diff options
Diffstat (limited to '35766-0.txt')
| -rw-r--r-- | 35766-0.txt | 5941 |
1 files changed, 5941 insertions, 0 deletions
diff --git a/35766-0.txt b/35766-0.txt new file mode 100644 index 0000000..c4e70f7 --- /dev/null +++ b/35766-0.txt @@ -0,0 +1,5941 @@ +The Project Gutenberg EBook of Christine, by Louis Énault + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Christine + +Author: Louis Énault + +Release Date: April 4, 2011 [EBook #35766] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHRISTINE *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + + + + + + + + +CHRISTINE + + +OUVRAGES DU MÊME AUTEUR + +Format in-18 Jésus. + + Constantinople et la Turquie. 1 vol. 3 50 + En province; 2e édition. 1 vol. 3 + Histoire d'une femme; 2e édition. 1 vol. 3 + Irène;--Le Mariage impromptu;--Deux villes mortes. 1 vol. 3 + Olga; 2e édition. 1 vol. 3 + Un drame intime; 2e édition. 1 vol. 3 + Le roman d'une veuve; 3e édition. 1 vol. 3 + La pupille de la Légion d'honneur; 2e édition. 2 vol. 6 + La destinée; 3e édition. 1 vol. 3 + Les perles noires; 2e édition. 1 vol. 3 + Le baptême du sang; 2e édition. 2 vol. 6 + Le secret de la confession; 2e édition. 2 vol. 6 + Alba; 4e édition. 1 vol. + Hermine; 2e édition. 1 vol. 2 + La rose blanche;--Inès;--Une larme ou petite + pluie abat grand vent; 2e édition. 1 vol. 2 + La vierge du Liban; 3e édition. 1 vol. 2 + Nadéje; 4e édition. 1 vol. 2 + Stella; 3e édition. 1 vol. 2 + Un amour en Laponie; 2e édition. 1 vol. 2 + L'amour en voyage (_Carine--Rose--la Bourgeoise + de Prague_); 4e édition. 1 vol. 2 + La vie à deux. 1 vol. 2 + Frantz Muller;--Le Rouet d'or.--Axel. 1 vol. 1 25 + Pêle-Mêle;--Nouvelles; 2e édition. 1 vol. 1 25 + + COULOMMIERS.--Typ. A. MOUSSIN + + + + +CHRISTINE + +PAR + +LOUIS ÉNAULT + +HUITIÈME ÉDITION + +PARIS + +LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie + +79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 + +1874 + +Droits de propriété et de traduction réservés. + + +A M. LE COMTE ARMAND DE PONTMARTIN + +LOUIS ÉNAULT + + + + +CHRISTINE + + + + +I + + +Le lac Mélar, dont les longs bras projetés dans toutes les directions +font communiquer l'intérieur de la Suède avec la mer Baltique, offre, +pendant les belles journées d'hiver, un assez curieux spectacle. +Pénétrant par mille canaux la ville bâtie sur ses flots mêmes, il +devient, dès que le froid décembre l'a couvert d'une couche de glace +unie et transparente, le boulevard de Gand, le Hyde-Park, le bois de +Boulogne et le Prater de Stockholm: c'est le rendez-vous de la fashion +suédoise, et l'étranger peut en deux heures y passer la revue complète +des merveilleux et des élégantes de cette gracieuse capitale. Le beau +golfe, qui s'incline et s'arrondit vers l'orient, est pour la ville de +Charles XII--cette Venise du Nord--ce que le Grand-Canal est pour la +cité des doges. On s'y rassemble, on s'y promène, on y flâne, on y +patine. Tout Stockholm est là de deux heures à quatre, comme tout Paris, +de quatre à six, est au Lac ou à la Cascade. + +En 184., par une radieuse après-midi de février, un traîneau lancé à +toute vitesse franchissait la place des Chevaliers, sur laquelle on +n'avait pas encore élevé la statue du roi Charles-Jean XIV, et laissant +à sa droite le noble palais de _Riddarhus_, débouchait au galop sur le +lac, à l'endroit même où l'un de ses bras s'infléchit comme pour enlacer +la ville dans sa molle étreinte. + +Deux jeunes gens, enveloppés de fourrures, étaient assis à l'arrière du +traîneau. + +«Que c'est donc beau, chevalier! dit l'un d'eux en se soulevant pour +mieux embrasser dans son ensemble la vaste étendue; il me semble que +j'ai pour la première fois l'idée de la blancheur; cette nappe uniforme +de neige amoncelée m'attire, m'éblouit, et m'attire encore. Elle donne à +l'atmosphère je ne sais quelle éclatante sérénité; je n'avais pas encore +vu cette lumière pure que tout répercute et que rien n'altère. C'est +vraiment beau! + +--Mon Dieu! reprit l'autre, je sais bien que cela ne vaut pas Paris. +Rien ne vaut Paris, mon cher comte! mais je conviens pourtant que ce +premier coup d'œil a bien son charme. + +--Je connais toutes les grandes villes d'Europe, reprit le premier +interlocuteur, et je vous déclare que je n'ai jamais admiré un plus +magnifique spectacle. + +--Alors je suis heureux d'avoir pu vous l'offrir comme bienvenue à votre +arrivée parmi nous. Vous autres diplomates, vous êtes un peu gâtés: +vous prenez la fleur de tout, et quand elle est cueillie, vous partez.» + +Le jeune homme sourit et ne répondit rien. C'est une habitude prudente, +qui ne compromet jamais: il l'avait prise avec un élève de M. de +Tallayrand dans sa première chancellerie. + +Le comte s'appelait Georges de Simiane. Longtemps attaché à la légation +française près d'une petite cour d'Allemagne, il venait de passer en +qualité de secrétaire à l'ambassade de Suède. Arrivé à Stockholm depuis +deux jours seulement, il avait eu la bonne fortune de retrouver le matin +même une de ses plus aimables relations d'autrefois dans le chevalier +Axel de Valborg, chambellan du roi, qui avait été reçu tout un hiver à +Paris chez la mère de Georges, Mme la marquise de Simiane. + +Ceux qui n'ont pas vécu dans les pays du Nord ne savent pas quelle vie +nouvelle leur apporte chaque hiver. Pendant de longues semaines, en +flocons drus et serrés, la neige tombe.... ou plutôt elle est si +abondante et si compacte, que l'on ne sait vraiment pas si elle tombe. +Vous marchez au sein d'un nuage de duvet froid; vous êtes enveloppé dans +un tourbillon blanc; à chaque pas que vous faites, il semble se +resserrer autour de vous et vous enlacer dans des entraves cotonneuses +et glacées. Le sol, sous vos pieds, c'est la neige; le ciel, sur vos +têtes, c'est encore la neige--toujours la neige. Il n'y a plus au monde +qu'un élément: la neige! C'est alors vraiment qu'il faut plaindre le +voyageur. L'instinct le conduit bien plus que la raison: il marche au +hasard, à demi aveuglé; ses chevaux, baissant tristement la tête et ne +pouvant plus retrouver la piste accoutumée, vont comme on les pousse, +sans savoir où; si vous vous arrêtez, si vous détournez les yeux, si +vous vous accordez une distraction d'un instant, vous ne retrouverez +plus votre route incertaine; vous êtes perdu! L'oreille, qui cherche en +vain à saisir une vibration dans l'air muet, s'effraye de ce calme +lugubre, symbole de la mort. La neige tombe sans bruit, et le pas mat +s'amortit dans une ouate molle.... Seulement, de temps en temps, un +corbeau secoue dans l'espace blanc ses ailes sombres et pesantes, et +mesure, par un croassement lugubre, les intervalles de ce silence plein +d'angoisse. + +Mais quand la neige a tombé pendant bien longtemps, quand la plaine, la +montagne et les bois ont reçu leur parure d'hiver, la scène change +d'aspect. Une nappe partout égale, immense, s'étend sur la nature +uniforme; les vallées sont remplies, les montagnes abaissées; un seul +niveau passe sur le pays tout entier. La Suède n'est plus qu'une vaste +plaine, déroulant d'horizon en horizon, pendant cinq cents lieues, ses +perspectives infinies. Quand, vers midi, la brume, roulée par un vent +léger, s'écarte; quand rien ne trouble la transparence bleue de l'éther, +le soleil, sur la neige immaculée, resplendit avec un incomparable +éclat. Il y a je ne sais quelle gaieté légère dans l'air vif et sec, et +les rayons qui se brisent sur la surface brillante projettent dans +l'atmosphère sereine une lumière éblouissante. La scène change d'aspect +quand on entre dans les bois. La tête brune des grands sapins est +poudrée à frimas; leurs bras longs et maigres accrochent la neige au +passage; elle reste attachée aux rameaux, çà et là, comme les flocons +d'une toison déchirée. Les longues aiguilles des pins se recouvrent de +cristallisations diamantées, et des girandoles de glaçons, étincelantes +pierreries de l'écrin des hivers, courent d'un arbre à l'autre, comme +les pendeloques d'un lustre constellé, reflétant mille feux dans les +facettes de leurs prismes. Dans les environs de Stockholm, ces grands +spectacles prennent un caractère plus étrange encore. La civilisation, +dont cette ville élégante est un foyer ardent, se mêle à la nature, et +l'homme anime de sa présence et de sa joie la scène magique du paysage. + +Le jour où commence ce récit, la ville entière semblait se répandre sur +son beau lac, dont la glace éclatante était à chaque instant sillonnée +de traîneaux et de patineurs, qui l'effleuraient par essaims rapides. +Les petites îles posées sur les rochers, et qui, pendant la saison +d'été, ressemblent de loin à des bouquets de fleurs dans des coupes de +granit et de porphyre, opposaient gaiement le contraste de leur verdure +foncée à la blanche monotonie de la plaine trop égale. + +Un de ces îlots, situé à un quart de lieue de Stockholm, était entouré +d'une foule compacte et un peu bruyante. Du côté de la ville, il +s'échancrait en un croissant profond, dont les extrémités étaient +garnies d'une double rangée d'épicéas noirs et de laryx argentés, mêlés +de quelques saules aux bourgeons bruns sur des rameaux d'un vert pâle. +Cette petite anse abritée servait d'arène favorite aux patineurs, qui +venaient faire assaut de grâce et d'agilité, devant une élite de juges +coiffés jusqu'aux yeux et cravatés jusqu'aux oreilles. + +Quelques femmes, descendues des traîneaux et appuyées aux bras de leurs +cavaliers servants, brillaient au premier rang et suivaient d'un œil +inquiet, comme on ferait chez nous les péripéties d'un steeple-chase, +les passes et les voltiges de cinq ou six virtuoses qui, dans leurs +jeux, décrivaient mille courbes, dessinaient des arabesques, brodaient +des festons, inventaient des figures, et, au milieu de leurs entrelacs +sans fin, traçaient rapidement des chiffres mystérieux, plus rapidement +effacés. Un jeune officier aux gardes, rose et blond comme un chérubin, +attirait particulièrement l'attention des belles promeneuses. Rien +n'égalait la souplesse et la force de ses muscles d'acier: il glissait à +travers mille obstacles sans s'y heurter jamais, et passait au milieu +des groupes sans effleurer la fourrure d'une pelisse ou la basque d'un +habit. Tout à coup, au plus vif de son élan, il s'arrêta, et, se +redressant sur le talon d'un seul patin, par une série de voiles +précipitées, il traça, sur la glace, qui se fendillait avec de petits +craquements secs, douze ou treize circonférences de même grandeur et se +coupant entre elles avec une régularité parfaite. Un murmure flatteur +s'éleva de toutes parts, et le jeune homme fut salué d'une triple salve +d'applaudissements. + +«Et dire qu'_Elle_ n'est pas là! fit-il en se penchant à l'oreille du +chevalier Valborg. + +--Voilà son traîneau qui passe, répondit celui-ci; à vrai dire, je +crois qu'il est vide, mais ses chevaux vous ont vu peut-être, c'est déjà +quelque chose. + +--Si peu!» reprit l'officier en riant. Et il s'élança de nouveau sur la +glace polie. + +Georges avait suivi des yeux la direction du regard de deux Suédois. Il +aperçut dans la distance un traîneau, vide en effet, qui se dirigeait +assez rapidement vers le nord. + +Comme le sport du patin n'est pas précisément dans les habitudes de la +diplomatie, le comte de Simiane trouva que ces exercices, fort +intéressants tout d'abord, finissaient par devenir assez monotones, et +il demanda de continuer sa promenade. Le cocher, à qui on ne donna point +d'ordre, suivit la route que le traîneau avait prise avant lui. + +Bientôt un point mouvant à l'horizon se détacha, noir sur la neige +blanche. C'était le traîneau qui revenait. Il approchait avec une +rapidité inouïe, et l'on put, au bout de quelques instants, distinguer +le harnachement rouge de quatre poneys noirs, de cette race d'Islande, +la plus petite de l'Europe, mais la plus intrépide, qui couraient comme +le vent. Je me trompe: ils bondissaient plutôt qu'ils ne couraient; leur +sabot soulevait la neige qui les enveloppait d'un tourbillon diaphane. +Leurs yeux brillaient comme des charbons; leurs naseaux soufflaient des +nuages, et ils secouaient, en mordant leur poitrail, leur épaisse et +rude crinière, emmêlée de givre. + +Quand les traîneaux se croisèrent, ni l'un ni l'autre ne ralentit son +allure, et c'est à peine si Georges put apercevoir, à demi couchée sur +une peau de renard bleu, une femme qui lui parut jeune. Il ne distingua +point ses traits; mais en la voyant ainsi passer dans son nuage rapide, +il se rappela ces divinités du Walhalla, les walkyries belles et +froides, qui traversent le ciel en emportant les âmes. + +«Est-ce que nous allons encore loin? dit M. de Simiane; je crois que +j'ai froid.» + +Le chevalier de Valborg lui jeta un regard malicieux et, sans rien +répondre, se contenta de siffler d'une certaine façon--sage économie de +paroles dans un pays où elles pourraient geler en l'air avant d'arriver +à destination. Aussitôt le cocher tourna bride. + +«Quelle est cette femme qui vous a salué de la main? demanda le comte au +cavalier. + +--C'est la comtesse de Rudden; on l'appelle ici la comtesse Christine. + +--Qui, on? + +--Tout le monde. + +--On s'en occupe donc? + +--On s'en préoccupe.... Elle n'est indifférente à personne; et tenez! +vous-même, vous ne l'avez pas même vue.... vous seriez incapable de la +reconnaître.... + +--Vous croyez? + +--J'en suis sûr! et pourtant vous me demandez déjà qui elle est. + +--Mettons que je ne vous ai rien demandé. + +--Soit! mais sachez que, si l'on s'occupe de la comtesse Christine, ce +n'est pas du tout comme vous l'entendez.... + +--Mais je vous jure que je ne l'entends d'aucune façon. + +--Mme de Rudden est une de ces femmes qui n'ont que des amis! + +--C'est ainsi qu'un homme du monde doit parler de toutes les femmes. + +--Oui; mais je parle sincèrement. + +--Et cet officier aux gardes qui dit: _Elle_? + +--C'est un des mille soupirants. Il ne compte pas. + +--Cela le regarde; mais il est du moins permis de trouver que votre +comtesse se donne des airs assez étranges, seule dans son traîneau, +emportée au galop sur la neige par quatre petits monstres. Je la tiens +pour une grande artiste: elle entend merveilleusement la mise en scène. + +--Elle! c'est la femme la plus simple du monde. + +--Chevalier, il n'y a pas de femme simple: la plus naïve est rouée comme +dix hommes. Mais, puisque nous retournons, je serais curieux de la voir. + +--C'est précisément ce que je vous disais.... + +--Je ne comprends plus. + +--A peine arrivé, vous voulez faire comme tous les papillons de +Stockholm, vous brûler les ailes à cette belle flamme. + +--Rassurez-vous, mon cher chevalier. Il y a longtemps que je n'ai plus +d'ailes. On ne s'en sert pas dans la diplomatie; nous les coupons comme +nos moustaches. + +--Alors il y a moins de danger,» dit Axel en riant. + +Les deux jeunes gens approchaient de l'îlot des patineurs. L'œil +perçant de Georges avait déjà reconnu le traîneau étroit et allongé de +la comtesse et ses chevaux islandais, qui creusaient la neige d'un pied +impatient. Un petit groupe entourait Mme de Rudden. Elle aperçut les +deux nouveaux venus, qui se tenaient à quelque distance dans la foule. +Son regard glissa légèrement, et pour ainsi dire sans le toucher, sur M. +de Simiane, et il s'arrêta un instant avec une expression d'enjouement +affectueux sur Axel, à qui elle rendit son salut avec un sourire. + +Georges, à première vue, lui donna trente ans, la trouva belle, mais la +jugea froide et même un peu hautaine. Sa pâleur était mate et vigoureuse +de teinte, comme celle de l'ivoire, et elle n'avait pas aux pommettes, +comme presque toutes les Suédoises, ces touffes de roses un peu trop +rouges que le froid fait éclore sur la joue. Elle avait relevé son +voile, et des bandeaux bruns à reflets d'or, trop appliqués sur le +front, échappant à la passe étroite du chapeau, coulaient en ondes +molles jusqu'au bas de son visage un peu long. Deux grands yeux, d'un +bleu si foncé que de loin ils paraissaient noirs, animaient sa +physionomie si expressive, même dans le repos. Un gros bouquet d'azalées +rouges était posé sur ses genoux, à côté de son manchon en peau de +cygne. Chacun de ceux qui venaient lui parler témoignait à la comtesse +une respectueuse déférence; elle montrait à tous cette bonne grâce polie +et cette bienveillance courtoise qui est le premier apanage et comme la +marque de la femme bien née. + +«Voulez-vous que je vous présente? demanda le chevalier sans plus de +façon. + +--Je n'en vois pas la nécessité. + +--Vous avez peur? + +--Non, malheureusement. + +--Pourquoi malheureusement? + +--C'est que la peur est le commencement de l'amour, comme de la sagesse, +et la sagesse est une bonne chose, et l'amour aussi! + +--Alors, venez! + +--Plus tard, si vous y tenez.... vous demanderez pour moi cette grâce à +Mme de Rudden.... mais ici, en plain air.... sans qu'elle ait pu +refuser.... Excusez-moi, chevalier, mais vous savez que je suis un peu +formaliste. + +--C'est que vous n'êtes pas encore fait à la simplicité cordiale de nos +mœurs du Nord.... Cela viendra.... et l'amour aussi.» + +Il était trois heures. Les nuits d'hiver ne se font point attendre sous +ces latitudes voisines du pôle. La comtesse regagna la ville, et la +foule la suivit comme une escorte. + +Georges et le chevalier ne s'y mêlèrent point; ils revenaient +tranquillement, causant et regardant. + +Devant eux, Stockholm, fièrement posé sur ses trois îles de granit, +entre le lac Mélar et la mer Baltique, dessinait sa silhouette élégante +sur un ciel de saphir pâle. Les flèches de ses églises, les toits de ses +maisons, la cime de ses palais, répercutaient comme des miroirs les +rayons du couchant, qui se prolongeaient en traînées de feu sur la +neige. Rien n'égale la splendeur de ces magnifiques adieux du soleil aux +trop courtes journées du Nord. L'astre enflammé descend peu à peu avec +une lenteur solennelle. Arrivé au bord extrême de l'horizon, il hésite +et s'arrête, et alors même qu'il a disparu, il reste si près de nous, +que l'on devine toujours sa présence. Cependant le ciel vers l'ouest +garde des teintes plus ardentes: c'est une palette radieuse, où les +nuances les plus riches se fondent et s'embrasent: il n'y a peut-être +que deux couleurs primitives, le rouge et le jaune, mais elles se +mêlent, se pénètrent, s'assortissent et se combinent de manière à nous +présenter dans une chaude harmonie les tons les plus radieux. Cette +lumière, qui naît à l'horizon dans une bande de pourpre foncé, va mourir +au zénith, au milieu de légers flocons orangés, qui ménagent la +transition avec l'azur sombre. Elle se dégrade d'une teinte à l'autre, +et tout à coup se réveille et s'avive, comme une voix qui rejaillit +d'échos en échos, et dont les vibrations se heurtent et se croisent dans +l'air sonore: parfois alors on a deux teintes superposées, dont +l'intensité même semble redoubler par le contraste; parfois de grands +nuages aux aspects étranges, chariots aux roues étincelantes, trônes +d'or, palais aux architectures fantastiques, croulant sous le vent, +s'élèvent de la mer, montent dans le ciel et se détachent vivement sur +ce fond resplendissant d'or et de feu. On comprend alors qu'en face de +ces spectacles sublimes Odin ait placé dans les nuages le paradis des +héros. + +Cependant les derniers rayons s'évanouissent, les splendeurs s'effacent, +le ciel s'éteint, les touffes de lilas remplacent les bouquets de roses; +aux teintes fauves de l'or rutilant succèdent les délicates pâleurs de +l'argent; enfin, c'est le tour de la nuit, nuit sereine et limpide, +dont l'ombre même a des reflets de perle, irisés de la lueur lactée des +opales. + +Georges était poëte à ses heures, et cette grande scène fit sur lui une +impression que peut-être il ne se croyait plus capable de ressentir. +L'homme qui se connaît le mieux a toujours dans son cœur des replis +secrets où la lumière ne pénètre point tous les jours. Et puis, à son +insu, le regard profond de la comtesse le suivait toujours; il se +surprit même, une fois ou deux, à chasser son souvenir. Mais comme, en +sa qualité de diplomate, il était de ceux qui prétendent que la parole a +été donnée à l'homme pour cacher sa pensée, il se garda bien de révéler +sa préoccupation naissante. + +Les deux amis dînèrent ensemble dans un club, et allèrent le soir au +Grand-Théâtre, où l'opéra, trois fois par semaine, réunit la société +aristocratique de Stockholm. Georges lorgna dans toutes les loges. Il ne +découvrit point Mme de Rudden. + + + + +II + + +Le président de la chambre des nobles donnait, le lendemain, un des plus +grands raouts de l'hiver. + +Georges reçut une invitation: c'était dans l'ordre. Il y vint, amené par +son ambassadeur. Les bals du grand monde, à Stockholm, sont fort +brillants. Les Suédois s'appellent eux-mêmes les Français du Nord: ils +aiment le plaisir et s'y livrent avec une ardeur toute méridionale. La +réunion était nombreuse, et l'on ne comptait pas les jolies femmes. +Georges parcourait de l'œil leur escadron volant: il cherchait +Christine. Il ne l'aperçut pas. Il était jeune et avait trop longtemps +vécu en Allemagne pour ne pas aimer la danse; il accepta donc sans trop +de regrets les compensations que lui offraient cinq ou six beautés à la +mode, fort empressées de donner aux étrangers, par leur accueil, une +idée favorable de l'hospitalité suédoise. + +Mme de Rudden entra pendant qu'il dansait une rédowa: elle traversa le +salon avec cet air de majesté gracieuse qui ne l'abandonnait jamais. +Georges ne voulut point retourner la tête, mais il suivait tous ses +mouvements dans les glaces; il entraîna sa danseuse vers elle pour la +voir de plus près. La robe de la comtesse l'effleura. Mais Mme de Rudden +ne fit qu'une apparition au milieu de la foule un peu bruyante: passé +vingt ans, les femmes vraiment distinguées ne dansent plus; elles +laissent ce plaisir à celles qui n'en ont pas d'autre. Elle se retira +dans un des boudoirs disposés autour du salon pour servir d'asile à la +causerie discrète. Quelques hommes l'entourèrent bientôt, et elle devint +le centre d'un petit groupe. + +Georges trouva que les rédowas suédoises duraient un peu trop longtemps, +et quand il eut reconduit sa danseuse, il s'approcha du boudoir. + +La comtesse se faisait habiller à Paris; elle passait pour une des +femmes les plus élégantes de Stockholm. Personne mieux qu'elle ne savait +s'asseoir: c'est un art plus difficile qu'on ne pense. La crinoline +n'avait pas franchi le Sund, et les armatures de fer ne faisaient pas +encore de la jupe ballonnée des Sébastopols de velours et de soie. Mais +Christine avait une façon particulière de ranger autour d'elle les plis +nombreux et souples: elle donnait au costume moderne, si facilement +ridicule entre des mains malhabiles, la noblesse et la distinction. M. +de Simiane avait le sentiment trop vif de la forme pour ne pas faire +toutes ces remarques du premier coup d'œil: avec lui les plus petites +choses avaient leur importance, et c'était toujours par les yeux qu'on +le prenait d'abord. La comtesse portait, ce soir-là, une robe de velours +noir, dont le corsage, montant peut-être un peu haut, cachait à demi ses +épaules, mais faisait ressortir, par un contraste de tons très-puissant, +toute la beauté de son cou, un peu long, mais fin d'attaches et +légèrement doré. C'était tout à la fois magnifique et simple; puis +c'était chaste, comme est toujours la beauté vraie. La plus séduisante +des grâces c'est la grâce décente. Les femmes semblent l'oublier +quelquefois, les hommes s'en souviennent. + +La comtesse était assise dans un grand fauteuil, la tête un peu +renversée en arrière sur le dossier, pour mieux écouter deux hommes qui +lui parlaient debout. Cette pose, qui semblait si naturelle, une +coquette l'eût choisie, car elle faisait merveilleusement valoir toute +la beauté intelligente de sa physionomie. Son visage, vivement éclairé +d'en haut par la lumière qui baignait ses cheveux et se jouait sur ses +tempes transparentes, allait s'amincissant vers le bas de l'ovale +allongé. En suivant le rayon de ses yeux, alors perdus dans le vague, +on devinait qu'elle était faite pour regarder du côté du ciel. + +Georges s'arrêta un moment sur le seuil du boudoir, et l'observa de cet +œil pénétrant et sagace de l'homme qui a beaucoup examiné les femmes. + +«Eh bien, fit le chevalier de Valborg, qui venait de le rejoindre, qu'en +dites-vous? + +--Elle est vraiment belle!... + +--Et sage! + +--Cela regarde son mari. + +--Elle est veuve. + +--Elle a donc toutes les qualités? + +--Voulez-vous maintenant que je vous présente? + +--Je n'ai aucune objection. Soit! + +--Quelle froideur! + +--Ma foi, chevalier, prenez-le comme vous voudrez, mais je n'ai jamais +pu souffrir les femmes parfaites.... vous me dites trop de bien de +celle-ci. + +--N'en croyez que la moitié! + +--Ce serait encore trop! je suis sûr qu'elle est ridiculement gâtée.... +et prétentieuse! + +--C'est ce qui vous trompe: elle est aussi simple qu'elle est charmante. + +--Dites tout de suite que c'est la huitième merveille du monde, et n'en +parlons plus. Tenez, l'orchestre joue une mazurka, je vais la danser... + +--Avec elle? + +--Non, vraiment, avec ce petit nez retroussé qui fait des mines au coin +de la cheminée. + +--Eh mais! fit le chevalier; j'avais raison de vous le dire hier: vous +avez peur.» + +Qu'il s'agisse d'un homme ou d'une femme, d'un quadrille ou d'un assaut, +ce mot de peur, dans une bouche étrangère, sonne toujours mal aux +oreilles françaises. Georges rentra dans le boudoir qu'il avait déjà +quitté. Les hommes avec qui la comtesse causait s'étaient retirés peu à +peu derrière son fauteuil, et en regardant par la porte du salon elle +aperçut les deux jeunes gens. Axel prit son ami par le bras, et +s'approchant de Mme de Rudden, il lui présenta M. de Simiane dans les +règles et avec les formes de l'étiquette la plus cérémonieuse. + +La comtesse accueillit le nouveau venu avec la grâce aimable qui la +distinguait, et lui indiqua de l'éventail un siège tout près du sien. +Axel, debout devant eux, attendit que la glace fût suffisamment rompue, +puis il se rappela fort à propos qu'il devait danser, et il laissa +Georges et la comtesse en tête-à-tête au milieu de la foule. + +Georges était assez froid; la comtesse très-réservée: il fallut passer +tout d'abord à travers ces généralités banales qui sont toujours le +début frivole et mondain des relations les plus sérieuses; puis, peu à +peu, comme si l'on se fût deviné avant de se connaître, tous deux se +sentirent bientôt en confiance; l'entretien devint plus intime. On +effleura tous les sujets, ainsi qu'il arrive entre gens à qui mille +choses sont également connues et familières. + +Georges releva une observation fine de la comtesse et parut l'admirer +peut-être un peu trop. + +«Savez-vous, lui dit-elle, que vos louanges ne sont pas flatteuses? +elles marquent un certain étonnement dont vous ne pouvez pas vous +défendre. On dit qu'à Paris vous nous prenez assez volontiers pour des +barbares: «les barbares du Nord!» j'ai vu cela dans un de vos livres à +la mode. Vous autres Français, vous êtes tellement civilisés! + +--Trop, peut-être! Mais ce n'est pas non plus ce qui vous manque; +seulement, vous l'êtes autrement que nous. + +--Voudriez-vous m'expliquer la différence? + +--En ce moment je prends mes notes, et ce sera l'objet d'un _memorandum_ +que j'adresserai aux grandes puissances.... après vous l'avoir dédié. + +--J'ai peur d'attendre longtemps, et je le regrette d'autant plus que le +sujet me semble piquant: vous avez eu le bonheur de voyager assez pour +faire des comparaisons. Moi, je n'ai pas quitté la Suède, et je ne le +regrette guère; j'aurais seulement voulu voir Paris. Est-ce que les +Françaises sont vraiment belles? + +--Quelquefois.... mais.... + +--Il y a un mais? + +--Hélas! oui; leur beauté, presque toujours, a plus d'éclat que de +charme. Il leur manque ce je ne sais quoi d'intime que l'on retrouve +seulement dans les races du Nord. A moins d'une grande passion, rare +partout, rare surtout chez elles, leur beauté luit pour tout le monde, +comme le soleil à midi. + +--Vous me semblez, dit la comtesse en riant, un casuiste subtil en ces +matières, et je voudrais connaître votre opinion sur.... + +--Les Suédoises? + +--Oh! une opinion générale. + +--Eh bien, dit Georges, si vous me permettez encore une comparaison +astronomique, je dirai que de ce côté-ci de la Baltique vous êtes belles +plus souvent à la façon de ces blondes étoiles qui se lèvent à minuit, +et gardent leurs doux rayons pour deux yeux solitaires. + +--Est-ce que vous êtes poëte, monsieur le comte? + +--Hélas! non, madame, je suis diplomate. + +--Vous venez de rendre avec une image heureuse une idée trop flatteuse +peut-être pour mes compatriotes. Je ne sais pas si elle est tout à fait +vraie, mais je voudrais qu'elle le fût. + +--Cependant, reprit Georges en attachant sur elle un regard qui ne +dissimulait pas assez son admiration vive, il y a des beautés tellement +radieuses, qu'il serait peut-être injuste de les vouloir réduire au +simple rôle d'étoiles; elles auraient le droit de se plaindre. + +--C'est qu'elles ne seraient pas raisonnables, dit la comtesse en riant; +car il serait difficile, même à une femme, d'aller plus haut. + +--Après cela, fit Georges en relevant les yeux, ces chastes étoiles, on +est souvent plusieurs à les regarder d'en bas. + +--Et elles n'en savent rien! reprit Christine avec un fin sourire. + +--C'est un malheur de plus, madame. + +--Pour qui? pour les étoiles? + +--Non, pour ceux qui les regardent.» + +Un nuage passa sur le front du jeune diplomate: la mélancolie lui +allait bien; il parut s'abandonner à une rêverie silencieuse. + +«Les observations s'arrêtent là? demanda Christine; je le regrette, car +vous m'intéressiez. + +--J'ai toujours cru, répondit-il, que les femmes de votre pays +entendaient même ce qu'on ne leur disait pas.» + +Christine le regarda de son beau regard clair et franc; ses yeux +s'arrêtèrent un instant sur les yeux du jeune homme, puis elle les +détourna bientôt avec une expression d'inquiétude et de contrariété. +Rien au monde n'était moins capable de lui plaire qu'un compliment +banal; la menue monnaie de la galanterie n'était pas reçue chez elle. On +va plus vite à Paris qu'à Stockholm. La comtesse le savait, et son +esprit se mit en garde. C'était peine inutile: elle ne fut point +attaquée. Georges avait parfois l'allure aventureuse; mais, s'il allait +loin, il savait s'arrêter à temps. C'est là le tact suprême, et le monde +seul peut le donner. + +Un murmure de l'orchestre arriva jusqu'au boudoir. M. de Simiane profita +de l'occasion pour rompre le courant d'idées qui peut-être emportait +l'âme de Christine loin de lui. + +«Vous dansez, madame? lui dit-il en reprenant son air d'enjouement +léger. + +--Plus! + +--C'est une résolution? + +--Arrêtée. + +--Vous n'en changerez pas? + +--Je ne le crois guère. + +--C'est que.... + +--Achevez. + +--J'ai bien envie de faire un tour de valse. + +--Ah! la raison est bonne, dit Christine en retrouvant son sourire; mais +voilà les trois filles de l'ambassadeur d'Autriche; elles dansent comme +des Péris.... ou des Allemandes. + +--Je voudrais danser avec une Suédoise. + +--Justement! voici venir la jolie Mina de Welfen: invitez-la, vous allez +faire son bonheur. + +--J'aimerais mieux faire le mien! Madame la comtesse, c'est avec vous +que je voudrais avoir l'honneur de valser.» + +L'orchestre achevait le prélude de l'_Invitation_, de Weber. Elle +faisait fureur alors à Stockholm comme à Paris. La comtesse se leva, et, +sans dire un mot, elle mit sa main dans celle de Georges. Deux couples +passèrent en valsant dans le boudoir. Georges et Christine les suivirent +et entrèrent dans le tourbillon. + +«Je crois que j'ai oublié! murmura la comtesse en essayant ses premiers +pas. + +--Ayez confiance,» dit Georges à demi-voix en effleurant des lèvres son +oreille nacrée. + +Et, raffermissant son étreinte, il l'enleva. + +O valse! poésie du corps! rhythme du mouvement harmonieux! hymne de la +séduction, écrite avec des strophes de poses! ô valse! charme et +enchantement! Werther avait raison de te maudire, et les prédicateurs +n'ont pas tort de te défendre. + +Mais Werther n'a jamais sauvé personne, et tout le monde n'écoute pas +les prédicateurs. + +Georges et Christine valsèrent. + +Christine avait le don de la grâce, et cette grâce, elle la portait en +toute chose. La valse semblait faite pour lui donner l'occasion de +déployer à la fois et de mettre dans leur jour éclatant toutes ces +beautés de la femme, que, dans le repos, on pouvait seulement +soupçonner. Le jeune homme l'enveloppait d'un long regard, et il +admirait tour à tour cette taille élégante et souple qui ployait sous +son bras; cette main un peu longue, mais si fine, qu'elle disparaissait +dans la sienne; ces belles épaules que le mouvement de la valse tantôt +noyait dans l'ombre et tantôt ramenait toutes frémissantes sous +l'éclatante lumière. Cependant peu à peu la musique pénétrante, +l'éblouissement des bougies, l'enivrement du tourbillon, le contact de +ce beau corps contre sa poitrine, le vague parfum exhalé des cheveux, +tout contribuait à jeter dans l'âme de Georges un trouble que depuis +longtemps il ne connaissait plus. + +Depuis qu'il s'était engagé avec elle dans le cercle mouvant, il n'avait +point adressé la parole à Christine. Il voulut rompre ce silence, qui +devenait embarrassant pour tous deux, et il regarda son visage. +L'animation de la danse l'avait en quelque sorte transfigurée. Un +demi-sourire errait sur ses lèvres, légèrement, comme un oiseau qui +voltige sans se poser; sa joue, naturellement pâle, se teintait d'un +carmin délicat, comme si la rose de la jeunesse s'était épanouie en elle +tout à coup. Elle sentit le regard qui s'arrêtait sur elle, et, relevant +ses paupières brunes, elle tourna vers Georges ses grands yeux, qui +semblaient nager dans la joie divine de l'extase. Elle était vraiment +au-dessus de toute banalité plus ou moins élégamment tournée: un +compliment vulgaire devait sonner comme une fausse note à son oreille. +Georges le comprit, et il se tut. + +Comme il la reconduisait: + +«Weber est un grand et noble génie, lui dit-il, et nul, à mon gré, n'a +mieux interprété les sentiments du cœur. Sa musique est comme le +soupir de l'âme. + +--C'est pour cela que vous ne parlez point quand on la joue? + +--Oui, dit-il à son tour, c'est précisément parce qu'elle exprime si +bien ce que je sens que je me garde de l'interrompre.» + +Christine se rassit. + +«On assure, fit-elle en lui jetant un coup d'œil rapide, que les +Français parlent un peu légèrement des choses sérieuses. + +--Je ne sais pas, répondit-il; il y a fort longtemps que je vis à +l'étranger.» + +Quelques amis de Christine s'étaient rapprochés d'elle. Georges la salua +profondément et rentra dans le salon où l'on dansait. + +«En vérité, comtesse, dit un homme d'une quarantaine d'années qui venait +de prendre la main de Mme de Rudden à l'instant même où M. de Simiane +s'éloignait d'elle, je ne vous ai jamais vue comme ce soir. Vous devenez +d'une beauté inquiétante. + +--Pour qui? + +--Pour moi! + +--Il y a si longtemps que vous êtes inquiet! + +--Hélas! + +--Et sans raison.... Je ne suis pas coquette, vous le savez bien.... + +--Par malheur. + +--Pourquoi? + +--Parce qu'alors vous auriez un défaut. + +--Monsieur le baron, vous devenez bien.... français. + +--Est-ce un compliment ou une épigramme? + +--Je ne fais pas d'épigrammes et je n'aime pas les compliments. + +--Je ne vous en faisais point en vous disant que jamais vous n'avez été +plus belle. + +--Eh bien! tant mieux! dit-elle en riant, je veux l'être.... + +--Ah! comtesse, _il_ ne fait que d'arriver! + +--Fou! dit Christine en cachant derrière son éventail une rougeur +furtive. + +--Ma pauvre amie, reprit le causeur avec une nuance de mélancolie, vous +ne savez pas encore mentir. + +--Cela viendra peut-être, dit-elle en riant, mais sans le regarder. En +attendant, soyez assez bon pour faire demander mon traîneau. + + * * * * * + +--Savez-vous, mon cher, disait de son côté le chevalier de Valborg en +passant son bras sous celui du jeune homme, que vous faites rapidement +vos conquêtes? + +--Je ne comprends pas.... + +--Dissimulé! + +--Étourdi! + +--Enfin, mon cher, il y a trois ans qu'elle n'avait valsé.... + +--Voilà une preuve! + +--Évidente! + +--Si elle ne danse point, c'est que vous ne l'invitiez pas.... + +--Elle nous refuse! + +--C'est votre faute. + +--Et une demi-heure de tête-à-tête! + +--En plein bal! + +--La faveur n'en était que plus précieuse. + +--Que n'en preniez-vous votre part? + +--Et l'hospitalité! je m'en serais bien gardé: la comtesse, d'ailleurs, +ne me l'aurait jamais pardonné, ni vous non plus.... Mais, vrai, comment +la trouvez-vous? + +--Charmante! + +--Adorable, mon cher, un diamant sans tache! + +--Non: une perle; elle en a les douces lueurs. + +--Soit! mais dites-le plus bas, car la voici.» + +La comtesse, en effet, traversait le salon au bras de l'homme qui venait +de demander son traîneau. + +«Qui donc est avec elle? fit Georges au chevalier. + +--C'est le major baron de Vendel: cinquante ans, mais le cœur jeune; +un peu gros, mais parfaitement distingué; l'ami de la maison. + +--Ah? + +--Non pas comme vous l'entendez. + +--Un cousin? + +--Point. Un soupirant, mais pour le bon motif, comme vous dites en +France; du reste, un vrai héros de roman.... une âme délicate et +chevaleresque. Il se jetterait au feu ou à l'eau pour la comtesse. En +attendant, il vient de faire la campagne des _Duchés_, où il a gagné de +la gloire, deux blessures et une décoration, en se battant comme +volontaire pour le Danemark.» + +La comtesse en ce moment passait devant les deux jeunes gens, qui +causaient dans l'embrasure d'une fenêtre. Ils s'inclinèrent devant elle. +Le major salua, non sans hauteur; Georges se redressa vivement sous son +regard. Mais les yeux de Christine s'arrêtèrent sur les siens, et il ne +vit plus qu'elle. Elle sourit doucement au chevalier de Valborg. + +«Voilà, dit Axel, un sourire qui a eu soin de se tromper d'adresse. Tout +va bien; décidément, vous êtes né sous une heureuse étoile. + +--Je n'en sais rien, dit Georges; mais je ne fais jamais de sentiment +après minuit.... Est-ce qu'on soupe à Stockholm? Je voudrais boire une +bouteille de vin de France à la santé des Suédois.... + +--Et des Suédoises! + +--Bien entendu! + +--Rien de plus facile. Nous avons ici notre _Café de Paris_, ainsi nommé +parce qu'il est tenu par un Allemand et fréquenté par des Anglais. Il +est dans la rue de la Reine, non loin du palais de la belle; car nous +avons un palais, mon cher comte! + +--Eh bien! chevalier, je vous invite à souper. + +--J'accepte. + +--A la seule condition que nous ne parlerons pas d'elle. + +--J'aurai soin de vous désobéir. + +--_Andiamo!