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+The Project Gutenberg EBook of Histoire littéraire d'Italie (5/9), by
+Pierre-Louis Ginguené
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire littéraire d'Italie (5/9)
+
+Author: Pierre-Louis Ginguené
+
+Editor: Pierre-Claude-François Daunou
+
+Release Date: March 31, 2011 [EBook #35732]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTÉRAIRE D'ITALIE (5/9) ***
+
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+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
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+
+HISTOIRE LITTÉRAIRE
+D'ITALIE
+
+Par P. L. GINGUENÉ,
+DE L'INSTITUT DE FRANCE.
+
+SECONDE ÉDITION,
+REVUE ET CORRIGÉE SUR LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR, ORNÉE DE SON PORTRAIT,
+ET AUGMENTÉE D'UNE NOTICE HISTORIQUE PAR M. DAUNOU.
+
+
+TOME CINQUIÈME.
+
+
+A PARIS,
+CHEZ L. G. MICHAUD, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
+PLACE DES VICTOIRES, Nº 3.
+
+M. DCCC. XXIV.
+
+
+
+
+HISTOIRE LITTÉRAIRE
+D'ITALIE.
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+_Suite de l'Épopée romanesque; poëmes sur d'autres sujets que
+Charlemagne et ses Paladins; poëmes tirés des fables grecques; sujets
+purement imaginaires; romans de chevalerie de la Table ronde; Giron le
+Courtois de l'Alamanni; Vie de ce poëte, idée de son poëme._
+
+
+Dégagés enfin, non sans peine, de cette branche beaucoup trop féconde
+des poëmes romanesques italiens[1], nous aurions lieu d'être effrayés,
+si les deux autres que nous avons précédemment indiquées[2], les romans
+de la Table ronde et ceux des Amadis étaient aussi fertiles, et si ceux
+qui ont pour fondement d'autres fables connues, et les romans de pure
+imagination qui sont encore autre chose, avaient de leur côté la même
+abondance. Fort heureusement il n'en est rien. La fable de Charlemagne
+et de ses pairs avait eu la priorité; elle conserva la préférence, et
+peu s'en fallut même que cette préférence ne fût exclusive. Pour
+procéder avec ordre dans ce qui nous reste à connaître, commençons par
+les poëmes étrangers aux Amadis comme à la Table ronde, et qui, devant
+moins nous intéresser, doivent aussi nous arrêter moins.
+
+ [Note 1: Le chapitre précédent contient lui seul, ou les
+ extraits, ou les simples notices d'environ quarante poëmes.]
+
+ [Note 2: Chap. III de cette seconde partie.]
+
+Il faut ranger parmi les poëmes romanesques la vieille histoire de _la
+Destruction de Troie_, en vingt chants, imprimée dès le quinzième
+siècle, et dont l'auteur, d'ailleurs tout-à-fait inconnu, est un certain
+Jacques, fils de Charles, prêtre florentin[3]. Les choses y sont prises
+de fort haut avant le siége de Troie, et conduites fort loin après. Le
+poëme commence par la conquête de la Toison d'or, et redescend
+non-seulement jusqu'à la fondation de Rome, mais jusqu'au temps de César
+et à la guerre de Jugurtha. Il plaît au _Quadrio_ de dire que ce sujet
+n'y est pas mal traité[4]; il l'est à peu près du même style que
+l'_Ancroja_ et les autres poëmes de cette nature dont nous avons
+ci-devant parlé[5]. L'auteur, il est vrai, n'oublie pas de marquer le
+passage d'un chant à l'autre, par la manière dont il finit et dont il
+commence; mais s'il a cette partie des formes du roman épique, il n'a
+aucun des agréments que l'imagination trouve quelquefois dans ceux mêmes
+qui n'ont d'autre mérite que de la frapper ou de la surprendre. Les
+événements y sont liés et amenés sans art, et tels à peu près qu'ils se
+succèdent dans Dictys de Crète et Darès de Phrygie, puis dans Virgile et
+dans les historiens de Rome. C'est la fable, sans ce qui amuse, et
+l'histoire sans ce qui instruit.
+
+ [Note 3: _Ser Jacopo di Carlo, prete fiorentino._ Ce nom et
+ cette qualité sont inscrits à la fin de son poëme; on n'en sait
+ pas davantage. Le titre du poëme est: _Il Trojano dove si tratta
+ tutte le battaglie che fecero li Greci con li Trojani_, Vinegia,
+ 1491, in-4º.; _ibidem_; 1509, in-4º., _con figure_; et après
+ plusieurs autres éditions, _ibidem_, 1569, in-8º., sous le titre
+ de _Trojano, il qual tratta la destruction de Troja, fatta per li
+ Greci, e come per tal destruction fu edificata Roma, Padova e
+ Verona_, etc.]
+
+ [Note 4: _In versi italiani non malamente questo soggetto fa
+ trattato nel seguente romanzo; il Trojano_, etc., t. VI, p. 475.]
+
+ [Note 5: Chap. IV de cette seconde partie.]
+
+Ce fut encore aux formes du poëme romanesque que le laborieux Louis
+_Dolce_[6] eut le courage, ou si l'on veut la patience de réduire le
+même sujet, qu'il tira de l'_Iliade_ et de l'_Énéide_ tout entières,
+sous le titre de l'_Achille e l'Enea_[7]. Il divisa cette immense
+matière en cinquante-cinq chants, qui ont tous pour exorde quelques
+maximes philosophiques renfermées le plus souvent dans une octave, et
+finissant tous par ces renvois au chant suivant, qui ne donne pas
+toujours le désir de voir le chant suivant commencer. Son style est sans
+doute beaucoup meilleur; sa manière est sage, sa narration claire et
+facile, mais cinquante-cinq chants sont bien longs[8].
+
+ [Note 6: Voyez ci-dessus, t. IV, p. 534 et suiv.]
+
+ [Note 7: _L'Achille e l'Enea di messer Lod. Dolce, dove egli
+ tessendo l'historia della Iliade d'Homero a quella dell'Eneide di_
+ _Virgelio, ambedue l'ha divinamente ridotte in ottava rima_,
+ Vinegia, 1572, in-4º.]
+
+ [Note 8: Il n'y en a pas moins de vingt-quatre pour la seule
+ _Énéide_, dans un roman épique beaucoup plus ancien, tiré du poëme
+ de Virgile, mais dont l'action, à la vérité, se continue
+ jusqu'après la mort de César, et même, si l'on en croit le titre
+ (car je n'ai pu me procurer ce bel ouvrage), embrasse jusqu'au
+ temps de l'auteur. Chacun des chants a pour exorde une invocation
+ à la manière des romans. Ce n'est point, dit le _Quadrio_, t. VI,
+ p. 476, une traduction de l'_Énéide_, mais l'_Énéide_ transformée
+ en roman. L'auteur est inconnu. Voici le titre du poëme:
+ _Incomincia il libro de lo famoso et excellente poeta Virgilio
+ Mantovano, chiamato la Eneida volgare, nel quale si narrano li
+ gran facti per lui descripti, et appresso la morte di Cesare
+ imperadore, con la morte di tutti li gran principi, e signori di
+ gran fama li quali a li dì nostri sono stati in Italia, come
+ leggendo chiaramente patrai intendere._ La date de l'édition
+ placée à la fin est: Bologne, 23 décembre 1491, in-4º.]
+
+L'_Ulisse_[9], dans lequel le même auteur mit en vingt chants tout le
+sujet de l'_Odyssée_, porte moins de ces signes auxquels on reconnaît le
+roman épique. Aux débuts de chant, point de maximes, point d'exordes; le
+récit continue simplement comme dans les poëmes héroïques, et le premier
+chant même commence sans invocation, sans exposition. «Tous les Grecs
+étaient retournés dans leur patrie, et avaient revu leur terre natale,
+tous ceux du moins qui avaient échappé à la mort et que le fer des
+Troyens n'avait pas moissonnés[10].» Mais à la fin de tous les chants,
+l'auteur met encore le cachet du genre romanesque, en s'interrompant
+lui-même, en congédiant son auditoire, et le renvoyant à l'autre chant.
+«Télémaque s'est mis au lit; qu'il y reste: pour moi, je veux le laisser
+là pour ne pas ajouter d'autre papier à cette feuille[11]; le soleil
+vient de se coucher dans l'Océan, Homère faisant ici une pause, je
+suspendrai aussi mon chant[12].» Tantôt c'est: mais pour que la longueur
+de ce récit ne vous ennuie pas, je raconterai le reste une autre
+fois[13]; tantôt: c'est ce que je vous réserve pour l'autre chant, si
+vous voulez l'entendre[14], et tantôt: ce qui arrive ensuite à ce baron
+invincible (et notez bien que ce baron est Ulysse), est écrit dans
+l'autre chant, pour votre plaisir[15]; ainsi du reste. Ces formes peu
+homériques sont des disparates d'autant plus étranges, que dans tout le
+cours de sa narration, le ton de l'auteur est le plus sérieux du monde.
+
+ [Note 9: _L'Ulisse di M. Lod. Dolce da lui tratto dall'Odissea
+ d'Homero e ridotto in ottava rima_, Vinegia, 1573, in-4º.]
+
+ [Note 10:
+ _Erano tutti i Greci ritornati A le lor patrie, a le natie
+ contrade,_ etc.
+ (C. I, st. 1.)]
+
+ [Note 11: Fin du c. I.]
+
+ [Note 12:--du c. III.]
+
+ [Note 13:--du c. IV.]
+
+ [Note 14: Fin du c. V.]
+
+ [Note 15:--du c. VI.]
+
+Dans deux autres grands poëmes, qui parurent de son vivant, il traita du
+moins des sujets absolument romanesques; il choisit deux héros dont les
+aventures fabuleuses font suite au roman des Amadis, Palmerin d'Olive et
+Primaléon son fils[16]. Chacun d'eux fut le sujet d'un véritable roman
+épique, l'un en trente-deux et l'autre en trente-neuf chants. Il les
+publia l'un après l'autre, à une seule année d'intervalle[17]. Cette
+facilité paraît merveilleuse; mais le merveilleux disparaît, quand on
+voit combien le style de ces deux poèmes est faible, traînant et peu
+travaillé. Ce n'est absolument que de la prose rimée; et n'ayant eu
+d'autre peine que de versifier les traductions en prose italienne de
+deux romans espagnols, il n'est pas étonnant que dans une langue aussi
+abondante en rimes, l'auteur ait pu fournir deux fois, en si peu de
+temps, une si longue carrière.
+
+ [Note 16: Je parlerai des Amadis dans le chapitre suivant.]
+
+ [Note 17: _Palmerino di Oliva_, Venezia, 1561, in-4º.;
+ _Primaleone figliuolo del Re Palmerino_, Venezia, 1562, in-4º.]
+
+Quant au fond même de ce double sujet, il n'est pas d'un intérêt assez
+vif pour racheter la faiblesse de l'exécution. Pigmalion, roi de
+Macédoine, mais roi de la façon du premier auteur de ces romans, eut un
+fils nommé _Florendo_, qui devint amoureux d'Agriane, fille d'un
+empereur de Constantinople. L'intelligence des deux amants eut des
+suites. Pour les cacher, Agriane fit porter sur la montagne d'Olive
+l'enfant dont elle accoucha en secret. Enveloppé dans une corbeille, il
+fut suspendu aux branches d'un palmier. Un villageois qui vint à passer
+ayant entendu les cris de cet enfant, en eut pitié, le détacha du
+palmier, l'emporta dans sa maison, et ne sachant de quel nom l'appeler,
+lui donna celui de Palmerin d'Olive, à cause de l'arbre et de la
+montagne où il l'avait trouvé. Agriane fut ensuite mariée avec Tarise,
+roi usurpateur de Hongrie; mais _Florendo_ attaqua ce roi, le tua, et
+reconquit tous ses droits sur sa chère Agriane.
+
+Palmerin, leur fils, avait montré dès sa première jeunesse un courage à
+toute épreuve. Instruit de bonne heure que le paysan qui l'avait
+recueilli n'était point son père, il était allé chercher les aventures.
+Il mérita d'être armé chevalier en Macédoine par _Florendo_, son père,
+qui ne le connaissait pas, et se couvrit de gloire dans des expéditions
+périlleuses et lointaines. Point de chevalier sans une maîtresse;
+Palmerin prit pour la sienne la fille de l'empereur d'Allemagne,
+princesse très-belle et très-tendre, mais qui, par malheur, n'avait pas
+un nom très-poétique: elle s'appelait Polinarde. C'est pour lui plaire
+que Palmerin fit des exploits et entreprit des guerres à ne point finir.
+Une de ses expéditions fut de délivrer _Florendo_ et Agriane d'une
+prison où ils avaient été jetés après que _Florendo_ eût détrôné et tué
+son rival, le roi usurpateur de Hongrie. C'est après cet exploit qu'ils
+reconnaissent Palmerin pour leur fils. L'empereur de Constantinople
+ayant enfin consenti au mariage de sa fille Agriane avec _Florendo_,
+l'empereur d'Allemagne consent aussi à donner Polinarde sa fille au
+brave Palmerin d'Olive. Palmerin finit, après bien d'autres exploits,
+par succéder à son père et à son beau-père, sur le trône de Macédoine et
+sur celui de Constantinople; et ce fut un des plus grands et des plus
+glorieux empereurs qu'ait eus la Grèce, quoiqu'il ne soit pas fait la
+moindre mention de lui dans l'histoire du Bas-Empire.
+
+Son fils Primaléon ne fit pas de moins belles choses. Le nom de sa
+maîtresse n'était pas beaucoup plus heureux; mais Gridonie avait autant
+de beauté qu'en avait eu Polinarde, et Primaléon fit pour l'obtenir tout
+ce que l'amour et la valeur faisaient alors entreprendre. Devenu son
+époux, il gouverna long-temps la Grèce sous les ordres de Palmerin son
+père, soutint l'honneur de sa couronne dans des guerres terribles, qu'il
+parvint à terminer heureusement; et, devenu héritier de son trône, il le
+fut aussi de sa gloire.
+
+Tel est, en peu de mots, le sujet de ces deux poëmes, dont les
+embellissements sont, comme à l'ordinaire, de grands combats, des
+tournois, des dragons, des géants, des enchantements et des fées. Ils
+méritent peu qu'on s'y arrête; et, soit par les vices du sujet même,
+soit par la faute du poëte, on parle peu de Palmerin et de Primaléon, et
+on les lit peut-être encore moins.
+
+Quoique les sujets de tous ces poëmes puissent être appelés imaginaires,
+il en est cependant à qui l'on peut plus strictement donner ce nom,
+parce qu'ils ne roulent sur aucune tradition, même romanesque, mais sur
+des aventures particulières et des histoires d'amour prises dans la vie
+commune, et qui sont le plus souvent de pure invention. Tel est celui de
+Gaspard Visconti, poëte lyrique de quelque réputation au quinzième
+siècle[18], que l'on joint ordinairement à l'_Unico_, au _Notturno_, à
+l'_Altissimo_, pour marquer dans l'histoire de la poésie une époque de
+décadence. Il raconta en huit livres, et en _ottava rima_, les amours de
+Paul Visconti, son parent, avec une belle _Daria_[19], qui n'est connue
+que par ce poëme, et par conséquent ne l'est guère, attendu qu'on le lit
+peu.
+
+ [Note 18: 1: Il était de Milan, et en faveur auprès du duc
+ Louis Sforce et de la duchesse Béatrix. Ses poésies sont
+ intitulées; _Rime del magnifico messer Gasparo Visconti_,
+ Mediolani, 1493, in-4º.]
+
+ [Note 19: _De dui Amanti, poema di Gasparo Visconti_, Milano,
+ 1492, in-4º.; 1495, _idem._]
+
+On lit un peu davantage, et du moins par curiosité, un autre roman du
+même genre, dont le titre est _Philogine_; le sujet, les amours d'Adrien
+et de Narcise[20]; l'auteur, _Andrea Bajardo_ ou _Bajardi_. C'était un
+gentilhomme parmesan, qui se distingua dans sa jeunesse par son adresse
+et par sa force dans les tournois et dans tous les exercices
+chevaleresques, et qui fut capitaine d'une compagnie d'hommes d'armes
+sous notre roi Louis XII. Il le suivit en France, vécut à sa cour, et
+fut honoré à Paris, par ordre du roi, d'une couronne de laurier.
+
+ [Note 20: Voici le titre entier: _Libro d'arme e d'amore
+ nomato_ PHILOGINE, _nel qual si tratta d' Hadriano e di Narcisa,
+ delle giostre e guerre fatte per lui e de molte altre cose amorose
+ e degne: composto per il magnifico cavaliero messer_ ANDREA
+ BAJARDO _da Parma_, etc., Parma, 1508, in-4º.--Vinegia,
+ 1530,--_Ibid._, 1547.]
+
+Ce brave chevalier cultivait les lettres et surtout la poésie. Il avait
+aussi composé en prose un traité de l'oeil, un autre de l'esprit, et un
+roman dont la trompe ou le cor de Roland était le sujet. Un recueil de
+ses sonnets qui courait manuscrit[21], ayant été lu par une dame à qui
+sans doute il ne pouvait rien refuser, elle voulut absolument qu'il
+composât un traite ou un roman d'amour, où il pût mettre en action les
+sentiments répandus dans ce recueil de poésies. Ce fut pour lui obéir,
+qu'il écrivit ce poème. Il l'intitula _Philogine_, c'est-à-dire ami des
+femmes. Sous le nom d'Adrien et de Narcise, il y raconta ses premières
+amours. Adrien, jeune guerrier d'une haute naissance, étant à l'église,
+par un beau jour de la Pentecôte, y voit Narcise, belle et très-aimable
+veuve du vingt ans. Elle le voit aussi. L'amour naît entre eux de ce
+premier regard. Les tourments qu'ils ont à souffrir, les obstacles à
+vaincre, les ruses des serviteurs qu'ils emploient, les doux entretiens
+qu'ils se procurent, les faits d'armes qu'Adrien entreprend pour sa
+maîtresse, enfin tous les petits ou grands accidents qui peuvent naître
+dans une intrigue amoureuse, et qui se terminent par l'union désirée des
+deux amants, forment toute la matière du poëme.
+
+[Note 21: Ils ont été imprimés à Milan en 1756, par Fr. _Fogliazzi_,
+avec des Mémoires sur la vie de l'auteur.]
+
+Il est divisé en deux livres, mais à l'imitation du _Roland amoureux_,
+chacun de ces livres est subdivisé en chants; le premier en contient
+sept, et le second cinq. Chacun des chants commence, ainsi que le
+premier, par une invocation à Vénus. Il n'y en a qu'une dans Lucrèce,
+mais Vénus dut en être plus contente que des sept invocations de
+_Bajardi_. Tous ses chants se terminent, non par deux ou trois vers,
+comme dans la plupart des autres poèmes romanesques, mais par une octave
+entière, où il annonce que sa narration est interrompue et qu'il la
+reprendra le lendemain. Le style de ce poëte est simple et clair, mais
+dépourvu de grâce, de force et de coloris.
+
+C'est encore un roman tout imaginaire que _les Amours de Pâris et de
+Vienna_, mis en dix chans et en octaves par _Mario Teluccini_, surnommé
+_il Bernia_, à qui l'on doit un plus long poëme sur _les Folies du neveu
+de Rodomont_[22]; mais ce n'est que la traduction en vers d'un vieux
+roman français, dont il avait paru vingt ans auparavant une traduction
+en prose[23]. On ne peut appeler des poëmes, mais simplement des
+Nouvelles en vers l_'Histoire de Gentil et Fidèle_[24], quoiqu'elle soit
+d'un littérateur célèbre, _Lilio Giraldi Cintio_; et celle d_'Octinel et
+de Julie_[25] dont l'auteur est inconnu; et l_'Histoire lamentable,
+amoureuse, antique et exemplaire de Pirame et Thisbé_[26]; et à plus
+forte raison _la Brune et la Blanche_ [27]; et _la Nouvelle de madame
+Isotte de Pise_[28]; et celle de _la prudente Flaminie_[29]; et
+l'_Histoire du jaloux, où l'on raconte les grands tourments et les
+excessives douleurs que souffrent nuit et jour ceux qui tombent dans
+cette infortune_[30].
+
+ [Note 22: Voyez ci-dessus, t. IV, p. 557, et note 1. Le titre
+ de ce roman-ci est: _Innamoramento di doi fidelissimi amanti Paris
+ e Vienna_, avec figures, et sans nom d'auteur; Genova, 1571,
+ in-4º.; Venezia, 1577, in-8º.]
+
+ [Note 23: Sous le simple titre de _Paris e Vienna_, Venezia,
+ 1549, in-8º. Ce même roman a été remis en vers et en _ottava
+ rima_, dans le siècle suivant, sous le même titre, par un certain
+ _Angelo Albani_ d'Orviéte, Roma, 1626, in-12.]
+
+ [Note 24: _La leggiadra istoria di Zentile e Fedele_, sans nom
+ de lieu et sans date, mais imprimé, selon toute apparence à
+ Venise, vers la fin du quinzième siècle.]
+
+ [Note 25: _Incomincia la historia di Octinello et Julia, in
+ ottava rima_, in-4º., sans nom de lieu et sans date, mais du
+ commencement du seizième siècle.]
+
+ [Note 26: _Piramo e Tisbe, historia compassionevole, amorosa y
+ antichissima, et esemplare_, Milano, sans date, in-4º.]
+
+ [Note 27: _La Bruna e la Bianca_, in-8º., sans date et sans
+ nom de ville, mais imprimé à Sienne.]
+
+ [Note 28: _Novella di madonna Isotta de Pisa, dove si
+ comprende la sapienza d'un giovane nel corregger la superba
+ moglie, composta per Andrea Volpino, cosa ridicolosa e piacevole_,
+ Treviso, in-4º., sans date.]
+
+ [Note 29: _Flaminia prudente, composta per capriccio da Paolo
+ Caggio, Palermitano_, Venezia, 1551, in-8º.]
+
+ [Note 30: _Istoria del Geloso, nella quale si narra i grandi
+ affanni, ed eccessivi dolori che di e notte patiscono quegli
+ infelici che in tal caso si abbattono, con i grandissimi lamenti_,
+ etc., _Firenze Pistoja_, in-4º., sans date.]
+
+Mais il est temps de quitter ces petits objets et de jeter les yeux sur
+deux véritables romans épiques, recommandables par le nom et la
+réputation de leurs auteurs, et d'autant plus remarquables qu'ils sont à
+peu près les seuls qu'aient fournis à l'Italie deux branches de romans
+qui ont eu tant de vogue, et produit tant et de si gros volumes en
+France et en Espagne, la Table ronde et les Amadis.
+
+Les deux principaux sujets tirés de la Table ronde, Lancelot du Lac et
+Tristan le Léonois, furent connus de très-bonne heure en Italie par des
+traductions en prose de nos vieux romans français. Mais ces deux fables
+intéressantes n'y inspirèrent long-temps aucune Muse, et ne furent mises
+qu'assez tard et très-imparfaitement en vers. Les amours de Lancelot et
+de la belle Genèvre, déjà célèbres au temps du Dante, comme on le voit
+dans son admirable épisode de _Francesca da Rimini_, ne reçurent les
+honneurs du roman épique _in ottava rima_[31], que d'un _Niccolò
+Agostini_, qui n'est pas le même que le mauvais continuateur du
+_Bojardo_, mais qui n'est pas meilleur que lui. Il n'y eut qu'un mauvais
+petit poëme anonyme sur le beau sujet des amours de Tristan et de la
+belle Iseult[32]; mais ce fut enfin un véritable poëte qui traita cette
+chevalerie de la Table ronde, quand l'_Alamanni_, réfugié en France,
+composa son _Girone il Cortese_ d'après un vieux roman, célèbre dans
+notre ancienne littérature.
+
+ [Note 31: _Lo Innamoramento di Lancilotto e di Ginevra nel
+ quale si trattano le orribili prodezze, e le strane venture di
+ tutti i cavalieri erranti della Tavola ritonda, libri due_,
+ Venezia, 1531, in-4º., _libro terzo ed ultimo_, etc., Venezia,
+ 1526, in-4º., _configure_. _Agostini_ ne put pas terminer ce
+ troisième livre, et ce fut _Marco Guazzo_ qui l'acheva. Un
+ meilleur poëte, _Erasmo di Valvasone_, dont nous verrons un fort
+ bon poëme sur la chasse, entreprit de remettre en vers tout ce
+ roman; mais, quelle que fût la cause de cette interruption, il
+ s'arrêta au quatrième chant, et cet ouvrage est resté imparfait.
+ Il est intitulé: _I quattro primi canti del Lancilotto_, Venezia,
+ 1580, in-4º.]
+
+ [Note 32: _Innamoramento di M. Tristano e di madonna Isotta_,
+ in-4º., sans nom de lieu et sans date.]
+
+_Luigi Alamanni_ était né à Florence, le 8 octobre 1495, d'une ancienne
+famille noble[33]. Il fit ses études dans l'université de sa patrie, et
+eut pour maître le savant _Cattani da Diacetto_. Ses progrès furent
+au-dessus de son âge. A peine sorti du collège, il fut admis à de
+savantes réunions qui se formaient dans les jardins de _Bernardo
+Ruccellaj_, reste de cette ancienne académie platonicienne qui avait
+fleuri sous les auspices de Laurent de Médicis. Il y acquit l'amitié de
+la plupart des savants qui la composaient, et surtout celle du Trissin
+qu'il regarda toujours comme son maître. Marié dès l'âge de vingt-un
+ans[34], le bonheur dont il jouissait fut bientôt troublé. Le cardinal
+Jules de Médicis gouvernait alors la république de Florence. Le père de
+_Luigi_ était très-attaché au parti des Médicis, et le jeune poëte était
+lui-même en faveur auprès du cardinal; un désagrément qu'il éprouva
+changea ses sentiments et sa position. Dans la fermentation où Florence
+était alors, le cardinal avait défendu le port d'armes, sous peine d'une
+assez forte amende. L'_Alamanni_ fut pris en contravention pendant la
+nuit, et obligé de payer l'amende, quelques réclamations qu'il pût
+faire. Son ressentiment fut profond: il se lia avec d'autres mécontents,
+et lorsqu'à la mort de Léon X, il se forma une conjuration pour secouer
+le joug des Médicis[35], il y entra des premiers.
+
+ [Note 33: Son père, _Pietro di Francesco Alamanni_, et sa
+ mère, _Ginevra Paganelli_, eurent cinq autres fils.]
+
+ [Note 34: En 1516.]
+
+ [Note 35: Voyez _Varchi_, _Segni_, _Nerli_, et tous les
+ historiens de Florence.]
+
+Le mauvais succès de cette entreprise le força de s'enfuir
+précipitamment de Florence[36]. Il se retira d'abord chez le duc
+d'Urbin, et ensuite à Venise, où il reçut le meilleur accueil dans la
+maison de _Carlo Capello_, sénateur, ami des lettres et qui les
+cultivait lui-même. Condamné comme rebelle à une amende de 500 florins
+d'or, ses craintes se portèrent plus loin lorsqu'il vit le cardinal Jules
+devenu pape sous le nom de Clément VII[37]; et ne se trouvant pas en
+sûreté à Venise, il voulut se retirer en France, avec _Zanobi
+Buondelmonte_ son ami, son complice et compagnon de son exil. Ils furent
+arrêtés à Brescia, et mis en prison à la demande du pape; mais _Capello_
+l'ayant appris, employa si bien son crédit et les moyens que lui donnait
+sa fortune, qu'il parvint à les faire échapper.
+
+ [Note 36: Mai 1522.]
+
+ [Note 37: En 1523.]
+
+Alors l'_Alamanni_ commença une vie errante. Accueilli en France avec
+distinction par François Ier., il eut part aux bonnes grâces et aux
+libéralités de ce monarque. En 1525, il essaya de se rapprocher de sa
+patrie; étant en mer aux environs de l'île d'Elbe, il fut attaqué d'une
+maladie dont il fut sur le point de mourir. Il était à Lyon au
+commencement de l'année suivante. Il alla ensuite à Gênes[38], où il
+demeura quelque temps. Enfin la fortune parut s'adoucir en sa faveur.
+L'armée de Charles-Quint s'empara de Rome[39]: la pape était assiégé
+dans le château Saint-Ange: Florence se souleva, chassa les Médicis et
+rappela ses citoyens exilés. L'_Alamanni_ rentré dans ses foyers, ne
+songea d'abord qu'à se livrer à son goût pour la poésie; mais dans les
+orages politiques qui peut se flatter de n'être pas arraché à de
+paisibles études? Dans une assemblée des principaux citoyens, où l'on
+examinait si Florence devait rester liguée avec le roi de France contre
+l'empereur, ou tâcher de se réconcilier avec le pape et de renouveler
+avec l'empereur les anciens traités, l'_Alamanni_ fut appelé, malgré sa
+jeunesse, et quoiqu'il n'eût aucun emploi public. Frappé des dangers que
+courait sa patrie en restant attachée à la France, dont les affaires
+n'avaient jamais pu se rétablir depuis la bataille de Pavie, il soutint
+l'opinion d'une ligue avec l'empereur, dans un discours que le _Varchi_
+rapporte au cinquième livre de son histoire.
+
+ [Note 38: En 1526.]
+
+ [Note 39: En 1527.]
+
+Rien de plus intéressant que le portrait du jeune poëte tracé par ce
+grave historien. «Louis _Alamanni_, dit-il, outre la noblesse de sa
+maison, outre la grande réputation que ses études, ses travaux assidus,
+et principalement ses poésies en langue toscane lui donnaient déjà dans
+les lettres, avait un extérieur très-agréable, un caractère plein de
+douceur, et par-dessus tout un ardent amour de la liberté. Après qu'on
+eut délibéré quelque temps, et ouvert différents avis selon la diversité
+des opinions et des partis, lorsqu'on le pria de dire son opinion sur
+cette affaire et sur ce qu'exigeait en général le salut de la
+république, il se leva en rougissant, se découvrit avec respect[40], et
+tout le monde ayant fait silence et tenant les yeux attentivement fixés
+sur lui, il parla ainsi, non pas avec une voix forte (car il l'avait
+aussi faible que son esprit était distingué), mais avec beaucoup de
+grâce.»
+
+ [Note 40: Le texte dit: _E il cappuccio di testa
+ reverentemente cavatosi_; ce qui prouve que les Florentins
+ portaient encore le capuce au seizième siècle.]
+
+Ce discours, très-long dans _Varchi_, paraît, comme ceux de Tite-Live,
+appartenir plus à l'historien qu'au personnage: mais si toutes les
+paroles ne sont pas de l'_Alamanni_, le fond en est sans doute. On a vu
+quelle fut son opinion. L'avis contraire l'ayant emporté, on répandit le
+bruit qu'il avait parlé en faveur des Médicis ses ennemis, contre le roi
+de France son bienfaiteur. Devenu suspect au parti populaire, il
+séjourna moins à Florence, et fit à Gênes de fréquents voyages. Il y
+était en 1527, lorsqu'une armée française et vénitienne s'étant
+approchée de Livourne; il fut nommé commissaire général pour le logement
+et l'approvisionnement des troupes, emploi qu'il accepta et qu'il
+remplit avec beaucoup de zèle. Peu de temps après, Florence ayant armé
+tous ceux de ses citoyens qui étaient entre dix-huit et trente-six ans,
+l'_Alamanni_ prit les armes. Il fit cependant de nouveaux efforts pour
+engager les Florentins à traiter avec l'empereur. Il y était excité par
+le célèbre André Doria; le libérateur de Gênes, qui avait conçu pour
+lui beaucoup d'amitié; mais le parti français étant toujours le plus
+nombreux et le plus fort dans le conseil, l'_Alamanni_ se rendit
+inutilement plusieurs fois de Florence à Gênes et de Gènes à Florence.
+Doria partit alors pour l'Espagne avec ses galères; il y conduisit
+l'_Alamanni_, qui ne tarda pas à être instruit de ce qui se tramait
+entre le pape et l'empereur contre la liberté de Florence. Il expédia
+aussitôt de Barcelone un brigantin pour en avertir son gouvernement;
+mais on n'en voulut rien croire, et on lui sut mauvais gré de ce
+service.
+
+Cependant Charles-Quint s'étant rendu à Gênes avec la flotte de Doria,
+les Florentins, revenus trop tard de leur aveuglement, nommèrent quatre
+ambassadeurs pour se rendre auprès de lui, et chargèrent l'_Alamanni_
+d'en prévenir l'empereur et de le disposer à les recevoir. Ces
+ambassadeurs ne purent rien obtenir. Le sort de la malheureuse Florence
+était décidé. Les troupes du pape et de l'empereur en pressaient le
+siége, les assiégés, réduits aux dernières extrémités, furent enfin
+obligés de se rendre[41], et de recevoir pour maître Alexandre de
+Médicis. Les principaux du parti populaire furent condamnés, les uns à
+la mort, les autres au bannissement. L'_Alamanni_ fut exilé en Provence;
+mais bientôt après, sous prétexte qu'il observait mal son ban, on lui
+fit son procès comme rebelle. Ayant donc perdu l'espoir de rentrer dans
+sa patrie, il résolut de se fixer en France. Il trouva dans François
+Ier un généreux protecteur. Ce roi, dont la véritable gloire est
+d'avoir été pour nous le restaurateur des lettres, donna au poëte
+florentin des emplois lucratifs, le décora du cordon de Saint-Michel,
+lui procura enfin un repos honorable dont plusieurs de ses meilleurs
+ouvrages furent le fruit. Ce fut alors qu'il publia en deux volumes le
+recueil de ses poésies toscanes[42], qu'il dédia au roi. Il lui dédia de
+même son beau poëme didactique de _la Coltivazione_, qu'il fit imprimer
+environ quatorze ans après[43].
+
+ [Note 41: Août 1530.]
+
+ [Note 42: Lyon 1532.]
+
+ [Note 43: Paris, 1546.]
+
+Malgré les avantages dont il jouissait en France, il désira revoir
+l'Italie. Il y fit un voyage en 1537. Le duc Alexandre et le pape
+Clément VII n'étant plus, il espéra, mais en vain, la fin de son exil.
+Il resta plus d'un an à Rome, se rendit ensuite à Naples; puis revenant
+sur ses pas, il reprit le chemin de la Lombardie. En passant à la vue du
+territoire de Florence, en touchant, comme il le dit dans un fort beau
+sonnet[44], cette terre qu'il avait trop aimée, il se sentit
+profondément ému. Ferrare, Padoue, Mantoue l'arrêtèrent quelque temps.
+De là il revint en France, où la faveur de François Ier l'attendait.
+Lorsque ce roi voulut envoyer un ambassadeur à Charles-Quint en Espagne,
+après la paix de Crespi[45], ce fut de l'_Alamanni_ qu'il fit choix. Une
+circonstance particulière rendait ce choix singulier, et produisit une
+scène assez piquante entre l'ambassadeur et l'empereur. Long-temps
+auparavant, l'_Alamanni_ avait adressé à François Ier un dialogue
+allégorique entre le coq et l'aigle, _Il Gallo e l'Aquila_, dans lequel
+le coq, emblème du roi de France, appelait l'aigle, qui désignait
+l'empereur,
+
+ _Aquila grifagna
+ Che per più divorar due becchi porta,_
+
+oiseau de proie, qui porte deux becs pour dévorer davantage. Charles
+connaissait ces vers. Dans l'audience où l'_Alamanni_ lui fut présenté,
+au milieu d'une cour nombreuse, l'ambassadeur fit l'éloge de l'empereur,
+en orateur ou même en poëte. Il commença par le mot _Aquila_ plusieurs
+de ses périodes. Quand il eut fini, Charles qui l'avait écouté avec
+beaucoup d'attention et l'oeil continuellement fixé sur lui, se contenta
+de répondre:
+
+ _Aquila grifagna
+ Che per più divorar due becchi porta._
+
+ [Note 44: Ce sonnet ne se trouve point dans les OEuvres de
+ l'_Alamanni_, mais dans un recueil intitulé: _Rime diverse di_
+ _molti eccellentissimi autori_, Venezia, 1549, in-8º., l. II, p.
+ 49. Il commence par ces deux vers:
+
+ _Io ho varcato il Tebro, e muovo i passi,
+ Donna gentil, sovra le tosche rive._
+
+ Et finit par ce tercet:
+
+ _Quinci dico fra me: pur giunto io sono
+ Dopo due lustri almen tra miei vicini
+ A toccar il terren che troppo omai._]
+
+ [Note 45: En 1544.]
+
+Tout autre en aurait peut-être été troublé; mais l'_Alamanni_ reprit
+sur-le-champ d'un air grave: «Puisque ces vers sont parvenus jusqu'à V.
+M., je lui déclare que je les ai faits, mais en poëte à qui la fiction
+appartient; maintenant, je lui parle en ambassadeur, à qui le mensonge
+n'est jamais permis. Il me le serait moins qu'à tout autre, puisque je
+suis envoyé par un roi dont la sincérité est connue, à un monarque aussi
+sincère que l'est V. M. J'écrivais alors en jeune homme; aujourd'hui je
+parle en homme mûr. J'étais indigné de me voir chassé de ma patrie par
+le duc Alexandre, gendre de V. M. Je suis maintenant libre de toute
+passion et persuadé que V. M. n'autorise aucune injustice.» Cette
+réponse aussi sage que spirituelle, plut beaucoup à l'empereur. Il se
+leva, mit une main sur l'épaule de l'ambassadeur, et lui dit: «Vous
+n'avez point à vous plaindre de votre exil, puisque vous avez trouvé un
+protecteur tel que le roi de France, et que pour l'homme de talent tout
+pays est une patrie: c'est le duc de Florence[46] qu'il faut plaindre
+d'avoir perdu un gentilhomme aussi sage, et d'autant de mérite que
+vous.» Dès ce moment l'_Alamanni_ fut traité avec la plus grande
+distinction dans cette cour; et ayant obtenu tout ce qu'il demandait au
+nom du roi, il partit comblé d'honneurs et de présents.
+
+ [Note 46: C'était alors le jeune Cosme de Médicis qui avait
+ succédé au duc Alexandre, assassiné par _Lorenzino_.]
+
+François Ier, mourut en 1547; son fils Henri II n'eut pas moins de
+bienveillance que lui pour notre poëte. Il l'engagea à terminer son
+poëme de _Girone il Cortese_, dont François Ier lui avait donné le
+sujet. L'_Alamanni_ publia ce poëme l'année suivante, et le dédia au
+nouveau roi. Ce prince l'employa comme avait fait son père, dans
+plusieurs négociations. Il l'envoya à Gênes[47], pour engager cette
+république dans ses querelles avec Charles-Quint; mais toute l'adresse
+du négociateur fut inutile, et il revint sans y avoir pu réussir. Il ne
+devait plus revoir sa chère Italie. Cinq ans après, il était à Amboise
+avec la cour, lorsqu'il fut attaqué d'une dyssenterie dont il mourut,
+âgé de soixante ans et demi[48].
+
+ [Note 47: En 1551.]
+
+ [Note 48: 18 avril 1556.]
+
+Il avait été marié deux fois. Baptiste, l'aîné de deux fils qu'il avait
+eus de sa première femme, fit fortune dans l'état ecclésiastique. Il fut
+abbé de Belleville, évêque de Bazas, et ensuite de Mâcon. Le second,
+nommé Nicolas, fut chevalier de l'ordre de St-Michel et capitaine des
+gardes du roi. C'est de celui-ci que sont sorties les différentes
+branches de cette famille qui ont existé, et qui existent même encore,
+en France et jusqu'en Pologne[49].
+
+ [Note 49: Voyez l'Histoire généalogique des familles de
+ Toscane, par le P. _Gamurrini_.]
+
+Quoique marié et père de famille, l'_Alamanni_ aima, ou parut aimer
+plusieurs femmes, peut-être seulement pour en faire le sujet de ses
+vers; car il arrive souvent que les poëtes placent dans leur imagination
+une maîtresse, comme les peintres posent devant leurs yeux un modèle. On
+voit dans ses _rime_, ou poésies lyriques, une Cinthie et une Flore tout
+à la fois. Pendant son séjour en Provence, il ne trouva point de beauté
+capable de le fixer. Il en dit, dans une de ses satires, des raisons qui
+ne sont pas flatteuses pour les manières et pour l'esprit des
+Provençales de ce temps-là. Une seule fit sur lui quelque impression, et
+lui donna des espérances; mais il s'aperçut bientôt qu'elle se jouait de
+lui; et, rompant avec elle, il aima mieux reprendre en imagination les
+fers de quelques beautés italiennes.
+
+Il porta surtout ceux d'une belle Génoise, qu'il désigne souvent sous
+le nom de Plante Ligurienne, _Ligure Planta_. On croit que son vrai nom
+était _Larcara Spinola_: on croit aussi qu'elle était pour quelque chose
+dans les fréquents voyages qu'il fit à Gênes, depuis les premiers
+dégoûts politiques qu'il avait éprouvés à Florence. Il aima encore une
+certaine _Béatrice_, de la noble maison des _Pii_, peut-être pour avoir
+un rapport avec Dante, comme il s'était félicité d'en avoir un avec
+Pétrarque, en chantant sa _Plante Ligurienne_, auprès de la Sorgue et
+de Vaucluse. Au reste il ne paraît pas que toutes ces passions aient
+rien coûté aux belles dames qui eu furent les objets: raison de plus
+pour croire qu'elles ne furent que poétiques, et qu'elles ne lui
+coûtèrent à lui-même que des vers.
+
+L'_Alamanni_ est un des poëtes qui font le plus d'honneur à l'Italie, et
+auxquels il est le plus honorable pour la France d'avoir offert un
+asyle. Son titre de gloire le plus solide est le poëme de
+l'_Agriculture_, que nous trouverons au premier rang, quand nous en
+serons à la poésie didactique. Ses poésies diverses contiennent des
+élégies, des églogues, des satires, des sonnets, des hymnes, des sylves
+ou petits poëmes, une imitation en vers de l'_Antigone_ de Sophocle,
+etc. Ce recueil[50], imprimé à Florence presque en même temps qu'il le
+fut à Lyon, fut brûlé publiquement à Rome, par ordre de Clément VII,
+sans doute pour quelques traits amers répandus dans les satires, mais
+surtout en haine de l'auteur. A Florence, un malheureux libraire s'étant
+avisé de le mettre en vente, fut condamné par le duc Alexandre à une
+amende et au bannissement. Un autre qui n'en avait vendu que quatre
+exemplaires, n'en fut pas quitte à moins de 200 écus. Les traits
+satiriques contre Rome et contre Florence étaient accompagnés de
+quelques autres contre les tyrans; et ces derniers traits auraient moins
+ressemblé à Alexandre, s'il eût été capable de les pardonner.
+
+ [Note 50: _Opere toscane, tomo primo, Lugduni_, 1532, in 8º.;
+ _tomo secondo, ibid._ 1533. Le premier volume fut réimprimé à
+ Florence la même année 1532. Les deux volumes reparurent ensemble,
+ à Venise 1533, et _ibid._ 1542, in-8º.]
+
+L'_Alamanni_ laissa de plus une comédie intitulée _Flora_, des sonnets
+et d'autres pièces de vers épars dans différents recueils, des
+épigrammes, et le poëme héroïque de l'_Avarchide_, qu'il fit dans les
+dernières années de sa vie, et qui ne fut imprimé qu'après sa mort. On
+voit dans tous ses ouvrages une grande pureté de style, de l'élégance,
+et une extrême facilité, mais qui manque souvent de concision et de
+force. Il écrivait rapidement, il improvisait même dans l'occasion, sur
+toute sorte de sujets, et c'est un des seuls improvisateurs italiens qui
+aient été de véritables poëtes. Il employa tout au plus deux ans à
+composer _Giron le Courtois_, qui est en vingt-quatre chants, chacun de
+mille à douze cents vers et quelquefois davantage[51].
+
+ [Note 51: _Gyrone il Cortese di Luigi Alamanni, al
+ christianissimo et invittissimo re Arrigo secondo. Stampato in
+ Parigi da Rinaldo Calderio et Claudio suo figliuolo_, 1548, in-4.,
+ Venezia, 1549, in-4º., etc.]
+
+Ce poëme est conduit avec art; l'ordonnance en est plus régulière que
+celle des romans épiques ne l'est ordinairement. Le poëte n'y parle
+point en son nom: point d'exordes au commencement des chants, ou plutôt
+des livres, car ce titre, seul connu des anciens, est rétabli[52]; point
+d'adieux au lecteur à la fin, point de digressions. Le fil des
+événements est suivi; les aventures n'y croisent pas continuellement les
+aventures. Ce serait enfin un poëme épique régulier, si la nature même
+de l'action et des incidents n'était pas toute romanesque.
+
+Dans son épître dédicatoire à Henri II; datée de Fontainebleau, la plus
+longue qu'aucun poëte épique italien ait mise au devant d'un poëme[53],
+l'_Alamanni_, sans doute pour que ce roi fût plus en état de goûter les
+beautés et d'apprécier l'utilité du sien, fait toute l'histoire d'Artus,
+roi de la Grande-Bretagne et de l'institution de la Table ronde; il en
+fait connaître les principaux chevaliers, compagnons d'armes de son
+héros. Il rapporte même tous les statuts de cet ordre, et met ainsi le
+code de la courtoisie chevaleresque en tête du récit des actions du plus
+courtois de tous les chevaliers.
+
+ [Note 52: Dans les éditions postérieures, on lit à chaque
+ division du poëme, _canto_ 1º, _canto_ 2º, etc.; mais dans celle
+ de Paris, qui est la première et faite sous les yeux de l'auteur,
+ _libro_ 1º, _libro_ 2º, etc.]
+
+ [Note 53: Elle remplit treize pages in-4º dans l'édition de
+ Paris.]
+
+La fable de _Giron_, surnommé _le Courtois_, n'est pas une des moins
+intéressantes du roman de la Table ronde. Ce chevalier était fils d'un
+autre _Giron_, nommé _le Vieux_, qui avait eu des droits à la couronne
+de France, mais qui l'avait laissée usurper par Pharamond. Le jeune
+chevalier se distingua de bonne heure par des actes de courtoisie, qui
+lui valurent son surnom. Intime ami d'un autre chevalier, nommé Danaïn
+le Roux, seigneur du château de Maloanc[54], il inspira des sentiments
+très-tendres à la femme du chevalier, qui était la plus belle personne
+de toute la Grande-Bretagne. Cette dame lui ayant fait à deux reprises
+les déclarations les plus vives, il sut, sans l'offenser, la rappeler
+aux lois du devoir et rester fidèle à l'amitié. Mais cette fermeté eut
+un terme. Dans un tournoi, dont Giron et son ami Danaïn remportèrent le
+prix, la dame de Maloanc parut avec un éclat extraordinaire, et lit sur
+le coeur de Giron un effet qu'elle n'avoit point encore produit. Après ce
+tournoi, elle retournait à son château avec les dames et les demoiselles
+de sa suite, sous l'escorte de plusieurs chevaliers. Un chevalier plus
+fort et plus terrible qu'eux tous, qui avait dessein de l'enlever, fond
+sur l'escorte, tue les uns, renverse les autres, met le reste en fuite.
+Giron qui a tout vu, tout laissé faire, pour avoir une plus belle
+occasion d'exercer Son courage, défie le ravisseur, le combat, le
+terrasse, et délivre la belle dame[55]. Alors ils se trouvent tous deux
+seuls, dans un bois épais, au bord d'une claire fontaine. Après un
+silence très-intelligible, ils parlent et s'entendent encore mieux; Le
+coeur de la dame est toujours le même: celui de Giron sent naître tout le
+feu des désirs. On voit ce qui serait arrivé, si la lance du chevalier,
+suspendue à un arbre, n'eût tombé sur son épée, qui était auprès de lui,
+et si l'épée n'eût tombé dans la fontaine.
+
+ [Note 54: Ce nom est ainsi dans le roman. L'_Alamanni_ a mis
+ dans presque tout son poëme _Maloalto_, qu'il faudrait traduire
+ _Malehauly_; vers la fin cependant il a écrit plusieurs fois
+ _Maloanco_. On a cru devoir mettre partout Maloanc.]
+
+ [Note 55: Lib. V.]
+
+Cette épée lui était très-chère. Il la tenait du grand chevalier Hector
+le Brun qui avait été son maître dans le métier des armes, et qui la lui
+avait donnée en mourant. Ces mots étaient gravés sur la lame: _Loyauté
+passe tout; trahison honnit tout_[56]. En retirant de l'eau son épée,
+Giron jette les yeux sur cette devise. Elle lui fait sentir l'énormité
+de la faute qu'il allait commettre. Il lui prend un accès de désespoir;
+il veut se tuer avec cette épée, et se la passe du premier coup à
+travers la poitrine. Giron perd beaucoup de sang et commence à
+défaillir; ils se font de tendres adieux; elle reste auprès de lui
+fondant en larmes.
+
+ [Note 56: Cette devise est ainsi dans le roman français.
+ L'_Alamanni_ a mis en deux vers:
+
+ _Lealtà reca honor, vittoria e fama,
+ Falsitade honta e duol dona a ciascuno._
+
+ Ils ne sont pas bons, et pourraient se rendre ainsi en notre vieux
+ style:
+
+ De loyauté naît les, victoire, honneur;
+ De fausseté rien que honte et douleur.
+
+ Mais l'ancienne devise vaut mieux.]
+
+Un tiers bien incommode survient; c'est Danaïn, Il a été successivement
+instruit de tout ce qui s'est passé; mais un méchant et malveillant
+témoin de la dernière scène l'a dénaturée en la lui racontant. Il croit
+donc que son infidèle ami et son infidèle épouse lui ont fait le dernier
+outrage, qu'ensuite un chevalier, qui a voulu le venger, a attaqué Giron
+et l'a blessé à mort. Il arrive auprès d'eux; ce qu'il voit est d'accord
+avec ce qu'on lui a dit.
+
+Ses reproches font voir aux deux coupables qu'ils passent dans son
+esprit pour l'être plus qu'ils ne sont. Ils avouent ce qui est. Chacun
+des deux s'accuse et prend sur soi toute sa faute; mais tous deux
+protestent, au nom du ciel et de l'honneur, que le crime n'a point été
+commis. La sincérité, la tendresse même de leurs déclarations commence à
+persuader Danaïn. Leur dénonciateur, qui l'avait été par jalousie et par
+vengeance, vient pour jouir du fruit de ses calomnies. Danaïn
+l'aperçoit, court à lui, le menace, et tire de lui l'aveu de sa lâcheté.
+Alors il ne lui reste plus de doute; il ne peut en vouloir à son ami
+d'un sentiment involontaire qui s'est tenu dans les bornes de l'honneur;
+il fait transporter Giron à Maloanc, lui fait donner tous les secours de
+l'art et lui rend tous les soins de l'amitié. Sa femme, dont la raison
+est tout à fait revenue, le seconde; le courtois chevalier n'est pas
+devenu moins sage qu'elle;
+
+ Et sans honteux désirs, en tout bien tout honneur,
+ Toujours elle garda Giron pour serviteur[57].
+
+ [Note 57:
+
+ _E con più honesta voglia e miglior core Hebbe_
+ _Giron per sempre servitore._ (Fin du liv. VI.)]
+
+Il est vrai qu'il avait une autre maîtresse que cette aventure lui avait
+fait oublier. C'était la plus belle personne du monde et la plus tendre;
+il se la rappelle, et lorsqu'il est un peu rétabli, il prie son ami
+Danaïn de l'aller chercher, et de la conduire auprès de lui. Danaïn s'en
+charge volontiers; mais en chemin, il trouve celle qu'il conduit si
+belle qu'il en devient amoureux. Il la mène dans un château voisin et
+s'y enferme avec elle. Il l'entraîne ensuite par force vers des lieux
+plus éloignés, marchant de nuit par des chemins détournés, et fuyant
+tous les regards. Giron; instruit de cette déloyauté, sort du château de
+Maloanc dès qu'il peut porter ses armes, et se met à la recherche de son
+perfide ami[58]. Arrêté et souvent détourné par un grand nombre
+d'aventures, où il donne de nouvelles preuves de courtoisie et de
+valeur, il trouve presque partout des traces du passage de Danaïn et se
+met toujours à sa poursuite. Il le rencontre enfin, l'accable de
+reproches et le défie au combat[59]. Ce combat est long et terrible,
+plusieurs fois interrompu et repris. Enfin Danaïn est renversé et mis
+hors d'état de se défendre. Giron, prêt à lui donner la mort, est retenu
+par son ancienne amitié. Il envoie chercher du secours à un monastère
+voisin; on y transporte son ami blessé, qu'il accompagne tristement.
+
+ [Note 58: L. IX, st. 1.]
+
+ [Note 59: L. XVII.]
+
+Peu de jours après, tandis qu'il parcourt les environs du monastère, un
+horrible géant y pénètre; enlève Danaïn du lit où le retenaient ses
+blessures et l'emporte. Giron averti court sur ses traces, atteint le
+monstre, délivre son ami, le remet entre les mains du bon abbé de ce
+couvent, et part, emmenant avec lui sa dame, ou plutôt sa demoiselle,
+que Danaïn lui a rendue, et que malgré tous ses efforts il n'avait pu
+rendre infidèle. Giron tombe avec elle dans les pièges d'un scélérat, à
+qui, peu de temps auparavant, il avait sauvé la vie, et qui les destine
+à une fin cruelle. Tous deux surpris pendant la nuit, et attachés avec
+de forts liens, sont exposés dans un bois pour y mourir de froid et de
+faim. Un chevalier survient, attaque le scélérat et ceux de sa suite,
+délivre Giron et sa maîtresse, qui reconnaissent en lui Danaïn[60]. Les
+deux amis, réconciliés par des services mutuels, voudraient ne se plus
+séparer, mais Giron doit terminer une grande aventure, où l'honneur lui
+prescrit d'agir seul; il dépose, auprès d'une bonne et sage dame, sa
+belle, qui ne le voit point partir sans verser beaucoup de larmes.
+Danaïn et lui s'embrassent. Ils étaient prêts à se quitter, quand Danaïn
+demande en grâce à son ami de se présenter le premier à l'aventure
+périlleuse qu'il va courir. Il s'agit d'arracher au méchant Nabon le
+Noir, ennemi du roi Artus et de toute la Table ronde, Pharamond, roi des
+Gaules, le roi Lac de Grèce, Meliadus de Léonois, le roi d'Estrangor, et
+d'autres chevaliers qu'il avait attirés dans ses pièges, et qu'il
+retenait en prison. Giron ne peut résister aux prières de son ami,
+fondées sur les plus hauts motifs de la chevalerie; et c'est Danaïn qui
+va s'exposer le premier aux dangers de cette entreprise[61].
+
+ [Note 60: L. XX.]
+
+ [Note 61: L. XXI.]
+
+Chemin faisant, il trouve une aventure très-belle et très-merveilleuse
+qu'il met à fin[62]; Giron en rencontre aussi, mais elles l'arrêtent
+peu, et il revient à Maloanc, où il était convenu qu'il attendrait
+Danaïn. Il trouve la dame du château toute occupée de son mari, dont
+l'absence l'inquiète. De tristes présages lui font craindre sa perte.
+Giron cherche à la rassurer; mais il commence à craindre lui-même, et,
+après deux jours de repos, il part, très-empressé d'apprendre des
+nouvelles de son ami[63]. Danaïn était arrivé au château de Nabon le
+Noir; il avait livré un terrible combat, dont l'issue était malheureuse.
+Son adversaire et lui, blessés tous deux, et presque sans mouvement,
+avaient été transportés au château, où il devait rester prisonnier.
+Giron y arrive le lendemain; il se nomme et fait dire au noir Nabon que
+c'est lui même, et lui seul qu'il défie. Nabon, que le nom de Giron
+effraie, voudrait bien se dispenser de soutenir une trop forte gageure;
+mais en sa qualité de grand-seigneur, il ne manque pas de flatteurs qui
+piquent son amour-propre et lui promettent la victoire[64]. Ou lui donne
+pourtant un conseil plus conforme à sa perverse nature, c'est d'opposer
+la ruse à la force et à la valeur. Le premier jour, il fait sortir
+contre Giron seul cent chevaliers, qui l'entourent et l'attaquent tout à
+la fois. Loin de les craindre, il les brave, bat le capitaine, en
+renverse un second, un troisième, les culbute les uns dans les autres,
+les chasse tous devant lui comme un vil troupeau, et continue d'appeler
+à haute voix et de défier leur maître.
+
+ [Note 62: _Ibid._]
+
+ [Note 63: L. XXII.]
+
+ [Note 64:
+
+ _Ma come spesso avviene a i gran signori_
+ _Mentre ch'ei pensa e tacito si resta,_
+ _Molti havea intorno degli adulatori,_
+ etc. (st. 98.)]
+
+Le lendemain, Nabon envoie au-devant de Giron une dame très-belle, mais
+très-perfide, qui va dès le matin se présenter à lui avec tous ses
+charmes. Le courtois chevalier, averti par sa prudence, lui reproche
+doucement le rôle qu'elle joue auprès de lui, la force d'en rougir, et
+la renvoie toute honteuse dans le château[65]. Une ruse d'un genre tout
+différent réussit mieux; devant la porte du château étaient des caves
+profondes; pendant la nuit, on enlève les voûtes et la terre qui les
+couvre; on met, à la place, des pièces de bois très-faibles, ou de longs
+bâtons, qu'on recouvre si bien de terre et de sable, que tout ce travail
+ne paraît pas. Le lendemain, Giron se présente sous les armes; Nabon
+sort à cheval de son château et le défie de loin. Giron court à lui la
+lance en arrêt, et, parvenu à l'endroit où est le piège, y tombe avec
+son cheval, qui meurt de cette chute. Le héros est aussitôt entouré de
+lances et d'épées dirigées contre lui, saisi, lié, chargé de chaînes.
+C'est une dernière épreuve pour son courage et pour son grand caractère.
+Il la soutient sans se démentir. La dame perfide, qu'il avait fait
+rougir, mais qu'il n'avait pas corrigée, vient l'insulter dans les fers.
+«Femme coupable, lui dit-il, mort ou captif, je ne changerais pas mon
+sort pour celui de ton Nabon[66].... Si mon corps est enchaîné, ma
+pensée est plus que jamais libre et entière. Quoi qu'il arrive de moi,
+il me suffit de rester ce Giron que je fus toujours, cet irréconciliable
+ennemi du vice et de l'injustice, qui ne leur céda jamais ni par
+espérance ni par crainte, qui jamais, fût-il sans lance et sans épée, ne
+fut vaincu ni prisonnier, si ce n'est par le plus grand malheur, ou par
+une trahison semblable à celle dont on use en ce moment contre moi.»
+Nabon vient aussi le braver; Giron lui répond de même; il se tait
+ensuite, et n'exprime plus son mépris que par ses regards.
+
+ [Note 65: L. XXIII.]
+
+ [Note 66:
+
+ _Risponde, O donna ria, morto ò prigione
+ Non cangerei mia sorte al tuo Nabone._
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ _E s'el corpo è legato, il mio pensiero
+ Resta ancor più che mai libero e' ntero.
+ Sia di me quel che vuol, che pur mi basta
+ Di restar quel Giron che sempre fui,
+ Ch'al vitio e'l torto volentier contrasta,
+ Ne per speme o timor s'arrende a lui;_ etc.
+
+ (L. XXIII, st. 32 et suiv.)]
+
+Mais le lâche Nabon triomphe; l'orgueil l'enfle et l'aveugle au point
+que, croyant désormais la Table ronde renversée et la chevalerie
+détruite, il ose envoyer une ambassade au roi Artus pour le sommer de se
+reconnaître son vassal. Artus, quoique tenté de punir ce trait de
+démence, craignant pour la vie de Giron et de ses autres chevaliers,
+dissimule et feint d'envoyer à son tour des ambassadeurs pour négocier.
+Mais il choisit ses quatre guerriers les plus braves, Lancelot, Tristan,
+Seguran et Palamède. Il les charge secrètement, non de traiter avec
+Nabon, mais de renverser cette puissance qui ose s'élever contre la
+sienne, et de lui ramener ses chevaliers. Les quatre invincibles
+arrivent au château de Nabon[67]. Cette ambassade solennelle lui fait
+perdre la tête. Selon l'usage des plus grands rois, dit le poëte, qui
+pendant cinq ou six jours ne parlent aux ambassadeurs qu'ils reçoivent
+que de choses agréables, de fêtes, de chasse, de danses et de concerts,
+et ne songent qu'à étaler leur richesse et leur puissance, pour inspirer
+plus de respect et plus de crainte, il reçoit les chevaliers d'Artus
+avec magnificence, et ordonne pour le lendemain un grand tournoi.
+
+ [Note 67: L. XXIV.]
+
+Tous les chevaliers ses vassaux s'y rendent en foule. Les quatre de la
+Table ronde tiennent leurs boucliers voilés et leurs devises cachées.
+Invités à combattre, ils y montrent peu d'empressement, peu d'aptitude
+et d'assurance; mais ils se sont partagé les rôles, se tiennent prêts,
+et au signal donné, fondent à la fois sur Nabon le Noir, sur ses
+courtisans, sur la foule de ses chevaliers. Le tyran tombe; nul ne
+résiste; tous sont vaincus, renversés, mis en pièces ou en fuite; les
+prisons sont ouvertes; les fers brisés, les chevaliers se reconnaissent,
+s'embrassent et retournent à la cour d'Artus, triomphants et plus
+satisfaits que s'ils rapportaient avec eux les trésors du monde entier,
+
+ Puisque par leur courage et leurs brillants exploits,
+ Ils ont rompu les fers de Giron le Courtois[68].
+
+ [Note 68:
+ _Lieti assai più che se del mondo intero
+ Portassero i tesori in grembo accolti,
+ Poi ch' han salvato e tratto di prigione
+ Il cortese invitissimo Girone._
+
+ Ce sont les derniers vers du poëme.]
+
+Dans l'épître dédicatoire de ce poëme, tiré d'un vieux roman français,
+l'_Alamanni_ avertit qu'il s'est permis d'y faire plusieurs changements.
+Le plus considérable est au dénoûment. Dans le roman, Danaïn est en
+prison d'un côté, Giron de l'autre; on les y laisse. Giron y était avec
+sa maîtresse; la pauvre demoiselle était grosse; elle meurt en
+accouchant. Elle meurt, dit le romancier français, «parce qu'elle
+n'avait ame qui lui aidast à supporter sa douleur.» L'_Alamanni_ a donné
+avec assez d'art un dénoûment à cette action qui, comme on voit, n'en a
+point. Au lieu de jeter son héros dans la première prison venue, chez un
+chevalier discourtois, qui n'a point encore figuré dans le poëme, il le
+fait tomber dans les pièges de Nabon le Noir, qu'on y a déjà vu
+paraître, et il tire de l'orgueil même et de la méchanceté de ce Nabon
+une fin dont le merveilleux est analogue à celui qui règne dans tout
+l'ouvrage.
+
+Ce merveilleux ne consiste guère qu'en des exploits de chevalerie qui
+passent toute croyance, mais sans féerie, proprement dite, sans
+intervention d'aucune fée bien ou malfaisante; et l'on y voit toujours
+des choses qui n'ont une vraisemblance convenue qu'au moyen des
+enchantements, sans voir agir ou paraître aucun enchanteur. Le héros se
+monstre, d'un bout à l'autre, digne de son surnom par ses actions et par
+ses discours. Il tient, en quelque sorte, à tous venants, école de
+courtoisie; il en fait un cours complet. La générosité la plus noble
+respire dans tout ce qu'il dit; de sa bouche sortent, à tout moment et à
+tout propos, des maximes élevées qui feraient bien regretter la
+chevalerie errante, si chacun n'était pas libre de les professer dans
+son coeur et d'y conformer sa vie, sans avoir le casque en tête et la
+lance au poing, mais qui, par leurs retours continuels, et quelquefois
+par leur longueur, ont un effet que produisent souvent les choses mêmes
+qu'on admire. En un mot, _Giron le Courtois_ est un poëme fort noble,
+fort raisonnable et généralement bien écrit, mais froid et par
+conséquent un peu ennuyeux; peut-être par cela même que l'auteur y a mis
+trop d'ordre et de raison; peut-être pourrait-on dire des poëmes
+romanesques, ce que Térence dit de l'amour: «Vouloir soumettre à la
+raison des choses qui y sont si contraires, c'est comme si l'on voulait
+extravaguer avec sagesse[69].»
+
+ [Note 69:
+
+ _. . . . . . . . . Incerta hæc si postules
+ Ratione certâ facere, nihilo plus agas
+ Quam si des operam ut cum ratione insanias._
+
+ (TER., _Eunuch._, act. I, sc. 1.)]
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+_Fin de l'épopée romanesque; Notice sur la vie de Bernardo Tasso;
+Analyse de son poëme d'Amadis; dernières observations sur ce genre de
+poésie._
+
+
+Il me reste à parler d'un poëme plus intéressant, dont l'auteur, soit
+qu'on le considère comme homme, ou comme poëte, joue un rôle important
+dans la littérature italienne; c'est l'_Amadis_ de _Bernardo Tasso_,
+père du Tasse. Ce fut sans doute un grand bonheur pour Bernardo que
+d'avoir produit et élevé dans son sein l'auteur de la _Jérusalem
+délivrée_; mais son renom poétique en a souffert. La gloire du fils a
+éclipsé celle du père, et si _Bernardo_ n'eût pas eu de fils, c'est lui
+qui, dans la postérité, se serait appelé le Tasse. Je le nommerai le
+plus souvent ainsi dans cette notice, où ce nom ne peut faire équivoque,
+quoiqu'il désigne communément l'auteur de la _Jérusalem_, et non pas
+celui d'_Amadis_.
+
+_Bernardo Tasso_[70] naquit à Bergame, le 11 novembre 1493, de Gabriel
+_Tasso_ et de Catherine _de' Tassi_ tous les deux issus de deux branches
+de cette noble et ancienne famille[71]. Les dispositions qu'il annonça
+dès sa première enfance engagèrent son père à ne rien négliger pour son
+instruction. Il lui donna pour maître Jean-Baptiste _Pio_, de Bologne,
+grammairien célèbre, qui enseignait alors publiquement à Bergame les
+lettres latines. Mais cette première éducation fut interrompue par la
+mort prématurée du père et de la mère, qui laissèrent à leur fils des
+affaires embarrassées, très-peu de fortune, et deux jeunes soeurs à
+pourvoir. Heureusement le chevalier _Domenico Tasso_, leur oncle[72], se
+chargea des deux orphelines, maria l'une avantageusement et plaça
+l'autre dans un couvent où elle fit ses voeux; l'évêque de Recanati[73],
+frère du chevalier Dominique, prit soin du jeune _Tasso_, et l'entretint
+à ses frais dans un collége, où il continua ses études. Il fit de grands
+progrès dans le latin et dans le grec, et commença bientôt à cultiver
+avec un égal succès la poésie et l'éloquence italiennes. Il composa des
+pièces de vers où l'on distinguait déjà cette douceur de style et cette
+fécondité de sentiments et de pensées qui lui est propre. Sa réputation
+naissante s'étendit dans toute l'Italie, et lui procura des amis,
+non-seulement parmi les gens de lettres, mais parmi les grands et les
+princes.
+
+ [Note 70: Cette Notice est tirée principalement de la Vie de
+ _Bernardo Tasso_, que l'abbé _Serassi_ a mise au-devant de ses
+ _Rime_, dans l'édition de Bergame, 1749, 2 vol. in-16, et du
+ premier livre de la Vie de _Torquato Tasso_, par le même auteur,
+ où il a rectifié quelques faits qui manquaient d'exactitude dans
+ la première.]
+
+ [Note 71: On a débité des fables sur la famille des _Tassi_.
+ On l'a fait descendre, par exemple, des de la Tour, ou des
+ _Torriani_, anciens seigneurs de Milan; le marquis _Manso_
+ lui-même, dans sa Vie du Tasse, a adopté cette erreur. _Serassi_,
+ mieux instruit par un arbre généalogique très-exact, a rétabli la
+ vérité. _Omodeo Tasso_, première tige de cet arbre dressé dans le
+ dernier siècle, florissait dans le treizième (en 1290). Sa gloire
+ et la source de l'illustration de sa famille vient de ce qu'il
+ renouvela et perfectionna l'ancienne invention des postes réglées,
+ abolie et oubliée pendant les siècles de barbarie. C'est ce qui,
+ dans la suite, en fit obtenir à ses descendants l'intendance
+ générale en Italie, en Allemagne, en Espagne et en Flandre. Cette
+ place devint titulaire et héréditaire dans la famille sous
+ Charles-Quint; et c'est d'un _Lionardo Tasso_ de Bergame,
+ petit-neveu de celui qui avait obtenu ce grand généralat des
+ postes de l'empire, qu'est sortie la maison souveraine des
+ _Taxis_. _Lionardo_ avait deux frères; ils formèrent trois
+ branches, qui s'illustrèrent, sous Philippe II, dans les
+ ambassades, les hauts emplois militaires, et les dignités
+ ecclésiastiques, en différentes parties de l'empire, tandis que la
+ première de toutes restait à Bergame, et y vivait avec splendeur.
+ _Agostino Tasso_, chef de cette branche, fut général des postes
+ pontificales sous les papes Alexandre VI et Jules II, et son
+ petit-fils Gabriel sous Léon X. Ce Gabriel, qui n'est point le
+ père de _Bernardo_, laissa deux fils, dont l'aîné, _Gian Jacopo
+ Tasso_, comte et chevalier, héritier des biens de sa famille, fit
+ bâtir à Bergame le palais qui existe encore et la magnifique
+ _Villa_ de _Zanga_, à quelques lieues de cette ville. Gabriel,
+ père de _Bernardo_, était fils d'un frère d'_Agostino_, général
+ des postes sous Alexandre VI. Cette branche était moins riche;
+ elle s'appauvrit encore, et _Bernardo_ se trouva dans sa jeunesse
+ entouré d'une famille noble et opulente, mais lui-même dans un
+ état voisin de la pauvreté.]
+
+ [Note 72: Fils d'_Agostino Tasso_, dont il est parlé dans la
+ note précédente.]
+
+ [Note 73: Monsignor _Luigi Tasso_.]
+
+Il se retirait souvent, pour se livrer à la poésie, dans une campagne
+délicieuse que l'évêque son oncle avait à un mille de Bergame. Un
+nouveau malheur l'y attendait. L'évêque y était allé passer quelques
+jours; deux scélérats, ses domestiques, l'assaillirent pendant la
+nuit[74], l'égorgèrent, volèrent l'argent, l'argenterie, les objets
+précieux qui étaient dans la maison, s'enfuirent, et laissèrent le Tasse
+dans le désespoir de la perte d'un oncle qu'il aimait tendrement,
+dépouillé de tous les avantages qu'il retirait et de tous ceux qu'il
+espérait de ses bontés. Il avait alors vingt-sept ans; réduit à son
+mince patrimoine, il se retira à Padoue, pour achever ses études, et
+surtout pour s'instruire, dans la société d'un grand nombre de savants
+qui y étaient alors réunis. La poésie n'était pas le seul objet de ses
+travaux; il se livrait à des études plus graves, et principalement à
+cette partie de la philosophie morale qui embrasse la politique et le
+gouvernement des états, ayant le projet de chercher à être employé
+honorablement dans les cours de quelques princes, pour y faire valoir
+ses talents et tâcher de vaincre sa mauvaise fortune. Il chercha aussi
+dans l'amour quelque distraction à ses peines. Il aima tendrement
+Genèvre Malatesta, personne d'une haute naissance et d'une vertu égale à
+sa beauté. Il la célébra dans ses vers, tantôt ouvertement, tantôt sous
+le nom allégorique du genièvre, _Ginebro_. Lorsqu'elle épousa le
+chevalier _degli Obizzi_, et qu'il eut ainsi perdu toute espérance, il
+se plaignit de ce malheur dans un sonnet[75] si tendre, et qui eut un si
+grand succès, qu'il n'y eut homme ni femme en Italie qui ne voulût le
+savoir par coeur.
+
+ [Note 74: Septembre 1520.]
+
+ [Note 75: _Poichè la parte men perfetta e bella_, etc.]
+
+Mais tout cela ne rendait pas meilleure la situation du jeune poëte.
+Enfin, le comte _Guido Rangone_, général de l'Église, ami et protecteur
+des lettres, le prit à son service. Ayant reconnu en lui beaucoup
+d'esprit et de discernement, il l'employa dans les affaires les plus
+importantes, le chargea de négociations délicates, à Rome, auprès du
+pape Clément VII; en France, auprès du roi François Ier. Le Tasse, du
+consentement du comte _Rangone_, et même pour ses intérêts, fut ensuite
+attaché à Mme. Renée de France, duchesse de Ferrare; mais il ne resta
+pas long-temps dans cette cour; il revint libre à Padoue, et de là se
+rendit à Venise, où il passa quelque temps, partagé entre la société de
+ses amis et la culture des lettres. Il y fit imprimer un recueil de ses
+poésies; ce recueil se répandit rapidement en Italie, et assura au Tasse
+une des premières places parmi les poëtes vivants; il parvint à la
+connaissance de _Ferrante Sanseverino_, prince de Salerne, qui conçut
+dès-lors une haute estime pour l'auteur, et désira se l'attacher. Il lui
+fit écrire d'une manière si pressante que le Tasse ne crut pas devoir
+refuser l'emploi de secrétaire du prince qui lui était offert. Il partit
+aussitôt pour l'aller trouver à Salerne[76]. Il y reçut l'accueil le
+plus flatteur, bientôt suivi de riches présents, et d'une forte pension
+que le prince lui assura pour toute sa vie. Enchanté de sa nouvelle
+condition, il forma dès-lors le dessein de se fixer dans cette cour, et
+se partagea tout entier entre le soin de répondre à la confiance de
+_Sanseverino_ par l'habileté avec laquelle il conduisait ses affaires,
+par le talent particulier qu'il déployait dans sa correspondance, enfin
+par le zèle et la loyauté qu'il mettait à le servir; et celui de lui
+plaire et d'amuser la princesse Isabelle _Villamarina_, son épouse, par
+des compositions poétiques, neuves, ingénieuses, et dont la lecture
+était pour les deux époux le passe-temps le plus agréable.
+
+ [Note 76: Vers la fin de 1531.]
+
+Il s'était tellement habitué à faire des vers parmi les embarras et le
+mouvement des affaires, qu'il ne cessa point d'en produire même pendant
+le siège de Tunis, où _Sanseverino_ fut employé par Charles-Quint, et où
+il emmena le Tasse. _Bernardo_, aussi habile au métier des armes qu'à la
+conduite des négociations, se distingua dans plusieurs actions pendant
+le siège. Il en rapporta pour butin quelques antiquités précieuses, et
+surtout un vase arabe d'un fort beau travail, destiné à mettre des
+parfums; il en fit par la suite un encrier dont il se servit toute sa
+vie. Après cette expédition, qui lui valut de nouvelles faveurs de son
+prince[77], ayant été envoyé par lui en Espagne pour des affaires
+importantes, il obtint, au retour, la permission d'aller passer quelque
+temps à Venise. Ses affaires personnelles, le plaisir de revoir ses
+amis, et l'impression d'un nouveau recueil de ses poésies l'y retinrent
+pendant près d'une année[78]. C'est là ce que disent tous les historiens
+de sa vie[79]; mais ils ne disent pas que la belle Tullie d'Aragon,
+célèbre par ses talents poétiques et par la liberté de ses moeurs[80],
+était alors à Venise, que _Bernardo_ en devint amoureux, qu'il s'en fit
+aimer, qu'il la célébra dans ses vers, et que c'était là sans doute le
+plus fort lien qui le retint dans cette ville, tandis que son devoir
+l'appelait ailleurs. M. _Corniani_, en rétablissant ce fait[81], cite,
+pour le prouver, un dialogue de _Speron Speroni_, ami du Tasse, que ses
+autres historiens ne pouvaient pas ignorer. La chose y est si claire que
+c'est l'amour mutuel du Tasse et de Tullie, la nécessité où elle est
+d'aller rejoindre son prince et la douleur de cette séparation, qui font
+le sujet du dialogue[82].
+
+ [Note 77: Deux nouvelles pensions, l'une de deux cents ducats,
+ l'autre de cent, sur les douanes de Sanseverino et de Salerne.]
+
+ [Note 78: 1537.]
+
+ [Note 79: Seghezzi, Tiraboschi et Serassi.]
+
+ [Note 80: Voyez ci-dessus, t. IV., pag. 583 et 584.]
+
+ [Note 81: _I secoli della Letteratura italiana_, t. V, p. 158
+ et 159.]
+
+ [Note 82: C'est le premier de la première partie, t. I des
+ OEuvres de _Speron Speroni_, Venise, 1740, in-4º. Tullie y dit à
+ _Bernardo: Del vostro amore son testimonio le vostre vaghe e
+ leggiadre rime onde al mio nome eterna fama acquistate._ Et pour
+ qu'on ne doute pas de la nature de ce sentiment, _Bernardo_ dit
+ dans un autre endroit, que la raison même lui persuade d'aimer
+ Tullie, en lui faisant trouver autant de plaisir à contempler ses
+ grandes qualités et ses talents, que ses sens lui en procurent
+ quand il jouit de sa beauté. _Ed ella_ (_la ragione_) _altrettanto
+ di diletto mi fa sentire in contemplando la virtù vostra, quanto i
+ sensi in godermi della vostra bellezza._ (_Ub. supr._, p. 6.) Si
+ le talent de Tullie lui donnait le titre de poëte, sa conduite lui
+ en méritait un autre. Ce même dialogue le prouve encore. _Niccolò
+ Grazia_, l'un des interlocuteurs, parle d'un discours de
+ _Brocardo_ à la louange des courtisanes, dans lequel il prétendait
+ prouver que leur état est celui pour lequel la femme a été
+ particulièrement créée. Tullie observe que c'était sans doute
+ l'amour que cet auteur avait pour quelque femme de cette espèce,
+ qui l'avait porté à soutenir une cause si déshonnête. _Grazia_
+ répond que _Brocardo_ n'a point considéré la courtisane comme un
+ être bas et vil, mais comme une chose essentiellement inconstante
+ et changeante, et que c'était pour cela même qu'il en faisait cas.
+ _Tale Saffo_, ajoute-t-il, _tale Corinna, tal fu colei onde
+ Socrate, sapientissimo e dottissimo uomo, di avere appreso che
+ cosa e quale si fusse amore si gloriava. Degnate adunque di esser
+ la quarta in tal numero e fra cotanto valore_, etc. Tullie ne dit
+ pas non, et continue de discourir paisiblement et ingénieusement
+ sur l'amour. (_Ibid._, p. 27.)]
+
+Si cette passion ne l'empêcha point de se rendre enfin à son devoir,
+elle ne le détourna pas non plus de former un établissement honorable et
+solide. Après son retour à Salerne, _Sanseverino_ et Isabelle,
+satisfaits de plus en plus de son commerce et de ses services, le
+marièrent avantageusement. Il épousa _Porzia de' Rossi_ qui joignait à
+la beauté, aux talents et au mérite, de la naissance et de la
+fortune[83]. Il eut la permission de se retirer avec elle à _Sorrento_,
+petite ville dont la position est délicieuse, et de s'y fixer, en
+gardant le titre de secrétaire du prince, qui, à l'occasion de son
+mariage, augmenta encore de cinq à six cents ducats son revenu. Alors le
+Tasse se trouva dans un état véritablement heureux. Il profita du loisir
+honorable dont il jouissait pour commencer son poëme d'_Amadis_, que le
+prince de Salerne, D. _Francesco_ de Tolède, D. Louis d'Avila, et
+quelques autres grands seigneurs espagnols, amis des lettres, l'avaient
+engagé à entreprendre. Pendant plusieurs années, son bonheur domestique
+alla toujours croissant. Sa femme lui donna successivement trois
+enfants; le troisième fut ce _Torquato Tasso_ que la nature doua d'un si
+grand génie, et que la fortune destinait à tant de malheurs[84]. Son
+père ne put être témoin de sa naissance. Il avait été obligé de suivre
+_Sanseverino_ en Piémont, où les troupes de Charles-Quint et celles de
+François Ier se faisaient la guerre. Il le suivit encore en Flandre, et
+ne revint à _Sorrento_ que lorsque son fils était âgé de dix mois.
+
+ [Note 83: 1539.]
+
+ [Note 84: Il naquit le 11 mars 1544.]
+
+Le service du prince exigea bientôt après qu'il quittât cette magnifique
+et douce retraite, et qu'il revînt demeurer à Salerne. Il semble que
+tout son bonheur l'abandonna en même temps. Ce fut alors que le vice-roi
+don Pèdre de Tolède se mit en tête d'élever à Naples l'horrible tribunal
+de l'Inquisition; son prétexte était d'empêcher les hérésies germaniques
+de s'y introduire, et son vrai motif, suivant le véridique Muratori[85],
+de se venger, sous le manteau de la religion, de ceux qu'il n'aimait
+pas, et de se rendre redoutable aux seigneurs et aux barons du royaume,
+dont il était haï, et contre lesquels il n'aurait pas osé, sans ce
+moyen, procéder ouvertement.
+
+ [Note 85: _Annali d'Italia_, 1547.]
+
+L'édit de l'empereur était à peine affiché que le peuple et la noblesse
+se soulevèrent, s'assemblèrent en tumulte et déchirèrent l'édit. Le
+vice-roi déclara la ville en état de rébellion. Le mouvement n'en devint
+que plus tumultueux et plus général. Les Napolitains députèrent Charles
+de Brancas au prince de Salerne, pour le prier de se rendre auprès de
+l'empereur, au nom de leur cité, et d'obtenir de lui que l'Inquisition
+n'y fût pas introduite. Deux intimes confidents du prince furent d'avis
+différents sur cette proposition. _Vincenzo Martelli_, son majordome,
+homme d'esprit et bon poëte, lui conseilla de refuser, et _Bernardo
+Tasso_ d'accepter une commission dangereuse peut-être, mais honorable,
+et dans laquelle il pouvait servir sa patrie, la justice et
+l'humanité[86].
+
+ [Note 86: Voyez ses Lettres, t. I, p 564 à 570.]
+
+Ces considérations l'emportèrent. _Sanseverino_ partit avec le Tasse et
+une suite nombreuse; mais au lieu d'user de la plus grande diligence, il
+voyagea trop à son aise, et n'arriva à la cour qu'après que le vice-roi
+eût eu le temps d'instruire l'empereur de ce qui était arrivé, du
+départ du prince pour se rendre auprès de lui, et des mesures prises
+depuis ce départ pour faire rentrer Naples dans le devoir. _Sanseverino_
+fut donc très-froidement reçu et ne put rien obtenir. Ce désagrément
+ralentit beaucoup le zèle qu'il avait toujours eu pour le service de
+l'empereur. Un déni personnel de justice l'en détacha entièrement.
+Quelque temps après son retour à Salerne, on tira contre lui un coup de
+fusil, dont il fut assez grièvement blessé à la poitrine. Persuadé que
+ce coup venait du vice-roi son ennemi, il l'en accusa auprès de
+l'empereur. Charles-Quint refusa de le croire; dès-lors _Sanseverino_
+fut tenté de passer au service du roi de France. De nouvelles froideurs
+l'y déterminèrent; et s'étant rendu à Venise, il se déclara ouvertement.
+Don Pedre de Tolède apprit cette nouvelle avec joie, se hâta de le
+proclamer rebelle, et de confisquer ses principautés et tous ses biens.
+
+Le Tasse qu'il avait laissé à Salerne, était ensuite allé à Rome, où il
+attendait patiemment le parti définitif que prendrait _Sanseverino_. Du
+moment où il en fut instruit, après une courte délibération, la
+reconnaissance et l'attachement le décidèrent; il jugea que ce serait
+une action lâche et infâme que d'abandonner son prince dans le temps où
+ses services pouvaient lui être le plus utiles; il résolut donc de
+suivre son sort. Dès lors il fut lui-même déclaré rebelle, banni des
+états de Naples, ses biens confisqués, et le fruit de tant de travaux
+entièrement perdu. Sa femme et ses enfants restèrent à Naples, dans un
+état pénible. _Porzia_, livrée à des parents peu délicats, eut besoin de
+tout son courage et des consolations qu'elle puisait dans les lettres de
+son mari. Bientôt il fut plus éloigné d'elle; _Sanseverino_ crut
+nécessaire de l'envoyer à la cour de France, pour engager le roi Henri
+II à une entreprise sur Naples. _Bernardo_ vint à Paris[87]; il tâcha,
+par ses sollicitations auprès des ministres, de faire décider cette
+expédition, et par plusieurs pièces de vers adressées au roi,
+d'enflammer son courage et de lui donner l'espérance d'une conquête
+facile, tandis que de son côté le prince de Salerne négociait à
+Constantinople, et promettait que le Grand-seigneur faciliterait encore
+cette conquête par de puissants secours. Le Tasse ayant fait tout ce qui
+était en son pouvoir, et voyant s'en aller en fumée tout ce projet d'une
+nouvelle guerre de Naples, cessa de suivre la cour, et se retira à
+Saint-Germain. Il y passa l'hiver, se consolant de ses disgrâces par le
+commerce des muses, et tantôt travaillant à son poëme, tantôt célébrant
+dans ses rimes Marguerite de Valois, soeur du roi, dont la beauté,
+l'amabilité et les grâces étaient alors l'objet des chants de tous les
+poëtes.
+
+ [Note 87: Septembre 1552.]
+
+Mais le désir de se rapprocher de sa famille l'engagea enfin à
+solliciter de son prince la permission de retourner en Italie. Il fit
+courageusement ce voyage, au milieu des rigueurs de l'hiver, et arriva
+au mois de février à Rome[88], où il s'occupa sans délai des moyens de
+faire venir sa femme et ses enfants; mais la famille de _Porzia de'
+Rossi_ mit des obstacles à ce qu'elle quittât Naples pour suivre un
+proscrit. _Bernardo_ ne pouvant plus souffrir ces délais, voulut au
+moins avoir auprès de lui son fils _Torquato_. L'arrivée de cet enfant
+chéri lui fit oublier tous ses chagrins; mais la malheureuse _Porzia_
+sentit douloureusement le coup de cette séparation. Retirée dans un
+couvent avec sa fille Cornélie, persécutée par des frères avides qui lui
+retenaient sa dot, séparée de son époux et de son fils, sans espoir de
+voir finir cet état de solitude et d'abandon, elle ne put le supporter
+long-temps. Sa santé s'altéra; tout à coup elle fut saisie d'un mal si
+violent et si prompt qu'en moins de vingt-quatre heures elle mourut[89].
+On ne peut exprimer la douleur que le Tasse ressentit de cette perte
+imprévue. De nouveaux malheurs fondirent sur lui. L'empereur et le pape
+se brouillèrent. Le duc d'Albe, alors vice-roi de Naples, marcha sur
+Rome, et s'empara d'Ostie et de Tivoli. Rome était hors d'état de faire
+la moindre résistance. Le Tasse craignant d'être pris par les Impériaux
+et d'être exécuté comme rebelle, obtint avec beaucoup de peine, dans le
+trouble où était la cour de Rome, la permission, d'aller chercher un
+autre asyle. Il l'obtint pour lui seul, et non pour un mobilier assez
+riche, reste de son ancienne fortune, et seul bien qu'il pût laisser à
+ses enfants. Il fit partir précipitamment son fils pour Bergame sa
+patrie, où il l'envoyait chez ses parents: et tranquille sur ce qu'il
+avait de plus cher, il partit pour Ravenne, où il arriva dépourvu de
+tout, sans hardes, sans linge, avec deux seules chemises et son poëme
+d'_Amadis_.
+
+ [Note 88: 1554.]
+
+ [Note 89: Février 1556.]
+
+Le duc d'Urbin[90] ne l'y laissa pas long-temps. Dès que ce généreux
+protecteur des lettres sut que le Tasse était si près de lui et dans un
+état si peu digne de ses talents et de sa renommée, il l'invita avec
+beaucoup d'empressement à venir s'établir à Pesaro, lui offrant une
+habitation charmante[91], où il serait libre de se livrer à ses travaux
+poétiques. Le Tasse ne refusa point des offres si avantageuses. Dans
+cette paisible retraite, où il recevait chaque jour de nouveaux
+témoignages de l'intérêt et de la libéralité du duc, il commença enfin à
+respirer après de si longues épreuves, et c'est là qu'il mit la
+dernière main à son _Amadis_[92]. Ce poëme était attendu de toute
+l'Europe littéraire; et il espérait en retirer quelque fruit. Ayant
+obtenu quelques avances du duc d'Urbin, du cardinal de Tournon, avec qui
+il s'était lié d'amitié en France, et de quelques autres amis, il se
+rendit à Venise, où comblé de marques d'estime par les principaux
+citoyens, admis dans l'académie vénitienne qui s'était alors formée pour
+l'avancement des lettres, et aidé des soins et des conseils de plusieurs
+savants qui la composaient, il donna en 1560 une belle édition de son
+_Amadis_, et une seconde de ses poésies considérablement augmentée.
+
+ [Note 90: _Guidobaldo II_ de la Rovère.]
+
+ [Note 91: _Il Barchetto_, maison de délices bâtie par le duc
+ son père.]
+
+ [Note 92: 1557.]
+
+Le duc d'Urbin était alors en faveur auprès du roi d'Espagne, Philippe
+II, et son capitaine général en Italie: il espéra pouvoir obtenir par
+son crédit la restitution des biens du Tasse, dans le royaume de Naples,
+ou du moins ce qui devait revenir à ses enfants de la succession de leur
+mère. Le duc employa pour cette affaire les amis puissants qu'il avait à
+la cour de Madrid. Pour seconder ces bonnes dispositions, le Tasse
+envoya en Espagne et fit présenter à Philippe un magnifique exemplaire
+de son poëme qui lui était dédié; mais après une longue attente il fut
+obligé de renoncer à toute espérance: il ne reçut pas même de réponse à
+l'hommage qu'il avait offert, et au présent qu'il avait fait.
+
+C'est dans ces circonstances qu'il apprit que son fils _Torquato_, qu'il
+avait toujours eu avec lui à Urbin, à Pesaro et à Venise, et qu'il avait
+depuis peu envoyé à Padoue pour y étudier les lois, venait, à l'âge de
+dix-huit ans, d'y composer son poëme de _Rinaldo_, et se disposait à le
+faire imprimer. Ce tendre père n'était pas dans un moment où il pût
+regarder la poésie comme un grand moyen de fortune; il fut très-affligé
+d'apprendre, et cette composition, et cette disposition de son fils. Il
+s'opposa d'abord à l'impression du poëme; mais vaincu par les instances
+de ses amis les plus distingués dans les lettres[93], la destinée de son
+fils et celle de la poésie italienne l'emportèrent, et il y consentit à
+la fin[94].
+
+ [Note 93: _Molino_, _Domenico Veniero_, _Danese Cattaneo_,
+ etc.]
+
+ [Note 94: En 1562.]
+
+L'année suivante, Guillaume, duc de Mantoue, appela _Bernardo Tasso_ à
+sa cour, se l'attacha en qualité de premier secrétaire[95], lui prodigua
+les meilleurs traitements et les preuves de la confiance la plus intime.
+Son âge qui était alors de plus de soixante-dix ans, et les affaires
+importantes dont il se trouva chargé, ne l'empêchèrent point de se
+livrer à ses études chéries. Il entreprit de tirer de son _Amadis_
+l'épisode de _Floridante_, et d'en faire un poëme à part; mais il ne put
+avancer beaucoup ce travail. Ayant été nommé par le duc de Mantoue
+gouverneur d'_Ostia_ ou d'_Ostiglia_, petite place sur le Pô, il y était
+à peine arrivé qu'il tomba malade. Il mourut un mois après[96], entre
+les bras de son fils, accouru au premier bruit de sa maladie, de la cour
+de Ferrare où il était alors. Les regrets que causa sa mort furent aussi
+vifs que si elle eût été prématurée. Le duc, pour honorer les restes
+d'un si grand homme, fit porter son corps à Mantoue, dans l'église de
+_Sant' Egidio_, et l'ayant fait placer dans un tombeau d'un très-beau
+marbre, il y fit graver cette noble et simple inscription: OSSA BERNARDI
+TASSI. Mais quelque temps après il vint un ordre du pape de détruire
+dans les églises tous les tombeaux élevés au-dessus de terre ou
+incrustés dans les murs; celui du Tasse étant dans le premier cas, son
+fils _Torquato_ fit transporter religieusement ses cendres à Ferrare,
+dans l'église de Saint-Paul.
+
+ [Note 95: _Segretario maggiore._]
+
+ [Note 96: 4 septembre 1569.]
+
+Le Tasse avait la taille haute et droite. Son portrait, que l'on voit
+encore à Bergame dans la salle du grand conseil, le représente avec un
+front grand et ouvert, des yeux vifs, une barbe noire et épaisse, peu
+d'embonpoint, mais des membres forts et bien proportionnés, une
+physionomie prévenante et agréable. Son caractère était franc, sincère,
+naturellement enclin à l'amour, à l'amitié, à l'oubli des injures, sans
+orgueil et sans ambition dans le bonheur, et d'une constance à toute
+épreuve dans l'adversité. Il était libéral et magnifique, quand sa
+fortune lui permettait de l'être; il aimait que sa maison fût richement
+meublée et décorée. Il faisait quelquefois des présents dignes d'un
+prince, comme lorsqu'il donna trois chevaux de race au chevalier _Tasso_
+son parent. Il eut un grand nombre d'amis, et mit toujours beaucoup de
+soin à les cultiver. Ceux qui lui furent les plus chers, et qui sont en
+même temps les plus connus dans les lettres, furent _Sperone Speroni_,
+_Bernardo Capello_, _Annibal Caro_, le _Muzio_, le _Varchi_, le
+_Ruscelli_ et le _Dolce_. Enfin il fut exempt de cet amour-propre
+excessif et de cette triste passion de l'envie, à laquelle le sentiment
+exagéré de notre mérite conduit presque toujours, peut-être parce
+qu'ayant appliqué son esprit aux grandes affaires en même temps qu'aux
+lettres, il mettait chaque chose à sa place, et que sans faire descendre
+les lettres du premier rang qui leur appartient, il avait reconnu qu'il
+existe encore après elles des choses dont on peut s'occuper, et
+auxquelles on peut s'intéresser dans la vie. Enfin il était doué d'un de
+ces caractères essentiellement heureux, que la mauvaise fortune peut
+bien troubler quelquefois, mais qu'elle n'empêche pas toujours de
+l'être.
+
+On a de lui, en prose, un discours sur la poésie, prononcé dans
+l'académie vénitienne, et trois volumes de lettres, intéressantes pour
+l'histoire littéraire et même pour l'histoire politique de son siècle,
+en même temps qu'elles le sont pour la connaissance des événements de sa
+vie, et des premières années de son fils. Ses cinq livres de poésies
+lyriques sont surtout recommandables par une certaine douceur de style
+qui rappelle souvent celle des vers de Pétrarque. Cette qualité,
+analogue à la trempe de son caractère et de son génie, était ce dont il
+se piquait le plus. On lui vantait un jour les poésies de son fils; on
+les mettait même devant lui au-dessus des siennes. Mon fils,
+répondit-il, fera des vers plus savants que les miens, mais il n'en fera
+jamais d'aussi doux.
+
+Après avoir fait beaucoup de grandes _canzoni_ à la manière de Pétrarque
+et des autres lyriques italiens, il essaya le premier de naturaliser
+dans sa langue l'ode en strophes de quatre, de cinq et de six vers; et
+cette partie de ses poésies est particulièrement estimée. Dans ses
+élégies, ses églogues, ses petits poëmes de _Pirame et Thisbé_, de
+_Léandre et Hèro_, il employa, non pas des vers tout-à-fait libres, mais
+une espèce de genre mixte, ou des vers rimés de distance en distance,
+genre que le _Tolomei_ imagina le premier, et qui a l'inconvénient de ne
+pas délivrer entièrement le poëte du joug de la rime, et de priver
+l'oreille du plaisir qu'elle lui procure, ou du moins de ce sentiment
+de la consonance que nous sommes habitués à regarder comme un plaisir.
+
+Je reviendrai dans la suite sur ses odes et sur ses autres poésies; je
+dois maintenant faire connaître le poëme auquel il doit la plus grande
+partie de sa gloire.
+
+Le roman d'_Amadis de Gaule_ est d'une antiquité qui paraît plus ou
+moins reculée, selon que l'on embrasse l'une ou l'autre des opinions
+avancées sur son premier auteur. Les uns ont prétendu qu'il avait été
+originairement écrit en vieux langage espagnol par un Mahométan de
+Mauritanie, qui se disait magicien et chrétien[97]; les autres le font
+naître en Angleterre, d'où il était passé en Espagne, et _Bernardo
+Tasso_ lui-même était de cette opinion. D'autres l'attribuent à un
+Portugais qui écrivait au commencement du quatorzième siècle[98].
+Quelques-uns ont voulu qu'il fût d'abord composé en flamand, puis
+traduit en vieux espagnol[99], avec beaucoup d'additions, ensuite
+retraduit, avec ces mêmes additions, en vieux français[100]. Mais si
+l'on veut en regarder comme le véritable auteur, celui qui le premier le
+mit en état d'être lu, par les corrections qu'il fit à l'ancien texte,
+par la couleur toute nouvelle qu'il lui donna, c'est à l'Espagnol
+_Garcias Ordognez de Montalvo_ qu'appartient cet honneur. Il le fit
+paraître à Salamanque en 1525[101]. Nicolas d'Herberay, sieur des
+Essarts, le traduisit en français, en 1543[102]; il en parut aussi une
+traduction italienne à Venise, en 1557. Nous avons vu dans la Vie du
+Tasse qu'il composa son poëme vers 1540, dans sa belle retraite de
+_Sorento_. Toute la cour de Naples était alors espagnole, et ce fut
+d'après le Roman espagnol, dont il n'existait pas encore de traduction
+connue, que le Tasse composa le sien.
+
+ [Note 97: Le _Quadrio, Stor. e Ragion. d'ogni poes._, t. VI,
+ p. 520 et 521.]
+
+ [Note 98: _Vasco de Lobera_, ou _Lobeira_. On le fait vivre
+ sous Denis, qui régna jusqu'à 1325. (_Id. ibid._)]
+
+ [Note 99: Par _Acuerdo de Oliva_.]
+
+ [Note 100: Par un certain Gorrée de Picardie. C'est cet
+ écrivain picard que notre savant Huet (_Essai sur les romans_) a
+ prétendu être l'auteur original. M. de Tressan (Disc. prélimin. de
+ son _Extrait d'Amadis_) adopte cette opinion, ou plutôt il croit
+ que des manuscrits picards, que Nicolas d'Herberay dit avoir vus,
+ étaient, comme le croit d'Herberay lui-même, ceux dont les
+ Espagnols s'étaient emparés pour les traduire dans leur langue et
+ les continuer selon le goût de leur nation. Or, l'ancienne langue
+ picarde, la même que l'on parle encore dans le pays, est aussi,
+ selon M. de Tressan, la même que la langue romane, ou la langue
+ française du douzième siècle. Rien de moins certain que cette
+ identité absolue, mais en la supposant même, on voit que cet
+ Amadis picard doit n'avoir été que celui de Gorrée, traduit de
+ l'ancien espagnol. Il est donc permis de rester dans le doute, et
+ il n'est pas, au fond, très-important d'en sortir.]
+
+ [Note 101: M. de Tressan. (_loc. cit._) dit que ce fut en
+ 1547; d'où il lire la conséquence que d'Herberay, qui publia la
+ première partie de sa traduction en 1540, ne l'avait point faite
+ d'après le travail de _Montalvo_; mais il se trompe: le _Quadrio_
+ ne cite pas seulement cette édition espagnole de 1525, mais une
+ autre à Séville, 1526, et une troisième à Venise, 1533. On ne doit
+ pas consulter à ce sujet la _Bibliotheca Scriptor. Hispan. de
+ Nicol. Antonio_, qui ne cite point de plus ancienne édition que
+ celle de Salamanque, 1575, in-fol. (Ne serait-ce pas une simple
+ erreur typographique qui aurait fait mettre un 7 au lieu d'un
+ 2?)]
+
+ [Note 102: Le premier livre, dédié à François Ier, parut en
+ 1540, et les autres livres les années suivantes.]
+
+Il voulait d'abord l'écrire en vers libres ou non rimes; son ami
+_Sperone Speroni_ l'y engageait; mais le prince de Salerne et D. Louis
+d'Avila, en cela de meilleur conseil que ce savant littérateur,
+voulurent qu'il le fit en octaves. Cette forme harmonieuse est surtout
+appropriée aux fictions brillantes de la féerie, et _Bernardo_ se
+félicita d'avoir pris ce parti, lorsqu'il vit, quelque temps après, le
+peu de succès qu'eut l'_Italia liberata_ du _Trissino_. Il voulait aussi
+se conformer aux règles d'Aristote, et faire un poëme épique régulier;
+sur ce point, qui tenait au fond de l'art, la cour n'avait rien à lui
+dire; mais elle l'avertit par un autre moyen. Lorsqu'il eut achevé dix
+chants avec cette régularité antique, il en essaya l'effet dans un
+cercle nombreux, en lisant ceux de ses chants dont il était le plus
+satisfait. Il s'aperçut bientôt que l'auditoire allait toujours en
+décroissant et qu'aux dernières lectures la salle était presque déserte.
+Cette expérience lui prouva que l'unité d'action et d'intérêt, fort
+bonne dans des fables d'une autre nature, n'avait point cette variété
+qu'exigent la chevalerie et la féerie, et dont le poëme de l'Arioste
+avait fait un besoin au public et une loi aux poëtes. Il revint donc sur
+ses pas, et se soumit, quoique malgré lui, à cette multiplicité
+d'action, à ce désordre convenu qui était passé en précepte, et pour
+lequel son ouvrage devint une nouvelle autorité.
+
+Il s'y soumit si bien, son imagination féconde entoura de tant
+d'accessoires l'action principale, ses épisodes sont si nombreux et
+tellement diversifiés, enfin son poëme est si long, qu'il serait
+extrêmement difficile d'en donner une analyse complète. Quelque serrée
+qu'il fût, on n'y arriverait pas sans beaucoup de peine à la fin du
+centième chant. Mais le sujet d'_Amadis de Gaule_ est très-connu en
+France. Il l'était même autrefois par l'ancienne traduction du roman
+espagnol; il l'est bien plus maintenant par l'élégant abrégé qu'en a
+fait M. de Tressan[103]. Il suffira donc d'en rappeler les principales
+circonstances, et de donner seulement, par l'analyse des premiers
+chants, une idée de la manière dont le poëte l'a traité.
+
+ [Note 103: Paris, 1779, 2 vol. in-12, réimprimé dans le
+ Recueil des OEuvres de M. de Tressan, Paris, 1787, 12 vol. in-8º.
+ Cet extrait est en effet écrit avec beaucoup de prétention à
+ l'élégance, mais trop rempli d'une froide galanterie de cour, qui
+ détruit l'intérêt et engendre l'ennui. Le vieux courtisan y gâte
+ souvent l'ouvrage du romancier. Ne va-t-il pas jusqu'à établir à
+ la cour du roi Lisvart des entretiens sur les modes, des
+ discussions sur les coiffures et sur les couleurs, et à faire
+ décider dans ces assemblées du cinquième siècle, transformées en
+ cercles de Versailles et de Trianon, que de toutes les coiffures
+ de femmes, celle qu'on nommait _à la grecque_ était la plus
+ élégante et la plus noble, et que la couleur _puce_ était la reine
+ des couleurs? Il ne manquait plus que d'ajouter le _caca-dauphin_,
+ qui fut aussi une couleur à la mode, au temps où l'auteur
+ écrivait.]
+
+Au temps de l'ancienne chevalerie, Lisvart, frère du roi de la
+Grande-Bretagne, était à la cour du roi de Danemarck, dont il avait
+épousé la fille, quand le roi son frère mourut[104]. Appelé à lui
+succéder, il s'embarque avec Brisène sa femme, et avant d'aborder dans
+ses nouveaux états, il va visiter le bon Languines, roi d'Écosse. Ils se
+promenaient ensemble au bord de la mer, lorsqu'ils virent aborder un
+vaisseau superbement orné, et d'où sortaient des sons harmonieux[105].
+Il en descendit une dame qui conduisait avec elle un jeune homme plus
+beau qu'Adonis. Une demoiselle portait sa lance, une autre son casque.
+La dame s'approche des deux rois, et prie poliment Lisvart de donner à
+ce jeune homme l'ordre de chevalerie. Lisvart lui accorde sa demande,
+reçoit le nouveau chevalier, lui donne l'accolade et lui fait prêter son
+serment. Aussitôt un nain sort du vaisseau, conduisant à la main un
+cheval superbe. A l'arçon de la selle est attaché un écu garni et
+entouré de perles, sur lequel est peint en champ d'or le portrait d'une
+jeune fille de la plus grande beauté, couvert d'un diamant transparent,
+destiné à le garantir des coups de lance et d'épée dans les combats. La
+sage fée Sylvane, qui conduit le jeune chevalier, lui remet ce bouclier,
+en lui annonçant que la Beauté qu'elle y a fait peindre est celle qui
+doit se rendre maîtresse de son coeur. Elle l'embrasse, il saute sur le
+beau cheval, salue les deux rois, s'éloigne, et la fée disparaît à
+l'instant.
+
+ [Note 104: Ce roi, que le poëte ne nomme pas, est appelé dans
+ le roman, Falangris.]
+
+ [Note 105: _Canto_ I, st. 12 et suiv.]
+
+En apprenant, quelques jours après, son premier fait d'armes, Lisvart
+apprend aussi que son nom est Alidor, qu'il est son fils, et qu'il a
+pour mère une belle et malheureuse reine qui vit dans le deuil et dans
+les larmes, parce qu'elle n'a pu avoir pour époux le père de son
+enfant[106]. Cependant des troubles causés par son absence le rappellent
+dans ses états. Il part, et confie à la reine d'Écosse sa fille Oriane,
+princesse à la première fleur de l'âge et qui est un prodige de beauté.
+La reine croit ne pouvoir rien faire de plus agréable pour la fille du
+roi son ami, que d'attacher à son service le Damoisel de la Mer, jeune
+adolescent nourri depuis quelques années à sa cour, à peu près de l'âge
+d'Oriane, et aussi beau qu'elle est belle. Cette politesse a les suites
+que l'on peut déjà prévoir. Entre autres incidents de leurs naissantes
+amours, le Damoisel, dans une partie de campagne, ose seul attaquer un
+lion qui a mis en fuite tout le cortège de la princesse, et qui
+s'apprête à la dévorer. Il tue le monstre; ce service rendu accroît son
+amour; la reconnaissance augmente celui d'Oriane; la reine est présente;
+ils ne peuvent se rien dire, mais ils s'entendent sans se déclarer.
+
+ [Note 106: Cette partie de l'exposition du poëme est vive et
+ brillante. On pourrait lui reprocher de ne pas annoncer l'action
+ principale, et d'en offrir d'abord une qui n'est qu'épisodique ou
+ secondaire; mais dans un genre aussi libre que le roman épique,
+ c'est une singularité de plus, et non pas un défaut.]
+
+Dans ce temps, où il y avait des lions en Écosse, il y avait aussi des
+géants. Un des plus horribles, suivi de quatre cavaliers, attaque à leur
+retour la reine, Oriane et leur suite[107]; c'est encore pour le
+Damoisel de la Mer une occasion de faire briller son courage; avec la
+seule épée d'un guerrier que ces brigands ont massacré, il combat le
+géant, le tue, lui et ses quatre satellites. Sa princesse lui doit une
+seconde fois la vie, et cette fois-ci, quelque chose de plus précieux;
+car ce géant était un affreux corsaire, venu d'une île dont il était
+maître, qui s'élève entre la Grande-Bretagne et l'Irlande; il voulait y
+emmener Oriane et ses jeunes compagnes, pour les joindre à plus de cent
+beautés de leur âge, qu'il avait enlevées de même et qui servaient à ses
+plaisirs. Elles reprenaient, avec leur libérateur, le chemin de la
+ville, le jour finissait, la nuit étendait ses voiles; on voit tout à
+coup paraître cent nains tenant des torches allumées et une demoiselle
+honnête et polie qui vient proposer à la reine et à Oriane de s'arrêter
+jusqu'au matin, non loin de là, dans un pavillon où la fée Urgande les
+attend. Elles auront pour escorte un roi des plus illustres et des plus
+braves. A l'instant même ce roi arrive; c'est Périon, souverain des
+Gaules et beau-frère de la reine d'Écosse. Il les conduit au pavillon
+d'Urgande, que le goût et la magnificence ont bâti, et dont ils se
+disputent les ornements[108]. Tandis qu'on en parcourt avec curiosité
+les divers appartements éclairés de mille flambeaux, Oriane et le
+Damoisel ne font que se regarder[109]. Il ose enfin parler à la
+princesse, mais c'est pour la prier d'obtenir du roi qu'il le reçoive
+chevalier. Il est temps qu'il aille justifier par des exploits dignes de
+son courage l'honneur qu'il a de lui appartenir.
+
+ [Note 107: C. II, st. 17.]
+
+ [Note 108: Cette fée, qui joue dans le poëme comme dans le
+ roman un très-grand rôle, est la protectrice de toute la famille
+ d'Amadis. Elle régnait dans une île inconnue, d'où elle veillait
+ sans cesse sur Périon et sur ses enfants. Le vieux roman français
+ l'appelle souvent Urgande _la Déconnue_, et l'italien
+ _Sconosciuta_.]
+
+ [Note 109: _Ub. supr._, st. 59.]
+
+Cependant la fée Urgande vient recevoir ses hôtes; le roi d'Écosse,
+averti par un message, arrive de son côté[110]; les deux rois et la fée,
+instruits des deux belles actions du Damoisel, lui donnent, au milieu
+d'un repas splendide, les éloges qu'il a mérités. Oriane saisit en
+tremblant cette occasion pour demander à Périon ce qu'il lui accorde
+volontiers: il donne avec plaisir l'ordre de chevalerie à celui qui
+promet d'être un si brave chevalier. La cérémonie faite, ce roi qui
+n'était venu que pour demander au roi son beau-frère des secours contre
+le féroce Abyès, roi d'Irlande et des Orcades qui ravage ses états avec
+une armée de barbares, ayant facilement obtenu ce qu'il désire, se hâte
+de partir. Le nouveau chevalier se dispose à le suivre. On vient lui
+remettre de la part de Gandales, seigneur écossais qui l'a élevé, une
+épée richement ornée, et plusieurs objets précieux, trouvés autrefois
+avec lui sur la mer, dans une caisse ou plutôt dans un berceau de bois
+de cèdre. Parmi ces objets étaient un anneau d'un grand prix, et une
+boule de cire. Oriane lui demande cette seule boule, qu'il s'empresse de
+lui offrir. Il part enfin, emmenant pour écuyer Gandalin, fils de
+Gandales, jeune homme de son âge, élevé avec lui, et qui ne veut point
+s'en séparer.
+
+ [Note 110: C. III.]
+
+En suivant les traces du roi Périon[111], il rencontre une dame et une
+demoiselle, dont la première lui présente une lance, en lui disant
+qu'avec cette arme il sauvera la maison royale dont il est sorti; c'est
+encore la fée Urgande, qui disparaît aussitôt. La demoiselle est une
+Danoise attachée à la reine de la Grande-Bretagne, et qui retourne
+auprès d'elle; elle déclare au Damoisel de la Mer qu'elle restera
+quelques jours auprès de lui pour voir quel usage il fera de cette
+lance. Le premier usage qu'il en fait est de délivrer Périon, à qui une
+troupe de brigands a dressé une embuscade et qui est près d'y périr. Les
+brigands sont tous percés de sa lance, ou mis en pièces par son épée. Le
+roi plein de reconnaissance embrasse son défenseur, et reprend en sûreté
+la route de ses états. Le Damoisel, pour chercher d'autres aventures,
+prend par un autre chemin. La Demoiselle de Danemark, témoin de cet
+exploit, n'en veut pas davantage, quitte le jeune chevalier, et se rend
+à la cour d'Écosse. Elle y raconte ce qu'elle a vu[112]; d'autres
+messages instruisent la cour des preuves que le Damoisel de la Mer ne
+cesse de donner de sa valeur; tout retentit de ses louanges. Le coeur
+d'Oriane est vivement ému; elle doit bientôt retourner auprès de son
+père; elle n'aura plus si facilement des nouvelles de son chevalier;
+elle prend enfin pour confidente la Demoiselle de Danemark; elle lui
+confie que dans la boule de cire que celui qu'elle aime lui a donnée,
+elle a trouvé son nom écrit, avec la qualité de fils de roi. Elle la
+prie de l'aller trouver de sa part, de lui remettre ce signe de sa
+mission, et d'aller, s'il le faut, jusqu'à Paris l'assurer de la
+constance de son amour.
