impérieuse et hautaine. «Mon pauvre cher +Georges, pensa-t-elle, si vraiment il l'aime, je le plains, car elle ne +le rendra pas heureux. Elle est belle; mais elle n'est pas bonne, et il +faut tant de choses pour qu'il soit heureux!... Il faut.... tout ce que +je n'avais pas sans doute!» + +Nadéje passait devant le traîneau. + +Georges la salua; elle lui sourit et rendit le salut du bout de sa +cravache, puis elle baissa la main et elle partit au galop au milieu de +sa petite escorte. Christine jeta un coup d'œil rapide sur M. de +Simiane. Ce n'était point Nadéje qu'il regardait; c'était elle-même. +Elle vit dans ses yeux une expression de mélancolie rêveuse et de +profonde tendresse. «Mon Dieu! se dit-elle, est-ce qu'il m'aimerait +encore?» Et elle se sentit toute consolée. + +«Au galop!» cria-t-elle à son cocher. + +Il fit un appel de langue et rendit un peu. Les quatre poneys, qu'il +avait peine à maintenir en main, bondirent sur la vaste plaine. +Christine respira l'air vif à pleins poumons. + +C'était une journée froide et un peu triste, car elle était sans soleil, +et le soleil est la dernière gaieté de l'hiver. De temps en temps la +rafale passait dans les arbres en gémissant et secouait la neige, qui +tombait sur les traîneaux en flocons légers, pareils à de larges gouttes +de pluie blanche. + +Les loups s'étaient réfugiés dans une sorte d'archipel, dont les îlots +n'étaient séparés que par de courts intervalles de neige et de glace. +Traqués dans l'un, ils se jetaient rapidement dans l'autre. Par ces +grands froids et dans la neige, le loup se décide moins facilement à +prendre un parti et à risquer une pointe: il craint de se faire battre +en plaine. Les chasseurs, suivis du reste de la compagnie, avaient +d'abord cerné l'ensemble des îlots, lançant en avant leurs grands chiens +découplés, dont on entendait au loin les voix sonores. Puis, à mesure +que les loups, forcés dans leur retraite, s'étaient retirés vers le +centre, le cercle s'était peu à peu rétréci. On arriva enfin au dernier +îlot, dont l'épais fourré abritait la troupe sauvage. Une attaque bien +sonnée y poussa les chiens, qui s'y jetèrent bravement, appuyés des +piqueurs, et suivis de quelques chasseurs intrépides. Coupés de toutes +parts, et forcés dans leur dernier asile, les loups firent d'abord tête +aux chiens; mais après quelques minutes d'énergique défense, voyant, +avec ce coup d'œil d'instinct que la nature donne aux bêtes sauvages, +la partie inégale et la lutte impossible, ils ne songèrent plus qu'à la +fuite, et débouquèrent tous à la fois, les crocs étincelants, le poil +hérissé, roulant du feu sous leurs prunelles fauves. Harcelés par les +limiers, décimés par une décharge à bout portant, rougissant la neige de +leur sang qui fumait, ils firent leur trou, comme une volée de boulets, +à travers la foule étonnée. Ce fut un moment d'inexprimable désordre: +les voitures, trop rapprochées, reculaient les unes sur les autres, les +femmes criaient, les chevaux se cabraient, les chiens, éventrés et +traînant leurs entrailles, soulevaient leurs têtes mourantes avec des +aboiements plaintifs. Un vieux loup, presque blanc, vrai chef de bande, +vint tomber aux pieds des chevaux de Christine en poussant des +hurlements féroces. Les deux poneys de volée tremblent sur leurs +jarrets, frémissent et reculent, s'embarrassent eux-mêmes dans les +traits emmêlés, et se jettent sur les deux autres; le cocher n'est plus +maître de rien. Cependant, le traîneau, acculé contre une souche cachée +dans la neige, se soulève et semble prêt à se renverser. Christine, +pâle d'effroi, pousse un cri et met son mouchoir sur ses lèvres pour +étouffer le nom de Georges qui lui échappe. + +Ce ne fut pas Georges qui répondit. + +Le baron de Vendel avait déjà mis pied à terre, et, jetant les rênes à +son groom, il avait saisi, ramené et calmé l'attelage furieux. + +Où donc était Georges? + +Après le tumulte et le désordre du premier moment, toute la troupe, +dirigée par le comte de Lovendall, qui sonnait à pleins poumons le +_bien-lancer_, s'était mise à la queue des chiens, et donnait la chasse +aux loups, poussés vers la ville. + +Nadéje montait un cheval de l'Ukraine, appartenant à l'ambassade, assez +bien dressé, mais jeune encore et irritable. Depuis le commencement de +la chasse, elle l'avait tourmenté comme à plaisir. Il se contint assez, +tant qu'il fut au milieu des rangs, et pour ainsi dire emprisonné dans +les autres; mais au moment du sauve-qui-peut général, affolé par le +bruit et le mouvement, malmené par sa folle maîtresse, excité par les +fanfares, effrayé par le hurlement des loups, il essaya de profiter du +désordre pour se débarrasser de l'incommode fardeau. Nadéje résista bien +aux deux premières pointes: c'était une nature assez vaillante, et +d'ailleurs elle était soutenue par son amour-propre de femme vaniteuse +qui se sent regardée. Mais comme le cheval se défendait de plus belle: +«Rendez donc la main!» lui cria Georges. + +Elle obéit instinctivement; mais, en rendant la main, elle cingla d'un +coup de cravache, comme par une dernière bravade, l'épaule du fougueux +animal. Celui-ci bondit de colère et de douleur à travers les +broussailles, et, libre enfin de toute entrave, mal contenu par une main +trop faible, il s'élança au galop dans la plaine, emportant Nadéje +éperdue sur ses reins puissants, comme Nessus le centaure emporta jadis +Déjanire, belle et tremblante. + +La jeune fille n'eut que le temps de jeter à Georges un regard où +l'angoisse se mêlait à la prière. C'était au même moment que Christine, +non moins effrayée, criait à l'aide vers lui. Sans doute il vit l'une et +n'entendit pas l'autre, car il enfonça l'éperon dans le ventre de son +cheval et se précipita sur les traces de la belle Russe. + +Cependant Nadéje peu à peu se raffermit en selle et se laissa bravement +emporter. Le fils des steppes buvait l'air libre, et, voyant se dérouler +sous ses pieds la blanche étendue et le vaste espace, il oublia la +chasse et se donna carrière pour son compte, s'enivrant de sa vitesse, +et comme pris du vertige de sa course. Elle, penchée en avant, immobile +sur l'étrier, fixe sur la selle et tenant assez courtes les rênes dans +ses deux mains, essayait du moins de diriger l'ardeur qu'elle ne pouvait +maîtriser tout à fait. + +Le cheval de Georges n'avait ni le même sang ni la même race; et, bien +qu'il fût impitoyablement roulé par son maître, il perdait du terrain de +minute en minute. + +Personne n'y prenait trop garde: le monde est une foule où chacun tire à +soi! la chasse tournait toutes les têtes, et l'on s'occupait en ce +moment des loups plus que des femmes. Les traîneaux eux-mêmes volaient +sur la neige à la suite des cavaliers. + +Seule une pauvre créature oubliait tout autour d'elle. + +Presque debout dans son traîneau, la narine frémissante et gonflée, le +mouchoir dans les dents pour respirer plus facilement, l'œil +pétrifié, la pâleur au front, la mort dans l'âme, Christine regardait de +loin la course éperdue de Georges et de Nadéje. Elle n'en perdait pas un +seul incident. Sa prunelle, contractée comme celle de l'aigle, perçait +la distance: elle se rendait compte du moindre détail avec une +merveilleuse lucidité; elle voyait les efforts de l'une pour ralentir sa +course, et les efforts de l'autre pour précipiter la sienne. Elle ne +pouvait prévoir quel serait enfin le résultat de cette folle vitesse. +Une anxiété terrible oppressait son sein. + +Cependant le vent se leva du nord et jeta la neige pénétrante et fine +dans les yeux du cheval noir. Il s'arrêta une seconde, et, voyant venir +à lui le tourbillon épaissi, il pirouetta par une demi-volte rapide, et, +changeant de direction brusquement, tourna sur lui-même, comme s'il eût +voulu décrire un grand cercle, dont Georges eût été le centre. Le +cavalier, attentif à tous ses mouvements, coupa par une oblique, et ne +tarda point à l'atteindre. Nadéje alors rassembla toute son énergie, et, +se renversant violemment en arrière, sciant la bouche, puis lâchant une +rêne et roidissant l'autre, elle jeta son cheval de côté. Celui-ci, +voyant auprès de lui un autre cheval immobile, s'arrêta enfin. + +Tant que le danger dura, Nadéje avait courageusement lutté. Mais ses +forces étaient à bout; elles l'abandonnèrent tout à coup: ses mains +défaillantes laissèrent tomber les rênes. Georges n'eut que le temps de +courir à elle; il la reçut presque évanouie dans ses bras. L'animation +de la course avait peint ses joues des plus vives couleurs; mais dès +qu'elle fut arrêtée, le sang reflua vivement au cœur, et elle devint +pâle comme la neige dont le blanc tapis couvrait la terre; ses lèvres +décolorées n'avaient plus de paroles, ses yeux éteints plus de regards. +Mais, aperçue ainsi et comme à travers la poésie du danger, elle était +peut-être plus séduisante encore. Elle avait perdu son chapeau; ses +longs cheveux s'étaient dénoués: ils frémissaient sur son cou comme les +ailes d'un cygne noir; ils inondèrent la tête et les épaules du jeune +homme. Il la prit et l'enleva de terre comme un enfant; elle abandonnait +mollement à ses étreintes son corps souple et charmant. Il la garda +quelques secondes dans ses bras, jusqu'à ce qu'il sentît battre son +cœur ranimé; puis il l'assit doucement sur la neige. Il n'avait rien +pour la réchauffer: il se mit à genoux devant elle, ouvrit son habit, +prit les deux mains glacées de la jeune fille, et les posa sur sa +poitrine. Le vent lui jetait les cheveux de Nadéje au visage; il les +écartait en frissonnant; ils revenaient d'eux-mêmes, et semblaient voler +au-devant de ses baisers. Cependant la chaleur de la vie peu à peu la +pénétrait; une teinte rose nuança délicatement ses joues; ses lèvres +remuèrent comme si elles eussent parlé, mais on n'entendait point les +paroles. Georges l'appela, tout bas, et comme s'il eût craint de la +réveiller d'un beau rêve: + +«Nadéje! Nadéje! c'est moi! ne craignez rien.... revenez à vous! Nadéje! +chère Nadéje!» + +Nadéje, lentement, doucement, avec la grâce et la langueur d'une gazelle +mourante, releva ses longues paupières. Au lieu d'un regard, ce fut une +larme qui s'en échappa. + +«Oh! j'étais bien, dit-elle; je croyais que j'allais mourir!» + +Georges ne répondit rien, mais il la couvrait d'un regard ardent. Nadéje +vit ses cheveux dénoués et répandus; elle essaya de les relever. + +«Je ne puis pas!» murmura-t-elle avec un sourire pâle, en laissant +retomber ses bras. + +Georges restait à genoux devant elle; il avait tiré ses gants et tenait +toujours dans les siennes ses deux mains glacées. + +«Sauvée! sauvée par vous! dit Nadéje tout à coup, en le regardant avec +un accent de reconnaissance passionnée. Oh! j'aimerai la vie, maintenant +que je vous la dois.» + +Un petit fichu qu'elle portait au cou s'était détaché; Georges le +renoua. Nadéje prit sa main qui tremblait, et, avec un geste de +brusquerie tout à la fois charmante et sauvage, elle la baisa.... Puis +elle le repoussa, rougit, et, comme vaincue par l'instinct de la sainte +pudeur, cacha sa tête dans ses deux mains. Georges les écarta, non sans +peine, et il vit son visage tout baigné de larmes. + +Christine fut oubliée. + +«Tu m'aimes donc? s'écria-t-il en la pressant dans ses bras. + +--Il le demande!» murmura Nadéje avec une voix d'ange. + +Ils échangèrent mille promesses et mille serments dans un seul baiser. + +Cependant Nadéje la première se dégagea de l'étreinte avec plus de +vivacité qu'on n'eût dû l'attendre de la langueur sentimentale dans +laquelle on la voyait plongée. + +Georges surpris releva les yeux. + +L'œil de Nadéje était fixe, et sa main étendue se dirigeait vers +Stockholm. + +«Oh! cette femme, murmurait Nadéje, avec une sorte d'égarement, elle +vient te prendre à moi. Je ne veux pas!» Et elle appuya sa tête sur la +poitrine du jeune homme. + +Georges se retourna: il aperçut au loin un petit point noir, immobile +d'abord, qui grossit en se rapprochant lentement, puis enfin dévora +l'espace en devenant de plus en plus distinct. + +C'était le traîneau de Christine. + +La comtesse, nous l'avons dit, tout en suivant la chasse, d'un peu loin +peut-être, car elle venait la dernière, n'avait perdu aucune des +péripéties de la course. De l'œil et de la pensée elle avait +surveillé la fuite de Nadéje et la poursuite de Georges: tant qu'elle +les avait vus courant et séparés, elle n'avait éprouvé qu'une inquiétude +vague; quand elle s'aperçut qu'ils étaient arrêtés et réunis, +l'inquiétude devint une crainte réelle et bientôt une poignante +angoisse. La course, l'air, la foule, l'animation de la chasse, ces +mille bruits joyeux, le son des trompes entendu par intervalles, tout +cela excita ses nerfs, troubla son sang, exalta son imagination, et +elle prit un de ces partis violents que, dans le calme, elle eût +repoussés comme indigne d'elle. Elle n'eut plus qu'une idée.... les +séparer, interrompre le tête-à-tête, les glacer par sa présence.... +reprendre Georges! Nadéje avait raison. + +Christine avait l'exécution prompte. Mais, malgré l'émotion vive, elle +avait aussi cette possession de soi-même, du moins à l'extérieur, qui +n'abandonne jamais la femme du monde. Elle fit d'abord ralentir sa +course. Axel et le major l'imitèrent. + +«J'ai peur, dit-elle au chevalier d'une voix assez dégagée, qu'il ne +soit arrivé malheur à Mlle Borgiloff. Il n'y a qu'un moment, _ils_ +étaient (elle ne voulut pas prononcer le nom de Georges), ils étaient à +la hauteur de ce petit bouquet de saules; je les ai vus encore plus loin +qui couraient.... Maintenant, plus rien!... Si!... là-bas, là-bas! une +sorte de tache brune sur la neige.... Si c'est eux, ils sont arrêtés.... +peut-être un accident.... il ne serait pas humain de laisser par ce +froid une pauvre jeune fille blessée sur le lac.... Je ne connais pas +Mlle Borgiloff, mais il y a des choses que l'on se doit entre femmes. Je +veux lui offrir une place dans mon traîneau. Allons, messieurs, en +avant! et qui m'aime me suive!» + +Tout cela fut dit avec une aisance et un naturel exquis. Le chevalier +cependant ne fut pas maître d'un peu d'étonnement, qui se trahit dans +son regard. M. de Vendel avait déjà fait signe au cocher, et tous +ensemble partirent au galop dans la direction du petit groupe. Le fouet +donna des ailes à l'attelage ardent. C'est à peine si, quoique bien +montés tous deux, le major et le chevalier purent le suivre. + +En quelques minutes, qui semblèrent des siècles à l'impatience de +Christine, on arriva tout près des fugitifs. La comtesse se pencha en +dehors du traîneau; mais les deux chevaux, placés devant leurs maîtres, +empêchaient de rien voir. Au-dessus de leurs têtes, avec des +croassements sinistres, un vol de corbeaux tournoyait dans le ciel. +Leurs ombres mobiles promenaient des taches sur la neige. On eût dit +qu'ils flairaient une proie. + +«Y aurait-il vraiment un malheur?» pensa Christine, qui sentit la bonté +entrer dans son âme, dès que l'inquiétude âpre, tyrannique et mortelle, +en sortit pour lui faire place. + +On fut bientôt en présence. + +Georges s'avança, tenant en main les rênes des deux chevaux, qui +piétinaient dans la neige et se cabraient à l'approche des autres. + +«Et Mlle Borgiloff?» demanda Christine, qui cherchait à l'apercevoir +derrière Georges. + +Nadéje se leva et vint au-devant de Christine. + +«Je vous rends mille grâces, madame la comtesse, dit-elle en saluant, ce +n'est plus rien.... un peu de fatigue.... un éblouissement.... mais le +danger était grand. M. de Simiane m'a sauvé la vie.» + +Ce dernier mot entra comme un poignard dans le cœur de Christine. +Georges devina combien elle souffrait. + +«Mademoiselle exagère, dit-il en retrouvant tout son calme, son cheval +courait un peu trop vite; je n'ai eu que le mérite de l'arrêter, en +prenant sa bride. + +--Au moment où je l'abandonnais!» dit Nadéje en fermant les yeux comme +si elle eût vu encore le péril devant elle. + +Le regard de la comtesse allait de l'un à l'autre, sévère, plein +d'interrogations muettes; Georges était très-pâle et son œil semblait +fuir celui de Christine. Nadéje, au contraire, avait le teint animé par +le vif incarnat du bonheur. Elle étalait ses vingt ans. Puis, le moment +d'après, elle reprenait un air de gaucherie naïve: elle baissait les +yeux comme si elle eût eu peur d'y laisser voir trop de choses; sa +poitrine, qui battait, soulevait son corsage. + +On ne pouvait point songer à retrouver le chapeau, roulé par le vent +dans la steppe, et il n'était guère possible de la laisser courir tête +nue entre trois hommes. + +Christine lui offrit dans son traîneau une place qu'elle accepta, la fit +asseoir auprès d'elle, l'enveloppa de ses fourrures et la coiffa de ses +mains, à la créole, avec un mouchoir de soie rouge et or, trouvé dans +une poche de sa pelisse. Elle était charmante ainsi. Seulement le +mouchoir à la créole manque de majesté, de sorte qu'elle avait l'air +d'une soubrette piquante à côté d'une grande dame qui avait bien voulu +lui faire place dans sa voiture.... Mais la soubrette n'avait pas vingt +ans. + +On reprit le chemin de Stockholm, assez lentement, et en causant comme +de vieux amis. Georges, en présence de Christine, sentit bientôt tomber +son exaltation folle. Sa pensée redevenait grave et triste: elle était +tout entière à cette grande douleur si peu méritée et dont il était la +cause. Il lisait sur le visage de Christine, comme nous lisons dans un +livre dont maintes fois nous avons tourné les pages familières. Il +connaissait l'énergie et la soudaineté de ses impressions, et il savait +quels secrets mais violents contre-coups, étouffés dans son âme, +altéraient tout à coup sa physionomie si sereine et si pure. Un cercle +bleuâtre estompait ses yeux, et sur ses mains couraient des frissons +nerveux. De temps en temps elle regardait Nadéje. «Si c'est elle qu'il +aime, pensait-elle, il faudra bien que je l'aime aussi.... si je puis!» +Une ou deux fois elle jeta les yeux du côté de Georges. Georges était +près d'Axel, qui le séparait du traîneau. Il tourmentait machinalement +son cheval: tous ses mouvements étaient saccadés et nerveux. Mille +pensées, qui se succédaient dans son esprit, se reflétaient sur sa +physionomie mobile. Il était mécontent de lui: il se reprochait de +s'être si vite engagé à Nadéje; il trouvait ridicule la position de +Christine, ramenant ainsi sa rivale dans sa voiture, et il s'irritait +contre elle de se donner ainsi en spectacle avec Mlle Borgiloff. Puis le +souvenir du passé lui revenait, et, se rappelant l'inépuisable bonté de +Christine, son exquise délicatesse, sa tendresse profonde, son +dévouement sans bornes, il se demandait de quel prix il allait payer +tous ces trésors d'une âme qui s'était répandue à ses pieds. Christine +le regarda par hasard dans un de ces moments où il redevenait lui-même; +elle comprit ce qui se passait dans ce cœur troublé, elle devina la +lutte, et, avec cette défiance sourde dont une année de bonheur n'avait +pu la guérir: «Ainsi, dit-elle, il est entraîné vers elle +invinciblement, et, comme il est bon, il s'attarde de mon côté, plein +de regret du mal qu'il va me faire, plein de tendresse encore, de pitié +douce et de compassion; il se sacrifie peut-être. C'est ce que je ne +veux pas!» + + + + +XIII + + +Le comte de Lovendall aimait les fêtes complètes. + +Le soir, il réunit dans un bal tous ses invités du matin. L'animation +était grande et le plaisir partout. Les hommes causaient un peu de +Nadéje; les femmes regardaient Georges; il ne tenait qu'à lui de se +poser en héros de roman: il avait trop de tact pour le faire. L'état de +son esprit ne lui permettait guère, d'ailleurs, de jouer un rôle, quel +qu'il fût. Il ne savait plus vouloir: il se laissait aller aux +événements, ballotté entre des craintes et des désirs, des espérances et +des remords, le cœur troublé, l'âme incertaine, ne voyant plus le +devoir et ne sachant pas où était le bonheur; fatalement condamné, quoi +qu'il fît, à tromper une femme, et, s'il ne faisait rien pour cela, les +trompant toutes deux, il abandonnait sa vie à l'aventure et laissait au +hasard le soin de régler sa conduite. Les émotions de la journée, qui +l'avaient si violemment surexcité, semblaient avoir détendu ses nerfs en +s'apaisant. Il entra dans les salons du comte sans savoir ce qu'il y +ferait. Christine n'y était point, et il fut tenté de s'en réjouir; ce +qui était, comme on voit, une assez mauvaise pensée. Il est vrai que +Nadéje absente ne lui aurait pas fait moins de plaisir: ce qu'il +craignait surtout, c'était de les voir toutes deux à la fois. Cependant, +comme Nadéje était là, il ne lui fut guère possible de n'aller point lui +demander de ses nouvelles. Elle était très-pâle et ne semblait pas +encore remise: elle lui parut très-touchante. Elle n'avait point, ce +soir-là, son air habituel, ce maintien glacé de sceptique indifférence, +qui, plus d'une fois, avait froissé les susceptibilités de Georges et +irrité son orgueil. Elle paraissait, au contraire, rêveuse et comme +recueillie doucement dans un bonheur grave. Elle reçut M. de Simiane +avec un mélange de timidité amoureuse et de reconnaissance émue, et +l'appela son sauveur. Georges s'assit auprès d'elle. Elle devina qu'il +était triste. Assez habile pour ne pas heurter de front une pensée +qu'elle comprenait trop pour ne pas la craindre, elle le promena et +l'égara dans les détours d'une causerie ingénieuse; puis, peu à peu, +avec des transitions ménagées et par des allusions transparentes, elle +le ramena vers des idées moins dangereuses pour elle. Georges l'écouta, +peut-être avec distraction tout d'abord; puis, à son insu, entraîné +bientôt par ce charme magnétique que possède toujours une créature jeune +et belle qui veut persuader, il se livra tout entier. Devant ses yeux +passèrent des images confuses; les souvenirs brûlants du matin se +rallumèrent dans son âme; il revit la jeune fille assise sur la neige, +tout près de lui, presque dans ses bras, frémissante, les mains dans ses +mains, et, pour ainsi dire, se ranimant à son souffle.... Il sentait +encore sur ses lèvres le baiser qu'ils avaient échangé avec leurs +serments. Il la regarda et la trouva plus belle que jamais: il comparait +son épaule nue à toutes les blancheurs qui fournissent des métaphores +aux poëtes, à la fourrure des hermines, au duvet des cygnes, au jasmin +et aux camélias, à l'albâtre et au marbre de Paros, au lis qui +entr'ouvre son calice d'argent et à l'aubépine en fleur.... et il pensa +que, quelques heures auparavant, ils étaient là-bas tous deux, seuls, +presque perdus dans l'espace immense.... quand Christine était venue +interrompre ce rêve d'une matinée d'hiver.... Georges ne demandait pas +mieux que de le continuer maintenant; les yeux de Nadéje ne disaient pas +non. + +La porte s'ouvrit à deux battants, et on annonça Mme la comtesse de +Rudden. + +Christine avait compris que l'avenir de son cœur allait se jouer ce +soir-là: il y a des heures décisives dans la vie. Il se fit en elle, au +dernier instant, une réaction subite: elle secoua ses langueurs; elle +voulut voir sa rivale en face. Aussi, après avoir déclaré qu'elle +n'irait point au bal, elle se fit habiller au dernier moment et demanda +sa voiture. + +Personne ne se mettait mieux qu'elle; sa toilette fut un +chef-d'œuvre, et, quand elle entra, le même mouvement d'admiration +tourna vers elle tous les yeux. Sa robe semblait caresser son corps +plutôt que de le couvrir; elle tenait par miracle; ses épaules en +sortaient et s'épanouissaient dans l'éclat blond et chaud de leur +radieux ivoire, brillantes sous les flots transparents de la gaze, dont +la tête se dégageait, comme un astre sort en rayonnant d'un nuage +d'argent; elle avait, pour la première fois, soulevé autour de son front +ses cheveux,--d'ordinaire trop chastement plaqués à la tempe,--et +légers, aériens, vivants, ils frissonnaient et éclairaient des riches +reflets de l'or en fusion cette belle tempe large, veinée de réseaux +bleus. En la voyant, on songeait à une belle reine qui venait de déposer +sa couronne. Elle passa à côté de Nadéje, vit Georges et ne se détourna +point. Elle alla s'asseoir dans le boudoir de la comtesse de Lovendall; +un groupe d'hommes l'y suivit; elle en devint le centre, et, autour +d'elle, anima tout de sa présence, de sa parole et de son charme. Ses +amis se disaient qu'ils ne la reconnaissaient point. Georges l'observait +de loin, avec un mélange d'étonnement et de curiosité, de plaisir et de +vague inquiétude. Nadéje le comprit, et, comme ces sentiments-là +pouvaient devenir dangereux: «Allez donc lui parler!» dit-elle avec le +raffinement de politique d'un Machiavel en robe de satin. + +Il obéit sans répliquer et se mêla au groupe des louangeurs et des +admirateurs: Christine le vit et en ressentit une joie secrète; mais +Georges sut à peine trouver l'occasion de lui adresser quelques mots. +Elle lui répondit comme à tout le monde. Il ne put se tenir d'en +éprouver du dépit, et il accusa de coquetterie une femme qui, pendant un +an, n'avait vu que lui au monde; je crois même qu'il murmura tout bas le +grand mot d'ingratitude. Qui donc peut voir l'âme douloureuse à travers +le masque souriant du visage? Georges revint vers Nadéje et lui parla +d'amour avec colère. L'air n'était pas d'accord avec la chanson; mais +Mlle Borgiloff était l'indulgence même! Peu à peu il s'excita lui-même, +sans qu'il fût besoin de l'y aider. Il trouva que Nadéje était simple et +naturelle, qu'elle n'avait pas besoin d'auditeurs, comme Christine, et +que, pour son compte, il avait toujours mieux aimé le dialogue à deux +que le discours public: il s'étourdit et s'exalta à froid, et, après +avoir commencé par ne point dire ce qu'il pensait, il finit par penser +ce qu'il disait. Au moment où les invités passèrent dans la salle du +souper, il s'engageait de plus en plus vis-à-vis de Nadéje. Christine, +au bras du major, alla s'asseoir à une table. M. de Simiane conduisit +Mlle Borgiloff à une autre. Deux ou trois douairières, qui n'avaient +plus d'amoureux depuis vingt ans, se préparèrent à compter les coups. + + * * * * * + +En Suède on prolonge pendant tout janvier le règne pacifique des rois du +gâteau, et chaque festin voit donner à ses favoris la couronne de la +fève. La Fortune, qui est femme, a parfois des caprices cruels. Elle +donna la fève de la première table à Christine, qui couronna le baron de +Vendel, et celle de la seconde à Georges, qui partagea son trône avec +Nadéje. + +On a eu tort d'abolir le souper: c'est le repas le plus gai et le moment +le plus heureux de la journée; on ne le remplacera jamais. + +Le souper du comte de Lovendall fut charmant. L'esprit pétillait avec la +mousse du vin d'Aï: les toasts joyeux s'échangeaient d'un groupe à +l'autre; on mêla, chaque fois qu'ils burent, les noms des rois et des +reines, en les saluant d'acclamations et de hurrahs; les propos malins +voltigeaient sur toutes les lèvres; les traits légers s'entre-croisaient +comme des flèches qui passent en sifflant dans l'air; on déclara que le +sort avait beaucoup d'esprit, et que ces unions d'un jour auraient +d'excellentes raisons pour ne pas finir. + +Mme de Rudden entendait et ne répondait pas; le major faisait comme s'il +n'entendait point; Nadéje rougissait, Georges buvait: mais quatre +cœurs étaient troublés. + +Après le souper, on organisa une de ces promenades dans les salons, +mêlées de musique et de danses, si célèbres dans le Nord sous le nom de +_Polonaises_. Nulle part la beauté de la femme ou l'élégance de l'homme +ne se déploie avec plus de grâce et de majesté, dans une pompe plus +grandiose et plus solennelle. On s'avance lentement, avec une démarche +cadencée sur un rhythme indolent, qui imprime au corps entier un +balancement harmonieux; les tailles flexibles se soulèvent et +s'abaissent tour à tour, ondoyantes: c'est ainsi que sur les fleuves, +qu'ils descendent en nageant, le mouvement caché des vagues berce une +blanche troupe de cygnes. Le comte de Lovendall, qui conduisait la +danse, avait donné la main à Mme de Rudden, les autres le suivaient par +couples. Le cavalier offrait à sa dame tantôt une main, tantôt l'autre; +parfois c'est à peine s'il osait serrer le bout de ses doigts minces, et +parfois il les réunissait et les emprisonnait dans sa main; puis, sans +quitter encore celle qu'il avait choisie, il passait de sa droite à sa +gauche, de sa gauche à sa droite; le même mouvement se répétait sur +toute la ligne, qui, tour à tour, aux appels de l'orchestre, pressait +ou alanguissait la mesure; puis, sur les pas de son guide, elle +s'engageait dans des arabesques ingénieuses, serrées, compliquées, +inextricables, mais correctes, comme les allées vivantes d'un labyrinthe +qui se meut, de telle sorte que le ruban animé, contourné dans tous les +sens, pouvait, sans se rompre jamais, former mille nœuds et les +défaire. Puis, à un moment donné, toutes les mains se quittèrent, tous +les couples se dispersèrent comme dans un tumulte réglé, et chaque +danseur, à son tour, passa devant chaque femme, mettant la main dans sa +main et tournant avec elle. + +Quand le hasard de ces échanges amena Georges devant Christine, il y eut +chez tous deux une émotion profonde: chez Georges une irritation +nerveuse, chez Christine une palpitation douloureuse. Mais l'occasion +n'était point propice: le monde n'est pas favorable à l'expansion des +cœurs; il les resserre et les refoule sur eux-mêmes. C'est la +solitude qui les invite à s'épancher. Deux mains gantées se touchèrent; +mais le fluide électrique n'en jaillit point; les regards ne se +rencontrèrent pas--ces regards émus, qui tremblent et brillent au fond +des larmes. Les âmes restèrent fermées. + + * * * * * + +Les explications en amour sont trop souvent inutiles: dès que la douce +harmonie des cœurs est troublée, il est bien à craindre que rien ne +puisse plus jamais la rétablir. Christine le savait. Elle savait que +dans ces ruptures tristes, qui donnent un si éclatant démenti aux +promesses d'éternité des sentiments humains, et qui nous rappellent si +amèrement le néant et le vide de nos cœurs, il ne faut pas chercher +d'où viennent les torts et à qui est la faute. Il est si rare que les +forces soient égales chez les deux, et en même temps les volontés +pareilles! Dès que l'on ne marche plus du même pas dans la voie que l'on +suivait ensemble, chaque pas de plus nous sépare et nous éloigne +davantage. Il faut prendre garde au premier! + +Mais à quoi bon écrire l'histoire douloureuse de ces déchirements, +blessures cachées, dont le sang, qui s'épanche en dedans, nous étouffe? +Qui ne connaît, hélas! cet enchaînement fatal de petites choses qui +deviennent grandes, ces coups d'épingle de la vie journalière, qui peu à +peu s'enveniment; cette mésintelligence latente et sourde, qui, tout à +coup, se montre et éclate en ruptures soudaines, alors peut-être que +tous deux s'aiment encore, alors que chacun regrettera l'autre? En +amour, tout est si facilement irréparable, à moins que l'homme, par +d'inattendus et brûlants retours de passion, n'emporte et ne fonde ces +glaces naissantes; à moins que la femme, par le dévouement de sa +tendresse, ne touche et ne désarme chez l'autre une irritabilité +douloureuse! + +Christine l'aurait pu faire, sans doute; elle ne l'osa point. Il lui +fallait le bonheur pour qu'elle osât: elle était désarmée par la douleur +qui lui venait de Georges. Une invincible tristesse s'empara d'elle; et, +désormais incurable en sa mélancolie, enfermée dans sa volonté muette, +comme dans une tour, absorbée dans le regret de l'idéal évanoui, et +repliée de plus en plus sur son amour et sur elle-même, elle ne fut plus +capable de ces élans passionnés, souveraines inspirations de l'amour en +ses crises suprêmes, dont la violence qui sauve secoue deux âmes et les +rend l'une à l'autre. Mais elle était du moins assez ardemment éprise +pour savoir mourir maintenant du sentiment qui jadis la faisait vivre. +Comme tous ceux qui aiment pour aimer, aucune souffrance ne la pouvait +rebuter; après avoir traversé lentement et en s'attardant la phase de +l'ivresse, elle entra résolument dans celle de la douleur. Son amour +était devenu sa vie, et doux ou amer, il ne dépendait plus d'elle de s'y +soustraire. + +Le lendemain du bal, quand Georges vint la demander chez elle, on lui +dit qu'elle était absente; il éprouva un mouvement d'impatiente +humeur.... Ah! s'il eût pu la voir derrière son rideau, l'épiant et +pleurant! + + +CHRISTINE À MAÏA. + +«Le jour des larmes est arrivé: il ne m'aime plus! J'en suis sûre: +l'illusion ne m'est plus permise, et tout est fini. Ne me console pas: +ce serait inutile; ne me dis pas surtout, comme ces égoïstes maladroits, +qui se défendent contre la pitié: «Je te l'avais prédit!» Plains-moi, +pleure avec moi! voilà tout ce que je demande.... ou plutôt je ne +demande rien.... rien ne m'est plus!... Ah! chère, chère amie! où es-tu? +Pardonne-moi! Je t'offense peut-être; mais tu sais bien que ces +mauvaises paroles ne sont pas de moi.... de moi à toi surtout!... Mais, +vois-tu, je souffre cruellement.... et je ne sais pas souffrir.... +hélas! je n'apprendrai que trop! Il ne m'aime plus! Maïa, je sens que +c'est la fin de moi! Oh! comme il m'avait cependant rattachée à cette +vie qu'il brise aujourd'hui! Il ne m'aime plus! Depuis deux jours je me +répète ce mot à chaque heure, à chaque minute: il ne m'aime plus!... +C'est pourtant un noble cœur! L'infidélité lui répugne.... il souffre +comme moi!... Il lutte courageusement, généreusement.... Mais tu connais +ton amie, Maïa: tu sais si je suis femme à vouloir cette lutte, ou à +jamais accepter un sacrifice. Oh! comme on est puni de son bonheur! Je +mettais ma joie dans ce cœur qui venait à moi, de lui-même et en +suivant sa pente.... Je repoussais jusqu'à l'idée d'un lien qui lui eût +enlevé, avec le pouvoir de se reprendre, la liberté de se donner à +chaque instant! et maintenant j'en suis à regretter de n'avoir pas même +cette dernière consolation de sa présence assurée. + +«Comment cela s'est-il fait?» diras-tu. Eh? que sais-je? Sait-on jamais +comment le malheur vient? On ne le voit que lorsqu'il est venu. C'est +d'ailleurs toujours la même histoire, et il n'y en a qu'une pour toutes +les femmes. Il est arrivé ici une jeune Russe: on l'appelle Nadéje +Borgiloff; ni bien ni mal; plutôt bien: ce que les Français appellent la +beauté du diable.... dix-neuf ans! Ah! sont-elles fières de leur +jeunesse! + +Elles ont raison, après tout, puisque rien ne la remplace et qu'avec +elle on se passe du reste.... Ils se sont rencontrés ici ou là; je ne +sais: n'importe! Vois-tu, Maïa, j'avais tort peut-être de vivre ainsi +dans l'isolement; j'aurais dû aller plus souvent dans le monde.... + +Et quand j'y serais allée?... Ah! ta mère avait raison: on n'évite rien, +et ce qui est écrit est écrit. Il l'a donc aimée, tout d'un coup, comme +il m'avait aimée moi-même.... et voilà le danger et le châtiment de ces +amours soudains; ils s'en vont comme ils viennent: rien avant, rien +après! + +Mais moi, chère, le croirais-tu? je l'aime mieux depuis que je ne l'ai +plus; non pas par ce vulgaire sentiment, trop commun chez la femme qui +s'éprend de l'impossible et s'attache à ce qui veut la quitter, mais +parce que, depuis ce moment surtout, j'ai vu combien il était noble et +bon. Si tu savais comme il est déchiré, comme il voudrait m'aimer +encore! J'en suis réduite à l'admirer quand il me blesse! Et pourtant, +si je voulais.... Ah! chère amie, _si je voulais_! C'est ma dernière +consolation, et il ne faut pas que j'en abuse. Oui d'un mot je le +ramènerais à mes pieds; mais je sens que ce ne serait digne ni de lui ni +de moi.... Et puis.... pour combien de temps? L'homme qui s'est une fois +relevé ne reste plus guère à genoux. Qu'il soit donc libre tout à fait, +tout d'un coup, libre sans même un remords!... Je ne te trompais pas +quand je te disais que je l'aimais bien et que je ne voulais être ni un +chagrin ni un obstacle dans sa vie. Je sens maintenant la joie amère du +sacrifice; ce sera sans doute mon dernier bonheur ici-bas!... Une chose +me contriste pourtant: je crains qu'il ne soit point heureux. Si tu +savais que de choses il faut pour qu'il soit heureux, lui! Et il m'a dit +tant de fois qu'il l'était avec moi! Si j'étais sa sœur, à coup sûr +il ne l'épouserait point: elle est ambitieuse et froide, j'ai vu cela +toute de suite: je crois qu'elle n'a de cœur que dans la tête. Le +comte est riche; il a un bel avenir; il la mènera à Paris. Et voilà +comme les mariages se font! Crois-tu, Maïa, qu'il y a bien des hommes +aimés pour eux-mêmes? Et, quand nous les aimons ainsi, comment nous en +récompensent-ils?... Mais adieu, Maïa! même avec toi je ne veux pas une +plainte. Pendant ces rapides instants que le bonheur enchantait pour +moi, je m'étais toujours promis d'être douce au malheur quand le malheur +viendrait; c'est maintenant qu'il faut tenir parole. Adieu.» + + +MAÏA À CHRISTINE. + +«Tête folle, tu me fais peur! Par bonheur, nous avons un congé. On +traverse encore le Sund en traîneau; attends-moi: je t'arrive. Chère +Christine, tu vois une baronne à tes pieds; j'y mets le baron, si tu +veux; mais, par grâce, je t'en conjure, pas de précipitation inutile, +rien d'irrévocable, d'irréparable!... Rien, entends-tu! rien avant de +m'avoir revue! Attends! c'est tout ce que je te demande pour quinze ans +d'affection vraie! Ah! sois donc un peu malheureuse, et tu verras si on +t'aime!... Ta lettre! je l'ai trop lue, elle me donne le frisson.... Tu +le sais, mon amitié est inquiète et troublée comme l'amour.... Je crois +que je suis née pour être une amie!... _ton_ amie!... Si tu ne me +promets pas d'être sage, je pars comme je suis, sans mes fourrures et +sans mon baron.... + +Mais ris donc un peu, malheureuse! Tu vois que je ne veux pas pleurer. +Adieu, Christine chère, je t'aime tendrement!» + + +GEORGES DE SIMIANE À HENRI DE PIENNES. + +«Je te le donne en cent ou en mille! Mais non, tu ne devinerais pas! +Jette ta langue aux chiens: j'aime mieux te le dire tout de suite, et +quand je te l'aurai dit, je te permets de ne pas le croire. La comtesse +de Rudden, cette Christine que j'ai tant aimée, qui m'aimait tant... je +le croyais, du moins, et elle aussi, j'imagine? eh bien, mon cher, elle +se marie.... et pas avec moi!--Moi, elle m'a refusé.--Elle épouse un +certain baron de Vendel, fort galant homme, je l'avoue, et qui lui fait +la cour, c'est une justice à lui rendre, depuis dix ans à tout le moins! +Tu vois que la vertu est toujours récompensée. Moi, cependant, je ne me +doutais de rien; cela m'a frappé comme un coup de foudre dont on ne voit +pas l'éclair.... Frappé! pas à mort, mais du moins assez étourdi, j'en +conviens! Ce n'est point par elle que j'ai appris la nouvelle.... elle +n'a pas daigné me voir! C'est par le chevalier de Valborg, qui sait +tout; c'est par le public, qui répète tout, comme un écho sonore et +stupide. + +Eh! cependant, il n'y a jamais rien eu de grave entre nous! Quand je dis +_rien_, si l'on cherchait, il y aurait peut-être un bout de coquetterie +avec cette jeune Russe dont tu m'as parlé, Mlle Borgiloff. Un cotillon +dansé jusqu'à une heure du matin: cela se voit tous les jours; un +cheval emporté que j'ai arrêté par la bride: le premier gendarme venu en +aurait fait autant; et puis encore, tu vois, je ne veux rien te cacher, +un gâteau des rois dont je lui ai donné la fève.... Fallait-il la +manger! Et voilà tout! Depuis ce temps, Christine est complètement +changée. Du reste, nous ne sommes, ni elle ni moi, gens à querelles et à +raccommodements; le premier mot devait être le dernier.... et il n'a pas +même été prononcé! Tu te rappelles ces blanches petites hermines de +notre chère Bretagne? une tache les fait mourir. Ainsi de notre amour! +Et encore, il n'y a que le soupçon d'une tache! + +J'ai été vraiment triste, cent fois plus que je ne te pourrais dire. On +ne rompt pas en un jour ces puissantes attaches du cœur sans que le +cœur ne saigne. Et elle? Eh bien, je te l'avoue, j'ai parfois des +craintes.... je l'ai aperçue un jour au fond de sa voiture, si pâle!... +après cela, elle était souvent pâle.... Enfin je suis allé pour la voir; +je le devais, Henri, et, ne l'eussé-je pas dû, je l'aurais fait encore! +N'ai-je pas vécu de sa vie pendant une année,--une année si courte et si +longue?--Avec une larme, une parole, une caresse, tant de choses sont +réparées, tant de torts oubliés! Elle ne m'a pas reçu.... Je suis +retourné; on m'a répondu qu'elle n'était plus à Stockholm.... Cela m'a +mis un peu en colère. J'ai déliré un jour ou deux. Je crois même que +j'ai été fort dur envers Nadéje. Mlle Borgiloff a tout supporté avec une +résignation touchante.... elle semblait me demander pardon de ce que je +souffrais.... C'est un bon cœur que cette fille; elle mérite vraiment +ce que je veux faire pour elle. Elle n'est pas riche; elle me l'a dit +sans fausse honte et sans embarras bourgeois, comme une femme qui ne +sait pas compter, mais qui veut tout dire. Mais n'ai-je point assez pour +deux, et n'est-ce pas un bonheur de donner à ce qu'on aime? + +Enfin, mon cher Henri, trois ou quatre jours de ma vie m'ont fait +comprendre les tourments des âmes damnées! Je ne savais s'il fallait +rompre avec Nadéje,... mais l'aurais-je pu? ou renouer avec +Christine.... mais l'eût-elle voulu? + +Je suis allé un soir dans un salon où j'ai vu que l'on me regardait d'un +certain air. Les femmes semblaient avoir pitié de moi. Tu sais cette +pitié moqueuse, plus intolérable que l'insulte des hommes! + +Le chevalier de Valborg est venu à moi. Je l'ai regardé dans les yeux. +Je crois, Dieu me pardonne! que je lui aurais volontiers cherché +querelle. + +«Eh bien, cher, m'a-t-il dit en me prenant par le bras, vous êtes +philosophe? + +--Comme Chamfort, lui ai-je répondu; j'avale une couleuvre tous les +matins: cela m'aide à digérer le reste de la journée. + +--Le moyen est héroïque: et aujourd'hui? + +--J'en ai avalé deux. + +--Cela se trouve bien! + +--Achevez donc! De quoi s'agit-il? + +--D'un mariage!» + +Ce mot m'a fait froid. + +«Et de quel mariage? Du mien?... On va bien vite!...» + +Et à part moi je me sentis fort irrité contre Nadéje. + +«Non, reprit le chevalier; je veux parler de celui de la comtesse. + +--Ah! elle se marie. + +--Vous ne le saviez pas? + +--Parole d'honneur! et elle épouse? + +--M. le baron de Vendel! + +--Cela devait être,» ai-je répondu avec un assez mauvais rire. + +Je n'ai rien à te cacher, Henri, même dans mes meilleurs jours, j'ai +toujours été un peu jaloux de cet homme.... La nouvelle m'a bouleversé. +Elle! Christine! déjà! elle qui paraissait m'aimer tant! Comment croire +aux femmes, à présent? + +«Eh bien, m'a dit mon bourreau, il me semble que la couleuvre vous reste +dans la gorge!» + +J'ai cru que les ongles m'allongeaient et qu'il me poussait des griffes. +J'ai senti un nuage sur mes yeux; j'aurais étranglé le chevalier avec +délices. Il y a des moments dans la vie où l'homme civilisé disparaît +chez moi pour faire place au sauvage. Dans ces moments-là j'ai du sang +de tigre dans les veines. + +Mais j'ai réfléchi qu'une scène de violence, ce serait trop scandaleux +pour le corps diplomatique, et j'ai répondu avec mon plus beau sourire +que les deux mariages se feraient en même temps. + +«Quel est donc l'autre! m'a-t-il demandé avec un étonnement vrai ou +feint. + +--Le mien ne vous déplaise! + +--Avec qui? + +--Avec Mlle Borgiloff. + +--Me chargez-vous de l'annoncer à la comtesse? + +--Vous avait-elle chargé de m'apprendre le sien? + +--Non, en vérité. + +--Alors, attendez! Elle recevra un billet de part. + +--Comme tout le monde? + +--Sans doute. Voulez-vous être mon témoin? + +--Je serai celui de Mme de Rudden,» me répondit-il. + +Nous nous saluâmes avec assez de froideur, et je lui tournai le dos. + +Le lendemain, je demandai solennellement en mariage Mlle Borgiloff. Elle +me fut accordée par M. son père avec un empressement flatteur. Depuis ce +temps-là, je dois être le plus heureux des hommes. Nadéje est jeune, +elle est belle.... elle m'aime.... je l'aime aussi, puisque Christine en +a été jalouse! Je ne t'invite pas à la noce: ce sera très-simple; je +n'ai pas la joie bruyante; d'ailleurs nous nous hâtons: il faut à tout +prix sortir des positions fausses. + +Nous n'attendrons pas la corbeille de Paris. Ma femme.... ce mot me +semble étrange sous ma plume, et je ne sais pas encore comment on +l'écrit.... ma femme, donc, ira la choisir un peu plus tard. Adieu. Si +jamais tu as envie de faire des romans en action; songe à mon dernier +chapitre.» + + + + +XIV + + +A mesure que Georges s'était éloigné de Mme de Rudden, le major s'était +rapproché d'elle: uniquement par bonté, tout d'abord, et pour ne la +point laisser à son isolement et à sa douleur; puis bientôt avec la +secrète espérance de la consoler pour son propre compte. Avec un +sourire, Christine le rendait heureux pour huit jours; elle lui sourit +plusieurs fois dans la même semaine. Le malheur l'attendrissait au lieu +de l'aigrir, elle y compatissait davantage chez les autres depuis +qu'elle le comprenait mieux en l'éprouvant davantage. + +Le baron rappela d'anciennes promesses. + +«Je n'ai rien promis, répondit Christine. + +--Vous ne m'avez pas défendu d'espérer. + +--Le moyen de vous en empêcher?» + +M. de Vendel crut voir dans les paroles de Christine un acquiescement à +ses vœux: il crut, à force de désirer, et il entoura Christine de +soins plus empressés. C'était l'homme le plus incapable d'une +indiscrétion; mais, si sa bouche était muette, ses yeux étaient +éloquents: ils parlaient de bonheur. Le monde traduisit, et, comme +toujours, il fit un contre-sens; le chevalier de Valborg eut soin de le +publier avec commentaires. + +Il en revint quelque chose aux oreilles de la comtesse. Elle ne fit rien +pour accréditer ces bruits; rien non plus pour les démentir. Elle ne se +préoccupait que de l'effet qu'ils pourraient produire sur M. de Simiane. +Elle se disait qu'ils mettraient fin de toute manière à une incertitude +maintenant intolérable. Si Georges l'aimait encore, ce coup violent, +qu'elle n'aurait pas porté, le ramènerait à elle; et, comme elle +suivrait alors les conseils de Maïa! comme elle enlacerait +d'indissolubles liens ce cœur inconstant par faiblesse, qu'il fallait +rendre heureux malgré lui! + +Si, au contraire, elle n'était plus aimée.... aimée comme elle voulait +l'être.... si Georges n'avait plus pour elle qu'une reconnaissance +tendre et les égards d'un cœur délicat, se préoccupant encore, alors +même qu'il n'aime plus, du mal qu'il peut faire à ce qu'il a jadis aimé, +il fallait l'affranchir et lui donner d'elle-même cette liberté qu'il +était trop noble pour demander jamais, mais qu'elle était trop fière +pour ne pas lui rendre. + +Christine, en agissant ainsi, obéissait à une inspiration généreuse; +mais elle comptait sans le dépit qui peut déranger les meilleurs +calculs, sans la vanité, qui se trouve si souvent au fond de l'amour +chez les hommes. Elle ne savait pas encore combien Georges était capable +de partis violents, de résolutions soudaines et désespérées.... +dussent-elles briser sa vie! + +La nouvelle du mariage de la comtesse se répandit assez rapidement à +travers la ville; on félicita le baron, qui s'en défendait mal, parce +qu'il y croyait lui-même; on approuvait Christine, qui ne se montrait +guère. Le matin, dans le cercle des ambassadrices, on faisait des mots +piquants sur le malheur de Georges. Il crut mettre la galerie de son +côté en devançant la comtesse par son mariage avec Nadéje, qui fut +officiellement annoncé. + +La nouvelle en fut portée à Christine par Valborg, dont la main étourdie +la frappait mortellement au cœur. Elle demanda des détails et les +écouta avec une fiévreuse avidité. Elle voulait savoir si l'on disait +que les fiancés s'aimaient. + +«Ils s'adorent! répondit le chevalier, et c'est un peu ma faute. +Imaginez que c'est moi qui ai présenté le comte à Mlle Borgiloff!» + +M. de Valborg examinait en ce moment les feuilles dépliées d'un éventail +chinois; il ne put pas voir le regard navrant que lui jetait Christine. + +«Il n'a pas perdu de temps, reprit la comtesse, entraînée comme malgré +elle à revenir sur ce douloureux sujet. + +--C'est encore moi qui en suis cause, dit M. de Valborg. + +--Et comment cela? + +--En lui apprenant votre propre mariage. + +--Ah! Et comment a-t-il pris la nouvelle? + +--Très-bien.... c'est-à-dire très-mal!... Je crois qu'il avait envie de +me sauter à la gorge. Mais je lui pardonne de grand cœur, à ce pauvre +Simiane: car enfin, comtesse, je comprends qu'on ne perde pas sans +regret une femme comme vous; pour moi, je ne m'y serais jamais résigné.» + +Le chevalier attendit l'effet de ce compliment du dernier galant. +Christine ne parut point y prendre garde. + +«Ainsi, continua-t-elle, vous lui avez annoncé mon mariage comme une +chose tout à fait arrêtée? + +--Positivement! et c'est ce qui l'a décidé. Il a eu comme un éclair de +rage dans les yeux.... Il n'y avait pas là de quoi flatter infiniment la +belle Nadéje! Mais il s'est calmé bientôt, et je puis dire que je l'ai +vu prendre sa résolution. + +--Je trouve, chevalier, que vous avez mis à tout ceci un peu plus de +zèle qu'on ne vous en demandait. Qui vous avait donc chargé de publier +ainsi mes bans dans les salons? + +--Et mais! comtesse, c'était la nouvelle du jour, et vous savez, les +nouvelles, c'est toujours bon à raconter. Cela intéresse la +conversation. Jamais je ne m'étais fait mieux écouter.» + +La comtesse leva imperceptiblement les épaules. + +«A quand le mariage? demanda-t-elle. + +--On parle du 1er mars. + +--Nous sommes au 20 février! c'est bien mener les choses! + +--Et vous, comtesse, quand? + +--Oh! moi.... il n'y a rien encore de certain. + +--Comment? dit Valborg en reculant son fauteuil, rien de certain!... +Mais alors....» + +Il regarda la comtesse, sur le visage de qui la douleur était peinte; le +jour se fit en lui; il entrevit une partie de la vérité, et, saisissant +vivement la main de Christine: + +«Comtesse, comtesse, pardonnez-moi! Mon Dieu, qu'ai-je donc fait? + +--Le bonheur de votre ami, sans doute; il n'y a pas là de quoi vous +affliger. + +--Son bonheur!... Ah! on n'aime pas deux fois. + +--Non! mais on aime cent fois.... les hommes du moins! Ne disiez-vous +pas tout à l'heure qu'ils s'adoraient? + +--Je ne sais pas ce que je dis! reprit Valborg en cherchant son chapeau. + +--Peut-être alors faudrait-il moins parler,» reprit la comtesse avec +douceur. + +Elle ne lui fit point d'autre reproche; mais, quand il eut laissé +retomber la portière du salon, elle cacha sa tête dans ses mains et +dévora ses larmes. + + + + +XV + + +Georges cependant brusquait les choses pour arriver à un prompt +dénoûment: il était d'une activité inquiète. «En voilà un qui aime sa +femme!» disaient les observateurs superficiels; un œil clairvoyant +eût aperçu plutôt les indices d'un cœur troublé qui voulait +s'étourdir. Le vrai bonheur est plus calme. + +Nadéje s'occupait de ses robes et chiffonnait dans la corbeille. Elle ne +s'aperçut point des soucis de son fiancé. On ne peut pas tout voir à la +fois: elle regardait des dentelles! Peut-être Georges ne venait-il point +chez elle aussi souvent qu'il eût dû; mais n'auraient-ils point le temps +d'être ensemble, puisqu'ils ne devaient plus se quitter? Elle eut soin +d'envoyer une lettre de part à la comtesse, avec une adresse de sa main. +Georges ne le sut pas, et il eût trouvé sans doute le procédé d'un goût +douteux. + +Toutes les échéances arrivent à leur jour. Georges regretta peut-être, +le matin du 1er mars, que l'année ne fût pas bissextile; mais le +temps des réflexions était passé: encore quelques heures, et le dernier +mot de sa vie jeune et libre allait être dit pour jamais. Il n'avait +pas un ami auprès de lui; ses pensées, qu'il ne pouvait confier à +personne, lui retombaient sur le cœur. + +Nadéje était fille d'une mère polonaise; elle avait été élevée dans la +religion catholique, apostolique et romaine. La bénédiction nuptiale dut +avoir lieu dans la chapelle de cette communion, qui se trouve près du +couvent des Dames-Françaises, et qui sert d'église à tous les +catholiques suédois, ainsi qu'aux deux reines. On avait fixé l'heure de +midi; mais longtemps à l'avance une foule d'élite remplissait l'enceinte +trop étroite. On y retrouvait tous les étrangers de distinction (c'est +la formule consacrée) et toute la société élégante de Stockholm, moins +Christine et le baron de Vendel. Le chevalier de Valborg, appuyé contre +la grande vasque de porphyre rose qui sert de fonts baptismaux, +paraissait soucieux. On eût dit que c'était sa fiancée qu'un autre +allait épouser. Quelques jeunes gens placés autour de lui n'eussent pas +demandé mieux que de le faire causer, mais il paraissait vouloir être +discret, ce jour-là, pour la première fois de sa vie. + +Au coup de midi, quatre ou cinq voitures s'arrêtèrent devant l'église. +Le suisse, en grand costume, l'épée au côté, la hallebarde au poing, +ouvrit la porte à deux battants, Georges parut, donnant la main à +Nadéje. + +La fiancée portait son beau costume avec une suprême élégance; son long +voile de dentelle blanche traînait derrière elle comme un manteau de +reine. On l'accueillit par un murmure flatteur. Peut-être eût-on pu +trouver que, pour une jeune fille, elle montrait trop d'assurance; mais +elle était si près d'être femme! Quant à Georges, il avait l'impassible +dignité de l'homme bien né qui sent tous les yeux fixés sur lui et qui +garde ses pensées et cache ses impressions. + +Un vieux chapelain à cheveux blancs commença bientôt les cérémonies du +rite catholique, au milieu d'une assemblée étrangère, qui admirait, non +sans quelque étonnement, leur poésie grandiose, et les souvenirs +bibliques des patriarches, mêlés aux pompes du sacrement; il rappelait +les images douces et charmantes de ces héroïnes de la famille, force et +parure de l'homme, poésie de la tente, fleurs du désert, grâce du chaste +foyer, Rebecca, Rachel, Ruth et Noémi, mères fécondes et bénies, et il +invoquait sur les têtes inclinées les faveurs du dieu d'Abraham, d'Isaac +et de Jacob, qui fit la race d'Israël aussi nombreuse que les grains de +sable de la mer. + +Quand le prêtre demanda tout haut au comte Georges de Simiane s'il +prenait pour femme et légitime épouse Nadéje Borgiloff, présente devant +lui, au moment où le fiancé prononça le _oui_ fatal, on entendit comme +une plainte de l'orgue, un rapide accord des touches effleurées, un +soupir dans les tuyaux, un gémissement vague: Georges se défendit mal +d'un trouble involontaire; Nadéje le rappela à lui par un regard froid +et ferme, et, à son tour, elle répondit d'une voix haute et sonore. Le +prêtre monta à l'autel et célébra la messe; puis, à l'instant marqué par +la liturgie, il se tourna vers l'assemblée et revint près des époux; +deux jeunes hommes soulevèrent au-dessus de leurs têtes les plis +flottants du voile symbolique: le rideau de l'orgue s'agita; un prélude +d'une harmonie douce et triste jeta sur l'assemblée le frisson nerveux +des grandes émotions; bientôt le chant se dégagea du groupe harmonieux +des accords, vibrant, pathétique, inspiré. Une mélodie légère, aérienne, +ailée sembla voltiger sous les arceaux de l'église et planer sur la tête +de la foule ravie. Peu d'artistes, à Stockholm pas plus qu'ailleurs, +eussent été capables de communiquer ainsi leur âme à l'ivoire +insensible. On se regardait sans comprendre. Georges seul avait compris; +car, dès les premières notes, il avait reconnu ce chant d'amour et de +mélancolie, entendu pour la première fois sur le bateau de Skokloster, +et que, par un beau soir d'été, Christine avait joué pour lui près des +fenêtres ouvertes du salon, dans son cottage de Haga. C'était le lied +dalécarlien: + + Perdus tous deux dans la steppe infinie! + +«Vous me le jouerez souvent!» avait-il dit à la comtesse. Ni l'un ni +l'autre ne songeaient alors qu'ils dussent, elle le jouer, et lui +l'entendre jamais en de telles circonstances! + +L'essaim confus des souvenirs se leva tout à coup dans son âme, chantant +et battant des ailes: il se rappela les joies évanouies du passé, ces +joies profondes et pures dont elle l'avait si souvent enivré; il se +rappela cette inépuisable et sereine tendresse de toutes les heures et +de tous les instants; ce dévouement ingénieux, infatigable, toujours +présent; cette délicatesse de l'esprit et cette prévenance du cœur, +visibles dans les petites choses aussi bien que dans les grandes, comme +si elle eût trouvé le suprême bonheur dans le don de sa vie incessamment +renouvelé. Puis il se demandait comment il avait payé ces dettes sacrées +du cœur; il s'accusa tout bas d'ingratitude; il se dit que sa +précipitation devait être une injure pour Christine.... même coupable! +Et, si elle était coupable, la faute ne venait-elle pas de lui? S'il y +avait oubli des deux côtés, qui donc avait donné l'exemple? Pour la +première fois, depuis sa résolution prise, il eut peur. Le doute lui +vint, avec tout son cortège de remords et de poignantes amertumes.... Il +s'avoua tout bas qu'il avait compromis son bonheur; une voix intérieure +et puissante lui disait qu'il avait tué le bonheur d'une autre! Et, +quand il cherchait s'il y avait des remèdes à ces malheurs qui étaient +des fautes, le prêtre, l'autel, sa fiancée, sa conscience, tout +répondait: «Il est trop tard!» + +Les deux époux s'étaient agenouillés sur les coussins de velours, pour +écouter les dernières prières. Georges laissa tomber sa tête dans ses +mains et oublia le monde. + +Cependant l'orgue jouait toujours: on le sentait frémir sous les +attaques nerveuses de l'artiste inconnu. Il avait repris le thème +primitif et le conduisait à travers ces variations habiles, qui sont +comme les nuances de la pensée et les demi-teintes du sentiment. Quand +la mélodie descend des hautes sources de l'inspiration, elle trouve les +accents qui remuent le cœur et pénètrent l'âme. L'émotion a partout +le même langage, et rien ne ressemble plus à un chant d'amour que le +chant de la prière. Ce lied, trouvé au fond des bois par quelque paysan +rêveur, agrandi par l'art, devenait, sous des mains habiles, le poëme +harmonieux de la tendresse ineffable et des douleurs cachées.... Ceux +qui connaissent la langue passionnée des sons soupçonnaient vaguement, +chez l'exécutant, une de ces tragédies sans paroles de la vie intime, +qui se jouent au fond de l'âme dans les moments suprêmes. Tantôt la +phrase mélodique semblait emportée dans un orage de notes brûlantes, une +ardeur fiévreuse précipitait son rhythme entraînant; tantôt elle se +berçait comme au souffle d'une rêverie douce, et sa mélancolie semblait +sourire: mais on se demandait de combien de larmes de tels sourires +étaient faits. Tout à coup le clavier se troubla; le rhythme entrecoupé +se dérobait sous les doigts qui ne le dominaient plus; la mesure, +abrupte et languissante à la fois, vacillait comme la flamme sous le +vent.... Dans la foule, on ne respirait plus! Mais bientôt la grande âme +douloureuse rassembla ses forces dispersées comme pour un dernier +effort; elle embrasa de ses flammes le clavier insensible; des notes de +feu s'en échappaient, des effluves amoureux couraient dans l'air.... +Puis tout à coup le calme se fit, l'harmonieuse tempête s'apaisa, la +phrase primitive reparut, douce, naïve et simple, comme soupirée par la +voix d'une jeune fille. Et lentement elle s'éteignit sur les touches +frémissantes, comme la plainte qu'on étouffe sur des lèvres dans un +baiser! + +La cérémonie s'achevait. La foule sortit dans un tumulte d'émotions +impossible à dépeindre. On avait presque oublié les époux. Quelques +jeunes gens se groupèrent devant les portes de la chapelle pour +attendre la sortie de l'artiste: «Il joue, disait-on, comme Jenny Lind +aurait chanté.» On attendit vainement. Quand le suisse vint pour fermer +la porte, on l'interrogea. Il répondit qu'il ne savait rien, mais que la +tribune de l'orgue s'ouvrait sur le couvent, et qu'il était inutile de +former des attroupements devant l'église! + + + + +XVI + + +Christine, avons-nous besoin de la nommer au lecteur? était rentrée chez +elle par des rues détournées, qui longeaient les vastes jardins du +couvent. Elle trouva Maïa établie dans son salon. La baronne de Bjorn +était arrivée le matin même du mariage. Elle était accourue chez son +amie, et, ne la trouvant pas, elle l'avait attendue, en proie à une +inquiétude pleine d'angoisses. + +Mme de Rudden, que l'excitation fébrile de la crise ne soutenait plus, +se jeta, ou plutôt se laissa tomber dans les bras de la jeune baronne. +Un profond sanglot souleva sa poitrine; ses yeux étaient secs, mais ses +mains tremblaient; son front brûlait l'épaule de Maïa, sur laquelle il +s'était posé. Maïa lui prit la tête et la baisa tendrement, puis elle +l'éloigna un peu, comme pour mieux la voir. Elle fut effrayée des +changements rapides que la douleur avait produits sur cette beauté si +radieuse. Il y a un âge où les femmes ne doivent plus souffrir: elles +ne se conservent que dans le calme heureux, les orages du malheur les +effeuillent, comme les orages de l'atmosphère les dernières roses de +l'automne. + +«Ce n'est plus moi! murmura Christine; tu ne peux pas me reconnaître.» + +Maïa la fit asseoir près du feu, lui ôta son chapeau et sa pelisse; +Christine se laissait faire comme un enfant malade. Maïa se mit à genoux +devant elle et prit ses deux mains, qu'elle réchauffa dans les siennes. + +«Mais parle donc! lui dit-elle tout à coup, tu me fais peur! + +--Je te fais peur! répéta Christine comme un écho. + +--Eh! sans doute, reprit Maïa; voilà dix-huit mois que je ne t'ai vue, +et tu ne veux pas même me regarder! + +--Je te fais peur aujourd'hui; demain je te ferai pitié. + +--Tais-toi! dit Maïa; j'aime encore mieux ton silence! Tu roules, j'en +suis sûre, quelque méchante pensée dans ta pauvre tête vide. Jure-moi +que jamais.... + +--Quoi?» fit Christine.... Puis, comprenant tout à coup: «Me tuer!» +dit-elle. Et elle ajouta avec un regard où l'on pouvait mesurer la +profondeur de son désespoir: «Se tuer!... Il n'y a que les impatients +qui se tuent.... A quoi bon? est-ce qu'on ne meurt pas? + +--Ah! reprit Maïa, tu es cruelle pour ceux qui t'aiment. + +--Ceux que j'aimais ont été si bons pour moi! répondit-elle avec un +sourire égaré. + +--Allons! dit Maïa d'un ton de douce autorité, c'est assez! chasse ce +souvenir; je le veux: oublie! + +--Oublier! Comment fait-on? je n'ai jamais su. + +--Ah! reprit l'aimable femme fondant en larmes, tu as raison, chère +Christine, je ne puis même plus consoler.... Laisse-moi donc pleurer +avec toi!» + +Christine était assise au coin de la cheminée, dans un grand fauteuil; +Maïa, toujours à ses pieds, posa la tête sur ses genoux. Bientôt +Christine sentit ses mains toutes baignées d'une chaude rosée de pleurs. +Peu à peu ses nerfs se détendirent, ses sanglots longtemps contenus +éclatèrent; puis les larmes vinrent, abondantes, qui la calmèrent un +peu. Dans la douleur comme dans la joie, les larmes, c'est toujours le +trop-plein du cœur! + +Maïa, cependant, sous l'ingénieux prétexte qu'une maison depuis +longtemps inhabitée est froide et malsaine, ne voulut point aller +demeurer chez elle, où ses gens l'attendaient; elle obtint de son mari +la permission de venir s'établir auprès de Christine, pour amortir au +moins ces premières atteintes des grandes souffrances, qui frappent +parfois sur les organisations nerveuses comme le coup de marteau de la +folie. Elles vécurent ainsi, toujours ensemble, près de deux semaines, +dans une intimité bienfaisante, ne recevant que le chevalier de Valborg, +qui comprenait enfin l'étendue et l'intensité du mal qu'il avait fait, +et le major, qui avait toutes les délicatesses comme il avait toutes les +ardeurs de l'amour vrai. Il comprenait trop les tristesses de Christine +pour ne pas les respecter. Deux jours avant le mariage de Georges il +avait quitté Stockholm; il n'y revint qu'une semaine après. Il +observait ces secrètes convenances du cœur qu'aucune civilité +n'inscrit dans son code puéril et honnête, mais que devinent si bien +certaines natures. + +La présence de Maïa rendait possibles de plus fréquentes assiduités chez +Christine. Il essaya de la distraire. Enfin, assuré de l'appui de la +baronne, il reparla de son mariage. Ce seul mot effaroucha Christine +pour deux jours: les regrets ont aussi leur pudeur. Le major crut qu'il +s'était trop hâté, et il résolut d'être plus patient à l'avenir; mais on +devinait son silence. + +Un matin, ils déjeunaient tous trois; Christine, qui remarquait sa +tristesse, lui tendit la main par-dessus la table. + +«Mon ami, lui dit-elle, j'ai une grâce à vous demander. + +--Parlez, chère Christine, vous savez qu'elle est accordée d'avance. Il +me semble qu'en me la demandant c'est à moi que vous la faites. + +--Vois comme il est bon! dit-elle en se retournant vers Maïa. + +--Oui, dit Maïa, je sais que c'est le roi des hommes; mon cher baron ne +vient qu'après. + +--Eh bien, mon ami, reprit Christine en lui jetant un regard qui eût +attendri un tigre, il faut que vous me pardonniez le mal que je vais +vous faire.» + +Une vive émotion se peignit sur les traits du major, mais il ne répondit +rien. + +«Que veux-tu dire? demanda Maïa non moins inquiète. + +--Mes amis, reprit Christine, je ne suis pas bien; depuis quelque temps +je souffre. + +--Je le vois bien, dit le baron. + +--Et vous ne m'en parlez pas! + +--C'est que je ne saurais vous guérir, reprit-il en hochant tristement +la tête; du moins maintenant! ajouta-t-il en essayant de sourire. + +--Ni maintenant, ni jamais! reprit Christine, j'en ai grand'peur. + +--Toujours tes folles idées, fit Maïa avec un mouvement d'épaules. + +--Il ne faut donc pas songer aujourd'hui à un mariage que.... + +--Que vous ne désirez pas, interrompit le major. + +--Pour lequel les forces me manqueraient, reprit Christine. + +--Comme vous voudrez, comtesse.... Ce n'est pas l'heure de vous +apprendre mes sentiments; vous les connaissez. Ce que vous faites est +toujours bien. + +--Vous ne perdez pas grand'chose! dit-elle en regardant ses bras +amaigris et ses mains diaphanes. + +--Chacun est juge de ses malheurs, fit le baron avec un sourire triste; +je ne me plains pas; mais du moins laissez-moi croire que je pourrais me +plaindre. + +--Ah! murmura Christine en cachant sa tête dans ses mains, la vie est un +jeu cruel! Quels nobles cœurs on déchire! et pourtant, je ne l'ai pas +voulu! N'est-ce pas mon ami, que je ne l'ai pas voulu? Le malheur est +sur moi! Que faire, mon Dieu? + +--Tout pour vous, Christine; rien pour moi! + +--Il m'aime comme j'aimais l'autre! pensa Christine. + +--Si vous voulez, reprit le major, je ne reviendrai plus! + +--Oh non! dit-elle, comme en proie à une terreur soudaine. Non! restez, +restez. Vous et Maïa, vous êtes maintenant mes seuls amis. Si vous +partez, je serai seule, toute seule... et il n'est pas temps encore. Un +peu de patience! Maintenant je vous désire autour de moi. Vous voulez +bien?» + +Le baron se tourna vers Maïa, sans prononcer une parole. + +«Chers amis, c'est que j'ai le droit d'être humble,» reprit la comtesse +en leur tendant ses mains. + + + + +XVII + + +On n'est pas impunément le jeune mari d'une jolie femme. Les rapides +semaines de la lune de miel s'écoulèrent pour Georges dans une sorte de +fièvre de plaisir, au milieu des fêtes, au sein d'une dissipation +étourdie. Nadéje l'entraînait; il n'avait pas le temps d'être +malheureux. + +Mais, au premier relâche, et dans l'intervalle de deux plaisirs, la +pensée de Christine lui revint, et, une fois venue, elle resta, assidue, +obstinée: le remords troubla ses joies mondaines. Bientôt il s'aperçut +que Nadéje n'était pas celle qu'il avait rêvée. Le châtiment commençait. +Il croyait avoir épousé une femme; il ne trouvait qu'une poupée, qui +passait sa vie à s'habiller et à se déshabiller. Stockholm fut ébloui de +ses toilettes; mais les femmes qui ont de si belles robes font en +général plus de plaisir aux autres qu'à leurs maris. A vrai dire, +Georges n'avait plus d'intérieur depuis qu'il était marié. Il éprouva +quelques moments d'ennui; sa pensée fit beaucoup de chemin en arrière. +Il était certain maintenant d'avoir passé à côté de son bonheur. C'est +ce qui arrive à beaucoup dans ce monde. Comme tous ceux qui sont +malheureux, il devint injuste, et, intervertissant les rôles, il accusa +Christine de l'avoir sacrifié. Quand il se trouvait seul, il songeait +aux heures charmantes passées près d'elle, si rapides et tellement +remplies. + +Il s'aperçut bientôt que Nadéje ne l'aimait point, et il en souffrit; +non point dans sa tendresse, qu'elle n'avait point éveillée, mais dans +son orgueil si adroitement flatté d'abord, et maintenant si rudement +déçu. Il vit clairement que l'ambition seule, avec l'intérêt, avait +guidé son choix, et il en ressentait un mécontentement secret, que mille +causes chaque jour venaient irriter encore. + +Sur beaucoup de choses, Nadéje et lui n'avaient point la même façon de +voir. Sur beaucoup d'autres, Nadéje n'avait même pas d'opinion. Quand +une pointe d'aigreur envenimait entre eux quelque querelle, Georges se +rappelait cette sympathie si profonde entre la comtesse et lui, que l'un +achevait toujours la phrase que l'autre avait commencée, comme si tous +les deux n'avaient eu qu'une pensée. Il se disait qu'au lieu d'être un +obstacle dans sa vie, elle en eût été la force, le conseil et la raison. +Bientôt il éprouva contre le baron des accès de jalousie âpre. La +jalousie était la seule nuance de l'amour que Christine lui eût encore +jamais fait connaître. + +Il s'étonnait cependant que le mariage de la comtesse fit si peu de +bruit à Stockholm; il se demandait si l'on ne voulait point avoir des +ménagements pour lui. Christine était capable de tous les raffinements. +Au lieu de lui en savoir gré, il s'en irritait. Enfin il interrogea le +chevalier de Valborg, le seul des amis de la comtesse qu'il vît encore. + +«Elle ne se marie pas! dit le chevalier; et, si j'en crois le baron de +Vendel, si je m'en crois moi-même, elle ne se mariera jamais. Ah! mon +cher comte! vous êtes un homme dangereux; mais, cette fois, je ne vous +en fais pas mon compliment: vous avez brisé le cœur d'une pauvre +femme qui méritait mieux.» + +Cette parole de Valborg fut pour Georges le dernier trait de lumière. Il +courut chez la comtesse, égaré, fou de douleur. + +On lui dit que Mme de Rudden était sortie. Il revint trois fois en deux +jours, et comme, à la dernière tentative, il voulait forcer la porte, +qu'un groom n'osait pas trop défendre, le vieux valet de chambre +accourut. + +«Que veut monsieur? demanda-t-il en reconnaissant Georges. + +--Ne puis-je voir Mme la comtesse? + +--On ne la voit pas! + +--Pas même moi?» + +Le vieux serviteur le regarda sans répondre. + +«Est-ce que Mme de Rudden ne reçoit pas? + +--Non, monsieur. + +--Quand recevra-t-elle? + +--Mme la comtesse ne l'a pas dit.» + +Georges rentra chez lui fort triste. C'était une de ces natures à la +fois faibles et violentes, que les obstacles irritent. La femme qu'il ne +pouvait plus obtenir était précisément celle qu'il était le plus près +d'aimer. Les regrets se mêlèrent aux remords, et il entra dans une phase +de tortures morales qui devint à ses propres yeux le commencement de +l'expiation. Nadéje ne s'aperçut de la tristesse de son mari que pour +s'en plaindre; elle laissa même échapper quelques mots de récrimination +aigre, qui n'étaient guère propres à ramener le calme dans l'âme +troublée du comte de Simiane. + +A quelque temps de là, il rencontra Mme de Bjorn; il la connaissait un +peu et savait qu'elle était l'amie intime de la comtesse. Il alla droit +à elle. Maïa voulut l'éviter; mais il lui parut si malheureux, qu'elle +n'en eut pas le courage. + +«Si vous saviez ce que je souffre! dit-il en l'abordant. + +--Vous ne faites que votre devoir,» riposta la baronne. + +L'amie de la comtesse était à peu près de son âge: c'était une blonde +piquante; un poëte de la cour avait comparé ses yeux à deux petits feux +follets. Ils en avaient l'inquiétude et l'éclat et le mouvement. Mme de +Bjorn n'était pas grande et méritait son surnom de _petite baronne_; +sans être belle, elle était charmante: ses joues, ses mains, ses +épaules, logeaient dans leurs fossettes de petites nichées d'amours. +Avec cela, vive, pétulante, le cœur sur la main, et la main ouverte! +Elle ne marchandait la vérité à personne, et se faisait assez craindre +de ceux qu'elle n'aimait pas. + +«Je n'ai pas l'honneur de vous comprendre, dit Georges, qui savait que +tout mauvais cas est niable: de grâce, expliquez-vous. + +--Non, ce serait trop long et c'est inutile. Si votre conscience ne vous +a pas tout dit, je n'ai rien à vous apprendre.» + +Maïa parlait d'un ton qui ne permettait guère de réplique. Georges +baissa la tête sans répondre. + +«Voilà comme vous êtes tous, reprit-elle en le regardant fixement; parce +que vous savez vous faire aimer, vous croyez que tout est dit et que +l'on n'a plus rien à vous demander; vous tuez une femme par votre +inconstance et vos légèretés; vous en épousez une autre pendant qu'elle +se meurt,... et il faut encore qu'on vous plaigne! ajouta-t-elle avec +une ironie d'autant plus poignante qu'elle la contenait davantage. Eh +bien, non! souffrez, monsieur, comme vous avez fait souffrir!... c'est +maintenant ce qui peut vous arriver de mieux, s'il y a une justice +là-haut! + +--Mais regardez-moi donc! s'écria Georges en lui prenant la main, et +dites si je ne suis pas assez puni! + +--Oui, reprit Maïa en s'adoucissant, je vois que vous êtes malheureux, +et cela m'aiderait à vous rendre quelque estime, si je pouvais oublier +ce que je vois chaque jour.... Ah! si vous assistiez comme moi à ces +tortures d'une âme brisée... + +--C'est plus que je ne puis supporter! dit Georges en se levant d'un +bond. Chez elle! allons chez elle! je vous en supplie! + +--Non, non! je vous le défends: elle n'est point préparée à vous revoir. + +--Comme vous voudrez!» murmura-t-il en baissant la tête. + +Maïa n'était point encore désarmée; elle profita, elle abusa peut-être +du silence et de l'abattement du jeune homme, et, sans pitié, avec cette +éloquence particulière aux femmes, et qu'elles ont parfois à un si haut +degré, quand la passion parle en elles, elle lui peignit l'amour de +Christine, si ardent, que, n'ayant plus d'autre aliment, il se dévorait +lui-même; si profondément dévoué, que, pour assurer le bonheur de +l'autre, aucun sacrifice ne lui avait coûté, pas même le sacrifice de +soi; un amour tel, en un mot, qu'un homme ne le rencontre pas deux fois +dans sa vie. Quant à son mariage avec le baron, ce n'était qu'une fable. +L'idée ne venait pas d'elle; car jamais elle n'eût consenti à contrister +un homme digne de son estime et qui souffrait pour elle; et, cependant, +elle ne l'avait point repoussé tout d'abord, parce qu'elle ne voulait +point devoir l'amour de Georges à un scrupule ou à un remords. + +«Et pourtant je l'aimais! s'écria Georges, et de toute mon âme! + +--Vous voyez bien que non, reprit Maïa, puisque vous en avez épousé une +autre. Est-ce qu'elle n'était pas aussi jalouse que vous? est-ce qu'elle +n'a pas souffert autant que vous? Cependant Mlle Borgiloff ne l'a pas +jetée dans les bras du major.» + +Georges ne trouvait pas une réponse; il éprouvait ce vertige qui nous +prend quelquefois quand nous nous penchons sur les abîmes. + +«Quittez-moi maintenant, dit la baronne; il est deux heures; il faut que +je rentre chez elle.» + +Georges baisa la main qu'elle lui tendait; elle y sentit tomber une +larme. + +«Portez-lui mes respects, mes regrets,» murmura-t-il d'une voix +suppliante: il allait ajouter.... et mon amour! il n'osa point. + +«Ah! dit Maïa en regardant la goutte amère qui tremblait encore sur sa +main, c'est cette larme qu'il faudrait lui porter!» + +Quelques instants après, elle entra chez la comtesse. + +Christine était étendue sur la chaise longue; elle se leva, et, aussi +vite que ses forces le lui permirent, courant au-devant de son amie: + +«Tu l'as vu! dit-elle en remarquant son trouble; ce visage a vu +Georges!» + +Maïa lui passa un bras autour des épaules, et, la baisant au front, +doucement, elle la contraignit à se rasseoir. + +«Si tu n'es pas calme, lui dit-elle, tu ne sauras rien. + +--Mais tu vois bien que je suis calme, dit Christine en cachant ses +mains qui tremblaient. Je suis très-calme: mais parle, parle donc!» + +Maïa fut obligée d'avouer son entrevue avec M. de Simiane; et, comme +elle prenait toutes sortes de précautions et de ménagements, choisissant +ce qu'elle voulait dire et taisant ce qu'elle devait cacher: + +«Non, tout! dis-moi tout!» s'écria la comtesse avec une exaltation mal +contenue. + +Maïa lui raconta leur entretien avec la plus scrupuleuse exactitude. Une +fois ou deux, il lui arriva de se servir des expressions mêmes de +Georges. + +«Oui! je reconnais ce mot-là, dit Christine, c'est ainsi qu'il a dû +parler; il me semble l'entendre! je distingue son accent et sa voix: une +voix charmante dont le timbre caresse....» + +Maïa vit bien qu'elle ne réussirait pas à la calmer; elle laissa la +crise suivre son cours, espérant quelque adoucissement de sa violence +même. C'était la première fois, depuis le mariage de Georges, qu'elle +parlait avec tant d'abandon. + +«Ainsi, disait-elle quand Maïa eut terminé son récit, il n'est pas même +heureux, et je me suis perdue inutilement!» + +On l'entendit à plusieurs reprises répéter encore, comme en se parlant à +elle-même: «Il n'est pas heureux!» + +Peut-être ceux qui ont étudié beaucoup le cœur humain.... des femmes, +prétendront-ils qu'au milieu de ses regrets, si vifs d'ailleurs et si +sincères, il se glissait à son insu une secrète joie de voir que Georges +n'avait pas trouvé auprès d'une autre le bonheur qu'il avait goûté près +d'elle, que rien n'avait chassé son image, et qu'il l'aimait encore. + +Maïa suivait attentivement sur son visage tout ce travail de la pensée +rapide. «Veux-tu, dit-elle en prenant sa main brûlante en la regardant +fixement dans les yeux, veux-tu le revoir?» Un éclair passa sur le +visage ranimé de la comtesse. Elle se jeta au cou de Maïa. + +«Oui!» lui dit-elle tout bas. Puis elle releva la tête, pâlit, mit sa +main sur sa poitrine, et, au bout d'un instant de réflexion: «Non; +reprit-elle, non, cela ne se peut pas, car cela ne se doit pas!... Pas +maintenant, du moins, pas encore.... mais bientôt!» ajouta-t-elle avec +un sourire qui eût rendu Georges fou d'amour et de douleur. + +Georges, cependant, avait repris, bon gré, mal gré, la vie du monde: il +le fallait; ne fût-ce que pour éviter un éclat inutile. A travers les +raouts et les soirées, il traînait le boulet conjugal, comme un forçat +du mariage. Les femmes qui ne voyaient pas Christine commençaient à la +plaindre tout bas. + +La comtesse ne sortait point; elle cachait le deuil de son cœur. Maïa +la soignait comme une sœur. Le mois de mars eut deux ou trois belles +matinées. Un jour, le soleil frappait aux fenêtres avec la pointe d'or +de ses rayons; Maïa jeta une pelisse de fourrures sur les épaules de +Christine. + +«Viens-tu boire un peu d'air? lui dit-elle; cela te fera du bien!» + +La voiture attendait tout attelée dans la cour. + +«Où allons-nous? + +--Je ne sais; où tu voudras, n'importe! nous allons pour aller! à +Djurgaard, par exemple? + +--Soit!» dit Christine assez nonchalamment. + +La voiture s'engagea dans les faubourgs, longea les bassins du +port--dont la glace, soulevée par le flot de la Baltique, se détachait +déjà--passa devant la caserne du Roi, et s'engagea bientôt dans un parc +superbe, semé de villas, de châteaux, de jardins, de théâtres en plein +vent, de cafés en plein air, où la bourgeoisie de Stockholm fête le +dimanche et vient se réjouir pendant les beaux soirs d'été. Elles +descendirent près du château de Rosendal (la vallée des roses), non loin +de cette belle coupe de porphyre, la plus grande du monde, dont les +Anglais ne manquent jamais de mesurer avec leurs cannes le diamètre et +la hauteur. Christine était mieux et pouvait marcher. + +«Allons voir les chênes,» dit Maïa. + +Une longue avenue de pins, qui ondulait avec les plis du terrain inégal, +conduisait jusqu'au rond-point du parc, où un bouquet gigantesque de +chênes centenaires, jetant leurs fortes racines entre les rochers de +granit, flottait au vent comme un panache sur le front de la ville. Les +deux femmes traversèrent à pas lents une clairière de gazon ras; mais, +au moment de prendre une autre allée qui conduisait à un petit chalet +suisse dominant la mer au loin, Christine s'arrêta tout à coup. Elle +avait aperçu Georges qui venait à elle. + +Elle regarda Maïa. + +«Je le savais,» dit Mme de Bjorn. + +Christine se pressa en frissonnant contre son amie. Toutes deux +s'assirent sur un banc. Georges s'approcha et se tint un moment devant +elles, immobile et muet. + +Il releva les yeux, et, en voyant Christine si changée, il sentit une +immense pitié s'emparer de lui. + +«Je vous fais peur, Georges?» dit Christine en remarquant l'émotion qui +s'était emparée de lui. + +Deux larmes jaillirent des yeux du jeune homme. + +«Tu vois bien qu'il m'aime encore! fit-elle en serrant le bras de Maïa. + +--Oh! toujours, et plus que jamais! + +--Taisez-vous, reprit-elle en levant la main comme pour la poser sur les +lèvres de Georges, taisez-vous! vous n'avez plus le droit de me le dire. + +--C'est vrai, fit-il en gardant sa main, et d'une voix où il y avait des +larmes; mais j'ai du moins le droit de m'accuser d'avoir méconnu la plus +chère et la plus adorée des femmes! + +--Ne vous accusez pas, reprit Christine; sans doute je ne devais pas +être heureuse. Il y a eu dans ma vie plus d'un malentendu cruel; +celui-ci fut le plus cruel de tous. Mais, enfin, des deux parts la +loyauté est sauve; consolez-vous, car je crois que maintenant j'aime ma +douleur.» + +Insensiblement l'émotion la gagnait; Maïa s'en aperçut. + +«Christine, lui dit-elle, il faut partir.» Et elle se leva la première. + +«Encore une minute!» dit Georges. + +La