_» + +Les deux jeunes gens descendirent gaiement l'escalier d'honneur, garni +d'un tapis rouge et planté de petits sapins auxquels on avait mis des +fleurs de serre dans les branches, pour leur donner une apparence de +végétation exotique. + +«Enveloppez-vous, dit Axel au moment où son groom ouvrait la porte du +vestibule; il est une heure après minuit, nous allons passer les ponts, +il fait trente degrés de froid à l'ombre, et mon traîneau est découvert! + +--_Andiamo!_» répéta Georges en modulant la délicieuse phrase que Mozart +a mise dans la bouche de Zerline et de Mazetto. Et il se jeta au fond de +la petite voiture basse, découverte comme le chevalier l'avait dit. + +Les chevaux, sans bruit, comme des fantômes, emportèrent le traîneau +rapide, qui glissait sur la neige durcie. De chaque côté, les maisons +noires semblaient courir; la lune riait dans le ciel, toute blanche, +entre les nuages gris. Un coup de vent froid avertit les voyageurs +qu'ils franchissaient la petite rivière de Norrstrom et les bains de +Rosen. Ils entrèrent bientôt dans la longue rue de Drottninggatan (la +rue de la Reine). Au bout de cinq minutes, les chevaux fumants +s'arrêtaient devant la taverne de Hans-Bamberg, éclairée _a giorno_. +Hans-Bamberg est honoré de la confiance de toute la jeunesse élégante, +et il ne ferme jamais son café les nuits de bal. Les deux jeunes gens +traversèrent, entre deux rangées de torches résineuses fixées au mur +dans des anneaux ne fer, un petit vestibule garni d'arbres aux verts +rameaux, et franchissant les vingt marches d'un escalier de bois, ils +se trouvèrent à la porte de la salle commune. + +«Norra! un cabinet, dit Axel en prenant par le menton une grande et +belle fille qui était venue à sa rencontre: c'est possible, j'espère? +ajouta-t-il en lui tapant familièrement sur la joue. + +--Tout est possible à monsieur le chevalier. + +--Même de t'empêcher d'avoir des amoureux? + +--Cela plus que tout le reste! dit Norra en faisant une belle révérence. + +--Je te préviens, friponne, que je n'en crois pas un mot!... Mais +n'importe.... c'est ton affaire; à souper! + +--Que veut monsieur le chevalier? + +--Ce que tu as.... des huîtres. + +--Monsieur le chevalier veut rire.... Il y a trois mois qu'elles sont +gelées au fond de la mer. + +--C'est juste! Eh bien! ce que tu voudras, et du champagne Cliquot! Vous +verrez, mon cher comte, qu'il faut venir en Suède pour boire des vins de +France. + +--Il n'est pas encore frappé, monsieur le chevalier. + +--Eh bien! ma belle, ouvre la fenêtre, et ce sera fait tout de suite.» + +Norra descendit pour aller commander le souper. + +«Savez-vous, mon cher Axel, dit Georges en s'asseyant, que je vous +trouve assez Sybarites de vous faire servir à table par de jolies +filles? + +--Que voulez-vous, mon cher comte? nous aimons mieux cela que des +garçons, comme chez vous; rien ne nous déplaît comme le service des +hommes; celui des femmes est meilleur: leur main est plus légère; elles +ont tout à la fois plus de prévenance, plus de douceur et plus de +délicatesse. Je suis toujours tenté de rire de vos valets de pied, +robustes gaillards qui portent à bras tendus.... une assiette de +porcelaine ou un verre mousseline. Et puis j'avoue que j'aime assez, +comme coup d'œil, voir passer et repasser devant moi ces jolies +créatures en jupon court, en corset de couleur, le petit bonnet sur +l'oreille,--un rien ce bonnet, un morceau de velours, et un bout de +dentelle chiffonné sur le chignon,--et l'œil éveillé! Oui, j'aime +mieux cela que vos laquais solennels, empesés dans leur cravate.» + +Axel eût peut-être continué longtemps sur ce ton, mais il fut interrompu +par deux petits coups frappés à la porte. + +C'était Norra qui revenait accompagnée d'une seconde _piga_ (c'est le +nom qu'on donne à ces jeunes filles[*]), portant les flacons et les +plateaux. On eût dit deux jolis lutins échappés à cette fraîche province +du Bléking, où le sang rose coule sous la peau satinée. En deux minutes +le souper fut servi. + +[*: _Piga_ vient de l'adjectif _pig_, qui veut dire mutin, +éveillé. Les jeunes filles de Stockholm ont mérité d'en faire le +substantif qui les désigne.] + +«Plaise à Votre Honneur, si quelque chose manque, deux coups sur le +verre.... et bon appétit!...» + +Les deux pigas sortirent en faisant force révérences. + +Axel découpa lestement un jerper, sorte de gibier de la taille d'un +fort pigeon, à la chair blanche et savoureuse, dont le fumet délicat +excite l'appétit et donne soif. Georges fit sauter le bouchon cerclé de +fer d'une bouteille à fine encolure. + +«Et maintenant, dit le chevalier en choquant les verres, à la santé de +vos amours. + +--Attendez donc! + +--Quoi! + +--La seconde bouteille! + +--Alors, dépêchons de boire la première.» + +Le souper fût très-gai, plein de verve: les deux jeunes gens étaient de +joyeux compagnons. Cependant Georges versait plus qu'il ne buvait, en +homme qui veut se taire et écouter. Axel ne demandait qu'à parler: il +n'attendit pas le troisième verre pour commencer ses confidences. + +«Pardieu! dit-il, vous croyez que je ne vous vois pas venir? Vous n'osez +pas m'interroger et vous brûlez d'envie de m'en tendre.... Ne soyez donc +pas boutonné comme cela jusqu'au menton: vous apportez partout un air de +chancellerie; nous ne sommes pas ici dans un congrès. + +--Je n'interroge jamais! dit Georges. + +--Mais vous écoutez toujours. + +--C'est un peu mon métier. + +--Vous vous arrangez de façon à cumuler le bénéfice du silence et de +l'indiscrétion. + +--Et vous, comptez-vous donc pour rien le plaisir de parler? + +--Au fait, que voulez-vous savoir? + +--Tout ce qu'il vous plaira de m'apprendre. + +--Eh bien, sachez donc que la comtesse--car c'est de la comtesse qu'il +s'agit, j'imagine!... + +--Eh oui, bourreau! pourquoi me retournez-vous ainsi sur les charbons? + +--Enfin, voilà un cri du cœur, et il vous comptera plus auprès de moi +que deux bouteilles de Cliquot. Sachez donc que la comtesse est un ange. + +--Prenez garde, chevalier, vous allez tomber dans le lieu commun. + +--La comtesse est un ange que l'on accoupla jadis à un démon. + +--Son mari! Je connais cela, toutes les histoires commencent ainsi. + +--Alors, j'abrège; donc, M. le comte de Rudden était un assez piètre +sire, pour ne pas dure plus, et il mérita.... tous les malheurs qu'il +n'a pas eus. Enfin, après cinq ou six ans de cet enfer anticipé qu'on +appelle un mariage mal assorti, le comte mourut. Ce fut la première +politesse qu'il eût jamais faite à sa femme. Il la laissait jeune, riche +et belle, et avec un passé de malheur que beaucoup d'hommes auraient +bien voulu lui faire oublier. + +«La comtesse est la franchise même. Elle ne feignit donc point une +douleur à laquelle d'ailleurs personne n'aurait crû. Mais elle porta +sévèrement son deuil, et, avec ce sentiment des convenances qui ne +l'abandonne jamais, elle quitta Stockholm, passa dix-huit mois dans ses +terres, puis revint ici, et ouvrit ses salons, qui furent bientôt les +plus agréables de la ville. M. de Rudden eût été assez étonné de la +métamorphose; mais il eut le bon esprit de ne pas revenir. Cependant sa +veuve fut demandée en mariage par tous ceux qui avaient quelque raison +de se mettre sur les rangs, et même par d'autres. Celui-ci convoitait sa +fortune; cet autre, sa beauté; un troisième, l'appui naturel qu'il +trouverait dans ses alliances, car elle est des Oxen-Stjerna, et tient à +tout ce qu'il y a de grand dans ce pays. Christine n'accepta personne: +elle n'aimait point. Mais les amants repoussés devinrent pour elle les +plus dévoués des amis. Que ceci soit dit à leur louange et à la sienne. + +--Et vous chevalier? + +--Moi, mon cher comte, sans doute j'aurais fait comme les autres; mais +j'étais en France quand Mme de Rudden revint à Stockholm, et, à mon +retour, je la trouvai si fortement retranchée dans sa position de veuve +inexpugnable, que je résolus de commencer comme les autres avaient fini. + +--Et de finir comme ils avaient commencé? + +--Point, mais de me résigner tout d'abord à l'amitié sans passer par +l'amour. + +--C'est pourtant le chemin le plus court et le plus sûr, à ce qu'on +prétend. La belle veuve ne vous aura pas su gré de votre discrétion +rare.... croyez-en ma vieille expérience. + +--Quel âge avez-vous, mon cher Georges? + +--Vingt-six ans, mon cher Axel.» + +Axel se mit à rire. + +«Mais les années de campagne comptent double! reprit le comte. Oui, +continua-t-il, les femmes qui se défendent le mieux aiment cependant à +être attaquées, ne fût-ce que pour se défendre! Elles veulent se +refuser, mais elles ne veulent pas qu'on ne les demande point. + +--Ceci peut être vrai à Paris; mais c'est un manège de coquette, et nous +ne comprenons guère toutes ces subtilités. Soyez certain que vous jugez +mal Mme de Rudden. Elle est exempte d'artifice. Je vous l'ai déjà dit: +c'est la simplicité même. Elle est trop bonne pour se complaire au +spectacle du mal qu'elle aurait fait, et elle est trop étrangère à tout +calcul de vanité pour traîner après elle un cortège de cœurs captifs. +Je vous le répète: vous ne la connaissez point. Ce n'est pas une nature +tout à fait comme une autre. Le jour où elle aimera, elle est femme à le +dire la première et à mettre loyalement sa main dans la main de l'homme +qu'elle aura choisi. Oh! celui-là sera un homme heureux, et je bois à sa +santé!» continua le chevalier en choquant son verre contre celui du +comte. + +Georges était devenu très-sérieux. Il trinqua sans boire. + +«Et ce major, ce baron de Vendel, reprit-il au bout d'un instant, +qu'est-ce donc? + +--C'est le meilleur ami de la comtesse; il a pour elle, depuis tantôt +dix ans, une amitié passionnée; ou plutôt il a de l'amour.--Allons! ne +vous emportez pas: vous avez des yeux qui flambent! Cependant le choix +d'un homme comme le major ne peut que vous flatter; il justifie vos +préférences. Le baron ne cache pas ses sentiments; il s'en vanterait +presque, et le monde les respecte, tant il les croit sincères. Christine +est _sa dame_, comme disaient nos pères, et nos pères disaient bien. Il +a pour elle le culte chevaleresque des preux du moyen âge; il irait se +faire tuer, avec ses couleurs sur la poitrine, sa pensée au cœur et +son nom sur les lèvres. Saluez, mon cher comte! on ne rencontre pas des +amours comme celui-là tous les soirs! Christine le sait et s'en montre +profondément reconnaissante. Mais il a cinquante ans et relâche tous les +six mois un cran de son ceinturon. Ce n'est ni l'âge ni la taille qu'il +faut pour aller chanter: _Je suis Lindor_! sous les fenêtres de Rosine. +Du reste, le baron ne s'en fait point accroire, et il n'a aucun des +ridicules d'un prétendant suranné. Il désire assez, n'espère pas +beaucoup, et ne demande rien. «Aujourd'hui, lui dit-il parfois, vous +êtes plus jeune que moi.... mais, dans dix ans, nous serons à peu près +du même âge.» Ce brave major calcule à sa manière. «Je n'ai pas le droit +d'être impatient; je n'aurais pas d'excuse. J'attendrai tant que vous +voudrez,--toujours! si vous ne voulez jamais. Enfin, me voilà! vous +savez où je suis.... j'y reste; vous n'avez qu'à me faire un signe, et +même c'est inutile, je crois que je devinerai sans cela! + +--En attendant, soyons amis! répond Christine, car je ne fais cas de +personne plus que de vous.» + +«Et ainsi vivent-ils dans ce clair de lune de l'amitié qu'aucun nuage +n'a jamais obscurci. On assure que Christine lui a promis de ne pas se +remarier ou de n'épouser que lui. Ce n'est pas le major qui l'a dit; +mais on l'a répété devant lui, et il s'est contenté de répondre par un +gros soupir. Voici, monsieur l'ambassadeur, à quel point nous en sommes, +et il est fort possible que tout ceci vous donne à penser. + +--Je pense que la comtesse est une femme ravissante et que le major sera +quelque jour le plus heureux des maris. + +--Et moi je crois que vous ne croyez que la moitié de ce que vous dites; +mais c'est déjà beaucoup, et le temps nous apprendra la fin de +l'histoire. Il est quatre heures; je n'entends plus de bruit nulle part: +tous les soupeurs ont disparu; peut-être serez-vous bien aise de rêver +tout seul: partons!» + +Norra, dormant debout, vint apporter la note avec un geste de +somnambule: les deux jeunes gens quittèrent les derniers le bel +établissement de Hans-Bamberg; Axel conduisit Georges jusqu'à sa porte, +sur la grande place du _Stortorget_, la plus belle de Stockholm, et, +après lui avoir souhaité des songes d'or, il reprit le chemin des quais +en fredonnant un air d'opéra. + + + + +III + + +Le vin de Champagne, après un bal, n'a pas les vertus narcotiques de +l'opium ou du hatchisch. Georges dormit peu, et, s'il fit des rêves, ce +furent des rêves à demi éveillés. Ses yeux mal fermés revoyaient +toujours la belle image de Christine, passant et repassant devant lui; +il entendait encore les préludes de la valse de Weber; il pressait +contre sa poitrine une taille fine, souple, frémissante; il respirait +ce doux parfum de mimosa qui s'exhalait, quelques heures auparavant, de +l'éventail et du mouchoir de la comtesse: son front brûlait. Puis, tout +à coup, il éprouvait comme une sensation de froid: il se retrouvait sur +le Mélar, la neige étendait devant lui sa nappe blanche sans fin. Les +poneys noirs passaient comme le vent, emportant Christine, qui lui +tendait les bras. Il s'élançait vers elle, et, au moment où il allait +l'atteindre, les épaulettes du major lui barraient le chemin. + +Le réveil prolongea ces agitations de la nuit: le valet de chambre +allait et venait dans l'appartement, faisant le feu, apportant le sucre, +préparant le thé, attendant des ordres qu'il ne recevait pas. Le soleil +était paresseux comme Georges; il oubliait de se lever: à midi, il ne +faisait jour nulle part; Stockholm demeura enseveli dans un brouillard +sombre. M. de Simiane passa le reste de sa journée à ranger ses papiers +et à s'installer un peu: il ne sortit pas. + +Le lendemain, la matinée était souriante, le ciel bleu: Georges fit +atteler deux beaux chevaux dalécarliens que le chevalier de Valborg lui +avait cédés, et il fit une promenade sur la route de Haga; Haga est +comme le Saint-Cloud de la Suède, et l'on y va par des routes +charmantes, que fréquentent assez les gens du bel air. Comme il rentrait +en ville, à la nuit tombante, sa voiture se croisa avec un traîneau +fermé, qui en sortait. Il était lancé au grand trot. Le givre brodait +d'arabesques la vitre obscurcie; c'est à peine si Georges put distinguer +une forme à demi couchée sur les coussins. Il vit cependant que c'était +une femme, mais il ne vit pas autre chose. + +Arrivé à la hauteur de la petite église de Sainte-Clara, située vers le +milieu de la rue de la Reine, Georges donna l'adresse de la comtesse à +son cocher, qui le mena chez elle et sonna. + +«Madame n'y est pas!» répondit le concierge, honnête Danois dont on +avait fait un suisse, et que l'on affublait, dans les grandes occasions, +d'une hallebarde et d'un baudrier. + +Georges descendit et se nomma. + +«Quand Mme la comtesse y est pour quelqu'un, elle y est pour tout le +monde, fit avec une majestueuse solennité l'incorruptible gardien. + +--Au château!» dit le jeune homme assez brusquement. + +Les chevaux repartirent, et, franchissant au galop la place de +Gustave-Adolphe et le pont du Nord, s'arrêtèrent tout en sueur au pied +de la _Montée des Lions_, rampe gigantesque dont les lions de Charles +XII semblent défendre l'accès. La sentinelle et le cocher échangèrent +quelques mots; puis la voiture, entrant dans l'intérieur du palais, +traversa deux cours et alla gagner la petite terrasse des Lynx, disposée +en parterre et garnie de bouquets d'arbres. Le baron de Vendel s'y +promenait avec le fils du ministre de la guerre. Le major avait l'air +assez soucieux; Georges l'évita et fit demander le chevalier de Valborg. +On lui répondit au bout d'un instant que le service retenait le +chevalier dans les appartements. Georges écrivit au crayon sur sa carte: +«J'ai besoin de vous: venez! On dit que vous serez libre à huit heures; +je vous attendrai depuis sept.» + +Il alla ensuite lire les journaux dans un cercle, trouva les nouvelles +diverses insignifiantes, la politique absurde, les feuilletons ennuyeux, +et, en fin de compte, ne sachant plus que faire, dîna pour tuer le temps +et rentra chez lui. + +A huit heures dix minutes il entendit un coup de sonnette brusque qui le +fit bondir. + +C'était le chevalier. + +«Axel, je vous remercie, dit Georges en lui tendant les mains; vraiment, +j'avais besoin de vous voir. + +--Je m'en doutais: aussi me voilà! + +--Merci encore! Eh bien? + +--Est-ce que vous savez déjà... + +--Rien! Qu'y a-t-il? + +--Avez-vous vu la comtesse? + +--Non. + +--Êtes-vous allé chez elle? + +--Oui, sans être reçu... Je suis d'assez méchante humeur... + +--A quelle heure y êtes-vous allé? + +--A quatre heures. + +--Elle était partie. + +--Partie!... Ah! et pourtant le major est toujours ici! + +--Comte, ce n'est pas bien ce que vous dites là. C'est une injure +gratuite et que personne ne se permettrait chez nous. Un jour vous vous +repentirez de vos paroles. + +--Soit! je m'en repens déjà; mais, de grâce, ou est-elle? + +--Près d'Upsala, chez son oncle, qui est très-mal. La nouvelle est +arrivée à deux heures; la comtesse est partie à trois!... + +--Et... quand revient-elle? + +--On ne sait. + +--Upsala... c'est loin d'ici? + +--Trente ou quarante lieues. + +--J'y peux aller? + +--Oui, si vous voulez la perdre! + +--Axel, mon ami, je crois que je vais l'aimer. + +--Il est évident que vous l'adorerez... surtout si elle ne revient pas. + +--Mon cher Valborg, vous avez trop d'esprit pour moi. + +--Allons, ne vous fâchez pas! je vous donnerai de ses nouvelles.» + + + + +IV + + +Christine ne revint point à Stockholm de tout l'hiver. Je n'affirmerai +point que le chevalier eut raison tout d'abord, et que, par cela seul +qu'elle était absente, Georges l'adora; mais du moins il y pense +très-souvent. + +Le comte de Simiane était jeune: il n'avait pas encore trente ans. Mais +il y en avait déjà sept ou huit qu'il vivait de la vie du monde. Il +avait connu la meilleure compagnie de l'Europe et passé quelques hivers +dans des capitales plus renommées pour leur élégance que pour leur +moralité. Beau, distingué, spirituel et discret, il n'avait pas +rencontré beaucoup plus de cruelles qu'un surintendant de l'ancien +régime. + +La facilité du plaisir est un de ces malheurs heureux dont on ne songe +point à se plaindre, mais qui donne souvent à nos relations une légèreté +fâcheuse et à nos sentiments une inconstance coupable. Georges faisait +la cour à une femme comme un autre lui aurait dit bonjour. Il appelait +cela être poli, et il était trop bien élevé pour ne pas être poli avec +tout le monde. Mais ces intrigues, nouées par la fantaisie, dénouées par +le caprice, ne lui rapportaient pas plus qu'elles ne lui coûtaient: le +plaisir n'est pas même la petite monnaie du bonheur. Des millions de +centimes ne font pas toujours une pièce d'or; il y a manière de compter. +Si Christine fût restée à Stockholm, sans doute il eût été pour elle un +poursuivant plus redoutable que les autres. Il eût apporté à son attaque +cette furie française, qui peut conquérir autre chose que des provinces. +Ou Christine eût été vaincue, et Georges, après les premiers +enivrements, n'eût pas senti tout le prix de sa victoire; ou, par sa +résistance, la noble femme eût fait vibrer en lui la fibre irascible et +maladive de la vanité, et la tendresse serait morte, en naissant, des +blessures de l'orgueil. + +L'absence arrangeait mieux les choses. Elle paraît d'une grâce nouvelle +Mme de Rudden, si séduisante déjà; elle lui donnait la seule chose qui +pût lui manquer: le prestige de l'éloignement et le mérite de +l'impossible. Les femmes qu'elle laissait après elle n'avaient ni sa +beauté ni son charme, et son souvenir, trop vif encore, en détournait +Georges. Il lui dut ainsi les premières heures de solitude que sa +jeunesse eût connues. La solitude, qui est mortelle aux petites +passions, est favorable aux grandes. Elle leur donne cette conscience de +soi, sans laquelle on n'est pas: elle les fortifie en les épurant. Il y +a, dit-on, des arbres qui ne puisent leur séve et leur vie que dans les +couches les plus reculées de l'humus profond; il y a des amours qui ne +s'épanouissent en fleurs et en parfums que si leur racine a pénétré dans +les cœurs jusqu'à la source sacrée des larmes. Georges avait échangé +avec Christine un regard, quelques paroles, à peine un serrement de +mains dans l'émotion sympathique d'une valse. Au bout d'une semaine, il +avait pour elle un culte idéal; au bout d'un mois, il l'aimait. + +Et Christine? Christine ne fit de confidences à personne, et l'on ne +sait jamais ce qui se passe dans le cœur des femmes,--même quand +elles le disent! Quelques amis pourtant reçurent de ses lettres. Depuis +longtemps, à chacune de ses absences, elle écrivait au baron de Vendel. +Ainsi fit-elle cette fois comme toujours. On le savait; on lui demanda +des nouvelles de la comtesse, et l'on apprit par lui qu'elle avait été +appelée en toute hâte près d'un oncle malade dangereusement. Au bout +d'un mois, Axel lui-même reçut une lettre. C'était la première fois que +Mme de Rudden lui écrivait. Axel était l'ami de Georges. + +Le chevalier courut chez M. de Simiane. Il entra dans son cabinet, la +lettre à la main, et toute ouverte. + +«Si vous croyez que je m'y trompe! lui dit-il; à d'autres, mon cher!... +On ne m'adresse à moi que l'enveloppe! Mais ce n'est pas à mon mérite +que je dois cette aimable lettre; je crois donc remplir les intentions +de l'auteur.... + +--Est-ce qu'elle parle de moi? dit Georges en prenant le billet. + +--Vous êtes plus amoureux que je ne pensais! Et les convenances? Sachez +donc que vous n'êtes pas même nommé, et qu'il n'y a point de +_post-scriptum_!» + +Georges dévorait la lettre des yeux. + +«Elle a d'autres correspondants que moi, reprit Axel; mais elle sait que +je suis votre ami, et elle veut que vous la lisiez. + +--Je vous préviens que je n'en crois rien, répondit le comte tout en +lisant. + +--Français et modeste!» reprit Axel en riant. + +La lettre était courte et simple. La comtesse annonçait la mort de son +oncle, et disait qu'elle resterait quelques semaines encore près de la +veuve et des enfants: elle ajoutait qu'elle regrettait Stockholm; elle +chargeait le chevalier de lui envoyer des livres. C'était à peu près +tout. Du reste, pas un mot de Georges. Mme de Rudden ne faisait point +une seule allusion qui se pût rapporter à lui dans sa lettre; mais on +découvrait dans son ensemble une nuance de rêverie tendre et des +expressions à demi voilées de souvenirs et d'amitié, dont la gracieuse +comtesse n'avait jamais encore senti le besoin vis-à-vis d'Axel. + +«Vous remarquerez, dit le chevalier, qu'elle a écrit en français. + +--C'est la langue de la cour, et vous vous en servez volontiers dans le +monde. + +--Oui, mais jamais entre nous, à moins que.... enfin ne m'en faites pas +dire davantage.» + +Valborg sortit en _oubliant_ la lettre. + +Georges passa la journée à la lire et à la relire. Il en creusa les +phrases, et il en pesa les expressions, s'efforçant de découvrir le mot +pensé sous le mot écrit. Mais elle était d'une convenance et d'une +mesure parfaites. Ce sont les qualités qui distinguent les femmes du +vrai monde. Georges put soupçonner une intention générale, si le +chevalier disait vrai; mais rien de particulier dont il dût tirer +avantage. Sans doute, c'était peu pour lui; mais pour elle, n'était-ce +point déjà beaucoup? Il obtint du chevalier la permission de faire +lui-même la réponse que celui-ci devait envoyer à la comtesse. Le +premier jet ne lui réussit pas: il s'aperçut à la lecture que cette +lettre d'un ami était celle d'un amoureux, qu'il mettait une déclaration +dans la bouche du chevalier, et que sa passion brûlante courait sous la +plume froide d'Axel. «Cela est trop, se dit-il, et puis, si la comtesse +s'y trompait, si elle attribuait au chevalier qu'il ne lui dit que pour +moi! il y a là un danger et la chose est délicate.» Il jeta son +brouillon au feu, recommença et fut plus content de la seconde épreuve. +C'était à peu près possible. Il parlait d'amitié, de souvenir.... des +vifs souvenirs que la comtesse laissait partout, des regrets qui +l'avaient suivie, des espérances qui l'attendaient.... Si réservée que +l'expression fût toujours, on devinait comme un trouble secret.... Après +une phrase assez émue, Georges glissa son nom assez habilement, en +disant qu'il avait plus d'une fois demandé des nouvelles de la comtesse: +rien de plus. Axel relut, approuva la rédaction, en se félicitant +lui-même des progrès qu'il avait faits dans la langue française. «Ce +n'est plus du français de Stockholm, c'est du français de Paris, +disait-il, et je ne jurerais pas que l'on ne s'en apercevra point +quelque part..., mais je ne crois pas que l'on s'en fâche,» ajouta-il. +Il recopia la lettre et l'envoya. + +Au bout de trois semaines, Axel reçut un second billet plus court que +l'autre. Il le porta sur-le-champ à son ami. Georges y trouva comme un +souffle de printemps: l'espérance y battait des ailes; la vie courait et +frémissait dans ces lignes écrites à la hâte pour demander les drames de +Schiller et la Saga de Frithiof. La comtesse y parlait avec une émotion +visible de l'heureux retour et du cher revoir, dont elle ne fixait point +encore l'époque. + + + + +V + + +Cependant les premières brises de mai passent tièdes sur les montagnes; +la sève court dans les branches flétries qui se relèvent, les bourgeons +roses s'entr'ouvrent, et les feuilles se déplient, vertes au bout des +rameaux noirs encore et déjà gonflés; la mousse refleurit avec la +bruyère sur les rochers de granit, et les cataractes, secouant leurs +chaînes de glace, sonnent et retentissent dans les bois. + +Le Mélar était libre, comme le lac Clara, son voisin; les steamers +reprenaient chaque matin leur route vers le Nord. L'aristocratie, que ne +retenaient point à Stockholm les affaires de la diète ou des charges à +la cour, en attendant la saison des bains ou des voyages, retournait à +ses villégiatures dans les châteaux. + +Georges voulut faire quelques visites aux familles dans lesquelles il +avait été reçu l'hiver. Rien de plus facile autour de Stockholm. Le +bateau vous emporte le matin et vous rapporte le soir, après avoir +parcouru les détours du lac, sondant ses golfes, effleurant ses îles, +visitant ses villages, prenant et débarquant partout ses passagers. + +La première excursion de M. de Simiane le conduisit au château de +Skokloster, sur la rive occidentale du lac Clara. La famille illustre +qui habite ce splendide domaine marche à la tête de la noblesse du +royaume, et elle accueille le visiteur avec cette simplicité, cette +courtoisie et cette grâce à la fois familière et digne, qui tient des +réceptions princières et de l'hospitalité patriarcale. + +Georges ne trouva au château que la vieille comtesse douairière de +Brahé. La famille, qui se composait de sa bru, veuve comme elle, et de +deux jeunes enfants était allée battre les buissons dans le parc avec +une amie en visite. Georges fut retenu à dîner. Le château est curieux +pour un étranger, tout plein de souvenirs d'héroïsme et d'amour. Mme de +Brahé racontait avec le charme infini de ces grandes dames d'autrefois, +qui ont tout vu et qui savent tout dire; les heures s'écoulèrent donc +assez vite, et la noble hôtesse en était encore à la seconde édition de +cette élégie sentimentale de la belle Ebba Brahé, qui fut la Bérénice et +la Marie Mancini de Gustave-Adolphe, quand Georges, jetant un œil +distrait par la fenêtre ouverte, aperçut deux jeunes enfants, le frère +et la sœur, qui s'en venaient courant dans la grande allée du parc. +Deux femmes les suivaient: l'une était la comtesse de Brahé, avec +laquelle Georges avait dansé une fois ou deux pendant les dernières +fêtes de l'hiver; l'autre.... elle se retournait en ce moment vers la +grande avenue de tilleuls et d'ormes qui traverse le parc dans toute sa +longueur, et l'on ne pouvait point apercevoir son visage; mais à +l'élégance de sa tournure et à la désinvolture superbe de son mouvement, +M. de Simiane ne pouvait hésiter une seconde. En faut-il tant pour +reconnaître la femme aimée? Un des enfants, revenant vers elle, la tira +par sa robe pour lui donner une fleur: Georges revit le cher et doux +visage. La surprise fut grande, et non moins grande l'émotion. Tout son +sang reflua au cœur: il retomba, plutôt qu'il ne s'assit dans son +fauteuil, et, pour se donner une contenance, il prit sur la cheminée un +album de dessins, et se mit à étudier les costumes pittoresques de la +Dalécarlie. + +Bientôt la porte s'ouvrit à deux battants, et les marmots, courant à +leur grand'mère, répandirent sur ses genoux leurs mains pleines de +fleurs. + +«Mes petits-enfants! dit à Georges la vieille comtesse en promenant des +caresses sur les deux têtes blondes. + +--Charmants!» murmura Georges, déjà revenu de sa trop soudaine émotion. + +Les deux femmes entraient au même instant. + +«Quel joli tableau! dit, en regardant la grand'mère et les deux enfants, +la comtesse de Rudden, qui n'apercevait point Georges, à demi caché par +le dossier de chêne d'un fauteuil gothique; et moi aussi, grand'mère, je +vous apporte des fleurs, continua-t-elle en se mettant à genoux à côté +des enfants, aux pieds de la vieille comtesse. + +--Christine! Christine! que fais-tu?» dit en riant l'autre jeune femme, +qui venait de saluer Georges. + +Christine se retourna, toujours à genoux, et aperçut M. de Simiane. Elle +resta une ou deux secondes sans se relever, le regardant avec un +ravissement muet. + +«Monsieur de Simiane! ma chère comtesse, dit la vieille dame en manière +de présentation. + +--J'ai déjà vu monsieur,» dit Christine. Et elle rougit jusque dans ses +cheveux. + +«Quel beau groupe vous faites tous ainsi!» s'écria la jeune veuve en se +rapprochant d'eux. + +Plus d'un peintre, en effet, eût voulu reproduire sur sa toile cette +belle scène pleine de grâce. La vieille grand'mère, avec son visage +blanc sans rides, toute couverte de violettes, de primevères et +d'anémones, souriait à ses deux petits-enfants, qui se pressaient contre +elle à demi effrayés; Christine, encore à genoux, tournée vers Georges, +le sein palpitant, avait l'expression de surprise effarouchée de la +biche inquiète au fond des bois. L'air de la campagne avait bruni son +teint; son œil nageait dans une sereine lumière; le vent, qui +s'était joué dans ses cheveux, avait enlevé aux larges ailes du chapeau +une de ses tresses, dont les anneaux dorés retombaient sur sa poitrine. +Elle tenait à la main une branche d'aubépine fleurie, renversée sur son +épaule, comme les palmes des vierges et des saints qui s'inclinent +autour des madones dans les tableaux du Pérugin. + +Georges, immobile et charmé, gravait ces belles images dans son âme. + +Mais il y a des situations qu'il ne faut point prolonger. Il fit deux +pas vers Christine, et lui tendit sa main pour la relever. Peut-être +garda-t-il une seconde de trop celle qu'on lui donna; mais personne ne +s'en aperçut. Christine tenait toujours la branche d'aubépine en fleur, +qui se dressait entre eux, ombrageant les deux têtes et secouant sur +elles ses grappes blanches et parfumées. + +«Ainsi la présentation est toute faite! dit Mme de Brahé. Vous vous +connaissiez? Je vous en félicite l'un et l'autre, et je n'en suis que +plus heureuse de vous réunir. Comte, j'aime Mme de Rudden comme ma +fille, et c'est vraiment en famille que vous passerez la journée.» + +Cette journée-là fut courte pour Georges. C'était une de celles que, +dans nos souvenirs, nous marquons d'une pierre blanche: le jeune homme +éprouvait un immense bonheur à retrouver Christine. Jamais il ne l'avait +si bien vue: elle lui parut cent fois plus belle qu'au bal; peut-être +parce qu'il était seul, dans cette intimité toute cordiale, à goûter le +charme qui était en elle. La comtesse était tout en noir; il trouva que +le noir était la toilette distinguée par excellence, et la seule qui +convint à une femme un peu grande. Les rubans violets, qui crevaient de +quelques nœuds les longs crêpes du deuil, relevaient ce que cette +couleur seule eût eu de trop sévère peut-être. Lui, de son côté, fut +plein d'esprit, d'entrain et de gaieté. Il avait plus de fleurs +épanouies dans l'âme que les enfants n'en avaient cueilli sur les gazons +du parc, et si Christine eût pu écouter son cœur, elle eût entendu +chanter tous les rossignols dû printemps de l'amour. Elle aussi était +heureuse; mais son bonheur était mêlé d'un trouble secret, et tout +voisin de la crainte. + +Le bateau d'Upsala devait reprendre le comte dans l'après-midi et le +ramener à Stockholm. Christine demeurait de l'autre côté du lac, qui +n'est pas très large. A quelque distance du bord, on pouvait, des +fenêtres du château, apercevoir sa voiture qui venait l'attendre à un +petit débarcadère, construit pour l'usage des deux châteaux amis. La +barque de Skokloster ne partait de son rivage qu'après avoir vu les +chevaux sur l'autre. + +Il fut convenu que Georges reconduirait Christine jusqu'à sa voiture, et +que la barque attendrait le steamer: celui-ci n'attendait jamais; il +stoppait un instant pour échanger ses lettres, et repartait aussitôt. +L'arrangement proposé était chose toute naturelle, et personne ne fit +d'objection. Mais la vieille comtesse, qui avait manqué le passage du +bateau une fois dans sa vie, craignait toujours que ses visiteurs +n'éprouvassent la même mésaventure. Aussi quand le moment approchait, +elle songeait beaucoup plus à les hâter qu'à les retenir. C'est de quoi +Georges n'eut garde de se plaindre. Quant à Mme de Rudden, elle avoua +depuis qu'en ce moment elle n'avait pas trop de volonté. Elle suivait +l'impulsion donnée, sans avoir même l'idée de la résistance; les autres +voulaient pour elle. Elle noua ses rubans avec un mouvement fébrile; +quand elle embrassa la petite-fille de son amie: + +«Vous me faites mal! dit l'enfant, étonnée de sa brusquerie soudaine. + +--Enveloppez-vous bien, ma toute belle,» dit la grand'mère, croyant que +c'était de froid qu'elle tremblait. + +Georges, le chapeau à la main, paraissait d'un calme superbe; mais +l'impatience le dévorait: il trouva qu'on prolongeait singulièrement les +adieux, et que ces mille tendresses sentimentales, que les femmes +échangent en se quittant, font perdre aux hommes un temps bien précieux. + +Enfin Christine prit la main qu'il lui tendait et entra dans la barque. + +«Adieu!