+
+ [Note 111: C. IV.]
+
+ [Note 112: C. V.]
+
+Le temps de son retour dans la Grande-Bretagne étant venu, la fée
+Urgande vient la prendre dans un vaisseau magnifique, où sont employées
+toutes les richesses de la féerie[113]. Pendant le trajet, elle instruit
+Oriane, et en même temps le lecteur, de la naissance du jeune Damoisel
+dont elle est si tendrement occupée. Il a reçu le jour de ce même roi
+Périon, qui l'a fait chevalier sans le connaître et à qui il a sauvé la
+vie. Épris dans sa jeunesse d'Elisène, fille du roi de la
+Petite-Bretagne ou de l'Armorique, Périon l'épousa sans autre témoin que
+sa suivante. Elle eut de lui un fils dont elle accoucha en secret.
+
+ [Note 113: C. VI.]
+
+Le soin de son honneur la força de faire exposer cet enfant sur les
+flots, dans un berceau de bois de cèdre, où elle fit placer l'épée que
+Périon avait laissée en la quittant, un anneau qu'elle tenait de lui,
+une boule de cire, et dans cette boule un papier sur lequel étaient
+écrits son nom et la qualité de son père. Elle a depuis épousé
+solennellement Périon; elle règne maintenant avec lui sur les Gaules, et
+tous deux regrettent également la perte de ce fils de leur amour. Le
+jour où il fut exposé, un seigneur écossais, nommé Gandales, vit le
+berceau près du rivage, le prit, l'emporta chez lui, et donna à l'enfant
+le nom de _Damoisel de la Mer_. Oriane sait le reste de l'histoire; elle
+est à peine finie que le navire entre au port de Vindisilore. Urgande
+dépose la princesse au sein de sa famille et remonte sur son vaisseau.
+
+Pendant ce temps, le Damoisel, après des rencontres et des aventures,
+ornement indispensable des voyages de tout chevalier, s'était joint au
+prince d'Écosse, son ami, qui conduisait les troupes que le roi
+Languines envoyait au secours de Périon[114]. Ils passent le détroit,
+abordent en Normandie, et sont bientôt rendus à Paris. Périon s'y était
+renfermé, après avoir perdu plusieurs batailles[115]. Il les reçoit
+avec beaucoup de joie. Le féroce Abyès arrive avec ses Irlandais et se
+présente devant la place[116]. Périon, le prince d'Écosse et le Damoisel
+de la Mer, sortis à sa rencontre, tombent dans une embuscade; la mêlée
+devient effroyable. Le Damoisel parvint à joindre Abyès, et le défie
+seul à seul. Le roi d'Irlande accepte, est vaincu et tué, après un
+combat des plus terribles. Au moment où le vainqueur est conduit en
+triomphe, où le roi et la reine des Gaules reconnaissent qu'ils lui
+doivent leur salut et celui de leurs états, la confidente d'Oriane
+arrive et remplit auprès de lui la mission dont elle est chargée. Il
+apprend ainsi son nom et son origine royale; il ne lui reste à savoir
+que de quel roi il est né.
+
+ [Note 114: C. VIII. Le roman français nomme le prince d'Écosse
+ Agrayes, et le poëme italien _Agriante_.]
+
+ [Note 115: Dans le roman, la ville où Périon s'enferme et est
+ assiégé n'est point Paris, mais Baldaen, qui n'est connue, je
+ crois, ni dans la géographie des Gaules, ni dans celle de la
+ France.]
+
+ [Note 116: C. IX et X.]
+
+Ce jour-là même, un incident particulier fait remarquer au roi et à la
+reine des Gaules l'anneau que le Damoisel portait toujours; ils
+commencent à soupçonner la vérité; ils vont ensemble la nuit à la
+chambre du jeune héros, qu'ils trouvent profondément endormi. Son épée
+était au chevet du lit. Périon la tire du fourreau, et reconnaît celle
+qu'il avait autrefois laissée à Elisène. Ces deux signes réunis ne leur
+laissent presque plus de doute. Ils réveillent le Damoisel par les
+expressions de leur joie, apprennent de lui qu'il n'est point le fils de
+ce Gandales qui l'a élevé, qu'il n'est qu'un malheureux enfant que ce
+bon Écossais avait trouvé dans un berceau flottant sur la mer.... Alors
+tout est éclairci; Elisène et Périon reconnaissent leur fils, qui quitte
+le nom de Damoisel de la Mer pour prendre celui d'Amadis[117].
+
+ [Note 117: C. X.]
+
+Ce n'est, à bien dire, qu'ici, au dixième chant, que l'exposition se
+termine. On voit quel soin l'auteur a pris de ménager par degrés la
+connaissance que l'on acquiert, et qu'_Amadis_ acquiert lui-même du
+secret de sa naissance. Dans le roman, au contraire, on le sait dès le
+commencement. Les faits y sont contés en sens direct; dans le poëme, ils
+le sont en ordre inverse ou rétrograde, comme les faits historiques le
+sont souvent dans l'épopée des anciens; c'est que pour le poëte
+romancier, le roman est l'histoire.
+
+Amadis ne tarde pas à vouloir retourner auprès d'Oriane, mais il n'avoue
+au roi Périon que le désir d'aller acquérir de la gloire. Son père,
+malgré sa tendresse, n'a rien à opposer à un pareil motif. Dans leur
+dernier entretien, il lui donne des instructions assez mal placées et
+beaucoup trop longues sur les devoirs, non-seulement d'un chevalier,
+mais d'un général d'armée[118]. Lorsqu'Amadis est repassé dans la
+Grande-Bretagne, les aventures semblent naître sous ses pas. Dans un
+combat où il se couvre de gloire, il a pour témoin un jeune guerrier qui
+le regarde avec admiration, et qui, le combat fini, lui déclare qu'il
+allait demander au roi Lisvart l'ordre de chevalerie, mais qu'il ne veut
+le recevoir que de lui[119]. Amadis refuse d'abord, mais la fée Urgande
+paraît et l'engage à satisfaire le jeune inconnu; il le reçoit donc
+chevalier; ils se quittent, et c'est lorsqu'ils ne peuvent plus se voir
+qu'Urgande instruit Amadis de ce qu'ils sont l'un à l'autre. Ils sont
+frères. Elisène et Périon, depuis qu'ils étaient sur le trône, avaient
+eu un second fils nommé Galaor, qu'un géant leur avait enlevé; mais
+c'était à bonne intention et pour le remettre entre le mains d'Urgande,
+qui veillait sur la destinée des deux frères, et qui voulait faire
+donner au plus jeune une éducation conforme à ses projets[120]. Elle l'a
+conduit au-devant d'Amadis, pour que ce fût celui-ci qui l'armât
+chevalier; mais le temps n'est point encore venu où elle doit les
+réunir.
+
+ [Note 118: Ces instructions remplissent, à douze octaves près,
+ tout le deuxième chant, qui, à la vérité, n'en a que cinquante.]
+
+ [Note 119: C. XIII, st. 27.]
+
+ [Note 120: Ce n'est point encore à ce moment que le lecteur
+ est instruit de tous ces détails, et de ces projets d'Urgande, et
+ de cette éducation de Galaor; c'est lorsqu'Amadis est arrivé à la
+ cour de Lisvart, et qu'ayant reçu un message de la part de son
+ frère, il raconte à la reine tout ce qu'Urgande lui a précédemment
+ appris. (C. XIX, st. 36-55.)]
+
+On voit que ceci est comme le complément de l'exposition du poëme, et
+que le poëte, fidèle à son système, y suit toujours la même marche. La
+nôtre doit changer ici. Indiquer sommairement quelques-uns des
+principaux faits doit nous suffire; le reste nous mènerait trop loin.
+L'amour constant d'Amadis pour Oriane est mis à de longues et fortes
+épreuves; son amitié pour son frère le fait s'exposer à de grands
+dangers. Le caractère de ce frère est tout différent du sien. Galaor
+l'égale en beauté, même en courage; il est comme lui porté à l'Amour,
+mais non pas de la même manière. Amadis n'a qu'un sentiment dans le
+coeur; Oriane est tout pour lui; le sexe entier a des droits sur Galaor;
+il s'enflamme également pour toutes les belles. Les hauts faits d'Amadis
+sont tous héroïques; même en servant les dames, en les délivrant des
+prisons où elles sont renfermées, des géants qui les enlèvent, des
+chevaliers déloyaux qui les oppriment, il ne fait que remplir les
+devoirs de la chevalerie, toutes ses pensées sont pour Oriane, c'est à
+elle seule qu'il offre en idée sa gloire et tous ses exploits; Galaor ne
+se refuse point à recevoir le prix des services qu'il rend; il profite
+de tous les plaisirs qui lui sont offerts et tombe aussi dans tous les
+piéges qui lui sont tendus. C'est presque toujours Amadis qui l'en
+retire; Amadis est en même temps le modèle d'un amour parfait et d'une
+parfaite amitié.
+
+La fée Urgande veille sur tous les deux, et prépare, à travers mille
+dangers, l'union d'Amadis et d'Oriane. Long-temps ils sont heureux du
+seul bonheur d'aimer; dans les rendez-vous les plus secrets, si leur
+tendresse est la même, leur sagesse l'est aussi[121]; mais un jour que
+des brigands envoyés par l'enchanteur Arcalaüs, ennemi de Lisvart et de
+sa famille, enlevaient Oriane, Amadis court sur leurs traces, les
+atteint dans une forêt, fond sur eux comme la foudre, et délivre encore
+une fois celle qu'il aime[122]. L'amour, la reconnaissance, le plaisir
+de se revoir, après de tels dangers, cette nuit, cette solitude, cette
+forêt, se firent entendre au coeur d'Oriane, et vainquirent la timidité
+d'Amadis:
+
+ Comme elle oublia sa pudeur,
+ Il oublia sa retenu[123].
+
+et en revenant à la cour de Vindisilore, ils n'avaient plus à désirer
+que la durée de leur bonheur.
+
+ [Note 121: C. XVIII, st. 16 et suiv.]
+
+ [Note 122: C. XXX.]
+
+ [Note 123:
+
+ Comme elle oubliait sa pudeur,
+ J'oubliai lors ma retenue. (CHAULIEU.)]
+
+Ce bonheur est troublé de mille manières; il l'est même par la jalousie.
+La belle et jeune princesse Briolanie implore le secours d'Amadis pour
+venger la mort du roi son père, qu'un usurpateur a lâchement assassiné.
+Les lois de la chevalerie et la générosité d'Amadis lui font un devoir
+de courir cette grande aventure; mais un concours de circonstances fait
+croire à la tendre Oriane que Briolanie lui a enlevé le coeur d'Amadis.
+En proie à tous les tourments de la jalousie[124], elle écrit à celui
+qu'elle croit infidèle une lettre pleine de reproches. Dans quel moment
+Amadis la reçoit-il? Lorsque, après avoir replacé Briolanie sur le
+trône, il a subi, dans une île enchantée, que l'on appelle l'_Ile
+ferme_, les épreuves les plus fortes de la bravoure et de la
+fidélité[125]; lorsque les habitans, qui, depuis long-temps attendaient
+pour roi le guerrier le plus brave, et le plus loyal amant, lui ont
+décerné la couronne[126]. A la lecture de cette lettre, après avoir
+exhalé son désespoir par des cris et par des larmes pendant tout le
+reste du jour, il sort, la nuit, de l'Ile ferme, seul et sans armes,
+passe sur le Continent, et ne s'arrête que dans l'ermitage de la _Roche
+pauvre_, où il reste caché sous le nom du _beau Ténébreux_, que le bon
+ermite lui a donné[127].
+
+ [Note 124: C. XXXII, st. 38, etc.]
+
+ [Note 125: Cette île avait été jadis enchantée par le magicien
+ Apollidon, qui, selon notre vieux roman, était le fils aîné d'un
+ roi de Grèce. A la mort de son père, il laissa la couronne à son
+ frère et parcourut le monde en donnant des preuves de la plus
+ brillante valeur. Il devint amoureux de la soeur de l'empereur de
+ Rome, l'enleva, et l'emmena dans l'Ile ferme, qui était alors
+ tyrannisée par un géant. Il tua le géant; les habitants le
+ reconnurent pour roi. Il passa plusieurs années dans cette île, et
+ y fut parfaitement heureux; mais l'empereur de Grèce, qui était
+ son oncle maternel, étant mort sans enfants, il fut appelé à lui
+ succéder. Sa femme, qui regrettait cette île, voulut du moins
+ qu'il n'y pût régner aucun roi s'il n'était reconnu plus brave
+ guerrier et plus loyal amant que lui, ni aucune reine si elle ne
+ la surpassait elle-même en fidélité et en beauté. Apollidon était
+ très-savant magicien; il éleva dans l'île, à l'entrée d'un jardin,
+ un arc merveilleux, qu'il appela l'_Arc des loyaux amants_; et cet
+ arc et ce jardin, par la force de ses enchantements, faisaient
+ subir à tous ceux qui s'y présentaient des épreuves terribles,
+ dont personne, avant Amadis, n'était encore sorti vainqueur.
+
+ On ne s'est point mis en peine de savoir ce que c'était que cette
+ île merveilleuse dont il est si souvent question dans le roman et
+ dans le poëme d'Amadis. C'était la même que Mona, l'île des
+ Druïdes, où le poëte anglais Mason a mis la scène de sa tragédie
+ de _Caractacus_, située entre l'Angleterre et l'Irlande,
+ aujourd'hui l'île de Man. On lui avait donné le nom d'Ile ferme,
+ parce qu'elle avait autrefois tenu à la grande île, et ce fut
+ lorsqu'un tremblement de terre l'en eut détachée qu'elle fut
+ appelée _Mona_. Cette explication nous est donnée par le Tasse
+ lui-même, dans son XCIIe chant:
+
+ _L'Isola ferma prima era chiamata;
+ Quando con la Britannia era congiunta;
+ E da tre parti dal mar circondata,
+ E sol dall'altra con la terra aggiunta.
+ Dagli scrittori Mona nominata
+ Fu, poi che l'ebbe dal terren disgiunta
+ Un terremoto, di città e castella
+ Ricca in quel tempo, e gloriosa e bella._ (St. 14.)
+
+ Il avait même dit auparavant (c. XXXVI, st. 71):
+
+ _Questa l'Isola ferma è nominata,
+ Perchè da un canto non l'inonda il mare,
+ Ove si angusta e forte ave l'entrata
+ Che per mezz'un castel forz'è passare._
+
+ L'auteur, dans une lettre à son ami _Sperone Speroni_, lui dit
+ qu'on ne trouve dans aucun endroit du roman d'Amadis cette
+ position de l'Ile ferme, ni cette origine de son nom, et qu'il
+ s'est vu obligé de réparer cet oubli. _V. S. ha da sapere_,
+ continue-t-il, _che Mona è una isola lontana di Bertagna cinque
+ miglia, fecondissima, benchè non molto abitata; la quale scrivano
+ alcuni autori ch' era congiunta con Bertagna versa ponente, e da
+ tre parti e cinta dal mare, ma che per un gran terremoto si
+ disgiunse e divenne isola. Fingo che questa fosse, e che a quel
+ tempo si chiamasse Isola ferma_, etc. (_Opere di M. Sperone
+ Speroni_, Venezia, 1740, in-4º., t. V, p. 350.)]
+
+ [Note 126: C. XXXVII.]
+
+ [Note 127: C. XXXIX.]
+
+Une lettre a fait tout ce mal, un autre lettre le répare. Oriane
+détrompée rappelle son cher Amadis; il rentre à la cour de Lisvart par
+le plus brillant exploit et par le plus grand service, en rétablissant
+dans son palais et affermissant sur son trône ce roi, qui soutenait un
+combat douteux contre Cildadan, roi d'Irlande, et contre une troupe de
+géants[128]. Le poëme et le roman pourraient finir ici; l'action paraît
+terminée; mais de nouveaux incidents la renouent, et ce que nous avons
+vu n'en forme que la première moitié.
+
+ [Note 128: C. XLIX et L.]
+
+Dans la seconde, après de nouveaux exploits d'Amadis, Lisvart, trompé
+par des envieux et des calomniateurs, a de si mauvais procédés pour lui,
+qu'il le force à quitter sa cour[129]. Amadis est encore une fois séparé
+d'Oriane; mais malgré tous les maux que cette injustice lui fait
+souffrir, c'est encore lui, quelque temps après, qui, réuni au roi
+Périon son père et à son frère Florestan[130], sauve d'une ruine totale
+l'ingrat Lisvart, attaqué par Arcalaüs, à la tête d'une armée de géants
+et d'une ligue de six rois[131]. Périon et ses deux fils, cachés sous
+des armes brillantes que leur a envoyées la fée Urgande, restent
+inconnus, quoique vainqueurs, et disparaissent sans avoir voulu recevoir
+les remercîments de Lisvart. Il n'apprend qu'après bien des recherches
+que c'est encore cette fois au généreux Amadis qu'il doit le trône et la
+vie[132].
+
+ [Note 129: C. LVI.]
+
+ [Note 130: Fils de Périon comme Amadis et Galaor, mais qu'il
+ avait eu d'une autre maîtresse, avant de connaître Elisène.
+ Florestan a paru pour la première fois au c. XXXV, avec la belle
+ Corisande sa maîtresse. Leurs amours et les exploits de Florestan
+ forment un des épisodes les plus intéressants du poëme.]
+
+ [Note 131: C. LXV.]
+
+ [Note 132: C. LXVI, st. 30 suiv.]
+
+Amadis est allé en Orient chercher de nouvelles aventures. Si l'on
+voulait s'engager ici dans les détails, il faudrait le conduire à la
+cour de Constantinople, et l'en ramener avec une jeune et très-belle
+princesse, nommée Grassinde, qui l'a fort bien reçu à Mycènes, mais qui
+s'est mis dans la tête une singulière fantaisie. Elle a ouï dire que la
+cour de Lisvart est plus riche en belles personnes que toutes les autres
+cours. Elle attend de la politesse d'Amadis qu'il l'y conduira et
+maintiendra envers et contre tous qu'elle surpasse en beauté toutes les
+demoiselles de cette cour. Amadis, d'abord très-embarrassé, vient
+ensuite à penser qu'il ne s'agit que des demoiselles, et qu'Oriane (ce
+qu'il sait en effet très-bien), ne l'est plus; il promet donc à
+Grassinde tout ce qu'elle veut, et aussitôt elle se dispose à
+partir[133]. Il lui tient parole, et, dans un grand tournoi, où il
+parait sous le nom du Chevalier grec, devant toute la cour de la
+Grande-Bretagne, il renverse tous les chevaliers qui refusent d'avouer
+la supériorité de Grassinde. Elle reçoit enfin de lui, aux yeux de tous,
+la couronne de la beauté[134].
+
+ [Note 133: C. LXXII.]
+
+ [Note 134: C. LXIX.]
+
+Oriane était si peu compromise par cette victoire remportée sur les
+demoiselles bretonnes, qu'elle avait mis en secret au jour un fils, qui
+fut célèbre dans la suite sous le nom d'Esplandian[135]. Cependant
+l'empereur de Rome, qui ne sait rien de cette affaire, l'a demandée en
+mariage[136]. Lisvart lui accorde sa fille; une flotte l'emmène à Rome;
+mais Amadis, qui s'est retiré dans l'Ile Ferme, dont il est toujours
+demeuré roi, y fait équiper à la hâte une flottille, rassemble des
+matelots, des soldats, met en mer; et au moment où la flotte romaine
+passe à la vue de l'île, fond sur elle, avec ses chevaliers, saute à
+bord du commandant, lui fait mettre bas les armes, enlève Oriane et
+l'emmène avec lui dans son île[137].
+
+ [Note 135: C. LXII, st. 44 et suiv.]
+
+ [Note 136: C. LXXIV, st. 55.]
+
+ [Note 137: C. LXXXII.]
+
+Alors la guerre est ouvertement déclarée entre le roi Lisvart et lui.
+Tous deux ont des alliés et rassemblent de fortes armées; dix chants
+entiers sont remplis des préparatifs de cette guerre. La bataille se
+donne enfin[138]; elle est sanglante. Amadis y sauve encore la vie au
+roi Lisvart, en qui il voit toujours le père d'Oriane. Les hostilités
+sont suspendues. Pendant la trêve, un sage ermite, qui a élevé le jeune
+Esplandian, parvient à faire entendre raison à Lisvart, en lui dévoilant
+le secret de sa fille, qu'il ignorait complètement[139]. D'autres
+événements, qui le rejettent dans des dangers, dont Amadis le tire
+encore, accélèrent la conclusion de la paix; elle est enfin conclue. Le
+mariage d'Oriane et d'Amadis est arrêté. La célébration se fait dans
+l'Ile Ferme; l'union de tous les personnages épisodiques est formée le
+même jour avec la plus grande solennité[140]. Les enchantements de l'île
+sont détruits; elle n'est plus que le séjour fortuné d'Amadis et
+d'Oriane. La fée Urgande, qui a dirigé le fil des événements, arrive sur
+un vaisseau, orné de toutes les merveilles de son art[141]. Elle vient
+embellir la fête et jouir du fruit de ses soins.
+
+ [Note 138: C. XCIV.]
+
+ [Note 139: C. XCVI, st. 24 et suiv.]
+
+ [Note 140: C. XCIX.]
+
+ [Note 141: C. C.]
+
+Dans ce roman, l'intérêt est, comme on voit, fondé sur une passion
+réelle, sur un amour mutuel, traversé par des obstacles, troublé par des
+orages et couronné enfin par le succès. Cette passion mêlée aux faits
+d'armes et aux merveilles de la chevalerie et de la féerie, était
+peut-être plus propre qu'aucune autre à fournir le sujet d'un poëme
+romanesque. _Bernardo Tasso_, qui avait de l'imagination et un vrai
+talent, joignit à ce fond déjà très-riche des ornements qui ne le sont
+pas moins. Il ne prit de l'ancien roman espagnol que ce qu'il jugea
+propre à recevoir tout le brillant du coloris poétique. Il créa de
+nouveaux personnages et des actions nouvelles; en un mot, il s'appropria
+si bien le sujet par sa manière de le traiter, qu'il semble que ce sujet
+même et que l'ouvrage entier lui appartiennent. A l'exemple du _Bojardo_
+et de l'Arioste, qui avaient en quelque sorte fixé la nature vague et
+mobile du roman épique, il ourdit la trame du sien de trois fils
+principaux, qui s'étendent depuis le commencement jusqu'à la fin, et
+d'un grand nombre d'épisodes accessoires qui les croisent et s'y
+entrelacent, pour varier dans chaque chant les situations, les scènes et
+les acteurs.
+
+Il a donné à la belle Oriane un frère nommé Alidor, beau comme elle, et
+au tendre Amadis une soeur nommée Mirinde, guerrière et brave comme lui.
+C'est Alidor qui ouvre la scène au premier chant du poëme, et c'est le
+portrait de Mirinde que la fée Sylvane, sa protectrice, a fait peindre
+sur son bouclier[142]. Les amours d'Alidor et de Mirinde, de Floridant,
+prince d'Espagne, et de la jeune Filidore, forment avec l'amour d'Amadis
+et d'Oriane ces trois fis continus et principaux de l'intrigue. Elle
+est nécessairement compliquée, mais si artistement conduite qu'on la
+suit sans trop de peine, à travers les épisodes secondaires qui
+l'interrompent souvent. Ces épisodes sont de différents genres et
+très-variés entre eux; les uns purement héroïques, les autres d'une
+teinte plus triste, qui paraissent pour la plupart tirés de vieilles
+chroniques espagnoles; d'autres enfin tendres et galants; mais il n'y en
+a aucun de trivial, de populaire ou de trop libre. Le Tasse voulut que
+son poëme eût dans toutes ses parties ce ton de galanterie noble et
+décente, qui était celui de l'ancienne chevalerie. Le rôle brillant et
+léger de Galaor est presque le seul dans lequel il ait jeté des
+galanteries un peu vives. Encore a-t-il satisfait, pour ainsi dire, à la
+morale de l'amour, en corrigeant ce jeune guerrier de son inconstance,
+et lui faisant éprouver pour Briolanie une véritable passion.
+
+ [Note 142: Voyez ci-dessus, p. 66 et 67.]
+
+Ces trois actions principales, et cette foule d'épisodes qui les
+entrecoupent, sont, on le voit bien, des imitations du plan de
+l'Arioste, que _Bernardo_ se proposa d'imiter en tout; mais quelque
+intéressantes que soient les premières, elles ont le défaut d'être
+toutes trois à peu près du même genre; ce sont trois intrigues d'amour,
+tandis que dans l'Arioste, la guerre terrible des Sarrazins et les
+dangers de la France, la folie sublime de Roland et sa guérison
+merveilleuse, enfin les amours et l'union de Roger et de Bradamante
+forment d'admirables contrastes et une riche variété. Les aventures
+épisodiques sont, pour la plupart, d'un heureux choix et d'une exécution
+soignée; mais peut-être sont-elles, ainsi que les trois principales
+actions, coupées à trop petites parties, trop symétriquement
+distribuées, interrompues et reprises. Le plan du _Roland furieux_,
+paraît tracé par la liberté même, celui d'_Amadis_ l'est par une main
+qui veut paraître libre; et l'on peut dire qu'il est trop régulièrement
+irrégulier.
+
+Son auteur pensa qu'une matière aussi vaste et aussi complexe devait
+avoir un nombre convenable de grandes divisions, et il la partagea en
+cent chants, chacun en général de cinq à six cents vers. Sa première
+idée fut de supposer ou de feindre qu'il récitait chaque jour un de ces
+chants au milieu d'un cercle de dames et de seigneurs réunis pour
+l'entendre, que ces récits étaient interrompus par l'arrivée de la nuit,
+et qu'il les reprenait au lever de l'aurore; idée peut-être assez
+heureuse, plus poétique et plus vraisemblable que les moralités et les
+autres digressions de ce genre essayées par quelques poëtes et
+perfectionnées par l'Arioste. Il avait donc commencé tous ses chants, à
+l'exception du premier, par la description de l'aurore, et les avait
+terminés par celle de la nuit. A la nuit, il congédiait son auditoire;
+au point du jour il le rassemblait autour de lui. Un jeune littérateur
+de ses amis, nommé _Vincenzio Laureo_, qui fut dans la suite
+cardinal[143], craignant que tant de descriptions, quoiqu'elles fussent
+toutes assez courtes, ne donnassent au lecteur de la satiété et de
+l'ennui, lui conseilla d'en retrancher une grande partie; le savant
+_Sperone Speroni_ fut du même avis; le Tasse céda, mais avec répugnance,
+et moins par persuasion que par égard. Peut-être doit-on regretter qu'il
+ait cédé; il en devait résulter sans doute de la redondance et de
+l'uniformité; mais cela donnait aussi au poëme entier une teinte
+particulière. Quelque varié que soit le spectacle du lever du soleil et
+de la chute du jour, c'était un objet de curiosité, que de voir que le
+poëte avait réussi à les peindre de cent différentes manières. Il a
+laissé subsister beaucoup de ces descriptions, qui prouvent les
+ressources et la fécondité de son talent. Mais peut-être y en a-t-il
+trop, par cela même qu'il en a retranché un grand nombre. On ne sait
+plus pourquoi, en reprenant sa lyre, il chante si souvent l'aurore,
+puisqu'il ne la chante pas toujours.
+
+ [Note 143: Sous le pontificat de Grégoire XIII.]
+
+Il fit un changement plus considérable et qui lui coûta plus de travail.
+Il commença son poëme avec le dessein de le dédier à Philippe, alors
+infant d'Espagne; mais _Ferrante Sanseverino_ ayant passé du service de
+l'empereur à celui du roi de France, le Tasse lui-même ayant été envoyé
+par ce prince en France, où il continua de travailler à son poëme, il
+changea de dessein, le dédia au roi Henri II, y sema différents traits
+et plusieurs épisodes à la louange de la maison royale de France, et
+surtout de Marguerite de Valois, soeur du roi, à laquelle il était
+particulièrement dévoué. Lorsqu'il fut ensuite revenu en Italie, qu'il
+eut trouvé un asyle à la cour du duc d'Urbin, et qu'il eut achevé son
+poëme, le duc l'engagea, comme nous l'avons vu dans sa vie, à le dédier
+à Philippe II, et il y consentit dans l'espérance d'obtenir
+non-seulement la restitution de ses biens, mais quelque grande
+récompense. Il dut alors faire un grand nombre de changements, tant dans
+la fable même d'Amadis, de qui il avait fait descendre la maison de
+France, que dans les digressions et dans les épisodes qu'il avait
+consacrés à la gloire de Henri II, de sa famille, et qu'il lui fallut
+retourner à l'honneur de Philippe II et de la sienne.
+
+On peut croire que toutes ces mutations durent altérer un peu l'ensemble
+du poëme et faire disparaître quelque chose de la beauté, et surtout de
+la facilité de son premier jet. Une défiance peut-être excessive de
+lui-même, quelquefois aussi dangereuse que l'excessive confiance,
+empêchait le Tasse d'être jamais content de ce qu'il avait fait. Il
+voulut soumettre son ouvrage, non pas à deux ou trois bons juges, qui
+sans doute auraient suffi, mais à un très-grand nombre de censeurs, qui
+se trouvèrent, comme il arrive, presque tous d'avis différents. L'un
+lui faisait changer une chose, l'autre en retrancher une autre: il se
+consumait à suivre leurs conseils, et malgré le mérite reconnu de la
+plupart d'entre eux, il n'est pas sûr que le poëme y ait toujours gagné.
+_Giraldi_, _Varchi_, _Bartolomeo Cavalcanti_, _Ruscelli_, et plusieurs
+autres furent consultés par lettres. _Bernardo Capello_, _Antonio
+Gallo_, _Muzio_ et _Atanagi_, se rassemblèrent à Pésaro, sur
+l'invitation du duc d'Urbin, pour revoir attentivement le poëme entier;
+enfin, le Tasse prit encore à Venise les avis de _Molino_, de _Veniero_,
+de _Mocenigo_: il est impossible enfin de se donner plus de peine, de
+montrer plus de docilité à écouter les conseils, plus de patience
+d'esprit et de souplesse de talent à les suivre.
+
+Ajoutons encore qu'il avait composé la plus grande partie de son poëme
+au milieu du bruit des armes, ou dans de longs et malheureux voyages, ou
+parmi les ennuyeux détails des affaires du prince, à Salerne, à Rome et
+à Paris; enfin, dans des positions affligeantes ou agitées, et loin de
+ce repos et de cette tranquillité d'ame, dont tout homme qui écrit a
+besoin, et dont les poëtes ont plus grand besoin que les autres. Malgré
+tout cela, le poëme d'_Amadis_ parut si beau, si bien proportionné dans
+son tout et dans ses parties, si brillant dans ses détails, et si riche
+en ornements de toute espèce, qu'il fut et qu'il est encore regardé
+comme l'un des meilleurs que la langue italienne ait produits.
+Plusieurs critiques du temps en firent les plus grands éloges, et le
+_Speroni_ même osa le préférer, pour l'accord et la proportion des
+parties, à l'_Orlando furioso_.
+
+En réduisant, comme on le doit, cette exagération de l'amitié, on peut
+placer l'_Amadigi_ au second rang parmi les romans épiques. On peut
+enfin penser à ce sujet comme Louis _Dolce_, qui à la vérité était aussi
+un ami du Tasse, mais homme d'un goût assez pur, et qui, ayant lui-même
+composé des poëmes romanesques, devait voir dans l'auteur d'_Amadis_ un
+rival à craindre, en même temps qu'il y voyait un ami. Il dit
+très-positivement[144] que dans ce poëme le style du Tasse lui paraît
+très-choisi et très-soigné quant au langage; que sa versification est
+pure, noble et agréable; qu'il ne s'écarte jamais d'une certaine gravité
+qui est seulement plus ou moins forte, selon que les sujets l'exigent;
+que par un mélange très-rare il réunit presque toujours la facilité et
+la majesté; qu'il a de l'abondance dans les pensées, du merveilleux et
+de la propriété dans les comparaisons; que dans chaque chose il garde
+admirablement les convenances, qu'il n'y a aucune partie de son poëme
+qui ne plaise, ou qui n'instruise, et qui ne tienne le lecteur dans une
+douce et agréable attente.
+
+ [Note 144: Dans la Préface qui précède la belle édition
+ d'_Amadis_ donnée par _Giolito_, Venise, 1560, in-4º.]
+
+«Il met, continue le _Dolce_, tous les objets avec tant de vérité devant
+nos yeux, qu'un peintre ne le pourrait mieux faire. Il surpasse du bien
+loin tous les autres poëtes dans la peinture des douceurs et des
+souffrances de l'amour; et dans la description des batailles, des
+combats de chevaliers, de géants et de monstres, on peut le comparer à
+tous. Il a même dans cette partie une vérité qui n'appartient qu'à ceux
+qui ont entendu comme lui le fracas des armes et le tumulte des
+batailles. Dans les détails cosmographiques, il semble qu'il conduit le
+lecteur comme par la main de contrée en contrée, et d'une ville à une
+autre ville. Il excelle à émouvoir le coeur: il le tyrannise en quelque
+sorte; enfin, si l'Arioste lui est supérieur en quelques parties, il y
+en a aussi que d'excellents juges regrettent peut-être de ne pas voir
+dans le poëme de l'Arioste, et que l'on trouve dans le sien.» A l'égard
+de ce dernier article, il peut paraître exagéré, mais il ne le serait
+pas de dire qu'il se trouve quelquefois dans le _Roland furieux_ des
+choses que l'on voudrait n'y pas voir, et qu'il ne s'en trouve jamais de
+pareilles dans _Amadis_.
+
+Pour mieux fixer l'opinion qu'on doit avoir de ce poëme, quelques
+citations sont d'autant plus nécessaires, que c'est principalement par
+le mérite des détails que l'ouvrage appartient à son auteur.
+L'embarras, dans une telle abondance, est de se borner et de choisir.
+
+Dans les débuts de chant d'aucun autre poëme on ne trouve, et j'en ai
+dit la cause, autant de descriptions du soir et du matin que dans
+_Amadis_. Elles sont courtes, et s'étendent rarement au-delà d'une
+strophe. C'est à la fin d'un chant: la nuit arrive, séparons-nous; et au
+commencement: le jour renaît, revenez m'entendre; c'était le bonjour et
+le bonsoir de tous ses chants, et quelques-uns ont conservé cette
+première forme. Voici la fin du onzième chant: «Mais déjà la Nuit,
+paisible consolatrice des mortels, presse ses coursiers; et les Songes,
+avec leurs ailes paresseuses, baignent toutes les pensées des eaux du
+doux Oubli; les hommes et les animaux se taisent; il est bon, valeureux
+chevaliers, que je me taise aussi et que je suspende ma lyre jusqu'au
+retour des premiers rayons du Soleil.» Et voici le début du douzième:
+«Déjà les étoiles, fuyant l'une après l'autre, font place à la lueur de
+la blanchissante Aurore. La Lune cède à cette splendeur nouvelle qu'elle
+voit sortir de l'orient. La sombre Nuit rassemble et replie ses ombres;
+le Jour découvre et colore notre univers; reprenons donc en main ma
+lyre, pour chanter Amadis et Alidor.»
+
+«Seigneur, dit-il, au début du vingt-septième, le Jour, avec son front
+teint de pourpre, brillant d'une douce lumière, et tout rayonnant de
+splendeur, orne déjà le sommet de nos montagnes. Le berger, avant que
+le soleil soit au haut des airs, conduit son troupeau hors de la
+bergerie; l'agriculteur se lève et retourne à ses travaux; l'un reprend
+la bêche et l'autre la charrue; retournons aussi à nos chants. Voilà ma
+lyre, qu'un enfant remet, comme à l'ordinaire, entre mes mains; voilà
+Thalie qui inspire ma voix et remplit mon ame d'une poétique fureur;
+Apollon sourit à mes chants et se plaît à leur harmonie; chantons donc,
+ne tardons plus, et ne laissons pas s'écouler inutilement le cours des
+heures.»
+
+Quelquefois il voit sous d'autres couleurs le même objet. Amadis est-il
+dans un de ces moments de désespoir où le plongent les injustes soupçons
+d'Oriane, le poëte est si profondément touché de sa peine, qu'il n'a
+plus ni haleine ni voix[145]. «Il est forcé de se taire et de donner
+lui-même des larmes à de si grands malheurs, jusqu'à ce qu'il sente se
+rouvrir et se remplir d'une eau nouvelle la veine de son génie,
+desséchée par la pitié que ce brave guerrier lui inspire.» Au chant
+suivant: «L'Aurore se lève, mais, triste et baignée de larmes, elle met
+un joug moins brillant à ses coursiers; point de fleurs, point de
+couronne sur sa tête; elle est même enveloppée de vêtements noirs et
+lugubres; sans doute, elle n'a été réveillée que par les plaintes
+d'Amadis, qui de plus en plus enfoncé dans ses cruelles pensées,
+toucherait de pitié les monstres mêmes des forêts.»
+
+ [Note 145: Fin du dix-septième chant.]
+
+Mais, le plus souvent, la nature se présente à lui sous un riant aspect.
+C'est le fils d'Hypérion, couronné de rayons ardents et lumineux, qui
+redonne aux campagnes des couleurs blanches et vermeilles[146]; c'est
+l'Aurore qui paraît avec ses tresses blondes et son front de roses;
+l'ombre s'enfuit, se cache dans quelque grotte et n'ose plus paraître au
+dehors; les arbrisseaux, l'herbe, les fleurs, les sables et les ondes se
+peignent des plus vives couleurs[147]; tantôt le Soleil élève peu à peu
+sur les eaux ses rayons et sa tête blonde, et redonne à tous les objets,
+par sa lumière renaissante, leurs vêtements blancs, verts et pourprés;
+Philomèle, pour donner quelque trêve à sa douleur, rappelle par ses
+chants les hommes à leurs travaux, et sa soeur paraît encore, sous les
+rameaux épais, accuser en pleurant l'impie Térée[148]; tantôt c'est un
+autre petit oiseau qui salue doucement par ses chants la belle lumière
+du jour; il ne se cache plus, comme il faisait naguère, sous des rameaux
+couverts de frimas; il se joue de branche en branche, d'arbrisseaux en
+arbrisseaux, égayé par le nouveau jour, qui d'heure en heure enrichit le
+monde de beautés plus admirables et plus rares[149].
+
+ [Note 146: C. XXXIV.]
+
+ [Note 147: C. XLIV.]
+
+ [Note 148: C. XLVIII.]
+
+ [Note 149: C. LXXIII.]
+
+Il entremêle avec ces débuts de chant d'autres exordes, philosophiques,
+poétiques, galants: il y prend quelquefois le ton de la sagesse,
+quelquefois celui d'un badinage agréable, et quelquefois celui de
+l'amour. Enfin il se varie autant qu'il peut, à l'exemple de l'Arioste;
+mais sa tâche est plus forte à remplir, et l'Arioste lui-même n'eût sans
+doute pas trouvé facile de se varier ainsi jusqu'à cent fois.
+
+Les descriptions de combats sont presque innombrables dans _Amadis_;
+mais presque tous sont des combats particuliers; on y voit peu de ces
+grandes batailles, dont l'ordonnance est plus difficile, mais qui
+présentent aussi de plus grands moyens de variété. Une de ces actions
+réunit pourtant les avantages poétiques d'une bataille avec ceux d'un
+combat singulier; c'est une lutte terrible entre cent chevaliers du roi
+Lisvart et cent chevaliers irlandais, à la tête desquels marchent vingt
+énormes géants[150]. Le poëte ne manque pas de passer en revue cette
+horrible troupe; leurs noms ne sont pas moins affreux que leurs
+personnes, et cette belle comparaison ajoute encore à l'idée qu'on ne
+peut concevoir, en même temps qu'elle récrée, par des images champêtres,
+l'imagination du lecteur. «Ils ressemblaient à autant de chênes immenses
+et noueux, épais et antiques abris des villageois, plantés le long des
+rives herbeuses que le Pô inonde de ses flots toujours troublés, ou sur
+les riants et agréables rivages que le Tesin baigne de ses claires eaux,
+et qui élèvent leurs têtes chevelues à la hauteur des monts les plus
+sauvages et les plus escarpés[151].» Amadis caché sous le nom du _beau
+Ténébreux_, et Alidor, frère d'Oriane, arrivés au moment du combat, y
+vont décider la victoire. L'auteur en décrit les préparatifs; il invoque
+les Muses qui chantèrent les combats et l'incendie de Troie: il peint la
+Discorde, la Colère, les Furies mêmes soufflant leurs poisons au coeur
+des géants et des chevaliers. Les horribles trompettes, les timbales et
+les tambours animent encore la férocité des coursiers belliqueux, dont
+les hennissements assourdissent les monts et les plaines; ils mordent le
+frein, frappent la terre, et semblent défier les coursiers ennemis au
+combat. Le choc est terrible, la mêlée affreuse et décrite avec feu et
+avec vigueur. Les barbares sont vaincus; mais au milieu de leur défaite,
+un d'entre eux surprend Lisvart, l'enlève dans ses bras et
+l'emporte[152]; le _beau Ténébreux_ est averti, accourt, lui arrache sa
+proie, et voyant la victoire encore incertaine, fond sur la horde
+ennemie, en criant: _France! France_[153]_!_ _C'est Amadis qui est ici;
+victoire!_ A ce cri, les rangs se troublent, se dispersent; la victoire
+est complète, et Lisvart blessé, mais triomphant, est ramené dans son
+palais par Amadis.
+
+ [Note 150: C. XLIX.]
+
+ [Note 151: St. 27.]
+
+ [Note 152: C. L.]
+
+ [Note 153: Ce cri devait être _Gaule! Gaule!_ Mais ici, comme
+ dans tout son poëme, le Tasse a préféré le nom de France; et ce
+ n'est pas surtout dans ce cri de victoire qu'il conviendrait à un
+ Français de le corriger.]
+
+Si j'avais à choisir parmi les duels chevaleresques que l'on trouve
+presque dans tous les chants, je préférerais pour l'étendue, la force et
+l'originalité, celui d'Amadis avec le monstrueux Ardan Canile, cet
+effroyable champion, d'une taille au-dessus de l'ordinaire, et qui, s'il
+n'est pas un géant, est du moins si grand et si gros qu'il ressemble en
+petit au colosse[154]. Son portrait hideux, son col gros, court et velu,
+ses épaules larges de sept à huit palmes, ses mains carrées, sa poitrine
+osseuse, ses jambes en colonnes, sa tête énorme et aplatie, sa bouche
+aiguë, ses dents qui auraient brisé le fer, son nez difforme, ses yeux
+hagards qui auraient fait fuir les sorcières et les ensorcelés[155],
+n'ont pas seulement pour but de montrer quels périls menacent Amadis;
+mais c'est ce monstre que l'on veut donner pour époux à une belle
+princesse, et c'est pour la sauver d'un tel malheur qu'Amadis va
+combattre, aux regards de toute la cour et sous les yeux de la
+tremblante Oriane.
+
+ [Note 154: _Tal che pareva il piccoto colosso._ (C. LIV, st.
+ 59.) _Colosso_ n'est point là pour un colosse en général; ce mot,
+ pris dans un sens absolu, signifie le colosse par excellence,
+ c'est-à-dire, celui de Rhodes.]
+
+ [Note 155: St. 60.]
+
+La trompette donne le signal[156]; au premier choc, les deux coursiers
+sont abattus; les deux rivaux fondent l'épée à la main l'un sur l'autre.
+Ardan Canile a de meilleures armes qu'Amadis; il le blesse en plusieurs
+endroits et Amadis ne peut l'atteindre. Ses amis commencent à craindre
+pour lui; Oriane quitte le balcon toute en larmes; mais Amadis est
+infatigable autant qu'intrépide, et Ardan commence à se lasser.
+Cependant Amadis lui porte sur le haut du casque un coup si fort que son
+épée se rompt dans sa main et qu'il tombe à genoux, les yeux éblouis et
+presque fermés au jour. Canile saisit cet avantage et s'avance pour le
+frapper. La cour tout entière est comme une famille épouvantée qui voit
+un père chéri prêt à perdre la vie, et ne peut lui porter secours. Ses
+armes sont en pièces, son bouclier est brisé; il est enfin sans épée;
+mais son coeur n'en est pas moins ferme, quoiqu'il se voie désarmé et
+presque nu; il n'en a même que plus d'audace. Il ramasse le fer d'une
+lance brisée, et avec cette seule arme il attaque et presse de nouveau
+son adversaire. Il parvient à lui percer le bras; l'épée, dont Ardan ne
+cessait de le frapper, tombe; Amadis la relève. Ardan qui se voit vaincu
+frémit, comme sur la mer Égée frémit le vent des tempêtes. Les
+chevaliers, les princesses, les dames se rassurent; Oriane revient à la
+place qu'elle avait quittée. «La tendre mère qui a vu son fils unique
+dans les mains rapaces de la mort, si elle le voit ensuite hors de
+péril, si Dieu lui rend la vie et la santé, n'essuie pas plus
+promptement ses yeux baignés de larmes, ne remercie pas plus ardemment
+le ciel et la fortune, que ne le fait Oriane en voyant désormais en
+sûreté la vie et l'honneur de celui qu'elle aime[157].» Amadis achève de
+vaincre et sépare du tronc la tête affreuse. Toute la cour se réjouit de
+sa victoire et de la mort du monstre qu'il a vaincu. Cette description,
+qui a plus de trois cents vers, est à mettre de pair avec les plus
+belles du même genre, dans les poëmes les plus parfaits.
+
+ [Note 156: C. LV, st. 38.]
+
+ [Note 157: St. 66.]
+
+Si je voulais citer la description d'une tempête, j'en trouverais une au
+dix-neuvième chant, qui pourrait aussi être comparée aux plus célèbres
+et soutenir le parallèle; mais j'aime mieux, sur le même élément, en
+choisir une d'un genre tout opposé. Amadis apprend qu'Oriane l'accuse de
+déloyauté, lui qui vient d'être couronné roi de l'Ile ferme comme le
+plus brave des chevaliers et le plus loyal des amants. Dans son
+désespoir, il quitte l'île pendant la nuit, monte sur une barque, la
+pousse en haute mer et s'abandonne à la fortune[158]. Long-temps il
+pleure, il gémit, les yeux fixés sur l'astre d'argent. A la fin vaincu
+par la fatigue et par la douleur, il les ferme; un doux et paisible
+sommeil vient le saisir. Aussitôt les nymphes des mers qui ont entendu
+ses plaintes, sortent du fond de leurs retraites, fendent avec leurs
+mains et leurs beaux bras l'onde amère, et entourent d'un cercle de
+beautés charmantes l'infortuné qui dort en paix. Ses yeux et ses joues
+sont encore baignés de pleurs. La lune qui brille doucement dans les
+airs éclaire ce front, ce visage digne du séjour des dieux, et qui, dans
+sa pâleur, ressemble à une fleur que la main d'une vierge a coupée;
+touchées d'une tendre pitié, elles couvrent de baisers ses beaux yeux.
+Les dieux des mers viennent eux-mêmes, montés sur des monstres marins,
+entourer la barque légère. Ils en font un char de triomphe; quatre
+dauphins y sont attelés avec un joug de corail; il la traînent sur la
+plaine humide avec une admirable rapidité. Suivi de tout ce divin
+cortége, le malheureux amant vogue ainsi jusqu'au lever du jour. La
+barque alors vient aborder un délicieux rivage. Les nymphes et les dieux
+des mers y déposent Amadis sur un lit de jacinthes et de violettes; et
+c'est là qu'il est réveillé par les premiers rayons du soleil. Passez à
+cette description l'emploi d'une mythologie étrangère à celle qui fait
+la machine générale du poëme, et vous ne pourrez lui refuser une des
+premières places dans la riche collection que l'épopée romanesque peut
+fournir.
+
+ [Note 158: C. XXXIX, st. 13 à 22.]
+
+Si je voulais montrer par des citations comment l'auteur d'_Amadis_ fait
+parler l'amour, et quel langage il prête aux diverses passions dont
+cette seule passion nous agite, je pourrais choisir également, ou les
+tourments auxquels Oriane est livrée quand, sur de fausses apparences,
+la jalousie s'est emparée de son coeur, où les plaintes et le désespoir
+du fidèle Amadis retiré sur _la Roche pauvre_, ou les regrets de
+Corisande séparée de son cher Florestan, ou ceux de Mirinde inquiète
+pour les jours d'Alidor; ou enfin, comme les amours épisodiques sont
+très-multipliés dans ce poëme, et que l'auteur paraît avoir eu autant de
+goût que de talent pour peindre ce sentiment dans toutes ses nuances, je
+pourrais faire encore d'autres choix. J'y trouverais bien à reprendre
+quelques-unes de ces recherches de pensée et de style dont peu de
+poëtes italiens sont exempts, et qui n'appartiennent qu'à une certaine
+nature idéale ou plutôt fictive; mais j'y trouverais souvent aussi
+l'expression de la véritable nature, et une grande abondance d'images
+passionnées, de pensées et de sentiments.
+
+Dans les comparaisons, genre d'ornements si essentiel au poëme épique,
+il joint au don d'imaginer le talent de peindre. Ainsi que tous les
+vrais poëtes, il trouve à tout moment entre les personnes ou les choses
+qu'il peint et tous les objets de la nature animée et inanimée, des
+rapports qui lui suffisent pour mettre sous nos yeux ces objets tels
+qu'ils se présentent à son esprit. Ces comparaisons n'ont pas toujours
+le mérite de la nouveauté, et les mêmes reviennent peut-être trop
+souvent. Les lions, les tigres, les ours, blessés et poursuivis par les
+chiens et par les chasseurs, ou leur disputant leurs petits; les
+sangliers et les taureaux défendant leur vie contre les meutes
+acharnées; les vents qui se combattent ou qui soulèvent les mers, les
+flots qui s'irritent ou s'apaisent, les vaisseaux agités par les vagues
+et poussés par des vents contraires, reviennent un peu fréquemment; et
+les mots, quoique toujours assez poétiques, ne relèvent pas toujours ce
+qu'il y a d'un peu commun dans les choses; mais assez souvent aussi, à
+défaut de nouveauté dans les objets, c'est la manière de les placer et
+de les présenter qui les relève.
+
+Quelquefois les grands accidents de la nature, rapprochés des accidents
+de la vie, produisent un effet inattendu. Par exemple, quand le Damoisel
+de la Mer combat, sous les yeux d'Oriane, un lion prêt à le dévorer, le
+danger qu'il court le fait pâlir; elle ne reprend ses couleurs et la vie
+que quand elle le voit vainqueur. «Comme lorsque de ses regards ardents
+le chien céleste brûle la terre[159], et enlève aux campagnes riantes
+les ornements dont Flore avait paré leur sein, si tout à coup le souffle
+d'un vent qui s'élève trouble l'air pur et le ciel serein par une pluie
+fraîche et abondante, les herbes et les fleurs reprennent leur verdure
+et tout l'éclat dont elles brillaient auparavant; ainsi cette beauté,
+que le froid glacé de la crainte avait effacée, renaît tout à coup sur
+le visage d'Oriane, digne de l'amour du ciel même.» Quelquefois il tire
+ses comparaisons des plus tendres affections de la nature humaine.
+Amadis attend des nouvelles d'Oriane. Un nain, qu'il avait laissé auprès
+d'elle, vient lui en apporter de funestes. Il court au-devant de ce
+nain, quoique sa seule vue soit pour lui d'un mauvais présage. «Une
+tendre mère[160], dont le fils est, depuis longues années, séparé
+d'elle, si elle voit de loin un de ses compagnons qui était parti avec
+lui de leur patrie, et qui est revenu sans lui, court avec inquiétude à
+sa rencontre, lui demande avant tout si son fils est vivant, et en
+reçoit une réponse affligeante et cruelle; ainsi le malheureux amant
+court au-devant du messager, et apprend de lui ce qui trouble toute sa
+joie.»
+
+ [Note 159: C. I, st. 73.]
+
+ [Note 160: C. XXX, st. 7.]
+
+Il est assez ordinaire de comparer avec la grêle les coups que portent
+les combattants; la vue de ce qui arrive quelquefois pendant l'hiver sur
+les montagnes a fourni au Tasse une comparaison moins commune. «Des
+sommets de l'Apennin qui partage l'Italie[161], la neige que l'aquilon
+emporte, au mois de décembre ou de janvier, ne tombe point aussi
+épaisse, que les coups de ce bras, dont la force égale l'adresse,
+tombent sur le dur acier.» Un effet physique de l'eau et du feu lui sert
+à peindre, dans le coeur de l'homme, le combat et les alternatives de la
+raison et de l'amour. «De même que si l'on jette sur une liqueur chaude
+et bouillante une liqueur glacée[162], le bouillonnement s'arrête tout à
+coup, mais bientôt l'eau se réchauffe, et le murmure augmente; de même
+si dans notre ame le secours de la raison arrête quelquefois le désir et
+réprime les sens, ils reprennent bientôt leur empire et la ramènent avec
+plus de force aux impressions du plaisir.»
+
+ [Note 161: C. XXXI, st. 19.]
+
+ [Note 162: C. XXXIV, st. 7.]
+
+De doux objets de la nature champêtre dictent à l'ame sensible du Tasse
+une autre comparaison. Oriane est depuis quelque temps éloignée de la
+cour de son père et secrètement unie avec Amadis; il y reparaît, mais
+caché sous ce nom de _beau Ténébreux_, déjà devenu célèbre, Oriane
+l'accompagne déguisée, couverte d'un voile et d'habits qui la rendent
+méconnaissable. Amadis reçoit les plus grands honneurs, et sa compagne
+les partage. La reine sa mère la félicite d'être la dame d'un chevalier
+si accompli. «Les feuilles d'un jeune arbrisseau, dit le poëte[163], ou
+l'herbe fraîche et vive ne tremblent point à la douce haleine d'un vent
+léger, qui souffle pendant les heures brûlantes d'un jour d'été, ni le
+chevreuil qui côtoye un clair ruisseau, à la vue d'un chien agile dont
+il craint de devenir la proie, autant que tremble Oriane devant son
+père, et à l'aspect de sa tendre mère.»
+
+ [Note 163: C. XLVIII, st. 40.]
+
+Il faudrait trop de citations si l'on voulait donner des exemples de
+tous les autres genres de talent poétique que ce poëme réunit; la
+manière dramatique dont l'auteur annonce ses personnages et dont il les
+met en scène; l'art avec lequel il ménage sans cesse des surprises; la
+nature variée de ses épisodes, et son adresse à les entremêler avec
+l'une ou avec l'autre de ses trois fables principales, adresse égale à
+celle qu'il emploie pour lier ces trois fables entre elles; l'abondance
+et le naturel qu'il met dans l'expression des passions tendres, la grâce
+et la fidélité de ses peintures, l'heureux emploi qu'il fait des trésors
+de la poésie antique, l'éclat qu'il donne aux apparitions subites et aux
+merveilles de la féerie; la richesse et même le luxe de ses descriptions
+qui ont leur source, ou dans les inventions espagnoles et arabes, ou
+dans ce spectacle d'une nature magnifique habituellement offert dans la
+partie de l'Italie qu'il habita long-temps.
+
+Mais avec tant de qualités qui manquent à des poëmes plus heureux,
+comment arrive-t-il donc que l'_Amadis_ soit si peu connu en France,
+qu'il ne le soit même pas aujourd'hui beaucoup plus en Italie? Un peu
+d'uniformité dans le tissu de la fable, malgré tous les ressorts qui y
+sont employés, un peu de faiblesse dans le style, quoique d'ailleurs
+assez élégant, et surtout extrêmement doux; une longueur démesurée, car,
+sans en avoir compté les vers, ce que la division par octaves rendrait
+pourtant assez facile, on peut les porter de cinquante à soixante mille,
+tout cela peut y avoir contribué; mais la corruption des moeurs, déjà
+grande au temps de l'auteur et qui n'a pas diminué depuis, n'y
+serait-elle pas aussi pour quelque chose; et la perfection, l'élévation,
+la constance de ces amours chevaleresques, qui ne sont dans aucun autre
+poëme au même degré, ni si généralement répandues que dans _Amadis_, ne
+seraient-elles pas en partie la cause de son discrédit?
+
+Quoi qu'il en soit, on doit conseiller de lire ce poëme à tous ceux qui
+ont assez de loisir pour consacrer beaucoup de temps à des lectures
+purement agréables; à ceux pour qui la peinture des sentiments tendres,
+délicats, et trop généralement décriés sous le titre de _romanesques_, a
+encore de l'attrait; à ceux enfin qui veulent connaître véritablement
+tout ce que la poésie italienne a produit de précieux, qui ne se
+contentent pas d'ouï-dire et de simples aperçus, qui veulent ne
+prononcer qu'en connaissance de cause, et ne juger que d'après eux. On
+ne doit pas, à beaucoup près, donner le même conseil pour tous les
+romans épiques publiés dans le cours de ce siècle, où la passion pour la
+poésie romanesque fut une espèce de fureur. J'en ai indiqué plus de
+soixante, et peut-être en est-il échappé à mes recherches ou à ma
+mémoire: mais combien peu m'ont paru dignes d'occuper et d'arrêter
+quelque temps mes lecteurs! Plusieurs de ces poëmes ne comportaient que
+de simples notes, ou tout au plus quelques citations de ce qu'ils
+avaient, non de bon, mais d'extraordinaire et de bizarre; enfin, le plus
+grand nombre n'a pu être que nommé ou même désigné dans des énumérations
+rapides.
+
+Toute cette abondance n'est donc pas richesse. Elle prouve seulement ce
+que j'ai dit de la passion du siècle pour l'épopée romanesque: elle
+prouve aussi qu'en donnant trop de liberté aux arts de l'imagination, en
+craignant trop de gêner leur essor, et en les affranchissant des règles,
+on en multiplie bien les productions, mais non pas les chefs-d'oeuvre.
+Les imaginations extravagantes et désordonnées fourmillent alors, les
+imaginations riches et vraiment fécondes sont toujours rares. Depuis la
+fin de l'autre siècle, ou le _Morgante_ du _Pulci_ éveilla en Italie ce
+goût pour le roman épique, qui devint bientôt après une passion, puis
+une mode, parmi ce grand nombre de poëmes, dont la plupart encore sont
+d'une énorme longueur combien en reste-t-il que l'on doive, ou même que
+l'on puisse lire, à moins d'avoir un but particulier, tel que celui que
+je me suis proposé dans mes recherches? Il reste, pour la fable de
+Charlemagne et de Roland, ce _Morgante maggiore_, monument curieux sous
+plus d'un rapport, mais qui satisfait plus souvent la curiosité que le
+goût; l'_Orlando innamorato_, non tel que le laissa le _Bojardo_, son
+ingénieux auteur, mais tel qu'il fut ensuite refait par le _Berni_;
+surtout, et par-dessus tout l'_Orlando furioso_ du grand Arioste, le
+chef-d'oeuvre du genre, et qui, fût-il seul, suffirait pour que ce genre
+fût consacré. La Table ronde n'a produit que _Giron le Courtois_ de
+l'_Alamanni_, encore, quel que soit le mérite de son auteur, ce poëme
+a-t-il trop peu d'attrait et de charme, pour que l'on puisse avoir un
+scrupule de ne le pas lire, ou un regret de ne l'avoir pas lu. La fable
+d'_Amadis_ est plus heureuse; le poëme de _Bernardo Tasso_ lui suffit;
+il mériterait de sortir de l'oubli où on le laisse, et de reprendre le
+rang qu'il eut dans l'opinion des hommes les plus éclairés et des
+meilleurs juges de son siècle.
+
+C'est donc à quatre ou cinq romans épiques que se borne réellement cette
+richesse. Mais n'en est-ce donc pas une prodigieuse chez une seule
+nation et dans un seul siècle? Et qu'est-ce donc, quand on pense que,
+chez cette nation, l'épopée se partage en trois branches, et que ce n'en
+est ici que la première? Elle appartient en propre à l'Italie. Nous y
+avons vu l'épopée romanesque naître, se développer, s'égarer, se
+perfectionner. Chez un peuple éminemment doué d'imagination et de
+sensibilité, elle s'empara puissamment de l'une et de l'autre. Elle
+ouvrit d'abord un champ trop vaste au génie; en procurant de grandes
+jouissances, elle fit peut-être un grand mal; long-temps elle accoutuma
+les esprits à se repaître, non-seulement de fictions, mais de chimères,
+et à se passionner pour des extravagances et des fantômes. Mais le
+génie, essentiellement ami du vrai, finit, en s'appropriant ces
+inventions désordonnées et vides d'intérêt, par les réduire dans de plus
+justes limites, par se faire à soi-même des règles, qui devinrent
+dès-lors celles de cette partie de l'art, et par créer, au milieu de
+tant d'invraisemblances réelles, une sorte de vraisemblance hypothétique
+qu'il ne fut plus permis de blesser. Il peignit allégoriquement les
+vertus et les vices, donna aux sentiments du coeur de l'intérêt et du
+charme, et porta au plus haut degré d'énergie l'héroïsme militaire et
+l'enthousiasme guerrier. Il sut même flatter sa nation, ou du moins
+quelques-unes de ses familles les plus illustres, par des fictions qui
+donnaient pour constantes des origines souvent suspectes, et
+sanctionnaient pour ainsi dire les prétentions de l'orgueil.
+
+C'était tout ce que pouvait faire le génie, et son ouvrage fut consommé
+quand il eut rehaussé ces inventions ainsi réduites par tous les
+ornements d'une imagination brillante, par l'expression poétique la plus
+abondante et la plus riche, par tous les trésors d'une langue née
+poétique, et, déjà depuis deux siècles, rivale des idiomes anciens les
+plus parfaits.
+
+Mais enfin il manquait toujours à ces créations ingénieuses ce fond
+d'intérêt historique que la fable peut embellir, mais qu'elle ne peut
+suppléer. Si des esprits trop graves avaient autrefois traité de contes
+d'enfants les fictions d'Homère, qu'était-ce donc que les fictions du
+_Bojardo_ et de l'Arioste? Il était temps de traiter au moins comme des
+enfants, tels que le furent autrefois les Grecs, un peuple aussi
+spirituel que l'avaient été ceux de la Grèce; il était temps que le
+poëme héroïque, ou la véritable épopée, naquît, et qu'elle se joignît du
+moins au roman épique, devenu une partie trop importante et trop riche
+de la littérature nationale, pour qu'il fût désormais ni désirable, ni
+possible de l'effacer.
+
+Quelques poëtes l'avaient tenté dès le commencement de ce siècle: mais,
+arrêtés par le préjugé qui avait décidé que les langues modernes ne
+convenaient qu'à des sujets frivoles, et que dans des ouvrages sérieux
+on ne devait employer que le latin, c'était dans cette langue qu'ils
+avaient essayé de faire parler la Muse épique[164]. Ce n'était point
+l'histoire qu'ils lui avaient d'abord donné à traiter, mais la religion,
+ses dogmes, ses mystères. Le mystère de l'incarnation avait fourni à
+Sannazar son poëme _de Partu Virginis_; la vie et la mort du Christ
+avaient dicté à Vida sa _Christiade_. L'histoire profane et même
+contemporaine avait eu son tour; et _Ricciardo Bartolini_ avait célébré
+dans l'_Austriade_ la gloire de la maison d'Autriche[165].
+
+ [Note 164: On trouve dans une lettre d'Annibal _Caro_ une
+ preuve bien évidente que cette opinion régnait alors. Il avoue à
+ l'un de ses amis qu'il aura bientôt achevé une traduction en vers
+ libres de l'_Enèide_ de Virgile, traduction qui a fait sa gloire,
+ et dont il ne parle cependant que comme d'un jeu ou d'un essai
+ sans conséquence. _Cosa cominciata_, dit-il, _per ischerzo, e solo
+ per una pruova d'un poema, che mi cadde nell'animo di fare dopo
+ che m'allargai dalla servitù. Ma ricordandomi poi che sono tanto
+ oltre con gli anni, che non sono più a tempo a condur poemi, fra
+ l'esortazioni degli altri ed un certo diletto che ho trovato in
+ far pruova di questa lingua con la latina, mi son lassato
+ trasportare a continuare, tanto che mi trovo ora nel decimo
+ libro._ Puis il ajoute: _So che fo cosa de poca lode, traducendo
+ di una lingua in un'altra; ma io non ho per fine d'esserne lodato,
+ ma solo per far conoscere (se mi verrà fatto), la richezza e la
+ capacita di questa lingua contra l'opinion di quelli che
+ asseriscono che non può aver poema eroico,_ _nè arte, nè voci da
+ esplicar concetti poetici, che non sono pochi che lo credono._
+ Cette lettre est datée de Frascati, 14 septembre 1565,
+ c'est-à-dire, quatorze mois avant la mort de l'auteur. (T. II des
+ OEuvres d'Annibal _Caro_, Venise, 1557, p. 272.)]
+
+ [Note 165: M. Denina, premier Mémoire sur la Poésie épique,
+ Recueil de l'Académie de Berlin, année 1789, pages 484 et 485.
+ Ces trois poëmes latins étaient en effet imprimés avant que le
+ _Trissino_ formât le projet du sien; les deux premiers sont assez
+ connus; le troisième, qui l'est beaucoup moins (_de Bello Narico,
+ Austriados libri XII_) avait été publié dès 1515. L'illustre
+ auteur des _Révolutions d'Italie_, dans le mémoire cité ci-dessus,
+ ajoute aux deux poëmes de Sannazar et de Vida, celui de Fracastor,
+ intitulé: _Joseph_, et à l'_Austriade de Bartolini_, le poëme de
+ Jérôme _Falletti_, Piémontais, _de Bello Sicambrico_, et celui de
+ _Lorenzo Gambara_, dont le sujet est la découverte du
+ Nouveau-Monde, sous le titre de _Colombiados_; mais je ne pouvais
+ les citer ici, parce que 1º, Fracastor, qui mourut en 1553, âgé de
+ soixante et onze ans, n'entreprit le poëme de _Joseph_ que dans
+ ses dernières années, et même il ne put l'achever; 2º la guerre
+ célébrée par _Falletti_ dans son poëme _de Bello Sicambrico_, est
+ celle de 1542 et 1543, en Flandre et dans le Brabant, entre
+ Charles-Quint et François Ier.; _Falletti_, qui étudiait alors à
+ Louvain, put, quelque temps après, prendre pour sujet cette
+ guerre, mais son poëme ne fut publié par P. Manuce qu'en 1557; 3º.
+ enfin, _Lorenzo Gambara_, auteur de la _Colombiade_, ne mourut
+ qu'en 1586; c'était le cardinal Grandvelle qui l'avait engagé à
+ composer ce poëme, et Grandvelle, ministre favori de Marguerite
+ d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas, ne fut fait cardinal, à la
+ sollicitation de cette princesse qu'en 1561. Aucun de ces trois
+ derniers poëmes n'avait donc précédé celui du _Trissino_, et même
+ le dernier ne fut écrit que plus de douze ans après.]
+
+Il n'y avait qu'un degré de plus à franchir; il ne restait qu'à
+reconnaître que la langue dont le Dante s'était servi, et dans laquelle
+était écrite toute la partie héroïque du poëme de l'Arioste, était aussi
+forte, aussi énergique et aussi noble que l'exigeait le poëme épique du
+genre le plus élevé. Ce fut le _Trissino_ qui le reconnut le premier.
+Après avoir essayé dans sa _Sophonisbe_, comme nous le verrons bientôt,
+de faire renaître la tragédie antique, il essaya dans l'_Italia
+liberata_ de faire entendre à sa nation, dans son propre langage, les
+accents de la trompette épique. Son succès ne fut pas complet, mais il
+fraya la route et montra la possibilité de réussir; et si l'on ne doit
+de grands honneurs dans les arts qu'à ceux qui ont atteint le sommet, il
+est cependant aussi des couronnes pour ceux qui ont ouvert les premiers
+le chemin qui y conduit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+_Du poëme héroïque en Italie au seizième siècle; Notice sur la vie du
+Trissino; idée de son_ ITALIA LIBERATA _et de quelques autres poëmes
+héroïques, qui précédèrent celui du Tasse._
+
+
+Je me suis beaucoup étendu sur l'épopée romanesque, sur sa nature, son
+origine et ses différents progrès, parce que ce genre de poëme
+appartient en propre aux Italiens modernes, qu'il a ses règles et ses
+convenances particulières; que personne encore en France ne s'était
+donné la peine de traiter ce sujet, et qu'en Italie même il n'avait pas
+été suffisamment approfondi. Le poëme héroïque, au contraire, né chez
+les Grecs, emprunta d'eux ses règles, sa marche, ses modèles. Lorsqu'on
+a dit que les Italiens, qui avaient depuis plus d'un demi-siècle des
+romans épiques, voulurent enfin, vers le milieu du seizième, avoir une
+épopée à l'imitation de celle des anciens, on a tout dit, ou du moins on
+n'a plus qu'à examiner comment ils y ont réussi. Je passerai donc tout
+de suite à ce que l'on sait de la vie du premier de leurs poëtes, qui
+forma cette louable et difficile entreprise.
+
+Jean-Georges _Trissino_ naquit à Vicence, le 8 juillet 1478, de Gaspard
+_Trissino_, issu de l'une des plus anciennes familles nobles de cette
+ville, et de Cécile _Bevilacqua_, fille d'un gentilhomme de Vérone. On
+dit qu'il fit très-tard ses premières études; cela est même prouvé par
+une lettre latine qui lui est adressée, et dans laquelle on lui dit: «Si
+vous avez commencé tard l'étude des lettres, il le faut attribuer à la
+tendresse de vos parents alarmés pour un fils unique sur qui reposait
+l'espérance de la succession et des immenses richesses d'une illustre
+famille[166].» Le jeune _Trissino_, qui avait perdu son père dès l'âge
+de sept ans, ne tarda pas à réparer le temps que lui avait fait perdre
+cette tendresse excessive de sa mère. Il fit des progrès rapides,
+d'abord à Vicence même, sous un prêtre, nommé _Francesco di Granuola_,
+et ensuite à Milan, sous le célèbre Démétrius Calcondile. Il témoigna
+dans la suite, par un monument public, sa reconnaissance pour ce dernier
+maître; Calcondile étant mort à Milan en 1511, _Trissino_ lui fit élever
+un tombeau dans l'église de Ste-Marie[167], et fit graver sur le marbre
+une inscription honorable qu'on y lit encore.
+
+ [Note 166: Lettre de _Giano Parasio_, dans son recueil
+ intitulé _De rebus per Epistolam quæsitis_, édit. de H. Étienne,
+ 1567, p. 57.]
+
+ [Note 167: Selon d'autres, de _San Salvador_.]
+
+De l'étude des langues grecque et latine, il passa à celle des
+mathématiques, de la physique, de l'architecture et de tous les arts qui
+peuvent entrer dans l'éducation la plus soignée. Il se maria en
+1503[168], et ne songeant qu'à jouir tranquillement des douceurs de
+cette union et de celles de l'étude, il se retira dans une de ses
+terres. Il y fit bâtir une maison magnifique[169], dont il donna
+lui-même le dessin, et dont André _Palladio_, son élève en architecture,
+et qui devint depuis un si grand maître, dirigea les travaux. _Trissino_
+vivait heureux dans sa retraite, cultivant les sciences, les arts, et
+surtout la poésie, pour laquelle il avait pris beaucoup de passion,
+lorsqu'il eut le malheur de perdre sa femme, après qu'elle lui eut donné
+deux fils[170]. Cette perte lui fit abandonner la campagne. Il fit un
+voyage à Rome pour se distraire de sa douleur. C'est peut-être cette
+douleur même qui lui suggéra l'idée de composer sa _Sophonisbe_, la
+première tragédie où l'Europe moderne vit renaître quelques étincelles
+de l'art des anciens. Léon X, qui occupait alors le trône pontifical, et
+qui avait conçu beaucoup d'amitié pour _Trissino_, voulut faire
+représenter cette tragédie avec la magnificence qui brillait dans toutes
+ses fêtes; mais il n'est pas sûr qu'il ait exécuté ce dessein. Bientôt
+il reconnut dans l'auteur d'autres talents que celui de la poésie.
+
+ [Note 168: Avec _Giovanna Tiene_.]
+
+ [Note 169: A _Criccoli_ sur l'_Astego_.]
+
+ [Note 170: _Francesco_ et _Guilio_]
+
+Il le chargea d'ambassades importantes auprès du roi de Danemark, de
+l'empereur Maximilien et de la république de Venise[171]. _Trissino_ y
+acquit l'estime de ces puissances, et dans l'intervalle des missions
+honorables qui lui étaient confiées, il se lia d'amitié avec les savants
+et les grands hommes, dans tous les genres, qui remplissaient la cour de
+Léon X.
+
+ [Note 171: En 1516.]
+
+Après la mort de ce pontife, il retourna dans sa patrie, et s'y remaria
+avec Blanche _Trissina_, sa parente, dont il eut un troisième fils[172].
+Le pape Clément VII ne tarda pas à le rappeler à Rome et à lui témoigner
+la même estime et la même confiance que Léon X. Il le députa, en
+différents temps, à Charles-Quint et au sénat de Venise, et lorsqu'il
+alla couronner solennellement cet empereur à Bologne, _Trissino_ fut un
+des principaux officiers dont il voulut être accompagné. Dans cette
+cérémonie, il eut, disent ses biographes, l'honneur de porter la queue
+de la robe du pape[173]. C'était à faire le premier une tragédie telle
+que la _Sophonisbe_ qu'il y avait réellement de l'honneur, et point du
+tout à porter la queue d'une robe. Fut-il ou ne fut-il pas créé
+chevalier de la Toison d'Or par Charles-Quint ou par Maximilien? C'est
+un point sur lequel ces mêmes historiens ne sont pas d'accord. L'opinion
+qui paraît le plus au gré de _Tiraboschi_, est qu'il eut la permission
+d'employer cette Toison dans ses armes, et de prendre même le titre de
+chevalier, mais qu'il ne fut pas effectivement admis dans l'ordre; et il
+n'y a pas le moindre inconvénient à être de cet avis.
+
+ [Note 172: _Ciro._]
+
+ [Note 173: Nicéron, t. XXIX, p. 109. Tiraboschi dit simplement
+ que _gli sostenne lo strascico_.]
+
+Il est difficile de deviner sur quel fondement Voltaire, qui, quoi qu'on
+en ait dit, se trompe rarement en histoire, a écrit dans l'_Essai sur
+les Moeurs et l'Esprit des Nations_[174], que le _Trissino_ était
+_archevêque de Bénévent_ quand il fit sa tragédie, et que le _Ruccellaï_
+suivit bientôt _l'archevêque Trissino_. Il ne fut jamais archevêque ni
+de Bénévent, ni d'ailleurs, ni même, comme on voit, ecclésiastique.
+Cette erreur de fait a passé dans quelques écrits estimables[175], et
+c'est ce qui m'engage à en avertir[176].
+
+ [Note 174: C. CXXI.]
+
+ [Note 175: Entre autres dans un éloquent discours de M.
+ Chénier pour l'ouverture des écoles centrales.]
+
+ [Note 176: C'est sans doute pour réparer cette erreur que
+ Voltaire a mis dans sa dédicace de _la Sophonisbe de Mairet
+ réparée à neuf_, que _le prélat Giorgio Trissino, par le conseil
+ de l'archevêque de Bénévent......_, choisit le sujet de
+ Sophonisbe, etc. Mais le _Trissino_ n'était pas plus prélat
+ qu'archevêque; et l'on ignore quel est l'archevêque de Bénévent
+ qui lui donna ce conseil.]
+
+_Trissino_ revint à Vicence dans le dessein de se retirer des affaires
+et de se livrer paisiblement à la composition de son poëme dont il avait
+déjà, depuis plusieurs années, conçu l'idée et tracé le plan; mais il
+trouva sa famille dans le trouble, et lui-même, à compter de ce moment,
+n'eut presque plus de jours tranquilles. L'aîné de ses deux fils du
+premier lit était mort; le second, nommé Jules, était brouillé avec sa
+belle-mère et voyait avec jalousie la prédilection de son père pour le
+fils qu'il avait eu d'elle. _Trissino_, mécontent de ces brouilleries,
+prit Jules en aversion, résolut de le déshériter et de laisser tout son
+bien à son dernier fils. Jules, l'ayant su, lui intenta un procès pour
+avoir le bien de sa mère. Pour comble de malheur, Blanche _Trissina_
+mourut[177]. Son mari désolé maria son jeune fils, et se retira à Rome
+pour fuir les procédures et tâcher de vivre tranquille. Il y demeura
+quelques années; il termina et publia son grand poëme, l'_Italia
+liberata da' Gothi_, l'Italie délivrée des Goths. Pendant ce temps, son
+fils Jules poursuivait son procès à Venise, où il était soutenu par tous
+les parents de sa mère. Le _Trissino_ fut obligé de se rendre aussi dans
+cette ville[178], et, comme il était attaqué de la goutte, il fit ce
+long voyage en litière.
+
+ [Note 177: En 1540.]
+
+ [Note 178: En 1548.]
+
+De là il passa à Vicence, où il trouva que Jules venait de faire saisir
+provisoirement tous ses biens. Il en fut tellement irrité, qu'il revit
+son testament, et déshérita entièrement ce fils ingrat. Jules n'en fut
+que plus animé à suivre son procès et à consommer sa vengeance. Ayant
+gagné dans toutes les formes, il s'empara aussitôt de la maison et de la
+plus grande partie des biens de son père. Rome était toujours le refuge
+du _Trissino_ dans ses chagrins. Il s'y retira encore, et dit un éternel
+adieu à son pays, dans huit vers latins dont voici le sens: «Cherchons
+des terres placées sous un autre climat, puisque par une fraude insigne
+on m'enlève ma maison paternelle; puisque les Vénitiens favorisent cette
+fraude par une sentence cruelle, qui approuve les pièges tendus par un
+fils à son père, qui veut qu'un fils puisse chasser de ses antiques
+possessions un père malade et accablé de vieillesse. Adieu, maison
+charmante; adieu, mes pénates chéris: je suis forcé dans ma misère
+d'aller chercher des dieux inconnus[179].»
+
+ [Note 179:
+
+ _Quæramus terras alio sub cardine mundi,
+ Quando mihi eripitur fraude paterna domus;
+ Et favet hanc fraudem Venetum sententia dura,
+ Quæ nati in patrem comprobat insidias;
+ Quæ natum voluit confectum ætate parentem_
+ _Atque ægrum antiquis pellere limitibus.
+ Cara domus valeas, dulcesque valete penates;
+ Nam miser ignotos cogor adire lares._
+
+ (_Opere del Trissino_, Verona, 1729, in-4º.,
+ t. I, p. 398, _ed ultima_.)]
+
+Mais il ne survécut pas long-temps à cette disgrâce, et mourut à Rome
+vers la fin de 1550, âgé de soixante-douze ans. Les principaux ouvrages
+qu'il a laissés, outre son poëme et sa tragédie, sont une comédie
+intitulée _i Simillimi_, tirée des _Ménechmes_ de Plaute, des poésies
+lyriques italiennes et latines, et plusieurs ouvrages en prose, presque
+tous sur la grammaire et sur la langue italiennes. Il fut du petit
+nombre d'hommes qui, nés avec une grande fortune, ont cependant le goût
+des lettres, et les cultivent aussi laborieusement que si elles étaient
+nécessaires à leur existence: mais il ne put éviter, malgré cet
+avantage, le malheur commun à presque tous les littérateurs célèbres,
+d'être détournés de leurs travaux par des contradictions et des
+affaires, et de terminer dans l'infortune des jours consacrés à
+l'accroissement des lumières ou des jouissances de l'esprit.
+
+Le génie du _Trissino_ était naturellement grave; ce n'était pas celui
+de son siècle. Il vit le goût naissant du théâtre ne produire que des
+comédies où la bouffonnerie tenait trop souvent lieu de comique, et il
+voulut faire une tragédie à l'imitation des anciens; il vit la passion
+universelle que l'on avait pour l'épopée n'enfanter dans le plus grand
+nombre que des extravagances monstrueuses, et même, dans un petit nombre
+choisi, que des rêveries aimables, des ombres sans corps, des fantômes
+sans réalité; et il voulut faire un poëme héroïque, fondé sur une action
+véritable, intéressante pour son pays, et seulement embellie de
+fictions, au lieu d'être une fiction elle-même; il vit enfin que toutes
+les oreilles étaient séduites par la forme sonore de l'octave et par
+l'harmonieux entrelacement des rimes, et il voulut adapter à l'épopée,
+comme il l'avait fait à la tragédie, le vers non rimé, libre ou
+_sciolto_, dont quelques écrivains le regardent comme l'inventeur[180].
+Le mauvais succès de sa tentative a détourné de l'imiter, et l'_ottava
+rima_ est restée en possession du poëme épique[181]. Il n'est pourtant
+démontré, ni que s'il eût écrit en octaves son poëme, tel qu'il est
+d'ailleurs, il eût réussi davantage, ni que s'il eût évité les autres
+défauts de son poëme et s'il l'eût écrit en vers libres meilleurs que ne
+le sont les siens, il eût aussi mal réussi. En lisant l'_Énéide_
+d'Annibal _Caro_, s'avise-t-on de regretter la rime et l'octave.
+
+ [Note 180: _E comune opinione_, dit le _Quadrio_, _che il
+ verso sciolto piano fosse nella volgar poesia introdotto da
+ Giorgio Trissino_. (_Stor. e Rag. d'ogni Poesia_, t. III, p. 420.)
+ Le même auteur avoue que d'autres en attribuent l'invention à
+ _Jacopo Nardi_, dans sa comédie de l'_Amicizia_, d'autres au
+ _Ruccellaï_, dans son poëme des Abeilles, etc.]
+
+ [Note 181: On a gardé le _verso sciolto_ pour la tragédie, la
+ comédie, la pastorale, le poëme didactique, les épîtres, églogues,
+ et autres petits poëmes, et presque généralement aussi pour les
+ traductions des poëmes épiques grecs et latins.]
+
+Le sujet que choisit _Trissino_ devait intéresser l'Italie dans tous les
+temps; mais il avait de plus, à cette époque, le mérite de l'à-propos.
+«C'était, dit M. Denina[182], dans le temps où l'Italie retentissait
+encore de la voix tonnante de Jules II, où après la dissolution de la
+ligue de Cambrai, on criait partout hautement qu'il fallait chasser les
+barbares de l'Italie. L'_Histoire de la Guerre des Goths_ par Procope
+venait de reparaître. On en trouve même une traduction italienne
+imprimée en 1544, trois ans avant l'édition de l'_Italia liberata_, qui
+se fit à Rome en 1547.»
+
+ [Note 182: Premier Mémoire sur la Poésie épique, Recueil de
+ l'Académie de Berlin, année 1789.]
+
+L'action qu'il entreprit de célébrer est trop connue pour qu'il soit
+besoin d'autre chose que de la rappeler en peu de mots. Bélisaire,
+général de Justinien, après avoir vaincu les Vandales en Afrique,
+parvenu au plus haut degré de faveur et de gloire, passe en Italie par
+ordre de cet empereur, et la délivre du joug des Goths qui l'opprimaient
+depuis près d'un siècle; tel en est le fond historique. Le Père éternel
+substitué au Jupiter d'Homère, les anges aux dieux inférieurs, des
+apparitions, des enchantements, des miracles, tel en est le
+merveilleux. L'histoire avait manqué aux meilleurs romans épiques: on
+peut dire qu'elle est trop scrupuleusement suivie dans le poëme du
+_Trissino_. Des imitations d'Homère existaient bien dans quelques-uns
+des premiers, mais déguisées sous des formes nouvelles, et même
+l'Arioste était un poëte homérique, plutôt qu'un imitateur d'Homère. Le
+_Trissino_ se modela si exactement, ou si l'on veut si servilement sur
+Homère, qu'il transporta dans son poëme les descriptions, les petits
+détails, les expressions de l'_Iliade_, quelquefois même des épisodes
+entiers. «Il en a tout pris, hors le génie, dit Voltaire[183]. Il
+s'appuie sur Homère pour marcher, et tombe en voulant le suivre. Il
+cueille les fleurs du poëte grec; mais elles se flétrissent dans les
+mains de l'imitateur.»
+
+Une analyse rapide des premiers livres de son poëme suffira pour nous
+faire juger de la manière dont il emploie et les personnages
+historiques, et les agents surnaturels, et surtout les fréquentes
+imitations d'Homère. D'abord, il invoque dans ce sujet chrétien Apollon
+et les Muses. «Venez, leur dit-il chanter par mon organe[184] comment ce
+juste, qui mit en ordre le Code des Lois[185], délivra l'Italie du joug
+des Goths; qui, depuis près d'un siècle, la tenaient dans un dur
+esclavage.... Dites-moi ce qui put l'engager à cette glorieuse
+entreprise.» Et, sans plus de préparatifs, il commence sa narration.
+
+ [Note 183: _Essai sur la Poésie épique_, ch. V.]
+
+ [Note 184: _Per la mia lingua._ (C. I, v. 4.)]
+
+ [Note 185: Justinien.]
+
+Le Très-Haut qui gouverne le ciel, placé au milieu des bienheureux,
+regardait un jour les affaires des mortels, quand une des Vertus qui
+l'environnent, celle que nous nommons Providence, dit en soupirant: «O
+mon père chéri, de qui dépend tout ce qui se fait là bas sur la terre,
+ne vous sentez-vous point ému de pitié en voyant la malheureuse Italie
+soumise aux Goths depuis tant d'années?»--On sent tout de suite que
+cette Vertu est la Pallas d'Homère parlant à Jupiter. Le Père éternel
+répond en souriant que le temps d'accomplir ses promesses est arrivé,
+que ce qu'il a dit une fois _et affirmé d'un signe de sa tête_, ne peut
+manquer d'arriver. Il réfléchit ensuite quelques moments, et prend enfin
+le parti d'envoyer vers Justinien l'ange _Onerio_ (c'est-à-dire l'ange
+des songes). Il lui donne ses ordres et lui dicte ce qu'il doit dire de
+sa part à cet empereur. L'ange emmène avec lui la Vision, se revêt de la
+figure vénérable du pape, marche vers Durazzo en Albanie, où était
+Justinien, le trouve endormi dans sa chambre, sur son lit, et se plaçant
+près de sa tête, lui ordonne, de la part de l'Éternel, d'assembler son
+armée et de délivrer l'Italie des Goths. Il lui répète homériquement
+les propres paroles dont le Père éternel s'est servi.
+
+L'empereur s'éveille: il appelle Pilade, son valet de chambre, et lui
+demande ses habits. Suit la description très-détaillée de la toilette de
+l'empereur. Aucune partie des vêtemens n'est oubliée, ni la chemise du
+lin le plus fin et le plus blanc, ni le corselet de drap d'or, ni les
+chaussettes de soie, ni les souliers de velours couleur de rose. On lui
+apporte de l'eau dans une aiguière de crystal, sous laquelle est un
+grand vase de l'or le plus pur. Il se lave les mains et le visage, et
+s'essuie avec une serviette blanche brodée tout alentour. Un écuyer
+fidèle peigne sa blonde chevelure ondoyante, et ajuste sur sa tête le
+bonnet impérial et la couronne enrichie de perles et d'or. Ce n'est pas
+tout, il met sur le corselet un vêtement de velours ras cramoisi,
+richement brodé autour du cou et tout alentour des bords. Ce vêtement
+est serré par une belle ceinture, et le tout est recouvert d'un manteau
+magnifique de drap d'or, qui traîne à terre de la longueur de trois
+palmes, et rattaché sur l'épaule droite avec une perle ronde, plus
+grosse qu'une noix, si belle, si blanche et d'un si grand éclat, qu'une
+province ne pourrait la payer.
+
+Ainsi vêtu, Justinien s'assied sur un trône d'or, et ordonne aux
+ministres de ses commandements d'appeler tous les grands, les généraux
+et les guerriers de marque à un conseil général; mais d'avertir d'abord
+le grand Bélisaire, Paul comte d'Isaurie, Narsès et Audigier, pour
+qu'ils se rendent sur-le-champ auprès de lui. Ils viennent; il leur fait
+un accueil honorable, leur dit quel est son dessein, que le conseil
+général s'assemble, que peut-être les chefs et les principaux officiers
+de l'armée qui croyaient aller attaquer les Maures d'Espagne,
+répugneront à marcher contre les Goths, peuple belliqueux et nombreux;
+qu'il attend alors de leur zèle et de leur attachement à sa personne,
+qu'ils parleront dans le conseil pour soutenir l'opinion de cette
+guerre. Cela dit, il sort avec eux, trouve dans les appartements du
+palais les grands et les chefs des guerriers qui lui font cortège, et se
+rend, ainsi entouré, à la salle du conseil.
+
+Grande description de cette immense basilique, large de trois cents
+pieds, et longue de cinq cents; colonnades, ornements, pavés en marbre
+et en mosaïque, estrade, sièges, leur matière précieuse, leurs formes,
+l'ordre dans lequel ils sont placés; d'abord ceux des douze comtes, puis
+ceux des rois soumis à l'empire, ensuite les sièges des grands
+officiers, des généraux, des principaux guerriers, etc. Justinien se
+lève appuyé sur son sceptre: ce sceptre, Dieu l'avait envoyé du ciel à
+Constantin; après sa mort, il resta caché pendant plusieurs années; il
+parvint ensuite au bon Théodose, et après lui à Justinien. L'empereur
+expose fort au long son dessein, et engage tous ceux qu'il a convoqués
+à dire librement leur opinion sur cette importante affaire.
+
+Le premier qui parle est le consul de cette année, Salidius, homme
+orgueilleux, rusé, envieux, ennemi de Bélisaire. Il s'oppose à
+l'entreprise. Le roi sarrazin Arétus, fils de la belle Zénobie, est du
+même avis. Il conseille de porter en Orient les armes de l'empire, et
+d'attaquer les Perses et non les Goths. Plusieurs autres rois d'Orient
+allaient parler dans le même sens; Bélisaire engage l'éloquent et sage
+Narsès à soutenir enfin l'opinion de la guerre d'Italie. Narsès, dans un
+discours long et adroit, réfute toutes les objections qui ont été
+faites, et conclut à la guerre contre les Goths. Bélisaire se lève
+ensuite, allègue d'autres motifs, mais conclut comme Narsès. L'assemblée
+annonce par son murmure qu'elle est généralement de l'avis de ces deux
+chefs.
+
+Le jeune et brave Corsamont se lève. C'était un roi barbare descendant
+de Thomyris, le plus fort, le plus intrépide et le plus beau de toute
+l'armée, après Bélisaire, à qui le poëte donne toutes les perfections du
+corps, comme toutes les qualités de l'ame. Corsamont ne dit que peu de
+paroles; il demande à marcher le premier, et même seul si l'on veut,
+contre les Goths. Son action énergique électrise le conseil; tous
+demandent la guerre. Justinien prononce qu'elle est résolue. Il nomme
+général en chef Bélisaire le Grand, qu'il appelle lui-même toujours
+ainsi. Il le charge de distribuer à son gré les autres emplois, et
+ordonne que chacun se tienne prêt à partir. Le vieux Paul l'Isaurien
+fait alors un grand éloge de Bélisaire, et propose que, pour rendre son
+autorité plus respectable et plus grande, l'empereur, après le repas,
+lui donne publiquement, à la tête de l'armée, le bâton de commandement.
+Justinien approuve ce conseil, va dîner, et charge Paul et Narsès
+d'assembler l'armée.
+
+L'empereur sort en effet en grande pompe de son palais. Il franchit les
+portes de la ville et arrive au camp. Il monte sur une estrade, au
+milieu de l'armée. Bélisaire seul est debout auprès de lui. Justinien
+annonce aux soldats, et la guerre d'Italie, et le choix qu'il a fait de
+Bélisaire pour les conduire à la victoire. Toute l'armée applaudit et
+jette des cris de joie. L'empereur allait se remettre en marche,
+lorsqu'un prodige frappe tous les esprits. Près des barrières du camp
+était un petit tertre, couvert de buissons de myrtes et d'autres
+arbrisseaux, où une infinité de petits oiseaux avaient fait leurs nids.
+Un énorme dragon sort tout à coup de son repaire, et se met à dévorer
+les petits. Les mères effrayées semblent, par leurs cris, implorer du
+secours. Un aigle fond du haut des airs sur le dragon, et l'emporte. Un
+moment après, un autre dragon vient continuer le ravage et dévorer les
+petits oiseaux; un second aigle fond encore sur lui et le tue. Tout le
+monde, et l'empereur lui-même est frappé d'étonnement; mais Procope,
+excellent astrologue, explique ce prodige. Les petits oiseaux sont les
+peuples d'Italie; le dragon est le roi des Goths; l'aigle est Bélisaire.
+Un second roi goth voudra prendre la place du premier; mais Bélisaire le
+vaincra de même; ainsi le veut l'Éternel. Alors Justinien satisfait
+rentre dans la ville et dans son palais, après avoir donné à Bélisaire
+l'ordre de partir sous trois jours avec l'armée.
+
+Ainsi finit le premier chant. Dans le second, Bélisaire fait ses
+préparatifs. Il présente à l'empereur la liste des généraux et des chefs
+de tous les corps de l'armée. Le poëte se sert de ce moyen pour les
+faire tous connaître, comme Homère dans ses revues. Il invoque comme lui
+les Muses avant de commencer cette énumération. Elle est précédée d'une
+description très-étendue de l'état où était alors l'empire romain, de
+ses grandes divisions, de ses provinces, de la partie de celui
+d'Occident qui était occupée par les Goths, et d'une histoire abrégée de
+leur usurpation. Enfin Bélisaire termine le second livre en faisant
+embarquer l'armée.
+
+La scène change au troisième livre. Le jeune et beau Justin, neveu de
+l'empereur et héritier de l'empire, avant de partir avec Bélisaire, se
+rend le soir chez l'impératrice Théodora, qui l'invite à souper avec
+elle et ses deux nièces, Astérie et Sophie. L'Amour, le petit dieu
+d'Amour lui-même, avec ses flèches et son carquois, saisit ce moment
+pour blesser le coeur de Sophie, qui conçoit pour Justin une passion
+aussi vive qu'elle est subite. Il en ressent une pareille; cependant il
+part; elle reste en proie au trouble et aux tourments de cette passion
+naissante. Elle se confie à sa soeur qui la console et lui donne quelques
+espérances. Le jour paraît; le grand Bélisaire, après avoir entendu
+dévotement la grand'messe[186], monte sur son vaisseau, se met encore à
+genoux, et adresse au Dieu de l'univers une fervente prière. Dieu
+l'entend, et garantit le succès de son entreprise par un mouvement de sa
+tête divine, qui fait trembler le monde. (On voit ici, comme dans les
+tableaux des plus grands peintres modernes, le Jupiter olympien percer à
+travers la première personne de la Trinité.) La flotte cingle en pleine
+mer. L'empereur la voit partir, d'un balcon de son palais. L'ange
+_Nettunio_ se place, le trident en main, à la poupe du vaisseau que
+monte Bélisaire. Il commande aux vents, qui obéissent, dirigent
+rapidement la flotte et la font entrer au port de Brindes.
+
+ [Note 186:
+
+ _Avendo udita_
+ _Divotamente una solenne messa._ (C. III.)]
+
+Cependant Sophie, restée à Durazzo, gémissait de l'absence de Justin. Sa
+soeur Astérie parle pour elle à l'impératrice, et la trouve disposée à
+unir les deux amants. Le difficile est d'obtenir l'agrément de
+l'empereur, et qu'il rappelle Justin pour ce mariage. C'est ici qu'est
+une scène imitée d'Homère, dont Voltaire s'est moqué avec raison. Tout
+le monde connaît cet épisode délicieux. Junon, dans l'_Iliade_[187],
+veut procurer la victoire aux Grecs, malgré la protection que Jupiter
+accorde aux Troyens. Elle n'en voit pas de meilleur moyen que d'aller
+trouver sur le mont Ida son redoutable époux, de lui prodiguer les plus
+tendres caresses et de l'endormir dans ses bras. Pour y réussir, elle a
+recours à toutes les recherches de la toilette; retirée dans un
+appartement secret que lui avait construit son fils Vulcain, elle se
+baigne dans une liqueur divine, fait couler sur son beau corps une
+essence céleste qui parfume le ciel et la terre; elle peigne sa belle
+chevelure qui descend en boucles ondoyantes; elle revêt une robe d'un
+tissu divin, où Minerve épuisa son art, l'attache autour de son sein
+avec des agrafes d'or, et s'entoure de sa riche ceinture. Elle y ajoute
+la ceinture même de Vénus, qu'elle obtient d'elle sous un faux prétexte,
+ceinture magique, ou plutôt ingénieux emblème, où se trouvent réunis les
+charmes les plus séduisants, l'amour, les tendres désirs, les aimables
+entretiens, et ces doux accents, dit le bon Homère, qui dérobent en
+secret le coeur du plus sage[188].
+
+ [Note 187: L. XIV.]
+
+ [Note 188: Trad. de M. Bitaubé.]
+
+Par le conseil de Vénus, elle cache ce tissu précieux et l'attache sous
+son beau sein. Enfin, elle monte sur l'Ida, et va se montrer à Jupiter
+dans tout l'éclat de sa parure. A cette vue, il se sent enflammé plus
+qu'il ne le fut jamais pour elle. Il la presse; elle se défend. Elle
+craint que dans un lieu si découvert quelque dieu ne les aperçoive: elle
+n'oserait plus rentrer dans l'Olympe. Il existe dans leur palais une
+retraite impénétrable à tous les regards; elle lui propose de s'y
+rendre, si son épouse a tant de charmes pour lui. Mais Jupiter lui
+promet qu'ils seront environnés d'un nuage que le soleil même ne pourra
+pénétrer. Alors elle n'a plus rien à répondre, et en effet elle ne
+répond rien.
+
+ La terre complaisante et sensible à leurs feux,
+ D'un gazon doux et frais se couronna autour d'eux;
+ Le tapis émaillé s'élève et se colore
+ Des plus riches présents sortis du sein de Flore;
+ Et la molle hyacinthe et le lys orgueilleux
+ Forment aux deux époux un lit délicieux,
+ Que d'un nuage d'or l'ondoyante barrière
+ Dérobe à l'oeil perçant du dieu de la lumière,
+ Tandis que la rosée, en larmes de crystal,
+ Tombait, en humectant le trône nuptial.
+
+C'est ainsi que M. de Rochefort, de l'ancienne académie des
+belles-lettres, a rendu cette description charmante, l'éternel modèle
+des descriptions riantes et voluptueuses. Si toute sa traduction
+d'Homère était ainsi, elle eût laissé peu de chose à faire à de
+nouveaux traducteurs.
+
+Le _Trissino_ a voulu s'approprier tout cet admirable tableau. Théodora
+n'a pas envie d'endormir Justinien, mais d'obtenir de lui le retour de
+Justin, et son union avec Sophie. La voilà donc qui fait aussi sa
+toilette, qui s'enferme dans sa chambre, se déshabille, se baigne,
+parfume ses membres délicats, met une chemise blanche, et des bas
+couleur de rose, qu'elle attache au-dessus du genou:
+
+ _Onde le coscie bianche
+ Pareano avorio tra vermiglie rose._
+
+Ses pantouffles d'étoffe d'or sont liées avec de beaux rubans. Elle
+peigne ses cheveux blonds et ondoyants, et les parfume comme Junon; mais
+elle met dessus une coiffe d'or, enrichie de pierres précieuses, qui
+n'était pas à la mode du temps d'Homère, non plus qu'une robe de damas
+blanc qu'elle passe par dessus sa tunique d'or, et qui est taillée en
+carrés, rejoints avec de grosses perles et des noeuds d'or, au milieu de
+chacun desquels brillent des diamants du plus grand éclat. Cette belle
+robe est peut-être là pour nous dédommager de la ceinture de Vénus, qui
+n'y est pas; mais la ceinture valait mieux, et l'on sent en effet que
+son charme manque dans toute cette imitation ou plutôt dans cette
+parodie d'Homère.
+
+L'impératrice ainsi parée va trouver l'empereur, qui rêvait à son
+expédition d'Italie, dans un jardin de son palais. Il la reçoit à la
+façon de Jupiter; elle se défend à la manière de Junon. Elle craint
+d'être vue, et lui propose de rentrer dans leur appartement, de fermer
+les portes,
+
+ _E sopra il vostro letto
+ Poniamci, e fate poi quel che vi piace._
+
+Justinien n'a pas de nuage à ses ordres comme l'époux de Junon, mais il
+n'en est pas besoin. Personne, dit-il, ne peut venir au jardin par ma
+chambre; je l'ai fermée en entrant, et j'en ai la clef à mon côté. Vous
+aurez aussi fermé la porte de la vôtre, car vous ne la laissez jamais
+ouverte.
+
+ _E detto questo subito abbracciolla;
+ Poi si colcar nella minuta erbetta._
+
+Alors l'herbe tendre, les fleurs, les arbrisseaux, les oiseaux, les eaux
+mêmes et les poissons, prennent part à leurs plaisirs et semblent jouir
+de leur amour.--Cela fut sans doute très-agréable pour leurs majestés,
+mais cela est fort dégoûtant pour le lecteur, qui ne peut voir sans une
+sorte d'indignation profaner par cette copié indécente et presque
+bourgeoise, une peinture voluptueuse, mais délicate et divine, objet de
+l'admiration de trente siècles.
+
+Théodora, par ce moyen honnête, obtient de l'empereur tout ce qu'elle
+veut. Il consent au retour et au mariage de Justin. On envoie un exprès
+à ce jeune prince, qui est si empressé de revenir qu'il brave les
+approches d'une tempête. Il s'embarque; la tempête s'élève. Son vaisseau
+est violemment agité; il tombe à la mer; l'ange _Nettunio_ le sauve, le
+pousse dans le port même de Durazzo. Il est jeté sur le rivage, prêt à
+mourir. Sophie apprend cette nouvelle, et le croit mort. Elle
+s'empoisonne avec du blanc dont se sert une de ses femmes, et dans
+lequel il entre du sublimé. Un médecin appelé à temps la guérit. Les
+deux amants se revoient, avec l'espérance d'être unis.
+
+Un autre ornement dont le _Trissino_ a voulu enrichir son poëme, et
+qu'il n'y adapte pas avec beaucoup plus d'adresse, ce sont les
+enchantements. L'armée des Grecs est débarquée à Brindes[189]. Le
+commandant a livré la place à Bélisaire. Ce général envoie huit
+guerriers à la découverte pour savoir ce que font les Goths, où est leur
+armée, et s'ils s'apprêtent à défendre les passages. Ils partent pour
+exécuter ses ordres; mais ils sont arrêtés à quelque distance par une
+belle et jeune fille qui leur fait une fable et les attire au bord d'une
+fontaine enchantée. Là ils rencontrent une espèce de géant ou de monstre
+qui leur dit son nom et les défie au combat. Ce nom est _Faulo_, qui
+signifie en grec[190] méchant, mauvais, dépravé; c'est le génie du mal.
+Sa soeur _Acratie_[191] [c'est-à-dire l'Intempérance] qui commande dans
+ce canton, l'a placée là pour empêcher qu'aucun mortel ne goûte des eaux
+de cette fontaine. Sept des chevaliers grecs sont renversés, et emmenés
+prisonniers par deux géants qui accompagnent _Faulo_. Le huitième refuse
+le combat, et va tristement annoncer à Brindes la défaite de ses
+compagnons et leur captivité. L'intrépide Corsamont demande à Bélisaire
+la permission d'aller les délivrer. Le général nomme avec lui deux
+autres chefs, et celui qui était un des huit premiers. Ils vont tenter
+de nouveau l'aventure; mais cette fois un ange, déguisé sous les traits
+du vénérable Paul, comte d'Isaurie, les met au fait. Cette fontaine
+était née des larmes d'Arétê[192] [la Vertu], qui était autrefois
+honorée dans ces mêmes lieux, et qui avait pour nièce Synésie[193] [la
+Sagesse]. On avait dit à la méchante Acratie que ses jardins et son
+palais devaient être détruits par Synésie; elle la fit assassiner par
+son frère _Faulo_. Arété en eut tant de douleur que ses larmes furent
+changées en cette fontaine, dont les eaux ont la vertu de guérir tous
+les maux, et de rompre tous les enchantements. Acratie l'ayant su, fit
+prendre, par son frère, Arété et ses filles, qu'elle retient depuis ce
+temps dans une affreuse prison; et ce frère couvert d'armes enchantées
+et par conséquent invincible, empêche que qui que ce soit ne puisse
+toucher cette eau merveilleuse. L'ange apprend aux chevaliers le moyen
+de vaincre _Faulo_, et de délivrer à la fois Arété et leurs compagnons
+d'armes. Ils ne manquent pas de suivre ses conseils. _Faulo_ est
+renversé, obligé de se rendre et de les conduire au palais de la
+coupable Acratie sa soeur. Elle a inutilement recours à tous ses
+enchantements; il faut enfin qu'elle cède, qu'elle rende les chevaliers,
+et ce qui lui coûte davantage, qu'elle brise les fers d'Arété. La divine
+Arété est rétablie dans tout son pouvoir; les avenues sont libres, et
+les libérateurs de l'Italie peuvent désormais y pénétrer. Ces fictions
+alambiquées remplissent deux livres entiers. Il faudrait de bien beaux
+vers pour les rendre supportables, et ceux du _Trissino_ auraient pu
+gâter les fictions les plus heureuses.
+
+ [Note 189: L. IV.]
+
+ [Note 190: [Grec: Phaulos.]
+
+ [Note 191: D'[Grec: Achratês eos.]
+
+ [Note 192: [Grec: Arétê.]
+
+ [Note 193: [Grec: Synesis.]]
+
+Comme nous cherchons surtout dans les ouvrages ce qui peut indiquer les
+opinions et les moeurs du temps où il furent écrits, il y a encore dans
+ce poëme un incident, non pas imaginaire, mais historique, qui mérite
+quelque attention. Il est bon de se rappeler, en le lisant, que le
+_Trissino_ fut successivement en faveur auprès de deux papes, chargé par
+eux de missions importantes et honorables, et que, soit avant, soit
+après la publication de son poëme, il n'éprouva de la part du
+Saint-Siège ni reproche ni disgrâce. Voici le trait dont il s'agit.
+
+Bélisaire est assiégé dans Rome par les Goths. La disette se fait sentir
+dans la ville; il prend le parti d'envoyer par mer les femmes, les
+enfants, les vieillards, à Gaëte, à Naples et à Capoue. Il propose cet
+avis dans le conseil où assistait le pape Sylvère. Ce pape, fils d'un
+autre pape[194], avait été élu par l'ordre et les menaces de Théodat,
+roi des Goths, contre la volonté du peuple romain, qui nommait alors les
+souverains pontifes. Il était envieux de Bélisaire et son ennemi secret;
+il s'oppose seul à cette mesure; mais le conseil l'adopte, et
+l'exécution suit aussitôt. Le général des Goths, qui commandait le
+siège, sachant que Sylvère était offensé du peu de faveur que son
+opposition avait eue dans le conseil, qu'il était en général disposé en
+faveur des Goths, dont il était l'ouvrage; «sachant de plus que souvent
+les prêtres sont si possédés de l'amour du gain, qu'ils vendraient le
+monde entier pour de l'argent[195],» fait faire à ce pape des promesses,
+et lui envoie des présents qui le corrompent. Il s'engage à livrer une
+des portes de Rome. Mais Dieu ne permet pas que le crime soit consommé.
+Il envoie l'ange _Nemisio_ [celui de la vengeance divine] avertir
+Bélisaire de ce complot. Bélisaire fait arrêter le pape à l'instant même
+où il signait le pacte fait avec les Goths. Sylvère, convaincu de son
+crime, est mené devant le général, qui lui déclare qu'il a cessé d'être
+pape, qu'il ne l'a même jamais été, et qu'il va rassembler le peuple
+pour décider de son sort.
+
+ [Note 194: D'Hormisdas.]
+
+ [Note 195:
+
+ _Ancor sapea che spesse volte i preti
+ Han così volto l'animo alla robba,
+ Che per denari venderiano il mondo._
+ (_Ital. lib._, l. XVI.)]
+
+Alors l'ange _Palladio_ (celui qui joue le rôle de Minerve, déesse de la
+prudence) prend encore la figure de Paul l'Isaurien, et conseille à
+Bélisaire de ne point faire paraître le pape au milieu de cette
+assemblée du peuple, qui pourrait se porter à des excès contre le
+coupable, de le déposer tout simplement et de lui faire donner un
+successeur. «Je veux vous dire[196], ajoute-t-il [et il ne faut pas
+oublier que c'est un ange qui parle], je veux vous dire ce qu'un ami de
+Dieu, qui était prophète, m'a dit de certains papes qui existeront dans
+le monde. Voici ses paroles: Le siège où Pierre fut assis sera usurpé
+par des pasteurs qui seront éternellement la honte du christianisme. Ils
+porteront au dernier degré l'avarice, la luxure et la tyrannie. Ils ne
+penseront qu'à agrandir leurs bâtards, à leur donner des duchés, des
+seigneuries, des terres, des pays entiers; à conférer même, sans
+pudeur, des prélatures et des chapeaux à leurs mignons et aux parents de
+leurs maîtresses[197] [le terme italien est moins honnête]; à vendre les
+évêchés, les bénéfices, les offices, les privilèges, les dignités; à n'y
+élever que des infâmes; à violer toutes les lois, à dispenser pour de
+l'argent des meilleures et des plus divines; à ne garder jamais leur
+foi; à passer leur vie entière parmi des empoisonnements, des trahisons
+et d'autres crimes; à semer entre les princes chrétiens tant de
+scandales, tant de querelles et de guerres, que les Sarrazins, les Turcs
+et tous les ennemis de la foi en profiteront pour s'agrandir. Mais leur
+vie scélérate et honteuse sera enfin connue du monde; et le monde,
+revenu de son erreur, corrigera tout ce mauvais gouvernement des peuples
+du Christ.» Ainsi parla cet ange, et il disparut. Ce n'est pas ici un
+Dante, gibelin effréné et par conséquent ennemi des papes, ni un poëte
+satirique habitué à frapper indifféremment tout ce qui se trouve à
+portée de ses traits; c'est un poëte grave et un ambassadeur de deux
+papes qui fait descendre du ciel un ange, et qui le fait parler ainsi.
+
+ [Note 196: _Ibid._]
+
+ [Note 197: _Delle lor bagascie._]
+
+Au reste, à en juger par le peu d'éditions qu'eut ce poëme, il ne fit
+pas dans le monde un grand bruit, ni par conséquent un grand scandale.
+Les neufs premiers chants furent imprimés à Rome, en 1547, les dix-huit
+autres à Venise l'année suivante[198], et, depuis ce temps jusqu'en
+1729, aucun imprimeur ne s'avisa de faire reparaître l'_Italia
+liberata_, ouvrage cependant de vingt années, couvert d'éloges si l'on
+veut, mais ennuyeux, languissant, et pour tout dire en un mot,
+illisible.
+
+Une autre preuve que ce genre austère de poëmes et ces vers non rimes ne
+présentèrent aucun attrait aux esprits, séduits par les inventions
+libres et par les stances harmonieuses de l'Arioste, c'est qu'il
+s'écoula vingt ans entre la publication du poëme du _Trissino_ et celle
+d'un autre poëme héroïque, dont l'auteur nommé _Oliviero_, né à Vicence
+comme lui, est si peu connu qu'on ne trouve pas même son nom dans le
+Tiraboschi et dans d'autres bibliographes italiens[199]. Ce poëme
+intitulé l'_Alamanna_ est en vingt-quatre chants. L'auteur crut
+intéresser davantage en traitant un sujet contemporain. Ce sujet est la
+ligue protestante de Smalcalde terrassée par l'empereur Charles-Quint.
+Le _Trissino_ avait mal imité Homère: l'_Oliviero_ imite mal Homère et
+le _Trissino_. Il emploie comme celui-ci le vers libre; mais sa
+versification est encore plus prosaïque et plus faible que celle de son
+modèle. Son merveilleux est à peu près le même, excepté que dans
+l'époque qu'il a choisie, il n'a pu placer d'enchantements.