comtesse ne dit rien, mais elle regarda son amie. + +«Impossible! reprit Maïa; c'est assez, c'est trop déjà! + +--Ne vous reverrai-je point? demanda Georges avec la timidité d'un +amoureux de quinze ans. + +--Je le voudrais, reprit Christine, mais cela serait mal: vous êtes le +mari d'une autre. Je serai franche et droite jusqu'au bout, même contre +moi! Je devais peut-être cette suprême entrevue à votre douleur et à +notre passé.... plus serait trop! Adieu!» + +Le comte fit un geste de désespoir violent. + +«Georges, dit-elle en lui prenant la main, épargnez-moi! laissez-moi ma +conscience. Que me resterait-il si je ne l'avais plus?» + +Maïa fit deux ou trois pas dans l'allée: les longues aiguilles des pins, +broyées par ses petits pieds impatients, faisaient entendre un +craquement sec: elle revint à Christine et toucha son bras. + +La comtesse voulut se lever. Ses forces la trahirent; elle se rassit et +appuya sa tête contre le tronc du chêne auquel on avait adossé le banc +rustique. Un vif incarnat couvrait sa joue, une toux sèche déchira sa +poitrine. Bientôt elle pâlit en regardant Maïa. Quand elle retira le +mouchoir qu'elle avait posé sur ses lèvres, Georges s'aperçut qu'il +était rouge. Il ne trouva plus une parole: il y a des sentiments que les +mots n'expriment pas. Sans la présence de Maïa, il l'aurait prise dans +ses bras, serrée contre son cœur, et leurs deux âmes, plus que jamais +éprises, eussent oublié le présent et retrouvé le passé. + +Devant l'amie, si indulgente qu'elle fût, chacun devait garder ses +pensées. + +Enfin la comtesse fit un effort; elle se leva et prit le bras de Maïa, +adressant à Georges un signe d'adieu. + +«Ne venez point! lui dit Mme de Bjorn; les gens sont au chalet, et il ne +faut pas qu'on vous voie.» + +Georges, immobile à la même place, les suivit du regard. Christine +traversa la pelouse lentement, et avec la grâce languissante d'un beau +cygne blessé. Elle se retourna une dernière fois pour le voir. Mais +bientôt les deux femmes entrèrent sous une allée d'épicéas et de +tamarins; un pli du terrain les cacha tout à fait. + +Georges, resté seul, s'enfonça sous les plus sombres taillis du parc; il +ne rentra chez lui que vers le soir. Nadéje avait dîné sans l'attendre, +et était allée chez une de ses amies, où l'on répétait un certain +quadrille, appelé les _Lanciers_, vieille danse rajeunie, que deux +merveilleuses de Vienne venaient d'importer en Suède. Il put donc jouir +en paix de l'âcre volupté de sa douleur, et savourer avec ses larmes ce +que le poëte anglais appelle _the joy of grief_! Depuis qu'il avait revu +Christine, il sentait le besoin de se cacher à tous les yeux et de vivre +avec sa pensée solitaire. Cependant sa douleur avait retrouvé le calme. +Il respectait trop les volontés de sa malheureuse amie pour se présenter +chez elle; mais il passait chaque jour dans la rue de la Reine: il +voyait au moins sa maison. Un matin, il trouva les volets fermés: un +voisin lui apprit que Mme de Rudden avait quitté Stockholm. + + * * * * * + +Quelques jours après, il recevait une lettre de Maïa, portant le timbre +de Lübeck. La baronne lui annonçait que Christine, plus souffrante, +avait dû quitter la Suède et chercher un ciel moins rigoureux. + +Georges resta trois mois sans nouvelles, livré aux tortures de +l'incertitude et de l'absence, les plus grands des maux pour une âme +aimante. + + * * * * * + +Un matin que M. de Simiane travaillait dans son cabinet, un domestique +sans livrée fut introduit près de lui. Cet homme venait l'avertir qu'une +femme l'attendait en voiture dans une rue voisine qu'il lui nomma. +Georges le suivit et aperçut bientôt la voiture. Un mouchoir s'agita, +une portière s'ouvrit; il monta, et le cocher, sans attendre d'ordres, +lança ses chevaux. Georges, à travers les doubles plis du voile noir, +avait reconnu Maïa, dont les cheveux blonds éclairaient le visage. Il la +regarda avec une inquiétude profonde, mais sans toutefois oser encore +l'interroger, bien qu'il eût un nom dans le cœur et sur les lèvres. + +«C'est maintenant qu'il faut venir!» dit la baronne en lui serrant la +main. + +Elle releva son voile; il vit qu'elle avait pleuré. + +«Et Christine? demanda-t-il, mais tout bas et comme un homme qui craint +d'entendre sa voix. + +--Vous allez la voir, dit Maïa; du courage!» + +Georges jeta un regard distrait à la portière: il reconnut la route de +Haga, qu'il avait si souvent parcourue pour aller chez la comtesse. Il +eût voulu donner des ailes aux chevaux. Enfin on arriva. + +L'attelage fumant franchit la grille de fer doré que tant de fois sa +main tremblante avait ouverte. Il contourna un tapis de gazon anglais, +semé de bouquets d'arbres, et s'arrêta devant un petit perron de quatre +marches, dont les houblons verts et le chèvrefeuille brodaient la rampe +de festons flottants. C'était une radieuse matinée; juin souriait à la +terre amoureuse et rajeunie; il y avait des chansons dans tous les +arbres; le soleil étincelait dans les fenêtres et le printemps jetait +des fleurs partout. + +Georges s'élança sur le perron; c'est à peine si Maïa put le suivre. +Deux lévriers, favoris de Christine, couchés sur le ventre, et +allongeant sur leurs pattes menues leur fin museau de brochet, gardaient +la dernière marche. Ils reconnurent Georges, et se levèrent joyeusement +pour lui lécher les mains. + +«Comme ils me haïraient, pensa-t-il, s'ils me connaissaient mieux!» + +Au bruit de la voiture, le vieux valet de chambre de la comtesse était +accouru. En apercevant Georges il porta la main à son front. + +«Comment est-elle? demanda la baronne. + +--Elle se croit mieux. + +--Et vous, Niels, comment la trouvez-vous? + +--Plus mal.» + +Mme de Bjorn regarda Georges. + +«Remettez-vous, lui dit-elle, et soyez fort pour elle, sinon pour vous! + +--Entrons! dit le comte; maintenant je ne puis plus attendre.» + +Il se dirigea vers la chambre de Christine. + +«Pas là! dit le vieux Niels en hochant la tête, ici!» Et il montra le +salon. + +«Attendez que je la prévienne, fit Maïa, qui passa la première. + +--Il est là! je sais qu'il est là! dit Christine; je le vois, +poursuivit-elle en étendant le bras vers le mur, que son regard ardent +semblait percer. + +--Oh! comme elle l'aime encore!» murmurait M. de Vendel, assis près de +la fenêtre la tête entre ses mains. + +La porte se rouvrit: Georges s'élança vers le canapé sur lequel +Christine était étendue, et tomba à genoux devant elle. + +«Georges! Georges!» dit Christine, mais si bas, qu'à peine on put +l'entendre. Et de ses bras amaigris elle entoura la tête du jeune homme, +qu'elle pressait contre sa poitrine. + +Georges la regarda, et fut frappé de sa beauté, plus peut-être que le +jour où il la vit pour la première fois. C'est qu'elle était plus belle +encore. Sa joue animée s'était teinte d'un soudain éclat: elle +éblouissait. Son œil brillait d'un feu étrange; ses belles mains, que +si souvent il avait couvertes de baisers, semblaient s'être encore +allongées et amincies; elles avaient la transparence de la cire +diaphane, et la plus légère pression rougissait leur blancheur délicate. +Ses cheveux dénoués roulaient en ondes épaisses sur ses épaules, comme +un ruisseau d'or fluide. Elle plongea ses yeux dans les yeux du jeune +homme avec une expression d'ineffable tendresse. Elle oubliait le passé, +elle oubliait l'avenir, l'avenir qu'il fallait mesurer par minutes. La +vie, pour elle, se concentrait dans l'instant présent. Mais la violence +de ses émotions l'épuisa: les roses blanchirent sur sa joue, ses lèvres +se décolorèrent, ses yeux s'éteignirent; elle laissa retomber sa tête et +s'évanouit. + +Maïa la prit dans ses bras et lui fit respirer des sels. Le baron se +leva, fit quelques pas vers le lit de repos, et montrant la comtesse: + +«Voilà ce que vous en avez fait!» dit-il. + +Georges le regarda sans lui répondre. Sa bouche n'avait plus de voix, +comme ses yeux n'avaient plus de larmes: l'angoisse sculptait sur son +visage l'image de la douleur. Le baron regretta sa violence.... il se +rassit sans ajouter un mot. + +Georges tenait toujours une des mains de Christine dans les siennes: +Maïa soutenait sa tête échevelée et défaillante. Enfin elle revint à +elle, essaya de sourire, et dit tout haut: Je suis mieux! pardon et +merci!» Puis elle ajouta quelques mots tout bas et murmurés à l'oreille +de son amie. + +Le baron, avec cette merveilleuse délicatesse qui semble donner un sens +de plus à certaines natures, comprit que la comtesse désirait rester +seule avec M. de Simiane, et, si avare qu'il fût de ses dernières +minutes, comme s'il eût été jaloux de s'oublier et de se sacrifier +jusqu'au bout, il sortit sur la pointe du pied. + +«Va le remercier,» dit Christine en serrant la main de Maïa. + +Celle-ci rejoignit le baron; Georges et la comtesse restèrent seuls. +Georges avait posé ses lèvres sur les mains de Christine; il les +mouillait de ses larmes. + +Ce fut elle la première qui retrouva la parole. + +«Georges, lui dit-elle, j'ai manqué de courage; je n'ai pas pu mourir +sans vous revoir.» + +Il la regarda d'un air égaré. + +«O Christine! pardonnez-moi! + +--Pauvre cher! que veux-tu que je te pardonne? tu t'es trompé de chemin; +mais ce n'est pas ta faute. Tu es allé où tu croyais le bonheur. Qui +donc n'eût pas fait comme toi? + +--Christine, soyez bonne, ne m'accablez pas.... Je vous jure.... + +--Ne jurez rien, mon ami; maintenant je sais tout... Ah! si du moins +vous étiez heureux! + +--Heureux! peut-on l'être quand on vous a connue et perdue? + +--N'est-ce pas, dit-elle avec une sorte d'égarement passionné, n'est-ce +pas que je savais bien aimer? + +--Oui, Christine.... et pourtant! + +--Pourtant.... j'ai fait comme si je ne vous aimais pas; mais +écoutez-moi, Georges, car c'est comme le testament de mon cœur que je +vous ouvre ici. Un jour vous vous le rappellerez avec une tristesse +douce.... Quand je commençai de vous aimer, quand je recueillis, oh! +avec quelle joie profonde! tous ces trésors de tendresse que vous +répandiez à mes pieds, je vous promis, ou plutôt je me promis à moi-même +de n'être jamais un obstacle dans votre vie. Cet obstacle, je crus +l'être le jour où vous rencontrâtes.... celle qui est aujourd'hui votre +femme.» + +Georges fit un geste de désespoir. Christine pressa d'une molle étreinte +sa main tour à tour brûlante et glacée. + +«Ménagez-moi, lui dit-elle; j'ai encore besoin d'un peu de force.... Je +vis vos incertitudes, reprit-elle après un instant de silence, je vis le +trouble de votre âme, je vis vos combats, vos résistances, vos nobles +efforts pour rester à moi! Et pour tout cela, je vous aimai plus +encore.... Mais je ne crus point pouvoir vous rendre heureux +davantage.... Vos désirs allaient plus loin.... Je sentais tout ce qu'il +y avait en vous de reconnaissance profonde, de pitié généreuse, de +tendresse délicate, de dévouement chevaleresque. Tout cela, c'était +assez pour le bonheur de dix autres.... Ce n'était pas assez pour moi, +Georges.... Georges, voilà ma faute: j'ai péché par orgueil; mais cet +orgueil, c'était encore de l'amour.... je voulais donner.... je ne +voulais pas recevoir. Je rompis violemment les liens que vous n'auriez +pas voulu dénouer.... J'acceptai l'apparence d'un tort.... et vous fûtes +libre! + +--Ainsi vous m'aimez encore! + +--Ah! malheureux! j'en meurs, et tu le demandes! Est-ce qu'on peut ne +plus t'aimer? + +--Et moi! et moi, Christine!... Ma tête a pu un instant s'égarer, jamais +mon cœur.... Je t'ai toujours aimée.... je t'aime! + +--Tais-toi, par pitié! Tu veux donc me rendre la mort impossible? + +--Mourir! toi!... Oh!... non, jamais! Je te défendrai.... je te +cacherai.... La mort.... elle ne te verra pas!» + +Il l'entoura de ses deux bras.... + +«Jamais! jamais plus je ne te quitterai! + +--Et Nadéje? murmura-t-elle. + +--Nadéje? reprit-il avec un geste de fou, les cheveux en désordre et +l'œil hagard.... Qu'est-ce, Nadéje? je ne la connais pas.... je ne la +reverrai de ma vie. + +--Et le devoir! dit-elle en soulevant, comme pour regarder le ciel une +dernière fois, ses longues paupières fatiguées; le devoir!... un grand +mot et une grande chose, que ta pauvre morte te supplie de n'oublier +jamais! Le temps n'est plus où nous étions libres tous deux. Oh! les +beaux jours! Mais comme ils ont passé vite! T'en souviens-tu de nos +beaux jours?» + +Georges cacha sa tête dans ses mains. + +«Non, dit-elle avec une mutinerie d'enfant, regarde-moi. Maintenant, je +veux te voir toujours! toujours! reprit-elle comme en se parlant à +elle-même, toujours, avec moi, ce n'est pas bien long!» + +Et, comme il faisait un signe d'incrédulité: + +«Va, reprit-elle, je ne me trompe pas.... Si ce n'était pas vrai, tu ne +serais pas ici. Mais avant que le soleil ait quitté cette fenêtre, +Georges, je ne vivrai plus que dans ton cœur.» + +Elle parlait avec une telle conviction et un si profond accent de +vérité, que Georges vit bien qu'elle ne le trompait point. Il étouffa +ses sanglots pour ne pas troubler la sérénité de sa dernière heure, et +il laissa couler ses larmes silencieuses. + +«Pourquoi pleurer? dit-elle d'une voix douce et faible: ne sais-tu pas +que nous nous reverrons? + +--Oui! et bientôt! + +--Pas encore, je t'avertirai!» reprit-elle. + +Et un sourire ineffable vint éclairer ses lèvres, qui se fermèrent. + +Le baron et Maïa rentraient: ils s'arrêtèrent immobiles à deux pas du +lit. Le soleil tournait l'angle de la maison. Son rayon quitta le lit de +la mourante. + +«Il fait nuit, dit Christine.... et j'étouffe!» + +Maïa courut à la fenêtre et l'ouvrit. Un rouge-gorge chantait dans le +cytise en fleur, sous lequel plus d'une fois Christine s'était assise, +pendant que Georges, à ses pieds, lui lisait quelque poëte ou lui +parlait d'amour. Elle prit leurs mains à tous trois, et les réunit dans +la même étreinte; puis, sans relever les yeux, d'une voix qui +s'éteignit, elle murmura: «Mes amis, mes chers amis!... Georges! +Georges!...» Puis sa main se roidit et s'attacha dans une convulsion +suprême à la main du jeune homme. + +Georges voulut la prendre dans ses bras. + +«Plus en ce monde!» lui dit Maïa en s'agenouillant devant son amie, dont +elle ferma les yeux avec ses lèvres. + +La plus aimante et la plus douce des créatures avait quitté la terre +pour toujours. + +Georges écarta brusquement Mme de Bjorn et reprit les deux mains de +Christine: tantôt il la regardait tendrement, tantôt il promenait autour +de lui des yeux égarés; des sanglots étouffés brisaient sa poitrine, +puis il retombait dans un muet désespoir. + +Maïa et le baron voulurent l'arracher à cette contemplation funeste; et +comme il leur résistait: + +«C'est maintenant, fit M. de Vendel, qu'il vous faut du courage! + +--Je n'en ai pas! dit Georges; il y a des choses qu'on ne peut point +supporter. + +--Et moi donc, reprit le baron, comment fais-je depuis un an?» + +Georges ne répondit rien et se laissa emmener. + +Le lendemain, il revint à Haga, avec le baron, pour rendre à Christine +les suprêmes devoirs. Tous deux accompagnèrent jusqu'à sa dernière +demeure les restes de la comtesse, qui alla dormir avec ses pères dans +la chapelle funèbre des Oxen-Stjerna. + +«Nous l'avons trop aimée, pour ne pas nous aimer en souvenir d'elle!» +dit le major sur la tombe où l'on venait de sceller leur amour unique à +tous deux. + +Georges lui serra la main, mais ne répondit qu'avec des larmes. + + + + +XVIII + + +Le séjour de Stockholm devint insupportable à M. de Simiane. Sa santé +s'épuisait; il tomba dans une sorte de marasme: on dut demander son +rappel. Les médecins conseillèrent l'air de France. Il traversa le +Gotha-Canal, creusé dans le granit des montagnes, comme l'escalier de +Neptune du canal Calédonien, dont les marches liquides soulèvent et +portent les flottes de Victoria à travers les sapins du Glen-Névis. Le +bateau de Kiel se fait attendre un jour ou deux à Gothenbourg. + +Georges erra dans les environs assez tristement. Le matin du départ, un +hasard funèbre l'amena près du cimetière, situé non loin de la ville, au +pied d'une montagne, au bord d'une prairie. La porte était ouverte: il +entra. Le cimetière de Gothenbourg n'est pas monumental; mais, si j'ose +dire, il est intime. On n'y bâtit point aux riches défunts des palais de +granit et de marbre, ou des villas de stuc, mais chaque tombe a son +arbre et sa croix. + +Si vous aimez la pensée des morts, si déjà l'herbe cache une part de ce +qui était vous, s'il vous plaît de retrouver les chers absents, ou du +moins de vous croire près d'eux, ils auront pour vous un charme extrême, +ces cimetières du Nord, avec leur ciel mélancolique, leurs longues +allées de tilleuls et de chênes, leurs bouquets d'ormes et d'érables, +leurs aunes tremblants et leurs grands bouleaux, dont les branches +accablées caressent les pierres couvertes de mousse et les tombes de +gazon fleuri. + +Le cimetière de Gothenbourg est grand; on n'y dispute pas, pouce à +pouce, la dernière couche des morts; on n'y trouble point leur sommeil +sacré; on y épargne à la douleur toutes ces vexations gratuites et +mesquines dont elle s'irrite ailleurs; on n'est pas même contraint à +suivre l'alignement vulgaire des inhumations officielles: on se groupe +par familles. Parfois un couple d'amis s'isole à l'ombre d'un saule au +blanc feuillage, uni dans la mort même, malgré la parole du maître: +_Siccine separat amara mors!_ La mort ne les a pas séparés, et c'est +dans le même sommeil qu'ils attendent le même réveil, ensemble!... + +«Je serais bien ici, dit Georges en s'arrêtant sous un grand tilleul, et +je dormirais du moins dans la terre qui la garde! Mais non, reprit-il, +elle ne le veut pas, car elle ne m'a pas encore averti.» + +Il cueillit sur une tombe une touffe de bruyère blanche, la cacha dans +sa poitrine et sortit. Un aveugle à genoux près de la porte lui tendit +une sébile de bois en murmurant: _Denka pa Döden!_ «Pensez aux morts!» + +Georges lui jeta un rixdale d'argent, et s'éloigna en frissonnant. «Oh! +les morts, je ne les oublie pas!» se disait-il. + +Le bateau l'emporta, et quand, vers le soir, les côtes de Suède +disparurent dans les flots embrasés du couchant, il lui sembla perdre +Christine encore une fois. + +Georges est maintenant à Paris. Il passe au milieu du monde, insensible +à ses joies comme à ses douleurs. Nadéje va souvent au bal: c'est la +reine des belles nuits; mais Georges se retire d'assez bonne heure: il +n'aime pas à voir danser le cotillon. + +Plusieurs femmes, de celles que la douleur attire, noble race qui +s'épuise! auraient daigné le consoler en lui versant l'oubli avec +l'amour. Georges est avec elles d'une politesse distraite et froide; il +a toujours l'air d'écouter quand on lui parle, mais c'est à lui-même +qu'il répond tout bas: _Denka pa Döden!_ «Pensez aux morts!» + +Stockholm, septembre 1856. + + +FIN. + + +COULOMMIERS.--TYP. A. MOUSSIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Christine, by Louis Énault + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHRISTINE *** + +***** This file should be named 35766-0.txt or 35766-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/5/7/6/35766/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/35766-0.zip b/35766-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..cfad981 --- /dev/null +++ b/35766-0.zip diff --git a/35766-8.txt b/35766-8.txt new file mode 100644 index 0000000..6a103f6 --- /dev/null +++ b/35766-8.txt @@ -0,0 +1,5942 @@ +The Project Gutenberg EBook of Christine, by Louis nault + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Christine + +Author: Louis nault + +Release Date: April 4, 2011 [EBook #35766] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHRISTINE *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + + + + + + + + +CHRISTINE + + +OUVRAGES DU MME AUTEUR + +Format in-18 Jsus. + + Constantinople et la Turquie. 1 vol. 3 50 + En province; 2e dition. 1 vol. 3 + Histoire d'une femme; 2e dition. 1 vol. 3 + Irne;--Le Mariage impromptu;--Deux villes mortes. 1 vol. 3 + Olga; 2e dition. 1 vol. 3 + Un drame intime; 2e dition. 1 vol. 3 + Le roman d'une veuve; 3e dition. 1 vol. 3 + La pupille de la Lgion d'honneur; 2e dition. 2 vol. 6 + La destine; 3e dition. 1 vol. 3 + Les perles noires; 2e dition. 1 vol. 3 + Le baptme du sang; 2e dition. 2 vol. 6 + Le secret de la confession; 2e dition. 2 vol. 6 + Alba; 4e dition. 1 vol. + Hermine; 2e dition. 1 vol. 2 + La rose blanche;--Ins;--Une larme ou petite + pluie abat grand vent; 2e dition. 1 vol. 2 + La vierge du Liban; 3e dition. 1 vol. 2 + Nadje; 4e dition. 1 vol. 2 + Stella; 3e dition. 1 vol. 2 + Un amour en Laponie; 2e dition. 1 vol. 2 + L'amour en voyage (_Carine--Rose--la Bourgeoise + de Prague_); 4e dition. 1 vol. 2 + La vie deux. 1 vol. 2 + Frantz Muller;--Le Rouet d'or.--Axel. 1 vol. 1 25 + Ple-Mle;--Nouvelles; 2e dition. 1 vol. 1 25 + + COULOMMIERS.--Typ. A. MOUSSIN + + + + + +CHRISTINE + +PAR + +LOUIS NAULT + +HUITIME DITION + +PARIS + +LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie + +79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 + +1874 + +Droits de proprit et de traduction rservs. + + +A M. LE COMTE ARMAND DE PONTMARTIN + +LOUIS NAULT + + + + +CHRISTINE + + + + +I + + +Le lac Mlar, dont les longs bras projets dans toutes les directions +font communiquer l'intrieur de la Sude avec la mer Baltique, offre, +pendant les belles journes d'hiver, un assez curieux spectacle. +Pntrant par mille canaux la ville btie sur ses flots mmes, il +devient, ds que le froid dcembre l'a couvert d'une couche de glace +unie et transparente, le boulevard de Gand, le Hyde-Park, le bois de +Boulogne et le Prater de Stockholm: c'est le rendez-vous de la fashion +sudoise, et l'tranger peut en deux heures y passer la revue complte +des merveilleux et des lgantes de cette gracieuse capitale. Le beau +golfe, qui s'incline et s'arrondit vers l'orient, est pour la ville de +Charles XII--cette Venise du Nord--ce que le Grand-Canal est pour la +cit des doges. On s'y rassemble, on s'y promne, on y flne, on y +patine. Tout Stockholm est l de deux heures quatre, comme tout Paris, +de quatre six, est au Lac ou la Cascade. + +En 184., par une radieuse aprs-midi de fvrier, un traneau lanc +toute vitesse franchissait la place des Chevaliers, sur laquelle on +n'avait pas encore lev la statue du roi Charles-Jean XIV, et laissant + sa droite le noble palais de _Riddarhus_, dbouchait au galop sur le +lac, l'endroit mme o l'un de ses bras s'inflchit comme pour enlacer +la ville dans sa molle treinte. + +Deux jeunes gens, envelopps de fourrures, taient assis l'arrire du +traneau. + +Que c'est donc beau, chevalier! dit l'un d'eux en se soulevant pour +mieux embrasser dans son ensemble la vaste tendue; il me semble que +j'ai pour la premire fois l'ide de la blancheur; cette nappe uniforme +de neige amoncele m'attire, m'blouit, et m'attire encore. Elle donne +l'atmosphre je ne sais quelle clatante srnit; je n'avais pas encore +vu cette lumire pure que tout rpercute et que rien n'altre. C'est +vraiment beau! + +--Mon Dieu! reprit l'autre, je sais bien que cela ne vaut pas Paris. +Rien ne vaut Paris, mon cher comte! mais je conviens pourtant que ce +premier coup d'oeil a bien son charme. + +--Je connais toutes les grandes villes d'Europe, reprit le premier +interlocuteur, et je vous dclare que je n'ai jamais admir un plus +magnifique spectacle. + +--Alors je suis heureux d'avoir pu vous l'offrir comme bienvenue votre +arrive parmi nous. Vous autres diplomates, vous tes un peu gts: +vous prenez la fleur de tout, et quand elle est cueillie, vous partez. + +Le jeune homme sourit et ne rpondit rien. C'est une habitude prudente, +qui ne compromet jamais: il l'avait prise avec un lve de M. de +Tallayrand dans sa premire chancellerie. + +Le comte s'appelait Georges de Simiane. Longtemps attach la lgation +franaise prs d'une petite cour d'Allemagne, il venait de passer en +qualit de secrtaire l'ambassade de Sude. Arriv Stockholm depuis +deux jours seulement, il avait eu la bonne fortune de retrouver le matin +mme une de ses plus aimables relations d'autrefois dans le chevalier +Axel de Valborg, chambellan du roi, qui avait t reu tout un hiver +Paris chez la mre de Georges, Mme la marquise de Simiane. + +Ceux qui n'ont pas vcu dans les pays du Nord ne savent pas quelle vie +nouvelle leur apporte chaque hiver. Pendant de longues semaines, en +flocons drus et serrs, la neige tombe.... ou plutt elle est si +abondante et si compacte, que l'on ne sait vraiment pas si elle tombe. +Vous marchez au sein d'un nuage de duvet froid; vous tes envelopp dans +un tourbillon blanc; chaque pas que vous faites, il semble se +resserrer autour de vous et vous enlacer dans des entraves cotonneuses +et glaces. Le sol, sous vos pieds, c'est la neige; le ciel, sur vos +ttes, c'est encore la neige--toujours la neige. Il n'y a plus au monde +qu'un lment: la neige! C'est alors vraiment qu'il faut plaindre le +voyageur. L'instinct le conduit bien plus que la raison: il marche au +hasard, demi aveugl; ses chevaux, baissant tristement la tte et ne +pouvant plus retrouver la piste accoutume, vont comme on les pousse, +sans savoir o; si vous vous arrtez, si vous dtournez les yeux, si +vous vous accordez une distraction d'un instant, vous ne retrouverez +plus votre route incertaine; vous tes perdu! L'oreille, qui cherche en +vain saisir une vibration dans l'air muet, s'effraye de ce calme +lugubre, symbole de la mort. La neige tombe sans bruit, et le pas mat +s'amortit dans une ouate molle.... Seulement, de temps en temps, un +corbeau secoue dans l'espace blanc ses ailes sombres et pesantes, et +mesure, par un croassement lugubre, les intervalles de ce silence plein +d'angoisse. + +Mais quand la neige a tomb pendant bien longtemps, quand la plaine, la +montagne et les bois ont reu leur parure d'hiver, la scne change +d'aspect. Une nappe partout gale, immense, s'tend sur la nature +uniforme; les valles sont remplies, les montagnes abaisses; un seul +niveau passe sur le pays tout entier. La Sude n'est plus qu'une vaste +plaine, droulant d'horizon en horizon, pendant cinq cents lieues, ses +perspectives infinies. Quand, vers midi, la brume, roule par un vent +lger, s'carte; quand rien ne trouble la transparence bleue de l'ther, +le soleil, sur la neige immacule, resplendit avec un incomparable +clat. Il y a je ne sais quelle gaiet lgre dans l'air vif et sec, et +les rayons qui se brisent sur la surface brillante projettent dans +l'atmosphre sereine une lumire blouissante. La scne change d'aspect +quand on entre dans les bois. La tte brune des grands sapins est +poudre frimas; leurs bras longs et maigres accrochent la neige au +passage; elle reste attache aux rameaux, et l, comme les flocons +d'une toison dchire. Les longues aiguilles des pins se recouvrent de +cristallisations diamantes, et des girandoles de glaons, tincelantes +pierreries de l'crin des hivers, courent d'un arbre l'autre, comme +les pendeloques d'un lustre constell, refltant mille feux dans les +facettes de leurs prismes. Dans les environs de Stockholm, ces grands +spectacles prennent un caractre plus trange encore. La civilisation, +dont cette ville lgante est un foyer ardent, se mle la nature, et +l'homme anime de sa prsence et de sa joie la scne magique du paysage. + +Le jour o commence ce rcit, la ville entire semblait se rpandre sur +son beau lac, dont la glace clatante tait chaque instant sillonne +de traneaux et de patineurs, qui l'effleuraient par essaims rapides. +Les petites les poses sur les rochers, et qui, pendant la saison +d't, ressemblent de loin des bouquets de fleurs dans des coupes de +granit et de porphyre, opposaient gaiement le contraste de leur verdure +fonce la blanche monotonie de la plaine trop gale. + +Un de ces lots, situ un quart de lieue de Stockholm, tait entour +d'une foule compacte et un peu bruyante. Du ct de la ville, il +s'chancrait en un croissant profond, dont les extrmits taient +garnies d'une double range d'picas noirs et de laryx argents, mls +de quelques saules aux bourgeons bruns sur des rameaux d'un vert ple. +Cette petite anse abrite servait d'arne favorite aux patineurs, qui +venaient faire assaut de grce et d'agilit, devant une lite de juges +coiffs jusqu'aux yeux et cravats jusqu'aux oreilles. + +Quelques femmes, descendues des traneaux et appuyes aux bras de leurs +cavaliers servants, brillaient au premier rang et suivaient d'un oeil +inquiet, comme on ferait chez nous les pripties d'un steeple-chase, +les passes et les voltiges de cinq ou six virtuoses qui, dans leurs +jeux, dcrivaient mille courbes, dessinaient des arabesques, brodaient +des festons, inventaient des figures, et, au milieu de leurs entrelacs +sans fin, traaient rapidement des chiffres mystrieux, plus rapidement +effacs. Un jeune officier aux gardes, rose et blond comme un chrubin, +attirait particulirement l'attention des belles promeneuses. Rien +n'galait la souplesse et la force de ses muscles d'acier: il glissait +travers mille obstacles sans s'y heurter jamais, et passait au milieu +des groupes sans effleurer la fourrure d'une pelisse ou la basque d'un +habit. Tout coup, au plus vif de son lan, il s'arrta, et, se +redressant sur le talon d'un seul patin, par une srie de voiles +prcipites, il traa, sur la glace, qui se fendillait avec de petits +craquements secs, douze ou treize circonfrences de mme grandeur et se +coupant entre elles avec une rgularit parfaite. Un murmure flatteur +s'leva de toutes parts, et le jeune homme fut salu d'une triple salve +d'applaudissements. + +Et dire qu'_Elle_ n'est pas l! fit-il en se penchant l'oreille du +chevalier Valborg. + +--Voil son traneau qui passe, rpondit celui-ci; vrai dire, je +crois qu'il est vide, mais ses chevaux vous ont vu peut-tre, c'est dj +quelque chose. + +--Si peu! reprit l'officier en riant. Et il s'lana de nouveau sur la +glace polie. + +Georges avait suivi des yeux la direction du regard de deux Sudois. Il +aperut dans la distance un traneau, vide en effet, qui se dirigeait +assez rapidement vers le nord. + +Comme le sport du patin n'est pas prcisment dans les habitudes de la +diplomatie, le comte de Simiane trouva que ces exercices, fort +intressants tout d'abord, finissaient par devenir assez monotones, et +il demanda de continuer sa promenade. Le cocher, qui on ne donna point +d'ordre, suivit la route que le traneau avait prise avant lui. + +Bientt un point mouvant l'horizon se dtacha, noir sur la neige +blanche. C'tait le traneau qui revenait. Il approchait avec une +rapidit inoue, et l'on put, au bout de quelques instants, distinguer +le harnachement rouge de quatre poneys noirs, de cette race d'Islande, +la plus petite de l'Europe, mais la plus intrpide, qui couraient comme +le vent. Je me trompe: ils bondissaient plutt qu'ils ne couraient; leur +sabot soulevait la neige qui les enveloppait d'un tourbillon diaphane. +Leurs yeux brillaient comme des charbons; leurs naseaux soufflaient des +nuages, et ils secouaient, en mordant leur poitrail, leur paisse et +rude crinire, emmle de givre. + +Quand les traneaux se croisrent, ni l'un ni l'autre ne ralentit son +allure, et c'est peine si Georges put apercevoir, demi couche sur +une peau de renard bleu, une femme qui lui parut jeune. Il ne distingua +point ses traits; mais en la voyant ainsi passer dans son nuage rapide, +il se rappela ces divinits du Walhalla, les walkyries belles et +froides, qui traversent le ciel en emportant les mes. + +Est-ce que nous allons encore loin? dit M. de Simiane; je crois que +j'ai froid. + +Le chevalier de Valborg lui jeta un regard malicieux et, sans rien +rpondre, se contenta de siffler d'une certaine faon--sage conomie de +paroles dans un pays o elles pourraient geler en l'air avant d'arriver + destination. Aussitt le cocher tourna bride. + +Quelle est cette femme qui vous a salu de la main? demanda le comte au +cavalier. + +--C'est la comtesse de Rudden; on l'appelle ici la comtesse Christine. + +--Qui, on? + +--Tout le monde. + +--On s'en occupe donc? + +--On s'en proccupe.... Elle n'est indiffrente personne; et tenez! +vous-mme, vous ne l'avez pas mme vue.... vous seriez incapable de la +reconnatre.... + +--Vous croyez? + +--J'en suis sr! et pourtant vous me demandez dj qui elle est. + +--Mettons que je ne vous ai rien demand. + +--Soit! mais sachez que, si l'on s'occupe de la comtesse Christine, ce +n'est pas du tout comme vous l'entendez.... + +--Mais je vous jure que je ne l'entends d'aucune faon. + +--Mme de Rudden est une de ces femmes qui n'ont que des amis! + +--C'est ainsi qu'un homme du monde doit parler de toutes les femmes. + +--Oui; mais je parle sincrement. + +--Et cet officier aux gardes qui dit: _Elle_? + +--C'est un des mille soupirants. Il ne compte pas. + +--Cela le regarde; mais il est du moins permis de trouver que votre +comtesse se donne des airs assez tranges, seule dans son traneau, +emporte au galop sur la neige par quatre petits monstres. Je la tiens +pour une grande artiste: elle entend merveilleusement la mise en scne. + +--Elle! c'est la femme la plus simple du monde. + +--Chevalier, il n'y a pas de femme simple: la plus nave est roue comme +dix hommes. Mais, puisque nous retournons, je serais curieux de la voir. + +--C'est prcisment ce que je vous disais.... + +--Je ne comprends plus. + +--A peine arriv, vous voulez faire comme tous les papillons de +Stockholm, vous brler les ailes cette belle flamme. + +--Rassurez-vous, mon cher chevalier. Il y a longtemps que je n'ai plus +d'ailes. On ne s'en sert pas dans la diplomatie; nous les coupons comme +nos moustaches. + +--Alors il y a moins de danger, dit Axel en riant. + +Les deux jeunes gens approchaient de l'lot des patineurs. L'oeil +perant de Georges avait dj reconnu le traneau troit et allong de +la comtesse et ses chevaux islandais, qui creusaient la neige d'un pied +impatient. Un petit groupe entourait Mme de Rudden. Elle aperut les +deux nouveaux venus, qui se tenaient quelque distance dans la foule. +Son regard glissa lgrement, et pour ainsi dire sans le toucher, sur M. +de Simiane, et il s'arrta un instant avec une expression d'enjouement +affectueux sur Axel, qui elle rendit son salut avec un sourire. + +Georges, premire vue, lui donna trente ans, la trouva belle, mais la +jugea froide et mme un peu hautaine. Sa pleur tait mate et vigoureuse +de teinte, comme celle de l'ivoire, et elle n'avait pas aux pommettes, +comme presque toutes les Sudoises, ces touffes de roses un peu trop +rouges que le froid fait clore sur la joue. Elle avait relev son +voile, et des bandeaux bruns reflets d'or, trop appliqus sur le +front, chappant la passe troite du chapeau, coulaient en ondes +molles jusqu'au bas de son visage un peu long. Deux grands yeux, d'un +bleu si fonc que de loin ils paraissaient noirs, animaient sa +physionomie si expressive, mme dans le repos. Un gros bouquet d'azales +rouges tait pos sur ses genoux, ct de son manchon en peau de +cygne. Chacun de ceux qui venaient lui parler tmoignait la comtesse +une respectueuse dfrence; elle montrait tous cette bonne grce polie +et cette bienveillance courtoise qui est le premier apanage et comme la +marque de la femme bien ne. + +Voulez-vous que je vous prsente? demanda le chevalier sans plus de +faon. + +--Je n'en vois pas la ncessit. + +--Vous avez peur? + +--Non, malheureusement. + +--Pourquoi malheureusement? + +--C'est que la peur est le commencement de l'amour, comme de la sagesse, +et la sagesse est une bonne chose, et l'amour aussi! + +--Alors, venez! + +--Plus tard, si vous y tenez.... vous demanderez pour moi cette grce +Mme de Rudden.... mais ici, en plain air.... sans qu'elle ait pu +refuser.... Excusez-moi, chevalier, mais vous savez que je suis un peu +formaliste. + +--C'est que vous n'tes pas encore fait la simplicit cordiale de nos +moeurs du Nord.... Cela viendra.... et l'amour aussi. + +Il tait trois heures. Les nuits d'hiver ne se font point attendre sous +ces latitudes voisines du ple. La comtesse regagna la ville, et la +foule la suivit comme une escorte. + +Georges et le chevalier ne s'y mlrent point; ils revenaient +tranquillement, causant et regardant. + +Devant eux, Stockholm, firement pos sur ses trois les de granit, +entre le lac Mlar et la mer Baltique, dessinait sa silhouette lgante +sur un ciel de saphir ple. Les flches de ses glises, les toits de ses +maisons, la cime de ses palais, rpercutaient comme des miroirs les +rayons du couchant, qui se prolongeaient en tranes de feu sur la +neige. Rien n'gale la splendeur de ces magnifiques adieux du soleil aux +trop courtes journes du Nord. L'astre enflamm descend peu peu avec +une lenteur solennelle. Arriv au bord extrme de l'horizon, il hsite +et s'arrte, et alors mme qu'il a disparu, il reste si prs de nous, +que l'on devine toujours sa prsence. Cependant le ciel vers l'ouest +garde des teintes plus ardentes: c'est une palette radieuse, o les +nuances les plus riches se fondent et s'embrasent: il n'y a peut-tre +que deux couleurs primitives, le rouge et le jaune, mais elles se +mlent, se pntrent, s'assortissent et se combinent de manire nous +prsenter dans une chaude harmonie les tons les plus radieux. Cette +lumire, qui nat l'horizon dans une bande de pourpre fonc, va mourir +au znith, au milieu de lgers flocons orangs, qui mnagent la +transition avec l'azur sombre. Elle se dgrade d'une teinte l'autre, +et tout coup se rveille et s'avive, comme une voix qui rejaillit +d'chos en chos, et dont les vibrations se heurtent et se croisent dans +l'air sonore: parfois alors on a deux teintes superposes, dont +l'intensit mme semble redoubler par le contraste; parfois de grands +nuages aux aspects tranges, chariots aux roues tincelantes, trnes +d'or, palais aux architectures fantastiques, croulant sous le vent, +s'lvent de la mer, montent dans le ciel et se dtachent vivement sur +ce fond resplendissant d'or et de feu. On comprend alors qu'en face de +ces spectacles sublimes Odin ait plac dans les nuages le paradis des +hros. + +Cependant les derniers rayons s'vanouissent, les splendeurs s'effacent, +le ciel s'teint, les touffes de lilas remplacent les bouquets de roses; +aux teintes fauves de l'or rutilant succdent les dlicates pleurs de +l'argent; enfin, c'est le tour de la nuit, nuit sereine et limpide, +dont l'ombre mme a des reflets de perle, iriss de la lueur lacte des +opales. + +Georges tait pote ses heures, et cette grande scne fit sur lui une +impression que peut-tre il ne se croyait plus capable de ressentir. +L'homme qui se connat le mieux a toujours dans son coeur des replis +secrets o la lumire ne pntre point tous les jours. Et puis, son +insu, le regard profond de la comtesse le suivait toujours; il se +surprit mme, une fois ou deux, chasser son souvenir. Mais comme, en +sa qualit de diplomate, il tait de ceux qui prtendent que la parole a +t donne l'homme pour cacher sa pense, il se garda bien de rvler +sa proccupation naissante. + +Les deux amis dnrent ensemble dans un club, et allrent le soir au +Grand-Thtre, o l'opra, trois fois par semaine, runit la socit +aristocratique de Stockholm. Georges lorgna dans toutes les loges. Il ne +dcouvrit point Mme de Rudden. + + + + +II + + +Le prsident de la chambre des nobles donnait, le lendemain, un des plus +grands raouts de l'hiver. + +Georges reut une invitation: c'tait dans l'ordre. Il y vint, amen par +son ambassadeur. Les bals du grand monde, Stockholm, sont fort +brillants. Les Sudois s'appellent eux-mmes les Franais du Nord: ils +aiment le plaisir et s'y livrent avec une ardeur toute mridionale. La +runion tait nombreuse, et l'on ne comptait pas les jolies femmes. +Georges parcourait de l'oeil leur escadron volant: il cherchait +Christine. Il ne l'aperut pas. Il tait jeune et avait trop longtemps +vcu en Allemagne pour ne pas aimer la danse; il accepta donc sans trop +de regrets les compensations que lui offraient cinq ou six beauts la +mode, fort empresses de donner aux trangers, par leur accueil, une +ide favorable de l'hospitalit sudoise. + +Mme de Rudden entra pendant qu'il dansait une rdowa: elle traversa le +salon avec cet air de majest gracieuse qui ne l'abandonnait jamais. +Georges ne voulut point retourner la tte, mais il suivait tous ses +mouvements dans les glaces; il entrana sa danseuse vers elle pour la +voir de plus prs. La robe de la comtesse l'effleura. Mais Mme de Rudden +ne fit qu'une apparition au milieu de la foule un peu bruyante: pass +vingt ans, les femmes vraiment distingues ne dansent plus; elles +laissent ce plaisir celles qui n'en ont pas d'autre. Elle se retira +dans un des boudoirs disposs autour du salon pour servir d'asile la +causerie discrte. Quelques hommes l'entourrent bientt, et elle devint +le centre d'un petit groupe. + +Georges trouva que les rdowas sudoises duraient un peu trop longtemps, +et quand il eut reconduit sa danseuse, il s'approcha du boudoir. + +La comtesse se faisait habiller Paris; elle passait pour une des +femmes les plus lgantes de Stockholm. Personne mieux qu'elle ne savait +s'asseoir: c'est un art plus difficile qu'on ne pense. La crinoline +n'avait pas franchi le Sund, et les armatures de fer ne faisaient pas +encore de la jupe ballonne des Sbastopols de velours et de soie. Mais +Christine avait une faon particulire de ranger autour d'elle les plis +nombreux et souples: elle donnait au costume moderne, si facilement +ridicule entre des mains malhabiles, la noblesse et la distinction. M. +de Simiane avait le sentiment trop vif de la forme pour ne pas faire +toutes ces remarques du premier coup d'oeil: avec lui les plus petites +choses avaient leur importance, et c'tait toujours par les yeux qu'on +le prenait d'abord. La comtesse portait, ce soir-l, une robe de velours +noir, dont le corsage, montant peut-tre un peu haut, cachait demi ses +paules, mais faisait ressortir, par un contraste de tons trs-puissant, +toute la beaut de son cou, un peu long, mais fin d'attaches et +lgrement dor. C'tait tout la fois magnifique et simple; puis +c'tait chaste, comme est toujours la beaut vraie. La plus sduisante +des grces c'est la grce dcente. Les femmes semblent l'oublier +quelquefois, les hommes s'en souviennent. + +La comtesse tait assise dans un grand fauteuil, la tte un peu +renverse en arrire sur le dossier, pour mieux couter deux hommes qui +lui parlaient debout. Cette pose, qui semblait si naturelle, une +coquette l'et choisie, car elle faisait merveilleusement valoir toute +la beaut intelligente de sa physionomie. Son visage, vivement clair +d'en haut par la lumire qui baignait ses cheveux et se jouait sur ses +tempes transparentes, allait s'amincissant vers le bas de l'ovale +allong. En suivant le rayon de ses yeux, alors perdus dans le vague, +on devinait qu'elle tait faite pour regarder du ct du ciel. + +Georges s'arrta un moment sur le seuil du boudoir, et l'observa de cet +oeil pntrant et sagace de l'homme qui a beaucoup examin les femmes. + +Eh bien, fit le chevalier de Valborg, qui venait de le rejoindre, qu'en +dites-vous? + +--Elle est vraiment belle!... + +--Et sage! + +--Cela regarde son mari. + +--Elle est veuve. + +--Elle a donc toutes les qualits? + +--Voulez-vous maintenant que je vous prsente? + +--Je n'ai aucune objection. Soit! + +--Quelle froideur! + +--Ma foi, chevalier, prenez-le comme vous voudrez, mais je n'ai jamais +pu souffrir les femmes parfaites.... vous me dites trop de bien de +celle-ci. + +--N'en croyez que la moiti! + +--Ce serait encore trop! je suis sr qu'elle est ridiculement gte.... +et prtentieuse! + +--C'est ce qui vous trompe: elle est aussi simple qu'elle est charmante. + +--Dites tout de suite que c'est la huitime merveille du monde, et n'en +parlons plus. Tenez, l'orchestre joue une mazurka, je vais la danser... + +--Avec elle? + +--Non, vraiment, avec ce petit nez retrouss qui fait des mines au coin +de la chemine. + +--Eh mais! fit le chevalier; j'avais raison de vous le dire hier: vous +avez peur. + +Qu'il s'agisse d'un homme ou d'une femme, d'un quadrille ou d'un assaut, +ce mot de peur, dans une bouche trangre, sonne toujours mal aux +oreilles franaises. Georges rentra dans le boudoir qu'il avait dj +quitt. Les hommes avec qui la comtesse causait s'taient retirs peu +peu derrire son fauteuil, et en regardant par la porte du salon elle +aperut les deux jeunes gens. Axel prit son ami par le bras, et +s'approchant de Mme de Rudden, il lui prsenta M. de Simiane dans les +rgles et avec les formes de l'tiquette la plus crmonieuse. + +La comtesse accueillit le nouveau venu avec la grce aimable qui la +distinguait, et lui indiqua de l'ventail un sige tout prs du sien. +Axel, debout devant eux, attendit que la glace ft suffisamment rompue, +puis il se rappela fort propos qu'il devait danser, et il laissa +Georges et la comtesse en tte--tte au milieu de la foule. + +Georges tait assez froid; la comtesse trs-rserve: il fallut passer +tout d'abord travers ces gnralits banales qui sont toujours le +dbut frivole et mondain des relations les plus srieuses; puis, peu +peu, comme si l'on se ft devin avant de se connatre, tous deux se +sentirent bientt en confiance; l'entretien devint plus intime. On +effleura tous les sujets, ainsi qu'il arrive entre gens qui mille +choses sont galement connues et familires. + +Georges releva une observation fine de la comtesse et parut l'admirer +peut-tre un peu trop. + +Savez-vous, lui dit-elle, que vos louanges ne sont pas flatteuses? +elles marquent un certain tonnement dont vous ne pouvez pas vous +dfendre. On dit qu' Paris vous nous prenez assez volontiers pour des +barbares: les barbares du Nord! j'ai vu cela dans un de vos livres +la mode. Vous autres Franais, vous tes tellement civiliss! + +--Trop, peut-tre! Mais ce n'est pas non plus ce qui vous manque; +seulement, vous l'tes autrement que nous. + +--Voudriez-vous m'expliquer la diffrence? + +--En ce moment je prends mes notes, et ce sera l'objet d'un _memorandum_ +que j'adresserai aux grandes puissances.... aprs vous l'avoir ddi. + +--J'ai peur d'attendre longtemps, et je le regrette d'autant plus que le +sujet me semble piquant: vous avez eu le bonheur de voyager assez pour +faire des comparaisons. Moi, je n'ai pas quitt la Sude, et je ne le +regrette gure; j'aurais seulement voulu voir Paris. Est-ce que les +Franaises sont vraiment belles? + +--Quelquefois.... mais.... + +--Il y a un mais? + +--Hlas! oui; leur beaut, presque toujours, a plus d'clat que de +charme. Il leur manque ce je ne sais quoi d'intime que l'on retrouve +seulement dans les races du Nord. A moins d'une grande passion, rare +partout, rare surtout chez elles, leur beaut luit pour tout le monde, +comme le soleil midi. + +--Vous me semblez, dit la comtesse en riant, un casuiste subtil en ces +matires, et je voudrais connatre votre opinion sur.... + +--Les Sudoises? + +--Oh! une opinion gnrale. + +--Eh bien, dit Georges, si vous me permettez encore une comparaison +astronomique, je dirai que de ce ct-ci de la Baltique vous tes belles +plus souvent la faon de ces blondes toiles qui se lvent minuit, +et gardent leurs doux rayons pour deux yeux solitaires. + +--Est-ce que vous tes pote, monsieur le comte? + +--Hlas! non, madame, je suis diplomate. + +--Vous venez de rendre avec une image heureuse une ide trop flatteuse +peut-tre pour mes compatriotes. Je ne sais pas si elle est tout fait +vraie, mais je voudrais qu'elle le ft. + +--Cependant, reprit Georges en attachant sur elle un regard qui ne +dissimulait pas assez son admiration vive, il y a des beauts tellement +radieuses, qu'il serait peut-tre injuste de les vouloir rduire au +simple rle d'toiles; elles auraient le droit de se plaindre. + +--C'est qu'elles ne seraient pas raisonnables, dit la comtesse en riant; +car il serait difficile, mme une femme, d'aller plus haut. + +--Aprs cela, fit Georges en relevant les yeux, ces chastes toiles, on +est souvent plusieurs les regarder d'en bas. + +--Et elles n'en savent rien! reprit Christine avec un fin sourire. + +--C'est un malheur de plus, madame. + +--Pour qui? pour les toiles? + +--Non, pour ceux qui les regardent. + +Un nuage passa sur le front du jeune diplomate: la mlancolie lui +allait bien; il parut s'abandonner une rverie silencieuse. + +Les observations s'arrtent l? demanda Christine; je le regrette, car +vous m'intressiez. + +--J'ai toujours cru, rpondit-il, que les femmes de votre pays +entendaient mme ce qu'on ne leur disait pas. + +Christine le regarda de son beau regard clair et franc; ses yeux +s'arrtrent un instant sur les yeux du jeune homme, puis elle les +dtourna bientt avec une expression d'inquitude et de contrarit. +Rien au monde n'tait moins capable de lui plaire qu'un compliment +banal; la menue monnaie de la galanterie n'tait pas reue chez elle. On +va plus vite Paris qu' Stockholm. La comtesse le savait, et son +esprit se mit en garde. C'tait peine inutile: elle ne fut point +attaque. Georges avait parfois l'allure aventureuse; mais, s'il allait +loin, il savait s'arrter temps. C'est l le tact suprme, et le monde +seul peut le donner. + +Un murmure de l'orchestre arriva jusqu'au boudoir. M. de Simiane profita +de l'occasion pour rompre le courant d'ides qui peut-tre emportait +l'me de Christine loin de lui. + +Vous dansez, madame? lui dit-il en reprenant son air d'enjouement +lger. + +--Plus! + +--C'est une rsolution? + +--Arrte. + +--Vous n'en changerez pas? + +--Je ne le crois gure. + +--C'est que.... + +--Achevez. + +--J'ai bien envie de faire un tour de valse. + +--Ah! la raison est bonne, dit Christine en retrouvant son sourire; mais +voil les trois filles de l'ambassadeur d'Autriche; elles dansent comme +des Pris.... ou des Allemandes. + +--Je voudrais danser avec une Sudoise. + +--Justement! voici venir la jolie Mina de Welfen: invitez-la, vous allez +faire son bonheur. + +--J'aimerais mieux faire le mien! Madame la comtesse, c'est avec vous +que je voudrais avoir l'honneur de valser. + +L'orchestre achevait le prlude de l'_Invitation_, de Weber. Elle +faisait fureur alors Stockholm comme Paris. La comtesse se leva, et, +sans dire un mot, elle mit sa main dans celle de Georges. Deux couples +passrent en valsant dans le boudoir. Georges et Christine les suivirent +et entrrent dans le tourbillon. + +Je crois que j'ai oubli! murmura la comtesse en essayant ses premiers +pas. + +--Ayez confiance, dit Georges demi-voix en effleurant des lvres son +oreille nacre. + +Et, raffermissant son treinte, il l'enleva. + +O valse! posie du corps! rhythme du mouvement harmonieux! hymne de la +sduction, crite avec des strophes de poses! valse! charme et +enchantement! Werther avait raison de te maudire, et les prdicateurs +n'ont pas tort de te dfendre. + +Mais Werther n'a jamais sauv personne, et tout le monde n'coute pas +les prdicateurs. + +Georges et Christine valsrent. + +Christine avait le don de la grce, et cette grce, elle la portait en +toute chose. La valse semblait faite pour lui donner l'occasion de +dployer la fois et de mettre dans leur jour clatant toutes ces +beauts de la femme, que, dans le repos, on pouvait seulement +souponner. Le jeune homme l'enveloppait d'un long regard, et il +admirait tour tour cette taille lgante et souple qui ployait sous +son bras; cette main un peu longue, mais si fine, qu'elle disparaissait +dans la sienne; ces belles paules que le mouvement de la valse tantt +noyait dans l'ombre et tantt ramenait toutes frmissantes sous +l'clatante lumire. Cependant peu peu la musique pntrante, +l'blouissement des bougies, l'enivrement du tourbillon, le contact de +ce beau corps contre sa poitrine, le vague parfum exhal des cheveux, +tout contribuait jeter dans l'me de Georges un trouble que depuis +longtemps il ne connaissait plus. + +Depuis qu'il s'tait engag avec elle dans le cercle mouvant, il n'avait +point adress la parole Christine. Il voulut rompre ce silence, qui +devenait embarrassant pour tous deux, et il regarda son visage. +L'animation de la danse l'avait en quelque sorte transfigure. Un +demi-sourire errait sur ses lvres, lgrement, comme un oiseau qui +voltige sans se poser; sa joue, naturellement ple, se teintait d'un +carmin dlicat, comme si la rose de la jeunesse s'tait panouie en elle +tout coup. Elle sentit le regard qui s'arrtait sur elle, et, relevant +ses paupires brunes, elle tourna vers Georges ses grands yeux, qui +semblaient nager dans la joie divine de l'extase. Elle tait vraiment +au-dessus de toute banalit plus ou moins lgamment tourne: un +compliment vulgaire devait sonner comme une fausse note son oreille. +Georges le comprit, et il se tut. + +Comme il la reconduisait: + +Weber est un grand et noble gnie, lui dit-il, et nul, mon gr, n'a +mieux interprt les sentiments du coeur. Sa musique est comme le +soupir de l'me. + +--C'est pour cela que vous ne parlez point quand on la joue? + +--Oui, dit-il son tour, c'est prcisment parce qu'elle exprime si +bien ce que je sens que je me garde de l'interrompre. + +Christine se rassit. + +On assure, fit-elle en lui jetant un coup d'oeil rapide, que les +Franais parlent un peu lgrement des choses srieuses. + +--Je ne sais pas, rpondit-il; il y a fort longtemps que je vis +l'tranger. + +Quelques amis de Christine s'taient rapprochs d'elle. Georges la salua +profondment et rentra dans le salon o l'on dansait. + +En vrit, comtesse, dit un homme d'une quarantaine d'annes qui venait +de prendre la main de Mme de Rudden l'instant mme o M. de Simiane +s'loignait d'elle, je ne vous ai jamais vue comme ce soir. Vous devenez +d'une beaut inquitante. + +--Pour qui? + +--Pour moi! + +--Il y a si longtemps que vous tes inquiet! + +--Hlas! + +--Et sans raison.... Je ne suis pas coquette, vous le savez bien.... + +--Par malheur. + +--Pourquoi? + +--Parce qu'alors vous auriez un dfaut. + +--Monsieur le baron, vous devenez bien.... franais. + +--Est-ce un compliment ou une pigramme? + +--Je ne fais pas d'pigrammes et je n'aime pas les compliments. + +--Je ne vous en faisais point en vous disant que jamais vous n'avez t +plus belle. + +--Eh bien! tant mieux! dit-elle en riant, je veux l'tre.... + +--Ah! comtesse, _il_ ne fait que d'arriver! + +--Fou! dit Christine en cachant derrire son ventail une rougeur +furtive. + +--Ma pauvre amie, reprit le causeur avec une nuance de mlancolie, vous +ne savez pas encore mentir. + +--Cela viendra peut-tre, dit-elle en riant, mais sans le regarder. En +attendant, soyez assez bon pour faire demander mon traneau. + + * * * * * + +--Savez-vous, mon cher, disait de son ct le chevalier de Valborg en +passant son bras sous celui du jeune homme, que vous faites rapidement +vos conqutes? + +--Je ne comprends pas.... + +--Dissimul! + +--tourdi! + +--Enfin, mon cher, il y a trois ans qu'elle n'avait vals.... + +--Voil une preuve! + +--vidente! + +--Si elle ne danse point, c'est que vous ne l'invitiez pas.... + +--Elle nous refuse! + +--C'est votre faute. + +--Et une demi-heure de tte--tte! + +--En plein bal! + +--La faveur n'en tait que plus prcieuse. + +--Que n'en preniez-vous votre part? + +--Et l'hospitalit! je m'en serais bien gard: la comtesse, d'ailleurs, +ne me l'aurait jamais pardonn, ni vous non plus.... Mais, vrai, comment +la trouvez-vous? + +--Charmante! + +--Adorable, mon cher, un diamant sans tache! + +--Non: une perle; elle en a les douces lueurs. + +--Soit! mais dites-le plus bas, car la voici. + +La comtesse, en effet, traversait le salon au bras de l'homme qui venait +de demander son traneau. + +Qui donc est avec elle? fit Georges au chevalier. + +--C'est le major baron de Vendel: cinquante ans, mais le coeur jeune; +un peu gros, mais parfaitement distingu; l'ami de la maison. + +--Ah? + +--Non pas comme vous l'entendez. + +--Un cousin? + +--Point. Un soupirant, mais pour le bon motif, comme vous dites en +France; du reste, un vrai hros de roman.... une me dlicate et +chevaleresque. Il se jetterait au feu ou l'eau pour la comtesse. En +attendant, il vient de faire la campagne des _Duchs_, o il a gagn de +la gloire, deux blessures et une dcoration, en se battant comme +volontaire pour le Danemark. + +La comtesse en ce moment passait devant les deux jeunes gens, qui +causaient dans l'embrasure d'une fentre. Ils s'inclinrent devant elle. +Le major salua, non sans hauteur; Georges se redressa vivement sous son +regard. Mais les yeux de Christine s'arrtrent sur les siens, et il ne +vit plus qu'elle. Elle sourit doucement au chevalier de Valborg. + +Voil, dit Axel, un sourire qui a eu soin de se tromper d'adresse. Tout +va bien; dcidment, vous tes n sous une heureuse toile. + +--Je n'en sais rien, dit Georges; mais je ne fais jamais de sentiment +aprs minuit.... Est-ce qu'on soupe Stockholm? Je voudrais boire une +bouteille de vin de France la sant des Sudois.... + +--Et des Sudoises! + +--Bien entendu! + +--Rien de plus facile. Nous avons ici notre _Caf de Paris_, ainsi nomm +parce qu'il est tenu par un Allemand et frquent par des Anglais. Il +est dans la rue de la Reine, non loin du palais de la belle; car nous +avons un palais, mon cher comte! + +--Eh bien! chevalier, je vous invite souper. + +--J'accepte. + +--A la seule condition que nous ne parlerons pas d'elle. + +--J'aurai soin de vous dsobir. + +--_Andiamo!_ + +Les deux jeunes gens descendirent gaiement l'escalier d'honneur, garni +d'un tapis rouge et plant de petits sapins auxquels on avait mis des +fleurs de serre dans les branches, pour leur donner une apparence de +vgtation exotique. + +Enveloppez-vous, dit Axel au moment o son groom ouvrait la porte du +vestibule; il est une heure aprs minuit, nous allons passer les ponts, +il fait trente degrs de froid l'ombre, et mon traneau est dcouvert! + +--_Andiamo!_ rpta Georges en modulant la dlicieuse phrase que Mozart +a mise dans la bouche de Zerline et de Mazetto. Et il se jeta au fond de +la petite voiture basse, dcouverte comme le chevalier l'avait dit. + +Les chevaux, sans bruit, comme des fantmes, emportrent le traneau +rapide, qui glissait sur la neige durcie. De chaque ct, les maisons +noires semblaient courir; la lune riait dans le ciel, toute blanche, +entre les nuages gris. Un coup de vent froid avertit les voyageurs +qu'ils franchissaient la petite rivire de Norrstrom et les bains de +Rosen. Ils entrrent bientt dans la longue rue de Drottninggatan (la +rue de la Reine). Au bout de cinq minutes, les chevaux fumants +s'arrtaient devant la taverne de Hans-Bamberg, claire _a giorno_. +Hans-Bamberg est honor de la confiance de toute la jeunesse lgante, +et il ne ferme jamais son caf les nuits de bal. Les deux jeunes gens +traversrent, entre deux ranges de torches rsineuses fixes au mur +dans des anneaux ne fer, un petit vestibule garni d'arbres aux verts +rameaux, et franchissant les vingt marches d'un escalier de bois, ils +se trouvrent la porte de la salle commune. + +Norra! un cabinet, dit Axel en prenant par le menton une grande et +belle fille qui tait venue sa rencontre: c'est possible, j'espre? +ajouta-t-il en lui tapant familirement sur la joue. + +--Tout est possible monsieur le chevalier. + +--Mme de t'empcher d'avoir des amoureux? + +--Cela plus que tout le reste! dit Norra en faisant une belle rvrence. + +--Je te prviens, friponne, que je n'en crois pas un mot!... Mais +n'importe.... c'est ton affaire; souper! + +--Que veut monsieur le chevalier? + +--Ce que tu as.... des hutres. + +--Monsieur le chevalier veut rire.... Il y a trois mois qu'elles sont +geles au fond de la mer. + +--C'est juste! Eh bien! ce que tu voudras, et du champagne Cliquot! Vous +verrez, mon cher comte, qu'il faut venir en Sude pour boire des vins de +France. + +--Il n'est pas encore frapp, monsieur le chevalier. + +--Eh bien! ma belle, ouvre la fentre, et ce sera fait tout de suite. + +Norra descendit pour aller commander le souper. + +Savez-vous, mon cher Axel, dit Georges en s'asseyant, que je vous +trouve assez Sybarites de vous faire servir table par de jolies +filles? + +--Que voulez-vous, mon cher comte? nous aimons mieux cela que des +garons, comme chez vous; rien ne nous dplat comme le service des +hommes; celui des femmes est meilleur: leur main est plus lgre; elles +ont tout la fois plus de prvenance, plus de douceur et plus de +dlicatesse. Je suis toujours tent de rire de vos valets de pied, +robustes gaillards qui portent bras tendus.... une assiette de +porcelaine ou un verre mousseline. Et puis j'avoue que j'aime assez, +comme coup d'oeil, voir passer et repasser devant moi ces jolies +cratures en jupon court, en corset de couleur, le petit bonnet sur +l'oreille,--un rien ce bonnet, un morceau de velours, et un bout de +dentelle chiffonn sur le chignon,--et l'oeil veill! Oui, j'aime +mieux cela que vos laquais solennels, empess dans leur cravate. + +Axel et peut-tre continu longtemps sur ce ton, mais il fut interrompu +par deux petits coups frapps la porte. + +C'tait Norra qui revenait accompagne d'une seconde _piga_ (c'est le +nom qu'on donne ces jeunes filles[*]), portant les flacons et les +plateaux. On et dit deux jolis lutins chapps cette frache province +du Blking, o le sang rose coule sous la peau satine. En deux minutes +le souper fut servi. + +[*: _Piga_ vient de l'adjectif _pig_, qui veut dire mutin, +veill. Les jeunes filles de Stockholm ont mrit d'en faire le +substantif qui les dsigne.] + +Plaise Votre Honneur, si quelque chose manque, deux coups sur le +verre.... et bon apptit!... + +Les deux pigas sortirent en faisant force rvrences. + +Axel dcoupa lestement un jerper, sorte de gibier de la taille d'un +fort pigeon, la chair blanche et savoureuse, dont le fumet dlicat +excite l'apptit et donne soif. Georges fit sauter le bouchon cercl de +fer d'une bouteille fine encolure. + +Et maintenant, dit le chevalier en choquant les verres, la sant de +vos amours. + +--Attendez donc! + +--Quoi! + +--La seconde bouteille! + +--Alors, dpchons de boire la premire. + +Le souper ft trs-gai, plein de verve: les deux jeunes gens taient de +joyeux compagnons. Cependant Georges versait plus qu'il ne buvait, en +homme qui veut se taire et couter. Axel ne demandait qu' parler: il +n'attendit pas le troisime verre pour commencer ses confidences. + +Pardieu! dit-il, vous croyez que je ne vous vois pas venir? Vous n'osez +pas m'interroger et vous brlez d'envie de m'en tendre.... Ne soyez donc +pas boutonn comme cela jusqu'au menton: vous apportez partout un air de +chancellerie; nous ne sommes pas ici dans un congrs. + +--Je n'interroge jamais! dit Georges. + +--Mais vous coutez toujours. + +--C'est un peu mon mtier. + +--Vous vous arrangez de faon cumuler le bnfice du silence et de +l'indiscrtion. + +--Et vous, comptez-vous donc pour rien le plaisir de parler? + +--Au fait, que voulez-vous savoir? + +--Tout ce qu'il vous plaira de m'apprendre. + +--Eh bien, sachez donc que la comtesse--car c'est de la comtesse qu'il +s'agit, j'imagine!... + +--Eh oui, bourreau! pourquoi me retournez-vous ainsi sur les charbons? + +--Enfin, voil un cri du coeur, et il vous comptera plus auprs de moi +que deux bouteilles de Cliquot. Sachez donc que la comtesse est un ange. + +--Prenez garde, chevalier, vous allez tomber dans le lieu commun. + +--La comtesse est un ange que l'on accoupla jadis un dmon. + +--Son mari! Je connais cela, toutes les histoires commencent ainsi. + +--Alors, j'abrge; donc, M. le comte de Rudden tait un assez pitre +sire, pour ne pas dure plus, et il mrita.... tous les malheurs qu'il +n'a pas eus. Enfin, aprs cinq ou six ans de cet enfer anticip qu'on +appelle un mariage mal assorti, le comte mourut. Ce fut la premire +politesse qu'il et jamais faite sa femme. Il la laissait jeune, riche +et belle, et avec un pass de malheur que beaucoup d'hommes auraient +bien voulu lui faire oublier. + +La comtesse est la franchise mme. Elle ne feignit donc point une +douleur laquelle d'ailleurs personne n'aurait cr. Mais elle porta +svrement son deuil, et, avec ce sentiment des convenances qui ne +l'abandonne jamais, elle quitta Stockholm, passa dix-huit mois dans ses +terres, puis revint ici, et ouvrit ses salons, qui furent bientt les +plus agrables de la ville. M. de Rudden et t assez tonn de la +mtamorphose; mais il eut le bon esprit de ne pas revenir. Cependant sa +veuve fut demande en mariage par tous ceux qui avaient quelque raison +de se mettre sur les rangs, et mme par d'autres. Celui-ci convoitait sa +fortune; cet autre, sa beaut; un troisime, l'appui naturel qu'il +trouverait dans ses alliances, car elle est des Oxen-Stjerna, et tient +tout ce qu'il y a de grand dans ce pays. Christine n'accepta personne: +elle n'aimait point. Mais les amants repousss devinrent pour elle les +plus dvous des amis. Que ceci soit dit leur louange et la sienne. + +--Et vous chevalier? + +--Moi, mon cher comte, sans doute j'aurais fait comme les autres; mais +j'tais en France quand Mme de Rudden revint Stockholm, et, mon +retour, je la trouvai si fortement retranche dans sa position de veuve +inexpugnable, que je rsolus de commencer comme les autres avaient fini. + +--Et de finir comme ils avaient commenc? + +--Point, mais de me rsigner tout d'abord l'amiti sans passer par +l'amour. + +--C'est pourtant le chemin le plus court et le plus sr, ce qu'on +prtend. La belle veuve ne vous aura pas su gr de votre discrtion +rare.... croyez-en ma vieille exprience. + +--Quel ge avez-vous, mon cher Georges? + +--Vingt-six ans, mon cher Axel. + +Axel se mit rire. + +Mais les annes de campagne comptent double! reprit le comte. Oui, +continua-t-il, les femmes qui se dfendent le mieux aiment cependant +tre attaques, ne ft-ce que pour se dfendre! Elles veulent se +refuser, mais elles ne veulent pas qu'on ne les demande point. + +--Ceci peut tre vrai Paris; mais c'est un mange de coquette, et nous +ne comprenons gure toutes ces subtilits. Soyez certain que vous jugez +mal Mme de Rudden. Elle est exempte d'artifice. Je vous l'ai dj dit: +c'est la simplicit mme. Elle est trop bonne pour se complaire au +spectacle du mal qu'elle aurait fait, et elle est trop trangre tout +calcul de vanit pour traner aprs elle un cortge de coeurs captifs. +Je vous le rpte: vous ne la connaissez point. Ce n'est pas une nature +tout fait comme une autre. Le jour o elle aimera, elle est femme le +dire la premire et mettre loyalement sa main dans la main de l'homme +qu'elle aura choisi. Oh! celui-l sera un homme heureux, et je bois sa +sant! continua le chevalier en choquant son verre contre celui du +comte. + +Georges tait devenu trs-srieux. Il trinqua sans boire. + +Et ce major, ce baron de Vendel, reprit-il au bout d'un instant, +qu'est-ce donc? + +--C'est le meilleur ami de la comtesse; il a pour elle, depuis tantt +dix ans, une amiti passionne; ou plutt il a de l'amour.--Allons! ne +vous emportez pas: vous avez des yeux qui flambent! Cependant le choix +d'un homme comme le major ne peut que vous flatter; il justifie vos +prfrences. Le baron ne cache pas ses sentiments; il s'en vanterait +presque, et le monde les respecte, tant il les croit sincres. Christine +est _sa dame_, comme disaient nos pres, et nos pres disaient bien. Il +a pour elle le culte chevaleresque des preux du moyen ge; il irait se +faire tuer, avec ses couleurs sur la poitrine, sa pense au coeur et +son nom sur les lvres. Saluez, mon cher comte! on ne rencontre pas des +amours comme celui-l tous les soirs! Christine le sait et s'en montre +profondment reconnaissante. Mais il a cinquante ans et relche tous les +six mois un cran de son ceinturon. Ce n'est ni l'ge ni la taille qu'il +faut pour aller chanter: _Je suis Lindor_! sous les fentres de Rosine. +Du reste, le baron ne s'en fait point accroire, et il n'a aucun des +ridicules d'un prtendant surann. Il dsire assez, n'espre pas +beaucoup, et ne demande rien. Aujourd'hui, lui dit-il parfois, vous +tes plus jeune que moi.... mais, dans dix ans, nous serons peu prs +du mme ge. Ce brave major calcule sa manire. Je n'ai pas le droit +d'tre impatient; je n'aurais pas d'excuse. J'attendrai tant que vous +voudrez,--toujours! si vous ne voulez jamais. Enfin, me voil! vous +savez o je suis.... j'y reste; vous n'avez qu' me faire un signe, et +mme c'est inutile, je crois que je devinerai sans cela! + +--En attendant, soyons amis! rpond Christine, car je ne fais cas de +personne plus que de vous. + +Et ainsi vivent-ils dans ce clair de lune de l'amiti qu'aucun nuage +n'a jamais obscurci. On assure que Christine lui a promis de ne pas se +remarier ou de n'pouser que lui. Ce n'est pas le major qui l'a dit; +mais on l'a rpt devant lui, et il s'est content de rpondre par un +gros soupir. Voici, monsieur l'ambassadeur, quel point nous en sommes, +et il est fort possible que tout ceci vous donne penser. + +--Je pense que la comtesse est une femme ravissante et que le major sera +quelque jour le plus heureux des maris. + +--Et moi je crois que vous ne croyez que la moiti de ce que vous dites; +mais c'est dj beaucoup, et le temps nous apprendra la fin de +l'histoire. Il est quatre heures; je n'entends plus de bruit nulle part: +tous les soupeurs ont disparu; peut-tre serez-vous bien aise de rver +tout seul: partons! + +Norra, dormant debout, vint apporter la note avec un geste de +somnambule: les deux jeunes gens quittrent les derniers le bel +tablissement de Hans-Bamberg; Axel conduisit Georges jusqu' sa porte, +sur la grande place du _Stortorget_, la plus belle de Stockholm, et, +aprs lui avoir souhait des songes d'or, il reprit le chemin des quais +en fredonnant un air d'opra. + + + + +III + + +Le vin de Champagne, aprs un bal, n'a pas les vertus narcotiques de +l'opium ou du hatchisch. Georges dormit peu, et, s'il fit des rves, ce +furent des rves demi veills. Ses yeux mal ferms revoyaient +toujours la belle image de Christine, passant et repassant devant lui; +il entendait encore les prludes de la valse de Weber; il pressait +contre sa poitrine une taille fine, souple, frmissante; il respirait +ce doux parfum de mimosa qui s'exhalait, quelques heures auparavant, de +l'ventail et du mouchoir de la comtesse: son front brlait. Puis, tout + coup, il prouvait comme une sensation de froid: il se retrouvait sur +le Mlar, la neige tendait devant lui sa nappe blanche sans fin. Les +poneys noirs passaient comme le vent, emportant Christine, qui lui +tendait les bras. Il s'lanait vers elle, et, au moment o il allait +l'atteindre, les paulettes du major lui barraient le chemin. + +Le rveil prolongea ces agitations de la nuit: le valet de chambre +allait et venait dans l'appartement, faisant le feu, apportant le sucre, +prparant le th, attendant des ordres qu'il ne recevait pas. Le soleil +tait paresseux comme Georges; il oubliait de se lever: midi, il ne +faisait jour nulle part; Stockholm demeura enseveli dans un brouillard +sombre. M. de Simiane passa le reste de sa journe ranger ses papiers +et s'installer un peu: il ne sortit pas. + +Le lendemain, la matine tait souriante, le ciel bleu: Georges fit +atteler deux beaux chevaux dalcarliens que le chevalier de Valborg lui +avait cds, et il fit une promenade sur la route de Haga; Haga est +comme le Saint-Cloud de la Sude, et l'on y va par des routes +charmantes, que frquentent assez les gens du bel air. Comme il rentrait +en ville, la nuit tombante, sa voiture se croisa avec un traneau +ferm, qui en sortait. Il tait lanc au grand trot. Le givre brodait +d'arabesques la vitre obscurcie; c'est peine si Georges put distinguer +une forme demi couche sur les coussins. Il vit cependant que c'tait +une femme, mais il ne vit pas autre chose. + +Arriv la hauteur de la petite glise de Sainte-Clara, situe vers le +milieu de la rue de la Reine, Georges donna l'adresse de la comtesse +son cocher, qui le mena chez elle et sonna. + +Madame n'y est pas! rpondit le concierge, honnte Danois dont on +avait fait un suisse, et que l'on affublait, dans les grandes occasions, +d'une hallebarde et d'un baudrier. + +Georges descendit et se nomma. + +Quand Mme la comtesse y est pour quelqu'un, elle y est pour tout le +monde, fit avec une majestueuse solennit l'incorruptible gardien. + +--Au chteau! dit le jeune homme assez brusquement. + +Les chevaux repartirent, et, franchissant au galop la place de +Gustave-Adolphe et le pont du Nord, s'arrtrent tout en sueur au pied +de la _Monte des Lions_, rampe gigantesque dont les lions de Charles +XII semblent dfendre l'accs. La sentinelle et le cocher changrent +quelques mots; puis la voiture, entrant dans l'intrieur du palais, +traversa deux cours et alla gagner la petite terrasse des Lynx, dispose +en parterre et garnie de bouquets d'arbres. Le baron de Vendel s'y +promenait avec le fils du ministre de la guerre. Le major avait l'air +assez soucieux; Georges l'vita et fit demander le chevalier de Valborg. +On lui rpondit au bout d'un instant que le service retenait le +chevalier dans les appartements. Georges crivit au crayon sur sa carte: +J'ai besoin de vous: venez! On dit que vous serez libre huit heures; +je vous attendrai depuis sept. + +Il alla ensuite lire les journaux dans un cercle, trouva les nouvelles +diverses insignifiantes, la politique absurde, les feuilletons ennuyeux, +et, en fin de compte, ne sachant plus que faire, dna pour tuer le temps +et rentra chez lui. + +A huit heures dix minutes il entendit un coup de sonnette brusque qui le +fit bondir. + +C'tait le chevalier. + +Axel, je vous remercie, dit Georges en lui tendant les mains; vraiment, +j'avais besoin de vous voir. + +--Je m'en doutais: aussi me voil! + +--Merci encore! Eh bien? + +--Est-ce que vous savez dj... + +--Rien! Qu'y a-t-il? + +--Avez-vous vu la comtesse? + +--Non. + +--tes-vous all chez elle? + +--Oui, sans tre reu... Je suis d'assez mchante humeur... + +--A quelle heure y tes-vous all? + +--A quatre heures. + +--Elle tait partie. + +--Partie!... Ah! et pourtant le major est toujours ici! + +--Comte, ce n'est pas bien ce que vous dites l. C'est une injure +gratuite et que personne ne se permettrait chez nous. Un jour vous vous +repentirez de vos paroles. + +--Soit! je m'en repens dj; mais, de grce, ou est-elle? + +--Prs d'Upsala, chez son oncle, qui est trs-mal. La nouvelle est +arrive deux heures; la comtesse est partie trois!... + +--Et... quand revient-elle? + +--On ne sait. + +--Upsala... c'est loin d'ici? + +--Trente ou quarante lieues. + +--J'y peux aller? + +--Oui, si vous voulez la perdre! + +--Axel, mon ami, je crois que je vais l'aimer. + +--Il est vident que vous l'adorerez... surtout si elle ne revient pas. + +--Mon cher Valborg, vous avez trop d'esprit pour moi. + +--Allons, ne vous fchez pas! je vous donnerai de ses nouvelles. + + + + +IV + + +Christine ne revint point Stockholm de tout l'hiver. Je n'affirmerai +point que le chevalier eut raison tout d'abord, et que, par cela seul +qu'elle tait absente, Georges l'adora; mais du moins il y pense +trs-souvent. + +Le comte de Simiane tait jeune: il n'avait pas encore trente ans. Mais +il y en avait dj sept ou huit qu'il vivait de la vie du monde. Il +avait connu la meilleure compagnie de l'Europe et pass quelques hivers +dans des capitales plus renommes pour leur lgance que pour leur +moralit. Beau, distingu, spirituel et discret, il n'avait pas +rencontr beaucoup plus de cruelles qu'un surintendant de l'ancien +rgime. + +La facilit du plaisir est un de ces malheurs heureux dont on ne songe +point se plaindre, mais qui donne souvent nos relations une lgret +fcheuse et nos sentiments une inconstance coupable. Georges faisait +la cour une femme comme un autre lui aurait dit bonjour. Il appelait +cela tre poli, et il tait trop bien lev pour ne pas tre poli avec +tout le monde. Mais ces intrigues, noues par la fantaisie, dnoues par +le caprice, ne lui rapportaient pas plus qu'elles ne lui cotaient: le +plaisir n'est pas mme la petite monnaie du bonheur. Des millions de +centimes ne font pas toujours une pice d'or; il y a manire de compter. +Si Christine ft reste Stockholm, sans doute il et t pour elle un +poursuivant plus redoutable que les autres. Il et apport son attaque +cette furie franaise, qui peut conqurir autre chose que des provinces. +Ou Christine et t vaincue, et Georges, aprs les premiers +enivrements, n'et pas senti tout le prix de sa victoire; ou, par sa +rsistance, la noble femme et fait vibrer en lui la fibre irascible et +maladive de la vanit, et la tendresse serait morte, en naissant, des +blessures de l'orgueil. + +L'absence arrangeait mieux les choses. Elle parat d'une grce nouvelle +Mme de Rudden, si sduisante dj; elle lui donnait la seule chose qui +pt lui manquer: le prestige de l'loignement et le mrite de +l'impossible. Les femmes qu'elle laissait aprs elle n'avaient ni sa +beaut ni son charme, et son souvenir, trop vif encore, en dtournait +Georges. Il lui dut ainsi les premires heures de solitude que sa +jeunesse et connues. La solitude, qui est mortelle aux petites +passions, est favorable aux grandes. Elle leur donne cette conscience de +soi, sans laquelle on n'est pas: elle les fortifie en les purant. Il y +a, dit-on, des arbres qui ne puisent leur sve et leur vie que dans les +couches les plus recules de l'humus profond; il y a des amours qui ne +s'panouissent en fleurs et en parfums que si leur racine a pntr dans +les coeurs jusqu' la source sacre des larmes. Georges avait chang +avec Christine un regard, quelques paroles, peine un serrement de +mains dans l'motion sympathique d'une valse. Au bout d'une semaine, il +avait pour elle un culte idal; au bout d'un mois, il l'aimait. + +Et Christine? Christine ne fit de confidences personne, et l'on ne +sait jamais ce qui se passe dans le coeur des femmes,--mme quand +elles le disent! Quelques amis pourtant reurent de ses lettres. Depuis +longtemps, chacune de ses absences, elle crivait au baron de Vendel. +Ainsi fit-elle cette fois comme toujours. On le savait; on lui demanda +des nouvelles de la comtesse, et l'on apprit par lui qu'elle avait t +appele en toute hte prs d'un oncle malade dangereusement. Au bout +d'un mois, Axel lui-mme reut une lettre. C'tait la premire fois que +Mme de Rudden lui crivait. Axel tait l'ami de Georges. + +Le chevalier courut chez M. de Simiane. Il entra dans son cabinet, la +lettre la main, et toute ouverte. + +Si vous croyez que je m'y trompe! lui dit-il; d'autres, mon cher!... +On ne m'adresse moi que l'enveloppe! Mais ce n'est pas mon mrite +que je dois cette aimable lettre; je crois donc remplir les intentions +de l'auteur.... + +--Est-ce qu'elle parle de moi? dit Georges en prenant le billet. + +--Vous tes plus amoureux que je ne pensais! Et les convenances? Sachez +donc que vous n'tes pas mme nomm, et qu'il n'y a point de +_post-scriptum_! + +Georges dvorait la lettre des yeux. + +Elle a d'autres correspondants que moi, reprit Axel; mais elle sait que +je suis votre ami, et elle veut que vous la lisiez. + +--Je vous prviens que je n'en crois rien, rpondit le comte tout en +lisant. + +--Franais et modeste! reprit Axel en riant. + +La lettre tait courte et simple. La comtesse annonait la mort de son +oncle, et disait qu'elle resterait quelques semaines encore prs de la +veuve et des enfants: elle ajoutait qu'elle regrettait Stockholm; elle +chargeait le chevalier de lui envoyer des livres. C'tait peu prs +tout. Du reste, pas un mot de Georges. Mme de Rudden ne faisait point +une seule allusion qui se pt rapporter lui dans sa lettre; mais on +dcouvrait dans son ensemble une nuance de rverie tendre et des +expressions demi voiles de souvenirs et d'amiti, dont la gracieuse +comtesse n'avait jamais encore senti le besoin vis--vis d'Axel. + +Vous remarquerez, dit le chevalier, qu'elle a crit en franais. + +--C'est la langue de la cour, et vous vous en servez volontiers dans le +monde. + +--Oui, mais jamais entre nous, moins que.... enfin ne m'en faites pas +dire davantage. + +Valborg sortit en _oubliant_ la lettre. + +Georges passa la journe la lire et la relire. Il en creusa les +phrases, et il en pesa les expressions, s'efforant de dcouvrir le mot +pens sous le mot crit. Mais elle tait d'une convenance et d'une +mesure parfaites. Ce sont les qualits qui distinguent les femmes du +vrai monde. Georges put souponner une intention gnrale, si le +chevalier disait vrai; mais rien de particulier dont il dt tirer +avantage. Sans doute, c'tait peu pour lui; mais pour elle, n'tait-ce +point dj beaucoup? Il obtint du chevalier la permission de faire +lui-mme la rponse que celui-ci devait envoyer la comtesse. Le +premier jet ne lui russit pas: il s'aperut la lecture que cette +lettre d'un ami tait celle d'un amoureux, qu'il mettait une dclaration +dans la bouche du chevalier, et que sa passion brlante courait sous la +plume froide d'Axel. Cela est trop, se dit-il, et puis, si la comtesse +s'y trompait, si elle attribuait au chevalier qu'il ne lui dit que pour +moi! il y a l un danger et la chose est dlicate. Il jeta son +brouillon au feu, recommena et fut plus content de la seconde preuve. +C'tait peu prs possible. Il parlait d'amiti, de souvenir.... des +vifs souvenirs que la comtesse laissait partout, des regrets qui +l'avaient suivie, des esprances qui l'attendaient.... Si rserve que +l'expression ft toujours, on devinait comme un trouble secret.... Aprs +une phrase assez mue, Georges glissa son nom assez habilement, en +disant qu'il avait plus d'une fois demand des nouvelles de la comtesse: +rien de plus. Axel relut, approuva la rdaction, en se flicitant +lui-mme des progrs qu'il avait faits dans la langue franaise. Ce +n'est plus du franais de Stockholm, c'est du franais de Paris, +disait-il, et je ne jurerais pas que l'on ne s'en apercevra point +quelque part..., mais je ne crois pas que l'on s'en fche, ajouta-il. +Il recopia la lettre et l'envoya. + +Au bout de trois semaines, Axel reut un second billet plus court que +l'autre. Il le porta sur-le-champ son ami. Georges y trouva comme un +souffle de printemps: l'esprance y battait des ailes; la vie courait et +frmissait dans ces lignes crites la hte pour demander les drames de +Schiller et la Saga de Frithiof. La comtesse y parlait avec une motion +visible de l'heureux retour et du cher revoir, dont elle ne fixait point +encore l'poque. + + + + +V + + +Cependant les premires brises de mai passent tides sur les montagnes; +la sve court dans les branches fltries qui se relvent, les bourgeons +roses s'entr'ouvrent, et les feuilles se dplient, vertes au bout des +rameaux noirs encore et dj gonfls; la mousse refleurit avec la +bruyre sur les rochers de granit, et les cataractes, secouant leurs +chanes de glace, sonnent et retentissent dans les bois. + +Le Mlar tait libre, comme le lac Clara, son voisin; les steamers +reprenaient chaque matin leur route vers le Nord. L'aristocratie, que ne +retenaient point Stockholm les affaires de la dite ou des charges +la cour, en attendant la saison des bains ou des voyages, retournait +ses villgiatures dans les chteaux. + +Georges voulut faire quelques visites aux familles dans lesquelles il +avait t reu l'hiver. Rien de plus facile autour de Stockholm. Le +bateau vous emporte le matin et vous rapporte le soir, aprs avoir +parcouru les dtours du lac, sondant ses golfes, effleurant ses les, +visitant ses villages, prenant et dbarquant partout ses passagers. + +La premire excursion de M. de Simiane le conduisit au chteau de +Skokloster, sur la rive occidentale du lac Clara. La famille illustre +qui habite ce splendide domaine marche la tte de la noblesse du +royaume, et elle accueille le visiteur avec cette simplicit, cette +courtoisie et cette grce la fois familire et digne, qui tient des +rceptions princires et de l'hospitalit patriarcale. + +Georges ne trouva au chteau que la vieille comtesse douairire de +Brah. La famille, qui se composait de sa bru, veuve comme elle, et de +deux jeunes enfants tait alle battre les buissons dans le parc avec +une amie en visite. Georges fut retenu dner. Le chteau est curieux +pour un tranger, tout plein de souvenirs d'hrosme et d'amour. Mme de +Brah racontait avec le charme infini de ces grandes dames d'autrefois, +qui ont tout vu et qui savent tout dire; les heures s'coulrent donc +assez vite, et la noble htesse en tait encore la seconde dition de +cette lgie sentimentale de la belle Ebba Brah, qui fut la Brnice et +la Marie Mancini de Gustave-Adolphe, quand Georges, jetant un oeil +distrait par la fentre ouverte, aperut deux jeunes enfants, le frre +et la soeur, qui s'en venaient courant dans la grande alle du parc. +Deux femmes les suivaient: l'une tait la comtesse de Brah, avec +laquelle Georges avait dans une fois ou deux pendant les dernires +ftes de l'hiver; l'autre.... elle se retournait en ce moment vers la +grande avenue de tilleuls et d'ormes qui traverse le parc dans toute sa +longueur, et l'on ne pouvait point apercevoir son visage; mais +l'lgance de sa tournure et la dsinvolture superbe de son mouvement, +M. de Simiane ne pouvait hsiter une seconde. En faut-il tant pour +reconnatre la femme aime? Un des enfants, revenant vers elle, la tira +par sa robe pour lui donner une fleur: Georges revit le cher et doux +visage. La surprise fut grande, et non moins grande l'motion. Tout son +sang reflua au coeur: il retomba, plutt qu'il ne s'assit dans son +fauteuil, et, pour se donner une contenance, il prit sur la chemine un +album de dessins, et se mit tudier les costumes pittoresques de la +Dalcarlie. + +Bientt la porte s'ouvrit deux battants, et les marmots, courant +leur grand'mre, rpandirent sur ses genoux leurs mains pleines de +fleurs. + +Mes petits-enfants! dit Georges la vieille comtesse en promenant des +caresses sur les deux ttes blondes. + +--Charmants! murmura Georges, dj revenu de sa trop soudaine motion. + +Les deux femmes entraient au mme instant. + +Quel joli tableau! dit, en regardant la grand'mre et les deux enfants, +la comtesse de Rudden, qui n'apercevait point Georges, demi cach par +le dossier de chne d'un fauteuil gothique; et moi aussi, grand'mre, je +vous apporte des fleurs, continua-t-elle en se mettant genoux ct +des enfants, aux pieds de la vieille comtesse. + +--Christine! Christine! que fais-tu? dit en riant l'autre jeune femme, +qui venait de saluer Georges. + +Christine se retourna, toujours genoux, et aperut M. de Simiane. Elle +resta une ou deux secondes sans se relever, le regardant avec un +ravissement muet. + +Monsieur de Simiane! ma chre comtesse, dit la vieille dame en manire +de prsentation. + +--J'ai dj vu monsieur, dit Christine. Et elle rougit jusque dans ses +cheveux. + +Quel beau groupe vous faites tous ainsi! s'cria la jeune veuve en se +rapprochant d'eux. + +Plus d'un peintre, en effet, et voulu reproduire sur sa toile cette +belle scne pleine de grce. La vieille grand'mre, avec son visage +blanc sans rides, toute couverte de violettes, de primevres et +d'anmones, souriait ses deux petits-enfants, qui se pressaient contre +elle demi effrays; Christine, encore genoux, tourne vers Georges, +le sein palpitant, avait l'expression de surprise effarouche de la +biche inquite au fond des bois. L'air de la campagne avait bruni son +teint; son oeil nageait dans une sereine lumire; le vent, qui +s'tait jou dans ses cheveux, avait enlev aux larges ailes du chapeau +une de ses tresses, dont les anneaux dors retombaient sur sa poitrine. +Elle tenait la main une branche d'aubpine fleurie, renverse sur son +paule, comme les palmes des vierges et des saints qui s'inclinent +autour des madones dans les tableaux du Prugin. + +Georges, immobile et charm, gravait ces belles images dans son me. + +Mais il y a des situations qu'il ne faut point prolonger. Il fit deux +pas vers Christine, et lui tendit sa main pour la relever. Peut-tre +garda-t-il une seconde de trop celle qu'on lui donna; mais personne ne +s'en aperut. Christine tenait toujours la branche d'aubpine en fleur, +qui se dressait entre eux, ombrageant les deux ttes et secouant sur +elles ses grappes blanches et parfumes. + +Ainsi la prsentation est toute faite! dit Mme de Brah. Vous vous +connaissiez? Je vous en flicite l'un et l'autre, et je n'en suis que +plus heureuse de vous runir. Comte, j'aime Mme de Rudden comme ma +fille, et c'est vraiment en famille que vous passerez la journe. + +Cette journe-l fut courte pour Georges. C'tait une de celles que, +dans nos souvenirs, nous marquons d'une pierre blanche: le jeune homme +prouvait un immense bonheur retrouver Christine. Jamais il ne l'avait +si bien vue: elle lui parut cent fois plus belle qu'au bal; peut-tre +parce qu'il tait seul, dans cette intimit toute cordiale, goter le +charme qui tait en elle. La comtesse tait tout en noir; il trouva que +le noir tait la toilette distingue par excellence, et la seule qui +convint une femme un peu grande. Les rubans violets, qui crevaient de +quelques noeuds les longs crpes du deuil, relevaient ce que cette +couleur seule et eu de trop svre peut-tre. Lui, de son ct, fut +plein d'esprit, d'entrain et de gaiet. Il avait plus de fleurs +panouies dans l'me que les enfants n'en avaient cueilli sur les gazons +du parc, et si Christine et pu couter son coeur, elle et entendu +chanter tous les rossignols d printemps de l'amour. Elle aussi tait +heureuse; mais son bonheur tait ml d'un trouble secret, et tout +voisin de la crainte. + +Le bateau d'Upsala devait reprendre le comte dans l'aprs-midi et le +ramener Stockholm. Christine demeurait de l'autre ct du lac, qui +n'est pas trs large. A quelque distance du bord, on pouvait, des +fentres du chteau, apercevoir sa voiture qui venait l'attendre un +petit dbarcadre, construit pour l'usage des deux chteaux amis. La +barque de Skokloster ne partait de son rivage qu'aprs avoir vu les +chevaux sur l'autre. + +Il fut convenu que Georges reconduirait Christine jusqu' sa voiture, et +que la barque attendrait le steamer: celui-ci n'attendait jamais; il +stoppait un instant pour changer ses lettres, et repartait aussitt. +L'arrangement propos tait chose toute naturelle, et personne ne fit +d'objection. Mais la vieille comtesse, qui avait manqu le passage du +bateau une fois dans sa vie, craignait toujours que ses visiteurs +n'prouvassent la mme msaventure. Aussi quand le moment approchait, +elle songeait beaucoup plus les hter qu' les retenir. C'est de quoi +Georges n'eut garde de se plaindre. Quant Mme de Rudden, elle avoua +depuis qu'en ce moment elle n'avait pas trop de volont. Elle suivait +l'impulsion donne, sans avoir mme l'ide de la rsistance; les autres +voulaient pour elle. Elle noua ses rubans avec un mouvement fbrile; +quand elle embrassa la petite-fille de son amie: + +Vous me faites mal! dit l'enfant, tonne de sa brusquerie soudaine. + +--Enveloppez-vous bien, ma toute belle, dit la grand'mre, croyant que +c'tait de froid qu'elle tremblait. + +Georges, le chapeau la main, paraissait d'un calme superbe; mais +l'impatience le dvorait: il trouva qu'on prolongeait singulirement les +adieux, et que ces mille tendresses sentimentales, que les femmes +changent en se quittant, font perdre aux hommes un temps bien prcieux. + +Enfin Christine prit la main qu'il lui tendait et entra dans la barque. + +Adieu!