--au revoir!--à bientôt!--écrivez-nous!» + +Toutes ces exclamations retentirent à la fois; puis les deux châtelaines +rentrèrent avec les enfants, et trois coups d'aviron mirent les +voyageurs en pleine eau. + +Quand Georges et Christine se virent seuls dans cette barque, avec un +rameur, Suédois pur sang, qui n'entendait pas un mot de français, +l'étrangeté de leur position les frappa tout d'abord: ils se regardèrent +en souriant, et se dirent que ce n'était pas ainsi qu'ils auraient cru +se retrouver.... «Car nous devions nous retrouver! dit Georges. + +--Je le désirais,» répondit Christine avec cette simplicité et cette +franchise que tous ses amis louaient si fort en elle. + +Ils étaient assis l'un près de l'autre sur une planchette étroite, à +l'arrière du batelet. Le lac Clara, qui succède au Mélar, n'est pas +très-large en face de Skokloster; mais ses rives assez basses ont des +ondulations charmantes. Çà et là des roches de granit et de porphyre, +couronnées d'une aigrette de sapins tremblants, se dressent comme des +géants pétrifiés; deux ou trois petites îles, jetées au milieu du lac +irrégulièrement, rompent la monotonie des lignes et varient le tableau, +auquel la grande masse carrée des constructions de Skokloster, bâti avec +l'imposante lourdeur des premières années du dix-septième siècle, +servait de fond magnifique. La soirée était splendide; de petits nuages +roses couraient dans le ciel, ce beau ciel du Nord, si délicatement +bleu; des vapeurs blanches, argentées, chassées par un vent frais, +roulaient sur le lac vert et transparent, troué de mille fossettes, +comme la joue d'un enfant qui rit. + +Les circonstances extérieures exercent sur nous plus d'influence qu'on +ne le croirait tout d'abord, et l'on ne doit point reprocher au +romancier de les décrire, parce qu'elles modifient souvent les +sentiments chez ses personnages. En tête-à-tête, sous le ciel et au sein +de la belle et libre nature, on ne parle point à une femme comme on +ferait dans un salon, au coin du feu ou au bord d'un piano. C'est le +privilège de notre âme de s'exalter et de s'agrandir avec les spectacles +qui l'entourent. + +M. de Simiane et Mme de Rudden éprouvèrent d'abord un instant de +contrainte, et cet embarras, qui n'est point sans charmes, d'un homme et +d'une femme qui se trouvent seuls ensemble, pour la première fois, sous +l'empire d'une émotion vraie et profonde. Pour avoir trop à se dire, ils +ne se parlaient pas. Georges jouissait de son trouble même, et plus +encore de celui de Christine. Il regardait à la dérobée sa belle +compagne, qui laissait tremper dans l'eau le bout de son rameau fleuri. +Elle fit un mouvement pour ramener son châle sur sa poitrine, et, comme +le cachemire rebelle volait au vent sur ses épaules, Georges prit les +deux bouts et les croisa sur elle, avec la douce câlinerie d'une jeune +mère. Christine frissonnait. Sans le vouloir, sans le chercher du moins, +Georges effleura sa main. + +«Comme vous avez froid!» lui dit-il. Il mit dans sa voix je ne sais +quelle inflexion tendre et quelle douceur caressante. + +«Oui, reprit Christine sans relever les yeux; il faisait très chaud chez +la comtesse; l'air est vif, j'ai été saisie. Ce ne sera rien; le trajet +est si court!» + +Georges, sans répondre, jeta aux pieds de Christine son vêtement de +dessus, avec une sorte de bonhomie brusque qui éloignait toute idée de +galanterie ou de fadeur de salon, et, comme elle fit un geste pour +l'engager à le reprendre, il se mit à genoux, et, malgré elle, il +enveloppa ses petits pieds captifs. + +«Comment êtes-vous, maintenant? + +--Mieux, tout à fait bien! Et vous! + +--Oh! moi!...» + +Il prononça ces deux mots d'une voix où son âme émue vibrait tout +entière. Il ne s'était point relevé, et il la regardait à genoux. C'est +peut-être ainsi qu'il faut regarder les femmes; elles paraissent cent +fois plus belles.... quand elles sont belles. On a l'air de les adorer +avant de les aimer, et leur regard à elles nous arrive plus doux, en +glissant à travers les cils, sous leurs longues paupières. Elles ont +alors, tout en nous voyant, cette expression d'œil fermé si +ravissante, que Raphaël donne toujours à ses plus belles madones. Une +tendresse ineffable, profonde et sereine brillait sur le visage de +Georges. Il avait éteint le feu de la passion dans ses yeux, qui +n'avaient plus que l'humide éclat des larmes prêtes à couler. Ces yeux +noirs, Christine les fixa malgré elle, attirée, retenue et comme +fascinée par un charme magnétique. Elle était redevenue pâle. Sa +poitrine ne battait pas, mais sa bouche frémissait, et l'ombre de ses +cils abaissés palpitait sur sa joue comme une aile d'oiseau. + +«Relevez-vous!» dit-elle à Georges si bas, qu'à peine il entendit; et +comme il restait toujours à genoux: «Je vous en prie! continua-t-elle en +lui tendant la main. + +--J'étais si bien!» répondit-il. Cependant il se rassit près d'elle en +gardant sa main. + +Ils se turent. Quels mots auraient valu ce silence? + +«Voulez-vous bien parler! dit Christine avec un enjouement feint; on +dirait que vous avez peur de réveiller les poissons du lac. + +--Non, reprit-il, je me taisais pour ne point effaroucher mes rêves. + +--Attendez, pour rêver, que vous soyez seul.» + +Il ne répondit pas. + +«Que ce vieux manoir est beau!» dit Christine, comme effrayée de ce +silence. Et elle montra de la main les tourelles du château de Brahé +tout inondées des feux du soir. + +«Oui, fit Georges en regardant sans voir, d'autant plus beau pour moi +qu'il est lié maintenant à mes plus chers souvenirs.» + +Un pli léger fronça le beau front de Christine; elle parut contrariée de +l'insistance avec laquelle il ramenait la conversation sur eux-mêmes. + +Il s'en aperçut. + +«Pardonnez-moi, lui dit-il; mais je sens que ce moment sera peut-être +unique dans ma vie.... Qui sait si jamais je retrouverai ainsi +l'occasion favorable et l'heure propice.... qui sait si je vous reverrai +jamais?...» + +Christine eut un geste de naïf effroi. + +«Si je vous reverrai jamais seule, continua-t-il, et, comme aujourd'hui, +l'âme douce et clémente!» + +Elle le regarda sans rien dire, comme heureuse de l'entendre parler, et +parler ainsi. + +«Depuis que je vous ai vue, reprit Georges.... oh! si peu! et pour sitôt +vous perdre!... j'ai un secret là.... dans le cœur. + +--De grâce, ne me le dites pas!» + +Un nuage passa sur les yeux de Georges; ses émotions étaient soudaines +et brusques, Christine craignit de l'avoir blessé. + +«Pas maintenant! fit-elle. + +--Ah! reprit Georges, vous le savez donc, puisqu'il vous déplaît de +l'entendre? + +--Déplaire! dit Christine, vous ne le croyez pas. + +--Oh! merci! reprit-il à son tour, merci du fond de l'âme. Les autres +savent combien vous êtes belle.... moi seul, à présent, je devine +combien vous êtes bonne. + +--Ne m'en faites donc jamais repentir!» dit Christine avec un sourire +pâle, en lui abandonnant sa main. + +Georges la regarda: son visage était comme transfiguré, sa joue +s'animait d'une vive rougeur, comme si elle eût reflété la pourpre posée +de ces aurores boréales qui se lèvent sur la neige de son pays; son +œil était limpide comme l'eau du beau lac qu'ils traversaient; la vie +respirait sur sa bouche, et l'on voyait que son âme s'épanouissait dans +le bonheur, comme une fleur sous le soleil. + +Georges éprouva une folle envie de se jeter à ses pieds, de la serrer +dans ses bras et de jurer sur ses lèvres tous les serments de l'amour. + +Elle vit son trouble profond, et, pour l'apaiser, elle mit sa main sur +la bouche du jeune homme, et lui montra le batelier qui frappait le lac +en cadence et chantait un lied amoureux. Il leur tournait le dos; mais +il n'avait qu'un mouvement à faire pour les voir. + +Georges baisa mille fois la petite main qui d'elle-même s'était pressée +sur ses lèvres, et qui semblait lui rendre involontairement ses baisers. +Alors, d'une voix si basse, qu'elle paraissait calme, il dit à Christine +combien elle avait été la préoccupation de sa pensée; il lui avoua que +la première fois qu'il l'avait rencontrée sur le Mélar il l'avait jugée +hautaine et fière, et qu'il avait cru ne l'aimer jamais, mais qu'au bal +du lendemain, où tous étaient comme éblouis de sa beauté, lui s'était +senti pénétré de sa grâce; il avait compris qu'une destinée peut tenir +dans un moment, et que sa vie désormais, ce serait elle! Aussi, depuis +son départ, il l'avait cherchée partout. Il n'avait eu qu'une sensation +heureuse: c'était un jour, dans une rue de Stockholm, en respirant par +hasard ce parfum de mimosa qu'elle avait porté. + +«Que je porte toujours,» reprit Christine en tirant son mouchoir. + +Il le saisit vivement, et, avec une folle ardeur, il s'enivra de ces +senteurs exquises. Les parfums, subtils esprits des choses, émanations +pures; haleine céleste, charme pénétrant, donnent l'éternité aux +reliques humaines, et flottant dans l'air, rapprochent les âmes et les +retiennent comme d'invisibles liens. + +«Enfin, continua Georges, depuis ce jour je vous ai aimée.... car je +vous aime, Christine! Je vous aime avec la pureté des premières passions +de la jeunesse, avec toutes les ardeurs qui s'allument dans une âme +virile! Oh! j'ai bien souffert, allez! sans avoir un cœur ami pour +épancher mon cœur, obligé de garder en mon sein un secret brûlant, +sans pouvoir le répandre! + +--Et moi! dit-elle, comme entraînée par sa violence, croyez-vous donc +que j'aie parlé?» + +Elle ne lui fit jamais d'autre aveu. + +«Je ne sais, ce que fait le _Prince-Karl_, murmura le batelier en se +retournant vers Christine. + +--Il viendra, Piers! répondit la comtesse; soyez tranquille!» + +On était arrivé au milieu du lac; Piers souleva ses rames; les petites +vagues berçaient le batelet, qui s'en allait à la dérive, doucement. +L'homme avait repris à demi son lied, dont la mélodie lente et +plaintive, mais infiniment tendre, s'accordait bien avec les paroles +d'un chant populaire de la Dalécarlie, familier aux bateliers du lac +Mélar, et dont la première strophe débute ainsi: + + Perdus tous deux dans la steppe infinie! + +De temps en temps Georges et Christine en écoutaient un vers, puis leur +pensée revenait à eux-mêmes. + +«J'en étais arrivé, continua Georges, à ne plus même oser parler de +vous. Sur une femme, toute question est indiscrète, et quelle femme est +jamais entourée de plus de respect que la femme vraiment aimée?» + +Christine le remercia du regard. + +«Et puis, dit-il, si vous saviez mes inquiétudes! vous si belle, vous +devez être adorée; vous si tendre;--car vous êtes tendres, +Christine,--vous devez aimer.... + +--Mon Dieu! non, fit-elle avec un mouvement de tête doux et triste, je +n'ai jamais pu! + +--Cela veut-il dire que vous ne pourrez jamais? + +--Voilà le _Prince-Karl_!» dit le rameur en sautant sur les avirons. + +Une colonne de fumée épaisse envoyait une spirale noire derrière les +sapins et les mélèzes d'une petite île qui cachait encore le bateau. +Christine tendit une main dégantée au jeune homme. + +«Est-ce votre réponse? demanda Georges. + +--Que vous êtes exigeant!... déjà! + +--Eh bien, non! reprit-il, ne répondez pas. Je ne demande plus rien.... +Ce que vous voudrez! ici comme toujours! Sachez seulement que je laisse +ma vie à vos pieds, mon bonheur dans vos mains.» + +Le _Prince-Karl_ avait tourné l'île, et, jaloux sans doute de regagner +le temps perdu, il arrivait à toute vapeur. Le remous des ondes battues +par ses aubes puissantes fit danser la barque à la pointe des vagues. +Christine, qui s'était levée, chancela. Georges étendit les bras pour la +soutenir: elle frémit sous sa rapide étreinte.... + +«Christine, Christine! lui dit-il à voix basse, je vous aime de toute +mon âme!» + +Elle ferma les yeux et se laissa retomber sur la banquette de l'arrière. +On avait accosté. + +«Adieu, madame,» dit Georges en la saluant et le pied déjà sur la +première marche. + +Le bateau fila vers Stockholm; la barque se dirigea vers la rive +orientale du lac. Christine envoya de la main un dernier adieu. Georges, +debout près du pilote, agita son mouchoir. L'air ému lui apporta le +parfum du mimosa; il regarda et vit sur la fine batiste un C et la +couronne de perles qui cercle le front des comtesses.... C'était le +mouchoir de Christine, qu'involontairement il avait gardé. Il cacha dans +sa poitrine cette première relique de l'amour, si chère et si douce. + + + + +VI + +GEORGES DE SIMIANE À HENRI DE PIENNES, À MUNICH. + + +«Elle m'aime! je te dis qu'elle m'aime! Illumine ce soir la Pinacothèque +en mon honneur! Qui donc a été assez fou pour dire du mal de la Suède, +ou assez sot pour le croire? La Suède est un pays charmant, et Stockholm +vaut Paris. Je sais qu'il y fait froid; mais on s'y chauffe si bien! et +puis, le climat est sain, il n'y a nulle part autant de centenaires: on +n'y meurt presque pas! Et comme on y vit! les hivers sont d'une gaieté +folle; le carnaval dure six mois. Et les printemps, mon cher, si tu +voyais ces printemps du Nord! On dirait une improvisation de la nature. +Aujourd'hui rien, demain tout! Le matin, tu passes sur un rocher nu; le +soir, à la même place, tu marches sur des fleurs! + +Tu as trop d'esprit pour me demander d'où me vient cet accès de lyrisme, +et quel besoin j'éprouve tout à coup de chanter un hymne au mois de mai! + +Puisque je te dis qu'elle m'aime! + +Va! j'étais bien triste, hier encore, hier matin du moins. Il y avait si +longtemps que je n'entendais plus parler d'elle! Je croyais par moments +que tout était fini, avant que rien fût commencé, et que je ne la +reverrais jamais, et il me prenait alors, non pas un désespoir,--n'abusons +pas des grands mots,--mais une désespérance profonde, et je ne sais quel +découragement plein d'amertume. + +Henri, nous avons vécu ensemble longtemps; tu es mon ami; mon seul ami; +tu as été plus d'une fois témoin des orages de ma vie.... tu crois +savoir ce que je puis souffrir, parce que tu sais de quelles passions ma +nature est capable. Oh! la passion, c'est une grande chose, sans doute; +mais la tendresse, c'est bien plus! Cette femme dont je t'ai parlé à +peine, que j'avais vue deux fois, avec qui j'ai valsé dix minutes, eh +bien, Henri, je ne voulais pas te le dire, mais je l'aimais! Peut-être +n'éprouvais-je point pour elle ces ardents désirs qui, plus d'une fois +déjà, se sont allumés en moi; mais je sentais à sa seule pensée une +tristesse mêlée de je ne sais quelle douceur infinie; un charme prenait +tout moi. Et elle n'était plus là! et je ne savais pas si elle +reviendrait, et je ne pouvais même pas parler d'elle: quand on aime on +devient discret: il y a un grand respect au fond de tout grand amour. Je +me contentais de souffrir seul, et à toi-même, ami, je ne voulais pas te +dire que je souffrais! Mais, vois-tu, la tristesse se cache mieux que la +joie, et aujourd'hui la joie me flambe dans les yeux, me rit sur le +visage; je suis heureux: je veux que tu le sois avec moi! Elle m'aime! +c'est pour moi que le printemps fleurit; c'est pour moi que chantent les +buissons; elle m'aime: je suis le roi du monde!... Je l'ai donc revue +hier; plus belle que jamais, et plus touchante en sa grâce mélancolique; +c'était au château de Skokloster, par hasard.... un hasard béni! Je ne +te raconterai pas cette journée.... un enchantement depuis la première +heure jusqu'à la dernière.... Il y a eu surtout une promenade en bateau +sur un lac! Mais je ne suis pas un écrivain, moi, et puis les mots sont +des traîtres, qui ne disent jamais ce qu'on veut leur faire dire. Il +faudrait mettre tout cela en musique de Bellini, et aller le chanter +sous ses fenêtres! C'est bien peu de chose pourtant! quelques paroles +échangées à voix basse, sous les yeux d'un batelier.... il est vrai +qu'il ne nous regardait pas! seulement le temps de traverser le lac!... +Qu'il est étroit, ce lac!.... Avec elle, je me serais embarqué pour +l'Amérique dans cette barque fragile.... Avec elle!... oh! mon ami, +comme ces deux mots me sonnent doucement aux oreilles! Enfin, sa main +rapidement serrée, baisée à peine, non!--pas même cela!--et c'est tout! +et je sens que j'ai maintenant des souvenirs pour ma vie, si longue +qu'elle puisse être. Ah! si seulement tu les avais vus, tournés vers +moi, ces grands yeux d'un bleu sombre.... deux violettes qui regardent! +A présent tu en sais autant que moi. Je n'ai rien demandé; on ne m'a +rien promis; l'avenir est tout mystère, et je l'attends avec une +confiance qui n'est pas sans trouble. Pour toi, cher ami, voilà +décidément que tu passes à l'état de confident; pardonne-moi: je +recommencerai. + +_P. S._ Quand tu écriras à Paris, dis donc à V.... de m'envoyer une +caisse pleine de toutes sortes de choses. On ne s'habille pas ici: on se +fagote et je tiens à représenter dignement mon pays!» + + * * * * * + +Georges sonna pour envoyer cette lettre à l'ambassade: le courrier +partait le jour même pour l'Allemagne. + +Le domestique, en rentrant, lui en remit une autre. Le cachet n'était +point aux armes des Rudden: les trois merlettes au chef, et l'épée en +pal, qu'il avait vues sur la voiture de la comtesse. C'était une étoile +d'argent sur fond d'azur, dont les rayons effleuraient une mer de +sinople. Il sut depuis que c'étaient les armes des Oxen-Stjerna. La +comtesse, car la lettre était d'elle, redevenait jeune fille pour lui +écrire; l'écusson conjugal des Rudden n'avait rien à voir dans sa +lettre, et, par une attention délicate, elle avait repris, ce jour-là, +les armes de son père. Georges regarda quelque temps ces jambages +déliés, longs, peu formés, guère lisibles, qui allaient peut-être lui +apprendre l'avenir de sa vie; il fit sauter le cachet, et, d'un seul +coup d'œil, lut ces deux lignes: + +«Dans trois jours je serai à Stockholm. Si vous avez un peu de bonheur +dans l'âme, n'y laissez lire personne.» + +Aucun timbre ne maculait l'enveloppe: le billet avait été apporté. +Georges le relut vingt fois, étudiant chaque mot et chaque lettre, +jusqu'à ce qu'il fût pour ainsi dire daguerréotypé dans sa tête; il +atteignit alors un petit coffret d'ébène doublé de cèdre, l'ouvrit, en +retira quelques papiers, des fleurs séchées, des rubans fanés qu'il jeta +au feu; puis il mit à leur place la lettre et le mouchoir de la +comtesse. Les célibataires qui ne furent pas toujours vertueux ont +nécessairement, dans leur mobilier, une boîte discrète ou un tiroir +secret, véritable appartement garni dont les habitants reçoivent plus +ou moins souvent congé, suivant la constance ou la légèreté du +propriétaire. + +«Dans trois jours! disait Georges en retirant la clef du coffret +d'ébène. La lettre n'est pas datée.... mettons qu'elle soit écrite +d'hier.... il le faut bien, pour qu'elle arrive aujourd'hui; Christine +sera ici après-demain.... demain peut-être!... Demain!... ah! je ne me +croyais pas si jeune!» + +Il se fit habiller et alla au cercle, où on ne l'avait pas vu depuis dix +jours. Il traversa la salle de billard: le chevalier de Valborg faisait +une poule avec cinq ou six jeunes gens, parmi lesquels se trouvait le +baron de Vendel. Le chevalier vint à lui. + +«Victoire! mon cher, la belle comtesse revient! elle l'a écrit au major; +voyez comme il a l'air radieux! Mais prenez garde! je crois que vos +actions baissent. + +--Il faudrait pour cela qu'elles eussent monté.... Mais qui donc vous +fait supposer que je sois en disgrâce? + +--C'est qu'elle ne m'a rien fait dire!... + +--Souvent femme varie! + +--Mon Dieu! oui, l'absence! Ah! l'absence, mon cher comte! mais elle +revient! c'est là l'important! une fois sur le terrain, vous reprendrez +vos avantages. + +--Croyez-vous? dit Georges avec bonhomie. + +--Ma foi, mon cher, avec les femmes, il faut tout croire.... et ne +croire à rien. + +--Belle maxime! elle a cours en Suède? + +--Oui; mais nous l'avons fait venir de France.» + + +CHRISTINE DE RUDDEN À MAÏA DE BJORN, À COPENHAGUE. + +«Chère Maïa! voici tantôt deux mois que je ne t'ai donné signe de vie; +si je cherchais bien, je trouverais des excuses: la mort auprès de moi, +des ennuis et des chagrins tout autour; un petit rôle de sœur de +charité que j'ai joué à huis clos au bénéfice de ma tante et de mes +cousines, et puis ceci, et puis cela! Enfin, ma chère, mille prétextes +et mille excuses.... si seulement je savais mentir.... mais je ne sais +pas! Donc, la vérité vraie, c'est que j'étais fort embarrassée de ce que +j'avais à te dire.... Il y avait quelque chose, mais quoi?--Moi-même je +ne le savais pas encore.... Je te vois d'ici bien intriguée, ma belle +curieuse, et j'en ris! Or çà! madame l'ambassadrice, comment sont faits +les secrétaires de la légation française à Copenhague? Il y en a un ici, +un certain Georges de Simiane, qui est en train de ravager le cœur de +ton amie. Ah! Maïa, que je suis heureuse de l'avoir si bien gardé, ce +pauvre cœur, pour le lui donner tout entier! Tu fais un geste +d'étonnement; tu demandes quels beaux feux ont si vite fondu toutes mes +glaces: tu voudrais des détails. Le plus étonnant, ma chère, c'est qu'il +n'y en a pas. Mon histoire, c'est tout et ce n'est rien! Je l'ai vu deux +fois, trois peut-être, et encore ce n'est pas sûr! Mais il me semble que +j'ai été créée et mise au monde pour lui. + + Mon cœur, en le voyant, a reconnu son maître! + +«Prends garde, c'est un vers français que je cite là depuis que je.... +j'allais dire depuis que je l'aime, mais ce serait trop tôt, n'est-ce +pas? je ne lis plus guère que des livres français. Je ne veux être +étrangère à rien de ce qui l'intéresse. Il est très-beau, distingué plus +encore, et jeune! Ah! trop jeune! c'est là son seul tort et mon seul +malheur.... Vingt-six ans.... et moi!... c'est effrayant, n'est-ce +pas?... Mais que veux-tu? ce n'est pas sa faute.... encore moins la +mienne. Enfin, il en sera ce qu'il pourra. Il ne faut pas marchander +avec son bonheur.... Mon bonheur, eh bien! oui, le mot est dit, et je ne +le reprends pas! je suis heureuse.... depuis hier, et pour la première +fois de ma vie. Tu sais que je l'avais rencontré au bal du comte de +F.... Toi, chère âme calme et sereine, tu ne crois pas à ce que nos +grand'mères appelaient le _coup de foudre_! Le coup de foudre a du vrai! +Le lendemain je quittais Stockholm, mais j'emportais un souvenir!... De +longs mois se passèrent; j'étais inquiète et triste; je me croyais +oubliée: c'est notre sort, à nous autres femmes.... Les absentes ont +tort, bien plus encore que les absents! Enfin, nous nous sommes revus, +ce matin même, chez la comtesse de Brahé. Nous avons passé le lac +ensemble. Oh! j'étais bien troublée, et lui bien ému. Chère Maïa, tu me +l'as dit vingt fois, cette discrète émotion de celui qui nous aime, +n'est-ce pas pour nous le plus tendre et le plus charmant des hommages? +et si tu l'avais vu quand il me prenait la main! Sans ce batelier +sournois, qui nous regardait du coin de l'œil, je crois que je me +serais jetée à son cou la première.... Ne me gronde pas, ma belle +sérieuse; je me suis assez grondée moi-même. Mais que veux-tu? J'ai +perdu bien du temps! Personne ne m'a aimée, ou je n'ai aimé personne, ce +qui revient absolument au même. Tu vois qu'il faut me pardonner quelque +chose! Quant à celui-ci, je sens que je l'aimerais.... et tu sais, Maïa, +si je puis aimer!... Je pars demain pour Stockholm, le cœur plein de +joie et l'âme pleine de trouble. Je sens que ma destinée s'accomplit. +Elle est en lui!... Je ne sais comment tout cela finira..., peut-être je +souffrirai.... Souffrir pour lui, c'est encore du bonheur!» + + + + +VII + + +Christine revint à Stockholm le jour marqué. Son retour fut une fête: on +eût dit une jeune reine rentrant dans ses États. Ses amis l'adoraient; +on l'invitait partout. Le deuil récent l'empêchait d'accepter. Sa porte +s'ouvrit à un battant, et elle ne reçut que les intimes: aux yeux de +tous, Georges fut bientôt du nombre. Les amis de la comtesse s'en +effrayèrent tout d'abord: autour d'une jolie femme, l'amitié est presque +aussi jalouse que l'amour. La prudence et la retenue du jeune diplomate +endormirent les soupçons des uns et désarmèrent les défiances des +autres. Mais rien n'échappait à la clairvoyance du baron de Vendel: il +n'y a que les amants aimés qui soient aveugles. Christine contenait mal +son bonheur; il lui échappait de toutes parts. + +«Que vous êtes belle! lui dit un jour le baron d'un ton chagrin, plus +belle que jamais, en vérité! vous vous transfigurez! + +--En êtes-vous fâché? + +--Oui. + +--Et pourquoi donc? + +--C'est le bonheur qui vous rend belle, et c'est l'amour qui vous rend +heureuse! + +--Je retrouve là votre ancienne idée: l'amour est le fard de la +femme.... + +--Je vous aimais mieux quand vous n'en mettiez pas.» + + + + +VIII + + +Stockholm, comme Paris, comme Vienne, comme toutes les grandes villes, +n'est habité qu'une saison de l'année. Les belles Suédoises partent de +leur capitale quand les hirondelles y arrivent: quelques-unes vont _en +Europe_, c'est-à-dire qu'elles traversent le Sund; d'autres se +contentent des bains de Gothenbourg: elles appellent cela aller dans le +Midi! Il ne s'agit que de s'entendre. La plupart se livrent à la +villégiature dans leurs châteaux, où, sans faire une grande dépense +d'argent, elles ont la vie large et facile, servies par des paysans +toujours un peu corvéables, et au milieu de ces mille aisances que la +terre féconde donne partout au propriétaire qui daigne l'habiter. + +Mais Christine, depuis la mort du comte de Rudden, avait renoncé à ce +genre de vie, qui exige la présence d'un homme. Elle passait tous les +étés dans le château de l'oncle qu'elle venait de perdre; y retourner, +c'était s'éloigner de Georges pendant cinq ou six mois: elle ne pouvait +y songer. L'emmener dans ses terres, qu'elle n'avait pas visitées depuis +dix ans, les convenances ne le permettaient point. Christine, comme +toutes les femmes qui se respectent, respectait les lois du monde. Mais +elle était ingénieuse: toutes les femmes le sont quand elles aiment; +elle trouva donc le moyen de tout concilier. + +Il y avait, à une heure de Stockholm, de l'autre côté du château de +Haga, une villa délicieuse, bâtie par un chargé d'affaires anglais. De +magnifiques vues s'échappaient sur le parc royal, tout fier de ses beaux +arbres plantés par Gustave III. Les deux petites rivières, qui brodent +de leurs méandres ses gazons verts, traversaient le jardin de la villa, +dessiné par milord; de charmantes promenades conduisaient dans toutes +les directions. On pouvait entrer par une route et sortir par l'autre. +En un mot, c'était une _petite maison_ à la campagne. Christine l'acheta +et vint s'y établir en annonçant à ses amis qu'on l'y trouverait tous +les soirs. Le major présida lui-même à tous les arrangements de +l'installation avec une bonne grâce qui voilait sa tristesse. C'est lui +qui voulut, avec le chevalier de Valborg, y amener la comtesse le jour +où elle en prit possession. + +«Il sera bien ici! lui dit-il à l'oreille en lui donnant la main pour +descendre de voiture. + +--J'espère, répondit-elle, que vous y serez tous bien. + +--Le site me plaît, dit le chevalier, et j'espère qu'on m'y verra +souvent avec mon ami Simiane. + +--Vous y serez tous deux les bienvenus,» fit Christine. + +Le baron, qui avait gardé toute la vive impressionnabilité de la +jeunesse, rougit en entendant prononcer le nom de son rival. + +«Pour moi, dit-il à la comtesse en s'enfonçant avec elle dans une allée +du jardin anglais, j'espère n'y pas venir. + +--Et pourquoi donc? fit-elle d'un air de surprise fâchée. + +--J'y souffrirais trop! reprit-il à voix basse. + +--Et moi, si vous n'y veniez point? + +--Alors, mon choix n'est pas douteux, reprit-il avec cette résignation +du martyr qui sourit à ses bourreaux. + +--A la bonne heure! vous voilà raisonnable, et c'est ainsi que vous me +plaisez,» dit Christine en le ramenant vers le bassin de porphyre gris +et bleu, où le chevalier jetait du pain aux poissons rouges. + +Christine avait toutes les délicatesses du cœur; mais elle aimait! +et, dans cet enivrement du premier amour, elle ne s'apercevait même +point qu'elle froissait une noble affection, et qu'elle méconnaissait +une profonde tendresse. La présence du major ajoutait peu de chose à son +bonheur, et, ce peu de chose, il le payait de son repos. C'est déjà une +assez rude épreuve que de voir son amour méconnu. Qu'est-ce donc quand à +cette première torture il s'en ajoute une seconde, celle de voir un +autre amour préféré? Mais la femme que la passion domine est un peu +comme ces prêtres d'Orient qui marchent vers la statue du dieu en +foulant sous leurs pieds le corps vivant des dévots et des esclaves. + +Le major entra résolûment dans cette voie semée d'épines du sacrifice +caché et de l'héroïsme inconnu. Christine ne comprit que plus tard la +grandeur et le mérite de cette abnégation. Peut-être, s'il faut tout +dire, était-ce aussi la faute du baron. Il avait l'amour maladroit: +jamais il n'avait tant parlé que depuis que l'on en écoutait un autre. +C'était au moins mal choisir son temps. Paisiblement, et pour ainsi dire +peu à peu, il s'était habitué à son rôle d'ami préféré, et, tant que +personne ne s'était présenté pour en jouer un plus brillant devant lui, +il s'en était contenté. La présence de Georges bouleversait sa vie, +réveillait ses rêves et interrompait ses espoirs à longue échéance. Rien +ne se trahit pourtant au dehors; il y eut bien peut-être quelques accès +d'irritabilité nerveuse, promptement réprimés: mais ce fut tout. «Si peu +que je sois dans sa vie, se disait-il, c'est au moins cela! Ne lui ai-je +pas juré cent fois d'obéir même à un caprice d'elle? Peut-être +souffrirais-je davantage encore en ne la voyant pas. Mais la question +n'est pas là: elle veut que je reste; restons: c'est la consigne!» + +La vie au cottage