+
+ [Note 198: Le papier des trois volumes est tout-à-fait
+ semblable, ce qui fait penser que le premier, quoique daté de
+ Rome, fut imprimé à Venise comme le second et le troisième. Ils le
+ sont avec les caractères particuliers inventés par _Trissino_, ce
+ qui fut peut-être une raison de plus de leur peu de succès. Le
+ poëme reparut pour la première fois dans les OEuvres complètes de
+ l'auteur, Vérone, 1729, 2 vol. in-4º. L'abbé Antonini donna la
+ même année une édition du poëme seul, à Paris, 3 vol in-8º.]
+
+ [Note 199: Comme _Fontanini_, dans sa _Bibliothèque
+ italienne_, _Apostolo Zeno_ dans ses notes sur cette
+ _Bibliothèque_, où il a cependant réparé bien d'autres omissions de
+ _Fontanini_, etc.]
+
+Le père éternel médite sur les destinées des mortels. Saint Pierre,
+alarmé pour l'Église qu'il a fondée, des progrès de la secte de Luther
+et des préparatifs de la ligue de Smalcalde, implore la justice et la
+bonté du Très-Haut. Dieu promet la victoire à Charles-Quint, chef de
+l'armée catholique, et il confirme cette promesse par un signe de sa
+tête. Il charge deux déesses, dont les noms grecs signifient la
+Providence et la Destinée[200], d'aller trouver la Négligence et la
+Paresse, de leur commander de sa part de s'emparer du landgrave qui
+commande l'armée de la ligue, et de rendre vains tous ses préparatifs et
+tous ses projets; d'aller trouver aussi la Diligence et la Promptitude,
+de leur ordonner en son nom de presser la réunion des alliés
+catholiques, et de tout hâter pour que leur armée puisse agir.
+
+ [Note 200: _Pronia_ ou _Pronoia_ et _Peprômena_.]
+
+Ces commissions sont fort bien faites. En conséquence, tout se ralentit
+d'un côté, tout s'accélère de l'autre. Le landgrave, au lieu de marcher,
+s'amuse à faire la revue de ses troupes. Charles-Quint réunit les
+siennes, et l'attaque avec impétuosité. Cependant les succès de la
+guerre se balancent; et même l'armée de la ligue réduit celle de
+l'Empire à de fâcheuses extrémités. Mais enfin l'empereur, et l'Éternel
+qui le soutient, et saint Pierre, et les anges l'emportent; les Furies,
+qui étaient sorties de l'enfer pour aider leurs amis, y sont replongées;
+l'Hérésie est terrassée et la ligue dissoute.
+
+Il n'y avait guère qu'un prince à qui ce poëme pût plaire: c'était
+Philippe II. L'auteur le lui a dédié. La puissance de ce successeur de
+Charles-Quint, dit M. Denina, et peut-être ne dit-il pas assez, n'était
+pas plus agréable à une grande partie de l'Europe que la ligue des
+protestants, qui voulait balancer cette puissance[201]. Ce poëme avait
+donc contre lui le malheur et la tristesse du sujet, la pauvreté des
+inventions, la faiblesse du style; il n'avait en sa faveur qu'une fort
+belle édition, qui est unique et qui est devenue rare et chère[202].
+C'est un mérite aux yeux des amis des livres, mais non des amis de la
+poésie et des lettres. L'_Alamanna_ de l'_Oliviero_ est un poëme
+mort-né.
+
+ [Note 201: Mémoire cité ci-dessus, p. 114, note.]
+
+ [Note 202: Venezia, Valgrisi, 1567, in-4º]
+
+On en peut dire autant d'un poëme qu'on ne sait trop si l'on doit ranger
+parmi les épopées romanesques ou parmi les épopées héroïques, mais que
+l'on peut mettre avec certitude au nombre des ouvrages ennuyeux; c'est
+l'_Ercole_ de J.-B. Giraldi[203]. Ce laborieux écrivain, qui fit des
+tragédies en vers[204], des nouvelles en prose, des poésies lyriques, un
+traité sur les romans, etc.; voulut aussi cueillir le laurier épique.
+Dans un temps où la chevalerie était le seul sujet à la mode, on peut
+demander pourquoi il en choisit un mythologique, et parmi tous les
+sujets que la fable pouvait lui fournir, pourquoi il préféra celui
+d'Hercule. Il était de Ferrare et secrétaire du duc Hercule II; ce fut
+probablement ce qui le décida, espérant bien trouver l'occasion de faire
+des rapprochements qui pourraient flatter son altesse. Il n'y manqua pas
+en effet, et surtout il fit descendre en ligne directe, dans son
+treizième chant, l'Hercule de Ferrare de l'Hercule Thébain. Du reste, il
+ne donna la préférence à aucun des exploits ou des travaux d'Alcide;
+tous lui parurent également dignes d'admiration et de louanges; il
+voulut les célébrer tous, et conduire son héros depuis le berceau
+jusqu'au bûcher[205]. Il avait, pour cela, distribué sa matière en
+cinquante chants, mais il resta en chemin et n'alla pas au-delà du
+vingt-sixième.
+
+ [Note 203: Il y eut pourtant deux éditions de ce poëme; la
+ première intitulée: _Dell'Hercole di M. Giovan Battista Giraldi
+ Cinthio nobile Ferrarese_, etc., sans nom de lieu ni d'imprimeur,
+ et sans date, in-4º.; la seconde à Modène, chez _Galdini_, 1557,
+ in-4º.]
+
+ [Note 204: C'est en parlant de ses tragédies, dans le volume
+ VI de cet ouvrage, que je dirai le peu que l'on sait de sa vie.]
+
+ [Note 205:
+
+ _E ciò comincierò sin da le fasce,
+ Che da le fasce Hercol mostrò quel ch'era,
+ Perc' huom simile a lui, fin quando nasce,
+ Indicio dà de la natura altiera._
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ _Quindi è ch' io non mi vò fermar sovr'una
+ Sola attion di questa nobil alma,
+ Che tra le ilustri non ne trovò alcuna
+ Che di lauro non sia degna e di palma._
+ (C. I, st. 2 et 3.)]
+
+Rien de plus régulier que son plan, car il fait avancer de front la vie
+de son héros et son poëme; l'action n'est pas une, mais toutes les
+actions étant celles d'un seul héros, elles sont ainsi ramenées à
+l'unité. Cependant la forme romanesque d'un prologue au commencement de
+tous les chants, et d'un adieu à la fin, lui parut si généralement
+adoptée, qu'il n'osa s'en écarter; et sans qu'il y ait rien dans le
+reste de son ouvrage qui ait aucun rapport avec le roman épique, il lui
+donna du moins celui-là. Mais si ce fut pour les inventeurs de cette
+forme agréable, et surtout pour le poëte qui l'avait perfectionnée, un
+moyen de se varier et de plaire, et si _Giraldi_ eut en l'adoptant la
+même intention, il n'eut point le même succès. Il est fort indifférent
+qu'il interrompe son récit ou qu'il le continue, puisqu'on est arrêté,
+dès le premier chant, par l'impossibilité de s'y intéresser et de le
+suivre.
+
+On en pourrait encore dire presque autant de l'_Avarchide_ du célèbre
+_Alamanni_. J'ai dit dans la Vie de ce poëte que ce fut l'ouvrage de sa
+vieillesse; aussi n'y voit-on ni verve ni chaleur. Ce n'est pas dans les
+détails seulement, comme le _Trissino_, qu'il s'efforce d'imiter
+l'_Iliade_, c'est dans le plan et dans la contexture entière de son
+poëme. Ses héros sont le roi Artus, Lancelot, Tristan et les autres
+chevaliers de la Table ronde; il les fait agir et parler comme
+Agamemnon, Achille, Ajax et les autres chefs de la Grèce. Lancelot est
+amoureux de Clodiane, fille de Clodasse, roi d'une partie des Gaules.
+Gaven, roi d'Orcanie, la lui dispute. Artus assiége Clodasse dans la
+ville d'_Avarcum_ ou plutôt d'_Avaricum_, ancien nom de la ville de
+Bourges. La rivalité de Lancelot et de Gaven retarde les progrès du
+siége. Tristan se déclare pour Gaven contre Lancelot. Ils se querellent
+et s'injurient dans un conseil. Lancelot sort du conseil, furieux comme
+Achille. Il va se plaindre à la magicienne Viviane sa mère, qui le
+console comme Thétis. Par le conseil de Viviane, il se retire avec
+Galehault son ami, et avec leurs troupes. Ils forment un petit camp
+séparé, et ne veulent plus prendre part à la guerre. Le vieux roi
+Clodasse, enfermé dans la ville, est entouré de sa nombreuse famille
+comme Priam, et secouru par des alliés puissants. Il a perdu plusieurs
+de ses fils; mais la retraite de Lancelot donne aux assiégés des
+avantages dont ils profitent. Les batailles se multiplient. Les Bretons
+sont vaincus et réduits presque aux abois, sans que Lancelot, qu'Artus a
+essayé de flétrir, veuille sortir de son camp. Mais son ami Galehault a
+la même impatience que Patrocle, combat et périt comme lui de la main du
+plus redoutable des fils de Clodasse. Alors Lancelot reprend les armes,
+venge son ami, remplit de deuil la famille de Clodasse, et force à
+capituler la ville d'_Avarcum_.
+
+Tous les événements particuliers du siége sont aussi fidèlement calqués
+sur les particularités du siége de Troie; caractères pour caractères,
+discours pour discours, combats pour combats; rien n'y manque, si ce
+n'est l'essor poétique, la force et la vie. Il est impossible de lire
+vingt-quatre chants entiers de cette contrefaçon servile, remplis
+d'ailleurs de noms obscurs et barbares, qui s'opposent à toute harmonie
+dans les vers, comme le système général du poëme s'oppose à toute espèce
+d'intérêt.
+
+L'auteur prit le titre d'_Avarchide_ de l'ancien nom de la ville
+assiégée, comme le nom de l'_Iliade_ est formé de celui d'_Ilium_. Peu
+de Français, en voyant ce titre d'_Avarchide_, devinent que le sujet
+qu'il annonce est le siège de Bourges en Berri. Quoique l'_Alamanni_ eût
+prouvé par son poëme didactique de la _Coltivazione_ qu'il excellait
+dans le vers libre, il ne crut pas, comme le _Trissino_, devoir adapter
+cette forme de vers à la poésie héroïque, et il mit l'_Avarchide_ en
+octaves, comme il y avait mis le _Giron cortese_. Ce qui l'y détermina
+sans doute, ce fut de voir combien l'_Italia liberata_ était peu lue;
+mais l'_Avarchide_, quoiqu'en octaves, ne l'est pas et ne peut pas
+l'être davantage.
+
+Elle ne parut qu'après la mort de son auteur, la même année que
+l'_Alamanna_[206]. Deux ans auparavant _Francesco Bolognetti_, sénateur
+bolonais, avait public, aussi en octaves, les huit premiers chants d'un
+poëme héroïque intitulé: _Il Costante_, auquel il travaillait depuis
+quinze ans, et qui fut reçu avec de grands éloges par tout ce qu'il y
+avait alors de plus distingué dans les lettres. On comparait l'auteur
+au _Trissino_ et à l'_Alamanni_. Quelqu'un[207] alla même jusqu'à le
+comparer à l'Arioste, et à écrire positivement qu'il reconnaissait bien
+dans l'Arioste un plus heureux naturel, mais non pas plus de culture ni
+plus d'art. La fortune très-différente de l'_Orlando_ et du _Costante_
+prouverait seule combien tout l'art et toute la culture du monde sont
+peu de chose sans un naturel heureux, c'est-à-dire sans le génie.
+
+ [Note 206: 1567.]
+
+ [Note 207: _Gianandrea dell'Anguillara_, dans une lettre citée
+ par Tiraboschi, t. VII, part. III, p. 103.]
+
+Le héros de _Bolognetti_ est un Romain nomme _Ceionius Albinus_, qui
+avait accompagné l'empereur Valérien dans sa malheureuse guerre contre
+les Perses. L'ayant vu tomber entre les mains de Sapor, qui le plongea
+dans une dure captivité, il jura de consacrer sa vie à délivrer son
+empereur. Sa constance dans ce projet, malgré tous les obstacles qui s'y
+opposent et les dangers qui l'environnent, lui fit quitter son nom
+d'_Albinus_ pour celui de _Constant_, dont l'auteur a fait le titre de
+son poëme. Le merveilleux en est pris dans l'ancienne mythologie. C'est
+Junon qui est encore ennemie des Romains, et qui voyant que Valérien
+redevenu libre peut ramener par ses vertus les beaux jours de Rome,
+préfère que Gallien, son fils, jeune homme rempli de vices, règne à sa
+place, et s'oppose avec activité à toutes les entreprises de Constant.
+
+Les dieux tiennent conseil dans l'Olympe. Mars et Venus sont pour
+Constant, Junon seule lui est obstinément contraire. Elle inspire à
+Gallien une forte haine contre lui, et va chercher l'Envie dans son
+antre, pour qu'elle souffle ses poisons dans les coeurs de tous les
+courtisans. Vénus va se plaindre à Jupiter, et le conjure de venir au
+secours de ce héros pieux. Constant échappe aux piéges qui lui sont
+tendus; il repasse en Orient, où il ne cesse de s'occuper de la
+délivrance de Valérien, toujours contrarié par les mêmes obstacles, mais
+soutenu par le même courage et appuyé des mêmes secours.
+
+Après ces huit chants, le _Bolognetti_ en publia huit autres l'année
+suivante[208]. L'action s'y continue avec beaucoup d'unité, de
+régularité et de suite; mais quoiqu'elle paraisse fort avancée, et
+Constant presque sûr du succès à la fin du seizième chant, on ne sait
+pas précisément comment elle devait finir au vingtième. Ces quatre
+derniers chants n'ont jamais paru, ou peut-être même n'ont jamais été
+achevés; et l'histoire nous apprend que Valérien mourut prisonnier de
+Sapor, après trois ans de la plus dure captivité. Quoi qu'il en soit, la
+grande réputation qu'on avait voulu faire à ce poëme ne se soutint pas.
+Le style en est sage et assez pur; mais il ne pouvait tenir contre la
+force, la grâce et l'éclat poétique de celui de l'_Orlando_. Le plan
+était conforme aux règles du poëme héroïque, l'unité d'action bien
+conservée et la conduite excellente; mais la _Jérusalem_ qui parut
+bientôt après, réunit à ces qualités d'autres que le _Costante_ n'avait
+pas; et le _Bolognetti_, froissé pour ainsi dire entre l'Arioste et le
+Tasse, fut comme écrasé par leur renommée. Il est aujourd'hui
+presqu'entièrement oublié: on le nomme cependant toujours parmi ceux qui
+semblent ne pas mériter de l'être.
+
+ [Note 208: En 1566.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+
+
+LE TASSE.
+
+_Notice sur sa vie._
+
+SECTION Ire.
+
+
+
+_Depuis sa naissance jusqu'à sa fuite de Ferrare, en_ 1577.
+
+
+Le sort assez commun des hommes de génie, chez toutes les nations et
+dans tous les siècles, fut d'être persécutés pendant leur vie, et
+diversement jugés, même après leur mort. Cette destinée semble être
+encore plus généralement celle des poëtes épiques que des autres poëtes.
+On peut citer pour exemples Homère, Milton, le Camoëns, et surtout le
+Tasse. Ce dernier, plus malheureux que tous les autres, fut aussi le
+plus invinciblement voué par la nature au talent poétique. Fils d'un
+poëte, dès l'âge de sept ans il savait par coeur les plus beaux morceaux
+d'Homère et de Virgile, dans leur langue originale, et il composait des
+vers dans la sienne. A dix-huit ans, il publia un poëme épique en douze
+chants[209], et il conçut presque aussitôt le plan de sa _Jérusalem
+délivrée_. Déjà les recueils du temps offraient de lui des sonnets et
+d'autres poésies lyriques, déjà le nom de _Tasso_ était célèbre pour la
+seconde fois; et depuis ce temps jusqu'à sa mort, il ne cessa, même dans
+ses tristes infirmités et dans ses plus cruelles disgrâces, de produire
+des vers, dont la composition paraît avoir été l'un des besoins les plus
+impérieux, ou plutôt un des éléments de sa vie.
+
+ [Note 209: Le _Rinaldo_.]
+
+A l'intérêt qu'inspire toujours le grand talent aux prises avec
+l'infortune, le Tasse joint encore celui qui s'attache à un grand
+caractère aux prises avec les passions. Aujourd'hui que l'on s'efforce
+de ressusciter le roman historique, le goût réclame avec raison contre
+la renaissance de ce genre qu'il avait aboli; mais il ne peut
+qu'approuver l'histoire quand elle a tout l'intérêt du roman.
+
+La Vie du Tasse a été principalement écrite par deux auteurs, dont
+chacun a des titres particuliers à notre confiance. L'un est le _Manso_,
+marquis de _Villa_, consolateur et généreux ami de notre poëte pendant
+ses dernières années, qui tenait de la bouche du Tasse la plupart des
+faits dont il n'avait pas lui-même été témoin, et qui écrivit cette
+histoire cinq ans seulement après la mort de son ami[210]. Mais il
+paraît avoir laissé quelquefois agir son imagination au défaut de sa
+mémoire, et il y aurait de l'imprudence à le croire toujours sans
+examen. L'autre est l'abbé _Serassi_, savant philologue et biographe du
+dernier siècle, qui a puisé ses matériaux dans les meilleures
+bibliothèques d'Italie, dans les archives de Modène, de Ferrare, de
+Bergame, dans les OEuvres et particulièrement dans les lettres du Tasse,
+sources moins variables et plus sûres, il faut l'avouer, que les
+traditions orales et que la mémoire. Il rectifie souvent son
+prédécesseur, mais dévoué à la maison d'Este, il est possible qu'il ait
+plutôt contredit que réfuté certains faits, lesquels ne peuvent avoir
+été ni altérés par le Tasse, ni imaginés par le _Manso_.
+
+ [Note 210: En 1600. Voyez notes d'_Apostolo Zeno_ sur la
+ Bibliothèque ital. de _Fontanini_, t. II, p. 130.]
+
+Ces deux ouvrages, le dernier surtout[211], sont d'une étendue
+considérable. Toutes les Vies du Tasse qui accompagnent les anciennes
+éditions et traductions de la _Jérusalem_ sont des abrégés du premier:
+pour les éditions et les traductions plus récentes, on a puisé dans le
+second; et c'est de-là principalement qu'un écrivain français plein
+d'esprit et de goût[212], a tiré la Vie du Tasse, qu'il a placée,
+d'abord en tête de la meilleure traduction que la _Jérusalem délivrée_
+eût dans notre langue[213], et ensuite dans des _Mélanges_ intéressants;
+mais il a aussi suivi le _Manso_ surtout dans les commencements; et je
+serai forcé d'avertir que ce guide l'a quelquefois trompé. La crainte
+que des inexactitudes adoptées par un si bon esprit ne fussent autorité
+m'en impose la loi. Du reste, je prendrai indifféremment dans l'un ou
+dans l'autre des deux auteurs italiens ce qu'ils ont de conforme
+entr'eux: quand ils seront opposés, je me déciderai pour ce qui me
+paraîtra le plus vraisemblable. Peu de ces faits, relatifs aux temps les
+plus orageux de la vie du Tasse, sont d'une importance réelle pour sa
+gloire. Ni ses malheurs ni leur cause ne sauraient la ternir; et c'est
+de cette gloire qu'il s'agit, non de celle des princes qui lui durent
+une partie de leur propre gloire, à qui il dut ses infortunes, et à qui
+nous ne devons que justice et impartialité[214].
+
+ [Note 211: C'est un in-4º de 600 pages, édition de Rome,
+ 1785. Il en existe une deuxième édition de Bergame, 1790, 2 vol.
+ in-4º., mais je ne l'ai pas eue à ma disposition en composant
+ cette Notice.]
+
+ [Note 212: M. Suard.]
+
+ [Note 213: Celle de M. Lebrun, aujourd'hui prince
+ archi-trésorier de l'empire, duc de Plaisance, etc., édit. de
+ 1803, Paris, 2 vol. in-8º.]
+
+ [Note 214: Il a paru dernièrement en Angleterre une nouvelle
+ Vie du Tasse: _Life of Torquato Tasso, with an historical and
+ critical account of his writings_, by John Black, 2 vol. in-4º.,
+ 1810. Je regrette de n'avoir pu me la procurer avant de publier
+ cette partie de mon ouvrage. La manière dont les Anglais traitent
+ aujourd'hui la biographie me fait croire que j'y aurais trouvé des
+ renseignements utiles. Au reste, les principales sources où
+ l'auteur a puisé, c'est-à-dire, les deux Vies du _Manso_ et de
+ _Serassi_, les Lettres du Tasse, ses Poésies ou _Rime_, etc., sont
+ les mêmes d'où j'ai tiré les faits contenus dans cette Notice;
+ mais forcé de resserrer dans un petit nombre de pages ce qu'il a
+ pu étendre en deux volumes in-4º., je n'ai pu le plus souvent
+ qu'effleurer ce qu'il lui a été permis d'approfondir.]
+
+Les premières circonstances de la vie de _Torquato Tasso_, sa famille,
+sa naissance[215], dans la délicieuse retraite de Sorrento, même ses
+premières disgrâces, nous sont déjà connues par la Vie de son père. Nous
+y avons vu les succès précoces du fils et les preuves de ce penchant
+irrésistible qui l'entraînait à la poésie; mais il faut reprendre avec
+plus de détail quelques-unes de ces circonstances.
+
+ [Note 215: Le 11 mars 1544.]
+
+Ceux qui ont écrit sur les enfants extraordinaires ont bien eu le droit
+d'y comprendre le Tasse. Il n'avait pas encore un an, dit le _Manso_,
+que sa langue se délia, et qu'il commença même à parler sans bégayer
+comme font les enfants; ce qui, soit dit en passant, serait d'autant
+plus remarquable, qu'il eut pendant toute sa vie la parole lente et une
+sorte de bégaiement. Déjà il répondait aux questions qui lui étaient
+faites, et ce qui n'est pas moins étonnant, c'est que, dès ce temps de
+sa première enfance, il était toujours sérieux, toujours grave, et qu'on
+ne le vit jamais ni rire, ou même sourire, ni pleurer. Le _Manso_ tenait
+ces détails de gens qui les avaient reçus de la nourrice du Tasse,
+c'est dire assez combien ils ont besoin d'être rectifiés et réduits.
+
+Ce qui est plus positif, c'est qu'à trois ans il pouvait déjà profiter à
+Naples des leçons de D. _Giovanni d'Angeluzzo_, que son père lui donna
+pour gouverneur en partant à la suite du prince de Salerne; que lorsque
+_Bernardo_ revint deux ans après, il fut aussi surpris que charmé des
+progrès que son fils avait faits dans ses études; qu'enfin étant entré à
+sept ans aux écoles que les jésuites venaient d'établir à Naples[216],
+le jeune _Torquato_ y était à peine resté trois ans qu'il entendait et
+expliquait de mémoire les meilleurs auteurs latins et grecs; et qu'il
+composait et récitait d'une manière surprenante des discours et des vers
+latins.
+
+ [Note 216: Les jésuites ne furent introduits à Naples qu'en
+ 1551. _Orlandini, Hist. Soc. Jes. lib. XV_, cité par Tiraboschi et
+ par Serassi.]
+
+Les malheurs et la proscription de son père vinrent troubler ces heureux
+commencements. L'attachement de _Bernardo_ pour le prince de Salerne
+l'avait fait déclarer rebelle; lorsqu'il fut revenu à Rome après un
+séjour de deux ans en France, il appela son fils auprès de lui. Le jeune
+_Torquato_, forcé de quitter une tendre mère qu'il ne devait plus
+revoir, lui adressa un sonnet touchant, que le _Manso_ dit avoir lu, et
+que notre dernier biographe a confondu avec une belle _canzone_
+composée plus de vingt ans après[217].
+
+ [Note 217: En 1578, quand le Tasse se réfugia à la cour
+ d'Urbin. M. Suard, dans sa Vie du Tasse, a traduit un fragment de
+ cette _canzone_, et le contenu seul de ce fragment aurait pu
+ suffire pour le détromper. Elle n'est point finie, et c'est grand
+ dommage: ce qui en existe dans le recueil des OEuvres du Tasse
+ commence par ces vers: _O del grand'Apennino_, etc. J'en parlerai
+ dans la suite de cette Notice. On n'a conservé ni le sonnet dont
+ il est ici question, ni les discours que le jeune _Torquato_ avait
+ prononcés au collège.]
+
+Une erreur plus considérable où le _Manso_ l'a entraîné, c'est que
+_Torquato_, âgé seulement de neuf ans, fut nominativement compris dans
+la sentence prononcée contre son père. Cette circonstance ajouterait
+sans doute encore à l'intérêt qu'inspire les premières années du Tasse;
+mais elle est si peu vraie qu'il resta plus de deux ans à Naples après
+cette sentence, et qu'il n'y fut point inquiété[218]. A Rome, il reprit
+ses études, et les suivit pendant deux ans avec le même succès, sous les
+yeux de son père[219]. On a vu dans la Vie de _Bernardo_ ce qui
+l'engagea ensuite[220] à envoyer son fils à Bergame, sa patrie.
+_Torquato_ avait douze ans et demi, lorsqu'il y arriva sous la conduite
+d'_Angeluzzo_, son gouverneur. Il y fut reçu avec la plus grande
+tendresse, et logé dans le palais des chevaliers de sa famille; car
+c'est sous ce nom collectif de _la Cavalleria de' Tassi_, que sont
+toujours désignés, dans les lettres de _Bernardo_, les parents qu'il
+avait encore à Bergame. Six mois après, il fut appelé à Pesaro par son
+père, à qui le duc d'Urbin avait généreusement offert un asyle. Il y
+continua son éducation littéraire sous d'habiles maîtres, dont il
+partageait les leçons avec le fils même du duc. Ses études furent, comme
+auparavant, la philosophie et la poésie; mais il y joignit les
+mathématiques, et dès que l'âge le lui permit, les armes, et tous les
+autres exercices qui entraient dans l'éducation de la jeune
+noblesse[221].
+
+ [Note 218: La sentence est du mois d'avril 1552, et _Torquato_
+ ne partit de Naples, par ordre de son père, qu'en octobre 1554.
+ (_Serassi_, p. 74.)]
+
+ [Note 219: On ignore le nom du maître dont il suivit alors les
+ leçons. Ce n'est point, comme l'a voulu le _Manso_, Maurice
+ _Cattaneo_, compatriote et ami de _Bernardo Tasso_, qui n'enseigna
+ jamais à Rome. Voyez _Serassi_.]
+
+ [Note 220: En 1556.]
+
+ [Note 221: _Le arti cavalleresche._]
+
+_Bernardo_ s'étant rendu à Venise pour faire imprimer l'_Amadigi_, y fit
+venir son fils[222]. Alors, _Torquato_, qui fut souvent occupé à copier
+des chants entiers du poëme de son père, fit une étude plus approfondie
+de la langue et des grands maîtres de la littérature italienne, surtout
+de Dante, Pétrarque et Boccace, et spécialement du premier.
+
+ [Note 222: Mai 1559.]
+
+On conserve à Pesaro dans une bibliothèque particulière les notes et les
+observations qu'il fit sur ce grand poëte[223]; et en lisant la
+_Jérusalem délivrée_, il est aisé d'en apercevoir de fréquentes
+imitations. Il eut à Venise pour amis tous les littérateurs distingués
+qui l'étaient de son père[224]; mais après un an de séjour, il fut
+obligé de quitter cette ville et les études poétiques auxquelles il
+était livré, pour aller suivre à Padoue les écoles de droit. _Bernardo_,
+effrayé pour son fils de ses propres malheurs, auxquels cependant il
+aurait dû voir que la poésie avait plutôt apporté des consolations
+qu'elle n'en avait été la cause, exigea de lui ce sacrifice, trop
+involontaire pour qu'on n'en dût pas prévoir le fruit. En effet,
+_Torquato_ commença dans sa seizième année l'étude du droit à
+l'université de Padoue, sous le célèbre Pancirole; et à dix-sept ans, il
+avait fait.... un poëme épique.
+
+ [Note 223: _Lettere inedite di Uomini illustri_, Firenze,
+ 1773, p. 254. (_Serassi_, p. 91.)]
+
+ [Note 224: _Molino_, _Veniero_, _Ruscelli_, _Atanagi_, etc.]
+
+J'ai dit ailleurs[225] la résistance que son père opposa d'abord à la
+publication du _Rinaldo_, et le consentement presque forcé qu'il y donna
+enfin. L'édition s'en fit à Venise[226]. Le jeune auteur le dédia au
+cardinal Louis d'Este, qui lui montrait une bienveillance particulière.
+Un poëme héroïque en douze chants, où les règles de l'unité étaient
+observées, où l'on remarquait de la sagesse dans la conduite, de
+l'imagination dans la fable et du talent dans le style, parut
+merveilleux dans un jeune homme de cet âge, et fut reçu en Italie avec
+des applaudissements universels. Il prouvait assez que le Tasse avait
+plus étudié les poëtes anciens et modernes que les livres de droit, et
+cependant il n'avait point négligé les derniers. Le _Manso_ même assure
+qu'il fut, dès la première année, en état de soutenir, non-seulement le
+droit civil, mais sur la philosophie, et qui plus est sur la théologie,
+des thèses qui étonnèrent les professeurs de cette université, et de
+prendre publiquement ses degrés dans toutes ces sciences. Mais cette
+assertion est dépourvue de tout fondement[227]. Le Tasse n'étudia les
+lois que pendant un an[228]; il ne put même terminer sa philosophie, ni
+par conséquent prendre aucun degré dans ces deux facultés; et, quant à
+la théologie, il n'entreprit de s'y livrer que plus de vingt-cinq ans
+après[229].
+
+ [Note 225: Ci-dessus, p. 58.]
+
+ [Note 226: En 1562.]
+
+ [Note 227: C'est encore une des occasions où M. Suard a été
+ trompé par sa confiance dans le _Manso_.]
+
+ [Note 228: Jusqu'aux vacances de 1561.]
+
+ [Note 229: En 1587.]
+
+Dès que son père eut enfin consenti qu'il abandonnât les lois, il se
+livra plus ardemment que jamais à ses études philosophiques et
+littéraires. Il suivait avec beaucoup d'application les leçons d'un
+maître[230] qui expliquait la Poétique d'Aristote; il assistait aux
+conférences particulières qu'un autre[231] tenait chez lui, sur des
+matières de philosophie et de littérature. Ses maîtres en éloquence et
+en philosophie étaient les plus célèbres professeurs de ce
+temps-là[232]. Il passa quelque temps après, avec eux, à Bologne, ou
+plutôt il fut invité à s'y rendre, de la part même du sénat, par les
+restaurateurs de cette université qui venait de se rouvrir, et à
+laquelle on désirait redonner son ancien éclat. _Torquato_ se rendit à
+cette invitation; et soit dans les exercices de l'université, soit dans
+les académies et des réunions particulières, il fit voir une facilité
+prodigieuse pour la discussion des matières les plus élevées et les plus
+abstraites.
+
+ [Note 230: Le _Sigonio_.]
+
+ [Note 231: _Sperone Speroni._]
+
+ [Note 232: François _Piccolomini_ et Frédéric _Pendasio_.]
+
+Dès le temps de son séjour à Padoue, il avait conçu l'idée d'un poëme
+épique, dont la conquête de Jérusalem faite par les chrétiens, sous le
+commandement de Godefroy de Bouillon, serait le sujet. Il avait déjà
+fixé le nombre et choisi les noms des personnages qu'il y voulait
+introduire, imaginé différents épisodes et déterminé les endroits où
+ils devaient être placés. A Bologne, il commença l'exécution de quelques
+parties. On a conservé trois chants de cette première ébauche[233]: elle
+était dédiée au duc d'Urbin, sous la protection duquel le Tasse vivait à
+Bologne. Il n'avait alors que dix-neuf ans, et ce qui étonne, c'est que
+dans ce premier essai il se trouve plusieurs octaves qu'il replaça
+depuis dans son poëme, et qui s'y font remarquer par cette pompe du
+style héroïque qui semblait être naturelle en lui.
+
+ [Note 233: Parmi les manuscrits d'Urbin, dans la Bibliothèque
+ vaticane. Ils ont été publiés en 1722, mais très-incorrectement,
+ dans l'édition générale des OEuvres du Tasse, faite à Venise.]
+
+Un désagrément imprévu le força de sortir de Bologne. Une satire
+piquante, où beaucoup de gens étaient maltraités, courait la ville. Le
+Tasse était lui-même un des plus maltraités de tous. Il s'en offensa si
+peu, qu'ayant retenu quelques vers, il les récitait en riant avec ses
+amis. Quelques personnes considérables de Bologne ne prirent pas la
+chose aussi gaîment, et accusèrent le jeune poëte d'être l'auteur de
+cette satire. On fit chez lui une descente juridique en son absence. Ses
+livres et ses papiers furent portés chez le juge criminel et
+rigoureusement examinés; on n'y trouva rien contre lui, et ils lui
+furent rendus; mais cet affront public, fait sur un simple soupçon et
+pour une cause si légère, à un jeune homme innocent et plein d'honneur,
+qui n'en pouvait tirer aucune satisfaction, lui donna un profond chagrin
+et le dégoûta de Bologne. Il prit sur-le-champ le parti d'aller trouver
+son père à la cour de Mantoue[234].
+
+ [Note 234: Février 1564.]
+
+En arrivant à Modène, il apprit que _Bernardo_ venait de partir pour
+Rome. Il s'arrêta donc chez les comtes _Rangoni_, princes amis des
+lettres, amis particuliers de son père, et dont les bons traitements lui
+firent bientôt oublier l'injuste mortification qu'il avait éprouvée à
+Bologne. Parmi les compagnons de ses premières études qu'il avait
+laissés à Padoue, le jeune Scipion de Gonzague, qui fut ensuite
+cardinal, lui était surtout resté attaché par une amitié solide, qui fut
+pendant toute la vie du Tasse une de ses plus douces consolations. Elle
+le fut en ce moment même. Scipion, ayant appris ce qui s'était passé à
+Bologne, lui écrivit pour l'inviter à venir se fixer auprès de lui à
+Padoue. Il avait établi dans son propre palais une académie, sous le
+titre des _Eterei_; il engageait son jeune ami à venir en faire
+l'ornement. Le Tasse se rendit à ce voeu de l'amitié; il fut accueilli
+comme il devait s'y attendre, et reçu dans l'académie, où il prit,
+suivant l'usage des académies italiennes, le nom de _Pentito_
+(repentant), pour témoigner, dit le _Manso_, son regret du temps qu'il
+avait perdu à étudier les lois; ou plutôt, comme le dit _Serassi_, pour
+montrer son repentir d'avoir quitté cette ville, où il retrouvait de si
+bons traitements et de si chers amis, pour Bologne dont les habitants
+l'avaient traité avec tant de dureté et d'injustice.
+
+A Padoue, il reprit avec une nouvelle ardeur ses études philosophiques,
+sous un de ses anciens maîtres[235]. La morale et la politique
+d'Aristote l'occupèrent autant que sa poétique; mais surtout il
+s'enfonça dans toutes les profondeurs de la philosophie de Platon,
+philosophie analogue à l'élévation de son caractère et de son génie, et
+dont tout ce qu'il a écrit, soit en vers soit en prose, porte la noble
+empreinte. Il ne perdait point pour cela de vue sa _Jérusalem délivrée_,
+ou plutôt son _Godefroy_, comme il l'intitula d'abord: il dirigeait, au
+contraire, vers ce but toutes ses études, ses méditations, ses
+recherches. Il cueillait les plus belles fleurs des poëtes, des orateurs
+et des philosophes anciens, pour en enrichir son poëme. Encore incertain
+de la route qu'il devait suivre et des principes auxquels il devait
+définitivement s'attacher, il fit de cette incertitude même le sujet de
+ses réflexions habituelles; et de ces réflexions naquirent les trois
+discours ou traités qu'il composa cette année[236], sur la poésie en
+général, et particulièrement sur le poëme héroïque. Il les adressa tous
+trois à Scipion de Gonzague, mais ils ne furent publiés que plus de
+vingt ans après[237]. Ce qui les rend précieux, c'est cet âge même de
+l'auteur et le motif qui les lui fit écrire. Les poétiques écrites par
+des poëtes sont trop souvent des théories faites pour justifier après
+coup leur pratique. Ici ce sont les délibérations d'un jeune homme prêt
+à s'élancer dans la carrière (et ce jeune homme est le Tasse), qui
+examine toutes les routes frayées avant lui, et qui cherche de bonne foi
+celle qu'il doit tenir.
+
+ [Note 235: Fr. _Piccolomini_.]
+
+ [Note 236: 1564.]
+
+ [Note 237: En 1587.]
+
+Les vacances de l'université lui permirent d'aller enfin voir son père
+qui était de retour à Mantoue. On ne peut exprimer la joie qu'éprouva ce
+bon vieillard à revoir son fils chéri, après une si longue absence, à
+s'assurer de ses progrès, à lire ses savants discours sur l'art
+poétique, à voir l'ébauche déjà tracée de son grand poëme. L'auteur
+d'_Amadis_ n'aurait peut-être pas vu sans peine un autre poëte épique
+s'annoncer avec de si grands avantages; mais son fils! quel plaisir
+n'eut-il pas à reconnaître que toutes les raisons qui l'avaient empêché
+de faire de son _Amadis_ un poëme régulier, au lieu d'un roman épique,
+n'avaient pu détourner son cher _Torquato_ du chemin tracé par Homère
+et par Virgile, et que déjà il y marchait avec tant de succès, que la
+palme du poëme héroïque moderne lui était désormais assurée!
+
+De retour à Padoue, le Tasse apprit que le cardinal Louis d'Este l'avait
+nommé l'un de ses gentilshommes, et le verrait avec plaisir à Ferrare
+avant que l'archiduchesse d'Autriche, qui venait épouser le duc Alphonse
+II, son frère, fût arrivée à la cour. Il s'y rendit avec
+empressement[238]; mais il trouva tout le monde si occupé des
+préparatifs de fêtes, de tournois, de spectacles, qu'il eut peine à
+obtenir une audience du cardinal. Louis le reçut enfin, lui fit un
+très-bon accueil; donna des ordres pour qu'il fût nourri et logé
+convenablement; surtout il déclara qu'il lui laissait une liberté
+entière, qu'il ne voulait pas que son service le détournât de ses
+travaux, et qu'il pouvait n'y paraître que quand il en aurait le loisir.
+Les fêtes que donna, pendant près d'un mois, cette cour galante et
+magnifique dans une occasion si solennelle, durent frapper vivement
+l'imagination du Tasse, nourri de la lecture des romans de chevalerie,
+et qui voyait réaliser, dans les joutes et dans les tournois, les scènes
+romanesques les plus brillantes[239].
+
+ [Note 238: Octobre 1565.]
+
+ [Note 239: Voyez Muratori, _Annal. d'Ital._, an. 1561 et
+ 1565.]
+
+Les fêtes finies, la cour réduite à la famille ducale, le cardinal se
+rendit à Rome pour l'élection d'un pape, et laissa le Tasse à Ferrare.
+Deux soeurs du duc et du cardinal, Lucrèce et Léonore d'Este faisaient
+l'ornement de cette cour. Leur mère, Renée de France, leur avait donné
+l'éducation la plus soignée, et leur avait inspiré dès l'enfance le goût
+des lettres, de la poésie, de la musique, en un mot, de tous les
+arts[240]. Toutes deux étaient aimables et belles; mais ni l'une ni
+l'autre n'était plus de la première jeunesse. Lucrèce avait trente-un
+ans, et Léonore trente. L'aînée avait brillé dans les fêtes: une
+indisposition avait empêché la seconde d'y paraître, ou, comme elle
+aimait peu le bruit et le monde, lui avait servi de prétexte pour s'en
+dispenser. Le Tasse fut d'abord présenté chez Lucrèce, et se trouva
+bientôt assez dans ses bonnes grâces pour qu'elle le présentât elle-même
+chez sa soeur. Il ne tarda pas à être également bien venu chez les deux
+princesses. Il les avait déjà célébrées dans son _Rinaldo_,
+principalement Lucrèce[241], et cette circonstance contribua sans doute
+à le mettre en faveur auprès d'elle. Peu de temps après, Lucrèce
+l'introduisit aussi chez le duc son frère. Alphonse qui connaissait ses
+talents, sachant qu'il avait commencé un poëme sur la conquête de
+Jérusalem, l'accueillit, le caressa, l'encouragea fortement à mettre à
+fin son entreprise. Ces encouragements lui firent reprendre un travail
+interrompu depuis près de deux ans. Il résolut de dédier son poëme au
+duc Alphonse et de le consacrer à la gloire de cette maison, dont il
+recevait alors tant de faveurs.
+
+ [Note 240: Voyez ci-dessus, t. IV, p. 96.]
+
+ [Note 241:
+
+ _Lucretia Estense è l' altra i cui crin d'oro
+ Lacci e retisaran del casto amore_, etc. (C. VIII, st. 14.)]
+
+Il eut fini en peu de mois les six premiers chants. A mesure qu'il les
+composait, il les lisait aux deux princesses. Leurs applaudissements
+enflammaient et soutenaient sa verve. Cette grande composition ne
+l'empêchait pas de saisir toutes les occasions de leur adresser de ces
+poésies que nous nommons fugitives, parce que la plupart du temps leur
+mérite disparaît avec l'occasion qui les a fait naître. Quelques-unes de
+celles que le Tasse fit alors intéressent non-seulement par leur beauté,
+mais parce qu'en les lisant on espère pouvoir fixer son opinion sur la
+nature des sentiments qui l'attachaient à l'une des deux soeurs. C'est,
+comme on sait, le sujet d'une grande controverse, qui n'est pas beaucoup
+plus futile que la plupart de celles qui ont divisé les savants. Est-ce
+donc une chose de si peu d'intérêt pour les amis des lettres que ce qui
+paraît avoir influé sur la destinée d'un grand homme, aussi attachant
+par ses malheurs qu'admirable par son génie? Je reviendrai là-dessus
+dans la suite, et ne veux pas interrompre le fil des événements.
+
+Le Tasse, instruit que le séjour du cardinal d'Este à Rome devait se
+prolonger encore, fit un voyage à Padoue[242]. Ses amis, et surtout
+Scipion de Gonzague furent enchantés de le revoir. Il les consulta sur
+ce qu'il avait fait du _Godefroy_, et fut encouragé de plus en plus par
+leurs suffrages. De Padoue, il se rendit à Milan, puis à Pavie, où il
+passa près d'un mois; et ensuite à Mantoue, pour voir et embrasser
+encore une fois son père. Enfin il revint à la cour de Ferrare, où son
+crédit augmentait en proportion de sa renommée. Il s'offrit une nouvelle
+occasion d'y briller, qui peut servir à faire connaître l'esprit de son
+siècle. L'amour n'était pas alors seulement un sentiment ou une passion:
+il était encore une science. Le Tasse se piquait d'y exceller,
+prétention bien excusable dans un philosophe de vingt-deux ans.
+D'ailleurs ce philosophe était un poëte dont l'amour s'était emparé
+presque dès son enfance. Ses premiers vers, faits à Bologne et à Padoue,
+avaient été des vers d'amour[243]. A Ferrare, ses hommages et ses vers
+s'adressèrent à Lucrèce _Bendidio_, jeune dame, non moins célèbre par
+les grâces et la vivacité de son esprit que par sa beauté; mais il
+avait un rival redoutable dans J. B. _Pigna_, secrétaire du duc
+Alphonse; le _Pigna_ soupirait et rimait aussi pour elle; le Tasse, dont
+les vers valaient beaucoup mieux, avait d'autant plus besoin de
+ménagements et d'adresse pour ne pas se brouiller avec un homme qui
+pouvait lui nuire auprès du duc. Léonore, sa protectrice, s'aperçut de
+son embarras, et lui suggéra un moyen d'en sortir. Au lieu de continuer
+à faire des vers pour la belle Lucrèce, il prit trois grandes _canzoni_,
+que le _Pigna_ venait de composer pour elle, et qu'il nommait peu
+modestement _les trois Soeurs_[244]; le Tasse fit sur ces trois odes, en
+les prenant strophe par strophe, des considérations savantes et
+profondes de philosophie amoureuse, et les dédia à la princesse qui lui
+avait donné ce conseil[245]. L'amour-propre de l'auteur, flatté des
+éloges que lui donnait son jeune rival, ne lui permit pas d'apercevoir
+un certain ton d'ironie qui règne surtout dans la comparaison que le
+Tasse fait, en finissant, entre les poésies du secrétaire ducal et
+celles de Pétrarque; il vécut avec lui en bonne intelligence; et grâce
+aux conseils de Léonore, Lucrèce _Bendidio_ put continuer à recevoir les
+hommages de tous les deux.
+
+ [Note 242: Au printemps de 1566.]
+
+ [Note 243: Treize sonnets de lui, que l'_Atanagi_ publia en
+ 1565; t. I de ses _Rime di diversi nobili poeti Toscani_, sont
+ presque tous de cette espèce; ceux qui se trouvent parmi les
+ poésies des académiciens _Eterei_, sont de même; et dans son
+ dialogue philosophique intitulé _il Costantino_, ou _de la
+ Clémence_, il avoue lui-même que _la sua Giovanezza fu tutta
+ sottoposta all'amorose leggi._]
+
+ [Note 244: C'était les comparer avec les trois fameuses
+ _canzoni_ de Pétrarque sur les yeux de Laure. (Voyez t. II de
+ cette _Hist. littér._, p. 523 et suiv.) Ces trois _canzoni_ du
+ _Pigna_ faisaient partie d'un _canzoniere_ tout entier qui est
+ resté inédit.]
+
+ [Note 245: Ces _Considerazioni_ ont été publiées pour la
+ première fois, t. III des OEuvres du Tasse, en 6 vol. in-fol.,
+ Florence, 1724. _Serassi_ a inséré la dédicace adressée à Léonore
+ d'Este, dans sa Vie du Tasse, p. 140.]
+
+Peu de tems après, le Tasse voulut donner à Lucrèce, à Léonore
+elle-même, à toutes les belles dames et à tous les chevaliers de cette
+cour galante une plus haute idée de sa doctrine, qu'il ne l'avait pu
+faire dans ses considérations sur _les trois Soeurs_. Il soutint
+publiquement dans l'académie de Ferrare une thèse d'amour composée de
+cinquante conclusions. Cet exercice dura trois jours de suite; et ce
+fut, dit le grave _Serassi_, une chose vraiment merveilleuse de voir
+l'esprit, la subtilité, le savoir, que le Tasse employa dans un âge si
+tendre à soutenir un si grand nombre de propositions si difficiles.
+Aucun des argumentants ne put l'embarrasser, à l'exception cependant
+d'un gentilhomme de Lucques[246], et d'une dame très-exercée dans ce
+genre de philosophie. _La signora Orsina Cavalletti_[247] argumenta fort
+disertement contre la vingt-unième proposition que voici: «L'homme de sa
+nature aime plus fortement et plus constamment que la femme.» Je ne
+sais si c'est là une de ces propositions ardues dont _Serassi_ admire
+que le Tasse ait pu se tirer. Tant y a que la dame mit dans cette
+discussion tout ce qu'elle avait de science et de finesse, toute la
+chaleur d'une femme qui soutient la cause de son sexe, et que cependant
+le jeune docteur défendit bravement le sien[248].
+
+ [Note 246: _Paolo Samminiato_.]
+
+ [Note 247: La même pour qui le Tasse composa dans la suite son
+ dialogue sur la poésie toscane, intitulé _la Cavalletta_.]
+
+ [Note 248: Ces cinquante _Conclusioni amorose_ sont imprimées,
+ OEuvres du Tasse, t. III de l'édit. de Florence, en tête du
+ dialogue intitulé _il Cataneo ovvero delle conclusioni_, dans
+ lequel il revint, plus de vingt ans après, sur cette thèse d'amour
+ soutenue avec tant d'éclat dans sa jeunesse.]
+
+La mort imprévue de son père interrompit ces jeux de l'esprit et ces
+amusements du coeur. Il alla recevoir ses derniers soupirs et revint à
+Ferrare, où il resta quelque temps entièrement livré à sa douleur. Il en
+fut distrait par les fêtes du mariage de Lucrèce d'Este avec le jeune
+fils du duc d'Urbin[249]; mais ni les vers qu'il composa dans cette
+circonstance[250], ni la perte qu'il avait faite, ni ses amours, ne
+l'empêchaient de travailler presque tous les jours à son poëme; il avait
+ajouté deux chants aux six premiers, lorsqu'il partit pour la France à
+la suite du cardinal. Louis d'Este y venait cette fois sans aucune
+mission du pape, mais pour ses affaires personnelles, et, ajoute un des
+auteurs de la vie du Tasse[251], pour les intérêts de la religion. Outre
+l'archevêché d'Auch, que son oncle, le cardinal Hippolyte, lui avait
+résigné, il y possédait quelques riches bénéfices: c'étaient là ses
+affaires, et comme on voit, de très-bonnes affaires, et qui expliquent
+assez quel intérêt il devait prendre aux querelles de religion qui
+troublaient alors la France.
+
+ [Note 249: Janvier 1570. C'était _Francesco Maria della
+ Rovere_, fils du duc _Guidubaldo_, alors régnant.]
+
+ [Note 250: Entre autres la belle _canzone_: _Lascia, Imeneo,
+ Parnaso, e qui discendi_. (_Opere_ t. II, p. 507, édit. de
+ Florence.)]
+
+ [Note 251: _Serassi_, p. 151.]
+
+En partant pour ce long voyage, le Tasse crut devoir, à tout événement,
+laisser quelques dispositions entre les mains d'un de ses amis[252]. Le
+premier article de cette espèce de testament regarde ses _poésies
+amoureuses_; il veut qu'elles soient recueillies et publiées. Quant aux
+autres qu'il a faites _pour servir quelques amis_, il désire qu'elles
+soient ensevelies avec lui, à l'exception d'un seul sonnet[253]. Une
+autre disposition est relative aux huit chants qu'il avait déjà faits de
+son _Godefroy_; d'autres, qui prouvent qu'il avait peu d'ordre ou qu'il
+était peu généreusement traité par la cour, ont rapport à des effets
+qu'il laisse en gage chez un juif pour vingt-cinq livres, à des pièces
+de tapisserie[254] qu'il laisse, pour treize écus, chez un autre juif,
+et à d'autres tapisseries qui restent dans son logement. Si Dieu dispose
+de lui, il veut que le tout soit vendu et que le produit serve aux frais
+d'une pierre sépulcrale pour le tombeau de son père, où l'on fera graver
+l'épitaphe latine qu'il a composée en son honneur. Si l'exécution de
+quelqu'une de ces volontés rencontre des obstacles, il prescrit à son
+ami de recourir à la faveur de l'excellente madame Léonore, «laquelle,
+ajoute-t-il, la lui accordera, je l'espère, pour l'amour de moi[255].»
+Les trois derniers objets, peut-être également sacrés pour lui, dont on
+le voit s'occuper à son départ, sont donc sa gloire poétique, la mémoire
+de son père, la bienveillante protection de Léonore.
+
+ [Note 252: _Ercole Rondinelli_, gentilhomme de Ferrare. Ce
+ mémoire, inséré dans les OEuvres du Tasse, édit. de Florence, t. V,
+ est daté de Ferrare, 1573; mais _Serassi_ prouve très-bien que
+ c'est une faute de copiste, et qu'il faut écrire 1570.]
+
+ [Note 253: C'est celui qui commence par ce vers:
+
+ _Or che l'Aura mia dolce altrove spira_
+
+ _ibidem_, t. II, p. 276. Il était en effet digne d'être conservé;
+ mais était-il bien vrai que le Tasse l'eût fait pour servir un de
+ ses amis? N'est-ce pas un de ceux où, sous le nom d'_Aura_ ou de
+ _Laura_, il paraît avoir chanté quelquefois celle qu'il n'osait
+ nommer, et n'avait-il pas ici la double intention de le conserver
+ et d'empêcher que son ami lui-même n'en devinât l'objet?]
+
+ [Note 254: Son père les avait autrefois achetées en Flandre;
+ et c'était ce qui les lui rendait précieuses.]
+
+ [Note 255: _Ricorra il signor Ercole al favor dell'
+ eccellentissima madama Leonora, laqual confido che per amor mio,
+ gliene sarà liberale._ Ub. sup.]
+
+Dès la première visite[256] que le cardinal fit au roi de France, qui
+était son cousin, il se hâta de lui faire connaître le Tasse, et dit en
+le lui présentant: Voilà le chantre de Godefroy et des autres héros
+français, qui se sont tant signalés à la conquête de Jérusalem. Charles
+IX...., (on pouvait encore prononcer son nom et approcher de lui sans
+horreur; il pouvait encore sourire aux lettres et à la poésie qu'il
+aimait; il ne s'était pas dévoué, comme il le fit l'année suivante, à
+l'exécration de tous les siècles); Charles IX reçut le Tasse de la
+manière la plus distinguée, le revit souvent, et lui fit toujours le
+même accueil. Il accorda un jour à sa demande la grâce d'un malheureux
+poëte que les Muses n'avaient pu garantir d'une action honteuse, mais
+qu'elles sauvèrent ainsi du supplice. Enfin il aurait reconnu par ses
+largesses l'honneur que le Tasse rendait dans son poëme à l'héroïsme
+français, il l'aurait comblé de présents, disent les écrivains de France
+et d'Italie, «si la philosophie du Tasse ne se fût opposée aux grâces
+qu'il voulait lui faire, et n'eût arrêté sa libéralité par une espèce de
+refus[257]. «On conçoit qu'un poëte philosophe oppose _une espèce de
+refus_ aux présents même d'un roi; mais quand la munificence royale se
+laisse vaincre par un refus philosophique, c'est qu'elle veut bien être
+vaincue.
+
+ [Note 256: Janvier 1571.]
+
+ [Note 257: L'abbé de Charnes, Vie du Tasse, p. 40; _Serassi_,
+ _Vita del Tasso_, p. 155. Ce dernier cite dans une note, p. 162,
+ le _cavalier Guido Casoni_, qui avait, je crois, écrit avant de
+ Charnes.]
+
+On doit penser qu'à l'exemple du maître, les grands, les nobles et tout
+ce qu'il y avait à la cour d'hommes aimant les lettres, ou voulant
+paraître les aimer, s'empressèrent d'accueillir et de fêter le jeune
+poëte. Il en existait un alors en France qui jouissait d'une réputation
+gigantesque. Le génie vraiment poétique de Ronsard, nourri de l'étude
+des anciens et des Italiens modernes, étonnait par la verve,
+l'enthousiasme, l'élévation des pensées, la vivacité des images et la
+pompe des expressions. Le Tasse fit sa connaissance et rechercha son
+amitié. Il lui lut plusieurs chants de son Godefroy, et quelques-uns des
+morceaux qu'il n'avait cessé de composer, soit pendant son voyage, soit
+depuis son séjour en France[258]. Il ne se sentit pas médiocrement
+flatté d'obtenir l'approbation de Ronsard et à son tour il admira ses
+poésies[259], qui paraissaient alors françaises à toute la France.
+
+ [Note 258: Il ajouta, pendant ce séjour, plusieurs morceaux à
+ sa _Jérusalem_, et surtout dans l'abbaye de Chablis, dont le
+ cardinal d'Este était abbé. Ce fait est rapporté par Ménage, dans
+ ses observ. sur l'_Aminte_ du Tasse (act. I, sc. 2, v. 299); et il
+ dit l'avoir lu dans des mémoires du cardinal Du Perron, qui lui
+ avaient été communiqués par M. Dupuis.]
+
+ [Note 259: Il compare dans un de ses dialogues (_il Cataneo
+ ovvero_ _degli idoli_, t. III de ses OEuvres, édit. de Florence)
+ des vers de Ronsard à la louange de la maison royale de Valois,
+ avec la célèbre _canzone_ d'Annibal _Caro_: _Venite all'ombra de'
+ gran gigli d'oro_; il en fait de grands éloges, et paraît même, du
+ moins quant au fond des choses et à la sublimité des pensées,
+ donner la préférence au poëte français.]
+
+Notre langue n'était pas fixée. Ronsard en méconnut le génie, et lui fit
+trop de violence. Elle changea peu de temps après; et ce poëte resta
+plus étranger dans son propre pays qu'il ne l'est pour les étrangers
+eux-mêmes. La langue y a gagné sans doute; mais ils ne peuvent juger
+comme nous du gain qu'elle a fait, et peuvent être frappés de ce qu'elle
+a perdu. Nous ne devons donc pas être surpris que des Italiens célèbres,
+tels que le _Redi_[260], _Apostolo Zéno_[261], _Serassi_[262], et
+plusieurs autres aient été du même avis que le Tasse; qu'ils aient même
+placé Ronsard au-dessus de nos meilleurs poëtes modernes. Leurs faux
+jugements n'ont aucun inconvénient pour nous, et peuvent même nous être
+utiles, en nous engageant à examiner nous-mêmes en quoi ils se trompent,
+et à prendre quelque connaissance de notre ancienne poésie et de notre
+ancienne langue, qui valaient moins qu'ils ne croient, mais plus que
+nous ne croyons.
+
+ [Note 260: _Note al Ditirambo_.]
+
+ [Note 261: _Annot. al Fontanini_.]
+
+ [Note 262: _Vita del Tasso_.]
+
+Ce n'est pas seulement notre langue qui a changé depuis le temps du
+Tasse, ce sont nos moeurs, nos usages, nos arts, les productions mêmes de
+notre sol; aussi le parallèle qu'il fit entre la France et l'Italie,
+pour répondre aux questions d'un de ses amis de Ferrare[263],
+manque-t-il aujourd'hui de justesse dans bien des points. Mais on
+reconnaît dans cette longue lettre, ou dans ce petit traité, la finesse
+d'observation et de pénétration d'esprit qui brillent dans tous les
+écrits du Tasse, et cette méthode philosophique qu'il avait puisée dans
+l'étude des anciens[264]. Il divise et subdivise avec ordre toutes les
+manières dont on peut envisager un pays. Il examine ensuite, sous tous
+ces différents points de vue, l'Italie et la France. Il faut lui
+pardonner un peu de partialité pour sa patrie, ne pas oublier ce
+qu'était l'Italie au seizième siècle, et ce qu'était la France, et lui
+savoir gré d'avoir quelquefois prononcé à notre avantage. Il ne faut
+point juger ce tableau d'après ce que l'original est de nos jours, mais
+conclure du tableau même ce que l'original était alors.
+
+ [Note 263: Le comte _Ercole de' Contrarj._]
+
+ [Note 264: Voyez t. V, p. 281, des OEuvres, édit. de Florence,
+ in-folio.]
+
+Faut-il croire ce qu'on rapporte de l'état de détresse et de pauvreté où
+se trouva le Tasse au milieu de toutes ces faveurs du prince et de
+toutes ces caresses des courtisans? Balzac dans ses entretiens, Guy
+Patin dans une de ses lettres, disent qu'il fut réduit à emprunter un
+écu pour vivre. _Serassi_ croit le fait impossible. Un gentilhomme
+attaché à un cardinal si riche et si magnifique pouvait-il manquer à ce
+point du nécessaire; et celui qui avait refusé les présents d'un roi
+s'abaisser à recevoir d'un ami ou d'une amie[265] un si petit service?
+Mais cet historien rapporte lui-même un autre fait qui peut expliquer le
+premier. Le crédit dont jouissait le Tasse auprès du cardinal, et les
+honneurs qu'il recevait dans une cour telle que celle de France, durent
+exciter l'envie de ces courtisans sans mérite, tels qu'il s'en trouve
+toujours auprès des princes; le Tasse s'expliquait peut-être avec trop
+de liberté sur les matières qui échauffaient alors tous les esprits; ils
+saisirent ce prétexte pour le calomnier et le desservir. Ils n'y
+réussirent que trop: le cardinal se refroidit entièrement à son égard,
+et non-seulement lui retira les honoraires de sa place, mais lui donna
+même des dégoûts personnels, et parut ne le plus voir qu'avec
+répugnance. Il n'en fallait pas tant pour qu'un homme qui avait beaucoup
+de noblesse et de dignité d'âme sentît ce qu'il avait à faire. Le Tasse
+demanda un congé pour l'Italie, et l'obtint. Il est vrai qu'il fut
+reconduit et défrayé par _Manzuoli_, secrétaire du cardinal, que
+celui-ci envoyait à Rome; mais il ne serait pas surprenant que, dans de
+pareilles circonstances, il eût éprouvé avant son départ des besoins
+pressants, et que sa fierté eût consenti plutôt à devoir un écu à
+l'amitié, qu'à rien demander à un prince qui le disgraciait injustement.
+
+ [Note 265: Balzac dit à une dame de ses amies, et Patin à un
+ ami.]
+
+Leur séparation ne fut cependant pas une rupture. Le cardinal aurait
+craint de se donner aux yeux de la cour de France un tort ou un
+ridicule; le Tasse avait le dessein d'entrer au service du duc Alphonse
+en quittant son frère; le départ de _Manzuoli_ sauva toutes les
+apparences; le cardinal envoyant à Rome son secrétaire le plus intime, y
+pouvait envoyer aussi le gentilhomme le plus distingué de sa suite. Ils
+partirent à la fin de décembre, après un an de séjour en France. Le
+Tasse fut reçu à Rome avec joie par les anciens amis de son père, et
+recherché par tous les amis des lettres. Pendant ce temps, il faisait
+agir à Ferrare auprès du duc Alphonse; il employait à cette négociation
+la princesse d'Urbin et sa soeur Léonore, qui n'eurent pas beaucoup de
+peine à réussir. Alphonse était dans de si bonnes dispositions que le
+Tasse fut presqu'aussitôt agréé que proposé. Il se rendit sur-le-champ à
+Ferrare. Le duc lui témoigna le plus grand plaisir de le voir, et
+joignit à des conditions satisfaisantes et honorables[266] toutes les
+commodités du logement et de la vie. La plus agréable pour le Tasse fut
+d'être dispensé de tout service, et de pouvoir par conséquent se livrer
+tout entier à la composition de ce poëme promis depuis tant d'années, et
+que le monde littéraire attendait.
+
+ [Note 266: Ses honoraires coururent du commencement de cette
+ année(1572), quoique l'on fût alors au mois de mai; ils étaient de
+ 50 liv. 10 s. (monnaie de Ferrare) par mois, ce qui équivalait
+ alors à 15 écus d'or. (_Serassi_, page 163, note 3.)]
+
+A peine s'était-il remis au travail, qu'un triste événement vint l'en
+distraire. La duchesse de Ferrare, dont on célébrait le mariage quand il
+entra pour la première fois dans ce palais, mourut peu de temps après
+qu'il y fut de retour. Cette mort plongea dans le deuil Alphonse et
+toute sa famille. Le coeur et la plume du Tasse ne furent pendant quelque
+temps occupés que de cet objet. Il adressa au duc un discours
+consolatoire, à la manière des philosophes anciens[267]. Il composa de
+plus une oraison funèbre très-éloquente[268], et joignit à ces ouvrages
+en prose plusieurs belles pièces de vers.
+
+ [Note 267: On le trouve sous le titre de _Orazione in morte di
+ Barbara d'Austria_, etc. (_Opere_, t. XI, édition de Venise,
+ in-4º.)]
+
+ [Note 268: Elle est insérée dans le dialogue intitulé: _il
+ Ghirlinzone ovvero dell'Epitafio_. _Ibidem_, t. VII.]
+
+Quelque temps après, le duc Alphonse fit un voyage à Rome. Le Tasse
+ayant plus de loisir à Ferrare, avant de se remettre à son grand
+ouvrage, en fit un dont l'heureux succès fait époque dans l'histoire des
+lettres. Six ans auparavant[269], il avait vu jouer dans l'université
+même de Ferrare, une espèce d'églogue dialoguée ou fable pastorale,
+partagée en scènes et en actes, intitulée _lo Sfortunato_,
+(l'Infortuné). Elle était d'un nommé _Agostino degli Arienti_ ou
+_Argenti_. Cette pièce, qui fut imprimée un an après, avait attiré une
+grande affluence, et obtenu beaucoup d'applaudissements. Le Tasse avait
+applaudi lui-même à ce nouveau genre de représentation dramatique. Dès
+ce moment sans doute il avait aperçu ce qui y manquait et tout le parti
+que son génie en pouvait tirer. Cette heureuse invention était même plus
+ancienne. Quand nous traiterons de la poésie pastorale, nous en verrons
+les premiers essais; mais il y avait aussi loin de ces essais à
+l'_Aminta_, que des premiers romans épiques à l'_Orlando furioso_. Il en
+résulte cependant qu'il n'est pas plus exact de dire, comme l'ont fait
+le _Manso_ et d'autres auteurs, que le Tasse fut le premier inventeur du
+drame pastoral, qu'il ne l'est de prétendre que l'Arioste le fut du
+poëme romanesque; mais ils ont tous deux perfectionné ce qui n'avait
+été qu'essayé avant eux, tous deux offert, chacun dans son genre, des
+modèles parfaits, qui n'ont point été surpassés, ni même égalés depuis;
+c'est là ce qui est exactement vrai, et c'est bien assez pour leur
+gloire.
+
+ [Note 269: Mai 1567.]
+
+Le sujet, les caractères, le plan et la conduite de l'_Aminta_ étaient
+donc depuis long-temps dans la tête du Tasse. Il n'attendait pour
+l'exécuter que d'en avoir le loisir. Il profita bien de celui que lui
+laissait le départ du duc Alphonse. Entièrement livré à cette
+composition délicieuse, il l'eut achevée dans deux mois. Le duc à son
+retour en fut si charmé, qu'il ordonna de tout préparer pour qu'elle fût
+représentée à l'arrivée du cardinal son frère. Elle le fut en effet[270]
+avec un éclat et un succès qui augmenta considérablement le crédit de
+l'auteur auprès d'Alphonse et de toute la cour, mais qui anima contre
+lui des envieux jusqu'alors cachés, et déterminés depuis lors à le
+perdre.
+
+ [Note 270: Au printemps de 1573.]
+
+Je ne développerai point ici les beautés de ce chef-d'oeuvre, l'un des
+diamants les plus précieux de la poésie moderne; j'y reviendrai dans un
+autre moment. Ces beautés ont été généralement senties. Elles diffèrent
+totalement de celles du grand poëme que le Tasse n'avait interrompu que
+pour le reprendre aussitôt. Il semble presque inconcevable que l'auteur
+de la _Jérusalem_ le soit aussi de l'_Aminta_, qui ait travaillé pour
+ainsi dire en même temps à l'une et à l'autre, tant le genre, les
+formes, le style de ces deux ouvrages se ressemblent peu.
+
+Bien éloigné de l'empressement qu'on a aujourd'hui de se produire, et
+content du succès de sa pastorale, il ne voulait pas la faire imprimer.
+Quelques traits même où il faisait allusion à la cour de Ferrare, à des
+circonstances de sa vie, et à des sentiments de son coeur, d'autres qu'il
+avait lancés contre un de ses ennemis cachés[271] qu'il n'aurait pas
+voulu blesser publiquement, lui faisaient une loi de cette réserve. Mais
+on trouva le moyen d'avoir des copies de sa pièce; il en tomba une entre
+les mains d'Alde le jeune, qui l'imprima, pour la première fois à
+Venise, huit ans après qu'elle eut été représentée[272]. Ce fut
+seulement alors que l'applaudissement qu'elle avait eu à Ferrare devint
+universel en Italie. Les éditions se multiplièrent; les imitations
+furent si nombreuses, qu'on ne vit plus de toutes parts que pastorales
+dramatiques. Mais parmi cette foule d'imitateurs, le _Guarini_ dans son
+_Pastor Fido_, et au commencement de l'autre siècle, _Bonarelli_ dans sa
+_Filli di Sciro_, approchèrent seuls, quoique à une grande distance, de
+leur inimitable modèle. Bientôt l'_Aminta_ fut traduit en français, en
+espagnol, ensuite en anglais, en allemand, en flamand, même en illyrien,
+en un mot, dans toutes les langues, et toujours avec le même succès. On
+peut donc dire que ce petit ouvrage n'a pas moins contribué que son
+grand poëme à la célébrité du Tasse, et que quand même l'auteur de
+l'_Aminta_ ne l'eût pas été de la _Jérusalem délivrée_, son nom n'en
+serait pas moins immortel.
+
+ [Note 271: On a cru presque généralement qu'il avait désigné
+ _Speron Speroni_ sous le nom de l'envieux Mopsus; Ménage croit
+ plutôt que c'est _Francesco Patrici_, et en donne de fort bonnes
+ raisons, _Osservazioni sopra l'Aminta_, Venezia, 1736, p. 202.]
+
+ [Note 272: Vinegia, 1581, in-8º.]
+
+La princesse d'Urbin, Lucrèce d'Este, n'avait pu assister aux
+représentations de cette pièce qui faisait tant de bruit. Elle voulut la
+connaître, et pria son frère Alphonse de lui envoyer l'auteur à Pesaro.
+Le Tasse fut charmé de revoir cette ville où il avait passé quelque
+temps dans son enfance, et plus encore de se rendre agréable à une
+princesse à qui il devait en grande partie sa position à la cour de
+Ferrare. Il se rendit à Pesaro, et reçut l'accueil le plus flatteur du
+vieux duc _Guidubaldo_, ancien protecteur de son père, des princes ses
+fils, et surtout de Lucrèce sa belle-fille. Il lut au milieu de cercles
+composés de ce qu'il y avait de plus distingué dans cette cour, et son
+_Aminta_ et plusieurs chants de son _Goffredo_, qui excitèrent le plus
+grand enthousiasme. L'été avançait: Lucrèce s'en alla passer le reste
+avec son mari dans une campagne délicieuse[273]; le jeune prince s'y
+livrait à deux exercices qu'il aimait passionnément, à nager dans de
+belles pièces d'eau et à chasser dans de grandes forêts: sa femme qui
+n'aimait ni la natation, ni la chasse, voulut que le Tasse fût du
+voyage. Il passa plusieurs mois auprès d'elle dans cette agréable
+solitude, composant tous les jours des vers, tantôt pour ajouter à son
+poëme, tantôt à la louange de Lucrèce, qui prenait grand plaisir à les
+entendre. Elle avait bien ses trente-neuf ans; c'en était dix de plus
+que le Tasse; mais peut-être que cette disproportion de l'âge fut une
+compensation de celle du rang: quoi qu'il en soit, la bonne princesse et
+le jeune poëte ne se quittaient presque plus, et les auteurs qui nient
+l'amour du Tasse pour Léonore, prétendent qu'au moins jusqu'à ce jour il
+paraît avoir eu plus de penchant pour Lucrèce: _Serassi_ le dit
+positivement[274]. Entre les sonnets qu'il cite, et qui paraissent le
+prouver, il en est surtout deux, l'un sur la belle main, l'autre sur le
+sein de la princesse[275], qui sont en effet d'une galanterie que le
+Tasse ne se serait pas permise avec Léonore. Il y en a un autre[276],
+l'un des plus beaux qu'il ait faits, dans lequel il met autant de poésie
+que d'adresse à vanter la maturité de l'âge où celle à qui il parle
+était parvenue, en lui rappelant, sans les lui faire regretter, ces
+fleurs du printemps qu'elle n'avait plus; mais quoi qu'en dise
+_Serassi_, c'est, nous le verrons bientôt, à Léonore et non à Lucrèce
+que ce sonnet est adressé. Ce qui est certain, c'est que le Tasse fut
+très-heureux dans cette _villegiatura_, partagé entre la poésie et
+l'intime société d'une femme aimable. C'est là peut-être qu'il composa
+les descriptions les plus charmantes de son poëme; c'est peut-être dans
+les jardins de _Castel Durante_ qu'il décrivit les jardins enchantés
+d'Armide.
+
+ [Note 273: A _Castel Durante_, 1573.]
+
+ [Note 274: _Vita del Tasso_, p. 180.]
+
+ [Note 275: _La man ch'avvolta in odorate spoglie_, etc.; et:
+ _Non son si vaghi i fiori onde natura_, etc.; t. II des OEuvres,
+ édit. de Flor., in-fol., p. 270 et 279.]
+
+ [Note 276: _Negli anni acerbi tuoi purpurea rosa_, p. 291.]
+
+Il revint à Ferrare chargé de présents, de bijoux, de chaînes d'or,
+qu'il avait reçus du duc d'Urbin et de ses enfants. Il tenait surtout de
+Lucrèce un rubis de la plus grande valeur. La fortune semblait lui
+sourire; mais il touchait au moment d'éprouver ses premières rigueurs.
+Peu de temps après son retour, et lorsqu'il avait repris la composition
+de son poëme, le duc partit avec une suite nombreuse pour aller dans les
+états de Venise au-devant de Henri III, qui passait du trône de Pologne
+à celui de France. Il espérait attirer ce roi jusqu'à Ferrare; il y
+réussit et le reçut magnifiquement. Il fallut que le Tasse oubliât son
+talent de poëte pour son métier de gentilhomme, et qu'il accompagnât le
+duc à Venise, d'où il revint à Ferrare, avec lui, ou plutôt en même
+temps que lui, confondu dans le brillant cortège qui suivait le
+souverain de Ferrare et le monarque français. L'agitation de ce voyage
+et le tourbillon de ces fêtes royales, dans la saison des plus fortes
+chaleurs[277], furent suivies d'une fièvre quarte qui le tint pendant
+l'automne et pendant tout l'hiver dans un état continuel de souffrance
+et de langueur. Toute application lui fut interdite jusqu'au printemps.
+Ce fut dans sa convalescence et dans cette belle saison[278], qu'il
+termina enfin ce poëme, fruit de tant de travaux et source de tant
+d'infortunes.
+
+ [Note 277: Juillet 1574.]
+
+ [Note 278: Avril 1575.]
+
+Avant de le publier, il voulut le soumettre au jugement de ses amis les
+plus éclairés et les plus intimes. Il en fit passer une copie à Scipion
+de Gonzague, qui était alors à Rome, en le priant de le revoir lui-même
+avec le plus grand soin, et de le faire examiner par tout ce qu'il
+pourrait réunir d'hommes d'un goût sûr et exercé. Scipion suivit les
+intentions du Tasse avec le zèle de l'amitié. Il fut secondé par de
+savants littérateurs qui mirent à cet examen toute leur application et
+tous leurs soins[279]. Mais qu'en résulta-t-il? Presque tous furent
+d'avis différents sur le sujet, le plan, les épisodes, le style. Ce qui
+paraissait défaut aux uns était beauté pour les autres. Le Tasse, avec
+une patience et une docilité infatigables, recevait tous les conseils,
+les suivait, ou donnait, dans des lettres raisonnées, ses motifs pour ne
+les pas suivre. Outre ceux qu'il recevait de Rome, il en demandait
+encore à ses amis de Ferrare: il en alla même demander à Padoue[280], et
+revint avec de nouveaux sujets d'incertitudes, de corrections et de
+travaux.
+
+ [Note 279: Les principaux furent, 1º. _Pier Angelio Bargeo_ ou
+ _da Barga_, élégant poëte latin, auteur d'un bon poëme sur la
+ chasse (_Cynegeticon_, lib. VI), et d'un autre poëme sur le même
+ sujet que celui du Tasse, intitulé _Syrias_, qu'il avait commencé
+ plusieurs années auparavant, et que la _Jérusalem délivrée_ aurait
+ dû lui ôter le courage d'achever; 2º. _Flaminio de' Nobili_,
+ théologien, philosophe, grand helléniste et savant littérateur;
+ 3º. _Silvio Antoniano_, professeur d'éloquence dans le collège
+ romain, et bon écrivain en vers et en prose; et enfin _Sperone
+ Speroni_, trop connu pour qu'il soit besoin de rien ajouter à son
+ nom. Voyez les _Lettere poetiche_ du Tasse, _Opere_, t. V, édit.
+ de Florence, in-fol.]
+
+ [Note 280: Il y eut pour hôte et pour conseil _Gio. Vincenzo
+ Pinelli_, riche et savant, possesseur d'une belle bibliothèque; il
+ consulta aussi _Piccolomini_, qui avait été son maître, _Domenico
+ Veniero_, _Celio Magno_, etc.]
+
+Le mouvement que cette sorte d'occupation donne à l'esprit est tout
+différent de celui qu'il éprouve dans le feu de la composition. En
+composant, la préoccupation est profonde, constante, et s'exerce
+long-temps sur le même objet: en corrigeant, elle se porte rapidement
+sur de petits détails, sur des objets indépendants les uns des autres
+qui ébranlent presque à la fois l'imagination, et appellent souvent
+l'attention en sens contraire. Il résulte du premier travail un état
+contemplatif, et pour ainsi dire extatique, dans lequel, tout entier
+aux objets qu'il invente et aux sentiments qu'il exprime, le poëte est
+étranger et presque inaccessible à tout ce qui est extérieur; il résulte
+du second une espèce d'émotion fébrile, qui ouvre facilement l'esprit à
+ce que l'on voit ou entend, même à ce que l'on croit voir ou entendre, à
+toutes les impressions fâcheuses, aux inquiétudes, aux soupçons; surtout
+lorsqu'on se trouve comme assailli par des conseils contradictoires,
+forcé de choisir à la hâte, et d'autant plus incertain dans son choix
+que l'on est plus modeste, et qu'on abonde moins dans son sens. C'est
+précisément la position où se trouva le Tasse. Il avait à la cour des
+ennemis; il le savait depuis long-temps, et ne commença qu'en ce moment
+à les craindre. Quelques-unes des lettres qu'il écrivait à Rome et des
+réponses qu'il en recevait, éprouvèrent des retards, elles avaient
+toutes pour objet les corrections de son poëme; il imagina que ses
+ennemis les interceptaient pour découvrir les objections qui lui étaient
+faites et en profiter contre lui, quand il aurait publié son ouvrage.
+Il eut une maladie courte, mais dangereuse, une fièvre ardente avec des
+étourdissements et des vertiges; il fut guéri dans peu de jours[281], et
+se remit au travail avec la même ardeur.
+
+ [Note 281: Juillet 1575.]
+
+Les traitements qu'il recevait de la part du duc devaient lui
+tranquilliser l'esprit. Alphonse redoublait d'attentions et d'égards,
+voulait sans cesse l'entendre réciter ses vers, et le conduisait avec
+lui dans les voyages de plaisir qu'il faisait à _Belriguardo_, lieu de
+délices, où il se retirait souvent pendant les chaleurs de l'été.
+Lucrèce d'Este, devenue duchesse d'Urbin par la mort de son beau-père,
+se sépara de son mari, trop jeune pour elle, à qui elle n'avait point
+donné, et ne pouvait plus donner d'enfants, et vint à Ferrare, avec un
+traitement ou une pension convenable, retrouver son frère Alphonse, dont
+elle était tendrement aimée. Son arrivée ajoutait encore aux agréments
+dont le Tasse jouissait dans cette cour et aux moyens de s'y maintenir
+en crédit. La duchesse ne pouvait plus se passer de lui; elle eut une
+indisposition, pendant laquelle il eut seul accès auprès d'elle, et il
+l'eut à toute heure et tous les jours. Alphonse était obligé de faire
+sans lui ses voyages de _Belriguardo_. Lucrèce prenait les eaux et avait
+besoin de distractions; elle gardait le Tasse: il lui lisait son poëme
+et passait chaque jour avec elle plusieurs heures secrètement[282].
+Cependant son esprit frappé se tournait toujours vers Rome. Il voulait
+qu'on y recommençât en entier l'examen de son poëme: il voulut enfin y
+aller lui-même, et malgré ce que fit encore la duchesse pour le
+détourner de ce voyage, malgré le conseil qu'elle lui donna de ne
+quitter Ferrare que pour l'accompagner à Pesaro[283], il n'eut de repos
+que lorsqu'il eut obtenu du duc Alphonse la permission de partir pour
+Rome.
+
+ [Note 282: C'est ce qu'il dit lui-même dans une de ses lettres
+ à Scipion de Gonzague: _Leggole il mio libro e sono ogni giorno
+ con lei molte ore_ IN SECRETIS (_Lettere poetiche XXIII_, Opere,
+ t. V, édit. de Florence, in-fol.)]
+
+ [Note 283: _Ibidem_.]
+
+Il y fut reçu par son cher Scipion de Gonzague[284], qui avait beaucoup
+contribué à lui inspirer le désir de ce voyage. Scipion le présenta
+aussitôt au cardinal Ferdinand de Médicis, frère du grand-duc de
+Toscane, et qui lui succéda peu de temps après. Ferdinand, instruit des
+sujets du mécontentement que le Tasse commençait à avoir à Ferrare, lui
+fit entendre que si jamais il quittait la maison d'Este, il le recevrait
+avec le plus grand plaisir dans la sienne, ou le ferait aisément entrer
+chez le grand-duc, son frère. Le Tasse avait déjà eu la pensée de se
+retirer du service du duc Alphonse et de se fixer à Rome, soit, s'il le
+pouvait, dans une entière indépendance, soit en entrant dans quelque
+maison puissante où il ne fût pas aussi exposé à la malveillance et aux
+intrigues qu'il l'était à Ferrare; mais il ne voulait prendre ce parti
+qu'après s'être acquitté de ce qu'il devait à la maison d'Este, par la
+publication du monument qu'il élevait à sa gloire, et il ne donna pour
+lors aucune suite à ces offres du cardinal de Médicis. Il fut aussi
+introduit chez les deux cardinaux et chez le général de l'Église
+_Boncompagno_, neveux du pape Grégoire XIII, et reçut d'eux le meilleur
+accueil. Mais après un mois de séjour à Rome auprès de son ami, après
+avoir conféré tous les jours avec lui et l'espèce de conseil que Scipion
+avait établi pour l'examen définitif de son poëme, il ne songea plus
+qu'à retourner à Ferrare.
+
+ [Note 284: Novembre 1575.]
+
+Tout en s'occupant des amours d'Herminie et de Tancrède, d'Armide et de
+Renaud, il n'avait pas oublié que le jubilé, alors ouvert à Rome, était
+un des motifs dont il s'était servi pour obtenir du duc Alphonse un
+congé. Il avait scrupuleusement rempli tous les devoirs de piété
+prescrits pour en gagner les indulgences. «Pendant le jour, dit
+naïvement _Serassi_, il visitait avec la plus grande dévotion les
+églises; le soir il allait chez le _Sperone_ ou chez d'autres amis[285],
+les consulter sur quelques particularités de son poëme[286].» Le Tasse
+avait reçu chez les jésuites de Naples une éducation très-religieuse.
+Les passions de sa jeunesse n'avaient rien diminué de sa piété. Elle
+reçut à ce qu'il paraît, dans cette circonstance, un nouveau degré de
+ferveur: nous ne tarderons pas à en reconnaître les effets. Il n'y a
+rien à dissimuler dans les affections d'une ame si élevée et si pure; et
+nous verrons bientôt ce grand homme dans un état dont il est important
+d'observer et de bien assigner toutes les causes.
+
+ [Note 285: _Flaminio de' Nobili_, l'_Angelio_, l'_Antoniano_,
+ etc.]
+
+ [Note 286: _Vita del Tasso_, p. 211.]
+
+Le Tasse revint à Ferrare par Sienne et Florence: il devait cet hommage
+à ces deux villes si célèbres dans l'histoire des lettres et des arts,
+surtout à la dernière. Il forma dans l'une et dans l'autre de nouvelles
+liaisons d'amitié, et se fit un grand nombre d'admirateurs, parmi les
+gens de lettres qui y florissaient, par les lectures qu'il fit de
+plusieurs chants de son poëme. Quelque temps après son retour[287], la
+jeune et belle Léonore _Sanvitali_, nouvelle épouse du comte de
+_Scandiano_,[288], vint à Ferrare avec la comtesse de _Sala_, sa
+belle-mère[289]. Ces deux dames étaient aussi célèbres par les qualités
+de l'esprit et l'amour de la poésie et des lettres que par leur beauté.
+Elles soutinrent dans cette cour la réputation qui les y avait
+précédées. Elles parurent avec un grand éclat dans les bals et les fêtes
+de l'hiver. Le Tasse s'ouvrit un accès auprès d'elles par les vers qu'il
+leur adressa. Bientôt il devint un des courtisans les plus assidus de la
+comtesse de _Scandiano_, et c'est la seconde des trois Léonores dont on
+prétend qu'il fut amoureux[290].
+
+ [Note 287: Janvier 1576.]
+
+ [Note 288: De _Giulio Tiene conte di Scandiano_.]
+
+ [Note 289: _Barbara Sanseverina_.]
+
+ [Note 290: La troisième n'exista jamais, selon _Serassi_, que
+ dans l'imagination du _Manso_. Il est faux, dit-il, qu'une des
+ suivantes de la princesse Léonore, que le Tasse loua quelquefois
+ dans ses vers, s'appelât elle-même Léonore; c'était Laure qu'elle
+ se nommait; et l'autre suivante, pour qui il fit dans la suite la
+ charmante _canzone_, _O con le grazie eletta e con gli amori_,
+ était, selon le même _Serassi_, attachée à la comtesse de
+ _Scandiano_, et non à la princesse, et son nom n'était pas
+ Léonore, mais _Olimpia_. (_Vita del Tasso_, p. 117, note 5.)]
+
+Il ne passait cependant pas un jour sans s'occuper de son poëme. Il se
+préparait à l'aller faire imprimer à Venise quand la peste se déclara
+dans cette ville, et le força encore de différer. Il recevait par son
+ami Scipion de Gonzague les propositions les plus avantageuses et les
+plus pressantes de la maison de Médicis. Il était combattu d'un côté par
+son attachement pour le duc Alphonse, pour ses soeurs, peut-être pour la
+jeune comtesse de _Scandiano_, de l'autre par le désir d'une vie plus
+indépendante et plus tranquille qu'on lui faisait espérer en Toscane.
+Dans ces entrefaites, Jean-Baptiste _Pigna_, historiographe de la maison
+d'Este, vint à mourir. Le Tasse, au milieu de ses continuelles
+alternatives, demanda cette place et l'obtint[291]; il se trouva donc
+plus étroitement enchaîné que jamais, et ne tarda pas à s'en repentir.
+
+ [Note 291: 1567. On voit, par quelques-unes de ses lettres
+ qu'il aurait voulu être refusé, et prendre de-là un prétexte pour
+ quitter le duc de Ferrare et passer au service de la maison de
+ Médicis.]
+
+Ses ennemis redoublaient d'activité à mesure qu'il croissait en
+réputation et qu'il semblait croître en faveur. Il les avait soupçonnes
+d'intercepter ses lettres; il eut bientôt la preuve d'un trait non moins
+vil et non moins perfide. Pendant un voyage qu'il fit à Modène, il avait
+laissé à l'un des officiers du duc, qui feignait d'être de ses amis, la
+clef de toutes les pièces de son appartement, à l'exception de la
+chambre où il tenait ses livres et ses papiers les plus secrets; il
+reconnut à son retour qu'on avait aussi ouvert cette chambre, fouillé et
+examiné tous ses papiers[292]. Ce trait et d'autres semblables, indices
+affligeants d'une intrigue ourdie contre lui par quelques ennemis
+secrets[293], lui inspiraient une tristesse qu'il s'efforçait en vain de
+dissimuler.
+
+ [Note 292: Lettre du Tasse, citée par _Serassi_, p. 230.]
+
+ [Note 293: Voyez _Serassi_, _loc. cit._]
+
+Pour l'en distraire, la princesse Léonore l'emmena avec elle dans une
+belle maison de campagne[294], sur les bords du Pô, à dix-huit milles de
+Ferrare. Le voyage ne fut que de onze jours; mais ces jours de bonheur
+et de calme dissipèrent en effet sa mélancolie; et il reprit avec ardeur
+à son retour quelques corrections qui lui restaient encore à faire; il
+en fit surtout de très-importantes au charmant épisode d'Herminie, qui
+reçut alors ce haut degré de perfection qu'on y admire.
+
+ [Note 294: _Consandoli_.]
+
+En quittant une Léonore, il recommença ses assiduités auprès de l'autre.
+La comtesse de _Scandiano_, que l'on dit avoir été aussi sage que belle,
+ne put cependant être insensible aux tendres soins et aux beaux vers que
+lui consacrait le Tasse. Elle lui accorda des préférences qui irritèrent
+de plus en plus l'envie. L'un de ces envieux, d'abord secrets et qui ne
+pouvaient plus se contraindre, était le célèbre Baptiste _Guarini_. Il
+avait été l'un des plus intimes amis du Tasse; mais à la rivalité
+poétique, dans laquelle, malgré son talent, il n'était pas heureux, se
+joignit encore la rivalité d'amour, où il ne le fut guère davantage. Il
+ne put supporter la faveur où était le Tasse, non-seulement auprès des
+deux princesses, mais auprès de cette belle étrangère. Des sonnets
+piquants furent lancés de part et d'autre. Si cette jalousie fut cause,
+comme elle le fut réellement, que le _Guarini_ composa quelque temps
+après son _Pastor fido_, c'est toujours un bon effet d'une méchante
+cause; et ce n'est pas la seule fois qu'il en est arrivé ainsi dans la
+carrière des arts.
+
+C'est vers le même temps que le Tasse eut cette aventure qui a fait tant
+d'honneur à son courage. Le _Manso_ et _Serassi_ la racontent avec
+quelques différences qu'il est bon de remarquer. Le premier dit que le
+Tasse avait confié tous ses secrets, même celui de ses amours, à un
+homme qu'il croyait son ami; que ce faux ami eut un jour, ou
+l'indiscrétion, ou la malignité de redire une des particularités les
+plus secrètes, et que le Tasse l'ayant appris, courut à lui dans une des
+salles du palais ducal et lui donna un soufflet. N'osant tirer l'épée
+dans ce lieu même, l'offensé sortit et envoya au Tasse un défi qu'il
+accepta. Il se rendit sur-le-champ au lieu indiqué, et le duel était
+commencé quand trois frères de son ennemi fondirent sur lui tous à la
+fois.
+
+_Serassi_ traite ce récit de romanesque; selon lui, le Tasse avait des
+preuves d'une trahison qu'un homme, qui se disait son ami, lui avait
+faite sur une matière très-délicate (cela ne dit point du tout que ce ne
+fut pas en matière d'amour). Il le rencontra dans la cour du palais, et
+voulut s'expliquer avec lui. Le faux ami, au lieu de s'excuser, répondit
+avec impertinence, et alla même jusqu'à donner un démenti. Le Tasse, qui
+connaissait très-bien les lois de la chevalerie, répliqua au démenti
+par un soufflet au travers du visage. Le souffleté, lâche comme le sont
+presque toujours les insolents, se retira sans dire un mot; mais
+quelques jours après, étant accompagné de ses deux frères, il vit le
+Tasse passer sur la place publique. Ils s'élancèrent tous à la fois et
+coururent pour le frapper par derrière. Le Tasse possédait la science
+des armes comme la bravoure d'un chevalier: il se détourne, tire son
+épée et met en fuite ses trois assassins. Ils s'enfuirent même de
+Ferrare, et se réfugièrent l'un à Florence, les autres en différents
+lieux.
+
+Il n'est pas vrai, comme le veut le _Manso_, que deux d'entre eux furent
+blessés; ils n'en donnèrent pas le temps au Tasse. Il ne l'est pas non
+plus que le duc le fit alors arrêter, sous prétexte de le mettre à
+l'abri d'un nouvel attentat contre sa vie, et que ce fut cette injuste
+arrestation qui excita dans l'esprit du poëte le désordre qui s'y
+manifesta peu de temps après. Les torts d'Alphonse avec le Tasse ne
+furent que trop réels; mais il ne faut ni les accroître, ni anticiper
+l'époque. Il faut même ajouter que le redoublement d'attentions et
+d'égards du prince pour le Tasse en cette circonstance est prouvé par
+les lettres du Tasse lui-même[295], et que, par une conséquence
+nécessaire, si l'indiscrétion du faux ami était en effet relative à des
+intérêts d'amour, elle n'avait du moins compromis ni Léonore, soeur du
+duc, ni personne de sa famille.
+
+ [Note 295: On en trouve surtout une, t. V des OEuvres, édit. de
+ Florence, in-fol., p. 258.]
+
+Cette affaire fit beaucoup de bruit à Ferrare, beaucoup d'honneur au
+Tasse, et il n'y a aucune raison de ne pas croire que les bons
+Ferrarois, qui imaginaient sans doute qu'un gentilhomme qui lit, écrit
+et fait des vers, n'est pas aussi brave qu'un gentilhomme ignorant qui
+ne sait écrire, ni en vers, ni en prose, aient fait sur cette aventure
+deux mauvais vers en l'honneur du Tasse et les aient chantés par la
+ville:
+
+ _Colla penna e colla spada
+ Nessun val quanto Torquato._
+ Avec la plume et l'épée,
+ Le Tasse n'a point d'égal.
+
+Assurément cela n'est pas bon, mais bien d'autres vaudevilles ne valent
+pas mieux, et celui-ci est une preuve de plus d'un fait qu'il est bon de
+constater.
+
+Le Tasse ne parut pas très-ému de cette affaire; il ne demanda au duc
+que les satisfactions qui lui étaient dues, et ne parla de son assassin
+dans ses lettres que comme d'un lâche et d'un infâme[296]. Un autre
+objet l'affecta beaucoup davantage. Il reçut des avis certains que l'on
+imprimait son poëme dans une ville d'Italie. On ne peut imaginer les
+craintes et l'égarement qui s'emparèrent de son esprit à cette nouvelle.
+Non-seulement son poëme n'était pas encore au point de perfection qu'il
+eût désiré, mais il se voyait par-là menacé de perdre tous les avantages
+qu'il s'était raisonnablement promis de cette publication si long-temps
+attendue: il voyait s'évanouir tout l'espoir de son indépendance. Il
+implora la seule puissance qui pût le sauver d'un tel malheur, et le duc
+écrivit avec beaucoup d'intérêt au duc de Parme, à plusieurs autres
+princes, à la république de Gênes, et même au pape[297], pour les prier
+de défendre et d'empêcher, dans l'étendue de leurs états, l'impression
+furtive de la _Jérusalem délivrée_.
+
+ [Note 296: Voyez sa lettre du 10 octobre, citée d'après un
+ manuscrit, par _Serassi_, p. 236.]
+
+ [Note 297: Décembre 1576.]
+
+La mélancolie du Tasse et l'incertitude de son esprit augmentèrent
+considérablement: d'autres sujets d'inquiétudes, s'y mêlèrent encore; un
+voyage qu'il fit à Modène[298] chez le comte _Ferrante Tassone_, l'un de
+ses meilleurs amis, qui employa tout ce qu'il put imaginer d'amusements
+pour le distraire de ses chagrins, n'y apporta que peu d'adoucissements.
+Une lettre venue de Rome lui fit craindre le refroidissement de son
+autre excellent ami, Scipion de Gonzague. En ce moment où ses ennemis
+l'accusaient de vouloir éclipser la gloire de l'Arioste, _Orazio
+Ariosto_, neveu de ce poëte, écrivit en faveur du Tasse des stances qui
+lui parurent à lui-même passer les bornes de la louange, et il craignit
+que ce ne fût un piège tendu à son amour-propre pour le perdre plus
+sûrement[299]. On corrompit ses domestiques, ou l'on sut lui persuader
+qu'ils étaient corrompus. Enfin, il vint à s'imaginer que ses
+persécuteurs non-seulement l'avaient accusé d'infidélité auprès de son
+prince, mais avaient même dénoncé sa croyance au tribunal du
+Saint-Office.
+
+ [Note 298: Janvier 1577.]
+
+ [Note 299: J'aurai bientôt occasion de parler de la lettre
+ aussi modeste qu'éloquente qu'il écrivit à ce jeune homme, qui
+ l'avait loué de très-bonne foi.]
+
+Ici je dois traduire littéralement _Serassi_, l'historien de sa vie; je
+ne dois altérer aucun des traits qu'il a tracés avec une simplicité qui
+garantit sa bonne foi. «Véritablement, dit-il[300], le Tasse, comme il
+l'a lui-même avoué depuis, habitué à méditer avec toute la finesse de
+son esprit sur les systèmes des anciens philosophes, crut avoir éprouvé
+quelque doute sur le mystère de l'incarnation du fils de Dieu; il lui
+semblait encore que, dans ces sortes de méditations, il avait été
+incertain de savoir si Dieu avait tiré le monde du néant, ou si le
+monde dépendait seulement de lui de toute éternité, et enfin s'il avait
+doué ou non l'homme d'une âme immortelle. Il ne s'était, il est vrai,
+jamais assez livré à ces doutes, pour y donner tout-à-fait son
+consentement; cependant la crainte d'avoir failli l'avait mis, dès
+l'origine, dans une telle agitation qu'il était allé à Bologne[301] se
+présenter à l'inquisiteur. Il en était revenu très-satisfait, et muni de
+plusieurs instructions pour s'affermir de plus en plus dans sa croyance.
+Maintenant que sa tête était ainsi agitée, il craignit d'avoir laissé
+échapper des paroles qui pussent inspirer quelques doutes sur sa foi; et
+cela en parlant à des personnes qui lui avaient depuis peu donné des
+preuves d'inimitié.
+
+ [Note 300: p. 245.]
+
+ [Note 301: En 1575.]
+
+Il ne douta point qu'elles n'en fissent un chef d'accusation contre lui
+pour achever sa perte. Il joignit encore à toutes ses terreurs, la
+crainte d'être empoisonné ou assassiné. Son imagination s'échauffa au
+point qu'il n'avait plus de repos, qu'il ne parlait plus d'autre chose,
+qu'il n'y avait plus moyen de le persuader ni de l'apaiser. Le duc,
+madame Léonore, et particulièrement la duchesse d'Urbin, firent tout
+leur possible pour le rassurer, pour lui ôter de l'imagination ces
+vaines craintes; ils n'y purent parvenir.»
+
+Un soir[302], dans les appartements de la duchesse d'Urbin, il tira son
+couteau pour en frapper un de ses domestiques, sur lequel il avait conçu
+des soupçons; le duc donna aussitôt ordre de l'arrêter et de le
+renfermer dans de petites chambres qui bordaient la cour du palais.
+C'était, dit-on, pour éviter de plus grands malheurs, et pour l'engager
+à se laisser soigner, plutôt que pour le punir. Cela peut être; mais il
+y avait sûrement des moyens plus doux d'obtenir les mêmes effets. Cette
+détention acheva de consterner le malheureux Tasse. Il écrivit, pour en
+sortir, les lettres les plus suppliantes: enfin le duc se laissa fléchir
+et le fit reconduire dans son appartement. Il exigea seulement qu'il se
+fit traiter par les médecins les plus habiles. Le traitement parut
+réussir; le duc, pour lui faire oublier sans doute sa première rigueur,
+le conduisit avec lui à _Belriguardo_ dans un voyage de plaisir, et
+n'oublia rien pour le consoler, le distraire et le réjouir. Mais il
+connaissait si bien quelle était la blessure la plus dangereuse de cet
+esprit malade, qu'il voulut, dit positivement _Serassi_, «que le Tasse,
+avant de partir pour _Belriguardo_, se présentât au Saint-Office à
+Ferrare, et y fût attentivement examiné sur les points qui pouvaient lui
+causer de l'inquiétude. Le père inquisiteur, qui s'aperçut aisément que
+tous ces doutes n'étaient que l'effet d'une imagination exaltée, le
+traita avec douceur, lui certifia, le plus affirmativement du monde,
+qu'il était très-bon catholique, et le déclara libre et absous de toute
+accusation quelconque. D'un autre côté, le duc lui donna les plus fermes
+assurances qu'il n'avait aucun sujet d'être mécontent de lui, aucun
+soupçon de sa fidélité, et que s'il avait fait quelques fautes contre
+son service, il les lui pardonnait de tout son coeur.
+
+ [Note 302: Le 17 juin 1577.]
+
+Cependant, malgré toutes ces assurances, et au milieu même des
+amusements de _Belriguardo_, le Tasse se mit à argumenter, et à
+sophistiquer de la manière la plus étrange sur la décision de
+l'inquisiteur, soutenant qu'elle ne devait point être valide, que par
+conséquent il n'était pas bien absous, parce qu'on n'avait point observé
+les formes ordinaires et prescrites. Il imagina aussi que le duc
+Alphonse était plus prévenu contre lui qu'il ne voulait le paraître; et
+sur ces fantaisies, mais principalement sur la première, il allait
+raisonnant de façon que c'était une pitié de l'entendre. Le duc se
+détermina donc à le renvoyer à Ferrare, et le Tasse ayant montré le
+désir d'être conduit chez les moines de St.-François, Alphonse l'y fit
+transporter et le fit recommander par un de ses secrétaires aux
+attentions et aux bons traitements de ces religieux. Son premier soin,
+en arrivant dans leur maison, fut de rédiger une supplique pour les
+cardinaux composant le tribunal suprême de l'Inquisition à Rome, dans
+laquelle il exposait ses craintes sur l'invalidité de la décision de
+Ferrare, et demandait la permission de se rendre à Rome pour mettre
+enfin en sûreté son honneur et son repos. Il écrivit dans le même sens à
+Scipion de Gonzague. Malgré tous les soins qu'il prit pour faire
+parvenir ces lettres, elles furent interceptées, et cette fois c'est un
+service qu'on lui rendit.
+
+Cependant il commença de se laisser traiter, mais à contre coeur,
+imaginant d'un côté qu'il n'en avait pas grand besoin, craignant de
+l'autre qu'on ne mêlât du poison dans ses remèdes. L'objet principal de
+ses inquiétudes était toujours la crainte de n'être pas définitivement
+acquitté par l'Inquisition; la décision de Ferrare lui paraissait
+insuffisante; on la lui avait donnée, croyait-il, de cette manière pour
+qu'il ne pût jamais connaître ses accusateurs. Il ne cessait d'écrire au
+duc Alphonse, sur cet objet, ou de lui envoyer des messages, qui lui
+devinrent importuns. Il reconnaissait dans une de ses lettres qu'il
+avait soupçonné le prince, qu'il avait parlé hautement de ses soupçons,
+et que c'était une folie qui exigeait un traitement; mais sur tout le
+reste, il attestait les entrailles de J.-C. qu'il était moins fou que S.
+A. n'était trompée. Le duc offensé de ces expressions, et de quelques
+autres qu'il trouva trop familières, non-seulement cessa de répondre à
+ses demandes, mais lui défendit rigoureusement d'écrire, et à lui, et à
+la duchesse d'Urbin. Cette défense redoubla dans l'esprit du Tasse
+l'agitation, les soupçons et les frayeurs. Enfin, il saisit un moment où
+on l'avait laissé seul; il sortit du couvent, et bientôt après de
+Ferrare[303]. Il partit de cette ville où son nom était en si grand
+honneur, de cette cour où ses talents avaient excité tant d'admiration,
+où il avait même inspiré des sentiments plus tendres, où sa faveur avait
+fait tant d'envieux: il partit de nuit, sans argent, sans guide, presque
+sans vêtements, mais surtout sans ses papiers, sans la plus imparfaite
+copie de son poëme, ni de son _Aminta_, ni de ses autres productions;
+content d'avoir sauvé sa vie des périls dont il se croyait environné.
+
+ [Note 303: Vers le 20 juillet 1577.]
+
+
+
+SECTION II.
+
+_Suite de la Vie du Tasse, depuis 1577, jusqu'à sa sortie de l'hôpital
+Ste-Anne, en 1586._
+
+
+Dans l'état déplorable où était le Tasse quand il sortit de Ferrare,
+évitant les villes et même les grandes routes, de crainte d'être
+poursuivi et reconnu, il se dirigea cependant assez rapidement et assez
+juste, pour arriver, par l'Abruzze, dans les états de Naples en peu de
+jours. Ce n'était point à Naples qu'il voulait aller, mais à _Sorrento_
+sa patrie, dans la maison de sa soeur aînée _Cornelia_. Après la mort de
+leur mère, cette soeur était demeurée à Naples entre les mains de ses
+oncles, qui ne voulurent jamais la renvoyer à _Bernardo_, malgré les
+instances réitérées qu'il leur fit. Mariée par eux avec un gentilhomme
+de _Sorrento_, nommé _Sersale_, elle était restée veuve avec plusieurs
+enfants, mais, à ce qu'il paraît, avec une honnête aisance. Quoique le
+frère et la soeur ne se fussent point revus depuis leur enfance, ils
+avaient conservé beaucoup de tendresse l'un pour l'autre, et le Tasse
+n'avait aucun lieu de douter qu'il ne fût bien reçu. Cependant la
+défiance naturelle aux malheureux lui inspira l'idée de mettre cette
+tendresse à l'épreuve. A quelque distance de _Sorrento_, il s'arrêta
+chez un pauvre berger, changea de vêtements avec lui, et en arrivant
+chez sa soeur, se présenta sous cet habit de pâtre, comme quelqu'un
+envoyé pour lui apporter des nouvelles de son frère. L'émotion extrême
+qu'elle éprouva, en apprenant ses malheurs, ne laissa plus au Tasse
+aucun doute; il se fit enfin connaître, et trouva dans les embrassements
+de cette soeur chérie les plus douces consolations qu'il eût goûtées
+depuis long-temps.
+
+Là, dans une des plus belles positions de la terre, sous un ciel pur,
+ayant toujours devant lui le spectacle de la nature la plus aimable et
+la plus imposante en même temps, devenu l'objet des sollicitudes et des
+soins d'une tendre amitié, il commença bientôt à éprouver un soulagement
+sensible. Cette sombre mélancolie, cette humeur noire qui l'avait si
+cruellement tourmenté, s'adoucit; et par une vicissitude
+très-naturelle, il commença aussitôt à croire qu'il avait quitté trop
+légèrement Ferrare, et à regretter d'avoir excité, par ses craintes
+exagérées et par sa fuite, le mécontentement du duc Alphonse. Selon le
+propre de cette maladie cruelle, ses idées ayant éprouvé ce retour
+passèrent d'une extrémité à l'autre. Il écrivit au duc et aux princesses
+ses soeurs, pour obtenir d'être rétabli dans son premier état et surtout
+dans leurs bonnes grâces. Ni Alphonse, ni la duchesse d'Urbin ne lui
+firent de réponse; il n'en eut que de Léonore; mais cette réponse était
+de nature à lui ôter toute espérance. Il crut alors prendre un parti
+grand et généreux, en allant s'offrir lui-même et remettre sa vie entre
+les mains du duc. Malgré les instances de sa soeur Cornélie, à peine
+rétabli d'une maladie dangereuse qu'il venait encore d'éprouver, il
+partit de _Sorrento_ pour exécuter ce dessein.
+
+Arrivé à Rome[304], il voulut donner un témoignage public de sa
+confiance, en descendant directement chez l'agent[305] du duc de
+Ferrare. Cet agent et l'ambassadeur[306] du duc le reçurent avec
+beaucoup d'amitié; ils écrivirent tous deux à leur souverain en sa
+faveur. Scipion de Gonzague, et le cardinal _Albano_, qui était presque
+aussi attaché au Tasse que Scipion même, ne furent point d'avis qu'il
+retournât à Ferrare, quand même ce retour lui serait offert, mais qu'il
+se bornât à obtenir du duc Alphonse son pardon, et à lui demander ses,
+effets et ses papiers, qu'il avait laissés dans son palais. Le cardinal
+écrivit dans ce sens au duc, qui répondit qu'il avait donné des ordres
+pour que tous les papiers que le Tasse avait laissés, soit entre les
+mains de la duchesse d'Urbin, soit ailleurs, fussent rassemblés et lui
+fussent remis; mais il ne s'expliquait que vaguement et très-brièvement
+sur le reste. Les papiers ne furent point renvoyés au Tasse, peut-être
+dit _Serassi_, parce qu'il déplaisait au duc et aux deux princesses,
+après avoir perdu la personne du poëte, de perdre encore de si précieux
+ouvrages. Le Tasse ne se découragea point, et fit faire de nouvelles
+instances par l'agent et par l'ambassadeur. Le _Manso_ dit que c'était
+la princesse Léonore qui l'engageait par ses lettres à insister; mais
+_Serassi_ affirme que dans tous les papiers relatifs à cette affaire
+qu'il a eus entre les mains, il n'a trouvé aucun vestige de cette
+correspondance. Quoi qu'il en soit, le duc céda enfin aux instances de
+ses ministres, et leur répondit[307] qu'il consentait à reprendre le
+Tasse à son service, mais qu'il fallait d'abord qu'il reconnût dans
+l'humeur mélancolique dont il était tourmenté, la source de tous ses
+soupçons et de toutes ses craintes; qu'il consentît à se faire traiter,
+pour se guérir de cette humeur; que s'il comptait encore s'embarrasser,
+comme par le passé, dans des explications et dans des plaintes
+éternelles, il était, lui, déterminé à ne s'en mettre plus en peine; que
+lorsqu'il serait revenu à Ferrare, s'il refusait de se laisser traiter,
+il recevrait sur le champ l'ordre de sortir du duché et la défense d'y
+rentrer jamais.
+
+ [Note 304: Novembre 1577.]
+
+ [Note 305: _Giulio Mazetto_, qui fut ensuite évêque de
+ _Reggio_.]
+
+ [Note 306: Le chev. _Camillo Gualengo_.]
+
+ [Note 307: 22 mars 1578.]
+
+Malgré la sécheresse de cette réponse et le peu d'affection qu'elle
+annonçait, le Tasse se soumit à tout, promit tout, et se rendit à
+Ferrare avec l'ambassadeur même du duc qui y retournait en ce moment. Le
+premier accueil qu'il reçut fut très-favorable et lui donna de grandes
+espérances; pendant quelque temps il eut auprès du duc et de ses soeurs
+le même accès qu'auparavant; mais il crut bientôt apercevoir qu'on ne
+faisait plus le même cas de ses talents et de ses ouvrages, qu'on ne
+voulait plus voir en lui qu'un courtisan et non un poëte, qu'on
+s'étudiait à le détourner en quelque sorte de la carrière de la gloire,
+et à l'engager dans une vie molle, délicate et oisive. Il avait beau
+redemander ses papiers, ses manuscrits, on ne les lui rendait point: ils
+restaient entre les mains d'un des grands officiers de la cour[308], ce
+que le Tasse appelait avec raison usurpation et violence. Il voulut
+réclamer auprès des princesses, et ne put s'en faire écouter; auprès du
+duc, qui refusa de l'entendre; enfin auprès du confesseur, qui sans
+doute se mêlait de beaucoup d'affaires, et ne voulut point se mêler de
+la sienne. Quoi de plus juste cependant, et même dans le meilleur état
+de raison et de santé, quelle patience pouvait tenir à ces refus? Celle
+du Tasse se lassa d'une position dont aucune parole, aucune
+démonstration consolante n'adoucissait plus l'amertume; abandonnant
+enfin ses livres et ses manuscrits, après treize années de service qui
+méritaient une autre récompense, il partit une seconde fois, à peu près
+dans le même équipage que Bias, pour aller chercher sous la protection
+de quelque autre prince, un plus sûr asyle, et un port où il pût réparer
+son naufrage.
+
+ [Note 308: _Serassi_ croit que c'est le marquis _Cornelio
+ Bentivoglio_, lieutenant-général du duc.]
+
+Il alla d'abord à Mantoue, espérant que le duc, ancien ami de son père,
+serait disposé à le bien recevoir; mais il y trouva les choses à peu
+près les mêmes qu'à Ferrare. Il était sans argent, et fut obligé, pour
+aller plus loin, de vendre ce qu'il avait avec lui de précieux. Il ne se
+détacha pas sans regret d'une chaîne d'or et de ce beau rubis qu'il
+tenait de la duchesse d'Urbin; encore abusa-t-on de son malheur, et ne
+put-il avoir de ces objets que le tiers au plus de leur valeur. Il se
+rendit à Padoue, puis à Venise[309], où il ne reçut pas grand accueil.
+Cependant un patricien, homme de mérite[310], écrivit en sa faveur au
+grand-duc de Toscane; mais avant qu'il eût pu recevoir une réponse, le
+Tasse avait quitté Venise et s'était rendu à la cour d'Urbin. Il y fut
+enfin reçu, comme il méritait de l'être partout, avec les égards dus à
+sa renommée, à son génie et à ses malheurs.
+
+ [Note 309: Juillet 1578.]
+
+ [Note 310: _Maffeo Veniero._]
+
+Ce qu'il y a de bien étonnant, c'est que ce génie poétique était
+toujours le même. Il en donna une preuve frappante en arrivant à Urbin.