--au revoir!-- bientt!--crivez-nous! + +Toutes ces exclamations retentirent la fois; puis les deux chtelaines +rentrrent avec les enfants, et trois coups d'aviron mirent les +voyageurs en pleine eau. + +Quand Georges et Christine se virent seuls dans cette barque, avec un +rameur, Sudois pur sang, qui n'entendait pas un mot de franais, +l'tranget de leur position les frappa tout d'abord: ils se regardrent +en souriant, et se dirent que ce n'tait pas ainsi qu'ils auraient cru +se retrouver.... Car nous devions nous retrouver! dit Georges. + +--Je le dsirais, rpondit Christine avec cette simplicit et cette +franchise que tous ses amis louaient si fort en elle. + +Ils taient assis l'un prs de l'autre sur une planchette troite, +l'arrire du batelet. Le lac Clara, qui succde au Mlar, n'est pas +trs-large en face de Skokloster; mais ses rives assez basses ont des +ondulations charmantes. et l des roches de granit et de porphyre, +couronnes d'une aigrette de sapins tremblants, se dressent comme des +gants ptrifis; deux ou trois petites les, jetes au milieu du lac +irrgulirement, rompent la monotonie des lignes et varient le tableau, +auquel la grande masse carre des constructions de Skokloster, bti avec +l'imposante lourdeur des premires annes du dix-septime sicle, +servait de fond magnifique. La soire tait splendide; de petits nuages +roses couraient dans le ciel, ce beau ciel du Nord, si dlicatement +bleu; des vapeurs blanches, argentes, chasses par un vent frais, +roulaient sur le lac vert et transparent, trou de mille fossettes, +comme la joue d'un enfant qui rit. + +Les circonstances extrieures exercent sur nous plus d'influence qu'on +ne le croirait tout d'abord, et l'on ne doit point reprocher au +romancier de les dcrire, parce qu'elles modifient souvent les +sentiments chez ses personnages. En tte--tte, sous le ciel et au sein +de la belle et libre nature, on ne parle point une femme comme on +ferait dans un salon, au coin du feu ou au bord d'un piano. C'est le +privilge de notre me de s'exalter et de s'agrandir avec les spectacles +qui l'entourent. + +M. de Simiane et Mme de Rudden prouvrent d'abord un instant de +contrainte, et cet embarras, qui n'est point sans charmes, d'un homme et +d'une femme qui se trouvent seuls ensemble, pour la premire fois, sous +l'empire d'une motion vraie et profonde. Pour avoir trop se dire, ils +ne se parlaient pas. Georges jouissait de son trouble mme, et plus +encore de celui de Christine. Il regardait la drobe sa belle +compagne, qui laissait tremper dans l'eau le bout de son rameau fleuri. +Elle fit un mouvement pour ramener son chle sur sa poitrine, et, comme +le cachemire rebelle volait au vent sur ses paules, Georges prit les +deux bouts et les croisa sur elle, avec la douce clinerie d'une jeune +mre. Christine frissonnait. Sans le vouloir, sans le chercher du moins, +Georges effleura sa main. + +Comme vous avez froid! lui dit-il. Il mit dans sa voix je ne sais +quelle inflexion tendre et quelle douceur caressante. + +Oui, reprit Christine sans relever les yeux; il faisait trs chaud chez +la comtesse; l'air est vif, j'ai t saisie. Ce ne sera rien; le trajet +est si court! + +Georges, sans rpondre, jeta aux pieds de Christine son vtement de +dessus, avec une sorte de bonhomie brusque qui loignait toute ide de +galanterie ou de fadeur de salon, et, comme elle fit un geste pour +l'engager le reprendre, il se mit genoux, et, malgr elle, il +enveloppa ses petits pieds captifs. + +Comment tes-vous, maintenant? + +--Mieux, tout fait bien! Et vous! + +--Oh! moi!... + +Il pronona ces deux mots d'une voix o son me mue vibrait tout +entire. Il ne s'tait point relev, et il la regardait genoux. C'est +peut-tre ainsi qu'il faut regarder les femmes; elles paraissent cent +fois plus belles.... quand elles sont belles. On a l'air de les adorer +avant de les aimer, et leur regard elles nous arrive plus doux, en +glissant travers les cils, sous leurs longues paupires. Elles ont +alors, tout en nous voyant, cette expression d'oeil ferm si +ravissante, que Raphal donne toujours ses plus belles madones. Une +tendresse ineffable, profonde et sereine brillait sur le visage de +Georges. Il avait teint le feu de la passion dans ses yeux, qui +n'avaient plus que l'humide clat des larmes prtes couler. Ces yeux +noirs, Christine les fixa malgr elle, attire, retenue et comme +fascine par un charme magntique. Elle tait redevenue ple. Sa +poitrine ne battait pas, mais sa bouche frmissait, et l'ombre de ses +cils abaisss palpitait sur sa joue comme une aile d'oiseau. + +Relevez-vous! dit-elle Georges si bas, qu' peine il entendit; et +comme il restait toujours genoux: Je vous en prie! continua-t-elle en +lui tendant la main. + +--J'tais si bien! rpondit-il. Cependant il se rassit prs d'elle en +gardant sa main. + +Ils se turent. Quels mots auraient valu ce silence? + +Voulez-vous bien parler! dit Christine avec un enjouement feint; on +dirait que vous avez peur de rveiller les poissons du lac. + +--Non, reprit-il, je me taisais pour ne point effaroucher mes rves. + +--Attendez, pour rver, que vous soyez seul. + +Il ne rpondit pas. + +Que ce vieux manoir est beau! dit Christine, comme effraye de ce +silence. Et elle montra de la main les tourelles du chteau de Brah +tout inondes des feux du soir. + +Oui, fit Georges en regardant sans voir, d'autant plus beau pour moi +qu'il est li maintenant mes plus chers souvenirs. + +Un pli lger frona le beau front de Christine; elle parut contrarie de +l'insistance avec laquelle il ramenait la conversation sur eux-mmes. + +Il s'en aperut. + +Pardonnez-moi, lui dit-il; mais je sens que ce moment sera peut-tre +unique dans ma vie.... Qui sait si jamais je retrouverai ainsi +l'occasion favorable et l'heure propice.... qui sait si je vous reverrai +jamais?... + +Christine eut un geste de naf effroi. + +Si je vous reverrai jamais seule, continua-t-il, et, comme aujourd'hui, +l'me douce et clmente! + +Elle le regarda sans rien dire, comme heureuse de l'entendre parler, et +parler ainsi. + +Depuis que je vous ai vue, reprit Georges.... oh! si peu! et pour sitt +vous perdre!... j'ai un secret l.... dans le coeur. + +--De grce, ne me le dites pas! + +Un nuage passa sur les yeux de Georges; ses motions taient soudaines +et brusques, Christine craignit de l'avoir bless. + +Pas maintenant! fit-elle. + +--Ah! reprit Georges, vous le savez donc, puisqu'il vous dplat de +l'entendre? + +--Dplaire! dit Christine, vous ne le croyez pas. + +--Oh! merci! reprit-il son tour, merci du fond de l'me. Les autres +savent combien vous tes belle.... moi seul, prsent, je devine +combien vous tes bonne. + +--Ne m'en faites donc jamais repentir! dit Christine avec un sourire +ple, en lui abandonnant sa main. + +Georges la regarda: son visage tait comme transfigur, sa joue +s'animait d'une vive rougeur, comme si elle et reflt la pourpre pose +de ces aurores borales qui se lvent sur la neige de son pays; son +oeil tait limpide comme l'eau du beau lac qu'ils traversaient; la vie +respirait sur sa bouche, et l'on voyait que son me s'panouissait dans +le bonheur, comme une fleur sous le soleil. + +Georges prouva une folle envie de se jeter ses pieds, de la serrer +dans ses bras et de jurer sur ses lvres tous les serments de l'amour. + +Elle vit son trouble profond, et, pour l'apaiser, elle mit sa main sur +la bouche du jeune homme, et lui montra le batelier qui frappait le lac +en cadence et chantait un lied amoureux. Il leur tournait le dos; mais +il n'avait qu'un mouvement faire pour les voir. + +Georges baisa mille fois la petite main qui d'elle-mme s'tait presse +sur ses lvres, et qui semblait lui rendre involontairement ses baisers. +Alors, d'une voix si basse, qu'elle paraissait calme, il dit Christine +combien elle avait t la proccupation de sa pense; il lui avoua que +la premire fois qu'il l'avait rencontre sur le Mlar il l'avait juge +hautaine et fire, et qu'il avait cru ne l'aimer jamais, mais qu'au bal +du lendemain, o tous taient comme blouis de sa beaut, lui s'tait +senti pntr de sa grce; il avait compris qu'une destine peut tenir +dans un moment, et que sa vie dsormais, ce serait elle! Aussi, depuis +son dpart, il l'avait cherche partout. Il n'avait eu qu'une sensation +heureuse: c'tait un jour, dans une rue de Stockholm, en respirant par +hasard ce parfum de mimosa qu'elle avait port. + +Que je porte toujours, reprit Christine en tirant son mouchoir. + +Il le saisit vivement, et, avec une folle ardeur, il s'enivra de ces +senteurs exquises. Les parfums, subtils esprits des choses, manations +pures; haleine cleste, charme pntrant, donnent l'ternit aux +reliques humaines, et flottant dans l'air, rapprochent les mes et les +retiennent comme d'invisibles liens. + +Enfin, continua Georges, depuis ce jour je vous ai aime.... car je +vous aime, Christine! Je vous aime avec la puret des premires passions +de la jeunesse, avec toutes les ardeurs qui s'allument dans une me +virile! Oh! j'ai bien souffert, allez! sans avoir un coeur ami pour +pancher mon coeur, oblig de garder en mon sein un secret brlant, +sans pouvoir le rpandre! + +--Et moi! dit-elle, comme entrane par sa violence, croyez-vous donc +que j'aie parl? + +Elle ne lui fit jamais d'autre aveu. + +Je ne sais, ce que fait le _Prince-Karl_, murmura le batelier en se +retournant vers Christine. + +--Il viendra, Piers! rpondit la comtesse; soyez tranquille! + +On tait arriv au milieu du lac; Piers souleva ses rames; les petites +vagues beraient le batelet, qui s'en allait la drive, doucement. +L'homme avait repris demi son lied, dont la mlodie lente et +plaintive, mais infiniment tendre, s'accordait bien avec les paroles +d'un chant populaire de la Dalcarlie, familier aux bateliers du lac +Mlar, et dont la premire strophe dbute ainsi: + + Perdus tous deux dans la steppe infinie! + +De temps en temps Georges et Christine en coutaient un vers, puis leur +pense revenait eux-mmes. + +J'en tais arriv, continua Georges, ne plus mme oser parler de +vous. Sur une femme, toute question est indiscrte, et quelle femme est +jamais entoure de plus de respect que la femme vraiment aime? + +Christine le remercia du regard. + +Et puis, dit-il, si vous saviez mes inquitudes! vous si belle, vous +devez tre adore; vous si tendre;--car vous tes tendres, +Christine,--vous devez aimer.... + +--Mon Dieu! non, fit-elle avec un mouvement de tte doux et triste, je +n'ai jamais pu! + +--Cela veut-il dire que vous ne pourrez jamais? + +--Voil le _Prince-Karl_! dit le rameur en sautant sur les avirons. + +Une colonne de fume paisse envoyait une spirale noire derrire les +sapins et les mlzes d'une petite le qui cachait encore le bateau. +Christine tendit une main dgante au jeune homme. + +Est-ce votre rponse? demanda Georges. + +--Que vous tes exigeant!... dj! + +--Eh bien, non! reprit-il, ne rpondez pas. Je ne demande plus rien.... +Ce que vous voudrez! ici comme toujours! Sachez seulement que je laisse +ma vie vos pieds, mon bonheur dans vos mains. + +Le _Prince-Karl_ avait tourn l'le, et, jaloux sans doute de regagner +le temps perdu, il arrivait toute vapeur. Le remous des ondes battues +par ses aubes puissantes fit danser la barque la pointe des vagues. +Christine, qui s'tait leve, chancela. Georges tendit les bras pour la +soutenir: elle frmit sous sa rapide treinte.... + +Christine, Christine! lui dit-il voix basse, je vous aime de toute +mon me! + +Elle ferma les yeux et se laissa retomber sur la banquette de l'arrire. +On avait accost. + +Adieu, madame, dit Georges en la saluant et le pied dj sur la +premire marche. + +Le bateau fila vers Stockholm; la barque se dirigea vers la rive +orientale du lac. Christine envoya de la main un dernier adieu. Georges, +debout prs du pilote, agita son mouchoir. L'air mu lui apporta le +parfum du mimosa; il regarda et vit sur la fine batiste un C et la +couronne de perles qui cercle le front des comtesses.... C'tait le +mouchoir de Christine, qu'involontairement il avait gard. Il cacha dans +sa poitrine cette premire relique de l'amour, si chre et si douce. + + + + +VI + +GEORGES DE SIMIANE HENRI DE PIENNES, MUNICH. + + +Elle m'aime! je te dis qu'elle m'aime! Illumine ce soir la Pinacothque +en mon honneur! Qui donc a t assez fou pour dire du mal de la Sude, +ou assez sot pour le croire? La Sude est un pays charmant, et Stockholm +vaut Paris. Je sais qu'il y fait froid; mais on s'y chauffe si bien! et +puis, le climat est sain, il n'y a nulle part autant de centenaires: on +n'y meurt presque pas! Et comme on y vit! les hivers sont d'une gaiet +folle; le carnaval dure six mois. Et les printemps, mon cher, si tu +voyais ces printemps du Nord! On dirait une improvisation de la nature. +Aujourd'hui rien, demain tout! Le matin, tu passes sur un rocher nu; le +soir, la mme place, tu marches sur des fleurs! + +Tu as trop d'esprit pour me demander d'o me vient cet accs de lyrisme, +et quel besoin j'prouve tout coup de chanter un hymne au mois de mai! + +Puisque je te dis qu'elle m'aime! + +Va! j'tais bien triste, hier encore, hier matin du moins. Il y avait si +longtemps que je n'entendais plus parler d'elle! Je croyais par moments +que tout tait fini, avant que rien ft commenc, et que je ne la +reverrais jamais, et il me prenait alors, non pas un dsespoir,--n'abusons +pas des grands mots,--mais une dsesprance profonde, et je ne sais quel +dcouragement plein d'amertume. + +Henri, nous avons vcu ensemble longtemps; tu es mon ami; mon seul ami; +tu as t plus d'une fois tmoin des orages de ma vie.... tu crois +savoir ce que je puis souffrir, parce que tu sais de quelles passions ma +nature est capable. Oh! la passion, c'est une grande chose, sans doute; +mais la tendresse, c'est bien plus! Cette femme dont je t'ai parl +peine, que j'avais vue deux fois, avec qui j'ai vals dix minutes, eh +bien, Henri, je ne voulais pas te le dire, mais je l'aimais! Peut-tre +n'prouvais-je point pour elle ces ardents dsirs qui, plus d'une fois +dj, se sont allums en moi; mais je sentais sa seule pense une +tristesse mle de je ne sais quelle douceur infinie; un charme prenait +tout moi. Et elle n'tait plus l! et je ne savais pas si elle +reviendrait, et je ne pouvais mme pas parler d'elle: quand on aime on +devient discret: il y a un grand respect au fond de tout grand amour. Je +me contentais de souffrir seul, et toi-mme, ami, je ne voulais pas te +dire que je souffrais! Mais, vois-tu, la tristesse se cache mieux que la +joie, et aujourd'hui la joie me flambe dans les yeux, me rit sur le +visage; je suis heureux: je veux que tu le sois avec moi! Elle m'aime! +c'est pour moi que le printemps fleurit; c'est pour moi que chantent les +buissons; elle m'aime: je suis le roi du monde!... Je l'ai donc revue +hier; plus belle que jamais, et plus touchante en sa grce mlancolique; +c'tait au chteau de Skokloster, par hasard.... un hasard bni! Je ne +te raconterai pas cette journe.... un enchantement depuis la premire +heure jusqu' la dernire.... Il y a eu surtout une promenade en bateau +sur un lac! Mais je ne suis pas un crivain, moi, et puis les mots sont +des tratres, qui ne disent jamais ce qu'on veut leur faire dire. Il +faudrait mettre tout cela en musique de Bellini, et aller le chanter +sous ses fentres! C'est bien peu de chose pourtant! quelques paroles +changes voix basse, sous les yeux d'un batelier.... il est vrai +qu'il ne nous regardait pas! seulement le temps de traverser le lac!... +Qu'il est troit, ce lac!.... Avec elle, je me serais embarqu pour +l'Amrique dans cette barque fragile.... Avec elle!... oh! mon ami, +comme ces deux mots me sonnent doucement aux oreilles! Enfin, sa main +rapidement serre, baise peine, non!--pas mme cela!--et c'est tout! +et je sens que j'ai maintenant des souvenirs pour ma vie, si longue +qu'elle puisse tre. Ah! si seulement tu les avais vus, tourns vers +moi, ces grands yeux d'un bleu sombre.... deux violettes qui regardent! +A prsent tu en sais autant que moi. Je n'ai rien demand; on ne m'a +rien promis; l'avenir est tout mystre, et je l'attends avec une +confiance qui n'est pas sans trouble. Pour toi, cher ami, voil +dcidment que tu passes l'tat de confident; pardonne-moi: je +recommencerai. + +_P. S._ Quand tu criras Paris, dis donc V.... de m'envoyer une +caisse pleine de toutes sortes de choses. On ne s'habille pas ici: on se +fagote et je tiens reprsenter dignement mon pays! + + * * * * * + +Georges sonna pour envoyer cette lettre l'ambassade: le courrier +partait le jour mme pour l'Allemagne. + +Le domestique, en rentrant, lui en remit une autre. Le cachet n'tait +point aux armes des Rudden: les trois merlettes au chef, et l'pe en +pal, qu'il avait vues sur la voiture de la comtesse. C'tait une toile +d'argent sur fond d'azur, dont les rayons effleuraient une mer de +sinople. Il sut depuis que c'taient les armes des Oxen-Stjerna. La +comtesse, car la lettre tait d'elle, redevenait jeune fille pour lui +crire; l'cusson conjugal des Rudden n'avait rien voir dans sa +lettre, et, par une attention dlicate, elle avait repris, ce jour-l, +les armes de son pre. Georges regarda quelque temps ces jambages +dlis, longs, peu forms, gure lisibles, qui allaient peut-tre lui +apprendre l'avenir de sa vie; il fit sauter le cachet, et, d'un seul +coup d'oeil, lut ces deux lignes: + +Dans trois jours je serai Stockholm. Si vous avez un peu de bonheur +dans l'me, n'y laissez lire personne. + +Aucun timbre ne maculait l'enveloppe: le billet avait t apport. +Georges le relut vingt fois, tudiant chaque mot et chaque lettre, +jusqu' ce qu'il ft pour ainsi dire daguerrotyp dans sa tte; il +atteignit alors un petit coffret d'bne doubl de cdre, l'ouvrit, en +retira quelques papiers, des fleurs sches, des rubans fans qu'il jeta +au feu; puis il mit leur place la lettre et le mouchoir de la +comtesse. Les clibataires qui ne furent pas toujours vertueux ont +ncessairement, dans leur mobilier, une bote discrte ou un tiroir +secret, vritable appartement garni dont les habitants reoivent plus +ou moins souvent cong, suivant la constance ou la lgret du +propritaire. + +Dans trois jours! disait Georges en retirant la clef du coffret +d'bne. La lettre n'est pas date.... mettons qu'elle soit crite +d'hier.... il le faut bien, pour qu'elle arrive aujourd'hui; Christine +sera ici aprs-demain.... demain peut-tre!... Demain!... ah! je ne me +croyais pas si jeune! + +Il se fit habiller et alla au cercle, o on ne l'avait pas vu depuis dix +jours. Il traversa la salle de billard: le chevalier de Valborg faisait +une poule avec cinq ou six jeunes gens, parmi lesquels se trouvait le +baron de Vendel. Le chevalier vint lui. + +Victoire! mon cher, la belle comtesse revient! elle l'a crit au major; +voyez comme il a l'air radieux! Mais prenez garde! je crois que vos +actions baissent. + +--Il faudrait pour cela qu'elles eussent mont.... Mais qui donc vous +fait supposer que je sois en disgrce? + +--C'est qu'elle ne m'a rien fait dire!... + +--Souvent femme varie! + +--Mon Dieu! oui, l'absence! Ah! l'absence, mon cher comte! mais elle +revient! c'est l l'important! une fois sur le terrain, vous reprendrez +vos avantages. + +--Croyez-vous? dit Georges avec bonhomie. + +--Ma foi, mon cher, avec les femmes, il faut tout croire.... et ne +croire rien. + +--Belle maxime! elle a cours en Sude? + +--Oui; mais nous l'avons fait venir de France. + + +CHRISTINE DE RUDDEN MAA DE BJORN, COPENHAGUE. + +Chre Maa! voici tantt deux mois que je ne t'ai donn signe de vie; +si je cherchais bien, je trouverais des excuses: la mort auprs de moi, +des ennuis et des chagrins tout autour; un petit rle de soeur de +charit que j'ai jou huis clos au bnfice de ma tante et de mes +cousines, et puis ceci, et puis cela! Enfin, ma chre, mille prtextes +et mille excuses.... si seulement je savais mentir.... mais je ne sais +pas! Donc, la vrit vraie, c'est que j'tais fort embarrasse de ce que +j'avais te dire.... Il y avait quelque chose, mais quoi?--Moi-mme je +ne le savais pas encore.... Je te vois d'ici bien intrigue, ma belle +curieuse, et j'en ris! Or ! madame l'ambassadrice, comment sont faits +les secrtaires de la lgation franaise Copenhague? Il y en a un ici, +un certain Georges de Simiane, qui est en train de ravager le coeur de +ton amie. Ah! Maa, que je suis heureuse de l'avoir si bien gard, ce +pauvre coeur, pour le lui donner tout entier! Tu fais un geste +d'tonnement; tu demandes quels beaux feux ont si vite fondu toutes mes +glaces: tu voudrais des dtails. Le plus tonnant, ma chre, c'est qu'il +n'y en a pas. Mon histoire, c'est tout et ce n'est rien! Je l'ai vu deux +fois, trois peut-tre, et encore ce n'est pas sr! Mais il me semble que +j'ai t cre et mise au monde pour lui. + + Mon coeur, en le voyant, a reconnu son matre! + +Prends garde, c'est un vers franais que je cite l depuis que je.... +j'allais dire depuis que je l'aime, mais ce serait trop tt, n'est-ce +pas? je ne lis plus gure que des livres franais. Je ne veux tre +trangre rien de ce qui l'intresse. Il est trs-beau, distingu plus +encore, et jeune! Ah! trop jeune! c'est l son seul tort et mon seul +malheur.... Vingt-six ans.... et moi!... c'est effrayant, n'est-ce +pas?... Mais que veux-tu? ce n'est pas sa faute.... encore moins la +mienne. Enfin, il en sera ce qu'il pourra. Il ne faut pas marchander +avec son bonheur.... Mon bonheur, eh bien! oui, le mot est dit, et je ne +le reprends pas! je suis heureuse.... depuis hier, et pour la premire +fois de ma vie. Tu sais que je l'avais rencontr au bal du comte de +F.... Toi, chre me calme et sereine, tu ne crois pas ce que nos +grand'mres appelaient le _coup de foudre_! Le coup de foudre a du vrai! +Le lendemain je quittais Stockholm, mais j'emportais un souvenir!... De +longs mois se passrent; j'tais inquite et triste; je me croyais +oublie: c'est notre sort, nous autres femmes.... Les absentes ont +tort, bien plus encore que les absents! Enfin, nous nous sommes revus, +ce matin mme, chez la comtesse de Brah. Nous avons pass le lac +ensemble. Oh! j'tais bien trouble, et lui bien mu. Chre Maa, tu me +l'as dit vingt fois, cette discrte motion de celui qui nous aime, +n'est-ce pas pour nous le plus tendre et le plus charmant des hommages? +et si tu l'avais vu quand il me prenait la main! Sans ce batelier +sournois, qui nous regardait du coin de l'oeil, je crois que je me +serais jete son cou la premire.... Ne me gronde pas, ma belle +srieuse; je me suis assez gronde moi-mme. Mais que veux-tu? J'ai +perdu bien du temps! Personne ne m'a aime, ou je n'ai aim personne, ce +qui revient absolument au mme. Tu vois qu'il faut me pardonner quelque +chose! Quant celui-ci, je sens que je l'aimerais.... et tu sais, Maa, +si je puis aimer!... Je pars demain pour Stockholm, le coeur plein de +joie et l'me pleine de trouble. Je sens que ma destine s'accomplit. +Elle est en lui!... Je ne sais comment tout cela finira..., peut-tre je +souffrirai.... Souffrir pour lui, c'est encore du bonheur! + + + + +VII + + +Christine revint Stockholm le jour marqu. Son retour fut une fte: on +et dit une jeune reine rentrant dans ses tats. Ses amis l'adoraient; +on l'invitait partout. Le deuil rcent l'empchait d'accepter. Sa porte +s'ouvrit un battant, et elle ne reut que les intimes: aux yeux de +tous, Georges fut bientt du nombre. Les amis de la comtesse s'en +effrayrent tout d'abord: autour d'une jolie femme, l'amiti est presque +aussi jalouse que l'amour. La prudence et la retenue du jeune diplomate +endormirent les soupons des uns et dsarmrent les dfiances des +autres. Mais rien n'chappait la clairvoyance du baron de Vendel: il +n'y a que les amants aims qui soient aveugles. Christine contenait mal +son bonheur; il lui chappait de toutes parts. + +Que vous tes belle! lui dit un jour le baron d'un ton chagrin, plus +belle que jamais, en vrit! vous vous transfigurez! + +--En tes-vous fch? + +--Oui. + +--Et pourquoi donc? + +--C'est le bonheur qui vous rend belle, et c'est l'amour qui vous rend +heureuse! + +--Je retrouve l votre ancienne ide: l'amour est le fard de la +femme.... + +--Je vous aimais mieux quand vous n'en mettiez pas. + + + + +VIII + + +Stockholm, comme Paris, comme Vienne, comme toutes les grandes villes, +n'est habit qu'une saison de l'anne. Les belles Sudoises partent de +leur capitale quand les hirondelles y arrivent: quelques-unes vont _en +Europe_, c'est--dire qu'elles traversent le Sund; d'autres se +contentent des bains de Gothenbourg: elles appellent cela aller dans le +Midi! Il ne s'agit que de s'entendre. La plupart se livrent la +villgiature dans leurs chteaux, o, sans faire une grande dpense +d'argent, elles ont la vie large et facile, servies par des paysans +toujours un peu corvables, et au milieu de ces mille aisances que la +terre fconde donne partout au propritaire qui daigne l'habiter. + +Mais Christine, depuis la mort du comte de Rudden, avait renonc ce +genre de vie, qui exige la prsence d'un homme. Elle passait tous les +ts dans le chteau de l'oncle qu'elle venait de perdre; y retourner, +c'tait s'loigner de Georges pendant cinq ou six mois: elle ne pouvait +y songer. L'emmener dans ses terres, qu'elle n'avait pas visites depuis +dix ans, les convenances ne le permettaient point. Christine, comme +toutes les femmes qui se respectent, respectait les lois du monde. Mais +elle tait ingnieuse: toutes les femmes le sont quand elles aiment; +elle trouva donc le moyen de tout concilier. + +Il y avait, une heure de Stockholm, de l'autre ct du chteau de +Haga, une villa dlicieuse, btie par un charg d'affaires anglais. De +magnifiques vues s'chappaient sur le parc royal, tout fier de ses beaux +arbres plants par Gustave III. Les deux petites rivires, qui brodent +de leurs mandres ses gazons verts, traversaient le jardin de la villa, +dessin par milord; de charmantes promenades conduisaient dans toutes +les directions. On pouvait entrer par une route et sortir par l'autre. +En un mot, c'tait une _petite maison_ la campagne. Christine l'acheta +et vint s'y tablir en annonant ses amis qu'on l'y trouverait tous +les soirs. Le major prsida lui-mme tous les arrangements de +l'installation avec une bonne grce qui voilait sa tristesse. C'est lui +qui voulut, avec le chevalier de Valborg, y amener la comtesse le jour +o elle en prit possession. + +Il sera bien ici! lui dit-il l'oreille en lui donnant la main pour +descendre de voiture. + +--J'espre, rpondit-elle, que vous y serez tous bien. + +--Le site me plat, dit le chevalier, et j'espre qu'on m'y verra +souvent avec mon ami Simiane. + +--Vous y serez tous deux les bienvenus, fit Christine. + +Le baron, qui avait gard toute la vive impressionnabilit de la +jeunesse, rougit en entendant prononcer le nom de son rival. + +Pour moi, dit-il la comtesse en s'enfonant avec elle dans une alle +du jardin anglais, j'espre n'y pas venir. + +--Et pourquoi donc? fit-elle d'un air de surprise fche. + +--J'y souffrirais trop! reprit-il voix basse. + +--Et moi, si vous n'y veniez point? + +--Alors, mon choix n'est pas douteux, reprit-il avec cette rsignation +du martyr qui sourit ses bourreaux. + +--A la bonne heure! vous voil raisonnable, et c'est ainsi que vous me +plaisez, dit Christine en le ramenant vers le bassin de porphyre gris +et bleu, o le chevalier jetait du pain aux poissons rouges. + +Christine avait toutes les dlicatesses du coeur; mais elle aimait! +et, dans cet enivrement du premier amour, elle ne s'apercevait mme +point qu'elle froissait une noble affection, et qu'elle mconnaissait +une profonde tendresse. La prsence du major ajoutait peu de chose son +bonheur, et, ce peu de chose, il le payait de son repos. C'est dj une +assez rude preuve que de voir son amour mconnu. Qu'est-ce donc quand +cette premire torture il s'en ajoute une seconde, celle de voir un +autre amour prfr? Mais la femme que la passion domine est un peu +comme ces prtres d'Orient qui marchent vers la statue du dieu en +foulant sous leurs pieds le corps vivant des dvots et des esclaves. + +Le major entra rsolment dans cette voie seme d'pines du sacrifice +cach et de l'hrosme inconnu. Christine ne comprit que plus tard la +grandeur et le mrite de cette abngation. Peut-tre, s'il faut tout +dire, tait-ce aussi la faute du baron. Il avait l'amour maladroit: +jamais il n'avait tant parl que depuis que l'on en coutait un autre. +C'tait au moins mal choisir son temps. Paisiblement, et pour ainsi dire +peu peu, il s'tait habitu son rle d'ami prfr, et, tant que +personne ne s'tait prsent pour en jouer un plus brillant devant lui, +il s'en tait content. La prsence de Georges bouleversait sa vie, +rveillait ses rves et interrompait ses espoirs longue chance. Rien +ne se trahit pourtant au dehors; il y eut bien peut-tre quelques accs +d'irritabilit nerveuse, promptement rprims: mais ce fut tout. Si peu +que je sois dans sa vie, se disait-il, c'est au moins cela! Ne lui ai-je +pas jur cent fois d'obir mme un caprice d'elle? Peut-tre +souffrirais-je davantage encore en ne la voyant pas. Mais la question +n'est pas l: elle veut que je reste; restons: c'est la consigne! + +La vie au cottage prit bientt un caractre tout fait intime. Axel, le +major et Georges y venaient seuls rgulirement. Le drame se nouait +entre ces quatre personnages. Christine commenait perdre un peu de +sa srnit; le major tait impassible; Axel observait, plus peut-tre +qu'on n'et d l'attendre de sa nature mobile et lgre. Bientt +cependant M. de Vendel, qui tait toujours dans les cadres de l'arme +active, reut l'ordre d'accompagner son gnral dans une tourne +d'inspection. Christine le vit partir avec une motion mle d'un +plaisir secret: elle fut, son insu, si charmante pour lui, qu'il +comprit tout le plaisir qu'il lui faisait en s'en allant. L'amour qui +n'a pas encore souffert a parfois cette navet d'gosme; son excuse, +c'est qu'il ne s'en aperoit point. + +Le major une fois parti, Axel vint beaucoup moins la villa. Georges, +au contraire, y alla davantage. Plus il voyait Christine, et plus il +l'aimait. Tout resserrait l'attache de leurs coeurs. Ni l'un ni +l'autre ne trouvaient le fond de leur amour: jamais bonheur n'avait t +plus complet ni plus gal. Christine avait bien parfois dans l'me +quelque inquitude vague; mais elle la cachait Georges, et, le plus +souvent, elle-mme. Georges ne voyait sur ses lvres que des sourires, +et tous ses chagrins inconnus, il les emportait avec une caresse. C'est +ainsi que les amants consolent! Du reste, on ne savait point lequel +aimait le plus; mais ni l'un ni l'autre ne pouvait aimer davantage. +Christine avait pour Georges une affection dont la grce parfois +craintive touchait profondment le coeur du jeune homme. Georges avait +pour Christine une tendresse passionne qui enivrait l'me de la femme. +Ils vivaient beaucoup ensemble: pour mieux dire, ils ne se quittaient +presque plus. Georges, aprs les affaires expdies, se rendait chez la +comtesse, tantt en voiture et par la route de tout le monde, tantt +cheval travers champs. Le jour o, par hasard, il restait la ville, +il avait soin de se montrer partout et de faire du bruit pour une +semaine. C'tait du reste une prcaution inutile; on ne s'occupait gure +d'eux. Stockholm n'est pas aussi _petite ville_ que certains salons +parisiens. + + * * * * * + +On raconte les catastrophes et les pripties d'une vie que le malheur +traverse. On fait des livres avec les vnements et les aventures des +amours contraris: le bonheur n'a pas d'histoire. + + * * * * * + +L't s'coula comme un jour sans nuages. Ce fut pour eux une de ces +saisons rapides et bnies qui ne reviennent jamais deux fois dans une +existence. Georges le sentait, et il en jouissait avec une sorte +d'avidit un peu pre, qui parfois troublait Christine. Elle, au +contraire, accueillait le bonheur avec une reconnaissance secrtement +tonne; elle ne le croyait plus fait pour elle, et il la surprenait +autant qu'il la charmait. Son me, trop dlicate, avait gard +l'empreinte des premires douleurs de sa jeunesse, et, malgr +l'affection dont on l'avait toujours entoure depuis, il lui tait +demeur une sorte de dfiance contre elle-mme. Il en est souvent ainsi +dans les natures les plus exquises, exposes d'abord aux durs +froissements de la vie. Elles se replient sur elles-mmes, +invinciblement, et, quand, plus tard, une tendresse sympathique vient +elles pour les relever et leur crer une nouvelle vie, il faut de longs +et patients efforts pour leur rendre cette confiance sereine qui est au +bonheur comme le gage de sa dure. Ces souffrances morales de la +premire vie aigrissent, en les corrompant, les mes vulgaires, qui se +vengent plus tard sur ce qui les entoure: elles ont souffert; on +souffrira par elles! mais les mes gnreuses rendent au contraire le +bien pour le mal, et elles font la joie des autres, impuissantes +seulement quand il s'agit de leur propre flicit. Il y a des plantes +qui donnent leur parfum quand on les crase!... mais quand une fois +elles l'ont donn, elles ne peuvent plus refleurir. + +Christine avait gard la fracheur et la tendresse des jeunes annes; +elle n'avait perdu que la confiance qui d'ordinaire les accompagne, et +elle tait devenue meilleure pour les autres en devenant moins bonne +pour elle-mme. Aucun amour, plus que celui de Georges, n'tait capable +de pacifier ses craintes et de lui rendre la seule chose qui lui +manqut, la juste apprciation de soi. Mais, ici encore, l'excs de sa +dlicatesse l'garait. Elle se sentait aime plus qu'elle n'et espr, +autant qu'elle pouvait dsirer de l'tre; mais, toujours ingnieuse +tourmenter ses joies mmes, elle se demandait s'il ne se mlait point +trop de bont l'affection de M. de Simiane, s'il ne l'aimait point +trop pour elle et pas assez pour lui. Elle et voulu le savoir goste, +pour se permettre enfin d'tre heureuse tout fait; noble et charmante +erreur d'une adorable nature, qui craignait toujours de trop recevoir et +de ne point donner assez, et dont le suprme bonheur tait le bonheur de +l'autre. + +Georges, qui n'tait qu'un homme, souponnait ces raffinements plus +encore qu'il ne les comprenait; il en avait cependant le pressentiment +et l'inquitude; car voici la lettre qu'il crivait son ami vers les +premiers jours de l'automne. + + +GEORGES . HENRI. + +Tu ne m'as pas rpondu; je t'en aurais voulu si j'avais eu le temps. +Mais j'ai pass une saison enchante. C'est une vie part dans ma vie. +Cette femme, vois-tu, je ne saurais ni trop la louer ni l'aimer trop. +Elle m'a fait pntrer dans un monde nouveau de tendresse et d'amour. +L'amour avec elle ne ressemble rien de ce que l'on a connu, et quand +je lui dis que j'aime pour la premire fois, et qu'avant elle je n'ai +jamais aim, il me semble que je dis vrai. Tout en elle est tendresse et +passion, avec une fracheur, et, si j'ose dire, une prime fleur de +jeunesse, qui semble s'panouir, ou plutt s'entr'ouvrir pour moi. Je ne +sais pas comment on a fait pour me la conserver ainsi: c'est sans doute +une affaire de climat. Il y en aurait eu pour un hiver parisien. Je te +jure qu'elle est parfaite. Et puis, elle est belle! Tu sais que c'est un +dtail auquel j'ai la faiblesse de tenir. Il y a des gens qui prtendent +que l'on s'accoutume tout, et qu'aprs huit jours il n'y a plus de +diffrence entre une femme belle et une laide! C'est un paradoxe invent +sans doute par quelque victime des erreurs de la nature; mais il ne m'a +jamais convaincu. Je pense, au contraire, que c'est prcisment lorsque +le calme succde aux premiers transports qu'il est doux d'arrter sa vue +sur les lignes pures et les gracieux contours d'un visage aim, qui +charme encore en reposant. C'est ce que je trouve chez Christine. Rien +ne trouble en elle l'harmonieux accord de la femme qu'on devine et de la +femme qu'on voit. Jamais me plus noble ne s'est rvle sous de plus +nobles traits. + +Voil pourquoi je l'aime tant, avec un si complet dtachement de tout ce +qui n'est pas elle. Tu le sais, mon ami, j'ai besoin de la perfection +comme si j'en tais digne! Une seule chose m'afflige, non pour moi,--mon +gosme s'en rjouirait,--mais pour elle: je veux dire cette +ingurissable dfiance qu'elle a d'elle-mme; cette crainte de ne jamais +assez faire, alors qu'elle a dj trop fait. Cette inquitude rveuse et +vague, que l'on rencontre si peu chez nos Franaises, et qui est comme +le fond mme de son me, elle l'oublie parfois.... mais elle y revient +toujours. J'ai beau renouveler ses pieds mes serments d'amour, je sens +qu'elle les croit quand elle les entend, et je devine qu'elle en doute +quand elle ne les entend plus. Ses adieux ont quelque chose de +dchirant; quand nous nous quittons pour vingt-quatre heures, on dirait +que nous ne devons plus nous revoir. + +Un jour je l'entendis qui murmurait en me regardant: Oh! tre jeune! +Ce mot me frappa. Est-ce que deux ou trois ans--quatre ou cinq, si tu +veux--qu'elle a de plus que moi, pourraient l'effrayer? Chre folle! Je +fis comme si je ne l'avais pas entendue; les consolations sont parfois +maladroites: elles laissent croire aux gens qu'ils en ont besoin, et, +avec cette nature, si fine qu'elle comprend trop, si dlicate qu'un rien +la blesse, tout devient dangereux. + +Quand je crois que ces ides tristes lui arrivent, je prends les +meilleurs moyens de la distraire. Je prtends que son ge est un +artifice de sa coquetterie, que les femmes n'ont d'autre extrait de +naissance que celui qu'elles portent sur le visage, qu'elle a vingt ans +le matin, et dix-huit le soir! et je te jure, Henri, que je dis vrai. +Jamais la nature n'a plus fait pour une femme. Les glaces du Nord ont +sans doute prserv chez elle la puret du sang, et les annes lui ont +tout apport sans lui rien prendre. + +Je ne puis pourtant pas lui expliquer tout cela; elle me reproche dj +de la trop juger, bien qu'elle-mme ne s'en fasse pas faute dans le +particulier, et pendant que je rdige mes dpches. Quoi qu'il en soit, +Henri, aime-la sans la connatre; aime-la parce qu'elle me rend heureux, +bien heureux, en vrit! et je sens chaque jour grossir ma dette pour +tout ce bonheur qui me vient d'elle. Il ne faut point qu'elle le sache +pourtant, car elle assure qu'elle n'aime que les ingrats, qu'elle ne +fait rien que pour elle-mme, et qu'elle cessera de m'aimer la veille du +jour o je devrai lui savoir gr de quelque chose. Ce n'est pas l, tu +le vois, une femme comme une autre, et c'est sans doute pourquoi je +l'aime; aucune ne m'aurait donn ce que j'ai reu d'elle: la vie du +coeur et la vie de l'me. En elle je trouve une force et une +direction; elle m'inspire, sans paratre seulement s'en douter: ce +qu'elle veut, c'est ce qui doit tre. + +Tu sais que je suis assez rude aux conseils; mais les femmes, plus que +nous, ont la main lgre et forte, douce et puissante, et je crois, en +vrit, qu'elles seules peuvent conduire certains hommes, comme elles +seules, dit-on, peuvent mener certains chevaux. Depuis que je l'ai vue, +je sens que ma vie est meilleure: je suis dans un monde d'ides plus +hautes. Tout est l, mon cher, tout est dans la femme qu'on aime! +ailleurs il n'y a rien. Christine n'est pas un bas-bleu, sotte espce +que je n'ai jamais pu sentir; mais elle connat la littrature de son +pays et comprend la ntre: elle m'explique ce que je ne sais pas et me +demande ce qu'elle ignore, et nos heures passent rapides et charmantes; +nous travaillons comme deux enfants, lves et matres chacun notre +tour. + +Veux-tu un dtail? + +Tu sais que j'adore la musique et que je ne puis souffrir le piano: +c'est mon caractre! Un soir, j'avais t retenu Stockholm tout le +jour, et je ne pus venir qu'assez tard: je vis le salon clair. Nous +nous tenons d'ordinaire dans un petit boudoir.... le mot est mal choisi, +car ce n'est pas un boudoir comme tu l'entends, et l'on n'y trouve +aucune de ces futilits, plus ou moins coteuses, que recherche la main +frivole des femmes. C'est une sorte de cabinet, entre son salon et sa +chambre, o elle a ses livres, quelques tableaux et un petit portrait de +moi douze ans, qu'elle a copi au pastel avec beaucoup d'habilet; +elle n'y reoit jamais les trangers, et c'est pour nous un sanctuaire, +sacr comme la chambre coucher d'une Anglaise. + +Une visite! me dis-je en apercevant les vitres qui flambaient; et, +comme il me plaisait d'tre seul, ce soir-l, je me permis un petit +mouvement d'humeur. En approchant j'entendis les sons doux et voils +d'un de ces orgues de cration nouvelle, qui font pntrer la musique +partout. Je demandai au valet de chambre s'il y avait du monde. + +Personne, me rpondit-il; madame est seule. + +Je montai. + +Christine tait assise devant l'orgue: elle jouait des mlodies +sudoises en s'accompagnant demi-voix. J'entrai sans bruit et +j'coutai. + +Aprs avoir effleur, comme pour essayer les octaves, les touches +d'bne et d'ivoire, elle s'arrta un instant, posa sa tte dans sa +main, comme pour recueillir ses souvenirs ou sa pense; puis, frappant +deux ou trois accords, elle chanta, mais si doucement, et avec quel +charme profond! ce lied populaire: + + Perdus tous deux dans la steppe infinie! + +que nous avions entendu ensemble en traversant le lac Clara, le soir o, +pour la premire fois, je lui parlai d'amour. + +Je n'eus pas le courage de la laisser finir et je m'lanai vers elle en +lui disant: Merci! chre me, merci! Elle se retourna tout mue et +vint moi la main ouverte et le sourire aux lvres. + +Il y a longtemps, me dit-elle, que j'aurais voulu vous faire cette +surprise; mais croiriez-vous qu'il n'y avait pas un orgue dans tout +Stockholm? J'ai d faire venir celui-ci de Hambourg. Voil pourquoi +vous avez attendu. + +Que rpondre cela, Henri? j'ai pris sa main, je l'ai baise, et je +l'ai force de se remettre jouer et chanter. + +Sa voix, sans tre puissante, et je l'aime mieux ainsi, est d'un timbre +pur; elle sonne comme l'argent, et, si je pouvais comparer les sons aux +couleurs, je dirais qu'elle est limpide comme son regard: elle a des +notes de cristal. Quant l'expression, c'est une me qui chante! +l'extase me prend quand je l'coute; la musique ouvre ses ailes blanches +et nous emporte! Jamais Christine ne m'avait paru plus belle que ce +soir-l: elle avait ce front radieux que les peintres mystiques donnent + la sainte Ccile de la Lgende dore; c'est le mme oeil, agrandi +par l'extase; le mme visage, un peu allong vers le bas, et sur lequel, +quand on sait lire, on retrouve si bien la rverie et la passion; ses +mains fluettes et ses doigts fins voltigeaient sur les touches mues, +caressant l'instrument plutt qu'elles ne le touchaient, et rveillant +les notes endormies qui se levaient son appel et montaient dans l'air, +pareilles un essaim d'oiseaux mlodieux, dont elle venait d'ouvrir la +cage. + +Comme elle achevait son chant, deux grosses larmes, qui tremblrent un +instant au bord de ses cils, ont coul sur sa joue. Moi-mme j'tais +profondment mu. + +Christine, lui ai-je dit, il ne faut plus jouer ainsi: vous vous faites +mal. + +--Vous ai-je fait plaisir? m'a-t-elle rpondu avec un adorable +sourire. + +Elle est l tout entire, mon ami; c'est le mme dvouement dans les +petites choses et dans les grandes, le mme oubli de soi et la mme +proccupation de l'autre. Henri, tu vois maintenant quelle est Mme de +Rudden; tu peux juger si je dois m'attacher elle. Je ne sais pas +encore comment nous arrangerons notre vie; mais ce que je sais, c'est +que rien ne nous sparera l'un de l'autre. + + +HENRI DE PIENNES GEORGES DE SIMIANE. + +Tu tiens ton bonheur dans ta main: ne l'ouvre pas. Le bonheur a des +ailes; c'est un oiseau qui ne se pose jamais deux fois sur la mme +branche. Fais mettre les bans: je vais demander un cong; je veux tre +le premier saluer la comtesse de Simiane. J'aurais voulu t'crire plus +longuement; mais tu ne lis pas les longues lettres, et je veux profiter, +pour t'envoyer celle-ci, de l'occasion d'un certain M. Borgiloff, que +j'ai beaucoup connu en Italie: il arrive de Florence et passe ici pour +rejoindre la lgation russe. Mon billet te sera peut-tre remis par Mlle +Nadge, sa fille, une brune aux yeux bleus, qui a fait tourner ici +toutes les ttes. Au dernier bal de la cour, le galant roi Louis n'a +regard qu'elle. La douce Lola Monts a cass trois cravaches le +lendemain. + + +CHRISTINE MAA DE DJORN. + +_Il_ a t retenu toute la matine, et _il_ dne ce soir chez son +ambassadeur. Si je n'tais alle moi-mme Stockholm, o nous nous +sommes rencontrs _par hasard_ (connais-tu ces _hasards-l_?) je ne +l'aurais pas vu aujourd'hui. Enfin, je l'ai aperu: ce n'est pas une +journe tout fait perdue. Toutes mes minutes sont tellement prises, +que je n'ai pas encore eu le temps de t'crire depuis deux mois, toi, +ma meilleure, ma seule amie. Je n'ai, du reste, le temps de faire quoi +que ce soit. Rien ne remplit la vie comme le bonheur. Quand il est l, +c'est lui; et, quand il n'y est pas, c'est encore lui! Tu vois que c'est +lui toujours! Le cher tyran m'a prise tout entire, et comme il m'a +prise! + +J'habite un vritable paradis terrestre plant par un Anglais, qui ne +s'en jugeait pas digne, puisqu'il l'a vendu. Je n'y ai pas encore +rencontr de serpent, et je ne suis pas femme l'couter. Eve n'avait +que seize ans; c'est ce qui a perdu son pauvre Adam. Le mien n'a rien +craindre. M. de Simiane est le meilleur des hommes. Je ne sais si +l'amour m'aveugle, mais il me semble la perfection en tout: il +m'humilie, et je crois parfois que je le voudrais moins bon. C'est l'me +la plus tendre et la plus ardente.... et vraie surtout! Il pourra bien +ne plus m'aimer; mais me tromper, jamais il en est incapable comme +d'une lchet. Ne plus m'aimer! ah! chre, cette seule pense, vois-tu, +c'est pour mon me, au milieu mme de son bonheur, comme ce petit grain +noir dans le ciel d'une journe bleue, qui prdi les temptes aux +matelots. Quand elle m'arrive, je la chasse; si elle revient encore et +que je m'y abandonne, ma raison s'gare, mon sang court dans mes veines, +bat dans mes tempes, et s'embrase: je deviens folle. Ne plus m'aimer! le +pourrait-il? et ne l'ai-je pas enchan dans tous les liens que noue la +tendresse?... C'est maintenant que je me rjouis de n'avoir pas toujours +t heureuse. Je remercie ceux qui m'ont fait souffrir. On dit qu'il +faut payer son bonheur tt ou tard.... n'ai-je point pay le mien +d'avance? Il y a deux jours, Georges tait de charmante humeur, avec +quelque chose d'panoui sur le visage.... Si tu savais comme la joie lui +va bien! C'tait une de ces heures bnies o la confiance est absolue, +et o chacun peut lire dans l'me de l'autre. Je lui ai demand son ge, +qu'il m'a toujours cach; il m'a avou qu'il n'avait que vingt-six ans. +J'en ai trente-quatre. Comprends-tu, Maa, tout ce que disent ces deux +chiffres? Aujourd'hui, ce n'est rien, et l'on ne voit pas de diffrence. +Nous n'avons notre ge ni l'un ni l'autre. Je suis plus jeune: il est +plus vieux. Nous avons tous deux vingt-huit ans; mais bientt il en aura +trente et moi quarante. Est-ce qu'on peut aimer une femme de quarante +ans? C'est malsain de penser cela. Georges, s'il y pense, dissimule +bien habilement,--mais je crois qu'il n'y pense pas. J'ai son me comme +il a la mienne. + +Hier, nous avons eu un entretien solennel. + +Comtesse, m'a-t-il dit en entrant, vous m'excuserez si je me prsente +chez vous en cravate noire et en redingote. + +--Mon cher Georges, il me semble que c'est assez votre habitude, quand +nous sommes seuls. + +--Oui, m'a-t-il rpondu; mais aujourd'hui je vais faire une chose qui +sort un peu de mes habitudes. + +--Parlez vite, vous m'effrayez! + +--Dj, comtesse? + +Je te jure, Maa, que je ne savais pas ce qu'il allait me dire.... +j'tais si loin de m'attendre!... + +Eh bien, qu'est-ce? lui ai-je demand, un peu trouble malgr moi; vous +me faites peur avec vos airs mystrieux! + +Et comme je lui retirais ma main qu'il avait garde: + +Je viens, m'a-t-il dit, vous demander.... pour toujours.... cette +petite main que vous voulez dj me reprendre. + +J'ai t saisie, et l'motion m'a tout d'abord empche de rpondre. Il +a cru que j'hsitais; il n'a rien dit, mais il est devenu ple, et j'ai +senti trembler sa main.... O Maa, que j'ai t heureuse de me voir +aime ainsi! + +Georges, lui ai-je dit, je vous aime. Vous savez que je vous aime! Mais +votre demande est si soudaine! je ne croyais pas.... vous ne pouvez pas +exiger.... + +--Je n'exige rien, Christine, m'a-t-il rpondu d'une voix si douce et si +triste! + +--Mon ami, lui ai-je dit alors, je suis prte tout ce qui vous +plaira.... je veux tout ce que vous voudrez. Vous ne souffrirez jamais +pour moi ni par moi, Georges! Mais, votre tour, soyez bon, et +donnez-moi huit jours pour rflchir.... Je vous le demande pour vous +comme pour moi. + +Il y a consenti. Je me suis mise l'orgue: je ne pouvais plus parler. +J'ai jou les airs qu'il aime. Je crois que j'ai bien jou, car, lorsque +je l'ai regard, j'ai vu qu'il avait aussi de grosses larmes dans les +yeux. Mais, chre Maa, je n'avais pas besoin de huit jours. Va! c'est +tout rflchi. Je ne serai jamais comtesse de Simiane. Il l'a voulu: +c'est assez pour moi.... Oh! ne t'y trompe pas; je n'cris point ce mot +sans une douleur profonde. C'est ma meilleure part de bonheur sur cette +terre laquelle je renonce; je le sais, mais je sens qu'il le faut.... +pour lui! Oh! il ne saura jamais le prix du sacrifice. Mais toi, Maa, +tu le comprendras et tu me plaindras.... tre la femme de l'homme qu'on +aime, tre lui.... la vie et la mort! toujours!--toujours, ce +grand mot de l'ternit humaine,--marcher avec lui, la main dans la +main, sous l'oeil des hommes, sous l'oeil de Dieu, avec la faveur de +tous! n'avoir plus craindre, ni la tristesse des cheveux blancs, ni +l'isolement des derniers jours; mais vieillir ensemble, doucement, au +milieu des chers enfants qui vous aiment et vous rendent vos beaux jours +en vous rajeunissant de leur jeunesse! N'est-ce pas l le plus grand +bonheur qui puisse tre donn la femme? et ne sais-tu pas qu'au fond +du coeur, ds que nous aimons, c'est ce bonheur-l que nous dsirons +toutes? Crois-tu que rien, mme dans les plus heureuses liaisons, +remplace jamais cela? + +Et pourtant! ce bonheur qui m'est offert, je le refuse. Je le refuse +cause de lui.... Je ne veux pas lui mnager de repentirs amers; je ne +veux pas profiter des entranements de son coeur; je ne veux pas tre +dans dix ans la femme d'un jeune mari: je ne veux pas lui forger des +fers qu'il ne pourrait plus rompre quand il en sentirait le poids. Je +sais bien que je me sacrifie; mais le sacrifice, sous une forme ou sous +une autre, n'est-ce point toujours la vertu de la femme? Et puis, s'il +faut tout te dire, me sacrifier pour lui, j'prouve je ne sais quel +pre bonheur et quel contentement douloureux! Oh! je l'aime bien, car il +n'y a pas d'gosme dans mon amour. Je me suis promis de le rendre +heureux, et je me tiendrai parole, advienne que pourra! Je crois qu'il +m'aimera longtemps encore, et pourtant, il y a des moments o j'ai peur. + +Je ne connais rien de son pass; et, sache-le bien, cette ignorance +absolue, c'est parfois une torture cruelle! Non, je ne sais rien de lui; +mais il me semble que cette nature si dlicate doit tre terriblement +mobile. Personne, je le crois, personne n'est plus capable d'tre +rapidement et fortement mu; mais peut-il garder la mme motion bien +longtemps? Cette facilit d'impression qui le rend si sduisant, ne le +rend-elle point en mme temps incapable de constance, et le danger +n'est-il pas, avec lui, tout ct du charme? Ce qui m'effraye souvent +chez Georges, c'est encore ce sentiment si vif de la beaut, qui le +prdispose l'enthousiasme pour tout ce qui ralise l'idal ses +yeux,--mais qui doit si rapidement l'en dtourner, ds que la +dsillusion arrive. Croirais-tu qu'il y a telles de ses louanges les +plus exquises et les plus tendres dont je souffre, parce que je me +persuade qu'il ne m'aimerait plus autant si je venais les mriter +moins? + +Ne dis pas que je suis trop subtile; si tu savais comme on le devient +quand on a l'me tendue vers une seule et unique pense! Dans ton sage +et calme bonheur, tu trouveras peut-tre ces craintes folles et ces +terreurs chimriques. Mais, quand on aime comme j'aime, on a toujours +une inquitude au fond du coeur. Celles-l n'aiment point qui ne +craignent pas. + +Adieu, Maa; ne prends point garde si cette lettre est un peu triste. Il +pleut et j'ai froid. Demain il reviendra, et avec lui toute ma joie. +Demain le ciel sera bleu, la brise tide et mon me en paix. Adieu +encore, garde-moi cette bonne amiti, toujours la mme, qui n'a ni +veille ni lendemain. + + +MADAME DE BJORN CHRISTINE. + +Je te plains et je t'admire; tu me fais envie et tu me fais peur. Mais +que puis-je te dire? Je ne connais rien tous ces grands sentiments. Ne +m'cris plus de pareilles lettres. Depuis que j'ai lu celle-ci, je passe +ma vie trembler. Je sens qu'un tel amour doit tre tout toi; mais je +ne sais pas s'il y a un homme au monde qui le mrite. J'aime beaucoup +mon cher baron; mais je suis plus calme, et lui aussi, et nous n'en +sommes pas plus malheureux. Quoique je n'aie pas ton imagination, je me +doute bien que tu dois avoir des heures charmantes. Mais cette vie est +un rve: prends garde au rveil. A ta place j'aurais accept. Tu seras +belle longtemps: c'est de famille; M. de Bjorn, qui t'adore toujours, me +dit que ta mre a fait des passions cinquante ans. Le mariage a du +bon, et, si rien n'est parfait en ce monde, c'est peut-tre encore la +meilleure chose parmi les mauvaises. Je ne te fais pas de morale, +quoique je sois toujours un peu puritaine: je garde cela pour moi. Mais, +au point de vue mme du bonheur, le mariage est encore la plus sre des +garanties. Un inconstant est bien retenu par la douce voix d'un petit +ange rose et blond qui lui crie: Papa! Il s'arrte sur le seuil, se +retourne, voit la mre qui sourit,--et reste. S'il s'en va, il revient. +Mais les autres! une fois partis, on ne les revoit jamais. Ce sont des +oiseaux de passage qui chantent sur les branches, picorent le fruit.... +et s'envolent. Rflchis encore! + +Aime comme tu l'es, tu peux tout. Tu seras punie de passer ct de +ton bonheur. Ton bonheur! en le faisant, ne feras-tu pas le sien? Voil +vraiment un homme bien plaindre, parce que la plus aimable femme de +Sude aura quelques annes de plus que lui, c'est--dire plus d'me, +plus de dvouement, plus de vraie tendresse, car il n'y a qu' notre ge +que l'on sache aimer, ma chre; vingt ans une femme aime l'amour; +trente ans elle aime l'amant et le mari, surtout quand elle a le bonheur +que les deux n'en fassent qu'un. + +Et ce pauvre major? un grand coeur, ma Christine! mais je ne suis pas +assez loquente pour plaider les causes perdues! en voil un qui +t'aimait! c'est toi qui l'as charg d'une mission? C'est bien trouv! Il +est toujours heureux pour une femme d'tre la cousine d'un ministre. + +Si ta protection pouvait nous envoyer Paris! Je porte Copenhague sur +mes paules. Adieu. Mon amiti t'attend. Tche de n'en avoir pas besoin! +C'est un capital dont tu ne touches pas les intrts; mais tu es sre de +le trouver toujours. Pardonne-moi cette comparaison financire: on a +parl argent autour de moi toute la soire. C'est la maladie du jour, et +je crois qu'elle est contagieuse. + + + + +IX + + +L't, puis l'automne, s'coulrent au milieu des joies sans mlanges de +l'amour partag. Ceux-l auront-ils jamais le droit de se plaindre, dont +la vie a compt deux saisons de bonheur? Ils vivaient l'un pour l'autre. +Christine se parat pour Georges: c'tait l'occupation de ses matines; +elle savait la coiffure qu'il prfrait et la robe qui devait lui +plaire. Partout et en tout il retrouvait chez elle sa pense constante +et cette proccupation de lui qui est pour les amants comme la douce +flatterie du coeur: c'est de tels signes qu'on reconnat l'amour. +Quand on aime moins, on n'aime pas. Quatre annes, depuis la trentime, +avaient gliss sur Christine comme les sicles sur le marbre ternel de +ces statues dont ils rendent la beaut plus clatante encore et plus +accomplie. Parfois, le matin, une petite ride imperceptible plissait la +peau, trop fine, au bord de l'oeil; parfois dans le rseau bleu des +veines qui courent sur le front blanc, on et dit, l'heure du petit +lever, qu'un rasoir avait promen sa lame mince: c'tait tout. Et quand, +pareille la Vnus-Aphrodite, elle sortait du bain glac, secouant les +perles liquides de sa chevelure tordue, c'tait un printemps de beaut. +Elle avait gard ses cheveux de quinze ans, si pais, qu'ils +paraissaient bruns, quoiqu'ils fussent blonds, tant l'or se brunissait +dans la profondeur de leur masse; mais cet or, qui se fonait jusqu'au +bronze, ne cessait pas d'tre de l'or. On le voyait bien quand sa tte, +appuye sur le dossier du fauteuil gothique, recevait le rayon du soleil +qui les traversait, les pntrait et les faisait rayonner autour de son +front, comme une aurole de lumire vivante; sa bouche, dans le sourire, +avait la fracheur d'une bouche d'enfant: elle faisait penser une +fleur qui s'entr'ouvre. Jeune fille, Christine s'tait peu soucie de sa +beaut; je croirais assez volontiers que cette beaut s'ignorait +elle-mme. Maintenant elle la connaissait, et elle en tait fire, +force d'en tre heureuse. L'motion surtout la transfigurait: son me, +devenue visible, se rpandait sur ses traits et les animait. Elle +s'exaltait facilement: un souffle de vie la pntrait alors, et une +sorte de lumire intrieure faisait resplendir son visage, comme ces +beaux vases aux fines sculptures, que l'on claire tout coup par +dedans; son oeil un peu allong, comme la feuille dplie du pcher, +si calme et si doux dans le repos, dgageait des effluves magntiques; +la passion respirait dans son sourire. Alors il s'exhalait d'elle comme +un charme qu'il fallait subir. Mais elle tait de celles que l'on +pouvait surprendre toute heure et voir toujours. Elle n'avait rien +cacher, parce qu'en elle tout tait vrai, noble et grand, et c'tait l +le caractre particulier de sa beaut, qu'en la regardant on se sentait +meilleur. Georges, en la tenant par la main, entra donc avec elle dans +un monde dont il ne souponnait pas l'existence: ce monde mystique des +races septentrionales, o les femmes savent purer l'amour en l'levant. +Elle lui ouvrait des horizons inconnus, et si larges que son regard n'en +sondait point la profondeur. Jamais deux mes ne s'taient ni mieux +comprises ni plus pntres, et cet accord tait si parfait, que, mme +loignes, et par une sorte d'union mystrieuse dont le lien ne se +rompait jamais, elles ressentaient chacune le contre-coup de ce qui +frappait l'autre,--ensemble, malgr la distance. + + + + +X + + +Cependant la Sude frissonnait dj sous son manteau de neige. L'hiver +ramenait la campagne la ville; les chteaux se dpeuplaient; on +abandonnait les parcs, les cottages perdus dans les bois et les villas +semes au bord des lacs. Christine revint plus tard que les autres; mais +enfin elle dut revenir. Ce ne fut point sans regrets. + +Georges alla passer un dernier jour avec elle. Il avait neig pendant la +nuit; une nappe blanche couvrait les petits sentiers qui voyaient passer +leur promenade chaque jour. Le bassin tait gel; les sapins secouaient +d'un air mlancolique leur tte poudre frimas; les oiseaux consterns +voletaient d'un arbre l'autre en poussant des cris plaintifs. Georges +et Christine djeunrent tous deux au coin du feu, en regardant la +campagne triste. Vers midi, le soleil, entre deux nuages, montra son +sourire ple. Ils sortirent un instant pour revoir le parc, le bois, le +jardin, tous ces lieux chers o s'taient couls leurs plus beaux +jours. Christine eut froid; ils rentrrent, et passrent leurs dernires +heures recueillir les souvenirs de leur amour. Ils devaient se revoir +le lendemain Stockholm: ils se quittrent pourtant avec un serrement +de coeur. Georges s'arrta, tout hsitant, sur le seuil qu'il avait +franchi tant de fois si joyeux. Les insensibles tmoins de notre bonheur +en gardent toujours quelque chose: la nature prend une part de notre +me: on s'en aperoit l'heure des adieux. + +Le major, revenu de son inspection depuis une semaine ou deux, alla, de +compagnie avec le chevalier de Valborg, chercher Christine au cottage; +tous deux la ramenrent la ville. Le major tait plus pris que +jamais, et pas le moins du monde dcourag; le voyage lui avait fait du +bien; il gardait encore des doutes consolants. Ces Franais ne savent +pas aimer, se disait-il; leurs plus belles flammes ne sont que des feux +de paille: cela brille, mais cela ne dure pas. Mon tour viendra!... et, +s'il ne vient pas, continuait-il avec moins d'assurance, eh bien, je +serai toujours prs d'elle pour la dfendre ou la consoler: c'est encore +un assez beau rle. + +La vie Stockholm fut peu prs ce qu'elle avait t Haga: la +comtesse retrouva sa socit habituelle. Georges, le baron de Vendel et +le chevalier de Valborg en formaient le noyau. Quelques comparses se +groupaient autour d'eux. Les rapports de Georges et du baron dnotaient +la meilleure intelligence; l'oeil le plus exerc n'aurait jamais +surpris entre eux la moindre apparence de rivalit. C'tait comme un +secret accord de tous deux pour enchanter la vie autour de leur idole: +pour ne pas jeter sur elle l'ombre mme d'une proccupation ou d'une +inquitude, l'un savait cacher sa joie et l'autre sa tristesse. Tous +deux lui prsentaient un visage calme et riant. Vis--vis l'un de +l'autre, ils gardaient en sa prsence les formes courtoises et polies +des gens du monde; pass le seuil du salon, ils ne se connaissaient +plus, ce qui rendait parfois assez comique l'embarras du chevalier, +quand il se trouvait entre les deux sans savoir auquel parler ou lequel +suivre. + +La comtesse sortait peu. Elle dut pourtant se montrer dans quelques +salons, et elle y brilla comme une belle toile qui traverse la nuit et +l'illumine. Elle s'aperut bien que Georges l'aimait davantage aprs ces +rapides blouissements qu'elle lui donnait dans le monde. D'autres +auraient pu s'en rjouir; elle tait plus dispose s'en affliger. Sa +nature trop dlicate ne lui permettait point d'en tirer avantage, mme +au profit de son amour: elle se disait que c'taient l de mauvais +triomphes, qui pouvaient flatter son orgueil, mais qui humiliaient son +coeur. Elle ne voulait point que la vanit enlevt jamais la moindre +part la tendresse. Georges, cependant, avait des devoirs de position; +elle les comprenait et s'y soumettait avec cette abngation qui se +retrouve toujours au fond de l'amour vrai. Il fallait qu'on le vt +partout. Mais souvent il commenait et toujours il finissait la soire +chez elle. Les runions du grand monde sudois sont dans tout leur clat +vers dix heures. Georges, aprs son apparition officielle, pouvait donc, +sans blesser aucune convenance, aller demander une tasse de th la +comtesse, qui l'attendait en comptant les minutes. Quand il tait trop +en retard, elle arrtait la pendule. + +Le monde avait bien quelque soupon de leur liaison; mais le monde est +meilleur enfant qu'on ne pense. S'il dchire sans piti ceux qui +l'offensent ouvertement, il est au contraire tout rempli d'indulgence +pour ceux qui lui montrent quelques gards en observant les convenances, +qui sont sa loi suprme. Christine tait adore, mme des femmes, et +aucun souffle n'avait terni le pur diamant de son honneur. Ceux qui ont +du coeur, c'est le petit nombre admiraient de loin, et non sans +quelque secrte envie, ce ciel azur de leur amour, que ne voilait +jamais aucun nuage. Quelques-uns s'tonnaient qu'un Franais pt montrer +tant de constance, et, dans l'attente d'un abandon prochain, ils +avaient la prcaution de plaindre Christine par avance. En Sude comme +en Norvge, on nous prend toujours pour les petits-fils des marquis +badins du dix-huitime sicle. La mre de deux ou trois grandes filles, +difficiles marier, trouvait seule que Christine avait tort d'accaparer +un si bon parti, devenu mme inutile entre ses mains; mais elle ne +faisait pas plus la majorit qu'une hirondelle ne fait le printemps. + + + + +XI + + +Un soir, l'ambassade d'Autriche, Georges, aprs avoir fait le whist +d'un gnral et de deux diplomates, demanda son traneau. Comme il +passait devant la dernire banquette du salon, il entendit un +chuchotement de voix moqueuses. Deux femmes causaient et riaient en le +regardant. L'une d'elles tait une Sudoise assez coquette, laquelle +il avait eu l'impardonnable tort de ne pas faire la cour. Il n'avait +jamais vu l'autre. + +Il n'a donc que la permission de dix heures? dit celle-ci d'une voix +sche et mordante son amie, qui touffait un mchant rire sous la +nacre de l'ventail. + +--Oh! reprit la Sudoise entre deux clats, il est bien gard.... mais +il faut convenir qu'il est trs-docile: c'est une justice lui rendre. + +Il faut tre vraiment fort pour porter noblement le poids d'un amour +vrai, les pieds sur la terre, mais la tte dans le ciel. Les femmes, en +cela, sont plus vaillantes que nous; un grand sentiment les prserve +toujours des petites passions; l'homme s'en dfend moins bien. Georges +devait mpriser une raillerie misrable. Il se sentit bless au coeur +par cette flche barbele du ridicule, qu'on n'arrache plus quand elle a +pntr. La vanit lui souffla dans l'me toutes sortes de mauvais +conseils. + +Il ralentit le pas; et, au lieu de descendre, il entra dans une galerie +qui longeait les trois salons de l'appartement. + +Pardieu! fit-il assez lgrement, Christine n'en mourra point pour +m'avoir attendu une demi-heure de plus. Elle aime se coucher tard. +Comme elle me prend, cette femme, depuis un an! Il jeta les yeux dans +une glace pour se rajuster.... Ah! dit-il en regardant sa cravate, +c'est elle qui m'a refait ce noeud.... Un souvenir charmant lui +arriva et changea ses penses. Je viens d'tre injuste pour la premire +fois, se dit-il au fond du coeur; pauvre chre me, comme elle vaut +mieux elle seule que tout ce monde ensemble! Serait-elle assez +malheureuse! si elle m'avait entendu! Il fit deux pas pour sortir. Le +mauvais ange lui souffla tout bas: Il y a dans ce salon deux femmes qui +ont ri de toi! + +--Ne les coute pas, lui disait son coeur, Christine t'attend. + +--Ne ft-ce que pour elle, reprenait la vanit maudite, tu dois leur +prouver que tu es libre.... Christine te le demanderait si elle tait +l.... Fais-le pour elle! + +Il rentra dans le bal. + +Encore vous, cher comte! dit Axel en venant sa rencontre. Que +dira-t-on rue de la Reine? + +Georges frona le sourcil. + +Rien, j'imagine, rpondit-il avec un peu de scheresse. Mais, vous, +chevalier, dites-moi donc quelle est cette femme en robe vert ple qui +cause l-bas avec la petite baronne de Strom. + +--Cette femme est une jeune fille. + +--On ne s'en douterait pas! mais enfin qui est-elle? + +--Vous ne le savez pas? + +--Puisque je vous le demande! + +--Ce ne serait pas une raison. + +--Parole d'honneur! + +--Eh mais, continua le chevalier, voil qui flatterait singulirement +l'aimable comtesse. Comment! vous ne connaissez pas mme de vue, depuis +huit jours qu'elle est ici, la nouvelle reine de l'hiver, la belle des +belles, l'incomparable Nadje, Mlle Borgiloff? + +--Non, en vrit, et voici la premire fois que je la rencontre. + +--Au fait, c'est possible, vous sortez peu! + +--Moi? mais tous les soirs! + +--Alors c'est qu'elle vient tard, et que vous partez de bonne heure. Oh! +il n'y a pas de mal cela; vous y avez perdu les dbuts d'une lgante +dans nos salons: mais c'est un malheur facile rparer. + +--Vous m'y aiderez, chevalier. + +Et le comte, qui s'tait rapproch de la porte, se mit examiner Mlle +Borgiloff avec une attention que peut-tre Christine et trouve trop +scrupuleuse. + +Pour un juge fin de la beaut fminine, Nadje tait loin de mriter +l'loge que le chevalier faisait d'elle. Elle avait beaucoup d'clat, +et, dans un cercle de femmes, c'tait toujours elle que l'on remarquait +la premire; mais elle excitait l'attention bien plus qu'elle n'attirait +la sympathie. + +Il y avait de la duret dans les plans trop nettement accuss de son +front; malgr la rondeur ferme et veloute des joues, on devinait la +saillie des pommettes accentues; sa main, petite, mais dure de paume, +sche dans l'treinte, avec un pouce trop fort et des doigts lgrement +renfls au noeud des phalanges et carrment coups, indiquait l'esprit +positif, la volont tenace et l'ardeur ambitieuse de la femme qui veut +parvenir, son nez trop court (un peu plus il tait cras) rappelait +l'origine kalmouque de sa famille, plonge depuis trop peu de temps +encore dans le grand courant de la civilisation occidentale. Pour tre +vrai, il fallait bien lui reconnatre une taille charmante, plus +accomplie et mieux forme qu'il n'arrive d'ordinaire chez les jeunes +filles, et une fleur de teint blouissante:--des roses du Bengale +closes sur de la neige;--une bouche un peu grande, mais rouge comme la +grenade mre, et faisant luire, quand elle riait ou qu'elle parlait, +l'clair humide et nacr des dents blanches; ses beaux cheveux firement +relevs, et dgageant la tempe, sans une perle, sans un ruban, sans une +fleur, s'amoncelaient sur la nuque en masse sombre, dont le noir sans +reflet absorbait la lumire et semblait l'teindre. Son oeil allong +avait l'air de s'ouvrir par une fente, comme celui des races flines: +mais la passion pouvait le dilater puissamment; il se redressait aux +coins vers les tempes, par une oblique chinoise qui donnait sa +physionomie, quelque chose de singulirement piquant. Elle en jouait +comme d'un instrument perfectionn: son regard avait des gammes de +rayons, tantt perants et vifs, tantt adoucis en de si molles +langueurs, qu'on et cru l'apercevoir travers un voile de larmes. +Beaucoup de femmes taient plus belles; on en rencontre rarement de plus +sduisantes: mais ce n'tait point l'me qu'elle sduisait. + +Nadje n'tait pas riche. C'tait l le pied d'argile de la statue +tte d'or. Le plus clair de sa fortune tait la protection du czar et +les talents de son pre, qui n'avait pas assez de naissance pour arriver +au premier rang dans une carrire o la noblesse est souvent le premier +des mrites. Une disgrce ou une maladie pouvait la ruiner. N'ayant +point l'indpendance que l'on trouve dans le patrimoine assur de la +famille, elle voulait donner par le mariage une base solide son +avenir. Cette proccupation constante dominait chez elle tous les +entranements de la jeunesse. Si elle ne les touffait point, Nadje les +ajournait. A vingt ans elle avait un plan de conduite. leve par son +pre au milieu des hommes, traversant dans toutes les capitales les +socits les plus intelligentes de l'Europe, et s'appropriant tout, avec +cette facilit d'assimilation qui est le propre de certaines races, elle +mettait au service de ses petits intrts des moyens assez puissants, +qu'elle dirigeait avec le calme et la ruse froide d'un diplomate en +jupons. + +Arrive Stockholm depuis peu, elle n'avait encore t prsente que +dans deux ou trois salons; mais un secrtaire de son ambassade l'avait +merveilleusement renseigne sur la cour et la ville. Elle avait ses +notes particulires. Dcide ne pas coiffer plus longtemps le chef +vnrable de sainte Catherine, elle s'avanait vers le mariage sans +faire de faux pas sur le terrain glissant du monde. Il ne lui manquait +plus qu'une petite chose: le mari. + +En voyant rentrer Georges dans le salon, la physionomie de Nadje opra +un changement vue trop soudain pour tre bien sincre. Elle n'couta +plus la petite baronne, qui continua seule sa chronique peu charitable. +Elle leva au plafond, comme pour prendre le ciel tmoin, son oeil +innocent, qui se voila d'un nuage de rverie; bientt elle s'approcha de +la chemine, et d'un doigt distrait effeuilla dans une coupe de Chine +une des roses de son bouquet. Elle tournait ses paules vers Georges +avec la cambrure de reins d'une cariatide: M. de Simiane ne pouvait voir +qu'imparfaitement son visage. Nadje, qui s'tait trop regarde pour ne +pas se bien connatre, se dfiait un peu de son profil; mais elle +montrait assez volontiers sa nuque opulente et les belles attaches de +son cou. + +Georges la regardait fort attentivement, sans s'apercevoir qu'elle +suivait dans la glace le mouvement de ses yeux. + +Nommez-moi donc cette belle Mlancolie, dit-il au chevalier. + +--Il parat, reprit Axel, que j'ai le privilge de vos prsentations; +mais je vous prviens que je ne rponds pas des consquences. + +Ils s'avancrent vers la jeune fille, qui tout coup se retourna, au +moment o ils n'taient plus qu' deux pas d'elle, avec un geste de +surprise d'un naturel admirable: ses lvres s'entr'ouvrirent comme pour +un petit cri, qu'elle ne poussa point, et l'on put voir courir sur ses +paules de neige le frisson du rveil en sursaut. Aucun de ces dtails +n'chappa au jeune diplomate. + +Axel nomma le comte de Simiane, et tous trois commencrent causer +debout, prs de la chemine, en ce moment dserte. Georges trouva que le +chevalier aurait bien pu s'loigner aprs la prsentation. Il n'aimait +pas les conversations trois. Georges, sans mme s'en apercevoir, +commettait sa premire infidlit. Quand un homme dsire se trouver seul +avec une jeune et jolie femme, il en offense une autre: celle qu'il +aime. + +L'orchestre jouait les premires mesures d'une polka. Georges s'inclina +devant la jeune fille et lui tendit la main en souriant; elle y mit la +sienne avec une grce charmante, au moment o deux jeunes officiers +s'lanaient pour l'engager. On ne dansait pas encore; mais, un +certain mouvement de chaises et de fauteuils, Georges devina qu'il +s'agissait d'un cotillon, cette danse qui, pour les uns, commence +toujours trop tt et finit toujours trop tard, tandis que, pour les +autres, c'est prcisment le contraire. M. de Simiane jeta un regard +furtif sur la pendule; elle marquait onze heures moins un quart. Et ma +pauvre comtesse! pensa-t-il; quelle heure arriverai-je chez elle? Si +diplomate que l'on soit, on ne peut pas tout cacher: une