prit bientôt un caractère tout à fait intime. Axel, le +major et Georges y venaient seuls régulièrement. Le drame se nouait +entre ces quatre personnages. Christine commençait à perdre un peu de +sa sérénité; le major était impassible; Axel observait, plus peut-être +qu'on n'eût dû l'attendre de sa nature mobile et légère. Bientôt +cependant M. de Vendel, qui était toujours dans les cadres de l'armée +active, reçut l'ordre d'accompagner son général dans une tournée +d'inspection. Christine le vit partir avec une émotion mêlée d'un +plaisir secret: elle fut, à son insu, si charmante pour lui, qu'il +comprit tout le plaisir qu'il lui faisait en s'en allant. L'amour qui +n'a pas encore souffert a parfois cette naïveté d'égoïsme; son excuse, +c'est qu'il ne s'en aperçoit point. + +Le major une fois parti, Axel vint beaucoup moins à la villa. Georges, +au contraire, y alla davantage. Plus il voyait Christine, et plus il +l'aimait. Tout resserrait l'attache de leurs cœurs. Ni l'un ni +l'autre ne trouvaient le fond de leur amour: jamais bonheur n'avait été +plus complet ni plus égal. Christine avait bien parfois dans l'âme +quelque inquiétude vague; mais elle la cachait à Georges, et, le plus +souvent, à elle-même. Georges ne voyait sur ses lèvres que des sourires, +et tous ses chagrins inconnus, il les emportait avec une caresse. C'est +ainsi que les amants consolent! Du reste, on ne savait point lequel +aimait le plus; mais ni l'un ni l'autre ne pouvait aimer davantage. +Christine avait pour Georges une affection dont la grâce parfois +craintive touchait profondément le cœur du jeune homme. Georges avait +pour Christine une tendresse passionnée qui enivrait l'âme de la femme. +Ils vivaient beaucoup ensemble: pour mieux dire, ils ne se quittaient +presque plus. Georges, après les affaires expédiées, se rendait chez la +comtesse, tantôt en voiture et par la route de tout le monde, tantôt à +cheval à travers champs. Le jour où, par hasard, il restait à la ville, +il avait soin de se montrer partout et de faire du bruit pour une +semaine. C'était du reste une précaution inutile; on ne s'occupait guère +d'eux. Stockholm n'est pas aussi _petite ville_ que certains salons +parisiens. + + * * * * * + +On raconte les catastrophes et les péripéties d'une vie que le malheur +traverse. On fait des livres avec les événements et les aventures des +amours contrariés: le bonheur n'a pas d'histoire. + + * * * * * + +L'été s'écoula comme un jour sans nuages. Ce fut pour eux une de ces +saisons rapides et bénies qui ne reviennent jamais deux fois dans une +existence. Georges le sentait, et il en jouissait avec une sorte +d'avidité un peu âpre, qui parfois troublait Christine. Elle, au +contraire, accueillait le bonheur avec une reconnaissance secrètement +étonnée; elle ne le croyait plus fait pour elle, et il la surprenait +autant qu'il la charmait. Son âme, trop délicate, avait gardé +l'empreinte des premières douleurs de sa jeunesse, et, malgré +l'affection dont on l'avait toujours entourée depuis, il lui était +demeuré une sorte de défiance contre elle-même. Il en est souvent ainsi +dans les natures les plus exquises, exposées d'abord aux durs +froissements de la vie. Elles se replient sur elles-mêmes, +invinciblement, et, quand, plus tard, une tendresse sympathique vient à +elles pour les relever et leur créer une nouvelle vie, il faut de longs +et patients efforts pour leur rendre cette confiance sereine qui est au +bonheur comme le gage de sa durée. Ces souffrances morales de la +première vie aigrissent, en les corrompant, les âmes vulgaires, qui se +vengent plus tard sur ce qui les entoure: elles ont souffert; on +souffrira par elles! mais les âmes généreuses rendent au contraire le +bien pour le mal, et elles font la joie des autres, impuissantes +seulement quand il s'agit de leur propre félicité. Il y a des plantes +qui donnent leur parfum quand on les écrase!... mais quand une fois +elles l'ont donné, elles ne peuvent plus refleurir. + +Christine avait gardé la fraîcheur et la tendresse des jeunes années; +elle n'avait perdu que la confiance qui d'ordinaire les accompagne, et +elle était devenue meilleure pour les autres en devenant moins bonne +pour elle-même. Aucun amour, plus que celui de Georges, n'était capable +de pacifier ses craintes et de lui rendre la seule chose qui lui +manquât, la juste appréciation de soi. Mais, ici encore, l'excès de sa +délicatesse l'égarait. Elle se sentait aimée plus qu'elle n'eût espéré, +autant qu'elle pouvait désirer de l'être; mais, toujours ingénieuse à +tourmenter ses joies mêmes, elle se demandait s'il ne se mêlait point +trop de bonté à l'affection de M. de Simiane, s'il ne l'aimait point +trop pour elle et pas assez pour lui. Elle eût voulu le savoir égoïste, +pour se permettre enfin d'être heureuse tout à fait; noble et charmante +erreur d'une adorable nature, qui craignait toujours de trop recevoir et +de ne point donner assez, et dont le suprême bonheur était le bonheur de +l'autre. + +Georges, qui n'était qu'un homme, soupçonnait ces raffinements plus +encore qu'il ne les comprenait; il en avait cependant le pressentiment +et l'inquiétude; car voici la lettre qu'il écrivait à son ami vers les +premiers jours de l'automne. + + +GEORGES À. HENRI. + +«Tu ne m'as pas répondu; je t'en aurais voulu si j'avais eu le temps. +Mais j'ai passé une saison enchantée. C'est une vie à part dans ma vie. +Cette femme, vois-tu, je ne saurais ni trop la louer ni l'aimer trop. +Elle m'a fait pénétrer dans un monde nouveau de tendresse et d'amour. +L'amour avec elle ne ressemble à rien de ce que l'on a connu, et quand +je lui dis que j'aime pour la première fois, et qu'avant elle je n'ai +jamais aimé, il me semble que je dis vrai. Tout en elle est tendresse et +passion, avec une fraîcheur, et, si j'ose dire, une prime fleur de +jeunesse, qui semble s'épanouir, ou plutôt s'entr'ouvrir pour moi. Je ne +sais pas comment on a fait pour me la conserver ainsi: c'est sans doute +une affaire de climat. Il y en aurait eu pour un hiver parisien. Je te +jure qu'elle est parfaite. Et puis, elle est belle! Tu sais que c'est un +détail auquel j'ai la faiblesse de tenir. Il y a des gens qui prétendent +que l'on s'accoutume à tout, et qu'après huit jours il n'y a plus de +différence entre une femme belle et une laide! C'est un paradoxe inventé +sans doute par quelque victime des erreurs de la nature; mais il ne m'a +jamais convaincu. Je pense, au contraire, que c'est précisément lorsque +le calme succède aux premiers transports qu'il est doux d'arrêter sa vue +sur les lignes pures et les gracieux contours d'un visage aimé, qui +charme encore en reposant. C'est ce que je trouve chez Christine. Rien +ne trouble en elle l'harmonieux accord de la femme qu'on devine et de la +femme qu'on voit. Jamais âme plus noble ne s'est révélée sous de plus +nobles traits. + +Voilà pourquoi je l'aime tant, avec un si complet détachement de tout ce +qui n'est pas elle. Tu le sais, mon ami, j'ai besoin de la perfection +comme si j'en étais digne! Une seule chose m'afflige, non pour moi,--mon +égoïsme s'en réjouirait,--mais pour elle: je veux dire cette +inguérissable défiance qu'elle a d'elle-même; cette crainte de ne jamais +assez faire, alors qu'elle a déjà trop fait. Cette inquiétude rêveuse et +vague, que l'on rencontre si peu chez nos Françaises, et qui est comme +le fond même de son âme, elle l'oublie parfois.... mais elle y revient +toujours. J'ai beau renouveler à ses pieds mes serments d'amour, je sens +qu'elle les croit quand elle les entend, et je devine qu'elle en doute +quand elle ne les entend plus. Ses adieux ont quelque chose de +déchirant; quand nous nous quittons pour vingt-quatre heures, on dirait +que nous ne devons plus nous revoir. + +Un jour je l'entendis qui murmurait en me regardant: «Oh! être jeune!» +Ce mot me frappa. Est-ce que deux ou trois ans--quatre ou cinq, si tu +veux--qu'elle a de plus que moi, pourraient l'effrayer? Chère folle! Je +fis comme si je ne l'avais pas entendue; les consolations sont parfois +maladroites: elles laissent croire aux gens qu'ils en ont besoin, et, +avec cette nature, si fine qu'elle comprend trop, si délicate qu'un rien +la blesse, tout devient dangereux. + +Quand je crois que ces idées tristes lui arrivent, je prends les +meilleurs moyens de la distraire. Je prétends que son âge est un +artifice de sa coquetterie, que les femmes n'ont d'autre extrait de +naissance que celui qu'elles portent sur le visage, qu'elle a vingt ans +le matin, et dix-huit le soir! et je te jure, Henri, que je dis vrai. +Jamais la nature n'a plus fait pour une femme. Les glaces du Nord ont +sans doute préservé chez elle la pureté du sang, et les années lui ont +tout apporté sans lui rien prendre. + +Je ne puis pourtant pas lui expliquer tout cela; elle me reproche déjà +de la trop juger, bien qu'elle-même ne s'en fasse pas faute dans le +particulier, et pendant que je rédige mes dépêches. Quoi qu'il en soit, +Henri, aime-la sans la connaître; aime-la parce qu'elle me rend heureux, +bien heureux, en vérité! et je sens chaque jour grossir ma dette pour +tout ce bonheur qui me vient d'elle. Il ne faut point qu'elle le sache +pourtant, car elle assure qu'elle n'aime que les ingrats, qu'elle ne +fait rien que pour elle-même, et qu'elle cessera de m'aimer la veille du +jour où je devrai lui savoir gré de quelque chose. Ce n'est pas là, tu +le vois, une femme comme une autre, et c'est sans doute pourquoi je +l'aime; aucune ne m'aurait donné ce que j'ai reçu d'elle: la vie du +cœur et la vie de l'âme. En elle je trouve une force et une +direction; elle m'inspire, sans paraître seulement s'en douter: ce +qu'elle veut, c'est ce qui doit être. + +Tu sais que je suis assez rude aux conseils; mais les femmes, plus que +nous, ont la main légère et forte, douce et puissante, et je crois, en +vérité, qu'elles seules peuvent conduire certains hommes, comme elles +seules, dit-on, peuvent mener certains chevaux. Depuis que je l'ai vue, +je sens que ma vie est meilleure: je suis dans un monde d'idées plus +hautes. Tout est là, mon cher, tout est dans la femme qu'on aime! +ailleurs il n'y a rien. Christine n'est pas un bas-bleu, sotte espèce +que je n'ai jamais pu sentir; mais elle connaît la littérature de son +pays et comprend la nôtre: elle m'explique ce que je ne sais pas et me +demande ce qu'elle ignore, et nos heures passent rapides et charmantes; +nous travaillons comme deux enfants, élèves et maîtres chacun à notre +tour. + +Veux-tu un détail? + +Tu sais que j'adore la musique et que je ne puis souffrir le piano: +c'est mon caractère! Un soir, j'avais été retenu à Stockholm tout le +jour, et je ne pus venir qu'assez tard: je vis le salon éclairé. Nous +nous tenons d'ordinaire dans un petit boudoir.... le mot est mal choisi, +car ce n'est pas un boudoir comme tu l'entends, et l'on n'y trouve +aucune de ces futilités, plus ou moins coûteuses, que recherche la main +frivole des femmes. C'est une sorte de cabinet, entre son salon et sa +chambre, où elle a ses livres, quelques tableaux et un petit portrait de +moi à douze ans, qu'elle a copié au pastel avec beaucoup d'habileté; +elle n'y reçoit jamais les étrangers, et c'est pour nous un sanctuaire, +sacré comme la chambre à coucher d'une Anglaise. + +«Une visite!» me dis-je en apercevant les vitres qui flambaient; et, +comme il me plaisait d'être seul, ce soir-là, je me permis un petit +mouvement d'humeur. En approchant j'entendis les sons doux et voilés +d'un de ces orgues de création nouvelle, qui font pénétrer la musique +partout. Je demandai au valet de chambre s'il y avait du monde. + +«Personne, me répondit-il; madame est seule.» + +Je montai. + +Christine était assise devant l'orgue: elle jouait des mélodies +suédoises en s'accompagnant à demi-voix. J'entrai sans bruit et +j'écoutai. + +Après avoir effleuré, comme pour essayer les octaves, les touches +d'ébène et d'ivoire, elle s'arrêta un instant, posa sa tête dans sa +main, comme pour recueillir ses souvenirs ou sa pensée; puis, frappant +deux ou trois accords, elle chanta, mais si doucement, et avec quel +charme profond! ce lied populaire: + + Perdus tous deux dans la steppe infinie! + +que nous avions entendu ensemble en traversant le lac Clara, le soir où, +pour la première fois, je lui parlai d'amour. + +Je n'eus pas le courage de la laisser finir et je m'élançai vers elle en +lui disant: «Merci! chère âme, merci!» Elle se retourna tout émue et +vint à moi la main ouverte et le sourire aux lèvres. + +«Il y a longtemps, me dit-elle, que j'aurais voulu vous faire cette +surprise; mais croiriez-vous qu'il n'y avait pas un orgue dans tout +Stockholm? J'ai dû faire venir celui-ci de Hambourg. Voilà pourquoi +vous avez attendu.» + +Que répondre à cela, Henri? j'ai pris sa main, je l'ai baisée, et je +l'ai forcée de se remettre à jouer et à chanter. + +Sa voix, sans être puissante, et je l'aime mieux ainsi, est d'un timbre +pur; elle sonne comme l'argent, et, si je pouvais comparer les sons aux +couleurs, je dirais qu'elle est limpide comme son regard: elle a des +notes de cristal. Quant à l'expression, c'est une âme qui chante! +l'extase me prend quand je l'écoute; la musique ouvre ses ailes blanches +et nous emporte! Jamais Christine ne m'avait paru plus belle que ce +soir-là: elle avait ce front radieux que les peintres mystiques donnent +à la sainte Cécile de la Légende dorée; c'est le même œil, agrandi +par l'extase; le même visage, un peu allongé vers le bas, et sur lequel, +quand on sait lire, on retrouve si bien la rêverie et la passion; ses +mains fluettes et ses doigts fins voltigeaient sur les touches émues, +caressant l'instrument plutôt qu'elles ne le touchaient, et réveillant +les notes endormies qui se levaient à son appel et montaient dans l'air, +pareilles à un essaim d'oiseaux mélodieux, dont elle venait d'ouvrir la +cage. + +Comme elle achevait son chant, deux grosses larmes, qui tremblèrent un +instant au bord de ses cils, ont coulé sur sa joue. Moi-même j'étais +profondément ému. + +«Christine, lui ai-je dit, il ne faut plus jouer ainsi: vous vous faites +mal. + +--Vous ai-je fait plaisir?» m'a-t-elle répondu avec un adorable +sourire. + +Elle est là tout entière, mon ami; c'est le même dévouement dans les +petites choses et dans les grandes, le même oubli de soi et la même +préoccupation de l'autre. Henri, tu vois maintenant quelle est Mme de +Rudden; tu peux juger si je dois m'attacher à elle. Je ne sais pas +encore comment nous arrangerons notre vie; mais ce que je sais, c'est +que rien ne nous séparera l'un de l'autre.» + + +HENRI DE PIENNES À GEORGES DE SIMIANE. + +«Tu tiens ton bonheur dans ta main: ne l'ouvre pas. Le bonheur a des +ailes; c'est un oiseau qui ne se pose jamais deux fois sur la même +branche. Fais mettre les bans: je vais demander un congé; je veux être +le premier à saluer la comtesse de Simiane. J'aurais voulu t'écrire plus +longuement; mais tu ne lis pas les longues lettres, et je veux profiter, +pour t'envoyer celle-ci, de l'occasion d'un certain M. Borgiloff, que +j'ai beaucoup connu en Italie: il arrive de Florence et passe ici pour +rejoindre la légation russe. Mon billet te sera peut-être remis par Mlle +Nadége, sa fille, une brune aux yeux bleus, qui a fait tourner ici +toutes les têtes. Au dernier bal de la cour, le galant roi Louis n'a +regardé qu'elle. La douce Lola Montès a cassé trois cravaches le +lendemain.» + + +CHRISTINE À MAÏA DE DJORN. + +«_Il_ a été retenu toute la matinée, et _il_ dîne ce soir chez son +ambassadeur. Si je n'étais allée moi-même à Stockholm, où nous nous +sommes rencontrés _par hasard_ (connais-tu ces _hasards-là_?) je ne +l'aurais pas vu aujourd'hui. Enfin, je l'ai aperçu: ce n'est pas une +journée tout à fait perdue. Toutes mes minutes sont tellement prises, +que je n'ai pas encore eu le temps de t'écrire depuis deux mois, à toi, +ma meilleure, ma seule amie. Je n'ai, du reste, le temps de faire quoi +que ce soit. Rien ne remplit la vie comme le bonheur. Quand il est là, +c'est lui; et, quand il n'y est pas, c'est encore lui! Tu vois que c'est +lui toujours! Le cher tyran m'a prise tout entière, et comme il m'a +prise! + +J'habite un véritable paradis terrestre planté par un Anglais, qui ne +s'en jugeait pas digne, puisqu'il l'a vendu. Je n'y ai pas encore +rencontré de serpent, et je ne suis pas femme à l'écouter. Eve n'avait +que seize ans; c'est ce qui a perdu son pauvre Adam. Le mien n'a rien à +craindre. M. de Simiane est le meilleur des hommes. Je ne sais si +l'amour m'aveugle, mais il me semble la perfection en tout: il +m'humilie, et je crois parfois que je le voudrais moins bon. C'est l'âme +la plus tendre et la plus ardente.... et vraie surtout! Il pourra bien +ne plus m'aimer; mais me tromper, jamais il en est incapable comme +d'une lâcheté. Ne plus m'aimer! ah! chère, cette seule pensée, vois-tu, +c'est pour mon âme, au milieu même de son bonheur, comme ce petit grain +noir dans le ciel d'une journée bleue, qui prédi les tempêtes aux +matelots. Quand elle m'arrive, je la chasse; si elle revient encore et +que je m'y abandonne, ma raison s'égare, mon sang court dans mes veines, +bat dans mes tempes, et s'embrase: je deviens folle. Ne plus m'aimer! le +pourrait-il? et ne l'ai-je pas enchaîné dans tous les liens que noue la +tendresse?... C'est maintenant que je me réjouis de n'avoir pas toujours +été heureuse. Je remercie ceux qui m'ont fait souffrir. On dit qu'il +faut payer son bonheur tôt ou tard.... n'ai-je point payé le mien +d'avance? Il y a deux jours, Georges était de charmante humeur, avec +quelque chose d'épanoui sur le visage.... Si tu savais comme la joie lui +va bien! C'était une de ces heures bénies où la confiance est absolue, +et où chacun peut lire dans l'âme de l'autre. Je lui ai demandé son âge, +qu'il m'a toujours caché; il m'a avoué qu'il n'avait que vingt-six ans. +J'en ai trente-quatre. Comprends-tu, Maïa, tout ce que disent ces deux +chiffres? Aujourd'hui, ce n'est rien, et l'on ne voit pas de différence. +Nous n'avons notre âge ni l'un ni l'autre. Je suis plus jeune: il est +plus vieux. Nous avons tous deux vingt-huit ans; mais bientôt il en aura +trente et moi quarante. Est-ce qu'on peut aimer une femme de quarante +ans? C'est malsain de penser à cela. Georges, s'il y pense, dissimule +bien habilement,--mais je crois qu'il n'y pense pas. J'ai son âme comme +il a la mienne. + +Hier, nous avons eu un entretien solennel. + +«Comtesse, m'a-t-il dit en entrant, vous m'excuserez si je me présente +chez vous en cravate noire et en redingote. + +--Mon cher Georges, il me semble que c'est assez votre habitude, quand +nous sommes seuls. + +--Oui, m'a-t-il répondu; mais aujourd'hui je vais faire une chose qui +sort un peu de mes habitudes. + +--Parlez vite, vous m'effrayez! + +--Déjà, comtesse?» + +Je te jure, Maïa, que je ne savais pas ce qu'il allait me dire.... +j'étais si loin de m'attendre!... + +«Eh bien, qu'est-ce? lui ai-je demandé, un peu troublée malgré moi; vous +me faites peur avec vos airs mystérieux!» + +Et comme je lui retirais ma main qu'il avait gardée: + +«Je viens, m'a-t-il dit, vous demander.... pour toujours.... cette +petite main que vous voulez déjà me reprendre.» + +J'ai été saisie, et l'émotion m'a tout d'abord empêchée de répondre. Il +a cru que j'hésitais; il n'a rien dit, mais il est devenu pâle, et j'ai +senti trembler sa main.... O Maïa, que j'ai été heureuse de me voir +aimée ainsi! + +«Georges, lui ai-je dit, je vous aime. Vous savez que je vous aime! Mais +votre demande est si soudaine! je ne croyais pas.... vous ne pouvez pas +exiger.... + +--Je n'exige rien, Christine, m'a-t-il répondu d'une voix si douce et si +triste! + +--Mon ami, lui ai-je dit alors, je suis prête à tout ce qui vous +plaira.... je veux tout ce que vous voudrez. Vous ne souffrirez jamais +pour moi ni par moi, Georges! Mais, à votre tour, soyez bon, et +donnez-moi huit jours pour réfléchir.... Je vous le demande pour vous +comme pour moi.» + +Il y a consenti. Je me suis mise à l'orgue: je ne pouvais plus parler. +J'ai joué les airs qu'il aime. Je crois que j'ai bien joué, car, lorsque +je l'ai regardé, j'ai vu qu'il avait aussi de grosses larmes dans les +yeux. Mais, chère Maïa, je n'avais pas besoin de huit jours. Va! c'est +tout réfléchi. Je ne serai jamais comtesse de Simiane. Il l'a voulu: +c'est assez pour moi.... Oh! ne t'y trompe pas; je n'écris point ce mot +sans une douleur profonde. C'est ma meilleure part de bonheur sur cette +terre à laquelle je renonce; je le sais, mais je sens qu'il le faut.... +pour lui! Oh! il ne saura jamais le prix du sacrifice. Mais toi, Maïa, +tu le comprendras et tu me plaindras.... Être la femme de l'homme qu'on +aime, être à lui.... à la vie et à la mort! toujours!--toujours, ce +grand mot de l'éternité humaine,--marcher avec lui, la main dans la +main, sous l'œil des hommes, sous l'œil de Dieu, avec la faveur de +tous! n'avoir plus à craindre, ni la tristesse des cheveux blancs, ni +l'isolement des derniers jours; mais vieillir ensemble, doucement, au +milieu des chers enfants qui vous aiment et vous rendent vos beaux jours +en vous rajeunissant de leur jeunesse! N'est-ce pas là le plus grand +bonheur qui puisse être donné à la femme? et ne sais-tu pas qu'au fond +du cœur, dès que nous aimons, c'est ce bonheur-là que nous désirons +toutes? Crois-tu que rien, même dans les plus heureuses liaisons, +remplace jamais cela? + +Et pourtant! ce bonheur qui m'est offert, je le refuse. Je le refuse à +cause de lui.... Je ne veux pas lui ménager de repentirs amers; je ne +veux pas profiter des entraînements de son cœur; je ne veux pas être +dans dix ans la femme d'un jeune mari: je ne veux pas lui forger des +fers qu'il ne pourrait plus rompre quand il en sentirait le poids. Je +sais bien que je me sacrifie; mais le sacrifice, sous une forme ou sous +une autre, n'est-ce point toujours la vertu de la femme? Et puis, s'il +faut tout te dire, à me sacrifier pour lui, j'éprouve je ne sais quel +âpre bonheur et quel contentement douloureux! Oh! je l'aime bien, car il +n'y a pas d'égoïsme dans mon amour. Je me suis promis de le rendre +heureux, et je me tiendrai parole, advienne que pourra! Je crois qu'il +m'aimera longtemps encore, et pourtant, il y a des moments où j'ai peur. + +Je ne connais rien de son passé; et, sache-le bien, cette ignorance +absolue, c'est parfois une torture cruelle! Non, je ne sais rien de lui; +mais il me semble que cette nature si délicate doit être terriblement +mobile. Personne, je le crois, personne n'est plus capable d'être +rapidement et fortement ému; mais peut-il garder la même émotion bien +longtemps? Cette facilité d'impression qui le rend si séduisant, ne le +rend-elle point en même temps incapable de constance, et le danger +n'est-il pas, avec lui, tout à côté du charme? Ce qui m'effraye souvent +chez Georges, c'est encore ce sentiment si vif de la beauté, qui le +prédispose à l'enthousiasme pour tout ce qui réalise l'idéal à ses +yeux,--mais qui doit si rapidement l'en détourner, dès que la +désillusion arrive. Croirais-tu qu'il y a telles de ses louanges les +plus exquises et les plus tendres dont je souffre, parce que je me +persuade qu'il ne m'aimerait plus autant si je venais à les mériter +moins? + +Ne dis pas que je suis trop subtile; si tu savais comme on le devient +quand on a l'âme tendue vers une seule et unique pensée! Dans ton sage +et calme bonheur, tu trouveras peut-être ces craintes folles et ces +terreurs chimériques. Mais, quand on aime comme j'aime, on a toujours +une inquiétude au fond du cœur. Celles-là n'aiment point qui ne +craignent pas. + +Adieu, Maïa; ne prends point garde si cette lettre est un peu triste. Il +pleut et j'ai froid. Demain il reviendra, et avec lui toute ma joie. +Demain le ciel sera bleu, la brise tiède et mon âme en paix. Adieu +encore, garde-moi cette bonne amitié, toujours la même, qui n'a ni +veille ni lendemain.» + + +MADAME DE BJORN À CHRISTINE. + +«Je te plains et je t'admire; tu me fais envie et tu me fais peur. Mais +que puis-je te dire? Je ne connais rien à tous ces grands sentiments. Ne +m'écris plus de pareilles lettres. Depuis que j'ai lu celle-ci, je passe +ma vie à trembler. Je sens qu'un tel amour doit être tout toi; mais je +ne sais pas s'il y a un homme au monde qui le mérite. J'aime beaucoup +mon cher baron; mais je suis plus calme, et lui aussi, et nous n'en +sommes pas plus malheureux. Quoique je n'aie pas ton imagination, je me +doute bien que tu dois avoir des heures charmantes. Mais cette vie est +un rêve: prends garde au réveil. A ta place j'aurais accepté. Tu seras +belle longtemps: c'est de famille; M. de Bjorn, qui t'adore toujours, me +dit que ta mère a fait des passions à cinquante ans. Le mariage a du +bon, et, si rien n'est parfait en ce monde, c'est peut-être encore la +meilleure chose parmi les mauvaises. Je ne te fais pas de morale, +quoique je sois toujours un peu puritaine: je garde cela pour moi. Mais, +au point de vue même du bonheur, le mariage est encore la plus sûre des +garanties. Un inconstant est bien retenu par la douce voix d'un petit +ange rose et blond qui lui crie: «Papa!» Il s'arrête sur le seuil, se +retourne, voit la mère qui sourit,--et reste. S'il s'en va, il revient. +Mais les autres! une fois partis, on ne les revoit jamais. Ce sont des +oiseaux de passage qui chantent sur les branches, picorent le fruit.... +et s'envolent. Réfléchis encore! + +Aimée comme tu l'es, tu peux tout. Tu seras punie de passer à côté de +ton bonheur. Ton bonheur! en le faisant, ne feras-tu pas le sien? Voilà +vraiment un homme bien à plaindre, parce que la plus aimable femme de +Suède aura quelques années de plus que lui, c'est-à-dire plus d'âme, +plus de dévouement, plus de vraie tendresse, car il n'y a qu'à notre âge +que l'on sache aimer, ma chère; à vingt ans une femme aime l'amour; à +trente ans elle aime l'amant et le mari, surtout quand elle a le bonheur +que les deux n'en fassent qu'un. + +Et ce pauvre major? un grand cœur, ma Christine! mais je ne suis pas +assez éloquente pour plaider les causes perdues! en voilà un qui +t'aimait! c'est toi qui l'as chargé d'une mission? C'est bien trouvé! Il +est toujours heureux pour une femme d'être la cousine d'un ministre. + +Si ta protection pouvait nous envoyer à Paris! Je porte Copenhague sur +mes épaules. Adieu. Mon amitié t'attend. Tâche de n'en avoir pas besoin! +C'est un capital dont tu ne touches pas les intérêts; mais tu es sûre de +le trouver toujours. Pardonne-moi cette comparaison financière: on a +parlé argent autour de moi toute la soirée. C'est la maladie du jour, et +je crois qu'elle est contagieuse.» + + + + +IX + + +L'été, puis l'automne, s'écoulèrent au milieu des joies sans mélanges de +l'amour partagé. Ceux-là auront-ils jamais le droit de se plaindre, dont +la vie a compté deux saisons de bonheur? Ils vivaient l'un pour l'autre. +Christine se paraît pour Georges: c'était l'occupation de ses matinées; +elle savait la coiffure qu'il préférait et la robe qui devait lui +plaire. Partout et en tout il retrouvait chez elle sa pensée constante +et cette préoccupation de lui qui est pour les amants comme la douce +flatterie du cœur: c'est à de tels signes qu'on reconnaît l'amour. +Quand on aime moins, on n'aime pas. Quatre années, depuis la trentième, +avaient glissé sur Christine comme les siècles sur le marbre éternel de +ces statues dont ils rendent la beauté plus éclatante encore et plus +accomplie. Parfois, le matin, une petite ride imperceptible plissait la +peau, trop fine, au bord de l'œil; parfois dans le réseau bleu des +veines qui courent sur le front blanc, on eût dit, à l'heure du petit +lever, qu'un rasoir avait promené sa lame mince: c'était tout. Et quand, +pareille à la Vénus-Aphrodite, elle sortait du bain glacé, secouant les +perles liquides de sa chevelure tordue, c'était un printemps de beauté. +Elle avait gardé ses cheveux de quinze ans, si épais, qu'ils +paraissaient bruns, quoiqu'ils fussent blonds, tant l'or se brunissait +dans la profondeur de leur masse; mais cet or, qui se fonçait jusqu'au +bronze, ne cessait pas d'être de l'or. On le voyait bien quand sa tête, +appuyée sur le dossier du fauteuil gothique, recevait le rayon du soleil +qui les traversait, les pénétrait et les faisait rayonner autour de son +front, comme une auréole de lumière vivante; sa bouche, dans le sourire, +avait la fraîcheur d'une bouche d'enfant: elle faisait penser à une +fleur qui s'entr'ouvre. Jeune fille, Christine s'était peu souciée de sa +beauté; je croirais assez volontiers que cette beauté s'ignorait +elle-même. Maintenant elle la connaissait, et elle en était fière, à +force d'en être heureuse. L'émotion surtout la transfigurait: son âme, +devenue visible, se répandait sur ses traits et les animait. Elle +s'exaltait facilement: un souffle de vie la pénétrait alors, et une +sorte de lumière intérieure faisait resplendir son visage, comme ces +beaux vases aux fines sculptures, que l'on éclaire tout à coup par +dedans; son œil un peu allongé, comme la feuille dépliée du pêcher, +si calme et si doux dans le repos, dégageait des effluves magnétiques; +la passion respirait dans son sourire. Alors il s'exhalait d'elle comme +un charme qu'il fallait subir. Mais elle était de celles que l'on +pouvait surprendre à toute heure et voir toujours. Elle n'avait rien à +cacher, parce qu'en elle tout était vrai, noble et grand, et c'était là +le caractère particulier de sa beauté, qu'en la regardant on se sentait +meilleur. Georges, en la tenant par la main, entra donc avec elle dans +un monde dont il ne soupçonnait pas l'existence: ce monde mystique des +races septentrionales, où les femmes savent épurer l'amour en l'élevant. +Elle lui ouvrait des horizons inconnus, et si larges que son regard n'en +sondait point la profondeur. Jamais deux âmes ne s'étaient ni mieux +comprises ni plus pénétrées, et cet accord était si parfait, que, même +éloignées, et par une sorte d'union mystérieuse dont le lien ne se +rompait jamais, elles ressentaient chacune le contre-coup de ce qui +frappait l'autre,--ensemble, malgré la distance. + + + + +X + + +Cependant la Suède frissonnait déjà sous son manteau de neige. L'hiver +ramenait la campagne à la ville; les châteaux se dépeuplaient; on +abandonnait les parcs, les cottages perdus dans les bois et les villas +semées au bord des lacs. Christine revint plus tard que les autres; mais +enfin elle dut revenir. Ce ne fut point sans regrets. + +Georges alla passer un dernier jour avec elle. Il avait neigé pendant la +nuit; une nappe blanche couvrait les petits sentiers qui voyaient passer +leur promenade chaque jour. Le bassin était gelé; les sapins secouaient +d'un air mélancolique leur tête poudrée à frimas; les oiseaux consternés +voletaient d'un arbre à l'autre en poussant des cris plaintifs. Georges +et Christine déjeunèrent tous deux au coin du feu, en regardant la +campagne triste. Vers midi, le soleil, entre deux nuages, montra son +sourire pâle. Ils sortirent un instant pour revoir le parc, le bois, le +jardin, tous ces lieux chers où s'étaient écoulés leurs plus beaux +jours. Christine eut froid; ils rentrèrent, et passèrent leurs dernières +heures à recueillir les souvenirs de leur amour. Ils devaient se revoir +le lendemain à Stockholm: ils se quittèrent pourtant avec un serrement +de cœur. Georges s'arrêta, tout hésitant, sur le seuil qu'il avait +franchi tant de fois si joyeux. Les insensibles témoins de notre bonheur +en gardent toujours quelque chose: la nature prend une part de notre +âme: on s'en aperçoit à l'heure des adieux. + +Le major, revenu de son inspection depuis une semaine ou deux, alla, de +compagnie avec le chevalier de Valborg, chercher Christine au cottage; +tous deux la ramenèrent à la ville. Le major était plus épris que +jamais, et pas le moins du monde découragé; le voyage lui avait fait du +bien; il gardait encore des doutes consolants. «Ces Français ne savent +pas aimer, se disait-il; leurs plus belles flammes ne sont que des feux +de paille: cela brille, mais cela ne dure pas. Mon tour viendra!... et, +s'il ne vient pas, continuait-il avec moins d'assurance, eh bien, je +serai toujours près d'elle pour la défendre ou la consoler: c'est encore +un assez beau rôle.» + +La vie à Stockholm fut à peu près ce qu'elle avait été à Haga: la +comtesse retrouva sa société habituelle. Georges, le baron de Vendel et +le chevalier de Valborg en formaient le noyau. Quelques comparses se +groupaient autour d'eux. Les rapports de Georges et du baron dénotaient +la meilleure intelligence; l'œil le plus exercé n'aurait jamais +surpris entre eux la moindre apparence de rivalité. C'était comme un +secret accord de tous deux pour enchanter la vie autour de leur idole: +pour ne pas jeter sur elle l'ombre même d'une préoccupation ou d'une +inquiétude, l'un savait cacher sa joie et l'autre sa tristesse. Tous +deux lui présentaient un visage calme et riant. Vis-à-vis l'un de +l'autre, ils gardaient en sa présence les formes courtoises et polies +des gens du monde; passé le seuil du salon, ils ne se connaissaient +plus, ce qui rendait parfois assez comique l'embarras du chevalier, +quand il se trouvait entre les deux sans savoir auquel parler ou lequel +suivre. + +La comtesse sortait peu. Elle dut pourtant se montrer dans quelques +salons, et elle y brilla comme une belle étoile qui traverse la nuit et +l'illumine. Elle s'aperçut bien que Georges l'aimait davantage après ces +rapides éblouissements qu'elle lui donnait dans le monde. D'autres +auraient pu s'en réjouir; elle était plus disposée à s'en affliger. Sa +nature trop délicate ne lui permettait point d'en tirer avantage, même +au profit de son amour: elle se disait que c'étaient là de mauvais +triomphes, qui pouvaient flatter son orgueil, mais qui humiliaient son +cœur. Elle ne voulait point que la vanité enlevât jamais la moindre +part à la tendresse. Georges, cependant, avait des devoirs de position; +elle les comprenait et s'y soumettait avec cette abnégation qui se +retrouve toujours au fond de l'amour vrai. Il fallait qu'on le vît +partout. Mais souvent il commençait et toujours il finissait la soirée +chez elle. Les réunions du grand monde suédois sont dans tout leur éclat +vers dix heures. Georges, après son apparition officielle, pouvait donc, +sans blesser aucune convenance, aller demander une tasse de thé à la +comtesse, qui l'attendait en comptant les minutes. Quand il