+Le duc était à la campagne. Le Tasse lui écrivit de son palais même; et
+en attendant la réponse, il commença une grande _canzone_, que l'on
+trouve dans ses OEuvres, et qui commence par ces deux vers:
+
+ _O del grand' Apennino
+ Figlio picciolo sì, ma glorioso._
+
+Ce fils de l'Apennin est le petit fleuve _Metauro_ qui coule dans le
+duché d'Urbin: le poëte dit qu'il vient se reposer à l'ombre du grand
+chêne que ce fleuve arrose, désignant par-là le duc lui-même qui portait
+cet arbre pour armoirie. Sous cette ombre hospitalière et sacrée, il
+espère échapper enfin aux coups de cette cruelle déesse que l'on dit
+aveugle, et dont il veut en vain se cacher; qui le poursuit sur les
+monts, dans les plaines, la nuit, le jour; qui paraît avoir autant
+d'yeux pour le voir que de traits pour le blesser.
+
+Cette première strophe est toute poétique: les deux suivantes sont
+toutes de sentiment, mais d'un sentiment si vrai, si naturellement, et
+cependant toujours si poétiquement exprimé, que je ne connais rien dans
+toute la poésie italienne, peut-être même dans Pétrarque, que l'on
+puisse mettre au-dessus. Il y retrace les malheurs qui l'ont assailli
+dès son enfance. «Hélas, dit-il, depuis le premier jour que je respirai
+l'air et la vie, que j'ouvris les yeux à cette lumière qui ne fut jamais
+sereine pour moi, cette déesse injuste et cruelle me prit pour son jouet
+et pour le but de ses traits. Je reçus d'elle les blessures que la plus
+longue vie pourrait à peine guérir. J'en atteste la glorieuse Syrène,
+près du tombeau de laquelle fut placé mon berceau[311]; et pourquoi, dès
+la première atteinte, n'y eus-je pas aussi mon tombeau! J'étais encore
+enfant quand l'impitoyable Fortune m'arracha du sein de ma mère. Ah! je
+me rappelle en soupirant ces baisers qu'elle baigna de larmes
+douloureuses, et ses ardentes prières, que les vents fugitifs ont
+emportées. Je ne devais plus me retrouver, mon visage près de son
+visage, pressé dans ses bras avec de si étroites et de si fortes
+étreintes. Hélas! et je suivis d'un pied mal assuré, comme Ascagne ou la
+jeune Camille[312], mon père errant et proscrit...... O mon père! ô mon
+bon père! toi qui me regardes du haut des cieux, j'ai pleuré, tu le
+sais, ta maladie et ta mort; j'ai baigné de pleurs en gémissant, et ta
+tombe et ton lit funèbre; maintenant élevé dans les célestes sphères, tu
+jouis; on te doit des honneurs et non des larmes; c'est pour moi que
+doit s'épuiser la coupe entière de la douleur.»
+
+ [Note 311: On sait que la fable a placé près de _Sorrento_ le
+ tombeau d'une des Syrènes]
+
+ [Note 312: Camille fut emportée par son père _Metabus_, et
+ n'était pas encore en état de le suivre (Virg., _Æn._, l. XI);
+ mais on pardonne au poëte cette légère inexactitude.]
+
+On ne sait où se serait arrêté cet élan de poésie et de sensibilité;
+mais le duc d'Urbin n'eut pas plutôt appris l'arrivée du Tasse, qu'il
+accourut pour le recevoir. Sa présence interrompit cette composition
+plaintive, que l'auteur n'a jamais reprise. On regrette, pour ainsi
+dire, que le duc y ait mis tant d'empressement, qu'il ait arrêté dans
+son cours une veine si heureusement ouverte, surtout quand on pense que
+tous ses soins ne purent calmer que pour peu de temps l'imagination trop
+agitée de ce grand et malheureux poëte. Malgré tous les agréments dont
+on s'étudiait à le faire jouir, sa mélancolie reprit le dessus: ses
+craintes et ses défiances reparurent: ses nouveaux amis et des médecins
+habiles crurent qu'un cautère pourrait détourner cette humeur noire dont
+il était si terriblement dominé. Ce petit traitement donna lieu à une
+particularité touchante, qui prouve jusqu'où allaient, dans la famille
+ducale, les attentions dont il était l'objet. La jeune et belle Lavinie
+_della Rovere_, parente du duc, et qui fut peu de temps après marquise
+de Pescaire, prépara elle-même et présenta de sa main les bandes dont on
+serra le bras du malade. Il la paya de cette peine par une jolie pièce
+de vers[313].
+
+ [Note 313: C'est un madrigal qui commence ainsi:
+
+ _Se da si nobil mano
+ Debbon venir le fasce alle mie piaghe_, etc.]
+
+Mais rien de tout cela ne put vaincre cette impulsion qui, une fois
+donnée, forçait le malheureux Tasse à changer de lieu, et à se
+précipiter dans des dangers réels pour en éviter d'imaginaires. Ne se
+croyant plus en sûreté à la cour d'Urbin, il ne vit dans tous les
+souverains d'Italie que le duc de Savoie à qui il pût demander un asyle.
+Aussitôt il résolut de se rendre à Turin, partit secrètement, et prit la
+route du Piémont. Il alla presque jusqu'à Verseil sur un cheval de
+voiturier. Avant d'y arriver, il rencontra un gentilhomme du pays, avec
+qui il lia conversation sans le connaître, et qui, voyant approcher un
+orage, lui offrit l'hospitalité dans sa maison. Le Tasse rendit au
+voiturier son cheval, accepta l'offre qui lui était faite, et passa
+dans cette honnête famille de fort agréables moments, dont il a consacré
+le souvenir dans un de ses plus éloquents dialogues[314]. Il reprit
+ensuite son chemin, à pied, sous la pluie, par des chemins rompus et
+fangeux. Il arriva ainsi aux portes de Turin; les gardes, sur sa
+mauvaise mine, et parce qu'il n'avait point de passeport, le
+repoussèrent durement. Il était dans cet embarras, lorsqu'il rencontra
+par hazard _Angelo Ingegneri_, homme de lettres qu'il avait beaucoup vu
+à Venise, et qui, l'ayant reconnu, le fit entrer dans la ville, et le
+conduisit au palais du marquis Philippe d'Este, alors général de la
+cavalerie d'Emanuel Philibert, duc de Savoie, et qui jouissait auprès de
+ce prince de la plus grande faveur. Le marquis l'avait connu à la cour
+de Ferrare dans son meilleur temps; il ne put le voir sans
+attendrissement dans l'état misérable où l'avaient réduit la maladie, la
+misère, et ce pénible voyage. Il le reçut avec beaucoup d'amitié, le
+logea convenablement et pourvut abondamment à tous ses besoins.
+
+ [Note 314: _Il padre di famiglia._]
+
+Fêté dans cette maison, recherché par l'archevêque de Turin qui était un
+_la Rovere_, ancien ami de son père, et qui enviait au marquis d'Este
+le plaisir de l'avoir chez lui; présenté au prince de Piémont Charles
+Emanuel, qui voulait le prendre à son service, et lui offrait les mêmes
+conditions dont il avait joui autrefois à Ferrare, le Tasse commença
+encore une fois à respirer, et à prouver par plusieurs compositions en
+prose et en vers que ni ses infirmités, ni ses malheurs ne lui ôtaient
+rien de la force de son génie. C'est à Turin[315] qu'il écrivit son beau
+dialogue sur la Noblesse; il y fit aussi une charmante _canzone_[316],
+adressée à la marquise d'Este, Marie de Savoie, après l'avoir vue danser
+avec quatre de ses compagnes. On voit dans la dernière strophe que si
+toutes ces dames étaient belles et aimables, l'une d'elles le lui
+paraissait encore plus que les autres, et qu'il sentit même pour elle
+quelques-unes de ces impressions d'amour auxquelles son coeur s'ouvrait
+si facilement autrefois. On ne retrouve pas sans plaisir ce rayon
+d'illusions douces, qui brille, pour ainsi dire, à travers les ténèbres
+et les tristes fantômes dont son esprit était habituellement obsédé.
+
+ [Note 315: Décembre 1578.]
+
+ [Note 316: Elle commence par ce vers:
+
+ _Donne cortesi e belle,_
+
+ et se trouve parmi ses autres poésies, t. II de ses OEuvres, édit.
+ de Flor., in-fol.]
+
+Ils reprirent bientôt leur cruel empire. Le souvenir de Ferrare, son
+ancien attachement pour le duc Alphonse, le désir d'obtenir au moins de
+lui ses manuscrits recommencèrent à le tourmenter plus vivement que
+jamais. Il semblait qu'une destinée invincible voulait qu'il trouvât
+dans cette cour le dernier degré d'infortune, et le poussait à y aller
+réclamer, en quelque sorte, ce qui manquait encore à son malheur. Il
+employa le cardinal _Albano_ à lui ménager ce retour; il reçut enfin
+pour réponse que le duc de Ferrare le reverrait avec plaisir, pourvu
+qu'il consentît à se faire traiter, et qu'il ne se permît rien
+d'offensant contre les personnes attachées à son service; le duc allait
+épouser en secondes noces Marguerite de Gonzague, fille du duc de
+Mantoue; on assurait au Tasse que si, dans cette heureuse circonstance,
+il retournait à Ferrare, il obtiendrait du prince, non-seulement ses
+livres et ses manuscrits, mais des faveurs qui le remettraient en état
+d'exister honorablement dans sa cour. On ne peut se figurer quelle fut
+la joie qu'il ressentit à cette nouvelle, ni son impatience de se rendre
+aux fêtes qui allaient s'ouvrir. Le marquis d'Este eut beau vouloir le
+détourner de ce voyage, lui conseiller d'attendre au moins jusqu'au
+printemps, époque où il comptait aller lui-même à Ferrare, et où il lui
+proposait de l'y conduire; tous les amis que le Tasse avait à Turin
+joignirent en vain à ces conseils et à ces propositions leurs prières:
+il fallut absolument le laisser partir. Jamais rien ne ressembla mieux à
+un coup de la fatalité.
+
+Il arrive à Ferrare[317], la veille même du jour où l'on attendait la
+nouvelle épouse. Tout le monde est occupé de cette réception; aucun n'a
+le temps de l'annoncer au duc, aucun ne veut l'introduire chez les deux
+princesses. Des ministres du duc, et des gentilshommes de Ferrare, dont
+il s'attendait à être bien reçu, le traitent sans politesse et même sans
+humanité. On juge de quel oeil il dut voir les fêtes du lendemain, et
+celles qui, pendant plusieurs jours de suite, mirent toute la cour en
+joie et en rumeur, n'ayant point d'appartement fixe, cherchant dans ce
+vaste palais un lieu où il pût au moins goûter quelque repos, et ne le
+trouvant pas, ne pouvant se faire écouter, ni presque reconnaître de
+personne. Après les fêtes, cette cruelle position ne changeait point;
+exclus de la présence du duc et des princesses, abandonné de ses amis,
+raillé par des ennemis puissants, tourné en dérision par les
+domestiques, il perdit enfin patience, sortit des bornes de cette
+modération qui lui était naturelle, lâcha le frein à sa colère, et se
+répandit publiquement en injures contre le duc Alphonse, contre la
+maison d'Este, contre toute la cour, maudissant les années perdues dans
+ce service, et rétractant tous les éloges qu'il avait faits d'eux dans
+ses vers. Le duc instruit de cet emportement, au lieu de reconnaître
+qu'il y avait donné sujet, au lieu de conserver quelques égards pour un
+homme si supérieur et si malheureux, ou au moins quelque respect pour
+soi-même et quelque générosité, donna ordre que le Tasse fût conduit à
+l'hôpital Sainte-Anne, qui était une maison de fous, qu'il y fût mis
+sous bonne garde, et surveillé comme un frénétique et un furieux[318].
+
+ [Note 317: 21 février 1579.]
+
+ [Note 318: Mars 1579.]
+
+Ce nouveau coup de foudre plongea le Tasse dans la consternation et dans
+une sorte d'étourdissement et de stupeur. Il resta ainsi pendant
+plusieurs jours. Les maux du corps se joignirent à ceux de l'âme; et
+quand la fièvre, causée par l'agitation extrême de la bile et des
+humeurs, fut calmée, il n'en ressentit que plus douloureusement le
+malheur et la honte de sa position. Une sorte d'avilissement qu'il
+n'avait jamais éprouvé s'empara de lui. La saleté de sa barbe, de ses
+cheveux, de ses habits, du réduit où il était détenu, la solitude pour
+laquelle il avait toujours eu de l'aversion, et qui lui devint alors
+insupportable, les mauvais traitements que lui prodiguaient les
+subalternes, avec une dureté dont leur chef même donnait l'exemple, le
+jetèrent dans un état effrayant et attendrissant à la fois.
+
+Le prieur de cet hôpital était alors _Agostino Mosti_, que nous avons vu
+rendre des devoirs pieux à la mémoire de l'Arioste, dont il avait été
+le disciple, et lui ériger un tombeau[319]. Aimant la poésie et les
+lettres, élevé à une telle école, on croirait qu'il eût dû traiter avec
+toutes sortes d'égards et même de faveur un si grand poëte tombé dans
+une si horrible disgrâce. Il n'y eut au contraire aucun mauvais procédé,
+aucune dureté persécutrice, aucune de ces rigueurs de prison, qu'on ne
+connaît bien que quand on les a soi-même éprouvées, qu'il ne se plût à
+lui faire souffrir. Avouerai-je la cause que je soupçonne d'une conduite
+qu'il paraît impossible d'expliquer? _Agostino Mosti_ aimait la poésie,
+mais il aimait surtout passionnément l'Arioste; il lui avait en quelque
+sorte voué un culte et dressé un autel. Peut-être haïssait-il et
+persécuta-t-il, dans le Tasse, le seul rival que pût craindre celui dont
+il s'était fait un Dieu. J'ai vu des effets si hideux de l'esprit de
+parti, même dans les lettres, que je ne crains pas de le calomnier en
+lui attribuant cette mauvaise action de plus.
+
+ [Note 319: Voyez ci-dessus, t. IV, p. 367 et 368.]
+
+Heureusement ce rude prieur avait un neveu bon et sensible[320], qui
+sembla se faire un devoir de dédommager le Tasse de cette odieuse
+sévérité. Il avait fait de bonnes études, et était en état de goûter la
+conversation, toujours philosophique ou littéraire, de l'auteur de la
+_Jérusalem_. Il passait avec lui des heures entières, l'entendait avec
+un plaisir infini réciter ses vers, en écrivait quelquefois sous sa
+dictée, se chargeait de faire passer ses lettres et de lui en remettre
+les réponses, enfin lui rendait tous les bons offices et tous les soins
+qui dépendaient de lui.
+
+ [Note 320: _Giulio Mosti._]
+
+Dans ce temps où l'on renfermait le Tasse comme un fou dangereux, où on
+voulait le contraindre à subir des traitements plus propres à augmenter
+son mal qu'à le guérir, sa plus grande folie était de croire qu'il pût
+enfin obtenir du duc de Ferrare quelque justice ou quelque pitié. Il lui
+adressait des pièces de vers, il en adressait aux deux princesses, où
+son infortune et ses souffrances étaient peintes des couleurs les plus
+touchantes et les plus vives. Quelquefois il avait l'esprit assez libre
+pour plaisanter sur des privations qu'on affectait de lui faire
+souffrir. Un soir qu'on le laissait manquer de lumière, une chatte de
+l'hospice vient fixer sur lui ses yeux, qui brillent au milieu de la
+nuit. Cette vue lui inspire un sonnet poétique[321]; c'est une
+constellation qui se lève pour le guider dans la tempête. Le hasard
+amène une seconde chatte auprès de la première; c'est la grande ourse
+auprès de la petite. Il les appelle toutes deux ses flambeaux. «Que Dieu
+les garde des coups de bâton, que le ciel les nourrisse de chair
+délicate et de lait, mais qu'elles lui servent donc de lumière pour
+écrire ses vers[322]!» Il composait, dans ce même temps, de grands
+dialogues philosophiques à la manière de Platon, et il y traitait des
+questions de haute morale, avec autant de justesse que d'éloquence.
+
+ [Note 321:
+
+ _Come ne l'ocean, s'oscura e infesta
+ Procella il rende torbido e sonante_, etc.]
+
+ [Note 322:
+
+ _Se Dio vi guardi da le bastonate,
+ Se'l ciel voi pasca e di carne e di latte,
+ Fate mi luce a scriver questi carmi._]
+
+Quelle était donc réellement sa maladie? De quel désordre d'esprit
+était-il véritablement affecté? Une passion d'amour en était-elle cause,
+comme l'ont voulu quelques historiens de sa vie? Cette passion y
+était-elle aussi étrangère que d'autres l'ont soutenu? Sa réclusion
+fut-elle en effet amenée comme nous venons de le voir, ou faut-il
+l'attribuer, comme on l'a dit, à des indiscrétions et à des transports,
+que l'orgueil du duc de Ferrare et l'honneur même de sa famille lui
+ordonnaient de réprimer? C'est ici le lieu de répondre à ces questions
+qui se présentent d'elles-mêmes; mais je ne puis traiter que
+sommairement ce qui pourrait être l'objet d'une discussion étendue,
+après l'avoir été d'un long examen.
+
+Le _Manso_, qui fut l'un des meilleurs et des plus généreux amis du
+Tasse, mais qui ne le connut que dans ses dernières années, a le premier
+accrédité l'opinion que Léonore d'Este, la plus jeune soeur du duc
+Alphonse, avait inspiré à ce poëte une forte passion, qu'elle avait sans
+doute partagée, puisque c'était d'après ses invitations réitérées et
+presque ses ordres, qu'il était retourné la première fois de _Sorrento_
+à Ferrare[323]. Il a fait, au sujet de cette passion, ce que l'on peut
+appeler une enquête parmi les poésies du Tasse[324], et y a trouvé, 1º
+que la personne aimée de notre poëte s'appelait Léonore; 2º qu'il y eut
+dans cette cour deux Léonores aimées et chantées par lui; qu'il y en eut
+même trois; mais il paraît s'être entièrement trompé sur la
+troisième[325].
+
+ [Note 323: Voyez ci-dessus, p. 215.]
+
+ [Note 324: _Vita del Tasso_, Nos. 34 à 41.]
+
+ [Note 325: Voyez ci-dessus, p. 199, note.]
+
+Que l'objet des amours du Tasse portât le nom de Léonore, c'est ce que
+prouve ce nom, tantôt déguisé à la manière de Pétrarque, et tantôt écrit
+tout entier dans plusieurs sonnets et plusieurs madrigaux imprimés dans
+ses OEuvres[326]. Mais cette Léonore, ou l'une de ces Léonore, fut-elle
+une des deux soeurs du duc? Outre plusieurs raisons qui portent le
+_Manso_ à le croire, il en voit encore les preuves dans des poésies
+faites évidemment pour elle, et dont les expressions sont celles d'une
+passion pure, mais vive, et d'un amour aussi ardent que respectueux et
+discret. Il les trouve entre autres dans un sonnet adressé à Léonore,
+lorsque les médecins lui eurent défendu de chanter[327]; et plus
+clairement encore dans une _canzone_[328], dont une strophe tout entière
+est consacrée à peindre quel fut sur lui, dès le premier instant,
+l'effet des charmes de la princesse[329], effet qui fut balancé par le
+respect, mais non pas assez pour qu'une partie des traits qui lui
+étaient lancés ne pénétrât point jusqu'à son coeur[330]. Ces preuves sont
+peut-être plus que partout ailleurs dans une autre _canzone_[331], qui
+lui fut dictée par la jalousie, quand la main de Léonore fut demandée
+par un prince, au duc son frère; cette crainte jalouse lui inspira
+encore un sonnet[332], dont le dernier vers exprime l'envie qu'il porte
+à l'heureux époux[333]; mais Léonore fut constante dans sa résolution de
+garder le célibat; le Tasse continua de se livrer au sentiment qui
+faisait l'honneur et quelquefois aussi le tourment de sa vie, et c'était
+après quinze ans de constance qu'il adressait à Léonore un sonnet où il
+l'assure que, ni le cours, ni les traces du temps ne diminuent rien de
+son amour[334].
+
+ [Note 326: Le nom de Léonore est déguisé, par exemple, dans ce
+ sonnet sur une belle bouche:
+
+ _Rose, che l'arte invidiosa ammira,_
+
+ que le poëte finit en disant à l'Amour:
+
+ _Se ferir brami, scendi al petto, scendi
+ E di sì degno cor tuo stra_ LE ONORA;
+
+ et dans ces deux madrigaux placés de suite, où le poëte joue sur
+ les mots _ora_ et _aura_,
+
+ _Ore, fermate il volo_, etc.
+ _Ecco mormorar l'onde_, etc.
+
+ et enfin dans le sonnet:
+
+ _Quando l'alba si leva e si rimira_,
+
+ où l'auteur dit lui-même en l'expliquant (_esposizioni d'alcune
+ sue rime_), que ce vers: _E l'aurora mia cerco_, joue sur le nom
+ de sa dame, etc. Ce nom est quelquefois à découvert, comme dans le
+ madrigal,
+
+ _Cantava in riva al fiume
+ Tirsi di Leonora;
+ E rispondean le selve e l'onde: honora_,
+
+ qui finit si clairement par ce vers:
+
+ _Or chi fia che l'honori e che non l'ami?_]
+
+ [Note 327:
+
+ _Ahi ben è rio destin ch'invidia e toglie
+ Al mondo il suon de' vostri chiari accenti._
+
+ Les deux derniers vers surtout sont de la plus grande clarté:
+
+ _E basta ben che i sereni occhi e'l riso
+ M'infiammin d'un piacer celeste e santo._]
+
+ [Note 328: _Mentre ch' a venerar muovon le genti_, etc.]
+
+ [Note 329: _E certo il primo dì che'l bel sereno_, etc.]
+
+ [Note 330:
+
+ _Ma parte degli strali e de l'ardore
+ Sentij pur anco entro il gelato marmo._
+
+ Le nom de Léonore, déguisé, mais reconnaissable dans l'équivoque
+ du dernier vers de cette canzone, ne laisse aucun doute sur
+ l'objet des sentiments qui y sont exprimés:
+
+ _E le mie rime.....
+ Che son vili e neglette, se non quanto
+ Costei LE ONORA co'l bel nome santo._]
+
+ [Note 331: _Amor, tu vedi, e non n'hai duolo o sdegno_, etc.]
+
+ [Note 332: _Vergine illustre, la beltà en' accende_, etc.]
+
+ [Note 333: _O felice lo sposo a cui l'adorni!_]
+
+ [Note 334: _Perchè in giovenil volto amor mi mostri_, etc.]
+
+Ce fut alors aussi sans doute qu'il fit pour elle ce beau sonnet, où il
+lui parle si poétiquement de son âge. _Serassi_ veut qu'il soit adressé
+à la duchesse d'Urbin, mais il porte indubitablement l'empreinte et le
+cachet de Léonore, «Dans tes plus tendres années, tu ressemblais à la
+rose vermeille qui n'ose ouvrir son sein aux tièdes rayons du jour et se
+cache encore, vierge et pudique, dans la verte enveloppe qui la couvre;
+ou plutôt (car rien de mortel ne peut se comparer à toi,) tu ressemblais
+à la céleste _Aurore_ qui, brillant dans un ciel serein et toute fraîche
+de rosée, dore les monts et couvre de perles les campagnes. Maintenant
+l'âge plus mûr ne t'enlève rien, et quoique _négligemment vêtue_, la
+jeune beauté, dans sa plus riche parure, ne peut ni te vaincre, ni
+t'égaler. Ainsi la fleur est plus belle quand elle étale ses feuilles
+odorantes, et le soleil à son midi brille plus qu'au matin et lance bien
+plus de flammes[335].» Nous avons vu que souvent les noms _Ora_, _Aura_,
+_Aurora_, lui servaient à voiler le nom de Léonore; la parure négligée
+la désigne aussi, et convenait à sa santé faible et à son goût pour la
+retraite. Sa soeur Lucrèce se portait fort bien et n'avait point de ces
+négligences-là.
+
+ [Note 335: Les poésies lyriques du Tasse n'étant pas entre les
+ mains de tout le monde, je mettrai ici le texte de ce beau sonnet,
+ dont une faible traduction en prose donne une idée trop
+ imparfaite:
+
+ _Negli anni acerbi tuoi purpurea rosa
+ Sembravi tu, ch' a i rai tepidi allora
+ Non apre'l sen, ma nel suo verde ancora
+ Verginella s'asconde e vergognosa._
+
+ _O piuttosto parei (che mortal cosa
+ Non s'assomiglia a te) celeste Aurora,
+ Che le campagne imperla e i monti indora,
+ Lucida in ciel sereno e rugiadosu._
+
+ _Or la men verde età nulla a te toglie
+ Nè te, benchè negletta, in manto adorno,
+ Giovinetta beltà vince o pareggia._
+
+ _Così è più vago il fior, poichè le foglie
+ Spiega odorate: e'l sol nel mezzo giorno
+ Vie più che nel mattin luce e fiammeggia._]
+
+La seconde Léonore était cette belle _Sanvitali_, comtesse de
+_Scandiano_, dont il s'était déclaré publiquement l'adorateur et pour
+laquelle furent évidemment faites plusieurs pièces de vers conservées
+parmi les siennes; mais cette passion fut toute poétique; elle naquit
+lorsque le Tasse était depuis dix ans à la cour de Ferrare, et put
+s'allier avec un sentiment plus vrai, plus profond, plus constant,
+qu'elle servait même à couvrir. C'est à quoi put servir aussi l'amour
+poétique et déclaré dont Lucrèce _Bendidio_ fut l'objet dès les premiers
+temps du séjour du Tasse dans cette cour. Il n'avait alors que 21 ans;
+Léonore d'Este en avait 30; mais elle était belle, spirituelle, amie des
+arts et des vers, ennemie de l'éclat du monde, faible de santé,
+habituellement retirée, et même, dit-on, dévote[336]. L'effet de toutes
+ces qualités réunies sur un jeune poëte très-sensible put aisément
+effacer celui de l'inégalité d'âge; et l'accès facile qu'il obtint,
+l'intérêt vif qu'il inspira, l'intimité de ses lectures, les témoignages
+d'une admiration pour ses vers qui ne pouvait s'exprimer qu'avec
+beaucoup de charme, purent faire disparaître aussi l'effet de
+l'inégalité du rang. Il ne put se dissimuler son audace: mais à son âge,
+pénétré, comme tout porte à le croire, d'un sentiment aussi pur que son
+objet, et se confiant dans cette pureté même pour en espérer le succès,
+s'il craignit le sort d'Icare et de Phaëton, il se rassura par d'autres
+exemples que la fable offrait à son imagination et qui faisaient
+illusion à son coeur. «Eh! qui peut effrayer dans une haute entreprise,
+celui qui met sa confiance dans l'Amour? Que ne peut l'Amour, lui qui
+enchaîne le ciel même? Il attire du haut des célestes sphères Diane
+éprise de la beauté d'un mortel; il enlève dans les cieux le bel enfant
+du mont Ida.» C'est la traduction littérale d'un sonnet[337] qui ne peut
+avoir eu ni un autre sujet, ni un autre sens.
+
+ [Note 336: Les bons habitants de Ferrare avaient une si haute
+ opinion de sa piété, qu'ils attribuèrent en 1570 à ses prières le
+ salut de leur ville, menacée d'être submergée par le Pô dans un
+ tremblement de terre qui se fit sentir à plusieurs reprises
+ pendant les deux derniers mois de cette année-là, et pendant une
+ partie de l'année suivante.]
+
+ [Note 337: _Se d'Icaro leggesti e di Fetonte_, etc.
+
+ L'auteur d'une élégante Vie du Tasse, déjà citée plusieurs fois, a
+ traduit ainsi ce sonnet:
+
+ _Egli giù trahe da le celesti rote
+ Di terrena bellà Diana accesa,
+ E d'Ida il bel fanciullo al ciel rapisce_:
+
+ «Diane brûlant pour une beauté humaine, n'enleva-t-elle pas dans
+ le ciel le jeune pasteur du mont Ida?» Il est surprenant qu'un
+ homme qui connaît aussi bien la fable et qui sait aussi bien
+ l'italien, ait confondu les deux fables d'Endymion et de Ganymède,
+ très-distinctes dans ce tercet.]
+
+Jusqu'à quel point sa témérité fut-elle heureuse? Il est impossible de
+le savoir; il l'est presque autant de croire qu'il ait rien obtenu, ni
+même eu jamais la moindre espérance de rien obtenir qui fût contraire à
+l'opinion que l'on a de Léonore; supposer autre chose, serait
+méconnaître ou l'existence ou l'empire du bel ensemble de qualités et de
+vertus qui l'avait touché. Mais que Léonore ait été flattée des hommages
+d'un si grand génie, des sentiments d'un si noble coeur, qu'elle ait pris
+à lui un intérêt affectueux, qui dans une âme tendre et mélancolique,
+dans la retraite d'une vie souvent languissante, ressemble beaucoup à
+l'amour, il ne paraît ni possible, ni nécessaire d'en douter. Le voile
+du plus profond mystère dut couvrir cette innocente intelligence, et il
+est plus aisé de concevoir que les conseils donnés au Tasse par Léonore,
+au sujet de Lucrèce _Bendidio_ et du _Pigna_[338] eussent pour but ce
+voile mystérieux dont il importait de se couvrir, qu'il ne l'est de se
+figurer une sage et modeste princesse s'occupant à ce point d'un intérêt
+d'amour, qui lui était étranger.
+
+ [Note 338: Voyez ci-dessus, p. 174 et 175.]
+
+Rappelons-nous les dernières volontés que le Tasse déposa, en partant
+pour la France, entre les mains d'un ami, et ce sonnet qu'il voulait
+sauver seul de l'oubli et qui offre un de ces déguisements du nom de
+Léonore[339], dont nous avons vu d'autres exemples, et surtout cet appel
+fait à la protection de la princesse, qui l'accordera, disait-il, _pour
+l'amour de lui_. N'y voyons-nous pas le voeu d'un jeune homme passionné,
+pour que si le sort dispose de lui dans une contrée lointaine, ses
+intérêts et sa mémoire puissent occuper après lui celle dont il emporte
+l'image? Mais le Tasse, amoureux comme un poëte, était discret comme un
+chevalier. L'ami, dépositaire de ce testament, ignora sans doute
+lui-même la nature du sentiment qui l'avait dicté; nul autre ne fut
+admis dans ce secret, et je crois toujours fermement que l'indiscrétion
+de cet autre ami qui occasionna dans le palais du duc une affaire
+d'éclat[340] n'avait aucun rapport à Léonore.
+
+ [Note 339: Voyez ci-dessus, p. 178; et notez que ce sonnet,
+ sans doute fait à l'occasion d'un départ de Léonore pour la
+ campagne, ou d'un trop long séjour qu'elle y fit, est
+ nécessairement antérieur de plusieurs années à l'arrivée de
+ Léonore _Sanvitali_, comtesse de _Scandiano_ à la cour de Ferrare,
+ puisqu'elle n'y parut qu'en 1576, et que le voyage du Tasse en
+ France date de 1571.]
+
+ [Note 340: Ci-dessus, p. 204.]
+
+Ce n'étaient pas des indiscrétions que des pièces de vers dont la
+plupart ne courait point dans le public, ou qui, lors même qu'elles
+portaient un nom sacré, pouvaient, par un hasard heureux qui rassemblait
+dans la même cour plusieurs belles personnes de ce nom, laisser les
+esprits incertains, comme ils le furent en effet de l'aveu du _Manso_
+lui-même[341], sur celle qui en était l'objet. La galanterie des moeurs
+de ce temps faisait d'ailleurs regarder comme sans conséquence pour les
+femmes du plus haut rang ces hommages poétiques, qui, ne les engageant à
+rien, les flattaient sans les compromettre.
+
+ [Note 341: _Vita del Tasso_, Nos. 35 et 41.]
+
+De tous les vers qui furent inspirés au Tasse par la princesse Léonore,
+ce qui dut peut-être la flatter le plus, ce fut ce beau portrait qu'il
+fit d'elle sous le nom de Sophronie dans le second chant de sa
+_Jérusalem_. Tout le monde la reconnaît dans cette Vierge d'un âge mûr,
+pleine de hautes et royales pensées[342], dont la beauté n'a de prix à
+ses propres yeux qu'en ce qu'elle ajoute du lustre à sa vertu; dont le
+mérite le plus grand est de cacher tout son mérite dans la retraite, et
+de fuir, seule et négligée, les louanges et les regards. On croit voir
+s'avancer Léonore elle-même, en voyant marcher Sophronie les yeux
+baissés, couverte d'un voile, dans une attitude modeste et fière, vêtue
+d'un air qui fait douter si elle est parée ou négligée, si c'est le
+hasard ou l'art qui a orné son visage; on ne voit qu'elle enfin que le
+Tasse ait pu vouloir peindre par ce dernier trait: «Sa négligence est un
+artifice de la nature, de l'amour, du ciel qui l'aime[343].» Mais on n'a
+pas fait assez d'attention à Olinde, à ce jeune amant aussi modeste
+qu'elle est belle, qui désire beaucoup, espère peu et ne demande
+rien[344]. Qui peut douter que le Tasse, dans les premiers transports de
+cette noble passion, n'ait voulu se représenter lui-même; que plus d'une
+fois il ne se fût fait une idée céleste du bonheur de mourir avec une
+femme adorée et de s'immoler pour elle; qu'il n'ait saisi avidement
+cette occasion unique d'exprimer des voeux, qui peut-être en indiquaient
+d'autres qu'il n'aurait osé avouer de même? «O mort complètement
+heureuse, dit Olinde, oh! que mes souffrances seront douces et
+fortunées, si mon sein joint à ton sein, ma bouche collée à la tienne,
+j'obtiens d'y exhaler mon ame, si, venant à défaillir en même temps, tu
+rends en moi tes derniers soupirs[345]!» Cet épisode est un défaut dans
+son poëme: tous les amis qu'il consulta le sentirent, tous insistèrent
+pour qu'il le retranchât; il le sentit comme eux, il l'avoua même, et
+refusa toujours de consentir à ce sacrifice; l'intérêt de la perfection
+de son ouvrage se tut devant un intérêt plus cher.
+
+ [Note 342:
+
+ _Vergine era fra lor di già matura
+ Verginità, d'alti pensieri e regi_, etc. (C. II, st. 14.)]
+
+ [Note 343:
+
+ _Di natura, d'amor, de' cieli amici
+ Le negligenze sue sono artificj_. (St. 18.)]
+
+ [Note 344:
+
+ _Ei, che modesto è sì com' essa è bella,
+ Brama assai, poco spera, e nulla chiede_. (St. 16.)]
+
+ [Note 345: St. 35.]
+
+Quelque dégagé des sens que cet attachement pût être, dès qu'il était
+passionné, il fut sujet à des inégalités, à des orages. On a vu le Tasse
+livré pendant plusieurs mois, à la campagne, avec la duchesse d'Urbin, à
+des distractions agréables[346] qui supposent entre Léonore et lui
+quelque refroidissement. Une lettre qu'il lui écrivit alors appuie cette
+supposition; je ne crois même pas me tromper en y voyant les suites d'un
+mouvement jaloux. «Il n'avait point écrit à la princesse depuis
+plusieurs mois[347], _plutôt par défaut de sujet que de volonté_; il lui
+envoie un sonnet qu'il a fait depuis peu, _croyant se rappeler_ qu'il
+lui a promis de lui envoyer tout ce qu'il ferait de nouveau. Ce sonnet
+ne ressemblera point _aux beaux sonnets qu'il s'imagine qu'elle est
+maintenant dans l'habitude d'entendre_; il est aussi dépourvu d'art et
+de pensées _qu'il l'est lui-même de bonheur. Dans l'état où il est, il
+ne pourrait venir de lui rien autre chose_. (Nous avons cependant vu
+qu'il n'était point alors aussi à plaindre.) Il lui envoie pourtant ces
+vers; et bons ou mauvais, _il croit qu'ils feront l'effet qu'il désire_.
+Mais enfin qu'elle n'aille pas croire que par ce qu'il est actuellement
+si vide de pensées, _il ait pu donner place dans son coeur à quelque
+amour_; il faut qu'elle sache qu'il n'a fait ce sonnet pour rien qui lui
+soit personnel, mais à la prière _d'un pauvre amant, qui, brouillé
+quelque temps avec sa dame, et n'en pouvant plus, est forcé de se rendre
+et de demander grâce_[348].» Dans le sonnet, le poëte s'adresse au
+Courroux, champion audacieux, mais faible guerrier, qui ne peut le
+défendre contre les armes de l'amour, et qui est déjà presque vaincu....
+«Téméraire! demande plutôt la paix. Je crie merci; je tends une main
+languissante; je ploie le genou; je présente à nu ma poitrine. Si
+l'Amour veut combattre encore, que la Pitié s'arme pour moi; qu'elle
+m'obtienne ou la victoire, ou au moins la mort; mais si Elle[349] laisse
+tomber une seule larme, ma mort sera une victoire, et mon sang versé un
+triomphe.»
+
+ [Note 346: Ci-dessus, p. 190.]
+
+ [Note 347: _Serassi_, _Vita del Tasso_, p. 180.]
+
+ [Note 348: _Il quale essendo stato un pezzo in collera con la
+ sua donna, ora non potendo più, bisogna che si renda e che dimandi
+ mercè_. (_Ub. supr._)]
+
+ [Note 349: _Colei_, celle qu'il ne nomme pas.]
+
+Cette lettre et ce sonnet contiennent, à mon sens, une révélation
+importante. _Serassi_ qui les a publiés le premier[350], a fort bien
+entendu que ces beaux sonnets que Léonore devait être en ce moment dans
+l'habitude d'entendre, étaient ceux du _Pigna_ et du _Guarini_, tous
+deux admis concurremment à lire à cette princesse leurs compositions
+poétiques[351]. Mais voici ce qu'il est aisé d'y voir de plus. Le
+_Guarini_, alors attaché à cette cour et qui se piqua toujours de
+rivalité avec le Tasse, était, sans nul doute, celui dont les assiduités
+et peut-être les vers lui avaient donné de l'ombrage; il avait voulu
+l'écarter; ayant trouvé de la résistance, il s'était piqué; il était
+parti dans ces dispositions pour Urbin, et de-là pour _Castel-Durante_
+avec Lucrèce. La vie très douce qu'il y menait l'avait étourdi quelque
+temps. Il avait passé plusieurs mois sans écrire même à Léonore; mais la
+colère qu'il avait trop écoutée s'était affaiblie; l'amour avait repris
+son empire; il brûlait de revenir, et il se faisait précéder par un
+sonnet, qui a de l'intérêt si les choses sont ainsi, et qui n'en aurait
+aucun si elles étaient autrement. Il composait sûrement alors de plus
+beaux vers et plus dignes d'être envoyés à une princesse qui les aimait;
+et cette fable _d'un pauvre amant_ auquel il prétend servir
+d'interprète, est la même dont il avait déjà voilé son secret lorsqu'il
+partit pour la France. En un mot, je regarde comme l'une des preuves les
+plus claires de la passion du Tasse pour Léonore ce que le bon
+_Serassi_, qui n'en savait pas davantage, a donné pour un témoignage,
+_qui doit lever tous les doutes_, de son indifférence pour elle et de sa
+froideur.
+
+ [Note 350: _Loc. cit._]
+
+ [Note 351: _Ibidem_, p. 182.]
+
+Cette passion qui était dans l'imagination, autant que dans le coeur, dut
+recevoir, à une époque malheureuse pour le Tasse, les mêmes degrés
+d'exaltation et de trouble que toutes ses affections. Nous avons
+cependant vu que sa piété, ou du moins le sentiment de crainte qui
+l'accompagne trop souvent, s'exalta beaucoup plus encore que son amour.
+Depuis la fièvre qu'il eut, à la suite des fêtes données au roi de
+France à Ferrare[352], et l'accès passager, mais violent de l'année
+suivante, depuis l'agitation fébrile où il fut jeté par les premières
+corrections de son poëme, et depuis que le fantôme de l'inquisition
+l'eut obsédé de ses terreurs, il n'y eut plus que rarement du calme dans
+son ame. On le voit aller, venir, errer d'un bout de l'Italie à l'autre,
+des rivages de Naples et de _Sorrento_ au pied des Alpes. Quoique
+d'autres intérêts le rappelassent toujours à Ferrare, croit-on que cet
+amour, ne fût-il devenu après tant d'années qu'une simple habitude du
+coeur, n'était pas un des plus puissants? Ni dans ses vers, ni dans ses
+lettres on ne trouve plus rien qui le prouve; mais qu'est-il besoin de
+ces preuves? Le propre d'une passion de cette nature est-il de
+s'affaiblir par la fermentation des idées; et dans un temps où toutes
+les autres affections portaient à son cerveau des impressions si vives
+et si brûlantes, celle-là seule restait-elle éteinte ou refroidie?
+
+ [Note 352: En 1574.]
+
+Cependant une raison toute naturelle devait en avoir tempéré
+l'effervescence. Le temps qui exerce ses ravages sur la santé la plus
+florissante en avait dû faire de plus sensibles sur une complexion aussi
+faible que celle de Léonore. Elle avait plus de quarante-quatre ans lors
+de l'arrestation du Tasse; il en avait alors trente-cinq. Dans les plus
+forts accès de son mal, sa raison fut égarée, jamais entièrement perdue;
+ses sentiments s'exaltèrent, mais ne se dénaturèrent point;
+habituellement discret, quoique frappé depuis long-temps de vertiges,
+il n'y a nulle apparence qu'il se fût oublié tout à coup à une telle
+époque, au point de forcer le duc son bienfaiteur à sévir durement
+contre lui; il n'y en a donc aucune à l'un des motifs qu'on a donnés de
+sa réclusion dans l'hôpital Sainte-Anne et de sa longue détention.
+Muratori l'a voulu mettre en crédit et n'y a pu réussir. Il raconte[353]
+qu'il avait connu, dans sa première jeunesse, un vieil abbé _Carretta_,
+qui avait été, dans la sienne, secrétaire du célèbre _Tassoni_, auteur
+de _la Secchia rapita_. Parlant un jour des malheurs du Tasse, ce
+_Carretta_ lui avait dit en avoir appris la cause, soit du _Tassoni_
+même, contemporain du Tasse, soit de quelques autres vieillards; et
+cette cause la voici:
+
+«_Torquato_ se trouvant à la cour, où était le duc Alphonse avec les
+princesses ses soeurs, s'approcha de Léonore pour répondre à une question
+qu'elle lui avait adressée, et saisi d'un transport plus que poétique,
+lui donna un baiser. Le duc, témoin de cet acte irrégulier, se tourna
+tranquillement vers les chevaliers qui étaient présents, et leur dit:
+_Voyez quel malheur il est arrivé à un si grand homme! il est tout d'un
+coup devenu fou_.
+
+ [Note 353: Lettre à _Apostolo Zeno_, 28 mars 1735, en lui
+ envoyant des lettres inédites du Tasse, pour l'édition de Venise
+ en douze volumes in-4º., t. X de cette édition.]
+
+Mais si la prudence du prince épargna au Tasse des punitions plus
+graves, elle exigea ensuite que, suivant cette idée qu'il avait eue de
+le traiter de fou, il le fît conduire à l'hôpital où les véritables fous
+étaient traités à Ferrare[354].»
+
+ [Note 354: _Loc. cit._, p. 240.]
+
+_Serassi_, avec raison cette fois, rejette ce récit comme une fable. A
+tous les motifs que nous avons déjà de n'y pas croire, ajoutons que le
+fait ainsi raconté suppose un tranquille état de choses, un cercle
+ordinaire à la cour, où le Tasse est présent, et si à son aise qu'il se
+laisse aller à la distraction la plus étrange; tandis qu'au contraire la
+cour était en fêtes, qu'après une absence de plusieurs mois, il y
+revenait sans être attendu; qu'il ne put pendant plusieurs jours s'y
+faire écouter de personne, et que l'impatience qu'il en eut rallumant
+dans sa tête et dans son ame un volcan toujours imparfaitement calmé,
+amena cette éruption de reproches, d'imprécations et d'injures que le
+duc n'eut pas la générosité de pardonner. Le premier pas fait dans cette
+voie indigne de lui entraîna tous les autres. Il persista dans sa dureté
+et dans son injustice par cela seul qu'il avait été dur et injuste. Une
+fausse honte et peut-être aussi une fausse politique s'y mêlèrent. Quoi
+qu'il en soit, il résulte de toute cette discussion que l'amour du Tasse
+pour la princesse Léonore n'entra pour rien dans les motifs de sa
+disgrâce; que cet amour existait cependant, et qu'il dut contribuer avec
+toutes les autres causes que nous avons observées, et celles que nous
+observerons encore, au désordre de la raison du Tasse et à cette somme
+d'infortunes dont il fut accablé.
+
+Ce désordre de son esprit ne fut point une véritable folie, mais un
+délire qui avait ses accès et ses repos, un effet de plusieurs causes
+réunies, les unes physiques, les autres morales. Les causes physiques
+étaient dans une constitution où dominaient deux dispositions
+habituelles et diverses, de quelque manière que la physiologie veuille
+les appeler. L'une portait à son cerveau des images du plus grand éclat
+et d'une vivacité prodigieuse; l'autre les obscurcissait, les
+attristait, les teignait de mélancolie. Placez une tête ainsi constituée
+dans des circonstances orageuses, allumez-y le feu de la poésie, la
+passion de l'amour; jetez-la dans les profondeurs de la philosophie
+platonicienne; assiégez-la de superstitions et de terreurs, ouvrez enfin
+devant elle les portes horribles d'une prison, et courbez-la sous le
+joug d'une longue et dure captivité, comment voulez-vous qu'elle résiste
+à tant d'assauts et qu'elle garde, dans cette tourmente morale,
+l'équilibre de la raison? Une mélancolie presque habituelle, une
+exaltation subite à la présence de tout objet capable de l'exciter, des
+vertiges, des accès de délire, et dans cet état, des illusions
+semblables à la folie, des apparitions, des fantômes s'empareront donc
+souvent d'un esprit d'ailleurs réglé, philosophique, et aussi sage
+qu'élevé.
+
+Une autre cause (et pourquoi une vaine délicatesse m'ordonnerait-elle de
+la taire?) devait augmenter encore cette fermentation du cerveau;
+c'était la fermentation des sens. Le Tasse était tendre et passionné;
+mais il était pieux et habituellement chaste. Le _Manso_ qui le vit
+pendant plusieurs années dans la plus grande intimité, compte parmi ses
+vertus la continence[355]. Même dans sa première jeunesse, il n'avait eu
+aucuns liaison suspecte, et il fut toujours aussi réservé dans ses moeurs
+que dans ses discours. Peut-être même depuis, dans ses plus grands
+succès auprès des femmes, s'en tint-il le plus souvent avec elles, pour
+peu qu'elles le voulussent bien, à un commerce de sentiment et de
+galanterie. Ce qu'il y a de certain, c'est que le _Manso_ tenait de sa
+propre bouche que depuis sa réclusion à Sainte-Anne, c'est-à-dire depuis
+l'âge de trente-cinq ans, il avait été entièrement chaste[356]. Il ne
+paraît point que la nature l'eût constitué pour l'être; la nature, quoi
+qu'on fasse, réclame impérieusement ses droits, et l'on a vu des hommes
+jetés, sans aucune autre cause, dans un état pareil à celui du
+Tasse[357]; mais il n'en est peut-être aucun sur qui tant d'infortunes
+se soient réunies à la fois.
+
+ [Note 355: _Vita del Tasso_, Nº. 148.]
+
+ [Note 356: _Loco cit._]
+
+ [Note 357: Cette cause ne souffre point ici d'autres
+ explications. On dit qu'elle est comptée pour l'une des plus
+ fortes par l'auteur anglais de la Vie du Tasse, et qu'en général
+ M. Black s'est appliqué particulièrement à traiter cette partie de
+ son sujet. Il annonce même, dit-on, dans sa Préface le dessein
+ d'entrer à cet égard dans des détails qui puissent éclairer les
+ médecins dans le traitement des maladies de l'esprit. Peut-être
+ est-il médecin lui-même; sans cela, ces détails pourraient bien
+ n'être propres à autre chose qu'à éclairer les gens de l'art.]
+
+Un nouveau malheur, mais qu'il prévoyait et redoutait depuis long-temps,
+vint y ajouter encore. Quatorze chants de sa _Jérusalem_ furent imprimés
+à Venise[358], pleins d'incorrections, de lacunes et de fautes
+grossières, d'après une copie très-imparfaite que le grand-duc de
+Toscane avait eue entre les mains. Ce prince l'avait laissée à la
+disposition de _Celio Malaspina_, l'un de ses gentilshommes, qui en fit
+cet indigne usage. Il ne s'en cacha même pas, se nomma effrontément au
+titre du livre, dédia cette édition à un sénateur de Venise, et obtint
+pour la publier le privilége de la république. Le Tasse outré, comme on
+le peut croire, et profondément affligé de ce larcin, se plaignit au
+sénat du privilége qu'il avait accordé.
+
+ [Note 358: 1580.]
+
+Il se plaignit aussi à son ami Scipion de Gonzague de la facilité
+qu'avait eue le grand-duc et du tort irréparable qui en résultait pour
+lui. Mais le mal était fait, et après cette première explosion, il se
+remit à chercher dans le travail un remède à l'ennui de sa solitude, et
+une consolation parmi tant de sujets de tristesse.
+
+Il écrivit alors son beau dialogue du _Père de famille_, dont il tira le
+sujet de la réception qui lui avait été faite et de ce qu'il avait vu,
+dit et entendu dans la maison hospitalière de ce bon gentilhomme, entre
+Novarre et Verceil[359]; il le dédia à son ami Scipion de Gonzague[360].
+Il rassembla ensuite toutes les poésies qu'il avait composées depuis
+deux ans, parmi lesquelles il y en a d'admirables, et qui étaient toutes
+intéressantes par la position dans laquelle il les avait faites; il les
+dédia aux deux princesses, soeurs d'Alphonse[361]. La duchesse d'Urbin
+parut sensible à cet hommage du Tasse, et ressentit quelque piété de ses
+malheurs. Léonore était loin de pouvoir lire, ni ces poésies, ni cette
+dédicace; elle était déjà depuis long-temps attaquée d'une maladie
+grave, qui était alors à son dernier période, et dont elle mourut
+quelques mois après[362]. On a remarqué que le Tasse, qui ne laissait
+passer presque aucune occasion de cette espèce sans payer un tribut
+poétique à la mémoire des personnes illustres qu'il avait connues, ne
+fit point de vers sur la mort de cette Léonore qu'il paraît avoir tant
+aimée; et en effet on ne trouve rien sur ce sujet dans toutes ses
+OEuvres, soit qu'il fût mécontent de la froideur qu'elle lui avait
+témoignée dans ses infortunes, soit qu'il fût en ce moment trop occupé
+de ses infortunes mêmes pour être aussi affecté de cette perte qu'il
+l'eût été dans un autre temps.
+
+ [Note 359: Voyez ci-dessus, p. 221.]
+
+ [Note 360: Septembre 1580.]
+
+ [Note 361: 20 novembre, _idem._]
+
+ [Note 362: 10 février 1581.]
+
+Cet _Angelo Ingegneri_, dont l'amitié lui avait été si utile à Turin,
+lui rendit alors un bon et un mauvais service. Il possédait une copie de
+la _Jérusalem délivrée_, qu'il avait faite sur un manuscrit corrigé de
+la main du Tasse. Quand il eut vu paraître l'édition informe et tronquée
+de Venise, il crut devoir venger la gloire de son ami, en faisant
+imprimer son poëme d'après cette copie authentique et nécessairement
+plus régulière. Il en fit faire à la fois deux éditions, l'une à
+_Casalmaggiore_, l'autre à Parme[363], et les dédia toutes deux au duc
+de Savoie, Charles Emanuel, qui en témoigna la plus grande satisfaction
+à l'éditeur.
+
+ [Note 363: La première in-4º, la seconde in-12.]
+
+Voilà ce que l'on raconte tout naturellement, et comme une sorte de
+service rendu par _Ingegneri_ au Tasse. Mais cet infortuné n'existait-il
+donc plus au monde? Dans cet hôpital où il était détenu, non à sa honte,
+mais à la honte éternelle de ceux qui l'y avaient jeté, ne
+correspondait-il pas au-dehors, et ne pouvait-on pas correspondre avec
+lui? Comment un ami prétendu osait-il, sans le consulter, disposer ainsi
+de son bien? C'était, dit-on, pour venger sa gloire; mais ne valait-il
+pas mieux lui laisser ce soin à lui-même? Et sa fortune, sa propriété
+sacrée n'était-elle donc rien pour l'amitié? Un ami avait-il le droit de
+disposer du fruit de tant de travaux et de tant de veilles, de l'unique
+ressource d'un malheureux, du seul moyen qu'il eût d'assurer son
+indépendance et d'échapper à la pauvreté? Il faudrait que les grâces et
+les faveurs du duc de Savoie se fussent dirigées sur l'auteur en même
+temps que sur l'éditeur de la _Jérusalem_; il faudrait surtout que le
+produit des deux éditions eût été religieusement compté au Tasse, pour
+que cette double publication ne fût pas un vol manifeste et la violation
+de tous les droits.
+
+Il n'y a aucune apparence que l'on ait rien fait de pareil. On sait
+seulement que les deux éditions furent enlevées en peu de jours[364],
+tant l'impatience du public était grande; que _Malespina_, éditeur de
+celle de Venise, vaincu par _Ingegneri_, le vainquit à son tour, en en
+donnant une nouvelle, d'après une copie encore plus complète du poëme
+entier[365]; cette édition s'étant rapidement épuisée, il en donna
+presque aussitôt une plus correcte et plus complète encore[366], sans
+que l'auteur de cet ouvrage, qui faisait les délices et excitait la
+curiosité de l'Italie entière, fût même consulté sur rien. Enfin un
+jeune Ferrarais[367], attaché à la cour et intimement lié avec le Tasse,
+entreprit de publier une édition de la _Jérusalem_, supérieure à toutes
+celles qui avaient paru. Il eut la faculté de consulter l'original
+corrigé par l'auteur; il put aussi dans quelques doutes consulter, comme
+il le fit, le Tasse lui-même. Cette édition parut donc à Ferrare[368],
+dédiée au duc Alphonse et présentée expressément à ce prince, au nom de
+son malheureux auteur. Mais la précipitation qu'on y avait mise y ayant
+introduit beaucoup de fautes, qui ne l'empêchèrent pas d'être aussi
+rapidement débitée que les autres, le même éditeur la fit suivre
+immédiatement d'une nouvelle[369], la première, selon Fontanini[370],
+que l'on puisse regarder comme bonne et correcte. Celle-ci fut encore
+surpassée, trois mois après, par une édition de Parme[371], où la
+_Jérusalem délivrée_ parut enfin telle qu'elle est restée, et qui a
+servi de règle et de modèle à toutes les éditions suivantes[372]. Il est
+donc vrai que dans cette seule année, il y en eut sept en Italie, et
+qu'il en avait même paru six dans le cours des six premiers mois.
+
+ [Note 364: _Serassi_, p. 300.]
+
+ [Note 365: Venetia, 1581, in-4º.]
+
+ [Note 366: _Ibid._, 1582, in-4º.]
+
+ [Note 367: _Febo Bonnà._]
+
+ [Note 368: Juin 1581.]
+
+ [Note 369: Juillet 1581.]
+
+ [Note 370: _Aminta difeso._]
+
+ [Note 371: Toujours 1581.]
+
+ [Note 372: Il y faut ajouter celle de Mantoue en 1584, faite
+ d'après des corrections de Scipion de Gonzague, et qui a quelques
+ avantages, à certains égards, sur la seconde de Ferrare, tandis
+ qu'à certains autres celle-ci l'emporte encore sur l'édition de
+ Mantoue.]
+
+Au milieu de cette gloire, au bruit de ces éloges, de ces
+applaudissements qui retentissaient de toutes parts, tandis que les
+éditeurs et les imprimeurs s'enrichissaient du fruit de ses veilles, le
+pauvre Tasse languissait dans une dure captivité, négligé, méprisé,
+malade, et privé des choses les plus nécessaires aux commodités de la
+vie. Les ministres des volontés du duc ajoutaient sans doute à la
+sévérité de ses ordres, au lieu de les adoucir. Le peu qu'ils lui
+donnaient, ils semblaient s'étudier à le donner hors de temps et
+lorsqu'il n'en avait plus ni besoin ni désir. Ce qui lui était le plus
+insupportable dans sa prison, c'était d'être sans cesse détourné de ses
+études par les cris désordonnés dont l'hôpital retentissait, et par des
+bruits capables, comme il le disait lui-même[373], d'ôter le sens et la
+raison aux hommes les plus sages. C'est dans cet état vraiment
+déplorable, au milieu de cet entourage qui faisait rejaillir sur lui
+toutes les apparences de la folie, que notre Michel Montaigne le vit en
+passant à Ferrare. Il en fut si frappé que, de retour en France, il
+consigna dans ses Essais l'impression qu'il en avait reçue. On le lui
+avait sans doute fait voir, comme les autres malheureux qui
+l'étourdissaient par leurs cris; on lui avait dit qu'il méconnaissait,
+et ses ouvrages, et lui-même; et il l'avait cru[374]. Se figure-t-on
+quels devaient être l'air et les regards d'un homme tel que le Tasse,
+montré à des étrangers, dans sa loge, comme un insensé?
+
+ [Note 373: Dans une lettre à _Maurizio Cataneo_.]
+
+ [Note 374: «J'eus, dit-il, plus de despit encore que de
+ compassion de le voir à Ferrare en si piteux estat, survivant à
+ soy-mesme, mescoignoissant et soy et ses ouvrages, lesquels sans
+ son sceu, et toutefois à sa veue, on a mis en lumière, incorrigez
+ et informes.» (_Ess. de Montaigne_, l. II, c. 13.) Il est à
+ remarquer que Montaigne passa en novembre 1580 à Ferrare, en se
+ rendant à Rome, et qu'il avait publié cette année-là même en
+ France les deux premiers livres de ses _Essais_. Il y fit, depuis,
+ un grand nombre d'additions, et entre autres celle-ci, dans le
+ chap. 12 du second livre.
+
+ «Un petit voyage qu'Aldo le Jeune fit à Milan en 1582.... lui
+ donna l'occasion de se lier d'amitié avec _Goselini_ qui, dans une
+ de ses lettres, dit qu'Alde, après l'avoir quitté, passa à Ferrare
+ où il vit l'infortuné _Torquato Tasso_ dans l'état le plus
+ déplorable, _non per lo senno, del quale gli parve al lungo
+ ragionare ch' egli ebbe seco, intero e sano, ma per lo nudessa e
+ fame ch' egli pativa prigione, e privo della sua liberta_, etc.
+
+ (Annales de l'imprimerie des Aldes, t. II, p. 117.)]
+
+L'infortuné demandait avec instance qu'on adoucît au moins ces rigueurs
+inutiles, et tâchait de se persuader à lui-même qu'elles étaient
+ignorées du duc Alphonse. Peut-être les ignorait-il en effet. Tant de
+mal se fait autour des princes et en leur nom, sans qu'ils le sachent!
+Mais son indifférence, même dans ce cas, serait-elle excusable? Et
+comment pouvait-il supporter l'idée de retenir dans les fers celui qui
+faisait en ce moment retentir son nom, et la gloire de sa maison dans
+l'Italie, dans l'Europe entière? Comment n'avait-il pas couru briser ses
+chaînes, en relisant, dans l'édition qui lui avait été dédiée, cette
+invocation sublime et touchante: «Toi magnanime Alphonse[375], toi qui
+me soustraits aux fureurs de la fortune, et qui guides au port un
+étranger errant, agité, presque englouti parmi les rochers et les flots,
+accueille en souriant cet ouvrage, que je consacre comme un voeu à tes
+autels?--Et c'était lui, c'était ce dur et impitoyable Alphonse qui
+l'avait repoussé dans le gouffre, et qui l'y tenait plongé!
+
+ [Note 375: C. I, st. 14.]
+
+Il se laissa enfin un peu adoucir, et permit qu'au lieu de l'espèce de
+cachot où le Tasse était comme enseveli depuis deux ans, on lui donnât,
+dans le même hôpital, quelques chambres assez grandes pour qu'il pût s'y
+promener, en composant et en philosophant, comme il le demandait dans
+ses lettres au duc, expression bien remarquable de la part d'un homme de
+génie que des barbares s'obstinaient à traiter comme un fou. Il dut cet
+adoucissement dans sa position aux sollicitations de Scipion de Gonzague
+et du prince de Mantoue, neveu de Scipion, qui, étant venus à Ferrare,
+l'avaient visité dans sa prison. Cette visite et son heureux résultat
+ranimèrent les espérances du Tasse; il se flatta même d'être libre sous
+peu de jours; mais sa patience avait encore de longues épreuves à subir.
+Cependant il eut, peu de temps après, de nouvelles consolations. La
+duchesse d'Urbin envoya un de ses gentilshommes[376] le saluer de sa
+part, et lui promettre qu'il ne tarderait pas à obtenir sa délivrance.
+La belle Marfise d'Este, cousine du duc Alphonse, et princesse de Massa
+et Carrara, fut tellement enthousiasmée de la lecture de la _Jérusalem_,
+qu'elle demanda au duc la permission de faire conduire le Tasse de
+Sainte-Anne à sa maison de campagne[377], et de l'y garder tout un jour.
+Plusieurs dames, célèbres par leur esprit et par leur beauté, se
+trouvèrent chez la princesse; le Tasse passa quelques heures au milieu
+de cette société charmante, y parut aussi galant, aussi aimable qu'il
+l'était avant ses malheurs, et remporta de cette heureuse journée des
+espérances et quelques doux souvenirs.
+
+ [Note 376: _Ippolito Bosco_.]
+
+ [Note 377: Le nom de cette _villa_ était _Madaler_.]
+
+Mais l'année entière s'écoula sans autre changement à son sort. Les
+Muses étaient son seul recours. Quand sa santé lui permettait le
+travail, ses études n'étaient interrompues que par des visites, que
+plusieurs savants et gens de lettres de diverses parties de l'Italie
+s'empressaient de venir lui rendre, et dans lesquelles l'insensé de
+Sainte-Anne les forçait d'admirer sa sagesse autant que son esprit et
+son savoir; ou par lettres, qui lui apportaient de Naples, de Rome et de
+plusieurs autres villes, des attestations de l'effet prodigieux que son
+poëme continuait d'y produire; ou enfin par des promesses qu'on lui
+renouvelait de temps en temps, mais dont l'accomplissement s'éloignait
+toujours.
+
+L'année 1583 se passa encore de même: mais ensuite les sollicitations du
+cardinal _Albano_, de la duchesse de Mantoue et de plusieurs autres
+personnes du plus grand crédit auprès du duc, devinrent si pressantes,
+qu'un jour qu'il était entouré de chevaliers français et italiens, il
+fit appeler le Tasse, le reçut avec bonté, même avec amitié, et lui
+promit positivement qu'il serait libre dans peu de temps. Il ordonna
+dès-lors qu'on ajoutât à son logement plusieurs pièces; il lui permit de
+sortir de temps en temps, accompagné seulement de quelqu'un qui répondît
+de lui. Le Tasse put fréquenter alors plusieurs maisons des plus
+distinguées de Ferrare; il y goûtait l'un des plaisirs qu'il avait
+toujours le plus aimé, celui d'une conversation animée, sur des sujets
+de littérature, de philosophie morale et quelquefois de galanterie; et
+l'on trouve dans plusieurs dialogues composés à cette époque[378], des
+traces de ces conversations intéressantes. Pendant le carnaval de cette
+année, deux de ses amis[379] le menèrent voir les mascarades, espèce
+d'amusement qu'il avait toujours aimé. Il vit encore avec plaisir ces
+joutes, ces tournois, où une foule de chevaliers, diversement et
+richement armés, combattaient avec autant de bonne grâce que de valeur,
+sous les yeux d'un grand nombre de dames magnifiquement parées[380].
+
+ [Note 378: Dans _Beltramo, ovvero della Cortesia_; _il
+ Malpiglio, ovvero della Corte_; _il Ghirlinzone, ovvero dell'
+ epitaffio_, et _la Cavaletta, ovvero della Poesia Toscana_.]
+
+ [Note 379: _Ippolito Gianluca_ et _Alberto Parma_.]
+
+ [Note 380: C'est à cette occasion qu'il écrivit son ingénieux
+ dialogue intitulé: _il Gianluca, ovvero delle Maschere_. Il en fit
+ peu de temps après deux autres, _il Malpiglio_ et _il Rangone_; il
+ composait en même temps de nouvelles poésies, revoyait et
+ corrigeait les anciennes; il en envoya trois gros volumes, en
+ octobre 1584, à Scipion de Gonzague, pour qu'il les fît imprimer.]
+
+Mais avant la fin de cette année même, ces légères douceurs lui furent
+toutes retirées, sans que l'on puisse en deviner la cause; et il retomba
+dans le même isolement, les mêmes privations et le même désespoir
+qu'auparavant.
+
+Il était dans ces tristes circonstances lorsqu'on vit éclater contre lui
+l'orage le plus imprévu et le plus terrible. La sensation que son poëme
+venait d'exciter en Italie n'avait pu manquer d'y faire naître quelques
+écrits. Il en avait paru un d'Horace _Lombardelli_, où quelques
+réflexions critiques étaient mêlées à beaucoup d'éloges[381]. Le Tasse y
+avait répondu[382], avait remercié _Lombardelli_ de ses éloges, et
+réfuté, mais avec douceur, plusieurs de ses objections. _Lombardelli_
+ayant insisté, le Tasse tint ferme, développa ses premières raisons, et
+répondit aux objections nouvelles. Enfin, parut un dialogue de _Camillo
+Pellegrino_, sur la poésie épique[383]. Cet écrit, où le Tasse était
+élevé infiniment au-dessus de l'Arioste, où on lui donnait tout
+l'avantage du côté du plan, des moeurs et du style, mit toute l'Italie en
+rumeur. Ce fut la pomme de discorde. Les nombreux partisans de l'Arioste
+jetèrent les hauts cris; ceux qui crièrent le plus fort furent les
+académiciens de _la Crusca_[384]. Ils répondirent au dialogue du
+_Pellegrino_. L'esprit de parti et l'esprit de corps, aussi dangereux en
+littérature, qu'en toute autre matière, parurent avoir présidé à la
+rédaction de cet écrit. L'académie, ou plutôt en son nom le chevalier
+_Lionardo Salviati_, sous le titre de l'_Infarinato_ et _Sebastiano de'
+Rossi_, sous celui de l'_Inferigno_, prirent avec une sorte de fureur la
+défense du _Roland furieux_, et saisirent avidement ce prétexte pour
+déchirer la _Jérusalem délivrée_ et son auteur.
+
+ [Note 381: Lettre à _Maurizio Cataneo_, septembre 1581.]
+
+ [Note 382: Juillet 1582.]
+
+ [Note 383: _Il Carrafa, ovvero della poesia epica_, _Firenze_,
+ _Sermartelli_, 1584, in-8º.]
+
+ [Note 384: Sur tout ce que je dis ici et ce que je dois dire
+ encore de cette célèbre académie, rétablie depuis peu et à
+ laquelle j'ai l'honneur d'appartenir, voyez ma note (2), ci-après,
+ page 320.]
+
+Le plus violent des deux, celui dont l'autre ne fut, dit-on, que
+l'instrument, avait été très-bien avec le Tasse. Dès le temps où
+celui-ci commençait à consulter ses amis sur son poëme, _Salviati_ en
+ayant vu quelques chants lui écrivit pour l'en féliciter, et lui promit
+d'en parler honorablement dans un commentaire sur la Poétique d'Aristote
+qu'il composait alors, mais qui n'a jamais paru. Le Tasse entra avec lui
+dans une correspondance amicale, lui communiqua tout son plan, et reçut
+de lui de nouvelles félicitations et de nouveaux éloges. Il n'y aurait
+rien de moins honorable pour _Salviati_ que les motifs que l'on donne à
+ce changement de conduite. Il était pauvre, chargé de dettes, et
+récemment privé d'une pension que le duc de Sora[385] lui avait faite.
+Il avait dessein de s'attacher à la cour de Ferrare. «Il est
+très-probable, dit _Serassi_[386], qu'il saisit cette occasion
+d'acquérir les bonnes grâces du duc et la faveur des nobles ferrarais en
+se mettant à défendre, à exalter l'Arioste leur compatriote, et à
+censurer et déprimer le Tasse, prisonnier, malade, et qu'il savait bien
+avoir des ennemis dans cette cour, principalement parmi ceux qui avaient
+le plus d'influence sur l'esprit du maître.» Je ne sais si cela est en
+effet aussi probable, mais cela serait souverainement lâche; il faut
+savoir être pauvre et se passer de la faveur plutôt que de descendre
+jamais à une bassesse; et il n'y en a point de plus vile que celle dont
+l'historien de la Vie du Tasse accuse ici ce chevalier florentin, sans
+avoir l'air d'y trouver rien de fort extraordinaire, mais heureusement
+sans en donner aucune preuve.
+
+ [Note 385: _Jacopo Boncompagno._]
+
+ [Note 386: _Vita del Tasso_, p. 334.]
+
+_Salviati_ n'attaqua point à visage découvert un malheureux, un ami, un
+homme de génie qu'il avait hautement comblé de louanges; il se couvrit
+du nom de l'académie de _la Crusca_. Cette académie, devenue depuis si
+justement célèbre, était alors à ses premiers commencements. Ce n'était
+qu'une réunion de quelques beaux esprits et de poëtes joyeux qui
+s'assemblaient depuis environ deux ans[387], tantôt chez l'un d'entre
+eux, tantôt chez l'autre, et lisaient des plaisanteries faites exprès
+pour leurs séances et des morceaux de prose ou de poésie burlesque[388].
+Ils n'avaient encore publié que deux écrits, dont les titres plaisants
+n'annoncent point un corps littéraire destiné à faire autorité[389].
+Lorsque _Salviati_ voulut les faire agir, il commença par faire nommer
+secrétaire de l'académie _Bastiano de' Rossi_, sa créature, et avec un
+certain nombre d'académiciens, car ils n'entrèrent pas tous dans ce
+complot, il se mit à examiner le dialogue du _Pellegrino_, à rédiger
+avec le secrétaire et à publier, au nom de l'académie, la critique la
+plus injurieuse et la plus mordante[390].
+
+ [Note 387: Leurs premières réunions datent de 1582.]
+
+ [Note 388: _Anton. Franc. Grazzini_, dit le _Lasca_, était le
+ plus célèbre; c'était lui qui avait formé cette réunion; elle
+ n'était d'abord que de cinq; _Salviati_ fut le sixième, et fit de
+ cette réunion une académie. Le titre qu'elle prit, les noms que
+ ses membres se donnèrent, et plusieurs des mots dont elle se
+ servait dans ses travaux, ont besoin d'explication. Tous ces
+ signes, pris de l'art de la mouture, annoncent qu'elle se proposa
+ dès-lors de passer à l'examen, et les écrivains et même la langue.
+ La _crusca_ est le son qu'elle voulait séparer de la farine; le
+ _frullone_ qu'elle prit pour enseigne est le bluttoir, et sa
+ devise: _Il più bel fior ne coglie_, sous l'emblème de ce que fait
+ cet instrument, désigne ses opérations sur les ouvrages d'esprit.
+ Elle appela crible et tamis, _vaglio_ et _staccio_, l'examen
+ qu'elle leur faisait subir; et, en publiant le résultat de cet
+ examen, elle y mit les titres de _vagliata_, _stacciata_,
+ _cruscata_, etc. Enfin, ses membres se nommèrent _l'infarinato_,
+ l'enfariné; _l'inferigno_, le pain bis; _lo smaccato_, l'écrasé,
+ _lo stritolato_, le broyé, etc., toujours pour rappeler les
+ opérations de la mouture. Cela nous paraîtrait ridicule en France,
+ et ne l'était point en Italie, où toutes les académies prenaient
+ des titres différents et donnaient à leurs membres et à leurs
+ travaux des noms analogues à ces titres. On peut seulement
+ observer que cette nouvelle académie aurait dû s'appeler _del
+ Frullone_, ou _della Staccio_, et non pas _della Crusca_, en un
+ mot prendre son nom de l'instrument qui sépare, et non de la chose
+ séparée.]
+
+ [Note 389: Le premier de ces deux écrits avait pour objet un
+ sonnet du _Berni_, et était intitulé: _Lezione avvero Cicalamento
+ di Maestro Bartolino dal Canto de' Bischeri, letta nell' accademia
+ della Crusca sopra 'l sonetto_: Passere e Beccafichi magri
+ arrosto. _Firenze_, 1583, in-8°. Le second, dont _Salviati_ était
+ l'auteur, avait pour titre: _Il Lasca, dialogo: Cruscata ovver
+ paradosso d'Ormanozzo Rigogoli, rivisto e ampliato da Panico
+ Granacci citadini di Firenze e accademici della Crusca_, etc.
+ Firenze, 1584, in-8°.]
+
+ [Note 390: Elle était intitulée: _Degli accademici della
+ Crusca difesa dell' Orlando furiosa dell' Ariosto contra 'l
+ dialogo dell' epica poesia di Camillo Pellegrino. Stacciata prima,
+ Firenze_, 1584, in-8°. Il parut, peu de temps après, un autre
+ écrit intitulé: _Lettera di Bastiano de' Rossi cognominato
+ l'inferigno_ _accademico della Crusca, a Flaminio Manelli, nella
+ quale si ragiona di Torquato Tasso, del dialogo dell'epica poesia
+ di Camillo Pellegrino_, etc. _Firenze, a istanza degli accademici
+ della Crusca_, 1585, in-12. Le ton y est le même que dans le
+ premier.]
+
+Le Tasse, attaqué sans ménagement, répondit avec une modération, une
+modestie qui rendit encore plus odieux l'emportement de ses
+adversaires[391]. Le sentiment qui règne dans sa réponse, sa piété pour
+son père[392], son admiration pour les anciens, ses égards pour
+l'Arioste, la singularité même de quelques-unes de ses défenses, les
+formes de sa dialectique et les aveux qu'il ne peut quelquefois retenir,
+font de cette réponse un morceau des plus précieux pour l'histoire de la
+littérature moderne. L'académicien avait trop évidemment tort pour qu'il
+lui fût possible de répliquer par des raisons: il prit le parti du
+sarcasme, et presque des injures[393]. _Pellegrino_ soutint[394] ce
+qu'il avait avancé; d'autres écrivains[395] se jetèrent dans la mêlée et
+rompirent des lances contre les Florentins. Le temps produisit son effet
+ordinaire; il fit oublier les critiques et les réponses: le poëme seul
+est resté.
+
+ [Note 391: Il répondit d'abord à la lettre de _Bastiano de'
+ Rossi_, mais sans lui adresser sa réponse, et même sans l'y
+ nommer. _Risposta di Torquato Tasso all'accademia della Crusca_,
+ etc. Mantova, 1585, in-12. Il ne parle qu'à l'académie, et c'est
+ avec tant d'égards, de bon sens et de gravité, que cette réponse
+ resta sans réplique.]
+
+ [Note 392: L'académie, ou plutôt _Salviati_, avant d'attaquer
+ la _Jérusalem_ du Tasse, avait commencé par dire beaucoup de mal
+ de l'_Amadigi_ de son père. Il le traitait avec le dernier mépris,
+ et le mettait au-dessous, non-seulement du _Roland_ de l'Arioste,
+ mais du _Morgante_ du _Pulci_. Le Tasse parut avoir principalement
+ pris la plume pour défendre la mémoire et le poëme de son père. Sa
+ réponse est intitulée: _Apologia in difesa della Gerusalemme
+ liberata contra la difesa dell'Orlando furioso degli accademici
+ della Crusca_, etc., Mantova, 1585, in-12.]
+
+ [Note 393: _Della infarinata, accademico della Crusca,
+ risposta all' apologia di Torquato Tasso_, etc. Firenze, 1585,
+ in-8°.]
+
+ [Note 394: _Replica di Camillo Fellegrino alla risposta degli
+ accademici della Crusca fatta contra il Dialogo dell' epica
+ poesia_, etc., _in vico equense_; 1585, in-8°.]
+
+ [Note 395: _Niccolò degli Oddi, Giulio Ottonelli, Giulio
+ Guastavini_, etc.]
+
+Une circonstance consolante, au milieu de ces querelles, où l'on
+montrait tant d'animosité contre le Tasse au nom de l'Arioste, c'est
+qu'un neveu de ce grand poëte, poëte lui-même, Horace Arioste, champion
+né de son oncle, mais en même temps admirateur et ami du Tasse, sut
+défendre le premier sans manquer au second, montra presque seul cet
+esprit de justice et de modération, si rare dans les querelles
+littéraires; et sans vouloir rien décider entre ces deux célèbres
+rivaux, avança le premier l'opinion la plus raisonnable sur une question
+si souvent débattue, c'est que le genre de leurs poëmes, et le système
+de leurs styles sont si différents, qu'il n'y a point entre eux de
+comparaison à faire.
+
+Si la modération est un mérite dans ces luttes de l'amour-propre, il
+était bien plus grand chez le Tasse, dont les maux de l'ame et du corps,
+une oppression aussi injuste que cruelle et une longue captivité
+devaient aigrir et exaspérer l'humeur. Les moyens d'obtenir sa liberté
+l'occupaient encore plus que la défense de son poëme. Il avait, pour
+ainsi dire, épuisé les recommandations et les protections les plus
+puissantes. Le pape Grégoire XIII, le cardinal _Albano_, la grande
+duchesse de Toscane, le duc et la duchesse d'Urbin, la duchesse de
+Mantoue, plusieurs princes de la maison de Gonzague, et surtout le
+sensible et fidèle Scipion, avaient inutilement sollicité le duc
+Alphonse. La cité de Bergame, patrie primitive du Tasse, était
+intervenue, avait adressé au duc une supplique présentée par un de ses
+premiers citoyens: elle y avait joint le don d'une inscription lapidaire
+intéressante pour la maison d'Este, et que ses souverains désiraient
+depuis long-temps. Alphonse avait tout promis, mais les prisons de
+Ste.-Anne ne s'ouvraient point, et le malheureux Tasse continuait d'y
+languir. Quelle pouvait être la cause de ces rigueurs prolongées outre
+mesure, et de cet endurcissement? _Serassi_ nous le dit avec sa naïveté
+ordinaire. «Véritablement le duc aurait volontiers cédé à tant de
+prières et mis le Tasse en liberté, mais réfléchissant que les poëtes
+sont irritables de leur nature[396], il craignait que le Tasse, dès
+qu'il se trouverait libre, ne voulût se servir d'une arme aussi
+formidable que sa plume, pour se venger de sa longue détention et de
+tous les mauvais traitements qu'il avait reçus; il ne pouvait donc se
+résoudre à le laisser sortir de ses états, sans s'être assuré auparavant
+qu'il ne tenterait rien contre l'honneur et le respect dus à lui et à sa
+maison[397].»
+
+ [Note 396: _Genus irritabile vatum_.]
+
+ [Note 397: _Serassi_ est plus naïf encore dans ces dernières
+ expressions, mais j'ai craint de rendre aussi le petit duc de
+ Ferrare trop ridicule. Le texte dit: _Ch' ei non tenterebbe cosa
+ alcuna contro l'onore e la riverenza dovuta a un si gran principe,
+ com' egli era_. (_Vita del Tasso_, p. 369.)]
+
+Les forces physiques et morales de l'objet de ces lâches appréhensions
+se détruisaient cependant de plus en plus. Cette tête ardente, que la
+solitude tenait toujours en fermentation, s'exaltait à mesure que le
+corps s'affaiblissait[398]. Aux accès de mélancolie sombre, ou de délire
+passager, qu'il avait souvent éprouvés, à ces attaques de folie qu'il
+reconnaît lui-même pour telles dans ses lettres, mais qui ne fut jamais
+cette démence absolue dans laquelle on le prétendait tombé, se
+joignirent des visions presque habituelles, des terreurs d'un esprit
+follet qui se plaisait, croyait-il, à brouiller, à dérober ses papiers,
+et à lui voler son argent[399], des frayeurs et des apparitions
+nocturnes, des flammèches qu'il voyait briller, des étincelles qu'il
+sentait sortir de ses yeux; tantôt des bruits épouvantables qu'il
+imaginait entendre, tantôt des sifflements, des tintements de cloches,
+des coups d'horloge qui se répétaient pendant une heure. Dans son
+sommeil, il croyait qu'un cheval se jetait sur lui; et en s'éveillant,
+il se trouvait tout brisé. «J'ai craint, écrivait-il[400], le mal caduc,
+la goutte-sereine et la perte de la vue. J'ai eu des douleurs de tête,
+d'intestins, de côté, de cuisses, de jambes; j'ai été affaibli par des
+vomissements, par un flux de sang, par la fièvre. Au milieu de tant de
+terreurs et de douleurs, l'image de la glorieuse Vierge Marie m'est
+apparue dans l'air, tenant son fils dans ses bras, au milieu d'un cercle
+brillant des plus vives couleurs; je ne dois donc point désespérer de sa
+grâce. Je sais bien, ajoute-t-il, que ce pourrait être une pure
+imagination; car je suis frénétique, presque toujours troublé par des
+fantômes, et plein d'une excessive mélancolie; cependant, par la grâce
+de Dieu, je puis refuser à ces illusions mon assentiment, ce qui, selon
+la remarque de Cicéron, est l'opération d'un esprit sage; je dois donc
+plutôt croire que c'est véritablement un miracle.» Quelqu'idée que l'on
+ait d'une apparition et d'une persuasion de cette espèce, on ne peut
+voir, sans être profondément ému, tant de souffrances, et dans un si
+grand génie, tant de bonne foi et de simplicité.
+
+ [Note 398: Ses infirmités physiques sont décrites avec le plus
+ grand détail dans sa lettre au médecin _Mercuriale_, publiée par
+ _Serassi_, p. 324.]
+
+ [Note 399: Lettre à son ami _Maurizio Cataneo_. Je pourrais
+ tirer de cette lettre et de quelques autres, imprimées dans ses
+ OEuvres, beaucoup de détails sur l'esprit follet et sur les autres
+ visions qui obsédaient cet esprit malade; mais elles affligent le
+ mien, et ce sont de ces choses qu'il suffit d'indiquer sans s'y
+ appesantir.]
+
+ [Note 400: A _Maurizio Cataneo_.]
+
+Il fut encore plus fermement persuadé peu de temps après. Attaqué d'une
+fièvre ardente, dès le quatrième jour il donna des craintes pour sa vie;
+les médecins en désespérèrent au septième; réduit à un tel état de
+faiblesse qu'il ne pouvait plus ni supporter aucun médicament, ni se
+soulever même dans son lit pour en prendre, il invoqua la Vierge avec
+tant de confiance et de ferveur, qu'elle lui apparut visiblement, dit
+_Serassi_, le guérit, et le ressuscita, pour ainsi dire, en un instant.
+Un voeu de pélerinage à Mantoue et à Lorette, fut l'expression de sa
+reconnaissance, et pour ne la pas témoigner seulement en homme dévot,
+mais en poëte, il remercia aussi sa patronne par un sonnet[401] et par
+un madrigal[402] qui sont imprimés dans ses OEuvres.
+
+ [Note 401: _Egro io languiva, e d'alto sonno avvinta_, etc.]
+
+ [Note 402: _Non potea la natura e l'arte omai_, etc.]
+
+Un autre miracle plus difficile eût été que le duc Alphonse, instruit du
+déplorable état où il avait fait tomber ce grand homme, se laissât enfin
+fléchir; mais ce ne fut point la pitié qui le toucha, c'est qu'il trouva
+les garanties qu'il attendait pour être juste, ou plutôt pour cesser
+d'être barbare. Le prince de Mantoue, Vincent de Gonzague, dont il avait
+épousé la soeur, se résolut à lui demander la personne du Tasse, en lui
+promettant sur son honneur de le retenir à Mantoue auprès de lui, et de
+le garder de manière qu'il n'y eût jamais rien à en craindre. La liberté
+fut enfin accordée, et le Tasse sortit de Sainte-Anne[403], après sept
+ans, deux mois et quelques jours de la plus triste et de la plus cruelle
+captivité. Il partit de Ferrare avec le prince, son libérateur, sans
+avoir pu obtenir d'Alphonse une audience de congé qu'il lui fit
+demander, et qu'il désirait ardemment. Pour peu que l'on connaisse le
+coeur humain, on conçoit également ce désir et ce refus.
+
+ [Note 403: Le 5 ou le 6 juillet 1586.]
+
+
+
+SECTION III.
+
+_Suite de la Vie du Tasse, depuis sa sortie de Sainte-Anne jusqu'à sa
+mort._
+
+
+L'accueil que le Tasse reçut à Mantoue était propre à lui faire oublier
+ses disgrâces. Le vieux duc Guillaume lui donna dans son palais un
+logement commode, et ordonna qu'on lui fournît toutes les nécessités et
+toutes les commodités de la vie. Le prince qui l'avait amené le fit
+habiller décemment; enfin, les ministres et toute la cour, à l'exemple
+du duc et de son fils, le comblèrent de prévenances et de marques
+d'égards. Cela n'empêcha point qu'il ne continuât à ressentir de temps
+en temps les mêmes désordres de tête, les mêmes accès de mélancolie et
+de frénésie; que son affaiblissement ne fût à peu près le même, et qu'il
+ne se plaignît surtout d'avoir presque entièrement perdu la mémoire.
+Malgré cela, il reprit ses travaux littéraires, retoucha plusieurs de
+ses dialogues philosophiques, et en composa de nouveaux[404]. Inspiré
+par un sentiment de piété filiale, il retoucha ce que son père avait
+laissé du _Floridante_, poëme tiré d'un épisode d'_Amadis_[405], suppléa
+ce qui y manquait, le fit imprimer à Bologne et le dédia au duc de
+Mantoue[406]. Enfin, il acheva, ou plutôt il refondit entièrement une
+tragédie qu'il avait commencée autrefois[407], et lui donna pour titre
+_Torrismond_, roi des Goths; mais il ne termina pas sans peine cet
+ouvrage, et l'on a conservé un trait qui prouve combien les bons livres
+anciens étaient encore peu communs. Il eut besoin d'un Euripide
+lorsqu'il était occupé de cette tragédie, et malgré tous les soins que
+se donna la jeune princesse de Mantoue, pour qui il la composait, malgré
+toutes les recherches qu'elle fit faire, on n'en put trouver un, ni dans
+la bibliothèque du duc, ni ailleurs: il fallut que le Tasse se passât de
+ce secours[408].
+
+ [Note 404: Il composa aussi alors une longue lettre, ou plutôt
+ un traité politique, en réponse à cette question, qui lui fut
+ adressée de la part du duc d'Urbin, François-Marie II, par le
+ secrétaire de ce prince: «Quel est le meilleur gouvernement, soit
+ républicain, soit d'un seul, ou le gouvernement parfait, mais non
+ durable, ou le moins parfait, mais qui puisse durer long-temps?»
+ Cette réponse, où l'on reconnaît la manière de philosopher que le
+ Tasse avait apprise à l'école de Platon, plut tellement au duc
+ d'Urbin, qu'il la relut plusieurs fois, et qu'il la plaça dans sa
+ Bibliothèque parmi ses manuscrits les plus précieux. Elle est
+ imprimée sous ce titre: _Lettera politica al sig. Giulio Giordani_
+ (c'était le nom du secrétaire), Nº. 696 des Lettres du Tasse, t. V
+ des OEuvres, édit. de Florence, p. 293.]
+
+ [Note 405: Voyez ci-dessus, p. 58.]
+
+ [Note 406: Pour être plus exact, il faut dire que ce fut son
+ ami _Costantini_, secrétaire de l'ambassadeur de Toscane à la cour
+ de Ferrare, qui fit imprimer ce poëme à ses frais, et qui y ajouta
+ des arguments de sa façon. Il est intitulé: _Il Floridante del
+ sig. Bernardo Tasso, al serenissimo sig. Guglielmo Gonzaga, duca
+ di Mantova_, etc. Bologna, 1587, in-4º. Il fut réimprimé la même
+ année à Mantoue, in-4º et à Bologne, in-8º.]
+
+ [Note 407: En 1573, quelque temps après son retour de
+ _Castel-Durante_. Lorsqu'il on eut fait le premier acte et deux
+ scènes du second, il abandonna ce travail. On le trouve après le
+ _Torrismondo_, sous le titre de _Tragedia non finita_, t. II de
+ ses OEuvres, édit. de Florence, in-fol., p. 221. Ce fragment
+ diffère beaucoup du premier acte du _Torrismondo_ et des deux
+ scènes suivantes.]
+
+ [Note 408: Dès que sa tragédie fut achevée, il l'envoya à
+ Ferrare à son excellent ami _Costantini_, qui en fit une copie
+ magnifique et richement ornée. Il la renvoya au Tasse dès les
+ premiers jours de janvier. Le Tasse fut enchanté de la beauté de
+ cette copie, et en fit hommage à la princesse.]
+
+C'est ainsi qu'à peine échappé aux durs traitements et à l'ennui d'une
+longue et injuste captivité, souvent même en proie à des maux physiques
+qui jetaient de nouveau le trouble dans ses facultés morales, il
+oubliait, et les persécutions qu'il avait souffertes, et ceux qui les
+lui avaient fait souffrir; ni haine, ni aigreur n'approchaient de son
+ame; on n'en apercevait pas la moindre trace dans ses discours, ni dans
+ses lettres. Pendant tout le reste de cette année, il écrivit
+assiduement de Mautoue à Ferrare, à son cher _Costantini_; nous avons
+cette correspondance; ses travaux et surtout le _Floridante_ de son
+père, son attachement, sa reconnaissance pour ce fidèle ami, ses
+témoignages de souvenir pour les personnes qui lui conservaient de
+l'amitié, voilà tout ce qui la remplit. Heureux et consolant privilége
+des ames élevées, amies des muses et supérieures à la fortune; tandis
+que dans les esprits vulgaires, l'injustice, l'oppression, les chaînes
+retentissent long-temps, continuent le supplice et perpétuent la
+souffrance; qu'ils ne savent plus parler, ni surtout écrire d'autre
+chose; que le passé est pour eux tout en ressentiment, l'avenir tout en
+projets ou en espoir de vengeance, et que toujours exaspérés, ils ne
+trouvent dans le présent, ni consolation, ni douceur!
+
+A ses infirmités près, le Tasse se retrouvait alors tel qu'il était
+avant ses malheurs. Deux accès de passions très-différentes en
+apparence, mais qui marchent assez souvent ensemble, et auxquelles il
+avait toujours été presque également sujet, se trouvent placés assez
+près l'un de l'autre dans cette époque de sa vie. Au milieu des plaisirs
+du carnaval, parmi les spectacles, les bals, les cercles de jolies
+femmes, et surtout les mascarades pour lesquelles il avait toujours eu
+un goût particulier, il se sentit pour une belle dame quelque velléité
+d'amour. «Si je ne craignais, écrivait-il à l'un de ses amis, de
+paraître, ou trop léger en aimant encore, ou inconstant en faisant un
+nouveau choix, je saurais bien où arrêter mes pensées.» Il écrivait cela
+dans les jours du carnaval, et dans le carême il se livra entièrement
+aux exercices de piété, à l'étude de la théologie, à la lecture des
+Pères, et particulièrement de S. Augustin.
+
+Pendant un voyage que le duc de Mantoue fit à la cour de l'empereur, il
+obtint la permission d'en faire un à Bergame[409], désirant revoir la
+patrie de son père, ses parents et plusieurs amis qu'il n'avait pas vus
+depuis long-temps. Le chevalier _Enea Tasso_, aîné de la famille,
+l'envoya prendre à Mantoue dans sa voiture. L'arrivée du Tasse fut un
+événement public pour cette ville, où son nom était en grand honneur,
+son génie apprécié, ses malheurs connus; et il eut, en un instant,
+autour de lui une foule de parents, d'admirateurs et d'amis. Les
+premiers magistrats lui rendirent visite dans le palais des _Tassi_;
+quelques jours après, il fut conduit à la terre de Zanga, peu distante
+de la ville, où sa famille possédait et possède encore une belle maison
+de campagne, ornée d'avenues, de pièces d'eau et de jardins délicieux.
+On s'empressa de lui offrir des distractions et des amusements qui ne
+l'empêchèrent pas de s'occuper de quelques travaux, et surtout du
+_Torrismondo_, qu'il revit et corrigea encore dans le dessein de le
+faire imprimer à Bergame[410]. De retour à la ville, il eut le spectacle
+d'une foire magnifique, où l'abondance et la richesse des marchandises,
+la foule des marchands et des étrangers, le mouvement, la variété des
+objets, et plus que tout le reste, les réunions brillantes de femmes
+aimables et jolies qui terminaient chaque soirée, parurent lui faire
+oublier ses infirmités et ses chagrins.
+
+ [Note 409: Juillet 1587.]
+
+ [Note 410: L'impression se fit la même année, après son départ
+ de Bergame, par les soins de _Gio. Batt. Licino_, et parut sous ce
+ titre: _Il re Torrismondo, tragedia del sig. Torquato Tasso_,
+ etc., Bergamo, 1587, in-4º.]
+
+Un de ses meilleurs amis s'efforçait alors de l'attirer et de le fixer à
+Gênes: c'était le P. _Angelo Grillo_, moine du mont Cassin, connu par
+ses talents poétiques, mais plus célèbre encore par son amitié. Il
+s'était généreusement attaché au Tasse dans le temps de ses plus grands
+malheurs, lorsqu'en 1583, il était si tristement détenu dans les prisons
+de Ste.-Anne. Il s'annonça d'abord à lui par une lettre et par deux fort
+beaux sonnets. Le Tasse y répondit avec effusion de coeur, et de ce ton
+grave et sentencieux qui domine dans les poésies qu'il écrivit à cette
+triste époque. Le bon père, ému jusqu'aux larmes en recevant cette
+réponse se rendit aussitôt de Brescia, où il était alors, à Ferrare, et
+courut se jeter dans les bras de celui qui était déjà son ami, quoiqu'il
+le vît pour la première fois. Sa conversation fut pour le Tasse une
+consolation des plus douces; ils ne se séparèrent qu'à la nuit, et
+_Grillo_ en ayant obtenu la permission du duc, allait passer des
+journées entières dans l'appartement de l'illustre prisonnier. Il
+écrivait à son frère[411]: «Mon plus grand bonheur dans cette noble cité
+est de m'emprisonner souvent avec notre _signor_ _Tasso_, ce qui m'est
+plus doux que toute liberté et que tout autre plaisir.» Il écrivait à sa
+soeur[412]: «Les talents du Tasse, et bien plus encore sa captivité
+m'attirent souvent à Ferrare, pour jouir des uns et consoler l'autre.»
+Depuis lors, cette amitié fut aussi active que constante et ne se
+refroidit jamais un seul instant. S'étant fixé à Gênes sa patrie[413],
+il désirait ardemment que le Tasse vînt s'y réunir à lui; il le fit
+nommer professeur à l'académie de cette ville, avec de bons
+appointements[414], pour lire et expliquer les Morales et la poétique
+d'Aristote. Une lettre pressante et honorable, de la part des nobles qui
+présidaient à cette académie, l'invitait instamment à s'y rendre; son
+ami joignait à de nouvelles instances l'offre de lui envoyer de l'argent
+pour son voyage; mais en ce moment le duc de Mantoue vint à mourir; le
+prince Vincent son fils lui succéda, et le Tasse, appelé par de tristes
+devoirs, quitta Zanga et Bergame pour se rendre auprès de lui[415].
+
+ [Note 411: _Paolo Grillo._]
+
+ [Note 412: _Girolama Spinola._]
+
+ [Note 413: Il était praticien génois, et sa famille y tenait
+ un rang.]
+
+ [Note 414: Quatre cents écus d'or de traitement fixe, avec
+ l'espérance d'une somme égale en traitement extraordinaire.]
+
+ [Note 415: 29 août 1587.]
+
+Le nouveau duc, occupé d'affaires d'état, ne pouvait plus être pour le
+Tasse ce qu'avait été le prince Vincent de Gonzague; à peine son ancien
+ami put-il lui être présenté. Si la bienveillance était toujours la
+même, l'amitié, la familiarité ne l'étaient plus. La santé du Tasse ne
+lui permettait pas encore d'aller à Gênes remplir les fonctions qu'il
+avait acceptées; Mantoue lui devint moins agréable de jour en jour et
+lui fit désirer de revoir Rome. S'il ne s'y rétablissait pas, il irait
+chercher à Naples et à _Sorrento_ la santé qu'il avait perdue. Ce projet
+s'empara bientôt entièrement de lui; le duc et les deux princesses
+voulurent en vain le retenir. On lui suscita des obstacles, des embarras
+d'argent; sa volonté tenace vainquit toutes les difficultés; il partit
+enfin pour Rome[416], n'ayant d'autre bagage que ses vêtements dans une
+valise, et dans une espèce de tambour, ses livres les plus nécessaires
+et ses manuscrits.
+
+ [Note 416: 19 octobre.]
+
+Il ne manqua point de se détourner de sa route pour aller à Lorette
+acquitter son voeu. Il y arriva très-las du voyage et manquant d'argent
+pour l'achever; mais un heureux hasard y amena en même temps un des
+princes de Gonzague[417] qui lui était fort attaché, et qui pourvut à
+tous ses besoins. Remis de sa lassitude, il remplit avec la dévotion la
+plus fervente tous les devoirs de son pélerinage, et composa pour la
+patronne du lieu une grande et magnifique _canzone_[418], le plus beau
+cantique sans doute qu'on ait jamais fait en l'honneur de Notre-Dame de
+Lorette.
+
+ [Note 417: D. _Ferrante_, seigneur de Guastalla, et prince de
+ Molfetta.]
+
+ [Note 418: _Ecco fra le tempeste, e i fieri venti_, etc.]
+
+Il se rendit ensuite à Rome[419] et fut reçu avec tant d'amitié et de
+bienveillance par Scipion de Gonzague et par plusieurs cardinaux,
+princes et prélats de la cour romaine, que son coeur se rouvrit, comme à
+son ordinaire, aux plus flatteuses espérances. Un mois après, il eut le
+plaisir de voir son cher Scipion décoré de la pourpre. Il composa pour
+le pape Sixte-Quint un poëme de cinquante octaves[420], et d'autres
+morceaux de la plus belle et de la plus haute poésie. On lui donna de
+magnifiques promesses, mais il n'en vit réaliser aucune. Se trouvant
+enfin hors d'état de subsister plus long-temps à Rome, il se décida à
+faire un voyage à Naples, pour essayer de recouvrer la dot de sa mère,
+et s'il était possible, quelque portion des biens de son père,
+anciennement confisqués au profit du roi. Il s'y rendit en effet au
+printemps[421], et quoique les personnes les plus distinguées de la cour
+et de la ville s'empressassent de lui offrir un logement, déterminé par
+la beauté du lieu, et sans doute plus encore par les sentiments
+religieux, qui prenaient chaque jour en lui plus d'empire, il donna la
+préférence aux moines du mont Olivet.
+
+ [Note 419: Dans les premiers jours de novembre.]
+
+ [Note 420:
+
+ _Te, Sisto, io canto, e te chiam'io cantando,
+ Non Musa o Febo alle mie nuove rime_, etc.]
+
+ [Note 421: Vers la fin de mars 1588.]
+
+C'est là qu'il commença à se livrer sérieusement et de suite à une
+entreprise dont il avait conçu l'idée à Mantoue; c'était de refaire
+presqu'entièrement sa _Jérusalem délivrée_, d'y corriger les défauts
+qu'il y reconnaissait lui-même, et ce qui peut-être lui tenait plus à
+coeur, d'en faire disparaître les éloges donnés à cette maison d'Este,
+qui l'en avait si cruellement payé. Il avançait déjà dans ce travail
+quand les religieux ses hôtes lui témoignèrent un grand désir de le voir
+célébrer, dans un poëme, l'origine de leur maison. Il était trop
+sensible à leurs soins pour refuser de les satisfaire; il commença donc
+sur-le-champ ce poëme; mais il ne le finit pas, et nous n'en avons dans
+ses OEuvres que le premier chant, composé de cent octaves[422].
+
+ [Note 422: Il fut imprimé pour la première fois vers le
+ commencement du siècle suivant, sous ce titre: _Il Mont-Oliveto
+ del signor Torquato Tasso, con aggiunta d'un Dialogo che tratta
+ l'istoria dell' istesso poema_, Ferrara, 1605, in-4º.]
+
+Parmi les jeunes seigneurs de la cour de Naples qui montraient le plus
+d'empressement à le visiter dans sa retraite, on distinguait surtout
+J.-B. _Manso_, marquis de _Villa_, qui conçut dès-lors pour lui une vive
+et tendre amitié. Pour le distraire de sa mélancolie, il l'allait
+souvent prendre en voiture et l'emmenait à une campagne délicieuse,
+située au bord de la mer. Il prenait soin d'y rassembler quelques-uns de
+ses jeunes amis, admirateurs comme lui du Tasse, aimant et cultivant
+comme lui la poésie et les lettres. C'étaient entre autres un duc de
+_Nocera_, un _Pignatello_, deux _Caraccioli_, et le comte de Palène,
+fils du prince de _Conca_. Ce jeune prince était le plus passionné de
+tous; il avait formé le projet de déterminer le Tasse à prendre un
+logement chez lui, dans le palais de son père; mais le prince, vieux
+courtisan, ne voulait point y recevoir le fils d'un ancien rebelle, et
+il s'élevait souvent de vives discussions entre le père et le fils. Le
+Tasse, pour y mettre fin, céda aux instances du marquis de _Villa_ qui
+allait faire quelque séjour à _Bisaccio_, petite ville dont il était
+seigneur, et l'y conduisit avec lui. Ils y passèrent le mois d'octobre
+et les premiers jours de novembre à chasser et à se réjouir. Le _Manso_
+n'épargna rien pour égayer et divertir son hôte. Il fait lui-même ainsi,
+dans une lettre, le tableau de leurs amusements[423]: «Le _signor
+Torquato_, dit-il, est devenu un très-grand chasseur; il triomphe de
+l'âpreté de la saison et du pays. Les jours qui sont trop mauvais et les
+longues soirées de tous les jours, nous les passons à entendre jouer
+des instruments et chanter, pendant des heures entières; car il se plaît
+infiniment à écouter nos improvisateurs[424], et il leur envie cette
+promptitude à faire des vers, dont il dit que la nature a été avare pour
+lui. Quelquefois nous dansons avec les femmes d'ici, chose qui lui fait
+aussi très-grand plaisir. Mais le plus souvent nous restons à causer
+auprès du feu.» C'était là sans doute le traitement le plus convenable à
+la maladie du Tasse; et si on l'eût d'abord employé à Ferrare, au lieu
+de la contrainte et des rigueurs, peut-être l'eût-on entièrement guéri.
+
+ [Note 423: Cette lettre est citée tout entière dans la Vie du
+ Tasse, écrite par le _Manso_ lui-même, Nº. 80.]
+
+ [Note 424: Il y en avait beaucoup alors, surtout dans la
+ Pouille, et comme le _Manso_ y était fort aimé, ils accouraient
+ chez lui en très-grand nombre, dès qu'il arrivait à _Bisaccio_.
+ (_Ibid._, Nº. 98.)]
+
+Revenu de ce voyage agréable chez ses bons olivétains de Naples, il vit
+recommencer entre le comte de Palène et son père les discussions dont il
+avait été l'objet. Voulant couper par la racine tous ces sujets de
+division, il prit pour prétexte d'aller à Rome la nécessité d'y faire
+venir de Mantoue et de Bergame des papiers et des livres qu'il avait
+laissés après lui, et dont il sollicitait en vain la restitution depuis
+un an; il chargea des avocats de suivre le procès qu'il avait entamé
+pour le recouvrement de sa fortune, et ayant dit adieu à ses bons
+moines, il reprit la route de Rome.
+
+Il s'y logea chez des religieux du même ordre[425], dont le prieur ou
+l'abbé[426] était un de ses anciens amis. Ses infirmités augmentaient;
+il s'y joignit une fièvre lente qui le tourmenta pendant trois mois;
+mais son esprit était toujours le même, et il ne cessait point de
+produire, soit en vers, soit en prose, des morceaux dignes de son
+meilleur temps. Il composa surtout alors un de ses plus beaux dialogues
+philosophiques, dont le sujet est _la Clémence_[427]. Bientôt craignant
+d'être à charge à cette abbaye, et sans doute pressé par les instances
+de Scipion de Gonzague, il se transporta dans le palais de ce cardinal.
+Il y était à peine, que Scipion fut obligé de partir pour aller prendre
+les eaux; la fièvre dont le Tasse était attaque, devenue plus forte, ne
+lui permit pas de l'y suivre. Il resta livré aux officiers de la maison
+qui, au lieu de compatir à ses infirmités, lui donnèrent mille
+désagréments, blessèrent avec grossièreté tous les égards, et osèrent
+enfin le mettre dehors. Il sortit au milieu des chaleurs de l'été[428],
+dans l'état le plus misérable de souffrance, de dénûment et de pauvreté.
+Après avoir passé quelques tristes jours à l'auberge, et près de deux
+mois chez les bons olivétains, qui l'étaient allé prendre pour le
+ramener dans leur couvent, on le vit, à la honte des hommes puissants
+qui l'avaient plongé ou qui le laissaient dans une position si peu digne
+du plus grand génie que l'Italie eût alors, on le vit chercher un asyle
+dans un hôpital fondé à Rome pour les Bergamasques, et dont un cousin de
+son père (combinaison bien remarquable des coups de la fortune!) avait
+été l'un des principaux fondateurs[429].
+
+ [Note 425: A _S. Maria Nuova_, décembre 1588.]
+
+ [Note 426: _Nivolò degli Oddi._]
+
+ [Note 427: _Il Costantino, ovvero della Clemenza._]
+
+ [Note 428: Août 1589.]
+
+ [Note 429: C'était le chanoine _Gio. Jacopo Tasso_.
+ (_Serassi_, p. 433.)]
+
+Des secours envoyés par ses riches amis de Naples, et un présent de cent
+cinquante écus d'or qu'il reçut du grand-duc de Toscane[430], le mirent
+trois mois après en état de retourner de l'hôpital à l'abbaye, où il ne
+craignait plus d'être à charge[431]. Malheureusement, il se laissa
+ensuite engager par un parent de Scipion de Gonzague à revenir dans la
+maison de ce cardinal[432]. Il n'y retrouva plus, ni la même tendresse,
+ni les égards et les traitements qu'on lui avait promis; et l'on voit
+ici avec douleur une preuve de plus qu'il n'y a point chez les grands de
+véritable amitié, puisqu'il n'y en a point qui ne se lasse enfin de
+l'infortune.
+
+ [Note 430: Ferdinand, qui l'avait autrefois si bien accueilli
+ à Rome lorsqu'il était cardinal, lui fit offrir ce présent par son
+ ambassadeur à Rome, pour le remercier d'un discours de
+ félicitation et d'une belle _canzone_, commençant par ce vers:
+
+ _Onde sonar d'Italia intorno i monti_, etc.
+
+ que le Tasse lui avait adressés sur son mariage.]
+
+ [Note 431: 4 décembre 1589.]
+
+ [Note 432: Février 1590.]
+
+Dans cette cruelle position, le Tasse reçut, de la part du grand-duc,
+l'invitation la plus pressante d'accepter auprès de lui des conditions
+honorables, et d'aller s'établir à Florence; et cet appel fut réitéré
+avec tant d'instance qu'il partit au mois d'avril suivant. Après avoir
+fait quelque séjour à Sienne, il arriva dans le même mois à cette belle
+Florence, qu'il voyait pour la seconde fois. D'après les liaisons qu'il
+avait formées avec les moines olivétains, ce fut encore dans leur maison
+qu'il descendit et qu'il logea. Mais son premier soin fut d'être
+présenté au grand-duc qui le reçut avec les plus grandes démonstrations
+de joie, et avec des expressions de considération et d'estime qui durent
+lui faire croire qu'il avait enfin vaincu sa mauvaise fortune.
+
+Dès que l'on sut à Florence que le Tasse y était arrivé, des gens de
+tout rang et de toute profession se portèrent en foule chez lui pour
+jouir du plaisir de le voir et de l'entendre; c'était un véritable
+enthousiasme; les Florentins semblaient protester par leur empressement
+et par leurs hommages contre les critiques amères et les indécentes
+satires qui étaient sorties de leur ville. Ceux des injustes censeurs du
+Tasse qui existaient encore[433], ne purent voir sans humiliation les
+honneurs qu'il recevait non-seulement du grand-duc et de sa famille,
+mais de la principale noblesse, de la ville pour ainsi dire en corps, et
+de toute la littérature florentine. Son dessein n'avait cependant jamais
+été de se fixer à Florence, mais seulement de faire un voyage agréable
+et de répondre aux bontés que lui témoignait le grand-duc. Il se sentait
+désormais hors d'état de remplir aucune place, et pensait toujours à
+retourner à Naples, où la bonté de l'air et les bains d'_Ischia_ ou de
+_Pozzuolo_ lui paraissaient seuls capables de lui rendre la santé, si
+rien pouvait encore la lui rendre. Après avoir passé l'été dans la
+capitale de la Toscane, il reprit le chemin de Rome, avec l'agrément du
+grand-duc, et comblé par ce prince magnifique de nouveaux témoignages
+d'estime et de riches présents.
+
+En arrivant à Rome[434], il se trouva si affaibli, qu'il fut obligé de
+se mettre au lit, où il resta malade près de quinze jours. Les cardinaux
+étaient alors en conclave pour élire un successeur à Sixte-Quint.
+
+ [Note 433: L'_Infarinato_ (_Leonardo Salviati_) était mort
+ environ dix mois auparavant, 11 juillet 1589; mais l'_Inferigno_
+ (_Bastiano de' Rossi_) vivait et se trouvait à Florence.]
+
+ [Note 434: 10 septembre; il était parti de Florence le 5.]
+
+Leur choix se fixa sur le cardinal de Crémone[435] qui prit le nom
+d'Urbain VII. Le Tasse avait eu avec lui des relations d'amitié qui lui
+firent concevoir de nouvelles espérances. Dans le mouvement de joie que
+lui donna cette élection, il composa une des plus grandes et des plus
+belles odes ou _canzoni_ qu'il eût jamais faites, dans ce genre héroïque
+où, de l'aveu des meilleurs juges[436], il surpassait tous les autres
+poëtes italiens. Mais sa joie ne fut pas de longue durée. Urbain VII ne
+régna et ne vécut que douze jours. Après de longs débats dans le nouveau
+conclave, il eut Grégoire XIV pour successeur[437]. Le duc de Mantoue
+envoya en ambassade auprès du nouveau pontife, son parent Charles de
+Gonzague. Celui-ci amenait avec lui pour secrétaire _Costantini_, l'un
+des plus chers et des plus fidèles amis du Tasse. L'ambassadeur et le
+secrétaire renouvelèrent auprès du poëte les instances qui lui avaient
+déjà été faites de la part du duc. _Costantini_ surtout y mit toute la
+chaleur de l'amitié. Le Tasse se laissa vaincre encore une fois, et
+partit avec lui pour Mantoue[438]. C'était pendant l'hiver; ils firent
+cette route à cheval, et le Tasse était si faible qu'ils furent près
+d'un mois à la faire.
+
+ [Note 435: _Giamb. Castagna_.]
+
+ [Note 436: _Crescimbeni_, _Muratori_, _Ant. Maria Salvini_,
+ etc. Cette belle _canzone_, composée de huit stances de vingt
+ vers, commence par celui-ci:
+
+ _Da gran lode immortal del re superno_.]
+
+ [Note 437: 5 décembre. C'était le cardinal _Niccolò
+ Sfondrato_.]
+
+ [Note 438: 20 février 1591.]
+
+La réception qui lui fut faite dans cette cour ne fut point au-dessous
+de ce qu'on lui avait promis. Il commença presque aussitôt à s'occuper
+du projet d'une édition générale de ses ouvrages, dont son fidèle
+_Costantini_ traitait pour lui avec des libraires de Mantoue, de Venise
+et de Bergame; et il composa plusieurs pièces de vers, tantôt à la
+louange du duc et de la duchesse, tantôt sur d'autres sujets. Il fit
+surtout un petit poëme de près de mille vers en octaves sur la
+généalogie de la maison de Gonzague[439]. Malgré la sécheresse apparente
+du sujet, il trouva le moyen d'y répandre tous les ornements de la
+poésie. On y remarque surtout un épisode de plus de trente strophes, où
+il décrit en vers dignes du chantre de Godefroy, la descente de Charles
+VIII en Italie, et la bataille de Fornoue[440]. Cependant, l'influence
+de ce climat humide et marécageux s'étant jointe à la mauvaise
+disposition où il était déjà, il éprouva une maladie grave et dangereuse
+qui le fit souffrir et languir pendant presque tout l'été. Cette épreuve
+le dégoûta du séjour de Mantoue; et il tourna encore une fois, avec
+regret et avec le plus vif désir, ses pensées vers l'heureux climat de
+Naples.