ombre obscurcit +le visage du jeune homme, et Nadje sentit comme un frmissement nerveux +dans la main qui tenait la sienne. Elle releva sur le comte ses yeux +qu'elle tenait baisss, et laissant passer son plus doux regard +travers de longs cils soyeux: + +Monsieur le comte, lui dit-elle d'une voix timide, presque soumise, je +ne veux pas vous devoir une surprise: vous m'avez demand une polka; +je ne vous condamnerai point un cotillon. Elle ajouta, en le +regardant la drobe: On sait quand le cotillon commence, on ne sait +pas quand il finit. Et elle voulut dgager sa main: Georges la retint +avec une contrainte polie et la regarda plus qu'il n'avait encore fait. + +Nadje baissa de nouveau les yeux en rougissant: elle parut trouble +comme une jeune pudeur qui l'on parle d'amour pour la premire fois. +Georges l'enveloppa tout entire d'un long regard. + +Il est vrai, rpondit-il, que je n'avais point tant espr; mais, si +j'ai demand moins, je n'en suis que plus charm d'avoir davantage. + +Nadje s'appuya sur le bras de Georges avec plus d'abandon, et le jeune +homme put voir sur son visage une expression de reconnaissance heureuse. + +Cependant le conducteur du cotillon, un jeune homme assez lgant et +suffisamment sot pour son emploi, avait donn le signal des premires +volutions: bientt les figures se succdrent dans leur ordre +capricieux et galant. Tour tour les couples se perdaient dans la foule +ou se reformaient leur gr. Tantt les cavaliers choisissaient leurs +dames, tantt les dames choisissaient leurs cavaliers. Georges et Nadje +se donnrent des preuves insignifiantes d'abord, mais trop multiplies, +de leur mutuelle prfrence. Bientt ils furent en coquetterie rgle. +Georges se retrouvait, non sans un secret plaisir, sur son ancien +terrain. Il y avait plus d'un an qu'il vivait aux pieds de la comtesse, +sans se permettre la distraction mme la plus innocente auprs d'une +autre. Il est vrai qu'il n'en avait pas eu mme le dsir. Il n'en trouva +pas moins sa conduite extraordinairement mritoire. Il se dit que peu +d'hommes sa place auraient pouss aussi loin le scrupule de la +fidlit, et que, jusqu' un certain point, c'tait mme donner +Christine une preuve de dfiance que de ne pas oser s'occuper d'une +autre femme, comme si elle avait redouter la comparaison. La +conclusion de tout ceci fut qu'il devait faire un peu la cour Nadje. +Il est vrai que la jeune fille dploya pour sa conqute tout un arsenal +de sductions: elle fut tour tour railleuse et mlancolique, +tincelante de verve ou recueillie en des silences pleins de choses. +Elle tait trop habile pour se permettre l'allusion mme la plus +indirecte contre Christine, et M. de Simiane n'tait point d'ailleurs +homme la permettre; mais elle sut, en deux ou trois occasions, parler +fort dlicatement de ces grands sentiments du coeur, si beaux, qu'il +faut les admirer partout o on les rencontre, mais si rares, qu'en les +voyant on est excus presque de leur porter envie. Tout cela fut +indiqu plutt que dit, avec ce tact suprme du monde, qui sait ne +jamais blesser, glissant sur tout, n'appuyant sur rien. Puis Nadje +dansait merveille; ce qui ajoutait beaucoup de persuasion ses +paroles. Le cotillon sudois a des pas de caractre qui dveloppent la +grce de la femme et rehaussent l'lgance de sa beaut. + +Nadje le savait et en abusait. Au milieu de ces figures qui commencent +l'mancipation des jeunes filles, en leur permettant quelque libert +dans leurs choix, elle fit Georges l'hommage de tous les siens: elle +sollicitait le mouchoir avec le regard humble et amoureux de l'esclave +qui attend le bon plaisir de son matre; elle lui offrait le bouquet +avec le geste d'une sultane qui veut prendre un favori. Quand on la +conduisit au fauteuil pour le pas du miroir, tous les danseurs +dfilrent devant elle comme une arme de prtendants; une main lgre, +rapidement passe sur la glace, semblait effacer chaque nouvelle image: +c'tait le signe du refus. Georges, son tour, et le dernier vint plier +le genou sur le coussin de velours. Une seconde de trop, peut-tre, elle +contempla dans le miroir le visage du jeune homme, o perait une nuance +d'inquitude; puis, se penchant vers lui, elle tendit la main, comme +pour le relever, et ils valsrent ensemble. Elle emmla les pas. +Georges, pour la soutenir sans doute, l'enlaa dans une treinte plus +puissante, et la rapprocha de sa poitrine. On et dit qu'elle allait +flchir et incliner sa tte jusque sur l'paule du danseur; mais tout +coup elle se dgagea, et s'arrtant: + +Assez! dit-elle, je vous en prie! + +Georges la reconduisit sa place, aussi troubl qu'elle paraissait +l'tre. + +Tout finit en ce monde, mme les cotillons. Georges regarda furtivement + sa montre; il tait prs d'une heure: il sortit en toute hte. Il +tait comme enivr d'elle; vritable ivresse, en effet, car il y avait +du trouble dans son bonheur. Ce n'tait plus l'motion sans mlange, si +douce et si pure qu'il avait ressentie un an plus tt en valsant avec +Christine. Il prouvait, au contraire, cette inquitude vague qui +prcde, dit-on, le remords. L'air de la nuit, en frappant son front, +sec et froid, calma l'exaltation malsaine de ses ides. + +Et Christine! se demanda-t-il pour la premire fois depuis deux +heures. + +Il ne lui avait jamais fait, mme en pense, une aussi longue +infidlit. Il n'tait pas possible d'aller maintenant chez elle; +cependant il donna l'ordre au cocher de prendre par la rue de la Reine. +Ce n'tait pas son chemin. + +Il faut qu'il ait le diable au corps! murmura celui-ci en relevant son +collet de fourrure; me faire faire un dtour par cette bise aigu!... +Il dchargea sa colre sur les pauvres chevaux, qui partirent au galop. + +La chambre coucher de la comtesse donnait sur la rue: les fentres +taient encore claires, non pas de ces molles lueurs qui tombent du +sein voil de la lampe nocturne, comme pour garder le sommeil, mais de +la vive clart des bougies qui annonce l'insomnie et la veille. +Christine n'tait pas couche. + +Pauvre me! murmura Georges en cachant sa tte dans ses mains, elle +veille et elle souffre! + +Quand l'gosme des mauvaises passions ne nous a pas encore ptrifi le +coeur, nous ne pouvons subir de torture plus cruelle que la pense +d'une souffrance prouve pour nous et cause de nous par une crature +noble et dvoue. Ces douleurs-l sont poignantes entre toutes, et, si +on mrite le nom d'homme, jusqu' ce que le calme et la douce srnit +du bonheur soient revenus dans l'autre me, rien ne peut ni les gurir +ni les consoler. + +Les chevaux, qui connaissaient les habitudes de leur matre, avaient +d'eux-mmes ralenti le pas. Chez moi! cria Georges au cocher, et, +jetant un dernier regard vers la fentre claire: Christine! +Christine! dit-il tout bas, c'est toi que j'aime! + +La veille il n'aurait pas senti le besoin de le lui dire. On ne proteste +jamais si fort que quand on commence douter. Il rentra chez lui en +maudissant Nadje. C'tait trop: il et mieux valu n'y point penser. + +Le lendemain, en s'veillant, il retrouva, mais un peu confus, le +souvenir de ce qui s'tait pass le soir prcdent, et il essaya de se +justifier ses propres yeux, pour mieux se justifier aux yeux de la +comtesse. Aprs tout, ce n'tait pas un grand mal de s'tre un peu +attard dans un bal et d'avoir dans le cotillon avec une Russe qu'il +voyait pour la premire fois. Il est vrai que Christine l'attendait. +Mais ne l'avait-il pas vue quelques heures auparavant, et la comtesse ne +lui avait-elle pas dit cent fois qu'elle ne voulait le priver d'aucun +plaisir?... Sans doute! mais ne lui avait-il pas rpondu qu'il n'y avait +point pour lui de plaisir o elle n'tait pas? Enfin, s'il y avait +faute, la faute tait bien lgre! + +Une voix secrte rpondait qu'en amour il n'y a point de petites choses, +et qu'on est trs-coupable ds qu'on l'est un peu. C'tait la premire +peine qu'il et volontairement faite la comtesse, et rien encore +n'avait mouss chez lui la pointe vive du remords. + +Le valet de chambre de Christine vint ds huit heures chercher de ses +nouvelles. Il fit rpondre qu'il tait bien et qu'il irait chez la +comtesse vers midi. Il n'est gure permis de se prsenter plus tt chez +une femme. + +Christine l'accueillit avec cette grce pntrante qu'il n'avait +retrouve chez aucune autre, et qui, doucement lui prenait l'me. Il vit +bien qu'elle n'avait pas dormi; il crut voir qu'elle avait pleur. Ces +premires douleurs de l'amour, qui n'ont pas eu le temps de ravager +l'me, font plus beau le visage, sur lequel se rpand une teinte douce +de langueur et de mlancolie. Georges fut touch, et il voulut se +dfendre, alors qu'on ne l'attaquait pas. + +Je n'tais qu'inquite, rpondit Christine; ne me rendez pas triste! + +--Si vous tes triste, lui dit-il, j'ai tort; j'aurai tort, Christine, +ds que vous ne serez plus heureuse. Il se laissa glisser ses genoux. +Je ne me relve que pardonn, ajouta-t-il en prenant sa main. + +--Alors relevez-vous, mais ne pchez plus! dit-elle en souriant. + +Puis redevenant grave tout coup: + +Si vous saviez, Georges, ce que j'ai souffert cette nuit.... si vous +pouviez savoir toutes mes suppositions, toutes mes craintes! Mais vous +voil.... Vous m'aimez? + +Elle le regarda dans les yeux. + +De toute mon me, Christine! + +--C'est bien! avec vous le bonheur me revient.... Maintenant, +causons.... C'tait donc bien beau, monsieur, ce bal qui vous a fait +m'oublier? + +--C'tait brillant comme tous les bals officiels: des paulettes et des +diamants! Qui en a vu un en a vu mille! Je n'y veux plus mettre les +pieds; laissons chercher le plaisir ceux qui n'ont pas trouv le +bonheur. + +L'antithse tait vieille comme le monde et digne d'tre rime sur les +papiers roses d'un confiseur, au jour de l'an. Elle n'en fit pas moins +son effet. La comtesse se sentit toute rassrne, et, avec cette +confiance un peu aveugle des natures gnreuses, ce fut elle la premire +qui parla des ncessits de la position officielle, des exigences du +monde et des devoirs que son nom et son rang imposaient M. de Simiane. +Seulement, ajouta-t-elle, quand vous devrez rester si tard, je sortirai +moi-mme. Je ne passerai pas ainsi toute une soire sans vous voir. + +La paix fut signe; le nom de Nadje ne fut point prononc, et la +comtesse n'eut pas mme un soupon. + +Christine oublia; Georges ne se souvint que pour entourer celle qu'il +aimait d'attentions plus dlicates et de soins plus empresss: ce fut +comme un second printemps de leur amour, avec plus de feux que le +premier. Christine en tait tour tour effraye et charme: tantt elle +s'abandonnait l'impression heureuse, comme une femme qui se sent bien +aime et qui a mis son bonheur dans son amour; tantt elle prouvait un +trouble secret devant ces fivreuses ardeurs, et se surprenait +regretter tout bas la tendresse plus gale des premiers jours. Celles-l +seules qui ne connaissent pas le coeur des hommes peuvent prfrer la +passion la tendresse. + +Georges, cependant, continua de tenir sa vie en partie double. Il alla +dans le monde plus que jamais. N'tait-ce point Christine qui le +voulait? La comtesse, un peu souffrante, resta prs d'un mois sans +sortir. Georges, pendant ce mois-l, ne manqua pas un seul jour venir +terminer la soire chez elle. Nous devons ajouter que presque partout il +rencontrait Nadje. + +Ils taient en commerce rgl de galanterie mondaine: on le remarquait +dj. Il est vrai que les coquetteries de la jeune Russe n'entamaient +point son coeur; mais il s'en occupait quand elle tait l, et s'en +proccupait quand elle n'y tait pas: c'tait trop. Il jouissait des +grces de son esprit avec une complaisance dangereuse dj, sinon +coupable encore. + +Georges tait bon; ses ennemis mmes n'ont jamais pu lui reprocher qu'un +peu de faiblesse dans le caractre et d'irrsolution. Mais la force, +cette vertu virile, n'est-elle pas ncessaire celui qui porte dans ses +mains le bonheur d'une femme? + +Georges, mcontent de lui, devint bientt mcontent des autres. Il +perdit peu peu la sereine galit de son humeur. Il devint nerveux et +irritable et prouva de temps en temps le besoin de se mettre en colre. +Dans ces moments-l il en voulait la comtesse de cette dsesprante +perfection qui ne lui donnait pas mme le prtexte de se fcher un peu. +Souvent, dans un intrieur, jadis si calme, il rapportait les orages +couvs au dehors. Ils n'clataient pas sans doute; mais on pouvait, +son trouble, reconnatre au prix de quels efforts il parvenait les +contenir. Cela seul suffisait faire le dsespoir de Christine; +dsespoir muet, sans larmes et sans cris. Christine tait une de ces +belles mes pour qui le dvouement semble tre le premier des besoins, +et qui ne sont jamais heureuses que du bonheur qu'elles donnent. +L'agitation inquite de Georges ne pouvait lui chapper longtemps; elle +tait trop discrte pour songer lui en demander la cause et trop +dlicate pour n'en souffrir point. Bientt, divers symptmes, elle +sentit que la pense d'une autre femme troublait l'me de Georges. Elle +n'avait point de preuves; mais celles qui aiment n'ont-elles pas une +sorte de devination magntique qui leur apprend tout ce qu'on ne leur +dit pas? Christine, d'ailleurs, entoure aujourd'hui d'hommages, +inspirant aux plus nobles et aux meilleurs des sentiments +chevaleresques, et pour laquelle ses amis avaient un culte plutt qu'une +affection, avait t comprime dans sa premire jeunesse, froisse dans +les dures preuves du mariage, et elle s'tait peu peu replie sur +elle-mme: elle avait vcu au milieu du monde dans une vraie solitude de +coeur; elle y contracta une sorte de dfiance que pendant longtemps, +rien ne put gurir. Elle crut galement qu'il lui tait difficile +d'aimer et impossible d'tre aime. Elle ne se trompait donc pas quand +elle disait M. de Simiane qu'il lui avait apport une nouvelle vie. + +Cette vie nouvelle et si complte avait eu pour eux toutes les grces, +toutes les fleurs et tous les parfums du printemps de la jeunesse et de +l'amour. Christine fut si heureuse qu'elle pardonna bientt au pass. +N'tait-ce point lui qui faisait le prsent si beau? Et quelle +reconnaissance pour Georges! Elle n'aimait pas; elle adorait. Peu de +femmes ont connu des joies aussi profondes et plus ardentes, parce que +chez aucune le don de soi ne fut plus complet et plus gnreux. Mais ds +que le doute entra dans son me il dut se changer en angoisse poignante. +Elle avait bravement port la douleur avant d'aimer; et maintenant, +dsarme par l'amour, elle se trouvait contre la vie sans courage et +sans force. Elle souffrit: sa sant s'altra; elle se trouva moins +belle. Georges a raison, pensait-elle; je ne mrite plus qu'il m'aime, +s'il m'aime pour ma beaut seulement. Elle se trompait, elle tait +toujours belle, et Georges l'aimait toujours; il y avait peut-tre pril +en la demeure, mais rien n'tait perdu pour la dfense; seulement +Christine tait trop fire pour se dfendre! Elle ne connaissait pas le +nom de sa rivale; mais elle ne doutait point qu'elle n'en et une. Quand +elle voyait Georges plus grave, elle croyait qu'il dissimulait; quand +elle le trouvait plus tendre: Il fait ce qu'il peut! disait-elle; et +tout en lui sachant gr de l'effort, elle ne s'en trouvait pas plus +rassure. + +Les coeurs les plus honntes ont d'tranges retours; l'inquitude de +Christine exagrait le mal ses yeux, mais le mal existait. Nos +sentiments les plus vrais et les meilleurs subissent certaines crises +invitables; les natures les plus impressionables sont aussi les plus +changeantes. Georges ne s'tait point repris; mais peut-tre son insu +commenait-il se dtacher un peu. On ne sait pas comment l'amour +vient: sait-on davantage comment il s'en va? Christine et pu retenir +celui qu'elle aimait; mais pour elle n'tait-ce point dj le plus grand +des malheurs qu'il et besoin d'tre retenu! + +Le baron s'tait rapproch d'elle, comme s'il se ft dout qu'elle +allait souffrir; mais sa sympathie tait discrte autant que dlicate. +Aucun nom ne fut prononc par lui. Il tait homme cacher la vrit; +Christine n'tait pas femme la demander. + +Georges, de son ct, n'tait pas plus calme. En change de ce bonheur +jadis si complet, et qu'il perdait chaque jour davantage, que +retrouvait-il donc? Au lieu d'une femme dvoue, ne voulant et ne +sachant qu'aimer, il rencontra devant lui une coquette rompue tous les +artifices du monde, une main dure, pleine de ruse froide. Nadje avait +bien jug le jeune diplomate. Elle devina promptement tout ce qu'il y +avait en lui d'indcision et de faiblesse; elle s'tudia donc +l'encourager et le dsesprer tour tour. Elle tait avec lui le +caprice mme: il ne savait jamais quel accueil il allait en recevoir. +Aprs quelques jours d'une intimit naissante, et pour lui pleine de +charmes, elle le sevra tout coup de ces menues faveurs, prodigues le +premier soir, et qui avaient si doucement chatouill sa vanit d'homme +la mode. Elle tait sans cesse entoure d'un escadron de jeunes beaux, +qu'elle faisait manoeuvrer contre Georges. Puis, au moment o elle le +voyait demi vaincu et prt fuir, elle lui en faisait une hcatombe, +et paraissait n'avoir dj plus d'attention que pour lui; une femme qui +aime est incapable de tous ces calculs petits et misrables: mais la +femme qui aime est-elle toujours la femme aime? + +Entre Georges et Christine, l'abme chaque jour se creusait. Rien ne +semblait chang au premier abord. Tous les jours il allait chez elle; il +avait les mmes soins pour elle; il tait reu par elle avec la mme +bont. Il paraissait mme plus attentif, et elle semblait plus touche: +mais il prouvait une sorte de contrainte, et elle, en lui parlant, +sentait parfois que les larmes lui passaient dans la voix. Elle ne se +plaignait point: elle attendait douloureusement le retour, le dsirant +toujours, l'esprant quelquefois, en doutant plus souvent, mais ne +voulant point le hter d'un mot. Georges, entre ces deux femmes, se +trouvait embarrass. Si jamais on lui et parl de quitter Christine, il +se serait indign sincrement. Mais il comptait mener en mme temps une +affaire de tte et une affaire de coeur; ou plutt, sans trop s'en +rendre compte lui-mme, il cdait tour tour des attractions +diverses. Ce n'tait pas une nature mauvaise, et il avait mme un peu +moins d'gosme que l'on n'en rencontre d'ordinaire chez les hommes. +Mais il n'avait pas cette force de vouloir qui fait le caractre. Il +revenait parfois de bons sentiments; alors il tait mieux avec sa +conscience: instinctivement il comprenait que le bon et le vrai il les +rencontrait chez Christine, et chez Christine seule: il savait avec +quelle tendresse indulgente, inpuisable, la noble femme accueillerait +ce retour de son coeur. Mais il se trouvait que, la veille, Nadje +avait t charmante; pour causer avec lui elle avait refus une mazurka +et deux valses. Un tel sacrifice mritait quelque reconnaissance! Et +ainsi la vie deux, si unie, si calme et si douce, tait remplace peu + peu par cette existence trois, trouble de remords et agite de +tiraillements douloureux. Ces amres et rudes preuves sont moins rares +qu'on ne le pense, mme dans les liaisons qui ont gard toute la libert +de leur choix, et l'charpe municipale, tant calomnie, n'a pas le +privilge exclusif de former des noeuds mal assortis. + +Christine rsolut de se renfermer peu peu davantage. Avec sa beaut, +son esprit, et ce charme qu'elle gardait toujours aux yeux de M. de +Simiane, elle et pu l'blouir encore, le ramener et le captiver. Elle +ddaigna superbement ce que tant d'autres auraient recherch. Elle +voulait ne devoir Georges qu' lui-mme. C'tait un orgueil comme un +autre--plus grand peut-tre. + +Le nom de Nadje fut enfin prononc devant Mme de Rudden par une amie, +avec une intention charitable, et accompagn de toutes sortes de +commentaires, sur lesquels il n'tait point possible de se tromper. + +Christine ne voulut pas mme voir sa rivale: non point qu'au fond de +l'me elle n'prouvt un pre et ardent dsir de connatre la femme qui +lui enlevait son bonheur; mais elle et cru, en se rencontrant avec +elle, accepter une sorte de lutte qu'elle jugeait peu digne de Georges +et d'elle-mme. Il y avait dans une telle conduite une incontestable +noblesse de coeur, et, avec un homme plus ferme que M. de Simiane la +comtesse aurait eu cent fois raison. Mais peut-tre avait-elle tort avec +Georges, dont elle pouvait maintenant souponner les involontaires +faiblesses, et qu'il fallait sauver de lui-mme, en le sauvant pour +elle. + + + + +XII + + +Vers la fin de janvier, le comte de Lovendall, un des plus grands +sportmen de la Sude, fit venir du Nord ses quipages Stockholm, et +annona qu'il donnerait une chasse sur le Mlar. Le froid tait +rigoureux et la faim faisait sortir les loups du bois. Ils se +rassemblaient par petites troupes et maraudaient dans les environs de la +ville; les paysans se plaignaient et appelaient les veneurs leur +secours. Le comte adressa de nombreuses invitations, qui furent +acceptes avec enthousiasme. La socit oisive est partout la mme, et +elle saisit avidement toutes les occasions de se divertir. Il y a si peu +de gens qui puissent se suffire, que tout est prtexte se rpandre +hors de soi. Les femmes n'y mettent pas moins d'empressement que les +hommes. On organisa des parties de traneau; on arrangea des cavalcades: +Stockholm prit un air de fte la fois galante et guerrire. Les +Sudoises, nerveuses et hardies, excellent dans tous les exercices du +corps et montent trs-bravement cheval. On pourrait aisment, sans +sortir du grand monde, lever chez elles un escadron d'amazones. Aussi, +quand, vers dix heures du matin, la chasse, en bon ordre, dbouchant par +la place du Riddarholm, apparut au bord du lac gel, le Mlar prsenta +tout coup la scne la plus brillante et la plus anime. Les piqueurs +du comte, en grande livre de gala, conduisaient la petite troupe vers +les les couronnes de grands bois, o les rabatteurs avaient laiss +leurs brises. Les officiers, en uniformes chamarrs, escortaient les +femmes en traneau; l'habit rouge des veneurs tranchait sur le drap noir +des longues robes de cheval. La neige volait sous les sabots d'acier, et +parfois, souleve par le vent, enveloppait la chasse tout entire de ses +blancs tourbillons. De temps en temps la fanfare joyeuse clatait, puis +tout coup se taisait, comme si les notes s'taient geles dans les +pavillons de cuivre. Le choeur des rires sonores et des joyeux propos +reprenait son tour. Les loups taient bien avertis. Par bonheur un +dtachement de piqueurs les gardait dans leurs les. Cependant, quand on +approcha des fourrs, le comte de Lovendall dut commander le silence +dans les rangs. + +Christine avait voulu suivre la chasse: elle tait reste trop longtemps +enferme; ses amis lui persuadrent que le mouvement et l'exercice lui +feraient du bien. Elle les crut. Elle avait voulu d'abord monter +cheval; on craignit la fatigue d'une trop longue journe, et elle se +rsigna au traneau. Son attelage islandais tait toujours +merveilleusement tenu, et son cocher conduisait fort habilement ses +petits chevaux grandes guides. Le comte de Lovendall, passant prs +d'elle, lui dit tout bas qu'elle tait la reine de sa fte et que les +autres ne semblaient tre que les dames de sa suite. Georges, le +chevalier de Valborg et le baron de Vendel, tous trois cuyers +consomms, entouraient son traneau. Nadje, sur un beau cheval noir +paradait et piaffait au milieu d'un groupe de jeunes hommes. La belle +Russe montait avec plus d'audace que de vritable lgance: elle +exigeait trop, et l'on pouvait voir qu'elle avait la main dure. Le +cheval bondissait sous elle, rongeait son frein et couvrait d'cume son +poitrail. Un homme qui a connu les femmes, autant du moins qu'il est +possible de les connatre, assurait qu'il n'aimait point les amazones. +Il prtendait que l'habitude du cheval leur donnait une dcision hardie, +dont les suites taient presque toujours fcheuses; qu'elles contractent +vite, dans ces exercices trop violents, un got dangereux de domination, +et que l'usage de la cravache compromet singulirement l'aimable douceur +qui est leur plus grand charme. Il y a peut-tre un peu d'exagration +dans cette ide, comme dans toutes les opinions absolues; mais il y a du +vrai cependant: tout est un indice pour qui sait voir, et la faon dont +une femme monte cheval peut tre une rvlation de son caractre pour +l'observateur attentif. + +Christine, en voyant passer Nadje (elle connaissait maintenant sa +rivale), la jugea sche, imprieuse et hautaine. Mon pauvre cher +Georges, pensa-t-elle, si vraiment il l'aime, je le plains, car elle ne +le rendra pas heureux. Elle est belle; mais elle n'est pas bonne, et il +faut tant de choses pour qu'il soit heureux!... Il faut.... tout ce que +je n'avais pas sans doute! + +Nadje passait devant le traneau. + +Georges la salua; elle lui sourit et rendit le salut du bout de sa +cravache, puis elle baissa la main et elle partit au galop au milieu de +sa petite escorte. Christine jeta un coup d'oeil rapide sur M. de +Simiane. Ce n'tait point Nadje qu'il regardait; c'tait elle-mme. +Elle vit dans ses yeux une expression de mlancolie rveuse et de +profonde tendresse. Mon Dieu! se dit-elle, est-ce qu'il m'aimerait +encore? Et elle se sentit toute console. + +Au galop! cria-t-elle son cocher. + +Il fit un appel de langue et rendit un peu. Les quatre poneys, qu'il +avait peine maintenir en main, bondirent sur la vaste plaine. +Christine respira l'air vif pleins poumons. + +C'tait une journe froide et un peu triste, car elle tait sans soleil, +et le soleil est la dernire gaiet de l'hiver. De temps en temps la +rafale passait dans les arbres en gmissant et secouait la neige, qui +tombait sur les traneaux en flocons lgers, pareils de larges gouttes +de pluie blanche. + +Les loups s'taient rfugis dans une sorte d'archipel, dont les lots +n'taient spars que par de courts intervalles de neige et de glace. +Traqus dans l'un, ils se jetaient rapidement dans l'autre. Par ces +grands froids et dans la neige, le loup se dcide moins facilement +prendre un parti et risquer une pointe: il craint de se faire battre +en plaine. Les chasseurs, suivis du reste de la compagnie, avaient +d'abord cern l'ensemble des lots, lanant en avant leurs grands chiens +dcoupls, dont on entendait au loin les voix sonores. Puis, mesure +que les loups, forcs dans leur retraite, s'taient retirs vers le +centre, le cercle s'tait peu peu rtrci. On arriva enfin au dernier +lot, dont l'pais fourr abritait la troupe sauvage. Une attaque bien +sonne y poussa les chiens, qui s'y jetrent bravement, appuys des +piqueurs, et suivis de quelques chasseurs intrpides. Coups de toutes +parts, et forcs dans leur dernier asile, les loups firent d'abord tte +aux chiens; mais aprs quelques minutes d'nergique dfense, voyant, +avec ce coup d'oeil d'instinct que la nature donne aux btes sauvages, +la partie ingale et la lutte impossible, ils ne songrent plus qu' la +fuite, et dbouqurent tous la fois, les crocs tincelants, le poil +hriss, roulant du feu sous leurs prunelles fauves. Harcels par les +limiers, dcims par une dcharge bout portant, rougissant la neige de +leur sang qui fumait, ils firent leur trou, comme une vole de boulets, + travers la foule tonne. Ce fut un moment d'inexprimable dsordre: +les voitures, trop rapproches, reculaient les unes sur les autres, les +femmes criaient, les chevaux se cabraient, les chiens, ventrs et +tranant leurs entrailles, soulevaient leurs ttes mourantes avec des +aboiements plaintifs. Un vieux loup, presque blanc, vrai chef de bande, +vint tomber aux pieds des chevaux de Christine en poussant des +hurlements froces. Les deux poneys de vole tremblent sur leurs +jarrets, frmissent et reculent, s'embarrassent eux-mmes dans les +traits emmls, et se jettent sur les deux autres; le cocher n'est plus +matre de rien. Cependant, le traneau, accul contre une souche cache +dans la neige, se soulve et semble prt se renverser. Christine, +ple d'effroi, pousse un cri et met son mouchoir sur ses lvres pour +touffer le nom de Georges qui lui chappe. + +Ce ne fut pas Georges qui rpondit. + +Le baron de Vendel avait dj mis pied terre, et, jetant les rnes +son groom, il avait saisi, ramen et calm l'attelage furieux. + +O donc tait Georges? + +Aprs le tumulte et le dsordre du premier moment, toute la troupe, +dirige par le comte de Lovendall, qui sonnait pleins poumons le +_bien-lancer_, s'tait mise la queue des chiens, et donnait la chasse +aux loups, pousss vers la ville. + +Nadje montait un cheval de l'Ukraine, appartenant l'ambassade, assez +bien dress, mais jeune encore et irritable. Depuis le commencement de +la chasse, elle l'avait tourment comme plaisir. Il se contint assez, +tant qu'il fut au milieu des rangs, et pour ainsi dire emprisonn dans +les autres; mais au moment du sauve-qui-peut gnral, affol par le +bruit et le mouvement, malmen par sa folle matresse, excit par les +fanfares, effray par le hurlement des loups, il essaya de profiter du +dsordre pour se dbarrasser de l'incommode fardeau. Nadje rsista bien +aux deux premires pointes: c'tait une nature assez vaillante, et +d'ailleurs elle tait soutenue par son amour-propre de femme vaniteuse +qui se sent regarde. Mais comme le cheval se dfendait de plus belle: +Rendez donc la main! lui cria Georges. + +Elle obit instinctivement; mais, en rendant la main, elle cingla d'un +coup de cravache, comme par une dernire bravade, l'paule du fougueux +animal. Celui-ci bondit de colre et de douleur travers les +broussailles, et, libre enfin de toute entrave, mal contenu par une main +trop faible, il s'lana au galop dans la plaine, emportant Nadje +perdue sur ses reins puissants, comme Nessus le centaure emporta jadis +Djanire, belle et tremblante. + +La jeune fille n'eut que le temps de jeter Georges un regard o +l'angoisse se mlait la prire. C'tait au mme moment que Christine, +non moins effraye, criait l'aide vers lui. Sans doute il vit l'une et +n'entendit pas l'autre, car il enfona l'peron dans le ventre de son +cheval et se prcipita sur les traces de la belle Russe. + +Cependant Nadje peu peu se raffermit en selle et se laissa bravement +emporter. Le fils des steppes buvait l'air libre, et, voyant se drouler +sous ses pieds la blanche tendue et le vaste espace, il oublia la +chasse et se donna carrire pour son compte, s'enivrant de sa vitesse, +et comme pris du vertige de sa course. Elle, penche en avant, immobile +sur l'trier, fixe sur la selle et tenant assez courtes les rnes dans +ses deux mains, essayait du moins de diriger l'ardeur qu'elle ne pouvait +matriser tout fait. + +Le cheval de Georges n'avait ni le mme sang ni la mme race; et, bien +qu'il ft impitoyablement roul par son matre, il perdait du terrain de +minute en minute. + +Personne n'y prenait trop garde: le monde est une foule o chacun tire +soi! la chasse tournait toutes les ttes, et l'on s'occupait en ce +moment des loups plus que des femmes. Les traneaux eux-mmes volaient +sur la neige la suite des cavaliers. + +Seule une pauvre crature oubliait tout autour d'elle. + +Presque debout dans son traneau, la narine frmissante et gonfle, le +mouchoir dans les dents pour respirer plus facilement, l'oeil +ptrifi, la pleur au front, la mort dans l'me, Christine regardait de +loin la course perdue de Georges et de Nadje. Elle n'en perdait pas un +seul incident. Sa prunelle, contracte comme celle de l'aigle, perait +la distance: elle se rendait compte du moindre dtail avec une +merveilleuse lucidit; elle voyait les efforts de l'une pour ralentir sa +course, et les efforts de l'autre pour prcipiter la sienne. Elle ne +pouvait prvoir quel serait enfin le rsultat de cette folle vitesse. +Une anxit terrible oppressait son sein. + +Cependant le vent se leva du nord et jeta la neige pntrante et fine +dans les yeux du cheval noir. Il s'arrta une seconde, et, voyant venir + lui le tourbillon paissi, il pirouetta par une demi-volte rapide, et, +changeant de direction brusquement, tourna sur lui-mme, comme s'il et +voulu dcrire un grand cercle, dont Georges et t le centre. Le +cavalier, attentif tous ses mouvements, coupa par une oblique, et ne +tarda point l'atteindre. Nadje alors rassembla toute son nergie, et, +se renversant violemment en arrire, sciant la bouche, puis lchant une +rne et roidissant l'autre, elle jeta son cheval de ct. Celui-ci, +voyant auprs de lui un autre cheval immobile, s'arrta enfin. + +Tant que le danger dura, Nadje avait courageusement lutt. Mais ses +forces taient bout; elles l'abandonnrent tout coup: ses mains +dfaillantes laissrent tomber les rnes. Georges n'eut que le temps de +courir elle; il la reut presque vanouie dans ses bras. L'animation +de la course avait peint ses joues des plus vives couleurs; mais ds +qu'elle fut arrte, le sang reflua vivement au coeur, et elle devint +ple comme la neige dont le blanc tapis couvrait la terre; ses lvres +dcolores n'avaient plus de paroles, ses yeux teints plus de regards. +Mais, aperue ainsi et comme travers la posie du danger, elle tait +peut-tre plus sduisante encore. Elle avait perdu son chapeau; ses +longs cheveux s'taient dnous: ils frmissaient sur son cou comme les +ailes d'un cygne noir; ils inondrent la tte et les paules du jeune +homme. Il la prit et l'enleva de terre comme un enfant; elle abandonnait +mollement ses treintes son corps souple et charmant. Il la garda +quelques secondes dans ses bras, jusqu' ce qu'il sentt battre son +coeur ranim; puis il l'assit doucement sur la neige. Il n'avait rien +pour la rchauffer: il se mit genoux devant elle, ouvrit son habit, +prit les deux mains glaces de la jeune fille, et les posa sur sa +poitrine. Le vent lui jetait les cheveux de Nadje au visage; il les +cartait en frissonnant; ils revenaient d'eux-mmes, et semblaient voler +au-devant de ses baisers. Cependant la chaleur de la vie peu peu la +pntrait; une teinte rose nuana dlicatement ses joues; ses lvres +remurent comme si elles eussent parl, mais on n'entendait point les +paroles. Georges l'appela, tout bas, et comme s'il et craint de la +rveiller d'un beau rve: + +Nadje! Nadje! c'est moi! ne craignez rien.... revenez vous! Nadje! +chre Nadje! + +Nadje, lentement, doucement, avec la grce et la langueur d'une gazelle +mourante, releva ses longues paupires. Au lieu d'un regard, ce fut une +larme qui s'en chappa. + +Oh! j'tais bien, dit-elle; je croyais que j'allais mourir! + +Georges ne rpondit rien, mais il la couvrait d'un regard ardent. Nadje +vit ses cheveux dnous et rpandus; elle essaya de les relever. + +Je ne puis pas! murmura-t-elle avec un sourire ple, en laissant +retomber ses bras. + +Georges restait genoux devant elle; il avait tir ses gants et tenait +toujours dans les siennes ses deux mains glaces. + +Sauve! sauve par vous! dit Nadje tout coup, en le regardant avec +un accent de reconnaissance passionne. Oh! j'aimerai la vie, maintenant +que je vous la dois. + +Un petit fichu qu'elle portait au cou s'tait dtach; Georges le +renoua. Nadje prit sa main qui tremblait, et, avec un geste de +brusquerie tout la fois charmante et sauvage, elle la baisa.... Puis +elle le repoussa, rougit, et, comme vaincue par l'instinct de la sainte +pudeur, cacha sa tte dans ses deux mains. Georges les carta, non sans +peine, et il vit son visage tout baign de larmes. + +Christine fut oublie. + +Tu m'aimes donc? s'cria-t-il en la pressant dans ses bras. + +--Il le demande! murmura Nadje avec une voix d'ange. + +Ils changrent mille promesses et mille serments dans un seul baiser. + +Cependant Nadje la premire se dgagea de l'treinte avec plus de +vivacit qu'on n'et d l'attendre de la langueur sentimentale dans +laquelle on la voyait plonge. + +Georges surpris releva les yeux. + +L'oeil de Nadje tait fixe, et sa main tendue se dirigeait vers +Stockholm. + +Oh! cette femme, murmurait Nadje, avec une sorte d'garement, elle +vient te prendre moi. Je ne veux pas! Et elle appuya sa tte sur la +poitrine du jeune homme. + +Georges se retourna: il aperut au loin un petit point noir, immobile +d'abord, qui grossit en se rapprochant lentement, puis enfin dvora +l'espace en devenant de plus en plus distinct. + +C'tait le traneau de Christine. + +La comtesse, nous l'avons dit, tout en suivant la chasse, d'un peu loin +peut-tre, car elle venait la dernire, n'avait perdu aucune des +pripties de la course. De l'oeil et de la pense elle avait +surveill la fuite de Nadje et la poursuite de Georges: tant qu'elle +les avait vus courant et spars, elle n'avait prouv qu'une inquitude +vague; quand elle s'aperut qu'ils taient arrts et runis, +l'inquitude devint une crainte relle et bientt une poignante +angoisse. La course, l'air, la foule, l'animation de la chasse, ces +mille bruits joyeux, le son des trompes entendu par intervalles, tout +cela excita ses nerfs, troubla son sang, exalta son imagination, et +elle prit un de ces partis violents que, dans le calme, elle et +repousss comme indigne d'elle. Elle n'eut plus qu'une ide.... les +sparer, interrompre le tte--tte, les glacer par sa prsence.... +reprendre Georges! Nadje avait raison. + +Christine avait l'excution prompte. Mais, malgr l'motion vive, elle +avait aussi cette possession de soi-mme, du moins l'extrieur, qui +n'abandonne jamais la femme du monde. Elle fit d'abord ralentir sa +course. Axel et le major l'imitrent. + +J'ai peur, dit-elle au chevalier d'une voix assez dgage, qu'il ne +soit arriv malheur Mlle Borgiloff. Il n'y a qu'un moment, _ils_ +taient (elle ne voulut pas prononcer le nom de Georges), ils taient +la hauteur de ce petit bouquet de saules; je les ai vus encore plus loin +qui couraient.... Maintenant, plus rien!... Si!... l-bas, l-bas! une +sorte de tache brune sur la neige.... Si c'est eux, ils sont arrts.... +peut-tre un accident.... il ne serait pas humain de laisser par ce +froid une pauvre jeune fille blesse sur le lac.... Je ne connais pas +Mlle Borgiloff, mais il y a des choses que l'on se doit entre femmes. Je +veux lui offrir une place dans mon traneau. Allons, messieurs, en +avant! et qui m'aime me suive! + +Tout cela fut dit avec une aisance et un naturel exquis. Le chevalier +cependant ne fut pas matre d'un peu d'tonnement, qui se trahit dans +son regard. M. de Vendel avait dj fait signe au cocher, et tous +ensemble partirent au galop dans la direction du petit groupe. Le fouet +donna des ailes l'attelage ardent. C'est peine si, quoique bien +monts tous deux, le major et le chevalier purent le suivre. + +En quelques minutes, qui semblrent des sicles l'impatience de +Christine, on arriva tout prs des fugitifs. La comtesse se pencha en +dehors du traneau; mais les deux chevaux, placs devant leurs matres, +empchaient de rien voir. Au-dessus de leurs ttes, avec des +croassements sinistres, un vol de corbeaux tournoyait dans le ciel. +Leurs ombres mobiles promenaient des taches sur la neige. On et dit +qu'ils flairaient une proie. + +Y aurait-il vraiment un malheur? pensa Christine, qui sentit la bont +entrer dans son me, ds que l'inquitude pre, tyrannique et mortelle, +en sortit pour lui faire place. + +On fut bientt en prsence. + +Georges s'avana, tenant en main les rnes des deux chevaux, qui +pitinaient dans la neige et se cabraient l'approche des autres. + +Et Mlle Borgiloff? demanda Christine, qui cherchait l'apercevoir +derrire Georges. + +Nadje se leva et vint au-devant de Christine. + +Je vous rends mille grces, madame la comtesse, dit-elle en saluant, ce +n'est plus rien.... un peu de fatigue.... un blouissement.... mais le +danger tait grand. M. de Simiane m'a sauv la vie. + +Ce dernier mot entra comme un poignard dans le coeur de Christine. +Georges devina combien elle souffrait. + +Mademoiselle exagre, dit-il en retrouvant tout son calme, son cheval +courait un peu trop vite; je n'ai eu que le mrite de l'arrter, en +prenant sa bride. + +--Au moment o je l'abandonnais! dit Nadje en fermant les yeux comme +si elle et vu encore le pril devant elle. + +Le regard de la comtesse allait de l'un l'autre, svre, plein +d'interrogations muettes; Georges tait trs-ple et son oeil semblait +fuir celui de Christine. Nadje, au contraire, avait le teint anim par +le vif incarnat du bonheur. Elle talait ses vingt ans. Puis, le moment +d'aprs, elle reprenait un air de gaucherie nave: elle baissait les +yeux comme si elle et eu peur d'y laisser voir trop de choses; sa +poitrine, qui battait, soulevait son corsage. + +On ne pouvait point songer retrouver le chapeau, roul par le vent +dans la steppe, et il n'tait gure possible de la laisser courir tte +nue entre trois hommes. + +Christine lui offrit dans son traneau une place qu'elle accepta, la fit +asseoir auprs d'elle, l'enveloppa de ses fourrures et la coiffa de ses +mains, la crole, avec un mouchoir de soie rouge et or, trouv dans +une poche de sa pelisse. Elle tait charmante ainsi. Seulement le +mouchoir la crole manque de majest, de sorte qu'elle avait l'air +d'une soubrette piquante ct d'une grande dame qui avait bien voulu +lui faire place dans sa voiture.... Mais la soubrette n'avait pas vingt +ans. + +On reprit le chemin de Stockholm, assez lentement, et en causant comme +de vieux amis. Georges, en prsence de Christine, sentit bientt tomber +son exaltation folle. Sa pense redevenait grave et triste: elle tait +tout entire cette grande douleur si peu mrite et dont il tait la +cause. Il lisait sur le visage de Christine, comme nous lisons dans un +livre dont maintes fois nous avons tourn les pages familires. Il +connaissait l'nergie et la soudainet de ses impressions, et il savait +quels secrets mais violents contre-coups, touffs dans son me, +altraient tout coup sa physionomie si sereine et si pure. Un cercle +bleutre estompait ses yeux, et sur ses mains couraient des frissons +nerveux. De temps en temps elle regardait Nadje. Si c'est elle qu'il +aime, pensait-elle, il faudra bien que je l'aime aussi.... si je puis! +Une ou deux fois elle jeta les yeux du ct de Georges. Georges tait +prs d'Axel, qui le sparait du traneau. Il tourmentait machinalement +son cheval: tous ses mouvements taient saccads et nerveux. Mille +penses, qui se succdaient dans son esprit, se refltaient sur sa +physionomie mobile. Il tait mcontent de lui: il se reprochait de +s'tre si vite engag Nadje; il trouvait ridicule la position de +Christine, ramenant ainsi sa rivale dans sa voiture, et il s'irritait +contre elle de se donner ainsi en spectacle avec Mlle Borgiloff. Puis le +souvenir du pass lui revenait, et, se rappelant l'inpuisable bont de +Christine, son exquise dlicatesse, sa tendresse profonde, son +dvouement sans bornes, il se demandait de quel prix il allait payer +tous ces trsors d'une me qui s'tait rpandue ses pieds. Christine +le regarda par hasard dans un de ces moments o il redevenait lui-mme; +elle comprit ce qui se passait dans ce coeur troubl, elle devina la +lutte, et, avec cette dfiance sourde dont une anne de bonheur n'avait +pu la gurir: Ainsi, dit-elle, il est entran vers elle +invinciblement, et, comme il est bon, il s'attarde de mon ct, plein +de regret du mal qu'il va me faire, plein de tendresse encore, de piti +douce et de compassion; il se sacrifie peut-tre. C'est ce que je ne +veux pas! + + + + +XIII + + +Le comte de Lovendall aimait les ftes compltes. + +Le soir, il runit dans un bal tous ses invits du matin. L'animation +tait grande et le plaisir partout. Les hommes causaient un peu de +Nadje; les femmes regardaient Georges; il ne tenait qu' lui de se +poser en hros de roman: il avait trop de tact pour le faire. L'tat de +son esprit ne lui permettait gure, d'ailleurs, de jouer un rle, quel +qu'il ft. Il ne savait plus vouloir: il se laissait aller aux +vnements, ballott entre des craintes et des dsirs, des esprances et +des remords, le coeur troubl, l'me incertaine, ne voyant plus le +devoir et ne sachant pas o tait le bonheur; fatalement condamn, quoi +qu'il ft, tromper une femme, et, s'il ne faisait rien pour cela, les +trompant toutes deux, il abandonnait sa vie l'aventure et laissait au +hasard le soin de rgler sa conduite. Les motions de la journe, qui +l'avaient si violemment surexcit, semblaient avoir dtendu ses nerfs en +s'apaisant. Il entra dans les salons du comte sans savoir ce qu'il y +ferait. Christine n'y tait point, et il fut tent de s'en rjouir; ce +qui tait, comme on voit, une assez mauvaise pense. Il est vrai que +Nadje absente ne lui aurait pas fait moins de plaisir: ce qu'il +craignait surtout, c'tait de les voir toutes deux la fois. Cependant, +comme Nadje tait l, il ne lui fut gure possible de n'aller point lui +demander de ses nouvelles. Elle tait trs-ple et ne semblait pas +encore remise: elle lui parut trs-touchante. Elle n'avait point, ce +soir-l, son air habituel, ce maintien glac de sceptique indiffrence, +qui, plus d'une fois, avait froiss les susceptibilits de Georges et +irrit son orgueil. Elle paraissait, au contraire, rveuse et comme +recueillie doucement dans un bonheur grave. Elle reut M. de Simiane +avec un mlange de timidit amoureuse et de reconnaissance mue, et +l'appela son sauveur. Georges s'assit auprs d'elle. Elle devina qu'il +tait triste. Assez habile pour ne pas heurter de front une pense +qu'elle comprenait trop pour ne pas la craindre, elle le promena et +l'gara dans les dtours d'une causerie ingnieuse; puis, peu peu, +avec des transitions mnages et par des allusions transparentes, elle +le ramena vers des ides moins dangereuses pour elle. Georges l'couta, +peut-tre avec distraction tout d'abord; puis, son insu, entran +bientt par ce charme magntique que possde toujours une crature jeune +et belle qui veut persuader, il se livra tout entier. Devant ses yeux +passrent des images confuses; les souvenirs brlants du matin se +rallumrent dans son me; il revit la jeune fille assise sur la neige, +tout prs de lui, presque dans ses bras, frmissante, les mains dans ses +mains, et, pour ainsi dire, se ranimant son souffle.... Il sentait +encore sur ses lvres le baiser qu'ils avaient chang avec leurs +serments. Il la regarda et la trouva plus belle que jamais: il comparait +son paule nue toutes les blancheurs qui fournissent des mtaphores +aux potes, la fourrure des hermines, au duvet des cygnes, au jasmin +et aux camlias, l'albtre et au marbre de Paros, au lis qui +entr'ouvre son calice d'argent et l'aubpine en fleur.... et il pensa +que, quelques heures auparavant, ils taient l-bas tous deux, seuls, +presque perdus dans l'espace immense.... quand Christine tait venue +interrompre ce rve d'une matine d'hiver.... Georges ne demandait pas +mieux que de le continuer maintenant; les yeux de Nadje ne disaient pas +non. + +La porte s'ouvrit deux battants, et on annona Mme la comtesse de +Rudden. + +Christine avait compris que l'avenir de son coeur allait se jouer ce +soir-l: il y a des heures dcisives dans la vie. Il se fit en elle, au +dernier instant, une raction subite: elle secoua ses langueurs; elle +voulut voir sa rivale en face. Aussi, aprs avoir dclar qu'elle +n'irait point au bal, elle se fit habiller au dernier moment et demanda +sa voiture. + +Personne ne se mettait mieux qu'elle; sa toilette fut un +chef-d'oeuvre, et, quand elle entra, le mme mouvement d'admiration +tourna vers elle tous les yeux. Sa robe semblait caresser son corps +plutt que de le couvrir; elle tenait par miracle; ses paules en +sortaient et s'panouissaient dans l'clat blond et chaud de leur +radieux ivoire, brillantes sous les flots transparents de la gaze, dont +la tte se dgageait, comme un astre sort en rayonnant d'un nuage +d'argent; elle avait, pour la premire fois, soulev autour de son front +ses cheveux,--d'ordinaire trop chastement plaqus la tempe,--et +lgers, ariens, vivants, ils frissonnaient et clairaient des riches +reflets de l'or en fusion cette belle tempe large, veine de rseaux +bleus. En la voyant, on songeait une belle reine qui venait de dposer +sa couronne. Elle passa ct de Nadje, vit Georges et ne se dtourna +point. Elle alla s'asseoir dans le boudoir de la comtesse de Lovendall; +un groupe d'hommes l'y suivit; elle en devint le centre, et, autour +d'elle, anima tout de sa prsence, de sa parole et de son charme. Ses +amis se disaient qu'ils ne la reconnaissaient point. Georges l'observait +de loin, avec un mlange d'tonnement et de curiosit, de plaisir et de +vague inquitude. Nadje le comprit, et, comme ces sentiments-l +pouvaient devenir dangereux: Allez donc lui parler! dit-elle avec le +raffinement de politique d'un Machiavel en robe de satin. + +Il obit sans rpliquer et se mla au groupe des louangeurs et des +admirateurs: Christine le vit et en ressentit une joie secrte; mais +Georges sut peine trouver l'occasion de lui adresser quelques mots. +Elle lui rpondit comme tout le monde. Il ne put se tenir d'en +prouver du dpit, et il accusa de coquetterie une femme qui, pendant un +an, n'avait vu que lui au monde; je crois mme qu'il murmura tout bas le +grand mot d'ingratitude. Qui donc peut voir l'me douloureuse travers +le masque souriant du visage? Georges revint vers Nadje et lui parla +d'amour avec colre. L'air n'tait pas d'accord avec la chanson; mais +Mlle Borgiloff tait l'indulgence mme! Peu peu il s'excita lui-mme, +sans qu'il ft besoin de l'y aider. Il trouva que Nadje tait simple et +naturelle, qu'elle n'avait pas besoin d'auditeurs, comme Christine, et +que, pour son compte, il avait toujours mieux aim le dialogue deux +que le discours public: il s'tourdit et s'exalta froid, et, aprs +avoir commenc par ne point dire ce qu'il pensait, il finit par penser +ce qu'il disait. Au moment o les invits passrent dans la salle du +souper, il s'engageait de plus en plus vis--vis de Nadje. Christine, +au bras du major, alla s'asseoir une table. M. de Simiane conduisit +Mlle Borgiloff une autre. Deux ou trois douairires, qui n'avaient +plus d'amoureux depuis vingt ans, se prparrent compter les coups. + + * * * * * + +En Sude on prolonge pendant tout janvier le rgne pacifique des rois du +gteau, et chaque festin voit donner ses favoris la couronne de la +fve. La Fortune, qui est femme, a parfois des caprices cruels. Elle +donna la fve de la premire table Christine, qui couronna le baron de +Vendel, et celle de la seconde Georges, qui partagea son trne avec +Nadje. + +On a eu tort d'abolir le souper: c'est le repas le plus gai et le moment +le plus heureux de la journe; on ne le remplacera jamais. + +Le souper du comte de Lovendall fut charmant. L'esprit ptillait avec la +mousse du vin d'A: les toasts joyeux s'changeaient d'un groupe +l'autre; on mla, chaque fois qu'ils burent, les noms des rois et des +reines, en les saluant d'acclamations et de hurrahs; les propos malins +voltigeaient sur toutes les lvres; les traits lgers s'entre-croisaient +comme des flches qui passent en sifflant dans l'air; on dclara que le +sort avait beaucoup d'esprit, et que ces unions d'un jour auraient +d'excellentes raisons pour ne pas finir. + +Mme de Rudden entendait et ne rpondait pas; le major faisait comme s'il +n'entendait point; Nadje rougissait, Georges buvait: mais quatre +coeurs taient troubls. + +Aprs le souper, on organisa une de ces promenades dans les salons, +mles de musique et de danses, si clbres dans le Nord sous le nom de +_Polonaises_. Nulle part la beaut de la femme ou l'lgance de l'homme +ne se dploie avec plus de grce et de majest, dans une pompe plus +grandiose et plus solennelle. On s'avance lentement, avec une dmarche +cadence sur un rhythme indolent, qui imprime au corps entier un +balancement harmonieux; les tailles flexibles se soulvent et +s'abaissent tour tour, ondoyantes: c'est ainsi que sur les fleuves, +qu'ils descendent en nageant, le mouvement cach des vagues berce une +blanche troupe de cygnes. Le comte de Lovendall, qui conduisait la +danse, avait donn la main Mme de Rudden, les autres le suivaient par +couples. Le cavalier offrait sa dame tantt une main, tantt l'autre; +parfois c'est peine s'il osait serrer le bout de ses doigts minces, et +parfois il les runissait et les emprisonnait dans sa main; puis, sans +quitter encore celle qu'il avait choisie, il passait de sa droite sa +gauche, de sa gauche sa droite; le mme mouvement se rptait sur +toute la ligne, qui, tour tour, aux appels de l'orchestre, pressait +ou alanguissait la mesure; puis, sur les pas de son guide, elle +s'engageait dans des arabesques ingnieuses, serres, compliques, +inextricables, mais correctes, comme les alles vivantes d'un labyrinthe +qui se meut, de telle sorte que le ruban anim, contourn dans tous les +sens, pouvait, sans se rompre jamais, former mille noeuds et les +dfaire. Puis, un moment donn, toutes les mains se quittrent, tous +les couples se dispersrent comme dans un tumulte rgl, et chaque +danseur, son tour, passa devant chaque femme, mettant la main dans sa +main et tournant avec elle. + +Quand le hasard de ces changes amena Georges devant Christine, il y eut +chez tous deux une motion profonde: chez Georges une irritation +nerveuse, chez Christine une palpitation douloureuse. Mais l'occasion +n'tait point propice: le monde n'est pas favorable l'expansion des +coeurs; il les resserre et les refoule sur eux-mmes. C'est la +solitude qui les invite s'pancher. Deux mains gantes se touchrent; +mais le fluide lectrique n'en jaillit point; les regards ne se +rencontrrent pas--ces regards mus, qui tremblent et brillent au fond +des larmes. Les mes restrent fermes. + + * * * * * + +Les explications en amour sont trop souvent inutiles: ds que la douce +harmonie des coeurs est trouble, il est bien craindre que rien ne +puisse plus jamais la rtablir. Christine le savait. Elle savait que +dans ces ruptures tristes, qui donnent un si clatant dmenti aux +promesses d'ternit des sentiments humains, et qui nous rappellent si +amrement le nant et le vide de nos coeurs, il ne faut pas chercher +d'o viennent les torts et qui est la faute. Il est si rare que les +forces soient gales chez les deux, et en mme temps les volonts +pareilles! Ds que l'on ne marche plus du mme pas dans la voie que l'on +suivait ensemble, chaque pas de plus nous spare et nous loigne +davantage. Il faut prendre garde au premier! + +Mais quoi bon crire l'histoire douloureuse de ces dchirements, +blessures caches, dont le sang, qui s'panche en dedans, nous touffe? +Qui ne connat, hlas! cet enchanement fatal de petites choses qui +deviennent grandes, ces coups d'pingle de la vie journalire, qui peu +peu s'enveniment; cette msintelligence latente et sourde, qui, tout +coup, se montre et clate en ruptures soudaines, alors peut-tre que +tous deux s'aiment encore, alors que chacun regrettera l'autre? En +amour, tout est si facilement irrparable, moins que l'homme, par +d'inattendus et brlants retours de passion, n'emporte et ne fonde ces +glaces naissantes; moins que la femme, par le dvouement de sa +tendresse, ne touche et ne dsarme chez l'autre une irritabilit +douloureuse! + +Christine l'aurait pu faire, sans doute; elle ne l'osa point. Il lui +fallait le bonheur pour qu'elle ost: elle tait dsarme par la douleur +qui lui venait de Georges. Une invincible tristesse s'empara d'elle; et, +dsormais incurable en sa mlancolie, enferme dans sa volont muette, +comme dans une tour, absorbe dans le regret de l'idal vanoui, et +replie de plus en plus sur son amour et sur elle-mme, elle ne fut plus +capable de ces lans passionns, souveraines inspirations de l'amour en +ses crises suprmes, dont la violence qui sauve secoue deux mes et les +rend l'une l'autre. Mais elle tait du moins assez ardemment prise +pour savoir mourir maintenant du sentiment qui jadis la faisait vivre. +Comme tous ceux qui aiment pour aimer, aucune souffrance ne la pouvait +rebuter; aprs avoir travers lentement et en s'attardant la phase de +l'ivresse, elle entra rsolument dans celle de la douleur. Son amour +tait devenu sa vie, et doux ou amer, il ne dpendait plus d'elle de s'y +soustraire. + +Le lendemain du bal, quand Georges vint la demander chez elle, on lui +dit qu'elle tait absente; il prouva un mouvement d'impatiente +humeur.... Ah! s'il et pu la voir derrire son rideau, l'piant et +pleurant! + + +CHRISTINE MAA. + +Le jour des larmes est arriv: il ne m'aime plus! J'en suis sre: +l'illusion ne m'est plus permise, et tout est fini. Ne me console pas: +ce serait inutile; ne me dis pas surtout, comme ces gostes maladroits, +qui se dfendent contre la piti: Je te l'avais prdit! Plains-moi, +pleure avec moi! voil tout ce que je demande.... ou plutt je ne +demande rien.... rien ne m'est plus!... Ah! chre, chre amie! o es-tu? +Pardonne-moi! Je t'offense peut-tre; mais tu sais bien que ces +mauvaises paroles ne sont pas de moi.... de moi toi surtout!... Mais, +vois-tu, je souffre cruellement.... et je ne sais pas souffrir.... +hlas! je n'apprendrai que trop! Il ne m'aime plus! Maa, je sens que +c'est la fin de moi! Oh! comme il m'avait cependant rattache cette +vie qu'il brise aujourd'hui! Il ne m'aime plus! Depuis deux jours je me +rpte ce mot chaque heure, chaque minute: il ne m'aime plus!... +C'est pourtant un noble coeur! L'infidlit lui rpugne.... il souffre +comme moi!... Il lutte courageusement, gnreusement.... Mais tu connais +ton amie, Maa: tu sais si je suis femme vouloir cette lutte, ou +jamais accepter un sacrifice. Oh! comme on est puni de son bonheur! Je +mettais ma joie dans ce coeur qui venait moi, de lui-mme et en +suivant sa pente.... Je repoussais jusqu' l'ide d'un lien qui lui et +enlev, avec le pouvoir de se reprendre, la libert de se donner +chaque instant! et maintenant j'en suis regretter de n'avoir pas mme +cette dernire consolation de sa prsence assure. + +Comment cela s'est-il fait? diras-tu. Eh? que sais-je? Sait-on jamais +comment le malheur vient? On ne le voit que lorsqu'il est venu. C'est +d'ailleurs toujours la mme histoire, et il n'y en a qu'une pour toutes +les femmes. Il est arriv ici une jeune Russe: on l'appelle Nadje +Borgiloff; ni bien ni mal; plutt bien: ce que les Franais appellent la +beaut du diable.... dix-neuf ans! Ah! sont-elles fires de leur +jeunesse! + +Elles ont raison, aprs tout, puisque rien ne la remplace et qu'avec +elle on se passe du reste.... Ils se sont rencontrs ici ou l; je ne +sais: n'importe! Vois-tu, Maa, j'avais tort peut-tre de vivre ainsi +dans l'isolement; j'aurais d aller plus souvent dans le monde.... + +Et quand j'y serais alle?... Ah! ta mre avait raison: on n'vite rien, +et ce qui est crit est crit. Il l'a donc aime, tout d'un coup, comme +il m'avait aime moi-mme.... et voil le danger et le chtiment de ces +amours soudains; ils s'en vont comme ils viennent: rien avant, rien +aprs! + +Mais moi, chre, le croirais-tu? je l'aime mieux depuis que je ne l'ai +plus; non pas par ce vulgaire sentiment, trop commun chez la femme qui +s'prend de l'impossible et s'attache ce qui veut la quitter, mais +parce que, depuis ce moment surtout, j'ai vu combien il tait noble et +bon. Si tu savais comme il est dchir, comme il voudrait m'aimer +encore! J'en suis rduite l'admirer quand il me blesse! Et pourtant, +si je voulais.... Ah! chre amie, _si je voulais_! C'est ma dernire +consolation, et il ne faut pas que j'en abuse. Oui d'un mot je le +ramnerais mes pieds; mais je sens que ce ne serait digne ni de lui ni +de moi.... Et puis.... pour combien de temps? L'homme qui s'est une fois +relev ne reste plus gure genoux. Qu'il soit donc libre tout fait, +tout d'un coup, libre sans mme un remords!... Je ne te trompais pas +quand je te disais que je l'aimais bien et que je ne voulais tre ni un +chagrin ni un obstacle dans sa vie. Je sens maintenant la joie amre du +sacrifice; ce sera sans doute mon dernier bonheur ici-bas!... Une chose +me contriste pourtant: je crains qu'il ne soit point heureux. Si tu +savais que de choses il faut pour qu'il soit heureux, lui! Et il m'a dit +tant de fois qu'il l'tait avec moi! Si j'tais sa soeur, coup sr +il ne l'pouserait point: elle est ambitieuse et froide, j'ai vu cela +toute de suite: je crois qu'elle n'a de coeur que dans la tte. Le +comte est riche; il a un bel avenir; il la mnera Paris. Et voil +comme les mariages se font! Crois-tu, Maa, qu'il y a bien des hommes +aims pour eux-mmes? Et, quand nous les aimons ainsi, comment nous en +rcompensent-ils?... Mais adieu, Maa! mme avec toi je ne veux pas une +plainte. Pendant ces rapides instants que le bonheur enchantait pour +moi, je m'tais toujours promis d'tre douce au malheur quand le malheur +viendrait; c'est maintenant qu'il faut tenir parole. Adieu. + + +MAA CHRISTINE. + +Tte folle, tu me fais peur! Par bonheur, nous avons un cong. On +traverse encore le Sund en traneau; attends-moi: je t'arrive. Chre +Christine, tu vois une baronne tes pieds; j'y mets le baron, si tu +veux; mais, par grce, je t'en conjure, pas de prcipitation inutile, +rien d'irrvocable, d'irrparable!... Rien, entends-tu! rien avant de +m'avoir revue! Attends! c'est tout ce que je te demande pour quinze ans +d'affection vraie! Ah! sois donc un peu malheureuse, et tu verras si on +t'aime!... Ta lettre! je l'ai trop lue, elle me donne le frisson.... Tu +le sais, mon amiti est inquite et trouble comme l'amour.... Je crois +que je suis ne pour tre une amie!... _ton_ amie!... Si tu ne me +promets pas d'tre sage, je pars comme je suis, sans mes fourrures et +sans mon baron.... + +Mais ris donc un peu, malheureuse! Tu vois que je ne veux pas pleurer. +Adieu, Christine chre, je t'aime tendrement! + + +GEORGES DE SIMIANE HENRI DE PIENNES. + +Je te le donne en cent ou en mille! Mais non, tu ne devinerais pas! +Jette ta langue aux chiens: j'aime mieux te le dire tout de suite, et +quand je te l'aurai dit, je te permets de ne pas le croire. La comtesse +de Rudden, cette Christine que j'ai tant aime, qui m'aimait tant... je +le croyais, du moins, et elle aussi, j'imagine? eh bien, mon cher, elle +se marie.... et pas avec moi!--Moi, elle m'a refus.--Elle pouse un +certain baron de Vendel, fort galant homme, je l'avoue, et qui lui fait +la cour, c'est une justice lui rendre, depuis dix ans tout le moins! +Tu vois que la vertu est toujours rcompense. Moi, cependant, je ne me +doutais de rien; cela m'a frapp comme un coup de foudre dont on ne voit +pas l'clair.... Frapp! pas mort, mais du moins assez tourdi, j'en +conviens! Ce n'est point par elle que j'ai appris la nouvelle.... elle +n'a pas daign me voir! C'est par le chevalier de Valborg, qui sait +tout; c'est par le public, qui rpte tout, comme un cho sonore et +stupide. + +Eh! cependant, il n'y a jamais rien eu de grave entre nous! Quand je dis +_rien_, si l'on cherchait, il y aurait peut-tre un bout de coquetterie +avec cette jeune Russe dont tu m'as parl, Mlle Borgiloff. Un cotillon +dans jusqu' une heure du matin: cela se voit tous les jours; un +cheval emport que j'ai arrt par la bride: le premier gendarme venu en +aurait fait autant; et puis encore, tu vois, je ne veux rien te cacher, +un gteau des rois dont je lui ai donn la fve.... Fallait-il la +manger! Et voil tout! Depuis ce temps, Christine est compltement +change. Du reste, nous ne sommes, ni elle ni moi, gens querelles et +raccommodements; le premier mot devait tre le dernier.... et il n'a pas +mme t prononc! Tu te rappelles ces blanches petites hermines de +notre chre Bretagne? une tache les fait mourir. Ainsi de notre amour! +Et encore, il n'y a que le soupon d'une tache! + +J'ai t vraiment triste, cent fois plus que je ne te pourrais dire. On +ne rompt pas en un jour ces puissantes attaches du coeur sans que le +coeur ne saigne. Et elle? Eh bien, je te l'avoue, j'ai parfois des +craintes.... je l'ai aperue un jour au fond de sa voiture, si ple!... +aprs cela, elle tait souvent ple.... Enfin je suis all pour la voir; +je le devais, Henri, et, ne l'euss-je pas d, je l'aurais fait encore! +N'ai-je pas vcu de sa vie pendant une anne,--une anne si courte et si +longue?--Avec une larme, une parole, une caresse, tant de choses sont +rpares, tant de torts oublis! Elle ne m'a pas reu.... Je suis +retourn; on m'a rpondu qu'elle n'tait plus Stockholm.... Cela m'a +mis un peu en colre. J'ai dlir un jour ou deux. Je crois mme que +j'ai t fort dur envers Nadje. Mlle Borgiloff a tout support avec une +rsignation touchante.... elle semblait me demander pardon de ce que je +souffrais.... C'est un bon coeur que cette fille; elle mrite vraiment +ce que je veux faire pour elle. Elle n'est pas riche; elle me l'a dit +sans fausse honte et sans embarras bourgeois, comme une femme qui ne +sait pas compter, mais qui veut tout dire. Mais n'ai-je point assez pour +deux, et n'est-ce pas un bonheur de donner ce qu'on aime? + +Enfin, mon cher Henri, trois ou quatre jours de ma vie m'ont fait +comprendre les tourments des mes damnes! Je ne savais s'il fallait +rompre avec Nadje,... mais l'aurais-je pu? ou renouer avec +Christine.... mais l'et-elle voulu? + +Je suis all un soir dans un salon o j'ai vu que l'on me regardait d'un +certain air. Les femmes semblaient avoir piti de moi. Tu sais cette +piti moqueuse, plus intolrable que l'insulte des hommes! + +Le chevalier de Valborg est venu moi. Je l'ai regard dans les yeux. +Je crois, Dieu me pardonne! que je lui aurais volontiers cherch +querelle. + +Eh bien, cher, m'a-t-il dit en me prenant par le bras, vous tes +philosophe? + +--Comme Chamfort, lui ai-je rpondu; j'avale une couleuvre tous les +matins: cela m'aide digrer le reste de la journe. + +--Le moyen est hroque: et aujourd'hui? + +--J'en ai aval deux. + +--Cela se trouve bien! + +--Achevez donc! De quoi s'agit-il? + +--D'un mariage! + +Ce mot m'a fait froid. + +Et de quel mariage? Du mien?... On va bien vite!... + +Et part moi je me sentis fort irrit contre Nadje. + +Non, reprit le chevalier; je veux parler de celui de la comtesse. + +--Ah! elle se marie. + +--Vous ne le saviez pas? + +--Parole d'honneur! et elle pouse? + +--M. le baron de Vendel! + +--Cela devait tre, ai-je rpondu avec un assez mauvais rire. + +Je n'ai rien te cacher, Henri, mme dans mes meilleurs jours, j'ai +toujours t un peu jaloux de cet homme.... La nouvelle m'a boulevers. +Elle! Christine! dj! elle qui paraissait m'aimer tant! Comment croire +aux femmes, prsent? + +Eh bien, m'a dit mon bourreau, il me semble que la couleuvre vous reste +dans la gorge! + +J'ai cru que les ongles m'allongeaient et qu'il me poussait des griffes. +J'ai senti un nuage sur mes yeux; j'aurais trangl le chevalier avec +dlices. Il y a des moments dans la vie o l'homme civilis disparat +chez moi pour faire place au sauvage. Dans ces moments-l j'ai du sang +de tigre dans les veines. + +Mais j'ai rflchi qu'une scne de violence, ce serait trop scandaleux +pour le corps diplomatique, et j'ai rpondu avec mon plus beau sourire +que les deux mariages se feraient en mme temps. + +Quel est donc l'autre! m'a-t-il demand avec un tonnement vrai ou +feint. + +--Le mien ne vous dplaise! + +--Avec qui? + +--Avec Mlle Borgiloff. + +--Me chargez-vous de l'annoncer la comtesse? + +--Vous avait-elle charg de m'apprendre le sien? + +--Non, en vrit. + +--Alors, attendez! Elle recevra un billet de part. + +--Comme tout le monde? + +--Sans doute. Voulez-vous tre mon tmoin? + +--Je serai celui de Mme de Rudden, me rpondit-il. + +Nous nous salumes avec assez de froideur, et je lui tournai le dos. + +Le lendemain, je demandai solennellement en mariage Mlle Borgiloff. Elle +me fut accorde par M. son pre avec un empressement flatteur. Depuis ce +temps-l, je dois tre le plus heureux des hommes. Nadje est jeune, +elle est belle.... elle m'aime.... je l'aime aussi, puisque Christine en +a t jalouse! Je ne t'invite pas la noce: ce sera trs-simple; je +n'ai pas la joie bruyante; d'ailleurs nous nous htons: il faut tout +prix sortir des positions fausses. + +Nous n'attendrons pas la corbeille de Paris. Ma femme.... ce mot me +semble trange sous ma plume, et je ne sais pas encore comment on +l'crit.... ma femme, donc, ira la choisir un peu plus tard. Adieu. Si +jamais tu as envie de faire des romans en action; songe mon dernier +chapitre. + + + + +XIV + + +A mesure que Georges s'tait loign de Mme de Rudden, le major s'tait +rapproch d'elle: uniquement par bont, tout d'abord, et pour ne la +point laisser son isolement et sa douleur; puis bientt avec la +secrte esprance de la consoler pour son propre compte. Avec un +sourire, Christine le rendait heureux pour huit jours; elle lui sourit +plusieurs fois dans la mme semaine. Le malheur l'attendrissait au lieu +de l'aigrir, elle y compatissait davantage chez les autres depuis +qu'elle le comprenait mieux en l'prouvant davantage. + +Le baron rappela d'anciennes promesses. + +Je n'ai rien promis, rpondit Christine. + +--Vous ne m'avez pas dfendu d'esprer. + +--Le moyen de vous en empcher? + +M. de Vendel crut voir dans les paroles de Christine un acquiescement +ses voeux: il crut, force de dsirer, et il entoura Christine de +soins plus empresss. C'tait l'homme le plus incapable d'une +indiscrtion; mais, si sa bouche tait muette, ses yeux taient +loquents: ils parlaient de bonheur. Le monde traduisit, et, comme +toujours, il fit un contre-sens; le chevalier de Valborg eut soin de le +publier avec commentaires. + +Il en revint quelque chose aux oreilles de la comtesse. Elle ne fit rien +pour accrditer ces bruits; rien non plus pour les dmentir. Elle ne se +proccupait que de l'effet qu'ils pourraient produire sur M. de Simiane. +Elle se disait qu'ils mettraient fin de toute manire une incertitude +maintenant intolrable. Si Georges l'aimait encore, ce coup violent, +qu'elle n'aurait pas port, le ramnerait elle; et, comme elle +suivrait alors les conseils de Maa! comme elle enlacerait +d'indissolubles liens ce coeur inconstant par faiblesse, qu'il fallait +rendre heureux malgr lui! + +Si, au contraire, elle n'tait plus aime.... aime comme elle voulait +l'tre.... si Georges n'avait plus pour elle qu'une reconnaissance +tendre et les gards d'un coeur dlicat, se proccupant encore, alors +mme qu'il n'aime plus, du mal qu'il peut faire ce qu'il a jadis aim, +il fallait l'affranchir et lui donner d'elle-mme cette libert qu'il +tait trop noble pour demander jamais, mais qu'elle tait trop fire +pour ne pas lui rendre. + +Christine, en agissant ainsi, obissait une inspiration gnreuse; +mais elle comptait sans le dpit qui peut dranger les meilleurs +calculs, sans la vanit, qui se trouve si souvent au fond de l'amour +chez les hommes. Elle ne savait pas encore combien Georges tait capable +de partis violents, de rsolutions soudaines et dsespres.... +dussent-elles briser sa vie! + +La nouvelle du mariage de la comtesse se rpandit assez rapidement +travers la ville; on flicita le baron, qui s'en dfendait mal, parce +qu'il y croyait lui-mme; on approuvait Christine, qui ne se montrait +gure. Le matin, dans le cercle des ambassadrices, on faisait des mots +piquants sur le malheur de Georges. Il crut mettre la galerie de son +ct en devanant la comtesse par son mariage avec Nadje, qui fut +officiellement annonc. + +La nouvelle en fut porte Christine par Valborg, dont la main tourdie +la frappait mortellement au coeur. Elle demanda des dtails et les +couta avec une fivreuse avidit. Elle voulait savoir si l'on disait +que les fiancs s'aimaient. + +Ils s'adorent! rpondit le chevalier, et c'est un peu ma faute. +Imaginez que c'est moi qui ai prsent le comte Mlle Borgiloff! + +M. de Valborg examinait en ce moment les feuilles dplies d'un ventail +chinois; il ne put pas voir le regard navrant que lui jetait Christine. + +Il n'a pas perdu de temps, reprit la comtesse, entrane comme malgr +elle revenir sur ce douloureux sujet. + +--C'est encore moi qui en suis cause, dit M. de Valborg. + +--Et comment cela? + +--En lui apprenant votre propre mariage. + +--Ah! Et comment a-t-il pris la nouvelle? + +--Trs-bien.... c'est--dire trs-mal!... Je crois qu'il avait envie de +me sauter la gorge. Mais je lui pardonne de grand coeur, ce pauvre +Simiane: car enfin, comtesse, je comprends qu'on ne perde pas sans +regret une femme comme vous; pour moi, je ne m'y serais jamais rsign. + +Le chevalier attendit l'effet de ce compliment du dernier galant. +Christine ne parut point y prendre garde. + +Ainsi, continua-t-elle, vous lui avez annonc mon mariage comme une +chose tout fait arrte? + +--Positivement! et c'est ce qui l'a dcid. Il a eu comme un clair de +rage dans les yeux.... Il n'y avait pas l de quoi flatter infiniment la +belle Nadje! Mais il s'est calm bientt, et je puis dire que je l'ai +vu prendre sa rsolution. + +--Je trouve, chevalier, que vous avez mis tout ceci un peu plus de +zle qu'on ne vous en demandait. Qui vous avait donc charg de publier +ainsi mes bans dans les salons? + +--Et mais! comtesse, c'tait la nouvelle du jour, et vous savez, les +nouvelles, c'est toujours bon raconter. Cela intresse la +conversation. Jamais je ne m'tais fait mieux couter. + +La comtesse leva imperceptiblement les paules. + +A quand le mariage? demanda-t-elle. + +--On parle du 1er mars. + +--Nous sommes au 20 fvrier! c'est bien mener les choses! + +--Et vous, comtesse, quand? + +--Oh! moi.... il n'y a rien encore de certain. + +--Comment? dit Valborg en reculant son fauteuil, rien de certain!... +Mais alors.... + +Il regarda la comtesse, sur le visage de qui la douleur tait peinte; le +jour se fit en lui; il entrevit une partie de la vrit, et, saisissant +vivement la main de Christine: + +Comtesse, comtesse, pardonnez-moi! Mon Dieu, qu'ai-je donc fait? + +--Le bonheur de votre ami, sans doute; il n'y a pas l de quoi vous +affliger. + +--Son bonheur!... Ah! on n'aime pas deux fois. + +--Non! mais on aime cent fois.... les hommes du moins! Ne disiez-vous +pas tout l'heure qu'ils s'adoraient? + +--Je ne sais pas ce que je dis! reprit Valborg en cherchant son chapeau. + +--Peut-tre alors faudrait-il moins parler, reprit la comtesse avec +douceur. + +Elle ne lui fit point d'autre reproche; mais, quand il eut laiss +retomber la portire du salon, elle cacha sa tte dans ses mains et +dvora ses larmes. + + + + +XV + + +Georges cependant brusquait les choses pour arriver un prompt +dnoment: il tait d'une activit inquite. En voil un qui aime sa +femme! disaient les observateurs superficiels; un oeil clairvoyant +et aperu plutt les indices d'un coeur troubl qui voulait +s'tourdir. Le vrai bonheur est plus calme. + +Nadje s'occupait de ses robes et chiffonnait dans la corbeille. Elle ne +s'aperut point des soucis de son fianc. On ne peut pas tout voir la +fois: elle regardait des dentelles! Peut-tre Georges ne venait-il point +chez elle aussi souvent qu'il et d; mais n'auraient-ils point le temps +d'tre ensemble, puisqu'ils ne devaient plus se quitter? Elle eut soin +d'envoyer une lettre de part la comtesse, avec une adresse de sa main. +Georges ne le sut pas, et il et trouv sans doute le procd d'un got +douteux. + +Toutes les chances arrivent leur jour. Georges regretta peut-tre, +le matin du 1er mars, que l'anne ne ft pas bissextile; mais le +temps des rflexions tait pass: encore quelques heures, et le dernier +mot de sa vie jeune et libre allait tre dit pour jamais. Il n'avait +pas un ami auprs de lui; ses penses, qu'il ne pouvait confier +personne, lui retombaient sur le coeur. + +Nadje tait fille d'une mre polonaise; elle avait t leve dans la +religion catholique, apostolique et romaine. La bndiction nuptiale dut +avoir lieu dans la chapelle de cette communion, qui se trouve prs du +couvent des Dames-Franaises, et qui sert d'glise tous les +catholiques sudois, ainsi qu'aux deux reines. On avait fix l'heure de +midi; mais longtemps l'avance une foule d'lite remplissait l'enceinte +trop troite. On y retrouvait tous les trangers de distinction (c'est +la formule consacre) et toute la socit lgante de Stockholm, moins +Christine et le baron de Vendel. Le chevalier de Valborg, appuy contre +la grande vasque de porphyre rose qui sert de fonts baptismaux, +paraissait soucieux. On et dit que c'tait sa fiance qu'un autre +allait pouser. Quelques jeunes gens placs autour de lui n'eussent pas +demand mieux que de le faire causer, mais il paraissait vouloir tre +discret, ce jour-l, pour la premire fois de sa vie. + +Au coup de midi, quatre ou cinq voitures s'arrtrent devant l'glise. +Le suisse, en grand costume, l'pe au ct, la hallebarde au poing, +ouvrit la porte deux battants, Georges parut, donnant la main +Nadje. + +La fiance portait son beau costume avec une suprme lgance; son long +voile de dentelle blanche tranait derrire elle comme un manteau de +reine. On l'accueillit par un murmure flatteur. Peut-tre et-on pu +trouver que, pour une jeune fille, elle montrait trop d'assurance; mais +elle tait si prs d'tre femme! Quant Georges, il avait l'impassible +dignit de l'homme bien n qui sent tous les yeux fixs sur lui et qui +garde ses penses et cache ses impressions. + +Un vieux chapelain cheveux blancs commena bientt les crmonies du +rite catholique, au milieu d'une assemble trangre, qui admirait, non +sans quelque tonnement, leur posie grandiose, et les souvenirs +bibliques des patriarches, mls aux pompes du sacrement; il rappelait +les images douces et charmantes de ces hrones de la famille, force et +parure de l'homme, posie de la tente, fleurs du dsert, grce du chaste +foyer, Rebecca, Rachel, Ruth et Nomi, mres fcondes et bnies, et il +invoquait sur les ttes inclines les faveurs du dieu d'Abraham, d'Isaac +et de Jacob, qui fit la race d'Isral aussi nombreuse que les grains de +sable de la mer. + +Quand le prtre demanda tout haut au comte Georges de Simiane s'il +prenait pour femme et lgitime pouse Nadje Borgiloff, prsente devant +lui, au moment o le fianc pronona le _oui_ fatal, on entendit comme +une plainte de l'orgue, un rapide accord des touches effleures, un +soupir dans les tuyaux, un gmissement vague: Georges se dfendit mal +d'un trouble involontaire; Nadje le rappela lui par un regard froid +et ferme, et, son tour, elle rpondit d'une voix haute et sonore. Le +prtre monta l'autel et clbra la messe; puis, l'instant marqu par +la liturgie, il se tourna vers l'assemble et revint prs des poux; +deux jeunes hommes soulevrent au-dessus de leurs ttes les plis +flottants du voile symbolique: le rideau de l'orgue s'agita; un prlude +d'une harmonie douce et triste jeta sur l'assemble le frisson nerveux +des grandes motions; bientt le chant se dgagea du groupe harmonieux +des accords, vibrant, pathtique, inspir. Une mlodie lgre, arienne, +aile sembla voltiger sous les arceaux de l'glise et planer sur la tte +de la foule ravie. Peu d'artistes, Stockholm pas plus qu'ailleurs, +eussent t capables de communiquer ainsi leur me l'ivoire +insensible. On se regardait sans comprendre. Georges seul avait compris; +car, ds les premires notes, il avait reconnu ce chant d'amour et de +mlancolie, entendu pour la premire fois sur le bateau de Skokloster, +et que, par un beau soir d't, Christine avait jou pour lui prs des +fentres ouvertes du salon, dans son cottage de Haga. C'tait le lied +dalcarlien: + + Perdus tous deux dans la steppe infinie! + +Vous me le jouerez souvent! avait-il dit la comtesse. Ni l'un ni +l'autre ne songeaient alors qu'ils dussent, elle le jouer, et lui +l'entendre jamais en de telles circonstances! + +L'essaim confus des souvenirs se leva tout coup dans son me, chantant +et battant des ailes: il se rappela les joies vanouies du pass, ces +joies profondes et pures dont elle l'avait si souvent enivr; il se +rappela cette inpuisable et sereine tendresse de toutes les heures et +de tous les instants; ce dvouement ingnieux, infatigable, toujours +prsent; cette dlicatesse de l'esprit et cette prvenance du coeur, +visibles dans les petites choses aussi bien que dans les grandes, comme +si elle et trouv le suprme bonheur dans le don de sa vie incessamment +renouvel. Puis il se demandait comment il avait pay ces dettes sacres +du coeur; il s'accusa tout bas d'ingratitude; il se dit que sa +prcipitation devait tre une injure pour Christine.... mme coupable! +Et, si elle tait coupable, la faute ne venait-elle pas de lui? S'il y +avait oubli des deux cts, qui donc avait donn l'exemple? Pour la +premire fois, depuis sa rsolution prise, il eut peur. Le doute lui +vint, avec tout son cortge de remords et de poignantes amertumes.... Il +s'avoua tout bas qu'il avait compromis son bonheur; une voix intrieure +et puissante lui disait qu'il avait tu le bonheur d'une autre! Et, +quand il cherchait s'il y avait des remdes ces malheurs qui taient +des fautes, le prtre, l'autel, sa fiance, sa conscience, tout +rpondait: Il est trop tard! + +Les deux poux s'taient agenouills sur les coussins de velours, pour +couter les dernires prires. Georges laissa tomber sa tte dans ses +mains et oublia le monde. + +Cependant l'orgue jouait toujours: on le sentait frmir sous les +attaques nerveuses de l'artiste inconnu. Il avait repris le thme +primitif et le conduisait travers ces variations habiles, qui sont +comme les nuances de la pense et les demi-teintes du sentiment. Quand +la mlodie descend des hautes sources de l'inspiration, elle trouve les +accents qui remuent le coeur et pntrent l'me. L'motion a partout +le mme langage, et rien ne ressemble plus un chant d'amour que le +chant de la prire. Ce lied, trouv au fond des bois par quelque paysan +rveur, agrandi par l'art, devenait, sous des mains habiles, le pome +harmonieux de la tendresse ineffable et des douleurs caches.... Ceux +qui connaissent la langue passionne des sons souponnaient vaguement, +chez l'excutant, une de ces tragdies sans paroles de la vie intime, +qui se jouent au fond de l'me dans les moments suprmes. Tantt la +phrase mlodique semblait emporte dans un orage de notes brlantes, une +ardeur fivreuse prcipitait son rhythme entranant; tantt elle se +berait comme au souffle d'une rverie douce, et sa mlancolie semblait +sourire: mais on se demandait de combien de larmes de tels sourires +taient faits. Tout coup le clavier se troubla; le rhythme entrecoup +se drobait sous les doigts qui ne le dominaient plus; la mesure, +abrupte et languissante la fois, vacillait comme la flamme sous le +vent.... Dans la foule, on ne respirait plus! Mais bientt la grande me +douloureuse rassembla ses forces disperses comme pour un dernier +effort; elle embrasa de ses flammes le clavier insensible; des notes de +feu s'en chappaient, des effluves amoureux couraient dans l'air.... +Puis tout coup le calme se fit, l'harmonieuse tempte s'apaisa, la +phrase primitive reparut, douce, nave et simple, comme soupire par la +voix d'une jeune fille. Et lentement elle s'teignit sur les touches +frmissantes, comme la plainte qu'on touffe sur des lvres dans un +baiser! + +La crmonie s'achevait. La