était trop +en retard, elle arrêtait la pendule. + +Le monde avait bien quelque soupçon de leur liaison; mais le monde est +meilleur enfant qu'on ne pense. S'il déchire sans pitié ceux qui +l'offensent ouvertement, il est au contraire tout rempli d'indulgence +pour ceux qui lui montrent quelques égards en observant les convenances, +qui sont sa loi suprême. Christine était adorée, même des femmes, et +aucun souffle n'avait terni le pur diamant de son honneur. Ceux qui ont +du cœur, c'est le petit nombre admiraient de loin, et non sans +quelque secrète envie, ce ciel azuré de leur amour, que ne voilait +jamais aucun nuage. Quelques-uns s'étonnaient qu'un Français pût montrer +tant de constance, et, dans l'attente d'un abandon prochain, ils +avaient la précaution de plaindre Christine par avance. En Suède comme +en Norvége, on nous prend toujours pour les petits-fils des marquis +badins du dix-huitième siècle. La mère de deux ou trois grandes filles, +difficiles à marier, trouvait seule que Christine avait tort d'accaparer +un si bon parti, devenu même inutile entre ses mains; mais elle ne +faisait pas plus la majorité qu'une hirondelle ne fait le printemps. + + + + +XI + + +Un soir, à l'ambassade d'Autriche, Georges, après avoir fait le whist +d'un général et de deux diplomates, demanda son traîneau. Comme il +passait devant la dernière banquette du salon, il entendit un +chuchotement de voix moqueuses. Deux femmes causaient et riaient en le +regardant. L'une d'elles était une Suédoise assez coquette, à laquelle +il avait eu l'impardonnable tort de ne pas faire la cour. Il n'avait +jamais vu l'autre. + +«Il n'a donc que la permission de dix heures? dit celle-ci d'une voix +sèche et mordante à son amie, qui étouffait un méchant rire sous la +nacre de l'éventail. + +--Oh! reprit la Suédoise entre deux éclats, il est bien gardé.... mais +il faut convenir qu'il est très-docile: c'est une justice à lui rendre. + +Il faut être vraiment fort pour porter noblement le poids d'un amour +vrai, les pieds sur la terre, mais la tête dans le ciel. Les femmes, en +cela, sont plus vaillantes que nous; un grand sentiment les préserve +toujours des petites passions; l'homme s'en défend moins bien. Georges +devait mépriser une raillerie misérable. Il se sentit blessé au cœur +par cette flèche barbelée du ridicule, qu'on n'arrache plus quand elle a +pénétré. La vanité lui souffla dans l'âme toutes sortes de mauvais +conseils. + +Il ralentit le pas; et, au lieu de descendre, il entra dans une galerie +qui longeait les trois salons de l'appartement. + +«Pardieu! fit-il assez légèrement, Christine n'en mourra point pour +m'avoir attendu une demi-heure de plus. Elle aime à se coucher tard. +Comme elle me prend, cette femme, depuis un an!» Il jeta les yeux dans +une glace pour se rajuster.... «Ah! dit-il en regardant sa cravate, +c'est elle qui m'a refait ce nœud....» Un souvenir charmant lui +arriva et changea ses pensées. «Je viens d'être injuste pour la première +fois, se dit-il au fond du cœur; pauvre chère âme, comme elle vaut +mieux à elle seule que tout ce monde ensemble! Serait-elle assez +malheureuse! si elle m'avait entendu!» Il fit deux pas pour sortir. Le +mauvais ange lui souffla tout bas: «Il y a dans ce salon deux femmes qui +ont ri de toi! + +--Ne les écoute pas, lui disait son cœur, Christine t'attend. + +--Ne fût-ce que pour elle, reprenait la vanité maudite, tu dois leur +prouver que tu es libre.... Christine te le demanderait si elle était +là.... Fais-le pour elle!» + +Il rentra dans le bal. + +«Encore vous, cher comte! dit Axel en venant à sa rencontre. Que +dira-t-on rue de la Reine?» + +Georges fronça le sourcil. + +«Rien, j'imagine, répondit-il avec un peu de sécheresse. Mais, vous, +chevalier, dites-moi donc quelle est cette femme en robe vert pâle qui +cause là-bas avec la petite baronne de Strom. + +--Cette femme est une jeune fille. + +--On ne s'en douterait pas! mais enfin qui est-elle? + +--Vous ne le savez pas? + +--Puisque je vous le demande! + +--Ce ne serait pas une raison. + +--Parole d'honneur! + +--Eh mais, continua le chevalier, voilà qui flatterait singulièrement +l'aimable comtesse. Comment! vous ne connaissez pas même de vue, depuis +huit jours qu'elle est ici, la nouvelle reine de l'hiver, la belle des +belles, l'incomparable Nadéje, Mlle Borgiloff? + +--Non, en vérité, et voici la première fois que je la rencontre. + +--Au fait, c'est possible, vous sortez peu! + +--Moi? mais tous les soirs! + +--Alors c'est qu'elle vient tard, et que vous partez de bonne heure. Oh! +il n'y a pas de mal à cela; vous y avez perdu les débuts d'une élégante +dans nos salons: mais c'est un malheur facile à réparer. + +--Vous m'y aiderez, chevalier.» + +Et le comte, qui s'était rapproché de la porte, se mit à examiner Mlle +Borgiloff avec une attention que peut-être Christine eût trouvée trop +scrupuleuse. + +Pour un juge fin de la beauté féminine, Nadéje était loin de mériter +l'éloge que le chevalier faisait d'elle. Elle avait beaucoup d'éclat, +et, dans un cercle de femmes, c'était toujours elle que l'on remarquait +la première; mais elle excitait l'attention bien plus qu'elle n'attirait +la sympathie. + +Il y avait de la dureté dans les plans trop nettement accusés de son +front; malgré la rondeur ferme et veloutée des joues, on devinait la +saillie des pommettes accentuées; sa main, petite, mais dure de paume, +sèche dans l'étreinte, avec un pouce trop fort et des doigts légèrement +renflés au nœud des phalanges et carrément coupés, indiquait l'esprit +positif, la volonté tenace et l'ardeur ambitieuse de la femme qui veut +parvenir, son nez trop court (un peu plus il était écrasé) rappelait +l'origine kalmouque de sa famille, plongée depuis trop peu de temps +encore dans le grand courant de la civilisation occidentale. Pour être +vrai, il fallait bien lui reconnaître une taille charmante, plus +accomplie et mieux formée qu'il n'arrive d'ordinaire chez les jeunes +filles, et une fleur de teint éblouissante:--des roses du Bengale +écloses sur de la neige;--une bouche un peu grande, mais rouge comme la +grenade mûre, et faisant luire, quand elle riait ou qu'elle parlait, +l'éclair humide et nacré des dents blanches; ses beaux cheveux fièrement +relevés, et dégageant la tempe, sans une perle, sans un ruban, sans une +fleur, s'amoncelaient sur la nuque en masse sombre, dont le noir sans +reflet absorbait la lumière et semblait l'éteindre. Son œil allongé +avait l'air de s'ouvrir par une fente, comme celui des races félines: +mais la passion pouvait le dilater puissamment; il se redressait aux +coins vers les tempes, par une oblique chinoise qui donnait à sa +physionomie, quelque chose de singulièrement piquant. Elle en jouait +comme d'un instrument perfectionné: son regard avait des gammes de +rayons, tantôt perçants et vifs, tantôt adoucis en de si molles +langueurs, qu'on eût cru l'apercevoir à travers un voile de larmes. +Beaucoup de femmes étaient plus belles; on en rencontre rarement de plus +séduisantes: mais ce n'était point l'âme qu'elle séduisait. + +Nadéje n'était pas riche. C'était là le pied d'argile de la statue à +tête d'or. Le plus clair de sa fortune était la protection du czar et +les talents de son père, qui n'avait pas assez de naissance pour arriver +au premier rang dans une carrière où la noblesse est souvent le premier +des mérites. Une disgrâce ou une maladie pouvait la ruiner. N'ayant +point l'indépendance que l'on trouve dans le patrimoine assuré de la +famille, elle voulait donner par le mariage une base solide à son +avenir. Cette préoccupation constante dominait chez elle tous les +entraînements de la jeunesse. Si elle ne les étouffait point, Nadéje les +ajournait. A vingt ans elle avait un plan de conduite. Élevée par son +père au milieu des hommes, traversant dans toutes les capitales les +sociétés les plus intelligentes de l'Europe, et s'appropriant tout, avec +cette facilité d'assimilation qui est le propre de certaines races, elle +mettait au service de ses petits intérêts des moyens assez puissants, +qu'elle dirigeait avec le calme et la ruse froide d'un diplomate en +jupons. + +Arrivée à Stockholm depuis peu, elle n'avait encore été présentée que +dans deux ou trois salons; mais un secrétaire de son ambassade l'avait +merveilleusement renseignée sur la cour et la ville. Elle avait ses +notes particulières. Décidée à ne pas coiffer plus longtemps le chef +vénérable de sainte Catherine, elle s'avançait vers le mariage sans +faire de faux pas sur le terrain glissant du monde. Il ne lui manquait +plus qu'une petite chose: le mari. + +En voyant rentrer Georges dans le salon, la physionomie de Nadéje opéra +un changement à vue trop soudain pour être bien sincère. Elle n'écouta +plus la petite baronne, qui continua seule sa chronique peu charitable. +Elle leva au plafond, comme pour prendre le ciel à témoin, son œil +innocent, qui se voila d'un nuage de rêverie; bientôt elle s'approcha de +la cheminée, et d'un doigt distrait effeuilla dans une coupe de Chine +une des roses de son bouquet. Elle tournait ses épaules vers Georges +avec la cambrure de reins d'une cariatide: M. de Simiane ne pouvait voir +qu'imparfaitement son visage. Nadéje, qui s'était trop regardée pour ne +pas se bien connaître, se défiait un peu de son profil; mais elle +montrait assez volontiers sa nuque opulente et les belles attaches de +son cou. + +Georges la regardait fort attentivement, sans s'apercevoir qu'elle +suivait dans la glace le mouvement de ses yeux. + +«Nommez-moi donc à cette belle Mélancolie, dit-il au chevalier. + +--Il paraît, reprit Axel, que j'ai le privilège de vos présentations; +mais je vous préviens que je ne réponds pas des conséquences.» + +Ils s'avancèrent vers la jeune fille, qui tout à coup se retourna, au +moment où ils n'étaient plus qu'à deux pas d'elle, avec un geste de +surprise d'un naturel admirable: ses lèvres s'entr'ouvrirent comme pour +un petit cri, qu'elle ne poussa point, et l'on put voir courir sur ses +épaules de neige le frisson du réveil en sursaut. Aucun de ces détails +n'échappa au jeune diplomate. + +Axel nomma le comte de Simiane, et tous trois commencèrent à causer +debout, près de la cheminée, en ce moment déserte. Georges trouva que le +chevalier aurait bien pu s'éloigner après la présentation. Il n'aimait +pas les conversations à trois. Georges, sans même s'en apercevoir, +commettait sa première infidélité. Quand un homme désire se trouver seul +avec une jeune et jolie femme, il en offense une autre: celle qu'il +aime. + +L'orchestre jouait les premières mesures d'une polka. Georges s'inclina +devant la jeune fille et lui tendit la main en souriant; elle y mit la +sienne avec une grâce charmante, au moment où deux jeunes officiers +s'élançaient pour l'engager. On ne dansait pas encore; mais, à un +certain mouvement de chaises et de fauteuils, Georges devina qu'il +s'agissait d'un cotillon, cette danse qui, pour les uns, commence +toujours trop tôt et finit toujours trop tard, tandis que, pour les +autres, c'est précisément le contraire. M. de Simiane jeta un regard +furtif sur la pendule; elle marquait onze heures moins un quart. «Et ma +pauvre comtesse! pensa-t-il; à quelle heure arriverai-je chez elle?» Si +diplomate que l'on soit, on ne peut pas tout cacher: une ombre obscurcit +le visage du jeune homme, et Nadéje sentit comme un frémissement nerveux +dans la main qui tenait la sienne. Elle releva sur le comte ses yeux +qu'elle tenait baissés, et laissant passer son plus doux regard à +travers de longs cils soyeux: + +«Monsieur le comte, lui dit-elle d'une voix timide, presque soumise, je +ne veux pas vous devoir à une surprise: vous m'avez demandé une polka; +je ne vous condamnerai point à un cotillon.» Elle ajouta, en le +regardant à la dérobée: «On sait quand le cotillon commence, on ne sait +pas quand il finit.» Et elle voulut dégager sa main: Georges la retint +avec une contrainte polie et la regarda plus qu'il n'avait encore fait. + +Nadéje baissa de nouveau les yeux en rougissant: elle parut troublée +comme une jeune pudeur à qui l'on parle d'amour pour la première fois. +Georges l'enveloppa tout entière d'un long regard. + +«Il est vrai, répondit-il, que je n'avais point tant espéré; mais, si +j'ai demandé moins, je n'en suis que plus charmé d'avoir davantage.» + +Nadéje s'appuya sur le bras de Georges avec plus d'abandon, et le jeune +homme put voir sur son visage une expression de reconnaissance heureuse. + +Cependant le conducteur du cotillon, un jeune homme assez élégant et +suffisamment sot pour son emploi, avait donné le signal des premières +évolutions: bientôt les figures se succédèrent dans leur ordre +capricieux et galant. Tour à tour les couples se perdaient dans la foule +ou se reformaient à leur gré. Tantôt les cavaliers choisissaient leurs +dames, tantôt les dames choisissaient leurs cavaliers. Georges et Nadéje +se donnèrent des preuves insignifiantes d'abord, mais trop multipliées, +de leur mutuelle préférence. Bientôt ils furent en coquetterie réglée. +Georges se retrouvait, non sans un secret plaisir, sur son ancien +terrain. Il y avait plus d'un an qu'il vivait aux pieds de la comtesse, +sans se permettre la distraction même la plus innocente auprès d'une +autre. Il est vrai qu'il n'en avait pas eu même le désir. Il n'en trouva +pas moins sa conduite extraordinairement méritoire. Il se dit que peu +d'hommes à sa place auraient poussé aussi loin le scrupule de la +fidélité, et que, jusqu'à un certain point, c'était même donner à +Christine une preuve de défiance que de ne pas oser s'occuper d'une +autre femme, comme si elle avait à redouter la comparaison. La +conclusion de tout ceci fut qu'il devait faire un peu la cour à Nadéje. +Il est vrai que la jeune fille déploya pour sa conquête tout un arsenal +de séductions: elle fut tour à tour railleuse et mélancolique, +étincelante de verve ou recueillie en des silences pleins de choses. +Elle était trop habile pour se permettre l'allusion même la plus +indirecte contre Christine, et M. de Simiane n'était point d'ailleurs +homme à la permettre; mais elle sut, en deux ou trois occasions, parler +fort délicatement de ces grands sentiments du cœur, si beaux, qu'il +faut les admirer partout où on les rencontre, mais si rares, qu'en les +voyant on est excusé presque de leur porter envie. Tout cela fut +indiqué plutôt que dit, avec ce tact suprême du monde, qui sait ne +jamais blesser, glissant sur tout, n'appuyant sur rien. Puis Nadéje +dansait à merveille; ce qui ajoutait beaucoup de persuasion à ses +paroles. Le cotillon suédois a des pas de caractère qui développent la +grâce de la femme et rehaussent l'élégance de sa beauté. + +Nadéje le savait et en abusait. Au milieu de ces figures qui commencent +l'émancipation des jeunes filles, en leur permettant quelque liberté +dans leurs choix, elle fit à Georges l'hommage de tous les siens: elle +sollicitait le mouchoir avec le regard humble et amoureux de l'esclave +qui attend le bon plaisir de son maître; elle lui offrait le bouquet +avec le geste d'une sultane qui veut prendre un favori. Quand on la +conduisit au fauteuil pour le pas du miroir, tous les danseurs +défilèrent devant elle comme une armée de prétendants; une main légère, +rapidement passée sur la glace, semblait effacer chaque nouvelle image: +c'était le signe du refus. Georges, à son tour, et le dernier vint plier +le genou sur le coussin de velours. Une seconde de trop, peut-être, elle +contempla dans le miroir le visage du jeune homme, où perçait une nuance +d'inquiétude; puis, se penchant vers lui, elle étendit la main, comme +pour le relever, et ils valsèrent ensemble. Elle emmêla les pas. +Georges, pour la soutenir sans doute, l'enlaça dans une étreinte plus +puissante, et la rapprocha de sa poitrine. On eût dit qu'elle allait +fléchir et incliner sa tête jusque sur l'épaule du danseur; mais tout à +coup elle se dégagea, et s'arrêtant: + +«Assez! dit-elle, je vous en prie!» + +Georges la reconduisit à sa place, aussi troublé qu'elle paraissait +l'être. + +Tout finit en ce monde, même les cotillons. Georges regarda furtivement +à sa montre; il était près d'une heure: il sortit en toute hâte. Il +était comme enivré d'elle; véritable ivresse, en effet, car il y avait +du trouble dans son bonheur. Ce n'était plus l'émotion sans mélange, si +douce et si pure qu'il avait ressentie un an plus tôt en valsant avec +Christine. Il éprouvait, au contraire, cette inquiétude vague qui +précède, dit-on, le remords. L'air de la nuit, en frappant son front, +sec et froid, calma l'exaltation malsaine de ses idées. + +«Et Christine!» se demanda-t-il pour la première fois depuis deux +heures. + +Il ne lui avait jamais fait, même en pensée, une aussi longue +infidélité. Il n'était pas possible d'aller maintenant chez elle; +cependant il donna l'ordre au cocher de prendre par la rue de la Reine. +Ce n'était pas son chemin. + +«Il faut qu'il ait le diable au corps! murmura celui-ci en relevant son +collet de fourrure; me faire faire un détour par cette bise aiguë!...» +Il déchargea sa colère sur les pauvres chevaux, qui partirent au galop. + +La chambre à coucher de la comtesse donnait sur la rue: les fenêtres +étaient encore éclairées, non pas de ces molles lueurs qui tombent du +sein voilé de la lampe nocturne, comme pour garder le sommeil, mais de +la vive clarté des bougies qui annonce l'insomnie et la veille. +Christine n'était pas couchée. + +«Pauvre âme! murmura Georges en cachant sa tête dans ses mains, elle +veille et elle souffre!» + +Quand l'égoïsme des mauvaises passions ne nous a pas encore pétrifié le +cœur, nous ne pouvons subir de torture plus cruelle que la pensée +d'une souffrance éprouvée pour nous et à cause de nous par une créature +noble et dévouée. Ces douleurs-là sont poignantes entre toutes, et, si +on mérite le nom d'homme, jusqu'à ce que le calme et la douce sérénité +du bonheur soient revenus dans l'autre âme, rien ne peut ni les guérir +ni les consoler. + +Les chevaux, qui connaissaient les habitudes de leur maître, avaient +d'eux-mêmes ralenti le pas. «Chez moi!» cria Georges au cocher, et, +jetant un dernier regard vers la fenêtre éclairée: «Christine! +Christine! dit-il tout bas, c'est toi que j'aime!» + +La veille il n'aurait pas senti le besoin de le lui dire. On ne proteste +jamais si fort que quand on commence à douter. Il rentra chez lui en +maudissant Nadéje. C'était trop: il eût mieux valu n'y point penser. + +Le lendemain, en s'éveillant, il retrouva, mais un peu confus, le +souvenir de ce qui s'était passé le soir précédent, et il essaya de se +justifier à ses propres yeux, pour mieux se justifier aux yeux de la +comtesse. Après tout, ce n'était pas un grand mal de s'être un peu +attardé dans un bal et d'avoir dansé le cotillon avec une Russe qu'il +voyait pour la première fois. Il est vrai que Christine l'attendait. +Mais ne l'avait-il pas vue quelques heures auparavant, et la comtesse ne +lui avait-elle pas dit cent fois qu'elle ne voulait le priver d'aucun +plaisir?... Sans doute! mais ne lui avait-il pas répondu qu'il n'y avait +point pour lui de plaisir où elle n'était pas? Enfin, s'il y avait +faute, la faute était bien légère! + +Une voix secrète répondait qu'en amour il n'y a point de petites choses, +et qu'on est très-coupable dès qu'on l'est un peu. C'était la première +peine qu'il eût volontairement faite à la comtesse, et rien encore +n'avait émoussé chez lui la pointe vive du remords. + +Le valet de chambre de Christine vint dès huit heures chercher de ses +nouvelles. Il fit répondre qu'il était bien et qu'il irait chez la +comtesse vers midi. Il n'est guère permis de se présenter plus tôt chez +une femme. + +Christine l'accueillit avec cette grâce pénétrante qu'il n'avait +retrouvée chez aucune autre, et qui, doucement lui prenait l'âme. Il vit +bien qu'elle n'avait pas dormi; il crut voir qu'elle avait pleuré. Ces +premières douleurs de l'amour, qui n'ont pas eu le temps de ravager +l'âme, font plus beau le visage, sur lequel se répand une teinte douce +de langueur et de mélancolie. Georges fut touché, et il voulut se +défendre, alors qu'on ne l'attaquait pas. + +«Je n'étais qu'inquiète, répondit Christine; ne me rendez pas triste! + +--Si vous êtes triste, lui dit-il, j'ai tort; j'aurai tort, Christine, +dès que vous ne serez plus heureuse.» Il se laissa glisser à ses genoux. +«Je ne me relève que pardonné, ajouta-t-il en prenant sa main. + +--Alors relevez-vous, mais ne péchez plus!» dit-elle en souriant. + +Puis redevenant grave tout à coup: + +«Si vous saviez, Georges, ce que j'ai souffert cette nuit.... si vous +pouviez savoir toutes mes suppositions, toutes mes craintes! Mais vous +voilà.... Vous m'aimez?» + +Elle le regarda dans les yeux. + +«De toute mon âme, Christine! + +--C'est bien! avec vous le bonheur me revient.... Maintenant, +causons.... C'était donc bien beau, monsieur, ce bal qui vous a fait +m'oublier? + +--C'était brillant comme tous les bals officiels: des épaulettes et des +diamants! Qui en a vu un en a vu mille! Je n'y veux plus mettre les +pieds; laissons chercher le plaisir à ceux qui n'ont pas trouvé le +bonheur.» + +L'antithèse était vieille comme le monde et digne d'être rimée sur les +papiers roses d'un confiseur, au jour de l'an. Elle n'en fit pas moins +son effet. La comtesse se sentit toute rassérénée, et, avec cette +confiance un peu aveugle des natures généreuses, ce fut elle la première +qui parla des nécessités de la position officielle, des exigences du +monde et des devoirs que son nom et son rang imposaient à M. de Simiane. +«Seulement, ajouta-t-elle, quand vous devrez rester si tard, je sortirai +moi-même. Je ne passerai pas ainsi toute une soirée sans vous voir.» + +La paix fut signée; le nom de Nadéje ne fut point prononcé, et la +comtesse n'eut pas même un soupçon. + +Christine oublia; Georges ne se souvint que pour entourer celle qu'il +aimait d'attentions plus délicates et de soins plus empressés: ce fut +comme un second printemps de leur amour, avec plus de feux que le +premier. Christine en était tour à tour effrayée et charmée: tantôt elle +s'abandonnait à l'impression heureuse, comme une femme qui se sent bien +aimée et qui a mis son bonheur dans son amour; tantôt elle éprouvait un +trouble secret devant ces fiévreuses ardeurs, et se surprenait à +regretter tout bas la tendresse plus égale des premiers jours. Celles-là +seules qui ne connaissent pas le cœur des hommes peuvent préférer la +passion à la tendresse. + +Georges, cependant, continua de tenir sa vie en partie double. Il alla +dans le monde plus que jamais. N'était-ce point Christine qui le +voulait? La comtesse, un peu souffrante, resta près d'un mois sans +sortir. Georges, pendant ce mois-là, ne manqua pas un seul jour à venir +terminer la soirée chez elle. Nous devons ajouter que presque partout il +rencontrait Nadéje. + +Ils étaient en commerce réglé de galanterie mondaine: on le remarquait +déjà. Il est vrai que les coquetteries de la jeune Russe n'entamaient +point son cœur; mais il s'en occupait quand elle était là, et s'en +préoccupait quand elle n'y était pas: c'était trop. Il jouissait des +grâces de son esprit avec une complaisance dangereuse déjà, sinon +coupable encore. + +Georges était bon; ses ennemis mêmes n'ont jamais pu lui reprocher qu'un +peu de faiblesse dans le caractère et d'irrésolution. Mais la force, +cette vertu virile, n'est-elle pas nécessaire à celui qui porte dans ses +mains le bonheur d'une femme? + +Georges, mécontent de lui, devint bientôt mécontent des autres. Il +perdit peu à peu la sereine égalité de son humeur. Il devint nerveux et +irritable et éprouva de temps en temps le besoin de se mettre en colère. +Dans ces moments-là il en voulait à la comtesse de cette désespérante +perfection qui ne lui donnait pas même le prétexte de se fâcher un peu. +Souvent, dans un intérieur, jadis si calme, il rapportait les orages +couvés au dehors. Ils n'éclataient pas sans doute; mais on pouvait, à +son trouble, reconnaître au prix de quels efforts il parvenait à les +contenir. Cela seul suffisait à faire le désespoir de Christine; +désespoir muet, sans larmes et sans cris. Christine était une de ces +belles âmes pour qui le dévouement semble être le premier des besoins, +et qui ne sont jamais heureuses que du bonheur qu'elles donnent. +L'agitation inquiète de Georges ne pouvait lui échapper longtemps; elle +était trop discrète pour songer à lui en demander la cause et trop +délicate pour n'en souffrir point. Bientôt, à divers symptômes, elle +sentit que la pensée d'une autre femme troublait l'âme de Georges. Elle +n'avait point de preuves; mais celles qui aiment n'ont-elles pas une +sorte de devination magnétique qui leur apprend tout ce qu'on ne leur +dit pas? Christine, d'ailleurs, entourée aujourd'hui d'hommages, +inspirant aux plus nobles et aux meilleurs des sentiments +chevaleresques, et pour laquelle ses amis avaient un culte plutôt qu'une +affection, avait été comprimée dans sa première jeunesse, froissée dans +les dures épreuves du mariage, et elle s'était peu à peu repliée sur +elle-même: elle avait vécu au milieu du monde dans une vraie solitude de +cœur; elle y contracta une sorte de défiance que pendant longtemps, +rien ne put guérir. Elle crut également qu'il lui était difficile +d'aimer et impossible d'être aimée. Elle ne se trompait donc pas quand +elle disait à M. de Simiane qu'il lui avait apporté une nouvelle vie. + +Cette vie nouvelle et si complète avait eu pour eux toutes les grâces, +toutes les fleurs et tous les parfums du printemps de la jeunesse et de +l'amour. Christine fut si heureuse qu'elle pardonna bientôt au passé. +N'était-ce point lui qui faisait le présent si beau? Et quelle +reconnaissance pour Georges! Elle n'aimait pas; elle adorait. Peu de +femmes ont connu des joies aussi profondes et plus ardentes, parce que +chez aucune le don de soi ne fut plus complet et plus généreux. Mais dès +que le doute entra dans son âme il dut se changer en angoisse poignante. +Elle avait bravement porté la douleur avant d'aimer; et maintenant, +désarmée par l'amour, elle se trouvait contre la vie sans courage et +sans force. Elle souffrit: sa santé s'altéra; elle se trouva moins +belle. «Georges a raison, pensait-elle; je ne mérite plus qu'il m'aime, +s'il m'aime pour ma beauté seulement.» Elle se trompait, elle était +toujours belle, et Georges l'aimait toujours; il y avait peut-être péril +en la demeure, mais rien n'était perdu pour la défense; seulement +Christine était trop fière pour se défendre! Elle ne connaissait pas le +nom de sa rivale; mais elle ne doutait point qu'elle n'en eût une. Quand +elle voyait Georges plus grave, elle croyait qu'il dissimulait; quand +elle le trouvait plus tendre: «Il fait ce qu'il peut!» disait-elle; et +tout en lui sachant gré de l'effort, elle ne s'en trouvait pas plus +rassurée. + +Les cœurs les plus honnêtes ont d'étranges retours; l'inquiétude de +Christine exagérait le mal à ses yeux, mais le mal existait. Nos +sentiments les plus vrais et les meilleurs subissent certaines crises +inévitables; les natures les plus impressionables sont aussi les plus +changeantes. Georges ne s'était point repris; mais peut-être à son insu +commençait-il à se détacher un peu. On ne sait pas comment l'amour +vient: sait-on davantage comment il s'en va? Christine eût pu retenir +celui qu'elle aimait; mais pour elle n'était-ce point déjà le plus grand +des malheurs qu'il eût besoin d'être retenu! + +Le baron s'était rapproché d'elle, comme s'il se fût douté qu'elle +allait souffrir; mais sa sympathie était discrète autant que délicate. +Aucun nom ne fut prononcé par lui. Il était homme à cacher la vérité; +Christine n'était pas femme à la demander. + +Georges, de son côté, n'était pas plus calme. En échange de ce bonheur +jadis si complet, et qu'il perdait chaque jour davantage, que +retrouvait-il donc? Au lieu d'une femme dévouée, ne voulant et ne +sachant qu'aimer, il rencontra devant lui une coquette rompue à tous les +artifices du monde, une main dure, pleine de ruse froide. Nadéje avait +bien jugé le jeune diplomate. Elle devina promptement tout ce qu'il y +avait en lui d'indécision et de faiblesse; elle s'étudia donc à +l'encourager et à le désespérer tour à tour. Elle était avec lui le +caprice même: il ne savait jamais quel accueil il allait en recevoir. +Après quelques jours d'une intimité naissante, et pour lui pleine de +charmes, elle le sevra tout à coup de ces menues faveurs, prodiguées le +premier soir, et qui avaient si doucement chatouillé sa vanité d'homme à +la mode. Elle était sans cesse entourée d'un escadron de jeunes beaux, +qu'elle faisait manœuvrer contre Georges. Puis, au moment où elle le +voyait à demi vaincu et prêt à fuir, elle lui en faisait une hécatombe, +et paraissait n'avoir déjà plus d'attention que pour lui; une femme qui +aime est incapable de tous ces calculs petits et misérables: mais la +femme qui aime est-elle toujours la femme aimée? + +Entre Georges et Christine, l'abîme chaque jour se creusait. Rien ne +semblait changé au premier abord. Tous les jours il allait chez elle; il +avait les mêmes soins pour elle; il était reçu par elle avec la même +bonté. Il paraissait même plus attentif, et elle semblait plus touchée: +mais il éprouvait une sorte de contrainte, et elle, en lui parlant, +sentait parfois que les larmes lui passaient dans la voix. Elle ne se +plaignait point: elle attendait douloureusement le retour, le désirant +toujours, l'espérant quelquefois, en doutant plus souvent, mais ne +voulant point le hâter d'un mot. Georges, entre ces deux femmes, se +trouvait embarrassé. Si jamais on lui eût parlé de quitter Christine, il +se serait indigné sincèrement. Mais il comptait mener en même temps une +affaire de tête et une affaire de cœur; ou plutôt, sans trop s'en +rendre compte à lui-même, il cédait tour à tour à des attractions +diverses. Ce n'était pas une nature mauvaise, et il avait même un peu +moins d'égoïsme que l'on n'en rencontre d'ordinaire chez les hommes. +Mais il n'avait pas cette force de vouloir qui fait le caractère. Il +revenait parfois à de bons sentiments; alors il était mieux avec sa +conscience: instinctivement il comprenait que le bon et le vrai il les +rencontrait chez Christine, et chez Christine seule: il savait avec +quelle tendresse indulgente, inépuisable, la noble femme accueillerait +ce retour de son cœur. Mais il se trouvait que, la veille, Nadéje +avait été charmante; pour causer avec lui elle avait refusé une mazurka +et deux valses. Un tel sacrifice méritait quelque reconnaissance! Et +ainsi la vie à deux, si unie, si calme et si douce, était remplacée peu +à peu par cette existence à trois, troublée de remords et agitée de +tiraillements douloureux. Ces amères et rudes épreuves sont moins rares +qu'on ne le pense, même dans les liaisons qui ont gardé toute la liberté +de leur choix, et l'écharpe municipale, tant calomniée, n'a pas le +privilége exclusif de former des nœuds mal assortis. + +Christine résolut de se renfermer peu à peu davantage. Avec sa beauté, +son esprit, et ce charme qu'elle gardait toujours aux yeux de M. de +Simiane, elle eût pu l'éblouir encore, le ramener et le captiver. Elle +dédaigna superbement ce que tant d'autres auraient recherché. Elle +voulait ne devoir Georges qu'à lui-même. C'était un orgueil comme un +autre--plus grand peut-être. + +Le nom de Nadéje fut enfin prononcé devant Mme de Rudden par une amie, +avec une intention charitable, et accompagné de toutes sortes de +commentaires, sur lesquels il n'était point possible de se tromper. + +Christine ne voulut pas même voir sa rivale: non point qu'au fond de +l'âme elle n'éprouvât un âpre et ardent désir de connaître la femme qui +lui enlevait son bonheur; mais elle eût cru, en se rencontrant avec +elle, accepter une sorte de lutte qu'elle jugeait peu digne de Georges +et d'elle-même. Il y avait dans une telle conduite une incontestable +noblesse de cœur, et, avec un homme plus ferme que M. de Simiane la +comtesse aurait eu cent fois raison. Mais peut-être avait-elle tort avec +Georges, dont elle pouvait maintenant soupçonner les involontaires +faiblesses, et qu'il fallait sauver de lui-même, en le sauvant pour +elle. + + + + +XII + + +Vers la fin de janvier, le comte de Lovendall, un des plus grands +sportmen de la Suède, fit venir du Nord ses équipages à Stockholm, et +annonça qu'il donnerait une chasse sur le Mélar. Le froid était +rigoureux et la faim faisait sortir les loups du bois. Ils se +rassemblaient par petites troupes et maraudaient dans les environs de la +ville; les paysans se plaignaient et appelaient les veneurs à leur +secours. Le comte adressa de nombreuses invitations, qui furent +acceptées avec enthousiasme. La société oisive est partout la même, et +elle saisit avidement toutes les occasions de se divertir. Il y a si peu +de gens qui puissent se suffire, que tout est prétexte à se répandre +hors de soi. Les femmes n'y mettent pas moins d'empressement que les +hommes. On organisa des parties de traîneau; on arrangea des cavalcades: +Stockholm prit un air de fête à la fois galante et guerrière. Les +Suédoises, nerveuses et hardies, excellent dans tous les exercices du +corps et montent très-bravement à cheval. On pourrait aisément, sans +sortir du grand monde, lever chez elles un escadron d'amazones. Aussi, +quand, vers dix heures du matin, la chasse, en bon ordre, débouchant par +la place du Riddarholm, apparut au bord du lac gelé, le Mélar présenta +tout à coup la scène la plus brillante et la plus animée. Les piqueurs +du comte, en grande livrée de gala, conduisaient la petite troupe vers +les îles couronnées de grands bois, où les rabatteurs avaient laissé +leurs brisées. Les officiers, en uniformes chamarrés, escortaient les +femmes en traîneau; l'habit rouge des veneurs tranchait sur le drap noir +des longues robes de cheval. La neige volait sous les sabots d'acier, et +parfois, soulevée par le vent, enveloppait la chasse tout entière de ses +blancs tourbillons. De temps en temps la fanfare joyeuse éclatait, puis +tout à coup se taisait, comme si les notes s'étaient gelées dans les +pavillons de cuivre. Le chœur des rires sonores et des joyeux propos +reprenait à son tour. Les loups étaient bien avertis. Par bonheur un +détachement de piqueurs les gardait dans leurs îles. Cependant, quand on +approcha des fourrés, le comte de Lovendall dut commander le silence +dans les rangs. + +Christine avait voulu suivre la chasse: elle était restée trop longtemps +enfermée; ses amis lui persuadèrent que le mouvement et l'exercice lui +feraient du bien. Elle les crut. Elle avait voulu d'abord monter à +cheval; on craignit la fatigue d'une trop longue journée, et elle se +résigna au traîneau. Son attelage islandais était toujours +merveilleusement tenu, et son cocher conduisait fort habilement ses +petits chevaux à grandes guides. Le comte de Lovendall, passant près +d'elle, lui dit tout bas qu'elle était la reine de sa fête et que les +autres ne semblaient être que les dames de sa suite. Georges, le +chevalier de Valborg et le baron de Vendel, tous trois écuyers +consommés, entouraient son traîneau. Nadéje, sur un beau cheval noir +paradait et piaffait au milieu d'un groupe de jeunes hommes. La belle +Russe montait avec plus d'audace que de véritable élégance: elle +exigeait trop, et l'on pouvait voir qu'elle avait la main dure. Le +cheval bondissait sous elle, rongeait son frein et couvrait d'écume son +poitrail. Un homme qui a connu les femmes, autant du moins qu'il est +possible de les connaître, assurait qu'il n'aimait point les amazones. +Il prétendait que l'habitude du cheval leur donnait une décision hardie, +dont les suites étaient presque toujours fâcheuses; qu'elles contractent +vite, dans ces exercices trop violents, un goût dangereux de domination, +et que l'usage de la cravache compromet singulièrement l'aimable douceur +qui est leur plus grand charme. Il y a peut-être un peu d'exagération +dans cette idée, comme dans toutes les opinions absolues; mais il y a du +vrai cependant: tout est un indice pour qui sait voir, et la façon dont +une femme monte à cheval peut être une révélation de son caractère pour +l'observateur attentif. + +Christine, en voyant passer Nadéje (elle connaissait maintenant sa +rivale), la jugea sèche, impérieuse et hautaine. «Mon pauvre cher +Georges, pensa-t-elle, si vraiment il l'aime, je le plains, car elle ne +le rendra pas heureux. Elle est belle; mais elle n'est pas bonne, et il +faut tant de choses pour qu'il soit heureux!... Il faut.... tout ce que +je n'avais pas sans doute!» + +Nadéje passait devant le traîneau. + +Georges la salua; elle lui sourit et rendit le salut du bout de sa +cravache, puis elle baissa la main et elle partit au galop au milieu de +sa petite escorte. Christine jeta un coup d'œil rapide sur M. de +Simiane. Ce n'était point Nadéje qu'il regardait; c'était elle-même. +Elle vit dans ses yeux une expression de mélancolie rêveuse et de +profonde tendresse. «Mon Dieu! se dit-elle, est-ce qu'il m'aimerait +encore?» Et elle se sentit toute consolée. + +«Au galop!» cria-t-elle à son cocher. + +Il fit un appel de langue et rendit un peu. Les quatre poneys, qu'il +avait peine à maintenir en main, bondirent sur la vaste plaine. +Christine respira l'air vif à pleins poumons. + +C'était une journée froide et un peu triste, car elle était sans soleil, +et le soleil est la dernière gaieté de l'hiver. De temps en temps la +rafale passait dans les arbres en gémissant et secouait la neige, qui +tombait sur les traîneaux en flocons légers, pareils à de larges gouttes +de pluie blanche. + +Les loups s'étaient réfugiés dans une sorte d'archipel, dont les îlots +n'étaient séparés que par de courts intervalles de neige et de glace. +Traqués dans l'un, ils se jetaient rapidement dans l'autre. Par ces +grands froids et dans la neige, le loup se décide moins facilement à +prendre un parti et à risquer une pointe: il craint de se faire battre +en plaine. Les chasseurs, suivis du reste de la compagnie, avaient +d'abord cerné l'ensemble des îlots, lançant en avant leurs grands chiens +découplés, dont on entendait au loin les voix sonores. Puis, à mesure +que les loups, forcés dans leur retraite, s'étaient retirés vers le +centre, le cercle s'était peu à peu rétréci. On arriva enfin au dernier +îlot, dont l'épais fourré abritait la troupe sauvage. Une attaque bien +sonnée y poussa les chiens, qui s'y jetèrent bravement, appuyés des +piqueurs, et suivis de quelques chasseurs intrépides. Coupés de toutes +parts, et forcés dans leur dernier asile, les loups firent d'abord tête +aux chiens; mais après quelques minutes d'énergique défense, voyant, +avec ce coup d'œil d'instinct que la nature donne aux bêtes sauvages, +la partie inégale et la lutte impossible, ils ne songèrent plus qu'à la +fuite, et débouquèrent tous à la fois, les crocs étincelants, le poil +hérissé, roulant du feu sous leurs prunelles fauves. Harcelés par les +limiers, décimés par une décharge à bout portant, rougissant la neige de +leur sang qui fumait, ils firent leur trou, comme une volée de boulets, +à travers la foule étonnée. Ce fut un moment d'inexprimable désordre: +les voitures, trop rapprochées, reculaient les unes sur les autres, les +femmes criaient, les chevaux se cabraient, les chiens, éventrés et +traînant leurs entrailles, soulevaient leurs têtes mourantes avec des +aboiements plaintifs. Un vieux loup, presque blanc, vrai chef de bande, +vint tomber aux pieds des chevaux de Christine en poussant des +hurlements féroces. Les deux poneys de volée tremblent sur leurs +jarrets, frémissent et reculent, s'embarrassent eux-mêmes dans les +traits emmêlés, et se jettent sur les deux autres; le cocher n'est plus +maître de rien. Cependant, le traîneau, acculé contre une souche cachée +dans la neige, se soulève et semble prêt à se renverser. Christine, +pâle d'effroi, pousse un cri et met son mouchoir sur ses lèvres pour +étouffer le nom de Georges qui lui échappe. + +Ce ne fut pas Georges qui répondit. + +Le baron de Vendel avait déjà mis pied à terre, et, jetant les rênes à +son groom, il avait saisi, ramené et calmé l'attelage furieux. + +Où donc était Georges? + +Après le tumulte et le désordre du premier moment, toute la troupe, +dirigée par le comte de Lovendall, qui sonnait à pleins poumons le +_bien-lancer_, s'était mise à la queue des chiens, et donnait la chasse +aux loups, poussés vers la ville. + +Nadéje montait un cheval de l'Ukraine, appartenant à l'ambassade, assez +bien dressé, mais jeune encore et irritable. Depuis le commencement de +la chasse, elle l'avait tourmenté comme à plaisir. Il se contint assez, +tant qu'il fut au milieu des rangs, et pour ainsi dire emprisonné dans +les autres; mais au moment du sauve-qui-peut général, affolé par le +bruit et le mouvement, malmené par sa folle maîtresse, excité par les +fanfares, effrayé par le hurlement des loups, il essaya de profiter du +désordre pour se débarrasser de l'incommode fardeau. Nadéje résista bien +aux deux premières pointes: c'était une nature assez vaillante, et +d'ailleurs elle était soutenue par son amour-propre de femme vaniteuse +qui se sent regardée. Mais comme le cheval se défendait de plus belle: +«Rendez donc la main!» lui cria Georges. + +Elle obéit instinctivement; mais, en rendant la main, elle cingla d'un +coup de cravache, comme par une dernière bravade, l'épaule du fougueux +animal. Celui-ci bondit de colère et de douleur à travers les +broussailles, et, libre enfin de toute entrave, mal contenu par une main +trop faible, il s'élança au galop dans la plaine, emportant Nadéje +éperdue sur ses reins puissants, comme Nessus le centaure emporta jadis +Déjanire, belle et tremblante. + +La jeune fille n'eut que le temps de jeter à Georges un regard où +l'angoisse se mêlait à la prière. C'était au même moment que Christine, +non moins effrayée, criait à l'aide vers lui. Sans doute il vit l'une et +n'entendit pas l'autre, car il enfonça l'éperon dans le ventre de son +cheval et se précipita sur les traces de la belle Russe. + +Cependant Nadéje peu à peu se raffermit en selle et se laissa bravement +emporter. Le fils des steppes buvait l'air libre, et, voyant se dérouler +sous ses pieds la blanche étendue et le vaste espace, il oublia la +chasse et se donna carrière pour son compte, s'enivrant de sa vitesse, +et comme pris du vertige de sa course. Elle, penchée en avant, immobile +sur l'étrier, fixe sur la selle et tenant assez courtes les rênes dans +ses deux mains, essayait du moins de diriger l'ardeur qu'elle ne pouvait +maîtriser tout à fait. + +Le cheval de Georges n'avait ni le même sang ni la même race; et, bien +qu'il fût impitoyablement roulé par son maître, il perdait du terrain de +minute en minute. + +Personne n'y prenait trop garde: le monde est une foule où chacun tire à +soi! la chasse tournait toutes les têtes, et l'on s'occupait en ce +moment des loups plus que des femmes. Les traîneaux eux-mêmes volaient +sur la neige à la suite des cavaliers. + +Seule une pauvre créature oubliait tout autour d'elle. + +Presque debout dans son traîneau, la narine frémissante et gonflée, le +mouchoir dans les dents pour respirer plus facilement, l'œil +pétrifié, la pâleur au front, la mort dans l'âme, Christine regardait de +loin la course éperdue de Georges et de Nadéje. Elle n'en perdait pas un +seul incident. Sa prunelle, contractée comme celle de l'aigle, perçait +la distance: elle se rendait compte du moindre détail avec une +merveilleuse lucidité; elle voyait les efforts de l'une pour ralentir sa +course, et les efforts de l'autre pour précipiter la sienne. Elle ne +pouvait prévoir quel serait enfin le résultat de cette folle vitesse. +Une anxiété terrible oppressait son sein. + +Cependant le vent se leva du nord et jeta la neige pénétrante et fine +dans les yeux du cheval noir. Il s'arrêta une seconde, et, voyant venir +à lui le tourbillon épaissi, il pirouetta par une demi-volte rapide, et, +changeant de direction brusquement, tourna sur lui-même, comme s'il eût +voulu décrire un grand cercle, dont Georges eût été le centre. Le +cavalier, attentif à tous ses mouvements, coupa par une oblique, et ne +tarda point à l'atteindre. Nadéje alors rassembla toute son énergie, et, +se renversant violemment en arrière, sciant la bouche, puis lâchant une +rêne et roidissant l'autre, elle jeta son cheval de côté. Celui-ci, +voyant auprès de lui un autre cheval immobile, s'arrêta enfin. + +Tant que le danger dura, Nadéje avait courageusement lutté. Mais ses +forces étaient à bout; elles l'abandonnèrent tout à coup: ses mains +défaillantes laissèrent tomber les rênes. Georges n'eut que le temps de +courir à elle; il la reçut presque évanouie dans ses bras. L'animation +de la course avait peint ses joues des plus vives couleurs; mais dès +qu'elle fut arrêtée, le sang reflua vivement au cœur, et elle devint +pâle comme la neige dont le blanc tapis couvrait la terre; ses lèvres +décolorées n'avaient plus de paroles, ses yeux éteints plus de regards. +Mais, aperçue ainsi et comme à travers la poésie du danger, elle était +peut-être plus séduisante encore. Elle avait perdu son chapeau; ses +longs cheveux s'étaient dénoués: ils frémissaient sur son cou comme les +ailes d'un cygne noir; ils inondèrent la tête et les épaules du jeune +homme. Il la prit et l'enleva de terre comme un enfant; elle abandonnait +mollement à ses étreintes son corps souple et charmant. Il la garda +quelques secondes dans ses bras, jusqu'à ce qu'il sentît battre son +cœur ranimé; puis il l'assit doucement sur la neige. Il n'avait rien +pour la réchauffer: il se mit à genoux devant elle, ouvrit son habit, +prit les deux mains glacées de la jeune fille, et les posa sur sa +poitrine. Le vent lui jetait les cheveux de Nadéje au visage; il les +écartait en frissonnant; ils revenaient d'eux-mêmes, et semblaient voler +au-devant de ses baisers. Cependant la chaleur de la vie peu à peu la +pénétrait; une teinte rose nuança délicatement ses joues; ses lèvres +remuèrent comme si elles eussent parlé, mais on n'entendait point les +paroles. Georges l'appela, tout bas, et comme s'il eût craint de la +réveiller d'un beau rêve: + +«Nadéje! Nadéje! c'est moi! ne craignez rien.... revenez à vous! Nadéje! +chère Nadéje!» + +Nadéje, lentement, doucement, avec la grâce et la langueur d'une gazelle +mourante, releva ses longues paupières. Au lieu d'un regard, ce fut une +larme qui s'en échappa. + +«Oh! j'étais bien, dit-elle; je croyais que j'allais mourir!» + +Georges ne répondit rien, mais il la couvrait d'un regard ardent. Nadéje +vit ses cheveux dénoués et répandus; elle essaya de les relever. + +«Je ne puis pas!» murmura-t-elle avec un sourire pâle, en laissant +retomber ses bras. + +Georges restait à genoux devant elle; il avait tiré ses gants et tenait +toujours dans les siennes ses deux mains glacées. + +«Sauvée! sauvée par vous! dit Nadéje tout à coup, en le regardant avec +un accent de reconnaissance passionnée. Oh! j'aimerai la vie, maintenant +que je vous la dois.» + +Un petit fichu qu'elle portait au cou s'était détaché; Georges le +renoua. Nadéje prit sa main qui tremblait, et, avec un geste de +brusquerie tout à la fois charmante et sauvage, elle la baisa.... Puis +elle le repoussa, rougit, et, comme vaincue par l'instinct de la sainte +pudeur, cacha sa tête dans ses deux mains. Georges les écarta, non sans +peine, et il vit son visage tout baigné de larmes. + +Christine fut oubliée. + +«Tu m'aimes donc? s'écria-t-il en la pressant dans ses bras. + +--Il le demande!» murmura Nadéje avec une voix d'ange. + +Ils échangèrent mille promesses et mille serments dans un seul baiser. + +Cependant Nadéje la première se dégagea de l'étreinte avec plus de +vivacité qu'on n'eût dû l'attendre de la langueur sentimentale dans +laquelle on la voyait plongée. + +Georges surpris releva les yeux. + +L'œil de Nadéje était fixe, et sa main étendue se dirigeait vers +Stockholm. + +«Oh! cette femme, murmurait Nadéje, avec une sorte d'égarement, elle +vient te prendre à moi. Je ne veux pas!» Et elle appuya sa tête sur la +poitrine du jeune homme. + +Georges se retourna: il aperçut au loin un petit point noir, immobile +d'abord, qui grossit en se rapprochant lentement, puis enfin dévora +l'espace en devenant de plus en plus distinct. + +C'était le traîneau de Christine. + +La comtesse, nous l'avons dit, tout en suivant la chasse, d'un peu loin +peut-être, car elle venait la dernière, n'avait perdu aucune des +péripéties de la course. De l'œil et de la pensée elle avait +surveillé la fuite de Nadéje et la poursuite de Georges: tant qu'elle +les avait vus courant et séparés, elle n'avait éprouvé qu'une inquiétude +vague; quand elle s'aperçut qu'ils étaient arrêtés et réunis, +l'inquiétude devint une crainte réelle et bientôt une poignante +angoisse. La course, l'air, la foule, l'animation de la chasse, ces +mille bruits joyeux, le son des trompes entendu par intervalles, tout +cela excita ses nerfs, troubla son sang, exalta son imagination, et +elle prit un de ces partis violents que, dans le calme, elle eût +repoussés comme indigne d'elle. Elle n'eut plus qu'une idée.... les +séparer, interrompre le tête-à-tête, les glacer par sa présence.... +reprendre Georges! Nadéje avait raison. + +Christine avait l'exécution prompte. Mais, malgré l'émotion vive, elle +avait aussi cette possession de soi-même, du moins à l'extérieur, qui +n'abandonne jamais la femme du monde. Elle fit d'abord ralentir sa +course. Axel et le major l'imitèrent. + +«J'ai peur, dit-elle au chevalier d'une voix assez dégagée, qu'il ne +soit arrivé malheur à Mlle Borgiloff. Il n'y a qu'un moment, _ils_ +étaient (elle ne voulut pas prononcer le nom de Georges), ils étaient à +la hauteur de ce petit bouquet de saules; je les ai vus encore plus loin +qui couraient.... Maintenant, plus rien!... Si!... là-bas, là-bas! une +sorte de tache brune sur la neige.... Si c'est eux, ils sont arrêtés.... +peut-être un accident.... il ne serait pas humain de laisser par ce +froid une pauvre jeune fille blessée sur le lac.... Je ne connais pas +Mlle Borgiloff, mais il y a des choses que l'on se doit entre femmes. Je +veux lui offrir une place dans mon traîneau. Allons, messieurs, en +avant! et qui m'aime me suive!» + +Tout cela fut dit avec une aisance et un naturel exquis. Le chevalier +cependant ne fut pas maître d'un peu d'étonnement, qui se trahit dans +son regard. M. de Vendel avait déjà fait signe au cocher, et tous +ensemble partirent au galop dans la direction du petit groupe. Le fouet +donna des ailes à l'attelage ardent. C'est à peine si, quoique bien +montés tous deux, le major et le chevalier purent le suivre. + +En quelques minutes, qui semblèrent des siècles à l'impatience de +Christine, on arriva tout près des fugitifs. La comtesse se pencha en +dehors du traîneau; mais les deux chevaux, placés devant leurs maîtres, +empêchaient de rien voir. Au-dessus de leurs têtes, avec des +croassements sinistres, un vol de corbeaux tournoyait dans le ciel. +Leurs ombres mobiles promenaient des taches sur la neige. On eût dit +qu'ils flairaient une proie. + +«Y aurait-il vraiment un malheur?» pensa Christine, qui sentit la bonté +entrer dans son âme, dès que l'inquiétude âpre, tyrannique et mortelle, +en sortit pour lui faire place. + +On fut bientôt en présence. + +Georges s'avança, tenant en main les rênes des deux chevaux, qui +piétinaient dans la neige et se cabraient à l'approche des autres. + +«Et Mlle Borgiloff?» demanda Christine, qui cherchait à l'apercevoir +derrière Georges. + +Nadéje se leva et vint au-devant de Christine. + +«Je vous rends mille grâces, madame la comtesse, dit-elle en saluant, ce +n'est plus rien.... un peu de fatigue.... un éblouissement.... mais le +danger était grand. M. de Simiane m'a sauvé la vie.» + +Ce dernier mot entra comme un poignard dans le cœur de Christine. +Georges devina combien elle souffrait. + +«Mademoiselle exagère, dit-il en retrouvant tout son calme, son cheval +courait un peu trop vite; je n'ai eu que le mérite de l'arrêter, en +prenant sa bride. + +--Au moment où je l'abandonnais!» dit Nadéje en fermant les yeux comme +si elle eût vu encore le péril devant elle. + +Le regard de la comtesse allait de l'un à l'autre, sévère, plein +d'interrogations muettes; Georges était très-pâle et son œil semblait +fuir celui de Christine. Nadéje, au contraire, avait le teint animé par +le vif incarnat du bonheur. Elle étalait ses vingt ans. Puis, le moment +d'après, elle reprenait un air de gaucherie naïve: elle baissait les +yeux comme si elle eût eu peur d'y laisser voir trop de choses; sa +poitrine, qui battait, soulevait son corsage. + +On ne pouvait point songer à retrouver le chapeau, roulé par le vent +dans la steppe, et il n'était guère possible de la laisser courir tête +nue entre trois hommes. + +Christine lui offrit dans son traîneau une place qu'elle accepta, la fit +asseoir auprès d'elle, l'enveloppa de ses fourrures et la coiffa de ses +mains, à la créole, avec un mouchoir de soie rouge et or, trouvé dans +une poche de sa pelisse. Elle était charmante ainsi. Seulement le +mouchoir à la créole manque de majesté, de sorte qu'elle avait l'air +d'une soubrette piquante à côté d'une grande dame qui avait bien voulu +lui faire place dans sa voiture.... Mais la soubrette n'avait pas vingt +ans. + +On reprit le chemin de Stockholm, assez lentement, et en causant comme +de vieux amis. Georges, en présence de Christine, sentit bientôt tomber +son exaltation folle. Sa pensée redevenait grave et triste: elle était +tout entière à cette grande douleur si peu méritée et dont il était la +cause. Il lisait sur le visage de Christine, comme nous lisons dans un +livre dont maintes fois nous avons tourné les pages familières. Il +connaissait l'énergie et la soudaineté de ses impressions, et il savait +quels secrets mais violents contre-coups, étouffés dans son âme, +altéraient tout à coup sa physionomie si sereine et si pure. Un cercle +bleuâtre estompait ses yeux, et sur ses mains couraient des frissons +nerveux. De temps en temps elle regardait Nadéje. «Si c'est elle qu'il +aime, pensait-elle, il faudra bien que je l'aime aussi.... si je puis!» +Une ou deux fois elle jeta les yeux du côté de Georges. Georges était +près d'Axel, qui le séparait du traîneau. Il tourmentait machinalement +son cheval: tous ses mouvements étaient saccadés et nerveux. Mille +pensées, qui se succédaient dans son esprit, se reflétaient sur sa +physionomie mobile. Il était mécontent de lui: il se reprochait de +s'être si vite engagé à Nadéje; il trouvait ridicule la position de +Christine, ramenant ainsi sa rivale dans sa voiture, et il s'irritait +contre elle de se donner ainsi en spectacle avec Mlle Borgiloff. Puis le +souvenir du passé lui revenait, et, se rappelant l'inépuisable bonté de +Christine, son exquise délicatesse, sa tendresse profonde, son +dévouement sans bornes, il se demandait de quel prix il allait payer +tous ces trésors d'une âme qui s'était répandue à ses pieds. Christine +le regarda par hasard dans un de ces moments où il redevenait lui-même; +elle comprit ce qui se passait dans ce cœur troublé, elle devina la +lutte, et, avec cette défiance sourde dont une année de bonheur n'avait +pu la guérir: «Ainsi, dit-elle, il est entraîné vers elle +invinciblement, et, comme il est bon, il s'attarde de mon côté, plein +de regret du mal qu'il va me faire, plein de tendresse encore, de pitié +douce et de compassion; il se sacrifie peut-être. C'est ce que je ne +veux pas!» + + + + +XIII + + +Le comte de Lovendall aimait les fêtes complètes. + +Le soir, il réunit dans un bal tous ses invités du matin. L'animation +était grande et le plaisir partout. Les hommes causaient un peu de +Nadéje; les femmes regardaient Georges; il ne tenait qu'à lui de se +poser en héros de roman: il avait trop de tact pour le faire. L'état de +son esprit ne lui permettait guère, d'ailleurs, de jouer un rôle, quel +qu'il fût. Il ne savait plus vouloir: il se laissait aller aux +événements, ballotté entre des craintes et des désirs, des espérances et +des remords, le cœur troublé, l'âme incertaine, ne voyant plus le +devoir et ne sachant pas où était le bonheur; fatalement condamné, quoi +qu'il fît, à tromper une femme, et, s'il ne faisait rien pour cela, les +trompant toutes deux, il abandonnait sa vie à l'aventure et laissait au +hasard le soin de régler sa conduite. Les émotions de la journée, qui +l'avaient si violemment surexcité, semblaient avoir détendu ses nerfs en +s'apaisant. Il entra dans les salons du comte sans savoir ce qu'il y +ferait. Christine n'y était point, et il fut tenté de s'en réjouir; ce +qui était, comme on voit, une assez mauvaise pensée. Il est vrai que +Nadéje absente ne lui aurait pas fait moins de plaisir: ce qu'il +craignait surtout, c'était de les voir toutes deux à la fois. Cependant, +comme Nadéje était là, il ne lui fut guère possible de n'aller point lui +demander de ses nouvelles. Elle était très-pâle et ne semblait pas +encore remise: elle lui parut très-touchante. Elle n'avait point, ce +soir-là, son air habituel, ce maintien glacé de sceptique indifférence, +qui, plus d'une fois, avait froissé les susceptibilités de Georges et +irrité son orgueil. Elle paraissait, au contraire, rêveuse et comme +recueillie doucement dans un bonheur grave. Elle reçut M. de Simiane +avec un mélange de timidité amoureuse et de reconnaissance émue, et +l'appela son sauveur. Georges s'assit auprès d'elle. Elle devina qu'il +était triste. Assez habile pour ne pas heurter de front une pensée +qu'elle comprenait trop pour ne pas la craindre, elle le promena et +l'égara dans les détours d'une causerie ingénieuse; puis, peu à peu, +avec des transitions ménagées et par des allusions transparentes, elle +le ramena vers des idées moins dangereuses pour elle. Georges l'écouta, +peut-être avec distraction tout d'abord; puis, à son insu, entraîné +bientôt par ce charme magnétique que possède toujours une créature jeune +et belle qui veut persuader, il se livra tout entier. Devant ses yeux +passèrent des images confuses; les souvenirs brûlants du matin se +rallumèrent dans son âme; il revit la jeune fille assise sur la neige, +tout près de lui, presque dans ses bras, frémissante, les mains dans ses +mains, et, pour ainsi dire, se ranimant à son souffle.... Il sentait +encore sur ses lèvres le baiser qu'ils avaient échangé avec leurs +serments. Il la regarda et la trouva plus belle que jamais: il comparait +son épaule nue à toutes les blancheurs qui fournissent des métaphores +aux poëtes, à la fourrure des hermines, au duvet des cygnes, au jasmin +et aux camélias, à l'albâtre et au marbre de Paros, au lis qui +entr'ouvre son calice d'argent et à l'aubépine en fleur.... et il pensa +que, quelques heures auparavant, ils étaient là-bas tous deux, seuls, +presque perdus dans l'espace immense.... quand Christine était venue +interrompre ce rêve d'une matinée d'hiver.... Georges ne demandait pas +mieux que de le continuer maintenant; les yeux de Nadéje ne disaient pas +non. + +La porte s'ouvrit à deux battants, et on annonça Mme la comtesse de +Rudden. + +Christine avait compris que l'avenir de son cœur allait se jouer ce +soir-là: il y a des heures décisives dans la vie. Il se fit en elle, au +dernier instant, une réaction subite: elle secoua ses langueurs; elle +voulut voir sa rivale en face. Aussi, après avoir déclaré qu'elle +n'irait point au bal, elle se fit habiller au dernier moment et demanda +sa voiture. + +Personne ne se mettait mieux qu'elle; sa toilette fut un +chef-d'œuvre, et, quand elle entra, le même mouvement d'admiration +tourna vers elle tous les yeux. Sa robe semblait caresser son corps +plutôt que de le couvrir; elle tenait par miracle; ses épaules en +sortaient et s'épanouissaient dans l'éclat blond et chaud de leur +radieux ivoire, brillantes sous les flots transparents de la gaze, dont +la tête se dégageait, comme un astre sort en rayonnant d'un nuage +d'argent; elle avait, pour la première fois, soulevé autour de son front +ses cheveux,--d'ordinaire trop chastement plaqués à la tempe,--et +légers, aériens, vivants, ils frissonnaient et éclairaient des riches +reflets de l'or en fusion cette belle tempe large, veinée de réseaux +bleus. En la voyant, on songeait à une belle reine qui venait de déposer +sa couronne. Elle passa à côté de Nadéje, vit Georges et ne se détourna +point. Elle alla s'asseoir dans le boudoir de la comtesse de Lovendall; +un groupe d'hommes l'y suivit; elle en devint le centre, et, autour +d'elle, anima tout de sa présence, de sa parole et de son charme. Ses +amis se disaient qu'ils ne la reconnaissaient point. Georges l'observait +de loin, avec un mélange d'étonnement et de curiosité, de plaisir et de +vague inquiétude. Nadéje le comprit, et, comme ces sentiments-là +pouvaient devenir dangereux: «Allez donc lui parler!» dit-elle avec le +raffinement de politique d'un Machiavel en robe de satin. + +Il obéit sans répliquer et se mêla au groupe des louangeurs et des +admirateurs: Christine le vit et en ressentit une joie secrète; mais +Georges sut à peine trouver l'occasion de lui adresser quelques mots. +Elle lui répondit comme à tout le monde. Il ne put se tenir d'en +éprouver du dépit, et il accusa de coquetterie une femme qui, pendant un +an, n'avait vu que lui au monde; je crois même qu'il murmura tout bas le +grand mot d'ingratitude. Qui donc peut voir l'âme douloureuse à travers +le masque souriant du visage? Georges revint vers Nadéje et lui parla +d'amour avec colère. L'air n'était pas d'accord avec la chanson; mais +Mlle Borgiloff était l'indulgence même! Peu à peu il s'excita lui-même, +sans qu'il fût besoin de l'y aider. Il trouva que Nadéje était simple et +naturelle, qu'elle n'avait pas besoin d'auditeurs, comme Christine, et +que, pour son compte, il avait toujours mieux aimé le dialogue à deux +que le discours public: il s'étourdit et s'exalta à froid, et, après +avoir commencé par ne point dire ce qu'il pensait, il finit par penser +ce qu'il disait. Au moment où les invités passèrent dans la salle du +souper, il s'engageait de plus en plus vis-à-vis de Nadéje. Christine, +au bras du major, alla s'asseoir à une table. M. de Simiane conduisit +Mlle Borgiloff à une autre. Deux ou trois douairières, qui n'avaient +plus d'amoureux depuis vingt ans, se préparèrent à compter les coups. + + * * * * * + +En Suède on prolonge pendant tout janvier le règne pacifique des rois du +gâteau, et chaque festin voit donner à ses favoris la couronne de la +fève. La Fortune, qui est femme, a parfois des caprices cruels. Elle +donna la fève de la première table à Christine, qui couronna le baron de +Vendel, et celle de la seconde à Georges, qui partagea son trône avec +Nadéje. + +On a eu tort d'abolir le souper: c'est le repas le plus gai et le moment +le plus heureux de la journée; on ne le remplacera jamais. + +Le souper du comte de Lovendall fut charmant. L'esprit pétillait avec la +mousse du vin d'Aï: les toasts joyeux s'échangeaient d'un groupe à +l'autre; on mêla, chaque fois qu'ils burent, les noms des rois et des +reines, en les saluant d'acclamations et de hurrahs; les propos malins +voltigeaient sur toutes les lèvres; les traits légers s'entre-croisaient +comme des flèches qui passent en sifflant dans l'air; on déclara que le +sort avait beaucoup d'esprit, et que ces unions d'un jour auraient +d'excellentes raisons pour ne pas finir. + +Mme de Rudden entendait et ne répondait pas; le major faisait comme s'il +n'entendait point; Nadéje rougissait, Georges buvait: mais quatre +cœurs étaient troublés. + +Après le souper, on organisa une de ces promenades dans les salons, +mêlées de musique et de danses, si célèbres dans le Nord sous le nom de +_Polonaises_. Nulle part la beauté de la femme ou l'élégance de l'homme +ne se déploie avec plus de grâce et de majesté, dans une pompe plus +grandiose et plus solennelle. On s'avance lentement, avec une démarche +cadencée sur un rhythme indolent, qui imprime au corps entier un +balancement harmonieux; les tailles flexibles se soulèvent et +s'abaissent tour à tour, ondoyantes: c'est ainsi que sur les fleuves, +qu'ils descendent en nageant, le mouvement caché des vagues berce une +blanche troupe de cygnes. Le comte de Lovendall, qui conduisait la +danse, avait donné la main à Mme de Rudden, les autres le suivaient par +couples. Le cavalier offrait à sa dame tantôt une main, tantôt l'autre; +parfois c'est à peine s'il osait serrer le bout de ses doigts minces, et +parfois il les réunissait et les emprisonnait dans sa main; puis, sans +quitter encore celle qu'il avait choisie, il passait de sa droite à sa +gauche, de sa gauche à sa droite; le même mouvement se répétait sur +toute la ligne, qui, tour à tour, aux appels de l'orchestre, pressait +ou alanguissait la mesure; puis, sur les pas de son guide, elle +s'engageait dans des arabesques ingénieuses, serrées, compliquées, +inextricables, mais correctes, comme les allées vivantes d'un labyrinthe +qui se meut, de telle sorte que le ruban animé, contourné dans tous les +sens, pouvait, sans se rompre jamais, former mille nœuds et les +défaire. Puis, à un moment donné, toutes les mains se quittèrent, tous +les couples se dispersèrent comme dans un tumulte réglé, et chaque +danseur, à son tour, passa devant chaque femme, mettant la main dans sa +main et tournant avec elle. + +Quand le hasard de ces échanges amena Georges devant Christine, il y eut +chez tous deux une émotion profonde: chez Georges une irritation +nerveuse, chez Christine une palpitation douloureuse. Mais l'occasion +n'était point propice: le monde n'est pas favorable à l'expansion des +cœurs; il les resserre et les refoule sur eux-mêmes. C'est la +solitude qui les invite à s'épancher. Deux mains gantées se touchèrent; +mais le fluide électrique n'en jaillit point; les regards ne se +rencontrèrent pas--ces regards émus, qui tremblent et brillent au fond +des larmes. Les âmes restèrent fermées. + + * * * * * + +Les explications en amour sont trop souvent inutiles: dès que la douce +harmonie des cœurs est troublée, il est bien à craindre que rien ne +puisse plus jamais la rétablir. Christine le savait. Elle savait que +dans ces ruptures tristes, qui donnent un si éclatant démenti aux +promesses d'éternité des sentiments humains, et qui nous rappellent si +amèrement le néant et le vide de nos cœurs, il ne faut pas chercher +d'où viennent les torts et à qui est la faute. Il est si rare que les +forces soient égales chez les deux, et en même temps les volontés +pareilles! Dès que l'on ne marche plus du même pas dans la voie que l'on +suivait ensemble, chaque pas de plus nous sépare et nous éloigne +davantage. Il faut prendre garde au premier! + +Mais à quoi bon écrire l'histoire douloureuse de ces déchirements, +blessures cachées, dont le sang, qui s'épanche en dedans, nous étouffe? +Qui ne connaît, hélas! cet enchaînement fatal de petites choses qui +deviennent grandes, ces coups d'épingle de la vie journalière, qui peu à +peu s'enveniment; cette mésintelligence latente et sourde, qui, tout à +coup, se montre et éclate en ruptures soudaines, alors peut-être que +tous deux s'aiment encore, alors que chacun regrettera l'autre? En +amour, tout est si facilement irréparable, à moins que l'homme, par +d'inattendus et brûlants retours de passion, n'emporte et ne fonde ces +glaces naissantes; à moins que la femme, par le dévouement de sa +tendresse, ne touche et ne désarme chez l'autre une irritabilité +douloureuse! + +Christine l'aurait pu faire, sans doute; elle ne l'osa point. Il lui +fallait le bonheur pour qu'elle osât: elle était désarmée par la douleur +qui lui venait de Georges. Une invincible tristesse s'empara d'elle; et, +désormais incurable en sa mélancolie, enfermée dans sa volonté muette, +comme dans une tour, absorbée dans le regret de l'idéal évanoui, et +repliée de plus en plus sur son amour et sur elle-même, elle ne fut plus +capable de ces élans passionnés, souveraines inspirations de l'amour en +ses crises suprêmes, dont la violence qui sauve secoue deux âmes et les +rend l'une à l'autre. Mais elle était du moins assez ardemment éprise +pour savoir mourir maintenant du sentiment qui jadis la faisait vivre. +Comme tous ceux qui aiment pour aimer, aucune souffrance ne la pouvait +rebuter; après avoir traversé lentement et en s'attardant la phase de +l'ivresse, elle entra résolument dans celle de la douleur. Son amour +était devenu sa vie, et doux ou amer, il ne dépendait plus d'elle de s'y +soustraire. + +Le lendemain du bal, quand Georges vint la demander chez elle, on lui +dit qu'elle était absente; il éprouva un mouvement d'impatiente +humeur.... Ah! s'il eût pu la voir derrière son rideau, l'épiant et +pleurant! + + +CHRISTINE À MAÏA. + +«Le jour des larmes est arrivé: il ne