+
+ [Note 439: _La Genealogia della sereniss. casa Gonzaga_, etc.,
+ imprimée pour la première fois dans le t. III des _Opere postume
+ del Tasso_, publiées à Rome par _Marcantonio Foppa_, 1666, 3 vol.
+ in-4°. Ce poëme est sans titre dans le t. II des OEuvres, édit. de
+ Florence, et commence par ce vers:
+
+ _Sante Muse immortali e sacre menti_.]
+
+ [Note 440: Cet épisode commence à la cinquante-cinquième
+ octave:
+
+ _Già Carlo avea corsa l'Ita'ia e vinta_, etc.]
+
+Le duc Vincent s'étant alors déterminé à faire le voyage de Rome, pour
+aller complimenter le nouveau pape Innocent IX, permit au Tasse de l'y
+accompagner en qualité de gentilhomme[441]. Il y était depuis peu de
+temps, lorsque le vieux prince de _Conca_ mourut à Naples. Son fils,
+héritier de ses titres et de son immense fortune, ayant appris que le
+Tasse était revenu à Rome, s'empressa de l'inviter à se rendre enfin
+auprès de lui, et à venir, c'étaient ses termes, partager ses
+jouissances et ses richesses. Cette offre s'accordait trop bien avec les
+voeux du Tasse pour qu'il refusât de l'accepter; aussi était-il au mois
+de janvier 1592, arrivé à Naples et établi chez le prince de _Conca_. Il
+y reprit la composition déjà fort avancée de sa _Jérusalem conquise_,
+interrompue depuis long-temps par ses maladies et par ses voyages. Il
+l'avait presque achevée, lorsqu'il aperçut dans le prince son hôte une
+attention pour son manuscrit, et des soins pour qu'il ne pût être retiré
+de chez lui, qui le mirent en défiance et effarouchèrent son
+imagination. Il confia ses inquiétudes au marquis de _Villa_ son ami, et
+ami du prince de _Conca_. Le _Manso_ profita de cette circonstance pour
+attirer le Tasse dans sa maison, mais ce fut avec le consentement du
+prince, et sans que ni lui, ni le Tasse blessassent en rien les égards,
+la reconnaissance et l'amitié.
+
+ [Note 441: Novembre 1591.]
+
+Cette maison était située dans la position la plus agréable, sur le bord
+de la mer, et entourée de beaux jardins où le printemps déployait alors
+le plus riche et le plus doux des spectacles. L'effet n'en pouvait être
+qu'heureux sur la mélancolie invétérée et sur la santé du Tasse. C'est
+là qu'il termina, ou à peu près, sa seconde _Jérusalem_. Mais avant d'y
+mettre la dernière main, il céda aux instances de la mère du marquis de
+_Villa_, qui l'engageait à faire un poëme sur quelque sujet sacré. Il
+commença donc pour lui plaire son grand poëme des _Sept Journées_, ou de
+_la Création du monde_, et y travailla avec la suite et la chaleur qu'il
+mettait à toutes ses entreprises.
+
+Cependant les papes se succédaient à Rome avec une grande rapidité.
+Clément VIII avait remplacé Innocent IX[442]. C'était le cardinal
+Hippolyte _Aldobrandini_, qui avait témoigné au Tasse dans tous les
+temps beaucoup d'intérêt et d'amitié. Le Tasse avait célébré son
+avénement par une _canzone_[443], peut-être encore plus belle que celle
+qu'il avait faite pour Urbain VII, et qui avait excité non-seulement à
+Rome, mais dans toute l'Italie, les plus vifs applaudissements. Le pape
+en avait été charmé; il avait fait inviter l'auteur en son propre nom à
+revenir à Rome. Deux raisons retenaient le Tasse; le procès qu'il
+soutenait à Naples contre les héritiers de son oncle et contre le fisc,
+pour la restitution de ses biens, et la crainte de désobliger son ami
+_Manso_ et les autres seigneurs napolitains, en les quittant. Mais sur
+de nouvelles lettres qu'il reçut du secrétaire intime du pape, il obtint
+le congé de ses amis, et partit encore une fois pour Rome[444], en leur
+recommandant de surveiller les gens d'affaires chargés de suivre son
+procès. Ce fut dans ce voyage qu'il fit la rencontre d'un chef de
+brigands, nommé _Sciarra_, qui, ayant entendu son nom, lui témoigna les
+plus grands respects, et non-seulement le laissa passer, lui et ses
+compagnons de route, sans les piller, mais lui offrit l'escorte de sa
+troupe et ses services. Cette aventure en rappelle une semblable qu'eut
+l'Arioste[445] avec le brigand _Pacchione_, et prouve que la réputation
+du Tasse était alors aussi grande, et aussi universellement répandue en
+Italie, que l'avait été celle de l'Homère ferrerais.
+
+ [Note 442: Le 30 janvier 1592.]
+
+ [Note 443: _Questa fatica estrema al tardo ingegno_, etc.]
+
+ [Note 444: 26 avril 1592.]
+
+ [Note 445: Voyez ci-dessus, t. IV, p. 361.]
+
+Deux neveux de Clément VIII reçurent le Tasse, à son arrivée, avec un
+empressement qui lui garantissait les bontés du pape leur oncle. L'aîné
+surtout, nommé _Cinthio_[446] _Aldobrandini_, conçut dès lors pour lui
+la plus tendre amitié; et ce fut dans ses appartements au Vatican que
+fut logé le Tasse. Le premier travail dont il s'y occupa fut de mettre
+la dernière main à sa _Jérusalem conquise_. Il répondit à l'affection
+que lui témoignait son nouvel ami en le lui dédiant. _Cinthio_,
+reconnaissant de cet hommage, redoubla de soins, et facilita au Tasse
+tous les moyens de faire imprimer promptement son poëme. Celui-ci
+n'attendit, pour le mettre sous presse, que la promotion de _Cinthio_ au
+cardinalat. La _Jérusalem conquise_ parut enfin peu de mois après[447].
+Le succès en fut d'abord assez grand; mais lorsque la curiosité qu'il
+avait excitée fut satisfaite, on revint généralement de la seconde
+_Jérusalem_ à la première, et l'on s'y est toujours tenu depuis[448].
+Quelque fut le jugement du public sur cet ouvrage, celui du Tasse fut
+toujours entièrement en sa faveur. Il a laissé dans un de ses
+écrits[449] une preuve irrécusable de la constance de cette opinion; et
+c'est sans aucune preuve, sans même le plus léger fondement, que le
+_Manso_ a dit dans sa Vie, et qu'on a répété après lui que le Tasse, peu
+satisfait encore de sa seconde _Jérusalem_, avait formé le projet d'une
+troisième.
+
+ [Note 446: L'autre se nommait _Pietro_.]
+
+ [Note 447: En décembre. Elle était intitulée: _Di Gerusalemme
+ conquistata del sig. Torquato Tasso libri XXIV_, Roma, 1593,
+ in-4°. Abel l'Angelier ne tarda pas à en donner une jolie édition
+ in-12, à Paris, 1595. Voyez ci-après, chap. XVII.]
+
+ [Note 448: Je n'en dirai pas davantage ici de ce poëme, qui
+ n'est guère connu que de nom, et sur lequel je reviendrai.]
+
+Aussitôt qu'il fut délivré de ce poëme, il se remit à celui des _Sept
+Journées_. Il l'avait commencé en vers libres (_sciolti_), et le
+continua de même. Bientôt il en eut achevé les deux premiers
+livres[450], et considérablement avancé l'ébauche des suivants. Mais
+malgré la vie agréable et douce qu'il menait à Rome, et la liberté dont
+il y jouissait, le retour de ses infirmités qui se firent sentir avec
+une nouvelle force, lui fit désirer d'aller passer l'été à Naples. Il en
+obtint la permission du pape et de ses neveux. En arrivant[451], il
+choisit pour sa demeure le monastère de _Sanseverino_ de l'ordre du
+Mont-Cassin, où ses amis, et le premier de tous, le marquis de _Villa_,
+vinrent l'embrasser et le féliciter de son retour. Ayant repris sa vie
+accoutumée, il partageait ses journées entre le travail, les visites
+qu'il recevait, et celles qu'il rendait au _Manso_, au prince de
+_Conca_, ou à d'autres illustres amis, quand sa santé lui permettait de
+sortir. L'un de ceux qu'il visitait avec le plus de plaisir, était
+_Carlo Gesualdo_, prince de _Venosa_, célèbre amateur et compositeur de
+musique. Le Tasse, qui avait toujours passionnément aimé ce bel art, se
+plaisait singulièrement à entendre ses savantes compositions. Les
+_madrigali_ à plusieurs voix étaient alors fort à la mode; _Gesualdo_ y
+excellait; il eut plusieurs fois recours au Tasse, qui fit pour lui plus
+de trente de ces petites pièces, dont neuf sont imprimées avec la
+musique dans le recueil en six livres, des _madrigali_ du prince de
+_Venosa_[452].
+
+ [Note 449: _Del Giudizio sopra la Gerusalemme di Torquato
+ Tasso da lui medesimo riformata_, etc., t. IV des OEuvres, édit. de
+ Florence, in-fol.]
+
+ [Note 450: Dès le commencement de 1594.]
+
+ [Note 451: 3 juin.]
+
+ [Note 452: _Partitura delli sei libri de' madrigali a cinque
+ voci dell'illustriss. ed eccellentiss. principe di Venosa D. Carlo
+ Gesualdo_, etc., Genova, 1613, in-fol.]
+
+Le Tasse était à Naples depuis quatre mois; le cardinal _Cinthio_,
+impatient de le voir revenir à Rome, et l'y ayant inutilement invité
+plusieurs fois, imagina, pour l'y attirer, de faire renouveler pour lui
+la cérémonie du triomphe au Capitole, qu'on n'avait pas revue depuis
+Pétrarque, et à laquelle personne ne songeait plus. Le pape sollicité
+par son neveu, en porta le décret; le Tasse, à qui _Cinthio_ se hâta de
+l'annoncer, ne put refuser un honneur qui lui était décerné par
+l'amitié. Quant au triomphe en soi, il en parut peu touché; il fit même
+entendre au _Manso_, dans les tristes adieux qu'il lui fit, qu'on lui
+destinait en vain la couronne, et qu'il ne croyait pas arriver à temps
+pour la recevoir.
+
+A Rome[453], il fut reçu en dehors même de la ville par un nombreux
+cortége qui lui donna, en l'accompagnant jusqu'au palais, une idée
+anticipée de son triomphe. Dès le lendemain matin, les deux jeunes
+cardinaux le présentèrent au pape qui lui fit l'accueil le plus
+honorable, et lui dit, après avoir donné de grands éloges à ses talents
+et à ses vertus: «Je vous offre la couronne de laurier, pour qu'elle
+reçoive de vous autant d'honneur qu'elle en a fait à ceux qui l'ont
+reçue avant vous.» On aurait fait sur-le-champ les préparatifs de la
+cérémonie, si la saison déjà froide et pluvieuse n'eût forcé de les
+différer. Le cardinal _Cinthio_ voulant qu'elle eût la plus grande
+pompe, qu'elle surpassât même toutes celles dont on avait gardé le
+souvenir, et que le peuple entier pût jouir de ce spectacle, en fit
+rejeter l'époque au printemps. Pendant l'hiver, la santé du Tasse alla
+toujours en déclinant. Dans la peu d'intervalles dont il pouvait jouir,
+il s'occupait sans relâche de son poëme des _Sept Journées_. Un homme
+dont il avait eu d'abord à se plaindre, puisqu'il avait, sans le
+consulter, fait imprimer autrefois sa _Jérusalem délivrée_,
+l'_Ingegneri_, était depuis rentré en grâce avec lui, ce qui était
+toujours facile; c'était même lui qui avait dirigé et surveillé
+l'édition de la _Jérusalem conquise_. Il était en ce moment plus assidu
+que jamais auprès de lui, et recueillait, avec autant de prestesse que
+d'exactitude, tous les vers que le Tasse allait sans cesse, ou récitant
+de vive voix, ou écrivant en abrégé sur de petits papiers; précaution
+heureuse, et sans laquelle une grande partie de ce poëme, imparfait
+encore, mais tel qu'il est, l'un des fruits les plus précieux des
+derniers temps de son auteur, aurait infailliblement péri.
+
+ [Note 453: Novembre 1594.]
+
+Au commencement de 1595, le Tasse se trouva presque sans forces, et même
+sans espérance. La nature semblait s'affaiblir en lui, à mesure que sa
+fortune s'adoucissait. Le pape venait de lui accorder une pension
+annuelle de cent ducats de la chambre, ou de deux cents écus: son procès
+avec les héritiers de son oncle s'était avantageusement arrangé à
+Naples; le principal héritier[454] consentait à lui faire une rente de
+deux cents ducats, et à lui payer comptant une assez forte somme; enfin
+un triomphe glorieux l'attendait, et rien ne paraissait plus devoir
+manquer, ni à sa renommée, ni à sa fortune; mais sa cruelle destinée ne
+se démentit point, et c'était au moment même où il semblait que sa vie
+allait devenir plus heureuse, qu'elle en avait marqué la fin. Au mois
+d'avril, époque fixée pour son couronnement, il se sentit
+extraordinairement affaibli. Ne voulant plus être occupé que de sa fin
+prochaine, il demanda au cardinal la permission de se retirer dans le
+couvent de St. Onuphre. _Cinthio_ l'y fit conduire, et donna les ordres
+les plus attentifs pour que rien ne lui manquât dans cette maison.
+
+ [Note 454: Le prince d'_Avellino_.]
+
+Peu de jours après, se trouvant encore plus faible, il sentit qu'il
+était temps de faire ses adieux à l'ami qu'il avait éprouvé le plus
+fidèle[455]; il écrivit à _Costantini_ cette lettre, sur laquelle je ne
+crois pas avoir besoin de prévenir la sensibilité des lecteurs. «Que
+dira mon cher _Costantini_ quand il apprendra la mort de son cher
+_Tasso_? Je crois qu'il ne tardera pas à en recevoir la nouvelle, car je
+me sens à la fin de ma vie, n'ayant jamais pu trouver remède à cette
+fâcheuse indisposition qui s'est jointe à toutes mes infirmités
+habituelles, et qui, je le vois clairement, m'entraîne comme un torrent
+rapide, sans que j'y puisse opposer aucun obstacle. Il n'est plus temps
+de parler de l'obstination de ma mauvaise fortune, pour ne pas dire de
+l'ingratitude des hommes, qui a enfin voulu obtenir le triomphe de me
+conduire indigent au tombeau, au moment où j'espérais que cette gloire,
+qu'en dépit de ceux qui ne le voudraient pas, notre siècle retirera de
+mes écrits, ne serait pas entièrement pour moi sans récompense. Je me
+suis fait conduire à ce monastère de St. Onuphre, non seulement parce
+que les médecins en jugent l'air meilleur que celui de tous les autres
+quartiers de Rome, mais pour commencer en quelque sorte, de ce lieu
+élevé, et par la conversation de ses saints religieux, mes conversations
+dans le ciel. Priez Dieu pour moi, et soyez sûr que, comme je vous ai
+toujours aimé et honoré en cette vie, je ferai aussi pour vous dans
+l'autre, qui est la véritable, ce qui convient à une charité vraie et
+sincère. Je vous recommande à la grâce divine, et je m'y recommande
+moi-même. Rome, St. Onuphre.»
+
+ [Note 455: Voyez ci-dessus, _passim_, et surtout p. 273.]
+
+Le 10 avril, une fièvre ardente le saisit, et après avoir, pendant
+quatorze jours de maladie, rempli tous les devoirs du culte qu'il
+professait avec tant de zèle et de sincérité, il expira le 25, âgé de
+cinquante-un ans, un mois et quelques jours, mais depuis long-temps miné
+par des infirmités habituelles, et soumis à la loi presque générale qui
+condamne les êtres précoces à vieillir avant le temps.
+
+Rome entière pleura sa mort. Le cardinal _Cinthio_ ne pouvait se
+consoler d'avoir retardé cette pompe triomphale qu'il lui avait
+préparée; mais il voulut du moins que dans sa pompe funèbre on rendît
+aux restes de ce grand homme tous les honneurs qu'il pouvait encore
+recevoir. Il se garda bien de donner aucune suite à la promesse que le
+Tasse avait exigée de lui en mourant; c'était de rassembler, autant
+qu'il se pourrait, les exemplaires de ses ouvrages, et de les livrer aux
+flammes. Il n'ignorait pas, avoua-t-il, que, surtout pour sa _Jérusalem
+délivrée_, ce serait une opération très-difficile, mais enfin il ne la
+croyait pas impossible; il insista sur cette demande avec tant de
+chaleur, que le cardinal lui promit tout pour le calmer, mais sans
+intention d'être fidèle à sa parole, ou plutôt avec la ferme résolution
+d'y manquer.
+
+Dans le premier moment de sa douleur, _Cinthio_ ne fut occupé que de la
+gloire du grand homme qu'il avait aimé. Par son ordre le corps du Tasse
+revêtu d'une toge romaine, et couronné de lauriers, fut exposé
+publiquement, et ensuite porté dans les principales rues de Rome,
+entouré d'un nombreux cortége, de toute la cour Palatine, et des maisons
+des deux cardinaux neveux. On courait en foule, pour voir encore une
+fois celui dont le génie avait honoré son siècle et qui avait acheté si
+cher ce triste et tardif hommage. Rapporté à Saint-Onuphre dans le même
+ordre où il en était parti, il fut enterré dans la petite église de ce
+couvent. Le cardinal _Cinthio_, annonça le projet de lui élever un
+tombeau magnifique. Deux orateurs préparèrent des oraisons funèbres,
+l'une latine, l'autre italienne; de jeunes poëtes composèrent des vers
+et des inscriptions pour ce monument; mais la douleur du cardinal
+apparemment s'affaiblit, d'autres soins s'emparèrent de lui, et le
+tombeau ne fut point érigé.
+
+Le marquis de _Villa_ étant allé à Rome quelques années après, se rendit
+à St. Onuphre pour visiter les restes de son ami. Blessé de ne voir même
+aucun signe qui en indiquât la place, il voulut lui faire élever à ses
+frais une sépulture honorable; mais le cardinal _Cinthio_, à qui il en
+demanda la permission avec instance, ne voulut point l'accorder, et
+répondit toujours que ce devoir sacré, c'était à lui à le remplir. Le
+marquis se borna donc à prier les religieux de cette maison de faire, en
+attendant, placer un petit morceau de marbre, sur lequel ils feraient
+graver quelques mots, pour avertir que le Tasse était enterré en cet
+endroit, ce qu'ils firent aussitôt avec beaucoup de simplicité[456].
+Enfin, au bout de huit ans, le cardinal _Bevilacqua_, qui était de
+Ferrare, et dont la famille avait été liée d'amitié avec le Tasse,
+voyant que le cardinal _Cinthio_ différait toujours de remplir ce
+devoir, fit élever au Tasse le beau tombeau surmonté de son buste en
+marbre, qu'on y voit encore aujourd'hui, et sur lequel il fit graver une
+inscription élégante, mais trop longue pour être rapportée ici. Ce
+tombeau fait de la très-petite église de Saint-Onuphre l'un des
+monuments de cette magnifique Rome, que l'étranger sensible et ami des
+lettres visite avec le plus d'attendrissement et de respect.
+
+ [Note 456:
+
+ _Torquati Tassi
+ Ossa
+ Hic jacent_.
+
+ _Hoc ne nescius
+ Esses hospes
+ Fratres hujus eccl.
+ P. P.
+ M. D C. I._
+
+ C'est une imitation des deux derniers vers de l'épitaphe de
+ l'ancien poëte Pacuvius, faite par lui-même:
+
+ _Hic sunt poetæ Pacuvii Marci sita
+ Ossa. Hoc volebam nescius ne esses. Vale._
+
+ (Voy. A. Gell. N. At., l. I, c. 24.)]
+
+Un buste intéressant du Tasse orne aussi la bibliothèque de ce couvent;
+c'est celui qui fut moulé sur son visage à l'instant même de sa mort.
+D'autres monuments publics lui ont été élevés. Il a une statue colossale
+à Bergame, séjour de sa famille et patrie de son père; et une autre
+presque aussi grande à Padoue, ville où il fit la partie de ses études
+qui lui profita le moins, celle du droit. La première fut l'effet d'une
+générosité particulière[457]; la seconde lui fut érigée dans le dernier
+siècle, aux frais des jeunes gens de l'université, fiers, comme le porte
+l'inscription qu'ils y ont fait graver, d'avoir étudié au même lieu que
+lui[458]. On cite trois médailles frappées en son honneur[459], et une
+tête de lui supérieurement gravée en _intaglio_ ou en creux, sur une
+très-belle cornaline, par le célèbre artiste anglais Marchant[460].
+
+ [Note 457: C'est un legs de Marc-Antoine _Foppa_, éditeur du
+ recueil des OEuvres posthumes du Tasse (Rome 1666, 3 vol. in-4º.),
+ et qui a pris encore d'autres soins et fait d'autres dépenses pour
+ la gloire de ce poëte, son compatriote, à qui il avait voué une
+ espèce de culte. Cette statue le représente en robe longue,
+ couronné de lauriers et un livre à la main. Elle est sur la grande
+ place de la ville. Le piédestal porte pour toute inscription ces
+ deux mots: _Torquato Tasso_.]
+
+ [Note 458: Cette inscription, en bon style lapidaire, est
+ ainsi conçue:
+
+ TORQUATO TASSO
+ QUEM PATAVINA SCHOLA
+ ITALORUM EPICORUM
+ PRINCIPEM DESIGNATUM DIMISIT
+ GYMNASII PATAVINI ALUMNI
+ TANTO SODALITIO SUPERBI
+ PP. CICICCCLXXVIII.]
+
+ [Note 459: _Serassi_ en donne la description, page 518. L'une
+ des trois, dont le revers représente un sujet pastoral, et fait
+ sans doute allusion à l'_Aminta_, est gravée au frontispice de sa
+ Vie du Tasse.]
+
+ [Note 460: Celle-ci était, en 1785, à Rome, dans le cabinet du
+ duc de _Ceri_; son empreinte en relief fait partie de ces jolies
+ collections en plâtre et en soufre, qui se sont tant multipliées
+ dans ces derniers temps. J'en dois une belle empreinte en creux,
+ en pâte noire transparente, et une pareille de la tête du Dante,
+ d'après le même graveur Marchant, à la galanterie de M. Francis
+ Henri Egerton, anglais d'une haute naissance et d'une grande
+ fortune, mais encore plus distingué par son savoir, et par son
+ goût éclairé pour les lettres et pour les arts.]
+
+_Serassi_ parle aussi de plusieurs portraits. L'un des plus précieux est
+celui que le cardinal _Cinthio_ fit faire dans les dernières années du
+Tasse, par l'habile peintre Frédéric _Zucchero_. Il doit être à Bergame,
+dans l'ancien palais des _Tassi_, où il restait encore en 1785 des
+héritiers, ou des héritières de ce beau nom[461]. La même ville en
+possède deux autres, l'un dans une collection particulière, appartenant
+à un riche amateur[462], et l'autre parmi les portraits des hommes
+illustres de Bergame, dans la salle du grand conseil. Il en existe un à
+Rome, peint d'après nature, et à ce qu'il paraît, dans les meilleures
+années du Tasse[463]; et un autre, fait en partie d'après celui-là, et
+en partie d'après le buste de la bibliothèque de Saint-Onuphre[464].
+
+ [Note 461: Ce portrait était passé d'abord entre les mains de
+ ce même Marc-Antoine _Foppa_, à qui Bergame doit la statue
+ colossale du Tasse. Il le légua, par son testament, à l'abbé
+ François _Tasso_, son ami; de celui-ci, le portrait parvint au
+ comte _Jacopo Tasso_, généreux protecteur des lettres, et auteur
+ d'un arbre généalogique de la famille des _Tassi_, magnifiquement
+ imprimé à Bergame en 1718; enfin, il appartint après sa mort aux
+ deux comtesses _Tassi_, ses petites-nièces. (_Serassi_, p. 520.)]
+
+ [Note 462: Le comte _Jacopo Carrara_.]
+
+ [Note 463: Il était peint par Scipion _Gaetano_, et
+ appartenait (toujours en 1785) à un peintre nommé François
+ _Romero_.]
+
+ [Note 464: Ce dernier appartenait à l'abbé _Serassi_, et lui
+ avait été donné par son auteur, Joseph Gades, qui avait su, dit
+ l'historien du Tasse, par une de ces touches agréables qui lui
+ étaient familières, rendre parfaitement l'enthousiasme et l'esprit
+ de ce grand poëte. Ce portrait doit avoir passé, après la mort de
+ _Serassi_, arrivée en 1791, dans les mêmes mains que ses livres.]
+
+Le plus intéressant pour nous est celui qui orne à Paris le cabinet de
+M. le sénateur Abrial, et qui est très-fidèlement gravé, en tête de la
+traduction de la _Jérusalem délivrée_, dans l'édition de 1803[465]. Ce
+portrait, était à _Sorrento_, dans la maison où naquit le Tasse, encore
+habitée aujourd'hui par les descendants de sa soeur _Cornelia_[466]. En
+1799[467], quand l'armée française, sous les ordres du général
+Macdonald, occupait le royaume de Naples, _Sorrento_ s'étant révolté,
+fut pris d'assaut, après trois jours de siége. Le général, averti de
+l'existence de cette maison par M. Abrial, alors commissaire pour le
+gouvernement français à Naples, la sauva du pillage et prit soin qu'elle
+fût respectée. La famille, pénétrée de reconnaissance, lui offrit,
+quelques jours après, ce qu'elle avait de plus précieux, le portrait du
+Tasse, et le général en fit présent à M. Abrial, premier auteur de la
+bonne action qu'il avait faite. Le Tasse y est représenté à l'âge où
+l'on dit que le cardinal _Cinthio_ le fit peindre à Rome, et c'est
+peut-être une copie, ou plutôt un double du portrait de Frédéric
+_Zucchero_, accordé par le cardinal à la famille du Tasse après sa mort.
+Ce qui porte à croire qu'il ne fut pas fait à Naples, c'est que le
+_Manso_ n'en parle pas, lui qui a tracé, dans la Vie de son ami, un
+portrait si détaillé, si minutieusement circonstancié de toute sa
+personne[468].
+
+ [Note 465: Voyez ci-dessus, p. 157 et 158.]
+
+ [Note 466: _Cornelia_ ayant perdu son premier mari _Sersale_,
+ épousa en secondes noces _Giovan. Leonardo Spasiano_, dont le
+ descendant direct, M. _Gaetano Spasiano_, propriétaire actuel de
+ cette maison, avec deux demoiselles _Spasiano_ ses soeurs ou ses
+ parentes, y possédait ce beau portrait de famille.]
+
+ [Note 467: Floréal an VII.]
+
+ [Note 468: Il en fit cependant faire un, mais en petit, et il
+ le donna ou du moins le prêta au Tasse, qui le laissa au cardinal
+ _Cinthio_, légataire du peu de fortune qu'il pouvait avoir, en le
+ priant de faire rendre ce petit portrait au _Manso_. C'est ce que
+ nous apprend cette clause de son testament, rapporté en entier par
+ le _Manso_ lui-même, dans sa Vie du Tasse: _E fo de' beni di
+ fortuna erede il sig. cardinal Cinthio; cui priego che faccia al
+ sig. Gio. Batt. Manso quella picciola tavoletta restituire, dove
+ egli mi fece dipingere, e che dar non_ _m'ha voluto, se non in
+ prestanza_. (_Vita del Tasso_, Nº. 115.) On ignore ce que ce
+ précieux petit tableau est devenu.]
+
+Le Tasse était d'une taille si haute que, selon l'expression du _Manso_,
+il pouvait être compté pour l'un des hommes les plus grands parmi ceux
+qui l'étaient le plus. Son teint était blanc; les veilles, les chagrins
+et les souffrances l'avaient rendu pâle. Il avait la tête assez grosse
+et un peu aplatie au sommet, le front large, ouvert et presque
+entièrement chauve. Ses cheveux et sa barbe étaient entre le brun et le
+blond; ses sourcils noirs, bien arqués et peu épais; ses yeux grands,
+d'un bleu très-vif et très-doux[469]; les mouvements et les regards en
+étaient pleins de gravité; et souvent, dit encore le _Manso_, il les
+tournait ensemble vers le ciel, comme pour suivre les élans de son ame,
+habituellement élevée vers les choses célestes. Ses joues étaient
+maigres, son nez long et un peu incliné; sa bouche grande, relevée aux
+extrémités dans cette forme qu'on appelle léonine; ses lèvres fines et
+souvent pâles, ses dents bien rangées, larges et blanches. Il riait
+rarement, et n'éclatait jamais. Sa voix était claire, sonore, mais sa
+langue était peu déliée, et même il bégayait[470]. Sa taille, quoique
+très-grande, était bien proportionnée; il réussissait à tous les
+exercices du corps que l'on nommait alors chevaleresques[471];
+naturellement brave, il y montrait autant d'habileté que de courage,
+mais plus d'adresse que de grâce. Il y avait enfin dans toute sa
+personne, mais principalement sur son visage, quelque chose de noble et
+d'attrayant, qui, lors même qu'on n'était pas prévenu de son mérite
+extraordinaire, inspirait l'intérêt et commandait le respect.
+
+ [Note 469: Le _Capaccio_, dans ses _Elogia illustrium litteris
+ virorum_, p. 281, dit que ses yeux étaient louches: _Quem cernis
+ procera statura virum, luscis oculis, subflavo capillo_, etc. Mais
+ il est le seul qui le dise; le _Manso_ n'en parle pas.]
+
+ [Note 470: Il parle, en plusieurs endroits de ses lettres, de
+ son _impedimento di lingua_, ainsi que de sa vue faible et
+ courte.]
+
+ [Note 471: A faire des armes, monter à cheval, rompre des
+ lances, etc.]
+
+Mais les qualités de son ame surpassaient de beaucoup ses avantages
+corporels. Tous ses historiens s'accordent à louer sa candeur, sa
+véracité, son inviolable fidélité à sa parole, son éloignement de toute
+passion haineuse, de tout esprit de vengeance et de toute malignité, son
+attachement pour ses amis, sa patience dans ses maux, sa douceur, sa
+sobriété, sa piété sincère, la pureté de sa vie et de ses moeurs. Sa
+fierté, qui lui faisait voir avec horreur tout ce qui ressemblait à la
+bassesse, pouvait ressembler elle-même à de l'orgueil; il ne pouvait
+souffrir l'apparence de l'avilissement et du mépris; mais s'il exigeait
+des égards, en homme qui savait s'apprécier et se mettre à sa place, il
+n'en manquait jamais avec personne, et il était toujours prêt à
+s'humilier, dès qu'on lui en laissais le soin. Né gentilhomme, dans un
+temps où ce titre avait tout son prestige, et chevalier dans le coeur
+autant que par le hasard de la naissance, il rendait aux princes ce
+qu'il leur devait, mais il se croyait l'égal de tous les autres, et la
+faveur où ils étaient ne le rendait que plus exigeant avec eux.
+
+Cette disposition est déplacée, souvent blâmable et presque toujours
+ridicule, quand on vit avec le commun des hommes; mais condamné par sa
+destinée, sa fortune, et les usages de son siècle à vivre avec les
+grands et dans les cours, il fit bien de l'entretenir dans son ame,
+dût-il être accusé d'orgueil par ceux dont l'orgueil seul en était
+blessé. Il eut plus de raison encore d'être ainsi, quand il fut tombé
+dans l'excès de l'infortune, et de conserver, dans sa longue et injuste
+captivité, toute la dignité du malheur. On le voit avec plaisir
+n'accorder qu'à peine du fond de sa prison, et à la sollicitation de son
+cher Scipion de Gonzague, une espèce de satisfaction par écrit à l'un
+des plus grands seigneurs de la cour de Ferrare[472], pour des paroles
+qui lui étaient échappées dans un moment de désespoir; et mettre encore
+expressément dans sa lettre qu'il était prêt à lui donner toutes les
+satisfactions qu'il pouvait recevoir d'un homme résolu à mourir plutôt
+que de rien faire qui fût indigne de lui[473].
+
+ [Note 472: Le comte _Fulvio Rangone_.]
+
+ [Note 473: _Io son pronto a darle tutte quelle soddisfazioni
+ che ella possa ricever da un uomo ch'è così risoluto al morire,
+ come pertinace a non voler fare indignità._ Cette lettre est du 3
+ avril 1581, à la fin de la seconde année de sa captivité.]
+
+Simple, mais propre dans ses habits, au milieu des recherches du luxe et
+de la magnificence, il était habituellement vêtu de noir[474], ne
+portait que du linge uni, mais toujours blanc, et en avait beaucoup,
+pour en pouvoir changer à volonté. Sa contenance était réservée, modeste
+et silencieuse; c'était celle d'un philosophe plutôt que d'un poëte. Il
+préférait le recueillement et la solitude au bruit du monde; mais dans
+des cercles de son choix, avec des amis, et surtout avec des femmes
+aimables, sa conversation s'animait, et déposant la gravité
+philosophique, il badinait, plaisantait même avec autant de gaieté que
+de finesse et d'agrément. Le _Manso_ a rassemblé le nombre juste de cent
+bons mots, réparties ou apophtegmes qu'il lui attribue, mais dont
+_Serassi_ a fort bien observé que la plus grande partie avait déjà passé
+sur le compte d'autres grands hommes; ceux qu'il rapporte et qu'il
+regarde comme appartenant véritablement au Tasse, marquent autant de
+justesse que de vivacité d'esprit.
+
+ [Note 474: On ajoute qu'il n'avait jamais qu'un seul habit,
+ qu'il donnait aux pauvres lorsqu'il en faisait faire un autre.]
+
+Quant à son génie poétique, il y en eut peu de plus étendu, de plus
+riche, et peut-être aucun de plus élevé. Sa mémoire était d'une
+promptitude extrême et d'une incroyable tenacité. Il n'écrivait ses vers
+qu'après en avoir, pour ainsi dire, amassé dans sa tête un nombre
+presque infini. C'était celle de ses facultés que ses malheurs avaient
+le plus altérée, et il se plaignait souvent, dans ses dernières années,
+de l'avoir presque entièrement perdue. Nourri de bonne heure de l'étude
+des anciens auteurs grecs et latins, il s'était surtout appliqué à la
+lecture des poëtes et des philosophes[475]. On voit dans ses Discours
+sur le poëme héroïque combien il avait médité sur la Poétique
+d'Aristote, et dans ses Dialogues philosophiques, quelle étude
+approfondie il avait faite de Platon. Nous allons d'abord observer en
+lui le grand poëte épique; le poëte dramatique et lyrique aura son tour;
+nous le verrons ensuite parmi les prosateurs et les philosophes. Dans
+tous les genres où se porta son génie fécond et varié, nous en
+admirerons l'élévation et la richesse; ses défauts mêmes, que nous ne
+chercherons point à dissimuler, nous instruiront; et si nous les
+examinons peut-être avec plus de rigueur que nous n'avons fait ceux de
+quelques autres grands poëtes, c'est que, dans un genre plus important
+et plus noble, il pourrait être plus dangereux de les méconnaître, et
+qu'il n'y a rien à craindre pour sa gloire à les avouer.
+
+ [Note 475: Il avait aussi cultivé les sciences exactes; il y
+ était même assez fort pour en pouvoir donner des leçons. Dans les
+ premiers temps de son séjour à Ferrare, la chaire de géométrie et
+ d'astronomie dans cette université vint à vaquer; le duc y nomma
+ le Tasse (janvier 1573), qui accepta volontiers, dit _Serassi_,
+ quoique les appointements fussent très-modiques, parce qu'il
+ n'était obligé de professer que les jours de fêtes: ce qui fait
+ voir que dans cette université les sciences exactes n'étaient
+ regardées que comme un objet de luxe, et une partie accessoire de
+ l'instruction.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+_Examen de la_ GERUSALEMME LIBERATA _du Tasse; Critiques qui en ont été
+faites en Italie et en France; Défauts réels de ce poëme._
+
+
+Tandis que nous avons erré dans le pays enchanté, mais vague, dans les
+régions immenses, inégales et souvent entrecoupées, de la poésie
+romanesque, j'ai cru, pour me guider moi-même plus sûrement, et pour ne
+pas égarer ceux qui voyageaient avec moi, devoir les y conduire toujours
+avec le fil de l'analyse. C'étaient le plus souvent pour eux des routes
+nouvelles et inconnues; et si je puis me permettre une fois ce style
+métaphorique, que je n'approuve pas toujours, lors même qu'il nous a
+fallu entrer dans le labyrinthe délicieux et mille fois parcouru, où le
+génie de l'Arioste a semé tant de merveilles, mais dont il a tant
+multiplié les détours, j'ai cru plus nécessaire que jamais d'employer ce
+fil secourable. Maintenant que nous devons marcher dans des plaines
+vastes encore, et agréablement variées, mais circonscrites, où s'élève
+un édifice régulier, je crois pouvoir suivre un autre plan. Un des
+grands avantages du poëme héroïque, soumis aux règles de l'unité, c'est
+que l'esprit en parcourt l'étendue sans embarras, et qu'il s'en retrace
+facilement et nettement le souvenir.
+
+De tous les poëmes héroïques écrits dans d'autres langues que la nôtre,
+(et il faut avouer que notre langue ne fournit pas beaucoup d'objets de
+comparaison), le plus connu en France est la _Jérusalem délivrée_. Ceux
+qui, parmi nous, cultivent la langue dans laquelle cet ouvrage est écrit
+le prennent ordinairement pour le dernier terme et le _nec plus ultrà_
+de leurs études. Le Tasse est un des cinq ou six auteurs auxquels
+s'étend communément notre érudition italienne. Trois différentes
+traductions, dont l'une est peut-être aussi bonne qu'une traduction en
+prose puisse l'être[476], ont tellement popularisé parmi nous l'action,
+la marche, les riches détails et les belles proportions de ce poëme,
+qu'il est connu du moins sous ces rapports essentiels, de ceux mêmes à
+qui la langue dont il est un des chefs-d'oeuvre est étrangère. Je me
+dispenserai donc cette fois d'une analyse suivie. Celle que je ferai
+sera fondue dans des discussions que je crois plus intéressantes pour
+nous. On sait assez généralement ce que ce poëme contient; mais on a
+long-temps disputé, et l'on dispute encore sur ce qu'il vaut. Retracer
+ici un plan, dont au moins les masses principales sont dans tous les
+esprits, serait, à ce qu'il me semble, un travail d'assez peu de fruit;
+chercher, de bonne foi, à tirer de tant d'opinions diverses l'opinion
+que l'on doit avoir, me paraît plus important et plus utile.
+
+ [Note 476: Je ne parle point de trois essais presque également
+ malheureux, qui ont été faits assez récemment, d'une traduction en
+ vers. La _Jérusalem délivrée_ serait peu connue en France, si elle
+ ne l'eût été que par ce moyen.]
+
+J'ai parlé, dans la Vie du Tasse, des querelles dont la _Jérusalem
+délivrée_ fut l'objet. J'ai dit dans quelles tristes circonstances elles
+lui furent suscitées, l'emportement que l'on y mit, et le calme
+philosophique que le Tasse garda dans ses réponses; je reviendrai
+maintenant avec quelque détail sur ce point d'histoire littéraire. Sans
+vouloir soutenir les jugements sévères qui ont été portés de lui dans
+notre pays, il est bon de rappeler aux Italiens eux-mêmes la manière
+dont il fut traité dans le sien.
+
+Quand son poëme parut, celui de l'Arioste jouissait de la réputation la
+plus haute et la plus unanime. Tous les poëtes le prenaient pour modèle,
+et ne faisaient que de vains efforts pour l'imiter. Le jeune _Torquato_
+sentit bien que s'il pouvait égaler ce poëte, ce ne serait pas en
+suivant la même route que lui; il sentit que toute la perfection dont le
+roman épique est susceptible, était dans le _Roland furieux_, mais que
+l'épopée héroïque, l'épopée d'Homère et de Virgile restait encore à
+tenter aux muses toscanes, après l'infructueux essai du _Trissino_; et
+il espéra se tirer avec honneur de cette tentative hardie. Il admirait
+sincèrement l'Arioste, et n'avait ni l'espoir, ni le désir de le
+déposséder de sa place, mais il était poursuivi nuit et jour par celui
+de s'en faire une égale, dans un genre qu'il regardait comme supérieur.
+
+C'est ce qu'il avoua lui-même dans une lettre à Horace Arioste. Ce jeune
+neveu du grand poëte avait publié des stances où il louait excessivement
+le Tasse; il le nommait le premier des poëtes; il bannissait même du
+Parnasse tous ses rivaux, et le reconnaissait pour le seul poëte digne
+de ce nom. «Cette couronne que vous voulez me donner, lui écrivit le
+Tasse[477], le jugement des savants, celui des gens du monde et le mien
+même, l'ont déjà placée sur les cheveux de ce poëte à qui le sang vous
+lie, et auquel il serait plus difficile de l'arracher que d'ôter à
+Hercule sa massue. Oserez-vous étendre la main sur cette chevelure
+vénérable? Voudrez-vous être, non-seulement un juge téméraire, mais un
+neveu impie? Et qui pourrait recevoir avec plaisir d'une main coupable
+et souillée d'un pareil crime, la marque d'honneur et l'ornement de sa
+vertu! Je ne la recevrais pas de vous; je n'oserais non plus m'en saisir
+moi-même: je ne porte pas si haut mes désirs.
+
+ [Note 477: _Lettere poetiche_, Nº. 47, Modène, 16 janvier
+ 1577.]
+
+«Ce fameux Grec[478], vainqueur de Xercès, disait qu'il était souvent
+réveillé par le souvenir des trophées de Miltiade. Ce n'était pas qu'il
+eût le projet de les détruire; mais il désirait en élever pour sa
+gloire, qui fussent égaux ou semblables à ceux de ce général. Je ne
+nierai point que les couronnes toujours florissantes d'Homère (je parle
+de votre Homère ferrarais), ne m'aient fait passer bien des nuits sans
+sommeil, non que j'aye jamais eu le désir de les dépouiller de leurs
+fleurs ou de leurs feuilles, mais peut-être par l'extrême envie d'en
+acquérir d'autres qui fussent, sinon égales, sinon semblables, du moins
+faites pour conserver long-temps leur verdure, sans craindre les glaces
+de la mort. Tel a été le but de mes longues veilles. Si je puis
+l'atteindre, je regarderai comme bien employée toute la peine que j'ai
+prise; sinon, je me consolerai par l'exemple de tant d'hommes fameux,
+qui ne se sont point fait une honte de succomber dans de grandes
+entreprises.....
+
+ [Note 478: Thémistocle.]
+
+«Dans les luttes et les exercices du corps, on propose des prix,
+non-seulement aux premiers, mais aux seconds et aux troisièmes. On donne
+un taureau à Entelle qui a remporté la victoire; mais Darès reçoit une
+épée et un casque superbe pour se consoler de sa défaite[479]. Pourquoi
+dans les combats de l'esprit, où s'il est glorieux de vaincre, il n'y a
+pourtant aucune bonté à être vaincu, ne proposerait-on pas de même
+plusieurs prix? Ce n'est pas que je veuille descendre dans la carrière
+comme ce Darès qui, la tête haute et se préparant au combat, montre ses
+larges épaules et agite dans l'air ses bras nerveux[480]. Loin de moi
+cet orgueil et cette confiance de jeune homme! Que votre vieux Entelle
+reste assis; qu'il se repose; je ne veux point, par un importun défi, le
+forcer à se lever de sa place. Je l'honore, je m'incline devant lui, je
+l'appelle hautement mon père, mon maître, mon seigneur: je lui donne
+tous les titres les plus honorables que puissent me dicter l'affection
+et le respect: mais si c'est un autre qui veut lui disputer sa couronne,
+ou si lui-même veut combattre encore pour être encore vainqueur, je me
+mêle parmi les combattants, et je dis, comme Mnesthée dans la course des
+vaisseaux troyens: Je ne demande point le premier prix; je n'espère pas
+vaincre; et cependant plût aux Dieux! mais que Neptune accorde à son gré
+la victoire: n'ayons du moins pas la honte de rentrer le dernier au
+port[481]!
+
+ [Note 479: _Ensem, atque insignem galeam, solatia victo._.
+
+ (_Æneid._, l. V.)]
+
+ [Note 480:
+
+ _Caput altum in prælia tollit;
+ Ostendit humeros latos, alternaque jactat
+ Bracchia protendens._ (_Ibid._)]
+
+ [Note 481:
+
+ _Non jam prima peto, Mnestheus, neque vencere certo,
+ Quanquam ô! sed superent quibus hoc, Neptune, dedisti:
+ Extremos pudeat rediisse._ (_Æneid._, l. V.)]
+
+«Qui peut taxer d'orgueil ce désir modeste? Qui pourra me refuser le
+prix qui fut accordé à Mnesthée? Je veux dire une cuirasse, prix bien
+convenable à mes besoins, et capable de me défendre contre les armes de
+la méchanceté et de l'envie. Que l'on couvre de lauriers la tête de
+votre Cléanthe, et que la voix du hérault le proclame vainqueur. Ce
+triomphe ne manquera pas de trompette, puisque la Renommée en fait
+l'office; mais s'il en était besoin, je m'offrirais moi-même. Quoique je
+n'aie pas la voix de Stentor, j'espérerais pourtant parler assez haut
+pour me faire entendre de tout le pays que l'Apennin partage et
+qu'environnent la mer et les Alpes, etc.»
+
+Malgré cette protestation qui ne resta point secrète, malgré le soin que
+le Tasse avait pris de suivre une route entièrement opposée à celle de
+l'Arioste, ses ennemis l'accusèrent d'avoir eu la présomption de lutter
+contre lui. Ce fut bien pis quand le dialogue de _Camillo Pellegrino_,
+sur la poésie épique eut paru, et qu'il eut ouvertement placé le Tasse
+au-dessus de l'Arioste. L'académie de _la Crusca_ venait de s'établir à
+Florence[482]; elle devait être un jour en Italie l'arbitre suprême du
+goût et du langage; mais elle ne l'était pas encore. Du reste, le nom
+qu'elle avait pris et les noms plus singuliers que ses académiciens
+s'étaient donnés n'avaient rien de plus extraordinaire que ceux de la
+plupart des autres académies italiennes, qui naissaient alors de toutes
+parts. Il y en avait plusieurs à Florence même, celles des _Lucides_,
+des _Obscurs_, des _Transformés_, des _Enflammés_, des _Humides_, des
+_Immobiles_, des _Altérés_, etc. Chacun des académiciens prenait un nom
+analogue à celui de l'académie dont il était membre. Les académiciens de
+_la Crusca_, tirèrent donc leurs noms académiques de tout ce qui sert à
+l'exploitation du blé, de la farine, à la préparation du pain[483]; les
+actes de cette société littéraire furent écrits en style de boulangerie
+et de moulin. On en voit un exemple dans l'affaire même du Tasse.
+L'académie avait examiné le dialogue de _Camillo Pellegrino_, avait
+chargé son secrétaire d'y répondre pour elle, et dans cette réponse, de
+prendre vivement la défense de l'Arioste et de critiquer non moins
+vivement le Tasse, que l'auteur du dialogue avait osé lui préférer.
+C'était là le fait, mais ce n'est point ainsi que le secrétaire le
+rapporte, dans le préambule de cette réponse faite au nom de l'académie.
+Ce secrétaire[484] s'exprime littéralement en ces termes, dans son
+curieux procès-verbal[485].
+
+ [Note 482: Fondée en 1582, c'est au commencement de 1583 que
+ parut son premier écrit contre le Tasse.]
+
+ [Note 483: Voyez ci-dessus, p. 262 et 263, note 2.]
+
+ [Note 484: _Bastiano de' Rossi_, nommé dans l'académie
+ l'_Inferigno_, ou le pain bis.]
+
+ [Note 485: Je n'ai cru devoir rien changer, ni à ceci, ni à ce
+ qui précède, ni à ce qui va suivre sur l'académie de _la Crusca_,
+ quoiqu'elle vienne d'être rétablie par un décret de l'Empereur et
+ Roi, que S. M. ait eu pour moi l'extrême indulgence de m'y nommer
+ associé correspondant, et que j'aie reçu, à ce sujet, de
+ l'académie, la lettre d'adoption la plus obligeante. Cette
+ distinction, d'autant plus flatteuse qu'elle était inattendue, et
+ que je suis le seul Français à qui S. M. ait daigné l'accorder, ne
+ change rien à mes devoirs d'historien. La nouvelle académie n'est
+ nullement responsable de la seule erreur grave que l'on reproche à
+ l'ancienne; et je ne puis craindre de blesser ceux dont je tiens à
+ grand honneur d'être le confrère, en rappelant, comme ces devoirs
+ m'y obligent, une faute de leurs premiers prédécesseurs, reconnue
+ par tout ce qu'il y eut ensuite de plus distingué dans cette
+ illustre compagnie, et expiée par de longs regrets.]
+
+«Notre académie, qui n'a pris, comme on sait, le titre de _la Crusca_
+que parce qu'elle _blutte_[486] _la farine_ qu'on lui présente de temps
+en temps pour en séparer _le son_[487], se trouvant l'autre jour en
+grand nombre, selon sa coutume, dans le lieu de sa résidence, et ayant
+appris de son _concierge_[488] qu'on avait laissé quelques jours
+auparavant, un petit _sac de farine_ pour qu'il fût passé par _le
+bluttoir_[489], elle le fit aussitôt apporter devant elle par _les
+garçons de son fermier_[490]. Ayant lu dans le _Laissez passer_[491],
+qui était cousu dessus, le nom de _Camillo Pellegrino_, elle fit _délier
+l'ouverture du sac_[492], et les censeurs y ayant ensuite donné un
+coup-d'oeil, elle ordonna à ses agents d'en prendre sur-le-champ _la
+mesure et le poids_, et d'enregistrer l'un et l'autre avec le _Laissez
+passer_, sur le livre des comptes. Cela fut fait promptement; et par
+ordre de l'archiconsul (c'était le titre du président de l'académie);
+_la farine_ fut en peu de temps _sassée par le bluttoir_[493], et _le
+son_ en fut suffisamment séparé. D'après nos priviléges, lorsqu'il sort
+de cette opération la moitié plus _de son_ que de _farine_, celle-ci
+reste à l'académie; l'autre, c'est-à-dire _le son_ demeure au
+propriétaire, et tout au rebours dans le cas contraire. Or dans ce
+_bluttage_[494] la quantité _du son_ qui est sorti étant supérieure de
+trois quarts, _la farine_ fut, en conséquence, confisquée au profit de
+notre _cellier_[495]. Les censeurs jugeant qu'elle avait un peu plus que
+moins d'_amertume_[496], à cause des _lupins_, ou de quelque autre chose
+qu'on avait mêlée avec _le grain_, les académiciens ne voulurent pas
+qu'on la confondît avec la nôtre, ni même qu'on la gardât à part dans
+_le cellier_: ils ordonnèrent qu'elle fût _mise sur la place_[497], et
+pour que personne ne pût se plaindre de ladite _amertume_, j'eus ordre
+d'_attacher cette paperasse sur le sac_[498]; j'obéis sans délai et je
+la publie dans une forme authentique. Je préviens en même temps les gens
+sages que cette _marchandise_, quelle qu'elle soit, n'a point été
+_recueillie sur nos terres_, et que _le goût_ qui vient du _grain_ même,
+ne peut être changé, ni par _la meule_, ni par _le tamis_[499].»
+
+ [Note 486: _Per l'abburattare ch'ella fa_, etc.]
+
+ [Note 487: _La crusca._]
+
+ [Note 488: _Dal sua Massajo._]
+
+ [Note 489: _Un sacchetto di farina perchè si passasse per lo
+ frullone._]
+
+ [Note 490: _Per li sergenti del suo Castaldo._]
+
+ [Note 491: _Nella bulletta che vi era cucita sopra._]
+
+ [Note 492: _Fatto scioglier la bocca al sacco._]
+
+ [Note 493: _Stacciata dallo frullone._]
+
+ [Note 494: _In questo abburatamento._]
+
+ [Note 495: _Nostra canova._]
+
+ [Note 496: _Dell'amarognolo_, mot qui ne se trouve point dans
+ le vocabulaire de _la Crusca_.]
+
+ [Note 497: _Che si mettesse in piazza._]
+
+ [Note 498: _Le dovessi appiccar sopra questo presente
+ scartabello._]
+
+ [Note 499: _E che il sapore che vien del grano, nè dalla
+ macine nè dallo staccio non può esser mutato._]
+
+Voilà certainement un singulier style académique. C'était une
+plaisanterie; mais elle n'était pas de bon goût, et ce préambule
+suffisait pour ôter tout crédit à la critique. Il est vrai que ce n'est
+pas ainsi que cette critique même est écrite. _L'Inferigno_ n'en fut pas
+le rédacteur; ce fut _l'Infarinato_, ou le chevalier _Lionardo
+Salviati_. Il y répond à chaque assertion, à chaque phrase du dialogue
+de _Pellegrino_, par des décisions contradictoires, souvent tranchantes
+et absolues, quelquefois spirituelles, mais, souvent aussi, dures,
+injustes, pleines d'amertume et de fiel contre le Tasse, hérissées de
+figures et d'expressions recherchées, qui ne valent pas beaucoup mieux
+que les métaphores de la farine et du moulin.
+
+«La _Jérusalem_, y est-il dit[500], loin d'être un poëme, n'est qu'une
+compilation sèche et froide; l'unité qui y règne est mince et pauvre,
+comme celle d'un dortoir de moines, tandis que l'unité du _Roland
+furieux_ ressemble à celle d'un immense palais, dont la longueur, la
+largeur et la hauteur sont proportionnées. (Notez que le critique ne
+manque pas de donner ici une ample énumération de toutes les beautés de
+ce palais. Il y trouve une cour au milieu, entourée de galeries, ensuite
+plusieurs étages, partagés en salles, cuisine et appartements, et dans
+chaque appartement plusieurs chambres; ensuite des corridors, des
+terrasses, des caves, des écuries et un jardin avec toutes ses
+dépendances. Il conclut que tout cela est plus difficile à bâtir qu'un
+dortoir.) Le plan du Tasse, dit-il ailleurs, est comme une petite
+maisonnette étroite et disproportionnée, beaucoup trop basse pour sa
+longueur, bâtie sur de vieux murs, ou plutôt rapetassée comme ces
+greniers qu'on voit aujourd'hui dans Rome sur les débris des superbes
+thermes de Dioclétien. L'auteur n'a fait que rédiger en vers italiens
+des histoires écrites en diverses langues; il n'est donc pas poëte, mais
+simple rédacteur en vers d'une histoire qui n'est pas de lui; et cette
+histoire a tout aussi bon air avec les entraves qu'il lui a données,
+qu'aurait la métaphysique en chanson à danser. Le poëme de l'Arioste est
+une toile grande et magnifique, celui du Tasse est moins une toile qu'un
+ruban, ou ce qu'on appelle à Naples une Zagarelle; et, s'il se fâche de
+la comparaison, on lui dira que sa toile est si longue et si étroite,
+qu'elle est moins un ruban qu'un fil[501].
+
+ [Note 500: Tout ce qui suit est fidèlement extrait des
+ réponses faites, article par article, au dialogue de _Pellegrino_,
+ dans l'écrit publié par l'_Infarinato_, au nom de l'académie.]
+
+ [Note 501: Ce dernier trait est dans la réplique à l'apologie
+ du Tasse, mais non dans la première critique.]
+
+«Dans ce poëme, s'il mérite qu'on lui en donne le nom, les expressions
+sont tellement contournées, âpres, forcées, désagréables, qu'on a peine
+à les comprendre. L'Arioste réunit ensemble la brièveté et la clarté;
+quand à la brièveté du Tasse, c'est plutôt resserrement, ou constipation
+qu'il faut l'appeler. S'il voulait être bref, il ne devait donc pas
+faire tant de bavardages sur des choses impertinentes, hors de propos,
+et si propres à tourmenter ceux qui l'écoutent, qu'ils aimeraient
+presque autant avoir la question. Ce poëme raboteux, escarpé,
+non-seulement dépourvu de clarté, mais enseveli dans une obscurité
+profonde, n'est dans aucun endroit écrit avec énergie, dans aucun
+endroit capable, on ne dit pas d'exciter, mais d'effleurer les passions,
+dans aucun endroit sans fatigue, sans ennui, sans dégoût; rempli de mots
+pédantesques, étrangers ou lombards, qui, pour la plupart, ne sont pas
+des mots, mais des barbarismes, etc.»
+
+On se persuade à peine aujourd'hui qu'on ait osé parler ainsi du Tasse
+et de son poëme, au nom de toute une académie, à la face de l'Italie
+entière. Aussi, avant même que le Tasse eût répondu à cette attaque
+indécente, le public s'était déjà prononcé pour lui. Son _Apologie_ qui
+parut peu de temps après, et qu'il écrivit dans les souffrances et dans
+la captivité, confondit ses adversaires et acheva de lui gagner tous les
+suffrages. Les académiciens avaient mêlé son père dans leurs critiques,
+et avaient aussi durement traité l'_Amadis_ que la _Jérusalem_. C'est
+de-là que le Tasse, qui avait été un fils si tendre et si respectueux,
+prend son texte pour leur répondre. J'opposerai ici le début de cette
+belle et éloquente réponse[502] à ce que j'ai extrait de la critique. On
+en sentira mieux quel avantage les principes de la philosophie et les
+affections morales donnent dans ces sortes de combats.
+
+ [Note 502: Ce n'est pas exactement le début; mais il n'y a
+ auparavant qu'une espèce de prologue ou de préambule.]
+
+«Dans tout ce que mes adversaires ont écrit, dit le Tasse, rien ne m'a
+tant choqué que ce qui regarde mon père; je lui cède volontiers dans
+tous les genres de poésie et je ne puis souffrir que dans aucun de ces
+genres on mette quelqu'un au-dessus de lui. Il doit donc m'être permis
+de prendre sa défense. Je ne dirai pas qu'elle me soit ordonnée par les
+lois d'Athènes ou par celles de Rome, mais par les lois de la nature,
+qui sont éternelles, que nulle volonté ne peut changer, et qui ne
+perdent rien de leur autorité par les révolutions des royaumes et des
+empires. Si les lois naturelles qui appartiennent à la sépulture des
+morts doivent être au-dessus des commandements des rois et des princes,
+à plus forte raison celles qui ont pour but l'éternelle durée de
+l'honneur et de la gloire, qu'on regarde comme la vie de ceux qui ne
+sont plus. On peut dire que mon père, mort dans le tombeau, est vivant
+dans son poëme. Vouloir l'y attaquer, c'est donc tâcher de lui donner la
+mort une seconde fois. C'est l'offenser que de le mettre au-dessous de
+qui que ce soit dans le même genre, et particulièrement, comme on l'a
+osé faire, au-dessous du _Pulci_ et du _Bojardo_. Il leur est tellement
+supérieur, quant à l'élocution et aux beautés poétiques, qu'il était
+impossible au censeur de prononcer d'une manière plus hardie un plus
+faux jugement.»
+
+Après cet exorde, il entre dans de longs détails relativement à son père
+et au poëme d'Amadis. Il le défend avec chaleur par des faits, des
+raisonnements et des comparaisons. Il prétend même démontrer que
+plusieurs parties de ce poëme sont préférables à plusieurs du _Roland
+furieux_. Si l'on peut l'accuser ici d'une prévention trop forte, à qui
+sera-t-elle pardonnable, si ce n'est à un fils? Il vient ensuite à ce
+qui le regarde lui-même. Il paraît irrésolu sur le parti qu'il doit
+prendre. «D'un côté, dit-il, les critiques d'hommes aussi remplis
+d'esprit et de sagesse que le sont les académiciens de Florence doivent
+être prises comme des avertissements et des corrections; de l'autre, il
+me paraît que je n'aurai défendu qu'imparfaitement mon père, si je ne
+prends la défense d'un fils qu'il aimait beaucoup plus que ses ouvrages,
+et d'un poëme qui lui était également cher; car je suis certain que s'il
+consentait à être surpassé par quelqu'un, il ne voulait du moins l'être
+que par moi. Ici, selon l'usage des poëtes, j'invoque la mémoire et
+celui qui me l'a donnée avec l'intelligence, lorsqu'il anima ce corps
+périssable et pour ainsi dire étranger, et j'atteste que dans les
+dernières années de la vie de mon père, étant l'un et l'autre dans
+l'appartement que lui avait donné le duc de Mantoue, il me dit que
+l'attachement qu'il avait pour moi lui avait fait oublier celui qu'il
+avait autrefois pour son poëme, qu'ainsi aucune gloire au monde, aucune
+éternité de renommée ne pouvait lui être aussi chère que ma vie, et que
+rien ne pouvait lui faire plus de plaisir que ma réputation. Je ne dois
+donc pas souffrir que l'on attaque le jugement de mon père, en attaquant
+mes ouvrages. Que dois-je faire? mes amis, conseillez-moi.»
+
+Ici commence le dialogue, car c'est aussi dans cette forme, qui lui
+était très-familière, qu'il se défend contre les censeurs du dialogue de
+_Pellegrino_ et les siens. Ses amis, comme de raison, lui conseillent de
+répondre, et de faire briller dans cette occasion la finesse et
+l'étendue de son esprit. «Dans cet âge fort éloigné de l'enfance, je ne
+dois pas, reprend-il, rechercher la réputation d'homme d'esprit, mais
+plutôt celle d'un homme qui connaît ses défauts, et qui juge les autres
+et soi-même sans passion. Comment oserais-je enlever à mon censeur ce
+rôle de juge qu'il prend à la fin de son ouvrage, avec tant de douceur
+et d'humanité, pour m'en revêtir moi-même injustement? Soyez donc plutôt
+mes juges. Je parlerai non pour moi, mais pour l'honneur des anciens
+maîtres de la poésie et des plus grands poëtes, pour la vérité même,
+dont l'autorité est plus respectable que la leur; et j'en parlerai, non
+comme juge, mais comme simple défenseur, etc.»
+
+Tel est, en général, le ton de modération et de sagesse qui règne dans
+cette apologie. La réplique violente de l'_Infarinato_[503] en fit
+encore mieux ressortir le mérite. D'ailleurs le poëme qui était ainsi
+attaqué et défendu parlait assez pour sa propre défense. Mis au premier
+rang dans quelques parties de l'Italie, il le partagea bientôt dans
+presque toutes, et ne fut placé dans aucune au-dessous du second. Les
+plus instruits et les plus sages s'abstinrent de prononcer entre le
+Tasse et l'Arioste. En effet, leur plan, leur génie et leur style sont
+si différents, qu'il ne reste pour ainsi dire aucun point de
+comparaison. L'un est plus vaste, l'autre est plus régulier; l'un plus
+fécond, l'autre plus sage; le premier plus facile et plus varié, le
+second plus sublime et plus égal. On remplirait deux pages de ces
+oppositions, dont le résultat serait le même qu'on peut tirer avant de
+les faire, c'est que, sur deux lignes diverses, ils sont tous deux les
+premiers. C'est ce qu'Horace Arioste eut le bon esprit de voir et
+d'écrire dans le plus fort de la dispute, quoiqu'intéressé par son nom
+et par les liens du sang à prendre un autre parti. C'est que Métastase,
+dont le nom rappelle un poëte célèbre et un excellent esprit, a vu et
+écrit depuis, en avouant cependant que s'il n'osait prendre sur lui de
+prononcer entre ces deux grands hommes, la prévention naturelle et
+peut-être excessive qu'il avait toujours eue pour l'ordre, l'exactitude
+et la méthode, le faisait pencher en faveur du Tasse. «Si Apollon,
+ajoute-t-il avec une modestie charmante, se mettait un jour en
+fantaisie, pour mieux montrer sa puissance, de faire de moi un grand
+poëte, et m'ordonnait de lui déclarer librement auquel de ces deux
+fameux poëmes je voudrais que ressemblât celui qu'il promettrait de me
+dicter, j'hésiterais certainement beaucoup dans mon choix, mais je sens
+qu'à la fin ce goût pour l'ordre, l'exactitude et la méthode, me
+déciderait pour le _Godefroy_[504].»
+
+ [Note 503: Voy. ci-dessus, p. 265.]
+
+ [Note 504: _Lettera a Domenico Diodati giureconsulto
+ napoletano_.]
+
+Le savant et judicieux Tiraboschi s'abstient de même de prononcer en
+général, entre ces deux illustres rivaux, et dit plus positivement les
+raisons, tirées de la nature opposée de leurs ouvrages, qui rendent
+toute comparaison frivole, et tout jugement impossible. Après avoir cité
+la modeste et ingénieuse conclusion de Métastase, il donne aussi la
+sienne, qui est toute contraire, mais où il n'a mis ni moins de
+modestie, ni moins d'esprit. «Moi, dit-il, qui suis si inférieur à ce
+grand homme (il est à remarquer que cela fut écrit du vivant de
+Métastase), je répondrais peut-être à Apollon avec plus de courage, et
+ma réponse serait un peu différente. S'il m'invitait à écrire un poëme
+épique, je le prierais de me faire ressembler au Tasse; s'il m'engageait
+à en entreprendre un poëme romanesque, je le prierais de faire de moi
+un autre Arioste; s'il me demandait, en général, duquel de ces deux
+poëtes je désirerais être l'égal par un talent naturel pour la poésie,
+je commencerais par demander pardon au Tasse, mais ce serait le talent
+de l'Arioste que je prierais ce dieu de m'accorder[505].»
+
+ [Note 505: _Stor. della Letter. ital._, t. VII, part. III, p.
+ 120.]
+
+Ce ton est un peu différent de celui des premiers critiques. Ni de leur
+temps, ni depuis, personne n'a osé s'exprimer sur le Tasse comme ils le
+firent alors. Il en faut excepter un homme devenu depuis très-célèbre
+dans les sciences, qui était alors fort jeune, et ne prévoyait sans
+doute encore ni sa future célébrité, ni ses malheurs: c'est le grand
+Galilée. Professeur de mathématiques à vingt-six ans dans l'université
+de Pise, il ne négligeait point les études littéraires qui avaient eu
+ses premières amours; la philologie, ou la science du langage, faisait
+ses délices: il aimait beaucoup les vers et en faisait lui-même; entre
+les poëtes italiens, il était surtout passionné pour l'Arioste, et l'on
+assure qu'il le savait par coeur tout entier. En 1590, temps où la
+captivité du Tasse était finie, mais où les querelles, dont la
+_Jérusalem délivrée_ était l'objet, duraient encore, Galilée écrivit
+pour son amusement une critique extrêmement vive de ce poëme. Il n'y mit
+sans doute aucune importance, car il prit si peu de soin de son
+manuscrit, qu'on ne l'a retrouvé que depuis peu d'années. Cet opuscule
+intéressant par son objet, par son auteur et par sa piquante
+originalité, fut imprimé pour la première fois en 1793[506]. Quand on
+aime le Tasse, on ne lit point sans être souvent choqué du ton que prend
+avec lui le jeune professeur; mais le fond en est très-bon, quoique les
+critiques soient souvent excessives. Elles tombent également sur le
+style, sur les inventions, la conduite et les caractères. La plus grande
+partie des jugements est saine et conforme aux lois du goût; il est à
+croire seulement que si l'auteur les avoit publiés lui-même il en eût
+adouci la forme, et qu'il se fût borné à des critiques particulières,
+sans en tirer contre le génie et le talent d'un grand poëte, des
+conséquences fausses et injustes.
+
+ [Note 506: _Considerazioni al Tasso di Galileo Galilei_, etc.,
+ Venise, 1793, in-12.]
+
+Dès la première stance du poëme, il prononce que l'un des défauts les
+plus ordinaires du Tasse, est qu'il paraît souvent manquer de matière,
+qu'il est obligé de coudre ensemble des pensées qui n'ont entr'elles
+aucune liaison, aucun rapport, et que cela naît en lui d'une grande
+sécheresse de veine poétique et d'une grande pauvreté d'idées. «Je reste
+quelquefois, dit-il ailleurs, tout étourdi en voyant les sottes choses
+que ce poëte se met à décrire.» Et ailleurs encore[507]: «Il m'a
+toujours paru que ce poëte était mesquin, pauvre, misérable au-delà de
+toute expression, tandis que l'Arioste est riche, magnifique et
+admirable.» Il fait ici une comparaison figurée, dans le genre de celles
+des académiciens de Florence: «En considérant, dit il, les actions et
+les fables de ce poëme, je crois pénétrer dans le petit cabinet d'un
+petit curieux qui a pris plaisir à l'orner de choses qui ont quelque
+prix par leur antiquité ou autrement, mais qui ne sont cependant au fond
+que de petites choses (_coselline_), comme un crabe pétrifié, un
+caméléon desséché, une mouche ou une araignée dans un morceau d'ambre,
+quelqu'une de ces poupées, de ces _fantoccini_ de terre que l'on dit
+trouvées dans les tombeaux de l'Égypte, ou, s'il s'agit de peinture,
+quelque petite ébauche du _Baccio Bandinelli_, ou du _Parmesan_, ou
+autres petites choses pareilles. Au contraire, lorsque j'entre dans le
+_Roland furieux_, je vois s'ouvrir un grand garde-meuble, une tribune
+immense, une galerie royale ornée de cent statues antiques des plus
+célèbres sculpteurs, d'autant de tableaux des meilleurs peintres, avec
+un grand nombre de vases, de cristaux, d'agathes, de lapis-lazuli, et
+d'autres pierres fines, remplie enfin d'objets rares, précieux,
+merveilleux et de la plus haute excellence, etc.»
+
+ [Note 507: P. 33.]
+
+Du reste, le ton général de cette critique est non-seulement libre, mais
+dérisoire et moqueur. L'auteur apostrophe les personnages qui agissent
+ou parlent dans le poëme, pour tourner en ridicule leurs actions et
+leurs discours. Il ne fait surtout aucune grâce à _madonna Armida_,
+qu'il traite non-seulement comme une franche coquette, mais comme une
+coureuse des rues et une fille du coin; il apostrophe aussi le poëte, et
+ne lui épargne pas les mauvaises plaisanteries, qui sont même
+quelquefois mauvaises dans plus d'un sens, comme lorsqu'il lui dit: «Eh!
+_signor Tasso_, vous n'y entendez rien; vous barbouillerez beaucoup de
+papier, et ne ferez que de la bouillie pour les chats[508].» Son style,
+très-pur et très-toscan, est plein de ces expressions proverbiales, de
+ces jeux de mots, de ces quolibets, ou _riboboli_ florentins, dont il
+faut avoir fait une étude particulière pour les bien entendre. Il y en a
+même de gaillards, et d'un genre d'équivoque qui paraîtrait fort étrange
+en France dans un professeur de mathématiques, et qu'on ne pardonnerait
+même pas à un autre professeur de répéter. En un mot, c'est l'ouvrage
+d'un jeune homme, mais à toutes ces bizarreries près, moins choquantes
+dans son pays, dans sa langue et dans son siècle, c'est l'ouvrage d'un
+jeune homme plein d'esprit, de goût et de saine littérature, qui joue
+avec sa plume, se parle pour ainsi dire à lui-même, et ne se croit pas
+soumis aux strictes lois de la décence, de la politesse et des égards.
+S'il avait toujours écrit sur ces matières, il n'aurait pas eu tant de
+gloire; mais aussi l'Inquisition n'aurait pas troublé et menacé sa vie,
+pour avoir soutenu le premier que la terre tourne autour du soleil; et
+la terre n'en tournerait pas moins.
+
+ [Note 508: En italien, _una paniccia da cani_ (p. 29); mais
+ chiens ou chats, l'un ne vaut pas mieux que l'autre.]
+
+Le sort de _la Jérusalem_ fut d'abord en quelque sorte plus heureux en
+France qu'en Italie. Quoiqu'elle n'y fût connue encore que par de
+mauvaises traductions, elle excita beaucoup d'enthousiasme. On la mit
+bientôt de pair avec l'_Iliade_ et l'_Énéide_; et vers le milieu du
+grand siècle, il devint enfin du bon air de la mettre au-dessus.
+Boileau, qui veillait alors aux intérêts du goût, avec la vigilance d'un
+magistrat et les lumières d'un législateur, s'éleva fortement contre ce
+qu'il regardait comme une hérésie, et la foudroya d'un seul vers, que
+bien des gens ne lui ont point pardonné:
+
+ Tous les jours à la cour un sot de qualité
+ Peut juger de travers avec impunité,
+ A Malherbe, à Racan préférer Théophile,
+ Et le clinquant du Tasse à tout l'or de Virgile[509].
+
+ [Note 509: Satire IX.]
+
+Je ne rappellerai point tout ce qu'on dit alors contre ce vers, ni ce
+qu'on a dit depuis et surtout de nos jours. Il était devenu un mot de
+ralliement pour les ennemis de Boileau, dans un temps, où, à la honte de
+la littérature française, on se faisait gloire de l'être. Plusieurs
+d'entre eux, qui peut-être entendaient assez médiocrement le Tasse,
+accusaient Boileau de ne l'avoir pas entendu, et se prévalaient contre
+lui de cet adage de Quintilien: _Il ne faut juger les grands hommes
+qu'avec modestie et retenue, de peur de condamner ce que l'on n'entend
+pas._ Ce précepte est assurément de la plus grande sagesse; mais voici
+quelque chose d'embarrassant: c'est qu'aux yeux des gens de goût,
+Boileau est lui-même un de ces grands hommes qu'il n'est plus permis de
+juger légèrement, sans courir le même risque dont Quintilien a voulu
+nous garantir. Tâchons, pour y échapper, de bien saisir le sens de cette
+expression, et dans la crainte de nous laisser conduire à des guides
+prévenus ou infidèles, ne choisissons pour expliquer Boileau d'autre
+interprète que lui-même.
+
+Plusieurs années après, dans son _Art poétique_, étant revenu à parler
+du Tasse, il en parla plus modérément. Cela est amené dans le troisième
+chant (car Despréaux se donnait la peine d'enchaîner ses idées et de
+conduire d'un sujet à l'autre par des transitions naturelles), cela est
+amené par le conseil qu'il donne de ne pas substituer dans l'épopée, aux
+fictions de la mythologie, _les mystères terribles_ du christianisme.
+Je sais que cette opinion peut être examinée sous le double point de vue
+de la poésie et de la religion, que quoi qu'en aient dit des hommes à
+imagination, qui ne sont pas poëtes, et de nouveaux docteurs en religion
+que les hommes religieux récusent, on pourrait soutenir par d'assez
+bonnes raisons, sous ce double rapport, l'opinion de Despréaux; mais ce
+n'est point de cela qu'il est question: revenons à cette opinion même.
+Il insiste, pour la soutenir, sur la triste figure que font les diables
+dans un poëme:
+
+ Et quel objet enfin à présenter aux yeux
+ Que le Diable toujours hurlant contre les cieux,
+ Qui de votre héros veut rabaisser la gloire,
+ Et souvent avec Dieu balance la victoire?
+ Le Tasse, dira-t-on, l'a fait avec succès.
+ Je ne veux point ici lui faire son procès;
+ Mais quoi que notre siècle à sa gloire publie,
+ Il n'eût point de son livre ILLUSTRÉ l'Italie,
+ Si son sage héros, toujours en oraison,
+ N'eût fait que mettre enfin Satan à la raison,
+ Et si Renaud, Argant, Tancrède et sa maîtresse
+ N'eussent de son sujet égayé la tristesse.
+
+Comme ce n'est point avec du clinquant que l'on peut _illustrer_ sa
+patrie, que cette expression est décisive dans un auteur qui ne dit
+jamais que ce qu'il veut dire, on ne peut conclure que Boileau n'a point
+donné précédemment au mot qu'on lui reproche un sens aussi absolu et
+aussi étendu qu'on s'est obstiné à le croire, et qu'on doit entendre ce
+mot, non comme ceux qui persistent à lui en faire un crime, mais dans le
+sens où en Italie même, de très-bons esprits l'ont entendu. Boileau n'a
+point voulu dire qu'il n'y a que du clinquant dans le Tasse, que le
+Tasse est tout clinquant; il ne l'a point voulu dire, puisqu'il a dit
+ailleurs que le Tasse a _illustré sa patrie_ par son poëme; enfin il ne
+l'a point voulu dire, puisqu'il ne l'a point dit, car, encore une fois,
+maître comme il l'était de sa langue et de toutes les difficultés de son
+art, il disait tout ce qu'il voulait dire, et ne disait que cela. Il
+pouvait même le dire facilement, et de manière à ôter toute équivoque:
+
+ A Malherbe, à Racan préférer Théophile,
+ Le clinquant à l'or pur, et le Tasse à Virgile.
+
+Certainement alors il n'y aurait plus de discussion; ce serait bien le
+clinquant d'un côté, l'or de l'autre: là, le Tasse tout entier, et ici
+tout Virgile; mais il a dit:
+
+ A Malherbe, à Racan préférer Théophile,
+ Et le clinquant du Tasse à tout l'or de Virgile;
+
+c'est-à-dire évidemment: et le clinquant qui est dans le Tasse, ou ce
+qu'il y a de clinquant dans le Tasse à tout l'or qui est dans Virgile.
+
+C'est ainsi que l'a entendu le judicieux Muratori, qui s'explique fort
+au long sur ce vers de Boileau[510], et qui est loin de lui en faire un
+crime. Le marquis _Orsi_, dans son ingénieuse défense des poëtes
+italiens contre le P. Bouhours[511], aime mieux croire que le mot de
+notre satirique n'est qu'une plaisanterie; il se trompe, ou du moins si
+le mot est plaisant, c'est très-sérieusement que Despréaux l'a dit. Il
+remarque avec plus de raison que les Français ne doivent pas s'attribuer
+l'invention de ce mot, et que le _cavalier Salviati_ l'avait employé
+avant eux[512]. _Carlo_ _Gozzi_, qui traduisit dans le dernier siècle,
+en vers libres, toutes les satires de Boileau, dit dans sa note sur ce
+vers, que le poëte français n'a point prétendu mépriser le Tasse, mais
+se ranger à l'opinion de quelques auteurs italiens, et il cite à ce
+propos le trait mordant de _Salviati_[513]. En un mot, il y a de l'or
+dans le Tasse, et certes de l'or bien brillant et bien précieux, mais
+cet or n'est pas sans mélange; il s'y trouve aussi du clinquant; c'est
+tout ce que Boileau a voulu dire, et c'est tout ce qu'il a dit.
+
+ [Note 510: _Perfetta poesia_, t. I, p. 484 et suiv. Il termine
+ ainsi tout ce qu'il dit à ce sujet: _Altro per appunto non suonano
+ le sue parole_ (_di_ Boileau) _se non che stolti son coloro che
+ antipongono a tutto il poema realmente bello di Virgilio alcune
+ parti che solamente in apparenza son belle nel Tasso._ (P. 486.)]
+
+ [Note 511: _Considerazioni sopra un famoso libro francese
+ intitolato:_ La manière de bien penser dans les ouvrages d'esprit,
+ _divise in sette dialoghi_, etc., Bologna, 1763; Modena, 1735. Le
+ Dialogue VI est consacré tout entier à la défense du Tasse.]
+
+ [Note 512: Il se trouve dans l'_Infarinato secondo_, qui est
+ une réplique à la réponse de _Camillo Pellegrino_, pour la défense
+ de son Dialogue. Ce qui est aussi ridicule qu'injuste, c'est que
+ ce n'est point avec l'or de Virgile que l'_Infarinato_ compare le
+ clinquant du Tasse, mais avec le prétendu or de l'_Avarchide_,
+ triste poëme de l'_Alamanni_, dont nous avons vu, ch. XI, ce que
+ l'on doit penser. _La Crusca_ avait dit: _Verrà agguagliare
+ all'Avarchide il poema del Tasso_; et _Pellegrino_ avait répondu:
+ _Se ne contenterebbero al sicuro gli academici, ma l'intenzion mia
+ non fu di far paragone_, à quoi l'_Infarinato_ réplique: _Sì,
+ secondo che s'agguaglia anche l'orpello all'oro_. (_Op. del
+ Tasso_, édit. de Florence, t. VI.)]
+
+ [Note 513: _Opere del conte Carlo Gozzi_, Venezia, 1772, t.
+ VI, p. 274.]
+
+Nous avons vu ce que les ennemis du Tasse osèrent écrire en Italie sur
+son ouvrage; mais qu'est-ce que ses propres amis en pensaient alors, et
+qu'en pensait-il lui-même? Cela tient encore à l'histoire de ce poëme,
+si digne, sous tous les rapports, d'occuper les amis des lettres; et il
+ne peut être indifférent de le savoir.
+
+On se rappelle à quelle fâcheuse position il était réduit lorsque, sans
+sa participation et à son insu, son poëme fut imprimé, pour la première
+fois, d'après une copie imparfaite, et se répandit dans toute l'Italie.
+Malade, privé de sa liberté, souvent même de sa raison, hors d'état d'en
+donner lui-même une édition plus correcte, ce qui l'affligeait le plus,
+c'est qu'il sentait mieux que personne la nécessité de cette
+correction. Ses amis, ses admirateurs la sentaient comme lui. «Ce poëme,
+écrivait Horace _Lombardelli_[514], honore la religion, la poésie et
+notre siècle autant que l'auteur même; je ne doute pas que la fleur des
+esprits d'Italie ne se plaise à le commenter, et à en faire sentir
+toutes les beautés, surtout lorsque l'auteur y pourra mettre la dernière
+main. Plaise à Dieu qu'il le puisse, et que son poëme n'aye pas le même
+sort que l'Énéide!» _Camillo Pellegrino_, dans ce dialogue qu'il
+consacre à la gloire du Tasse[515], reconnaît dans son poëme la même
+incorrection. «Espérons, dit-il, que si le ciel lui est assez favorable,
+ainsi qu'à notre siècle, pour lui rendre la santé, il mettra la dernière
+main à sa _Jérusalem_, qu'il étendra ou éclaircira quelques endroits qui
+paraissent maintenant obscurs et tronqués, et qu'il portera ce poëme à
+son entière perfection. Avant que cette disgrâce lui fût arrivée, il
+avait souvent dit qu'il n'était pas entièrement content de son ouvrage,
+et qu'il avait dessein d'y faire plusieurs changements. Il n'est donc
+pas douteux que sans l'indisposition de l'auteur, ce poëme aurait
+beaucoup moins de défauts qu'il n'en a maintenant, etc.»
+
+ [Note 514: Lettre à _Maurizio Cataneo_, 28 septembre 1581.]
+
+ [Note 515: _Il Carrafa, ovvero della poesia epica_, etc.]
+
+Le Tasse, dans sa réponse à l'académie, parle ainsi de ce passage:
+«L'auteur du dialogue dit ici pour ma défense ce que je pourrais dire
+moi-même. J'ajouterai seulement que je n'ai jamais revu, ni corrigé, ni
+publié ce poëme, non plus que mes autres ouvrages. Plaise à Dieu qu'il
+me soit permis de le faire! etc.» Il répète dans plusieurs endroits ce
+même voeu, et l'on aperçoit souvent dans ses réponses la connaissance
+qu'il avait de ses défauts. «Parmi les expressions critiquées, dit-il
+ailleurs, il y en a que je comptais changer. Or, si les objections du
+critique ne me forcent pas à corriger mes vers lorsqu'elles sont sans
+raison, il ne serait pas raisonnable qu'elles me forçassent à ne les pas
+corriger quand je juge à propos de le faire, surtout n'ayant pas encore
+présidé moi-même à l'impression de mon poëme.» Et ailleurs encore; «En
+citant les mots dont je me suis servi, on les confond et on les défigure
+de manière que je ne les reconnais plus. Je ne veux pas les chercher
+dans un poëme que je n'ai pas lu depuis dix ans, et dans lequel j'aurais
+changé, non-seulement des mots, mais beaucoup d'autres choses, si j'y
+avais mis la dernière main.»
+
+Si l'académie lui reproche de l'effort et de l'affectation dans le
+style, de la recherche dans les pensées, et des jeux de mots: «Quand on
+se sert, répond-il, pour m'attaquer, de mon propre jugement, tel que je
+l'ai prononcé devant plusieurs personnes, si je veux repousser le trait
+qui vient me frapper, il faut que je me réfute moi-même. Que dois-je
+donc faire, mes amis? Attendre le coup et présenter la gorge au glaive,
+comme firent les sénateurs romains quand Rome fut prise par les Gaulois?
+Ou bien toute défense, fausse ou vraie, me sera-t-elle permise contre
+mes adversaires?» Un interlocuteur lui conseille de se couvrir des armes
+des Grecs, comme fit Énée dans l'incendie de Troie, et de se mêler parmi
+ses ennemis. Le Tasse jouant sur le mot, avoue qu'il ne trouverait pas
+son compte à vouloir se couvrir des armes des Grecs, parce qu'Homère,
+non plus que Virgile, ne fait que très-rarement jouer les mots entre
+eux. «Je devrais plutôt, ajoute-t-il, prier le prince de Sulmone de
+m'accorder les armes dont se servait son poëte (c'est-à-dire Ovide né à
+Sulmone; et l'on voit ici que le Tasse reconnaissait en lui-même les
+défauts que l'en reproche à ce poëte). Le parrain d'armes de mon
+adversaire, continue-t-il, ne s'y opposerait pas sans doute; puisqu'il
+l'a armé de celles dont se servaient Menandre et Terence, ou plutôt
+Aristophane (c'est-à-dire celles de la plaisanterie et du sarcasme), et
+qui convenaient ici beaucoup moins.» Il continue de jouer sur cette idée
+des armes, sur le carquois d'Ovide, dont il peut décocher les traits, et
+qui du moins, dit-il est préférable aux instruments de cuisine que
+Terence met à la main de ceux qui assiégent la maison de Thaïs; allusion
+un peu forcée, comme on voit, à une scène de l'_Eunuque_ de
+Terence[516]. Il quitte enfin ce style métaphorique, pour se jeter dans
+des sophismes, sur lesquels le préambule qu'il vient de faire montre
+assez qu'il ne se faisait pas illusion.
+
+ [Note 516: Act. IV, sc. 7.]
+
+Si l'on désire un aveu plus positif, le voici dans cette réponse naïve
+et touchante qu'il fait à des reproches assaisonnés de toute la hauteur
+et de toute la dureté académique. «Moi qui souffre volontiers, mais non
+sans quelque douleur, qu'on veuille me guérir de mon ignorance[517], je
+dirai au médecin: je suis malade, pour avoir trop goûté dans mon jeune
+âge la douceur des aliments de l'esprit, et parce que j'ai pris
+l'assaisonnement pour la nourriture; cependant vos remèdes sont trop
+désagréables: je crains qu'ils ne me trompent pas assez pour que je
+veuille les prendre. C'est un nouvel art de guérir, et une nouvelle
+espèce d'artifice que de frotter le vase avec du fiel au lieu de miel,
+pour qu'il ne soit pas rejeté du malade[518].»
+
+ [Note 517: Je ne puis me refuser au plaisir de mettre ici ce
+ beau passage, en faveur de ceux qui entendent l'italien. _Ma io
+ che volentieri, nè però senza mio dolore, sostengo d'esser
+ medicato dell'ignoranza, dirò al medico: son infermo per la
+ dolcezza de' cibi dell'intelletto, de' quali ho gustato di
+ soverchio nell'età giovenile, prendendo il condimento per
+ nutrimento; non dimeno, troppo spiacevoli sono questi medicamenti:
+ e temo che non m'inganninno, perchè io li prenda, benchè questa è
+ nuova sorte di medicare e nuova maniera d'artificio unger di fiele
+ il vaso, in cambio di mele, perchè dall'infermo non sia ricusato._
+ (_Apologia di Torquato Tasso_, etc.)]
+
+ [Note 518: Allusion à la belle comparaison de Lucrèce, et à
+ l'heureux emploi qu'il en avait fait lui-même dans le début de son
+ poëme: _Così a l'egro fanciul_, etc.]
+
+Sans prendre trop à la rigueur ces aveux modestes, il en résulte
+toujours qu'on n'est point coupable en croyant apercevoir des défauts
+dans un ouvrage ou l'auteur lui-même voyait tant d'imperfections, et que
+dans un âge plus avancé, il nommait les jeux de sa jeunesse[519]. Ces
+défauts, dans un si grand et si beau génie, venaient tous de ce qu'il ne
+joignait pas, au même degré, à ses qualités éminentes, une autre qualité
+plus vulgaire en apparence, mais qu'Horace appelle cependant le principe
+et la source de l'art d'écrire; je veux dire cette sagesse[520], ce
+jugement exquis, tranchons le mot, ce bon sens, ennemi de tout excès, de
+toute affectation, de toute recherche, qui retient toujours dans de
+justes bornes l'esprit le plus subtil et l'imagination la plus féconde;
+cette qualité précieuse enfin, dont il paraît que la nature avait fait
+l'un des principaux attributs de l'homme, et qu'il ne parvient même à
+étouffer qu'à force de soins et d'études. Le bon sens brille d'un doux
+éclat dans tous les bons auteurs de l'antiquité, parce que les anciens
+vivaient plus près de la nature, qu'ils la consultaient seule, et qu'ils
+n'empruntaient pour la peindre d'autres couleurs que celles qu'elle leur
+fournissait elle-même; il se trouve plus rarement chez les modernes,
+parce que, dans toutes les nations, les auteurs suivent plutôt le goût
+national que la voix de la nature, et que ce goût y est comme les moeurs,
+un composé bizarre de corruption, de préjugés et de restes de barbarie.
+
+ [Note 519: _Gli scherzi dell'età più giovanile_. Au
+ commencement de son discours intitulé: _del Giudizio_.]
+
+ [Note 520: _Scribendi rectè sapere est principium et fons._
+ (_De Arte poëticâ._)]
+
+Peu d'auteurs ont assez de force pour s'isoler de leur nation et de leur
+siècle. Dans le siècle où le Tasse écrivait, siècle cependant que l'on
+appelle à juste titre le siècle d'or de la littérature italienne,
+l'Italie était déjà livrée à des abus d'esprit, qui ne firent
+qu'augmenter dans la suite. Pétrarque, ce beau génie, ce créateur de la
+poésie érotique moderne, avait aussi créé un spiritualisme, une
+mysticité d'amour et de langage, sur lesquels on se piquait encore de
+renchérir. Les _Petrarquistes_, dont le nombre fut grand dans le
+seizième siècle, et qui n'avaient pas le génie de leur modèle, outrèrent
+ses défauts, et furent souvent inintelligibles pour eux-mêmes. Pétrarque
+et ses imitateurs firent passer dans leur langue des expressions
+précieuses et recherchées, qui peut-être alors étaient trop fréquentes
+pour ne pas sembler naturelles, mais dont l'Italie elle-même est
+désabusée aujourd'hui. Les poésies lyriques du Tasse, poésies trop peu
+connues, trop nombreuses, mais dont un choix bien fait serait comparable
+aux recueils de ce genre les plus estimés, prouvent assez que, malgré la
+supériorité de son esprit, il fut loin de se garantir des défauts
+brillants de son siècle.
+
+En commençant sa _Jérusalem_, il se proposa sans doute de changer sa
+manière, et d'imiter dans son style, comme dans plusieurs de ses
+inventions et dans le tissu régulier de sa fable, Homère et Virgile
+qu'il étudiait sans cesse, et dont il ne parlait qu'avec le ton de
+l'admiration et de l'enthousiasme. Mais on sait le pouvoir que les
+premières habitudes ont sur l'esprit comme sur le corps. Malgré tous les
+efforts qu'il fit peut-être, est-il étonnant que l'on aperçoive souvent
+dans son poëme, au milieu des plus grandes beautés de style, de
+malheureux vestiges de son vice originel?
+
+Les poëmes romanesques ou romans épiques qui avaient inondé l'Italie,
+avaient semé dans la langue et dans les imaginations italiennes, un
+grand nombre d'expressions et d'idées ennemies du bon goût, et même du
+bons sens, pris dans cette acception positive que lui donne Horace quand
+il en fait la première règle de l'art d'écrire. Nourri dans sa jeunesse
+de la lecture de ces ouvrages, ayant lui-même, dès l'âge de dix-sept
+ans, figuré parmi les poëtes romanciers; malgré les notions saines
+qu'il acquit ensuite sur la véritable épopée, il lui fut impossible de
+ne pas conserver, dans un poëme héroïque, quelques-uns des défauts qu'il
+s'était habitué à excuser et même à imiter dans les romans.
+
+La philosophie du Tasse était celle d'Aristote, réunie à la philosophie
+de Platon. Il avait appris dans le premier de ces philosophes toutes les
+finesses, et même toutes les subtilités de la dialectique. L'arme du
+sophisme lui était familière. Dans ses ouvrages en prose, il s'en sert
+quelquefois d'une manière que l'école approuve peut-être, mais que le
+bon sens réprouve. Il est affligeant, par exemple, qu'un aussi beau
+génie descende à des puérilités telles que celles-ci. Pour élever le
+_Roland furieux_ au rang des poëmes héroïques, l'académie de _la Crusca_
+avait pris le parti de dire: poëme héroïque et roman, c'est tout un. «Ce
+qui n'est ni _tout_ ni _un_, répond le Tasse, ne peut être _tout un_:
+or, le poëme de l'Arioste n'est ni _tout_ ni _un_; donc il ne peut être
+_tout un_, avec un poëme héroïque.» Il est vrai que l'_Infarinato_, dans
+sa réplique, pour se moquer de ce mauvais sophisme, en fait un plus
+bizarre et plus mauvais encore. Pour l'entendre, il faut se rappeler que
+_Tasso_, en italien, signifie aussi un blaireau. «Vous êtes _il Tasso_,
+dit l'académicien; cependant vous n'êtes ni _il_, ni _Tasso_; car si
+vous étiez _il_, vous seriez un article, et si vous étiez _Tasso_, vous
+seriez une bête.» Cela est assurément détestable, mais le Tasse avait
+le malheur d'y avoir donné lieu. Lorsque dans un ouvrage de discussion,
+et dans la maturité de l'âge (car il avait alors quarante-un ans), un
+auteur se permet de raisonner ainsi, il n'est pas étonnant que, dans un
+âge plus tendre, et dans un ouvrage de pure imagination, il ait pu se
+soustraire quelquefois aux sévères lois du bon sens, qui sont aussi
+celles du bon goût?
+
+Il avait appris de Platon à se livrer aux méditations contemplatives, et
+son ame naturellement élevée, avait facilement reçu l'empreinte du beau
+moral, tel que l'avait si bien conçu le plus sublime des anciens
+philosophes, mais non pas toujours le plus raisonnable. Ce fut à son
+exemple qu'il composa des dialogues où l'on trouve souvent des beautés
+dignes de son maître, mais qui souvent aussi sont défigurées par des
+pointilleries scolastiques, dont nous venons de voir un exemple, et dont
+les dialogues de Platon même ne sont pas toujours exempts. Son poëme est
+rempli des traces du platonisme: on les reconnaît à la noblesse, à la
+beauté idéale de ses pensées et de ses maximes, mais on les reconnaît
+aussi à cette métaphysique amoureuse que Pétrarque avait mise à la mode,
+et que, dans leurs plaisirs, dans leurs plaintes, leurs regrets, les
+amants du Tasse emploient souvent au lieu du langage de la nature.
+
+C'est encore de Platon qu'il avait pris un goût excessif pour
+l'allégorie. Il le poussa jusqu'à ne plus voir dans les poëmes d'Homère
+et de Virgile que des allégories continuelles, et voulut, à cet exemple,
+allégoriser toute sa _Jérusalem_. Quelques parties de ces anciens poëmes
+étaient peut-être en effet allégoriques. Le chantre d'Achille et celui
+d'Énée, à l'exemple des premiers poëtes, y couvraient peut-être de ce
+voile ingénieux les vérités les plus sublimes de la physique et de
+l'astronomie; mais imaginer que le tissu entier de leurs fables est une
+pure allégorie; que leurs héros ne sont que des emblèmes; penser et
+écrire que l'_Iliade_ est l'image de la vie civile, l'_Odyssée_ celle de
+la vie contemplative, et l'_Énéide_ un mélange de l'une et de l'autre;
+soutenir gravement que l'homme contemplatif étant solitaire, et l'homme
+actif vivant dans la société civile, c'est pour cela qu'Ulysse, à son
+départ de chez Calypso, est seul, et non pas accompagné d'une armée ou
+d'une multitude de suivants; qu'Agamemnon et Achille, au contraire, sont
+représentés, l'un comme général de l'armée des Grecs, l'autre comme chef
+des Myrmidons; qu'Énée enfin est accompagné lorsqu'il combat ou qu'il
+fait d'autres actes de la vie civile, mais que pour descendre aux
+Champs-Élysées, il laisse tous ses compagnons, même son fidèle Achate;
+et que ce n'est pas au hasard que le poëte le fait ainsi aller seul,
+parce que ce voyage signifie une contemplation des peines et des
+récompenses qui sont réservées dans l'autre vie aux ames des bons et
+des méchants; qu'en outre l'opération de l'intelligence spéculative qui
+est l'opération d'une seule puissance est très-bien figurée par l'action
+d'un seul; mais que l'opération politique qui procède de l'intelligence
+et en même temps des autres puissances de l'ame, lesquelles sont, pour
+ainsi dire, des citoyens réunis dans une république, ne peut être aussi
+bien représentée par une action où plusieurs ne concourent pas ensemble
+à une seule fin; établir en principe toutes ces rêveries et les prendre,
+ou feindre de les prendre pour règles, comme fit le Tasse[521], n'est-ce
+pas prouver assez qu'avec une imagination très-riche et plusieurs autres
+qualités poétiques, portées même au plus haut degré, on n'a pas toujours
+ce _bon sens_, dont la véritable et saine poésie ne doit s'écarter
+jamais?
+
+ [Note 521: Dans l'_Allegoria del poema_, jointe à presque
+ toutes les éditions de la _Jérusalem délivrée_.]
+
+Voyez son discours intitulé _Allégorie du poëme_; vous y apprendrez que
+l'armée des croisés étant composée de différents princes et d'autres
+soldats chrétiens, représente l'homme qui est un composé d'ame et de
+corps, et d'une ame non pas simple, mais partagée en différentes
+puissances; que Jérusalem, ville forte et placée dans un terrain âpre et
+montueux, vers laquelle sont dirigées toutes les entreprises de l'armée
+fidèle, désigne la félicité civile, convenable au bon chrétien, félicité
+difficile à acquérir, placée sur la cime escarpée où habite la Vertu,
+mais où doivent tendre toutes les actions de l'homme politique. Vous y
+apprendrez encore que Godefroy est l'image de l'intelligence, que
+Renaud, Tancrède et les autres princes, figurent les autres qualités de
+l'ame, et que le corps humain est représenté par les soldats; que
+l'amour qui fait déraisonner Tancrède, Renaud et d'autres guerriers, et
+qui les éloigne de Godefroy, désigne les combats que livrent à la
+puissance raisonnable la concupiscible et l'irascible, etc., etc.»
+
+Je sais bien que cette _Allégorie_, qu'il écrivit en un jour[522], ne
+fut qu'une espèce de jeu d'esprit, auquel il voulut d'abord que les
+autres fussent pris; que son premier dessein était de mettre ainsi à
+couvert les amours, les enchantements, et tout ce qu'il y avait de trop
+peu grave dans son poëme, en faisant croire qu'il avait caché sous ces
+dehors frivoles des vues philosophiques et politiques. Une de ses
+lettres nous l'apprend[523]; mais elle nous apprend aussi que quand il
+eut terminé ce travail, il en fut si émerveillé lui-même, il en trouva
+toutes les parties si exactement correspondantes et si bien d'accord
+avec le sens littéral de sa _Jérusalem_, qu'il finit par douter si, même
+en la commençant, il n'avait pas eu cette pensée[524]. Ne mettons pas à
+cela plus d'importance qu'il ne faut, mais reconnaissons cependant que
+ni l'illusion qu'il avait voulu faire, ni celle qu'il finit par
+éprouver, ne sont d'un esprit bien sage, et que ni Homère ni Virgile
+n'en avaient, quoi qu'on puisse dire, voulu causer ni éprouvé eux-mêmes
+de pareilles.
+
+ [Note 522: A Ferrare, au mois de juin 1576.]
+
+ [Note 523: Citée dans sa Vie, par _Serassi_, p. 223, d'après
+ un manuscrit, et jusqu'alors inédite.]
+
+ [Note 524: _Ond'io dubito, che non sia vero che quando
+ cominciai il mia poema avessi questo pensiero._ (_Ibid._, p.
+ 124.)]
+
+De ce vice, qu'on peut appeler radical, naissent en effet tous les
+autres. Ce n'est pas assez d'en reconnaître les suites dans quelques
+vers trop brillantés, dans quelques images trop fleuries, dans des
+expressions et des tours affectés, que le critique français avait sans
+doute en vue quand il se servit de ce mot de clinquant dont on a fait
+tant de bruit, et qu'un critique italien avait employé avant lui, sans
+qu'on lui en ait fait les mêmes reproches; il y faut voir aussi la
+source de défauts peut-être plus graves, dans les narrations, dans les
+descriptions, et surtout dans les situations pathétiques et les discours
+passionnés. Expliquons ceci par des exemples.
+
+Dans les narrations, on peut regarder comme un défaut opposé à ce
+jugement, à cette sagesse, à ce bon sens que recommande Horace, et que
+les deux anciens maîtres de l'épopée ne blessent jamais, toute
+circonstance inutile et qui ne sert que d'un vain ornement; tout détail
+minutieux, tout effet exagéré, toute particularité purement et
+inutilement accessoire. Un vieillard, ami des chrétiens, instruit les
+deux chevaliers qui vont chercher Renaud, de la manière dont ce jeune
+guerrier avait été surpris et enlevé par Armide[525]. Arrivé au bord du
+fleuve Oronte, il était passé dans une île où Armide cachée l'attendait
+pour le poignarder. La beauté ravissante de ce lieu est décrite avec
+autant de goût que de charme. Dans cette première partie de la
+narration, l'agréable n'est que joint au nécessaire; dans le reste, il
+prend trop évidemment le dessus. Renaud entend le fleuve murmurer et
+rendre de nouveaux sons. Il regarde; «il voit au milieu de son cours une
+onde qui tourne et retourne sur elle-même; et de là sort une blonde
+chevelure, et de là s'élève la figure d'une femme, _e quinci il petto e
+le mammelle_, et tout le reste de son corps jusqu'aux endroits que cache
+la pudeur[526].»--Ne perdons pas de vue que ce n'est point ici une
+description faite par le poëte, mais une narration faite par un
+vieillard. Il se plaît fort dans la peinture de ce joli fantôme. Il le
+compare aux nymphes et aux déesses qu'on voit dans un spectacle nocturne
+s'élever lentement du milieu du théâtre. «Ce n'est pas, dit-il ensuite,
+une syrène véritable, mais elle semble une de celles qui habitaient une
+mer dangereuse auprès du rivage de Tirrhène.» Elle se met à chanter une
+chanson galante de vingt-quatre vers, et le bon vieillard qui l'a
+retenue à merveille, la répète tout entière aux chevaliers[527].
+
+ [Note 525: C. XIV, st. 51 et suiv.]
+
+ [Note 526: St. 60.]
+
+ [Note 527: St. 62, 63 et 64.]
+
+Renaud s'endort à ces doux chants, continue le vieil ermite: la
+magicienne sort de son embuscade, et court à lui ne respirant que la
+vengeance; «mais quand elle fixe sur lui ses regards, qu'elle le voit
+respirer si paisiblement, qu'elle voit dans ses yeux, quoiqu'ils soient
+fermés, une expression douce et riante (qu'est-ce donc quand il peut les
+mouvoir?) d'abord elle s'arrête en suspens; ensuite elle s'assied près
+de lui; elle sent en le regardant s'apaiser toute sa colère: elle reste
+désormais tellement penchée sur ce front plein de charmes, _qu'elle
+ressemble à Narcisse auprès de sa fontaine_. De son voile, elle essuie
+la sueur qu'on y voit couler; elle s'en sert ensuite pour agiter
+doucement l'air, et pour tempérer les ardeurs du soleil[528]. «Ainsi,
+qui le croirait? (il faut ici traduire mot pour mot), les ardeurs
+assoupies de ses yeux cachés fondirent cette glace qui s'endurcissait
+plus que le diamant dans son coeur[529].»
+
+ [Note 528: Si l'on en excepte un ou deux traits, ce tableau
+ est charmant, et aussi vrai qu'il est agréable: quel dommage qu'il
+ soit gâté par ce qui suit!]
+
+ [Note 529: St. 67.]
+
+Que ceci nous suffise pour exemple des narrations; je n'en pouvais
+peut-être citer aucun où la convenance fut plus complètement blessée, je
+ne dis pas seulement par quelques expressions, mais par le fond même du
+récit, mis dans la bouche d'un vieillard, qui ôte à la plupart de ces
+détails toute vraisemblance.
+
+Il y a deux sortes de descriptions, celles des choses et celles des
+personnes, ou les portraits. Ne voulant parler que des plus célèbres, je
+choisirais pour exemples des mêmes défauts dans les unes et dans les
+autres quelques traits des jardins d'Armide, et du portrait d'Armide
+elle-même; mais ces deux morceaux entiers me fourniront, dans le
+chapitre suivant, une citation plus importante et un parallèle déjà
+promis. Nous pourrons alors observer, et ces vices brillants, qui sont
+là, comme dans tout le poëme, rachetés par des beautés exquises, et les
+résultats d'une rivalité dangereuse que le Tasse pouvait seul soutenir.
+
+A l'égard des situations touchantes et des peintures de passions fortes
+où des fautes du même genre et des traits d'esprit déplacés détruisent
+le pathétique, c'est, de tous les défauts reprochés au Tasse, celui
+qu'on peut lui pardonner le moins, et malheureusement l'un des reproches
+qu'il paraît le plus mériter.
+
+Quelle peinture devait être plus pathétique et plus terrible que celle
+du désespoir d'un amant qui, pendant la nuit, tue, sans la connaître une
+maîtresse adorée? Voyez Tancrède prêt à baptiser Clorinde qu'il a
+blessée à mort. Il ne meurt pas, parce qu'il recueille en ce moment
+toutes ses forces, qu'il les met en garde auprès de son coeur, et que,
+réprimant sa douleur, il s'occupe _à donner la vie avec l'eau à celle
+qu'il a tuée avec le fer_[530]. Des Français qui arrivent le trouvent
+mourant, et l'emportent avec Clorinde, _à peine vivant en soi, et mort
+en elle qui est morte_[531]. Lorsqu'il revient à lui et qu'il se
+retrouve dans sa tente au milieu de ses amis, il se répand en plaintes
+qui devraient arracher des larmes; mais comment ne seraient-elles pas
+séchées par cette froide apostrophe à sa main[532]? «Ah! main timide et
+lente, toi qui sais tous les moyens du blesser, toi impie et infâme
+ministre de la mort, que n'oses-tu maintenant trancher le fil de cette
+vie coupable? Perce ma poitrine, et de ton fer barbare déchire
+cruellement mon coeur! Mais peut-être habituée à des actions atroces et
+impies, regardes-tu comme un acte de pitié _de donner la mort à ma
+douleur_.» Après quelques mouvements plus passionnés, mais où l'on ne
+voit pas encore l'expression d'un véritable désespoir, il demande où est
+le corps de Clorinde. Peut-être est-il la proie des bêtes féroces[533].
+«Ah! trop noble proie! ah! trop douce, trop chère, et trop précieuse
+pâture, ah! restes malheureux, contre qui les ombres et les forêts ont
+irrité, moi d'abord, et ensuite les bêtes sauvages! J'irai où vous êtes,
+et je vous aurai avec moi, si vous existez encore, ô dépouilles chéries!
+Mais s'il arrive que ces membres si délicats aient assouvi des appétits
+féroces, je veux que la même gueule m'engloutisse: je veux être renfermé
+dans le ventre qui les renferme. Tombe honorable et heureuse pour moi,
+quelque part qu'elle puisse être, s'il m'est permis d'y être avec eux!»
+
+ [Note 530:
+
+ _A dar si volse
+ Vita con l'acqua a chi col ferro uccise_.
+ (C. XII, st. 68.)]
+
+ [Note 531: _In se mal vivo e morto in lei ch' è morta_. (St.
+ 71.)]
+
+ [Note 532: St. 75. Je connais les réponses que le marquis
+ _Orsi_, dans son sixième Dialogue, cité ci-dessus, p. 339, note 2,
+ fait aux objections du P. Bouhours sur quelques-uns des traits
+ suivants. Ces réponses ont, du moins à mon avis, le très-grand
+ tort de ne répondre à rien, et de laisser les choses au même point
+ où elles étaient auparavant.]
+
+ [Note 533: St. 78.]
+
+Comment, lorsqu'on est habitué aux beautés vraies d'Homère et de
+Virgile, pourrait-on se sentir ému par de pareilles plaintes, ou par
+celles-ci qui viennent bientôt après[534]? «O mes yeux, aussi
+impitoyables que ma main! elle a fait les plaies; vous les regardez!
+vous les regardez sans pleurer! Ah! que mon sang coule, puisque mes
+pleurs refusent de couler!» ou enfin par cette apostrophe au tombeau de
+Clorinde? «O marbre si cher et si honoré, qui as au-dedans de toi ma
+flamme et au-dehors mes pleurs[535], non, tu n'es point la demeure de la
+mort, mais de cendres vivantes où repose l'amour; et je sens que tu
+rallumes dans mon coeur ses feux accoutumés, moins doux, mais non moins
+brûlants. Ah! prends mes soupirs, et prends ces baisers que je baigne
+d'une eau douloureuse, et puisque je ne le puis moi-même, donne-les du
+moins à ces restes chéris que tu as dans son sein. Donne-les leur, et si
+jamais cette belle ame tourne les yeux vers ses belles dépouilles, elle
+ne s'irritera ni de ta pitié, ni de ma hardiesse, etc.»
+
+ [Note 534: St. 82 et 83.]
+
+ [Note 535:
+
+ _O sasso amato ed honorato tanto,
+ Che dentro hai le mie fiamme e fuori il pianto_, etc.
+ (St. 96.)]
+
+Quel moment encore pour l'expression et pour le pathétique que celui où
+Armide est quittée par Renaud! Elle qui naguère avait à ses ordres tout
+l'empire d'amour, qui voulait être aimée et qui haïssait les amants, qui
+n'aimait qu'elle, ou qui n'aimait en autrui que l'effet du pouvoir de
+ses yeux[536]; maintenant méprisée, trahie, abandonnée, elle suit celui
+qui la fuit et la méprise; elle tâche _d'orner par ses larmes le don de
+sa beauté refusé pour lui-même... Elle envoie devant elle ses cris pour
+messagers, et elle ne le joint que lorsqu'il a joint le rivage_[537].
+Forcenée, elle s'écrie: «O toi qui emportes avec toi une partie de
+moi-même, et qui en laisses une partie, ou prends l'une, ou rend
+l'autre, ou donne en même temps la mort à toutes les deux»..... Elle
+arrive auprès de Renaud, et avant de lui parler, elle soupire: «Comme un
+musicien habile qui, avant de chanter, prélude à voix basse pour
+préparer l'attention de ses auditeurs[538].» Comparaison précieuse et un
+peu froide peut-être, mais délicieusement exprimée, et ce qui vaut
+encore mieux, conforme à ce trait bien saisi du caractère d'Armide, _qui
+même dans l'amertume de sa douleur n'oublie pas ses artifices et ses
+ruses_[539].
+
+ [Note 536: C. XVI, st. 38 et suiv.]
+
+ [Note 537:
+
+ _E invia per messaggieri inanzi i gridi;
+ Nè giunge lui, pria ch'ei sia giunto a i lidi_. (St. 39.)]
+
+ [Note 538:
+
+ _Qual musico gentil, prima che chiara
+ Altamente la lingua al canto snodi_, etc. (St. 43.)]
+
+ [Note 539:
+
+ _Che ne la doglia amara
+ Già tutte non oblia l'arti e le frodi_. (Ibid.)]