foule sortit dans un tumulte d'motions +impossible dpeindre. On avait presque oubli les poux. Quelques +jeunes gens se grouprent devant les portes de la chapelle pour +attendre la sortie de l'artiste: Il joue, disait-on, comme Jenny Lind +aurait chant. On attendit vainement. Quand le suisse vint pour fermer +la porte, on l'interrogea. Il rpondit qu'il ne savait rien, mais que la +tribune de l'orgue s'ouvrait sur le couvent, et qu'il tait inutile de +former des attroupements devant l'glise! + + + + +XVI + + +Christine, avons-nous besoin de la nommer au lecteur? tait rentre chez +elle par des rues dtournes, qui longeaient les vastes jardins du +couvent. Elle trouva Maa tablie dans son salon. La baronne de Bjorn +tait arrive le matin mme du mariage. Elle tait accourue chez son +amie, et, ne la trouvant pas, elle l'avait attendue, en proie une +inquitude pleine d'angoisses. + +Mme de Rudden, que l'excitation fbrile de la crise ne soutenait plus, +se jeta, ou plutt se laissa tomber dans les bras de la jeune baronne. +Un profond sanglot souleva sa poitrine; ses yeux taient secs, mais ses +mains tremblaient; son front brlait l'paule de Maa, sur laquelle il +s'tait pos. Maa lui prit la tte et la baisa tendrement, puis elle +l'loigna un peu, comme pour mieux la voir. Elle fut effraye des +changements rapides que la douleur avait produits sur cette beaut si +radieuse. Il y a un ge o les femmes ne doivent plus souffrir: elles +ne se conservent que dans le calme heureux, les orages du malheur les +effeuillent, comme les orages de l'atmosphre les dernires roses de +l'automne. + +Ce n'est plus moi! murmura Christine; tu ne peux pas me reconnatre. + +Maa la fit asseoir prs du feu, lui ta son chapeau et sa pelisse; +Christine se laissait faire comme un enfant malade. Maa se mit genoux +devant elle et prit ses deux mains, qu'elle rchauffa dans les siennes. + +Mais parle donc! lui dit-elle tout coup, tu me fais peur! + +--Je te fais peur! rpta Christine comme un cho. + +--Eh! sans doute, reprit Maa; voil dix-huit mois que je ne t'ai vue, +et tu ne veux pas mme me regarder! + +--Je te fais peur aujourd'hui; demain je te ferai piti. + +--Tais-toi! dit Maa; j'aime encore mieux ton silence! Tu roules, j'en +suis sre, quelque mchante pense dans ta pauvre tte vide. Jure-moi +que jamais.... + +--Quoi? fit Christine.... Puis, comprenant tout coup: Me tuer! +dit-elle. Et elle ajouta avec un regard o l'on pouvait mesurer la +profondeur de son dsespoir: Se tuer!... Il n'y a que les impatients +qui se tuent.... A quoi bon? est-ce qu'on ne meurt pas? + +--Ah! reprit Maa, tu es cruelle pour ceux qui t'aiment. + +--Ceux que j'aimais ont t si bons pour moi! rpondit-elle avec un +sourire gar. + +--Allons! dit Maa d'un ton de douce autorit, c'est assez! chasse ce +souvenir; je le veux: oublie! + +--Oublier! Comment fait-on? je n'ai jamais su. + +--Ah! reprit l'aimable femme fondant en larmes, tu as raison, chre +Christine, je ne puis mme plus consoler.... Laisse-moi donc pleurer +avec toi! + +Christine tait assise au coin de la chemine, dans un grand fauteuil; +Maa, toujours ses pieds, posa la tte sur ses genoux. Bientt +Christine sentit ses mains toutes baignes d'une chaude rose de pleurs. +Peu peu ses nerfs se dtendirent, ses sanglots longtemps contenus +clatrent; puis les larmes vinrent, abondantes, qui la calmrent un +peu. Dans la douleur comme dans la joie, les larmes, c'est toujours le +trop-plein du coeur! + +Maa, cependant, sous l'ingnieux prtexte qu'une maison depuis +longtemps inhabite est froide et malsaine, ne voulut point aller +demeurer chez elle, o ses gens l'attendaient; elle obtint de son mari +la permission de venir s'tablir auprs de Christine, pour amortir au +moins ces premires atteintes des grandes souffrances, qui frappent +parfois sur les organisations nerveuses comme le coup de marteau de la +folie. Elles vcurent ainsi, toujours ensemble, prs de deux semaines, +dans une intimit bienfaisante, ne recevant que le chevalier de Valborg, +qui comprenait enfin l'tendue et l'intensit du mal qu'il avait fait, +et le major, qui avait toutes les dlicatesses comme il avait toutes les +ardeurs de l'amour vrai. Il comprenait trop les tristesses de Christine +pour ne pas les respecter. Deux jours avant le mariage de Georges il +avait quitt Stockholm; il n'y revint qu'une semaine aprs. Il +observait ces secrtes convenances du coeur qu'aucune civilit +n'inscrit dans son code puril et honnte, mais que devinent si bien +certaines natures. + +La prsence de Maa rendait possibles de plus frquentes assiduits chez +Christine. Il essaya de la distraire. Enfin, assur de l'appui de la +baronne, il reparla de son mariage. Ce seul mot effaroucha Christine +pour deux jours: les regrets ont aussi leur pudeur. Le major crut qu'il +s'tait trop ht, et il rsolut d'tre plus patient l'avenir; mais on +devinait son silence. + +Un matin, ils djeunaient tous trois; Christine, qui remarquait sa +tristesse, lui tendit la main par-dessus la table. + +Mon ami, lui dit-elle, j'ai une grce vous demander. + +--Parlez, chre Christine, vous savez qu'elle est accorde d'avance. Il +me semble qu'en me la demandant c'est moi que vous la faites. + +--Vois comme il est bon! dit-elle en se retournant vers Maa. + +--Oui, dit Maa, je sais que c'est le roi des hommes; mon cher baron ne +vient qu'aprs. + +--Eh bien, mon ami, reprit Christine en lui jetant un regard qui et +attendri un tigre, il faut que vous me pardonniez le mal que je vais +vous faire. + +Une vive motion se peignit sur les traits du major, mais il ne rpondit +rien. + +Que veux-tu dire? demanda Maa non moins inquite. + +--Mes amis, reprit Christine, je ne suis pas bien; depuis quelque temps +je souffre. + +--Je le vois bien, dit le baron. + +--Et vous ne m'en parlez pas! + +--C'est que je ne saurais vous gurir, reprit-il en hochant tristement +la tte; du moins maintenant! ajouta-t-il en essayant de sourire. + +--Ni maintenant, ni jamais! reprit Christine, j'en ai grand'peur. + +--Toujours tes folles ides, fit Maa avec un mouvement d'paules. + +--Il ne faut donc pas songer aujourd'hui un mariage que.... + +--Que vous ne dsirez pas, interrompit le major. + +--Pour lequel les forces me manqueraient, reprit Christine. + +--Comme vous voudrez, comtesse.... Ce n'est pas l'heure de vous +apprendre mes sentiments; vous les connaissez. Ce que vous faites est +toujours bien. + +--Vous ne perdez pas grand'chose! dit-elle en regardant ses bras +amaigris et ses mains diaphanes. + +--Chacun est juge de ses malheurs, fit le baron avec un sourire triste; +je ne me plains pas; mais du moins laissez-moi croire que je pourrais me +plaindre. + +--Ah! murmura Christine en cachant sa tte dans ses mains, la vie est un +jeu cruel! Quels nobles coeurs on dchire! et pourtant, je ne l'ai pas +voulu! N'est-ce pas mon ami, que je ne l'ai pas voulu? Le malheur est +sur moi! Que faire, mon Dieu? + +--Tout pour vous, Christine; rien pour moi! + +--Il m'aime comme j'aimais l'autre! pensa Christine. + +--Si vous voulez, reprit le major, je ne reviendrai plus! + +--Oh non! dit-elle, comme en proie une terreur soudaine. Non! restez, +restez. Vous et Maa, vous tes maintenant mes seuls amis. Si vous +partez, je serai seule, toute seule... et il n'est pas temps encore. Un +peu de patience! Maintenant je vous dsire autour de moi. Vous voulez +bien? + +Le baron se tourna vers Maa, sans prononcer une parole. + +Chers amis, c'est que j'ai le droit d'tre humble, reprit la comtesse +en leur tendant ses mains. + + + + +XVII + + +On n'est pas impunment le jeune mari d'une jolie femme. Les rapides +semaines de la lune de miel s'coulrent pour Georges dans une sorte de +fivre de plaisir, au milieu des ftes, au sein d'une dissipation +tourdie. Nadje l'entranait; il n'avait pas le temps d'tre +malheureux. + +Mais, au premier relche, et dans l'intervalle de deux plaisirs, la +pense de Christine lui revint, et, une fois venue, elle resta, assidue, +obstine: le remords troubla ses joies mondaines. Bientt il s'aperut +que Nadje n'tait pas celle qu'il avait rve. Le chtiment commenait. +Il croyait avoir pous une femme; il ne trouvait qu'une poupe, qui +passait sa vie s'habiller et se dshabiller. Stockholm fut bloui de +ses toilettes; mais les femmes qui ont de si belles robes font en +gnral plus de plaisir aux autres qu' leurs maris. A vrai dire, +Georges n'avait plus d'intrieur depuis qu'il tait mari. Il prouva +quelques moments d'ennui; sa pense fit beaucoup de chemin en arrire. +Il tait certain maintenant d'avoir pass ct de son bonheur. C'est +ce qui arrive beaucoup dans ce monde. Comme tous ceux qui sont +malheureux, il devint injuste, et, intervertissant les rles, il accusa +Christine de l'avoir sacrifi. Quand il se trouvait seul, il songeait +aux heures charmantes passes prs d'elle, si rapides et tellement +remplies. + +Il s'aperut bientt que Nadje ne l'aimait point, et il en souffrit; +non point dans sa tendresse, qu'elle n'avait point veille, mais dans +son orgueil si adroitement flatt d'abord, et maintenant si rudement +du. Il vit clairement que l'ambition seule, avec l'intrt, avait +guid son choix, et il en ressentait un mcontentement secret, que mille +causes chaque jour venaient irriter encore. + +Sur beaucoup de choses, Nadje et lui n'avaient point la mme faon de +voir. Sur beaucoup d'autres, Nadje n'avait mme pas d'opinion. Quand +une pointe d'aigreur envenimait entre eux quelque querelle, Georges se +rappelait cette sympathie si profonde entre la comtesse et lui, que l'un +achevait toujours la phrase que l'autre avait commence, comme si tous +les deux n'avaient eu qu'une pense. Il se disait qu'au lieu d'tre un +obstacle dans sa vie, elle en et t la force, le conseil et la raison. +Bientt il prouva contre le baron des accs de jalousie pre. La +jalousie tait la seule nuance de l'amour que Christine lui et encore +jamais fait connatre. + +Il s'tonnait cependant que le mariage de la comtesse fit si peu de +bruit Stockholm; il se demandait si l'on ne voulait point avoir des +mnagements pour lui. Christine tait capable de tous les raffinements. +Au lieu de lui en savoir gr, il s'en irritait. Enfin il interrogea le +chevalier de Valborg, le seul des amis de la comtesse qu'il vt encore. + +Elle ne se marie pas! dit le chevalier; et, si j'en crois le baron de +Vendel, si je m'en crois moi-mme, elle ne se mariera jamais. Ah! mon +cher comte! vous tes un homme dangereux; mais, cette fois, je ne vous +en fais pas mon compliment: vous avez bris le coeur d'une pauvre +femme qui mritait mieux. + +Cette parole de Valborg fut pour Georges le dernier trait de lumire. Il +courut chez la comtesse, gar, fou de douleur. + +On lui dit que Mme de Rudden tait sortie. Il revint trois fois en deux +jours, et comme, la dernire tentative, il voulait forcer la porte, +qu'un groom n'osait pas trop dfendre, le vieux valet de chambre +accourut. + +Que veut monsieur? demanda-t-il en reconnaissant Georges. + +--Ne puis-je voir Mme la comtesse? + +--On ne la voit pas! + +--Pas mme moi? + +Le vieux serviteur le regarda sans rpondre. + +Est-ce que Mme de Rudden ne reoit pas? + +--Non, monsieur. + +--Quand recevra-t-elle? + +--Mme la comtesse ne l'a pas dit. + +Georges rentra chez lui fort triste. C'tait une de ces natures la +fois faibles et violentes, que les obstacles irritent. La femme qu'il ne +pouvait plus obtenir tait prcisment celle qu'il tait le plus prs +d'aimer. Les regrets se mlrent aux remords, et il entra dans une phase +de tortures morales qui devint ses propres yeux le commencement de +l'expiation. Nadje ne s'aperut de la tristesse de son mari que pour +s'en plaindre; elle laissa mme chapper quelques mots de rcrimination +aigre, qui n'taient gure propres ramener le calme dans l'me +trouble du comte de Simiane. + +A quelque temps de l, il rencontra Mme de Bjorn; il la connaissait un +peu et savait qu'elle tait l'amie intime de la comtesse. Il alla droit + elle. Maa voulut l'viter; mais il lui parut si malheureux, qu'elle +n'en eut pas le courage. + +Si vous saviez ce que je souffre! dit-il en l'abordant. + +--Vous ne faites que votre devoir, riposta la baronne. + +L'amie de la comtesse tait peu prs de son ge: c'tait une blonde +piquante; un pote de la cour avait compar ses yeux deux petits feux +follets. Ils en avaient l'inquitude et l'clat et le mouvement. Mme de +Bjorn n'tait pas grande et mritait son surnom de _petite baronne_; +sans tre belle, elle tait charmante: ses joues, ses mains, ses +paules, logeaient dans leurs fossettes de petites niches d'amours. +Avec cela, vive, ptulante, le coeur sur la main, et la main ouverte! +Elle ne marchandait la vrit personne, et se faisait assez craindre +de ceux qu'elle n'aimait pas. + +Je n'ai pas l'honneur de vous comprendre, dit Georges, qui savait que +tout mauvais cas est niable: de grce, expliquez-vous. + +--Non, ce serait trop long et c'est inutile. Si votre conscience ne vous +a pas tout dit, je n'ai rien vous apprendre. + +Maa parlait d'un ton qui ne permettait gure de rplique. Georges +baissa la tte sans rpondre. + +Voil comme vous tes tous, reprit-elle en le regardant fixement; parce +que vous savez vous faire aimer, vous croyez que tout est dit et que +l'on n'a plus rien vous demander; vous tuez une femme par votre +inconstance et vos lgrets; vous en pousez une autre pendant qu'elle +se meurt,... et il faut encore qu'on vous plaigne! ajouta-t-elle avec +une ironie d'autant plus poignante qu'elle la contenait davantage. Eh +bien, non! souffrez, monsieur, comme vous avez fait souffrir!... c'est +maintenant ce qui peut vous arriver de mieux, s'il y a une justice +l-haut! + +--Mais regardez-moi donc! s'cria Georges en lui prenant la main, et +dites si je ne suis pas assez puni! + +--Oui, reprit Maa en s'adoucissant, je vois que vous tes malheureux, +et cela m'aiderait vous rendre quelque estime, si je pouvais oublier +ce que je vois chaque jour.... Ah! si vous assistiez comme moi ces +tortures d'une me brise... + +--C'est plus que je ne puis supporter! dit Georges en se levant d'un +bond. Chez elle! allons chez elle! je vous en supplie! + +--Non, non! je vous le dfends: elle n'est point prpare vous revoir. + +--Comme vous voudrez! murmura-t-il en baissant la tte. + +Maa n'tait point encore dsarme; elle profita, elle abusa peut-tre +du silence et de l'abattement du jeune homme, et, sans piti, avec cette +loquence particulire aux femmes, et qu'elles ont parfois un si haut +degr, quand la passion parle en elles, elle lui peignit l'amour de +Christine, si ardent, que, n'ayant plus d'autre aliment, il se dvorait +lui-mme; si profondment dvou, que, pour assurer le bonheur de +l'autre, aucun sacrifice ne lui avait cot, pas mme le sacrifice de +soi; un amour tel, en un mot, qu'un homme ne le rencontre pas deux fois +dans sa vie. Quant son mariage avec le baron, ce n'tait qu'une fable. +L'ide ne venait pas d'elle; car jamais elle n'et consenti contrister +un homme digne de son estime et qui souffrait pour elle; et, cependant, +elle ne l'avait point repouss tout d'abord, parce qu'elle ne voulait +point devoir l'amour de Georges un scrupule ou un remords. + +Et pourtant je l'aimais! s'cria Georges, et de toute mon me! + +--Vous voyez bien que non, reprit Maa, puisque vous en avez pous une +autre. Est-ce qu'elle n'tait pas aussi jalouse que vous? est-ce qu'elle +n'a pas souffert autant que vous? Cependant Mlle Borgiloff ne l'a pas +jete dans les bras du major. + +Georges ne trouvait pas une rponse; il prouvait ce vertige qui nous +prend quelquefois quand nous nous penchons sur les abmes. + +Quittez-moi maintenant, dit la baronne; il est deux heures; il faut que +je rentre chez elle. + +Georges baisa la main qu'elle lui tendait; elle y sentit tomber une +larme. + +Portez-lui mes respects, mes regrets, murmura-t-il d'une voix +suppliante: il allait ajouter.... et mon amour! il n'osa point. + +Ah! dit Maa en regardant la goutte amre qui tremblait encore sur sa +main, c'est cette larme qu'il faudrait lui porter! + +Quelques instants aprs, elle entra chez la comtesse. + +Christine tait tendue sur la chaise longue; elle se leva, et, aussi +vite que ses forces le lui permirent, courant au-devant de son amie: + +Tu l'as vu! dit-elle en remarquant son trouble; ce visage a vu +Georges! + +Maa lui passa un bras autour des paules, et, la baisant au front, +doucement, elle la contraignit se rasseoir. + +Si tu n'es pas calme, lui dit-elle, tu ne sauras rien. + +--Mais tu vois bien que je suis calme, dit Christine en cachant ses +mains qui tremblaient. Je suis trs-calme: mais parle, parle donc! + +Maa fut oblige d'avouer son entrevue avec M. de Simiane; et, comme +elle prenait toutes sortes de prcautions et de mnagements, choisissant +ce qu'elle voulait dire et taisant ce qu'elle devait cacher: + +Non, tout! dis-moi tout! s'cria la comtesse avec une exaltation mal +contenue. + +Maa lui raconta leur entretien avec la plus scrupuleuse exactitude. Une +fois ou deux, il lui arriva de se servir des expressions mmes de +Georges. + +Oui! je reconnais ce mot-l, dit Christine, c'est ainsi qu'il a d +parler; il me semble l'entendre! je distingue son accent et sa voix: une +voix charmante dont le timbre caresse.... + +Maa vit bien qu'elle ne russirait pas la calmer; elle laissa la +crise suivre son cours, esprant quelque adoucissement de sa violence +mme. C'tait la premire fois, depuis le mariage de Georges, qu'elle +parlait avec tant d'abandon. + +Ainsi, disait-elle quand Maa eut termin son rcit, il n'est pas mme +heureux, et je me suis perdue inutilement! + +On l'entendit plusieurs reprises rpter encore, comme en se parlant +elle-mme: Il n'est pas heureux! + +Peut-tre ceux qui ont tudi beaucoup le coeur humain.... des femmes, +prtendront-ils qu'au milieu de ses regrets, si vifs d'ailleurs et si +sincres, il se glissait son insu une secrte joie de voir que Georges +n'avait pas trouv auprs d'une autre le bonheur qu'il avait got prs +d'elle, que rien n'avait chass son image, et qu'il l'aimait encore. + +Maa suivait attentivement sur son visage tout ce travail de la pense +rapide. Veux-tu, dit-elle en prenant sa main brlante en la regardant +fixement dans les yeux, veux-tu le revoir? Un clair passa sur le +visage ranim de la comtesse. Elle se jeta au cou de Maa. + +Oui! lui dit-elle tout bas. Puis elle releva la tte, plit, mit sa +main sur sa poitrine, et, au bout d'un instant de rflexion: Non; +reprit-elle, non, cela ne se peut pas, car cela ne se doit pas!... Pas +maintenant, du moins, pas encore.... mais bientt! ajouta-t-elle avec +un sourire qui et rendu Georges fou d'amour et de douleur. + +Georges, cependant, avait repris, bon gr, mal gr, la vie du monde: il +le fallait; ne ft-ce que pour viter un clat inutile. A travers les +raouts et les soires, il tranait le boulet conjugal, comme un forat +du mariage. Les femmes qui ne voyaient pas Christine commenaient la +plaindre tout bas. + +La comtesse ne sortait point; elle cachait le deuil de son coeur. Maa +la soignait comme une soeur. Le mois de mars eut deux ou trois belles +matines. Un jour, le soleil frappait aux fentres avec la pointe d'or +de ses rayons; Maa jeta une pelisse de fourrures sur les paules de +Christine. + +Viens-tu boire un peu d'air? lui dit-elle; cela te fera du bien! + +La voiture attendait tout attele dans la cour. + +O allons-nous? + +--Je ne sais; o tu voudras, n'importe! nous allons pour aller! +Djurgaard, par exemple? + +--Soit! dit Christine assez nonchalamment. + +La voiture s'engagea dans les faubourgs, longea les bassins du +port--dont la glace, souleve par le flot de la Baltique, se dtachait +dj--passa devant la caserne du Roi, et s'engagea bientt dans un parc +superbe, sem de villas, de chteaux, de jardins, de thtres en plein +vent, de cafs en plein air, o la bourgeoisie de Stockholm fte le +dimanche et vient se rjouir pendant les beaux soirs d't. Elles +descendirent prs du chteau de Rosendal (la valle des roses), non loin +de cette belle coupe de porphyre, la plus grande du monde, dont les +Anglais ne manquent jamais de mesurer avec leurs cannes le diamtre et +la hauteur. Christine tait mieux et pouvait marcher. + +Allons voir les chnes, dit Maa. + +Une longue avenue de pins, qui ondulait avec les plis du terrain ingal, +conduisait jusqu'au rond-point du parc, o un bouquet gigantesque de +chnes centenaires, jetant leurs fortes racines entre les rochers de +granit, flottait au vent comme un panache sur le front de la ville. Les +deux femmes traversrent pas lents une clairire de gazon ras; mais, +au moment de prendre une autre alle qui conduisait un petit chalet +suisse dominant la mer au loin, Christine s'arrta tout coup. Elle +avait aperu Georges qui venait elle. + +Elle regarda Maa. + +Je le savais, dit Mme de Bjorn. + +Christine se pressa en frissonnant contre son amie. Toutes deux +s'assirent sur un banc. Georges s'approcha et se tint un moment devant +elles, immobile et muet. + +Il releva les yeux, et, en voyant Christine si change, il sentit une +immense piti s'emparer de lui. + +Je vous fais peur, Georges? dit Christine en remarquant l'motion qui +s'tait empare de lui. + +Deux larmes jaillirent des yeux du jeune homme. + +Tu vois bien qu'il m'aime encore! fit-elle en serrant le bras de Maa. + +--Oh! toujours, et plus que jamais! + +--Taisez-vous, reprit-elle en levant la main comme pour la poser sur les +lvres de Georges, taisez-vous! vous n'avez plus le droit de me le dire. + +--C'est vrai, fit-il en gardant sa main, et d'une voix o il y avait des +larmes; mais j'ai du moins le droit de m'accuser d'avoir mconnu la plus +chre et la plus adore des femmes! + +--Ne vous accusez pas, reprit Christine; sans doute je ne devais pas +tre heureuse. Il y a eu dans ma vie plus d'un malentendu cruel; +celui-ci fut le plus cruel de tous. Mais, enfin, des deux parts la +loyaut est sauve; consolez-vous, car je crois que maintenant j'aime ma +douleur. + +Insensiblement l'motion la gagnait; Maa s'en aperut. + +Christine, lui dit-elle, il faut partir. Et elle se leva la premire. + +Encore une minute! dit Georges. + +La comtesse ne dit rien, mais elle regarda son amie. + +Impossible! reprit Maa; c'est assez, c'est trop dj! + +--Ne vous reverrai-je point? demanda Georges avec la timidit d'un +amoureux de quinze ans. + +--Je le voudrais, reprit Christine, mais cela serait mal: vous tes le +mari d'une autre. Je serai franche et droite jusqu'au bout, mme contre +moi! Je devais peut-tre cette suprme entrevue votre douleur et +notre pass.... plus serait trop! Adieu! + +Le comte fit un geste de dsespoir violent. + +Georges, dit-elle en lui prenant la main, pargnez-moi! laissez-moi ma +conscience. Que me resterait-il si je ne l'avais plus? + +Maa fit deux ou trois pas dans l'alle: les longues aiguilles des pins, +broyes par ses petits pieds impatients, faisaient entendre un +craquement sec: elle revint Christine et toucha son bras. + +La comtesse voulut se lever. Ses forces la trahirent; elle se rassit et +appuya sa tte contre le tronc du chne auquel on avait adoss le banc +rustique. Un vif incarnat couvrait sa joue, une toux sche dchira sa +poitrine. Bientt elle plit en regardant Maa. Quand elle retira le +mouchoir qu'elle avait pos sur ses lvres, Georges s'aperut qu'il +tait rouge. Il ne trouva plus une parole: il y a des sentiments que les +mots n'expriment pas. Sans la prsence de Maa, il l'aurait prise dans +ses bras, serre contre son coeur, et leurs deux mes, plus que jamais +prises, eussent oubli le prsent et retrouv le pass. + +Devant l'amie, si indulgente qu'elle ft, chacun devait garder ses +penses. + +Enfin la comtesse fit un effort; elle se leva et prit le bras de Maa, +adressant Georges un signe d'adieu. + +Ne venez point! lui dit Mme de Bjorn; les gens sont au chalet, et il ne +faut pas qu'on vous voie. + +Georges, immobile la mme place, les suivit du regard. Christine +traversa la pelouse lentement, et avec la grce languissante d'un beau +cygne bless. Elle se retourna une dernire fois pour le voir. Mais +bientt les deux femmes entrrent sous une alle d'picas et de +tamarins; un pli du terrain les cacha tout fait. + +Georges, rest seul, s'enfona sous les plus sombres taillis du parc; il +ne rentra chez lui que vers le soir. Nadje avait dn sans l'attendre, +et tait alle chez une de ses amies, o l'on rptait un certain +quadrille, appel les _Lanciers_, vieille danse rajeunie, que deux +merveilleuses de Vienne venaient d'importer en Sude. Il put donc jouir +en paix de l'cre volupt de sa douleur, et savourer avec ses larmes ce +que le pote anglais appelle _the joy of grief_! Depuis qu'il avait revu +Christine, il sentait le besoin de se cacher tous les yeux et de vivre +avec sa pense solitaire. Cependant sa douleur avait retrouv le calme. +Il respectait trop les volonts de sa malheureuse amie pour se prsenter +chez elle; mais il passait chaque jour dans la rue de la Reine: il +voyait au moins sa maison. Un matin, il trouva les volets ferms: un +voisin lui apprit que Mme de Rudden avait quitt Stockholm. + + * * * * * + +Quelques jours aprs, il recevait une lettre de Maa, portant le timbre +de Lbeck. La baronne lui annonait que Christine, plus souffrante, +avait d quitter la Sude et chercher un ciel moins rigoureux. + +Georges resta trois mois sans nouvelles, livr aux tortures de +l'incertitude et de l'absence, les plus grands des maux pour une me +aimante. + + * * * * * + +Un matin que M. de Simiane travaillait dans son cabinet, un domestique +sans livre fut introduit prs de lui. Cet homme venait l'avertir qu'une +femme l'attendait en voiture dans une rue voisine qu'il lui nomma. +Georges le suivit et aperut bientt la voiture. Un mouchoir s'agita, +une portire s'ouvrit; il monta, et le cocher, sans attendre d'ordres, +lana ses chevaux. Georges, travers les doubles plis du voile noir, +avait reconnu Maa, dont les cheveux blonds clairaient le visage. Il la +regarda avec une inquitude profonde, mais sans toutefois oser encore +l'interroger, bien qu'il et un nom dans le coeur et sur les lvres. + +C'est maintenant qu'il faut venir! dit la baronne en lui serrant la +main. + +Elle releva son voile; il vit qu'elle avait pleur. + +Et Christine? demanda-t-il, mais tout bas et comme un homme qui craint +d'entendre sa voix. + +--Vous allez la voir, dit Maa; du courage! + +Georges jeta un regard distrait la portire: il reconnut la route de +Haga, qu'il avait si souvent parcourue pour aller chez la comtesse. Il +et voulu donner des ailes aux chevaux. Enfin on arriva. + +L'attelage fumant franchit la grille de fer dor que tant de fois sa +main tremblante avait ouverte. Il contourna un tapis de gazon anglais, +sem de bouquets d'arbres, et s'arrta devant un petit perron de quatre +marches, dont les houblons verts et le chvrefeuille brodaient la rampe +de festons flottants. C'tait une radieuse matine; juin souriait la +terre amoureuse et rajeunie; il y avait des chansons dans tous les +arbres; le soleil tincelait dans les fentres et le printemps jetait +des fleurs partout. + +Georges s'lana sur le perron; c'est peine si Maa put le suivre. +Deux lvriers, favoris de Christine, couchs sur le ventre, et +allongeant sur leurs pattes menues leur fin museau de brochet, gardaient +la dernire marche. Ils reconnurent Georges, et se levrent joyeusement +pour lui lcher les mains. + +Comme ils me haraient, pensa-t-il, s'ils me connaissaient mieux! + +Au bruit de la voiture, le vieux valet de chambre de la comtesse tait +accouru. En apercevant Georges il porta la main son front. + +Comment est-elle? demanda la baronne. + +--Elle se croit mieux. + +--Et vous, Niels, comment la trouvez-vous? + +--Plus mal. + +Mme de Bjorn regarda Georges. + +Remettez-vous, lui dit-elle, et soyez fort pour elle, sinon pour vous! + +--Entrons! dit le comte; maintenant je ne puis plus attendre. + +Il se dirigea vers la chambre de Christine. + +Pas l! dit le vieux Niels en hochant la tte, ici! Et il montra le +salon. + +Attendez que je la prvienne, fit Maa, qui passa la premire. + +--Il est l! je sais qu'il est l! dit Christine; je le vois, +poursuivit-elle en tendant le bras vers le mur, que son regard ardent +semblait percer. + +--Oh! comme elle l'aime encore! murmurait M. de Vendel, assis prs de +la fentre la tte entre ses mains. + +La porte se rouvrit: Georges s'lana vers le canap sur lequel +Christine tait tendue, et tomba genoux devant elle. + +Georges! Georges! dit Christine, mais si bas, qu' peine on put +l'entendre. Et de ses bras amaigris elle entoura la tte du jeune homme, +qu'elle pressait contre sa poitrine. + +Georges la regarda, et fut frapp de sa beaut, plus peut-tre que le +jour o il la vit pour la premire fois. C'est qu'elle tait plus belle +encore. Sa joue anime s'tait teinte d'un soudain clat: elle +blouissait. Son oeil brillait d'un feu trange; ses belles mains, que +si souvent il avait couvertes de baisers, semblaient s'tre encore +allonges et amincies; elles avaient la transparence de la cire +diaphane, et la plus lgre pression rougissait leur blancheur dlicate. +Ses cheveux dnous roulaient en ondes paisses sur ses paules, comme +un ruisseau d'or fluide. Elle plongea ses yeux dans les yeux du jeune +homme avec une expression d'ineffable tendresse. Elle oubliait le pass, +elle oubliait l'avenir, l'avenir qu'il fallait mesurer par minutes. La +vie, pour elle, se concentrait dans l'instant prsent. Mais la violence +de ses motions l'puisa: les roses blanchirent sur sa joue, ses lvres +se dcolorrent, ses yeux s'teignirent; elle laissa retomber sa tte et +s'vanouit. + +Maa la prit dans ses bras et lui fit respirer des sels. Le baron se +leva, fit quelques pas vers le lit de repos, et montrant la comtesse: + +Voil ce que vous en avez fait! dit-il. + +Georges le regarda sans lui rpondre. Sa bouche n'avait plus de voix, +comme ses yeux n'avaient plus de larmes: l'angoisse sculptait sur son +visage l'image de la douleur. Le baron regretta sa violence.... il se +rassit sans ajouter un mot. + +Georges tenait toujours une des mains de Christine dans les siennes: +Maa soutenait sa tte chevele et dfaillante. Enfin elle revint +elle, essaya de sourire, et dit tout haut: Je suis mieux! pardon et +merci! Puis elle ajouta quelques mots tout bas et murmurs l'oreille +de son amie. + +Le baron, avec cette merveilleuse dlicatesse qui semble donner un sens +de plus certaines natures, comprit que la comtesse dsirait rester +seule avec M. de Simiane, et, si avare qu'il ft de ses dernires +minutes, comme s'il et t jaloux de s'oublier et de se sacrifier +jusqu'au bout, il sortit sur la pointe du pied. + +Va le remercier, dit Christine en serrant la main de Maa. + +Celle-ci rejoignit le baron; Georges et la comtesse restrent seuls. +Georges avait pos ses lvres sur les mains de Christine; il les +mouillait de ses larmes. + +Ce fut elle la premire qui retrouva la parole. + +Georges, lui dit-elle, j'ai manqu de courage; je n'ai pas pu mourir +sans vous revoir. + +Il la regarda d'un air gar. + +O Christine! pardonnez-moi! + +--Pauvre cher! que veux-tu que je te pardonne? tu t'es tromp de chemin; +mais ce n'est pas ta faute. Tu es all o tu croyais le bonheur. Qui +donc n'et pas fait comme toi? + +--Christine, soyez bonne, ne m'accablez pas.... Je vous jure.... + +--Ne jurez rien, mon ami; maintenant je sais tout... Ah! si du moins +vous tiez heureux! + +--Heureux! peut-on l'tre quand on vous a connue et perdue? + +--N'est-ce pas, dit-elle avec une sorte d'garement passionn, n'est-ce +pas que je savais bien aimer? + +--Oui, Christine.... et pourtant! + +--Pourtant.... j'ai fait comme si je ne vous aimais pas; mais +coutez-moi, Georges, car c'est comme le testament de mon coeur que je +vous ouvre ici. Un jour vous vous le rappellerez avec une tristesse +douce.... Quand je commenai de vous aimer, quand je recueillis, oh! +avec quelle joie profonde! tous ces trsors de tendresse que vous +rpandiez mes pieds, je vous promis, ou plutt je me promis moi-mme +de n'tre jamais un obstacle dans votre vie. Cet obstacle, je crus +l'tre le jour o vous rencontrtes.... celle qui est aujourd'hui votre +femme. + +Georges fit un geste de dsespoir. Christine pressa d'une molle treinte +sa main tour tour brlante et glace. + +Mnagez-moi, lui dit-elle; j'ai encore besoin d'un peu de force.... Je +vis vos incertitudes, reprit-elle aprs un instant de silence, je vis le +trouble de votre me, je vis vos combats, vos rsistances, vos nobles +efforts pour rester moi! Et pour tout cela, je vous aimai plus +encore.... Mais je ne crus point pouvoir vous rendre heureux +davantage.... Vos dsirs allaient plus loin.... Je sentais tout ce qu'il +y avait en vous de reconnaissance profonde, de piti gnreuse, de +tendresse dlicate, de dvouement chevaleresque. Tout cela, c'tait +assez pour le bonheur de dix autres.... Ce n'tait pas assez pour moi, +Georges.... Georges, voil ma faute: j'ai pch par orgueil; mais cet +orgueil, c'tait encore de l'amour.... je voulais donner.... je ne +voulais pas recevoir. Je rompis violemment les liens que vous n'auriez +pas voulu dnouer.... J'acceptai l'apparence d'un tort.... et vous ftes +libre! + +--Ainsi vous m'aimez encore! + +--Ah! malheureux! j'en meurs, et tu le demandes! Est-ce qu'on peut ne +plus t'aimer? + +--Et moi! et moi, Christine!... Ma tte a pu un instant s'garer, jamais +mon coeur.... Je t'ai toujours aime.... je t'aime! + +--Tais-toi, par piti! Tu veux donc me rendre la mort impossible? + +--Mourir! toi!... Oh!... non, jamais! Je te dfendrai.... je te +cacherai.... La mort.... elle ne te verra pas! + +Il l'entoura de ses deux bras.... + +Jamais! jamais plus je ne te quitterai! + +--Et Nadje? murmura-t-elle. + +--Nadje? reprit-il avec un geste de fou, les cheveux en dsordre et +l'oeil hagard.... Qu'est-ce, Nadje? je ne la connais pas.... je ne la +reverrai de ma vie. + +--Et le devoir! dit-elle en soulevant, comme pour regarder le ciel une +dernire fois, ses longues paupires fatigues; le devoir!... un grand +mot et une grande chose, que ta pauvre morte te supplie de n'oublier +jamais! Le temps n'est plus o nous tions libres tous deux. Oh! les +beaux jours! Mais comme ils ont pass vite! T'en souviens-tu de nos +beaux jours? + +Georges cacha sa tte dans ses mains. + +Non, dit-elle avec une mutinerie d'enfant, regarde-moi. Maintenant, je +veux te voir toujours! toujours! reprit-elle comme en se parlant +elle-mme, toujours, avec moi, ce n'est pas bien long! + +Et, comme il faisait un signe d'incrdulit: + +Va, reprit-elle, je ne me trompe pas.... Si ce n'tait pas vrai, tu ne +serais pas ici. Mais avant que le soleil ait quitt cette fentre, +Georges, je ne vivrai plus que dans ton coeur. + +Elle parlait avec une telle conviction et un si profond accent de +vrit, que Georges vit bien qu'elle ne le trompait point. Il touffa +ses sanglots pour ne pas troubler la srnit de sa dernire heure, et +il laissa couler ses larmes silencieuses. + +Pourquoi pleurer? dit-elle d'une voix douce et faible: ne sais-tu pas +que nous nous reverrons? + +--Oui! et bientt! + +--Pas encore, je t'avertirai! reprit-elle. + +Et un sourire ineffable vint clairer ses lvres, qui se fermrent. + +Le baron et Maa rentraient: ils s'arrtrent immobiles deux pas du +lit. Le soleil tournait l'angle de la maison. Son rayon quitta le lit de +la mourante. + +Il fait nuit, dit Christine.... et j'touffe! + +Maa courut la fentre et l'ouvrit. Un rouge-gorge chantait dans le +cytise en fleur, sous lequel plus d'une fois Christine s'tait assise, +pendant que Georges, ses pieds, lui lisait quelque pote ou lui +parlait d'amour. Elle prit leurs mains tous trois, et les runit dans +la mme treinte; puis, sans relever les yeux, d'une voix qui +s'teignit, elle murmura: Mes amis, mes chers amis!... Georges! +Georges!... Puis sa main se roidit et s'attacha dans une convulsion +suprme la main du jeune homme. + +Georges voulut la prendre dans ses bras. + +Plus en ce monde! lui dit Maa en s'agenouillant devant son amie, dont +elle ferma les yeux avec ses lvres. + +La plus aimante et la plus douce des cratures avait quitt la terre +pour toujours. + +Georges carta brusquement Mme de Bjorn et reprit les deux mains de +Christine: tantt il la regardait tendrement, tantt il promenait autour +de lui des yeux gars; des sanglots touffs brisaient sa poitrine, +puis il retombait dans un muet dsespoir. + +Maa et le baron voulurent l'arracher cette contemplation funeste; et +comme il leur rsistait: + +C'est maintenant, fit M. de Vendel, qu'il vous faut du courage! + +--Je n'en ai pas! dit Georges; il y a des choses qu'on ne peut point +supporter. + +--Et moi donc, reprit le baron, comment fais-je depuis un an? + +Georges ne rpondit rien et se laissa emmener. + +Le lendemain, il revint Haga, avec le baron, pour rendre Christine +les suprmes devoirs. Tous deux accompagnrent jusqu' sa dernire +demeure les restes de la comtesse, qui alla dormir avec ses pres dans +la chapelle funbre des Oxen-Stjerna. + +Nous l'avons trop aime, pour ne pas nous aimer en souvenir d'elle! +dit le major sur la tombe o l'on venait de sceller leur amour unique +tous deux. + +Georges lui serra la main, mais ne rpondit qu'avec des larmes. + + + + +XVIII + + +Le sjour de Stockholm devint insupportable M. de Simiane. Sa sant +s'puisait; il tomba dans une sorte de marasme: on dut demander son +rappel. Les mdecins conseillrent l'air de France. Il traversa le +Gotha-Canal, creus dans le granit des montagnes, comme l'escalier de +Neptune du canal Caldonien, dont les marches liquides soulvent et +portent les flottes de Victoria travers les sapins du Glen-Nvis. Le +bateau de Kiel se fait attendre un jour ou deux Gothenbourg. + +Georges erra dans les environs assez tristement. Le matin du dpart, un +hasard funbre l'amena prs du cimetire, situ non loin de la ville, au +pied d'une montagne, au bord d'une prairie. La porte tait ouverte: il +entra. Le cimetire de Gothenbourg n'est pas monumental; mais, si j'ose +dire, il est intime. On n'y btit point aux riches dfunts des palais de +granit et de marbre, ou des villas de stuc, mais chaque tombe a son +arbre et sa croix. + +Si vous aimez la pense des morts, si dj l'herbe cache une part de ce +qui tait vous, s'il vous plat de retrouver les chers absents, ou du +moins de vous croire prs d'eux, ils auront pour vous un charme extrme, +ces cimetires du Nord, avec leur ciel mlancolique, leurs longues +alles de tilleuls et de chnes, leurs bouquets d'ormes et d'rables, +leurs aunes tremblants et leurs grands bouleaux, dont les branches +accables caressent les pierres couvertes de mousse et les tombes de +gazon fleuri. + +Le cimetire de Gothenbourg est grand; on n'y dispute pas, pouce +pouce, la dernire couche des morts; on n'y trouble point leur sommeil +sacr; on y pargne la douleur toutes ces vexations gratuites et +mesquines dont elle s'irrite ailleurs; on n'est pas mme contraint +suivre l'alignement vulgaire des inhumations officielles: on se groupe +par familles. Parfois un couple d'amis s'isole l'ombre d'un saule au +blanc feuillage, uni dans la mort mme, malgr la parole du matre: +_Siccine separat amara mors!_ La mort ne les a pas spars, et c'est +dans le mme sommeil qu'ils attendent le mme rveil, ensemble!... + +Je serais bien ici, dit Georges en s'arrtant sous un grand tilleul, et +je dormirais du moins dans la terre qui la garde! Mais non, reprit-il, +elle ne le veut pas, car elle ne m'a pas encore averti. + +Il cueillit sur une tombe une touffe de bruyre blanche, la cacha dans +sa poitrine et sortit. Un aveugle genoux prs de la porte lui tendit +une sbile de bois en murmurant: _Denka pa Dden!_ Pensez aux morts! + +Georges lui jeta un rixdale d'argent, et s'loigna en frissonnant. Oh! +les morts, je ne les oublie pas! se disait-il. + +Le bateau l'emporta, et quand, vers le soir, les ctes de Sude +disparurent dans les flots embrass du couchant, il lui sembla perdre +Christine encore une fois. + +Georges est maintenant Paris. Il passe au milieu du monde, insensible + ses joies comme ses douleurs. Nadje va souvent au bal: c'est la +reine des belles nuits; mais Georges se retire d'assez bonne heure: il +n'aime pas voir danser le cotillon. + +Plusieurs femmes, de celles que la douleur attire, noble race qui +s'puise! auraient daign le consoler en lui versant l'oubli avec +l'amour. Georges est avec elles d'une politesse distraite et froide; il +a toujours l'air d'couter quand on lui parle, mais c'est lui-mme +qu'il rpond tout bas: _Denka pa Dden!_ Pensez aux morts! + +Stockholm, septembre 1856. + + +FIN. + + +COULOMMIERS.--TYP. A. MOUSSIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Christine, by Louis nault + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHRISTINE *** + +***** This file should be named 35766-8.txt or 35766-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/5/7/6/35766/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/35766-8.zip b/35766-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2c69ac5 --- /dev/null +++ b/35766-8.zip diff --git a/35766-h.zip b/35766-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fb4f4d9 --- /dev/null +++ b/35766-h.zip diff --git a/35766-h/35766-h.htm b/35766-h/35766-h.htm new file mode 100644 index 0000000..cd22b5c --- /dev/null +++ b/35766-h/35766-h.htm @@ -0,0 +1,6041 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" +"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> +<title> + The Project Gutenberg eBook of Christine, par Louis nault. +</title> +<style type="text/css"> + p {margin-top:.75em;text-align:justify;margin-bottom:.75em;text-indent:2%;} + +.c {text-align:center;text-indent:0%;} + +.cb {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;} + +.nind {text-indent:0%;} + +.r {text-align:right;margin-right:25%;font-weight:bold;} + + h1,h3 {margin-top:15%;text-align:center;clear:both;} + + hr {width:100%;margin:5% auto 5% auto;border:4px double gray;} + + table {margin-left:auto;margin-right:auto;border:none;text-align:left;} + + body{margin-left:2%;margin-right:2%;background:#fdfdfd;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;} + +a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} + + link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} + +a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;} + +a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;} + + sup {font-size:75%;} + +.footnote {width:95%;margin:auto 3% 1% auto;font-size:0.9em;position:relative;} + +.label {position:relative;left:-.5em;top:0;text-align:left;font-size:.8em;} + +.fnanchor {vertical-align:30%;font-size:.8em;} +</style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Christine, by Louis nault + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Christine + +Author: Louis nault + +Release Date: April 4, 2011 [EBook #35766] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHRISTINE *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + + + + + +</pre> + + +<hr /> + +<h1>C H R I S T I N E</h1> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="ouvrages"> +<tr valign="bottom"><td align="center" colspan="2">OUVRAGES DU MME AUTEUR</td></tr> +<tr valign="bottom"><td align="center" colspan="2">Format in-18 Jsus.</td></tr> +<tr valign="bottom"><td align="center" colspan="2">———<br /> + <br /></td></tr> +<tr valign="bottom"><td align="left">Constantinople et la Turquie. 1 vol.</td><td align="left">3 50</td></tr> +<tr valign="bottom"><td align="left">En province; 2<sup>e</sup> dition. 1 vol.</td><td align="left">3</td></tr> +<tr valign="bottom"><td align="left">Histoire d'une femme; 2<sup>e</sup> dition. 1 vol.</td><td align="left">3</td></tr> +<tr valign="bottom"><td align="left">Irne;—Le Mariage impromptu;—Deux villes mortes. 1 vol.</td><td align="left">3</td></tr> +<tr valign="bottom"><td align="left">Olga; 2<sup>e</sup> dition. 1 vol.</td><td align="left">3</td></tr> +<tr valign="bottom"><td align="left">Un drame intime; 2<sup>e</sup> dition. 1 vol.</td><td align="left">3</td></tr> +<tr valign="bottom"><td align="left">Le roman d'une veuve; 3<sup>e</sup> dition. 1 vol.</td><td align="left">3</td></tr> +<tr valign="bottom"><td align="left">La pupille de la Lgion d'honneur; 2<sup>e</sup> dition. 2 vol.</td><td align="left">6</td></tr> +<tr valign="bottom"><td align="left">La destine; 3<sup>e</sup> dition. 1 vol.</td><td align="left">3</td></tr> +<tr valign="bottom"><td align="left">Les perles noires; 2<sup>e</sup> dition. 1 vol.</td><td align="left">3</td></tr> +<tr valign="bottom"><td align="left">Le baptme du sang; 2<sup>e</sup> dition. 2 vol.</td><td align="left">6</td></tr> +<tr valign="bottom"><td align="left">Le secret de la confession; 2<sup>e</sup> dition. 2 vol.</td><td align="left">6</td></tr> +<tr valign="bottom"><td align="left">Alba; 4<sup>e</sup> dition. 1 vol.</td><td> </td></tr> +<tr valign="bottom"><td align="left">Hermine; 2<sup>e</sup> dition. 1 vol.</td><td align="left">2</td></tr> +<tr valign="bottom"><td align="left">La rose blanche;—Ins;—Une larme ou petite pluie abat grand vent; 2<sup>e</sup> dition. 1 vol. </td><td align="left">2</td></tr> +<tr valign="bottom"><td align="left">La vierge du Liban; 3<sup>e</sup> dition. 1 vol.</td><td align="left">2</td></tr> +<tr valign="bottom"><td align="left">Nadje; 4<sup>e</sup> dition. 1 vol.</td><td align="left">2</td></tr> +<tr valign="bottom"><td align="left">Stella; 3<sup>e</sup> dition. 1 vol.</td><td align="left">2</td></tr> +<tr valign="bottom"><td align="left">Un amour en Laponie; 2<sup>e</sup> dition. 1 vol.</td><td align="left">2</td></tr> +<tr valign="bottom"><td align="left">L'amour en voyage (<i>Carine—Rose—la Bourgeoise de Prague</i>); 4<sup>e</sup> dition. 1 vol.</td><td align="left">2</td></tr> +<tr valign="bottom"><td align="left">La vie deux. 1 vol.</td><td align="left">2</td></tr> +<tr valign="bottom"><td align="left">Frantz Muller;—Le Rouet d'or.—Axel. 1 vol.</td><td align="left">1 25</td></tr> +<tr valign="bottom"><td align="left">Ple-Mle;—Nouvelles; 2<sup>e</sup> dition. 1 vol.</td><td align="left">1 25</td></tr> +<tr valign="bottom"><td> <br /> + <br /></td></tr> +<tr valign="bottom"><td align="center" colspan="2"><small>COULOMMIERS.—Typ. A. MOUSSIN</small></td></tr> +</table> + +<h1>C H R I S T I N E</h1> + +<p class="cb"><small>PAR</small><br /> +<br /> +LOUIS NAULT</p> + +<p> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb">———<br /> +HUITIME DITION<br /> +———</p> + +<p> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb">PARIS<br /> +LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup><br /> +<small>79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79</small><br /> +—<br /> +1874<br /> +<small>Droits de proprit et de traduction rservs.</small></p> + +<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p> + +<p> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb">A M. LE COMTE ARMAND DE PONTMARTIN</p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="r">LOUIS NAULT</p> + +<p> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +</p> + +<p><a name="page_002" id="page_002"></a></p> + +<p><a name="page_003" id="page_003"></a></p> + +<h1> CHRISTINE</h1> + +<table summary="toc" border="4" cellpadding="5"><tr><td> +<a href="#I"><b>I, </b></a> +<a href="#II"><b>II, </b></a> +<a href="#III"><b>III, </b></a> +<a href="#IV"><b>IV, </b></a> +<a href="#V"><b>V, </b></a> +<a href="#VI"><b>VI, </b></a> +<a href="#VII"><b>VII, </b></a> +<a href="#VIII"><b>VIII, </b></a> +<a href="#IX"><b>IX, </b></a> +<a href="#X"><b>X, </b></a> +<a href="#XI"><b>XI, </b></a> +<a href="#XII"><b>XII, </b></a> +<a href="#XIII"><b>XIII, </b></a> +<a href="#XIV"><b>XIV, </b></a> +<a href="#XV"><b>XV, </b></a> +<a href="#XVI"><b>XVI, </b></a> +<a href="#XVII"><b>XVII, </b></a> +<a href="#XVIII"><b>XVIII</b></a> +</td></tr> +</table> + +<h3><a name="I" id="I"></a>I</h3> + +<p>Le lac Mlar, dont les longs bras projets dans toutes les directions +font communiquer l'intrieur de la Sude avec la mer Baltique, offre, +pendant les belles journes d'hiver, un assez curieux spectacle. +Pntrant par mille canaux la ville btie sur ses flots mmes, il +devient, ds que le froid dcembre l'a couvert d'une couche de glace +unie et transparente, le boulevard de Gand, le Hyde-Park, le bois de +Boulogne et le Prater de Stockholm: c'est le rendez-vous de la fashion +sudoise, et l'tranger peut en deux heures y passer la revue complte +des merveilleux et des lgantes de cette gracieuse capitale. Le beau +golfe, qui s'incline et s'arrondit vers l'orient, est pour la ville de +Charles XII—cette Venise du Nord—ce<a name="page_004" id="page_004"></a> que le Grand-Canal est pour la +cit des doges. On s'y rassemble, on s'y promne, on y flne, on y +patine. Tout Stockholm est l de deux heures quatre, comme tout Paris, +de quatre six, est au Lac ou la Cascade.</p> + +<p>En 184., par une radieuse aprs-midi de fvrier, un traneau lanc +toute vitesse franchissait la place des Chevaliers, sur laquelle on +n'avait pas encore lev la statue du roi Charles-Jean XIV, et laissant + sa droite le noble palais de <i>Riddarhus</i>, dbouchait au galop sur le +lac, l'endroit mme o l'un de ses bras s'inflchit comme pour enlacer +la ville dans sa molle treinte.</p> + +<p>Deux jeunes gens, envelopps de fourrures, taient assis l'arrire du +traneau.</p> + +<p>Que c'est donc beau, chevalier! dit l'un d'eux en se soulevant pour +mieux embrasser dans son ensemble la vaste tendue; il me semble que +j'ai pour la premire fois l'ide de la blancheur; cette nappe uniforme +de neige amoncele m'attire, m'blouit, et m'attire encore. Elle donne +l'atmosphre je ne sais quelle clatante srnit; je n'avais pas encore +vu cette lumire pure que tout rpercute et que rien n'altre. C'est +vraiment beau!</p> + +<p>—Mon Dieu! reprit l'autre, je sais bien que cela ne vaut pas Paris. +Rien ne vaut Paris, mon cher comte! mais je conviens pourtant que ce +premier coup d'œil a bien son charme.</p> + +<p>—Je connais toutes les grandes villes d'Europe, reprit le premier +interlocuteur, et je vous dclare que je n'ai jamais admir un plus +magnifique spectacle.</p> + +<p>—Alors je suis heureux d'avoir pu vous l'offrir comme bienvenue votre +arrive parmi nous. Vous<a name="page_005" id="page_005"></a> autres diplomates, vous tes un peu gts: +vous prenez la fleur de tout, et quand elle est cueillie, vous partez.</p> + +<p>Le jeune homme sourit et ne rpondit rien. C'est une habitude prudente, +qui ne compromet jamais: il l'avait prise avec un lve de M. de +Tallayrand dans sa premire chancellerie.</p> + +<p>Le comte s'appelait Georges de Simiane. Longtemps attach la lgation +franaise prs d'une petite cour d'Allemagne, il venait de passer en +qualit de secrtaire l'ambassade de Sude. Arriv Stockholm depuis +deux jours seulement, il avait eu la bonne fortune de retrouver le matin +mme une de ses plus aimables relations d'autrefois dans le chevalier +Axel de Valborg, chambellan du roi, qui avait t reu tout un hiver +Paris chez la mre de Georges, Mme la marquise de Simiane.</p> + +<p>Ceux qui n'ont pas vcu dans les pays du Nord ne savent pas quelle vie +nouvelle leur apporte chaque hiver. Pendant de longues semaines, en +flocons drus et serrs, la neige tombe.... ou plutt elle est si +abondante et si compacte, que l'on ne sait vraiment pas si elle tombe. +Vous marchez au sein d'un nuage de duvet froid; vous tes envelopp dans +un tourbillon blanc; chaque pas que vous faites, il semble se +resserrer autour de vous et vous enlacer dans des entraves cotonneuses +et glaces. Le sol, sous vos pieds, c'est la neige; le ciel, sur vos +ttes, c'est encore la neige—toujours la neige. Il n'y a plus au monde +qu'un lment: la neige! C'est alors vraiment qu'il faut plaindre le +voyageur. L'instinct le conduit bien plus<a name="page_006" id="page_006"></a> que la raison: il marche au +hasard, demi aveugl; ses chevaux, baissant tristement la tte et ne +pouvant plus retrouver la piste accoutume, vont comme on les pousse, +sans savoir o; si vous vous arrtez, si vous dtournez les yeux, si +vous vous accordez une distraction d'un instant, vous ne retrouverez +plus votre route incertaine; vous tes perdu! L'oreille, qui cherche en +vain saisir une vibration dans l'air muet, s'effraye de ce calme +lugubre, symbole de la mort. La neige tombe sans bruit, et le pas mat +s'amortit dans une ouate molle.... Seulement, de temps en temps, un +corbeau secoue dans l'espace blanc ses ailes sombres et pesantes, et +mesure, par un croassement lugubre, les intervalles de ce silence plein +d'angoisse.</p> + +<p>Mais quand la neige a tomb pendant bien longtemps, quand la plaine, la +montagne et les bois ont reu leur parure d'hiver, la scne change +d'aspect. Une nappe partout gale, immense, s'tend sur la nature +uniforme; les valles sont remplies, les montagnes abaisses; un seul +niveau passe sur le pays tout entier. La Sude n'est plus qu'une vaste +plaine, droulant d'horizon en horizon, pendant cinq cents lieues, ses +perspectives infinies. Quand, vers midi, la brume, roule par un vent +lger, s'carte; quand rien ne trouble la transparence bleue de l'ther, +le soleil, sur la neige immacule, resplendit avec un incomparable +clat. Il y a je ne sais quelle gaiet lgre dans l'air vif et sec, et +les rayons qui se brisent sur la surface brillante projettent dans +l'atmosphre sereine une lumire blouissante. La scne change d'aspect +quand on entre dans les bois. La tte brune des grands sapins<a name="page_007" id="page_007"></a> est +poudre frimas; leurs bras longs et maigres accrochent la neige au +passage; elle reste attache aux rameaux, et l, comme les flocons +d'une toison dchire. Les longues aiguilles des pins se recouvrent de +cristallisations diamantes, et des girandoles de glaons, tincelantes +pierreries de l'crin des hivers, courent d'un arbre l'autre, comme +les pendeloques d'un lustre constell, refltant mille feux dans les +facettes de leurs prismes. Dans les environs de Stockholm, ces grands +spectacles prennent un caractre plus trange encore. La civilisation, +dont cette ville lgante est un foyer ardent, se mle la nature, et +l'homme anime de sa prsence et de sa joie la scne magique du paysage.</p> + +<p>Le jour o commence ce rcit, la ville entire semblait se rpandre sur +son beau lac, dont la glace clatante tait chaque instant sillonne +de traneaux et de patineurs, qui l'effleuraient par essaims rapides. +Les petites les poses sur les rochers, et qui, pendant la saison +d't, ressemblent de loin des bouquets de fleurs dans des coupes de +granit et de porphyre, opposaient gaiement le contraste de leur verdure +fonce la blanche monotonie de la plaine trop gale.</p> + +<p>Un de ces lots, situ un quart de lieue de Stockholm, tait entour +d'une foule compacte et un peu bruyante. Du ct de la ville, il +s'chancrait en un croissant profond, dont les extrmits taient +garnies d'une double range d'picas noirs et de laryx argents, mls +de quelques saules aux bourgeons bruns sur des rameaux d'un vert ple. +Cette petite anse abrite<a name="page_008" id="page_008"></a> servait d'arne favorite aux patineurs, qui +venaient faire assaut de grce et d'agilit, devant une lite de juges +coiffs jusqu'aux yeux et cravats jusqu'aux oreilles.</p> + +<p>Quelques femmes, descendues des traneaux et appuyes aux bras de leurs +cavaliers servants, brillaient au premier rang et suivaient d'un œil +inquiet, comme on ferait chez nous les pripties d'un steeple-chase, +les passes et les voltiges de cinq ou six virtuoses qui, dans leurs +jeux, dcrivaient mille courbes, dessinaient des arabesques, brodaient +des festons, inventaient des figures, et, au milieu de leurs entrelacs +sans fin, traaient rapidement des chiffres mystrieux, plus rapidement +effacs. Un jeune officier aux gardes, rose et blond comme un chrubin, +attirait particulirement l'attention des belles promeneuses. Rien +n'galait la souplesse et la force de ses muscles d'acier: il glissait +travers mille obstacles sans s'y heurter jamais, et passait au milieu +des groupes sans effleurer la fourrure d'une pelisse ou la basque d'un +habit. Tout coup, au plus vif de son lan, il s'arrta, et, se +redressant sur le talon d'un seul patin, par une srie de voiles +prcipites, il traa, sur la glace, qui se fendillait avec de petits +craquements secs, douze ou treize circonfrences de mme grandeur et se +coupant entre elles avec une rgularit parfaite. Un murmure flatteur +s'leva de toutes parts, et le jeune homme fut salu d'une triple salve +d'applaudissements.</p> + +<p>Et dire qu'<i>Elle</i> n'est pas l! fit-il en se penchant l'oreille du +chevalier Valborg.</p> + +<p>—Voil son traneau qui passe, rpondit celui-ci;<a name="page_009" id="page_009"></a> vrai dire, je +crois qu'il est vide, mais ses chevaux vous ont vu peut-tre, c'est dj +quelque chose.</p> + +<p>—Si peu! reprit l'officier en riant. Et il s'lana de nouveau sur la +glace polie.</p> + +<p>Georges avait suivi des yeux la direction du regard de deux Sudois. Il +aperut dans la distance un traneau, vide en effet, qui se dirigeait +assez rapidement vers le nord.</p> + +<p>Comme le sport du patin n'est pas prcisment dans les habitudes de la +diplomatie, le comte de Simiane trouva que ces exercices, fort +intressants tout d'abord, finissaient par devenir assez monotones, et +il demanda de continuer sa promenade. Le cocher, qui on ne donna point +d'ordre, suivit la route que le traneau avait prise avant lui.</p> + +<p>Bientt un point mouvant l'horizon se dtacha, noir sur la neige +blanche. C'tait le traneau qui revenait. Il approchait avec une +rapidit inoue, et l'on put, au bout de quelques instants, distinguer +le harnachement rouge de quatre poneys noirs, de cette race d'Islande, +la plus petite de l'Europe, mais la plus intrpide, qui couraient comme +le vent. Je me trompe: ils bondissaient plutt qu'ils ne couraient; leur +sabot soulevait la neige qui les enveloppait d'un tourbillon diaphane. +Leurs yeux brillaient comme des charbons; leurs naseaux soufflaient des +nuages, et ils secouaient, en mordant leur poitrail, leur paisse et +rude crinire, emmle de givre.</p> + +<p>Quand les traneaux se croisrent, ni l'un ni l'autre ne ralentit son +allure, et c'est peine si Georges put apercevoir, demi couche sur +une peau de renard<a name="page_010" id="page_010"></a> bleu, une femme qui lui parut jeune. Il ne distingua +point ses traits; mais en la voyant ainsi passer dans son nuage rapide, +il se rappela ces divinits du Walhalla, les walkyries belles et +froides, qui traversent le ciel en emportant les mes.</p> + +<p>Est-ce que nous allons encore loin? dit M. de Simiane; je crois que +j'ai froid.</p> + +<p>Le chevalier de Valborg lui jeta un regard malicieux et, sans rien +rpondre, se contenta de siffler d'une certaine faon—sage conomie de +paroles dans un pays o elles pourraient geler en l'air avant d'arriver + destination. Aussitt le cocher tourna bride.</p> + +<p>Quelle est cette femme qui vous a salu de la main? demanda le comte au +cavalier.</p> + +<p>—C'est la comtesse de Rudden; on l'appelle ici la comtesse Christine.</p> + +<p>—Qui, on?</p> + +<p>—Tout le monde.</p> + +<p>—On s'en occupe donc?</p> + +<p>—On s'en proccupe.... Elle n'est indiffrente personne; et tenez! +vous-mme, vous ne l'avez pas mme vue.... vous seriez incapable de la +reconnatre....</p> + +<p>—Vous croyez?</p> + +<p>—J'en suis sr! et pourtant vous me demandez dj qui elle est.</p> + +<p>—Mettons que je ne vous ai rien demand.</p> + +<p>—Soit! mais sachez que, si l'on s'occupe de la comtesse Christine, ce +n'est pas du tout comme vous l'entendez....</p> + +<p>—Mais je vous jure que je ne l'entends d'aucune faon.<a name="page_011" id="page_011"></a></p> + +<p>—Mme de Rudden est une de ces femmes qui n'ont que des amis!</p> + +<p>—C'est ainsi qu'un homme du monde doit parler de toutes les femmes.</p> + +<p>—Oui; mais je parle sincrement.</p> + +<p>—Et cet officier aux gardes qui dit: <i>Elle</i>?</p> + +<p>—C'est un des mille soupirants. Il ne compte pas.</p> + +<p>—Cela le regarde; mais il est du moins permis de trouver que votre +comtesse se donne des airs assez tranges, seule dans son traneau, +emporte au galop sur la neige par quatre petits monstres. Je la tiens +pour une grande artiste: elle entend merveilleusement la mise en scne.</p> + +<p>—Elle! c'est la femme la plus simple du monde.</p> + +<p>—Chevalier, il n'y a pas de femme simple: la plus nave est roue comme +dix hommes. Mais, puisque nous retournons, je serais curieux de la voir.</p> + +<p>—C'est prcisment ce que je vous disais....</p> + +<p>—Je ne comprends plus.</p> + +<p>—A peine arriv, vous voulez faire comme tous les papillons de +Stockholm, vous brler les ailes cette belle flamme.</p> + +<p>—Rassurez-vous, mon cher chevalier. Il y a longtemps que je n'ai plus +d'ailes. On ne s'en sert pas dans la diplomatie; nous les coupons comme +nos moustaches.</p> + +<p>—Alors il y a moins de danger, dit Axel en riant.</p> + +<p>Les deux jeunes gens approchaient de l'lot des patineurs. L'œil +perant de Georges avait dj reconnu le traneau troit et allong de +la comtesse et ses chevaux<a name="page_012" id="page_012"></a> islandais, qui creusaient la neige d'un pied +impatient. Un petit groupe entourait Mme de Rudden. Elle aperut les +deux nouveaux venus, qui se tenaient quelque distance dans la foule. +Son regard glissa lgrement, et pour ainsi dire sans le toucher, sur M. +de Simiane, et il s'arrta un instant avec une expression d'enjouement +affectueux sur Axel, qui elle rendit son salut avec un sourire.</p> + +<p>Georges, premire vue, lui donna trente ans, la trouva belle, mais la +jugea froide et mme un peu hautaine. Sa pleur tait mate et vigoureuse +de teinte, comme celle de l'ivoire, et elle n'avait pas aux pommettes, +comme presque toutes les Sudoises, ces touffes de roses un peu trop +rouges que le froid fait clore sur la joue. Elle avait relev son +voile, et des bandeaux bruns reflets d'or, trop appliqus sur le +front, chappant la passe troite du chapeau, coulaient en ondes +molles jusqu'au bas de son visage un peu long. Deux grands yeux, d'un +bleu si fonc que de loin ils paraissaient noirs, animaient sa +physionomie si expressive, mme dans le repos. Un gros bouquet d'azales +rouges tait pos sur ses genoux, ct de son manchon en peau de +cygne. Chacun de ceux qui venaient lui parler tmoignait la comtesse +une respectueuse dfrence; elle montrait tous cette bonne grce polie +et cette bienveillance courtoise qui est le premier apanage et comme la +marque de la femme bien ne.</p> + +<p>Voulez-vous que je vous prsente? demanda le chevalier sans plus de +faon.</p> + +<p>—Je n'en vois pas la ncessit.<a name="page_013" id="page_013"></a></p> + +<p>—Vous avez peur?</p> + +<p>—Non, malheureusement.</p> + +<p>—Pourquoi malheureusement?</p> + +<p>—C'est que la peur est le commencement de l'amour, comme de la sagesse, +et la sagesse est une bonne chose, et l'amour aussi!</p> + +<p>—Alors, venez!</p> + +<p>—Plus tard, si vous y tenez.... vous demanderez pour moi cette grce +Mme de Rudden.... mais ici, en plain air.... sans qu'elle ait pu +refuser.... Excusez-moi, chevalier, mais vous savez que je suis un peu +formaliste.</p> + +<p>—C'est que vous n'tes pas encore fait la simplicit cordiale de nos +mœurs du Nord.... Cela viendra.... et l'amour aussi.</p> + +<p>Il tait trois heures. Les nuits d'hiver ne se font point attendre sous +ces latitudes voisines du ple. La comtesse regagna la ville, et la +foule la suivit comme une escorte.</p> + +<p>Georges et le chevalier ne s'y mlrent point; ils revenaient +tranquillement, causant et regardant.</p> + +<p>Devant eux, Stockholm, firement pos sur ses trois les de granit, +entre le lac Mlar et la mer Baltique, dessinait sa silhouette lgante +sur un ciel de saphir ple. Les flches de ses glises, les toits de ses +maisons, la cime de ses palais, rpercutaient comme des miroirs les +rayons du couchant, qui se prolongeaient en tranes de feu sur la +neige. Rien n'gale la splendeur de ces magnifiques adieux du soleil aux +trop courtes journes du Nord. L'astre enflamm descend peu peu avec +une lenteur solennelle. Arriv au bord extrme<a name="page_014" id="page_014"></a> de l'horizon, il hsite +et s'arrte, et alors mme qu'il a disparu, il reste si prs de nous, +que l'on devine toujours sa prsence. Cependant le ciel vers l'ouest +garde des teintes plus ardentes: c'est une palette radieuse, o les +nuances les plus riches se fondent et s'embrasent: il n'y a peut-tre +que deux couleurs primitives, le rouge et le jaune, mais elles se +mlent, se pntrent, s'assortissent et se combinent de manire nous +prsenter dans une chaude harmonie les tons les plus radieux. Cette +lumire, qui nat l'horizon dans une bande de pourpre fonc, va mourir +au znith, au milieu de lgers flocons orangs, qui mnagent la +transition avec l'azur sombre. Elle se dgrade d'une teinte l'autre, +et tout coup se rveille et s'avive, comme une voix qui rejaillit +d'chos en chos, et dont les vibrations se heurtent et se croisent dans +l'air sonore: parfois alors on a deux teintes superposes, dont +l'intensit mme semble redoubler par le contraste; parfois de grands +nuages aux aspects tranges, chariots aux roues tincelantes, trnes +d'or, palais aux architectures fantastiques, croulant sous le vent, +s'lvent de la mer, montent dans le ciel et se dtachent vivement sur +ce fond resplendissant d'or et de feu. On comprend alors qu'en face de +ces spectacles sublimes Odin ait plac dans les nuages le paradis des +hros.</p> + +<p>Cependant les derniers rayons s'vanouissent, les splendeurs s'effacent, +le ciel s'teint, les touffes de lilas remplacent les bouquets de roses; +aux teintes fauves de l'or rutilant succdent les dlicates pleurs de +l'argent; enfin, c'est le tour de la nuit, nuit sereine et<a name="page_015" id="page_015"></a> limpide, +dont l'ombre mme a des reflets de perle, iriss de la lueur lacte des +opales.</p> + +<p>Georges tait pote ses heures, et cette grande scne fit sur lui une +impression que peut-tre il ne se croyait plus capable de ressentir. +L'homme qui se connat le mieux a toujours dans son cœur des replis +secrets o la lumire ne pntre point tous les jours. Et puis, son +insu, le regard profond de la comtesse le suivait toujours; il se +surprit mme, une fois ou deux, chasser son souvenir. Mais comme, en +sa qualit de diplomate, il tait de ceux qui prtendent que la parole a +t donne l'homme pour cacher sa pense, il se garda bien de rvler +sa proccupation naissante.</p> + +<p>Les deux amis dnrent ensemble dans un club, et allrent le soir au +Grand-Thtre, o l'opra, trois fois par semaine, runit la socit +aristocratique de Stockholm. Georges lorgna dans toutes les loges. Il ne +dcouvrit point Mme de Rudden.</p> + +<h3><a name="II" id="II"></a>II</h3> + +<p>Le prsident de la chambre des nobles donnait, le lendemain, un des plus +grands raouts de l'hiver.</p> + +<p>Georges reut une invitation: c'tait dans l'ordre. Il y vint, amen par +son ambassadeur. Les bals du grand monde, Stockholm, sont fort +brillants. Les Sudois s'appellent eux-mmes les Franais du Nord:<a name="page_016" id="page_016"></a> ils +aiment le plaisir et s'y livrent avec une ardeur toute mridionale. La +runion tait nombreuse, et l'on ne comptait pas les jolies femmes. +Georges parcourait de l'œil leur escadron volant: il cherchait +Christine. Il ne l'aperut pas. Il tait jeune et avait trop longtemps +vcu en Allemagne pour ne pas aimer la danse; il accepta donc sans trop +de regrets les compensations que lui offraient cinq ou six beauts la +mode, fort empresses de donner aux trangers, par leur accueil, une +ide favorable de l'hospitalit sudoise.</p> + +<p>Mme de Rudden entra pendant qu'il dansait une rdowa: elle traversa le +salon avec cet air de majest gracieuse qui ne l'abandonnait jamais. +Georges ne voulut point retourner la tte, mais il suivait tous ses +mouvements dans les glaces; il entrana sa danseuse vers elle pour la +voir de plus prs. La robe de la comtesse l'effleura. Mais Mme de Rudden +ne fit qu'une apparition au milieu de la foule un peu bruyante: pass +vingt ans, les femmes vraiment distingues ne dansent plus; elles +laissent ce plaisir celles qui n'en ont pas d'autre. Elle se retira +dans un des boudoirs disposs autour du salon pour servir d'asile la +causerie discrte. Quelques hommes l'entourrent bientt, et elle devint +le centre d'un petit groupe.</p> + +<p>Georges trouva que les rdowas sudoises duraient un peu trop longtemps, +et quand il eut reconduit sa danseuse, il s'approcha du boudoir.</p> + +<p>La comtesse se faisait habiller Paris; elle passait pour une des +femmes les plus lgantes de Stockholm. Personne mieux qu'elle ne savait +s'asseoir: c'est un art plus difficile qu'on ne pense. La crinoline +n'avait<a name="page_017" id="page_017"></a> pas franchi le Sund, et les armatures de fer ne faisaient pas +encore de la jupe ballonne des Sbastopols de velours et de soie. Mais +Christine avait une faon particulire de ranger autour d'elle les plis +nombreux et souples: elle donnait au costume moderne, si facilement +ridicule entre des mains malhabiles, la noblesse et la distinction. M. +de Simiane avait le sentiment trop vif de la forme pour ne pas faire +toutes ces remarques du premier coup d'œil: avec lui les plus petites +choses avaient leur importance, et c'tait toujours par les yeux qu'on +le prenait d'abord. La comtesse portait, ce soir-l, une robe de velours +noir, dont le corsage, montant peut-tre un peu haut, cachait demi ses +paules, mais faisait ressortir, par un contraste de tons trs-puissant, +toute la beaut de son cou, un peu long, mais fin d'attaches et +lgrement dor. C'tait tout la fois magnifique et simple; puis +c'tait chaste, comme est toujours la beaut vraie. La plus sduisante +des grces c'est la grce dcente. Les femmes semblent l'oublier +quelquefois, les hommes s'en souviennent.</p> + +<p>La comtesse tait assise dans un grand fauteuil, la tte un peu +renverse en arrire sur le dossier, pour mieux couter deux hommes qui +lui parlaient debout. Cette pose, qui semblait si naturelle, une +coquette l'et choisie, car elle faisait merveilleusement valoir toute +la beaut intelligente de sa physionomie. Son visage, vivement clair +d'en haut par la lumire qui baignait ses cheveux et se jouait sur ses +tempes transparentes, allait s'amincissant vers le bas de l'ovale +allong. En suivant le rayon de ses yeux, alors perdus<a name="page_018" id="page_018"></a> dans le vague, +on devinait qu'elle tait faite pour regarder du ct du ciel.</p> + +<p>Georges s'arrta un moment sur le seuil du boudoir, et l'observa de cet +œil pntrant et sagace de l'homme qui a beaucoup examin les femmes.</p> + +<p>Eh bien, fit le chevalier de Valborg, qui venait de le rejoindre, qu'en +dites-vous?</p> + +<p>—Elle est vraiment belle!...</p> + +<p>—Et sage!</p> + +<p>—Cela regarde son mari.</p> + +<p>—Elle est veuve.</p> + +<p>—Elle a donc toutes les qualits?</p> + +<p>—Voulez-vous maintenant que je vous prsente?</p> + +<p>—Je n'ai aucune objection. Soit!</p> + +<p>—Quelle froideur!</p> + +<p>—Ma foi, chevalier, prenez-le comme vous voudrez, mais je n'ai jamais +pu souffrir les femmes parfaites.... vous me dites trop de bien de +celle-ci.</p> + +<p>—N'en croyez que la moiti!</p> + +<p>—Ce serait encore trop! je suis sr qu'elle est ridiculement gte.... +et prtentieuse!</p> + +<p>—C'est ce qui vous trompe: elle est aussi simple qu'elle est charmante.</p> + +<p>—Dites tout de suite que c'est la huitime merveille du monde, et n'en +parlons plus. Tenez, l'orchestre joue une mazurka, je vais la danser...</p> + +<p>—Avec elle?</p> + +<p>—Non, vraiment, avec ce petit nez retrouss qui fait des mines au coin +de la chemine.</p> + +<p>—Eh mais! fit le chevalier; j'avais raison de vous le dire hier: vous +avez peur.<a name="page_019" id="page_019"></a></p> + +<p>Qu'il s'agisse d'un homme ou d'une femme, d'un quadrille ou d'un assaut, +ce mot de peur, dans une bouche trangre, sonne toujours mal aux +oreilles franaises. Georges rentra dans le boudoir qu'il avait dj +quitt. Les hommes avec qui la comtesse causait s'taient retirs peu +peu derrire son fauteuil, et en regardant par la porte du salon elle +aperut les deux jeunes gens. Axel prit son ami par le bras, et +s'approchant de Mme de Rudden, il lui prsenta M. de Simiane dans les +rgles et avec les formes de l'tiquette la plus crmonieuse.</p> + +<p>La comtesse accueillit le nouveau venu avec la grce aimable qui la +distinguait, et lui indiqua de l'ventail un sige tout prs du sien. +Axel, debout devant eux, attendit que la glace ft suffisamment rompue, +puis il se rappela fort propos qu'il devait danser, et il laissa +Georges et la comtesse en tte--tte au milieu de la foule.</p> + +<p>Georges tait assez froid; la comtesse trs-rserve: il fallut passer +tout d'abord travers ces gnralits banales qui sont toujours le +dbut frivole et mondain des relations les plus srieuses; puis, peu +peu, comme si l'on se ft devin avant de se connatre, tous deux se +sentirent bientt en confiance; l'entretien devint plus intime. On +effleura tous les sujets, ainsi qu'il arrive entre gens qui mille +choses sont galement connues et familires.</p> + +<p>Georges releva une observation fine de la comtesse et parut l'admirer +peut-tre un peu trop.</p> + +<p>Savez-vous, lui dit-elle, que vos louanges ne sont pas flatteuses? +elles marquent un certain tonnement<a name="page_020" id="page_020"></a> dont vous ne pouvez pas vous +dfendre. On dit qu' Paris vous nous prenez assez volontiers pour des +barbares: les barbares du Nord! j'ai vu cela dans un de vos livres +la mode. Vous autres Franais, vous tes tellement civiliss!</p> + +<p>—Trop, peut-tre! Mais ce n'est pas non plus ce qui vous manque; +seulement, vous l'tes autrement que nous.</p> + +<p>—Voudriez-vous m'expliquer la diffrence?</p> + +<p>—En ce moment je prends mes notes, et ce sera l'objet d'un <i>memorandum</i> +que j'adresserai aux grandes puissances.... aprs vous l'avoir ddi.</p> + +<p>—J'ai peur d'attendre longtemps, et je le regrette d'autant plus que le +sujet me semble piquant: vous avez eu le bonheur de voyager assez pour +faire des comparaisons. Moi, je n'ai pas quitt la Sude, et je ne le +regrette gure; j'aurais seulement voulu voir Paris. Est-ce que les +Franaises sont vraiment belles?</p> + +<p>—Quelquefois.... mais....</p> + +<p>—Il y a un mais?</p> + +<p>—Hlas! oui; leur beaut, presque toujours, a plus d'clat que de +charme. Il leur manque ce je ne sais quoi d'intime que l'on retrouve +seulement dans les races du Nord. A moins d'une grande passion, rare +partout, rare surtout chez elles, leur beaut luit pour tout le monde, +comme le soleil midi.</p> + +<p>—Vous me semblez, dit la comtesse en riant, un casuiste subtil en ces +matires, et je voudrais connatre votre opinion sur....</p> + +<p>—Les Sudoises?<a name="page_021" id="page_021"></a></p> + +<p>—Oh! une opinion gnrale.</p> + +<p>—Eh bien, dit Georges, si vous me permettez encore une comparaison +astronomique, je dirai que de ce ct-ci de la Baltique vous tes belles +plus souvent la faon de ces blondes toiles qui se lvent minuit, +et gardent leurs doux rayons pour deux yeux solitaires.</p> + +<p>—Est-ce que vous tes pote, monsieur le comte?</p> + +<p>—Hlas! non, madame, je suis diplomate.</p> + +<p>—Vous venez de rendre avec une image heureuse une ide trop flatteuse +peut-tre pour mes compatriotes. Je ne sais pas si elle est tout fait +vraie, mais je voudrais qu'elle le ft.</p> + +<p>—Cependant, reprit Georges en attachant sur elle un regard qui ne +dissimulait pas assez son admiration vive, il y a des beauts tellement +radieuses, qu'il serait peut-tre injuste de les vouloir rduire au +simple rle d'toiles; elles auraient le droit de se plaindre.</p> + +<p>—C'est qu'elles ne seraient pas raisonnables, dit la comtesse en riant; +car il serait difficile, mme une femme, d'aller plus haut.</p> + +<p>—Aprs cela, fit Georges en relevant les yeux, ces chastes toiles, on +est souvent plusieurs les regarder d'en bas.</p> + +<p>—Et elles n'en savent rien! reprit Christine avec un fin sourire.</p> + +<p>—C'est un malheur de plus, madame.</p> + +<p>—Pour qui? pour les toiles?</p> + +<p>—Non, pour ceux qui les regardent.</p> + +<p>Un nuage passa sur le front du jeune diplomate: la<a name="page_022" id="page_022"></a> mlancolie lui +allait bien; il parut s'abandonner une rverie silencieuse.</p> + +<p>Les observations s'arrtent l? demanda Christine; je le regrette, car +vous m'intressiez.</p> + +<p>—J'ai toujours cru, rpondit-il, que les femmes de votre pays +entendaient mme ce qu'on ne leur disait pas.</p> + +<p>Christine le regarda de son beau regard clair et franc; ses yeux +s'arrtrent un instant sur les yeux du jeune homme, puis elle les +dtourna bientt avec une expression d'inquitude et de contrarit. +Rien au monde n'tait moins capable de lui plaire qu'un compliment +banal; la menue monnaie de la galanterie n'tait pas reue chez elle. On +va plus vite Paris qu' Stockholm. La comtesse le savait, et son +esprit se mit en garde. C'tait peine inutile: elle ne fut point +attaque. Georges avait parfois l'allure aventureuse; mais, s'il allait +loin, il savait s'arrter temps. C'est l le tact suprme, et le monde +seul peut le donner.</p> + +<p>Un murmure de l'orchestre arriva jusqu'au boudoir. M. de Simiane profita +de l'occasion pour rompre le courant d'ides qui peut-tre emportait +l'me de Christine loin de lui.</p> + +<p>Vous dansez, madame? lui dit-il en reprenant son air d'enjouement +lger.</p> + +<p>—Plus!</p> + +<p>—C'est une rsolution?</p> + +<p>—Arrte.</p> + +<p>—Vous n'en changerez pas?</p> + +<p>—Je ne le crois gure.</p> + +<p>—C'est que....<a name="page_023" id="page_023"></a></p> + +<p>—Achevez.</p> + +<p>—J'ai bien envie de faire un tour de valse.</p> + +<p>—Ah! la raison est bonne, dit Christine en retrouvant son sourire; mais +voil les trois filles de l'ambassadeur d'Autriche; elles dansent comme +des Pris.... ou des Allemandes.</p> + +<p>—Je voudrais danser avec une Sudoise.</p> + +<p>—Justement! voici venir la jolie Mina de Welfen: invitez-la, vous allez +faire son bonheur.</p> + +<p>—J'aimerais mieux faire le mien! Madame la comtesse, c'est avec vous +que je voudrais avoir l'honneur de valser.</p> + +<p>L'orchestre achevait le prlude de l'<i>Invitation</i>, de Weber. Elle +faisait fureur alors Stockholm comme Paris. La comtesse se leva, et, +sans dire un mot, elle mit sa main dans celle de Georges. Deux couples +passrent en valsant dans le boudoir. Georges et Christine les suivirent +et entrrent dans le tourbillon.</p> + +<p>Je crois que j'ai oubli! murmura la comtesse en essayant ses premiers +pas.</p> + +<p>—Ayez confiance, dit Georges demi-voix en effleurant des lvres son +oreille nacre.</p> + +<p>Et, raffermissant son treinte, il l'enleva.</p> + +<p>O valse! posie du corps! rhythme du mouvement harmonieux! hymne de la +sduction, crite avec des strophes de poses! valse! charme et +enchantement! Werther avait raison de te maudire, et les prdicateurs +n'ont pas tort de te dfendre.</p> + +<p>Mais Werther n'a jamais sauv personne, et tout le monde n'coute pas +les prdicateurs.</p> + +<p>Georges et Christine valsrent.<a name="page_024" id="page_024"></a></p> + +<p>Christine avait le don de la grce, et cette grce, elle la portait en +toute chose. La valse semblait faite pour lui donner l'occasion de +dployer la fois et de mettre dans leur jour clatant toutes ces +beauts de la femme, que, dans le repos, on pouvait seulement +souponner. Le jeune homme l'enveloppait d'un long regard, et il +admirait tour tour cette taille lgante et souple qui ployait sous +son bras; cette main un peu longue, mais si fine, qu'elle disparaissait +dans la sienne; ces belles paules que le mouvement de la valse tantt +noyait dans l'ombre et tantt ramenait toutes frmissantes sous +l'clatante lumire. Cependant peu peu la musique pntrante, +l'blouissement des bougies, l'enivrement du tourbillon, le contact de +ce beau corps contre sa poitrine, le vague parfum exhal des cheveux, +tout contribuait jeter dans l'me de Georges un trouble que depuis +longtemps il ne connaissait plus.</p> + +<p>Depuis qu'il s'tait engag avec elle dans le cercle mouvant, il n'avait +point adress la parole Christine. Il voulut rompre ce silence, qui +devenait embarrassant pour tous deux, et il regarda son visage. +L'animation de la danse l'avait en quelque sorte transfigure. Un +demi-sourire errait sur ses lvres, lgrement, comme un oiseau qui +voltige sans se poser; sa joue, naturellement ple, se teintait d'un +carmin dlicat, comme si la rose de la jeunesse s'tait panouie en elle +tout coup. Elle sentit le regard qui s'arrtait sur elle, et, relevant +ses paupires brunes, elle tourna vers Georges ses grands yeux, qui +semblaient nager dans la joie divine de l'extase. Elle tait vraiment +au-dessus<a name="page_025" id="page_025"></a> de toute banalit plus ou moins lgamment tourne: un +compliment vulgaire devait sonner comme une fausse note son oreille. +Georges le comprit, et il se tut.</p> + +<p>Comme il la reconduisait:</p> + +<p>Weber est un grand et noble gnie, lui dit-il, et nul, mon gr, n'a +mieux interprt les sentiments du cœur. Sa musique est comme le +soupir de l'me.</p> + +<p>—C'est pour cela que vous ne parlez point quand on la joue?</p> + +<p>—Oui, dit-il son tour, c'est prcisment parce qu'elle exprime si +bien ce que je sens que je me garde de l'interrompre.</p> + +<p>Christine se rassit.</p> + +<p>On assure, fit-elle en lui jetant un coup d'œil rapide, que les +Franais parlent un peu lgrement des choses srieuses.</p> + +<p>—Je ne sais pas, rpondit-il; il y a fort longtemps que je vis +l'tranger.</p> + +<p>Quelques amis de Christine s'taient rapprochs d'elle. Georges la salua +profondment et rentra dans le salon o l'on dansait.</p> + +<p>En vrit, comtesse, dit un homme d'une quarantaine d'annes qui venait +de prendre la main de Mme de Rudden l'instant mme o M. de Simiane +s'loignait d'elle, je ne vous ai jamais vue comme ce soir. Vous devenez +d'une beaut inquitante.</p> + +<p>—Pour qui?</p> + +<p>—Pour moi!</p> + +<p>—Il y a si longtemps que vous tes inquiet!</p> + +<p>—Hlas!<a name="page_026" id="page_026"></a></p> + +<p>—Et sans raison.... Je ne suis pas coquette, vous le savez bien....</p> + +<p>—Par malheur.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce qu'alors vous auriez un dfaut.</p> + +<p>—Monsieur le baron, vous devenez bien.... franais.</p> + +<p>—Est-ce un compliment ou une pigramme?</p> + +<p>—Je ne fais pas d'pigrammes et je n'aime pas les compliments.</p> + +<p>—Je ne vous en faisais point en vous disant que jamais vous n'avez t +plus belle.