m'aime plus! J'en suis sûre: +l'illusion ne m'est plus permise, et tout est fini. Ne me console pas: +ce serait inutile; ne me dis pas surtout, comme ces égoïstes maladroits, +qui se défendent contre la pitié: «Je te l'avais prédit!» Plains-moi, +pleure avec moi! voilà tout ce que je demande.... ou plutôt je ne +demande rien.... rien ne m'est plus!... Ah! chère, chère amie! où es-tu? +Pardonne-moi! Je t'offense peut-être; mais tu sais bien que ces +mauvaises paroles ne sont pas de moi.... de moi à toi surtout!... Mais, +vois-tu, je souffre cruellement.... et je ne sais pas souffrir.... +hélas! je n'apprendrai que trop! Il ne m'aime plus! Maïa, je sens que +c'est la fin de moi! Oh! comme il m'avait cependant rattachée à cette +vie qu'il brise aujourd'hui! Il ne m'aime plus! Depuis deux jours je me +répète ce mot à chaque heure, à chaque minute: il ne m'aime plus!... +C'est pourtant un noble cœur! L'infidélité lui répugne.... il souffre +comme moi!... Il lutte courageusement, généreusement.... Mais tu connais +ton amie, Maïa: tu sais si je suis femme à vouloir cette lutte, ou à +jamais accepter un sacrifice. Oh! comme on est puni de son bonheur! Je +mettais ma joie dans ce cœur qui venait à moi, de lui-même et en +suivant sa pente.... Je repoussais jusqu'à l'idée d'un lien qui lui eût +enlevé, avec le pouvoir de se reprendre, la liberté de se donner à +chaque instant! et maintenant j'en suis à regretter de n'avoir pas même +cette dernière consolation de sa présence assurée. + +«Comment cela s'est-il fait?» diras-tu. Eh? que sais-je? Sait-on jamais +comment le malheur vient? On ne le voit que lorsqu'il est venu. C'est +d'ailleurs toujours la même histoire, et il n'y en a qu'une pour toutes +les femmes. Il est arrivé ici une jeune Russe: on l'appelle Nadéje +Borgiloff; ni bien ni mal; plutôt bien: ce que les Français appellent la +beauté du diable.... dix-neuf ans! Ah! sont-elles fières de leur +jeunesse! + +Elles ont raison, après tout, puisque rien ne la remplace et qu'avec +elle on se passe du reste.... Ils se sont rencontrés ici ou là; je ne +sais: n'importe! Vois-tu, Maïa, j'avais tort peut-être de vivre ainsi +dans l'isolement; j'aurais dû aller plus souvent dans le monde.... + +Et quand j'y serais allée?... Ah! ta mère avait raison: on n'évite rien, +et ce qui est écrit est écrit. Il l'a donc aimée, tout d'un coup, comme +il m'avait aimée moi-même.... et voilà le danger et le châtiment de ces +amours soudains; ils s'en vont comme ils viennent: rien avant, rien +après! + +Mais moi, chère, le croirais-tu? je l'aime mieux depuis que je ne l'ai +plus; non pas par ce vulgaire sentiment, trop commun chez la femme qui +s'éprend de l'impossible et s'attache à ce qui veut la quitter, mais +parce que, depuis ce moment surtout, j'ai vu combien il était noble et +bon. Si tu savais comme il est déchiré, comme il voudrait m'aimer +encore! J'en suis réduite à l'admirer quand il me blesse! Et pourtant, +si je voulais.... Ah! chère amie, _si je voulais_! C'est ma dernière +consolation, et il ne faut pas que j'en abuse. Oui d'un mot je le +ramènerais à mes pieds; mais je sens que ce ne serait digne ni de lui ni +de moi.... Et puis.... pour combien de temps? L'homme qui s'est une fois +relevé ne reste plus guère à genoux. Qu'il soit donc libre tout à fait, +tout d'un coup, libre sans même un remords!... Je ne te trompais pas +quand je te disais que je l'aimais bien et que je ne voulais être ni un +chagrin ni un obstacle dans sa vie. Je sens maintenant la joie amère du +sacrifice; ce sera sans doute mon dernier bonheur ici-bas!... Une chose +me contriste pourtant: je crains qu'il ne soit point heureux. Si tu +savais que de choses il faut pour qu'il soit heureux, lui! Et il m'a dit +tant de fois qu'il l'était avec moi! Si j'étais sa sœur, à coup sûr +il ne l'épouserait point: elle est ambitieuse et froide, j'ai vu cela +toute de suite: je crois qu'elle n'a de cœur que dans la tête. Le +comte est riche; il a un bel avenir; il la mènera à Paris. Et voilà +comme les mariages se font! Crois-tu, Maïa, qu'il y a bien des hommes +aimés pour eux-mêmes? Et, quand nous les aimons ainsi, comment nous en +récompensent-ils?... Mais adieu, Maïa! même avec toi je ne veux pas une +plainte. Pendant ces rapides instants que le bonheur enchantait pour +moi, je m'étais toujours promis d'être douce au malheur quand le malheur +viendrait; c'est maintenant qu'il faut tenir parole. Adieu.» + + +MAÏA À CHRISTINE. + +«Tête folle, tu me fais peur! Par bonheur, nous avons un congé. On +traverse encore le Sund en traîneau; attends-moi: je t'arrive. Chère +Christine, tu vois une baronne à tes pieds; j'y mets le baron, si tu +veux; mais, par grâce, je t'en conjure, pas de précipitation inutile, +rien d'irrévocable, d'irréparable!... Rien, entends-tu! rien avant de +m'avoir revue! Attends! c'est tout ce que je te demande pour quinze ans +d'affection vraie! Ah! sois donc un peu malheureuse, et tu verras si on +t'aime!... Ta lettre! je l'ai trop lue, elle me donne le frisson.... Tu +le sais, mon amitié est inquiète et troublée comme l'amour.... Je crois +que je suis née pour être une amie!... _ton_ amie!... Si tu ne me +promets pas d'être sage, je pars comme je suis, sans mes fourrures et +sans mon baron.... + +Mais ris donc un peu, malheureuse! Tu vois que je ne veux pas pleurer. +Adieu, Christine chère, je t'aime tendrement!» + + +GEORGES DE SIMIANE À HENRI DE PIENNES. + +«Je te le donne en cent ou en mille! Mais non, tu ne devinerais pas! +Jette ta langue aux chiens: j'aime mieux te le dire tout de suite, et +quand je te l'aurai dit, je te permets de ne pas le croire. La comtesse +de Rudden, cette Christine que j'ai tant aimée, qui m'aimait tant... je +le croyais, du moins, et elle aussi, j'imagine? eh bien, mon cher, elle +se marie.... et pas avec moi!--Moi, elle m'a refusé.--Elle épouse un +certain baron de Vendel, fort galant homme, je l'avoue, et qui lui fait +la cour, c'est une justice à lui rendre, depuis dix ans à tout le moins! +Tu vois que la vertu est toujours récompensée. Moi, cependant, je ne me +doutais de rien; cela m'a frappé comme un coup de foudre dont on ne voit +pas l'éclair.... Frappé! pas à mort, mais du moins assez étourdi, j'en +conviens! Ce n'est point par elle que j'ai appris la nouvelle.... elle +n'a pas daigné me voir! C'est par le chevalier de Valborg, qui sait +tout; c'est par le public, qui répète tout, comme un écho sonore et +stupide. + +Eh! cependant, il n'y a jamais rien eu de grave entre nous! Quand je dis +_rien_, si l'on cherchait, il y aurait peut-être un bout de coquetterie +avec cette jeune Russe dont tu m'as parlé, Mlle Borgiloff. Un cotillon +dansé jusqu'à une heure du matin: cela se voit tous les jours; un +cheval emporté que j'ai arrêté par la bride: le premier gendarme venu en +aurait fait autant; et puis encore, tu vois, je ne veux rien te cacher, +un gâteau des rois dont je lui ai donné la fève.... Fallait-il la +manger! Et voilà tout! Depuis ce temps, Christine est complètement +changée. Du reste, nous ne sommes, ni elle ni moi, gens à querelles et à +raccommodements; le premier mot devait être le dernier.... et il n'a pas +même été prononcé! Tu te rappelles ces blanches petites hermines de +notre chère Bretagne? une tache les fait mourir. Ainsi de notre amour! +Et encore, il n'y a que le soupçon d'une tache! + +J'ai été vraiment triste, cent fois plus que je ne te pourrais dire. On +ne rompt pas en un jour ces puissantes attaches du cœur sans que le +cœur ne saigne. Et elle? Eh bien, je te l'avoue, j'ai parfois des +craintes.... je l'ai aperçue un jour au fond de sa voiture, si pâle!... +après cela, elle était souvent pâle.... Enfin je suis allé pour la voir; +je le devais, Henri, et, ne l'eussé-je pas dû, je l'aurais fait encore! +N'ai-je pas vécu de sa vie pendant une année,--une année si courte et si +longue?--Avec une larme, une parole, une caresse, tant de choses sont +réparées, tant de torts oubliés! Elle ne m'a pas reçu.... Je suis +retourné; on m'a répondu qu'elle n'était plus à Stockholm.... Cela m'a +mis un peu en colère. J'ai déliré un jour ou deux. Je crois même que +j'ai été fort dur envers Nadéje. Mlle Borgiloff a tout supporté avec une +résignation touchante.... elle semblait me demander pardon de ce que je +souffrais.... C'est un bon cœur que cette fille; elle mérite vraiment +ce que je veux faire pour elle. Elle n'est pas riche; elle me l'a dit +sans fausse honte et sans embarras bourgeois, comme une femme qui ne +sait pas compter, mais qui veut tout dire. Mais n'ai-je point assez pour +deux, et n'est-ce pas un bonheur de donner à ce qu'on aime? + +Enfin, mon cher Henri, trois ou quatre jours de ma vie m'ont fait +comprendre les tourments des âmes damnées! Je ne savais s'il fallait +rompre avec Nadéje,... mais l'aurais-je pu? ou renouer avec +Christine.... mais l'eût-elle voulu? + +Je suis allé un soir dans un salon où j'ai vu que l'on me regardait d'un +certain air. Les femmes semblaient avoir pitié de moi. Tu sais cette +pitié moqueuse, plus intolérable que l'insulte des hommes! + +Le chevalier de Valborg est venu à moi. Je l'ai regardé dans les yeux. +Je crois, Dieu me pardonne! que je lui aurais volontiers cherché +querelle. + +«Eh bien, cher, m'a-t-il dit en me prenant par le bras, vous êtes +philosophe? + +--Comme Chamfort, lui ai-je répondu; j'avale une couleuvre tous les +matins: cela m'aide à digérer le reste de la journée. + +--Le moyen est héroïque: et aujourd'hui? + +--J'en ai avalé deux. + +--Cela se trouve bien! + +--Achevez donc! De quoi s'agit-il? + +--D'un mariage!» + +Ce mot m'a fait froid. + +«Et de quel mariage? Du mien?... On va bien vite!...» + +Et à part moi je me sentis fort irrité contre Nadéje. + +«Non, reprit le chevalier; je veux parler de celui de la comtesse. + +--Ah! elle se marie. + +--Vous ne le saviez pas? + +--Parole d'honneur! et elle épouse? + +--M. le baron de Vendel! + +--Cela devait être,» ai-je répondu avec un assez mauvais rire. + +Je n'ai rien à te cacher, Henri, même dans mes meilleurs jours, j'ai +toujours été un peu jaloux de cet homme.... La nouvelle m'a bouleversé. +Elle! Christine! déjà! elle qui paraissait m'aimer tant! Comment croire +aux femmes, à présent? + +«Eh bien, m'a dit mon bourreau, il me semble que la couleuvre vous reste +dans la gorge!» + +J'ai cru que les ongles m'allongeaient et qu'il me poussait des griffes. +J'ai senti un nuage sur mes yeux; j'aurais étranglé le chevalier avec +délices. Il y a des moments dans la vie où l'homme civilisé disparaît +chez moi pour faire place au sauvage. Dans ces moments-là j'ai du sang +de tigre dans les veines. + +Mais j'ai réfléchi qu'une scène de violence, ce serait trop scandaleux +pour le corps diplomatique, et j'ai répondu avec mon plus beau sourire +que les deux mariages se feraient en même temps. + +«Quel est donc l'autre! m'a-t-il demandé avec un étonnement vrai ou +feint. + +--Le mien ne vous déplaise! + +--Avec qui? + +--Avec Mlle Borgiloff. + +--Me chargez-vous de l'annoncer à la comtesse? + +--Vous avait-elle chargé de m'apprendre le sien? + +--Non, en vérité. + +--Alors, attendez! Elle recevra un billet de part. + +--Comme tout le monde? + +--Sans doute. Voulez-vous être mon témoin? + +--Je serai celui de Mme de Rudden,» me répondit-il. + +Nous nous saluâmes avec assez de froideur, et je lui tournai le dos. + +Le lendemain, je demandai solennellement en mariage Mlle Borgiloff. Elle +me fut accordée par M. son père avec un empressement flatteur. Depuis ce +temps-là, je dois être le plus heureux des hommes. Nadéje est jeune, +elle est belle.... elle m'aime.... je l'aime aussi, puisque Christine en +a été jalouse! Je ne t'invite pas à la noce: ce sera très-simple; je +n'ai pas la joie bruyante; d'ailleurs nous nous hâtons: il faut à tout +prix sortir des positions fausses. + +Nous n'attendrons pas la corbeille de Paris. Ma femme.... ce mot me +semble étrange sous ma plume, et je ne sais pas encore comment on +l'écrit.... ma femme, donc, ira la choisir un peu plus tard. Adieu. Si +jamais tu as envie de faire des romans en action; songe à mon dernier +chapitre.» + + + + +XIV + + +A mesure que Georges s'était éloigné de Mme de Rudden, le major s'était +rapproché d'elle: uniquement par bonté, tout d'abord, et pour ne la +point laisser à son isolement et à sa douleur; puis bientôt avec la +secrète espérance de la consoler pour son propre compte. Avec un +sourire, Christine le rendait heureux pour huit jours; elle lui sourit +plusieurs fois dans la même semaine. Le malheur l'attendrissait au lieu +de l'aigrir, elle y compatissait davantage chez les autres depuis +qu'elle le comprenait mieux en l'éprouvant davantage. + +Le baron rappela d'anciennes promesses. + +«Je n'ai rien promis, répondit Christine. + +--Vous ne m'avez pas défendu d'espérer. + +--Le moyen de vous en empêcher?» + +M. de Vendel crut voir dans les paroles de Christine un acquiescement à +ses vœux: il crut, à force de désirer, et il entoura Christine de +soins plus empressés. C'était l'homme le plus incapable d'une +indiscrétion; mais, si sa bouche était muette, ses yeux étaient +éloquents: ils parlaient de bonheur. Le monde traduisit, et, comme +toujours, il fit un contre-sens; le chevalier de Valborg eut soin de le +publier avec commentaires. + +Il en revint quelque chose aux oreilles de la comtesse. Elle ne fit rien +pour accréditer ces bruits; rien non plus pour les démentir. Elle ne se +préoccupait que de l'effet qu'ils pourraient produire sur M. de Simiane. +Elle se disait qu'ils mettraient fin de toute manière à une incertitude +maintenant intolérable. Si Georges l'aimait encore, ce coup violent, +qu'elle n'aurait pas porté, le ramènerait à elle; et, comme elle +suivrait alors les conseils de Maïa! comme elle enlacerait +d'indissolubles liens ce cœur inconstant par faiblesse, qu'il fallait +rendre heureux malgré lui! + +Si, au contraire, elle n'était plus aimée.... aimée comme elle voulait +l'être.... si Georges n'avait plus pour elle qu'une reconnaissance +tendre et les égards d'un cœur délicat, se préoccupant encore, alors +même qu'il n'aime plus, du mal qu'il peut faire à ce qu'il a jadis aimé, +il fallait l'affranchir et lui donner d'elle-même cette liberté qu'il +était trop noble pour demander jamais, mais qu'elle était trop fière +pour ne pas lui rendre. + +Christine, en agissant ainsi, obéissait à une inspiration généreuse; +mais elle comptait sans le dépit qui peut déranger les meilleurs +calculs, sans la vanité, qui se trouve si souvent au fond de l'amour +chez les hommes. Elle ne savait pas encore combien Georges était capable +de partis violents, de résolutions soudaines et désespérées.... +dussent-elles briser sa vie! + +La nouvelle du mariage de la comtesse se répandit assez rapidement à +travers la ville; on félicita le baron, qui s'en défendait mal, parce +qu'il y croyait lui-même; on approuvait Christine, qui ne se montrait +guère. Le matin, dans le cercle des ambassadrices, on faisait des mots +piquants sur le malheur de Georges. Il crut mettre la galerie de son +côté en devançant la comtesse par son mariage avec Nadéje, qui fut +officiellement annoncé. + +La nouvelle en fut portée à Christine par Valborg, dont la main étourdie +la frappait mortellement au cœur. Elle demanda des détails et les +écouta avec une fiévreuse avidité. Elle voulait savoir si l'on disait +que les fiancés s'aimaient. + +«Ils s'adorent! répondit le chevalier, et c'est un peu ma faute. +Imaginez que c'est moi qui ai présenté le comte à Mlle Borgiloff!» + +M. de Valborg examinait en ce moment les feuilles dépliées d'un éventail +chinois; il ne put pas voir le regard navrant que lui jetait Christine. + +«Il n'a pas perdu de temps, reprit la comtesse, entraînée comme malgré +elle à revenir sur ce douloureux sujet. + +--C'est encore moi qui en suis cause, dit M. de Valborg. + +--Et comment cela? + +--En lui apprenant votre propre mariage. + +--Ah! Et comment a-t-il pris la nouvelle? + +--Très-bien.... c'est-à-dire très-mal!... Je crois qu'il avait envie de +me sauter à la gorge. Mais je lui pardonne de grand cœur, à ce pauvre +Simiane: car enfin, comtesse, je comprends qu'on ne perde pas sans +regret une femme comme vous; pour moi, je ne m'y serais jamais résigné.» + +Le chevalier attendit l'effet de ce compliment du dernier galant. +Christine ne parut point y prendre garde. + +«Ainsi, continua-t-elle, vous lui avez annoncé mon mariage comme une +chose tout à fait arrêtée? + +--Positivement! et c'est ce qui l'a décidé. Il a eu comme un éclair de +rage dans les yeux.... Il n'y avait pas là de quoi flatter infiniment la +belle Nadéje! Mais il s'est calmé bientôt, et je puis dire que je l'ai +vu prendre sa résolution. + +--Je trouve, chevalier, que vous avez mis à tout ceci un peu plus de +zèle qu'on ne vous en demandait. Qui vous avait donc chargé de publier +ainsi mes bans dans les salons? + +--Et mais! comtesse, c'était la nouvelle du jour, et vous savez, les +nouvelles, c'est toujours bon à raconter. Cela intéresse la +conversation. Jamais je ne m'étais fait mieux écouter.» + +La comtesse leva imperceptiblement les épaules. + +«A quand le mariage? demanda-t-elle. + +--On parle du 1er mars. + +--Nous sommes au 20 février! c'est bien mener les choses! + +--Et vous, comtesse, quand? + +--Oh! moi.... il n'y a rien encore de certain. + +--Comment? dit Valborg en reculant son fauteuil, rien de certain!... +Mais alors....» + +Il regarda la comtesse, sur le visage de qui la douleur était peinte; le +jour se fit en lui; il entrevit une partie de la vérité, et, saisissant +vivement la main de Christine: + +«Comtesse, comtesse, pardonnez-moi! Mon Dieu, qu'ai-je donc fait? + +--Le bonheur de votre ami, sans doute; il n'y a pas là de quoi vous +affliger. + +--Son bonheur!... Ah! on n'aime pas deux fois. + +--Non! mais on aime cent fois.... les hommes du moins! Ne disiez-vous +pas tout à l'heure qu'ils s'adoraient? + +--Je ne sais pas ce que je dis! reprit Valborg en cherchant son chapeau. + +--Peut-être alors faudrait-il moins parler,» reprit la comtesse avec +douceur. + +Elle ne lui fit point d'autre reproche; mais, quand il eut laissé +retomber la portière du salon, elle cacha sa tête dans ses mains et +dévora ses larmes. + + + + +XV + + +Georges cependant brusquait les choses pour arriver à un prompt +dénoûment: il était d'une activité inquiète. «En voilà un qui aime sa +femme!» disaient les observateurs superficiels; un œil clairvoyant +eût aperçu plutôt les indices d'un cœur troublé qui voulait +s'étourdir. Le vrai bonheur est plus calme. + +Nadéje s'occupait de ses robes et chiffonnait dans la corbeille. Elle ne +s'aperçut point des soucis de son fiancé. On ne peut pas tout voir à la +fois: elle regardait des dentelles! Peut-être Georges ne venait-il point +chez elle aussi souvent qu'il eût dû; mais n'auraient-ils point le temps +d'être ensemble, puisqu'ils ne devaient plus se quitter? Elle eut soin +d'envoyer une lettre de part à la comtesse, avec une adresse de sa main. +Georges ne le sut pas, et il eût trouvé sans doute le procédé d'un goût +douteux. + +Toutes les échéances arrivent à leur jour. Georges regretta peut-être, +le matin du 1er mars, que l'année ne fût pas bissextile; mais le +temps des réflexions était passé: encore quelques heures, et le dernier +mot de sa vie jeune et libre allait être dit pour jamais. Il n'avait +pas un ami auprès de lui; ses pensées, qu'il ne pouvait confier à +personne, lui retombaient sur le cœur. + +Nadéje était fille d'une mère polonaise; elle avait été élevée dans la +religion catholique, apostolique et romaine. La bénédiction nuptiale dut +avoir lieu dans la chapelle de cette communion, qui se trouve près du +couvent des Dames-Françaises, et qui sert d'église à tous les +catholiques suédois, ainsi qu'aux deux reines. On avait fixé l'heure de +midi; mais longtemps à l'avance une foule d'élite remplissait l'enceinte +trop étroite. On y retrouvait tous les étrangers de distinction (c'est +la formule consacrée) et toute la société élégante de Stockholm, moins +Christine et le baron de Vendel. Le chevalier de Valborg, appuyé contre +la grande vasque de porphyre rose qui sert de fonts baptismaux, +paraissait soucieux. On eût dit que c'était sa fiancée qu'un autre +allait épouser. Quelques jeunes gens placés autour de lui n'eussent pas +demandé mieux que de le faire causer, mais il paraissait vouloir être +discret, ce jour-là, pour la première fois de sa vie. + +Au coup de midi, quatre ou cinq voitures s'arrêtèrent devant l'église. +Le suisse, en grand costume, l'épée au côté, la hallebarde au poing, +ouvrit la porte à deux battants, Georges parut, donnant la main à +Nadéje. + +La fiancée portait son beau costume avec une suprême élégance; son long +voile de dentelle blanche traînait derrière elle comme un manteau de +reine. On l'accueillit par un murmure flatteur. Peut-être eût-on pu +trouver que, pour une jeune fille, elle montrait trop d'assurance; mais +elle était si près d'être femme! Quant à Georges, il avait l'impassible +dignité de l'homme bien né qui sent tous les yeux fixés sur lui et qui +garde ses pensées et cache ses impressions. + +Un vieux chapelain à cheveux blancs commença bientôt les cérémonies du +rite catholique, au milieu d'une assemblée étrangère, qui admirait, non +sans quelque étonnement, leur poésie grandiose, et les souvenirs +bibliques des patriarches, mêlés aux pompes du sacrement; il rappelait +les images douces et charmantes de ces héroïnes de la famille, force et +parure de l'homme, poésie de la tente, fleurs du désert, grâce du chaste +foyer, Rebecca, Rachel, Ruth et Noémi, mères fécondes et bénies, et il +invoquait sur les têtes inclinées les faveurs du dieu d'Abraham, d'Isaac +et de Jacob, qui fit la race d'Israël aussi nombreuse que les grains de +sable de la mer. + +Quand le prêtre demanda tout haut au comte Georges de Simiane s'il +prenait pour femme et légitime épouse Nadéje Borgiloff, présente devant +lui, au moment où le fiancé prononça le _oui_ fatal, on entendit comme +une plainte de l'orgue, un rapide accord des touches effleurées, un +soupir dans les tuyaux, un gémissement vague: Georges se défendit mal +d'un trouble involontaire; Nadéje le rappela à lui par un regard froid +et ferme, et, à son tour, elle répondit d'une voix haute et sonore. Le +prêtre monta à l'autel et célébra la messe; puis, à l'instant marqué par +la liturgie, il se tourna vers l'assemblée et revint près des époux; +deux jeunes hommes soulevèrent au-dessus de leurs têtes les plis +flottants du voile symbolique: le rideau de l'orgue s'agita; un prélude +d'une harmonie douce et triste jeta sur l'assemblée le frisson nerveux +des grandes émotions; bientôt le chant se dégagea du groupe harmonieux +des accords, vibrant, pathétique, inspiré. Une mélodie légère, aérienne, +ailée sembla voltiger sous les arceaux de l'église et planer sur la tête +de la foule ravie. Peu d'artistes, à Stockholm pas plus qu'ailleurs, +eussent été capables de communiquer ainsi leur âme à l'ivoire +insensible. On se regardait sans comprendre. Georges seul avait compris; +car, dès les premières notes, il avait reconnu ce chant d'amour et de +mélancolie, entendu pour la première fois sur le bateau de Skokloster, +et que, par un beau soir d'été, Christine avait joué pour lui près des +fenêtres ouvertes du salon, dans son cottage de Haga. C'était le lied +dalécarlien: + + Perdus tous deux dans la steppe infinie! + +«Vous me le jouerez souvent!» avait-il dit à la comtesse. Ni l'un ni +l'autre ne songeaient alors qu'ils dussent, elle le jouer, et lui +l'entendre jamais en de telles circonstances! + +L'essaim confus des souvenirs se leva tout à coup dans son âme, chantant +et battant des ailes: il se rappela les joies évanouies du passé, ces +joies profondes et pures dont elle l'avait si souvent enivré; il se +rappela cette inépuisable et sereine tendresse de toutes les heures et +de tous les instants; ce dévouement ingénieux, infatigable, toujours +présent; cette délicatesse de l'esprit et cette prévenance du cœur, +visibles dans les petites choses aussi bien que dans les grandes, comme +si elle eût trouvé le suprême bonheur dans le don de sa vie incessamment +renouvelé. Puis il se demandait comment il avait payé ces dettes sacrées +du cœur; il s'accusa tout bas d'ingratitude; il se dit que sa +précipitation devait être une injure pour Christine.... même coupable! +Et, si elle était coupable, la faute ne venait-elle pas de lui? S'il y +avait oubli des deux côtés, qui donc avait donné l'exemple? Pour la +première fois, depuis sa résolution prise, il eut peur. Le doute lui +vint, avec tout son cortège de remords et de poignantes amertumes.... Il +s'avoua tout bas qu'il avait compromis son bonheur; une voix intérieure +et puissante lui disait qu'il avait tué le bonheur d'une autre! Et, +quand il cherchait s'il y avait des remèdes à ces malheurs qui étaient +des fautes, le prêtre, l'autel, sa fiancée, sa conscience, tout +répondait: «Il est trop tard!» + +Les deux époux s'étaient agenouillés sur les coussins de velours, pour +écouter les dernières prières. Georges laissa tomber sa tête dans ses +mains et oublia le monde. + +Cependant l'orgue jouait toujours: on le sentait frémir sous les +attaques nerveuses de l'artiste inconnu. Il avait repris le thème +primitif et le conduisait à travers ces variations habiles, qui sont +comme les nuances de la pensée et les demi-teintes du sentiment. Quand +la mélodie descend des hautes sources de l'inspiration, elle trouve les +accents qui remuent le cœur et pénètrent l'âme. L'émotion a partout +le même langage, et rien ne ressemble plus à un chant d'amour que le +chant de la prière. Ce lied, trouvé au fond des bois par quelque paysan +rêveur, agrandi par l'art, devenait, sous des mains habiles, le poëme +harmonieux de la tendresse ineffable et des douleurs cachées.... Ceux +qui connaissent la langue passionnée des sons soupçonnaient vaguement, +chez l'exécutant, une de ces tragédies sans paroles de la vie intime, +qui se jouent au fond de l'âme dans les moments suprêmes. Tantôt la +phrase mélodique semblait emportée dans un orage de notes brûlantes, une +ardeur fiévreuse précipitait son rhythme entraînant; tantôt elle se +berçait comme au souffle d'une rêverie douce, et sa mélancolie semblait +sourire: mais on se demandait de combien de larmes de tels sourires +étaient faits. Tout à coup le clavier se troubla; le rhythme entrecoupé +se dérobait sous les doigts qui ne le dominaient plus; la mesure, +abrupte et languissante à la fois, vacillait comme la flamme sous le +vent.... Dans la foule, on ne respirait plus! Mais bientôt la grande âme +douloureuse rassembla ses forces dispersées comme pour un dernier +effort; elle embrasa de ses flammes le clavier insensible; des notes de +feu s'en échappaient, des effluves amoureux couraient dans l'air.... +Puis tout à coup le calme se fit, l'harmonieuse tempête s'apaisa, la +phrase primitive reparut, douce, naïve et simple, comme soupirée par la +voix d'une jeune fille. Et lentement elle s'éteignit sur les touches +frémissantes, comme la plainte qu'on étouffe sur des lèvres dans un +baiser! + +La cérémonie s'achevait. La foule sortit dans un tumulte d'émotions +impossible à dépeindre. On avait presque oublié les époux. Quelques +jeunes gens se groupèrent devant les portes de la chapelle pour +attendre la sortie de l'artiste: «Il joue, disait-on, comme Jenny Lind +aurait chanté.» On attendit vainement. Quand le suisse vint pour fermer +la porte, on l'interrogea. Il répondit qu'il ne savait rien, mais que la +tribune de l'orgue s'ouvrait sur le couvent, et qu'il était inutile de +former des attroupements devant l'église! + + + + +XVI + + +Christine, avons-nous besoin de la nommer au lecteur? était rentrée chez +elle par des rues détournées, qui longeaient les vastes jardins du +couvent. Elle trouva Maïa établie dans son salon. La baronne de Bjorn +était arrivée le matin même du mariage. Elle était accourue chez son +amie, et, ne la trouvant pas, elle l'avait attendue, en proie à une +inquiétude pleine d'angoisses. + +Mme de Rudden, que l'excitation fébrile de la crise ne soutenait plus, +se jeta, ou plutôt se laissa tomber dans les bras de la jeune baronne. +Un profond sanglot souleva sa poitrine; ses yeux étaient secs, mais ses +mains tremblaient; son front brûlait l'épaule de Maïa, sur laquelle il +s'était posé. Maïa lui prit la tête et la baisa tendrement, puis elle +l'éloigna un peu, comme pour mieux la voir. Elle fut effrayée des +changements rapides que la douleur avait produits sur cette beauté si +radieuse. Il y a un âge où les femmes ne doivent plus souffrir: elles +ne se conservent que dans le calme heureux, les orages du malheur les +effeuillent, comme les orages de l'atmosphère les dernières roses de +l'automne. + +«Ce n'est plus moi! murmura Christine; tu ne peux pas me reconnaître.» + +Maïa la fit asseoir près du feu, lui ôta son chapeau et sa pelisse; +Christine se laissait faire comme un enfant malade. Maïa se mit à genoux +devant elle et prit ses deux mains, qu'elle réchauffa dans les siennes. + +«Mais parle donc! lui dit-elle tout à coup, tu me fais peur! + +--Je te fais peur! répéta Christine comme un écho. + +--Eh! sans doute, reprit Maïa; voilà dix-huit mois que je ne t'ai vue, +et tu ne veux pas même me regarder! + +--Je te fais peur aujourd'hui; demain je te ferai pitié. + +--Tais-toi! dit Maïa; j'aime encore mieux ton silence! Tu roules, j'en +suis sûre, quelque méchante pensée dans ta pauvre tête vide. Jure-moi +que jamais.... + +--Quoi?» fit Christine.... Puis, comprenant tout à coup: «Me tuer!» +dit-elle. Et elle ajouta avec un regard où l'on pouvait mesurer la +profondeur de son désespoir: «Se tuer!... Il n'y a que les impatients +qui se tuent.... A quoi bon? est-ce qu'on ne meurt pas? + +--Ah! reprit Maïa, tu es cruelle pour ceux qui t'aiment. + +--Ceux que j'aimais ont été si bons pour moi! répondit-elle avec un +sourire égaré. + +--Allons! dit Maïa d'un ton de douce autorité, c'est assez! chasse ce +souvenir; je le veux: oublie! + +--Oublier! Comment fait-on? je n'ai jamais su. + +--Ah! reprit l'aimable femme fondant en larmes, tu as raison, chère +Christine, je ne puis même plus consoler.... Laisse-moi donc pleurer +avec toi!» + +Christine était assise au coin de la cheminée, dans un grand fauteuil; +Maïa, toujours à ses pieds, posa la tête sur ses genoux. Bientôt +Christine sentit ses mains toutes baignées d'une chaude rosée de pleurs. +Peu à peu ses nerfs se détendirent, ses sanglots longtemps contenus +éclatèrent; puis les larmes vinrent, abondantes, qui la calmèrent un +peu. Dans la douleur comme dans la joie, les larmes, c'est toujours le +trop-plein du cœur! + +Maïa, cependant, sous l'ingénieux prétexte qu'une maison depuis +longtemps inhabitée est froide et malsaine, ne voulut point aller +demeurer chez elle, où ses gens l'attendaient; elle obtint de son mari +la permission de venir s'établir auprès de Christine, pour amortir au +moins ces premières atteintes des grandes souffrances, qui frappent +parfois sur les organisations nerveuses comme le coup de marteau de la +folie. Elles vécurent ainsi, toujours ensemble, près de deux semaines, +dans une intimité bienfaisante, ne recevant que le chevalier de Valborg, +qui comprenait enfin l'étendue et l'intensité du mal qu'il avait fait, +et le major, qui avait toutes les délicatesses comme il avait toutes les +ardeurs de l'amour vrai. Il comprenait trop les tristesses de Christine +pour ne pas les respecter. Deux jours avant le mariage de Georges il +avait quitté Stockholm; il n'y revint qu'une semaine après. Il +observait ces secrètes convenances du cœur qu'aucune civilité +n'inscrit dans son code puéril et honnête, mais que devinent si bien +certaines natures. + +La présence de Maïa rendait possibles de plus fréquentes assiduités chez +Christine. Il essaya de la distraire. Enfin, assuré de l'appui de la +baronne, il reparla de son mariage. Ce seul mot effaroucha Christine +pour deux jours: les regrets ont aussi leur pudeur. Le major crut qu'il +s'était trop hâté, et il résolut d'être plus patient à l'avenir; mais on +devinait son silence. + +Un matin, ils déjeunaient tous trois; Christine, qui remarquait sa +tristesse, lui tendit la main par-dessus la table. + +«Mon ami, lui dit-elle, j'ai une grâce à vous demander. + +--Parlez, chère Christine, vous savez qu'elle est accordée d'avance. Il +me semble qu'en me la demandant c'est à moi que vous la faites. + +--Vois comme il est bon! dit-elle en se retournant vers Maïa. + +--Oui, dit Maïa, je sais que c'est le roi des hommes; mon cher baron ne +vient qu'après. + +--Eh bien, mon ami, reprit Christine en lui jetant un regard qui eût +attendri un tigre, il faut que vous me pardonniez le mal que je vais +vous faire.» + +Une vive émotion se peignit sur les traits du major, mais il ne répondit +rien. + +«Que veux-tu dire? demanda Maïa non moins inquiète. + +--Mes amis, reprit Christine, je ne suis pas bien; depuis quelque temps +je souffre. + +--Je le vois bien, dit le baron. + +--Et vous ne m'en parlez pas! + +--C'est que je ne saurais vous guérir, reprit-il en hochant tristement +la tête; du moins maintenant! ajouta-t-il en essayant de sourire. + +--Ni maintenant, ni jamais! reprit Christine, j'en ai grand'peur. + +--Toujours tes folles idées, fit Maïa avec un mouvement d'épaules. + +--Il ne faut donc pas songer aujourd'hui à un mariage que.... + +--Que vous ne désirez pas, interrompit le major. + +--Pour lequel les forces me manqueraient, reprit Christine. + +--Comme vous voudrez, comtesse.... Ce n'est pas l'heure de vous +apprendre mes sentiments; vous les connaissez. Ce que vous faites est +toujours bien. + +--Vous ne perdez pas grand'chose! dit-elle en regardant ses bras +amaigris et ses mains diaphanes. + +--Chacun est juge de ses malheurs, fit le baron avec un sourire triste; +je ne me plains pas; mais du moins laissez-moi croire que je pourrais me +plaindre. + +--Ah! murmura Christine en cachant sa tête dans ses mains, la vie est un +jeu cruel! Quels nobles cœurs on déchire! et pourtant, je ne l'ai pas +voulu! N'est-ce pas mon ami, que je ne l'ai pas voulu? Le malheur est +sur moi! Que faire, mon Dieu? + +--Tout pour vous, Christine; rien pour moi! + +--Il m'aime comme j'aimais l'autre! pensa Christine. + +--Si vous voulez, reprit le major, je ne reviendrai plus! + +--Oh non! dit-elle, comme en proie à une terreur soudaine. Non! restez, +restez. Vous et Maïa, vous êtes maintenant mes seuls