+
+Le commencement de son discours a de l'adresse et de la vérité. Si
+Renaud est devenu son ennemi, elle avoue qu'il peut croire qu'elle a
+mérité sa haine. Elle a aussi haï les chrétiens; née païenne, elle a
+voulu ruiner leur empire. Elle l'a haï lui-même: elle l'a poursuivi,
+fait prisonnier, emmené loin des armes, dans des lieux lointains et
+déserts. Ces souvenirs odieux lui servent pour en amener de plus doux.
+Mais après quelques expressions, peut-être un peu trop naturelles, elle
+se jette de nouveau dans tous ces traits d'esprit, ennemis du pathétique
+et de la nature. «Joins à cela, dit-elle[540], ce que tu regardes comme
+plus honteux et plus malheureux pour toi; je t'ai trompé, je t'ai séduit
+par les délices de notre amour. Cruelle tromperie sans doute et
+séduction coupable! Laisser cueillir sa fleur virginale, livrer à un
+tyran tous ses charmes! après les avoir refusés pour récompense à mille
+_anciens_ amants, les offrir en don à un _nouveau_! Eh bien! que ce soit
+encore là un de mes crimes. Quitte ce séjour qui fut si agréable pour
+toi, passe les mers, combats, détruis notre foi.... Que dis-je? Notre
+foi! Ah! elle n'est plus la mienne; _ô ma cruelle idole_[541], je ne
+suis fidèle qu'à toi!
+
+ [Note 540: St. 46.]
+
+ [Note 541:
+
+ _Fedele
+ Sono a te solo, idolo mio crudele._ (St. 47.)
+
+ _Idolo mio_ est, en italien, un mot d'amour qui n'a point de
+ correspondant en français, et doit ordinairement se rendre par
+ quelque autre expression de tendresse; mais ici c'est le mot
+ propre; il s'agit de la religion, de la foi que professait Armide;
+ cette foi n'est plus la sienne, elle n'est plus fidèle qu'à cet
+ _idolo_, qu'il faut absolument rendre par ce qui signifie en
+ français, comme en italien, l'objet d'un culte, lorsqu'on ne
+ traduit pas, et qu'on ne veut, comme je le fais ici, qu'expliquer
+ et faire entendre. Dans une traduction, le changement de genre
+ forcerait à prendre un autre tour.]
+
+Permets moi seulement de te suivre, grâce qui peut encore se demander
+entre ennemis. _Le déprédateur_ ne laisse par derrière lui _sa
+proie_[542]; quand le vainqueur _part_ le captif _ne reste pas_; que ton
+camp me voie parmi les autres trophées, qu'il ajoute à tes autres éloges
+_celui de t'être joué de celle qui s'était jouée de toi_[543].... Je te
+suivrai dans les combats: je serai comme il te plaira le mieux, ton
+écuyer ou ton écu, _scudiero o scudo_[544].
+
+ [Note 542: _Non lascia in dietro il predator la preda_, etc.
+ (St. 48.)]
+
+ [Note 543:
+
+ _Ed a l'altre tue lodi aggiunga questa
+ Che la tua scheruitrice habbia schernito._ (_Ibid._)]
+
+ [Note 544: St. 50. Les réponses du marquis _Orsi, ub. supr._,
+ relatives à ce jeu de mot, sont pires que celles dont j'ai parlé
+ dans une note précédente; elles renforcent l'objection, et rendent
+ la faute plus sensible.]
+
+Renaud s'arrête, mais il résiste et remporte la victoire. L'_amour
+trouve en lui l'entrée fermée et les larmes la sortie_[545]. L'amour
+n'entre pas _pour renouveler d'anciennes flammes dans son sein que la
+raison a glacé_. Il répond avec douceur, mais avec sagesse; aussi Armide
+lui dit-elle: «Écoutez comme il me conseille! écoutez _ce chaste
+Xénocrate_, comme il parle d'amour[546]!» Le nom de ce philosophe grec
+ne sied-il pas merveilleusement bien dans la bouche d'Armide? Je sais
+qu'une partie de cette longue scène, composée de trois discours, est
+écrite différemment, et qu'on en peut citer des tirades entières où la
+passion parle son véritable langage; mais la plupart des traits en sont
+imités ou plutôt traduits de Virgile, et l'on pardonne d'autant moins au
+Tasse d'avoir, dans quelques autres, fait si peu convenablement parler
+Armide, qu'il avait alors Didon sous les yeux ou dans la mémoire.
+
+ [Note 545:
+
+ _Resiste e vince; e in lui trova impedita
+ Amor l'entrata, il lagrimar l'uscita._ (St. 51.)]
+
+ [Note 546:
+
+ _Odi come consiglia, odi il pudico
+ Senocrate, d'amor come ragiona._ (St. 58.)]
+
+Herminie, au dix-neuvième chant, trouve son cher Tancrède vainqueur
+d'Argant, mais lui-même étendu mourant, à peu de distance du corps de
+son ennemi. «Après un si long temps, dit-elle[547], je te revois à
+peine, ô Tancrède, je te _revois_, et je ne suis pas _vue_; je ne suis
+pas vue de toi, quoique présente, et en te _trouvant_ je te _perds_ pour
+toujours.» Elle voudrait être aveugle pour ne le pas voir en cet état;
+elle déplore la flamme des yeux, leurs rayons cachés, la couleur
+vermeille des joues fleuries, etc. Elle s'adresse enfin à l'ame, et la
+prie de pardonner un larcin téméraire. Ce larcin est un baiser, et il ne
+faut pas moins de douze vers à la chaste Herminie pour traiter à fond
+cette matière. «Je veux ravir à ces lèvres pâles de froids baisers _que
+j'espérai plus chauds_[548], (qu'on me pardonne cette traduction
+littérale). J'enlèverai à la mort une partie de ses droits, en baisant
+ses lèvres livides et flétries. Bouche compatissante qui, pendant ta
+vie, consolais ma douleur par tes discours, qu'il me soit permis, avant
+mon départ, de me consoler par quelqu'un de tes chers baisers; et
+peut-être alors si j'avais été assez hardie pour le demander,
+m'aurais-tu donné ce qu'il faut maintenant que je vole. Qu'il me soit
+permis de te presser, et ensuite que je verse mon ame entre tes lèvres!»
+Où est la décence? où est la nature? où est le pathétique?
+
+ [Note 547: St. 105 et suiv.]
+
+ [Note 548:
+
+ _Da le pallide labra i freddi baci,
+ Che più caldi sperai, vuò pur rapire._ (St. 107.)]
+
+Ce qui augmente l'inconvenance, c'est qu'Herminie n'est pas seule: elle
+parle ainsi devant Vafrin, écuyer de Tancrède, qui est arrivé avec elle,
+qui vient d'ôter le casque du guerrier, l'a reconnu, s'est écrié: c'est
+Tancrède! et n'a plus rien dit depuis. Ce qui suit y ajoute encore. Elle
+s'en tient à ce long projet de baisers, et ne fait point ce que
+l'extrême douleur rendait excusable, qui était d'imprimer en effet un
+baiser sur les lèvres du héros qu'elle croit mort. «Elle parle ainsi en
+gémissant, dit le Tasse; et elle se fond pour ainsi dire par les yeux,
+et paraît changée en fontaine[549].» Ce baiser aurait pu ranimer
+Tancrède, mais cela eût été trop naturel. Il faut que ce soit ce déluge
+de larmes qui le ranime en coulant sur son visage. Sa bouche
+s'entr'ouvre, et les yeux encore fermés, il pousse un faible soupir qui
+se confond avec ceux d'Herminie. Elle l'entend, et s'écrie: «Ouvre les
+yeux, Tancrède, à ces derniers devoirs que je te rends par mes
+pleurs[550]. Regarde celle qui veut faire avec toi cette longue route,
+et qui veut mourir à tes côtés. Regarde-moi; ne t'enfuis pas si vite;
+c'est là le dernier don que je te demande.» Tancrède ouvre les yeux et
+les referme aussitôt. Elle continue à se plaindre. Vafrin prend enfin la
+parole, et dit ces deux mots, qu'il aurait dû dire il y a long-temps:
+«Il ne meurt point[551]; il faut donc d'abord le panser, nous le
+pleurerons ensuite.» Alors il désarme son maître. Herminie, savante dans
+l'art de guérir, regarde et touche les blessures: elle espère qu'elles
+ne seront pas mortelles. Mais elle n'a pour servir de bandes que son
+voile: l'amour lui en indique d'extraordinaires; elle se coupe les
+cheveux et s'en sert pour essuyer et pour bander les plaies. Elle n'a ni
+dictame, ni autres herbes médicales, mais elle possède des paroles
+magiques très-puissantes, et elle en fait usage. Tancrède ouvre enfin
+les yeux. Il reconnaît son écuyer. Il demande quelle est cette beauté
+compatissante qui fait auprès de lui l'office de médecin. Elle rougit.
+Tout sauras tout, lui répond-elle; maintenant, je t'ordonne, comme ton
+médecin, le silence et le repos. Tu guériras: prépare ma récompense; et
+en parlant ainsi, elle lui pose la tête sur son sein[552].
+
+ [Note 549: Le texte dit _en ruisseau_:
+
+ _Così parla gemendo, e si disface
+ Quasi per gli occhi, e par conversa in rio._ (St. 109.)]
+
+ [Note 550:
+
+ _A queste estreme
+ Essequie.......... ch'io ti fò col pianto._ (St. 110.)]
+
+ [Note 551: _Questi non passa._ (St. 111.)]
+
+ [Note 552: St. 114.]
+
+Ce tableau est charmant, sans doute, et je l'indiquerais volontiers à un
+artiste sensible; mais ne voit-on pas que le langage d'Herminie qui
+était d'abord trop emphatique et trop orné pour la douleur, devient ici
+trop simple et trop nu? D'ailleurs la fin de cette scène qui, tout
+entière devait être si touchante, fait encore mieux sentir,
+non-seulement le défaut de pathétique, mais l'invraisemblance du
+commencement. Comment le premier mouvement de Vafrin, comment celui
+d'Herminie si habile dans l'art de guérir, l'une au lieu de faire de si
+longs et si froids discours, et l'autre de rester à les entendre,
+n'a-t-il pas été de désarmer Tancrède, pour voir si quelque chaleur, si
+quelque battement de coeur ne lui restait pas encore?
+
+Quant aux images trop fleuries et aux pensées frivoles, aux tours
+affectés, aux pointes et aux jeux de mots, assez généralement regardés
+comme les seuls défauts que l'on puisse reprocher au Tasse, ils sont,
+j'ose le dire, en plus grand nombre dans son poëme qu'on ne le croit
+communément. L'énumération en serait longue, si l'on voulait parcourir
+la _Jérusalem délivrée_ d'un bout à l'autre, et citer tout ce qui peut
+être rangé dans l'une de ces trois classes, celle des images et des
+pensées, celles des tours, et celle des expressions ou des mots;
+contentons-nous de quelques exemples.
+
+Armide, à qui Godefroy refuse le secours qu'elle lui demande, verse des
+larmes, telles qu'en produit la colère mêlée à la douleur. «Ses larmes
+naissantes ressemblaient à un crystal et à des perles frappées des
+rayons du soleil[553]. Ses joues humides étaient comme des fleurs
+vermeilles et blanches tout ensemble, qu'arrose un nuage de rosée,
+lorsqu'au point du jour elles ouvrent leur calice au doux zéphir, et
+que l'aube qui les regarde avec plaisir, désire d'en parer son sein.»
+Que devient au milieu de ces jolies images, et surtout de la dernière,
+la douleur vraie ou fausse d'Armide? Le poëte n'emploie-t-il pas encore
+une image trop fleurie, ou plutôt une figure trop recherchée, trop peu
+naturelle, lorsqu'Armide, pour consoler ses amants, «fait briller, comme
+un double soleil, son regard serein et son souris céleste sur les nuages
+épais et obscurs de la douleur, qu'elle avait d'abord amassés autour de
+leur sein[554]?» Tancrède, dès l'instant qu'il voit Clorinde, en devient
+amoureux; le Tasse, au lieu de peindre ce rapide sentiment de l'amour,
+s'amuse à cette image trop fleurie et à cette pensée frivole de l'Amour
+enfant. «O merveilles! l'Amour qui vient à peine de naître, vole déjà
+grand, et déjà triomphe armé[555].»
+
+ [Note 553: C. IV, st. 74 et suiv.]
+
+ [Note 554: St. 91.]
+
+ [Note 555: C. I, st. 47.]
+
+Tancrède, qui se trouve tout à coup enfermé dans les obscures prisons
+d'Armide, y regrette moins de ne plus voir le soleil que de ne plus voir
+Clorinde; encore ne s'exprime-t-il pas aussi naturellement. «Ce serait,
+dit-il, une perte légère que de perdre le soleil; malheureux! je perds
+la vue bien plus douce d'un beau soleil[556].» Renaud, revenu de ses
+erreurs, s'acheminant avant l'aurore vers la montagne où il doit prier,
+admire les étoiles et la lune argentée. On s'attend qu'un si grand
+spectacle lui dictera quelque pensée profonde; or voici celle qu'il lui
+inspire. «Il n'est personne qui admire tant de merveilles, et nous
+admirons la lumière trouble et obscure, qu'un coup d'oeil ou l'éclair
+d'un sourire nous découvre sur les confins bornés d'un fragile
+visage[557].» Le fond de la pensée est aussi frivole que le tour est
+précieux et affecté.
+
+ [Note 556:
+
+ _E tal' hor dice in tacite parole:_
+ _Lieve perdita fia perdere il sole.
+ Ma di più vago sol più dolce vista
+ Misero i' perdo._ (C. VII, st. 48 et 49.)]
+
+ [Note 557:
+
+ _E miriam noi torbida luce e bruna,
+ Ch'un girar d'occhi, un balenar di riso
+ Scopre in breve confin di fragil viso._
+ (C. XVII, st. 13.)]
+
+Dans la dernière bataille, Renaud et ses compagnons d'armes tuent tout
+ce qu'ils rencontrent. Les infidèles n'osent même se défendre. Ce n'est
+point un combat, c'est un massacre; car on emploie d'un côté le fer et
+de l'autre la gorge[558]. Ici la frivolité de la pensée va jusqu'au
+ridicule. Il est vrai que cela est imité de Lucain, qui dit dans son
+neuvième livre positivement la même chose[559]; mais n'en déplaise à
+Lucain et à ses admirateurs outrés, _frivolité_ et _ridicule_, n'en sont
+pas moins ici les mots propres.
+
+ [Note 558: _Che quinci oprano il ferro, indi la gola._]
+
+ [Note 559:
+
+ _Perdidit indè modum cædes, ac nulla secuta est
+ Pugna, sed hinc jugulis, hinc ferro bella geruntur._]
+
+J'entends par _tours affectés_ les répétitions, les accumulations, les
+oppositions qui s'écartent du naturel, qui ne forment qu'un vain
+cliquetis de mots et de pensées, et qui ôtent au style épique sa noble
+et décente simplicité.--Odoard et Gildippe combattent toujours ensemble:
+tous les coups qu'ils reçoivent les blessent également. Souvent l'un est
+blessé, l'autre languit, _et celui-là verse son ame, quand celle-ci
+verse son sang_[560].» Soliman, dans un combat nocturne, fait des
+prodiges de valeur. «Son fer ne s'abat point qu'il ne touche, il ne
+touche point qu'il ne blesse, il ne blesse point qu'il ne tue[561].»
+Après un _tour_ si _affecté_, et une accumulation si exagérée, sied-il
+bien d'ajouter: «J'en dirais plus encore, mais la vérité à l'air du
+mensonge?» Clorinde et Tancrède qui se combattent sans se connaître,
+«ont le pied toujours ferme et la main toujours en mouvement. L'insulte
+excite le courroux à la vengeance, et la vengeance ensuite renouvelle
+l'insulte[562].» Au haut de la montagne où Armide a placé ses jardins,
+où le ciel est toujours serein, et conserve éternellement _aux près les
+herbes, aux herbes les fleurs, aux fleurs les odeurs, aux arbres les
+ombrages_[563], une jolie nymphe se jouait dans l'eau d'une fontaine;
+«elle riait et rougissait tout ensemble; et le sourire _était plus beau
+dans la rougeur et la rougeur dans le sourire_[564].» Elle disait aux
+chevaliers: vous pouvez déposer ici les armes; vous n'y serez plus
+guerriers que de l'amour, _et le lit et l'herbe tendre des prés_ seront
+_vos doux champs de bataille_.»
+
+ [Note 560: C. I, st. 57.]
+
+ [Note 561: C. IX, st. 23.]
+
+ [Note 562: C. XII, st. 55 et 56.]
+
+ [Note 563: C. XV, st. 54.]
+
+ [Note 564: _Ibid._, st. 62 et suiv.]
+
+Je n'ai pas besoin de dire ce que j'entends par _pointes_ ou _jeux de
+mots_; cela est assez clair, et ne s'expliquerait que trop de soi-même
+dans les traits suivants.--Ce n'est pas assez qu'Armide raconte que son
+tyran la quitta avec un visage _sombre_ où paraissait _clairement_ la
+cruauté de son coeur[565], ni qu'elle dise: _Je craignais_ même de lui
+découvrir _ma crainte_[566], il faut encore que l'_eau_ qui coule de ses
+yeux produise l'effet _du feu_, et que le poëte s'écrie: «O miracle
+d'amour, qui tire des étincelles de ses larmes, et qui _enflamme_ les
+coeurs _dans l'eau_[567]!» Ses ruses mettent le trouble dans le camp des
+chrétiens; «elle trempe les traits d'amour dans le feu de la
+pitié[568]..... Elle intimide les uns, encourage les autres, et
+enflammant leurs désirs amoureux, enlève la glace qu'avait amassée la
+crainte[569].» Enfin les faisant à chaque instant changer d'état, «elle
+les tient toujours _dans la glace et dans le feu, dans les ris et dans
+les pleurs_, entre la crainte et l'espérance[570].»
+
+ [Note 565:
+
+ _Partissi alfin con un sembiante_ oscuro
+ _Onde l'empio suo cor_ chiaro _trasparve._
+ (C. IV, st. 48.)]
+
+ [Note 566: _E scoprir la mia_ tema _anco_ temea. (St. 51.)]
+
+ [Note 567:
+
+ _O miracol d'amor che le faville
+ Tragge del pianto e i cor ne l'acqua accende._ (St. 76.)]
+
+ [Note 568: St. 90.]
+
+ [Note 569: _Ibid._, st. 88.]
+
+ [Note 570:
+
+ _Fra si contrarie tempre in ghiaccio e in foco,
+ In riso, in pianto, e fra paura e spene
+ Inforsa ogni suo stato._ (St. 93.)]
+
+Senape, roi d'Éthiopie, était éperdûment amoureux de sa femme, et dans
+lui _les glaces_ de la jalousie égalaient _les feux_ de l'amour[571].
+Mais voici bien autre chose. La reine était noire, elle accouche d'une
+fille blanche; cette fille est Clorinde, à qui le vieil Arsète raconte
+cette histoire. Votre mère, lui dit-il, résolut de vous cacher au roi
+son époux «à qui _la blancheur_ de votre teint eût pu paraître une
+preuve contre _la candeur_ de sa foi.» Je suis même obligé de mettre ici
+l'inverse du jeu de mots qui est dans l'original, pour le faire un peu
+entendre, car c'est la _candeur_ du teint de l'enfant qui est opposée à
+la foi _non bianca_ de la mère[572].
+
+ [Note 571: C. XII, st. 22.]
+
+ [Note 572:
+
+ _Ch'egli havria dal_ candor _che in te si vede
+ Argomentato in lei_ non bianca _fede._ (St. 24.)]
+
+On retrouve ce goût pour les pointes dans les récits, dans les discours,
+dans les descriptions; mais c'est surtout, il faut l'avouer, dans le
+caractère d'Armide que le poëte paraît avoir pris à tâche de les semer
+avec profusion. Soit qu'il parle d'elle, soit qu'il la fasse parler ou
+agir, les jeux de mots les plus recherchés viennent d'eux-mêmes se
+placer dans ses vers. Il semble qu'en peignant cet être fantastique, il
+n'ait pas cru devoir un moment parler le langage de la nature, ou plutôt
+il semble que cette magicienne l'a lui-même touché de sa baguette, et
+qu'elle a jeté sur ses pensées et sur son style un charme malfaisant
+qu'il ne peut rompre. Nous en avons déjà plusieurs fois remarqué
+l'influence; mais si l'on veut la voir dans toute sa force, il faut
+jeter les yeux sur Renaud aux pieds d'Armide, et prêter l'oreille à ses
+galanteries amoureuses.
+
+Un miroir du crystal le plus brillant pendait au côté de Renaud. Elle se
+lève, et le place entre les mains de son amant. Ils regardent tous deux,
+elles avec des yeux riants, lui avec des yeux enflammés, un seul objet
+en divers objets. Elle se fait du verre un miroir et lui se fait deux
+miroirs des yeux sereins de sa maîtresse. L'un se glorifie de son
+esclavage, l'autre de son empire, elle en elle-même, et lui en
+elle[573]. «Tourne, lui disait le chevalier, tourne vers moi ces yeux où
+je lis ton bonheur et qui font le mien[574]; car si tu ne le sais pas,
+mes feux sont le vrai portrait de tes beautés. Mon sein retrace mieux
+que ton crystal leur forme et leurs merveilles. Hélas! puisque tu me
+dédaignes, que ne peux-tu du moins voir ton propre visage dans toute sa
+beauté! Ton regard qui ne trouve point ailleurs de quoi se satisfaire,
+jouirait et serait heureux en se retournant sur lui-même. Un miroir ne
+peut rendre une si douce image, et un paradis n'est pas renfermé dans
+une petite glace. Le ciel est un miroir digne de toi, et c'est dans les
+étoiles que tu peux voir tous tes charmas[575].»
+
+ [Note 573:
+
+ _Con luci ella ridenti, ei con accese
+ Mirano in varj oggetti un sol'oggetto;
+ Ella del vetro a se fa specchio, ed egli
+ Gli occhi di lei sereni a se fa spegli.
+ L'un di servitù, l'altra d'impero
+ Si gloria: ella in se stessa ed egli in lei._
+ (C. XVI, st. 20 et 21.)]
+
+ [Note 574: _Onde beata bei._ Jeu de mots impossible à rendre
+ en français, et qui disparaît dans cette paraphrase. Le marquis
+ _Orsi, loc. cit._, défend ce jeu de mots et ce qui suit, comme il
+ défend tout le reste; il cite Pétrarque pour autoriser le Tasse.
+ Je sais combien le Tasse a imité Pétrarque; mais je sais aussi
+ qu'il doit à cette imitation une partie de ses défauts; que ce qui
+ est permis dans le style lyrique ne l'est pas pour cela dans le
+ style épique, et qu'enfin si un tour affecté ou un jeu de mots
+ cessaient de l'être quand on en trouve des exemples dans
+ Pétrarque, cela nous mènerait loin.]
+
+ [Note 575:
+
+ _Non può specchio ritrar si dolce imago,
+ Nè in picciol vetro è un paradiso accolto.
+ Specchio t'è degno il cielo, e ne le stelle
+ Puoi riguardar le tue sembianze belle._ (St. 22.)]
+
+Vous voyez que ce n'est pas seulement dans la douleur et dans les
+plaintes que le Tasse n'a pas su donner à l'amour un langage naturel et
+passionné. Qu'on ne dise point qu'ici tout est illusion et magie; tout y
+est devenu réalité, du moins dans les sentiments. Renaud aime de bonne
+foi; Armide, prise dans ses propres piéges, aime de même; et nous avons
+appris par les reproches qu'elle fait à Renaud quand elle est
+abandonnée, que ce n'est point à se regarder dans un miroir, et à se
+dire des fadeurs que ces deux amants passaient leurs jours dans les
+délicieux jardins d'Armide. «J'aurais bien du plaisir, dit un critique
+au sujet de ce passage, à voir paraître sur la scène un amoureux, avec
+un miroir pendu à sa ceinture, qui lui battrait entre les jambes, quand
+il marcherait sur le théâtre.» Je n'aurais pas osé me permettre cette
+plaisanterie; mais ce n'est pas un critique sans nom, c'est Galilée qui
+l'a faite[576].
+
+ [Note 576: _Considerazioni_, etc., p. 211.]
+
+Nos deux amants se retrouvent à la fin du poëme dans une position fort
+différente; mais ils n'ont point changé de style; et le désespoir
+d'Armide n'est pas moins prodigue de pointes que l'était l'amour de
+Renaud. Ils se rencontrent au milieu d'un combat. Il change un peu de
+visage; _elle devient de glace et ensuite de feu_[577]. Elle lance
+plusieurs traits contre Renaud sans lui faire de blessure; _et tandis
+qu'elle les darde, l'Amour la blesse_[578]. Elle craint que le corps de
+son perfide ne soit invulnérable comme son coeur. «Peut-être, dit-elle,
+ses membres sont-ils revêtus du même marbre dont il a si bien endurci
+son ame. _Les coups d'oeil_ ni _les coups de main_ ne peuvent rien sur
+lui.» Enfin elle s'enfuit seule du champ de bataille; elle s'en va: le
+courroux et l'amour s'en vont avec elle, comme deux chiens attachés à
+ses flancs[579]; expressions passionnées, quoique trop figurées
+peut-être. Elle veut se tuer elle-même. Elle s'adresse _à ses flèches_
+et les invite à percer un coeur où _celle de l'amour_ ne tirent jamais en
+vain. «Puisque aucun autre remède n'est bon pour moi, dit-elle en
+finissant, et qu'il ne faut que _des blessures à mes blessures_, qu'une
+_plaie_ de mes flèches guérisse la _plaie_ d'amour, et que la mort soit
+un remède pour mon coeur[580].»
+
+ [Note 577: C. XX, st. 61 et suiv.]
+
+ [Note 578:
+
+ _Scocca l'arco più volta, e non fa piaga;
+ E mentre ella saetta, amor lei piaga._. (St. 65.)]
+
+ [Note 579: St. 117.]
+
+ [Note 580:
+
+ _Poi ch'ogn'altro rimedio è in me non buono,
+ Se non sol_ di ferute a le ferute,
+ _Sani_ piaga di stral piaga d'amore;
+ _E fia la morte medicina al core._ (St. 125.)]
+
+Il est temps de terminer ces fatigantes citations; en les multipliant,
+je paraîtrais vouloir obscurcir la gloire du Tasse; et je suis
+assurément bien éloigné de ce dessein. Quel intérêt aurais-je à
+rabaisser ce que j'admire? Mais je n'ai point promis une foi aveugle aux
+écrivains que j'admire le plus; je ne l'ai point promise à Boileau, je
+ne l'ai point promise au Tasse; et nous devons tous, en littérature, foi
+et hommage aux lois éternelles de la vérité, de la nature et du goût.
+
+J'espère qu'on ne me dira pas que j'ai poussé trop loin les droits de la
+critique, qu'on ne peut jamais juger ni conclure, en matière de goût,
+d'une nation à l'autre, que chaque peuple a son goût particulier, sa
+manière propre de sentir et de voir, etc., cela peut être objecté à ceux
+qui préfèrent leur goût national au goût des autres, et qui veulent tout
+réduire à leur mesure, mais non à celui qui rapporte tout, et dans les
+arts de son pays, et dans les arts étrangers, à en commun _criterium_, à
+la nature, et à ses premiers et fidèles imitateurs, les anciens;
+autrement, il faudrait qu'il trouvât bon tout ce qu'il voit approuvé
+dans sa patrie; autrement encore, il ne pourrait se former un jugement
+sur rien de ce que les lettres ont produit dans d'autres pays que le
+sien; il ne pourrait même apprécier la littérature ancienne; il ne
+pourrait distinguer ni juger entre les Grecs et les Latins, ni, parmi
+les Latins, entre Cicéron et Sénèque ou même Apulée, entre Virgile,
+Ovide et Lucain. Si, d'une nation à l'autre on interdit la censure, on
+défend donc aussi l'approbation et l'éloge. Que devient alors l'étude
+des langues et des littératures étrangères? Que devient la critique, cet
+art qui a ses droits comme ses principes, et qui, lorsqu'il est ce qu'il
+doit être, exerce une sorte de magistrature sur tous les autres arts de
+l'esprit? Au reste, je ne donne pas plus ici que je ne l'ai fait
+ailleurs mon opinion comme un arrêt, ni mon sentiment pour règle; je dis
+ce qui me semble vrai, ce que je crois utile, me soumettant, comme je le
+fais toujours, au jugement des hommes instruits, pourvu qu'ils soient de
+bonne foi.
+
+Mais revenons au Tasse et à son poëme, supérieur sans doute aux
+critiques qu'on en peut faire, puisque, en dépit de tout ce qu'on y a
+repris et de tout ce qu'on y pourrait reprendre encore, il vit, et vivra
+éternellement. Des critiques d'un genre plus grave, et dont
+quelques-unes ne lui ont point encore été faites, ne pourraient même
+nuire à sa durée. On reprocherait en vain au Tasse, si on l'examinait de
+plus près, je ne dirai pas d'avoir trop négligé les souvenirs religieux
+attachés aux lieux où se passe son action; il les a suffisamment
+rappelés, et en y insistant davantage, il risquait de changer sa
+_Jérusalem_ en un de ces poëmes sacrés qui n'ont jamais qu'une classe de
+lecteurs; mais de n'avoir pas tiré des historiens qu'il dut connaître,
+des faits et des circonstances qui ont toute la grandeur et tout
+l'intérêt des fictions de l'épopée; de n'avoir point assez fidèlement
+décrit les moeurs du onzième siècle et surtout celles des compagnons de
+Godefroy; d'avoir en quelque sorte altéré en eux la superstition qui les
+animait, en leur prêtant une croyance qu'ils n'avaient pas aux prodiges
+opérés par le diable, au lieu d'une disposition toujours prochaine à
+être frappés d'un grand phénomène de la nature et à se figurer des
+apparitions de Dieu, des saints ou des anges; d'avoir mis trop souvent à
+la place des chevaliers de la croix, tels qu'ils étaient réellement, des
+chevaliers romanesques et imaginaires, tels qu'ils ne furent jamais que
+dans le _Bojardo_ et dans l'Arioste; d'avoir aussi mêlé de fausses
+couleurs aux peintures des moeurs de l'Asie, et d'avoir surtout imaginé
+des héroïnes, telles qu'il n'y en eut jamais parmi les musulmans[581];
+mais il en serait de ces défauts comme des autres, ils ne nuiraient pas
+plus au succès désormais immortel de l'ouvrage, qu'à la gloire
+impérissable de l'auteur.
+
+ [Note 581: Tous ces reproches pourraient en effet être faits
+ au Tasse, dans un nouvel examen critique de son poëme, considéré
+ sous le point de vue de ses rapports avec l'histoire. Je les tire
+ en plus grande partie d'une lettre de M. Michaud l'aîné, occupé de
+ la publication de son _Histoire des Croisades_, en même temps que
+ je le suis de l'impression de cet examen du poëme célèbre dont les
+ croisades sont le sujet. Je n'avais point à craindre de le
+ détourner de ses idées habituelles en consultant son esprit juste
+ et son excellent goût sur la fidélité historique que l'on attribue
+ assez généralement au Tasse; et je ne fais que mettre ici en
+ substance ce qui est plus développé dans sa réponse. J'ajouterai
+ seulement en son entier la restriction pleine de goût qu'il met à
+ ce dernier reproche, tiré des moeurs asiatiques. «Si le poëme du
+ Tasse, dit-il, était connu des musulmans, ils pourraient bien lui
+ faire d'autres observations. Ils s'étonneraient, par exemple, de
+ voir courir leurs femmes sur les champs de bataille, ce qui n'est
+ guère en harmonie avec le Koran et avec les moeurs de l'Asie.
+ Herminie et Clorinde sont plus imitées d'Homère et de Virgile que
+ de l'histoire. A Dieu ne plaise cependant que je m'élève contre
+ ces inventions, qui sont si attachantes, et dont le poëte a tiré
+ un si heureux parti!»]
+
+Ce qu'il y a véritablement de merveilleux, ce n'est pas qu'un poëme
+conçu dans la fougue de la jeunesse, avec les habitudes d'esprit
+qu'avait le Tasse dans le temps, dans le pays et dans les circonstances
+particulières où il l'écrivit, offre de tels défauts, c'est qu'en les
+reconnaissant, comme on le doit, si l'on ne veut renoncer à toute idée
+d'alliance entre la poésie et la raison, l'on n'admire et l'on n'aime
+pas moins l'ouvrage où ils se trouvent, c'est que cet ouvrage n'en soit
+pas moins regardé comme le premier des temps modernes, dans le genre de
+poésie le plus grand et le plus noble, et que loin d'être tenté de lui
+contester cette place, on le soit de taxer d'injustice ou
+d'insensibilité aux beautés poétiques ceux qui ne la lui accordent pas.
+L'existence incontestable de ces beautés, leur éclat et leur nombre
+expliquent ce qui semblait d'abord si difficile à concevoir.
+
+Quand le choix du sujet, le plan, les caractères, l'intérêt soutenu et
+gradué, les épisodes, les descriptions, les combats, les enchantements,
+l'élévation des pensées, l'éloquence des discours, le style toujours
+poétique et animé (car celui du Tasse est vicieux quelquefois, mais
+plutôt par excès que par faiblesse; affecté, précieux, exagéré si l'on
+veut, jamais prosaïque ni languissant, habituellement noble et pompeux,
+tel que l'exige l'épopée, dont la Muse est peinte avec une trompette,
+pour indiquer l'éclat de ses expressions et sa voix); quand toutes ces
+qualités se trouvent réunies dans un poëme, quelques défauts qu'on y
+puisse reprendre, son rang est assigné, sa place est faite, et rien ne
+peut la lui ôter.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+_Fin de l'examen de la_ JÉRUSALEM DÉLIVRÉE _du Tasse; beautés de ce
+poëme supérieures à ses défauts; rang qu'il occupe dans l'épopée
+moderne._
+
+
+S'il est hors de doute que la poésie est le premier de tous les arts de
+l'imagination, il ne l'est pas moins qu'entre les divers genres de
+poésie l'épopée tient le premier rang. La tragédie, qui pourrait seule
+le lui disputer par l'énergie des passions, le développement des
+caractères et l'illusion de la scène, lui cède évidemment sur d'autres
+points, et n'est souvent même qu'une partie de l'épopée mise en action.
+Mais c'est surtout, il en faut convenir, à l'épopée régulière, au poëme
+héroïque fondé sur l'histoire que cette supériorité appartient. Quelque
+art et quelque génie qu'un grand poëte puisse mettre dans l'épopée
+romanesque, la vérité, que nous aimons toujours, malgré notre goût pour
+le merveilleux et pour les fables, manque trop essentiellement à ce
+genre. Des actions sans réalité, des héros imaginaires, des moyens non
+seulement surnaturels, mais le plus souvent invraisemblables, une
+narration faite par quelqu'un qui a l'air de se moquer lui-même de ce
+qu'il raconte, peuvent bien éblouir et charmer l'esprit; mais la part de
+la raison y est presque nulle; et quelque forte part que l'on accorde à
+la folie, la raison réclame toujours la sienne.
+
+Il est agréable, sans doute, d'être transporté par un poëte dans toutes
+les parties de l'univers, de suivre avec lui tous les fils d'une action
+multiple, de voir comme dans une lanterne magique passer un grand nombre
+de personnages, entre lesquels il est difficile de fixer son choix et
+qui méritent presque également de l'obtenir; des faits et des événements
+incroyables, mais que l'auteur n'a jamais la prétention de faire croire;
+des aventures aussi indépendantes entre elles qu'elles le sont toutes de
+celles qu'on nous donne pour la principale; des êtres et des objets
+fantastiques, tellement entremêlés avec ceux qu'on voudrait faire passer
+pour réels, que ceux-ci finissent par n'avoir pas plus de réalité que
+les autres; mais le plaisir qu'on y trouve n'est pour ainsi dire qu'un
+plaisir d'enfant, et il faut à l'homme des plaisirs d'homme. Lors même
+qu'il consent à redevenir enfant, comme il le redevient dans le pays des
+fables, il ne peut pas l'être long-temps de suite. Pour que son illusion
+se prolonge, il faut que de temps en temps la vérité se montre à lui,
+qu'il puisse se réveiller au milieu du songe le plus agréable, et
+sentant autour du soi des objets réels, se replonger dans ses rêves avec
+une sorte de sécurité.
+
+Ma raison sait bien qu'Armide n'a jamais existé, que tous les prestiges
+dont le poëte l'environne sont de pure invention comme elle, qu'un
+magicien mahométan n'a point enchanté une forêt, qu'un magicien presque
+chrétien n'a point conduit deux chevaliers dans le sein de la terre pour
+leur donner un repas magnifique, servi par cent et cent ministres
+adroits et empressés, et pour leur faire des récits que l'on peut bien
+appeler de l'autre monde; mais ma mémoire me rappelle que dans un siècle
+de fanatisme militaire et religieux, il se fit de ces expéditions
+lointaines que l'on a nommées croisades, que des guerriers inspirés et
+poussés par ce double mobile, y firent des choses extraordinaires. C'est
+le dénoûment de l'une de ces expéditions, c'est la conquête de la ville
+célèbre où fut le tombeau du Christ, qu'un poëte chrétien me raconte. Il
+mêle à son récit les inventions de son art; mais la vérité est au fond
+du vase qu'il me présente. D'un autre côté, cette vérité en elle-même
+aurait peut-être pour moi peu d'attrait; quelquefois elle me paraîtrait
+amère, et je pourrais repousser loin de moi ces folies pieuses, mais
+dévastatrices et sanglantes; mais le génie a enduit les bords du vase
+d'une si douce liqueur[582], qu'il y retient mes lèvres attachées, et
+que je ne le quitte qu'après l'avoir épuisé tout entier.
+
+ [Note 582: Le Tasse, c. I, st. 3.]
+
+Le Tasse, dit avec raison Voltaire[583], fait voir, comme il le doit,
+les croisades dans un jour entièrement favorable. «C'est une armée de
+héros qui, sous la conduite d'un chef vertueux, vient délivrer du joug
+des infidèles une terre consacrée par la naissance et la mort d'un Dieu.
+Le sujet de la _Jérusalem_, à le considérer dans ce sens, est le plus
+grand qu'on ait jamais choisi. Le Tasse l'a traité dignement; il y a mis
+autant d'intérêt que de grandeur. Son ouvrage est bien conduit; presque
+tout y est lié avec art: il amène adroitement les aventures: il
+distribue sagement les lumières et les ombres. Il fait passer le lecteur
+des alarmes de la guerre aux délices de l'amour, et de la peinture des
+voluptés il le ramène aux combats; il excite la sensibilité par degrés,
+il s'élève au-dessus de lui-même de livre en livre, etc.» Un pareil
+éloge, donné par un maître de l'art, contrebalance bien des critiques,
+et il n'est pas difficile de prouver qu'il n'a rien de faux ni d'outré.
+
+ [Note 583: _Essai sur la Poésie épique_, ch. VII.]
+
+En prenant pour sujet un fait historique, le Tasse n'oublia point que la
+fiction n'est pas seulement un des ornements du poëme épique, mais
+qu'elle en est l'ame, l'essence, qu'elle est la qualité intrinsèque et
+distinctive qui le différencie de l'histoire. Il créa une machine
+poétique ou du merveilleux tiré de la religion qui avait fait
+entreprendre la conquête qu'il voulait célébrer, et d'une autre source
+où tant de poëtes avaient puisé avant lui, qu'elle était devenue en
+quelque sorte une mythologie populaire, presque aussi généralement
+accréditée dans les esprits, ou du moins aussi connue que la religion
+même, je veux dire la magie. Il n'y en avait point, on le sait bien, au
+temps de cette croisade[584]; d'autres folies, ou d'autres sottises
+régnaient alors, et l'on y voyait ni imposteurs qui se prétendissent
+magiciens, ni peuples trompés qui y crussent; mais les premiers poëtes
+épiques, ayant adopté ces inventions du Nord[585], les avaient si
+communément employées, y avaient si bien familiarisé les esprits, que
+l'anachronisme était effacé en quelque manière par l'habitude et par la
+popularité. Dieu et les intelligences célestes, ministres de ses ordres,
+furent donc dans le poëme du Tasse les agents surnaturels, protecteurs
+de la sainte entreprise; les anges de ténèbres dont elle contrariait les
+desseins, furent chargés d'y mettre obstacle: la baguette des
+enchanteurs suscita contre les guerriers de Dieu le désordre des
+éléments et les orages des passions; en un mot, l'Éternel et ses anges
+d'un côté, les démons et les magiciens de l'autre, formèrent ce
+merveilleux qui dans l'épopée dirige le cours des événements, tandis que
+dans l'histoire, ils sont l'effet immédiat, quelquefois de la prudence,
+et trop souvent de la folie, ou de la perversité humaine.
+
+ [Note 584: A la fin du onzième siècle.]
+
+ [Note 585: Voyez ci-dessus, ch. III.]
+
+Et remarquez un avantage qu'a le sujet de ce poëme sur ceux des deux
+anciens modèles du poëme épique. Dans l'_Iliade_, le malheureux roi
+Priam défend sa ville; c'est un très-bon roi, un respectable père de
+famille, mais seulement trop faible pour l'un de ses enfants. Les
+malheurs qu'il éprouve n'ont aucune proportion avec cette seule faute de
+sa vieillesse. Dans l'_Énéide_, le jeune et brave Turnus défend sa
+maîtresse qu'un étranger veut lui enlever, et son pays que cet étranger
+veut envahir. Il succombe, mais avec gloire, dans cette entreprise digne
+d'un amant et digne d'un roi. Il y a donc dans ces deux ouvrages un fond
+d'intérêt pour les vaincus, qui diminue celui que l'on peut prendre aux
+vainqueurs. Dans la _Jérusalem délivrée_, au contraire, l'armée
+chrétienne marche à une conquête que sa foi lui commande; elle va
+délivrer le tombeau de son Dieu; et de plus, le roi quelle attaque est
+un vieux tyran soupçonneux et cruel, haï de ses sujets, et que l'on voit
+par conséquent avec plaisir tomber du trône. Tout l'intérêt est donc du
+côté des chrétiens et de Godefroy qui les conduit.
+
+L'action est à peine commencée, que le conseil infernal s'assemble. Le
+grand ennemi donne ses ordres aux compagnons de son crime et de sa
+chute. Ils partent pour les exécuter et se répandent dans des régions
+diverses, où ils se mettent à fabriquer des piéges et des obstacles
+nouveaux, à déployer enfin toutes les ruses de l'enfer. Le plus savant
+de ces mauvais génies est celui qui inspire le magicien Hidraot, roi ou
+tyran de Damas. Hidraot a dans sa nièce Armide une habile et dangereuse
+élève, la beauté la plus parfaite de l'Orient, et qui n'ignore aucun des
+secrets, ni de la magie, ni de son sexe. Il l'envoie dans le camp des
+chrétiens, après lui avoir donné ses instructions. Dès qu'elle paraît,
+le camp est en feu. Elle en sort conduisant à sa suite l'élite des chefs
+de l'armée qu'elle fait ses captifs, et qui sont jetés dans les enfers.
+Renaud seul lui a résisté. Il a fait plus, il a délivré ses prisonniers
+envoyés par elle en Égypte sous une escorte qu'elle croyait sûre. Cette
+insulte irrite son orgueil. Elle ne respire plus que la vengeance. Elle
+dresse à Renaud des embûches, où elle réussit à l'attirer. Ce ne sont
+point des chaînes qu'elle lui destine, c'est un poignard, c'est la mort.
+Mais au moment de frapper, la beauté de Renaud la touche, la désarme,
+l'enflamme: elle se sert de son art pour l'emmener aux extrémités du
+monde. Elle ne veut plus de cet art terrible que pour l'enchanter, pour
+l'enchaîner dans ses bras, pour le retenir auprès d'elle par les noeuds
+de l'amour et du plaisir.
+
+Dans le reste de cette fable ingénieuse, Armide intéresse parce qu'elle
+aime, parce que jeune, belle et devenue sensible, elle est abandonnée et
+malheureuse; bien supérieure en cela au modèle que le Tasse s'était
+visiblement proposé, à l'Alcine de l'Arioste, à cette vieille fée
+décrépite et lascive, qui ne livrait à ses amants qu'une enveloppe
+trompeuse, et cachait sous de jeunes formes les ravages les plus
+horribles du libertinage et du temps.
+
+D'autres démons emploient d'autres moyens. Le plus remarquable est
+l'enchantement de la forêt d'où les chrétiens tiraient du bois pour
+leurs machines de guerre, moyen adroitement lié à l'action du poëme,
+comme nous le verrons bientôt: un effroyable orage, qui arrache la
+victoire des mains de l'armée chrétienne, et la force de rentrer dans
+son camp; la discorde qui s'y élève au faux bruit de la mort de Renaud,
+et quelques autres incidents qui retardent la prise de la cité sainte,
+sont les principaux ressorts que font jouer les ennemis de l'homme pour
+obéir à leur chef. S'ils n'avaient rien fait de mieux dans ce poëme, on
+s'en serait moqué avec quelque raison; mais l'enchantement de la forêt
+est quelque chose; les enchantements du palais d'Armide sont encore
+plus, et demandent eux seuls grâce pour toutes les oeuvres infernales
+qui se trouvent dans la _Jérusalem_.
+
+Si cette partie du merveilleux y peut donner lieu à quelques objections,
+la manière dont toute la fable est conduite ne demande point grâce; elle
+commande l'admiration et l'éloge. L'événement qui fait le sujet du poëme
+était alors d'un intérêt général. La pacification du reste de l'Europe,
+comme le remarque fort bien M. Denina[586], n'y avait guère laissé aux
+chrétiens d'autres ennemis que les Turcs. Une confédération s'était
+formée contre eux; ils furent battus à Lépante, à l'époque même[587] où
+le Tasse, à peine âgé de vingt-deux ans, commençait à s'occuper
+sérieusement de son poëme. Cette guerre, en ramenant toutes les
+conversations sur les Turcs, les ramenait aussi sur les anciennes
+croisades. Il y avait à peine un siècle qu'on avait été sur le point
+d'en former une nouvelle[588], et bien des gens espéraient encore voir
+renaître quelques-unes de ces cruelles et superstitieuses extravagances.
+Entraîné par l'esprit de son siècle, et par des sentiments religieux
+qu'il ne contint pas toujours dans de justes bornes, le Tasse le
+désirait lui-même; on le voit dans une de ses lettres; Horace
+_Lombardelli_ en avait écrit une à un de leurs amis communs[589], au
+sujet de la _Jérusalem délivrée_. Il y désapprouvait ce titre, et l'un
+de ses motifs, bon ou mauvais, était que les Turcs en pourraient faire
+un sujet de raillerie contre les chrétiens qui avaient reperdu
+Jérusalem. Le Tasse, en lui écrivant à ce sujet, dit qu'il ne croit
+point à ces plaisanteries turques, mais qu'au reste _des railleries
+capables d'irriter le généreux courroux des chrétiens ne seraient pas
+inutiles_[590]; et même au commencement de son poëme, il promet au duc
+Alphonse que si le peuple chrétien jouit enfin de la paix, et se
+rassemble pour enlever aux infidèles leur grande et injuste proie, il
+sera choisi pour chef de l'entreprise[591].
+
+ [Note 586: Premier Mémoire sur la poésie épique; Recueil de
+ l'Académie de Berlin, 1789.]
+
+ [Note 587: En 1566.]
+
+ [Note 588: Le pape Pie II en était le promoteur, et voulait en
+ être le chef. Il mourut en 1464, en s'occupant de ce projet.]
+
+ [Note 589: _Maurizio Cataneo._]
+
+ [Note 590: _Mi par che niuno scherno che possa irritare il
+ generoso sdegno de' christiani sia inutile._ Ces deux lettres sont
+ parmi les _Lettres poétiques_ du Tasse, Nos. 42 et 43, t. V de
+ l'édition de ses OEuvres, Florence, 1724, in-fol.]
+
+ [Note 591: C. I, st. 5. Voyez aussi c. XVII, st. 93 et 94.]
+
+A l'exemple de Virgile et de l'Arioste, il joignit à cet intérêt général
+un intérêt particulier. Virgile, pour flatter Auguste, chanta l'origine
+fabuleuse de la race de cet empereur, et dans le cours de son poëme il
+en ramena souvent l'éloge; l'Arioste, plus souvent encore, remplit le
+sien de louanges des princes de la maison d'Este; le Tasse choisit pour
+le héros le plus brillant de sa _Jérusalem_ une des tiges de cette même
+famille, et célébra les aïeux de cet Alphonse, qui reconnut encore plus
+mal ses éloges que le cardinal Hippolyte n'avait reconnu ceux de
+l'Arioste. Ou ne voit pas qu'Homère se fût proposé un pareil but. Il eut
+celui de plaire à toute la Grèce, en chantant ses héros les plus
+célèbres, mais non de flatter particulièrement aucun prince grec, à
+moins que ce ne fût quelque descendant d'Achille. Homère est un poëte
+vraiment national; Virgile, l'Arioste et le Tasse sont des poëtes
+courtisans. Homère est tout entier à son action, et quoique toujours
+inspiré, satisfait de rappeler et de peindre le passé, il ne se donne
+point pour prophète de l'avenir. Virgile tourna le premier en adulation
+les inventions du génie. Il fit descendre Énée aux enfers, pour y
+entendre son père Anchise faire l'éloge de Jules-César et d'Auguste. Il
+fit descendre du ciel pour Énée un bouclier sur lequel étaient gravés
+les futurs exploits des Romains et ceux du destructeur de la liberté de
+Rome. Ces idées étaient trop ingénieuses pour n'avoir pas d'imitateurs.
+C'est d'après le premier de ces exemples, que l'Arioste précipite
+Bradamante dans la caverne de Merlin, où Mélisse lui fait passer devant
+les jeux tous les héros de la maison d'Este jusqu'au cardinal Hippolyte:
+c'est d'après le second, que le Tasse donne à Renaud un bouclier où
+sont gravées les images de tous ses ancêtres, et qu'il lui fait prédire
+par un vieux mage une longue suite de descendants illustres qui se
+termine au duc Alphonse. C'est ainsi qu'en ont agi depuis, avec plus ou
+moins de bonheur et d'adresse, presque tous les poëtes épiques. Il en
+faut excepter Milton, qui est peut-être le plus homérique des poëtes
+modernes.
+
+Mais en s'appropriant les inventions adulatrices de Virgile, l'Arioste
+et le Tasse ne purent faire passer dans leurs imitations le même intérêt
+et la même grandeur. Il y avait trop loin d'Auguste à Hippolyte et au
+duc Alphonse, et du maître de l'Univers aux petits souverains de
+Ferrare. L'Arioste s'embarrassa peu de cette différence; concentré en
+quelque sorte dans cette cour, il n'eut dessein que de lui plaire. A
+travers les exploits de ses héros, c'est à tout moment la maison d'Este
+qu'il a en vue; c'est à elle que tout se rapporte; et si cet encens
+devient quelquefois ennuyeux pour nous, du moins devons-nous admirer
+l'art que le poëte a mis à en ramener si souvent et si diversement
+l'offrande. Le Tasse, quoique attaché à la même cour, étendit plus loin
+ses vues. Comme il n'écrivait pas un roman, mais un véritable poëme
+épique, il donna moins à l'intérêt particulier et plus à l'intérêt
+général. Content d'avoir placé dans son poëme un prince de la maison
+d'Este, et d'en avoir fait l'Achille de cette nouvelle _Iliade_, il ne
+parle qu'une seule fois avec quelque étendue des héros de sa race, et ne
+leur consacre qu'une vingtaine de stances, à la fin de son dix-septième
+chant.
+
+De même que ce ne sont pas les actions d'Achille qui font le noeud de
+l'_Iliade_, mais son repos, ce ne sont point aussi les exploits de
+Renaud, c'est son éloignement du camp des chrétiens qui prolonge le
+siége de Jérusalem et donne lieu aux incidents du poëme. Tout ce qui
+précède cet éloignement ne fait que préparer ce qui doit le suivre. Ce
+qui suit son exil tend à faire désirer son retour; il revient, et les
+obstacles cessent; les chrétiens n'ont plus rien qui les arrêtent;
+nouveaux ennemis, nouveaux triomphes; Jérusalem est prise et le poëme
+est fini.
+
+L'esprit chevaleresque qui anime tout l'ouvrage a fourni le moyen
+d'éloigner Renaud de l'armée chrétienne; la magie qui forme la machine
+et le merveilleux du poëme, est ce qui le retient loin du camp, et ce
+qui l'y ramène. Il tue le prince de Norwège, Gernand qui l'a insulté:
+Godefroy veut lui donner des fers. Renaud s'arme plus terrible que Mars,
+pour repousser cet affront. Tancrède parvient à le fléchir et le
+détermine à s'exiler lui-même. Il part seul, avec deux écuyers, le coeur
+rempli de hauts desseins, résolu à s'aventurer au milieu des nations
+ennemies, à parcourir l'Égypte et à pénétrer, les armes à la main,
+jusqu'aux sources inconnues du Nil. Malheureusement pour tous ces beaux
+projets, il tombe dans les piéges d'Armide. Transporté dans une des îles
+Fortunées, il oublia entre les bras de cette enchanteresse, l'Égypte,
+Jérusalem, les chrétiens et la gloire. L'adresse du poëte a sauvé ce que
+cet oubli pouvait avoir de déshonorant. C'est l'effet d'un charme
+magique, contre lequel la puissance humaine est sans pouvoir. Il faut,
+pour le détruire, y opposer un charme contraire. Dès que Renaud jette
+les yeux sur le bouclier porté par Ubalde, qu'il se voit désarmé,
+parfumé, entrelacé de guirlandes de fleurs, il s'arrache à la volupté,
+reprend ses armes, son courage, et ne respire plus que les combats.
+
+Mais pourquoi le rappelle-t-on de son exil? Pourquoi le va-t-on chercher
+au bout de l'univers? Pour couper le pied d'un myrte, au milieu d'une
+forêt enchantée. Des critiques ont trouvé cela petit et indigne de la
+majesté de l'épopée. Il est certain qu'Achille sortant enfin de ses
+vaisseaux pour venger la mort de son ami, effrayant d'un seul cri
+l'armée troyenne, renversant tout ce qui s'oppose à son passage, ne
+cherchant, n'appelant, ne voyant que le seul Hector, assouvissant enfin
+la vengeance de l'amitié sur ce redoutable ennemi, a bien une autre
+énergie, une autre noblesse, une autre grandeur.
+
+Il ne faut pas cependant tout-à-fait condamner le Tasse. Il a craint en
+élevant trop Renaud, de rabaisser les autres héros chrétiens, et
+d'avilir le caractère de Godefroy. La valeur seule ne peut venir à bout
+de prendre Jérusalem. Il faut, suivant l'usage du temps, des machines
+qui ébranlent et qui abattent les murs. Une seule forêt peut fournir le
+bois nécessaire pour la construction de ces machines. Ismen enchante
+cette forêt, où les chrétiens ne peuvent plus pénétrer. Ceux qui s'y
+présentent sont effrayés par des apparitions et des prodiges
+extraordinaires. Ce sont des bruits souterrains, des tremblements de
+terre, des rugissements et des hurlements de bêtes féroces; puis des
+feux dévorants, des murs enflammés, des monstres affreux qui les
+gardent. Les travailleurs d'abord, et ensuite les soldats envoyés par
+Godefroy sont repoussés, et répandent leur effroi dans toute l'armée.
+Alcaste, chef des Helvétiens, homme d'une témérité stupide, dit le
+Tasse, qui méprisait également les mortels et la mort[592], et que rien
+jusque-là n'avait épouvanté, se présente et ne peut soutenir l'aspect de
+ces horribles fantômes. Tancrède enfin, l'intrépide Tancrède, n'est
+effrayé ni du bruit, ni des faux, ni des monstres; mais lorsqu'il croit
+avoir franchi toutes les barrières, prêt à couper l'arbre fatal, il en
+entend sortir les sons plaintifs de la voix de Clorinde; l'amour et la
+pitié font en lui ce que la crainte n'avait pu faire: il cède; et
+Godefroy, frappé de son récit, veut aller tenter lui-même l'aventure de
+la forêt; mais Pierre le Vénérable l'arrête, lui parle d'un ton
+prophétique, et lui fait entendre que c'est à Renaud que cet exploit est
+réservé. Dudon lui apparaît en songe, lui annonce que tel est l'ordre du
+ciel, et lui commande, non pas d'ordonner de lui-même le retour du fils
+de Bertholde, mais de l'accorder aux prières de son oncle Guelfe, à qui
+Dieu inspire en même temps de le demander. Ainsi, ni la valeur des
+guerriers chrétiens, ni l'autorité du général ne sont compromises.
+Renaud revient, et, supérieur à la crainte, vainqueur de la pitié même,
+il coupe le myrte et dissipe l'enchantement.
+
+ [Note 592: _Sprezzator de' mortali e della morte._ (C. XIII,
+ st. 24.)
+
+ Ce vers est répété mot pour mot, en parlant de Rimédon, c. XVII,
+ st. 30.]
+
+Il y a certainement beaucoup d'art dans toute cette partie de l'action.
+Le poëme est presque tout entier intrigué avec la même adresse. Les
+événements naissent les uns des autres et concourent ensemble à former
+un tout qui se développe avec beaucoup d'ordre et de clarté. Le poëte
+marche rapidement vers son but; et, s'il arrête quelquefois sur la
+route, on aime à s'arrêter avec lui; l'intérêt qu'il inspire est soutenu
+et semble croître jusqu'à la fin; en un mot, à l'égard du plan ou de la
+fable, un seul poëte lui est comparable; aucun peut-être ne lui est
+supérieur.
+
+La diversité des nations, des religions, des usages, lui offrait une
+grande variété de portraits, et ce qui vaut mieux, de caractères. Pour
+éviter la confusion, il a fait dans les deux armées un choix de
+personnages principaux qu'il fait mouvoir dans son tableau sur le devant
+de la toile, tandis que les autres n'agissent que sur les seconds plans.
+Chez les chrétiens, le pieux, brave et prudent Godefroy, le brillant et
+impétueux Renaud, l'intrépide et généreux Tancrède attirèrent d'abord
+les yeux; Guelfe, Raimond de Toulouse, Baudouin et Eustache, frères du
+général, Odoard et Gildippe, ces deux tendres époux, assez unis pour ne
+se jamais quitter, même dans les combats, assez heureux pour y mourir
+ensemble; Roger, Othon, les deux princes Robert et plusieurs autres
+brillent au second rang, et paraissent, tantôt séparés, tantôt réunis,
+sans se nuire ni se confondre.
+
+Du côté des païens, on ne voit pas, il est vrai, comment Aladin aurait
+pu soutenir le siége, s'il n'avait eu pour sa défense que les troupes
+renfermées avec lui dans la ville, et son vieil enchanteur Ismen, qui ne
+sait dans ses premiers moments que faire enlever du temple des chrétiens
+et placer dans la principale mosquée une image de la Vierge, à laquelle
+il prétend qu'est attaché le destin de Jérusalem et de l'empire
+d'Aladin. Les troupes de ce roi n'auraient pas résisté long-temps. Pas
+un guerrier de marque ne s'y fait distinguer. Il faut que Clorinde
+arrive d'un côté, Argant de l'autre, Soliman d'un troisième; mais
+lorsqu'ils sont réunis, ces trois caractères diversement héroïques ont
+un éclat prodigieux, qu'on pourrait même accuser quelquefois d'éclipser
+celui des héros chrétiens. La tendre Herminie jette au milieu de ces
+douleurs fortes une nuance douce qui repose agréablement les yeux.
+L'enchanteresse Armide vient à son tour et fixe tous les regards. C'est
+une de ces heureuses inventions qui sortent du cerveau d'un poëte pour
+s'imprimer dans la mémoire des hommes, et ne s'en effacer jamais.
+
+L'armée d'Égypte, qui paraît à la fin du poëme pour donner un dernier
+relief à la valeur des chrétiens, fournit encore de nouveaux caractères,
+parmi lesquels on distingue surtout ceux d'Adraste et de Tissapherne.
+Elle fournit aussi, non-seulement de nouveaux incidents, mais un nouveau
+dénombrement poétique, des peintures nouvelles de moeurs et de costumes
+étrangers. C'est avec tous ces moyens tirés du fond du sujet même, c'est
+avec cette parfaite intelligence de l'art, qu'est conduite à sa fin une
+action vraiment héroïque et poétiquement vraisemblable, bien
+proportionnée dans son ensemble et dans ses détails; où la surprise,
+l'admiration, la pitié, la terreur sont excitées tour à tour; où
+l'héroïsme paraît dans toute sa grandeur, la beauté avec tous ses
+charmes, la religion avec ses cérémonies les plus augustes, et ses
+sentiments les plus exaltés; où l'unité se trouve jointe à la variété,
+l'unité, cette loi générale des arts, dont la violation porte avec elle
+sa peine, dans l'extinction de l'intérêt et la perte de l'illusion.
+
+Si du mérite de l'ensemble nous passons à celui des détails, nous n'y
+trouverons pas le Tasse moins digne de notre admiration. Les critiques
+les plus rigides ont reconnu l'éloquence de ses discours. Celui qu'il
+met, au premier chant, dans la bouche de Godefroy, pour exhorter les
+chefs de l'armée à rentrer en campagne; celui que prononce Alète,
+ambassadeur du soudan d'Égypte, lorsqu'il vient proposer la paix; ceux
+qu'à différentes reprises, le général des chrétiens et même les chefs
+des infidèles adressent à leurs soldats avant de combattre, passent avec
+raison pour des modèles de cette partie essentielle de l'art. Les
+critiques les plus favorables reconnaissent, au contraire, que le Tasse,
+qu'ils regardent comme supérieur à l'Arioste dans les discours, lui est
+inférieur dans les comparaisons[593]; et cependant il en a, et en grand
+nombre, qui peuvent paraître difficiles à surpasser.
+
+ [Note 593: Voyez ci-dessus, t. IV, p. 477.]
+
+Il est en général, mais en ce genre surtout, grand imitateur des
+anciens. On dirait qu'il ait vu les objets à la lumière qu'ils lui
+prêtaient, et que souvent même il les ait vus, moins dans la nature que
+dans les copies et dans les rapprochements qu'ils en ont faits. C'est
+ainsi qu'il compare, en imitant Lucrèce, le soin de mitiger la vérité
+par la fable, quand on veut la faire goûter, avec celui que prend le
+médecin habile qui enduit de miel les bords du vase où l'enfant boit
+l'absinthe qui doit le guérir[594]; qu'il compare, en imitant Virgile et
+Lucain, le terrible Argant, marchant au combat contre Tancrède, au
+taureau qu'irrite l'amour jaloux, se préparant à combattre un rival par
+les coups qu'il porte au tronc des arbres et le sable qu'il fait voler
+avec ses pieds[595]; et que, deux stances plus haut, comparant ce même
+Argant à une comète funeste, qui brille dans l'air enflammé, il
+emprunte, en quatre vers, un trait de Virgile, un autre de Lucain et un
+autre encore d'Horace[596].
+
+ [Note 594:
+
+ _Così a l'egro fanciul porgiamo aspersi
+ Di soave licor gli orli del vaso_, etc. (C. I, st. 3.)
+
+ _Sed veluti pueris absinthia tetra mendentes
+ Cum dare conantur, priùs oras pocula circum
+ Contingunt dulci mellis flavoque liquore_, etc.
+
+ (Lucr., _de Rer. nat._, l. I, v. 935.)]
+
+ [Note 595:
+
+ _Non altrimente il tauro ove l'irriti
+ Geloso amor_, etc. (C. VII, st. 55.)
+ _Mugitus veluti cùm prima in proelia taurus_, etc.
+
+ (Virg., _Æneid._, l. XII.)
+
+ _Pulsus ut armentis primo certamine taurus_, etc.
+
+ (Lucan., _Pharsal._, l. II.)]
+
+ [Note 596:
+
+ _Qual con le chiome sanguinose orrende
+ Splender cometa suol per l'aria adusta,_
+
+ _Che i regni muta e i fieri morbi adduce,
+ A purpurei tiranni infausta luce._ (C. VII, st. 52.)
+
+ _Non secùs ac liquidâ si quandò nocte cometæ
+ Sanguinei lugubre rubent, aut Sirius ardor;
+ Ille, sitim morbosque ferens mortalibus ægris,
+ Nascitur et lævo contristat lumine cælum._
+
+ (Virg., _Æneid._, l. X.)
+
+ _Mutantem regna cometem._ (Lucan.)
+ _Purpurei metuuat tyranni._ (Horat.)]
+
+Veut-il exprimer le nombre des démons chassés par l'archange Michel dans
+les gouffres infernaux, Virgile, d'après Homère, lui fournit la double
+comparaison des oiseaux qui passent la mer pour chercher des climats
+plus chauds, et des feuilles[597] dont les premiers froids de l'automne
+jonchent la terre; veut-il peindre le féroce Argillan s'échappant de sa
+prison et courant au combat, Homère et Virgile lui présentent pour objet
+de comparaison ce coursier fougueux, échappé de l'étable, qui s'élance,
+en secouant sa crinière, ou vers un beau troupeau de cavalles, ou vers
+le fleuve accoutumé[598]; il s'en saisit, sans apercevoir peut-être que
+cette image noble et brillante, qui convient parfaitement, dans
+l'_Iliade_, au beau Pâris s'arrachant du sein des voluptés pour courir
+aux combats; dans l'_Énéide_, au jeune et brave Turnus, rompant une
+odieuse trève et s'armant de nouveau pour la guerre, va moins bien à un
+séditieux obscur qui ne sort de la prison, où une mort honteuse le
+menace, que pour en chercher une plus honorable sur le champ de
+bataille. Tancrède pleurant la nuit et le jour Clorinde qu'il adorait et
+qu'il a tuée sans la connaître, est pour lui, comme Orphée pleurant son
+Eurydice l'a été pour Virgile[599], le rossignol à qui on a enlevé ses
+petits, faisant, pendant la nuit, retentir les bois de ses gémissements:
+et pour ne pas étendre plus loin, comme on le ferait aisément, cette
+énumération, Armide sur son char, dans l'armée du soudan d'Égypte,
+passant au milieu des guerriers sarrazins qui l'admirent, est à ses yeux
+le phénix renaissant dans toute sa beauté, environné d'oiseaux
+innombrables qui l'applaudissent en battant des ailes, comme l'ont été
+aux yeux de Sannazar[600], un saint Enfant et sa Mère, les deux objets
+les plus sacrés pour les chrétiens.
+
+ [Note 597:
+
+ _Non passa il mar d'augei si grande stuolo
+ Quando a soli più tepidi s'accoglie,
+ Nè tante vede mai l'autunno al suolo
+ Cader co' primi freddi aride foglie._ (C. IX, st. 66.)
+
+ Voyez Homère, _Iliade_, l. III.
+
+ _Quàm multa in sylvis autumni frigore primo
+ Lapsa cadunt folia; aut ad terram gurgite ab alto
+ Quàm multæ glomerantur aves, ubi frigidus annus
+ Trans pontum fugat, et terris immittit apricis._
+ (Virg., _Æneid._, l. VI et X.)]
+
+ [Note 598:
+
+ _Come destrier che dalle regie stalle_, etc.
+ (C. IX, st. 75.)
+
+ Voyez Homère, _Iliade_, t. VI.
+
+ _Qualis ubi abruptis fugit proesepia vinclis
+ Tandem liber equus_, etc. (Virg., _Æneid._, l. XI.)]
+
+ [Note 599:
+
+ _Lei nel partir, lei nel tornar del sole
+ Chiama con voce stanca, e prega, e plora.
+ Come usignuol, cui'l villan duro invole
+ Dal nido i figli non pennuti ancora_, etc.
+ (C. XII, st. 90.)
+
+ _Te, veniente die, decedente canebat.
+ Qualis populeâ moerens Philomela sub umbrâ_
+ _Amissos queritur foetus, quos durus arator
+ Observans nido implumes detraxit_, etc.
+ (Virg., _Georg._, l. IV.)
+
+ J'ai observé ailleurs (_Coup-d'oeil rapide sur le Génie du
+ Christianisme_) que ce n'est que dans les poëtes imitateurs de
+ Virgile, que la plaintive Philomèle chante encore quand elle a
+ perdu ses petits; dès qu'ils sont éclos, le rossignol de la nature
+ ne chante plus.]
+
+ [Note 600:
+
+ _Come allor che'l rinato unico augello_, etc.
+
+ (C. XVII, st. 35.)
+
+ _Qualis, nostrum cum tendit in orbem,
+ Purpurcis rutilat pennis nitidissima Phoenix_, etc.
+ (Sannazar, _de partu Virg._, l, II, v. 415.)
+
+ Claudien, _Louanges de Stilicon_, l. II, et idylle du Phénix,
+ fournit bien, en deux parties, tous les traits de cette
+ comparaison; mais Sannazar les a réunis le premier.]
+
+Mais le Tasse, dans ses comparaisons, n'imite pas toujours; quelquefois
+il invente, il peint d'original, et les rapports qu'il saisit entre les
+objets ne sont pas moins ingénieux, ni sa manière de les rendre moins
+heureuse et moins poétique. Herminie, couverte des armes de Clorinde,
+approche du camp des chrétiens pendant la nuit; et l'on sait quel tendre
+intérêt l'y attire[601]; le chef d'une garde avancée l'aperçoit, la
+prend pour Clorinde qui avait tué son père sous ses yeux; il lui lance
+un trait, en criant: tu es morte! et se met à sa poursuite. C'est «une
+biche altérée qui vient chercher une eau claire et vive aux lieux où
+elle voit couler, soit une source des fentes d'un rocher, soit un fleuve
+entre des rives fleuries; si elle rencontre des chiens, à l'instant où
+elle croit que les ondes et l'ombrage vont rafraîchir son corps
+fatigué, elle se retourne, prend la fuite, et la peur lui fait oublier
+la lassitude et la chaleur[602].»
+
+ [Note 601: Tancrède qu'elle aime a été grièvement blessé dans
+ son combat avec Argant; elle veut se rendre auprès de lui, et
+ employer à le guérir cette science de la vertu des plantes qui,
+ dans l'Orient, faisait partie de l'éducation des filles de rois.]
+
+ [Note 602: C. VI, st. 109.]
+
+Une sédition a éclaté dans le camp; Godefroy se montre d'un air calme et
+sévère au milieu du tumulte, et fait arrêter cet Argillan qui l'avait
+excité; sa fermeté impose aux plus séditieux; le soldat menaçant dépose
+ses armes et rentre dans le devoir. C'est «un lion qui, secouant sa
+crinière, poussait de féroces et superbes rugissements; s'il aperçoit le
+maître qui dompta sa férocité naturelle, il souffre le poids honteux des
+chaînes, craint les menaces, obéit à ce dur empire; et ni sa longue
+crinière ni ses énormes dents, ni ses griffes, armes si redoutables et
+si fortes, ne lui rendent sa fierté[603].»
+
+Dans l'assaut nocturne que Soliman livre au camp des chrétiens, il
+réussit d'abord et en fait un grand carnage; Godefroy averti marche à sa
+rencontre avec peu de soldats, mais ce nombre s'accroît sans cesse, sa
+troupe se grossit, et lorsqu'il arrive au lieu où le fier Soliman exerce
+tant de ravages, il est en état de l'attaquer. «Tel descendant du mont
+où il prend naissance, humble d'abord, le Pô ne remplit pas l'étroit
+espace de son lit, mais à mesure qu'il s'éloigne de sa source, il
+s'accroît de plus en plus; son orgueil augmente avec ses forces; il
+élève enfin, comme un taureau superbe, sa tête au-dessus des digues
+qu'il renverse, inonde en vainqueur les champs d'alentour, fait refluer
+l'Adriatique, et semble porter la guerre au lieu d'un tribut à la
+mer[604].»
+
+ [Note 603: C. VIII, st. 83.]
+
+ [Note 604: C. IX, st. 46.]
+
+Lorsque Tancrède ose tenter l'aventure de la forêt enchantée, supérieur
+à tous les dangers, à toutes les craintes, il est arrêté par la voix de
+Clorinde qui paraît sortir du tronc d'un arbre qu'il allait couper;
+cette voix plaintive implore sa pitié. «Tel qu'un malade qui voit en
+songe un dragon ou une énorme chimère environnée de flammes, soupçonne
+et s'aperçoit même en partie que c'est un fantôme, et non un objet réel;
+il s'efforce pourtant de fuir, tant il est épouvanté de cette horrible
+apparence; tel le timide amant ne croit pas entièrement cette illusion
+étrangère; et cependant il la redoute, et se voit contraint de
+céder[605].» Un poëte qui crée, dans des genres différents, de si belles
+comparaisons, peut se dispenser d'imiter, et est lui-même un excellent
+modèle.
+
+ [Note 605: C. XIII, st. 44.]
+
+Le penchant du Tasse à l'imitation venait de l'étendue de ses lectures,
+de l'étude assidue qu'il faisait des anciens, de la richesse et de la
+capacité de sa mémoire. Dans le tissu général de ses récits et de son
+style, vous trouvez à chaque instant des passages qui prouvent combien
+elle était prompte et fidèle. Ses créations même les plus originales
+sont quelquefois pleines de souvenirs. Au lieu d'en multiplier les
+exemples, je choisirai les plus frappants.
+
+Dans le conseil infernal qui ouvre avec tant de vigueur son quatrième
+chant, il imite Vida[606] et le surpasse; quand les premiers traits sont
+fournis à un génie tel que le sien, il faudrait, pour n'en être pas
+effacé, avoir eu un génie égal; et quoique Vida fût un très-bon poëte,
+ce degré de génie, il ne l'avait pas. Une belle octave déjà existante
+dans la langue du Tasse, lui a fourni les moyens imitatifs de celle qui
+porte à nos oreilles le sourd retentissement de la trompette
+infernale[607]; et Claudien même dans son enlèvement de Proserpine,
+avait dessiné quelques traits du chef de cet horrible conseil[608].
+
+
+ [Note 606: _Christiados_, l. 1, v. 135 et seq.]
+
+ [Note 607: J'ai déjà fait observer, t. III, p. 524, cet
+ emprunt des rimes _tartarea tromba_, _piomba_, _rimbomba_, fait
+ par le Tasse à Politien, dans l'une de ses stances sur la joute de
+ Julien de Médicis; Politien lui-même paraît s'être souvenu dans
+ cette stance du beau sonnet de Pétrarque:
+
+ _Giunto Alessandro a la famosa tomba_, etc.
+
+ Mais les mêmes rimes _tromba_ et _rimbomba_, qui viennent ensuite,
+ n'ont pas la même intention imitative; elles l'ont dans ces deux
+ vers du _Morgante maggiore_, quoique ce soit en parlant de
+ Saint-Paul:
+
+ _E fatto è or della fede una tromba,
+ Laqual per tutto risuona e rimbomba_. (C. I, st. 58.)
+
+ On trouve dans le même poëme:
+
+ _Non senti tu, Orlando, in quella tomba
+ Quelle parole che colui rimbomba_. (C. II, st. 30.)
+
+ Et dans la seconde satire d'_Ercole Bentivoglio_, composée en
+ 1530, mais publiée pour la première fois en 1560:
+
+ _Saggio chi stassi dove non rimbomba
+ D'archibuggio lo strepito nojoso,
+ Nè suon orribil d'importuna trompa_,
+ _Nè, di tamburo il sonno caccia a lui,
+ Nè teme ador ador l'oscura tomba_.]
+
+ [Note 608:
+
+ _Siede Pluton nel mezzo e con la destra
+ Sostien lo scettro ruvido e pesante_. (St. 6.)
+
+ _Ipse rudi fultus solio, nigraque verendus
+ Majestate sedet, squallent immania foedo
+ Sceptra situ_. (Claudien, _de Rapt. Pros._, l. I. )
+
+ _Orrida maestà nel fiero aspetto
+ Terrore accresce_. (St. 7.)
+
+ _Et diroe riget inclementia formoe.
+ Terrorem dolor augebat_. (_Ub. supr._)]
+
+Le grand caractère d'Argant appartient au Tasse, mais souvent lorsqu'il
+agit et lorsqu'il parle, on y reconnaît de ces emprunts qui ne semblent
+pas conseillés par le besoin, mais par un noble esprit de rivalité. Dès
+le début, cet acte si expressif et si terrible du farouche Circassien
+qui plie le pan de sa robe, donne à choisir la paix ou la guerre, et sur
+le cri de guerre qui s'élève parmi les chrétiens, déroule ce pli, secoue
+sa robe et déclare une guerre à mort[609], a sûrement été fourni au
+Tasse par Silius Italicus, qui nous peint Fabius déclarant, par un geste
+pareil, la guerre au sénat de Carthage, comme s'il eût, dit le poëte,
+tenu renfermés dans son sein des soldats et des armes[610].
+
+ [Note 609: C. II, st. 89, 90 et 91.]
+
+ [Note 610:
+
+ _Non ultra patiens Fabius texisse dolorem,
+ Concilium exposcit properè, patribusque vocatis,
+ Bellum se gestare sinu pacemque profatus,
+ Quid sedeat legere, ambiguis neu fallere dictis
+ Imperat; ac sævo neutrum renuente senatu,
+ Ceu clausas acies gremioque effunderet arma,
+ Accipite infaustum Libyæ, eventuque priori
+ Par, inquit, bellum; et laxos effundit amictus_.
+ (_Punicorum_, l. II, v. 382.)]
+
+Soliman et Argant sont rivaux de gloire; le moment est venu qui doit
+décider entre eux du prix de la valeur. Les chrétiens livrent un assaut
+terrible; mais Godefroy est blessé, la victoire leur échappe; il s'agit
+d'achever leur défaite et de les repousser dans leur camp. Argant
+provoque son rival[611]; ils sortent ensemble des murs, se précipitent
+sur les rangs ennemis, et en font à l'envi un grand carnage. Ce n'est
+plus la poésie, c'est l'histoire qui s'est présentée ici à la mémoire du
+Tasse: les Commentaires de César lui ont offert deux centurions
+romains[612], également émules de courage, sortant aussi de leur camp
+assiégé par les Gaulois, se provoquant par des expressions toutes
+semblables[613], et voulant décider leurs querelles par les ravages
+qu'ils vont faire et les périls qu'ils vont braver.
+
+ [Note 611:
+
+ Solimano, ecco il loco ed ecco l'ora
+ Che del nostro valor giudice fia.
+ Che cessi? ò di che temi? or costà fuora
+ Cerchi il pregio sovran chi più'l desia.
+ (C. XI, st. 63.)]
+
+ [Note 612: Pulfion et Varenus.]
+
+ [Note 613: _Quid dubitas, inquit, Varene? aut quem locum
+ probandæ virtutis tuæ expectas? Hic dies de controversiis nostris
+ judicabit._ (_De Bello Gallico_, l. V.)]
+
+La nuit suivante, Clorinde est jalouse à son tour des exploits de ces
+deux guerriers[614]; elle veut égaler leur gloire. Dans la retraite
+précipitée des chrétiens, une de leur machines de siége, trop
+endommagée, n'a pu les suivre; elle s'est arrêtée dans la campagne; des
+troupes restent à sa garde; on en voit briller les feux. Clorinde veut
+sortir, le fer et la flamme à la main, disperser les gardes et brûler la
+machine de guerre. Elle confie ce projet au fier Argant, et le prie, si
+elle succombe dans son entreprise, de prendre soin des femmes qui lui
+sont attachées, et du vieil eunuque Arsète qui lui a servi de père.
+Argant s'enflamme à ce discours et veut partager avec Clorinde ce
+nouveau danger. Ils vont demander la permission du roi pour cette
+expédition nocturne. Aladin lève les mains au ciel, le bénit et se
+promet une heureuse fin de la guerre, puisque la cause du Prophète a
+encore de tels défenseurs. Rien ne paraît ressembler moins que Clorinde
+et Argant à Nisus et à Euriale, et pourtant jusqu'ici tout ressemble à
+la célèbre aventure de ces deux amis[615], le projet, les discours, la
+démarche auprès du roi, et le transport de joie et d'espérance dont le
+vieux monarque est saisi; souvent les expressions sont les mêmes, et les
+vers sont traduits par les vers[616].
+
+ [Note 614: C. XII, st. 3 et suiv.]
+
+ [Note 615: _Æneid._, l. IX.]
+
+ [Note 616: Comparez les stances 5 à 11 de ce chant du Tasse,
+ avec les vers 184 à 254 du neuvième livre de Virgile.]
+
+La suite de cette belle scène offre une imitation d'un autre genre.
+Clorinde, avant de partir, a un entretien avec son vieux gouverneur
+Arsète. Il veut la détourner de son dessein; il lui raconte des choses
+étranges d'elle-même, de sa naissance et de sa mère[617]. Femme du roi
+d'Éthiopie, et noire comme lui, mais cependant aussi belle que sage,
+elle l'avait mise au monde blanche comme un lis, parce que, sur le mur
+de sa chambre, était peinte une Vierge au visage blanc et vermeil
+délivrée d'un horrible dragon par un cavalier, et que la reine, qui
+était chrétienne, priait souvent au pied de cette image. Craignant que
+la couleur de son enfant ne fit soupçonner sa vertu[618], elle en avait
+fait présenter un autre au roi, et avait confié sa fille à Arsète qui
+l'emporta loin du palais, et ne l'a point quittée depuis. Cette fois
+c'est dans un roman grec, dans les _Éthiopiques_ d'Héliodore, ou _les
+Amours de Théagêne et de Chariclée_ que le Tasse a puisé; il y a pris
+tout ce commencement de l'histoire de Clorinde. Dans ce roman, une reine
+d'Éthiopie au teint noir, accouche de la blanche Chariclée, pour avoir
+regardé trop fixement, non pas en faisant sa prière, mais dans un autre
+moment[619], un grand tableau de Persée et d'Andromède, dont sa chambre
+était ornée; et elle fait, par la même crainte, exposer aussi son
+enfant.
+
+ [Note 617: C. XII, st. 21 et suiv.]
+
+ [Note 618: Cela n'est pas exprimé aussi simplement dans le
+ texte. Voyez ci-dessus, p. 372 et 373.]
+
+ [Note 619: «Mais vous ayant enfantée blanche (dit cette reine
+ elle-même dans un écrit adressé à sa fille), qui est couleur
+ estrange aux Éthiopiens, j'en cognu bien la cause, que c'estoit
+ pour avoir eu tout droit devant mes yeux, lorsque votre père
+ m'embrassoit, la pourtraiture d'Androméda toute nue... qui fut la
+ cause que vous fustes sur-le-champ conceue et formée, à la
+ malheure, toute semblable à elle, etc. (_Ethiop._, l. IV,
+ traduction d'Amiot.)]
+
+Enfin il est peu de récits et de descriptions du Tasse, où l'on ne
+trouve des imitations pareilles; mais l'une de ses plus belles et de ses
+plus riches descriptions peut être examinée sous d'autres rapports;
+c'est celle des jardins magiques d'Armide; ajoutons-y celle de sa
+personne, ou son portrait. On y trouve à la fois, et les preuves les
+plus brillantes de son talent descriptif, et de nouveaux exemples
+d'imitations, presque toujours heureuses, des anciens, et, il faut
+aussi en convenir, un assez grand nombre de ces traits qui sortent du
+naturel, pour tomber dans l'affectation ou dans la recherche; et enfin
+un sujet de comparaison entre l'Arioste et le Tasse, plus évident et
+plus facile que n'en peut offrir aucune autre partie de leurs poëmes.
+Quelque dangereuse que cette lutte dût lui paraître, le génie du Tasse
+n'en fut point effrayé, mais, sans compter le tour habituel de son
+esprit, qui le portait, malgré sa grandeur, à la subtilité et à l'excès,
+le désir d'éviter des ressemblances avec un tableau peint largement et
+de fantaisie, et de produire des effets encore plus piquants, fut sans
+doute pour quelque chose dans ces traits que l'on est obligé d'y
+reprendre. Rapprochons l'une de l'autre ces deux descriptions
+célèbres[620]. Ce parallèle, que deux rivaux si souvent comparés peuvent
+soutenir également, en nous faisant mieux sentir les perfections de
+chacun, nous engagera de plus en plus, au lieu de les préférer l'un à
+l'autre, à les admirer tous les deux.
+
+La description de l'île d'Alcine dans le _Roland furieux_[621] est
+imprévue; rien ne l'annonce, rien n'y prépare. C'est par la route des
+airs que l'Hippogryphe conduit Roger dans cette île; il s'abat doucement
+et l'y dépose, après un long trajet fait sous un ciel brûlant. «Des
+plaines cultivées, de douces collines, de claires eaux, des rives
+ombragées, de molles prairies, d'agréables bosquets de lauriers, de
+palmiers et de myrtes charmants; des citronniers et des orangers chargés
+de fruits et de fleurs, entrelacés en mille formes qui disputent de
+beauté, offrent sous leurs épais ombrages un asyle contre les brûlantes
+chaleurs des jours d'été. Voltigeant en sûreté sur les rameaux, les
+rossignols ne cessent de faire entendre leurs chants. Entre les roses
+pourprées, et les lis d'une blancheur éclatante, dont un tiède zéphyr
+entretient toujours la fraîcheur, on voit les lièvres et les lapins
+errer en assurance; et les cerfs lever hardiment leur front superbe,
+sans craindre que personne vienne leur ôter la vie ou la liberté, tandis
+qu'ils paissent l'herbe, ou qu'ils reposent en ruminant; et sauter
+légèrement les daims et les lestes chevreuils qui sont en abondance dans
+ces beaux lieux.»
+
+ [Note 620: J'ai prévenu, t. IV, p. 497, que je réservais pour
+ ce rapprochement la description des jardins d'Alcine.]
+
+ [Note 621: C. VI, st. 20 et suiv.]
+
+Roger descend de l'Hippogryphe qu'il attache au pied d'un myrte. Il
+s'approche d'une fontaine environnée de cèdres et de palmiers, dépose
+son bouclier, ôte son casque et ensuite toute son armure qui l'accablait
+de chaleur. «Il tourne son visage tantôt vers la mer, et tantôt vers la
+montagne, au souffle doux et frais de zéphirs qui font trembler avec un
+agréable murmure les hautes cimes des hêtres et des sapins. Tantôt il
+baigne dans cette onde fraîche et claire ses lèvres desséchées, tantôt
+il y plonge ses mains pour faire sortir de ses veines le feu que le
+poids de sa cuirasse y avait allumé[622].»
+
+ [Note 622: St. 25.]
+
+Ici la description est interrompue par la rencontre d'Astolphe qui se
+trouve enfermé dans le myrte où l'Hippogryphe est attaché. Il raconte à
+Roger comment il était tombé dans les piéges d'Alcine, comment il
+l'avait aimée et avait été aimé d'elle, comment enfin elle l'avait
+métamorphosé, selon son usage de changer en arbres, en fontaines, en
+rochers ou en bêtes les amants qu'elle a tenus dans ses filets[623]. Du
+sein de son arbre, d'où il ne peut sortir, il instruit Roger des moyens
+d'arriver chez la sage Logistille, sans entrer dans les états de sa
+méchante soeur; mais cette instruction est inutile; des obstacles se
+présentent, des embûches sont dressées; attaqué par des monstres hideux,
+Roger se voit secouru par deux belles nymphes, montées sur des licornes
+d'une éclatante blancheur. Elle le font entrer par une porte d'or,
+recouverte de perles et des pierres les plus précieuses de l'Orient. De
+jeunes filles charmantes, mais qui le seraient peut-être davantage si
+elles étaient plus réservées, invitent Roger par leurs caresses à se
+laisser conduire dans ce paradis[624]. «On peut bien nommer ainsi, dit
+le poëte, un lieu où je crois que naquit l'Amour; on n'y est jamais
+occupé que de danses et de jeux; toutes les heures s'y passent en fêtes.
+Les pensées graves n'y peuvent avoir accès; on n'y connaît ni
+incommodité ni disette, et l'Abondance y règne toujours avec sa corne
+toute remplie.
+
+ [Note 623: Ci-dessus, t. IV, p. 396.]
+
+ [Note 624: St. 72.]
+
+«Dans ce lieu, où il semble que le gracieux Avril, au front serein et
+joyeux, rit sans cesse, de jeunes gens et de jeunes femmes sont réunis;
+l'un, près d'une fontaine, fait entendre des chants pleins de douceur et
+de volupté; l'autre, à l'ombre d'un arbre ou d'une colline, joue, danse,
+ou prend d'autres nobles amusements; un autre enfin, loin de la troupe,
+découvre à un ami fidèle ses tourments amoureux. Les jeunes amours
+volent en se jouant sur les cimes des pins et des lauriers, des hêtres
+sourcilleux et des sapins à l'écorce hérissée; les uns se réjouissent de
+leurs victoires, les autres s'exercent à percer les coeurs de leurs
+flèches ou à tendre leurs filets. Celui-ci trempe ses traits dans un
+ruisseau qui coule à ses pieds, celui-là les aiguise sur une pierre qui
+tourne avec agilité[625].»
+
+ [Note 625: St. 75.]
+
+Nouvelle interruption, pour mettre en scène la cruelle Ériphile, espèce
+de géante ou de monstre allégorique qu'il faut vaincre et terrasser
+avant d'entrer dans le palais[626]. Cette victoire remportée, Roger ne
+trouve plus d'obstacles; la belle Alcine vient au-devant de lui,
+entourée d'une nombreuse cour; il reçoit d'elle et de son cortége
+l'accueil et les honneurs qu'on aurait pu offrir à un dieu. Cette cour
+est toute brillante de jeunesse et de beauté; mais Alcine l'emporte sur
+tout le reste, comme le soleil sur tous les astres des cieux. L'Arioste
+qui a été sobre, quoique riche, dans la description du séjour de cette
+fée, est prodigue dans son portrait, et n'y emploie pas moins de six
+octaves. Il n'a rien oublié de toutes les parties de sa personne, mieux
+faite, dit-il, que tout ce que d'habiles peintres peuvent inventer de
+mieux[627].
+
+ [Note 626: C. VII.]
+
+ [Note 627: St. 11 et suiv.]
+
+«Sa chevelure blonde est longue et bouclée, et il n'y a point d'or qui
+ait plus de brillant et plus d'éclat. La couleur de ses joues délicates
+est un mélange de roses et de lys; son front riant et d'une mesure
+parfaite, est de l'ivoire le plus pur. Sous deux arcs noirs et déliés,
+sont deux yeux noirs, ou plutôt deux brillants soleils; leurs regards
+sont pleins de tendresse, leurs mouvements lents et doux; il semble que
+l'Amour joue et voltige tout autour, que de-là il lance toutes les
+flèches de son carquois, et qu'il enlève les coeurs. Le nez qui partage
+également ce beau visage n'a pas un défaut que l'envie puisse lui
+reprocher. Au-dessous, comme entre deux petites vallées, la bouche est
+colorée d'un cinabre naturel; là, sont deux rangs de perles les plus
+précieuses, que des lèvres charmantes renferment et découvrent
+doucement; de-là, sortent des paroles caressantes qui adouciraient le
+coeur le plus sauvage et le plus dur; là, se forme un doux souris qui
+ouvre à son gré le paradis sur la terre.
+
+«Son cou est blanc comme de la neige et son sein comme du lait; le cou
+est rond, le sein large et relevé. Deux pommes à peine mûres (_acerbe_)
+et faites d'ivoire, vont et viennent comme l'onde au bord du rivage,
+quand un zéphyr agréable agite la mer. Argus même ne pourrait voir les
+autres parties; mais on peut bien juger que ce qui est caché, répond à
+ce qu'on voit paraître. Ses bras sont d'une juste proportion, et l'on
+aperçoit souvent sa main blanche, un peu longue, mais étroite, où l'on
+ne voit se former aucun noeud ni s'élever aucune veine.» Le peintre
+n'oublie point, au bas de ce qu'il nomme cette auguste personne,
+quoiqu'il n'y ait dans tout cela rien de très-auguste, un pied court,
+sec et rondelet; et l'on ne sait trop à propos de quoi il termine tout
+ce portrait d'un objet qui n'est point du tout angélique, par deux vers
+qui sembleraient avoir été transportés d'ailleurs, tant ils ont peu de
+rapport à ce qui précède. «Des traits angéliques et nés dans le ciel ne
+se peuvent cacher sous aucun voile[628].»
+
+ [Note 628:
+
+ _Gli angelici sembianti nati in cielo
+ Non si ponno celar sotto alcun velo._ (St. 15.)]
+
+Alcine enfin a un piége tendu dans toutes les parties d'elle-même, soit
+qu'elle parle, qu'elle rie, qu'elle chante, ou qu'elle fasse quelques
+pas. Il n'est pas étonnant que Roger qui en est si bien reçu, s'y laisse
+prendre. Pour achever de le séduire, les plaisirs de la table ne sont
+point oubliés. «A cette table, des cithares, des harpes, des lyres et
+d'autres délicieux instruments faisaient retentir l'air d'alentour d'une
+douce harmonie et de mélodieux accords; il n'y manquait ni des voix,
+habiles à chanter les jouissances et les souffrances de l'amour, ni des
+poëtes, qui représentaient dans leurs inventions les plus agréables
+fantaisies.» De petits jeux succèdent à la bonne chère; enfin Roger est
+conduit dans les appartements secrets, où Alcine vient l'enivrer de
+toutes les délices de l'amour; et l'Arioste ne se refuse aucun détail de
+leurs plaisirs[629]. Il peint ensuite l'emploi que ces deux amants
+faisaient de leurs journées. «Souvent à table, toujours en fêtes, les
+joutes, la lutte, le théâtre, le bain, la danse les amusent tour-à-tour.
+Tantôt près des fontaines, à l'ombre des coteaux, ils lisent les propos
+amoureux des anciens; tantôt dans les vallées couvertes d'ombre, et sur
+les riantes collines, ils poursuivent les lièvres timides; tantôt suivis
+de chiens rusés, ils font sortir avec bruit les faisans des chaumes et
+des buissons; tantôt ils tendent aux grives, ou des lacets, ou de
+souples gluaux, sur des genévriers odorants; et tantôt enfin, avec des
+hameçons armés d'un appât, ou avec des filets, ils troublent les
+poissons dans leur doux et secret asyle.»
+
+ [Note 629: St. 27, 28 et 29.]
+
+C'est dans ce délicieux séjour que la sage Mélisse, cachée sous la
+figure d'Atlant, va chercher Roger pour le faire rougir de son repos, et
+le rendre à Bradamante et à la gloire[630]. Elle le trouve seul, au
+moment où Alcine venait de le quitter, ce qu'elle faisait rarement. Il
+goûtait la fraîcheur et la sérénité du matin, le long d'un clair
+ruisseau, qui descendait d'une colline vers un petit lac limpide et d'un
+agréable aspect. Ses vêtements pleins de mollesse et de délices,
+respiraient la nonchalance et la volupté. Alcine, d'une main adroite, en
+avait ourdi le tissu de soie et d'or. Un brillant collier des pierres
+les plus riches descendait de son cou jusqu'au milieu de sa poitrine; un
+cercle d'or poli entourait chacun de ses bras, qui avaient été ceux d'un
+héros; un fil d'or en forme d'anneau lui avaient percé les deux
+oreilles, d'où pendaient deux grosses perles, telles que les Arabes ni
+les Indiens n'en possédèrent jamais. Ses cheveux bouclés étaient
+humectés des parfums les plus rares et les plus précieux; tous ses
+gestes exprimaient l'amour, comme s'il eût été habitué à servir des
+femmes dans la délicieuse Valence; il n'y avait plus en lui de sain que
+le nom; tout le reste était corrompu et plus que flétri[631].»
+
+ [Note 630: St. 51 et suiv.]
+
+ [Note 631:
+
+ _Non era in lui di sano altro che'l nome;
+ Corrotto tutto il resto, e più che mezzo._ (St. 55.)]
+
+Surpris dans cette indigne parure, l'aspect seul de son ancien
+gouverneur, du sage magicien Atlant le fait rougir; le discours noble et
+sévère qu'il entend, lui rend déjà tout son courage; l'anneau qu'Atlant,
+ou plutôt que Mélisse qui en a pris l'apparence lui met au doigt, fait
+le reste et achève le désenchantement; il reprend ses armes, il suit son
+guide et s'éloigne à grands pas. Alcine redevenue à ses yeux telle
+qu'elle est, vieille, décrépite, objet de dégoût et d'horreur, ne peut
+employer pour le retenir que la force; elle le fait poursuivre par ses
+troupes, et monte elle-même sur sa flotte, mais inutilement[632]. La
+fuite de Roger, son arrivée chez Logistille et tout le reste de cette
+allégorie ingénieuse et morale n'ont plus aucun rapport avec l'objet qui
+m'a fait revenir sur le poëme de l'Arioste; retournons maintenant à
+celui du Tasse.
+
+ [Note 632: C. VIII.]
+
+La description des jardins d'Armide est préparée par d'autres
+descriptions; les deux chevaliers, chargés par Godefroy d'aller chercher
+Renaud, apprennent d'un magicien, ami des chrétiens, comment ce héros
+est tombé au pouvoir d'Armide. Ce récit, malgré ses défauts[633], est un
+morceau charmant de poésie descriptive. Renaud arrive sur le fleuve
+Oronte[634], à l'endroit où un bras de ce fleuve forme une île et se
+rejoint ensuite à son lit. Une inscription qui lui promet dans cette île
+des merveilles que le reste de l'univers ne lui offrirait pas, l'engage
+à y passer dans une petite barque, seul et sans ses écuyers. «Il arrive;
+ses regards curieux se portent avidement tout alentour, et il ne voit
+rien que des grottes, des eaux, des fleurs, des arbres et des gazons; il
+est prêt à croire qu'on s'est joué de lui; mais ce lieu est si agréable,
+il y trouve tant d'attrait qu'il s'arrête. Il désarme son front et le
+rafraîchit à la douce haleine d'un vent paisible[635].» Il s'endort aux
+chants d'une syrène qui s'élève du sein des eaux[636]; Armide vient; son
+bras, armé par la vengeance, est bientôt désarmé par l'amour; elle
+enlève Renaud endormi, le place sur un char, et traverse avec lui les
+airs.
+
+ [Note 633: Le défaut principal de cette narration est qu'elle
+ est mise dans la bouche d'un personnage qui ôte à une grande
+ partie des détails toute vraisemblance. Voyez ci-dessus, p. 354 et
+ suiv.]
+
+ [Note 634: C. XIV, st. 57.]
+
+ [Note 635: Comme Roger, en arrivant dans l'île d'Alcine.]
+
+ [Note 636: Voyez ci-dessus, p. 354.]
+
+Quand les deux chevaliers chrétiens ont reçu des instructions sur la
+route qu'ils doivent suivre pour trouver l'île où elle le retient dans
+les délices[637], et sur les moyens qu'ils doivent employer pour rompre
+le charme et délivrer le héros; lorsqu'après une navigation qui donne
+lieu à des descriptions géographiques et à d'autres ornements riches et
+variés, ils sont parvenus à l'une des îles fortunées où Armide a établi
+son séjour, et qu'en gravissant la montagne dont son palais et ses
+jardins occupent le sommet, ils ont vaincu les monstres qui leur en
+disputaient l'accès, et les obstacles plus doux que leur ont opposés des
+nymphes charmantes, ils pénètrent enfin dans cet immense et magnifique
+palais, dont la forme est ronde et l'architecture admirable[638].
+
+ [Note 637: C. XV.]
+
+ [Note 638: C. XVI.]
+
+Les jardins en occupent le centre, et l'on ne peut y pénétrer qu'à
+travers un labyrinthe embarrassé de mille détours. Ce labyrinthe
+rappelle à l'imagination du Tasse celui de Crète, et une comparaison
+d'Ovide, qui imitait pour le moins aussi souvent que Virgile. «Tel que
+le Méandre se joue entre des rives obliques et incertaines, et dans son
+double cours, tantôt descend et tantôt remonte, il tourne une partie de
+ses eaux vers la mer; et tandis qu'il vient, il se rencontre qui
+retourne[639]:» tels, et plus inextricables encore, sont les détours de
+ce labyrinthe, mais les deux chevaliers ont appris le secret de les
+franchir. En empruntant ce qu'il y a d'ingénieux dans cette comparaison,
+le Tasse y a pris de même ce qu'il y a de précieux et d'affecté[640]; il
+n'avait point, il faut l'avouer, dans son propre génie de quoi se
+garantir des séductions de celui d'Ovide; nous allons le voir encore s'y
+laisser trop facilement entraîner.
+
+ [Note 639: St. 8. C'est la traduction presque littérale, mais
+ bien inférieure pour le style, de ces quatre vers des
+ _Métamorphoses_:
+
+ _Non secus ac liquidus Phrygiis Mæandrus in arvis
+ Ludit; et ambiguo lapsu refluitque, fluitque:
+ Occurrensque sibi venturas adspicit undas:
+ Et nunc ad fontes, nunc ad mare versus apertum
+ Incertas exercet aquas._ (Lib. VIII, v. 162.)]
+
+ [Note 640: Surtout ce vers:
+
+ _E mentre ei vien, se che ritorna, affronta._]
+
+Sortis enfin des sinuosités du labyrinthe, les chevaliers voient se
+développer devant eux l'aspect riant de ce beau jardin[641]. «Il leur
+offre en un seul point de vue, des eaux dormantes, de mobiles et clairs
+ruisseaux, des fleurs et des plantes variées, des gazons émaillés, des
+coteaux éclairés du soleil, et des vallons couverts d'ombrages, et des
+grottes et des forêts; et ce qui ajoute encore au prix et à la beauté de
+ces ouvrages, c'est que l'art qui fait tout, est partout caché. Vous
+croiriez, tant la négligence et la culture sont agréablement mélangées,
+qu'il n'y a de naturel que les sites et les ornements. Il semble que
+c'est un art de la nature qui prend plaisir à imiter, en se jouant, son
+imitateur[642]. L'air est lui-même un effet de cet art magique, air doux
+qui rend les arbres toujours fleuris; avec des fleurs éternelles, le
+fruit dure éternellement, et tandis que l'une éclot, l'autre mûrit. Sur
+le même tronc et entre les mêmes feuilles, la figue vieillit sur la
+figue naissante; le nouveau fruit et l'ancien pendent à la même branche,
+couverts de leurs écorces, l'une verte et l'autre dorée. Dans la partie
+du jardin la plus exposée au soleil, la vigne tortueuse élève en rampant
+le luxe de ses rameaux; couverte de bourgeons, elle porte ici des
+grappes encore en fleurs, et là des grappes chargées d'or, de rubis, et
+déjà même de nectar.»
+
+ [Note 641: St. 9.]
+
+ [Note 642:
+
+ _Arte laboratum nullâ, simulaverat artem
+ Ingenio natura suo_. (Ovide, _Métam._, l. III, v. 158.)
+
+ Et ailleurs: _Naturoe ludentis opus_.]
+
+On trouve ici un coin du jardin d'Alcinoüs[643] transplanté dans celui
+d'Armide; et il est vrai que dans cette description, Homère, plus
+naturel, n'est pas moins brillant qu'Ovide. Mais c'est par Ovide que le
+Tasse est inspiré dans la peinture suivante, quoiqu'il ne le traduise
+pas; il va même plus loin que lui. «De jolis oiseaux, sous les
+feuillages verts, accordent à l'envi leurs chants folâtres. Le Zéphyr
+murmure et fait gazouiller les feuilles et les ondes, en les agitant
+diversement. Quand les oiseaux se taisent, le Zéphyr répond à haute
+voix, quand les oiseaux chantent, il émeut plus doucement le feuillage.
+Soit hazard, soit artifice, le Zéphyr harmonieux, tantôt accompagne
+leurs airs et tantôt se fait entendre à leur place[644].» Parmi tous ces
+oiseaux, le poëte en choisit un plus extraordinaire que les autres; il
+le décrit avec une complaisance particulière, et lui fait chanter, en
+deux stances ou octaves, une très-jolie morale d'amour. Voltaire,
+admirateur du Tasse, s'est contenté de ranger parmi les excès
+d'imagination dont il faut bien convenir quand on n'a pas renoncé au bon
+sens et au bon goût, ce perroquet qui chante des chansons de sa propre
+composition[645]. Galilée a été plus sévère; c'est même un des endroits
+de sa critique où il est le moins poli et le plus dur[646]. Nous nous
+bornerons à mettre, et ce duo dialogué entre le Zéphyr et les oiseaux,
+et surtout cet oiseau poëte et improvisateur, au nombre des ornements
+superflus dont le Tasse a trop souvent chargé ses descriptions.
+
+ [Note 643: _Odyss._, l. VII, v. 114 et suiv.]
+
+ [Note 644: Galilée appelle nettement, dans ses
+ _Considérations_, cette musique à deux voix, une sotte gamme (_una
+ zolfa sciocca_), p. 208.]
+
+ [Note 645: _Essai sur la poésie épique_, ch. VII.]
+
+ [Note 646: Il traite cette description de pédantesque, et
+ apostrophant le Tasse: «Vous ne savez pas peindre, lui dit-il;
+ vous ne savez manier ni les couleurs, ni les pinceaux; vous ne
+ savez point dessiner, vous ne savez point du tout ce métier là.»
+ (P. 209.)]
+
+On ne peut disconvenir que celle de l'Arioste ne soit ici plus naturelle
+et plus franche; elle est même plus riche; il a fait de l'île d'Alcine
+un véritable lieu de plaisir. Le plus beau site, les sociétés les plus
+enjouées, la table, les doux concerts, les amusements de toute espèce y
+séduisent à la fois tous les sens. La peinture physique de l'île, ou si
+l'on veut, le fond du paysage, quoique de pure fantaisie, paraît être
+d'après nature. Ce que le poëte a vu ou pu voir, et l'empreinte que son
+imagination en a gardée, composent tout son tableau. Celui du Tasse,
+tout ingénieux et tout brillant qu'il est, n'est point fait de source,
+et il a moins pris dans la nature que dans les tableaux d'autres
+peintres ce qu'il y a de plus beau dans le sien. Mais il prend à son
+tour l'avantage dans le portrait d'Armide, malgré les défauts qu'il est
+aisé d'y remarquer.
+
+L'Arioste, il est vrai, n'a eu pour objet qu'une allégorie morale. Sa
+jeune Alcine est une espèce de fantôme de beauté, qui cache ce que le
+vice et la vieillesse réunis ont de plus dégoûtant et de plus hideux.
+Elle est là, dans son île, attendant chaque nouvelle proie que son art y
+attire ou que le hasard y conduit. Roger vient après une longue suite
+d'amants, qui n'ont, comme lui, embrassé qu'une ombre; il a une autre
+passion dans le coeur, et ne doit tomber que dans une erreur passagère.
+Il suffit que la sagesse lui ouvre un instant les veux, et qu'il voye
+une seule fois, sous ces apparences menteuses de jeunesse, d'embonpoint
+et de fraîcheur, l'effroyable réalité, pour que le charme cesse et ne
+puisse plus revenir. Le lecteur reçoit la même impression; tout le soin
+que l'Arioste a pris de décrire si exactement et si bien la personne
+extérieure d'Alcine, ne peut que lui faire dire: J'y aurais été pris
+comme Roger; mais il n'éprouve réellement et ne doit éprouver aucune
+illusion, ni surtout aucun intérêt; le but serait manqué et l'art du
+poëte en défaut, si l'on s'intéressait le moins du monde à cette Alcine.
+
+Armide, au contraire, faite pour inspirer à un jeune héros la première
+passion d'amour qu'il ait sentie, doit réunir tout ce qu'il y a de plus
+séduisant dans la fleur de la jeunesse et dans le premier éclat de la
+beauté. C'est une ennemie qui a troublé et affaibli l'armée chrétienne,
+qui en a voulu immoler le plus ferme appui; il faut qu'elle soit punie;
+mais comment? En éprouvant elle-même une passion que son coeur ignorait
+encore; il faut qu'après avoir enchaîné dans ses bras celui qu'elle
+haïssait tant, et qu'elle adore, elle le voye s'en échapper; il faut
+aussi qu'en la quittant il la voie toujours telle qu'elle est, armée de
+tous ses charmes, de tous ses artifices, et en même temps de toutes les
+séductions d'un véritable amour et d'une douleur vraie et profonde, afin
+qu'il ait plus de mérite à revenir à la sagesse et à la gloire. Tout ce
+qu'il fallait que fût un tel personnage, Armide l'est réellement; c'est
+une des créations les plus originales, les plus fortes et les plus
+heureuses de la Muse épique.
+
+Ce n'est pas au moment où elle tient Renaud dans son île, et où sa
+beauté ne pourrait agir que sur lui, que le Tasse a voulu la décrire,
+c'est lorsqu'elle a paru pour la première fois, et que sa vue seule a
+porté le trouble dans l'armée chrétienne tout entière[647]. Elle arrive
+au camp avec le projet de séduire, s'il est possible, Godefroy lui-même,
+et de le détourner de son entreprise; si non, de s'emparer au moins des
+principaux chefs, de les attirer loin de l'armée et de les charger de
+fers. Elle entre dans l'enceinte où les Francs ont dressé leurs
+tentes[648]. A l'aspect de cette beauté nouvelle naît un murmure confus;
+tous les regards se fixent sur elle, comme lorsqu'une comète ou une
+étoile inconnue brille en plein jour dans les cieux. Tous s'avancent
+pour savoir quelle est et d'où vient cette belle étrangère.
+
+ [Note 647: C. IV.]
+
+ [Note 648: St. 28 et suiv.]
+
+«Argos, ni Chypre, ni Délos ne virent jamais de formes si élégantes,
+tant d'éclat et tant de beauté. Sa chevelure dorée, tantôt paraît au
+travers du voile blanc qui l'enveloppe, et tantôt se montre à découvert.
+Ainsi, quand le ciel reprend sa sérénité, tantôt le soleil se laisse
+voir dans un nuage transparent, tantôt, sortant de la nue et répandant
+alentour ses rayons les plus brillants, il redouble l'éclat du jour. Le
+vent fait de nouvelles boucles de ses cheveux flottants, que la nature
+elle-même partage en boucles ondoyantes. Son regard avare et renfermé en
+lui-même, cache les trésors de l'amour et les siens. La douce couleur
+des roses répandue sur ce beau visage s'y confond avec l'ivoire, mais la
+rose brille seule sur sa bouche, d'où s'exhale un souffle amoureux.»
+
+Le reste de cette jolie peinture est plus difficile à copier. Nos
+meilleurs traducteurs l'ont fort adouci; moi qui ne traduis pas, mais
+qui ai pour but de faire connaître, je dois m'exprimer plus fidèlement.
+«Son beau sein montre à nu cette neige où le feu d'amour se nourrit et
+s'allume. On voit une partie de deux globes fermes et rebelles[649];
+l'autre partie est couverte par la robe envieuse; mais si elle ferme le
+passage aux yeux, elle ne peut arrêter l'amoureux penser qui, non
+content des beautés extérieures, s'insinue encore dans les secrets
+cachés. Comme un rayon passe à travers l'eau ou le crystal, sans les
+diviser ou les partager, ainsi le penser ose pénétrer sous le vêtement
+le mieux fermé, jusqu'à la partie défendue. Là, il s'étend, là, il
+contemple en détail le vrai de tant de merveilles; ensuite il les
+raconte au désir, il les lui décrit et rend ses flammes plus vives.» En
+citant autrefois ce trait pour justifier le jugement de Boileau sur le
+Tasse[650], «en bonne foi, disais-je, quand Boileau, du caractère dont
+il était, choqué des _ornements_ plus que _superflus_ de cette
+description, eût jeté là le livre et n'eût jamais voulu le reprendre,
+devrait-on lui en faire un crime?» Un plus long commerce avec les poëtes
+italiens m'a peut-être un peu corrompu; je vois bien toujours les mêmes
+vices dans cette description qui blesse la dignité de l'épopée, et même
+la décence[651]; mais je sens que si, devant moi, un nouveau Despréaux
+jetait le livre, je serais prompt à le ramasser, et l'engagerais à le
+reprendre.
+
+ [Note 649: _Parte appar de le mamme acerbe e crude._ (St. 31.)
+
+ L'Arioste a dit aussi, dans le portrait d'Alcine:
+
+ _Due pome acerbe e d'avorio fatte._
+
+ Les Italiens aiment beaucoup, en parlant de cet objet, cette
+ métaphore tirée des fruits qui ne sont pas mûrs, qui sont encore
+ âpres et crus; elle serait insupportable en français, et le nom
+ même de l'objet le serait dans la poésie noble.]