</p> + +<p>—Eh bien! tant mieux! dit-elle en riant, je veux l'tre....</p> + +<p>—Ah! comtesse, <i>il</i> ne fait que d'arriver!</p> + +<p>—Fou! dit Christine en cachant derrire son ventail une rougeur +furtive.</p> + +<p>—Ma pauvre amie, reprit le causeur avec une nuance de mlancolie, vous +ne savez pas encore mentir.</p> + +<p>—Cela viendra peut-tre, dit-elle en riant, mais sans le regarder. En +attendant, soyez assez bon pour faire demander mon traneau.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>—Savez-vous, mon cher, disait de son ct le chevalier de Valborg en +passant son bras sous celui du jeune homme, que vous faites rapidement +vos conqutes?</p> + +<p>—Je ne comprends pas....</p> + +<p>—Dissimul!</p> + +<p>—tourdi!</p> + +<p>—Enfin, mon cher, il y a trois ans qu'elle n'avait vals....<a name="page_027" id="page_027"></a></p> + +<p>—Voil une preuve!</p> + +<p>—vidente!</p> + +<p>—Si elle ne danse point, c'est que vous ne l'invitiez pas....</p> + +<p>—Elle nous refuse!</p> + +<p>—C'est votre faute.</p> + +<p>—Et une demi-heure de tte--tte!</p> + +<p>—En plein bal!</p> + +<p>—La faveur n'en tait que plus prcieuse.</p> + +<p>—Que n'en preniez-vous votre part?</p> + +<p>—Et l'hospitalit! je m'en serais bien gard: la comtesse, d'ailleurs, +ne me l'aurait jamais pardonn, ni vous non plus.... Mais, vrai, comment +la trouvez-vous?</p> + +<p>—Charmante!</p> + +<p>—Adorable, mon cher, un diamant sans tache!</p> + +<p>—Non: une perle; elle en a les douces lueurs.</p> + +<p>—Soit! mais dites-le plus bas, car la voici.</p> + +<p>La comtesse, en effet, traversait le salon au bras de l'homme qui venait +de demander son traneau.</p> + +<p>Qui donc est avec elle? fit Georges au chevalier.</p> + +<p>—C'est le major baron de Vendel: cinquante ans, mais le cœur jeune; +un peu gros, mais parfaitement distingu; l'ami de la maison.</p> + +<p>—Ah?</p> + +<p>—Non pas comme vous l'entendez.</p> + +<p>—Un cousin?</p> + +<p>—Point. Un soupirant, mais pour le bon motif, comme vous dites en +France; du reste, un vrai hros de roman.... une me dlicate et +chevaleresque. Il se jetterait au feu ou l'eau pour la comtesse. En +attendant,<a name="page_028" id="page_028"></a> il vient de faire la campagne des <i>Duchs</i>, o il a gagn de +la gloire, deux blessures et une dcoration, en se battant comme +volontaire pour le Danemark.</p> + +<p>La comtesse en ce moment passait devant les deux jeunes gens, qui +causaient dans l'embrasure d'une fentre. Ils s'inclinrent devant elle. +Le major salua, non sans hauteur; Georges se redressa vivement sous son +regard. Mais les yeux de Christine s'arrtrent sur les siens, et il ne +vit plus qu'elle. Elle sourit doucement au chevalier de Valborg.</p> + +<p>Voil, dit Axel, un sourire qui a eu soin de se tromper d'adresse. Tout +va bien; dcidment, vous tes n sous une heureuse toile.</p> + +<p>—Je n'en sais rien, dit Georges; mais je ne fais jamais de sentiment +aprs minuit.... Est-ce qu'on soupe Stockholm? Je voudrais boire une +bouteille de vin de France la sant des Sudois....</p> + +<p>—Et des Sudoises!</p> + +<p>—Bien entendu!</p> + +<p>—Rien de plus facile. Nous avons ici notre <i>Caf de Paris</i>, ainsi nomm +parce qu'il est tenu par un Allemand et frquent par des Anglais. Il +est dans la rue de la Reine, non loin du palais de la belle; car nous +avons un palais, mon cher comte!</p> + +<p>—Eh bien! chevalier, je vous invite souper.</p> + +<p>—J'accepte.</p> + +<p>—A la seule condition que nous ne parlerons pas d'elle.</p> + +<p>—J'aurai soin de vous dsobir.</p> + +<p>—<i>Andiamo!</i><a name="page_029" id="page_029"></a></p> + +<p>Les deux jeunes gens descendirent gaiement l'escalier d'honneur, garni +d'un tapis rouge et plant de petits sapins auxquels on avait mis des +fleurs de serre dans les branches, pour leur donner une apparence de +vgtation exotique.</p> + +<p>Enveloppez-vous, dit Axel au moment o son groom ouvrait la porte du +vestibule; il est une heure aprs minuit, nous allons passer les ponts, +il fait trente degrs de froid l'ombre, et mon traneau est dcouvert!</p> + +<p>—<i>Andiamo!</i> rpta Georges en modulant la dlicieuse phrase que Mozart +a mise dans la bouche de Zerline et de Mazetto. Et il se jeta au fond de +la petite voiture basse, dcouverte comme le chevalier l'avait dit.</p> + +<p>Les chevaux, sans bruit, comme des fantmes, emportrent le traneau +rapide, qui glissait sur la neige durcie. De chaque ct, les maisons +noires semblaient courir; la lune riait dans le ciel, toute blanche, +entre les nuages gris. Un coup de vent froid avertit les voyageurs +qu'ils franchissaient la petite rivire de Norrstrom et les bains de +Rosen. Ils entrrent bientt dans la longue rue de Drottninggatan (la +rue de la Reine). Au bout de cinq minutes, les chevaux fumants +s'arrtaient devant la taverne de Hans-Bamberg, claire <i>a giorno</i>. +Hans-Bamberg est honor de la confiance de toute la jeunesse lgante, +et il ne ferme jamais son caf les nuits de bal. Les deux jeunes gens +traversrent, entre deux ranges de torches rsineuses fixes au mur +dans des anneaux ne fer, un petit vestibule garni d'arbres aux verts +rameaux, et franchissant les vingt<a name="page_030" id="page_030"></a> marches d'un escalier de bois, ils +se trouvrent la porte de la salle commune.</p> + +<p>Norra! un cabinet, dit Axel en prenant par le menton une grande et +belle fille qui tait venue sa rencontre: c'est possible, j'espre? +ajouta-t-il en lui tapant familirement sur la joue.</p> + +<p>—Tout est possible monsieur le chevalier.</p> + +<p>—Mme de t'empcher d'avoir des amoureux?</p> + +<p>—Cela plus que tout le reste! dit Norra en faisant une belle rvrence.</p> + +<p>—Je te prviens, friponne, que je n'en crois pas un mot!... Mais +n'importe.... c'est ton affaire; souper!</p> + +<p>—Que veut monsieur le chevalier?</p> + +<p>—Ce que tu as.... des hutres.</p> + +<p>—Monsieur le chevalier veut rire.... Il y a trois mois qu'elles sont +geles au fond de la mer.</p> + +<p>—C'est juste! Eh bien! ce que tu voudras, et du champagne Cliquot! Vous +verrez, mon cher comte, qu'il faut venir en Sude pour boire des vins de +France.</p> + +<p>—Il n'est pas encore frapp, monsieur le chevalier.</p> + +<p>—Eh bien! ma belle, ouvre la fentre, et ce sera fait tout de suite.</p> + +<p>Norra descendit pour aller commander le souper.</p> + +<p>Savez-vous, mon cher Axel, dit Georges en s'asseyant, que je vous +trouve assez Sybarites de vous faire servir table par de jolies +filles?</p> + +<p>—Que voulez-vous, mon cher comte? nous aimons mieux cela que des +garons, comme chez vous; rien ne nous dplat comme le service des +hommes; celui des<a name="page_031" id="page_031"></a> femmes est meilleur: leur main est plus lgre; elles +ont tout la fois plus de prvenance, plus de douceur et plus de +dlicatesse. Je suis toujours tent de rire de vos valets de pied, +robustes gaillards qui portent bras tendus.... une assiette de +porcelaine ou un verre mousseline. Et puis j'avoue que j'aime assez, +comme coup d'œil, voir passer et repasser devant moi ces jolies +cratures en jupon court, en corset de couleur, le petit bonnet sur +l'oreille,—un rien ce bonnet, un morceau de velours, et un bout de +dentelle chiffonn sur le chignon,—et l'œil veill! Oui, j'aime +mieux cela que vos laquais solennels, empess dans leur cravate.</p> + +<p>Axel et peut-tre continu longtemps sur ce ton, mais il fut interrompu +par deux petits coups frapps la porte.</p> + +<p>C'tait Norra qui revenait accompagne d'une seconde <i>piga</i> (c'est le +nom qu'on donne ces jeunes filles<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[*]</a>), portant les flacons et les +plateaux. On et dit deux jolis lutins chapps cette frache province +du Blking, o le sang rose coule sous la peau satine. En deux minutes +le souper fut servi.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[*]</span></a> <i>Piga</i> vient de l'adjectif <i>pig</i>, qui veut dire mutin, +veill. Les jeunes filles de Stockholm ont mrit d'en faire le +substantif qui les dsigne.</p></div> + +<p>Plaise Votre Honneur, si quelque chose manque, deux coups sur le +verre.... et bon apptit!...</p> + +<p>Les deux pigas sortirent en faisant force rvrences.</p> + +<p>Axel dcoupa lestement un jerper, sorte de gibier<a name="page_032" id="page_032"></a> de la taille d'un +fort pigeon, la chair blanche et savoureuse, dont le fumet dlicat +excite l'apptit et donne soif. Georges fit sauter le bouchon cercl de +fer d'une bouteille fine encolure.</p> + +<p>Et maintenant, dit le chevalier en choquant les verres, la sant de +vos amours.</p> + +<p>—Attendez donc!</p> + +<p>—Quoi!</p> + +<p>—La seconde bouteille!</p> + +<p>—Alors, dpchons de boire la premire.</p> + +<p>Le souper ft trs-gai, plein de verve: les deux jeunes gens taient de +joyeux compagnons. Cependant Georges versait plus qu'il ne buvait, en +homme qui veut se taire et couter. Axel ne demandait qu' parler: il +n'attendit pas le troisime verre pour commencer ses confidences.</p> + +<p>Pardieu! dit-il, vous croyez que je ne vous vois pas venir? Vous n'osez +pas m'interroger et vous brlez d'envie de m'en tendre.... Ne soyez donc +pas boutonn comme cela jusqu'au menton: vous apportez partout un air de +chancellerie; nous ne sommes pas ici dans un congrs.</p> + +<p>—Je n'interroge jamais! dit Georges.</p> + +<p>—Mais vous coutez toujours.</p> + +<p>—C'est un peu mon mtier.</p> + +<p>—Vous vous arrangez de faon cumuler le bnfice du silence et de +l'indiscrtion.</p> + +<p>—Et vous, comptez-vous donc pour rien le plaisir de parler?</p> + +<p>—Au fait, que voulez-vous savoir?</p> + +<p>—Tout ce qu'il vous plaira de m'apprendre.<a name="page_033" id="page_033"></a></p> + +<p>—Eh bien, sachez donc que la comtesse—car c'est de la comtesse qu'il +s'agit, j'imagine!...</p> + +<p>—Eh oui, bourreau! pourquoi me retournez-vous ainsi sur les charbons?</p> + +<p>—Enfin, voil un cri du cœur, et il vous comptera plus auprs de moi +que deux bouteilles de Cliquot. Sachez donc que la comtesse est un ange.</p> + +<p>—Prenez garde, chevalier, vous allez tomber dans le lieu commun.</p> + +<p>—La comtesse est un ange que l'on accoupla jadis un dmon.</p> + +<p>—Son mari! Je connais cela, toutes les histoires commencent ainsi.</p> + +<p>—Alors, j'abrge; donc, M. le comte de Rudden tait un assez pitre +sire, pour ne pas dure plus, et il mrita.... tous les malheurs qu'il +n'a pas eus. Enfin, aprs cinq ou six ans de cet enfer anticip qu'on +appelle un mariage mal assorti, le comte mourut. Ce fut la premire +politesse qu'il et jamais faite sa femme. Il la laissait jeune, riche +et belle, et avec un pass de malheur que beaucoup d'hommes auraient +bien voulu lui faire oublier.</p> + +<p>La comtesse est la franchise mme. Elle ne feignit donc point une +douleur laquelle d'ailleurs personne n'aurait cr. Mais elle porta +svrement son deuil, et, avec ce sentiment des convenances qui ne +l'abandonne jamais, elle quitta Stockholm, passa dix-huit mois dans ses +terres, puis revint ici, et ouvrit ses salons, qui furent bientt les +plus agrables de la ville. M. de Rudden et t assez tonn de la +mtamorphose; mais il eut le bon esprit de ne pas revenir. Cependant sa +veuve<a name="page_034" id="page_034"></a> fut demande en mariage par tous ceux qui avaient quelque raison +de se mettre sur les rangs, et mme par d'autres. Celui-ci convoitait sa +fortune; cet autre, sa beaut; un troisime, l'appui naturel qu'il +trouverait dans ses alliances, car elle est des Oxen-Stjerna, et tient +tout ce qu'il y a de grand dans ce pays. Christine n'accepta personne: +elle n'aimait point. Mais les amants repousss devinrent pour elle les +plus dvous des amis. Que ceci soit dit leur louange et la sienne.</p> + +<p>—Et vous chevalier?</p> + +<p>—Moi, mon cher comte, sans doute j'aurais fait comme les autres; mais +j'tais en France quand Mme de Rudden revint Stockholm, et, mon +retour, je la trouvai si fortement retranche dans sa position de veuve +inexpugnable, que je rsolus de commencer comme les autres avaient fini.</p> + +<p>—Et de finir comme ils avaient commenc?</p> + +<p>—Point, mais de me rsigner tout d'abord l'amiti sans passer par +l'amour.</p> + +<p>—C'est pourtant le chemin le plus court et le plus sr, ce qu'on +prtend. La belle veuve ne vous aura pas su gr de votre discrtion +rare.... croyez-en ma vieille exprience.</p> + +<p>—Quel ge avez-vous, mon cher Georges?</p> + +<p>—Vingt-six ans, mon cher Axel.</p> + +<p>Axel se mit rire.</p> + +<p>Mais les annes de campagne comptent double! reprit le comte. Oui, +continua-t-il, les femmes qui se dfendent le mieux aiment cependant +tre attaques, ne ft-ce que pour se dfendre! Elles veulent se +refuser,<a name="page_035" id="page_035"></a> mais elles ne veulent pas qu'on ne les demande point.</p> + +<p>—Ceci peut tre vrai Paris; mais c'est un mange de coquette, et nous +ne comprenons gure toutes ces subtilits. Soyez certain que vous jugez +mal Mme de Rudden. Elle est exempte d'artifice. Je vous l'ai dj dit: +c'est la simplicit mme. Elle est trop bonne pour se complaire au +spectacle du mal qu'elle aurait fait, et elle est trop trangre tout +calcul de vanit pour traner aprs elle un cortge de cœurs captifs. +Je vous le rpte: vous ne la connaissez point. Ce n'est pas une nature +tout fait comme une autre. Le jour o elle aimera, elle est femme le +dire la premire et mettre loyalement sa main dans la main de l'homme +qu'elle aura choisi. Oh! celui-l sera un homme heureux, et je bois sa +sant! continua le chevalier en choquant son verre contre celui du +comte.</p> + +<p>Georges tait devenu trs-srieux. Il trinqua sans boire.</p> + +<p>Et ce major, ce baron de Vendel, reprit-il au bout d'un instant, +qu'est-ce donc?</p> + +<p>—C'est le meilleur ami de la comtesse; il a pour elle, depuis tantt +dix ans, une amiti passionne; ou plutt il a de l'amour.—Allons! ne +vous emportez pas: vous avez des yeux qui flambent! Cependant le choix +d'un homme comme le major ne peut que vous flatter; il justifie vos +prfrences. Le baron ne cache pas ses sentiments; il s'en vanterait +presque, et le monde les respecte, tant il les croit sincres. Christine +est <i>sa dame</i>, comme disaient nos pres, et nos pres disaient bien. Il +a pour elle le culte chevaleresque<a name="page_036" id="page_036"></a> des preux du moyen ge; il irait se +faire tuer, avec ses couleurs sur la poitrine, sa pense au cœur et +son nom sur les lvres. Saluez, mon cher comte! on ne rencontre pas des +amours comme celui-l tous les soirs! Christine le sait et s'en montre +profondment reconnaissante. Mais il a cinquante ans et relche tous les +six mois un cran de son ceinturon. Ce n'est ni l'ge ni la taille qu'il +faut pour aller chanter: <i>Je suis Lindor</i>! sous les fentres de Rosine. +Du reste, le baron ne s'en fait point accroire, et il n'a aucun des +ridicules d'un prtendant surann. Il dsire assez, n'espre pas +beaucoup, et ne demande rien. Aujourd'hui, lui dit-il parfois, vous +tes plus jeune que moi.... mais, dans dix ans, nous serons peu prs +du mme ge. Ce brave major calcule sa manire. Je n'ai pas le droit +d'tre impatient; je n'aurais pas d'excuse. J'attendrai tant que vous +voudrez,—toujours! si vous ne voulez jamais. Enfin, me voil! vous +savez o je suis.... j'y reste; vous n'avez qu' me faire un signe, et +mme c'est inutile, je crois que je devinerai sans cela!</p> + +<p>—En attendant, soyons amis! rpond Christine, car je ne fais cas de +personne plus que de vous.</p> + +<p>Et ainsi vivent-ils dans ce clair de lune de l'amiti qu'aucun nuage +n'a jamais obscurci. On assure que Christine lui a promis de ne pas se +remarier ou de n'pouser que lui. Ce n'est pas le major qui l'a dit; +mais on l'a rpt devant lui, et il s'est content de rpondre par un +gros soupir. Voici, monsieur l'ambassadeur, quel point nous en sommes, +et il est fort possible que tout ceci vous donne penser.<a name="page_037" id="page_037"></a></p> + +<p>—Je pense que la comtesse est une femme ravissante et que le major sera +quelque jour le plus heureux des maris.</p> + +<p>—Et moi je crois que vous ne croyez que la moiti de ce que vous dites; +mais c'est dj beaucoup, et le temps nous apprendra la fin de +l'histoire. Il est quatre heures; je n'entends plus de bruit nulle part: +tous les soupeurs ont disparu; peut-tre serez-vous bien aise de rver +tout seul: partons!</p> + +<p>Norra, dormant debout, vint apporter la note avec un geste de +somnambule: les deux jeunes gens quittrent les derniers le bel +tablissement de Hans-Bamberg; Axel conduisit Georges jusqu' sa porte, +sur la grande place du <i>Stortorget</i>, la plus belle de Stockholm, et, +aprs lui avoir souhait des songes d'or, il reprit le chemin des quais +en fredonnant un air d'opra.</p> + +<h3><a name="III" id="III"></a>III</h3> + +<p>Le vin de Champagne, aprs un bal, n'a pas les vertus narcotiques de +l'opium ou du hatchisch. Georges dormit peu, et, s'il fit des rves, ce +furent des rves demi veills. Ses yeux mal ferms revoyaient +toujours la belle image de Christine, passant et repassant devant lui; +il entendait encore les prludes de la valse de Weber; il pressait +contre sa poitrine<a name="page_038" id="page_038"></a> une taille fine, souple, frmissante; il respirait +ce doux parfum de mimosa qui s'exhalait, quelques heures auparavant, de +l'ventail et du mouchoir de la comtesse: son front brlait. Puis, tout + coup, il prouvait comme une sensation de froid: il se retrouvait sur +le Mlar, la neige tendait devant lui sa nappe blanche sans fin. Les +poneys noirs passaient comme le vent, emportant Christine, qui lui +tendait les bras. Il s'lanait vers elle, et, au moment o il allait +l'atteindre, les paulettes du major lui barraient le chemin.</p> + +<p>Le rveil prolongea ces agitations de la nuit: le valet de chambre +allait et venait dans l'appartement, faisant le feu, apportant le sucre, +prparant le th, attendant des ordres qu'il ne recevait pas. Le soleil +tait paresseux comme Georges; il oubliait de se lever: midi, il ne +faisait jour nulle part; Stockholm demeura enseveli dans un brouillard +sombre. M. de Simiane passa le reste de sa journe ranger ses papiers +et s'installer un peu: il ne sortit pas.</p> + +<p>Le lendemain, la matine tait souriante, le ciel bleu: Georges fit +atteler deux beaux chevaux dalcarliens que le chevalier de Valborg lui +avait cds, et il fit une promenade sur la route de Haga; Haga est +comme le Saint-Cloud de la Sude, et l'on y va par des routes +charmantes, que frquentent assez les gens du bel air. Comme il rentrait +en ville, la nuit tombante, sa voiture se croisa avec un traneau +ferm, qui en sortait. Il tait lanc au grand trot. Le givre brodait +d'arabesques la vitre obscurcie; c'est peine si Georges put distinguer +une forme demi couche sur<a name="page_039" id="page_039"></a> les coussins. Il vit cependant que c'tait +une femme, mais il ne vit pas autre chose.</p> + +<p>Arriv la hauteur de la petite glise de Sainte-Clara, situe vers le +milieu de la rue de la Reine, Georges donna l'adresse de la comtesse +son cocher, qui le mena chez elle et sonna.</p> + +<p>Madame n'y est pas! rpondit le concierge, honnte Danois dont on +avait fait un suisse, et que l'on affublait, dans les grandes occasions, +d'une hallebarde et d'un baudrier.</p> + +<p>Georges descendit et se nomma.</p> + +<p>Quand Mme la comtesse y est pour quelqu'un, elle y est pour tout le +monde, fit avec une majestueuse solennit l'incorruptible gardien.</p> + +<p>—Au chteau! dit le jeune homme assez brusquement.</p> + +<p>Les chevaux repartirent, et, franchissant au galop la place de +Gustave-Adolphe et le pont du Nord, s'arrtrent tout en sueur au pied +de la <i>Monte des Lions</i>, rampe gigantesque dont les lions de Charles +XII semblent dfendre l'accs. La sentinelle et le cocher changrent +quelques mots; puis la voiture, entrant dans l'intrieur du palais, +traversa deux cours et alla gagner la petite terrasse des Lynx, dispose +en parterre et garnie de bouquets d'arbres. Le baron de Vendel s'y +promenait avec le fils du ministre de la guerre. Le major avait l'air +assez soucieux; Georges l'vita et fit demander le chevalier de Valborg. +On lui rpondit au bout d'un instant que le service retenait le +chevalier dans les appartements. Georges crivit au crayon sur sa carte: +J'ai besoin de vous: venez! On dit que<a name="page_040" id="page_040"></a> vous serez libre huit heures; +je vous attendrai depuis sept.</p> + +<p>Il alla ensuite lire les journaux dans un cercle, trouva les nouvelles +diverses insignifiantes, la politique absurde, les feuilletons ennuyeux, +et, en fin de compte, ne sachant plus que faire, dna pour tuer le temps +et rentra chez lui.</p> + +<p>A huit heures dix minutes il entendit un coup de sonnette brusque qui le +fit bondir.</p> + +<p>C'tait le chevalier.</p> + +<p>Axel, je vous remercie, dit Georges en lui tendant les mains; vraiment, +j'avais besoin de vous voir.</p> + +<p>—Je m'en doutais: aussi me voil!</p> + +<p>—Merci encore! Eh bien?</p> + +<p>—Est-ce que vous savez dj...</p> + +<p>—Rien! Qu'y a-t-il?</p> + +<p>—Avez-vous vu la comtesse?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—tes-vous all chez elle?</p> + +<p>—Oui, sans tre reu... Je suis d'assez mchante humeur...</p> + +<p>—A quelle heure y tes-vous all?</p> + +<p>—A quatre heures.</p> + +<p>—Elle tait partie.</p> + +<p>—Partie!... Ah! et pourtant le major est toujours ici!</p> + +<p>—Comte, ce n'est pas bien ce que vous dites l. C'est une injure +gratuite et que personne ne se permettrait chez nous. Un jour vous vous +repentirez de vos paroles.</p> + +<p>—Soit! je m'en repens dj; mais, de grce, ou est-elle?<a name="page_041" id="page_041"></a></p> + +<p>—Prs d'Upsala, chez son oncle, qui est trs-mal. La nouvelle est +arrive deux heures; la comtesse est partie trois!...</p> + +<p>—Et... quand revient-elle?</p> + +<p>—On ne sait.</p> + +<p>—Upsala... c'est loin d'ici?</p> + +<p>—Trente ou quarante lieues.</p> + +<p>—J'y peux aller?</p> + +<p>—Oui, si vous voulez la perdre!</p> + +<p>—Axel, mon ami, je crois que je vais l'aimer.</p> + +<p>—Il est vident que vous l'adorerez... surtout si elle ne revient pas.</p> + +<p>—Mon cher Valborg, vous avez trop d'esprit pour moi.</p> + +<p>—Allons, ne vous fchez pas! je vous donnerai de ses nouvelles.</p> + +<h3><a name="IV" id="IV"></a>IV</h3> + +<p>Christine ne revint point Stockholm de tout l'hiver. Je n'affirmerai +point que le chevalier eut raison tout d'abord, et que, par cela seul +qu'elle tait absente, Georges l'adora; mais du moins il y pense +trs-souvent.</p> + +<p>Le comte de Simiane tait jeune: il n'avait pas encore trente ans. Mais +il y en avait dj sept ou huit qu'il vivait de la vie du monde. Il +avait connu la meilleure<a name="page_042" id="page_042"></a> compagnie de l'Europe et pass quelques hivers +dans des capitales plus renommes pour leur lgance que pour leur +moralit. Beau, distingu, spirituel et discret, il n'avait pas +rencontr beaucoup plus de cruelles qu'un surintendant de l'ancien +rgime.</p> + +<p>La facilit du plaisir est un de ces malheurs heureux dont on ne songe +point se plaindre, mais qui donne souvent nos relations une lgret +fcheuse et nos sentiments une inconstance coupable. Georges faisait +la cour une femme comme un autre lui aurait dit bonjour. Il appelait +cela tre poli, et il tait trop bien lev pour ne pas tre poli avec +tout le monde. Mais ces intrigues, noues par la fantaisie, dnoues par +le caprice, ne lui rapportaient pas plus qu'elles ne lui cotaient: le +plaisir n'est pas mme la petite monnaie du bonheur. Des millions de +centimes ne font pas toujours une pice d'or; il y a manire de compter. +Si Christine ft reste Stockholm, sans doute il et t pour elle un +poursuivant plus redoutable que les autres. Il et apport son attaque +cette furie franaise, qui peut conqurir autre chose que des provinces. +Ou Christine et t vaincue, et Georges, aprs les premiers +enivrements, n'et pas senti tout le prix de sa victoire; ou, par sa +rsistance, la noble femme et fait vibrer en lui la fibre irascible et +maladive de la vanit, et la tendresse serait morte, en naissant, des +blessures de l'orgueil.</p> + +<p>L'absence arrangeait mieux les choses. Elle parat d'une grce nouvelle +Mme de Rudden, si sduisante dj; elle lui donnait la seule chose qui +pt lui manquer: le prestige de l'loignement et le mrite de +l'impossible.<a name="page_043" id="page_043"></a> Les femmes qu'elle laissait aprs elle n'avaient ni sa +beaut ni son charme, et son souvenir, trop vif encore, en dtournait +Georges. Il lui dut ainsi les premires heures de solitude que sa +jeunesse et connues. La solitude, qui est mortelle aux petites +passions, est favorable aux grandes. Elle leur donne cette conscience de +soi, sans laquelle on n'est pas: elle les fortifie en les purant. Il y +a, dit-on, des arbres qui ne puisent leur sve et leur vie que dans les +couches les plus recules de l'humus profond; il y a des amours qui ne +s'panouissent en fleurs et en parfums que si leur racine a pntr dans +les cœurs jusqu' la source sacre des larmes. Georges avait chang +avec Christine un regard, quelques paroles, peine un serrement de +mains dans l'motion sympathique d'une valse. Au bout d'une semaine, il +avait pour elle un culte idal; au bout d'un mois, il l'aimait.</p> + +<p>Et Christine? Christine ne fit de confidences personne, et l'on ne +sait jamais ce qui se passe dans le cœur des femmes,—mme quand +elles le disent! Quelques amis pourtant reurent de ses lettres. Depuis +longtemps, chacune de ses absences, elle crivait au baron de Vendel. +Ainsi fit-elle cette fois comme toujours. On le savait; on lui demanda +des nouvelles de la comtesse, et l'on apprit par lui qu'elle avait t +appele en toute hte prs d'un oncle malade dangereusement. Au bout +d'un mois, Axel lui-mme reut une lettre. C'tait la premire fois que +Mme de Rudden lui crivait. Axel tait l'ami de Georges.</p> + +<p>Le chevalier courut chez M. de Simiane. Il entra dans son cabinet, la +lettre la main, et toute ouverte.<a name="page_044" id="page_044"></a></p> + +<p>Si vous croyez que je m'y trompe! lui dit-il; d'autres, mon cher!... +On ne m'adresse moi que l'enveloppe! Mais ce n'est pas mon mrite +que je dois cette aimable lettre; je crois donc remplir les intentions +de l'auteur....</p> + +<p>—Est-ce qu'elle parle de moi? dit Georges en prenant le billet.</p> + +<p>—Vous tes plus amoureux que je ne pensais! Et les convenances? Sachez +donc que vous n'tes pas mme nomm, et qu'il n'y a point de +<i>post-scriptum</i>!</p> + +<p>Georges dvorait la lettre des yeux.</p> + +<p>Elle a d'autres correspondants que moi, reprit Axel; mais elle sait que +je suis votre ami, et elle veut que vous la lisiez.</p> + +<p>—Je vous prviens que je n'en crois rien, rpondit le comte tout en +lisant.</p> + +<p>—Franais et modeste! reprit Axel en riant.</p> + +<p>La lettre tait courte et simple. La comtesse annonait la mort de son +oncle, et disait qu'elle resterait quelques semaines encore prs de la +veuve et des enfants: elle ajoutait qu'elle regrettait Stockholm; elle +chargeait le chevalier de lui envoyer des livres. C'tait peu prs +tout. Du reste, pas un mot de Georges. Mme de Rudden ne faisait point +une seule allusion qui se pt rapporter lui dans sa lettre; mais on +dcouvrait dans son ensemble une nuance de rverie tendre et des +expressions demi voiles de souvenirs et d'amiti, dont la gracieuse +comtesse n'avait jamais encore senti le besoin vis--vis d'Axel.</p> + +<p>Vous remarquerez, dit le chevalier, qu'elle a crit en franais.<a name="page_045" id="page_045"></a></p> + +<p>—C'est la langue de la cour, et vous vous en servez volontiers dans le +monde.</p> + +<p>—Oui, mais jamais entre nous, moins que.... enfin ne m'en faites pas +dire davantage.</p> + +<p>Valborg sortit en <i>oubliant</i> la lettre.</p> + +<p>Georges passa la journe la lire et la relire. Il en creusa les +phrases, et il en pesa les expressions, s'efforant de dcouvrir le mot +pens sous le mot crit. Mais elle tait d'une convenance et d'une +mesure parfaites. Ce sont les qualits qui distinguent les femmes du +vrai monde. Georges put souponner une intention gnrale, si le +chevalier disait vrai; mais rien de particulier dont il dt tirer +avantage. Sans doute, c'tait peu pour lui; mais pour elle, n'tait-ce +point dj beaucoup? Il obtint du chevalier la permission de faire +lui-mme la rponse que celui-ci devait envoyer la comtesse. Le +premier jet ne lui russit pas: il s'aperut la lecture que cette +lettre d'un ami tait celle d'un amoureux, qu'il mettait une dclaration +dans la bouche du chevalier, et que sa passion brlante courait sous la +plume froide d'Axel. Cela est trop, se dit-il, et puis, si la comtesse +s'y trompait, si elle attribuait au chevalier qu'il ne lui dit que pour +moi! il y a l un danger et la chose est dlicate. Il jeta son +brouillon au feu, recommena et fut plus content de la seconde preuve. +C'tait peu prs possible. Il parlait d'amiti, de souvenir.... des +vifs souvenirs que la comtesse laissait partout, des regrets qui +l'avaient suivie, des esprances qui l'attendaient.... Si rserve que +l'expression ft toujours, on devinait comme un trouble secret.... Aprs +une phrase assez mue, Georges glissa<a name="page_046" id="page_046"></a> son nom assez habilement, en +disant qu'il avait plus d'une fois demand des nouvelles de la comtesse: +rien de plus. Axel relut, approuva la rdaction, en se flicitant +lui-mme des progrs qu'il avait faits dans la langue franaise. Ce +n'est plus du franais de Stockholm, c'est du franais de Paris, +disait-il, et je ne jurerais pas que l'on ne s'en apercevra point +quelque part..., mais je ne crois pas que l'on s'en fche, ajouta-il. +Il recopia la lettre et l'envoya.</p> + +<p>Au bout de trois semaines, Axel reut un second billet plus court que +l'autre. Il le porta sur-le-champ son ami. Georges y trouva comme un +souffle de printemps: l'esprance y battait des ailes; la vie courait et +frmissait dans ces lignes crites la hte pour demander les drames de +Schiller et la Saga de Frithiof. La comtesse y parlait avec une motion +visible de l'heureux retour et du cher revoir, dont elle ne fixait point +encore l'poque.</p> + +<h3><a name="V" id="V"></a>V</h3> + +<p>Cependant les premires brises de mai passent tides sur les montagnes; +la sve court dans les branches fltries qui se relvent, les bourgeons +roses s'entr'ouvrent, et les feuilles se dplient, vertes au bout des +rameaux noirs encore et dj gonfls; la mousse refleurit avec la +bruyre sur les rochers de granit, et les<a name="page_047" id="page_047"></a> cataractes, secouant leurs +chanes de glace, sonnent et retentissent dans les bois.</p> + +<p>Le Mlar tait libre, comme le lac Clara, son voisin; les steamers +reprenaient chaque matin leur route vers le Nord. L'aristocratie, que ne +retenaient point Stockholm les affaires de la dite ou des charges +la cour, en attendant la saison des bains ou des voyages, retournait +ses villgiatures dans les chteaux.</p> + +<p>Georges voulut faire quelques visites aux familles dans lesquelles il +avait t reu l'hiver. Rien de plus facile autour de Stockholm. Le +bateau vous emporte le matin et vous rapporte le soir, aprs avoir +parcouru les dtours du lac, sondant ses golfes, effleurant ses les, +visitant ses villages, prenant et dbarquant partout ses passagers.</p> + +<p>La premire excursion de M. de Simiane le conduisit au chteau de +Skokloster, sur la rive occidentale du lac Clara. La famille illustre +qui habite ce splendide domaine marche la tte de la noblesse du +royaume, et elle accueille le visiteur avec cette simplicit, cette +courtoisie et cette grce la fois familire et digne, qui tient des +rceptions princires et de l'hospitalit patriarcale.</p> + +<p>Georges ne trouva au chteau que la vieille comtesse douairire de +Brah. La famille, qui se composait de sa bru, veuve comme elle, et de +deux jeunes enfants tait alle battre les buissons dans le parc avec +une amie en visite. Georges fut retenu dner. Le chteau est curieux +pour un tranger, tout plein de souvenirs d'hrosme et d'amour. Mme de +Brah racontait avec le charme infini de ces grandes dames d'autrefois,<a name="page_048" id="page_048"></a> +qui ont tout vu et qui savent tout dire; les heures s'coulrent donc +assez vite, et la noble htesse en tait encore la seconde dition de +cette lgie sentimentale de la belle Ebba Brah, qui fut la Brnice et +la Marie Mancini de Gustave-Adolphe, quand Georges, jetant un œil +distrait par la fentre ouverte, aperut deux jeunes enfants, le frre +et la sœur, qui s'en venaient courant dans la grande alle du parc. +Deux femmes les suivaient: l'une tait la comtesse de Brah, avec +laquelle Georges avait dans une fois ou deux pendant les dernires +ftes de l'hiver; l'autre.... elle se retournait en ce moment vers la +grande avenue de tilleuls et d'ormes qui traverse le parc dans toute sa +longueur, et l'on ne pouvait point apercevoir son visage; mais +l'lgance de sa tournure et la dsinvolture superbe de son mouvement, +M. de Simiane ne pouvait hsiter une seconde. En faut-il tant pour +reconnatre la femme aime? Un des enfants, revenant vers elle, la tira +par sa robe pour lui donner une fleur: Georges revit le cher et doux +visage. La surprise fut grande, et non moins grande l'motion. Tout son +sang reflua au cœur: il retomba, plutt qu'il ne s'assit dans son +fauteuil, et, pour se donner une contenance, il prit sur la chemine un +album de dessins, et se mit tudier les costumes pittoresques de la +Dalcarlie.</p> + +<p>Bientt la porte s'ouvrit deux battants, et les marmots, courant +leur grand'mre, rpandirent sur ses genoux leurs mains pleines de +fleurs.</p> + +<p>Mes petits-enfants! dit Georges la vieille comtesse en promenant des +caresses sur les deux ttes blondes<a name="page_049" id="page_049"></a>.</p> + +<p>—Charmants! murmura Georges, dj revenu de sa trop soudaine motion.</p> + +<p>Les deux femmes entraient au mme instant.</p> + +<p>Quel joli tableau! dit, en regardant la grand'mre et les deux enfants, +la comtesse de Rudden, qui n'apercevait point Georges, demi cach par +le dossier de chne d'un fauteuil gothique; et moi aussi, grand'mre, je +vous apporte des fleurs, continua-t-elle en se mettant genoux ct +des enfants, aux pieds de la vieille comtesse.</p> + +<p>—Christine! Christine! que fais-tu? dit en riant l'autre jeune femme, +qui venait de saluer Georges.</p> + +<p>Christine se retourna, toujours genoux, et aperut M. de Simiane. Elle +resta une ou deux secondes sans se relever, le regardant avec un +ravissement muet.</p> + +<p>Monsieur de Simiane! ma chre comtesse, dit la vieille dame en manire +de prsentation.</p> + +<p>—J'ai dj vu monsieur, dit Christine. Et elle rougit jusque dans ses +cheveux.</p> + +<p>Quel beau groupe vous faites tous ainsi! s'cria la jeune veuve en se +rapprochant d'eux.</p> + +<p>Plus d'un peintre, en effet, et voulu reproduire sur sa toile cette +belle scne pleine de grce. La vieille grand'mre, avec son visage +blanc sans rides, toute couverte de violettes, de primevres et +d'anmones, souriait ses deux petits-enfants, qui se pressaient contre +elle demi effrays; Christine, encore genoux, tourne vers Georges, +le sein palpitant, avait l'expression de surprise effarouche de la +biche inquite au fond des bois. L'air de la campagne avait bruni son +teint; son œil nageait dans une sereine lumire; le<a name="page_050" id="page_050"></a> vent, qui +s'tait jou dans ses cheveux, avait enlev aux larges ailes du chapeau +une de ses tresses, dont les anneaux dors retombaient sur sa poitrine. +Elle tenait la main une branche d'aubpine fleurie, renverse sur son +paule, comme les palmes des vierges et des saints qui s'inclinent +autour des madones dans les tableaux du Prugin.</p> + +<p>Georges, immobile et charm, gravait ces belles images dans son me.</p> + +<p>Mais il y a des situations qu'il ne faut point prolonger. Il fit deux +pas vers Christine, et lui tendit sa main pour la relever. Peut-tre +garda-t-il une seconde de trop celle qu'on lui donna; mais personne ne +s'en aperut. Christine tenait toujours la branche d'aubpine en fleur, +qui se dressait entre eux, ombrageant les deux ttes et secouant sur +elles ses grappes blanches et parfumes.</p> + +<p>Ainsi la prsentation est toute faite! dit Mme de Brah. Vous vous +connaissiez? Je vous en flicite l'un et l'autre, et je n'en suis que +plus heureuse de vous runir. Comte, j'aime Mme de Rudden comme ma +fille, et c'est vraiment en famille que vous passerez la journe.</p> + +<p>Cette journe-l fut courte pour Georges. C'tait une de celles que, +dans nos souvenirs, nous marquons d'une pierre blanche: le jeune homme +prouvait un immense bonheur retrouver Christine. Jamais il ne l'avait +si bien vue: elle lui parut cent fois plus belle qu'au bal; peut-tre +parce qu'il tait seul, dans cette intimit toute cordiale, goter le +charme qui tait en elle. La comtesse tait tout en noir; il trouva que +le<a name="page_051" id="page_051"></a> noir tait la toilette distingue par excellence, et la seule qui +convint une femme un peu grande. Les rubans violets, qui crevaient de +quelques nœuds les longs crpes du deuil, relevaient ce que cette +couleur seule et eu de trop svre peut-tre. Lui, de son ct, fut +plein d'esprit, d'entrain et de gaiet. Il avait plus de fleurs +panouies dans l'me que les enfants n'en avaient cueilli sur les gazons +du parc, et si Christine et pu couter son cœur, elle et entendu +chanter tous les rossignols d printemps de l'amour. Elle aussi tait +heureuse; mais son bonheur tait ml d'un trouble secret, et tout +voisin de la crainte.</p> + +<p>Le bateau d'Upsala devait reprendre le comte dans l'aprs-midi et le +ramener Stockholm. Christine demeurait de l'autre ct du lac, qui +n'est pas trs large. A quelque distance du bord, on pouvait, des +fentres du chteau, apercevoir sa voiture qui venait l'attendre un +petit dbarcadre, construit pour l'usage des deux chteaux amis. La +barque de Skokloster ne partait de son rivage qu'aprs avoir vu les +chevaux sur l'autre.</p> + +<p>Il fut convenu que Georges reconduirait Christine jusqu' sa voiture, et +que la barque attendrait le steamer: celui-ci n'attendait jamais; il +stoppait un instant pour changer ses lettres, et repartait aussitt. +L'arrangement propos tait chose toute naturelle, et personne ne fit +d'objection. Mais la vieille comtesse, qui avait manqu le passage du +bateau une fois dans sa vie, craignait toujours que ses visiteurs +n'prouvassent la mme msaventure. Aussi quand le moment approchait, +elle songeait beaucoup plus les hter qu' les retenir. C'est de quoi +Georges n'eut garde de se plaindre.<a name="page_052" id="page_052"></a> Quant Mme de Rudden, elle avoua +depuis qu'en ce moment elle n'avait pas trop de volont. Elle suivait +l'impulsion donne, sans avoir mme l'ide de la rsistance; les autres +voulaient pour elle. Elle noua ses rubans avec un mouvement fbrile; +quand elle embrassa la petite-fille de son amie:</p> + +<p>Vous me faites mal! dit l'enfant, tonne de sa brusquerie soudaine.</p> + +<p>—Enveloppez-vous bien, ma toute belle, dit la grand'mre, croyant que +c'tait de froid qu'elle tremblait.</p> + +<p>Georges, le chapeau la main, paraissait d'un calme superbe; mais +l'impatience le dvorait: il trouva qu'on prolongeait singulirement les +adieux, et que ces mille tendresses sentimentales, que les femmes +changent en se quittant, font perdre aux hommes un temps bien prcieux.</p> + +<p>Enfin Christine prit la main qu'il lui tendait et entra dans la barque.</p> + +<p>Adieu!—au revoir!— bientt!—crivez-nous!</p> + +<p>Toutes ces exclamations retentirent la fois; puis les deux chtelaines +rentrrent avec les enfants, et trois coups d'aviron mirent les +voyageurs en pleine eau.</p> + +<p>Quand Georges et Christine se virent seuls dans cette barque, avec un +rameur, Sudois pur sang, qui n'entendait pas un mot de franais, +l'tranget de leur position les frappa tout d'abord: ils se regardrent +en souriant, et se dirent que ce n'tait pas ainsi qu'ils auraient cru +se retrouver.... Car nous devions nous retrouver! dit Georges.<a name="page_053" id="page_053"></a></p> + +<p>—Je le dsirais, rpondit Christine avec cette simplicit et cette +franchise que tous ses amis louaient si fort en elle.</p> + +<p>Ils taient assis l'un prs de l'autre sur une planchette troite, +l'arrire du batelet. Le lac Clara, qui succde au Mlar, n'est pas +trs-large en face de Skokloster; mais ses rives assez basses ont des +ondulations charmantes. et l des roches de granit et de porphyre, +couronnes d'une aigrette de sapins tremblants, se dressent comme des +gants ptrifis; deux ou trois petites les, jetes au milieu du lac +irrgulirement, rompent la monotonie des lignes et varient le tableau, +auquel la grande masse carre des constructions de Skokloster, bti avec +l'imposante lourdeur des premires annes du dix-septime sicle, +servait de fond magnifique. La soire tait splendide; de petits nuages +roses couraient dans le ciel, ce beau ciel du Nord, si dlicatement +bleu; des vapeurs blanches, argentes, chasses par un vent frais, +roulaient sur le lac vert et transparent, trou de mille fossettes, +comme la joue d'un enfant qui rit.</p> + +<p>Les circonstances extrieures exercent sur nous plus d'influence qu'on +ne le croirait tout d'abord, et l'on ne doit point reprocher au +romancier de les dcrire, parce qu'elles modifient souvent les +sentiments chez ses personnages. En tte--tte, sous le ciel et au sein +de la belle et libre nature, on ne parle point une femme comme on +ferait dans un salon, au coin du feu ou au bord d'un piano. C'est le +privilge de notre me de s'exalter et de s'agrandir avec les spectacles +qui l'entourent.<a name="page_054" id="page_054"></a></p> + +<p>M. de Simiane et Mme de Rudden prouvrent d'abord un instant de +contrainte, et cet embarras, qui n'est point sans charmes, d'un homme et +d'une femme qui se trouvent seuls ensemble, pour la premire fois, sous +l'empire d'une motion vraie et profonde. Pour avoir trop se dire, ils +ne se parlaient pas. Georges jouissait de son trouble mme, et plus +encore de celui de Christine. Il regardait la drobe sa belle +compagne, qui laissait tremper dans l'eau le bout de son rameau fleuri. +Elle fit un mouvement pour ramener son chle sur sa poitrine, et, comme +le cachemire rebelle volait au vent sur ses paules, Georges prit les +deux bouts et les croisa sur elle, avec la douce clinerie d'une jeune +mre. Christine frissonnait. Sans le vouloir, sans le chercher du moins, +Georges effleura sa main.</p> + +<p>Comme vous avez froid! lui dit-il. Il mit dans sa voix je ne sais +quelle inflexion tendre et quelle douceur caressante.</p> + +<p>Oui, reprit Christine sans relever les yeux; il faisait trs chaud chez +la comtesse; l'air est vif, j'ai t saisie. Ce ne sera rien; le trajet +est si court!</p> + +<p>Georges, sans rpondre, jeta aux pieds de Christine son vtement de +dessus, avec une sorte de bonhomie brusque qui loignait toute ide de +galanterie ou de fadeur de salon, et, comme elle fit un geste pour +l'engager le reprendre, il se mit genoux, et, malgr elle, il +enveloppa ses petits pieds captifs.</p> + +<p>Comment tes-vous, maintenant?</p> + +<p>—Mieux, tout fait bien! Et vous!</p> + +<p>—Oh! moi!...<a name="page_055" id="page_055"></a></p> + +<p>Il pronona ces deux mots d'une voix o son me mue vibrait tout +entire. Il ne s'tait point relev, et il la regardait genoux. C'est +peut-tre ainsi qu'il faut regarder les femmes; elles paraissent cent +fois plus belles.... quand elles sont belles. On a l'air de les adorer +avant de les aimer, et leur regard elles nous arrive plus doux, en +glissant travers les cils, sous leurs longues paupires. Elles ont +alors, tout en nous voyant, cette expression d'œil ferm si +ravissante, que Raphal donne toujours ses plus belles madones. Une +tendresse ineffable, profonde et sereine brillait sur le visage de +Georges. Il avait teint le feu de la passion dans ses yeux, qui +n'avaient plus que l'humide clat des larmes prtes couler. Ces yeux +noirs, Christine les fixa malgr elle, attire, retenue et comme +fascine par un charme magntique. Elle tait redevenue ple. Sa +poitrine ne battait pas, mais sa bouche frmissait, et l'ombre de ses +cils abaisss palpitait sur sa joue comme une aile d'oiseau.</p> + +<p>Relevez-vous! dit-elle Georges si bas, qu' peine il entendit; et +comme il restait toujours genoux: Je vous en prie! continua-t-elle en +lui tendant la main.</p> + +<p>—J'tais si bien! rpondit-il. Cependant il se rassit prs d'elle en +gardant sa main.</p> + +<p>Ils se turent. Quels mots auraient valu ce silence?</p> + +<p>Voulez-vous bien parler! dit Christine avec un enjouement feint; on +dirait que vous avez peur de rveiller les poissons du lac.</p> + +<p>—Non, reprit-il, je me taisais pour ne point effaroucher mes rves.<a name="page_056" id="page_056"></a></p> + +<p>—Attendez, pour rver, que vous soyez seul.</p> + +<p>Il ne rpondit pas.</p> + +<p>Que ce vieux manoir est beau! dit Christine, comme effraye de ce +silence. Et elle montra de la main les tourelles du chteau de Brah +tout inondes des feux du soir.</p> + +<p>Oui, fit Georges en regardant sans voir, d'autant plus beau pour moi +qu'il est li maintenant mes plus chers souvenirs.</p> + +<p>Un pli lger frona le beau front de Christine; elle parut contrarie de +l'insistance avec laquelle il ramenait la conversation sur eux-mmes.</p> + +<p>Il s'en aperut.</p> + +<p>Pardonnez-moi, lui dit-il; mais je sens que ce moment sera peut-tre +unique dans ma vie.... Qui sait si jamais je retrouverai ainsi +l'occasion favorable et l'heure propice.... qui sait si je vous reverrai +jamais?...</p> + +<p>Christine eut un geste de naf effroi.</p> + +<p>Si je vous reverrai jamais seule, continua-t-il, et, comme aujourd'hui, +l'me douce et clmente!</p> + +<p>Elle le regarda sans rien dire, comme heureuse de l'entendre parler, et +parler ainsi.</p> + +<p>Depuis que je vous ai vue, reprit Georges.... oh! si peu! et pour sitt +vous perdre!... j'ai un secret l.... dans le cœur.</p> + +<p>—De grce, ne me le dites pas!</p> + +<p>Un nuage passa sur les yeux de Georges; ses motions taient soudaines +et brusques, Christine craignit de l'avoir bless.</p> + +<p>Pas maintenant! fit-elle.<a name="page_057" id="page_057"></a></p> + +<p>—Ah! reprit Georges, vous le savez donc, puisqu'il vous dplat de +l'entendre?</p> + +<p>—Dplaire! dit Christine, vous ne le croyez pas.</p> + +<p>—Oh! merci! reprit-il son tour, merci du fond de l'me. Les autres +savent combien vous tes belle.... moi seul, prsent, je devine +combien vous tes bonne.</p> + +<p>—Ne m'en faites donc jamais repentir! dit Christine avec un sourire +ple, en lui abandonnant sa main.</p> + +<p>Georges la regarda: son visage tait comme transfigur, sa joue +s'animait d'une vive rougeur, comme si elle et reflt la pourpre pose +de ces aurores borales qui se lvent sur la neige de son pays; son +œil tait limpide comme l'eau du beau lac qu'ils traversaient; la vie +respirait sur sa bouche, et l'on voyait que son me s'panouissait dans +le bonheur, comme une fleur sous le soleil.</p> + +<p>Georges prouva une folle envie de se jeter ses pieds, de la serrer +dans ses bras et de jurer sur ses lvres tous les serments de l'amour.</p> + +<p>Elle vit son trouble profond, et, pour l'apaiser, elle mit sa main sur +la bouche du jeune homme, et lui montra le batelier qui frappait le lac +en cadence et chantait un lied amoureux. Il leur tournait le dos; mais +il n'avait qu'un mouvement faire pour les voir.</p> + +<p>Georges baisa mille fois la petite main qui d'elle-mme s'tait presse +sur ses lvres, et qui semblait lui rendre involontairement ses baisers. +Alors, d'une voix si basse, qu'elle paraissait calme, il dit Christine +combien elle avait t la proccupation de sa pense; il lui avoua que +la premire fois qu'il l'avait<a name="page_058" id="page_058"></a> rencontre sur le Mlar il l'avait juge +hautaine et fire, et qu'il avait cru ne l'aimer jamais, mais qu'au bal +du lendemain, o tous taient comme blouis de sa beaut, lui s'tait +senti pntr de sa grce; il avait compris qu'une destine peut tenir +dans un moment, et que sa vie dsormais, ce serait elle! Aussi, depuis +son dpart, il l'avait cherche partout. Il n'avait eu qu'une sensation +heureuse: c'tait un jour, dans une rue de Stockholm, en respirant par +hasard ce parfum de mimosa qu'elle avait port.</p> + +<p>Que je porte toujours, reprit Christine en tirant son mouchoir.</p> + +<p>Il le saisit vivement, et, avec une folle ardeur, il s'enivra de ces +senteurs exquises. Les parfums, subtils esprits des choses, manations +pures; haleine cleste, charme pntrant, donnent l'ternit aux +reliques humaines, et flottant dans l'air, rapprochent les mes et les +retiennent comme d'invisibles liens.</p> + +<p>Enfin, continua Georges, depuis ce jour je vous ai aime.... car je +vous aime, Christine! Je vous aime avec la puret des premires passions +de la jeunesse, avec toutes les ardeurs qui s'allument dans une me +virile! Oh! j'ai bien souffert, allez! sans avoir un cœur ami pour +pancher mon cœur, oblig de garder en mon sein un secret brlant, +sans pouvoir le rpandre!</p> + +<p>—Et moi! dit-elle, comme entrane par sa violence, croyez-vous donc +que j'aie parl?</p> + +<p>Elle ne lui fit jamais d'autre aveu.</p> + +<p>Je ne sais, ce que fait le <i>Prince-Karl</i>, murmura le batelier en se +retournant vers Christine.<a name="page_059" id="page_059"></a></p> + +<p>—Il viendra, Piers! rpondit la comtesse; soyez tranquille!</p> + +<p>On tait arriv au milieu du lac; Piers souleva ses rames; les petites +vagues beraient le batelet, qui s'en allait la drive, doucement. +L'homme avait repris demi son lied, dont la mlodie lente et +plaintive, mais infiniment tendre, s'accordait bien avec les paroles +d'un chant populaire de la Dalcarlie, familier aux bateliers du lac +Mlar, et dont la premire strophe dbute ainsi:</p> + +<p class="c">Perdus tous deux dans la steppe infinie!</p> + +<p>De temps en temps Georges et Christine en coutaient un vers, puis leur +pense revenait eux-mmes.</p> + +<p>J'en tais arriv, continua Georges, ne plus mme oser parler de +vous. Sur une femme, toute question est indiscrte, et quelle femme est +jamais entoure de plus de respect que la femme vraiment aime?</p> + +<p>Christine le remercia du regard.</p> + +<p>Et puis, dit-il, si vous saviez mes inquitudes! vous si belle, vous +devez tre adore; vous si tendre;—car vous tes tendres, +Christine,—vous devez aimer....</p> + +<p>—Mon Dieu! non, fit-elle avec un mouvement de tte doux et triste, je +n'ai jamais pu!</p> + +<p>—Cela veut-il dire que vous ne pourrez jamais?</p> + +<p>—Voil le <i>Prince-Karl</i>! dit le rameur en sautant sur les avirons.</p> + +<p>Une colonne de fume paisse envoyait une spirale noire derrire les +sapins et les mlzes d'une petite le qui cachait encore le bateau. +Christine tendit une main dgante au jeune homme.<a name="page_060" id="page_060"></a></p> + +<p>Est-ce votre rponse? demanda Georges.</p> + +<p>—Que vous tes exigeant!... dj!</p> + +<p>—Eh bien, non! reprit-il, ne rpondez pas. Je ne demande plus rien.... +Ce que vous voudrez! ici comme toujours! Sachez seulement que je laisse +ma vie vos pieds, mon bonheur dans vos mains.</p> + +<p>Le <i>Prince-Karl</i> avait tourn l'le, et, jaloux sans doute de regagner +le temps perdu, il arrivait toute vapeur. Le remous des ondes battues +par ses aubes puissantes fit danser la barque la pointe des vagues. +Christine, qui s'tait leve, chancela. Georges tendit les bras pour la +soutenir: elle frmit sous sa rapide treinte....</p> + +<p>Christine, Christine! lui dit-il voix basse, je vous aime de toute +mon me!</p> + +<p>Elle ferma les yeux et se laissa retomber sur la banquette de l'arrire. +On avait accost.</p> + +<p>Adieu, madame, dit Georges en la saluant et le pied dj sur la +premire marche.</p> + +<p>Le bateau fila vers Stockholm; la barque se dirigea vers la rive +orientale du lac. Christine envoya de la main un dernier adieu. Georges, +debout prs du pilote, agita son mouchoir. L'air mu lui apporta le +parfum du mimosa; il regarda et vit sur la fine batiste un C et la +couronne de perles qui cercle le front des comtesses.... C'tait le +mouchoir de Christine, qu'involontairement il avait gard. Il cacha dans +sa poitrine cette premire relique de l'amour, si chre et si douce.<a name="page_061" id="page_061"></a></p> + +<h3><a name="VI" id="VI"></a>VI<br /><br /> +GEORGES DE SIMIANE HENRI DE PIENNES, MUNICH.</h3> + +<p>Elle m'aime! je te dis qu'elle m'aime! Illumine ce soir la Pinacothque +en mon honneur! Qui donc a t assez fou pour dire du mal de la Sude, +ou assez sot pour le croire? La Sude est un pays charmant, et Stockholm +vaut Paris. Je sais qu'il y fait froid; mais on s'y chauffe si bien! et +puis, le climat est sain, il n'y a nulle part autant de centenaires: on +n'y meurt presque pas! Et comme on y vit! les hivers sont d'une gaiet +folle; le carnaval dure six mois. Et les printemps, mon cher, si tu +voyais ces printemps du Nord! On dirait une improvisation de la nature. +Aujourd'hui rien, demain tout! Le matin, tu passes sur un rocher nu; le +soir, la mme place, tu marches sur des fleurs!</p> + +<p>Tu as trop d'esprit pour me demander d'o me vient cet accs de lyrisme, +et quel besoin j'prouve tout coup de chanter un hymne au mois de mai!</p> + +<p>Puisque je te dis qu'elle m'aime!</p> + +<p>Va! j'tais bien triste, hier encore, hier matin du moins. Il y avait si +longtemps que je n'entendais plus parler d'elle! Je croyais par moments +que tout tait fini, avant que rien ft commenc, et que je ne la +reverrais jamais, et il me prenait alors, non pas un<a name="page_062" id="page_062"></a> +dsespoir,—n'abusons pas des grands mots,—mais une dsesprance +profonde, et je ne sais quel dcouragement plein d'amertume.</p> + +<p>Henri, nous avons vcu ensemble longtemps; tu es mon ami; mon seul ami; +tu as t plus d'une fois tmoin des orages de ma vie.... tu crois +savoir ce que je puis souffrir, parce que tu sais de quelles passions ma +nature est capable. Oh! la passion, c'est une grande chose, sans doute; +mais la tendresse, c'est bien plus! Cette femme dont je t'ai parl +peine, que j'avais vue deux fois, avec qui j'ai vals dix minutes, eh +bien, Henri, je ne voulais pas te le dire, mais je l'aimais! Peut-tre +n'prouvais-je point pour elle ces ardents dsirs qui, plus d'une fois +dj, se sont allums en moi; mais je sentais sa seule pense une +tristesse mle de je ne sais quelle douceur infinie; un charme prenait +tout moi. Et elle n'tait plus l! et je ne savais pas si elle +reviendrait, et je ne pouvais mme pas parler d'elle: quand on aime on +devient discret: il y a un grand respect au fond de tout grand amour. Je +me contentais de souffrir seul, et toi-mme, ami, je ne voulais pas te +dire que je souffrais! Mais, vois-tu, la tristesse se cache mieux que la +joie, et aujourd'hui la joie me flambe dans les yeux, me rit sur le +visage; je suis heureux: je veux que tu le sois avec moi! Elle m'aime! +c'est pour moi que le printemps fleurit; c'est pour moi que chantent les +buissons; elle m'aime: je suis le roi du monde!... Je l'ai donc revue +hier; plus belle que jamais, et plus touchante en sa grce mlancolique; +c'tait au chteau de Skokloster, par hasard.... un hasard bni! Je ne +te raconterai pas<a name="page_063" id="page_063"></a> cette journe.... un enchantement depuis la premire +heure jusqu' la dernire.... Il y a eu surtout une promenade en bateau +sur un lac! Mais je ne suis pas un crivain, moi, et puis les mots sont +des tratres, qui ne disent jamais ce qu'on veut leur faire dire. Il +faudrait mettre tout cela en musique de Bellini, et aller le chanter +sous ses fentres! C'est bien peu de chose pourtant! quelques paroles +changes voix basse, sous les yeux d'un batelier.... il est vrai +qu'il ne nous regardait pas! seulement le temps de traverser le lac!... +Qu'il est troit, ce lac!.... Avec elle, je me serais embarqu pour +l'Amrique dans cette barque fragile.... Avec elle!... oh! mon ami, +comme ces deux mots me sonnent doucement aux oreilles! Enfin, sa main +rapidement serre, baise peine, non!—pas mme cela!—et c'est tout! +et je sens que j'ai maintenant des souvenirs pour ma vie, si longue +qu'elle puisse tre. Ah! si seulement tu les avais vus, tourns vers +moi, ces grands yeux d'un bleu sombre.... deux violettes qui regardent! +A prsent tu en sais autant que moi. Je n'ai rien demand; on ne m'a +rien promis; l'avenir est tout mystre, et je l'attends avec une +confiance qui n'est pas sans trouble. Pour toi, cher ami, voil +dcidment que tu passes l'tat de confident; pardonne-moi: je +recommencerai.</p> + +<p><i>P. S.</i> Quand tu criras Paris, dis donc V.... de m'envoyer une +caisse pleine de toutes sortes de choses. On ne s'habille pas ici: on se +fagote et je tiens reprsenter dignement mon pays!</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Georges sonna pour envoyer cette lettre l'ambassade:<a name="page_064" id="page_064"></a> le courrier +partait le jour mme pour l'Allemagne.</p> + +<p>Le domestique, en rentrant, lui en remit une autre. Le cachet n'tait +point aux armes des Rudden: les trois merlettes au chef, et l'pe en +pal, qu'il avait vues sur la voiture de la comtesse. C'tait une toile +d'argent sur fond d'azur, dont les rayons effleuraient une mer de +sinople. Il sut depuis que c'taient les armes des Oxen-Stjerna. La +comtesse, car la lettre tait d'elle, redevenait jeune fille pour lui +crire; l'cusson conjugal des Rudden n'avait rien voir dans sa +lettre, et, par une attention dlicate, elle avait repris, ce jour-l, +les armes de son pre. Georges regarda quelque temps ces jambages +dlis, longs, peu forms, gure lisibles, qui allaient peut-tre lui +apprendre l'avenir de sa vie; il fit sauter le cachet, et, d'un seul +coup d'œil, lut ces deux lignes:</p> + +<p>Dans trois jours je serai Stockholm. Si vous avez un peu de bonheur +dans l'me, n'y laissez lire personne.</p> + +<p>Aucun timbre ne maculait l'enveloppe: le billet avait t apport. +Georges le relut vingt fois, tudiant chaque mot et chaque lettre, +jusqu' ce qu'il ft pour ainsi dire daguerrotyp dans sa tte; il +atteignit alors un petit coffret d'bne doubl de cdre, l'ouvrit, en +retira quelques papiers, des fleurs sches, des rubans fans qu'il jeta +au feu; puis il mit leur place la lettre et le mouchoir de la +comtesse. Les clibataires qui ne furent pas toujours vertueux ont +ncessairement, dans leur mobilier, une bote discrte ou un tiroir +secret, vritable appartement garni dont les<a name="page_065" id="page_065"></a> habitants reoivent plus +ou moins souvent cong, suivant la constance ou la lgret du +propritaire.</p> + +<p>Dans trois jours! disait Georges en retirant la clef du coffret +d'bne. La lettre n'est pas date.... mettons qu'elle soit crite +d'hier.... il le faut bien, pour qu'elle arrive aujourd'hui; Christine +sera ici aprs-demain.... demain peut-tre!... Demain!... ah! je ne me +croyais pas si jeune!</p> + +<p>Il se fit habiller et alla au cercle, o on ne l'avait pas vu depuis dix +jours. Il traversa la salle de billard: le chevalier de Valborg faisait +une poule avec cinq ou six jeunes gens, parmi lesquels se trouvait le +baron de Vendel. Le chevalier vint lui.</p> + +<p>Victoire! mon cher, la belle comtesse revient! elle l'a crit au major; +voyez comme il a l'air radieux! Mais prenez garde! je crois que vos +actions baissent.</p> + +<p>—Il faudrait pour cela qu'elles eussent mont.... Mais qui donc vous +fait supposer que je sois en disgrce?</p> + +<p>—C'est qu'elle ne m'a rien fait dire!...</p> + +<p>—Souvent femme varie!</p> + +<p>—Mon Dieu! oui, l'absence! Ah! l'absence, mon cher comte! mais elle +revient! c'est l l'important! une fois sur le terrain, vous reprendrez +vos avantages.</p> + +<p>—Croyez-vous? dit Georges avec bonhomie.</p> + +<p>—Ma foi, mon cher, avec les femmes, il faut tout croire.... et ne +croire rien.</p> + +<p>—Belle maxime! elle a cours en Sude?</p> + +<p>—Oui; mais nous l'avons fait venir de France.<a name="page_066" id="page_066"></a></p> + +<p class="c">CHRISTINE DE RUDDEN MAA DE BJORN, COPENHAGUE.</p> + +<p>Chre Maa! voici tantt deux mois que je ne t'ai donn signe de vie; +si je cherchais bien, je trouverais des excuses: la mort auprs de moi, +des ennuis et des chagrins tout autour; un petit rle de sœur de +charit que j'ai jou huis clos au bnfice de ma tante et de mes +cousines, et puis ceci, et puis cela! Enfin, ma chre, mille prtextes +et mille excuses.... si seulement je savais mentir.... mais je ne sais +pas! Donc, la vrit vraie, c'est que j'tais fort embarrasse de ce que +j'avais te dire.... Il y avait quelque chose, mais quoi?—Moi-mme je +ne le savais pas encore.... Je te vois d'ici bien intrigue, ma belle +curieuse, et j'en ris! Or ! madame l'ambassadrice, comment sont faits +les secrtaires de la lgation franaise Copenhague? Il y en a un ici, +un certain Georges de Simiane, qui est en train de ravager le cœur de +ton amie. Ah! Maa, que je suis heureuse de l'avoir si bien gard, ce +pauvre cœur, pour le lui donner tout entier! Tu fais un geste +d'tonnement; tu demandes quels beaux feux ont si vite fondu toutes mes +glaces: tu voudrais des dtails. Le plus tonnant, ma chre, c'est qu'il +n'y en a pas. Mon histoire, c'est tout et ce n'est rien! Je l'ai vu deux +fois, trois peut-tre, et encore ce n'est pas sr! Mais il me semble que +j'ai t cre et mise au monde pour lui.</p> + +<p class="c">Mon cœur, en le voyant, a reconnu son matre!</p> + +<p>Prends garde, c'est un vers franais que je cite l depuis que je.... +j'allais dire depuis que je l'aime, mais ce serait trop tt, n'est-ce +pas? je ne lis plus gure que des livres franais. Je ne veux tre +trangre rien de ce qui l'intresse. Il est trs-beau, distingu plus +encore, et jeune! Ah! trop jeune! c'est l son seul tort et mon seul +malheur.... Vingt-six ans.... et moi!... c'est effrayant, n'est-ce +pas?... Mais que veux-tu? ce n'est pas sa faute.... encore moins la +mienne. Enfin, il en sera ce qu'il pourra. Il ne faut pas marchander +avec son bonheur.... Mon bonheur, eh bien! oui, le mot est dit, et je ne +le reprends pas! je suis heureuse.... depuis hier, et pour la premire +fois de ma vie. Tu sais que je l'avais rencontr au bal du comte de +F.... Toi, chre me calme et sereine, tu ne crois pas ce que nos +grand'mres appelaient le <i>coup de foudre</i>! Le coup de foudre a du vrai! +Le lendemain je quittais Stockholm, mais j'emportais un souvenir!... De +longs mois se passrent; j'tais inquite et triste; je me croyais +oublie: c'est notre sort, nous autres femmes.... Les absentes ont +tort, bien plus encore que les absents! Enfin, nous nous sommes revus, +ce matin mme, chez la comtesse de Brah. Nous avons pass le lac +ensemble. Oh! j'tais bien trouble, et lui bien mu. Chre Maa, tu me +l'as dit vingt fois, cette discrte motion de celui qui nous aime, +n'est-ce pas pour nous le plus tendre et le plus charmant des hommages? +et si tu l'avais vu quand il me prenait la main! Sans ce batelier +sournois, qui nous regardait du coin de l'œil, je crois que je me +serais jete son cou la premire.... Ne me gronde<a name="page_068" id="page_068"></a> pas, ma belle +srieuse; je me suis assez gronde moi-mme. Mais que veux-tu? J'ai +perdu bien du temps! Personne ne m'a aime, ou je n'ai aim personne, ce +qui revient absolument au mme. Tu vois qu'il faut me pardonner quelque +chose! Quant celui-ci, je sens que je l'aimerais.... et tu sais, Maa, +si je puis aimer!... Je pars demain pour Stockholm, le cœur plein de +joie et l'me pleine de trouble. Je sens que ma destine s'accomplit. +Elle est en lui!... Je ne sais comment tout cela finira..., peut-tre je +souffrirai.... Souffrir pour lui, c'est encore du bonheur!</p> + +<h3><a name="VII" id="VII"></a>VII</h3> + +<p>Christine revint Stockholm le jour marqu. Son retour fut une fte: on +et dit une jeune reine rentrant dans ses tats. Ses amis l'adoraient; +on l'invitait partout. Le deuil rcent l'empchait d'accepter. Sa porte +s'ouvrit un battant, et elle ne reut que les intimes: aux yeux de +tous, Georges fut bientt du nombre. Les amis de la comtesse s'en +effrayrent tout d'abord: autour d'une jolie femme, l'amiti est presque +aussi jalouse que l'amour. La prudence et la retenue du jeune diplomate +endormirent les soupons des uns et dsarmrent les dfiances des +autres. Mais rien n'chappait la clairvoyance du baron de Vendel: il +n'y<a name="page_069" id="page_069"></a> a que les amants aims qui soient aveugles. Christine contenait mal +son bonheur; il lui chappait de toutes parts.</p> + +<p>Que vous tes belle! lui dit un jour le baron d'un ton chagrin, plus +belle que jamais, en vrit! vous vous transfigurez!</p> + +<p>—En tes-vous fch?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et pourquoi donc?</p> + +<p>—C'est le bonheur qui vous rend belle, et c'est l'amour qui vous rend +heureuse!</p> + +<p>—Je retrouve l votre ancienne ide: l'amour est le fard de la +femme....</p> + +<p>—Je vous aimais mieux quand vous n'en mettiez pas.</p> + +<h3><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h3> + +<p>Stockholm, comme Paris, comme Vienne, comme toutes les grandes villes, +n'est habit qu'une saison de l'anne. Les belles Sudoises partent de +leur capitale quand les hirondelles y arrivent: quelques-unes vont <i>en +Europe</i>, c'est--dire qu'elles traversent le Sund; d'autres se +contentent des bains de Gothenbourg: elles appellent cela aller dans le +Midi! Il ne s'agit que de s'entendre. La plupart se livrent la +villgiature dans leurs chteaux, o, sans faire une grande dpense +d'argent, elles ont la vie large et facile, servies par des<a name="page_070" id="page_070"></a> paysans +toujours un peu corvables, et au milieu de ces mille aisances que la +terre fconde donne partout au propritaire qui daigne l'habiter.</p> + +<p>Mais Christine, depuis la mort du comte de Rudden, avait renonc ce +genre de vie, qui exige la prsence d'un homme. Elle passait tous les +ts dans le chteau de l'oncle qu'elle venait de perdre; y retourner, +c'tait s'loigner de Georges pendant cinq ou six mois: elle ne pouvait +y songer. L'emmener dans ses terres, qu'elle n'avait pas visites depuis +dix ans, les convenances ne le permettaient point. Christine, comme +toutes les femmes qui se respectent, respectait les lois du monde. Mais +elle tait ingnieuse: toutes les femmes le sont quand elles aiment; +elle trouva donc le moyen de tout concilier.</p> + +<p>Il y avait, une heure de Stockholm, de l'autre ct du chteau de +Haga, une villa dlicieuse, btie par un charg d'affaires anglais. De +magnifiques vues s'chappaient sur le parc royal, tout fier de ses beaux +arbres plants par Gustave III. Les deux petites rivires, qui brodent +de leurs mandres ses gazons verts, traversaient le jardin de la villa, +dessin par milord; de charmantes promenades conduisaient dans toutes +les directions. On pouvait entrer par une route et sortir par l'autre. +En un mot, c'tait une <i>petite maison</i> la campagne. Christine l'acheta +et vint s'y tablir en annonant ses amis qu'on l'y trouverait tous +les soirs. Le major prsida lui-mme tous les arrangements de +l'installation avec une bonne grce qui voilait sa tristesse. C'est lui +qui voulut, avec le chevalier de Valborg, y amener la comtesse le jour +o elle en prit possession.<a name="page_071" id="page_071"></a></p> + +<p>Il sera bien ici! lui dit-il l'oreille en lui donnant la main pour +descendre de voiture.</p> + +<p>—J'espre, rpondit-elle, que vous y serez tous bien.</p> + +<p>—Le site me plat, dit le chevalier, et j'espre qu'on m'y verra +souvent avec mon ami Simiane.</p> + +<p>—Vous y serez tous deux les bienvenus, fit Christine.</p> + +<p>Le baron, qui avait gard toute la vive impressionnabilit de la +jeunesse, rougit en entendant prononcer le nom de son rival.</p> + +<p>Pour moi, dit-il la comtesse en s'enfonant avec elle dans une alle +du jardin anglais, j'espre n'y pas venir.</p> + +<p>—Et pourquoi donc? fit-elle d'un air de surprise fche.</p> + +<p>—J'y souffrirais trop! reprit-il voix basse.</p> + +<p>—Et moi, si vous n'y veniez point?</p> + +<p>—Alors, mon choix n'est pas douteux, reprit-il avec cette rsignation +du martyr qui sourit ses bourreaux.</p> + +<p>—A la bonne heure! vous voil raisonnable, et c'est ainsi que vous me +plaisez, dit Christine en le ramenant vers le bassin de porphyre gris +et bleu, o le chevalier jetait du pain aux poissons rouges.</p> + +<p>Christine avait toutes les dlicatesses du cœur; mais elle aimait! +et, dans cet enivrement du premier amour, elle ne s'apercevait mme +point qu'elle froissait une noble affection, et qu'elle mconnaissait +une profonde tendresse. La prsence du major ajoutait peu de chose son +bonheur, et, ce peu de chose, il le payait de son<a name="page_072" id="page_072"></a> repos. C'est dj une +assez rude preuve que de voir son amour mconnu. Qu'est-ce donc quand +cette premire torture il s'en ajoute une seconde, celle de voir un +autre amour prfr? Mais la femme que la passion domine est un peu +comme ces prtres d'Orient qui marchent vers la statue du dieu en +foulant sous leurs pieds le corps vivant des dvots et des esclaves.</p> + +<p>Le major entra rsolment dans cette voie seme d'pines du sacrifice +cach et de l'hrosme inconnu. Christine ne comprit que plus tard la +grandeur et le mrite de cette abngation. Peut-tre, s'il faut tout +dire, tait-ce aussi la faute du baron. Il avait l'amour maladroit: +jamais il n'avait tant parl que depuis que l'on en coutait un autre. +C'tait au moins mal choisir son temps. Paisiblement, et pour ainsi dire +peu peu, il s'tait habitu son rle d'ami prfr, et, tant que +personne ne s'tait prsent pour en jouer un plus brillant devant lui, +il s'en tait content. La prsence de Georges bouleversait sa vie, +rveillait ses rves et interrompait ses espoirs longue chance. Rien +ne se trahit pourtant au dehors; il y eut bien peut-tre quelques accs +d'irritabilit nerveuse, promptement rprims: mais ce fut tout. Si peu +que je sois dans sa vie, se disait-il, c'est au moins cela! Ne lui ai-je +pas jur cent fois d'obir mme un caprice d'elle? Peut-tre +souffrirais-je davantage encore en ne la voyant pas. Mais la question +n'est pas l: elle veut que je reste; restons: c'est la consigne!</p> + +<p>La vie au cottage prit bientt un caractre tout fait intime. Axel, le +major et Georges y venaient seuls rgulirement. Le drame se nouait +entre ces quatre<a name="page_073" id="page_073"></a> personnages. Christine commenait perdre un peu de +sa srnit; le major tait impassible; Axel observait, plus peut-tre +qu'on n'et d l'attendre de sa nature mobile et lgre. Bientt +cependant M. de Vendel, qui tait toujours dans les cadres de l'arme +active, reut l'ordre d'accompagner son gnral dans une tourne +d'inspection. Christine le vit partir avec une motion mle d'un +plaisir secret: elle fut, son insu, si charmante pour lui, qu'il +comprit tout le plaisir qu'il lui faisait en s'en allant. L'amour qui +n'a pas encore souffert a parfois cette navet d'gosme; son excuse, +c'est qu'il ne s'en aperoit point.</p> + +<p>Le major une fois parti, Axel vint beaucoup moins la villa. Georges, +au contraire, y alla davantage. Plus il voyait Christine, et plus il +l'aimait. Tout resserrait l'attache de leurs cœurs. Ni l'un ni +l'autre ne trouvaient le fond de leur amour: jamais bonheur n'avait t +plus complet ni plus gal. Christine avait bien parfois dans l'me +quelque inquitude vague; mais elle la cachait Georges, et, le plus +souvent, elle-mme. Georges ne voyait sur ses lvres que des sourires, +et tous ses chagrins inconnus, il les emportait avec une caresse. C'est +ainsi que les amants consolent! Du reste, on ne savait point lequel +aimait le plus; mais ni l'un ni l'autre ne pouvait aimer davantage. +Christine avait pour Georges une affection dont la grce parfois +craintive touchait profondment le cœur du jeune homme. Georges avait +pour Christine une tendresse passionne qui enivrait l'me de la femme. +Ils vivaient beaucoup ensemble: pour mieux dire, ils ne se quittaient +presque plus. Georges, aprs les affaires expdies,<a name="page_074" id="page_074"></a> se rendait chez la +comtesse, tantt en voiture et par la route de tout le monde, tantt +cheval travers champs. Le jour o, par hasard, il restait la ville, +il avait soin de se montrer partout et de faire du bruit pour une +semaine. C'tait du reste une prcaution inutile; on ne s'occupait gure +d'eux. Stockholm n'est pas aussi <i>petite ville</i> que certains salons +parisiens.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>On raconte les catastrophes et les pripties d'une vie que le malheur +traverse. On fait des livres avec les vnements et les aventures des +amours contraris: le bonheur n'a pas d'histoire.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>L't s'coula comme un jour sans nuages. Ce fut pour eux une de ces +saisons rapides et bnies qui ne reviennent jamais deux fois dans une +existence. Georges le sentait, et il en jouissait avec une sorte +d'avidit un peu pre, qui parfois troublait Christine. Elle, au +contraire, accueillait le bonheur avec une reconnaissance secrtement +tonne; elle ne le croyait plus fait pour elle, et il la surprenait +autant qu'il la charmait. Son me, trop dlicate, avait gard +l'empreinte des premires douleurs de sa jeunesse, et, malgr +l'affection dont on l'avait toujours entoure depuis, il lui tait +demeur une sorte de dfiance contre elle-mme. Il en est souvent ainsi +dans les natures les plus exquises, exposes d'abord aux durs +froissements de la vie. Elles se replient sur elles-mmes, +invinciblement, et, quand, plus tard, une tendresse sympathique vient +elles pour les relever et leur crer une nouvelle vie, il faut de longs +et patients efforts pour leur rendre cette confiance<a name="page_075" id="page_075"></a> sereine qui est au +bonheur comme le gage de sa dure. Ces souffrances morales de la +premire vie aigrissent, en les corrompant, les mes vulgaires, qui se +vengent plus tard sur ce qui les entoure: elles ont souffert; on +souffrira par elles! mais les mes gnreuses rendent au contraire le +bien pour le mal, et elles font la joie des autres, impuissantes +seulement quand il s'agit de leur propre flicit. Il y a des plantes +qui donnent leur parfum quand on les crase!... mais quand une fois +elles l'ont donn, elles ne peuvent plus refleurir.</p> + +<p>Christine avait gard la fracheur et la tendresse des jeunes annes; +elle n'avait perdu que la confiance qui d'ordinaire les accompagne, et +elle tait devenue meilleure pour les autres en devenant moins bonne +pour elle-mme. Aucun amour, plus que celui de Georges, n'tait capable +de pacifier ses craintes et de lui rendre la seule chose qui lui +manqut, la juste apprciation de soi. Mais, ici encore, l'excs de sa +dlicatesse l'garait. Elle se sentait aime plus qu'elle n'et espr, +autant qu'elle pouvait dsirer de l'tre; mais, toujours ingnieuse +tourmenter ses joies mmes, elle se demandait s'il ne se mlait point +trop de bont l'affection de M. de Simiane, s'il ne l'aimait point +trop pour elle et pas assez pour lui. Elle et voulu le savoir goste, +pour se permettre enfin d'tre heureuse tout fait; noble et charmante +erreur d'une adorable nature, qui craignait toujours de trop recevoir et +de ne point donner assez, et dont le suprme bonheur tait le bonheur de +l'autre.</p> + +<p>Georges, qui n'tait qu'un homme, souponnait ces<a name="page_076" id="page_076"></a> raffinements plus +encore qu'il ne les comprenait; il en avait cependant le pressentiment +et l'inquitude; car voici la lettre qu'il crivait son ami vers les +premiers jours de l'automne.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p class="c">GEORGES . HENRI.</p> + +<p>Tu ne m'as pas rpondu; je t'en aurais voulu si j'avais eu le temps. +Mais j'ai pass une saison enchante. C'est une vie part dans ma vie. +Cette femme, vois-tu, je ne saurais ni trop la louer ni l'aimer trop. +Elle m'a fait pntrer dans un monde nouveau de tendresse et d'amour. +L'amour avec elle ne ressemble rien de ce que l'on a connu, et quand +je lui dis que j'aime pour la premire fois, et qu'avant elle je n'ai +jamais aim, il me semble que je dis vrai. Tout en elle est tendresse et +passion, avec une fracheur, et, si j'ose dire, une prime fleur de +jeunesse, qui semble s'panouir, ou plutt s'entr'ouvrir pour moi. Je ne +sais pas comment on a fait pour me la conserver ainsi: c'est sans doute +une affaire de climat. Il y en aurait eu pour un hiver parisien. Je te +jure qu'elle est parfaite. Et puis, elle est belle! Tu sais que c'est un +dtail auquel j'ai la faiblesse de tenir. Il y a des gens qui prtendent +que l'on s'accoutume tout, et qu'aprs huit jours il n'y a plus de +diffrence entre une femme belle et une laide! C'est un paradoxe invent +sans doute par quelque victime des erreurs de la nature; mais il ne m'a +jamais convaincu. Je pense, au contraire, que c'est<a name="page_077" id="page_077"></a> prcisment lorsque +le calme succde aux premiers transports qu'il est doux d'arrter sa vue +sur les lignes pures et les gracieux contours d'un visage aim, qui +charme encore en reposant. C'est ce que je trouve chez Christine. Rien +ne trouble en elle l'harmonieux accord de la femme qu'on devine et de la +femme qu'on voit. Jamais me plus noble ne s'est rvle sous de plus +nobles traits.</p> + +<p>Voil pourquoi je l'aime tant, avec un si complet dtachement de tout ce +qui n'est pas elle. Tu le sais, mon ami, j'ai besoin de la perfection +comme si j'en tais digne! Une seule chose m'afflige, non pour moi,—mon +gosme s'en rjouirait,—mais pour elle: je veux dire cette +ingurissable dfiance qu'elle a d'elle-mme; cette crainte de ne jamais +assez faire, alors qu'elle a dj trop fait. Cette inquitude rveuse et +vague, que l'on rencontre si peu chez nos Franaises, et qui est comme +le fond mme de son me, elle l'oublie parfois.... mais elle y revient +toujours. J'ai beau renouveler ses pieds mes serments d'amour, je sens +qu'elle les croit quand elle les entend, et je devine qu'elle en doute +quand elle ne les entend plus. Ses adieux ont quelque chose de +dchirant; quand nous nous quittons pour vingt-quatre heures, on dirait +que nous ne devons plus nous revoir.</p> + +<p>Un jour je l'entendis qui murmurait en me regardant: Oh! tre jeune! +Ce mot me frappa. Est-ce que deux ou trois ans—quatre ou cinq, si tu +veux—qu'elle a de plus que moi, pourraient l'effrayer? Chre folle! Je +fis comme si je ne l'avais pas entendue; les consolations sont parfois +maladroites: elles laissent<a name="page_078" id="page_078"></a> croire aux gens qu'ils en ont besoin, et, +avec cette nature, si fine qu'elle comprend trop, si dlicate qu'un rien +la blesse, tout devient dangereux.</p> + +<p>Quand je crois que ces ides tristes lui arrivent, je prends les +meilleurs moyens de la distraire. Je prtends que son ge est un +artifice de sa coquetterie, que les femmes n'ont d'autre extrait de +naissance que celui qu'elles portent sur le visage, qu'elle a vingt ans +le matin, et dix-huit le soir! et je te jure, Henri, que je dis vrai. +Jamais la nature n'a plus fait pour une femme. Les glaces du Nord ont +sans doute prserv chez elle la puret du sang, et les annes lui ont +tout apport sans lui rien prendre.</p> + +<p>Je ne puis pourtant pas lui expliquer tout cela; elle me reproche dj +de la trop juger, bien qu'elle-mme ne s'en fasse pas faute dans le +particulier, et pendant que je rdige mes dpches. Quoi qu'il en soit, +Henri, aime-la sans la connatre; aime-la parce qu'elle me rend heureux, +bien heureux, en vrit! et je sens chaque jour grossir ma dette pour +tout ce bonheur qui me vient d'elle. Il ne faut point qu'elle le sache +pourtant, car elle assure qu'elle n'aime que les ingrats, qu'elle ne +fait rien que pour elle-mme, et qu'elle cessera de m'aimer la veille du +jour o je devrai lui savoir gr de quelque chose. Ce n'est pas l, tu +le vois, une femme comme une autre, et c'est sans doute pourquoi je +l'aime; aucune ne m'aurait donn ce que j'ai reu d'elle: la vie du +cœur et la vie de l'me. En elle je trouve une force et une +direction; elle m'inspire, sans paratre seulement s'en douter: ce +qu'elle veut, c'est ce qui doit tre.<a name="page_079" id="page_079"></a></p> + +<p>Tu sais que je suis assez rude aux conseils; mais les femmes, plus que +nous, ont la main lgre et forte, douce et puissante, et je crois, en +vrit, qu'elles seules peuvent conduire certains hommes, comme elles +seules, dit-on, peuvent mener certains chevaux. Depuis que je l'ai vue, +je sens que ma vie est meilleure: je suis dans un monde d'ides plus +hautes. Tout est l, mon cher, tout est dans la femme qu'on aime! +ailleurs il n'y a rien. Christine n'est pas un bas-bleu, sotte espce +que je n'ai jamais pu sentir; mais elle connat la littrature de son +pays et comprend la ntre: elle m'explique ce que je ne sais pas et me +demande ce qu'elle ignore, et nos heures passent rapides et charmantes; +nous travaillons comme deux enfants, lves et matres chacun notre +tour.</p> + +<p>Veux-tu un dtail?</p> + +<p>Tu sais que j'adore la musique et que je ne puis souffrir le piano: +c'est mon caractre! Un soir, j'avais t retenu Stockholm tout le +jour, et je ne pus venir qu'assez tard: je vis le salon clair. Nous +nous tenons d'ordinaire dans un petit boudoir.... le mot est mal choisi, +car ce n'est pas un boudoir comme tu l'entends, et l'on n'y trouve +aucune de ces futilits, plus ou moins coteuses, que recherche la main +frivole des femmes. C'est une sorte de cabinet, entre son salon et sa +chambre, o elle a ses livres, quelques tableaux et un petit portrait de +moi douze ans, qu'elle a copi au pastel avec beaucoup d'habilet; +elle n'y reoit jamais les trangers, et c'est pour nous un sanctuaire, +sacr comme la chambre coucher d'une Anglaise.</p> + +<p>Une visite! me dis-je en apercevant les vitres<a name="page_080" id="page_080"></a> qui flambaient; et, +comme il me plaisait d'tre seul, ce soir-l, je me permis un petit +mouvement d'humeur. En approchant j'entendis les sons doux et voils +d'un de ces orgues de cration nouvelle, qui font pntrer la musique +partout. Je demandai au valet de chambre s'il y avait du monde.</p> + +<p>Personne, me rpondit-il; madame est seule.</p> + +<p>Je montai.</p> + +<p>Christine tait assise devant l'orgue: elle jouait des mlodies +sudoises en s'accompagnant demi-voix. J'entrai sans bruit et +j'coutai.