amis. Si vous +partez, je serai seule, toute seule... et il n'est pas temps encore. Un +peu de patience! Maintenant je vous désire autour de moi. Vous voulez +bien?» + +Le baron se tourna vers Maïa, sans prononcer une parole. + +«Chers amis, c'est que j'ai le droit d'être humble,» reprit la comtesse +en leur tendant ses mains. + + + + +XVII + + +On n'est pas impunément le jeune mari d'une jolie femme. Les rapides +semaines de la lune de miel s'écoulèrent pour Georges dans une sorte de +fièvre de plaisir, au milieu des fêtes, au sein d'une dissipation +étourdie. Nadéje l'entraînait; il n'avait pas le temps d'être +malheureux. + +Mais, au premier relâche, et dans l'intervalle de deux plaisirs, la +pensée de Christine lui revint, et, une fois venue, elle resta, assidue, +obstinée: le remords troubla ses joies mondaines. Bientôt il s'aperçut +que Nadéje n'était pas celle qu'il avait rêvée. Le châtiment commençait. +Il croyait avoir épousé une femme; il ne trouvait qu'une poupée, qui +passait sa vie à s'habiller et à se déshabiller. Stockholm fut ébloui de +ses toilettes; mais les femmes qui ont de si belles robes font en +général plus de plaisir aux autres qu'à leurs maris. A vrai dire, +Georges n'avait plus d'intérieur depuis qu'il était marié. Il éprouva +quelques moments d'ennui; sa pensée fit beaucoup de chemin en arrière. +Il était certain maintenant d'avoir passé à côté de son bonheur. C'est +ce qui arrive à beaucoup dans ce monde. Comme tous ceux qui sont +malheureux, il devint injuste, et, intervertissant les rôles, il accusa +Christine de l'avoir sacrifié. Quand il se trouvait seul, il songeait +aux heures charmantes passées près d'elle, si rapides et tellement +remplies. + +Il s'aperçut bientôt que Nadéje ne l'aimait point, et il en souffrit; +non point dans sa tendresse, qu'elle n'avait point éveillée, mais dans +son orgueil si adroitement flatté d'abord, et maintenant si rudement +déçu. Il vit clairement que l'ambition seule, avec l'intérêt, avait +guidé son choix, et il en ressentait un mécontentement secret, que mille +causes chaque jour venaient irriter encore. + +Sur beaucoup de choses, Nadéje et lui n'avaient point la même façon de +voir. Sur beaucoup d'autres, Nadéje n'avait même pas d'opinion. Quand +une pointe d'aigreur envenimait entre eux quelque querelle, Georges se +rappelait cette sympathie si profonde entre la comtesse et lui, que l'un +achevait toujours la phrase que l'autre avait commencée, comme si tous +les deux n'avaient eu qu'une pensée. Il se disait qu'au lieu d'être un +obstacle dans sa vie, elle en eût été la force, le conseil et la raison. +Bientôt il éprouva contre le baron des accès de jalousie âpre. La +jalousie était la seule nuance de l'amour que Christine lui eût encore +jamais fait connaître. + +Il s'étonnait cependant que le mariage de la comtesse fit si peu de +bruit à Stockholm; il se demandait si l'on ne voulait point avoir des +ménagements pour lui. Christine était capable de tous les raffinements. +Au lieu de lui en savoir gré, il s'en irritait. Enfin il interrogea le +chevalier de Valborg, le seul des amis de la comtesse qu'il vît encore. + +«Elle ne se marie pas! dit le chevalier; et, si j'en crois le baron de +Vendel, si je m'en crois moi-même, elle ne se mariera jamais. Ah! mon +cher comte! vous êtes un homme dangereux; mais, cette fois, je ne vous +en fais pas mon compliment: vous avez brisé le cœur d'une pauvre +femme qui méritait mieux.» + +Cette parole de Valborg fut pour Georges le dernier trait de lumière. Il +courut chez la comtesse, égaré, fou de douleur. + +On lui dit que Mme de Rudden était sortie. Il revint trois fois en deux +jours, et comme, à la dernière tentative, il voulait forcer la porte, +qu'un groom n'osait pas trop défendre, le vieux valet de chambre +accourut. + +«Que veut monsieur? demanda-t-il en reconnaissant Georges. + +--Ne puis-je voir Mme la comtesse? + +--On ne la voit pas! + +--Pas même moi?» + +Le vieux serviteur le regarda sans répondre. + +«Est-ce que Mme de Rudden ne reçoit pas? + +--Non, monsieur. + +--Quand recevra-t-elle? + +--Mme la comtesse ne l'a pas dit.» + +Georges rentra chez lui fort triste. C'était une de ces natures à la +fois faibles et violentes, que les obstacles irritent. La femme qu'il ne +pouvait plus obtenir était précisément celle qu'il était le plus près +d'aimer. Les regrets se mêlèrent aux remords, et il entra dans une phase +de tortures morales qui devint à ses propres yeux le commencement de +l'expiation. Nadéje ne s'aperçut de la tristesse de son mari que pour +s'en plaindre; elle laissa même échapper quelques mots de récrimination +aigre, qui n'étaient guère propres à ramener le calme dans l'âme +troublée du comte de Simiane. + +A quelque temps de là, il rencontra Mme de Bjorn; il la connaissait un +peu et savait qu'elle était l'amie intime de la comtesse. Il alla droit +à elle. Maïa voulut l'éviter; mais il lui parut si malheureux, qu'elle +n'en eut pas le courage. + +«Si vous saviez ce que je souffre! dit-il en l'abordant. + +--Vous ne faites que votre devoir,» riposta la baronne. + +L'amie de la comtesse était à peu près de son âge: c'était une blonde +piquante; un poëte de la cour avait comparé ses yeux à deux petits feux +follets. Ils en avaient l'inquiétude et l'éclat et le mouvement. Mme de +Bjorn n'était pas grande et méritait son surnom de _petite baronne_; +sans être belle, elle était charmante: ses joues, ses mains, ses +épaules, logeaient dans leurs fossettes de petites nichées d'amours. +Avec cela, vive, pétulante, le cœur sur la main, et la main ouverte! +Elle ne marchandait la vérité à personne, et se faisait assez craindre +de ceux qu'elle n'aimait pas. + +«Je n'ai pas l'honneur de vous comprendre, dit Georges, qui savait que +tout mauvais cas est niable: de grâce, expliquez-vous. + +--Non, ce serait trop long et c'est inutile. Si votre conscience ne vous +a pas tout dit, je n'ai rien à vous apprendre.» + +Maïa parlait d'un ton qui ne permettait guère de réplique. Georges +baissa la tête sans répondre. + +«Voilà comme vous êtes tous, reprit-elle en le regardant fixement; parce +que vous savez vous faire aimer, vous croyez que tout est dit et que +l'on n'a plus rien à vous demander; vous tuez une femme par votre +inconstance et vos légèretés; vous en épousez une autre pendant qu'elle +se meurt,... et il faut encore qu'on vous plaigne! ajouta-t-elle avec +une ironie d'autant plus poignante qu'elle la contenait davantage. Eh +bien, non! souffrez, monsieur, comme vous avez fait souffrir!... c'est +maintenant ce qui peut vous arriver de mieux, s'il y a une justice +là-haut! + +--Mais regardez-moi donc! s'écria Georges en lui prenant la main, et +dites si je ne suis pas assez puni! + +--Oui, reprit Maïa en s'adoucissant, je vois que vous êtes malheureux, +et cela m'aiderait à vous rendre quelque estime, si je pouvais oublier +ce que je vois chaque jour.... Ah! si vous assistiez comme moi à ces +tortures d'une âme brisée... + +--C'est plus que je ne puis supporter! dit Georges en se levant d'un +bond. Chez elle! allons chez elle! je vous en supplie! + +--Non, non! je vous le défends: elle n'est point préparée à vous revoir. + +--Comme vous voudrez!» murmura-t-il en baissant la tête. + +Maïa n'était point encore désarmée; elle profita, elle abusa peut-être +du silence et de l'abattement du jeune homme, et, sans pitié, avec cette +éloquence particulière aux femmes, et qu'elles ont parfois à un si haut +degré, quand la passion parle en elles, elle lui peignit l'amour de +Christine, si ardent, que, n'ayant plus d'autre aliment, il se dévorait +lui-même; si profondément dévoué, que, pour assurer le bonheur de +l'autre, aucun sacrifice ne lui avait coûté, pas même le sacrifice de +soi; un amour tel, en un mot, qu'un homme ne le rencontre pas deux fois +dans sa vie. Quant à son mariage avec le baron, ce n'était qu'une fable. +L'idée ne venait pas d'elle; car jamais elle n'eût consenti à contrister +un homme digne de son estime et qui souffrait pour elle; et, cependant, +elle ne l'avait point repoussé tout d'abord, parce qu'elle ne voulait +point devoir l'amour de Georges à un scrupule ou à un remords. + +«Et pourtant je l'aimais! s'écria Georges, et de toute mon âme! + +--Vous voyez bien que non, reprit Maïa, puisque vous en avez épousé une +autre. Est-ce qu'elle n'était pas aussi jalouse que vous? est-ce qu'elle +n'a pas souffert autant que vous? Cependant Mlle Borgiloff ne l'a pas +jetée dans les bras du major.» + +Georges ne trouvait pas une réponse; il éprouvait ce vertige qui nous +prend quelquefois quand nous nous penchons sur les abîmes. + +«Quittez-moi maintenant, dit la baronne; il est deux heures; il faut que +je rentre chez elle.» + +Georges baisa la main qu'elle lui tendait; elle y sentit tomber une +larme. + +«Portez-lui mes respects, mes regrets,» murmura-t-il d'une voix +suppliante: il allait ajouter.... et mon amour! il n'osa point. + +«Ah! dit Maïa en regardant la goutte amère qui tremblait encore sur sa +main, c'est cette larme qu'il faudrait lui porter!» + +Quelques instants après, elle entra chez la comtesse. + +Christine était étendue sur la chaise longue; elle se leva, et, aussi +vite que ses forces le lui permirent, courant au-devant de son amie: + +«Tu l'as vu! dit-elle en remarquant son trouble; ce visage a vu +Georges!» + +Maïa lui passa un bras autour des épaules, et, la baisant au front, +doucement, elle la contraignit à se rasseoir. + +«Si tu n'es pas calme, lui dit-elle, tu ne sauras rien. + +--Mais tu vois bien que je suis calme, dit Christine en cachant ses +mains qui tremblaient. Je suis très-calme: mais parle, parle donc!» + +Maïa fut obligée d'avouer son entrevue avec M. de Simiane; et, comme +elle prenait toutes sortes de précautions et de ménagements, choisissant +ce qu'elle voulait dire et taisant ce qu'elle devait cacher: + +«Non, tout! dis-moi tout!» s'écria la comtesse avec une exaltation mal +contenue. + +Maïa lui raconta leur entretien avec la plus scrupuleuse exactitude. Une +fois ou deux, il lui arriva de se servir des expressions mêmes de +Georges. + +«Oui! je reconnais ce mot-là, dit Christine, c'est ainsi qu'il a dû +parler; il me semble l'entendre! je distingue son accent et sa voix: une +voix charmante dont le timbre caresse....» + +Maïa vit bien qu'elle ne réussirait pas à la calmer; elle laissa la +crise suivre son cours, espérant quelque adoucissement de sa violence +même. C'était la première fois, depuis le mariage de Georges, qu'elle +parlait avec tant d'abandon. + +«Ainsi, disait-elle quand Maïa eut terminé son récit, il n'est pas même +heureux, et je me suis perdue inutilement!» + +On l'entendit à plusieurs reprises répéter encore, comme en se parlant à +elle-même: «Il n'est pas heureux!» + +Peut-être ceux qui ont étudié beaucoup le cœur humain.... des femmes, +prétendront-ils qu'au milieu de ses regrets, si vifs d'ailleurs et si +sincères, il se glissait à son insu une secrète joie de voir que Georges +n'avait pas trouvé auprès d'une autre le bonheur qu'il avait goûté près +d'elle, que rien n'avait chassé son image, et qu'il l'aimait encore. + +Maïa suivait attentivement sur son visage tout ce travail de la pensée +rapide. «Veux-tu, dit-elle en prenant sa main brûlante en la regardant +fixement dans les yeux, veux-tu le revoir?» Un éclair passa sur le +visage ranimé de la comtesse. Elle se jeta au cou de Maïa. + +«Oui!» lui dit-elle tout bas. Puis elle releva la tête, pâlit, mit sa +main sur sa poitrine, et, au bout d'un instant de réflexion: «Non; +reprit-elle, non, cela ne se peut pas, car cela ne se doit pas!... Pas +maintenant, du moins, pas encore.... mais bientôt!» ajouta-t-elle avec +un sourire qui eût rendu Georges fou d'amour et de douleur. + +Georges, cependant, avait repris, bon gré, mal gré, la vie du monde: il +le fallait; ne fût-ce que pour éviter un éclat inutile. A travers les +raouts et les soirées, il traînait le boulet conjugal, comme un forçat +du mariage. Les femmes qui ne voyaient pas Christine commençaient à la +plaindre tout bas. + +La comtesse ne sortait point; elle cachait le deuil de son cœur. Maïa +la soignait comme une sœur. Le mois de mars eut deux ou trois belles +matinées. Un jour, le soleil frappait aux fenêtres avec la pointe d'or +de ses rayons; Maïa jeta une pelisse de fourrures sur les épaules de +Christine. + +«Viens-tu boire un peu d'air? lui dit-elle; cela te fera du bien!» + +La voiture attendait tout attelée dans la cour. + +«Où allons-nous? + +--Je ne sais; où tu voudras, n'importe! nous allons pour aller! à +Djurgaard, par exemple? + +--Soit!» dit Christine assez nonchalamment. + +La voiture s'engagea dans les faubourgs, longea les bassins du +port--dont la glace, soulevée par le flot de la Baltique, se détachait +déjà--passa devant la caserne du Roi, et s'engagea bientôt dans un parc +superbe, semé de villas, de châteaux, de jardins, de théâtres en plein +vent, de cafés en plein air, où la bourgeoisie de Stockholm fête le +dimanche et vient se réjouir pendant les beaux soirs d'été. Elles +descendirent près du château de Rosendal (la vallée des roses), non loin +de cette belle coupe de porphyre, la plus grande du monde, dont les +Anglais ne manquent jamais de mesurer avec leurs cannes le diamètre et +la hauteur. Christine était mieux et pouvait marcher. + +«Allons voir les chênes,» dit Maïa. + +Une longue avenue de pins, qui ondulait avec les plis du terrain inégal, +conduisait jusqu'au rond-point du parc, où un bouquet gigantesque de +chênes centenaires, jetant leurs fortes racines entre les rochers de +granit, flottait au vent comme un panache sur le front de la ville. Les +deux femmes traversèrent à pas lents une clairière de gazon ras; mais, +au moment de prendre une autre allée qui conduisait à un petit chalet +suisse dominant la mer au loin, Christine s'arrêta tout à coup. Elle +avait aperçu Georges qui venait à elle. + +Elle regarda Maïa. + +«Je le savais,» dit Mme de Bjorn. + +Christine se pressa en frissonnant contre son amie. Toutes deux +s'assirent sur un banc. Georges s'approcha et se tint un moment devant +elles, immobile et muet. + +Il releva les yeux, et, en voyant Christine si changée, il sentit une +immense pitié s'emparer de lui. + +«Je vous fais peur, Georges?» dit Christine en remarquant l'émotion qui +s'était emparée de lui. + +Deux larmes jaillirent des yeux du jeune homme. + +«Tu vois bien qu'il m'aime encore! fit-elle en serrant le bras de Maïa. + +--Oh! toujours, et plus que jamais! + +--Taisez-vous, reprit-elle en levant la main comme pour la poser sur les +lèvres de Georges, taisez-vous! vous n'avez plus le droit de me le dire. + +--C'est vrai, fit-il en gardant sa main, et d'une voix où il y avait des +larmes; mais j'ai du moins le droit de m'accuser d'avoir méconnu la plus +chère et la plus adorée des femmes! + +--Ne vous accusez pas, reprit Christine; sans doute je ne devais pas +être heureuse. Il y a eu dans ma vie plus d'un malentendu cruel; +celui-ci fut le plus cruel de tous. Mais, enfin, des deux parts la +loyauté est sauve; consolez-vous, car je crois que maintenant j'aime ma +douleur.» + +Insensiblement l'émotion la gagnait; Maïa s'en aperçut. + +«Christine, lui dit-elle, il faut partir.» Et elle se leva la première. + +«Encore une minute!» dit Georges. + +La comtesse ne dit rien, mais elle regarda son amie. + +«Impossible! reprit Maïa; c'est assez, c'est trop déjà! + +--Ne vous reverrai-je point? demanda Georges avec la timidité d'un +amoureux de quinze ans. + +--Je le voudrais, reprit Christine, mais cela serait mal: vous êtes le +mari d'une autre. Je serai franche et droite jusqu'au bout, même contre +moi! Je devais peut-être cette suprême entrevue à votre douleur et à +notre passé.... plus serait trop! Adieu!» + +Le comte fit un geste de désespoir violent. + +«Georges, dit-elle en lui prenant la main, épargnez-moi! laissez-moi ma +conscience. Que me resterait-il si je ne l'avais plus?» + +Maïa fit deux ou trois pas dans l'allée: les longues aiguilles des pins, +broyées par ses petits pieds impatients, faisaient entendre un +craquement sec: elle revint à Christine et toucha son bras. + +La comtesse voulut se lever. Ses forces la trahirent; elle se rassit et +appuya sa tête contre le tronc du chêne auquel on avait adossé le banc +rustique. Un vif incarnat couvrait sa joue, une toux sèche déchira sa +poitrine. Bientôt elle pâlit en regardant Maïa. Quand elle retira le +mouchoir qu'elle avait posé sur ses lèvres, Georges s'aperçut qu'il +était rouge. Il ne trouva plus une parole: il y a des sentiments que les +mots n'expriment pas. Sans la présence de Maïa, il l'aurait prise dans +ses bras, serrée contre son cœur, et leurs deux âmes, plus que jamais +éprises, eussent oublié le présent et retrouvé le passé. + +Devant l'amie, si indulgente qu'elle fût, chacun devait garder ses +pensées. + +Enfin la comtesse fit un effort; elle se leva et prit le bras de Maïa, +adressant à Georges un signe d'adieu. + +«Ne venez point! lui dit Mme de Bjorn; les gens sont au chalet, et il ne +faut pas qu'on vous voie.» + +Georges, immobile à la même place, les suivit du regard. Christine +traversa la pelouse lentement, et avec la grâce languissante d'un beau +cygne blessé. Elle se retourna une dernière fois pour le voir. Mais +bientôt les deux femmes entrèrent sous une allée d'épicéas et de +tamarins; un pli du terrain les cacha tout à fait. + +Georges, resté seul, s'enfonça sous les plus sombres taillis du parc; il +ne rentra chez lui que vers le soir. Nadéje avait dîné sans l'attendre, +et était allée chez une de ses amies, où l'on répétait un certain +quadrille, appelé les _Lanciers_, vieille danse rajeunie, que deux +merveilleuses de Vienne venaient d'importer en Suède. Il put donc jouir +en paix de l'âcre volupté de sa douleur, et savourer avec ses larmes ce +que le poëte anglais appelle _the joy of grief_! Depuis qu'il avait revu +Christine, il sentait le besoin de se cacher à tous les yeux et de vivre +avec sa pensée solitaire. Cependant sa douleur avait retrouvé le calme. +Il respectait trop les volontés de sa malheureuse amie pour se présenter +chez elle; mais il passait chaque jour dans la rue de la Reine: il +voyait au moins sa maison. Un matin, il trouva les volets fermés: un +voisin lui apprit que Mme de Rudden avait quitté Stockholm. + + * * * * * + +Quelques jours après, il recevait une lettre de Maïa, portant le timbre +de Lübeck. La baronne lui annonçait que Christine, plus souffrante, +avait dû quitter la Suède et chercher un ciel moins rigoureux. + +Georges resta trois mois sans nouvelles, livré aux tortures de +l'incertitude et de l'absence, les plus grands des maux pour une âme +aimante. + + * * * * * + +Un matin que M. de Simiane travaillait dans son cabinet, un domestique +sans livrée fut introduit près de lui. Cet homme venait l'avertir qu'une +femme l'attendait en voiture dans une rue voisine qu'il lui nomma. +Georges le suivit et aperçut bientôt la voiture. Un mouchoir s'agita, +une portière s'ouvrit; il monta, et le cocher, sans attendre d'ordres, +lança ses chevaux. Georges, à travers les doubles plis du voile noir, +avait reconnu Maïa, dont les cheveux blonds éclairaient le visage. Il la +regarda avec une inquiétude profonde, mais sans toutefois oser encore +l'interroger, bien qu'il eût un nom dans le cœur et sur les lèvres. + +«C'est maintenant qu'il faut venir!» dit la baronne en lui serrant la +main. + +Elle releva son voile; il vit qu'elle avait pleuré. + +«Et Christine? demanda-t-il, mais tout bas et comme un homme qui craint +d'entendre sa voix. + +--Vous allez la voir, dit Maïa; du courage!» + +Georges jeta un regard distrait à la portière: il reconnut la route de +Haga, qu'il avait si souvent parcourue pour aller chez la comtesse. Il +eût voulu donner des ailes aux chevaux. Enfin on arriva. + +L'attelage fumant franchit la grille de fer doré que tant de fois sa +main tremblante avait ouverte. Il contourna un tapis de gazon anglais, +semé de bouquets d'arbres, et s'arrêta devant un petit perron de quatre +marches, dont les houblons verts et le chèvrefeuille brodaient la rampe +de festons flottants. C'était une radieuse matinée; juin souriait à la +terre amoureuse et rajeunie; il y avait des chansons dans tous les +arbres; le soleil étincelait dans les fenêtres et le printemps jetait +des fleurs partout. + +Georges s'élança sur le perron; c'est à peine si Maïa put le suivre. +Deux lévriers, favoris de Christine, couchés sur le ventre, et +allongeant sur leurs pattes menues leur fin museau de brochet, gardaient +la dernière marche. Ils reconnurent Georges, et se levèrent joyeusement +pour lui lécher les mains. + +«Comme ils me haïraient, pensa-t-il, s'ils me connaissaient mieux!» + +Au bruit de la voiture, le vieux valet de chambre de la comtesse était +accouru. En apercevant Georges il porta la main à son front. + +«Comment est-elle? demanda la baronne. + +--Elle se croit mieux. + +--Et vous, Niels, comment la trouvez-vous? + +--Plus mal.» + +Mme de Bjorn regarda Georges. + +«Remettez-vous, lui dit-elle, et soyez fort pour elle, sinon pour vous! + +--Entrons! dit le comte; maintenant je ne puis plus attendre.» + +Il se dirigea vers la chambre de Christine. + +«Pas là! dit le vieux Niels en hochant la tête, ici!» Et il montra le +salon. + +«Attendez que je la prévienne, fit Maïa, qui passa la première. + +--Il est là! je sais qu'il est là! dit Christine; je le vois, +poursuivit-elle en étendant le bras vers le mur, que son regard ardent +semblait percer. + +--Oh! comme elle l'aime encore!» murmurait M. de Vendel, assis près de +la fenêtre la tête entre ses mains. + +La porte se rouvrit: Georges s'élança vers le canapé sur lequel +Christine était étendue, et tomba à genoux devant elle. + +«Georges! Georges!» dit Christine, mais si bas, qu'à peine on put +l'entendre. Et de ses bras amaigris elle entoura la tête du jeune homme, +qu'elle pressait contre sa poitrine. + +Georges la regarda, et fut frappé de sa beauté, plus peut-être que le +jour où il la vit pour la première fois. C'est qu'elle était plus belle +encore. Sa joue animée s'était teinte d'un soudain éclat: elle +éblouissait. Son œil brillait d'un feu étrange; ses belles mains, que +si souvent il avait couvertes de baisers, semblaient s'être encore +allongées et amincies; elles avaient la transparence de la cire +diaphane, et la plus légère pression rougissait leur blancheur délicate. +Ses cheveux dénoués roulaient en ondes épaisses sur ses épaules, comme +un ruisseau d'or fluide. Elle plongea ses yeux dans les yeux du jeune +homme avec une expression d'ineffable tendresse. Elle oubliait le passé, +elle oubliait l'avenir, l'avenir qu'il fallait mesurer par minutes. La +vie, pour elle, se concentrait dans l'instant présent. Mais la violence +de ses émotions l'épuisa: les roses blanchirent sur sa joue, ses lèvres +se décolorèrent, ses yeux s'éteignirent; elle laissa retomber sa tête et +s'évanouit. + +Maïa la prit dans ses bras et lui fit respirer des sels. Le baron se +leva, fit quelques pas vers le lit de repos, et montrant la comtesse: + +«Voilà ce que vous en avez fait!» dit-il. + +Georges le regarda sans lui répondre. Sa bouche n'avait plus de voix, +comme ses yeux n'avaient plus de larmes: l'angoisse sculptait sur son +visage l'image de la douleur. Le baron regretta sa violence.... il se +rassit sans ajouter un mot. + +Georges tenait toujours une des mains de Christine dans les siennes: +Maïa soutenait sa tête échevelée et défaillante. Enfin elle revint à +elle, essaya de sourire, et dit tout haut: Je suis mieux! pardon et +merci!» Puis elle ajouta quelques mots tout bas et murmurés à l'oreille +de son amie. + +Le baron, avec cette merveilleuse délicatesse qui semble donner un sens +de plus à certaines natures, comprit que la comtesse désirait rester +seule avec M. de Simiane, et, si avare qu'il fût de ses dernières +minutes, comme s'il eût été jaloux de s'oublier et de se sacrifier +jusqu'au bout, il sortit sur la pointe du pied. + +«Va le remercier,» dit Christine en serrant la main de Maïa. + +Celle-ci rejoignit le baron; Georges et la comtesse restèrent seuls. +Georges avait posé ses lèvres sur les mains de Christine; il les +mouillait de ses larmes. + +Ce fut elle la première qui retrouva la parole. + +«Georges, lui dit-elle, j'ai manqué de courage; je n'ai pas pu mourir +sans vous revoir.» + +Il la regarda d'un air égaré. + +«O Christine! pardonnez-moi! + +--Pauvre cher! que veux-tu que je te pardonne? tu t'es trompé de chemin; +mais ce n'est pas ta faute. Tu es allé où tu croyais le bonheur. Qui +donc n'eût pas fait comme toi? + +--Christine, soyez bonne, ne m'accablez pas.... Je vous jure.... + +--Ne jurez rien, mon ami; maintenant je sais tout... Ah! si du moins +vous étiez heureux! + +--Heureux! peut-on l'être quand on vous a connue et perdue? + +--N'est-ce pas, dit-elle avec une sorte d'égarement passionné, n'est-ce +pas que je savais bien aimer? + +--Oui, Christine.... et pourtant! + +--Pourtant.... j'ai fait comme si je ne vous aimais pas; mais +écoutez-moi, Georges, car c'est comme le testament de mon cœur que je +vous ouvre ici. Un jour vous vous le rappellerez avec une tristesse +douce.... Quand je commençai de vous aimer, quand je recueillis, oh! +avec quelle joie profonde! tous ces trésors de tendresse que vous +répandiez à mes pieds, je vous promis, ou plutôt je me promis à moi-même +de n'être jamais un obstacle dans votre vie. Cet obstacle, je crus +l'être le jour où vous rencontrâtes.... celle qui est aujourd'hui votre +femme.» + +Georges fit un geste de désespoir. Christine pressa d'une molle étreinte +sa main tour à tour brûlante et glacée. + +«Ménagez-moi, lui dit-elle; j'ai encore besoin d'un peu de force.... Je +vis vos incertitudes, reprit-elle après un instant de silence, je vis le +trouble de votre âme, je vis vos combats, vos résistances, vos nobles +efforts pour rester à moi! Et pour tout cela, je vous aimai plus +encore.... Mais je ne crus point pouvoir vous rendre heureux +davantage.... Vos désirs allaient plus loin.... Je sentais tout ce qu'il +y avait en vous de reconnaissance profonde, de pitié généreuse, de +tendresse délicate, de dévouement chevaleresque. Tout cela, c'était +assez pour le bonheur de dix autres.... Ce n'était pas assez pour moi, +Georges.... Georges, voilà ma faute: j'ai péché par orgueil; mais cet +orgueil, c'était encore de l'amour.... je voulais donner.... je ne +voulais pas recevoir. Je rompis violemment les liens que vous n'auriez +pas voulu dénouer.... J'acceptai l'apparence d'un tort.... et vous fûtes +libre! + +--Ainsi vous m'aimez encore! + +--Ah! malheureux! j'en meurs, et tu le demandes! Est-ce qu'on peut ne +plus t'aimer? + +--Et moi! et moi, Christine!... Ma tête a pu un instant s'égarer, jamais +mon cœur.... Je t'ai toujours aimée.... je t'aime! + +--Tais-toi, par pitié! Tu veux donc me rendre la mort impossible? + +--Mourir! toi!... Oh!... non, jamais! Je te défendrai.... je te +cacherai.... La mort.... elle ne te verra pas!» + +Il l'entoura de ses deux bras.... + +«Jamais! jamais plus je ne te quitterai! + +--Et Nadéje? murmura-t-elle. + +--Nadéje? reprit-il avec un geste de fou, les cheveux en désordre et +l'œil hagard.... Qu'est-ce, Nadéje? je ne la connais pas.... je ne la +reverrai de ma vie. + +--Et le devoir! dit-elle en soulevant, comme pour regarder le ciel une +dernière fois, ses longues paupières fatiguées; le devoir!... un grand +mot et une grande chose, que ta pauvre morte te supplie de n'oublier +jamais! Le temps n'est plus où nous étions libres tous deux. Oh! les +beaux jours! Mais comme ils ont passé vite! T'en souviens-tu de nos +beaux jours?» + +Georges cacha sa tête dans ses mains. + +«Non, dit-elle avec une mutinerie d'enfant, regarde-moi. Maintenant, je +veux te voir toujours! toujours! reprit-elle comme en se parlant à +elle-même, toujours, avec moi, ce n'est pas bien long!» + +Et, comme il faisait un signe d'incrédulité: + +«Va, reprit-elle, je ne me trompe pas.... Si ce n'était pas vrai, tu ne +serais pas ici. Mais avant que le soleil ait quitté cette fenêtre, +Georges, je ne vivrai plus que dans ton cœur.» + +Elle parlait avec une telle conviction et un si profond accent de +vérité, que Georges vit bien qu'elle ne le trompait point. Il étouffa +ses sanglots pour ne pas troubler la sérénité de sa dernière heure, et +il laissa couler ses larmes silencieuses. + +«Pourquoi pleurer? dit-elle d'une voix douce et faible: ne sais-tu pas +que nous nous reverrons? + +--Oui! et bientôt! + +--Pas encore, je t'avertirai!» reprit-elle. + +Et un sourire ineffable vint éclairer ses lèvres, qui se fermèrent. + +Le baron et Maïa rentraient: ils s'arrêtèrent immobiles à deux pas du +lit. Le soleil tournait l'angle de la maison. Son rayon quitta le lit de +la mourante. + +«Il fait nuit, dit Christine.... et j'étouffe!» + +Maïa courut à la fenêtre et l'ouvrit. Un rouge-gorge chantait dans le +cytise en fleur, sous lequel plus d'une fois Christine s'était assise, +pendant que Georges, à ses pieds, lui lisait quelque poëte ou lui +parlait d'amour. Elle prit leurs mains à tous trois, et les réunit dans +la même étreinte; puis, sans relever les yeux, d'une voix qui +s'éteignit, elle murmura: «Mes amis, mes chers amis!... Georges! +Georges!...» Puis sa main se roidit et s'attacha dans une convulsion +suprême à la main du jeune homme. + +Georges voulut la prendre dans ses bras. + +«Plus en ce monde!» lui dit Maïa en s'agenouillant devant son amie, dont +elle ferma les yeux avec ses lèvres. + +La plus aimante et la plus douce des créatures avait quitté la terre +pour toujours. + +Georges écarta brusquement Mme de Bjorn et reprit les deux mains de +Christine: tantôt il la regardait tendrement, tantôt il promenait autour +de lui des yeux égarés; des sanglots étouffés brisaient sa poitrine, +puis il retombait dans un muet désespoir. + +Maïa et le baron voulurent l'arracher à cette contemplation funeste; et +comme il leur résistait: + +«C'est maintenant, fit M. de Vendel, qu'il vous faut du courage! + +--Je n'en ai pas! dit Georges; il y a des choses qu'on ne peut point +supporter. + +--Et moi donc, reprit le baron, comment fais-je depuis un an?» + +Georges ne répondit rien et se laissa emmener. + +Le lendemain, il revint à Haga, avec le baron, pour rendre à Christine +les suprêmes devoirs. Tous deux accompagnèrent jusqu'à sa dernière +demeure les restes de la comtesse, qui alla dormir avec ses pères dans +la chapelle funèbre des Oxen-Stjerna. + +«Nous l'avons trop aimée, pour ne pas nous aimer en souvenir d'elle!» +dit le major sur la tombe où l'on venait de sceller leur amour unique à +tous deux. + +Georges lui serra la main, mais ne répondit qu'avec des larmes. + + + + +XVIII + + +Le séjour de Stockholm devint insupportable à M. de Simiane. Sa santé +s'épuisait; il tomba dans une sorte de marasme: on dut demander son +rappel. Les médecins conseillèrent l'air de France. Il traversa le +Gotha-Canal, creusé dans le granit des montagnes, comme l'escalier de +Neptune du canal Calédonien, dont les marches liquides soulèvent et +portent les flottes de Victoria à travers les sapins du Glen-Névis. Le +bateau de Kiel se fait attendre un jour ou deux à Gothenbourg. + +Georges erra dans les environs assez tristement. Le matin du départ, un +hasard funèbre l'amena près du cimetière, situé non loin de la ville, au +pied d'une montagne, au bord d'une prairie. La porte était ouverte: il +entra. Le cimetière de Gothenbourg n'est pas monumental; mais, si j'ose +dire, il est intime. On n'y bâtit point aux riches défunts des palais de +granit et de marbre, ou des villas de stuc, mais chaque tombe a son +arbre et sa croix. + +Si vous aimez la pensée des morts, si déjà l'herbe cache une part de ce +qui était vous, s'il vous plaît de retrouver les chers absents, ou du +moins de vous croire près d'eux, ils auront pour vous un charme extrême, +ces cimetières du Nord, avec leur ciel mélancolique, leurs longues +allées de tilleuls et de chênes, leurs bouquets d'ormes et d'érables, +leurs aunes tremblants et leurs grands bouleaux, dont les branches +accablées caressent les pierres couvertes de mousse et les tombes de +gazon fleuri. + +Le cimetière de Gothenbourg est grand; on n'y dispute pas, pouce à +pouce, la dernière couche des morts; on n'y trouble point leur sommeil +sacré; on y épargne à la douleur toutes ces vexations gratuites et +mesquines dont elle s'irrite ailleurs; on n'est pas même contraint à +suivre l'alignement vulgaire des inhumations officielles: on se groupe +par familles. Parfois un couple d'amis s'isole à l'ombre d'un saule au +blanc feuillage, uni dans la mort même, malgré la parole du maître: +_Siccine separat amara mors!_ La mort ne les a pas séparés, et c'est +dans le même sommeil qu'ils attendent le même réveil, ensemble!... + +«Je serais bien ici, dit Georges en s'arrêtant sous un grand tilleul, et +je dormirais du moins dans la terre qui la garde! Mais non, reprit-il, +elle ne le veut pas, car elle ne m'a pas encore averti.» + +Il cueillit sur une tombe une touffe de bruyère blanche, la cacha dans +sa poitrine et sortit. Un aveugle à genoux près de la porte lui tendit +une sébile de bois en murmurant: _Denka pa Döden!_ «Pensez aux morts!» + +Georges lui jeta un rixdale d'argent, et s'éloigna en frissonnant. «Oh! +les morts, je ne les oublie pas!» se disait-il. + +Le bateau l'emporta, et quand, vers le soir, les côtes de Suède +disparurent dans les flots embrasés du couchant, il lui sembla perdre +Christine encore une fois. + +Georges est maintenant à Paris. Il passe au milieu du monde, insensible +à ses joies comme à ses douleurs. Nadéje va souvent au bal: c'est la +reine des belles nuits; mais Georges se retire d'assez bonne heure: il +n'aime pas à voir danser le cotillon. + +Plusieurs femmes, de celles que la douleur attire, noble race qui +s'épuise! auraient daigné le consoler en lui versant l'oubli avec +l'amour. Georges est avec elles d'une politesse distraite et froide; il +a toujours l'air d'écouter quand on lui parle, mais c'est à lui-même +qu'il répond tout bas: _Denka pa Döden!_ «Pensez aux morts!» + +Stockholm, septembre 1856. + + +FIN. + + +COULOMMIERS.--TYP. A. MOUSSIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Christine, by Louis Énault + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHRISTINE *** + +***** This file should be named 35766-0.txt or 35766-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/5/7/6/35766/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