+
+ [Note 650: Une partie de cette analyse de la _Jérusalem
+ délivrée_ est faite il y a près de vingt-cinq ans; elle fut même
+ insérée dans le _Mercure de France_ en 1789, sous le titre
+ d'_Essai sur le Tasse_. Je m'occupais beaucoup dès lors de l'étude
+ des poëtes italiens; mais, moins familiarisé que je le suis avec
+ le caractère de leur langue et de leur poésie, j'avais adopté dans
+ toute sa rigueur un jugement susceptible de modification.
+ D'ailleurs, c'était le temps où il était de mode en France de
+ rabaisser le législateur de notre Parnasse. Je n'étais pas alors
+ plus disposé à me laisser influencer par la mode, que je ne l'ai
+ été depuis; et ce fut pour défendre Boileau, plus que pour
+ critiquer le Tasse, que j'écrivis cet Essai. Aujourd'hui toutes
+ choses sont à leur place, Boileau et le Tasse gardent chacun la
+ sienne, et les véritables amis de l'art des vers peuvent, sans que
+ l'un nuise à l'autre, jouir également de tous les deux.]
+
+ [Note 651: Il est visible, dit Paul _Beni_, dans son
+ Commentaire sur la _Jérusalem délivrée_ (p. 537 et 538), que le
+ Tasse lutte ici avec l'Arioste dans son portrait d'Alcine; mais on
+ voit qu'il a mis plus de soin à désigner les beautés cachées. L'un
+ et l'autre ont eu en vue ce que dit Apollon à la vue de Daphné
+ (_Métam._, l. I.), et surtout ce trait: _Si qua latent meliora
+ putat._ Mais l'Arioste est allé au-delà d'Ovide, et le Tasse bien
+ au-delà de l'Arioste: «_Poichè se ben usa parole quasi metaforiche
+ e oneste, non dimeno accenna concetto alquanto_ _impudico_.»
+ Scipion _Gentili_, autre commentateur du Tasse, craint qu'il n'ait
+ pas évité l'application de ce passage de Quintilien (l. VIII, ch.
+ 3): _Nec scripto modo hoc accidit, sed etiam sensu plerique obcoenè
+ intelligere, nisi caveris, cupiunt, ut apud Ovidium:_
+
+ _Quæque latent meliora putat;_
+
+ (on peut remarquer en passant que Quintilien, qui a cité de
+ mémoire, a mis _quæque latent_, au lieu de _si qua latent_ qui est
+ dans Ovide) _ac ex verbis quæ longe ab obcoenitate absunt,
+ occasionem turpitudinis rapere._]
+
+Ce qui suit n'est plus un portrait; c'est un personnage en action;
+depuis ce moment jusqu'à la fin, Armide agit avec ce caractère
+artificieux que le poëte lui a donné; mais bientôt il s'y joint une
+passion réelle et profonde qui la saisit au milieu de ses artifices, et
+la rend digne de pitié. Après les succès qu'elle a obtenus dans le camp
+des chrétiens, et l'affront qu'elle a reçu de Renaud, et la vengeance
+qu'elle en a voulu tirer, et l'amour qui l'est venu surprendre dans
+l'acte même de sa vengeance, tenant enfin en son pouvoir le jeune héros
+qu'elle aime, elle se croit sûre de le posséder long-temps, quand les
+deux chevaliers chrétiens pénètrent dans le séjour délicieux où elle
+l'enivre et s'enivre elle-même de volupté[652]. L'Arioste n'a mis dans
+son Alcine et autour d'elle que les plaisirs du libertinage; le Tasse a
+voulu peindre dans son Armide les jouissances de l'amour. Les deux
+amants sont seuls dans ces beaux jardins; elle est assise sur l'herbe
+tendre, et lui, renversé sur ses genoux, dans l'attitude où Lucrèce nous
+peint le dieu Mars sur ceux de Vénus[653]. «Son voile partagé laisse
+voir les trésors de son sein; ses cheveux flottent en désordre au gré du
+vent; elle languit de caresses, et des gouttes d'une sueur limpide
+rendent plus vif l'incarnat de son teint. Un rire pétillant et lascif
+étincelle dans ses yeux, comme un rayon brille dans l'onde. Elle se
+penche sur lui, et il pose mollement la tête sur son sein, le visage
+levé vers son visage. Il repaît avidement ses regards affamés et fixés
+sur elle; il se consume et meurt d'amour. Elle s'incline souvent, et
+tantôt prend de doux baisers sur ses yeux, tantôt les aspire sur ses
+lèvres. On l'entend alors soupirer si profondément que l'on croit son
+ame prête à lui échapper et à passer en elle. Les deux guerriers cachés
+contemplent cette scène d'amour.» Il faudrait être insensible comme eux
+pour lire, sans en être ému, cette description si brûlante et si vraie.
+
+ [Note 652: C. XVI, st. 17.]
+
+ [Note 653:
+
+ _In gremium qui sæpe tuum se
+ Rejicit, æterno devinctus volnere amoris;
+ Atque ita suspiciens tereti cervice repostâ
+ Pascit amore avidos inhians in te, Dea, visus:
+ E que tuo pendet resupini spiritus ore._
+ (Lucret., _de Rer. nat._, l. I.)]
+
+J'ai dû compter parmi ces abus d'esprit qui se mêlent trop souvent aux
+beautés du Tasse, les galanteries que Renaud dit à sa maîtresse pendant
+qu'elle se regarde dans un miroir[654]; mais le reste de cette toilette,
+digne de la coquette et voluptueuse Armide, est peint des couleurs les
+plus vives et qui ne sortent point de la nature de ce sujet magique, où
+la toilette d'Armide entrait nécessairement. Cet embellissement, loin
+d'être déplacé dans l'épopée, est autorisé par l'exemple d'Homère qui
+décrit, avec plus de détail encore, au quatorzième livre de l'_Iliade_,
+la toilette de Junon. Mais Junon est une noble et chaste déesse, Armide
+est une jeune magicienne amoureuse, qui dans l'amour ne cherche que le
+plaisir; la toilette de l'une et celle de l'autre ne doivent pas se
+ressembler.
+
+ [Note 654: Ci-dessus, p. 373.]
+
+«Armide sourit aux discours de Renaud, sans cesser de se regarder avec
+complaisance et de s'occuper du joli travail qu'elle a commencé. Quand
+elle eut tressé sa chevelure, et qu'elle en eut corrigé avec grâce le
+désordre voluptueux, elle arrondit en anneaux le reste de ses cheveux et
+les parsema de fleurs comme on sème sur l'or des ornements d'émail; elle
+joignit sur son beau sein des roses étrangères à ses lis naturels, et
+remit en ordre les plis de son voile. Le paon superbe déploie avec moins
+d'orgueil la pompe de son plumage; Iris ne paraît point si belle
+lorsqu'elle étale au soleil l'or et la pourpre de son sein courbé en arc
+et humide de rosée[655]. Mais le plus beau de ses ornements est sa
+ceinture, qu'elle ne quitte pas, lors même qu'elle est nue. Elle y donna
+un corps à ce qui n'en eut jamais, et mêla, en la formant, des
+substances que nulle autre n'eût pu mêler. Tendres dédains, paisibles et
+tranquilles refus, douces caresses, raccommodements délicieux, sourires,
+petits mots, larmes touchantes, soupirs entrecoupés, baisers voluptueux,
+elle fondit ensemble tous les éléments, les unit, les façonna au feu
+lent des flambeaux, et en forma cette ceinture admirable dont sa taille
+élégante est ornée.»
+
+ [Note 655:
+
+ _Non talesvolucer pandit Junonius alas,
+ Nec sic innumeros arcu mutante colores
+ Incipiens redimitur hyems, cum tramite flexo
+ Semita discretis interviret humida nimbis._
+ (Claudian., _de Rapta Proserp._, l. II.)]
+
+Un critique judicieux[656] a justement reproché au Tasse d'avoir, en
+empruntant d'Homère la ceinture de Vénus, fait de cette ceinture un
+ouvrage d'artisan où l'on voit les différentes matières se liquéfier au
+feu d'un flambeau, se mêler et former enfin cette magique ceinture[657].
+Il est sûr qu'en réalisant ainsi cette fusion idéale d'objets qui n'ont
+rien de matériel, le poëte moderne a, comme en beaucoup d'autres
+endroits, manqué de jugement. Mais le même critique se trompe quand il
+blâme la différence qui existe entre ces deux ceintures. «L'une, dit-il,
+peint à l'esprit les charmes et les effets d'un amour honnête, et
+l'autre n'offre aux sens que les agaceries fardées de la coquetterie et
+de la lubricité.» C'est précisément ce qu'il fallait; et le goût
+lui-même semble avoir prescrit au Tasse cette nuance. Il devait y avoir
+encore ici la même différence entre l'une et l'autre ceinture, qu'entre
+Armide et Vénus.
+
+ [Note 656: M. de Rochefort, de l'ancienne académie des
+ inscriptions et belles-lettres.]
+
+ [Note 657: Traduction en vers de l'_Iliade_, seconde édition,
+ à l'Imprimerie royale, 1771, in-4º., p. 404, note. Ce traducteur
+ estimable, trop faible sans doute pour atteindre à l'élévation, à
+ l'énergie, à la grandeur d'Homère, a mieux réussi dans tout ce qui
+ n'exigeait qu'une élégante simplicité; la toilette de Junon est de
+ ce genre, ainsi que la ceinture de Vénus.
+
+ La déesse, à ces mots, détache sa ceinture;
+ Où, tissus avec art, sont les enchantements,
+ Les désirs de l'amour, les soupirs des amants,
+ L'art de persuader, ce langage si tendre
+ Dont les plus sages même ont peine à se défendre.]
+
+Armide quitte Renaud, comme Alcine quitte Roger; son absence a les mêmes
+suites. Dès que Renaud est seul, les deux chevaliers se montrent à lui,
+couverts d'armes éclatantes. «Tel qu'un coursier fougueux, enlevé après
+la victoire au périlleux honneur des armes, et changé en lascif époux,
+erre, libre du frein, parmi les troupeaux et dans de gras pâturages;
+mais s'il est réveillé par le son de la trompette ou par l'éclat de
+l'acier, il y court en hennissant; déjà il brûle de voir ouvrir la
+carrière, et, portant sur son dos un cavalier, d'être heurté dans sa
+course et de heurter à son tour[658].» Tel devient le jeune héros à
+l'aspect subit des deux chevaliers. Ubalde découvre alors devant lui un
+bouclier de diamant qu'il a reçu pour cet usage, talisman plus ingénieux
+et plus moral que l'anneau employé par Mélisse pour désenchanter Roger.
+Renaud y jette les yeux; il se voit paré des mains de la Mollesse, ses
+cheveux bouclés et parfumés; à son côté ce fer, seule arme qui lui
+reste, tellement couvert d'un luxe efféminé, qu'au lieu d'un instrument
+militaire, ce n'est plus qu'un inutile ornement. Réveillé comme d'un
+sommeil léthargique, il reste les yeux baissés et fixés sur la terre.
+Après le discours ferme et concis d'Ubalde[659], il est encore quelque
+temps immobile et muet. Puis tout à coup il arrache et déchire ces vains
+ornements, cette pompe indigne de lui, ces honteuses marques de son
+esclavage, et suit docilement les deux guides qui l'ont rappelé au
+devoir[660].
+
+ [Note 658: St. 28.]
+
+ [Note 659: St. 32 et 33.]
+
+ [Note 660: St. 34 et 35.]
+
+Mais lorsqu'il est près du rivage, une dernière épreuve lui est offerte,
+épreuve que Roger ne pouvait subir en abandonnant sa vieille Alcine;
+c'est la belle et jeune Armide, forcenée de désespoir et d'amour, qui le
+poursuit, comme Didon poursuit Énée; ce sont ses plaintes, ses fureurs,
+ses soumissions, ses menaces. Il résiste et persiste comme Énée, et il
+faut en convenir, sinon de meilleure grâce (un homme n'en a jamais en
+position pareille), du moins avec de meilleurs motifs et de plus fortes
+raisons que lui[661].
+
+ [Note 661: St. 35 et suiv.]
+
+J'ai peut-être fait comme Renaud, je me suis trop arrêté dans les
+jardins d'Armide. S'il est difficile d'en sortir, il l'est peut-être
+encore plus d'y conserver assez de raison pour ne s'en pas laisser
+tout-à-fait éblouir et pour y distinguer, de la belle et riche nature,
+les purs effets de la baguette et les mensonges de l'art. D'autres
+beautés répandues dans toutes les parties du poëme n'exigent point cet
+effort; je veux parler surtout des traits sublimes, qui sont en si grand
+nombre et qui attestent si évidemment cette tendance habituelle du génie
+du Tasse vers les hautes régions du Beau idéal. On la voit, dès
+l'invocation du poëme adressée à cette Muse «qui n'a point sur
+l'Hélicon le front ceint d'un laurier périssable[662], mais qui là-haut,
+parmi les choeurs célestes, porte une couronne d'or et d'étoiles
+immortelles;» on la voit dans la manière neuve et vraiment sublime dont
+se fait l'exposition, dans ce regard que l'Eternel jette sur la Syrie et
+sur l'armée chrétienne[663], regard qui pénètre au fond des coeurs de
+tous les chefs, qui nous y fait pénétrer nous-mêmes et nous fait
+connaître ainsi, dès le début, non-seulement les personnages, mais les
+caractères; enfin, sans parler des morceaux et des épisodes entiers qui
+semblent dictés par cette aspiration continuelle vers le grand, le beau
+et l'honnête, on la voit dans un nombre infini de pensées et de
+sentiments, quelquefois indiqués par l'attitude seule ou par
+l'expression du visage, comme lorsque Renaud, averti par Tancrède que
+Godefroy veut le faire arrêter, sourit avant de répondre[664], et qu'un
+courroux dédaigneux éclate à travers ce sourire; quelquefois énoncés
+dans le style le plus noble et le plus poétique, comme sont ceux de ce
+vieillard qui montre au même héros, à peine échappé des bras d'Armide,
+notre vrai bien, non dans les plaines agréables, parmi les fontaines et
+les fleurs, au milieu des nymphes et des syrènes, mais sur la cime du
+mont escarpé où habite la Vertu[665].
+
+ [Note 662: C. I, st. 2.]
+
+ [Note 663: St. 8, 9 et 10.]
+
+ [Note 664: C. V, st. 42.]
+
+ [Note 665: C. XVII, st. 61.]
+
+Godefroy, pendant son sommeil, est averti par une vision ou par un songe
+des moyens de rappeler Renaud sans compromettre sa dignité. Ce songe
+s'identifie dans l'esprit du Tasse avec celui de Scipion, ou Platon
+semble avoir dicté à Cicéron ce que celui-ci met dans la bouche de
+Scipion l'Africain. Des hauteurs du ciel, ou plutôt de son génie, le
+poëte regarde comme eux la petitesse de notre terre, l'espace étroit de
+nos grandeurs, de nos empires, et ne voit qu'ombre et fumée dans notre
+gloire[666]. Les deux chevaliers que Godefroy envoie rasent, dans leur
+navigation rapide, les côtes d'Afrique et passent à la vue des ruines de
+Carthage. Celles d'Egine, de Mégare et de Corinthe avaient jadis inspiré
+à un ami de Cicéron[667] de grandes et hautes pensées; Sannazar les
+avait, depuis, étendues dans de beaux vers et appliquées à Carthage; le
+Tasse s'est emparé des vers de Sannazar et les a surpassés de bien loin,
+dans cette belle octave, où nous voyons mourir les cités, mourir les
+royaumes, et le sable et l'herbe couvrir notre faste et nos pompes
+vaines; où, frappés de cette grande leçon, nous nous voyons nous-mêmes
+avec pitié et avec mépris, nous indigner d'être mortels[668]! Il ne
+paraît jamais plus à l'aise que quand son sujet l'appelle à penser et à
+s'exprimer sur ce ton, il semble alors qu'il est dans son élément et
+qu'il parle son langage.
+
+ [Note 666: C. XIV, st. 10 et 11. CICER. _de Somnio
+ Scipionis_.]
+
+ [Note 667: _Servius Sulpicius._]
+
+ [Note 668: Il n'y a peut-être dans aucun poëte six plus beaux
+ vers que les suivants:
+
+ _Giace l'alta Cartago; appena i segni
+ Dell'alte sue rovine il lido serba.
+ Mujono le città, muojono i regni;
+ Copre i fasti e le pompe arena ed erba;
+ E l'uom d'esser mortal par che si sdegni;
+ O nostra mente cupida e superba!_
+ (C. XV, st. 20.)
+
+ Ceux de Sannazar sont assez beaux, mais ils n'ont ni cette force,
+ ni cette grandeur.
+
+ _Quâ devictæ Carthaginis arces
+ Procubuere, jacentque infausto in littore turres
+ Everse . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Nunc passim vix reliquias, vix nomina servans
+ Obruitur propriis non agnoscenda ruinis.
+ Et querimur genus infelix humana labere
+ Membra ævo, cum regna palam moriantur et urbes._
+ (_De Partu Virg._, l. II.)
+
+ Sannazar avait imité ce passage d'une lettre de Sulpicius à
+ Cicéron; ce qu'aucun commentateur n'a remarqué. Sulpicius écrit à
+ son ami, qui venait de perdre sa fille Tullie. Entre autres motifs
+ de consolation, il lui en offre un qui lui a été utile à lui-même.
+ A son retour d'Asie, il allait par mer d'Egine à Mégare; les
+ ruines de ces deux villes, jadis si florissantes, celles du Pirée
+ et de Corinthe étaient à droite et à gauche sous ses yeux. Alors
+ il se parle ainsi: _Hem, nos homunculi indignamur si quis nostrum
+ interiit aut occisus est, quorum vita brevior esse debet, cum uno
+ loco tot oppidum cadavera jaceant?_ (_Ad Familiar._, l. IV, épist.
+ 5.) Ce peu de lignes est aussi beau qu'aucun passage de Cicéron
+ lui-même. Le Tasse ne paraît pas l'avoir connu; il eût
+ certainement transporté dans sa langue cette expression si grande
+ et si hardie, _tot oppidum cadavera_, les cadavres de tant de
+ villes.]
+
+Dans des morceaux d'un autre genre, que le sujet de son poëme y ramène
+souvent, dans les descriptions de combats singuliers, on reconnaît à
+tout moment cette élévation et cette noblesse naturelle, que relevaient
+encore en lui les sentiments exaltés de la chevalerie. Le combat de
+Tancrède et d'Argant sous les murs de Jérusalem, à la vue des deux
+armées[669], serait le plus terrible de tous, si le dernier qu'ils se
+livrent, dans lequel le redoutable Argant succombe, mais laisse à peine
+un reste de vie à son vainqueur, ne le surpassait encore[670]. Le
+courage des deux champions est pareil; leur taille et leurs forces sont
+inégales. Tancrède supplée à ce qui lui manque par sa légèreté et par
+son adresse; Argant n'y oppose souvent que son immobilité; comme dans un
+combat naval entre deux vaisseaux d'inégale grandeur, l'un l'emporte par
+sa hauteur et par sa masse, l'autre par son agilité; le plus léger
+attaque sans cesse de la proue à la poupe, l'autre demeure immobile et
+semble le menacer de toute sa hauteur. Les deux guerriers sont couverts
+de blessures, leurs armes sont brisées, leur sang coule de toutes parts;
+Argant tombe; toutes ses plaies s'ouvrent, son sang s'échappe à gros
+bouillons; il peut à peine se relever sur un genou, en s'appuyant d'une
+main sur la terre. Tancrède lui crie de se rendre et lui fait des
+propositions honorables; Argant, rassemblant ses forces, le blesse
+traîtreusement d'un coup d'épée, et le force de lui donner la mort.
+Cependant lorsqu'Herminie a trouvé Tancrède expirant, et que Vafrin, qui
+accompagne Herminie, le fait transporter au camp des chrétiens[671], il
+s'indigne que l'on veuille abandonner le corps de l'ennemi qu'il a
+vaincu. «Eh quoi! dit-il, le valeureux Argant restera donc exposé aux
+oiseaux de proie! Non, non, qu'il ne soit privé ni de sépulture, ni des
+éloges qui lui sont dus! Je ne suis plus en guerre avec ces restes muets
+et inanimés; il est mort en brave; il a donc droit à ces honneurs qui
+sont, après la mort, tout ce qui reste de nous sur la terre[672].»
+
+ [Note 669: C. VI, st. 40 et suiv.]
+
+ [Note 670: C. XIX, st. 11 à 28.]
+
+ [Note 671: St. 115.]
+
+ [Note 672: St. 116 et 117.]
+
+En général, le Tasse prend soin de donner à ses guerriers chrétiens
+toutes les vertus qui peuvent rehausser la valeur, tandis que le courage
+des infidèles a toujours quelque chose de féroce. Ainsi, malgré les
+exploits qu'il fait faire à Argant et à Soliman, par exemple, ils
+n'excitent jamais un intérêt qui puisse nuire à celui que le poëte a
+voulu réunir tout entier sur les soldats de la foi et sur leur cause. Le
+caractère de Clorinde est le seul qui dans ce parti ait une vertu
+militaire sans mélange de barbarie; mais aussi Clorinde était née de
+père et de mère chrétiens; les aventures extraordinaires de sa vie
+l'avaient seules empêchée de l'être, et l'avaient attachée au parti des
+sectateurs de Mahomet: enfin elle était destinée à recevoir de la main
+de Tancrède le baptême, en même temps que la mort. Pour Argant, sa mort
+est comme sa vie; son indomptable caractère est le même jusqu'à la fin.
+«Il menace en mourant et ne languit pas: ses derniers mots, les derniers
+sons de sa voix sont encore superbes, formidables et féroces[673].»
+
+ [Note 673: S. 26.]
+
+Soliman a plus de générosité qu'Argant et plus de véritable grandeur.
+Son caractère jette un si grand éclat que l'on doit regarder comme l'un
+des prodiges de talent du Tasse, que tout ce qui paraît auprès de lui,
+musulman ou chrétien, n'en soit pas effacé. Quand il se montre pour la
+première fois, dans cette attaque de nuit qu'il livre avec ses Arabes
+au camp de Godefroy[674], il paraît comme un météore funeste qui brille
+au milieu des ténèbres. Il porte pour cimier sur son casque, un énorme
+et horrible dragon, qui s'allonge, se dresse sur ses griffes, étend ses
+ailes, et replie en arc sa queue armée d'un double dard. Il semble qu'il
+fasse vibrer dans sa gueule une triple langue, qu'on en voie jaillir une
+écume livide, qu'on entende ses sifflements, que dans l'ardeur du combat
+il s'enflamme par le mouvement, et qu'il vomisse à la fois de la fumée
+et des flammes[675].»
+
+ [Note 674: C. IX.]
+
+ [Note 675: St. 25.]
+
+Veut-on voir comment le poëte sait faire agir un personnage qu'il sait
+ainsi annoncer? Dans ce même combat, Latin, né sur les bords du Tibre,
+marchait accompagné de ses cinq fils, qu'il avait dressés dès l'âge le
+plus tendre au métier des armes[676]. Tous à peu près du même âge, ils
+combattaient sous ses yeux, comme de jeunes lionceaux à qui leur mère
+apprend à s'élancer contre les chasseurs[677]. Latin veut s'opposer aux
+fureurs de Soliman; il exhorte ses fils à l'attaquer et marche lui-même
+avec eux. Les lances de ces six frères atteignent Soliman toutes à la
+fois; il reste immobile comme un rocher inutilement battu des flots, des
+vents et de la foudre[678]. De sa terrible épée, il fend la tête à
+l'aîné: Amarant veut soutenir son frère, le glaive du sultan lui coupe
+le bras; ils tombent ensemble baignés dans leur sang. Le jeune Sabin
+essaie encore de le blesser d'un coup de lance; Soliman la brise, pousse
+contre lui son cheval, le foule aux pieds, et moissonne cette tendre
+fleur, qui s'ouvrait à peine aux doux rayons de la vie. Pic et Laurent
+restaient encore, deux jumeaux charmants, dont la ressemblance était si
+parfaite, qu'elle avait souvent causé à leurs parents une agréable
+erreur; Soliman sépare à l'un la tête du corps, et plonge à l'autre son
+épée dans la poitrine.
+
+ [Note 676: St. 27 et suiv.]
+
+ [Note 677:
+
+ _Così fera leonessa i figli
+ Cui dal collo la coma anco non pende_, etc. (St. 29.)]
+
+ [Note 678: _Ma come alle procelle esposto monte_, etc. (St.
+ 31.)]
+
+Le père (ah! il ne l'est plus[679]; le sort cruel le prive à la fois de
+tous ses enfants); l'infortuné, qui voit sa race entière éteinte, veut
+la venger, mais non lui survivre; il veut tuer et mourir. Il crie et
+provoque l'ennemi. Il lui porte un coup terrible qui rompt la cotte de
+maille et fait dans le flanc une blessure, d'où sortent des flots de
+sang. A ce cri, à ce coup, le barbare se retourne, le frappe de son
+épée, rompt son bouclier, sa cuirasse, et plonge le fer dans ses
+entrailles. Le malheureux Latin sanglote, et il expire sur les corps de
+ses enfants[680].
+
+ [Note 679:
+
+ _Il padre, ah non più padre._ (St. 35.)
+ _At pater infelix, non jam pater._
+ (Ovid., _Métam._, l. VIII.)]
+
+ [Note 680: St. 38.]
+
+Dans ce combat encore, l'impitoyable Soliman connaît enfin la pitié, et
+verse pour la première fois des larmes. Un jeune page, dont un léger
+duvet ornait à peine les joues fleuries[681], richement armé, vêtu
+magnifiquement, et monté sur un cheval plus blanc que la neige, se
+livrait au plaisir, nouveau pour lui, que l'instinct de la gloire fait
+naître dans un jeune coeur. Le fougueux Argillan[682] le rencontre dans
+la mêlée, court à lui, tue son cheval, et le tue lui-même, sans se
+laisser émouvoir par son air suppliant, ni par sa beauté. Soliman était
+aux mains, non-loin de là, avec Godefroy lui-même; il voit le danger que
+court son page chéri; il quitte ce combat, tourne son cheval, renverse
+tout ce qui s'oppose à son passage, mais n'arrive que pour le venger et
+non pour le défendre. Il voit son cher Lesbin tomber comme une tendre
+fleur, ses yeux languir, son cou se pencher, la pâleur de la mort se
+répandre sur son visage, et tous ses traits défaillir avec une
+expression si douce, que son coeur, de marbre jusqu'à ce moment,
+s'amollit, et que des larmes s'échappent de ses yeux. «Tu pleures,
+Soliman, s'écrie le poëte, toi qui as vu d'un oeil sec la destruction de
+ton empire[683]!» Voilà de ces beautés de tous les temps, qui effacent
+mille défauts, et qui restent profondément gravées dans le coeur, plus
+fidèle gardien que la mémoire. «Mais à la vue du fer qui fume encore
+dans la main du meurtrier, la pitié cède, la fureur s'allume, bouillonne
+dans son sein, et y sèche les larmes. Il court sur Argillan, le frappe,
+fend son bouclier, son casque, et sa tête jusqu'à la gorge. Non
+satisfait encore, il descend de cheval, et se précipite sur ce corps
+sans vie, tel qu'un chien furieux qui mord la pierre dont il est frappé.
+O vain soulagement d'une immense douleur, de s'acharner sur une terre
+insensible[684]!»
+
+ [Note 681: St. 81 et suiv.]
+
+ [Note 682: Voyez ci-dessus, p. 402.]
+
+ [Note 683: St. 86.]
+
+ [Note 684: St. 87.]
+
+Malgré tous les efforts de Soliman, malgré le secours qu'il reçoit
+d'Argant et de Clorinde, qui font une sortie de la ville assiégée et
+resserrent l'armée chrétienne entre deux attaques, la défense est si
+vigoureuse, que les Arabes et les soldats d'Aladin sont repoussés de
+toutes parts. Aladin fait sonner la retraite. Argant et Clorinde cèdent,
+quoique à regret, et font rentrer les restes de leur troupe. Les Arabes
+entièrement rompus se dispersent. «Le sultan a fait tout ce que peut
+une force humaine[685]. Il est épuisé. Tout couvert de sang et de sueur,
+il respire à peine; une oppression pénible agite sa poitrine et ses
+flancs; son bras plie sous son bouclier; son épée se lève à peine, et le
+tranchant émoussé ne blesse plus. Quand il se voit dans cet état, il
+s'arrête, il hésite, il délibère en lui-même s'il doit mourir et si sa
+main doit enlever à l'ennemi la gloire de sa mort, ou si, survivant à la
+perte de son armée, il doit mettre sa vie en sûreté. «Que le destin
+l'emporte, dit-il, enfin, et que ma fuite soit le trophée de sa
+victoire; que l'ennemi insulte encore une fois à ma honte et à mon
+indigne exil, pourvu que, reprenant les armes, je puisse revenir
+troubler sa paix et sa conquête mal assurée. Non, je ne cède point; ma
+haine est éternelle comme le souvenir de mon injure. Je me relèverais,
+ennemi toujours plus implacable, quand je ne serais plus qu'une cendre
+éteinte et une ombre vaine[686].»
+
+ [Note 685: St. 97.]
+
+ [Note 686: St. 99 et dernière.]
+
+C'est dans cet art de faire briller au milieu des combats un personnage
+principal, et de semer des détails touchants à travers ces scènes
+terribles, qu'ont excellé les grands poëtes épiques; et l'on peut dire
+qu'aucun d'eux n'y a surpassé le Tasse. Voyez dans la dernière bataille,
+Armide en habit militaire[687], montée sur un char doré, entourée de
+ses nouveaux amants, de tous ces chefs asiatiques et africains
+magnifiquement armés comme elle, couverts d'une pompe barbare, et qui
+ont juré de la venger. Renaud se présente, elle veut lui lancer un
+trait; mais échappée d'une main faible et incertaine, la flèche
+s'émousse sur les armes du chevalier. Armide se croit méprisée;
+enflammée de colère, elle tend plusieurs fois son arc; mais tous ses
+traits sont aussi impuissants que le premier. Tous ses amants sont
+vaincus sous ses yeux; elle se croit déjà prisonnière, emmenée en
+esclavage; elle quitte le champ de bataille et fuit, le désespoir dans
+le coeur.
+
+ [Note 687: C. XX, st. 61 et suiv.]
+
+Voyez un tableau bien différent dans ces deux inséparables époux, Odoard
+et Gildippe, couple intrépide dont l'union double le courage. Dès le
+commencement du combat[688], on les voit à côté l'un de l'autre porter
+des coups terribles, et mettre presque seuls en déroute le corps des
+Persans. Vers la fin de la bataille, lorsque Soliman essaie encore de
+rallier les Sarrazins et de rétablir le combat, Odoard et Gildippe
+s'offrent à lui[689]. Gildippe le frappe la première; furieux, il
+l'insulte d'abord, et lui porte ensuite dans la poitrine un coup qui
+brise ses armes, et qui ose, dit le poëte, percer ce sein qu'Amour seul
+aurait dû blesser. Elle abandonne aussitôt les rênes, et chancèle sur
+son coursier: Odoard accourt; il soutient d'un bras son épouse mourante,
+de l'autre il veut la venger; mais que peuvent ses forces ainsi
+partagées contre un si redoutable ennemi? Le sultan lui coupe le bras
+dont il appuyait sa chère Gildippe; il la laisse tomber, tombe lui-même,
+et l'accable sous son poids.
+
+ [Note 688: _Ibid._, st. 32.]
+
+ [Note 689: St. 94, etc.]
+
+Le Tasse, à la manière des grands poëtes, adoucit l'impression d'un si
+horrible spectacle, par cette belle comparaison prise d'objets
+champêtres, et qui lui appartient: «Comme un ormeau[690], à qui la
+plante couverte de pampres s'entrelace et se marie, si le fer le coupe,
+ou si l'ouragan le brise, entraîne à terre avec lui la vigne sa
+compagne; lui-même il la dépouille de ce vert feuillage qui la couvrait,
+il écrase ces grappes qui l'embellissaient; il paraît en gémir, et peu
+touché de son propre sort, n'être sensible qu'à la destinée de celle qui
+meurt auprès de lui. Ainsi tombe Odoard; il ne gémit que sur celle que
+le ciel lui avait donnée pour inséparable compagne. Ils voudraient se
+parler, mais ils ne peuvent plus former que des soupirs. Ils se
+regardent l'un l'autre, ils s'embrassent et se serrent tandis qu'ils le
+peuvent encore; ils perdent tous deux au même instant la lumière du
+jour; et ces deux ames pieuses s'en vont ensemble[691],» Que cette
+peinture est touchante et vraie; et quoiqu'elle offre une image
+sanglante, combien elle attendrit et repose l'ame, parmi tout ce carnage
+et toutes ces scènes d'horreur!
+
+ [Note 690: St. 99.]
+
+ [Note 691: _E congiunte sen van l'amine pie._ (St. 100.)]
+
+Le Tasse n'est pas moins admirable dans les grands épisodes dont il a
+semé l'action principale de son poëme que dans ces scènes épisodiques
+qui coupent et varient ses descriptions de combats. J'ai parlé, dans la
+notice sur sa vie[692], de cette aventure touchante d'Olinde et de
+Sophronie, qui remplit une partie du second chant. Quoiqu'elle soit en
+elle-même d'une grande perfection, et qu'elle serve à mettre en scène le
+caractère farouche et cruel d'Aladin, et le beau caractère de Clorinde,
+tous les bons critiques l'ont regardée comme un défaut dans le poëme,
+parce qu'elle est étrangère au reste de l'action, et que les deux
+personnages qui, dès l'entrée, attirent ainsi tous les regards, n'y
+reparaissent plus. J'ai indiqué une source particulière d'intérêt qui ne
+remédie point à ce défaut, mais qui fit sans doute que le Tasse, en
+sentant la justesse des critiques, refusa toujours d'y obéir.
+
+ [Note 692: Voyez ci-dessus, p. 237 et suiv.]
+
+Ils n'eurent pas le même reproche à faire à l'épisode du combat et de la
+mort du jeune Suénon, l'un des plus beaux morceaux du poëme. Il est
+intimement lié à l'action; non-seulement cette mort prive d'un puissant
+secours l'armée de Godefroy, mais en l'apprenant il est instruit de
+l'existence et de l'approche d'une armée d'Arabes, conduite par Soliman;
+c'est de la main de Soliman que Suénon a reçu la mort; c'est l'épée même
+de Suénon qui doit le venger; elle sera remise, à ce dessein, entre les
+mains de Renaud; un saint anachorète l'a prédit. Le seul Danois, échappé
+au glaive des Arabes, apporte cette épée; et Renaud est en exil. Ce
+récit ranime en sa faveur les souvenirs et l'affection de l'armée; de
+fausses apparences répandent et accréditent le bruit de sa mort;
+l'esprit de discorde et de ténèbres agite les esprits; une sédition
+éclate, et elle est à peine apaisée que le redoutable Soliman, si
+dramatiquement annoncé, arrive avec ses Arabes, et attaque le camp des
+chrétiens.
+
+Considéré en lui-même, ce morceau entier, conforme aux récits de
+l'histoire, est un modèle de narration héroïque et pathétique. Suénon et
+ses braves, attaqués pendant la nuit par un ennemi vingt fois plus
+nombreux, vendent chèrement leur vie, et chacun d'eux s'entoure d'un
+monceau de morts. Le jour paraît, et montre à ceux qui vivent encore
+toutes leurs pertes et tous leurs dangers. «Nous étions deux mille, dit
+le guerrier danois, et nous ne sommes plus que cent[693]. Quand Suénon
+voit tout ce sang et tous ces morts, je ne sais si, à ce déplorable
+spectacle, son intrépide coeur se trouble, mais il n'en fait rien
+paraître: au contraire, élevant la voix: suivons, dit-il, nos braves
+compagnons, qui nous ont tracé avec leur sang le chemin du ciel: il dit,
+et joyeux de sa mort prochaine, il oppose à ce déluge de barbares, un
+coeur ferme et inébranlable.» Il tombe enfin sous les coups d'un guerrier
+à la taille haute et au regard farouche, qui n'ose encore l'attaquer
+seul. Il meurt accablé plutôt que vaincu. L'attitude où on le trouve sur
+le champ de bataille, le front tourné vers le ciel, tenant et serrant
+d'une main son épée, l'autre posée sur sa poitrine, attestent plus
+éloquemment que des discours, et sa foi et son courage. Le moyen
+extraordinaire par lequel son corps est retrouvé, et reçoit les derniers
+honneurs, n'a rien qui ne soit poétiquement vraisemblable. Tout peut
+être miraculeux dans un sujet tel qu'une croisade, qui ayant pour base,
+je ne dis pas seulement la croyance, mais la crédulité superstitieuse,
+admet nécessairement ces sortes de prestiges.
+
+ [Note 693: C. VIII, st. 21.]
+
+Cet épisode est au huitième chant, et c'est dans le septième que se
+trouve l'épisode charmant de la fuite d'Herminie. Comment ne pas aimer
+un ouvrage, soumis cependant à des règles, et dont l'auteur était loin
+de marcher sans entraves où l'on rencontre ainsi, presque de suite, des
+accessoires si parfaits, et qui forment si naturellement entre eux des
+oppositions et des contrastes? Il y a bien ici quelques traits que tous
+les traducteurs ont tâché d'adoucir, mais s'ils ne sont pas tout-à-fait
+dans la véritable nature, ils sont du moins dans cette nature poétique
+ou fantastique, si l'on veut, à laquelle il faut bien se prêter si l'on
+ne veut pas rejeter presque toute la poésie moderne. «Elle fuit toute la
+nuit, elle erre tout le jour sans conseil, et sans guide, n'entendant,
+ne voyant autour d'elle que ses larmes et que ses cris. Mais à l'heure
+où le soleil détache ses coursiers de son char brillant, et va se
+plonger dans la mer, elle arrive auprès des claires eaux du Jourdain;
+elle descend sur la rive du fleuve, et s'y repose[694]. Elle ne prend
+point de nourriture; elle ne se repaît que de ses maux, et n'est altérée
+que de larmes. Mais le sommeil qui fait par son doux oubli le charme et
+le repos des malheureux mortels, assoupit à la fois ses douleurs et ses
+sens. Il étend sur elle ses ailes paisibles; mais tandis même qu'elle
+dort, l'Amour ne cesse point, sous mille formes, de troubler la paix de
+son coeur.»
+
+ [Note 694:
+
+ _Giunse del bel_ GIORDANO _a le chiare acque,
+ E scese in riva al fiume, e qui si giacque._
+ (C. VII, st. 3.)
+
+ «_Il est probable_, dit M. de Chateaubriand (_Itinéraire de Paris
+ à Jérusalem_, t. I, p. 9), que le Tasse a voulu placer cette scène
+ charmante au bord du Jourdain. _Il est inconcevable_, j'en
+ conviens, _qu'il n'ait pas nommé ce fleuve_; mais _il est certain_
+ que ce grand poëte ne s'est pas assez attaché aux souvenirs de
+ l'Écriture, etc.» D'après les deux vers cités au commencement de
+ cette note, je demande au lecteur ce qu'il trouve ici de
+ véritablement inconcevable. Quant au reproche que l'auteur de
+ l'_Itinéraire_ fait avec tant de certitude à l'auteur de la
+ _Jérusalem délivrée_, j'y ai répondu ci-dessus, p. 379.]
+
+Il faudrait traduire tout l'épisode, mais il l'a été mille fois; il est
+présent à tous les esprits, et surtout à tous les coeurs sensibles; et
+cependant, avouons-le avec franchise, c'est un de ces morceaux où l'on
+est forcé de reconnaître, dans l'élégante perfection du style, et dans
+une certaine fleur d'expression, quelque chose d'intraduisible. Mais
+indépendamment de l'expression et du style, cette charmante description
+du matin dans une belle campagne, ce bruit lointain qui se mêle au
+murmure du fleuve et au chant des oiseaux, ce son brillant d'un pipeau
+champêtre qui tout à coup se fait entendre, ce bon vieillard occupé de
+ses travaux rustiques, entouré de sa jeune famille, qui s'étonne et
+s'effraie à l'aspect imprévu des armes dont Herminie est couverte, et
+qu'elle est obligée de rassurer quand elle vient leur demander un asyle;
+l'étonnement qu'elle éprouve à son tour de rencontrer tant de calme et
+de sécurité dans un pays environné du tumulte des armes, et l'admirable
+réponse du vieux berger, qui, après avoir habité les cours, met à un si
+haut prix, ce qu'on n'y trouve jamais, la douceur d'une vie pauvre et
+obscure.... tout cela émeut profondément et porte un calme délicieux à
+l'imagination et au coeur. On croit échapper au vain bruit du monde,
+comme Herminie au fracas des armes, et se réfugier avec elle dans cet
+asyle, où l'on sent que l'on serait si bien.
+
+Je mettrais encore au nombre des morceaux du premier ordre, dont on ne
+voudrait rien retrancher, cette admirable description de la sécheresse,
+qui frappe le camp des chrétiens[695]. Peut-être n'y avait-il qu'un
+poëte né sous le ciel le plus brûlant, qui pût tracer avec tant de
+vérité les effets de ce fléau terrible. On reconnaît dans toute cette
+description l'homme qui a plus d'une fois senti, comme on le sent dans
+le pays de Naples, l'influence étouffante du _scirocco_; on le reconnaît
+surtout dans cette partie du tableau, qui n'en est pas la moins belle:
+«Le ciel présente l'aspect d'une fournaise ardente[696]; rien ne paraît
+qui puisse au moins reposer les yeux. Le Zéphir se tait dans ses
+grottes; le vague des airs est entièrement immobile; ou si quelque vent
+y souffle, c'est celui qui vient des sables d'Afrique, et qui, lourd et
+déplaisant, frappe de son haleine épaisse les joues et le sein des
+soldats.» Enfin il n'y a qu'une imagination où s'est conservée
+l'empreinte des paysages frais que l'on trouve au pied des Appenins ou
+des Alpes, qui ait pu revêtir cette autre partie de couleurs si
+frappantes et si vraies. «Si quelqu'un d'eux a jamais vu[697], entre des
+rives verdoyantes, dormir comme un liquide argent une eau tranquille, ou
+des eaux vives se précipiter du haut des Alpes, ou couler lentement sur
+une plaine fleurie, son désir ardent lui en retrace l'image, et fournit
+une matière nouvelle à son tourment. Cette image fraîche et humide le
+dessèche, le brûle, et bouillonne dans sa pensée.» Ici, comme on le
+croit bien, aucun de nos traducteurs n'a osé être fidèle: ils ont tous
+cru devoir adoucir les couleurs; et ils ont effacé la peinture.
+
+ [Note 695: C. XIII, st. 52 et suiv.]
+
+ [Note 696: St. 56.]
+
+ [Note 697: St. 60.]
+
+Combien d'autres morceaux ne pourrait-on pas joindre à ceux-là si l'on
+ne voulait oublier aucun de ceux où sont réunies toutes les qualités
+d'un grand maître! Mais il est temps de nous arrêter. Après avoir
+reconnu franchement les défauts, j'ai dû et voulu donner une idée de
+tous les genres de beautés qui existent dans le poëme du Tasse, et non
+pas en relever toutes les beautés. Ce que j'ai dit prouve assez, ou ce
+que j'ajouterais ne prouverait pas davantage quel rang doit occuper
+parmi les poëmes épiques celui où il s'en trouve d'un tel ordre et en si
+grand nombre. Il n'y a sans doute que la prévention la plus aveugle qui
+puisse le placer au-dessus, et même au niveau d'Homère et de Virgile;
+mais, parmi les anciens, il serait injuste de lui préférer Lucain, Stace
+ou Silius; parmi les modernes, le Camoëns, malgré plusieurs morceaux
+sublimes, est loin de pouvoir lui être comparé; Milton, plus sublime
+encore, a contre lui la bizarrerie, la tristesse, en un mot le malheur
+de son sujet; l'Arioste s'est trop égayé dans le sien, et s'est trop
+souvent écarté à dessein de la dignité de l'épopée; la France enfin, ni
+les autres parties de l'Europe, n'ont rien qui puisse disputer à la
+_Jérusalem délivrée_ le prix du poëme épique: elle est donc
+immédiatement placée après ceux d'Homère et de Virgile, et par
+conséquent le premier de tous les poëmes héroïques modernes.
+
+Cette place est assez belle pour satisfaire une ambition raisonnable; et
+quelqu'importance que l'on donne aux défauts de la _Jérusalem_, cette
+place ne peut lui être ôtée que s'il paraît un autre poëme, écrit dans
+une langue aussi poétique, conçu avec autant de force, conduit avec
+autant d'ordre et de sagesse; dont le style ait en général autant de
+chaleur, de poésie et de grâces; où les caractères soient aussi bien
+tracés, se soutiennent avec autant de vigueur, et se fassent ainsi
+mutuellement valoir; où le merveilleux et l'historique soient aussi
+habilement fondus et mélangés, où l'imagination du poëte agisse aussi
+puissamment sur l'imagination du lecteur; un poëme enfin qui, avec tous
+ces avantages, ait celui de naître chez une nation et dans un siècle
+étrangers au faux éclat du bel esprit, et revenus, ne fût-ce que par
+lassitude et par ennui, aux simples et durables beautés de la nature;
+d'être en même temps l'ouvrage du goût et celui du génie, de sortir du
+cerveau d'un poëte qui n'ait point trop goûté dans son jeune âge _la
+douceur des aliments de l'esprit_, qui n'ait point pris
+_l'assaisonnement pour la nourriture_, et d'être ainsi purgé de ce
+clinquant, qu'on voit avec tant de regret, dans le poëme du Tasse,
+ternir et altérer quelquefois l'or le plus précieux et le plus rare.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+_Coup d'oeil rapide sur trois poëmes du Tasse_, IL RINALDO, LA
+GERUSALEMME CONQUISTATA _et_ LE SETTE GIORINATE; _idée du_ FIDO AMANTE,
+_du prince Curzio Gonzagua; fin du poëme héroïque._
+
+
+La vie du Tasse nous l'a fait voir comme un de ces êtres rares auxquels
+la nature donne, à leur naissance, une impulsion tellement déterminée,
+qu'elle dirige si énergiquement vers un but, qu'ils ne peuvent s'en
+proposer aucun autre: ils l'atteignent ou ils succombent; mais ils ne
+s'en détournent jamais. Heureux les hommes ainsi doués, quand ce but où
+les pousse une organisation impérieuse, est la perfection dans les arts,
+et la gloire innocente que cette perfection procure!
+
+Le Tasse tout formé, pour ainsi dire, d'éléments poétiques, fut poëte
+dès le berceau. Quand son père voulut comprimer en lui par l'étude des
+lois l'essor de la nature, cette compression ne fit qu'en augmenter la
+force, et au lieu des faibles essais qui avaient été les jeux d'enfance
+de son fils dans des gymnases littéraires, il le vit produire à
+dix-huit ans un poëme épique dans le gymnase de droit, où il l'avait
+placé. Ce poëme, dont on parle toujours lorsqu'il est question du Tasse,
+est peu lu et mériterait peu de l'être, s'il était de tout autre auteur;
+mais on doit aimer à connaître, au moins superficiellement, ce début
+épique d'un poëte qui devait, à son second pas, s'élancer si loin dans
+la carrière de l'épopée. Il est à remarquer que dès ce premier pas il
+voulut avoir une marche à lui, s'écarter de la route qu'il voyait la
+plus fréquentée, revenir enfin, de l'excessive liberté du poëme
+romanesque, à la régularité du poëme héroïque. Le héros de ce poëme en
+douze chants, qui fut composé en dix mois, est _Renaud_, fils d'Aymon,
+et cousin de Roland. Son amour pour la belle Clarice, ses premiers faits
+d'armes entrepris pour l'obtenir, les obstacles qui les séparent, et
+enfin leur union en sont le sujet, le noeud et le dénoûment. Le jeune
+poëte s'y propose, comme il l'avoue dans son avis au lecteur,
+d'observer, entre autres règles, celle de l'unité, non pas stricte, mais
+considérée avec une certaine extension qui ne nuise, ni au plaisir, ni à
+la régularité. Il voudrait que son ouvrage ne fût sévèrement jugé, ni
+par les sectateurs trop rigoureux d'Aristote, qui ont toujours devant
+les yeux l'exemple parfait d'Homère et de Virgile, sans vouloir
+considérer la différence des temps, des goûts et des moeurs; ni par les
+partisans trop exclusifs de l'Arioste et du goût moderne.
+
+Il craint que ceux-ci ne lui fassent un reproche grave de n'avoir pas
+employé, au commencement des chants, ces moralités, ces prologues
+agréables que l'Arioste y place toujours, et que son père lui-même, cet
+homme, dit-il, dont tout le monde connaît l'autorité et le mérite, avait
+quelquefois adoptés[698]. Ni Virgile cependant, ni Homère, ni les autres
+anciens ne s'en sont servis; et Arioste dit clairement dans sa Poétique,
+qu'un poëte est d'autant meilleur qu'il imite davantage, et qu'il imite
+d'autant plus qu'il parle moins comme poëte, et qu'il fait plus souvent
+parler ses personnages. C'est ce que n'ont pas fait ceux qui mettent
+toutes les sentences et toutes les moralités dans la bouche du poëte
+lui-même, et toujours au commencement des chants. «Alors, ajoute-t-il,
+non-seulement ils n'imitent pas, mais il semble qu'ils sont tellement
+privés d'invention, qu'ils ne sauraient comment placer ailleurs toutes
+ces choses. En un mot, il est de l'avis de ceux[699] qui disent que
+l'Arioste n'aurait point fait ces sortes de prologues, s'il n'avait
+pensé que, comme il parlait de différents chevaliers et de différentes
+actions, comme il laissait souvent une chose pour en reprendre une
+autre, il était quelquefois nécessaire qu'il s'adressât aux auditeurs
+pour les rendre dociles; qu'il leur annonçât dans ces préambules ce
+qu'il voulait raconter dans le cours du chant, et qu'il joignît ainsi
+les choses qu'il allait dire avec celles qu'il avait dites. C'était là
+aussi le motif qui avait déterminé son père; mais lui qui ne veut
+chanter qu'un seul héros, qui veut réunir ses exploits en une seule
+action, autant du moins que le goût du temps le permet, et qui se
+propose d'ourdir son poëme d'un fil qui ne soit jamais interrompu, il ne
+voit pas pourquoi il aurait dû suivre leur exemple[700].» On ne hait pas
+à voir cette indépendance raisonnée dans un jeune homme de dix-huit ans;
+mais ce qu'il faut surtout observer ici, c'est que cet abus, qui a
+produit dans l'Arioste, dans le Berni, et dans quelques autres des
+choses si agréables, mais qui n'en est pas moins un abus, était devenu
+presque une règle, ou du moins un usage si général, que le Tasse, pour
+s'en dispenser, crut avoir besoin de raisonnements et presque d'excuses.
+
+ [Note 698: _Quest'altri gravemente mi riprinderanno che non
+ usi ne' principj de' canti quelle moralità e quei proemj che usa
+ sempre l'Ariosto, e tanto più che mio padre, huomo di
+ quell'autorità e di quel valore che 'l mondo sà, anch'ei tal volta
+ da questa usanza s'è lasciato trasportare._ (_Torq. Tasso ai
+ Lettori._)]
+
+ [Note 699: Il cite _il dottissimo sig. Pigna_. C'est celui
+ dont nous avons parlé dans la Vie du Tasse.]
+
+ [Note 700: _Ub. supr._]
+
+L'action du poëme commence lorsque Charlemagne, vainqueur, dans
+plusieurs combats, des Sarrazins qui étaient descendus en Italie,
+poursuit les restes de leur armée, et les tient comme assiégés au bord
+de la mer. Le jeune Roland s'est couvert de gloire dans cette guerre; il
+a tué de sa main les deux rois africains Almon et Trojan. Sa renommée
+remplit l'Italie et la France. Elle excite une noble jalousie dans son
+cousin Renaud, plus jeune que lui de quelques années, mais pour qui
+l'âge est venu de sortir du repos où sa mère le retient, et de prendre
+les armes. Renaud tout occupé du dessein d'aller aussi chercher la
+gloire, errait près de Paris dans la campagne; il trouve attaché au pied
+d'un arbre un cheval superbe tout équipé, et chargé d'une armure
+complète. Il monte sur le cheval, après s'être revêtu des armes, à
+l'exception de l'épée. Le jour où il avait été, avec ses frères, reçu
+chevalier par l'empereur, il avait juré de ne ceindre jamais d'autre
+épée que celle qu'il aurait enlevée dans un combat à quelque fameux
+guerrier. Il prend le chemin de la forêt des Ardennes, célèbre par tant
+d'aventures et de combats. A peine y est-il entré qu'il rencontre un
+vieillard courbé sous le poids de l'âge, et apprend de lui qu'il est
+arrivé depuis peu dans cette forêt un cheval indomptable, qui brise et
+renverse tout ce qui s'oppose à son passage. Oser l'attaquer ou même
+l'attendre, c'est s'exposer à une mort certaine. Renaud, loin de
+s'effrayer, montre le plus vif désir de le voir et de le combattre.
+C'est le fameux cheval Bayard. Il avait autrefois appartenu au grand
+Amadis des Gaules. Après la mort de ce héros, il était resté enchanté
+par un magicien, qui avait prédit que lorsque le temps serait venu où il
+recommencerait à se mouvoir, il ne pourrait être dompté que par un
+guerrier du sang d'Amadis, et aussi brave que lui. Pour s'emparer de ce
+cheval merveilleux, il faut l'abattre par force ou par adresse; du
+moment où il sera étendu sur la terre, il deviendra docile et facile à
+conduire. Sa retraite habituelle est dans un antre, sur les limites de
+la forêt; mais à moins d'une force et d'une valeur surnaturelles,
+malheur à qui ose en approcher!
+
+Cela dit, le vieillard s'éloigne. Ce n'était point un vieillard; c'était
+l'enchanteur Maugis, cousin de Renaud, qui, voulant seconder les projets
+du jeune chevalier, lui avait procuré cette armure et l'instruisait à
+acquérir le plus beau cheval qu'il y eût au monde. Renaud s'enfonce dans
+la forêt, et pendant plusieurs jours il y cherche Bayard, sans même en
+apercevoir les traces. Il voit enfin courir, non un cheval, mais une
+biche blanche, poursuivie par une jeune et belle chasseresse qui paraît
+quelques moments après, passe rapidement, atteint d'un trait la biche
+fugitive, et la tue. Renaud frappé de sa beauté, de son courage et de
+son adresse, l'aborde, lui parle avec une galanterie respectueuse, et
+lui fait offre de ses services. Elle lui apprend son nom, que l'on
+devine déjà sans doute; c'est Clarisse, soeur d'Yvon, roi de Gascogne,
+qui habite avec sa mère un château voisin, où elle n'a d'autre plaisir
+que celui de la chasse. Quand Renaud s'est nommé à son tour, elle
+connaît, lui dit-elle, les héros de sa race; mais elle est surprise de
+n'avoir point encore entendu parler de ses exploits, tandis que ceux de
+Roland son cousin retentissent dans tout l'univers. Le jeune guerrier
+rougit; il rend justice à la bravoure de Roland; mais il ne craindrait
+pas de le combattre lui-même, si la belle Clarice daignait l'y
+encourager. Sur ces entrefaites, arrive la suite de Clarice qui la
+cherchait avec inquiétude, et toute composée de dames et de chevaliers.
+Clarice dit en souriant à Renaud: Vous qui vous sentez assez de courage
+pour défier même Roland, voyez si vous voulez en donner ici des preuves
+en joutant contre mes chevaliers. Renaud y consent avec joie; il
+renverse et blesse à mort le premier qui se présente. Il se jette
+ensuite au milieu des autres, blesse tous ceux qu'il atteint de sa lance
+jusqu'à ce qu'elle soit rompue. Il combat encore avec le tronçon; et
+quand ce tronçon même est réduit en pièces, il se sert de ses poings
+contre les uns, heurte les autres de son cheval, en enlève un de la
+selle, et le lance avec une force si extraordinaire contre ce qui lui
+restait d'ennemis, qu'ils n'osent plus l'approcher, et lui cèdent le
+champ de bataille.
+
+Clarice, témoin de ce combat ne peut plus douter de la valeur de Renaud;
+elle le trouve charmant; elle l'admire, et l'admiration ouvre son coeur à
+l'amour[701]. Elle fait emporter les morts et les blessés; les dames et
+ce qui reste de chevaliers suivent en silence; elle marche lentement,
+accompagnée du jeune vainqueur. Il lui tient chemin faisant quelques
+propos d'amour, qu'elle feint de ne pas entendre, ou qu'elle reçoit avec
+une fausse rigueur. Il s'en afflige, et le poëte qui n'aime point les
+moralités au commencement des chants, en fait une à la fin de celui-ci
+sur l'inutilité de la résistance quand on se sent blessé par l'amour,
+sur les progrès qu'il fait dans un coeur à mesure que l'on s'efforce de
+le vaincre ou de le cacher. Combien de femmes, dit-il, et cela est fort
+pour un jeune écolier en droit, qui montrent sur leur visage un courroux
+endurci et une invincible rigueur, et qui ont ensuite un coeur faible et
+tendre, toujours en butte aux traits de l'amour! C'est être peu habile
+que de prendre ce qui paraît au dehors pour l'indice certain des
+volontés cachées. C'est un art employé pour vaincre et conquérir l'homme
+qui suit d'un pas rapide celle qui fuit[702]. Clarice arrivée à la porte
+du château, toute sévère qu'elle a voulu paraître, invite Renaud à y
+entrer. Mais il veut auparavant courir et mettre à fin des aventures qui
+puissent le rendre digne d'elle; et il la quitte pour les aller
+chercher.
+
+ [Note 701:
+
+ _Dal valor nasce in lei la meraviglia,
+ E da la meraviglia indi il diletto.
+ Poscia il diletto che in mirarlo piglia,
+ Le accende il cor di dolce ardente affetto,
+ E mentre ammira e loda 'l cavaliero,
+ Pian piano à novo amore apre 'l sentiero._
+ (C. I, st. 81.)]
+
+ [Note 702:
+
+ _Deh, quante donne son ch'aspro rigore
+ Mostran nel volta ed indurato sdegno,
+ C'hanno poi molle e delicato il core,
+ Degli strali d'amor continuo segno_, etc. (St. 91.)]
+
+Celle de la conquête du cheval Bayard est la première. Avant Bayard, il
+rencontre cependant un Sarrazin espagnol, avec qui il fait connaissance,
+comme il arrivait souvent entre chevaliers, les armes à la main, et qui
+devient son intime ami. Isolier, c'est le nom de ce Sarrazin, voulait
+aussi conquérir Bayard; ce n'est donc pas pour une maîtresse qu'ils se
+battent, c'est pour un cheval. Isolier reçoit un si furieux coup sur la
+tête, qu'il tombe évanoui, et reste comme mort pendant une heure. Il
+revient à lui et veut recommencer de plus belle; un Anglais qui
+l'accompagne donne alors aux deux champions un conseil qu'il aurait pu
+leur donner plus tôt, c'est d'aller affronter ensemble ce redoutable
+cheval; ils n'auront pas trop contre lui de leurs forces réunies, et
+celui qui aura le plus contribué à le vaincre en restera possesseur. Le
+pacte ainsi fait, Renaud et Isolier marchent ensemble, trouvent enfin
+Bayard[703] et l'attaquent. La description de ce singulier combat est
+aussi détaillée que celle du fait d'armes le plus chaud et le plus
+terrible[704]. Renaud parvient enfin à le saisir par les deux pieds de
+derrière; malgré tous ses efforts pour se dégager, il le renverse; au
+moment où l'animal touche la terre, il s'adoucit, se relève, souffre que
+Renaud le palpe, le caresse, le monte, et devient aussi docile au frein
+qu'il était féroce et indomptable auparavant.
+
+Les deux amis se remettent en quête d'aventures. Ils apprennent d'un
+chevalier, avec lequel Renaud commence encore par se battre, qu'il est
+question d'une paix définitive entre les Sarrazins et Charlemagne.
+Francard, roi d'Arménie, est devenu amoureux de Clarice, sur le portrait
+qu'il a vu d'elle en Asie dans le temple de la Beauté; il l'a fait
+demander en mariage à Charlemagne aux conditions de paix les plus
+avantageuses. L'empereur a fort bien accueilli la demande, mais n'a
+voulu rien décider sans le consentement du roi de Gascogne, frère de
+Clarice. Yvon, consulté, renvoie la décision à sa soeur, et le chevalier
+qui fait ce récit est chargé, par le roi Francard son maître, de cette
+négociation auprès d'elle. Renaud qui l'a écouté avec colère, lui dit
+que son roi est un insensé, que s'il ne veut pas courir à sa perte
+certaine, il cherche une femme ailleurs qu'en France. Il laisse pourtant
+le Sarrazin aller à sa destination; mais il reste, après son départ,
+plongé dans une sombre rêverie. Il en est tiré par l'aspect imprévu de
+deux statues de bronze, représentant deux chevaliers armés de toutes
+pièces, qui semblent s'avancer la lance en arrêt l'un contre l'autre. Le
+nom de Tristan est écrit sur l'un des piédestaux, et celui de Lancelot
+sur l'autre. Une inscription gravée sur le marbre apprend que les deux
+lances qui ont réellement appartenu à ces deux célèbres chevaliers de la
+Table ronde, sont destinées à deux autres chevaliers qui les
+surpasseront en force et en valeur. Isolier, qui ne doute de rien, veut
+se saisir de la lance de Tristan; il est repoussé durement et jeté par
+terre. Renaud fait la même tentative: elle lui réussit parfaitement. La
+statue baisse la tête, ouvre la main, et lui cède la lance qu'elle avait
+refusée à cent autres, comme elle venait de le faire à Isolier[705].
+
+ [Note 703: Ce cheval s'appelait ainsi parce qu'il était bai et
+ châtain:
+
+ _Baio e castagno, onde Baiardo e detto._
+ (C. II, st. 31.)]
+
+ [Note 704: St. 30 à 44.]
+
+ [Note 705: C. III.]
+
+Renaud, fier de cette conquête, marchait avec son ami le long de la
+Seine. Ils aperçoivent sur un char magnifique, traîné par dix cerfs,
+blancs comme la neige, une troupe de belles dames, au milieu desquelles
+s'élevait la reine Galerane, femme de Charlemagne. Clarice était auprès
+d'elle; sa beauté brillait d'un si grand éclat que Renaud transporté
+d'amour ne peut supporter l'idée qu'un Sarrazin, un barbare, ose aspirer
+à sa main. Le char était environné de cent chevaliers, couverts de leurs
+armes et la lance haute. Il les défie au combat, en tue, blesse ou
+renverse une partie: Isolier le seconde bravement: rien ne leur résiste.
+Ce qui reste de chevaliers prend la fuite et se disperse dans la
+campagne. Renaud s'avance vers le char, parle très-poliment à Galerane,
+mais enlève Clarice, la place sur un cheval et l'emmène[706]. Elle est
+d'abord très-effrayée, ne sachant quel est son ravisseur; mais lorsqu'il
+a ôté son casque, qu'elle a reconnu Renaud, et qu'il lui a tenu les
+discours les plus tendres et les plus soumis, elle se rassure et se
+résigne à son sort. Il regarde autour de lui, cherchant un lieu où cette
+résignation puisse être mise à profit. Tout à coup un guerrier menaçant
+paraît, et ordonne à Renaud de se dessaisir de sa proie. Nouveau combat,
+mais moins heureux que le premier. Le guerrier inconnu terrasse Isolier,
+renverse Bayard, qui s'abat sur son maître et ne peut se relever.
+L'inconnu frappe la terre, d'où sort un char tiré par quatre chevaux
+noirs. Il force Clarice d'y monter avec lui, part, presse les coursiers
+et disparaît[707].
+
+ [Note 706: C. IV.]
+
+ [Note 707: C. IV.]
+
+Dès que Bayard peut se relever, Renaud se met à la poursuite du char,
+mais il en perd bientôt les traces. Séparé de son cher Isolier qui n'a
+pu le suivre et qu'il ne doit plus revoir, seul, livré à la plus noire
+mélancolie, il trouve pour consolateur un jeune homme en habit de
+berger, qui paraît aussi affligé que lui. Ce berger, nommé _Florindo_,
+lui raconte ses tristes aventures; Renaud lui dit les siennes: ils vont
+ensemble à une espèce d'antre sacré, où une petite statue de l'Amour,
+ancien ouvrage de l'enchanteur Merlin, rendait encore des oracles[708].
+Elle apprend à Renaud que c'est Maugis qui, pour son bien, lui a enlevé
+Clarice et l'a rendue à sa famille; à _Florindo_, qu'il est issu d'un
+sang royal, et qu'il cessera bientôt d'être persécuté par la fortune.
+Elle engage le premier à suivre son dessein de s'illustrer par les armes
+pour mériter celle qu'il aime; le second, à prendre le même parti, pour
+obtenir la même récompense.
+
+ [Note 708: C. V.]
+
+Renaud et _Florindo_ passent les Alpes, descendent en Italie, et se
+rendent au camp de Charlemagne[709]. _Florindo_ obtient de l'empereur
+l'ordre de chevalerie. C'est Roland qui lui ceint l'épée. Le nouveau
+chevalier annonce aussitôt à Charlemagne, que lui et un autre guerrier
+qui l'attend auprès du camp, se présentent pour soutenir contre tous
+qu'un homme ne peut atteindre au véritable honneur, s'il n'est conduit
+et inspiré par l'Amour. L'empereur leur accorde le champ, et fait
+publier le sujet de la joute dans son armée et dans celle des Sarrazins.
+Il se présente un assez grand nombre de tenants contre l'amour; aucun ne
+peut résister aux deux jeunes chevaliers. Un géant africain, nommé
+Atlant, succombe sous les coups de Renaud, qui, après l'avoir tué,
+s'arme de son épée Fusbert, et se trouve ainsi relevé du premier serment
+qu'il avait fait. Il renverse ensuite Otton, tue le brave Hugues et lui
+coupe la tête. Charlemagne, désespéré de voir mal mener ainsi ses
+chevaliers, engage Roland, qui est présent à la fête, à entrer en lice
+et à venger l'honneur des paladins français. Roland obéit; les deux
+cousins sont aux prises; Renaud connaît Roland qui ne le connaît pas;
+mais il croirait faire quelque chose d'indigne d'un tel adversaire s'il
+ne l'attaquait pas de toutes ses forces. Le combat est tellement égal;
+il est si long-temps et si vigoureusement disputé, que l'empereur
+lui-même descend de son trône et vient séparer les combattants. Ils
+s'arrêtent, s'embrassent, se font des présents mutuels, et se quittent
+pénétrés d'estime et d'admiration l'un pour l'autre. _Florindo_ ne s'est
+pas moins distingué que Renaud; il a désarçonné un grand nombre de
+chevaliers. Les deux tenants d'amour se retirent couverts de gloire.
+Charlemagne veut en vain les retenir; il leur demande inutilement leur
+nom: ils partent sans vouloir se faire connaître.
+
+ [Note 709: C. VI.]
+
+Après quelques rencontres épisodiques, ils arrivent aux environs de
+Naples, au palais de Courtoisie[710]; ils subissent l'épreuve de la
+barque enchantée, et se montrent dignes d'être mis au nombre des
+chevaliers loyaux et courtois[711]. Ils trouvent ensuite au bord de la
+mer, une troupe nombreuse qui préparait dans une vaste et superbe tente
+un sacrifice, à la manière des peuples d'Asie, devant une statue qui
+représente une jeune dame d'une beauté parfaite. Renaud reconnaît
+bientôt cette figure charmante; c'est celle de Clarice, le chef de cette
+troupe est Francard, roi d'Arménie, qui rend un culte d'adoration au
+portrait de celle dont il a fait demander la main. Il voit les deux
+chevaliers s'arrêter devant sa tente; il veut qu'ils descendent de
+cheval, qu'ils adorent avec lui cette image, et qu'ils confessent que
+lui seul est digne d'en posséder l'original. Renaud peu disposé à un
+pareil aveu, l'est bien moins encore quand il a su le nom de cet
+insolent roi. Un défi est sa réponse. Francard est tué par _Florindo_;
+_Chiarello_, autre roi sarrazin qui combattait toujours accompagné et
+défendu par un lion, est tué par Renaud; tout le reste de la troupe est
+vaincu, terrassé, blessé, dispersé. Renaud s'empare de la belle statue,
+la place sur un cheval, et parcourt avec elle et son ami, une partie de
+l'Asie[712].
+
+ [Note 710: C. VII.]
+
+ [Note 711: Ils apprennent auparavant ce que c'est que ce
+ palais, par qui il a été bâti, et voient dans une suite de
+ portraits prophétiques, des héros et des héroïnes qui auront un
+ jour au plus haut degré le don de courtoisie. C'est là que le
+ jeune poëte brûla son premier grain d'encens pour la maison
+ d'Este, pour le duc Alphonse II, pour Lucrèce sa soeur, etc. (C.
+ VIII, st. 7 et 14.)]
+
+ [Note 712: C. VIII, st. 7 et 14.]
+
+Ils trouvent au milieu d'une plaine riante et fleurie, de jeunes beautés
+rassemblées autour d'une dame plus belle encore, et qui semble être leur
+reine, escortées par une troupe de guerriers de haute apparence. Cette
+dame leur envoie demander s'ils veulent s'éprouver contre ses
+chevaliers; ils acceptent, après avoir appris qu'elle est reine de
+Médie, qu'elle se nomme Floriane, et qu'elle n'a point encore subi le
+joug de l'hymen. Les guerriers mèdes ont le sort de tous les autres, et
+ne peuvent résister, ni à Renaud, ni à _Florindo_.
+
+Floriane témoin de leur défaite, loin de sentir ou de la colère, ou de
+l'effroi, trouve que Renaud surtout les renverse et les tue de si bonne
+grâce, qu'elle y prend beaucoup de plaisir. Elle désire vivement de
+savoir si sa beauté répond à sa force et à sa valeur. Le dernier
+chevalier qu'il abat rompt de la pointe de sa lance les liens qui
+attachent le casque du jeune paladin; le casque tombe, et Renaud paraît
+dans tout l'éclat et toute la fraîcheur de la jeunesse. La pauvre reine
+ne résiste plus; et le poëte, sans doute pour la justifier, fait dans
+trois octaves un portrait de la beauté mâle de son héros, qui prouve que
+si Floriane était un peu prompte à s'enflammer, elle était du moins
+connaisseuse[713]. Elle emmène dans son palais Renaud et son ami, leur
+donne un magnifique repas, et fait asseoir Renaud auprès d'elle. Là, le
+jeune Tasse, tout rempli de son Virgile, ne manque pas de faire de cette
+reine une seconde Didon; Renaud lui raconte ce qu'il avait fait, encore
+enfant, pour venger l'honneur de sa mère, et ses premiers exploits
+contre la maison de Mayence, et d'autres aventures dont le récit touche
+de plus en plus Floriane, comme ceux d'Enée touchaient la reine de
+Carthage. Les progrès sont les mêmes, les profonds soucis, le feu caché,
+et le reste[714]. Elle a une vieille nourrice qui lui tient lieu de la
+soeur Anne, et qui, ayant reçu ses confidences, lui conseille de même de
+céder à ce coup du sort. Didon céda; comment Floriane aurait-elle
+résisté? Mais au lieu de la partie de chasse, de l'orage, et de la
+grotte où Enée et Didon se retirent ensemble, la scène se passe dans un
+jardin charmant; Floriane y cueillait des fleurs, en pensant à Renaud,
+et disait en soupirant: Cher Renaud, quand pourrai-je éteindre dans tes
+baisers le feu de mes désirs[715]? Renaud survient dans ce moment: il
+apporte, comme on peut croire, la réponse à cette question; mais le
+disciple de Virgile a du moins profité de l'exemple de son maître. Il
+laisse tout deviner, ou sauve tout par l'intervention, à d'autres égards
+déplacés, d'une déesse. Ce n'est pourtant pas Junon qu'il fait
+intervenir, c'est Vénus; et si on lui permet cette licence mythologique,
+en un pareil sujet, on trouvera de la grâce dans l'image et dans
+l'expression. «Vénus rit dans les cieux[716]; elle verse libéralement
+sur eux ses délices; et peut-être le plaisir de ces jeunes gens
+éveilla-t-il dans son coeur une subite et douce envie; peut-être eût-elle
+changé, ce jour-là, son état, tout divin qu'il est, pour celui de
+Floriane».
+
+ [Note 713: C. IX, st. 15, 16 et 17.]
+
+ [Note 714:
+
+ _Ma il cieco mal nutrito ogn'hor s'avanza
+ Tal che' ella a morte corre e si disface_, etc. (St. 64.)]
+
+ [Note 715: St. 78.]
+
+ [Note 716:
+
+ _Rise Venere in cielo, e i suoi diletti
+ Versò piovendo in lor larga e cortese;
+ E forse del piacer de' giovinetti
+ Subita e dolce invidia il cor le prese,
+ Tal che quel giorno il suo divino stato
+ In quel di Floriana havria cangiato._ (St. 80.)]
+
+C'est aussi pendant son sommeil que le paladin, qui s'oubliait comme
+Enée dans cette vie agréable, a des visions qui l'en font sortir; mais
+ce n'est point son père qu'il voit en songe, c'est la belle et tendre
+Clarice elle-même, dont il sacrifiait l'amour à des plaisirs passagers.
+Il croit la voir, l'entendre qui l'appelle; il ne balance pas un
+instant, sort en cachette du palais, et abandonne, quoique à regret, la
+trop sensible Floriane. Dès qu'elle s'en aperçoit, elle envoie des
+guerriers à sa poursuite. Ils atteignent Renaud, mais il les bat, les
+fait prisonniers et les lui renvoie. La reine est au désespoir; elle
+veut se poignarder; une magicienne puissante vient à son secours et
+l'arrête. C'est Médée, non pas celle de Colchos, mais une Médée, soeur du
+père de Floriane. Elle enlève officieusement sa nièce sur un char
+volant, répand sur ses jeux, avec une liqueur magique, le sommeil et
+l'oubli, la transporte dans l'une des îles Fortunées, son séjour
+accoutumé, où elle la retient auprès d'elle[717].
+
+ [Note 717: C. X.]
+
+Cependant Renaud et _Florindo_ sont parvenus au bord de la mer: ils
+s'embarquent pour l'Italie. Une tempête affreuse brise et submerge leur
+vaisseau. Ils nagent long-temps ensemble, et se prêtent mutuellement
+secours; mais _Florindo_ est enfin englouti, et Renaud jeté presque sans
+vie sur la côte, à quelque distance de Rome. Revenu à lui, il reçoit
+dans un château voisin l'hospitalité la plus généreuse. Le seigneur de
+ce château lui donne des armes, un cheval et un écuyer. Renaud part pour
+retourner en France. Le troisième jour, il trouve auprès d'une fontaine
+un chevalier couvert d'armes brillantes, qui tient attaché à un arbre
+son cheval Bayard, et un portrait qu'il reconnaît aussitôt pour celui de
+Clarice; il a même au côté son épée Fusberte. Renaud demande poliment au
+chevalier ces objets qui lui appartiennent; cette demande est mal reçue;
+il faut se battre. Le chevalier inconnu est renversé, et reste étendu
+sans mouvement. Renaud reprend le portrait, son coursier, son épée;
+s'apercevant que son bouclier a été fendu dans le combat, il prend aussi
+celui du chevalier, non pas à cause du portrait d'une très-belle dame
+qui y est artistement gravé, mais parce qu'il lui a paru d'une trempe
+parfaite[718].
+
+ [Note 718: C. X.]
+
+Il continue gaîment sa route, arrive bientôt en France, la traverse, et
+trouve auprès de Paris la campagne couverte de chevaliers, de dames, de
+chevaux et d'écuyers dans le plus brillant équipage. Tout le monde, sans
+le connaître, est frappé de sa bonne mine. Griffon de Mayence en est
+jaloux. Il avait depuis peu offert ses voeux à Clarice. «Je veux, dit-il
+au guerrier inconnu, que tu jures qu'il n'y a point de beauté qui ne
+cède à la dame de mes pensées.» Renaud, qui ne sait point quelle est
+cette dame, avoue qu'elle est belle sans doute, mais affirme que la
+sienne l'est cent fois plus. Le combat n'est ni long, ni douteux;
+l'insolent Griffon est désarçonné d'un coup de lance. Le jeune
+vainqueur, entouré et applaudi par les chevaliers et par les dames, ôte
+son casque, se fait connaître, embrasse ses parents, ses amis, est
+accueilli et fêté de tout le monde. Mais il n'est pas au bout de ses
+peines. Clarice, témoin de sa victoire, voit en même temps sur son
+bouclier le portrait d'une dame inconnue. La jalousie s'empare d'elle,
+la tourmente, lui fait faire un très-mauvais accueil à celui qui n'aime
+et ne cherche qu'elle, et comme il arrive souvent, fait sans aucun motif
+deux malheureux à la fois[719].
+
+ [Note 719: C. XI.]
+
+Renaud était lié, depuis l'enfance, d'une tendre amitié avec Alde la
+Belle, qui était aussi amie de Clarice: dans un grand bal qui se donne à
+la cour, il veut l'engager à le racommoder avec sa maîtresse. Il la prie
+à danser; mais dans ce même instant Anselme de Mayence la prie de son
+côté. Alde embarrassée baisse les yeux, se tait, et reste immobile.
+Anselme insulte Renaud, et finit par l'appeler bâtard, ce qui n'était
+ni poli, ni vrai. Renaud le prend à la gorge de la main gauche, le
+poignarde de la droite, et le jette mort sur le carreau[720]. Le bal est
+troublé; tous les Mayançais furieux sont prêts à se jeter sur Renaud;
+tous les guerriers de la maison de Clairmont et leurs amis se disposent
+à le défendre. Renaud passe entre les deux troupes d'un air fier et
+tranquille, et parvient jusqu'à son logement, sans que personne ose
+l'attaquer. Charlemagne irrité le condamne à un exil perpétuel; il part,
+sans avoir pu obtenir de Clarice réponse à une lettre suppliante qu'il
+lui a écrite. Il s'arrête à quelque distance de Paris, aux bords de la
+Seine; ayant détaché de son cou son bouclier, il lui reproche, un peu
+tard, d'avoir causé ses malheurs, et le jette dans la rivière. Après
+huit ou neuf jours de route, il traverse une sombre, étroite et humide
+vallée; c'est la vallée du Deuil ou des Douleurs; il est conduit de là
+sur une colline riante où il ne voit que d'agréables objets, où il
+s'endort et fait les plus jolis rêves du monde, où tout enfin le ramène
+du désespoir à l'espérance.
+
+ [Note 720: L'auteur, plus avancé en âge, et mieux instruit des
+ lois de l'honneur, n'eût pas prêté cette manière de sa venger à un
+ chevalier, et surtout à un chevalier français.]
+
+Un cliquetis d'armes se fait entendre; c'est un bonheur de plus, puisque
+ce bruit lui fait espérer une occasion d'exercer son courage; il en
+était privé depuis long-temps; il accourt: il voit un seul guerrier qui
+se défend avec intrépidité contre une troupe d'assaillants. Il fond sur
+eux, en tue plusieurs, aide le guerrier à se délivrer des autres, et
+reconnaît en lui son cher _Florindo_, dont il avait pleuré la mort.
+_Florindo_ lui raconte comment il a été sauvé du naufrage, et les
+aventures qui l'ont conduit où il l'a trouvé. Ce qu'il ne sait pas,
+c'est pour quel motif tous ces gens armés l'ont attaqué avec tant de
+fureur. L'un d'eux respirait encore: on l'interroge; il répond qu'il
+était au service du puissant roi Mambrin; que ce roi sarrazin est devenu
+éperdûment amoureux de Clarice sans l'avoir vue, et qu'il est venu par
+mer en France pour l'enlever[721]. S'étant avancé jusqu'auprès de Paris
+avec une troupe d'élite, il a trouvé cette beauté charmante qui jouait
+dans une prairie avec ses compagnes; il l'a enlevée, et a repris
+aussitôt sa course vers ses vaisseaux qui sont dans un port voisin. En
+passant dans cet endroit, il a vu ce guerrier dont l'apparence l'a
+frappé: il leur a ordonné de lui faire mettre bas les armes et de le
+faire prisonnier. Mais la valeur de ce héros, et de celui qui est venu à
+son secours, leur a fait trouver la mort dans cet acte d'obéissance.
+
+ [Note 721: C. XII.]
+
+Renaud avait à peine entendu ce récit, qu'il s'était déjà élancé, vers
+le port voisin, de toute la rapidité de son coursier. _Florindo_ le
+suit. Un troisième se joint à eux, qui fournit à Renaud une nouvelle
+armure, à _Florindo_ un cheval de bataille. C'est Maugis qui ne perd pas
+de vue son cousin, et qui lui prête en cette occasion le double secours
+de son art et de son bras. Bientôt ils rencontrent en effet Mambrin, sa
+troupe et sa belle prisonnière. Ils les attaquent avec une fureur qui ne
+leur donne pas le temps de se reconnaître. Les Sarrazins les plus braves
+tombent sous leurs coups; Mambrin lui-même est tué par Renaud, après un
+combat long et sanglant. Clarice est délivrée; son amant peut enfin
+s'expliquer avec elle, et la convaincre de sa foi. Maugis leur rend un
+dernier service. Sa baguette fait naître tout à coup un palais enchanté,
+où ils sont reçus avec toutes les recherches du goût et de la
+magnificence. Maintenant qu'ils s'entendent bien, et qu'un désir égal
+les attire l'un vers l'autre, il leur conseille de ne pas attendre
+davantage. Ce conseil leur paraît fort bon, et le poëte met à
+contribution l'astre des nuits, Vénus et le Dieu d'hymen pour dire
+poétiquement comment ils le suivirent.
+
+Il termine par un épilogue qui n'est pas sans intérêt. On y trouve
+d'abord l'époque et presque la date de son poëme. «Ainsi, dit-il, je
+célébrais en me jouant les ardeurs de Renaud et ses douces souffrances,
+lorsque encore dans le quatrième lustre de mes jeunes années je pouvais
+dérober un jour à d'autres études, où j'étais soutenu par l'espérance
+de réparer les maux que m'a faits la fortune; études ingrates dont le
+poids m'accablait, et dans lesquelles je languissais, inconnu aux autres
+et à charge à moi-même[722]:» Il s'adresse ensuite au cardinal Louis
+d'Este, à qui son poëme est dédié; puis à son ouvrage même, et lui
+souhaite une destinée heureuse. La dernière strophe contient
+l'expression touchante de sa docilité pour un grand poëte et de sa
+tendresse pour un bon père. «Va, dit-il à son livre, trouver celui qui
+fut choisi par le ciel pour me transmettre la vie; c'est par lui que je
+parle, que je respire, que j'existe: s'il y a en moi quelque chose de
+bon, c'est à lui que je le dois[723]. De ce regard perçant dont il
+pénètre, à travers l'écorce des choses, jusqu'à leur centre, il verra
+tes défauts que mes yeux faibles et peu clairvoyants m'ont cachés. Il te
+corrigera, autant que cela est possible, de cette main qui ajoute
+maintenant de la prose véridique aux fictions de la poésie; il te
+donnera enfin la beauté qui manque à tes vers.»
+
+ [Note 722: St. 90.]
+
+ [Note 723:
+
+ _Io per lui parlo e spiro e per lui sono,
+ E se nulla hò di bel, tutto è suo dono_, etc.
+
+ Imitation heureuse de ce vers d'Horace:
+
+ _Quod spiro et placeo, si placeo, tuum est._
+
+ Horace le dit à sa muse; il est bien plus touchant d'entendre le
+ Tasse le dire à son père.]
+
+Tel est en abrégé le plan de cette première production épique du Tasse.
+On voit que l'auteur s'y était proposé d'observer la règle de l'unité;
+mais on voit en même temps que cette règle est peu applicable aux sujets
+romanesques, et qu'il y a eu autant de goût que de génie à créer pour
+ces sortes de sujets un genre particulier d'épopée. Pour qu'un poëme
+héroïque où l'unité et les autres règles de l'art sont observées,
+intéresse, il faut que l'intérêt soit d'abord dans le sujet même. Le
+succès de la guerre de Troie, l'établissement d'Enée en Italie, la
+conquête du tombeau du Christ faite par des chrétiens, sont des sujets
+qui portent leur intérêt en eux-mêmes, et qu'il ne s'agit que de
+développer et d'embellir. Mais Renaud épousera-t-il ou non Clarice?
+Voilà tout le sujet du poëme qui porte son nom, et l'unité importe peu
+quand le fait auquel elle conduit a si peu d'importance.
+
+Quant au style, il est peu formé, plus simple, moins affecté, mais aussi
+bien moins poétique, que ne le devint ensuite celui du Tasse. Il y a
+cependant déjà de l'harmonie, un heureux tour de phrase, une bonne
+construction de l'octave, de l'éloquence dans les discours, de
+l'abondance dans les descriptions, les comparaisons et les images.
+C'était beaucoup moins bien que le Tasse, mais beaucoup mieux que tous
+les insipides imitateurs de l'Arioste; c'était le lever déjà brillant
+d'un astre poétique, dont la _Jérusalem délivrée_ marque le brûlant
+midi, et la _Jérusalem conquise_ le déclin. Il ne tint cependant pas au
+Tasse que le premier de ces deux poëmes ne descendît du rang où la juste
+admiration des hommes l'a placé, et que le second n'y montât; mais ce ne
+fut jamais que dans son propre jugement que cette révolution fut faite;
+le jugement de la postérité, qui fait seul les révolutions durables, n'a
+point ratifié le sien. Nous avons vu dans sa Vie tout ce qui regarde le
+projet et la composition de sa _Jérusalem conquise_; il reste à faire
+connaître brièvement les principales différences qui existent entre ce
+poëme et le premier.
+
+Le changement qu'on aperçoit d'abord, est celui de l'Invocation; elle
+n'est plus adressée à cette Muse qui n'a point sur l'Hélicon le front
+ceint d'un laurier périssable, etc., mais aux Intelligences célestes et
+à celui qui est leur chef; qui dans leurs courses, lentes ou rapides,
+porte devant elles un flambeau lumineux et brillant d'or. «Venez, leur
+dit-il, m'inspirer des pensées et des chants qui me rendent digne du
+laurier toscan, et que le son éclatant de la trompette angélique fasse
+taire celle qui retentit aujourd'hui[724].» Par-là, il entend sa
+_Jérusalem délivrée_, qu'il avait entrepris, mais heureusement en vain,
+de faire oublier. On ne voit plus ici cette belle comparaison imitée de
+Lucrèce: _Così a l'egro fanciul_, etc. On l'avait beaucoup critiquée, et
+peut-être avec raison sous certains rapports; mais il y a une assez
+bonne réponse à ces critiques, c'est que tout le monde la sait par coeur.
+
+ [Note 724:
+
+ _E d'angelico suon canora tromba
+ Faccia quella tacer c'hoggi rimbomba._ (C. I, st. 3.)]
+
+Ce n'est plus au duc Alphonse que la dédicace est offerte. Eh! comment
+la main du Tasse, après avoir été pendant sept ans injustement captive
+par ordre de ce duc, aurait-elle tracé de nouveau cette belle et
+touchante invocation, qui n'avait pu briser ses fers[725]? C'est au
+cardinal Cinthio que celle du nouveau poëme est adressée, à ce neveu du
+pape Clément VIII, qui fut plus constant dans son amitié qu'Alphonse, et
+qui ne donna jamais lieu au Tasse de regretter l'hommage qu'il lui avait
+rendu.
+
+ [Note 725: _Tu magnanimo Alfonso_, etc. Voy. ci-dessus, p.
+ 255.]
+
+Dans la revue que Godefroy fait de l'armée, plusieurs troupes et
+plusieurs chefs sont ajoutés ou substitués à d'autres; Renaud surtout a
+disparu; à la place de ce héros, l'une des tiges de la maison d'Este, on
+voit le jeune Richard, fils de l'un de ces Guiscards de Normandie qui
+avaient régné à Naples. Il a pour ami, pour compagnon d'armes
+inséparable, le jeune Rupert, fils du marquis d'Ansa. Ils sont suivis
+de plusieurs chevaliers de Venouse, de Consa, de Pouzzole, de Nole, de
+Salerne, de Conca, de Gaëte et de Sorrento, villes des états de Naples,
+pays natal du poëte, où il avait trouvé un asyle, et dont il voulait
+honorer les familles les plus illustres. Un exposé rapide des conquêtes
+faites par les mahométans en Asie et en Afrique, et des différents
+empires qui s'y étaient formés, termine le premier chant, et fait mieux
+connaître l'état où se trouvait Jérusalem quand l'armée chrétienne vient
+l'assiéger.
+
+Dans le second chant, l'épisode d'Olinde et de Sophronie est entièrement
+supprimé. Les objections que les amis et les ennemis du Tasse avaient
+faites contre ce morceau intéressant, mais déplacé, subsistaient dans
+toute leur force; et le sentiment qui en avait pris la défense dans le
+coeur, plus que dans l'esprit du Tasse[726], n'y était plus. Le tyran de
+Jérusalem, qui ne s'appelle plus Aladin, mais Ducalte, occupé de la
+défense de ses états, envoie ses fils en visiter toutes les places.
+Irrité des marques de joie que laissent échapper les chrétiens habitants
+de la ville, aux approches de l'armée fidèle, il les en fait tous
+sortir. Ils vont, sous la conduite de leur patriarche, se réfugier dans
+le camp de Godefroy. L'action se développe ensuite à peu près comme dans
+la première _Jérusalem_.
+
+ [Note 726: Voyez ci-dessus, p. 238 et 239.]
+
+L'ambassade d'Alètes et d'Argant[727], l'arrivée de l'armée chrétienne
+devant la ville qu'elle vient assiéger, le premier combat sous les murs
+de Jérusalem, la mort du chef des aventuriers, sa pompe funèbre[728], le
+conseil infernal[729], le parti que prend Hidraot d'envoyer Armide sa
+nièce dans le camp des chrétiens, le portrait et les ruses de cette
+enchanteresse, la querelle de Gernand avec le jeune Richard, au sujet de
+la place de chef des aventuriers[730], la mort de Gernand, l'exil de
+Richard, le départ d'Armide avec tous les chevaliers qu'elle emmène; le
+combat de Tancrède avec Argant[731], tout se ressemble, à quelques
+détails près qui sont plus dans le style que dans les choses; et dans
+ces corrections, le style ne gagne pas toujours.
+
+ [Note 727: C. III.]
+
+ [Note 728: C. IV.]
+
+ [Note 729: C. V.]
+
+ [Note 730: C. VI.]
+
+ [Note 731: C. VII.]
+
+Dans ce second poëme comme dans le premier, Tancrède est amoureux de
+Clorinde, et aimé d'une princesse qui a été sa prisonnière; cette
+princesse ne s'appelle plus Herminie, mais Nicée. Nicée, comme Herminie,
+sachant Tancrède blessé, veut aller panser ses blessures, prend les
+armes de Clorinde, s'approche du camp, est poursuivie, et s'enfuit à
+travers les bois[732]. Elle s'arrête aussi sur les bords du Jourdain,
+mais elle n'y trouve plus le vieux berger et sa famille. Le Tasse a fait
+ce sacrifice à la dignité de l'épopée, réclamée par des censeurs trop
+difficiles, par des partisans trop sévères de la noblesse épique, trop
+ennemis de la nature et de la simplicité champêtre.
+
+ [Note 732: C. VII.]
+
+Tancrède croit, comme il le faisait auparavant, que c'est Clorinde qui a
+paru à l'entrée du camp, et qu'on a forcée à s'en écarter; il se met de
+même à la poursuite des poursuivants, et va tomber dans les prisons
+d'Armide; mais auparavant il fait dans la forêt une rencontre
+singulière[733]. Il y trouve cinq sources d'eau vive qui s'échappent du
+même rocher; la première se sépare en deux ruisseaux, dont l'un se cache
+et semble retourner sur ses pas; l'autre descend tranquillement, et va
+mourir dans la mer Morte[734]. La seconde source est d'une couleur
+ardente comme la chevelure d'une comète; la troisième brille comme l'or,
+ou comme l'arc céleste aux rayons du soleil; la quatrième est agitée
+comme la vaste mer; elle est remplie de poissons, de coraux, de perles,
+et obéit comme l'Océan aux mouvements de l'astre des nuits; la cinquième
+enfin est de la couleur de l'herbe, mais elle est toute brillante de
+pierres précieuses, d'or, de tous les métaux que renferme le sein de la
+terre; et ses bords sont couverts de palmiers, de lauriers, d'arbres de
+toute espèce, qui prêtent leur ombre aux bêtes sauvages et aux
+troupeaux.
+
+ [Note 733: C. VIII.]
+
+ [Note 734:
+
+ _L'altro queto scendea con l'acque chiare,
+ Sin ch'egli si moria nel Morto mare._ (St. 12.)]
+
+Tancrède voit tout cela sans y rien comprendre et il poursuit sa route.
+Le lecteur ne le comprend pas plus que lui, à moins qu'il n'ait lu saint
+Thomas. Ce docteur aussi inintelligible que célèbre, dans un de ses
+opuscules[735], où il traite de l'amour de Dieu et du prochain, parle de
+cinq fontaines ou sources mystérieuses, qui signifient les cinq genres
+de la substance sensible, dans lesquels elle est divisée, comme en cinq
+ruisseaux différents. La première source indique le cinquième corps ou
+la quintessence qui sort des parties supérieures pour aller jusqu'aux
+inférieures; au-dessous est l'élément du feu, ensuite celui de l'air,
+puis l'élément de l'eau, et enfin le plus bas de tous, la terre. La
+première source est donc toute substance métaphysique ou surnaturelle,
+d'où dérivent les accidents, comme causes de leurs effets, etc. Le
+Tasse, malheureusement trop livré dans ses dernières années aux études
+théologiques, triomphait d'avoir placé dans son poëme ces fontaines
+allégoriques, qu'il croyait dignes d'autant de célébrité que les
+fontaines de Merlin[736]. Il voulut peut-être remplir, par ces belles
+inventions thomistes, le vide que laissait dans ce chant la scène
+pastorale qu'il en avait retranchée: mais saint Thomas est encore plus
+contraire à l'épopée que ne le peuvent être des bergers.
+
+ [Note 735: C'est le soixante-unième: _de Dilectione Dei et
+ proximi_.]
+
+ [Note 736: _Del Giudizio_, l. I.]
+
+Le second combat d'Argant avec le comte de Toulouse dans l'absence de
+Tancrède[737]; l'horrible tempête suscitée par les démons, au moment où
+Argant allait être vaincu, les nouvelles de la défaite et de la mort du
+jeune Suénon[738]; la révolte excitée dans le camp, par les bruits
+répandus sur la prétendue mort de Richard; l'attaque nocturne de Soliman
+et de ses Arabes[739], leur défaite, la retraite de Soliman dans
+Jérusalem[740], sont encore à peu près les mêmes. Le rappel de Richard
+est moins tardif que celui de Renaud; il précède l'assaut général donné
+à la place. C'est Rupert, ami de Richard, qui se charge de l'aller
+chercher avec le chevalier Danois[741]. Du reste, ils rencontrent de
+même un bon solitaire qui leur fait voir des merveilles encore plus
+étonnantes, et leur fait à peu près les mêmes récits que dans la
+_Jérusalem délivrée_. C'est un descendant des anciens mages, que
+l'ermite Pierre a converti, mais qui n'a pas encore embrassé le
+christianisme. Il est comme placé entre son ancienne foi et la nouvelle;
+ce qui répond en partie à un reproche qu'on avait fait au Tasse, mais ne
+le détruit pas tout-à-fait. Il est certain qu'un magicien qui professe
+la foi du Christ, ou qui en est instruit et compte la professer un jour,
+est une distraction un peu forte, chez un poëte aussi religieux et aussi
+savant dans sa religion que le Tasse.
+
+ [Note 737: C. VIII, st. 84 et suiv.]
+
+ [Note 738: C. IX.]
+
+ [Note 739: C. X.]
+
+ [Note 740: C. XI.]
+
+ [Note 741: C. XII.]
+
+Un autre changement important, c'est que les deux chevaliers ne vont
+plus, par le conseil de ce bon enchanteur, chercher une femme qui les
+conduise dans sa barque aux îles Fortunées. Les jardins d'Armide sont au
+sommet d'une montagne voisine du lieu que le disciple de Pierre habite,
+et ils arrivent au pied de cette montagne, en le quittant. Ils la
+gravissent de même, entrent dans les jardins, trouvent Richard dans les
+bras d'Armide[742], le rappellent à la gloire et l'emmènent. Les
+descriptions et les discours sont les mêmes; il n'y a de changé que la
+fin. Tandis que l'un des chevaliers entraîne Richard, l'autre, suivant
+les instructions que leur a données le bon ermite, surprend Armide, lui
+attache les bras et les pieds avec des liens de topazes et de diamants,
+et la menace de la laisser en cet état, si elle ne détruit elle-même son
+palais, ses jardins et toute cette représentation fantastique. Elle est
+forcée d'obéir, et de faire obéir ses démons. Le charme est détruit; il
+ne reste que les rocs déserts et les bois de cyprès sauvages frappés de
+la foudre. Les chevaliers suivent leur route, et, ce qu'il y a de
+remarquable, c'est que, malgré la docilité d'Armide, ils la laissent
+enchaînée dans ce séjour horrible[743]. Le poëte s'est ainsi débarrassé
+d'elle et de sa magie; car dans tout le reste de l'ouvrage elle ne
+reparaît plus.
+
+ [Note 742: C. XIII.]
+
+ [Note 743: Tout cela est allégorique; la dernière stance de ce
+ chant le prouve. Le chevalier, qui avait enchaîné les pieds
+ d'Armide, lui dit en la laissant dans cet état:
+
+ _Hor securi andremo, e tu rimanti,
+ Perchè senno e valor così t'avvinse;
+ E vinta infernal fraude, honore havranno
+ Perfida lealtate e fido inganno._]
+
+Alors l'action du second poëme se renoue comme dans le premier. L'assaut
+se donne et dure jusqu'à la nuit[744]. Les machines sont brûlées par
+Argant et par Clorinde[745]. Cette guerrière est tuée et baptisée par
+Tancrède. Ismen enchante la forêt pour empêcher les chrétiens de
+renouveler leurs machines[746]; et tout s'y passe comme auparavant.
+L'armée d'Égypte s'avance[747]. En même temps que Godefroy en est
+instruit, il apprend aussi que la flotte qui fournit des vivres et des
+munitions à l'armée, est en si mauvais état dans le port de Joppé, que
+cette place elle-même est tellement endommagée, qu'il y aurait tout à
+craindre si les efforts de l'ennemi se portaient de ce côté. Godefroy y
+envoie les deux Robert avec une troupe choisie. Argant, à la tête d'un
+nombreux détachement, marche de son côté vers Joppé, où il se donne un
+combat opiniâtre et meurtrier. La place est emportée; le mur qui gardait
+les vaisseaux est renversé. La flotte est menacée de l'incendie: elle
+n'est délivrée que par l'arrivée imprévue de Richard et de Rupert, à qui
+ni le terrible Argant, ni aucun guerrier infidèle, ne peuvent opposer de
+résistance. Ils se retirent en bon ordre, et campent au bord de la mer,
+où ils allument des feux pendant la nuit. Toute cette action qui occupe
+près de deux chants[748], est absolument nouvelle. Le Tasse s'y montre
+digne de lui-même. Cette addition corrige un défaut reproché à la
+_Jérusalem délivrée_, où il est trop peu question de la flotte, partie
+si importante des forces de l'armée chrétienne, que sa perte l'aurait
+réduite aux plus fâcheuses extrémités. On voudrait pouvoir transporter
+ce combat d'une _Jérusalem_ dans l'autre; il est presque perdu dans la
+seconde; ce serait dans la première une grande beauté de plus.
+
+ [Note 744: C. XIV.]
+
+ [Note 745: C. XV.]
+
+ [Note 746: C. XVI.]
+
+ [Note 747: C. XVII.]
+
+ [Note 748: C. XVII et XVIII.]
+
+On voudrait aussi conserver presque entière la vision de Godefroy, au
+vingtième chant, la peinture de l'antique Sion et de la Jérusalem
+nouvelle; Dieu sur son trône et dans sa gloire, les anges et les saints,
+les chants et les louanges; la prédiction faite à Godefroy par son père,
+des événements futurs, des révolutions des petits états et des grands
+empires. Ce n'est pas qu'outre un passage qui déplut beaucoup en France,
+et qui doit toujours y déplaire[749], il n'y ait dans quelques endroits
+plus de mysticité que de poésie; mais dans beaucoup d'autres, le grand
+poëte se montre encore; et, si son style a perdu de sa fraîcheur et de
+ses grâces, peut-être n'a-t-il rien perdu de sa force et de sa grandeur.
+
+ [Note 749: Le passage que j'indique ici est doublement
+ remarquable, et par le sens direct qu'il avait alors, et par
+ l'allusion frappante qu'on y a saisie depuis. Alors, en 1593, la
+ France était livrée aux horreurs de la guerre civile; Henri III
+ était tombé, en 1589, sous _un poignard catholique_;
+ Henri-le-Grand son successeur combattait encore les fureurs de la
+ ligue, soutenues et fomentées par les excommunications de deux
+ papes, Sixte V et Grégoire XIV. Le Tasse, trop immédiatement placé
+ sous l'influence pontificale lorsqu'il Énergique et belle
+ expression de Boileau, dans sa satire sur l'_Équivoque_, ouvrage
+ de sa vieillesse, et dont le sujet est ingrat, mais où il y a
+ encore de grandes beautés. La tirade entière où cette expression
+ se trouve, et qui commence par ce vers:
+
+ Au signal tout à coup donné pour le carnage, etc.,
+
+ est admirable.
+
+ Il termina son poëme, parlant, dans cette vision, des papes de son
+ temps, et principalement de Sixte V, qui avait le premier
+ excommunié Henri, dit que ce grand pape se félicite moins dans le
+ ciel du monument rival de l'Olympe qu'il avait eu la gloire
+ d'achever (l'église de Saint-Pierre), que d'avoir laissé après lui
+ un pontife destiné à tempérer la rigueur et la terreur de ses
+ lois, un père et un pasteur des rois, soutien du monde, et
+ ministre du Dieu qui en fait reposer sur lui tout le poids:
+
+ _Che d'aver dato a le severe leggi
+ Chi suo rigor contempre e suo spavento;
+ Padre a' regi e pastor, sostegno al mondo,
+ Ministro a Dio, ch'in lui n'appoggia il pondo._ (St. 75.)
+
+ Cette manière de caractériser Clément VIII, alors régnant,
+ prouverait qu'il était dès ce temps-là (1593), disposé à lever
+ l'excommunication, qu'il leva en effet en 1595, mais seulement au
+ mois de septembre, quatre mois après la mort du Tasse. Le poëte
+ ajoute ensuite cette stance entière sur l'état où se trouvait la
+ France, le meurtre récent d'un de ses rois, et la foudre romaine
+ dont l'autre était frappé:
+
+ _La Francia, adorna or da natura ed arte,
+ Squallida allor vedrassi in manto negro.
+ Nè d'empio oltraggio inviolata parte,
+ Nè loco dal furor rimaso integro;
+ Vedova la corona, afflitte e sparte
+ Le sue fortune, e 'l regno percosso ed egro,
+ E di stirpe real percosso e tronco
+ Il più bel ramo, e fulminato il tronco._
+
+ A une époque récente, on a trouvé que cet octave contenait une
+ prédiction singulièrement exacte de la révolution française au
+ temps de la terreur. Mais le Tasse alla plus loin dans l'octave
+ suivante; il soutint le droit que les papes s'étaient
+ audacieusement arrogé de disposer des couronnes, de donner, comme
+ il le dit, le roi au royaume, et le royaume au roi:
+
+ .... _Ei solo il re può dare al regno,
+ E 'l regno al re, domi i tiranni e i mostri,
+ E placarli del cielo i grave sdegno._ (St. 76.)
+
+ Ces vers étaient faits pour exciter en France une juste
+ indignation dès qu'ils y seraient connus. En effet, Abel
+ l'Angelier ayant donné à Paris, en 1595, une édition in-12 de la
+ _Jérusalem conquise_ (voyez ci-dessus, p. 292, note 2), elle fut
+ condamnée et supprimée par un arrêt du parlement de Paris.
+ _Apostolo Zeno_ nous l'apprend dans une lettre à son frère
+ _Catarino Zeno_. Il avait reçu de Hollande cette édition avec
+ d'autres livres rares, et il en attribue avec raison la rareté à
+ cet arrêt de suppression, dont il donne la date et les motifs.
+ Les motifs sont les dix-huit vers cités ci-dessus, condamnés,
+ selon l'expression de l'arrêt, comme _contenant des idées
+ contraires à l'autorité du roi et au bien du royaume, et comme
+ attentoires à l'honneur du feu roi Henri III et du roi régnant
+ Henri IV_, «qui n'était pas encore, ajoute l'auteur de la lettre,
+ admis cette année-là au giron de l'église romaine, ni absous de
+ ses censures.» Il le fut peu de temps après, car l'arrêt est du
+ 1er septembre, et l'absolution du pape fut donnée à Rome le 17 du
+ même mois. Et qui sait si, dans les dispositions pacifiques où
+ nous avons vu qu'était déjà Clément VIII, l'acte de fermeté du
+ premier parlement du royaume n'accéléra point l'absolution? Quoi
+ qu'il en soit, _Apostolo Zeno_ cite pour autorités Dupin, qui
+ parle de cet arrêt dans son _Traité de la puissance ecclésiastique
+ et temporelle_, imprimé en 1717, in-8º., et plus particulièrement
+ le livre intitulé: _Preuves des libertés de l'église gallicane_,
+ où cet arrêt est rapporté dans son entier, p. 154 et 155, t. I,
+ seconde édition, Paris, 1651, in-fol. (Voyez Lettres d'_Apostolo
+ Zeno_, t. II, p. 161.) _Serassi_ a cité tout ce passage à
+ l'article de cette édition de la _Jérusalem conquise_, dans le
+ Catalogue général des OEuvres du Tasse, à la fin de sa Vie, p.
+ 572.]
+
+Dans le reste du poëme, les additions sont encore assez considérables,
+mais elles consistent en plus petits détails, où il serait trop long et
+trop minutieux d'entrer. Les moyens déployés par l'ennemi sont cependant
+plus redoutables et le danger des chrétiens plus grand. Mais, à la fin,
+Argant et sa troupe sont forcés de quitter Joppé, et se retirent avec
+peine dans la ville; Richard, revenu au camp, détruit l'enchantement de
+la forêt. Le grand assaut se donne avec les nouvelles machines;
+Jérusalem est prise. L'armée d'Égypte survient, commandée par le soudan
+même. La bataille se donne; une victoire sanglante, mais complète,
+détruit tout ce qui restait d'ennemis à craindre, et Godefroy revient
+triomphant dans la ville sainte qu'il a conquise.
+
+On ne doit pas s'étonner si ce poëme, où de grandes beautés de l'ancien
+sont conservées, où il y en a beaucoup de nouvelles, obtint toutes les
+préférences de son auteur, et si, lorsqu'il parut, il eut pour lui
+d'assez nombreux suffrages. Mais il faut s'étonner encore moins qu'on
+lui préfère la première _Jérusalem_, avec toutes ses imperfections et
+ses aimables défauts. L'un des plus intimes amis du Tasse, le père
+_Angelo Grillo_, auteur lui-même de poésies très-estimées, fit entre ces
+deux ouvrages un parallèle, et prononça un jugement auquel le goût ne
+peut refuser de souscrire. «Il me paraît, dit-il[751], que le Tasse
+gagne autant du côté de l'art et de la conduite dans la _Jérusalem
+conquise_, qu'il excelle dans la _Jérusalem délivrée_ en grâces et en
+ornements. Quant aux choses qui appartiennent à l'unité et à l'essence
+même de la poésie, il a voulu, dans ce second poëme, s'attacher de plus
+près à l'exemple d'Homère et de Virgile, quoique, dans le premier, il ne
+se fût pas éloigné des préceptes d'Aristote. Il a mieux lié entre eux
+les matériaux dont quelques-uns ne paraissaient unis que par le temps et
+pour ainsi dire par l'instant même, lien très-faible et qui appartient
+plus au roman qu'au poëme héroïque. Il a conduit plus fidèlement la
+poésie sur les pas de l'histoire. Il a corrigé quelques endroits où
+l'action principale était trop suspendue.... Il a supprimé l'épisode
+d'Olinde et de Sophronie comme trop lyrique, trop peu lié, et trop tôt
+introduit, quoiqu'il y en ait de semblables dans Virgile et dans Homère
+qui ne tiennent pas beaucoup à la fable. Il a retranché avec soin ce
+qu'il y avait de trop passionné, particulièrement dans les artifices
+d'Armide, et dans les erreurs de Tancrède et d'Herminie[752], qu'il
+appelle Nicée: il s'est ainsi moins éloigné du sujet, et il a mieux
+servi la religion et la piété chrétienne, but qu'il s'est principalement
+proposé dans tout ce nouveau travail. Ces perfections de l'art et
+d'autres semblables que j'ai cru observer dans la _Jérusalem conquise_,
+me font regarder ce poëme comme meilleur, de même que je regarde l'autre
+comme plus beau. Mais, malgré tout ce que j'ai dit, si l'on doit juger
+meilleurs les poëmes qui plaisent le plus, qui sont généralement lus de
+tout le monde, et qui passent non-seulement de provinces en provinces,
+mais d'âges en âges, d'idiomes en idiomes, je dirai que comme la
+_Jérusalem délivrée_ est plus belle que la _Jérusalem conquise_, elle
+est aussi la meilleure.»
+
+ [Note 751: Lettres, p. 537.]
+
+ [Note 752: Ici, le bon religieux se trompe. Il est singulier,
+ mais il est certain que la seconde _Jérusalem_ passe pour austère
+ auprès de la première, et que cependant les endroits passionnés et
+ voluptueux sont absolument les mêmes. Dans le personnage et les
+ artifices d'Armide, dans l'amour de Tancrède pour Clorinde, et de
+ Nicée, qui tient la place d'Herminie, pour Tancrède, rien n'est
+ changé. Le Tasse n'a, pour ainsi dire, pas corrigé un seul vers,
+ ni même un seul de ces défauts brillants qui lui sont justement
+ reprochés.]
+
+Tenons-nous-en à cette décision d'un homme d'esprit et de goût, qui aima
+beaucoup le Tasse, plutôt qu'au sentiment du Tasse lui-même, sur cette
+production que l'on peut généralement nommer malheureuse, mais où l'on
+reconnaît encore par moments le génie sublime de son auteur.
+
+Si la _Jérusalem conquise_ en avait marqué le déclin, il jeta encore
+quelques rayons à son coucher, dans le poëme des _Sept Journées_, dont
+il nous reste à parler: ces rayons, il est vrai, sont obscurcis par
+beaucoup de nuages, mais qui ne naissent pas tous de l'affaiblissement
+du génie de l'auteur. La plus grande partie vient du sujet même et de la
+manière dont il l'avait envisagé. Les Sept Journées de la création ne
+pouvaient fournir matière à un poëme de plus de huit mille vers, que par
+des digressions continuelles, des discussions philosophiques, des
+explications morales et théologiques, très-propres à ternir l'éclat de
+la poésie. C'est cependant pour la beauté du style que ce poëme est
+principalement vanté. L'_Ingegneri_, qui en fut le premier éditeur, ne
+craignit pas de dire dans sa préface, «que depuis que l'art poétique
+était né pour plaire aux hommes en les instruisant, il n'avait existé
+aucun poëme ni plus sublime, ni plus agréable en même temps; que l'on y
+trouvait expliquées avec une grâce incomparable les matières les plus
+profondes de la philosophie naturelle, de la théologie sacrée, et de
+l'histoire divine.»
+
+Le _Crescimbeni_ dit positivement dans son _Histoire de la poésie
+vulgaire_, qu'il le regarde comme le poëme héroïque le plus beau et le
+plus noble qu'il y ait en vers libres dans la langue italienne, après
+l'_Italie délivrée_ du Trissin, qui doit cependant encore lui céder à
+l'égard du style[753]. Le style a en effet de la force, et souvent même
+de la sublimité; mais comment dans un sujet pareil aurait-il, si ce
+n'est par instants, de l'agrément et de la grâce? Je ne conçois pas non
+plus pourquoi le _Crescimbeni_ range les _Sept Journées_ parmi les
+poëmes héroïques. C'est un poëme théologique et philosophique, mais qui
+n'appartient certainement point à l'épopée; et je n'en parle ici que
+pour n'avoir plus à revenir sur aucun des grands poëmes du Tasse.