</p> + +<p>Aprs avoir effleur, comme pour essayer les octaves, les touches +d'bne et d'ivoire, elle s'arrta un instant, posa sa tte dans sa +main, comme pour recueillir ses souvenirs ou sa pense; puis, frappant +deux ou trois accords, elle chanta, mais si doucement, et avec quel +charme profond! ce lied populaire:</p> + +<p class="c">Perdus tous deux dans la steppe infinie!</p> + +<p class="nind">que nous avions entendu ensemble en traversant le lac Clara, le soir o, +pour la premire fois, je lui parlai d'amour.</p> + +<p>Je n'eus pas le courage de la laisser finir et je m'lanai vers elle en +lui disant: Merci! chre me, merci! Elle se retourna tout mue et +vint moi la main ouverte et le sourire aux lvres.</p> + +<p>Il y a longtemps, me dit-elle, que j'aurais voulu vous faire cette +surprise; mais croiriez-vous qu'il n'y avait pas un orgue dans tout +Stockholm? J'ai d faire<a name="page_081" id="page_081"></a> venir celui-ci de Hambourg. Voil pourquoi +vous avez attendu.</p> + +<p>Que rpondre cela, Henri? j'ai pris sa main, je l'ai baise, et je +l'ai force de se remettre jouer et chanter.</p> + +<p>Sa voix, sans tre puissante, et je l'aime mieux ainsi, est d'un timbre +pur; elle sonne comme l'argent, et, si je pouvais comparer les sons aux +couleurs, je dirais qu'elle est limpide comme son regard: elle a des +notes de cristal. Quant l'expression, c'est une me qui chante! +l'extase me prend quand je l'coute; la musique ouvre ses ailes blanches +et nous emporte! Jamais Christine ne m'avait paru plus belle que ce +soir-l: elle avait ce front radieux que les peintres mystiques donnent + la sainte Ccile de la Lgende dore; c'est le mme œil, agrandi +par l'extase; le mme visage, un peu allong vers le bas, et sur lequel, +quand on sait lire, on retrouve si bien la rverie et la passion; ses +mains fluettes et ses doigts fins voltigeaient sur les touches mues, +caressant l'instrument plutt qu'elles ne le touchaient, et rveillant +les notes endormies qui se levaient son appel et montaient dans l'air, +pareilles un essaim d'oiseaux mlodieux, dont elle venait d'ouvrir la +cage.</p> + +<p>Comme elle achevait son chant, deux grosses larmes, qui tremblrent un +instant au bord de ses cils, ont coul sur sa joue. Moi-mme j'tais +profondment mu.</p> + +<p>Christine, lui ai-je dit, il ne faut plus jouer ainsi: vous vous faites +mal.</p> + +<p>—Vous ai-je fait plaisir? m'a-t-elle rpondu avec un adorable +sourire.<a name="page_082" id="page_082"></a></p> + +<p>Elle est l tout entire, mon ami; c'est le mme dvouement dans les +petites choses et dans les grandes, le mme oubli de soi et la mme +proccupation de l'autre. Henri, tu vois maintenant quelle est Mme de +Rudden; tu peux juger si je dois m'attacher elle. Je ne sais pas +encore comment nous arrangerons notre vie; mais ce que je sais, c'est +que rien ne nous sparera l'un de l'autre.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p class="c">HENRI DE PIENNES GEORGES DE SIMIANE.</p> + +<p>Tu tiens ton bonheur dans ta main: ne l'ouvre pas. Le bonheur a des +ailes; c'est un oiseau qui ne se pose jamais deux fois sur la mme +branche. Fais mettre les bans: je vais demander un cong; je veux tre +le premier saluer la comtesse de Simiane. J'aurais voulu t'crire plus +longuement; mais tu ne lis pas les longues lettres, et je veux profiter, +pour t'envoyer celle-ci, de l'occasion d'un certain M. Borgiloff, que +j'ai beaucoup connu en Italie: il arrive de Florence et passe ici pour +rejoindre la lgation russe. Mon billet te sera peut-tre remis par Mlle +Nadge, sa fille, une brune aux yeux bleus, qui a fait tourner ici +toutes les ttes. Au dernier bal de la cour, le galant roi Louis n'a +regard qu'elle. La douce Lola Monts a cass trois cravaches le +lendemain.<a name="page_083" id="page_083"></a></p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p class="c">CHRISTINE MAA DE DJORN.</p> + +<p><i>Il</i> a t retenu toute la matine, et <i>il</i> dne ce soir chez son +ambassadeur. Si je n'tais alle moi-mme Stockholm, o nous nous +sommes rencontrs <i>par hasard</i> (connais-tu ces <i>hasards-l</i>?) je ne +l'aurais pas vu aujourd'hui. Enfin, je l'ai aperu: ce n'est pas une +journe tout fait perdue. Toutes mes minutes sont tellement prises, +que je n'ai pas encore eu le temps de t'crire depuis deux mois, toi, +ma meilleure, ma seule amie. Je n'ai, du reste, le temps de faire quoi +que ce soit. Rien ne remplit la vie comme le bonheur. Quand il est l, +c'est lui; et, quand il n'y est pas, c'est encore lui! Tu vois que c'est +lui toujours! Le cher tyran m'a prise tout entire, et comme il m'a +prise!</p> + +<p>J'habite un vritable paradis terrestre plant par un Anglais, qui ne +s'en jugeait pas digne, puisqu'il l'a vendu. Je n'y ai pas encore +rencontr de serpent, et je ne suis pas femme l'couter. Eve n'avait +que seize ans; c'est ce qui a perdu son pauvre Adam. Le mien n'a rien +craindre. M. de Simiane est le meilleur des hommes. Je ne sais si +l'amour m'aveugle, mais il me semble la perfection en tout: il +m'humilie, et je crois parfois que je le voudrais moins bon. C'est l'me +la plus tendre et la plus ardente.... et vraie surtout! Il pourra bien +ne plus m'aimer; mais me tromper, jamais il en est incapable<a name="page_084" id="page_084"></a> comme +d'une lchet. Ne plus m'aimer! ah! chre, cette seule pense, vois-tu, +c'est pour mon me, au milieu mme de son bonheur, comme ce petit grain +noir dans le ciel d'une journe bleue, qui prdi les temptes aux +matelots. Quand elle m'arrive, je la chasse; si elle revient encore et +que je m'y abandonne, ma raison s'gare, mon sang court dans mes veines, +bat dans mes tempes, et s'embrase: je deviens folle. Ne plus m'aimer! le +pourrait-il? et ne l'ai-je pas enchan dans tous les liens que noue la +tendresse?... C'est maintenant que je me rjouis de n'avoir pas toujours +t heureuse. Je remercie ceux qui m'ont fait souffrir. On dit qu'il +faut payer son bonheur tt ou tard.... n'ai-je point pay le mien +d'avance? Il y a deux jours, Georges tait de charmante humeur, avec +quelque chose d'panoui sur le visage.... Si tu savais comme la joie lui +va bien! C'tait une de ces heures bnies o la confiance est absolue, +et o chacun peut lire dans l'me de l'autre. Je lui ai demand son ge, +qu'il m'a toujours cach; il m'a avou qu'il n'avait que vingt-six ans. +J'en ai trente-quatre. Comprends-tu, Maa, tout ce que disent ces deux +chiffres? Aujourd'hui, ce n'est rien, et l'on ne voit pas de diffrence. +Nous n'avons notre ge ni l'un ni l'autre. Je suis plus jeune: il est +plus vieux. Nous avons tous deux vingt-huit ans; mais bientt il en aura +trente et moi quarante. Est-ce qu'on peut aimer une femme de quarante +ans? C'est malsain de penser cela. Georges, s'il y pense, dissimule +bien habilement,—mais je crois qu'il n'y pense pas. J'ai son me comme +il a la mienne.<a name="page_085" id="page_085"></a></p> + +<p>Hier, nous avons eu un entretien solennel.</p> + +<p>Comtesse, m'a-t-il dit en entrant, vous m'excuserez si je me prsente +chez vous en cravate noire et en redingote.</p> + +<p>—Mon cher Georges, il me semble que c'est assez votre habitude, quand +nous sommes seuls.</p> + +<p>—Oui, m'a-t-il rpondu; mais aujourd'hui je vais faire une chose qui +sort un peu de mes habitudes.</p> + +<p>—Parlez vite, vous m'effrayez!</p> + +<p>—Dj, comtesse?</p> + +<p>Je te jure, Maa, que je ne savais pas ce qu'il allait me dire.... +j'tais si loin de m'attendre!...</p> + +<p>Eh bien, qu'est-ce? lui ai-je demand, un peu trouble malgr moi; vous +me faites peur avec vos airs mystrieux!</p> + +<p>Et comme je lui retirais ma main qu'il avait garde:</p> + +<p>Je viens, m'a-t-il dit, vous demander.... pour toujours.... cette +petite main que vous voulez dj me reprendre.</p> + +<p>J'ai t saisie, et l'motion m'a tout d'abord empche de rpondre. Il +a cru que j'hsitais; il n'a rien dit, mais il est devenu ple, et j'ai +senti trembler sa main.... O Maa, que j'ai t heureuse de me voir +aime ainsi!</p> + +<p>Georges, lui ai-je dit, je vous aime. Vous savez que je vous aime! Mais +votre demande est si soudaine! je ne croyais pas.... vous ne pouvez pas +exiger....</p> + +<p>—Je n'exige rien, Christine, m'a-t-il rpondu d'une voix si douce et si +triste!</p> + +<p>—Mon ami, lui ai-je dit alors, je suis prte tout ce qui vous +plaira.... je veux tout ce que vous voudrez.<a name="page_086" id="page_086"></a> Vous ne souffrirez jamais +pour moi ni par moi, Georges! Mais, votre tour, soyez bon, et +donnez-moi huit jours pour rflchir.... Je vous le demande pour vous +comme pour moi.</p> + +<p>Il y a consenti. Je me suis mise l'orgue: je ne pouvais plus parler. +J'ai jou les airs qu'il aime. Je crois que j'ai bien jou, car, lorsque +je l'ai regard, j'ai vu qu'il avait aussi de grosses larmes dans les +yeux. Mais, chre Maa, je n'avais pas besoin de huit jours. Va! c'est +tout rflchi. Je ne serai jamais comtesse de Simiane. Il l'a voulu: +c'est assez pour moi.... Oh! ne t'y trompe pas; je n'cris point ce mot +sans une douleur profonde. C'est ma meilleure part de bonheur sur cette +terre laquelle je renonce; je le sais, mais je sens qu'il le faut.... +pour lui! Oh! il ne saura jamais le prix du sacrifice. Mais toi, Maa, +tu le comprendras et tu me plaindras.... tre la femme de l'homme qu'on +aime, tre lui.... la vie et la mort! toujours!—toujours, ce +grand mot de l'ternit humaine,—marcher avec lui, la main dans la +main, sous l'œil des hommes, sous l'œil de Dieu, avec la faveur de +tous! n'avoir plus craindre, ni la tristesse des cheveux blancs, ni +l'isolement des derniers jours; mais vieillir ensemble, doucement, au +milieu des chers enfants qui vous aiment et vous rendent vos beaux jours +en vous rajeunissant de leur jeunesse! N'est-ce pas l le plus grand +bonheur qui puisse tre donn la femme? et ne sais-tu pas qu'au fond +du cœur, ds que nous aimons, c'est ce bonheur-l que nous dsirons +toutes? Crois-tu que rien, mme dans les plus heureuses liaisons, +remplace jamais cela?<a name="page_087" id="page_087"></a></p> + +<p>Et pourtant! ce bonheur qui m'est offert, je le refuse. Je le refuse +cause de lui.... Je ne veux pas lui mnager de repentirs amers; je ne +veux pas profiter des entranements de son cœur; je ne veux pas tre +dans dix ans la femme d'un jeune mari: je ne veux pas lui forger des +fers qu'il ne pourrait plus rompre quand il en sentirait le poids. Je +sais bien que je me sacrifie; mais le sacrifice, sous une forme ou sous +une autre, n'est-ce point toujours la vertu de la femme? Et puis, s'il +faut tout te dire, me sacrifier pour lui, j'prouve je ne sais quel +pre bonheur et quel contentement douloureux! Oh! je l'aime bien, car il +n'y a pas d'gosme dans mon amour. Je me suis promis de le rendre +heureux, et je me tiendrai parole, advienne que pourra! Je crois qu'il +m'aimera longtemps encore, et pourtant, il y a des moments o j'ai peur.</p> + +<p>Je ne connais rien de son pass; et, sache-le bien, cette ignorance +absolue, c'est parfois une torture cruelle! Non, je ne sais rien de lui; +mais il me semble que cette nature si dlicate doit tre terriblement +mobile. Personne, je le crois, personne n'est plus capable d'tre +rapidement et fortement mu; mais peut-il garder la mme motion bien +longtemps? Cette facilit d'impression qui le rend si sduisant, ne le +rend-elle point en mme temps incapable de constance, et le danger +n'est-il pas, avec lui, tout ct du charme? Ce qui m'effraye souvent +chez Georges, c'est encore ce sentiment si vif de la beaut, qui le +prdispose l'enthousiasme pour tout ce qui ralise l'idal ses +yeux,—mais qui doit si rapidement l'en dtourner, ds que la +dsillusion arrive. Croirais-tu<a name="page_088" id="page_088"></a> qu'il y a telles de ses louanges les +plus exquises et les plus tendres dont je souffre, parce que je me +persuade qu'il ne m'aimerait plus autant si je venais les mriter +moins?</p> + +<p>Ne dis pas que je suis trop subtile; si tu savais comme on le devient +quand on a l'me tendue vers une seule et unique pense! Dans ton sage +et calme bonheur, tu trouveras peut-tre ces craintes folles et ces +terreurs chimriques. Mais, quand on aime comme j'aime, on a toujours +une inquitude au fond du cœur. Celles-l n'aiment point qui ne +craignent pas.</p> + +<p>Adieu, Maa; ne prends point garde si cette lettre est un peu triste. Il +pleut et j'ai froid. Demain il reviendra, et avec lui toute ma joie. +Demain le ciel sera bleu, la brise tide et mon me en paix. Adieu +encore, garde-moi cette bonne amiti, toujours la mme, qui n'a ni +veille ni lendemain.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p class="c">MADAME DE BJORN CHRISTINE.</p> + +<p>Je te plains et je t'admire; tu me fais envie et tu me fais peur. Mais +que puis-je te dire? Je ne connais rien tous ces grands sentiments. Ne +m'cris plus de pareilles lettres. Depuis que j'ai lu celle-ci, je passe +ma vie trembler. Je sens qu'un tel amour doit tre tout toi; mais je +ne sais pas s'il y a un homme au monde qui le mrite. J'aime beaucoup +mon cher baron; mais je suis plus calme, et lui aussi, et nous n'en +sommes pas plus malheureux. Quoique je n'aie pas ton imagination,<a name="page_089" id="page_089"></a> je me +doute bien que tu dois avoir des heures charmantes. Mais cette vie est +un rve: prends garde au rveil. A ta place j'aurais accept. Tu seras +belle longtemps: c'est de famille; M. de Bjorn, qui t'adore toujours, me +dit que ta mre a fait des passions cinquante ans. Le mariage a du +bon, et, si rien n'est parfait en ce monde, c'est peut-tre encore la +meilleure chose parmi les mauvaises. Je ne te fais pas de morale, +quoique je sois toujours un peu puritaine: je garde cela pour moi. Mais, +au point de vue mme du bonheur, le mariage est encore la plus sre des +garanties. Un inconstant est bien retenu par la douce voix d'un petit +ange rose et blond qui lui crie: Papa! Il s'arrte sur le seuil, se +retourne, voit la mre qui sourit,—et reste. S'il s'en va, il revient. +Mais les autres! une fois partis, on ne les revoit jamais. Ce sont des +oiseaux de passage qui chantent sur les branches, picorent le fruit.... +et s'envolent. Rflchis encore!</p> + +<p>Aime comme tu l'es, tu peux tout. Tu seras punie de passer ct de +ton bonheur. Ton bonheur! en le faisant, ne feras-tu pas le sien? Voil +vraiment un homme bien plaindre, parce que la plus aimable femme de +Sude aura quelques annes de plus que lui, c'est--dire plus d'me, +plus de dvouement, plus de vraie tendresse, car il n'y a qu' notre ge +que l'on sache aimer, ma chre; vingt ans une femme aime l'amour; +trente ans elle aime l'amant et le mari, surtout quand elle a le bonheur +que les deux n'en fassent qu'un.</p> + +<p>Et ce pauvre major? un grand cœur, ma Christine! mais je ne suis pas +assez loquente pour plaider les<a name="page_090" id="page_090"></a> causes perdues! en voil un qui +t'aimait! c'est toi qui l'as charg d'une mission? C'est bien trouv! Il +est toujours heureux pour une femme d'tre la cousine d'un ministre.</p> + +<p>Si ta protection pouvait nous envoyer Paris! Je porte Copenhague sur +mes paules. Adieu. Mon amiti t'attend. Tche de n'en avoir pas besoin! +C'est un capital dont tu ne touches pas les intrts; mais tu es sre de +le trouver toujours. Pardonne-moi cette comparaison financire: on a +parl argent autour de moi toute la soire. C'est la maladie du jour, et +je crois qu'elle est contagieuse.</p> + +<h3><a name="IX" id="IX"></a>IX</h3> + +<p>L't, puis l'automne, s'coulrent au milieu des joies sans mlanges de +l'amour partag. Ceux-l auront-ils jamais le droit de se plaindre, dont +la vie a compt deux saisons de bonheur? Ils vivaient l'un pour l'autre. +Christine se parat pour Georges: c'tait l'occupation de ses matines; +elle savait la coiffure qu'il prfrait et la robe qui devait lui +plaire. Partout et en tout il retrouvait chez elle sa pense constante +et cette proccupation de lui qui est pour les amants comme la douce +flatterie du cœur: c'est de tels signes qu'on reconnat l'amour. +Quand on aime moins, on n'aime pas. Quatre annes, depuis la trentime, +avaient gliss sur<a name="page_091" id="page_091"></a> Christine comme les sicles sur le marbre ternel de +ces statues dont ils rendent la beaut plus clatante encore et plus +accomplie. Parfois, le matin, une petite ride imperceptible plissait la +peau, trop fine, au bord de l'œil; parfois dans le rseau bleu des +veines qui courent sur le front blanc, on et dit, l'heure du petit +lever, qu'un rasoir avait promen sa lame mince: c'tait tout. Et quand, +pareille la Vnus-Aphrodite, elle sortait du bain glac, secouant les +perles liquides de sa chevelure tordue, c'tait un printemps de beaut. +Elle avait gard ses cheveux de quinze ans, si pais, qu'ils +paraissaient bruns, quoiqu'ils fussent blonds, tant l'or se brunissait +dans la profondeur de leur masse; mais cet or, qui se fonait jusqu'au +bronze, ne cessait pas d'tre de l'or. On le voyait bien quand sa tte, +appuye sur le dossier du fauteuil gothique, recevait le rayon du soleil +qui les traversait, les pntrait et les faisait rayonner autour de son +front, comme une aurole de lumire vivante; sa bouche, dans le sourire, +avait la fracheur d'une bouche d'enfant: elle faisait penser une +fleur qui s'entr'ouvre. Jeune fille, Christine s'tait peu soucie de sa +beaut; je croirais assez volontiers que cette beaut s'ignorait +elle-mme. Maintenant elle la connaissait, et elle en tait fire, +force d'en tre heureuse. L'motion surtout la transfigurait: son me, +devenue visible, se rpandait sur ses traits et les animait. Elle +s'exaltait facilement: un souffle de vie la pntrait alors, et une +sorte de lumire intrieure faisait resplendir son visage, comme ces +beaux vases aux fines sculptures, que l'on claire tout coup par +dedans; son œil un peu allong,<a name="page_092" id="page_092"></a> comme la feuille dplie du pcher, +si calme et si doux dans le repos, dgageait des effluves magntiques; +la passion respirait dans son sourire. Alors il s'exhalait d'elle comme +un charme qu'il fallait subir. Mais elle tait de celles que l'on +pouvait surprendre toute heure et voir toujours. Elle n'avait rien +cacher, parce qu'en elle tout tait vrai, noble et grand, et c'tait l +le caractre particulier de sa beaut, qu'en la regardant on se sentait +meilleur. Georges, en la tenant par la main, entra donc avec elle dans +un monde dont il ne souponnait pas l'existence: ce monde mystique des +races septentrionales, o les femmes savent purer l'amour en l'levant. +Elle lui ouvrait des horizons inconnus, et si larges que son regard n'en +sondait point la profondeur. Jamais deux mes ne s'taient ni mieux +comprises ni plus pntres, et cet accord tait si parfait, que, mme +loignes, et par une sorte d'union mystrieuse dont le lien ne se +rompait jamais, elles ressentaient chacune le contre-coup de ce qui +frappait l'autre,—ensemble, malgr la distance.</p> + +<h3><a name="X" id="X"></a>X</h3> + +<p>Cependant la Sude frissonnait dj sous son manteau de neige. L'hiver +ramenait la campagne la ville; les chteaux se dpeuplaient; on +abandonnait les parcs,<a name="page_093" id="page_093"></a> les cottages perdus dans les bois et les villas +semes au bord des lacs. Christine revint plus tard que les autres; mais +enfin elle dut revenir. Ce ne fut point sans regrets.</p> + +<p>Georges alla passer un dernier jour avec elle. Il avait neig pendant la +nuit; une nappe blanche couvrait les petits sentiers qui voyaient passer +leur promenade chaque jour. Le bassin tait gel; les sapins secouaient +d'un air mlancolique leur tte poudre frimas; les oiseaux consterns +voletaient d'un arbre l'autre en poussant des cris plaintifs. Georges +et Christine djeunrent tous deux au coin du feu, en regardant la +campagne triste. Vers midi, le soleil, entre deux nuages, montra son +sourire ple. Ils sortirent un instant pour revoir le parc, le bois, le +jardin, tous ces lieux chers o s'taient couls leurs plus beaux +jours. Christine eut froid; ils rentrrent, et passrent leurs dernires +heures recueillir les souvenirs de leur amour. Ils devaient se revoir +le lendemain Stockholm: ils se quittrent pourtant avec un serrement +de cœur. Georges s'arrta, tout hsitant, sur le seuil qu'il avait +franchi tant de fois si joyeux. Les insensibles tmoins de notre bonheur +en gardent toujours quelque chose: la nature prend une part de notre +me: on s'en aperoit l'heure des adieux.</p> + +<p>Le major, revenu de son inspection depuis une semaine ou deux, alla, de +compagnie avec le chevalier de Valborg, chercher Christine au cottage; +tous deux la ramenrent la ville. Le major tait plus pris que +jamais, et pas le moins du monde dcourag; le voyage lui avait fait du +bien; il gardait encore des<a name="page_094" id="page_094"></a> doutes consolants. Ces Franais ne savent +pas aimer, se disait-il; leurs plus belles flammes ne sont que des feux +de paille: cela brille, mais cela ne dure pas. Mon tour viendra!... et, +s'il ne vient pas, continuait-il avec moins d'assurance, eh bien, je +serai toujours prs d'elle pour la dfendre ou la consoler: c'est encore +un assez beau rle.</p> + +<p>La vie Stockholm fut peu prs ce qu'elle avait t Haga: la +comtesse retrouva sa socit habituelle. Georges, le baron de Vendel et +le chevalier de Valborg en formaient le noyau. Quelques comparses se +groupaient autour d'eux. Les rapports de Georges et du baron dnotaient +la meilleure intelligence; l'œil le plus exerc n'aurait jamais +surpris entre eux la moindre apparence de rivalit. C'tait comme un +secret accord de tous deux pour enchanter la vie autour de leur idole: +pour ne pas jeter sur elle l'ombre mme d'une proccupation ou d'une +inquitude, l'un savait cacher sa joie et l'autre sa tristesse. Tous +deux lui prsentaient un visage calme et riant. Vis--vis l'un de +l'autre, ils gardaient en sa prsence les formes courtoises et polies +des gens du monde; pass le seuil du salon, ils ne se connaissaient +plus, ce qui rendait parfois assez comique l'embarras du chevalier, +quand il se trouvait entre les deux sans savoir auquel parler ou lequel +suivre.</p> + +<p>La comtesse sortait peu. Elle dut pourtant se montrer dans quelques +salons, et elle y brilla comme une belle toile qui traverse la nuit et +l'illumine. Elle s'aperut bien que Georges l'aimait davantage aprs ces +rapides blouissements qu'elle lui donnait dans le<a name="page_095" id="page_095"></a> monde. D'autres +auraient pu s'en rjouir; elle tait plus dispose s'en affliger. Sa +nature trop dlicate ne lui permettait point d'en tirer avantage, mme +au profit de son amour: elle se disait que c'taient l de mauvais +triomphes, qui pouvaient flatter son orgueil, mais qui humiliaient son +cœur. Elle ne voulait point que la vanit enlevt jamais la moindre +part la tendresse. Georges, cependant, avait des devoirs de position; +elle les comprenait et s'y soumettait avec cette abngation qui se +retrouve toujours au fond de l'amour vrai. Il fallait qu'on le vt +partout. Mais souvent il commenait et toujours il finissait la soire +chez elle. Les runions du grand monde sudois sont dans tout leur clat +vers dix heures. Georges, aprs son apparition officielle, pouvait donc, +sans blesser aucune convenance, aller demander une tasse de th la +comtesse, qui l'attendait en comptant les minutes. Quand il tait trop +en retard, elle arrtait la pendule.</p> + +<p>Le monde avait bien quelque soupon de leur liaison; mais le monde est +meilleur enfant qu'on ne pense. S'il dchire sans piti ceux qui +l'offensent ouvertement, il est au contraire tout rempli d'indulgence +pour ceux qui lui montrent quelques gards en observant les convenances, +qui sont sa loi suprme. Christine tait adore, mme des femmes, et +aucun souffle n'avait terni le pur diamant de son honneur. Ceux qui ont +du cœur, c'est le petit nombre admiraient de loin, et non sans +quelque secrte envie, ce ciel azur de leur amour, que ne voilait +jamais aucun nuage. Quelques-uns s'tonnaient qu'un Franais pt montrer +tant de constance, et, dans l'attente<a name="page_096" id="page_096"></a> d'un abandon prochain, ils +avaient la prcaution de plaindre Christine par avance. En Sude comme +en Norvge, on nous prend toujours pour les petits-fils des marquis +badins du dix-huitime sicle. La mre de deux ou trois grandes filles, +difficiles marier, trouvait seule que Christine avait tort d'accaparer +un si bon parti, devenu mme inutile entre ses mains; mais elle ne +faisait pas plus la majorit qu'une hirondelle ne fait le printemps.</p> + +<h3><a name="XI" id="XI"></a>XI</h3> + +<p>Un soir, l'ambassade d'Autriche, Georges, aprs avoir fait le whist +d'un gnral et de deux diplomates, demanda son traneau. Comme il +passait devant la dernire banquette du salon, il entendit un +chuchotement de voix moqueuses. Deux femmes causaient et riaient en le +regardant. L'une d'elles tait une Sudoise assez coquette, laquelle +il avait eu l'impardonnable tort de ne pas faire la cour. Il n'avait +jamais vu l'autre.</p> + +<p>Il n'a donc que la permission de dix heures? dit celle-ci d'une voix +sche et mordante son amie, qui touffait un mchant rire sous la +nacre de l'ventail.</p> + +<p>—Oh! reprit la Sudoise entre deux clats, il est bien gard.... mais +il faut convenir qu'il est trs-docile: c'est une justice lui rendre.<a name="page_097" id="page_097"></a></p> + +<p>Il faut tre vraiment fort pour porter noblement le poids d'un amour +vrai, les pieds sur la terre, mais la tte dans le ciel. Les femmes, en +cela, sont plus vaillantes que nous; un grand sentiment les prserve +toujours des petites passions; l'homme s'en dfend moins bien. Georges +devait mpriser une raillerie misrable. Il se sentit bless au cœur +par cette flche barbele du ridicule, qu'on n'arrache plus quand elle a +pntr. La vanit lui souffla dans l'me toutes sortes de mauvais +conseils.</p> + +<p>Il ralentit le pas; et, au lieu de descendre, il entra dans une galerie +qui longeait les trois salons de l'appartement.</p> + +<p>Pardieu! fit-il assez lgrement, Christine n'en mourra point pour +m'avoir attendu une demi-heure de plus. Elle aime se coucher tard. +Comme elle me prend, cette femme, depuis un an! Il jeta les yeux dans +une glace pour se rajuster.... Ah! dit-il en regardant sa cravate, +c'est elle qui m'a refait ce nœud.... Un souvenir charmant lui +arriva et changea ses penses. Je viens d'tre injuste pour la premire +fois, se dit-il au fond du cœur; pauvre chre me, comme elle vaut +mieux elle seule que tout ce monde ensemble! Serait-elle assez +malheureuse! si elle m'avait entendu! Il fit deux pas pour sortir. Le +mauvais ange lui souffla tout bas: Il y a dans ce salon deux femmes qui +ont ri de toi!</p> + +<p>—Ne les coute pas, lui disait son cœur, Christine t'attend.</p> + +<p>—Ne ft-ce que pour elle, reprenait la vanit maudite, tu dois leur +prouver que tu es libre.... Christine<a name="page_098" id="page_098"></a> te le demanderait si elle tait +l.... Fais-le pour elle!</p> + +<p>Il rentra dans le bal.</p> + +<p>Encore vous, cher comte! dit Axel en venant sa rencontre. Que +dira-t-on rue de la Reine?</p> + +<p>Georges frona le sourcil.</p> + +<p>Rien, j'imagine, rpondit-il avec un peu de scheresse. Mais, vous, +chevalier, dites-moi donc quelle est cette femme en robe vert ple qui +cause l-bas avec la petite baronne de Strom.</p> + +<p>—Cette femme est une jeune fille.</p> + +<p>—On ne s'en douterait pas! mais enfin qui est-elle?</p> + +<p>—Vous ne le savez pas?</p> + +<p>—Puisque je vous le demande!</p> + +<p>—Ce ne serait pas une raison.</p> + +<p>—Parole d'honneur!</p> + +<p>—Eh mais, continua le chevalier, voil qui flatterait singulirement +l'aimable comtesse. Comment! vous ne connaissez pas mme de vue, depuis +huit jours qu'elle est ici, la nouvelle reine de l'hiver, la belle des +belles, l'incomparable Nadje, Mlle Borgiloff?</p> + +<p>—Non, en vrit, et voici la premire fois que je la rencontre.</p> + +<p>—Au fait, c'est possible, vous sortez peu!</p> + +<p>—Moi? mais tous les soirs!</p> + +<p>—Alors c'est qu'elle vient tard, et que vous partez de bonne heure. Oh! +il n'y a pas de mal cela; vous y avez perdu les dbuts d'une lgante +dans nos salons: mais c'est un malheur facile rparer.</p> + +<p>—Vous m'y aiderez, chevalier.<a name="page_099" id="page_099"></a></p> + +<p>Et le comte, qui s'tait rapproch de la porte, se mit examiner Mlle +Borgiloff avec une attention que peut-tre Christine et trouve trop +scrupuleuse.</p> + +<p>Pour un juge fin de la beaut fminine, Nadje tait loin de mriter +l'loge que le chevalier faisait d'elle. Elle avait beaucoup d'clat, +et, dans un cercle de femmes, c'tait toujours elle que l'on remarquait +la premire; mais elle excitait l'attention bien plus qu'elle n'attirait +la sympathie.</p> + +<p>Il y avait de la duret dans les plans trop nettement accuss de son +front; malgr la rondeur ferme et veloute des joues, on devinait la +saillie des pommettes accentues; sa main, petite, mais dure de paume, +sche dans l'treinte, avec un pouce trop fort et des doigts lgrement +renfls au nœud des phalanges et carrment coups, indiquait l'esprit +positif, la volont tenace et l'ardeur ambitieuse de la femme qui veut +parvenir, son nez trop court (un peu plus il tait cras) rappelait +l'origine kalmouque de sa famille, plonge depuis trop peu de temps +encore dans le grand courant de la civilisation occidentale. Pour tre +vrai, il fallait bien lui reconnatre une taille charmante, plus +accomplie et mieux forme qu'il n'arrive d'ordinaire chez les jeunes +filles, et une fleur de teint blouissante:—des roses du Bengale +closes sur de la neige;—une bouche un peu grande, mais rouge comme la +grenade mre, et faisant luire, quand elle riait ou qu'elle parlait, +l'clair humide et nacr des dents blanches; ses beaux cheveux firement +relevs, et dgageant la tempe, sans une perle, sans un ruban, sans une +fleur, s'amoncelaient sur la nuque en masse<a name="page_100" id="page_100"></a> sombre, dont le noir sans +reflet absorbait la lumire et semblait l'teindre. Son œil allong +avait l'air de s'ouvrir par une fente, comme celui des races flines: +mais la passion pouvait le dilater puissamment; il se redressait aux +coins vers les tempes, par une oblique chinoise qui donnait sa +physionomie, quelque chose de singulirement piquant. Elle en jouait +comme d'un instrument perfectionn: son regard avait des gammes de +rayons, tantt perants et vifs, tantt adoucis en de si molles +langueurs, qu'on et cru l'apercevoir travers un voile de larmes. +Beaucoup de femmes taient plus belles; on en rencontre rarement de plus +sduisantes: mais ce n'tait point l'me qu'elle sduisait.</p> + +<p>Nadje n'tait pas riche. C'tait l le pied d'argile de la statue +tte d'or. Le plus clair de sa fortune tait la protection du czar et +les talents de son pre, qui n'avait pas assez de naissance pour arriver +au premier rang dans une carrire o la noblesse est souvent le premier +des mrites. Une disgrce ou une maladie pouvait la ruiner. N'ayant +point l'indpendance que l'on trouve dans le patrimoine assur de la +famille, elle voulait donner par le mariage une base solide son +avenir. Cette proccupation constante dominait chez elle tous les +entranements de la jeunesse. Si elle ne les touffait point, Nadje les +ajournait. A vingt ans elle avait un plan de conduite. leve par son +pre au milieu des hommes, traversant dans toutes les capitales les +socits les plus intelligentes de l'Europe, et s'appropriant tout, avec +cette facilit d'assimilation qui est le propre de certaines races, elle +mettait au service de<a name="page_101" id="page_101"></a> ses petits intrts des moyens assez puissants, +qu'elle dirigeait avec le calme et la ruse froide d'un diplomate en +jupons.</p> + +<p>Arrive Stockholm depuis peu, elle n'avait encore t prsente que +dans deux ou trois salons; mais un secrtaire de son ambassade l'avait +merveilleusement renseigne sur la cour et la ville. Elle avait ses +notes particulires. Dcide ne pas coiffer plus longtemps le chef +vnrable de sainte Catherine, elle s'avanait vers le mariage sans +faire de faux pas sur le terrain glissant du monde. Il ne lui manquait +plus qu'une petite chose: le mari.</p> + +<p>En voyant rentrer Georges dans le salon, la physionomie de Nadje opra +un changement vue trop soudain pour tre bien sincre. Elle n'couta +plus la petite baronne, qui continua seule sa chronique peu charitable. +Elle leva au plafond, comme pour prendre le ciel tmoin, son œil +innocent, qui se voila d'un nuage de rverie; bientt elle s'approcha de +la chemine, et d'un doigt distrait effeuilla dans une coupe de Chine +une des roses de son bouquet. Elle tournait ses paules vers Georges +avec la cambrure de reins d'une cariatide: M. de Simiane ne pouvait voir +qu'imparfaitement son visage. Nadje, qui s'tait trop regarde pour ne +pas se bien connatre, se dfiait un peu de son profil; mais elle +montrait assez volontiers sa nuque opulente et les belles attaches de +son cou.</p> + +<p>Georges la regardait fort attentivement, sans s'apercevoir qu'elle +suivait dans la glace le mouvement de ses yeux.<a name="page_102" id="page_102"></a></p> + +<p>Nommez-moi donc cette belle Mlancolie, dit-il au chevalier.</p> + +<p>—Il parat, reprit Axel, que j'ai le privilge de vos prsentations; +mais je vous prviens que je ne rponds pas des consquences.</p> + +<p>Ils s'avancrent vers la jeune fille, qui tout coup se retourna, au +moment o ils n'taient plus qu' deux pas d'elle, avec un geste de +surprise d'un naturel admirable: ses lvres s'entr'ouvrirent comme pour +un petit cri, qu'elle ne poussa point, et l'on put voir courir sur ses +paules de neige le frisson du rveil en sursaut. Aucun de ces dtails +n'chappa au jeune diplomate.</p> + +<p>Axel nomma le comte de Simiane, et tous trois commencrent causer +debout, prs de la chemine, en ce moment dserte. Georges trouva que le +chevalier aurait bien pu s'loigner aprs la prsentation. Il n'aimait +pas les conversations trois. Georges, sans mme s'en apercevoir, +commettait sa premire infidlit. Quand un homme dsire se trouver seul +avec une jeune et jolie femme, il en offense une autre: celle qu'il +aime.</p> + +<p>L'orchestre jouait les premires mesures d'une polka. Georges s'inclina +devant la jeune fille et lui tendit la main en souriant; elle y mit la +sienne avec une grce charmante, au moment o deux jeunes officiers +s'lanaient pour l'engager. On ne dansait pas encore; mais, un +certain mouvement de chaises et de fauteuils, Georges devina qu'il +s'agissait d'un cotillon, cette danse qui, pour les uns, commence +toujours trop tt et finit toujours trop tard, tandis que, pour les<a name="page_103" id="page_103"></a> +autres, c'est prcisment le contraire. M. de Simiane jeta un regard +furtif sur la pendule; elle marquait onze heures moins un quart. Et ma +pauvre comtesse! pensa-t-il; quelle heure arriverai-je chez elle? Si +diplomate que l'on soit, on ne peut pas tout cacher: une ombre obscurcit +le visage du jeune homme, et Nadje sentit comme un frmissement nerveux +dans la main qui tenait la sienne. Elle releva sur le comte ses yeux +qu'elle tenait baisss, et laissant passer son plus doux regard +travers de longs cils soyeux:</p> + +<p>Monsieur le comte, lui dit-elle d'une voix timide, presque soumise, je +ne veux pas vous devoir une surprise: vous m'avez demand une polka; +je ne vous condamnerai point un cotillon. Elle ajouta, en le +regardant la drobe: On sait quand le cotillon commence, on ne sait +pas quand il finit. Et elle voulut dgager sa main: Georges la retint +avec une contrainte polie et la regarda plus qu'il n'avait encore fait.</p> + +<p>Nadje baissa de nouveau les yeux en rougissant: elle parut trouble +comme une jeune pudeur qui l'on parle d'amour pour la premire fois. +Georges l'enveloppa tout entire d'un long regard.</p> + +<p>Il est vrai, rpondit-il, que je n'avais point tant espr; mais, si +j'ai demand moins, je n'en suis que plus charm d'avoir davantage.</p> + +<p>Nadje s'appuya sur le bras de Georges avec plus d'abandon, et le jeune +homme put voir sur son visage une expression de reconnaissance heureuse.</p> + +<p>Cependant le conducteur du cotillon, un jeune homme assez lgant et +suffisamment sot pour son emploi, avait donn le signal des premires +volutions:<a name="page_104" id="page_104"></a> bientt les figures se succdrent dans leur ordre +capricieux et galant. Tour tour les couples se perdaient dans la foule +ou se reformaient leur gr. Tantt les cavaliers choisissaient leurs +dames, tantt les dames choisissaient leurs cavaliers. Georges et Nadje +se donnrent des preuves insignifiantes d'abord, mais trop multiplies, +de leur mutuelle prfrence. Bientt ils furent en coquetterie rgle. +Georges se retrouvait, non sans un secret plaisir, sur son ancien +terrain. Il y avait plus d'un an qu'il vivait aux pieds de la comtesse, +sans se permettre la distraction mme la plus innocente auprs d'une +autre. Il est vrai qu'il n'en avait pas eu mme le dsir. Il n'en trouva +pas moins sa conduite extraordinairement mritoire. Il se dit que peu +d'hommes sa place auraient pouss aussi loin le scrupule de la +fidlit, et que, jusqu' un certain point, c'tait mme donner +Christine une preuve de dfiance que de ne pas oser s'occuper d'une +autre femme, comme si elle avait redouter la comparaison. La +conclusion de tout ceci fut qu'il devait faire un peu la cour Nadje. +Il est vrai que la jeune fille dploya pour sa conqute tout un arsenal +de sductions: elle fut tour tour railleuse et mlancolique, +tincelante de verve ou recueillie en des silences pleins de choses. +Elle tait trop habile pour se permettre l'allusion mme la plus +indirecte contre Christine, et M. de Simiane n'tait point d'ailleurs +homme la permettre; mais elle sut, en deux ou trois occasions, parler +fort dlicatement de ces grands sentiments du cœur, si beaux, qu'il +faut les admirer partout o on les rencontre, mais si rares, qu'en les +voyant on est excus<a name="page_105" id="page_105"></a> presque de leur porter envie. Tout cela fut +indiqu plutt que dit, avec ce tact suprme du monde, qui sait ne +jamais blesser, glissant sur tout, n'appuyant sur rien. Puis Nadje +dansait merveille; ce qui ajoutait beaucoup de persuasion ses +paroles. Le cotillon sudois a des pas de caractre qui dveloppent la +grce de la femme et rehaussent l'lgance de sa beaut.</p> + +<p>Nadje le savait et en abusait. Au milieu de ces figures qui commencent +l'mancipation des jeunes filles, en leur permettant quelque libert +dans leurs choix, elle fit Georges l'hommage de tous les siens: elle +sollicitait le mouchoir avec le regard humble et amoureux de l'esclave +qui attend le bon plaisir de son matre; elle lui offrait le bouquet +avec le geste d'une sultane qui veut prendre un favori. Quand on la +conduisit au fauteuil pour le pas du miroir, tous les danseurs +dfilrent devant elle comme une arme de prtendants; une main lgre, +rapidement passe sur la glace, semblait effacer chaque nouvelle image: +c'tait le signe du refus. Georges, son tour, et le dernier vint plier +le genou sur le coussin de velours. Une seconde de trop, peut-tre, elle +contempla dans le miroir le visage du jeune homme, o perait une nuance +d'inquitude; puis, se penchant vers lui, elle tendit la main, comme +pour le relever, et ils valsrent ensemble. Elle emmla les pas. +Georges, pour la soutenir sans doute, l'enlaa dans une treinte plus +puissante, et la rapprocha de sa poitrine. On et dit qu'elle allait +flchir et incliner sa tte jusque sur l'paule du danseur; mais tout +coup elle se dgagea, et s'arrtant:</p> + +<p>Assez! dit-elle, je vous en prie!<a name="page_106" id="page_106"></a></p> + +<p>Georges la reconduisit sa place, aussi troubl qu'elle paraissait +l'tre.</p> + +<p>Tout finit en ce monde, mme les cotillons. Georges regarda furtivement + sa montre; il tait prs d'une heure: il sortit en toute hte. Il +tait comme enivr d'elle; vritable ivresse, en effet, car il y avait +du trouble dans son bonheur. Ce n'tait plus l'motion sans mlange, si +douce et si pure qu'il avait ressentie un an plus tt en valsant avec +Christine. Il prouvait, au contraire, cette inquitude vague qui +prcde, dit-on, le remords. L'air de la nuit, en frappant son front, +sec et froid, calma l'exaltation malsaine de ses ides.</p> + +<p>Et Christine! se demanda-t-il pour la premire fois depuis deux +heures.</p> + +<p>Il ne lui avait jamais fait, mme en pense, une aussi longue +infidlit. Il n'tait pas possible d'aller maintenant chez elle; +cependant il donna l'ordre au cocher de prendre par la rue de la Reine. +Ce n'tait pas son chemin.</p> + +<p>Il faut qu'il ait le diable au corps! murmura celui-ci en relevant son +collet de fourrure; me faire faire un dtour par cette bise aigu!... +Il dchargea sa colre sur les pauvres chevaux, qui partirent au galop.</p> + +<p>La chambre coucher de la comtesse donnait sur la rue: les fentres +taient encore claires, non pas de ces molles lueurs qui tombent du +sein voil de la lampe nocturne, comme pour garder le sommeil, mais de +la vive clart des bougies qui annonce l'insomnie et la veille. +Christine n'tait pas couche.</p> + +<p>Pauvre me! murmura Georges en cachant sa tte dans ses mains, elle +veille et elle souffre!<a name="page_107" id="page_107"></a></p> + +<p>Quand l'gosme des mauvaises passions ne nous a pas encore ptrifi le +cœur, nous ne pouvons subir de torture plus cruelle que la pense +d'une souffrance prouve pour nous et cause de nous par une crature +noble et dvoue. Ces douleurs-l sont poignantes entre toutes, et, si +on mrite le nom d'homme, jusqu' ce que le calme et la douce srnit +du bonheur soient revenus dans l'autre me, rien ne peut ni les gurir +ni les consoler.</p> + +<p>Les chevaux, qui connaissaient les habitudes de leur matre, avaient +d'eux-mmes ralenti le pas. Chez moi! cria Georges au cocher, et, +jetant un dernier regard vers la fentre claire: Christine! +Christine! dit-il tout bas, c'est toi que j'aime!</p> + +<p>La veille il n'aurait pas senti le besoin de le lui dire. On ne proteste +jamais si fort que quand on commence douter. Il rentra chez lui en +maudissant Nadje. C'tait trop: il et mieux valu n'y point penser.</p> + +<p>Le lendemain, en s'veillant, il retrouva, mais un peu confus, le +souvenir de ce qui s'tait pass le soir prcdent, et il essaya de se +justifier ses propres yeux, pour mieux se justifier aux yeux de la +comtesse. Aprs tout, ce n'tait pas un grand mal de s'tre un peu +attard dans un bal et d'avoir dans le cotillon avec une Russe qu'il +voyait pour la premire fois. Il est vrai que Christine l'attendait. +Mais ne l'avait-il pas vue quelques heures auparavant, et la comtesse ne +lui avait-elle pas dit cent fois qu'elle ne voulait le priver d'aucun +plaisir?... Sans doute! mais ne lui avait-il pas rpondu qu'il n'y avait +point pour lui de plaisir o elle<a name="page_108" id="page_108"></a> n'tait pas? Enfin, s'il y avait +faute, la faute tait bien lgre!</p> + +<p>Une voix secrte rpondait qu'en amour il n'y a point de petites choses, +et qu'on est trs-coupable ds qu'on l'est un peu. C'tait la premire +peine qu'il et volontairement faite la comtesse, et rien encore +n'avait mouss chez lui la pointe vive du remords.</p> + +<p>Le valet de chambre de Christine vint ds huit heures chercher de ses +nouvelles. Il fit rpondre qu'il tait bien et qu'il irait chez la +comtesse vers midi. Il n'est gure permis de se prsenter plus tt chez +une femme.</p> + +<p>Christine l'accueillit avec cette grce pntrante qu'il n'avait +retrouve chez aucune autre, et qui, doucement lui prenait l'me. Il vit +bien qu'elle n'avait pas dormi; il crut voir qu'elle avait pleur. Ces +premires douleurs de l'amour, qui n'ont pas eu le temps de ravager +l'me, font plus beau le visage, sur lequel se rpand une teinte douce +de langueur et de mlancolie. Georges fut touch, et il voulut se +dfendre, alors qu'on ne l'attaquait pas.</p> + +<p>Je n'tais qu'inquite, rpondit Christine; ne me rendez pas triste!</p> + +<p>—Si vous tes triste, lui dit-il, j'ai tort; j'aurai tort, Christine, +ds que vous ne serez plus heureuse. Il se laissa glisser ses genoux. +Je ne me relve que pardonn, ajouta-t-il en prenant sa main.</p> + +<p>—Alors relevez-vous, mais ne pchez plus! dit-elle en souriant.</p> + +<p>Puis redevenant grave tout coup:</p> + +<p>Si vous saviez, Georges, ce que j'ai souffert cette nuit.... si vous +pouviez savoir toutes mes suppositions,<a name="page_109" id="page_109"></a> toutes mes craintes! Mais vous +voil.... Vous m'aimez?</p> + +<p>Elle le regarda dans les yeux.</p> + +<p>De toute mon me, Christine!</p> + +<p>—C'est bien! avec vous le bonheur me revient.... Maintenant, +causons.... C'tait donc bien beau, monsieur, ce bal qui vous a fait +m'oublier?</p> + +<p>—C'tait brillant comme tous les bals officiels: des paulettes et des +diamants! Qui en a vu un en a vu mille! Je n'y veux plus mettre les +pieds; laissons chercher le plaisir ceux qui n'ont pas trouv le +bonheur.</p> + +<p>L'antithse tait vieille comme le monde et digne d'tre rime sur les +papiers roses d'un confiseur, au jour de l'an. Elle n'en fit pas moins +son effet. La comtesse se sentit toute rassrne, et, avec cette +confiance un peu aveugle des natures gnreuses, ce fut elle la premire +qui parla des ncessits de la position officielle, des exigences du +monde et des devoirs que son nom et son rang imposaient M. de Simiane. +Seulement, ajouta-t-elle, quand vous devrez rester si tard, je sortirai +moi-mme. Je ne passerai pas ainsi toute une soire sans vous voir.</p> + +<p>La paix fut signe; le nom de Nadje ne fut point prononc, et la +comtesse n'eut pas mme un soupon.</p> + +<p>Christine oublia; Georges ne se souvint que pour entourer celle qu'il +aimait d'attentions plus dlicates et de soins plus empresss: ce fut +comme un second printemps de leur amour, avec plus de feux que le +premier. Christine en tait tour tour effraye et charme: tantt elle +s'abandonnait l'impression<a name="page_110" id="page_110"></a> heureuse, comme une femme qui se sent bien +aime et qui a mis son bonheur dans son amour; tantt elle prouvait un +trouble secret devant ces fivreuses ardeurs, et se surprenait +regretter tout bas la tendresse plus gale des premiers jours. Celles-l +seules qui ne connaissent pas le cœur des hommes peuvent prfrer la +passion la tendresse.</p> + +<p>Georges, cependant, continua de tenir sa vie en partie double. Il alla +dans le monde plus que jamais. N'tait-ce point Christine qui le +voulait? La comtesse, un peu souffrante, resta prs d'un mois sans +sortir. Georges, pendant ce mois-l, ne manqua pas un seul jour venir +terminer la soire chez elle. Nous devons ajouter que presque partout il +rencontrait Nadje.</p> + +<p>Ils taient en commerce rgl de galanterie mondaine: on le remarquait +dj. Il est vrai que les coquetteries de la jeune Russe n'entamaient +point son cœur; mais il s'en occupait quand elle tait l, et s'en +proccupait quand elle n'y tait pas: c'tait trop. Il jouissait des +grces de son esprit avec une complaisance dangereuse dj, sinon +coupable encore.</p> + +<p>Georges tait bon; ses ennemis mmes n'ont jamais pu lui reprocher qu'un +peu de faiblesse dans le caractre et d'irrsolution. Mais la force, +cette vertu virile, n'est-elle pas ncessaire celui qui porte dans ses +mains le bonheur d'une femme?</p> + +<p>Georges, mcontent de lui, devint bientt mcontent des autres. Il +perdit peu peu la sereine galit de son humeur. Il devint nerveux et +irritable et prouva de temps en temps le besoin de se mettre en colre. +Dans ces moments-l il en voulait la comtesse<a name="page_111" id="page_111"></a> de cette dsesprante +perfection qui ne lui donnait pas mme le prtexte de se fcher un peu. +Souvent, dans un intrieur, jadis si calme, il rapportait les orages +couvs au dehors. Ils n'clataient pas sans doute; mais on pouvait, +son trouble, reconnatre au prix de quels efforts il parvenait les +contenir. Cela seul suffisait faire le dsespoir de Christine; +dsespoir muet, sans larmes et sans cris. Christine tait une de ces +belles mes pour qui le dvouement semble tre le premier des besoins, +et qui ne sont jamais heureuses que du bonheur qu'elles donnent. +L'agitation inquite de Georges ne pouvait lui chapper longtemps; elle +tait trop discrte pour songer lui en demander la cause et trop +dlicate pour n'en souffrir point. Bientt, divers symptmes, elle +sentit que la pense d'une autre femme troublait l'me de Georges. Elle +n'avait point de preuves; mais celles qui aiment n'ont-elles pas une +sorte de devination magntique qui leur apprend tout ce qu'on ne leur +dit pas? Christine, d'ailleurs, entoure aujourd'hui d'hommages, +inspirant aux plus nobles et aux meilleurs des sentiments +chevaleresques, et pour laquelle ses amis avaient un culte plutt qu'une +affection, avait t comprime dans sa premire jeunesse, froisse dans +les dures preuves du mariage, et elle s'tait peu peu replie sur +elle-mme: elle avait vcu au milieu du monde dans une vraie solitude de +cœur; elle y contracta une sorte de dfiance que pendant longtemps, +rien ne put gurir. Elle crut galement qu'il lui tait difficile +d'aimer et impossible d'tre aime. Elle ne se trompait donc pas quand +elle disait M. de Simiane qu'il lui avait apport une nouvelle vie.<a name="page_112" id="page_112"></a></p> + +<p>Cette vie nouvelle et si complte avait eu pour eux toutes les grces, +toutes les fleurs et tous les parfums du printemps de la jeunesse et de +l'amour. Christine fut si heureuse qu'elle pardonna bientt au pass. +N'tait-ce point lui qui faisait le prsent si beau? Et quelle +reconnaissance pour Georges! Elle n'aimait pas; elle adorait. Peu de +femmes ont connu des joies aussi profondes et plus ardentes, parce que +chez aucune le don de soi ne fut plus complet et plus gnreux. Mais ds +que le doute entra dans son me il dut se changer en angoisse poignante. +Elle avait bravement port la douleur avant d'aimer; et maintenant, +dsarme par l'amour, elle se trouvait contre la vie sans courage et +sans force. Elle souffrit: sa sant s'altra; elle se trouva moins +belle. Georges a raison, pensait-elle; je ne mrite plus qu'il m'aime, +s'il m'aime pour ma beaut seulement. Elle se trompait, elle tait +toujours belle, et Georges l'aimait toujours; il y avait peut-tre pril +en la demeure, mais rien n'tait perdu pour la dfense; seulement +Christine tait trop fire pour se dfendre! Elle ne connaissait pas le +nom de sa rivale; mais elle ne doutait point qu'elle n'en et une. Quand +elle voyait Georges plus grave, elle croyait qu'il dissimulait; quand +elle le trouvait plus tendre: Il fait ce qu'il peut! disait-elle; et +tout en lui sachant gr de l'effort, elle ne s'en trouvait pas plus +rassure.</p> + +<p>Les cœurs les plus honntes ont d'tranges retours; l'inquitude de +Christine exagrait le mal ses yeux, mais le mal existait. Nos +sentiments les plus vrais et les meilleurs subissent certaines crises +invitables; les<a name="page_113" id="page_113"></a> natures les plus impressionables sont aussi les plus +changeantes. Georges ne s'tait point repris; mais peut-tre son insu +commenait-il se dtacher un peu. On ne sait pas comment l'amour +vient: sait-on davantage comment il s'en va? Christine et pu retenir +celui qu'elle aimait; mais pour elle n'tait-ce point dj le plus grand +des malheurs qu'il et besoin d'tre retenu!</p> + +<p>Le baron s'tait rapproch d'elle, comme s'il se ft dout qu'elle +allait souffrir; mais sa sympathie tait discrte autant que dlicate. +Aucun nom ne fut prononc par lui. Il tait homme cacher la vrit; +Christine n'tait pas femme la demander.</p> + +<p>Georges, de son ct, n'tait pas plus calme. En change de ce bonheur +jadis si complet, et qu'il perdait chaque jour davantage, que +retrouvait-il donc? Au lieu d'une femme dvoue, ne voulant et ne +sachant qu'aimer, il rencontra devant lui une coquette rompue tous les +artifices du monde, une main dure, pleine de ruse froide. Nadje avait +bien jug le jeune diplomate. Elle devina promptement tout ce qu'il y +avait en lui d'indcision et de faiblesse; elle s'tudia donc +l'encourager et le dsesprer tour tour. Elle tait avec lui le +caprice mme: il ne savait jamais quel accueil il allait en recevoir. +Aprs quelques jours d'une intimit naissante, et pour lui pleine de +charmes, elle le sevra tout coup de ces menues faveurs, prodigues le +premier soir, et qui avaient si doucement chatouill sa vanit d'homme +la mode. Elle tait sans cesse entoure d'un escadron de jeunes beaux, +qu'elle faisait manœuvrer contre Georges. Puis, au moment o elle<a name="page_114" id="page_114"></a> le +voyait demi vaincu et prt fuir, elle lui en faisait une hcatombe, +et paraissait n'avoir dj plus d'attention que pour lui; une femme qui +aime est incapable de tous ces calculs petits et misrables: mais la +femme qui aime est-elle toujours la femme aime?</p> + +<p>Entre Georges et Christine, l'abme chaque jour se creusait. Rien ne +semblait chang au premier abord. Tous les jours il allait chez elle; il +avait les mmes soins pour elle; il tait reu par elle avec la mme +bont. Il paraissait mme plus attentif, et elle semblait plus touche: +mais il prouvait une sorte de contrainte, et elle, en lui parlant, +sentait parfois que les larmes lui passaient dans la voix. Elle ne se +plaignait point: elle attendait douloureusement le retour, le dsirant +toujours, l'esprant quelquefois, en doutant plus souvent, mais ne +voulant point le hter d'un mot. Georges, entre ces deux femmes, se +trouvait embarrass. Si jamais on lui et parl de quitter Christine, il +se serait indign sincrement. Mais il comptait mener en mme temps une +affaire de tte et une affaire de cœur; ou plutt, sans trop s'en +rendre compte lui-mme, il cdait tour tour des attractions +diverses. Ce n'tait pas une nature mauvaise, et il avait mme un peu +moins d'gosme que l'on n'en rencontre d'ordinaire chez les hommes. +Mais il n'avait pas cette force de vouloir qui fait le caractre. Il +revenait parfois de bons sentiments; alors il tait mieux avec sa +conscience: instinctivement il comprenait que le bon et le vrai il les +rencontrait chez Christine, et chez Christine seule: il savait avec +quelle tendresse indulgente, inpuisable, la noble femme accueillerait +ce retour de son cœur.<a name="page_115" id="page_115"></a> Mais il se trouvait que, la veille, Nadje +avait t charmante; pour causer avec lui elle avait refus une mazurka +et deux valses. Un tel sacrifice mritait quelque reconnaissance! Et +ainsi la vie deux, si unie, si calme et si douce, tait remplace peu + peu par cette existence trois, trouble de remords et agite de +tiraillements douloureux. Ces amres et rudes preuves sont moins rares +qu'on ne le pense, mme dans les liaisons qui ont gard toute la libert +de leur choix, et l'charpe municipale, tant calomnie, n'a pas le +privilge exclusif de former des nœuds mal assortis.</p> + +<p>Christine rsolut de se renfermer peu peu davantage. Avec sa beaut, +son esprit, et ce charme qu'elle gardait toujours aux yeux de M. de +Simiane, elle et pu l'blouir encore, le ramener et le captiver. Elle +ddaigna superbement ce que tant d'autres auraient recherch. Elle +voulait ne devoir Georges qu' lui-mme. C'tait un orgueil comme un +autre—plus grand peut-tre.</p> + +<p>Le nom de Nadje fut enfin prononc devant Mme de Rudden par une amie, +avec une intention charitable, et accompagn de toutes sortes de +commentaires, sur lesquels il n'tait point possible de se tromper.</p> + +<p>Christine ne voulut pas mme voir sa rivale: non point qu'au fond de +l'me elle n'prouvt un pre et ardent dsir de connatre la femme qui +lui enlevait son bonheur; mais elle et cru, en se rencontrant avec +elle, accepter une sorte de lutte qu'elle jugeait peu digne de Georges +et d'elle-mme. Il y avait dans une telle conduite une incontestable +noblesse de cœur, et, avec un homme plus ferme que M. de Simiane la<a name="page_116" id="page_116"></a> +comtesse aurait eu cent fois raison. Mais peut-tre avait-elle tort avec +Georges, dont elle pouvait maintenant souponner les involontaires +faiblesses, et qu'il fallait sauver de lui-mme, en le sauvant pour +elle.</p> + +<h3><a name="XII" id="XII"></a>XII</h3> + +<p>Vers la fin de janvier, le comte de Lovendall, un des plus grands +sportmen de la Sude, fit venir du Nord ses quipages Stockholm, et +annona qu'il donnerait une chasse sur le Mlar. Le froid tait +rigoureux et la faim faisait sortir les loups du bois. Ils se +rassemblaient par petites troupes et maraudaient dans les environs de la +ville; les paysans se plaignaient et appelaient les veneurs leur +secours. Le comte adressa de nombreuses invitations, qui furent +acceptes avec enthousiasme. La socit oisive est partout la mme, et +elle saisit avidement toutes les occasions de se divertir. Il y a si peu +de gens qui puissent se suffire, que tout est prtexte se rpandre +hors de soi. Les femmes n'y mettent pas moins d'empressement que les +hommes. On organisa des parties de traneau; on arrangea des cavalcades: +Stockholm prit un air de fte la fois galante et guerrire. Les +Sudoises, nerveuses et hardies, excellent dans tous les exercices du +corps et montent trs-bravement cheval. On pourrait aisment, sans +sortir du grand monde, lever chez elles un escadron<a name="page_117" id="page_117"></a> d'amazones. Aussi, +quand, vers dix heures du matin, la chasse, en bon ordre, dbouchant par +la place du Riddarholm, apparut au bord du lac gel, le Mlar prsenta +tout coup la scne la plus brillante et la plus anime. Les piqueurs +du comte, en grande livre de gala, conduisaient la petite troupe vers +les les couronnes de grands bois, o les rabatteurs avaient laiss +leurs brises. Les officiers, en uniformes chamarrs, escortaient les +femmes en traneau; l'habit rouge des veneurs tranchait sur le drap noir +des longues robes de cheval. La neige volait sous les sabots d'acier, et +parfois, souleve par le vent, enveloppait la chasse tout entire de ses +blancs tourbillons. De temps en temps la fanfare joyeuse clatait, puis +tout coup se taisait, comme si les notes s'taient geles dans les +pavillons de cuivre. Le chœur des rires sonores et des joyeux propos +reprenait son tour. Les loups taient bien avertis. Par bonheur un +dtachement de piqueurs les gardait dans leurs les. Cependant, quand on +approcha des fourrs, le comte de Lovendall dut commander le silence +dans les rangs.</p> + +<p>Christine avait voulu suivre la chasse: elle tait reste trop longtemps +enferme; ses amis lui persuadrent que le mouvement et l'exercice lui +feraient du bien. Elle les crut. Elle avait voulu d'abord monter +cheval; on craignit la fatigue d'une trop longue journe, et elle se +rsigna au traneau. Son attelage islandais tait toujours +merveilleusement tenu, et son cocher conduisait fort habilement ses +petits chevaux grandes guides. Le comte de Lovendall, passant prs +d'elle, lui dit tout bas qu'elle tait la reine de sa fte<a name="page_118" id="page_118"></a> et que les +autres ne semblaient tre que les dames de sa suite. Georges, le +chevalier de Valborg et le baron de Vendel, tous trois cuyers +consomms, entouraient son traneau. Nadje, sur un beau cheval noir +paradait et piaffait au milieu d'un groupe de jeunes hommes. La belle +Russe montait avec plus d'audace que de vritable lgance: elle +exigeait trop, et l'on pouvait voir qu'elle avait la main dure. Le +cheval bondissait sous elle, rongeait son frein et couvrait d'cume son +poitrail. Un homme qui a connu les femmes, autant du moins qu'il est +possible de les connatre, assurait qu'il n'aimait point les amazones. +Il prtendait que l'habitude du cheval leur donnait une dcision hardie, +dont les suites taient presque toujours fcheuses; qu'elles contractent +vite, dans ces exercices trop violents, un got dangereux de domination, +et que l'usage de la cravache compromet singulirement l'aimable douceur +qui est leur plus grand charme. Il y a peut-tre un peu d'exagration +dans cette ide, comme dans toutes les opinions absolues; mais il y a du +vrai cependant: tout est un indice pour qui sait voir, et la faon dont +une femme monte cheval peut tre une rvlation de son caractre pour +l'observateur attentif.</p> + +<p>Christine, en voyant passer Nadje (elle connaissait maintenant sa +rivale), la jugea sche, imprieuse et hautaine. Mon pauvre cher +Georges, pensa-t-elle, si vraiment il l'aime, je le plains, car elle ne +le rendra pas heureux. Elle est belle; mais elle n'est pas bonne, et il +faut tant de choses pour qu'il soit heureux!... Il faut.... tout ce que +je n'avais pas sans doute!<a name="page_119" id="page_119"></a></p> + +<p>Nadje passait devant le traneau.</p> + +<p>Georges la salua; elle lui sourit et rendit le salut du bout de sa +cravache, puis elle baissa la main et elle partit au galop au milieu de +sa petite escorte. Christine jeta un coup d'œil rapide sur M. de +Simiane. Ce n'tait point Nadje qu'il regardait; c'tait elle-mme. +Elle vit dans ses yeux une expression de mlancolie rveuse et de +profonde tendresse. Mon Dieu! se dit-elle, est-ce qu'il m'aimerait +encore? Et elle se sentit toute console.</p> + +<p>Au galop! cria-t-elle son cocher.</p> + +<p>Il fit un appel de langue et rendit un peu. Les quatre poneys, qu'il +avait peine maintenir en main, bondirent sur la vaste plaine. +Christine respira l'air vif pleins poumons.</p> + +<p>C'tait une journe froide et un peu triste, car elle tait sans soleil, +et le soleil est la dernire gaiet de l'hiver. De temps en temps la +rafale passait dans les arbres en gmissant et secouait la neige, qui +tombait sur les traneaux en flocons lgers, pareils de larges gouttes +de pluie blanche.</p> + +<p>Les loups s'taient rfugis dans une sorte d'archipel, dont les lots +n'taient spars que par de courts intervalles de neige et de glace. +Traqus dans l'un, ils se jetaient rapidement dans l'autre. Par ces +grands froids et dans la neige, le loup se dcide moins facilement +prendre un parti et risquer une pointe: il craint de se faire battre +en plaine. Les chasseurs, suivis du reste de la compagnie, avaient +d'abord cern l'ensemble des lots, lanant en avant leurs grands chiens +dcoupls, dont on entendait au loin les voix<a name="page_120" id="page_120"></a> sonores. Puis, mesure +que les loups, forcs dans leur retraite, s'taient retirs vers le +centre, le cercle s'tait peu peu rtrci. On arriva enfin au dernier +lot, dont l'pais fourr abritait la troupe sauvage. Une attaque bien +sonne y poussa les chiens, qui s'y jetrent bravement, appuys des +piqueurs, et suivis de quelques chasseurs intrpides. Coups de toutes +parts, et forcs dans leur dernier asile, les loups firent d'abord tte +aux chiens; mais aprs quelques minutes d'nergique dfense, voyant, +avec ce coup d'œil d'instinct que la nature donne aux btes sauvages, +la partie ingale et la lutte impossible, ils ne songrent plus qu' la +fuite, et dbouqurent tous la fois, les crocs tincelants, le poil +hriss, roulant du feu sous leurs prunelles fauves. Harcels par les +limiers, dcims par une dcharge bout portant, rougissant la neige de +leur sang qui fumait, ils firent leur trou, comme une vole de boulets, + travers la foule tonne. Ce fut un moment d'inexprimable dsordre: +les voitures, trop rapproches, reculaient les unes sur les autres, les +femmes criaient, les chevaux se cabraient, les chiens, ventrs et +tranant leurs entrailles, soulevaient leurs ttes mourantes avec des +aboiements plaintifs. Un vieux loup, presque blanc, vrai chef de bande, +vint tomber aux pieds des chevaux de Christine en poussant des +hurlements froces. Les deux poneys de vole tremblent sur leurs +jarrets, frmissent et reculent, s'embarrassent eux-mmes dans les +traits emmls, et se jettent sur les deux autres; le cocher n'est plus +matre de rien. Cependant, le traneau, accul contre une souche cache +dans la neige, se soulve et semble<a name="page_121" id="page_121"></a> prt se renverser. Christine, +ple d'effroi, pousse un cri et met son mouchoir sur ses lvres pour +touffer le nom de Georges qui lui chappe.</p> + +<p>Ce ne fut pas Georges qui rpondit.</p> + +<p>Le baron de Vendel avait dj mis pied terre, et, jetant les rnes +son groom, il avait saisi, ramen et calm l'attelage furieux.</p> + +<p>O donc tait Georges?</p> + +<p>Aprs le tumulte et le dsordre du premier moment, toute la troupe, +dirige par le comte de Lovendall, qui sonnait pleins poumons le +<i>bien-lancer</i>, s'tait mise la queue des chiens, et donnait la chasse +aux loups, pousss vers la ville.</p> + +<p>Nadje montait un cheval de l'Ukraine, appartenant l'ambassade, assez +bien dress, mais jeune encore et irritable. Depuis le commencement de +la chasse, elle l'avait tourment comme plaisir. Il se contint assez, +tant qu'il fut au milieu des rangs, et pour ainsi dire emprisonn dans +les autres; mais au moment du sauve-qui-peut gnral, affol par le +bruit et le mouvement, malmen par sa folle matresse, excit par les +fanfares, effray par le hurlement des loups, il essaya de profiter du +dsordre pour se dbarrasser de l'incommode fardeau. Nadje rsista bien +aux deux premires pointes: c'tait une nature assez vaillante, et +d'ailleurs elle tait soutenue par son amour-propre de femme vaniteuse +qui se sent regarde. Mais comme le cheval se dfendait de plus belle: +Rendez donc la main! lui cria Georges.</p> + +<p>Elle obit instinctivement; mais, en rendant la main, elle cingla d'un +coup de cravache, comme par une dernire<a name="page_122" id="page_122"></a> bravade, l'paule du fougueux +animal. Celui-ci bondit de colre et de douleur travers les +broussailles, et, libre enfin de toute entrave, mal contenu par une main +trop faible, il s'lana au galop dans la plaine, emportant Nadje +perdue sur ses reins puissants, comme Nessus le centaure emporta jadis +Djanire, belle et tremblante.</p> + +<p>La jeune fille n'eut que le temps de jeter Georges un regard o +l'angoisse se mlait la prire. C'tait au mme moment que Christine, +non moins effraye, criait l'aide vers lui. Sans doute il vit l'une et +n'entendit pas l'autre, car il enfona l'peron dans le ventre de son +cheval et se prcipita sur les traces de la belle Russe.</p> + +<p>Cependant Nadje peu peu se raffermit en selle et se laissa bravement +emporter. Le fils des steppes buvait l'air libre, et, voyant se drouler +sous ses pieds la blanche tendue et le vaste espace, il oublia la +chasse et se donna carrire pour son compte, s'enivrant de sa vitesse, +et comme pris du vertige de sa course. Elle, penche en avant, immobile +sur l'trier, fixe sur la selle et tenant assez courtes les rnes dans +ses deux mains, essayait du moins de diriger l'ardeur qu'elle ne pouvait +matriser tout fait.</p> + +<p>Le cheval de Georges n'avait ni le mme sang ni la mme race; et, bien +qu'il ft impitoyablement roul par son matre, il perdait du terrain de +minute en minute.</p> + +<p>Personne n'y prenait trop garde: le monde est une foule o chacun tire +soi! la chasse tournait toutes les ttes, et l'on s'occupait en ce +moment des loups plus<a name="page_123" id="page_123"></a> que des femmes. Les traneaux eux-mmes volaient +sur la neige la suite des cavaliers.</p> + +<p>Seule une pauvre crature oubliait tout autour d'elle.</p> + +<p>Presque debout dans son traneau, la narine frmissante et gonfle, le +mouchoir dans les dents pour respirer plus facilement, l'œil +ptrifi, la pleur au front, la mort dans l'me, Christine regardait de +loin la course perdue de Georges et de Nadje. Elle n'en perdait pas un +seul incident. Sa prunelle, contracte comme celle de l'aigle, perait +la distance: elle se rendait compte du moindre dtail avec une +merveilleuse lucidit; elle voyait les efforts de l'une pour ralentir sa +course, et les efforts de l'autre pour prcipiter la sienne. Elle ne +pouvait prvoir quel serait enfin le rsultat de cette folle vitesse. +Une anxit terrible oppressait son sein.</p> + +<p>Cependant le vent se leva du nord et jeta la neige pntrante et fine +dans les yeux du cheval noir. Il s'arrta une seconde, et, voyant venir + lui le tourbillon paissi, il pirouetta par une demi-volte rapide, et, +changeant de direction brusquement, tourna sur lui-mme, comme s'il et +voulu dcrire un grand cercle, dont Georges et t le centre. Le +cavalier, attentif tous ses mouvements, coupa par une oblique, et ne +tarda point l'atteindre. Nadje alors rassembla toute son nergie, et, +se renversant violemment en arrire, sciant la bouche, puis lchant une +rne et roidissant l'autre, elle jeta son cheval de ct. Celui-ci, +voyant auprs de lui un autre cheval immobile, s'arrta enfin.</p> + +<p>Tant que le danger dura, Nadje avait courageusement<a name="page_124" id="page_124"></a> lutt. Mais ses +forces taient bout; elles l'abandonnrent tout coup: ses mains +dfaillantes laissrent tomber les rnes. Georges n'eut que le temps de +courir elle; il la reut presque vanouie dans ses bras. L'animation +de la course avait peint ses joues des plus vives couleurs; mais ds +qu'elle fut arrte, le sang reflua vivement au cœur, et elle devint +ple comme la neige dont le blanc tapis couvrait la terre; ses lvres +dcolores n'avaient plus de paroles, ses yeux teints plus de regards. +Mais, aperue ainsi et comme travers la posie du danger, elle tait +peut-tre plus sduisante encore. Elle avait perdu son chapeau; ses +longs cheveux s'taient dnous: ils frmissaient sur son cou comme les +ailes d'un cygne noir; ils inondrent la tte et les paules du jeune +homme. Il la prit et l'enleva de terre comme un enfant; elle abandonnait +mollement ses treintes son corps souple et charmant. Il la garda +quelques secondes dans ses bras, jusqu' ce qu'il sentt battre son +cœur ranim; puis il l'assit doucement sur la neige. Il n'avait rien +pour la rchauffer: il se mit genoux devant elle, ouvrit son habit, +prit les deux mains glaces de la jeune fille, et les posa sur sa +poitrine. Le vent lui jetait les cheveux de Nadje au visage; il les +cartait en frissonnant; ils revenaient d'eux-mmes, et semblaient voler +au-devant de ses baisers. Cependant la chaleur de la vie peu peu la +pntrait; une teinte rose nuana dlicatement ses joues; ses lvres +remurent comme si elles eussent parl, mais on n'entendait point les +paroles. Georges l'appela, tout bas, et comme s'il et craint de la +rveiller d'un beau rve:<a name="page_125" id="page_125"></a></p> + +<p>Nadje! Nadje! c'est moi! ne craignez rien.... revenez vous! Nadje! +chre Nadje!</p> + +<p>Nadje, lentement, doucement, avec la grce et la langueur d'une gazelle +mourante, releva ses longues paupires. Au lieu d'un regard, ce fut une +larme qui s'en chappa.</p> + +<p>Oh! j'tais bien, dit-elle; je croyais que j'allais mourir!</p> + +<p>Georges ne rpondit rien, mais il la couvrait d'un regard ardent. Nadje +vit ses cheveux dnous et rpandus; elle essaya de les relever.</p> + +<p>Je ne puis pas! murmura-t-elle avec un sourire ple, en laissant +retomber ses bras.</p> + +<p>Georges restait genoux devant elle; il avait tir ses gants et tenait +toujours dans les siennes ses deux mains glaces.</p> + +<p>Sauve! sauve par vous! dit Nadje tout coup, en le regardant avec +un accent de reconnaissance passionne. Oh! j'aimerai la vie, maintenant +que je vous la dois.</p> + +<p>Un petit fichu qu'elle portait au cou s'tait dtach; Georges le +renoua. Nadje prit sa main qui tremblait, et, avec un geste de +brusquerie tout la fois charmante et sauvage, elle la baisa.... Puis +elle le repoussa, rougit, et, comme vaincue par l'instinct de la sainte +pudeur, cacha sa tte dans ses deux mains. Georges les carta, non sans +peine, et il vit son visage tout baign de larmes.</p> + +<p>Christine fut oublie.</p> + +<p>Tu m'aimes donc? s'cria-t-il en la pressant dans ses bras.<a name="page_126" id="page_126"></a></p> + +<p>—Il le demande! murmura Nadje avec une voix d'ange.</p> + +<p>Ils changrent mille promesses et mille serments dans un seul baiser.</p> + +<p>Cependant Nadje la premire se dgagea de l'treinte avec plus de +vivacit qu'on n'et d l'attendre de la langueur sentimentale dans +laquelle on la voyait plonge.</p> + +<p>Georges surpris releva les yeux.</p> + +<p>L'œil de Nadje tait fixe, et sa main tendue se dirigeait vers +Stockholm.</p> + +<p>Oh! cette femme, murmurait Nadje, avec une sorte d'garement, elle +vient te prendre moi. Je ne veux pas! Et elle appuya sa tte sur la +poitrine du jeune homme.</p> + +<p>Georges se retourna: il aperut au loin un petit point noir, immobile +d'abord, qui grossit en se rapprochant lentement, puis enfin dvora +l'espace en devenant de plus en plus distinct.</p> + +<p>C'tait le traneau de Christine.</p> + +<p>La comtesse, nous l'avons dit, tout en suivant la chasse, d'un peu loin +peut-tre, car elle venait la dernire, n'avait perdu aucune des +pripties de la course. De l'œil et de la pense elle avait +surveill la fuite de Nadje et la poursuite de Georges: tant qu'elle +les avait vus courant et spars, elle n'avait prouv qu'une inquitude +vague; quand elle s'aperut qu'ils taient arrts et runis, +l'inquitude devint une crainte relle et bientt une poignante +angoisse. La course, l'air, la foule, l'animation de la chasse, ces +mille bruits joyeux, le son des trompes entendu par intervalles, tout +cela<a name="page_127" id="page_127"></a> excita ses nerfs, troubla son sang, exalta son imagination, et +elle prit un de ces partis violents que, dans le calme, elle et +repousss comme indigne d'elle. Elle n'eut plus qu'une ide.... les +sparer, interrompre le tte--tte, les glacer par sa prsence.... +reprendre Georges! Nadje avait raison.</p> + +<p>Christine avait l'excution prompte. Mais, malgr l'motion vive, elle +avait aussi cette possession de soi-mme, du moins l'extrieur, qui +n'abandonne jamais la femme du monde. Elle fit d'abord ralentir sa +course. Axel et le major l'imitrent.</p> + +<p>J'ai peur, dit-elle au chevalier d'une voix assez dgage, qu'il ne +soit arriv malheur Mlle Borgiloff. Il n'y a qu'un moment, <i>ils</i> +taient (elle ne voulut pas prononcer le nom de Georges), ils taient +la hauteur de ce petit bouquet de saules; je les ai vus encore plus loin +qui couraient.... Maintenant, plus rien!... Si!... l-bas, l-bas! une +sorte de tache brune sur la neige.... Si c'est eux, ils sont arrts.... +peut-tre un accident.... il ne serait pas humain de laisser par ce +froid une pauvre jeune fille blesse sur le lac.... Je ne connais pas +Mlle Borgiloff, mais il y a des choses que l'on se doit entre femmes. Je +veux lui offrir une place dans mon traneau. Allons, messieurs, en +avant! et qui m'aime me suive!</p> + +<p>Tout cela fut dit avec une aisance et un naturel exquis. Le chevalier +cependant ne fut pas matre d'un peu d'tonnement, qui se trahit dans +son regard. M. de Vendel avait dj fait signe au cocher, et tous +ensemble partirent au galop dans la direction du petit groupe. Le fouet +donna des ailes l'attelage ardent. C'est <a name="page_128" id="page_128"></a> peine si, quoique bien +monts tous deux, le major et le chevalier purent le suivre.</p> + +<p>En quelques minutes, qui semblrent des sicles l'impatience de +Christine, on arriva tout prs des fugitifs. La comtesse se pencha en +dehors du traneau; mais les deux chevaux, placs devant leurs matres, +empchaient de rien voir. Au-dessus de leurs ttes, avec des +croassements sinistres, un vol de corbeaux tournoyait dans le ciel. +Leurs ombres mobiles promenaient des taches sur la neige. On et dit +qu'ils flairaient une proie.</p> + +<p>Y aurait-il vraiment un malheur? pensa Christine, qui sentit la bont +entrer dans son me, ds que l'inquitude pre, tyrannique et mortelle, +en sortit pour lui faire place.</p> + +<p>On fut bientt en prsence.</p> + +<p>Georges s'avana, tenant en main les rnes des deux chevaux, qui +pitinaient dans la neige et se cabraient l'approche des autres.</p> + +<p>Et Mlle Borgiloff? demanda Christine, qui cherchait l'apercevoir +derrire Georges.</p> + +<p>Nadje se leva et vint au-devant de Christine.</p> + +<p>Je vous rends mille grces, madame la comtesse, dit-elle en saluant, ce +n'est plus rien.... un peu de fatigue.... un blouissement.... mais le +danger tait grand. M. de Simiane m'a sauv la vie.</p> + +<p>Ce dernier mot entra comme un poignard dans le cœur de Christine. +Georges devina combien elle souffrait.</p> + +<p>Mademoiselle exagre, dit-il en retrouvant tout son calme, son cheval +courait un peu trop vite; je n'ai eu que le mrite de l'arrter, en +prenant sa bride.<a name="page_129" id="page_129"></a></p> + +<p>—Au moment o je l'abandonnais! dit Nadje en fermant les yeux comme +si elle et vu encore le pril devant elle.</p> + +<p>Le regard de la comtesse allait de l'un l'autre, svre, plein +d'interrogations muettes; Georges tait trs-ple et son œil semblait +fuir celui de Christine. Nadje, au contraire, avait le teint anim par +le vif incarnat du bonheur. Elle talait ses vingt ans. Puis, le moment +d'aprs, elle reprenait un air de gaucherie nave: elle baissait les +yeux comme si elle et eu peur d'y laisser voir trop de choses; sa +poitrine, qui battait, soulevait son corsage.</p> + +<p>On ne pouvait point songer retrouver le chapeau, roul par le vent +dans la steppe, et il n'tait gure possible de la laisser courir tte +nue entre trois hommes.</p> + +<p>Christine lui offrit dans son traneau une place qu'elle accepta, la fit +asseoir auprs d'elle, l'enveloppa de ses fourrures et la coiffa de ses +mains, la crole, avec un mouchoir de soie rouge et or, trouv dans +une poche de sa pelisse. Elle tait charmante ainsi. Seulement le +mouchoir la crole manque de majest, de sorte qu'elle avait l'air +d'une soubrette piquante ct d'une grande dame qui avait bien voulu +lui faire place dans sa voiture.... Mais la soubrette n'avait pas vingt +ans.</p> + +<p>On reprit le chemin de Stockholm, assez lentement, et en causant comme +de vieux amis. Georges, en prsence de Christine, sentit bientt tomber +son exaltation folle. Sa pense redevenait grave et triste: elle tait +tout entire cette grande douleur si peu mrite et dont<a name="page_130" id="page_130"></a> il tait la +cause. Il lisait sur le visage de Christine, comme nous lisons dans un +livre dont maintes fois nous avons tourn les pages familires. Il +connaissait l'nergie et la soudainet de ses impressions, et il savait +quels secrets mais violents contre-coups, touffs dans son me, +altraient tout coup sa physionomie si sereine et si pure. Un cercle +bleutre estompait ses yeux, et sur ses mains couraient des frissons +nerveux. De temps en temps elle regardait Nadje. Si c'est elle qu'il +aime, pensait-elle, il faudra bien que je l'aime aussi.... si je puis! +Une ou deux fois elle jeta les yeux du ct de Georges. Georges tait +prs d'Axel, qui le sparait du traneau. Il tourmentait machinalement +son cheval: tous ses mouvements taient saccads et nerveux. Mille +penses, qui se succdaient dans son esprit, se refltaient sur sa +physionomie mobile. Il tait mcontent de lui: il se reprochait de +s'tre si vite engag Nadje; il trouvait ridicule la position de +Christine, ramenant ainsi sa rivale dans sa voiture, et il s'irritait +contre elle de se donner ainsi en spectacle avec Mlle Borgiloff. Puis le +souvenir du pass lui revenait, et, se rappelant l'inpuisable bont de +Christine, son exquise dlicatesse, sa tendresse profonde, son +dvouement sans bornes, il se demandait de quel prix il allait payer +tous ces trsors d'une me qui s'tait rpandue ses pieds. Christine +le regarda par hasard dans un de ces moments o il redevenait lui-mme; +elle comprit ce qui se passait dans ce cœur troubl, elle devina la +lutte, et, avec cette dfiance sourde dont une anne de bonheur n'avait +pu la gurir: Ainsi, dit-elle, il est entran vers elle +invinciblement, et,<a name="page_131" id="page_131"></a> comme il est bon, il s'attarde de mon ct, plein +de regret du mal qu'il va me faire, plein de tendresse encore, de piti +douce et de compassion; il se sacrifie peut-tre. C'est ce que je ne +veux pas!</p> + +<h3><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h3> + +<p>Le comte de Lovendall aimait les ftes compltes.</p> + +<p>Le soir, il runit dans un bal tous ses invits du matin. L'animation +tait grande et le plaisir partout. Les hommes causaient un peu de +Nadje; les femmes regardaient Georges; il ne tenait qu' lui de se +poser en hros de roman: il avait trop de tact pour le faire. L'tat de +son esprit ne lui permettait gure, d'ailleurs, de jouer un rle, quel +qu'il ft. Il ne savait plus vouloir: il se laissait aller aux +vnements, ballott entre des craintes et des dsirs, des esprances et +des remords, le cœur troubl, l'me incertaine, ne voyant plus le +devoir et ne sachant pas o tait le bonheur; fatalement condamn, quoi +qu'il ft, tromper une femme, et, s'il ne faisait rien pour cela, les +trompant toutes deux, il abandonnait sa vie l'aventure et laissait au +hasard le soin de rgler sa conduite. Les motions de la journe, qui +l'avaient si violemment surexcit, semblaient avoir dtendu ses nerfs en +s'apaisant. Il entra dans les salons du comte sans savoir ce qu'il y +ferait. Christine n'y tait point, et il fut tent<a name="page_132" id="page_132"></a> de s'en rjouir; ce +qui tait, comme on voit, une assez mauvaise pense. Il est vrai que +Nadje absente ne lui aurait pas fait moins de plaisir: ce qu'il +craignait surtout, c'tait de les voir toutes deux la fois. Cependant, +comme Nadje tait l, il ne lui fut gure possible de n'aller point lui +demander de ses nouvelles. Elle tait trs-ple et ne semblait pas +encore remise: elle lui parut trs-touchante. Elle n'avait point, ce +soir-l, son air habituel, ce maintien glac de sceptique indiffrence, +qui, plus d'une fois, avait froiss les susceptibilits de Georges et +irrit son orgueil. Elle paraissait, au contraire, rveuse et comme +recueillie doucement dans un bonheur grave. Elle reut M. de Simiane +avec un mlange de timidit amoureuse et de reconnaissance mue, et +l'appela son sauveur. Georges s'assit auprs d'elle. Elle devina qu'il +tait triste. Assez habile pour ne pas heurter de front une pense +qu'elle comprenait trop pour ne pas la craindre, elle le promena et +l'gara dans les dtours d'une causerie ingnieuse; puis, peu peu, +avec des transitions mnages et par des allusions transparentes, elle +le ramena vers des ides moins dangereuses pour elle. Georges l'couta, +peut-tre avec distraction tout d'abord; puis, son insu, entran +bientt par ce charme magntique que possde toujours une crature jeune +et belle qui veut persuader, il se livra tout entier. Devant ses yeux +passrent des images confuses; les souvenirs brlants du matin se +rallumrent dans son me; il revit la jeune fille assise sur la neige, +tout prs de lui, presque dans ses bras, frmissante, les mains dans ses +mains, et, pour ainsi dire, se ranimant son souffle.... Il sentait<a name="page_133" id="page_133"></a> +encore sur ses lvres le baiser qu'ils avaient chang avec leurs +serments. Il la regarda et la trouva plus belle que jamais: il comparait +son paule nue toutes les blancheurs qui fournissent des mtaphores +aux potes, la fourrure des hermines, au duvet des cygnes, au jasmin +et aux camlias, l'albtre et au marbre de Paros, au lis qui +entr'ouvre son calice d'argent et l'aubpine en fleur.... et il pensa +que, quelques heures auparavant, ils taient l-bas tous deux, seuls, +presque perdus dans l'espace immense.... quand Christine tait venue +interrompre ce rve d'une matine d'hiver.... Georges ne demandait pas +mieux que de le continuer maintenant; les yeux de Nadje ne disaient pas +non.