+
+ [Note 753: Vol. II, l. III, p. 446.]
+
+On se rappelle à quelle occasion il l'entreprit. Il était à Naples chez
+le marquis _Manso_, son ami[754]. La mère du marquis était très-dévote;
+le Tasse très-religieux; chez lui toutes les opinions se tournaient en
+sentiment, et le sentiment prenait toujours une teinte poétique. Ses
+entretiens avec cette dame roulaient sur des sujets de piété: la
+science, la chaleur et l'onction qu'il y mettait, la charmaient. Elle
+l'engagea enfin à traiter en vers quelque grand sujet de cette espèce,
+et il choisit la Création du monde. Il en fit les deux premiers livres
+dans cette retraite délicieuse, dans un état de santé supportable, et un
+entier repos d'esprit. Les cinq derniers au contraire furent faits, ou
+plutôt seulement ébauchés à Rome, vers les derniers temps de sa vie,
+lorsque le travail n'était plus qu'une distraction à ses souffrances.
+C'est la cause très-naturelle de la différence qu'on aperçoit entre le
+style de ces deux premiers chants et celui des autres.
+
+ [Note 754: Voyez ci-dessus, p. 289.]
+
+On sent que le plan d'un pareil poëme était tout fait, ou plutôt qu'à
+proprement parler il n'y a point de plan. Ce n'est, et ce ne pouvait
+être qu'une paraphrase du premier chapitre de la _Genèse_, pour les six
+jours de la création, et de la première partie du second chapitre, pour
+le septième jour, qui est le jour du repos. C'est le même qu'a suivi
+notre Du Bartas dans sa première _Semaine_, poëme si célèbre dans son
+temps, et maintenant plongé dans un si profond oubli. Puisque j'ai nommé
+ce poëme, je dirai qu'il ne serait pas impossible qu'il eût fourni au
+Tasse l'idée du sien. La _Semaine_ parut pour la première fois en
+France, vers 1580. Les éditions se succédèrent ensuite rapidement. Le
+Tasse savait très-bien le français, et ce ne fut qu'environ douze ans
+après qu'il commença ses _Sept Journées_. Bien plus, la _Semaine_ de Du
+Bartas fut traduite en vers italiens[755], et cette traduction, qui eut
+du succès, et qui est aussi en _versi sciolti_, fut publiée en 1592,
+l'année même où le Tasse conçut l'idée de son poëme, et en composa les
+deux premiers livres.
+
+ [Note 755: Par _Ferrante Guisone_.]
+
+Quoi qu'il en soit de cette idée, sur laquelle je n'insiste pas, dans
+le poëme du Tasse comme dans celui de Du Bartas, et d'après le récit de
+Moïse, le premier livre contient la création du ciel et de la terre, de
+la terre déserte et vide, tandis que les ténèbres étaient sur la face de
+l'abîme et que l'esprit de Dieu était porté sur les eaux. Il contient
+encore la création de la lumière, sa séparation d'avec les ténèbres, qui
+reçoivent le nom de Nuit, et la lumière celui de Jour. Dans le second,
+le firmament est créé au milieu des eaux; il les partage en eaux
+inférieures qui sont au-dessous du firmament, et en eaux supérieures qui
+sont au-dessus; et ce firmament reçoit le nom de Ciel. Dans le
+troisième, Dieu rassemble en un seul lieu les eaux inférieures; ce qui
+reste sec s'appelle la Terre, et les eaux rassemblées se nomment la Mer.
+L'herbe verdoyante et qui porte avec elle sa semence, les arbres qui
+portent leurs fruits naissent sur la terre, et chaque plante renferme en
+elle le germe de sa reproduction. Au quatrième jour, deux grands
+luminaires sont placés dans le firmament pour distinguer le jour d'avec
+la nuit, pour marquer les signes, les temps, les jours et les années,
+pour luire au ciel, et pour éclairer la terre. Le plus grand de ces
+luminaires préside au jour, et le moindre à la nuit. Les étoiles sont
+aussi placées dans le firmament pour luire sur la terre, présider au
+jour et à la nuit, et séparer la lumière des ténèbres. Le cinquième
+livre offre la création des poissons et des reptiles qui vivent dans
+les eaux, et des oiseaux qui volent sur la terre, au-dessous du
+firmament. Dans le sixième, la terre produit les animaux, les bestiaux,
+les reptiles, chacun selon son espèce. Dieu crée enfin l'homme à son
+image et à sa ressemblance: il crée les deux sexes, l'homme et la femme;
+il les bénit, et leur ordonne de croître, de multiplier, de remplir la
+terre, de la soumettre, de commander aux poissons de la mer, aux
+volatiles du ciel et à tous les animaux qui vivent sur la terre. Enfin,
+dans le septième livre, Dieu n'a plus qu'à compléter son ouvrage, et à
+se reposer. Il bénit le septième jour et il le sanctifie, parce que dans
+ce jour il avait terminé l'ouvrage de la création.
+
+Il est aisé d'apercevoir les avantages et les écueils de ce sujet et de
+ce plan. Les avantages naissent des descriptions de toute espèce qui se
+présentent à chaque instant; les écueils sont aussi dans ces
+descriptions mêmes, qui sont nécessairement trop nombreuses, trop
+continues, et qui ne peuvent laisser d'autre relâche au poëte et au
+lecteur que des digressions et des discussions théologiques,
+philosophiques ou morales. On vante beaucoup aujourd'hui le genre
+descriptif. Il s'est formé en poésie une école, et je dirais presque une
+secte descriptive; mais, malgré tous ses efforts, malgré les talents de
+ses chefs, malgré le zèle de leurs prosélytes, qui n'est pas toujours
+selon la science, ce genre porte invinciblement avec lui un germe
+terrible et contraire à celui de la reproduction, c'est l'ennui.
+
+Il est cependant à regretter que le Tasse n'ait pu conduire ce poëme
+entier au point où il avait porté les deux premiers livres. Il s'y
+trouve des morceaux d'une grande beauté et d'une certaine majesté de
+style, singulièrement adaptée à son sujet. On admire surtout avec
+raison, dans la seconde Journée, la riche description du firmament, des
+signes du zodiaque et des constellations, ou groupes d'étoiles qui ont
+reçu des anciens et ont conservé chez les modernes tant de figures et de
+noms divers. De là, le poëte est conduit à s'élever contre les folies
+des astrologues, et ensuite à célébrer les usages réels que la science
+humaine a su tirer de l'observation des astres. Tout ce morceau qui n'a
+pas moins de trois cents vers, est de la plus belle et de la plus haute
+poésie. Il y en a plusieurs autres qui, dans des genres différents,
+n'ont peut-être pas moins de mérite; et, même dans les derniers livres,
+où les traces de l'affaiblissement ne se font que trop apercevoir, on
+sent encore de temps en temps la vie poétique qui semble résister
+presque seule aux progrès de la destruction.
+
+Mais c'est trop long-temps nous écarter de la poésie épique, à laquelle,
+quoi qu'en ait dit le _Crescimbeni_, le poëme des _Sept Journées_ ne
+saurait appartenir. Quittons enfin ce poëme si attachant, même par ses
+défauts, et revenons au poëme héroïque, dans lequel il eut des
+imitateurs, mais où l'on ne saurait dire qu'il ait eu de rivaux. Le
+Tasse, favorablement prévenu pour tout ce qui portait le nom de
+Gonzague, loua beaucoup le _Fido Amante_, poëme dont _Curzio Gonzaga_
+était l'auteur; mais il ne put obtenir que d'autres répétassent les
+éloges qu'il lui avait donnés, et ce fut lui-même qui en fut la
+cause[756]. Le _Fido Amante_ éprouva le même sort que le _Costante_ du
+_Bolognetti_ et quelques autres poëmes qui parurent à peu près dans le
+même temps que le sien; la _Jérusalem délivrée_ les éclipsa tous.
+
+ [Note 756: Tiraboschi, t. VII, part. III.]
+
+On ne sait pas positivement à quelle branche de la famille Gonzague
+appartenait ce _Curzio Gonzaga_[757]; tout ce que l'on connaît de lui,
+c'est qu'il se distingua dans la carrière des armes, qu'il aima et
+cultiva les lettres avec beaucoup d'ardeur, et qu'il a laissé, outre son
+poëme, des poésies lyriques et une comédie assez bonne, intitulée: _gli
+Inganni_ (les Fourberies).
+
+ [Note 757: Le titre du poëme nous apprend seulement qu'il
+ était fils du prince Louis; voici ce titre: _Il Fido Amante, poema
+ eroico, di Curzio Gonzaga figliuolo di Luigi dell'antichissima
+ casa de' principi di Mantova_, Mantova, 1582, in-4º. L'auteur le
+ dédie à une dame qu'il nomme _Orsa_, et qui était sans doute de
+ l'illustre famille _Orsini_, que nous appelons en France _des
+ Ursins_. C'était sa muse inspiratrice, et probablement la dame de
+ ses pensées. Au frontispice du poëme est gravée sur un écusson la
+ constellation de la grande Ourse, et au-dessous un aigle qui
+ s'élève en la regardant, comme les aigles regardent, dit-on, le
+ soleil. Le sonnet dédicatoire commence ainsi:
+
+ _Vattene a' pie' de la grand'_ORSA, _humile
+ Parto mio_ (_sua mercè_) _condotto a fine._
+
+ La première octave du poëme est une seconde dédicace; il n'y a
+ point d'autre invocation.
+
+ ORSA, _che fuor de la commune gente
+ Alzasti lo mio tardo ingegno humile;
+ Tu mio Apollo e mia Musa alta e possente;
+ Dimmi la fè d'un_ CAVALIER _gentile
+ In amar_ DONNA _di virtute ardente_, etc.]
+
+Ce poëme, qu'il ne fut que six ou sept ans à composer, est en trente-six
+chants, et contient plus de trente mille vers. Il se proposa d'y
+célébrer la gloire des Gonzague, alors souverains de Mantoue, et de la
+relever par une de ces origines fabuleuses, qui flattent toujours
+l'orgueil, lors même qu'il n'y croit pas et que personne n'y peut
+croire. Sa fable est prise de fort haut, et, quoiqu'il n'y ait rien de
+plus romanesque, ce n'est point un roman épique qu'il a voulu faire,
+mais un poëme héroïque, ou une épopée régulière. Cette fable n'est
+d'aucun intérêt pour nous; le style de l'auteur est trop faible pour lui
+en donner; mais elle est tissue avec assez d'art; et, sans se soucier de
+la connaître tout entière, on peut être curieux de savoir sur quels
+fondements il l'a établie, quelle machine poétique il a employée, quels
+principaux ressorts il a fait agir.
+
+Le _Fidèle amant_ dont il fait son héros, était fils d'un puissant roi,
+descendant des anciens rois de Troie, qui avait entrepris de rebâtir la
+ville où avaient régné ses aïeux, et en avait fait la capitale d'un
+nouvel empire[758]. Ce roi, nommé Garamant le Magnanime, avait beaucoup
+voyagé dans sa jeunesse. Doué d'une valeur brillante et de tous les dons
+de la nature, il avait, dans différents pays, inspiré de l'amour à un
+grand nombre de femmes. La plus belle de toutes peut-être était une
+princesse qu'il avait aimée en Hespérie, dans la ville que le Mincio
+arrose, c'est-à-dire dans l'antique Mantoue. Il en avait eu un fils,
+mais il croyait l'avoir perdu; il croyait, et c'était aussi l'opinion
+commune en Hespérie, que cet enfant avait péri avec sa mère. Garamant,
+revenu en Asie, avait bâti sa ville, étendu au loin ses états et sa
+renommée. Un jour, en visitant un port de mer qu'il faisait construire,
+il vit aborder une barque dont les rames, les voiles et les cordages
+étaient d'or et de soie, et qui paraissait elle-même toute de perles.
+Une dame et un chevalier sortent de cette barque. La dame présente au
+roi le chevalier comme le guerrier le plus brave et le plus fidèle amant
+du monde, qui aurait pu obtenir des sceptres et des couronnes, mais qui
+n'est occupé que de son amour pour une beauté ingrate et insensible.
+Attiré par la renommée d'un si grand roi, il vient lui offrir son bras
+et ses services, avant d'aller terminer de glorieuses entreprises qui
+l'appellent dans des climats lointains. Garamant reçoit très-bien ce
+couple extraordinaire; il conduit ses hôtes dans sa nouvelle Troie et
+les loge dans son palais.
+
+ [Note 758: Dans cette analyse rapide, je ne cite point de
+ vers, parce qu'ils sont en général trop médiocres, et je me
+ dispense de marquer les chants, comme je le fais d'ordinaire, le
+ poëme étant trop peu connu, et les exemplaires trop rares pour que
+ le lecteur puisse y suivre la marche de l'action.]
+
+Il leur en faisait admirer la structure et les ornements, lorsqu'on lui
+vient annoncer l'arrivée d'une ambassade solennelle. Il la reçoit avec
+beaucoup de pompe et de dignité. Ce sont des ambassadeurs du grand Kan
+de l'Inde et de la Perse, du redoutable Orcan, qui lui propose de s'unir
+à lui dans une guerre qu'il veut entreprendre. Un roitelet de Sicile a
+osé attaquer le roi d'Égypte, fils d'Orcan. Ce puissant empereur prend
+les armes pour châtier, non-seulement le téméraire Sicilien, mais
+l'Europe entière qui s'est tant de fois armée contre l'Asie. Le roi de
+Troie a les injures de ses ancêtres à venger; Orcan lui promet de le
+rendre maître de la Grèce, de la Thrace et de l'Illyrie, s'il veut
+s'allier avec lui.
+
+Pendant cette audience, un chevalier venait d'arriver sur un vaisseau,
+et témoignait la plus grande impatience d'être admis. Il l'est aussitôt
+que les ambassadeurs se sont retirés. C'est un envoyé du roi de Sicile.
+Ce roi avait une fille charmante, nommée Clitie, qu'il avait donnée en
+mariage à un fils du roi de Crète. Le roi d'Égypte, qui feignait d'être
+l'ami de ce jeune prince, invité aux fêtes de son mariage, l'avait
+surpris et égorgé dans l'espoir d'enlever sa femme. Les rois de Sicile
+et de Crète se sont unis pour punir ce crime; mais sachant que le
+terrible Orcan, père du meurtrier, rassemble une armée innombrable pour
+défendre son fils, ils envoient demander au roi de Troie son alliance et
+des secours. Garamant écoute ce récit avec attendrissement et avec
+horreur; il donne à l'envoyé des espérances; mais il diffère prudemment,
+et ne décide rien. Il assemble son conseil. L'affaire y est librement
+discutée. Les avis diffèrent d'abord; ils se réunissent enfin en faveur
+du roi de Sicile; on ne veut pourtant pas se déclarer ouvertement contre
+un ennemi tel que le Kan de Perse; on renvoie ses ambassadeurs avec de
+riches présents. Le chevalier sicilien n'obtient qu'une réponse secrète,
+mais elle lui assure tout ce qu'il était venu demander.
+
+Cependant Garamant avait chargé un de ses plus sûrs confidents de
+prendre des informations sur la dame étrangère et sur le chevalier qui
+étaient arrivés dans la barque merveilleuse. Le confident revient, et
+lui dit que la dame est née dans la ville de Manto, et qu'elle est
+maîtresse de toute l'Etrurie; quant au chevalier, il refuse de se faire
+connaître, mais il paraît posséder toutes les vertus. Ces noms
+renouvellent de tendres souvenirs dans l'âme de Garamant. Il soupire, et
+raconte enfin à son confident ce qui lui est arrivé autrefois dans cette
+même ville où est née la dame étrangère. Il s'y était uni avec la fille
+du roi, la belle Sulpicie; il vivait heureux avec elle, quand une
+magicienne était venue détruire ce bonheur, l'avait enlevé, conduit dans
+son palais, et retenu dans des délices où son coeur n'avait point de
+part. Quelque temps après, il avait appris que Sulpicie était morte de
+désespoir, et que le triste fruit de leurs amours avait péri avec elle.
+Depuis lors, il n'entend jamais parler de ce pays sans l'émotion la plus
+douloureuse et la plus vive.
+
+Ses deux hôtes lui sont devenus plus chers. Il ordonne le lendemain un
+grand sacrifice au soleil, pour que ce dieu leur soit propice. Pendant
+le repas qui suit cette fête, il prie le chevalier étranger de lui
+apprendre quelle est donc cette beauté dont il est épris, beauté bien
+sévère sans doute, puisqu'elle est insensible aux soins et à la
+persévérance d'un amant aussi accompli. Le guerrier consent à le
+satisfaire. Cette belle était fille du roi de la grande Hespérie. Dès
+son enfance elle fut consacrée à Diane. Elle n'eut d'autres plaisirs
+que la chasse; elle suivit d'abord les animaux fugitifs et timides:
+bientôt elle attaqua les lions, les tigres, les ours, les bêtes les plus
+féroces. Son père eut une guerre à soutenir contre des peuples
+d'Afrique; ses armées furent battues, plusieurs de ses généraux tués. La
+jeune Hippolyte, instruite de ces désastres, s'échappa pour les réparer,
+passa la mer, rallia les troupes, se mit à leur tête, remporta des
+victoires décisives, subjugua sept royaumes de la côte d'Afrique, et en
+emmena les rois enchaînés pour servir à son triomphe. Son père lui en
+décerna un, et le plus pompeux qu'on eût jamais vu, et lui fit quitter
+son nom d'Hippolyte pour celui de Victoire qu'elle avait si bien mérité.
+Le chevalier qui fut témoin de ce triomphe, et qui le décrit dans tous
+ses détails, avoue que jamais la beauté d'Hippolyte n'avait fait sur lui
+l'impression qu'y fit celle de Victoire. Pour lui plaire, il combattit
+et vainquit un géant africain qu'elle avait fait captif dans une
+bataille; pour lui plaire, il avait fait, dans des chasses et dans des
+tournois, des choses qui l'étonnaient lui-même. Mais elle avait effacé
+dans un autre tournoi tous ses exploits et tous ceux des guerriers les
+plus célèbres. En finissant ce récit, le chevalier prend congé de
+Garamant. Il laisse à sa cour la dame qu'il accompagne, et qu'il
+rejoindra bientôt, quand il aura terminé une expédition entreprise pour
+la servir et pour lui plaire.
+
+Bérénice, c'est le nom de son aimable compagne, est inquiète dès qu'il
+est parti. Elle craint les dangers qu'il va courir; elle craint aussi
+les piéges que peut lui tendre la magicienne Argentine, fille d'Orcan.
+Elle voudrait enfin être instruite de sa naissance et de son origine,
+qu'elle ne connaît qu'imparfaitement. Elle sait qu'il avait été dès ses
+premiers ans nourri par le dieu Protée, dans les eaux de la mer, qu'il y
+avait eu son berceau, qu'il avait été enlevé à ce dieu, qui connaît seul
+le reste de sa destinée. L'antre de Protée n'est pas loin; elle sort la
+nuit du palais de Garamant, monte sur sa barque enchantée, et ne tarde
+pas à trouver le dieu dans son antre. Protée, moins difficile qu'il
+n'était du temps d'Homère et de Virgile, lui raconte tout ce qu'il sait.
+C'est une histoire bizarre et assez longue; la mère du jeune héros
+s'était précipitée dans le Mincio, croyant être oubliée du guerrier
+qu'elle aimait; les nymphes de ce fleuve, prévenues par Protée, avaient
+retiré cet enfant du soin de sa malheureuse mère, et le lui avaient
+apporté dans une corbeille; il l'avait élevé avec le plus grand soin, et
+l'avait dressé dès l'enfance aux exercices qui font les héros.
+
+Le voyant parvenu à l'adolescence, son art lui avait manqué lorsqu'il
+avait voulu connaître la destinée future de son élève. Il s'en était
+plaint à Jupiter qui lui avait permis de consulter les Parques. Ces
+trois soeurs lui avaient prédit que ce enfant obtiendrait un jour la
+femme la plus belle et la plus fière qu'il y eût au monde; que de leur
+sang naîtrait une race immortelle qui se séparerait en deux branches,
+dont l'une porterait le nom d'_Austria_ (l'Autriche), l'autre celui de
+_Gonzaga_; qu'elles se réuniraient et produiraient, sous le double nom
+d'_Austria_ et de _Gonzaga_, des milliers de héros. Protée les nomme et
+les fait connaître à Bérénice, enchantée de les entendre. Ce n'est point
+encore assez de cette machine poétique: Thétis vient rendre visite à
+Protée, et, si c'est lui qui prononce tout ce qui est ici en prophétie,
+c'est elle qui raconte tout ce qui est en récit. On voit se dérouler
+avec assez d'artifice, mais non pas certes sans efforts, le fil de cette
+intrigue fabuleuse; on voit que le _Fidèle amant_, ou le _Gonzague_,
+tige lointaine de tous les Gonzagues à venir, est ce fils même de
+Garamant, roi de la nouvelle Troie, qu'il avait eu de Sulpicie, et qu'il
+croyait avoir perdu.
+
+Si nous voulons connaître plus particulièrement ce qui avait acquis à ce
+jeune héros ce grand renom de fidélité en amour, et quelle est cette
+Bérénice qui l'accompagne, qui n'a pour lui que de l'amitié, mais qui
+paraît en avoir une si active et si tendre, le poëte profite, pour nous
+en instruire, de l'éloignement de son héros. Bérénice, après sa course
+maritime, revient à la nouvelle Troie. Le roi, profondément occupé
+d'elle et de ce qu'il entrevoit déjà de la singulière destinée du jeune
+guerrier, l'interroge, lui demande comment le _Fidèle amant_ étant
+uniquement épris de la belle Victoire, elle paraît cependant si
+étroitement liée avec lui. Voici l'abrégé de sa très-prolixe réponse.
+Elle était née dans l'Étrurie; sa famille, issue du devin Tirésias,
+avait régné sur ce pays, et, après la mort de deux de ses frères,
+elle-même y avait régné. Elle avait reçu de ses ancêtres l'art magique,
+dont une partie consiste à prévoir l'avenir. La réputation de sa science
+s'était répandue jusque chez les nations les plus éloignées. On venait
+la consulter de toutes parts. Le _Fidèle amant_, ayant perdu les traces
+de sa belle guerrière, et ne sachant dans quel pays l'aller chercher,
+fut un de ceux qui vinrent implorer son art. A son aspect, elle éprouva
+un sentiment que mille amants s'étaient vainement efforcés de lui
+inspirer. Elle essaya de lui plaire et de le détourner de son premier
+amour. Elle avoue même qu'elle ne négligea aucun moyen, et qu'elle lui
+offrit avec adresse des occasions dont tout autre homme aurait profité.
+
+Voyant enfin que tout était inutile, au lieu de s'en désespérer, elle
+sentit se changer en admiration et en tendre amitié la passion qu'elle
+avait d'abord éprouvée. Elle employa, pour servir son ami, l'art qui
+n'avait pu le rendre infidèle. Cette barque enchantée, sur laquelle ils
+parcouraient les mers, les avait si bien dirigés, qu'ils avaient enfin
+trouvé sa belle et insensible Victoire en Italie, auprès du lieu où le
+_Metauro_ se jette dans la mer Adriatique. Elle se disposait à une
+expédition périlleuse et lointaine; du reste, toujours aussi belle,
+aussi aimable, douée autant que jamais de toutes les perfections, mais
+toujours aussi fière, aussi sévère pour son amant, exigeant toujours
+qu'il ne reparût devant elle, que lorsqu'il se serait couvert de gloire
+dans les entreprises les plus difficiles, lorsqu'il aurait vaincu tous
+les monstres, purgé la mer de tous les pirates, rompu tous les
+enchantements, délivré toutes les dames injustement et indignement
+opprimées, soutenu le bon droit au prix de tous les travaux, de tous les
+dangers, et remporté les dépouilles de tous les guerriers les plus
+fameux. Ces conditions si dures n'avaient point découragé son jeune ami.
+Après avoir pris congé de sa dame, il s'était mis à exécuter ses
+volontés. Depuis ce moment, Bérénice ne l'a pas quitté. Elle raconte les
+exploits merveilleux qu'elle lui a vu faire, les épreuves incroyables
+dont il est sorti, les enchantements qu'elle l'a aidé à vaincre, les
+dangers de toute espèce qu'il a bravés. Elle excite une grande
+admiration pour lui dans toute cette cour, et l'on n'admire pas moins le
+sentiment pur et désintéressé qui attache à son sort une si généreuse et
+si utile amie.
+
+Cette exposition longue et compliquée étant finie, et le noeud de
+l'intrigue ainsi établi, il ne s'agit plus que de la conduire au
+dénoûment, de faire que le _Fidèle amant_ revienne de son expédition,
+qu'il soit mis à la tête de celle qu'on va faire contre Orcan pour
+soutenir le roi de Sicile, qu'il y remporte les plus éclatantes
+victoires, qu'il y rencontre sa belle inhumaine, venue de son côté pour
+défendre une bonne cause; qu'il fasse sous ses yeux des choses qui,
+jointes à la connaissance que donnera l'officieuse Bérénice de ce qu'il
+a déjà fait, fléchissent enfin ce coeur indomptable, et l'amènent à
+couronner une passion si noble et si constante; qu'enfin le bon roi de
+Troie reconnaisse en lui son fils; que ce grand hyménée fasse le bonheur
+de sa vieillesse; que Victoire et son époux reviennent en Hespérie
+prendre possession des états qui leur appartenaient par la naissance, et
+que Bérénice, par les moyens de son art, puisse prévoir et annoncer que
+de là viendront en directe ligne tous les Gonzagues futurs, et surtout
+les ducs de Mantoue.
+
+Telle est en effet la série d'événements qui remplit le reste du poëme,
+et qu'il suffit d'entrevoir pour reconnaître qu'avec un grand appareil
+de science poétique, d'observation des règles, et d'habileté à conduire
+une action épique, n'y ayant ni intérêt dans le but de cette action, ni
+charme dans le style, ce long poëme au fond se réduit à rien. On se
+demande, après l'avoir lu, quel plaisir un homme d'esprit peut trouver
+pendant sept ans à échafauder, pour sa propre famille et pour des
+princes de son nom, une telle généalogie, et à se donner la peine de la
+mettre en vers; et, toute simple qu'est cette demande, on n'y trouve
+point de réponse.
+
+La fin de ce siècle vit encore paraître quelques faibles essais de
+poëmes héroïques, tels que _le Nouveau Monde_, de _Giorgini_[759], en
+vingt-quatre chants; _la Maltéide_, de _Giovanni Fratta_[760], dont le
+Tasse avait porté un jugement aussi favorable que du _Fido Amante_, et
+qui vaut encore moins; la _Jérusalem détruite_, de _Francesco
+Potenzano_[761], copie trop inférieure au modèle dont elle rappelle le
+titre; l'_Univers_ ou le _Polemidoro_, de Raphaël _Gualterotti_, espèce
+d'ébauche, en quinze chants[762], d'un plan beaucoup plus vaste, qui
+devait en effet embrasser la description de tout l'univers, mais dont ce
+qui existe ne donne aucun regret sur ce qui manque; quelques autres,
+plus faibles encore,
+
+ Et qui ne valent pas l'honneur d'être nommés[763].
+
+ [Note 759: _Il Mondo nuovo del sig. Giovanni Giorgini da
+ Jesi_, etc., canti XXIV, Jesi, 1596, in-4º.]
+
+ [Note 760: Venezia, 1596, in-4º. L'auteur était Véronais.]
+
+ [Note 761: Napoli, 1600, in-4º.]
+
+ [Note 762: Firenze, 1600, in-4º.]
+
+ [Note 763:
+
+ Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé.
+ (CORNEILLE, _Cinna_.)]
+
+Le poëme héroïque, auquel le Tasse avait donné tant d'éclat, se releva
+dans le siècle suivant, non jusqu'au point où l'avait porté ce grand
+poëte, mais bien au-dessus de celui où de tels imitateurs étaient
+restés. Dans le siècle que nous parcourons, le Tasse est non-seulement
+le premier poëte héroïque, mais il n'a point de second; l'Arioste, au
+contraire, est bien le premier des poëtes romanciers, et le premier à
+une grande distance de tous les autres, mais après son _Roland furieux_,
+on peut lire le _Roland amoureux_, du Berni, l'_Amadis_ et peut-être
+quelques autres encore.
+
+Il reste un troisième genre d'épopée qui doit nous arrêter peu, mais
+dont il faut cependant parler: c'est le poëme héroï-comique ou
+burlesque. Je n'y consacrerai qu'un seul chapitre, et ne serais pas
+étonné que ce ne fût trop encore aux yeux d'une partie de mes lecteurs.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+_Du poëme héroï-comique ou burlesque en Italie au seizième siècle;_
+L'ORLANDINO; _Notice sur la vie de Teofilo Folengo, son auteur;_ LA
+GIGANTEA, LA NANEA, LA GUERRA DE' MOSTRI, _de Grazzini, dit le Lasca;
+Notice sur sa vie; Idée de ces trois poëmes; Fin de la poésie épique._
+
+
+Cette troisième espèce d'épopée qui semble, par sa futilité, par
+l'infraction presque continuelle des lois du goût et de la décence,
+mériter peu qu'on s'en occupe, ou du moins que l'on s'y arrête, ne
+laisserait pas, si on le voulait, de donner lieu à des recherches assez
+étendues sur l'antiquité grecque, et pourrait fournir, comme tant
+d'autres sujets assez légers, matière à une dissertation lourde et
+savante. Le genre burlesque, en général méprisé en France, malgré la
+gaîté et la légèreté que l'on reproche aux Français et qu'on leur envie,
+est au contraire presque généralement goûté des Italiens, quoiqu'il y
+ait dans leur caractère du penchant à la mélancolie et de la gravité.
+Mais pour qu'on ne se hâte pas de chercher, à cette différence
+très-remarquable, quelqu'une de ces explications physiologiques et
+analytiques auxquelles on renonce si difficilement quand elles sont une
+fois trouvées, il est bon de savoir que les anciens Grecs, auxquels les
+Italiens modernes ressemblent par leur goût dans les arts, et les
+Français par leur caractère, se passionnèrent comme les premiers pour ce
+genre si peu estimé des seconds.
+
+Quoique cette multitude immense de poëmes de toute espèce dont la Grèce
+fut comme inondée, ait été dévorée par le temps, et quoique les auteurs
+grecs qui en parlent n'aient le plus souvent pris d'autre peine que de
+les nommer, nous ne manquons cependant pas assez de lumières sur cet
+objet pour ignorer quel fut en Grèce le goût pour les poëmes
+héroï-comiques[764]. Le plus connu, quoiqu'il n'en soit rien resté, est
+le _Margitès_, que Platon et Aristote attribuent trop positivement à
+Homère, pour que l'on puisse douter qu'il ne fût de lui. Margitès était
+un homme simple jusqu'au ridicule[765], qui n'avait jamais pu, dit-on,
+apprendre à compter au-delà du nombre cinq; qui, s'étant marié, n'osait
+toucher sa femme de peur qu'elle ne s'allât plaindre à sa mère; qui,
+étant homme fait, ne savait pas encore lequel de son père ou de sa mère
+était accouché de lui, et dont les traits d'esprit dans ce genre vont si
+loin, que je suis obligé de m'arrêter à celui-là. Le chantre du divin
+Achille prit ce lourdaud pour héros d'un de ses poëmes. Dans quelque
+style qu'il l'eût écrit, ce ne put jamais être qu'un poëme burlesque;
+et, si l'on veut partager méthodiquement en diverses classes cette sorte
+d'épopée, on peut dire que, dans le _Margitès_, et dans les poëmes de la
+même espèce, le ridicule naît des actions mêmes et du sujet à qui on les
+prête, plus que la manière d'imiter, ou du style. Tout l'art y consiste
+à savoir représenter ces sortes d'actions et les charger de
+circonstances qui, sans s'écarter de la vraisemblance poétique, soient
+propres à exciter le rire[766].
+
+ [Note 764: Le _Quadrio_, t. VI, l. II, dist. 3, c. I. Dans un
+ ouvrage tel que celui-ci, je dois préférablement puiser aux
+ sources italiennes.]
+
+ [Note 765: _Raggionamento dello academico Aldeano sopra la
+ poesia giocosa_, etc., Venetia, 1634, p. 6.]
+
+ [Note 766: Le _Quadrio_, _ub. supr._]
+
+La seconde espèce d'épopée burlesque, que l'on trouve chez les Grecs,
+est celle dont l'action est une, mais qui a pour acteurs des animaux et
+non des hommes. Il s'en est conservé un exemple très-célèbre dans le
+combat des rats et des grenouilles, ou la _Batracomyomachie_ d'Homère.
+Son grand succès produisit des imitations sans nombre. On vit paraître
+la guerre des chats et des rats[767], la guerre des grues[768], la
+guerre des étourneaux[769], la guerre des araignées[770], etc. Le
+ridicule naît, dans ces sortes de poëmes, de ce qu'on prête à des
+animaux les actions et les moeurs des hommes. C'est la fable d'Ésope
+agrandie et développée, ou l'apologue prolongé. Les _Animaux parlants_,
+de _Casti_, sont le plus long poëme de ce genre, et incontestablement le
+meilleur.
+
+ [Note 767: _Galcomyomachia._]
+
+ [Note 768: _Geranomachia._]
+
+ [Note 769: _Sparomachia._]
+
+ [Note 770: _Arachnomachia._]
+
+En mêlant, dans la même fable, des hommes avec des animaux, vous aurez
+une troisième espèce de poëme burlesque, tel que les vers _Arimaspiens_
+d'Aristée de Proconnèse. Cet Aristée, qui florissait, selon les
+uns[771], avant Homère, selon d'autres[772], soixante ans après, et qui
+était non-seulement poëte, mais une espèce de magicien[773], prit pour
+sujet d'un poëme épique burlesque la guerre des Arimaspes avec les
+griffons qui gardaient les mines d'or. On sait que les Grecs ingénieux,
+mais qui ont trop souvent fait voir quelque différence entre l'esprit et
+la raison, croyaient qu'il existait par-delà Borée, ou dans les plus
+lointaines régions du Nord, des peuples qu'ils nommaient Hyperboréens.
+Ces peuples jouissaient, pendant une vie qui durait plusieurs siècles,
+d'un bonheur et d'un printemps éternels. Quelques-uns étaient sans tête,
+singulier moyen de bonheur, et se nommaient _Acéphales_; d'autres
+avaient une tête et des oreilles de chien: c'étaient les _Cynocéphales_;
+d'autres enfin n'avaient qu'un oeil au milieu du front, et il les
+appelaient _Arimaspes_. Il y avait dans ce pays des montagnes dont les
+entrailles étaient remplies de veines d'or, et des griffons qui
+veillaient sans cesse à empêcher qu'on ne vînt ouvrir les veines de ces
+montagnes. Aristée imagina donc une guerre entre les griffons qui
+défendaient l'or et les Arimaspes qui voulaient le prendre. D'un côté
+des guerriers qui n'ont qu'un oeil, de l'autre des monstres ailés et
+avides d'or, ne pouvaient produire qu'un poëme burlesque; mais celui-ci
+devait être en même temps satirique, et c'est même un caractère que ces
+poëmes ont presque tous.
+
+ [Note 771: Tatien, _Orat. ad Græcos_. Strabon cite quelques
+ auteurs qui voulaient qu'il eût même été le maître d'Homère.]
+
+ [Note 772: Hérodote, Vie d'Homère.]
+
+ [Note 773: Hérodote, Apollonius, Maxime de Tyr, Origène,
+ Hésichius, etc., vous diront que l'ame de cet Aristée sortait de
+ son corps et y rentrait quand il voulait. Strabon reconnaît en lui
+ un magicien ou auteur de prestiges, tel qu'il n'y en eut jamais
+ dans le monde.]
+
+Enfin, les Grecs eurent une quatrième espèce d'épopée burlesque, où ils
+firent agir, soit les hommes seulement, soit les hommes et les dieux;
+les uns contre les autres; et tantôt d'une manière comique, tantôt
+sérieusement. C'est proprement le poëme héroï-comique. Il paraît que la
+_Gigantomachie_ d'Hégémon était de ce genre. La preuve que le ridicule
+y dominait est dans une anecdote connue. Hégémon récitait son poëme aux
+Grecs assemblés, usage commun chez cette nation sensible. Ils riaient
+aux éclats en l'écoutant, lorsqu'on vint leur annoncer la triste
+nouvelle que leur armée navale avait été battue et entièrement détruite.
+Ils continuèrent de rire, et ne voulaient point abandonner cette
+lecture. Le poëte, plus sage qu'eux, cessa de lire, et les força de
+s'occuper de leur flotte. Il y eut aussi une _Titanomachie_, sans doute
+du même genre, qu'Athénée attribue à _Arctinus_, et d'autres à _Eumèle_
+de Corinthe. C'est sans doute le titre conservé de cette _Gigantomachie_
+d'Hégémon, qui donna à notre Scarron, le seul poëte burlesque qui ait
+réussi en France, l'idée de composer la sienne.
+
+En voilà plus qu'il n'en faudrait pour faire non-seulement une
+dissertation, mais un volume, si l'on voulait compulser tous les livres
+où il est parlé de ces quatre différentes classes de poëmes burlesques
+grecs et de leurs auteurs; je n'ai touché en passant ces origines d'un
+genre de poésie dont nous ne faisons aucun cas, que pour montrer que les
+Grecs, nos maîtres dans tous les arts, étaient à cet égard moins
+dédaigneux que nous, et que les Italiens à qui nous reprochons de trop
+aimer les bouffonneries et le burlesque, peuvent s'autoriser de leur
+exemple. Ils se vantent, il est vrai, d'y avoir surpassé les Grecs, et
+personne ne peut leur disputer cet avantage[774]. Ils l'auraient d'une
+manière trop décidée et trop au-delà de toute comparaison, si l'on
+comptait chez eux, parmi les poëmes héroï-comiques ou burlesques, tous
+ceux où le plaisant se joint au sérieux; il faudrait alors faire entrer
+dans cette classe, et le _Roland_ du _Berni_, et celui même de
+l'Arioste, et plusieurs autres; alors aussi les poëmes romanesques ou
+romans épiques dont on peut faire quelque cas se trouveraient réduits au
+_Roland amoureux_, tel que l'avait fait le _Bojardo_, et à l'_Amadis_,
+presque tous les autres passant très-souvent, et dans les expressions,
+et dans les choses, du sérieux au comique, et même au burlesque et au
+bouffon.
+
+ [Note 774: Le _Quadrio_, _ub. supr._, c. III.]
+
+On ne doit donc pas entendre par poëmes burlesques, badins, ou plaisants
+(_giocosi_, comme les Italiens les appellent), tous ceux où le comique
+et l'héroïque, le grave et le plaisant sont entremêlés, mais ceux dans
+lesquels le principal but de l'auteur a été de faire rire, soit par des
+aventures gaies ou ridicules en elles-mêmes, soit par la manière de les
+raconter, ou par ces deux moyens à la fois. Si l'on se rappelle ce que
+j'ai dit du _Morgante maggiore_ du _Pulci_, et l'analyse que j'ai donnée
+de ce poëme bizarre[775], on y reconnaîtra la première épopée où
+l'auteur ait eu presque toujours cette intention, et par conséquent, à
+l'exception de quelques endroits, surtout dans les derniers chants, le
+premier modèle du poëme burlesque moderne. La vie presque entière du
+paladin Roland et ses incroyables exploits y sont contés du ton d'un
+homme qui n'éprouve point d'illusion et qui n'en veut point faire, mais
+qui veut amuser et faire rire son lecteur, et commence par s'amuser et
+par rire lui-même. En un mot, l'auteur se joue, il fait un poëme
+_giocoso_ (plaisant); il raille, il se moque (_burla_); il fait un poëme
+_burlesco_ (burlesque). Le sens propre de ce mot a, dans presque tout ce
+poëme, son application la plus exacte.
+
+ [Note 775: Ci-dessus, t. IV, p. 215 et suiv.]
+
+Nous avons vu la naissance et les premiers exploits de Roland servir de
+matière à un poëme romanesque, mais très-sérieux, du _Dolce_. Ils en ont
+aussi servi à un poëme burlesque dans tous les sens et dans toute son
+étendue, connu sous le titre de l'_Orlandino_, production originale de
+l'un des esprits les plus fantasques qui se soit jamais avisé d'écrire.
+Disons quelques mots de lui avant de parler de son ouvrage.
+
+_Teofilo Folengo_, plus connu sous le nom de _Merlino Coccajo_, naquit
+en 1491[776], d'une famille ancienne et même illustre, dans une terre
+voisine du lac de Mantoue. Ayant donné, dès ses premières années, des
+preuves d'une singulière vivacité d'esprit et d'une grande aptitude aux
+lettres, il entra à l'âge de seize ans dans l'ordre de St. Benoît; alors
+il quitta le nom de Jérôme qu'il avait reçu en naissant, et prit celui
+de Théophile. Il n'avait pas tout-à-fait dix-huit ans lorsqu'il fit ses
+voeux; c'est l'âge où il commence à devenir difficile de les remplir.
+Théophile, après avoir lutté quelques années contre cette difficulté, ou
+n'y avoir cédé qu'en secret, abjura toute retenue, quitta le cloître et
+sans doute l'habit monastique, s'enfuit avec une femme nommée _Girolama
+Dieda_, et mena pendant plus de dix ans une vie errante. Ce fut pour
+sortir de la misère où il s'était jeté, qu'il publia, quatre ans après
+sa fuite, ces poésies composées de latin et d'italien, et qui ne sont ni
+l'un ni l'autre, auxquelles il donna le nom de _Macaroniques_. On
+prétend qu'ayant entrepris un poëme latin où il espérait égaler, ou même
+surpasser Virgile, et voyant que des personnes à qui il en lisait des
+morceaux ne partageaient pas son espérance, il jeta son ébauche au feu,
+et se mit à écrire dans ce style capricieux, où deux langues se
+confondent et se corrompent mutuellement.
+
+ [Note 776: 8 novembre.]
+
+Ce que dit le _Gravina_ est plus vraisemblable. Selon lui, le _Folengo_,
+qui était capable par son génie de faire un poëme noble et sublime, au
+lieu de se mettre par là au niveau de plusieurs poëtes, voulut s'élever
+au-dessus de tous dans un autre genre de poésie. En effet, l'abondance
+des images, la variété des récits, la vivacité des descriptions, et
+quelques traits de poésie élégante et sérieuse qu'on trouve parmi ses
+Macaroniques, font voir qu'il était né avec les dispositions poétiques
+les plus heureuses. Les obscénités grossières et les licences de tout
+genre qu'il y répandit, et qu'il voulut effacer dans les éditions
+postérieures, furent l'effet du libertinage auquel il s'était abandonné.
+On en peut dire autant de son _Orlandino_, poëme italien en octaves et
+en huit chants, qu'il écrivit dans l'espace de trois mois. Il le fit
+paraître en 1526, sous le nom de _Limerno Pitocco da Mantova_. _Limerno_
+est l'anagramme de son autre nom de guerre _Merlino_, et par le nom de
+_Pitocco_, qui signifie un gueux, un pauvre, un mendiant, il voulut
+désigner l'état misérable où il était tombé. Il rentra dans son ordre
+cette année même; et, devenu plus sage, sans rien perdre de son
+originalité, il publia un an après, sous le titre de _Chaos del tri per
+uno_, un ouvrage aussi obscur que singulier, dans lequel, partie en vers
+et partie en prose, tantôt en italien, tantôt en latin, et quelquefois
+dans son style macaronique, il raconte les événements de sa vie, ses
+erreurs et sa conversion.
+
+Alors il se retira dans un monastère de son ordre, sur le promontoire de
+Minerve au royaume de Naples, et pour réparer le mal que pouvait faire
+la lecture des poésies de sa jeunesse, il composa, _in ottava rima_, un
+poëme de la vie de J. C. ou de l'humanité du fils de Dieu, poëme aussi
+orthodoxe que les autres l'étaient peu, mais qui, de l'aveu de
+Tiraboschi, n'eut pas un aussi grand nombre de lecteurs. Du royaume de
+Naples, _Folengo_ passa en Sicile[777]: il y dirigea d'abord un petit
+monastère, aujourd'hui abandonné[778], et se fixa ensuite à
+Palerme[779]. Don _Ferrante_ de Gonzague y était alors vice-roi;
+Théophile composa pour lui une espèce d'action dramatique en tercets, ou
+_terza rima_, intitulée la _Pinta_ ou la _Palermita_, titres qui, selon
+son tour d'esprit ordinaire, n'annoncent point du tout le sujet, car ce
+sujet n'était rien moins que la création du monde, la chute d'Adam, la
+rédemption, etc. Cette pièce s'est conservée manuscrite, mais n'a jamais
+été imprimée; quelques autres tragédies chrétiennes qu'il fit alors ont
+entièrement péri, et il ne paraît pas que ce soit une grande perte.
+L'auteur avait été un poëte bizarre et même tout-à-fait baroque, mais
+enfin un poëte; et ce n'est plus qu'un moine. Il revint de Sicile en
+Italie, se retira dans un couvent près de Padoue[780], y passa les
+dernières années de sa vie, et y mourut à la fin de 1554[781] âgé de
+cinquante-trois ans.
+
+ [Note 777: Vers l'an 1533.]
+
+ [Note 778: Sainte-Marie-de-la-Chambre.]
+
+ [Note 779: Dans l'abbaye de Saint-Martin.]
+
+ [Note 780: _Santa Croce di Campese._]
+
+De ces trois principaux ouvrages le premier est le plus célèbre, et le
+nom de _Merlin Coccajo_ qu'il se donna dans ce qu'il appela ses
+_Macaroniques_, est plus connu que celui de _Teofilo Folengo_. Ce genre
+de poésie est, comme nous l'avons dit, un mélange de mots latins et de
+mots italiens qui ont une terminaison latine. On prétend que ce mélange
+lui a fait donner le nom qu'il porte, parce qu'il ressemble à un plat de
+_macaroni_, qui sont un mélange de farine, de beurre et de fromage. Un
+auteur grave, _Tomasini_, assure que la _Macaronée_ est une pièce de
+fort bon goût, remplie d'agréments, qui cache des pensées et des maximes
+fort sérieuses sous des termes facétieux et sous des railleries
+apparentes; qu'en un mot elle contient un mélange du plaisant et de
+l'utile fait avec beaucoup d'art[782]. Nous verrons ailleurs[783] ce
+qu'il en faut croire. Nous ne devons pas donner ici à cette production
+hétéroclite le temps et la place que réclame l'_Orlandino_.
+
+ [Note 782: _Mémoires de Nicéron_, t. VIII.]
+
+ [Note 783: Lorsque nous traiterons de la poésie latine.]
+
+Le _Roland furieux_ avait paru depuis plus de dix ans pour la première
+fois; depuis près de cinq, l'Arioste l'avait publié tel qu'il devait
+rester désormais; le paladin Roland, ses haut faits, son amour et sa
+folie occupaient l'attention publique. On parlait peu de sa naissance
+irrégulière, des amours de son père Milon et de sa mère Berthe, de la
+misère qui assaillit son enfance, et des premières preuves qu'il donna,
+dans ce honteux état, de sa force et de sa valeur; ce sujet parut à
+notre moine fugitif digne de caprices et du libertinage de sa muse.
+Assez d'autres avaient pris pour leur héros _Orlando_; il prit
+_Orlandino_ pour le sien. Son plan fut, à ce qu'il paraît, de ne s'en
+faire aucun, de ne contraindre en rien sa verve, de traduire en
+burlesque un sujet jusqu'à ce moment héroïque, et surtout de saisir
+toutes les occasions de lancer des traits satiriques contre les abus de
+la vie cléricale et monacale, qu'il avait vus de près.
+
+Pour première singularité, tandis que tous les autres poëtes divisaient
+leurs poëmes en livres ou en chants, il partagea les octaves du sien en
+chapitres (_capitoli_), titre réservé jusqu'alors à la poésie en tercets
+ou _terza rima_. Il ne fit que huit chapitres; et son poëme a du moins
+l'avantage d'être le plus court que l'on eût encore fait. Il le dédie à
+Frédéric de Gonzague, premier duc de Mantoue, frère de don _Ferrante_
+qui fut quelques années après son Mécène en Sicile. Il le prie tout
+simplement de lui donner de quoi manger et de quoi boire, s'il veut
+qu'il fasse de beaux vers[784]. Après un préambule d'une dizaine
+d'octaves où il déplore, dans son style grotesque, le peu
+d'encouragement que l'on donne aux muses, il raconte comment il a tiré
+le sujet de son livre de la Chronique de Turpin; car c'est aussi dans
+cette source qu'il prétend avoir puisé. Il a consulté des sorcières pour
+savoir ce que cette Chronique était devenue; la plus vieille lui a
+commandé de la suivre; aussitôt il s'est vu enlevé avec elle jusqu'au
+ciel sur un mouton: elle a tourné vers le nord et est descendue en
+Gothie sur le bord de la mer. Là, elle a levé de sa main une grosse
+pierre et a découvert un grand trou où elle est entrée et l'a fait
+entrer après elle. «Je vis, dit-il, dans ce tombeau (et je ne vous mens
+pas), plus de cent cinquante mille volumes que les Goths, ces ennemis
+grossiers et bruyants, tirèrent autrefois, à travers tant de montagnes,
+de vallées et de fleuves, hors de l'Italie, qui paraît destinée à
+succomber toujours sous de semblables canailles. J'en dirais bien la
+cause, mais je crains qu'il ne m'arrive malheur[785]. Là,
+continue-t-il, sont toutes les Décades de Tite-Live, et celles de
+Salluste qui sont beaucoup meilleures; là sont aussi, en vieux français,
+les quarante Décades de Turpin. Je n'en trouve que trois qui aient été
+traduites dans notre langue par quatre différents traducteurs. J'ai pris
+le commencement de la première qui ne l'a pas encore été; je n'ai pas
+voulu laisser plus long-temps dans l'oubli l'enfance de Roland.»
+
+ [Note 784:
+
+ _Magnanimo Signor, se in te le stelle
+ Spiran cotante grazie largamente,
+ Piovan piuttosto in me calde fritelle
+ Che seco i' possa ragionar col dente;
+ Dammi bere e mangiar, se voi più belle
+ Le rime mie_, etc. (Cap. I, st. 1.)]
+
+ [Note 785:
+
+ _Laqual_ (Italia) _par che succomba
+ A simile canaglia sempre mai;
+ La causa ben direi, ma temo guai._ (St. 14.)]
+
+Ces quatre prétendues traductions de trois Décades de Turpin sont le
+_Morgante_, qu'il attribue sans aucun fondement à Politien, et non pas à
+Louis _Pulci_, son véritable auteur; le _Mambriano_ de l'Aveugle de
+Ferrare; l'_Orlando innamorato_ du _Bojardo_, et l'_Orlando furioso_ de
+l'Arioste: quant aux autres, telles que Trebisonde, l'_Ancroja_,
+l'Espagne et Beuves d'Antone, il les rejette comme apocryphes, et les
+condamne au feu. Ceux qui se rappelleront ce que nous avons dit de ces
+misérables romans épiques, souscriront volontiers à cet arrêt. Il
+commence enfin son récit, mais non encore l'action de son poëme. Il faut
+d'abord qu'il donne un état de la cour de Charlemagne, et des douze
+paladins, ou pairs de France qui étaient toujours prêts à combattre
+pour Charles et pour la foi. Cette manière de la servir vaut mieux,
+selon le poëte, que de prêcher un peuple déjà croyant[786]. Il voudrait
+bien voir nos théologiens et tous nos autres braves, se présenter devant
+le Grand-Turc et imiter les anciens pères, qui, s'ils sont aujourd'hui
+dans le ciel, ne l'ont pas gagné à prix d'argent, mais les uns par la
+prédication, les autres par l'épée, comme ont fait Paul et le comte
+Roland[787].
+
+ [Note 786:
+
+ _Che oprasser meglio il brando per la fede
+ Che 'l predicar a un popol che gia crede._ (St. 30.)]
+
+ [Note 787:
+
+ _Li quali, se oggi in cielo sono tanti
+ Non l'han già racquistato con denari,
+ Ma chi col predicare, e chi col brando,
+ Siccome fece Paolo, e 'l conte Orlando._ (St. 31.)]
+
+Lorsque l'action commence, on voit Charlemagne, nouvellement déclaré
+empereur, passer son temps en fêtes, en bals et en tournois[788].
+Berthe, sa soeur, est éprise du chevalier Milon d'Anglante, le plus brave
+et le plus aimable des douze premiers preux; il l'aime aussi
+secrètement; mais il ose à peine s'avouer sa hardiesse; ils ne peuvent
+ni se parler, ni même se voir. Berthe, qui a tout pouvoir sur l'empereur
+son frère, obtient de lui qu'il donne un grand tournoi, où elle espère
+du moins voir briller la valeur du chevalier qu'elle aime. Avant le
+véritable tournoi, l'empereur s'amuse à en voir un tout-à-fait
+ridicule. Une vieille, montée sur un âne éclopé, ouvre la fête en
+sonnant du cor[789]. Ogier le Danois se présente grotesquement armé, sur
+un vieux mulet maigre; Morand, autre chevalier, armé de même, monte une
+pauvre cavale estropiée des quatre jambes: Rampal vient sur un petit
+ânon tout jeune, et qui n'a travaillé que vingt ans dans un couvent de
+moines. Aimon et Otton, frères de Milon, sont chacun sur une vache; ils
+ont la tête armée de hautes cornes, et sont tout barbouillés de noir.
+Beuves et Regnier montent à crû deux étalons efflanqués et galeux; Huon
+de Bordeaux est sur une charrette traînée par un seul boeuf malade; le
+duc Naimes lui sert d'écuyer et conduit le char. Les armes sont à
+l'avenant des montures. C'est une citrouille pour casque, une corneille
+vivante pour cimier, des fourches et des broches pour lances, un
+chaudron ou une casserole pour bouclier. Le combat répond à tout cet
+appareil. Il est chaudement décrit, et plein de détails vraiment
+risibles. Il s'y mêle une aventure d'amour, non pas entre des chevaliers
+et des dames, mais entre les montures de deux combattants. L'ânon de
+Rampal flaire de trop près la cavale de Morand. Ce qui s'en suit, et
+dont le poëte ne dissimule aucune circonstance, fait éclater de rire les
+dames de la cour qui voient tout en feignant de ne rien regarder[790].
+Berthe seule ne rit point. Chagrine de n'avoir pas vu Milon, choquée de
+cette farce avilissante pour la chevalerie, et surtout de cette scène
+indécente de l'âne, elle quitte la place, se retire dans son appartement
+et se met au lit.
+
+ [Note 788: St. 40.]
+
+ [Note 789: Cap. II, st. 10.]
+
+ [Note 790:
+
+ _Le risa non vi narro delle donne,
+ Che ciò, fingendo non guarda, vedeano._ (St. 42.)
+
+ Ce trait malin est digne du _Berni_; le reste de la stance n'est
+ digne que de l'Arétin.]
+
+Pendant qu'elle s'y tourmente au lieu de dormir, le tournoi sérieux
+s'ouvre[791] et succède au tournoi bouffon, ou plutôt c'est une
+bouffonnerie d'une autre espèce qui succède à la première, car il est
+impossible à l'auteur de rien conter sérieusement. Les étrangers,
+Espagnols et Sarrazins, sont admis à ce tournoi, comme les Français. Ils
+remportent les premiers avantages[792]. Falsiron et Balugant ont
+renversé tous les tenants de Charlemagne. Il est fort en colère, et
+n'ayant point vu Milon dans la lice, il s'en prend à lui, et il envoie
+deux messages, avec ordre de s'armer et de venir en hâte réparer
+l'honneur de ses paladins. Milon était resté chez lui, tout occupé de
+son amour, essayant d'y résister, et ne voulant point paraître à cette
+fête, de peur que la vue de Berthe n'affaiblît ses résolutions. L'ordre
+réitéré de l'empereur l'appelle dans la carrière; il y vole; il est
+vainqueur, et proclamé au son des cors, des fifres et des trompettes.
+
+ [Note 791: Cap. III, st. 10.]
+
+ [Note 792: St. 37 et suiv.]
+
+Le tournoi est suivi d'un festin magnifique. Les dames y sont, dit le
+poëte, en face de leurs chevaliers, et jouent de l'orgue avec les
+pédales[793], ce qui signifie dans son style fantasque que leurs pieds
+se touchent souvent. Berthe et Milon sont vis-à-vis l'un de l'autre: ils
+n'en sont pas au point d'oser employer ce langage; mais les regards ne
+sont pas moins éloquents, et ils tiennent sans cesse les yeux fixés l'un
+sur l'autre. L'auteur se sert ici d'une expression originale, mais
+bizarre, énergique et de bien mauvais goût: leurs yeux, dit-il, sont une
+éponge de sang qui suce leurs veines[794]. Après le repas, vient un
+concert; ensuite un bal, ouvert par l'empereur lui-même. Les deux amants
+s'entendent de mieux en mieux. La confidente Frosine voit qu'il est
+temps de venir à leur aide; après avoir dansé avec Milon, elle lui dit
+de la suivre; le conduit tout droit à la chambre de sa maîtresse et l'y
+enferme. Berthe s'y retire à la fin du bal. On devine assez le reste;
+mais sûrement on ne devine pas les tournures originales, quelquefois
+passionnées, et plus souvent licencieuses dont le poëte a peint cette
+scène d'amour. Le jour paraît; Milon se retire à son appartement, se
+couche et s'endort. Il est bon de savoir que nous voilà parvenus à la
+fin du quatrième chapitre, c'est-à-dire à la moitié du poëme; et nous
+n'en sommes encore de la vie de Roland qu'à ce premier acte qui précède
+de neuf mois la naissance.
+
+ [Note 793: _E suonan gli organetti co' pedali._ (Cap. IV, st.
+ 15.)]
+
+ [Note 794:
+
+ _Spugna di sangue, che lor vene sugge,
+ Son gli occhi loro._ (St. 16.)]
+
+La maison de Mayence joue ici le même rôle que dans tous les romans
+épiques dont Charlemagne et Roland sont les héros. C'est toujours une
+haine cachée, et souvent même une guerre ouverte, entre elle et la
+maison de Clairmont. Après plusieurs traits particuliers de cette haine,
+l'auteur fait naître une rixe épouvantable, où Milon seul tient tête à
+tous les Mayençais[795]. Il en tue un grand nombre. L'empereur s'efforce
+inutilement de mettre le holà. Milon poursuit les restes de la bande
+jusque sur la place publique, en les tuant toujours. Charles le condamne
+à l'exil et veut qu'il parte sur-le-champ. Milon, forcé d'obéir, refuse
+tous ses amis dont plusieurs veulent le suivre, sort de sa maison
+pendant la nuit, passe auprès du palais impérial, voit un endroit
+très-élevé par où il peut pénétrer dans l'intérieur, y monte au péril de
+sa vie, parcourt ce palais dont il connaît tous les détours, arrive
+jusqu'à l'appartement de Berthe, la trouve en larmes, la détermine à le
+suivre, se charge de ce doux fardeau, fait avec des draps déchirés un
+câble, au moyen duquel sa courageuse amante et lui s'échappent ensemble
+du palais, puis de la ville; et les voilà, dit notre poëte, qui a
+cependant rendu avec chaleur et vérité cette fuite nocturne et
+périlleuse, les voilà devenus oiseaux des bois, et non plus oiseaux en
+cage[796].
+
+ [Note 795: Cap. V, st. 23 et suiv.]
+
+ [Note 796: _Di bosco uccelli già, non più di gabbia._ (St.
+ 52.)]
+
+Après quelques rencontres, les unes fâcheuses, les autres agréables, que
+Théophile raconte avec une originalité soutenue, et qu'il entremêle de
+digressions et de traits satiriques pleins d'une vivacité piquante,
+Berthe et Milon arrivent à un port de mer où ils s'embarquent pour
+l'Italie[797]. Parmi les passagers qui se trouvaient sur le même
+vaisseau, était un seigneur calabrois, nommé Raimond, qui trouve Berthe
+fort à son gré, ne la perd pas de vue, et paraît toujours occupé d'elle.
+Il s'y trouvait aussi un magicien très-savant, par qui Milon se fit dire
+sa bonne aventure. Ce magicien, sans le connaître, lui prédit la
+naissance de son fils Roland, et les grands exploits par lesquels ce
+fils se rendra célèbre, et la guerre que les Sarrazins d'Afrique et
+d'Espagne déclareront à la France, et le besoin que l'empereur aura de
+tous ses braves, et le rappel de Milon, et la faveur de son fils, et la
+naissance, les exploits, la faveur des fils d'Aimon, et les grandes
+familles italiennes qui naîtront de chacun d'eux...... En ce moment le
+Calabrois Raimond, l'oeil toujours fixé sur sa proie, voit Berthe qui
+s'est endormie, se lève, la prend dans ses bras, saute avec elle dans un
+esquif, coupe le câble, et tandis que Milon, laissant là son prophète,
+s'est armé pour courir au secours, qu'il casse bras et jambes à tout ce
+qui veut s'opposer à son passage, le vaisseau cingle d'un côté, l'esquif
+de l'autre, et la malheureuse Berthe reste en pleine mer à la merci du
+ravisseur[798]. Il veut user de sa victoire, elle le laisse venir, feint
+même de céder, et au moment où il s'y attend le moins, elle lui plonge
+un couteau dans le coeur; elle redouble; il tombe mort; elle le jette à
+la mer. Restée seule dans cette barque, elle adresse à Dieu une prière
+fervente, mais que tout le monde ne croirait pas propre à obtenir un
+miracle. «Je sais, dit-elle[799], que ma vie coupable et chargée de
+crimes ne mérite point de pitié, mais je t'implore pour cette innocente
+créature que je porte dans mon sein. C'est à toi que j'ai recours, et
+non à Pierre, ni à André[800]; je n'ai pas besoin d'intermédiaire auprès
+de toi. Je sais bien que la Cananéenne ne supplia ni Jacques ni Pierre;
+c'est en toi seule, souveraine bonté, qu'elle mit sa confiance. J'espère
+en toi comme elle, et je n'espère qu'en toi..... Je ne veux point tomber
+dans la même erreur que cet imbécille vulgaire, rempli de superstition
+et de folie[801], qui fait des voeux à un Gothard, à un Roch, qui fait
+plus de cas d'eux que de toi, parce qu'un moine, souvent adorateur de
+Moloch, a l'adresse de tirer de gros profits des sacrifices offerts à ta
+mère, reine des cieux. Sous une écorce de piété, ils font d'abondantes
+moissons d'argent, et ce sont les autels de Marie qui assouvissent
+l'impie avidité des prélats avares. C'est d'eux encore que vient la loi
+qui me force de déposer chaque année dans l'oreille d'autrui l'aveu de
+mes fautes, qui fait que si je suis jeune et belle, le frère qui
+m'écoute se tourmente, etc., etc.» Je suis forcé de mettre en _et
+cætera_ ce que le poëte dit très-clairement[802]. «Mon Dieu, dit en
+finissant la pauvre Berthe, si tu daignes me sauver des flots irrités
+qui m'environnent, je fais voeu de ne jamais ajouter foi à ceux qui
+accordent les indulgences pour de l'argent[803].»
+
+ [Note 797: Cap. VI.]
+
+ [Note 798: St. 35.]
+
+ [Note 799: St. 40.]
+
+ [Note 800:
+
+ _A te ricorro, non a Piero, o Andrea,
+ Che l'altrui mezzo non mi fa mestiero;
+ Ben tengo a mente che la Cananea
+ Non supplicò nè a Giacoma nè a Piero_, etc. (St. 41.)]
+
+ [Note 801:
+
+ _Nè insieme voglio errar col volgo sciocco
+ Di superstizia calmo e di mattezza;
+ Che fa suo' voti ad un Gottardo e Rocco.
+ E più di te non so qual Bovo apprezza_, etc.
+ (St. 42 et suiv.)]
+
+ [Note 802: La stance finit par ces deux vers:
+
+ _E qui trovo ben spesso un confessore
+ Essere più ruffiano che dottore._]
+
+ [Note 803:
+
+ _Ti faccio voto non prestar mai fede
+ A chi indulgenze per denar concede_. (St. 45.)]
+
+Berthe, reprend _Folengo_, faisait ces prières pleines d'hérésies, parce
+qu'elle était née en Allemagne, et qu'en ce temps-là la théologie était
+devenue romaine et flamande[804]. Je crois qu'à la fin elle se trouvera
+en Turquie, puisqu'elle vit à la musulmane[805]. Dieu ne voulut point
+prendre garde à ces erreurs d'une femme allemande, et permit que la
+nacelle arrivât avec elle au rivage. Berthe en sortit à demi-morte,
+chemina par les montagnes et les vallées, passa de Lombardie en Toscane,
+et s'arrêta enfin près du Sutri, dans une espèce de caverne. Elle y
+arrive accablée de douleurs, de lassitude et de faim; un pauvre berger
+qu'elle y trouve partage avec elle sa nourriture grossière. C'est là que
+peu de temps après elle met au monde Roland. L'accouchement fut
+horriblement long et douloureux. Il était juste, selon le poëte, que
+dans la naissance d'un tel enfant tout fût extraordinaire[806]. Il
+n'épargne, pour la célébrer, ni les exclamations, ni les prodiges, ni
+les apostrophes aux futurs ennemis du héros, qui doivent déjà trembler.
+Chacun a voulu expliquer pourquoi l'on avait donné à l'enfant ce nom
+célèbre d'_Orlando_; lui, il prétend que ce fut parce qu'une troupe de
+loups, sortis de la forêt, courait autour de la caverne en hurlant,
+_Urlando_[807].
+
+ [Note 804: C'est-à-dire moitié l'une et moitié l'autre.]
+
+ [Note 805:
+
+ _Ma dubito ch' al fin nella Turchia
+ Si troverà, vivendo alla moresca_. (St. 46.)]
+
+ [Note 806: Cap. VII, st. 7.]
+
+ [Note 807: St. 10.]
+
+Le bon berger continue de prodiguer les soins les plus attentifs à la
+mère et à l'enfant. Le petit Roland grandit; il devient le plus
+déterminé polisson de son âge; il fait à coups de poing, de pierres ou
+de bâton, l'apprentissage de la gloire. Les scènes grotesques que
+fournissent ses querelles avec les enfants du lieu, son effronterie
+courageuse à mendier pour nourrir sa mère, et à prendre de force ce
+qu'on lui refuse, les réprimandes naïves de Berthe quand elle le voit
+revenir meurtri de coups, mais triomphant; les réponses du petit héros
+qui ne veut surtout pas souffrir et ne souffrira jamais qu'on l'appelle,
+comme ils le font tous, fils de.... et qui ne le pardonnerait pas même à
+son père; tous ces petits détails, mêlés de burlesque, de naïf, et
+quelquefois même d'héroïque, remplissent ce chapitre, qui est le
+septième, le seul où soit réellement traité le sujet annoncé par le
+titre, et dans lequel l'auteur se montre peut-être plus que dans tous
+les autres véritablement poëte.
+
+La dernière querelle que se fait Roland est avec un gros moine ou prieur
+gourmand, ou plutôt goinfre et ivrogne, à qui il avait dérobé un énorme
+esturgeon, que le prieur venait d'acheter au marché[808]. On les mène
+devant le gouverneur. Celui-ci, avant de juger la cause, commence par
+faire au moine un sermon sur sa gourmandise et sur les vices de ses
+semblables; le prieur, dans sa réponse, veut faire le savant, et parle
+dans ce latin macaronique où excellait l'auteur[809]. C'est une scène
+digne de Rabelais ou de Molière. Le gouverneur, pour se moquer du moine,
+le renvoie, en lui donnant quatre questions à résoudre, et le menace,
+s'il n'y répond pas, de lui ôter son bénéfice[810]. Le gros prieur est
+bien embarrassé. Il se retire dans sa bibliothèque, qui était telle que
+ni Cosme, ni le Florentin Laurent de Médicis n'en firent jamais de
+pareille[811]. C'était-là que l'esprit divin gardait tous ses livres de
+théologie. A droite et à gauche sont des vins, des liqueurs, des pâtés,
+des jambons, des _salami_ de toute espèce. Il va se jeter à genoux
+devant un autel secret au fond de son oratoire; un Bacchus gras et
+vermeil en était le saint principal; et il n'avait point sur cet autel
+d'autre objet de piété, d'autre crucifix, pour y faire ses
+dévotions[812]. Le cuisinier vient demander à monseigneur s'il veut
+souper[813]. Il voit son trouble; il lui présente un verre de bon vin,
+que le prieur avale après avoir fait sa prière à Bacchus. Il s'assied,
+et conte à son cuisinier Marcolfe ce qui cause son embarras. Marcolfe
+trouve les questions faciles, et se charge d'y répondre pour lui. Il
+ressemblait si parfaitement à son maître, qu'aux habits près, on les
+aurait pris l'un pour l'autre. Il prend un habit du prieur, se rend au
+palais, et donne la solution des quatre questions proposées. Le sujet de
+la dernière était de savoir ce que le gouverneur avait dans la pensée.
+Vous y avez, dit Marcolfe, la persuasion que je suis le prieur, et je ne
+suis que son cuisinier. Le gouverneur, d'abord confus, finit par donner
+pour sentence que désormais Marcolfe aurait le prieuré et que le prieur
+fera la cuisine[814].
+
+ [Note 808: Cap. VIII, st. 13.]
+
+ [Note 809: St. 33 et suiv.]
+
+ [Note 810:
+
+ _Oltra di cio, se non la indovinate,
+ Voi non sarete più messer lo abate_. (St. 41.)]
+
+ [Note 811:
+
+ _Ne Cosmo, ne Lorenzo Fiorentino
+ De' Medici mai fece libreria
+ Simile a questa_, etc. (St. 46.)]
+
+ [Note 812:
+
+ _Nè altra pietade nè altro crucifisso
+ Tien sull'altare a far divozione._ (St. 49.)]
+
+ [Note 813: St. 52 et suiv.]
+
+ [Note 814: St. 69.]
+
+Tout cela, raconté d'une manière originale, forme un conte assez
+plaisant, qui l'est surtout pour les pays où l'on a encore sous les yeux
+les originaux, toujours ressemblants, de ces caricatures monacales. Mais
+la fin du huitième chant approche, et que devient l'action du poëme?
+L'action! le poëte nous en a-t-il promis une? Quand il l'aurait promise,
+il ne s'en inquiéterait pas davantage. Qu'a-t-il fait de Milon, depuis
+qu'un brigand calabrois lui a enlevé Berthe et l'a laissé en pleine mer,
+se livrant à une fureur inutile et se désespérant sur son vaisseau? Il
+nous l'a dit dans plusieurs endroits de son poëme, mais brièvement, et
+pour ainsi dire à la dérobée, comme choses que raconte Turpin et qu'il
+n'a pas le temps de répéter après lui.
+
+Le vaisseau sur lequel était Milon avait péri dans un naufrage. Milon
+seul s'était sauvé tout nu. Jeté sur les côtes d'Italie, une fée l'a
+trouvé dans cet état; il lui a plu; et suivant l'usage de mesdames les
+fées, elle l'a retenu assez long-temps auprès d'elle. Cependant les
+Sarrazins sont descendus en Italie; Didier, roi des Lombards, s'est
+joint à eux pour détruire l'empire de Charlemagne. Ce bruit de guerre
+arrache Milon aux voluptés et au repos. Il trouve au pied des Apennins
+un grand nombre de familles italiennes réunies par le dessein de
+s'opposer à Didier, et d'apprendre aux ultramontains par son exemple à
+ne se plus mêler de leurs affaires. Il ne leur manquait qu'un chef;
+Milon se met à leur tête, et les conduit dans les plaines de l'Insubrie,
+où ils bâtissent une ville qu'ils appellent de son nom _Milon_, mais
+qui, par corruption, s'est appelée depuis _Milan_. C'est avec la même
+rapidité que notre facétieux _Merlin_, ayant fini son conte du prieur
+cuisinier, ou du cuisinier prieur, indique l'arrivée de Milon près de
+Sutri, la rencontre qu'il y fait de sa femme, le bonheur qu'il éprouve
+en la retrouvant avec un fils en qui tout annonce au plus haut degré
+l'héroïsme chevaleresque. Il pourrait bien aussi raconter d'après Turpin
+le grand voyage de Milon au Pont-Euxin; et comment il y trouva son frère
+Aimon, avec le petit Renaud son fils; et comment le petit Renaud et le
+petit Roland firent connaissance en se battant l'un contre l'autre, et
+les exploits que firent ensemble les deux cousins, et ceux de leurs
+pères, et toutes les aventures, et toutes les guerres dans lesquelles
+ils eurent une si grande part. Mais il laisse ce soin à d'autres; il en
+a dit assez, peut-être trop. Il fait ses adieux aux lecteurs, et finit
+par ces deux vers dignes du reste:
+
+ _Donde ne prego Dio che mi sovegna;
+ Ed a chi mal mi vuol, cancar gli vegna._
+
+Que voulez-vous dire à un poëte qui vous parle toujours sur ce ton-là?
+Ce n'est pas pour lui que sont les convenances, et les règles encore
+moins. Il a donné un libre essor à son caprice; il a su exprimer en
+style vif et pittoresque toutes les folies de son cerveau; il a
+satisfait son humeur satirique: il a ri et vous a fait rire; ne lui
+demandez rien de plus.
+
+Un autre poëte dont le génie fut aussi original peut-être, mais le goût
+moins extravagant et la vie mieux réglée, c'est _Grazzini_, surnommé le
+_Lasca_; entre ses nombreux ouvrages, on trouve un petit poëme
+burlesque, qui, ayant rapport à des circonstances de sa vie, m'oblige
+d'en placer ici la notice, quoiqu'elle pût être mieux avec celles des
+poëtes comiques, ou des satiriques, comme la notice du Berni.
+
+_Anton Francesco Grazzini_, naquit à Florence en 1503[815], d'une
+famille noble, originaire du village de _Staggia_, dans le _Val d'Elsa_,
+à vingt-cinq milles de Florence, sur le chemin de Rome. Ses ancêtres y
+étaient connus depuis le treizième siècle. On ignore sous quel maître
+_Anton Francesco_ fit ses premières études. On croit qu'il fut, dans sa
+jeunesse, placé chez un apothicaire, profession, au reste, qui s'allie
+très-bien avec l'étude de quelques sciences, et même qui l'exige. Le
+jeune _Grazzini_ joignit des études littéraires et philosophiques à
+celles de sa profession. Il paraît qu'il ne la suivit pas long-temps, et
+rien ne prouve qu'il l'exerçât encore lorsque sa réputation dans les
+lettres commença. Ce fut sans doute de bonne heure, car elle était assez
+bien établie à l'âge de trente-sept ans pour qu'il pût être un des
+fondateurs de l'académie de Florence[816]. Cette société prit d'abord le
+nom d'académie _des Humides_, et chacun de ses fondateurs s'en donna un,
+selon l'usage, qui avait rapport à l'humidité ou à l'eau. _Grazzini_
+choisit celui de _Lasca_, ou du petit poisson qu'on nomme en français le
+dard, et dans quelques provinces la vaudoise. Sa devise fut une _Lasca_,
+un dard s'élevant hors de l'eau, et un papillon volant au-dessus. Il
+voulut désigner par là le caractère capricieux et bizarre de son esprit.
+Ce poisson, en effet, s'élance souvent hors de l'eau comme pour prendre
+des papillons, qui sont l'emblème des caprices et des lubies de la
+fantaisie humaine. Dès la naissance de l'académie, le _Lasca_ en fut
+nommé chancelier, ce qui prouve la part qu'il avait prise à sa création
+et la considération dont il y jouissait. Quand cette académie reçut,
+quelques mois après, du grand-duc, le titre de _Florentine_[817], il en
+fut choisi provéditeur, et cette dignité lui fut conférée dans la suite
+jusqu'à trois fois.
+
+ [Note 815: Le 22 mars.]
+
+ [Note 816: 1er novembre 1540.]
+
+ [Note 817: Février 1541.]
+
+Cependant le nombre des académiciens s'étant accru considérablement, les
+nouveaux, au lieu de conserver pour les fondateurs les égards qui leur
+étaient dus, firent, sans les consulter, règlements sur règlements,
+multiplièrent les formes et les entraves, pour l'ordre des lectures,
+pour la censure des ouvrages destinés à l'impression, et pour d'autres
+objets qui devinrent à charge aux anciens. Le _Lasca_, plus indépendant
+qu'un autre, eut plus de peine à s'y conformer, ou plutôt il le refusa
+nettement, et ayant persisté dans son refus comme les académiciens dans
+leur exigence, il fut exclus[818] enfin de l'académie qu'il avait
+fondée. Son talent lui restait tout entier; il ne le laissa point oisif
+à cette époque; des comédies plaisantes, des poésies satiriques où
+l'académie, comme on peut croire, n'était pas oubliée, et le petit poëme
+de _la Guerra de' Mostri_, se succédèrent rapidement. Il recueillit
+aussi et publia les poésies burlesques du _Berni_ et d'autres poëtes de
+ce genre. Il en fit autant des sonnets du _Burchiello_, et des chansons
+si connues sous le titre de _Canti Carnascialeschi_, ou chants du
+carnaval[819]. La publication de ces chants lui attira, de la part des
+académiciens de Florence, de nouvelles chicanes, dans lesquelles il
+serait long et tout à fait inutile d'entrer.
+
+ [Note 818: Vers le commencement de 1547.]
+
+ [Note 819: Voyez ce que nous en avons dit dans cette _Histoire
+ littéraire_, t. III, p. 504 et 505.]
+
+Il aurait dû être dégoûté de fonder des académies. Ce fut cependant lui
+qui eut la première idée de celle qui prit, quelque temps après sa
+création, le titre de _la Crusca_[820]; l'objet du _Lasca_ et des autres
+fondateurs fut le perfectionnement et la fixation de la langue toscane.
+Tous les autres membres de cette société nouvelle ayant pris, comme nous
+l'avons vu ailleurs, des surnoms relatifs à la farine et à la
+boulangerie, _Grazzini_ seul ne voulut point changer son premier nom
+académique. Il continua de s'appeler le _Lasca_ dans cette académie
+comme dans l'autre, prétendant au surplus être en règle, puisque l'on
+enfarine les dards ou les vaudoises pour les cuire.
+
+ [Note 820: Vers l'an 1550.]
+
+L'un des membres de l'académie de Florence qui entretenait avec le
+_Lasca_ les liaisons les plus intimes était le chevalier _Lionardo
+Salviati_, le même qui fit quelque temps après, sous le nom de
+l'_Infarinato_, des critiques si violentes de la _Jérusalem_ du Tasse.
+_Salviati_, ayant été nommé consul de l'académie florentine, ménagea
+entre son ami et cette académie un raccommodement. Le _Lasca_ consentit
+à se soumettre en apparence aux formalités de la censure. Il livra au
+censeur quelques-unes de ses églogues, et cet officier les ayant
+approuvées, le _Lasca_ reprit sa place dans l'académie, près de vingt
+ans après qu'il en était sorti[821].
+
+ [Note 821: Le 6 mai 1566.]
+
+En avançant en âge, il ne se refroidissait point sur ses travaux, et
+conservait surtout le même zèle pour tout ce qui pouvait perfectionner
+la langue. Dans les fréquentes conférences qu'il tenait avec ses amis et
+ses confrères les _Cruscanti_ ou _Crusconi_, il réussit à faire admettre
+parmi eux le chevalier _Salviati_, et reconnut ainsi le bon office qu'il
+avait précédemment reçu de lui; ou plutôt il rendit à l'académie
+naissante de _la Crusca_, en y faisant entrer un homme de lettres qui
+pouvait contribuer à ses travaux et à sa gloire, le même service que
+_Salviati_ avait rendu à l'académie de Florence, en l'y faisant
+rétablir.
+
+Le _Lasca_ mourut à Florence, en février 1583, âgé de près de
+quatre-vingts ans[822], et fut enterré à Saint-Pierre-le-Majeur dans la
+sépulture de ses ancêtres. C'était un homme d'une complexion forte, bien
+fait de sa personne, d'une figure un peu sévère, ce qui venait peut-être
+de sa tête chauve et de sa barbe épaisse. Son esprit était d'une
+vivacité, d'une gaîté, d'une bizarrerie extraordinaires; et le soin
+qu'il prit de le cultiver sans cesse par l'étude et par la conversation
+des premiers littérateurs de son temps, lui donna cette perfection et
+cette élégance qui brille dans ses écrits. Malgré les traits libres qui
+n'y sont pas rares, il fut homme de bonnes moeurs, et même
+très-religieux. Il vécut célibataire, et l'on ne nomme point de femme à
+qui il ait rendu des soins particuliers. C'est plus de régularité qu'on
+n'en exige ordinairement d'un poëte, et qu'on n'en attend surtout d'un
+poëte licencieux.
+
+ [Note 822: Soixante-dix-neuf ans dix mois vingt-sept jours.]
+
+Plusieurs de ses ouvrages se sont perdus, entre autres dix-neuf
+Nouvelles en prose, des églogues en vers et quelques autres poésies. On
+a de lui vingt-une _Nouvelles_, six comédies, un grand nombre de
+_capitoli_, ou chapitres satiriques[823], de sonnets et de poésies
+diverses qui ont été recueillies en deux volumes; enfin le petit poëme
+satirique et burlesque dont voici en peu de mots l'occasion et le sujet.
+
+ [Note 823: Je parlerai bientôt de tous ces différents
+ ouvrages.]
+
+Un Florentin nommé _Betto_ ou _Benedetto Arrighi_ avait imaginé de
+faire, sous le titre de _la Gigantea_, un poëme burlesque en cent
+vingt-huit octaves, sur la guerre des géants contre les dieux. _Girolamo
+Amelunghi_, qui était Pisan, et qu'une difformité naturelle faisait
+nommer _il Gobbo da Pisa_, le Bossu de Pise, déroba ce poëme à son
+auteur, le retoucha et le publia, non sous son propre nom, mais sous
+celui de _Forabosco_: c'est du moins ce dont il fut publiquement
+accuseé. Quoi qu'il en soit, ce petit poëme est une pure extravagance.
+Les géants jadis vaincus et foudroyés par Jupiter, s'avisent enfin de
+vouloir prendre leur revanche. Ils s'arment, et la description de leur
+armure fait une partie capitale des plaisanteries de l'auteur. Les uns
+portent une ancre de vaisseau, les autres un os de baleine; un autre
+tient sur son épaule l'épouvantable faux de la Mort. Osiris, armé de
+becs de griffons, porte le Nil et l'Adige glacés, pour éteindre
+l'élément du feu. Cronagraffe met, au lieu de brassards, deux colonnes
+de porphyre creusées; celles d'Hercule qu'il a arrachées de leur base
+lui servent de bottes: il a vidé le mont Gibel ou l'Etna, et s'en est
+fait un casque. Gérastre a creusé de même la grande pyramide, l'une des
+sept merveilles du monde; il l'ajuste et l'arrange si bien qu'il en fait
+une sarbacane, avec laquelle il lance au ciel des montagnes, au lieu de
+balles; et il porte pour provisions de guerre une carnacière de fer,
+pleine de montagnes. Galigastre a mis sur un éléphant la tour de
+Nembrod; il l'a remplie de masses de rochers, et de débris de grottes,
+qu'il doit jeter à la tête des dieux. Lestringon fait un grand trou dans
+une montagne d'aimant; il se la passe sur le corps, et se coiffe avec la
+coupole de Florence.
+
+Je laisse beaucoup d'autres folies aussi gigantesques, et n'en citerai
+plus qu'une qui l'est plus que toutes les autres. Crispérion s'était
+endormi dans la forêt des Ardennes; il y resta soixante ans. Il lui
+était venu sur la tête un bois dans lequel on voyait courir des
+chevreuils, des cerfs, des sangliers, des ours et des lions. Il se
+réveilla enfin lorsqu'un roi y chassait avec tous ses barons. Le géant
+étourdi du bruit et des corps, se leva, secoua la tête, le bois tomba
+par terre, et tout ce qui était dedans en mourut. Les armes de ce géant
+ne sont autres que des ongles si forts, et qu'il avait tant laissé
+croître, qu'ils lui avaient suffi pour déraciner Ossa et Pélion; il
+compte s'en servir pour égratigner les dieux, etc. Le combat est raconté
+comme les armes sont décrites. Les géants sont d'abord vaincus, mais ils
+ont leur tour. Les dieux fuient de toutes parts; Jupiter fuit plus vite
+et plus loin que les autres. Les déesses sont réservées pour les
+plaisirs des vainqueurs; il ne reste enfin de tous les dieux que celui
+qui préside aux jardins, et qui s'était sauvé au milieu d'elles.
+
+Le _Lasca_ fut un de ceux qui accusèrent le plus hautement de plagiat
+l'auteur de ce beau poëme; c'est ce qui lui en fit attribuer un autre
+qui parut peu de temps après, sous le titre de la _Nanea_, ou la _Guerre
+des Nains_, parodie ou espèce de contre-partie de celle des _Géants_.
+L'auteur se déguisa sous le nom de l'_Aminta_, comme _Amelonghi_ sous
+celui de _Forabosco_, et s'excusa dans sa dédicace de traiter un sujet
+aussi frivole, par l'exemple de ce _Forabosco_, qui aurait dû pourtant
+être plus sage que lui, puisqu'il avait deux fois son âge. L'action de
+ce poëme commence où celle de l'autre finit. Les Nains venaient de
+remporter, sous les ordres de leur roi Pigmée, une grande victoire sur
+les Grues, au moment où les Géants venaient de vaincre les Dieux.
+Jupiter, abandonné de tous les habitants de l'Olympe, jette les yeux sur
+la terre, et voit le roi Pigmée qui revient en triomphe avec ses
+soldats. Il lui envoie une ambassade, pour le conjurer de venir à son
+secours. Le petit roi assemble son conseil. On y délibère sur cette
+proposition inattendue. Elle est enfin acceptée, et aussitôt les Nains
+se mettent en marche. Leurs armes sont aussi ridiculement petites, que
+celle des Géants sont ridiculement grandes. Le capitaine, couvert
+d'écailles de poisson collées avec de la cire, fait d'une cosse ou
+gousse de pois le heaume de son casque: il est à cheval sur une grue,
+son bouclier est une coquille, et sa lance un jonc marin. L'un des
+guerriers de sa troupe s'est battu avec une guêpe, il lui a arraché son
+aiguillon et s'en est fait un poignard; d'autres sont couverts de peaux
+de grenouilles, portent pour boucliers des oeufs de grue, vidés et
+taillés exprès, et se font des sarbacanes avec des plumes d'oiseaux
+encore au nid. L'un de ces héros a tué un gros bourdon; et son corps,
+son aiguillon et ses ailes l'arment de pied en cap; ainsi du reste.
+
+Cette armée bouffonne ose attaquer les Géants. Les Dieux reprennent
+courage. Il se fait entre les Dieux, les Géants et les Nains une mêlée
+effroyable. Le roi Pigmée fait des merveilles. C'est un second Jupiter.
+Enfin le champ de bataille reste aux Nains et aux Dieux. Pigmée et
+Jupiter sont reconduits en triomphe. Les géants sont précipités dans la
+mer, où ils restent désormais noyés, sans pouvoir se relever de leur
+chute. L'intention de se moquer de la _Gigantea_ est bien sensible dans
+la _Nanea_; le chanoine _Biscioni_, dans sa vie du _Lasca_[824], y voit
+aussi celle de se venger des ennemis qui l'avaient fait exclure de
+l'académie florentine; et c'est une de ses raisons pour le lui
+attribuer, comme il le fait positivement. «Ce poëme, dit-il, contient
+des allusions aux circonstances du _Lasca_. Il y fait voir que les
+jeunes et modernes académiciens, en le chassant de l'académie dont il
+était un des principaux fondateurs, étaient comme les nains qui avaient
+vaincu les géants.» Il est possible que plusieurs détails contiennent en
+effet des allusions faciles à saisir du temps de l'auteur, et qui nous
+échappent aujourd'hui; mais j'avoue qu'elles n'ont pas été sensibles
+pour moi, et que d'après plusieurs raisons, qu'il serait trop long de
+déduire, je doute, malgré l'autorité de _Magliabecchi_, cité par
+_Biscioni_; et celle de _Biscioni_ lui-même[825], que le poëme de la
+_Nanea_ ait eu le _Lasca_ pour auteur[826].
+
+ [Note 824: Imprimée en tête des _Rime_ de ce poëte, Florence,
+ 1741, 2 vol. in-8º., édition donnée par _Biscioni_ lui-même, et
+ accompagnée de ses notes.]
+
+ [Note 825: _Ub. supr._]
+
+ [Note 826: Pourquoi lui, qui s'est nommé dans la _Guerra de'
+ Mostri_, où il attaque ouvertement la _Gigantea_ et l'académie,
+ aurait-il dissimulé son nom dans la _Nanea_? Le titre de ce
+ dernier poëme porte les quatre lettres initiales: _di M. S. A. F._
+ On n'a jamais pu les expliquer, _Biscioni_ l'avoue. Il est
+ probable que les deux dernières lettres signifient _Academico
+ Fiorentino_. Peut-être, si l'on avait sous les yeux la liste de
+ ces premiers académiciens, devinerait-on facilement le reste de
+ l'énigme. Quoi qu'il en soit, le _Lasca_ n'avait aucun intérêt à
+ déguiser son nom dans ce poëme; il en aurait eu davantage dans
+ celui qu'il fit après, et il ne l'y déguise pas.]
+
+Il se donna au contraire franchement pour tel, dans le demi-poëme
+burlesque intitulé la _Guerra de' Mostri_, qui fait suite aux deux
+précédents[827]: il commence par attaquer encore l'auteur de la
+_Gigantea_. Les géants qui osèrent déclarer la guerre aux dieux avaient
+été vaincus et foudroyés; c'est un fait connu de toute la terre; «mais
+un certain Bossu de Pise est allé chercher une race d'énormes et
+ridicules géants, par laquelle il a fait enlever le ciel aux dieux. Ils
+auraient été réduits au désespoir si le peuple nain n'était venu l'autre
+jour les défendre et les délivrer par sa valeur. Je ne sais si l'auteur
+a bien ou mal conté la chose; mais ceux qui le croiront, que Dieu le
+leur pardonne! Ce mauvais exemple a fait naître une autre race, altière,
+méchante et hargneuse, qui veut aussi que l'on parle d'elle. On n'a
+jamais chanté ni en vers ni en prose une telle canaille; mais enfin elle
+le veut, il faut la satisfaire.»
+
+ [Note 827: Les deux premiers avaient paru, l'un en avril 1547,
+ l'autre en mai 1548; le troisième parut en 1584, in-4º. Tous trois
+ ont été réimprimés: _La Gigantea e la Nanea insieme con la Guerra
+ de' Mostri_, Firenze, 1612, petit volume in-18 fort rare, ainsi
+ que les trois poëmes imprimés séparément.]
+
+S'il y a des bizarreries et des monstruosités dans la description des
+géants et des nains, on peut croire qu'il y en a encore plus dans celle
+des Monstres. Ils marchent à leur tour contre les dieux. Quoique les
+nains victorieux soient là pour les défendre, le vieux Saturne qui est
+un dieu d'expérience, conseille à Jupiter de ressusciter les géants, de
+faire la paix avec eux et de marcher tous ensemble contre les Monstres.
+Ce conseil plaît à tous les dieux. Vous entendrez maintenant, dit le
+poëte, comment Jupiter rendit les géants à la vie, comment ils unirent
+leurs bannières avec celle des nains, comment ces maudits Monstres
+vainquirent les uns et les autres, s'emparèrent du ciel et en chassèrent
+les dieux, qui furent alors réduits à errer sur la terre sous des
+figures d'animaux; vous saurez par quelle route les Monstres arrivèrent
+dans les cieux, comment ils en prirent le gouvernement, et pourquoi
+depuis ce moment les vents, les eaux, la disette se sont emparés du
+monde; on ne distingue plus le mois de mai de celui de décembre, tout
+enfin paraît aller à rebours. «Or, on pourrait là-dessus dire de
+très-belles choses, mais la prudence me ferme la bouche. Certaines
+personnes, pleines de malice et de haine, me guettent, et travestissent
+mes vers et ma prose d'une manière plus étrange que Circé ou Méduse ne
+transformaient les gens dans l'ancien temps. Je me tais donc et n'en
+dirai pas davantage.» Ici l'allusion est évidente; et si l'auteur eût
+fait ce second chant qu'il annonce, elle serait devenue plus claire
+encore; mais c'est pour cela sans doute qu'il ne le fit pas.
+
+Ces trois petits poëmes et l'_Orlandino_ furent donc les seuls que l'on
+puisse citer dans le genre burlesque au seizième siècle. Dans le suivant
+il y en eut un plus grand nombre, et dans ce nombre il y en eut de
+meilleurs; mais je ne sais si, malgré l'exemple des Grecs, il ne serait
+pas à désirer qu'il y en eût moins, et si jamais il peut y avoir
+beaucoup de gloire à exceller dans un genre essentiellement mauvais.
+
+
+
+
+NOTES AJOUTÉES.
+
+
+Page 190, note[275].--J'ai cité dans cette note le premier vers
+seulement de deux sonnets du Tasse, l'un sur le sein, l'autre sur la
+main de la duchesse d'Urbin. Les sonnets et les _canzoni_ de ce poëte
+étant assez rares en France, je placerai ici ces deux sonnets, et j'en
+ferai autant de plusieurs autres pièces qui peuvent éclaircir ce que
+j'ai dit des amours du Tasse.
+
+I.
+
+ _La man ch'avvolta in odorate spoglie
+ Spira più dolce odor che non riceve,
+ Faria nuda arrossir l'algente neve
+ Mentre a lei di bianchezza il pregio toglie._
+
+ _Ma starà sempre ascosa? e le mie voglie
+ Lunghe non fia ch'appaghi un guardo breve?
+ S'avara sempre, a me sue grazie or deve,
+ Il mio nodo vital perchè non scioglie?_
+
+ _Bella e rigida man, se così parca
+ Sei di vera pietà, ch'el nome sdegni
+ Di mia liberatrice a sì gran torto,_
+
+ _Prendi l'ufficio almen d'avara Parca;
+ Ma questo carme un bel sepolcro or segni:
+ Viva la fede, ove il mio corpo è morto._
+
+II.
+
+ _Non son sì vaghi i fiori, onde natura,
+ Nel dolce april de' begli anni sereno
+ Sparge un bel volto, come in casto seno
+ È bel quel che di luglio ella matura._
+
+ _Maraviglioso grembo, orto e coltura
+ D'amor, e paradiso mio terreno.
+ L'ardito mio pensier chi tiene a freno
+ Se quello, onde si pasce, a te sol fura?_
+
+ _Quei, ch'i passi veloci d'Atalanta
+ Fermaro, o che guardò l'orribil drago,
+ Son vili al mio pensier, ch'ivi si pasce._
+
+ _Nè coglie amor da peregrina pianta
+ Di beltà pregio sì gradito e vago.
+ Sol nel tuo grembo di te degno ei nasce._
+
+Page 199, addition à la note[290].--Le _Manso_ cite comme une des pièces
+de vers que le Tasse fit pour cette troisième Léonore, qui était, selon
+lui, une des femmes de la première, le sonnet suivant, adressé à une
+_Filli_, qui paraît n'avoir eu rien de commun avec aucune des Léonore,
+et qui n'avait sans doute été que l'objet de quelque fantaisie de
+jeunesse. Ce sonnet est même d'un ton de philosophie qui ne fut jamais
+celui du Tasse, et qui peut faire douter qu'il soit de lui.
+
+ _Odi, Filli, che tuona: odi, che 'n gelo
+ Il vapor di lassù converso piove
+ Ma che curar dobbiam, che faccia Giove?
+ Godiam noi qui, s'egli è turbato in cielo._
+
+ _Godiam amando, e un dolce ardente zelo
+ Queste gioje nottorne in noi rinnove;
+ Tema il volgo i suoi tuoni, e porti altrove
+ Fortuna, o caso il suo fulmineo telo._
+
+ _Ben folle, ed a se stesso empio è colui,
+ Che spera, e teme; e in aspettando il male,
+ Gli si fa incontro, e sua miseria affretta._
+
+ _Pera il mondo e rovini: a me non cale,
+ Se non di quel, che più piace e diletta,
+ Che se terra sarò, terra ancor fui._
+
+Page 291, note[443a].--Sonnet sur une belle bouche, à la fin duquel le
+nom de Léonore est déguisé, à la manière de Pétrarque:
+
+ _Rose, che l'arte invidiosa ammira
+ Cui diè natura i pregj, onor le spine,
+ Rose, di primavera infra le brine,
+ E il caldo sol che in due begli occhi gira;_
+
+ _Purpurea conca, in cui si nutre e mira
+ Candor di perle elette e pellegrine,
+ Ove stillan rugiade alme e divine,
+ Ov'è chi dolce parla e dulce spira;_
+
+ _Amor, ape novella, ah quanto fora
+ Soave il mel che dal fiorito volto
+ Suggi e poi sulle labbra il formi e stendi!_
+
+ _Ma con troppo acut'ago il guardi, ah stolta:
+ Se ferir brami, scendi al petto, scendi,
+ E di sì degno cor tuo stra_ LE ONORA.
+
+Sonnet où il avoue lui-même, dans les _Esposizioni d'alcune sue rime_,
+qu'il joue sur le nom de sa dame, en disant _l'Aurora mia cerco_:
+
+ _Quando l'alba si leva, e si rimira
+ Nello speechio dell'onde, allora i' sento
+ Le verdi fronde mormorare il vento,
+ E così nel mio petto il cor sospira._
+
+ L'AURORA _mia cerco; e s'ella gira
+ Ver me le luci, mi può far contento;
+ E veggio i nodi, che fuggir son lento.
+ Da cui l'auro ora perde, e men si mira._
+
+ _Nè innanzi nuovo sol, tra fresche brine,
+ Dimostra in ciel seren chioma si vaga
+ La bella amica di Titon geloso._
+
+ _Come in candida fronte è il biondo crine;
+ Ma non pare ella mai schifa, nè vaga,
+ Per giovinetto amante, e vecchio sposo._
+
+Page 230, note[328].--Dans la grande _canzone_ adressée à Léonore, et
+dont le premier vers est cité note[328].
+
+ _Mentre ch'a venerar muovon le genti
+ Il tuo bel nome in mille carte accolto_, etc.,
+
+la quatrième strophe surtout exprime, de manière à ne laisser aucun
+doute, le sentiment dont il fut pénétré pour elle dès le premier
+instant.
+
+ _E certo il primo dì che 'l bel sereno
+ Della tua fronte agli occhi miei s'offerse,
+ E vidi armato spaziar vi Amore,
+ Se non che riverenza allor converse_
+
+ _E maraviglia in fredda selce il seno,
+ Ivi perìa con doppia morte il core.
+ Ma parte degli strali e dell'ardore
+ Sentii pur anco entro 'l gelato marmo;_
+
+ _E s'alcun mai per troppo ardire ignudo
+ Vien di quel forte scudo
+ Ond'io dinanzi a te mi copro ed armo,_
+
+ _Sentirà 'l colpo crudo
+ Di tue saette, ed arso al fatal lume
+ Giacerà con fetonte entro 'l tuo fiume_[A].
+
+ [Note A: Allusion à Phaéton précipité dans l'Eridan ou le Pô,
+ que le poëte appelle _ton fleuve_ en parlant à Eléonore d'Este,
+ parce que Ferrare, où régnait son frère Alphonse, est situé sur le
+ Pô.]
+
+Page 231, note[331].--Dans cette autre grande _canzone_:
+
+ _Amor, tu vedi, e non n'hai duolo o sdegno_,
+
+qu'il paraît avoir adressée à Léonore au moment où elle était demandée
+en mariage par un prince; cette dernière strophe paraît aussi de la plus
+grande clarté:
+
+ _Nè la mia donna, perchè scaldi il petto
+ Di nuova amore, il nodo antico sprezzi,
+ Che di vedermi al cor già non l'increbbe:
+ Od essa, che l'avvinse, essa lo spezzi;_
+
+ _Perocchè omai disciorlo (in guisa è stretto)
+ Nè la man stessa, che l'ordìo, potrebbe.
+ E se pur, come volle, occulto crebbe
+ Il suo bel nome entro i miei versi accolto,_
+
+ _Quasi in fertil terreno, arbor gentile,
+ Or seguirò mio stile,
+ Se non disdegna esser cantato, e colto,_
+
+ _Dalla mia penna umile:
+ E d'Apollo ogni dono a me fia sparso,
+ S'amor delle sue grazie in me fu scarso._
+
+_Ibid._, note[332].--Sonnet à la même, sur le même sujet.
+
+ _Vergine illustre, la beltà, che accende
+ I giovinetti amanti, e i sensi invoglia,
+ Colora la terrena, e frale spoglia,
+ E negli occhi sereni arde, e risplende._
+
+ _Ma folle è chi da lei gran pregio attende,
+ Qual face all'Euro, al verno arida foglia,
+ Ed anzi tempo avvien, che la ritoglia
+ Natura, e rade volte altrui la rende._
+
+ _Da lei tu no, ma da immortal bellezza,
+ L'aspetti, e 'n vista alteramente umile
+ Ti chiudi ne' tuoi cari alti soggiorni._
+
+ _E s'interno valor d'alma gentile
+ Per leggiadr'arte ancor viepiù s'apprezza:
+ Oh felice lo sposo a cui t'adorni!_
+
+Page 232, note[334].--A la même, après quinze ans de constance.
+
+ _Perchè in giovenil volto amor mi mostri
+ Talor, donna real, rose, e ligustri,
+ Obblio non pone in me de' miei trilustri,
+ Affanni, o de' miei spesi indarno inchiostri._
+
+ _E 'l cor, che s'invaghì degli onor vostri
+ Da prima, e vostro fa poscia più lustri,
+ Riserba ancora in se forme più illustri,
+ Che perle, e gemme, e bei coralli, ed ostri._
+
+ _Queste egli in suono di sospir sì chiaro
+ Farebbe udir, che d'amorosa face
+ Accenderebbe i più gelati cori._
+
+ _Ma oltre suo costume è fatto avaro
+ De' vostri pregj, suoi dolci tesori,
+ Che in se medesmo gli vagheggia, e tace._
+
+Page 235, note[337].--Sonnet fait dans les premiers temps de sa passion
+pour Léonore. Il pourrait craindre le sort d'Icare et de Phaéton; mais
+il se rassure en songeant à la puissance de l'Amour.
+
+ _Se d'Icaro leggesti, e di Fetonte,
+ Ben sai, come l'un cadde in questo fiume,
+ Quando portar dall'Oriente il lume
+ Volle, e di rai del sol cinger la fronte;_
+
+ _E l'altro in mar, che troppo ardite, e pronte
+ A volo alzò le sue cerate piume;
+ E così va, chi di tentar presume
+ Strade nel ciel, per fama appena conte._
+
+ _Ma chi dee paventare in alta impresa,
+ S'avvien, ch'amor l'affide? e che non puote
+ Amor, che con catena il cielo unisce?_
+
+ _Egli giù trae dalle celesti rote
+ Di terrena beltà Diana accesa,
+ E d'Ida il bel fanciullo al ciel rapisce._
+
+Page 332, note 506. _Considerazioni al Tasso di Galileo Galilei_,
+etc.--La préface de cette première édition (des _Considérations de
+Galilée sur le Tasse_) contient l'historique assez curieux de cet
+écrit. C'est une chose singulière, que la meilleure critique qui ait été
+faite de la _Jérusalem délivrée_ nous ait été conservée par l'admirateur
+le plus enthousiaste du Tasse, l'auteur même de sa Vie, le bon abbé
+_Serassi_. L'édition se fit après sa mort, sur une copie qu'il avait
+tirée de l'original même. Il avait écrit sur sa copie la note suivante:
+«J'ai eu le bonheur de la trouver (cette critique) dans une des
+bibliothèques publiques de Rome, en parcourant un volume de Mélanges.
+Voyant que c'était l'ouvrage de Galilée, que j'avais tant désiré
+d'avoir, je le copiai secrètement, sans rien dire à qui que ce fût de ma
+découverte, parce que cet opuscule n'étant point marqué dans la table,
+personne, jusqu'à présent, excepté moi, ne sait s'il y est, ni où il
+est, et qu'ainsi il ne pourra être publié, si ce n'est par moi, quand
+j'aurai eu le loisir de répondre, comme je le dois, aux accusations
+sophistiques et fausses d'un censeur, qui, dans d'autres matières, s'est
+acquis tant de célébrité.» Mais, dit l'auteur de la préface, il ne
+s'occupa point de ce travail, qui aurait pu donner beaucoup d'exercice à
+son esprit; et je crois qu'il changea d'avis, ayant peut-être découvert
+que la plupart des accusations n'étaient ni aussi sophistiques, ni aussi
+fausses qu'il le dit, et s'étant à la fin aperçu que le censeur qu'il
+lui fallait combattre n'était pas moins profond dans ces matières que
+dans les autres. Il aurait assurément eu tout le temps de répondre à
+Galilée, car il y avait déjà plusieurs années qu'il avait trouvé le
+manuscrit, et il avait plus de loisir qu'il ne lui en eût fallu.
+
+_Viviani_, dans sa lettre écrite au grand-duc de Toscane Léopold, en
+1654, insérée par _Salvini_, dans sa Vie de Galilée, _Fasti consolari_,
+p. 395, nous dit que ce grand homme, doué de la mémoire la plus heureuse
+et passionné pour la poésie, savait par coeur, entre autres auteurs
+latins, une grande partie de Virgile, d'Ovide, d'Horace et de Sénèque,
+et entre autres auteurs italiens, presque tout Pétrarque, toutes les
+_Rime_ du _Berni_, et à peu de chose près, tout le poëme de l'Arioste,
+qui fut toujours son auteur favori, et celui de tous les poëtes qu'il
+louait le plus. «Il avait fait, continue _Viviani_, des observations
+particulières et des parallèles entre ce poëte et le Tasse, sur un grand
+nombre d'endroits. Un de ses amis lui demanda plusieurs fois ce travail
+avec beaucoup d'instances, pendant qu'il était à Pise; je crois que
+c'était Jacques _Mazzoni_. Il le lui donna enfin, et ne put jamais le
+ravoir. Il se plaignait quelquefois, avec chagrin, de cette perte, et
+avouait lui-même qu'il avait fait ce travail avec complaisance et avec
+plaisir.» On ne savait plus, depuis ce temps-là, ce qu'était devenu cet
+écrit, lorsqu'il fut découvert par hasard dans un recueil de Mélanges.
+Mais, par une suite de la fatalité qui y semblait attachée, il fallut
+que celui qui l'y trouva n'approuvât point les opinions de Galilée,
+qu'il eût dessein de défendre le Tasse, et que n'exécutant pas ce
+dessein, il privât le public de ce morceau précieux. Après la mort de
+celui qui l'avait copié, il fut encore long-temps sans tomber dans des
+mains qui pussent en faire un bon usage. Enfin, les manuscrits de l'abbé
+_Serassi_ parvinrent dans celle du duc de _Ceri_; et c'est à ce seigneur
+très-zélé pour le bien des lettres qu'on en doit la publication.
+
+Mais au moment où l'homme de lettres à qui il en avait confié le soin,
+tirait, pour l'impression, une nouvelle copie du manuscrit, il s'aperçut
+qu'il y manquait quatre feuillets, qu'il soupçonne avoir été arrachés
+par quelque zélé _Tassiste_. Ce sont précisément ceux où Galilée, après
+avoir démontré combien l'amour de Tancrède pour Clorinde est mal inventé
+et maladroitement lié à l'action, continuait à faire voir le peu de
+jugement que le Tasse avait mis à ourdir les autres aventures de son
+poëme. On trouve en effet cette fâcheuse lacune, p. 36 de l'édition
+in-12. Pour suppléer en partie à ce défaut, l'éditeur s'étant rappelé
+une lettre sur le même sujet, écrite par Galilée à _Francesco
+Rinuccini_, et qui était déjà imprimée ailleurs, l'a mise à la fin des
+_Considérations_, pour que l'on pût avoir, au moins en abrégé, une idée
+de ce que l'auteur avait dit avec plus d'étendue dans les quatre
+feuillets déchirés. Cependant cette lettre, p. 229 du volume, ne traite
+point du tout le même sujet. Galilée se borne à faire, entre l'Arioste
+et le Tasse, un parallèle dans lequel il donne tout l'avantage au
+premier. Mais ce que cette lettre, qui n'est pas longue, a de
+remarquable, c'est qu'elle est datée du 19 mai 1640. L'auteur n'avait
+que vingt-six ans quand il fit ses _Considérations_, mais il en avait
+soixante-dix quand il écrivit cette lettre; et l'on y voit qu'il n'avait
+point changé de sentiment. Le grand Galilée était absolument du même
+avis dont avait été le jeune professeur de Pise.
+
+Page 502, addition à la note sur l'arrêt du parlement de Paris, relatif
+à la _Jérusalem conquise_ du Tasse.--Mon confrère, M. Bernardi, a lu
+depuis peu à notre classe un Mémoire contenant des _éclaircissements_
+sur cet arrêt et sur le poëme du Tasse qui en fut l'objet. Il m'a permis
+de mettre ici, d'après son Mémoire, le texte de l'arrêt, qui ne se
+trouve que dans des recueils que je n'avais pas sous la main.
+
+_Extrait des registres du parlement de Paris_, du 1er septembre 1595.
+
+«Sur ce que le procureur-général du roi a remontré que depuis peu de
+jours, en la présente année, a été imprimé en cette ville de Paris, un
+livre en vers italiens, intitulé _la Gierusalemme del[828] Torquato
+Tasso_, sur une copie nouvellement venue de Rome, et envoyée par
+l'auteur[829], auquel ont été ajoutés au vingtième livre, fol. 270,
+première page, quelques vers, au nombre de dix-neuf, depuis le 14e.[830]
+vers, pour la première stance, commençant par ces mots, _Sisto_,
+jusqu'au cinquième de la troisième stance, commençant par ces mots,
+_Chiama onde_, qui ne sont aux premières éditions de 1582[831],
+contenant propos contraires à l'autorité du roi et bien du royaume, mais
+à l'avantage des ennemis de cette couronne, et particulièrement des
+paroles diffamatoires contre le défunt roi Henri III et contre le roi
+régnant, pour la proposition des fulminations faites à Rome pendant les
+derniers troubles, et pour persuader qu'il est en la puissance du pape
+de donner le royaume au roi et le roi au royaume, qui sont termes
+préjudiciables à l'état; desquels vers il a fait lecture; requérant
+iceux être rayés et biffés dudit livre, pour être ladite page corrigée
+suivant les exemplaires des premières éditions, avec défense au libraire
+qui les a fait imprimer de les vendre et débiter; et que, à cet effet,
+les exemplaires de ladite nouvelle édition fussent saisis; et enjoint à
+tous ceux qui se trouveront en avoir acheté, de les rapporter pour être
+pareillement réformés à ladite page, et défenses à eux faites de les
+retenir, et ce sur les peines qui y appartiennent, suivant les arrêts
+ci-devant donnés.
+
+«La matière mise en délibération, arrêt dudit jour du
+parlement conforme au réquisitoire.»
+
+ [Note 828: Lisez: _di_.]
+
+ [Note 829: L'imprimeur ne dit pas tout à fait cela; il dit
+ dans son _Avis aux lecteurs_, qu'il imprime ce poëme _sur une
+ nouvelle copie, du tout changée et revue par l'autheur, envoyée de
+ Rome_. C'était sans doute un exemplaire de la _Jérusalem
+ conquise_, qu'il ne regardait que comme une édition corrigée de la
+ première _Jérusalem_.]
+
+ [Note 830: Cela est ainsi dans la copie que je transcris; mais
+ c'est le 4e vers qu'il doit y avoir.]
+
+ [Note 831: Erreur du procureur-général, qui confond la
+ _Jérusalem conquise_ avec la _Jérusalem délivrée_, comme le
+ libraire l'avait probablement fait lui-même.]
+
+FIN DU CINQUIÈME VOLUME.
+
+
+
+
+MOREAU, IMPRIMEUR, RUE COQUILLIÈRE, Nº 27.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire littéraire d'Italie (5/9), by
+Pierre-Louis Ginguené
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTÉRAIRE D'ITALIE (5/9) ***
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ http://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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