</p> + +<p>La porte s'ouvrit deux battants, et on annona Mme la comtesse de +Rudden.</p> + +<p>Christine avait compris que l'avenir de son cœur allait se jouer ce +soir-l: il y a des heures dcisives dans la vie. Il se fit en elle, au +dernier instant, une raction subite: elle secoua ses langueurs; elle +voulut voir sa rivale en face. Aussi, aprs avoir dclar qu'elle +n'irait point au bal, elle se fit habiller au dernier moment et demanda +sa voiture.</p> + +<p>Personne ne se mettait mieux qu'elle; sa toilette fut un +chef-d'œuvre, et, quand elle entra, le mme mouvement d'admiration +tourna vers elle tous les yeux. Sa robe semblait caresser son corps +plutt que de le couvrir; elle tenait par miracle; ses paules en +sortaient et s'panouissaient dans l'clat blond et chaud de leur +radieux ivoire, brillantes sous les flots transparents de la gaze, dont +la tte se dgageait, comme un astre sort<a name="page_134" id="page_134"></a> en rayonnant d'un nuage +d'argent; elle avait, pour la premire fois, soulev autour de son front +ses cheveux,—d'ordinaire trop chastement plaqus la tempe,—et +lgers, ariens, vivants, ils frissonnaient et clairaient des riches +reflets de l'or en fusion cette belle tempe large, veine de rseaux +bleus. En la voyant, on songeait une belle reine qui venait de dposer +sa couronne. Elle passa ct de Nadje, vit Georges et ne se dtourna +point. Elle alla s'asseoir dans le boudoir de la comtesse de Lovendall; +un groupe d'hommes l'y suivit; elle en devint le centre, et, autour +d'elle, anima tout de sa prsence, de sa parole et de son charme. Ses +amis se disaient qu'ils ne la reconnaissaient point. Georges l'observait +de loin, avec un mlange d'tonnement et de curiosit, de plaisir et de +vague inquitude. Nadje le comprit, et, comme ces sentiments-l +pouvaient devenir dangereux: Allez donc lui parler! dit-elle avec le +raffinement de politique d'un Machiavel en robe de satin.</p> + +<p>Il obit sans rpliquer et se mla au groupe des louangeurs et des +admirateurs: Christine le vit et en ressentit une joie secrte; mais +Georges sut peine trouver l'occasion de lui adresser quelques mots. +Elle lui rpondit comme tout le monde. Il ne put se tenir d'en +prouver du dpit, et il accusa de coquetterie une femme qui, pendant un +an, n'avait vu que lui au monde; je crois mme qu'il murmura tout bas le +grand mot d'ingratitude. Qui donc peut voir l'me douloureuse travers +le masque souriant du visage? Georges revint vers Nadje et lui parla +d'amour avec colre. L'air n'tait pas d'accord avec la chanson; mais<a name="page_135" id="page_135"></a> +Mlle Borgiloff tait l'indulgence mme! Peu peu il s'excita lui-mme, +sans qu'il ft besoin de l'y aider. Il trouva que Nadje tait simple et +naturelle, qu'elle n'avait pas besoin d'auditeurs, comme Christine, et +que, pour son compte, il avait toujours mieux aim le dialogue deux +que le discours public: il s'tourdit et s'exalta froid, et, aprs +avoir commenc par ne point dire ce qu'il pensait, il finit par penser +ce qu'il disait. Au moment o les invits passrent dans la salle du +souper, il s'engageait de plus en plus vis--vis de Nadje. Christine, +au bras du major, alla s'asseoir une table. M. de Simiane conduisit +Mlle Borgiloff une autre. Deux ou trois douairires, qui n'avaient +plus d'amoureux depuis vingt ans, se prparrent compter les coups.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>En Sude on prolonge pendant tout janvier le rgne pacifique des rois du +gteau, et chaque festin voit donner ses favoris la couronne de la +fve. La Fortune, qui est femme, a parfois des caprices cruels. Elle +donna la fve de la premire table Christine, qui couronna le baron de +Vendel, et celle de la seconde Georges, qui partagea son trne avec +Nadje.</p> + +<p>On a eu tort d'abolir le souper: c'est le repas le plus gai et le moment +le plus heureux de la journe; on ne le remplacera jamais.</p> + +<p>Le souper du comte de Lovendall fut charmant. L'esprit ptillait avec la +mousse du vin d'A: les toasts joyeux s'changeaient d'un groupe +l'autre; on mla, chaque fois qu'ils burent, les noms des rois et des +reines, en les saluant d'acclamations et de hurrahs;<a name="page_136" id="page_136"></a> les propos malins +voltigeaient sur toutes les lvres; les traits lgers s'entre-croisaient +comme des flches qui passent en sifflant dans l'air; on dclara que le +sort avait beaucoup d'esprit, et que ces unions d'un jour auraient +d'excellentes raisons pour ne pas finir.</p> + +<p>Mme de Rudden entendait et ne rpondait pas; le major faisait comme s'il +n'entendait point; Nadje rougissait, Georges buvait: mais quatre +cœurs taient troubls.</p> + +<p>Aprs le souper, on organisa une de ces promenades dans les salons, +mles de musique et de danses, si clbres dans le Nord sous le nom de +<i>Polonaises</i>. Nulle part la beaut de la femme ou l'lgance de l'homme +ne se dploie avec plus de grce et de majest, dans une pompe plus +grandiose et plus solennelle. On s'avance lentement, avec une dmarche +cadence sur un rhythme indolent, qui imprime au corps entier un +balancement harmonieux; les tailles flexibles se soulvent et +s'abaissent tour tour, ondoyantes: c'est ainsi que sur les fleuves, +qu'ils descendent en nageant, le mouvement cach des vagues berce une +blanche troupe de cygnes. Le comte de Lovendall, qui conduisait la +danse, avait donn la main Mme de Rudden, les autres le suivaient par +couples. Le cavalier offrait sa dame tantt une main, tantt l'autre; +parfois c'est peine s'il osait serrer le bout de ses doigts minces, et +parfois il les runissait et les emprisonnait dans sa main; puis, sans +quitter encore celle qu'il avait choisie, il passait de sa droite sa +gauche, de sa gauche sa droite; le mme mouvement se rptait sur +toute la ligne, qui, tour tour,<a name="page_137" id="page_137"></a> aux appels de l'orchestre, pressait +ou alanguissait la mesure; puis, sur les pas de son guide, elle +s'engageait dans des arabesques ingnieuses, serres, compliques, +inextricables, mais correctes, comme les alles vivantes d'un labyrinthe +qui se meut, de telle sorte que le ruban anim, contourn dans tous les +sens, pouvait, sans se rompre jamais, former mille nœuds et les +dfaire. Puis, un moment donn, toutes les mains se quittrent, tous +les couples se dispersrent comme dans un tumulte rgl, et chaque +danseur, son tour, passa devant chaque femme, mettant la main dans sa +main et tournant avec elle.</p> + +<p>Quand le hasard de ces changes amena Georges devant Christine, il y eut +chez tous deux une motion profonde: chez Georges une irritation +nerveuse, chez Christine une palpitation douloureuse. Mais l'occasion +n'tait point propice: le monde n'est pas favorable l'expansion des +cœurs; il les resserre et les refoule sur eux-mmes. C'est la +solitude qui les invite s'pancher. Deux mains gantes se touchrent; +mais le fluide lectrique n'en jaillit point; les regards ne se +rencontrrent pas—ces regards mus, qui tremblent et brillent au fond +des larmes. Les mes restrent fermes.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Les explications en amour sont trop souvent inutiles: ds que la douce +harmonie des cœurs est trouble, il est bien craindre que rien ne +puisse plus jamais la rtablir. Christine le savait. Elle savait que +dans ces ruptures tristes, qui donnent un si clatant dmenti aux +promesses d'ternit des sentiments humains, et qui nous rappellent si +amrement le nant<a name="page_138" id="page_138"></a> et le vide de nos cœurs, il ne faut pas chercher +d'o viennent les torts et qui est la faute. Il est si rare que les +forces soient gales chez les deux, et en mme temps les volonts +pareilles! Ds que l'on ne marche plus du mme pas dans la voie que l'on +suivait ensemble, chaque pas de plus nous spare et nous loigne +davantage. Il faut prendre garde au premier!</p> + +<p>Mais quoi bon crire l'histoire douloureuse de ces dchirements, +blessures caches, dont le sang, qui s'panche en dedans, nous touffe? +Qui ne connat, hlas! cet enchanement fatal de petites choses qui +deviennent grandes, ces coups d'pingle de la vie journalire, qui peu +peu s'enveniment; cette msintelligence latente et sourde, qui, tout +coup, se montre et clate en ruptures soudaines, alors peut-tre que +tous deux s'aiment encore, alors que chacun regrettera l'autre? En +amour, tout est si facilement irrparable, moins que l'homme, par +d'inattendus et brlants retours de passion, n'emporte et ne fonde ces +glaces naissantes; moins que la femme, par le dvouement de sa +tendresse, ne touche et ne dsarme chez l'autre une irritabilit +douloureuse!</p> + +<p>Christine l'aurait pu faire, sans doute; elle ne l'osa point. Il lui +fallait le bonheur pour qu'elle ost: elle tait dsarme par la douleur +qui lui venait de Georges. Une invincible tristesse s'empara d'elle; et, +dsormais incurable en sa mlancolie, enferme dans sa volont muette, +comme dans une tour, absorbe dans le regret de l'idal vanoui, et +replie de plus en plus sur son amour et sur elle-mme, elle ne fut plus +capable de ces lans passionns, souveraines inspirations de<a name="page_139" id="page_139"></a> l'amour en +ses crises suprmes, dont la violence qui sauve secoue deux mes et les +rend l'une l'autre. Mais elle tait du moins assez ardemment prise +pour savoir mourir maintenant du sentiment qui jadis la faisait vivre. +Comme tous ceux qui aiment pour aimer, aucune souffrance ne la pouvait +rebuter; aprs avoir travers lentement et en s'attardant la phase de +l'ivresse, elle entra rsolument dans celle de la douleur. Son amour +tait devenu sa vie, et doux ou amer, il ne dpendait plus d'elle de s'y +soustraire.</p> + +<p>Le lendemain du bal, quand Georges vint la demander chez elle, on lui +dit qu'elle tait absente; il prouva un mouvement d'impatiente +humeur.... Ah! s'il et pu la voir derrire son rideau, l'piant et +pleurant!</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p class="c">CHRISTINE MAA.</p> + +<p>Le jour des larmes est arriv: il ne m'aime plus! J'en suis sre: +l'illusion ne m'est plus permise, et tout est fini. Ne me console pas: +ce serait inutile; ne me dis pas surtout, comme ces gostes maladroits, +qui se dfendent contre la piti: Je te l'avais prdit! Plains-moi, +pleure avec moi! voil tout ce que je demande.... ou plutt je ne +demande rien.... rien ne m'est plus!... Ah! chre, chre amie! o es-tu? +Pardonne-moi! Je t'offense peut-tre; mais tu sais bien que ces +mauvaises paroles ne sont pas de moi.... de moi toi surtout!... Mais, +vois-tu, je souffre cruellement.... et je ne sais pas souffrir.... +hlas! je n'apprendrai<a name="page_140" id="page_140"></a> que trop! Il ne m'aime plus! Maa, je sens que +c'est la fin de moi! Oh! comme il m'avait cependant rattache cette +vie qu'il brise aujourd'hui! Il ne m'aime plus! Depuis deux jours je me +rpte ce mot chaque heure, chaque minute: il ne m'aime plus!... +C'est pourtant un noble cœur! L'infidlit lui rpugne.... il souffre +comme moi!... Il lutte courageusement, gnreusement.... Mais tu connais +ton amie, Maa: tu sais si je suis femme vouloir cette lutte, ou +jamais accepter un sacrifice. Oh! comme on est puni de son bonheur! Je +mettais ma joie dans ce cœur qui venait moi, de lui-mme et en +suivant sa pente.... Je repoussais jusqu' l'ide d'un lien qui lui et +enlev, avec le pouvoir de se reprendre, la libert de se donner +chaque instant! et maintenant j'en suis regretter de n'avoir pas mme +cette dernire consolation de sa prsence assure.</p> + +<p>Comment cela s'est-il fait? diras-tu. Eh? que sais-je? Sait-on jamais +comment le malheur vient? On ne le voit que lorsqu'il est venu. C'est +d'ailleurs toujours la mme histoire, et il n'y en a qu'une pour toutes +les femmes. Il est arriv ici une jeune Russe: on l'appelle Nadje +Borgiloff; ni bien ni mal; plutt bien: ce que les Franais appellent la +beaut du diable.... dix-neuf ans! Ah! sont-elles fires de leur +jeunesse!</p> + +<p>Elles ont raison, aprs tout, puisque rien ne la remplace et qu'avec +elle on se passe du reste.... Ils se sont rencontrs ici ou l; je ne +sais: n'importe! Vois-tu, Maa, j'avais tort peut-tre de vivre ainsi +dans l'isolement; j'aurais d aller plus souvent dans le monde....<a name="page_141" id="page_141"></a></p> + +<p>Et quand j'y serais alle?... Ah! ta mre avait raison: on n'vite rien, +et ce qui est crit est crit. Il l'a donc aime, tout d'un coup, comme +il m'avait aime moi-mme.... et voil le danger et le chtiment de ces +amours soudains; ils s'en vont comme ils viennent: rien avant, rien +aprs!</p> + +<p>Mais moi, chre, le croirais-tu? je l'aime mieux depuis que je ne l'ai +plus; non pas par ce vulgaire sentiment, trop commun chez la femme qui +s'prend de l'impossible et s'attache ce qui veut la quitter, mais +parce que, depuis ce moment surtout, j'ai vu combien il tait noble et +bon. Si tu savais comme il est dchir, comme il voudrait m'aimer +encore! J'en suis rduite l'admirer quand il me blesse! Et pourtant, +si je voulais.... Ah! chre amie, <i>si je voulais</i>! C'est ma dernire +consolation, et il ne faut pas que j'en abuse. Oui d'un mot je le +ramnerais mes pieds; mais je sens que ce ne serait digne ni de lui ni +de moi.... Et puis.... pour combien de temps? L'homme qui s'est une fois +relev ne reste plus gure genoux. Qu'il soit donc libre tout fait, +tout d'un coup, libre sans mme un remords!... Je ne te trompais pas +quand je te disais que je l'aimais bien et que je ne voulais tre ni un +chagrin ni un obstacle dans sa vie. Je sens maintenant la joie amre du +sacrifice; ce sera sans doute mon dernier bonheur ici-bas!... Une chose +me contriste pourtant: je crains qu'il ne soit point heureux. Si tu +savais que de choses il faut pour qu'il soit heureux, lui! Et il m'a dit +tant de fois qu'il l'tait avec moi! Si j'tais sa sœur, coup sr +il ne l'pouserait point: elle est ambitieuse et froide, j'ai vu cela +toute de suite: je crois qu'elle n'a de<a name="page_142" id="page_142"></a> cœur que dans la tte. Le +comte est riche; il a un bel avenir; il la mnera Paris. Et voil +comme les mariages se font! Crois-tu, Maa, qu'il y a bien des hommes +aims pour eux-mmes? Et, quand nous les aimons ainsi, comment nous en +rcompensent-ils?... Mais adieu, Maa! mme avec toi je ne veux pas une +plainte. Pendant ces rapides instants que le bonheur enchantait pour +moi, je m'tais toujours promis d'tre douce au malheur quand le malheur +viendrait; c'est maintenant qu'il faut tenir parole. Adieu.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p class="c">MAA CHRISTINE.</p> + +<p>Tte folle, tu me fais peur! Par bonheur, nous avons un cong. On +traverse encore le Sund en traneau; attends-moi: je t'arrive. Chre +Christine, tu vois une baronne tes pieds; j'y mets le baron, si tu +veux; mais, par grce, je t'en conjure, pas de prcipitation inutile, +rien d'irrvocable, d'irrparable!... Rien, entends-tu! rien avant de +m'avoir revue! Attends! c'est tout ce que je te demande pour quinze ans +d'affection vraie! Ah! sois donc un peu malheureuse, et tu verras si on +t'aime!... Ta lettre! je l'ai trop lue, elle me donne le frisson.... Tu +le sais, mon amiti est inquite et trouble comme l'amour.... Je crois +que je suis ne pour tre une amie!... <i>ton</i> amie!... Si tu ne me +promets pas d'tre sage, je pars comme je suis, sans mes fourrures et +sans mon baron....</p> + +<p>Mais ris donc un peu, malheureuse! Tu vois que je<a name="page_143" id="page_143"></a> ne veux pas pleurer. +Adieu, Christine chre, je t'aime tendrement!</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p class="c">GEORGES DE SIMIANE HENRI DE PIENNES.</p> + +<p>Je te le donne en cent ou en mille! Mais non, tu ne devinerais pas! +Jette ta langue aux chiens: j'aime mieux te le dire tout de suite, et +quand je te l'aurai dit, je te permets de ne pas le croire. La comtesse +de Rudden, cette Christine que j'ai tant aime, qui m'aimait tant... je +le croyais, du moins, et elle aussi, j'imagine? eh bien, mon cher, elle +se marie.... et pas avec moi!—Moi, elle m'a refus.—Elle pouse un +certain baron de Vendel, fort galant homme, je l'avoue, et qui lui fait +la cour, c'est une justice lui rendre, depuis dix ans tout le moins! +Tu vois que la vertu est toujours rcompense. Moi, cependant, je ne me +doutais de rien; cela m'a frapp comme un coup de foudre dont on ne voit +pas l'clair.... Frapp! pas mort, mais du moins assez tourdi, j'en +conviens! Ce n'est point par elle que j'ai appris la nouvelle.... elle +n'a pas daign me voir! C'est par le chevalier de Valborg, qui sait +tout; c'est par le public, qui rpte tout, comme un cho sonore et +stupide.</p> + +<p>Eh! cependant, il n'y a jamais rien eu de grave entre nous! Quand je dis +<i>rien</i>, si l'on cherchait, il y aurait peut-tre un bout de coquetterie +avec cette jeune Russe dont tu m'as parl, Mlle Borgiloff. Un cotillon +dans jusqu' une heure du matin: cela se voit tous les<a name="page_144" id="page_144"></a> jours; un +cheval emport que j'ai arrt par la bride: le premier gendarme venu en +aurait fait autant; et puis encore, tu vois, je ne veux rien te cacher, +un gteau des rois dont je lui ai donn la fve.... Fallait-il la +manger! Et voil tout! Depuis ce temps, Christine est compltement +change. Du reste, nous ne sommes, ni elle ni moi, gens querelles et +raccommodements; le premier mot devait tre le dernier.... et il n'a pas +mme t prononc! Tu te rappelles ces blanches petites hermines de +notre chre Bretagne? une tache les fait mourir. Ainsi de notre amour! +Et encore, il n'y a que le soupon d'une tache!</p> + +<p>J'ai t vraiment triste, cent fois plus que je ne te pourrais dire. On +ne rompt pas en un jour ces puissantes attaches du cœur sans que le +cœur ne saigne. Et elle? Eh bien, je te l'avoue, j'ai parfois des +craintes.... je l'ai aperue un jour au fond de sa voiture, si ple!... +aprs cela, elle tait souvent ple.... Enfin je suis all pour la voir; +je le devais, Henri, et, ne l'euss-je pas d, je l'aurais fait encore! +N'ai-je pas vcu de sa vie pendant une anne,—une anne si courte et si +longue?—Avec une larme, une parole, une caresse, tant de choses sont +rpares, tant de torts oublis! Elle ne m'a pas reu.... Je suis +retourn; on m'a rpondu qu'elle n'tait plus Stockholm.... Cela m'a +mis un peu en colre. J'ai dlir un jour ou deux. Je crois mme que +j'ai t fort dur envers Nadje. Mlle Borgiloff a tout support avec une +rsignation touchante.... elle semblait me demander pardon de ce que je +souffrais.... C'est un bon cœur que cette fille; elle mrite vraiment +ce que je veux faire pour elle. Elle n'est pas riche; elle me l'a dit +sans<a name="page_145" id="page_145"></a> fausse honte et sans embarras bourgeois, comme une femme qui ne +sait pas compter, mais qui veut tout dire. Mais n'ai-je point assez pour +deux, et n'est-ce pas un bonheur de donner ce qu'on aime?</p> + +<p>Enfin, mon cher Henri, trois ou quatre jours de ma vie m'ont fait +comprendre les tourments des mes damnes! Je ne savais s'il fallait +rompre avec Nadje,... mais l'aurais-je pu? ou renouer avec +Christine.... mais l'et-elle voulu?</p> + +<p>Je suis all un soir dans un salon o j'ai vu que l'on me regardait d'un +certain air. Les femmes semblaient avoir piti de moi. Tu sais cette +piti moqueuse, plus intolrable que l'insulte des hommes!</p> + +<p>Le chevalier de Valborg est venu moi. Je l'ai regard dans les yeux. +Je crois, Dieu me pardonne! que je lui aurais volontiers cherch +querelle.</p> + +<p>Eh bien, cher, m'a-t-il dit en me prenant par le bras, vous tes +philosophe?</p> + +<p>—Comme Chamfort, lui ai-je rpondu; j'avale une couleuvre tous les +matins: cela m'aide digrer le reste de la journe.</p> + +<p>—Le moyen est hroque: et aujourd'hui?</p> + +<p>—J'en ai aval deux.</p> + +<p>—Cela se trouve bien!</p> + +<p>—Achevez donc! De quoi s'agit-il?</p> + +<p>—D'un mariage!</p> + +<p>Ce mot m'a fait froid.</p> + +<p>Et de quel mariage? Du mien?... On va bien vite!...</p> + +<p>Et part moi je me sentis fort irrit contre Nadje.</p> + +<p>Non, reprit le chevalier; je veux parler de celui de la comtesse.<a name="page_146" id="page_146"></a></p> + +<p>—Ah! elle se marie.</p> + +<p>—Vous ne le saviez pas?</p> + +<p>—Parole d'honneur! et elle pouse?</p> + +<p>—M. le baron de Vendel!</p> + +<p>—Cela devait tre, ai-je rpondu avec un assez mauvais rire.</p> + +<p>Je n'ai rien te cacher, Henri, mme dans mes meilleurs jours, j'ai +toujours t un peu jaloux de cet homme.... La nouvelle m'a boulevers. +Elle! Christine! dj! elle qui paraissait m'aimer tant! Comment croire +aux femmes, prsent?</p> + +<p>Eh bien, m'a dit mon bourreau, il me semble que la couleuvre vous reste +dans la gorge!</p> + +<p>J'ai cru que les ongles m'allongeaient et qu'il me poussait des griffes. +J'ai senti un nuage sur mes yeux; j'aurais trangl le chevalier avec +dlices. Il y a des moments dans la vie o l'homme civilis disparat +chez moi pour faire place au sauvage. Dans ces moments-l j'ai du sang +de tigre dans les veines.</p> + +<p>Mais j'ai rflchi qu'une scne de violence, ce serait trop scandaleux +pour le corps diplomatique, et j'ai rpondu avec mon plus beau sourire +que les deux mariages se feraient en mme temps.</p> + +<p>Quel est donc l'autre! m'a-t-il demand avec un tonnement vrai ou +feint.</p> + +<p>—Le mien ne vous dplaise!</p> + +<p>—Avec qui?</p> + +<p>—Avec Mlle Borgiloff.</p> + +<p>—Me chargez-vous de l'annoncer la comtesse?</p> + +<p>—Vous avait-elle charg de m'apprendre le sien?</p> + +<p>—Non, en vrit.<a name="page_147" id="page_147"></a></p> + +<p>—Alors, attendez! Elle recevra un billet de part.</p> + +<p>—Comme tout le monde?</p> + +<p>—Sans doute. Voulez-vous tre mon tmoin?</p> + +<p>—Je serai celui de Mme de Rudden, me rpondit-il.</p> + +<p>Nous nous salumes avec assez de froideur, et je lui tournai le dos.</p> + +<p>Le lendemain, je demandai solennellement en mariage Mlle Borgiloff. Elle +me fut accorde par M. son pre avec un empressement flatteur. Depuis ce +temps-l, je dois tre le plus heureux des hommes. Nadje est jeune, +elle est belle.... elle m'aime.... je l'aime aussi, puisque Christine en +a t jalouse! Je ne t'invite pas la noce: ce sera trs-simple; je +n'ai pas la joie bruyante; d'ailleurs nous nous htons: il faut tout +prix sortir des positions fausses.</p> + +<p>Nous n'attendrons pas la corbeille de Paris. Ma femme.... ce mot me +semble trange sous ma plume, et je ne sais pas encore comment on +l'crit.... ma femme, donc, ira la choisir un peu plus tard. Adieu. Si +jamais tu as envie de faire des romans en action; songe mon dernier +chapitre.</p> + +<h3><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV</h3> + +<p>A mesure que Georges s'tait loign de Mme de Rudden, le major s'tait +rapproch d'elle: uniquement par bont, tout d'abord, et pour ne la +point laisser son<a name="page_148" id="page_148"></a> isolement et sa douleur; puis bientt avec la +secrte esprance de la consoler pour son propre compte. Avec un +sourire, Christine le rendait heureux pour huit jours; elle lui sourit +plusieurs fois dans la mme semaine. Le malheur l'attendrissait au lieu +de l'aigrir, elle y compatissait davantage chez les autres depuis +qu'elle le comprenait mieux en l'prouvant davantage.</p> + +<p>Le baron rappela d'anciennes promesses.</p> + +<p>Je n'ai rien promis, rpondit Christine.</p> + +<p>—Vous ne m'avez pas dfendu d'esprer.</p> + +<p>—Le moyen de vous en empcher?</p> + +<p>M. de Vendel crut voir dans les paroles de Christine un acquiescement +ses vœux: il crut, force de dsirer, et il entoura Christine de +soins plus empresss. C'tait l'homme le plus incapable d'une +indiscrtion; mais, si sa bouche tait muette, ses yeux taient +loquents: ils parlaient de bonheur. Le monde traduisit, et, comme +toujours, il fit un contre-sens; le chevalier de Valborg eut soin de le +publier avec commentaires.</p> + +<p>Il en revint quelque chose aux oreilles de la comtesse. Elle ne fit rien +pour accrditer ces bruits; rien non plus pour les dmentir. Elle ne se +proccupait que de l'effet qu'ils pourraient produire sur M. de Simiane. +Elle se disait qu'ils mettraient fin de toute manire une incertitude +maintenant intolrable. Si Georges l'aimait encore, ce coup violent, +qu'elle n'aurait pas port, le ramnerait elle; et, comme elle +suivrait alors les conseils de Maa! comme elle enlacerait +d'indissolubles liens ce cœur inconstant par faiblesse, qu'il fallait +rendre heureux malgr lui!<a name="page_149" id="page_149"></a></p> + +<p>Si, au contraire, elle n'tait plus aime.... aime comme elle voulait +l'tre.... si Georges n'avait plus pour elle qu'une reconnaissance +tendre et les gards d'un cœur dlicat, se proccupant encore, alors +mme qu'il n'aime plus, du mal qu'il peut faire ce qu'il a jadis aim, +il fallait l'affranchir et lui donner d'elle-mme cette libert qu'il +tait trop noble pour demander jamais, mais qu'elle tait trop fire +pour ne pas lui rendre.</p> + +<p>Christine, en agissant ainsi, obissait une inspiration gnreuse; +mais elle comptait sans le dpit qui peut dranger les meilleurs +calculs, sans la vanit, qui se trouve si souvent au fond de l'amour +chez les hommes. Elle ne savait pas encore combien Georges tait capable +de partis violents, de rsolutions soudaines et dsespres.... +dussent-elles briser sa vie!</p> + +<p>La nouvelle du mariage de la comtesse se rpandit assez rapidement +travers la ville; on flicita le baron, qui s'en dfendait mal, parce +qu'il y croyait lui-mme; on approuvait Christine, qui ne se montrait +gure. Le matin, dans le cercle des ambassadrices, on faisait des mots +piquants sur le malheur de Georges. Il crut mettre la galerie de son +ct en devanant la comtesse par son mariage avec Nadje, qui fut +officiellement annonc.</p> + +<p>La nouvelle en fut porte Christine par Valborg, dont la main tourdie +la frappait mortellement au cœur. Elle demanda des dtails et les +couta avec une fivreuse avidit. Elle voulait savoir si l'on disait +que les fiancs s'aimaient.</p> + +<p>Ils s'adorent! rpondit le chevalier, et c'est un peu<a name="page_150" id="page_150"></a> ma faute. +Imaginez que c'est moi qui ai prsent le comte Mlle Borgiloff!</p> + +<p>M. de Valborg examinait en ce moment les feuilles dplies d'un ventail +chinois; il ne put pas voir le regard navrant que lui jetait Christine.</p> + +<p>Il n'a pas perdu de temps, reprit la comtesse, entrane comme malgr +elle revenir sur ce douloureux sujet.</p> + +<p>—C'est encore moi qui en suis cause, dit M. de Valborg.</p> + +<p>—Et comment cela?</p> + +<p>—En lui apprenant votre propre mariage.</p> + +<p>—Ah! Et comment a-t-il pris la nouvelle?</p> + +<p>—Trs-bien.... c'est--dire trs-mal!... Je crois qu'il avait envie de +me sauter la gorge. Mais je lui pardonne de grand cœur, ce pauvre +Simiane: car enfin, comtesse, je comprends qu'on ne perde pas sans +regret une femme comme vous; pour moi, je ne m'y serais jamais rsign.</p> + +<p>Le chevalier attendit l'effet de ce compliment du dernier galant. +Christine ne parut point y prendre garde.</p> + +<p>Ainsi, continua-t-elle, vous lui avez annonc mon mariage comme une +chose tout fait arrte?</p> + +<p>—Positivement! et c'est ce qui l'a dcid. Il a eu comme un clair de +rage dans les yeux.... Il n'y avait pas l de quoi flatter infiniment la +belle Nadje! Mais il s'est calm bientt, et je puis dire que je l'ai +vu prendre sa rsolution.</p> + +<p>—Je trouve, chevalier, que vous avez mis tout ceci un peu plus de +zle qu'on ne vous en demandait.<a name="page_151" id="page_151"></a> Qui vous avait donc charg de publier +ainsi mes bans dans les salons?</p> + +<p>—Et mais! comtesse, c'tait la nouvelle du jour, et vous savez, les +nouvelles, c'est toujours bon raconter. Cela intresse la +conversation. Jamais je ne m'tais fait mieux couter.</p> + +<p>La comtesse leva imperceptiblement les paules.</p> + +<p>A quand le mariage? demanda-t-elle.</p> + +<p>—On parle du 1<sup>er</sup> mars.</p> + +<p>—Nous sommes au 20 fvrier! c'est bien mener les choses!</p> + +<p>—Et vous, comtesse, quand?</p> + +<p>—Oh! moi.... il n'y a rien encore de certain.</p> + +<p>—Comment? dit Valborg en reculant son fauteuil, rien de certain!... +Mais alors....</p> + +<p>Il regarda la comtesse, sur le visage de qui la douleur tait peinte; le +jour se fit en lui; il entrevit une partie de la vrit, et, saisissant +vivement la main de Christine:</p> + +<p>Comtesse, comtesse, pardonnez-moi! Mon Dieu, qu'ai-je donc fait?</p> + +<p>—Le bonheur de votre ami, sans doute; il n'y a pas l de quoi vous +affliger.</p> + +<p>—Son bonheur!... Ah! on n'aime pas deux fois.</p> + +<p>—Non! mais on aime cent fois.... les hommes du moins! Ne disiez-vous +pas tout l'heure qu'ils s'adoraient?</p> + +<p>—Je ne sais pas ce que je dis! reprit Valborg en cherchant son chapeau.</p> + +<p>—Peut-tre alors faudrait-il moins parler, reprit la comtesse avec +douceur.<a name="page_152" id="page_152"></a></p> + +<p>Elle ne lui fit point d'autre reproche; mais, quand il eut laiss +retomber la portire du salon, elle cacha sa tte dans ses mains et +dvora ses larmes.</p> + +<h3><a name="XV" id="XV"></a>XV</h3> + +<p>Georges cependant brusquait les choses pour arriver un prompt +dnoment: il tait d'une activit inquite. En voil un qui aime sa +femme! disaient les observateurs superficiels; un œil clairvoyant +et aperu plutt les indices d'un cœur troubl qui voulait +s'tourdir. Le vrai bonheur est plus calme.</p> + +<p>Nadje s'occupait de ses robes et chiffonnait dans la corbeille. Elle ne +s'aperut point des soucis de son fianc. On ne peut pas tout voir la +fois: elle regardait des dentelles! Peut-tre Georges ne venait-il point +chez elle aussi souvent qu'il et d; mais n'auraient-ils point le temps +d'tre ensemble, puisqu'ils ne devaient plus se quitter? Elle eut soin +d'envoyer une lettre de part la comtesse, avec une adresse de sa main. +Georges ne le sut pas, et il et trouv sans doute le procd d'un got +douteux.</p> + +<p>Toutes les chances arrivent leur jour. Georges regretta peut-tre, +le matin du 1<sup>er</sup> mars, que l'anne ne ft pas bissextile; mais le +temps des rflexions tait pass: encore quelques heures, et le dernier +mot de sa vie jeune et libre allait tre dit pour jamais. Il<a name="page_153" id="page_153"></a> n'avait +pas un ami auprs de lui; ses penses, qu'il ne pouvait confier +personne, lui retombaient sur le cœur.</p> + +<p>Nadje tait fille d'une mre polonaise; elle avait t leve dans la +religion catholique, apostolique et romaine. La bndiction nuptiale dut +avoir lieu dans la chapelle de cette communion, qui se trouve prs du +couvent des Dames-Franaises, et qui sert d'glise tous les +catholiques sudois, ainsi qu'aux deux reines. On avait fix l'heure de +midi; mais longtemps l'avance une foule d'lite remplissait l'enceinte +trop troite. On y retrouvait tous les trangers de distinction (c'est +la formule consacre) et toute la socit lgante de Stockholm, moins +Christine et le baron de Vendel. Le chevalier de Valborg, appuy contre +la grande vasque de porphyre rose qui sert de fonts baptismaux, +paraissait soucieux. On et dit que c'tait sa fiance qu'un autre +allait pouser. Quelques jeunes gens placs autour de lui n'eussent pas +demand mieux que de le faire causer, mais il paraissait vouloir tre +discret, ce jour-l, pour la premire fois de sa vie.</p> + +<p>Au coup de midi, quatre ou cinq voitures s'arrtrent devant l'glise. +Le suisse, en grand costume, l'pe au ct, la hallebarde au poing, +ouvrit la porte deux battants, Georges parut, donnant la main +Nadje.</p> + +<p>La fiance portait son beau costume avec une suprme lgance; son long +voile de dentelle blanche tranait derrire elle comme un manteau de +reine. On l'accueillit par un murmure flatteur. Peut-tre et-on pu +trouver que, pour une jeune fille, elle montrait<a name="page_154" id="page_154"></a> trop d'assurance; mais +elle tait si prs d'tre femme! Quant Georges, il avait l'impassible +dignit de l'homme bien n qui sent tous les yeux fixs sur lui et qui +garde ses penses et cache ses impressions.</p> + +<p>Un vieux chapelain cheveux blancs commena bientt les crmonies du +rite catholique, au milieu d'une assemble trangre, qui admirait, non +sans quelque tonnement, leur posie grandiose, et les souvenirs +bibliques des patriarches, mls aux pompes du sacrement; il rappelait +les images douces et charmantes de ces hrones de la famille, force et +parure de l'homme, posie de la tente, fleurs du dsert, grce du chaste +foyer, Rebecca, Rachel, Ruth et Nomi, mres fcondes et bnies, et il +invoquait sur les ttes inclines les faveurs du dieu d'Abraham, d'Isaac +et de Jacob, qui fit la race d'Isral aussi nombreuse que les grains de +sable de la mer.</p> + +<p>Quand le prtre demanda tout haut au comte Georges de Simiane s'il +prenait pour femme et lgitime pouse Nadje Borgiloff, prsente devant +lui, au moment o le fianc pronona le <i>oui</i> fatal, on entendit comme +une plainte de l'orgue, un rapide accord des touches effleures, un +soupir dans les tuyaux, un gmissement vague: Georges se dfendit mal +d'un trouble involontaire; Nadje le rappela lui par un regard froid +et ferme, et, son tour, elle rpondit d'une voix haute et sonore. Le +prtre monta l'autel et clbra la messe; puis, l'instant marqu par +la liturgie, il se tourna vers l'assemble et revint prs des poux; +deux jeunes hommes soulevrent au-dessus de leurs ttes les plis +flottants du voile symbolique:<a name="page_155" id="page_155"></a> le rideau de l'orgue s'agita; un prlude +d'une harmonie douce et triste jeta sur l'assemble le frisson nerveux +des grandes motions; bientt le chant se dgagea du groupe harmonieux +des accords, vibrant, pathtique, inspir. Une mlodie lgre, arienne, +aile sembla voltiger sous les arceaux de l'glise et planer sur la tte +de la foule ravie. Peu d'artistes, Stockholm pas plus qu'ailleurs, +eussent t capables de communiquer ainsi leur me l'ivoire +insensible. On se regardait sans comprendre. Georges seul avait compris; +car, ds les premires notes, il avait reconnu ce chant d'amour et de +mlancolie, entendu pour la premire fois sur le bateau de Skokloster, +et que, par un beau soir d't, Christine avait jou pour lui prs des +fentres ouvertes du salon, dans son cottage de Haga. C'tait le lied +dalcarlien:</p> + +<p class="c">Perdus tous deux dans la steppe infinie!</p> + +<p>Vous me le jouerez souvent! avait-il dit la comtesse. Ni l'un ni +l'autre ne songeaient alors qu'ils dussent, elle le jouer, et lui +l'entendre jamais en de telles circonstances!</p> + +<p>L'essaim confus des souvenirs se leva tout coup dans son me, chantant +et battant des ailes: il se rappela les joies vanouies du pass, ces +joies profondes et pures dont elle l'avait si souvent enivr; il se +rappela cette inpuisable et sereine tendresse de toutes les heures et +de tous les instants; ce dvouement ingnieux, infatigable, toujours +prsent; cette dlicatesse de l'esprit et cette prvenance du cœur, +visibles<a name="page_156" id="page_156"></a> dans les petites choses aussi bien que dans les grandes, comme +si elle et trouv le suprme bonheur dans le don de sa vie incessamment +renouvel. Puis il se demandait comment il avait pay ces dettes sacres +du cœur; il s'accusa tout bas d'ingratitude; il se dit que sa +prcipitation devait tre une injure pour Christine.... mme coupable! +Et, si elle tait coupable, la faute ne venait-elle pas de lui? S'il y +avait oubli des deux cts, qui donc avait donn l'exemple? Pour la +premire fois, depuis sa rsolution prise, il eut peur. Le doute lui +vint, avec tout son cortge de remords et de poignantes amertumes.... Il +s'avoua tout bas qu'il avait compromis son bonheur; une voix intrieure +et puissante lui disait qu'il avait tu le bonheur d'une autre! Et, +quand il cherchait s'il y avait des remdes ces malheurs qui taient +des fautes, le prtre, l'autel, sa fiance, sa conscience, tout +rpondait: Il est trop tard!</p> + +<p>Les deux poux s'taient agenouills sur les coussins de velours, pour +couter les dernires prires. Georges laissa tomber sa tte dans ses +mains et oublia le monde.</p> + +<p>Cependant l'orgue jouait toujours: on le sentait frmir sous les +attaques nerveuses de l'artiste inconnu. Il avait repris le thme +primitif et le conduisait travers ces variations habiles, qui sont +comme les nuances de la pense et les demi-teintes du sentiment. Quand +la mlodie descend des hautes sources de l'inspiration, elle trouve les +accents qui remuent le cœur et pntrent l'me. L'motion a partout +le mme langage, et rien ne ressemble plus un chant d'amour que le<a name="page_157" id="page_157"></a> +chant de la prire. Ce lied, trouv au fond des bois par quelque paysan +rveur, agrandi par l'art, devenait, sous des mains habiles, le pome +harmonieux de la tendresse ineffable et des douleurs caches.... Ceux +qui connaissent la langue passionne des sons souponnaient vaguement, +chez l'excutant, une de ces tragdies sans paroles de la vie intime, +qui se jouent au fond de l'me dans les moments suprmes. Tantt la +phrase mlodique semblait emporte dans un orage de notes brlantes, une +ardeur fivreuse prcipitait son rhythme entranant; tantt elle se +berait comme au souffle d'une rverie douce, et sa mlancolie semblait +sourire: mais on se demandait de combien de larmes de tels sourires +taient faits. Tout coup le clavier se troubla; le rhythme entrecoup +se drobait sous les doigts qui ne le dominaient plus; la mesure, +abrupte et languissante la fois, vacillait comme la flamme sous le +vent.... Dans la foule, on ne respirait plus! Mais bientt la grande me +douloureuse rassembla ses forces disperses comme pour un dernier +effort; elle embrasa de ses flammes le clavier insensible; des notes de +feu s'en chappaient, des effluves amoureux couraient dans l'air.... +Puis tout coup le calme se fit, l'harmonieuse tempte s'apaisa, la +phrase primitive reparut, douce, nave et simple, comme soupire par la +voix d'une jeune fille. Et lentement elle s'teignit sur les touches +frmissantes, comme la plainte qu'on touffe sur des lvres dans un +baiser!</p> + +<p>La crmonie s'achevait. La foule sortit dans un tumulte d'motions +impossible dpeindre. On avait presque oubli les poux. Quelques +jeunes gens se<a name="page_158" id="page_158"></a> grouprent devant les portes de la chapelle pour +attendre la sortie de l'artiste: Il joue, disait-on, comme Jenny Lind +aurait chant. On attendit vainement. Quand le suisse vint pour fermer +la porte, on l'interrogea. Il rpondit qu'il ne savait rien, mais que la +tribune de l'orgue s'ouvrait sur le couvent, et qu'il tait inutile de +former des attroupements devant l'glise!</p> + +<h3><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI</h3> + +<p>Christine, avons-nous besoin de la nommer au lecteur? tait rentre chez +elle par des rues dtournes, qui longeaient les vastes jardins du +couvent. Elle trouva Maa tablie dans son salon. La baronne de Bjorn +tait arrive le matin mme du mariage. Elle tait accourue chez son +amie, et, ne la trouvant pas, elle l'avait attendue, en proie une +inquitude pleine d'angoisses.</p> + +<p>Mme de Rudden, que l'excitation fbrile de la crise ne soutenait plus, +se jeta, ou plutt se laissa tomber dans les bras de la jeune baronne. +Un profond sanglot souleva sa poitrine; ses yeux taient secs, mais ses +mains tremblaient; son front brlait l'paule de Maa, sur laquelle il +s'tait pos. Maa lui prit la tte et la baisa tendrement, puis elle +l'loigna un peu, comme pour mieux la voir. Elle fut effraye des +changements rapides que la douleur avait produits sur cette beaut si +radieuse. Il y a un ge o les femmes ne doivent<a name="page_159" id="page_159"></a> plus souffrir: elles +ne se conservent que dans le calme heureux, les orages du malheur les +effeuillent, comme les orages de l'atmosphre les dernires roses de +l'automne.</p> + +<p>Ce n'est plus moi! murmura Christine; tu ne peux pas me reconnatre.</p> + +<p>Maa la fit asseoir prs du feu, lui ta son chapeau et sa pelisse; +Christine se laissait faire comme un enfant malade. Maa se mit genoux +devant elle et prit ses deux mains, qu'elle rchauffa dans les siennes.</p> + +<p>Mais parle donc! lui dit-elle tout coup, tu me fais peur!</p> + +<p>—Je te fais peur! rpta Christine comme un cho.</p> + +<p>—Eh! sans doute, reprit Maa; voil dix-huit mois que je ne t'ai vue, +et tu ne veux pas mme me regarder!</p> + +<p>—Je te fais peur aujourd'hui; demain je te ferai piti.</p> + +<p>—Tais-toi! dit Maa; j'aime encore mieux ton silence! Tu roules, j'en +suis sre, quelque mchante pense dans ta pauvre tte vide. Jure-moi +que jamais....</p> + +<p>—Quoi? fit Christine.... Puis, comprenant tout coup: Me tuer! +dit-elle. Et elle ajouta avec un regard o l'on pouvait mesurer la +profondeur de son dsespoir: Se tuer!... Il n'y a que les impatients +qui se tuent.... A quoi bon? est-ce qu'on ne meurt pas?</p> + +<p>—Ah! reprit Maa, tu es cruelle pour ceux qui t'aiment.</p> + +<p>—Ceux que j'aimais ont t si bons pour moi! rpondit-elle avec un +sourire gar.<a name="page_160" id="page_160"></a></p> + +<p>—Allons! dit Maa d'un ton de douce autorit, c'est assez! chasse ce +souvenir; je le veux: oublie!</p> + +<p>—Oublier! Comment fait-on? je n'ai jamais su.</p> + +<p>—Ah! reprit l'aimable femme fondant en larmes, tu as raison, chre +Christine, je ne puis mme plus consoler.... Laisse-moi donc pleurer +avec toi!</p> + +<p>Christine tait assise au coin de la chemine, dans un grand fauteuil; +Maa, toujours ses pieds, posa la tte sur ses genoux. Bientt +Christine sentit ses mains toutes baignes d'une chaude rose de pleurs. +Peu peu ses nerfs se dtendirent, ses sanglots longtemps contenus +clatrent; puis les larmes vinrent, abondantes, qui la calmrent un +peu. Dans la douleur comme dans la joie, les larmes, c'est toujours le +trop-plein du cœur!</p> + +<p>Maa, cependant, sous l'ingnieux prtexte qu'une maison depuis +longtemps inhabite est froide et malsaine, ne voulut point aller +demeurer chez elle, o ses gens l'attendaient; elle obtint de son mari +la permission de venir s'tablir auprs de Christine, pour amortir au +moins ces premires atteintes des grandes souffrances, qui frappent +parfois sur les organisations nerveuses comme le coup de marteau de la +folie. Elles vcurent ainsi, toujours ensemble, prs de deux semaines, +dans une intimit bienfaisante, ne recevant que le chevalier de Valborg, +qui comprenait enfin l'tendue et l'intensit du mal qu'il avait fait, +et le major, qui avait toutes les dlicatesses comme il avait toutes les +ardeurs de l'amour vrai. Il comprenait trop les tristesses de Christine +pour ne pas les respecter. Deux jours avant le mariage de Georges il +avait quitt Stockholm; il n'y revint qu'une semaine aprs. Il +observait<a name="page_161" id="page_161"></a> ces secrtes convenances du cœur qu'aucune civilit +n'inscrit dans son code puril et honnte, mais que devinent si bien +certaines natures.</p> + +<p>La prsence de Maa rendait possibles de plus frquentes assiduits chez +Christine. Il essaya de la distraire. Enfin, assur de l'appui de la +baronne, il reparla de son mariage. Ce seul mot effaroucha Christine +pour deux jours: les regrets ont aussi leur pudeur. Le major crut qu'il +s'tait trop ht, et il rsolut d'tre plus patient l'avenir; mais on +devinait son silence.</p> + +<p>Un matin, ils djeunaient tous trois; Christine, qui remarquait sa +tristesse, lui tendit la main par-dessus la table.</p> + +<p>Mon ami, lui dit-elle, j'ai une grce vous demander.</p> + +<p>—Parlez, chre Christine, vous savez qu'elle est accorde d'avance. Il +me semble qu'en me la demandant c'est moi que vous la faites.</p> + +<p>—Vois comme il est bon! dit-elle en se retournant vers Maa.</p> + +<p>—Oui, dit Maa, je sais que c'est le roi des hommes; mon cher baron ne +vient qu'aprs.</p> + +<p>—Eh bien, mon ami, reprit Christine en lui jetant un regard qui et +attendri un tigre, il faut que vous me pardonniez le mal que je vais +vous faire.</p> + +<p>Une vive motion se peignit sur les traits du major, mais il ne rpondit +rien.</p> + +<p>Que veux-tu dire? demanda Maa non moins inquite.</p> + +<p>—Mes amis, reprit Christine, je ne suis pas bien; depuis quelque temps +je souffre.<a name="page_162" id="page_162"></a></p> + +<p>—Je le vois bien, dit le baron.</p> + +<p>—Et vous ne m'en parlez pas!</p> + +<p>—C'est que je ne saurais vous gurir, reprit-il en hochant tristement +la tte; du moins maintenant! ajouta-t-il en essayant de sourire.</p> + +<p>—Ni maintenant, ni jamais! reprit Christine, j'en ai grand'peur.</p> + +<p>—Toujours tes folles ides, fit Maa avec un mouvement d'paules.</p> + +<p>—Il ne faut donc pas songer aujourd'hui un mariage que....</p> + +<p>—Que vous ne dsirez pas, interrompit le major.</p> + +<p>—Pour lequel les forces me manqueraient, reprit Christine.</p> + +<p>—Comme vous voudrez, comtesse.... Ce n'est pas l'heure de vous +apprendre mes sentiments; vous les connaissez. Ce que vous faites est +toujours bien.</p> + +<p>—Vous ne perdez pas grand'chose! dit-elle en regardant ses bras +amaigris et ses mains diaphanes.</p> + +<p>—Chacun est juge de ses malheurs, fit le baron avec un sourire triste; +je ne me plains pas; mais du moins laissez-moi croire que je pourrais me +plaindre.</p> + +<p>—Ah! murmura Christine en cachant sa tte dans ses mains, la vie est un +jeu cruel! Quels nobles cœurs on dchire! et pourtant, je ne l'ai pas +voulu! N'est-ce pas mon ami, que je ne l'ai pas voulu? Le malheur est +sur moi! Que faire, mon Dieu?</p> + +<p>—Tout pour vous, Christine; rien pour moi!</p> + +<p>—Il m'aime comme j'aimais l'autre! pensa Christine.</p> + +<p>—Si vous voulez, reprit le major, je ne reviendrai plus!<a name="page_163" id="page_163"></a></p> + +<p>—Oh non! dit-elle, comme en proie une terreur soudaine. Non! restez, +restez. Vous et Maa, vous tes maintenant mes seuls amis. Si vous +partez, je serai seule, toute seule... et il n'est pas temps encore. Un +peu de patience! Maintenant je vous dsire autour de moi. Vous voulez +bien?</p> + +<p>Le baron se tourna vers Maa, sans prononcer une parole.</p> + +<p>Chers amis, c'est que j'ai le droit d'tre humble, reprit la comtesse +en leur tendant ses mains.</p> + +<h3><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII</h3> + +<p>On n'est pas impunment le jeune mari d'une jolie femme. Les rapides +semaines de la lune de miel s'coulrent pour Georges dans une sorte de +fivre de plaisir, au milieu des ftes, au sein d'une dissipation +tourdie. Nadje l'entranait; il n'avait pas le temps d'tre +malheureux.</p> + +<p>Mais, au premier relche, et dans l'intervalle de deux plaisirs, la +pense de Christine lui revint, et, une fois venue, elle resta, assidue, +obstine: le remords troubla ses joies mondaines. Bientt il s'aperut +que Nadje n'tait pas celle qu'il avait rve. Le chtiment commenait. +Il croyait avoir pous une femme; il ne trouvait qu'une poupe, qui +passait sa vie s'habiller et se dshabiller. Stockholm fut bloui de +ses toilettes;<a name="page_164" id="page_164"></a> mais les femmes qui ont de si belles robes font en +gnral plus de plaisir aux autres qu' leurs maris. A vrai dire, +Georges n'avait plus d'intrieur depuis qu'il tait mari. Il prouva +quelques moments d'ennui; sa pense fit beaucoup de chemin en arrire. +Il tait certain maintenant d'avoir pass ct de son bonheur. C'est +ce qui arrive beaucoup dans ce monde. Comme tous ceux qui sont +malheureux, il devint injuste, et, intervertissant les rles, il accusa +Christine de l'avoir sacrifi. Quand il se trouvait seul, il songeait +aux heures charmantes passes prs d'elle, si rapides et tellement +remplies.</p> + +<p>Il s'aperut bientt que Nadje ne l'aimait point, et il en souffrit; +non point dans sa tendresse, qu'elle n'avait point veille, mais dans +son orgueil si adroitement flatt d'abord, et maintenant si rudement +du. Il vit clairement que l'ambition seule, avec l'intrt, avait +guid son choix, et il en ressentait un mcontentement secret, que mille +causes chaque jour venaient irriter encore.</p> + +<p>Sur beaucoup de choses, Nadje et lui n'avaient point la mme faon de +voir. Sur beaucoup d'autres, Nadje n'avait mme pas d'opinion. Quand +une pointe d'aigreur envenimait entre eux quelque querelle, Georges se +rappelait cette sympathie si profonde entre la comtesse et lui, que l'un +achevait toujours la phrase que l'autre avait commence, comme si tous +les deux n'avaient eu qu'une pense. Il se disait qu'au lieu d'tre un +obstacle dans sa vie, elle en et t la force, le conseil et la raison. +Bientt il prouva contre le baron des accs de jalousie pre. La +jalousie tait la seule<a name="page_165" id="page_165"></a> nuance de l'amour que Christine lui et encore +jamais fait connatre.</p> + +<p>Il s'tonnait cependant que le mariage de la comtesse fit si peu de +bruit Stockholm; il se demandait si l'on ne voulait point avoir des +mnagements pour lui. Christine tait capable de tous les raffinements. +Au lieu de lui en savoir gr, il s'en irritait. Enfin il interrogea le +chevalier de Valborg, le seul des amis de la comtesse qu'il vt encore.</p> + +<p>Elle ne se marie pas! dit le chevalier; et, si j'en crois le baron de +Vendel, si je m'en crois moi-mme, elle ne se mariera jamais. Ah! mon +cher comte! vous tes un homme dangereux; mais, cette fois, je ne vous +en fais pas mon compliment: vous avez bris le cœur d'une pauvre +femme qui mritait mieux.</p> + +<p>Cette parole de Valborg fut pour Georges le dernier trait de lumire. Il +courut chez la comtesse, gar, fou de douleur.</p> + +<p>On lui dit que Mme de Rudden tait sortie. Il revint trois fois en deux +jours, et comme, la dernire tentative, il voulait forcer la porte, +qu'un groom n'osait pas trop dfendre, le vieux valet de chambre +accourut.</p> + +<p>Que veut monsieur? demanda-t-il en reconnaissant Georges.</p> + +<p>—Ne puis-je voir Mme la comtesse?</p> + +<p>—On ne la voit pas!</p> + +<p>—Pas mme moi?</p> + +<p>Le vieux serviteur le regarda sans rpondre.</p> + +<p>Est-ce que Mme de Rudden ne reoit pas?</p> + +<p>—Non, monsieur.<a name="page_166" id="page_166"></a></p> + +<p>—Quand recevra-t-elle?</p> + +<p>—Mme la comtesse ne l'a pas dit.</p> + +<p>Georges rentra chez lui fort triste. C'tait une de ces natures la +fois faibles et violentes, que les obstacles irritent. La femme qu'il ne +pouvait plus obtenir tait prcisment celle qu'il tait le plus prs +d'aimer. Les regrets se mlrent aux remords, et il entra dans une phase +de tortures morales qui devint ses propres yeux le commencement de +l'expiation. Nadje ne s'aperut de la tristesse de son mari que pour +s'en plaindre; elle laissa mme chapper quelques mots de rcrimination +aigre, qui n'taient gure propres ramener le calme dans l'me +trouble du comte de Simiane.</p> + +<p>A quelque temps de l, il rencontra Mme de Bjorn; il la connaissait un +peu et savait qu'elle tait l'amie intime de la comtesse. Il alla droit + elle. Maa voulut l'viter; mais il lui parut si malheureux, qu'elle +n'en eut pas le courage.</p> + +<p>Si vous saviez ce que je souffre! dit-il en l'abordant.</p> + +<p>—Vous ne faites que votre devoir, riposta la baronne.</p> + +<p>L'amie de la comtesse tait peu prs de son ge: c'tait une blonde +piquante; un pote de la cour avait compar ses yeux deux petits feux +follets. Ils en avaient l'inquitude et l'clat et le mouvement. Mme de +Bjorn n'tait pas grande et mritait son surnom de <i>petite baronne</i>; +sans tre belle, elle tait charmante: ses joues, ses mains, ses +paules, logeaient dans leurs fossettes de petites niches d'amours. +Avec<a name="page_167" id="page_167"></a> cela, vive, ptulante, le cœur sur la main, et la main ouverte! +Elle ne marchandait la vrit personne, et se faisait assez craindre +de ceux qu'elle n'aimait pas.</p> + +<p>Je n'ai pas l'honneur de vous comprendre, dit Georges, qui savait que +tout mauvais cas est niable: de grce, expliquez-vous.</p> + +<p>—Non, ce serait trop long et c'est inutile. Si votre conscience ne vous +a pas tout dit, je n'ai rien vous apprendre.</p> + +<p>Maa parlait d'un ton qui ne permettait gure de rplique. Georges +baissa la tte sans rpondre.</p> + +<p>Voil comme vous tes tous, reprit-elle en le regardant fixement; parce +que vous savez vous faire aimer, vous croyez que tout est dit et que +l'on n'a plus rien vous demander; vous tuez une femme par votre +inconstance et vos lgrets; vous en pousez une autre pendant qu'elle +se meurt,... et il faut encore qu'on vous plaigne! ajouta-t-elle avec +une ironie d'autant plus poignante qu'elle la contenait davantage. Eh +bien, non! souffrez, monsieur, comme vous avez fait souffrir!... c'est +maintenant ce qui peut vous arriver de mieux, s'il y a une justice +l-haut!</p> + +<p>—Mais regardez-moi donc! s'cria Georges en lui prenant la main, et +dites si je ne suis pas assez puni!</p> + +<p>—Oui, reprit Maa en s'adoucissant, je vois que vous tes malheureux, +et cela m'aiderait vous rendre quelque estime, si je pouvais oublier +ce que je vois chaque jour.... Ah! si vous assistiez comme moi ces +tortures d'une me brise...<a name="page_168" id="page_168"></a></p> + +<p>—C'est plus que je ne puis supporter! dit Georges en se levant d'un +bond. Chez elle! allons chez elle! je vous en supplie!</p> + +<p>—Non, non! je vous le dfends: elle n'est point prpare vous revoir.</p> + +<p>—Comme vous voudrez! murmura-t-il en baissant la tte.</p> + +<p>Maa n'tait point encore dsarme; elle profita, elle abusa peut-tre +du silence et de l'abattement du jeune homme, et, sans piti, avec cette +loquence particulire aux femmes, et qu'elles ont parfois un si haut +degr, quand la passion parle en elles, elle lui peignit l'amour de +Christine, si ardent, que, n'ayant plus d'autre aliment, il se dvorait +lui-mme; si profondment dvou, que, pour assurer le bonheur de +l'autre, aucun sacrifice ne lui avait cot, pas mme le sacrifice de +soi; un amour tel, en un mot, qu'un homme ne le rencontre pas deux fois +dans sa vie. Quant son mariage avec le baron, ce n'tait qu'une fable. +L'ide ne venait pas d'elle; car jamais elle n'et consenti contrister +un homme digne de son estime et qui souffrait pour elle; et, cependant, +elle ne l'avait point repouss tout d'abord, parce qu'elle ne voulait +point devoir l'amour de Georges un scrupule ou un remords.</p> + +<p>Et pourtant je l'aimais! s'cria Georges, et de toute mon me!</p> + +<p>—Vous voyez bien que non, reprit Maa, puisque vous en avez pous une +autre. Est-ce qu'elle n'tait pas aussi jalouse que vous? est-ce qu'elle +n'a pas souffert autant que vous? Cependant Mlle Borgiloff ne l'a pas +jete dans les bras du major.<a name="page_169" id="page_169"></a></p> + +<p>Georges ne trouvait pas une rponse; il prouvait ce vertige qui nous +prend quelquefois quand nous nous penchons sur les abmes.</p> + +<p>Quittez-moi maintenant, dit la baronne; il est deux heures; il faut que +je rentre chez elle.</p> + +<p>Georges baisa la main qu'elle lui tendait; elle y sentit tomber une +larme.</p> + +<p>Portez-lui mes respects, mes regrets, murmura-t-il d'une voix +suppliante: il allait ajouter.... et mon amour! il n'osa point.</p> + +<p>Ah! dit Maa en regardant la goutte amre qui tremblait encore sur sa +main, c'est cette larme qu'il faudrait lui porter!</p> + +<p>Quelques instants aprs, elle entra chez la comtesse.</p> + +<p>Christine tait tendue sur la chaise longue; elle se leva, et, aussi +vite que ses forces le lui permirent, courant au-devant de son amie:</p> + +<p>Tu l'as vu! dit-elle en remarquant son trouble; ce visage a vu +Georges!</p> + +<p>Maa lui passa un bras autour des paules, et, la baisant au front, +doucement, elle la contraignit se rasseoir.</p> + +<p>Si tu n'es pas calme, lui dit-elle, tu ne sauras rien.</p> + +<p>—Mais tu vois bien que je suis calme, dit Christine en cachant ses +mains qui tremblaient. Je suis trs-calme: mais parle, parle donc!</p> + +<p>Maa fut oblige d'avouer son entrevue avec M. de Simiane; et, comme +elle prenait toutes sortes de prcautions et de mnagements, choisissant +ce qu'elle voulait dire et taisant ce qu'elle devait cacher:<a name="page_170" id="page_170"></a></p> + +<p>Non, tout! dis-moi tout! s'cria la comtesse avec une exaltation mal +contenue.</p> + +<p>Maa lui raconta leur entretien avec la plus scrupuleuse exactitude. Une +fois ou deux, il lui arriva de se servir des expressions mmes de +Georges.</p> + +<p>Oui! je reconnais ce mot-l, dit Christine, c'est ainsi qu'il a d +parler; il me semble l'entendre! je distingue son accent et sa voix: une +voix charmante dont le timbre caresse....</p> + +<p>Maa vit bien qu'elle ne russirait pas la calmer; elle laissa la +crise suivre son cours, esprant quelque adoucissement de sa violence +mme. C'tait la premire fois, depuis le mariage de Georges, qu'elle +parlait avec tant d'abandon.</p> + +<p>Ainsi, disait-elle quand Maa eut termin son rcit, il n'est pas mme +heureux, et je me suis perdue inutilement!</p> + +<p>On l'entendit plusieurs reprises rpter encore, comme en se parlant +elle-mme: Il n'est pas heureux!</p> + +<p>Peut-tre ceux qui ont tudi beaucoup le cœur humain.... des femmes, +prtendront-ils qu'au milieu de ses regrets, si vifs d'ailleurs et si +sincres, il se glissait son insu une secrte joie de voir que Georges +n'avait pas trouv auprs d'une autre le bonheur qu'il avait got prs +d'elle, que rien n'avait chass son image, et qu'il l'aimait encore.</p> + +<p>Maa suivait attentivement sur son visage tout ce travail de la pense +rapide. Veux-tu, dit-elle en prenant sa main brlante en la regardant +fixement dans les yeux, veux-tu le revoir?<a name="page_171" id="page_171"></a> Un clair passa sur le +visage ranim de la comtesse. Elle se jeta au cou de Maa.</p> + +<p>Oui! lui dit-elle tout bas. Puis elle releva la tte, plit, mit sa +main sur sa poitrine, et, au bout d'un instant de rflexion: Non; +reprit-elle, non, cela ne se peut pas, car cela ne se doit pas!... Pas +maintenant, du moins, pas encore.... mais bientt! ajouta-t-elle avec +un sourire qui et rendu Georges fou d'amour et de douleur.</p> + +<p>Georges, cependant, avait repris, bon gr, mal gr, la vie du monde: il +le fallait; ne ft-ce que pour viter un clat inutile. A travers les +raouts et les soires, il tranait le boulet conjugal, comme un forat +du mariage. Les femmes qui ne voyaient pas Christine commenaient la +plaindre tout bas.</p> + +<p>La comtesse ne sortait point; elle cachait le deuil de son cœur. Maa +la soignait comme une sœur. Le mois de mars eut deux ou trois belles +matines. Un jour, le soleil frappait aux fentres avec la pointe d'or +de ses rayons; Maa jeta une pelisse de fourrures sur les paules de +Christine.</p> + +<p>Viens-tu boire un peu d'air? lui dit-elle; cela te fera du bien!</p> + +<p>La voiture attendait tout attele dans la cour.</p> + +<p>O allons-nous?</p> + +<p>—Je ne sais; o tu voudras, n'importe! nous allons pour aller! +Djurgaard, par exemple?</p> + +<p>—Soit! dit Christine assez nonchalamment.</p> + +<p>La voiture s'engagea dans les faubourgs, longea les bassins du +port—dont la glace, souleve par le flot de la Baltique, se dtachait +dj—passa devant la caserne<a name="page_172" id="page_172"></a> du Roi, et s'engagea bientt dans un parc +superbe, sem de villas, de chteaux, de jardins, de thtres en plein +vent, de cafs en plein air, o la bourgeoisie de Stockholm fte le +dimanche et vient se rjouir pendant les beaux soirs d't. Elles +descendirent prs du chteau de Rosendal (la valle des roses), non loin +de cette belle coupe de porphyre, la plus grande du monde, dont les +Anglais ne manquent jamais de mesurer avec leurs cannes le diamtre et +la hauteur. Christine tait mieux et pouvait marcher.</p> + +<p>Allons voir les chnes, dit Maa.</p> + +<p>Une longue avenue de pins, qui ondulait avec les plis du terrain ingal, +conduisait jusqu'au rond-point du parc, o un bouquet gigantesque de +chnes centenaires, jetant leurs fortes racines entre les rochers de +granit, flottait au vent comme un panache sur le front de la ville. Les +deux femmes traversrent pas lents une clairire de gazon ras; mais, +au moment de prendre une autre alle qui conduisait un petit chalet +suisse dominant la mer au loin, Christine s'arrta tout coup. Elle +avait aperu Georges qui venait elle.</p> + +<p>Elle regarda Maa.</p> + +<p>Je le savais, dit Mme de Bjorn.</p> + +<p>Christine se pressa en frissonnant contre son amie. Toutes deux +s'assirent sur un banc. Georges s'approcha et se tint un moment devant +elles, immobile et muet.</p> + +<p>Il releva les yeux, et, en voyant Christine si change, il sentit une +immense piti s'emparer de lui.</p> + +<p>Je vous fais peur, Georges? dit Christine en remarquant l'motion qui +s'tait empare de lui.<a name="page_173" id="page_173"></a></p> + +<p>Deux larmes jaillirent des yeux du jeune homme.</p> + +<p>Tu vois bien qu'il m'aime encore! fit-elle en serrant le bras de Maa.</p> + +<p>—Oh! toujours, et plus que jamais!</p> + +<p>—Taisez-vous, reprit-elle en levant la main comme pour la poser sur les +lvres de Georges, taisez-vous! vous n'avez plus le droit de me le dire.</p> + +<p>—C'est vrai, fit-il en gardant sa main, et d'une voix o il y avait des +larmes; mais j'ai du moins le droit de m'accuser d'avoir mconnu la plus +chre et la plus adore des femmes!</p> + +<p>—Ne vous accusez pas, reprit Christine; sans doute je ne devais pas +tre heureuse. Il y a eu dans ma vie plus d'un malentendu cruel; +celui-ci fut le plus cruel de tous. Mais, enfin, des deux parts la +loyaut est sauve; consolez-vous, car je crois que maintenant j'aime ma +douleur.</p> + +<p>Insensiblement l'motion la gagnait; Maa s'en aperut.</p> + +<p>Christine, lui dit-elle, il faut partir. Et elle se leva la premire.</p> + +<p>Encore une minute! dit Georges.</p> + +<p>La comtesse ne dit rien, mais elle regarda son amie.</p> + +<p>Impossible! reprit Maa; c'est assez, c'est trop dj!</p> + +<p>—Ne vous reverrai-je point? demanda Georges avec la timidit d'un +amoureux de quinze ans.</p> + +<p>—Je le voudrais, reprit Christine, mais cela serait mal: vous tes le +mari d'une autre. Je serai franche et droite jusqu'au bout, mme contre +moi! Je devais peut-tre cette suprme entrevue votre douleur et +notre pass.... plus serait trop! Adieu!<a name="page_174" id="page_174"></a></p> + +<p>Le comte fit un geste de dsespoir violent.</p> + +<p>Georges, dit-elle en lui prenant la main, pargnez-moi! laissez-moi ma +conscience. Que me resterait-il si je ne l'avais plus?</p> + +<p>Maa fit deux ou trois pas dans l'alle: les longues aiguilles des pins, +broyes par ses petits pieds impatients, faisaient entendre un +craquement sec: elle revint Christine et toucha son bras.</p> + +<p>La comtesse voulut se lever. Ses forces la trahirent; elle se rassit et +appuya sa tte contre le tronc du chne auquel on avait adoss le banc +rustique. Un vif incarnat couvrait sa joue, une toux sche dchira sa +poitrine. Bientt elle plit en regardant Maa. Quand elle retira le +mouchoir qu'elle avait pos sur ses lvres, Georges s'aperut qu'il +tait rouge. Il ne trouva plus une parole: il y a des sentiments que les +mots n'expriment pas. Sans la prsence de Maa, il l'aurait prise dans +ses bras, serre contre son cœur, et leurs deux mes, plus que jamais +prises, eussent oubli le prsent et retrouv le pass.</p> + +<p>Devant l'amie, si indulgente qu'elle ft, chacun devait garder ses +penses.</p> + +<p>Enfin la comtesse fit un effort; elle se leva et prit le bras de Maa, +adressant Georges un signe d'adieu.</p> + +<p>Ne venez point! lui dit Mme de Bjorn; les gens sont au chalet, et il ne +faut pas qu'on vous voie.</p> + +<p>Georges, immobile la mme place, les suivit du regard. Christine +traversa la pelouse lentement, et avec la grce languissante d'un beau +cygne bless. Elle se retourna une dernire fois pour le voir. Mais +bientt les deux femmes entrrent sous une alle d'picas<a name="page_175" id="page_175"></a> et de +tamarins; un pli du terrain les cacha tout fait.</p> + +<p>Georges, rest seul, s'enfona sous les plus sombres taillis du parc; il +ne rentra chez lui que vers le soir. Nadje avait dn sans l'attendre, +et tait alle chez une de ses amies, o l'on rptait un certain +quadrille, appel les <i>Lanciers</i>, vieille danse rajeunie, que deux +merveilleuses de Vienne venaient d'importer en Sude. Il put donc jouir +en paix de l'cre volupt de sa douleur, et savourer avec ses larmes ce +que le pote anglais appelle <i>the joy of grief</i>! Depuis qu'il avait revu +Christine, il sentait le besoin de se cacher tous les yeux et de vivre +avec sa pense solitaire. Cependant sa douleur avait retrouv le calme. +Il respectait trop les volonts de sa malheureuse amie pour se prsenter +chez elle; mais il passait chaque jour dans la rue de la Reine: il +voyait au moins sa maison. Un matin, il trouva les volets ferms: un +voisin lui apprit que Mme de Rudden avait quitt Stockholm.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Quelques jours aprs, il recevait une lettre de Maa, portant le timbre +de Lbeck. La baronne lui annonait que Christine, plus souffrante, +avait d quitter la Sude et chercher un ciel moins rigoureux.</p> + +<p>Georges resta trois mois sans nouvelles, livr aux tortures de +l'incertitude et de l'absence, les plus grands des maux pour une me +aimante.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Un matin que M. de Simiane travaillait dans son cabinet, un domestique +sans livre fut introduit prs de lui. Cet homme venait l'avertir qu'une +femme l'attendait<a name="page_176" id="page_176"></a> en voiture dans une rue voisine qu'il lui nomma. +Georges le suivit et aperut bientt la voiture. Un mouchoir s'agita, +une portire s'ouvrit; il monta, et le cocher, sans attendre d'ordres, +lana ses chevaux. Georges, travers les doubles plis du voile noir, +avait reconnu Maa, dont les cheveux blonds clairaient le visage. Il la +regarda avec une inquitude profonde, mais sans toutefois oser encore +l'interroger, bien qu'il et un nom dans le cœur et sur les lvres.</p> + +<p>C'est maintenant qu'il faut venir! dit la baronne en lui serrant la +main.</p> + +<p>Elle releva son voile; il vit qu'elle avait pleur.</p> + +<p>Et Christine? demanda-t-il, mais tout bas et comme un homme qui craint +d'entendre sa voix.</p> + +<p>—Vous allez la voir, dit Maa; du courage!</p> + +<p>Georges jeta un regard distrait la portire: il reconnut la route de +Haga, qu'il avait si souvent parcourue pour aller chez la comtesse. Il +et voulu donner des ailes aux chevaux. Enfin on arriva.</p> + +<p>L'attelage fumant franchit la grille de fer dor que tant de fois sa +main tremblante avait ouverte. Il contourna un tapis de gazon anglais, +sem de bouquets d'arbres, et s'arrta devant un petit perron de quatre +marches, dont les houblons verts et le chvrefeuille brodaient la rampe +de festons flottants. C'tait une radieuse matine; juin souriait la +terre amoureuse et rajeunie; il y avait des chansons dans tous les +arbres; le soleil tincelait dans les fentres et le printemps jetait +des fleurs partout.</p> + +<p>Georges s'lana sur le perron; c'est peine si Maa put le suivre. +Deux lvriers, favoris de Christine, couchs<a name="page_177" id="page_177"></a> sur le ventre, et +allongeant sur leurs pattes menues leur fin museau de brochet, gardaient +la dernire marche. Ils reconnurent Georges, et se levrent joyeusement +pour lui lcher les mains.</p> + +<p>Comme ils me haraient, pensa-t-il, s'ils me connaissaient mieux!</p> + +<p>Au bruit de la voiture, le vieux valet de chambre de la comtesse tait +accouru. En apercevant Georges il porta la main son front.</p> + +<p>Comment est-elle? demanda la baronne.</p> + +<p>—Elle se croit mieux.</p> + +<p>—Et vous, Niels, comment la trouvez-vous?</p> + +<p>—Plus mal.</p> + +<p>Mme de Bjorn regarda Georges.</p> + +<p>Remettez-vous, lui dit-elle, et soyez fort pour elle, sinon pour vous!</p> + +<p>—Entrons! dit le comte; maintenant je ne puis plus attendre.</p> + +<p>Il se dirigea vers la chambre de Christine.</p> + +<p>Pas l! dit le vieux Niels en hochant la tte, ici! Et il montra le +salon.</p> + +<p>Attendez que je la prvienne, fit Maa, qui passa la premire.</p> + +<p>—Il est l! je sais qu'il est l! dit Christine; je le vois, +poursuivit-elle en tendant le bras vers le mur, que son regard ardent +semblait percer.</p> + +<p>—Oh! comme elle l'aime encore! murmurait M. de Vendel, assis prs de +la fentre la tte entre ses mains.</p> + +<p>La porte se rouvrit: Georges s'lana vers le canap sur lequel +Christine tait tendue, et tomba genoux devant elle.<a name="page_178" id="page_178"></a></p> + +<p>Georges! Georges! dit Christine, mais si bas, qu' peine on put +l'entendre. Et de ses bras amaigris elle entoura la tte du jeune homme, +qu'elle pressait contre sa poitrine.</p> + +<p>Georges la regarda, et fut frapp de sa beaut, plus peut-tre que le +jour o il la vit pour la premire fois. C'est qu'elle tait plus belle +encore. Sa joue anime s'tait teinte d'un soudain clat: elle +blouissait. Son œil brillait d'un feu trange; ses belles mains, que +si souvent il avait couvertes de baisers, semblaient s'tre encore +allonges et amincies; elles avaient la transparence de la cire +diaphane, et la plus lgre pression rougissait leur blancheur dlicate. +Ses cheveux dnous roulaient en ondes paisses sur ses paules, comme +un ruisseau d'or fluide. Elle plongea ses yeux dans les yeux du jeune +homme avec une expression d'ineffable tendresse. Elle oubliait le pass, +elle oubliait l'avenir, l'avenir qu'il fallait mesurer par minutes. La +vie, pour elle, se concentrait dans l'instant prsent. Mais la violence +de ses motions l'puisa: les roses blanchirent sur sa joue, ses lvres +se dcolorrent, ses yeux s'teignirent; elle laissa retomber sa tte et +s'vanouit.</p> + +<p>Maa la prit dans ses bras et lui fit respirer des sels. Le baron se +leva, fit quelques pas vers le lit de repos, et montrant la comtesse:</p> + +<p>Voil ce que vous en avez fait! dit-il.</p> + +<p>Georges le regarda sans lui rpondre. Sa bouche n'avait plus de voix, +comme ses yeux n'avaient plus de larmes: l'angoisse sculptait sur son +visage l'image de la douleur. Le baron regretta sa violence.... il se +rassit sans ajouter un mot.<a name="page_179" id="page_179"></a></p> + +<p>Georges tenait toujours une des mains de Christine dans les siennes: +Maa soutenait sa tte chevele et dfaillante. Enfin elle revint +elle, essaya de sourire, et dit tout haut: Je suis mieux! pardon et +merci! Puis elle ajouta quelques mots tout bas et murmurs l'oreille +de son amie.</p> + +<p>Le baron, avec cette merveilleuse dlicatesse qui semble donner un sens +de plus certaines natures, comprit que la comtesse dsirait rester +seule avec M. de Simiane, et, si avare qu'il ft de ses dernires +minutes, comme s'il et t jaloux de s'oublier et de se sacrifier +jusqu'au bout, il sortit sur la pointe du pied.</p> + +<p>Va le remercier, dit Christine en serrant la main de Maa.</p> + +<p>Celle-ci rejoignit le baron; Georges et la comtesse restrent seuls. +Georges avait pos ses lvres sur les mains de Christine; il les +mouillait de ses larmes.</p> + +<p>Ce fut elle la premire qui retrouva la parole.</p> + +<p>Georges, lui dit-elle, j'ai manqu de courage; je n'ai pas pu mourir +sans vous revoir.</p> + +<p>Il la regarda d'un air gar.</p> + +<p>O Christine! pardonnez-moi!</p> + +<p>—Pauvre cher! que veux-tu que je te pardonne? tu t'es tromp de chemin; +mais ce n'est pas ta faute. Tu es all o tu croyais le bonheur. Qui +donc n'et pas fait comme toi?</p> + +<p>—Christine, soyez bonne, ne m'accablez pas.... Je vous jure....</p> + +<p>—Ne jurez rien, mon ami; maintenant je sais tout... Ah! si du moins +vous tiez heureux!<a name="page_180" id="page_180"></a></p> + +<p>—Heureux! peut-on l'tre quand on vous a connue et perdue?</p> + +<p>—N'est-ce pas, dit-elle avec une sorte d'garement passionn, n'est-ce +pas que je savais bien aimer?</p> + +<p>—Oui, Christine.... et pourtant!</p> + +<p>—Pourtant.... j'ai fait comme si je ne vous aimais pas; mais +coutez-moi, Georges, car c'est comme le testament de mon cœur que je +vous ouvre ici. Un jour vous vous le rappellerez avec une tristesse +douce.... Quand je commenai de vous aimer, quand je recueillis, oh! +avec quelle joie profonde! tous ces trsors de tendresse que vous +rpandiez mes pieds, je vous promis, ou plutt je me promis moi-mme +de n'tre jamais un obstacle dans votre vie. Cet obstacle, je crus +l'tre le jour o vous rencontrtes.... celle qui est aujourd'hui votre +femme.</p> + +<p>Georges fit un geste de dsespoir. Christine pressa d'une molle treinte +sa main tour tour brlante et glace.</p> + +<p>Mnagez-moi, lui dit-elle; j'ai encore besoin d'un peu de force.... Je +vis vos incertitudes, reprit-elle aprs un instant de silence, je vis le +trouble de votre me, je vis vos combats, vos rsistances, vos nobles +efforts pour rester moi! Et pour tout cela, je vous aimai plus +encore.... Mais je ne crus point pouvoir vous rendre heureux +davantage.... Vos dsirs allaient plus loin.... Je sentais tout ce qu'il +y avait en vous de reconnaissance profonde, de piti gnreuse, de +tendresse dlicate, de dvouement chevaleresque. Tout cela, c'tait +assez pour le bonheur de dix autres.... Ce n'tait pas assez pour moi, +Georges.... Georges, voil<a name="page_181" id="page_181"></a> ma faute: j'ai pch par orgueil; mais cet +orgueil, c'tait encore de l'amour.... je voulais donner.... je ne +voulais pas recevoir. Je rompis violemment les liens que vous n'auriez +pas voulu dnouer.... J'acceptai l'apparence d'un tort.... et vous ftes +libre!</p> + +<p>—Ainsi vous m'aimez encore!</p> + +<p>—Ah! malheureux! j'en meurs, et tu le demandes! Est-ce qu'on peut ne +plus t'aimer?</p> + +<p>—Et moi! et moi, Christine!... Ma tte a pu un instant s'garer, jamais +mon cœur.... Je t'ai toujours aime.... je t'aime!</p> + +<p>—Tais-toi, par piti! Tu veux donc me rendre la mort impossible?</p> + +<p>—Mourir! toi!... Oh!... non, jamais! Je te dfendrai.... je te +cacherai.... La mort.... elle ne te verra pas!</p> + +<p>Il l'entoura de ses deux bras....</p> + +<p>Jamais! jamais plus je ne te quitterai!</p> + +<p>—Et Nadje? murmura-t-elle.</p> + +<p>—Nadje? reprit-il avec un geste de fou, les cheveux en dsordre et +l'œil hagard.... Qu'est-ce, Nadje? je ne la connais pas.... je ne la +reverrai de ma vie.</p> + +<p>—Et le devoir! dit-elle en soulevant, comme pour regarder le ciel une +dernire fois, ses longues paupires fatigues; le devoir!... un grand +mot et une grande chose, que ta pauvre morte te supplie de n'oublier +jamais! Le temps n'est plus o nous tions libres tous deux. Oh! les +beaux jours! Mais comme ils ont pass vite! T'en souviens-tu de nos +beaux jours?<a name="page_182" id="page_182"></a></p> + +<p>Georges cacha sa tte dans ses mains.</p> + +<p>Non, dit-elle avec une mutinerie d'enfant, regarde-moi. Maintenant, je +veux te voir toujours! toujours! reprit-elle comme en se parlant +elle-mme, toujours, avec moi, ce n'est pas bien long!</p> + +<p>Et, comme il faisait un signe d'incrdulit:</p> + +<p>Va, reprit-elle, je ne me trompe pas.... Si ce n'tait pas vrai, tu ne +serais pas ici. Mais avant que le soleil ait quitt cette fentre, +Georges, je ne vivrai plus que dans ton cœur.</p> + +<p>Elle parlait avec une telle conviction et un si profond accent de +vrit, que Georges vit bien qu'elle ne le trompait point. Il touffa +ses sanglots pour ne pas troubler la srnit de sa dernire heure, et +il laissa couler ses larmes silencieuses.</p> + +<p>Pourquoi pleurer? dit-elle d'une voix douce et faible: ne sais-tu pas +que nous nous reverrons?</p> + +<p>—Oui! et bientt!</p> + +<p>—Pas encore, je t'avertirai! reprit-elle.</p> + +<p>Et un sourire ineffable vint clairer ses lvres, qui se fermrent.</p> + +<p>Le baron et Maa rentraient: ils s'arrtrent immobiles deux pas du +lit. Le soleil tournait l'angle de la maison. Son rayon quitta le lit de +la mourante.</p> + +<p>Il fait nuit, dit Christine.... et j'touffe!</p> + +<p>Maa courut la fentre et l'ouvrit. Un rouge-gorge chantait dans le +cytise en fleur, sous lequel plus d'une fois Christine s'tait assise, +pendant que Georges, ses pieds, lui lisait quelque pote ou lui +parlait d'amour. Elle prit leurs mains tous trois, et les runit dans +la mme treinte; puis, sans relever les<a name="page_183" id="page_183"></a> yeux, d'une voix qui +s'teignit, elle murmura: Mes amis, mes chers amis!... Georges! +Georges!... Puis sa main se roidit et s'attacha dans une convulsion +suprme la main du jeune homme.</p> + +<p>Georges voulut la prendre dans ses bras.</p> + +<p>Plus en ce monde! lui dit Maa en s'agenouillant devant son amie, dont +elle ferma les yeux avec ses lvres.</p> + +<p>La plus aimante et la plus douce des cratures avait quitt la terre +pour toujours.</p> + +<p>Georges carta brusquement Mme de Bjorn et reprit les deux mains de +Christine: tantt il la regardait tendrement, tantt il promenait autour +de lui des yeux gars; des sanglots touffs brisaient sa poitrine, +puis il retombait dans un muet dsespoir.</p> + +<p>Maa et le baron voulurent l'arracher cette contemplation funeste; et +comme il leur rsistait:</p> + +<p>C'est maintenant, fit M. de Vendel, qu'il vous faut du courage!</p> + +<p>—Je n'en ai pas! dit Georges; il y a des choses qu'on ne peut point +supporter.</p> + +<p>—Et moi donc, reprit le baron, comment fais-je depuis un an?</p> + +<p>Georges ne rpondit rien et se laissa emmener.</p> + +<p>Le lendemain, il revint Haga, avec le baron, pour rendre Christine +les suprmes devoirs. Tous deux accompagnrent jusqu' sa dernire +demeure les restes de la comtesse, qui alla dormir avec ses pres dans +la chapelle funbre des Oxen-Stjerna.</p> + +<p>Nous l'avons trop aime, pour ne pas nous aimer en souvenir d'elle! +dit le major sur la tombe<a name="page_184" id="page_184"></a> o l'on venait de sceller leur amour unique +tous deux.</p> + +<p>Georges lui serra la main, mais ne rpondit qu'avec des larmes.</p> + +<h3><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII</h3> + +<p>Le sjour de Stockholm devint insupportable M. de Simiane. Sa sant +s'puisait; il tomba dans une sorte de marasme: on dut demander son +rappel. Les mdecins conseillrent l'air de France. Il traversa le +Gotha-Canal, creus dans le granit des montagnes, comme l'escalier de +Neptune du canal Caldonien, dont les marches liquides soulvent et +portent les flottes de Victoria travers les sapins du Glen-Nvis. Le +bateau de Kiel se fait attendre un jour ou deux Gothenbourg.</p> + +<p>Georges erra dans les environs assez tristement. Le matin du dpart, un +hasard funbre l'amena prs du cimetire, situ non loin de la ville, au +pied d'une montagne, au bord d'une prairie. La porte tait ouverte: il +entra. Le cimetire de Gothenbourg n'est pas monumental; mais, si j'ose +dire, il est intime. On n'y btit point aux riches dfunts des palais de +granit et de marbre, ou des villas de stuc, mais chaque tombe a son +arbre et sa croix.</p> + +<p>Si vous aimez la pense des morts, si dj l'herbe cache une part de ce +qui tait vous, s'il vous plat de<a name="page_185" id="page_185"></a> retrouver les chers absents, ou du +moins de vous croire prs d'eux, ils auront pour vous un charme extrme, +ces cimetires du Nord, avec leur ciel mlancolique, leurs longues +alles de tilleuls et de chnes, leurs bouquets d'ormes et d'rables, +leurs aunes tremblants et leurs grands bouleaux, dont les branches +accables caressent les pierres couvertes de mousse et les tombes de +gazon fleuri.</p> + +<p>Le cimetire de Gothenbourg est grand; on n'y dispute pas, pouce +pouce, la dernire couche des morts; on n'y trouble point leur sommeil +sacr; on y pargne la douleur toutes ces vexations gratuites et +mesquines dont elle s'irrite ailleurs; on n'est pas mme contraint +suivre l'alignement vulgaire des inhumations officielles: on se groupe +par familles. Parfois un couple d'amis s'isole l'ombre d'un saule au +blanc feuillage, uni dans la mort mme, malgr la parole du matre: +<i>Siccine separat amara mors!</i> La mort ne les a pas spars, et c'est +dans le mme sommeil qu'ils attendent le mme rveil, ensemble!...</p> + +<p>Je serais bien ici, dit Georges en s'arrtant sous un grand tilleul, et +je dormirais du moins dans la terre qui la garde! Mais non, reprit-il, +elle ne le veut pas, car elle ne m'a pas encore averti.</p> + +<p>Il cueillit sur une tombe une touffe de bruyre blanche, la cacha dans +sa poitrine et sortit. Un aveugle genoux prs de la porte lui tendit +une sbile de bois en murmurant: <i>Denka pa Dden!</i> Pensez aux morts!</p> + +<p>Georges lui jeta un rixdale d'argent, et s'loigna en frissonnant. Oh! +les morts, je ne les oublie pas! se disait-il.<a name="page_186" id="page_186"></a></p> + +<p>Le bateau l'emporta, et quand, vers le soir, les ctes de Sude +disparurent dans les flots embrass du couchant, il lui sembla perdre +Christine encore une fois.</p> + +<p>Georges est maintenant Paris. Il passe au milieu du monde, insensible + ses joies comme ses douleurs. Nadje va souvent au bal: c'est la +reine des belles nuits; mais Georges se retire d'assez bonne heure: il +n'aime pas voir danser le cotillon.</p> + +<p>Plusieurs femmes, de celles que la douleur attire, noble race qui +s'puise! auraient daign le consoler en lui versant l'oubli avec +l'amour. Georges est avec elles d'une politesse distraite et froide; il +a toujours l'air d'couter quand on lui parle, mais c'est lui-mme +qu'il rpond tout bas: <i>Denka pa Dden!</i> Pensez aux morts!</p> + +<p><br /><br /> +<br /> +Stockholm, septembre 1856.<br /> +</p> + +<p class="c"><br /><br /> +<br /> +FIN.</p> + +<p class="c"><br /> +<br /> +<br />—————<br /> +COULOMMIERS.—TYP. A. MOUSSIN<br /> +—————</p> + +<hr /> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Christine, by Louis nault + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHRISTINE *** + +***** This file should be named 35766-h.htm or 35766-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/5/7/6/35766/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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